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                  <text>576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

�578

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

objet,_ non plus une somme fixée, mais une action, un fait, un
tra~ail ~o~né, qu~lque chose qui ne se mesure ni ne se compte,
ma1s qm s appréc1e seulement. Un tel objet est essentiellement
une chose • incertaine », incerla res, pour un juriste romain. Nous
avons ?ans Caton l'Ancien des formules comme celles-ci : &lt;e Qu'en
garanhe d~ la bonn~ récolte des olives, on donne caution au gr6
~e L. M~nhus ... Qu ~n promette que ceci (dont nous parlons) sera
bvré, fa1t et garanti au mattre ou a celui qu'il aura indiqué et:
qu'on donne caution au gré du mattre))(l). Plus tard,ona trouvé
commode d'étendre ce genre de contrat et on a eu la formule
générale : « Tout ce qu'en échange il faut que celui-ci donne
(ou fasse) dan~ l'inléret de celui-la (2). » L'origine tardive
de ce_s conven~10ns rés?lte des_actions que le patron peut intentel'
au ~hent. Le chent av~1t,parm1 ses devoirs, l'acquittement de pres-,
ta bon~, sui:,ou~ des JOurnées de travail, operae. Cela rentre dam
les ob1ets d1ts mce~tains. Cepe1:1dant, quand il ne s'en acquit ·
pas, le _patron a~a1t co1:1tre lm une action qui comportait une
éva,i_uabon _en ch1~res ; Il soumettait au juge une réclamation;
« Sil ?ºn':1ent qu un_ tel_ donne dix journées de travail (3). t
!)an!l l anc1enne explo1tat1on rurale, la main-d'ceuvre libre devait
etre i;_ans do?te f~u~i_e par les alTranchis .. Ainsi ce genre cíe sttpul~bo~, ~~ esL l or1gme probable de la stipulation « incertaine 11
ava1t prim1tivement une forme « certaine ».
A plus f?rte raison, la plus ancienne fagon de
nexum, était-elle un contrat « certain )), II se concluait el
s'éteignait a la maniere d'une mancipation. Si le peseur était
pr?se_n~ avec sa ~alance, c'était pour peser le bronze qui étai
p;1m1tr~ement l objet, plus tard_ l~ _symbole de l'engagemenL
Nous n avons plus la formule qui lia1t Je créancier · mais GaiUI
?ous a c~nservé celle qui le déliait : ce Quant a ce fait que moi
~e me sms condamné envers toi pour tant de mille as a cetitre
Je me dégage de toi et me libere avec ce bronze et cette balan~
de bronze ; je solde au poids cette premiere et derniere livre
conformé~ent a la lo~ publique_» (4). Rien de plus précis.
Le besom de certitude alla1t done daos les temps anciena

h

1) C~TON, Agr., 144, 2, 5_ 1 ~ O_leu~cogi rectesatisdato arbitra tu L. Manll
14
·t , 2 , . 1 • Recte ha1:c dar1 f1er1 sat1sque dari domino an cuí iusserit proml
t 1 o satiSdatoque arb1tratu domini ,.
(~)) gA~us, IV, 60 1 • Quidquid ?b ea~ rem illum illi dare !acere oportet,.
(
• • 0 IRARD, Manuel de drollromain (6•éd., Paris, 1918)
504 n.
(4) GAIUS, lns/Llut., 111, 174 ¡ • Quod ego tibi tot milibus'fo'ncternna
me ~o nomme a te soluo liberoque hoc aere aeneaque libra . banc
1 ram pr1mam po~tremamque expendo secundum legem publicam',.

rim,

LECONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

579

jusqu'a restreindre le champ des transactions. Il provoqua en
revanche une révolution considérable, I'établissement d'une loi
écrite. La coutume est fixée dans les Douze Tables. La loi devient
un texte. La formule du préteur est un texte. Les sources du droit
sont écrites. Si l'on songe au caractere extérieur et oral des
opérations juridiques, on mesurera l'importance d'une telle
nouveauté. Que certaines classes de la population aient eu un
intéret majeur a la rédaction des lois, cela est incontestable.
Le résultat de leurs efforts n'en íut pas moins la création d'un
droit certain, ius cerlum, opposé au droit incertain, ius incerlllm,
dont parlent les historiens romains a propos du temps des rois
et des premieres années de la République, et qui n'est pas autre
chose que le droit coutumier (1 ). Le droit écrit supplanta si bien
la coutume que, des le temps de Caton, Aelius rapporte tout
aux Douze Tables, que la coutume n'est meme pas nommée
comme une source du droit par Ga1us, qu'on rattacha expressément la procédure archaique et traditionnelle a la loi par le
nom d'actions de la loi, et que, transportant les habitudes du
présent dans le passé, on imagina des lois royales pour
l'époque légendaire de Romulus et de Numa (2). Par contre,
l'imperfection du droit crimine! chez les Rom , ins est, en partie,
due a ce qu'il ne formait pas un systeme lié de dispositions
écrites. Le peuple étant juge rendait sa sentence sur chaque cas
particulier sans se préoccuper des précédents et des príncipes.
On peut dire que la, pendant longtemps, s'est réfugié le droit
incertain.
A c6té de la loi, l'édit et les formules du préteur étaient écrits.
La nécessité de rédiger et la comparaison des dispositions prises
par les prédécesseurs obligerent les magisLrats a une précision
de plus en plus rigoureuse. Ainsi fut élaborée la tangue du droit ;
ce fut le premier travail qui régla et assouplit la langue latine.
Toute floraison littéraire est précédée par un travail de grammairien ; Gorgias fraie la voie a Platon et a Démosthéne ; la
Pléiade du xv1e siecle veut enrichir et étofTer la langue fran~aise; Balzac, Voiture et Vaugelas préparent l'instrument dont
useront Pascal et Racine. La création d'une langue juridique
a Rome n'avait pas la meme conséquence générale. C'était une
langue spéciale, limitée a quelques objets. Mais ces objets étaient
essentiels a la vie ro maine. Tout citoyen était quelque peu juriste.
(1) Po1,1po:-.rns, dans leDigesle, I, 2, 2, 1 et 3.
(2) Digesle, ib., 38 ; GArns, 1, 2 ; sur les actions de la loi, voy. ch. m; les
lols royales sont une flction.

•

�680

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES-

Tout Romain était done appelé a peser et a ordonner ses exp
sions, a prendre des habitudes d'esprit et de parole qu'il dev
porter ensuite dans d'autres occupations.
11 fallut d'abord nommer et distinguer les notions, créer
vocabulaire. Les savants romains n'y ont pas ép'argné leur p ·
et consacrent aux textes juridiques des ouvrages ayant po
titres: De uerborum slgnificalione, De uerbis. priscis ; d'au
traités éclaircissaient le sens d'expressions amphibologiq
comme Je De ambiguilalibus de Julien, le rédacteur de rg
perpétuel. Tous ces efTorts eurent pour résultat une Jan
rigoureuse, mais lente a se former. Pendant longtemps, elle n
pas de terme pour désigner la propriété en général. On se sert
possessif suus, quand la phrase s'y prete ; proprielas, domini
apparaissent sous l'Empire. C'est que ce Jangage porte lama
de conceptions juridiques successives et souvent se trouve
retard sur les mreurs. IJ ne ctmnatL encore que mancipium,
nom de ce genre de propriété si parliculier a la gens rom ·
alors que déja la propriété a pris bien d'autres formes. Ce
langue est parfois composite et trahit l'existence de plusie
couches de droit. superposécs. A c6té de mancipium, propri
quiritaire spécial.:, manceps ne désigne pas le propriétaire d'
mancipium, mais l'adjudicataire de biens vendus publi
ment par l'État. Ce terme cst plus récent ; il nous fait d
cendre a une époque ou Rome s'est étendue par la conqu
et ou les aliénations au nom de l'État se sont multipliées.
meme temps, les travaux publics se sont développés et
mis en adjudications. Acquéreurs de biens et soumissionnai
d'entreprises ont des répondants, praedes, ofTrent des garan
immobiliéres, praedia. En dehors du droit civil, parait un d
nouveau, ius praedialorium, dont parle Cicéron (1). Le man
et le praes relévent de ce droit. Un genre de spéculation,
classe d'hommes d'afTaires, un droitnouveau, ont pris naissan
comme on a vu, au x1xe siécle, avec la multiplication des val
financiéres, se créer une province du commerce régie par d
regles propres. Le vocabulaire juridique suit l'évolution.
La syntaxe latine est adaptée a la situation et a l'auto •
des personnes qui parlent. L'emploi des modes du verbe v
avec elle. Le peuple romain emploie l'impératif ou !'indica ·
l'indicatif a un caractére de déclaration impersonnelle qui
(1) C1ctnoN, Pro Balbo, 45; Sut1·0NE, Claudius, 9; el. C. J. L., 11, 1
(table de .l\Ialaca), COI. IV, l. 50-51.

LBCONS 8UR L'HISTOIRB DE LA LITTiRATURB LATINE

581

ce natureHement dans la Joi. Le sénat n'a pas__de_ pouvo!r
· Jatif du moins théoriquement ; il ouvre un avis, mtrodu1t
cens~ere ou censuerunl, d'ou dépende~t tous les v~r~.s (1).
préteur usant de son pouvoir de mag1strat, empl_01e l II?P~
f.if pour s'adresser au juge : iudex esto, ou aux parties : m,llile
bo hominem (2). Mais dans l'édit, il ue peut ~lonn~! la fo~~
· )ative de l'impératif aux princi~es de dr~1t qu ~) étabh~ ,
uaera du subjonctif : Miltanlur m ~lteres,. m~l1er . par,al, mulier_
unliel, etc. (3). S'il annonce cequ 11 fera, 11 s expnmera aufutur.
1

·onem inlerdiclum dabo, non dabo, iubebo, ralum habebo (4).

and il' s'adresse a une personne en particulier, c'est par ~~
riphrase au présent, mais non point ~ar l'impéra~1f ; a1ns1
)es interdits : uim f ieri ueto, non pas ws non eslo. ~leme en ce
ieas, )es phrases affirmatives sont au futur dabo, decreto _comp~edam ; et parfois les ordres ou les défenses sont au_subJo?cbf:
iluas, ne facias, ne fial (5). Les propositions de 101 so~t mtro8aites par la formule uelilis iubeaiis. Quant aux parties, elles
n'-ont d'ordres a donner a personne. Si le ?emandeur veut amener
le défendeur devant le tribunal, il ne d1ra pa~ : ambula mecum
in ius mais • In ius le uoco. L'indicatif servira pour les déclaration~ objectives : spondeo. Si la déclaration n'a qu'_une _vale~r
personnelle et exprime plut6t la croyance de celm qm pa_r e
qu'un fait certain il faudra se servir d'une pé~phrase avec aio :
Hunc ego homine'm meum esse aio. L'impératif, s_ur les ,lev~
d'une des parties, ne peut qu'annoncer la co11clus1on de I acte :
is mihi emplus eslo. Les témoins n'affirment pas brutalement :
ils subordonnent le récit de ce qu'ils ont vu au verbe II penser • ,
les jurés ne décidant pas ce qui est, mais ce qui paratt bon (6).
· Ie~ r:1°des ordinaires
discours
in(1) 11 suit de lit qu'on aura ensuite
le iademduPoi
stratum,
5
dlrect : l'infinitif, pour énonfcr. u~ r:~tbjo;ct~ ~r&amp;édé dÓ ul (ulil pour
lleniscum uiros bonos adpel ari •, e
am uenirent • le subjonctif
ordonner: • utei ad praetorem urbal_lum.r~i::c(c)anal habuis{s)e uel{l)ot •·
pncédé de ne pour défendre : • nei qui
x 104) et le texte grec
Voy. le sénatus-consulle des Bacchanales {dC. 1· f·• 6 'd'As~lépiade (C. J. L.;
traductionlittérale du sénatus-consulteren u en av ur
203
I,
6A1us, Jnslilul., IV, 34, 36, 37, etc. ; 16, etc ..
3 Digesle, XXV, 4, 1, 10.
.
4 3 · 8 2 · 5 3 préambule; etc.•
13d,6é,fi7n1_;l~4,
On4)Digesle,
notera queII,les
1ons7g,é7né'rlal1~·/sJ~t ~ l¡incli¿atÍf dans l'édit; ainsi
lll, 2, l.
, 15 r . 9 1 pr . 5 I pr ; 12, 1 pr..
Digesle, XLIII, 6, pr. ; 1~. l, P[¡ '
~ 'Q~a~ ~alio'nem ·maiorum...
6 C1ctnoN, Acadtm1~a priora, ' 14 :
·monium diceret ut arbicomprob:it dilige!1tia, qudi..1• uol11:ed~u55n8\:··qt~/q~s:iurati iudices cognouissent
frar, sed1ceret etiam quo pse m 1 , .
nt ea non esse facta, sed ut uideri, pronuntrarentur •·

¡2¡

Dirire,
6l

l

�582

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les verhes signifiant « penser » servent aussi a répondre dana
les consultations que rendent jurisconsultes, augures, féciaux,
pontifes, arbitres de tout genre.
L'initiative réservée aux parties introduit le dialogue : Spondesne ? Spondeo ; les termes de la question ou de la prétention
dictent ceux de la réponse ou du jugement. 11 y a toujours une
corrélation étroite entre la consultation et la réponse du prudent.
Le rescrit impérial reprendra tous les points de I'afTaire, si bien
que les compilateurs ont pu se bcrner a reproduire les rescrita
sans les demandes qui les avaient provoqués.
L'ordre des propositions dans un texte juridique est fixe.
L'objet est mis en tete:« Honc loucomnequis uiolatod »,« Ce boia
sacré, que personne ne le profane (1). » On place aussi en tete
les circonstances constitutivcs du cas proposé, les raisons, les
causes, tout ce qui peut dépendre des conjonctions quod et
quando, la condition et les propositions conditionnelles (2). Apre1
la disposition juridique, qui est la proposition principale, on
énonce les exceptions, les restrictions, les charges, le but ei
toutes les propositions accessoires. Voici quelques exemples
pris dans les documenta épigraphiques. Les plus anciens sonL
les plus simples. Paul-Emile, proconsul de l'Espagne ultérieure,
déclare libres et propriétaires des terres qu'ils cultivent certainl
sujeta de Hasta Regia, au nord de Gades (Bétique) : u Agrum
oppidumque [objet de la décision] quod ea tempestate posedisent [qualités de l'objet] ítem possidere habereque iousit
fdisposition principal e~. dum poplus senatusque romanus uelleL
[restrictionJ (3) ». La phrase complete de la loi de Spolete présente la meme architecture. : « Ronce Ioucom íobjet] nequil
uiolatod [premiere défenseJ, ncque exuehito neque exferto quod
louci siet [deuxieme défenseJ, neque cedito ( = caedito) nesei
quo die res deina anua fiet [ exception a la troisieme défenseJ (4) •·
La disposition générale de la phrase, énoncé de la cause ou de
la condition, proposition principale, restriction ou exception,

c. I. L., XI, 4766,
(2) On remarquera le Iarge emploi de quod, signifiant • quant a ce !ait quu,
sens originaire de la conjonction, et au~si l'acception causale donnée al 'exehlsion de toute autre a la conJonction quando.
(1) Loi prot.ectrice d'un bois sacre pres de Spolete;

(3) C. l. L., II, 5041 (table de bronze conservée au Louvrc): • Le territoire
et le bourg qu 'ils ont possédés a cette époque, il a de m@me ordonné qu"III
le possédassent et le gardassent pourvu que le peuple et le sénat de Rome
le voulQt. • Ce texl.e e11t de 565 /189.
(4) • Ce bois sacré, que personne ne le profane, ({U'on ne voiture debon
ni qu 'on n 'emporte ríen de ce qui fait partie de ce bo1s sacré, qu 'on ne coupl
rien, si ce n'est le Jour ou le sacrifice annuel (ru diuina annua) a lieu •·

LBtONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURB LATINE

583

passera daos la laogue oourante. Dans la littérature, les propoeitions dépendant de si sont généralement en tete, che~
Plaute 378 fois sur 595 cas ; les propositions dépendant_de ni
oo nisi viennent apres la principale, chez Plaute, 98 fois sur
158 exempl es (1).
Une forme de phrase un peu plus compliquée apparat~ dans
une sentence arbitrale rendue par deux Minucii en~re la vdle d~
~es et le castellum des Veturii : « Qua ager pnuatus ~a~teli
Veturiorum est, quem agrum uendere heredemque seq?1. licet,
is ager uectigal nei siet » (2). On a mis en tet~ ~ne défimbon .~~
l'objet : les terres privées situées sur le. ternto1re des Ve~uru ,
pois, une précision juridique sur cet obJet : ce.s terrea qui so~t
IOSCeptibles d'etre vendues ou de passer en héntage. La comphcat.ion consiste dans la structure de ce~ proposition~. Ce sont des
propositions relatives daos lesquelles I attr1but est msé:é, conformément a une regle a peu pres généra_le ~e la langue latme, _q?aod
ta proposition relative précede la pnnc1pal_e : «. qua.e cupidital~
a natura proficiscuntur, facile explentur sme ,i_nmr1a » (3). M~is
on a répété J'antécédent toutes les fois que 11dée en reve?~1t,
m~me dans la proposition principale. Ce genre. de_ ~épét1t1on
passera chez les auteurs littéraires : « Erant. omnmo ill.nert.., du~,
quibus ilineribus domo exire possen~ (4) '.'· S1 Paul-Émile s étaiL
aatreint a ce type de phrase, il aura1t écr1t : u Quem a~num, ~uod
oppidum ea tempestate possedissent, eum agrum, 1d opp1dum
poasidere iussit ».
Nous pouvons maintenant aborder des phrases plus compliquées, plus embarrassées de répét~tions. ~~us prendrons u~
exemple encore simple dans la 101 ~umcipale de César ,
c'est un reglement de voirie : « Quam mam hac leg~ tuenda_m
Iocari oportebit, aedilis quem eam uiam tuenda~ locan ~portebi~,
is eam uiam per quaestorem urbanum queme aerar10 praer1t

&amp;&gt; ~l. ~INDSKOG, BeitrtJge zur Guchichleder Satzsle/lun~ im Latein, Lund,
1 (211icn1. L V 7749 de 637 /117 : • La oú une terre pr1vée dhué &lt;:&amp;t~tellume
• • •
'
'
·
t ilt e vendue et passer a un r1 1er, qu
des
se s01t
tr~uve,
qu!.. 1~~u
eetteVeturü
terre ne
pas ter_re
suJette
1mp Otr• ., agrum est complément de uendere
etsujet de aequi.
(3) C1ctRON, De fl nibus , I, ~3
Un écrivain qui parle une Jangue plus
(4) CtSAR, De be1lo ga 11•• , 6, 1·
.
· r les deux termes au
1ouple, moins asservie_ ªU, style d; la prtt~~ºt-'ievªf¡~:i CicÉRON, Diuin. in
1
lieu de les répéter, ma1s 1 un ~es -~~x e\ . un:en'tem quo díecitaloreo mibl
Caec., 41 ! • Cum illius lempor1~ m1 • uoem e~arauera que dans cette phrase
clicendum sit,... commoueor amm?. • n r.
,
ilt
me dana
et daos celle de César, la proposit1on relative n est pas en t e com
cene du De flnibu1.

�584

REVUE~DES COURS ET CONFÉRENCES

tuemdam Iocato, ~tei eam uiam arbitratu eius quei eam uiam
locandam curauent tueatur (1). » Chaque édile avait comme
parteme_nt une ce_rtaine région de Rome. Celui a qui incombe
d ~nt~eten~r une. voie donnée se trouve désigné trois fois et la
v01e l est cmq fo1s.
~et cxemple montre quel était le style ordinaire des Iois romam~s.' redondan~, ~~ut_eleux, hérissé de relatifs, chargé de
répétib~~s, alourd1 d mc1dentes, _poussant la précision jusqu'a
la puér1hté dans une phraséologie embarrassée et verbeuse.
Ce style .appelait la parodie et!~ parodie n'a pas manqué. Dans
les Capilfs de Plaute, un paras1te rend un édit semblable a ceux
que les édiles étaient obligés de rendre pour la police des ruea
et des marchés :

df

Priu~ edico, nequi~ prop~er culpam capiatur suam i
Contmete uos dom1, prolubete a uobis uim meam
Tum pistores scro!ipasci qui alunt furfuribus sue;
quarum. odor_e praeterire nem~ pistrinum potest' :
eorum s1 quomsquam scrofam m publico conspexero
ex ipsi~ dominis m~is pugnis exculcabo furfures.
'
Tu_m p1scatores qm praebent populo pisces foetidos
qui aduehuntur qua~~upedanti crucia~ti cantherio, '
q_uorum odos subbas1hcanos omnes ab1git in forum :
eis e~o ora _uerberabo surpiculis piscariis,
ut sc1ant -~lleno naso quam exhibeant molesLiam.
Tu_m lanu autem qui concinnant liberis orbas oues,
qu! locant _caedund~s agnos et dupla agninam danunt,
qm petrom nomen mdunt uerueci sectario :
eorum ego si in uia i:ietronem publica conspexero,
et petronem et dommum reddam mortales miserrumos (2).
(1) C. l. L., I, 2q6, 46 ; table de bronze trouvée ~ Héraclée en Lucanie (le
7_09 /45: • ~ett~ v~1e do~t ~n v~rtu de la présente loi il faudra mettre l'entretien en_ ad¡ud1cation,_ 1 éd1le a qui incombera de mettre en adjudication

l'entret1en _de ~ette voie, que cet édile, par l'intermédiaire du questeur urbain
ou_ de _cel~1 qm aura I:i, charge du Trésor, mette l'entretien de cette voie en
ad~ud1catio~ po~r qu on entretienne cette voie suivant ~la volonté de celui
qui ~ura pris som de mettre eette voie en adjudication !. - Cf. H. Wim.,
De l ordre des mols ~ans les langues anciennes, 3• édit., París, 1879, p. 70.
(2) P~UTE, Captifs, 803-804, 807-810, 813-822: • Je proclamea !'avance
mon éd1t, pour _que personne ne soit surpri~ par sa tau te: confinez-vous chez
vo~s, ten~z élo1g:née de vous ma violence. Quant aux meuniers, éleveurs de
trU1es, qui nourr1ssent de son leurs porcs, betes dont l'odéur empllche tout
le monde.de passer le long du moulin si j'aper\;ois la truie de quelqu'un
d'1:ntre eux sur la voie publique, c'est 'cte la personne des maítres que mes
pomgs sec?ueront le son. Quant aux p8cheurs, qui étalent devant les
gens des p01ssons puants amenés par les quatre pattes d'une rosso martyre,
et dont _l'ode1;1r chasse tous les piliers de basiliques sur le f-Orum I Je leur
frappera1 le ".1sage avec leurs p~niers _a poissons, pour leur apprendre quel
dé~agrément ils causen_t au nez. d autru1. Quant aux marchands de bestiaux,
qui préparent aux hreb,s le deml de leurs enfants, qui trafiquent du massacre
des agneaux e~ donne?-t au double de sa valeur la viande d'agneau, qui
appellen~ un . é~er c~riace un. ma~tre mouton, moi, si je vois leur bélier
sur la vo1e publ!que, Je rendra1 bél!er et propriétaire les plus malheureux
des mortels. •

LE,;ONS SUR L'HISTOIRE DE LA. LITTÉRA.TURE LATINE

585

La fagon dont les ilem de cet édit burlesque son~ introduits,
par des nominatifs mis en vedette sans construcbon avec le
reste de la phrase, est encore un proc?dé fa:1~.ilier aux rédacteurs
de Jois. Plusieurs chapitres de la 101 agraire de 643 /111 ~ommencent ainsi : &lt;&lt; Ager populi romanei quei in Italia P . Muc10 L.
Calpurnio cos. fuit », et !a phrase se rattache a cette vedette
d'une maniere adventice (1). De meme, d'autres articles s'ouv.rent
par les mots: « Iluir quei ex h(ac) I(ege) fac tus creatusue erit n ;
ce Pr(aetor) quei ínter ceiues Romae ious deicet » (2). J'emprunte
a la Ioi Cornelia de uiginti guaestoribus, de 673 /81, ~ne phras~
assez claire : « Vialores praecone.~ quei exhaclege lectei s1;1blecte1
erunt, eís uiaforibus praeconibus magistrat?s ~roue1?ag(1stratu1
mercedis item tantundem dato quantum e1 mator(ei) praeconei
darei oporteret sei is uiator de tribus uiatorihus isque praec~
de tribus praeconibus esset quei ante hanc legem rogatam ute1
legerentur institutei sunt (3). » .
.
.
Souvent cependant ce nominatif est mtrodmt dans l~ premiere proposition relative et construit ave_c elle : « _Que1 ager
locus publicus populi romani in terra Itaha P. Muc10 L. Cal~
purnio cos. fuit (4). &gt;&gt; C'est la syntaxe de la langue générale ?
quand une phrase commence par le relatif, on intercale apres lm
son antécédent.
.
· Les jurisconsultes romains parlent une langue plus claire,
plus dépouillée. Meme quand ils citent des lois, ils élaguent ces
broussailles. Ces textes montrent ou mena de bonne heure . le
besoin de ne rien laisser au hasard. On trouvera, dans le tra1té
d'économie rurale de Caton les formules cauteleuses dont un bon
pere de famille doit s'arme~ pour n'etre pas surpris a~ dé~aut de
la cuirasse. &lt;&lt; Le droit civil a été écrit pour les gens qui ve1llent »,
répéteront les juristes. Ils disent e1?-core : ce Ce qu'o~ e;-~rime
nuit, ce qu'on n'exprime pas ne nmt pas (5). » Ouvr1~ l reil, .se
taire a propos: supremes legons de la techmque du dro1t romam.
Legons qui vont a l'adresse de tout homme melé a_ la vie .. Si le
droit romain est une philosophie, il est une p~1losoph1~ de
moralistes. Les Romains n'ont pas cherché a devmer l'érugme
(1) C. l. L., I, 200, 15, 16, 20, 24, etc..
(2) lb., 52, 59, 62, 73, 77, etc..
(3) C. l. L., 202, 11, 31-37.
(4) C. l. L., I, 200, 33.
.
t
XXXV
(5) Di geste, XLII, 8, 24 : • Ius ciuile uigilanttbus ser1ptum es • ;
,
1,52: • Expressa no.cent, non expressa non nocent •·
.

�586

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du monde, mais celle des ames individuelles ; ils n'ont pas scruté
les rapports des éléments ou le jeu abstrait des facultés, mais les
rap~orts des gen~ entre eux et les calculs d'esprits positifs. Leur
réa~1sme les a mis en présence de la vie telle qu'on la vit tous
les JOurs, pour continuer a vivre et se survivre dans des enfants
II, leur a fait déco~vri_r le ressort qui agissait en eux, la volonté:
Ces~ la volonté qui fa1t que tel homme n'est paste! autre. « Rien
n'ex1ste que par l'individu, c'est l'individu lui-meme qu'il faut
connaitre (1). » Le droit romain est done une école de moralistes
observateurs des tempéraments individuels. Cette école a fini
par découvrir le général a travers le particulier I'universel a
travers le contingent. lis ont eu le sentiment de l'unité sans
l~quelle il n'y a ríen qu'efforts dispersés et stériles dans la vie,
~atonm~ments et essais dans l'art. Le besoin de certitude Ieur
11!'1posa1t 1:ordr~ et la n~~teté. Leur tache aiguisa leur faculté
~ analyse _JUsqu a la subtilité, leur puissance de réflexion jusqu'a
~ abstrac!rnn. Cependant, comme ils travaillaient pour le présent,
lis ~ardaien~ 1~ co_ntact avec la réalité. Les formes juridiques
étaient une un1tat10n des scénes de la vie 1 les cérémonies du droit
étaient drama tiques ; elles satisfaisaient le O'Out de tout homme
pour le_ jeu, ~e gout de l'It~lien pour la pararle en plein air, pour
la gest1~ula_faon, pour le dialogue mimé. Le droit romain était
une éducat1on complete par la variété des forces qu'il mettait
en bra:nle. Ainsi se déployaient des qualités contradictoires,
1~ be~om de clarté et !'extreme subtilité, l'abstraction et l'imagmabon ~ramatique, ~'obs~rvatio~ la plus positive et la logiquela plus raisonneuse. L espnt romam n'a pas échappé a cette loi
des .contrastes q_ui régit toute forte personnalité. Mais ces
q_uahtés le. rendaient apte a la littérature bien avant la révélabon hellémque. La semence que les vents d'Orient ont apportée
sur les ~or~s. du ~ibre a trouvé un sol préparé par des siécles de
culture JUnd1que.
(d suivre.)
(1)

TAINE,

Histoire de la lilléralure anglaise, t. I, p. vu.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie blblique dans la deuxieme période
.
de la littérature classique du XVIIe siécle: B01111et et Rac1ne.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyen de la Faculté des Lellres de Monfpellier.

SIXIEME LEyON.

Monsujetne me demande pointde rechercher en qu?i la _doctrine
et l'argumentation de Bossuet sont empruntées a 1 Écnt_ur~. Je
n'ai pas non plus a étudier sa poésie la ou elle n'est pas b1bhque.
Mais quand cesse-t-elle de l'etre ?
Ce qui grace a la Bible entre tres souvent dans son éloquence,
c'est la poésie de l'image.
.
.
Elle y entre d'abord par la citation, loyalement faite. ~1 alors le
poete n'est pas Bossuet, le texte cité n'en colore pas moms toute
la page dont il fait partie, et l'effet est grand, ~n l'a remarqué,
quand la comparaison biblique illustre une pemture de moours
tres modernes :
Écoutez ce saint pénitent: e Je suis, dit-il, devenu semblable a~ pélica!1 des
déserts, et au hibou des lieux solitaires et ruinés ; j'ai pas~é la nm~ en ve1ll~nt
et je me rouve comme un passereau tout seul sur le t~nt Ó; une ,ma1s_on. Au lie~
de cet air toujours complaisant que le monde nous mspire, 1 esprit de pémtence nous met dans le creur je ne sais quoi de rude _et de sauvage. Ce n'est
nlus cet homme doux et gaJant qui Jiait toutes les partie~; c~ n'est plus_ cette
femme commode et complaisante, trop _adroite médiatr1ce et ausH trop
offlcieuse, qui facilitait ces secretes compla1sances ; ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités ; on apprend un autre langage1 on apprend
a dire: Non; a dire: Je ne puis plus ; a ~arer le monde de négatives seches et
Vigoureuses. (Sermon: Ego vo:i: clamant1s m deserto, 1668, cité par M. de la
Broise, Bossuet et la Bible, 1890.)

Du texte cité l'image bien souvent passe dans le commentaire,
011 elle se préci~e, se développe, s'enrichit, 011 I'orateur la fait

sienne :

�588

589

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

• Je les priserai, dit le Seigneur, comme un pot de terre, et les réduira
tellement en poudre qu'il ne restera pas le moLJJ.dre fragment sur Jeque! on
puisse por ter une étincelle de feu ou puise~ une goutte d ·eau. , Étrange état
de cette ~me cassée et rompue I Elle s'approche du sacrement de pénitence
et, de ce fleuve de gr~ce qui en découle, il ne Iui en demeure pas une goutte
d'eau. Elle écoute de saints discours qui seraient capables d'cmbraser les
cceurs; elle n'en rapport~ pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout a fait
brisé et rompu. ( Vigilance, 1665).

Mais arrétez, malheureux ! et ne précipitcz pas votre ~ug~!Il::!b~a~~ir~~
affai-e si import:i.nte. Peut-éti:e que vous trouverez que ce q 1
sion est un art caché ... (Providence, 1662.)

Déja l'orateur, en incorporant ainsi l'image biblique dans son
propre style, se fait poete lui-merne. Mais, par une contagion plus
intéressante, voici que l'image d'origine étrangere suscite dans
le commentaire, non seulernent un développementqui la concrétise
davantage, mais une image nouvelle, par exemple, celle
du fleuve qui complétera celle de l'arbre:

Et il en est du discours direct comme d_e l'i~age. ~ouvent, la

ou le texte ne l'a point mis, le commenta1re l mtrodm\ Ce peu~

etre sous l'influence d'un autre texte auquel songe I orateur .
o la belle distinction des biens et des maux que ~e Prop~e~ a cbantée 1
Mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! V 01c1 les lem¡s de
mélange voici les temps de mérite, ou il faut exercer les bons pour des éyrouver et s~pporter les pécheurs pour les attendre ... ; mais ces_temps _e m an!e
finiront Venez esprits purs esprits innocents ; venez boll'e le vm pur e
D" u s; félicité saos mélang~. Et vous, ó méchants éternellement séparés dt
¡¡ n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de lª!1qu(I}'
plus Je jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance 1vme . •

;:tes

{Providence, 1662.)

• Les brancbes de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées,
et tous ceux qui verront ce grand cbangement, diront en levant les épaules et
regardant avec étonnement les restes de cette fortuna ruinée : Est-ce la
que devait aboutir toute cette grandeur formidable du monde ? Est-ce U1 ce
grand arbre qui portait son faite jusqu'aux nues? JI n'en reste plus qu'un tronc
inutile. Est-ce la ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la
terre ? Je n'aper¡_;ois plus qu'un peu d'écume. ( Ambition, 1662.)

Et voici que, par une contagion plus forte encore et qui est
a l'honneur des deux poetes, l'image est seulement dans le commentaire. A un texte tout abstrait succede un comrnentaire
tout coloré. Le texte lui-rneme n'était pourtant pas de nature
a susciter l'irnage. Mais l'image a surgí parce que c'était un texte
emprunté a ce grand imagier qu'est le Psalmiste, ou a ce grand
visionnaire qu'est l'auteur de l'Apocalypse :
Nomen habes quod vivui et morluus es. On vous appelle vivant, mais en effet,
vous étes mort. Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire
qu'on le déracine. Voyez ce grand cMne desséché qui ne pousse plus, qui ne
fleurit plus, qui n 'a plus de glands, ni de feuilles ; il a la mort dans le sein
et dans la racine ; il n 'en est pas moins ferme sur son tronc, il n'en étend pas
moins ses rameaux. Cbrétien dont le cceur est endurci, voila ton image. Bols
aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine et ne t 'a pas précipité de ton baut
pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré !'esprit de vie. ( Vigilance.)

Avec la poésie de Jlimage entre, par la Bible, dans l'éloquence
de Bossuet, celle du drame; car le poete hébreu ne cesse d'adresser la parole aux hommes et aux choses ou de la leur preter :
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitót qu'il n'y a point d'ordre ; il dit en son
creur: • II n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie bumaine aux
caprices de la fortune. •

Mais, a ce libertin que le Psalmiste vient de faire parler avec
insolence, l'orateur aussit6t réplique avec compassion. Le dialogue
entamé par le poete hébreu, le poete frangais le continue :

II arrive souvent aussi que le développement devienne dramatique simplement parce qu'il se place apre~ un passage ~e
couleurtoute biblique. Iln'est rneme pas nécessairepour ~ela qua
la page précédente l'Écriture ait fourni un text~, une 1dée, une
image. L'apostrophe de caractere biblique ~urg1t _sans suggestion précise, parce que l'orateur a la mémo1re pleme de textes
sacrés :
Et ¡¡ entcnd avec foi comme une voix céleste qui dit aux mécbants fortunés ¡ mép1isent le juste opprimé: O herbe teirestr~ 1 ó berbe ;a.mpante 1
Oses-tfbien te comparer a l'arbre fruitier pendant la rlgu~ur de bive~, s~~s
prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la t1enne ur'.1n ce
froide saison ? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur d~t gr_a nd JUf~md~s
qui te d sséchera jusqu'a la rafi ,e et fer~ germer les 1rm s 1mmor e
orbres que la patience aura cultivés. (Providence.)

J

!

Chez ce poete nourri de la Bible, l'ordre et le mouvement des
idées, le rythme de la phrase sont-ils bibliques ? Fort ra~e~ent.
Bossuet est Frangais et, comme tant d'autres avant lm, ~l est
étonné, ch_oqué probablement, que la poés~e hébr~i~ue associe les
idées présente les images d'une fagon qm est s1 d1fférente d? la
notr:. Et puis, il est orateur, qui doit faire appel a l'attention,
convaincre, émouvoir.
.
Meme quand il traduit, il ne conserve pas touJ?urs cette ét?rnelle conjonction et, qui coordonne souve~t ~es 1~ées en réahté
subordonnées ou oppose des idées en réahté 1dentique~. Co_mme
il sait que le débit oratoire suffit a lier les . mot~ qm do1ven~
aller ensemble et peut suppléer aux conJonctions, comme il
sait encore qu'un parallélisme trop prolongé a quelque chose
{l) L'orateur se souvie!1t du texte de saint .Mathieu, xxv, 34: • Alors le
roí dira ... Venez, les béms de mon pere, etc.•

�590

591

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANvAISE

d'exaspérant pour une oreille frangaise, que, d'ailleurs, il faut,
dans une page oratoire, réserver pour la fin le trait le plus
fort, voici la traduction vraiment conforme au gout frangais
et aux nécessités de l'art oratoire qu'il donne d'un texte bien
connu de saint Luc :

parallélisme hébraique. Les membres de phrase se fon~ écho, les
contraires ou les semblables s'opposent par la symétrie :

Tremblons done, Chrétiens, tremblons devant lui a chaque moment; car,
qui pourrait ou I'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se caohe T
• Ils mangeaient, dit-il, ils buvaient - ils achetaient, lis vendaient - ils
plantaient, ils M.tissaient - ils faisaient des mariages aux jours de Noé et
aux jours de Lot, • et une subite ruine vint les accabler. lis mangeaient, ils
buvaient - ils se mariaient. (Or. fun. de Marie-Thérese_)

Si, meme quand il trad uit, Bossuet prend des libertés avec son
texte, s'il l'allonge ou le raccourcit, s'il supprime ou change les
conjonctions, s'il modifie la place des mots et meme celle des
membres de phrase, aplus forte raison est-il indépendant quand,
au lieu de citer la Bible, il ne fait que s'en inspirer.
II n'y a peut-etre pas dans toute son reuvre oratoire de page plus
biblique par la couleur que le récit de la conquete de la Pologne.
Trois Psaumes, trois passages de Jérémie, deux d'Ézéchiel, un
d 'Isrue, un de Daniel en ont fourni les images: celle du lion, celle
de l'aigle, celle des ares non tendus en vain, celle de la main de
Dieu qui ramene le vainqueur en arriere, celle de la foudre qui
tonne, celle de l'arbre dont on va recueillir les débris épars. Mais,
par le mouvement de l'action et par l'ordre des idées, c'est un
récit fran'-&lt;ais et oratoire. Au lieu de ce parallélisme qui met tout
sur le meme plan, qui morcelle les tableaux, qui ne marque point
le rapport des effets et des causes, qui ne tient. pas la curiosité
en éveil, ici l'image s'organise en tableau : « Charles Gustave
parut a la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa
proie dans ses ongles, tout pret a la mettre en pieces. » Ici, le jeu
des causes est mis en évidence : « La Pologne était nécessaire a
son Église. » Ici, les transitions sont ménagées et des appels a
l'attention sont lancés sans cesse : « Dieu en avait disposé autrement... II la regarde en pitié. » Ici, le récit, qui n'a pas commencé sans avoir été préparé,ne se termine pas sans une conclusion nette et brillante : « Dieu tonne du plus haut des cieux : le
redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la
Pologne est délivrée. i,
N'y a-t-il done rien de biblique chez Bossuet dans l'ordre et le
mouvement des pensées, dans le rythme de la phrase ?
Ce serait étonnant. Et, en fait, meme quand il ne cite pas,
meme quand il n'emprunte a la Bible aucune expression, il
lui arrive de mettre dans sa parole un rythme qui rappelle le

0

Cette puissance supreme qui a construit le monde, et qui n'y a ríen fait
qui ne soit tres bon, a fait néanmoins_ des ~éatures meilleures ~es unes que les
autres. Elle a fait les corps cé!estes qu~ sont 1mm~rtels ; elle a fa1t les terrestres
qui sont périssables. Elle a fa1t des arumaux adffilra~les par leur grande~, elle
8 fait les insectes et les oiseaux qui semblent ID:épr1sables J)ar leur J)ebtesse.
Elle a fait ces grands arbres des forllts qui subs1:&gt;tent d~s s1ecles _enbers; elle
8 fait les fleurs des champs qui se passent du matm au s01r. (Providence, 1662.)

Un parallélisme plus ou moins accus~ se retrouvera~t s_ans peine
dans bien des pages de Bossuet. Ma1s le rythme b1bhque a eu
probablement sur l'orateur frangais une influence qui, pour etre
plus générale et plus lointaine, n 'en a ét~ que pl~s heureuse. B~ssuet
avait-il besoin de Jire la Bible comme 11 l'a fa1t pour devemr un
musicien de notre prose ? Ce n'est pas probable. Mais, sans doute,
ce ne fut pas en vain qu'il eut ~n con_imerce prolongé avec d~_s
écrivains dont la parole est touJours si forteme~t rythn_iée qu il
subsiste un peu de ce rythme meme d~ns nos 11?parfa1t~s t~aductions latines. Habituée a cette mus1que perpetuelle, l oreille
de I'orateur se complut aux combinaisons harmonieuses et expressives, par exemple, au retour des memes chutes de phrase :
Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les
eftace ? ...

_

..

Entassez dans cet espace, qui paratt immense, honneurs, r1chesses, pla1~l!'s;
que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffie de la mort, tout fa1~~e,
tout languissant, abattra tout a coup cette vaine pompe avec la m~_me f~c1li~é
qu'un cM.teau de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servl!'a d avoU"
tant écrit d,ms ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux car_acter~s,
puisque enfin une seule rature doit tout e!lacer ? Encore une r~ture la1ssera1t:
elle quelques traces du moins d'elle-m~me; au lieu que ~e derruer moment qui
effacera d'un seul trait toute votre v1e, s'l!'a perdre lu1-meme avec le reste
dansce grand gouffre du néanl. (Mort, 1662.)

Ce n'est point la le rythme biblique ; mais peut-on douter que
la Bible soit pour quelque chose dans le goút de Bossuet pour la
prose rythmée ?
Relisons pour terminer la page fameuse par ou s'ouvre la
premiere partie de I'Oraison funebre de Madame. Elle n'est que
le développement d'une image biblique, mais un développement
tout original. C'est une démonstration logique et éloquente, qui
donne aux auditeurs la preuve que la comparaison est juste, apres
qu'ils ont été invités a réfléchlr sur sa justesse. C'est une allégorie
ou l'image et l'idée se pénetrent intimement. Le rythme est a
la fois oratoire, puisqu'il souligne les idées essentielles, et poétique, puisque la phrase, par son mouvement meme, par son élar-

�592

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gissement, par ses sonorités, rend sensible a notre oreille cette
marche du fleuve qui, sorti d'une petite source, s'en va se perdre
dans la mer immense :
• Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la prudence
au second Livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau ainsi que
d.es eaux qui se perdent sans retour. • Eneilet, nous ressemblons' tous a des
eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes,
ils ont tous une mllme origine ; et cette origine est petite. Leurs années se
poussent successivement comme des nots; ils ne cessent de s'écouler tant
qu'enfin, apres avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu pl~s de
pays les uns que les autres, ils vont tous .ensemble se confondre dans un
abtme ou l'on ne reconnait plus ni princes, ni rois, ni toutes ces a utres qualitéa
superbes qui distinguent les hommes ; de mi!me que ces fleuves tant vantée
demeurent sans nom et sans gloire, mlllés dans l'Océan avec les rivieres lea
plus inconnnues.

..
*

« L'auteur du xvue siecle qu'on peut le plus justement mettre
en parallele avec Bossuet pour le style biblique, écrit M. de la
Broise, n'est ni un prédicateur, ni un théologien de profession :
e'est Raeine. » II dit eneore: ce Dans son lyrisme, Racine est biblique eomme Bossuet. »
C'est vrai a beaucoup d'égards. Faisons toutefois eette grand,
réserve que si le lyrisme de Bossuet a du s'accommoder aux
exigences de l'ceuvre oratoire, le lyrisme de Raeine a dú s'accommoder a celles de l'ceuvre dramatique.
Le dessein de Iier le chant a l'action luí fut inspiré, nous dit-il
dans la préface d' Esther, par les tragédies grecques. Et, a l'exemple
des tragiques grecs, il fit du chceur un personnage véritable, meM
a l'aetion, destiné a périr ou a triompher avec le héros, par suite
« aidant aux péripéties et au dénouement par la pitié qu'il inspire
aux combattants et l'ardeur dont cette pitie les anime (1) ».
En empruntant aux Grecs leur eonception du chreur, Racine
la rendit plus dramatique encore. II eut tres nettement cette
vue simple : faire des chants du chceur, non pas des odes, mais des
seenes (2).
L'idée de transformer le chceur d'ode en véritable scene lui
futcertainement suggérée par les intermedes de certaines comédies
de Moliere, et, a un bien moindre &lt;legré, par les opéras de Quinault. L'exécution en fut d'ailleurs facilitée par les conditions
memes ou il fit jouer Esther. II désirait, sans doute, pour etre
agréable aux directrices de la Maison de Saint-Cyr, multiplier
(1) E. Faguet.

(2) J'emprunte les trois pages qui suivent a une étude sur Racine ~
• j'ai publiée· dans.la Reuue des Cours et Con/érences en 1913.

593

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

es personnages, de fagon a employer un grand nombre d'actrices.
Ce désir l'amenait a concevoir tout chant du chceur comme une '
conversation tres animée, ou chacune des pensionnaires appartenant aux classes qui jouaient la piece pourrait avoir un bout
de rllle, dire un mot, faire entendre sa voix. De fait, il est possible,
pour faire chanter les chceurs d'Esther, d'utiliser jusqu'a 18voix
différeil.tes. Les moyens dont le poete disposait lui permirent done
de donner a son idée toute son amplitude.
Ses chceurs sont des scenes; c'est-a-dire des dialogues, ou tantot
toutes les ames vibrent a l'unisson, vibrent meme d'autant plus
fort que l'émotion de chaque personnage est multipliée par les
émotions voisines; et tantot un personnage fait entendre sa voix
individuelle.
A la nouvelle du massacre qui les attend, les compagnes
d'Esther laissent éclater leur douleur. Une d'elles, nature timide,
ne voit pas d'autres secours que les pleurs :
Faibles agneaux livrés a des Il&gt;ups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.

Une autre, nature ardente, veut que le désespoir se manifeste

,par des gestes violents :
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tí!te.

Une autre, esprit ironique, renchérit sur sa compagne :
Re,ietons-nous d'habillements
Conformes a !'horrible fí!te
Que l'impie Aman nous apprllte.

Une autre, qui a de l'imagination, se représente la scene du

carnage:
Quel carnage de toutes parts 1
On égorge a la !ois les enfants, les vieillards,
Et la sceur et le frere,
Et la fille et la mere,
Le fils dans les bras de son pere 1
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture !

A la vue de tant de cadavres, une autre -

des plus jeunes, dit

le texte - gémit de mourir a la fleur de l'age et s'étonne de l'injustice de cette fin :
Hélas I si jeune encore
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?
40

�594

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ma vie

a peine a commencé d'éclore.

Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas I si 3eune encore,
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?

Une autre, esprit raisonneur, propose une explication :
Des offenses d'autrui malheureus€-s victimes,
Que nous servent, hélas I ces regrets su perflus ?
Nos peres ont péché, nos peres ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.

Cette explication arrache au chreur entier un cri de protestation:
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combata.
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi I'innocence.

Désorm_ais, dans tous les creurs, I'espoir en Dieu fait place a
la douleur ; mais l'une fonde surtout son espoir sur la haine que
Dieu porte a l'orgeuil :

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

595

A la fin du drame, les compagnes d'Esther chantent la chute
d'Aman.
Une d'elles, qui a une belle imagination, se représente leur ennemi sous la forme d'un guerrier tué par ses armes :
ll a vu contre nous les méchants s'assembler
Et notre sang pr~t a couler ;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre ;
Du haut du ciel la voix s'est fait entendre ;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres fleches l'ont percé.

Une autre d'une imagination plus brillante encore, se représente le vai~cu sous la forme symbolique d'un grand arbre qui
Jevait sa tete jusque dans les nues; mais le temps de passer,
et déja l'arbre avait disparu :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, íl cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer : il n'était déja plus.

11 renverse l'audacieux,

et l'autre sur l'amour qu'il porte a la faiblesse :
II prend l'humble sous sa défense.

Deux autres voient surtouten lui le Tout-Puissant, le glorieUXi
le dompteur des éléments, le souverain du ciel, et deux autres,
« des plus jeunes », voient surtout en luí la Providence, I'ami des
enfants.
DEUX ISRAÉLITES

O Dieu que la gloire couronne,
Dieu que la Iumiere environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le tróne est porté par les anges,
DEUX AUTRES JEUNES ISRAÉLITES

Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges.

Alors, chacune ayant dit son motif d'espérer, I'espoir grandit
dans toutes les ames et, de toutes les lévres a la fois,J jaillit un
chant de supplication :
Tu vois nos pressants dangers ;
Donne aton nom la victoire ;
Ne soufJre point que ta gloire
Passe a des dicux étrangers.

Or, par un changement complet de ton, ~oici qu:aprés ~es
jeunes filies pleines d'imagination é_Iéve ~a vo1x une Jeune f~le
pleine de raison qui, en un style d1dactique et non coloré, tire,
comme le pourrait faire un .moraliste, la legon de l'événement:
On peut des plus grands rois surprendre la ~ustice.
Incapables de tromper,
ns ont peine a s'écbapper
Des pieges de !'artífice.
.
Un creur noble ne peut soup\;onner en autru1
La bassesse et la malice
Qu'il ne sent point en Iui.

Bientot une autre Israélite lance le signal du départ, que tout le
chreur répéte a l'envi :
Les chemins de Sion a la fin sont ouverts.
.
Rompez vo~ fers,
Tribus captives.
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers.
Rasscmblez-vous des bouts de l'univers.

Que représente, cependant, pour ces jeunes filles, la fin de
l'exil ?
Pour !'une, ame champetre, c'est la joie derevoirle paysaimé :
Je reverrai ces campagnes si cheres.

�596

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

~our une autre, ame mélancolique, c'est la douceur de

vo1r pleurer sur la tombe des ancétres :
J'irai pleurer au tombeau de mes peres.

Une autrc,, qui ai11;1e la pompe, revoit déja le Temple debo
le Temple, e est-a-d1re l 1or des autcls, le marbre des coloñn
le cedre des plafonds, l'éclat des cérémonies:
Relovcz, rclovcz les superbes portiques
Du Temple oil notrc Dieu 5C platt d'etre adoró.
Que de I or Je plus pur son autel soil paré,
E_t que du sei_n l'es _monts Je marbre soit tiré.
Liban, d6pomllr-to1 &lt;le tes cedros anliqucs ¡
Pr~trcs sacrés, próparez vos cantiques.

_Une autre, ame plus vraiment religieuse, se représente su
Dieu de retour parmi les siens :
Dieu descend et_revienl babilcr parmi nous.
Terre, frém1s d'allégres..se ot de crainte •
Et vous, sous sa majesté sainte '
Cieux, abais~cz-vous.
'

Vo:la done ?ien, et a tous égards, des dialogues drama tiques.
personnes qu~ par~ent sont difTérentes !'une de l'autre, par l'
p~r le ~our_ d esp~1t, par le degré de sensibilité, par la puiss
d n?agmabon. N ex~gérons pas sans doute et ne disons pas qu
Y. a1t entre el~es des_ d1ss,emblances extraordinaires, ni que chac
a~t une phys10nom1e tres caractérisée. l\fais que le poete, dans
d1alogu~~ chant~s, ait su nous donner, comme dans les dialo
parlé~, l 1mprcss10n tres nctte de la diversité des ames, n' est-ce
certam ? Et, _par?e que les personnages qui élevent successi
ment _lcur vo1x n ont pas la méme fa~on de voir ni de sen
leurs 1dées se heurten~, leurs_ passions s'opposent, si bien que
mouvement de la scene lynque chez Racine est comme d
une autre scéne, produi~ ~ar le jeu des caracteres . .-'.Etenfin pa
que les pers_o~nages_ d1flérent, les styles aussi difTérent : e'
u~ sty~e fam1her et simple dans la bouche des tres jeunes enían
d1dacb9u_e avec les unes, coloré avec les autres, calme ch
celles-c1, 1mpét~e~x chez celles-la. - Enfin, parce que les Am
et ~e~ styles ddierent, les strophes difiérent aussi. Le ch
r~c1men n 1est point, en ef!et, comme le chceur des tra
d1?s grecques, compasé d'une série de strophes dont la p
m1ére donne un ty~e qui sera íi_délemcnt reproduit ensuite
tou_tes !es autres. Ic1, chaque réphque fait sa strophe, sans
log1e ru avec les précédentes ni avec les suivantes ,· le m

597

.
e avec chaque personnage, parce qu'avec chaque :personLA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

cbange la passion ; et pour qu'il n'y ait meme aucune
trave a l'expresion exacte du sentiment, le poete ne place
quejamais daos ses chreurs une strophe aux contours symé·ques, done rigides, une strophe faisant revenir telle rime
tel type de vers a des intervalles marqués d'avance :
reaque chacune de ses strophes a une physionomie tout indiuelle.

.

• •
Decette conception toute drama tique du chreur,il résulte qu'auchceur d'Eslher et d'Athalie ne pourra étre la parapbrase
un poéme biblique déterminé, qu'aucun ne devra son plan
j une page précise de l'Écriture. Mais il en résulte aussi que le
· me de Racine pourra utiliser tres abondamment l'Écritme. Comme ses choristes sont, en effet, des Israélites nourries des
iivres saints, chacune y puisera ses pensées et ses expressions.
llais, comme chacune y choisira ce qui convient a son tempéra ment, le poéte sera conduit, pour conformer le style aux caracteres,
l puiser dans des livres bibliques tres divers.
En faut-il condure que toute la poésie biblique passera dans ses
chreurs? Non certes. Ses héro'ines en excluront une partie, parce
qu'elles sont des jeunes filles et parce qu'elles parlent en fran~ais.
Un certain réalisme leur répugne, trop d'anthropomorphisme

aussi.

Le Psalmistc dit (Ps. xxxvx, 7-8) : « Que ma langue soit attachée a mon gosier, si je ne me souviens pas de toi. » L'héroine
de Racine dit : Puissé-je demeurer sans voix !
Jérémie dit (vm, 2) que les corps des Juifs ne seront pas ramassés, qu'ils resteront sur la surface de la terre comme du
fumier. L'héro1ne de Racine dit: «Quede membres épars, privés
de sépulture ! 11
Le Psalmiste (un, 3) -habille Dieu de lumiere. L'héro1ne de
Racine dit : u O Dieu que la lumiére environne !
Ce qui déplatt encore a ces lsraélites ne parlant plus leur propre
langue, ce sont des procédés de développement qui, daos l'original, renforcent la pensée, mais qui l'affaibliraient, s'ils étaient
directement transportés dans notre idiome. Le Psalmiste croit
étre énergique quand il répete sa pensée : « J'ai vu l'impie
exalté et élevé commeles cedres du Liban. Et j'ai passé et il n'était
plus ; je l'ai cherché et je n'ai plus trouvé la place ou il étaih.

�598

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN&lt;;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'UNE DES TROIS

L'héroine,_raci:°ienn~ n'a besoin que d'une phrase pour faire dis-1
parattre l unp1e, ma1s elle prépare, elle fait désirer sa disparition :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre
Foulait aux pieds ses ennemis vaincu;.
Je n'ai fait que passer, il n'était déja plus.

. D~pouillé ai~si de quelques-uns de ses caracteres, le-lyrisme
hibhqu~ en a-t-ll c?nservé du moins les plus importants ?
Certamement. Si aucun poete moderne n'a réussi as'approprier
toute __ l'im~étuosité, toute la fougue, tout l'élan du lyrisme
~ébra1que, Je doute qu'aucun ait une vivacité plus véritable que
l auteur des chreurs d'Esiher et d'Aihalie. II égale en cela ou
surpasse, et les ~oe~es du xv1° siecle, chez lesquels la soupless~ de
l~ syntax~ aut~nsa1t tous les genres d'ellipse,etles poetes roman
tiques, qui ava1ent pour eux les ressources d'une langue libre des
entraves créées par deux siécles d'un gout trop exclusif. Ríen n'est
véhément comme certaines parties de ses chreurs :
.
LE CHCEUR

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne soulTrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE SEULE

Hé quoi ? dirait l'impiété,

Ou done est-il ce Dieu si redouté

Dont Israel nous vantait la puissance ?
UNE AUTRE

Ce Dieu ialoux, ce Dieu victorieux
J::rémissez, peuples de la terr~,
Ce Dieu 1aloux, ce Dieu victorieux
Est le seul qui commande aux ~ieux
Ni les éclairs ni le tonnerre
·
N'obélssent point a vos Dieux.

Quant au pa1·allélisme,- le changement de personnages et le
changemen~ de metres_ permettaient a Racine de le dépouiller de
sa monotorue et par suite de le reproduire souvent :
UNE AUTRE

II renverse l'audacieux.
UNE AUTRE

II prend l'humble sous sa défense.
TROIS ISRAÉLITES

II nous !ait remporter une illustre victoire.

599

Il nous a révélé sa gloire.

Aprés la vivacité de la poésie héora'ique et son parallélisme;
ce que Racine en a bien compris, c'est l'emploi qu'elle fait de
l'image pour éclairer les idées morales. II n'importait pas beaucoup que Racine donnat ou ne donnat pas asile en ses vers
aux gazelles ni aux oliviers, et qu'il préférat le lis, l'onde pure,
les vents, les nuages. II importait surtout qu'il sut, lui aussi,
comme les lyriques hébreux, rapprocher sans cesse le monde de
nme du monde, de la nature :
Te! qu'un ruisscau docile
Obéit a la main qui détourne son cours
Et laissant de ses eaux partager le secours
Va rcndre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le cceur des rois est ainsi dans ta main.

•* •
C'est dans les paroles des choristes que Racine a concentré l_e
plus de lyrisme biblique. Mais les au tres personnages parlent auss1,
comme une langue naturelle, le langage lyrique de la Bible. Des
qu'ils songent a leur Dieu, des qu'ils en rappellent la gloire, les
promesses, les menaces, les expressions les plus colorées de l'Écriture leur viennent aux levres.
Et le cri de son peuple est monté jusqu'a lui,

dit le prophete rencontré par Élise.
Die.u tient le cceur des rois entre ses mains puissantes,

dit Esther.
Le ciel meme peut-il réparer les ruines
De cet arbre séché íusque dans les racines ?

ditAbner.
11 voit comme un néant tout l'univers ensemble,
Et les raíbles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient paE,

dit Mardochée.
Josabeth pour répondre aMathan, le petit Joas pour répondre
a Athalie, répetent naturellement les Psaumes :
Aux petits des oiseaux il donne la pa.ture ...
Le bonheur des mortels comme un torrent s'écoule.

�60()

REVUE DES COURS ET CON'PÉRENCES

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRAN~AISE

Joad n'attend pas deprophétiserpouremprunter aux prophetea
de fortes images :

Chaque personnage y est un type historique comme il e~t un
type humain. Joad réunit en lui seul les trois personnages qm ont
toujours présidé aux destinées d'Israel: le grand pretre, le pr~phete, le chef militaire ; il est ~a:on,. Isai'e, Gédéon. Athahe
rappelle cette longue suite de ro1s idolatres contre lesquels le
royaume de Juda dut sauvegarder son indépe_ndance et son cultew
Mathan n'est pas une figure moins nécessa1re dans ce tableau
d'ensemble : on peut reconnattre en lui tous les dis~idents que
le sacerdoce juif ne cessa jamais de nourrir dans son se~n.
. .
Le peuple, absent des tragédies profanes de Racme, est _1c1
représenté par le chreur, et du peuple juif, ce chreur a ~ie~
le caractere et les sentiments : la haine de l'étranger et de l'mf~- •
dele, le découragement facile, la foi prompte a renatt~e, l'org~e1l
de son pas&amp;é, dont il rappelle les grands événements s1 volo~~1ers
qu'une foule de perspectives n~us sont ouvertes sur les ongmes
de la nation comme sur sa destmée.
Le templ~ lui-meme revit ici, ce temple qui fut a~socié a
l'existence entiere d'lsrael. Sans doute, nous ne voyons rula roer
d'airain, ni les douze breufs, ni les deux colonnes de h_uit coudées.
• Mais ce que nous voyons bien, c'est la place que tient dans le
culte de la nation

Celui qui met un frein a la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrí!ter les complots.
Grand Dieu, ...
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffie ennemi dans sa fleur a séché ...

LaBible qui, avecBossuet, a fait entrer au xvne siecle lelyrisme
dans l'éloquence de la chaire, ·1•a done fait entrer avec Racine
dans _les chreurs, bien pl~s: dans les dialogues de la tragédie.
Ma1s pour cela ne falla1t-I) pas que les caracteres des personnage~ fussent bibliques comme leurs paroles et que la philosoph1e de la piece le fut aussi ?
Assurément, Hacine, dans ses personnages, qu 'ils soient hébreux
.
.
grecs ou romams,nous
mtéresse
surtouta ce qu'ils ont d'humain.'
Esther est la créature timide, douce et modeste, dont le dévoue~en! a une grande cause, a une idée, a la patrie, a la religion, fait
mopmément, en quelque pays que ce soit, un etre brave, actif
et éloquent. Aman et Mathan commettent l'un et l'autre les
maladr~sses que sus?ite _sous tous les cieux I'orgueil d'une longue
possess10n du pouvoir ; ils font en cela songer a la romaine Agrippine, que rappelle aussi et bien davantage encore Athalie. Quand
Joad manie a son gré les ames d'Abner, d'Athalie, des lévites, on
r?connatt en lui_ le génie du turc Acomat et du grec Ulysse ¡
e est que ces tro1s grands conducteurs d'hommes, sans etre apparentés par la race, le sont par le caractere.
Meme si l'onn'envisage en euxqueleurssentimentsreligieux,les
personnages d'Eslher et d'Alhalie appartiennent a tous les temps
p_l~tot qu'a leur temps. ~t~a~ie est le type de l'éternelle superstit10n, Josabeth de la fo1 tim1de, Abner de la foi tiede Joad de
la foi tout ensemble enthousiaste des ames pures, é;lairée des
théologiens, active des politiques.
. Pourtant, bien qu'il pose toujours des cas largement humains,
Racine entend localiser ses personnages dans leur milieu social
et national. On sait qu'il s'est vanté d'avoir fait dans Britannicus
une peinture de la Cour de Néron et d' Agrippine et d'avoir ce copié
ses deux héros d'apres Tacite &gt;&gt;. II a proclamé bien haut que dans
Esther il s'était fait un devoir de reproduire exactement le
drame que Dieu lui-meme, pour ainsi dire, avait préparé.
De fait,il y a bien dans Esther l'ébauche d'un portrait du peuple
juif. Et ce portrait est devenu dans Athalie magnifiquement
complet.

601

Le seul lieu sur la terre ou Dieu veut qu'on !'adore ;

c'est la place qu'il occupc dans une ~stoire dont son
érection fut la plus grande joie et la destruct10n la plus grande
infortune; c'est l' action, des lors, qu'il exe:ce ; c' est la terreur
qu'inspire aux infideles et la confiance dont revet les cr_oyants
ce personnage si influent , dont l'importance nous est s1gnalée
des le premier vers :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel.

Mais le vrai protagoniste, c'est l'~te~nel lui-meme, ce _Dieu des
Juifs dont Athalie proclame la v1cto1re et ~ont Racme nous
explique par l'histoire de Joas l'éternelle ~rov1dence.
En efTet, comme il a porté a leur perfecti?n tous les procéd~s
par lesquels ses devanciers avaient essayé ~ acco11:1moder la poés1e
hébra'ique au gout frangais, Racine a repr1s leur _1dée de fa1re du
poeme biblique une défense du dogme de la Prov1dence con~re les
libertins.Mais ce n'est plus chez luí, comme chez eux, une simple
ébauche de la doctrine, c'est la doctrine tout entiere. Et cette
doctrine la voici.
Le monde est gouverné par un Dieu, qui a t out créé, qui s'inté-

�602

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DA;:-;S LA POÉSIE FRANyAISE

resse a tout, qui agit sans cesse. De cette Providence tou)~urs
active l'aide au cours de la piece, esta chaque instant solhc1tée
et la p~issan~e a chaque instant proclamée. J oad explique aAb~er
qu'il voit la main de Dieu dans toute 1'11!stoir~ ~ontemp?rame
et en réponse aux craintes de Josabeth, 11 solhc1te ce Dieu de
répandre sur Mathan !'esprit d'erreur. Josabeth croit que c'est
Dieu qui lui a permis de triompher de la vigilance des bourr~aux;
elle le supplie de mettre sa sagesse dans la bouche de J oas mterrogé par Athalie. Quand Abner entre, au cinquieme acte, Zachar!e
s'écrie : ce Dieu nous envoie Abner ». Quand l'armée d'Athahe
est dispersée, le lévite qui apporte la nouvelle attribue la victoi~e
a Dieu: « La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée ». Athahe
reconnatt elle-meme que l'impitoyable Dieu a tout conduit. _
Cette Providence laisse pourtant intacte la liberté humame.
Elle se sert pour ses desseins de nos passions et de nos caracteres.
Elle sauve Joas par la tendresse de Josabeth, elle l'éléve par la
prudence de Joad, elle le remet sur le trone par l'~udace et le
génie d'un chef, qui utilise, comme des ressorts, les maladr~s~es,
les violences, l'ambition d'un apostat, les remords, la cup1d1té,
l'orgueil d'une vieille femme.
.
Mais pour qu'il ne soit pas dit qu'alo~s la Prov1dence ~st une
hypothése inutile, elle manifeste son ex1stence par des m1racles.
Joad en rappelle quelques-uns a Abner ; le chreur en ra:ppelle
d'autres : sécheresse cessant a la voix d'Élie, morts se rammant
a la voix d'Élisée, manne tombant sur l'armée en marche, eau
jaillissant du rocher.
.
Elle prouve encore son existence par la f~gon dont s~rg1ssent
a point nommé les hommes doués des quahtés nécessa1res pour
faire aboutir son reuvre: « Quel autre que Dieu a fait un Joad ? •
nous suggere Racine, pour lui preter le larigage que tient Bossuet
dans l'Oraison funebre de Condé. Mais elle la prouve aussi en se
choisissant des instruments tres débiles, comme par exemple,
lorsqu'elle épargne le dernier-né des fils d'Ochosias, celui que
le fer du bourreau aurait du atteindre le plus grievement.
Et cette Providence a un grand dessein, dont la permanence
et dont le succes sont d'ailleurs, pour Racine comme pour Bossuet,
la meilleure preuve qu'elle existe. Voulant etre adorée par l'homme,
elle lui a donné sa loi, et elle s'est choisiunpeuplequi'oonservera
la loi intacte pour la transmettre a une Église plus vaste que ce
peuple.La ron'dation de l'Église estle centre de l'hi~toire universel~e.
Que l'histoire de l'humanité dépende tout entiere de ce fa1t,
qu'avant d'élever le nouvelle J_érusalem Dieu l'a~t fa_it an~oncer
par ses prophetes, et que l'avenement du Mess1e a1t réahsé les

prophéties : voila ce qui para_t~ ~ Racine démontrer qu 'il _y a . ~ne
Providence, etc' est pourquo1 Il mstalle une preuve auss1 déc1s1ve
au creur meme de la tragédie.
Cette doctrine de la Providence qui anime la piece entiere est
encare enrichie par les chreurs de quelques aspects de plus. Le
chreur affirme l'action de Dieu sur la nature inanimée et prouve
son existence - preuve classique - par la beauté du monde,
par la magnificence dont il a rempli tout l'univers, par la ~aru_re
des fleurs et la maturité des Iruits, par la chaleur et la plme d1spensées a;la terre, par la beaut~ du s?leil etl'ordonnanc~ dessaisons.
Le chreur réfute cette object10n tirée contre la Prov1dence de la
prospérité des méchants, qui avait eu tant de succes dans la
premiere moitié du siecle et qui n'avait pas alors perdu toute son
actualité ·7 et a l'éternel argument de l'impiété, les croyantes
Israélites rép¿ndent, a l'aide de textes déja utiliséspa~ bien d'a~tres en associant le dogme de la Providence a celm de la vie
fut~re. Enfin, parce que le drame n'envisage guere l'action de l_a
Providence que dans l'histoire, le chreur enseigne ce qu'elle do1t
etre dans la vie privée et rappelle le grand commandement de la
loi : aimer Dieu de toute son ame.
Rien, évidemment, n'est original dans cette doctrine de la
Providence. Racine l'emprunte tout entiere a l'auteur du Discours
sur l' hisfoire uniuerselle. Ce qu'il fout admirer, c'est que toutes les
idées que représente pour un chrétien du xvu 0 siecle le mot
Prouidence soient entrées dans une tragédie sans rien perdre de
leur substance, ni pourtant compromettre l'intéret drama~ique.
C'est aussi que, pour apporter asa thése l'appui e~ 1~ prestige de
la poésie, Racine ait su utiliser tous les textes b1bhques susceptibles de l'ill ustrer.
(a suiure.)

603

�1

' PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

605

lumiére elle projeta sur la confusion au milieu de laquelle les
physiologues se débattaient :
En disant qu'il y a, tout comme chez les animaux, une intelligence
dans la nature, intelligmce cause de l'univers et de tout son ordre,
Anaxagore appa:·ut comme un homme a jeun par rapport a des devanciers
qui parlaient au hasard.

Philosophie de ! 'Esprit

Cours de M. LÉOíi B!\UNSCRVICG,
Membre de l'lnstilut, Professeur d Za Sorbonne.

Réalisme et Idéalisme.

L'?-ne des, caract~z:istiques_ des pro~lémes proprement philosoph1ques, c est le ben étro1t qui fa1t dépendre les solution,
adoptées de la ,maniere, parfois impli~ite et d'apparence ingénue,
dont les problemes sont posés. Auss1 vous ai-je demandé d'etre
particuliérement attentifs aux points critiques ou se nouent si
vous me permettez l'expression, les articulations de notre étude.
Or, nous sommes ici a l'ar~iculat~on essentielle pour l'objet du
c?~rs de cette ~nnée: !,a Philosophie del' Esprit se définit par oppos1bon a la Philosophie de la Maiiere. Que! sera le sens de cette
ºf.positi?n ? Le matéri_alism~ est un :éalisme cosmologique ou
n mterVIent pas la cons1dérabon du suJet en tant que sujet : ce
qu'on appelle áme, esprit, seraitconstitué parunagrégatd' éléments
que l'on suppose donnés dans la représentation immédiate dans
l'intuition sensible ?u _intellectuelle. La maniere la plus simple de
co~bat~re_le matéz:ialisme, ce sera d'accepter le principe réaliste
qm auss1 bien ne fait que traduire la croyance du sens commun de
s,~ pla~er sur le meme ~errain de la cosmologie, de faire.. ~oir
l 1:11pmssanc~ de la mati~re ~ engendrer )'esprit, a rendre compte
meme de la vie. Tell e est l attitud_e inaugurée jadis pas Anaxagore,
et nous savons, par un admirable texte d'Aristote, quelle

Mais la fa&lt;ton meme dont Anaxagore con~oit le vou.; pour le faire
intervenir comme source de mouvement et d'harmonie laisse des
dÓutes sur la spiritualité de ce souffie agitateur ; il est ce qu'il
y a de plus léger (lem6-.a,ov) parmi toutes les choses : expression
qu'on traduira sans doute, le plus sublil, le plus fluide, afin de
diminuer l'aspect de la matérialité : mais on ne la supprime pas
tout a fait. L'équivoque se r~nouvelle, s'accentue encore avec les
adversaires de l'atomisme épicurien, avec les Stoi:ciens ; en développant une philosophie de l'activité dynamique de la raison
germinalive, en définissant l'ame et Dieu lui-meme comme un
feu artiste, ils ont fondé le spiritualisme traditionnel qui, en toute
évidence, est un matérialisme littéral.
Peut-on surmonter cette équivoque, tout en demeurarit fidele
au príncipe du réalisme, en se maintenant sur le terrain cosmologique ? Ou faut-il se tourner du coté du sujet, et demander la
base en spiritualisme, non a l'antithese de la matiere et de la vie,
mais a la distinction de la spontanéité inconsciente et de la
réflexíon consciente ? A cette question décisive pour la suite de
nos études, je me propose aujourd'hui de chercher la réponse.
Nous avons vu comment Leibniz s'est frayé une voie de retour
vers le spiritualisme. II appuyait l'affirmation spiritualiste sur
la substitution, dans le domaine physique, du dynamisme au mécanisme cartésien. Dans un opuscule daté de mai 1702, Leibniz,
aprés avoir rappelé comment il était d'accord avec Aristote et
Descartes contre la these démocritienne du vide, d'accord avec
Démocrite et Descartes contre les conceptions aristotéliciennes de
la raréfaction ou de la condensation, d'accord avec Dérnacrite et ,
Aristote contre la these cartésienne qui ramene l'impénétrabilité
a la seule étendue, ajoute enfin, pour terminer le jeu des combinaisons, qu'il est contre Démocrite et Descartes pour reconnaítre,
avec Aristote, l'existence, dans le corps, d'une force active, d'une
Entéléchie pour approuver par conséquent la définition de la
nature comme príncipe de mouvement et de repos.
Le rapprochement de Démocrite et de Descartes estbien caractéristique: atomisme et mécanisme sont comparables en ce sens
qu'ils épuisent la représentation de l'un-ivers, et son explication,

�606

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans ce que le savantsaisitdel'univers,l'atome ou le mouvement.
L'intégration qui conduit Leibniz a le fixer concentre les moments
du devenir phénoménal dans une réalité qui est supérieure au
plan des phénomenes, qui est en dessus de l'actuel étalé dans
• l'espace, qui est une virtualité profonde.
Déja nous pouvons nous demander s'il y a Iieu d'interpréter
cette opposition du mécanisme et du dynam1sme, comme dépassant le plan de la mécanique proprement &lt;lite, comme signifiant
autre chose qu'une maniere d'interpréter les équations, i:,'il est
légitime de la faire servir a la distinction de deux métaphysiques,
l'une orientée vers le matérialisme, l'autre vers le spiritualisme,
A la quantité de mouvement mv que Descartes posait dogmatiquement comme se conservant dans le monde, Leibniz oppose la
force vive, mv2, qui fournirait un fondement a la formule exacte
du véritable príncipe de conservation. Mais ici et la le préjugé
réaliste, qui conduit les deux antagonistes a ériger en réalité
métaphysique le terme de l'équation cosmique, les a induits en
erreur. Comme l'a remarqué Moch, comme y a insisté tout récemment encore M. PierreBoutroux (Revuede Métaphysique, octobredécembre 1921)., Huyghens a fait voirque, dans le choc des corps,
la loi de la conservation du mouvementne s'appliquait qu'a des
quantités afiectées de signes, comptées suivant le sens du mouvement, comme positives ou comme négatives, c'est-a-dire a des
i'elations, non a des réalités. Et c'est pour faire pendant a l'essence ontologique du mouvement, que Leibniz maintient p-our la
force vive l'expression erronée de mv•, au lieu de la valeur exacte
qui est 1 /2 mv2 • Et il est clair que I /2 mv•, e' est une relation complexe, créée par l'opération mathématique destinée a demeurer
sur le plan du mathématique. Quand on en tire une conception
métaphysique, on obéit a un élan de la pensée qui passe pardessus les conclusions - et aussi les bornes - du savoir positif,
afin de se procurer la satisfaction d'une explication totale et déíinitive. On ne saurait prétendre conserver avec la scíence une
liaison assez étroite pour que le caractered'objectivité, de sécurité
dans la certitude, puisse passer du plan de la science au plan de
la métaphysique.
Or, ce qui est vrai du mouvement cartésien et de la force
leibnizienne, est encore plus vrai, d'une évidence encore plus élémentaire,quand il s'agit des relations bien plus complexes encore
de l'énergie et de l'entropie. Comme le faisaitremarquer Lippman,
au Congres de Physique de 1900 :
On ne peut confondre l'énergie potentielle, qui ne dépend pas du temps.
avec la force vive qui en dépend.

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

607

En fait pour le savant, la forre est, parrapportau mouvement quiest directement mesurable, une abstraction du premier degré ; l'énergie est une
abstraction du deuxieme degré, puisque son composant potentiel n-cst pas
homogene a son composant cinétique.

Nous tournons le dos a la science lorsque la préoccupation
d'édifier a tout prix une cosmologie nous fait transformer en
réalité ontologique ce dont la définition meme met en évidence
le caractere tout relatif. Voici cette définition, donnée par lord
Kelvin et reproduite par Bernard Brunhes dans son livre sur la
Dégradalion de l'Énergie (p. 248) :
L'énergie mécanique totale d'un c?rps pe~t étre définie co~e la vale~
numérique de tout l'etfel ql.l'il pourrait produire, en chaleur émise et en ré~islances vaincues, s'il était refroidi a fond et amené a un état de contract10n
indéfinie ou d'expansion indéfinie, suivant que les forces qui agissent entre
ses particules sont attractives ou répulsives, quand tous les mo~vements
thermiques sont arrétés en Iui. Mais, dans notre état actuel. d'1gnorance
relativement au froid absolu et a la nature des forces molécula1res, nous ne
pouvons pas déterminer cette énergie mécanique tot~le po~r une J?Ortion de
matiere, et nous ne pouvons pa~ non plus_ étre súrs qu elle n est 1!ª.s inf1mmerit
grande pour une porlion de mat1ére. Done il est conv~n~bl~ de c~o1s1r un certam
état comme état de comparaison pour le corps dont il s ag1t, et d user, sans autre
qualificatif, de ce terme d'énergie mécanique, ~n en~ndant p~ la que l'on
se reporte :'! un état donné, de telle sorte que I énerg1e mécamque du corps
dans un état donné désignera l'équivalent _mécanique des e~ets qu_e _16: corps
pourrait produire en passant de l'état ou iI se trouve a 1 é_tat 1!11tial, ?U
la valeur mécanique de l'action totale (!he whole agency) qui sera1t requise
pour amener le corps initial a l'état ou il se trouve.

Et s'il fallait insister sur l'espece de trompe-l'reil, sur le tour de
passe-passe que constitue le passage de la donnée scientifique
al'interprétation métaphysique, je ne pourrais invoquer de meilleur garant que M. Bergson, qui écrit dans la deuxieme
édition d'ldentilé et Réalité (p. 309-310) :
L'énergie n'est en réalité qu'une intégrale ... Les manuels ~e physique
contiennent en réalité deux définitions discordantes de I'énerg1e, une premiere qui est verbale, intelligible, apte a é~ablir notre con".iction, mais
erronée, et une seconde, qui est mathém~tique, exacte, _ma1s dépourvue
d'expression verbale. Le professeur dofl:ne d abord la pre~ere, prévoyant,
avec une psychologie inconsciente, ma1s sílre, que l'étudiant, dans ses travaux, ne fera réellement usage que de la seconde.
Avec le dogmatisme de l'énergie, tomber~it également aux_yeux de la
réflexion critique, le dogmatisme opposé, qui_ se réclame du prmc1 pe de la
dégradation. Car J'accroissement de dégra~a~1?n, auquel º1?- a do11:né 1~ ~om
d'entropie, n'est pas susceptible d'une déf1~tI~n verbale, mtelhg1ble 1 1 entropie ne se représente que d'uae tacon mdirecte com!Ile une réphq~e a
l'intuition d'une énergie indestructible, comme un éc?ec a la _métaphys1q~e
du mécanisme ; de telle sortr que le systeme cosmolo~1que ?at1 s1;1r I entropu~
ne serait qu'une imitation a rebours du S)'.Steme b~_t1 sw: I énerg1e. De quo1
Bernard Brunhes n'est pas Ioin de converur Iorsqu 11 écr1t : ~ II y a _des personnes en tous les cas qui se sont interdit d'avance le dro1t de faire Ieurs
réserves sur l'extensioI:i du príncipe de Carnot a !'ensemble d~ I'~nivers.
Ce sont les personnes qui n'ont aucun scrupule a énoncer, pour 1 umvers, le

�608

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

principe de la conservation de la matiere ou celui de la conservation de
l'ónergie.
Or, si dans le premier cas on avait tort de pnusser a l'absolu les résultats
de la· physique mathématiquc, il est difficile de croire qu'on ait raison d_ana
l'autre. Au fond, ici et la, on se trouve en présence de relations quantitahves
a interpréter du point de vue mathématique. Seulement. la complication
de l'expression qui cst désignée par le mot ó'entropie, rendait plus malaisé
l'éclaircissement scientifique de la notion. L'instrument qui avait permis a
Helmholtz de rattacher la tormulc de la persistance de la force aux principes
de la mécanique classique, ne suffit plus pour remire compte de la croissance
de l'entropie.
Les physiciens n'ont surmonté la difficulté qu'en recourant au calcul des
probabiiités. Le calcul, qui avait été jusque-la considérécomme se mouvant
• dans le vide abstrait de la spéculation pure, a pour la premiere fois touché
le sol dans les théories successives de Mawell, Gibh, Boltzmann, dont le
résultat est le suivant : , L 'entropie d 'un gaz, bien connu, d 'a pres la thermodynamique, peut, dit Plenck, etre calculée tout a fait indépendamment de
toute thermodynamique, et uniquement par des considérations de probabilités, c'est-a-dire par l'emploi des propositions élémentaires de la théorif
des combinaispns. un n'a qu'a prendre le logarithme de la probabilité d'un
état, il est proportionnel a l'entropie de cet état. •

Telles sont les conclusions qui nous semblent s'imposer a
quiconque examine, sans partí pris préalable de systeme, le développement de la physique mathématique depuis Descartes j usqu i
nos jours. Ces conclusions doivent-elles etre considérées comme
négatives, par rapport du moins a la Philosophie de l'Espril?
Ne peuvent-elles servir a nous rapprocher de notre but ?
Tout dépend du point d'application sur lequel nous faisons
porter notre efTort. Nous avons déja eu l'occasion d'en faire l'observation a propos de l'atomisme. L'impossibilité qe considérer
l'atome de la physique moderne comme un élément simple qui
donnerait d'un coup la connaissance intégrale de la réalité naturelle serait regardée comme une déception du point de vue du dogmatisme antique qui congoit le savoir comme une communication
directe avec l'objectivité de l'etre en soi. Ce qui dissipe un tel
r-eve, c'est le progrés meme de la connaissance, qui nous en révéle
le postulat implicite: ce monde dont il aspire a pénétrer d'un coup
les derniers secrets, indépendamment de toute imagination subjec·
tive, Je dogmatisme a commencé par se le figurer a l'échelle de
l'homme adapté aux dispositions de sa sensibilité comme aux
tendances spontanées de son intelligence. Or, l'univers est infiniment plus vaste et infiniment plus complexe que nous n'avions
commencé par le croire, que nous ne pourrions le croire si nous n'y
étions contraints par l'évidence des faits. Mais a qui sommes-nous
redevables de cette évidence, sinonau perfectionnement incessant
de la double technique par laquelle l'intelligence oblige la nature
a se révéler, et qui ne cesse de proclamer la subtilité prodigieuse de l'esprit humain, en lutte avec la complexité prodigieuse

609

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

de la nature ? Nous demandions a l'atomisme le dernier mot des
ehoses, et il ne nous le fournissait pas, parce que nous avions
tort de le lui demander ; mais il nous découvre la grandeur de
l'intelligence par l'ingéniosité des procédés qu'elle met. en reuvre
en maniant le calcul des probabilités par la finesse des moyens de
vérification, qui dépassent toutes les espérances. Bref la science
refuse son appui a une métaphysique de la nature, a un réalisme;
elle l'accorde a une philosophie de la pensée, a un idéalisme.
Ce spectacle, nous venons de le retrouver dans l'examen du
dynamisme, et nous en tirons des conséquences analogues. Nous
ne pouvons pas appuyer une philosophie de ]'esprit sur le
réalisme cosmologique de la force, de l'énergie ou de l'entropie :
ces notions ne sauraient ctre considérées comme des expressions
adéquates et définitives ºd'une réalité saisie indépendamment de
l'homme; nous ne pouvons pas les séparer del' activité intellectuelle
qui les a constituées pour mesurer les relations des phénoménes.
Or, puisque cette constitution marque une victoire de l'esprit
humain, comment ne nous servirait-elle pas pour édifier une
Philosophie de ['Esprit ?
_
Dira-t-on qu'en modifiant ainsi le point d'application de la
spéculation sur la nature, nous faisons de nécessilé vertu, que
nous renongons a dominer le savoir scientifique, a proposer des
solutions d'origine et d'essence proprement philosophiques par
l'énigme de l'univers? Nous croyons qu'il est aisé de nous justifier,
parce que pour nous le spiritualisme implique avant tout l'unité
de l'intelligence qui ne se laisse pas diviser en un bureau de la
science et un bureau de la philosophie. Au fond la philosophie
de la nature qui prétendrait substituer une connaissance définitive, portant sur les causes essentielles, a la détermination provisoire de lois toutes relatives, dépend beaucoup plus étroitement qu'elle ne !'imagine du stade particulierou elle trouve la
science positive ; car elle fait état des difficultés auxquelles se
heurtent les savants d'une génération pour transformer ces
difficultés en impossibilités radicales. Or a la génération suivante,
en moins d 'une génération, avec la vitesse touj ours accélérée de la
technique expérimentale, les problémes sont sinon résolus, du
moins déplacés. Le mystére que semblait recouvrir !'origine de
l'entropie, n'est-il pas devenu moins épais, la question n'a-t-elle
pas changé de face avec des théories nouvelles sur la désintégration des atomes ? « Des atomes légers suffisamment rapprochés,
écrivait M. Perrin il y a deux ans (pressions énormes des couches
pro fondes), et fortement échaufTés, produiraient des a tomes lourds
en dégageant une quantité d'énergie bien supérieure a celle qui
41

�610

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

amorce la réaction. Ce mécanisme, qui est au fond celui de la conatruction (il faut « allumer » du cbarbon pour qu'il brule), me
paratt suflire a résoudre le probleme de la chaleur solaire. 1&gt;
11 ne s'agit pas de prendre parti sur cette théorie, que M. Perrin
développait dans une étude toute récente parue dans Scientia:
(novembre 1921). Not.ons seulement comme les savants reculent
sans cesse les bornes de notre horizon intellectuel, soit qu'ila
décélent l'immensité des forces en réserve dans les molécules
infinitésimales, soit qu'ils envisagent les dimensions de la voie
lactée d'un ordre tel qu'elles seraient par rapport a notre Globe
comparables ace qu' est notre Globe lui-meme par rappport a
atome. Or par la, non seulement ils instruisent le philosophe, mait
ils le rappellent a sa propre tache, qui est de faire apparat
corrélativement aux propriétés découvertes dans la nature, 1'
prit capable d'opérer ces découvertes.
.
Cet esprit se caractérise, ainsi que le montre M. Bergson, com
conscience. Mais, suivant. M.Bergson, la conscience a l'reuvre d
la science du monde inorganique, « la conscience se déterrnin
en intelligence, c'est-a-dire se concentrant d'abord sur la matie
semble ... s'extérioriser par rapport a elle-meme. » Or, pour no~
il n'en saurait etre tout a fait ainsi. L'extériorité des éléments s~
tiaux n'entratne nullernent l' extériorité de la conscience ou ces éléo'
ments sont réunis pour former un univers. Bien au contraire, el
c'est ici que l'idéalisme se sépare radicalement du réalisme. .
postulat du réalisme, c'est qu'il suffit a l'esp~ce d'exister ~n •
pour devenir immédiatement objet de conna1ssance. Du pomt ~
vue idéaliste, un tel postulat est inadmissible, car il est contradictoire.
Du moment que nous posons une chose dans l' espace, noaf
refuserons a cette chose le moyen de connaitre ; dire qu'eJle
occupe une place, c'est dire qu'elle exclut de cette place toute
autre chose, qu'elle est exclue de toutes les autres places ou sont
toutes les autres choses. Inversement, si nous connaissons une
multiplicité d'objets extérieurs les uns aux autres, c'est qut
nous ne nous réduisons pasa un point déterminédu systeme,c'~
que nous sommes capables de nous rendre présents simultané~en
a divers points du systeme, de concevoir les relations qm les
rattachent.
Un homme n'est pas seulement quelque chose de locali,é¡
c'est quelque chose de localisant ; il est un corps soumis ala
pesanteur, mais il est aussi un esprit qui a établi la loi de la chute
des corps et résolu le probleme de la gravitation universelle. ~
quelle meilleure preuve de cette intériorité profonde de l'espnf

dans la science, de ce désintéressement inhérent a l'intelligence,
que l'effort sublime pour 8e détacher des données immédiates de
l'expérience terrestre, pour transporter dans !e soleil le centre de
ses spéculations et résoudre ainsi le probleme des mouvements
planétaires ?
'
En d'autres termes, la meme ou le réalisme semblait frappé de
la similitude de l'harmonie, entre la matérialit.é et l'intellectualité, l'idéalisme meten lumiére le contraste entre l' exiériorifé de la
matiére et !'infériorilé de l'intelligence.
('.onclusion importante, parce qu'elle va nous permettre de
définir le problerne propre au spiritualisme idéaliste. II s'agira de
savoir si l'intelligence sera capable de faire pour le ternps ce
qu'elle a réussi pour l'espace, c'est-a-dire si elle saura résister ú
la pression du passé sur le présent, a la contrainte qui est immanente au cours spontané, a la continuité indivisible de la durée
concrete, pour se transporter en idée dans l'avenir et pour
ordonner notre action et notre destinée par rapport a cette idée
de l'avenir? S'il peut se rendre ce témoignage qu'il possede effectivement un tel pouvoir, l'intellectualisme aura véritablerncnt
dépassé le dynamisme, car le postulat réaliste du dynamisme en
faisant du temps une donnée en soi qui commanderait et dorr.inerait la destinée de l'etre spirituel, sans que la réflexion rationnelle puisse y introduire ses valeurs propres, ne perrnet pas d'y
introduire la moindre fissure dans la durée; ce serait la nier que
·d'en rompre l' unité. Le rythme de notre vie intérieure est original,
sans doute, et il se rnanifeste achaque instant par un renouveliement de la mélodie qnenous nous faisons entendre anous-rnemcs;
mais cette nouveauté meme est un effet impliqué dans l'interdependance interne, dans la fusion musicale de tous nos éLals.
solidarité qui nous apparatt d'autant plus étroite, que nous nous
concentrons nous-memes, sur nous-memes, pour saisir notre moi
profond, imperméable a l'éparpillement des événements dans
l'espace, comme a l'influence des individualit.és extérieures. Da:1s
chaque monade,le présent est pres de !'avenir, d'autant qu'il reflete
plus fidelement la to talité du passé. Et ce passé total, I' Évolution
créalrice montre qu 'il est le passé de la vie tout entiére. Sans doute,
le devoir signifie invention, créalion de formes, élaboralion conlinue
de l' absolument nouveau. Mais a la source de la durée est l'unité de
l'élan vital.Orce l'élan est fini et il est donné une fois pour toutes ».
Or l'unité vient d'une vis a tergo ; elle est donnée au début commc
une impulsion ; elle n'est pas posée au bout comme unattrait .»
Ces textes nous font bien apercevoir la raison de l'incertitude
qui pesait sur le dynamisme vital, faisant appel ala rénovation de

611

�612

/

REVUE DES COURS ET COXFÉRENCES

toutes les valeurs, a la libération vis-a-vis de toutes les formes
de tous les cadres ; il devait en vertu de son caractére réaliste q ·
l'attache au donné, retomber finalement sur le passé, se résigne11
au rytbme monotone et lassant du cycle vital. Mais de la nous ne
pouvons pas tirer de conclusion définitive, ni en ce qui concerne 1
bergsonisme, bien entendu, puisque l' Évolulion créalrice ne perm
nullement de dire comment M. Bergson abordera et résoud
les problémes de l'ordre moral, ni non plus en ce qui conceq1
l'intellectualisme.
II a pu nous sembler, a certains moments de notre discussio
que l'intelligence pouvait conférer a )'esprit ce que la vie lui re
sait : ce L'expansio,n des choses infinies », le rayonnement
l'amour véritable et de la générosité. Or, ces promesses, l'intell
tualisme a-t-il de quoi les tenir ? Question séduisante
redoutable, qui fera l'objet de la derniére partie de notre cou
{d suivre).

Le Théátre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de M. ANDRt LE BRETON,

Mallre de Conférence, a la Sorl;onne.

X

Le théat.re de Musset et les conteurs italiens:
Carmosine, Barberine.

Envers l'Italie, la dette de Musset est considérable. De tous les
romantiques qui l'ont aimée et cbantée, altcun, meme Lamartine,
ne l'a aimée autant que lui. II avait appris l'italien dans sa
jeunesse assez pour le lire sans peine, et il avait lu Pétrarque,
Dante, l'Arioste ; plus tard, il a passionnément admiré Léopardi
dont la tristesse ne répondait que trop bien a la sienne. Dans
divers articles, comme dans André del Sarlo, il a dit combien
il cbérissait les grands peintres de la Renaissance. II avait le culte
aussi de la musique italienne, -non pas le culte exclusif: il était
un intelligent dilettante, sensible au cbarme de Cbopin et a la
grace de Mozart ; mais la musique italienne lui était particulierement chere. 11 y a un air fameux de Stradella qui a joué,
La Confession d'un enfanl du siecle l'atteste, un role important
dans sa vie sentimentale. Et quant a l'Oihello de Rossini,
quant a la &lt;&lt; romance du saule », elle lui a inspiré un de ses
premiers poemes. La sont les vers qu'il a depuis transportés dans
sa Lucie:
Elle chanta cet air qu'une fievre b •filante
Arrache, commc un triste et profond souvenir,
D'un creur plein de jeunesse et qui se sent mourir,
Cet air qu'en s'endormant Desdémona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Commc un dernier sanglot soupire au sein des nuits.
. . . . ... . ... .. . ... .. . . . . . . .. . .. . . .. .... .
Filie de la douleur, harmonie, harmonie,
Langue que pour l'amour inventa le génie,
Qui nous vint d'Italie, et qui Jui vint des cieux l. ..

.

,

.

.. . ..

�614

615

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LB THÉATRE ROMANTIQUE

L'ltalie elle-meme, a vrai dire, il l'a tres peu vue. 11 n'y a passé
que trois mois, et l'on sait dans quelles conditions. 11 a entrevu
Florence, puis Venise ou il est tombé malade et a failli mourir.
11 a tres peu vu l'ltalie, mais il l'a revée a travers ses musiciens ses
.
pemtres
et ses écrivains ; il !'a revée et devinée assez pour' lui
emprunter de déli~ieux décors, ou manquent les traits précis, mais
qm sont plus et m1eux qu'un cadre historique qui sont une atmosphere de poésie et de beauté. Et a plusieurs' reprises, comme l'a
montré M. Lafoscade dans une excellente these de doctorat
l'Italie luí a fourni le sujet de ses pieces, notamment de Carmosi~
et de Barberine, !'une imitée de Boccace et l'autre de Bandello.

roman. Pretre a vingt ans, il a successivement aimé - d'un
amour ardent, mais chaste - Violante Borromea, Mencia, Lucrezia Gonzaga dont il avait été le précepteur, et finalement
il a passé en France ou il est devenu éveque d'Agen. 11 avait
beaucoup écrit; seules, ses Nouvelles ont survécu. II n'en avait
pas produitmoins de 214; elles furent publiées pour la premiere
fois en 1554.
Nous ne lisons plus guere aujourd'hui Bandello ni Boccace,
mais il en allait tout autrement jadis, et, en s'adressant a eux, en
leur demandant des themes, des sujets, Musset n'a fait querenouer
lllle tres ancienne ty1dition. II n'a fait que suivre l'exemple de
La Fontaine, entre áutres ; et comme il a eu raison de le suivre l
Comme il a eu raison de rouvrir ces vieux livres ! Livres mal famés,
je le sais, et en effet tres librementécrits,avecun.e rude franchise
et une gatté peu bégueule. 11s sont cependant cent fois moins
malsains que toute la littérature dont on nous régale aujourd'hui;
ils sont un inépuisable trésor d'observations justes, de réflexions
judicieuses' ; ils sont des reuvres de bon sens, de malicieuse
sagesse, et, en meme temps, ils ont tout l'attrait du conte, de la
fiction. Ils appartiennent a un temps ou l'imagination humaine
était encore jeune, ou le reve avait de la variété, de l'imprévu,
et ou, de plus, la réalité elle-meme était infiniment plus diverse,
plus pittoresque, et, disons le mot, plus amusante qu'elle ne l'est
de nos jours. De nos jours, le conte est un genre a peu pres mort ;
la liste ne serait pas longue des écrivains qui depuis le commencement du x1xe siecle s'y sont exercés et y ont réussi : Mérimée,
Nodier, Daudet et Maupassant en France, Dickens et Tolstoi a
l'étranger, - surtout Nodier, Dickens et Tolstoi, carles autres
restent des romanciers réalistes lors meme qu'ils essaient d'etre
des conteurs. Mais autrefois il n'y avait pas de littérature plus
prospere et plus aimable que celle du conte, et il serait impossible
d'étudier notre théatre ou nos romans du xvn6 et du xvme siecle
saos se reporter constamment a l'reuvre des conteurs, surtout des
eonteurs italiens et espagnols. Ce sont deux écoles assez différentes. Le cante italien, plus voisin de nos vieux fabliaux, est
spirituel et licencieux ; le conte espagnol est tragique et passionné.
Mais ils se rejoignent souvent par leurs péripéties, leur romanesque, les belles aventures, sérénades et duels sous un balean, enleve~ents, disparitions mystérieuses, attaques de corsaires, naufrages, captivités t&lt; en Alger », etc .. Tout cela est amusant et
charmant, - a une condition peut-etre, a condition de ne pas
le lire dans le texte ou la traduction littérale, mais chez ceux de
nos écrivains qui ont imité le conte italien ou la Novela espa-

• •
Le nom de Boccace est connu de tout le monde, - ce qui ne
veut pas dire que ses reuvres puissent etre mises dans
toutes les mains. Chacun sait, au moins vaguement, qu'il a véc11
au x1v0 siecle et qu'il est l'auteur du Décaméron, c'est-a-dire:
d'un recueil qui est divisé en dix journées, chaque journée comprenant elle-meme dix petits récits. Et vaguement aussi saDS
doute, on sait que! lien rattache ces récits les uns aux autres :
l'auteur nous peint Florence a la date de 1348, au moment ot.t
une efTroyable peste dévastait la ville et fit périr 200.000 habitants en l'espace de cinq mois. 11 trace un saisissant tableau des
scenes d'horreur qui s'y déroulaient chaque jour; apres quoi, il noUJ
conduit dans une belle maison de campagne située aune lieue de
la ville. Sept jeunes femmes s'y sont retirées en compagnie de troi&amp;
jeunes gens pour échapper au fléau ; l'air y est pur, les fleurs
s'épanouissent, les oiseaux chantent; aucune image funebre ne
vient plus attrister les yeux et la pensée. Cette terre d'asile est
une autre abbaye de Théleme, un paysage de Watteau, ou l'on
vit en paix, galamment, mais innocemment, et en savourant la
douceur de vivre; une partie de la journée se passe a errer dans les
jardins, a chanter, a danser au son de la viole et du théorbe,
sous de beaux ombrages; le reste du temps est consacré a des contes
que chacun d.es trois jeunes gens et des sept jeunes femmes est
tenu d'improviser a tour de ré&gt;le pour le divertissement de ses
compagnons et de ses compagnes.
_On estime a cinq ou six cents le nombre des éditions qui ont été
fa1tes du Décaméron, et aujourd'hui encore Boccace est compté
parmi les classiques de l'ltalie.
Bandello est plus oublié, et c'est dommage.
1480 a 1561 ¡ il était né a Florence, et sa vie

�616

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gnole en l'adaptant aux lois de notre art et aux besoins
notre esprit.
Et par exemple, je ne conseillerai a personne de lire les
Nouuelles de Cervantes ou de tel autre conteur espagnol ; cela
semblerait bien long, bien embrouillé. Mais qu'onlise les Nouuelle,
iragi-comiques de Scarron qui ne sont qu'une adroite imitation
des Novelas ; qu'on lise dans son Roman comique les historiettes
que débitent Ragotin et Inésille, en particulier L'Amanle invisible ou bien Le Juge de sa propre cause, ou encore dans le
Gil Bias de Lesage les petits récits intercalaires de meme provenance et de meme colorís : on sentira que! est l'agrément de ce
romanesque propre a l'Espagne, quand l'art frail(;ais s'en empare
pour le mettre en ceuvre et lui donner tout son prix. De méme,
c'est a travers Musset qu'il faut Jire Boccace ou Bandello, soit
que le conte devienne chez lui un petit poéme et s'appelle
Simone ou Silvia,· soit qu 'il devienne une comédie dans Carmosin,
ou Barberine.

•• •
II a pris le sujet de Carmosine a Boccace, vne récit
xe J ournée du Décaméron, récit que Boccace,
Dans sa simplesse accoíHumée,

avait intitulé La Fille de l'apolhicctire. Lise, filie de l'apothicaire
Bernard, a vu de sa fenetre un tournoi ou le roi de Sicile, Pierre
d'Aragon, pr~nait part et ou il s'est distingué. Depuis lors, elle ne
pense qu'a lm, son cceur est pris, et elle sent si bien l'infranchissable distance qui est entre eux, 1~ folie d'un te! amour, qu'elle se
désespére, languit, semble pres de rendre !'ame. En vain son pere,
peu confiant dans sa propre science et dans les soins d'une nature
un peu spéciale qu'il pourrait lui offrir, mande a son chevet les
plus illustres médecins. Ils ne peuvent soulager son mal. Un jour,
elle appelle le chanteur Minuccio d'Arezzo qui est le protégé du
roi Pierre, et elle le prie de révéler au roi l'amour dont elle meurt,
non dans la pensée de gagner son cceur, mais afin de mourir moina
triste. Minuccio fait composer par un poéte une chanson dan&amp;
laquelle la jeune filie soupire sa peine ; il chante la chanson ; le
roi l'écoute, le questionne, est ému de pitié, et se rend aupres de
cclle dont il vient de surprendre ainsi le touchant secret. II Iui
parle avec douceur, il lui ordonne de vivre, lui choisit un mari, et
se déclare son chevalier, sans luí rien demander qu'un seul baiser
qu'il lui donne en présence de la reíne sa femme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

617

Si l'on se rappelle la piéce de Musset, on voit qu'il y a suivi de
pres le texte italien. La marche de l'action y est a peu de chose
pres la rnéme. En quo_i done consis!e son or~gi~alité ?_ Est,-ce
a faire de Carmosine la hile non plus d un apoth1ca1re, ma1s d un
riche marchand de Palerme ? Évidemment, non ; la petite retou&lt;:he est insignifiante, et la distance sociale n'en est pas moins
grande entre Carmosine et le roí, la piece n'en est pas moins
&lt;:omme un autre Ruy Bias, dans son allure modeste et discréte.
L'originalité de Musset consiste d'abord a introduire sur la scene
quelques personnages nouveaux, deux ~urtout, ser Vespa~iano
et Perillo 1 l'un et l'autre épris de Carmosme, et dont les phys1onomies s'opposent - ser Vespasiano, homme de Cour, hableur,
intéressé et sot un autre Irus, moins épris de Carmosine que de
sa dot - Perilio, tendre et sincere, de longue date ami de la jeune
filie a qui méme il était quasi fiancé. lis ajoutent _de l'intérét a
a l'action; ser Ves.gasiano y apporte san~ le voulo1r un élément
comique, tandis que la présenc~ ~e Penll~, sa ~endre~se pou~
Carmosine son attachement f1dele, et l affection qu elle lm
garde malgré tout au fond du cceur, nous font plus aisément
accepter le dénouement de la piéce. Car il s'agit de le rendre
acceptable, ce dénouement, et je ne suis pas sur qu'~l nous semble
l'étre quand nous lisons Boccace. La, au contraire, se montre
tout le talent de Musset, toute sa légéreté de main. 11 s'agit de
guérir Carmosine d'un amour insensé, de luí faire comprendre
que le réve n'est pas la réalité, mais que la réalité elle-méme, aprés
tout, n'est pas si méprisable ; il s'agit, en d'autres ter~es, d'u~
de ces amours de tete qui font parfois beauc·oup souffnr, et qm
cependant peuvent étre guéris, qu'une main délicate est capable
de guérir. Musset s'est montré bien adroit et bien délicat, en effet,
et de deux manieres: d'une part, en créant ce Perillo que Carmosine a aimé naguére, que peut-étre elle aime encore P!us qu'elle
ne croit, et qui est digne, en tou_t cas, d~ reconqué~ir tout son
creur, et d'autre part en faisant mtervemr au de;me~ acte ~a
reine la femme de Pierre d'Aragon, avant de faire mtervemr
Pierr~ d'Aragon lui-méme. C'est la reine qui vient la ~remié~e
trouver Carmosine, qui la confesse, qui la rassure en ~m ~émo~gnant autant d'estime que de pitié. Ceci est d'un ~rt bien mtell~gent et fin. &lt;&lt; Un mari meme fidéle et dévoué, d1t avec esprit
M. Lafoscade, a touj o;rs mauvaise grace arecev~ir desco;11fiden~es
féminines si indirectes et si voilées qu'elles s01ent. S'1! s'av1se
d'aller co~soler un cceur qui souffre d'amour pour luí, il risque ~ort
de nous parattre ou suspect ou ridicule. Mais que sa femme s01t la
pour écouter l'aveu, pour y répondre ; que, la premiére, elle

�618

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ait pitié de sa pauvre rivale, et que, incapable de jalousie, elle
sache lui offrir une compassion vraie, des paroles sans amertume:
elle évitera a son mari tout ce que la situation aurait pour lui
, d 'un peu plus qu' embarrassant»; il pourra parattre ensuite, donner
a Carmosine un baiser, et mettre la main de la jeune fille dans
celle de Perillo. Cette scene-la, si Boccace luí en a suggéré l'idée,
encore est-ce bien Musset seul qui l'a écrite, et cette scéne-la,
c'est toute la piece :
LA REINE

••. J'ai pour amie une jeune filie, belle comme vous, qui a votre age, qui
est comme vous un peu souffrante ; c'est de la mélancolie, ou peut-etre
quelque chagrin secret qu'eUe dissimule, je ne sais trop ; mais j'ai le projet,
s1 cela se peut, de la marier et de la mener a la Cour, afín d'essayer de la
distraire ; car elle vit dans la solitude, et vous savez de que! danger cela est
pour une jeune tete qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions ; qui prend
pour l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour !'avenir tout ce qu'elle ne
peut voir ; qui s'attache a un reve dont elle se fait un monde, innocemment,
sans y réfléchir, par un penchant naturel du creur, et qui, hélas I en
cherchant l'impossible, passe bien souvent a coté du bonheur.
CARMOSINE

Cela est cruel.

CARMOSINE

Heureuso, si elle en aime un nutre ?
LA REINE

Vous ne répondez pas a ma question prernierc. Je vous avais d~mand,é de .
m~ dire si1 a votre avis personnel, Perillo vous semble, en ~ffet, digne d étre
chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en conJure.
CARMOSINE

Mais, si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra done l'oublier ?
LA REINE, a parf.
Je n'en obtiendrai pas davantage. (Haut.l Pourquoi l'oublier ? Qui le lui
demande?
CARMOSINR

Des qu'elle se marie,

il me semble ..... .
LA REINE

Eh bien J achevez votre pensée.
CARMOSINE

Nr commet-!lle pas un crime, si elle ne peut donner tout son creur, toute
son ame?
LA REINE

LA REINE

Plus qu'on ne peut dire. Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus
nobles et des plus sages, perdre leur Jeunesse et quelquefois la vie pour avoir

Je ne vous ai pas tout ~it, mais je craindrais....
CARMOSINE

gardé de pareils secrets J

CARMOSINE

Parlez, de grace, je vous écoute ; je m'intéresse aussi

On peut done en mourir, Madame ?
LA REINE

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent n'ont jamais su ce
que c'était que l'amour, ni en ri!ve ni autrement. Un homme, sans doute,
doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude de l'activité, Je métier des armes surtout doivent le sauver ; mais une femme 1 Privée de ce qu 'elle aime, ou est son soutien ? Si elle a du courage, ou est
sa force ? Si elle a un métier, ffit-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire oú est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille
ou que son pied fait tourner le rouet ?

LA REINE

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'iltre pas obligé de les plaindre
qu'on ne veut pas croire a nos chagrins. lis sont réels, et d'autant plus profonds qtJe ce monde qui en rit nous force a les cacher ; notre résignation
est une pudeur ; nous ne voulons pas qu 'on touche a et voilc, nous aimons
mieux nous y ensevelir ; de jour en jour on se fait a sa souffrance, on s'y
livre, on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la mort ... Voila
pourquoi je voudrais tAchcr d'en préserver ma jeune amie.
CARMOSINE

Et vous songez

a la maricr. Est-ce que c'est Perillo qu'elle aime ?
LA REINE

Non, mon entant, ce n'est pas lui; mais s'il es• te! qu'on me l'a dit, bon,
brave, honnete, - savant, peu importe ! - sa femme ne serait-elle pas
heureuse 'l

a votre amie.

LA REINE

Eh bien I supposcz que cclu~ qu'.elle aime, ou croit aimer, ne puisse étre

a elle ; supposez qu'il soit mar1é lm-mi!mc.

CARMOSINE

Que dites·VOUS ?

CARMOSINE

CARMOSINE

Que vous me charmez de parler ainsi 1

619

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Ah I Madame, qui étes-vous ?
LA REINE

Jma inez ue la sreur de ce prince, ou sa femme, si vous vo_ulez, soit ins-

~l~1"liI.€iíf~t¡1~;~:~pi}~J};~~~:~!~i]

t.out simpl:cl que cet épou&gt;-: vic orieux, e
m endra sans peine ·
royaume, ait inspiré un sent1mcnt q~e tout le mondea1~t/de sa jeune rivale:
figurez.vous qu'elle n'a aucune déf1ance_, aucune ci; "
't il son honneur·
non qu'elle fasse injure asa beauté, mais parce qu_elL cro\m r un si and
supposez qu'elle veuille enfin que cette entrf~ntethi~~1t ~a~s:é ªdais la s01ftude,
pririce ose l'avouer, afm que cet amour, 1s .
.
s'6p~ en se montrant au grand jour, et s'ennobhsse par sa cause meme.
CARMOSINE, fléchissant le genou.
Ah I Madame, vous @tes la reine 1

�620

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA REINE

Vous voyez done bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier
Don Pedre.

• •
On voit par l'exémple de Carmosine quel heureux partí Musset
a su tirer de l'reuvre des vieux conteurs italiens. 11 leur emprunte
leur joli romanesque, le charme des belles aventures, la grace
archa~qu~ de la donné~ premiere ; mais il corrige, il affine ce qu'il
y ava1t d un peu grossier encore dans leur bonhomie et dans leur
art. Et si la chose est sensible dans Carmosine, elle l'est bien
davantage dans une autre piece puisée aux memes sources dans
Barber~ne ou, selon le titre dela premiereversion,LaQuenou'iltede
Barb_erine, - car il y a eu deux versions successives, la premiere
pubhée en 1835 dans la Revue des Deux Mondes, la seconde écrite
en 1851 en vu~ de la _scene ; et des lors c'est ce dernier texte, plus
développé, qm a touJours été réimprimé.
Le sujet est pris cette fois chez Bandello, dans une nouvelle
intitulée Tour merveilleux joué par une noble dame d deux barons

hongrois.
Ban~ello raconte qu'au temps ou le roi Mathias régnait sur la
Hongne et la Boheme et avait pour femme Béatrice d'Aragon,
il y_ ava~t en Boheme un chevalier tres noble, tres loyal, tres bon,
ma1s tres pauvre, dont la femme s'appelait dame Barbera. Ulric
so~~rait de sa pauvreté, non pour luí, mais pour sa femme, a
qm Il eut voulu faire une vie facile et brillante. Un jour vient ou
elle s'aper~oit d~ sa tristesse; elle le presse de questions. Il lui
avoue son_ mtent10n de se rendre a la Cour afín d'y faire fortune,
et sa cramte de la laisser seule, exposée aux entreprises des
galants. Elle répond qu'en effet, étant femme elle aimerait
elle aussi a tenir un haut rang, qu'elle peut cependant s'en passer
volontiers pourvu qu'elle garde son amour, que d'ailleurs elle ne
s'op:J?ose po_int ~ son projet, comprenant son ambition, qu'il peut
partir sans mqmétude, qu'elle mourrait plutót que de le trahir,
qu'elle est prete a vivre enfermée dans une tourdu chateau si cela
lui convient et s'il n'a pas confiance en sa parole. Ulric se décide
done a partir, apres toutefois avoir acheté d'un vieux sotcier
polonais un miroir magique a l'aide duquel il saura sisa femme
lui ~st fidele ou non. - Vieille fiction qui a souvent reparu dans
la httérature; telle, dans L' Aslrée, la &lt;&lt; Fontaine de vérité &gt;&gt; ou
l'amant qui s'y regarde voit se refléter l'image de sa bien-ai~ée,
a coté _de sa p~opre image si la bien-aimée ne l'a point trahi, une
autre 1mage s1 la trattresse en aime un autre. - Muni de son

LE THÉATRE ROMANTIQUE

621

miroir magique, le chevalier arrive a la Cour, et il est présenté a
la reine Béatrice ; presque aussitot, il a querelle avec un baron
hongrois qui le raille sur sa confiance en sa femme ; un pari est
conclu par-devant la reine, entre Ulric d'un coté et de l'autre
deux barons, Uladislas et Albert. Albert tente le premier
l'épreuve, et le voici chez Barbera. Elle devine son dessein, lui
tend un piege, lui donne rendez-vous, en termes passablement
cyniques, dans une chambre du chateau : des qu'il y est entré, la
porte se referme ;· il e_st pris. Par le petit gui~het,_ u~e.serva1:1te
l'avertit qu'il n'aura nen a manger avant d avoir file la lame
qui est la pres de lui, avec une quenouille e~ ~n fuseau ; il s'i?digne, il se fa.che, et, la faim le pressant, fm1t par céder. S1x
semaines plus tard, arrive Uladislas ; il a meme sort, et dévide
comme l'autre a filé. Barbera prévient alors son mari. La reine
Béatrice envoie son chancelier au chateau de Barbera ; il
ramene les deux barons prisonniers, lesquels se voientcondamnés:
1o a recevoir le fouet ; 2° a perdre tous leurs biens qui seront
donnés a Ulric ; et 3° a quitter le royaume pour n'y plus revenir.
Et Ulric revíent tríomphant vivre et víeillir en paíx aupres de
sa chere Barbera.
Tel est le conte de Bandello. Mais quand on se met a líre les
conteurs, on s'apergoit bíentot qu'ils exploitent en commun un
fonds de légendes populaires, et il esb fréquent de retro u ver chez
l'un ce qu'on víent de lire chez l'autre. Dans le Décaméron de
Boccace, ne Jour-née, 1x8 Nouvelle, íl y a un récit dont le début
tout au moíns ressemble fort a celui de Bandello, et que ;\lusset
s'est également rappelé en écrívant Barberine. Le récit de
Boccace est intitulé Les Malheurs d'une honnete femme ; c'est
l'histoire de Bernard, marchand génoís, et de sa femme Ginevra
Appclé a Paris par ses affaíres, Bernard s'y rencontre avec ?es
compatriotes,notamment avec unjeune homme appeléAmbro1se.
La discussion s'engage sur le méríte et la constance des fem~es,
et Bernard faít avec Ambroíse le meme pari qu'on vient
de voír faire a Ulríc. Ensuíte, il n'y a plus aucune analogie
entre le récít de Boccace et celui de Bandello. Chez Boccace,
Ambroise s'íntroduít dans la maíson de dame Ginevra en se
cachant au fond d'un grand coITre qu'elle fait apport~r dans sa
propre chambre sans savoír ce qu'il renferme ; la nmt venu~,
íl sort du cofTre observe l'ameublement de la chambre, pms
rentre dans sa dachette. Le lendemain, ses complices víennent
reprendre le coffre et délivrent le captíf. Ambroise retourne a
París, et pour prodver a Bernard qu'íl a gagné son parí, qu'il ~
triomphé de sa femme, íl luí décrít en détaíl tous les objets qu'tl

�•
622

623

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

a vus_ dans la chambre de Ginevra. Bernard, égaré par la jalousie,
ne lm demande pas d'autres preuves de sa victoire. Furieux, il
envoie un valet avec ordred'égorger l'épouse coupable.Le valet
apitoyé, fait grace a Ginevra, a condition qu'elle s'en aille bie~
loin etne reparaisse plus. Elle se meten route,habillée enhomme,
elle s'embarque sur un bateau qui fait voile pour Alexandrie ·1
la, elle devient, toujours sous son habit masculin 1 le confident
l'ami du Soudan. Et un jour, le hasard ayant amené a Alexandri~
son mari Bernard etaussi le perfideAmbroise, elle oblige Ambroisea
confesser son crime et pardonne a son trop crédule mari, tandis
qu'Ambroise est condamné a mort par le Soudan.
Mais voici que le conte de Boccace nous mene a un nouveau
rapprochement, car l'histoire littéraire est faite de ces ricochets
de ces reflets qui passent d'une reuvre a une autre ceuvre. On n~
peut Jire Les Malheurs d'une honnéle femme sans y reconnattre
la source d'une des pieces les plus étranges ou les plus étourdissantes qu'ait écrites Shakespeare, son drame de Cymbelin,.
Shakespeare a maintes fois imité les conteurs d'Italie, Fiorentino
dans Shylock, Bandello dans LeJou.r des rois, dans Beau.cou.p de
bruit pou.r ríen, peut-etre meme dans Roméo el J ulielle, etc.. Dans
Cymbeline, c'est Boccace qu'il imite, et de cette imitationla encore Musset s'est souvenu dans Barberine.
Quelle ceuvre extraordinaire que le Cymbeline de Shakespeare!
II y a la toutes les folies et tousles prestigesdesa prodigieuseimagination. Cymbeline, dans la piece, e'est le nom d 'un roí de la GrandeBretagne, au temps de Jules Césaretd'Auguste; il apprend que sa
fille Imogene s'est mariée secretement, sans son aveu, avec Posthumus, et il chasse celui-ci de ses États, sans pitié pour les !armes
d'lmogene. Posthumus se réfugie a Rome, - et alors, c'est l'histoire de Bernard et d 'Ambroise qui recommence, lememe parí entre
Posthumus et Iacchimo, la meme déloyauté d'Iacchimo secachant
dans un coffre pour s'introduire chez Imogene, le meme aveuglement de Posthumus, trop prompt lui aussi a croire au récit du per·
fide et a crier vengeance. Lui aussi, il ordonne a son écuyer de tuer
l' épouse qu'il croit infidele, et, comme dans Bandello, I'écuyer fait
grace. Imogene s'enfuit, déguisée en homme. Mais remarquons
qu'icinousnesommes qu'a la findu second acte, et que la piece en
a trois autres. Et quen'y voyons-nous pas ! Nous courons le monde
entier, tour a tour en Angleterre, a Rome, de nouveau en Angleterre, dans les solitudes, dans les montagnes du pays de Galles.
Et nous y rencontrons trois especes de sauvages d'hommes primitifs, d'enfants de la nature, un vieillard, Belariu~, et deux jeunes
gens, Guiderius etArviragus ; et ils recueillent Imogene, habillée

en homme; ils luí don.nent asile. Puis, ce sont des scenes de tuerie,

de fausses morts, des poisons qui endorment et ne tuent pas ; une
grande bataille qui s'engage sur la scene entre les sujets de Cymbeline et les Romains et ou les Romains sont mis en fuite grace
a l'héroi:sme des trois hommes primitifs et d'un inconnu déguisé
en paysan; et, au dé1wuement, il setrouve quede ceshommesprimitifs deux sont les fils du roi Cymbeline a qui jadis ils avaientété
ravis; il se trouve que le héros déguisé en paysan est Posthumus
lui-meme, le mari d'Imogene, et enfin que Iacchimo, qui est au
nombre des prisonniers, avoue sa perfidie, en sorte qu'Imogene
voit Posthumus s'humilier devantelle et lui rouvrirses bras. Cela est
fou,mais c'est la folie dugénie, c'estcelledu plus grand poetequiais
jamais existé. Achaque instant jaillissent du dialogue des mott
profonds qui nous forcent a poser le livre, qui éveillent en nous
des échos et des reveries sans fin ; pas une scene d'amour ou ne
s'entendent des paroles délicieuses, -a la fin, par exemple, quand
Imogene, enfin justifiée, Imogene qui pardonne, se jette dans le
sein de son cher Posthumus en disant: « Pourquoi m'avez-vous
repoussée ? » et qu'il lui crie : « Reste la, 6 mon ame, suspendue
comme un fruit, jusqu'a ce que l'arbre meure ! » De meme, au
1ve acte, quand un narcotique a endormi Imogeneetque Belarius,
Guiderius et Arviragus, la croyantmoite,l'emport&lt;&gt;nt pourl'ensevelir dans le désert, quelle scene inoubliable ! 11s cbantent:
Ne crains plus les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de l 'hiver furieux :
Tu as [ini ta tache dans la vie ;
Tu as re1,u ton salaire et regagné ta demeure...
Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
~ubh ont la meme destinée que toi et rentrcront dans la poussiere.
Que nul enchanteur ne te fasse du mal...
GoO.te un paisible repos.

Telles, les funérailles d' Atala au sein des solitudes américaines;
telle, la veillée funebre, a l'heure ou la lunerépand dans lesbois
« son grand secret de mélancolie », et ou le vieux missionnaire,
penchésur la jeune morte,murmurel'antique plainte de Job:« J'ai
passé comme une fleur, j 'ai séchécomme l'herbe des champs !... »
Si je me suis longtemps arreté sur trois versions successives
d'une meme donnée, c'est que Musset les connaissait toutes trois
etqu'il s'y est reporté pour écrireBarberine. Plusieurs des propos
qu'il met sur les levres d'Ulric ou de sa femme, plusieurs des traits
dont il a composé la figure de celle-ci proviennent du récit de
Boccace. La lettre qui sert a Rosemberg pour se présenter aBarberine est prise a peu pres mot pour mot dans Cymbeline ; un

�624

REVUE DES

couns

ET CONFfRENCES

peu plus loin, Rosemberg parle d'un livre qu'il a lu et ou il était
question de la ruse employée par Iacchimo pour pénétrer chez
l'épouse de Posthumus. Mais, tout compte fait, c'est a Bandello
que Musset est surtout redevable ; il lui a pris le cadre de sa
piece - Boheme et Cour du roí Mathias - le nom de ses personnages, le miroir magique, l'emprisonnement du séducteur et la
quenouille - ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit ici qu'un plagiaire. 11 s'en faut bien. Que de grace chez luí, de délicatesse
d'esprit qui n'était pas dans son modele ! Car il y avait plu;
d'un trait. sinon graveleux ou brutal, du moins lourd et maladroit
dans le récit, du reste si agréable, deBandello; nous étions fachés
qu'en quittant sa femme, Ulric luí dlt: &lt;• Je m'en vais a regret,
parce que je crains pour mon honneur », et qu'elle répondlt en
offrant de se laisser enfermer sous cié dans une tour du chateau;
a la fin de l'historiette, il nous déplaisait de voir les deux époux
enrichis de la dépouille des barons hongrois. Chez Musset, Ulric
ne craint pas pour son honneur, il ne souffre que dans son amour
en disant adieu a Barberine, ii ne soufire que du chagrín de lui
dire adieu ; Barberine ne lui ofire pas de vivre sous cié ; elle se.
contente de lui tendre sa main, sa main loya•e, en disant :
1, Je j_
ure que je te serai fidele 11 ; et au dénouement, si celui qui
a vouiu tenter son creur est puní, si la reine veut qu'il paye
ayant perdu son parí, elle ne contraint pas Ulric a accepter une
• part de ses biens.
Dans le détail de la piece, dans la vivacité du dialogue, dans la
coupe et l'ordonnance des scenes, dans le style, tout serait a
· goúter, et en particulier la romance que chante Barberine en
l'absence de son mari:
Beau chcvalier, qui par tez pour la guerre,
Qu'allcz-vous faire
Si loin d "ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde n'est que souci ?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi,
Hélas I Hélas I chercheur de renommée,
Votre fumée
S'cnvole aussi.

Mais ce qui est excellent, ce qui n'appartient qu'a Musset,
c'est sa fagon de dissimuler ce que le sujet - ce pari dont
l'honneur d'une femme est l'enjeu avait en soi d'asset
déplaisant. 11 y a une figure tout a fait charmante dans
Barberine, et c'est, bien entendu, celle de Barberine elle-meme,

625

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

•i tendre, s~ vraie, et ~n meme temps si gaie, si malicieuse, si
femme. Mais la merveille est que la figure meme de RosemberO'0
d~ l'i~~erti,nent qui ~ parié d_e triompher de sa vertu en u~
ehn d reil, n est pas od1euse ; lom de la. Chez Bandello Boccace
-et Shakespeare, le r6le ou les rélles qui correspondent ~ celui de
Rosemberg sont purement odieux, · surtout chez Boccace et
Shakes~eare : Ambroise ou Iacchimo, tous deux sont d'infñmes
calommateurs, des trattres dignes de la potence. II en va tout
~ut~ement_ che~ Muss_et. ~ar ~e _jeune homme, qui vient défier
Ulric et qm se pique_ d 1 etre irrésistible pour Barberine comme pour
toute femme, le petit Rosemberg, n'est ni un trattre ni un débauché; c'est ~out simplement un tres jeune homme, presque un
enfant, qm a lu beaucoup de romans, et qui juge la vie et les
f~mmes d'apres ses lectures, un étourdi qui ne sait ríen de la
'lle, au fond tre~ t~mide, et qui fait d'autant plus le fanfaron qu'il
se sent plus timide et plus novice. On sait qu'il n'y a perso?ne de plu~ e?treprenant qu'un timide, lorsqu'une fois il a
pns son partid oser. Non, certes, il n'est pas du tout ha1ssable
ce Rosemberg ; il e~t am~sant, il e_st meme tres airnable, parce qu;
nous ne voyons_ bien vite en lm que son extreme jeunesse. Je
co~pte dans la httératu~e tre~ pe~ de portraits dejeunes gens qu' on
pmsse comparer a ce~m-la ; Je nen compteque trois ou quatre :
le Dora~te de Corneille dans Le Menteur, Lesliedans L'Etourdi
de Moliere, et, plus pres de nous, Nicolas et Petia Rostow
da?s Guerre el paix. Nicolas et Petia sont eux aussi des enfants
qui veulent se. donner des airs d'hommes, des airs de vieux
hussards, et qm essaient d'etre a l'occasion plus mauvais sujets
q~e to~s leurs camarades de régiment: seulement, ils ne savent pas
faire ; ils ne font pas peur du tout ; leurs yeux innocents démente~t leur~ paroles sceptiques, et ils n'arrivent pasa nous faire ouhher qu'ils ont dix-huit ou vingt ans.
. C'est le cas de Rosemberg, et la est, ce me semble, l'originalit~ de la_piece. La femme qu•il veut séduire n'est pas longue a
voir a qm elle a afiaire ; elle s'amuse de luí sans qu'il s'en doute
et, _en le punissant comme un écolier qui n'a pas été sage elle I;
trai~e comme il méritait exactement d'etre traité. Qu\ne est
habite a déconcerter sa galanterie et a Iui faire sentir qu'il n'est
pour elle qu'un enfant !
BARBERINE

~ v~~s pri~ de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre
un étrce e ma1son. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait etre
anger pour nous ....
ROSEMBERG

Vous me pénétrez de reconnaissance. A vous dire vrai,en venant chczvous,

42

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

6'l1

REVUS D~S COUI\S ET toNFtRENCES
ROSBIIBBRO

,- ne tNipt.19 que d'étNI irnportllll, el Je oOlll'l'aill grand yllqUe de le dt"Nnlr
li je lalllaia parlar mon cOIW'.
DAllBBl\JNlt,

a part.

Parla' son oceur I d~jll I quel langage 1 {H..,,l Soycz assuré, telgneur
l\osemberg, que vous ne me génez pas du tout ; car cette liberté que je
,vous offre mtest fort n~cessail'e {I 1nol-méme, et je vous la donne pour en
~•usai.
ROSEII.BERG

Cela a'en"'nd, je connais les convenances, et je ;:ais quels dtvoir5 m'impose
~otre rang. Une cMt,:laine est reine chez elle, et vous l'ét.cs deux tola,
Madame, par la ooble$&amp;e e\ par la b~auté. .
BARBE'ftlN~

Ce n'est pas c,~a. C'est que da.ns ce moment•ci noos sommes en tratn de
bire la wndange.
ROSEKBERG

011i, vraimrnt, j'ai vu, en passant sur c •,s collines, quantité de paysans.
Cela ressemt,le u une Mle, et vous recevcz sans doute, a cctt~ occaslon, les
bornmag,cs de vos vassaux. lis doiven\ élr• beureux, puisqu'ils vollS appir•
t,ienneDt.
BARBERINE

Oui, mais ils sont bien tourmentanls ; ... il me faut aller aux champs tout.e
la jfflllnée pout faire rcntrer kl mais et les foins t'ar&lt;lif6.
ROSEMBERG, d par!.

'SI elle me r~pond sur ce ton, cele. va élre bien peu poétique. ,
BARBERL"ilt. de merm:.
S'il persiste dans ses compliment.s, cola pourra étre divertissanl.
JIOSElo!BERG

J'aVO\le, Comtesse, qu'une chose m'étonn~ Ce n'ost pes de voir une noble

dame veiller au soin de ses domaines ; mais j'aurais cru qllll c'était de plus
loln ...
BAllBERINll
Je contois oela. Vtn111 et.es do la Cour, et les boautés d'Albe Ro~• ne prombnent paa dani l'berbe leurs souliers dorós.
·
ROSUBERG

C'est vrai, '.Itadame, et no trouVllz-vous pas qoe oette vie toute de platsr,
de f~tea, d'enchantemonts et de magnificence, esl une chose vraiment
admll'able ? Sans vouloir médire des verlús champét.zes, la vraie place d'une
jolie temme n'est-clle pas l/i, dans cetle sphere brillante ? Reg-..1rdez votn,
miroir, Comt-.e. Uoe j~ie rernme n'est-eUe pa~ le chef-d'Oll1vre de la
création, et toules l.}s riche,ses du monde ne ~onl-ellcs pas faitss pour l'entou•
rer, pour l'ettlbellir, s'i\ était possible ,
0ÁRBEI\INE

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames no voicnt ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied so pose a lerre, c'eS\
au, un carreau de velours.
1\()$1:MBEll"G

Oh I pas toujours. Ma 'tante Béalrice va aussi comme vou~ dans les champa.
OARBERI!CE

Ah I votre tante est bonne ménagere 'I

Oul, et bien -avare, excepté:pour mol, car elle me donnerait ses coltfes,
BARBERINE

En vérité?
ROSEMBERG

O~ 1 eertainement; c'est d'elle que me viennent p:"eSque tous lee biJoux
que Je porte.
BIJIBERINE, d parl.
Ce garc;;on-la n'est pas bien méchant.

Il n'est pas besoin de souligner davantage la valeur littéraire
des deux petites pieces dont Musset avait emprunté le sujet
&amp;WQ conteurs italiens, celle surtout de Barberine. Peut-etre resterait-il a se demander si, au point de vue moral, Barberine est une
dém?nstration tres concluante. II est a noter que parmi tant
d~ VIeux contes oil est célébrée la finesse féminine - Vigny ellt
dit : la ruse de femme - l'hi. toire de Barberine est la seule
ou la finesse féminine soit associée a la vertu, oil une femme
se ~rve ~e son esp':Ít«pour lebonmotih, non pour tromper son
man, ma1s pour lm rester fidele. Nous en devons conclure, je
pense, que nos peres étaient des impertinenk. Mais devona-noua
en conclure aussi qu'Ulric avait raison de tenir le pari que lui
proposait Rosemberg, et qu'un autre que Rosemberg ellt échoué
~mme lui ~upres de Barberine ? C'est une grande question, et
d y a une p1éce de Musset lui-méme dont le tilre dit qu' • il ne
faut jurer de rien ,.
(d suivre.)

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN

629

I

Les origines de l'héroisme cornélien
Conférence d'agrégation (A propos de Polyeucte¡

Cours de 11. HOBERT GILLOT,
Professeur a l' Unil-ersilé de Stri..sbourg.

Les études les plus récentes sur l'héroisme cornélien, au premier
rang, l'article décisif de M. Lanson sur le Généreux de Descartes,
ont établi les concordances que présente la conception des passions
mise en ceuvre, · des 1636, par le poete du Cid, et la définition
qu'en donne, en 1649, dans son Trailé, le philosophe Descartes.
Rencontres frappantes, a-t-on dit, mais simple &lt;&lt; parallélisme »,
« reflets des memes causes », la chi;onologie !'indique, non point
rapports d'effet a cause, comme en découvre, appliquée a la
doctrine del' Académie de Peinture, la confrontation des théories
cartésiennes et les définitions élaborées par les théoriciens de
l'Académisme.
Ces causes génératrices des memes effets ? L'influence de la
réalité contemporaine qui présente le spectacle courant d'individualités énergiques, «intellectuelles » et réfléchies, d' etres tout de
raison et de volonté : un Richelieu, un Retz ou un Turenne. En
second lieu, l'influence de la Renaissance qui adapte le Stoi'.cisme
antique au Christianisme et, par ailleurs, vulgarise la légende du
Romain mattre de lui, un peu figé dans son attitude de héros impassible et austere. Ajoutons-y- etc'est ce que nous voudrions
établir- l'influence moins connue des conceptions religieuses que
propagent, a la suite de Frangois de Sales, les spirituels del' époque, toute une école, nombreuse, dontlesbellesétudes de M. Henri
Bremond, s'ajoutant a cellesde M. Strowski, viennent de révéler
l'importance dans l'histoire des idées du siecle : néo-stoi'.ciem,,
humanistes la'iques, humanistes dévots, en des mesures diverses,
ont contribué a préparer le type du héros cornélien.

L'on sait l'importance du mouvement néo-sto'icien, en cette fin
du xv1° siecle, qui prépare, dans tous les domaines, l'épanouissement du « Grand siecle ». C'est alors, dans les écrits d'un
Charron ou d'un du Vair (La philosophie morale des Sloiques est
parue entre 1592 et 1603, le Traílé de la Sagesse en 1601), que
s'élabore cette croyance en la volonté raisonnable qui aboutira,
en 1637 et en 1649, ala proclamation du«primat &gt;&gt;delaraison et de
la volonté par l' auteur du Discours de la mélhode et du Trailé des
Passions, et s'affirmera, des 1636, dans l'ceuvre de Corneille.
Conception énergique qui, tant6t, insiste davantage sur la bonté
naturelle de l'homme et, avec du Vair, proclame sa nature « ei
sage mattresse, qu'elle a disposé toutes choses au mei!leur état
qu'elles puissent etre et leur a donné le premier mouvement au
bien et a la fin qu'elles doivent chercher, de sortequequi le suivra.
sans doute, l' obtiendra »; ou, moins optimiste, telle la Sagesse de
Charron, fait la part tres large a« l' etre de misere et de corr~ption
en l'homme » vain, faible, inconstant, « la plus calam1teuse
et misérable ~hose du monde ». Qu'il définisse, comme le fait
du Vair, le bien « l'etre et l'agir selon la nature », ou, qu'aver
Charron, il fasse consister, pour l'homme, la sagesse, a" connattre
bien ce qu'il est, son bien et son mal, combien etjusqu'ou la nalurc
l'a étrenné et favorisé et ou elle lui ·a défailli », le StoYcisme
chrétien ne cesse d'affirmer que la sagesse e&lt; n'est pas sans connaissance, sans discours et sans étude » et fait la part égale a la
raison et a la volonlé dans son exercice.
« Primat de la raison » : &lt;&lt; Naturellement, prononce du Vair,
l'hommedoit etre composé defa¡;on que ce qui est le plus excellent
en lui y commande et que la raison use de tout ce qui se présente,
selon qu'il est plus séant et plus a propos » ; « primat de la volonté»: « Le bien de l'homme, écrit l' auteur de la Philosophie morale,
consiste en l'usage de la droite raison, qui est a dire en la vertu,
laquelle n'est autre chose que la vraie disposition de notre
volonté a suivre ce qui est honnete et convenable », sur ces deux
principes absolus se fonde la sagesse des nouveaux Stoiques.
Mais, convaincus qu'en nous « le principe et mouvement de nos
actions est l'entendement et la volonté, et le bien que nous cherchons, leur perfection », ils sont, pareillement, unanimes a enseigncr la méfiance a l'égard des passions. lis répetentque « vivre
selon la nature », c' est «n' etre point troublé de passions », et proclament que la condition préalable, pour quiconque « veut se

�1

600

LES ORIGINES DE L HÉROISME CORNÉLIEN
RBVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

co~porte~, envers les choses qui se présentent, selon la droite
raison », e est ~e.« purger s?nespritdes passions» qui• éblouissent
de leur fumée I reil de la raison », sagesse virile mattresse d'ellememe, mais reslriclive et privalive, qui consist~ a mettre a l'ame
e le 1r:1ords en bouche », et fait consister le tout de l'homme dans la
prabque de la _« prudence », cette vertu supérieure qui • nous
apprend a av~ir le mouvement de l'esprit droit et la volonté
r;1ée_ par la ~aison ». L_e « prud'homm~», tel que Je définitCharron,
n est-ll ~as l homme bien~ réglé » qm s'est « dépouillé»,«guéri 11
des i:iass10ns e~ « tumu!tuaires afie_ctions »et,« avec mesure et proport?on », réahse en lm « une égahté et une douce harmonie de
ses _JUgements, ~olontés, mreurs •,•se maintient en tranquillité
et !ibe~é », « s01gne et non passionne ,, « ne s'attache et mord
qu a bien peu et se tient toujours a soi 11 ?
U~ idéal d'humanité sage et moyenne, modérée et harmo~ieuse, _Plut6t qu'enthousiaste et impulsive, « pauvre de
désirs et nche de contentement », méfiante souverainement a
l'égard_ des passions « qui ne sont que bonds et volées acces et
reces fiévreux de folie, saillies et mouvements violent; et téméraires », telle est, réduite a quelques formules, la conception que
professent de la ~a~~sse l~s Sto1ques chrétiens: idéal de repos et
~on de lutt~, qm s mgéme a préserver la liberté intérieure au
h eu de la risquer en ~'héro1ques et tragiques aventures o~ de
1
s expo~er a la c~nquérir par de violents combats, en pratique
la« Jomssance qméte et douce » et fuit la « contention , d'une
volon~é trop « bandée », - sagesse propre a faire des bourgeois
supérieurs et non pas des héros.
'
Devarn;anL Corneille et Descartes par le r6le de puis~ance diri•
geant~ et m~ltresse qu'elle assigne a la raison et a la volonté, elle
répudie, a I avance, le culte de la passion généreuse J'élan spontané de_tout l'etre, les« folies sublimes» dela volonté~nthousiaste:
elle traite en ennemies et en rebelles les puissances agissantes et
« exp~nsives u, qui se livrent, dans l'ame des héros et des héroines
cornéhennes, le tragique combat dont l'enjeu s'appelle l'honneul'
ou la gloire.

II
Postérieurs d'une trentaine d'années environ 1 Je Discour, de
~?Iza~ sur le Romain, son Discours sur ,Uécénas, ou sur la Gloi~,
1
~ mspirent_ ~ une sagess~ apparentée, mais déja la dépassent et
portent, VlSlble, 11 empremte d 1 un esprit nouveau.

631

Stoicien héroique, a la fa"on des personnages de Plutarque, co
Polybe ou de Tite-Live, et quelque peu conventionnel, le « consul
romain » dont l'auteur du Sqcrale chrélien crayonne le portrait
idéal a l'honneur de la marquise de Rambouillet. « Ame véritablement souveraine et de premier ordre », il est inaccessible a la
crainte comme a la corruption. « Une connaltninature, ni alliancc,
ni afiection, quand il y va de l'intéret de la Patrie». Les « vainea
apparences des choses humaines », tout ce qui étonllf et éblouit,
ne le touchent point. u Tout ce qu'il y adanslemondeil'effroyahle
et de terrible n'est pas capable de lui !aire cligner les yeux. Tout
ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut donner una
tentation. On ne saurait le vaincre, on ne saurait le gagner. •
« Également !ort de tous cOtés », cette &lt;&lt; partie mortelle », par
ou la faiblesse a prise sur les grands courages, ne se trouve point
en son ame.
A ces lraits, qui n'a reconnu les Romains d'Jiorace, mais aui.si
quelques-uns des héros de Corneille? :'&gt;1ais,il importe de l'observer,
ce portrait qui résume, d'une fa~on définitive, les traits dont les
lecteurs d' Amyot s'étaient plu a composer la figure du u héros11
antique, déja se tempere de quelque humanité et se rapprocho
de la commune nature : « l'héro"isme intégral » des Romains de
Plutarque « s'humanise ». Regardé « par un endroit qui soit plu¡¡
exposé a la vue des hommes », on ne remarque en ses acLions ni
« une íroideur luche et pesanle, ni une véhémence téméraire et
préripiLée », cL, « encore qu'il ne fasse rien médiocrement, il no
fait rien néanmoins avcc ef!ort ». Sa u bonne grace » le fait aimer,
son « charme » lui gagne les creurs. ll sait conserver u la grandeur
et la dignité », memc dans la «plaisanterie », mais la u raillerie •
vient tempércr a propos « l'éternelle sévérité ». Caton le Censeur,
a l'occasion, sáit se dérider et lacher la bride asa u belle humeur ».
e Sages et modestes », les graces o ne fardent pas la majesté » du
Romain. Elles u l'ajustent le moins du monde et l'empechent
seulement de faire peur ». La Gloire est sa passion dominante
et la « fiévre » de son esprit a « ses relaches aussi bien que ses
redoublcments ».
Ainsi, « l'urbanité » et tout ce qu'un souci continuel de grandeur
permet de qualités u faciles », d'humaniLé « douce », souriante el
e généreuse », vient tcmpérer « dans une République de fer et ele
bronze , la sévérité et !'extreme rigueur des premiers ages. A
Scipion, qui personnifie le « bon temps en sa fleur », l'age
d'or des vertus romaines, succéde Auguste qui sail faire régnerlrs
• graces »asa Cour, et voici en Mécénas s'incarner la « vertu j ouisnte et couronnée », la vertu « facile et spontanée n qui n'a

�•
632

\

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus ríen de commun avec la « vertu pénible et laborieuse ,.
des temps stoiques.
Li_béralité, générosité, ce sont la qualités bienfaisantes qua·
prabque, sans efforl, !'ami et le confident d' Auguste. « 11 n'avait
ga:de de contrefaire le libéral et le généreux. 11 eut eu bien de la
peme a s'empecher de ne l'etre pas. Pour cela il ne lui fallait
ni. trayaill_er, ni comhattre. Se laissanl aller d l~ penle de son inclm~lzo_n, 11 ne tombait jamais que dans le bien et dans la vertu.
Et ams1, ses bonnes actions venant de source, et n'étant pas tiréesa force de hras comme celles de quelques héros de notre siécle on
n'~°: estimait pas moins l'aisance de la liberté que l'éclat et la ~a~f1~ence ». Une cc douce émotion » qui se communique a ceux
qw 1 approch~nt, des ce ch~rmes involontaires » qui &lt;c gagnent
l~s sens extér1eur~ en un m~tant e_t donnent passage jusqu'a
l Ame »,_ font de lm un merve1lleux mcitateur a la vertu. cc N'y
ayant ~ien d~ si franc et de si relevé que ]'ame de l'hornme », la
u parfa1te ra1son » est ce celle qui la traite selon la noblesse de sa
nature &gt;&gt;. C'est cc avec douceur ,, que I'on emporte la volonté
': sans beaucoup ~e rés~stance &gt;'., et ce de la volonté on passe ;
e~ten_demen~, qm est s1 ennem1 de Iacontrainte, que, pour l' éviter,
li s élo1?ne me~e de son propre objet et rejette la vérité, quand
on la lm veut faire recevoir par force».
Tout en faisant Ieur part - la premiére - a la raison et a la
volont~ dans la conduite de Ia vie, Balzac répudie la contrainte
et la rigueur. C_ontemporain d'une époque de détente, qui
c?mmence a I?rabquer la douceur des mceurs et travaille ahumamser ~t a pol~r le type du héros, il formule l'idéal de cette sociétéénerg1que qm, tout en menant, te] un Retz, un Condé ou un Turen~e, la lutte contre l'~utorité qui veut centraliser le pouvoir,
cultive et honore la pass10n, dont ellefait la sourcedetoute vertu.
Propos~nt a l'hornme, comme but supreme, la conquete de
la &lt;c glmre », elle tempere l'héroi:srne viril de cette courtoisie chevaleresque qui, des héros de L'Aslrée, fait les soupirants respectueux
de la Femme et les dévots de « l'Honnete Amitié ,,.
1
&lt;c II n'est pas impossible que l'ame se relache sans s'énerver va
rép_étant_Balzac, et, c?mme il y a une Folie composée et méiancohque, 11 peut Y_ avo1~ u:r_ic sagesse libre et joyeuse ». « L'esprit
de dou~eur », qq1 respire a toutes les pages des écrits de saint
F,ran~o~s de Sales, trouvera d'autant plus d'écho dans la France·
~ He~ri IV et de Louis XIII, qu'elle est plus lasse des luttes
1~test?n~s et asp~re davantage a la tranquillité et a la paix.
L op~1m1srne souriant de la spiritualité nouvelle vient réchaufferla fro1de sagesse et la prud'homiestoi:ciennes. Éprise de« sérénité»

!

• •

LES ORIGINES DE L'HÉROISME COR:-ÉLIEN

633

rnais aussi amoureuse de « gloire», l'ame fran~aise répudie les
« boutades '» des cc sophistes violents &gt;&gt; et se rit du « chagrin » de la
« race de Zénon » et de la c, nation des Sto'iques &gt;&gt;.
A la génération des Stoi:ques, voici succéder la génération
des« Humanistes dévots ».

III
Les publications récentes de l'histoiré religieuse. ~ous permettent de situer l'importance du mouvement spmtuel ~ans
l'histoire du siécle. Saint Fran~ois de Sales ou le P. Scupoh, le
P. Binet ou le P. Richeome, initiateurs ou vulgarisateurs, les
mattres de c, l'Humanisrne dévot », créent dans la France de
Louis XIII et de Mazarin une atmosphére d'optimisme spirituel ou va s'épanouir le type d'humanité dont Corneille, dans
son Théálre, ou d'Urfé, dans son Aslrée; nous présentent les •
modeles les plus héro1ques.
Optimistes, les Salésiens, optimistes, les J_és~ites - d_ont Corneille fut l'éléve et le disciple fidéle - opbm1stes souriants, les
Humanistes dévots, car, d' abord, ils font le plus large crédit a l'humaine volonté et la part souveraine au libre arbitre dans _son
exercice.
ce Libre seianeurialemcnt », la volonté, telle que la définit, dan¡;
son Adieu de l' áme dévole laissanl le corps (paru . en 1591 et
tres souvent réédité), le P. Richeome, !'un des précurseurs et,
aussi, l'un des principaux vulgarisa~eursd_ela doctr~ne salésienne.
«Y a-t-il rien de plus gaillard, plus hbre, m plus a so1 des membres
apparents que le bras et la main.? Tout _le corps de 1',hom_me, a
cause de la droiture est fort libre, car Il se hausse, s abaisse et
se tourne plus facilement qu'aucun animal ; rnais, en tout
le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et pl?s démelée _que
le bras avec la niain ;il se joue a tout mouvement;1l s'avance ;Il se
retire · il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond,
en tri;ngle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met
derriére le corps ; il se met devant, a cóté, sur la tete, sous
les pieds, et n'y a endroit au corps ou il_ ne com1;1and~. N'est-c_e
done pas un vrai portrait du franc arbitre et d une hberté vra1ment seigneuriale ? &gt;&gt;
Libre1 aussi souverainement libre, la raison, enseigne, avcf'
tou~son ordre,~taprestantd'autres_,IeJés~it: Hayneufve, l'autcur
de l'Ordre de la vie el des mceurs, qui conduLl l homme d son salul el le
rend parfait en son éial (1639-1640). ce Nos inclinatioris, écrit-il, sont

�•
634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tellement dansla main de notre raison qu'elles ne sauraientfaire
le moindre mal sans sa permission 11. Dieu, meme, ne « voudrait
contraindre »la raison et la volonté de l 'homme. u Le franc-arbi tre,
répete Richeome, est, en certaines matiéres, tout-puissant, car
il peut résister a toute-puissance, tant soit-elle haute, en tant
qu'il ne re1¡oit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de
contrainte. Dieu meme ne le force point, car, s'il for1;ait la volonté,
il détruirait son image et Ierait que la volonté ne serait plus
volonté. Dieu veut que l'homme soit mattre au ménage de ses
actions. La volonté est a soi et mattresse de soi. »
Ainsi définie, la volonté est na turellementportée a la vertu. La nature hu maine est essentiellement bon ne, répelenta I' envi les I I umanistes dévots. Pleins d'admiration pour l'homme, qu'ils définissent
u une ame diviPeroent belle en un corps divinement beau », ils
insistent sur le dogme de la Rédemption plus que sur celui du
Péché origine!, lequel, effacé par le bapteme, ne laisse dans la
partie inférieure de l'ame que certains germes de rébellion qui
s'agitent 1;a et la dans les bas-fonds de notre etre. Rébellion sans
danger, d'ailleurs, et« facilement réglée » avec ul'assistance divir.e
et la raison mattresse ~, bien plus, utile et salutaire, car elle donne
a la volonté l'occasion d'cxercer son courage et de s'élever jusqu'a
l'héroi"sme et a la gloire.
Telest, en cfTet, l'état constant de l'ame: un état de lutte entre
la partie la plus haute et la partie inférieure de notre nature.
« 11 n'y a, écrit le P. Scupoli-I'auteur d'unpetit livre, Le Comba[
spiriluel, qui parut a Venise en 1589, connut cinquante éditions
du vivant de son auteur, et, traduit, une premiere fois, en 1608,
fut souvent réédité en France-il y a dansl'homme deux volontés:
!'une supé1ieure, l'autre inférieure. La premiere est celle que
nous appelons communément la raison ; l'autre a laquelle nous
donnons le nom d 'appétit, de chair, de sens, de passions. Cependant,
comme, a proprement parler, on n'est homme que par la
raison, ce n'est pas vouloir quelque chose que de s'y porter par un
premiermouvement del'appétit sensitif, amoins que la volontésupérieurene s'y porte ensuite etne s'y attache. C'est pourquoi toute
notre guerre spirituclle consiste en ce que la volonté raisonnable,
ayant au-dcssus d' elle la divine volonté et au-dessous l 'appétitsensi tif, et se trouvant commeaumilieu, est combattue presque égalcment des deux cotés, parce que Dieu, d'une part, et la chair de
1'a utre, la sollicitentsans relache j usqu' a ce qu' elle soit déterminée
, pour le bien ou pour le mal. » (Voir encore chap. vm et xvm.)
A l'idéal négatif de « tránquillité » eL de « prud'homie » cher
aux Sto1ques chrétiens, l'Humanisme dévot substitue done une

LES ORIGINES DE L'HÉROISMB CORNÉLIEN

635

conception active et« combative » de l'huinanité. ~es ~ vailla~ts ••
ce sont les « creurs nobles et hardi~ ,, Pompée, M1thndate, T1tus,
ui accueillent avec joie les occas1ons « d exerc~r ,leur volonté »
au rebours des«ameslachesetparesseuses11 qm sen« fA~~ent "•
.;'ennuient » s'ils n'ont l'occasion de livrer • le combat spmtuel »
paur « gagner la gloire •·
. .
n· d
A la volonté éclairée par la raison et solhc1tée par 1e~ e
s'élever jusqu'aux sommets sur la défaite des ~ens _et des pass10~:
qui l'attirent dans les bas-fonds, viennent s of!rir, en effet '.
stimulant, l'appU de l'honneur et la séduction ~e la glo,re.
Jnfluences littéraires et influences morales, cett~ fois enco~\-~
rencontrent et concordent. L'on sait le role ~ue Joue, d~ns a 1
lératurº espagnole dont s'étaitnourri Come1lle! le s~ntiment_ d~
l'honne~r aux pris~s avec la passion égo1ste et mfér1eur?_: am.Bl
dans La piedad en la juslilia de Guilhem de Cast~o, la Nm~ de la
Plata ou El Hombre de bien de Lope de Vega, v01re le senllment
religieuxenconflitavecles passionshumaines dans !-,as d10s Aman~,
del Cielo ou El josé de las mujeres de Calderon. Pomt n ~st b~som,
non plus de rappeler la place que tient le culte du_pomt d honneur et du (( noblesse oblige )) dans les préoccupations _de1c11' ~er
tilshommes du temps, toujours préts a P~~ndre. en mam ep e
pour défendre, en combat singulier, ~ mtégr1té _du non;i ou
l'honneur du blason; quel stimulant, ením, le sentiment ~ bonte aux héros de L' Aslrée quelles aventures glorieuses
neur appor
. '
l'
d la Femme
et héro1ques leur mériteront !'estime et amour e .
·
Moins connue est la conception que professent du «gentilhom?1e
chrétien » les spirituels contemporains. Définissant « l'hon~ete
homme », ils font consister l'honn~teté dans la « pudeur », qui1 e;t
un , amour de sa propre réputation ». Tel, par exe~ple, /
·
Richeome, qui, dans son Académie d'H~nneur, antérieure une
vingtaine d'années au Discours de la Glo1re de Balzac, _pro7lame,
a eu pres dans les memes termes, le désir de la gloir~ mné
!'i{omme. « Dieu a donné cet instinct (la v_o_lo~~é). a l homme,
•·1 l'a créé ala gloire C'est pourquo1 il I mVIte a la verlu
parce qu 1
·
• ·1
l · · 'honorera
par cette amorce : « Je glorifierai, d1t-1_, ce UI qm ~
. ·
Je rendrai roturier celui qui me mépr1sera ». Le F!ls de Die~,
venant en ce monde, commen~a ses legons par la gloire et en t
ses premiers sermons.
.
d' t ·
Se grandir a ses propres yeux- se grand1r aux yeux au ru1
- mériter la gloire étemelle, telles sont les étape~ que, !orle de
sa générosité naturelle, aidée de la grace de D'.eu q~i enveloppe l'~me dans un« réseau de gra~es». parco_urt l hu1;1ame créature, favorite et privilégiée de D1eu. Grav1ssant l échelle de

it.

ª

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Jacob, elle s'éleve, triomphante, jusqu'aux cimes radieuses ou
l'humanité se rencontre avec le divin.
ce Com~e par cette faculté (la volonté), écrit Richeome, l'homme
peut touJours croitre en bo~té, aussi peut-il acquérir plus grande
sagesse sans pause, quand 11 vivrait dix mille ans, en ce monde.JI peut, ave~ la grace de Dieu, d'un cé\té, s'échauffer de la plus
g,rande chanté, _et, de l'autre, s'illuminer de plus grand savoir,
s em~loyer a me1lleurs usages et devenir toujours plus sage et plus •
parfa1t, sans terme, sans fin, a la ressemblance d'une bonté et
sagesse infinies. »
N'est-~e point la, résumée en quelques formules abstraitcs, la
progress1on que parcourt la psychologie cornélienne du Cid a
Hora7e et de Cinnn a Polyeucle, les quatre chefs-d'reuvre qui
consti~uent ce que l'on pourrait appeler le ce cycle de l'héroisme
cornélien n ? Apparenté . directement au Sage stoicien par son
culte de la volonté écla1rée des lumieres de la raison mais
plus_ riche d'ét?ffe humaine, assignant le premier ré\l~ a la
pass10n gé~ératnc_e de ve~tu et d'_héroisme, faisant la place plus
grande ~ ~ 1_mpuls10n, a I enthous1same et - quoi qu'on clise a la sens1b1hté dans la conduite de la vie, qu'il ne corn.;oit que
comme _une lutte, dont la gloire et l'honneur sont le prix; plus
~ombat1~ done, et plus« expansif », ce généreux » et héroique, si
1 « énerg1_que » cornélier.t prop?se a la volonté édairée et guidée
~ar 1~ ra1son, une am_b~t10n s1 haute, c'est que, d'accord avec
l,enseigr.tement ~es sp1~1tuels de l'école salésienne, il estime qu'a
1_ascens1on de I humame nature, portée d'instinct et d'enthous1asme a la vertu, la divine raison n'impose ni limitation ni
obstacle.
~pres Le G_id, qui met la passion égoiste aux prisesavecl'impérat1~ catégor1que de l'honneur familia! et présente le spectacle
s~bhme de deux volontés rivalisant d'hércüsme,et l'amour grand1ssant a mesure que, plus acharné a préserver et a auo-menter
0
sa ." gloire », son objet lui apparait plus digne d'estime, Horace,
qm, retrace la lutte. dou!oureu_se que ~e. livrent dans !'ame du pere,
de I épouse ou du frere, 1 afTect10n fam1hale et I'amoursouverainem~nt dé_sintéressé de la Patrie. Plus haut, encore, dans la hiérarch~e d~s «valeurs :&gt; m_orales, Augusle, l'ambitieux sans scrupules,
q~i, hier, poursmvait par tous les moyens inavouables, voire le
cnme, la rec~e~che du_ pouvoir pour les satisfactionsoigoislés qu'il
proc?re, sacn~1ant auJourd'hui ses has instincts a une conception
s~bh~e et ~ésmtéressée du ré\le du souverain et achetant, par une
v1ct~1:e pémble sur s_on m~uvais moi et un acte degénérosité qui lui
conc1hent ses ennem1s d'h1er et lui conquierent l' amour et l' estime

637

de tous, le droit de gouverner le monde. Au &lt;legré supreme,_ en~in,
Polyeucle, sacrifiant l'amour terrestre, le plus noble qm pmsse
inspirer une créature hu maine, a un_ amo~r plus noble. et plus
désintéressé encore: l'amour de Dieu, 1 amour parfa1t, que
Frangois de Sales assigne pour but a I'efTort mystique de~ ames: •
Conquérir par un effort héro~que _l'honneur et 1~ glo_ire qm
rendent digne de !'amour humam, digne de l_a _patne, digne de
gouverner le monde, digne de partager la féhc1té étern~lle, tels
sont les buts sublimes que propose a la volonté souveramement
libre la raison des héros cornéliens, descendants directs des prud'hommes stoiciens, étroitement apparentés aux Romains contemporains d' Auguste et a la vertu souriante et aisée d'un !"Jécén~s,
dignes émules du «Généreux » de Descar~e~, cor.tt~mporams, enfm,
des héros chrétiens, des ce vaillants », a qm 1 optim1sme des Humanistes dévots, promet la gloire et l'honneur, enjeu et récompense
du Combal spiriluel.
.
Apres Polyeucle, qui clé\t le « cycle de l'héroisme cornéhen »
~t marque le stade supreme que l'inspiration du poéle ne _dépasilera point, Rodogune ou N icomede, étu~es de, cas. excepbon~els
de « volonté pour la volonté », cas cuneux d espece, anomahes,
pluté\t que vérité &lt;&lt; éternellement humaine ».
.
,.
Dans l'histoire des mreurs comme dans la bttérature, 1 age
héro:ique est révolu. L'avenir prochain esta une génération plus
voisine de l'humanité moyenne, qui accordera davantage a la
passion, mais sans lui sacrifier encore 1~ souci de la gran~e_ur
et de la dignité extérieures et, tel Loms X!V, saura conci_her
les exigences de l'étiquelte et le souci de la ?lo;rc a:7ec les_cap~1ces
souverains de la passion et des sens. Pms, apres le r1gonsme
morose des dernieres années du Grand Roi, les « débauches » du
Palais-Royal, la revanche des sens, le lib~rtinage affiché
du « Prince des roués ». Apres la Du Barry, enfm, ~me de Me~teuil et Valmont, le libertinage a froid, la pervers10n, a 1~. fo1s
cérébrale et sensuelle, des disciples de la ce morale du pla1s1r ii:
les virtuoses, les machiavels du libertinage.

�LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

La géographie artistique des Pyrénées

Conférenoe de M. PIERRE LA.VEDAN,
Profe:iseur d: ta facul!é des Lellres de Toulouse.

Le titre et le sujet de cette conférence: La Géographie artislique
des Pyrénées, étaient indiqués par !'esprit meme du cours (1)
dont elle fait partie et qui est consacré a l'étude géographique
de la région pyrénéenne et sous-pyrénéenne .
.Mais d'abord, que faut-il entendre au juste par ces mots :
Géographie artislique ? II ne s'agit point d'une science nouvelle
.
na1ssa~t
aux confins de deux sciences déja constituées, comme le'
xxe s1écle en a vu surgir quelques-unes - la chimie physique,
par exemple - et qui se sont révélées si fécondes en résultats.
Nous désignons simplement par la une méthode d'investigation :
la géographie artistique examinera les phénomenes artistiques
(naissance, développement, rayonnement de l'ceuvre d'art), dans
leurs rapports avec les faits géographiques.
L'ceuvre d'art est la résultante de données multiples et complexes : le génie de l'artiste, le moment historique, la société;
parmi cet ensemble de données, il y a lieu de faire place a la
géographie.
Une telle méthode - faut-il le rappeler? - n'est pas nouveIIe.
C'est la théorie du milieu formulée par Taine. La Philosophie de
l' Arl explique, en bonne partie, l'art hollandais par l'humidité
du climat des Provinces Unies, l'art grec par la pureté du ciel
h~lléniqu~. Vue fécond~, mais dont l'application, telle que l'ind1que Tame, est a la fo1s trop vaste et trop étroite.
(1) Cette legon fai_t partie d'une série do dix conférences sur Ja Géographie
des Pyrénée~, organ1Sées a la Faculté des Lettres de Toulouse par la Société
de Géographie pyrénéenne.
'

639

Elle est trop vaste, car la définitio~ dépasse s~ngulierement le
défini. L'explication donnée par Tame po~rra1t, da~s chaque
cas s'appliquer a d'autres peuples que celm auqu~l 11 a pensé.
Le ~iel est pur a Athénes, mais il est aussi pur au Ca1re et dan~ le
reste de la Méditerranée orientale. Pourquoi done l'art égypben
est-il si difTérent de l'art grec et pourquoi n'y a-t-il pas de Parthénon a Constantinople ?
D'autre part, l'usage que fait Taine ~e son p_rincip~ e~t be~ucoup trop restreint. Pa!mi les élémen~s geograph1ques, Il n a guere
tenu compte que du chmat. 11 a négl:gé :
.
,.
La nature du sol et la considération des matér1aux qu 11 offre
a l'ceuvre d'a:rt ;
La géographie humaine et l'étude de l'art dans ses i'apports
avec les grands courants de circulation.
.
Ce sont précisément ces deux ordres de_ fa1ts que nous voulons examiner ici, a propos de l'art de la rég1on pyrénéenne._ N?us
bornerons nos exemples au l\loyen Age et, dans cette lmnte,
nous allons voir que la géographie prete a _d'intéressantes constatations et peut fournir des explic:¡itions utiles.
·

..
*

II est singulier que l'influence de la _constitutio~ géo!ogique
du sol sur le développement d'un a,rt a1t échappé a Tame. La
Gréce, qu'il étudiait, offrait P?urtant ~ sa théorie _un exe~ple
merveilleusement demonstratif. Ce qm peut exphquer l évolution de l'art, dans le milieu physique grec, c'est beaucoup
moins le climat que le sol et, dans le sol, la présence du marbre.
En Grece, le marbre se rencontre presque pa:tout : dans les 1~es
(Chios, Paros); en Attique (Hymette, Pentéhque) ; en ~hes_salie,
etc.; seuls, de rares districts en sont dépourv~s. 11 est difficile de
ne point établir de liaison entre ces_ de~x fa1ts_: abonda~ce du
marbre architecture de marbre ; d1fficile auss1 de ne pomt remarqu~r que d'autres pays de l'Orient méditerra°:éen! jouissant
du meme ctimat, mais pourvus d'une autre constitut10n geologique, n'ont eu qu'une architecture de brique.
.
,
La sculpture grecque, notamment la sculpture attique, n a sans
doute point eu besoin du marbre pour natt~e et se d_évelopper.
Jusqu'au ve siecle, les praticiens utilisent la pierre calca1re ~ppelée
poros. Plus tard, ils l'abandonnent pour le marbre; ma1s, au,x
deux époques, -chacune de ces sculptures ~:ésen~era des caracteres difiérents dus a l'emploi d'une matiere d1fférente. .
Nous voyons done qu'en Grece le developpement de l'arch1tec-

�640

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ture et de la sculpture est lié aux matériaux naturels du sol.
L"art du Moyen Age nous fournit la méme démonstration.
Dans l'évolution de l'architecture romane, la variété des matériaux ollerts par les dillérent~s régions du sol franc;ais a contribué pour beaucoup a la constitution des écoles régionales.
C'est ainsi que, dans cette école de Bourgogne, qu'illustrent tant
de magnifiques pages de sculpture, nous voyons le M~connais
resler a l'écart, parce que la pierre dont il dispose est rebelle
au ciseau. En Auvergne, oil surgirent tant de volcans, la facilité a réunir des pierres volcaniques de couleurs variées et
tranchées permettra ccrtains ellets décoratifs particuliers. Ailleurs encore, la nature du sol et du malériau qu'il fournit suggérera ou imposera des formes spéciales.
La région sous-pyrénéenne est pauvre en pierres,mais elle est
riche en argile. On verra s'y développer un autre mode de construction : l'architecture de brique. La phrase célebre du chroniqueur sur la blanche robe d'églises dont se para la' Chrétienté
n'a point de sens ici. Les grands monuments toulousams dressent
une masse rose, a laquelle les jeux variés de la lumiére donnent
une teinte tantot délicate, tantot violente: le soleil de midi les
revét d'une pourpre éclatante, l'agonie du jour les baigne d'un
violet subtil et pale.
Si nous laissons de coté la couleur pour ne considérer que
la forme, nous voyons que le Languedoc a développé, avec une
ingéniosité et un gout particuliers, les ressources fournies par
la brique. Il n'a point cherché, comme l'art romain, a dissimuler
sous des revétements somptueux l'humilité du matériau. L'art
toulousain, fidéle a son principe, a demandé a la brique meme ses
effets de décoration : la ligne droite s'y substitue a la ligne
courbe; le triangle remplace l'arcaturc, le losange prend la place
du cercle. L'arc en mitre du clocher de Saint-Sernin ou de la fac;ade
de Notrc-Dame dll Taur montre la logique d'une architecture.
Mais le plus bel excmple de ce style toulousain de brique est
peut-etre l'église des Jacobins. Sa construction (1230) a marqué
une date importante pour l'évolution de l'art gothique dans
le midi · de la France. Nous sommes ici en face d'une création
exclusivemcnt locale. Du choix et de la disposition des matériaux de briqucs est sorti un type de construction particulier
et toulousain.
Si nous passons rnaintenant de la région sous-pyrénécnne au
massif montagneux lui-méme, nous y trouvons un autre élément
du sol beaucoup plus intéressant : le marbre. Ici, la géographie

641

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

va. nous aider a résoudre un probléme historique, auquel on n'a
pomt encore apporté de solution définitive.
,
. La présence du marbre dans les Pyrénées est d'autant plus
importante que le marbre est fort rare en France et que la roche
pyrénécnne est d'une beauté comparable a celle des plus beaux
marbres grecs ou italiens.
Les carriéres pyrénécnnes sont nombreuses ; nous ne pouvons
les énumérer toutes. Il s~ffit de rappeler les principales. Campan
{Hautes-Py~énées) fourrut un marbre_ vert nuancé de rouge et
de b~anc ~u on retrouv~ au Grand Tnanon, au Palais-Royal de
Berlín, 1 Opéra ~e Pans. Au xv11 6 siecle, le marbre de Campan éta1t amené Jusqu'a Sarrancolin, ou on l'embarquait sur la
Neste. Dans la Haute-Garonne, on tire de Saint-Béat un marbre
bla~c q~e la p~re_té de s~ chair égale a l'antique Paros. Les Romam~ l cxplo:1ta1ent déJa, et les carriércs de Saint-Béat ont
f~urru la mat1ere de la colonne Trajane, des beaux médaillonsde
d1eux trouvés a Martres-Tolosane, qui sont aujourd'hui au musée
de Toulouse. JI a été employé a Rambouillet a Saint-Germain
! Versailles, et, de nos jours, lasculpture mod~rne en a tiré plu~
d 1un chef-d'ceuvre.
9~~nt au problém~ historique (~) auquel je faisais allusion, le
vo1c1 . comment exphquer la rena1ssance de la statuaire monumentalc6au x1° sié~~c aprés cinq siécles de disparition complete·?
Du v au xe s1eclc, la statuaire dispara:t en ellet totale~ent _de l'art, curopécn. O_n ne la _trouve ni daos l'art byzantin, m daos 1 art arabc, m en Occ1dent. Je dis : slaluaire non
ec~lpture ; la r~présentation de la figure humaine, les gr¿ndes
ecenes a personnages ont disparu, mais la sculpture subsiste :
elle est devenue une sorte de broderie de pierre destinée a
1!1et~re e~ val~ur des ornements stylisés, pareils a ceux de
1orfe_vrene cl_o1som;1ée: a ce jeu, les sculpteurs byzantins ont
acqms une virtuos1té merveilleuse.
Au x1e_ siécle, au contraire, on assistc a la résurrection de
la statua1re. Sous le ciseau de l'artiste s'éveillent a nouveau
-des pe~s?nn~ges, e~ relief ou en ronde bosse. ).loment décisif
dans_ 1 ~1sto1re de ~ art: alors que l'Occident, et la France en
~~rb~uh~r, scmbl~ient voués a un art dont la technique et
hnsp1rabon aura1ent rappelé beaucoup l'art musulman Je
:lecret de la statuaire antique se retrouve tout a coup. L'art ~no-cierne nait a cet instant.

ª.

_ (l) Cf. Bréhier, Reuue de., Deux Mondes, 15 aoOt 1912 et Reuue de" ·1rl
,ncien et moderne, 1920, p. 263.
'
••
43

�642

NFÉRENCES
REVUE DES COURS ET CO
. •

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

.

. .
tout particuliérement 1c1, car il a
Le fait nous mte~se
é écnne L'ancétre vénérable de
eu pour lhéalre la régwn_ pyr n d' . ....,J·•~
église des Pyré.
, st le lmteau une l""""1""
. .
cett&lt;i staluatre, e e . G . d Fontaines qu'une inscr1ptton
nées-Orientales, Sa1én~-é cmst- dees· la vingt-q'uatriéme année du
d datcr pr c1s men
d s
perme t e .
. 1090-1021. Le mouvemcnt commence an
régne du_ ro1 ~º~¡e~tét. nd~ tout le long de la chalne et dans la
le Rouss1llon , 1 s e ·
r,1o,jon sous-pyrénéenne.
.
"'° ., Un de nos meilleurs
• vi:,
• ¡·
cett.e rena1ssanv,,.
·
Commcnt cxp iquer
éh'er a vu la une conséquencedu
historiens de l'art roman, M. B;cli i u~s des saints et de la fabr~dévcloppcment du cul~ 0 :s citte forme d'art était part1cation des stalurs rehqua1rcs. t
nt a l'Auvergne, commc
culiere au sud de la France et no ~~~!rnard écolatre d'Angers,
Je montre l'&lt;:Lonnt~ment qd?cres~t~~age a Co;ques, en prést;ince
quand il se trouva, l?rs un pe en
de la statue de la s~11nt1·,-L-'I
roposer une autre explication,
On peut, nous sem e J ' • p e de lus pres les faits. Les
géogr_~phique celle-la,_ et q:n~: des C:uvres marquant ce r~prcm1ercs et les plus ~ntér~s e trouvent dans la région pyrenouveau sonL ci: mar re e r s_
évidente entre ces deux faits,
néenne. N'y a-l-il pa~" ~ne ia~f~ournit d'une part, l'art qui en
entre le sol et le malA::nau qu I
,
•
dérive d'autre part?
dé
tration les principaux monuRappelons, pour cetLe mons
,
ments de la ~érie.
r t de Saint-Genis-des-Fontaines. A
J'ai mcnti?n~é. 1e m eau ine a l'extcrieur de l'église de
rautre extrem1te de la chal é 'un Las-relief de marbre blanc
Saint-Paul-l~s-Da":,. est cn~ssrccle. A Toulouse, au pourtour de
provenant_ d u!1 é&lt;l_1ficc du . ; i de bas-reliefs de marbre reprél'église Samt-t&gt;~rmn, une
otres et d'anges sont attribués
.sentant le ChnsL.. &lt;!nlou: :\l . ~e dans Je cloltrc de la célebre
il la fin du x1e s1ecle. r • º~¡~ 'des c6tés se voient des pilicrs
. angles et au m1 1eu
a1i baye, aux
d
1 ·e c:.u.. ces ,plaques sont neuf apotrcs
rcvetus de P!ªqt~l'at~ar¿~r~~d: é\'cc¡ue de Toulouse et abbé
et le portra1t ~ .· '. n nous apprend que ces travaux furent
de ~lo1ssac: une mscnpc10 . .
06
exécutés, sous l' ªf.bé A~~u;~~~~ ~~ull_ ·tou tes les'. reuvres de_ la
Ce n_e sont pas a 1 ·o· pvrénéenne: ce sont, du mo1ns,
statua1re romane dans a reºion J
1
les tetes de série. Et toutes sont e!l mar,Jre.
Notre conclusion_ cst done la sm~:~~;; monumentale s'cst-elle
Pou_rquoi la rcna1ssaé"~ce ~el~~-s!~ai~ lil, d'abord, un milicu baiprodmte dans ccttc r :::: 10n · •

ésc¡,i

A

643

gné d'influences antiques. Les artistes avaient sous les yeux
nombre de sarcophages de marbre gallo-romains, qui leur rappelaient constamment la gloire de la sculpture classique. Mais
d'autres régions avaientdcs sarcophages analogues. Les sculpteurs
de la région pyrénéenne ont imité ce qu'ils voyaient parce qu'ile
disposaient de la matiére.
La présence du marbre est ici comparable a l'étincelle qui
fait jaillir l'incendie déja prct a s'allumer. A qui contestera
la valeur de cette cxplication, rappelons du moins ces « co'inci•
dences » troublantes .
a) La statuaire monumentale apparatt dans la région pyrénéenne;
b) Elle appara1t daos la seule région de France qui possede du
marbre;
e) Les premicres reuvres exécutées sont en marbre.

•* •
Pour comprendre la formation et surt.out l'expansion d'un art,
il faut aussi tenir compte de la situation géographique du pays,
de ses rapports de voisinage, du tracé des voíes de communication qui le traversent, de la nature de ces voies.
Considérons, par exemple, la Normandíe, pays maritime. en
relations avec ses voisins par voie d'eau (mer ou rivieres). Les premiers Normands sont des marins pillards, pour qui leur barque
représente le moyen d'existence. Rien d'étonnant a ce que l'art
normand du ~oyen Age apparaisse comme un art de constructeur de barques, un art de charpentier. Les formes et la technique de la construction en bois se retrouvent dans la construction en pierre.
Pour l'art pyrénéen du Moyen Age, nous noterons l'influence
exercée par le voisinage de l'Espagne. L'art roman représente
une synthése d'éléments variés : antiquité gréco-romaine, art
gaulois, art barbare, Byzance, Orient. Dans la transmission des
motifs orientaux, les Arabes ont joué un r6le important. Établis
au sud des Pyrénées, il n'est pas étonnant que leur action soit
encore tres sensible au Nord de la chatne, comrne le prouvent
certains chapiteaux de Moissac, encadrés d'inscriptions coufiques,
Plus tard, a l'époque de la Renaissance, maints détails des constructions toulousaines rappelleront de meme le voisinage de
l'Espagne.
De tels faits sont patents, mais on aurait tort d'exagérer la
portéc de la remarque. Il est beaucoup plus intéressant de consi-

�644

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

dérer l'art. dans ses rapports avec les voies de communication.
Le réseau de ces voies, au Moyen Age, et spécialement dans la
région pyrénéenne, c'est celui des pelerinages: le grand mouvement est celui des pelerins qui traversent la région pour ae rendre
ASaint-Jacques de Compostelle. .
. Le pelerinage de Compostelle venait, pour l'importance, imm&amp;d1atement apres ceux de Jérusalem et de Rome. Des guides A
l'usage des pelerins décrivaient les routes ; l'itinéraire était aussi
bien fixé que celui des chemins de fer actuels ; des Mtelleries
des hospices pour les pelerins jalonnaient ces voies.
'
/Le plus célebre de ces guides est le Codex de Composlelle' et
les indications qu'il donne étaient toujours bonnes au xvne sie~le
comrne_ l~ montre le guide des Senjaques toulousains, qui
se publi~1t encore a Toulouse en 1650,« a l'imprimerie P. d'Estey,
A l'Ense1gne de la Presse d'or, pres le college de Foix ».
Quatre routes traversaient la région sous-pyrénéenne se rendant
a Saint-Jacques :
a) Route allant d'Orléans aBordeauxparSaint-!\fartin de Tours
Sa~t-Hila~re de Poi~iers, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Eutrope d;
Samtes, Samt-Romam de Blaye. Cette route continue de Bordeaux
A Bayonne par Soulac, puis longe les étangs des Landes par Biscarosse, Mimizan, Saint-Julien. Elle franchit les Pyrénées par le
port de Cize et Roncevaux.
b) Route ~enan~ du ~entre de la France par Vézelay, SaintLéonard en L1mous1~, Samt-Front de Périgueux, la Réole, Bazas,
Mont-de-Marsan, Samt-Sever, Orthez et rejoignant la précédente
a Ostabat.
, e) Route venant de Bourgogne ~t de l'est, par le monastere
d Aubrac, Notre-DameduPuy, Samte-Foy de Conques, Moissac,
Lectoure, Condom, Ostabat.
¡d) Route venant de la Provence par Arles, Saint-Gilles Montpellier, Saint-Guilhem et atteignant la Garonne a Toulous¿. Cette
route se dirige ensuite sur Auch par Léguevin, Pujaudran l'lsle
Jourdain, Monferran, Aubiet. A tous ces points se trouvaie~t des
hospices de Saint-J acques. Le pelerin franchissait les Pyrénées
au Somportet descendait en Espagne par Jaca et Puenta la Reina.
On remarquera que les plus illustres sanctuaires frangais
s'échelonnent le long de ces quatre chemins.
Le guide toulousain de 1650, apres avoir décrit le chemin de
Toulouse a Saint-Jac_ques, ajoute quelques indications pratiques
sur le voyage et termme par une chanson d 'une demi-douzaine de
quatrains inspirés de !'esprit le plus utilitaire :

Vous qui allez il Saint-Jacques,
Je vous prie humblement
Que n'ayez point de Mte ;
Allez loul bellement.

645

Las ! que pauvres malades
Sont en grand déconfort 1
Car mainls hommes et remmes
Par les cbemins sont morls.
Vous qui allez a Saint-Jacques
Au moins en temps d'élé,
Ne prenez point grand charge,
Allez sur le léger.
Car de peu l'on se rasche (fatigue) ;
Je parle a gens de pied,
Ducals a deux visages,
Portez si en avez.
Vous qui allez a Sainl-Jacques,
Je voudrais vous prier
Que ne fussiez point lasches
A appr~ter a dtner.
Les Mtesses sont fines,
Elles ne servent rien,
Qui sail raire cui~ine,
Tt lui servira bien ..

Les deux derniers quatrains, en espagnol, conseillent de chercher des chambres bien propres, ailleurs que dans les hotelleries.
Ne retenons de ces couplets populaires qu'une preuve de l'importance acquise et gardée pendant de longs siecles par des routes
de pelerinages, importance comparable a celle de nos voies ferrées
d'aujourd'hui (1).
Elles ont joué un r6le historique, économique, artistique de
premier plan. M. Malea montré (2) quelle avait été leur influence
sur l'architecture et la sculpture. Je dois rappeler ici ses conclusions.
II en est résulté, pour l'architecture, la propagation d'un admirable type d'église romane, dont le plus bel exemple, sinon
!'original, est Saint-Sernin de Toulouse. Les caracteres en sont les
suivants : la nef, avec doubles has c0tés et grandes tribunes,
éclairée d'un jour difTus par les fenetres des tribunes ; la volite
en berceau sans auc~ne ouverture directe sur l'extérieur ; le
t.ransept, tres large, ou se prolongent les has c0tés de la nef ;
(1) Une des P,lus célebres colleclions contemporaines de Guides de voyages
- étrangere d ailleurs - présente de m@me, en t@te de cbaque volume sous

une forme également rimée, des conseils d'un égál bon sens pratique. '
(2) Rcvue de Pari,, 16 février 1920.

�646

L.\ GÍ,OGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

647

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le chreur entouré d'un beau déambulatoire ou s'ouvrent des chapelles rayonnantes; a l'extérieur, la magnifique harmonie de ces
chapelles, de l'abside, du chreur, du transept, se superposant
jusqu'a la tour qui domine l'ensemble. Ainsi peuvent se définir
les églises formant &lt;• le groupe du chemin de Saint-Jacques » en
France: Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges,
Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse; en Espagne,
Saint-Jacques de Compostelle.
Pour la sculpture, c'est le long de ces routes que se sont
propagés les types créés par la grande école romane de
sculpture toulousaine. A la veille de la guerre des Albigeois,
&lt;e Toulouse, a dit M. Male, fut la merveille du xue siécle ». Les
figures, si curieusement rythmées, la légéreté dansante des ap6tres, que sculpta Gilabertus pour l'anciencloltre de Saint-Étienne,
se reconnaissent a Moissac, a Souillac ; les themes du grand
portail de Moissac jalonnent la route du centre: Cahors, Conques,
Souillac, Beaulieu. De l'autre c6té des Pyrénées, la sculpture toulousaine d'abord, puis la sculpture frangaise du nord descendent
en Espagne le long des routes de Saint-Jacques. Sur la route du
Somport, a Jaca, a Huesca; en Castille, aSaint-Domingo de Silos,
les chapiteaux sont toulousains. A San-Isidro de Léon, c'est l'influence de Chartres qu'onnote. Santiago de Compostelle estla plus
parfaite illustration et le plus beau résumé de la théorie : le
plan de l'église reproduit celui de Saint-Sernin ; au portail
des Orfevres se retrouvent les thémes et les personnages qu'on
peut voir a Saint-Sernin et au musée de Toulouse.
II y a plus. Si nous considérons les arts mineurs aprés les
grands arts, nous arrivons aux memes conclusions. La principale
industrie artistique franºaise au Moyen Age a étécelledesémaux
limousins. Leur renommée s'est étendue fort loin. M. Rupin parle
de_ l'Arménie ~t de la Chine. C'est la méthode géographique
qm nous rense1gne avec le plus d'exactitude sur les conditions
de leur expansion (1).
Si l'on dresse pour la France une carte de la répartition actuelle
des émaux limousins, spécialement des chasses, en ne tenant
compte que des piéces conservées par les églises ou par les
musées,de province - car ce sont les seules qui aient quelque
chance de se trouver encore en place - on constate immédiatement l'existence d'une longue chatne d'reuvres descendant vers
le sud et l'Espagne, a travers les départements de la Corréze,
(1) Ct. Gazelle des Beaux-Arts, septembre 1913, p. 244.

du Lot, de l'Aveyron, du Tarn,delaHaute-Garonne: de~. ~aut~sPyrénées. Cette série d'émaux jalonne a peu pres l 1tméra1re
des pélerins limousins vers Saint-Jacques de Compos~elle. Et
si nous franchissons les Pyrénées, nous constatons de meme que
l'Espagne est riche en piéces d'émaillerie limousine.

..
*

On voit par ces exemples et par cette analyse comme~t peut se
marquer l'influence du milieu géographique sur la na1ssa~ce et
l'expansion de l'reuvre d'art. La nature du sol, les vo1es de
communication ne constituent sans doute pas a elles seules une
explication totale, mais elles représentent un élément d'explication indispensable a considérer. L'architecture de brique ~u
Languedoc, le marbre des premieres ~tatues ro_manes, la transm1ssion de l'art frangais le long des chemms de Samt-Jacques, autant
de faits qui touchent a la fois a l'hisloire générale de l'art et a la
géographie régionale des Pyrénées.

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTtVE,

Pro/useur a l' Universilé de Nancy.

X
L'impaesibilité de Leconte de Lisie.

Un poete évoque a nos yeux les peuples d'autrefois les raccs.
éteintes, les civilisations disparues ; a sa voix cette p~ussiére se
réve!lle et recommence a vivre ; elle retrouve s; religion, ses dieux,
ses rites, ses mreurs, ses légendes; ellereprend son ame, !ruste naive
et sauvage, guerriére, voyageuse ou pastorale. Dans les ~adres
q1;1'il a ainsi restau~és, il pl_ace que!ques grandes figures en qui
s 1m~arn~nt les pass1ons qui ont agité l'humanité primitive : l'orgueil qui s'égale aux dieux, l'amour qui attire ou qui donne la
n_iort, la bravoure qui la méprise, la haine, la vengeance, Je fana~1s!11e. l_l cé~ébre~a beautémagnifiquedelanature; illacontemple,
il l admire, il aspire a se fondre et a se perdre en elle; ou bien il suit
~ans leurs c?urses, dans leurs chasses, dans leur repos et dans leurs
Jeux les ammaux superbcs qui hantent la jungle ou la foret· il
comprend le~rs instincts, il devineleurs rcves, il interpretele~rs
vagues _ang01ss_es. Du spectacle des hommes et du spectacle des
choses 11_ extra1t une philosophie amére, qui retourne et remachr
s?ns rép1t les causes de notre soufTrance, et neluiofTre de consolation ~ue dans la co~viction de la vanité universelle et dans la perspective du goufTre msondable ou tout est destiné a s'engloutir :.
Le secret de la vie est dans les tombes clo~es.
Ce qui n'est plus n'est te! que pour avoir été
Et le néant final des Hres et des choses
'
Est l 'unique raison do leur réalité.

C'est e~ po~te dont u:1e légende littéraire - légende contre laquelle 11 éta1t le prermer a protester - a fait un artiste sans émo-

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lion et sans entraillcs, un pur &lt;lescriptif, un froid ciseleur de
rimes, un styliste impeccable et imperlurbahlc, et, comme on a
dit d'un mot, un&lt;&lt; impassible ,,. Comme si, pour ranimer et ressuscitcr Je pass(·, il ne fallait pas lui donner de son souffie et de son
ame ; comme si, pour peindre fortement les passions, il ne fallait
p~s non seulcment les avoir observécs et analysécs, maisctre capable de les concevoir et, jusqu'a un certain dcgré au moins, de les
ressentir; comme si, pour pénétrer dans la conscience obscure
d'un animal, il ne fallait pas un donde divination et de sympathie;
comme si, pour accuser et maudire la vie, il ne fallait pas commen•
cer par en avoir soufTert.
On pourrait dire, a ce compte, que 1fichelet est un impassible,
quand il nous trace dó. l\Ioyen Age un tableau qui, s'il est plus
équitable que celui que nous en donne Lecontc de Lisie, n'est pas
plus coloré, certes, ni plus vivant. On pourrait dire aussi que
Sophocle, Racine ou Shakespeare sont impassihles, quand ils
nous représcntent, dans leurs tragédies, les crimes involontaircs
d'&lt;Edipe, ou la vertueuse rébellion d'Antigone, les malheurs de
Dcsdémone et les tourments d'Hamlet, les remor&lt;ls de Phedre eL
les fureurs d'Hermione. On ouhlie que les histoires de la littéralure s'extasient sur la sensibilité de Virgile, parce que Virgilc
a dit en trois vers la désolation du rossignol devant son ni&lt;l dévasté,
ou en un hémistiche la tristesse du breuf qui a perdu son compagnon d'attelage : maerenlem fraterna mnrle juvencum. On oublie
que ces memes histoires fonta Lucrece la réputation &lt;l'un poéte
passionné, pour avoir célébré avec enthousiasme la fécondité
de la nature universelle, et pour avoir déploré la pitoyable condition de l'humanité :
O miseras hominum mentes ? o peclora raec11 1
Qualibus in tenebris vit..e quantisque perictis
Degilur hoc aevi quodcumque est 1

Si nul n'accuse Michelet, ou Shakespeare, ou Racine, ou Virgik,
ou Lucréce, d'avoir été impassibles, si mcme on les brnme ou on
les loue, suivant les cas, d'avoir été le contraire, est-il juste, est-il
logique d'objecter son impassibilité a Leconte de Lisie, et,
avant de lui adresser un reproche de ce genre, ne faudrait-il pas.
savoir ce qu'on entend exactement lui reprocher ?
Car il semble bien, Jorsqu'on accuse Leconte de Lisle d'avoir
manqué d'émotion, de passion, desentiment et de tendresse, qu'on ·
lui en veut surtout de ne pas nous avoir pris pour les confidents de
ses émotions,de ne pas avoir crié sa passion a nos orcillcs et mcm~
par-dessus les toits, de ne pas nous avoir étalé ses sentiments et,

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

fait admirer sa tendresse, de n'avoir rien mis dans sa poésiede ses
aventures et de son histoire, et beaucoup moins d'avoir été un
poete impassible qu'un poete, si jepuis ainsi parler,impersonnel.
Sans vouloir soulever ici une discussion d'esthétique générale,
et en admettant provisoirement que le grief soit de nature a disqualifier l'écrivain qui en est l'objet, il est permis de se demander
si ce grief meme est fondé, si une lectureplusattentivedel'amvre
de Leconte de Lisie et des irnpressions moins rapides ne l'atténuent pasen grande partie, pour ne pas dire qu'elles le dissipent
tout a fait.

..
*

11 est certain que d'une bonne part de cette reuvre, mettons, si
l'on veut, de la plus grande part, la personne de l'auteur est
absente, ou, si elle s'y révele a nous, elle ne s'y révele qu'indirectement. C'est toute la partie purement épique ou dramatique. La
loi mP,me du genre s'oppose a ce que le poete intervienne de son
moi dans son récit ou dans son dialogue. H exprime par le moyen
des personnages qu'il meten scene des sentiments qui, en apparence, lui sont étrangers. Comment conrevoir qu•i] y ait quelque
rapport entre un homme du X!XP. siec!e a pres J ésus-C:hrist et un
,:ontemporain de la Grece péiasgique ou desmigrations kymriques,
ou de la xrxe dynastie, ou des temps antédiluviens? En réalité,
ils' ne sont point tellement impénétrables !'un a l'autre, et l'on
pourrait se demander plutot s'il est possiLle au premier de faire
á ce point abstraction de lui-meme, qu'il ne transporte dans le
passé les idées de son temps, et les aspirations, les tendances, les
réactions et les répulsions de sa propre natur·e. Leconte de Lisie
I'a reproché a Vigny, il l'a reproché a Rugo, et nous Je Iui
avons déja, a un degré moindre sans doute, mais enfin nous le
lui avons reproché a luÍ-mcme. Le poete qui pratique un art impersonnel nous livrc, en partie au moins, sa personnalité, en
dépit des obsLacles qui s'opposent a ce qu'elle parai~se, en dépit
des efTorts qu'il fait et qu'il doit faire pour la cacher, comme une
flamme se devine derriere l'écran qui ne permet pas de la voir. Le
choix de certains sujets, la prédilection pour certains caracteres,
l'insistance ii développer certainssentiments, parfois un mot partí
non pas des levres d'un personnage fictif, mais du creur memc
d'un etre réel et vivant, su!Iisent a nous faire découvrir l'homme
derriere l'auteur. Pour peu qu'il ait de finesse et d'imagination
psychologique, un lecteur pourra-t-il lire le théatre dé Corneille,
celui de Moliere ou celui de Racine, sans se faire une idée non pas

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

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seulement de leur art, mais de leur caractere et de le':1-r pe~on~e.
« Les ouvrages. disait André Chénier, ont une phys1on~m1e ; 1!s
font connattre · non seulement les humeu:5 et_ le caractere, ma1s
meme la figure ... Convenez que Newton n ~va1t I?ªs un nez obt_us
et de grosses lévres que Voltaire ne pouva1t avo1r que d~s tra1ts
étincelants et fins. '» C'est un plaisir exquis, c:est une cuneu_se et
assionnante étude que de retrouver et de_ réumr de cette phy~10nop · 1 s linéaments incertains et les tra1ts épars. Tache ~ébcate,
::s Joute, difTicile et périlleuse, mais ou l'on p~ut réuss1r '. a plus
forte raison qu'il est permis d'entreprendre;et Je m? fera1s fo rt,
avec une demi-douzaine de poémes de Lecont~ de _Lisie, des p1us
«antiques » ou des plus « barbares », des plus l?m~ams e~ ~es plus .
objectifs, avec Baghavat et (:unaqépa, avec !ViobP etKhiron, avr
Qain, avec I-Iypatie et Cyrille, avec la V ig_ne de N abol_h ou e
Ju ement de Komor, de dessiner, dans ses lignes ess~ntielles, le
po!trait moral de Leconte de Lisie, de marquer les tro1s ou quatre
sentiments essentiels, venus du fond meme. de sa ~atur_e, que sa
poésie, personnelle ou impersonn~lle, exp_n~e, ,s1 vra1ment ce
n'était la besogne absolument inuble, et s1 lm-meme ne ~ous les
avait, a maintes reprises, énoncés de la fagon la plus claire ?t la
plus émouvante·. A cóté de cette partie de son reu':re ou sa
personne n'appara1t pas, ¡¡ y en a en effet une a~tre o~ elle se
montre • a coté de la partie épique ou dramabq~e, Il Y. a la
partie q~'on ne peut pas nommer autrementque lynqu_e, ~1, dans
notre langage actuel, dans nos mreurs modern?s ou la poés1? º? _se
chante plus, ou Je poete n'a plus de lyre, _lynsme peut s1~mher
autre chose qu'expression vibrante et pass1onnée des sent1ments
individuels.
.
Ces sentiments quels son't-ils ? 11 en est que nou~ conna1ssons
déja, car on ne s;urait analyser l'reuvre ~u po,ete, m en marque~
la tendance philosophique, ni en caracténser 1 art sa~s les rencon.
trer sur son chemin. Le plus profond de tous peut-etre! et c?lm
qui est a la base de la vie sentimentale de Leconte de L1s_le, e est
cette nostalgie du pavs natal que ses ver~ ont tant de fo1s exh~lée au cours de plus d'un demi-siécle d'ex1I, avec une mélancolie
'·
touJours
auss1· pénétrant e, pour ne Pas. dire avec. une douleur
·
·
auss1 vive qu 'au premi·er J·our· Nmts
.. merve11leuses dorées
d'étoiles, midis resplendissants delum1ere, couchants et aurores,
Celui qui savoura vos ivresse~ sacrées
y rep!onge a jamais e_n ses rcves sans fin.

n en a emporté sous sa paupiere les visions indélébiles . c'est a
Ieur hantise qu'il a du l'habitude de se détourner du présent, de

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

chercher en arriere, dans son passé et danslepassé del'humanité,
la beauté et le bonheur. Ce regret du pays natal rendait pour lui
plus aprement douloureux le regret de sa jeunesse enfuie pour
toujours. Certes, nous sentons tous, apartir d'un certain age, que
chaque instant qui passe nous éloigne un peu plus des heures
brillantes et fortunées de notre vie, des heures qui ne reviendront
pas. Mais ce sentiment, auquel nous ne pouvonsnous abandonner
saos tristesse, il est atténué dans une certaine mesure par le changement que subissent les choses autour de nous et en meme temps
que nous.. Les images au milieu desquelles nous vivons nous
demeurent contemporaines ; nous voyons toujours a notre hauteur le paysage qui borde les rives du fleuve sur lequel nous
glissons insensiblement; il faut le hasard d'un retour aux lieux
ou nous fumes jeunes, il faut le rappel inattendu d'un souvenir
de notre enfance, pour que nous regardions en arriére et que brusquement nous mesurions avec stupeur la fuite rapide du temps.
De telles pensées, pour la plupartd'entrenous, sontintermittentes;
elles s'imposaient constamment al'esprit de Leconte de Lisie. Ses
souvenirs de Bourbon, toujours présents a sa mémoire, étaient
ce point fixe, ce point de repére qu'il voyait briller au fond de ses
années, toujours aus$i lumineux, mais toujours plus reculé
et plus lointain :
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, ou !'ame en pleurs se noie 1
O lumiere, fralcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers tortunées,
Florissante vigueur de mes je unes années l. ..

Dans ce temps de sa jeunesse, tout pour lui était doux, riant,
heureux, car il portait en son creur une source intarissable de vie,
d'espérance et de joie. Meme les impressions de tristesse qui lui
venaient des choses, en passant a travers son ame, se tournaient en
exaltation et en encouragements :
La nuit terrible avec sa formidable bouche
Disait: - La vie est douce, ouvre ses portes closes
Et le vent me disait de son rale farouche :
-Adore I absorbe-toi daos la beauté des choses

Tous ses beaux reves de jeune homme, aujourd'hui que sontils devenus? 11s sont au fond de ce creur, calme en apparence,
comme aprés la tempete, sous la mer paisible, les cadavres des
marins engloutis :

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

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... Génie, espérance, amour, torce et jeunesse
Sont lit, morts, dans l'écume et le sang du combat.

11s sont bien morts, et rien désormais ne pourra les faire revivre:
O malheureux I crois en ta muctte détresse,
Rien ne refleurira, ton creur ni ta jcunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutót les yeux vers 1'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans la nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu 11'as point goutés.

Plus l'homme approche du terme fatal, plus le souvenir des jours
de la jeunesse lui devient obsédant et cruel. Comme le voyageur
arrivé au sommet de la colline, il se retourne et contemple le chemin
parcouru, la longue suite d'années qu'il laisse derriere Iui. Image
bien connue, qui exprime un sentiment bien des fois exprimé.
Qui n'a aussité&gt;t a l'esprit la méditation de Bossuet sur la briéveté
de la vie, et les comparaisons saisissantes par lesquelles il essaye
de peindre le néant d'une vie humaine, en apparence la plus longue
et la mieux remplie : &lt;&lt; C'est comme des clous attachés a une longue
muraille, dans quelque distance : vous diriez que cela occupe
bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main !...
C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a une fin est
bien peu de chose. » Et c'est aussi ce que pense Leconte de Lisie
de l'existence humaine. Mais s'il dit, ou peu s'en faut, les memes
paroles, il y met un accent tout difTérent. Tandis que le jeune
diacre de 1649, dans cette considération de la vanité de nos
bonheurs, puisait le détachement des choses de ce monde, le poete,
qui les embrasse et s'y attache éperdument, se désespere, au plus
fort de son étreinte, de les sentir s.'échapper entre ses doigts:
Ah I tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants e.le la mcr et des fortlts, souffies du ciel
Emportant a plein vol l'Espérance insensée,
Qu'est-ce que. tout 'cela qui n'est pas éternel!

Ce qui fait vraiment et proprement le lyrisme, ce je ne_ sais quo~
de plus que l'image, le mouvement et le rythme, ce timbre qm
luí donne toute sa profondeur et qui fait qu'il vibre et se prolonge a
a travers les ames, il est ici ; et je ne sache pas qu'il y ait dans
toute la poésie frangaise quatre vers qui soient, plus que ces quatre
vers de l' Jllusion supreme, directement jaillis du cceur, et chargés,
en meme temps que de' plus d'émotion individuelle, de plus de
large et de poignante humanité. Cet amour passionné de la vie,
c'est un autre sentiment essentiel a la poésie de Leconte de Lisie.
Nu! homme, au cours d'une longue existence, ne s'est sentí mourir

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

peu a peu - en dépit des affirmations de sa phiioso¡.,hie pessimiste
et de la résignation stoique ou par moments il s'efiorce - ayee
plus de regret, de douleur et de désespoir.
Amour passionné de la vie : amour aussi de tout ce qui en fait la
la noblesse et la joie, de tout ce qui vaut la peine de vivre. Toute
l'reuvre de Leeonte de Lisie est un hymne a la beauté. Beauté de
la nature et beauté de la femme, beauté de l'art et beauté intelleetuelle ; a la beauté sous touLes ses formes, a e&lt; la sainte beauté »
commeil l'appelle, il a rei:ldu des hommages d'une gravité qua:si religieuse. Non moins que la beauté, il a aimé la liberté, qui fait la
grandeur et la dignité de l'homme. Ces dewc sentiments, qu'il
avait accoutumé~ d' unir, se rcLrouvent ensemble dans les rares occasions ou le poéte, dérogeant a la regle esthétique qu'il s'était
imposée, s'est laissé inspirer directement par les événements contemporains. En 1859, quand, a la veille de laseule guerre duiecond
Empire qui ait ét.é populaire, iI adressait a l' Italie un éloquent
appel, il saluait en elle la continuatrice de la tradition antique,
l'héritiere de la Grtice, la rénovatrice de la beauté :

la fin du mois d'aout, il avait envisagé les pires catastrophes. Leur
horreur n'avait pas abattu son courage. Avec son t-our d'esprit
absolu et son tempérament violent, il allait du premier mouvement aux résolutions extremes. Des les premiers jours de septembre, enfermé dans París en attendant le siege, il coneevait
tout un plan de résistance désespérée, pour « donner au pays te
temps d'arriver »: « recevoir l'ennemi dans la ville meme, occuper
toutes les grandes voies ... par de formidables barricades, et faire·
payer aux Prussiens lcur victoire probable par. un tel massacre
qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres a tous. » Voila ce qu'it
eut fait, s'il cut été « dictateur de París ». Mais il n'était pas «dictateur », it n'était que simple garde national, faisant, malgré 9es
cinquante-deux ans, son service comme les autres, montant sa
faction toutes les quarante-huit heures, nuit et jour, sur les
remparts, saos abri, pendant les froids et pluvieux temps
d'hiver. Dans les premiers jours de janvier 1871, sentant venir la
fin inévitable d'une lutte héroi:que, il écrivait la grande piece
. intitulée le Sacre de Paris. U y dlébrait en vers maguifiques la
ville qui était a la fois pour lui la capitale de l'intelligence et la citadelle de la liberté.

Depuis la saintc Hella~, ou done est la rivale
Qui marqua eomme toi l 'empreinte de ses pas ?

..........................................

Qui done a su tcnir d 'une puissance tellc,
Trempé dans le solcil, ou plus proche des cicux,
Lo pinceau rayonnant et la lyre immortelle ?

Abcillo ! qui n'a bu ton miel délicieux ?
Reine l qui n'a couvert tes pieds d'artiste et d'angc,
Dans un transport sacró, de ses baisers pieux ?

Cette patrie de la poésie et des arts, elle était maintenant en
proie aux barbares; mais le poetc l'exhortait a se redresser et a
s'affranchir :
Debout ! debout l agis, sois vivante, sois libre !
Leve-toi, levo-toi, magnanime ltalie 1

et il espérait, et il prévoyait que, le jour ou elle s'armerait pour
le combat, la France viendrait a son secours, les dcux ailes ouvcrtes,

Yille augusto, ccr\·eau du monde, orgueil do l'homme,
Ruche immortelle des csprits,
Phare allumé c.lans l'ombre ou sont Athene et Rome,
Arche des nations, Paris !

.............................................

La foudre dans les yeux et brandissant la pique,
Guerriere au visage irrité,
Qui fis jaillir des plis de sa toge civiquo
La victoire et la liberté l

\·oi~ ·, ·1~-h~~cio ~~- p~u· ia~.;º ~;,;;ég~- tos· mti;aiÍI~~ ·1·
Vil troupeau de sang altéré,
De la sainte patrie .ils mangent les entrailles,
lis ba vent sur le sol sacré.

Plutót que d'attendre cela famine ou la hontc », il appelait París
a une lutte désespérée ou bien a un éclatant suicide.« Bondis hors
de tes remparts », lui criait-il, ou bien« allume le bucher inoubliable, ensevelis-toi sous tes ruines fumantes, en laissant a l'univers l'éblouissement de ton génie et l'cxemple de ta mort. »

Par la route de l'aiglo et de la liberté.

Douze ans plus tard, il vibrait encare pour les memes causes,
mais d'émotions bien différentes. Au lieu de l'allégresse et de l'enthousiasme, c'est la douleur et la rage qu'il avait au creur. Des
les grands revers de la funeste campagne de !870, exactement des

Regrets de la jeunesse, regrets du pays natal, amour de la vie,
amour de la beauté, amour de la liberté, amo.ur de la patrie, tous
ces amours, les plus nobles ou les plus profonds que püisse nourrir

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L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVl'E DES COURS ET CONFÉRENCES

l'ame humaine, ainsi done Leconte de Lisie les a tous éprouvés et
chantés. Aurait-il ignoré l'amour par excellence, l'-amour, que
tous les poetes ont célébré ? Celui-la a tenu trop de place dans
sa vie pour n'en avoir pas une dans son reuvre. ~ous s~v~n~
déja comment, avec son tempérament de créole, 11 ava1t ele
précocement sensible au charme de la fem_me. Nous _l'avons YU
se passionner tour atour a Bourbo~ pour s~ Jeune cousme,
son
escale au Cap pour Anna BesLaucl1g, a D~nan pour Ca~ohne et
pour Marie Beamish, a Rennes, en un s01r, pour Léontme Fay.
Nous tenons ces aveux de lui-meme, et encore sans doute ne
connaissons-nous pas tout, et ne pouvons-nous nous flatter d'énumérer tous les objets charmants pour lesquels a battucecceurqu'on
n,ous représenle comme insensible. II semble bien qu'il faille interpréter dans le méme sens la crise mora)e par_ l~quelle_ il passa au
temps de sa collaboration a LaDémocralie Pacifiq~e, c~1~e que nous
dévoilent ses lettres de 1846, et dans laquelle 11 fa11lit sombrer.
A partir de cette date, ses papiers ne nou~ révelent pl~s. rien. Mais
a défaut de lcttres et de confidences é¡;nLes, ses fam1hers et ses
bionraphes no1.1s en ont dit assez pour que nous puissions affirmer
en toute assurance que sa vie sentimentale et amoureuse s'l!st
prolongée autant que sa vie elle-meme. En les rccoupant les
uns par les autres, en complétant ce qn'ils racontent au moyen de
telle dédicace des éditions originales que le poete a soigneusementeffacée dans les suivantes, ou decertaines allusions qu'il a fait
&lt;lisparailre, on peut reconstituersomm:ii~ement ces rom;,ns ~e son
a"'e mur et de sa vicillesse, esquisst.r la s1lhouette des bellcs mconn~es et meme sous les portraits, mettre des noms. A Dieu ne plaise
que j'écrive ce~ no:ns qui ne nous apprendraient rien. Mais pou~quoi dissimulerais-jequ'entre 1850 et 1855, son creur se partagea1t
entre deme amours. lis lui ofTrirent le sujet d'un de ces « chants
alternés11 com,ne nousenavonsdéjaentendu,oilil aimaita opposer,
dans un¿ anlithese longuement soutenue, deux conceptions,
dcux sentiments, deux images. De ces deux amours, l'un, c'était
l'amour pur, chaste, idéal, qui ne connatt d'autres caresses que
les respects et d'autres aveux que l'adoration muette ; l'aulre,
c'était la p~ssion efTrénée, dévorante et brulante ; c'était l'amour
de )'ame et l'amour des sens. D'un coté une vierge du nord, aux
chcveux blonds au col blanc, aux yeux candides sous ses longs cils
baissés · de I'a~tre une femme dans tout l'épanouissement de sa
beauté, ~ux regard~ a la fois doux et brulants, ou le soleil du midi a
mis ses flammes. Le poete ne va point de l'une a l'autre; ces deux
ima.,.es qui passent devant ses yeux ne s'excluent point ; le cceur
qu'elles enflamment les contient a la fois et les chérit toutes les

.ª

dewc. Laissons-le parler; la pureté n'a pas de plus fervent, dévot:
Que nulle main profane, ó fantóme léger 1
N'ose, m~me en tremblant, toucher ta robe blanche ;
ue nul baiser mortel n'effeuille l'oranger,
ue la neur de l'Éden en par fume la branche 1
t si, de loin, j'adore, en son azur natal,
Ta grAce, ó jeune Esprit rev@tu de mysU:re,
Qui pourrait elTacer mon bonheur idéal ?
Serait-ce vous, douleurs et fievres de la leITe ?

ª

Mais aussitot une autre voix se fait entendre, une voix qui
gronde d'impatience et tremble de désir :
C'est un nom, un seul nom millo fois répété
Dans les pleurs de l 'attente ou les )armes d'ivresse,
C'est l'heure qui contient une immortalit6,
C'est ton vol d'aigle et d'ange, ó rapide 1ounesse 1
C'est lamer ou l'on puise et qui ne pout tarir,
Dont le not nous altere autant qu'il nous onivro;
C'est la félicité dont on voudrait mourir
Et le tourment sans fin dont je veux toujours vivro 1

De ces deux amours, c'est l'amour pur et chaste qui l'emporta,
mais seulement apres que la passion eut fini, comme finissent
d'ordinaire les passions, dans le déchirement et daos les larmes.
Le poete raya de son reuvre le chantalterné dont une des voix
ne se faisait plus entendre ; il n' en retint que les quelques strophes
qui, sous le titre d'Épiphanie, trouverent asile beaucoup plus tard
daos les Poemes Tragiques.
Elle passe tranquille, en un r@ve divin,
Sur le bord du plus pur de tes !aes, ó Norvege l...

Mais l'encens, cette fois, était brulé sur un autre autel ; l'hommage discret que ces stances expriment s'adressait a une
autre beauté, pour qui les soixante ans bien sonnés deLeconte de
Lisie retrouvaient l'ardeur et la flamme de ses jeunes années. Et
dans l'intervalle, quelque quinze ans plus tot, une jeune
femme, une brune au teint mat, d'une beauté royale et orientale,
avait fait sur son creur sensible une impression profonde ; c'est
pour elle, nous dit-on, qu'il avait écrit cette romance de couleur
persane, qui semble une inspiration de Saadi :
Les roses d'Ispahan, dans lcur gaine de mousse,
Les iasmins de :lfossoul, les fleur,; de l'oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
O blanche Lellah I que ton soume léger l...

L'amour, qui avait si souvent traversé, troublé ou consolé sa
vie, l'accompagna jusqu'au terme du : pelerinage. Il éclaira et
44

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REVUE DES COURS BT CONFÉRBNCES

rechautTa d'un rayon un peu pale-- un rayon de soleil d'hiver le déclin de sa vieillesse. Les derniers vers, ou a peu pres, qu'il
écrivit, ce sont des vers d'amour, ces strophes du Sacri/ice, étonnantes de verdeur et de lougue, oil il souhaite de soutTrir et de
mourir pour celle qu'il aime :
Et je voudrais, le creur abtmé dans ses yeux,
Baigncr de tout mon sang l'aut.cl oll je l'adoro

Ce sont, plus tardiverncnt encore, les deux quatrains descendant,
comme une supreme bénédiction, sur celle par qui il avait sentí
pour des beures trop breves

Sa jeunesse renattre et son creur refieurir",

celle qui avait donné a ce creur nostalgique l'illusion de rccommencer le reve de la vie, et qui lui avaiL rendu « le matin de sea
jours ».
On est bien forcé, apres cela, de convenir que, selon le mot d'un
des plus lideles disciples de Leconte de Lisie, « les femmes ont
beaucoup compté dans sa vie "· Et il paralt difficile de soutenir
que cet amoureux passionné ait été l'artiste au front calme et
aux mains froides quel'on nous a tant de lois présenté. S'ilfallait
le défendre d'avoir été irnpassible, je crois que la cause est
entendue. ~lais je ne sais si cette défense - bien que je me sois
gardé de trahir quoi que ce soit des secretsqu'il avait voulu cacher
- aurait agréé

a l'homme qui avait, de ses mains,si jalousement

relevé ce mur de la vie privée que les poétes de la génération
précédente, tous ou presque tous, s'étaicnt fait, de jeter bas,
un jeu et une gloire. Est-il besoin de citer les poémes fameux
oil, dans leur ardeur a chanter leurs amours, ils en avaient a demi
violé le mystére, et les commentaires, plus fameux encore, oil i1a
1' avaient profané tout afait? Faut-il rappeler cornment Lamartine
- non contentd'avoir écritLeLacouLe Gol/edeBaia- avaitjugé
a propos de mettre an bas de chaque piéce le nom et l'histoire de
celle pour qui il l'avaitécrite; commcnt, dans ce besoin de confidences, ou de confessions, qui depuis un siécle tourmentait nos
écrivains, il avait composé ce roman de Graziella et cet
autre roman de Raphael, ou tout n'est pas authentique, oil la
réalité est idéalisée et embellie, ou le faux est melé au vrai, soit l
dessein, soit par la faute d'unc mémoire royalement inlidéle, mail
ou il subsistait encore assez de faits positifs et d'allusions pnlcises pour donner pature a la curiosité de lecteurs qui n'étaient
pas toujours guidés par des motifs d'un ordre exclusivement !ittéraire? Faut-il rappeler les Nuilsd'Al!red de MussetetLaCon/ession

L\.EU\',HE POÉTlQlJE

nn

LECONTE DE LISLE

659

d'un en/anl du siecle, et les Elle el Lui, et les Lui el Elle, ou les
gneis réc1proques des amants de Venise et de Fontainebleau 1 Ieura
rancreu~ et !eurs. rancunes éta ient largement exposés aux yeuX

~u pubhc ? Faut-il rappeler qu 1un autre, qui pourtant semblait
ce sa_natm:e plus r,és_ervé que ~eux-la, dans ces Conlemplalioru qui
?eva1ent etre « 1 hist01re d un~ Ame», avait, pour peindre cette
ame t&lt; en fleur », mséré tout un hvre oll il contait un amour dont
l'ceil le moi?s exer_cé n'av~it ~as ~e peine a reconnaitre, en dépit.

des précaubons pr1scs, qu 11 n ava,t pas pour objet la mere de ses
enfants ? Cet éta_lage, ou, si l'on me passe le mol, ce « déballagc »
des senbments mt1mes, autant était-il indiscret et indélical
autant était-il en passe de devenir lacheux et dangereuxpourl'art'
a supposer qu'il n'en lil.t_pas la négation meme. 11 révolta cbe¡
Lec_onte de Lisie ce sentiment de fierté susceptible, de dignité
nat!ve, et, pour appeler les choses par leur nom, de pudeur, qui
éta1t, de son caractére, un des traits les plus fortement marqués.
Sa protcstation contre cette littérature d'épanchements sans
réserve, de conlidences déplacées et d'insupportables racontars,
~e_fut le sonnet des Monlreurs, que publia dans la livraison du 30
Jum 1862, trois mois aprés l'apparition desPoémes Barbares la
Revue Conlemporaine. La page est bien connue, je dirais volontlers
~~'elle ~e l'est que trop ; mais il n'en faut pas moins la rappeler
JCJ, ne ful-ce que pour la replacer a sa date et en préciser la porl.ée
et le sens. On sait comment le poete s'y défend avec toute son
énergie, de se laisser tralner en spectacle, • te] q~'un morne animal »sur le pavé des rues, pour leplaisir d'une «plébecarnassiére•,
de que! ton mépr1sant 11 reluse de déchirer devant elle « la robe
de lumiére » dont se voile la volupté:
Dans ~on orgueil muet, dans ma tombe sans gloire
Oussé-JC m'eugloulir pour l'ólernité noire
'
Je ne te vcndrai pas mon ivresse ou mon D'lal,
Je ne Jivrerai pasma vie á tes huCes,
Je ne danscrai pas sur ton Lrétcau banal
A vec tos histrions et tes prostituées.

Da_ns ces vers énergiques, avant tout. c'est l'homme qui par!"
etqm refuse d'acheter la renommée auprix decequ'ilregarde le mol éta1t en toutes lettr_es daos la version originale con_ime, un av11isse~ent. l\1a1s, depui_s longtemps déja, l'artistc
ét.1t_ d accord avec I homme pour ass1gner comme matiére a la
poé_s1e non pas l'expressiondes douleursou desjoies individuelles
m&amp;1s celle des sentiments humains dans ce qu'ils ont de commu~
et de général. Leconte de Lisie a, dans les trois grands recueils

�L 1CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

660

661

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

qu'il a publiés de son vivant, appliqué cette regle de la fa'.&lt;on la
plus stricte. 11 n'a épargné que les allusions - combien discréles
et vagues - a son premier amour. Il a retranché tout ce qui avait
un accent trop personncl, ou un caraclcre anecdotique, tout ce qui
aurait fait dcscendre sa po«'.·sie du piédestal sur lequel, comme une
belle statue, il voulait qu'ellc demeurat exhaussée, parexemple ce
sonnet- intitulé Le Présage - d'un tour spirituel et d'un
humour un peu acide qu'on n'est pas habitué a rencontrer dans
son reuvre:
C'était une adorable enfant : reil noir et doux,
Le\Te on fleur, entr'ouverte avec un frais sourire,
Tout un charme vivant qui ne peut se décrire.
Un pctit chien soyeux jouait sur se, gcnoux.
A pres nvoir longtemps lissé ses fines tres~es,
L'a,·oir ,erré conlre elle en disanl : )Ion amour l
La despole aux grands yeux, belle comme Je jour,
Le murdit jusqu 'au sang au milieu des caresses.
Puis rcdoublant de soins flalleur,, pour apai~r
L'humble gómisscment qui luí plabail dans !'ame,
Elle Je consola d 'un ra pide babc:.
Et je vi~ qu&lt;' c'él::iit dt'ljii toulc la r,•r,1mc;
L'amour dans le capric,· el dan~ lo cruuulé,
·re11e que Dieu !'a faite et pour I'clernilé.

Cet amer badinage n'en exprime pas moins, sous sa forme
légcre, un aspect de sa philosophie de l'amour, telle que nous la
trouvons éparse ~a et la dans des poern~s cl'une allure plus gravt•,
d'oú le paradoxe est banni.
La passion lui était apparue, au temps de sa jeunesse, quand il
était sous le prestige du roma:üisme, comme un.e exaltation sacrée,
so urce de soufTrance pour l'homme, mais aussi source de grandeur:
Désirs que rien ne dompl&lt;', o robe c:-.pialoire,
Tuniquc d('.vorantc c·t :nanteau úo.1 Yictoirc

11 conserva toujours un culte pour clic, et s'il reprocha quelque
chose a son siccle, nous le savons, ce fut de manquer d'enthousiasme et de vivre sans passions. De la passion par excellence,
de l'amour, il vit, selon les temps sans doute et les circonslances,
les bons et les mauvais cotés, surtout les mauvais. Il le regardatomme une puissancc falale et meurtricre, et il symbolisa cette
conccption dans un mylhe dont il emprunta l'idée a Ilésiode.
Ekhidna est un « monstre horrible et beau », moitié nymphe awt.
lcvres roses, moilié reptile cuirassé d'écailles. Elle habite, au,c
gorges d'Arimos,

Une caverne sombre avec un seuil fleuri.

Le jour, elle se cache dans le fond de son antre; le soir, elles'avance
au bord, elle chante, et les hommes, en entendant ses chants, accourent autour d'elle « sous le fouet du désir ». Elle leur promet des
baisers sans fin et des voluptés sans nombre; elle assure qu'elle les
rendra semblables aux dieux. Tous se ruent a l'envi dans l'étroite
caverne,
Mais ceux qu'clle enchainait de ses IJras amow·cnx,
~ul n'en dira jamnb la roulc disparue.
Le monst.ro aux yc11x cbarmants dévo:ait leur chair crue,
Et le temps polissait lcurij os dans l'antre creux.

Comme tous les symboles, celui-ci se laisse tirer en plusieurs
sens. Cette Ekhidna aux formes monstrueuscs « qui ne voit, dit
M. Vianey, qu'elle pcrsonnifie tous les reves et toutes les chiméres
et que le poéte prédit une fin afTreuse a tous les amanls de l'idéal,
atous les chercheurs d'énigmes, a tous les aventuriers de la passion,
a tous ceux qui demandent a la poésie, a l'art, a la philosophie,
al'amour, de les rendre des dieux ? » Te! qu'il se lit aujourd'hui,
le texte peut, en efTet, prcter a cette interprétation élargie. Dans
la version primitive, il y avait une strophe de plus, qui ne laissait
aucun doute sur l'intention de l'auteur et la signification du
morceau : « Les siecles, déclarait le poéte,
Les siecles n'ont changé ni la folie humaine,
fü l'antique El,hidna, ce reptile ú l'reil noir ;
Et malgró tant de plrurs el tant de désespoir,
Sa proie est éternellc, et l 'amour la lui mene,

l'amour, qui est, au gré de Leconte de Lisie, le premier né et aussi
le dernier des dieux, le plus cher, le plus adoré, le plus doux en
meme temps et le plus cruel, et qui fait payer par des « pleurs
sanglants » les« heures de délire » qu'il a accordées d'abord.
Des atteintes de la passion, ríen ne peut défendre la victime
qui lui est désignée, pas meme le reve d'art et de beauté dans
lequel lepoéte a cru s'enfermer. Il s'était assis en face des dieux,
sur la cime antique; il avait détourné ses regards du monde d'a
présent ; il évoquait les ages anciens ; il écoutait l'hymne que la
terre chantait au temps de sa jeunesse. Mais, comme de « noirs
&lt;&gt;iseaux de proie», les passionsse sontjetéessur lui; elles ont enfoui
leurs ongles sanglants dans sa chair ; elles l'ont rappelé a la
réalité et a la vie. Car I'homme qu'elles déchirent ne meurt pas. Il
vit, pour endurer d'incessantes tortures, pour etre« rongé de désir
et demélancolie», inquict etinassouvi. Et quandlapassion !'aban-

�662

L'IEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

donne, quand l'amour se retire de lui, quand les parfums
sont consumés, quand le flambeau s'est éteint sur l'autel, de ces
moments d'ivresse il ne reste - c'est le poete qui le dit - que
tristesse et que remords. Des spectres, aux beures sombres, hantent sa solitude. Ils se dressent devant lui, froids comme des
morts, faces livides, mains glacées, dardant sur lui des yeux fixes.
Et c'es_t en vain qu'il implore de ces tristes ombres une parole
de tendresse ou de pardon :
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Cberes ~mes, parlez, je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?
Au nom de cet amour dont vous fOtes charmées,
Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux;
Déroulez sur mon cceur vos tresses parfumées J
Mais tandis que la nuit Iugubre élreint les cieux,
Debout, se détachant de ces brumes mortclles,
Les voici devnnt moi, blancs et silencieux.

Cette passion qui a insinué son veninjusqu'au fond des veines,
il faut !'en cbasser, ou il faut périr:
Ployé sous ton fardeau de honte et de miserc,
D'un exécrable mal ne vis pas consumé:
Arrache de ton sein la mortelle vipére,
Ou tais-toi, ldche, et meurs, meurs d'avoir trop aimó

J

Ici, Leconte de Lisie rejoint par le sentiment,et presque par l'expression, le plus passionné de tous les romantiques, cet Alfred
de Musset, pour Jeque] il n'avait pas assez de sarcasmes, qu'il qualifiait de « poete médiocre », et d' « artiste nul », le Musset de Don
Paez, désabusé par une expérience précoce, qui n'avait pas vingl
ans et qui maudissait l' amour :
Amour, fléau dtl monde, exécrable fo1ie,
Toi qu'un lien si frele U la voJupté Jie,
Quand par tant d'autres nceuds tu tiens a la douleur,
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cceur,
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'~me,
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
(Plutót que comme un !ti.che on me voie en souiTrir)
Je t'cn arracherai, quand je devrais mourir .

II se rencontre encore avec lui, quand il parle de la trace ineíla~able et précieuse que l'amour laisse dans le cceur qui l'a connu.
Une des plus belles pieces de Musset et des plus profondément
senties, est celle ou le poete se console de l'abandon et de la trahison, par la conscience qu'il a aimé et qu'il a été aimé:

663

La foudre maintenant peul lomber sur ma tete
Jamais ce souvenir ne peut m'8tre arraché 1
Comme le matelot brisé par la tempMe,
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoil', ni si les champs f_lelll'issent,
Ni ce qu'il adviendra du s_imulacre hu~am,
Ni si ces vastes cieux écJau-eront demam
Ce qu'ils ensevelissent.
Je me &lt;lis seulement: « A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, ell~ était belle.
J'en!ouis ce trésor dans mon :1me 1mmortelle
Et je l'emporte a Dieu ! &gt;

Le « Souvenir » de Leconte de Lisie, c'est le sonnet qu'il a intitulé le Parfum impéri~sable. Qu'elle soit « d'argile ou de cristal ou
d'or ll, la fiole oll I'on a versé gouttea goutte &lt;( l'ame ~dora~te » des
roses en reste a jamais parfumée. Quand on la v1dera1t sur le
sable du désert, quand on la laverait dans les ea1:1x_ des fleu_ves,
quand on la briserait en mille piéces, &lt;( l'ar6me d1v1n &gt;&gt; subs1sterait toujours.
Puisque par la blessure ouverte de mon camr
Tu t'écoules de méme, ó eéleste liqueur,
Inexprimable amour qui m'enflammais pour elle 1
Qu'il Jui soit pardonné, que mon ma_l soi~ béni 1
Par dela l'heure humaine et le temps rnfim
Mon cceur est embaumé d'une odeur immortelle 1

Et !'on peut préférer a la grande déclamation romantique la
sobre comparaison parnassienne, ou l' éloqu~nce _Persuas1ve de
Musset a la calme certitude de Leconte de Lisie : 11 y a la deux
arts qui s'affrontent, deux tempéraments d'écrivain, deux époques de notre poésie ; mais il y a dans l'un et l'autre morceau,
- et c'est sousdes apparences diverseslecommun élément de leur
beauté- un accent qui vient du cceur.

•

••
On Je voit, la poésie de Leconte de Lisle n'~st pas aussi '.' impersonnelle » qu'on affecte de le dire ; encore m~msest-elle « ~pass1ble », si l'on admet surtout, comme ¡e le cro1s, que_ la pass10n la
plus sincere et la plus émouvante n' est pas ceUe qm se r~pand en
cris, en sanglots, en larmes et en paroles, ma1s cell~ qm se contient serre les !evres raidit les muscles, et ne se trah1t que malgré
soi. Et celle-ci a en o~tre l'avantage de se p_reter mieux que cellela a J'expression mesurée et harmonieuse qui est, selon la tradition

�664.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

antique et classique, la forme parfaite de l'art. C'est a cette
tradition classique, en donnant au mot son sens le plus large, que
Leconte de Lisie se rattache. II en a lait profession le jour oil il
a reconnu a l'art le pouvoir de« donner, dans une certaine mesure,
un caractére de généralité a tout ce qu'il touche ,,, signiliantimplicitement par la que de nos émotions celles-la, aplus lorteraison,
sont proprement matiere artistique, qui portent d'avance en elles ce
caractére de généralité, et ne peuvent demeurer étrangeres a aucun
de ceux qui participent de la nature humaine. En parlant et en
pensant ainsi, il réagissait sans doute centre l'individualisme
excessil de l'école romantique; il cédait au goOt de sanature pour
la vie intellectuelle et contemplative, justiliant la définition de
lui-meme,
Je suis l'homme du calme et des visions chastes,

qu'il donnait dans un des poémes de sa jeunesse ; mais aussi,
mais surtout, il obéissait au sur instinct qui a fait de lui, en méme
temps qu'un grand poéte, un des artistes les plus accomplis qu'il
y ait dans notre littérature lrangaise.
(d suivre.)

Chenedollé
(1769-1.833)

A l'aube du romantisme. Chenedollé, 1769-1833, essai blograpbique et litterafre. [Extrails du Journal de Chénedollé, 1802·
1833, d'apres les manuscrits du Coisel et de la collection Spoelberch
de Lovenjoul.] These pour le doctorat es lettres .•. par Mwe Paul de SAMJE,
née Lucy de Lamare. - Caen 1 imprimerie de E. Domin, 1922. 2 vol.
in-8°.

Nous venons, a la suite d'un a1mable guide, de relire l'reuvre
de Charles-J ulien Lioult de Chénedollé, de repasser dans notre
esprit les diílérentes étapes de sa vie, et nous nous associons
volontiers aux élogcs que la thése de Mm• de Samie a regus des
membres du jury du doctorat de la Faculté des lettres de Paris,
le 20 mai 1922.
· Cet ouvrage n'est pas sans défauts ; l'auteur l'a reconnu
avec grace. Ce qu'il faut louer sans résérve, c'est le zele bibliographique et documentaire dont il témoigne (1). Les diverses
correspondances et Je journal intime dont Mm• de Samie enrichit
l'histoire littéraire sont d'une grande valeur pour l'érudition.
Non seulement ils contribueront a nous faire mieux connattre
le pré-romantisme en cette période ingrate, mais non pas stcrile
de la Révolution, de l'Empire et du début de la Restauration,
mais ils éclairent déflnitivement la biographie d'un homme
qui fut sans contestation un vrai poéte et dont la vie, bien
qu'assez obscure et fort correcte en apparence, fut une des
plus romanesques au lond et des plus douloureusement irréguliéres qui se puissentimaginer. Figurez-vouf:une3.mevirgilienne 1
{1) Grflce f-1 1i1me de Samie, nous ¡,avons désormai.s qu'il y a pour l'étude•de
Chénedollé et son temps quatre sources princípalt:s l1 consu~ter_: 1° ~e dossier de Sainte-Beuve confié par M.Trouhat i'l l'lnst1tut, et qui ra1tpartie de la
collection Lovenjoui a Chantilly ; 2° le dossier de Liége qui comprend la
correspondance de Chénedollé avec le fils qu'il eut en exil p~ndant l'Émigration · 30 les Archives du CoiseJ oll. l'on trouve entre autres richesses, avec
le journ~l du poete, une correspondance avec M 11).e de Custine et avec les
membres du Cénacle romantique, ele. ; enfin 4(&gt;, le dossier de _Chened~l!é,
soit aux Archives nationales, soit aux Archives de la Guerre, s01t au MmlStere de l'lnstruction publique:

�666

l'3me d'un reveur, douce et fine, mais faible, un peu pusillanime,
aux prises avec quelques-uns des sombres événements d'un drame

balzacien. La destinée s'offre parfois de ces jeux cruels, qui sollicitent la plome d'un psychologue amer.
- Mme de Samie a eu raison, dans le relevé qu'elle consacre

aux travaux qui ont paru sur Chenedollé, de signaler l'importance de l'étude de Sainte-Beuve, qu'il fit paraltre dans la Revue
des Deux Mondes de juin 1849 . et qu'il publia en 1861 dans le
tome II de . Chaleaubriand el son groupe sous l' Empire, cours
professé a L1ége en 1848-1849. « C'est Sainte-Beuve, dit-elle, qui
eut le premier communication des papiers de Chenedollé.
Mm• de Banville, la veuve du poéte, entretint une correspondance
avec le critique et lui entr'ouvrit les archives du Coisel. II eut
entre les mains les lettres de Chateaubrial)d, de Joubert et
de Fontanes qu'il a publiées ainsi qu'une partie des manuscrits
de Chenedollé ... Cette étude faite d'apres les manuscrits est
l~ _seule qui compte vraiment... Pourtant elle n'est pas défimttve ... » Ces quelques mots sont parfaitement justes, et l'apport
documenta1re - tres probablement définitif, celui-la - que

667

CHENEDOLLÉ

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'est pourtant pas un reproche a !aire a un critique contemporain des événements dont la vie du poete est incrimmée, de
s'Ctre conduit en galant homme. Enfm, on invoque une fo1s
de plus sa haine pour Chateaubriand « dont il est tenté d'embellir
l'entourage pour le !aire paraltre plus noir "· Je ne sache pas
que Sainte-Beuve, a vrai dire, ait été plus sévére pour Chateaubriand quetous les excellents esprits qui, sans cesser de l'admirer
infiniment, ont su ,:nger l'homme en méme temps que le prodigieux artiste, et Lemaitre, ainsi que Brunetiere, Faguet et

M. Lanson ont en somme conclu comme Sainte-Beuve. On ne
prend pas si aisément Sainte-Beuve en défaut. II avait a un
&lt;legré extraordinaire le sens des « contradictions " du cceur
humain qu'ont notées les moralistes, et jamais il ne s'est contenté
de décrire un aspect de la nature d'un homme sans se soucier

de rapporter aussi tous les autres, qui aident a comprendre
sa physionomie et la complétent ; mais, de méme que, s'il est
sévére pour les petits cotés d'un grand esprit, ce n'est que pour
1

mieux le faire conna1tre, de meme, s il aperi;oit

a travers

les

ces secrets du cceur qui invisible-

détours de la vie misérable et douloureuse d'un vrai poéte les
traces persistantes, nonobstant ses errenrs, d'une véritable
noblesse initiale, il laut le suivre dans toutes les nuances de son
jugement et comprendre comment ce juge exquis des cboses
du cceur et de !'esprit les motive. C'est lui qui, en définitive, a
raison : il a compris et il eut pitié. Personne ne savait, d'un ceil
plus perspicace, derriére l'auteur étudié découvrir. l'bomme.

ment
commandent toute une vie; et de cela nul ne s'étonne '
.
ma1s ce qui ravira ceux qui admirent la personnalité si ondoyante
et s1 d1verse de Samte-Beuve, c'est la délicatesse avec laquelle
il a manié, si j'ose dire, la plaie dont souffrait Chenedollé. On
nous dit « qu'il passe sous silence des faits importants de la
vie_ de Chenedollé jusqu'a la rendre méconnaissable, par compla1sance pour la famille "· Mais que n'auraient pas &lt;lit les détracteurs du caraclere de Sainte-Beuve, s'il se !Iit étalé sans pudeur,

appelle la these de doctorat, obligent-elles les amateurs d érudition a des efforts disproportionnés avec le but qu'ils se proposent?
.
Mm• de Samie nous renseigne fort bien dans son Introduct10n
sur l'intérét qu'offre l'étude de Chénedollé. Aucun lettré de
culture approfondie n'ignore le poéte ; aucune ame « un peu
bien située ,, ne refusera sa sympathie' a l'homme.

nous ofTre l'ouvrage de Mme de Samie, non seulement complete

l'enquete, déja si vaste et précise de Sainte-Beuve, mais rend
indi_rectement hommage a la sagacité merveilleuse du grand
critique. Il sut toucher ave-e une sorte de divination, puisqu'il
n'était qu'imparfaitement renseigné, a ces plis douloureux
d'une conscience humaine,

quinze ans

a peine aprés

a

la mort dtr poéte, sur ce cas sinO'ulier

de bigamie qu'offre le double mariage de Chenedollé et qui
seul offrirait une intéressante matiere a une these de
droit, sinon juridique, du moins canonique. Les catastrophes
de l'époque révolutionnaire et les miseres de l'Émigration pour-

a lui

raient servir d'ailleurs, sinon de justification, du moins d'excuse

a une telle

erreur de conduite. Sainle-Beuve a fort bien laissé
entendre que le poete en porta la peine jusqu'a ses derniers jours.
« II i_déalis~ jusqu'a, la rendre méconnaissable, ajoute-t-on, la
physrnnomie du poete, par égard pour Mm• de Banville. " Ce

Aussi, pourquoi les, nécessités de ce genre singuher, q~'on

(t

Son ceuvre n'offre qu'une beauté fragmentaire, c'est vrai;

mais elle a une sincérité d'accent assez personnelle et déja
romantique.

« Chenedollé mérite d'etre étudié comme poete de transition,
comme continuateur de Delille, comme précurseur de Lamartine.
Il doit l'etre si l'on veut suivre l'évolution de la poésie lyrique
entre 1800 et 1820 dont il marque une étape : la derniere avant
les Médilalions. "
Mais sa vie est plus intéressante encore que son ceuvre : « 11
naquit sous Lows XV et moúrut sous Louis-Philippe, Son

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

enfanee fut eontemporaine des dernieres années de Voltaire,
de Rousseau, et sa vieillesse applaudit aux triomphes d'Hernani.
C'est une mémoire riche de souvenirs et qu'il peut etre intéressant
d'interroger, car il tenait registre des faits mémorables de sa vie.
" Il a été en relations avec tout ce que son époque oflrait
_d 'hommes de génie _et de femmes distinguées. Disciple et meme
collaborateur de Rivarol a Hambourg, iI a connu la derniére
fleur de l'!ristocratie fran~aise ; a Coppet, il vit Benjamin Constant, Adr1en de Lezay et tant d'autres. Rue Neuve-du-Luxembourg, confident de l'enchanteur, il fit des lors partie du groupe
Chateaubriand.
• En souvenir de l'Oratoire - qu'il aima toujours - il fréquenta Fouché, Daunou ; plus tard, a la société des BonnesLettres, il verra Nodier, il acclamera Hugo.
_« Mmea
_Flahaut, d_e Montolieu, de Stael furent ses protectnces de l ex1l. Il a1Tect1onna Mme de Beaumont la douce hirondelle ; il consola r,[me de Custine des infidélité~ de René enfin
il aima Lucile de Chateaubriand. Rien qu'a ce titre d';mi &lt;!de
fiancé de Lucile, il éveille la curiosité ... »
'
Eh bien ! tout l'intéret de cette étude était dans Sainte-Beuve
comme l'intéret que comportent les adorables illusions de l;
jeunesse ou certaines « contrariétés » de notre creur sont dans
Dominique ou dans Adolphe. Or, on ne referait pas si aisément
l'un des ces chefs-d'ceuvre. Ce que je pense, c'est qu'il n'est
pa!! plus aisé de refaire un portrait de Sainte-Beuve surtout
quand ce portrait a prés de 200 pages, est presque un livre, l'un
des plus documentés, des plus pénétrants et des plus charmants
de tous les livres.
Je comprend!' l'ambition de Mme de Samie. Je di;; qu'elle
osa trop, mais l'audace était helle. Pour ma part, si j'avais eu
la bonne fortune comme elle de faire une si ample moisson de
documents _de prem!er_ ordre, j'aurais demandé tout simplement
a la Faculte la perm1ss10n pour ma thése deprésenter une réédition
du chef-d'ceuvre de Sainte-Beuve en l'enrichissant de tous ces
documents nouveaux.
~n réalité, je suis comme ces gourmands dévorés d'inquiétude
qm ne sont pas satisfaits des plats excellent', qu'on Jeur sert.
Qu_els reproches sérieux_ pourrai-je présenter a Mme de Samie,
pmsque son ouvrage s1 documenté me permet de faire moimeme, a propos d'_un beau ca~, Je travail dont je reve a propos
des ~ Contemporams » de Samte-Beuve, et qui consisterait a
rééd1ter tout simplement Sainte-Beuve en Je dotant d'un commentaire. Enrichis des découvertes de toute l'érudition ultérieure,

?e

cutNEDOLLÉ

669

ées I Porlraits conlemporains • olTriraient la plus riche encyclopédie des esprits de ce x1x8 siécle dont il a si bien connu les
faiblesses et tres f.tuffisamment dépeint la grandeur.
Nous avons lu bien des études sur Chateaubriand et !'On groupe,
depuis Je cours de Liége en 1848-1849. Je ne nie pas l'intéret
ni le charme des pages qu'ont in1:.piré a des lettrés qui sont aussi
des érudits, et Rivarol et Fontanes, et ce charmant J oubert,
et ces aimables femmes, Mme de Custine, « la reine des roses n,
Mme de Beaumont, la divine hirondelle, et cette énigmatique
Lucile de Chaleaubrian&lt;l, la sreur de René, ce génie-femme,
Ame d'un si sublime et si troublant mystere, mais ni M. Bardoux,
ni M. Maugras, ni M. Beaunier, ni meme Anatole France et
Jules Lemattre ne me font oublier la main qui crayonna d'abord
ces portraits inoubliables. En somme, c'est Sainte-Beuve, apres
Chateaubriand, qui a fait la fortune de ces clrcs d'élite, et aucune
occasion n'était plus favorable a l'expression de ce juste hommage
que Je portrait., qu'on prétend exhumer, de Chenedollé.
Mme de Samie n'ajoute pas grand'chose a ce que Sainte-Beuve
a dit de ce milieu de l'Émigration sur lequel M. Baldensperger
est si bien renseigné et &lt;lont il renouvellera peut-clre l'étude.
Elle est plus heureuse évidemment a cause de sa documentation
•mr l'enfance et l'adolescence du poéte et i.ur son éducation
a J uilly, encare que Sainte-Beuve ait touché a e.es endroits
sereins et calmes de la vie du poete avec sa grace coutumiére.
J'ai lu avec Je plus vif intéret les pages charmantes que
Mme de Samie a consacrées a la liaison de Chateaubriand avcc
Mme de Custine. J'en ai meme admiré la spirituelle composition antithétique : Delphine ~e serait rcfusée quand son amant
la désirait, puis se serait olTerte, quand le caprice de Don Juan
était ailleurs. C'est tres joli, mai~ est-ce vraisemblable ? La
lecture de la correspondance de la marquise avec Chatcaubriand
m'inspire un doute invincible. Je I}'insisterai pas autant 9ue
Mme de Samie sur cette confidence que fit la belle Delphme
au pauvre Chenedollé. qui soupirait aupres d'elle : « ?e n'ai
pas été toute a Jui et je m'en rep ens. » Elle soufTre bien dei.
interprétations dont la plus vraisemblable est que la coquette
marquise ne pouvait pas autrcment conclure en parlant a son
nouvel adorateur. Elle avait, d'ailleurs, bien assez dit (voyez
p. 140), et sans me perdre parmi les nuances de ces amoureux
manéaes ie persiste a croire que Chateaubriand, qui était alors
lié av~c ~ime deBeaumont, trompa son amie, en ces années 1802
et 1803, séduit par l'accueil qu'on luí faisait au chatean de
Fervacques.

�670

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Quant il l'hypothese que la higamie de Chenedollé aurait élé
non seulement la cause de la rupture du projet de mariage entre
le poéte et 1[me de Caud, mais aussi de la mort probablement
tragique de cette créature de reve et d'une idéalité si rare
je l'accepttrais moins encore. On ne saurait parler de passio~
quand il s'agit des relations de Lucile avec Cbenedollé, et lui seul.
en tout cas, paralt avoir été fort épris. J 'admets que Lucile
a1t été touchée de la tendresse que Chenedollé lui témoignait
et que cet etre d'exception ait songé parfois a s'appuyer sur
l'aflection, du poete ~-certaines heures de sa destinée singuliere;
mrus on na ¡amrus l 1mpress10n, quand on lit leur correspondance, qu'elle éprouva pour cet ami le sentiment triste et délicieux de l'amour, et que, privée de lui, elle dut renoncer lt vivre.
Parmi les lettrns qu'elle écrivit avant sa fin prémLturée soit
a Mm• de Beaumont, soit il Chateaubriand ou a Chénedollé
il y e~ a d'admi~ables, mais ce sont justement celles qu'ell;
écriva,t a son frere ; ces leUres-ci rendent vraiment le son
d'une inefT~ble tendresse ; toute son ame est dans ce qu'elle
lm dit et lu1 confie, et non pas dans ce qu'elle écrit a Chenedollé.
Tels sont les points sur lesquels je me séparerais des conclusions
de Mm• de Samie. Je suis heureux de me rencontrer avec elle
quand elle analyse ce qu'eut de complexe et d'inachevé l~
tempérament poétique de ce pré-lamartinien. Ce fut essentiellemcnl un poete de transition, et, puisqu'elle tenait il démontrcr
peut-etre /J. l'excés, qu'il faillit devancer Lamartine, je regrett~
que A[me de Samie n'ait pas assez fait ressortir les dons d'observation et d'expression dont il lut doué pour la poésie rurale
et familiére. La Normandie peut etre fiére de compter Chenedollé
parmi ceux qui sentirent le charme de ses paysages. 11 aurait
une place honorable dans l'étude qu'il laudrait consacrer lt notre
romantisme provincial. Et puis, el ~urtout, puisqu'il s'a!!i.ssait

d'un cas bien caractérisé de poésie vécue, il aurait lallu rech~rcher
dans l'reuvre du poéte l'expérience de sa ,~e douloureuse et
montrer comment s'est opérée chez luí la transposition du réel
a l'idéal. J'aurais aussi souhaité que son biographe si bien informé
nous l,t plus d'un rapprochement entre la mélancolie de l'auteur
du_ Génie de l'homme et la tristesse d'Alfred de Vigny. Vigny luimeme, qm lut un autre esprit, une autre intelligence que Chenedoll~, n'eut _pas non plus avec toute l'ampleur désirable le génie
de l cxpresswn qui trah1t SI souvent Ch nedollé. 11ais ce dernier
a par moments, et moins en vers qu'en prose, et dans ses notes
qu'on pourrait appeler amsi le Journal d'un poele, rcndu presque
avec autant de force que Vigny le charme douloureux et si pro-

671

CHENEDOLLÉ

fnndément amer d'existcr, d'etre seul au sein de la nature splendide et indifTérente, d'aimer et de passer.
Nous recommandons la lecture du chapitre consacré aux
rclationsdu poétevieillissant avec les membres du premier Cénacle
romantique . ~tme de Samie apporte encore ici d'utiles compléments a la documentation déja si expressive de Sainte-Beuve.
, La publication des Éludes poéliques en 1820, écrit ce dernier,
avait mis Chenedollé en communication avec les poétes nouveaux, et lorsqu'on fonda La Muse franraise, il fut de ceux dont
on réclama d'abord la collaboration comme d'un lrere et d'un
ami. » Sainte-Beuve avait signalé les traits de ressemblance
qu'on peut relever entre Soumet et luí. On n'étudiera plus
l'auteur de la Divine Épopée sans tenir compte de l'influence
de l'auteur du Génie de l'homme. Mais ce qui cbarme ceux qui
recherchent les liens de filiation qui rattachentune écolenouvelle
comme le romantismc avec les écoles antérieures c'est de voir
avec quclle sympathic un poete encore aussi classique que
Chenedollé voyait grandir tous ces talents divers : Víctor Hugo,
Soumet, les lreres Deschamps, Vigny, Rességuier. Du fond de
sa province ou le retenaient ses fonctions d'inspecteur de l'Université et aussi le gout passionné de la chose rustique, le culte
du sol natal et l'amour de son verger et de ses roses, Chenedollé
s'informa sans cesse pendant plus de vingt ans, de 1815 a 1830,
du réveil progressil des arts et des lettres. II voulait connaltre
ces jeunes hommes en qui brUlait « un feu de poésie au creur »,
suivant la jolie image d'Émile Deschamps ; il se faisait envoyer
leurs livres ; il y avait entre eux et lui commerce intime de
propos littéraires et d'amitié. Chenedollé, comme Brizeux en
Bretagne, comme Aloysius Bertrand en Bourgogne, comrne
les fréres Tisseur a Lyon, comme Edmond Géraud et Delprat
a Bordeaux, comme Adolphe Dumas en Provence, Chenedollé
en Normandie jouait le róle de missionnaire du romantisrne.
Le contact de París avec la province est un curieux objet d'étude.
Ce serait un intéressant chapitre de l'histoire des mreurs et du
gout frangais qu'il faudrait écrire. Chenedollé répandait autour
de luí la renommée des poétes p~risiens. II applaudissait aux
succés dramatiques de Pichat, de Soumet ; il lisait avec passion
les traductions de Grethe et de Schiller, celle du Romancero.
Lui qui avait fait connaltre autrefois Klopstock a Mm• de Stai'l
elle-meme, il lélicitait Émile Deschamps de ce r61e qu'il s'était
donné d'intermédiaire entre la France et les littératures étrangéres. Surtout il prodiguait augénie d'Hugo,qu'ilavait su reconnattre, ses applaudissements enthousiastes : « Quel déluge
1

�672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�</text>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Le bible dans la poesie francais</name>
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