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                  <text>REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

�290

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

disait-il « voir un homme qui, apres avoir volé le bien d'un ~utre
et avoi; transigé avec le propriétaire véritable, réclamera1t un
dédommagement pour le vol dont il s'éta~t rendu coupable ! 11
Ces gros mots froissaient extremement les hb~raux, et la séance
fut des plus chaudes. « Ainsi, s'écrie M. Méchm, un des orateurs
en vue du partí libéral, ainsi voila déjales possesseurs de terres
d'émigrés traités de voleurs a la tribune ,!_. .. » .
• •
.
•
Ce n'est pas seulement a la tribune qu 1ls éta1ent ~ms1 tra1t~s ,
un journaliste du parti, M. de Martainville, pu~lia u,1:1 arbc~e
félicitant chaudement M. de Puymaurin de la sor~ie qu 11 ve~a1t
de faire, le félicitant d'avoir qualifié les biens nabonaux « b1ens
volés » et d'avoir appelé les choses par leur nom.
Ain;i les passions étaient déj/cl. surexcitées lorsque c~m_menga
la discussion. Elle fut précédée du rapport de la comm1ss10n de
la Chambre, rapport dont le rédacteur fut _M. Pardess:1s, Ce
rapport était favorable et, en général, a~opta1t les ~.onclus10nsdu
projet Martignac, mais ne les adopta1t pas enberement. Par
exemple, M. Pardessus faisait remarquer qu'avec les b~ses adoptées, les émigrés dont les biens aurai?nt été v~ndus anténeu~eme~t
a prairial an III subiraient une lé~1on cons1?érable: Le f_a1t éta1t
exact. En conséquence,il demanda1t une légere_rect1ficatio1:1 da~s
les bases du calcul de l'indemnité. En secon1_heu- _etcec1 éta1t
plus grave - M. Pardessus entendait que 1 mdem~té en 9uestion fut une indemnité de justice et non pas une_mde~mtéde
grace qu' elle fut une restitution et non un cadeau; 11 falla1t, selon
lui, q~e les gens appelés a bénéfic~er _de l'i"I;d,em1;1ité fus~ent le,,
héritiers au moment du décés de l ~migré: s1 l ém~gré é!~1t m~
avant la Ioi, et, au besoin, ses légata1res ; e est-a-d1~e qu_ il prenait
1
absolument le contrepied de l'attitude qu ava~t pnse M. ~
Martignac et qu'il revenait entierement sur la 101 de 1814 qu!,
elle avait été congue dans un esprit absolument opposé. La devajl;
etr; évidemment le champ de bataille.
La discussion s'ouvrit six jours apres la lecture du ~app~rh,
le 17 février 1825 et elle dura a la Chambre des Députés Jusqu 811
15 mars. Des orateurs de la gauche, nous n'aurons pas bea:1coup i!
dire. Le langage qu'ils devaient tenir e~ la ci~constance éta1t_connll
d'avance : ils devaient repousser bien lom cette tentative 'u
dédommagement pour des bommes coupables a _Ieurs Y~~ d
crime et ils devaient aussi demander comment_ Il _se fa1sa1t qu
l'on songeat a faire un pareil cadeau aux ém1gres . seulement,
tandis qu'on ne faisait rien pour les victimes du max1m1:1m, p_oul'!
les victimes du papier-monnaie, pour les Vendéens qm avaie
défendu en France la cause_royale, et, en général, pour tous

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

291

royalistes non émigrés qui avaient cependant aífronlé des périls
autrement graves que les émigrés et qui avaient tous les titres
possibles pour ne pas etre oubliés.
Tels sont les points de vue principaux qu'ont développés
les orateurs du parti libéral, M. Labbey de Pompiéres, M. Méchin,
M. Basterréche, Benjamin Cons'tant, le général Foy.
Le discours de M. Méchin est particuliérement intéressant.
M. Méchin dit que, depuis tres longtemps, les émigrés étaient
indemnisés et que ce n' était pas la peine de les indemniser encone•.
11 rappelait les restitutions commencées en 1802, complétées en
1814, et disait qu'enfin ces émigrés avaient été l'objet de tant de
faveurs, de tant de cadeaux depuis le début de la Restauration,
que, s'ils avaient subi des pertes, ces pertes étaient maintenant
largement réparées. lis avaient eu tous les postes qu'ils avaient
désirés, ils avaient meme éliminé quiconque occupait une fonction a leur convenance. Quels droits avaient-ils done pour venir
maintenant demander une indemnité ? ... Cette indemnité serait
assurément mieux placée dans les poches de ces royalistes non
émigrés dont on parlait si volontiers et dont Basterréche plaida
tout particulierement la cause dans un discours assez intéressant.
« Sans doute, disait-il en parlant des vingt-cinq années de Révolution-car, pour la Chambre de 1825, la Révolution avait duré
25 ans, de 1789 a 1814 - sans doute, il n'y eut dans cette longue
période que trop de jours de malheur et de sang, mais ce n'est pas
aceux qui les virent de loin qu'appartient le droit exclusif de les
déplorer sans cesse, c'est plutót a ceux qui, demeurés en France,
ont été en butte a tous les exces ... )&gt;
Tel fut égalementlelangage du comte de Thiard, jadis lui-meme
émigré, mais, qui par la suite, s' était rallié a fond au Gouvernement
im.périal; son langagedevait, en cette circonstance, prendre un intéret tout particulier. 11 s'éleva vigoureusement contre le projet
de l'indemnité et s'indigna que l'on songeat a donner un milliard
aux émigrés aprés qu'on avait eu la bassesse de donner un
milliard aux étrangers !... Reproche assez naturel et propre
afrapper les esprits, mais faux, attendu que la Restauration
n'a payé le milliard des étrangers que bien malgré elle, et surtout,
atten~u qu'entre le milliard des émigrés et le milliard des étrangers, ~Ya une différence considérable. Qu'est-ce qu'a co-0.té l'in~emmté de guerre aux étrangers? C'est en chiffres ronds 95 milfüm~ de rente que le Trésor fran¡;ais a été obtigé d'émettre pour
suf~e aux ?épenses de l'occupation militaire et au paiement
de _l mdemruté de guerre. Et qu'est-ce qu'a couté le milliard des
émigrés ? 26 millions. Y act-il égalité entre 26 et 95? ... Voila ce que

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

292

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Iaissaient dans l'ombre ceux qui comparaient des choses
différentes.
.
Benjamin Constant pronon~a aussi quelques parol~s d~gnes
d'etre relatées.11 termina un de ses discours par ces mots 1romques
adressés a!'extreme droite: « Si je voulais, dit-il, _boul_ev?rser un
pays je m'y prendrais de la maniere suivante : Je ?1ra1s a dea
hom~es nombreux, actifs, puissants par leur industrie: ::ous n~
pouvons pas, vu les circonstances,vo~s ~isputer vos propnétés, ni
vos droits légaux ; roais nous vous s1gmfions qu~ no~s. regardona
ces droits comme usurpés, ces propriétés comm~ 1llég1bmes. No~
ne vous proscrirons pas, nous ne vous dépomllerons pas, malf
nous déclarons que ne pas vous avoir dépouillés est un scan~ale...
Vous savez maintenant ce que nous pensons : allez en pa~x, ~
apres avoir dévoré nos injures, croyez ~ nos promesses d~ _n altaquer ni vous ni vos biens... Tel sera1t mon langage s1 Je voulais boulever~er le pays. parce que je calcul?r~is que les ~omm
ne se résignent pas plus a etre méprisés qu aetre dépomllés. !'
La contre-opposition de droit~ est, dan~ le dé~~t en quest10
beaucoup plus intéressante a smvre que 1 opp?s1bon d~ gauch
car la contre-opposition de droit? représe~ta1t le vra1 dang
pour le Ministere et pour le proJet_ de 101. C~tte ~ontre-op
sition allait faire appel a des sent~ments qui, meme dans
grande majorité ministérielle, n'étaient p~s sans rencontre~
certain nombre d'adhérents, et on pouva1t se demander 1,1 l
corrections considérables, meme_ le bo~le'~ers~ment compl
qu'elle entendait faire subir au proJet de 101, n alla1ent pas abou
a infliger au ministere un grand échec. .
L'attente ne fut pas trompée. M. Dupless1s-Grenédan -:
en cela, malheureusement assez fidele, d'une notable p~r~1e_ de
Chambre _ se refusa a admettre un seul instant _la lég1b~mté
la dépossession des émigrés et de la vente des b1ens na~10na
C'était un vol, et la Charte elle-meme n'avait pas quahté
sanctionner et pour légitimer un vol.
.
En conséquence de ce príncipe, voici 1~: de La~rencm et M.
Coupigny qui pensent et déclarent que s il y a heu de v~ter
indemnité, elle doit etre pour les acquéreurs, _auxquels l État
fait faire une mauvaise affaire. et auxque.ls Il ~01t, un déd,
roagement ¡ roais, quant aux b1ens e~~-mem1es, 11 n y a q~
seule solution qui soit possible et lég1time, e est de les resti
purement et simplement a ceux auxquels on les a con~s
Peut-etre est-il trop tard pour accomplir une chose auss1 e
dérable ; peut-etre faut-il tenir comp~e. des nombreu~es
qui se sont écoulées. Mais, alors, vo1c1 leur conclus1on. qu

.ª

293

établisse une indemnité, mais qu'on ne la fasse pas payer a l'État,
qu'on ne la fasse pas payer aux contribuables qui, dans leur
majorité, sont innocents de ce qui s'est passé ; qu'on la mette a
la eharge des aequéreurs; ils ont profité de tout cela, c'est a eux
maintenant d'en subir les conséquenees. Ils avaient des propriétés contestables, des propriétés qu'ils ne pouvaient pas
vendre a leur véritable valeur, dans lesquelles ils ne se sentaient
pas chez eux ; eh bien ! on va passer l' éponge, on va
1mgmenter la valeur de leurs biens, légitimer leur possession; on
leur fait ainsi un cadeau considérable, ils doivent quelque chose
en eompensation ; qu'ils payent done les 4/5 de la valeur actuelle
de leurs biens. Ainsi on aura les fonds nécessaires pour l'indemnité, et la justiee sera satisfaite. '
M. de la Bourdonnaye n'a pas manqué de se rallier a ces vues,
et il a fait une critique tres violente du projet de loi ; il a déclaré
que, bien loin de panser les dernieres plaies de la Révolution, ce
projet ét,ait fait pour en ouvrir de nouvelles : il ne voulait yvoir
qu'un moyen de confier a un seul homme - et il visait 1\1. de
Villele - le pouvoir de disposer a son gré de la fortune publique.
M. de la Bourdonnaye aífectionnait les personnalités, surtout
lorsque M. de Villele était en cause. ce Une loi d'indemnité, concluait-il, qui admet que les émigrés ont perdu leurs propriétés, est
une loi antimonarcbique et un attentat contre la sécurité de la
France. »
Enfin, un des orateurs de l'extreme droite qui parlerent avec
le plus de netteté et dont le discours est le plus curieux, est M. de
Beaumont. Beaumont raisonnait ainsi : les acquéreurs et leurs
ayants droit n'ont jamais été un seul instant légitimement propriétaires et ne le sont pas encore ; il est désirable qu'ils le
deviennent. Seule, la volonté de l'ancien propriétaire légitime
peut leur communiquer cette légitimité. En conséquence, il
faudrait faire souscrire a l' émigré, quand il recevra son indemnité, un contrat de vente a l'État du bien pour lequel il est
~ndemnisé. L'État, muni de ce titre, traitera avec l'acquéreur;
11 vendra cette consécration de son droit al'acquéreur moyennant un supplément de prix égal a la différence entre la valeur
'- nalionale et la valeur patrimoniale. Quand tout cela aura été fait,
l'acquéreur deviendra enfin légitime propriétaire ; il aura le
droit, d'ailleurs, d'abandonner le bien qu'il détient et alors l'émigré pourra le reprPndre ou ne pas le reprendre. En tout cas, si
l'_on ~rrive a une indemnité il est indispensable que le mot de restitubon figure dans la loi et qu'elle s'exprime ainsi: « Indemnité
aux émigrés pour leur lenir lieu de la restitution de leurs biens. 11

�294

295

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE !\IILLIARD DES ÉMIGRÉS

Enfin :\L de Beaumont s'est placé a un autre point de vue qu'il
a été étonnant de voir oublié par ses coreligionnaires politiques :
le point de vue électoral.
.
Vous 7ous rappelez qu'il falLtit, p,J:.,r etre electeur du premrnr
colleae
payer 300 fr&amp;.ncs de contributions directes et que, po•u
0
etre él~cteur du second degré, appelé grand collége, dans te
département, il fallait faire partie du quart le plus imposé d'un
département. II y avait done un tres grand intéret, éleétoralement
parlant, a payer de Cortes contributions : or les rentes qu'on
allait servir aux émigrés étaient exemptes d'impots. M. de_ Be~umont voulait que les rentes r~ues par les émigrés en resbtut1on
de leurs biens leur conférassent les memes droits électoraux et les
memes droits d'éligibilité que leur auraient conférés les biens qui
leur avaient été enlevés.
Telles furent les theses principales développées par les orateurs
d'extreme droite. De pareilles manifestations passionnaient les
esprits; elles étaient écoutées d'un coté avec admirati~n, _de _l'~utre
avec stupeur, et si les choses avaient longtemps dure ams1, ti est
difficile de dire a quelles extrémités on en serait arrivé. L~ gauche
était tout a fait dans son role en faisant le plus complet st!ence et
en écoutant avec un redoublement d'attention les orateurs de
)'extreme droite qui venaient demander que l'on punit les acquéreurs, car c'était bien une punition que cette amende des quatre
cinquiemes des biens.
.
.
M. de Villele, il faut lui rendre cet hommage, quand il a senti
que la Chambre se laissaitentratnera dcsextrémitésaussifé'leheu·
ses, n'a pas hésité a barrer le cbemin. On lui a reproché - et. dans
une certaine mesure, ce reproche est fondé - de trop céder a soa
partí. C'est, en effet, un défaut qu'il faut reconnattie quelque·
fois avoir été le sien. Mais il faut reconnattre aussi que, daos tes
cas extremes il savait combattre les siens et les rappeler a la
raison, lorsq~'ils s'en écartaient. Il monta a la tribune apres le
fameux discours de Laurencin et déclara tres nettement que
l'introduction dans le projet de loi de dispositions en contradiction avec la Charte obligerait le gouvernement retirer ce projet de loi, et que la discussion cesserait si on s'obstinait a Y
introduire des clauses en opposition avec le pacte fondam,ental
de la France.
II fut écouté et il ramena de son cóté un certain nombre dedroitiers hésitants. Ajouterai-je - le fait est assei curieux pold'
etre mentionné - que lorsqu'il fit cette intervention a la tri~nt
et que, pour employer une expression moderne, il posa la 11uestioa
de confiance, il se vit reprocher de iyranniser la Chambre,

d'attenter a sa liberté, et ce reproche lui fut fait non pas seolement par son adversaire ordinaire, La Bourdonnaye, mais meme
par des orateurs libéraux, comme Casimir Périer. Casimir
Périer reprochant a M. de Vil1éle d'attenter a la liberté de la
Chambre en empechant celle-ci d'aller a la remorque des folies
de l'extreme droite, c'est un spectacle curieux et qui prouve a
quelles extrémités !'esprit de parti peut entratner un homme !...
Enfin, grace a cette intervention vigoureuse du Gou vernement,
il fut a peu pres décidé que 1a loi ne serait pas modifiée dans ses
dispositions essentielles. Mais ne le serait-elle pas daos plusieurs
de ses articles importants ? C'est ce qu'il reste a voir.
On avait été tres mécontent, en général, dans la droite modérée,
des violences de langage de la Bourdonnaye, de M. de Beaumont.
On en fut tellement mécontentmeme daos ce quenous appellerions
maintenant &lt;&lt; le centre droit », qu'une certaine disposition s'y
manifesta a faire cause commune avec la gauche. Toujours est-il
que deux députésde laSeine, M. Mestadier et M. Breton, notaire
parisien, jugerent nécessaire de prendre la parole au nom des
royalistes non émigrés et de soutenir que, en opposition avec
les violences ordinaires de la Bourdonnaye, Laurencin et de
Beaumont, il ne fallait pas penser a autre chose qu'a une libéralité et a une libéralitéqui devrait etre modeste, car les royalistes
non émigrés avaient affronté des dangers plus graves et avaient
subi des pertes plus considérables que les royalistes émigrés. En
conséquence, ils déposerentun amendement en vertu duque! il ne
pourrait etre alloué a aucunémigréplus de 10.000 francs de rente,
et le fonds a y consacrer devraitetre limité non pas a 30 millions,
comme dans le projet gouvernemental, mais a 10 millions, et
cela en rente 5 °/0 , attendu qu'il était injuste, affirmaient-ils,
de faire contribuer les royalistes non émigrés a la réparation
du mal qu'avaient subi les émigrés. Cet amendement fut
d'ailleurs facilement rejeté.
La question br0lante du droit des héritiers ex tune ou des
héritiers ex nunc donna lieu a de tres vifs débats. Le président
Chiffiet, qui s'est surtout spécialisé dans l'étude de cette partie
du projet de loi, réussit a faire passel' l'amendement, que le rapporteur, d'ailleurs, avait déja proposé, par lequel l'indemnité
devrait aller aux héritiers au moment du déces et non pas
aux héritiers actue1s. Il déclara que la loi de 1814 était
~upable d'avoir conservé trop de ménagements pour les
1dées révolutionnaires, que maintenant les circonstances étaient
changées, qu'il fallait effacer toutes les traces de la Révolution,
rentrer dans le droit, et, par conséquent, ne reconnattre comme

a

�296

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

époque déterminant la dévolution de l'indemnité que l'époque de la mort naturelle ; rl'ou cette conséquence que les
émigrés morts antérieurement a la présentation de la loi d'indemnité avaient du conserver jusqu'a leur dernier soupir une confiance inébranlable dans une restitution prochaine : que si, par
hasard, ce sentiment avait été absent de leurs esprits, ils auraient
péché gravement contre la royauté et contre la justice, ils
auraient commis un oubli impardonnable, meme crimine!, du
principe sacré de la propriété, base conservatrice de la société
tout entiére.
D'ou cetle conséquence grave que de ces biens a leur revenir ils avaient pu, a bon droit, disposer par testament.
Un amendement qui fut aussi tres discuté fut l'amendement Duhamel. II consistait en ceci : ajouter au projet de loi
un article en vertu duque!, pendant une durée de cinq ans, tous
les actes translatifs de propriété d'un bien national a un ancien
propriétaire seraient enregistrés moyennant un droit fixe et
invariable de 3 francs. II s'agissait évidemment de développer le
plus possible ces restitutions qui, au fond, étaient bien le but
essentiel que se proposaient les défenseurs des émigrés. Étant
données les discussions antérieures et l'état d'esprit qui régnait
d ans les parties extremes de la Chambre, cet amendement semblait
impliquer que l'indemnité elle-meme ne terminait ríen et, qu'apres
elle comme avant elle, il y aurait toujours des propriétaires dépossédés ayant droit de se plaindre et des acquéreurs se sentant
mal a l'aise, peu confiants dans leur propriété. Les orateurs
de la gauche, et Benjamín Constant notamment, ne manquerent pas de souligner ce caractére de l'amendement ; ils y mon·
trerent le véritable but de la loi, qui était de faire rentrer les
émigrés dans leurs biens. Sur quoi, M. de la Bourdonnaye,
enfant terrible du partí, comme toujours, s'écria qu'en effet c'était
bien cela, que le seul moyen de satisfaire la justice, c'était de
remettre les classes de la société dans l'état ou elles se trouvaient
avant la Révolution. Le Gouvernement était peu partisan de
l'amendement, mais il sentit la Chambre tellement décidée A
marcher de ce coté, qu'il n'osa pas, cette fois, s'y opposer et le
Iaissa voter.
Quant a l'amendement Hay, ce n'était que la reproduction
pure et simple de l'article premier de la loi du 5 décembre 1814.
IJ disait en substance qu'il serait interdit de rechercher toutes
décisions administratives, tous jugements rendus, par l'effet
desquels les biens confisqués nationalemcnt auraient été aliénclf
et transmis a leur propriétaire actuel. Cela signifiait que, sans

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

1

doute, il y avait eu, pendant la Révolution, beaucoup de ventes
de biens d'émigrés qui avaient été faites contrairement a la
légalité révolutionnaire elle-meme, sans les formalités requises,
sans avoir été publiées a )'avance, par exemple, sans que les •
amateurs pussent s'y présenter, des ventes qui avaient été, en
réalité, des transmissions presque gratuites de biens nationaux :
mais que, depuis, le temps avait paEsé, et qu'il fallait maintrnant renoncer a se prévaloir de ces irrégulariLés. La loi de 1814
avait imposé silence sur ce point, attendu que, si on voulait se
livrer a ces rechercbes, c'était un incendie général qu'on
allumerait dans la France entiére. II s'agissait, sur la proposition de Hay, d'introduire, dans la loi de 1825, un article confirmant I'article premier de la loi de 1814. M. de Villéle y tenait
beaucoup, mais, encore cette fois, il ne fut pas assez fort pour
imposer a son parti cette mesure de sagesse et de précaution, et
l'amendement fut rejeté.
Enfin, !'ensemble de la loi fut voté le 15 mars 1825, a la Chambre des Députés, par 259 voix contre 124, minorité considérable et
qui indique a quel point la violence de !'extreme droite avait
rejeté vers les libéraux une notable partie de la droite modérée.
La discussion a la Chambre des Pairs fut intéressante aussi.
Dans cette Chambre, qui était en général beaucoup plus libérale
que la Chambre des Députés, des orateurs, intéressés eux-memes
au succés de la loi, parlerent néanmoins contre elle, en raison
surtout de l'espéce de guerre qui avait été déclarée, pendant la
discussion a la Chambre des Députés, aux acquéreurs de biens
nationaux. Tel est le cas du duc de Broglie qui dit rejeter
la loi, précisément parce qu'elle avait transformé, grAce aux
modifications récemment subies, une indemnité de grace en
une indemnité -de droit strict et qu'elle avait, pour ainsi dirc,
voulu enfoncer les racines de la loi dans le droit, dans la légalité.
Et tel fut aussi le point de vue auquel se placérent. des hommes
comme le duc de Choiseul el le duc de Barante.
Chateaubriand, qui s'était tu en 1824, parla, en 1825, contre
la loi et le fit dans un discours plein d'antithéses, verbeux et
déclamatoire. Un de ses grands arguments étaitcelui-ci: On allait
créer, a propos de cette indemnité, un nouveau fonds de rente,
ce 3 °lo dont il s'était toujours déclaré l'ennemi implacable.
On allait créer un 3 °/0 d'émigrés qui ne tarderait pas, par le vice
de son origine, a devenir un 3 °/onational et qui serait en butte a la
défiance dont on avait autrefois írappé les biens nationaux:
11 ne fut pas difficile a M. de Villéle de réfuter un discours a~ss1
creux. 11 réussit également a déterminer la Chambre des Pairs,

�298

299

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

a fin d' éviter un conflit, a se résigner a la plupart des changements,
meme facheux, que la Charnbre des Députés avait introduits dana
le projet, l'arnendement Duharoel, dont la Chambre des Pairs ae
voulait pas, le droit des héritiers au moment du déces, dont elle ne
voulait pas non plus ; elle se résigna, sur la demande du Ministere, a les voter ;mais en revanche, M. de Villele tint absolument
a ce que la Chambre des Pairs rétabltt cet amendement Hay,
nécessaire a la paix sociale, que les Députés avaient si malheureusement écarté. Il fut done décidé qu'aucune des disposiüons
de la loi ne pourrait préjudicier aux droits acquis avant la publication de la Charte et maintenus par la loi du 5 décembre 1814.
M. de Villele espérait avoir assez d'action sur la Chambre basse
pour la déterminer a changer son vote sur ce point.
C'esi ce qui arriva en effet. Les orateurs d'extreme droit.e,
comme Duplessis-Grenédan, de la Bourdonnaye, s'épuiserent
en vains efíorts pour !aire rejeter l'amendement. DuplessisGrenédan développa en vain cette idée que, l'admettre, c'était
sanctionner tous les crimes de la Révolution, y compris
celui qui était a ses yeux le plus grave, la mort du duc d'Enghien.
Une majorité se forma pour accepter Vamendement et !'ensemble fut voté, le 7 avril, par 221 voi.'C contre 130, minorité toujours considérable.
Il faut constater, comme l'ont fait unanimement tous les hi&amp;toriens de la Restauration, que l'avenir a donné absolument
raison au Gouvernement contre les diverses oppositions am,quelles il s'était heurté, et que la loi de 1825, loi injustem.eat
impopulaire, a été bienfaisante et utile pour tout le monde. Elle a
été favorable aux anciens propriétaires, qui ont regu un.e somme
assez importante; elle a été plus favorable encore peut--etre aux
nouveaux détenteurs qui ne jouissaient que d'une propriété dépréciée. Lorsque la loi eut été votée, et lorsque tout parut dit sur oe
sujet brulant, les biens ci-devant nationaux retrouverent leer
valeur et ils furent, si je puis m'expriroer ainsi, patrimonialiséa.
L'opinion et le marché cesserent demettrela différence maintenue
jusqu'alors entre un bien national et un bien patrimonial.
Quant a !'ensemble du pays, il a beaucoup profité de la toi
de 1825, par le seul fait que la rivalité, la guerre sourde &lt;¡ai
mettait aux prises deux parties de la France, s'est trouvée tet'minée. Ajouterai-je que !e Trésor public, l'enregistrement, s'ea
sont bien trouvés a cause du surcro1t de valeur qu'a obteau,
groce a cette mesure, une tres notable partie des biens ?...
Tout le monde eut done a se féliciter du succes de la loi de 1825,
Mais tout le monde n'eut pas a s'en féliciw également. Les

indemnisés, il ne faut pas se le dissimuler, n'ont pas regu, il s'en
faut de beaucoup, une valeur égale u celle dont ils déploraient
la perte. On avait estimé leur capital a 997.819.000 francs : en
chiffre rond, un milliard. Mais quelle avait été la valcur en temps
normal, par exemple avant la Révolution, des bien-s confisqués
non seulement sur les émigrés, mais encore sur les déportés et
les condamnés ? Ce chiffre, qu'il est impossible de déterminer,
a'élevait incontestablement fort au-dessus de ce milliard qu'on
allait leur servir. L'ancienne aristocratie et la partie de la nation
qui, sans appartenir a cette aristocratie, a été victime des memes
événements, sont tres loin d'avoir été indemnisées totalement.
De plus,dansleseinmeme de cettecatégoriequiétaitindemnisée,
les uns ont regu beaucoup, d'autres ont re&lt;;u extremement peu.
Dans le chapitrc I, en effet, ou furent compris les anciens
propriétaires n'ayant ríen recouvré de leurs biens vendus, il y
avait deux sections : la section I comprenant les ventes faites
&amp;Tilc indication du revenu de 1790, e' est-a-dire les ventes postérieJres a Prairial an III. Ces ventes-la ont été faites de fagon trés
désavantageuse, mais la trace meme qui restait du revenu
de 1790 suffisait pour que, avec la base de calcul adoptée par la
loi, l'ancien propriétaire regut une indemnité a p-eu prés semblable
acette valeur. Les gens qui ont eu la chance de n'avoir eu leurs
biens vendus que postérieurement a Prairial an III n'ont done pas
eu beaucoup a se plaindre. Mais en revanche, ceux qui ont eu la
makhance d'etre compris dans la section 11 du chapitre 1 Y,lntes antérieures ñ Prairial an III, done sans mention du revenu
~ 1790-n'ont pas pu tenir 1ememe Jangage et ces gens-la précisément étaient la tres grande majorité. Tous ceux dont les biens
ont été vendus .au cours de l'an II et de l'an III n'ont pas
r~u, sauf pour une tres faible partie, la valeur de ce qu'ils
avaient perdu. On a calculé leur indemnité sur le prix d'adjudication, converti en valeur réelle, mais ces adjudications
étaient faites, la plupart du temps, sans enchérisseurs, pour des
Prix tres modiques, par des gens qui étaient aux aguets pour
écarter les compétiteurs et pour se faire adjuger les biens a tres
has prix. De plus, les biens vendus en l'an II et en l'an III avaient,
été disséminés entre des quantités de petits acquéreurs ; leul'S
anciens propriétaires n'ont guére eu la chance, que d'autres ont eue
quelquefois, de pouvoir 'l'acheter quelque chose de leurs biens : et
le has prix des ventes faites a leur débitant a pesé sur leur indem-

1

nité.
On pouITait citer bien des chiffres qui prouveraient cett.e

&amp;9Sertion. Je me bornerai a citer un -seul exempie qui est typique.

�300

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une demoiselle de Saint-Simon, fille et héritiére d'un émigré du
départcment de la Gironde, avait une grande propriété qui fut
vendue en Messidor an IY et qui, par conséquent, semblait devoir
bénéfider de la clause relative aux hiens vendus postérieurement
a Prairial an 111. Pour son roalheur, diverses circonstances
faisaient que cette vente avait été retardée outre mesure et
qu'elle avait été commencée avant Prairial an IIT ; or, il était de
n':gle que, quand une vente avait été commencée sous l'empire
d'une loi, elle continuat a ctre régie par cette loi, quand bienmeme
des mois et des années se seraient écoulés dans l'intervalle. Grace
a cette disposition, M11e de Saint-Simon a done été liquidée dans
la section 2 du chapitre I au lieu de l'ctre dans la section 1 du
chapitrc l. Et v«;&gt;ici en chiffres la différence que cela faisait :
si elle avait eu la bonne fortune d'etre assimilée a ceux dont
les biens avaient été vendus postérieurement a Prairial an 111,
elle aurait du, d'apres le revcnu de 1790, toucher 178.460 francs
CD rentes. ~iais elle n' re~ut que 60.559 francs, soit une différence
de 118 000 francs, résultat du retard, bien involontaire de sa part,
qu'avait suhi la vente de son bien.
Cette différence entre les valeurs, suivant la section dans laquelle
était liquidé l'émigré, se retrouvea chaque page decette histoire.
Aussi est-ce en prévision de cette inégalité qu'on avait, d'un
commun accord, introduit dans la loi cette modification qu'au lieu
de mult,iplier le revenu de 1790 par 20, on le multiplierait seulement par 18, afín de faire de la difCérence un fonds commun qui
serait distribué pour atténuer leurs pertes aux émigrés les plus
maltraités par l'e!fet des dispositions de la loi. Cette idée était
!'lnge et, si elle avait été exécutée, il est tres possible en effet que ces
grandes inégalités eussent été non pas supprimées complétement,
mais un peu atténuées. Malheureusement pour les émigrés; le
íonds commun n'a jamais eu lieu. Les opérations de la liquidation
ontété longues,elles se sont prolongées pendant plusieurs années,
si bien que la Révolution de 1830 est arrivée avant que la liquidation f0t terminée et, alors, on est meme revenu sur certaines
des dispositions tout a fait expresses de la loi de 1825. CeLte
loi était formelle ; elle disait que 30 millions de rente étaient
aífectés a l'indemnité des émigrés, que ce chifíre était définitif et que jamais, ríen, n'y serait ajouté. On n'avait pas pensé
a dire dans la loi, tellement la chose paraissait invraisemblable,
que rien non plus n'en serait retranché. On n'avait pas prévu la
Hévolution de 1830.Maisquand elle se fut produite, il fut ünp&lt;&gt;Ssible a la l\lonarchie de Juillet de continuer desliquidations desti·
• nées a protlter a des ennemis politiques. Alors intervint la loi du

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

301

5 janvier 1831, en vertu de laquelle 3 millions de rente, sur ces
30 millions qui n,'avaient pas encore été atLribués, furent retirés
de l'indemnité des émigrés et furent affectés aux besoins de
l'État qui les négocierait au fur et a mesure de ses nécessités.
Une autre annulation de 900.000 francs de rente fut encore
prononcée, si bien qu'en définitive, la somme de rente qui a
él é ailouée aux victimes des confiscations révolutionnaires n'a pas
été de 30 millions, mais a peine de 26 millions.
En calculant au pair ces rentes 3 0/0 qui ont été allouées aux
anciens dépossédés, on arrive non pas au chiffre fatidique d'un
milliard, toujours cité, mais au chiffre de 866 millions. Cela si l'on
compte la rente au pair;mais elle n'était pas au pair, il s'en fallait
de beaucoup ; supposons que ces rentes aient valu, au moment
ou elles ont été distribuées, a peu pres 80 francs (et ce chiffre est
supérieur a la réalité), ce ne serait plus alors un capital de
866 millions qui aurait passé áux anciens propriétaires, maif,
693 millions, et c'est a ce chiffre qu'il convient de réduire le •
fameux milliard.
On peut dire que ce ne fut pas acheter trop cher la pacification
générale de laFrance, l'augmentation de valeur dusol, qui fure,1t
les excellents résultuts de cette loi de 182ó. Si elle a été et si elle
est encore impopulaire, c'est surtout aux yeux de gens qui nt&gt; se
sont pas rendu compte, d'abord du peu qu'elle c0tita a la France,
et ensuite du bien qu'elle lui procura.

�LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LBS NO_R MANDS

303

tate anglo-saxon. Pour Edelestand Du Meril, iI n'y a aucun

La Conquete de l' Angleterre
par les Normands
Cours de ll. H. PRENTOUT,
Proftsseur d'histoire de ,','ormandie ó l'UniversiU de Caen.

La Tapi1serie de Bayeu:x (&amp;uite)

Cherchons par une autre méthode la date et dcmandons-nous
si nous pouvons savoir quel est l'auteur de cette reuvre.
Il y a longtemps que l'abbé De la Rue a remarqué certaines
particularités qui trahisscnt une participation anglo-saxonne
a la Tapisserie, ce qu'il appelait, inexactemcnt, des expressions
anglo-saxonnes : /Elfgyva, Wadard et Ceaslra. C'était un des
argument.s qu'il invoquait pour rejeter l'attribution traditionnelle a la reine Mathilde. L'un de ses contradicteurs n'avait pas
de peine a luí démontrer qu' iElfgyva et Wadard sont des noma
propres et non des termes désignant une dignité.
Edelestand Du Méril, dar¡.s ses Éiudes sur quelques · poinl8
d'archéologie et d' hisfoire liitéraire, parues en 1862, a repris la these
anglo-saxonne que les archéologues anglais n'avaient pas rejetée,
mais qu'ils n'avaient pas non plus développée ni précisée.
Malheureusement, il y a melé des diatribes contre tous ceux
qui s'étaient occupés de la Tapisserie ; il a employé des argumenta
singuliers qui se retournent souvent contre sa these ou bien des
exagérations bizarres, reposant sur des étymologies tirées par les
chevcux, qui ne sont elles-mcmes que des calembours savants.
Wadard est un éclaircur anglo-saxon (au service de Guillaume) 1
Wad, aller ; ar, en avant. Vital est un cspion, Wil signifiant
apercevoir et al tout !!! Turold est une dénomination aoglosaxonne ; Turold est l'homme des aociens jours. Ces étymologiescalembours, ce parti pris de ramener a des dénominations
anglo-saxonnes des personnages incontestablement normanda
nuisent a quantité de fines remarques sur le latin de la légende,
accompagnant la Tapisgerie, mauvaise traduction latine d'un

raaeignement a tirer de la Tapisserie ; tant au point de vue
archéologique qu'au point de vue historique, elle n'a aucune
wleur. 11 se donnait ainsi la joie de se moquer des anliquaires
des archéologues bajocasses, municipaux comme il disait, dont
qoelques-uns pourtanl tels que Pluquet et Larnbert étaient des
bommes de valeur.
Il est dangereux d'avoir trop d'esprit quand on fait de l'archéolofJie ou de l'histoire. Pour mett,e en reuure les connaissances
atdtiologiques ou hisloriques le bon sens suffit ; l'esprit invite au
peradoxe et a l'hypercrilique. Or, il est plus facile d'abuser de
la critique, de faire de l'hypercritique que de s'en tenir a la
critique, plus facile de tout nier que rle distinguer le vrai du
f1mc, le hon argument du mauvais. Edelestand du ~eril n'a eu
que trop d'éleves de notre temps.
·
Relenons de ses arguments ceux qui valent : l'orthographe
dt Gyrlh, y ayant le son eu. l'emploi du '-i.J,
Aux remarques de l'abbé De la Rue et d'Edelestand Du Meril,
Travers ajoutait les formes Bagias, prononcez Bayas, Wilgelmus;
certaines graphies telles que celles que l'on peut relever dans
ces mots : Eadward Hestinga.
M. Levé a vu la une persistance d'une influence saxonne a
Bayeux. On lui a répondu que c'était Caire un sort inattendu aux
Slxones Bajocassini, a l'Ollinga Sa.xonia. Je sais mieux que
personne que l'Otlinga Saxonia n'a plus laissé de traces a partir
dt 860 ; j'ai cru et crois encore qu'elle est autre chose que le pays
dtaSaxonesBajocassini (1), mais je crois que le pays de Bayeux
• con~rvé longtemps une certaine originalité ethnique.
lla1s on peut aller plus loin que du Méril et dire que les proc6d~ °:1emes de composition décorative en usage dans la
~ªP!SSer1e révelent l'imitation d'une reuvre anglo-saxonne :
aDBl les arbres encadrant les différentes scenes, dans les
bo~rt:S, les représentations de la vie des champs, sujet alors
baité dans les manuscrits anglais (2). Ajoutons-y les scenes imitées
afables d'Ésope: celles-ci, nous l'avons vu, n'ont été connues
• ·Moy_en Age que par une traduction latine, puis par une
traduction anglo-saxonne faites au temps du roi Alfred.
Peut-on prétendre que l' inspiralion meme est anglo-saxonne ?
la(~) Et j'afflrme aussi qu'on ne 3aurait placer cette Otlinga Saxonia sur
rive g-a~che de !'Orne_ d'apres 1;1ne élymologie qui rerait dériver ~terville
~~avilla, étymolog1e contra1re a toutes les lois de la philologie et
t\""8J.ªr tous les romanisles.
( ) • Sauvage,.dan~ Je compte ren(lu du livre de l\. Levé, a !ait d'autres
remarque:; d11 meme genre.

�REV\JE DES COURS ET CONFÉREN«:58

On a dit que l'auteur de la Tapisserie avait ménagé l'amour•
propre anglo-saxon; nous avons noté qu'Harold a genou:t d~
Wace, lorsqu'il prete le serment, le prete debou~ d!ns la Tap1ssene.
Quand Harold fait l'expédition de Br?tagn~, 11 tire du s~bl~. lea
Normands enlisés, scene vécue, ma1s qm donne de lu1 l id•
d'ün homme fort et obligeant. C'est ainsi que le dépeint encore
Orderic Vital. Le chef anglo-saxon est, nous l'avons npté avec
:M. Lanore, appelé Haroldus rex depuis son couronnement jusqu'~
sa mort, titre que Wace, qui voit en lui un usurpateur, ne hu
donne pas, mais que tui accordait Guillaume de Poitiers, panégy•
riste du Conquérant, et ceci flte toute valeur a la remarque(l),
Les brodeurs anglo-saxons étaient renommés au temps ~e la
Conquete. Un texte formel nous parle de cette réputabon _i
cet art était aussi, remarquons-le en passant, un art scandr•
nave ; il y a des broderies bistoriques en Norvege.
Admettons done une main-d'reuvre anglo-saxonne (2). Ccpen
dant, les savants bajocasses - et Travers a ~epri~ ce
tradition - remarquent le role considérable qu~ Joua1t _ da
la Tapisserie l'éveque Eudes ; il béni_t _le repas, 11 se _tie~t
la droite de Guillaume dans le conseil, 11 est dans la bata1Ue, il
jette au milieu de ses soldats un instant débandés : Episco
conforlalpueros. (Fueros, il y a unéquival?ntendanois,_g~rgons po
diresoldats.) Comme le remarque je ne sa1s plusquel critique réce
M. Levé, je crois, et avant lui M. Lanore, Eudes est l'éveq
-episcopus; on ne le nomme meme pas toujours ; ?n savait q~'
seraitreconnu. D'autrepart, lesarchéologues angla1s, relevantl
reur commise par l'abbé De la Rue qui voyait, dans Wada
un chef de la garde ducale, avaient retrouvé Wadard dans
Domesday-Book et noté qu'il figure dans ce cadastre de l'Angl
terre dressé en 1086, comme un vassal, un homme qui «tient • d
fiefs del' éveque.
A ces arguments, j'en ajoutai un autre dans mon Caen
Bayeu:r.: Vital, dans la Tapisserie, commande les éclaire
chargés d~ reconnattre l'armée anglaise. Or, dans le Livre !'1
de l'évcché de Bayeux, on voit un Vital ten~nt des i:na1_
de l'éveque qui avait a Caen des droits étendus. C est UD fa1t
d'attention que les rares personnages non célebres qui figu
dans la Tapisserie sont des gens de l'éveque de Bayeux !
(1) Et ccci ne saurait autoriser :'l"'dire que la Tapisserie est • lo
do la chute de !'indépendance saxonne •• écrit par • un clerc saxon •
a,, 1\ dr.mi &lt;fusimulé par nécessité ses sentiments intimes ,, comme
dit M. Sauvage dans le compte rendu du liVTe de M. Levé.
(2) Commeje l'avais déj ,i fait dans la l" édition de mon Caen d Ba,
1909.

LA CONQUiTB DE L'ANGLBTERRB P4R LES NO~DS

306

De quelques-unes de ces remarques, Travers concluait que
t,te ceuvre a été exécutée dans le comté de Kent par des

art.istes" saxons, pour Eudes de Conteville, par ses ordres et
~•apres ses inspirations. Elle est done contemporaine de la
Conquéte et due a l'un des témoins et des principaux acteurs
i)e la glorieuse épopée dont elle rappelle les épisodes a la postérité.
Travers avait meme essayé de préciser la date de fabrication;
vie d'Eude! de Bayeux, si on l'envisage dans ses rapports avec
Guillaume, se divise en trois périodes : amitié avec le roi qui
le comble de faveurs, le fait éveque de Bayeux, comte de Kent,
Jui confíe le gouvcrnement de l'Angleterre; puis, rupture lorsque
l'éveque voulut jouer un role plus considérable encore, devenir
pe : Guillaume le fit alors enfermer a Rouen ; il ne ful libéré
u'apres la mort de son frere, et ce serait a cette époque, apres
1088, qu'il aurait fait exécuter la Tapisscrie. Eudes, brouillé avec
le Conquérant, Eudes, comte en Anglelerre, a bien pu, en effet,
inspirer cette reuvre.
Cependant contre l'attribution al' éveque Eudes, M. Edelestand
Du Méril a invoqué un argument que l'on s'atlendrait plutot a
voir invoquer .contre la reine Mathilde ou l'lmpératrice. (Si
l'abbé De la Rue ne l'avait pas invoqué contre l'attribution
la reine )lathilde, c'est précisément qu'il l'attribuait a une
1utre femme, sa petite-fille, l'lmpératrice.) Cet argi.lment est
i que j'appellerai l'argument de la pudeu:-.
C'est un senliment qui, pour traverser une crise a l'heure actuelle- dumoins 11. Marcel Prévost nousl'affirme, - est unsen:timent relativement récent. Le :\foyen .'\ge ne l'a point connu. Les
chapitcaux des cathédrales représentent parfois des scenes qui
11B sont point infiniment plus chastes que celles de la Tapisserie.
Blles passaient pour édifiantes. On voulait inspirer l'horreur
do vice en le montrant dans sa Jaideur. Ainsi,les Spartiates montnient a lcurs fils des llotes ivres. Le Moyen Age, on l' offl&gt;lie trop,
a'est que la suite de l' Antiquité ; c'est une .\ntiquité chrétienne
ou christianisée. L' Antiquité a ignoré la pudeur, je ne dis pas la
ehaslelé, ce sont choses différentes. Dans certain manud de
morale du x1ve siécle composé par un noble seigneur pour ses
filies, il leur raconte des histoires que des bommes un pm délicats
ne sauraient se dire au ourd'hui.
N'oublions pas q uJ la Tapisserie était encore exposée dans la
eathédrale au xvmesiccle ! La pudeur-je ne dis pas cela pour en
diminuer le mérite, bien au contraire - me paratt etre une fleur
délicate de la civilisation ; tres probablement, elle est née du
ehristianisme, mais le fruit fut tardif. )lon mattre et ami Sei22

�REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES
306
gnobos me disait unjour, que le grand siecle chrétien: c'était le
xvine siecle, je dirais volontiers, le xixe ou le xxe ; le triompbe de
la pudeur est également chose récente. L'argument qui rcfuser~it
l'attribution de la Tapisserie a la reine Mathilde, a l'lmpératrice
ou a l'éveque Eudes pour raisons de convenance ne por~ pas _(1).
Une autre théorie avait été, il y a quelques années, 1magmée
par un savant allemand et qui est tres proche de celle soutenue
par M. Travers. Reprenant, lui aussi, une remarque faite par une
archéologue anglaise, miss Strickland, il attribuait la Tapisserie
a Turold qui y est figuré. Ledocteur Tavernier, en de nombreux
articles sur la Chanson de Roland, s'est effo1•cé de prouver que
l'auteur de cette geste était un Normand, l'éveque Turold de
Brémoy qui fut le successeur d'Eudes. II n'hésita pas a lui_ attribuer aussi la Tapisserie. 11 a donné un argument qm m'a
beaucoup frappé, c'est que Turold aurait signé son reuvre, daos
ce cartouche ou est représenté un personnage que les archéologues
anglais ont pris souvent pour un nain, un bouffon. Récemment,
on s'est demandé si le cartoucbe ne désignait pas plutot le Normand appuyé sur sa lance que le nain qui tient les chevaux. Tave~nier pensait que le cartouche encadrant le nom de Turold d~•·
gnait plutot le nain qui, d'ailleurs, n'es~ peut-etre ~as un 1;1a1n,
mais un bouffon de Cour, un trouvere; 11 peut auss1 y avo1r la
un effel de pen:pective voulu.
Tout est dit sur la Tapisserie ; tout est dit aussi sur la Chanson
de Roland, et si intéressantes que soient les suggestions de
Tavernier, dont la conversation était plus intéressante que les
articles ! tout ce qu'il a dit avait déja été indiqué. En ce qui
conccrne la Chanson de Roland, Gaston Paris avait dt\ja remarqué qu'ellc avait df.t etre composée sur les frontieres de la
Normandie et de la Bretagne. Léon Gautier angevin, mais n6
en Normandie, la revendiquait pour un Normand de la Conqu&amp;te
qui l'aurait composée en Angleterre oil se trouvent tant ~~an~

________ _...,......,~ ......,.-;ii,,

( 1) Cert.aines des scénes les moins ebastes &lt;1;e la bord ure - i1?-férieure deli
Tapisserie paraissenl représenterdes ~erriers dansant. m1mant _une ~
de pyrrhique, frappant sur leurs bouclie_rs avec !eurs baches._ Cec1 pourru•
etre une reproduction d'une scene cla_ss1que, putsque _les anciens. ont conJ?•
des danses analogues. Mais qu'on_ las? le De geslis ,Herwardi Saxonu.
ouvrage légendaire composé a la glo1re d Hereward dans 1 abbaye de Crow,-•:::
au xn• siécle, on y voit le béros de ce poeme, suryenant pendant une, orgie
les guerriers normands et leurs compagnes sont 1vres. Un jongleur s en allaiL
chantant, se moquant de la race des Ang)ais, _et• incompositos quasl
nos fingens saltus. , Les Normands attr1bua1ent done aux Anglo-Saxo!19
danses de ce genre, d'ou leur pr~en_ce dans la Tapisserie. Je ne cro';8 ~
qu'on ait donné jusqu'ici d'explication de ces danses, de ces scenes d O•e-•
Lambert a Hé accusé de le.5 avoir biaginées.

ans,=

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

307

crits de la Chanson. II y a enfin le vers final de la Chanson :
Ci falt la geste que Turo!dus declinel.

Ce vers, rapproché des faits que je viens d'indiquer, nous
semblerait assez clair, mais les romanistes, gens plus difficiles
que nous a contenter, déclarent que l'on ne sait pas ce que veut
dire Décliner et que, par conséquent, le dernier vers de la Chanson ayant un sens que l'on ne peut préciser, on ne saura jamais
quel a été le role de Turold dans l'élaboration de la Chanson, ni
par conséquent l'exacte origine de celle-ci.
M. Bédier ne rejette pas l'hypotbese du D' Tavernier ; elle
lui paratt intéressante. M. Bédier, qui s'est surtout attaché a
prouver l'unité de composition de la Chanson, n'était pas fáché
de connattre le poete qui l'avait composée (1).
(1) Tavernier s'est donné beaucoup de mal pour édifier une biographie
de Turold, év~que de Bayeux, successeur d'Eudes, que l'on apj:&gt;elle géné•
ralement Turold de Brémoy et que Tavernier veut appeler Turold d'Envermeu (Selne-lnférieure), précis6ment pour en faire un sujet du comte de
llaLbieu, ce qui explique le rOle important du comte Guy dans la Tapisserie
ellkprésence de Turold a la Cour de ce prince.
L'inconvénient de la tbese de Tavernier, c'est qu'elle repose sur une identilleation. Or, comme Génin l'avait fait justement remarquer dans l'lntroduclion de son édiüon de la Chanson de Roland, il y a beaucoup de Turold
en Normandie. Ce nom, essentiellement scandinave, en rapport avec Thurou
Tbor, a été porté notamment parTurold , moine de Fécamp dont Guillaume
le conquérant fit un abb6 de Malmesbury, puis un abbé de Peterborougb.
Or, ou trouve-t-on la premiare trace de la Chan.son de Roland ? Dans la
blbliotbeque de cette abbaye qui en possédait deux excmplaires. Le
manuscrit d'Oxford est, Fans doute. l'un deux.
Remarquons que la tradilion d'apres laquelle la Chan.~ori dt R oland aurait
6t6 chantée au début de la bataille d' Hastings est fortancienne. Déjalepoeme
de Guy de Pontbieu, év@que d' Amiens, cbapelainde Matbilde, nous parle du
Jongleur Taillefer. lncisor Ferri. qui précede l'armóe en jonglant avec son
~ . mais aussi exbortant les Fran~ais : Horlalur Gallos verbis.
Guillaume de Malmesbury, au commencement du xu• siecle, dans ses
Gula regum, ne parle pas de Taillefer ; mais il raconte qu'au commencement
de la bataille, l'armée a entonné la Chanson de Rotand : • Tune cantilena
Rollandi inchoata, ut marlium vi.i exemplum pugnatµros accenderet. ,
Or, si Turold, abbé de Pderborougb, mais auparavant abbó de Malmesbory, estl'auteur de la Chan~on,Guillaume le bibliotbécaire de cette derniere
ah~aye aura été bieifplacé pour recueillir la tradition. Puis Wace a opéré la
foa1~n des deu&gt;1; traditions, celle du j11ngleur dont GeofTroy Gaimar raconte
&amp;1188í les explo1ts, et celle de la chanson ent onnée sur le champ de bataille.
Taillefer qui mult bien cbantout
Sur un roncin qui tost alout
Devant le cluc alout chantant
De Karlemaigne et de Rollant
E l d 'Olivier et des vassalx
Qui morurent en Renceval:;...

Mais, .e~ somme, _e 'est par Guilla u me de Malmesbury que s'est introduite
1 trad1tion relative a l'armée normande chantant ñ Hastings la
C•8n,on de Roland.

•L

�.

LA CONQUtTE DE L 1ANGLETERRB PAR LES NORMANOS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

308
Et, tout de meme, il y a une unité de eomposition dana la
Tapisserie. Cett.e attribution n'est pas incompatible avec
celle de Travers. Celui qui commande, c'est l'éveque de Bayeux;
celui qui dessine les cartons, c'est Turold ; la main-d'reuvre,
l'exécution est anglo-saxonne. Cett.e attribution a l'avantage
d'expliquer la préscnce, au premier plan, de gens qui ne sont.:
pas des personnages historiques, tels que Turold, Vital, Wadarcl.
Elle n'expli4ue pas JElfgyva. !Elfgyva, mais me direz-voua,
Or, le méme auteur nous dit que le rooine de Fécarop a été nommé a
de Malmesbury, a cause des grands services qu'il avait rendus au Conquéran
• qui eum roagnis demeruerat obsequiis• ( Gesta Ponliflcum). Quels services t
?ti. Génin a imaginé que Guillaume l'avait ainsi récompensó du service q_11'
luí avait rendu en composant un P.Oeme dont l'ardeur gu~rriere avait an1
les combattants d'Haslings . .Mais obsequia no conviendra-t-il pas mieux
uno amvre composée :\ la plus grande gloire de Guillaume, c'e,l-/1-d
a laSans
Tupisserie.
doute, lo Turold que nous dépeint Guillauroe de Malmesbury n'a p
le caractere élevé que M. Tavernier voulait relrouver dans l'auteur de
Tapisserie et de la Chansort de Rofond, et qu'il croit reconnattre daos le Turo
év6que de Bayeux, dont, au reste, roéme aprcs sa consciencieuse élude
si fouillée, si hypothótique aussi, uous savons !ort peu de chose.
Turo•J, abbé de Malmesbury et de P ·lerbo ·ough, esl ou contraire un gu
rier, un rudo homme, selon la Chronique anglo-saxon•if; il a été tres d
pour les tenancier:; de ~lalmesbury, il s'est comporté, dit Guilla u me
Malm~sbury, phn en soldat qu'on abbé, si bien que le Conquérant s'é
qu'il va le m~ttre a m~me ,d'exercer ses talents militaire; et lui donoe
combattre le cher des oullaws du Fen, Hereward.
Mals n'ima~ine-ton pas aisément q,1e l'autenr de la Ch&lt;Jnson de Ro!
et nussi celui de la Tapisscrie de Bayeux a dü 1,·oir un t,•mpéramenl guerriea:
voire bclliqueux? La Tapisserie dépeint la guerre brutale, Yiolenle:
cendie des maisons, fuite des pauvres gens ; sur le champ de bataille,
carlavres sont dépouillós. les gestes des soldats, le port de la lance ~ont ex
Comme l'óvaque Eudes, qui tient une grande placo dans la Tapisserie, IO
auteur se complaisait au milicu des soldats.
.
M. Tavernier, pour donner place sur sa Tapi,,erie ú Turold de Bré ,1oy
mourut au milieu du xu• siecle, est obligó de supposer qu'il était alors
enfanl au s;:rvice du co,ule de Ponthieu ; ceci expliquerait d:in; la
touch·~ rlo J1 T p, i.::-orie sa pct.ile laille, mais non sa barbe,
Turold de Púterborough meurt, nous dit la Chroniq ,e anglo-so.ron
en 1098; il pouvait etre un homme mur en 1064, et avoir écril, avant 10
la Chamo"? de Ro'and ; il aurait comp J•é les carlons de la Tapisserie e
1066 et 1068 ou 1069, date a laquelle il arriva á Malmesbury si on ~-eut
ce soit pour !'en récompenser que Guillaume lo Conquéranl luí alt do
cette abbaye, en tout cas avant 1093, d'lte de sa mort.
La Tapisserio serait done bien du x1• si~cle : conclusion a laquello nou1
mené toute nolre discussion.
fü1ls si nous prérérons l'hypothesc Turold, abbé de Peterborough, it l'h
these Turohl de Brémoy, comme auteur de la Chanson de Ro/and ou de
naleur de la Tapisserie, nous aurons la prudence de dire qu'il n'y a 1:\ qu'b
pothcses. Uo méme que, nous le verrons tout a l'heure, il y eut bcauc
d'iElr ¡yva en Angleterre, il y eut beaucoup de Turold en Normandie.
Seulement. per:;uadés que les reuvres littéraires ou artistiques
Moyen Age sont génóraleroent signées, nous croyons qu'il y a Jieu de te
compte el du dernier vers de la Chan,on et du cartouche de la Tap·
(O I a s:1uve·1l wu~c~• 1¡11c 1l Ta 1iss:ri~ r1•p.-ésentai1. Taillcfer chanta
et jo,igla·1i; je n'y vob rien d~ tel.)

309

.
quel nom singulier ! Il y a bienWt vingt ans que je cours aprea
cette femmé décevante; je marche, d'ailleurs, sur les traces des
érudits fran~ais et anglais. Nous ne nous arreterons paa a
l'hypothése de l'abbé De la Rue, qui voyait dans ce nom un
tare, une dignité-comme dans Wadard, lechef de la garde; selon
Jai. JElfgyva, ce serait la reine.
Il faut remarquer que plusieurs princesses ont porté ce nom ;
"9ns compter les femmes que nous ne connaissons pas), car
il paratt avoir été assez répandu en Anglet.erre.
ll y a JElfgyva Ernma, fille du due Richard qui épousa Ethelred,
roi d'Anglelerre, puis, apres la mort de celui-ci, Knut; elle
joue indirectement un r6le daos la Conquete puisqu'elle
inaugure les rapporls de l'Anglcterre et de la Normandie. Or, ce
aont ces rapports, c'est la fuite d'Ethelred en Normandie, la
ret.raite d'Emma et de ses enfants qui ont constitué les premiers
droits de la famille ducale de Normandie au tr6ne d'Angleterre.
Mais elle mourut en 1051.
·
JEUgyva, est-ce Adéle, la filie de Guillaume, qui fut plus tard
comtesse de Blois, que Wace appelle Ele? Est-ce Adelize, autre
filie de Guillaume ? Promise n Harold, elle aurait con~u une
"Yh-esympathie pour le beau chef anglo-saxon, aurait été inconsolable de sa mort ; et, fiancée ensuite au roi de Castille, Alfonse,
elle aurait {ait des vreux pour mourir avant d'arriver en Espagne.
Ses vreux se seraient réalisés et elle aurait été inhumée a
&amp;yeuxl
Ce rornan repose sur l'autorité d'Orderic Vital. Mais il faut
nmarquer que c'est en 1064 que semble se placer le voyage
d'Harold en !'lormandie. Or, quelle que soitla date que l'on donne
au mariage de Guillaume, comme il est né vers 1027 ou 28, il est
difficile qu'il se soit marié avant 1049. Les filies de Guillaume
devaient etre bien jeunes en 1064.
S'agit-il d'lElfgyva sreur d'llarold? M. FQwke a imaginé ici un
IWlan bien amusant. Remarquant que la scéne de la Tapisserie
ou figure JElfgyva précede celles qui retracent l'expédition de
Bretagne, s'appuyant aussi sur certaines scénes de la bordure
proches de celle ou figure JEHgyva, il imagine qu'JElfgpa, sreur
d'Harold, a été en Bretagne victime d'un attentatde la part d'un
chef breton, et que c'est la la cause de l'expédilion de Bretagne.
Ceci explique qu'Harold ait pris part a l'expédition ; il allait
venger l'honneur de sa sreur ! Mais aucun te:it'le ne nous apprend
qu'lElígyva rot alors en Normandie P-t les Gesta de Guillaume de
Poitiers, qui racontent l'expédition de Bretagne, luí donnent
llne cause générale : l'hostilité des Bretons contre les Normands

�LA CONQUJiTE DE L' ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

310

REVUE DES COURS ET CO:"l'FÉRENCES

et
le relus
des Bretons de puis 150 ans de reconnaltre la suicraineté
normande.
JEllgyva peut elre enco ¡ f
,
sreur d'Edwin et de Morkerre aMe!"m.e d Harold, filie d'JElfgar
·
·
e a1s r1en ,. d'
,
¡ama1s venue en Normandie·~n n I'
n m ,que qu elle soit
Harold; son mariage avec ~e e a pas vue s'embarquer avec
viendrait-elle !aire dans la T . pn~ce? est meme douteux ; que
II
JEII
ap1ssene
Yª
gyva de Northam to 1·
.
nous savons qu'elle s'était rélt ién, a concub,~e de Knut dont
apres la mort de ce prince m g_ e sur le,_co~tment en Flandre
la cour de Guillaume a cette é a,s nen n md1que qu'elle soit a
Enf'
. .
poque.
m! que s1gmfie la scéne entre JElf •v
donné bien des interprétaf
.
g) a et le clerc? On en a
m
wns . 1e e1ere apporte un I tt
essage oral annon~ant II Mathilde l' .
'
e e re ou un
gendre (ou al'unede seslillesl'arri é ;rnvé~ d Harold, son lutur
D,u Meri) d_it que le clerc donne un :o~ff~:~~
~f. Edelesta~d
C est, d1t-1l, pour qu'elle n'oubl' .
. _ , oY' a. Pourquo1 ?
1-Iarold car il est de ceux
. ie. ¡ama,s qu elle est fiancée á
d G -•
qm cr01cnt qu'JEllgy
t
e lll1laume.(Dujour ou elle éta'td t' é
º va es une filie
1

~~f!l•

u?~ princesse normande prenaitl;

l

no:;:ª~ a

épouser un Angla is,

S1 ¡e regarde la Tapisserie il me sembl ·º o-saxon de JElfgyn.)
,Ellgyva un soufflet. il 'éta·t
ffe h1en que le clerc donne a
soufflet aux enfants p~ur q ,\ en
et d'usage de donner un
ment, d'un acte. Des chart~s,:o~ assent mémoire d'un événeprocédé expéditil et primitif d'e and~s conservent trace de ce
procurait un témoin. Jeme dema::g,\re~ent par lequel on se
soufllet a JElfgyva pour l'engager a s1 e e •~e ne donne pas un
se passer . ./Ellgyva, ce seraitalors lasi::uvemr de tout ce qui va
de reproduire plus tard les événement deusc0 de la Cour, chargée
. Je vous livre ces réflexions p
s qm ; nt s'accomplir (1).
importe, c'est la présence dans fau~ti qu elles valent. Ce qui
nages qui ne sont ni des rois . d p •~ene de quatre personTurold, JElfgyva Cent ~ns
~ les prmces : Vital, Wadard,
personnages n' au;ail plus e a¡,r s a conquéle la présence de ces
sen tés, il y avait encore des ~::cun_
Qu~nd ils out été repréce qu'ils étaient, pour lesquels ~ qm e! conna1ssa!ent, qui savaient
D'autre part ces
a h' eur pr sence ava1t de l'intéret(2).
Ceas/ra sont de; témoifua:es'~s,e temam-d
~. cc,5reuvre
formes
Heslinaa,
anglo-saxonne,

J

rns.

0

(l} pumaume pouvail étanl d

3

lis

~e3 deux coura, avoir, avafiLla con~1:iéÍ!
rappor~s entre les deux Pª""' et
e~sos ~nglo-saxons,
• Eon serv1ce des brodeurs ou "bro·
. (2) AJoutons avec G Paris que la
.
l1ons \Vido, Rednes esi. un lémoign/geers1s~an~ede ladentaledans ies inscrip·
qui reJelte la Tapisserie au x 1e sibcle.

311

et aussi de J'antiquité de la Tapisserie : car plus on s'éloignait
de la Conquete, moins il y avait de chances, meme en
Angleterre, qu'elles lussent employées (1).
Ces constatations me sullisent a conclure modestement, mais
contrairement a Edelestand Du Méril, que la Tapisserie est un
monument contemporain de la Conquete, un monument du
x1• siecle, un témoignage qui peut etre utilisé et employé pour
l'histoire de la Conquéte, avcc critique néanmoins.
Discutons encore une question secondaire.
Y a-t-il lieu de considérer comme une source pour l'histoire

de la Conquete un poéme latin que Baudri de Bourgueil, éveque
de Dol, poéte réputé, a écrit pour Adele, filie de Guillaume,
femme du comte de Blois, roi d'Angleterre, poéme oil il décrit les
appartements de la comtesse Adéle tels qu'il les voudrait voir
décorés. 11 imagine une série de tapisseries représentant la création du monde ... la conquete de l' Angleterre; mais rien n'indique
que ces tapisseries aient jamais existé, rien n'indique meme qu'il
faille regardcr ces vers de Baudri comme des cartons devant
lracer le cadre d'une description. Pour ma part, je serais porté
a croire que le poeme de Baudri de Bourgueil est un pur exercice
de lettré. Au x1• et au xu• siécle, on a eu la passion des vers
latins. On en !aisait partout : á la Trinité de Caen, dans les
abbayes ; les Rouleaux des Morts en contiennent et de fort hien
tournés. Le poéme de Baudri me paralt etre de cet ordre.
Lesscenesquireprésententla Conquete ne sauraient etre rap·
procbées de la Tapisserie. L'histoire de la Conquete s'arrete á la
bataille d'Hastings daos la Tapisserie ; dans le poeme, elle va
¡usc¡u'a la prise d'une ville. Faudrait-il admettre que nous ayons
perdu la fin de la Tapisserie? Je ne Je crois pas. II y a, d'ailleurs,
une autre dilférence plus frappante. Le poeme de Baudri de
Bourgueil laisse completement de coté toute l'histoire de l'e:&lt;pédition en Bretagne. Il commence avec l'apparition de la
comete et la réunion du conseil de Lillebonne qui décida l'expédition et ou Guillaume prononce un long discours. Or, ceci
ne figure pas dans la Tapisserie, et comment représenter un
discours dans une Tapisserie ? II y a des concetti, des jeux de
mots, c'est bien un exercice de lettré. Ala fin,Baudri dit lui-méme:
Nempe dect! talem lalia thafamus comitissam.
At plus quod decuit quam quod eral cecini.

11 réclame dans les derniers vers le prix de son travail et de(1) Et cec:.i nouc; rameue plulOL U un óvlque de Bayeux comme iflc:pi·
raleur de l'muvre.

�312

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mande a la comtesse d'etre généreuse. C'est un poeme de courtisan qui veut rentrer en grAce.
Le poeme de Baudri de Bourgueil montre que, vraisemblablement, l'on connaissait, a la date ou il a été compasé, au
commencement du x1ie siecle, l' existence de la Tapisserie. «On ne
trouvait ríen de mieux a imaginer qu'une telle décoration pour
orner l'appartement de la princesse. &gt;i l\fais c'est la une fiction qui
n'a ríen a voir avec l'histoire et que l'on ne saurait a aucun titre
comparer a la Tapisserie, reuvre composée évidemment peu de
temps aprés la Conquéte, ce qui en fait la valeur historique et ·
ce qui en précise l'emploi au point de vue archéologique.
M. Lanore, dans le tres remarquable article qu'il consacrait
en 1903,.dans la Bibliolheque de l' École des Charles, a la critique
du prem1er ouvrage de M. Marignan sur la Tapisserie, sans dire
que! était l'auteur de cette ceuvre, inclinait en somme vers la
tradition bajocasse. Il remarquait ce détail typique, et qui nous a
toujours beaucoup frappé, que la scene du sermentsur les reliques
y est placée a Bayeux, alors que d'autres sources la placenta
Bonneville-sur-Touques ou a Rouen. Sans vouloir tranchar le probleme de l'attribution qui restera toujours insoluble, nous restons
persuadés que l'ceuvre a été inspirée par un éveque de Bayeux
ce qui n'exclut pas d'ailleurs l'emploi d'une main-d'ceuvreanglosaxonne. Le faitest parfaitement vraisemblable, en quelqueendroit
qu'on l'ait employée, que ce soit dans le Kent ou a Bayeux
méme. C'est ce que nous avons dit dans. notre Caen el Bayeu:c
(publié en 1909). C'est a quoi !'examen des questions posées par
des ouvrages plus récents ou par leurs critiques nous a toujours
finalement ramenés ; l'évéque Eudes inspirateur, Turold dessinant les cartons, .!Elfgyva les faisant broder, ou encore,
l'éveque commandant l'reuvre, Turold l'inspirant et .!Elfgyva
l'exécutant, hypothéses ; mais quasi certitude : l'inspiration
bajocasse et une date assez proche de la Conquete pour qu'on
y püt rec':~~ttre ces gens de Bayeux, Wadard et Vital (1).
· (1) Notons encore FimportatÍce donnée a l'expédition de Bretagne si
longuement retracée. L'armée qui y fut employée a dQ se former a Bayeux
pour gagner le Mont Saint-Michel par la voie des pelerins, si tacile en•
core a reconnattre. Léon Gautier relevait aussi l'importance ctu Mont Sáint•
Michnl daos la Chanson de Rolartd,

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférencu

a

la Sorbonne.

VII
Chatterton.

Quille pour la peur est une petite comédie Louis XV tres
apirituellement écrite; Vigny l'a composée pour Mme Dorval, qui
avait envíe de s'essayer dans la comédie ; la donnée en est assez
scahreuse. La Maréchale d'Ancre est un drame d'histoire qui
contient quelques belles scénes, surtout au ve acte, ou 1' auteur
a'est rappelé, pour peindre les derniers instants de Léonora
Galiga1, les souffrances de Marie-Antoinette au Temple et son
attitude devant ses juges. Déja, sans doute, ce drame historique
• différait sensiblement de ceux qu'écrivaient a la meme époque
Alexandre Dumas et Víctor Rugo ; on sent que Vigny s'y
efTorce de substituer a l'intéret de la couleur locale et des péripéties romanesques un intérét supérieur, celui de la pensée, celui
de la vérité morale ; on sent, end'autres termes, que La Maréchale
d'Ancre est un acheminement a une nouvelle forme d'art dramaÜt¡ue, a ce drame philosophique ou symbolique dont Challerlon
eet le modele et qui a triomphé un moment a la fin du xixe siecle
avec Ibsen. Mais, dans La Maréchale d'Ancre, la tentative est
encore hésitante ; la pensée ne se dégage pas ; l'reuvre semble
longue, peu claire, et lorsqu'elle a été reprise, voici une vingtaine
d'années, a la Comédie-Fran!&lt;aise, elle y a été écoutée avec plus
d~ déférence que de plaisir. II n'y a en réalité qu'une piece de
Vigny qui demeure vivante et tout a fait digne de lui, et c'est
Clatterton.

�314

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De meme que Quif!e pour la peur, Challerlon a été écrit pour
?,Jme Dorval. L'reuvre appartient a cette courte période de la •
du poete qui va de 1831 ~ 1835,_et qui fut l'heure la plus fiévre~,
la plus douloureuse, mais auss1 la plus féconde et la plus b
lante de sa vie. Il aimait ; il aimait d'un amour plein
remords de hont.e et d'angoisse, qui maintenait son creur d
un état 'd'exaltation et de frémissement continuel, el qui
tou~mentant son creur enflammait et fécondait son génie. Et 1
belles reuvres naissaient sous sa plume: en l'espace de quatre
il publiait, outre les piéces que je viens de mentionner, Sl
puis Servilude el grandeur mililaires qui. date_ co_mme Chall .
de 1835. Ah ! quand il a écrit Challerlon, 11 éta1t bien pres du J
qui devait marquer la fin de sa jeunesse et le réduire . soud
au silence. Mais enfin, quoiqu'il eut déja le creur ternblem
meurb'i, il n'avait pas encore regule coup mortel ; il a~ait ~n
confiance dans son génie et daus l'amour de celle qui alla1t
son interprete. II écrivit sa piéce rapid~ment, dans ~-ne so
d'ivresse, et il fut deux fois heureux le so1r de la prem1ere rep
sentation en entendant acclamer le nom de Mme Dorval en me
temps que le sien. 11 n'y a dans les a~nales du théAtr~ roma
tique aucun succes comparable a celm de Chalterlon ; 11 dép
ceux d'Henri III et d'Hernani, qui avaient élé bruyants, m
contestés. Et certes, le talent de Mme Dorval y contribua, su
dans la scene finalr, dans la fameuse scéne de l'esc~lier escalier tournant que Kitty Bell, l'héroine &lt;le la p1ece, gra
poui' aller au secours de Chatterton, rt d'ou elle reto
eomme foudroyée lorsqu'elle voit que Chatterton est mort.
soir de la premiére, Mme Dorval eut la un jeu de scene, si cela
,;'appeler ainsi, qui étonna, bouleversa tout le mon~e, _et nol} .
Jement les spectateurs, mais meme les acte~rs qui lm_ donnlll
la réplique. Entrée depuis peu a la Coméd1e-Fran&lt;;~1se, elle_
.s1mtait peu aimée de ses nouveaux carnarades qm afTec
de ne voir en elle qu'une actrice de mélodrame, une &lt;t ac
de boulevard ». Aux répétitions, elle avait joué tres sage
ou meme froidement, cachant son jeu. Et ce rut, le soir de
premiere représentation, un efTet extraordinai~e : arrivée
haut de l'escalier a l'instant ou Chatterton expire, elle po
un grand cri, redula épouvantée, se renve~sa_ en_ arriére, le
sur la rampe de l'escalier, et, se laissant ams1 ghsser le ~os
cette rampe, descendit ou plutot tomba en tournoyant J .
la derniére marche, comme tournoie et tombe un 01seau tué
plein vol.
.
. ,
.Mais quel que f~1t le lalent de Jtme Dorval, s1 l~e soir-la G

315

Sand r,ort~t du théatre tout en larmes, sans pouvoir parler, et si
~es centames de spectateurs ressentirent la meme émotion ce
n'est pas A !'interprete, c'est au poéte, c'est a l'reuvre q~'en
revient l'honneur. Aujourd'hui meme, cette reuvre est de celles
qui émeuvent profondément. Elle nous émeut, elle nous plalt
autant peut-étre qu'elle a pu plaire aux hommes de 1835. Je
tl'Ois seulement qu'elle ne nous platt plus par le:, memes raisons.

Chalterlon a plu jadis par la thése qu'il renfermc.
Cette thése, Vigny l'avait soutenue une premiére fois dans
Sltllo dont Challerlon n'est qu'un chapitre habilement adapté
l Ia scene. Stello est un dialogue entre deux personnages Stello
et le Docteur noir, qui ne sont au fond qu'un dédouble~ent de
l'auteur lui-meme - l'un, Stello, étant son creur tendrc,
enthousiaste, épris de justice, et l'autre, le Docteur noir étanL
.
. .
. .
'
a ra1Son
1romque, unp1toyablement lucide et désabusée.
Stello est triste, Stello est las ; il s'ennuie, il se tourmentc,
i eat en proi~ a i_nille &lt;e di ables bleus », amilie chimeres vaines qui
le fo~t soufJm; d.ª appelé le Do_cteur noir a son aide. Et pour le
:pénr, a sa mamere, en subst1tuant une souflrance précisc a
une vague mélancolie - ou plut6t pour lui faire sentir toute
l'inutilité des !armes et des plaintes en lui monlrant la vie
~e qu'elle est, en luí montrant l'irrémédiable misére de l&amp;
oondition humaine - le Docteur noir lui conte trois histoires.
La premiére s'inlitule Hisloire d'une puce enragée. Certain jour,
áu temps de Louis XV, le docteur a eu a donner ses soins chez
11. de Beaumont, archeveque de París, a unjeune poéteinconnu,
Jft8que mo~rant, a ~oitié fou, qui était venu se jeter aux pieds
de_ 11 archev~que et lm demandcr les sacrements. Tandis qu'il le
IO~e, on v1ent chercher le Docteur de la part du roi ; il y courl,
JDllS ce n'était qu'une fausse alerte, une simple frayeur tl1:
~ 0 •_de Coulanges, la favorite du jour. Jllle de Coulanges s'imagmait avoir été mordue par une puce enragée ; de la sa fraycur.
Le Docteur profite de l'occasion pour plaider la cause du jeune
poe~ ; l~ r~1 ho~he la ~ete: refuse sa protection ; le 1oi a peur
~ l esprit, 11 estime qu 11 n y a que trop de poetes. Et quelques
JOurs apres, !e Docteur est de nouveau appelé auprés d'un mala de;
le con~mt dans une man~~rde, d~n~ un grenier ou il retrouve
mém~ Jeune homme a qm ll s'éta1t mtéressé : c'est Gilbert, le
poete G_llbert, que la misére a lué et qui meurt entre ses bras.
avait été_ poete, conclut le narrateur ; des lors, il appartenait
a race touJours maudite des puissances de la terre. ,i

¡:

¡r

�316

LE THÉATRE ROKANTIQUE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le troisieme épisode de Stello est intitulé : Une hilloire
La Terreur. Ce sont les derniers jours d'André Chénier racon
par un de ses disciples, car Chénier a été le premicr modele!
premiér mattre de Vigny aux envir~ns de 1820, quand cel
écrivait ses poemes antiques ; auss1 est-ce avec une émo
profonde qu'il a raconté sa fin si cruelle, si révol_tante-les he~
de captivilé a Saint-Lazare, puis la conda1?nat~on7 et. ce\t! ..
d'été cette soirée du 7 Thcrmidor an 11, e est-a-d1re du 21JU1ll
1794: ou les sinistres cbarrettes rouges cbcminerent jusqu'A
Barriere de Vincennes, conduisant a la mort avec beauco
d'autres victimes un de nos plus grands et de nos plus p
poetes.
Quant au second épisode, il porte en litre Hisloire de Killy B
du nom de l'héro'ine imaginaire ; mais le béros en est un étre
encore un poete mort jcune, mort á dix-huit, ans, le poete angl
Chatterton. Ce chap1tre de Sfello est quelque cbose d'exquia
cela est d'une simplicité, d'une discrétion qui enchante -s~rt.
quand on vient de relire les écrits des autres gr~nds romanti
Rien de tbMlral ici ; point de grandes phrases m de gra~ds ges
les · silhouettes passent devant nos yeux sans bru1t, co
enveloppées d'une Jégere brume, de ce brouillard de Londres d
il est plusieurs fois question dans le récil. Cela comm
par le portrait de Kitty : « Kitty était une jeune femme coro~
y en a tant en Angleterre, meme ~ans le peuple ! elle ava1t
visage tendre, pale et allongé, la trulle élevée et mmce, avec
grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et déconte
que je trouvais plein de charme. » Ainsi parle le Docteur n
11 explique ü Stello que Kitty était tout bonnement. un~ marc
de gateaux, tenant pres du ParleIJ1cnt une pebte boutique, ou
membres des deux Chambres venaient.entre deux séances ero
quelques patisseries telles que buns_ et mince p~es._ Elle
mariée a un sellier de Londres et mere de deux 1ohs enf
En voyant Kitly, vous eus~iez dit la stalu~ de la Paix. L'~rdrc et lf
respiraient en elle, el tous ses gestes. en ét1&gt;1ent la preu,e 1_11lcmcb,e.
s'appuyait il. son comptoir, et pencha1t_sa_téte dans une attit~de douce,
regardant ses beaux entants. Elle cro1sa1t les bras, attend:ut les P
avec la plus angélique patience, et les recevai,~ ensui~o en_ se_ le:ar.t •
respect, répondait juste et seulement le _mot qu 11 falla_1t, fa1sa1t signe l
gan_;ons, ployait modestement la monna1e dans du pap1er pour la ren
et c'était Ji&gt;. toutc sr1 journée, il. pcu de ehose pres.

Le Doeteur conte done que vers 1770, habitant Lond .
venait chaque jour s'asseoir dans la boutique de Kitty a~
regarder son doux visage et ses cheveux blonds. 11 fimt

317

•~arquer que tous les jours, a l'heure ou le jour baisse, • e entre
chien et loup », une ombre passe sur le trottoir devant les vib-es
de la boutique, et qu'aussitot Kitty, se levant de son comptoir,
met dans les mains d'un de ses enfants un petit paquet qu'il
court porter dehors; il remarque que l'ombre est celle d'unjeune
mme, tres jeune, enveloppé d'un manteau noir ; il se dit
1¡t1e Kitty est amoureuse, et il sourit, quoique un peu dépité:
&lt;k, une aprés-midi, en venant a son ordinaire manger des buns
et des mince pies, il recule stupéfait a la vue de Kitty :
C'était la m~me flg·ne, les m¿mes traits ·ré00 uliers et calmes · mais ce
n'était plus Kitly B,ill,_ c'óLait sa statue tres re-5e mblante. Oui, jamais statue
ft marbN .ne Cut au~s1 dJcoloróe; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la pea u
1-lan?he ,fo sa figure une soule gonLte do sang ; ses Iovres étaient presque
•uss1 ;i,Ue, que le re;te, et le rea de l::i viene brlllait que le bord de ses grands
;19ux.

1! s'approche, elle lui montre une lettre qu'elle tient dans sa
. m, tout cela sans échanger une parole. Il lit cette lettre qui es~
•ée : « Thornas Ch-itlerlon ». C'est la confession de Chatterton
c'est son adieu a Kitty Bell et a la vie. Il dit sa lamenlable des~
tinée, et pourquoi il est résolu a se tuer, résolu a mourir a dix-huit·
~- La destinée l'avait fait naltre avec l'ame et le génie du poete,
nnpropre a toute autre chose que rever et chanter ; il a revé,
:-ithanté, publié de nombreux poemes en vieil anglais oiJ il contait
conquéte de l' AI;1gleterre par les Normands ; il avait si bien
'té la tangue du xve siecle, il avait si bien su ressusciter la
sie des vieux ages, que les pédant.s ont craint d'etre dupes
ont affirmé qu'il n'était pas l'auteur, mais seulement l'éditcur
iié ces vieux pocmes ; on l'a raillé, bafoué, on luí a refusé le droit
d'exister. U ne lui reste qu'une chance de salut : elle est en
11. ~eckford, lord-maire de Londres, a qui il aécrit. Si la réponse
Dp v1ent pas, il n'a plus qu'a mourir, en bénissant au fond de
JOn cceur le seul étre qui lui ait été doux et compatissant : Kitty
Ben. Et c'est pourquoi Kitty Bel! est aujourd'hui pareille a une
aatu~ de marbre: c'est pourquoi elle est figée asa place, répétant
• He 1s gone ! (Il est parti !) » - Mais tandis que le Docteur noir
i:herche a la consoler, on entend le ·bruitd'un lourd carrosse : le
lord maire en personne entre dans la boutique, et en meme temps
que lui s'y glisse une ornbre, l'ombrc pale aux yeux bruns qui
elaaque jour passait devant la boutique a la tombée de la nuit.
~est Chatterton. Le lord maire lui parle avec une bonne humeur
Joviale, plaisante sur la manie des jeunes gens d'écrire des vers,
ílll&amp;ure que lui-meme il en a commis quelques-uns a vingt ans,

�318

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et s'en va laissant entre les mains de Chatterton une lettre qui
conlient l'ofTre d'une bonne place, sure et lucralive : ([ Lisez ceci,
lui dit-il, et réfléchissez murement ; cela en vaut la peine ¡ il
s'agit de cent livres sterling par an. » Et le gros homme s'en va,
au milieu de l'admiration et des louanges de tous les assistanta
qui s'extasient sur tant de bienveillance et de générosité. A peine
est-il sorti que Chatterton, ayant jeté les yeux sur la lettre, prend
ses manuscrits, les jette dans le feu, et s'élance dans sa chambre.
Le Docteur sent qu'une main a saisi la sienne et l'entratne ver&amp;
cette chambre : c'est Kitty qui a tout deviné, tout compris,
et qui murmure : , Vite ! vite ! allez ! » 11 se bate de gravir
l'escalier, et arrive a temps pour recevoir dans ses bras Chatterton
qui vient de s'empoisonner. Il entend derriere lui Ketty qui
cssaie elle aussi d'accourir et qui monte l'escalier en ce tratnant.
sur les genoux. Au meme moment, une voix dure críe en has:
,, Come, Mislress Bell ! » C'est la voix du mari. Kitty entre d
la boutique, s'assied a son comptoir, tire sa petite bible de •
poche, et reste évanouie dans son fauteuil.
Son mari u mit a gronder, les femmes a l'entouror, les enrants a crier, lel
chiens a aboyer.
- Et vous ? s'écria Stello en se levant avec chagrin.
- .Moi? je donnai a .M. Bell trois guinées qu'il re~ut avec plaisir et sang•
Croid en les comptant bien.
- C'est, tui dis-je, le loyor de la chamhre de M. Chatterton qui est moat.;.
- Oh I dit-il, avec l 'air satisfait.
- Lo corps est a moi, dis-je, je le ferai prondre.
- Oh I me dit-il, avec un air de consentement.
11 était bien a moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang-froid di
laisser sur la table un billet qui portait 1l peu pres ceci :
,Je vends mon corps au docteur (le nomen blanc) a condition de payerl
ltl. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme de trois guin~
Je désire qu'iJ ne reproche pasa ses enrants les gA.teaux qu'ils m'apporlaiel&amp;
chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie. •
Ici, le docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle i1 étail plac6 el
s'y enron~a jusqu'a ce qu'il se trouvA.t assis sur le dos et méme sur les épa~
- La I dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ay...
fini son histoire.
- Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle ? dit Stello en cherchan1 l
lire dans les yeux froids du Docteur noir.
- Ma foi, dil celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des médecilt
anglais dutlui !aire bien du mal ... Car n'ayant pas été appelé,je vins quelq
jours apres visitcr les gaUeaux de sa boutique. Il y avait la ses dcux bea
enrants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en trap
la porte de maniere a la briser...
- Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoirc, dit Stello en retoabant assis.
Tous deux restérent en tace l'un de l'autre, pendant trois heures quara
quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Apres
Stello s'écria comme en conlinuant:
- Mais que lui offrait done M. Beckford dans son petit billet '1
uf;
- Ah 1 a propos, dit le Doctour noir comme en s'éveillant en su!'II
C'étail une place de premier valet de chtimbre chez lui...

LE THÉATRE RO:\I.\NTIQUE

319

lntercalée dans Slello entre l'histoire de Gilbert et celle de
Chénier, l'histoire de Chatterton ofrrait déja une signification
assez claire. L'intention est encore plus fortement soulignée dans
le drame que Vigny en a extrait, et de plus, pour que toute
équivoque fut impossible, pour que personne ne put se méprendre
1Ur ses intentions, en publiant sa piece, il l'a fait précéder d'une
préfoce - Derniere nuit de lravail du 29 au 30 jui11 1834 - ou
la these se précise encare.
La these, c'est que le poete est la victime ou le martyr de la
lie sociale ; c'est que la société, au lieu de veiller sur luí comme
mson enfant de prédilection, le repousse et le condamne a mort,
parce que son génie le rend incapable des besognes positives et
locratives que le commun des hommes sait accomplir. u La cause
que je soutiens, dit Vigny dans cette préface frémissante et vibrante, la cause, c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolat.ion du Poete. La cause, c'est le droit qu'il y aurait de vivrc.
La cause, c'est le pain qu'on ne lui donne pas. La cause, c'est
la mort qu'il est forcé de se donner. » Et pour justifier son reuvre
gui, avrai dire, ressemble fort a une apologie du &amp;uicide, il
trouve cette comparaison étrange, mais frappante :
ll y a un jeu a troce, commun aux eníants du Midi, tout le monde le sait.
011 forme un cercle de charbons arde:its ; 011 saisit un scorpion avec des pinces
el.on le place au centre. 11 demeure d'abord immobile jusqu'a ce que la cha~ le brOle ; alors il s•errraie et s'agite. On rit. Il so décide vite, marche droit
l la nammc, et tente courageusement de se Crayer uno route a travers le~
eurbons ; mais la douleur etit excessive, il se retire. On rit. II fait lentemenl
lo tour du ccrcle, el cherche partout un passage impossible. Alors il revient
•• centre et rentre dans sa premiere mais plus sombre immobilité. Enfin, il
l)lend son parti, retourne contre lui-méme son dard empoisonné, et tomhe
lllOft sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

Une proclamation des droits du poete, un réquisitoire contre

cet.te société prosaYque, bourgeoise et matérialiste qui réduit
le poete au suicide, voila ce que le public de 1835 a vu et applaudi

dans le drame de Challerlon. La génération romantique recon-

Daiasait la l'éloquente formule d'un de ses dogmes favoris, de ce
dogme qui partageait a ses yeux l'humanité en deux classes, en
deme familles ennemies et irréconciliables : le poete ou l'artiste
d'une part, c'eslra-dire une toute petite élite, une élite sublime,
Baerée, et d'autre part l'immense foule des ames médiocres et des
jppétits vulgaires, le troupeau humain qui vit la face tournée vers
e~), :vers le réel, ceux qu'en 1830 et encore en 1835 on appelait
~t~s, épiciers, bourgeois. La génération romantique recon~ 1 t dans Challerlon le theme que Mme de Stael avait déja
traité d'une main un peu bien prétentieuse dans Corinne, le theme

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.320

REVUE DES

couas

ET CONFÉRENCES

que Dumas a repris dans son drame de ~e~n ou Désordre et ~
theme qui était, a le bien pr~ndre, celm _d Obermann et. de Je
sais combien de strophes lyriques du meme temps, theme
Balzac a lourclement développé dans plusieurs de ses romana
que Berlioz a paraphrasé tout le long de ses 1vlémoi~es.
.
On n'éprouverait aucun embarras a montrer comb1en ce th
ou ce dogme est creux et faux et impatientant sous la plume
Berlioz de Balzac ou de Dumas. Il en coute davantage de ne
se rendre aux arguments d'un pense~r aussi noble q~'A
de Vigny. Et pourtant, il faut bien avo1r le cour~ge de dire
y a la un sophisme, et meme un dang~reux sophisme:
C'est un sophisme d'abord de vouloir rendre la soc1été res
sable de la souflrance ou de la mort du poete, de vouloir
former son histoire en un probléme social, parce que le poete n'
pas, pour parler le langage_ de Ba!zac, une u_ espece sociale r. 11
un etre d'exception, et V1gny d1t ave~ ra~son dans sa préfa
Lorsqu'une nation en a d~ux, en d1x s1écles, elle se tro
11
heureuse et s'enorgueillit. ll y a tel peuple qui _n'~n a pas un,
n'en aura jamais. » Soit ; mais ne se. contred1t-il pas _lors
ajoute a la ligue suivante : _« D'ou vient,~onc ce qui ~a
Pourquoi tant d'astres étemts des q1~ lis com~eng~1ent.
poindre? » Si les poetes sont si rares &lt;_IU il en p_ara1sse a
« deux en dix siecles », comment la soc1été se v01t-elle_ acc
d'avoir étcint « tant d'astres ». - et comment pourra1t-elle
prendre pour prévoir, reconnattre et_pr~Lég~r ~'éclosion ~7e
ames divines qui se montrent a de si lointams mtervalles . Il
a un peu de creux dans tout cela, ou plutot disons qu'il
a la une illusion de l'orgueil. Les poete~ 'aiment a se
plus malheureux que les autres hommes ; 1ls ont cet avan
sur les autres de pouvoir donner a leur douleur une expr
parfaite qui segrave dans le souvenir de tous, en sorte que .
les croyons, sur leur parole, réservés a des infortunes e:-cep_
nclles. On pourrait cependant leur répondre que celm qui
se plaindre ainsi est moins malheuretDC que ceux dont la
sure saio-ne en silence, ce qui est le cas de tous les autres ho
« En se° plaignant, on se console, , ~ dit :Musset ; ·et t
compLe, les poétes doivent etre a dem1 consolés, attendu
se plaignent beaucoup.
. , .
Oui la these de Chatlerlon est un sophisme, et meme, Je I al
un sophisme dangereux. Il n'est pas exact de ~ire q~e l'a~
. phere sociale est irrespirable au pocte, e~ qu'1l es~ 1mp
a s'y faire place ; bien dE-s poé~es, ~t pa_rm1 les plus 11lustres,
vécu une longue vie, et ont fa1t d auss1 belles fortunes, ou

LE THÉATRE ROMANTIQUE

321

Ues, que s'ils avaient passé leur temps a auner du drap ou l
ndre du sucre ; Hugo en est une preuve suffisante. Le nombre
t bien petit de ceux qui, ayant du génie, n'ont pu échapper ala
· re. II y en a pourtant, et n'y en aurait-il jamais eu qu'un, ce
ait trop encore, ce serait un souvenir poignant pour nos creurs.
ais est-ce a la société qu'il faut s'en prendre, ou n'y a-t-il pas la
de ces ironies de la vie, une de ces mystérieuses et innombles cruautés de la vie auxquelles nous nous heurtons sana
, qui nous révoltent, que nous ne comprenons pas, et auxelles il n'y a d'autre réponse que ce mot: résignation ? Il ne sert
rien de repiocher a la société la mort prématurée d'un poéte,
· on n'indique pas du meme coup par quel moyen la société e0t
in J'empecher. Nous dira-t-on qu'elle doit adopter et pensiontout jeune poéte qui vient d'éclore ? Oui, c'est a peu prés
ee que dit Vigny ; il le dit presque en propres termes : Chatterton qui refuserait les secours d'un particulier, d'un ami,
'adresse au lord maire, parce que s'adresser a luí c'est, dans sa
ée, s'adresser a la société elle-meme, a l'État. Il faudra done
e l'lhat se charge de discerner le mérite, et, au milieu de tant
jeunes gens, qui font, comme on dit, de la littérature, c'est _
lltat qui se chargera de séparer le bon grain de l'ivraie, et de
nnaltre l'élu, le front prédestiné, le véritable poete? Hélas !
il siége-t-elle et ou se recrute-t-elle, cette commission de fonc. aires capables d'un si délicat arbitrage ? Ou sont-ils, ces
es infaillibles qui sur quelques essais de jeunesse diront :
t Voila un futur Victor Hugo, un futur Alfred de Vigny ; ins. ons-le sur la liste des pensions. » Ceci menerait probablement
de facheuses bévues ; ceci menerait a multiplier les ce prix
Rome », et non pasa sauver, a préserver le génie, qui ne releve
d'un jury officiel, mais a encourager les fausses vocations et
limédiocrité qui sait, bien mieux que le génie, les divers moyens
plaire a un ministre ou a ses délégués.
Et tel a bien été aussi le tort de ce beuu, généreux et charmant
Cltatterlon : il a encouragé les fausses vocations ; il a contribué
l développer chez nous la maladie littéraire dont nous soufTrons.
Da formulé le Credo de quelques milliers de jeunes gens qui
leolent a tout prix etre écrivains, quand la nature leur a si
•temellement prodigué toutes les qualités néccssaires pour
pharmaciens ou notaires. 11 a été le livre chéri ou les bohémes
fu temps de Mürger cherchaient des arguments pour just,iller
longues flaneries et leur existence de &lt;e ratés ». On s'est
andé meme s'il n'avait pas eu des effeLs plus graves encore :
lb jeune litterateur, Émile Roulland, se suicida a París peu de
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REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

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Íº?1:' apres la rep~ésentation de la piece ; et Thiers, qui était alors

mimstre, racontait a Sainte-Beuve qu'il recevait tous les matins
quelque lettre ainsi formulée : « Une place, ou je me tue ! »
Je ne sais, apres tout, si Chalterlon a causé des suicides. Non
son tort est au contraire de n'avoir pas assez preché une certain~
sorte de suicide, je veux dire d'avoir idéalisé, poétisé dans
l'~sprit de la jeunesse le métier d'écrivain, _de ne l'avoir pas
mise en garde contre les séductions de l'art et de la vie littéraire.
11 ne faut ~as se tuer a dix-huit ans, ni meme a aucun age ; maia
en gé?é~al il est ~onde tu_er en soi_ a dix-huit_ou vingt ans l'apprenb rimeur ou l apprenb romancier, et de fa1re ensuite sa tache
d'homme a la place, au rang que le destin nous a assigné.

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Est-ce a dire que le drame de Vigny nous plaise moins qu'a
nos_ gra~ds-péres ou arriere-grands-péres ? 11 ne nous platt pas
moms; 11 nous platt pour d'autres raisons. Si la thése dont il
était l'expression ~ tant soit peu vieilli, si elle nous inquiete ou
nous chogue~ oubhons-la ; ne c~erchons dans le drame ríen que le
drame lm-meme, et nous le hrons ou le verrons jouer avec un
plaisir infini.
J'ai résumé le chapitre de Slello : voyons comment l'auteur
s'y est pris P?ur tirer de ce mince récit, si délicat, si voilé, UD
drame en trois acles.
~n pr~mie~ lieu, il a ajouté quelques personnages a cem:
qu Il ava1t fa1t apparattre dans son récit. Chatterton KiUy
Bell, le lord maire sont restés tels a peu pres que ~ous le&amp;i ,
avions vus déja. Mais master Bell, le mari de Kitty, n'esl
plus le meme homme ; ce n'est plus un artisan, un sellier de
Londres ; il est un riche industrie!, possesseur de plusieurs usines
ou fabriques, et en lui s'incarne le brutal égoisme de l'homme
d'argent. Tout tremble devant lui, ses ouvriers qu'il rudoie, 81
femme et ses deux petits enfants qu'il ne traite guere avec plat
de douceur. Une autre figure apparatt, qui remplace ici le Docteur
noir. C'est la figure d'un vieux quaker, qui habite coJJlll18
Chatterton la maison de master Bell et qui joue dans la piece 111
role considérable. 11 correspond a peu pres au role que jouait
dans le théatre ou le roman du xvme siecie le personnage
« philosophe » ; il est le sage qui fait entendre les paroles de pi~~.
ou d'indulgence ; mais sa philosophie n'est plus celle que noa&amp;F'·'
prechait le vieux créole dans Paul et Virginie ou le vieux paria ,
dans La Chaumiere indienne, et s'il leur ressemble un peu, dljl

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LE THÉATRE ROMANTJQUE

323

il annonce le Myriel de Víctor Hugo. Sa philosophie a lui n'est
a~tre que la ~orale du Christ: il est la pour s'opposer au mal, et,
a il ne peut 1 empecher, pour consoler ceux qui succombent, pour
18 pencher sur leur agonie et prononcer sur eux la divine parole de
pardon. C'est une création singulierement originale que celle-la.
0n ne se tromperait pas, j 'imagine, en pensant que Vigny a peint
d'apres nature le portrait du bon quaker. 11 était tres au courant
de la vie, des _mreurs et de la religion anglaise ; on s'en aper~oit
sans cesse en hsant Chatterton. Sans cesse, on croit lire une reuvre
anglaise parfaitement bien traduite ; il y a des scenes qui semblent
avoir été pensées en anglais ; non seulement les mreurs de
1'Angleterre sont peintes avec vérité, mais le rythme meme de la
phrase semble celui de la phrase anglaise, et ceci ajoute a l'c.euvre
une saveur tres particuliere, un charme que l'on ressent, mais qui
reste presque indéfinissable, - notamment dans la premiere
scene que je vais transcrire.
Toute l'action dans Chalterlon se déroule en une journée.
Vigny a résumésa piece en disant : &lt;1 C'est l'histoire d'un homme
~ a écrit u~e lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au
eo1r ; elle amve, et le tue. » Et toute l'action se déroule dans le
méme ~écor - ce qui prouve, soit dit entre parentheses, que les
romantiques, et Vigny lui-meme, s'étaient un peu trop pressés,
en 1~~9 ou 1830, de ra~ller l?s vieil!es regles du théatre classique,
la vie1lle regle des tr01s umtés. V1gny s'y est soumis et le plus
naturellemen~ du monde dans. Chatlerl?n, et pour etre simple,
pour etre log1quement constrmte, la p1ece n'en est pas moins
vivante, loin de la.
~orsqu'elle commence, Kitty Bell est assise dans lavaste salle
qui sert d'arriere-boutique, et au fond de laquelle un escalier
t.ou~ant mene a la chambre de Chatterton. Elle a presd'elle son
pe~t gargon et sa tres jeune fille Rache! ; le quaker lit dans un
com de la salle.
KITTY BELL, a sa filie qui montre un liure a son frere.
ll me semble que j'entends parler, Monsieur; ne faites pas de bruit en•
la.nts.
'
Au quaker.
He pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

Le quaker hausse les épaules.
, Mon Die';I I votre pere est eI?, colere 1 ~ertaineme;'lt, il est fort en colere ; ¡e
1entends bien au son de sa voix. - Ne Jouez pas, Je vous en prie, Rache!.
Elle laisse tomber son ouurage et écoute.
11 me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, M'onsieur?

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�LE THÉATRE ROMANTIQUE

324

325

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le .quaker /ail signe ,que oui et continut aa ltcture.
ir;f!N'essayez pas ce petit collier, Rache! ; ce sont des vanités du monde
nous ne devons pas meme toucher. - Mais qui done vous a donné ce livreC'est une Biblo ; qui vous l'a donnéo, s'il vous plalt ? Je suis sOre que c
le jeune monsieur qui demeure iei depuis trois mois.
RACUEL

Oui, maman.
KITTY BBLL

Oh ! mon Dieu 1qu'a-t-elle fail la ? - Je vous ai dé!endu de rien accep
ma filie, et rien surtoul de ce pauvre jeune homme. - Quand l'avez-vo
vu, mon enfanl ? Jo sais que vous eles allée ce matin, avec votre frére l'e
brasser dans sa chambre. Pourquoi etes-vous entrés chez lui, mes enfanta
C'est bien mal.
Elle les embrasse.
Je suis certaine qu'il écrivait encore ; car, dcpuis hier au soir, sa lamp
t.rQlail toujours.
RACHEL

Oui, et il pleurait.
KITTY BELL

- Il plc;ir:lil I Allons, taisez-vous I ne parlez de cela a personne. Vous i
rendre ce livre a :'tL~'om quand il vous appellera ; mais ne le dérangez jam ·
et ne re!:evcz dJ l&lt;.11 auc•m présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu
log,i ici, i~.nc lui ai f?15me pa~ parlé une fois, et vous avez accepté quclq
cho,e, un hvrc. Ce n e~t pas bien. - Allez ... allez embrasser le bon quak
- Allez, c'cst biea le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Les e:1./ants courent s'asseoir sur les genoux du quaker.
LE QUAKER

V.enn ~:u m~3 g..inoux tous deux, et écoutez-moi bien. Vous allez dire
votre bonae petito mere que son coour est simple, pur et vérilablement cb
tien, mai~ q,l'olle est plus enrant quo vous dans sa conduitc, qu'elle n'a
nssei: rófléchi i:t ce qu'ello vient de vous ordonner, et que je la prie de e
dérer que remiro a un malhoureux le cadeau qu'il a !ait, c'est l'humilier et
faire mesuror toute sa misere.
KITTY BELL s'élance de sa place.
Oh I il a raison I il a millo rois raison I Donnez, donnez-moi ce li
R1chel.- 11 raut le garder, ma filie l lo garder toute ta vie. -Ta meres
trompée. - Notre ami a toujours raison.
LE QUAKER, ému et l!Li baisant la main.
Ah I Kitty Bell I Kitty Bell I dme simple et tourmentée 1- Ne dis ~
cela ele moi. - Il n'y a p:i'! de 5agosse humaine.-Tu le vois bien: si j'avalt
rai.;on a11 fonrl, j'ai ou tort dans la forme. - Devais-jc avertir les enran
de l'orrcur légere do leur mere? 11 n'y a pas, o Kitty Bell, il n'y a pas si bell
pen-;úe a laquelle ne soit supérieur un élan de ton creur chaleureux, un d•
s0•1pirs de ton Ame tendre et modeste.
On enlend une uoiz tonnante.
KITTY BELL, e//rayée.
Oh I mon Dieu I ancoro en colere. - La voix de leur pero me répond 11.
Elle porte la main a son cmur.
Jo ne puis plus respirer. - Celle voix me brise le cccur. - Que lui a-L
(ait? Encore une colere commc hior au soir.
Elle lombe sur un /auleuil.
J'ai besoin cl'etre a'!sise.- N'cst-ce pas commc un orage qui vicnt ? et
,es orages tombenl sur mon pauvre creur.

LB QUAKER

Ah I je sais ce qui monte a la tétc de votre seigneur et maltre ; e 'est une
querelle avec les ouvriers de sa fabrique, - lls viennt&gt;nt de Jui envoyer, de
Jlorton a Londres une députation pour demander la grAce d'un de leurs
eompagnons. Les pauvre;; gens ont fait bien Yainement une lieue a pied 1
lletirez-vou~ tous les trois... Vous ~tes inutiles ici. - Cel homme-111 vous
laera ... C'e,t une c,pecr de vautour qui écra!I' ,a couvée.

Jusqu'ici, comme on le voit, l'amour de Chatterton et de Kitty
at. un sentiment encore enfoui dans leur creur. Kitty ne lui a pas
ecore adressé une seule fois la parole ; elle ne sait pas qu'elle
l'aime, il ne sait pas davantage combien elle lui est chere. A la fin
'11 premier acte, lorsqu'il apparatt, lorsqu'il entend la voix de
mster Bell qui gronde, lorsqu'il devine les larmes de Kitty, il
eat ému, il se trouble, mais sans bien comprendre la raison de son
kouble. Cet amour qu'ils ignorent l'un et l'autre, seul leur vieil
a» le quaker l'a deviné ; il s'en épouvante et veut les sauver
L'ln de l'autre. Aussi, avant que Kitty revienne et des qu'il entend
1avoix, il se bate d'emmener Chatterton.
A l'acte II, son attitude change brusquemenL. D'anciens amis
de Chatterton, de jeunes viveurs, de jeunes fous, lord Talbot, lord
Kingston, etc., ont reconnu Je poete touta l'heure, tandis qu'ilse
promenait avec le vieillard; ils l'ont suivi jusque dans sa retraite,
jusque dans la maison de master Bell ou depuis trois mois il se
cachait sous un nom d'emprunt. lis l' ont nommé de son vrai nom
devant Bell et Kitty ; ils ont dit qui il était, et en meme temps ils
ent donné a entendre que tout ce mystcre cachait sans doute
quelque galante aventure ; ils ont souri en regardant tour a tour
Chatterton et Kitty. - Eux partis, la jeune femme fond en
lazmes ; elle craint d'avoir été la dope, le jouet de Chat,terton et
de ses amis ; elle lui parle presque durement, et il sort désespéré,
en proie a un égarement tel que le vieux quaker ne peut s'emp6cher de frémir. Et c'est lui, lui si soucieux de l'bonneur de
Kitty, de son honneur et de son bonheur, c'est lui qui dit maintenant : « 11 t'aime I aie pitié de lui ... », car il ne voit plus d'autre
a.oyen d'empecher le suicide de Chatterton, il ne voit plus de
mnede et d'espoir que dans la bonté de la douce et pure Kitty.
La scene est étrangement hardie, et elle est admirable ; il fallait
pour l'écrire toute la noblesse d'lime de Vigny et toute sa délicates&amp;e.
Au troisieme et dernier acle, le vieux quaker vient lrouver
2&gt;:8tterton dans sa petite chambre, ou il travaille en proie a la
uevre, essayant en vain d'aligner des rimes, dans un état d'exallation proche de la folie, et tout entier déja a son idée de suicide;
l1lr sa table, pres de lui, est posée la fiole d'opium quicontient sa

�LE !fHÉATRE ROMANTIQUE

326

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d élivrance. Et, de meme que pour le sauver, il venait de dire a
Kitty: « Aie pitié de lui, car il t'aime », le quaker dit maintenant a Chatterton : « Elle t'aime, veux-tu te tuer encore et la
tuer avec toi ?... » Mais rien ne pourra le sauver. Le lord maire
survient, comme dans le récit de Stello ; il tient a Chatterton le
meme langage que dans le roman et sort en lui laissant la meme
lettre. Chatterton boit le poison. A. peine l'a-t-il bu que Kitty
accourt. Sans savoir ce qu'il vient de faire, elle pressent que sa
force est a bout, qu'il faut venir a son aide; le mot qu'elle n&amp;
lui avait jamais dit, qu'elle croyait ne jamais lui dire, ce moi
lui échappe ; c'est entre eux la premiere, l'unique scéne
d'amour. ldée digne d'un poete, et qui est peut-etre ce qu'il y a
de plus beau dans la piece. C'est a un mort que Kitty dit:
« Je vous aime »1 puisque déja Chatterton a bu le poison ; et
c'est un mort qui lui répond: « Je vous aime, Kitty. » Entre d&amp;.
pareilles ames il ne pouvait y avoir d'autre roman que celui-ll
Et tout a coup, au moment 011 Chatterton la quitte, ou il remonte
dans sa chambre pourmourir, elle apergoit par terre la fiole vide:
SCENE IX
KITTY BELL, LE QUAKER
LE QUAKER,

accourant.

Que faites-vous ici ?
KITTY BELL,

renversée sur les marches de l'escalier.

Montez vite I montez, M:msiéur, il va mourir; sauvez-le ... s'il est temps.
Tandís que le quaker s'achemíne vers l'escalier, Kitty Bell cherche a voir,. 1-l
lravers les portes vílrées, s'il n'y a personne qui puísse donner du secours ; puu,
ne voyanl ríen, elle suít le quaker avec terreur, en écoutanl le bruil de la cham
de Chatterton.
·
LE QUAKER,

en montant a grands pas, a Kilty Bell.

Reste, mon enfant, ne me suis pas.
1l entre chez Chatterlon et s'enferme avec luí. On devine des soupirs de Challtf.
lon et des paroles d'encouragement du quaker. Kitly Bell monte, a demi. "'1a-11ouie, en s'accrochant a la rampe de chaque marche : elle fait etfort pour tlftf' I
elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On uoit Chatterlon mourant el lom~sut
le bras du quaker. Elle crie, glisse a demi marte sur la rampe de l'escalrer
loml&gt;e sur la derniere marche.
On enlend John Bell appeler de la salle voisine.
JOHN BELL

Mistress Bell 1
Kitly se leve tout
JOHN BELL

a coup comme

par ressorl.

une seconde fois.

l\Iistress Bell 1
Elle se me! en marche el uient s'asseoir, lisant sa Bible et balbuliant toul NI
des paro/es qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent el s'atlachent asa rok,

LE QUAKER,

du haul de l'escalicr.

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

Il va prts d'elle.

Ma filie I ma filie 1
JOHN BELL

entran! violemmenl el montanl deux marches de l'escalier.

Que fai~-elle ¡~¡? oa est ce jeune homme ? Ma volonté est qu'on l'emmene•
LE QUAKER

Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL

Mort 'l
LE QUAKER

,

Oui, mort a dix-huit ans I vous l'avez tous si bien rei;u, étonnez-vous qu ti
soit parti !
JOHN BELL

Mais...
LE QUAKER

Arretez, Monsieur, c'est assez d'effroi pour une f_emme.
Jl regarde Kitly et la uo1t mouranle.

:1-lonsieur -emmenez les enfants ! Vite, qu'ils ne la voient pas.

dl
·
'
d
· d d K·tty les passe a John Bell el pren eur
Il arrache le: enfaJnlhs Beselpl1leesspr:nd'a p'art et reste slupéfait. Ki!ty Bell meurt
mtre dans ses vras. o n
dans les bras du quaker.
·
JOHN BELL, avec épouvanle.
Eh bien I eh bien I Kitty I Kitty I qu'avez-vous 'l
'
.
Il s'arrele en voyant le quaker s agenouiller.
LE QUAKER,

a genoux.

Oh I dans ton sein I dans ton sein, Seigneur, regois ces.deux martyrs 1

N'est-il pas vrai que cette ceuvre si simple, si p~re ~t si tris~e,
. f ·t . d' couler tant de larmes en pourra1t fa1re cou e_r
qm a a1 lª is .
,
.
. ' • ·
? J'ai dit et 11
encore, si nous avions l occasion de la voir JOU~r. ·
.
fallait bien le dire - que la th~se pr_ésentée 1c1 par Vig~! ne ~~
semhlait pas juste. Mais je sera1s mamtenant tenté ~e ire qudé
a obtenu plus qu'il ne demandait. 11 ne _no~s a .P~mt persu: ·t
que les poetes soient les victimes de ~a soc1éte ; ma~s 11 not"s ~l a1 t
. sentir chemin faisant d'autres vérités plus certames e q? I es
' opportun de ' nous rappel er. n nous a arraché
toujours
,. d autres
t ?
larmes que celles qu'il voulait tirer de nos yeux. Qu ~.Por e ·
ce sont toujours des larme~ de pitié, et une !arme de p1t1é ne se
perd jamais elle trouve touJours 011 tomber ·
ul d t Q
Elle tombera sur Chatterton lui-meme, sans n
ou e; ue
&amp;a mort soit imputable ou non a la société, le f~it es~ qu elle .ª
droit a un pieux et tendre souvenir. Ce poete de dix-huit ans était

�328

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

vraiment un poéte ; les fragments de ses reuvres que Vigny a
reproduits et traduits en publiant son drame, en font foi ; il était
bon qu'il se rencontrat un autre poete pour honorer et fleurir sa
tombe. Vigny a eu a un haut &lt;legré la pitié pour les morts, pour
ceux qui ont souffert dans le passé, meme dans un lointain passé.
La plupart de ses reuvres sont sorties de ce sentiment, que ce soit
Stello, La Maréchale d' Ancre ou Cinq-Mars. II s'est penché sur le
passé, iI a recueilli la plainte des vaincus, de ceux a qui la vie a été
cruelle. C'est une legon qu'il n'était pas inutile de nous donner.
II convient assurément d'avoir d'autres pitiés que celle-la ; il y
aurait un peu de dilettantisme a réserver toute sa compassion
pour les morts. Mais songer aux morts, s'émouvoir, s'attendrir
sur les drames du passé, c'est un assez bon moyen d'ouvrir son
creur a la pitié du présent, a toutes les pitiés. Et les larmes de
pitié que nous arrache Chatterlon, je pense, en efTet, qu'elles
ne couleront pas seulement sur le poete anglais qui donne son
noma la piéce. Elles couleront sur d'autres martyresque le sien,
sur d'autres nobles défaites : sur ceux et sur celles dont ]'ame
élevée, délicate, se voit opprimée par les lourdes et vulgaires
réalités de la vie, sur toutes les ames qui luttent et qui étouffent.
ce J'ai peor, » dit au premier acte la petite Rachel, la fille de
Kitty Bell ; et le quaker lui répond : ce De frayeur en frayeur tu
passeras ta vie d'esclave. Peor de ton pere, peur de ton mari un
jour - jusqu'a la délivrance. » II y aura toujours parmi nous
des Rache], des Kitty Bell et des Chatterton ; toujours il y aura
des détresses d'ame a consoler, toujours ]'esprit sera tourmenté
ou meme accablé par le réel; - et voila pourquoi je conclus que
si Vigny a soutenu dans Chalterton une these paradoxale, il y a
pourtant plaidé et gagné un beau procés.
(d suivre.)

Philosophie de l'Esprit
Cours de 11. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l'lnslilul, Professeur a la Sorbonne.

SEPTJEME LE~ON

Les valeurs morales de la vie.

J'ai consacré les deu,-x let,;ons précédentes

a suivre,

dans ges

liases spéculatives et dans ses cons~quen~es pratiq?es, le courant

de pensée qui s'oriente vers le spmtuah~me en s appurant sur
Je réalité dynamique de la vie. Je voudra1s procéd~r ma~te:n-ant
l l'examen critique de cette pensée, et, comme Je le d1sa1s en
termina~t mon cours p~écéde~t, la tache ~• est pas _commo~_e. .
Qui dit examen critique, d1t en effet inlervenlwn de l mtellir,.nee ·, or, J. ustement, l'intelligence est récusée. des l' abord,
eomme incompétente pour juger des chos~s de 1~ ~1e. Par rapp~rt
l la vie, M.Bergson ne recule pas ~evantl a~sociatio~, au_prem1er
abord si étrange, des termes inlelltgence et mcomprehenswn . .
Nous devons mettre a profit l'avertissement. Nous ne la1ss~rtns d'abord l'intelligence figure:: qu'a titre d'observaleur (s01,ant l'expression remarquable qui,_récemmen~, par suit_e de
rllbstention des États-Unis dans la paix de Versa11les, a été mtroduite dans le langage diplomatique) ; nous émettons seulemen~,
et tres timidement, l' espoir que, dans le cours du débat, elle s01i
invitée a dire son mot, qui sera peut-etre, finalement, le mot
décisif.
Pourquoi le dynamisme vital entendait-il fermer la bouc~e a
l'intelligence, lorsqu'il s'agissait de juger les val~urs de la VIe ?
C'est que, suivant l'expression de Pascal, la ra1son « ne peut
mettre du prix aux choses ».
La philosophie définie au sens du xvn8 siecle comme spéculat.ion sur la nature' ne vaut pas une heure de peine, parce qu'elle ne
Preeure pas une h'eure de joie véritable. Le bonheur, q~ es~ la fin
Xleturelle de l'homme, puisqu'il n'exprime que la réahsat1on de

�330

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

son etre, ne saurait se trouver a la surface de l'abstrait et du
réfléchi ; mais il lui faut la profondeur et la plénitude de la vitalité, une exaltation intérieure, qui ne souffre et ne craigne aucune
rupture, aucune chute.
Or, la vie, considérée d'une fagon absolue, satisfait-elle a une
telle aspiration ? On pourrait a cela répondre que la question
ne doit pas etre posée : vivre, c'est s'abstenir de s'interroger
pour suivre l'impulsion immédiate, infaillible, de I'inslincl. Le
vitalisme ainsi entendu ou pour mieux dire ainsi pratiqué,
s'avoue matérialisme : u Les autres, écrit Pascal, parlant des
Jibertins de son temps, ont voulu renoncer a la raison, et devenir des brutes. » (Des Barreaux.)
Ou bien l'on pose la question1 et les valeurs de la vie appa·
rattront diverses et contradictoires. Lesquelles correspondent au
mirage d'un reve illusoire ? Lesquelles ont leur fondemen~
légitime dans la réalité ? Ou, pour parler encore avec Pascal,
lesquelles sont de fanlaisie, et lesquelles sont de senlimenl?
L'intelligence ne fournit point de regle; et, en effet, « la raisoa
s'offre», mais, ainsi que le disait déja Montaigne, «elle est ployable
a tout sens ». Du moins, la raison fournira-t-elle une ligne de partage. Ce que le génie de Pascal a mis en évidence, c'est qu'il
n'y avait pas deux ordres entre lesquels il fallait se prononcer,
l'ordre de l'intelligence et un autre. II y en a lrois : un ordre
infra-inlellecluel et un ordre supra-inlellectuel, tous deux semblables en ce qu'ils sont contraires a l'ordre de l'activité proprement humaine, a l'ordre de !'esprit, mais qui n'en sont pas moins
conlraires l'un a l'autre : dans !'un, dans l'ordre de la chair,
l'homme est sujel d' en bas, soumis passivement aux impulsions de
la nature anímale ; dans l'autre, dans l'ordre de la charilé, il est
sujel d'en haul, recevant du dehors la révélation du dogme ~
obéissant aux mouvements de la grace.
Et alors, le probleme pour le dynamisme vital se pose avec une
irrécusahle netteté. Le dynamisme vital, spéculation propre·
ment philosophique,qui laisse de coté par suite la transcendance
théologique, qui, nécessairement, rabat le troisieme plan s~r
le premier, aura-t-il de quoi dépasser la sphere de la vie sp~
fiquement biologique, la grandeur de chair pour rejoindre ~
pour justifier les valeurs spirituelles de communion interne.
de charité ? C'est a ce probleme que prétendent tour a to~
répondre les philosophes dont nous avons parlé la derniere fOIS:
Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche. Nous allons examiner leurs
solutions, en nous efforgant de ne les juger que d'apres le systernt:
&lt;le mesure agréé par ces philosophes, en essayant, par cons~quent,

PHJLOSOPHIE DE L'ESPRJT

331

de mettre en lumiere les conséquences internes de leur doctrine
par rapport au primal de la vie définie biologiquement.
Rousseau divinise l' inslincl : il restitue a l'homme son innocence originelle ; iI met, pour ainsi dire, la nalure en état de grácc.
Et, en effet, si nous prenions Rousseau pour «juge de Jean-Jacques », nous n'aurions aucun droit a le charger d'un péché, de
le soumettre a la loi. Rousseau goute, en se réfugiant dans l'intimité de sa conscience, l'intégrité du préadamile. Jamais, quela
que soient les écarts de sa conduite, ne viendront (ou ne devraient venir) le trouhler, soit les mouvements spontanés du
repentir, soit les reproc~es d~s. autres ho~es. ~eu!e~e~t, un
pareil cas est-il susceptible d etre généralisé ? Ic1, l ~1st~1re_ se
1
substitue a la psychologie. Elle nous montre que I mspirabon
de Rousseau, comme il est arrivé tant de fois dans l'histoire de
l'humanité' a manifesté sa fécondité en se dissociant pour donner
naissance a des courants différents.
L'un de ces courants nous y avons fait allusion la dernierc
·fois e' est celui qui a so~ origine dans Le Conlral Social; il fonde
sur '1a bonté essentielle de la nature humaine une loi qui sera
l'expression d'une volonlé générale et qui pai:ticipera des l~rs a
l'universalité de la raison. De Rousseau procedent authenbquement et le ralionalisme moral de Kant et le ralionalisme politique de la Révolution frangaise.
A cette tendance, rien de plus opposé que l'apothéose d~
sentiment et de la passion,suscitée par LaNouvelle Héloise et qui
s'épanouit dans Werlher et dans René, ~ntra1nant la vogue du
vitalisme romantique. Avec le romantisme, la valeur morale
du dynamisme vital va done subir l'épreuv~. de. l'exp~~ence.
Le probleme est celui-ci : Entre la poésie de I mstinct d1vm et
la prose de l'instinct animal, y aura-t-il d'autre différe~ce que
l'artifice d'une transposition verbale? L'ivre~se romant~q~~ se
célebre d'un autre ton que l'ivresse des libertms _du xvn. _S1ecle,
comme ce Des Barreaux dont parle Pascal ; mais, derriere la
fa~ade des mots, Je philosophe considérer~ la réali~ ~es choses.
Or l'exaltation de la vitalité, avec ce senbment qm I acc?mpa·
gne, ~entiment vi/ interne et cru infaillib~e d'une absolue liberté,
n'est-ce pas en fait, et pour une conscie~ce plus scrupuleuse,
plus approfondie, Je signe de l'escl~vage qw suspend le co_urs de
l'imagination, du désir, de la passion, au r;1,thme de la V1e corporelle, ainsi que l'avaient montré, avec tant de force, ?escartes,
Malebranche,Spinoza ?Yoici que Schopenhauer, du p~mt de vue
méme du primat de la vie, discerne dans I'ahsolu du reve roman.

�332

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique le reflet d'une exigence organique. Un Saint-Preux, un
\Verther expriment, par des métaphores transcendantes qui
semblent planer au-dessus des choses terrestres, la valeur infinie
qu'ils attribuent a la femme aimée. Mais, répond l'auteur de
la Mélaphysique de l' Amaur, &lt;&lt; l'individu agit ici, sans le savoir,
pour le compte de l'espéce, qui lui est supérieure. &gt;&gt;
L'inslinci divin n'est done qu'un mot; l'instinct est une chose,
et une chose unique ; vérité que le romantisme avait dissimulée
sous le voi1e du lyrisme, que le réalisme du milieu du XJX8 siecle
achevera de mettre en pleine lumiere. Comme en témoigne par
exemple l'reuvre de Flaubert, le réalisme sera la conscience du
romantisme; et, avec le réalisme, la vision de la nature humaine,
bornée au niveau de la vie organique, se ramene a un rythme
monotone de yevé,m.; et de 90opCii, recommengant perpétuellement et dissimulant sous une apparence fallacieuse de finalité,
le défaut radical d'une raison d'etre :
Quand je considere (disait Gcethe dans la lettresupposée éccite le 22 mai
par Werther) les étroltes limites entre Iesque!les se resserrent les forces
actives et intelligentes de l'homme; quand je vais que taus ses eftorts n'ont
d'autre résultat quede l'affranchir de ses besoins, qui n'onteux-mí!mes d'autre
but que la prolongation de notre triste existence. et que nos soucis, sur plus
d'un point, n'ont poiir tr@ve qu'une sorte de résignation rílveuse, pareille a
celle du prisonnier qui s'assied entre deuxmurs peints d'images variées et de
paysages gais, Wilhelm, tout cela me rend muet.

Ce theme, renouvelé lui-meme d'Héráclite et d'Épicure, le
succes de la philosophie schopenhauérienne en a fait un lieu
commun de la pensée contemporaine ; sous l'impulsion du vouloir-vivre, nous multiplions nos efforts en vue de satisfaire a
nos besoins, et nous nous épuisons dans cet effort : il sembk
que le temps nous lue ; mais, si par impossible nous n' avons plus
d'effort a satisfaire, si nous nous retirons de la vie active dans
l'espoir de gouter le repos, alors il ne nous reste plus que l'ennui :
nous cherchons a iuer le temps.
Pourtant, le pessimisme n'est, peut-etre, qu'un moment dans
l'évolutiondu dynamisme vital,et, peut-etre, un moment contradictoire ; car comment du primat de la vie pourrait découler la
négation de la vie ? Au fond, remarquera Nietzsche, cette contradiction, dont l'intelligence tire argument pour amener le coup
d'État qui clot le systeme de Schopenhauer, est un apport de
l'intelligence ; et, lorsqu'elle prétend dénoncer « le menso~
vital », l'intelligence demeure fidele a son role d'esclave, car il
n'existe de mensonge que pour les esclaves. L'instinct de vie
est trop fier, trop noble, trop puissant, pour se laisser enfermer

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

333

dans des « convictions » qui sont des

e&lt; prisons ». Nietzsche dé(ie
:-ocrate comme il défie J ésus.
Nietz~che, par dela les formes extérie~res ~e la lo~ique, satisfait
a l'exiuence de cohérence interne dont Il fa1t la 101 et la marque
du pdseur véritable, lorsqu'i_l fait rebondir le dyna1:l1-isme vital
jusqu'a l'affir:r:!.ation de 1~ vrn _comme valeur essent1elle, e~sentiellement positive. II s'ag1t mamtenant de fixer av~c exactit~de
le sens de cette affirmation. Est-elle une affirmabon en sm et
pour soi, lhese sans anlil~ese, q~i 1;1e laisserait pl~ce. a. auc_une
détermination a aucune d1fférenciat1on, a aucune d1scrmunation,
qui exclurait l~ retour sur ~~i, l~ cons~ience, c?.mll:1e. des atteintes a
la pureté originelle de I znslznc~ vital ? L ~~1V1du absol? d_e
Nietzsche, négation radicale de l homme pohtique. que defimt
Aristote c'est comme le dit Aristote encore, ou bien une bele,
iucapable de dommunauté, _ou bien un dieu, ~oustr~it par s_a
perfection au besoin d'autrm ¡ plus exactement 11 ;;;era1t al~ fo1s
béle et dieu car on dénaturerait l'instinct si on prétenda1t le
qualifier d'~nimal ou de divin. Qui fait l'ange fait la bete, et qui
fait la bete fait l' ange, indistinctement.
.
. ,
A certains moments, il semble, en effet, que Nietzsche he l U'!}
a l'autre les caracteres de l'unmensch et de l'übermensch, l'inhumain et le surhamme,comme si les deux développements inve_rses
vers le haut et vers le bas vers la grandeur et vers le mal, étaient
solidaires. Ainsi le dyna~isme vital retomberait a~ nive_au du
matérialísme vulgaire. Mais ce n'est p~s la_ ce q_u~ exprime la
direction fondamentale, et surtout la direct10n ongmale de la
pensée nietzschéenne. La pensée nietzsché~nne se. t~nd vers un
ascétisme de la vie, ou tout au moins (car 11 faut 1c1 rapprocher
Nietzsche de Rousseau, qu'il détestait pourtant), elle est une
aspiration littéraire a l'ascétisme de la vie. Le t~eme le pl~s
fréquent de cette littérature, c'est que l'affirm~t1on de la v1e
ne saurait, sans renoncer a soi, sans se co~tred1re, se dé~acher
dam, l'absolu en laissant de coté la nécess1té de lutter, l effort
pour vaincre; vivre, c'est s'opposer pour daminer. J'emprunte au
Crépuscule des ]dales ce texte significatif :

• L'Église voulait de tout temps l'anéantissement de ses ennemis: nous
autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons not:~ avantage a ce que
l'Église subsiste... Il en est de meme de la grande_ po\iltque.. Une n~uv~l\e
création, par exemple le nouvel Empire, a plus besom d ennem1s _que d alllis_:
ce n'est que par le contraste qu'elle commence a se sentir nécessrure,, a dwenu:
nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement_al'égardde 1 • ennem1
intérieur • · la aussi nous avons spiritualisé l'inim1t1é; la auss1 nous ayons
compris sa 'valeur. n' faul Btre riche en oppositions, ce n'est qua ce pr1x-1a
que l'on est fécond; on ne reste jeune qu'a condition que !':\me ne se repose
pas, que J' Ame ne demande pas la paix. •

�334

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voici done posé a la fois, et pour l'Empire allemand (que
Nietzsche n'aimait pas, mais qui a aimé Nietzsche) et pour l'idée
nietzschéenne du surhomme, le probleme capital : la vie, interprétée comme volonté de puissance, comme instinct de domination, va-t-elle surmonter l'épreuve de la vie ? Bien entendu, ce n' est pas la défaite qui pourrait fournir une réponse
décisive, car la défaite ne saurait avoir d'autre effet que de redoubler l'ardeur pour la lutte. C'est a la victoire qu'il appartient
de découvrir la faiblesse du dynamisme vital. Et c'est pourquoi,
au passage de Nietzsche que jeviens de vous lire, faitdirectement
éc~o une page publiée il y a plus de vingt ans, dans la Revue de
Paris par :\f. Romain Rolland (Article sur Richard Strauss du
15 ju~n 1899, et réimprimé dans les Musiciens d'Aujourd'hui,
211 éd1t. 1 1908, p. 140-142). ~I. Romain Rolland éclaire l'reuvre.
de Strauss a la lumiere de la philosophie nietzschéenne et il
décrit ainsi le héros idéaliste,enqui se reflétait l'Ame alle~ande
a la fin du XLX8 siecle :
11 a pris c&lt;insci_en~e de sa force pa_r la vi~toire; maintenant son orgueil nt
connatt plus de hm1tes; il s'exalte, 11 ne distingue plus la réalité de son rtve
~émesuré, con,im~ le p~up_le qu'il re!IHe. 11 y a des germes morbides dal
l Alle_magne d auJou~d bu1 : une folle d orgueil, une croyance en soi et llll
mépr1s des autres qui rappelle la France du xvn-siécle. Al'Allemagne ap,-.
lienl_ le mo,'!de, ~isen~ tr~nquille'!lent les gravures étalées aux vitrines de
~erlin... L ~déal!stc, a qui appartient le monde, est facilement sujet au,v. .
~ge. 11 éta1t_ fa1t pou~ rógner sur son monde intérieur. Le tourbillon del
1mages extér1eures qu'1l est appel~ il gouvemer, l'affole. 11 en vienta div~
com"!-e un C~sar. A peine parvenl!e a. l'empire du monde, l'Allemagne a trom
la vo~ de N1e_t~sche. et de ses arllstes hallucinés du Deutsches Thealer et dela
Séceas1on. Vo1c1 mamtenant la gran~ose musique de Richard Strau•.O\'l vont toutes ces fureurs ? A quo1 done aspire cet hérolsme ? - CeUe
volonté dpre ~t tendue, a_ pei!1e arrivée au but, ou mi!me avant, défaille. BDe
ne sait que faire de sa v1cto1re. Elle la dédaigne, n'y croit plus ou s'en ta•
Tout c~t ét~l~ge de volonté pour aboutir au renoncement, au z Je ne wu
plus_. C est 1c1 le ver ron~eur de la pensée allemande je parle de l'élite ~
tcla1re le présent et deYme !'avenir. Je vois un peuple hérotque enivr6 í1I
ses _triomphes, de sa richesse immense, de son nombre, de sa 'force, aal
étremt le D!-Onde avec ses grands bras, qui le dompte et s'arréte i,rW
par sa vlcto1ro, se demandant : Pourquoi ai-je vaincu ?
'

Certes, d_e ce que la p~nsée nietzschéenne a pris corps, d'une
f~c;on contmgente peut-etre, et encore extérieure, dans la deetmée de l'Allez_nagne conte~poraine, il ne s'ensuit nullement qae
ce corps exprime et contienne son ame tout entiere. Tout de
meme, _dans ce dé~enchantement et cette abdication de la volont.6,
dont Niet~sche lm-mem~ avait discerné les signes avant-coureull,
cet. A quoi ~on ? du vamqueur qui voit s'évanouir les derniérel
~és1stances, il me semble bien y voir les conséquences du rytbJDe
mhérent a l'exaltalion de la vie qui ne poursuit que sa propre
A

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

335

exaltation. Si le surhomme s'éleve au-dessus de l'humanité avec
le seul but et pour la seule joie de la surpasser, je crains qu'il
doive renoncer a etre affranchi définitivement de cela meme qu'il
délaisse et qu'il méprise; car, élre atfranchi, c'est un élal, tandis
que l'affranchissement est l'acte de s'affranchir, un effort p~rpétuel sur soi. Le héros nietzschéen fer a la guerre, non pour la pa1x,
mais pour la guerre. Il se défmit par opposition a son ennemi
intérieur et l'opposition, c'est encore une liaison, c'est encore
une dép;ndance. &lt;&lt; Ou est, demande Nietzsche,dans la Généalogie
de la morale, la volonté adverse en qui s'exprime un idéal ad111rse? » Bref, dans la transmutation des valeurs, ce qui l'attire
et. le fascine, ce ne sont pas les valeurs elles-memes, une fois
t.ransmuées, car elles retomberaient dans l'absolu statique des
philosophies périmées, c'est l'op~ration ~eme de la transm~t.ation. De meme que la Symphonia domestica nous montre Richard Strauss déchatnant une orchestration monstre pour accompagner les pas de l'enfant qui trottine dans la chambre, de meme
les rythmes enfiévrés du Zaralhouslra nous apparattraient comme
des variations éblouissantes sur le theme de la vie la plus pauvre et la
plusmesquine :«lelievrene nous garantiraitpas de la vue de la mort
et des miséres1 mais la chasse-qui nous en détourne - nous en
garantit... Ce n' est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent. » Texte pathétique ; et comme il le devient plus encore
quand on se réfere a la vie réelle que Nietzsche a menée, en contraste avec le trpe de parfait équilibre organique, de santé
insolente, avec la joie de domination universelle qu'il a sans
cesse devant les yeux et qu'il incarnait dans l' ens realisissimum
d'un Napoléon l Quel rapport y a-t-il done entre le surLomme et
son prophete? Celui qui existe, suivant une image saisissante de
!'Origine de la Tragédie, entre la vision extasiée du martyr et
la torture qu'il subit.
Cette conclusion est-elle définitive ? Je le crois d'autant moins
que j'attends avec impatience l'achevement des admirables
lravaux dont M. Andler a commencé la publication, et qui nous
éclaireront d'une maniere complete sur les tendances finales de
la pensée nietzschéenne. Et, en tout cas,ilest sur qu'aucune formule ne saurait fixer et arreter a un niveau déterminé la transmotation des valeurs. Le meme Z arathouslra qui recommande aux
génies créateurs de pousser la force d'ame jusqu'a la dureté,
ne dit-il pas aussi: , Que ta bonté soit ta derniere victoire sur
lOi-meme. D
Faut-il accorder qu'un effort ultime de transvaluation réta:
blirait ainsi les vertus communes, bafouées avec une verve s1

�1

PBILOSOPBJB DB L B8PIUT

336

RBVUB

nd

couas BT coNFBRBNCBs

sincére et si cruelle? Pour ma part., j'avoue que j'hésite. T
souvent les offlciants du Te Deum et les rédact.eurs de co
niquél se sont amusés a nous donner le change en présen
coro.me objeclif voulu, prémédité, celui ou leurs chefs avaient
acculés par la faiblesse de leur vouloir efíectif devant la fa
des résistances et des événements.
Aussi bien ne s'agit-il pas ici de mettre au point la psychol •
de Nietzsche ; le probleme est de voir clair dans la significa ·
du dynamisme vital, de ne pas laisser les idées se brouiller
le cliquetis des polémiques et des aphorismes. Or, voici l'al
native en face de laquelle nous sommes placés, si je ne fais fa
route. Ou nous devons prendre tout a fait au sérieux Nietzac
lorsqu'il écrit daos Le Crépuscule des Idoles : « Formule
mon bonheur·: un oui, un non, une ligne droite, un bul. » Et
il n'y a pas de doute qu'il faille suivre jusqu'au bout ce
Nietzsche appelle mon hypolhese, a savoir « que chaque e
spécifique tend a s'emparer de l'espace entier et a étendre in
fmiment la sphere d'action de ia force.» Que cette volont6
puissance puisse etre brisée dans son élan, ou obligée de pa
ser avec d'autres pour adapter son action a sa fin, cela
possible. Mais ce qui esl; impossible, c'est que d'elle-meme
change de direction, qu'elle abdique l'ambition insatiable
tout conquérir et de tout absorber.
Ou bien il y a, par dela l' exaltation de la vie acceptant et d
nant le rythme du retour étemel, place pour une nouvelle
mutation des valeurs qui rejoindrait, qui créerait, si l'on préf
un idéal d'universalité, de bonté. La sagesse de Nietzsche s
alors la ao9(cx véritable, par oppositiona la sagesse d'un Grethe
trop habile tout de meme a combiner les intérets et a cale
les attitudes, demeure sur le niveau médiocre de la ·rpóv'l}a~;,
n'a jamais paru pleinement satisfaisante qu'aux dilettan
attardés dans le culte de leur moi, « centre de tout ». ~lais la co
dération du dynamisme vital ne suffirail; pas · a expliquer
courbe totale de la pensée nietzschécnne : il faudrait y introd ·
suivant l'expression pascalienne, un renversement du pour
contre ; et le renversement du pour au contre, pris a part de ton
transcendance et de toute extériorité, c'est un rythme d'o
intellectuel. Mais alors aussi, ala volonté de puissance qui exp ·
l'exaltation spontanée de la vie et au nom de laquelle l'indi ·
s'égale, du moins en pensée et en désir, a la totalité de l'univ
viendra s'adjoindre, et finalement pcut-etre se substituer,
processus inverse : le processus de l'intelligence qui envil
l'individu en fonction du tout, et d'ou natt, comme l'ont mo

337

eacart.es et Spinoza, la vertu fondamentale de la générosité.
Du dilemme que je viens d'exposer, allons-nous conclure a la
damnation du dynarnisme vital ? Ce serai~ prématur~. 11
possible qu'un approfondissement des noüons de VIe et
'instinct, d'intelligence et de matiére, permette de reprendre
e probléme sur de nouvelles bases et avec de nouvelles tenes. Et telle sera en effet l'reuvre de l' Évolulion créalrice,
laquelle je compte consacrer roa prochaine le~on.
(d suiore.)

�L'&lt;EUVBB POÉTIQUE DB LEC0!4TE DB USLE

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de 11. EDIIOND EST1:VE,

,

Professeur a l'Université de Nancy.

VII
Le pessimisme de Leconte de Lisle.
Néant des dieux, abjection des hommes, indifTérence de la
nature, tels sont les trois termes auxquels se raméne en sui.
tance l'reuvre de Leconte de Lisie, envisagée des trois pointa
de vue ou nous nous sommes successivement placés. Il semble
que la simple énumération en soit assez éloquente. S'il est vrai,
comme l'a dit' l'auteur des Poemes Barbares, que« toute vraie
et haute poésie contient une philosophie », sa philosophie, a lui,
est ce qu'on est convenu d'appeler une philosophie pessimiste,
et cette définition pourrait etre considérée comme suffisante, si
ce terme de pessimisme avait par lui-meme un sens qui ftU
suffisamment précis.
l\lais le pessimisme - j'entends le pessimisme poétique n'est pas une doctrine; c'est laréactioninstinctive d'unesensibilité froissée par la vie et qui se venge en dénigrant et en maudissant la vie. Chacun de nous a ses raisons particulieres de soutYrir
et sa maniere propre de réagir a la soulTrance. C'est dire qu'il y
a autant de pessimismes qu'il y a d'individus. Il y en a de vul•
gaires, et il y en a de nobles ; il y en a de triviaux, et il y en a de
distingués ; il y en a d'égo'istes, et il y en a de généreux ; il y en a
de déprimants, et il y en a d'héroi:ques. Selon les motifs qui les
déterminent, ils dif!erent en qualité et ils diflerent aussi en &lt;legré;
depuis le pessimisme passager, qui n'est qu'un acces de mauvaile
humeur élevé a la dignité d'un príncipe, jusqu'au pessimismt
systématique qui a la fermeté d'une convict.ion philosophique

339

et implique une conception de l'univers. En sorte que ce qui est
intéressant, quand nous avons alTaire a un écrivain qui voit
régu!ierement - comme c'est le cas de Leconte de Lisie - le
mauvais coté des choses, ce n'esl pas de constater qu'il est pessimiate, c'est de savoir pourquoi et jusqu'a quel point il l'a été.

..
On l'a dit bien des fois : on nait pessimiste - comrne aussi
et inversement on natt optimiste - on ne le devient pas. Si on
veut remonter jusqu'a la cause initiale et a la raison derniére du
pessimisme, il faut en chercher la plus profonde racine dans le
caractere meme du pessimiste et jusque dans son tempérament,
pour autant que de notre organic;ation physique dépend notre
diaposition morale. C'est ce qu'a l'occasion on n'a pas manqué
de íaire. 11 y a, dans la littérature du x1xe siecle, avant Leconte
de Lisie, un cas illustre de pessimisme poétique. C'est celui
d' Alfred de Vigny. On a expliqué gravement que s'il était né
triste, comme il le reconnatt lui-meme, c'est qu'il était né de
parents agés, le plus faible et le dernier de quatre enfants dont
les troi, premiers moururent en has age, et que s'il ful, pcssimiste,
et. que. s'il {ut infécond, « ce fut faute de vitalité nativc, de vigueur
constiLutionnelle, de richesse physique ; en un mot, ce fut faute
de vie. 11 On accordera volontiers que l'reuvre d' Alfred de Vigny
n'est pas tres nombreuse ni volumineuse, et que cette ceuvre
n'est pas gaie. On pourra toutefois se demander si vraiment i1
y a lieu de taxer d'infécondité un écrivain qui a enrichi de trois
ou quatre chefs-d'reuvre la littérature de son siecle. On pourra se
demander aussi si l'auteur des Deslinées est bien le moralisle
dhabusé et découragé qu'on nous dépeinl d'habitude, et si on
ne le qualifie pas de pessimiste surtout parce qu'il n'a pas été
optimiste éperdument et avec fracas. En admettant qu'il ait été
ce que l'on dit, encore s'agirait-il de savoir jusqu'a quel point
il peut elre avantageux a la critique littéraire d'emprunter a la
médecine et a la pathologie les élémcnts de ses définitions et les
considérants de ses jugcments. Mais, dans le cas de Lcconte
de Lisie, il n'y a rien qui releve de la pathologie ou de la médecine.
Né saín de parents sains, il a prolongé jusqu'a soixante-quinze ou
seize ans une existence que la maladie ne semble a aucnne
époque avoir notablement éprouvée. A soixante ans, on nous le
montre capable de monter a cheval, luí, homme sédentaire et
«Mshabitué des longtemps des exerciccs du corps, pour escorter

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

340

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

une jeune femme dans ses promenades, et meme d'accomplir en
mer, sous s_es yeux, des «prouesses de nageur »; et les Parisiens qui

quelque. d_1x ,ºu douze ans plus tard, le voyaient, a la fin d'u~
aprés-IDidl d eté, sortir du palais du Luxembourg et remonter
vers so_n_ appartement du boulevard Saint-Micbel, admiraient ce
b?au v'.eillard, marchant d'un pas alerte, le torse large et droit
bien pris dans la redingote grise, la tete haute, le monocle a l'reiÍ
s~us ~n chap~au haut de forme soigneusement lustré. Celui-la
": ava1t pas l_ a1r d avoir jamais manqué de « vigueur constitut10nnelle » m de « r~chesse physique », et si l'on admet que Victor
J;Iugo dut a la ~mssa:nce indéniable de son tempérament et a
1 excellence prog1d1euse de son estomac l'optimisme qui est a
tout prendre, le trait marquant de son reuvre, on ne constakra
pa~ sans quel~ue étonnement que l'auteur de La Légende des
Siecles et celm des Poémes Barbares, ayant regu !'un et l'autre
de la nature une constitution également et exceptionnellement
robuste,_ se s_ornnt fa1t de Dieu, des hommes et du monde, une
con~eption _si d1~ér~nte! pour ne pas dire absolument oppost\e.
S1 done Je cro1s mutile de remonter jusqu'a la naissance de
Leconte. de_ Lisie, et meme par dela, pour exposer la genése de
son pes~1m1~me! en revanche il me paralt intéressant de signaler
chez lm, d apres son propre témoignage, des le temps de son
sé1our a Bourbon,_ de¡¡ accés d'angoisse inexpliquéc et de tristesse
0

sa~s cause, qm lw sont demeurés comme un des souvenirs inou-

bhables de son adolescence. Dans une piéce écrite vraisemblablement au cours de sa vieillesse, a l' époque ou comme il disait
a Jules Breton, « il revivait ses impressions pr;miéres », il décrit
un _de_ ces beaux pays~ges, ~e Bourbon que son imagination se
pla1sa1t a ~voquer, pl?m d 01seaux, de feuillages légers, d'arbres
en !leur, d eaux hmp1des, et de splendide soleil :
Tout n 'était que lumiere, amour joie harmonie •
Et moi, bien qu'ébloui de ce mo~de charmant ' •
J'avais au fond du c_ceur comme un gémissem0nt
Un dot.1:loui:eux soupir, une plainte inflnie,
'
Tres lomtame et tres vague et triste amerement.
C'est que ~evant _ta ¡rrO.ce et ta beauté, Nature 1
Enfant qui n'ava1s nen soufTert ni deviné
Je ~entais crottre en moi l'homme prédesÜné 1
Et Je pleurais, saisi de l'angoisse future,
Épouvanté de vivre, bélas l et d'étre né.

Sans doute le commentaire est postérieur de bien des anné,.
re~ue. La vie a repassé sur le trait ioitial pour
l'approlondir et l'envenimer. La sensibilité de l'adolescent est

a l'impression

34 \

aiguiséc rétroactivement par la sensibilité de l'homme. Mais
l'impression est certaine. Elle révele, sans que nous en puissions
bien démeler la cause, une tendance précoce a la mé\ancolie
chez « l'enlant songeur ,.
Cette mélancolie n'était encore qu'une disposition vague et
presque inconsciente. Elle dut se préciser et s'aggraver a mesure
que se révéla la contrariété intime qui semble avoir été la source
de la plupart des déboires essuyés par Leconte de Lisie au cours
de son existence. La nature, en meme temps qu'elle avait mis
en lui une intelligence supérieure, l'avaitdoué d'un tempérament
de créole, a la fois indolent et passionné. Il n'aimait pas l'acLion,
ni meme le mouvement. Il était le premier a le reconnaltre.
A la suite d'un voyage de Rennes a Dinan, en 1838, il s'excusait
aupres de son ami Rou!Tet d'avoir tardé a lui écrire : « Tout
déplacement produit une espéce de trouble en moi, tant est
grande mon apatbie physique. » Cettenonchalance était demeurée
dans !'esprit de ses camarades de jeunesse comme le trait caractéristique de sa nature. En 1860, !'un d'entre eux, Charles
Bénéút, son ancien collaborateur de La Variélé, le taxait de
paresse, et le poete ne protestait contre le reproche qu'au point
de vue del' esprit. « Quand tu me traites de paresseux, je présume
que tu veux parler de mes jarabes, car, pour le travail intellectuel,
j'affirme que peu de bceufs me valent. » Et il en fournissait la
preuve. Il n'en eut peut-etre que mieux valu pour lui, s'il avait
eu, avec un corps plus actif, une A.me moins contemplative, s'il

eut vécu davantage bors de lui-meme, s'il ei\t éLé plus disposé
ase melera la foule des bommes et plus apte a y jouer des coudes,
plus remuant et plus habite. Il faut le prendre te! qu'il était,
te! qu'il s'est peint lui-meme a nous dans une de ses nouvelles
en prose, sous le nom de Georges Fleurimont. Ce Georges
Fleurimont lui ressemble étonnamment au physique : « de
grands yeux bleus, le lront large, les levres fines et les cheveux
blonds. » Au moral, il paralt bien qu'il en est de meme : « une
passion, d'autant plus violente que sa nature normale é tait
apathique, s'était allumée daos son cceur, et ses désirs inassouvis
le dévoraient,. » Dans l'il.me du jeune Leconte de Lisie, ce n'est
pas une passion, c'est toutes les passions qui s'étaient allumées

a la

fois ; non seulement, comme nous l'avons vu, l'amour de la
femme, mais l'amour de la poésie et l'amour de la gloire, mais

l'amour de la justice et l'amour de la liberté. Dans une de ses
plus belles piéces, et de celles qui jettent le plus de lueur sur son
eLre intime, il a fait allusion a ces heures tumultueuses de son
adolescence :

�342

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers réves
Sortait en tourbillons de mon cceur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des greyes,
La face vers le cíe! et vers la liberté ;...
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j'embra,ssais dans une irrésistible envie
L 'ombre de tous les biens que je n 'ai pu saisir...

Un fragment de ses lettres de jeunesse complete et commente
de la maniere la plu3 heureuse ces confidences discretes de sa
poésie. II vaut la peine de citer en entier cette page aussi sii:rnere
que pénétrante :
J'ai toujours été un étre nomade - écrivait-il á Rouffet le 26 mars 1839
- et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune
que je fusse alors, n'a jamais été propre a fixer mes idées et mes sensations.
Aussi, je m 'effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma téte, mes pens6es
sans résultat, désirs ardents sans but réel, abattements soµdains, élans inutiles, se heurtent dans mon Ame et dans mon creur pour s'évanouir bien!A1t
en ind:&gt;lence soucieuse. Ríen de fixe et d'arrllté pour !'avenir; mon passé
ml!me semble évoquer mes souvenirs, preuve de mon inutilité passée, pour
me prédire mon incapacité !uture, J'ai revé, comme un autre, d'amour et de
jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher¡• mais ce
n'était la qu'un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobi ité pour
espérer une telle vie, si toutefois i! m'était donné de jamais la réaliser. La
monotonie m'abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses,
que je me sentirais capable d'éprouver en un mois tout l'amour, toute la
haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie tout
entihe. Oui, me voila bien, mon ami. Pardonnez-moi de m'étre posé en
sorte de probleme, et essayei de me résoudre. Notez qu'avec tout cela je
i;uis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable
vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est
qu'une paresse incarnée. C'est peut-etre vrai.

Déséquilibre de la reverie et de l'action, disproportion enl,re
l'infini des désirs et l'étroitesse des réaliLés, repliement sur soimeme, découragement et trist.esse, si ce sont la les causes et les
symptómes de ce qu'entre 1830 et 1840 on appelait encore « le
mal du siecle », Leconte de Lisie en a été atteint, et, de son pessimisme, le point de départ, autant du moins qu'il est accessihle
a l'analyse psychologique, se trouve la. Plus enclin a agir, il eut
moins embrassé par le reve ; il euL appris a limiter ses aspirations,
a choisir un but prochain, a y concentrer ses pensées et a y proportionner ses efforts. II se fut contenté peut-etre de ces « joies
réelles » et modestes que lui recommandait timidement Adamolle ; ,
il eut atteint son idéal parce qu'il l'aurait placé moins haut ; il
ef,t été plus heureux, mais il ne fut pas devenu le poete, et le
grand poete, qu'il a été.
·
, Ajoutez - pour lui rendre la vie encore plus difficile - a
cette disposition premiere, la raideur d'un caractere altier et

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

343

.
enait d'une réelle droiture de cons- .
intransigeant. ~ette ra~deu.~ ~ a dignité personnelle; elle venait
cience, du sentiment tres v1 e s il &lt;t Je sais écrivait-il un jour a
.
t t d'un immense orgue •
,
. .
auss1 et sur ou
ueil _ et je ne saurais me le d1ssunuler
Rouffet, que, dans m~n org1 s forte parfois que ma volonté meme
- une envíe de dommer p _u
entait-il incapable de s'abaisser
est en moi. » A plus for~ ~:iso~ s:: dis pas d'une bassesse, mais
ou de plier. La seule i e, Je .
d'une démarche qui le mtt
·tat·
d'une concession,
. .
d'une sollici ion,
dans l'obligation d'autrui, lui éta1t msupsous la dépendance ou .
.
l83º de publier de compte a
•·¡ 'éta1t ag1 en
"•
'
•
portable. Lorsqu 1 s
' de poésies qui devait leur ouvr1r
1
demi avec RoufTet, ce ".º um~ loire la proposition, avancée
a tous les deux le c~em_m d~ ª g ar s~uscription, luí avait causé
par son ami, de le f~1re impruner p e que c'est que de faire impriun sursaut de colere,: ((S!.,vez-vous cd1·sposé a vous tratner a deux
· ti' ? i:;tes-vous
.
.
mer par souscr1p on ·
.
·ent fort peu de vos vers, afín
ens
qui
se
souc1
d
genoux d evant es g
p
moi· non seulement cela est
. de l' argent ?· . our
, mieux ne jamrus
. publier
d'en obtemr
., . erais
au-dessus de mes forc_es, ma1s.f ;~ vulgaire. » On n'a pas oublié
une ligne que la devo1r a la p1 ~l _uflexibilité arrogante, il enjoide quel ton cassant, avec que ~-ma aucune modification de la
gnait a Adamolle de ne c¡nsen l~tre au Courrierde Saint-Paul ;
«copie» qu'il était ch~r_g~té e~:::ine il rejetait, tout d'abord
avec quelle susceptibili l
ffres de la Démocratie Pacifique,
et de premier mouvemen~ es o uelque chose de l'intégrité de
de pcur de parattre ~han
point est une force. La conses opinions. L'org~e~l, I,&gt;ºr.
cui ne s';baisse devant personne,
viction d'une supénonté intime, &lt;:I est un ressort puissant dans
que personne ne peut vous ~avir, ve Mais ce meme orgueil est
l'adversité, un soutien dans l épreu ~e de faiblesse et de soufaussi une infirmité morale, une caluur méconnue dut rendre
· e de sa va e
.
.
frances. La conscienc
't
dépit de sa « rés1gnat1on
le poe e en
.
d
plus cruelles encore pour T t'
, les injustices, les déborres e
philosophique », les hum1 1~ I~~és par les hommes ou par la
toute sorte qui lui furent m ig
- fortune.
Leconte de Lisle ne savait pas
Avant de quitter Bourbonff nce Jene sais si,a cette époque,
encorece que c'était &lt;:Iue la sou _ra d~nt il a, dans le Manchy et
était déja morte 1~ 3eune cous1~e 11 est fort possible, du reste,
ailleurs, immortalisé le souverur. Stendhal appelait un phénoqu'il y ait eu, da1;1s s?n cas, ce ~u~e souvenir idéalisé de ce~te
mene de cristalhsation! e_t ~u lus douloureux que la réalité
passion malheureuse _lm a~t et{8~7 il avait grandi librement au
meme. En tout cas, Jusqu en .
'

º{tt i

�344

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

milieu d'une nature m
·¡¡
paternelle, ent.ouré de:;::: ique et charmante, dans l'habitation
réchauITait son ca,ur et d~!f~?"; d_e s? age dont la sympathie
orgueil. A peine eut-il mis¡ . : IIDra wn juvénile flattait son
le transporter en France e ~-1¡" sur le_ pont du_ navire qui devait
1
1
de la solitude morale q~i q~é~ose s~nl!~t v!h par le sentiment
surtout maintenant u .
rma1s a a1t etre son lot. « C'est
molle, au milieu d'hoi::me ¡e ::;/rouve Jeté, écrivait-il a Ada•
nous aimons a causer q~ I~ I rents sur t.outes les choses dont
comprenne la mienne' et :oi: sens l?ut le prix d'une ame qui
déja a regretter comme ¡¡ d' compnse d'elle. » 11 commengait
'
ira un peu plus tard
Ces parents chers et bons

,

'

Tous. ces amis grandis a m~~~~é~ccordait le CieJ,
Que Je pJeure parfois dans mes Jours
. ~, dom~
rr~res...
sohtaires

La solitude, en eITet au lieu d '
Bretagne, s'était aggra~ée du faii s atténuer a son arrivée en
fam1lle de Dinan On l'
't .
de son malentendu avec ••
de son c0té senti ~n pay:~~~ti¡ugtl f~~it_et méprisant. 11 s'était
l'y portait que trop - a vivr:· av s a .itu~ - son caractére ne
autres. 11 afTecta des allures d
. ec lm-meme, a se passer des
de n'avoir point d'ami II e m1santhrope. 11 se déclara content
chers. Mais ils lui furent ~-hers :~r:\~ºJ.rtant, et qui lui furent
mon cher RoufTet : nous s m
.u
istance. « Vous l'avez dit,
que de prés. 11 n'est pas
~h:~ºJ
b~aucoup
mieux de loin
1
au fond un excellent gareon
. ~vmer pourquo1. Vous étes
vot é 1
.
'
; ma1s ¡amais ¡·e • .
re ga en or1ginalité. De mon cot/ .
.
n a1 rencontré
tére et considérablement fati é d
'¡e sms emporté de carac1mpossible que nous puissio!i:1 vi es autres hom_mes '. il était done
so1!1mes plut0t faits pour nous
bonn~_mtelhgence. Nous
v01x. » Quant au reste de l'h
't re de. 1 ame que de vive
n'avait aucune sympathi
umam é, il ¡ugea bien vite qu'il
les jours ou pesait plus p/n'1·bª1ucun ~éconfort a en attendre. Dans
emen., ~ur Im

IuJ'cf

e:;:n~n

Le poids cruel et lourd de notre isolement,

ild' se disait
.
qui•·¡ ne manquait peut-etre a
avo1r connu sa souffrance pour chercher asles semi blables que
.
e sou ager :
Mon D1eu I s'ils savaicnt bien le malheur d'~tre seuls 1

l\lais l'illusion ne durait as ¡
de la prose amére d'Alfred ~e .;.ngte~ps. 11 s'était trop nourri
cas de Chatterton et sur c . h igny, 11 avrut trop médité sur le
.
'
e1m, e,aucoup plus proche, d'Hégé-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

346

sippe Moreau, pour avoir, lui poéte, quelque confiance dans un
siécle « qui ne reconnalt que l'or pour dieu •• dans • une société
abrutie et sourde , qui laisse les poétes mourir de faim. Les
bommes n'estiment que ceux qui leur sont utiles, et les poetes
leur sont inutiles: ils le prétendent, du moins.
Ah I puisque nul ne veut comprendre ici nos cris,
Puisque devant nos pas on seme le mépris,
.
Puisque chaque homme enfin á notre a.me altérée
De la pitié refuse une goutte sacrée,
Mon Oieu, rappelle a toi tes trop faibles enfanls,
Donne-nous le re pos, le dernier, il est temps !

C'est le mol du Quaker devant les cadavres de Chattert.on et
de Kitty Bell : « Oh ! dans t.on sein ! dans ton sein, Seigneur,
re,¡ois ces deux martyrs ! »
Tels étaient les sent.iments qu'il rapporta, en 1843, dans son !le
natale. 11 s'y trouva corome étranger au milieu des siens. Sa
misanthropie s'exalta encore dans la solitude totale ou, a SaintDenis, il se trouva plongé. Elle se serait adoucie peut-etre, une lois
le poete retourné en France, devant les sourires de la lortune ;
elle aurait fondu a « ces premiers rayons de la gloire, qui sont
plus doux que les premiers feux de l'aurore ». Mais, l'homme est
l'art.isan de sa destinée, et nous savons déja que Leconte de Lisie
n'avait ni les qualités ni les délauts qu'il fallait pour rendre la
sienne heureuse. 11 n'eut pas a subir de retentissantes inlortunes,
mais a lutter, ce qui, a de certains égards, est pire, contre la
difticulté incessamment renouvelée d'assurer son pain quotidien.
Pendant toute sa jeunesse, et meme jusque dans son ~ge múr, il
se trouva dans une situation non pas modeste, roais précaire, et
souvent meme plus que précaire. Nous l'avons vu a Rennes,
reduit, par sa faute sans doute, mais enfin réduit pour vivre a
de miserables expédients. Nous l'avons tetrouvé a Paris subsistant maigrement des faibles appointements qu'il recevait de la
Democratie Pacifique et d'une petite pension que lui faisait sa
famille. En 1848, tout Iui manqua a la fois. 11 n'eut plus d'autres
re.sources que de donner des le~ons de grec et de latin, et de se
mettre aux gages des libraires. Comment en vivait-il ? Béranger,
dont il avait fait, on ne sait trop par quelle voie, la connaissance,
et qui s'intéressait a lui, va nous le dire. Au mois de janvier 1853,
l'auteur des Chansons recommandait- rapprochement inattendu
~ l'auteur des Poemes Anliques, qui venaient de paraltre, a la
b1enveillance de Pierre Lebrun, poéte lui-meme, sénateur et
membre de 1' Académie frangaise, en compagnie et a la suite
d'un obscur littérateur de l'époque, Hippolyte Tampucci. • Mon

�346

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

autre recommandalion, écrivait-il, est en faveur de M. Lecont.e
de Lisie, dont je vous ai remis le volume ; volume plein de magnifiques vers, ainsi que vous avez pu vous en assurer.Jevous dirai,
moi qui recommandc plus les auteurs que les livres, que ce jeuae
homme est ici dans un état voisin de l'indigence. • Les Polma
Anliques, en efTet, n'avaient pas trouvé beaucoup d'acheteurs;
on prétend meme que, pour se !aire quelque argent, Leconte de
Lisie en devait vendre les exemplaires aux bouquinistes des quais.
Le recueil, et celui qui suivit en 1855, les Poemes el Poésiet,
valurent a l'auteur deux prix académiques, plus une gratiflcation de cinq cents francs, obtenue du ministere del'Instruction publique par les efTorts combinés de Pierre Lebrun, de Scribe
et d'Alfred de Vigny. Mais ces maigres subsides ne pouvaienl
rétablir une situation depuis longtemps obérée. Le 1er septembre
1856, c'est le secrétaire pcrpétuel de l' Académie lrangaise, Villemain, qui, a son tour, fait appel, en faveur du lauréat de l'illustre
compagnie, a la puissante iníluence.du sénateur impérial : « Je
viens de voir M. Leconte de Lisie ... 11 est fort malheureux, et il en
porte la trace visible : il est fort maigre et pal e, comme un ho,nme
qui n'a pas soufTert seulement de chagrín. Je sais que le pris
Lambert (1.000 francs) n'éteindra pas tout a fait sa dette principale, qui est une dette pour premiers besoins de logement et
de nourriture. Un acompte sera accepté sur cette dette, et !ui
laissera pour usage immédiat le reste du prix. Mais ce sera bien
peu, et bientat absorbé, quoiqu'il n'y ait, j'en suis assuré, nul
désordre, nul!e dépense de fantaisie. Mais le nécessaire, le plus
indispensable nécessaire n'est pas assuré. Les Poésies nouverr..,
tirées a 500 exemplaires, sont presque épuisées, mais sans produit
pour l'auteur. II n'y a nul travail utile en perspective. Et le
découragement est grand, comme la soufTrance, et m'a été expri·
mé simplement et noblement. » Villemain concluait en pressanl
son ami d'obtenir du ministre ce qu'il appelait, voilant de médiocre latin la misére des choses, aurum honorarium aul poli,u
alimenlarium,la pension dequinze cents ou deux millefrancs qui
metlrait le po.lte a l'abri des besoins les plus immédiats. Pierre
Lebrun Ulrda peut-étre il. se mettre en campagne. Toujours est,.il
que, le 9 octobre, il recevait de Leconte de Lisie aux abois, la
supplique suivanLe, qu'il n'est pas possible d'appeler autrement
qu'une demande de secours:
Press6 de tous cOté.3, et ne t.rouvant plus d'issues, momenlanément du
moins, pour óehapper a des embarras cruels et mullipliés, je me vois coa·

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

347

ui doublement puisc;anL. Si ;e

tn,int, Monsieur, d'~v'?ir recou¡s. 3. vr~r: ~g:;.me je l'ai déj3 fait longtemps,
toultrais seul, je subirais_a':'ec r. Slgna f ' s désormais.
Ja fortune contraire i ma1s _Je sf 1sr:~;i~e~r~eÓblenir du ministAre de I'lnlsltruc?

Qserais-je done vous pner e
s sur les tonds destinés aux le res
lion publique une somme de 5~0 r;anc dre el je vous serais vivement reCetle allocation ~e per~&lt;"tl~a1t _d att~cnt 'á soulever un peu mon fardeau.
eonnaissant d 'avo ir contr1bu1: pmssam

L r· tervention de Pierre Lebrun.
On ne sait que! succés eu m
. néral de la Réunion
Le salut cette fois vint d'ailleurs. Le Con_seil gé
é rl' Académie
attribua au jeune c?mpatriote, de~f fo~~c;:;~n~u~l~ues années,
frangaise, une pellte pens10n,. q , P_ r on la lui supprima.
luí lut réguliéremcnt servie. [uis, t"\t~i~le ayant a pourvoir
C'est alors, en 1864, que econ e é a e'
¡¡ s'était marié
non seulement aux _dépenses d~ sl?e:;:Ctfe; d'une partie de sa
s _ ma1s encore ~
é · ¡
entre temp
.
.
t mbée a sa charge pmsa a
lamille de Bourbon,1(~1 tta1t t:ner lui anti-bonapartiste, lui
coupe d'amertume.

u se _r si . '

ter une allocation

républicain, lui ancien révol~t1onna~:, ¡~~::~~le. On la lui a plus
de 300 lrancs par mo1s sur haé casQseelle ironie' Pour un caractére
· durement rcproc e. u
·
bli
d'une ¡o1s
.
h Tation meme ignorée du pu c,
comme le sien, une telle um1, to' ture plus cruelle que les
meme intime et secrete, éta1t une r
plus cruelles P:ivations.
ill e illustration que cctte vie a la
Je ne conna1s pas de me eur
maxime amere et profonde de J uvénal :
Haui facile emer~unt, quorum virtutibus obstat
Res angusta dom1.

Quand on songe que c'est au milieu de ces souc~sr:~:r:::tu:;
dans les intervalles de ces pénibles -~émarches que I osent ac(ue!ou écrites la plupart des belles p1eces qui ~omp de avec une
lement le recueil des Poemes Barbares, on se era:elle robuste
,orte de stupeur que! amour pa~sionné de so~o:~é fallut a cet
confiance en lui•meme et que! e tenace ;{ton ne risque plus de
homme pour persévérer dans son etl~r\
thémes qu'il lance
prendre pour des déclamations bana es es ana
contre la société de son temps.
¡
uement des
Si je me suis laissé entrainer, en elTet,_ \ parler 'o~gpas pour le

J

embarras pécuniaires de Leconte de L1s_e , _ce_n es 'est

as non

plaisir d'étaler la misere d'un grarr d écr~vt~ '~e :es dé:endent
plus que, dans ma pensée, ses op1mons p i o,op q ·- 'est our
nécessairement de l'état de son porte-monna:\mª'°'t~ignaft de
que l'on comprenne bien que le poéte, quan I se P

�348

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la vie, avait quelques raisons d'en dire du mal. Si l'on ajoute ~
ces causes de découragement le regret toujours présent et dou..
loureux de son pays natal, on ne s'étonnera pas des plaintes ameres
dont sa poésie de cette époque - et de toutes les époques, unefois Ie-pli donné au caractere - est si souvent l'écho :
Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne a pas Jents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline ou la route dévie
Je m'arréte et vois fuir it l'horizon dormant
Ma derniere espérance, 1,t pleure amerement...

Et l'on comprendra qu'il y a autre chose que de l'excitatioa
cérébrale, de la rhétorique ou de la « littérature » dans ces aspirations au repos, au néant, a la mort qui reviennent lugubremen,
dans ses vers. Tant6t, c'est le regret de n'etre pas mort jeune, de
n'avoir pas été afTranchi de la vie avant d'en avoir connu les
tristesses :
Nature I immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abtme ou dort l'oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n'avais encor ni soutTert ni pleuré ?

Tantot, c'est l'insistance avec laquelle il évoque l'image du
suicide apaisant et libérateur, du détachement insensible et doux
de cette vie. La fin des Éioiles Mnrlelles, telle surtout qu'on
peut la lire dans la version primitive, est significative a cet égard.
IJs sont la« deux beaux enfants »,l'amoureux et l'amoureuse,qui,
toute la journée, pareils aux Amanls de Monlmorency que jadia
Vigny avait mis en scene, ont couru les bois, en riant et en cueillant des fruits et des fleurs.
O r@veurs innocents, fiers de vos premiers songes,
Jeunes esprits, creurs d'or rendant le mi!me son,
Ignorant que la vie est pleine de mensonges,
Vous écoutiez en vous la divine chanson 1

Le soir ils se sentent troublés par la nuit qui tombe, ils ont
vaguement peur, ils se prennent par la main pour se sentir moins
seuls. lis s'arretent au bord d'un large étang, ou s'amoncellent,
sous la nappe profonde des eaux, les pleurs d'argent tombés du
ciel noc~urne.
Les entants, inclinés sur la pente des rives,
Essuyant pour mieux voir leurs yeux ou nage encor
Un reste de tristesse et des larmes narves,
Contemplaient á l'envi ce splendide trésor.

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

v::!~le:if1e!{E~~rz¡:eS,

1~sci~:g:1tsª&amp;i~~:e~
Et le bois entendit comme u
t
iel
Effleurer le teuillage en retournan au e .

,
tement son intention d' en finir
Parfois le poe~e declar~ o~ver existence qui lui est a charge.
prontptement, v1olemmen avec une
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure ...

•
'
ortir de ce monde en répandant
Son « vreu supreme n, e esbtl de s
omme le soldat ou comme
sa vie a flots par une large essure, c
lemartyr:
o sang mystérie~x. ~ spletide ~:ri:~:bété,
Puissé-je, ~uxdcrits bp1~~~xpreu ; ; mon éternité 1
Entrer, cemt e a
'

'
t u'un reve En fait,il n'estpas
Mais ce n'est la:qu un v~u,e q it u'o~ ne s'en reconnaisse
possible d~ s' é~ade~ de~: :~1:ttcae~ 1~\rile courage. 11 fau~ suivre
pas le dro1t, so1t qu on
1
p Il faut se résigner a v1vre, en
.
' b t sa voie dou oureuse.
.
é
..
¡usqu au ou
. 1 . ,est plus qu'un songe vanom •
enviant les morts, pour qui a v1e n
•
sont consumés i
Oubliez, oubllez, vos creur8 e s sont vides.
De sang et de chal~urhvos :~; r:n proie aux vers avides,
O morts, morts b1 1t~t ~~\a vie et dormez 1
souvenez-vous P u
'
d je pourrai descendre,
Ah I dans vos
P~~!
~~iq:iFt tomber ses fers,
1 11
Comme un f~r1,a ~ .
des maux soufferts,
Que j'aimera1 _sentir, llbJe s la commune cendre 1
Ce qui tut m01 rentrer an

litl ~f

. t our s'aider a en supporter
Et pour se consoler de la v1e, e p ée sur le terme inévitable,
le poids? il n'es~ que tde
et ason jour:
lequel v1endra tot ou ar , 0
. . r81·t . il nous la taul subir.

:~e: ~t~~~:

La vie est amsi
e·
t l'insensé s'irrite ;
Le faible souftre et p~etur~c~ant qu'il doit mourir.
Mais le plus sage en r1 ' sa

..
l tristesse dont les premiers
Une disposition naturelle
nt s'ét~ient fait sentir de
symptomes et co11;1me le pr~ssen i::;:.t-il, de larencontremalheubonne heure, et qm provena1th~e:e· et d'une ame ardente ; cette
reuse d'un tempérament apa _1q t ces d'une vie pénible et
.
..
an
d1Spos1tion,
accrue par les c1rcons
.
t du pays natal par 1a so1·1précaire, par l'éloignement des siens e
'

ª ;.

�350

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tude morale, par des embarras matériels .
.
seulement des privatio diffi il
qm entratna1ent non
comparaisons douloureu~!s entie e:en~ su~portables,. mais des
etre, et d'intolérables humiliationsc tdt éta1i t ce qm aurait0dO

i~~:.

0

f

1

~: ir r:::~ie~ei;~~~:1:s

J:ur:c~::t

~u, pe::i;i~m:s
:
justifient ses paroles aro, qu/les exphquent etmeme qu'ellea
de la vie. Mais ce ne sonteres e son pr?fond désenchantement
pour édifier sur elles une
la ~?utefo1s des bases assez larges
J'ceuvre de Leconte de Lisie itef ion g~nérale_ des choses, et, de
phil~sophie,_ si, a ces motifs', q! ~t:~:!~\,~~s ~;eu de dé1g~gerAune
ne sen éta1ent ajoutés d'autres d'
a es pour m-meme,
et d'un caractere plus désintére é une portée plus universelle
Leconte de Lisie app t
·t ss .
.
1848. Cette générationª\~~!1 par sa,na1ss~n~e ala génération de
par la générosité de se; as . ~~us, s est d1stmguée entre toutes
et sa capacité d'ill .
pira i_ons, la f~r_veur de son idéalisme
bli9ue. Que la
i?éal pohbque, c'était la RépuJmllet ! Son idéal socia( c'ét ~1~ :en~ sous la monarchie de
inscrivait dans son credo '1 . a1 e ~n e_ur de l'humanité. Elle
entre_ les citoyens, l'améli:r~t~:éd la Justice et l'amour, l'égalité
la paIX universelle,la fraternité d u sort
plus. grand nombre,
le notre. Mais instruits
d es peup es. Cet 1déal est encore
combien il est 'difficile et
a\íres expériences, nous savons
gres moral est une con ue g
a iser. _Nous savons que le prol'homme, le fruit d'un ~ff
d\~ous les mstants sur l'égoi:sme de
pas qu'on puisse tout d' or, pa ient et continu. Nous ne pensons
On le croyait vers 184~n ~ou~~ransformerla sociétéetlemonde,
dissaient dans leur bien-~tr:nd is que_ les possédants s'engourla misere et des souffran
d es espnts aventureux, touchés de
substituar a l'ordr d hces u ~euple, cherchaient le moyen de
choses meilleur. C~es: te ~:: qm ~embl~t c_ondamné un ordre de
théories et les systemes
ps 0 ~ Surgissaien~ de tous cotés les
1
et les religions. 11 sembl~i;8 ~top1es_ et. les Icar1~s, les sociologies
nouveau, par qui le mond1u on ass1stat a l_a naissance d'un culte
monde antique l'avait été moderne_ s~ra1~ régénéré, corome le
raient a en e·t l
, par le christiarusme. Plusieurs aspire e prophete II
·t
selle, et les poetes ínter. ré Y avai co~e u1;1e attente univerdemandaient avec ~n tph t~nt ces aspirations obscures, se
en ous1asme angoissé :

~!!

Ré;:~~~s~:º:

tu

Ío:

t:

Qui de nous ' qu·l d e nous va devenir un Dieu ?

Cette confiance
• cetteconvictiondel'aptitude&amp;U·
. .
périeure
d'une fo dans
d l' avemr,
rme e gouvernement a instaurer le reune
de la
o

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

351

~ustice ~~ de la paix parmi les hommes, cette foi républicaine, - et
il faut 1c1 donner au mot son sens mystique - Leconte de Lisle
la possédait depuis ses jeunes années. Elle lui était commune
avec les jeunes créoles qui faisaient cercle autour de lui, le dimanche, sur la greve de Saint-Paul. te Adieu, mon cher ami
prions pour Elle !ii - entendez: pour la République - écrivait-ii
qtielques jours a pres son départ a son ami Adamolle. Son séjour
en Bretagne ne modifia pas ses sentiments, bien au contraire. II
se fit un plaisir, ne fut-ce que pour faire piece a l'oncle Leconte,
d'afficher ses sentiments républicains. A son retour en France,
en 1845, ses espérances, ou si l'on veut ses illusions, se trouverent
encore surexcitées par le milieu do.ns Jeque! il vécut. Quand éclata
la révolution de 1848, il crut qu'elles allaient etre comblées.
Au bout de deux mois, on sait ou il en était. La déception fut
rude et la chute profonde. Toute l'orientation de sa pensée en fut
changée. Les radieuses visions d'avenir, de paix, de bonheur
universel, vagues - mais combien séduisantes ! - qu'il s'était
complu a évoquer dans ses poemes phalanstériens, s'effacerent, en
lui laissant le souvenir d'un mauvais reve. II condamna a l'oubli
la plupart des ceuvres - dont certaines fort belles - ou il les
avait développées. Des trois ou quatre poemes qu'il conserva de
cette série, il effaQa, avec un soin jaloux, tout ce qui pouvait
rappeler l'état d'esprit dans lequel ils avaient été composés.
Non pas qu'il rougtt de s'etre abusé; mais il ne l'était plus, et il
ne voulait plus le paraitre, ni donner une adhésion, meme platonique, a des espérances qu'il ne partageait plus. II n'avait pas
perdu sa foi dans la République; il avait, ce qui est plus grave,
perdu sa foi dans l'humanité. Désormais,il ne regarda plus !'avenir
que pour entrevoir dans ses profondeurs la fin d'un monde ou
rien ne subsistait plus des généreux enthousiasmes, des passions
sublimes, amour de la liberté, de la justice, de la beauté, qui
avaient enilaromé sa jeunesse, et qui lui paraissaient les seules

raisons de vivre.
ll ne renonga pas pour cela a caresser ce reve de bonheur, de
bonheur individue! et de bonheur social, de vie riante et libre
dans un monde plus beau, dont l'homme n'abandonne la poursuite qu'avec la vie, quand il n'est pas soulevépar une espérance
surnaturelle qui lui en offre la réalisation par dela. Mais il le
déplaQa dans le temps et dans l'espace ; il le transporta de la
France dans l'Hellade, et de !'avenir dans le passé. 11 y eut pour
lui un temps ou l'e:xistence humaine avait été heureuse, une
contrée ou avait fleuri la beauté. C'est de ce coté qu'il tourna les
pensées d'une ame essentiellement nostalgique, et ses aspirations

�353

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

352

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

devinrent des regrets. Ce tour d'esprit se faisait déja sentir ch
lui avant 1848 : témoin le poeme d'Hélene dont j'ai ci
qu~lques fragments; témoin aussi, dans ce poeme de Qain, dont
les 1dées roattresses remontent, selon moi, a 1845, les passages
le poete, avec une visible complaisance, développe les pl::1in
de l'inconsolable exilé :
Eden I O vision éblouissante et breve,
Toi, dont avant les temps j'étais déshérité l...

iicie"~ i o·le· piu·s· ~h~; et¡~ pÍ~s do~·,¡ de; ~o~ge; ..

Toi vers qui j'ai poussé d'inut1les sanglots 1 '
Loin de tes murs sacrés éternellem1mt clos,
La malédiction me balaye, et tu plonges
Commc un soleil perdu dans l'abtme des nots f... .•

témoin encore, dans LaPhalangedel847, la longue tirade d'Orp""et Chir,m, ou le centaure revit comme en un songe les jours l
plus lointains de son passé :

•

Oui, j'ai vécu longlemps sur le sein de Kybele.. .
Dans ma jeune saison que la terre était belle l.. .
O jours de ma jeunesse, Osaint délire, Oforce 1
O chénes dont mes mains brisaient la rude écorce,
Lions que j'étou!Jais contre mon sein puissant,
Monts témoins de ma !!'loire et rouges de mon sang 1
Jamais, jamais mes p1eds fatigués de l'espace,
Ne suivront plus d'en bas le grand aigle qui passe ;
El comme aux premiers jours d'un monde nouveau-né,
Jamais plus, de flots noirs partout environné,
Je ne verrai l'Olympe et ses neiges dorées
Remonter lentement aux cieux hyperborées l...

Cette tendance naturelle a l'esprit du poete, elle était alors
réprimée, combattue, refoulée par les affirmations et les espoins
qui se faisaient jour autour de lui. Apres 1848, elle ne rencontra
plus d'obstacle. La pensée de Leconte de Lisie, se détournant.
des réalités qui lui étaient douloureuses, se réfugia dans l' antiquit.é
comme dans un age d'or. Son hellénisme se composa, pour une
part, du sentiment de la beauté grecque, pour une part aussi de
sa sympathie pour un peuple passionnément amoureux de la
liberté. Mais il n'eut pas de fondement plus solide que son aversion
pour k. laideur du présent. Et, de la Grece, ce qu'il aima, ce fut
sans doute la Grece classique, la Grece historique, la Grece « de&amp;
héros, des chanteurs et des sages », la Grece de Sophocle, de Phidias et de Platon ; mais ce fut au moins autant, sinon plus, la
Grece primitive, mythique, préhistorique, la Grece pélasgique et.
anté-homérique, celle du légendaire Orphée etdu fabuleux Khir6n.
Dans cette nature et cette civilisation également primitives, il&amp;e

trouvait a l'aise. II y oubliait les vulgarités et les b~ssesses d'u~e
civilisation corrompue et dégradée. Dans son bellémsme, en dép1t
de la difTérence du décor et de l'art, il entre un peu de la disposition d'esprit de ce Jean-Jacques qu'il avait lu jadis, dans les
longs loisirs de son adolescence a Bourbon.
Mais l'apotre du retour a la natur~ n'avait pas _c~u lui-mer_ne
qu'il fut possible a l'homme de rev~rur, apres des ~1lher~ ~ anne~s
de vie sociale et de culture, a la v1e sauvage et hbre ou Il aura1t
trouvé le bonheur. De meme le beau reve grec de Leconte de
Lisie n'était qu'un reve de poetc. Le passé ne pouvaitplusrcviv~e.
E-Ot-il élé désirablc memede le faire revivre? Dans ces temps lomtains, iln'y avait pas quedes heureu:-:. Ce~te Grec~ i~éal~ connaissait
déja le blaspbéme ; on y sou~ra1; déJa ~e l mJustI~e et de la
méchanceté des dieux, et déJa l bumamté chercha1t da_ns u~
passé plus Iointain encore, le bonbeur qu'il ne lui est Jama1s
donné de saisir. ((Tais-loi », ditNiobé a l'aedc dont les chants en
l'honncur de Zeus, d' Apollon et d' Artémis l' ont excédée :
IJ était d'autrcs dieux que les tiens, race auguste,

Donl le sang était pur, dont l'empire était juste ...

Quant au dieu d'aujourd'hui, elle le traite a peu pres comme
Qain traite l'lahveh biblique, les memes sentiments appelant les
m~mes insultes :
O Zeus I toi que je hais l Dieu jaloux, Dieu pervers,
Implacable fardeau de l'immense univers...

Et, dans ces temps lointains ou les dieux du :polytbé~sme hellénique, encore tout pres de leur naissance, régnaient pmssamment
sur l'imagination des bommes, déjal'angoisse du doute étreignait
les esprits.
Est-il done, par dela leur sphere_éblouissanl~,
Une Force impassible, et plus qu e':1x.lous pu1ssante,
D'inaltérables dieux, sourds aux cris m&amp;ulteurs,
Du mobile Dcstin auguste, speclaleurs,
Qui n'onl connu jamais, se contemphnl eux-memes,
Que l'éternelle paix tle leurs songes supremes ?

Ainsi, dans le passé, comme dans le présent et dans !'avenir,
il n'y a qu'une réalité qui demeure, immuable a travers les ages,
c'est la soufTrance humaine, toujours renouvelée, jamais apaisée.
La constatalion en est faite par le poéte dans un passage qu'il
faut citer, non seulement pour la magnifique beauté des vers,
mais encore parce qu'il résume toute son expérience et toute sa
philosophie de la vie :
25

�354

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
Lamentation Jarge et soutlrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais etlacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, Ovoix triste et profonde
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
'
Cri de l'Ame, sanglot du creur supplicié,
ui t'entend sans frémir d'amour et de pitié 1
ui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
~ sprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
Qui t'ignores toi-mtime et ne peux te saisir,
Et, sans borner jamais l'impossible désir,
Durantl'humaine nuit qui jamais ne s'achéve,
N'embrasses J'Infini qu'en un sublime r~ve 1
O douloureux Esprit, dans l'espace emporté,
Altéré de lumiére, avide de beauté,
Qui retombes toujours de la hauteur divine
Ou tout @tre vivant cherche son origine,
Et qui gémis, saisi de tristesse et d 'effroi,
O conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi 1

Le probleme du mal, cette fois, est posé dans les termes les plUB
larges, d'un point de vue qui n'a plus rien d'intéressé ni d'égoiste,
d'un point de vue purement intellectuel, et comme qui dirai~
des hauteurs de Sirius. II ne nous reste plus, pour connattre toute
la pensée de Leconte de Lisie, et pour avoir fait le tour de sa
philosophie, qu'a enregistrer, de ce probleme métaphyeique, la
solution métaphysique que le poéte a donnée.
Cette solution, il ne l'a pas inventée. 11 l'a trouvée dans les
conceptions du brahmanisme, auxquelles il avait été initié dans le meme temps a peu pres que Louis Ménard lui transmettait ses idées sur l'histoire des religions - par un autre de
ses amis, un disciple d'Eugéne Burnouf, Ferdinand de Lanoye.
Elles avaient d'abord excité chez lui, semble-t-il, plus de curiosit4
que d'admiration, si on en juge par le ton ironique et amusé
d'une nouvelle hindoue, la Princesse Y aso' da, qu'il publia, en
1847, dans La Démocralie Pacifique. Elle raconte l'histoire malheu·
reuse et touchante d'une vierge royale, « la rose du Lasti D•jumbo,
la perle du monde». La princesse a pour pere le saint roi Satyava·
tra, devant qui les méchants frémissent de crainte rien qu'A
voir « la ligne droite de son nez auguste, signe inflexible de l'infail·
libilité de sa justice ». Mais en approfondissant la littérature:
hrahmanique, et spécialement le Bhagavata-Purana, Lecont&amp;
de Lisle fut séduit par la doctrine panthéiste dont cette littérature est l'expression. Le monde, pour les sages de l'Inde, n'est
qu'un tissu d'apparences. Il n'y a d'autre réalité que l'etre
unique, infini et éternel, source et príncipe de toutes choses, dont
la pensée est l'univers. Telle est la vérité que révele a Brahm&amp;i

L'&lt;EUVll.E POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

355

dans un des plus beaux parmi les Poemes Anliq~es, Hari, l'etreprincipe, le dieu parfait, toujours jeune et touJOUI'S heureux.
• Toute chose, lui dit-il,
fermente, vit, s'achéve ;
l\fais rien n'a de substance et de réalité,
.
Rien n'est vrai que J'unique et morne Etermté:
O Brahma I toute chose est le reve d'un rt\ve.
La lliiyll. "d ans mon sein bou~llon~e en fusion,
.
Dans son prisme changeant ¡e vo1s tout appara!tre ,
Car ma seule Inertie est la source de_ l'Etre :
La matrice du monde est mon Illus1on.
C'est Elle qui s'incarne en ses formes diverses,
Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux. •.

Cette déclaration, Leconte de Lisie l'a reprise a son propre
compte par deux fois, en prose et en_ vers. ~n prose, dans une
alltre nouvelle hindoue, Phalya Mam, pubhée ~n 1876 dans La
1
Répuélique des Lellres, et qui n'est qu un; réphque, sur le mode
sérieux cette fois, de La Princesse !aso~ª· E_n vers,_ da_?s le
douzain intitulé la Máyá (la Maya, c est I Illus1on) qui clot les
Poemes Tragiques :
l\iaya I Maya I torrent des mobiles chi_méres,
Tu fais jaillir du cceur de l'homme umversel
Les breves voluptés et les haines ameres,
.
Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel ;
Mais qu'est-ce qu~ le c~ur de:' hommes éphémeres,
O Maya I sinon to1, Je m1~age 1mmortel_?
Les siecles écoulés, les mmutes proch~mes,
S'abtment dans ton ombre, en un meme ID?ment,
Avec nos cris, nos pleurs e~ Je sa~g de nos vemes :
Eclair reve sinistre, étermté qui ment,
La y¡; antique est faite inépuisablement.
Du tourbillon sans fin des apparences vames.

Ce n'est pas sans raison assuréfD;ent q~e le po~t~ inscr~~ait ces
vers a la derniére page du recue1l qu il pubha1t a I age . ,de
soixante-sept ans, et qu'il pouvait_co~sid~rer comme la dermere
de ses reuvres. Cette doctrine, qm fa1t s1 peu de cas de notre
individualité éphémére, qui réduit a un pur íantóme cette personnalité a laquelle nous tenons tant, pe_ut ?º~s p~ra!tre ~és?lante. Et certes Leconte de Lisie la jugea1t ams1. Malí, il gouta1t,
a s'en bien pénétrer une amere satisfaction. Elle rendait le calme
asa pensée; elle rés~lvait, en supprimant l'un des termes, le c~nf!it
entre la réa'lité et le reve qui avait été la souffrance de sa v1e, et
qui est en son fond cel le de toute vie humaine. Des deux hommes
qui étaient en Iui, le poéte au creur tumultueu:" et _le cré?le au
corps nonchalant, elle justifiait l' un de n' avo1r pomt ag1, elle

�356

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

consolait l'autre d'avoir désiré I'°
'bl .
.
est vaine, puisque vain est le désir 1mposs1 e, pmsque l' action
le disait Hari a Brahma est le re·v'epd~1sqm~ « toute chose, comme
'
•
un reve » et que po
u~ ~rob rasser d un regard indifférent et ac ill'
le bien et le mal la doul
. . ~ue ir une ame pa1s1ble
vérité et de s'e~ et
eurbet laJoie: il suffitd'avoir connu cette
'
re, une onne fo1s, convaincu.
deTilsf;pradité,fadatnsdseds grandes lign~s, le pessimisme de Leconte
·
u e ocuments qm per tt t d
.
précision, dans le~r ordre chronologique, 1:~é!navrc:e:u~;r~llavec

i

'

~~~~!~1~ée~t:ee:: Pr:~:!~vj::\,cherché a e¡pli~~~:u~
deses conceptions J'e • fi . . .
enchalnement log1que
.
· n a1 m1ams1 aveclasubstan d
t;~fr:~:/e l'envisager désormais au poi~; ;:º:u:u;!

;::~:;~~

8

La philosophie de Plotin
1

Cours de M. tMILE BRtHIER,
M attre de Conférences a la Sorbonne.

;!;:::

(d suivre.)

xne

LECON

L'Un.

J'ai montré, dans les dernieres legons, qu'il y avait, dans la
notion que Plotin se faisait de l'lntelligence, une double inspiration : d'une part, elle est l' ordre intelligible et éternel, fait de
rapports fixes et déterminés qui sert de modele al' ordre sensible.
D'autre part, elle est la pensée de soi-meme, ou s'évanouit toute
distinction du sujet et de l'objet, ou le moi se fond dans un etre
universel.
11 m'a semblé que cette seconde maniere de voir était étrangere
ala tradition de la pensée grecque. L'intelligence n'est plus que la
satisfaction intime, savourée dans une contemplation vague et
indéterminée, d'avoir échappé a toutes les formes particulieres
de l'etre : elle ne cherche· aucune explication rationnelle. Toutes
les relations morales et intellectuelles qui font une pensée et une
personne se perdent dans cette contemplation. Ce s·o nt des traits
particuliers a la doctrine religieuse des Hindous, telle qu' elle
s'exprime dans les Upanishads. C'est pourquoi il m'a paru qu'il
fallait rattacher le systeme de Plotin ala pensée indienne. Ce qui
l'y apparente, c'est son gout exclusif pour la contemplation dont
il fait la seule réalité véritable, son dédain pour la vie morale
pratique, enfin le caractere a la fois égoiste et universel de la vie
spirituelle telle qu'il la congoit. En effet, a son plus haut degré,
la vie spirituelle est la relation « seule a seul » de l'ame avec le
príncipe universel, elle exclut toute union avec d'autres etres
et d'autres personnes.

�358

LA PHILOSOPHIZ DE PLOTIN

359

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Cette hypothese est la seule u.
difficultés de la doctrine de Pl f q \ permet de débrouiller les
avec le principe supreme et o m t r es rapp~rts del'Intelligence
C'est cette doctrine ~¡ a ~~r a n_ature meme de ce principe.
gences d'interprétation~. Quell:n!s~1eu aux plus grandes divernature exacte de cette doctrine ? E ' rteut-on se demander, la
n'est pas le principe dernier q~e ¡° a i~mant que l' Intelligence
toute détermination intellectuelle :1i:i~ne, d:\etres léchappe a
auteur, en Occident, d'une m ,
. n es_ -1 ~as e premier
plus, puisqu'il considere ce . ~taphys_1que irrat10naliste ? De
expérience sui generis d'uni~:~;pe radical ~omme _l'objet d'une
ligent, tres différent d~ la connais!e con_ta;\i1mméd1at et inintelvrai, encore en ce sens qu'il
.¡.ce m e ectuelle, n'est-il paa
blemJ tde la cons~ruction ratfi:!~1:ed~o:~:;~;t~b~dle ~troen e e une expénence a titre absolu
.
I?e re
par sa nature susceptible d'a
, ~ne expérience qm n'est
donnée opaque a toute intell"ucune ana yse, c'est admettre une
C' t
. .
1gence.
•
1
de ;::her~;;~~}:c:!~º:ra~:
~~nirrationalisme que j'ai l'in~ention
la notion de !'Un se rattache a}::~it:n~cette_ lego?, en quel sena
Dans une seconde legon "'étud' . a sme ~déahste de Platon.
~rrationaliste et mystic¡~e. E~~rai
doctrine so~~ son aspecl
J'essayerai de montrer commen;°'sou:n~,- uf~e tro1:1eme le1;00,
indienne, se rencontrent dans 1' d t . m uence e la penaée
d'
•
.
,
a oc rme de J'U l
un idéahsme nouveau aussi diff~ t d
. n, ~ gennes
que du mysticisme.
'
ren u rationahsme grec

dª

•• •
J'ai rappelé, dans une des é éd
des doctrines philosophi ue/~ e entes legon~, que la théologie
de l'intelligence. Faire tle Í'intell:s Grefs ?posait sur l'apothéoM
les choses réelles
ne sont que d esgentce
e des
ieu m
suprer'ne
dont toute.s
.
ac es et
nif t ti
,
une e.::c:press10n du rationalisme inhérent al
a es a ons, e est
:Ma1s ce n' en est a certain é
' a pensée grecque.
insufftsante. On s~nt immét tª rds , qu une expression tout afait
forme beaucoup plus coro leªteement_ que ce rationalisme a une
chez les Stoi:ciens et mero/ h
ngoureuse chez Platon que
dieu supreme était l'Intell' e ez tnsto~e; or, chez ces derniers:le
. .
igence, andIS que PI t
d .
prmc1pe transcendant a 1,. t lli
. a on a a mis u.o
ou !'Un.
m e gence, qu'1l appelait le Bi~

¡t.

C'est qu'il Y a entre le «ratio r
nalisme ,&gt; de Platon toute d';éa ISme» d~sStoi:cienset le«rat.io1ª 1 rence qu 11 Y a entre une pensé&amp;
'

l culture biologique et morale et une pensée a culture surtout
mathématique. Pour les Sto'iciens, l'intelligence cst avant tout
une force vivante qui a en elle-meme la source et la loi de ses
déterminations. Pour Platon, au contraire, l'intelligence est
avant tout la faculté de déterminer des mesures dans les etres,
de substituer des rapports fixes et mathématiquement exprimables aux rapports indéfiniment changeants et évanouissants
que nous présente la réalité sensible.
Or, comme le dit Platon dans le Polilique (283 d), l'art de la
mesure est double : ou bien l'on peut comparer directement une
ehose plus grande a une chose plus petite, pour voir combien de
fois la seconde est contenue dans la premiere ; ou bien l'on peut
eomparer une grandeur donnée a une unité de mesure prise
eomme un absolu, pour voir de combien elle s'en écarte par exces
ou par défaut. Ce second art de la mesure, qui constitue la dialcctique, implique done une unité de mesure absolue et valable par
elle-meme. Cette unité est de modéré, le convenable, le nécessaire &gt;&gt;
(ibid., 284 e) qui permet de ne pas se contenter de mesures
relatives, mais d'obtenir la mesure absolue des choses.
Mais l'unité de mesure est nécessairement transcendante aux
ehoses quel'on mesure, et qu'elle serta évalueret a fixer.C'est
probablement en ce sens qu'il faut entendre le texte de la Répu•
Wique (509 b) si souvent cité par Plotin : « le Bien est au dela de
l'essence et la surpasse en dignité et en puissance. » C'est· en tout
eas en ce sens, comme nous le verrons dans un moment, que Plotin
l'entend. Une essence ne peut etre ce qu'elle est que grace ala
mesure qui en fixe exactement les limites, et qui est appelée ici
le Bien. La mesure elle-meme ou le Bien qui est producteur d'esaence et qui rend l'essence manifeste ala pensée, comme le soleil
éclaire les plantes en meme temps qu'il leur donne la force végétative, ne peut se confondre avec aucune de ces essences.
Aifümer en ce sens la transcendance de l'Un par rapport a
l'intelligence, ce n'est done nullement etre infidele au rationalisme ; c'est dire, ce que répete en eflet souvent Plotin, que
l'intelligence ne pourra saisir aucun etre déterminé, et ne sera
pas une véritable intelligence, avant d'avoir été illuminée par
l'Un, et d'y avoir trouvé la mesure qui lui permet de saisir
des rapports fixes et stables.
A l'époque de Plotin, cette théorie platonicienne de la transcendance de l'Un était depuis longtemps revenue au premier
plan de la pensée philosophique des Grecs. Des le ¡er siecle avant
notre ere, le réveil du pythagorisme et le gout du symbolisme
numérique qui l'accompagnait avait rappelé l'attention sur la

�360

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pensée platonicienne. La théorie de Dieu, chez Philon d'Alexandrie, en est imprégnée; la transcendance a la mode juive, celle
d'un Dieu personnel, se mele presque inextricablement dans sa
·pensée avec la transcendance platonicienne, celle de l'Un qui
mesure toute chose.
En cette matiére, Plotin n'a pas innové;son role a été surtout
celui d'un exégéte. Mais il a fixé la tradition en des formules si
claires et i;,i pénétrantes que sa doctrine, surce point, est devenue
un élément permanent et solide de tout le néoplatonisme gree
postérieur, tandis que tant d'autres de ses doctrines ont été
abandonnées. C'est qu'il se trouvait ici dans la tradition meme de
l'hellénisme. 11 importe done de voir avec quelque détail la
maniere dont Plotin formule cette doctrine.
Elle est parfois présentée, en particulier dans un écrit de
la premiere période de Plotin, d'une maniere qui l'apparente
au stoi:cisme plus qu'au platonisme. Dans le 9e traité de la
sixieme Ennéade, Plotin part de ce príncipe stoi:cien que «c'est
par l'Un que tous les etres ont l'existence. » Qu'il s'agisse de
grandeurs discontinues, comme une armée ou un troupeau, ou de
grandeurs continues comme un corps, elles perdraient l'etre « si
elles perdaient leur unité ». Que! est maintenant le principe de
cette unité ? Ce n'est pas l'ame, puisque l'ame elle-meme est
multiple, et faite de facultés diverses qui doivent u etre unies par
l'Un comme par un lien. » Les StoYciens ont done le tort de voir
dans !'ame un principc radical d'unité. Ce n'est pas davantage
l'essence d'un etre qui fait l'unité de cet etre ; et ici, Plotin
s'attaque, sans le nommer, a Aristote. L'essence de l'objet est,
en effet, toujours une notion complexe ; u l'homme est animal,
raisonnable, et plusieurs autres choses encore. » II faut done une
unité transcendante a l'essence pour en lier les parties. L'intelligence, qui est la totalité des essences, n'a done pas d'autre _unité
que celle d'un ordre systématique qui reflete l'Un réeletvéritable.
L'Un apparatt done ici comme la condition d'un systeme ordonné.
Au traité I de la cinquieme Ennéade (§ 5), Plotin se demande
d'ou vient la multiplicité des objets intelligibles. ce Une multiplicité ne peut pas etre primitive » ; car ~out nombre est engendré
par l'action de l'Un surla dyadeindéfinie. La dyade indéfinie est
le rapport indéterminé de plus et de moins qui, par lui-meme,
~•est pas un nombre, mais qui est le substrat de tous les nombres.
Si l'on suppose que ce rapport se fixe, il nattra un nombre. Ce
rapport sera, par exemple, le double ou rapport de deux a un, et
ainsi naltra le nombre deux. Cette fixation vient de l'action de
l'Un sur la dyade indéfinie. Non que l'Un se soit mu et qu'il ait

361

.
C
' t seulement parce que l'Un ou la
voulu cette action. ar e es
.
u'il reste comme
mesure reste étern~llemednt immobile, tª;~~acfere» qu'ii produit
le dit ailleurs Plotm, ce ans son prop

~:ºt~~~ ?~~;~e~

so~:~i::~t

don~/est:e~:
i~~ri:~=~igc;&gt;:C;
prendre le néop~ . agor1s l' "té de ~esure devient grace a la
. l egard dmgé vers um
'
' ,
d
qm, e r
.
bl d déterminer en elle-meme es
vision de cette :1mté, ?ª1ª e t:e attitude,si nousl'hypostasions,
rapports fixes. S1 nous iso ons~otin veut dire par la genese de
nous comprendrons ce que '
.
h si ue de la pro1' Intelligence. Une s'agit pas dtune aac1~s1od~!n/ac€io~ spirituelle.
. d'
chose par une au re, m
C
duct ion
_un-e
d
l'Un aíin d'etre intelligence. » e
u L'Intelhgence regar e vers
' t ar la meme une converregard vers l'Un est en ~eme temps, ~ p de la liaison svsté.
• , st a-dire la consc1ence
•
s1on sur s01, ce t'
Plotin appelle auvix(aO·,¡cnc;.
matique et ~~e de s~s par ~es,_qu:ne le ouvoir d'engendrer les
C'eat cette v1s1on ~e I Un q?tilmfid~és dansp une limite déterminée
, t a due 1es ce e res ix
. 11·
essences, e es - t ét t table (a,cfoic;) pour les mte 1et dans un état stab~e.; ce t la fo;me d'o1) ils tirent leur réalité
~bles,, c'e)st }Ta détfm~~i~é equi ªmérite le nom d'etre est done due
(~-.toai:aaL~ . » ou e r ·.
. é ar l'Un.
~ cette vi~ion de l'Inte}hge~~Z;l:r;{:ti~ ~e demande comment
Au tra1té 2 de_la meme ,
cst sim le et qui ne montre,
• tous les etres _v1ennent de 1.un,g;é et aucJn repli. )&gt; Plotin disdans son idenbté, aucune i~e~s\rois moments. ce L'un, étant
lingue dans cette produc;10 rabondance produit une chose
parfait, surabo~de ; et cet e :u drée se retourne vers luí ; elle
diilérente de lm. La e ose enºen e ard sur elle-meme (1), elle
est fécondée ; et, en tournant son r g
t ,. }'Un la produit
.
.
.
arret par rappor ' a
'
.
devient mtelhgence , son
' é
elle meme comme intelhcomme etre ;_ et ~on re,ga~d to_~~: p:~;\e re~arder elle-meme, elle
gence. Et pmsqu elles es arre ,
11 est aisé de voir ce qu'on
devient a la fois intelligence ~t et~e. ¡héogonie . la chose indéterdoit entendre sous cette ~spt~~ : e appelé e'ncore dyade indémi?ée qui na_t~ d~ l'Un, c,es au :ercier moment. En se retour~
fime, ou matiere idéale .. C est le l ~ ant déterminer par luí, ce qm
'U
'est-a-dire en se a1ss
. . fi
nant vers l n, c
it en elle-meme des hm1tes ixes,
est le second moment, elle conna •
et par la elle se connatt elle-meme.

i

'

'

la le on de l'édition de Volkmann
\1) Je lis ix/rtó avec ~e~ mdssv·•. m~g~: la ph¡losophie de Plolin. Paris, 1921,
(idi:6). Cf. Arnou, Le Des1r e ieu ª
p.196.

�362

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

L~ troisieme traité, au § 10, nous décrit
mamere cette genese. L'intelli ence
a peu_ pres de la meme
penser, avoir des objets multipl!s et ~:-ous est-Il dit, do_it: pour
• ne progresse pas vers un état diITérenfº-~l"S; di~érents. S11 esprit
completement arreté il n
' , s arretera ; et une fois
empruntés au SophisÍe il ~,fu~~~~¡ Pª\' ln termes platoniciens
pensée du meme et de'l'autre
y a1 ans chaque objet de la
objet un et indivisible il n' · ' 1 a pensée veut s'appliquer aun

's.\

;!:

11 faut done qu'un etre'qui p!n!
de ver~e (l-6yo,) possible ...
objets qu'il _pense présentent de la v:'éf:~sd11Téren~e~, e~ que les
pe_nsée,_ ma1s cette sorte de contact
d ans quo1,d n y a pas
mmtelligent qui existe avant I
o_u e toucher meITable ou
touch_er n'est pas penser. •
a naissance de l'!ntelligence ;
MaJS quelle est la raison de
d
.
au § 11, a décrire le second d:.: J:am,~me ? f'.lotin s'attacbe,
d_ans le mouvement de retour
¡•·
que ¡'ai distingués:
tingue encore deux moments A
m e _,gence vers !'Un, il distendance vers !'Un ue I'"
un prenuer moment, • il y a une
cité ». Alors elle n:e;t p m lligence veut saisir dans sa simpli. ,
'
as encore mtelhgenc
•
..
qm napas encore d'objet Ell '
e, • rna1s une v1S100
représentation » ne posse;~ ?na tout au plus qu'une • vague
a. désir de voir ;t vision sansqie~~~•• v~~~e esquisse ». Elle est

de ~~f'"
te .

timent vague de la mesure L

-

.

e a, en somme, le sen-

sera de multiplier,enl'appliqu:i;!~~~} d¡ son _contact avec !'Un
commune. Alors • son oh. et d'
e vers1fiant, cette mesure
t
ainsi qu'elle le conna!t pou~ 1 vo~º~teS ,d1~venu multiple ; c'est
en acte ».
qu e e est devenue visiOII

¿

On ne peut décrire d'une maniere 1
plus exempte de tout m t" .
p us nette et, ajoutons-le
intellectuelle qui prenJs ,cisme, le processus de la connaissan~
vague d'une 'mesure a tr:~v:~urce et sa force daos le sentiment
dans la connaissance de 1 ' et se préc1se et se fixe peu a peu
11 peut paraltre étran e pus en_plll:s détaillée _de cette mesure.
mais il ne faisait en ce~
Plotml a,t hypostas1é cette attitude ;
Done, !'Un est considé~ sm_vre a trad1tion de l'idéalisme grec.
l'union des étres ue com moms co_m".'e le príncipe statique de
ligence. 11 est moJis l'ob. e~:~ prmcipe d)'.namique de I'inrelqui fait que l'Intelligenc! a d ebde I mtelhge1_1ce que la raison
c'est de lui que l'Inteff
es_o ¡ets. "Le Bien est príncipe;
Quand elle le reaarde ¡¡ ~.::~e tie~t les ilt~es qu'elle a produits.
rien penser que° de p'e
pas .P us perm1s a l'intelligence de ne
.
nser ce qm est en ¡ · . •
rera1t
pas.
De
Jui
elle
ti
t
.
m , smon, elle n'engend
1
rassasier des étres' qu'ell/~n a ~mssa?ce d'engendrer et de se
gen re ; Il lm donne ce qu'il ne

r:

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

363

possede pas lui-méme. De !'Un vient,- pour l'lntelligence, une·
multiplicité; incapable de contenir la puissance qu'ellere&lt;¡oitde
lui, elle la lragmenl.e et la multiplie, a fin de pouvoir la supporter
ainsi partie par partie. » (VI, 7, 15).
L'Un est done le príncipe toujours présent, infiniment lécond
desactesde l'intelligence. Ce n'est pasen lui, mais en elle, qu'est
l'activité productrice dont il est le príncipe. 11 n'y a point dans
l'intelligence, a proprement parler, une vision de !'Un; car cette
vision, oil elle s'absorberait sans se difiérencier, ne serait plus la
pensée intellectuelle.«11 ne faut done pas dire qu'elle le voit;elle
vit orientée vers lui ; elle se suspend a lui ; elle se tourne vers lui. •
(ibid., 16). Elle en tire la !oree de poser daos l'indéfini les rapports fixes qui a la lois constituent les étres et les lui lont voir.
• Au moment oil la vie dirige sur luises regards, elle est illimitée ;
une lois qu'elle l'a vue, elle se limite ... ; ce regard vers !'Un
apporte immédiatement en elle la limite, la détermination et la
forme... Cette vie, qui a re&lt;¡u une limite, est l'jntelligence. •
(ibid., 17). Le mot vie désigne ici le courant dynamique qui part
du Bien, avant toute autre détermination ; quand ce courant
se détermine et se limite, la vie devient intelligence. « La vie est
un acte dérivé du Bien, et l'Intelligence est cet acte meme,
quand il re&lt;¡oit une limite. , (ibid., 21). C'est toujours le meme
processus, le passage de l'indéfmi au défini, de l'illimité a la limite.
Mais la lorme sous laquelle il est présenté ici est historiquement
intéressante, parce que la triade Un, Vie, Intelligence, est le
modele suivi par la scolastique néoplatonicienne postérieure a
Plotin, en particulier par Damascius. Mais, chez Plotin, la vie
n'est pas encore une hypostase ; le mot ne fait que mettre en
vedette le substrat conlus, illim,té de l'intelligence proprement
dite.

...

Conlormément a la tradition de Platon, reprise par les néopylhagori.ciens, !'Un, chez Plotin, nous apparatt done comme la
condition supréme de la vie spirituelle, le príncipe grace auquel
l'intelligence peut se créer des objets et les contempler.
Mais, pour bien comprendre une doctrine, il ne laut pas
se borner a en analyser la structure logique et a en démonter
les pieces. 11 faut voir la valeur que lui donne son auteur, les
intérets auxquels elle se rattache. A ne considérer la doctrine
que de l'extérfour, elle para1t nou• indiquer une méthode a suivre,
nous suggérer un plan de vie intellectuelle. C'est. en somme.,la

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

364

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dialectique platonicienne qui, maniée par Platon, s'était montrée
si féconde en applications aux questions physiques, morales et
sociales. Or, il n'est pas douteux que, chez Plotin comme dana
tout le néoplatonisme, cetLe méthode, comme telle, ne demeure
stérile. L'intelligence n'y trouve aucun stimulant pour poser les
problemes. Ce qui était peut-etre, chez Platon surtout, une méthode s'est transposé en une réalité métaphysique. Cette réalité
n'est plus !'esprit vivant, chercheur et questionneur ; c'est une
intelligence parfaite, éternellement achevée, qui n'a plus rien l
chercher. Sans doute, idéalement, la connaissance intellectuelle
est la fin d'une recherche : l'intelligence elle-meme est un désir
(VI, 7, 37) . .Mais cette « course vagabonde », que l'intelligence
accomplit au milieu des essences, n'est pas un mouvement réel.
Car« comme l'Intelligence est partout chez elle dans la plaine de
la vérité, cette course est en réalité une station en elle-meme. •
Son mouvement est éternellement achevé. « Elle doit se mouvoir
ou plut6t avoir achevé son mouvement dans toutes les directions.•
{VI, 7, 13, 14).
Cette doctrine de Plotin ofTre, comme toutes les doctrines de
son époque, un spectacle tres instructif eu nous montrant comment la transposition d'une méthode en une réalité métaphysique
peut retirer a cette méthode toute vie et toute efficacité.
C'est de cette maniere,parexemple, que l'arithmétique se transforme en un symbolisme rigide, oú certaines combinaisons
numériques privilégiées sont considérées comme des réalités
absolues qui écartent ]'esprit de la recherche des autres combinaisons. C'est ainsi encore, comme l'a montré P. Dubem, que les
combinaisons géométriques el phoronomiques destinées a «sauver
les pbénomenes n astronomiques et a les prévoir se transforment
en des réalités physiques, les spheres célestes porteuse11 des astres,
qui fixent J'astronomie et J'entravent pour longtemps. La philosophie de Plotin, avec son Inte1ligence rigide et fixée, qui n'a
plus de la dialectique platonicienne que le dessin et le contour, ne
fait qu'exprimer les défauts d'esprit communs a toute son époque,
et qui étaient allés toujours s'accentuant au cours de l'histoire
de la philosophie grecque.

..
Mais il faut bien comprendre les raisons de ce défaut et aussi
sa contrepartie. On ne peut pas l'attribuer sans plus a· !'esprit
réaliste. II faut en chercher la raison dans un déplacement d'intérets. Le platonisme et le néopythagorisme enseignaient que

'

.

365

s sa raison en elle-meme e~ que sa
h t. C'était, originairement,
source devait etre recherch~e f ~slle~~uelle et de lui donner des
un moyen de stimuler la ~ie
:ur Plotin, l'affirmation qu'elle
buts toujours nouveaux. es '
u'elle doit etre dépassée. L~
ne se suffit pas a elle-mfme e' ~ moyen et un degré par ou
vie intellcctuelle n·es~ p us _q~ ~écondée.
.
arriver au terme supén_eur qu; l ~n arle del'« objection obs~1~ée »
Dans un pa$sage cuneux, p o . pl b' n que dans le pla1s1r et
·
cut voir
e de
ie bien, a posséder 1•·m t_el de l'Épicurien qm ,ne v
en fait
demande « ce que l on gagn~, . le plaisir de la contemplation
ligence », et si ce n'. est_ pas ~ s1mfst un bien. « Peut-etre remarintellectuelle qui fa1t dire qu ~~e t· on que le Bien est plus haut
ue-t-il, pressent-il par son o ¡ec i
iue l'Intelligence. » (VI, 7, ~9).
l'Un ou le Bien a une valeur
C'est reconna1tre, semble-t-il, q~e . tellectuel dont il est la
absolue et indépendante du systeme
l entm comme dans ce syst'eme,
piece dominante. Il n' est plu; se; 1:~ondtion est de donner leurs
l'inconditionné, la mesure o: il ne prend de sens que da~s ce
limites aux etres .• ~hez Pla~o , . mais il est encore une idée.
s stéme ; il est l _1dé_e su~reme ' valellr Iui sont prop~es, et
dhez Plotin, sa s1gmficat1on e~esan'est done pas l'intelhgenc~,
indépendantes ~e ses efie~. « Chaque intelligihl~ est ce qu 11
comme telle, qm ~ous y ?menedésir uesilel&gt;ienlefa1tcha~oyer ...
est ; mais il ne ,dev1en: ob¡et d~u tou~entratnée vers l'intelh_gence,
Auparavant l ame n est :Pªs .
'
u'une beauté merle,
si belle qu''elle soit ; l'mte~hgenJ~ ~i:n~ l'f¡me, d'elle-I?eme,
avant d'avoir re&lt;_;u la lum1ere_
t et bien que l'intelhgence
s'a!Jaisse, indolente ; elle reste mer ~~ p~nser Mais, des que la
lui soit présente, elle a la pa~~sse d des f~rces elle s'éveille,
chaleur de la-has l'a ~agnée, e i:npr:~ assionnée ~our ce qu'e_lle
elle a réellement des ailes, et, b 11 q'élive \égere vers un ob¡et
voit a présent aupres d'ell~, e ,e l~e en a'. Et, ta~t qu'il y a des
plus haut, grace au souvemr
~ actuel elle s'éleve, soulevée
objels plus hauls que ~on u~ {~a douée' d'amour. Elle _s'élcve
spontanément par celm q
. lle ne peut poursmvre sa
lus
haut
que
l'intelligence,
et,
~~le
, a ríen au-dessu~. »
P
.
course au dela du Bien,
c'est qu 1 n Y
.
(VI, 7, 22).
.
nels l'indépendance de la ne
C'est la marquer en traits f~rt
'
v arriver que &lt;1 parce
aupres du Bien. San~ dou_te, l am¡ n :.e1l~ ~'est comme intellecqu'elle est dcvenue mtelhge~t/Ob'~t supreme elle abandonne
1
tualisée ; mais des qu'elle voi
'
tout. » (VI, 7, 35).

la vie intellectuelle n ava1t pa l

9

tf

i~

�366

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le contraste avec les vues platoniciennes que fai exposées au
déhut de la Iegon, est tres frappant. Tandis que, tout a l'heure(V, 3, 11), le progrés de l'Intelligence allait d'une vision confus&amp;
il une vision distincLe ; maintenant (VI, 7, 35), son véritable
progres consistera a passer de la vision distincte des objets a la
' vision toute simple de !'Un. Son pouvoir de contempler des objets
distincts est «l 'acte de contempler qui appartient aune intelligence
sage ; le second de ces pouvoirs (celui de la vision de !'Un), c'est
l'intelligence qui aime. Hors d'elle-méme et enivrée de nectar, elle
devient intelligence aimante, en se simplifiant pour arriver a cet
état de plénitude heureuse. »
Dans le premier passage, l'action de l'intelligence était présente
comme un mouvement allant d'une vision indéterminée, vague,
a une vision déterminée et précise. Dans le second passage, il est
bien question de ces deux visions, rnais Plotin leur donne des
valeurs toutes différentes. La vision dti Bien par ce l'intelligence
qui aiJne &gt;&gt; et qui cesse de penser est supérieure a la vision déterminée et distincte des essences, comrne la vision déterrninée
est supérieure a la vision ébauchée et esquissée de l'Un. Ces
deux textes se placent a des points de vue fort différents : dans
le prernier, l'Un est la présupposition rnéthodique, si l'on peut
dire, par laquelle est orienté le travail de l'inteUigence, et
c'est en ce sens que Plotin nie qu'il y ait une vision de l'Un par
l'Intelligence. Dans le second, il y a cornmunication et fusion
de l'Intelligence avec le Bien, et l'lntelligence y perd tous ses
traits distincts. Le Bien lui-mérne y apparatt dégagé de toµte
cornpromission avec la fonction intellectuelle par laquelle il
avait été d'abord déflni.
Plotin reconnalt d'ailleurs lui-méme· que la science ou connaissance raisonnée du Bien est différente de la vision du Bien.
« Platon dit que le Bien est la plus gran.d e des sciences; il entend
par science, non pas la vision du Bien, mais la connaissance
raisonnée que nous en avons avant cette vision. Ce qui nous
en instruit, ce sont les analogies, les négations, la connaissance
des étres issus de lui et leur gradation ascendante. Mais ce qui
nous mene jusqu'a luí, ce sont nos purifications, nos vertus, notre
ordre intérieur ... Ainsi l'on devient contemplateur de soi-meme
et des autres choses, et en rnéme ternpb objet de sa propre con·
templation ; et, devenu essence, intelligence et animal total, on
ne voit plus le Bien de l'extérieur. &gt;&gt; (VI, 7, 35).
Ainsi le Bien, au sens platonicien strict, comme unité de mesure,
est considéré a titre de fondement de la connaissance scientifique. Mais le Bien qui apaise et satisfait l'ame est mis en rapport

367

.
et reli ieuses, et, d'une maniére plus
avec les pratiques ~ora~s 1 méitation intérieure. Nous sommes
précise, avec la pratique e a
differents.
la dans deux plans de pensé¡ tou~. du Bien notion mystique et
C'est parce ~~e la sec?n e no ;;!te de tout essai d'exp_lication
religieuse, fonc1erement mdéper sur la premiere et. s'est imposé~
rationnelle des ch?s~s, a
~e active celle qui construit et_ qui
a Plotin, que la v1e mte e_c ue . sens et'sa valeur. La dialecbque
explique, a perdu, che~_lm, son éthode unferment pourl'esprit.
platonicienne a ~essé d etret~: ~a théorie du Bien présente chez
Mrstique_ et dmtel~lt~ctq:~ ;~ tbéorie de l'Intelligence.
Plotm la meme ua i
•
)
(d suwre.

1ttª

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

Une légende dramatique
de G. Hauptmann
Leqon de M. A. VULLIOD,
Professeur

a l'Université de Nancy.

« Le pauvre Henri ».

A la suite du sombre drame fataliste, Michael Kramer dont
nous avons parlé précédemment, G. Hauptmann avait donné
presque immédiatement, en 1901, avec le sous-titre de ce tragicomédie ))' une piece qui était présentée comme la suite de la
Pelisse de Castor. Elle était intitulée Le Coq rouge et la scene en
avait été placée dans la banlieue de Berlín. Elle continuait la
série des ouvrages dramatiques composés suivant la technique
de l'école naturaliste et c'était une comédie sociale, dont la satire
était enveloppée d'humour.
Avec Le pauvre Henri (der arme Heinrich) G. Hauptmann se
plaga, en 1902, sur le terrain de la Iégende. Cette ceuvre écrite
en pentametres iambiques; représentée pour la premiere fois a
Vienne, au Hofburgtheater, puis illustrée, lors de son impression,
par Heinrich Vogeler, le peintre de Worpswede, était une légende
(eine deutsche sage) découpée en 5 actes.
En écrivant La Cloche engloutie, Hauptmann avait été le
créateur de sa matiere ; il I'avait élaborée selon )'esprit d'un
conte. En écrivant Le pauvre Henri, il interprete une tradition
déja exploitée par un certain nombre d'écrivains allemands et
dont le premier metteur en reuvre avait été, au xne siecle, le
poete épique Hartmann von Aue.
Pour l'essentiel de l'afiabulation, Hauptmann s'est maintenu
en contact étroit avec la légende traditionnelle. Comme dans le
poeme en moyen-haut-allemand, son héros est un chevalier
attcint de la lépre, que sauve le sacrifice volontaire d'une jeune
filie. Celle-ci, dans un élan d'amour, s'est ofierte a donner son

369

sang pour assurer la guérison, du ~eigneur ; mais sur cette ~onnée,
tres ancienne, a laquelle I av:a1t rame~é u_n court . poeme de
Chamisso, il a grefié des ép1sodes qm lm appar~1ennent en
propre. Surtout, il a trait~ la légcnd~ dans un esprit co,nform~
a sa conviction philosophique. 11 a tiré des éléments qu elle lm
remettait une reuvre ou l'on peut, sans trop d'études, re~rouv:~r
les tendances et les thémes qui prévalent, en des cadres smg\1herement difiérents, dans la plupart de ses productions antérieures.
.
.
,
Pour la premiere fois, l'action se déroula1t dan~ 1 Al_lem?gne
méridionale. en Souabe. Hauptmann se transporta1t tres lomdc
I'ambiance silésienne ou berlinoise, et il acceptait de ~e déta?~er
entierement de la réalité contemporaine, comme auss1 de la v,erité
historique, telle qu'il l'avait congue a l'occasion de Florian G~yer.
u ne Iui était jamais arrivé, non plus, de rétroc~der., en ra1~on
meme de sa matiere, vers un temps dont la res~1tutI?n réabste
eut paru devoir le solliciter, et de l'om_ettre a~ss1 1:l-éghgemmen;.
Dans le Pauvre Henri, visiblement, 11 ne s est mtéressé qu ~
l'adaptation de la légende médiévale a son mode de penser, et 11
s'en est tenu, pour le reste, au dosage classique de couleur locale,
par exemple dans les proportions ou elle se trouve dans N alhan
le Sage ou dans Don C rlos.
,
..
, J •
La scéne représentait la terrasse d ~ne méta~r1e, en Fo_re~-No1re.
Sous un vieil orme une table de p1erre, pms a prox1m1té, des
étendues de gazon ;t des sapins. La_ pers~ective de la montag~e
fermc l'horizon. On est en été, et le JOUr VIent de se lever. Tand1s
que le métayer Gottfried vaque a s~ besogne matinale, un varlet
d'armes, tout équipé, se montre ; il parait t:-es pres~é et tou~
indique qu'il eut désiré n'etre pas vu. Le~ ra~sons qu·JI donne a
Gottfried de son prompt départ, dans sa hate a seller son che~al,
sont embarrassées. Cet Ottacker a beau vanter ses :mc1ens
exploits, ses faits d'armes au pays d~s Turcs, il paratt peu
vaillant, a l'im,tant ou il parle, et en pr01e II une sccret~ ter~eur.
ll ne prend pas congé du paysan, mais littéralement II fmt.
Gottfried ne reste pas longtemps seul a s'in~e_rroger ~u~ cet,
in-::ident, et voici que survient sa femme Brig1tte,. sUivie de
aa fille Ottogebe et toutes deux sont chargé~s de ~mge et de
vaisselle. Elles veulent dresser le couvert d un s~1gneur q~e
nous n'avons pas encore vu, maisau ser:7ic? d~quel 1lse _pourra,t
que fut le varlet que nous venons de vo1r s élo1gner a bride ~ba ttue. La jeune filie parait tres impression?a~Ie ~t, a la mou:~d~e
remarque du pere au sujet de la coquettene mus1tée de son a1u~tement, elle perd toute contenance. Les deme parents échangent
26

�370

371

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'~E LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

ensuite, en tete a tete, leurs impressions sur ce prince qu'ils ont
sous leur toit et dont l'arrivée est toute récente.
11 fut, quelques années auparavant, déja leur hélte mais il
leur semble de toute autre humeur, assombri. lis s'étonnent,
au surplus, de la retraite si inopinée qu'il vient prendre chez
eux, a un moment ou l'on annongait son prochain mariage. Des
propos prononcés la veille par Ottacker, rendu bavard par le vin
de la bienvenue, sont aussi rappelés par Brigitte : il a parlé de
lepre en termes incohérents.
Ils n'ont pas fini de deviser que se montre, a son tour, Heinrich
lui-meme. Il est comme perdu dans ses pensées et, a Brigitte
qui l'accueille, il répond d'une maniere énigmatique. Quand
elle s'est retirée, il continue de méditer a voix haute ; iI admire
la paix de cette ambiance rurale.Secommuniquera-t-elle,desbois
et des champs a son creur qui l'appelle.
Tout ce qu'il dit, trahit un état d'ame tourmenté. II conjure
Gottfried de ne pas prendre a tache de distraire sa solitude. A
l'aube, apres ses nuits d'insomnie, il veut calmer l'agitation de
son ame, en errant seul dans la campagne. Non qu'il ait du dédain
pour le métayer : au contraire, aucune distraction ne lui sera plus
agréable, que de l'entendre parler de sa culture, de sa ferme, de
son bétail. Combien a-t-il de betes dans ses étables ? Quelles
récoltes a-t-il engrangées ? Voila les nouvelles qui le peuvent
captiver. Sur tout le reste, sur les afTaires de l'Empire ou de la
chrétienté, il veut le silence. Les arbres, les fleurs, les enfants,
voila sur quoi son regard se fixe et a quoi sa pensée s'arrete.
La veille au soir, il a voulu lier amitié, des sa venue, avec un
chreur de petits -villageois groupés autour d'un feu de branches
mortes, mais ils se sont dispersés comme un vol de moineaux, des
qu'il leur a parlé. Une seule fillette est demeurée debout, le
fixant du regard. 11 l'a interrogée, et elle s'est tue. A cette caractéristique qu'Heinrich donne de l'enfant, dans son récit, le métayer reconnatt Ottogebe, et il s'ouvre sur elle au seigneur, sur ses
étrangetés, sur les soucis qu'elle luí cause.
Les récits abondent, d'une plus ou moins longue étendue, dans
cette légende dramatisée qu'est Le pauvre Henri. lis proviennent
pour la plupart de l'épopée chevaleresque d'Hartmann von Aue,
ou bien G. Hauptmann a été influencé par le ton général de
l'reuvre dont la trame l'avait inspiré. II est de l'essence de I'épo~
de multiplier les épisodes et de les traiter chacun a part avec un
soin particulíer. Peu importe le retard qu'ils occasionnent, l'épOpée étant un genre narratif qui se complatt dans le récit, poor
l'amour du récit, et qui ne tend pas, comme le drame, impa-

tiemment vers un but. Qu'il ait découpé sa matiere en actes, au
lieu de maintenir les sections traditionnelles du vieux poeme et
qu'il ait preté une individualité extérieure de personnes théatrales
aox héros épiques, ce dispositif de G. Hauptmann n'a pu pourtant
pourvoir d'un intéret dramatique proprement dit le sujet auquel
iI manquait des !'origine. Le pauvre Henri a irrémédiablement
tous les caracteres d'une légende épique, mise a la scene, c'est-il.dire d'une succession de tableaux dramatisés.
Le nom d'Ottogebe prononcé par Gottfried donne au mélancolique prince l'occasion de faire un retour vers le passé, vers
le temps ou son creur était libre et goutait sans appréhension les
joies quotidiennes. Lors d'un précédent séjour dans ce domaine,
il s'était attaché a I'enfant; il s'était plu a la caresser et a l'appeler
• sa petite épouse ». Comme au cours d'une méditation toute
empreinte de regret, il détaille les souvenirs qu'il a gardés de ce
temps a jamais révolu des félicités juvéniles.
On saisit excellemment dans ce passage ce qu'entendaient
Schiller et Grethe dans leur Correspondance de 1797, par le terme
de « Retardierung », de « régression », qu'ils s'accordaient a
reeonnattre comme spécifique qualification d'un procédé const.ant de l'épopée. Si l'on observe que G. Hauptmann y recourt,
presque achaque page de ce poeme, on constate bien au vif qu'il
n'a fait reuvre théatrale que pour le dessin extérieur, mais qu'en
fait, pour la technique, il est resté complaisamment dans la tradition du sujet qu'il avait accepté de traiter.
Demeuré seul avec Ottogebe, Heinrich tente de la faire parler.
Par son attitude, par sa gene, par la domination inconsciente
jusqu'a la fascination qu'elle subit de la part du maitre, la jeune
filie est des l'abord étroitement apparentée a la Kiitchen von
Heilbronn de Kleist.
Dans l'reuvre de G. Hauptmann, la figure d'Hannele Mattern
nous a paru déja avoir des traits communs avec cette héroine
fameuse du poete romantique. 11 y a, au surplus, dans Le pauvre
Htnri comme dans l'Assomption d'Hannele, une abondance
d'éléments propres au Romantisme allemand, et dans la personnalité complexe de leur auteur, la prédilection pour la psychologie d'exception est une caractéristique qui le relie a la génération de 1810.
Ottogebe, dans le poeme de G. Hauptmann, difTere de l'héroi'ne
qui lui correspond dans le poeme d'Hartmann von Aue, par tout
ce qu'il y a de romantique en elle. Devant Heinrich, elle est aussi
Ülstinctivement soumise que Kiitchen devant le Graf Wetter
vom Strahl. C'est une abdication véritablement pathologique

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

372

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de tout son etre, qui lait d'elle son humble servante. Elle n'est
pas mue, comme ?ans l~_poeme du ,:cu• siecle, par la seule piét.é
chréltenne; elle cede a 11mpuls10n d une force inconsciente qui
réduit sa personnalité a néant.
'
. Une de ses réponses ingénues a provoqué dans !'esprit d'Heinr1ch, au cours de ce pramier entretien 1 une nouvelle réminiscence'

11 ~ompare, comme se parlant il lui-meme, sa situation présente

al'.1vresse d'un séj~ur qu'i~a fait deux ans auparavant, aGrenade,
pms a Palerme. _L évocation est colorée, frémissante. G. Haupt1

rnann y a tradmt (en une page qui rappelle les beaux vers &lt;11
Torquato Tasso de Grethe sur les délices d'Aranjuez) l'émotion
tou¡ours vibrante, en lui du voyage _qu'il avait lait, en 1888, 1'
long des cotes de I Espagne et de la Sic1le. On est assez lacilemem
amené a déduire, de cet indice et de quelques autres qu'il a
expr1més par la bouche du pauvre Henri quelques-uns de ses
états d'Ame personnels.
'
lleinr'.ch est tres captivé par l'anomalie de la jeune Hile, qui
semble etre devant lm comme en extase. Une association t.ril
spontanée et tres subtile d'impressions et d'images l'amene alon
á l'invoquer elle-meme comme une sainte en priéres : « Sainle
Ottogebe, avec ton auréole de lin et de soie », lui dit-il, assimilanl
sa blande chevelure a un nimbe soyeux.
11 serait pres d'oublier, a ce moment, le tourment qui l'oppre,ae,
et sur lequel nous ne sommes pas encare inlormés. La nouvelle de
la luite d'Ottacker l'y raméne. Alors il retombe dans sa mélancolie. 11 somme Gottlried de ne plus luí rendre hommage. JI
venu . dans cette sohtude, 1:1-on en prince, mais en pelerin, en
supphant, le bourdon en mam et la corde a la ceinture. IJ nev.que l'apaisement de sa détresse.
Pour les creurs simples de. Gottlried et de Brigitte une tel1'
protestation d'humilité est mystérieuse. Seule, Ottog¡be semble
avmr un obscur pressentiment. Elle a dit qu'elle veutopérer ellememe, le salut d'Heinrich.
Dans Loute la mesure oú ce poéme comporte une action dra·
maltque, celle-ci est ainsi engagée au terme du 1er acte. Le
dévouement de l'etre ingénu sera soa ressort. En sorte que le
d;ame 1ssu de la légende sera (nous le devons prévoir) une crill
d ame, comme tel est le cas d'un grand nombre de pieces de
G. Hauptmann, si !ort qu'elles dillerent les unes des autres par
la technique.
Le n• ade se passe a l'intérieur du logis de Gottlried. Dans la
vaste cmsme oú régne Brigitte, Pater Benedikt, l'crmite de la
chapelle perdue daos la loret voisine, est venu recevoir ,,, pre-

es,

1

373

vision de lromage et de pain. ll se delend de répondre aux questions dont le presse Brigitte, au sujet d'Heinricb, et il luí _lait
un devoir d'une délérence discrete. Puis il calme ses appréhens1ons
sur Ottogebe. Malgré les bizarreries de cette enlant, on pcut croire
qu'un miracle s'accomplit en elle. Elle donne par sa piété les
signes d'une prédeslination divine.
Ottogebe est, en elJet, sous l'inlluence quotidienne du moine.
Elle peut redire, en propres termes, ses prédications, que nous
r-0mprenons etre assez dans le ton de celles d' Abraham a Santa
Clara. Suivant Benedikt, jamais le mal n'a eu tant d'empire
sur le monde, et tout se passe comme si Dieu s'était /J jamais
dét.Qurné de l'bumanité corrompue et l'abandonna1t aux cMt1ments les plus terribles.
Ottogcbe est d'une docilité exceptionnelle a obéir aux suggestions mystiques. Elle a la certitude, la conviction imperturbable
d'une illuminée. Ce que le saint homme lui enseigne, en matiere
de foi, elle le retient dans sa letlre. Elle le re~oit comme une
injonction surhumaine.
G. Hauptmann a mu!Liplié les jeux de scéne qui donnenL á
comprendre comme dans la «Kii.lchen c?n Heil~ronn » que _n~u.i:
avons allaire a un cas de psychologie morb1de. L émollv1te,
l'impressionnabilité d'Ottogebe est analoguc a celle d'une malade,
el le dramaturge a pris soin de le souligner.
Sur le secret d'Heinricb, peu a peu le jour se fait. C'est ci'abord
une lumiére dilluse qui filtre et a laquelle bientót l'reil ne peut
,. lermer. On dirait que l'on se délende de voir et de savoir.
11 est manifeste a un certain moment que chacun est au la1t,
sans que personne s'en explique. C'est comme une ':'érité redoutable inavouable interdite qui s'est !rayé son cbemm, elle seule.
Le'prince vit d;ns la mét~irie de Gottlried, commeun solitaire
muet, n'adressant qu'a Ottogebe seule quelques rares paroles.
Secrétement il a convoqué l'un de ses parents, Hartmann,en vue
de lui confic~ certains documents d'Étal, et l'on apprend qu'il a
l'intention de quitter ses b6tes, on ne sait dans que! but.
L'arrivée d'Hartmann est pour tui comme un assaut troublant,
alTolant de réminiscences. L'élément épique et l'élément dramatique du sujet se soudent ici !'un a l'autre. Le malheureux
est provoqué par le rappcl, de son opulence et de son bonheur,
acrier sa damnation et sa misére, arévéler avoix haute et a grands
cris, l'atroce destin dont il avait dévoré, pendant lant de mois,
l'obsédante horreur au lond de lui-meme.
Ainsi, la sollicitude de l'ami qui ignorait son mal et qui l'a
preMSé de revenir au monde, a provoqué la péripétie tragique
1

�374

REVUE DES e OURS ET CONFERENCES
.

d'ou
résulte
un accroissement
de soritude autour du pestiféré,
au
terme
du second
acte.
En établissant, par le recourc,. au
éd d
. .
violent entre deux ages de 1 . . p~oc é escr1pt1f, un contrasteau spectateur, par l'exaspér:t~;: qu Rfi~ci
¡elpoete a procuré
du malheureux une é t·
~ 1 ª1 e ater dans !'ame
s'identifie pas,' au
e~:cf~hét1que. Mais le pathétique ne
En réalité, la toile tombe sur !' u h ~rme, avec le dramatique,
.
·
ac evement d'un t bl
.
nous c~nna1ssons, au préalable la lé end
.
a eau, et s1
de quo1 se composera le tablea~
gh . e méd1évale, nous savons
·t·
proc am.
P ar déflmi wn, en efiet l'individ l'
e~re active. II est condadmé par 1 a~té1~~ :pau".re Henri » ~e peut
d1ablement passif. II ne se pe t
•·¡ a I
subir un sort irrémé,
•
u qu 1 entratne le dé 1
.
ve oppement
d une action proprement &lt;lite a
l'identité d'une évolution des ~e t1oms qu~. nou~ n'admettiom
et de l'action dramatique elle-;e:nn;~nts a 1 mtér1eur d'une ame
Un tel ouvrage ne sollicite
l
. .
.
pement, dans le cadre s h
a cur1os1té; il est le dévelopIl procure les satisfactio~/;"t~ifque, de panneaux successifs,
gende épique projetée deva;t 1 iques dque peut donner une léplus immédiate, ar la conv ~ regar . et rendue plus vivante,
de la · disposition pdu public ¡ntw.~ scémque. Son succés dépend
cette ce Retardierung » narrativ!°u ;r, au th~at~e? l'ag~ément de
Grethe et Schiºlle
. ' qu ont défime si mgémeusement
r, comme Je ¡,.. rap 1 • 1.1
Quand Hartmann entr d
~
pe ais
Y a un instant.
a Dame Bri itte il se m e ans la salle commune qui sert d'office
fait en amoguredx de la ~aª/acontter comment il a fait la route. 11 le
tagne a cheval dans la _ure e ~n poéte. II a traversé la monen a eu plus d~ joie que ntgt t~m a efTacé les sentiers, mais il
dans le silence hivernal d!t- ~ ig~e. &lt;~Jtre assis sur mon destrier
1entement gravit la pe~te
m iter, pendant que la bete
quel ravissement ' La nei e s ouvre un chemin sous la foret,
les branches glacées des !ap1~uvr~ \ sol d'une épaisse couche,
pas d'autre bruit que de t s p len sous elle, et l'on n'entend
tintement. Si les voix de
e~ps. autre, un craquement ou un
dans la mélodie qui mo!€ee~!s1 o1se~ux se so~t tue~, on s'absorbe
pas par le sabot du ch I a ne1ge durcie, fro1ssée a chaque
p .
eva. »
ms, entre le nouveau ven t
mations se poursuit en
~1 e ses liotes, un échange d'inforrétrospectives, de ré~its dceo~ :rce, par un~ suite d'évocations
un tel ouvrage nous n'a' . t ª eaux. En d autres termes, dans
truites selon 1:s lois de si51\on: ~aS, comme dans les piéces cons·
a une succession d'événemen
ª ect s,mque
dramatique traditionnelle,
auxquels nous avons l'illusion

se::;o

:f

Pt .

et '/

A

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

375

de prendre part, et qui composent, en quelque maniere, par
leur entrecroisement, le tissu d'une situation constamment
renouvelée jusqu'au terme du dénouement. Au contraire, des
témoins nous racontent ce qui s'est passé dans l'intervalle des
scénes ou méme a une époque antérieure, et encore ne s'agit-il
pas d'une intrigue, ne s'agit-il pas d'une action cohérente, mais
. d'états d'ame.
Une minime possibilité de complications proprement dramatiques est impliquée dans le sujet emprunté par G. Hauptmann a
l'épopée chevaleresque. Tout l'intéret qu'il peut susciter s'attache a l'analyse des émotions qui travaillent le creur d'un homme
précipité du comble des faveurs terrestres au comble d'une
infortune sans rémission. Pour nous retenir, le dramaturge n'avait
qu'une ressource, c'.é tait de douer l'ame de son héros d'une vie
intense, d'entretenir autour de lui la mobilité d'une sympathie
active, de le représenter comme capable de susciter l'amour et
de provoquer, a son insu meme, cette manifestation supréme de
l'amour qui est le sacrifice, le don de soi.
Telle est la fonction et tel est le sens de la scene a laquelle
donne lieu l'arrivée d'Hartmann. Des confidences qu'il échange
avec le métayer, il ressort qu'Heinrich a toujours été aimé et qu'il
est ainsi une victime innocente de la fatalité impitoyable-: &lt;&lt; Que
ne l'avez-vous vu cet homme si doux et en méme temps si fier, dans
tout l'éclat de sa fortune, raconte le chevalier, quand les femmes
se pressaient vers le sourire de ses yeux bleus ». Et l'humble
paysan, Gottfried, au foyer duquel le lépreux taciturne est assis,
déplore a }'avance le moment ou il s'en ira. &lt;&lt; Chose étrange et
pourtant vraie, ce malade au creur souvent si sombre emplit pour
moi la chambre d'un éclat de féte. » Enfin, quand la frénésie
presque démente du désespéré aura impérieusement éloigné de lui
tous les autres, Ottogebe restera du moins encore a ses pieds et
celle dont il disait tout a l'heure a Hartmann qu' elle est son
csclave volontaire &lt;&lt; qu'il eut chaque jour, mille exigences a
satisfaire, elles ne lasseraient pas son zéle, et que, jamais rassasiée de le servir, elle porterait toujours vers lui, avec l'humilité
d'un chien, le regard suppliant de la fidélité », cette Ottogebe
l'adjurera: « Mattre chéri, mattre, pense a l'agneau divin. Jesais,
je veux porter le poids des péchés. J'en ai fait le serment. 11 faut
que tu sois racheté. »
Bien mieux, toute la valeur pathétique de la scéne, dans son
ensemble, résidera dans une impression de déchirement, en ce
que la souffrance amene cet homme a repousser par la violence
les dévouements que lui mérite son ame. Encore une fois, cette

�376

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
y.?fl\~~.~~,i:,;.

situa_tion est pleine de tragique, pleine de pouvoir émotif. La
hard_1esse de G. . Hauptmann, toujours curieux d'innovations
scéruques, a com1sté a la porter sur le théatre, bien qu'elle fu.t
dépourvue de ressort extérieurement dramatique.
Pour que nous nous attachions a Heinrich dont l'infortune
terrestre paratt sans issue, il faut que son dme' s'ouvre et s'étale
deva~t nous. L' expérience si poignante de la fragilité du bonheur
h~ma1~ _que le sort l'a mis cruellement en étatd'acquérir, quelles
d1spos1bons a-t-elle créées en lui, quelle est sa réaction sentimentale ? Est-il résigné ?
Plus nous pénétrons, plu~ nous sommes conscients du lien qui
rattache Le pauvre Henri a toute l'ceuvre antérieure de
G. Hauptmann. La dramatisation de la légende transmise par
Hartmann von Aue a été pour lui une occasion nouvelle de
?gurer _un_ aspect de la misére humaine, de montrer le caractére
a la fo1s méluctable et arbitraire de ses assauts de faire voir
l'amour aux prises avec cette fatalité et arrivant; la réduire.
Plus délabré sera le creur du lépreux, plus révolté sera-t-il
plus ardent sera son anathéme contre la Providence et en revanch~
plus pu~ssant app~rattra l'amour et plus ~ctorieux son
effort.Vo1la pourquo1 le poéte a voulu que la déclaration du dévouement d'Ottogebe, dévouementsans restriction futintroduite
par _l'écla_t de l'exaspération forcenée d'Heinrich et par sa pro-·
fess1on v1rulente de négation et d'incroyance.
Comme dans La Cloc~e engloutie, la philosophie pessimiste
de G. Hauptmann s'expr1me largement et intensivement dans Le
p_auvre Henri, et ce drame est un fragment de la « longue confess10n » que représente l'ensemble de sa production dramatique ou
r?manesque. A cette fin du
tablean de la légende, le héros
s est déco~vert. Nous savons, smvant sa propre hyperbole, qu'il
a été attemt, dans le dos, par les fleches d'un chasseur félon.
Nous savons sous l'épre?-ve de quelle disgrdce physique son dme
a versé, de l_a confiance a1lée oi:t elle se complaisait, danslarébellion
du ~ésespo1r. Le dramaturge désormais n'a plus a choisir. Le
destm de son héros \ a mettre deux doctrines morales aux prises.
Le ~e acte _nous transporte dans une solitude de la montagne,
e1:1 pleme foret. On est devant l'entrée d'une caverne. Heinrich,
h1rs~te, méconnaissable, est a mi-corps dans une fosse qu'il
acheve de crcuser avec une beche. La scéne initiale montre le
lépreux interpellé de loin par le varlet que nous avions vu fuir
de la métairie, tout au début du drame. Les deux hommes
entrent e~ conversation par un échange d'injures bouflonnes
et de déf1s. Ottacker demande au solitaire, s'il ne saurait lui

ze .

377
•

donner nouvelle de son ancien mattre, qu'il ne sait pas avo1r
devant luí. Ses questions, tout son extérieur, ses rodomontades
:eussi l'ont fait aussitot reconnattre d'Heinrich, qui laisse a
dess¡in se prolonger la méprise du poltron et qui 1:e _se ~év~ile
i lui qu'au moment oi:t, l'ayant a tres grande proxnmté, il femt
de lui pardonner et !'invite a se jeter dans ses bras.
Cette scéne est un interméde comme il s' en trouve dans La
Cloche engloutie ; elle introduit un peu de d~ten~e, au centre de
a piéce. Elle souléve le rire du spectateur_ qm _vo1t décam~er :une
seconde fois, atoutes jambes, le varlet pus1llarume. Elle mamb~nt
e contact entre la légende et les dispositions d'une humamté
Jus proche.
.
.
. ,
Puis cet Ottacker, qm aime malgré tout son seigneur, qm 1 a
ien secondé sous les armes, mais qui ne peut se défendre de
redouter la lépre, cet Ottacker est 'v enu avec une bonne
intcntion. II était le messager de Gottfried et d'Hartmann, et du
plus fort qu'il peut, il críe a Heinrich, tout en fuyant, qu'il dépend
de luí de se guérir du terrible mal, s'il plonge ses mains da.ns le sang
d'une pure jeune filie.
Quand Ottacker s'est perdu sous l'ombre des arbres, le lépr~ux
goute, avec une joie amere, sa solitude retrouvée. « Mon em~nre !
a'écrie-t-il. Je suis protégé par une rude armure ! Mon umvero
aurgit a nouveau autour de moi, autour de moi seul ! Je n'éprouve
pas l'isolement. La solitude n'accable_ pas m~n cceur ! ~on !
Je n'étouffe pas, enseveli dans le dur cnstal del_ espace ..: » Et ce
monologue se poursuit, impressionnant,. h~utam et. fro1dement
désespéré, en belle forme, dans un sens qui 1: es~ pas ~om d_e rappeler certaines méditations d'Hamlct. Hemnch s expnme par
métaphores bibliques, d'une valeur_ plei?e, en1 _homme qui ~t
face a face avec sa propre dme. Pms, meme, s 11 se parle a lmmeme, s'il pense a haute voix, ses paroles s~nt breves, sacca~~es,
caractéristiques du désarroi funeste oi:t dén~e la pensée de l etre
humain sevré du commerce de ses semblables.
A peine a-t-il repris son travail de. fossoyeur que le m~ine
Benedikt info1mé sans doute de sa retra1te par Ottacker, survient
pour le ~atéchiser. II eut été invraisemblable _qu'Haupt~ann
omtt d'écrire cette scéne. II fallait que le blaspheme du pestiféré
Iéfutat l'admonestation de l'ermite. L'antithése morale de la
Providence et de l'humaine détresse était trop saillante, dans
\llle situation ainsi composée pour étre omise par le dramaturge.
Elle était d'un effet théatral trop assuré. «La terre serait_ un É~en,
•'écrie Heinrich si Dieu se laissait émouvoir par les mams qui se
fm-dent, en s~pplication, vers luí. » A-t-il besoin, le lépreux

�378

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est, d'un preche sur l'existence de Dieu ? II sait que Dicu vit •
mais il sait aussi que ce Dieu déchire le creur qui veut l' aimer, qu'il
oppose le sarcasme au bon vouloir de sa créature.
Puis, c'est encore le métayer qui vient a la rescousse. Depuia
qu'Heinrich a quitté la métairie, Ottogebe est dans un étrange
état. 11 semble qu'un feu intérieur la consume et qu'elle n'appartienne plus a la terre. Le regard vitreux attaché au firmament,
elle refuse toutenourriture, et (symptome plus inquiétant encore
il lui arrive de demeurer, plusieurs journées de suite, étendue
sur sa couche, inerte et rigide comme si elle était de bois ou
de fer.
Une fois de plus, Hauptmann a insisté sur le caractére morbide
de l'état, tant physiologique que psychologique, d'Ottoge
11 est d'avis que les actes des malades et leurs conséquences ont
lieu d'etre éLudiés et exploités par le dramaturge. II est tout.e
une multiplicité d'états morbides, et les malades interviennent
plus activement et plus redoutablement dans la vie sociale que le
commun des hommes ne le pense.
Done Pater Benedikt et Gottfried sont venus supplier le lépreur
de réintégrer la métairie, sinon Ottogebe mourra. Le varl
Ottacker lui a mis dans l'esprit qu'il existe a Salerne un méd ·
qui se fait fort de guérir l'affreuse maladie avec le sang d'une
jeune filie, pourvu que celle-ci l'ofTre en esprit de sacrifice. La
piété d'Ottogebe consent avec ardeur ce don d'elle-meme.
Mais Heinrich n'oppose que la raillerie a de tels propos. La
raillerie sarcastique du négateur se complique, dans sa réponse,
de l'indignaLion d'un chevalier qui redoute (et qui a déja tenu
a distance de lui) la tentation en provenance d'Ottogebe. Elle
s'est approchée naguére de sa caverne etil l'a repoussée avec del
pierres. La souillure de son corps n'a pas encore atteint son ame,~
il veut la garder pure comme le lin hlanc.
En ce passage, la conscience domine l'aveugle fatalité. Le
lépreux se dresse ici avec la fierté loyale d'un Siegfried. 11 esl
immaculé dans son creur, et son intelligence est claire et libre.
11 répudie l'erreur qui tente de s'insinuer ; il tient tete a l'assaut
du malin esprit. Et c'cst une hautaine, une paradoxale et émouvante attitude que la sienne : il ne nie pas Dieu, mais il l'acc09!,
11 répond par le blaspheme a la damnation imméritée qui l'aSlt'
mile, dans son innocence, a un réprouvé, et que Dieu a permise:
Toute cette fin du me acte estl'expression renouvelée duparti
pris déterministe, du pessimisme métaphysique de G. Hauptmann.
Qu'es-tu done ? s'écrie Ileinrich, en s'adressant a Pa~
Benedikt, qu'es-tu done pour oser croire que Dieu pcnse ato1f
&lt;(

NN

UNE LÉGENDE DRA!llATIQUE DE G. HAUPTMA

379
..

. .
d tu t'accuscs ? Combien est r1d1Combicn es-tu rid1cul?, qu~n t
e tu aies accompli un acte
l ton repentir ! T'1magmes- u qu
cu e
D"
}' it voulu ? »
quelconque, que ieu ne a mais s~n f1me n'abdique pas.
Heinrich est un désespé_ré, t, . fait de luí savictime,ma1s
s'insurge contre le Tout-rmss:f.es1~~tdu mal. II ne capitule pa~.
il ne consent aucun av~r ag:on édié ses imporLuns visiteurs, d
Cependant, quand 1., a isgdu trouble. Le lépreux, le déchu,
manifeste pou~ la prermere ~~-t de de Surhomme. Il penseencGre
se roidit en vam dans une a i ul incohérentes iraduisent son
une fois tout haut, et ses ~aro es 'il avait jusqu'ici victorieudésarroi intime. La tenlat1on,_tq:i1e as demeurée? On di~ait
sement tenue a distance,_ ne sera1 fp ntome el qu'il la chasse.
' fTre a lu1 comme un a
ts 1
b
qu'Ottoge e so .
il se redit les derniers mo , a
Comme malgré lu1 pourtant, B
d"kt . « L'hiver sera dur.
derniere adjuration de Pater en~l 1 ' .
Cherchez un asil~ ! cherchez
ts~ eeii: de Benedikt, au milieu
Le ive acle s ouvre dans a e P.
es et de na"ifs ex-voto.
des bois. Elle est tupissée_ de P,ieu=~~/:¡:~nent. Nous apprenons
Dame Brigitte et le mo1?e s y
, de la mélairie comme un
qu'on a vu Heinrich se ghsser lup~e~ ncdikt garde-t-il Ottogcbe
loup et s'y tenir aux agnets. uss1 e
sous' sa sauvegarde, dans sa c~!~ule~ fonl que l'état de la jeune
II ressort ?es confid~nces qu 1 ~ ~lle der:ieure fascinéc; ell~ tient
filie est tonJours auss1 alarmantll ée qui symbolise sa fo1 dans
sans cesse en 1:1ains u~e lamp_:!é ~:ra~heter et d'afTranchir. E ~le
le retour du prmce, qu elle a J l t ·res et elle ofTre de mou r1r.
se soumet a des eh't"
a iments vo on
. a1ue nous voyons Ottogeb e.
A peine Brigitte est-elle par_Lie1lnrich ce jour meme. Dcux
Elle a le pressentiment de i-evo1r e1. nnonce l'approche d'un
fois elle a cru entendre la crécelle, q:11 a · 1ui disaient : u Veillcz !
'
. 11
peri.¡u des vo1x qui
,
•t,
lépreux. _La nuit'. e e a
1 » Et elle décrit, en détail, a 1 erm1 e,
votre Se1gneur vient a vo:1~ ·
ses hallucinations, ses v1s1onstl l 'gende dramalisée qu'esl Le
Une fois de plus, dans ce e ~ e au Jieu d'agir, raconte.
pauvre Henri, le personnagd\~n sc¡,~Ltogebenesont pas figurées,
Les illusions visuelles o~ au i i¡ecss et dépeinlcs. Le spectateur se
pour le spectaleur, ma1s ~arr t·1 n de l'audileur des Chansons de
trouve a peu pres dans la s~~~? ~ Il lui est demandé de faire le
gestes, dans le ~hateau m 1,e:a ~ orle d'ordinairc au théatre.
sacrifice des ex1gences que I o
PP . ns vu de nos yeux, grace
Daos L' Assomplion d' JI annele, nous a~JO ar;issent a la petite
· e, les figures qui émotivité
app
amourante.
un art1 ice seémqu
qui. lui. f a1·t a·
Ici, Ottogebe - par son
'

!1

t

•n

�380

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mesure qu'elle parle, ressentir a ncuveau la terreur de sonréve,il nous semble qu'elle projette sous nos yeux sa chimere. A la
vérité, son récit a pour nous la vivacité, l'intensité, d'un spectacle,
« Je sortis, oui, pere, raconte-t-elle a Benedikt, et j'attendis,
impatiente, sur le seuil, devant la porte. Et comme j'étais assise
la, si calme, recueillie en moi-méme, ne prenant pas garde
a la tempéte qui m'enveloppait, tout a coup,comme un éclair,
une terreur m'assaillit, plus effroyable que toutes celles que
j'&amp;vais éprouvées ! La tentation, pensai-je ! D'effroi, je perdis
presque connaissance. L'air était plein de cris, de grincements,
d'éclats de voix, de rire¡, d'aboiements. Le souffle farouche du
vent paraissait provenir de la gueule ardente de loups tout
pres demoi. Je voulais fuir, m'accrocher a ta poitrine., acet autel.
Je prenais mes mains devant mes deux yeux ! Et pourtant tout
m'apparaissait en pleine lumiere, comme je te vois. » Et elle
poursuit, longtemps encore. A l'horreur de l'infernale vision succede l'extase d'une illumination céleste.
Ottogebe se souvient avec transport qu'Heinrich l'a parfois
appelée une petite sainte. Puis, pendant que le moine la rappelle
avec précaution a l'humilité et qu'il la met en garde contre le
danger d'un attachement trop confiant a une espérance que Dieu
peut décevoir, elle tombe en faiblesse.
C'est a ce moment que le lépreux, battant sa crécelle, humble,
l'reil hagard, vient se jeter, en suppliant, au pied des marches
de l'autel. Les paroles qu'il prononce sont celles d'un homme
qui gémit de ne pouvoir prier. II est las,il est saturé de l'existence:
Au lieu de prier, il demande des comptes a Dieu. « Pourquo1
nous nourris-iu du lait du tourment ? Pourquoi souffrons-nous
misérablement sous la ílamme du soleil, sans une goutte de
rafratchissement. » II supplie Dieu de le tenir quitte. II compare
la création a un édifice, bati sur un sol trempé de sang et dont les
pierres seraient scellées par un mortier que le sang aurait mouillé;
qu'importe qu'ily manque le grainde poussierede son propreétre?
Au moine, qui ne le reconnaít pas sous la capuce qui le revet,,
il répond par des ph,ases breves, énigmatiques, celles que prononcerait un sphinx aux oracles déprimant~. Puis il quitte_ ce
ton, et, de nouveau, il supplie.
Depuis le terme du précédent acte, un intervalle est censé s'etre
écoulé, durant lequel Henrich s'est melé aux hommes, et c'est au
retour de ces courses errantes qu'il vient de reparaitre. Les .
hommes l'ont accusé d'empoisonner les fontaines. ; ils l'ont
lapidé; les buchers fument tout a la ronde, ou ils menacent
de le jeter. 11 adjure Benedikt de le protéger contre leur rage.

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

381

.
. dé ·t Nous ne laissons pas, ~ous le
A son tour, 11 conte, i~ e c~~~ é isodes se succedent; ils sont
voyez, la mét~ode narrativ . t
n'importe ; ils ressortent de
dramatiques, ils, sont ~m~uv::d:· celle de l'reuvre théatrale.
.
lá technique del épopee e no_ .
r une meute cruelle qui
Hein_rich ~ été pou~st:: d~!nerait-il pour . que le ~otn~
insulta1t son impur~~é. Q
de son Dieu sa guénson. « D1s-lu~,
la flt taire, I?our_ qui~ ob~lnt ,·¡ n'a lus rien a anéantir en mo1.
moine, s'écr1~-t-il, dis-lIDMiu ~é oufue est trop rebutante pour
Je suis déch1ré, b~oyé. ien Óieu, notre Seigneur, est ~ra_nd,
fournir le repas d un ch . d 1 . . en n'existe. Je ne smsnen,
.
t Je le loue · En
e m, n
pmssan.
. dehors
1
mais je veux vivre, v1vre . »
nous assistons au drame d'une
A ce point, s'il est enten.du que l fouet de l'épreuve, nous
. d'une ame sous e
11 '
destinée, ~ la cnse
t ou elle est prete a se rendre, ou e e n a
avons attemt le mom~n.
l'or ueil de la résistance va cédcr.
ou
g
. seul pur sans amour,
Plus la force de se ro1d1r,
,
,
.
t é 11 cru pouvo1r
Heinrich .ª t?ut ten · f:ce et braver Dieu, qui l'ava1t frap~é,
fixer la pire mfortune de .
l' ff lé Alors il s'est rapproc,1é
sans qu'il eut p~ché.Lasoht:t:hafnª r: ~egu a' coups de frond1
de son procham, et son p
.
tinguible brule en hu.
Maintenant il s'humilie. Une flamme mex

11

&gt;

11 veut vivre !
•¡ anal se l'état de son ame. 11 Y
De':'ant Benedi~t, décon~:;~\~ter) pathétique, la fougue, les
met (Je ne me retlens pas
certaines pages de Ruy Blas
jeux d'antithese que l'o_n tr~u~:i~3:s mais son destin est si par~et d' Hernani. Son e~pnt es
u~vre a lui-meme. ce Bien que Je
doxal qu'il a le sentiment de se s
e eAtre ballotté harcelé par
'
.
,
é ave un pauvr
,
•,
ne sois plus r1en qu ~ne p e' au fond de ma démence, une voix
les tortures, une vo1x ra~ot
f t ou j'étais un des grands de
vaniteuse qui rappelle qu un tDei_npls u . J'ai été enseveli récem. . • d ne ? 1s- e-mo1.
.
·
ce monde. Qui sms-Je O •
d mes ancetres et Je suis
d ns le caveau e
'
ment a Constance, a
. e réve dans ma tombe ?
,
encore vivant. Est-ce que J . .
•¡ ,1·nforme d'Ottogebe. Ou
trans1t10n 1 s
.
¡
Brusquement ' sans
'
bterfuo-e ne lm donne e
est-elle ? Aucune défaite, aucun ~uQu'a-t~on fait d'elle? La
" O, est la ce peti te épouse ,i .
ehanºe. u
·t U morte ? »
cache-t-on ? Ou bi~n sera1 -e
'u~ tel changement s'opere
y a-t-il de la vra1sembla~ce_ hce? qSu déchéance physique, son
·
·t·ions d'Hemnc
a ? Nous avons vu que 1e
dans les d1spos1
1
délabrement moral 1~ permettené-1a:e~ graduellement. Mais, au
dramaturge s'est apphqué ~ le pr P t J·ustifiable le poete est
• t ·1
rationne11emen
'
demeurant, ne f u -1 pas
f
.
putable que l'on nomme
en droit de faire appel a cette orce msup

1!

!

t.

�382

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le ':ouloir-~ivr_e, et de fon_~er sur elle la légitimité du coup de
théatre qm onentera sa piece vers le dénouement. Heinrich est
atteint d'une maladie qui le disgracie, qui le rend rebutant mais
qui ne met pas son existence en danger, qui laisse intact au dedans
de lui l'instinctif be~?in vital. ~~ plus, ne revient-il pas de prendre
c?nta~t avec la soc1eté ? Les m1ures, les outrages qu'il a endurés,
n ~nt-11s p~s pu etre comme un stimulant pour lui, en Iui faisant
vo~: a quo1 hen_t la faveur des hommes, en lui enseignant tout ce
qu 11 récupérera1t, avec le renouveau de sa santé. Cette exigence
de l'instinct de conservation se fait en lui si impérieuse qu'elle
réfute la ~aison et qu'il n'ex~mine plus si le pouvoir que l'on prete
au médecm de Salerne est digne de confiance. Bien mieux, il ne
prend plus garde aux risques de la tentation qui le peut faire
défaillir, a la vue d'Ottogebe.
11 n'est pas contestable que ne soit dramatique, au sens propre
du terlll;~• le coup de théatre qui remet en présence le Iépreux et
cell~ qu il ª. appelée, touteenfant, par caresse, sa &lt;e petite épouse ».
!l s est ~m mstant mép:is sur le sensd'une parole deBenedikt,et
il la cro1t e&lt; aupres de Dieu » quand voici qu'une voix provient de
la cellule, disant: « Ottogebe vit ! »
L'effet théatral de ce jeu de scene n'est pas artificiellement
obtenu. II correspond au progres qui s'est accompli dans les diS:positions de_ !'ame d'Heinrich. Le l~preux retrouve Ottogebe a,u
moment ou 11 a le plus ardent désir d'elle, c'est-a-dire au moment
ou elle s'identifie pour lui, le plus intensément avec ce vouloirvivre dont il est maintenant possédé.
'
Tout d'abord, il se refuse a croire a la réalité de son bonheur:
&lt;, Comment pourrais-je, prononce-t-il comme en extase commcnt pourrais-je contenir dans mes yeux la Iumiere qui tra•
verse le ~urde ma prison bénie, car je fus aveugle tout le temps de
de ma v1e et, seulement au fond de l'abime, j'ai été doué de vision.
Au lieu de maudire, je devrais bénir. »
. Les alternatives de l'espoir et du doute partagent son creur et
11 déborde. Alors, comme immatérielle et nimbée dans Je demijour de la petite église, celle qui représente la rédemption vienta
lui d'une démarche directe, et, forte d'un ascendant tout nouveau,
elle l~i fait s~gne de se lever : « Viens, il s'est fait tard, pauvre
Henr1 ! » Et Il se dresse, insoucieux de savoir ou elle Je conduit.
Sa soumission envers elle est un acte de foi un acte de foi dans la
vie et dans l'amour, fut-ce a travers la ~ott.
Comme il arrive si fréquemment dans l' reuvre dramatique de
G. Hauptmann, le dénouement est acquis au terme de cet avantdernier acte de la piece. J'ente~ds par la Je dénouement moral,

mm

LÉGENDE DRAMATIQUE OE G. HAUPTMANN

383

celui qui met au clair la crise d'ame qui faisait le véritable objet
du drame. L'acte final est surtout un ajustement de~ consé~uences
extérieures de cet achévement véritable _du des~m de l reuvre.
Le ye acte du Pauvre Henri, comme 11 fall~1t s Y. atte~dre,
transporte le spectateur dans le chat~au se1g~eur1al d Aue.
On vient d'y recevoir un message du prmce,_ qm annonce son
prochain retour. Mais dans quel état ph?7s1que, _dans quelles
dispositions d'ame rentrera-t-il? Nul n~ le sa1t. De~ms son départ,
les plus contradictoires nouvelles ont circulé. Dans la grande salle
Hartmann, Ottacker et Pater Benedikt devisent du P!s.sé,
évoquant le lépreux et s'efforgant de comprendre quelle déc1s1ve
pression porta Ottogebe au sacrifice. Fut-ce la p1_été ? Fut-ce
l'amour ? Pour Hartmann, quel que Iut le mob1le, Ottogebe
demeure la sainte.
Pendant qu'ils s'entretiennent, les présages favorables au
destin d'Heinrich se succedent. On apprend que l'usurpate'?r de
son treme, Conrad, son cousin, vient de succ?m?er_ a A1x-laChapellé au cours d'un tournoi. La légende a1gmlla1t le dramaturge' vers une solution optimiste, vers u~ dénouement_ de
rachat. Ce qui doit en faire pour nous le prix, e~ _sera sa ]UStification ce sera la conciliation qu'il fera du déterm1msme et de la
possibilité de libération laissée ouverte au ~éros. Comment
Heinrich aura-t-il réussi a s'évader de la fatahté ?
L'attente ou l'on était de lui, entre les rours de son. chatea~,
n'a pas été dégue. II rentre, dissimulé sous un fr~c, punfié, gué~i.
11 n'est plus le lépreux honni et laroen_table, ma1s s~n salut na
point couté de sacrifice. Ottogebe v1t. Ottogebe l accompagne
et va l'épouser.
. .
.
· d
Tout I'intéret du long récit qu'Hemr1ch fa1t a Bened1kt es
cireonstances de sa guérison consiste dans l'effort qu'a tenté
Hauptmann pour se libérer du merveilleux de la lége~de, ~t pour
faire admettre a !'esprit du spectateur c~ntemporam ~u elle se
soit effectuée par voie naturelle et sans miracle. Jusqu au te:me
de J'reuvre le dramaturge aura tenu a ne pas desserrer exténeurement les liens par lesquels il avait accepté de s'attacher a
légende médiévale. Mais l'analyse attentive démontre quel ~om
il a pris de l'int:erpréter, de l' adapter, dans toute la mesure ou la
chose était possible, a la sincérité de sa propre p~nsée.
,.11
Le début de la purification du lépreux (d'apres le compte qu
rend Iui-meme) ce fut quand la pure ame d'Ottogebe sepencha
vers Iui avec c'ompassion. Ce fut le p_remi~r rayon de la gra_ce,
le premier regard du destin red~ven1;1 h1enve1_llant .. II se dépouilla
de toute violence et de toute hame ; ll se senbt pac1fié.
1

!ª

11

�384

N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�</text>
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