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30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Au théatre, Corneille donne son Polyeucle et sa Théodo~e,
Rotrou son Saint Genest, Desfontaines et Baro leurs Sa1ni
Eustache.
Mais on voit par ces litres que la poésie religieuse cesse a~ors
d'etre surtout biblique comme elle l'a été presque exclus1vement au xv1e siécle.
D'abord, la Jérusalem délivrée du Tasse a produituneimmense
impression. Elle a fait admettre que le sujet épique_ par excellence était celui des Croisades; et c'est,en efTet,le suJetque_plusieurs de nos prétendus poétes épiques reprennent e~ le locahsa~t
dans l'hisLoire de France. D'autre part, sur la scene, le pubhc
s'est habitué au décor romain et aux triomphes de la volonté_;
les plus beaux sujets religieux p~raissent done ce~_x que fourrut
le martyrologe ; les Chrétiens qm ont affirmé héro1quemen~ le~r
foi en face des empereurs et des proconsuls so~t cons1dé:es
comme des héros plus dignes de la tragédie que Sédécias et David.
Et puis, les guerres civiles s~nt finieso~ a¡¡soupies. On n'éprou"'.e
plus le besoin de tirer de la Bible des pnéres contre ses enne1:11s
et de maudire sous des noms hébreux les adeptes de la confess10n
rivale. Enfin - et surtout - la poésie, qui aime a ~e renouveler est un peu lasse d'une source ou elle a tant pmsé.
Ce~endant la source est trop riche, elle est trop vénérée pour
qu'on l'abandonne entiérement, et l'on saura bien s'y adresser
encore.

l'idée de Providence est déja celle qu'en 1656, dans son premier
&amp;rmon sur la Providence et en 1662 dans le deuxiéme, Bossuet
considérera comme « leur forteresse » : s'il y a une Providence,
pourquoi souffre-t-elle le bonheur des méchants ?
De tous ceux qui se réunissaient dans la petite chambre du
réformatcur de la poésie, aucun n'avait l'ame plus religieuse que
Racan (1). L'idée qu'on peut sincérement ne pas croire a l'existence de Dieu, a la supériorité de l'homme sur !'animal, a la vie
future, n'entrait pas dans son esprit. Il expliquait l'athéisme par
une vanité qui nous pousse a nous distinguer et qui nous fait
persévérer ensuite dans l'attitude une fois prise (2). Une lettre
au P. Garasse nous le montre particuliérement attaché au dogme
de la Providence. Garasse, ayant publié, en 1625, la Somme théologique des vérités capitales de la religion chrélienne, y avait répondu
a l'éternelle objection : &lt;e il n'y a point de justice en ce monde ;
les gens de bien sont toujours malheureux, et les méchants toujours heureux. &gt;&gt; Or, il se félicitait que la Providence eut de bons
et puissants avocats : Du Perron, Malherbe, Bertaut, les trois
premiers poétes du temps ; a ces noms, il ajoutait celui de M. de
Racan, &lt;e l'un des meilleurs esprits de notre age », et il citait deux
dizains des ce Incomparables Bergeries », en les jugeant égaux
e&lt; aux meilleures saillies de l' Antiquité (3) ». Racan répondit
pour remercier, et en termes qui ne laissent aucun doute sur son
désir de travailler a défendre le dogme de la Providence. Ce
fut surtout dans ce dessein qu'il entreprit ses Paraphrases.
Déja, en 1631, il avait publié : les Sept Psaumes de Messire
Honorat de Bueil, chevalier, sieur de Racan, dediez a Mme la
duchesse de Bellegarde.
, Ce sont les Psaumes de la Pénitence. Par le sujet, ces Paraphrases se rattachenta tantde poémes chrétiens éclos en Italie et
en France dans les dernieres années du xv1° siecle sur le théme
du pécheur repentant : sonnets de Desportes, de Régnier et de
bien d'autres, Larmes de saint Pierre par Tansillo et par Malherbe,
Larmes de la M adeleine par Pagani et Valvasone, Larmes du
Pénitent par Grillo. Par la forme, ces Paraphrases se rattachent
aux poémes de Malherbe : d'amples strophes bien construites,
beaucoup de logique dans le développement de l'idée, les images
bibliques conservées, mais préparées, expliquées, d'habitude
espacées, parfois, au contraire, rapprochées, mises a la fin ou

482

...

Les disciples de Malherbe continuent les paraphrases.
Dans le petit cénacle que présidait le tyran ~~s m?ts et deE
syllabes, et ou Racan fut introduit ?u temps ~u Ii éta~t page, on
était Chrétien avec indolence, ma1s on é.ta1t Cbrétien. Quelqu'un soutint meme un jour que la P?ésie devrait se mettre
au service de la foi et défendre la Prov1dence contre les ~thées.
C'est Racan qui nous l'apprend dans une lettre a Cbapelam :
Je pense avoir ou1 dire a quelqu'un de ces grans homme~ qui me faisoient
l'honneur de me souffrir en leur compagnie en _mon hab_1t d,~ page_ que le
principal dessein de tou tes les i~ventions po_ét_1ques éto1t d rnstrmr_c a. la
vertu agréablement en faisant vo1r, contre l'opin1on des athées, que la JU_sbce
divine agissoit des ce monde ; que les gens de bien n'estoyent pas tou¡ou~
malheureux ni les méchants toujours heureux ; qu'enfin la vertu trouvoit
sa récompe~se etle vice sa punition. (Ed . de Latour, t. I, p. 350.)

Le passage est instructif ; il confirme ce que nous s~vions par
ailleurs : au temps de Malherbe, l'objection des libertms contre

{l) Voir sur tous ces points le Jivre de M. Arnould.
(2) Latour, t. I, p. 306.
(3) Ces dizains sont dans l'éd. de Latour, t. I, p. 67-68.

483

�484

485

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L.-\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

d'une partie de la strophe ou de la strophe enliére, comme une
lumiére qui doit éclairer l'idée, alors que dans le texte hébreu elles
sont souvent la !eule expression de l'idée :

faire : au lieu de « rendre le sens de • David, il attaque les vices de
son propre siecle : les exactions des percepteurs d'impOts, les
blasphémes des esprits forts, et cet honneur du monde contre
lequel Bossuet va bient6t prononcer un si beau sermon :

Ma force n'esl plus animée,
:Mon leint a changé de couleur,
Ce qui me reste de chaleur
S'on ira commo une ruméo ;
Ce grand fcu que j'ay resscnli
So vorra bicn-lost amorli
Dan, mon corps, déjil rroid et blesme
Commo en un lizon allumé
'
La braize s'csloint d'elle-mesmo
Aprés qu'ello l'a consumé.

······· .................. .

En ces miseros incurablos,
Je sens mes os pcrcer ma pcau ;
Ceux qui seichent dans le tombeau
Ne me sont gueros dissemblables ;
Au de.,ert le plus écarté
L'cnnuy dont jo suis tourmcntó
Chercho la solitudc et l'ombre;
Et, dans ce Jieu qui m'est si doux,
J'imile l'humeur tristo et sombre
Des policans et des hiboux.
Quand la nuit au lit nous rappcllc,
Et que ces appas innocens
Charment nos soucis et nos sens,
C'est quand ma peine renouvellc.
L'horrour que j'ay do mon peché
)le relient tout le jour caché
Commo un passoreau solitaire ;
~tais mon souvenir, en tous lieux,
Pour m'empl!chor de m'en distrairo,
Me le rcmet dovant les youx.
.
(!bid., t. II, p. 258. )

Le second recueil de Racan esl plus intéressant. Il parut en
1651 et contenait 32 Psaumes. Il avait étécommencé en 1648 a
la requete de dom Denis Remefort, abbé de la Clarté-Di;u.
Quand il fut achevé, l'auteur le soumit a ses confréres del' Académie frangaisc, leur cxpliqua son dessein et les consulta sur le
titre a adopler. Conrad répondit par une lettre d'éloges et proposa ce litre, qui fut docilemenL accepté : Odes sacrées dont le

sujel est pris des Psaumes de David el qui sont accommodées au
temps présenl. Racan continua son reuvre et publia un Psautier
r.omplet en 16G0. Par une attention délicate, il s'abstint de paraphr_aser les deux Psaumes que Malherbe avait paraphrasés en
ent1er, le vme el, le cxxvme, et flt entrer dans le volume les
Psaumes de son l\latlre.
. Dans sa lettre d'envoi a l'Académie frangaise, Iui-meme
s1gnale son Psaume X JI 1 comme un exemple de ce qu'il a voulu

Les mourtrcs sont entr'eux au rang des moindres crimes ;
Ils vont il pas comptez aux guerras légitimes,
Ou l'ceil de la Vertu voit ce que nous valons ;
Mais quand il faut marchar pour leur propre querelle
Et que ce faux honneur sur le pré les appelle,
La vanité leur mct des aisles aux talons.

Mais, c'est aux négateurs de la Providence qu'il en veut surtout.
et les meilleures de ses Odes sacrées, les plus personnelles, les plus
émues, sont des réquisitoires contre les libertins. L'intention de
s'en prendre a leur impiété apparatt des les douze premiers vers
du recueil :
O bien-heureux celuy qui prit des $On printcmps
La vortu pour objet do ses premiéres fidmes
Et qui n'a point hanté les forts esprits du temps,
Dont le contagion pord les corps et los dmes !

lis disent que lo Sort rcgno scul dans les cieux,
Que les foudres sur nous tombent il l'avanture ;
Ils disont que la Crainte ost mere dos faux-dieux
Et n'en connoissont point d'autros que la Nature.
Ce poison des eqprits corrompt toule ma cour,
Et l'amo dont la foy n'en cst point pervertie
Avecquc !'Eterno! s'entretient nuit et jour,
Et rend gracc aux bontoz qui !'en ont garantie.

La Providence n'est pas défendue avec moins de vigueur en
d'autres Psaumes, par exemple au Psaume 74 et au Psaume 72,
oü se retrouvent une fois de plus, avant qu'elles entrent dans les
deux serroons de Bossuet, l'objection favorite du libertinage et
la réponse traditionnelle du croyant :
Cependant ma pensée a commis un blaspheme
Quand j'ay vu les méchans dont le bonbeur extri!me
N'est d'aucun malheur combattu ¡
Je disois: Le Seigneur est un Diou d'injustice,
Qui d'un aveugle choix récompense le vice
Du salaire de la vortu.

.........................................
l\lais il n'exerce point sa justice éternelle
Que nous n'ayons quitté cette robe charnelle
Dont la terre nous a vestus .
11 re&lt;;oit d'icy bas nos vceux et nos victimes,
Et so reserve aillours a chastier los crimes,
Et recompensar los vertus.

��488

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lllais sans monlcr si haul d'u'n vol plein d'insolence
11 vaut mieux admirer par un profond silence
'
Ce divin jugement,
'
Et que chacun apprenne it mcspriser le monde
Ou les prosperitez s'écoulenl comme )'onde '
Et qui pour sa nature a pris le changement. '

. Cet avocat de la Providence a, d'ailleurs, en faveur de la divi~té du ~hristianisme, un argument qui, pour son temps épris
d énergie mo~ale, e~t d:une rare puissance. Lequel? C'est qu'aucune source d énerg1e n est comparable a l'amour que le Chrétien
po~e a son Dieu. Celte idée, qui dans quelques années
arui_nera la grande apologie du Christianisme que sera la tragéd1e de Polyeucle, est celle que Godeau exprime a chaquepage
~e ses ~glogues Sacrées, et il !'exprime justement en vers cornéhens, s1 l'on peut qualifier ainsi des vers ou l'on trouve la facture de Corneille, mais non son génie. Oui, l'époux et l'épouse, qui
dans les ~glogues de Remi Belleau parlaient la langue mignarde
des court1sans de Hen~i. 111, nourris de pétrarquisme, parlent dans
celles. de Godcau le vml langa ge des courtisans de Louis XII 1
n~ums ?u sto'icismc de du Vair et de Balzac. Écoutez l'épous~
cr1ant bien haut I1énergie dont son amour la rend capable:
~onnez-moi done la main, ot con&lt;.lui~&lt;'Z mes pos,

S1 vous es tes pour moy je no lrem!Jleray pa,.

M¿~ ~a,;~; ·¿;~s· ~~; co~b~ts· ;,éi.oñ~~-ci~ ~~s "ró~ces,

11 n~ sent plus les traits qui l'onl jadis blcssé,
11 n est plus dans les fers dont il ostoit pressó
Qucl~uo ,vent q11i l'altaque, iJ demeurf' imO-:obilo,
Quo) qu 11 vueille enlrcpren&lt;.lre, il le lrou,e racile.

Écoutez-la apostrophant, comme fera Polycucte, les voluplés du
monde:
Objets dont aulrcfois mes sens furent ravis.
'!onneurs que j'ay cherchez, plaisirs que j'ay suivi~,
l ou~ arrcster mon cccur vous n'avez plus d'amorce ;
11 fa1t avecque vous un éternel divorce.

. Écoutez-la encore aílirmant que l' énergie chrétienne est contagieuse, et annon~ant ainsi le dénouement de la tragédie de
Corneillc :
~~ux qui sont ses caplifs s.is palmes se couronnen l.
L ilg ont des envieux, Jeurs vertus les estonnenl;
eur constance se rit de ses persecuteurs
Et les change souvent en ses adoratcurs. '

On a depuis longtemps remarqué que Corneille doit a Godeau
le trait dirigé par Polyeucte contre la volupté du monde :

&lt;!89

1 Bt

comme elle a l'éclat du verre, elle en a la fragilité. "Mais, probablement, l'auteur de Polyeucle doit a l'honnete Godeau bien
autre chose qu'une mauvaise pointe. Sans trancher cette question
d'emprunt, disons du moins que Polyeucle ne fut point une
uuvre isolée a sa dale, puisqu'on trouve, plusieurs années aupanvant, dans les Églogues Sacrées de Godeau, et l'idéc générale
,de la tragédie de Corneille, et la générosité de ses héros, et une éloquence qui ressemble a la leur.
Elle y rcssemble par l'abondance du développemcnt et par
habituelle fermeté du vers. Elle est toutcfois bien plus verbeuse. Godeau a l'amplification facile : chacunc de ses formules
.t concise, mais il lui en faut plusieurs pour la meme idée. La
ota aRacine suffira ce seul vers :
Cieux, écoutez ma voix I Terre, p1éle l'oreille

out un dizain est nécessaire a Godeau :
Thrones estincelans du Seigneur des armées,
l\liroirs ou son pouvoir reluit si vivement,
Palais de la clarté, vo0tes d'aslres semées,
Cieux qui sans vous lasser marchez incessamment,
Globes qu'on,voit ensemble et légers et solides,
Arreslez vos courses rapides,
Cessez vos doux concerls pour ouyr mes discours ;
Et toy dont la beauté me remplit do merveille
Partage des mortels, Terre, preste l'oreille,
Et porte ma parolle á les antres plus sours.

Comme l'orateur trop abondant, le précieux apparatt dans ce
dizain. 11 étale toutes ses graces dans la parapbrase du Canlique
iu lrois enfanls, Benedícite opera Domini. Elle est antérieure
l l'épiscopat de Godeau, et la légende prétend qu'elle le fit éveque.
Richelieu, a qui elle futrécitée, aurait remercié en disant: «Vous
m'avez donné Benedicile, et moi je vous donne Grasse. » Si
Godeau avait d'autres litres a l'éveché de Grasse que d'avoir
auggéré un calembour a Richelieu, c'était bien avec un mot d'esprit qu'il convenait de recevoir un poéme ou s'était faite une tellc
cUbauche d'esprit. Godeau était le nain de Julie. C'était lui qui
avait eu l'idée de la fameuse Guirlande, composée pour M110 de
Rambouillet par toutes les Muses de la Chambre Bleue. Lui-meme
eomptait parmi les plus ingénieux génies de ce cénacle ou surabondait l'ingéniosité. Aussi son Benedícite est-il un des spécimens les
plussignificatifs de la poésie précieuse. Alors que dans le can tique
la6breu un bref et sec appel est adressé a tous les etres de la nature,
Godeau fait de la plupart de ces appels des énigmes infiniment

�490

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

piquantes, l' etre. invité a louer le Seigneur étant désigné d'habitude p~r une série de périphrases mirifiques, jusqu'a ce que son
no~ so1t do~n_é-etil ne l'estpastoujours- comme le mot de
l'érugme. Vo1c1, par exemple, l'invitation lancée a la !une et aux
astres:
LoQez sa grandeur nompareille
Inconstant Soleil de la nuit
'
De qui le char roule sans br~it
Lorsque la nature sommeille
Illustre Courriere des mois '
Lune, dont les secretes lois '
Gouvernent les plaines salées ;
Feux errans, celestes Flambeaux
Fleurs d'or sur le Ciel estalées '
Aslres benissez Dieu qui vous~ faicts si beaux.

Et voici celle que regoivent ensuite la rosée et les nuages :
Perles brillantes et liquides
Douce nourriture des fleurs '
Celeste miel, rertiles pleurs '
Dont l'Aube rend les prez humides
Et vous Corps sans Ame mouvans '
Objets trompeurs, jooets des vents
Sour~es d'agréables orages,
'
Espo1rs des blez a demi mors
Voiles du ciel, subtils nuages '
Loüez Dieu dont la main dispense vos thrésors.

Apre~ avoir publié ce premier recueil, ou la poésie biblique
convert~e en éloquence et. parfois infectée de préciosité était
em~loyee a défendre la _fo1 contre les libertins, Godeau reprit,
a pres. Desportes, le proJet de donner au Catholicisme tout un
Ps_autier e~ vers frarn;¡ais. Le recueil parut en 1648. Des I'année
sm:ante'. Il en fut fait une 2 8 édition, et le poete eut la
satisfacbon que des musiciens missent des airs sur plusieurs
de ses pieces.
• &lt;e Il a pris, explique-t-il danssa Préface, le milieu entre la Verswn et l~ Paraphrase. &gt;&gt; En général, il traduit. Pourtant, il a préfé~é le titre de P~raphrase parce qu'il a été souvent obligé de
mel~r ses pensées a celles du prophete. Qu'est-ce qui l'y contraignait ? C'était d'abord la nécessité de &lt;e faire des liaisons entre les
versets qui, dans !'original, sont fort detachez ». C'était ensuite
la néc~ssit_é &lt;e d'adoucir les changements des personnes que le
Psalm1ste mt~od_uit et fait parler tout d'un coup, sans y préparer
le lecteur ». Ams1 Godeau a cru devoir expliquer quelles sont ces
po~tes que l~ d,i_vin chantre somme ~e hausser Jeurs tetes et
qu est-ce qm l mterroge sur Je personnage attendu dans le
temple:

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

491

O vous I dont en esprit j'admiro la structure,
Portes de son Temple fameux,
Le Roy de Gloire vient, (aites luy l'ouverture
Du sejour qu'il choisit pour entendre nos vreux.
Que si vo~s demandez qucl est ce Roy de gloire,
Qui veut entrer en ce saint lieu ;
C'est celui dont les mains gouvernent la victoire,
C'estle Maistre du Monde, en un mot, c'est un Dieu.

Mais ce qui imposaitle plus de corrections et d'additions, c'était

la nécessité e&lt; d'accommoder plusieurs des comparaisons de David

a notre fagon de concevoir et de dire les
choses &gt;&gt;.
Ce que Godeau entend par«notre fagon de concevoiretdedire»,
c'est celle, naturellement, du classicisme naissant. On devine ce
qu'elle va faire des comparaisons de David. Elle conserve a Dieu
son habit de lumiere, mais c'est seulement apres que plus de deux
strophes de préambule nous ont préparés a tant d'audace, et c'est
en donnant a l'Éternel le soleil pour trone, la terre pour marchepied, le ciel pour palais. Elle laisse les zéphyrs tratner le char
divin, mais elle orne le char d'or, d'ivoire et de diamants. Elle
bannit du chreur des protégés de la Providence, l'ane, le héron
et le hérisson, etres bas et romantiques ; mais elle y introduit les
escadrons des abeilles et le lievre que chassent les gentilshommes.
Les lourdes baleines sont conservées parce qu'elles fournissent
cette belle fin de strophe qu'on u les prend pour des écueils sur les
flots de la roer n. Et, sur tout cela, jettent leur noblesse et leur
élégance ces périphrases dont notre classicisme s'engoue et
demeurera entiché pour deux siecles: l'astre du jour, le monarque
des saisons, le char d'ébene de la !une, l'émail des prés_, les
pavots du sommeil, le liquide d'argent et le cristal des fontames,
les humides plaines de lamer. Tout n'est point, d'ailleurs, mauvais
et, par exemple, l'on sait gré a l'éveque de Grasse ~'avoir
peint en trois jolis vers la beauté des paysages de son d10cese:

ou de ses expressions

Et dessus les costaux voisins,
Parmy les oliviers aux feui!les toujours verte_s,.
On voit meurir la pourpre et l'ambre des ra1sms.

Le Psautier de Godeau est un témoin précis de ce que le gout
frangais, vers le milieu du xvne siecle, pouvait supporter d'hébra1sme. Et ce fut pour avoir bien accommodé la poésie de David
au tour d'esprit de ses contemporains que Godeau fut tenu en une
tres haute estime. A la fin du siecle, on l'apprécie encore. Quand
Racine écrit les chreurs d' Esther, il n'a que trois livres sur sa

�492

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

table, je l'ai constaté : la Vulgate, la traduction en prose de
Lemaistre de Saci, le Psautier de Godeau. Marot, Desportes,
Racan lui paraissent négligeables. Mais il demande a Godeau des
avertissements, des conseils et des suggestions. Quelques-uns de ses
vers bibliques les plus connus sont des vers pris a Godeau et remaniés (1). Esther et Athalie n'auraient pas été tout ce qu'elles
furent sans cet estimable précurseur.

..
*

C'est ici qu'il convient, je crois, de dire quelques mots des
Psaumes de Corneille; car, bien que publiés dix ans apres ceux
de Racan, vingt-deux ans apres ceux de Godeau, ils appartiennent
a la meme école : ils sont d'un disciple de Malherbe.
Corneille a publié en 1670 un volume contenant le texte latin
et la traduction en prose et en vers de 1'0ffice de la Sainle Vierge,
desSeptPsaumes pénitenciaux, des v¿preset Complies du Dimanche,
d·extraits de l' I milation, des Hymnes du Bréviaire. Le tiers du
Psautier se trouve traduit dans ce volume.
Sur un point, Corneille s'écarte de ses devanciers immédiats:
il désapprouve !'extreme variété deleurs strophes, l'ampleur de
la plupart d'entre elles. Lui-meme vise a la concisionet a l'unité.
Tous ses Psaumes, sauf le 1er des Matines de l'Office de la Sainte
Vierge, sont traduits en strophes de quatre vers. Seulement, pour
concilier la variété avec l'unité, il modifie constamment le
quatrain, unissant tantot des vers semblables et tantot des vers
différents, transportant atoutes les places possibles un vers plus
court que les trois autres, associant de toutes les fa~ons deux vers
courts avec deux vers longs, combinant la diversité des vers avec
celle de la disposition des rimes.
Par ailleurs, Corneille résout bien comme ses devanciers le
probléme de l'accommodation de la poésie biblique au gout fran~ais.
Voici les transitions mises entre les versets :
Ce n'esl pas toul: il faut en moi
Créer un cwur si pur, qu'il tienne l'ame pure;
Renouveler en moi cet esprit de droiture
Qui n'agit que sous votre loi.
Lorsque vous m'aurez pardonné
Ne me rejetez pas de devant votre face,
Et ne retirez pas !'esprit de votre gracc
Apres me l'avoir redonné.

( l) Voir nos notes sur les chamrs d' Es(her dans la Reuue d' Histoire lilU·
raire de la France, 16• année, n ° I.

493

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Voici la version oratoire:
Que sert tout Je pouvoir hu~ain ?
A batir un palais qu'en sert toutl'art1llce?
Hommes, vous travaillez en vain,
A moins que le Seigneur avec vous le bdtisse.

Voici le mot propre traduit par une périphrase :
Jusqu'en mon sein faites couler .
Ces eaux qui de blanchir ont le grand prlVllege (I).

I

Voici l'image conservée, mais expliquée :
Le pélican est moins sauvage
Au fond de son désert que moi dedans ma cour ;
Et eomme si le jour me faisoit un outrag:e,
Je fuis comme un hibou les hommes et le ¡our.
Tel qu'un passereau solitaii:e,
. .
J'ai peine a supporter mon ombre qui me suit ,
Et tout le long du jour si je ne puis me taire, .
Je repose encore moins tout le long de la nuit.

Voici un exemple significatif de l'image conservée, mise en
relief, mais longuement préparée :
Vous done, si vous voulez éviter les tempiltes
Que son juste courroux roule a chaque moment,
Mortels ne soyez pas semblables a des Mtes
Qui ma~quent de raison et de discernement.
Domptez avec Je mors, domptez avec la bride
Ces esprits durs et !iers, ces naturels brutaux, .
Qui refusent, Seigneur, de vou~ prendre pour guide,
Hommes, mais apres tout, moms hommes que chevaux.

Voici l'image biblique de la fumée combinée avec la noble
image d'un arbre frappé par le tonnerre :
Mes jours ne sont que la fumée
D'un tronc que vos fureurs viennent de foudroyer.

La voici enjolivée par une réminiscence de l'Aslrée:
Soudain les plus hauts monts de joie en tressaillirent
Comme un troupeau sur l'herbe au son des chalumeaux;
Soudain tout alentour les collines bondirent
Comme bondissent les agneaux.

Corneille en 1670, ne renie pas ce qu'il aimait déja trop en 1640.
II reste Co;neille, d'ailleurs, le bon ouvrier qui, meme apres le
( 1) Bible: • Vous m'arroserez avectde l'hyssope, je serai nettoyé. •

�494

495

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L \ BIBLE DAN3 LA POÉSIE FRAJl.t;AISE

déclin de la gra~de inspiration, sait, comme personne, forger un
vers, mettre un mota sa place et construire une phrase :

_Ce_tte femme si fiére ne saurait, quand on lui impose une
nuss10n périlleuse, avoir d'autre crainte que celle d'échouer et
elle détrompe dédaigneusement Mardochée, qui se méprend su~ la
nature de son épouvante :

Je l'avouerai, Scigneur, votre ju~te colcre
Ne peut avoir pour moi trop de sévérité;
Mais ne me corrigez qu'en Pere
Et non pasen mallre irrité.
Avec compassion regardez ma faiblesse :
Je soutfre sans reH\éhe et languis sans repos.
Guérissez-moi, le mal me presse.
Et passe jusque dans mes os.

11 n'y a aucune couleur biblique, et peut-etre n'y a-t-il aucune
idée religieuse dans les seules tragédies estimables que la Bible
ait alors inspirées, celles de du Ryer: son Saül, joué en 1641 et
publié en 1643, son Esther, publiée en 1644.
Son Esther est une piéce romanesque et politique.
Le danger des Juifs ne commence vraiment qu'a l'acte IV.
Jusque-la, on assiste seulement a la rivalité de Vasthi etd'Esther.
Elle est fomentée par Aman, qui, amoureux d'Esther, voudrait
bien qu 'Assuérus reprJt la reine disgraciée et lui laissat la nouvelle
élue. Dépité par le triomphe d'Esther, ilcomplote contre Assuérus,
et c'est pour cela qu'il périt, tout autant que pour avoir projeté
le massacre des Juifs.
Dans cette tragédie ou tout le monde fait de la politique et oti
tout le monde ruse, meme Esther, qui feint de ha'ir les Juifs pour
obtenir d' Aman l' aveu de son dessein, pres que tout le monde
aussi a cet orgueil que nous appelons cornélien, parce que c'est
Corneille qui lui a donné sa plus belle expression. L'Esther de du
Ryer est bien une héroine de 1644. Elle n'abandonnera pas d'ellememe le trone ou on l'a fait monter, elle attendra qu'on l'en
chasse:
Je ferai voir alors une vertu si haute
Qu'on croira que je donne un sceptre que l'on m'óte.

La disgrace ne sera pas un déshonneur :
En tomber innocent, c'est en tomber sans honte.

Pensez-vous done qu'E~ther, peu forte et mao-nanime
C?~~e un fai':&gt;le soldat ait besoin qu'on J'anime 1 '
S1 J a1 peur mamtenant, hélas I hélas I j'ai peur
De manquer de succes, non de manquer de camr.

Le Saül de du Ryerest plus cornélienencore que son Esther. II a
déja l'opiniatreté et la rhétorique de ces orgueilleux en qui
le Corneille de la décadence admirera une volonté héro"iquement
tendue vers le crime. 11 poursuit son gendre David dela haine dont
Cléopatre poursuivra sa bru Rodogune et il ne repousse pas avec
plus de véhémence que ne fera celle-la « le ridicule retour d'une
aotte vertu » :
Sortfz, sortez, remords, de mon cceur ao-ité.
En vain. vos visions m'avaient épouva~té.
Vous na1ssez seulement de la faiblesse humaine •
Mais ne troublez que ceux qu'une Ombre meten peine.
Ne pe~sez plus m'atteindre et m'imposer des lois:
La cramte et les remords sont indignes des Rois.

Lui et ses fils iront vaillamment au combat ou les attend la
défaite et la mort : bien combattre quand le succés est incertain
c:est _I'effet . d'une_ vertu commune ; bien combattre quand 1~
VIcto1re est 1mposs1ble, cela n'appartient qu'auxroisgénéreux,
Pour qui la honte seule est un mal dangereux...
11 faut me souvenir que je suis en un rang
Ou je dois a l' Etat mes enfants et mon sang.

En publiant cette tragédie, du Ryer demande qu'on luí sache
gr~ d'etre le premier qui ait fait parattre sur notre théatre un
SUJ~t ~~ré de,s Histoires saintes (les tragédies bibliques du
xv1 siecle n ont P?s été repr~sentées), et il souhaite pour sa
~compense de servir en cela d exemple a ses « mattres » : il veut
~re a ce ces grands génies qui rendraient l'ancienne Gréce enVleuse de la France •&gt;. Si Corneille et Rotrou ne répondirent pas a
cette invitation, ce fut sans doute parce que du Ryer n'avait
P~s su l~ur mon~rer en quoi un $ujet biblique pouvait se distinguer
d un SUJet romam.

AMAN

Mais enfin, c'est tomber.
ESTHER

Mais c'est vaincre en tombant.
La honte est dans la cause et non pas dans la chute.

La Bible n'eut pas alors a se louer de notre poésie épique plus
que de notre théatre.

�496

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES
,I

Mogse aauvé, pour parler seulement de l'reuvre la plus significative, parut en 1653. Longtemps auparavant, Saint-Amand
avait commencéunJoseph qu'il n'acheva point et dont il utilisa
des morceaux,dans son nouveau poeme. Celui-ci avait été rédigé,
une'premiere fois, bien avant 1653. S'il fut remanié avant la publication, il appartient par sa conception aux plus beaux temps de
la préciosité.
II eut un succes que suffirait a attester la place qu'il occupe daos
la critique de Boileau. Comme le dit fort bien Trissotin, l'acharnement de l'auteur des Salires contre certains représentants de
la littérature précieuse prouve a que! point ils lui semblaient des
adversaires redoutables.
Saint-Amand était, en 1653, un personnage considérable,
membre de l'Académie frangaise depuis sa fondation et sana
qu'il eut sollicité cet honneur, grand voyageur,' ami d'une reine,
homme spirituel, aimable et joyeux, aussi recherché dans les
salons par les jolies femmes que dans les cabarets par les gens de
lettres, poete par moments d'une fantaisie toute romantique qui
le destinait a la sympathie de Théophile Gautier.
Une réussite dont il fut particulierement fier, ce fut d'avoir
enfermé l'action de son Moyse en l'espace de 24 heures et transporté ainsi de la tragédie dans l'épopée-et cela lui semblait une
grande nouveauté - la regle des uniLé5. De cette conception, il
était d'autant plus orgueilleux qu'il a entassé dans ce poeme en
douze chants et dans cette ac tion d'une journée une matiere immense en utilisant les procédés favoris de la tragédie : le songe
et le récit des événements antérieurs mis dans la bouche d'un personnage.
Que trouve-t-on, en e1Tet, dans Moyse sauvéTToute l'histoire de
l'entrée des Israélites en Égypte, et reprise a ses plus lointaines
origines ; toute l'histoire de leur sortie, et prolongée jusqu'a
l'arrivée aux confins de la Terre Promise. Ajoutez tous les themes
traditionnels de la pastorale : l'orage et la tempete, la bergere qui
éleve des oiseaux, la bergere qui se noie et que peche le berger,
le berger que blesse un animal féroce et que la bergere guérit
par des simples, la bergere qui apprend qu'elle est aimée en lisant
son nom gravé sur un tronc d'arbre, le repas champetre, et,
comme l'idylle est marine autant que pastorale, les pecheurs
s'unissent aux bergers. Ajoutez naturellement les thémes de
l'épopée ; en particulier, le merveilleux, surtout ce merveilleux
magique dont l' épopée ne sait plus se passer depuis I' Alcine .de
I'Arioste et l'Armide du Tasse, et qui s'étale ici a son a11e
puisque les métamorphoses créées par la baguette de Moise

497

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

1'imposent comme d'authentiques miraeles a la foi des lecteurs
chrétiens de Saint-Amand.
Assurément, si la beauté d'une reuvre se mesure au nombre des
difficultés vaincues, Saint-Amand est un grand artiste pour avoir
combiné dans une seule et breve action tant d'épisodes divers.
Mais son principal titre a l'enthousiasme des ruelles fut d'avoir
prodigué dans le Moyse toutes les beautés du style précieux. C'est
la, en efTet, qu'il faut avouer que les choses se disent « d'une
maniere particuliere ». C'est la que l'on peut faire une belle
collection de périphrases. C'est la que le crocodile devient :
Un amphibie énorme, un trattre qui se plaint,
Qui pour l'hommo attraper, les pleurs do l'homme feint;

le bouc, un « animal barbu qui de cornes est brave », les poissons, « les rapidrs muets »,
Les nagours écaillés, ces sagettes vivantes
Que nature empenna d'ailes sous l'eau mouvanles ;

et la poule qui a couvé des canards, une mere domestique qui se
tourmente en vain sur le bord aquatique quand elle voit sur les
flots le fils adoptif éclos so~s sa chaleur. C'est la que le poisson, en
mordant a l'hamegon, re1jo1t
Sa véritable mort sous une ombre de vie,

et se trouve ensuite, quand le pecheur leve sa ligne de poisson
changé en oiseau. C'est la que le nageur transform¿ ses bras en
jambes et avance a mesure qu'il ramene ses jambes en arriere.
C'est la que se passe cette aventure étrange que, quand l'enfant
exposé sur le Ni! en a été tiré par un esclave noir, l'image d'un
ange est sauvée par celle d'un démon et qu'un bras
d'encre est propice a des membres de lait. Mais combien plus
étranges encore sont toutes les merveilles qui, sous la baguette de
Moise, jaillissent de la tete de Saint-Amand : la pluie de sang fait
que les poissons qui restent dans l'eau s'y noient et que ceux
qui en sortent meu~ent pour avoir eu peur de mourir ; le passage
de la mer Rouge fa1t que le chameau, marchant sur des perles
foule plus de trésors qu'il n'en porte, que le cheval bondit 0 ~
&amp;ouffiait la baleine, que les breufs marchent a pied sec la ou flottai~nt les thons, et que tout cela s'~ccomplit,. comme l'a remarqué
Boileau, sous les regards ébahis des po1ssons qui se sont mis
aux fenetres.
Et voila tout ce que le grand événement biblique du salut
34

�498

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Moise et de la sortie d'Égypte parait avoir été pour le ~oete
·
eher aux préc1euses
.• un the'me qui se prétait a une &lt;&lt; funeuse
dépense d'esprit ».

Philosophie de !'Esprit

•
• •
L Moyse füt réédité en 1660. La méme année, Bo~suet p~h ; a París dans l'église des Minimes. L'année smvan~, ~l
e r::hait dans la chapelle des Carmélite~. L'année d:apres,
p ·chait au Louvre et aü cours de ce careme, les court1sans, qm
pre • t eut-e·tre' d'~dmirer les gentillesses de Saint-Amand,
vena1en P
.
,.
d
· ·che
entendaient les passions mutmées dans 1ame u ~a':1-vais n
erier: Apporte, apporte ; ils voyaient la veng~ance d1~me fr~pper
et rompre la porte ; ils voyaient ent~ les mams de Dieu la cotpe
rem lie des trois liqueurs ; ils voyaient le grand. arbre élev en
hauÍeur, étendu en ses branches, fertile en ses reJetor:éb~~b-1r
d'une grande chute et couvrir la montagne_ de ses . ~s ' Is
voyaient Dieu déraciner les royaumes et les Jeter ou Il l~n platt
eomme un roseau que les vents emportent. Avec ce préd1cat~ur,
toute la grande poésie biblique entrait dans I' éloqu~nce frarn;¡a1se.
(d suwre.)

1!

Cours de M. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslilul, Professrur a la Sorbonne.

H UITIEME

LE CON.

L'intelligence et la vie.

Je compte poursuivre aujourd'hui, en passant des conséquences
pratiques aux bases spéculatives, !'examen du dynamisme vital,
c'est-a-dire de la doctrine qui oppose au matériaJisme analytique, a l'atomisme, le primat de la vie,biologiquement définie.
Les considérations, que- j'ai indiquées la derniére fois, ont montré
que cette expression: la Pie biologiquemenf définie, ne fait pas
pléonasme ; car il s' agissait précisément de savoir si les valeurs
proprement biologiques, celles qui sont communes a l'homme
et a l'animal, parvenaient a rejoindre et a justifier, en fin de
eompte, les valeurs proprement spirituelles, celles qui distinguent
l'homme parmi les espéces auxquelles zoologiquement il ressemble, qui permettent de le caractériser comme animal polilique
ou comme animal religieux.
·
Cette question se posait des l'aube de la civilisation moderne :
)Iontaigne et Pascal l'avaient résolue.
,
L' ApoloqiedeRaymonddeSebonde raillel'illusion del'homme qui
se croit capable de s'élever au-dessus de la condition de !'animal,
qui renonce aux impulsions de l'instinct naturel, et se perd dans
la double chimére d'une vérité unique et d'une justice absolue.
Quant a Pascal, s'il maintient l'idéal dogmatique de la vérité, de
la sainteté, c'est en refusant a l'homme de s'y élever par ses
s~ules forces : « Pour faire de l'homme un saint, il faut bien que
ce soit la grace, et qui en doute ne sait ce que c'est que
saint et qu'homme. » L'ceuvre propre de Rousseau, g'a été
de briser l'alternative du scepticisme et du théologisme: Rousseau se place sur le plan de la nature ; il y rencontre l'instinct ; il
en proclame la divinité.

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

600

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais, par dela l'optimisme invraisemblable de Rousseau,
la divinisalion de l'inslinci devait conduire la pensée moderne a
prendre parti pour l'un des termes de l'alternativc suivante. Ou
le divin dans l'inslinct, c'est ce qu'il y a de supérieur et d'irréductible a l'animalité, ce qui rétablira do.ne, en dessus du plan
de l'entendement abstrait, de la critique stérile, le regne de
la raison; par la raison, l'homme conquiert l'autonomie, il 11ppartient a la république des citoyens libres, au regne idéal des fins.
Ou bien l'instinct est l'antithese radicale de la raison, et alors
nous voici au niveau de la vie elle-meme, définie par les con
ditions du développement organique. Sachons alors, demande
Schopenhauer, contempler la vie face a face, saos etre dupe des
artífices éblouissants de sa richesse, de sa beauté, de sonharmonie;
mettons a nu le rythme fastidieux, désolant, pathétique, a
force d'etre monotone et morne, de l'exaltation et de la dépression, de la grandeur et de la décadence, de la naissance et de
la mort. Le primal du vouloir vivre, fondé sur l'idéalisme de la
connaissance, n'e.,t done pas le dernier mot de Schopenhauer.
Le vitalisme entralne le pessimisme, .et le pessimisme raméne
l'idéalisme. C'est a l'intelligence qu'il appartient de dénouer
le drame, en dénonc;ant l'absurdité radicale de la vie, en inspirant
le renoncement dans l' ascétisme et daos la pitié.
Défaillance du vitalisme, qui n'a pas su se vouloir jusqu'au bout." Il faut, écrit Nietzsche dans la Volonté de puissance, rendre aux hommes le courage de leur instinct naturel. •
On revient alors a l'optimisme de Rousseau : « Tout ce qui est
bon, suivant un aphorisme du Crépuscule des ldoles, sort de
l'instinct. » Mais cet optimisme, au lieu de se dissimuler a luimeme son caractere sous la rhétorique grandiloquente et vaine
du eomantisme naissant, tiendra le langage sévere et brutal du
réalisme : " De savoir que l' on possede un systeme nerveux, et
non pas une ame, cela demeure le privile~e des plus instru~ts •
(Volonlé de puissance, § 88). Cependant Nietzsche ne se rés1gne
pas a ce que réalisme soit purement et simplement matérialisme.
11 écrit, dans la Généalogie de la Morale :
•Quand quelqu'un ne vient pas a bout d'une • douleur psychique•,la fauLe
n'en est pas, allons-y carrément, a son Ame, mais plus vraisemblablement
a son ventre (y aller carrément, ce n'est pas encore exprimer_ le vreu d_'l!lal
entendu, d 'étre compris de celte fac,on ... ). Un homme !ort et bien douéd~re
les événements de sa vio (Y compris les faits et les forfaits), comme il digére
ses repas, meme lorsqu'il a dO a valer de durs roorceaux. S'il ne s'accoromode
pas d'un événement, ce genre d'indigestion est aussi physiologique que l'autte
- et souvent n'est, en réalité, qu'une des conséquences de l'autre. - Unt
telle conceplion, entre nous soit dit, n'empéche pas de demeurer l'adversaire
résolu de tout matérialisme...

501

. Je ne sais s'il est aisé de tirer au clair la distinction du vitahsme et du matérialisme. Nous touchons ici a la pé1iode ou il
semhle que_ la.pensée nietzsc~éenne s'enveloppe daos le nuage de
se~ c~ntrad1c~10ns,_avant de d1sparattre définitivement. Toutefois,
~o~ci _ce que Je cr~1s apercevoir. Le matérialisme exclut les valeurs
1deal~stes, !-&lt;&gt;ut s1mplement parce qu'il les ignore ¡ Je vitalisme
l~s me! mais en les dépassant et en les dominant. Autrement dit,
J mtelhgence qui,_ chez ~chopenhauer, apportait Je dénouPment,
forme, daos la ph1losophie comme daos la carriere de Nietzsche
le n~ud du drame. Nietzsche se proclame anlisocralique. IÍ
explique pourtant comment Socrate a pu fasciner: « Il a découvert
une nouvelle espece de combal ; il fut le premier mattred'armes
po~~ le_s hautes spheres d'Athenes. 11 fascinait en touchant
l J mstmct combatif des Rellenes. »
~tte fascination du combat livré par la critique intellectu_ahste aux valeurs qui sont purement sentimentales qui ne se
la1ssent
pas JUS
· t·1fi1er ,_en ra1~on,
·
'
.
e1le s'est toujours exercée
sur
Nietzsche, malgré qu JI en a1t -comme il s'est laissé fasciner et
~eme terrifier, lui, I'annonciateur des valeurs nouvelles par' le
VIeux myt?e du ~etour éternel - comme il rouvre, che¡ le surhomm_e qm deva1t tout détruire et tout anéantir des illusions et
des faiblesses de l'antique humanité une source de pitié et de
bonté. L'exaltation de la puissanc~ qui devait s'emparer des
choses.~t des_ hommes s'acheve (ainsi qu'il arrive pour Rousseau)
~ans l irréahté d'un reve poétique ; rien n'égale chez Nietzsche
~apre~é a célébrer la b?nne_ gu~rre, s~on la facilité a se dégouter
l'u ll'_lomp_he, avant d avo1r rien fa1t pour l'atteindre, avant de
avo1r séneusement espéré.
si ~u fon~, S~hope1;1hauer et .~ietz~che ont bien apergu l'oppol tion de I mstmct Vltal et de l mtelhgence ; mais cette opposition
~ troublés ,P1us peut-etre qu'ils ne l'ont dominée. Ils ont eu le
dentiment qu lis ont relourné l'antique antithese de ]'esprit et
'1 corps : a travers la fierté que leur donne cette transvaluation
une c~rtaine inquiétude _sur le résultat de l'opération.
m ut_ e~ ra1llant leurs adversaires sur leurs illusions, tout en
ultiphant contre eux les attaques du ton le plus insolent et le
1 ~rovoquant, on dirait que Schopenhauer et Nietzsche leur
Pus
:-t l~1ssé le b~néfice de ce príncipe, qui pourtant du point de vue
tahste, sera1t le malentendu fondamental : la vie c'est le
coi~~• en ~ace de l'intelligence qui prétend a !'esprit. '
L mcertitude d~ vitalisme au cours du xix0 siecle fait comf~ndre tout le pnx et toute la porté? q~'il convient d'attacher
~uvre de ~f. Bergson. Avec lm, le v1tahsme consiste, non plus a

t

rc,rce

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
502
rabattre les valeurs de la "\'Íe spirituelle sur le plan de !a vie
biologique, puis a s'interroger ensuite pour savoir si l'on est
ou si l'on n'est pas devenu matérialiste,mais a montrer cornment
naissent súr le plan de la biologie ces valeurs spirituelles, auxquelles ne saurait atteindre l'intelligence, reléguée elle-memc
sur le plan de la matiére.
Une telle philosophie ne procede pas d'un rnot d'ordre pratique,
d'une attitude systématique, qui commanderait a !'avance l'interprétation des faits. Au contraire, et M. Bergson exprimait, dans
une discussion a la Société de philosophie (2 mai 1901), le rythme
original de sa pensée dans ces remarques caractéristiques :

,On s'étonne de ne pas setrouverenprésence d'une these. Mais comment
formuleraLi-je des aujourd'hui une conclusion définitive alors que la méthode que je propose exige qu'on aille progressivement aux idées par Je long
et dur chemin des faits ? Vous voulez toujours (continuait-il en s'adressant
a son interlocuteur, M. Belot) que nous procédions en mathématiciens par
Je développement a priori d'une conception simple. ,

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

503

fabricat_ion s'exerc~ exclusivel!1ent sur 1~ matiere brute, en ce sens que,
mime s1 elle emplo1e des m:i-tér1aux o~gamsés, elle les traite en objets inertes,
sans se Pt:éoccuper de la v1e qullesamformés.Delamatierebruteelle-ml!me
elle netet1e~t guare que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité m@me. Si
done I mtell1ge_nce tend a fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a defiuide
dans Je ré_el lm éc~appera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital
dans !~ vivant lm échappera tout a fait. Notre inlelligence telle qu'elle sort
des mains de la nalure, a pour ob¡et principal le solide inorgar!isé. •

Alors la transmut~tion des valeurs est accomplie intégralement.
Sehopenhauer et Nietzsche, en plagant la vie et l'instinct audessus de l'intelligence, n'étaient pas bien sürs de ne pas retomber
sur la matiére ; et de cette incertitude spéculative était résultée
l'impuissance· pratique de leur philosophie. Au contraire avec
M. Bergson, etre au-dessus de l'intelligence, c'est etre au-dessus
?e ~a matiére. Le p_rimat de la vie (suivant une direction déja
md1quée par Schelling, et ,que Ravaisson avait heureusement
in~roduite dans laphilosophie frangaise du x1xe siécle), rétablit la parenté de la vie individuelle et de la vie universelle de
l'action instinctive et de la création artistique.
'
L'intelligence se sent a l'aise dans le solide, parce qu'elle le
fixe_ et le f~agme~te_; elle e~t essentiellement représentation
statique et d1scontmmté. La vie, elle, est mobilité et continuité.
~-lle _n~ s'arrete pas au:" limites ou temporelles ou spatiales de
l md1V1du. « Tous les v1vants se tiennent » dans I'unité de l'élan
ori~inel. « ~ous cédent a la meme formidable poussée. » Cette
n:mté se révele par un caractere fondamental de l'instinct. « L'instmct es~ symp~thie. n °'.1· Be~gson insiste sur ce qu'on a rapporté
de_cert~mes gu~pes, qm mamfestent la plus subtile des techniques
chirurgicales afm de paralyser leurs victimes des grillons ou des
chenilles, et d'en réserver le régal a Ieurs la~ves.

Cette méthode progressive, M. Bergson en a fait l'application
de la maniere que vous savez. Dans son premier ouvrage, le
mécanisme scientifique, qui s'appuie sur les propriétés de 1'espace,
se trouve opposé a la conscience prise dans sa réalité immédiate,
qui est continuité indivisible; durée et liberté. Reste au mécanisme l'espoir de prendre possession de l'etre intérieur, une fois
qu'il a cessé d'agir, de la masse de souvenirs qui s'accumulent
avec le déroulement meme du temps et qui semblent avoir élu le
cerveau pour siege. Maliere el mémoire dissipe cette illusion:
La perception pure qui a la limite coYnciderait avec la réalité
donnée de l'univers physique est antagoniste du souvenir pur,
qui est essentiellement d' ordre spirituel. Le débat se resserre
enfin dans l' Évolution créairice ou il est porté sur le terrain de
la vie ; il révele la meme inversion de sens entre la fonction
propre de l'intelligence qui raméne tous les objets qu'elle prétend
expliquer a des concepts tout faits, a des éléments statiques, et le
role réservé a l'intuition qui s'insére dans le cours meme de la
durée agissante, pour en saisir la totalité indivisible et perpétuellement changeante, novatrice, créatrice.
La discussion, appuyée sur !'examen le plus minutieux, le
plus approfondi des faits scientifiques, n' aboutit nullement a une
condamnation de l'intelligence. II s'agit, non de prendre partí
contre une faculté de l'homme, envisagée in abstracto, mais d'en
délimiter le domaine, d'en mesurer la portée. Et, pour cela, dit
M. Bergson :

• Toute la difflculté vient de ce que nous voulons traduire Ja science de
ls'Hyménortere en te~mes d'i?telligence. Force_ nous est alors d'assimiler le
phex a l entomolog1ste, qui connatt la Chenille comme il connatt tout Je
res~ des c~oses, c'est-a-dire &lt;!"!-1 dehors, sans avoir, de ce c0té, un intérét
spéc1al ~t vital. Le ~phex aura1t done a apprendre une a une, comme l'ento~olog1ste, Je~ posit1ons d~s centres nerv~~x de la CheniJJe,- a acquérir au
llloms !_a conna1s~a!1ce,pratique de ces pos1t10ns en expérimentant Jes effets
de sa i?Iq!lre. Ma1s 11 n en ~erait plus de m~me_ si l'on supposait entre le Sphex
edt sa v1ctime unesy~p~!h1e (au sens étymo~og1que du mot) qui le renseignAt
u dedan_s! pour ams1 d1re, sur la vulnérabillté de la Chenille. Ce sentiment de
r11nérab1hté _pourrait ne rien devoir a la perception extérieure, et résulter
e la seule mise en _présence du Sphex et de la Chenille, considérés non plus
comme deux orgamsmes, maiscomme deux activités. 11 exprimerait,sousune
forme con~rete, Je rapport de !'un a l'autre. Certcs, une théorie scientiflque
~e P~ut fa1re appel a ~es &lt;:&lt;&gt;nsidérations de ce genre. Elle ne doit pas mettre
a~tion avan~ 1 orgamsat1on, _la symp,ithie avant la perception et la conn:issance. Ma1s, encore une fo1s, ou la philosophie n'a rien a voir ici ou son
rule commence 111 ou celui de la science finit. •
'

• 11 suffit de se placer au point devue du sens commun. Partons dono de
l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord 11 fabriquer. La

La philosophie de M. Bergson nous raménerait vers une inter-

"

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

prétation de l'instinct qui est apparentée a l'~ptimisme de
Rousseau ; aussi bien M. Bergson a-t-il eu l'occas10n, en 1915,
de parler de Rousseau, et voici en quels termes: ce La r~form_e
qu'il opéra dans le domaine de la pensée pratique fut ª?ss1 radicale que l'avait été celle de Descartes dans le domame de_ la
spéculation pure ... Son ceuvre apparatt a chaque générabon
nouvelle sous quelque nouvel aspect : elle agit enc?re sur no~s. »
Mais immédiatement une différence apparatt, qm est essenhelle
pour le probleme qui nous préoccupe, et qui est liée a la maniere
toute scientifique dont M. Bergson a cherché le rapport entre
l'instinct et l'intelligence. Du fait qu'il l'étudie en biologiste, au
lieu de commencer par le glorifier en moraliste, M. Bergson
applique a l'instinct le meme procédé d'analyse critique qu'a
l'intelligence; il prend a U.che d'en limiter exactement la portée:
,·L 'instinct est sympathie. Si cette sympatbie pouvait étendre son o~jet et
aussi réfléchír sur elle-m@me, elle nous donnerait la cié des ~pératio~s vitales,
de méme que I'intelligence développée et redressée,_nous. mtrodu1t ,.dan_s la
matiere. Car, nous ne saurions trop le répéter, l'mtelh_genc_e et I mst~ct
sont tournés dans deux seos op_Posés, ce~l~-la v~rs la_ mat1ere_ merte, celu1-ei
vers la vie. L'intelligence, par l'mtermédia1re de ,a science qu! est son ~uvre:
nous !ivrera de plus en plus completement le secret des opérations phys1ques,
de la vie elle ne nous apporte, et ne prétend d'aille1,1rs nous apporter, qu'une
traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour,,prenan;, du dehors,
Je plns grand nombre possi~Ie de vues ~ur c_et objet qu elle att1:1'e chez elle
au lieu d'entrer chez lui. Ma1s c'est a l'mtérieur méme ~e la v1e que n_ous
conduirait l'inluilion, ~e veux dire l'instinc~ de,·enu désm~é~essé, C?nsc1ent
de lui-méme, capable de réf!échir sur son ob¡et et de l'élarg1r mdéfimment. •

Voici done ce qui manque a l'instinct, c'est le désintéresce la conna~ssance, si connaissance il y a, n'est qu'implicite. Elle s'extériorise
en démarches précises au lieu de s'intérioriser en conscience. »
Or, la conscience qui fait défaut, d'une fagon générale dans !'instinct, accompagne l'intelligence : « L'instinct sera plutót orienté
vers la conscience, l'instinct vers l'inconscience. » L'inconscience
de !'animal le rend esclave ; l'intelligence fait de l'homme un
etre libre : &lt;e Avec l'homme, la conscience brise la chaine.
Chez l'homme et chez l'homme seulement, elle se libere. &gt;&gt; D'ailleurs il a fallu' acheter cette liberté en renongant, provisoirement
du ~oins, au privilege de l'instinct, en tournant le dos parfois
a la connaissance intégrale qui serait aussi la vie véritable, a
l'intuition :

sement, c'est le repliement sur soi. Dans l'instinct,

• La conscience chez l'homme, estsurtout intelligence. Elle aurait pu, elle
aurait dll, sembl~-t-il, @tre aussi intuition ... U~e.bumani~é comple~e et parfaite serait celle ou ces deux formes de l'act1v1té consciente attemdra1ent
leur plein dévelC1ppement. •

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

505

Au tournant de la doctrine se dégage l'originalité déci_sive
du bergsonisme. L'homme qui réfléchit cesse d'etre un anu_nal
dépravé, portant atteinte a la divinit~ de l'inst~n~t.•~u ~ontraire,
l'intelligence apporte avec elle ce qm manqua1t a l mg~mct pou~
s'égaler a l'intuition : par elle se développe la c_on~cience, qm
implique elle-meme le replieme~t sur s01, le désmteresseme_nt,
qui permet l'avenement de la science, le regne de cette généros1t~,
dont M. Bergson a parlé si magnifiquement dans l' Énergie
spirituelle :
• Créateur par excellence est celui dont l'action, intense elle-méme, est
eapable d'intensifier aussi l'actiondes autres hommes,etd'allumer, généreuse,
des foyers de générosité. •

Et alors aussi a ce tournant de la doctrine, nous sommes en
droit de nous d~mander si la perspective générale du vitalisme
ne s'en trouve pas modifiée, la place qui y était faite a l'intelligence étant changée du tout_ au to_ut. !ant qu'en_ effet on
demeurait au point de vue réahste, qm fart abstracbon de la
tonscience pour ne considérer que l'objet pris en soi, l'intelligence, ac~ordée sur la matiere, étaithiérarchiquementl'inférieure
de l'instinct, identifié a la vie. Mais il n'en est plus de meme avec
l'avenement de la conscience, qui confere a l'intelligence la propriété dont l'instinct était dépourvu, de se détac.her de son
objet,' pour se retourner vers soi. L'inconscie~ce de l'instin~t
le rivait au réalisme de l'exlériorilé ; la conscrence affranch1t
l'intelligence de ce réalisme, elle rend possible un idéalisme de
l'inlériorilé qui découvrirait des valeurs spirituelles d'un ordre
supérieur a l'ordre de la vie biologiquemenl définie.
Autrement dit, le moment est venu que j'avais prévu, en
amor~ant !'examen du dynamisme vital, ou le développement
intime de la doctrine allait rendre la parole a l'intelligence.
Elle sera entendue, je ne &lt;lis pas encore comme arbitre et c?mme
juge mais du moins a titre consultatif ; elle sera autorisée a
port~r tém~ignage, av~nt que son sort soit réglé. Or, la formal~té
préalable a la déposition d'un témoin, c'est l'interro~atoire
d'identité. L'intelligence se reconnatt-elle dans le portra1t que
M. Bergson a tracé d'elle ?
Suivant l' Évolulion créalrice, la caractéristique de l'intelligence
serait celle-ci : L'intelligence ne se représente clairement que le
disconlinu. En un sens, la chose est vraie; l'arithmétique de
Pythagore est le modele de la discipline directement et inté€ralement transparente a !'esprit ; l'atomisme de Démocrite
fournit l'image élémentaire sur laquelle l'humanité a fait fond

�506

507

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

pour s'assimiler, de la fa~on la plus simple et la plus facile, la
complexité des phénomenes universels. Nous ne contestons pas
que tout eflort pour dépasser les bornes de la représentation
numérique et atomistique s'est traduit par un malaise, a entratné
une crise, et, de cette crise, le génie grec a porté un témoignage
retentissant dans les fameuses apories de Zénon d'Elée; lelangage
des mathématiciens en garde encore les traces, lorsqu'ils nous
parlent de nombres irrationnels ; mais a-t-on le droit vraiment
de dire qu'apres plus de vingt siecles de réflexion scientifique,
surtout apres la constitution de l'algorithme différentiel, la
crise dure encore a l'état chronique ?
Nous pouvons utiliser, pour une réponse péremptoire a la
question posée, les résultats auxquels nous avons été conduits
dans la premiere partie de ce cours. Nous savons déja ce qu'il
faut penser des philosophes pour qui la mathématique moderne
est demeurée lettre morte, précisément parce qu'elle suppose une
intelligence toute dynamique, toute spirituelle, de l'infini et
du continu, et qui s'embarrassent encore dans les paradoxes de
Zénon d'Elée. Nous avons montré qu'ils avaient completement
dénaluré conscience et intelligence, parce qu'ils avaient transporté dans le monde intérieur }'image matérielle, sinon matérialiste, de l'atome élémentaire. Et d'ailleurs, les Berkeley et les
Hume ou leurs disciples, les John Stuart Mill et les Taine,
ce sont les philosophes dont M. Bergson a combattu la méthode
associationiste et qu'il a ainsi lui-meme disqualifiés pour etre les
représentants authentiques de l'intellectualisme.
Nous sommes done tout a fait libres pour mesurer a son exacte
portée la représentation du discontinu. 11 est vrai qu'elle accompagne l'intelligence des rapports mathématiques, dans le stade
élémentaire de pensée que marque le calcul des entiers positi!s·
Mais c'est une exigence insoutenable du dogmatisme renouvi~
riste que d'ériger en correspondance nécessaire cette concom1•
tance, si avantageuse qu'elle soit pour l'imagination. Des
le 1éveil de la science, h· pensée a repris son essor, et elle a trio~phé de tous les obstacles. La loi de série qui entratne le devenir
infinitésimal d'une quantité perpétuellement décroissante permet
l'expression rigoureuse de l'unité par la sommation d'~e
infinité de fractions :
1
1
1
2 + 4 + 8' etc.

cessus de l'intégration permet de capter dans le mécanisme
opératoire du mathématicien le flux du temps.
Avec Newton, la théorie des fonctions se manifeste capable de
soutenir le poids d'une physique matµématique ou l'intelligence
affirme sa capacité de vérité objective, en rompant définitivement avec l'egocenirisme de la pensée instinctive. Non seulement le soleil est placé au centre du systeme d'ou dépendent les
mouvements terrestres et les apparences visuelles ; mais la loi,
qui soutient ce systeme, est une formule de liaison réciproque qui
aupprime toute considération de propriété inhérente a un corps
pris apart, qui suspend la destinée de chaque corps a!'ensemble
des mouvements individuels.
Or, la méthode newto:Ó.ienne, c'est la méthode lamarckienne,
et le passage s' explique (ainsi que le faisait remarquer récemment M. Lenoir, dans ta Revue Philosophique) par les newtoniens
naturalistes tels que Buffon. « Avec Lamarck, dit M. Bergson,

Comme l'ont fortement indiqué les créateurs du calcul infi·
nitésimal, en particulier Barrow, le mattre de Newton, le pro-

La France a fourni ala science et a la philosophie, au xvm•siecle,Ie grand
principe d'explication du monde organisé, comme, au siecle précédent,
avee Descartes, elle leur avait apporté le plan d'explication de la nature
inorganique. 1

Une idée fondamentale est, croyons-nous pouvoir ajouter,
commune a ces deux plans d' explication: ce qui se détache, comme
isolé et disconlinu devant la représenlalion immédiaie aux yeux de
fimaginalion, est, pour la raison scienlifique, fonciion d'un univers
qui est affi.rmé comme un et comme réel, grace d un réseau de relalions
intellectuelles.
·
L'unité substantielle de la vie, qui forme une des theses
caractéristiques de l' Évolulion créalrice, était déja chez Schopenhauer, qui l'avait empruntée au spinozisme. D'autre part, la
précision éclatante et positive de la mécanique newtonienne
a mis en pleine évidence la fonction unifianle et solidarisanfe
de l'intelligence. ce Les idées calculées de la causalité » qui (suivant l'expression remarquable de Geoffroy Saint-Hilaire) ont
guidé Lamarck sont celles qui avaient fait leur preuve dans
le domaine physique : la dépendance de tout etre particulier,
dans l'espace, par rapport a !'ensemble de la nature, de tout
événement dans le temps par rapport au cours changeant des
circonstances et des conditions.
Tandis que Cuvier ressuscitait pour un temps la logique
déductive et le finalisme statique d'Aristote, Lamarck, et quelle
que soit la destinée de son évolutionisme propre, incorpore a
la science humaine ce príncipe que le monde des etres vivants

�508

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

est un monde comme le monde des corps. Le sentiment de son
isolement et de son indépendance, que l'individu trouvait dans
sa conscience immédiate, est une abstraction. Grace aux memes
méthodes qui ont permís d'établir l'unité du systéme solaire, se
découvrent, et la solidarité del'etre avecsonmilieu, et, par suite, en
opposition aux tendances centripétes de l'instinct 011 la sympathie
elle-meme n'est qu'un moyen pour la satisfaction de l'égoisme,
les valeurs de désintéressement et de réciprocité, de justice et de
générosité qui apparaissent dans l'histoire comme les conquetes
et qui demeurent les priviléges de l'intelligence.
Te! paratt bien etre le témoignage que l'intelligence donne
de soi, des qu'elle est interrogée directement sur la capacité
dont elle a fait preuve au cours de son devenir effectif. Par la1
nous aboutissons, non certes, a une conclusion, mais a un probléme. Le vitalisme est nécessairement un réalisme. Dans l'inconscience de l'instinct, su jet et objet se confondent ; il est vrai de dire,
alors, suivant l'axiome antique, que le semblable seul connait le
semblable. Mais, pour nous, la question sera de savoir si l'avé,;
nement de la conscience n'introduit pas un terme que le réalisme
n'avait pas prévu; si, a l'alternative-ti:.-ée desqualités des objets:
matiere et vie, ne s'ajoute pas, ne se substitue pas, une
alternative tirée de l' attitude des sujets, ce qui nous conduirait a
dépasser le plan du réalisme. C'est ce que nous examinerona
la prochaine fois.
(d suivre.)

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférences ó la S orbonne.

IX
Les Capricee de Marianne.

A dix-sept ans, Musset s'écrie dans une lettre a son ami Paul
Foucher : « Je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais etre Shakespeare »! - comme Hugc; s'écriait au meme age : « Je serai
Chateaubnand ou ríen », - et il ajoute, étant loin de Paris
ala ~~mpagne : « Je doll!1~rais vingt-cinq francs pour avoi;
'\me p1ece de Sha~espea~e 1c1 en anglais. » A vingt ans, lorsqu'il
co?1pose sa premiare p1ece, La Nuit vénitienne, il y inscrit en
ép1graphe le mot d'Othello : « Perfide comme !'onde. o Un peu
~lus tard, au mon_i~nt 011 JI se dégage des partís pris roman~ques et se réconc1lie avec nos grands écrivains du xvne siecle
il a s?in de déclarer qu'il n'en demeure pas moins fidelc a so~
prerruer mattre :
Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table
S'endort pres de Boileau qui leur a pardonné. '

Ce culte pour Shakespeare a Iaissé de nombreuses traces
dans ses Comédies el proverbes.

l II lui e~prunte assez souvent des données qu'il développe
lesa i:n~mere. Telle boutade, dans Comme il vous plaira sur
_Pla1s1r d'etre un fou en habit bigarré, un bouffon de Cour,
a, selon toute apparence, suggéré l'idée de son Fantasio.
uelques fragments de Cymbeline ont passé dans Barberine.
~ns Le Jour des roi~, Viola, déguisée en homme, entre en quade page au serv1ce du duc d'Illyrie ; celui-ci, épris de la

t•
D

�f,10

REVUE DES COURS ET CO'NFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

•

comtesse Olivia lui envoie son page avec mission de plaider
auprés d'elle la ~ause de son amo~r, e_t la co?1te~se, dédaig~a~t
le duc, s'éprend du faux page qm lm serva1t d avocat : ams1,
dans Les Caprices de M arianne, l'héroine dédaigne Crelio pourcelui
dont il avait fait son messager et son défenseur auprés d'elle.
On pourrait multiplier les exemples et citer notamment Lorenzaccio ou l\Iusset a évidemment essayé d'imiter Hamlel. Je ne
suis pas sur d'ailleurs que ce jour--la il n'ait pas fait fausse
route. Dans, tout son 'théatre, Lorenzaccio me semble l' reuvre
je ne dis pas la moins forte, mais la moins neu:ve, celle qu~ s·écarte
le moins du drame roroantique tel que l'ava1ént constitué Dumas et Víctor Rugo. Malgré le role de Lorenzo, création
curieuse coroplexe, et intéressante par sa complexité meme,
ce draro~ touffu, en cinq actes, ce drame d'histoire ne vaut p~•
ses petites piéces. G"était de sa part une erreur que de voulotr
rivaliser avec les grands chefs-d'reuvre de son maitre, avec le
Shakespeare d'Hamlel ou d'Othello.
Car si Musset ressemble a Shakespeare, ce n'est pas par la
puissance du souftle et du génie créateur ; c'e&amp;t bien p!u~t
par sa liberté d'allures, par la grace primesautiére de son es~r~t
et par sa sensibilité si tendre ; c'est bien plutot par sa fantawe
de poete. Et saos doute, il n'est pas le seul de nos poétes do~t
la fantaisie rappelle celle de Shakespeare ; on a souvent dit
et on aura toujours raison de dire qu'il y a quelque chose de
shakespearien dan:; les premiéres comédies de Corneille, te~ea
que Clilandre et L' Illusion comique, dans certaines coméd1esballets de Moliere telles que Le Sicilien ou l' Amour peintre, ou
encore dans certaines comédies féeriques de Marivaux, quoique
du reste Shakespeare n'ait été connu m de Corneille ni de Moliere;
ni probablement de Marivaux. Mais chez Musset la ressemblance
avec le po~te anglais est plus frappante, parce qu'il y a plus de
poésie chez lui, dans sa fantaisie, que dans celle d'aucun autre
écrivain frangais. Comme Shakespeare, il nous emporte au
pays du reve, au pays bleu, dans le pays fabuleux et charmant
ou déja nous promenait, l'auteur de Comme il vous plaira, du
J our des rois, de Cymbeline, et des Deux gentilshommes de Vérone.
Les piéces de Musset ressemblent a ces jolis caprices de l'imagination shakespearienne ; elles leur ressemblent et sont seulet
a leur ressembler autant, roais sans en etre la copie, sans etre
pour cela moins personnelles. Et pourquoi meme n'oserais-je
pas ajouter qu'a roes yeux elles les égalent ou les surpassent?
Je n'ai pour le prouver que !'embarras de choisir entre plu:
sieurs d'entre elles. J'en aurais pu trouver la preuve dans A quo&amp;

511

l'lvenl les jeunes filies ; je la pourrais trouver dans On ne badine

pas avec l'amour ou dans Fanlasio. Et je serais assez tenté de
m'arreter a Fanlasio, tant il y a la d'esprit,degrace,parfoismeme
de sens profond sous la grace et l'esprit. Quoi de plus aimable
et plus piquant que le prernier acte de Fanlasio ? Mais enfin
~-faut ~ien av?uer que t?ut n'y vaut pas Je premier acte, qu~
Jmtent10n de l ouvrage n est pas toujours claire, et que l'esprit
1 est quelquefois un peu bien rnaniéré ou cherché. Je choisis
¡4onc, tout compte fait, Les Caprices de Marianne qui ont bien
la mine_ d'etre le chef-d'ceuvre dramatique de Musset. Il me
,era facde de rnontrer que la, tout en étant tres voisin de Shakespeare, Musset est cependant lui, tout a fait lui par la forme
qu'il a donnée a sa pensée comrne par sa pensée ehe-rneme.
A la premiere page du texte se lit cette indication : « La scene

esta Naples ». Mais en fait, le lieu de la scene n'est guere rncins
indéterminé, moins idéal que dans A quoi réuenl les jeunes filles
~~ dans les autres pieces de Musset. Ríen ne nous dit en quel

mecle, a quelle époque se déroule l'action ; aucun détail n'en
fixe avec netteté le décor. Sauf lenorndeNaples et, a laderniére
leen~, celui. du Vésuve, il n'y a pas un mot, pas un trait qui
locatis~ vér1tablement le drame, et qui vienne restreindre,
rétrécir le reve. « Une rue devant la maison de Claudio » - « la
maison de Claudio », - « le jardin de Claudio», -«une tonnelle
de!ant une auberge », - puis encore « le jardín de Claudio »1 pms « un cimetiere », - des sérénadee sous une fenetre des cli~et~s d'épée_s, des cloches qui sonnent a l'église voisine, et
ta~tot le soleil d'été, le ciel bleu, tantót la nuit, le ciel étoilé :
V?Iia. tout l'élément de:.criptif, et c'en est assez pour l'iroaginabon du lecteur.
1 L'ac~ion elle-meme est tres peu compliquée.
UD: Jem~e homme, Ccelio, aime Marianne, la jeune femme
du VIeux Juge Claudio. 11 ne lui a jamais parlé ; il I a vue et
d~puis qu'.fl l'a vue, il ne vit plus que pour elle. 11 s'est efI~rcé
d émouvo1r son creur. il luí a écrit : elle a déchiré ses lettres
l't les lui a renvoyées en lambeaux · il vient de lui adresser
la vieille Ciuta qu\l avait chargée d; lui parler en son nom :
t.lle a refusé d'entendre Ciuta. Crelio a un ami Octave · il tui
eonfie sa pein~, et Octa~e, qui se trouve et!·e v;guement' appaau man de Mar1~nne, promet d'etre son porte-parole
u~res de la belle déda1gneuse. Comme slle vient a passer,
il l aborde :

:Uté,

�512

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES CCURS ET CONFÉRENCES

513

OCTAVE
OCTAVE

Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regar~
sur le plus indigne de vos serviteurs.

Oue vous les connaissiez ensemble, et qu ~ vous ne les sépariez jamais,
, oíia le souhait de mon ca:ur.
MARIANNE

lllARIANNE

En vérité ? ... Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octavo ; voila une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Qui etes-vous ?
OCTAVE

Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE

Venez-vous pour le voir ? entrez au logis, il va revenir.
OCTAVE

Je ne viens pas pour Je voir, et n'entrerai point ª? l?gis, de _pe~r qie vous.
ne m'en cbassiez. tout a l'heure, quand je vous aura1 d1t ce qui m am ne.
MARIANNE

Dispensez-vous done de le dire, et de m'arréter plus longtemps.
OCTAVE

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie _de vous arréter pour l'entendre. Cruelle Marianne I vos yeux ont caus~ b1~n du _mal, et vos parole•
ne sont pas faites pour le guérir. Que vous ava1t fa1t Cceho ?
MARIANNE

De qui parlez-vous, et que! mal ai-je causé ?
OCTAVE

Un mal Je plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance ; le plus ~rible car c'est un mal qui se chérit lui-méme et repousse la coupe salutaINt
~us ~e dans la main de J'amitié ; un mal qui fait pAlir. les le\Tes sous des
~oiions plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une plu1e de !armes le
le lus dur, comme la perle de Cléopll.tre ; un mal c¡ue tous _les aroma s,_
toifte la science hu maine ne sauraient soulager, et qui se nournt du ve_nt qui
passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une. ~hanson, et qui sue:
J'éternel aliment de ses souffran~es dans1 tou_t ?e. qm l entoure, comme un
abeille son miel dans tous les bu1ssons d un JaI dm.

ciur

MARIANNE

Me direz-vous le nom de ce mal ?
OCTAVE

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rl!ves d~ v:
nuits, que ces orangers verts, cette fratche cascade vous I 1apprefrent •. ~on
vous puissiez le chercher _un beau soir, vous le trouverez sur vos vres ,
nom n'existe pas sans lm.
MARIANNE

·
Est-il si dangereux a dire, si terrible dans sa cont ag1on,
qu •¡¡ etlraye une
langue qui plaide en sa faveur ?
OCTAVE

Est-il si doux
appris a Crelio.

a entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l'avez..
MARIANNE

C'est done sans le vouloir: je ne connais ni i'un ni l'autre.

Marianne ne se contente pas d'éconduire Octave comme
elle avait éconduit la vieille Ciuta ; elle avertit son mari et
le prie de veiller que ni Crelio ni Octave ne pénet.rent jamais
dans sa maison.
Une seconde fois, cependant, Octave, qui s'entete a secourir
son ami et qui a mis son point d'honneur a gagner son proces,
aborde Marianne au moment ou elle allait aux vepres ; et
si Marianne l'écoute d'un air hautain, si elle lui répond avec
mépris et colere, encore est-il vrai qu'elle l'écoute et qu'elle
lui répond. Et quelques instants plus tard, au retour de l'église,
e'est elle qui s'approche de lui, tandis qu'il boit attablé sous
la tonnelle d'une auberge. Elle lui parle ; elle fait meme un peu
la coquette avec luí. Rentrée chez elle, elle se heurte a son
ridicule mari qui l'a vue causer avec Octave ; il la querelle,
la menace, luí fait défense d'échanger un seul mot avec cet
Octave. Sur quoi Marianne se révolte ; d'abord, elle renverse
toutes les chaises qui luí tomhent sous la main ; ensuite, elle
envoie dire a Octave qu'elle veut lui parler. II accourt : J'ai
ehangé d'avis, lui dit--eJ1e ; il me plait d'etre aimée ; mais point
de Crelio. Choisissez-moi vous-meme un cavalier ; je m'en rapporte a votre choix ; qu'il vienne chanter ce soir sous ma fenetre,
il trouvera ma porte entr'ouverte ; voici mon écharpe en gage
de ma foi : qui vous voudrez me la rapportera. » -Si clair que
soit un tel langag{), Octave ne veut pas le comprendre ; il veut
que Crelio seul profite du caprice de Marianne. Vite il va trouver
son ami, luí remet l'écharpe, et l'envoie sous la fenetre de Marianne. A peine Crelio est-il sous cette fenetre qu 'il entend la voix
de Marianne : « Fuyez, Octave, dit-elle - car dans l'obscurité
de la nuit elle n'a pu reconnattre ses traits, et, quant a elle, c'est
bien Octave qu'elle s'attendait a voir parattre - la maison
.est entourée d'assassins ; mon mari vous a vu entrer ce soir;
il a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si
vous res tez une minute encore. » - ce Octave !.. . gémit Crelio qui se croit trahi par son ami, qui croit perdre tout ensemble
sa mattresse et son ami - tra1tre Octave, puisse mon sang retomher sur toi !. .. O mort, je t'ouvre les bras ; voici le terme de
:35

�·14

REVUE DES COURS ET co:-.FÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

,
s le . ardin de Claudio ; on entend
mes maux. » 11 s él~nc\ ~~~ ées ~ui s'entrechoquent, et Octave,
des cris étouffés, un rm
mours de son cher Cc.elio, arrive
qui venait veiller encore sur es a
trop tard pour le sauver.
Il y a une derniere scene.. ·

Les Caprices de Marianne renferment une ou deux scenes
"COJDiques, grace a Claudio et a son valet Tibia. Cet élément
de eomédie se retrouve dans presque toutes les pieces de Musset
-et n'est pas négligeable. Mais j'aurai une meilleur~ occasion
d'en par!er.Je neveuxsentirencemomentquecequ'ily adepoésie
en une pareille ceuvre. Tout y est poésie, non seulement le
cadre dont cette derniere scene suffirait a donner une idée,
mais aussi les figures des personnages, depuis Hermia, la mere
de Cc.elio, si douce, si belle sous son voile de veu\'.e, jusqu'a
Harianne, Octave et Cc.elio lui-meme, Ccelio aussi tendre, aussi
craintif et mélancolique qu'Octave est hardi et léger. En l'un
&amp;'exprime toute l'insouciance de la jeunesse, en l'autre, toute
a pureté ; l'un est le plaisir, l'autre est l'amour, - et entre
eux deIDC passe Marianne, son livre de messe dans les mains,
les paupieres baissées, avec l'énigme de son sourire, son sourire
de Joconde. Quant au style, il faudrait tout relire pour savoir
quel en est le prix, pour en gouter l'inexprimable harmonie,
le rythrne des mots qui se répondent dans le dialogue, la délicieuse musique des monologues ou des tirades de longue haleine.
f.ela ne peut pas plus s'analyser que de la musique ; mais il
auffit d'entendre quelques phrases pour en reconnaitre la proivenance et dire : « C'est du Musset &gt;&gt;, comme en entendant deIDC
ou trois mesures d'un Nocturne ou d'un Imprompiu on dit sans
eraindre de se trornper: ce C'est du Chopin » ;ces deux couplets,
par exernple, qui s'opposent, a la premiere scene de l'acte I :

:&gt;

Í

un cimetiere.
ÜCTAVE

et

MARIANNE,

aupres d'un tombeau.

OCTAVE
t d
lona
Cette w'ne d'albatre couver e e ce ...,
:Moi seul au monde je l'a~ co~nu.
C'est ainsi qu'une douce mélancolie
voile de deuil est sa parfa1te imag:, dre et délicate. Pour moi seul, ceLte
voilait le~ perfe~tions_ é\~t~enª!;st:~e. Les Jongues soirées qle
vie silenc1euse n a p01tn mme de fratches oasis dans un. déser. a~1 torhbéeS
passées ensemble son co
ttes de Nsée qui y so1en
ont versé sur mon creur _les seul~s g.ou . elle est remontée au .c~el avec lul.
Coolio était la bonne part1e de mo1;::i-~~eii connaissait les pla1S1rs, et. leur
C'était un homme d'u:n aut.J:e te ~e~ les illusions sont trompeuses? ~t 11
préférait la S?litude ; il lsavé~\iº~~le efit été heureuse, la femme qui l eOt
préférait ses illus1ons a ar i .
aimé.

n?~: .ª!t:

t

MARIANNE

.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, 1a femme qui t'aimera1t ?
OCTAVE
f
etll
.
le savait La cendre que ren erme ~
Je ne sais point aimei:,; _Cooh~ ~~~\aterre tout ce que j'aimerai. L~i
tombe est tout ce que l a1 a1m
toutes les sources de bonheur qm re
savait verser dans une ª!-ltre ame_
able d'un dévouement sans ~ornes
saient dans la sienne. Lu~ seult_tta1\.1!premme qu'il aimait, aussi fac1lemea
lui seul efit consacré sa VJe en reJe ne suis qu'un débauché sans ~oour,
qu'il efi.t bravé la mort po~ ~ e.
ue ''ins'.lire est comme cel~~ que
n'estime point les fem~es 'd~ ~ms~'::°geq Je Jne sais pas les secrets qu il sa~
ressens : l 'ivresse passag re u
d' ~ histrion mon coour est plus VI
:Ma gaieté est comme le ,masqu~entplus. Je ne suis qu'un lache ; sa m
qu'elle, mes sens blasés nen veu
n'est pas vengée.

ll

MARIANNE

.

'
.
ins de risquer votre vie ? Claudlo
Comment aurait-elle pu 1 éJrej ªeft~op puissant dans cette ville pour r
trop vieux pour accepter un ue ,
craindre de vous.
OCTAVE

.. , .
t pour luí comme il est mort pour ~
Coolio m'aurait veng~, sil_ét~i5im~~i qu'ils ont étendu sous cette_ troi
Ce tombeau m'apparl!ent ,? e =~aient a1guisé leurs épées ¡ c'est 1:1101_ qu
pierre ; c'es~ pour m_otéq~eil~a ¡·eunesse, l'insouciante folle, la ~1e ~br:ott
ont tué. Ad1eu la gaie
. 1 s bru ants repas les causeries u
1oyeuse au pied du Vé~ure ~::~:lsteAdielNaples ets~s femmes,lesi111=
les sérénades sous les ahco les Jongs soupers a l'ombre des forllts
torc es,
t
des a la lueur desI ma
ra
place est vide sur la erre.
l'amour et 1,ami•t·é
1
MARIANNE

.

,

11? tfo

Mais non pas dans mon crour' Octave . Pourquoi dis-tu: • Adleu I amo
OCTAVE

. epas , llfarianne .' c'était Crolio qui vous aimail.
Je ne vous a1m

515

OCTAVE

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au
poing, suspendu en l 'air entre le ciel et la terre ; a droite et a gauche, de
Vieilles petites figures racornies, de maigres et pales fantómes, des créanciers
lgiles, des parents et des courtisanes, toute une légion de monstres se suspendent a son manteau et le tiraillent de tous cótés pour lui faire perdre l'éC(Uilibre ; des phrases redondantes, de grands mots encMssés cavalcadent
autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires.
ncontinue sa course légere de l'orient a l'occident. S'i! regarde en bas, la
téte lui tourne ; s'il regarde en haut, le pied lui manque. U va plus vite que
le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser
une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte a la sienne. Voila ma vie, mon cher
ami; c'est ma fldele image que tu vois.
C&lt;ELIO

Que tu es heureuoc d 'lltre fou !
OCTAVE

Que tu es fou de ne pas lltre heureux I Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te

lllanque?

C&lt;ELIO

11 me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir ou

tous les objets se peignent un instant, et sur lequel tout glisse. Une dette est

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

516

511

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour moi un remords. L'amour, dont vous autres vous faite&amp; un r.asae-t;em
trouble ma vle entle-e. O mon ami, tu lgnoreras toujo~rs ce qu~ c ~st qu
eomme moi I Mon cabinet d'étude est désert; .1epms un mo1s_l erre au
de eette maison la nuit et le jour. Quel charme J éprouve, au le'lier de la 1
conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chreur mo
8de musicienR, á marquer moi-meme la mes?J'e, a les ent~ndre. chan~
beauté de Marianne I Jamais ene n'a paru a s_a fenetre ¡ ¡ama1s elle n
venne appu)'l'r son [ront charmant sur sa jalou~1e.

Cetle poésie n'est, du reste, nulle part plus sensible et n
part plus exquise, que dans la der~iere sc~ne, cel)~ du cimeti
et s'il fallait démontrer le tort qu on a fa1t aux p1eces de Mu
en les adaptant a la scene, l'exemple scrait probant.. C'
Musset lui-meme, je ne;l'ignore pas, qui a retouchéLes Caprice,
Marianne en vue de la représentation ; mais il tui a fallu
cela lier l~s scenes les unes aux au tres, éviter les incessants ch
gements de décor ; il lui a fallu, disons-le mot, mutiler sa pi
Au théatre, la derniere scene se soude a l'avant-derniere; ro
se passe devanl la maison de Cl~udio, sur u~e_place publique;
~•est sur une place publique qu Octave, qui vienL de décou
le corps de Crelio au {ond du jardin, parle a Marianne et
dit : « Regardez la-has, derriere ces arbres... la est couché
seul ami ... Regardez lb.-bas ... :\loi seul je l'ai connu, etc. ».
reste est conforme au texte . primitif. )lais n'cst-il pas
certain que le travail de refontc, que la soudure s'aper~oit,
comment ne pas regretler le lableau incomparable que la s
du cirnetiere évoquait devant nous ?
Et que celte scene ou mcme que cette piecc dans son ensem
nous fasse penser a Shakespeare, je ne &lt;lis pas non, je le
bien haut, au contraire, car le rapprochement quis'impo~e a·
a notre esprit me paralt tout au profit de Musset. Ou1, n
reconnaissons ici la couleur de songe, la grace immatéri
l'idéale beauté ' la douce .lueur de clair de lune dont s'envel
.
paient les plus aimables créations de Sbakespeare, et si n
ne sommes plus parmi les féeries du Songe d'une nuil d'
nous sommes bien, en revanche, au pays de Comme il vous pi
dans la meme atmosphcre de reve et de poésie. Mais ne sento
nous pas que, malgré des rapports incontestables, malgré 1
contestable influence de Shakespeare sur :Mussct, l'art
Musset reste un art original, aussi foncierement frangais
celui de Shakespeare est fonciérement anglais ? Exam·
d'aussi pres que nous voudrons le théatre de Sbakespe~re
nous y trouverons bien de droite et de gauche un mot, une 1d
une situation, dont Musset s'est '. souvenu dans Les Capr_
de 1\,1arianne ; nous n'y trouverons aucune piéce dont Les Capr

Marianne soient la contrefa~on. Et nous y trouverons part, et dans Les Deux gentilshommes de Vérone, ou dans
mme il vous plaira aussi bien que dans Le Jour des rois, un
ordre, une folie romanesque, des extravagances, · des loneurs, un mélange de grossiereté et de préciosité qui nous
oncerteront, qui nous empecheront peut-etre de gouter
délicieuse poésie éparse et a demi cachée la-dessous. •Admi"
la puissante imagination de Shakespeare, pardonnons-lui
brutalités ou ses folies en faveur de ses gracieuses ou sublimes
pirations. Mais prenons garde que notre admiration pour lui
nous rende injustes envers les représentants du génie fran. , envers les charmantes qualités de l'art fran~ais, ces qu~
de gout, de mesure. de clarté, qui lui sont propres, et qui
le condamnent pas - on le voit assez par l'exemple de
u~et - a etre un art terre-a-terre, prosa'ique et bourgeois,
s qui en font un art essentiellement et profondément humain
•que dans ses plus poétiques symbole!I.

•

• •
Humain, cerles, l'art de Musset est vraiment humain. Une
vre telle que Les Caprices de Marianne est aulre ehosequ'un
usement littéraire, qu'un agréable jeu d'esprit ; elle est
· toire, la confession d'un creur, du creur meme du poete
;ítlt peut etre, en meme temps que son histoire ou sa confession:
alle de beaucoup d'autres creurs. C'est'ce qu'il me reste aindiquer.
Cette reuvre qui nous faisait penser a Shakespeare, regardonsla plus attentivement, et, sous chaque mot, nous apercevrons
Jlusset, l'homme qu'a été Musset. Jl est tour a tour en Crelio
et. en Octave ; si difTérents qu'ils soient l'un de l'autre, ils sont
1r.un et l'autre son vivant portrait. Dans tout son théAtre, dans
toutes ses reuvres en prose ou en vers, reparaissent sous un
'liom ou sous un autre ces deux figures antithétiques, celle du
d_éhauché et celle du reveur, celle qui est étourderie, malice
!1euse, fringante impertinence, et celle qui est inquiet désir,
mCJuiéte nostalgie, reve d'amour et de pureté. Toujours deux
'YOIX alternent dans l'reuvre de Musset, parce que toujours
deux voix se sont répondu dans son creur. Cette dualité, cette
-complexité de l'ame moderne, qui fait qu'en nous deux hommes
luttent, et se contredisent, et se tourmentent sans eesse l'un
par l'autre, qui en a mieux connu le supplice que l'auteur de
Bolla et de La Confession? Et remarquons ceci: il s'estsi si ncéTement exprimé dans Les Caprices de Marianne qu'onestpresque

�REVUE Í&gt;ES COÚRS ET CONP(RENCES
518
tenté d'y cbercber des allusions l l'événement qui a été le
drame de sa vie. Ce jeune homme frappé du meme coup d
son amour et son amitié, ne serait-ce pas Musset a Venise en
M- Sand et Pagello? Le fait est qu'a cette heure funeste •
sa vie il n'était guere moins jeune que Crelio ... Mais non;
piéce ; paru dans la Rer,ue des Deux Mondes en mai 1833, de
mois par conséc¡uent avant la premiere rencontre de M
avec Mme Sand, plus de six mois avant leur départ pour Ve
Et pourtant il est vrai que le dra~e imaginaire n'es_t pa~
analogies avec le drame de la réahté, et ces analogies s
quent; elles s'expliquent par le caractere, par la ~ersonne m
de l'auteur. A Venise ou ailleurs, l' amour devait touJours etre
luí la source des memes angoisses et des memes soutTrances.
était voué pour toute sa vie au mal qui torture Crelio, parce
des sa premiere jeunesse, des son entrée dans la vie, il s'é
pénétré d'une pensée qui ne l'a plus quitté, parce qu'il ju
!'Ame d'autrui impénétrable aux regards de notre dme, pa
qu'il avait un vif sentiment de la solitude de l'fime hum ·
et se sentait condamné a douter éternellement d'autrui.
était sa blessure secrete, la était la douleur qui l'a rendu poete
et ce qui fait l'originalité des Caprices de Marianne, c'est
cisément qu'ils sont l'expression de cette pensée, de cette doule
Reprenons la piece pour en étudier de plus pres les dive
significations et pour en dégager, si possible, le vrai sens.
•
Quel est le sujet? Est-ce l'ame féminine, son illogisme,
« caprices » ? Le titre le ferait croire, et, dans une ce •
mesure, effectivement, c'est bien cela. Marianne dédai
Crelio, elle dédaigne Octave : que son mari lui défende de le
parler, elle n'aura rien de plus pressé que de combiner un rend
vous. Et qui aimera7t-elle ? Est-ce celui qui l'aime elle-mem
celui qui depuis des semaines ne pense qu'a elle, et dont lec
jeune, pur, semb!e si digne d'inspirer l'amour? Non ; ce
qu'elle aimera, c'est l'autre, le débauché, celui qu'elle surp
attablé devant un cabaret, et dont elle connatt les amours
gaires avec je ne sais quelle Rosalinde ; celui qu'elle aime, e'
celui qui ne se soucie pas d'elle et qui ne peut pas l'aim
• O femme, trois fois femme ! luí dit Octave. Crelio vous dépla
mais le premier venu vous plaira. L'homme qui vous ai
depuis un mois, qui s'attache a vos pas, qui mourrait de
c&lt;eur eur un mot de votre bouche, celui-la vous déplatt 1 11
jeune, beau, riche, et digne en tout point de vous ; mais il vo
déplatt ! et le premier venu vous plaira. »
Cette psychologie de la femme n'est pas sans valeur, a co

LE THÉATRE ROIU?&lt;ITIQUE

519

• Mu88et était un grand maltre en pareille maüe1·e. Néanmoins
• n'est pas ce qu'il y a de plus profond et de plus poignanÍ
Les Caprices de Marianne.
Le vrai sujet est au~re. Le vrai sujet, c'est le supplice du doute
le cceur de Cceho, et sa crainte anxieuse de la trabison.
on relit la piece, on verra que l'intenlion en est fort claire
q~e toute 1~ piece est admirablement faite pour mettre l'in~
on en lum1ere. Des la premiere sceue entre Octave et Ccelio
que Ccelio a demandé a Octave de parler a Marianne e~
faveur et qu'Octav_e y a consentí, Crelio s'inquiete,setrouble:
e m~ trompe pas: Je t'en conjure.; il est aisé de me tromper ;
_e s~1spasmeméf1er d'une action que je ne voudraispasfaire
_i-meme »... Et au moment ou ils se séparent, ou Octave le
te ~~ur parler ~ Mariann~, Crelio dit encore : « Je ne sais
qu? J ~prouve. N~n, _ne lm parle pas. - Pourquoi ? - Je
pu1~ d1re pourquo1; il me semble que tu vas me tromper. •
vam Octa~e répond qu'il ne le trahira pas ; en vain Octave
en effet, mcapable de le trahir. Crelio a peur ; la meme
le hante sans ~esse, ~evient une obsession pour luí, et,
9ue, n_o~s le .sentions bien, le poete a imaginé une scene
t Je n a1 nen d1t en analysant la piece, celle ou Crelio est seul
sa, me~e Hei:mi~. 11 sait vaguement qu'une tragédie sanLes ~st JOuée Jad1~ dans la vie de sa mere, qu'un parent
aon pere est mort d ªf!lour pour elle ; il la supplie de luí dire
ent les choses se sont passées.
HERMIA

Votze pere _ne ro'avait jamais vuo alors. 11 se chargea, comme allié de ma
e, de Catre agréer la demande du jeune Orsini qui voulait m'épouser

t ~e~~ comr_ne_lc ~éritait son rang par volre gr~nd-pere, et admis dan~

lntimrlé: Or,1ru éta1t ~n exc~llent parti, et cependant je le refusai. Votre
, ~n _pla1!1ant pour lu1, ava1t lué dans mon creur le peu d'amour qu'il
v11t mspiré pendant det)X mois d'assiduilés constantes. Jo n'avais pas
onné la force de sa pas~10n pour moi. Lorsqu 'on lui apporta ma réponse
ba, privé de connaissance, dans les bras de vou-e pere. Cependant u'~
absenc~, un vora~ qu'il enlroprit alors, et dans legue! il augmenta sa
ne, deva1ent avoir d1ss1pé son chagrin. Votre pere changea de rOle 1 et
nd~ pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'airnals d 'ua
"!' su~cere, et l'es_time qu'il 3:vait inspiré á mes parents ne me permit
d hés1ter. Le m~r1agc fut d6c1dé le jour méme et l'église s'ouvrft pour
8 quelque~ semames apres. Orsi11i revint a celte époque. 11 vinl trouvPr
Jere, l accabla do reproches, l'accusa d'avoir lrahi sa confiance ét
0 causé le refus qu'il &amp;'l.'ait essuyé. •Du reste ajouta-t-il sivousa, z
t trma perle, v~us serez s_atisfait. 1 Epouvanté de ces paroles, votre pé~e
ouver le 1_111e~ e~ hu demandant ~on témoignage pour désabuser
nib-Hélas l1ln éta1tplus temps ;on trouva danssa chambrele pauvre
omme traversé departen part de plusieurs conps d'épée.

La scene s'arrete la, et le poete n'a pas besoin d'en dire plus
que nous comprenions ce qui se passe dans le creur de

�..
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
520
Crelio. Chaque fois qu'il reparatt en scene, nous le voyons en
proie a la meme terreur qu'il ose a peine s'avouer. 11 envoie
Ciuta dire a Octave qu'il renonce a son projet, et qu'il le prie
de ne point parlera Marianne.Lorsqueensuite ilrencontreOctave:
, Te défies-tu de moi ? demande celui-ci. Qu'as-tu ? te voila
pale comme la neige... » Et luí : &lt;( Pardonne-moi ! pardonne-moi 1
fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. Dis-lui que me
tromper c'est me donner la rnort, et que ma vie est dans ses
yeux. » 11 en va ainsi jusqu'a la fin de la piéce, jusqu'a l'heure
oü Ccelio entendant Marianne prononcer le nom d'Octave croit
v9ir se justifier tous ses soupgons et se jette sur l'épée dea
assassins.
Cette peinture du doute et des ravages qu'il peut faire dans
un cceur, n'était pas entiérement nouvelle dans notre littérature a la date de 1833 ; mais a ma connaissance elle ne s'y
était rencontrée encore qu'une seule fois, et c'est dans un petit
roman du xvne siecle dont tout le monde connait le titre, mais
que personne ne lit plus, dans la Zayde de Mme de La Fayette,
ou plus exactement dans un récit épisodique de Zayde, dan&amp;
l'histoire de Ximénes et Bélasire, admirables pages qui méritaient de survivre. Ximénés a été trahi jadis par cellc qu'il
aimait; il ne croit plus a l'amour. Or, voici qu'il renconlre
Bélasire et, qu'il le veuille ou non, il se prend a l'aimer. Mais
il ne sait plus aimer ; s'il ne doute pas d'elle dans le présent, il
craint qu'elle n'ait été jadis aimée par d'autres que luiet, apprenant d'elle-meme qu'autrefois en effet elle a été aimée du comte
de Lare, mort depuis, tout bonheur est fini pour lui. 11 la presse
de questions ; il_veut savoir ce qu'a été cet amour ; il se reproche
de la tourmenter de la sorte, et ne peut s'empecher de la tourmenter. Bélasire, la loyale Bélasire a beau luí dire tout, elle a
beau lui ouvrir son creur il n'est jamais surd'y avoir lujusqu'au
fond. El un jour vient ou, rencontrant son ami le plus fidele
devant la maison de la jeune femme, il le soupgonne comme il
la soupgonnait, il le provoque, il le tue, - n'ayant pas su
mieux lire dans le cceur de son ami que dans le cceur de sa
ma'.ltresse.
Il n'est pas besoin de soulig~er le rapport entre le récit de
)1me de La Fayette et la piéce de Musset. 11 y a toutefois cette
notable différence entre les deux reuvres, que, chez Mme de La
Fayette, Ximénes apparait comme un malade ;···son aventure,
si émouvante qu'elle soit, semble un cas particulier, exceptionnel. Pouvons-nous dire que notre impression soit la meme,
quand nous venons delire Les Caprices de Marianne, alors surtout

521

LE THÉ.\.TllE ROl\lANTIQUE

que da~s _tan~ d'autres_ ceuvres Musset a pour ainsí dire comme~~é I h1st01re de Cceho, et fait ressortir ce qu'il y a de général
et a éternel dans sa souffrance ?
Ce monsieur qui passe esl charmant soupire Fantasi
J 5 · u
cet ho_mme-la a dans I:_i. t~te un i:nm\er ct\ctées qui me sonf abs:iu !~nl
es, son essence 1111 est part1cuhere. Hélas I tout ce que ¡ 5 h

ftrt~~

t

ent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangenl sont re~m';!efo~~
{ours les m8mes_ dan_s loutes leurs conversations ; mais, dans linté1ieur de
t~urs ces m;chmes 1solées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est
enusi~~:º1Q~3r:sc:o~f~d~i~~:~~~~ ~~~ :~;~i~~~~!~r na!t et qui meurt

Qu'es~-ce qu'~n~ré del Sarlo, si on écarte les ornements
romantiques et sr 1 on va au fond de l'ceuvre ? C'est l'histoire
d'un ?omm~ qui se _fíe entierement a ss1. femme et a son ami,
et
se vo1t soudam tro~pé par cette femme et par cet ami.
01:1 est-,ce c¡:ue La Confesswn d'un enfanl du siecle ? C'est l'histoire d un Jeune homme, fort semblable au Ximénés de Mme de
La Fa_yette, qui a fait lui aussi le dur apprentissage de la trahison,
et qui plus tard rencontrant un amour vrai, un cceur sincere,
blesse e~ cceur, tue cet amour par ses soupgons continuels, par
sa contm_uelle défiance. Et qu'est-ce eníin que La Nuil de décembre, sinon le développement de la meme idée ?

1m

Du temps que j 'étais écolier
Je reslais un soir a veiller '
Dans nolre salle solilaire
Devant ma table vinl s'asseoir
Un écolier v@tu de noir
Qui me ressemblait comme un frere ...

Le. poete évoque ainsi successivement toutes les époques de

sa vie, enfance,, adolescence, vingtieme année, puis les années
de voyages el d aventures, les années de passion douloureuse ·
íantom;
qm ~•est que son propre reflet ; et il lui parle, il luí demande :
' Qui done es-tu ? » A quoi le fantome répond enfin

a~baque époque, il a vu reparaltre le sombre et muet
Je ne suis ni dieu ni démon
El tu m'as nommé par mo'n nom
Quand tu m'as appelé ton frere ·
Ou tu vas, j'y se~ai toujours, '
J us~ue~ a~ dern~er de tes j ours
Ou J ira1 m asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confié ton cceur.
Quand tu seras dans la douleur
Viens a moi sans inquiétude. '
Je te suivrai sur le chemin.
Mais je ne puis toucher ta main
Ami, je suis la solitude.
'

�•
522

523

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Solitude a tous les a.ges de la vie, impossibilité de communiquer avec autrui, d'ouvrir son ame a autrui ou de Jire dans
l'ame d'autrui, solitude jusque dans l'amour, - éternel malentendu des cceurs !. ..
Tel est bien le sens des Caprices de Marianne. Et peut-etre
objectera-t-on que Crelio a tort de douter, puisq~e Octaven'a
nulle envie de le trahir, puisque Octave ne le trah1t pa~. II est
vrai. Mais si Octave donne tort a Crelio, Marianne lm donne
raison. Crelio se trompe en aimant Marianne comme en se défiant d'Octave · de toute maniere il se trompe. De toute maniere
apparatt l'isole~ent du moi, l'impénétrabilité du moi d'autrui.

l'épisode de Bertrand d 'Allamanon. Quand la nef de JofJroy Rudd
arrive en vue de Tripoli, il est déja un mourant : il ne pourra
débarquer, parvenir jusqu'a Mélissinde, jusqu'a celle vcrs qui !1
est venu de si loin, et a travers tant d' épreuves. Bertrand, sonam1,
s'ofJre a aller en son nom au palais de la Princesse, a etre aupres
d'elle son interprete, et a la ramener vers lui. Joffroy accepte,
et loin de douter de Bertrand comme Crelio doutait d'Octave,
il le pare de ses propres bijoux pour le rendre plus digne de
parattre aux yeux de Mélissinde. A dire vrai, quand Bertrand
parvient jusqu'a elle apres s'etre battu en héros de légende,
contre ses tarouches gardiens, quand il lui apparatt sanglant,
héroi:que, vainqueur, il est si beau qu'elle_ se trouble, elle est s!
belle elle-meme qu'il est tout pres d'oubher Joffroy ; elle et lm
sont tout prets de céder a une involontaire surprise des sens.
Mais ils se ressaisissent ; ils se souviennent de celui qui les attend,
qui les attend avec une entiere certitude. Et les voici pres de lui,
avant qu'il ait exhalé son dernier souffie. Ils n'ont pas trompé
son attente, précisément parce qu'ils savaient son absolue
confiance en eux et que cette confiance leur était une grande
force. Cat le plus sur moyen de rencontl'er le bien, c'est encor~
d'y croire soi-meme, c'est d'ennoblir et d'exalter l'ame d'autrm
par la confiance qu'on meten elle ; et le poete a mill~ fois _raiso_n
de dire, dans un tres beau vers que nous ne devnons 1ama1s
oublier :

Cette idée, Musset en a tant souffert, il l'a exprimée a tant
de reprises et avec tant de force qu'il l'a faite sienne en quelque sorte ; il semble qu'elle lui appartienne en propre. En réalité,
elle se rencontre chez beaucoup de nos grands écrivains modern es,
depuis Chateaubriand jusqu'a Loti, depuis Vigny juc-qu'a SullyPrudhomme. Elle n'en est pas moins désolante, et si grands que
soient ceux qui l'ont formulée, est-il dono sur qu'elle soit juste ?
Quand ils se complaisent a nous répéter que les ames 1&lt; ne
se touchent jamais n, que le visage humain n'est « qu'un masque
aux traits savants », que la parole humaine n'est que mensonge,
et que nous ne lisons ni dans le creur ni dans les yeux de personne,
on est tenté de leur demander s'ils ontjamais regardé dans des
yeux d'enfant, et s'il est vrai qu'ils ne lisaient pas dans lecreu.r
de leur mere, ni celle-ci dans leur propre creur. Ah ! ces grands
enchanteurs qui nous apprennent a nous torturer nous-memes,
qui nous enseignent les subtils et maladifs raffinements de la
sensibilité, les vaines tendresses et les vaines inquiétude~, ne
faudrait-il pas les appeler, comme faisait autrefois le bon N1cole,
« des empoisonneurs publics » ? Mais non ; ils savent guérir
le mal qu'ils nous font, et c'est a un autre poete, moins grand
sans doute que Musset, mais plus sain et bien réellement poete
lui aussi, qu'il faut demander la contre-partie et le contrepoison des Caprices de Marianne ; c'est a ce charmant Rostand,
que nous n'aimions pas seulement pour son esprit ou son étonnante virtuosité, mais pour son généreux et invincible idéalisme, parce qu'il était un croyant au sens le plus large du mo~,
parce qu'il nous rendait la foi en nous-memes et en autru1,
l'espoir, l'enthousiasme, le désir et la joie de vivre. Rappelonsnous, dans cette Princesse Loiniaine qui est son chef-d'reuvre,

En croyant a des fleurs, souvent on les fait nattre.

(d suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

525

solution. II peut done exister une continuité dans l'histoire de 111

La philosophie de Plotin
Cours de ll. :tMILE BRtBIER,
Matre de Confércnces

ó

la Sorbonne.

XIVe LEQON
L'Un (fin). -

Conolusion.

Je voudrais, pour conclure, vous montrer, dans le systéme
de Plotin, le type d'un nouvel idéalisme,· qui s'introduit, a ce
moment, dans la pensée philosophique occidentale, et dont ~n
peut suivre la persist~n~c .iusqu'a nos jours.. Non p~s ~u~ Je
considere la pensée plotmienne comme une réahté en s01 qui s e&amp;t
ajoutée purement et simplement aux idées ré~nantes
s'~t
maintenue intégralement dans la pensée postérieure. L h1sto1re
de la philosophie ne nous fait pas connattre d'idées existant en
elles-memes, mais seulement des hommes qui pensent ; sa
méthode comme toute méthode historique, est nominaliste ; les
idées, p~ur elle, n'existent pas a proprement parler ; il n'existe
que des pensées concretes et ac~~ves ; les problemes que po~ent
les philosophes et les solutions qu 11s en donnent sont des réacbons
de pensées originales agissant dans des conditions bistoriques
et dans un milieu donnés. II est bien permis, sans doute, d~
considérer isolément les idées ou les représentations du réel qui
résultent de ces réactions ; mais, ainsi isolées, elles sont comme
des effets sans leurs cause&amp; ; l'on peut bien alors classer les sys·
temes sous des titres génér.aux ; mais les classer, ce n'est pas
en faire l'bistoire.
Est-ce que le nominalisme, dira-t-on, n'aboutit pasa dissou_dre
l'histoire de la philosopbie en une poussiere d'individuahtés
sans lien entre elles ? Nullement, car rien n'eII\Peche que des
tendances se propagent d'un individua l'autre, avec les répulsions
et les affinité&amp; qu'elles manifestent pour tel probleme ou telle

,e~

philosophie. Mais nous voyons se produire, dans ces grands courants de pensée qui Iient l'une a l'autre les consciences individuelles,- le meme phénoméne qui est depuis longternps familier
aux historiens de l'art ; la séve créatrice s'épuise, et les créations
originales du début font place a des formules rigides et mécaniquernent appliquées ; c'est alors seulernent qu'on peut dire que le
systéme philosophique existe comme tel, en tant qu'idée. Mais
alors aussi, il est pres de sa mort. Un nouveau progrés ne sera
obtenu que par un nouvel effort original, qui aboutit d'ailleurs
: ouvent moins a une création qu'a une renaissánce, a une reprise
de contact direct avec la pensée premiére.
La méthode nominaliste n'empeche done pas d'affirmer la
eontinuité. D'autre part, cette méthode n'aboutit nullement,
comme on pourrait le croire, au scepticisme. Si, en effet, il y a une
continuité dans la pensée philosophique, si, en un mot, une philosophie réussit, au sens élevé du terme, c'est que son créateur a
révélé aux hommes des tendances profondes qui, jusque-la,
n'avaient pas satisfaction dans notre représentation de la réalité.
Une vraie réforme philosopbique, comme celle d'un Socrate ou
d'un Descartes, a toujours pour point de départ une confrontation des besoins de la nature humaine avec la représentation
que !'esprit se fait de la réa.lité. C'est le sentiment d'un
manque de correspondance entre ces besoins et cette représentation qui, chez des esprits exceptionnellement doués, •éveille
la vocation pbilosophique. Ainsi la philosophie révéle peu a peu
l'homme a lui-meme ; c'est la réalité de ses propres besoins, de ses
propres tendances qui est le point d'appui de la pensée philosophique vivante. Une philosophie qui ne donne pas l'impression
d'etre indispensable au moment ou elle apparait, n'est qu'une
curiosité vaine et futile.
Aussi, lorsque j'ai dit que Plotin introduit un nouvel idéalisrne
dans la philosophie occidentale, je ne l'entends pas d'une idée
nouvelle qui s'ajouterait aux précédentes, mais de la mise en
évidence d'une tendance profonde qui transforme notre représentation de la réalité.

Avant tout, il nous faut chercher a quels besoins répond, ch~z
Plotin, cette théorie de l'immanence de l'ame dans le premier,

�526

527

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEí!

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

principe, théorie dont l'extase donne, pour ainsi dire, le controle
expérimental.
Ce besoin c'est le meme que nous avonsvua l'reuvredanstout
le rest.e de doctrine de Plotin ; c'est le besoin de trouver dans la
réalité extérieure non pas un objet inerte et résistant, mais un
líen favorable a l'activité spirituelle. Je vous ai montré. ~ue
c'était la raison de la physique animiste qui ramene en défimhve
toute force naturelle a la contemplation de la forme qui doit se
réaliser dans un etre · la production est une contemplation. Nous
avons vu ensuite com~ent les différentes facultés de l' ame, depuis
les plus hautes jusqu'aux plus basses, de;aient etre ?ons!dérées
comme les degrés divers auxquels peut s éle~er ou s_abaisser la
vie spirituelle. Nous avons vu comment les ames umes, sans se
confondre dans une meme vie spirituelle, pouvaient au::.si se
séparer, s'isoler, et comment ainsi tout le ~r~bleme de ~a d~st~née
des ames se ramenait a celui de leur vie spmtuelle. Enfm, 11 n y a
pas, pour l'intelligence, d'objets extérieurs a elle, ce qui ferai~
de la vie intellectuelle un accident heureux, une rencontre qw
aurait pu ne pas se produire ; l'intelligible est intérieur A
l'intelligence, c'est-a-dire que l'intelligence est pensée d'ellememe et ne pense les autres etres que parce qu'elle se pense ellememe. L'état de plus haute concentration spirituelle, ou tout
objet extérieur a disparu, est en meme temps l'état ou l'on connatl
la plus profonde réalité.
.
.
.
C'est alors que &lt;&lt; tout est présent a la vie b tel pomt que nen
ne differe plus d'elle ; une t elle vie est la vie totale, la vie claire
et parfaite qui a en elle toute l'ame et toute l'intelligence. C'est
alors qu'elle se suffit a elle-meme et qu'elle ne cherche plus
rien n, (V, 3, 16).
L'intelligence, pas plus que ]'ame, ne sont done des choses ou
des objets extérieurs. Elles sont les étapes d'une vie qui devient
de plus en plus intérieure a elle-meme, de plus en plus autonome,
de plus en plus libre. Celui qui est arrivé l_'intelligenc: « ~e possede pas cette vie comme une chose d1stmcte de lm-meme ».

surtout du huitieme traité de la sixieme Ennéade, un des plus
profonds de toute l'reuvre de Plotin. Dans la vie intellectuelle,
Plotin voit surtout la liberté et l'affranchissement. L'action, sous
son aspect extérieur, ne peut jamais etre libre ; ce n'est que par
contrainte que la vertu a une activité pratique. &lt;e C'est pour
autant qu'elle reste en elle-meme, qu'elle est libre et qu'elle
libere l'ame ; par suite de circonstances fatales, elle a a diriger
les passions et la pratique ; mais elle n'a pas voulu cela, et,malgré
tout, elle continue, en ces circonstances, a ne dépendre que
d'elle-meme. C est qu'elle fait retourner toute activité a ellememe ; elle ne se subordonne pas aux choses ; par exemple, s'il
lui semble bon, elle ne sauve pas le corps du péril, mais elle
l'abandonne ; elle ordonne a l'homme de renoncer a sa vie,
a ses richesses, a ses enfants, a sa patrie meme. » (VI, 8, 6).
Ainsi le détachement, le sacrifice sont considérés comme les
symboles et l'expression de cette liberté radicale.
II est clair qu'il y a, dans la liberté ainsi comprise, autre chose
et plus que le simple dynamisme interne d'une intelligence qui
trouve, en elle-meme, les lois et les regles de sa propre pensée.
Dans l'intelligence de type platonicien, ,la liberté consistait
seulement dans l'indépendance de la dialectique qui, par une
nécessité tout interne, produisait ou du moins découvrait ses
objets, en se pensant elle-meme. 11 s'agit ici d'une liberté plus
profonde, plus intérieure encore, puisqu'elle n'est prisonniere
d' au cune des formes de la réalité. Cette liberté supra-intellectuelle,
c'est « cette nature que nous sentons parfois en nous ; elle ne
contient aucune des choses qui sont liées a nous-memes, et qui
nous contraignent de subi11 les accidents de la fortune ; sauf elle,
tout ce qui est de nous est esclave du hasard et arrive selon la
fortune ; par elle seule, nous avons la maltrise de nous-memes et
l'indépendance ». Or, cette nature est ce qui, en nous, correspond
al'Un ou au Bien.« Elle est l'acte d'une lumiere semblable au Bien
et qui, dans sa bonté, est supérieure a l'intelligence... Remontons
jusqu'a elle ; devenons cette lumiere toute seule, et laissons
le reste ; que dire alors, sinon que nous sommes plus que libres et
plus qu'indépendants ? ... Nous sommes devenus la vie véritable;
ou bien nous vivons en cette vie, qui ne possede rien d'autre
qu'elle seule. » (VI, 8, 15).
L'Un apparalt done ici commel.a substance de la vie spirituelle,
et, en meme temps, le fondement véritable de son autonomie.
« L'Un est au dedans de toutes choses et en leur profondeur. »
(ibid., 18). Loin de pouvoir etre considéré cómme une chose
étrangere a nous, c'est done, au contraire, lui seul qui nous révele

1d

.ª

(1, 4, 4).
.
Mais la vie spirituelle, ce processus graduel d'affranchissement
et d'intériorité, peut-elle s'arreter a l'Intelligence ? Nullement.
u II faut contracter sa pensée jusqu'a l'Un véritable, étranger a
toute multipliciM, l'Un qui a toute simplicité et qui est réellement simple. n (V, 3, 16).
.
11 nous faut, pour bien comprendre cette nécessité de la v1e
spirituell~ de se dépasser elle-meme, présenter les rapports de
l'Intelligence et de l'Un sous un nouvel aspect, en nous servant

�528

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

a nous-memes.

II faut, avant tou~, cesse~ de juxtaposer . I'~n
et les choses comme deux réalités d ordre d1fTére~t, comme SI I on
se figurait, par exemple (et ici Plotin songe év1demment. a .une
interprétation trop Iittérale du Timée}, une m~sse, ~haohque
répandue dans I'espace, et I'Un intervenant de I exteri~_ur _po_ur
I'ordonner (ibid., 11) ; car l'Un est au contraire d.ans I mhm1té
des choses le príncipe universellement répandu gra_ce auq~el les
choses sont intérieures a elles-memes, c'est-a-dire vra1ment
libres (ibid., 13).
.
Le Bien nous fait etre nous-memes. « Plus est grande la porhon
de bien qu'un etre posséde, plus son esse~ce est, a son gr~, plw
elle est voisine de ce qu'il veut etre, au pomt qu e_lle n~ fa1t plus
qu'un avec sa volonté ; et que sa volonté la fa1t ex1st,er... La
présence du Bien en lui ne dépend pas du basar~ et n est pas
étran"ére a sa volonté ; son essence meme est défime par le Bien,
et grfice a Iui 1 elle s'appartient a elle-meme. » (13).
'Aussi « des qu'on s'élance vers Iui, on ne peut dire 011 il est;
il appa;ait partout devant les yeux de notre ame ; 011 qu'elle
tende son regard, elle le voit ». (ibid., 19). . .
.
Toute la spéculation de Plotin, en parbcuher dans le tra1té
que j',utilise aujourd'hui, tend a démontrer que l'Un ~st ,absolument libre en ce sens qu'il n'est pas une chose, et qu 11 napas
d'essence. L:etre intelligible est ce qu'il est en vertu de sa pr~pre
essence ou nature, et c'est en ce sens qu'il est maitre de ~m,_ et
qu'il est libre. Mais en quoi consiste c~tte, liberté ? «. Le prmc1pe
qui fait que J'essence e~t li?re, ... c~lu~ ~u on pour_rmt appeler le
rréateur de la liberté, a quo1 pourra1t-Il etre asserv1 ? A sa p~opre
essence? Mais l'essence tient de luisa liberté;elle est postérieure
a Iui ; et il n'a pas d'cssence. » (ibid., 12). II n'est d~nc pas n:iattre
de Iui au sens ordinaire du terme, puisque la maitns_e de s~1 suppose une distinction au moins Iogique entre une partie dommante
et une partie dominée ; la liberté,. au ~ens l_e plus élevé ou la
morale grecque l'avait conque, consiste ~ «agu selon la natu~e».
Cette liberté suppose done une nature_qm est une donnéede~rmere
1
etirréductihle ;cen'estpasencorela liberté de I Un« qm ve~t
etre ce qu'il est, et qui est ce qu'il veu~ etre. Sa. volonté ~e fa!t
qu'un avec lui ». (ibid., 13). On peut d!re ~u' &lt;, 1I :e.produ1t Ju!·
meme » (ibid.), qu' « il est cause de _lu~-m~me » (ib~d., 14), ~aJS
a condition qu'on ne fasse aucune d1sti:1ction en_ lm. entre 1 ~cte
producteur et le produit. « Sa product10n de lm-meme est hbre
de toute entrave · elle ne vise pas a exécuter une reuvre ; e~le est
un acte qui n'exé~ute point un travail, mais qui est déja lm tout
entier ; lui et sa production de lui-meme ne sont pas deux choses,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

529

mais une seule. Son etre est identique a sa production et, en quel-que sorte, asa génération éternelle. &gt;&gt; (ibid., 20).
La these de Plotin sur la liberté de l'Un avait rencontré, et
peut-etre meme dans son école, des contradicteurs. C'est ce qni
ressort des objections qu'il examine dans le traité. Cette these
devait, en effet, singuliérement choquer les habitudes d'esprit
des hommes habitués au platonisme et au sto'icísme. Cette idée
de l'absolue liberté était étrangere a la philosophie grecque ;
la mettre a la racine des choses, n'était-ce pas y mettre l'accidentel, le hasard, c'est-a-dire tout ce qu'une tete grecque bien
pensante devait consídérer comme une réalité déficiente etsubordonnée. Car, ou bien, disaient a peu pres les contradicteurs, vous
faites de l'Un un etre éternel, qui n'est point engendré, et alors
• il se borne a user de ce qu'il est, et il y a done nécessité a ce
qu'il soit ce qu'il est, et rien autre chose » (ibid., 10) ; ou bien,
si on nie de luí toute nature et toute essence, il est parmi les
choses qui peuvent etre autrement qu'elles ne sont ; il est par
hasard ou par accident (ibid., 9).
Ce qu'on voit le mieux par ces objectio.ns, c'est la difficulté
de faire entrer la nouvelle notion dans les anciennes catégories
de la philosophie grecque, celle de l'essence et de l'accident. La
raison en est simple. Ces catégories servaient a classer les choses
ou les ohjets. Or, !'Un de Plotin n'est ni une chose, ni un objet; il
est le sujet pur, absolu, solitaire, sans aucun rapport a des objets
extérieurs. Il est a la limite oú toute détermination du sujet par
un objet, aprés s'etre effacée progressivement, a enfin disparu entiérement. .Je rappelle que l'intelligence était une étape
dans cet effacement progressif; tandis que la sensation et le
raisonnemeht ont affaire a des objets extérieurs, l'intelligence
est pensée de soi-meme, et n'a plus d'autre objet qu'elle-meme.
Mais il y reste cependant une dualité, au moins idéale, entre le
sujet et l'objet, une détermination du sujet p~r l'objet. Au
contraire, dans l'Un, cette limite a absolument disparu. II n'est
plus pensée de lui-meme, mais il est, comme le dit Plotin, « pensée ,,
tout court (VI, 7, 37) ; or, la pcnsée, c'est ce qui fait penser les
élres pensants (ibid., 23) ; la pensée elle-meme ne pense pas.
L'Un est bien pour Plotin le sujet pur et comme le moi pur.
1
La premiére hypostase ne consiste pas en une chose inanimée,
ni en une vie sans raison. » (ibid., 15). Déja dans l'intelligence,
l'acte est identique a l'i\tre (ibid., 7) ; dans l'Un, l'identité est
absolue. « Ce que l'Un aime en lui, c'est un acte immobile et une
espéce d'intelligence ... Comment existe-t-il ? C'est comme s'il
a'appuyait sur Iui-meme et. s'il jetait un regard sur lui-meme. Ce
36

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVU~ DES COURS ET CONFÉRENCES

530

qui correspond a l'existence en lui, c'est ce regard. » (ibid., 16).
Qu'est-ce qu'un regard, ou, comme il dit aillems, une intuition
qui n'est plus une pensée, sinon l'activité pensante en elle-meme,
l'activité subjective, 011 toute trace d'objet s'est évanouie (1).
Cette interprétation a encore pour elle l'argument suivant :
tant que Plotin considere l'intelligence comme un ordre complexe
et composé, on distingue facilement chez lui l'Un, príncipe de cet
ordre, de l'organisation elle-meme. Mais quand, ~ous l'influence
de la pensée indienne, il désigne par le mot intelhgence cet état
de recueillement parfait 011 l'objet est pleinement absorbé dans
le sujet, il n'y a plus alors a u cune distinction précise entre l'Intelligence et l'Un. Pour retrouver cette distinction, par exemple,
dans le troisiéme traité de la cinquieme Eu-néade, Plotin est
obligé de passer subrepticement de la seconde conception a la
premiére et d'opposer !'Un moins a la pensée de soi-meme qu'a
l'orrlre intelligible, tel que le con~oit Platon. De meme, qu~nd
Plotin nous parle dans les quatrieme et cinquieme traités de la
deuxieme Ennéade, de l'etre universel auquel !'ame est identiqúe
en son fond, on voit bien que, par cet etre universel, il veut
désigner l'Intelligence ; mais, par la maniere dont il le décrit,
en disant qu'il est tous les etres sans etre aucun d'eux, qu'il
est a la fois partout et nulle part, il lui donne des attributs qui,
ordinairement, se rapportent a l'Un.
,
Cette interprétation se trouve en outre etre celle d'un de&amp;
hommes qui était le mieux préparé, par sa nature d'esprit, a
comprendre Plotin, de Hegel, dans son Hisloire de la Philosophie grecque (Werke, vol. XV, p. 41). Répondant aux reproche&amp;
de ceux qui font de Plotin un mystique enthousiaste, il dit que,
pour lui, l'extase était « pure pensée qui est en soi (bei sich) et se
prend pour objet ». &lt;&lt; Plotin avait l'idée que l'essence de Dieu
est la pensée elle-meme et qu'elle est présente dans la pensée. •
(ibid., p. 39).
.
.
Et c'est pourquoi Plotin peut répondre a ceux qm lm
reprochent de mettre, avec !'Un, le hasard et l'accident au creur
des choses. Cette pure spontanéité, qui est « comme la racine
du grand arbre du monde &gt;1 est « une volonté qui n'est ni arbitraire, ni accidentelle ; une volonté qui tend au parfait n'est pal
arbitraire n. (VI, 8, 16). C'est sans doute parce que l'Un es\
« veille et superintellection éternelle » (ibid.) que l'intelligence
peut tirer de lui son ordre fixe et stable.
(1) • Il est tout entier tourné vers lui-meroe, intérieur
8, 19). 1

a Jui-meme. • (VI,

531

• *•
, 11 suit de la_ que l'Un n'est pas, comme on pouvait le croire
d abord, la rég1on ou la pensée philosophique cesse pour se transformer dans le bégayement inarticulé du mystique. La réalité
d? l'U:n. correspond a l'affirmation de l'autonomie radicale de la
VJe spmtuelle Iorsque cett? vie est saisie en elle-meme, non pas par
fragmen~s détachés, ma1s dans sa plénitude concrete. C'est
pou~q?o1 Hegel a eu raison de dire que « l'idée de la philosophie
plotiruenne est un intellectualisme ou un idéalisme élevé »
Ce so~t les caracteres de cet idéalisme que je voudrais marque;
en termmant.
Le caractere original de cet idéalisme, qui en fait quelque
chose de .~ouv_eau et de f~cond, c'est qu'il a eu égard, non pas,
comm~ I 1déahs~e _hellémq~e, ª?x objets, mais aux rapports
du suJet et de I obJet. Cet 1déahsme ne consiste pas en effet
com~e chez Pl~ton et chez Aristote, a substituer a'ux obje~
sensibles d~s obJets pensables, et a faire des objets pensables
formes ou 1dées, l'essence des ?bjets sensibles. Ces objets pen~
sables r~stent en efiet des obJets, et le sujet proprement dit
ne _peut etre_ que comme un miroir qui les reflete ou un réceptacle
q~1 les c~nti~nt. Les sto'iciens n'ont-ils pas dit, eux aussi, que la
r818on n éta1t pas_ autre chose qu'un conglomérat d'idées ?
Tou_t a~ contr.a1~e, ce que Plotin place sous les choses, ce
do~t. il fa1t _I~ reahté véritable, ce sont des sujets actifs, des
act1VItés. spmtuelles. Un des récents interpretes de la pensée
de Plotm, Max, Wundt, dit ~ue Plotin n'a pas de doctrine.
En un sens, c est tres vra1 ; Plotin est un guide spirituel
~Iutót qu'un doctrinaire; ce qu'on est habitué a considérer comme
l essenhel de sa doc~rine, la trinité des hypostases, Un, Intelligence et ~me, deva1t apparaltre seulement commeune banalité
ou au moms. comme un point de départ aux yeux de ses premiers
lec~eurs, ha~1tués de longue date ades spéculations de ce genre. Ce
q~ il _Y ava1t de _nouveau, ce n'était p1:1s la lettre, mais !'esprit ;
~¿ta1t de suppr1mer des réalités éternelles ces objets fixes les
ées, ou tout au moins, d'en faire, a l'étonnement de Porphyre
entrant dans l'école, des modes ou manieres d'etre de l'Intelli~
gence, ~t no~ _Plus des choses ; c' était de faire entrer dans le
:ond~ mtel!~g1bl~ le sujet individue! lui-meme avec la richesse
ncre~ et 1mfimté de toutes ses déterminations ; c'était enfin
~e cons1dé~er les hypostases elles-memes, non pas comme des
choses, ma1s comme des attitudes spirituelles. Car il n'existe, dans

�532

REVUE DES COURS ET CONFÉRENC~S

la réalité véritable, rien de tel que des choses ; il n'existe que des
sujets qui contemplent, et chez qui la contemplation, comme
dans les monades de Leibniz, est a un degré de concentration
et de pureté plus ou moins grand. Sujet pur, l'Un, sujet séparé
idéalement de son objet, l'Intelligence, enfin, sujet qui s'éparpille et se disperse dans un monde d'objets, l'ame, ce sont partout
des sujets actifs, a différents degrés d'activité.
Mais, dans une pareille représentation des choses, le sujet que
nous sommes nous-memes ne se sent plus isolé en face d'un monde
d'objets ; entre un sujet et un objet, il n'y a d'autre líen que la
connaissance ; entre des sujets, il y a des liens plus intimes de
sympathie intérieure. 11 n')' a jamais de différence absolue, d'extériorité rigoureuse entre des sujets. Leur différence n'est marquée
que par leur &lt;legré de concentration spirituellc. Chaque sujet
peut done, par une transformation intime, devenir autre qu'il
n'était. &lt;&lt; Le moi ne connait pas ses propres limites » ; par la víe
intérieure, il franchit celles qu'il croyait etre les sienncs. Toute
nouvelle connaissance est ainsi non pas seulement juxtaposée
au.x autres, elle transforme dans son intimité !'ame elle-meme.
De cette notion de la vie spirituelle découlent deux conséquence&amp;
paradoxales et liées ensemble : en premier lieu, que 11\ c'lnscience
n'est nullement la mesure de notre etre spirituel; en second lieu,
que notre destinée n'est pas dans l'action, comme I'ont cru les
stoiciens. La conscience n'éclaire qu'un fragment infime du sujet
que nous sommes réellement, puisque « nous sommes tous les
etres, quoique nous ne le sachions pas ». La conscience vient dono
d'une opposition de notre réalité apparente a notre réalité vraie.
L'action, de meme, suppose des relations d'extériorité, qui ne
sont pas des relations vraies et qui détournentl'ame &lt;lesa propre
nature. Non pas que l'idéalisme de Plotin soit une école de
fakirs ; dire que l'action extérieure n'exprime pas notre puissance
propre, ce n'est point recommander l'inactivité par une sorte
de peur et de crainte ; c'est seulement estimer qu'elle est a un
niveau plus has que la pensée, qu'elle n'est que « l'ombre de la
contemplation, » et qu'il ne faut pas chercher dans l'action une
amélioration vraie et durable de notre etre.
:\iais un pareil idéalisme( et c'est la ce qui, aux yeux des contero·
porains, faisait sa principale valeur) permet de poser et de résoudre, a l'intérieur meme de la philosophie, le probleme de la
destinée. La vision de l'univers, fournie par la philosophie, était,
pour la premiere fois, en complet accord avec la vision de l'univers,
exigée par la solution du probleme de la destinée. Rationalisme
philosopbique et esprit religieux s'appuyaient etsecomplétaient.

LA PHILOSOPHIE

DE PLOTIN

533

Tandis que, chez Platon, le mythe de la destinée de l'ame appa;

ratt comme un conte surajouté a l'explication rationnelle de
l'univers, tandis que, dans le Christianisme, la-destinée religieuse,
avec la création, la chute et la rédemption, faisait intervenir des
forces spontanées et imprévisibles qui se révélaient successivement dans l'histoire mais sans etre liées a la nature des ch:ises,
au contraire, chez Plotin, la destinée des ames n'est que la connaistance rationnelle de l'ordre des choses, connaissance qui, en
•'achevant a son príncipe, a !'Un, fait parvenir l'ame a l'affranchissement complet qui est le « but du voyage ». Sans doute,
l'idée que la connaissance de la nécessHé affranchit l'homme
avait déja été une idée favorite des stoiciens, et Plotin doit
beaucoup ici a leurs suggestions. Mais chez eux, ceLte idée de la
nécessité est chargée de loutes sortes de représentations, phyaiques et religieuses, qui en altérent la nature; le caractére matériel de leur Dieu igné d'une part, les intentions et la finalité qu'ils pretent a sa volonté d'autre part, s'opposent a la
pureté rationnelle de la nécessité. Chez Plotin, au contraire, la
aeule nécessité est la nécessité d'une vie spirituelle qui s'épand,
et elle se raméne tout entiére aux conditions de la connaissance
de soi.
C'est parce que le sujet de la destinée, !'ame, est, aufond etdans
son intimité, le meme que le príncipe de l'univers, que cette solution est possíble; le príncipe de l'univers est ce sujet, a l'état de
pureté, la connaissance de ce qu'íl y a de divin est identique a la
connaissance de nous-memes. Notre destin éeest tciute alors dans
notre vic intérieure. Plotin emploie encore comme symbole la
topographie fautasLique de l'univers, mise a la mode par la religion
du salut. Mais íl est aisé de voir qu'il n'y a plus pour luí de difTérence locale entre les diverses régions ou passe l'ame dans son
ascension. La différence d' &lt;&lt; ici » et de « la-has », de supérieur et
d'inférieur ne signifie plus que la dillérence entre la dispersion
dans le sensible et la concentration intérieure.
• La destinée de !'ame n'est done pas composée d'épisodes
historiquement différents, qui se déroulent sur des scénes dífférentes. La pensée religieuse de Plotin est aussi opposée aux représentations ordinaires de, l'univers dans les religíons du salut que
aa pensée philosophique est opposée au rationalisme grec.
Une meme idée commande cette double opposition ; c'est celle
de la vie spirítuelle. Certes, Plotin n'est pas l'inventeur de la
spiritualité, et, depuis de longues générations déja, les écrits
des Paiens comme des Chrétiens ont mis en honneur le détachement des choses sensibles et le retranchement de !'ame a l'inté-

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

rieur d'elle-meme. 11 n'est meme pas le premier a avoir donné a
la vie spirituelle un sens a la fois moral et cosmique, en faisant d~
)'esprit la force qui anime les mondes en méme temps que celle qui
restaure l'ame dans son état heureux. Mais il congoit d'une
maniere ~ien particuliere les rapports d_e l'ame av~c Dieu : ~n
premier heu, c'est un rapport 1mmédi~t, san~ 1mtermédia1re
d'un sauveur ou d'une communauté mystique ; e est « seul a seul •,
par la puissance de sa propre méditation, que le philosopbe est
en contact avec !'Un. En second lieu, ce rapport a Iieu sans appel
de la divinité ; l'Un n'a pas la volonté de sauver les ames ; ses.
bienfaits s'exercent par la seule nécessité de sa nature, comme la
lumiere éclaire. En troisieme lieu, enfin, s'il en est ainsi, c'est que
l'Un est partout et qu'il y a identité fonciere entre le moi et
l'Un ; l'ame trouve l'Un au plus profond d'elle-meme comme le
sujet pur qui fait d'elle une substance, un etre autonome et
indépendant.
.
.
Or, ces trois caracteres correspondent tra1t pour tra1t a la
pensée religieuse des lndiens, telle que nous la rencontrons dans
les Upanishads.
.
Plotin a saisi I'affinité qu'il y avait entre cette conception
religieuse et le rationalisme grec ; son idéalisme est né de ce
rapprochement. La philosophie grecque a toujours cherché une
expression de la nécessité rationnelle selon la~uelle _les formes_ de
la réalité procedent les unes des autres. Or, e est bien la aus~1 le
probleme de Plotin : mais, les formes du réel ne peuvent etre
considérées comme des réalités inertes existant indépendamment
des actes spirituels qui les ont posées ; si elles sont vraiment susceptibles d'une déduction rationnelle, il faut que le:ur su~~tance
consiste dans ces actes spirituels eux-memes. La réahté spmtuelle
unique découverte par le mystique, l'acte qui est le fond de touf:e
réalité sans etre aucune réalité déterminée, devient done soh' rationalisrue compris en ce sens.
daire du
*

" "
Ce type nouveau d'idéa~isme créé par Plotin s~ manifeste danl
l'histoire de la philosophie, comme une fo~ce 1~~ép~ndante et
solide. Je n'ai pas a aborder, meme de lom, l histo1re d~ ~~t
idéalisme. 11 y aurait lieu de montrer comment, dans notre CIVIhsation occidentale, son esprit s'est manifesté sous la for~e d'une
philosophie a la fois religieuse et rationaliste, mais pourtant
profondément rebelle a la forme chrétienne.

535

Le trait essentiel, qui persiste a travers tous les siecles, c'est
l'affirmation de la complete autonomie de la vie de !'esprit.
Non seulement, elle n'est pas commeunaccidentheureux arrivant
dans un monde déja tout formé, non seulement elle est la substance meme du monde, mais elle n'est aucunement prisonniere
des formes sous lesquelles elle se réalise en fait. L'Un, qui est le
fond meme de cette vie, est liberté absolue. La liberté, en nous, ne
se réalise pas, par conséquent, comme une spontanéité naissant
de ríen dans un monde existant, comme un « empire dans un
empire », mais par une communion de plus en plus intime avec
la vie de l'univers.
La vie de !'esprit, qui est en meme temps la vie personnelle,
a, par conséquent, un fonds d'infinité. L'Un estla «puissance de·
toutes choses ». On ne peut pas exprimer d'une maniere plus
nette que, ce qu'il cherchait dans le principe, c'était une force,
capable de produire et de maintenir infiniment la vie spirituell?.
La conviction intime de Plotin, c'est que cette force, au fond, éta1t
nous-memes, et que notrevéritable destinée estde nous yrattacher;
et les mots qu'il a prononcés sur son lit de mort, d'aprés le récit
de Porphyre, résument et condensent tout son idéal philosophique
et religieux : « Je m'efiorce de ramener le divin qui est en moi
au divin qui est dans l'univers. » (Vie de Plotin, 2).

�1

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'cauvre poétique de Leconte de Lisle
Oours de JI. EDHOND EST!:VE,
Professeur d CUniversité de Nancy.

IX
L'art de Leconte de Lisie.

Leconte de Lisie a eu - il l'a proclamé assez ho.ut - la religion de l'Art. Mais il ne s'est pas contenté de la professer. _ll l'a,
au cours de sa longue existence, tres exactement prat1quée.
Depuis e temps lointain ou il discutait passionnémf'n_t, avec ses
camarades de Bourbon, sur le style qui convient a l'élég1~ et s~r les
mérites ou les faiblesses des poésies de Dayot, JUsqu aux
extremes années de sa vieillesse, quand il jouissait dans un
repos olympien d'une gloire tardive, il a :éc_u non pas ~e l'Ar~ l' Art, hélas ! ne lui a j amais donné de quo1 v1vre - ma1_s par l Art
et pour l'Art. Jusque dans son aspect extérieur il porta_it le cara.:tere d'un homme occupé de pensées au-dessus du vulga1re et voué,
pour parler le langage de 1840, a une tach_e s~~lim?. 1 &lt;&lt; ~'Art,
a-t-on dit, était pour lui un sacerdoce. 11 ava1t 1 a1r d un-pre~re. •
Il en avait quelques-unes des vertus. La plus apparente éta1t la
gravité. Non qu'il eíit rien de gourmé ni de pé?antes~u~. Au ~
moignage de ses familiers, l'homme, dan_s la v1e ordma~re, éta!t
gai, spirituel, mordant, capable de pla1santer et de :ire. ~a~
quand il faisait ceuvre de poete - j'allais di~e quand 11_ offic1a1t
- il reprenait tout son sérieux. Dans ses vers, 11 ne se dénde et ne
se détend presque jamais. A peine sa poésie se permet-elle quelques sourires. Ces sourires, ce sont, p~r exemp~e, les C~anso~s
écossaises qu'il a imitées de Burns, les Eludes latines ou I1 a prts
pour mattre Horace, ou les Médailles Anliques qu'il a _gravées
d'apres Anacréon. lis sont trop rares pour déranger les hgnes de
i;on ceuvre et,pour en troubler la beauté austere. Personne assu•

537

rément n'a moins accordé que Leconte de Lisie a cette forme
eapricieuse de l'imagination qu'on appelle la fan~isie. Personne
aussi n'a été plus persuadé de la nécess1té du travail et des dangers
de l'improvisation. Il n'attendait pas l'inspiration, comme font
certains de ses confreres: il .allait au-devant d'elle. Il ne la demandait pas, comme d'autres, a des excitations factices : il la
sollicitait par la lecture et la méditation. Il ne rougissait pas
des recherches que lui coOtaient ses poemes ; il parlait de « la
série non interrompue &gt;&gt; de ces études préparatoires comme d'une
ehose toute naturelle et indispensable. Cette méthode quasi scient.ifique a donné, nous le savons, a son ceuvre une solidité remarquable. Elle a été cause, en revanche, de sa relative exiguité. Les
trois ou quatrevolumes que Leconte de Lislenous a laissés représentent le fruit de quarante années de labeur. Je ne crois pas qu'a
eux tous, ilsexcedent sensiblement le contenu de la seule Légende
des Siecles.
Qu'importe, si a ce grain il se mele peu ou point de paille.
Rareté de la production n'est pas nécessairement synonyme
d'infécondité. Elle peut signifier aussi - et c'est ici le cas sévérité a l'égard de soi-meme, conscience scrupuleuse, souci de
l'exécution parfaite. Il ne tenait qu'a Leconte de Lisie de multiplier les recueils de vers. Il a attendu juaqu'a trente-quatre ans
pour publier le premier. Ce premier était en réalité le troisiéme ou
le quatrieme. Sans parler de celui qu'en 1839 il projetait de faire
imprimer de compte a demi avec Rouffet, il en rapportait un de
Bourbon en 1845, celui que, selon la légende ou l'histoire, il
effeuilla sur les vagues de l'Atlantique. En 1847, il avait de quoi
fournir la matiere d'un autre. Il écrivait, dans le courant de juin
ason ami Bénézit: &lt;&lt;Je publie un volume considérable au commencement de l'hiver, et je n'attends pour commencer l'impression
que la fin d'un poeme auquel je mets la derniere main. &gt;&gt;' De celuila, les éléments sont demeurés, en grande partie, épars dans les livraisons· de La Phalange. C'est ce millier ou plus« de ses meilleurs
vers »-du moins il les jugeait tels a l'époque- qu'il regrettait
d'y avoir «enfouis sans profit pour l'École comme pour sa réputation »: Hélene, Architeclure, Les Épis, La Recherche de Dieu, Les
Sandales d'Empédocle, Taniale. Le Voile d'Isis, tous ces poemes
amples 'et éloquents, d'inspiration humanitaire et de tendance
vaguement socialiste, dont je n'ai pu citer a mon regret que de
trop courts passages, et non pas peut-etre, au point de vue poétique, lesplusheureux. Unautreleseíitconservés avec soin. Leconte
de Lisle, héroiquement, les sacrifia. Et ce ne sont pas les seuls.
En feuilletant les éditions originales de ses recueils ou les livrai-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
538
sons de la Revue Conlemporaine dans lesquelles parurent d'abord
la plupart des Poemes Barbares, on en trouverait d'autres qu'il a
résolument exclus de son reuvre, parce qu'ils ne répondaient pas,
ou ne répondaient plus, asa conception del' Art. Quant aceux qu'il
a gardés, il les a remis sur le métier, corrigés,remaniés. Avantqu'il
se décidat a les livrer pour la premiere fois a l'impression, quelles
peines lui avaient-ils déja coutées, il faudrait. pour le dire, avoir
eu ses manuscrits sous les yeux. Mais ríen qu'avec les variantes
que présentent les textes imprimés, il y aura de quoi faire, quand
le moment sera venu, une édition critique fort intéressante.
Certains de ces poemes ont été récrits presque entierement. C'est
le cas, notamment, des &lt;e poemes grecs » parus dans LaPhalange
en 1846 et 1847. Leconte de Lisie s'imposa la tache ingrate de
refaire plusieurs centairles de vers uniquement pour restituer
aux dieux de l'Olympe leurs appellations authentiques, et remplacer Saturne, Vénus ou Neptune par Kronos, Aphrodite et Poseid6n. 11 en est, comme les Asceles, dont il modifia le sens, ou
comme les Étoiles Morlelles, dontil changea le rythme, ou comme
La Fonlaine aux lianes, qu'il refit stance par stance, simplement
pour les faire mieux. Et, non content d'une premiere revision, dans
certains cas il en fit une seconde. De Niobé, par exemple, nous
avons jusqu'a trois états successifs. Une preuve assez curieuse
de l'attachement de Leconte de Lisie a tel sujet qui lui avait plu
et en meme temps de sa difficulté a s'avouer satisfaitde lui-meme
nous est offerte par la piece des Poemes Anliques intitulée le&amp;
Éolides. Ce n'est pps au demeurant une desmeilleuresdu recueil.
L'idée premiere en remonte fortloin, au séjourde Leconte de Lisie
enBretagne. 11 la développa a cette époque en une dizaine de
quatrains octosyllabiques dédiés a une de ses sreurs et glissés dans
une nouvelle que La Variélé inséra en 1841. Le poete s'y adre~sait
aux brises, aux brises du printemps, aux brises de son pays peutetre:

O brises qui venez des cieux,
Et qui riez sur toutes choses 1
De vos baisers caprir,ieux
Pourquoi ravir l'encens des roses ?

11 leur reprochait, a ces brises folles courant de la montagne a la
greve, de sécher en passant la rosé&amp; dans le calice des fleurs ;
etil_reprochaitaux chimeres de l'amour et de la jeunesse, a ces
« br1ses d~ creur &gt;) comparables aux brises des champs, de passer,
elles auss1, sur les ames, en emportant leurs illusions et leurs
espoirs. Le morceau appartenait au genre sentimental qu'en ce

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

539

temps-la il 'cultivait encore volontiers. 11 n'était plus compatible

avec la nouvelle maniere qu'il avait inaugurée dans ses « poemes
f8CS .». ll ne_voulut ras tou_tefois perdre un mouvement qu'il
JU~a1t grac1eux. L mvocabon aux brises du printemps, ame
b~ses de Bourbon ou de la Franca, devint une invocation aux
bnses _d~ 11 Ilyssos et. de l'Eurotas, de l'lonie et de l'Attique,
de la S1cde et de l' ltahe, aux brises qui avaient sou piré d 'amour .
sur les le~res de Théocrite, ou entendu le Mantouan parler
d'Amarylhs:

O vous que parfuma l 'é&lt;&gt;ile
O
Souffles, invisibles liens
'
Des douces flíltes de Virgile
Et des roseaux siciliens,
Brises des mois fleuris, brises harmonieuses
Pleines d'un frais encei:i,s, com¡.,agne:i &lt;l;es beáux jours,
Sur terre et dans les cieux, oh I pu1ss1ez-vous toujours
Planer de vos ailes joyeuses 1
Puissiez-vous, céleste trésor
D'amour, de joie, et de délire,
Modérant votre heureux essor
Parfois vous poser sur ma lyre !

. Sans ~oute trouva-t-il que dans cet appel al'inspiration antique,

il y _ava1t ?n_c~re u~ tour d'un lyrisme trop personnel. Dans la
yers10ndéfm1bve, cesta lamodernehumanité, auseindelaquelle

il se confond et se perd lui-meme, qu'il supplie ces brises fortunées d'apporter le parfum des ages évanouis:
Vous qui flottiez jadis aux levres du génie
Brises des mois divins, visitez-nous encor ·'
Versez-nous en passant avec vos urnes d'or
Le repos et l 'amour, la grlice et l 'harmonie !

•*•
, Prépa.ration ~nutieuse, fermeté de la conception, probité de
l e_xécut10n, gravité un peu austere, recherche d'une forme parfaite, ce s~nt la ~ut¡m~ ~e caracteres del'art de Leconte de Lisie.
lis !uffüa1ent déJa a d1stmguer cet art de l'art romantique dont il
e,et 1ssu et _qu'il continue sans lui ressembler, et a le rapprocher de
l art class1que, avec lequel, toutes modernes que soient les idées
e~ les senti~ents de_ J'auteur, il a, par l'intermédiaire
d André Chéruer, une mcontestable parenté. Mais ce ne sont
en~~re l.a que ses caracteres extérieurs. Si l'on veut saisir son
ongmalité a la source meme et poser la loi qui le régit, il faut la

�541

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

chercher, non pas dans des considérations d'histoire littéraire ou
des déterroinations d'influences accidentelles, mais dans l'organisation du poete et dans la maniere meme dont le monde se révele
a luí. J'ai signalé a plusieurs reprises le tour nostalgique que prend
presque invariablement la poésie de Leconte de Lisie. Cette inclination a revenir sans cesse vers le passé, a s'y attacher et a s'y
complaire, tienta bien des causes, dont l'une - et ce n'est peutetre pas la moindre - estla persistance indélébile et l'obsession
constante des images enregistrées par sa mémoire quand elle
était dans sa premiere fraicheur. Le poete n'a qu'a fermer les
yeux ou qu'a refuser son attention a~x objets qui _I'en~ourent
pour qu'aussitot se dressent devant lu1, dans leur réahté v1vante,
les sites de son pays natal : la maison au toit roux, le mais en
fleur, les cannes dorées par le soleil, les oiseaux merveilleux etles
corolles magnifiques, et le Piton des Neiges resplendissantsur l'azur
du ciel. Mais les scénes qu'il n'a pas vues et les paysages que lui
suggerent les livres, son imagination les lui représente avec un
relief égal et une couleur aussi intense. II est vraiment de ceux
pour qui, selon le mot fameux de Théophile Gautier, « le monde
extérieur existe i,. On pourrait meme dire que pour lui il n'existe
que celui-la ; pour parler plus justement, que les idées ne prennent
pour lui de réalité et de consistance que lorsqu'elles sont reveiues de formes sensibles. Veut-il les exprimer a l'état pur et en
termes abstraits, il faiblit, il gauchit, il perd la précision et la
netteté : maint passage de ses préfaces ou de ses articles en prose
en fournirait la preuve. Mais s'avise-t-il de leur donner un corps,
elles revetent du coup une véritable splendeur. Cette beauté dont
il s'est f ait le serviteur et le pretre, il serait bien en peine de la
définir. ll n'y essaye meme pas, et il a raison ; il fait mieux : il la
voit. Elle apparatt /J. l'reil intérieur comme ,, la lumiere de l'§.me ·&gt;,
comme un marbre d'une candeur éblouissante :

richesse, la puissance, le tour particulier de son imagination. Les
images que le poete porte accumulées en lui, il faut qu'il les
rappelle dans le champ de sa vision inférieure. Mais il ne les y
rappelle pas toujours quand il veut et comme il veut. Elles ont,
selon la nature de chacun, leurs lois auxquelles elles obéissent.
Ici, elles se présentent spontanément, elles se pressent, elles se
multiplient, elles foisonnent, elles envahissent la pensée du poete
qui s'en délivre en les fixant. La, elles sont rares, lentes a renattre i
on sent qu'il a fallu les chercher, les solliciter, les amener de
force a la lumiere. Chez l'un, elles semblent vivre d'une viequileur
est propre ; elles se croisent, se combinent, se transforment; elles
prennent des développements inattendus, qui sont comme des
créations nouvelles ou I'on ne reconnatt plus le fragment de réalité
étiré, souftlé, métamorphosé, dont elles sont faites. Chez l'autre,
elles demeurent telles que l'ceil les a apergues d'abord, inertes,
toujours identiques a elles-memes, comme de brillants papillons
épinglés dans la b?tte d'un collectionneur. Tantot elles sont p§.les,
vagues, floues, v01lées de vapeur et estompées de brume ; tántot
nettes, franches, découpées a l'emporte-piece, avec des contours
arretés et des couleurs vives. C'est de ce dernier genre que sont
celles de Leconte de Lisie. Son imagination n'est ni seche, ni
tumultueuse, ni débordante, ni visionnaire : elle est exacte et
précise. Ce poete voit les choses avec l'reil d'un sculpteur et d'un
peintre. II démele comme eux, dans leur spectacle d'abord confus,
!e rapport des tons et le dessin des lignes ; il s'en p~netre, il en
Jouit ; et quand il fait reuvre d'artiste, il transporte dans son
poeme, comme eux dans leur marbre ou sur leur toile, en la simplifiant et en la parachevant, l'harmonie dont il a puisé l'idée et les
éléments dans la nature.
Telle est la faculté maltresse de Leconte de Lisie. Elle explique
mieux que des considérations de doctrine et des professions de
foi csthétiques, ses gouts littéraires, sesattractions et ses répulsions,
~•¡¡ a fini par éprouver pour Lamartine, qu'il avait aimé dans sa
Jeunesse, une antipathie véritable ; si, malgré de réelles affinités
d'e~prit et de caractere, il n'a accordé a Alfred de Vigny qu'une
es_time tempérée de réserves ; si, au contraire, il a exprimé pour
V1ctor Hugo, dont les idées étaient, sur beaucoup de points,
en désaccord avec les siennes, une admiration enthousiaste
e'est que ni chez le premier, ni chez le second, mais chez celui-ci
seulement il reconnaissait une vision des choses analogue a sa
propre vision. Il l'a loué d'avoir « saisi d'un reil infaillible le
détail infini et !'ensemble des formes, des jeux d'ombre et de
lumiére ». C'est que lui-meme avait conscience de les saisir

540

Elle seulo survit, immuablc, étcrnelie.
La mort peut dispersor les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie, et tout rena!t en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs 1

Le trait dominant de l'organisation mentale, chez Leconte de
Lisie, c'est done l'aptitude a saisir, a retenir et a reproduire les
formes des choses, leurs lignes et leurs couleurs. En d'autres
termes, c'est une remarquable mémoir'e visuelle. Une faculté de ce
genre est précieuse pour un poete. II est meme difficile d 'en concevoir un seulqui en soittotalement dépourvu. De la qualité de cette
mémoire, de sa richesse, du jeu de son mécanisme dépendent la

�542

543

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

avec autant de puissance et de les regarder du mame c:eil. T?ute
la différence entre eux, c'est qu'i! ne l1~s dé!or~e pas. L'~agination de Leconte de Lisle, c es~ l 1magmat10~ du V~cl?r
Rugo de la premiere maniere, du V1ctor Hugo d a;vant l exil,
la solitude et le prophétisme. Dans la revue que 1 auteur des
Poemes Barbares a faite de l'reuvre imm~n~e ~ccomplie ~ar
son prédécesseur, il a réservé une place privi!ég1ée aux Orie~tales. Sans doute, c'est qu'il avait regu des Orientales, coI?me il
le dit lui-meme, la révélation de la nature et la révé_labon de
l'art. Mais c'est aussi, mais c'est surtout que ce _recue1!, le plus
objectif, le plus plastique des premiers recu?1ls Iynques de
Víctor Hugo lui avait révélé sa propre concept1on de la naturt
et sa propre conception de l'art.
.
Subordination du sentiment personnel a la représ~nt~ti?a
pittoresque, gout des belles formes, brillantes et pures! obJecbvtté
et plasticité, qui, a ce double caractere, ne reconnaltra1t P~~ d~
ce poete dont on a voulu faire un Celte, sous prétexte qu il_ était
né d'un pere Breton - lequel ~~ait Normand! - ou un Hmdol
ou un Scandinave, !'un des héntiers les plus d1rects et ~es représentants les plus qualifiés que nous ayons ,dans notre li~térature
de l'art méditerranéen par excellence, del art gréco-latm. E~ n_e
voyons pas ici seulement l'effet_de l'édu~a.tion ~egue, ou ~e l'umtation volontaire, ou des su3ets cho1S1s. D autres poetes, ~
d'autres pays, ont eu le gout de l'~ntique ; ils ont essayé d'en faire
et ils en ont fait. Mais que ce s01t Keats, ouShelley, ouGoethe,
ils ont emprunté aux Grecset auxLatinsdesnomsetdeslégendel
dont ils se sont servis pour exprimer leurs propres conceptionB i
ils ont habillé a l'antique un frais sentiment de la nature, _un
lyrisme nuageux une idéologie compliquée ; ils ne nous ont nen
rendu de l'art d,'Homere et d'Eschyle, de Virgile et d'Horace.
Celui-ci au contraire, comme avant lui Ronsard, comme avan:t
Iui Ché~ier retrouve sans effort la maniere des anciens ; il
voit les ch;ses comme ils les voyaient et il les peint comme ewc.
II reproduit la forme antique, parce qu'il la porte, en quelque
sorte, préfigurée en lui-meme. Les he!lénis~es po~rront relev~r
sans peine des contresens dans sa vers1on d Homere, et les l~tínistes diront qu'il a traduit Horace c?mme il ne faut pa~ trad~J.l'e.
j,lais qu'importent des erreursdedéta1lou demétho_de, s il posse~e,
des maitres qu'il étudie, mieux qu'une conn~1ssance érudite
et livresque s'il est véritablement de leur fam11le et marqué i
leur ressemblance, s'il a leur tour d'esprit et leur forme d'imagination, cette imagination plastique qui explique et commande
tous les procédés de son art.

C'est elle qui l'a guidé dans le choix de ses sujeta. Elle ne l'a pas
seulement détourné des sujets d'ordre purement lyrique - il n'y
a pas, je crois bien, dans toute l'c:euvre de Leconte de Lisle des
themes lyriques qui ne soient posés tout d'abord sous la forme
d'un tableau ou d'une vision ;-.ellelui a faitrechercherdessujets
simples, de ceux qu'un peintre ou mieux encore un statuaire
aimerait a traiter. Un seul personnage, dieu, homme ou animal, y
est décrit dans une attitude unique et immuable. Quand,
apres avoir lu les Poemes Anliques, on fer-me le livre, ce qui se
détache devant les yeux, ce qui demeure dans la mémoire, ce sont
des gestes, des poses, des lignes. C'est la Nafade mollement
étendue dans la source :
Elle songe, endormic ; un rire harmonieux
Flotte sur sa bouche pourprée;

c'est le Cyclope, « énorme, coucbé sur un roe écarté ))' en face de
lamer aux volutes bleues ; c'est le pasteur sicilien gardant son
troupeau de béliers, de boucs et de chevres, allongé sur le thym
sauvage et l'épaisse mélisse, s'appuyant sur son coude, et se laissant baigner de lumiere ; c'est Kléarista qui
... s'en vient par les blés onduleux,
Avec ses noirs sourcils arqués sur ses ycux bleus,
Son tront étroit coupé de fines bandelettes,
Et sur son cou flexible et blanc comme le lait
Ses tresses oil parmi les roses de Milet
On voit fleurir les violettes.

Ouvrez les Poemes Barbares ou les Poemes Tragiques, vous trou•
verez d'autres figures, d'un autre galbe et d'une autre couleur,
mais congues de la meme fagon et traitées par le meme procédé :
la Persane royale, immobile,
Derriere son col brun croisant-ses belles mains,
Dans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins,
Sous les treillis d'argent de la vérandah close ;

Qain, debout au faite d'Hénokhia, regardant l'ombre et le désert
antique
Et sur l'ampleur du sein croisant ses bras velus ;

ou le dernier Sagamore des Florides, assis
des troncs géants de la foret :

a l'indienne

dressant son torse tatoué
D'ocre et de vermillon, il fume d'un air grave,
Sans qu'un pli de sa tace austere ait remué.

contre un

�544

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et si nous passons aux animaux, c'est le lion s'étirant, ~u
seuil de son antre, le tigre dormant dans l'herbe,leventreenl a1r;
c'est le loup assis sur ses jarrets et hurlant a la lune, ou le con?or
immobile daos les hauteurs glacées du ciel. No~bre .de ces SUJetsappellent la pierre ou Je bronze. 11 ~ en a un qm, u:ieme en vers,
semble avoir été exécuté par le Ciseau : c'est N10bé, contemplant, « immobile et muette », les cadavres amoncelés de ses
enfants:
Commo un grand corps taillé par. une ~ain h~bile,
Le marbre te saísit d'une étremtc 1mmobile ;
Des pleurs marmoréens ruissellent de ;es yeux ;
La neige du Paros eeint ton front s~uc1eux;
En flots pétrifiés ta chevelure épa1sse
Arrete sur ton cou l'ombre de cha9ue tr~sse ;
Et tes vagues regards ou s'est étemt le JOur,
Ton ópaule superbe au sévere contour,
Tes larges flanes, si beaux dqns leur splen~eur royale
Qu 'ils brillaient a travers la pourpre orie~t.ale,
Et t.es seins jaillissants, ces futurs _nour~1c1e_r~
Des vengeurs de leur mere et des D1eux Just1c1ers,
Tout est marbre I la foudre a consumé ta robe,
Et plus ríen désormais aux yeux ne te dérobe ...

Cette figure hautaine, figée dans son expression douloure~se,
demeure Je symbole de ce qu'il y a dans l'art de Leconte d~ Lisie
de sculptural et, pour emprunter au pciéte lui-meme une ép1théte
caractéristique, de marmoréen.
.
Parfois le sujet se complique un peu, ma1s sans excéder la
mesure au dela de laquelle il serait difficile d 'en do~ner une représentation plastique. Au lieu d'un personnage umque, on a un
groupe; Herakles enfant étouff~nt dans ses poings déja forts les
deux serpents envoyés contre lm :
Ils fouettent en vain l'air, musculeux et gonflés,
L 'enfant sacré les tient, les secoue étranglés ;

Pan saisissant au passage la vierge errante a l'ombre des halliers:
transporté de joie,
Aux clartés de la !une il emporte sa proie ;

dans l'ordre animal, le breuf fuyant au hasard par les plaines sans
bornes avec le jaguar cramponné a son dos,
L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre

a sa

chair rivé;

ou bien l'aigle attaché par ses ongles de fer au col de l'étalon sur
Jeque! il s'est abattu,

545

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Et plongeant son bec courbe au fond des yeux qu'il creve.

Rarement Leconte de Lisie dépasse le nombre de trois ou quatre
personnages, du moins de trois ou quatre personnages principaux.
Quant aux scenes tumultueuses, qui plaisent a l'imagination
tourmentée d'un Rugo, il ne les recherche pas ; il les éviterait
plutot. Ce n'est pas, quand il veut, qu'il n'y réussisse. Dans Le
Combal homérique, la melée des guerriers, tourbillonnant comme
un essaim de mouches au soleil, donne une impression de grouillement. Dans Les Para boles de Dom Guy, la ripaille des moines attablés dans le réfectoire de leur moutier, ressemble a une kermesse
de Téniers:
Cent moines tres joyeux, a la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant
Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant
De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres,
S6mblaient autant de loups sanglants au fond des antres.
Derriere ces goulus, non moins empressés qu 'eux,
Convers et marmitons, avec les mattres-queux,
Les caves ou cuisaient les choses étant proches,
Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches,
Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon
De diables tout mouillés des eaux du goupillon.

Mais ce sont la, dans son reuvre, tabl1;iaux exceptionnels. Un de
ses plus beaux poemes, Le Massacre de Mona, a pour sujet le
carnage qui est fait de tout un peuple. 11 semblerait qu'il y euL
la matiere a des scenes violentes et animées. II n'en estríen. La
majeure partie du poeme est remplie par le long récitatif du barde
évoquant les traditions anciennes, et la tuerie est expédiée au
dernier moment, en sept ou huit vers. Meme dans les paysages
bourboniens, ou la vie pullule, ce pullulement se fait avec ordre
et, si l'on peut dire, avec calme, et sans que rien soit troublé de
l'harmonie du morceau.
S'il évite instinctivement les actions trop vives et les scenes
trop compliquées, c'est qu'elles s'accorderaient mal avec ses
~abitudes de composition. II aime les ordonnances simples, maJestueuses, ou le tablean de l'activité humaine, réduit aux gestes
essentiels, sert de toile de fond a quelque grande figure qui
occupe le premier plan et impose a l'ensemble ses proportions et
son unité. Dans Khiron, la description du soir sur les plaines
d'Haimonie et de la vie bucolique menée par les vierges et les
pasteurs encadre et releve par le contraste la gravité souveraine
d'Orphée:
.
Silencieux, il passe, et les adolescents
Écoutent résonner au loin ses pas puissants.

37

�546

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LJSLE

C'est un Dieu I pensent-ils ; et les vierges troublée_s
S'entretiennent tout bas, en groupes rassembléeb.

.ª

C'est autour de ce personnage central et par rapport luí quel'oouvre s'organise. Le souci de l'équilibre et des proporbons Y est.
toujours sensible. Niobé en fournit un excellen~ e~emple. 11 Y !•
dans la premiere partie du poeme, une descripbon du pala.18
d'Amphion, corsée de chants·exécutés par l'aéde. Ces c_han!-5 en
l'honneur de Zeus, d'Apollfin, d'Artémis, ne sont_pas m~bles lt
l'action puisque ce sont eux qui irriteront l'orgue1l de Niobé et
feront ~onter le blaspheme a ses levres ; mais on peut trouver
u'ils sont un peu Iongs, comme on peut par contre trouver un
~eu court le récit fait par le chreur de la mort de~. quato~ze enfants
de la reine sous les fleches des dieux. C'est qu 11 falla_1t balancer
la composition et laisser aussi exactement que poss1ble en so_n
milie~ la grande tirade dans laquelle la f~lle de Tantale déf1e
et brave les Jmmortels. Dans les poémes ou il ne se trouve ~as de
ersonnage central, l'équilibre est obtenu _pa~ _la sy~étne dea
~arlics. Dans La Légende des N ornes, les tro1s v1e1lles ass1s~s sur les
racines du frene y ggdrasill prennent tour a tour la parole . elles la
gardent chacune pendant un nombre sensiblement égal de ven,
et le dessin général de la composition nous est connu dés qut
nous savons de quoi parle la premiére : du ~-ornen~ qu'e)le est le
passé, la seconde sera le présent ~t la tro1s1e~e 1 avemr: D~~
Baghaval, les trois brahmanes, procedent d~ la meroe fagon , et, u:t,.
la symétrie de l'ordonnance est en~ore soul:gné? par les formes dll
style brahmanes puisque chaque d1scours s achev~ pa~ une coi:i,clu,..
sion identique, chacun d'entre euxrépétant lameme11;1voca~10nl
Baghavat, en y changeant seulement un mot, le mot qm _expr11?e
genre particulier de sou ~rance humaine - souvemr, dés1r 011\
doute - qu 'il cst chargé d 1mcarner.
Du plan général du poeme,ce souci d'uni~é,d'or~onnance et de
proportions se propage a chacune des parbes qm le comp?senL
Chacune d'entre elles, par le choix, l'agencement et l'harmom~ d.,
détails, est comme un tout a l'inté:ieur du tout, et la 11:1om~
esquisse traitée par le poete deV1ent un quadro qm pe?1
dans une certaine mesure, se suffire a lui-me1?~· J usqu'a ~uel po1n
Leconte de Lisie poussa l'art de la compos1bo~, nous nen avoU6
pas de meilleure preuve que le tres précieux ouvrage ot.
M. Vianey rapproc~e perpétuel)ement le texte du po~te des sour~
auxquelles il a pmsé. Ce sera1t ur~e e~reur_ de croire qu~ quan
Leconte de Lisie s'inspire, comme il lm arrive sou~ent, un modele déja parfait, il n'a eu que bien peu d'effort a fa1re. Meme dana

?

547

cecas, il remanie et recompose asa guise, et il ne se borne pasa
recomposer ; il invente, en harmonisant si justement ce qu'il
apporte avec ce qu'il regoit, qu'a moins de suivre !'original ligne
1 ligne, on ne distingue pas ce qui est a autrui et ce qui est a lui.
On pourrait faire cette expérience sur ses imitations de Théocrite,
d'Anacréon ou d'Horace. Mais la comparaison sera encore plus
instructive si elle est faite avec un original ou l'art est moins
parfait. Voici dans le poeme antédiluviende Ludovic de Cailleux,
dont j'ai déja eu l'occasion de parler, un passage qui a ému l'imagination de Leconte de Lisie et qui lui a suggéré une des plus belles
pages de son poéme de Qain. L'auteur, dans la forme un peu
bizarre qu'il a adoptée, et qui prétend reproduire la coupe des
versets de la Genese, décrit l'aspect d'Hénokhia,la ville desForts,
ala tombée du soir:
11 était soir, temps ou les jeunes filies ont coutume de sortir de la ville
d'Hénochia pour puiser de l'eau; temps ou les voyagours font reposer leurs
cbameaux aux portes de la ville.
Orle puits était creusé pres des portes sur la route du désert ;
Des troupeaux étaient coucbés á l'entour, tiUr le penchant de l'Aride.
En ce temps-1:l, il était coutume aux paslcurs d'Hénochia, apres avoir
ramené leurs troupeaux aux portes de la ville, de s'arreter pour les complcr.
Alors les cbevres fatiguées se couchent sur les bords du chemin ; leurs mamelles pleines tratnent sur l'herbe ; les chevreaux se Ievent debout sur les
pierres de l'abreuvoir; les autres se frollent contre un cMre.
Les onagres, les chameaux, les dromadaires se roulent ou se repos,mt
sur les sables que le soleil ne brOle pes ; et, au signa! du pasteur,les troupeaux
rentrent dans la ville, vers une étable pleine de paille, pour donner leur Jnit,
al'aurore, aux Colossiens.
Or done, les pasteurs ayant fait boire leurs chameaux, leurs onagres,
leurs dromadaires, leurs chevres, Jeurs brebis, rentraient lentement ver,; les
portes.
Et les derniers mugissements des troupeaux allaient se perdre du e Oté des
rigions de la solitude.
lis passerent ainsi longtemps, et déj:l le soleil avait disparu de la le•re.
Et ses rayons expirants embrasaient les murailles de la viUe de Karn,
comme des murailles de feu.
Et les jeunes filies sortirent d 'Hénochia ;
Suivant la cou turne des femmes de leur pe uple, elles élaient couvertes d 'une
robe et d'un voile de lin blancs.
Elles remplirent les urnes et les vases qu'elles portaient sur l'épaule, rt les
Placant á terre, elles se reposerent sous un palmier qui s 'élevait pres du puits.

II y a dans cett,e description,assurément, de l'iroagination, de la
couleur, du pittoresque ; mais elle est diffuse, tratnante, elle se
répéte, elle est mal composée et mal équilibrée. Des trois parties
essentielles dont elle consiste, rentrée des troupeaux, rentrée des
hommes, sortie des femmes pour aller puiser de l'eau ala fontaine,
les deux premieres sont, par rapport a la troisiéme, !'une trop
longue, l'autre étriquée; elles se suivent et ne tiennent pas l'une
a l'autre, faute d'un point de vue d'ou elles s'étagent et se coor-

�546

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

donnent. Leconte de Lisie a élagué ce qui était superflu, r~sser~é
ce qui était prolixe, ajouté ce q~i manqu~i~, lié ce qui éta1t
décousu et mis le tout en perspect1ve. Et v01c1 ce que de la page
médiocre de tout a l'heure, il a tiré :
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d'ou s'enroulaient des spirales de tours
Et de 'palais cerclés d'airain sur des bio'cs J~urds,
Ruche énorme, géhenne aux l~gubres entr~1lles_,
Ou s'engourrraient les Forts, prmces des anc1ens Jours.
lis s'en venaient de la montagne et de la pl~ine,
Du fond des sombr~s bois et du désert sans fmi
Plu~ massifs que Je cedre et plus hauts q~e le pm,
Suants, échevelés, soufftant leur rude hale~e
.
Avec Jeur bouche épaisse et rouge, et plems de fa1m.
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes
A J'épaule ou le cerf, ou le Jion !':lnglant.
Et les rem;nes marchaient, géan_tes,, d'un pas !ent
Sous les vases d'airain qu'empht 1 eau des c1ternes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur Je !Jane.
Elles allaient, dardant leurs prunelles _superbes,
Les soins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour a tour dans la ronce et !e~ herbes
Leurs pieds termes et bJancs avec tranqu11llté.
Le vent respectuoux, parmi leurs tresses sombres,
Sur Jeur nuque de marbre errait en frémissant,
Tandi-; que Jes parois des roes couleur de sang,
Comme de grands miroirs_susl?endus dans les ~mbres,
De la pourpre du soir ba1gna1enL leur dos pu1ssant.
Les unes de Khamos, les vaches aux mamelles
Pe~antes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds
Se ho.taient, sous l 'épieu, par files et par bonds ;
Et de grands chiens mordaient Je jarret des chamelles ;
Et les portes criaient en toumant sur leurs gonds.
Et les éCJats de rire et les chansons féroces,
1,lalés aux beugloments lugubres des troupeaux,
Tels que le bruit des roes secouós par les ea&lt;1x,
Montaient jusqu'aux tours ou, le poing sur leurs crosses,
Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux.
Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines,
De son écume errante argentait leurs bras roux,
Immobiles, de lourds colliers de cuivro aux cous,
Et qui, d'en haut, dardaient., l'orgueil plein les narines,
S111 laur racc des yeux profonds comme des trous.

Au premier plan, l'aspect farouche et violent des guerriel'B,
contrastant avec la beauté calme et sculpturale des femmes ;
au fond, dans un nuage de poussiere, les troupeaux s'enfonQant
pl!le-mele sous les portes de la ville ; en haut, les vieillards immo-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

549

hiles au sommet des tours. Ainsi par paliers successifs se distribue,
s'étage et pyramide, pour ainsi dire, tout le tableau, baigné dans
cette lumiere sanglante du couchant qui achéve de lui donner
son caractere et renforce l'unité de composition par l'unité
d'impression. Ce souci de l'unité d'impression est tel chez Leconte
de Lisie qu'il luí fait plus d'une fois forcer la note. Tous ceux
de ses poemes qui ont trait au Moyen Age en sont, nous l'avons
déja vu, autant d'exemples ; et récemment encore, comparant
scene par scene, et presque vers par vers, ses Érinnyes avec
l'Oreslie dont elles prétendent etre une adaptation, un critique
constatait qu'il avait constamment renchéri sur son modele en
fait de sauvagerie et de violence. Il lui arrive d'etre plus eschylien
qu'Eschyle, plus grec que les Grecs, et plus barbare que les
Barbares.
II resterait a montrer, en poussant dans le détail, comment dans
le style meme de ces poemes on retrouve ce sentiment de l'harmonie et ce souci de l'art. La langue en est d'une extreme richesse, et
on en comprend la raison. Ayant, au degré que nous savons, le
gout de l'exactitude, de la précision et de la couleur, demandant,
d'autre part, ses sujets atous les temps, a tous les pays, a toutes
les civilisations, a toutes les races, il a dO, s'il voulait éviter l'a
peu pres, la périphrase et le délayage, puiser largement dans le
vocabulaire propre a chaque temps, a chaque race ou a chaque
pays. Ses descriptions de Bourbon fourmillent de termes empruntés a la faune et a la flore des régions tropicales, ou au
langage créole :il n'y est question que de gérofliers et de vétivers,
de mangues et de letchis, de martins et de paille-en-queue, de
bygailles, de varangues, de bobres, de calaous. Dans ses poemes
orientaux, il pa. e d'émirs et de kaliies. de fakirs et de houris de
hnka et de santa! ; dans ses poeme'3 scandinaves, de Jarls, de
skaldes, de runes ; dans ses poemes égyptiens, de pagne, de nome,
de sistre et de nopal · dans ses poémes grecs, de khlamyde, de
quadrige, d'hyacinthe, de 'otos, de cratéres et de canéphores ;
dans ses récits du l\Ioyen Age, de moutiers et de nonnes, de si res et
de donjons, de hart et d'escarcelle. de frocs et de cagoules,
d'estrapade et de chevatets. Il e!it, je crois bien, de tous nos grands
poetes, celui dont les vers roulent le plus de mots étrangers a
l'usage de notre temps, ou meme étrangers a l'usage de la langue
fran~aise. Mais il les emploie avec un sens si délicat de leur valeur
pittoresque et de leur charme un peu bizarre, il les introduit ;¡
habilement, il les répartit avec tant de mesure et les place si a
propos, qu'ilssurprennent parfois,mais qu'ilsne détonnent jamais.
Et tous ces vocables insolites ou mystérieux, exotiques ou suran-

�550

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nés, que ni Bossuet, ni Racine, ni Lamartine, ni Musset n'ont
insérés dans leur prose ou daos leurs vers, que Hugo lui-meme, le
grand remueur de mots, n'aurait pas osé employer, iI les sertit
daos une phrase d'un tour si net et d'uo galbe si pur, que nous
avons, en dépit de ces oouveautés, l'impressioo d'uo style tout
classique et fermement attaché a la tradition fran~aise.
*

• •
La beauté plastique des Poemes Anliques et des Poemes Barbares incline a voir avant tout dans leur auteur un sculpteur ou un
peintre. Mais il n'aurait pas été un poete complet, s'il o'avait été
en meme temps un musicien, s'il n'avait COOQU et réalisé, aussi
bien que l'harmonie des lignes et des couleurs, l'harmonie des sons
et des rythmes. Est--il possible, saos entrer dans un détail qui
deviendrait vite fastidieux, de donner une idée au moins de la
musique inhérente asa poésie ? On n'en finirait pas de citer tous
les beaux vers qui, le livre fermé, chantentencore dans la mémoire.
Les uns sont rudes et rauques, ils évoquent les mille bruits de la
tempete, le siffiement du venta travers l'espace :
Dans l'immense largeur du Capricorne au Póle,
Le vent beugle, rugit, siffie, rA!e, et miaule.

Les autres sont retentissants et sourds, comme le choc des
vagues contre les rochers de la c6te :
Vois I cette mer si calme a, comme un lourd bélier,
Effondré tout un jour le flanc des p;omontoires,
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les roes, qui hurlent sans plier,
Le trisson écumeux des longues houles noires.

Les uns sont larges et graves comme le murmure des forets agitées par la brise :
Le vent d'automne, au bruit lointain des mers pareil,
Plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues,
Balance tristement, le long des avenues,
Les lourds massifs rougis de ton sang, O soleil 1

Les autres sont limpides et frais comme une voix de ferome
qui monte en chantant dans la nuit :
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne,
Elle coule a flots d'or, retombe et s'amollit,
Comme l'eau des bassins qui, áaillissant de l'urne
Grandit, plane et s'égrlme en perles dans son lit. '

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

551

D'autres sont durs, déchiraots, métalliques :
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunessJ, ó désirs, ó visions sacrées,
Comme un chceu~ de clairons éclatant a l'aurore 1

D'autres sont doux, apaisés et chuchotants :
Sur son cceur enivré pressant sa bien-aimée,
Réchauffant de baisers sa lévre parfumée,
Cuna1cépa sentait, en un r¡;ve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité 1
Et &lt;;:anta l'enchatnait d'une invincible étreinte 1
Et ríen n'interrompait, durant cette heure sainte,
Ou le temps n'a plus d'aile, ou la vie est un 9our,
Le silence divin et les pleurs de l'amour.

Mais si l'oo veut mesurer jusqu'a quel degré d'exquise finesse
et de subtilité iogénieuse va chez Leconte de Lisie le sens des sooorités, il n'est que de comparer entre elles les deme strophes d'une
si parfaite harmonie dont l'uoe commence et l'autre termine le
gracieux poeme intitulé La V érandah. La premiere, avec ses sept
vers sur deux rimes, les deux derniers reprenaot en seos inverse
les deux premiers, avec ses allitérations et ses voyelles sourdes
sur lesquelles tranchent a intervalles irréguliers des voyelles
plus claires, donne l'impression du chant monotone et léger de
l'eau qui tombe goutte a goutte et fuit hors de la vasque de
marbre:
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l'lran mélent leurs frais murmures,
Et les ramiers réveurs leurs ro1,1coulements c),oux.
Tandis que l'oiseau gr¡;le et le frelon jaloux,
Siffiant et bourdonnant, mordent les figues roo.res,
Les rosiers de l'lran m¡;Jent leurs frais murmures
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.

Mais voici que sous les treillis d'argent de la vérandah ou elle
repose, la belle Persane s'engourdit peu a peu dans un demisommeil ; le bruit de l'eau daos la vasque, et de la brise dans le
feuillage, et des oiseaux daos les hranches, et des insectes autour
des fruits n'arrive plus a son oreille que comme un vague chuchotement qui semble s'assoupir en meme temps qu'elle ... Pour
donner de ce glissement daos le sil enee la sensation quasi physique,
il a suffi au poete de reprendre les memes vers, en éteignantseulement les notes trop vives et en accentuant la monotonie du
rythme:
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux;
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,

�552

r;;

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L'oiseau grde et le frelon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mílres.
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

Ce qui donne ~eur valeur musicale aux vers de Leconte de Lisie,
c'estle choix des sons plutot que la variété des rythmes. 11 n'a sur
ce dernier point rieninnové, rien inventé. Le vers qu'il a employé
de préférence est l'alexandrin, l'alexandrin assoupli et libéré que
lui léguaient les romantiques. II s'en est contenté, et il !'a meme
beaucoup moins «disloqué» que ne !'a fait Victor Hugo. La seule
liberté qu'il se soit permise avec Iui, et que son illustre prédécesseur n'aurait pas approuvée, c'est d'assourdir la syllabe sur
laquelle tombe l'hémistiche, en mettant a cette place un proclitique, une préposition notamment,et meme une syllabe muette.
D'un bout a l'autre de la salle a vofite épaisse ...

Mais il le balance en général d'unefa~onbeaucoupplusréguliére
et plus classique que Iui. En fait d'autres métres, il n'a guére
employé que l'octosyllabe et aussi le décasyllabe scindé en deux
mesures égales :

...

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elles joyeux dansent sur la plaine.

C'est la, sauf erreur, une coupe qu'il a été, avec Théodore de
Banville, un des premiers a pratiquer. Ces rythmes, plus rapides
et plus courts, il les a réservés a certains sujets, ou ils étaient
nécessaires. Mais le plus ordinairement il s' est servi de rythmes
graves, majestueux, un peu lents et Iourds, massifs comme est
souvent sa poésie elle-meme: le tercet, le quatrain a rimes croisées ou embrassées ; la strophe de cinq vers qui n'est qu'un
quatrain a rimes croisées, ralenti et alourdi encore par l'insertion en son milieu d'un vers suppléroentaire qui triple !'une
de ses deux rimes. Le quatrain est exactement a la mesure de
sa phrase poétique et en suit on ne peut mieux le mouvement. 11
y a meme, dans certains de ses poémes, des tirad es entiéres d'alC:.
xandrins a rimes plates qui se décomposent non sans quelque
monotonie en groupes de quatre vers. 11 ne faudrait pas conclure
de ces remarques que la métrique de Lecont~ de Lisie soit
totalement dépourvue de variété et de souplesse ; mais il est
juste de reconnattre qu'elle s'adapte mieux aux grandes images
et aux sentiments profonds qu'aux conceptions gracieuses et légeres, et que, prise dans son ensemble, elle achéve de donner a son
reuvre le caractére d'ampleur, de majesté, et meme,si l'on veut,
de solennité, qui en demeure le trait le plus apparent.

L'&lt;E.UVRE POÉTIQUE ,DE LECONTE DE LISLE

553-

•*•
Cette reuvre est belle, d'une beauté réguliére, harmonieuse et

calme, pure de lignes comme l'antique dont elle est souvent ins-

pirée, voluptueuse et chaste a la fois cornme lui. Elle a la splendeur

du marbre auquel on l'a souvent comparée; elle en a aussi, disent
ceux qui ne l'aiment point, la froideur. On reproche au poéte de

n'avoir atteint la perfection de l'art qu'aux dépens du sentiment,
d'avoir modelé des formes admirables et peint des tableaux ma-

gnifiques, mais de n'avoir pas donné de vie a ces tableaux et de
n'avoir pas mis une ame dans ces formes. O,n lui en veut surtout
de n'y avoir rien mis de la sienne, de n'avoir rien trahi,dans sa
poésie, de l'homme qu'il était sans doute, semblable a nous, faible
et passionné comme nous, d'avoir été non seulement impersonnel,
mais impassible. C'est un grief que confirme trop facilement une
lecture superficielle de Leconte de Lisie. II vaut la peine de l'examiner spécialement et de le discuter a fond.
(d suivre.)

�UN DRAME NÉO·CLASSIQUE DE G, HAUPTMANN

Un drame néo-classique
de G. Hauptmann
Leqon de H. A. VU.t.LIOD,
Professeur

a l' Uniuersité de Naney.

« L'Arc d'Ulysse. »

La Danse de Pippa et La Fuile de Gabriel Schilling, que nous
avons étudiéesantérieurement, étaient des ceuvres tres difiérentea
l'une de l'autre, bien que composées durant la meme année. La
premiere était symbo!ique, tout imprégnée de romantisme, et elle
était demeurée, pour un grand nombre de spectateurs de.1901,
une énigme. Elle n' était pas scénique, en raison de l'incertitude ou
elle laissait !'esprit, non seulement quant a la signification du
symbole, mais encore quant ti la proportion de réalité et de
fiction qu'elle contenait. Cette piece avait échoué et Hauptmann
avait différé la représentation de Gabriel Schilling, drame d'analyse, d'une aílabulation toute réaliste et contemporaine,
de couleur ibsénienne pourtant, dont il redouta l'insucces.
Entre 1906, date de l'échec de Pippa, et 1912, date du succes
théatral de La Fuile de Gabriel Schil!ing, l'intervalle est comblé
par une série d'ouvrages de caractere tres distinct et de valeur
tres inégale.
En 1907, G. Hauptmann avait fait suivre la plus absconse,
la plus difficilement pénétrable, de ses ceuvres dramatiques:
La Danse de Pippa, par la plus banale et la plus faible, la comédie
intitulée Les Demoiselles de Bischofsberq. On eüt dit qu'il eut voulu
prouver qu'il était en mesure, s'il luí plaisait, de recourir aux
procédés les plus usés, les plus rebattus, des imitateurs d'Iffiand
et de Kotzebue. Dix années auparavant,la chute de Florian Geyer
avait fait rebondir son auteur jusqu'au légitime et tres noble
succes de La Cloche engloulie et il avait pris une tres authentique
revanche. Maintenant et pour la premiere fois, la réaction manquait et le dramaturge semblait rendre les armes.

555

L'année suivante, en 1908, Hauptmann exploita, comme il
avait fait avec Le pauvre Henri, une légende du Moyen Age,
combinée avec l'étude d'un cas morbide. Mais L'Olage de l'empereur Charles, la nouvelle piece, au lieu de s'établir sur l'intégralité d'un poeme médiéval, prenait texte simplement d'un
fragment de chronique italienne du xv1e siecle, ou il était relaté
que Charlemagne s'était épris, vers la fin de son régne, a ce
point d'une jeune fille perverse nommée Gerfuind, qu'il en avait
négligé tout ce qu'il se devait a lui-meme et tout ce qu'il devait
Ason peuple. Hauptmarrn avait traité sa matiére comme celle
qu'il avait empruntée a Hartmann von Aue, en pentamétres
iambiques. Le projet du drame ne manquait pas de grandeur ;
l'exécution en fut médiocre, parce que l'élaboration en avait
été insuffisante et que le personnage principal, dessiné avec trop
de hate, ne laissait voir dans son ame aucun conflit tragique, mais
présentait seulement un phénoméne de déchéance.
A partir de ce tournant de sa carriére, Hauptmann ne reviendra
plus qu'a deux occasions au réalisme dramatique, auquel il
s'était entierement adonné avec prédilection, je veux dire a
la figuration et a l'interprétation des thémes tragíques ou
comiques qu'offre la vie, dans le présent et autour de luí. 11
maniféstera une tendance toujours plus accentuée a recourir
aux inspirations de l'idéalisme et sous les biais les plus multiples. 11 semble qu'un moment soit venu ou l'auteur des
Túserands et d'Hannele se trouvait avoir épuisé l'intéret des
aujets vers lesquels son attachement a sa province natale
l'avait tout d'abord porté. Apres La Danse de Pippa, il n'a plus,
que je sache, remis en scene le paysage silésien, ni fait entendre,
dans des ceuvres nouvelles, le dialecte auquel il avait ouvert
une si large place dans ses' premiers drames. Le constant besoin
de renouvellement, qui avait été !'une des caractéristiques les
plus singulieres de son individualité d'auteur dramatique, allait
l'amener a des hardiesses d'adaptation qui n'auraient plus rien
de commun avec celles qu'il avait tent~es, en 1889, sur l'étroit
aentier ouvert par Arno Holz. II devait, a plusieurs reprises, non
aeulement quitter les errements du naturalisme, mais s'évader
tout a fait -par surcroit- de l'ambiance meme du germanisme.
Par une sorte de gageure, il disposa d'assez de souplesse pour
restituer, en 1911, le milieu cher aux initiateurs du Théatre-Libre,
dans la tragi-comédie berlinoise qu'il intitula Die Rallen, et pour
ne pas craindre de luí opposer, presque sans transition, une piéce
néo-classique, dont la scéne était a Ithaque.
Pour se mettre au point de départ de la nouvelle orientation

�556

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de G. Hauptmann, il faut se reporter au voyage qu'il fit, au
printemps de 1907, par mer, le long des c6tes de l' Adriatique
jusqu'a Corfou, et par dela jusqu'en Attique. JI en a noté les
impressions, sous le titre de Griechischer Frühling, dans une
sorte de journal de route qui rappelle le Voyage en Italie 4e
Grethe, mais dont la valeur et l'intéret résident surtout &lt;lana
les clartés qu'il projette sur les sources les plus intimes de la
sensibilité du poete, sur cette double nature qui fait de lui un
réaliste illuminé par les pressentiments du romantique, wt
romantique toujours capable de renouer le contact avec la vie,
palpitante et réelle. L'antiquité hellénique et le monde modeme
ne parurent pas a G. Hauptmann etre deux domaines séparé&amp;
l'un de l'autre par des cloisons étanches, mais deux milieux au
sein desquels l'homme a été tourmenté d'angoisses et transpo
de joies, qui se correspondent a travers les siecles. Son sens arden
de la réalité sentimentale, si je puis ainsi m'exprimer, lui permit
de ressusciter intuitivement l'hellénisme, non pas tant du point
de vue du dilettante et de l'esthete que de celui d'un amateu
d'émotions humaines éternellement susceptibles d'etre évoqué
et ressenties.
On se souvient que, dans le drame écrit en 1906 et dontl'actio
se joue sur les bords de la Baltique, le sculpteur Maürer press
son ami, l'infortuné Gabriel Schilling, del'accompagner en Grec
ou il retrouvera la joie de vivre. Cette circonstance rend une
fois de plus sensible la part d'autobiographie que G. Hauptma
ne cesse d'insérer dans ses amvres. Au moment oit il composa·
La Fuile de Gabriel Schilling, il nourrissait done le projet qu'il
réalisa l'année suivante, en compagnie de sa seconde femm
et de son jeune fils, et duque! il escomptait, pour lui-meme, un
bienfait intellectuel et bien mieux, une sorte de rajeunissement
de tout son etre.
Des lors, le long de ce périple qu'il fit de Corfou, par Leucade
et les multiples Hes de lamer Ionienne jusqu'a Théaki, l'ancienn~
lthaquc, il congut le plan du poeme dramatique qui ne devait etre
représenté et publié qu'en janvier 1914, L'Arc d'Ulysse (der
Bogen des Odysseus).
Entre le retour de G. Hauptmann et l'impression de cet ouvrage
qui semble, au premier abord, si étrangement en dehors dlli
cercle d'oú naissent d'ordinaire ses suggestions dramatiques, il
faut placer (outre ,la légende du temps de Charlemagne, dont
j'ai déja parlé) plusieurs pieces et plusieurs romans.
Des le début de sa carriere, Hauptmann s'était exercé dans le
genre narratif. Quelque part qu'il ait donnée de lui-meme au

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

557

théatre, on a souvent remarqué qu'il a écrit des drames qui
a'apparentent, a bien des égards, avec l'épopée, par l'abondance
et le développement des récits qu'ils contiennent. En 1892,
la meme année que Les Tisserands, il avait fait paraltre deux
no~velles proprement dites. Le Garde-barriere Thiel et L'Apólre,
écntes plusieurs années auparavant. Ce ne fut done pas un
événement inattendu que l'apparition,en 1910, du grand roman
si significatif, si plein d'ame et de pensée, auquel il donna le
titre de Emanuel Quinl, l'inscnsé en Jésus-Chrisl (Der Narr in
hristo, Emanuel Quint).
Je ne m'arreterai pas sur cette reuvre qui ne rentre pas dans
le cadre de l'étude que je me suis imposée cet hiver. ll est imnosaihle toutefois de l'omettre tout a fait, pour peu que l'on 'soit
préoccupé de donner, a propos du théatre de G. Hauptmann, un
apergu général de sa production.
Emanuel Quint, comme L' Apólre, comme Ames solitaires, comme
Les Tisserands, comme Hannele, et encore comme La Cloche
engloulie, Michael Kramer et Le pauvre Henri, est tout entier
pénétré de l'idée religieuse et il l'est aussi d'un sentiment de pitié a
'égard des faibles et des souffrants. Quint est un chimérique
religieux, un homme qui s'estprescrit, commeTolstoI,le devoirde
réaliser par sa propre vie le strictidéal du Christianisme primitif.
Les influences piétiste, qui avaient marqué sur l'adolescence de
G. Hauptmann l'avaient prédisposé a faire intervenir le souci
religieux, d'une maniere active, a l'occasion des réalités les plus
matérielles de l'existence quotidienne, a dépouiller la religion
du dogme pour meler son ferment a la vie sociale, dans ses manifestations les plus familieres. Emanuel Quint marque un effort
en vue de tirer du spectacle de la misere humaine la justification de l'enseignement essentiel du Christ. II en résulte que
l'idéalisme s'y trouve en quelque maniere impliqué dans la mise
en ceuvre naturaliste. Ce livre, dans lequel Hauptmann a fait
entrer une part considérable de lui-meme, peut etre considéré
comme la somme doctrinale de tout le reste de la production de
aon auteur, comme le résumé le plus expressif de tous les
éléments dont se constitue son individualité sentimentale.
Le roman d'Atlantis, paru en 1912, procure, dans le genre
narratif (si on le compare a Emanuel Quinl), une impression
analogue a celle qu'éprouverait un spectateur qui assisterait
a une représentation des Demoiselles de Bischofsberg, au sortir
d'une audition de La Cloche engloulie. Au lieu que Quint vise
a atteindre l'ame, Atlantis captive surtout par le pathétique
d'une situation (celle d 'un grand paquebot chargé de passagers et

�558

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui s'apprete a couler au fond de l'Océan). Hauptmann agit ici
par son aptitude de dramaturge a mettre en mouvement }t!9,
ressorts qui ébranlent l'émotivité du premier venu, et sa detcription est animée d'un pittoresque tres saisissant. Romancier
aussi bien qu'auteur dramatique, il semble qu'il veuille atteindre
alternativement les milieux les plus opposés, et qu'il s'entratne 1
cet effet a user avec dextérité des moyens les plus diversifiéa.
La suggestion initiale qui amena Hauptmann a écrire AUanli,
provint de la réminiscence d'impressions recueillies par lui, au
cours d'une traversée de Southampton a New-York en 1892, et
que le voyage en Grece,en 1907, avait ranimées. Une fois de plus
nous remarquons le partí qu'il ne cesse de tirer de ses expériences,
pour la production de ses ouvrages. Cette intervention si fréquente de l'émotion vécue, de &lt;&lt; l'Erlebtes », indique la prédominance de la subjectivité, et tout compte fait, du sentiment.
dans son muvre. De la la part de réflexion, de conscience, d~
systeme, qui restreint, dans la plupart de ses drames, la sponta•
néité. Devant la vie, Hauptmann ne garde pas cette sérénitj
qui garantit a Shakspeare, par exemple, l'objectivité sans trouble.
Entre la publication du journal de route intitulé Griechis~
Frühling (1908) et celle du roman religieux Emanuel QuinJ
(1910), se plaQa la représentation de Griselda. Pour la 3e fois,
le romantique attardé qui cohabite, chez le poete du Pauvre H enri~
avec l'écrivain naturaliste, empruntait un sujet de drame a la
tradÍtion du Moyen Age, mais pour en transformer du tout au tout.
les données et pour la compliquer de cette autre hantise de l'éta~
d'esprit romantique, l'intervention de l'élément pathologique.
Dans le theme populaire de Griselda, tel que l'avaient interprété Boccace et Pétrarque et tel que la plupart des littérature&amp;
européennes l'avaient traité a leurs débuts, l'attrait principal
avait résidé dans l'amour du jeune noble pour la paysanne.
Hauptmann a exploité cette matiere traditionnelle avec verdeur,
avec ce relief que lui permet la connaissance exacte des milieux
plébéiens. Il a mis en contraste saillant la saine et énergique
nature de la pastoure et le tempérament brutal du Markgraf
Ulrich et, a l'inverse de la légende, il a montré Griselda dana
l'humilité de sa condition, fiere et robuste, récalcitrante et non
point soumise, triomphant au dénouement de la perversion
morbide d'Ulrich, dans le cmur duquel soudain une jalousie
haineuse a l'égard de son enfant nouveau-né s'était exaspérée
jusqu'a la démence.
Griselda avait été la premiere composition dramatique de
G. Hauptmann, apres son retour de Gréce. Elle fut suivie, en

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

559

1911, d'un retour momentané de l'auteur d'Avant l'aurore a Ja
fermule la plus an~ienne d? &lt;l naturalisme conséquent » marquée
par la r~présentati~n de Die Rallen, une tragi-comédie berlinoise.
Le miheu populaire de ce que l'on appelle le GrossBerlin c'est~ e l'a~glomération berlinoise avec sa grande hanli~ue, a
touJo_urs mtéressé G. Hauptmann comme un certain nombre
~ l~ttér~teurs . et d~s arti~tes. _allemands de sa génération. II
l avait mis en scene tres particuherement dans LaPelisse de castor
et dans Le Coq rouge. L'action de la tragi-comédie de 1911 était
placée a Berlín m~me, et, s'~l en faut croire une confidence que Je
dram~turg~ ,aurai~ alors faite, Les Rat~ ne de~aient etre que la
premiere p~ec~ d un cycle dont le SUJet serait la peinture des
mreurs berlinoises.
Comme th_eme,. cet ~uvrage présentait la tragédie de l'instinct
maternel qUI avait déJa fourni le fond de Rose Bernd et de Gri•eM.:1-. ?º~me cadre, l_a promiscuité d1un faubourg de grande ville.
!'faIS 1_act1?n, en partie douhle, avec ses péripéties multiples et le
Jeu ép1f°d1que _des personnages secondaires, avait entravé, sauf
en que ques scenes, la forte impression que le dramaturge avait
médité de procurer.
L'année meme ou Hauptmann, pal' un retour déconcertant
vers une formule dramatique qu'il semblait avoir abandonnée
décevait tous les pronos~ics . que .c~rtains indices avaient par~
prononcer sur son évoluhon, Il réc1d1va une derniere fois dans le
aens de la comédie de mceurs, en écrivant Peler Brauer. '
~e meme que Le Coq rouge avait été,en 1901, la suite de La
Pe~iss,e de loutre (1893),Peter Brauer,qui n'a étéjoué qu'enl921 et
q_w na rempo~té, au ~ustspielhaus de Berlín, qu'un succes d'estune! e&amp;t la sm_te tard1ve de College Cramplon, comédie contemP?rau~e des Tisserands. G. Hauptmann paratt avoir une prédilect1on pour ces prolongations d'une étude de caractere ou
de mmurs. La preuve est pourtant faitequ'ellesportent rarement
honheur a l'é~rivain dr~matique. II est rare qu'il n'ait pas épuisé
par sa prem1ere création tout l'intéret qu'il est susceptible de
dégager d'une matiére. L'apparence de survie qu'il prete a son
personnage est trop factice pour soutenir l'illusion du public.
Un~ atmo_Psh~re e~e~eme~t difiérente, et malgré l'antiquité
du SUJet tra1té, Je pUis bien d1re « entierement renouvelée » e:,t
c~Ue dani, laq?elle se_ m~u~ent les héros de L'Arc d'Ulysse, la
~~e néo-class1que qUI faisa1t de. G. Hauptmann, d'une maniere
· ll mattendue, l'émule de Grillparzer et de Gmthe.
. Da~s plusie_urs des n?tes p~ises au cours de son voyage en Grece,
Ü ava1t témo1gné de I attrait profondément humain qu'exerQait

�560

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sur lui tout ce qui tenait a la légende du roi d'lthaque. Elle lui
faisait l'effet d'etre un theme éternel, et la figu~e du ~erger
Eumée J'émouvait par sa cordialité, par sa fidéhté a l égard
d'Ulysse dont il faisait une incarnation de la douleur.
,.
Dans la série des reuvres de Hauptmann, le drame ~rec s_msére
immédiatement entre le Feslspiel in deutschen Reimen JOU~ _'1
Breslau, au cours de l'été 1913, et die Winter~allade, une fanta1s1e
dramatique composée en 1917, d'apres un réc~t deSel~aLagerlüf.
L'Arc d' Ulysse condense en 5 actes l'essentiel des circonsta_nces
narrées dans les onze derniers chants de l'Odyssée, depuis le
moment ou, déposé par les Phéniciens Slli' _la cote d'~thaque, le
héros est conduit par Athéné, sa protectnce, sous l apparence
d'un mendiant devant la cabane d'Eumée.
Le décor représente un paysage de l'tle es~arpée, couverte de
chenaies ombreuses. Le vieux porche~, ass1s sur _un banc de
pierre, est occupé a fourbjr un are, tand1s que deux Jeun_es filies.
chacune portant sur la tete une jarre pleine d'eau, grav1ssent la
te d'un sentier qui accede vers la demeure rurale. Melanto, la
du chevrier Melanteus, et Leukone, la petite-fille d'Eun:iée,
s'entretiennent, en cheminant, selon le rythme du pe~ta?1et~
iambique, que la poésie néo-classique allemande, depuis l Iph,génie auf Tauris, s'est réservé en pr?J?re.
Leur dispute nous fournit I'expos1tion. Elles nous _appr,~nnent
ce qui se passe dans le palais du roi d'Ithaque, tand1s qu_Il erre,
au gré des vents sur la roer inclémente. Melanto est vame des
avances quelui o~t faitesles prétendants eux-me~es de Pénélope et
Leukone maudit cet Eury Machos et cet Antmoos, le~ profanateurs de l'hospitalité. Melanto parle apre_ment, ~ans _voile ; elle
tourne en dérision sa compagne qu'elle c:1'01~ en_ devotion dev~nt
Télémaque, le jeune fils d'Ulysse qm n é~a1t encore qu un
nourrisson lors du départ du héros po~r Tro_1e.
.
Mais voici qu'Eumée interpelle de lom les Jeunes filies. Il c~!t
voir a quelque distance, un étranger en marche vers la m~ta~rie
et il'en voudrait confirmation. Or, non! Leukone a beau a1~1ser
son pergant regard : elle ne découvre personn~. ~ors, le ~1eux
porcher se plaint des hallucinations dont une d1vm1té taqume le
harcele, et qui ofTrent a sa vue tantot un adolescen~ et tanta~
un ai'eul. Mais se léve-t-il pour saluer le nouvel arnvant et Iu1
donner la bienvenue l'apparition se résoud en fumée.
La langue dans laquelle Eumée s'exp:im~ est ~e belle tep.ue, 8
Ja fois tres familiere et tres noble. Cette 1llus10n v1suelle que cause
l'obsédante impatience du retour d'Ulysse et de ~~lémaque,
cette hallucination décevante provoquée par un Daimon, elle

hf~

561

UN DRAME NFO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

est un trait bien antique, mais il ne nous étonne pas qu'un romantique comme G. Hauptmann l'ait retenu.

Une complexité bien savoureuse rend, des l'abord, cette reuvre
attachante. On a le sentiment que le poete s'est épris de l'antiquité hellénique, en raison de l'intuition qu'il a eue de la persistance, dans l'ambiance grecque, des suggestions qui ont donné
naissance aux chefs-d'reuvre de l'art antique. 11 voit l'antiquité
sous les espéces de la vie; il en a la notion meme qu'avaient recommandée Frédéric Schlegel et les romantiques de la premiére école.
Elle n'est pas pour lui matiere morte, abandonnée aux investigations des érudits. 11 l'évoque en interprete qui a le sens de ses
mythes. De la la vigueur, la couleur de sa restitution. En sorte
que, traitant l'épisode du retour d'Ulysse a Ithaque, G. Hauptmann se sent a peine sur une terre étrangére. 11 est convaincu
de la pérennité des thémes homériques et il ne fait que transposer
ses modes habituels de création et d'expression. L'expérience qu'il
doit a la vision de la Grece, dont rendent compte ses notes de
voyage, l'a persuadé qu'il n'existe pas de rupture entre un classicisme vivant et pénétrant et le modernisme meme. 11 n'est pas
sans intéret de voir sa conviction d'écrivain naturaliste, qu'il n'a
jamais reniée, se muer en humanisme, a l'occasion de L'Arc
d'Ulysse.
Leukone et Eumée échangent leurs réflexions anxieuses sur Je
sort dont' est menacé Télémaque, récemment parti d'Ithaque a
la recherche de son pére. Les prétenda1;1ts épient son retour et
ils veulent le faire périr avant qu'il n'ait abordé l'tle.
C'est alors que le vieux patre instruit sa petite-fille de !'origine
et de la valeur de l'arc qu'il tient enmains. Il futl'arme d'Apollon,
· puis du Centaure Siléne et enfin d'Ulysse. Eumée l'a sorti de sa
cachette, en raison du reve qu'il eut la précédente nuit. Athéné luí
est apparue et· lui a commandé de fourbir et de tenir pretl'arc
de son mattre.
A peine a-t-il parlé que les chiens aboient, annongant l'approche
d'un mendiant, qui bientot, hors d'haleine, en haillons, tombe
devant Leukone et embrasse ses genoux.
C'est Ulysse lui-meme, vieilli, misérable, méconnaissable.
Un instant, son épuisement est tel que ses botes, empressés
autour de lui, le croient mort. Mais il se réconforte et il dit son
désarroi : ce Non, les Immortels n'écoutent pasmes supplications
et iI me faut porter, sans relache et sans terme, le poids de la vie. »
II esquiase en termes si vagues son infortune que le serviteur
remplit a son égard les devoirs de l'hospitalité sans s'aviser qu'il a
devant lui le roi d'Ithaque.
38

�562

R~UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ulysse ne reconnait pas davantage son tle natale. II a perdu
la nolion de la réalité. II dit qu'il luí semble étre enveloppé de
figures de reve. Et cetle affirmation nous arrete. Cet état d'Ame
est-il celui d'un ancien Hellene? Cet Ulysse, que G. Hauptmann
fait revivre, ne revit-il pas avec l'ame d'un moderne ? Eumée
a'est éloigné, allant préparer le repas qu'il servira a l'étranger,
au nom du mattre absent, de ce mattre dont le sort est pire que
le sien. Seul avec Leukone, Ulysse interroge : u Comment se nomme
cette terre ? ... »Et le vocable d'lthaque, qu'il fáit répéter par la
jeune filie ne l'éclaire pas. Au contraire, on dirait que celte chére
appellation sonne a son oreille comme un sarcasme. « Je le sena,
puissances cruelles, je ne reverrai jamais, au lointain de l'horizon,
la íumée de mon foyer monter dans le ciel. » On comprend des lort
que ce personnage d'Ulysse a conquis Hauplmann, parce qu'il lui
apparaissait sous les. traits de l'homme éprouvé par le deslin,
las, pitoyable, presque dément, d'une psychologie rendue morbide par le malheur. Ulysse a été le jouet de la fatalité et il ne se
possede plus lui-méme. « Privé de tout secours, je tAtonne,
enveloppé de folie. Ou ai-je abordé ? Je l'ignore. Avec qui
suis-je venu ? Je n'en sais ríen. D'ou ? je ne saurais le dire. •
Et il n'empeche que le personnage, auquel Hauptmann a prétf
quelques traits de l'homme moderne, apparatt dans une ambiance
purement hellene.
Au nom, une troisiéme fois répété, d'lthaque, il commence
a concentrer son attention, a pousser son enquéte. Leukone lui
vante la gloire de ce sage dont la ruse triompha de la résistance
d'llion,et qui régna sur l'tle, avant que la violence et la haine n'y
eussent usurpé le pouvoir. Il commande a Leukone d'épeler le
nom d'Ulysse et il se voile la tete.
Mais il ne peut croire ni ala persuasion des paroles, ni a celle del
paysages. « Illusion provenue des dieux », dit-il. u Que je fennt
les yeux ou que je les ouvre, l'image est laméme et c'est le meme
bienfait pour l'Ame et pour les sens. Et cependant c'est un mensonge. » Tant de fois il a été d~u déji.1, qu'il ne peut se rencbt
a l'assurance que lui donnerait maintenant la conformité di
souvenir qu'il a gardé et du spectacle qui frappe ses regarda.
Cependant la certitude graduellement s'impose a lui. Derriert
les collines aux pentes douces que revét la grise parure d•
oliviers, il sait," et Leukone luí confirme, que s'élévent les mun
de son ancien palais. Alors, il prend une poignée de terre : • Oui,
c'est de l'or, non de la glaise, de l'arobroisie, non de la glaise 1
Mais non, ce n'est que de la terre. Seulement de la terre, de la
terre, » s'écrie-t-il plein d'exaltation. Des lors, il sait.

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G• HAUPTMANN

563

A son tour, Leukone l'interro e » Q .
un _biais pour répondre : « Ulyssegétait ~~:onc_ es-tu ? « Il prend
retient de se révéler encore Et b. 1 .
ami ». Un scrupule le
de se vanter comme tant d' iten Ul pren~. Leukone le dissuade
,. '.
au res, par so1f de g ·
.
am, et de préte nd re qu il a1t vu le héros qu•1·11• ·t
A•.t d
,
a1 serv1 qu'il 81·t été
•
cu~s ans le ventre du cheval du T . m'
BSSls a ses
Le premier tableau s'acheve
ro~. ysse est mort.
son bote (cet envoyé des dieu~ :~~~t ~umée ~eparatt, conviant
bger le repas qu'il a appreté UI
mendiant) a venir parentre la certitude que l'évide~ce ¡ss\e~~ partagé dans son creur
et le doute que la dépression de ses ré a ité_s le presse d'admettre
décevants et tant d'épreuves ont ?nfil;~rg1e, ~ue tant de mirages
Leukone luí a décrit la torture su: i r en lm comme un poison.
tion de Télémaque et l'émofo ie p~r Pénélope et la résolude passer le seuil d'Eumée le hlér~s rn ms~ant, l'a terrassé. Avant
Encore une fois I'Ulyss~ de G He momlle de ses lévres.
tranchons le mol, 'un malade et ~et~uptma1;1n_ est un soullrant et,
ses épreuv~s, est pour le poéte un att:~;b1d1té, conséquence de
Le deuXIeme acte se dé I
,..
d'Eumée. Elle est composlee ~~~: 1ª I i~térieur de la maison
H~uptmann a la mise en scéne Ul se s01~ que donne toujours
~msme. Quand Eumée l'assur . y s~ a 1 ame pé~étrée de pessiil ~roteste qu'il est maudit de: ~~~: ~~e1:1t~nu~ qm lui est faite,
pres du foyer dont il ba. I
. ,
1 s ass1ed dans la cendre
la malveillance.
ise a pierre, comme pour en éloigne;
Eu_mée remarque son obses~ion. « Qu
.
.
ce ~imple foyer ne cache aucun cÍé e fa1s-t_u ? .La p1erre de
aruo~~x ; elle ne recouvre aucune
~on qui d,~1ve te rendre
eonc1her ou craindre Ell
t
pmssance qu il te faille te
.
e por e un feu h
·ta¡·
commc. pour moi-meme. '' Et il l' d.
.
_osp~ . ier pour toi
Le v1eux patre ne comp d a Jure . « S01s vml. ''
·
ren pas cet hote éL
·
« L aisse-moi caresser Ja fla
d
r~nge qm repartit :
profondément dans la bra:Cm! e e~ foyer ; larsse-moi imprimer
commc un enfant cache sa tete ~~n:1~age .déshonoré et maudit,
Eumée se prend a dire d'Ulysse : « II e sem de sa mere. ,&gt; Alors,
Ulysse aupres d'Eumé
t a
a perdu le sens. ''
pauvre_ Henri au foyer
~:ttfrk~~
~an,s la situation du
pou_rra~t au premier abord croire tout ro_1 d Ithaque, que l'on
ordma~re des personnages du théatre
~1t en dehors du cercle
c~ntra1re, essentiellement ourv
e . Ha~p~mann, est, au
dillérencient. Ulysse est I p
~ des caractér1stiques qui les
Ulysse a peur U a e p~pre rere du pauvre Ilenri
palais de Pénéiope eieur_ ~ cette. l\Ielanto qui a ser~i dans le
qm s est faite l'exécutrice des mauvais

d:

t:es
J

�564

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

desseins des prétendants. Plus on avance dans le drame, plus il
apparalt comme un homme marqué par le falum, par l' Anagké.
« 11 porte sur le front, dit Eumée, le signe qu'inscrivent leadieux."
Comme le sont la pluparl des drames de G. Hauptmann dans
la diversité deleur alTabalation, L'Arc d'Ulysse est un drame de la
fatalité.
A ce point du développement dramatique, l'épreuve a laquelle
est sournis Ulysseconsiste dans la nécessité ou il est maintenu de
se taire, de se renier lui-meme, alors qu'il est assuré d'etre dans
son domaine, sur le territoire de l'tle ou il a régné avant son départ.
pour Troie. Il est Ulysse, et pourtant il lui est interditde prononcer
le nom d'Ulysse, sous peine d'etre cbassé comme un simulateur
et un aventurier. Son dénument actuel, !'usure de son énergie pa
lt malheur ont créé une individualité nouvelle, dont le pouvoir
est nul. Le héros qu'il était est mort en elTet, et il n'en est pl
que I'ombre.
L'entrée soudainede Télémaque, le fils qu'il n'a pas vu grandir,
souligne le caractére poignant de cette situation. Ulysse a soufTert
et I'efTet ultime de sa longue épreuve est l'impossibilité ou il s&amp;
trouve de se faire r!)connatlre des etres chers qui l'appelaient.
Bien plus, tout éclat de sa sensibilité contenue le fait tenir polJI!
un aliéné.
Eumée accueille Télémaque comme il ferait son propre fils,
cependant Ulysse assiste en témoin a ces échanges, en vaincu, etil
ne peut que s'exclamer devant l'adolescent radieux.
En un long récit, d'une ligne rigoureusement classique, celui •
raconte a Leukone ce qui lui est advenu depuis son départ d'Ith
que. Tous les éléments de cet exposé sont rétrospeclifs. On croir ·
Jire une page délachée de l'Odyssée ; elle apparticnt au ge
narralif. S'il est admis que l'action soit l'unique ressort de 1•·
lérét dramatique, elle produit au théatrel'efTet d'un hors-d'reu
Mais pourtant cette scene, dont l'ampleur verbale rappelle
tradition de l'épopée, ne manque pas de présenter, par
conlenu moral, le puissant attrait qui est le propre de la tragé
classique.
Tandis que Télémaque parle, Ulysse semble endormi.
demeure certain pour tous qu'il n'est qu'un mendiant, un roa
heureux et peut-etre un fou, mais nous comprenons nonobs
qu'il est la personne principale, celle dans le creur de laquelle
joue le drame essentiel.
Ulysse entend tout ce que rapporte Télémaque. Partout d
l'Hellade, le nom du roi d'lthaque est révéré. Les aédes cban

565

aes lou~nges. On renda sa mémoire des honneurs qui l'ass· ·1 t

la un d1eu. Car on le tient pour mort. Désormais attend1m1 en
reto é ·
d ·t ,.
,
re son
ur qm:vau ra! &lt;t un blaspheme, car, comment admettre ue
les souverams de l Olympe prolongent, loin de sa terre natale qles
épreuves de leur favori ?
'
. Télé_maque con~e qu'a peine avait-il quitté la c3té d'ltha ue
iJ ava1t c·omm~mé, _devant l'immensité de la roer, avec rlm;
paternelle. II lm ava1t semblé que cette ame chérie l'envel
·t
et demeu~ait pres de lui. « Au milieu de la nuit, quand je te:!fsª:e
gouvernall et que les flots. roulaient sous la coque du navire Je
aouffle _de mon pére passa1t sur moi. J'eusse dit qu'une m:Un
~ressa1t mo~ front et mes épaules. Mon creur battait et s'enfiait
d un mystér1eux bonheur. Et quand nous tournames a nouv
p_roue vers ~thaque,_ son esprit me précédait. Le son que
nve quand Je sauta1 du bord me sembla etre un salut envo é
par,Ulysse des demeures souterraincs et réclamant les ho
y
funebres. »
nneurs
~é!émaq~e est done plein de la pensée de son pere ; ¡¡ est son
héntier et_ll sera son veng~ur. II souhaite asa mémoire la bienv~n~e. Ma1s qu~nd l~ ~en~ant, ne se contenant plus, se dresse et
ene . • Ensevehs-mo1, Je sms Ulysse l » le jeune héros n'a qu'
parole : « Cet homme m'inspire du dégout ». Et ¡¡ s'élo·
une
Leukone.
igne avec

=

re:~~

Ulysse se fait l'efTet d'etre dédoublé. Sur terre il ne connalt l
que _le mépris. Mais la gloire de ses gestes (ainsi qu'il s'ex rfm~s
a fm sa pe_rso~e et _elle resplendit du haut du ciel étoilé. PD'uni
part, ~on md1v1duah~é terrestre, réduite a n'etre qu'un paquet
de hadlons, et de l autre, Je rayonnement immortel et d" ·
de son nom.
ivm
~e. nous méprenons pas. C'est bien ce cas psychoJogique qui
"• invité G. Hauptmann a porter a la scéne le sujet du retour
d Uly_sse a It~aque. L'anomalie de ce destin et les consé1tuences
morb1des_ qu'll en pouvait déduire : délabrement moral, épuiaement mtellectuel, dédoublement de la personnalité • t
cette étude qu_i rattache s1 étroitement la tragédie néo-cl;ssi~::
n_ous étud1ons, a la légende médiévale dramatisée du pauu,.;
enr,, que nous avons précédcmment analysée
fo Toute la ~uite des scénes du second acte reno~velle, sous une
.:ume g?uallleuse et boufTonne, la situation posée. UJysse allait
.. ' plem de dégouL, quand Eumée rentre accompagné d'une
VIeille serva~te qui le raille d'imiter les gens du palais, de dissi er
i table les biens du maltre absent. lis parlent librement crume~t
ne prenanL pas garde au loqueteux. Soudain celui-ci 'se leve et

¡ue

�566

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

clame : « Sacrifiez et faites bombances ! sacrifiez et faites bombances 1» Eurykleia demande : « Qui done est c~thomme, ~umée? »
Alors le p&amp;tre répond : « Personne, au~ant dire q~e ce n est personne. » Eurykleia ne d9ute pas que cet mtrus ne s01t de la ~équelle
de ceux qu'attire le désordre d'Ithaque. « L~s vautours s assemblent partout 011 il y a de la charogne », d1t-elle.
Le paradoxe du role auquel il est ravalé prov~que la ~~rve
amere d'Ulysse qui se tourne, lui-meme, a hau~ vo1x, en déns1on:
Pour ce coup, Eurykleia s'indigne qu'il ne s01t p~s- souflleté, 1~1
qui injurie l'illustre roi d'lthaque. Avec_une doc1hté dolente, il
feint de &amp;'outrager lui-meme. Puis, il burle sa douleur comme
un forcené, et il part.
.
A Jire ce développement d'épisodes qui fait un tres captivant
tablean, on pense involontairement, tour a to~r, a Théocnte et a
Shakespeare. Alternativement, ce sont les. 1_dylles colorées du
poete grec et !'a.pre et scintillante fanta1s1e du dramaturge
anglais qui sont pour nous remémorées.
.
Eurykleia et Eumée s'entretiennent du scandale qui se perpétue
autour de Pénélope. L'épouse d'Ulysse s'alarme de l'absence de
Télémaque. Survient ensuite Melanto, mise en cause, la s~rvante
rebelle et impudente, dont l'audace arrache tous ~es voiles. Ce
sont bien la les petits tableaux de mceurs. de T~éocr1te.
Mais voici que la place tout a l'heure la1ssée_v1de par U!ysse e~t
tout d'un coup occupée par un vieillard, auss1 loquet~ux que lmmeme et qui Iui ressemble comme un_ frere. Eurykle1a seule est
frappée de la similitude de leur~ tra1ts. Le nouv~au venu est
Laerte le pere d'Ulysse. 11 est sémle. 11 rappelle le pere Kranse de
Vor s:nnenaufgang. G. Hauptmann l'~ traité selon les ~rocé?é.s
du naturalisme, tout en maintenant a I ensemble ~e la sce~e ou _il
le place, son coloris grec. Et c'est une accentuat10n de I mtéret
dra.matique, cette mise en présence du pere et du fils,. également malheureux, également déchus, pareils a deux sos1es tragiques.
Le pessimisme du drame s'accuse, en effet, au III0 acte,_ dans la
scene initiale 011 les deu '{ hommes, cote a cote, s'entreti~~e_nt.
Ce que le dramaturge a voulu ici faire éprouver!_c'est~'.hum~hation
de la personne humaine par l'action de la fatallté. L I~pmssance
a luquelie la séniliLé a rédui~ Laert~, s_ur cette tle 011 ~egnent les
usurpateurs débauchés, a fa1t de lm le Jouet de ses anc1ens valets.
Son intelligence est obscurcie et il ne reconnatt pas son fils. Le
long éloignement et la souffrance ont également rabaissé Ulysse et
ils l'ont mis hors d'état de recouvrer son prestige et son bonheur:
Le dénument le dépouille de tout caracter~ sacré. Il est aussi

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

567

dépourvu que l'est Laerte, qu'il reconnatt etre son pére et qu'il
vénére malgré sa déchéance.
Quand les prétendants introduits par Melanto envahissent
avec impertinence la·cour d'Eumée, Ulysse est plus que jamais
le mendiant, l'etre que l'on peut impunément abreuver de moqueries. Mais Eurymachos, Antinoos et Ktésippos ne font que
passer. Une autorité qu'il ne s'explique pas retient au contraire
Télémaque devant &lt;e ce vieillard qu'une démence sacrée agite •
ainsi que dit Leukone, et qui semble voir les dieux face a face.
Aux questions inquietes qu'il lui pose, Ulysse se revet avec sarcasme de la dénomination méprisante qu'a donnée de lui le pAtre.
ll s'appelle Personne. Mais sous ce voile, il résume explicitement
son destin: « Qui done es-tu ? » demande Télémaque, et il répond:
« Un désespéré ».
Dans l'ame juvénile de Télémaque, les velléités se pressent.
ll aspire a libérer son patrimoine ; il révére la mémoire de son
pere, mais le présent surtout l'occupe ; il est trop possédé du désir
de réaliser ses propres reves pour fixer d'assez pres l'énigme que
posent les paroles du mendiant. Il est d'une outrecuidante naiveté
et il affirme, il jure devant Ulysse qu'il reconnattrait son pere
au premier regard.
Progressivement les signes se multiplient. Des bergers accourent,
se félicitant du terme subit d'une longue sécheresse. Une breve
églogue les rassemble devant Ulysse qui se prend a pleurer aleur
vue. Ne sont-ils pas le vivant rappel de t,ous les biens qu'il a
perdus? Il a connu leur insoucian~e et leurs peresl'ontaccompagné vers Ilion.
Daos cette ceuvre mi-pa1enne, mi-romantique, le merveilleux
joue naturellement son role. Il n'est dans l'intention du poete que
figuratif de la réalité psychologique et sentimentale. II traduit
le développement du drame intérieur qu'il fait progresser.
Ulysse et Télémaque sont les deux personnes principales, et
c'est au fond de leur ame que le miracle se prépare. L'émotion
que soulevent les paroles énigmatiques du mendiant se projette
en quelque maniere sous forme visible. A mesure qu'Ulysse gagne
en autorité sur lui, Télémaque a l'impression de voir sa taille se
redresser et s'élever.
De meme Leukone interprete les phénomenes qui co1ncident
av€c ses pressentiments. Elle attribue le récent orage a cet homme
qui lui fait l'effet d'etre un demi-dieu, sous ses haillons.
Seul, Eumée ne soupgonne rien ; il est trop simple, trop borné;
il affirme qu'il reconnattrait Ulysse quelque forme qu'il eut pu
prendre.

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Durant toute la scene du banquet des prétendants, vers la fin
du 1ve acte, Ulysi,e feint la démence. 11 est assuré de dérouter
ainsi des etres que la débauche asservit et aveugle. Sur les planches,
ces longues agapes fournissent un spectacle. Elles ne sont
en réalité qu'un 1,timuJant de l'action véritable, le rapprochement
de Télémaque et d'Ulyi,se. Ils s'observent, ils achevent d~ se
conquérir l'un l'autre sous la pression de l'indignation qui les
emplit. Les exces, l'impudence de Ktésippos, d'Eurymachos et
de leurs compagnons développent dans l'Ame de Télémaque une
passion qui la fait décidément clairvoyante, et sa bravoure juv&amp;nile et loyale procure a son pere une joie qui anime son regard
et le fait parler.
« Reconnais-tu maintenant le regard de cet homme, demande
Leukone a Télémaque, le regard inoubliable venu de notre
enfance? »
Le miracle est accompli. Le pere et le fils se sont trouvés.
Comme il est arrivé pour la plupart des drames de G. Haúpt.mann que nous avons analysés, le dénouement en fait est acquia
au terme du 1ve acte. Le ve appartient a la réflexion. Ses héros
méditent sur le destin que les dieux leur ont fait et ils s'entretiennent en confiance.
Télémaque confesse a son pere qu'il l'avait trahi dans son
cceur. Maintenant il a pris conscience de sa virilité : la route eat
droite devant luí et son regard est clair.
Ulysse croit élever sa tete hors d'un songe, comme fait un
nageur hors de lamer. La derniere vague de l'épreuve l'a lavé, l'a
rajeuni tout entier.
Ce Ve acle est aussi un reglement de comptes. Ulysse fait
usage de l'arc qu'Eumée lui a conservé et que, seul,il est capable
de tendre. A mesure qu'ils sortent de la salle de l'orgie, le roi
d'Ithaque étend les prétendants de Pénélope sur le sol. ll ne
régnera pas ; il remet aTélémaque son pouvoir, et il vivra, comme
a fait Laerte, de l'existence du patre ou du laboureur.

L' Amérique et le traité de Versailles
Conférence de 11. C.-G. PICAVET (t),
Professtur &lt;\ I' Unireraiti dt Tou'ouac.

Étudier 1'Amérique et le traité de Versailles, c'est pose~ un
grave probleme de politique internationale. Comment exphquer
en efTet que les États-Unis, qui ont participé avec ardeur a la
Grande Guerre sur terre et sur roer, dont l' éminent représentant,
le président Wilson, a joué ~n rl&gt;le esse1:1tiel d~ns l'~laboration de la
paix et du pacte de la Soc1été des Nations, a1ent f~nalement refusé
de ratifier le traité de Versailles, conclu une pa1x séparée avec
l'Allemagne en 1921, et se soient tenus a l'écart de la politique
européenne et du Covenant ? Po~r ~ésoudre cette. ?pparenLe
énigme, il convient d'examiner obJectivement. la pohtique extérieure et plus encore intérieure des Ét~ts-U~s, analysée dans
ses traditions anciennes et dans ses mamfestations récentes.

• *•
1

Quelgues considérations préliminaires sont 1;1écessai~es.
.
Les Etats-Unis constituent une agglomérabon cons1dérable qw
comprend une centaine de millions d'habitants. Cette population
est d'origine européenne : Anglais,_ Scandinaves,_ Allemands,
ltaliens, etc., se sont établis en Aménque, les prermers au xvue
siecle, les autres depuis 1800. Tous ont cherché hors d'Europe
une vie plus libre au point de vue religieux,_é~~no~que ousocial,
loin des guerres et des entraves de la c1vil1sahon. _Comment
s'étonner des lors qu'eux-memes ou leurs descendants a1e~t g:trdé
la défiance de l'Europe, de ses querelles et de ses comphcations,
et nourri le désir de n'y etre impliqués ni directement ni indirectement?
(1) Conlérenco faite aux officiers de la garnison tle Toulou~e sous les aui,pices de la Faculté des Leltres.

�570

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~•~st done p_ar la formation des États-Unis que s'explique la
pohbque exténeure traditionnelle de ce pays. La charte en est
la. F&lt;l;ewell Adress de Washington qui date de 1796 ; elle conse~le mstamment au peuple américain de se tenir politiquement
al écart d~ l'Europe, laquelle «aun systeme d'intérets primordiaux
sans relation ?vec les notres, ou qui en sont tres éloignés », et surtout de ne pomt conclure d'alliance (1).
Le ~.omplément de la doctrine sera fourni par le président
Monroe dans_ son message de 1823: ni immixtion desÉtats-Unis
dan~ les afia1~es_européennes, ni immixtion de l'Europe dansles
afTa1res améncames.. Un _seul ca~ d'intervention en Europe est
prévu en termes préc1s: «s1 nos dro1ts étaient violés ou sérieusement
menacés. »
, Une seconde co~idé~ation s'i_rnpose, inspirée cette fois par
l étu~e de la Consbtut10n améncaine de 1787. Sans doute le
Prés1dent de la Rép~blique est tres puissant : il peut exercer ;on
veto sur_toutes les 101s votées par le Congrés; il nomme les ambassa~eurs ; il ?st le chef supreme de l'armée et de la marine; enfin.
Il a le dro1t de conclure des traités, mais seulement sur l' auis ei
le consentement du Sénat, et pourvu que ces traités soient ratifiés
par le Sénat ~ la majorité des deux tiers. La pratique est d'accord
avec la théor1e: en 1898 des sénateurs ont collaboré a l'élaboration
de la paix de Paris entre les États-Unis et l'Espagne ; d'autre
part, le~ exemples sont nombreux avant 1914 de traités signés par
le Prés1dent, et définitivement repoussés par le Sénat.

.

• •
Il n?us est désormais loisible d'examiner successivement
l' Aménque_ avant la p~ix de Versailles, la participation américaine
~ la r~dact10_n du tra1té, et la conduite ultérieure des États-Unis
Jusqu a~ tra1té de paix.séparée avec l'Allemagne.
Depms 1912, la prés1dence des États-Unis est aux mains des
démoc~ates re~rés~ntés par Wilson, ancien professeur, théoricien
du. dro1t co~sbtut10nn~l américain, ~artisan dans ses écrits antérieurs ~~ l aug~entat10n des pouvo1rs présidentiels, adversaire
de c~ qu il considere comme l'omnipotence du Sénat. Wilson
réuss~t ~u début de la guerrre a maintenir intacte la neutralité
aménc?me, et la reconnaissance des États-Unis facilita sa
réélect10n en 1916 contre le républicain Hughes.

kf~

d (1
tr~u~era les textes classiques pour l'ótude de la politique extérieure
es a s- nis daos N. l\Iurray Butler, American Foreign Policy (Carne ·e
Endowment for International Peaco, Washington. 1920).
g¡

L' AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

571

Les raisons qui déciderent Wilson a prendre position contre
l'Allemagne et a lui faire déclarer la guerreen avril 1917 par l~
Congres sont bien connues. A ce point de vue, le message du 2 avrd
est particulierement significatif, comme aussi pour l'indicati?n
des buts de guerre de l'Amérique. Il s'agit de défendre les ~ro1ts
américains et le droit de l'humanité. « Nous ne poursmvons,
ajoutait Wilson, aucun but égo'iste ; nous ne désirons ni conquete
ni doinination ; nous ne recherchons ni indemnités pour nousm~mes, ni compensation matérielle pour les sacrifices que nous
(erons sans compter. » Et voici qui mérite encore d'etre noté,
parce que, sans doute, personnel au présiden~ Wilson --: Il!'ais
d'accord également avec la tradition démocratique améncame,
qu'avait jadis formulée le président Monroe en face de la SainteAlliance - les États-Unis ne font point la guerre au peuple
allemand, mais au gouvernement autocratique d~s Hohenzollern.
Un accord stable sur la paix ne peut se maintemr que dans une
soeiété de nations démocratiques. Enfin les États-Unis ne sont
point les alliés de !'Entente, mais simplement leurs associés :
la Farewell Adress n'est pas oubliée.

. •.
Vint la victoire en 1918. Elle avait été précédée, le 8 janvier de •
la meme année, de la proclamation dans un message au ~?n~res
des quatorze points indiquant les buts de guerre americams,
et dont l'influence sur l'élaboration du traité de Versailles sera
considérable. Vaste programme de reconstitution de l'Europe et
du monde, comprenant, a coté de stipulations précises (restituti?n
de l'Alsace-Lorraine, restauration de la Belgique, de la Roumarue,
de la Serbie etc.), l'énonciation de príncipes généraux : établissement de la Société des Nations, liberté de la navigation sur mer,
réduction des armements, suppression des ententes secretes entre
pays, etc.
L'armistice du 4 novembre 1918 fut rédigé par les conseillers
Inilitaires de !'Entente sur la demande del' Allemagne au président
Wilson. L'accord se fit entre Wilson et !'Entente. Le texte
définitií fut transmis par l' Amérique et accepté par I' Allemagne
le 11 novembre.
Restait a préparer la paix. Wilson -voyage sans pr~cédentsquitta les États-Unis pour venir au congres de Versa1lles. Dans
la délégation qui l'accompagnait ne figurait aucun sénateu~. Ce
qui fut plus grave, c'est qu'au moment ou le président W1lson
s'embarquait pour l'Europe, il se trouvait déja en minorité dans le

�572

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
L' AMÉRIQUE ET LE TBAITÉ DE VERSAILLES

Congrés. Des élections avaient eu lieu le 5 novembre, qui avaienl
donné aux républicains, ses adversaires, la majorité dans la Chambre et le Sénat. Des cette époque, Je président Roosevelt conseilJaita J'Europe de rédiger Je traité de Versailles sans tenir compte
des quatorze points et de la Société des N ations; il niait que Je président Wilson représentat l'opinion américaine.
Le 12 janvier 1919 se réunissait le Conseil des Dix (1). Uli
projet de Covenant lui fut soumis par Wilson: le 14 février, Je p
.sident partait pour I' Amérique, afin de prendre contacta ce suje
avecl'opinion publique. L'idée du Covenanl y était bien connue:
suffit de rappeler la ligue formée par le président Taft po
assurer la paix meme par la force. Le projet de Versailles soule
en Amérique de vives critiques, surtout de la part des sénateu
républicains Borah et Knox ; on luí reprochait d'empiéter .s
la s9uveraineté américaine, d'engager les États-Unis dansla pofi.i
tique européenne, d'assurer, dans la future société, la prépo
dérance de J'Angleterre et de ses Dominions. Le court séjo
du président Wilson en Amérique ne désarma pas l'oppositio
La veille de son départ pour l'Europe, Lodge faisait voter au Séna
une résolution (2) tendant a la non-acceptation de la Ligue d
Nations et a la conclusion d'une paix rapide avec l'AJlemagn
La seule modification introduite par Wilson dans le projet de Covenanf fut la réserve faite dans l'article 21 en faveur « d'ententea
régionales comme la doctrine de Monroe », qui ne seraient pas considérées comme «incompatibles avec aucune des dispositionsdu
présent pacte ».
Le 14 mars, Wilson était de retour a París. Alors commencerent
de graves discussions, aujourd'hui encore incompletemen
connues, sur le contenu meme du traité de Versailles. Lne dea
plus essentielles semble avoir porté sur le sort de la rive gauche d
Rhin. C'est a ce moment que fut faite a la France l'ofíre d'une
alliance de la Grande-Bretagne et des États-Unis en cas de retour
offensif de l'Allemagne, engagement restant en vigueur jusqu'l
ce que la Société des Nations fut assez forte pour assurer la paix.
Seulement, le Parlement britannique et le Parlement américain
devaient avoir a se prononcer sur la validité de cet engagement.
La question du bassin de la Sarre et de son rattachement momentané a la France se posa de maniere encore plus grave entre
Clemenceau et Wilson. Elle faillit amener une rupture : le
7 avril, on annon~ait que Je président, découragé, avait mandé f.
(1 ) cr. Tardhm, f.a Paix. Paris, 1921.
(2) CI. Hutidin de 1111-'rc~se américa111e, annécs 1919-1920-1921.

573

!rest Je George Washington. Fut-ce, d'ailleurs, la ~eule raison
pour Jaquelle Wilson manqua d'abandonner ~a part1e ? 11 ne le
eemble pas, a Jire les mémoires de son secré~1re Tumu!ty. ,
Finalement l'accord se fit sur un comprom1s : on déc1da qu un
plébiscite aur;it lieu pour la Sarre au bout_ de qu!nz~ ans. M~is
)'alerte avait été vive et eu t son écho en Amérique, ou, s1Wt le tra1té
connu, il se trouva des journalistes pour parler, a propos de la
Sarre, des exaclions fram;aises.
.
.
Le 28 juin, les Allemands signaient la_paix a Versa11les, et le
président Wilson repartait pour 1'Amér1que.

•* •
Restait, pour Wilson, a faire ratifier par le Sénat 1~ traité de
Versailles, y compris le Covenanl, et le pacte de garantie- francobritanno-américain. Malheureusement pour la France, leur so~
devait etre solidaire, et, aux États-U~s, la !ut~e _entre le. pa_rti
~publicain et le parti démocrate pass1onna_ 1 o~m10n amér1came
et, lui apparut plus essentielle que la consohdat10n des résultats
de la guerre mondiale.
.
.. .'
• Le 10 juillet, Wilson se présenta1t au Sé~at. 11 y pla1da_1t
cause de la Ligue des Nations, affirmait que l 1solement amér1cam
avait pris fin a l'issue de la guerre avec l'Espagne,et,p~rlantde la
reconstitution mondiale, ajoutait : « La seule quesb~n est de
aavoir si nous pouvons refuser la direction morale qm nous est

!ª

offerte. •
.
f'té d 1' b
Mais J'opposition, minime en 19_19, ava1t_pr_o 1
e a. sence
de Wilson ; elle avait aussi élarg1 et mult1plié. ses terrams de
combat ; elle protestait contre le pacte_de ~ara_ntie,. contre la cesBion du Chantoung au Japon {déjala Chines ét~1tret1rée de la Conférence et préparait avec l'Allemagne une pa1x séparée), contre
l'absence de l'Irlande parmi les États représentés.
.
Au Sénat, la Comm~sion des AtTaires étr~n~eres se metta1t au
travail. Aux leaders de l'opposition répubhcame Lodge. e_t K!lox
a'opposait le démocrate Hitchcok, partisan de la rallf1cat1on.
En minorité dans le Congres, Wilson n'avait plus qu'une seulé
ressource: s'adresser au peuple, briser les r ésis~ances _du Séna~ par
la pression de I'opinion publique, comme 1ava1ent fa1t aplus1eurs
reprises ses prédécesseurs. 11 le tenta en _septembre! prena~t
comme plateforme la Ligue des Nations ; ma1~ la malad1e I abatt1t
l Pueblo, et il fut rapporté mourant a Washmgton : pendant de
longs mois, ¡¡ allait vivre isolé du monde, entre sa femme, son
médecin et son secrétaire.
1

�57-4

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Au Sénat, l'opposition allait grandissant ; elle n'avait compris, au début, que trois démocrates et douze républicains ; elle
s'augmenta de l'appui des radicaux, déno~ant agrand renfort de
citations du livre fameux de l'Anglais Keynes les tendances
impérialistes du traité.
De vains efTorts de compromis furent tentés ; s'y ingénierent:
Taft du coté républicain, Bryan du coté démocrate. Les diplomaties fran~aise et anglaise devaient meme aller jusqu'l
accepter, le _cas échéant, la ratification du trai~é avec des réserves.
La prem1ere manreuvre du Sénat eut lieu en octobre. JJ
s'agissait d 'américaniserle traité par 1'adoption de quatorze réserves, dont quelques-unes tres graves. Seuls, les États-Unis seraient
juges de l'opportunité d'une intervention, aucas ou seraient tran,gressées les frontiéres nouvelles des États européens; ils n'admettraient aucune immi::--..i.ion dans leur législation, en ce qui conce,nait l'émigration ou la réglementation du travail; la Grande-B~
tagne et ses col_onies ne disposeraient que d'une ~o_ix _dans la
Société des Nations, etc. Le 19 novembre, la ratif1cabon pure
et simple était rejetée.
Un artífice de procédure et la modification du reglement permirent un nouvel examen du traité. l\Iais Wilson n'admiC
aucun tempérament, aucune réserve apportée au texte. L'intraosigeance du président facilita le rejet, qui fut définitif lors du vote
du 19 mars 1920: sur 84 sénateurs, 35 se prononcérent négativement, 49 affirmativement. La majorité des deux tiers n'ét.ait
pas atteinte : elle cut du etre de 56 voix contre 38. Du
meme coup était frappé a mort le pacte de garantie.
Victorieu:-e, l'opposition poursuivit ses avantages. La résolution Porter, proclamant l'étatdepaix avec Berlin,adoptéeenavril
a la Chambre des représentants, devint la résolution Knox, accel)".
tée en mai au Sénat, mais arretée par le veto du président, seul pouvoir qui demeurat entre ses mains. Sim~le geste sans p~rté~, au
moment ou dans toute l'étendue des Unded Siales se hvra1t la
hataille présidentielle !
Comme a la précédente élection, deux partís s'afTrontaient,
républicains et démocrates, les premiers rcprésentés par Ilarding,
les seconds par Cox. Sénateur, Harding entendait gouverner
d'accord avec le Sénat, revenir a la pr!l.tique normale de la Constitution ; il rejetait le Covenani et ctait favorable a une _raix
sépar~e avec l'Allemagne. Cox conservait la Société des Nabons,
et, malgré Wilson, se déclarait partisan de la ratification du traif;'
de Versailles, avec des réserves. La paix européenne devenait
l'enjeu de la lutte entre deux partís aux États-Unis.

L'AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

675

Le 2 novembre, Harding remportait une victoire co~p)~.
11 n'entra d'ailleurs en fonction, conformément a la Constitution,
qu'en mars 1921, et prit comme secrétaire d'État Hughes : ~uelle
allait etre sa politique en fonction de l'Europe et du tra1té de
Versailles ?
Son message inaugural du 4 mars le montrait hostile a toute
entente meme limitée. « Nous ne serons jamais sourds a l'appel
de la civilisation... Mais l'Amérique, édifiée sur les fondements
qu'a posés l'inspiration de nos péres, ne saurait faire partie
d'aucunc alliance militaire permanente {l). »
En avril 1921, un dernier effort semble avoir été tenté d~ caté
franl&lt;ais par l'envoi de la mis~ion Viviani ;_ ~u ~oins en ce q_ui coneernait la Société des Nations, la rabf1cabon du tra1té de
Versailles et du pacte de garantie, l'échec fut com_Pl~t.
.
Entre temps la motion Knox, déclarant rétabh 1_état de p~ix
entre les États-Unis et les Puissances Centrales, ava1t été repnse
au Sénat 1 et finalement adoptée le 2 juillct. Un projet analogue
lvait été accepté par la Chamhre ;·cette fois, iln'y eut plus de veto
présidentiel.
·
.
Un pasen avant, décisif celui-la, allait etre fait par H~rd_mg po~r
l'établissement d'une paix réguliére. Des . né~oc1ation~ ~1rectes eurent lieu a Berlín entre le comm1ssa1re amér1cam
Dresel et le Dr Rosen · elles aboutircnt le 25 aout a un traité (2).
La jouissance de tou~ les avantages stipulés p~r le traité de
Versailles en matiere de désarmement, de réparabons, de clauses
financieres et économiques, était accordée a l'Amérique. Tous les
articles relatifs a la Société des Nations, aux frontieres de l'Allemagne et de l'Europe en général, étaient retranchés. Les démocrates furent presque seuls a protester. .
.
En fait les États-Unis ne se sont pomt désmtéressés des avantages qu¡' pouvaient leur échoir en vertu du traité de Versailles.
D'une maniere interinittente, ils ont eu des représentants, délégués
officiels ou simples observateurs, a ~a Conférence des am~assadeurs a la Commission des Réparabons, aux Conférences mteralliée~. lis ont meme gardé des troupes sur le Rhin, dont la
majeure partie, il est vrai, a été évacu_ée en 1922. En_ ~ar~ de la
meme année, ils ont rappelé, du fa1t de leur par_tic1p;i.t1on a
l'armistice leurs droits au remboursement des fra1s d occupation. Enf~, vis-a-vis de la France et de l'Angleterre, ilsontmain{I) Prcsque aussi retentissanles furont, en novcmbrc 1921, it Liverpool,
les déclarations de I'ambassatleur des Étab-Unis a Londres, George Ilan·ey,
rappelant lo message de Washington en 1796.
(2) Ct. France-Amérique, 1921, p. 282.

�576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

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