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N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�386

LB 'l'Rf:ATRB ROl(ANTIQUE

REVUE DES COIJRS BT CONFÉRENCE8

app~rut toute bario~ée de carreaux verts. Des lors, le brouhaha
~evmt tel qu 1a peme entendit-on le nom de l'auteur quand
il fut prononcé a la fin de la piece.
'
L:au~ur était Alfr~d de Musset. 11 avait tout juste vingt ana,
-quo1qu il fut p_resque 1llustre, ayant publié un an auparavant son
prem1er re_cueil de vers, les ~onles d' Espag':e el d' Italie jusqu'l
et~ c~mp?S M ardoche. 11 ava1t a coup sQr I'mstinct dr•matique,
et 111 ava1t prouvé ?éja dans ses Conles d'Espagne el &lt;f Ilalie ea
donnant l! form? d1aloguée au petit conte intitulé Les Marron,
dufeu. Ma1s, apres la mésaventure deLaNuit vénilienne il fit serment_de ne plus fai~e jouer aucune piece, de ne plus 's'exposer
a~ nsées d 1un publ_ic plus se_nsibl~ au gros intéretdela péripétie
qua la va!?ur _po_étique_ ou littéra1re de l'reuvre représentée. D
déclara qu Il d1sa1t_ « ad1eu. a la ménagerie », et. s'il ne renon~
pas pour cela a écnre des p1eces, celles qu'il écrivit peu de tempe
apres ne furent pas j~u~es et ne semblaient pas pouvoir l'etre. n
!I'ouva pour les défm1r et les classer une appellation nouvelle ;
d les appela Speclacle dans un fauteuil. Telle est la rubrique sous
laquelle parurent dans son second volume de poésies publié en
1833, _deux peti~s reuvres intitulées La Coupe et l~ levres et
A quo, révent les ¡eunes filies. Elles y sont précédées d'un Avil

au lecteur:
Figure-toi, lecteur, q_ue ton mauvais génie
T'a fa_it prendre ce s01r un billet d'opéra.
Te voila devenu parterre ou galerie
Et tu ne sais pas trop ce qu'on te chantera.
I1 se peut qu'on t'amuse, il se peut qu'on t'ennuie •
I1 se peut que l'on pleure, a moins que l'on ne rie .'
Et ,l_e terme moyen, c'est que l'on brullera.
'
Qu importe ? c'est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t'olTre une chance égale
I1 te coOte a peu pr~s ce que coOte une stalle ·
·
Ouvre-le sans colere, et lis-le d'un bon reil. '
Qu'il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune •
Un spectacle ennuyeux est chose assez comm~ne
Et tu verras le mien sans quitter ton tauteuil.
'

La Coupe el les levres et A quoi révenl les jeuna fillu n'étaient
qu? le c~m~encement d'une longue série d'reuvres qui constituent
auJourd hm pour nous le théatre d' Alfred de Musset, et qui s'éc-..,
l?nnent de 1833 a 1855. La plupart, et les meillelll'es, ont paru ea
1 espace ~e quatre a~s, de 1833 a 1837; ce sont : André del Bario,
La Capri~ de Mar~anne, Fantasio, On ne badine pas avec l' amOIII',
Lorenzacc_io, Barb!rme, Le Chandelier, 11 ne faul jurer de rien,
Un Caprice. Enswte, sa production s'est ralent.ie. 11 ne aerait pll

387

to1tt l fait exact de dire que Muuet. ~t.ait. fioi a vingtrae~ am,
ni méme a trente; mais il est vrai qu'a partir de sa trent.ieme aDDÑ
il a peu produit. En fait de poéaies, il n'a plus produit que
de petites choses, stanc~, sonnets ou ~ha~o~; et, en fai~ de

preces,

s'il en a produ1t encore de b~en Johes: ll faul qu_ un,

perle soit ouverle ou ferm,e, On ne saurad penur d loul, Louilon,
Carmosine, Beltine, l' Ane et le r-uiBSeau, elles ne valent pourtut
pas les premieres.
Jusqu'en 1847, aucune de ces pieces ne fut jouée. C'est en 1847
qu'une actrice fran~aise, Mme Allan-Despréaux, eut pour la premi~re fois l'idée de jouerune piéce de Musset, aSaintrPétersbou:rg,
ofl elle se trouvait de passage. Elle joua Un Caprice, et, de retoud
Paris, le joua de nouveau, cette fois au ThéAtre-Fran~. Et o~
m successivement parattre sur la scene: llfaut qu'une parle ,oit
orn,erle ou fermie, ll ne faut jurer de ríen, Le Chandelier, Arulré al
Sarlo en 1848 - Louison et On ne saurait penser d loul, en 1849
- B;ttine et les Capricu de Marianne, en 1851- puis,apres la
mort du poete, On ne badine pas aoec l'amour, en 1861 -: Carmosine en 1865 - Fantasio, en 1866 - .A quoi rér,en1 lea ¡eum,
fiQes e~ 1880- Barberine, en 1882- Lorenzaccio, en 1896.
11 ~'est rencontré en I'espace de soixante-dix ans trois ou quat.re
acteurs dignes de jouer du Musset. Ce furent jadis Augustine et.
Madeleine Brohan¡ pluspres de nous, Delaunay et Le 1=1argy. Et.
• je ne dis pas qu'ainsi jouées les pieces de Musset ne s01ent pour
le spectateur un exquis plaisir. Mais il est trop ce~tain q1;1e ce
sont la des cas exceptionnels; et, de plus, pour qu elles _pwssent.
6tre jouées, il faut leur faire subir des arrangements qw sont ~e
véritables mutilations, de vrais sacrileges. II est bon de savoll'
qu'il n'y en a quetrois, Un Caprice, llfaut qu'une porlesoilouueru
ou fermée, et Betline, qui aient été jouées .~t pu.iss~nt I l'étre
tenes que Musset les avait conc;ues et telles qu il les avait d abord
écrites. Toutes les autres ont été remaniées en vue de la représentation. Quelques-unes l'ont_ été par ~ui-m~me;d'.autres, apres ~
mort par son frere Paul, et, il y a enVIron vmgt-cmq ans, lorsqu I1
prit fantaisie a Mme SarahBernhardtdejouer Lorenzaccio, c'estun
certain Armand d' Artois qui se chargea ~ corriger Musset et
d'adapter l'reuvre aux exigences de la scene. Je ne puis songer
ll indiquer en quoi consiste pour chaque piece le travail d'arrangement. TI consiste quelquefois en additions, plus souvent en coupures, refontes, transpositions dans l'ordre des scenes. L'étude en
serait longue et semblerait assez fastidieuse. On peut la faire
soi-meme en comparant au texte les variantes qui figurent
aujourd'hui dans toute bonne éditiondeMusset. DumoiD1puis-je

�38t

RBVUB DES COURS ET CONFÉRBNCBS

U1 THiATBB ROJIANTIQUB

úDrmer qu'il n'est aucune de ses piécel qui n'ait beaucoup soutles

"krit en septembre 1832 et pub~é avec~aCoupe el ~~en 1 ~
je veux dire A quoi rlo,nl lu 1w_na f~, la dermére p1éce qu il
ait écrite en vera jusqu'a sa Lou,aon qui est de 1849.
•
En quel temps en quel paya se puse I'action ? Je n'en t1a18
rien • le texte ne
d'autre indication que celle-ci : • La aeéne
est o~ l'on voudra • et les personnages t1'appellent Laert.e, ll'WI,
Silvio, Ninon et Nh'lette, Flora, Spadille et ~uinola. La • premiére scene ae passe dans la chambre de N1non. Ce M1'81t u11
meurtre que de I' analyser :

388

d'étre«anangée1delasort.e,memecellesqu'ilaarrangéeslui-m6me
pour en rendre la représeni&amp;tion pouible. Car si charmantea
encore qu'ellea puiuent nous sembler il la scéne, elles n'y sont
pu a leur place, et c'est pitié de les voir lil. Leurs fratchea
couleun se fanent, leur grAce aérienne se Oétrit il la
broi&amp;le lumiére de la rampe ; le reve se matérialise. Elles sont
bien du thé&amp;tre, puiqu'elles sont une pensée del'auteurtraduite
en silhouettes d'hommes ou de femmes qui vont et viennent, et
parlent. et sourient ou pleurent devant nous. Mais, plus encore que
celui de Hugo ou de Vigny, ce théAtre est un théAtre de poéte qui
échappe en réalité il toute définition, qui ne connatt aucune loi
et. ne tient compte d'aucune difficulté ou d'aucune néce88i~
matérielle, un théAtre qui est la Oeur du romantisme et qui
cependant est quelque chose de plus et de mieux que du drame
romantique, un tbéatre qui est poésie toute pure. LA est son originalité, le secret de son éternelle jeunesse. Nous n'avons pu
noua emp&amp;her de nous apercevoir qu'il part de rares exceptiona
lea drames de Hugo et de Vigny ne valent pas leur reuvre lyrique.
L'art du théltre est un art si conventionnel que le génie peut a'y
trouver il l'étroit, et que le vrai y prend toujours I'apparence de la
fiction. Mais le cas de Musset est tout autre. Son tbéAtre n'est pas,
comme chez Hugo ou Vigny, la partie a demi mortedesonreuvre;
il en eat la partie la plus vivante, la plus jeune, la plus originale.
Je sais qu'il a eu des mattres, et je le dirai. On n'en sentira qutl
mieux combien son art est personnel. Mieux encore que daos aes
plus beaux vers lyriques; mieux encore que dans Namouna ou
Rolla, les Nuilsou leSouuenir, il s'est peint lui-m6me et livré dam
son théAtre. 11 est la, vivant, l'ironique et douloureux « enfant
du siécle 1 1 dans l'étrange complexité de son etre, avec toute
sa fantaisie, tout son esprit impertinent et toute sa tendre sensibilité; et nulle partil ne s'est montré plus véritablement poéte
que dans ces piéces presque toutes écrites en prose.

..
Je ne puis les étudiertoutes en détail,etparexemple,jene m'atiardepasil parlerdes Marromdufeu, deLaNuil r,énilienne, ni m&amp;me
de La Coupe el les levres. Dans ces trois premiers essais, et malgÑ
les beaux vers que renferme le troisiéme, Musset n'est qu'un
écolier qui s'amuse ; il n'est dégagé ni de l'influence de Byron,
ni des partis pris romantiques; il n'est pas vraiment luí, quoique aa
personnalité commence a poindre. Je vais droit au chef-d'c.euvre

porte

N1NETTB

Onu heures vont sonner. - Bonseir, ma ch~re 1mur,
Je m'en vais me coucber.
Nncol'C
Bon1oir. Tu n'as pas peur
De traverser le pare pour aue, ll ta chambre 'l
11 Hl si \ard 1 - Veux-tu que fappelle Flora 't
Nll'IETTB

Pas du tout. - Mais vois done quel beau ciel de aeptembn 1
D'ailleurs, j'al Bacchanal qui m'accompagnera.
Bacchanal I Bacehanal 1
Elle ,ort en appelanl ,on claitn.
,•agenouillant 4 10n prie-Dieu.
O Chri,le I dum ffzut cruci
Ezpandi1 orbi brachia,
Amare da crucem, tuo
Da no, in amplezu mori.
Elle dithabille,
:'.111:cETTE rcnlrant ipouvanlie ti ,e Jetanl dan, ~n fauleuil.
· ·
'
Ma chere, je slll8 morte 1
N1N01C,

,e

N1NON

Qu'aa-tu 'I qu'arrive-t-il 'l
NINBTTB

•

Je ne peux plus parler.

N1NON

Pourquoi , mon Dieu I Je tremble en te voyant trembler.
NtNETTE

.Je n'élais pas, mach~~. u,trois pas de ta porte;
Un homme vient l!. m01, m enllwe dans ses bras,
M'embrasse tant qu'il r.ut,me repose parterre,
•
Et se sauve en couran •
NtNOl'I
Ah I mon Oieu I comment faire ,
C'e&amp;t. peut-itre un voleur.
NtNETTB

Oh I non, je ne crols pas.
11 avait sur l'épaule une chatne superbe,

�LE TBÉATRE ROMANTIQUE

390

REVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir
Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe'.

.............................................
NINON

C'est peut-étre papa qui veut te !aire peur

Dans tous les cas, Ninette, il taut qu'on te r;mene
Hóla l Flora, Flora l reconduisez ma soour.
·
Adieu, va, ferrne bten ta porte.
NINETTE

,
Et tol, la Uenne
Elles s embras,ent. Ninette sort avec Flora. •
seule, mettant son verrou.
Des éperons d'argent, un manteau de velours 1
Une chalne l un baiser l - C'est extraordinaire.
N1NON,

.. . . . . . .. . . . . ... . . .. . ..~·............... .

Elle ,•auoupil. -NOn entend par la fen~tre le bruit d'une guitare et une voix
lnon, Ninon, que tais-tu de la vie 'l
·
L'heure s'enfuit, le Jour succede au Jour
Rose ce soir, dernain flétrie
·
Comment vis-tu, toi qui n'as pai d'amour 'l
N!NON, ,•~veillant.
E5t·ce un réve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour.

LA. vovc, au dehors.
Regarde-toi, la jeune filie f
.
, . Ton _creur bat, et ton ceil pétille.
AQu3~urd hui le prmtemps, Ninon demain l'hiver
uo1 l tu n'as pas d'étoile, et tu v~s sur la mer 1 •
Au ~ombat, sans musique, en voyage sans livre 1
iur l tunas pas d'amour, et tu parles de vivre 1
0 'pour un peu_ d'amour je donnerais mes jours
Et ;e les donneralS pour rien sans les amours.
N!NON

Je ne me trompe pas ; - singuliere romance !
Comment ce chanteur-la peut-il savoir mon nom 'l
Peut-étre sa beauté s'appelle aussi Ninon.

Se~ .é.pe.roii~· d;a'r~iii·b;ill~~it" d;~~ ·1~· ;¿;é~·:.
Unne chatne a glands d'or retient son rnanteiu noir.
releve en rnarchant sa rnoustache frisée
Que! est ce personnage, et cornrnent le sa~oir 'l

L'émoi de Ninon et de Ninette est déja bien grand le lendemain
quand elles se levent. Au déjeuner, outre leur pere le bon vie~
duc Laerte, outre leur cousin Irus - un grand dadais toujours
é}égant ,comme une gravure de modes et qui voudrait bien épouser
l une ~ elles, sans trop savoir laquelle il préfére - elles
aper~oivent un nou~eau venu, Silvio, fils d'un ami de leur pére.
La pensée leur VIent probablement qu'il est le mystérieux
chanteur de la nuit précédente ; elles osent a peine le regarder.

391

Mais voici que Flora, la servante, les prend l'une apres l'autre
en particulier, et leur glisse a chacune un billet galant signé
Silvio ; c'est une demande de rendez-vous pour le soir méme.
Le soir venu, avec mainte précaution, mainte petite rose, Ninon
eherche a se débarrasser de Ninette, Ninette a se débarrasser
de Ninon, chacune voulant rester seule sur la terrasse pour y
attendre l'heure du rendez-vous :
·
Que fais-tu la si tard, rna petite Ninette 'l
II est temps de dormir. Tu prendras le serein.

Et l'autre:
Va te coucher, Ninon; ¡e ne saurais dormir.

Peu a peu, et toutes deux pressées du mémedésirdeconfier a
quelqu'un le secret qui les trouble, elles se montrent les lettres
qu'elles ont re~ues lematin :horreur !horreur et mystere! .lesdeux
lettres sont exactement pareilles et signées du méme nom.
Elles se récrient, indignées. Quel monstre que ce Silvio, et quelle
énigme ! II faudrait pourtant savoir qui il est, et qui il aime, et ce
qui se cache au fond de tout cela. Leurs petites tetes travaillent,
se montent, et, au 1ieu de rentrer, de fuir l'infame séducteur, elles
l'attendent. Soudain, il arrive, une épée au poing, drapé dans un
grand manteau, et, en méme temps, par une autre porte, survien
nent le duc Laerte et lrus. Les épées s'entre-choquent ; Irus,
qui est un poltron, crie: &lt;t Je suis mort ! » et tombe par terre,
bien qu'il n'ait pas re~u la plus petite égratignure. Ninon et
Ninette pleurent, se tordent les bras, et se jugent a tout jamais
déshonorées par un tel scandale. Et le lendemain, au réveil,
Laerte les voit venir toutes deux, d'abord en habit de religieuses,
puis en habit de bergeres. Elles lui disent leur ferme résolution
de renoncer au monde et de vivre soit au clottre, soit aux champs,
hors de la société qui leur semble horrible. Elles sont bien résolues
a ne pas épouser Irus, qui est un sot et un pleutre ; et quant a
Silvio, comment épouser celui qui est venu jeter le trouble au foyer
de leur pére, qui est. venu pour les séduire, pour les enlever peut~tre, une guitare ou une épée au poing 'l Mais le pére sourit;
il a deviné sans peine que, si toutes deux détestent Irus, toutes
deux aiment Silvio; et, puisque de son c6té le creur de Silvio s' est
prononcé, puisque Ninon est celle qu'il aime, il l'épousera:
Il ne s'en ira point, ne pleurez pas, Ninette.
Embrassez votre frere - il est aussi le mien. Et vous, mon cher Irus, ne baissez pas la t~te :
Soyez heureux aussi : - votre habtt vous va bien.

�LE THiATRB ROIIANTIQUE

RBVUB DBS COUR8 ET CONFéRENCES

e:

. ~nai le duc Laerte en vient A son but, qui était de rendre I
~:1~ule ~ux ye~x ~e aes filies et de marier l'une d'elles Ason
VI~C
~ui, e eat Laerte lui-méme qui avait monté la pet.ite
co~ . e ~atinée A transformer Silvio en héros de roman . c'eat
lw qui ava1t embras~é Ninet~e daos le jardín, luí qui avait ¡hanW
aous la fenétre de Nmon, lm qui avait dit A Silvio d' t
h
ell~_l'épéet ~ la ~ah~. 11 a ~onté la petite comédie un
qu I1es ga1, qu 11 a1me A nre :

;t

e:e:rp:r:

C'est le métier des vleux de dérlder le temps,

et surtout parce qu'il connatt le creur féminin
une tbéoriep:~~fi

0 ird été jeu_ne. 11 a toute
: 0 ;;v·e.ntJ. d 'afin"'.
10 11 1a
u premier acle :

Recevoir un mari de la main de son per
Pour une jeune filie est un pauvre régaT:

fi;~;tii~; ¡;; ~~i.is"

d;été; ¡~; ·i:~~ ~¡~·c~·é¿h¡1j9
n~ P e 8 la mam, un manteau sur les yeux '
Qu une enfant de qulnze ans réve ses amouréux
tv•~t de se montrer, il faut Jeur apparaltre
·
e re ouvre la porte au matériel époux '
~•. a toujours l'ldéal entre par les tenétre;
o,la, mon cher Silvlo, ce que fattends d~ voua
Connalssez-vous l'escrime ,
•

f.

SJLVJO

Oul, je tire l'épée.
L.t.ERTE

~~ pour lo plstolet, vous tuoz Ja poupée,

e5 l•ce pas ' - C'est tres bien · vous tuerez
Mes filies tout li l'heure ont rec;il deux billets ~es valets.
~: 1h~rchez pas, c'est mol qui les ai fait remeÍtre
Une 1!'irr:uda' comprelniez ce iue c'est qu'uno lett~ 1
amour, orsque 1 on a quinze ans 1
g~elle charmante place elle occupe longtemps 1
abord aupres du creur, ensuite il la ceinture
La _poche v,ent apres, le tiroir vient enffn
'
~::i:;omme on promene, en tralneaux, ·en volture 1
e on 1a m.,ne au bal I que de fois en chemin
le fond d~ la poche on la presse,' on la serre' 1
_comm~ on r1t tout bas du bonhomme de ere
u1 ne vo1~ J_amais ~len, de temps immémor1f1 1
uel travall 11 se fa1t daos ces petltes tétes 1
Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous étes
rous, n l'heure qu'il ost? - Vous étes l'ldéal'
e prince Galaor, le berger d'Arcadie.
•
Vou~ etes un Lara ; - J'al signé votre 'nom
Lo v1eux duc vous prenait pour son gend •
ton I Vous tombez du ciel comme une tr!';Mle mais non,
ous rossez mes valets ; vous forcez mes verro~ •
~ous ca_res~ez le chien ; vous séduisez la fflle . X '
ous fa1tes le malheur do touto la famllle .
'
VollA ce que l'on veul trouver dans un 6p.oux.

~:ns

8

;ª

,.

e~°;a:

•
• •
L'idée que Musset exprime la, et qui eat le sujet méme de sa piéce,
at, on le voit, qu'une Ame jeune ne saurait se contenter du réel,
'elle s'imagine la vie plus romanesque, plus aventureuae, plus
e que la viene l'est réellement, et qu'il faut qu'elle se trompe
ai pour étre heureuse, qu'il est bon qu'elle se trompe ainsi.
N'y a-t-il que les Ames tres jeunes qui faBBent de ces réves ou qui
complaisent en ces illusions-la ? Je ne sais trop. Je croia
p'il n'y a que les sages - c'est-A-dire des gens bien vieux, bien
busés, bien revenus de tout - pour accepter la vie telle
111'elle est, pour comprendre l'inutilité du réve et se résigner A la
ihlité. Oli est la raison d'étre de l'art et de la littérature, sinon
UDB l'étemel besoin qui nous pousse Afuir la réalité dans le réve?
est en particulier le secret de la prodigieuse fortune que
1e roman a faite depuis quelques siecles. Et il y aurait tou~ une
liatoire Aécrire des eflorts que l'Ame humaine a tentés de tout
lemps pour se dissimuler a elle-meme les platitudes et la monotolie de l'existence. Qui ne voit, par exemple, qu'ainsi s'expliquent
toua les jolis mensonges de la vie de salon A la fin de l'ancien
ngime, depuis les jours de l'HOtel de Rambouillet jusqu'aux jours
tle Trianon ? La biographie de la société aristocratique au xvn6
d. au xvmº siecle pourrait se résumer dans ce seul mol : l'artilic:iel. Précieuses de 1630 ou marquis de 1760, toute cette humaliU si coquettement apprétée, si factice - factice de la téte
aux pieds et depuis son vocabulaire jusqu'b. ses modes sentimenlalea, depuis ses robes A paniers jusqu'a ses perruques - n'était
lU fond qu'une humanité blasée, laBBe de vivre, et qui cherchait
Aae distraire en se donnant a elle-méme une perpétuelle comédie.
Mais si nous révons a tout Age, si a tout Age nous cherchons
..iinctivement 11. embellir le réel au tour de nous, ce besoin de l' Ame
•'eat jamais plus impérieux que dans la premiere jeunesse.
Deat impérieux, et il ne Jaisse pas que d'étre assez respectable
1t touchant, car, au fond 1 il est une forme du sentiment de l'idéal.
f.Drneille était un contemporain de l'HOtel de Rambouillet ;
• lragédies ont paru daos le méme temps que le Cyrus ou La
CUlie, et c'est en somme le méme instinct de l'Ame humaine qui
•'exprime ici en réve héroique et sublime, la en reve sentimental
et ~lant. Peut-étre est-ce un tort que de railler un instinct aussi
paíasant que celui-la, et qui, s'il nous expose parfois a de plai•
~~ déconvenues, est aussi celui qui nous rend capables de nous
aftl' au-dessus de nous-mémes. Cervantes le savait si bien qu'en
-.Iant s'égayer aux dépens des réveurs ou des idéalistes, en

�394

395

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

contant l'histoire de Don Quichotte, il a écrit un livre qui touch
par instants encore plus qu'il ne donne envie de rire, et qu'en 1'
refermant nous nous demandons si c'est Don Quichotte qui a to
ou si ce ne serait pas lui, par hasard, qui a raison. J'ai touj
pensé que, dans sa comédie desPrécieuses ridicules, Moliere av ·
été bien dura ses deux jeunes héromes, Cathos et Madelon,
quelles ne sont, a y regarder d'un peu pres, que Ninette etN·
en robes Louis XIV. Les deux marquis, du Croisy et Lagrange,
conduisent a leur égard comme de simples goujats, et elles
raison de dire qu'ils leur ont«jouéunesanglantepiéce» enles
aant a prendre deux laquais pour deux héros de roman. Et
était done leur crime pour que Moliere ait jugé a propos de ~
égayer ainsi a leurs dépens ? Leur crime était celui de N ~
et de Ninon ¡ il était, comme elles le disent, de ne
vouloir se trouver mariées du jour au lendemain sans avoir pp
choisir leur époux, sans que leur creur ait battu, sans qu'ella
aient eu leur petit roman avant d'etre a jamais condamnée1 Ua
prose de la vie conjugale ; leur crime était, de ne pas aimer
gens qui « viennent de but en blanc au mariage » et «preJllltlJl.,
justement le roman par la queue &gt;&gt;. J'aime mieux la souriallt.e
indulgence du duc Laerte que la brutalité de Lagrange et de
Croisy, et je sais gré a Musset d'avoir eu ici la inain plus 1~
que Moliere.
A deux reprises, en revanche, le theme d' A quoi révenl les¡,.,.
filies a été traité, ce me semble, avec une légéreté de main prelql&amp;
égale a celle de Musset, une premiere fois au xvme siecle par
Marivaux, une autre fois de nos jours par Edmond Rostand i G
il n'est pas de meilleur moyen de gouter le petit chef-d'ceum
de Musset que de le comparer au Jeu de l'amour el du hasará •
aux Romanesques.
Le théatre de Musset doit quelque chose a Marivaux, cela
pas douteux. II présente meme, ga et la, des traces d'imitalltlt
consciente et directe.L' Ane et le ruisseau, qui estla derniérepiice
de Musset et ne fut publié qu'apres sa mort, est imité de l'H~
,tratageme, de meme qu' Il jaut qu'une porte soit ouverle ou fen,,#1
est imité du Legs. Ailleurs, si l'on ne peut dire qu'il y ait imitation, on ne peut s'empecher de remarquer qu'il y a des r ~
blances, des rencontres, une certaine communauté ou P ~
d'humeur, Marivaux ayant eu, luí aussi, bien de la fan
dans !'esprit, et ayant en outre été toute sa vie, comme M~
le peintre ou le poete de la femme et de l'amour. Mais il reall
toujours entre eux cette différe:,:ice que Marivaux est plus h ~
de théatre que Musset, et Musset, plus poete que Marivaux.

c'est ce que l'on sent bien en comparant le J eu del' amour el du
ja,ard avec A quoi révenl les jeunes filles.

a

n.'•

La donnée, en son point de départ, est la mem~. _L'héroi~e ~u

Jeu de l' amour el du hasard, la tres aimable et spmtuelle SilVIa,
est aussi une jeune fille a qui la vie semble bien plate et qui n_e
détesterait pas d'y meler un petit grain d'aventure. Elle auss1,
tlle pense que :
Recevoir un mari de la main de son p~re
Pour une jeune filie est un p'auvre régal.

Quand son pere lui parle d 'un certain Dor:inte, a qui ~l _voudrait

la marier, elle ne dit pas non, mais elle fa1t ses cond1tions. La
condition, c'est qu'elle va changer de co~~ume avec sa soubrette,

et jouer aux yeux de Dorante, !º~qu_il se pr,ésent~ra, le, ~er.aonnage de Lisette ; elle pourra ams1, dit-elle, l étud1er a l aise,
le bien connattre avantde dire oui ¡ que s'il venait a s'éprendre
d'elle sous son travestissement, a l'aimer sans la connattre et
malgré son petit bonnet, tant mieux : elle ser~it done sure
llU'elle est aimée pour elle-meme. II m'a touJou~ semblé,
,uant a moi, qu'elle raisonnait assez mal, et que s1 Dorante
•'éprenait d'elle, comme il arrive, tout en la prenant pour une
1Gubrette, cela prouverait surtout que Doran~ est_ capable a
l'occasion d'aimer une soubrette - et cec1 sera1t un. peu
inquiétant pour !'avenir du ménage. Mais n'impo~e ; le fait est
que comme Ninette et Ninon, Silvia veut avo1r son roman i
tt ~lle l'a 1 grace a la complaisante bonhomie de M. Orgon son
pere, qui 8 e prete a ce caprice; elle~'ameme bien plus com~let
1
011 plus compliqué qu'elle ne I ava1t prévu.. ~ar, de son coté'.
Dorante a imaginé meme ruse, avec la complic1t~ de M. Orgon,
il a changé d'habit et de r6le avec son valet Pasqum, en sorte que
Silvia sent bienwt non sans épouvante, qu'elle s'éprend de ce
valet en qui se cache Dorante, tandis que celui-ci s'éprend, non
llns remords, de la soubrette en qui se cache Si_lvia. . .
.
ll faut Jire la piece de Marivaux pour savo1r comb1en il ava1t
~'esprit et de grace dans !'esprit. ~•e~t, d'un ~out a l'a~tre, ~n délice, soit qu'on entende parler Sil:"1ª• et q~ ?n la v01e d ª~?rd
tchapper, a force de malicieuse gaieté, au ~1d1cule de la pos1ti~n
ti fausse ou elle s'est mise soit qu'on voie peu a peu sa petite
Ut.e s'égarer et battre la ca~pagne, a mesur~ qu'~lle se,nt l'amour
llatlre bien malgré elle dans son creur- s01t enfm qu on observe
l'attitude de son pere et de son frere Mario, qui tous deux sont
4ans le secret de la comédie, s'amusent de son embarras, et
tttnnent malicieusement plaisir a l'accrottre.

�396

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maie, d'une part, remarquons combien une pareille reuvre
dalie, malgré ~e. qu'il y a d'imprécis dans son cadre, malgré
noma de fanta1S1e que portent lee personnagee. Une' époque
déterminée revit sous ces jolis costumes Watteau et c'est p
sém~n~ !'époque méme de Watteau, c'est le xvn~e siecle qui
l~ahit ici ~ toute minute. 11 y a la de la tendresse, un peu d'
bon, un peu de poésie, certes ; mais il y a la surtout de l'
et de !'esprit. Est-ce une jeune filie que Silvia ? Si on l'é
causer ~vec Liset_te a la premiere scene, on verra qu'elle en
long d~Ja sur la ~e~tles~ensonges de la vie,surle mariage et
décepbons. On I a dit mamtes fois et avec raison : les jeunes
d_u théAtre de Marivaux sont des femmes. Ce sont des femmes d
siecle qui n'étaft q~'esprit. ~•amo~r est chez elles le cap·
une forme de l ennui, une distracbon cherchée · il est selont~tre de la piece, « un jeu • et un sourire; il parle ~n jolÚa
fm, alambiqué, précieux ; mais le chant, les divines effua·
des amants de Musset, ne les demandons pas ñ Marivaux.
Et, d'autre part, pouvons-nous un seul instant oublier
lisantLe J eu de l' amour el du hasard, que nous sommes au théA'
~omment l',~ubl_ier? ~omme?t ne pas sentir ce qu'il y a d'
ciel dans l mtngue si adroitement conduite dans ce do
d~guisement}e ~ilvia et de Dorante, tous deu~ prisa leurpropll
piége, dans I mtngue paralléle que forment les amours de ·
et de Pasquín, travestís eux aussi, chacun croyant duper l'a
et dans le double dénouement qui unit la soubrette au valet.
meme temps que la mattresse au mattre ? C'est du théltle
délicieux, mais c'est toujours du théatre.
. J'en di_rai a peu pres autant des Romanesques, la jolie peli!!
piéce qui fut le coup d'essai d'Edmond Rostand alors qa'I
avait vingt-cinq ans.
'
, Que le . sujet soit celui d'A quoi r~venl les jeunu fiU,,.
1auteur lui-meme est la pour nous en avertir. 11 ne se cache
d'etre l'éléve de Musset, et il a eu soin d'écrire 1 comme •
mattre, en tete de sa piece : "La scene se passe ou l'on vouda;
pourvu que les costumes soient jolis. &gt;i
Deux peres, vieux amis et voisins de campagne Bergarnin el
Pasquinot, ont l'un une filie, Sylvette, et l'autre u~ fils, Pe ·
lis souhaitent de les marier afín de vivre désormais et pourtouj
ensemble. l\~ais les de~ jeunes gens ne s'aimeront pas, s'ilscroi
que leur umon est le fait de la volonté paternelle. 11 s'agit d
d~ renouveler la vieille ruse du duc Laerte. Bergamin et Pas~
!eignent d'etre brouillés a mort. Entre leurs deux prop ·.
ds élevent un grand mur : défense a Sylvette d'aimer P

39¡

• Percinet d'aimer Sylvette. Aussitl&gt;t, ils s'éprennentl'un de
t.re, et Percinet est sans cesse perché sur le haut du mur,
oguant tendrementavec Sylvette. Puis, Bergamin et Pasquinol
binent avec un certain Stratlorel, expert en ces délicates ma' un simulacre d'enlévement ; Sylvette croit qu'on a voulu
ever en chaise a porteurs, Percinet croit l'avoir délivrée en
· lant contre Stratlorel. lis sont l'un pour l'autre des héros
roman; ils s'adorent et ne demandent pas mieux que de se
·er, réalisant ainsi a leur insu le secret désir de Pasquinot et
min.
Tel est le premier acle, et, jusqu'ici, on le voit, la piéce est bien
e rédaction nouvelle d' A quoi rivenl ... Et cette rédaction
velle, je suis bien éloigné d'en faire fi. J'y trouve bien de la
et de la fratcheur, une verve endiablée, un éblouissant
ement d'esprit,et toutes les prouesses d'élocution, toutes les
vailles d'expression que nous avons admirées depuis dans les
s ceuvres du m~me auteur. J'y trouve la verve d'un romane de 1830 avec les habiletés de métier de nos plus illustres
assiens, par exemple, dans le fameux couplet des enleve-

ta:
BERGAIUN

Pour un enlevemenl, que prcnez-vous, chor mallre 'I
5TRAFFOR1U,

Cela dépend Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
On rait l'enlbvement un peu dans tous les prlx.
Mais, dans le cas présenl, el si j'ai bien compris,
11 ne raut pas compter du tout. A votre place
J'en prcndrais un, Monsieur, lá, - de premiére classe 1
BERGAIUN,

tbloui.

Ah I vous avez plusieurs classes '!
STRAFFOREL

Évidemment. 1
Songez que nous avons, Monsieur, 1'1mlevement.
Avec deux bommes noirs, l'enlévement vulgaire,
En !lacre - colui-li1 ne se demande guere L'enlevement de nuit, l'enlévement de jour,
L'enlevement pompeux, en carrosse de cour,
Avec laquais poudrés et frisés - les perruques
Se payent en dehors - avec muets, eunuques, .
Negres, sblrt1!, brigands, mousquetaires, au ch?•X 1
L'enlevement en poste, avec deux chevaux, t.ro1s,
Quatre, clnq, - on augmonte ad libilum le nombre, L'enlevement discret, en berlina, - un peu sombre ... Etc., ele.

llaia si on relit Les Romanesques apres
·

A quoi r~venl ... , voici

ft88ion qu'on éprouve.
On1'ape~oit_quel'ceuvre est aussi nettement datée que Le Jeu

�398

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de l' ~mour el d~ hasard. Le texte a beau dire que la scene se pallt'
« ou il noll:s _pla1ra », c~s personnag~s, qui parlent souvent le par
argot pans1en de la fin du X1X8 s1ecle, cette Sylvette qui s'écrie,
quand Percinet veut l'embrasser:
...•...... Mais jamais de la vie l •.

ou qui dit de son pere :
ll est un peu serré, papa !...

ces amoureux qui parlent par moments comme ceux de G
ou de M. Maurice Donnay, ces deux peres qui habitent un coin
banlieue ou leur idéal est d'avoir un bassin avec des poiss
rouges et une boule de verre bleu suspendue sous la tonnelle,
nous les cop.naissons, nous les avons apergus l'été devant quelque gentille maison blanche de Chaville ou de Viroflay.
Et puis, n'est-il pas vrai que l'art ou l'artifice se voit un pn
plus qu'il ne faudrait, et que chez Rostand, comme tout a l'heme
chez Marivaux, on se sent trop au théatre? Je n'ai résumé que le
premier acte ; mais il y en a deux autres, oi.t !'intrigue se noue,
s'embrouille adroitement, pour se dénouer le mieux du monde l
la derniere scene. D'abord, c'est la désillusion de Sylvette etde
Percinet, lorsqu'ils découvrent la ruse paternelle, lorsqu'ill
savent a quoi s'en tenir sur la scene de l'enlevement; et c'est le
brusque départde Percinet, qui s'en va courir le monde en quate
d'aventures authentiques. C'est ensuite son retour, le retour de
I'enfant prodigue, et sa réconciliation avec Sylvette, grace l
StrafTorel qui s'est travesti en marquis de je ne sais plus quoi pour
dégouter a tout jamais Sylvette des romans et des héros de roman. Sylvette et Percinet s'apergoivent que la vraie poésie dela
vie est dans l'amour de deux jeunes creurs l'un pour l'autre, et
non dans les belles aventures :
La poésie, amour, mais nous fOmes des fous
De la chercher ailleurs, lorsqu 'elle était en nous 1

Tout cela est ingénieux etjoli, bienfait- un peu trop bienfait
peut-étre, trop voulu, trop conscient. Tout cela forme une piece
qui peut se jouer, qui platt a la scene, une tres aimable piece, maia
une piece. Sylvette ou Percinet, Bergamin, Pasquinot ou Strafforel sont de spirituelles marionnettes, mais des marionnettes, eL
nous voyons bien la main qui les fait manreuvrer en tirant adrvitement la ficelle. Comment la traduire, cette impression que
nous ressentons tous en passant de Musset a Rostand ? ... A la

LE THÉATRE ROMANTIQUE

399

ne aujourd'hui, a l'Opéra surtout, on imite tres bien le clair
lune avec de l'électricité, et on met du elair de lune dans toutes
scenes d'amour : des que les deux amants sont ensemble :
Enfin, seuls ! ... »vite, le doux rayon de Iumiere inonde le déeor.
'est tres poétique. Seulement, ouvrez votre fenétre la nuit quand
fait clair de lune, un vrai clair de lune sur la verdure, sor ~n
urs d'eau, sur lamer, sur le silence de la eampagne endonme,
Le clair de !une bleu qui baigne J'horizon,

puis comparez. - Les Romanesques, c'est du clair de lune
rique.
Qu'on relise, par contre, la scene d'A quoi révenl les jeunes filies
Silvio est seul aupres de Ninon :
Écoutez-moi, Ninon, ~e ne suis point coupable ...

celle ou Ninon et Ninette, « dans deux bosquets séparés », disent
trouble de leur creur :
- Cette voix reteqtit. encore a mon oreill~.
- Ce baiser singulier me fai t encor frénur:
.
- Nous verrons, cette nuit ; il faudra que Je v~11le.
- Cette nuit, cette nuit, je ne veux pas dormir.
- Toi dont la voix est douce, et douce la parole,
Chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir,
Ou comme en soupirant l'hirondelle s'envole, .
Moii bonheur fuira-t-il, n'ayant duré _qu'un s01r ?
- Audacieux rant0me a la forme voilée,
Les omhrage&amp;ce soir seront-ilssans danger?
Te ,everrai-je encor dans cette somb~e allée,
Ou disparattras-tu comme un cham01s léger ? •.•

Ou plut0t qu'on relise toutela piece,.~ton ~•aur~ pas de peine a
sentir qu'elle est autre chose qu'une piece bien faite, autre ch?se
que de l'art, autre chose qu'une image de la vie aune ép?que déterminée. Bien faite, non, la piece ne l'est pas, car Il n'y a nul
lien entre les scenes et l'on y passe sans cesse d'une chambre
dans un jardin, d'un jardin dans un salon, ouA d'un sal?~ sur
111le terrasse. Le dénouement meme pourrait preter a la critique,
puisque la pauvre Ninette, qui a eu _part a~x sérénades. et
dont le creur s'est ému autant que celu1 de ·Nmon, reste fille
t.&amp;ndis que Ninon épouse Silvio. Non, encore une fois, ceci n'est
paa du théatre, ceci est poésie, ceci est un chant, le chant de
rétemelle jeunesse. Ceci eut été vrai il y a 2.000 ans, et malgré
tous les changements survenus dans les mreurs ou les mod~s,
eeci est vrai encore et sera vrai toujours. Paul de Musset dit,
dan&amp; la Biographie qu'il a écrite de son frere : (&lt; Ninette et Ninon

�400

REVUE DEB COCRS ET CONFÉRENCE8

sont lea portraits de dewc sreurs qu'il avait connuea au Mans..
Je pe~ qu'Alf~d eilt un peu souri de cette affirmation. Q
on lu1 ~eman~a1t, apres_Lu Capricu de Maripnne, ou il avait
sa Mananne, 1~ réponda1t : «Partout et nulle part; ce n'est poi-.
une fe~me, c est la femme. , De meme ici ce n'est pal
portra1t de telle ou telle jeune filie ; c'est un Age de la vie doa
Musset a écrit le poéme.
Tr~nsporter ce poéme a la scene, ah I que ce serait dommage~
Ne !aisons p~s rev~tir a Ninette ou A Ninon les traits de quelqae
anc1en _prem1er l?nx du _Conservatoire, de quelque ingénue de
~méd1e-Fran~a1se. Ne f1gurons pas avec des portantset un mo•
h~r de théAtre la chambre ou Ninon s'endort la chambre
gmale :
•
·

a.

Doux mystére du toit que l'innocence habite
Cha~ons, réve~ d'amour, rires, propos d'enfa~t,
Et to1, charme mconnu dont rlen ne se défend
Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerlte l... '

~em~rci~ns plutot le poéte d'avoir laissé le champ libre a llCI(
1magmations. Il nous a laissé la liberté d'ajouter a son reve 16
n~tre qu'é~eille la musique de ses vers. 11 en est de ses vera co
d une mus1que, _en efTet: en l'écoutant, tout un tableau se dessull!
dans notre espnt, tableau imprécis et charmant ou flottent
no~s des ombres gracieuses, des etres de reve ou de chers souvenin.
MalS_ le charro~ serait rompu si un décorateur de tbéAtre v
préc1Ser et réabser le tablean avec des toiles peintes et des arb
~e carton! et si une actrice quelconque, fut-elle meme tres jolM;
1~~rposa1t _sa pe~onne entre nous et la vague et douce vision.
L 1d~al dev1endra1t le réel, et l'on sait trop combien le réel diff
de 1'1déal.
(d suivre.)

Leqons sur l'histoire
de la littérature latine
Coura de 11. L'ABBt LEJAY,
Membre de l' Inr!ilul,
Profe:i,eur a l' lnatüul callwlique.

Le clroit romain oonsid6r6 en général (suite).

L'analyse est le fruit de l'abstraction. Par une Lendance presque
tpposée, les Romains avaient le gout des spectacles. Chez tous
les peuples, le droit primitif était en action et en symboles. Plus
. .e beaucoup d'autres, et d'une maniere étonnante pour des
bommes qui avaient un tel penchant a l'abstraction, ils ont gardé
.1aepect extérieur et sensible des usages juridiques.
Tout se passe en plein air, au Foruro, devant les regards des
-eurieux. Les parties sont debout ; le préteur est assis sur sa
aaise curule. Elles ne peuvent pas se faire représenter, ni soullleltre leurs prétentions dans des mémoires écrits. II faut
qu'elles soient la, en personne ; qu'elles prononcent les paroles
•cramentelles ¡ qu'elles accomplissent les gestes prescrits. Si
cJea témoins"doivent etre entendus, ils comparattront eux aussi. Si
en doit preter serment par Jupiter, on ne peut jurer par le
dieu sous un toit, on doit le prendre a témoin sous le ciel (1 ).
Si l'objet d'un litige est un meuble, il doit etre apporté. Si c'est
un immeuble, le préteur se rendra sur place ; on le montrera en
tendant le bras, longa manu. Si c'est un champ, une motte de
terre avec de l'herbe le figurera devant le tribunal. Le débiteur
lle peut etre vendu qu'aprés qu'on l'a exposé a trois marchés
IUccessifs et qu'on a crié en meme temps le chiítre de la dette.
Lea atlaires criminelles se jugent a l'assemblée, dans trois réunions
,IUccessives. Les coupables sont exposés. Quand un plaideur va
-eonsulter un juriste, c'est a la porte du prudent qu'il le trouvera,
*11) VARRoN, De ling. lat., V, 66
lerare oportere. •

1 •

Quidam negant sub tecto per hunc

28

�403

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

HISTOIRB Dll LA LITTÉRATURE LATINE

c'est au milieu des consultants qu'il questionnera
la réponse.
La procéd?re est orale. La parole est employée par les part.ie$,
par les témoms, par le préteur, par le jurisconsulte. On a Je droit
de ~uer sur place le voleur de jour qui se défend, mais c'est april
~vo1r pou~sé ~es cr~; la , clameur • donne une sorte de publicité¡
1 a~te de ¡usbce pnv~e (1). Le demandeur peut saisir Je délendeur
qui _se r~fuse a le suivre devant le juge ; mais ce n'est qu'apne
avo1r pr~s les assistanl;5 ~ témoin. Il faut des témoins pour la
plus ª?c1enne ~orme d ahénation de la propriété ( mancipation),
P?ur 1afrranch1ssement, pour le testament. Le testament étm
~ a~ord lu devant tout le peuple. Quand on pratiqua le testament
ecnt, le testateur dut présenter aux témoins les tablettes ferméel
en!eur décl_~rant ~ue tell es étaie_nt ses volontés: « Ces choses, de la
meme mam~re qu elle~ sont écntes dans ces tablettes et sur cea
pages de c1re, de meme ¡e donne, de mcme je legue, de meme
¡eprends a témom, et de meme, vous Quirites, rendez-moi t.émoignage (2)., Le prononcé de cette formule, nuncupalio, est indispensable et seul donne a l'acte sa validit.é. Une déclaration analogue est req_uise dans la mancipation et dans le nex1Jm Je vieur
c?ntrat romam. Tous les actesécrits doivent etre montrés' et ost.ens1bles, sous forme de ~blettes ou de petits rouleaux (libelb).
La pré~cnce des t.émoms e~tnécessaire dans des acles puremenL
oraux. L acle établ~t le d,ro1t ; étant verbal, il passe avec Je
moment_ oil on Je fa1t .. Il nen reste rien. La sauvegarde du droil
est conf1ée aux témoms dont la mémoire maintient le souvenir
de l'acte.
Le~ termes juridiques confirment ce caractére oral du droil
ron_iam. La plup~rt se . rattachent a la racine qui signifle

. Par c_ontre, non~ n~ trouvons dans J'ancienne terminologie
nen q~1 ~uppose I écnture, aucun terme comme praescribere,
praescrtpho. De tels mots sont postérieurs ; iJ suffit de rappeler
les , rescrits • des empereurs.
L'écriture pénétra dans la procédure par la formule que délivrait
le préteur et par l'édit qu'il rendait au commencement de sa
magistrature. Elle n'était done pas employée en justice antérie~rement a la création de la préture ; ensuite, les antique•
act1ons orales subsistérent en meme temps. Dans les acles Je
testament écrit est trés ancien, bien que nous ayons des souvecirs
d'un temps oil cette disposition de volonté se faisait seulement
de vive voix. Beaucoup plus tard, l'habitude que les péres de
famille romains avaient de tenir un Jivre de leurs recettes et de
Jeurs dépenses, labulae accepli el e:epensi, fera naltre un nouveau
genre de contrat. Par Je fait qu'un nom de débiteur y était transporté de la page des recettes a celle des dépenses, tran,scriplum,
une obligation était créée en faveur du possesseur du registre
qui faisait foi en justice. Ce genre de contrat est déja ancien et
fort employé au temps de Cicéron (1). Une créance finit par
s'appeler simplement un nom, nomen. ,Mais ce sont la des
innova'tions.
Le droit romain est done essentiellement oral, visible, sensible,
dramatique. 11 est bien différent du droit moderne qui se dilue
en écritures et en paperasseries, dits, contredits, enquetes,
compulsoires, rapports d'experts, transports, interlocutoires,
baux et procés-verbaux, appointements, exploits ; toutes ces
piéces remplissent les sacs dont Je juge Dandin fait provision
pour trois mois. Qu' on ne dise pas que les Romains sont des
Méridionaux et des Anciens, que les peuples de l' Antiquité et
encore maintenant les peuples du Midi vivent dans la rue, avec
une surabondance de gestes et de paroles. Les Grecs anciens
avaient une justice écrivassiére. Une action publique a Athenes
s'appelle une écriture, yp~~~ ; accuser, c'est écrire, yp&lt;i~m (2).
Dans tous les proces, civils ou criminels, la plainte doit etre
«rite ; elle est ensuite affichée. D' autres piéces forment une
sorte de dossier des deux parties, documents, textes de lois,
aveux arrachés aux esclave~, dépositions des témoins. Car les

402

« dire, parler » : wdex, iud1c1um, uindiciae iurisdiclio uind,t:,

•~ndicio, condiclio, inlerdiclum, nuncupali~ (nomen ~apere) ;
d autres expr1ment une act10n : paclum, conuenlio, conlraduJ.
uu se rattachent au nom du témoin : teslamenl~m.
Le droit pontifical était également oral. Le calendrier étail
une proclamation faite par le souverain ponfüe : calendae calan.
intercalare. Les ant(quaires romains parlent d'un rituel ~ugural
non écnt, que les pretres se transmettent de vive voix (3).
(1) C1c~RoN, Pr~ Tullio, 48 (commenf:ant les Douzo Tables).
(2)_ GAIU_s, Jnsl~tut., 11, 104 : • Haec 1la ut in bis tabulis cerisque scriPlltl
1unt. ita do 1ta Iegotla testor ita que uos Quirites testímonium mibi perhibelol.e'(3) V~RRON, pe ling.
VI, 27, Festus (dans Paul), vº arcani,, ... a ~
s.acrl~cn Q';'Od m arce 11t ab auguribus adeo remotum a no ti tia uulgan ut DI
utter1s qu1dem mandetur, sed per memoriam succcssorum celebretur ••

!ª'·•

. (1) ll en est surtout question dans le Pro RoJcio comoedo, dans le deuxieme
discours de la seconde action contre Verres, et dans les lettres.
(2) L'expression .v.asse en latin quand elle est traduite du grec ! dicam
(transcription de O(x~v) scribere, dans Pu.UTE, Aul., 769 ¡ Poen., 800 ;
TAnENCE, Ph., 127,329,668 ¡ C1ctR0N, Vur., 11, 37 {a propos de Siciliens).

�HISTO'IU DE LA LITTÉlfA.TUaE LA&lt;TINE

404

BEVUE DES COURS BT CONPÉRENCES

thnoignages sont recueillis par écrit et lus aux débats; les témoins
ne sont présent.s au proces que pour confirmer par le silence Ieure
déclarations antérieures. Les serments et les refus de serment
sont enregistrés. Toutes ces pieces sont recueillies et enferme
non dans un sac de toile, comme chez nous au xvne siecle, maia
dans une terrine : le pays est celui de la céramique. Pendant lee
débats, on lit ces documenta. Le role du greffier est important.
A Rome, il n'y a pas de greffiers ; les scribes sont attachés seulement a certaines administrations qui comportent une comptabilité, la censure, les questures.
Par ailleurs, la différence frappanteentreledroitgrecetledroit
romain estsurtout une difJérence de développement. u: droit romaia
est, sur tous les autres points, plus mur, plus perfectionné, ptm
compliqué, plus précis que le droit grec. Mais !'esprit conservateur a protégé a Rome les pratiques anciennes, pittoresquee
et antérieures a la diflusion de l'écriture. En Attique, la procédm,
del'Aréopage contre les meurtriers a seule survécu. Le magistrá
qui continue l'ancienne royauté, l'archonte-roi, présicle.
Le plaignant siege sur la pierre de l'intransigeance ou de !'implacable, ávonitlau; ).(6oi; ; l'accusé, sur la pierre de la violenct,
06ptwi; ).(8oi;. Les deux parties prononcent des serments terriblea,
la main sur les débris des victimes immolées avec des rite&amp;
particuliers. L'affaire est religieuse, car le meurtrier est impur.
C'est ce caractere religieux qui a perpétué l'ancienne procédure;
partout ailleurs, les Athéniens, amis des nouveautés et d'un ra~
nalisme conséquent, l'ont transformée.
Par ces traits sensibles, qui s'adressent a la vue et a l'oule,
le droit touehe au folk-lore. Les Romains élimineront cet élément
a mesure que leurs conceptions juridiques se préciseront ; ele
meme la littérature, en devenant littérature, cesse d'etre 11B
folk-lore. Le droit garde des survivances, l'usage de la pierr.e
pour frapper la victime dans la conclusion des traités, de l'épeautre (far) dans le mariage religieux, de la lance pour couper ~el
cheveux de la fiancée, des lingots de bronze dans les cérémorue&amp;
de la mancipation et du nexum. Ces usages sont antérieurs aus:
haches de bronze et de fer, au développement de la culture du
froment, a l'emploi des couteaux, a la monnaie. D'autre part.
certains objets et certains actes ont une valeur symbohque.
L'homme primitif donne a l'idée une forme sensible. La lance,
par laquelle l'homme de cceur se rend mattre du bien de son
ennemi, est le symbole de la propriété quiritaire. Une espece
de bonnet, le piléus, est le symbole de la liberté ; les bandelet~,
celui de la consécration a la divinité ; la main, celui de la pUJ&amp;-

4f&gt;r&gt;

les mains jointes, cclui de l'alliance. La chaise cunde,
oü s'assied seul le magistrat de puissance supérieure, s'oppose
a la banquette, sur laquelle prennent place c6te a cote les magistrats plébéiens. On discute le sens de certains gestes, comme
la pirouette de l'esclave qui vient d'etre affranchi, de certains
objets, comme le plat que tient la victime du vol dans la perquisition domiciliaire. Nous en saurions davantage si les ouvrages
de Varron n'étaient point perdus. A travers tels récits, telfes
images de Virgile, nous soup\tonnons des rites symboliques disparus. Mézence voue par le jet de sa javeline Lausus et son
armure:
ll6!1Ce ;

Dexlra mihi deus et telum quod mis1ile libro
nunc adsint I Voueo praedonis corpore raptis
indutam spoliis ipsum te Lause lropaeum
.A.eneae (1).

On croit voir Rienzi couper l'air de son épée en se toumant
auecessivement vers les trois parties du monde et disant cha&lt;¡ue
leis: « Ceci esta moi. » Chez un peuple dont l'aetivité juridique
ftait si féconde, malgré le respect de la tradition, ce qui mourait,
meurait entierement. On ne gardait pas le souvenir de symboles
tombés en désuétude, puisqu'ils ne servaient a rien, pas plus
fl'on n'avait éprouvé le besoin de les conserver par l'écriture
qiaand ils étaient vivants.
. Survivances et symbolisme révelent chez les Romains une
•agination parfaitement saine. On ne trouve chez eux ni reverie
morbide, ni vague naturalisme, ni obscénité, rien de ce qui se
montre achaque pas dans les antiquités j uridiques del' Allemagne.
Sar la bruyere et dans les clairiéres de la marche germaniqu~, les
Jites juridiques s'associent aux pratiques de la sorcellerie ; ce
'1i y survit encore du paganisme, au :,ave et au xve siécle,
•la poésie trouble et décevante ou la grossiéreté brutale des pays
dll Nord (2). Dans la poésie et les coutumes les plu~ pittoresques,
l'esprit de l'antiquité classique, surtout !'esprit romain,_ porte
tne netteté réaliste qui dissipe les fant0mes et les brouillards.
U) V1RGILE, Énéide, X, 773.

.
(t) Volr une page curieuse et sophistique de M1casLET, Origines du d'roil
~ (Paris, Hachette, 1837), p. LXxxm-LXxx_rv. Égaré ~ar son romanÜSIJ!e et_sa passion aveugle pour L'Allemagn!), !ihchelet e~sa\e. de remire ªl.!
~Plr1tuahsme un panthéisme ou plutOt un !étichisme de pr1m1ti!s. Vo_y. auss1
ib., e- cvn-cvm, ou 1'épithete de • décev_ante • est ré_pétée deux !01s pour
qtlallfier les images des coutumes germamques. On sa1t que cet ouvrage est
lllrtout un recueil d'extraits traduits du livre de Jaeobus Gano•, Deutache
ltec11L,a¡1er,amer, 1828, in-4°.

�406

RBVUB DBI

couM

HIITOIRB DB U

BT CONRRBNCBI

11 a . ~ne franchise qui écarte les équivoques et les mirages.
subbbté mame eat une recberche de précision.

•••
.~e cea 8?9le8, d~ ces paroles, de ces symboles dont la vie pri
ID1tive ava1t constitué un folk-lore pour les Ages suivants l
~omains avaient fait un choix ; certains avaient été at~ch
mséparablement aux acles juridiques. La constanee de
formes est le formalisme.
La forme d'un acle juridique est la maniere dont se manif
la voloD;té. Un serrement de mains peut etre la forme d'
convenbon entre deux parties. Tout aete juridique a done
forme, puisqu'il est une manifestation de la volonté. 11 faut bi
que la volo_nté prenne. un moyen sensible pour s'exprimer
debors. Mais le formahsme est le earaetére obligatoire d'
forme donnée, dont l'absenee rend l'aete nul. Quand la fonne
libre etl_aissée au ehoix des parties, elle est indéterminée, elle
6trecec1 ou cela, elle est un accident de l'aete juridique. Quand
est obli~atoire, elle est ceci et non pas cela, elle a un lien in ·
~éce88alre, a~ec la volonté exprimée ; elle est une pa
mbéren~e de l acle. La forme ne peut etre non plus une form
accesso1re, comme chez nous l'emploi du papier timbré ou
déclaration a l'enregistrement.
La forme obligatoire a pour principal avantage la séc •
qu'elle donne aux eontractants. Elle est une invitation a réfl
avant ~e s'engager, une garantie contre les doutes qui peuv
survemr, une protection contre l'arbitraire. Un acle juridi
entouré des formes prescrites est indestructible. Il résiste a
attaques i_ntéressées des partieuliers et a l'ingérence du pouv
Le formalisme est une néeessité dans les législations naissantes (1
On le voit a Rome en décroissance, a partir de la fondation
l'Empire. Les empereurs byzantins l'accablent de sareasmea (
C'est qu'il n'est plus en harmonie avec une mona
absolue. 11 avait ses ineonvénients. Un vice de forme un
. pour un autre rendait l'acte nul. Certains acles
' étai
pm
impossibles acertaines personnes, aux absents. Mais le form ·
a duré assez longtemps pour que nous pensions que les avan
l'emportaient sur les inconvénients. Ce rigorisme étroit
(l) G1DE, El. aur la novalion, p. 22 suiv.
(2) Code juslinien, 11, 58, 1 ; Vl, 9, 9 ; 23, 15 ; 30, 17

UTTiRATURB UTINS

ur lM esprits une forte discipline qui lea obligea d'attacher
mots un sena précis et leur inspira ce respect de la lettre aana
el il n'y a point de légalité.
Le formalisme a eu pour elTet d'émonder la riche végét.atioa
coutumes populaires. Les Romains laissérent leur droit ae
elop_p?r avec des allures dr!~atiques et des dialogues dans
pubhc1té de la roe. Ils rédms1rent seulement les solennités
commerce juridique qui devint un peo monotone. Chez eux,
_forme s'étendait a tout, au culte, a la vie publique, a la vie
v~e, aux usages domestiques. Elle répondait a leur gollt pour
signes, pour l'aspect extérieur, pour l'action, a leur besoin.
clarté, par l'intuition sensible dans une soeiété ou le costume
tinguait « l'homme libre et l'esclave, le majeur et le mineur
aénateur patricien et le sénateur plébé'ien, le chevalier et l;
ple c_itoyen, le magi~trat ayant s~n siége a Rome et celui qui
agna1t un poste élo1gné, le eand1dat, l'accusé, l'exilé(l)•. En
e temps, les Romains avaient un besoin de fixité et d'ordre.
formes leur étaient done agréables, mais ils ne pouvaient les
ettre que réglées.
La forme la plus simple d'un acle est la question et la réponse :
T'engages-tu a me donner eet eaclave? - Je m'engage a t.e
er cet esclave •, ,pondesne ? spondeo. La spomio est un cont purement verbal, garantí par l'emploi du mol ,pondeo.
type de eontrat était susceptible de variétés a l'infini : « Me
eras-tu?- Jetedonnerai• ;« Mepromets-tu? - Jeteprots » ¡ u Feras-tu ? - Je ferai. , Ces formes n'appartiennent
au droit civil, mais au droit des gens. Entre citoyens romains,
forme obligatoire est l'emploi du verbe spon-Iere et non pa•
autre (2).
Une forme aussi simple ne saurait etre primitive. L'humanite
toujours du eomplexe au simple ; le simple est le produit.
la réflexion analytique qui ne s'exerce qu'aprés coup. La
e typique la plus ancienne d'un acle juridique est celle de la
cipation (mancipium). On distinguait anciennement les biem
pres au patrimoine et ceux qui étaient en dehors, pratient;d'une part les fonds de terre situés en ltalie avec leurs
'ludes et les outils animés néccssaires a leur exploitation,
ves et betes de somme, d'autre part tous les autres bieos,
de terre provinciaux, argent monnayé, meubles, petil6
peaux. La premiére catégC&gt;rie s'appelait res mancipi, la

DX

l½) iBBRINO, E1prit du droil romain,
( )

AIUB,

Jn,lilul., 111, 92-93.

lr.

rr., t. 111, p. 202.

�408

MVUB DD COURS BT eoNPfm■NCBtt

seeonde re, nec maru:ipi. Pour aliéner les m mancipi,
semr de la mancipation.

C'était un vrai drame a plusieurs personnages. 11 faUait ehiq

témoins, puberes, citoyens romains. Un sixieme cite-yen de m&amp;m

condition tenait une balance de bronze; c'ftait le libripe111.
L'objet a vendre était la. L'acquéreur lesaisissait d'une Iil •
de l'autre, il tenait un lingot de bronze et récitait la form~ t
« Cet homme, moi je prononce qu'il est mien de par le
quiritaire et qu'il soit acheté pour moi avec ce bronze et cet
b~lance de bronze. • Il frappait la balance avec le lingot, po
fa1re sonner la qualité du métal. Ensuite, il remettait le b
au vendeur, en guise de prix. La formule était invariable sa
la désignation de l'objet; Gaius nous l'a conservée, appliquff'
une vente d'esclave. Il nous dit que seuls les fonds de terre
vaient etre vendus « absents ,. On peut croire que plus ancie
ment on les représentait par une motte de terre, comme dana
procédure de revendication, ou qu'on se transportait sur
lieux (1).
La mancipation est un acte type. On retrouve les témo·
le libripens et le bronze dans une série d'actes qui furent ass· ·
a une vente : le mariage (coemplio), l'adoption, le testame
l'obligation appelée ne:eum. Une école de juristes rom ·
frappée par ces ressemblances, voulut meme donner le n
de ne.rum a tout acte ou paraissait le peseur avec sa bal.anca
C'était une généralisation abusive, mais qui fait ressortir l'unif
mité du systeme juridique romain (2).
Nous devons noter dans ces pratiques l'importance des m
decertains mots al'exclusion d'autres, cerla uerba, ,ollemnia r,,r
plus tard, quand la loi les aura sanctionnés, legitima u
Ces mots nécessaires correspondaient aux noms des actes, co
spondeo dans la sponsio (3), ou les faisaient reconnattre po
valables. Varron répond, dans son traité d'agronomie, a
préoccupation du bon pére de famille romain. Quand on ach
des meubles ou du petit bétail, res nec mancipi, on ne pou
(1) GA1us, Imfifuf., J, 119-122. On se transporlait d'abord sur pla~
l'ager romanas était un territoire de culture autour du bourg. La mottl'
ten:e suppose déjl\ des dist.ances. Galus comprend par au, non un
ma1s une piece de monnaie. A !'origine, il ne peut @tre question que
lin¡ot. On appela au la monnaie, pour ne pas chan~er les formules.
(2) La question du nezum est controversée. J adopte ici l'opial9el
lH_E~UNG (Esf..rit du droil romain, t. III, p. 226, notes 276 et 277), _oplillOA
su1v1e par d autres auteurs. Elle me paratt seule pouvoir se concilier a'VII
}'ensemble du systeme.
(3) Voy. IHERINO, Esprit du droit romain, tr. fr., t. IJI, p. 269.

~lftOIIUI:

n u

Ul'ftlBlolTUD

urnn

-

rec:ourir a la mancipation et. a ses 8VRMÍes, on riaquait d'Mre
évmcé par le vendeur. Varron recommande d'exiger de hri la
promesse qu'on sera laissé en paix par lui, ltabere liare (1). Cea
mots haber, licere caractérisent la stipulation et sont. indispen•
sable~ pour sa validité. Le locataire était protégé par une stipulation analogue dont les termes obligatoires étaient. les ~
fruí licere (2). L'exemple classique de la rigueur verbale da
femmles juridiques est celui qui, des Jn,fifufea de Gatus, a pallé
dans tous nos manuels. La loi des DouzeTables interdisait de eoaper les arbres ; la partie lésée avait contre le déprédateur une
ad.ion en jmtice pour arbres coupés, de arbo,ibus ,uccilis. On
,ooupe des pieds de vigne a quelqu'un. La victime attaque et
perd son procés parce que, dans le dialogue de la procédure, elle
a dit • vignes » et non pas ,, arbres ,, • quia debuissel arlxwo
DOminare, eo quod lex XII tabularum ex qua de uitibus succ:ilia actio competeret, generaliter de arboribus succisil loquemtur (3) ,. Horace ,dans le premier livre des Saliru, a pu eopieuaement discuter l'histoire et les lois de la satire saos la nommer.
Le premier des deux emplois qu'il fait du mot ,atura est au
eomrnencement du second livre, dans la consultation plaisante
qu'il prend aupres de Trebatius : quand on pose une quest.ion.
juridique, on doit appeler les choses par leur nom.
Cette rigueur verbale paratt avoir une lointaine origine reli~u~. • Pour le Romain ancien, le mot est une pui8118DC8 •,
~ t lhering avec plus de raison qu'il ne pensait (4). Le pouvoir
JU~dique du mot dérivait d'une croyance plus profonde a sa
pwssance~La religion romai.nea aussi ses cerla uerba. Elle a ses scrupules d'expression; pour etre tout a fait so.re de nepassetromper
ma'adressant a un dieu, elle ajoute: «Si tuesdieuou déesse; &amp;ion
l'appelle de ce nom ou d'un autre.•. (5).,, Ces précautions ontparu
a de bons juges les roueries de paysans madrés, qui ne veulenL
paa etre pris au piege des formules. Ce calcul a pu se faire jour
quand l'acte religieux esl devenu une sQrte de contrat entre
I&amp; dieu eL le fidele. Mais les peuples primitifs croient a la vertu
d_u mot. par lui-meme. Pour eux, la parole est quelque chose de
• élonnant et de si mystérieux qu'ils placenL en elle un pouvoir
propre, comme ils logent un esprit dans les arbres des forets
VARRoN, Rer. rusfic., 11, 2, 6; 3, 5; 4, 4 : il s'agit de moutons, de
et de porcs.
HBRING, Esprit du dr. rom., t. IV, p. 143, n. 206.
•
AIUS,, Instilul., IV, 11.
,
■EJUNG, Esprit du droit romain, t. 111, p. 130.
ACROBE, Saf., 111, 8, 3 ; 9, 7 j 9, 10.

�HISTOIRE DB U

410

REVUB D88 COURS BT CONPiRBNCES

et dans les rochers des montagnes. Par le développement de cette
croyance, le mol-fétiche devienl un príncipe de la religion, la
cause de pratiques qu'on ne sail s'il faut les qualifier de religieuses ou de magiques. Les 8gyptiens étaienl surs d'évoquer
un dieu et de le conlraindre, quand ils connaissaienl son vrai
nom, le nom secrel. On lenail caché le norn sacré des villes, pour
les empecher de tomber au pouvoir de l'élranger. Peu a peu
l'espril romain a pris une aulre direclion. 11 avait hérilé d~
Ages anciens la croyance en la puissance du mol. Mais ses habitudes d'analyse onl prévalu. 11 a dépouillé le mol de sa vert.u
m~gique pour lui donner une force purement humaine, étabhe par la coulurne el par la loi, puissance plus réelle que celle
des abraxas et des incantations. L'élémenl religieux a été rejeté;
seul .ª élé con.servé un résidu qui a élé ulilisé pour la pratique de
la v1e. La pmssance d'abstraclion de )'esprit romain a été assez
grande pour transformer partiellement la nature de l'invocatioL
~li_gi~use elle-~eme et l~i imprirner le caractére d'une obligation
Jund1que. Le dieu, réguhérement appelé et prié, doit son concoun.
non pas en vertu de l'efficacité de son nom, mais en échaJl81
~e la prestation des fideles. Chez un peuple naturellement formahste, toutes les activités de la vie prennent le meme aspecL
A_J'origine, il n'en était pas ainsi. Le motétaitunepuissancepar
lm-meme ; la dégradation de cette puissance lui a plus tard
assuré sa valeur juridique. A c0té de cette cause initiale du for~alisme, on doit considérer comme secondaires la pratique tardive de l'écrilure et la conservalion du droit dans les arcanes
d_es pon~ifes. Les formules et les acles juridiques s'étaienl conttilués bien avant l'usage de l'écriture ; les Pontifes les ont soigneusement gardés a l'abri de toute curiosité. Ainsi la fidéli\4
littérale a été assurée par une longue tradition.
La fidélité littérale entratne l'interprétation littérale et le mépril
de l'équité au nom du droit ; c'est a propos « de J'interprétation
perverse du droit » que Cicéron nous a transmis l'aphorisme:
Summum ius ,umma iniuria (1). D•une maniere générale, l'observation servile des formes avait des conséquences facheuse&amp; ~
elle s'opposait souvent a l•équité et toujours au progres. Lea
. (1) C1cÉR0N, De off., I, 33 (et. Tf:ru.NCE, Heaul. , 796). Voy. d'autres crlUquea analogues,De or., 1,236; Pro Caec., 65; Pro Mur., 25-29. Mais l'oratear
~voue avoir cédé, dans le Pro Murena, au plaisir de railler devant un publle
mcompétent : . Apud imperitos tum illa dicta sunt, aliquid eUam coronae
datum • (De fin., IV, 74). Ce genre de reproche n 'esl point particulier a'IIX
Romains; cr. S0PH0CLE, 8leclre, 1042 : 'AH' t~,v ,v6cz "1,.T¡ ohtT, ~).cíS\Y
'f'P"• et AR1ST0TE, Elh. Nic., V, 10,8; MtNANDR&amp;, dans STOBÉE, 42, p. 277,

LlffBRATURE UTINB

411

lloma.ins tournaient alors la difficulté par les actes apparents,

les fictions légales et les voies détoumées. Cet ensemble de
pratiques acheve de car~~tériser le fonnalisme ..
Agir en apparence, d1c11 causa, est accomplir un acle, par
-exemple, une vente, pour atteindre l'etletd'unacte completement
différent, par exemple,.l'adoption ou le choix d'un bériti~r. La
mancipation par le moyen du bronze et de la balance a paru une
,nétbode commode qui a fait passer la cérémonie dans dt:5 •~tes
qu'on assimilait a une vente. La formule meme de la manc1patio~,
dans sa 'premiére partie, n'est pas une formule de vente, ma1s
une formule de revendication : Hunc ego hominem ex iure Quirilium meum esse aio. Ce gout pour l'acte apparent ne semble s'ex•
pliquer ici que par l'esprit régulateur des Romains. 11s veulent
une certaine netteté, et ils J'obtismnentpar la simplification ~t la
repétition. Au lieu des formes variées et abondantes que leur
avait transmises le folk-lore, ils réduisent les acles a deux ou
trois types. L'apparilion du peseur avec la balance et des témoins
rend monotone la pratique du dr?iL. C'est pr~cisé~e~t ~n. cela
que se montrent la logique et la ngueur de l espnt. Jundiqu~.
Ce partí pris favorise une autre tendance des Romains, l'~p~t
conservateur. lis ne repoussaient pas les nouveautés, mais ils
les faisaient rentrer dans le systeme sans rien toucher aux formes
existantes. Le tuteur était responsable pour tous les acles de
son administration. S'il n'administrait pas, il échappait a l'obligat.ion. Au lieu de changer un mot dans la formule et de remplacer
• administration » par « tutelle ,, on a introduit une nouvel!e
obligation, celle d'administrer (1). La loi des Douze Tabl~s ava1t
laissé toute liberté au testateur. Il y eut des abus, et il fallut
imposer une limite a certaines libéralités. O~ ~e toucha p_o~nt
i la loi. Le testateur garda sa liberté. Ma1s s1 le bénéfic1a1re
easayaiL de réaliser des legs interdits a partir d,'un ce~ain ta~,
il était condamné a payer le quadruple (2). L emplo1 des vo1es
indirectes avait pénétré aussi dans le droiL public. ~rirnitivem~nt, ,
les lois votées dans les comices centuriates deva1ent recevo1r la
aanction des patriciens ; la palrum auctorilas pouvait done ann1:1ler
par une sorte de veto la volonté du peuple. Dans les prem1ers
temps de la République, une loi Publilia dé~ida que la p~lru'!'
®cloritas serait donnée avant le vote de la 101. On ne suppnma1t
pu la garantie patricienne, mais on la rendait inefficace en la
l) Dige,te, XLVI, 6, 4, 3 (aclio lulelae utilis).
2) Loi Furia, de te,tamentia, du terops do Caton l'Anclen (C1cÉRON, Pro
Bálbo, 21; GAIUS, 11, 225; IV, 23-24; ULPIEN, prér. 2). - Voy. plus haut
la DcUon de la loi Cornelia.

!

�4}2

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

faisant donner avant le vote, quel que fut le résultat. Cetlle
pratique fut étendue aux élections par une loi Maenia (1). Ainaii
s'accordaient le culte des survivances, le respect de la forme
et ~~ exigences de la vie. De tels détours sont fréquents dans la
rehgion et le folk-lore : on suhstitue des gateaux de fol'IDlt
anímale aux victimes prescrites, des moutons qu'on appelle
cerfs aux cerfs requis par le rituel, des mannequins a des victiJDe11
h~maines (2). La palrum auclorilas tenait a la religion par le
v1eux droit familia!. Y toucher n'était pas une faute, mais ua
sacrilege, nefas. Dans d'autres cas, le danger était d'oidre religieux et civil. On l'écartait par une apparence, ou par une clause
de nullité. Ce dernier cas est celui des lois consacrées-, lego
s~&lt;!'ae. Beaucoup de législateurs anciens avaient mis leurs lo~
d1541t-on, sous la sauvegarde des dieux et défendu d'y porter
atteinte sous peine d'exécration, la mort religieuse qui entratnait.
forcément I'immolation du coupable. Zaleucus avait porté unt:
mesure de ce genre chez les Locriens. Les Romains, eux at181Ír
avaient des leges sacralae, dont l' abrogation entratnait la coJl86.
cration de l'auteur et de sa famille, sacralio capitis el familia&amp;
Pour éviter les suites de l'abrogation, on ajoutait au projet
une clause qui assurait l'impunité a I'auteur de la propositioa
ou rogation ¡ et, comme le vote de cette clause dépendait d'a
vote du peuple, qui aurait pu la rejeter, on ajoutait encoN'
une clause de nullité de la rogation, si celle-ci était interdite.
Sylla, au plus fort de sa puissance, enleva la qualité de citoyes
a~ habitants des villes qui avaient repoussé ses col-Ons ; mais
C1céron rapporte que, dans la loi proposée a cet effet, il inséaw
cette clause : « Si le droit n'existe pas pour quelque point decette proposition, que ríen de cela n'ait été proposé par cette loi ',
Si quid ius non essel rogarier, eius ea lege nihilum mgalum (3).
De_s le temps de Cicéron, on abusait du formalisme pour adapter
la 101 ades hesoins nouveaux qui étaient ceux de mamrs plu,
f~ciles. Ce fut bien pis sous l'Empire : « Des femmes sans réputaition, pour éviter les peines portées par les Iois, se firent dépouiller des droits et de la dignité de matrones romaines en se faisanl:
inscrire comme filies publiques ; tous les jeunes gens des deui:
(1) _TITE-LIV~, VIII, 12, 15 (loi Publilia, de 415 /339); et. I , 17, 9; io1
.Maenia de date mconnue : C1cÉRoN, Brulus, 55.
(2) GAteaux représentatifs de victimes animales truies d'or et d'argent
offertes a Céres, dans FEsTus, ~• porcam_ ; moutons ~ppelés certs, dans SER·
vrns, En,, II, 116; mannequms subst1tués a des victimes greeques (lei
Argées), dans VARRON, De ling. lat., VII, 44, etc,
(3) CICÉRON, Pro Caecina, 95.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

413

ordres, sénatorial et équestre, qui étaient perdus de dépr~vati~n,
pour ne pas subir les conséquences d~ s~natus-c?ni:ulte qm le~rmterdisait le métier de la scene et de l arene, se fa1sa1ent eux-memes
infiiger la note d'infamie. » Tihere, sévere défen~eur d?s ~raditions, le11l"mffigea l'eJcil a tous et a toutes_ (1). M~1s le pnnc1~al
inconvénwnt des actes apparents et fict1fs éta1t de prodwre
peu a peu dans le monde romain une sorte de nihilisme moral
et juridique. On sacrifiait la vérité des choses pour leurs appaJ&amp;llee$. Pour assurer l'extinction de la ~harge onéreuse du c~ll:e
domestique, attaché a l'hérédité,. ~ne jeune fe1;11me se mana1t
pour un prix con~en~ av,_ec un _v1e1!lard décrép1~ dont la mort
prochaine procura1t h1entot l 1extmct1on de la fam1Ue et du culte.
Les femmes étaient soumises a une tutelle perpétuelle. Pour
éviter le controle de parents genants, au lie~ d'avoir, dit ~icér?n,
des tuteurs qui les tinssent sous Ieur pmssance, on ~magina
des tuteurs qui étaient sous la puissan~e de leurs pup1lles ~2).
Pour tourner la loi interdisant les donations entre ?poux, mar~ et
femme divorgaient, puis se remariaient ?ne f?!s la donation
tce0mplie (3). Il n'était pas d_e ru,ses _qu on n,mventat po~r
4(uder les restrictions au dro1t d héntage qu Auguste av!1t
imposées aux célibataires, a~x ve~fs et ~ivorcés, a~x gens In:ª"~
qui n'avaient pas un certam ch1fT~e d enfants. _Bien des mstitutions furent avilies par le formahsme, le manage fut une des
1'N!mieres atteintes.
Ainsi le respect de la tradition finit par tuer !'ame du fass~.
Meis il y fallut des siecles et, plus tard, ~uan~ les peu~les d Occ1dent ehercherent la protection d'un dro1t, e est la sohde armure
&amp;! formalisme romain qu'ils revetirent.
(d suivre.)

ll
~terfuges.
Digeste,

SutTONE Tibérius, 35.
. .
é d
2 CicÉRON,'Pro Mur., 27. Diverses expllcat1ons ont été propos es e ces

IU

(3)

•

XXIV, 1, 64.

�ROIISA.RD, SA. VIE, SON &lt;BUVRE

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Qoura publlo falt. • la Faoulté des Let.trea de Paria penda&amp;
le semestre d'htver t92t-t922,
Par •· GUSTA.VE COBEK,
Profe11eur 4 l'Uniuerailt de Slrcubourg, charg, de Cours en SorboMc,

«Qui se contente aujourd'hui pournotre Ronsardde la timidti
rébabilitation de Sainte-Beuve? »demande M. Pierre de Nolhat
au déb~t de la préface de. Ron,ard el l'humani,me (1), le plll
récent livre consacré au Pnnce des poetes fran~ais du xv1e si~
• Une époque de recherches critiques, continue-t-il le met •
plac~ bien ,Plus haute que ce.lle oil les Romantiques ~e croyai
bard1s de 1 élever. Nous sounons de leurs bésitations et de lellll
réserve'3, et notre admirat.ion Iie se réduit plus a cboisir d
cette reuvre immense quelques odelettes et quelques soDD
Nous voulons mesurer l'ensemble du monument et en ex ·
les _détails. Les parfaite~ réussit?s n'y font pas dédaigner l'etJ
moms heureux ¡ la Plé1ade entiére bénéficie de la curiosité
s'attache au mattre, et rien ne nous laisse inditlérents de ce
tentative d'oil est sortie toute la poésie moderne de la France. •
Le _savan~ aute~r d~ Pélr?rque el l'humanisme (2) n'au ·
pu ~1eux d1re,_ et J1espere qu apres avoir suivi les douze l~oDI
que Je voudra1s consacrer a l'reuvre et a la vie de Ronsard et
par lesquelles je m'.efforcerai de vous rendre moins pénible l'a'bsence du m~ttre é~ent que vous regrettez et que vous aimez (3),
vous souscnrez a ce JUgement et si vous ne l'avez fait déja, volll

(ll
París, Ed. Cbampion, 1921, in-8•.
(2 lbid., 2° édit., 1907. 2 volumes in-8°.

(3 ~l. Cba_mard, en mlssion a Columbia University (New-York) pendall
l'~~née. sco!a1re ;921-1922, et que fai été chargé dt suppléer dans sa c)lailt
d h1sto1re httéra1re de la Renaissance fran!jaise.

415

grossirez la cohorte de ces Ronsardisants, dont M. Paul Laumonier est le chef incontesté.
Une préoccupation d'ordre esthétique a déterminé tout d'abord
le choix du sujet, car nous ne sommes pas de ceux qui, comme
le professeur H. Morf, dans sa l~on inaugurale a l'Université
de Berlin en 1909, estiment que la valeur artistique d'une muvre
eat indifTérente a !'historien de la littérature et que la portée
• culturelle » suffit. Nous ne saurions oublier que l'objet de nos
6tudes est la beauté ou, plus exactement, les écrits q~ s'assignent
pour fin de nous la rendre sensible et que, par conséquent, notre
discipline présuppose une discrimination de nature exclusivement esthétique.
D'autres considérations aussi, d'ailleurs, devaient nous déterminer : l'une, d'ordre universitaire, qui, pour vous, n'est
pas négligeable, Ronsard tout entier figurant au programme de
l'agrégation des lettres; l'autre, d'ordre moral, ce poete étant un
professeur de vitalité, bon a suivre en un pays ou les hommes,
pour avoir trop souri a la mort ont besoin de rapprendre a sourire a la vie.
L'état d'Ame de cet écrivain et de son école s'explique par
l'esprit de leur temps, car ils arrivent a l'Age d'homme vers 1550,
point culminant de la Renaissance triomphante.
ll est des sentiments puissants, qui dominent toute l'élite
d'une génération, telle la désespérance pour la jeunesse romantique. La génération qui naquit ent~e 1493, date supposée de la
naissance de Rabelais, et 1524, date probable de la naissance de
Ronsa1·d, est entratnée au contraire, par une sorte d'allégresse
semblable a celle qui s'empare de nous, quand, apres avoir
longtemps erré dans une grotte, nous apercevons tout a coup,
vers la sortie, la raie fulgurante du soleil.
Cette sensation d'éblouissement, nous la trouvons exprimée
sous des formes a peine variées chez des auteurs tres ditlérents.
~coutons d'abord le précurseur. Toute époque en a un qui est
son héraut d'armes. Chateaubriand, né en 1768, est celui des
Romantiques ¡ Érasme, né en 1469 (?), est celui de la Renais•
sanee. Sa prescience d'un age nouveau se traduit éloquemment
dans l'enthousiasme d'une letlre adressée d'Anvers a notre grand
Budé, le 21 février 1516-1517 (nouveau style)(l): « Dieu immortel,
( 1) Le llyle de la Circoncision, qui commer,ce l'année au 1•• janvier (et ntn
P1ua aPAques), ne tut prescrit en France que par l'édil de Charles IX de jan•
Yier 1563-4, enregistré bientOt par les Parlements de Toulouse et de Bo~deaux
:rls sculement en 1667 par celui de París. Aux Pays-Bas, qui,souls1 importent
, ce style fut employé dés 1660; il en rut de mi!me souvont, chez nous,

�RONSARD, SA VIE, SON &lt;EUVRE

416

REVUE DES COUBS ET CONFÉRENCES

quel monde je vois poind.re I Ah ! que ne puis-je rajeunir 1 ~ '{l)
Et maintenant, entendez Rabeiais parler a un de ses amis de la
premiere heure, le 3 juin 1532: • Commentse fait-il, cher et savant
Tiraqueau, que, dans celle éclalanle lumüre de nolre sieele, oil, par
un bienfait particulier des dieux, toutes les sciences ont recouvré leur ancienne splendeur, comment se peut-íl, dis-je, qu'ilte
trouve des etres ain.si faits qu'ils ne parviennent pas a se dégager
des ténebres infernales de leur a.ge gothique, pour élever lelll'I
regards vers l'insigne flambeau du soleil ? » (2).
Tous les yeux ne sont done pas dessillés, seule !'élite e
e enluminée ». Quelques mois apres, en novembre 1532, dans le
Panlagruel (II, 8) qui est, on le sait aujourd'hui (3), le véritabte
• premier Livre », Gargantua s'adressant a son fils lui dit : « Le
temps estoit encore tenebreux et sental\t l'infelicité des Gothz...
Mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon aap
rendu es lettres ».
Meme note chez le poete néo-latin, Nicolas Bourbon, dans une
Ode de 1533 que traduit M. H. Hauser (4) : « Jusqu'ici noa
vivions aveugles et menés par des aveugles... La vérité redesceni
sur la terre... Partout la passion des sciences bienfaisantes eL le
gofit des langues enflamment les vieillards aussi bien que lel
jeunes : c'est du haut du ciel que nous vient cette lumiere ».
Étienne Dolet ( 1546) est plus enthousiaste encore (5) :
« .Plus que jamais les lettres sont cultivées, la seve de l'Étude
circule dans toutes les brancheB de l'art., et le monde, sortantd9
chaos intellectuel, marche avec l'aide et sous l'impulsion de la

t

dans la vie privée, en dehors des actes offlciels. Cf. Giry (A.), ManuelckDtplomatique. París, Hachette, 1894, un vol. in-8°, p. 106.
(1) e Deum immortalem, quod saeculum video brevi futurum I UtinaDI
contingat rejuvenescere. • Citation empruntée a la belle these de A. Renau•
det, Préréforme et humanisme a Paris pendan! i,es premieres guerres d' Jlalie
(1494-ll&gt;l7), París, Éd. Cbampion, 1916, un vol. in-8°, p. 688.
(2) • Qui fit, Tiraquelle dllctissime, ut in hac tanta seculi noslri luce quo
disciplinas omneis meliores,singulari quodam deorum munere, postliminio
.receptas (restaurées) videmus, passim inveniantur, quibus sic affectis 8518
contigit ut e densa illa gothici temporis calígine plus quam Cimmeria [ = ia•
fernale) ad conspicuam solis facem oculos attollere autnolint aut nequeant ?,.
Cf. ~abeiai~, &lt;Buvres, éd. Moiand, revue par H. Ciouzot, collection Selecla,
Par1s, Garmer, s. d., 2 vol. pet. 4°, t. II, p. 396.
(3) Voyez l'irréfutable démonstration de M. Abe! Lefranc en t~te de la
grande édition in-4° des &lt;Buvres de Rabelais. Pal'is, Éd. Champion (t. 1,
p. VI-VII), dont le t . III est sous presse.
(4) Études sur la réforme fran,aise, citées par M. Abe! Lefranc dans u~e
des le!,ons sur La Civilisalion inte!lecluelle en France a l'Époque de la Renais•
sanee publiées par la Revue des Cours el Con/érences, 1909-1910, t. II, P· 486,
(5) Traduction de Bou!mier citée par H. Gillot, La querelle des Anc1e~• el
des Modernes, these de la Faculté des Lettres de París {Paris, Éd. Champ10ll,
1914, un vol. in-8, p. 32).

ffi

littérature a la conquete de la justice et de la vérité. Maint~n-ant
les hommes ont appris a se connaltre, maintenant leurs yemc
s'ouvrent a la lumiere universelle ».
Enfin, en 1566, a une époque oú cependant le sentiment dout
nous parlons s'atténue par la tristesse des dissensions religieuses
et l'apreté de la lutte intestine, Henri Estienne écrit encore (1):
• Car ne se soucians que de faire de grosses murailles et. espesses,
ils [nos ancetres] se privoyent cependant de la commodité de kl
clarté, faute d'avoir !'esprit de faire le fenestrage tel qu'on le
fait aujourd'huy. Au Iieu qu'ils se pouvoyent mettre au large, se
mettoyent a l'estroit, faisans force trous ou nids a rats au lieu
de faire quelque nombre de membres assesz larges et spatieux. •
11 ne semble pas qu'il faille interpréter ce passage dans ua
sens purement matériel : l'architecture traduit une tendance
générale. Comme la lumiere est entrée dans les esprits, il fanL
qu'elle baigne a flots la demeure. De meme dans l'abbaye de
Théleme, par les« beaulx arceaux d'antique i,, c'est-a-dire par lea
larges baies en plein cintre, pénetre la clarté !
Ainsi ce sentiment de sortir des profondes ténebres médiévales ou gothiques pour renaltre a !'insigne rayonnemel\t do
jour, voila quelle paratt etre l'impression dominante de la génération qui arrive a l'age adulte et, partant, a la production,entre
1530 et 1550.
Cet état d'ame s'explique, d'une part, par le recul des bornes
de la terre, grace a la découverte d'un continent nouveau (année
1492 et suivantes) et de peuplades étranges (2); d'autre part, pal'
le recul des bornes du ciel, grace aux travaux de Copernic (3);
enfin, par le recul des bornes de !'esprit, élargi au contact de la
pensée antique et de la civilisation italienne, qui, des le xve i.iede,
avant meme la chute de Constantinople (1453), en est devenn&amp;
l'interprete.
Un philologue hollandais, Daniel Heinsius, dans son De lragoediae conslitulione, de 1611, se servira, pour désigner le siede
précédent, de I'expression post lilleras renalas, ce qui peut se
traduire « apres la résurrection des lettres antiques ». ce Réveil de
la science morte », dira de son coté Ronsard, a propos de Dorat,
dans une Ode publiée en 1550. C'est le sens primitif du terme
Renaissance, la notioú essentielle qu'il contient, et contre laquclle
(1) Au t. II, p. 134 de l'éuition Ristelhuber, 1879. 2 vol. in-8°.

(2) Tels que les roprésentent les fresques des Loges et galeries de Thél~me
. (3) Son De reuolutionibus orbium caelestium libri V 1, ne parut qulen lW,

" ~u!emberg, mais ses théories ont pu se répandre bien avant par la traasm:ss1on orate.

�418
REVUE DBS COURS ET CONFÉRBNCES
prot.estait J.-V. Leclerc dans l'Hialoin liturain th la Franu(l}
« Ce mot trop légerement employéde« Renai888nce des lettres 1
aaurait s'appliquer aux lettres latines ; elles n'ont point reaamcft4
parce qu'elles n'étaient point mortes ».
A maint.c. égards ce critique a raison : le Moyen Age a cona
quelque 96 auteurs latins. dont les plus grands. Bien plus, il s'
nourrit, s'en pénétra et nous les transmit. Le meilleur romanciet
du xn 8 siecle, Chrestien de Troyes, débuta par des imitati
d'Ovide. 11 en témoigne lui-meme dans les premieres li
de son Cli9es (2) :
Cil qui fist d 'Erec et d'Enide
Et les comandemanz (3) Ovide
Et l'art d'amors an romanz (4) mist.

Son art ra.ffiné ne s'explique que par l'imitation des ceu
de ses prédécesseurs : le Roman de Thebes, l' Enéaa, le Roman
Troie, qui tous appartiennent au cycle ou a la « matiere antiqul'
et dont le nom dit assez les sources et le sujet.
Mais il est certain que si le Moyen Age, prodigieux créa
de formes sociales, économiques, artistiques et sentimen
n'est pas la sombre nuit gothique dont parle Rabelais et qu
s'imagine parfois encore aujourd'hui, s'il n'est pas non plus ,
vilain monstre lgnorance 11, dont nous parlera Ronsard, il n'a
un f&amp;:ible degré, et seulement chez ses plus profonds philosoph
l'esprit critique, le sens hi~torique, qui consiste essentiellem
en la perc ption du différent ,lans le passé. Aussi habille-t-il
auteurs anciens a la mode médiévale, coro.me dans ses miniat
il nous peindra les guerrins d' Alexandre en broigne, heubert
heaume. Ce qui le préoccupe dans la quatrieme Églogue de Vi
ce n'est pas le charme d'une description poétique de l'Age d'
c'est une prédiclion de la conception et de la naissance de J
qu'il luí platt de trouvcr dans ces vers:
0

Jaro redit et Virgo (6), redeunt Saturnia regna
Jaro nova progenies coelo demittitur alto.

· 11 ne faut done pass'étonnerdevoirle douxchantrede Man
figurer dans la procession dramatique des Prophetes du
(1) T. XXIV, p. 426; cité p. A. Lerranc, daos les articles invoqué&amp;
haut de la Revue du Cours el Conférencu.
2j CC. l' éd. W. Foerster (Halle, M. Niemeger, 1884), p. l.
3 Sans doute les Remedia amoris.
4 En frani,ais.
(5) C'est le lieu de eiter les beaux Jivres de Et. Gilson, Étudu de philOIO
mMitvaleJ... Strasbourg, 1921, in-8°, et La Philosophit au Mo¡¡en Age.
Payot, hr2'l, 2 v. in-12•.
(ll) En fait Virgo désigne la Justice qui ramenera l'Age d'or sur la t.er1t
une nouvelle race d'hommes venus du ciel.

¡

RON8MID, SA VJB, 80!C CBUVRB

419

a la suite de Molle, Jérémie, Daniel, David, Élisabeth et. eaint
Jean-Baptiste, répondant. a son tour il. l'appel du Praeceplor ou
Meneur de Jeu qui lui crie:
Vates Maro gentilium
Da Chr'..sto testlmonium (1).

C'est au méme titre de prophete du Christ qu'on rencont.re
Virgile dans la Divine Comédie comme guide de Dante a travers
les cercles de l'Enfer et du Purgatoire chrétiens.
D'ailleurs, on ira chercher jusque dans les Mélamorphou,
d'Ovide des symboles catholiques selon lesquels Daphné repr6aen~nt la virginité, finit par etre la Vierge Marie elle-mé~e (2).
S1 done le Moyen Age a connu la littérature latine, il ne l'a
pu toujours bien interprétée ou il l'a trop interprétée, n'en aai~ant a fond ni l'art, ni l'ame. De plus, s'il a fréquenté lalatiniW,
il a, a part quelques exceptions comme Scot et Occam, ignoré
le grec. Sans doute, on étudie et on commente Aristote, mais
en n'ayant sous les yeux que des traductions qui, faites par les
Arabes sur le grec et par les Juifs en latín sur l'arabe, sont élrangement éloignées de l'original. Songez aussi qu'on ne lit l'Évangile grec et la Bible hébra'ique, substance méme de l'intelligence et de la sensibilité médiévales, qu'a travers la Vulgate
latine.
Le retour au texte, la préoccupation philologique de la veraion
aut.hentique, obtenue par collation du plus grand nombre posaible
clemanuscrits, le souci de comprendre ingénument, sans apporter,
dana l'interprétation, des préjugés et des «préoccupations •, sont
l la base du travail de la Renaissance et déterminent son esprit.
~ ~e dira jamais assez l'importance de la philologie dans les
qm.es de la Réforme et dans la constitution del'humanisme (3).
Cependant, une chose distingue l'humaniste du philologue
(et taus les philologues du xv1e siecle sont en m~me temps des
humanistes), c'est que celui-la ne se borne pas coro.me celui-ci
l 6t.ablir des textes corrects et a tAcher de les comprendre, mais
-911'il s'en assimile l'Ame pour l'intégrer a la sienne. Proceasua
avene, par conséquent, de celui de l'Age précédent: la, la pensée
Cf.(l) • Virgile Maron, propbele des gentils, apporte ton témoignage au Cbrist.•
-•-du M6rll, Origines latinea du thé4lrt moderne, Paris, 1849, p. 184, de la
nuupression Welter.
&lt;11 V~ir l'lntéressant chapitre de M. Chamard Intitulé Lu Originu de
1'1udemam,me dans ses Origines de la poéait frani;aiat de la Renais1ance, Paris
'
1 • Boecard, 1920, in-8°, p. 251.
\3) Sur le travail pbilologique de la Renaissance, onconsultera avec fruit.
~me l! de Norden, Die anlike Kunstpro1a, et Sandys, Historyofclauical
anlup. Oxford, Clarendon Press. 3 vol. in-8•, au t. 11, 1908.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS
420
médiévale !ait violence a la pensée anti que pour tenter del'adapler
11 sa propre mentalité ; ici la pensée antique s'impose a la pensée
moderne, docile a écouter sa le~on, dont voici, semble-t-il, les
principaux enseignements, qu'elle !era siens :
1° 11 laul vivre en beaulé dans la lumiére; l'arl doit etre sana
cesse melé II la vie ; la forme n'est pas moins importante que le
contenu. Enseignement grec et latin, transmis par un pays avec
lequel les expéditions de Charles VIII, Louis XII et Fran~ois !••
nous ont mis en contact, et oil le peuple a sans cesse ala bouche,
a propos d'une lleur, d'un tableau °" d'une femme : « Che bellezza ?»(!).
2° La chair nue n'est pas un péché et l'amour charnel n'est
point le gou!Tre sans fond oil se perd !'Ame. Dans sa Responce auz
injures el calomnies de je ne BfªY quels Predican• el Minislres de
Geneve (1563), Ronsard nous le ,lira en termes ardents, proclamant pour lui et pour ses freres humains la légilimité du plaisir:

J'ayme 3. faire l'amour, fayme a parler aux temmes,
A mettre par escrit mes amourcuses flammes.
J'ayme le bal, la danse, et les masques aussi,
La musique et le luth , ennemis du soucy (2).

3° La nature est bonne conseillére, et il faut se ranger a sa loi.
J ean de Meun nous l' avait préché déja dans la deuxiéme parlie
duRoman de la Rose, maisenlongsdiscoursscolastiqueset pédants.
Ce n'est pas l'abandon confiant de l'enfant dans le sein de 8l
Mere Nature, tri qu'on le trouve chez Rabelais ou encare ches
Ronsard daos un passage qui précede celui que nous venons de
Jire :

car si l'apres.disnée est plaisante et sereine,
Je m'en vais promener, tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois.
J'aime fort le• jardin1 qui aentent le ,auvage,
J'aime le flot de l'eau qui gazoullle au rivage. (3)

RONSARD 1 SA. VIE 1 SON CEUVRE

auquel d'ailleurs on n'a pas cessé de croire. L'athéisme présumé
d'un Dolet ou d'un Jodelle est une exception, qu'il est d'ailleurs
malaisé d'établir ;•te déisme méme d'un Rabelais est rare. Les
, Évangéliques , (1) chercbent dans l'hébreu et le grec, a l'aide
des méthodes de la pbilologie, une image du Christ plus vraie
que celle que leur lournit l'Église, mais les calholiques semblent
avoir deux Ames, !'une palenne, l'autre chrétienne, les plus mystiques d'entre eux lrouvant la satisfaction de leurs aspiralions
parliculiéres daos le Platonisme, tel qu'il se mani!este chez un
Sce'&gt;'e ou un Héroét (2). Une épitaphe, composée vers 1550, par
un futur évéque, Charles d'Espinay (3), distingue l'amour divin
et l'amour humain a la fa~on de PlatondansLeBanquel ; une autre
épitaphe a une sreur morte a vingt ans, en 1554, compare lachasteté de celle-ci a celle de Minerve et non 11 celle de la sainte
Vierge, qui n'est méme pas nommée. La stéle aussi est antique.
A l'église de Bais (Ille-et,.Vilaine) trois frontons triangulaires
présentent, au milieu, une téte de Sénéque et, a la base de !'un
d'eux, s'étale, d'une fa~on assez inattendue, letriomphe d' Aphrodile. J'ai done quelque raison de parler de dédoublement des
Ames. La Renaissance a réalisé, saos se donner la peine de la promulguer, laséparalion de l'Église et de la Poésie, proclamant en
méme temps l'alliance de celle-ci avec le Paganisme.
Rien ne permet de douter de la sincérité de l'o!Trande aux
mAnes telle que la souhaite pour lui-méme Ronsard dan•
l'Éleclion de son Sepulcre (Odes, IV, 1v) (4):
Ainsi dlra la troupe,
Versant de mainte coúpe
Le sang d'un agnelet
Avec du laict

· et que reprend, avec moins de grAce, Olivier de Magny dans
ses Amours (1553) :
Aprés, de grand'devoLion
Y ferons une oblation,
Epandans du vin et du laict
Et maintes odoranles fleurs,
Sacrifians (les ycux en pleurs)
Un tout blanc et tendre aignelet.

Amadis Jamyn de son coté dira : • Je veux suivre la Nature ••
résumant ainsi la lendance de l'époque tout entiére.
4° L'esprit peut penser, la moraleexister en dehors du dogme(4),
(1) Aux témoignages souvent cités de l'admiration des Fran1;ais décOU•
, rant la terre classique de la beauté, j'ajouterai celui de Rabelais, au Quarfo
Livre 1 eh. xi, p. 57 de l'édition Moland-Uouzot.
(2) (E1wru, éd. Laumonier. Paris, Lemcrro, t.VII 1 p. 657,passagcsupprlll6

apres 1573.

f."

(3) !bid., t. V, p. 412.
(4) C'est dans ce seos que notre matt.reAbel Lerranca
dérinirla Renaitsance • une latcisation intelleetueUe de l'humanit.é •· C . Revue des CoUl'lt
1909-1910, t. 11, p. 724-5.

421

(1) C'est le vrai nom entre 1530 et 1550 de ceux qu'on appellera plus tard,
et d'abord par d6rision, des Calvinistes.
(2) La Société des Textes francais modernes a r6édité les CBuvre, po~liques
de Héroet (p. p. F. Gohin, 1909), et laDelie de Sdve (éd. Parturler). Sur le
Platoni,me au XVI• ailcle, voir A. Lefranc, Scrivainl fran,ais de la Renais•

..,.,.,
(.3) Objet d'une tbése de l'abbé Busson, encore inédite et ti laquelle fem~
prunte les détails concernant cet imitateur et ami de Ronsard et les renseigne·
ments sur l'bglise de Bais.
(4) Au t. If de l'édition Laumonier (Soc. des Textes fr. mod.), p.101.

'

�422

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

. 6° • 1:'holl;'me, commande encore la sagesse antique, est un
digne su¡et d étude pour l'homme, (1). • L'humanisme, a écrit de
son cOté Brunetiére, c'est l'homme devenu la mesure de tout.e
chose. •·Cecine signifie pas que le xv1• siécle soit plus« anthropocentnste • que le Moyen Age, mais que l'individualité y atteint
un plus complet développement et une extraordinaire puissance
manilestée en ltalie par le virlú (2), en France, dans Rabel..:
par la soif de science d'un Gargantua, non moins surprenante que
11&amp; taille.
Si vous étudiez la littérature du Moyen Age, en France, vout
rencontrere~ des genres et des auteurs souvent excellents, qui
les ont pral!qués; s1 vous étudiez au contraire le xv1 • siecle, volll
rencontrerez des individua qui ont créé des genres, souvent IÍ
adéquats a leur tempérament qu'ils y sont restés isolés et inimitables : Rabelais, Ronsard, Montaigne.
La conséquence de cet état psychologique résolument individu_aliste se m~nifeste dans • le gotlt de la gloire ,, qui, comme
cehu de la cha1r, cesse d'Hre un péché (3) et dans un orgueil d6mesuré, te! qu'il se manileste a un trés haut degré, chez RonsaNI
par exemple, dans les vers qui tenninent la premiére éditioa
des Ode,, en 1650 (4) :
Sus donque, :Muse, emporte au ciel la gloire
Que j'ai galgnée annoncant la victoire
Dont a bon droit je me voi jouissant,
Et de ton flls consacre la memoire
Serrant son fron\ d'un laurier verdis.~nt 1

(d suivre).
( l) La formule est de H. Hauser et est empruntée, ainsi que la suivant.e, l
Abo! Lelranc, art.icle cité, p. 494,

(2) 11 faut re1ire a ce sujet la page classique de H. Taine dans son Vova,e

aus Pyrénéu. ltd. Hachette, in-184 p. 76.

(3) Voyez les exemples que cile M. H. Chamard, Lu origines dt la pot,il
fran,aist dt la Rtnai,sanct, déj8. citées, p. 192.
(4) 1'dilion de la Sociélé des Texles Ir. mod., t. 11, p. 153.

Les nouveaux riches et l'histoire
Une vue d'ensemble sur l'histoire sociale du capitaliame

Legan de ll. LUCl&amp;II FEBVRE,
Profe,sew d'hi6toirt m'JderM d l'UrHwdM de Straabourg.

En 1913, le Congres historique intemational de Londres avail
la bonne fortune de recevoir une communication du grand hist.orien beige, Henri Pirenne. Accueillie avec la plus grande laveur
par les savants de nationalités et de tendances diverses qui l'entendirent, traduite en anglais et publiée en avril 1914 dans
!'American Hislorical Review, reprise, développée, légeremenL
modifiée par l'auteur lui-meme, elle prenait finalement la
lonne d'un mémoire copieusement annoté d'une quarantaine de
pages et, le 6 mai 1914, l'auteur en donnait lecture aux membres
de la classe des Lettres de l' Académie Royale de Belgique dont
il était alors le Directeur (1). Seulement, la guerre survint avant
que l'insertion du texte et des notes soigneusement établies par
!'historien ait pu avoir lieu dans le Bullelin de la Compagnie ;
et l'on sait, en France, avec reconnaissance, quels devoirs nouveaux - et quelles épreuves - l'invasion de son pays ne tarda
point a !aire naltre pour celui dont l' Hisloire de Belgique n'était
pas seulement un monument de science bistorique, mais un acte
elficace de loi nationale. Brel, c'est seulement aprés l'armis1.ice que, pratiquement, en France, le travail terminé par
Pirenne, en 1914, put étre connu, étudié et discuté.
II en vaut la peine, on s'en doute d'avance, par son envergure
mAme, par la multitude des problemes qu'il pose, par l'autorité légitime et l'expérience reconnue de son auteur, par sa hardiesse surto ut. 11 a pour titre : Les Périodes de l' hisloire socia/e
{1) On la trouvera publite dans le Bulll!in de la clasae des Lertrt.1 de
'Aeadlmie Rogai. de Belgique, année 1914, pp. 258-299.

�,C4

LBS NOUVBAUX RICHES

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ü eapitali,me. Histoire Sociale, qu'on l'entende bien. Henri
Pirenne n'a pas prétendu nous donner une étude sur }'origine

la formation, l'évolution du capitalisme - l'analogue, en pl~
-nate, de l'article déja ancien mais toujours utile d'Hcnri Hauser
~iant en 1~2! daos la Revue d' Économie Politique, les on!
ple&amp; du Cap1tahsme moderne en France ni, si l'on veut
encore, une réplique superflue de l'essai relativement récen\
d'Arturo Labriola, publié a Turin chez Bocea en 1910 : JI capi,.,
lali,mo, Lineamenti slorici, résumé et mise au point d'un cou11

,rofessé a l'Université de Naples.
,
Non. Pirenne ne se propose pas d'étudier le mode de formatioa
tlu capital, mais bien de déterminer l'origine et de caractériler
la nature propre du détenteur de ce capital - il serait plus exael,
tle tlire de l'acquéreur et du détenteur de ce capital - aux dif..
~tes époques de l'histoire économique. En d'autres termes,
Piren.ne nous met en présence d'une étude, non d'histoire économique, mais d'histoire sociale au sens plein du mot. Et cette étudr
annt tout vaut par une hypothese - intéressante et féconde 1(
la fois. C'est elle qui justifie le titre de notre le~on ; formu
en 1913, avant le grand bouleversementmondial de la gue
eDe ~emble avoir re~~ des faits une singuliere, une imprévue el
lomndahle confirmation. A tout le moins, elle nous trouve infi..
niment mieux préparés, aujourd'hui qu'alors, a en mesurer
,ortée réelle et les développements possibles.

•* •
La these est des plus nettes. On est généralement d'acc
lrirjour~•~ui,. entre historiens et économistes, pour distingo
dans l h1sto1re économique générale des sociétés politiquee ele
~rope occ!dentale, ~n certain nombre de grandes périodell
lñen caractérisées et qu on ne saurait confondre les unes avec lel
autres. Qu'on les prenne telles que les spécialistes nous les donnenl,,
sans entrer plus avant daos la discussion de leurs caracteres OI
de Jeurs limites, au point de vue de l'histoire sociale un fait apparaltra, frappant : c'est qu'a chacune de ces périodes distinctes a
correspondu, en réalité, une espece distincte de capitalistes.
Les capitalistes d'une époque, ceux qui apparaissent lorsque
eette époque succede a l'époque antérieure - ceux qui monten\.
avee elle, pour ainsi dire et, daos une certaine mesure !'in~
aent - ce ne sont jamais des fils, des héritiers, des succepeUJ'I
directs des capitalistes marquants de la période immédiaternea'
précédente. Au contraire. C'est une loi générale, aemblo-ti-0.

426

qu'une fois le succes assuré, les fils de ceux qui, en jouant des
eoudes en affrontant le risque, en se jetant a corps perdu et,
pnéraÍement, sans scrupule dans la mMée, se sont fai~ les prolteurs et les gagnants d'une certaine époque - se rebrent de la
tte soit dans leur personne, soit dans celle de leurs héri\'lers. Au bout d'une ou deux générations (toutdépend ici des
eirconstances) ils setransforment finalement enaristocrates d'arP,t plus ou moins éloignés des affaires, ou du moins ne prenant
plÚs parta celles-ci qu'en qualité de bailleurs de fonds.
En d'autres termes, tout se passe comme si ces capitalistes,
rois ou successeurs des rois financiers d'une période économique
déterminée se roaintenaient a la tete du monde des affaires
t.out natur~llement, tant que persistent les conditions générales
de marché de trafic et d'existence qui, précisément, servent aux
bietoriens Á caractériser cette période ; mais, ces conditions se
transformant ils se trouvent incapables, ou moins capables que
4'autres de 'suivre les transformations inéluctables et de s'y
adapte/ A leur place, des hommes nouveauxsurgissent. Parleurs
. .alités, par leurs défauts également, ils se trouvent adaptés saos
eflort tout naturellement et tout spontanément, a leur époque.
Ce so~t eux qui « proufitent » comme dit Rabelais - qui, partis
de ríen ont le secret de faire de colossales fortunes, scandaleuses
aux ye~x des petites et moyennes gens ; ce sont eux qui. amassent
le capital, s'élevent a la puissance que_ c?nfere ,la r1chesse. et
Ñgnent - jusqu'a ce qu'a leur tour, victimes d une évolubon
qui ne s'arrete point, leurs fils cedent la place a d'autres_, plus
habiles a exploiter des besoins jusqu'alor~ inconnus, a l'a1~e de
procédés et par des méthodes a.uparavant memplo~ées ; ma1s. les
11s de ceux-ci, a leur tour, cederont le champ a d autres qui. les
aupplanteront comme acquéreurs du capital, comroe cap1taliates actifs si l'on peut dire, capitalistes en mou~~ment, en asce~lion, en pleine puissance bientot - par oppos1t1on a ces cap1talistes repus, fatigués, désorientés d'ailleurs _par des mreurs et
des nécessités nouvelles et qui, préoccupés umq~e~ent de c~nsolider ce qui leur est resté aux mains pour. en JOUlr, se rebre~t
poar ainsi dire dans une sorte d'honorar1at flatteur et dem1-

oisif.

On n'est pas capitaliste, en ce seos-la, de pere en fils ; . on

n'est pas avec plus de précision, ramasseur, assembleur de cap1ta
.de pere e~ fils. Et chaque époque a les capitalistes qu'elle mérite
-faits asa mesure et a son image. Nous ne sommes pasen P.réaence d'une montée lente et réguliere, mais d'une success1on
de degrés. De-ci, de-la, des paliers plus ou moins étendus : c'est

�LES NOUVBAUX RICHES

426

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

une génération de nouveaux riches, chaque fois, qui s'inatalle.
Et la lutte qu'elle engage nécessairement, non seulement avec lea
pauvres et les candidats a la ri9hesse qu'elle évince, mais avec
les • anciens riches •• soitqu'ilsconserventd'importants capitaux,
soit qu'ils voient leur avoir diminuer rapidement et fondre pour
ainsi dirc dans un milieu nouveau, cette Jutte est un des aspecll
les moins étudiés jusqu'a présent, mais certainement les plua
curieux et les plus dignes d'intéret de l'histoire universelle ...
Telle est l'hypothese centrale du mémoire d' Henri Pirenne,
telle. la vue d'ensemble qu'il s'agit de vérifier. Les faits ' ou da
moms ce que nous connaissons dés maintenant des faits de
l'histoire économique générale, l'infirmenl,-ils ou la confirment,.illt
La question se pose immédiatement. II est évident que la démollltration sera d'autant plus probante qu'elle sera plus Jarge,
qu'elle pourra s'appuyer sur la considération d'une période pll»
étendue. En théorie, le mieux serait de prendre son point dt
départ dans I' Antiquité. Mais l'histoire économique de 1' Antiquité est encore si mal connue, ses rapports avec les périodtt
postérieures nous échappent tellement qu'il est impossible d'J
chercher et d'y trouver une base éprouvée. Force est de recuhr
jusqu'au Moyen Age. C'est sur le développement de J'histoiff
économique, telle qu'elle nous est connue depuis Je début di
Moyen Age, que Pirenne va essayerd'établir le bien fondé de &amp;GIi
hypothese initiale.

•
• •

•

Seulement, tout de suite, une grave objection se présente. Ba
quoi l'histoire du Haut Moyen Age peut,.elle servir a la vérilcation d'une vue d'ensemble sur l'histoire du capitalisme, oU,
plus exactement, des capitalistes ?
C'est une espéce d'axiome, en effet, que le capitalislll
moderne est né aux temps de la Renaissance, et que Je Moy•
Age !'a compltltement ignoré. C'est la thése, non seulement de
Sombart, l'auteur de ce gros travail sur Je capitalisme model'III
(Der moderne Kapilalismus) , qui en est a sa troisitlme éditiOI
aujourd'hui ; il refuse, on le sait, au Moyen Age, toute connaitsan_ce d'une économie capitaliste quelconque, dans ses volumelt
plems de contradictions et de fatras, mais toujours intéressanll
et parfois suggestifs. Ce qui est plus grave, doctrinalement P""
lant, c'est que c'est aussi la théorie de Karl Bücher.
.
Dans son Enslehung der Volkswir,chafl, que Pirenne, préct'
sément, a fait traduire jadis en fran~ais par un de ses éleVelt

427

Hansay (Éludea d'hisloire el d'économie polilique, Bruxelles,
París, 1901), Bücher passecompletement sous silence l'action, le
16le, l'existence meme du capital, lorsqu'il nousdonne sa descrip\ion systématique, si attachante et si forte, de!' économie médiévale.
On sait quelle est sa conception d'ensemble, et comment il
41iatingue trois stades successifs dans J'évolution générale de la
Yie économique européenne. C'est d'abord le stade de l'économie
llomestique fermée. Point d'échanges. Tout est produit dans la
lamille, par la famille, pour la famille. Cette économie est celle
du Haut Moyen Age. Et sans doute, la famille d'alors s'élargit
'rolontiers jusqu'a engloher oes grandes économies domaniales
mtre Jesquelles se répartissent les vastes propriétés de la royauté,
de la noblesse et du clergé, exploitées par des serfs et des dépendants ; sans doute aussi, Je Haut Moyen Age finit par connaltre
m échange, rudimentaire et restreint, de quelques produits
aaturels et de quelques produits industriels d'une valeur spélillque considérable ; mais cela n'inllue en rien sur Je systeme
6conomique général, qui reste essentiellement un régime fermé ;
eL il n'existe alors ni entreprise, ni capital dans le seos d'un appro'riaionnement de biens fait en vue d'acheter de nouveaux biens.
Les catégories de: capital industrie], capital commercial, capital
de pret et capital d'usage, ne se rencontrentabsolument pas dans
le Haut Moyen Age.
D'un tel stade, on passe au stade supérieur : celui de l'échange
direct ou de J'économie urbaine. On produit alors en vue d'uue
clientele, et non d'un groupement familial. La ville était une
lorteresse - un burg. Elle devient, par surcrott, un marché. Elle
devient essentiellement un marché. Et la regle de ce marché
lient en deux formules :
A. -gchange direct du producteur au consommateur - !'argent servant uniquement a compenser, et toute ingérence. d'intermédiaires entre les parties demeurant formellement mter-

dit.e.

B. Monopole de la product.ion assuré aux gens de la ville,
dans la ville, pour les gens de la ville proprement dite et pour
eeux du petit cercle territorial qui en dépend ; ses habitants,
protégés par un monopole analogue, viennent porter sur le marcaé leurs produits : beurre, fromage, amis- et les échanger contre
lea produits des gens de la ville : out.ils et objets manufacturés
principalement. Ici encore, ]'argent n'intervient que pour com,enser. Et point de place non plus pour lecapitalisme-du moins
pour un capitalisme développé. Car, s'il se glisse, et timidement,

�LES NOUVBAUX RICHES

428

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

semi-clandestinement,apparatt parfoisdés lors, c'est a la fav
de certaines opérations particuliéres, dans le cas, par exemple,
une industrie fait défaut dans la ville ; en ce cas, les produits
!'industrie étrangére y sont admis, avec toutes les conséque
qui découlent de cette admission.
Le capitalisme, pour K. Bücher, n'existe, ne peut e ·
que dans le stade de l'Économie Nationale - dont l'étab ~
ment coincide avec celui des grands États modernes, des gran
puissances centralisées - ce qui nous met a peu pres au tem
de la Renaissance. Il ne s'agit plus de produire pour la fa •
ni pour la ville, mais pour la nation. Le marché, en d'au
termes, devient, d'urbain, national. Et alors, signe visible d'
telle extensi:m , apparaissent les grandes foires comme celles
Francfort; et alors également, le capital prend l'essor et sed
loppe librement;et il ne se contente plus d'etre capital march
il devient capital d'entreprise pour }'industrie indigéne qu'il
mule, qu'il incite a la production en grand avec division du
vail et concentration de grandes masses de travailleurs d
des manufactures ou des fabriques déja importantes.
Au fond, telle était déja la conception de Karl Marx. P
lui aussi, il le disait expressément au livre XXIV, § 1 du Cap
l'ére capitaliste datait du xvie siécle. Elle avait été précédée
une période de transition qui avait vu, dans quelques villea
la Méditerranée, au xiv6 et au xv8 siécle, les premiers coro
cements, tout a fait sporadiques, de la productioncapitaliste.
le point de départ véritable, c'était au siécle de la Renai
et de la Réforme qu'il s'empressait de le chercher.
Or, Henri Pirenne, résolument, prend le contre-pied
théses et, nommément, de celle de Karl Bücher . .

•

• •
Il est faux, nous dit-il, que le l\foyen Age soit une é
a-capitaliste. 11 a connu le capitalisme. Et particuliérement, il
connu, mais avec une intensité, une force, une liberté que o
ne soup&lt;¡onnons pas, dans sa premiére période - dans
période du Haut Moyen Age, d'ou précisément Bücher le
avec le plus de rigueur. Et la preuve, c'est que, dans la deu •
période, dans la période qui va de la fin du xnie a la fin du xv6
ele, les collectivités ont pris, pour se défendre contre lui,
sortes de précautions minutieuses et multipliées. On ne ch
point a se garantir, sans doute, de ce qui n'existepasetn'est
redoutable '?

429

En d' autres termes, le Moyen Age se divise, aux _yeux d_e K.Bner, en deux époques successives: l'une, la prem1ére, ngoure~ent a-capitaliste ; la seconde, a peu pr~ complé~ment 9:-cap1. te. Aux yeux de Pirenne, au contraire, la prem.tére péno~e a
nnu, en bien plus grand nombre qu'on ne croit, des mandes:
tions capitalistes caractérisées ; et la seconde, a son tour, a s1
'en su ce que c'était que le capitalisme - qu'elle est, dans son
emble nettement anti-capitaliste ...
Sur qu~i s'appuie la démonstration del'histo~ie':1 ~elg? ? ~ssen• llement sur deux séries de faits ... Les uns, d origine 1tahenne ;
les tire' de l'histoire économique et sociale des ré~ubliques
iterranécnnes, comme Veni~e, Gen~s, Flore~ce, Pise, _et~...
autres d'origine flamande; 11 les pm~e dans 1 !rsenal s1 bien
1
i qu'alimentent
les archives des pmssa~tes cités d~s Payss: Gand, Ypres, Bruges, TournaiouDoua1,-:-E~, préc1sément,
tort de Bücher, aux yeux d'H. Pirenne, le prmc1pe ,et la source
son erreur, c'est que le savant all?mand n1e _s est appuyé
e sur des faits allemands, sur une conna1Ssa~ce d ailleurs remarable des villes allemandes des xiv8 et xv8 siécles. Or_, la ~rande
jorité des cités germaniques _de ~ette époque éta1t lom du
jegré de développement qu'atteignaient alors les grandes communes de l'Italie du Nord, de la Toscane ou des Pays~Bas. Ce D;e
10nt pas, comme on l' a trop cru et dit, des types class~ques, m~11 ,
1-en des exemplaires incomplets et attard~s d~ la c1t~ méd1énle qu'elles nous fournissent. La systématis~bon de B~cher est
pufaite en tant qu'elle s'applique uniquement aux v1lles allemandes qu'il a étudiées. Elle est ~nsuffisante dés lors qu'ell_e
prétend valoir par }'ensemble des villes du Moyen Age en Occ1-

dent.

é rté
Cette vue critique est ingénieuse. Mais qu'est-ce done, e~ r a 1 . ,
que cette premiare période de l'histoire médi~v~le qm _ser~it,
111 dire de Pirenne caractérisée par une acbvité capitahste
relativement intens~? D'ou proviennent, commentse présen~1;1t,
COlnment s'expliquent aussi les manifestations de cette acbVlté
~i ont frappé \'historien beige ?
.
.
C'est, nous dit-il, a partir du momento~ appara~ssent les villes
•ropéennes qu'on les peut saisir sur le fa1t. Ces villes ~ont fill~
du commerce. IJ s'ensuit nécessairement que les premiers_ capitalistes ont du etre au x1e, au xnª siécle - et ont été, en fa1t, des
commer~ants.
· · d·
ll faut se rappeler qu'alors,la richesse réguliére, po~r ams1 ire,
et normale c'était essentiellement la richesse fonciere. Or, les
l'flvenus qu~ les détenteurs du sol tiraient de leurs serfs ou de

�430

LES NOUVEAUX RICRES

431

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leurs censitaires conféraient a ces détenteurs une puis
soc!ale éno~e ; mais cette puissance n'était pas, entre le
mams, un outil économique efficace; et rien de ce qu'ils détenaieni
ne se détournait vers le commerce. - Ce commerce c'é •
bien, au contraire, le faitd'hommes nouveaux, de dérac~és: gem
de la campagne, le plus souvent, fuyant l'exploitation rurd
pour venir chercher fortune a l'endroit 011 on chargeait et déc
ge~it des marchandises, oil on Mlait des bateaux, 011 il e ·
ta1t des moyens de gain et de profit résultant de la naissance
des progrés de cet organisme vivace : un porlus marchand s' r
colant a un cMteau féodal. Ces gens sont sans capital ini ·
Comment en serait-il autrement ? Leur grand leur seul capi
, l
.
,
c est eur mtelligence - leur sens commercial plus exactem
leur activité, leur esprit pratique. Leur grand moyen de g ·
c'est le commerce maritime, le commerce extérieur - comm
errant a la fois et collectif, car il faut se grouper pour résister •
commerce par caravanes avec achats et ventesencommun ré
titi?n des _bénéfi_ces au prorata des mises - déja, !'esprit
soc1été qui fleunra plus tard, si fortement, au seuil des te
modernes ; commerce de gros également, le menu commerce
détail étant abandonné aux colporteurs ruraux, aux minOlf
porte halles circulant a pied par les routes hasardeuses.
D'étranges figures apparaissent dans les textes, pre
par hasard, pourraitron dire, carie Haut Moyen Age s'occupe
généralement, on s'en doute, de l'histoire sociale et de ses e
si~és .. Mais voici, par exemple, signaléepar Pirenne, la pittoresqll,
~st01re d'un saint - saint Godric de Finchale, qu'un
·
hvret consacré a sa vie et a ses miracles : Libellus de vita el rnite(
cutis S. Godrici, ceuvre d'un moine pieux, nous fait suffisammell
connattre. Fils de paysans, né a la fin du x1e siécle dans le Uncolnshire, il se fait d'abord, faute de mieux, batteur de grev•
et chercheur d' épaves: métier de gueux. Est-ce cemétier dumoill
qui lui donna les moyens d'acheter une pacotille et de se faift
colporteur ? Le voila par les routes-pierre qui roule - et qui.
contrairement au dicton, amasse un peu de mousse ; car son biographe nous le montre ensuite, associé ades marchands plus riches
et plus puissants, membre d'une de ces caravanes dont nout
p~rlions plus haut, et qui, avec ses compagnons, va de foire 81
fo1re, de marchés en marchés, menant la rude vie du negociallt
ambulant et risque-tout des époques sans maréchaussée ni oeatralisation. Bientót, il peut fréter un navire avec quelques aSIIO"
ciés, caboter le long des cótes d'Angleterre, d'Écosse, de Dane:
mark, de Flandre, transporter a l'étranger les marchandises qui

y font défaut, les vendre a haut prix, et, en retour, y acquérirdea
denrées dont il va se défaire la ou la demande est plus forte q~e
l'offre. Ainsi, en quelques années, cette p~udente c~utume d acheter bon marché et de vendre tres cher fa1tdeGodnc un homme
puissamment riche. Il ne lui re~te plu~ qu'.a ~e convertir, pour
la beauté de l'histoire, et a se faire erm1te : il n y manque pas.

•

• •
Qu'est-ce que Godric ? Henri Pirenne n'hésite point : ?'est un
capitaliste nous déclare-t-il sans ambages : ce Godnc nous
a paratt c~µi.me un calculateur, je dirai meme comme un spéc!lateur conclut-il (p. 276). II a le sentiment tres juste de la
pratiqu; du commerce, sentiment qu'il est d'ailleurs fréq~ent de
rencontrer chez des esprits sans culture. II est~nflammédel ª1:°?ur
du gain, et l'on reconnatt nettement c~ez lu1 ~e fa~~ux spirilU;I
capitalisticus dont on a voulu n~us f_~ire cro1re qu ti ne ~ata1t
que de la Renaissance... II ne s mqmete pas de la théone du
juste prix, et le décret de Gratien réprouve en termes expr~s ses
spéculations coutumieres ... Aprés tout cela, co~ment hés1ter a
reconnattre dans Godric et dans tous ce~x .qui ~nt mené le
meme genre de vie, autre chos_e _que de~ cap1tahstes . »
,
L'exemple, en effet, est sa1s1ssant, 1lle fa~t avouer. Et l_ apparition en plein x 1e siecle, et en Angleterre, ~ une figure qui, avec
quelque effort d'imagination, peut nous fa1re songer a tous ces
grands créateurs d'affaires, aux Jaluzot~ _et a~x Cognacs de
France, aux Pierpont Morgans et autres milharda1re~. des _gtatsUnis - dont le capital initial, a tous, ne fut ~u~ d mtelligenee,
d'activité et de sens pratique - cette appar1tion ne manque,
on l'avouera ni d'imprévu ni de pittoresque ...
Seulement' du capital qu'il était ainsi possible d'acquérir a ces
époques lointaines que nous considérion~, jusqu'a ces_ de~ieres
années, commetouta fait ignorantes préc1sément?u.cap1tahsme et
de ses manifestations, cette prétendue caracténstique de. notre
époque, quel usage faisaient les rnarchands . dont M. P1r~nne
retrouve la trace dans les textes auxquels renvo1e_ so~ étude •.
D'abord ils le faisaient travailler. Ils ne le la1ssa1ent pas mutile au fond des coffres. Ils le pretent - et les emprunteurs ne
leur font pas défa·u t des lors, princes, ville_s, monastéres ou nobles.
Mais ils le consolident aussi, en le convert1ssant en terre:, ~~ prés,
en vignes, en maisons. Des le commen~erne~t du ~m s1ec~e, le
sol urbain un peu partout est aux mams d une ar1st?crat1~ de
patriciens dont les textes ne parlent qu'avec respect. Qm sont-ils !l

�432

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sans nul doute, les de~~endants des ~ardis voyageurs des gildes
et des hanses du xu• siecle. La théone a vécu, qui nous montrait
e? _eux les héritiers directs des anciens habitants fixés dans les
cw,tales et les castra de I' époque franque. Leur fortune, en réshté, est née du commerce. Les textes abondent, qui nous montrent
des marchands, a cette époque, employant leurs bénéfices a l'ach~t de propriétés loncieres. lis ne !aisaient point ainsi une mauvaise o~ération, ~ar. l'accroissement continu de la population
bourgeoise détermmait ?-•ns les citésl'acc;oissementproportionnel
de la rente du sol. Aussi, bien souvent, des le début du xm• siécle,
lesyeti~s-fils des marcbands fils deleurs reuvres duxu• abandonnaie~t-ils totalement le commerce, ses fatigues, ses aventures et
ses risques pour se con ten ter de vivre confortablement du revena
de leurs terres. Renon~ant A la vie nomade du , caravanier ,
s'établissant dans des maisons de pierre orgueilleuses a crénea~
e~ a tours al_tieres, ils prennent en mains le gouvern~ment de la
ville ; parlois meme, ils commeneent déja A s'allier a la petite
noblesse locale ; en tout cas, ils pratiquent des lors avec régula·
rité les rites essentiels de la vie noble. Les petits-fils de nouveaux
riches qu'ils sont bnt oublié l'a1eul qui courait pieds nus sur la
grt\ve, en quete d'une aubaine hasardeuse ou coltinait les lounll
ballots de marchandises exotiques. Ilssont de vieux riches maintenant, honorés! cultivés et bien assis. Et ils méprisent violemment ceux qm vont les supplanter bienUlt: les nouveaux richlll
du xul" siécle.

•

•
• •
Des temps nouv~aux sont venus en eflet. Done,
nouveaux, fatalement.
Simples organismes commerciaux au début, les villes se trantforment peu a peu en organismes industriels - certaines villes
du ~oi?s! et c'est la un~ tres grosse révolution. Évidemmen~
des I ongme, toute~ les mtés contenaient un petit noyau d'arti·
sans. Mais ~es artisans ne travaillaient que pour l'alimentation
locale. Du ¡our ou le commerce put !aire aflluer dans certaiDI
centres, en quantités. industrielles, certaines matiéres premiereli
de ce ¡our, les travailleurs, affluant eux aussi de toutes parll,
purent commencer a créer une industrie d'exportation véritsble.
Ce fut _le cas, par exemple - et l'exemple est illustre- pour la
draperie des Flandres. 11 s'opéra en conséquence une sorte de
partage entre les villes. Ou plus exactement il s'établit alOl'I
toute une catégorie de villes secondaires qui se ~ontentérent d'un

LES NOUVBA.UX RICHES

433

commerce local, de la possession et de l'exploitation d'un marché
local ; a cóté d'elles, quelques grandes villes, puissantes et rayon•
nant au loin, devinrent autant de marchés européens de véritables marchés internationaux.
'
Lea villea a marché local, nécessairement, devinrent assez
Tite, et par une démarche toute naturelle, des organismes nettement anti-capitalistes. Point de gros entrepreneurs parmi leura
~urgeois, pointde gros commer~ants; toutau plus quelques courliers, achetant en gros aux marchés des grandes villes pour revendre en détail sur le marché local. Dans !'ensemble des bouliquiers, gagne-menu et sans grande ambition, d'esprit étroit
et borné, ne demandant qu' aetre protégés, par un protectionnisme
atrict, contre l'étranger, et a consolider a tout jamais la médiocrité qui les contentait par l'établissement á leur profit d'un sys16me de monopole, a la fois naif et compliqué, par une réglementation précise, faisant al'intérieur de la ville la part de chacun des
groupes d'artisans ou de commer~ants qui y vivaient, et, dans
maque groupe,lapartdechaque individu qui y prenait son rang.
J?ans les gran?-es _villes, au contraire, dans les centres d'exportalion et de fabncation a ray,onnement mondial, non seulement
le capitalisme subsiste, mais il se développe, ilseperfectionneavec
rapidité. Les instruments de crédit apparaissent :lettres defoire,
lettres de change. Le commerce de !'argent se développe. La
coutume des foires donne naissance a un véritable droit commercial. La circulation monétaire s'élargit et se régularise. La frappe
de l'or reprend ; la sécurité augmente ; les routes s'améliorent ;
des installations commerciales grandioses, comme les halles
d'Ypres - dont le souvenir seul survit aujourd'hui - attestent
la puissance des lerments nouveaux.
C'est une distinction fort intéressante et fort utile que celle de
ces deux catégories de cités. Elle permet a H. Pirenne de !aire
avec précision sa parta la théorie de Bücher. Les villes a marché
local - c'est a elles, nous dit-il, que s'applique, a elles seules, la
th~orie de l'économie urbaine telle que l'a formulée J'écono~te allemand. Ingénieuse remarque et qui éclaire ce que par
~lleursa signaléPirenne: l'étatrelativementarriéré de ces grandes
Cltéa a\lemandes sur la connaissance de qui s'appuyait Bücher. Enmeme t~mps, il le note: c'estquelquechose de nouveau que les
mamfestabons de cet état d'espritétroitement protectionniste,
etmonopoleur, et anticapitaliste des organismes urbains de la
aec.~nde série. Du meme coup, la remarque vient a l'appui de ce
qllll _Prétend étahlir, touchant le caractere particulier de la
!)l'enuere époque médiévale.
30

�434

LBS NOUVEAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A ceU,e époque, point de réglementations oppres~ive~ et pro_ •
bitives. Le marchand est libre de ses allures. Godric n e~t ,
obligé de se confiner dans tel ou _te! genre de ?égoce; JI n
point surveillé, gené, bridé, restremt a chaque mstant da~.
initiative par des prescriptions légales. Les seules restncti
qu'il connaisse viennent de la _hbre e~ brutale conc~rrence,
l'hostilité des hanses ou des gildes nvales, et auss1, des
ditions encore primitivesdu trafic, _de l'org?nisation moné •
notamment, et bancaire. Temps abo)1s. Car mem,e, da?s ces g_ran.
cités a puissant rayonnement ~UJ gardent es¡:mt cap1
actil et vigilant, si, par centames, _des cap1~ahstes de gran
envergure apparaissent, ils n~ grand1ssent ¡,omt sans obsta
ni entraves. Si puissants qu'1ls se fasse~t, 1ls s~ heurtent a
législations municipales des villes seconda1res et meme des gr .
villes ; il Ieur faut compter avec elles. lis se heurtent p~
ment aux résistances, aux coaht10ns p~rl01s des artlBII!"
tisserands et foulons des Flandres se souciant de leurs sa
et se groupant pour les protéger. lis se heurtent encore aux.
themes de l'Eglise, qui renlorce contre eux,contreleursprati
et Ieurs , usures » ses prohibitions canoniques .. Tout cela
des conditions nouvelles, une atmosphere_ écononuqu~ tout a
que celle de l'époque \'récédente. _La vie_ co~mer~1ale e:t.

!

malaisée en un sens, romos hbre, moms arb1traire qu au ~n

81

Cette translormation acheve d'en détourner les anmens
mergants petit a petit mués en patriciens. lis laissent
place a des hommes nouveaux, et qui ont d'autres aptitud
d'autres talents que ceux grAce auxquels se sont londées
dynasties urbaines du xn• siecl~ finis~ant: Les la~ultés que
compagnons, les associés de Godric apphqua1ent au libre comm
errant et maritime eux doivent les apphquer a tourner
obstacles qu'oppose'nt, aux profits rapides et dé1!1es1_1rés, les
mentations urbaines et les interdictions ecclésrnsllques. Au
temps, autres conditions, autres na~ures ~•esprit, autres
rations de nouveaux riches. Elles na1ssentd entrepreneurs_habil
celles-ci, de vendeurs de travail, de courtiers, de banquie~
tout, spéculant sur les besoins 'd'argent sans ?esse fand ar!
des princes et des rois, sans scrupule, sans cramte, smon P
sans catastrophes ...

••
Et ainsi se déroule le !leuve humain, tranquille et monoic:i
sur l'espace &lt;ie longs biels bien unis : puis, tout d'un coup,

435

rapides, une chute, des remous - et de nouveau le calme qui
renalt, un nouveau hiel qui s'ouvre, et les eaux qui s'étalent.
Cette lois, c'est a la fin du xve siécle, au début du xvie que
a'opére le changement : une vraie révolution, on le aait. Tout a
la fois, ce sont les grandes découvertes maritimes qui viennent
modifier la direction des courants commerciaux ; ce sont les
grande états monarchiques se constituant et qui entrent en
lutte pour l 'hégémonie ; ce sont les grandes crises monétaires,
l'alllux des métaux précieux, le bouleversement des prix ;
enfin, ce sont les progrés de l'Etat, s'élevant petit a petit audessus des villes, restreignant leur autorité politique, allrancbissant en meme temps le commerce et !'industrie des tutelles qui pesaient sur eux. C'en est fait du protectionnisme
et de l'exclusivisme des bourgeoisies. Elles résistent, sans doute;
elles se délendent. Mais cambien de centres nouveaux qui se
créent, 11 cOté des vieux centres privilégiés, et qui écbappent d'emblée aux réglementations tatillonnes, et qui rapidt:ment
aurmontent les anciennes cités qui s'étio!-,nt et meurent de routine? C'est Verviers, par exemple, dans le pays de Liége; c'est,
exemple illustre entre tous, Anvers la libre détronant Bruges la
riglementée ...
Un espriL de liberté sans contrainte, sans limites presque, soullle
sur le monde. L'individu se permet toutes les audaces. C'est vrai
dans le domaine de !'esprit, non moins vrai dans celui de !'argent.
Spéculations sans lrein, ici et la. II n'est question que de monopoles, d'accaparement, d'usures, de banqueroutes aussi, et de
vols,et d'assassinats. Une fievre d'or s'emparedumondeentier. Et
unegénérationinnombrable de nouveaux riches surgit, qui incarne
puissamment les tendances de l'époque. Parvenu, un Jacques
Creur. Et un Jakob Fugger. Et un Gaspard Ducci, de Pistoia.
Et un Christopbe Plantin, simple fils de paysans de Touraine.
Et lant d'autres.
Entre eux et les , riches , de l'époque antérieure, aucun líen.
Ceux-d, désorientés par les conditions nouvelles, déconcertés
par ce vent de liberté et de licence, qui, tout d'uncoup,ébranle
les vieilles réglementations en marge desquelles ils avaient édifié
)eurs lortunes - ils se sont retirés de la bagarre en philosophes ;
ils ont acheté des terres et consolidé leursituation par un mariage
noble.Curieuse alternance,entre parentheses, des époques de liberté
et des époques de réglementations. Elles se succédentréguliérement
1~ unes aux autres : a la liberté des xie et x11" siecles, la régula~té de l'économie urbaine; aux xm• et x1v• siecles, la libre expans1on du commerce errant aboutit a la canalisation précise du

�LES ¡&lt;,jQUVEA.UX RICH6S

,436

REVUB DES COURS ET CONFÍ!RENCES

tr!fic urhain p_lus ou moins monopolisé. Et celle-ci, a son tour,
fait place a la hcence sans lrein du xv1• siécle; mais cet essor individuahste de la Renaissance - ce qui lui succéde, c'est précisément le mercanbhsme et ses réglementations - qui dispar~ltroi:it, a la fin du xvm•, au début du xtx8 siécle, par ¡'e,¡ser
victorieux et tout-puissant du grand capitalisme moderne .i.
bridé, sans loi, sa_ns frein: ceuvre de parvenus, lui aussi, d'hodim■
nouveaux, et qui se sont faits eux-mémes: un Rothschild, un
Krupp, un Schneider, un Peugeot, un Cockerill un Laffitte-toua
. de i:ien
. égalem~nt ave~, comme seul capital,
'
par~
l'intelligenoe:
une m~elh~•n~e spéciale, qui n'est pas celle de l'intellectuel, qui
peut_ n avoll' nen de commun avec celle-ci ; une intelligence tonti
p_rat1que,_ sens spécial et avisé du gain, de l' opportunité - "11
risque bien calculé.
En résúmé, un mouvement rectiligne, uniforme etmonotonu t
E':' aucune fa~on. Un~ série de poussées interrompues por d•
cnses mdépendantes I une de l'autre - puisqu'elles ne se prolongent pas.

•

• •
Telle est la grande hypothése - plus exactement, te! est !'ensemble d'hypothéses ingénieusement articulées et ajustées let
unes aux autres que nous présente le remarquable mémoil'e
d' Henri Pirenne.
11 y a un fait hors de doute. C'est que - dans la mesure od
r?agit, avec d'autres et aprés d'autres qu'il ne manque point de
citer, contre ce qu'avait d'infiniment trop absolu la schémafisa~on d'un B_ücher -_Pirenne a raison, cent fois raison, et qu'il
fait reuvre utile en attirant l'attention sur lesdangersd'unethHrie des plus séduisantes et des mieux charpentées. Les faitl
qu'il met en lumiére prennent, rapprochés les uns des autrel.
un caractére nouveau - alors méme qu'ils ne sont point nouveaux en eux-mémes. Au fond, c'est l'excellente et naturelle
réaction d'un observateur- d'un ohservateur éminent d'ailleUl'lt
et remarquablement pénétrant - contre un théoricien ; c'est.
je ne dirai pas le conflit, mais la féconde collaboration d'un bittorien et d'un économiste - le premier mettant au point lea
théories trop rigides, trop peu souples, tsop générales du second.
~ourtant je dois l'avouer. Quelque chose en moi, malgré tool,
résiste a l'emploi de ce qualilicatif de « capitaliste » accolé ••
nom et a l'reuvre d'hommes du x118 siécle. Car, ou bien on donne
a cette épithéte un sens tres vague et tres général - et alors, ce
n'est pas au xn• siécle seulement qu'il faudrait remonter paur

437

pouvoir parler sinon de capitalisme, du moins de capitalistes
- mais au monde antique, et par dela; il y a bien longtemps qu'un
critique de Marx, Slonimski, l'objectait a l'auteur du Kapital :
• La séparation entre les travailleurs et les moyens de production qui forme la base et l'essence du capitalisme est un fait de
la vie économique qui se trouve déja dans la plus haute Antiquité ; et rattacher ce fait a l'époque toute récente qui commence
avec le xv1• siecle, c'est ignorer l'histoire •· Ceci revieot a dire qu'il
laut s'entendre sur la fa~on de délinir le capitalisme. Car tout
4écoule de la, en vérité.
Or, H. Pirenne est parti d'une défiiiition qu'il a prise, telle
quelle, dans Sombart. U y a capitalisme, nous dit ce dernier,
• la oil il y a biens exploités par leur détenteur dans l'intention
de les reproduire avec prolit ». H. Pirenne nous dit que s'il
emprunte la formule de Sombart, c'est d'abord parce qu'il la
trouve fort exacte - mais aussi « alin d'éviter le soup~on de
définir le capital pour les besoins de sa thése •· Nous avons rap·
pelé, en elfet, que Sombart ne pouvait précisément point passer
pour un des champions désignés de cette thése : tout au contraire. Mais on peut toujours se demander, noW! semble-t-il,
s'il est bien légitime, ou tout au moins, s'il est bien prudent,
pour un historien, d'emprunter a un économiste une délinition
tomme celle que nous venons de reproduire - une délinition purement économique et qui peut etre excellente pour les économistes,
-de leur point de vue a eux, mais pour les historiens 1
Ceci ne va pas a dire qu'il y a deux capitalismes, comme cet
autre jadis professant qu'il y a deux morales. Mais je dirais volonl~ers (en m'excusant d'ailleurs d'aborder une aussi grosse queslion) que s'il y a une ou des définitions du capital élaborées
par les économistes qui sont pleines de sens et de précision,
~t que !'historien ne doit pas ignorer, il y a par ailleurs, peutetre, une notion historique de « capitalisme n qui n'est pas exactement superposable a la notion économique du capital, qui
est plus complexe, plus vivante aussi, beaucoupmoinsrigoureuse
logiquement, mais beaucoup plus riche de sens précis. En d'autres
te~es, il serait bon peut-etre, au moment de partir pour un
._, ~and voyage, de pousser un peu plus avant dans la psychol~gie du capitalisme - ou, plus exactement, du capitaliste,
de bien délinir la nature véritable de la mentalité capitaliste
moderne, qui est essentiellement de gagner de !'argent, non pour
1~ dépenser et mener la vie large et insouciante (c'est la néga~on meme de !'esprit capitaliste); mais degagner de !'argent pour
1économiser, pour se privcr au besoin, afin de le mettre plus

�438

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

largcment _de c6té et de pouvoir a nouveau le faire
se reprodmre et se mult.iplier.

•

• •
Quant a ~a t?ése générale de H. Pirenne, quant a cette fa~on
de co~cevo1r ~ ensemble l'évolut.ion du capitalisme, non poinl
BOu~ 1 ~spect d_ un développement uniforme, régulier, cont.inu,
ma1s_ d une sér1~ d_e P?Ussées discontinues, quant a cette introd~c~101;1, dans I h1stoire, du « nouveau riche • considéré pout
a~nsi. d1re,_ ~01;11m~ un ferment normal et indispensable d~ cetle
h_istoire, 1c1, 11 n Y a qu'a louer et qu'a approuver sans restrict.ions.
Le mérite d'une hypothése se mesure a ses conséquences :
Aucune de celles que peut entralner avec elle l'hypothese que
~ous venons d'.exposer n'a enr.ore été étudiée et vériflée. Raison
e plus po~r .s,gnaler celles qui, du premier abord, nous parailsent ~evo1r etre! avant toutes, examinées soigneusement. Bt
celle-m, au prem1er chef :
Si vraiment, a chaque période de l'histoire économique correspond une _classe nouvelle de capitalistes, il y aura Iieu de
re~herc,her so1~euse1;11ent quelle influence l'apparition, dans l'biJ..
to,~e d une soc1été bien connue et facile a étudier, d'une gén6rabo~ ~e • n~uveaux riches • d'un type déterminé, a pu exercer
sur I onentat10n générale de cette société, sur sa vie intelleotuelle et morale.
Ne prenons qu'un exemple. C'est unfait qu'A la fin du xv" si6~1,", au début du. xvie si~cle, tandis que déclinent les dynastitll
entr~prene~rs mdustnels, de courtiers, de marchands, de
~nanc1ers '!m ont su exploiter le régime économique né au début
d~ xnie su!cle, de conditions nouvelles - une génératiOII
ommes n_ouveaux, de parvenus, de nouveaux riches notll
apparalt, ~rumée d'un esprit de liberté et de concurrence effr6n~e, m~pnsant la tradition, u s'abandonnant avec ivresse a se.
vutu~sité •• se livrant sans scrupule A cette fit!vre formidable
d~ gam et de spéculation qui donne au grand marché capitaliste
~I Anvers, ~ cette époque, son allure si particuliére et si trooante. Ma1s noter ces traits, si saillants et si caractéristiques,
n'est- ce p_oint poser le probléme meme de la Renaissance, dant
une ~ertame mesure et, mieux encore, de la Réforme? On s'est
apphqué souvent a chercher quelle influence les religions, la
protest~nte, par _exemple, ou la juive, ont exercé sur l'activité
économ,que spéc1ale de leurs adeptes. Recherche assez vaine,

LBS NOUVBAUX RJCHES

,m

eemble-t-il, et qui repose sur bien des illusions ou des conventions. 11 serait plus utile, sans nul doute, de se demander quelle
put etre l'influence de !'esprit économique des hommes, aux
diverses époques et dans les diverses sociétés, sur les religions
qu'ils professaient. Et peut-étre trouverait-on alors que cette
influence ne lut point sans portée ; et peut-etre arriverait-on,
pour nous en tenir au xv1• siécle, a cette notion que la Réforme
dut une partie de ses caractéres sans doute, et une partie de son
111cces certainement, a ces nouveaux riches dont la mentalité
.t'accordait si bien avec certains traits de la nouvelle doctrine,
qu'on le sait assez : ils comptérent généralement, aux Pays-Bas
eomme en France, comme ailleurs - parmi les adeptes les plus
déeidés et les plus lervents de cette meme Rélorme.

•
• •
Une derniére remarque. Un des grands bienfaits possibles de la
remarquable théorie de Pirenne, et non le moindre sans doute,
e'est de nous permettre de liquider une de ces not.ions pesantes,
tonluses et encombrantes qui pésent lourdement sur notre concept.ion de l'évolution sociale : la notion du u bourgeois •·
11 n'y a pas, Atravers l'histoire, de • classe bourgeoise •• mas_sive, et compacte, et sans nuances, qui naisse lentement au
lloyen Age, se constitue petit a petit, se développe a partir da
XV1" siécle surtout, grandit lentement au xvn• et au xvm•,
s'épanouit et s'étale brusquement au seuil du x1x•, emplit enfin
l'univers de sa puissance et de sa grandeur contemporaine. Le
regard d'ensemble que jette Pirenne sur l'évolution sociale du
tapitalisme nous avertit de nuancer davantage notre esquisse,
et de mieux regarder la réalité. L'historien de la Belgique conclut, pour sa part, en disant que • toute classe capitaliste est
animée au début d'un esprit nettcmeRt progressiste et novateur,
mais qu'elle devient conservatrice a mesure que son act.ivité se
régularise ,. C'est introduire la diversité la oil trop de constructions massives cherchent a implanter une unité lactice. Encore
la formule sauvegarde-t-elle peut-etre un peu trop la vieille conception d' une classe bourgeoise faisant bloc a chaque époque,
d'une classe capitaliste, une et cohérente dans chaque pays, a
cbaque moment de l'évolution historique. La réalité, et telle
qu'elle ressort de l'exposé meme de Pirenne, c'est qu'il y a
toujours et partout juxtaposition de classes bourgeoises, de bourgeoisies trés différentes d'allures, de sentiments, de situation
éeonomique meme ; c'est qu'il y a le plus souvent conllit, et en

�«o

REVUE DES

corns

ET CONFÉRENCES

tout di~ti_ncti~n entre les anciens riches et les nouveaux riches
les trad1bonalistes et les héritiers, les novateurs et les fils d'eux!
mémes .
. ~a langue de l'histoire sociale ne tient pas compte de ces oppe-&gt;
s1t1?ns. Elle ne connalt qu'un mot: bourgeoisie-qu'elle appli
1~d1stmctement a des sociétés et /J des groupes singulieremeaL
d1f(érents les uns des autres. Cela revient a ce que nos analysa
soc,1ales sont encore d'une épaisseur extreme. La langue n'a
qu u_nmot, parcequel'esprit n'aqu'unconcept. Etc'estpourcela,
~réc1sément, qu'on ne signalera jamais assez des efforts comDII
1elfo~ récent du maltre historien de la Belgique ; ils peuven&amp;,
Il_sdo1ventdevenir le point de départ de recberchesetde distiue~o?s nouvelles, dont ils rendent l'intéret sensible aux plus , timers comme aux mieux allants.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Coura de M. P.lUL HAZ!RD,
Chargi de Cour, ó la Sorbonne.

VI
11 laut limiter, nous l'avons vu, ces inlluences étrangéres qui,
si largement sur Lamartine.
11 n'avait preté qu'une attention inégale aces lectures étrangeres ;
ce n'étaient guere, aussi, que des qualités négatives qu'il pouvait
trouver chez plusieurs de ces auteurs ; il y avait contradiction
flagrante enlre certaines de ces inlluences, et Lamartine,avec cette
habitud e si constante du mirage que nous a moutrée Graziella, se
faisait illusion sur leur puissance. 11 avait en lui-memeles forces qui
devaient s'opposer a cette invasion étrangére, les obstacles qui
devaient limiter ses elfets, et e' étaient ses lectures fran;aises, la
nature de sá tecbnique ; enfin et surtout, la qualité meme de son
Ame.
Ses lectures frangaises, nous les avons négligées jusqu'ici, et
adessein ; mais il ne faut pas croire qu'il s' est pro mené seulement
dans des pares a l'anglaise, et qu'il a négligé nos beaux jardins.
11 a lu beaucoup de nos auteurs ; dans les bibliotbéques qu'il
lréquentait, il y avait plus de livres frangais que d' étrangers.
ll nous suffit, pour nous en assurer, d'ouvrir encore une fois sa
correspondance : nous y rencontrons : en 1807, Gresset, Moliere,
Voltaire, Mérope, Zaire, Alzire, Racine, Iphigénie, Phedre,
Mme de Gralfigny, M""' Cottin et bien d'autres. En 1808, il est
vrai, nous trouvons Pope, Ossian, Sterne, Richardson, Fielding,
~ l'italien qu'il commence ... mais, il y a aussi, pele-mele: Gresset,
Palioaot, Labarpe, Gilbert, Chateaubriand, La Fontaine, Delille,

apremiére vue, semblent avoir agi

•

�442

443

REVUE DES COURS El: CONFÉRENCES

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINI!

P révost, Mm• Cottin, Montaigne, Voltaire, etc. Voila done quantité de lectores fran~aises. Essaierons-nous de marquer la force
de ces inlluences et la gradation de leut puissance sur !'Ame
Lamartinienne ?
Les classiques, en premier lieu, forment un groupe imposant, a commencer par Montaigne, dont il a entendu « tant parler
qu'il faut bien leconna1tre»; Moliere, qu'ila connu des son enfance
et que sa mere lui lisait, le soir, avant la priére en commun, mais
en sautant les mots risqués ; La Fontaine aussi, dont il dira du
mal plus tard ; Racine enfin, qu'il ne pourra jamais répudier,
car il y a eu vraiment, de !'un a l'autre esprit, action, et quelque
chose de racinien subsiste dana les vers de Lamartine ; il s'y
perpétue une tradition de grilce, d'aisance, de distinction, qui s'est
transmise de !'un a l'autre poel.é.Tous réunis, ces classiques présentent une doctrine : étudier de pres le creur humain, avec le
souci de claire analyse ; le gout de l'exactitude, des notationa
psychologiques ; ils aiment aussi a l.éndre a la généralité,, et
tous ils sont épris de l'ordre, de la logique, de la clarté dans la
présentation. Tout cela fait une belle et noble école, la premiere
que Lamartine ait fréquentée.
Un autre groupe comprendrait Mme de Sta~! et Chateaubriand. Mm• de Stael a été une des admirations de Lamartine ;
il a dit d'elle du bien et du mal, mais Corinnefut pour lui une véritable révélation : il ne veut plus Jire de romans apres celui-la,
• de peur de se gater la bouche ». Ce jeune littérateur en herbe,
qui voulait mettre dans sa chambre les bustes d'auteurs étran·
gers illustres, entendait placer parrni eux celui de Mm• de Sta~!;
elle le transportait • dans un autre monde, idéal, naturel, poé·
tique, opposé en tout ll cette aride et froide société, a ce monde
si ridicule et si fier dans ses idées, si despotique et si mort dans ses
opinions .. , • Tous ses beaux sentiments, disait-il, nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se réveillaient
a cette lecture, toutes les aspirations idéales qu'il portait en
lui.
A coté d'elle, Chateaubriand, le grand maltre, celui que l'on
trouve a toutes les avenues du siecle, et qui a inllué sur tous
les poétes, car il était vraiment le premier poete qui fut apparu
dcpuis longtemps dans notre littérature. ll a renouvelé toute
la poésie lyrique, posé tous les grands themes, theme de l'amour,
théme de la nature, théme de la mort, théme de l'apres-mort.,
et surtout sa grande reuvre a été de tout transformer en beauté,
car c'est la l'essence milme du romantisme, avoir tout transformé
en beauté, avoir substitué a la vérité meme le souci des choses

helles. Des critiques ont dit que beaucoup des poés~es de L~mart.ine sont du Chateaubriand mis en vers ; Brunetíére a s1gnalé
des réminiscences frappantes dans son Évolution de la poésie
lgrique : , Vous connaissez les vers •. italiens • de Lama!tine.
écrivait-il, son Ischia, son Golfe de Baia, ou encore ceux-c1, que
j'emprunte au Passé :

0

Combien de fois pr~s du rivage
OU Nisida dort sur les mers,
La beaulé, crédule ou volage,
Accourut ¡i nos doux conccrts 1
Cambien de fois la barque errante
Berca sur l'onde transparente
Deux couples par l'amo'!r conduits
Tandis qu'une déessc am1e
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfum6 des nuits.,. •

Vers d'ailleurs fort beaux, qui semblent propres a Lamartine,
mais ce théme avait déja été indiqué dans les M_arlyrs par Chateaubriand : « Hélas, dit Eudore, nous poursmvons nos fau:x
plai,irs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la vo1r
a'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des llots,
voguer avec elle sur lamer dont no~s s~rnions 1~ surface de lleurs,
auivre l'enchanteresse ... telle éta1t 1occupat1on de nos ¡ours,
10urce intarissable de !armes et de repentirs •·
Dans Le Lac encore Chateaubriand a laissé, sur la poésie de
Lamartine, sa grande' trace. Tout le monde sait par creur les
vers célebres :
Un soil', t'en souvient-il, nous voguions en sile!lce ;
On n'entendait au loin sur l'onde et sous les c1eux,
Que le bruit des rameu~s qui frappaiont en cadenee
Tes flots harmonieux.
Tout a coup des accents inconnus a la terre
Du rivage cbarroé trapp6rent les éebos :
Le Uot fut attentif, et la voix qui m'est ch6re
Laissa tomber ces mots ...

Mais ce qu'on connalt moins_, c'_est A~a1a : • Rien n'interrompait ses plaintes, hors le brmt m~ens1ble de _notre canot sur
!'onde , ... , Nous joignions notre stlence au silence d~ ~ette
acene du monde prirnitif, quan~, to~t a c~up, la fille de 1 ex_1l fit
éclater dans les airs une voix pleme d émobon e_t de mélancohe ... •
C'est Chateaubriand qui a fourni ici a Lamar~me sa forme.
Dans un troisieme groupe, nous tro~ver1ons deux. auteurs
contemporains de Lamartine. Le prenuer, A~re gentilhomme
cévenol, dur, impitoyable, marqué par le terrmr, M. de ~onal~.
De 1817 a 1819, on publie ses CEuvres compleles ; la théorte poh-

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES iNFLUENCES ÉTRANGBRES SUR LAMARTINE

tique qui s'y affinne est dure et inflexible ; les chartes, la co111titution, toutes ces faveurs accordées au peuple sont des erreum
et des crimes qui méritent chAtiment. Le seul pouvoir est de
droit divin ; done, pas de constitution, pas de charte, mais UBe
hiérarchie : Dieu, Le roi, les ministres, des sujets, et ríen d'autze.
Lamartine professe les memes théories ; il s'intéresse vivemeot
a la politique, et ses opinions, celles d'un royaliste, d'un pur,
sont en accord avec celles de M. de Bonald. 11 écrit a 111 11• de
Canonge qu'il croit bien « que la seule fin pour laquelle on doit
gouverner est la paix, l'ordre et la justice, mais que le seul moyen
de gouvernement, c'est la force», et il n'admet que la monarchie
de droit divin. 111. de Bonald était ami de 111m• Charles et fréquen•
tait son salon ; Lamartine, a Aix, en attendant Elvire, écrit
l'ode sur Le Génie et la dédie a 111. de Bonald ; 111me Charles la
montre au grand homme qui l' apprécie avec une condescendance
dédaigneuse: « Je vous sais bien bongré, répondit-il, de m'avoir
transmis le témoignage d'amitié de votre excellentjeune homme,;
il ne voulut pas la laisser publier dans les Méditations ; mais en
revanche, aprés le succésdes Médilalions, il la fit parattre en premiere page,dans son journal Le Défenseur. L'ode aux Fran~ail
doit étre aussi attribuée a l'influence de 111. de Bonald.
Le second, tout a fait différent, une Ame de feu, mobile,
prompte a se donner, a se retirer, a blesser, et a regretter d'avoir
blessé, un talent original qui veut suivre la logique et parle
sentiment : Lamennais. En 1817, il publie son Essai sur l'indif•
férence en maliere de Religion, oil il preche la restauration individuelle et sociale du Christ, et met la politique au service de la
religion. Le 23 mars 1818, on signale a Lamartine ce livre qui
remporte un succés considérable. 11 le lit, 1-'impression est immédiate et durable, il trouve la « du bon, du beau et meme du su•
blime », et c'est aussit6t une influence incontestablement
frangaise qui va s'emparer de lui. On a exagéré cette influence;
on a voulu·que, des ce moment, la poésie de Lamartine n'ait plua
été qu'un reflet de la pensée de Lamennais ; c'est aller trop
loin; mais il est incontestable que Lamennais a fourni a Lamartine des arguments et une disposition d'esprit générale : dans
la méditation sur La Foi, dans L' lsolemenl, Dieu, La Prooí•
dence, L' Homme, A. Byron, on peut relever des traces évidentes de
Lamennais.
111ais voici le plus surprenant : le groupe qui a le plus agi s111'
Lamartine, c'est celui des auteurs du xvm• siécle; nousles retrouvons tous: Rousseau, dont Les Confessions, L' Émile, LaNouo.U,
Héloise sont pour Lamartine presque des livres de chevet ;

Bemardin de Saint-Pierre, qui lut, d'aprés son propretémo1gnage,
un des mattres de son imagination ; Gresset, Parny, Ducis; jusqu'a Laharpe. Il a lu les poetes, le poéte mourant, Gilbert,
dont il cite la stropbe connue :
Au banquet de la vie, 1nfortuné convive,

J'apparus un jour, et Je meurs.
., .
Je meurs et sur la tombe oil lentement J arr1ve
Viendra-t-on répandro des pleurs ?

• Ah! pleurard, tu te lamentes, s'écriait a la leeturedes Médítations 111. Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie Fran~ise ; tu es semblable a la feuille flétrie, et poitrinaire. Qu'est-ce
que cela me fait a moi ? le poete mourant ! le _POete moura~t 1
Eh bien, créve, animal, tu ne seras pas le prem1er 1• Lamartme
a'était pas le premier...
.
,
.
Mais de tous le plus présent a son es~nt, e est Volta1re .. II
s'est pénétré de Voltaire, et de tout Voltaire; il a lu le Voltlnre
des tragédies, le Voltaire des grands poemes, et le Voltaire de,a
petits vers légers, ironiques, délicats. JI a meme essayé d\m1ter
sa maniere - toutes ses manieres, dans les d1vers essa1S poétiques dont sa correspondance nous a_laissé la trace.
.
U a done lu des auteurs frangais, il en a Ju beaucoup, ti en a lu
plus que d' étrangers, il en a lu des_ grands et des tres grands. lis
sont entrés dans le cercle de lum1ere de sa lampe quand il travaillait le soir ; quand il voyageait, ils ont été dans ses poches_ il
cOté d'Ossian. Représentants les plus siirs du géme fran~a,s, 1ls
ont Jutté consLamment contre les étrangers. Souvenons-nous du
mot de Fogazzaro : « Notre ame est semblable a une Mtellerie,
nous ne sommes pas responsables de ceux qui la traversent,
mais de ceux que nous y retenons.»L'affinitédela race et la communauté de la tradition ont retenu, en !'ame de Lamarbne,
surtout des Fran~ais.
.
On ne peut s'empecher de sourire en lisant les Commenla'.res
ajoutés en 1849 aux Médilalions. Voyons, par exemple, celm de
l' lsolen;ent : le p~éte part sur la montagne, ~vec son Pétrarque ;
son creur n'est pas encore guéri de sa pre?.'u\re ~rande bles~ure ~
il s'émeut au souvenir de la personne qu ti ava1t le plus a1mée
jusque-la; il écoute pleurer son creur, et il écrit ""." vers : c~quet:
terie de poéte, et aussi conséquence de la t~éor1e du géme_ qm
fleurissait /¡ l'époque romantique. En _réahté, aucun a~tJsan,
aucun ouvrier de vers ne fut plus apphqué que Lamartme. 11
suit a sa maniere la théorie du xvn• siecle, commencer par travailler péniblement, afin de parvenir a donner une im~ress.ion
de facilité. Pendant des années, il s'est assouph la mam, 1! a la1t

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES INFLUENCES tTRANGERES SUR LAHARTINB

de~ ga~mes. Enten d~ns-nous bien : il n'est pas de ces ouvriera
qm fOlisse~t et repohssent chaque pierre ; mais il prodigue les
esquisses, 11 les recommence inlassablement. 11 fait des vera
frangais,_ comme exercice, d'une fa_gon tres consciente ; il étudie
la techruque, ?ell~ du vers de dix pieds, celle de l'alexandrin.
De cette apphcat10n studieuse, nous trouvons d'innombrables
exemple~: le 10 juin 180;J, il écrit a Guichard, a propos du poéme
sur Tobie proposé par I Académie de Niort : le sujet est banal
• il ne paratt pas m~me tre~ difficil~, et pour nous aulres, qui vo,;.
lons ªP_prendre d bien m~ni~r un v~rs, ii ne laisserait pas d'étre
fort utile • ; le
mars, 1! s ~x_erga1t dé¡a sur • un morceau pl111
long, plus trava1llé, sur I am1tié, en forme de discours en vera,
•~e _sais, di~ai!-il a Viri~u, que c'est un sujet bien banal etpresqu;
tnvial, ma1s ¡e veux m ~ercer dans ce genre-ld, d /' exemple d,
L~arpe et autres ; et ~ms, c,e_Ia me donne toujours la facilité, la connaissance du ~ers, qui es! 1 instrument du poe!e ... • Le 6 janvier
1813, 11 tradmt en vers les Sépultures de Foscolo : « Ce son! da
vers pour apprendre d (aire des vers »... Dieu sait cambien il a écrit
de ces vers your apprendre a !aire des vers. Quelquefois meme,
s~s tra~uctions de texte~ étrangers n'étaient qu'un exorcice de
v1rtuos1t_é. Ce bon ouyner, cet « excellent jeune homme » sail
que la d1fficulté techmque en est plus considérable.
~l relit son Boileau! ce Boileau qu'il plagait déja, en 1808, ea
év1dence sur sa chemmée, a c6té de sa grammaire italienne :

lyre dont on devrait etre fatigué depuis Pindare ; et ce sont des
périp•hrases : - ramer se dit tracer un rapide si/Ion - et de ces
vers qui sentent leur xvin• siecle :

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l?

Je tirai doucement quelques vers né17Jigés
Trop souvent applaudis 1 pas assez corrÍO'és
'
O
Des vers a l'amitié, préconisés par elJe
'

Des vers ~ la beauté1 Joués par urie beUÉ,
De ma veine novice entants présomptueJx;
Je donn~i quelques pleurs Uleur sort malheureux •
La flamme lesrecut, Ma muse bien-aimée
'
Vit ses premiers honneurs s'en aller en tumée
J'en vo.uJais de plus. silrs ; je relus mon Boile~u.
Je repr1s malgré mo1 la lime et le marteau
Et rejetant en fin un systéme commode '
Je !ais de ces bons vers qui sont toujou'rs de mode.

II a tiré d~ ces exercices le précieux bénéfice d'avoir protégt
son vocabula1re, son style et meme son rythme contre les influences du dehors, et d'etre resté dans la tradition frangaise. 11
ahonde en mots et en expressions du plus pur xvm• siecle : dans
ses poem~s, le soleil se promene sur un char, et poursuit sa carritrf
enflammee ; les colombes s'appellent les oiseaux de Vénus ; on y
tro?ve des andes, de, nocturnes zéphyrs, l'airain gémissanl; le
glawe destrucleur du lemps, le sein de Thétis, la Reine des ombres,
et le char de l' Aurore ; trop soúvent, il brandit ce /uth ou cette

L'amour est lnnocent quand l• ,•ertu l'anime.

11 a suivi Delille, qui, méme mort, ne cesse pas de sévir, Delille,
l'homme de la description et de la périphrase. MM. Chérel, Delaruelle, Esteve ont retrouvé dans Delille des expressions et
des images lamartiniennes. Lamartine a subí la une influence
certaine. Le roman anglais avait apporté une vérita]¡le révolution dans notre style. C'était un houleversement de nos habitudes; au lieu de suivre l'ordre de la raison, le style anglais
suivait lcelui de la sensibilité, et mettait en premier lieu le mot
le plus rort. Et les premiers lecteurs de la prose ou des vers
anglais, tout surpris, appelerent ce style, désordonné et étrange
a leurs yeux, le « style oriental ,. Lamartine n'a pas suivi cette
évolution.
11 n'a pas pris non plus le rythme poétique anglais ; cette
musique du vers anglais ou italien était si forte qu'elle passait
meme dans les traductions vagues de l'époque. Par exemple,
la poésie romantique a subí l'influence de Byron, meme pour le
rythme ; la musique du vers de Musset rappelle celle du vers
byronien ; mais ce rythme de Musset jeune, négligent, grand
seigneur, désinvolte, capricieux et souple, ce rythme-la n'est pas
celui de Lamartine. Lamartine déclare, il est vrai, qu'il prend ll
Byron la division du poeme par couplets; mais ce n'est la qu'un
procédé tout extérieur.
Ainsi il n'y a pas, dans la tradition frangaise, des classiques a
Lamartine, rupture brusque : elle se prolonge naturellement en
luí. 11 y a certes, dans les Premieres Médilalions, une part d 'indéniable nouveauté; mais il faut aussi marquer la grande part
du xvm• siecle, et du xix• siecle débutant : c'est ainsi que, dans
ce royaume des ombres, on a pu découvrir des précurseurs de
Lamartine, au génie pres.
La personnalité meme du poete, enfin, cette ame vigoureuse
et riche, était de taille a résister a une invasion brutale. Ce n'était pas une matiere molle et !lasque, a prendre toutes les empreintes. 11 y avait en lui une originalité puissante, qui tiraiL
sa premiere force de ce bel appétit de vivre qui !'anime sans cesse
et le pousse a l'action, meme au fort de la douleur. Voyons-le
aux prises avec Montaigne, /' ami Montaigne : il le lit, il croit
qu'il I'aÍine ; enfm; et décidément, il ne l'aime plus des qu'il
ne le lit plus: u II faut étre froid, dit-il, pour se plaire a Montaigne, ;

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RBVUE DES COURS BT CONFÍ&lt;RBNCBS

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINB

!.out ce qu'il admire en lui, c'est sa grande amitié pour LaBoétie.
Lamartine l'a aimé, tant qu'il n'a rien eu dans le cceur, et ce
qu'il a pris de Montaigne, c'est ce qu'il trouvait déja en luimeme, c'est-a-dire le culte de l'amitié.
L'essentiel des Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine, en pel'pétuel débat, en perpétuel conllit avec elle-meme, blessée dana
son amour, et qui saigne encore; mais, a cllté de ces sou!lrancea
qui accablent un instant le poéte, nous trouvons une tres vive
réaction contre elles : c'est le gout de la vie qui peroiste malgÑ
!.out, avec seulement l'amertume de n'etre pas satisfait, et aual
un immense désir de consolation et d'apaisement moral, qui coaduira Lamartine a croire a un au-dela oi.t tout sera meilleur ; et
il passe, au gré des impressions qui l'assaillent, du désespoir et de
la douleur /¡ l'espérance et a la sérénité, mais avec un élément
constant, son amour de la nature. N'est-ce pas la le Lamartine que nous avons vu au cours de sa vie, avec tous ses appétitl,
tous ses désirs de gloire et d'amour ? Ne l'avons-nous pas w

en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on Je retrouve au
~ment ?~ l'ony son~eait le moins ... »Ce qui réapparalten 1820,
e eet le vie1l h?mme, 1 ~nfant avec tousses sentimentsd'autrefois

aimer, n avons•nous pas vu aussi la souffrance entrer dans sa vie,
1

et, tres vite aussi, la reprise a J'existence succéder au désespoir,
Je désir de relaire sa vie, de r~conquérir sa place dans la société?
N'avons-nous pas enfin trouvé dans sa correspondance, a chaque
instant, le re!let de son prolond et sincere amour de la nature ?
Ces deux images concordent done, le Lamartine que la vie
nous montre, et Je Lamartine que peignentles Premiért$ Médi·
lalions ; si cependant elles divergent parfois, c'est que J'image
du Lamartine des Médilalions est épurée. Comme toute Ame
énergique et vivante, Lamartine n'était pas, dans la vie, saDI
égoisme, ni sans cruaut~ ; i1 ne manquait pas de moments qui
n'étaient pas toujours plaisants pour celle qui l'aimait, et il
était doué d'une faculté d'oubli rapide. Toutes ces ombres s'eatomp6nt dans les Médilalions, mais ne disparaissent pas completement. C'est que les Médilalions sont vraiment l'expression
de la nature intime du poéte, qui triomphe enfin malgré lea
livres qui mena~aient de l'étouf!er. On pourrait montrerun Lamal'tine tres jeune, avant les Jectures, qui est déja celui des Médi·
lalions ; ses prcmieres poésies de college sont déja des Médi•
lalions. Dans son Ame toute jeune, on découvre les passions, les
ennuis, les désespoirs, les croyances qui a la fin s'épancberont
dans ses poésies, avec la meme sensibilité exaspérée. RelisoDI
cette lettre qu'il écrivait a Virieu Je 30 novembre 1814, en reD·
trant a Milly, en automne : i1 retrouve, dans sa solitude, des
impressions d'autrelois qui le charment uniquement parce
qu'autrefois cela était ainsi:, En vérité, il y a cinq ou six hommel

afllrmés en lw. « Je sulS redevenu, au milieu de tout cela dit-il
encore, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nou; étiona

tJ! sortant des

mains de l'admirable, de l'adorable nature ... 1
~q ans, cela nous ramene a 1809, au moment oi.t i1 commenpit ses_ lectures. •. ~e croirais:-tu, je sens mon cceur aussi plein
de senbments dé11c1eux et tristes que dans les premiers accés
de fievre de ma ¡eunesse ... • Ces senliments délicieux el tristes
••~t-ce pas la déja u.ie épigraphe toute trouvée pour les Mblifa!ions ? ... « Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infimee me passent au travers de la téte /¡ chaque instant Je soir
lllrlout,_ quand je suis comme a présent enfermé dans m; cellule
•, que ¡e n'entends d'autre~ bruits que la pluie et les vents ,'.
N eet-ce pas encore une ép1graphe, et tout Lamartine n'est-il
pa la dedans ?
Les _Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine ; c'est dans la perlOIIIlalité meme du poéte que se trouve la limite ame influences
~toutes_ les lectures; n?us trahirions les grands hommes, si nou.s
11 Y prewo~ garde? et s1 1;1ous n'avions soin d'alfirmer fortement
leura prem1ers dro1ts, qui sont ceux du génie.
{d suivre.)
~:netiere, L'éuolulion de la poé,ie lgrique. Paris, Hachette. 1894. 2 vol,

~tª; M_aréehal, La'!'menais et Lamarline. París, Bloud.

1907. ln•l6

Ptanee:
191ir yek1{ºi'Ct~é e~ Lumartine._(Re~e d'histoire litléraire de 19
JlldUalion, \ibid., 1iÍo). re' nsouuenirdel Hommedeschamps dan, les
0

¡.mond Estéve,
le, ~amarline le~eur ~e Delille (lbid.
romanli1me (lbid. 1912).
Delarue

1911).

Dlz-huilltme sittle d

31

�L'&lt;EUVRE POfTIQUE DE LECONTE DB LISLB

L'oouvre poétique de Leconte de Lisl
Coun de M, EDMOND ESTtVE,
Profeauur ó l' Univusil~ de Nancy.

VIII. _ Les !dées Uttéralre■ de L•conte de Ll■le.

Leconte de Lisie a laissé la réputation d'un artiste. D'auc
meme veulent qu'il n'ait pas été autre chose. Ils accordent qu
a eu le don des beaux vers et l'amour des_bellos fo~mes. lis
relusent a admettre qu'il ait preté quelque sen~1me~t A
formes ou enfermé quelque pensée dans ces vers. Rie~ n est
superfi~iel et plus injuste que ce jugement. En ce qui re~ard,e
pensée il me par'alt amplement réfuté par l'analyse que JO vtdtr
de fai;e de son reuvre. L'auteur des p?"'!'" . Anliques et
Poemes Barbares a eu sur la religion, sur 1 h1stoire, sur la natwe.
des vues et des idées dont certaines sont discutables, dont b~
. t , •d J'époque • intéressantes et neuves, et ttémo,gn
coup étaien
· t 11
d'un esprit curieux, ouvert, att~nti[ au ~ouvemen m º. ec 'I
tout le contraire d'un esprit fnvole et vide. On peut d1re qu
été dans la mesure ou un poéte peut l'etre, un penseur._Pour
:ui ;st de sa sensibilité, ou, si l'on aime mieux, de so~ ,m . ~
bilité, i1 y a la-dessus beaucoup /¡ dir~, et j'y re".iend~~•- Mali•
ne fut pas un artiste exclusivement, ¡J est certam q~ il fu~ a I'
tout un artiste. Non seulement de tres bonne heure 11 eut e . f
un sentiment vil et prolond, mais de tres b~nne_heur:
s'attacha a réfléchir sur son art, et, a ce ~u1 et, ~¡ a eb~trai
plusieurs reprises, soit sous la forme de cons1dérabons a inl
soit sous la forme de jugements portés sur ses contempor~ 11
conlréres en poésie, des conceptions tres arretées et tr
sonnelles.

=

.•.
Le sentiment de l'art, ramené a ce qu'il a d'élémentaire
d'essentiel, est une disposition /¡ ne pas se contenter de ce q1l8

4:&gt;1

nature, livrée a elle-meme, produit spontanément et sans elfort.a,
Aconcevoir la possibilité et le désir d'une réalisation plus parfaite,
et a chercher par la réflexion et par l'étude les moyens d'y parvenir. Avoir le sentiment de l'art, c'est avant tout etre diflicile
pour les autres et pour soi-meme. Cette disposition est contemporaine, chez Leconte de Lisie, de ses tout premiers essais. Elle est
d'autant plus remarquable que, dans le milieu ou s'ébaucha
son éducation littéraire, elle était moins répandue. Les amateurs
de poésie, a Bourbon, se satisfaisaient, on !'a vu, /J peu de frais,
1vec les vers de Parny, ou les vers de Baour-Lormian. Ceux qui
avaient le goüt de rímer ne croyaíent pas qu'on püt imaginer
quelque chose de mieux. Le poéte de !'lle, vers 1385, c'était un
certain Eugéne Dayot, d'une dízaíne d'années plus Agé q°"
Leconte de Lisie, auteur d'élégies a la la~on de Míllevoye, « ou il
y a, nous dít-on, de beaux vers et une assez grande puissance
de sentiment. , C'est sur lui que s'exer~a tout d'abord la facu!M
critique de son jeune émule. Une des premiéres lettres ~cril,e¡¡
par Leconte de Lisie a Adamolle, aprés son arrivée en Bretagne,
contient une appréciation détaillée d 'une poésie de Dayot. Le
morceau faít suite, évidemment, a des propos du meme genre
échangés entre le jeune homme et son ami a Bourbon, et nous
apporte un écho des conversations littéraires qui se tenaient, le
dimanche soir, sur la gréve de Saint-Paul.
J'ai lu, mon ami, avec la plus grande attention, la petite élégie de Dayot.
C'est bien taible, ou plutOt ce n'est rien. Plusieurs personnes ont été de mon
avis. Ce genre - l'élégie - est pourtant l'un des plus proeres au sentiment
qui, seul, constitue la poésie élégiaque ; mais, je te le dis, Jamais tu ne trouveras, daos la troide maniére de la vieiUe école, la touchante et pittoresque
expression de la moderne. Prends vingt sujets semblables \raités par des
classiques, et compare-les aux rratches et nalves compositions de Ia Utt6rature moderne : c'est la nuit, c' est le jour. Lis la simple et ingénieuse élégie
de Rességuier, oU tant de grAce respire ¡ lis l'orientalo élégie de Victor Hugo,
brillante de souplesse et de pcnsóe ¡ lis Delorme, Mme Tastu, Emi!e Deschampa et de Vigny. J. Lefevre, etc., etc.. Lis-les, Gmon ami, et puis compare

el Juge.

.\Jais Je te parle ici des difTérences qui sont entre les deux école~. Dayot.

n'y a peut-étre jamais pensé. S'il croit qu'une rime adaptée au bout d'une

Phrase fait la poésie, il se trompe. 11 a done eu torl de se servir d 'expressions
~abA.chées depuis cinquante ans. Le siécle vcut du nouveau ¡ ce qu'il veut,
ti raut le fair e, ou si, taire. Tu m"avoueras que ce quatraln--ci est par trop
fort:
Rose était aimable et jolie,
D'une mére faisait l'orgueil;
Elle devait almer la vie :
Pourquoi l'as-tu mise au cercueil ?

C'est vraiment lrop prosaJque. Et ce dernier vers :
Au ciel elle donna la main.

�L'OnJVRE POÉTIQUB DB LBCONTB DB :USLB

-

U\'UB DBI

couu

BT coNP'iBB!ICBI

Qoe veut dlre eela t Qoelle iDC(il'NIC\e exp\'elllon J Quelle ghe 11 Y a daM
wu, cela I Combien • plua douce, eL mle~ dite, la méme penaée reJMlae
alnsf par Resaéguier :
Plus de roae1 d'hymen•.. plus de révea de mi~l 1
Oh t sa mort esl sans doute un doux el sai.nt mysüre 1
Une vierge de moins gémira sur la terre,
Un pur '!-11119 de plus sourira da.ns le ciel 1

La page eat amuaante ; elle a de la verve, de l'entrain,du ~or- .
danL 11 ne faudrait pas toutefois en ex~gérer l~ p~_étraüon.
JM ven de Dayot - au moins ceux qui sont c1tés ic1 - sont
d'une platitude a soulever le cceur. E_t si_Ia sévérité du jeune
homme l leur endroit est amplement JUBtifiée, _le ~le-méle de
aes admirations nous surprend un peu, et certames d entre ell~
nous font sourire. Nous ne sommes pas persuadés que le quatraín
maniá"é de Rességuier vaille beaucoup mieux en son genr_e que
¡•octosyllabe raboteux auquel il est opposé. co~me !e Jour .11
la nuit. A cette époque, et a dix-neuf ans a peme, 11 éta1t pernus
de e'y t.romper. Au début du séjour en Bretagne, le gout de
JMonte de Lisle n'est pai1 encore formé ; il se ressent de la
jeanesse du poete et de son origine exotique. N~tr~ cr~le eat
un fervent partisan de la poésie sentimentale : mcbnation, en
soi nullement blAmable ; mais il confond le sentiment avec la
miévrerie, la grAce avec ce q~ 'il _app~lle • la gr_aci~useté ,, _l'616gie avec la romance. Des V oix '?térie";l'es, qm vie~ent Justement de parattre, il s'empresse d extra1re et de cop1er, pour les
envoyer a Adamolle, desmorceaux comme La Tombe el la Rou,
et la piécette qui débute par ces vers :
Puisque ici-bas toute Ame
Donne il quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son partum, etc...

• Que Dayot étudie cela 1 s'écrie-t-il; voila tout le secret de
l'Bégic. •· No\18 sommes encore lo~, rec~~mB?ns-le, des ~oe"":'
Antiques. Mais reconnaissons auss1 que s 11 falla1t a tout pnx su1vre la mode et composer des romances, encore était-ce prouver
quelque sens artistique que de recommander de les écnre il la
fa~on de Victor Hugo.
.
,
A ce sentiment, le séjour en France, la fréquentatíon d une
aociété plus lettrée que la société de l'tle, de camara_des plus
instruits et moins paresseux que les jeunes créoles de Samt-Paul,
la lecture et l'ét.ude vont donner un développement rapide. Da
la fin de 1838, on trouve dans la eorrespondance avec Rouffet

453

dee passagea oü se révéle un jugement. littéraire déja aiguilé et
peno~el. Cette année 1838 est celle ou ont paru Jocelgn et
Rug Bla,, 0n s'attendrait. que notre apprenti littérateur
entratné par le gout. de son Age pour la nouveauté et roman:
~que convaincu, parlAt de l'un et l'aut.re ouvrage av~ l'ent.boulla&amp;me d'un disciple, qu'il en louAt aveuglément lea ciéfauta
autant que,~es qua~~- Point du tout : il donne son opinion avtc
le flegme, 1 impartíalité et la meaure d'un critique expériment.6 :
Je m!l suis décidé enfln a lire Jocelyn ; je vous avoue que 1,a n'a pas 6t6
pem_e. Je •vals M. de Lamartine LrM capable, lllllll nul doute de readre
_avec v6r1té une exlstence aussi remplie de poésie par elle-mémé · mala je
me doutais aussi qu'~I sacrifieralt souvent la douce et gracleuse pe~ture que
comportait un tel suJet au vague prétentieux qui ahonde dans ses plus beaux
ouvrages. 11 y a &lt;les morceaux charmants dans Jocelr,n des pages magn1.
ll~es de hau~ poésie., La peinture de la nuit a la Grotte aux Aigles esl
'¡8•~ent subltme, et I on rencontre des piéces exqulses de eenUmenls et
d intimes_ douleurs ; mals aussi vous avouerez qu'il y a bien des longueun
qui affad1ssent de beaucoup le cbarmant et incorrect ouvrage.
lall8

La sentence, dans l'ensemble, est sévére,et certains mots sont
particuliérement durs. Le drame de Víctor Hugo n'est pas
t.raité avec plus d'indulgence. Leconte de Lisie en fait consciencieusementl'analyse, al'intention de sonami, etilajoute :,Apart
la mi~e en scen~ qui dé~lalt généraleme~t, a part un style souvent
gross1er_, peu digne d~ l auteur des Feu1lles &lt;f Aulomne, ily a dans
cette p1éce de magmfiques morceaux poétiques. • 11 en donne
comme spécimen la fin du célebre monologue, et conclut : "Voila
R~y Bias, mon cher Rouffet. Du génie, toujours. Mais peu ou
pomt de regles.• Il est curieux de noter, dans un cas comme dans
l'autre, ce souci, surprenant a l'époque et chez un si jeune homme,
de la correction et de la régularité. Celui-la, cerlcs, n'est pas un
adep~c de la « littérature facile • et il développe a sa fa~on la
max1me de La Bruyere, 11 qu'il faut plus que de l'esprit pour etre
auteur».
L'enseignement que don~aient a Rennes lesprofesseursde la
Faculté des Lettres ne pouvait que contribuer, en élargissant le
cercle de ses connaissances et de ses lectores en le familia. avec les grandes ceuvres de la littérature' universelle Ale
nsant
rendre pl~s difficile encore. Entre 1838 et 1843, les auditeu:S qui
fréquenta1ent les cours universitaires entendirent parler non
eeulement ~e noa clauiques, mais des auteurs du Moyen Age
et du XVI8 ~1é&lt;?le; non seulement des écrivains franc;ais, mais des
~ds écrivams étrangers, de Shakespeare et de Dante. Fait
mtéressant a retenir, presque toute la poésie greeque y fut paaaée
en revue, la tragédie, la comédie, enfin l'épopée depuis Homere

�L'&lt;EUVRB POÍ!TIQUE DB LECONTB DB LISLB

454

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

et Hésiode jusqu'A Apollonius de Rhodes, jusqu'aux derniel'9
représentants de l'hellénisme, Nonnus, Tryphiodore, Coluthus,
:Musée, et jusqu'au Byzantin Tzetzes. On a des raisons de croire
que le futur auteur des Poemes Anliques employa une bonne
parlie des longs loisirs que lui laissait la préparation buissonniere
de la licence en droit Alire la pluparl de ces reuvres, sinon daos le
texte, tout au moins dans un gros volume de la collection du
Panlhéon lilléraire, paru en 1839, qui lui en ollrait, sous le titre de
Pelib poem•• grecs, une traduction rajeunie et colorée. C'est la
,¡u'il lit connaissance, notamment, avec les poemes orphiques,
avec Théocrite et avec Anacréon. Mais la prose d'Ernest Falcon•
net et de ses collaborateurs n'aurait pas reussi A lui donner le
sentiment de la beauté antique, si, dansle meme temps,iln'avait
assidllmentpratiqué l'reuvre d'André Chénier.
ll esl probable qu'il ne la connaissait pas avant de venir en
France. Elle fit sur lui une impression assez forte pour qu'il
vlt dans son auteur un des plus grands noms de la poésielranQaise,
le successeur immédiat - tout l'intervalle, et dans cet intervall•
il y a Racine, étant compté pour rien - de Ronsard et de Cor·
neille, et notre • Messie litléraire •· Or, si Chénier lui paralt si
grand, ce n'est pas par la qualité de son inspiration, puisée aux
sources du paganisme, et non, comme l'aurait souhaité en ce
temps--la le jeune rédacteur de La Variélé, Acelles duspiritualisme
ohrétien. C'est par la perlection de sa forme. • André Chénier,
déclare-t-il, était palen de souvenirs, de pensées et d'inspirations ;mais il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique .•.
La facture du vers, la coupe de la phrasepittoresqueeténergique
que tout un siécle avait bannie ont fait de ses poémes et de ses
élégies une reuvre nouvelle et savante, d'une mélodie entierement
ignorée, d'un éclat d'autant plus saillanl qu'íl était plus inattendu
et plus hardi. • L'article dontj'extrais ces jugements oppose, dans
une conclusion vigoureuse, A l'art tel qu'il était A la !in du
xvni&lt; siecle, , méprisable routine, absurde mélange des tradítions
palennes et des croyances modernes », • chaos sans príncipe el
.,,ns forme», l'arl « régénéraleur » d'André Chénier:
Commenl avait-il done deviné, ce moderne entant de la vieille Grece, que
la poésie lyrique attendait. un rayon de soleil , plongée qu'elle était depuis
deux sltcles dans l'ombre de l'oubli ?... Comment avait-il deviné que la
France intelligente demandait un Jibérateur 'l ... Nul ne Je sait sans doute ;
mais sait•on bien ce que Chénier a fait de ces morceaux de fadeur, froids
et vides, que le xvm• sibcle appelait des élégies ? ll veut bien nous le taire
connallre dans un seul vers, harmonie el délicatesse vivantes 1
Le baiscr dans mes vers étincelle et respire.

456

llals sail.on ce qu'il a talt de ramour, de l'entbouslasme et de l'énergle
cea trois rayons de Ja poésie spontanée ignorés avant Jui f
1J en 8 t · ·
1:8,mar~lne, Hugo, Barbier : 1~ senliment de la méditatlon ou..de J'harmon~~t
\ode,~/•m~ 1 11 a bien mérllé de nolre littérature actuelle si étincelante'
•, mo le1 s1 pr~ton.de aussi, ~uoiqu'on en dise ; car elle n'a 'd'autre passl
·
d autre seve pr1miüve que lu1.

Consid~ré comme une page d'histoire littéraire, ce morceau
ap~llera1t les plus expresses réserves. 11 n'est pas douteux qu'en
knvant ses lambes, Auguste Barbier n'ait pris pour modele les
la_mbes ~'André Chénier. Mais il semble plus qu'aventureux de
faue dér1ver les Odes de Víctor Hugo de l'Ode sur le sermenl du
J,u de Paume, ou les Médilalions et les Harmonies des Élégies et
des ~f?llres ; et l'on s'étonne que, parmi les dísciples de Chénier
1~ critique de La V ariéU oublie justement de nommer celui qui
üent de luí la lradition du • poeme •• l'auteur de Symélha et de
I! Dryad~, l_e seul ou A peu pres de la premiere génération romanüque qm a1t cherché A faíre • du Chéníer •· N'est-ce pas, d'autre
parl, un Pª;adoxe, que de présenter la poésie artíficielle et li~que de 1~uteur des B~co/1ques comme un produit de l'inspi~üon_ créatnce et du géme sponlané ? Mais la justesse des vues
histonqu_es de Leconte de Lisie n'ímporte pas ici. Ce qu'il y a lieu
de r~temr, c'est le go0t qu'il manifeste pour cette littérature
cbAbée, ralfmée et savante, si opposée aux elfusíons sentimentales
en alexandríns :-,er?eux et_ prosa'ques ,ou aux plats couplets de
romance que lm-mem_e ava1t pns et qu on prenait encore, trop
aouvent, pour la poés1e véntable. André Chénier lui révéla le prix
~l la beauté;d'une forme acco':°plie, et1 com':°e on a dit depuis,
!mpec~able.11 développa_ cbezlm la conSC1ence hlléraire et le beso in
1mpéneux de la perfect1on.

.• .
Vers 1840, Leconte de Lisie comprenait done toute l'ímpor~n~e d~ l'art. Mais sur l'arl en général,aussi bien que sur sonarl,
1. n ava1~ encore que des idées assez conluses. Les premieres qu'il
ait expr1':°ées ont ce caractére de généralité qui plall d'ordinaíre
~~ tout ¡eun~ gens. 11 est _séduit par la theorie de l'uníon, ou de
mterpénétration des arts, 1dée chere aux romantiques que Vígny
notamment, des_ 1825, avait développée dans un fragmentasse¡
peu . co~nu déd!é aux Man•• d, Girode!. Chaque art, pris en
part1cuher, mus_1que, peinture ou poésíe, est une harmonie ;
ces tro1s harmomes se completent, et en s'unissant l'une a l'autre
lorment une harmonie tolale qui, au sens absolu du mot, esL

�.(66

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTB DE LISLE

REVUE DBB COURB 11T COl'friRBNCES

l'art. Telle est la these que Leconte de Lisie se proposait de
soutenir dans un « poeme spirituali.ste et artistique ,, don_t il
exposa le plan /¡ Roulfet, en lui deman~ant sa c?llabor?bon.
, C'est, disait-il, un sujet immense et magmfiqu_e. » S_1 magmfique
et si immense en elfet, que I'exécution rest~ smguherement audessous. Le « 11Piritualisme » qu'il compta,t mettre dans son
poeme, c'était sans doute le spiritualisme a la fa~on de George
Sand qui était comme nous le savons, sa grande adm1rat10n de
cette'époque; ~'est chez elle aussi qu'il se lournissait de théorie&amp;
esthétiques. On s'en apergoit en parcourant c~s Sept Cardes dt
la Lyre, qui furent, de son propre aveu, un des hvres ~uquel ,l ~ut
le plus, et dont il est indispensable, pour cette ra,son, de dU'e
quelques mots.
.
.
, .
.
Cet ouvrage, bien oubhé au¡ourd hm, est un dram~ ~hilosophique en cinq actes, dont le Faust de Grethe a fo~rm I affa·
bulation Pierre Leroux les idées et George Sand le Iynsme, selon
son ordi~aire, vertigineux. La combinaison donne ~ne allé~on~
dont le sens, .en gros, est assez clair. Albertu~ personmfie la ra1son,
Hélene, le sentiment, ou l'intuition poét1que ; les sept co~de&amp;
de la lyre, ce sont les grandes aspirations de !'ame, bU1Da•~8 ,
élan vers l'infini amour de la nature, amour de I humamté,
amour de la vie. Et la raison doit s'unir a l'intuition, l'intelligence
et le sentiment doivent se pénétrer l'un l'autre, et les sept cor_de&amp;
vibrer a la fois, pour produire l'harmonie qui est l'ame humame,
qui est la beauté, qui est Dieu. Mais, dans le déta,I, que d_'obscu·
rités ! 11 y a de tout dans ces deux cents pages: d~ la métaphysique et de la poésie, de la sociologie et de la pohtique; entre
temps, quelques dissertations sur 1~ beauté et sur l'art don!:
Leconte de Lisie n'a pas manqué de fa1re son profit. Albertus, qlll
est philosophe et meme professeur de philosophie, discul.e avec
ses éléves sur la nature de la poésie. 11 ne voit en elle • qu'une
forme claire et brillante dcstinée a vulgariser les austeres vénté&amp;
de la science de la mor;le, de lafoi, de la philosophie, en un mot. •
Mais ses dis~iples qui, s'ils sont moins inst~uits, sont beauco~p
lus intelligents que leur maltre, lm exphquent que le poete
P
·
·
a sa fonction propre, et. une foncbon
sup éri~ure,
au se1·n de
.
l'humanité. Dieu, disent-ils, a divisé la race humame en un certam
nombre de familles.

~fse

L'une de ces familles s'appelle les savants1 une autre les gu~rriers,
autre les mystiques une autre les philosophes, une autre les industrie.,
une autre les admin~trateurs... Toutes sont nécessaires et doivenl concou~
également au progres de l'homme en bien-étre, en sagesse, en vert_u, de
harmonie. Mais il en est encare une qui résume la grandeur et le mérit.e

457

loutes les autres ; car elJe s'en inspire, eJle s'en nourrit, elle se les assimile ;
elle les transforme pour les agrandir, les embellir, les diviniser en quelque
sorte ; en un mol, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce
qu'elie parle la langue universelle ..• Cette famille est celle des artistas et
des poetes.

Les hommes, qui pourtant ont « besoin des créations et des
prestiges de I'art pour sentir que la vie est autre chose qu'une
équation d'algebre », traitent les artistes « comme les accessoires
frivoles d'une civilisation raffinée. , lis prétendent les réduire
au róle de simples amuseurs. Mais les vrais artistes refusent d'abjnrer et de trahir la vérité. Peu leur importe d'etre incompris
de leurs contemporains ; ils • travaillent en martyrs du présent
pour la postérité ». lis refusent, pour se rendre intelligibles, de
rétrécir et d'abaisser leur forme, parce que « l'art est une forme
et rien autre chose », et que si on "abaisse et si on rétrécit cette
forme au gré des gens qui n'aiment pas le beau et le grand, il n'y
a plus d'art. Or, l'art, le grand art, est indispensable a la vie
humaine. C'est lui qui, par le sentiment de la beauté infinie,
éleve les Ames vers l'idéal, qui aide les hommes a gravir les degrés
de cette échelle de J acob dont le sommet se perd dans les nuées
célestes. La métaphysique s'évertue a prouver Dieu, mais la
poésie le révele. Et l'on retrouve ici l'article premier et essentiel
du credo littéraire de Leconte de Lisie, a savoir que, dans la hiérarchie intellectuelle, l'art et les artistes sont placés au sommet:
conviction qui fut encare affermie en Iui par le !Acheux suecos
de ses expériences politiques, et qu'il mit, nous l'avons vu, toute
son éloquence a !aire partager par son ami Louis Ménard.
Une autre scene,d'un caractere tout différent,met en présence
un poete, un peintre, un musicien et un critique. Ni ce poete,
ni ce peintre, ni ce musicien ne sont de ces grands et vrais artistes
dont George Sand parlait tout a l'heure. 11 n'y a en eux qu'orgueil, vanité et présomption. Et le critique prend acte de leur
impuissance pour proclamer "la dégénérescence de l'art moderne
et recommander a ses contemporains d'aller chercher Ieurs
modeles dans le passé.
1

~e~te douloureuse expérience nous confirme dans la con•1iction pénible,
ma1s 1rrévocable, que l'inspiration n'existe plus, et que nos peres ont emporté
dans _la tombe tous les secrets du génie. U ne nous reste plus que l'étude
labor1euse et l'examen austere et persévérant des moyens par lesquels ils
ont revétu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde.
:rra':'aillez done, Oartistes l travaillez sans relAche et, au lieu de tourment.er
muti_lement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres,
apphquez-vous ti. encadrer, du moins, 6ans des lignes pures et réguliéres, les
types_éternels de beauté qu'iJ n'appartient pas aux générations de changer.
pepu1s Home.re, toute tentative d'invention n'a serví qu'A signaler le progr8s
mcessant et fatal d'une décadenee inévitable. O vous qui voulez manier le

�REVUI! DES COURS ET CONFÉRENCES

sistre eL la lyre, éludiez le rytbme et rentermez-vous daos le style. Le style est
tout, etl'inveotion n'est rien, parce qu'il n'y a plus d'invenlion posalble.

Cette tirade est, dans la pensée de George Sand, fortement
teintée d 'ironie. Autant que des mauvais artistes elle se raille
du critique, envieux par nature, impuissant par définition, inutile par surcrolt, bon tout au plus a • tracer des épitaphes sur
des tombes •• a !aire « un métier de croque-mort ». Mais les
paradoxes qu'elle luí fait débiter sont tombés dans !'esprit de
Leconte de Lisie, on le verra, comme des germes de vérité.
Enfin, dans un tablean qui est des plus saisissanta du drame
- sinon, aprés la No/re-Dame de Víctor Hugo et le París d'Allred
de Vigny, un des plus originaux - Hélene, suivie d'Albertus,
monte sur la cathédrale ; elle s'éleve jusqu'au sommet de la
fleche qui la domine, et de la, suspendue pour ainsi dire dans
les airs, elle embrasse du regard tout l'empire de l'homme.
L'Esprit de la lyre luí fait admirer les merveilles con~ues etexécutées par la race industrieuse : temples majestueux, coupoles
resplendissantes, ares de triomphe, musées, théalres, ports
encombrés de navires, chemins aux rails de fer qui transportent
des populations entieres.
Et maintenant, lui dit-il, écoute l Ces myriades d'harmonies terrible&amp;
ou sublimes qui se confondent en un seul rugissement plus puissant mme
fois que celui de la tempéte, c'est la voix de !'industrie, le bruit des machinet,
le sifflement de la vapeur, le choc des marteaux, le roulemcnt des t.ambours,
les fanfares des phalanges guerri~res, la déclamation des orateurs, les mélodles
des mille instruments divers, les cris de la aoie, de la guerre et du travall,
l'hymne du triomphe et de la force. &amp;oute, et réJouis-toi ¡ car ce monde esl
riche, et cette race ingénieuse est puissante 1

Mais Hélene se refuse a admirer et a se réjouir. Elle n'a devant
les yeux • qu'une masse de fange labourée par des fleuves de
sang , ; elle ne voit que souffrance, injustice, oppression, misere,
tortures ; elle n'entend que des sanglota et des cris de douleur.
De toutes les forces de son Ame, elle nie la poésie de la civilisation,
la beauté de !'industrie ; il n'y a la pour elle que des objets
d'horreur.

•
••
Religion de l'art, poussée jusqu'au • fanatisme • - le mot est
dans Les Sepl Cordesde la Lyre-horreur de la civilisationind~strielle, retour aux formes de beauté réalisées par l'humamté
primilive, ce sont les idées maltresses que nous retrouvons dans
les deux prélaces écrites par Leconte de Lisie en 1852 pour les

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTE DI! LISLI!

45\J

Pllfflle• Anliques, en 1855 pour les Po;me,

el Poé,ies, et qui, se
continuant et se complétant l'une l'autre, forment a elles dem,
eomme son manifeste littéraire. Au début de la premiere, il
définit nettement le caractére original de l'ouvrage qu'il prétente au public.
• Ce livre est un recueil d'études, un retour réfléehi a des formes négligé&lt;'tou peu eonnues. Les ~motions personnelles n'y on~ Iaissé que peu de traces ;
IN passions el les ra1ts contemporalns n'y appara1ssent point. Bien que l'art
pu~_donner, dl'.lns une certa,ine mesure_, un caractere de généralilé a tout
ce qu 11 touche, ~l y a dans 1 aveu pubhc des angoisses du cceur et de &amp;e!volupt.és non m~ms ameres une vanité et une proranation gratuites. D'autrr
part, q.uelque v1vantes que solent les passions politiques de ce temps elle!appartie~nent au monde d~ l'action ; le travail spéculalif leur est étr~nger.
Ceel explique l1 impersonnahté et la neutrolité de ces études.

L'auteur ne se dissimule pas les critiques auxquelles son reuvre
41. exposée. On reprochera aux Poemes Anliques, il le sait

d'avance, leur archa!sme et leurs allures érudites. Mais, persuade
que ces objections tomberont d'elles-mémes, une fois admise
la conception littéraire qu'ils réalisent, c'est cette conception
m6me qu'il se propose de justifier par !'examen des conditions
prélentes de la société el de la littérature, et par une vue générale de l'évolution de l'humanité. Voici, dans leur enchalnement
logique, et résumés aussi fidélement que possible, les principaux
arguments qu 'il fait valoir.
e La poésie mod.erne - entendez la poésie intime et Jyrique,
la poésie romantique - reflel confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubria~d, de la réverie mystique .d'outre-Rhin et du réalisme des
Lakistes, est au bout de sa course. Elle a lassé la patience par ses
• divagations » et son , autolAtrie • : on n'en veut plus. En lace
d'elle s'est dressée récemment une áutre école, • restauratrice
un peu niaise du bon sens public ,. C'est l't'&lt;,.o)e qui reconnalt
pour chef Fran~ois Ponsard. A celle-ci, Leconte de Lisie ne daigne
méme pas !aire l'honneur d'en discuter les théories : elle • n'est
paa née viable » et • ne répond a ríen ». Ainsi le champ esl libre
pour une poésie nonvelle. Mais, cette poésie, 011 cherchera-t-ellt'
a::in inspiration et ses lois ? Abandonnera-t-elle le lyrisme pour
l épopée ? Mais l'épopée n'est possible que dans une société
na!ve et jeune, 011 le poete est, en méme temps qu'un artiste, le
gu1de et !'historien des nations. Dans les temps ou nous vivons
~ ~mplois sont. dévolus a d'autres. La poésie n'a plus pou;
°!!8810~ de condwre les peuples, d'enfanter les actions héro!ques,
d msp1rer les vertus sociales, d'enseigner l'homme, ni meme de
consacrer la mémoire des événementa qu'elle n'a ni prévus ni

�460

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE' LI'SLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

amenés. L'épopée moderne est impossible. Le seul moyen de
salut, c'est de tourner résolument le dos au présent, de se plonger
dans l'étude du passé le plus lointain, d'aller chercher la matiére
épique la 011 elle ahonde, aux origines meme de l'humanité.

o poetes ... , - s'é~ri~ le poe~e - instituteurs du genre humain,, voici que
votre disciple en sa1t mstmcbvement plus que vous. 11 soutlre d un travail
intérieur dont vous ne le guérirez pas, d'un désir religieux que. ".ous ~•exau\
cerez pas si vous ne le guidez dans la recherche de ses trad1t10ns 1déales.
Aussi étés-vous destinés, sous pe"ine d'etlacement définitif, a vous isoler
d'heu~e en heure du monde del'action, p~&gt;Ur vousrétugier da~s la v~e contempla ti ve et savante, comme en un sanctua1re de repos et de pur1ficabon ...
Ce faisant, ils ne se sépareroat pas, comme on serait p~rt.é

a le croire de la pensée de leur époque ; ils seront, au contrrure,

en pleine ¿ommunion avec elle. La scienée du xlx" siecle se montre
par-dessus tout préoccÚpée du probléme des origines. '. Les i~élla
et les faits la vie intime et la vie extérieure, tout ce qm constitue
la raison d'tetre de croire, de penser, d'agir des races anciennest
appelle l'attention générale. Le génie et la U~he de c?. siecle sont
de retrouver et de réunir les titres de fam1lle de I mtelligeace
humaine ». Et, en retournant vers le passé, les poetes reviendront
aux sources memes de l'art et de la poésie, car , depuis Homé~
Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont env~
!'esprit humain ». A ces sources , étern_ell~ment pures • ils
retremperont , l'expression usée et affa1bhe des sentiments
généraux ,, ils retrouveront le secret des formes nettes ~t précises · ils rendront a la pensée et a l'art « la séve et la V1gueur,
l'har~onie et l'unité perdues , ; ils prépareront !'avenir. PIUI
tard dans quelques siécles, , peut-etre la poésie redeviendra-t-elle
le v~rbe inspiré et immédiat de l'ilme humaine. En attendant
l'heure de la renaissance, il ne lui reste qu'a se recueillir et l
s' étudier dans son passé glorieux ».
.
.
11 était impossible, je crois, de mettre plus cla1rement a_u ¡our
la liaison étroite par laquelle !a ¡,.oésie de Leconte de Lisie ~
rattachait au mouvement intellectuel contemporain, en particulier la dépendance 011 elle se Lrouvait pa_r rapport a ces_ scien~es
du passé, histoire, archéologie, mytholo_g1e, ethnogr_apbie, phil':
logie, qui furent la création et l'orgueil du x1x" s1écle. Le l,a1t
aujourd'hui nous créve les yeux ; en 1852, peu de gens ~ en_
ape~urent. On ne manqua pas de !aire au poéte les objectioDI
qu'il avait prévues et que d'avauce il s'était efforcé de réfulerOn l'accusa en haine de son temps, de « repeupler de fant6met
les nécropoles du passé », et « dans sou amour exclusil de la
poésie grecque »de« nier tout l'art posférieur ,. C'estace double

•

461

reproche que, dans la préface des Poemes el Poésies, il répondit
longuement.
Le premier lui parut e on ne peut plus motivé » ; il le reconnut
, par l'aveu le plus explicite •· 11 ne contesta pas qu'il haissait
son temps. 11 déclara son horreur pour la fumée de la houille
et pour ,les clameurs barbares du Pandémonium industrie!, son
mépris pour les prétendus progrés de la civilisation et pour une
soeiété a laquelle les poétes deviennent de jour en jour plus
inutiles. 11 ne cacha pas sa médiocre estime pour « les hymnes
et les odes inspirés par la vapeur et la télégraphie électrique •;
il protesta liautement contre je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de !'industrie. « C'est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue,
affirma-t-il, que je hais mon temps. Haineinoffensive, malheu•
reusement, et qui n'attriste que moi. • Sur le second point, il
prit la peine de s'expliquer et de se défendre. 11 se lit fort de
prouver la s·upériorité du polythéisme hellénique dans le domaine de l'art. 11 montra qu'il répondait a toutes les aspirations
poétiques de la nature humaine, et que, par ses qualités d'ordre,
de clarté et d'harmonie, il donnait une satisfaction toute particuliére a ses besoins intellectuels. 11 compara les figures idéales
et typiques que l'imagination grecque a con~ues, CEdipe, Héléne,
Prométhée, Pénélope, Antigone, aux créations des poétes modernes, a l'Hamlet de Shakespeare, a la Béatrice de Dante, au
Satan de Milton, a la J ulie de Rousseau, au Maufred de Byron .
11 ne retrouva pas dans celles-oi - sauf toutefois dans les per•
sonnages de Moliere, dans un Alceste, un Harpagon ou un Tartuffe - , ce caractére un et général qui renferme dans une
individualité vivante l'expression complete d'une vertu ou d'une
pa88Íon idéalisée. »Parmi les reuvresdesderniers siécles qui donnent
le mieux l'impression du génie, il n'en vit point qui fussent
comparables, pour l'ampleur, aux grandes compositions épiques
de la Gréce - et aussi de l'Inde - , a ces nobles récits qui se
déroulaient a travers la vie d'un peuple, qui exprimaient .son
génie, sa destinée humaine et son ideal religieux ». De nouveau,
il affirma la nécessité de détourner la poésie de l'actualité médiocre et de la retremper dans le passé, convaiucu « qu'a génie
égal les reuvres qui nous retracent les origines historiques, qui
s'inspirent des traditions anciennes, qui nous reportent au temps
oó l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur
lvrce et de leur beauté, exciteront toujours un intéret plus profond
et plus durable que le tablean daguerréotypé des mreurs et
des laits contemporains. •

�462

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Par ces deux préfaces, Leconte de Lisie marquait, de la fa~n
la plus nette, sa position par rapport a la litterature de son temps.
Le romantisme avait, par une action déjaséculaire, produit dew,:
principaux effets, qui n'étaient pas liés nécessairement !'un A
l'autre, qui meme dans une certaine mesure étaie_n~ _contra~~toires : il avait exalté jusqu'au paroxysmelessens1b1htésmd1V1duelles ; il avait, aprés une longue période de sécheresse et de
prosaisme, rafralchi et revivilié le sentiment_ de l'art. _D~ l',éco~e
déclinante et déja condamnée, Leconte de Lisie répud1a1t 1 héntage sentimental, effervescence des passions, manie des confidences étalage du moi, lyrisme intempérant. Il n'en acceptait
que la t~adition d'art - et cela sous bénéfice d'inventaire : il
voulait qu'on assainlt la langue poétique, et qu'on demandAt a la
méditation des grandes reuvres lle l'antiquité le secret de cette
forme pure et parfaite, grAce a laquelle elles se sont conservées
et transmises jusqu'a nous. Revendications en somme lort
modérées et raisonnables, en dépit du tour paradoxal qu'elles
prenaient volontiers sous sa plume. Et le ton sur Jeque! elles
étaient présentées n'avait rien d'outrecuidant. C'était le ton
d'un débutant qui a conscience de sa valeur parce qu'il l'a longuement éprouvée, qui a confiance daos ses idées, parce qu'il les
a soigneusement mUries, et qui compte, pour les imposer, sur leu_r
vérité meme. Quand, dix ou douze ans plus tard, en 1864, )l
reprit la plume du critique, la situation était changée. Il venut
de publierses Poésies Barbares, qui consacraient son talent et en
révélaient un aspect nouveau. Il s'était lait sa place d~~ le
monde littéraire ; il y avait noué des relations et des am1ttés ;
il avait conquis de haute lutte l' estime de ses pairs. Les jeunes
poétes, en quete d'un guide, se tournaient vers luí. Il n'était pas
le Maltre - ce titre étant réservé a Victor Rugo, alors confiné
dans son exil de Guernesey · - mais il était un maltre. Il le
savait : on s'en apergoit aux formes tranchantes de son s~yle,
si tranchantes qu'il se croit obligé, au moment d'entrerenmatt~e;
de s'en excuser ou tout au moins .de s'en expliquer., Qu'on veudle
bien dit-il ne point s'irriter de la forme aflirmative qui m'est
habituelle ;t qui me permettra la concision et la netteté. » En fa!t
de «·concision » et de « netteté », l 'Auanl-propos qui ouvre la séne
des études données au Nain ;aune sur les Poeles conlemporains ne
laisse en effet ríen a désirer. En quatre ou cinq pages, c'est to?te
une poétique, et meme toute une esthétique, que Leco~te de Ltsle
nous expose. En voici les articles, ou pour parler plus ¡ustement,
los dogmes essentiels.
L'art, déclare superbement le potlte, est « un luxe intellectuel ••

L'lEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE D~ LISLE

463

11 est réservé a un trés petit nombre d'élus. ll n'est pas lait pour
la multitude qui, de son coté, instinctivement, l'a en horreur.
Leconte de Lisie est meme persuadé que le peuple frangais y
est particuliéren¡ent rebelle. « Race d'orateurs éloquents, d'héroiques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit ; mais ríen de
plus. » L'art n'a pour objet ni l'utilité pratique ni l'enseignement
moral. 11 a pour. objet le Beau. Qu'est-ce que le Beau ? L'auteur
paralt en faire une sorte de notion premiére, acquise par l'intuition
pure : il se sent, et ne se définit point. A défaut de ce qu'il est,
apprenons du moins ce qu'il n'est pas, et sachons du meme coup
quelle place il occupe dans le monde de l'intelligence : • Le Beau
n'est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine
et humaine. U est le sommet commun oú aboutissent les voies
de !'esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences., La fonction propre du poéte est de réaliser le Beau « par
la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des
couleurs et des sons, non moins que lpar toutes les ressources de
la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car
toute reuvre de !'esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de
beauté sensible, ne peut etre une reuvre d'art. 11 y a plus ;
c'est une mauvaise action, une 13.cheté, un crime, quelque chose

de honteusement et d'irrévocablement immoral. • C'est la beauté
de l'reuvre d'art qui fait sa vérité ; c'est elle aussi qui fait sa
moralité: « La vertu d'un grand artiste, c'est son génie. La pensée
surabonde nécessairement dans l'reuvre d'un vrai poéte, maltre
de sa langue et de son instrument. Il voit du premier coup d'reil
plus loin, plus haut, plus profondément que tous, parce qu'il
contemple l'idéal a travers la beauté visible, et qu'il le concentre
et l'enchasse daos l'expression propre, précise, unique. » Quant
aux « clameurs du vulgaire », et aux reproclies ou aux éloges
de la critique, il n'a pas ~ s'en occuper.
Cette théorie, qui repose sur une conception indéfinissable et
quasi mystique de la beauté, réduit en somme toute l'esthétique
a la question de l'art. C'est, comme on disait alors, une théorie
de l'art pour l'art, de l'art considéré non pas seulement
comme une fin en soi, mais comme la fin supreme de toute
l'activité intellectuelle et morale de l'humanité. On voit dés
lors sur que! príncipe se fondera la critique de Leconte de Lisie.
Aux poetes dont il examinera l'reuvre, il ne demandera compto
ni de la moralité de cette reuvre, ni de sa vérité, ni de son utilité
sociale, ni meme de l'idéal de beauté qu'ils se seront assignés.
Il les jugera uniquement sur l'emploi qu'ils auront fait des moyens
d'expression dont ils disposaient pour réaliser cet idéal. ll s'en-

�466

1

464

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

querra avant tout de leurs «titres d'artiste », certain de rencontrer
un penseur et une haute nature morale la oil il pourra admirer
• la passion, la grace, la fantaisie, le sentiment de la nature et la
compréhension métaphysique et historique, le tout réalisé par
une facture parfaite, sans laquelle il n'y a rien ». Et je ne crois
pas ni que cette théorie soit indiscutable, ni qu'elle soit si éloignée
des conceptions communes que son auteur se l'imaginait, ni
qu'elle ouvre sur la nature et les conditions de l'ceuvre d'art des
vues si inattendues et si pénétrantes ; je ne erais pas en un mot
qu'elle ait ni la solidité, ni l'originalité, ni la profondeur auxquelle_s visiblement elle prétend. Mais, si elle est, /¡ mon gré, un
peu simple et un peu courte, elle a du moins le mérito d'etre
nette, et Leconte de Lisie en a fait l'application a ses contemporains avec la rigueur qu'pn pouvait attendre d•un caractere
entier et d 'un esprit absolu.

. •.
Le premier de ses contemporains dont il s'occupe - j'allais
dire auquel il s'attaque - est Béranger. On serait un peu surpris
de voir le chansonnier si durement traité par un écrivain auquel,
en des jours mauvais, il s'était employé a rendre service, si
Lec?nte de Lisie n'avait pris soin de se justifier d'avance par un
d,stmguo analogue a celui qui permettait a Boileau d'exercer
sans remords sa verve satirique aux dépens · de Chapelain :
&lt; L'homme était bon, généreux, honnete. II cst mort plein de
jours, en possession d'une immense sympathie publique, et je
ne _v~ux,. cert~, contester aucune de ses vertus domestiques;
ma1s ¡e me radicalement le poete ... » Celui qu'on présentait alors
- sa réputation a bien baissé depuis - comme « un grand poete
populaire et national » en qui s'incarnait !'ame de la Franee,
n'est
. pour lui qu'un, esprit médiocre, rusé · sans finesse ' malie1eux sans verve et sans galté, sous le couvert d'une sorte de
bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bour·
geois qui l'a toujours guidé, dans le eours d'une longue vie, avee
l'infaillibilité de l'instinct », dénué de tout savoir, hostile a la
grande poésie fran~aise aussi bien qu'étrangere, « manquant de
souffle et d'élan, parlant une langue sénile, terne et prosalque,
se servant avee une ineertitude pénible d'un instrument impar•
fait. » Le jugement est sévére, mais il est en grande partie
justifié: si l'auteur du Vieu:t Sergenl et des Souvenirs du Peuple
n' est pas tout a faitle faux bonhomme et le plat rimeur que nous

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTB DB LISLE

peint Leeonte de Lisie, si meme il est en son genre un artiste,
on reconnaltra sans diffieulté qu 'il n' est pas un grand artiste,
et que les e6tés médiocres ou vulgairesde sontalent ont largement
contrihué a la vogue extraordinaire et a la p.opularité incroyable.
dont il a joui de son vivant.
Lamartine est traité avec moins de d.ésinvolture. Entre Bé-.
rangru: et lui, il y a la distance « du néant 11 la vie ». II a eu du génie.
Mais il a eu aussi le tort d'arriver a la gloire , sans lutte, sans fa.
tigue, par des voies largement ouvertes ». C'est un fort mauv~
signe.« II n'est pas bon de plaire ainsi aune foule quelconque » la foule, en, l' oceurrenee, étant le public mondain. « Un vrai poéte
n'est jamais l'écho systématique ou involontaire de l'esprjt ,
public. C'est aux autres hommes a sentir et a penser comme lui ...
Je l'affirme résolument : la marque d'une infériorité intellectuelle
caractérisée est d'exciter d'immédiates et unanimes sympathies. •
La remarque; pour venir d'un homme qui a eu a percer le mal que
nous savons, n'est pas sans fondement. N'oublions pas toutefois
qu'il peut y avoir et qu'il y a eu d'illustres exceptions a la regle,
et qu!au surplus, quand Lamartine débutait par un coup de
maltre, il avait derriére lui tout un passé de réflexion et d'étude,
de projets avortés, d'essais manqués et mis virilementaurebut,
douze ou quinze années d'apprentissage littéraire, autant, a bien
eompter, que Leconte de Llsle, avec cette dil!érenee qu'il eu.t
l'heureuse fortune d'en ,ecueillir du premier coup tout le fruit.
Mais, ce qui est plus grave, le poéte des Méditations n'est pas
suffisamment artistc. : son vers est mou, sa pensée vague, sa
sensibilité trop facile. Et puis, aprés lui et asa suite, il y a la queue
de l'école élégiaque et sentimentale, taus ceux « que M. de Lamartine laissera derriére lui eomme une expiation, cette multitude
d'esprits avortés, loquaces et stériles, qu'il a engendrés et eongus,
pleureurs selon la formule, cervelles liquéfiées et cceurs de
pierre, misérable famille d'un pére illustre ». C'en est assez pour
justifier toutes les rigueurs du critique, qui résume son opinion
sur son illustre eonfrére en le qualifiant dédaigneusement d'amateur, « le plus extraordinaire des amateurs poétiques du
xixe siécle

&gt;1 1

mais enfin un amateur.

Avec Augusto Barbier, Leconte de Lisie a l'impression d'entrer
d_ans le monde des vrais poétes. Un goilt naturel pour l'intransigeance des sentiments et l'énergie du langage l'entralne vers
l'auteur des lambes ; mais il découvre, a son regret, ,, sous la
:,:iolence et la crudité des termes, un esprit timide et un caractére
mdécis. » Comme il le dit spirituellement, e.e virulent satirique
est, au fond, « un homme de concorde et de paix; rev~tu de la
32

�.C66

REVUE DES COURS ET CONFiRENCES

Peau de Némée ». « Il est vrai, s'empresse-t-il d'ajouter, que les
poils du lion l'enveloppent souvent d~ tell~ s~r:te q?'on s'y
trompe. » Personne ne s'y trompe plus auJourd ~m, e_t L. ldole et.
La Curéen'ont plus guére d'action que sur des 1magmabons tres
novices. Si Barbier est resté inférieur A lui-meme, c'est, selon
Leconte de Lisle qu'il était trop préoccupé de l'enseignement.
moral. 11 donne 'de son échec une raison plus plausible q~and
il voit dans ce poete inégal, essoufflé et ronfla~t, chez qui des
6\clairs de génie ne peuvent compenser les dé!a1ll~nces trop lfé:
quentes de l'inspiration et de la forme, un artiste mcomplet, qm
mit son idéal tres haut, trop haut pour lui, et qui n'eut pas la
obance ou la force d'y atteindre.
A Vigny, Leconte d~ Lisie n'a au~un motif d~. ménager son
admiration. Celui-la lm est sympath1que pour n etre pas populaire pour etre meme - c'était rigoureusement vrai en 1864 • in~onnu au plus grand nombre » ; pl~s sympathique encore
par ses vertus d'homme de lettres : « 1 élévat10n, la ca_n~eur
généreuse, la dignité de soi-meme et le dévou?ment rehg1e_ux
a l'art. » Et puis, sans le dire tres h_aut, _PªS a~ss1 haut d? mo!ns
qu'on s'y attendrait, Leconte de Lisie, jusqu a un certam point.
se reconnatt en lui. En ce poete auquel 11 manque tantde choses,
qui n'a pas eu le mouvement et la couleur, u ni meme !ª. cer~tude
constante de la langue, la solidité du vers et la préc1_s1on rigoureuse de l'image », mais qui, en 1822, écrivait Morse! 11 découvre
• un précurseur déja admirable de la Renaissance_ mod_er~e ••
entendez de la poésie selon le c&lt;.l'ur de Leconte de L1sle. S, V1gny
u'a pas eu « le sens intuitiC du caractere particulier des diverses
antiquités n, s'il ne lui a pas été donné « de dégager net~ement.
Partiste de l'homme et de se pénétrer a son gré de~ sentimenl:5
et des passions propres aux époques et aux races d1sparues », d
a écrit quelques poemes superbes, non seulement Moise, ou Éloa,
ou Le Délu ge, mais La Morl du Loup et La Cole:e de Samson. «_So~
nom et son reuvre n'auront point de retent1ssement vulga1re !
ils survivront parmi cette élite future d'esprits fraternels qui
auraient aimé l'homme et qui consacreront la gloire sans tache
de l'artiste. »
. •
Mais, pour Leconte de Lisle, le po~te par ?xcellence, celm ~•
offre a son admiration « le spectacle d un esprit tres mAle et tres
mdividuel se dégageant de haute lutte et par bonds des entra:ves
commune~ , et par ses défauts aussi bien que par ses quahtéa
commandant une sorte de vénération, c'est yictor Hu~o, tel
qu'il apparatt des Orientales a LaUgende des Siecles. ll«~ 1mpose
a toute intelligence compréhensive comme une force v1vante a

1

L CEUVRE POtTJQUll DE LECONTE DB LISLE

467

la fois volontaire et fatale ..• On se sent en présence d'une volonté puissante conforme a une destinée, ce qui est la marque
du génie. » C'est le seul poete lyrique que nous puissions opposer,• avec la certitude du triomphe •• aux littératures étrangéres, « excessif » sans doute, mais dont les excés sont des
chefs-d'reuvre ; capable des plus grandes pensées comme des
sentiments les plus tendres ¡ par-dessus tout, • artiste sans
pareil », dont l'reuvre immense exprime a la fois toutes les
voix de l'Ame et tous les bruits de la nature. Cet éloge enthousiaste Leconte de Lisle le fit entendre de nouveau, et presque
dans Íes memes termes, en 1887, lorsqu'il vint s'asseoir sous la
coupole a la place laissée vide par Víctor Hugo. C'était la premiere fois que. depuis 1864, il exprimait publiquement ses idées
littéraires. Ceux qui les connaissaient de longue date purent constater qu'elles n'avaient pas changé. Comme préambule A l'éloge
de son illustre prédécesseur, éloge accompagné et relevé, selon
l'usage académique, de quelques inoffensives. c~i.tique~, il esquis~a
l'histoire de la poésie depuis Homere et Valmiki Jusqu a la Rena1Ssance du seiziéme siecle et la rénovation littéraire du dix-neuvieme. II salua en Víctor Hugo « un grand et sublime poete,
c'est-a-dire un incomparable artiste, car les deux termes sont
nécessairement identiques • et le dernier représentant peut~tre
• de la race des génies universels ». Ainsi, jusqu'au bout,. demeurait--il fidele a l'idéal littéraire qu'il avait con~u dans sa Jeunesse
et qu'il exprimait en 1852 dans la préface de son premier livre,
donnant l'exemple d'une unité de doctrine, ou, pour mieux dire,
d'une persévérance dans la foi qui impose le respect. 11 nous
reste maintenant a voir comment il a justifié sa foi par ses
muvres, ses théories par sa pratique, a lui app!iquer a lui-meme
son propre critérium, en examinant la quahté, la valeur et
l'originalité de son art.
( d suivre.)

�l.;\

La philosophie de Plotin
Co111'11 de ■. illlLB IRDIBR,
M allrt de Conf'1'tnces II la Sorbonne.

Xlll8 LECON
L'Un (1uile).

Intellect.ualiste et mystique : ces deux mots sont tres loin
d'~tre suffisants pour caractériser la doctrine du prcmier principe
ebez Plotin. Car elle partage ces deux caracteres avec toutes les
doctrines de l'époque ; si paradoxale que semble cette union,
ene n'en est pas moins un fait constant; et elle est le postulat.
commun de la pensée théologique aussi bien dans l'Orient heHéniaé que, peut-etre, dans la théologie occidentale. On ne trouve
aucune difficulté a consiMrer Dieu a la fois comme le premier
terme d'un systeme d'explication rationnelle des choses, et comme
objet d'une intuition directe et incffable ou disparaissent les
-choses mernes a expliquer, les choses finie~.
D'une maniere générale, des que la pensée religieuse de l'Orient
veut se traduire dans la langue universelle des Grecs, elle ne se
contente plus d'affirmer l'union du croyant a son Dieu ; elle
e'adjoint une explication integrale des choses, un ensemble de
dogmes. Voyez, par exemple, ce qu'est devenue la prédication de
Jésus chez le théologien du quatrieme Évangile, et comment le
Christ est devenu le Verbe qui joue un role dans l'économie de
la &lt;'réation et celle du salut. Toute l'histoire de la dogmatique
chrétienne est une preuve de notre these, aussi bien que l'histoire
des autres religions orientales hellénisées. C'est un état d'esprit
déja ancien dans le monde grec : le stoicisme en est le premier
exemple, puisque, surtout sous ses demieres formes, il repose

1'Hff.OS01'Hl'B DE PLOTffl

489

sur l'union intime _de _l'Ame humaine Á une raieon, qui est en
m~~e temps le ·pnnCJpe ?e toute_ réalité. Un autre exemple,
extremement net, est celm de Phdon d' Alexandrie : chez lui
comme chez P~otin, le culte spirituel, la prophét.ie, l'extase a~
mélangent enberement a une théorie rationnelle du développement des formes de la réalité entre Dieu et le monde sensible.
Pas plus qu'on ne peut nier la présence d'un de ces dem:
éléments, rationalisme et mysticisme, dans le systeme de Plotin,
il ne faut done pas faire de l'union de ces deux éléments la caractmistique de sa philosophie. Tout au contraire, c'eat la le fond
co~un d? to_ute la pensée pbilosophique de son temps. n eat
touJo~rs d1ffic1le, lorsqu'on lit un auteur éloigné, de distioguer
ce ~1, ame yeux des contemporains, y était la pensée baoa14'
eonnue de tous, et la pensee originale. 11 arrive que, avec la sui~
aes temps, les valeurs se renversent. Mais on peut affirmer que
aux yeux des contemporains, cette affirmation si étrange pou;
un lecte?.r de_ ~illia~ ?ames par exemple,quel:Unauquelon est
lié par 1mtmtion rehgieuse est aussi le principe explicat.if et la
cause des essences, est une affirmat.ion des plus ordinaires et des
plus banales.
Aussi importe-t-il d'expliquer moins cette union en général
que le caractere précis de son mysticisme et la ma.w.ere dont il
se lie ason intellectualisme.
La question qui se pose nécessairement a tous les interpretes
~e Plo~ est la su~vante : quelle est, dans son systeme, la place de
1expén_ence mysbque, de l'extase? D'une part, la mét.aphysique
de Plotin s 1 offre a nous comme une solide construction rationnelle ou les diverses formes de la réalité sont liées les unes aux
aot~ selon des lois nécessaires. D'autre part, il nous décrit
parfoJS une expérience rare, discontinue, incommunicable
l'expérience mystique de communion avec l'Un. Ne peut-o~
pas penser, au premier abord, qu'entre la construction ration~elle et l'expérience, toute subjective et individuelle de l'extase
il _n'y a qu'un lien assez lAche? C'est ce qu'ont cru beaucoup
d'.mterprétes. Une simple impression momentanée et pusapre
n est-elle pas une base trop fragile pour la construction du
systeme? Telle n'est pas la these que je sout.iendrai,. 11 faut se
rappeler qu'il n'y a jamais, pour Plotin, de connaissance intellectuelle sa~s vie sp~rituelle ; l' Ame, par exemple, ne connatt l'intellige~ce q_u en s 1 umssant a elle. Les réalités vraies ne sont pas des
ObJ~ts !nertes de connaissance, mais des altitudes spiritueíles
eubJecllvcs.

�470

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

•
• •
Mais avant de démontrer ma thése, je voudrais préciser ce
qu'est, chez Plotin, l'expérience mysti~ue. .
.
Or, sommes-nous obligés, pour I exphquer, de sorbr du
domaine de la philosophie grecque ? N'est-ce pas chez le maltre
par excellence, chez Platon, qu'il a trouvé son mo~éle ? Si Plotin
a distingué, comme je l'ai dit, un double accés au Bien, d'une part,
la connaissance de la gradation ascendante des etres qui en donne
la connaissance raisonnée, d'autre part, la purification (VI, 7, 36),
est-ce que Platon, avant lui, n'avait pas parlé d'une double
voie pour remonter au príncipe, d'une part, la dialectique
rationnelle qui procede par induc tion, d'a_u~re part, la _dialectiq?e
de l'amour celle du Phedre ou I ame, sa1S1e de la fohe du dés1r,
arrive A u~e intuition subite et ineflable du Beau ? La purification, telle qu'elle est décrite dans le !'hédon, n'est-elle pas
aussi un moyen d'arriver a la contemplat10n ? Les deux aspects
de la notion du Bien, chez Plotin, l'aspect intellectuel et l'aspect mystique correspondraient done a cette double voie d'accés
vers lui.
De fait l'Éros platonicien joue t¡n role important dans les
Ennéades.' Comme !'a montré M. Arnou, il désigne la tendance
universelle de toutes les choses vers le Bien, « le désir de Dieu •·
L'amour c'est la force universelle qui porte les etres a rechercher
leur bien. « Le bien de la matiére, c'est la forme, et si la matiére
voulait, elle aimerait la forme ... Le désir que ressent chaque etre
et les eflorts qu'il fait témoignent qu'il y a un bien pour tout
étre ... La preuve qu'on a atteint le Bien, c'est qu'on s'améliore,
qu'on n'éprouve plus de regret., que l'onestrempli de lui, que l'on
reste auprés de lui, et que l'on ne cherche pas autre chose. •
(VI, 7, 25. 26).
Depuis la matiére jusqu'au Bien, les réalités s'échelonnent
selon leurs degrés de perfection. « 11 y a une hiérarchie a~cendante telle que chaque réalité soit le bien pour celle qm est
au-dessous d'elle, pourvu que cette marche ascendante _n'aban•
donne pas l'égalité de rapport entre_ un terme. et le smva°:~ et
continue toujours vers un terme supérieur ... Le bien de la ma~1ere,
c'est la forme ... Le bien du corps, c'est !'ame sans laquelle il ne
pourrait ni exister ni se conserver. Le bien de !'ame, c'est la vertu.
Plus haut encore est l'lntelligence, et, au-dessus d'elle, la nat?re
que nous appelons le Premier. » (VI, 7, ;!5)- Chaque forme arr~ve
A sa perfection et se conserve tell e qu elle est, seulement grace
0

•

4'M

au lien d'amour qui l'unit a un etre qui lui est transcendant•
Un etre ne trouve jamais en lui les conditions de sa pleine
réalité. ,-Direlebien d'un étre,ce n'est done pas dire ce qui lui
est propre ! - Non ; le bien d'un etre doit s'estimer par quelque chose de mieux que par ce qui lui est propre, par quelque
chose de supérieur vis-a-vis de quoi il n'estlui-meme qu'en puissance. » (ibid., 27). L'Éros, dans un etre, marque done a la fois
le cóté déficient de sa nature, et la possibilité de combler ce
manque en s'attachant a un etre transcendant. 11 est done le lien
universel qui établit la continuité entre les etres.
Aussi, nous retrouvons fréquemment chez Plotin les développements du Phedre et du Banquet sur la « folie amoureuse •·
C'est certainement un des thémes platoniciens qu'il reproduit
avec le plus de prédilection, comme avait fait avant lui Philoa
d' Alexandrie, et comme leront, aprés lui, les mystiques de tous
les temps. Je ne m'attarderai pasa ces descriptions bien connues.
• Le désir nous fait découvrir l'etre universel ; ce désir est l'Éros
qui veille a la porte de son aimé ; toujours dehors et toujoura
passionné du Beau, il se contente d'y participer autant qu'il
peut. • (VI, 5, 10).
Je veux plutót rechercher d'abord en que! sens le Bien est
considéré comme le terme de la dialectique amoureuse. Plotin
a lait au sujet de l'amour une profonde remarque : • Un objet,
dit-il, a beau etre propre a l'ame, s'il n'est pas un bien, !'ame
le luit. Elle se laisse meme attirer par des objets bien éloignés
de ses objets propres et bien inlérieurs a eux ; si elle s'éprend
pour ces objets d'un amour passionné, ce n'est pas parce qu'ils
sont ce qu'ils sont, c'est parce qu'il s'est adjoint a eux un
autre élément qui leur vient du Bien. » (VI, 7, 21 ). Aucun objet
défini, déterrniné pour l'intelligence n'est aimable par lui-meme ;
il ne devient aimable que par un élément ad9"itionnel, une chaleur, un éclat, une vie qui ne font pas partie de son essence, mais
s'ajoutent a lui. « Quand l'activité de l'intelligence est puro et
distincte, dit-il, un peu plus loin, quand la vie a tout son éclat,
c'est alors qu'elle est aimable et souhaitable ... Cet état a sa.
cause en quelque chose qui lui donne de la couleur,dela lumiere,
et de l'éclat. » (ibid. 30).
C'est l'imagination qui ajoute aux etres leur attrait., Tant que
le, amants s'en tiennent a l'aspect visible, ils n'aiment pas
encore; mais, de cette forme, ils se font en eux~memes dans leur
Ame indivisible, une image invisible ; alors l'amour natt ; s'ils
cherchent a voir leur aimé, c'est afín de léconder cette image et
de l'empecher de se llétrir. » (ibid., 33).

�472

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

C'est cette théorie illusionniste de l'amour qu'il laut avoir
présente a !'esprit si l'on veut comprendre le mysticisme de Plotin
et la notion du Bien sous son aspect mystique. L'amour mystique,
c'est l'amour véritable et complet, c'est-a-dire l'amour qui n'a
plus l'illusion de pouvoir s'arreter lt un objet défini et fixe. Le
Bien est la réalité indéfinie, illimitée, sana forme, qui est la
contr;,-partie de cet amour. « L'amour qu'on a pour lui est sans

quand il fait appel au témoignage de « ceux qui ont vu ,.
{IV, 8, 1 ; VI, 9, 4. 9).
La transe mystique est liée d'une maniere étroite a la dialectique platonicienne de l'amour. Elle est l'état momentané et rare
oil le sentiment d'amour est ressenti dans toute sa pureté. Les
caracteres de cet état ont été décrits avec heaucoup de précision
par Plotin, notamment au traité 7 de la oixieme Ennéade {§ 34).
11 est précédé d'une préparation et d'un« arrangementintérieur»
de l'Ame. Cette préparation consi,te a « se détourner des choses
présentes II et a dépouiller l'dme de toutes ses formes ; elle ne
ccnnatt rien, ni bien r,i mal (1 ). Alors peut se produire,par chance,
d'une maniere subite et inattendue, entierement imprevisible et
aoustraite A la volonté, ce que les psychologues de nos jours ont
appelé le « sentiment d'une présence 11 (2). Plotin parle ailleurs
(§31) d'un • choc • qui semble précéder etannoncer cette présence.
Ce mot indique que la conscience est envahie par un état qui
contraste violemment avec l'état antérieur de vide. Le sentiment
subit de ce contraste me paralt etre l'ossature de J'état mystiqne
chez Plotin. Pour en saisir la nature, il faut serappeler que l't.mo
~n état de contemplation mystique est possédée d'amour et de
désir. La préparation intérieure, qui a produit la vacuité de l'Ame,
l'a dépouillée de toute la représentation des objets de son désir,
mais ne l'a pas dépouillée de son amour. L'amour saos nbjet
remplit alors la conscience. 11 semble bien que c'est le contraste
sentí entre l'absence de toute représentation intellectuelle et la
plénitude du sentiment d'amour qui soit la cause véritable du
sentiment de présence.
L'aimé, le Bien, est considéré comme identique a l'amour
lui-mllme; non seulement le mystique atteint l'idéal que recherche
l'amant terrestre « qui veut se confondre avec l'objet aimé »
{VI, 7, 34), mais le Bien Jui-mllme est amour. « 11 esta la fois objet
aimé, amour et amour de soi... Il s'aime ; il aime sa pure clarté; il
est lui-meme ce qu'il aime. » (Vl, 8, 15, 18). De l'aveu meme
de Plotin, il n'y a pas autre chose dans cette « présence II que le
sentiment d'amour lui-meme, a l'état completement pur.
Telle est l'expérience mystique, de nature sentimentale et
supraintellectuelle que décrit Plotin. 11 reste maintenant le
probléme : comment un état rare, exceptionnel, te! que l'extase,
a-t-il pu etre, pour Plotin, la base d'un systeme philosophique ?

mesure ; oui, l'amour est ici sans limites, puisque l'ai!llé lui~

•

meme est sana limites ; sa b&lt;lauté est d'une autre espece que la
beauté ; c'est une beauté au-dessus de la beauté. » (ibid., 32).
L'Ame « habite a découvrir son aimé • {ibid., 31),-este consumée
de désirs, tant qu'elle est attachée a une forme déterminée. Elle
voit les beautés d'ici-bas « lui glisser des mains•, et apprend ainsi
qu' « elles tirent d'ailleurs cet éclat qui circule en elles ,. Arrivée
aux intelligibles, aux idées, elle s'aper~oit que le príncipe de la
beauté qu'elle aime en ces idées « ne doit pas etre une quelconque
d'entre elles ; car il serait une idée et une portion de l'intelligible.
11 n'est point telle forme, ni telle puissance, non plus qu'il
n'-est toutes les ·formes qui sont engendrées et résident dans
Je monde intelligible ... IJ est infini, et, s'il est infini, il n'a p•s de
grandeur... 11 n'a ni mesure, ni figure 11. (ibid., 32).
La méthode qu'on suit pour arriver au Bien, la « prép-..ration •
de J'Ame- qui doit rendre l'amant aussi semblable que possible. a
son aimé, est done une méthode d'abstraction. « Lorsque vous
prononcez son nom ou Jorsque vous pensez a Jui, quittez tout
le reste ; laites abstraction de tout. Laissez ce simple mot : lui.
Ne cherchez rien a ajouter ; mais demandez-vous s'il ne reste
ríen que vous n'ayez encore écarté de lui, dans la pensée que
vous en avez. • {VI,8, 21). Ilfautavant tout « brouiller et efTacer
les contours distincts de l'intelligence 11. (VI, 7, 35).
Une telle préparation aboutit par!ois a cet état momentané de
, stupeur joyeuse , et de « plénitude heureuse » qu'on appelle
l'extase. JI ne faut pas la considérer comme une spéculation
philosophique;elleétait sentie comme une expérience déterm.inée,
ineffable et impossible a reproduire a volonté. Plotin était sujet
a ces états mystiques ; mais ils étaient chez lui fort rares,
puisque Porphyre nous dit que, pendant tout le temps qu'il fut
avec Plotin, celui-ci y atteigrrit seulement quatre fois (V ie de
Pin/in, ch. 23).
Comme l'a fait remarquer lnge, nous sommes tres Join, dans
l' école plotinienne, de ces milieux plus tardifs oil la transe mystique devient une maladie épidémique et un état fréquent. Plotin
n'en parle dans les Ennéade&amp; qu'avec beaucoup de discrétion,

473

{l) Ct. L'ertort vers l'immobilité de la pensée : elle ne veut pas penser
• ~rce 9ue la pensée est un mouvement., et qu'elle ne veut pas se mou-

vo,r •. (§ 35).

(2)

cr. Je mol nopooal«, VI, 9. 4.

�474

475

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

Comment le mysticisme peut.il étre en mtlme temps intellectualiste ? Comment l'état tout subjectif de désir et d'amour
pourrait-il servir a déterminer la réalité, telle qu'elle est en
elle-méme ?
Ce probleme s'est posé d'une maniere tres précise a Plotin.
11 se demande ce qu'est cetélément identique qui, en chaque étre,
indépendamment de son essence, est le Bien. « Abandonneronsnous au désir et a !'ame la solution de la question ? Et, nous
fiant a l'impression de !'ame, définirons-nous le bien par le désirable ? Ne ehercherons-nous pas pourquoi !'ame désire ? Alors
que nous apportons des démonstrations sur la quiddité de cha que
étre, abandonnerons-nous au désir la détermination du Bien ? 11
en résulterait plusieurs absurdités. D'abord, le Bien ne serait
qu'un attribut. De plus, il y a bien des étres qui désirent et qui
désirent des choses difTérentes. Comment décider par le seul
désir si !'une est meilleure que l'autre ? ... Nous ne saurons pas ce
qui est meilleur, puisque nous ne savons pas ce qui est bien. •
(VI, 7, 19).
D'autre part, nous ne pouvons définir le Bien d'une maniere
purement intellectuelle, en disant que c'est l'essence d'un étre,
puísque le bien consiste toujours a se dépasser, a devenir autre.
Ainsi il y a un véritable conflit : nos aspirations subjectives sont
trop incertaines, pour que l'on puisse affirmer la réalité de leur
objet: nos concepts sont trop fixes. « L'on pourrrait, de ce qu'il est
désiré, tirer une preuve qu'il est le Bien; mais il faut encore que
cet objet du désir ait une nature qui justifie son nom de Bien. »
(ibid., 24). « Oui, le Bien doit étre désirable, mais iI n'est pas le
Bien parce qu'il est désirable ; il est désirable parce qu'il est
le Bien.» (ibid., 25).
On voit done ici comment la question se renverse. 11 s'agit de
justifier, et de justifier intellectuellement pour ainsi dire la
dialectique de l'amour. L'extase, qui est au bout de cette dialectique; est une expérience qu\ ne peut, sous peine de perdre sa
portée, étre isolée d'un systéme. Cen'est pas quecette expérience
n'ait sa valeur en elle-meme, sa valeur immédiate. &lt;e Un etre
capable de sentir en venant auprés du Bien le connalt, et il dit
qu'il le possede. Mais (demande un contradicteur), s'il se trompe?.
- II faut que ce soit une image du Bien. qui le trompe ; si cette
image existe, le Bien existera comme modele de l'image qui le
dé~oit ; et, lorsque le Bien survient en lui, cette image trompeuse
s'éloigne. » (VI, 7, 26). Autrement dit,la valeur d'une expérience,
en pareille matiere, ne •aurait étre déterminée que de l'intérieur,
et par l'expérience meme. « La seule preuye que l'on a atteint le

Bien, c'est que l'on reste aupres de lui et que l'on ne cherche
plus rien. » Cette satisfaction pleine et entiére suppose un objet
réel et tangible. Dire que l'on peut éprouver cette satislaction
sans posséder l'objet qui la provoque, cela reviendrait a dire
, qu'on peut éprouver le plaisir delaprésence de son enfant, alors
qu'il est absent... , ou que l'on peut éprouver le plaisir de la
table sans manger ». (ibid., 26).
Mais, si le sentiment de satisfaction qui accompagne l'extase
est une preuve de sa valeur, ce n'est pas encore une preuve en
faveur de sa portée métaphysique. Comment cette expérience
singuliére, qui repose en somme sur une espéce de dialectique du
sentiment et nous éloigne de toute réalité, peut-elle etre en meme
temps celle qui approfondit et consomme notre vision de la
réalité ?
Un tel paradoxe ne peut se résoudre chez Plotin que par une
interprétation théorique de l'expérience de l'extase. Cette interprétation doit étre distinguée avec soin de l'expérience ellememe, et, comme j'essayerai de le montrer, elle en devient tout
a fait indépendante.
C'est la difficulté centrale de la métaphysique plotinienne. En
accumulant les contrastes entre la réalité donnée a l'intelligence
et la réalité illimitée oil se perd l'amour extatique, il semble que
Plotin ait coupé tous les liens qui attachaient la premiére a la
seconde, qu'il ait con~u, par conséquent, la viereligieuseason plus
haut degré, comme radicalement distincte de la vie intellectuelle,
comme étant d'une autre nature qu'elle, et, pour ainsi dire, dans
une autre sphére. 11 serait ridicule, répéte-t-il souvent, de vouloir
!aire servir notre intelligence a déterminer la nature de !'Un.
« Dire qu'il est au dela de l'étre, ce n'est point dire qu'il est ceci
ou cela ;... cette expression ne l'embrasse nullement ; et il
serait ridicule de chercber a embrasser une immensité comme la
sienne. » II faut ml!me bien s'entendre sur le nom d'Un, qu'on lui
donne, et qui, au premier abord, paratt etre un caractére positif.
11 n'en est rien. « Ce nom d'Un ne contient peut-étre rien que la
négation du multiple ; les Pythagoriciens le désignaient symboliquement entre eux par Apollon, qui est la négation de la pluralité. Si le mot un et la chose qu'il désigne étaient pris en un sens
positif, le principe deviendrait moins clair pour nous que s'il
n'avait pas du tout de nom. • (V, 5, 6). (1). Les textes abondent,
(l} Inge a remarqué que, peut-etre, Plotin n'utifüe le mot un que parce
que les Grecs n'avaient pas de symbole pour le zéro. 11 appeJle un ce que Scot
Erigene 1 dans le De divisione naturae, appellera nihil ( The philosophy o/
Plolinus, 11, p. 107-108),

�476

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA PHlLOSOPHIE DE flLOTIN

qui mettent en garde contre tout essai de communiquer avec
l'Un autrement que par une vision et une communion directe.
Pour décrire cette pré,ence, Plotin a recours a la sensation qui,
d'apres les idées antiques, est II la fois la plus immédiate et
la plus obscure, la sensation de contact (VI, 9, 7). « Que paTcourir dans ce qui est absolument simple ? Il suffit alors d'un
contact intellectuel. Mais, au moment du contact, on :li'a
ni le pouvoir ni le loisir de ríen exprimer., (V, 3, 17). Plusieurs
lois aussi, la présence est décrite sous la forme d'une lumiere.
I1 faut se rappeler que, contrairement aux vues d' i\ristote sur
la sensation lumineuse, Plotin a essayé de montrer dans un traité
spécialement consacré a ce point, que la sensation Iumineuse ne
supposait entre l'objet senti et l'organe sentant aucun intermédiaire, et qu'elle était due a une immédiate sympathie de la lumiére intérieure a l'reil et de la lumiére extérieure. Rien n'empeche
done de concevoir la sensationlumineuse comme un contact et
meme une union. « C' est le contact avec cette Iumiere, la ~sion
qu'elle en a, non pas grace a une autre lumiere,maisgrace a cette
lumiére meme qui lui donne la visiou. » (ibid.)
Mais, cont_act, lumiére ne sont que des images destinées

a

mettre en év1dence que,dans cet état, les conditions normales de
la conscience ont disparu. Il n'y a plus une chose qui voit et une
chose qui est vue : « Lorsque l'on voit le Premier, on ne le voit
pas comme diflérent de soi, mais comme un avec soi-m@me. »

(VI, 9, 10). « Plus aucun intermédiaire : les deux (Ame et Dieu)
ne lont qu'un ; tant que dure cetteprésence, aucune distinction
n'est possible., (VI, 7, 34).
Dans la legon précédente, !'Un nous apparaissait comme le
príncipe de la raison, le ferment dela vie intellectuelle. Ici, il nous
apparalt comme le contraire de cette vie, comme le pur irra~ionnel, objet d'une expérience ineITable,que Plotin décrira,quand
il voufüa la décrire, en termes d'expérience sensible, comme
I'objet d'un contact ou d'une vision. L'Un apparaissait la-bas
comme enclos dans un systéme rationnel. lci, il est en dehors
du systemc.
Qu'il y a la une difficulté mtérieure au néoplatonisme, c'est ce
que montre, en toute évidence, le développement historique d1l
systéme. Chez Damascius, le dernier grand représentant du
neoplatonisme grec au VI• siécle, ces deux aspects de la théorie
de !'Un ont fini par se scinder en deux réalités distinctes; audessous du systéme trinitaire des hypostases, constitué par
!'Un, la Vie et l'Intelligence, Damascius aplacé un arriere-fond
du réel, qu'il a relusé a désigner par un autre t rme que par le

477

mot _incffa!&gt;·_e. L'ineITable est définitivement dégagé de toute
relat10n •:ii~•ssa~le avec la pr?cession des hypostases.
. Y aura•~-•! dé¡a, chez. Plotm, cote a cote, ces deux métaphy&amp;qu~s, qu! &amp; "':' son_t dégagées plus tard ; d'une part, une métap_bysique wr~101_1aliste ~ffirmant le caraetére décidément excep,t.i~el du prmc,pe, qui n'est pas plus « príncipe qu'il n'est pas
~c1pe, • su_1vant 1~ 11;ot de Damascius, et une métaphysique
rationnelle ou le pmnCipe entre comme ptemier terme dans 18'
oonstruction de la, réalité i
Puisqu'une pareille conclusion est tres Ioin des intentions
de Plotin! il faut voir comment il a fait lace a la difficulté. II
faut _explii¡uer cette déclaration paradoxale: « Bien ne doit étre
pareil a hn, et il faut qu'il y ait des choses pareilles a lui ,, (V
5, 10) oil., dans la meme phrase, il nie et il affirme la possibilité
de trouver une commune mesure entre !'Un et.les choses. y a-t-il
la autre chose qu'incohérence ?
. Opposons nettement les deux points de vue : le rationalisme
platonicien, c'est l'affirmation de la transcendance de !'Un
mesure .universelle ~es ch?ses, et qui, par conséquen-t, Iem·
hétérogene ; la théor1e-de I extase, c'est l'affirmation de l'imma~ e de !'ame et de_ l'intelligence dans l'Un. La doctrine platollielenne pose un ben de dépendance extérieure entre l'Un et
le multiple ; l'Un est extérieur au multiple comme I'uoité de
mesure ame. choi,es a mesurer ; seule, cette trans~ndance assure
le fonctionnement solide de la raison. L'inunanence des choses
dans l'Un supprime au contraire ces limites.
Or, l_a. doctrin~ propre de Plotin, e' est que la transcendance
platommenne, bien comprise, implique au fond l'immanence
en d'autres termes, qu'il ne peut pas y avoir de continuité véri:
table ~•ns le domaine des réalités spirituelles, s'il n'y a pas
al&gt;~rp~10n de !~- réahté mférieure dans la réalité supérieure. II
ne sag1t pas de 1 1mmanence, tell e que la concevaient les Stoiciens
Asavoir de la circulati~n et de la dispersion du premier príncipe A
lravers les choses, ma1S, tout au contra1re de ce qu'on pourrait
appeler l'immanence ~•~ le transcenda~t, d'une absorption
des choses dans leur pnnc1pe (1). « L'etre qui vient de !'Un ne se
Bépar~ pas d~ lui, bien qu'il ne soit pas identique a lui.,, (V, 3, 12).
• L ame n est pas dans le monde ; mais le monde est en elle ·
~ le corps n'est pas un Iieu pour !'ame. L'ame est dans l'intel~
"!l•nce ; le corps est dans !'ame ; !'ame est en un autre príncipe.

esi

(l) Cf. La bonne discussion d'Arnou, Le DéBir de Dieu, p. 162 sq.

�478

LA PHILOSOPRIE DB PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maia cet autre principe n'a plus rien de dillérent oü il puisae &amp;tre;
il n'est done paa en quoi que ce soit, et, en ee sena, il n'eat nulle
part. Ou sont done les autres choses ? En lui. Done, il n'est pal
éloigné des autrea ehoses, bien qu'il ne soit pu en ellea.,(V,5. 9).
Que la continuité entre les choses spirituelles ne peut pu 6tre
purement et simplement extérieure comme si les choses étaient
rangées le long d'une ligne, e'est un principe absolument général
dans la pbilosophie de Plotin, et nous en avona vu de nombrewc
exemples. Les Ames, par leurs parties supérieures, fusionnent
entre elles et ne font plus qu'une seule Ame. L'Ame elle-m&amp;me
eoineide par son sommet avee l'intelligence, par ce qui, en elle,
n'est plus une Ame. C'est de la meme maniere que l'intelligence
« qui aime » cesse d'étre • l'intelligence qui pense » et entre ea
eommunion avec I Un., Rien n'etit séparé par une eoupure de ce
qui le precede dans la hiérarchie. » (V, 2, 1;. u Chaque ehoae
devient identique a son guide, tant. qu'elle suit ce guide. •
(V, 2, 2).
D'autre part, cette union n'est nullement une confusion et un
mélange, comme si le principe supérieur se perdait dans les cbose1.
• La réalité simple de l'Un, diflérente de toutes les choses qui
viennent apres elle, est en elle-meme, et ne se mélange pas avec
les choses qui la suivent. Elle a d'ailleurs une autre maniere de leur
etre présente. » (V, 4, 1). Cette autre maniere de leur &amp;tre
presente, ce n'est pas de descendre et de se mélanger a elle, maia
c'est de les faire remonter a lui. « Parmi les choses qui viennent
apres le Premier, la seconde se ramene au Premier, et la troiaieme
a la seconde. » (ibid.). e Toutes cboses font en quelque sorte retour
a l'Un. » (V, 2, 1). « Toutes choses sont le Premier, parce qu'ellel
en dérivent. • (ibid., 2).
L'immanence, ainsi comprise, semble etre a Plotin, non pu
l'opposé, mais, au contraire, la condition de la véritable traDlcendance. Toute autre supposition couperait les liens spirituell
qui doivent exister entre le príncipe et les etres qui en sont déduitl.
L'etre déduit, chez qui n'existerait aucune connaissanceintime de
son lien avec le príncipe, se perdrait dans l'infini, comme la
matiere : ce n'est pas une relation puremeot extérieure et
connaissable de l'extérieur qui fonde cette déduction : Il ~•y a
pas des choses et un esprit qui les connatt. Le travail intime ~e
!'esprit n'est pas difiérent de la réalité meme : a la pensée fa1t
exister les etres. » Mais cette connaissance intime du príncipe ne
peut étre qu'une communion avec le príncipe. Elle ne peut
étre que l'extase.
De la, la signification et la portée que Pl?tin donne au phé-

479

nomene de l'e~tase. La forme rare, except.ionnelle, momentanée
IO~s laquel!e d se présente dans l'Ame liée au corps n'emp&amp;ch;
qu elle est 1~tat norm~l et nécessaire de l'Ame et de l'intelligence.
La commum~n ~vec l Un et la pensée du multiple sont, en droit.
~mm~ en f8lt, 1nsé_p~rables. « Est-ce en un temps diflérent que
1mtelhgence .ª. la ~s1on des étres partie par partie, et qu'elle 8
~t!-t autre v1sion {l extase) ? Un exposé didactique présente ces
m1ons co~me des événements ; mais, en réalité, l'intelligence
posse~e touJou~ ~t la ~ensée et cet état ou elle ne pense pas, mais
a de l Un une v1s1on d11Jérente de la pensée. Car. en voyant l'Un
e~e possed~ les étres qu'il engendre ; et elle connatt par 88 eons~
ae~ce ces etres engendr~ qui sont en elJe. Or, les voir, c'est ce
Cf!1 on a~pellc p~nse~ ¡ ma1s elle voit aussi l'Un par cette puissance
~elle-meme qm lm permet de penser. » (VI, 7, 35). (1). Ainsi
1exta_se consomme et féconde la vie spirituelle.
~a1s cet é~t 1;1e supprime-t-il pas, avec toute distinction du
111Jet et de l obJet, la connaissance elle-méme ? « Comment
demande un contradicteur, serons-nous dans la beauté si nou~
De la voyons pas ? C'est que, répond Plotin tant que' nous la ·
voyons comme une chose différente de nous, ~ous ne sommes pas
eneore dans la beauté ; nous ne sommes dans le Beau que si nous
~mmes deven~s leBeau lui-méme., {V, 8, 11). 11 en est comme de
l et.at de maladie et de santé ; la maladie cause des impressions
plus fo~s, et la ~nté est a peine ressentie ; c'est parce que
la maladi~ nous fa1t échapper a nous-méme; la santé consiste,
au eontr~1re, en un état d'union avec notre propre essence.
Ji
v01t l_e sen~ de l'effort fait par Plotin pour unir d'une étroite
aiso~ rat1?nahsme et mysticisme. Au fond, la connaissance
m~tu~ue, n e~t I'.our l~i ~ue l'expérience claire et vivante qui
Batisfa1t 1 asp1rat1on a l umté, c'est-a-dire l'aspiration fondamentale de la ra1son. Cette croyance en l'unité est une notion com~un~; c'est la prés~pposition de toute pensée. (Enn., VI, 5, I) :
l Qu u_ne ~eule et meme chose puisse etre tout entiere et partout
d la foIS, c est la une notion commune; et le mouvement spontané
e la pensée porte les hommes a parler du Dieu qui est en ehacun
de nous... C'.est bien la le príncipe le plus solide de tous... 11 est
~~e a~~éneur au princ!pe ~ui po~e que toutes choses désirent
l' B~en , •Il suffit, pour qu JI so1t vra1, que to utes choses aspirent a
un!té,. qu'elles forment une unité, et qu'elles aient le désir
de 1umté. »
Ce qui est dans les choses doit étre aussi en nous. Comme les

?n

(1) Cf. V, 3, 7.

�480

30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752044&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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              <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 23, No 13, Junio 15</text>
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              <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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              <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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