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                  <text>672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
674
aux miens ? Tout est-il perdu, parce que troís ou quatre _ans_ se
sont écoulés sans qu'on aít fait attentíon a nous ? Tu sa1s bien
que tout ceci rentre dans l'ordre commun. Se, désespér~r d'un

fait aussi naturel,aussi normal, auss1 umversel, e est s~ plamdre de
ne pouvoír décrocher une étoíle du ciel, selrapper la tete contre les
murs pour J'uníque plaísír de la chose ,"· ~t prechant d'exemple,_
avec un beau courage, íl persévéra. Il s op1m&amp;tra contre la fortune
et a force de suite et de ténacité, il linit, ayant eu la chance de
vi~re assez ]ongtemps, par prendre sur elle quelques revanche~.
Une de ces revanches, ce fut l'avénement de la tr01sieme
République. Apres 1848, L~conte de Lisie s'étaít retiré de la politique militante. Maís íl ava1t gardé_ mtacte sa fo~ répub~1came. La
journée du 4 septembre 1870 ¡ustiha cette l01. Son reve se réalisaít maís au mílíeu de que! bouleversement et au prix de que!
« efir~yable désastre » ! S'íl qualíliaít de« misérables » les hommes
qui n~us avaient conduits 18., il n'avait qu'une 1:1-édiocre con_fiance
dans ceux qui les avaient remplacés au pouvo1r. lis ne lm sem·
blaient pas « avoir l'énergie nécessaire pour les circonstances ».
Aux angoisses patriotiques vinren~ s'~jouter les t~rtures ~o.rales.
qui résulterent pour lui de la pubhcation des Papiers Imperiaux.
Son nom figurait sur la liste des pens10ns. 11 eut la douleur de se
voir ví\ipendé et trainé dans la boue comme ayant vendu sa
plume au régíme déchu. 11 protesta d1gnemen_t par une lettre
adressée au journal Le Gaulois. « Permettez-mo1 de vous &lt;léela:
rcr que je n'ai jamaís alíéné )a liberté de ma ~e~sée, ~1
vendu ma plumea qui que ce s01t. Depu1s 1848, ¡en a1 ¡amalS
écrit une Ji"ne qui touchat a un événement contemporam. Cette
allocation de 300 francs [par moís] qui m'a été ollerte, et
qu'une inexorable nécessité m'a contrai~t d'accept~r, m'a
uníquement permís de vivre dans . la retra1te, en trava1lla~t a
mes traductions d'Hmnere d'Héswde, de Théocnte et d Es-chyle. n Mais tout en repous'sant fi~rement ces calomnies, i~ en
étaít prorondément aITecté. Écr1vant, sur ces entrefa1tes,
un ami de province, aprés avou· rappelé dans quelles
conditíons il avait accepté la subventíon impáriale - sa pen·
sion de Bourbon supprimée, sa mere« qui manquait de to~t_,,
retombant a sa charge - il poursuívait : « Je me sois sacnfié,
et m'en voici récompensé par les insultes des journaux. Je v:ous
jure que sí les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendra1e~t
un supreme service. Je suis si profondément malheureux:: que Je
me demande si je ne !erais pas mieux de me bruler la ce~ell~,
Apres avoir vécu p-auvrc, dans la retraite et dans le travail,
voici que je n'en recueille que des outrages pour toute récompense.

a

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

675

Tout cela est afireux et me jette dans le désespoir ... Je suís de
garde aux remparts, demaín, au Point-du-Jour. C'est la qu'on
attend l'assaut. Puissé-je y rester ! » Les événements publics se
c~argerent de rédui~e son chagrín pcrsonnel a sa juste mesure ;
d autres préoccupat10ns et d'autres souITrances, matérielles et
morales, luí fírent oublíer celle-la. D'abord, des les premiers jours
d'octobre, la disette de vívres ; puís la menace perpétuelle de
l'émeute, qui aurait eu pour résultat, jugeait-íl, si elleavaitréussi,
de mettre a la tete du gouvernement « la líe et l'écume de París»·
la perspective, des novembre, d'une guerre cívile succédant
a la guerre étrangere ; le bombardement, qui le for~a a chercher
pour les siens un autre asile, les obus prussiens tombant sur sa
maíson; a pres le siege, la Commune, et de nouvelles prívatíons et de
nouvelles angoisses. Leconte de Lisie crut par moments qu'il
devenaít fou. Le 29 mai, il envoyaít au meme ami cette lettre
désolée:
Je vous écris en plcurant d'horreur et de désespoir . L'inf1'lme bande de
scélérats qui tyrannisait et pillait Paris depuis le 18 mars a consomrné son
reuvre en mettant le feu a presque tous nos monuments ... Les bandits ont
été vigoureusement culbutés de toutes Ieurs barricades et sont maintenant acculés a Belleville et a la Villette, oll on les écrasera sans doute avant
peu; mais ils ont Iaissé derriere eux desbandes de femmes qui allument de
nouveaux incendies a tout moment. Elles sont immédiatement fusillées
~ais cent autr~s leur succédent. Jamais de tels crimes n'avaient été prémé:
d!tés et comm1s avec une telle rage de destruction. L'histoire- ne rappellc
rien de semblable. Il esta désespérer d'etre homme et surtout fran¡;ais.

Sous la plume du républicaín de 1848, de !'anclen délégué a la
p_ropagande révolutíonnaire et_ ínsurgé de juin, de telles appréciatJons peuvent surprendre. Mrus ,Leconte de Lisie ne voyaít ríen
de commun entre l'ídéal de liberté et d'humanité pour Jeque!
il avait lutté jadis et les odíeux attentats dont il étaít le témoín.
11 _ne s'agit plus ici de politique, continuait-il ¡ - il s'agit de vols
pubhcs et privés, de massacres dans les prisons, d'hospices incendiés avec les
malades qui y éta :ent couchés, de mafaons en nammes crou.lant avec les
familles qui les -habitaient, de monuments publics contenant des choses
inestimables a jamais perduesk Ce sont 13. des crimes tellement monst.rueux
qu'aucun cMtiment, si ce n'est la mort 1 ne peut @tre inflig'é a ceux qui les
ont commis.

Au surplus, qu'il n'eut rien renié desesconvíctions d'autrefoís,
nous en avons la preuve par les brochures de propagande qu'íl
composa en cette meme année 1871. Outre 1' His!oire populaire
du Christianisme, dont j'ai déja eu l'occasíon de parler, íl publía
une Hisloire populaire de la Révolulion franfaise et un Ca!échisme
populaire républicain. La Révolutiony étaít présentée comme «la

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

676

REVUE DES

couns ET CONFÉRENCES

revendication des droits de l'humanité outragée », comme « le
combat terrible et légitime de la justice contre l'iniquité ,, et la
République définie, lanationelle-meme, vivanteet active,morale,
intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l'entier développement de
ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits,
par l'accomplissement total de ses devoirs envers sa propre
dignité qui consiste a ne jamais cesser de s'appartenir ». Les déclarations nettement rationalistes et antireligieuses coµtenues dan.a
le Caléchisme émurent un des membres de l' Assemblée nationale,
M. de Gavardie. Dans la séance du 6 janvier 1872, il crut devoir
appeler l'attention du garde des sceaux • sur la nécessité de pour•
suivre, en vertu de la législation existante, des faits qui-selon
lui - constituaient véritablement des délits prévus par nos lois
pénales. • Dufaure répondit par quelques paroles évasives, et
!'affaire en demeura la.
Les amis politiques de Leconte de Lisie avaient-ils eu, comme
on l'affirme, la velléité de poser sa candidature aux éleclions du
7 février 1871 ? N'en avaient-ils été détournés que par le facheux
efTet produit par la divulgation des Papiers Impériaux ? Et la
France y perdit-elle, comme on l'a insinué, un grand ministre
de l'Instruction publique? Quoi qu'il en soit, le sort du poete se
trouva assuré d'une maniere moins brillante, mais plus conforme
a ses gouts et plus avantageuse pour son repos. Le gouvernement
républicain lui continua la pension aceordée par l'Empereur, et le
nomma en outre sous-bibliothécaire du Sénat. La lonction, ou il
eut pour collegues des littérateurs de genres divers et de talent
inégal, Charles Edmond, Louis Ratisbonne, Auguste Lacaussade,
Anatole France, était une sinécure. Il la prit tres exactement
eomme telle.
1l s'était installé dans la grande bibliotheque oU se trouve la coupole
peinte par Dt1lacroix 1 dans l'encoignure rormée a gauche par la premiért
grande fenétre qui donne sur le Jardin du Luxembourg. Ltl, assis a un petil
bureau de bois noirei, il n'avait, sur le rayan qui le surmontait, que les étudel
bibliques de Ledrain, le Bhágavata, le Ramayana et quelques livres di
Louis Ménard. Il arrivait taus les jours vers une heure, fumait une ou deui
cigarettes, rédigcait quelques lettres ou transcrivait des vers d'une écriture
lente et super be. 11 aimait surtout a causer, mais ne soufrrait 'pas qu 'un im
portun le troubhU dans ses causeries ou dans sa quiétude.

On pense bien que personne ne s'avisait jamais de réclamer un:
livre a ce bibliothécaire olympien. Un jour, un jurisconsul
nouvellement élu au Sénat, eut la témérité de lui demander le
Prompluarium de Cujas, et, aprés avoir été tout d'abord écondui
la mauvaise grAce d'insister. Leconte de Lisie, furieux, [eignit

677

d'emmener l'indiscret a la recberche du volume et se vengea de
lm en le perdant dans les couloirs.
C'est dans cette paisible retraite dont la tranquillité n'était
lroublée que par la guerre d'épigrammes qu'il menait contre son
collc~ue et compatriote Lacaussade, que vint le chercher le
supreme honneur réservé chez nous aux gens de Iettres. En 1873
et de ~ouvea_u en 1877, il s'était présenté sans succes /¡ I' Académi;
fran~a1se. V1ctor Hugo, non content d'avoir voté ostensiblement
po_ur luí, luí adressail, au lendemain de ce dernier échec, la Iettre
su~vante: • ~Ion _émment et cher confrere, ... je vous ai donné trois
fo1s ma vmx, Je vous l'eusse donnée dix fois ... ConLinucz vos
beaux travaux et publiez vos nobles reuvres qui lont partie de la
gloire de notre temps: .. En présence d'hommes tels que vous,
une Académ1~, el parhcuhérement l' Académie fran~aise, devrait
songer a eec1 : qu'elle leur est inutile et qu'ils luí sont nécessaires ... • Ce billet valait une investiture. L~conle de Lisie se trouv~it désigné par Hugo lui-meme comme son suceesseur évenluel.
C est en efTet comme tel, et d'un accord unanime qu'il fut élu
le 11 février 1886.
'
Quand Coppé~ accourut a la Bibliothéque du Sénat pour lui
annonc~r son triomphe : • Pourvu, s'écria Leconte de Lisie, que
celm qw mere~evra ne cite pas Midi, roi des élés ... ! » Ce fut justemen~ le premrnr de ses poemes - et a peu pres le seul - que
cita in extenso, en lm répondant, Alexandre Dumas fils. L'auteur
des Poem~s Anliques put croire que Némésis elle-meme lui avait,
pour le dialogue académ1que, choisi cet interlocuteur. Écrivain
grave dan~ un ge~re réputé frivole, moraliste de théatre et philosophe de I actuahté, v1sant a la profondeur et s'arretant souvent
au pa~adoxe, aimant les idées moins pour elles-memes que pour
le bru1t qu'elles sont susceptibles de faire dans le monde ineapab)~ de concevoir_une autre société que la sociélé de son t¡mps et
des 1mposede momdre efTort pour pénétrer dans une pensée difTérente de la sienne, esprit brillant ébloui de son propre éclat, avee
cela prosateur-né, bien qu'en sa jeunesse il eut éerit des vers
comme beaucoup d'autres, déíenseur et prélneur de l'art utilitaire
que dans une préface retentissante il avait opposé al'art pour l'art
Alexandre Dumas n'avait ríen de ce qu'il fallait pour sympathise;
avec un poete te] que Leconte de Lisie. Avait-il Ju, avantl'élection
les reuvres du récipien,daire ? Il est a peu pres eertain que non'.
S_e donna-t-11, avant den parler, la peine de les regarder attentivement ? 11 est permis d'en douter. En tout cas il en parla
Apeu pres comme s'il ne les connaissait pas. 11 accu;a lormellement Leconte de Lisie de vouloir substituer, l'idolAtrie du Beau.,

�L 1 CEUVRE POÉTJQI;E DE LECONTE DE LlSLE

679

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

678
abjurée par l'humanité depuis la prédication de l'Évangile, a
« la religion du Bien », qui, depuis la Divine Comédie jusqu'au
Fau.t de Grethe, avait, selon tui, inspiré « la poésie spiritualiste »,
dont Lamartine, Hugo et Musset étaient chez nous les représentants:
&lt;.:'est cela, lui d!t-il, que vous vene.z combattre; c'est cela que vous voulez
renverf-er. Tentattve comme une autre. Tout est permis quand la sincérité
ra,t le rond, d'autanl plus que ce que vous o.vez conseillé aux poetcs nouvraux de faire, vous l'avez commencé vous-m~e, résolument, patiemment.
Vous avez immolé en vous l'émotion personnelte, vaincu la passion, anéanti
la sensation, étoufTé le sentiment. Vous ,avez voolu dans votre reuvrc que
tout ce qui est del 'humain vous restAt élrangcr. ImpassJble, brillant et inaltérable comme l'antique miroir d'argent poJi, vous avez vu passor et vous
avez refiété tels quels le5 mondes, tes for!ts, tes Ago"', tes cho!-es extérieures ...
Vous nevoulez pas que le poete nous entretienne des ehoses de l'Ame, trop
intimes et trop vulgaires.. Plus d'émotion, plus d'idéal,. plus de foi, plus de
battements de camr, plus de larmes ... t

11 lui reprocha sa philosophie, qui n'oJTrait d'autre enseignement
aux générations nouvelles que « le vide de l'etre, l'apologie de la
mort •·
Heureusement, faut-il vous dire toute ma pensée? Jene crois pasau véritable désir de mourir cbe1; ceux qui Payant exprimé, surtout dans d'au!=si
beaux vers ... , continuent b. viv.re. 1'oute oette désespéranoe me .semhle pure•
ment littéraire. La mort a du bon, mais l'bomme lui préférera toujours la
vie, pour commencer ... Et la preuve, c'est que nous vous voyons lll, vivant,
bien vivant, grAce a Di&amp;u, et m~me immortel ...

Enfin il exprima le regret que Leconte de Lisie n'eut pas jugé 11
propos,dans son discours, d'exposer avec quelques détails les procédés de l'école nouvelle dont, apres Víctor Hugo, il était le chef,
de donner son opinion • sur ces questions de césures, de rejets,
d',enjambements, de rimes riches ou pauvres, avec ou sans con-

sonne d'appui, enlin sur toutes ces questions de technique et de
prosodie qui faisaient tant de bruit sur le nouveau Parnasse. •
Il se garda bien lui-meme de les discuter, mais il les trancha avec
assurance, en se déclarant partisan résolu de la forme classique.
.r'aime les vers qui s'en vont deux a deux comme les bceufs ou les amoureux., et je ro•imagine que les vers appeWs a se fixar daas la mémoire del
bommes sont ceux qui sont eonstruits de cet~ sorte, et qui enferment una
berre idée ou une belle imagc dans un vers dont Boileau eOt approuvé la
structure.

En écoutant, derriere son monocle, tomber des levres de son
illustre confrere ces magistrales bévues, ces réflexions prudhommesques, ces plaisanteries faciles et qui semblaient ramassées dan•
les petits journaux, Leconte de Lisie eut quelque mérite a ne pas
perdre son sang-froid. 11 se contenta de bouillir en dedans et, sans

doute, de se venger, hors séance, par quelques-uns de ces mols
al'emporte-pieco doot il avait le secret. Il sonda, ce jour-la, tout.e
la vanilé des honneurs offtciels, et il savoura l'ironie du sort qui
l'amenait en grande pompe sous la coupole de l'lnstitut, pour y
entendre, devant !'élite du monde leUré et de la société parisienue,
~rononcer son éloge par l'homme de France qui l'avait le moins
compris.

•

• •
Aussi bien cette gloire acadénúque, qui lui arrivait a l'ilge ou
il entrevoyait le terme d'une vie déja longue, n'était-elle qu'une
gloire de fa~ade et de parade. Le véritable gloire, il l'avait connue
beaucoup plus tot, et personne ne pouvait la lui enlever. C'était
le magistere que depuis vingt-cinq ans il exer~ait sur les jeunes
écrivaitis. Ses prenúers recueils, les Poemes Antiques, les Poi,rnes
et Poésies, n'avaient point passé inaper~us. lis ava.ient engagé de
bons juges a en concevoir pour l'auteur les plus belles espérauees.
Le troisieme, les Poésies Barbares de 1862, avait fait de lui un
maltre. « Quand je lis des vers nouveaux, écrivait Saint.e-Be uve en
1865, je me dis presque aussitOt: Ah! ceci est duMusset ! oubien:
C'est encere du Lamartine (ce qui est plus rare); ou.bien: Ceci
rappelle Victor Hugo, dern.iere maniere ; ou : Ceci est du Gautier,
du Banville, du Leconte de Lisie, ou meme du Baudelaire. Ce sont
les chels de file d'aujourd'hui, et ils s'imposent aux nouveaux
venus ! • Des quatre, celui qui décidément, entre 1860 et 1870,
prit la tete et dirigea le mouvement poétique, ce fut Leconte de
Lisie. Théophile Gautier le constatait - sans jalousie, bien qu'il
füt son alné - dans son Rapporl sur les progres de la poésie
· fra11f0i,e de 1830 d 1867 : , Reliré dans sa liere indépendance
du succes, ou plulot de la popularité, Leconte de Lisie a
réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez
l'appeler, de jeunes poetes, qui l'admirent avec raison, car il a
toutes les qualités d'un chef d'école ». Ces jeuncs poetes, c'étaient
ceux que l'on commen~ait des lors a nommer les Parnassiens,
parce que, l'année précédente, ils avaient publié en commun une
serte d'anthologie intitulée Le Parn~•• Conlemporain, recueil de
vers nouueaux. Je ne prétends pas !aire ici l'histoire de l'école
parnassienne. Mais il est impossible de traiter de l'influence liLtéraire de Leconte de Lisie sans \'esquisser au moins a grands traits.
Done, vers 1860, il y avait a Paris un certainnombre de jeunes
homme, qui prétendaient, chacun de son coté, relever etsoutenir
la grande tradition poétique, instaurée ou restaurée chez nous
par le romantisme, et qui paraissait, depuis quelques annees,

'

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681

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

avoir fléchi. Ces jeunes gens étaient d'origine tres diverse. Les uns
étaient parisiens ; les autres venaient de leur province. Les uns
étaier.t pauvres, et les autres étaient riches. Les uns sortaient de

A partir de la publication du premier Parnasse Conlemporain ,
il y eut, pour « taus les jeunes porteurs ele lyre ,, u_n rendez-vous
quotidien, passage Choiseul, dans l'entresol de l'éd1teur Lemerre.
Lit se réunissaient, sous l'invocation de Víctor Hugo et de Leconte
dr Lisle, qÚi étaient comme les Pénates du lieu, Valade et Mérat,
Dierx et d 'Hervilly, Armand Renaud, Coppée, Sully-Prudhomme,
.Jean Lahor, Theuriet, Lafenestre, Armand Silvestre, Emmanuel
des Essarts, José-Maria de Ileredia, Vcrlaine, Mallarmé, Anatole
France ... Je ne saurais les nommer taus. Dispersé par la guerre, le

famiiles bourgeoises, voire aristocratiques ; les autres avaicnt au

moins un pied dans la bohéme. Ils n'avaient de commun que
l'ardetir de la jeunesse, l'amour de leur art, le respcct des mattres
et la noble ambition de devenir des maltres a leur tour. Mais cette
communauté de goúts et d'aspirations lit qu'ils ne tarderent pas
a se joindre. Ils se rencontrérent tout d'abord, sur la rive droite,
dans les bureaux de la Revue Fanlaisisle, que venait de lunder,
avcc la belle audace de ses dix-huit ans, Ca tulle Mendés, t,out nouvellement arrivé de Bordeaux. La lréquenterent, ou tout au moins
pa•serent, Albert Glatigny, Léon Cladel, Villie~s de l'lsle-Adam,
Louis Xavier de Ricard, Sully-Prudhomme, bien d'autres encore.
Flaubert, Baudelaire, Banville s'intéressaient /¡ ces débutants.
Malgré de si glorieux paLronages, la revue n'eut qu'une courte

exi,tence. Elle disparut en 1863, son londateur et directeur ayant
eu l'imprudence d'y insérer une comédie de sa composiLion, en un

acte et en vers, que la magistrature du temps estima outrageante
pour les bonnes mreurs, et qui valut /¡ son auteur, sans parler de
500 francs d'amende, un mois de séjour a Sainte-Pélagie. Apres
cet exploit, on passa les ponts. On se retrouva, entre camarades,
au quartier latín, dans ce fantasmagorique « hotel du DragonBleu

lJ,

pseudonyme piltoresque d'un médiocre garn.i des environs

de la rue Dauphine ou Mendés apprit a Coppée a!aire difficilement
les vers. On se retrouva, entre gens du monde, chez la générale
de Ricard, ou « devant un public de soies et de dentelles, tout
éclatant de diamants au corsage et de perles dans les chevelures »,
devant un public aussi d'écrivains et d'artistes, quelques-uns de
ces jeunes gens osérent jouer Marion de Lorme. On se retrouva
enfin, entre poetes, dans le salon de Leconte de Lisie. L'auteur des
Poémes Barbares était marié depuis quelques années. C'était son
délassement et son luxe de recevoir chaque semaine, dans son
modeste intérieur, égayé par la présence et la gráce d'une jeune
femme, les apprentis littérateurs qui venaient lui demander a
l'envi des encouragements et des conseil!?-.
Aucun de ceux - a dit Ca tulle Menctes- qui ont été admis dans Je salon
de Leconte de Lisle, ne perdra Jamais le souvenir de ces nobles et doux soirs
qui, pendant tant d'années, oui, pendant beaucoup d'années, furent nos
plus belles heures . Avec quelle impatience, chaque semaine accrue, nous
attendions le samedi, le précicux sarnedi oll il nous était donné de nous retrouver, unis d'esprit et de cc:eur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse ! C'était dans ce pctit salon, au cinqui6me
étage d'une maison neuve, boulevard des Invalides, que nous venions dire
nos proJcts, que nous apportions nos vers nouyeaux, sollicitant le jugement
de nos camarades et de notre grand ami.

groupe, une fois la paix revenue, s~ reforma. De nouvelle~ recrues

le grossir~nt: Charles de Poma1rols, Auguste Dorcham, Paul
Bourget, Frédéric Plessis, le vicomte de Guerne. On se renco~tra
aussi vers 1875 ruede CMteaudun, dans les bureaux deLaRepubligu~ des Lellr;s, fondée par !'infatigable Mendes. Mai~ le centre
d'attraction demeura toujours le salan de Leconte de Lisie, transporté, aprés 1872, du boulevard des Invalides au boulevard
Saint-Michel. Dans ce salan non seulement passérent tous les
disci ples du maltre, des générations en ti eres de jeunes po~tes, ma_is
on peut dire que tous les écrivains, ou presque tous, c¡m, a la lm
du dernier siécle et dans les premieres années de celm-c1, se sont
lait un nom dans la liUérature fran~aise, y étaient venus chercher
l'iniliation artistique ou la consécration de leur t.alent. . .
A cette époque - vers 1880 - le Parnasse, le s~cce~ ~1dant,
avait cessé depuis longlemps d'etre un groupe. II n ava1t ¡ama1s
été une éc'ole si nous en croyons du moins le plus complet,
jusqu'a prése~t, de ses hisloriens. Une é_cole su_rpose des i~ées
arrétées, des principescommuns, une doctrme pos1ttve ou négative,

quelque chose qu'on veut détru_ire ou_ quel'\ue chose qu'on_ veut
insliluer. Les Parnassiens n 'étarnnt m des 1conoclastes, m des
révolutionnaires, ni meme, de pro pos. délihéré, des nov~teurs.
Ils se seraient proclamés plutot des conlmu_ateurs et des ép1gones.
lls se donnaient comme des

&lt;&lt;

néo-romant1ques n, descendanL de

Víctor Hugo,«le pére a taus n, parl'intermédiaire des quatre poétes
que Sainte-Beuve, en 1865, signalait comme les conducteu 7s de _la
génération actuelle. A chacun de ces quat~e « ?hefs de flle " 1ls
prirent quelque chose. Baudelatre est celm c¡m exer~a sur _eux
l'influence la moins apparente . 11 leur lransm1tlemal romantique
dont il a été une des plus illustres victimes, le goiit des impressions
étranges, dessensations lortes et desétats d'áme morbide_s, que son
reuvre propagea avec que! succes, on le sa,t, dans I_a httérature
du siecle /¡ son déclin. Mais, en 1865, son heure n'éta,t pas encare
tout a fait venue. L'auteur des Carialides, des Sialacliles, des Odes
Funambulesques, du Pelil lrailé de poésie francaise leur suggéra

�•

682

683

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE USLE

:: thémes d'un lrri~me superficie!, brillant et factice; il fut leur
altr~ de prosodie; 1! leur e~seigna a assouplir leurs vers, aenrichir
1
c~"f' nu:s~s,. a franch1ren se¡ouant tous les obstacles quelasyntaxe
a ~ nque opposent a l'inspiration poétique a s'en créer
:u i;:sot dedno¡eaux pour les sunnonter. De Théophile Gaut.ier
;: .ª:U ier es mau:i: el C:amées, «le poete impeccable et arfait
ce:f~ien ~• lettres frangruses •, ils retinrent l'impassibiiilé ue
runsad entre eux,. pendant un temps, professerent, l'indifTére!ce
sereme tout ce qm n'est pas l'reuvre d'art et la conviction u
saos une Iutte avec '? matiére, saos une difficulté vaincue cdt:
ceuvre ne saura1t attemdre asa perfection:
,

il disait en riant, dans la peau d'un autre, et toujours il vous
donnaít suivant votre nature le meilleur conseil. • Ainsi parlait err
18\H, aux funérailles du maltre, son disciple favori. Quelques
années plus tard, Mendes, qui, lui aussi, avait vanté d'abord la
largeur d'esprit et la tolérance littéraire de Leconte de Lisie, lit
entendre un Jangage tout difTérent:

Oui, l'ceuvre sort plus belle

D'une forme au trava.il
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Poi?-t de contraintes rau.::c;es J

Mais que pour marcher droiL
Tu chausscs,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode
Comme un soulier trop 'grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend t

d A '¿~~nte_ de Lisie! ils durent la curiosité de la nature exot.ique
es CIV1 satrnns_ étemtes et des époques lointaines et ce out
pour la forme ép1que qui a laissé sur l'reuvre de la pldpart d' g t
cux une trace plus ou moins fugitive ui a donné o .
en re
Con/es épi~ues de Mendés, au.xRécils éJiiues de Coppé:sas11XancSe.éau/x
moris du vicomte d G
• ,
,
L e e&amp;
[;~fhées de Jti~sé-M:ri~e~:eH~~:~i:~\tf~~?~~~;:~ :~::0 ~~~e~::
e concep on de la poés1e, cette religion de l'art a 1
.
voyaient avec admiration qu'il avait voué sa vie Il I aquell_e ~Is

:~:1;!'11~l:é~:f:::•d;°t

:::r:i:;~~ie~:;

1

~~~~~ut:t~•d~:~te;
il
devmt
•
Jeur
conscience
poétique »· II laissa d'aill eurs eh acun,
d'eu
·
•
~1:~~~~~t~{!~f~tt~i1~~:ff~:~~f1;t":~{:~!::~ndi~~r~
r~ble, parc_e qu 'il n'essayait pas d 'imp'oser' sau::i=~e arncompa~
vmrent lm demander des avis 11
.
ceux qm
poétiqne telle qu'elle était et 1;i d pre~•~t chaque ind!vidualité
lui permettre de se dég ,
. onna1 es consE&gt;i!s qm devruent
firmé par celui de Her::. P;~f::~:\iit~~n¿émo~gfage est conParnasse, la faculté si rare de se dédo~bler , deusec me
e trteconnu
du
re, comme

S'il f\lt dans le livre une souveraine _intelligence, s'il ful dans les relations
quotidiennes un mattre clément et un ami serviable a tous ceux qui l'appro•
cMrent, il a óté, i1 raut bien le d.ire, un guide et un conseiller redoutable. En

ma déférente amilié, en ma religieuse admiration, j'ai pensé autrement,

jadis, j'ai c:ru sincerement que nos esprits restaient libres sous sa loi ; je
pense que je me trompais. Si ses conseils turent excellents en ce qui concerne
la discipline de l'art et le respect de la be.auté, si son intimité nous fut con•
scillCre des beaux dcvoirs, il n'en faut pas moins reconnattre aujourd'bui
que le joug de son génie {que certes il ne chcrcbait pasa nous imposer, mais
que nous subissions en notre émcr\'eillement. juvénile de son verbe et de son
esprit) nous fut assez dur et ét.roi1.. II répugnait, hélas I aux nouveautés 1
aux personnatités qui auraient pu cont.redire la sienne ... On peut le dire, il
faillit taire de nous des poetes étrangers a nous-m6mes ; on songe avec terreur a ce qu 'aurait été la littérature contemporaine si elle avait obéi uni•
quement a son vouloir accepté comme supréme ... Affirmateur par la beauté
de son ceuvre, il fut négateur quant a labeautédcbeaucoupd'autresceuvres;
plu!=ieurs d'ent.re nous onLdll se défaire de ses injustices. Mais tous ses dii;ciples,avec l'admiration 1.oujours .grandie de son vaste et parfaittalent, garderont fi6rement sa noble discipline technique.

Les dellX opinions ont quelque chance d'etre vraies toutes les
deux, puisque, a quinze ans d'intervalle, Catulle Mendes les a
soutenues ]'une apresl'autre avec une égale sincérité. Elles ne sont
nullement inconciliables.Leconte deLisle,nous Je savons du reste,
n'était pas l'homme des concessions, des compromis et des demimesures. Avec que\que désintéressement qu'il donnát ses conseils,
quelque e!Tort qu'il flt pour • se mettre daos la peau • des jeunes
gens qui les Jui demandaient, une personnalité aussi puissante que
la sienne ne pouvait manquer d'exercer I meme sans le vouloir, une
influence irrésistible et une domination tyrannique sur les tempéraments moins originaux et les caracteres moins fortement trempés. Sa discipline, comme toutes les disciplines un peu rudes,
broyait les laibles et réussissait allX forts. Mais les premiers euxmemes eurent-ils tellement a s'en plaindre ? et ne Jeur fut-elle
point salutaire jusque daos sa rigueur? Catulle Mendés, vers la
fin de sa carriere, regretta d'avoir marché trop docilement daos
l'ombre du grand homme. Mais cet esprit facile, ondoyant et
superficie!, qui a gaspillé beaucoup de talent et de labeur daos une
foule d'reuvres de tout genre dont aucune probablement ne restera, s'il avait quelque mea culpa/¡ faire, c'était plutllt de n'avoir
pas mieux suivi les préceptes et les exemples que Leconte de Lisie
lui avait donnés, et on est porté a croire qu'il ne se fut pas élevé

�684

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tres haut dans !'estime des lettrés, s'il n'avait pas eu la bonne
forl.une de rencontrer sur son chemin, tout au début &lt;lesa carriére,

le maltre que sur le tard il s'avisa de renier. Ce qui estpositil,
c'est que si on prend les uns apres les autres les jeunes gens qui
ont composé les deux générations de l'école parnassienne, celle
d'avant 1870, et celle d'apres, parmi ces poetes dont plusieurs
au demeurant sont devenus de remarquables prosateurs, on n'en

trouve guere que trois ou quatre qui aient été, au sens étroi't du
mot, des disciples, et dont l'reuvre apparaisse comme une ramilicationou un prolongement de celle de Leconte de Lisie. Sans lui
peut-etre, Léon Dierx n'aurait pas exprimé en vers graves et purs
cette tristesse hautaine, cette adoration de la beauté, ce sentiment
prolond de la nature qui sont fos inspirations essentielles de sa
poésie. Sans lui peut-etre, Jean Labor n'aurait pas tourné sa
curiosité vers les littératures orientales, ni chanté « l'lllusion »,
ni célébré «la gloire du néant», ni développé ce panthéisme natura1iste et ce ce pessimisme hérolque n auxquels s'est complu sa
pensée. Sans lui enfin, celui qui s'est proclamé lui-memeson « éleve
bien-aimé» n'aurait pas congu le dessein, qu'il a brillamment
réalisé, de faire ten.ir en une centaine de sonnets une vision
magnifique de l'histoire et du monde. Mais quelle que soit la
dépendance qu'il y ait de la poésie de Heredia a la poésie de
Leconte de Lisie, on ne saurait conlondre les lresques grandioses
de l'un avec les ciselures d'un merveilleux fini ou les émaux d,un
colorís incomparable que l'autre a exécutés avec lenteur et
avec amour, et on ne retrouve pas l'amóre phílosophie ni la
passion contenue des Poemes Barbares dans ces Trophées, beaux
avant tout, comme le titre l'annonce, d'une beauté décorative et
plastique, et qui ne laissent dans !'~me, avec l'éblouissement et la
volupté d'éclatantes ou de gracieuses images, que la mélancolie
dont s'accornpagne inévitablement l'évocation du passé.
Mais ces quelques noms mis a part, qui sont ceux des poétes
qu'une particuliere affinité de nature a fait entrer plus avant dans
la pensée du maltré, les autres disciples de Leconte de Lisie ne lui
ressemblent guere. C'est la meilleure preuve que la discipline a
laquelle ils se sont rangés n'a gené en rien le libre développement
de leur originalité. Et de leurs rangs memes sont sortis les novateurs qui, vers 1875, ont suscité une réaction conlre l'art parnassien et montré aux jeunes générations des routes ignorées.
Verlaine - il suffit pour s'en apercevoir d'ouvrir les Poemes
Salurniens - s'était nourri, en son temps, des Poemes Anfiques.
Dens le prologue de son premier recueil, il émettait avec convic.tion, sur le role du poete dans les sociétés primitives et dans la

685

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

civilisation moderne, des idées qui rappellent trap sensif eme~t
our ne pas en etre directement inspirées celles que econ e
~e Lisie avait énoncées dans ses prélaces de 18~2 et de 1~5~~
Et dans l'épilogue, il exposait une conceptwn de I a~t que
't
teur des articles de 1864 n'aurait pas désavouée, pmsque e a1
a peu pres exactement la sienne :

,i;

ce qu'il nous raut ~ nous, le~ s;1prAmes po6tes
Qui vénérons les Dieux et quin y croyons pas,
A nous dont nul rayon n'auréola les tetes,
Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme. des coupes
Et qui faisons des vers émus tres.rro1dement,
A nous qu'on ne voit point les s01rs aller par groupes
Harmomeux au bord des lacs et nous pdmant,
Co qu'il nous faut a nous, ciesl, a~x lueurs des lampes,
La science conquise et le somme1l dompté,
C'est le [ront dans les mains du vieux Faust des estampes,
C'est l'obstination et c'est la volonté l...
Ce qu'il nous faut anous, c'est l'étude s~ns tréve,
C'est 1'effort inouI, le combat nor1: pa~eil,
C'est la nuit, l'Apre nuit de travatl! d pus~ H~ve il
Lentement, lentement, l 'CEuvre, ams1 qu un so 1e 1

Ces théories qui convenaient admirablement a une nature
volontaire et te~ace, elles ne s'accordaient guere avec le te_mpérament capricieux et fantasque du « Pauvre Leban », ~out en 1mpre~·ons en sautes d'humeur, en incartades, te! qud appara1ssa1t
:éja dans certaines pieces du Jivre, tel qu'il deva1t se révéler de
plus en plus clairement dans les Féles galantes et dans les
Romances sans paro/es. Et quinze ans plus tard, l'aute_ur de
Jadis et Naguere Jivrait aux méditations de ses contemporams un
Art Poéli ue qui ne devait plus rien aux le~ons de Leconte. de
Lisie « la musique avant toute chose », une certame affectat10n
dans ·le lanaaae n'imprécision et d'impropriété, la recherche ~e

n!

nuance _:

1:

Pas la couleur, ríen que la nuance » - , et un pro on

mépris pour la rime, tels en étaient les principaux préceptes:
De la musique encore et toujours 1
Que ton vers soit la chose envolée
Qu 'on sent qui fuit d 'une Ame en allée
Vers d'autres cieux a d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne av~nture
tparse au vont crispé du matm
Qui va neurant la menthe et le thym ...
Et tout le reste est littérature.

Etsi par son inspiration initiale, il se rattachait étroitementa
Baudei'aire, il avait passé jadis par le Parnasse et par le salon du

�686

RE\'UE DES COURR ET CONFÉRENCES

boul.evard des Invalides, ce Stéphane Mallarmé qui, quelques
annees plus ta•·d, dans •es Diuayalions, proclamait l'abolition
des regles traditionnelles, l'anarchie métrique, la liberté acquise a
chaque poete_de faronnm it son gré l'instrument dont il prétendait
se servil' ; qm ¡:,récorusa,t le vers faux et le vers polymorphe, conlonda,t la poés1e avec la musique, et bannissait de l'art nouvcau
l' expression claire de la pensée et la représentation directe des
choscs, • pour ne garder de rien que la suggestion ».

Philosophie de · l'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCHVICG,
Membre de /' ]n$litul, Pro/e1s,ur d la Sorbonm.

..
Lorsque Leconte de Lisie mourut dans sa soixante-seizieme
année, le 17 juillet 1894, l'école symboliste triomphait. Mais la
gloire du vieux poete n'en lut nullement oflusquée; il était déja,
comme ce Víctor Hugo dontil avaitrecueilli l'héritage académique,
• entré vivant dans l'immortalité ». 8a renommée ne s'est pas
heaucoup étendue au dela des limites de son pays. Cette. poésie
plast1que et, d'apparence tout au moins, impersonnelle n'a pas étó
goiltée en Allt;magne. En Angleterre,elleneparalt pas avoir été
appréciée non plus a sa juste va!cur, en dépit des témoignages
d'admiration qui lui ont été accordés par des hommes comme
Edmond Gosse et Charles-Algernon Swinburne, et de l'inlluence
qu'elle a exercée sur quelques écrivainsde langue anglaise, notamment sur une poétesse hindoue, Toru Dutt. En Italie, elle n'est
connue, nous affirme un Iivre récent, que des initiés.

n est vrai

que l'un d'entre eux la compare aux figures de Michel-Ange. En
France mzme, elle ne sera jamais populaire \eeei d'ailleurs n'aurait
pas été pour déplaire a son auteur) ; mais il est permis de croire
qu'elle occupera un haut rang daos !'estime des esprits eultivés
et lettrés, de tous ceux qui unissent au sentiment de la grande
poésie le gout et le culte de l'art. Et dans cette reuvre lortement
cont~e, longuement mürie, soigneusement exécutée, capable de
surv1vre aux variations des modes Jittéraires et de résister aux
outrages du temps, il y a des pages auxquelles ils reviendront
toujours, comme a ce qu'il y a de plus prolond et de plus parfait
a la lois dans la poésie lran~aise.

L'ldéallsme pratique.

J'aborde, avec la legon d'aujou.rd'hui, la Lroisieme partie de
mon cours de cette année, ou j'essaie de dire d'une fagon directe
et positive ce que c'est que !'Esprit. Jusqu'ici la Philosophie •
de /'Esprit nous apparaissait comme une partie de la Philosophie
de la nalure ; c'était a la cosmologie, a une interprétation réalisLe
de l'univers physique, de décider si les phénomenes donnés
dans le monde étaient homogenes, si l'on pouvait passer, sans
rupture de continuité, du regne inorganique au plan du vital
et du psychique, ou s'il lallait !aire place a des ordres difiérents
de causalité, depuis le mouvement de la matiere jusqu'a l'énergie
spirituelle. La discussion de l'atomisme et du dynamisme, envisagés dans leurs conséquences pratiques et dan.s leurs bases
,péculatives, a eu cette conséquence de nous engager dans
une voie difiérenLe. Nous ne définirons plus !'esprit par la
puissance. Nom, y voyons une conscience, qui s affi.rme pour
soi, c'e•t-a-dire que nous ne la réduisons pasa un drveloppement
spontané, tourné vcrs le debors sous l'impulsion du désir, obéissant malgré soi a la pression d'une passion irrésistible ; la conscience, dont l'apparition marque l'avénement de !'esprit, c'est
la capacité qui se manifeste en l'homme, et en l'homme seul, de
se replier vers soi, de prendre possession de son etre intérieur,
d'y découvrir le foy,,r d'une action créatrice, d'un ordre incom- •
parable lt l'efTet d'un mécanisme matériel ou d'une vitalité purement instinctive.
Cetle conception de la vie spirituelle se rattache a un courant
philosophique, presque aussi ancien que le courant dynamiste.
1

�689

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

688

REVUE DE~ COURS ET CONFÉRENCES

Nous avons vu ,1ue le spiritualisme dynamiste procede do
voü¡; anaxag?rique, o~ !'esprit a ce sens originel {nous serions
tentés de d1re malériel), que le spiritisme lui a conservé d'un
fluide extremement léger, d'un souffie doué de finalité, pable
de débromller le chaos et de créer l'ordre universel.
Or, p_récisém~nt en relation avec la doctrine anaxagorique
se défimt dans I h1st01rc la doctrine de Socrate (ou si l'on prélere
ne pas soulever des problémes d'érudition difficiles dans l'él.at
des témoignages), se manilestcnt les mots d'ordre, les themes
lond_amenta_ux de la pensée antique, placés par des écrivains
auss1 autor1sés que Xénophon et Aristote sous le patronaae
de Socrate. Dans la Mélaphysique, Aristote déclare que Socrnte

e'

s'occup~it de questions morales,

a l'exclusionde ce qui concernait

la phys1que (Mélaphysique, A, 6, 987 b 1). D'autre part, dnns
les Mémorables (IV,_ 7, 6), Anaxagore est pris particuliéremcnt
a par'.1e, pour av01r poussé l'extravagance jusqu'II. s'imaginer
pouvo1r comprendre « les machines des dieux » 'til,; f.l7IX-z•,2:¡; 'to'.iv 8$:i'n.
Nous n'avons pas a conna!tre le monde, parce que, pour
savo1r comment une chose est faite, il faut l'avoir faite. Mais,

pmsque nous sommes les auteurs de nos actions, nous avons a
nous connat~re n_ou~-memes pour comprendre, pour diriger

notre condmte. Ams1 se présente chez Socrate la maxime ·
Connais-loi loi-méme. Ce n'est pas du tout une invitation a 1~
psy_cholog!e. Nul n'a moins été dilellanle que Socrate, moins
cuneux d ass1ster en artiste au d1vert1ssement que procurerait
a chacun de nous le spectacle de la léerie intérieure. Nous devons
nous connaitre, pour _mes~rer n_os forces, pour ne pas nous

lancer dans des entrepr1ses mcons1dérées, pour réussirenobtenant
par le calcul de 1~ prudence ce que la plupart des hommes
attende~t des capnces de la lortune. Or, ici va se placer une découverte ou éclate le géme propre de Socrate, et qui n'est ríen de
moms que la déco:iverle de la raison fralique. Cet effort pour
se conna!tre so1-meme a une lécond1té mattendue: il nous révele,
non pas seulement ce que nous sommes a l'instant oú nous
nous interrogeons, mais ce que nous pouvons devenir, comment

?-ous pouvons nous translormer, par le fait seul que nous nous
mLer~ogeons_. Du moment, en efTet, que l'homme cst un etre
mtelhgent, Il ne peut pas rélléchir au but de son action sans
chercher a compr~ndre le motil auquel il obéit, sans se demander
par smt_e en quo1 ce motil se justifie, non pas pour l'individu
par_ticuher dans les c1rconstances particuliéres oú il se trouve
ma1s pour tout autre individu placé dans les memes circons'.
tances. Ainsi voici Lamproclés, lils de Socrate, qui répond aux

injures perpétuelles de Xantippe par de mauvaises paroles.
Socrate !'invite a se rendre compte de ce qu'il dit et de ce qu'il
fait ; il est l'enfant pour qui la mere s'est dévouée, il est un etre
raisonnable qui comprend qu'au bien il convient de répondre
par le bien. De la réaction spontanée au caractére difficile de
Xantippe, Lamproclés passera done, sous l'influence de la
maieutique et par une génération tout interne des idées a
l'attitude qui exprime, dans sa généralité, le rapport lonctio:iuel
de la mere et de l'enlant. La généralité inhérente a la relation
intellectuelle a engendré, d'une fa~on a la lois logique et néces•
saire, la réciprocité de l'action désintéressée et jusi.e.
Voila done la vérité nouvelle que Socrate apportait a ses contemporains et qui demeure a la base du spiritualisme, telle que
nouo l'entendrons désormais : elle consiste tout entiere dans
la valeur pralique de l'inlelleclualisme. Matérialisme et dynamisme
sont, en effet, des doctrines spéculatives; londées sur la nature
du donné. La nouveauté, la création, qui s'observent dans le
cours du réel, y résultent seulement de la complication de
l'enchevetrement des causes en reuvre. Assurément, nous ~ous
rendons beaucoup mieux compte de cette originalité perpétuel]ement rénovatrice qui est a l'intérieur des forces vitales, en
écartant les illusions du langage, les inlluences uniformÍl!antes
de la société ; mais nous ne faisons ainsi que retrouver la réalit.é
de notre moi prolond, réalité en soi, qui s'impose dans son
cours intrinseque, dans sa présentation immédiate, a quiconque
s'abstient d'en alterer la nature caractéristique, a quiconque
sait écarter l'intervention perturbatrice d'une logique et d'une
morale qui seraient loules failes et venues du dehors. Au
contraire, pour Socrate, la réflexion a prise sur la spontanéit.é
de l'etre : l'homme est un animal plaslique, qu'il appartient
Al'intelligence de transformer dans le sens de son idéal, de recréer
au sens littéral du terme. En opposition au réalisme spéculalif
qui servait chez Anaxagore de point d'appui au spiritualisme,
Socrate aurait done londé la tradition de l'idéalisme pralique.
Ce renversement de points de vue souléve, semble-t-il, une difficulté. La doctrine, introduite par Socrate, est inlelleclua/isle, et qui
&lt;lit intellectualisme dit attachement a la vérité considérée comme
telle. En meme temps, nous avons revendiqué pour cet intellectua!isme le privilege d'etre une doctrine pralique, faisant de la
réflexion une source féconde de translormation et de création.
N'inclinons-nous point. par la du c0té du pragmatisme qui
a'interdit toute curiosité spéculative, qui tout au moim refuse
de s'appuyer sur le primal d'une vérité en soi, et qui précisément

"

�690

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

a déclaré la guerre a l'intellectualisme ? N'y a-t-il pas la une
contradiction, soulignée par &lt;:e paradoxe historiqÜe que le
Socrate, auquel nous venons de nous référer comme au maltre
de la raison pratique, c'est celui-la meme qui aurait détourné
•~s c_om!'atriotes des recherches purement scientifiques, qui
s abaissa1t a une sagesse humble et modeste, jusqu'a paraltre
bien plate, consistant a cultiver notre jardín.
Or, bien enter du, nous ne prendrions pas notre parti de la
contradiction. S'il y a un príncipe qui doit nous servir de critérium
pour apprécier ce que nous appellerons la spirilualité du spirilualisme, c'est celui-ci que !'esprit est unité, qu'il ne comporte
pas u3:1e divisio?, _une_ fragme~tation matérielle, comme en impliquerru.t une d1stinct1on radicale entre la raison théorique et
la raison pratique. Et, plus nous insistons sur le caractére pratique de l'intelligence, qui pour nous est le type par excellence
de l'activité féconde et plastique, plus nous devons maintenir
étroite la correspondance entre la vérité du domaine moral et
la vérité du domaine scientifique, cette correspondance étant
la _sauvegarde nécessaire pour l'objectivité, meme pour le
séneux prolond de la spéculation philosophique.
Seulement, nous croyons qu'il est possible de lever la contradiction, non pas d'ailleurs par une argumentation dialectique
qui ne cbangerait rien au fond des choses, mais par la considération des faits et en partant du paradoxe historique qui se
manifeste dans la situation de Socrate. D'une part, Socrate
condamne la cosmo!ogie des Ioniens ; d'autre part, les grands
disciples de Socrate, Platon et Aristote, s'attachent aux problémes de la philosophie naturelle. Et si Platon, dans le Timée,
ne croit pas dépasser le plan imaginatif, le jeu poélique du mylhe,
il n'est pas douteux qu'Aristote ait pris tout a fait au sérieux
la physique de la finalité. Bien plus, l'instrument logique qu'il
lorge pour le service de la physique, la déduction syllogistique oú
le genre est le grand terme, l'espéce le moyen terme, est expressément emprunté a la dialectique de Socrate : le syllogisme met
sous une forme rigoureuse, il étend au domaine spéculatil, le
mouvement de pensée par lequel Socrate parvenait a définir
l'essence de l'utile, du juste, du courageux, etc .. Le développement
de la pensée socratique aurait done consisté a dépasser la subjectivitédela pra!iquepours'orientervers l'objecliviléde la lhéorie pure.
Mais si l'on y regarde de plus pres, ou plus exaclement si l'on
juge avec le recul de l'histoire, a la lumiere de la critique contem·
poraine du savoir scientifique, on s'aper~oit que cette formule •
ll'exprime qu'une apparence, et une apparence illusoire. La

691

Pl!ILOSOPHIE DE L'ESPRIT

métaphysique aristotéliciennecontredit l'inspiration socratique
dans ce qu'elle a d'essentiel a nos yeux et de plus profond. E~
effet, quand Socrate demande a l'homme de borner les réflexions
de son intelligence aux affaires de l'homme, c'est qu'il considere
que l'on comprend nécessairement ce que l'on fait pa1ce qu'il
y a naturellement adaptation, identité, entre la matiére de
!'action et la forme de la réflexion. II n'en est plus de meme
lorsque cette forme_ est détouruée de sa matiére, et projetée
hors de l'ordre humam pour rendre compte de la nature inanimée 1
1

de la vie inconsci~nte. Alors, nous avons en face de nous
non plus un humanisme, qui recommande de traiter humai~

ne1:llent . les chos~s hurpaines, mais un. anlhropornorphisme,
qm trru.te humamemcnt ce qui n'est pas l'humain. Paul
Tannery_ .ª montré comment le systeme des quatre causes
ar1stotéhc1ennes (et le mot grec al.ia comme le mot laLin
causa est emprunté au langage judiciaire) correspond aux
quatre points d'interrogation que pose un crime : qui en cst
l'auteur _? q,u'a-t-il fait la victime ? comment s'y est-il pris ?
pourquo1 1a-t-Il fa1t ! En fourmssant une réponse a ces
quatre questions par la doctrine de la cause maLérielle de la
cause lormelle, de la cause efficiente et de la cause finale Aristote
saLisfait complétement a la curiosité de !'esprit : L'homme
en sait désormais autant sur la nature que désire d'en savoir
sur les circonstances d'uncrime le tribunal chargé de la sanction.
Que toute la pensée moderne se soit développée pour constituer une sci.ence effective, en opposition a la métaphysique
• anthropomorphique d'Aristote, nous n'avons certes pas besoin
· d'y insister. Mais le probléme pour nous est de savoir oú nous
renvoie la négation de l'anthropomorphisme, et que! caractere
11 convient d'attribuer á la vérité spéculative qui servira de base
de référence pour l'exacte interprétation de la vérité pratique.
La
solution la plus simple, la plus seduisante aussi ' est celle
.
qm se rattache a la tradition du naturalisme baconien. Entralné
par l'élan de son imagination, dupe des fant6mes de la caverne
l'homme a projete son ame sur la nature et sur Dieu, a déduit
la causalité physique d'une expérience intérieure qui double
et surplombe l'expérience externe : qu'il allranchisse sa connaissance de l'univers de ce qu'il y avait introduit de lui-meme
s~us l'impulsion de I'inlelleclus sibi permissus. L'art, c'est l'hommc
a¡outé a la nature. Retirez cette addition, il restera la nature
elle-méme qui est l'objet de la science.
. Le réalisme naturaliste prend pour forme de vérité un cont.act
unmédiat qui s' établirait entre l'homme et les choses. Or, une

á

�1

692

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

expérience immédiate, n'est-ce pas aussi une expérience ongi·
nelle ? II faudrait done que la nature, par une sorte de gracc
spontanée, se présentat a l'homme de telle fa~on que la struc•
ture du sentant n'altérat en rien la réalité du senti ; le but de
la connaissance serait atteint d'emblée, sans qu'il y eut a considérer pour elle-meme cette connaissance, a lui conférer en quelque sorte une dimension intrinséque, a l'interposer entre nous
et les choses.
Que la nature nous ait refusé cette grace, c'est un fait d'expérience ; et il suffit de rappeler cette théorie des idoles a laquelle
je viens de !aire allusion pour qu'il soit superílu d'insister.
Toutefois, il existe une chance de salut, une voie de rédemption,
c'est, suivant Bacon, d'une fa~on plus précise encore suivant
John Stuart Mili, la méthode inductive.
Et, en etret, l'induction révele a l'homme cette vérité surpre•
nante que, pour parvenir a l'action efficace, il convient de défaire,
et non de !aire, de procéder par le moins et non par le plu,.
Nous vouloc• deviner la nature, en raisonnant et en imaginant;
mais nous la connaissons et nous la possédons, la nature, en ce
sens qu'clle nous est déja donnée avec les perceptions. Seulement,
les perceptions sensibles, telles qu'elles se présentent a la cons·
cience, s'enchevetrent dans une complexité et une confusion
déconcertantes, tandis que la nature, cachée par derriére, est
un dessin a lignes régulieres et bien suivies. Aussi ne sera-t-il
pas question d'inventer. Le r6le de la science est de découvrir
le simple qui est contenu dans le complexe, qui est déja donné
en lui, et cela grace a un triage des apparences immédiates, par
une séparation fil a fil du tissu présenté a l'observation vulgaire:
Une telle méthode devait paraltre infaillible puisqu'en faisant
table rase de ce que !'esprit pouvait ajouter a la nature, elle supprimc toute médiation d'intelligence et par la tout risque d'erreur.
On ne voit pas ou la fissure se produirait, puisque l'homme
a eompletement abdiqué devant les ehoses, puisqu'il a fait vreu
de soumission complete, et que c'est a force de savoir obéir
qu'il espere satisfaire l'ambition de commander un jour.
Pourtant, voici le fait mis en évidence par une expérience
séculaire : l'empirisme baconien, meme avec la mise au point
laborieuse que John Stuart Mili en a tentée dans son Systeme
de logique, n'a pas supporté l'épreuve de la réalité scientifique.
Les canons de la méthode inductive peuvent, dans les cas les
plus favorables, constituer des procédés auxiliaires pour un
cxpose justificatif de certains résultats. lis ne sont pour rico
rians la conquete ni dans l'intelligence de ces résultats, ils sont

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

693

étrangers a !'esprit qui anime le savant ou le philosophe. Et
la raison du fait est m~nifeste : c'est qu'en opposant le naturaJisme a l'anthropomorphisme, l'objectivité de l'induction a
la subjectivité de la déduction, l'on ne faisait encore qu'opposer
un dogmatisme a un autre. Le réalisme qualitatif de Bacon
avait cru trouver rlans l'induction une machine a éliminer les
hypothéses. Et, cet.te croyance im~lique le post_ulat qu'il n'y a pa_s
d'autres hypotheses que celles qm sont consc1emment et exph•
citement introduite, dans le systeme du savoir.
Or ce postulat ne résiste pas a !'examen : la conception d'une
nature qui préexisterait a la science et qm se représentera1t,
telle quelle dans !'esprit humain, admise d'emblée par l'empi•
risme, est elle-meme une hypothése, et qu'a directement contre·
dile le dé•:eloppement de la science positive. Que l'on acceple,
en efTet, le príncipe du réalisme qualitatif, on pou~ra cei:tes
Hre amené a constater que la connaissance perceptive la1sse
subsister des !acunes dans le savoir, qui se traduisent par des
mécomptes dans J'action ; a quoi l'on ne parerait pas, en abandonnant la plénitude concrete de la qualité pour l'ombre squelettique de la quantité, mais plutot en prolongeant l'expé_rience
humaine au dela de ce qu'elle a de proprement humam, en
transcendant les données immédiates jusqu'a rétablir l'unité
d'un continu tout qualitatil. Or, ceci accordé, il faut bien
avouer aussi que du point de vue épistémologique, qui nous
oblige a nous tenir dans les cadres de l'expérience humaine, le
probleme se pose tout autrement. S'il est une • variation concomitante » dont la théorie de la science ait a tenir compte, c'est
bien celle-ci : la physique a revetu un caractere de positivité
scientifique d'autant plus accentué qu'il paralt s'éloigner davantage de la qualité, en tant que telle, pour s'at~a.cher aux seuls
coefficients obtenus par la mesure. Cette cond1tJon de mesure
est préalable a toute conception, a tout langage,_ méme d'ordre
scientifique : • Je dis souvent, écr1t lord Kelvm, que s1 vous
pouvez mesurer ce dont vous parlez et l'exprimer par un nombre,
vous savez quelque chose de votre sujet, mais si vous ne pouvez
pas le mesurer, si vous ne pouvez pas !'exprime! en nomb:e,

vos connaissances sont d'une pauvre espéce et bien peu satis·
faisantes. •
De quoi assurément l'on ne pourrait souhaiter ~uere d'illustration plus piquante que les exemples mi!me mvoqués par
Mili : Food nourishes, Fire burns, water drowns. Sont-ce 111, comme
il lecroit, des données immédiatesde l'expérience,dignesdetoute
notre confiance ? Mais non ; de telles asscrtions ne prennent

�694

695

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

une apparence d'immédiation que par les abréviations du langage

également bien se servir de }'une ou de l'autre, qu'il_ n'~ura

usuel, qui les transforme d'ailleurs en autant d'erreurs évidentes.
A des faits vulgaires opposons des faits vulgaires. II n'est pa•
vrai que J'eau noie, car dans l'eau on prend aussi des hains ;
ce n'est pas I1eau qui noie, c'est beaucoup d'eau ; on peut dire,

et je crois sans paradoxe, qu'un peu d'eau dans une mare ne
fait pas le méme effet que beaucoup d'eau dans lamer. De meme,
le feu peut réchauffer sans brúler ; et une trop grande quantité
d'aliments cause

une indigestion au líeu de nourrir. Guérir

et empoisonner sont assurément deux propriétés contraires ;
l'expérience les attribuerait a un meme corps, et nous dérouterait bien plutot qu'elle ne n6usinstruirait, si nous en rapportions
les effets directement a la qualité des substances, et non a leur
dosage. L'empirisme qualitatil demeure au seuil de la connaissance scientifique, parce qu'il n'a pas su constituer une théorie
de la mesure.
Ainsi nous serons conduits

a renvoyer dos a dos, comme deux

especes du genre dogmatisme, l'anthropomorphisme d'Aristote
et le naturalisme de Bacon. Et nous avons /¡ nous demander
si le terrain n'est pas déb]ayé au profit d'une conception de la
science qui s'apptrenterait

a l'humanisme de Socrate.

La physique comme le disait récemment M. Campbell en
téte du prernier volurne, le seul paru jusqu ici, de son grand
1

ouvrage sur la Physique, envisagée philosophiquement mais
ou point de vue du physicien pur, est la discipline qui a pour
objet propre la mesure.
Or, que signifie,pour l'interprétation de la science, cette intervention nécessaire et primordiale de la mesure ? Trois réponses
sont possibles ou plus exactement trois réponses onl été faites
suivant les diverses phases qu'a traversées la science. Dans la
premiere phase, on part de la géométrie euclidienne qui est la
seule géométrie congue, de la théorie des fonctions sous sa forme
classique, et on en déduit l'applicalion nécessaire et univoque
des instr.uments de mesure, qui sont des absolus, a la réalité
de l'expérience : la mécanique rationnelle se présente alors comme
médiatrice entre l'intelligible et le réel, et permet d'espérer
que la science de la nature présentera la miime certitude apodictique que la mathématique. La découverte des géométries non
euclidiennes, accompagnée de la difficulté croiseante de !aire
coincider les príncipes de la mécanique avec les résultats expérimentaux, ébranle cette espérance : le savant s'apergoit qu'il
possede, non la clé de la nature, suivant l'ancienne métaphore,
mais un lrousseau de clés tres différentes, et qu'il pourrait

pour choisir celle-ci ou celle-la que des raisons toutes sub¡ectiv~s,
tout extérieures de commodité, le critérium de la comm~,lé
étant d'nne fagon générale, la simplirilé. Or, i1 semble bien
que ~ous sortions maintenant de cette s~conde pbase, oú 1:1
critique a joué un role si utile pour le pr?gres. de la ~cience pos1tive et de ]a réllexion. philosophique, ma1s qm nous eulla1ssés sur
des conclusions d'un vague déconcertant. Ce que. nous appren~ns
aujourd'hui des physiciens, particulierement avec les théor1es
de la rel~tivité, c'est qu'il n'y a pas un absolu ~e la mesure qm
serait défini en Jui-meme avant toute apphcat10n au réel'. que
J'instrument de mesure doit iitre adapté. a 1'.ob¡et dont ti e~t
destiné 8 mettre en évidence les caracteres mtrmseques, remamé
suivant les indications fournies par les phénom.enes de la propagation Iumineuse ou ~e l'ac~ion gravifiq~e, 1;11a1s ,q1;1'en ~eva:1-~he

ce réel n'est rien dont i1 y a1t appréhens10n 1mmedrnte, mtmt10n
isolée, avant qu'il ait été révélé par l'inst~m~ent fo~gé ¡,our
le capter. Bref, entre ]a mesure mesuranle, qm vient d.e 1 e.spnt ~t
ce que les choses nous donnent a mesurer, 11 y a sohda;ité _réc1proque, i1 y a relatiuifé, au sens le plus fort et,le plus etr01t du
mot. Des Jors, nous n'avons plus que !aire de I a!ternative. entre
la subjectiuilé pure de l'anthropomorphisme et I ob¡.eclwiie pure
du naluralisme. La science est autre chose 1 elle _ex~r~e la cr01s-

sance commune de deme collaborateurs qm n eX1st-:nt '!ue
par ]eur collaboration: la nature et l'homme. Quclle sigmr:cat~on
auraient ]es formules de la propagation ]umineuse ou de l. act10~
gravifique s'il n'y avait des raisonnem_ents. mathématiques •
Mais comment ces raisonnements serarent-Ils nés, comment

se seraient-ils développés, sans une corrélation perpétuelle ª".'ec
une expérience qui, vérifiant partiellement et démontrant partiellement les résultats acquis·, provoque sans cesse

a de

n~uveaux

progres ? C'est en cherchant a conna!tre les choses 'l.ue I homme .
arrive

a se

connattre Iui-meme, en découvrant_ les ressources

insoupgonnées de sa pensée, en déroulant les rephs de_son propre
esprit. La science actuelle, inséparable de .la réfleX1on su.r les
conditions du savoir, sur la nature des no_tions mathémat1ques
dans leur rapport a J'expérience physique, crée done. cette conscience intellectuelle dont J'avenement répond plemement au
mot d' ordre so eratique : connais-loi loi-méme.

.

.

Telle est Ja conclusion a laquelle nous sommes arnvés. au¡ourd'hui paT une voie indirecte et, dont nous devons mamtenant
analyser Je contenu et justifier la portée. Ce sera l'~bjet de notre
prochairr cours.
(d suwre.)

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La Bible dane la poésie fran9alse au XVIII• slécle et sons
l'Emplre : Joseph de Genest ; paraphrases de J.-B. Roaaaean ;
Loais Raciae, Pompignan, Suzanne de Chéaier; Chateaubrland
llillnoye et Sonmet.
'
Cours de 11. JOSEPH VIANEY,
Doyen Cll la Faculté dts Lellres de Monlpellier.

SEPTI:EME LEQON

Esther et Alha/ie suscitérent bient6t d'autres tragédies bibliques : le Jephlé (1692) et la Judith (1695), de Boyer, le Jonalhas
(1700), l'Absalon (1702), la Débora (1706), les Macchabées (1722),
de Duché, le Joseph, de l'abbé Genest, ancien précepteur des
enfants de Mm• de Montespan, organisateur des Céte. de la
duchesse du Maine.
Ce Joseph fit verser des torrents de !armes a tous les Condés.
C'est ce que M. de Malézieu rappelle a la duchesse dans un
Discours qu'il met en guise de préface /¡ la tragédie de son ami
(1711). Monseigneur le Prince, pére de la princesse, disait apres
avoir entendu lire la pillee : « II faudroit n'etre ni frére
ni fils, ni pére, ni homme, pour n'etre pas vivement touché
de la beauté de cet Ouvrage et j'aurois bien mauvaise opinion
.du creur des personnes qui assisteroient /¡ cette lecture,sans y
pleurer autant que moi. n Malézieu ajoute : « Vous savez, en effet,
Madame, qu'il sanglotta depuis le commencement jusqu'a la
fin et qu'il m'ordonna plus d'une fois de suspendre la lecture ;
parce, disoit-il, qu'il se sentoit étoufer. » Ayant su de son pére
combien l'ouvrage était touchant, Monseigneur le Duc vint
• défier » Malézieu de le faire pleurer. « Si cela m'arrive, dit-il,
ce sera pour la premiere fois de ma vie, et jamais aucune piece
ne m'a mené jusques-la. n Mais sa résolution l'abandonna des
le premier acte. 11 dnt se lever deux fois pour aller cacher ses
!armes, honteux de pleurer comme un enlant. Quant au grand

697

prince de Conty, il prouva que l'Ame des héros est encore plus
tendre que celle des autres hommes ; Malézieu ne saurait « représenter l'état » oil le mit la lecture deJoseph. « Laissez-moi, disoit
ce prince, le loisir de pleurer : il faut que je me remette, je ne
suis plus en état d'écouter. n Tant de pleurs arrachés a des yeux
augustes répondent, Malézieu n'en doute pas, du succes de
l'ouvrage « sur les creurs bien faits ».
On le voit: en 1711, la sensibilité est déjadéchalnée. L'histoire
de Joseph pla!t parce qu'elle fait pleurer.
Elle pla!t également parce qu'une reconnaissance surprenante termine l'aventure d'un homme qu'on avait cru mort,
et cette reconnaissance, l'abbé Genest, remarque Malézieu, a
eu l'adresse de la suspendre en la présentant toujours. Or, il
n'y a point alors de tragédie digne de ce nom sans un dénouement
qui dépouille le héros d'un faux nom et jette un disparu dans
les bras de ceux qui l'avaient perdu. L'auteur d' Alhalie est un
pcu responsable de ce grand abua des reconnaissances : « Oui
c'est Joas, je cherche en vain /¡ me tromper. n La Bible en est
responsable aussi pour sa part. De ce livre, oil l'on trouve tout,
on peut tirer rneme des sujet.s de mélodrames. C'est ce que l'abbé
Genest sut voir pour l'enchantement du public de 1711, et l'histoire de J oseph conserva longtemps en France sa grande popularité. Chateaubriand rappelle que le mot fameux Je suis Joseph
laisait « pleurer d'admiration Voltaire lui-meme. • II semble
s'en étonner. Mais ríen n'est moins surprenant, car l'auteur
de Z aire, qui excellait a déguiser les personnages et a préparer
les reconnaistances, ne pouvait qu'aimer chezl'historien de Joseph
un art qu'il pratiquait si bien lui-meme. Ce qui est peut-etre
plus surprenant, c'est que Chateaubriand fosse un aussi long
parallele entre la reconnaissance d'Ulysse par son fils et celle
de J oseph par ses lrere , : en 1802, la reconnaissance est toujours
considérée comme le plus dramatique des ressorts, et l'aul,eur
du Génie du Chrislianisme sait gré au narrateur biblique de
l'avoir mieux manió qu'Homere (1).
Du Joseph de l'abbé Genest rien n'est a citer, non plus que
d'aucune piéce de Boyer ou de Duché. II suffisait de constater,
par le grand surces de cette tragédie, que chaque génération
demandant ala Bible ce qui est conforme a ses aspirations, notre
poésie drarnalique, au commencement du xvm• siécle, lui
demanda de prélérence des histoires fécondes en !armes et
en surprises.
(1) Cinq ans apre:I Le Génie du Chrislianisme 1 Méhul meLLra l'histoire
de Joseph en opéra.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;AISE

698

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Notre poésie lyrique a la meme date s'en inspire mieux.
Notre poésie lyrique, c'était alors surtout J .-B. Rousseau
qui la représentait, et l'on sait que, pendant de tres longues
années, iI conserva la réputation d'etre le plus grand lyrique
de notre pays. II fallut toute une révolution du goOt pour le
déposséder de sa gloire .
En son temps, elle fut légitime.

•

• •
Rousseau continue ,es paraphrases de psaumes et par elles
il continue la lutte contre l'athéisme. Dans son ode II, tirée
du Psaume XVIII, il « éleve l'áme a laconnaissance de Dieu par
la contemplation de ses ouvrages ( 1) » :
Les cieux instruisent la torre
A révérer leur auteur:
Tout ce que leur globe enserre
Célebre un Dieu créateur.

Dans p.Jusieurs odes, notamment dans la VII•, tirée du Psaume
LXXII, il expose, pour les calmer, « les inquiétudes de l'áme
sur les voies de la Providence », alléguant, puis réfutant la vieille
objection du bonheur des impies :
Pardonne, Dieu puissant, pardonuc ama raiblesse.
A l'aspect des rnéchants, conrus, épouvanté,
Le trouble m'a saisi, mes p!is ont hésitó :
Mon zele m'a trahi, Seigncur, je le confesse,
En voyant Jeur prospérité.

........................ .... ... ····· ...... .

De 18., ;e l'avouerai, naissoit ma défiance.
Si sur tous les mortels Dieu tient les yeux ouverts,
Comment, sans les punir, voit-il ces cccurs pervers ?
Et, s'il ne les voit point, comment pcut sa science
Embrasser tout cet univers ?

········· ... .. ········ ...... ............... .

J'ai vu que leurs houneurs, leur gloire, Ieur richesse
Ne sont que des lllels tendus a leur orgueil ;
Que le port n'est pour eux qu'un véritable écueil;
Et que ces lits pompeux oll s'endort Ieur mollesse
Ne couvront qu'un affreux cercueil.

Mais chez Rousseau, la paraphrase desPsaumes sert ad'autres
fins. Ce n'est pas en spectateur indifférent qu'il assiste a ce
grandétalage defausse dévotion quidéshonore la CourdeLouisXIY
vieilli et, nouveau La Bruyere. comme il combat les Esprits lorts,
il flétrit les Onuphres :
(1) C'est ce que Rousseau dit lui-mCme dans son argument.

699

Pensez-y done, Ames grossi8res ;
Co~mencez par régler vos mceurs.
Moms de faste dans vos prieres
Plus d'innocence dans vos ca&gt;u~
Sans une ame légitimée
·
Par In pratique confirmée
De mes préceptes immortels
Vo~re encens n'est qu'une furÓée
Qui déshonorc mes autels.

MCe .{est pas non p]u¿ en vain qu'il est le contemporain de
!ss1 on et de Fénelon. l! transporte done daos le lyrisme sacré
~r ce au Psalm1ste, quelques bons conseils a l'éga d d R . :
11 demande
¡ t •
.
·
r
es ,01s .
d f ºbl
~ue e rone deVJenne ]'asile de l'orphelinetlesoutien
d u / 1 e pupille, _qu'J] chasse l'ambitieux, accueille les ]armes
e 1findn~ cence, smt « de la sainteté des lois le protecteur Je
pl us I e 1e ».
·
Tous
ces
themes
qu
·
t
déb ut du xvm• siecle
..
d' t rté
'
I son ' au
pleins
ua I ' Rousseau les développe dans de belles strophes
qu I emprunte a M_alherbe et qu'il transmettra au romantisme'.
C~ q~ nous ~vons cité montre qu'il les construit bien que son vers
::s an:;:;;z:t~~~t sa Lplirasleh solide, s~~ c~utes' ingénieuses,
.
es. e ma eur est qu il a1me trop les apostr_opl_hes qm do1;1nent l'illusion de la chaleur et les ad¡· ectifs qui
en¡o
.
l' t iventcÍ Ma1s ces ornement s factices
séduiront encare
/u eur es Marlyrs au point que, mettant dans la bouche
Eudore un cant1que en partie tiré du Psaume XVIII ·¡
.
devo· ¡ · - a I'"
, 1 cro1ra
Idréais,er
r,,poux et au Géant les épithétes dont Rousseau
1es a corés :

~"¡

Dans une éclatante voOte

1l a plac~ (e ses mains

Ce soleil qui dani, sa route
Ecla_ire tous les humains.
Environné de lumiére
II entre dans la carri~re
Coi:n,me un époux glorieux
Qu11 des l'aube matinale
De sa ~ouche nuptiale, '
Sort br1llant et radieux .
L'univers, a sa présence
Semble sortir du néant.'
Jl prend sa cou.rse, il s'avance
Comme un superbe géant .

Si Rousseau est de ceux par qui il rcstera dans les premieres
ceuv~es romantiques un peu de la pompe du classicisme ¡¡ est
auss1
'
vécut un de ceux avec qm· se prépare un lyrisme nouveau.
11'
, en effet, assez pour ass1ster aux premiéres effusions de

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRA:"t~AISE

700

701

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cette sensibilité du xvm• siécle qui allait aboutir a la mélancolie
du x1x•. 11 eo subit la contagioo et, voulant rendre la tristesse
d'une mort prématurée, il prit chez Isaie le cantique d'Ézéchias.
C'est la plus célebre de ses quinze Odes sacrées. Lelranc de Pompignan la qualifiait d'admirable et l'avait lue au moins cent fois :
tant il y reconnaissait , le langage du creur et du sentiment &gt;.
Nous-mémes ne la lisons pas sans songer a la Chute des feuilles
ou plutot a Pensée des morls ; car déja nous y trouvons un peu
l'accent, et les tours de phrase, et la musique des élégies lamartiniennes :
J'ai vu mes tristes joumées
DécHner vers Ieur penchant ¡

Au midi de mes annécs
Je touchais :l. mon couchant ;
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres élernelles
La clarté dont je ~ouis ¡
Et, daos cette nmt funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main rlclame
Les dons que j'en ai rec.;us ¡
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus:
Mon dernier soleil se I6ve ;
Et votre soume m'enieve
De la terre des vivants,
Comme la reuille séchée,
Qui, de '!a tige arrachée,
Devient le jouet des vents.

.......................

Ainsi, de cris et d'alarmes
Mon mal sembloit se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
:t:toient 1assés de s'ouvrir.
Je disois a la nuit sombre :
O nuit, tu vas dans ton ombre
M'ensevelir pour toujours 1
Je redisoi.q a l'aurore :
Le jour que tu tais éclore
Est le demier de mes jours 1

•

• •
Rousseau fit école. Ses deux meilleurs éleves furent Loui•
Racine et Lelranc de Pompignan. Louis Racine, qui paraphrasa
un certain nombre de Psaumes, a peut-etre surtout ce titre
a notre attention qu'il aimait associer dans la meme piece
deux et quelquefois trois strophes diílérentes. Pompignan lui
emprunta cette habitude, qu'adopterent a leur tour pendant
Jongtemps nos romantiques.

Pompignan, dans l'histoire de notre poésiebiblique, a plus d'impor:ance que le fils de Racine. 11 fut vraiment« quelque chose »
quoiqu'en dise Voltaire.
'
11 a_paraphrasé des Psaumes et des Cantiques, oil, comme Rousseau, d adresse aux Rois de salutaires avis, prémunit nme fidele
contre les impies, disant : « Non, je ne connais point de Dieu »,
la réconforte dans la foi en la Providence par le tableau sublime
de la création et aussi par cette pensée, bien susceptible de
toucher les hommes du xvm• siécle, que
Ce Dieu qui ton ne et. se venge
Est un D1eu qui s'attendrit.

La maniere habituelle de Pompignan est celle qu'on peut
attendre d'un classique de son temps. 11 croit tout embellir par
l'épithete, tout ennoblir par la périphrase. Chez lui, la nuit est
toujours sombre, l'aurore humide, la rosée féconde, l'herbe
tendre, l'aiglerapide, l'aiglon timide, la cime du cédreorgueilleuse.
Chez lui, les antres d'oil les bétes s'élancent pendant la nuit
ne peuvent étre que fangeux et les repaires oil elles s'enfoncent
pendant le jour ne peuvent etre que ténébreux. Chez lui,
le ciel s'appelle les célestes voiltes, les régions du tonnerre,
la so urce des éclairs, et le vin qui réj ouit le creur de l'homme
devient, en passant du Psaume VIII dans le texte lran~ais,
, le nectar delectable, charme et soutien du creur, que le pampre
doré fait couler sur la table. »
Les memes ornements travestissent souvent l'énergiquc
beauté des Prophétes. L'homme qu'Habacuc nous montre
trompé par l'exces du vin, Pompignan le transforme en un vil
mortel qu'une Iiqueur perfide met au rang de la brute. Quant
aux sauterelles que Nahum arréte sur les haies quand le temps
est lroid et qui s'envolent quand le soleil se leve, comment
les reconnattre dans cette strophe ?
Tel d'lnsectes Jégers un essaim méprisable
Sur le déclin du Jour se rassemble avec bruit ;
Mais au ret.our des reux qui chassent l'ombre hu mide
La 16gion t1mide
'
Dans l'air s'évanouit.

Pompignan était lier pourtant d'avoir le premier, chez nous
ouvert á la poésie une nouvelle route en traduisant les Prophétes.'
II espérait qu'on lui en saurait gré.
On doit, en eílet, lui savoir gré de les avoir parfois traduits
avec une sobriété vigoureuse qui était alors une nouveauté.
Si Víctor Hugo s'est si bien inspiré de la vision d'Ezéchiel, c'esi

.

.

'

�102

REVUE DES COUR~ ET CONFÉRENCES

que la m~le traductiou de Pompignan lui en avait fait sentir,
je croi~, la sublime horreur.
- Hó bien parle, ici tu présié!es ¡
Parle, ó m¿n prophéte, et dis-leur :
ft Écoutez, ossements arides,
Écoutez la voix du Seigneur.

Le Dieu puissant de nos anc~tres,
Du soume qui créa les étres1
Rejoindra vos nreuds séparés.

Vous reprendrez des chairs nouvelles ;
La peau se fcrmera sur elles ;
Ossements secs, vous revivrez. •

•

•

U dit ; et je répete h peine
Les oracles de son pouvoir,
Que j'entends partout dans la plaine
Ces os avec bruit se mouvoir.
Dans leurs liens ils se replacent,
Les nerrs croisent et s'entrelacent,
Le sang inonde les canaux ;
La chalr renait et se colore :
L'é.me seule manqtiait encore
A ces habitants des tombeaux.
Mais le Seigneur se fit entendre,

Et je m'écriai plein d'ardeur:
• Esprit, ha.tez-vous :'i descendre ;
Venez, esprit réparateur;
Souffiez des quatre vents du monde,
Soumez votre chaleur féconde
Sur ces corps pret$ d'ouvrir les yeux. •
Soudain le prodige s'achev~, ·
Et ce peuple de morts se lhe
Étonné de revoir les cieux.

Mais, autant peut-etre que d'avoir tiré de la Bible quelques
strophes presque admirables, on doit savoir gré a Pompignan
d'avoir dans le Discours préliminaire de son recueil de Poésies
sacrées esquissé le c_élebre chapitre de C~aiea_ubriand. La, déja
est admirée la variété de l'Ecriture ; la, dé¡a sont vantés ses
narrations et son lyrisme ; la, déj~ il est soutenu que« son caractere propre est d'émouvoir, d'intéresser !'ame et de parler toujours au creur » ; la, déja elle est compar_ée a Homére, et le~
humanistes sont défiés de trouver chez Pmdare des 1dées qm
approchent de celles qu'ofTre Abdias, de celle-ci, par exemple :
L'orgueil de votre creur uous a élevés, parce que vous habilez dans
les fenfes des rochers, et qu'ayant mis votre Throne dans les lieux
les plus hauls, vous diles en vous-m¿mes, qui me /era lamber en
Terre? Quand vous prendriez votre vol aussi haut que l'Aigle,
et que vous meitriez volre nid parmi les Aslres, je vous l:'rracherais
de Id, di/ le Seigneur.
Le Discours de Pompiguan n'est pouriant qu'une ébauche.

LA BIBL~ DANS LA POÉSIE FRANVAISE

703 '

Ce fut Le Génie du Christianisme qui, dana !'estime du public
fran~ais, établit définitivement l'Écriture a coté, ou plutOt audessus des poemes de l'antiquité claseique.
Mais a l'auteur du Génie, ce fut surtout l'auteur du Paradis
perdu qui révéla la beauté de la Bible.
11 l'avait révélée auparavant a d'autres, meme a desincroyants : .
c'est en effet sous le patronage de Milton,
Grand aveugle dont l':\me a su voir tant de chosos 1

que Chénier place son poéme de Suzanne.

• •
Le poéme n'a pas été achevé. Mais par les morceaux déja
composés, et qui furent publiés en 1833 avec les notes de !'auteur,
on voit tres bien ce qu'il eut été.
C'eut été d'abord un poeme tres pittoresque, car le public
a la fin du xvm• sieele est devenu curieux de couleur locale.
e Cela aura six ehants dont j'ai marqué la séparation », &lt;lit
la premiere note. « J'ai regret de ne pouvoir le !aire plus court.
II faudra l'orner de comparaisons, de détails asiatiques sur les
vetements, les aromates, les richesses, etc., pour en faire un
ouvrage piquant. » La note VIII n'est pas moins instructive :
, Lorsque Suzánne voudra deseendre, lanuit, dans ses jardins,
deux de ses femmes lui mettront aux pieds une chaussure qu'il
faudra peindre. Ce sera comme des pantoufles. Mais quand
elle voudra se baigner, il faudra peindre la chaussure que ses
femmes lui oteront, et qui ne sera point la meme, et peindre
aussi tous les vetements, a mesure qu'elles !'en dépouilleront. •
Chénier voulait peindre eneore les présents que Joachim apporte
asa femme, et les jardins de Sémiramis, et bien d'autres choses,
déeidé a raceourcir certains épisodes afin d'avoir « plus de place
pour des détails historiques et géographiques sur tous ces pays,
Phénicie, Judée, Damas, etc .. •
, Piquant » par toute cette géographie et toute cette histoire
- ear ce que Chénier demande a la couleur loeale, c'est d'amuser
les lecteurs, bien plutilt que d'expliquer les caracteres -le poeme
eut été féerique par .Je merveillem.:. Chénicr avait d'abord
songé a eréer des auges gardiens, qui auraient été tres miltoniens.
Mais il s 'était ra,;isé. Finalement, il avait imaginé de faire surtout
agir les devins babyloniens et de montrer «leurs letes impudiques ~;
etil se proposait deles, biendécrire».L'ange de la pudeur aurait
veillé sur Suzanne. Un ange vengeur aurait apparu aux dewc

•

�705

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~A.ISE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

704
vieillards et devant eux il aurait gravé sur la muraille • l'histoire
de quelque scélérat calomrriateur purri dans l'lkriture ».
Par l'action, le poéme, naturellement, eut été trés voluptueux.
Chénier ne s'en cache point. Il a méme la malice de rappeler
, les vers tout trempés d'une amoureuse ivresse » que versait
, du sage roi la langue enchanteresse , et de demander a la muse
qui inspira Salomon de mettre sur sa propre langue un peu
de ce miel séducteur. Toute une partie du Canlique des Canliques
devait entrer dans la Suzanne, et a ces épisodes sensuels, que le
sujet imposait, d'autres devaient s'ajouter : ainsi pour faire
un beau contraste avec les mreurs de Suzanne auraient été
peintes et les « graces mignardes , et les , fetes impudiques • des
filles de Babylone.
Ce poéme voluptueux eut été en méme temps tres attendrissant. Suzanne, en l'absence de son mari, devait oublier de
manger, entrer dans une réverie prolonde qui aurait répandu
une expression mélancolique sur son celeste visage ; sa belle
main serait allée sur ses yeux essuyer une !arme. Qu'eut-ce été
aprés l'accusation ! Alors Suzanne aurait crié : « Ma sreur, je
vais mourir ! Dis a Joachim... O J oachim. • Alors le pére de
Suzanne serait venu mourir sur la porte de sa fille et les accusateurs pour sortir auraient loulé le cadavre. Alors Joachim,
voyant sa femme menée au supplice, serait tombé a terre et
on l'aurait emporté. Tout ce qui pouvait !aire pleurer les hommes
du xvm• siécle, la Suzanne devait le leur offrir.
_
Elle leur eut o!Tert enfin le plaisir de la surprise, celui de
l'innocence reconnue et de la calonmie déjouée par l'apparition
d'un vengeur.
La Suzanne d'André Chénier, poéme coloré, léerique, volup·
tueux, touchant, surprenant, eut été, on Je· voit, un tres beau,
!aut-il dire mélodrame, faut-il dire opéra ? Les vers de poete,
on ne peut en douter, y eussent ahondé, les vers pittoresques,
mielleux, enchanteurs, sensuels. On y aurait, sans doute, vainemenL
cherché un seul vers religieux et rien n'eut été moins chrétien
que cet ouvrage ou eut été accumulée tant de couleur biblique.
On serait bien injuste, au contraire, en soutenant que Cha·
teaubriand aima la Bible seulement en artiste, encore qu'il
ne l'ait peut-étre pas assez aimée en Chrétien.

• ••
Tout un livre du Génie du Chrislianisme, le V• de la U• partie,
est consacré a l'exaltation de la Bible. Le titre, LaBible el Homere,

en dit dairement le dessein : constater la supériorité du livre
ou s'ahmente 1~ génie du Christiarrisme sur celui ou s'est le plus
alimenté le géme de la poésie pa1enne.
~ans la _Bi_ble, Chateaubriand prétend, cela va de soi; tout
gouter. Ma1s 11 a ses préférences et d'avance l'on devine ce que
va prélérer le pére du romantisme.
C'est ~ncore un peu ce qu'aimait le xvm• siécle: les idylles,
les surprises et les reconnaissances.

C'est, moins qu'on ne s'y _attend, le pitt.oresque des paysages
et des mreurs. Sans doute, il ne manque point d'admirer que
lorsque Abraham re~mt un hé\te , les fils du lieu emménent
les charneaux, et les filles leur donnent a boire ,, ; qu'on lave
les ~ieds du _voyageur, que pour manger on s'asseye a terre.
11 ?- º':'et pomt, non plus, de remarquer que Jacob distribue
la ¡ust1ce sous un palmier et que les mariages se concluent au
bord des lontaines. Pourtant, au moment 011 le grand créateur
?e la couleur locale se fait l'apologiste de la poésie biblique
ll ne semble pas . etre déja aussi sensible a la beauté du déco;
palestiJ~íen et des habitudes patriarcales qu'il le sera plus tard
quand il les aura vus de ses propres yeux.
, Ce qui est déja gouté sans réserve, ce qui est qualifié de sublime,
c est I_e contraste entre la grandeur de 1'1dée et la petitesse quelquelo1s méme la trivialité du mot qui sert a la rendre ; « 'II en
résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l'ame :
car lorsque, exalté par la, pensée, l'esprits'élance dans les plus
hautes rég10ns, soudam l expression, au lieu de le souterrir, le
la1sse tomber du ciel en terre, et le précipite du sein de Dieu
dans le limen de cet urrivers ... ,,
. Plus loin, un exemple précis est donné de ce sublime, « le plus
1mpétueux de tous ,, :
1 La terre, s'écrie Isaie, chaneellera comme un bomme ivre: elle sera trans•
portée ~omme une tente dressée pour une nuit. ,
d Voila le sublime en contraste. Sur la phraseelle sera transporlée I'esprit
emeure suspcndu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophete aj?ute, comme une tente dressée p_our une nuit. On voit la terre, qui nous
paratt s1 vaste, dóployée dans les all'S comme un petit pavillon ensuite
emp~rtée avec aisance par le Dieu forl qui l'a tendue et pour qui
durée
des s1écles esta peine comme une nuit rapide.

ia

« Je n'aime pas Victor Rugo, dísaít un jour la duchesse
de Broglie, fille de Mm• de Stael ; il rapetisse tout, parce qu'íl
compare sans cesse les grandes choses aux moindres et
p~r exemple le ciel a un reil. » Cette dame ne devait don~ pas
aimer beaucoup non plus rri !sale, ni le Psalrniste · car Chateaubriand a bien raison de dire que la Bible o!Tre partout des

,1

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;;AISE

exemples de l'antithese qui, parmi les innombrables antitheses
romantiques, est la plus romantique, celle ·d~ la grandeur ~t. de
la petitesse, souvent associée a ?elle ~u ~ubhme et du tnvial.
Ce qui est signalé encare a I adm1ration de nos poete~ .Pªr
Le Génie du Christianisme, c'est la sublime terreur des VISIOns
bibliques, c'en est le vague, l'imprécis, le mystere.

l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes. » La
Bible réveille des pensées tristes : il n'en faut pas davantage
pour que le grand mélancolique la juge une incomparable
source de poésie.
Y a-t-il beaucoup puisé Iui-meme ? Je n'en suis pas bien sur.
II est alié en Palestine, il est descendu « surla terre des prodiges,
aux sources de la plus étonnante poésie » ; ce sont ses propres
expressions. Devant la Mer ~lorte il a écrit : « Des aspectG
extraorclinaires décélent de toutes parts une terre travaillée
par des miracles : le soleil brülant, l'aigle impétueux, le figuier
stérile, toute la poésie, taus les tableaux de l'Écriture sont la. »
A Jérusalem, il a écrit : « C'est la Bible et l'Évangile a la main
que l'on doit parcourir la Terre sainte. » Et nous avons la preuve
que le voyageur avait bien les deux livres a la main. Mais nullc
part son llihéraire ne me donne l'impression qu'il les avait
dans la mémoire, que c'étaient e&lt; ses livres », ceux oU son imagination avait l'habitude de s'alimenteret son cceur de se réchauffcr.
Son grand p eme religieux, Les Marlyrs, est d1inspiration bien
plus miltonienne que biblique. Pourtant Les M arlyrs doivent
bien a la Bible quelques belles p ·.ges. Le cantiquo par lequcl
Eudore répond au chant paien de Cymodocée prétend meme
condenser toute la poésie de l'Écriture, et il est done curieux
de voir ce que chante Eudore.
II chante la poésie du décor et des noms propres ; car maintenant René a YU 'des palmiers et des chamcaux :

706

Le devin Tbéoclymene, au festin de Pénélope, est frappé des présages
sif'istres qui les menacent...
.
. .
.
Tout formidable que soit ce sublime, il le cMe encore a la v1s1on é'u hvre

de •Job.
. Iorsque 1e somme il end ort 1e pus
1
Dans l'horreur d'une vision de nmt,
profondément les hommes,
,
, Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la frayetrr pénétra Jusqu a

==
• Un esprit passa devant ma t,ace,_ el l~ poil'd ~ ma eh'
atr se hé'
rissa ft orreur,

._ Je vis celui dont je ne conna1!l-sa1s pomt le v1s~ge. Un spectre parut devant
mes yeux et j'entendis une voix comrne un petit souffie. •
11 y a 1a'beaucoup moins desang_, de tónebres, de larmes, que dans Homere;
mai!! ce visage inconnu et ce petrt souffie sont en effet beaueoup plus terribles.

Mais la Bible est pour l'auteur du Génie le livre poétique
entre tous parce que c'est par excellence le livre mélancolique.
{( Aucun é~rivain n'apc,usré la triatesse de 1'5me au degré oll elle
a été porlée par le saint Arabe ... Job est la figure de l_'human,té
souITrante et l' écrivain inspiré a trouvé assez de plamtes pour
la multit~de des maux partagés entre la race humaine. » Et
René cite, commente quelques-unes de ces plaintes avec l'admiration d'un hommo qui prétend savoir ce que c'est q ue la souf!rance. II ne croit pas que jamais les entrailles de l'homme
aient fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux que
celui-ci : « Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable et
la vie a ceux qui sont dans l'amertume du creur ? » ni que le
style ]e plus techercbé puisse peindre la vanité de la vie avec
la meme force que ce peu de mots : « L'homme né de la femme
vit peu de temps, et il est rempli de bea~coup de misere~. » Et
de quelle « merveilleuse redondance » lm semble ce ne de la
femme, qui fait voir , toutes les infortunes de l'bomme dans
celles de sa mere» !
Mais Je livre de Job n'est pas le seul dans la Bible, qui
fasse réfléchir Chateaubriand sur la misere humaine. Cherchant
un mot sur Jeque! il puisse appuyer une conclu,ion générale,
il cite, apres avoir cité une parole de Nestor, cette_ réponse de
Jacob a Pharaon : « II y a cent trente ans que ¡e sms voyageur.
,Mes jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point égalé
ceu.x de mes peres., Et Ia-dessus il ajoute : « Voila deux antiquités
bien différentes : ]'une e,t en images, l'autre en sentiments ;

707

Passant aux jours d'Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit
le palmier, le puits, le chameau, l'onagre du désert, le patriarche voyageur
assís devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallóes du Liban, les·sommets d'Hermon, d'Oreh, et de Sina'i, les rosiers de Jéricho, les cypres de Ca.des,
les oalmes d'Idumée, Éphraim et Sichem, Sion et Solyme, le torrenti des
Cedi-es et les eaux sacróes du Jourdain.

Puis, Eudore dit toutes ces choses attendrissantes ou désolantes : le fils de Tobie annoncé par son chien fidele, Agar détournant la t ete pour ne pas voir mourir Ismael, les !armes de
Joseph reconnu par ses lreres, le cantique du saint roi Ézéckias,
l'exil au bord des fleuves de Babylone, les « nombreuses vanités
de l'homme : vauité des richesses, vanité de la science, vanité
de la gloire, vanité de l'amitié, vanité de la vie, vanité de la
postérité ».
Enlin, Eudore dit la grandeur de Dieu d'aprés les Psaumes,
connus surtout, j'en ai peur, comme le cantique d'Ézéchias,

par les paraphrases de J .-B. Rousseau, mais utilisés par un homme
qui a vraimenL le sens du sublime :

�709

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AISE

A votre voix, le soleil 5'cst levé Cans l'O!'ient ¡ il i:;'est avancé comme un
géant superbe, ou comme l'époux radieux qui sort de la couche nuptiale (1).
Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre tremblant vous répond: • Me voici. •
Vous abaissez la hauteur des cieux; votre esprit vole dans les tourbillons ¡
la terre tremble au souffie de votre coiere; les morts épouvantés fuient de
leurs tombeaux l O Diel! ! que vous etes grand dans vos ceuvres I Qu'est•ce
que l'homme, pour que vous y attachiez votre creur ?

ce recueil d'o'.·ientales, figurent a titre de personnages exotiques,
bien plus qua titre de personnao-es sacrés.
Leur exot.isme n'a rien aujo;rd'hui qui étonne. Mais, en
1822, _quand parurent, six ans aprés sa mort, les Chants élégiaques
de M11levo_ye, les vers par lesquels s'ouvrait le recueil durent
paraltre tres neuls :

708

Le méme pittoresque et la méme grandeur se retrouvent
dans le cantique de gloire que les chreurs des saints et des auges
font retentir devant la Trinité, en un ciel construit sur les plans
de Milton plutot que sur ceux de l' Apocalypse. Le sujet de ce
chant, c'est une fois de plu,¡¡l'invitalion adressée aux justes
de ne pas s'étonner du bonheilr des méchants. Chateaubriand
répete done ce que dit depuis plus d'un siécle notre poésie biblique. Seulement, cette fois, les Prophetes sont interprétés par une
imagination toute romantique et quand les saints de Chateaubriand annoncent la vengeance de Dieu, ils parlent déja comme
l'auteur de Pleurs dans la nuil :
Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point a
cause du bonheur des méchants: ils n'ont point, U est Yrai, de langueurs qui
les tratnoot a la mo1t ; ... i1s portent l'orgueil a leur cou comme un carean
d'or j ils s'enivrent a des tables sacrneges ¡ ils rient,ils dorment, comme s'ils
n'avaient point fait le mal ...
L'insensé a dit dans son coour : ._ 11 n'y a point de, Dieu ! » Que Dieu se
Jeve I que ses ennemis soient dissipés 1 11 s'avance: les rolonnes du ciel sont
ébranlée:. i le fond des eaux et Jes entrailles de Ja terre sont mis fl. nu devant
le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bocche ; il prend son vol, mont~ sur les
chérubins ; il lance de toutes parts ses nec:hes embrasées ! OU sont-ils les
cnfants eles impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l'iniquité des
peres, e\ Dieu vient visiter les enfants dans sa furcur i il vient au tcmps
marqué punir un peuple coupable; il vient réveiller les méchants daos leurs
palais de cedre et d'aloes, et con!ondre le fantóme de leur rapide rélicité.

•

• •
L'inlluence de Chateaubriand est déja sensible chez M1llevoye.
Dans les chants élégiaques de ce pré-rcmantique la Biblc
ne tient qu'une petite place. C'est, si l'on veut, la place d'honneur,
puisqu'on entend d'abord la plainte de la Sulamite qui n'a
pas revu encore son bien-aimé, puis la plainte de David pleurant
Saül et Jonathas. Mais comme a ces chants succedent immédiatement ceux de l' Arabe au tombeau de son coursier, de Zarina
mourant a !'ombre du mancenillier, de Zora pleurant sa gazelle,
de -Zaíde au tombeau du poete persan, du pauvre negre enleve
aux c6tes de Guinée, on voit que la Sulamite et David, dans
(l.) ~omparer J.-B. Rousseau 1 ode 11.

O vi~rges de Sion ! ó mes douces compagnes J
N~ l avez-vous pas vu descendre des montagnes,
B~1llant, comme un rayon de l'aslre du matin ?
D1tes-moi sur quel bord, vers quel sommet lointain
Ses chameaux vont paissant une herbe paríumée ?
So"lt-ils sous les palmiers de la verte Idumée
Ou sous le frais abri des rochers de- Sanir ? '

_Dans les ~ers qui suivent et qui sont, comme les premiers,
tres harmorueux, sont entrées quelques-unes des imao-es du
?élebre Cantique, choisies avec tact et sagement adoucie~ pour
etre accommodées au gout d'un public encore rebelle aux excessives audaces de la poésie orientale :
_A pres une Sulami~e, qui_ est un peu une sreur d' Atala, Millevoye
lait p_arler un David qm raconte toute sa vie, comme René,
et ,,m de toute cette vie se rappelle naturellement surtout les
moments passés dans la solitude :
Cependa~t je partis, et d'une marche lente
Traversa1 de Pharan l'immensité br0lante
Éphralm et Sélo, Séir et Bethzamé.
'
Tantót, pAie, abattu, par la soif consumé
Je me. tratnais, la nuit, sur des sables stÚiles,
Aux tigres du désert disputant leurs asiles
Tantót, assis aux bords des torrents irrités'
,Te camparais ma vie a Ieurs flots agités.
'

L'inf!uence de Chateaubriand se manileste encore en 1822
da.ns le Saül de Soumet, ou pour rappeler au roi révolté que Die~
meme a parlé sur ces bords, le grand prétre Achimélech ne lait
que tradmre quelques lignes des Martyrs :
Lorsqu'un nouveau prodige est tout pri!t d'éclater
Ce n'est pas sur ces bords que l'on en peut douter ':
Abyron et Dathan que les feux consumérent ·
Le mer, o\l trois cités coupables s'abtmCrent '
De Ieurs temples impurs les !aux dieux arradhés

Les

sépulcres rouuerts, Les torrenls desséchés
'
Ces monls, ces roes brisés, ces gro!les eles ora~les
Tout te montr~ un désert sillonné de miracles '

T?ut semble respirer, dans ce terrible lieu, '
L épouvante de l'homme et la grandeur de Dieu.
a~es asp~cts extraordinaires décélent de toutes parts une terre trauaillee
f, d~s m1racles ... Chaque noJ!l renferme un mystt'lre, chaque grolle déclare
s auemr, chaq11e sommet retentit des accents du prophete. Dieu m8mea parlé
u~ ces bords, les tor~enls desséchés, les rochers fendus, les tombeaux enlr'ouver s attestent le prod1ge ;le désert parait encore muet de terreur

�llai&amp; bien d'autzes que Cbateaubriand ont collaboré a ce drame
composite, dans lequel BODt venues converger, comme dana
toutes les tragtldies écloses a la veille de la victoire romantique,
les inapirations les plua diverses. Les principaux événementa
de la rivalité entre Sao! et David - combat contre Goliath,
réveil de Sao! arraché a son délire par la harpe de David, amour
de Micho!, mort d'Achimélech, consultation de la Pythonisse,
mort de Sao! - tous ces événements aecumulés, au mépris de
la chronologie biblique, en l'espace de vingt-quatre heures ;
ajoutons beaucoup d'hémistiches empruntés a Alhalie : voill
la part du classicisme. Un roi achamé a découvrir l'homme que
Samuel a sacré pour lui succéder, ce secret révélé en la présence
de tous les intéressés, SaOI décidé alors a tuer l'usurpateur,
le tuant en effet, mais s'apercevant qu'il a tué son fila Jonathas
revétu des amies de David : voila la part du mélodrame.
Un David qui proméne sa reverie
·
Des champs du Térébinthe aux bords de Samarie,

une Micho! qui devient amoureuse d'un berge, apparu soos
des p&amp;lmiers eo fieurs et ayant la tete ceinte d'aloes parfumés ;
une Pythonisse qui, s'étant liée par un pacte horrible aux espn"ts
de l'ablme, a fermé son A.me a tout penchant humain et repose
ses membre&amp; sur un lit d'ossements ; un Saül infernal qui consent que le monde périsse pourvu que SaOI regne, qui tue David
pour anéantir le Messie, qui lance a Dieu cet insolent défi :
Dieu peut m'anéantir, il ne -peut me soumeUre.
11 est mon ennemi; mais il n•est plus mon mattre;
Mon orgueil obstiné contre lui se débat,
Et j'ai cbangé du moins l'esclavage en comba\.
Plus d'autels, plus de vceux, plu!I d 'enr.e11s, plus de fétes !
Jour exterroinateur, lh·e-1.oi sur m11 t.ll.e 1

Le théA.tre romantique
de Dumas p6re aDumas fila.
CoUl'II de K. &amp;IIDRÉ J.E BBE?OK.
M•U,., de Con/trencu O la Sorhnn&lt;-

XI
La oomédie-proverbe. 11 m faut ;u,., ds ,;.,..

Plusieurs piéces de Musset ont pour titre un proverbe. L'enble de son théAtre est intitulé Comédies el proverbes.
Le proverbe, la comédie-proverbe, est un petit genre littéraire
t il est a coup sur le plus illustre représentant, mais qui ne
pas de luí, et qui avait déja presque un siecle d'existence
il est venu l'illustrer.
La comédie-proverbe était ~ée au xvm• siécle, dans les salona
a xvm• siecle. Un vers fameux dit que
L'ennui naquit uo jour de l'uuilormiLé,

d'ailleurs, fut bientót parodié en : •
L'ennui naquit un jour de l'Univec,ité.

voila la part du romantisme, du satanismo, du byronisme.
Ce Saül oil il y a de tout, y compris meme, malgré tant d'anachronismes dans les !aits et les caracteres, une certaine couleur
biblique, eut du succés et de l'infiuence. 11 valut a son auteur
un tres !latteur hommage. Allred de Vigny dédia un de ses
Poemes anliques « a M. Alexandre Soumet, auteur de Clylemneslre et de Saül , : c'était reconnaltre en lui un des maltre&amp;
qui l'avaient initié aux antiquités grecque et biblique. Mai&amp;
le disciple allait bien dépasser le mattre.
(d suivre.)

La comédie-proverbe, elle, naquit de l'ennui -

de l'ennui

qui était le grand ennemi de la femme au xvm• siecle et comme
le cMtiment de sa vie frivole, de sa vie si factice. « Je m'ennuie

amort - je suis dans le néant - je retombe dans le néant -

il n'y a aucun remede quand on s'ennuie autant que je !ais •···
ainsi parlait la marquise du Def!and ; c'est la plainte qui revient
dans presque toutes ses lettres, c'en est le re!rain. La !emme n'a
jamais sans doute eu plus de grAce et d'esprit que dans les salons
du xvm• siecle ; jamais la vie mondaine n'a été plus jolie, plua
aéduisante ; mais jamais non plus l'homme et surtout la fe.mme •

�LE THÉATRE R0l1ANTIQGE
REYUE DES COUfüi ET CONFÉHENCES
í12
ne se sont plus cnnuyés. Leur vie était Lout artificielle ; ils en
avaient retranché ce qui est l'intéret et !'Orne de la vie, ils avaient
tué en eux tous les sentiments qui seuls nous font vivre ; foyer,
famille, amour, religion, ricn de tout cela ne semblait plus

exister pour eux ; en eux, autour d1eux 1 ils ne rencontraient
plus que le vide ; et toute leur vie se passait a chercher,
comme dit Mm• du Deffand,, un remede a leur ennui ,. Toute
la question était de tuer le temps jusqu'a l'heure du souper,
car dans la petite excitation du soupcr ils redevcnaient des
causeurs, d'incomparables causeurs, et pour un moment ils
ne s'ennuyaient plus ; mais il lallait arriver jusqu'a l'heure du
souper. L'histoire de la vie de salon au xvm• siecle est celle
des divertissements successifs auxquels ces éternels ennuyés
ont eu recours pour tromper leur cnnui et se dissimuler a euxmémes le néant de leur existence. - Sous la Régence, nous disent
les Goncourt, la mode est aux bilboquets, puis aux découpures,
puis aux pantins et pantines que l'on íaisait mouvoir avec une
ficelle et qui coutaient depuis 24 sois jusqu'a 1500 livres ; plus
tard, la tapisserie au petit point est remplacée par les nreuds,
sorte de broderie ou plut6t de filet qui se faisait avec de jolies
navettes d'acier ou d'ivoire ; a partir de 1770, les nreuds sont
abandonnés, et la mode est au • parfilage ,, c'est-a-dire que les
femmes ne sont plus occupées qu'a dé/aire fil a fil toute passemcnterie oil il y a de l'or, et si un visiteur se présente dont l'habit
est galonné d'or, le voici aussitat entouré de femmes et de jeunes
filies armées de pelits ciseaux, qui lui coupent ~es galons : indiscret
pillage dont le duc d'Orléans se vengea certain jour en faisant
coudre a son habit des galons d'or laux. - Ce ne sont pas les
seuls divertissements de salon : tour a tour, le siécle s'engoue
du jeu, du cavagnol qui a détr6né le lansquenet du xvn• siécle,
de petit, jeux tels que le colin-maillard, de musique, de pantomime, de contes débités au coin de la cheminée, -enfin et surtout de théatre. Dans la seconde moitié du xvm• siécle, il n'y a
guere de grand seigneur ou de financier qui n'ait chez lui un
thMtre, - thMtre de paravent dressé en un clin d'reil et oil l'on
joue un peu de tout : des opéras-comiques, des comédies, voire
méme des tragédies. Le thMtre de société a été la plus durable
passion de ce siecle bias~ dont les engouements et les caprices
étaient en général de si courte durée, - et certainement personne
n'a plus contribué que Voltaire a éveiller et a entretenir chez
ses contemporains le gout du théAtre. On sait cambien il en était
lui-meme épris : partout ou il est alié, partout ou il a vécu, et
quelle que fut la difficulté a vaincre, a Cirey chez Mm• du

713

Chatelet, a Sceaux chez la duchesse du Maine comme a
Potsdam chez Frédéric II, a Paris comme en Suisse, a Ferney
comme aux Délices, il a toujours trouvé le moyen de drcsser
une scene, de recruter une troupe d'actcurs mondains, et de
!aire jouer deo pieces, - surtout les sicnnes. II ne manquait
pas d'y jouer son r6le, soit dans des petites comédies houffonnes
et polissonne, écrites en quelques heures, soit dans ses tragédies
les plus fameuses. Dans Zaire,il jouait le r6le du vieux Lusignan,
et, comme l'a dit un jour Brunetiere, ce ne devait pas etre
un petit plaisir que de l'enlendre, lui, Voltaire, déclamer avec
altcndrissement, les mains levées vers le ciel, la pieuse tirade
Sei,;neur, j'•i combaltu soixante ans pour ta gloire.

11 y a une jolie anecdote qui se rapporte a ces représentations
de Zaire chez Voltaire, en son chateau de Ferney ; elle a été
recueillie par Chamlort. Aux c6tés de Voltaire, qui jouait Lusignan, sa niece, la grosse Mm• Denis, tenait le role de Zalrc en
dépit de son ~ge mur et de son embonpoint. Certain soir, un jeune
provincial, qui se trouvait la, lui prodiguait les compliments
et les louanges a la fin de la représentation ; elle répondait
en rninaudant : « Eh I quoi, monsieur1 ne me louez pas tant ;
ce r6le de Zaire n'était point fait pour moi; pour le bien jouer,
il laudrait etre jeune et belle ».•• Et lejeune provincial de répliquer
ing~nument : « Ah I Madame, vous eles bien la preuve du
con'traire ! »
Un jour vint, oil les acteurs de salon se lasserent
de jouer des tragédies, des comédies et des opéras-comiques,
oil ils voulurent renouveler leur répertoire, - et ils créerent
un genre nouveau, celui du proverbe. Ceci, sous le régne de
Louis XV. A !'origine, le proverbe était une piece improvisée,
quelques scenes sur un léger canevas tracé d'avance et qui
devaient etre le développement, la mise en reuvre et en scéne
d'un proverbe que le spectateur était tenu de deviner a la chute
du rideau. « Le proverbe dramatique, dit un des auteurs qui
l'ont londé, est une espece de comédie que l'on fait en inventant
un sujet, ou en se servant de quelques traits, quelque historiette, etc .. Le mot du proverbe doit etre enveloppé dans l'action,
de maniere que, si les spectateurs ne le devinent pas, il faut,
lorsqu'on le leur dit, qu'ils s'écrient : , Ah ! c'est vrai ! »- comme
lorsqu'on dit le mot d'une énigme que l'on n'a pu trouver. »
Le proverbe est done une comédie de salon analogue a la
charade ; toute la différence est qu'il s'agit de développer et
de !aire deviner, non pas un mol de deux ou trois syllabes, mais

�714

715

REVUE DES COURS ET CONFf:RENCES

LE THÉATRE RO:&gt;.fANTIQUE

une sentence proverbiale. On y peut voir une transformation
et une adaptation mondaine de la Commedia dell' arle, delacomédie
improvisée qui avait été si longtemps prospere en Italie, et qui
se jouait encore en France au xvue et au xv1ne siécle sur les
théatres réservés aux acteurs italiens. II y eut des proverbes
joués par des acteurs de la Comédie italienne au temps de
Louis XVI, chez Mm• de Rochelort, proverbes dont le duc de
Nivernais apportait le cancvas et dont les acteurs improvisaient
le texte, et ceci montre bien, ce me semble, le lien entre le proverbe et la Commedia dell' arle. Mais le plus souvent les acteurs
se recrutaient parm.i les hótes habituels du salon, et ce fut pendant
quelques années une manie, une fureur. Tous les beaux esprits
se melaient de composer des proverbes, et parfois on ne se contentait pas de les jouer, on les dansait. Mm• de Genlis eut la
gloire d'avoir fait ainsi danser chcz Mm• de Crenay le« quadrille
des proverbes ». Un des danseurs, Gardel, avait mission d'exprimer par sa danse le proverbe : « C est reculer pour mieux sauter » ;
Mm• de Lauzun, pauvrem.ent vetue, représentait celui-ci : « Bonne
renommée vaut mieux que ceinture dorée » : Mm• de Marigny
avait pour cavalicr M. de Saint-Julien qui s'était fait une tete
de négre, et aprés chaque figure du quadrille elle lui passait
son mouchoir sur le visage, ce qui signifiait : « A laver la tete
d'un More on perd sa lessive ». Les autres couples, la duchesse
de Liancourt et le com.te de Boulainvilliers, Mm• de Gcn!is et le
vieomte de Lava!, étaient aussi parlants. - Voila le quadrillc
des proverbes, voila un des divertissements inventés par les
grands seigneurs et les belles &lt;lames du xvm• siéclc pour tromper
leur ennui. On congoit que cela ne les empechat pas beaucoup
de s'ennuyer.
Dans la littérature d'alors, l'homme en qui s'incarne en quelque sorte le genre du proverbe, c'est Carmontelle. II a vécu de
1717 a 1806 ; il était lecteur du duc d'Orléans quand éclata la
Révolut.ion, et spécialement chargé de régler les fetes qui se
donnaient chez la marquise de Montesson, secrétement mariée
au duc d'Orléans. II l'approvisionnait de proverbes dramatiques
dont il a par la suite publié deux recueils, !'un en 8 volumes,
l'autre en 4 volumes in-8°. II eut des imitateurs, des continuateurs
au x1x• siécle ; aux environs de 1830, le grand maltre du genre
se nommait Théodore Leclercq ; mais Sauvage, Romieu, Scribe
écrivaient aussi des proverbes.
Ceci explique pourquoi nous rencontrons dans le théatre
de Musset des pieees intitulées : On ne badine pas avec l'amour,
ll ne faul jurer de rien, JI faul qu'une porte soil ouverle ou fermée,

On ne sauraif penser d !out, ou encore d'autres piéces dont le
titre rappelle et résume quelque antique dictan, s'il ne le reproduit pas sous sa forme complete. Les Marrons du feu - titre de
la petite piéce publiée en 1829 avec les Premieres poésies de
ilusset - c'est le dicton : « I1 se sert de la patte du chat pour
tircr les marrons du feu » ; La Coupe el les lcvres - autre petite
piece publiée trois ans plus tard - c'est le dictan, d'ailleurs
inscrit au-dessous du titre : « Entre la coupe et les levres, il
reste encare place pour un malheur. » Remarquez que presquc
tous ces proverbes figurent déja dans le recueil de Carmontelle,
que déja celui-ci les avait pris pour texte. Et il est hors de doul.e
que Musset connaissait, qu'il avaiL meme !u de tres pres son
devancier. Je ne suis pas sur qu'il eut beaucoup pratiqué Théodore Leclcrcq ou qu'il fit grand cas de lui. En revanche, il avait
les amvres de Carmontelle dans sa bibliotheque, il les avait
lues et ne s'en cachait pas. Quand il fit jouer en 1849 On ne saurait
penser d tout, il fit écrire sur !'affiche de la Comédie-Fran~aise,
au-dessous du litre : « Imité de Carmontelle ,. En efTet, la piece
est une imitation du Dislrait de Carmontelle qui est la traduction
du meme proverbe. DansLe Dislrait comme dans la piéce de Musset
il est question d'un amoureux si distrait qu'en venant voir celle
qu'il aime il oublie toujoursde ]ui dire qu'il l'aime et de demander
sa main. Voici une page de Carmontelle qui donnera une idée
de &amp;a maniere :

1

SCCNE IV
LA COlfTESSE, LB MARQUIS
LE MARQUIS

Vous aimez beaucoup le mond"', ?ifadame ?
LA CO~ITESS E

Sans doute . Je ne connais que cela. Vous savez comme man mari m'a
rendue malheureuse, pl}ndant trois ans qu'il m'a tenue renrermée avec lui
dans une de ses terres.
LE MARQUIS

D:ms une de ses terres ?
LA COMTESSE

Oc1i, vraimcnt; Hre trois ans, mCme penclant l'biver, a la campagne 1
LA MARQUIS

A la campagne?
LA COMTESSE

Oui.
LE MARQUIS

Cela me tait souvenir d'une compagnie de cavalerie que le chevalier de
Saint-Léger veut avoir,

�LE THÉATilE ROMANTIQUE

716

717

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE !tlARQUIS
LA COMTESSE

C'est que si vous voulez vous rcmarier ...

Est-ce qu'il esta Paris, le chcvalier ?

LA COMTESSE,

LE MARQUIS

Oui, Madame, il est arrivé avant-hier, le jour de ce grand orage ; c'est 13.
ce qui a dérangé le temps, sürement.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous cherchez encare ?

LA COMTESSE

J'en suis tres !Achée ¡ car n ne peut pas y avoir de Tuileries aujourd'bui,
et je les aime beaucoup.
LE MA R QUIS

Aimez-vou&amp; aussi les truites, l\fadame ?

cherchanl sur sa loilelle.

Hé bien, avec qui ?

LA COMTESSE,

cherchant.

Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS

Vous seriez la plus beureuse temme du monde avec moi.
LA COMTESSE

LA COMTESSE

Comment les truites ?

Avec vous 'l
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Oui, j'en ai mangé a Geneve; c'est excellent.
LA COMTESSE,

rianl.

Ah I ah ! ah ! marquis, vous étes délicieux 1
LE MA.RQUIS

Oui, c'est délicieux; c'est ce que je disais ¡ i1 vous a tait bien rirehier,
n 'est--ee pas ?
LA COMTESSE

Comment ? qui?

Oh I s0.reroent.
LA COMTESSE,

cherchant.

Je ne le trouve pas ¡ c'est incon cevable 1
LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous chercbez done l:i 'l
LA COMTESS:E

Un papier que j'avais tout a l'heure.
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Le vicomte; n'est-ce pas de lui que vous me parliez ?

Est-ce une chose de conséquence 'l
LA COMTESSE

LA CO.MTESSE,

rianl.

Ah l ah I ah I A merveille 1
LE MARQUIS

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE,

riant.

Non, non, je vous trouve charmant comme cela. Ah l je n'en puis plus. (Elle cherche quelque chose,)
LE MARQUIS

Qu 'est-ce que vous voulez 'l Du tabac 'l j'en ai de bon.
LA COMTESSE

Qui, donnez.
LE HARQUIS,

donnanl du labac.

Ah l j'oubliais bien !
LA COMTESSE

Quoi ?
LE MARQUIS

Vous voyez bien ce papier-13. ; devinez.
LA COMTESSE

Je ne sais pas deviner; dites-moi tout de suite.

Oui et non. C'est une chanson.
LE ):[ARQUIS

J'en ai Ull recueil ; si vous voulez, je vous le prilterai, etc., ele ..

Meme situation, memes caracteres chez Musset, dans On ne
saurait penser d loul, meme babi! incohérent, mémes ricochets
d'une idée a l'autre. Mais d'une part, On ne saurail penser d loul

est peu de chose, comparé a ses autres piéces. Et d'autre part,
au contraire,Le Dislrait est ce que Carmontelle a écrit demeilleur ;
en général, il a la main lourde, ses plaisanteries sont vulgaires,
ses intrigues banales et fades. II est probable que, si ses proverbes ont plu dans les salons de 1775 ou de 1780, c'est qu'ils
n'y furent pas joués tels que nous les lisons ; sans doute - et cela
seml&gt;le assez clairement résulter de sa préface - il se bornait
a indiquer le sujet de la piéce, l'intention de chaque scéne, il
assignait a chaque acteur et actrice son rOle, et puis ceux-ci
se chargeaient du reste, y apportant !eur propre esprit, leur
gr:lce, leur délicatesse, leur parlaite habitude de la vie de salon.

��REVt;E DES COURS ET CO~FÉRENCES

7W

VALESTl:"'i",

ó parl.

Foulure ! voila un vilain mot.
llaul.

C'est trop de grAce que vous me raites, et H y a de certaines blessures qu'on
ne sent jamais qu'a demi.
CÉCILE

Vous a-t-on servi 3. dójeuner?
VALENTJN

Vous ~tes trop bonne ; de toutes les verlus de votre sexe, l'hospitalité e~t
la moins commune, et on ne la trouve nulle parl aussi douce, aussi précieuse
que chez vous ¡ et si l'intórél qu'on m'y témoigne ...
c{:CILE

Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
Elle sorl.
VAN BUCK,

renlranl.

Tu l'épouseras I tu l'ópouseras ! Avoue qu'elle a été partaite. Quelle natvelé I quelle pudeur divine I On ne peut pas raire un meilleur choix.
VALENTi:,

Un moment, mon ancle, un moment I vous allez bien vite en bcsogne.
VAN BUCK

Pourquoi pas ? U n'en raut pas plus; Lu vois clairement 3 qui Lu as affaire;
et ce sera toujours de méme. Que tu seras heureux avec cette femme-1.1 !
Allons touL dire a la baronne i je me charge de l'apaiser.

721

LE THÉATRB HOMA.NTIQUE

dans laquelle il lui donne rendez-vous le soir dans le bois v01sm
du chateau. En vain, son oncle s'alarme, leve les bras au ciel,
et va meme jusqu'a prévenir la baronne. Valentinquitte le chatean
avec lui, l'emmene dans une auberge du voisinage, ou il
lui olTre un si bon dlner, lui fait boire de si bons vins, que l'oncle
Van Buck n'a plus le courage de se !Acher et de s'opposer a son
projet. La nuit venue, Valentin court a son rendez-vous, et peu
apres il voit venir Cécile. Elle s'est échappée en toilette de bal,
car ce meme soir il devait y avoir un bal au cMteau et les invités
commen~aient a arriver au moment ou elle s'est sauvée pour
rejoindre Valentin. Elle l'a rejoint, - et elle est si charmante
de bonne foi, de confiance, si convaincue qu'en elle c'est sa femme
qu'il aime, si convaincue qu'il n'y a pas d'autre amourquecelui-13.,
elle a tant de charme, elle est si simple, si vraie, si naive en dépit
de son malicieux esprit, si fine en dépit de sa naiveté, si pure
en dépit de sa finesse, que Valentin hésite, semble un peu hontcux
de lui-mCme, oublie ses noirs desseins, abjure son scept.icisme,
et finalement tombe a ses pieds. La scéne est longue, retisonsen du moins quelques tignes :
'

CÉCILE

Pourquoi done, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom ?
VALENTIN

VALENTl:S

Bouillon I Comment une jeune filie peut-ellc prononcer ce mot-1:\ ? Elle
me déplatt ; elle est Iaide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne a Paris.
VAN DOCK

Plaisantez-vous ? oll est votre parole ? Est-ce ainsi qu'on se joue de moi ?
Que signiflent ces yeux baiss6s et cette contenance défaite ? Est-ce a dire
que vous me prenez pour un liberLin de votre espece, et que vous vous
servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour vos mécbanls
desseins ? N'est-ce done vraiment qu'une séduction que vous venez tenter
ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu I S1 je le croyais ... 1
VALENTIN

Elle me déplatt, ce n'est pas ma tau te, et je n 'en ai pas rópondu.
VAN BUCK

En quoi peut-elle vous dóplaire ? elle est jolie, ou je ne m'y connais pas.
Elle a les yeux Iongs et bien fendus, des cheveux superbes, une taille pJssable ¡ elle est parraitement bien élevée ; elle sait l'anglais et l'italien ; elle
aura trente mille livres de rente, et, en attendant, une tres belle dot. Quel
reproche pouvez-vous lui faire, et pour quelle raison n'en voulez-vous pas 1

Je ne puis le dire: c'est un caprice, unegageure que j'avais faite.
cf.CILE

Une gageure ? Avec qui done!
VALENTIN

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies ?
CÉCILE

Avec votre oncle peut-8tre; n'est-ce pas ?
VALENTIN

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connattre, et que personne ne fOt entro
nous.
CÉCILE

Yous avez raison. A votre place, j'nurais voulu taire comme vous.
VALENTIN

Pourquoi es-tu si curieuse, et a quoi bon toutes ces questions? Ne m'aimestu pas 1 ma belle Cécile ? Réponds-moi oui, et que tout soit oublié 1

VALENTIN

CÉCILE

U n'y a jamais de ralson b. donner pourquoi les gens vous plaisent ou vou!I
déplaisent. 11 est certain qu'elle me déplatt, elle, sa toulure et son bouillon.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait et.re plus digne d'@tre
aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous ...

Il se pique au jeu, il s'entéte; il écrit a Cécile une lettre d'amoUJ'

VALENTIN

Regarde comme cette nuit est pure l Comme ce ventsoulevo sur tes épaules

48

�723

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

eette gaze avare qui les entoure I Prete l'orcille : c'est la voix de la nuit
c'est le chant do l'oiseau qui invite au bonheur. DerriCrc cette roche élevl ~
nul rcgard no peut nous découvrir. Tout dort, cxcepté ce qui s'aime. Laissa
ma main 6cartcr ce voile, et mes deux bras le remplacer.

lui - nous l'avons vu en lisant Barberine - est un innocent
qui n'a été pervertí que par les livres ; le cas n'est pas grave ; il
pourra lui arriver de se rendre ridicule, mais on peut etre sur
~u'il ne sera dangeremr pour personne. Barberine a vite lait

722

CÉCILE

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler bolle! Mais ne m'Otez pas votre main ·
je-scns que mon cceur est dans la mienne, et qu'il va au vótre par 1a. -Pour:
quoi vouliez-vous parWr et faire semblant d'aller a Paris ?
VALENTIN

. II le ~allait ; c-'était pour mon onele. Osais-jc, d'aíllcurs, prévoir que tu
v1endrais a ce rendez-vous ? Oh I que je tremblais e1. écrivant cette Iettro
et que j'ai souffert en t'attendant f
'
ctcILE

Pourquoi ne scrais-je pas venue puisque je sais que vous m'épouserer?

n

On pourrait_ rés~mer ne faul jurer. de ríen en disant que c'est
la contre-partie d A quo, ré:venl 7es ¡eunes filies. Dans A quoi
révenl les jeunes filie,, )lusset avait exprimé cet iige de la ,ie .
oU l'imagination est toute romanesque, et oll nous nous figuron5
la vie plus bclle, plus amusante, plus poétique qu'elle ne ]'es~
réellement. Et dans sa piéce, ceci s'applique a la jeune filie ;
mais ceci peut s'appliqüer aussi bien au jeune homme,

a celui

qui n'a pas encore du tout vécu, et qui a tres peu Ju. Un peu
plus tard, en revanche, les jeunes gens traversent une autro crise ;

ils vont a I'excés contraire. lls se hatent de généraliser l'expérience
encore bien courte et incompléte qu'ils ont acquise et qu'il;
sont allés chcrcher ... n'importe ou ; ils se défient de la vie, parce
qu'ils l'ont apprisc a une assez f/i.cheuse école, et comrne ils
se l'imaginaient tout a l'heure plus belle qu'elle ne peut etre, ils
se l'imaginent maintenant pire qu'elle n'est. C'est l'áge des
affirmations ou plutat des négations impertinentes, l'age de
l'ironie, 1'8.ge oU l'on veut se donner l'air de ne plus croire a rien
et d'étre revenu de tout, quoiqu'on ne soit encore alié presque
nulle part.
Te! est, on le voit, le cas de Valentin qui, pour avoir eu quelques petits succés faciles, afTecle de mépriscr les fernmes, de se
prendre pour un Don Juan, et de considérer le mariage comme
une pure duperie. Mais, au fond, il n'est pas bien corrompu;
au fond, il n'est pas bien malade : son crear est resté jeune et
sain, capable encore de c;·oire et d'aimer, et il ne tarde pas a
conlesser son erreur. II prend place, par suite, entre deux a utres
créations de Musset qui sont comme des ét.udes successives
et finement nuancées de la méme maladie morale a des degrés
difTérents : iI prend place entre Rosemberg·et Octave. Rosemberg,

de s'apercevoir qu'il n'est qu'un enfant, et sans- etre dupe
des airs de roué qu'il essaie de se donner, elle murmure : « Ce
gar~on-Ia n'est pas bien méchant. , - Octave, dans La Confession
d'un enfanl du siecle, représente, si je puis dire, la méme maladie

morale arrivée a son paroxysme : ce ne sont plus seulement
ses Iectures qui lui ont gaté irrémédiablement le creur ; il a
vécu ; il a rencontré pres de lui le mensonge, la trahison ; il a
tenté d'oublier, de s'étourdir en se jetant a corps perdu dans
la débauche ; et Iorsqu'un jour il rencontre enfin un amour vrai,
Iorsqu'il rencontre la douce et loyale et fidele Brigitte Pierson,
c'est trop tard ; il ne sait plus, il ne peut plus aimer ; en lui la
loi est morte, la foi en autrui, la foi en la parole humaine ; malgré lui, il torture le creur si tendre qui s'est donné a Iui; il ne
peut plus que torturer, torturer autrui et se torturer lui-méme;
et que! que soit le dévouement de eeIIe qui essaie de le guérir,
iI est perdu, il est incurable : son creur ne saU1'ait rajeunir.
II y avait place entre les deux figures si vraies toutes deux de
Rosemberg et d'Octave pour une troisiéme fignre, celle de Valentin, et des trois peut-étre meme est-ce la plus vraie, celle qui
ressemble le plus a la jeunesse de l'homme. Je ne sais si en
cherchant bien nous ne- pourrions trouver dans notre littérature
quelque esquisse a rapprocher de eeIIe-la, et qui ait pu dans
une certaine mesure gnider Alfretl de Mnsset. II y a bien ~]que
analogie, semble-t-il, entre Il ne faul ju,_r de rim et une piéce de
Marivaux intitulée Le Pefi't-maifre corrigé, ou nomi voyons un
jenne fou de meme espéce que Valentin reconquis au dénouement
par sa femme, et tout pret il devenir désormais, lui aussi, fe
modele des époux. Et chez l'abbé Prévost également, dms un
réciti épisodique perdu, noyé au mili&lt;&gt;u d'nn de ses rongs rornans,
on rencontrerait le- meme theme traité avec émotion et avec
esprit. Mais que Mnsset se sonvlnt ou non de Marivaux et de
Prévost, son Valentin n'en est pas moins f&gt;ien a lui, tout /¡
fait a lui, phra vivant, plus vrai qu'aucune- esquisse antérieure.
Car, ici encore, ne sentons-nous pas bien que-, pour le- peindre,
Musset n'a eu qu'a s'analyser et a se- raconter Iui-meme, tef qu'íl
était a vingt-deux ou vingt-trois ans ? Mieux que personne,
il pouvait étudier la maladie de !'ame dont noussuivons en&lt;¡U&lt;llque sorte le progres en passant de Rosemberg a VaJentin et de
Valentin a Octave. Si ce sont lA des états &amp;ueceesifs de l'dme

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
724
masculine, ne sont-ce pas aussi comme des étapes dans la vie
de Musset lui-meme? -Avant de devenir« l'enfant du siécle ,,
le douloureux poete des Nuils, de la Letlre d Lamarline et du
Souvenir, avant d'etre le désabusé amer qu'il a fini par etre,
il avait été legamin impertinent qui écrivait La Ballade d la tune,
le railleur prompt a désavouer sa raillerie, a pleurer en riant,
a rire en pleurant... En 1840, il disait dans une mélancoliquc
cbanson :

J'ai perdu roa torce et ma vie,
Et mes amis et. ma gatté ...

Mais il avait dit quelques années plus tót, dans La Nuil de mai,
et il avait eu raison de dire :

de routinier dans leur maniere de sentir et de parler, plus aussi
s'affirme la beauté de~ ctres de passion qu'ils cOtoient, des etres
de passion que Musset leur oppose, que ce soitFortunio ou Crelio,
Jacqueline ou Camille. La phllosophie de Musset est, comme
on sait, assezsimpliste; il n'a vu qu'une chose dans la vie,l'amour:
Tournez-vous l:i, mon cher, comme l'héliotrope
Qui meurt les yeux fixés sur son astre chori,
Et préférez 3 tout, comme le M:isanthrope,
La chanson de ma mie et du bon roi Henri,

et, en dehors de ceux qui aiment, l'humanité n'est pour lui qu'une
collection d'absurdes pantins qui font les gestes de la vie, mais
qui ne vivent pas.
CLAUDIO

J'ai vu le temps oU ma Jeunesse

Sur mes tevres était sans cesse
Pr@te lJ. chanter comme un oiseau ...

•

• •

Tu as raison, et ma femme est un trésor de poreté. Que te dirai-je de plus 'l
C'est une vertu solide .
TIBIA

Vous croyez, Monsieur 'l

Cette gaieté a laissé sa trace dans son thMtre, et peut-etre ne
l'ai-je pas encore assez dit; l'occasion s'oflre d'elle-mCme, tandis
que nous leuilletons 11 ne faul jurer de rien.

Il y a plusieurs sortes de comique dans le théatre de Musset.
Il y a d'abord un comique caricatura! qui consiste dans l'étalage
de l'humaine sottise et dans le défilé sous nos yeux de silhouettes boulfonnes, de marionnettes dont les gestes saccadés et la
voix de polichinelle nous font rire. Ce sont, par exemple, le duc
de Mantoue et son chambellan dans Fanlasio, le juge Claudio et
son valet Tibia dans Les Caprices de Marianne, mattre André
dansLe Chandelier, ma!tre Blazius, maltre Bridaine, dame Pluche
et le baron dans On ne badine pas avec /'amour. Tous ces
fantoches appartiennen_t en propre a l'art de Musse~ ; ils
ne sont comparables ru aux boullons de Shakespeare ru aux
grotesques de Moliere ; peut-etre rappelleraient-ils plutOt
certaines caricatures tracées en deux traits de plume par Voltaire
dans Candide ou dans L' Ingénu. Ils sont irréels, et ils sont vrais;
ils ne sont pas vivants, ils ne doivent pas l'etre pour etre vrais : •
ce sont des automates. Ils sont la betise solennelle, mais non
pas représentée en une vaste effigie comme Thomas Diafoirus,
M. Prudhomme ou M. Homais ; ils sont dessinés en quelques
mots, juste assez pour que nous voyions tres bien qu'ils ne sont
que des e~res sans personnalité, sans vie propre, en qui tout
est mécaruque. Et plus s'exagere la raideur automatique de
leurs mouvements, plus se révele ce qu'il y a de conventionnel,

725

LE THÉATRE ROMANTIQUE

CLAUDIO

Peut-elle emp~her qu'on ne chante sous ses croisées 'l Les sírnes d'impatience qu'elle peut donncr dan !I son intérieur sont les suites de Son caractere. As-tu remarqué que sa mere, lorsque j'ai touchó cette corde a été
toul d'un coup du m~me avis que moi 'l
'
TIBIA

Relativemen l

a quoi 'l
CLAUDIO

Relativemenl a ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA

Cho.nter n'cst pas un mal, je rrei.lonno moi-m6me

a tout

moment.

CLAUDIO

Mais bien chanter est difficile.
TIDI .\

Ditricile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas r~u de voix de la nature
ne l'avons pas cultivée ¡ mais voyez comme ces act ~urs de thM.tre s'en tireni
habilement, etc ..

Il y a une autre sorte de comique chez Musset, plus voisin
de celui que nous sommes accoutumés a rencontrer a la scene,
un comique qui met le ridicule d'un caractere ou d'une silhouctte
en reliel, mais qui ne constitue pas toute cette silhouette ou tout
ce caractere. Par exemple ici, dans 11 ne faul jurer de rien, dans
les deux rOles de la baronne et de l'abbé. Il y a la, comme en
raccourci, deux types qui ont bien souvent reparu depuis
dans le roman ou la comedie : la baronne vive, fantasque, hurlu-

�LE :I'HÉATRE ROMANTIQUE
REVUE DES COURS ET CON~ÉRENCES

ber_lu, tete de linotte, ou, comme dit Valentin, v.raie girauette
qw tourne a tout vent, incapabkl de suivre une idée et de causer
autzement que par perpétuel quipeoquo, et pourtant bonne,
cbantable, mere tendre, amie dévouée ; a coté d'elle, l'abbé,
exeellent homme, certes, ame simple, mais timide, cérémorueux
et gauche a ravir. Tout est excellent dans son rOle : d'abord
la pa!tie de piquet, plus loin la scene dans laquelle Cécile fait
de lm sa dupe et l'améne a lui ouvrir la porte en faisant semblant de se trouver mal. Mais la scene la plus jolie me semble
celle du ,er acte, au salon, pendant la legon de danse :
L.i. BAllONNB

C'est une chose assez singuliere que je ne trouve pas mon pelo ton bleu.
L'.ABBÉ

V-0us le teniez il y a un quart d'heure~ il aura roulé quelque part.
LE MAITRE DE DANSE

Si Mademoiselle veut !aire encore la poule nous nous reposerons aprés
cela.
•
CÉCILB

Je v.eux apprendre la valse a deux temps.
.LB MAU'RE A DANSER

_M 1116 la baro~n.e s'y oppose. Ayez Ja bonté de tourner la t@te, et de me
fall'e des oppos1t10ns.

L 1ABBÉ

Que pensez-vous, Madame, du dernier sermon ? ne l'avez-vous pas entendu ?
'LA BARONNE

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
L1ABBÉ

Pla!t-il ?
LA BARQN:t,E

Ah I pardon, de n'y étais pas.
L'ABBÉ

J'ai .cru vous y apercevoir.
LA BARONNE

OU done 'l
.t.'ABB.É

A Saint-Roch, dimanche demier.
LA BARONNE

Nais nui, 1tres bien. Tout Je monde pleur.ait., etr::...

Est-oe la tout le co.mique que nous trouvons a gouter dans le
théatre de Musset ? On sait bien que non. Il y en a un autre, encere plus fin, ou, pour mieux dire, plus profond. -Celui-la consiste

727

dans la constatation et l'aveu de notre faiblesse, des legons
ci,ue nous recevons sans cesse de la vie, des contradictions qui
s accusent sans cesse entre notre langage et nos actes entre
nos résolutions et nos actions. D'autres écrivains ont '1ait la
, méme constatation ; ils l'ont faite avec une ironie 8pre, - ils ont
paru prendre plaisir a nous bumilier sous l'aveu de notre faiblesse
e~ c'~st 1~ cas aujourd'hui de beaucoup de nos auteurs comiques:
c éta,t h1er le cas de ceux qui ont constitué le Théátre-Libre. Musset a le rire moins bruyant et moins cruel ; il sourit, rien
de plus. Par exemple, dans ll ne faul iurer de rien. Que signifiet-elle, au fond, cette jolie piéce, sinon peut-etre que la fillette la
plus innocente, la plus ingénue, est plus fine cent fois que le viveur
le plus endurci ? Valentin a cru tendre un piege, et c'est lui qui
s'y voit pris. Cécile a discerné chacun de ses maneges ; elle l'a vu
causer et comploter avec son oncle derriere le bosquet ou il se
croyait caché ; tandis qu'il avait tant de peine a ourdir sa trame
a lui faire remettre un billet, il lui a suffi a elle d'un seul mot
pour duper l'abbé, se !aire ouvrir la porte de sa prison et s'échapper. Cette ingénuité féminine pourrait bien donner la cbair de
ponle ; elle pouvait servir de prétexte a d'éloquentes et ameres
déclarnations ; Musset s'en est .gardé. ll s'est contenté de sourire
de ce Valentin qui se croyait si fort et de tous celU( qui lui ressem·
blent; et il n'a pas gémi ce jour-la sur le dueJ qui se Iivre centre la
bonté d'homme et la ruse de femme » ; il s'est tou.t simplement
amusé de la comédie que l'bomme et la femme se donnent !'un a
l'autre. - Ce point de vue est probahlement celui du sage, et si
Musset avait su s'y tenir, sa vie et anssi son ceuvre e.ussent sans
doute été rnoins douloureux.
{a suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON &lt;EUVRE

Ronsard, sa vie et son reuvre
Cours public fait a la Faculté des Lettres de Paris, pendant
le semestre d'hiver 1921-1922,
Par M. GUSTAVE COHEN,
Professeur a l'Universilé de Strasbourg, chargé de Cours en Sorbonne.

II
Les origines.

Nous avons essayé, par notre premiere legon, de pénétrer dans
l'atmosphere morale ou baignent, pour ainsi dire, les ames de
la Renaissance triomphante, aux alentours de 1550. Cependant
cette atmosphere se nuance de colorations différentes suivant
les régions et le milieu familia!, c'est pourquoi nous aurons a
préciser le caractere de celui ou naquit et _grandit notr~ poete.
Mais, avant d'aborder cet agréable su¡et, 11 nous faut mventorier nos instruments de pénétration, notre outillage. J adis, cette
tache ardue n'eut pas pris moins d'une heure entiere, aujourd'hui
grace au Manuel bibliographique de la Liiiéralure francafse
moderne (1) de M. Gustave Lanson, notre besogne se trouve smgulierement facilitée. Il y a la un véritable plan-~uide, qui nous
enseigne aussi bien les grandes routes que les peLits chemms. Ne
Je consultez pas en recourant mécaniquement a l'Index alphabétique 1 mais leuilletez-le. Vous verrez comment l'ingénieux architecte, q ui est aussi un penseur, a ordonné la matiére, comment
cet esprit vraiment classique a lait, de la loret vierge et du
bourbier marécageux, un jardín a la lrangaise ; placez-vous aux
, étoiles » qu'il vous indique et, de la, considérez les grandes
avenues qui en partent, les perspectives de notre littérature.
(1) Une nouvelle édition, la troisiéme, a paru en 1921 chez Hachette, en
un tort volume in-8°, xxxu-1820 pp.

729

La lente promenade, qui est ici la plus prolitable, vous lera
rencontrer d'abord un groupe d'ouvrages généraux sur le xv1 8
siecle sur la Réforme et l'Humanisme ; un Chapitre II, sur
Clém;nt Marot et son école ; un Chapitre III, sur Marguerite de
Navarre le Platonisme et l'École lyonnaise; un Chapitre IV, sur
Calvin ¡t les Écrivains religieux de la Rélorme ; un Chapitre V,
sur Rabelais et les Conteurs. Le Chapitre VI, sur les traducteurs,
comporte notamment l' énumération des traductions de poétes :
1) grecs; 2) latins ;3) latins modernes; 4) italiens ; (pas d'espagnols
ni d'allemands, ni d'anglais, alors sans action sur nous). Cette
énumération prépare a mieux comprendre les inlluences
s'exergant sur la Pléiade, objet du chapitre VII et ou Ronsard
occupe les numéros 1576 a 1676 (_I ). Les li':~s y sont _classés
sous les rubriques: 1) Bibliographie; 2) Prmc1pales éd1bons_;
3) Publications de vers inédits ; 4) Biog~aphi~; 5) Études entiques et littéraires ; 6) Sources ; 7) Vers1/1cabon et mus1que ;
8) Langue et Syntaxe ; 9) Réputation de Ronsard.
L'embarras pour le commengant est de choisir entre tant. de
litres ceux qui sont indispensables méme au lecteur non spémahsé.
11 y a un homme, dont j'ai déja cité le nom, et d?nt nous serons
constamment tributaires, qui a consacré sa vie a l'étude de
Ronsard l c'est M. Paul Laumonier, aujourd'hui •prolesseur a• la•
Faculté des Lettres deBordeaux. Le poéte vendómo1s est, pour a1I1s1
dire, sa chose ; il le goute et le conna!t comme person_ne. Afflllité
de race, affinité de tempérament, 11 y a de cela, ma1s ~ aucun
moment cet amour rétrospectil ne le rend aveugle, la science le
préserve des égarements de la tendresse ; sait j uger so~ héros
et nul n'est plus habile a restituer aux httératures class1que et
italienne les emprunts dont celui-ci s'est rendu coupable.
M. Laumonier nous a donné successivement, en 1909, sa thése
de Sorbonne sur Ronsard poele lyrique (2), sa these complémentaire, l'édition critique de La uie de P. de Ronsard, de Clau~e
Bine/ (1586), ensuite, en 1914, a la Société des Textes lran~a1s
modernes, une édition critique des Odes el Bocage de 1550 (3),
enfin, plus récemment, de 1914 a 1919, chez Lemerre, en hmt
volumes in-8º les CEuures complldes. Contramt de se modeler
'
sur son prédécesseur
Marty-Laveaux et den~ pas méme s 'é_car~e~
de la pagination de ce dernier (4), M. Laumomer a, comme lm, smv1

H

~t1T

(1} II ne faut pas manquer de se reporter aux mémes numéros du Supplément, in fine, pp. 1563-1564.
(2J Paris, Hachette, Jn-8°.
,
.
.
.
.
{a) París, Hachette, deux volumes in-12, ópmsés, ma1s en ré1mpress1on.
L".! t. III vhnt de paratLre.
.
(4) Saut

a partir

du tome VI. Cecí facilite d'ailleurs la consultat1on d u

�a 6, :medi1A1
da ,.1rr-t.i1aat.--, -

......i!fwl;. . . ...,_.._
,.io.prñlllUIII Piéee-.A uth•, 1111
, ,., h. Uiabgue 4e Romul e\ d• ..._ (V
1e1
•
taOta . _ ~ YII e\ VIU,d''61111...

..,. par• - - im~Me.
rai doD11 lnjGaale1ylt6ae adoJl\6l'I"' M.
: reprechlil.1s awc arifitue la vlllÚIII
\;.!II-Mlll"81nl:Di • BO!Je kl addiliem, a ~
par'lea 6ditiea ulWcielme.
·- - - - je J'eap&amp;e. le uvaat 10llaMdiaat ul 1
,. , ~ del wxte1 fmll¡aia moderaee, 1M CEOda __. fourailNlit UD apkiuum, Ullll
a,fl'IC11ltui, dluneM!tM•~qae 90lte
dle&amp;~}, montnmtletalellidu~ • ••
,et.d'uae édiUoa.tat.ique~e4eélles i:-,, -4._
peint d'a1,o~t, 1584, l la ffille de la 'IIIIOlt.
• ~ n de._.,., a leur place, 4'aulre■ i\dTr
. ~ 11. Lauoll,-dont l'iHk.••~••ant1e
•a,- _.ntioner (ll, tet ce Roaard d fli
.
lkae, deat j'ai parl6 au déliat de ma pellQ!i
~~tadetra-.aildoatJa lliowr-Plñe pon laquetle le■ li.wel de MM.
)«1.-J.Juwwwud&lt;3) n - - t de~d 11ee
PMrN • .,._.,, td.eu c:INiail .lf. co,..
m.,...,_
(~.
2'Mea dlronalolfluO ............ Jton,ard,-«é 11. l&gt;•. . . _ _
.111 r ..... ltM ¡ .e-- qui - · al'éd.
l'ill.

-,.i:a-.e&amp;.

a. au,laurd'llui ,....,,_.
•
iónvlent c!enppeler a11111 que 11. O.l.anlon1l"apu • - ~ a ..... bion da U- ie l l - eu • ~ ..... fW lllloln
..,. la ~ n'• pu to drGH de JH811111r.
d, Romard, Eual d, Bi•ll!.!'JJllio• ha Andlra, la

&amp;

,-. •

J-.
u.-..
-·
..uoot••

19111· n ---111,BlblleUliqwl
M, ~ 1111s; ""-111-12 11a 111

~ franp,u,, dlrigée par M.F. Slrowlkl,
,-,.11...it fi1114); • YDI. ia--11, -' A 111 ...... &lt;lata, ma a
-dllallt de marque, 11. H. Vapnay, :a dnn6 tho l l l cM p. ele Ronaard, avec 6clalrci81emeD\s et not.loe
(L
H. la k t •·, ltl'- ua ..,.,¡_ ilHI"),
pe11Yelll
ill dr
blloi,I,, pubU... por 8alnte-Beuve, don:!i: grand aom
«re p e • - ......-.-. • ~ . 1 1 --1tl Rouard.
.
~

~DaDI la

241111

"parle, apria quelqu111 mote d'int:zoduct.iOD, l ~
eau, autobiograpllie pñmit.ivemat d.u.Au. en 1664 (
de Puchal, m qui Ru111dvo,d le fats llia .
Pllliade {3). Comme le paaaeba de- vera -oq,uf.iqueu
t llu¡o : un aleul de Tbrace, patrie d'Orplule. ri4'&amp;e d'or
,'maie dontle■ cliMeauxa retron~ )11111!
qu'ea Fonmaoi&amp;,, 11D cadet aveuturiÚ, \1elllt
pour offrir aon 4pÑ au Roi de F1wice : ee IGnt lee OJií.i
krrhle,nes .ie RoDBUd (4), que lea impboyable■ .ial-,
• de M. LoogMa oot digonflée■ a coupa&lt;1'f\piojee l'OIIMIMI
de bawlrw:he.
.
foliad'UD8plU8.iJlrd.reacendlDll8 .11'eat p a a ~
6:rivain: 10D ami Ball jriteDdétreiá8ude Louia J e ~
• .
. dela láe Mélu,4oe¡ ler Valaii, de ~
m ; lea ~ d'.Hercule .et Soota ; Jea Guias,
; pour :ae pu pmer de aign- de momc1ra . 1:0mme Pie de k Mirudole, qui se .Cl'P.)',W, veon 4'lla

«

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

empereur de Constantinople ; Benvenuto Cellini, d'un lieutenant
de César (1) ; les Scaligers, des della Scala et du prmce des Alams.
Tres petits gentillatres au fond que ces Ronsards, « seri;¡_ents•
fieITés », gardes-chasse, j'allais dire búcherons de_ la Foret de
Gastine, qui devait de par la grace des Muses, v~loir leur race
plus d'honneur que d'honneurs. S'ils portent tro1s po1ssons dans
leurs armes, c'est parce que, vraisemblableme~t, !eur IlO;fi leur
vient de celui de la rosse, variété de gardon, ma1s lo est s1 fermé
qu'il tend vers le ou, ce qui explique les_ deux formes Ronsart et
Roussart, qui alternaient comme monlier et mouslter, monsirance
et moustrance (3).
Le grand-pere du poete, Olivier Ronsart -~u Roussart, est
déja en possession du chateau de La Possonmere, dont le nom
vient de posson ou po9on (poin9on), mesure d~ cap?~1té des
liquides ou des grains, mais s'alté:a en _La__Po1~sonmere ~ous
l'inlluence du blason de la fam1lle, ams1 qu en témo1gne
Amadis Jamyn:

quHe du Milanais, et celui-ci l'y lait chevalier. Vingt-Jeux
fois, le seigneur de La Possonniere passa les monts, ce qui
ne l'empécha point de songer a son établissement. Le 2 février
1515, il épousa Jeanne Chaudrier, dont l'ancétre Jean avait
repris La Rochelle aux Anglais en 1372 (1). Elle avait eu une
jeunesse orageuse, ayant été enlevée par Jacques de Fontbernier, puis épousée par Guy des Roches, qui la laissa veuve
a 35 ans, apres quelques mois de mariage. C'est d'elle, non moins
que de Loys, que Pierre de Ronsard peut tenir son tempérament
passionné. L'avenement de Fran~ois d'Angouléme semble
amener pour Loys de Ronsard une apparente disgrace, puisqu'il
fut relev_é de sa charge le30 mars 1515. En lait, c'était la un congé
accordé par le Roi pour que le nouvel épouxputaller !aire sa cour
a la jeune veuve et lui aménager une demeure digne de sa beauté.
Ayant repris du service en 1521 (2), il devient Ma!tre d'Hiltel du
dauphin Fran~ois, participe a la bataille de Pavie (25 février
1525) ; et, un an apres, le 17 mai 1526, suit les Enlants de
France, qui vont a Madrid prendre, comme otages, la place de
leur pere, entre les mains de Charles-Quint, dont seule la paix
de 1529 devait les délivrer.
En Espagne, Loys de Ronsard charme les loisirs de sa longue
captivité en écrivant, car il est aussi lettré que soldat, et c'est lui
qui enseigna a son ami J ehan Bouchet, le rhétoriqueur poitevin
dit le Traverseur des Voies périlleuses, que

732

.ª

La PossonniCre de posson

Se surnomme, non du poisson
Qui des Ronsards nomme la race (4).

Olivier possede aussi le Moulin Ronsard, situé pres de Pont-deBraye et dont les aubes tournent encare. Il est suzerain des du
Bellays, chatelains de la Flotte, pour le hef Bréhault. Dans _ce t~rroir vend6mois lleurissent naturellement les poetes. Le 24 ¡anv1er
1464 il devient échanson du roi, mais Louis XI le révoque pour
avoi; participé a la Ligue du Bien public ; g~~cié, il devi~nt u~ des
Cent Gentilshommes de l'H6tel, poste qu il occupa ¡usqu a la
mort du souverain. D'un mariage avec J eanne d'Illiers des
Radrets, il lui naquit un fils, Louis, né vers 1479, parfait type_du
gentilhomme guerrier et lettré de la Rena1ssance franga1se.
Celui-ci, a quinze ans peut-étre, suit Louis d'Orléans dans_ la pre·
miere expédition d'Italie celle de Charles VIII, et amve par
meren vue de Rapallo, le septembre 1494 (5), 1;egoi~ le baptéme
du feu, et participe a huit tournois dans le M1lana1s . Q~and l~
duc d'Orléans est devenu Louis XII, en 1498, 11 mscrit, lu1 auss1,
son léal Loys de Ronsart parmi les « . Cent Gentilsho~mes de
!'Hotel» a 400 livres par an (6). Le ¡cune homme n a encare
que dix-neul ans, il accompagne son royal maltre a la con·

9

{l) Cf . Jusserand, op. cit., p. 5.
.
g
Laumonicr, Vie de Ronsard_ de Brnet, p. 58; Longnon, p. 41.7- 41 .
(3: cr. m~me a la toni~ue, la rime monslre. [de 1. mon~trer »] . oultre _dans
Je Myslere de la Passion d Arnoul Gr~sban {mil. du xv 11 s10cle), éd . G. Paris.
4) Vie de P. de Ron.sard, de Cl. Brnet, p. 59.
5) H. Lon;11on, Pierre de Ronsard, p. 42.
6) !bid., p. 44 et n. 2,

(21

1

733

les vers masculins

Et femeninz faictz de deux a deux metres
Ont la douceur des carmes panthametres (3),

c'est-a-dire l'alternance des masculines et féminines dans les
pieces a rimes plates.
Qu'il fut artiste, c'est ce dont témoigne le cMteau de la Possonniere qu'il reconstruisit des 1515, pour en faire l'émule de ceux que
la Loire voyait alors sortir de terre ou se translormer selon le
gout du temps. Ah ! le joli manoir Renaissance, qui, délendu, non
par des douves et des lossés, mais par des haies verdoyantes et
fleuries, apparalt tout a coup au pelerin qui débouche de Couture
en Vend6mois (Loir-et-Cher).
La largetacheblanche se détache sur lefond sombre de la longue
colline qui porte les restes de la forét de GHine (4). Du Mayen

¡¡

H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 69 et s.
2 lbid. 1 p. 48.
3 !bid., p. 63.
G 4 Le sens premier de gasline est pillage, de 13. terrain en íriche.

!

odefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue fran,aise.

cr.

�734

REVUE DES

couns

ET C01'FÉRENCES

Age, il n'a plus mcme les grosses tours qui flanquent Chamb-Ord
ou ... Théléme, une seule tourelle hexagonale est encastrée au
milieu de la facade sud pour maintenir l'escalier tournant hors
du gros oouvre. Les lenetres rectangulaires, encadrées de pilastres
ioniques, ne sont plus ameneaux mais a croisées, et leurs lintea~
portent des inscriptions qu'y fit sculpter Louis de Ronsard et qm
sont comme l'enseigne de son ame et de son époque.
Domini oculus longe spec[ulatur], l'ooil de Dieu voit loin, est-il
écrit au sommet de la tourelle, pour témoigner que l'ho=e est
encare pénétré de la pensée chrétienne du MoyenAge. Dom_ine,
conserva me implore plus has le linteau de gauche, au-dessus de la
croisée du p~emier étage, pres de l'angle extérieur. Respice finem,
pense ala mort, dit l'inscription voisine, plus pres de la tourelle et,
/¡ droite de celle-ci, les linteaux avertissent : Avant parlLr, avant
de quitter cette terre, veille it ton salut (1).
Mais voici qui n'est plus chrétien du tout et répond a l'idée que
nous nous faisons du paganisme puissant de la Renaissance. Sur
l'autre faºade, celle du nord, on lit: Veritas, filia temporis, la
Vérité filie du Temps, et, au-dessus de la petite porte d'entrée
pratiq~ée au has dela tourelle : V oluptati et Gra!iis, ~u Plaisir e_ta la
Beauté, dédicace prophét1que aux deux gérues qm se pencherent
sur le berceau du poete et veillérent sur lui jusqu'au tomheau.
Franchissons le seuil de cette maiso.n, que la bienveillance de
son possesseur actuel, M. Hallopeau, un chimiste doublé d'un
historien, et de madame 1-Iallopeau, rendent si hospitaliere. Nous
pénétrons dans une salle au fond de laquelle on · a áressé la haute
cheminée qui a été descendue du premier étage, oú elle se
trouvait jadis. Elle a réchauffé, dans les soirées d'hivet, l'enlance
du poete ·au feudes troncs d'arbres·qui brillaient surles chenets
et, sur le large manteau qui domine l'atre, il lisait son averur
dans l'inscription qui y regne: Non fallu.nf" fulu.ra meren!em,
!'avenir appartient au mérite. Au-dessous de cett,e orgueílleuse
devise s'alignent, sous forme d'écussons, dont ceux des comtes de
(1) Interprétation dil!érente de celle de M. Hallopeau, qui ent~nd: "Av~
de partir pour l'expédition d'ltalie ,, et de M. r.aumomeri qm comprend .
e Jouis de la vie, car elle est bréve ,.
.
.
{l) Je ne sais par quel malheureux.hasardM. Hallays; le pk1erlll pass1onné
· de En fÍdnant a trauers la France (Anjou et Maine, Paris, Perrin, 1918, in-S°J:
n'a pu y péoétrer (cLp. 254). De M. H_aITopeau (L . A.), on Ü!ª le Bas-_Yen~ .
moís de Montoire a la Charlre-s!lr-l,; .Loir (La Charlre,_.J. Mo1re, 1906, tn-8_),

Les Souvenirs des Ronsart au Man nr de la Possonmere et d_ans les Égll.Ses

paroissiales de leurs Seigneuries (Extrait des Annal~ FlécflotfCS, unJ revue
remplie d'articles sur Ronsard), La Fléche, E . Besmer, 1905 1 m:8º; ncussons
au Lion dans le Bas-Vendómois (ibid., 1910) ; ·Essais sur l'histoire des comtes
d ducs de, Vend6me de [a maisan de Bourtmn . Ibid., t. I, 1909, t. 11, 1911.

735

RONSARD, $A. VIE ET SON CEUVRE

Vendome et meme des Valois, les prétentions nobiliaires des
Ronsards, des Chaudrier-La Trémoille et des Illiers des Radrets.
Suivant l'ingénieuse remarque de M. Hallopeau, le E de droite
associe pour Loys Ronsart, en un monogramme, les noms de ses

deuxmattres,LouisXII et Fran~oisl«,en meme tempsquepeutetre son propre prénom, association que je retrouve au-dessus de

la porte d'entrée dans ce Lys oú l'y est cerclé d'un o. Sous l'inscription de la cheminée, délicatement gravées dans la pierre
blanche et tendre, des flammes lechent le pied des ronces qui
les rcmontent: la ronce ard (brule), faisant armes parlantes.
11 ne laut pas quitter le chateau sans pénétrer en lace dans les
grottes taillées a meme le tul, vestiges sans doute d'une plus an, cienne et féodale demeure et dont les entrées gracieusement
sculptées portent, elles aussi, de curieuses épigraphes (1). De la
part une de ces galeries mystérieuses permettant aux assiégés
de s'échapper au loin ou de recevoir des secours du dehors et
qui font tant rever les imaginations enfantines. Ces grottes,
tout le plateau ou gdtine en possede de pareilles, ou -les hab;..
tants de Couture serrent les vins de leurs vignobles et. vont les
déguster le dimanche. Ce sont les « antres secrets, de frayeur
tout couverts », dont nous parlera l'é'crivain.
Comme son souvenir est. encere vivant lcl-bas ! La bonne femme
qui nous. montre ces merveillcs nous remercie de notre visite- :

• &lt;;a fait bien plaisir, bédame, c' est un homme d 'ici ! n, naif témoignage de gratitude du pays vendomois qu'il illustra par ses
vers. Elle nous conte encore l'histoire du pré Bouju (2). On
porta I'enfant pour le faire baptiser, mais arrivée la, la nourrice,

étant a hout, chnt et laissa tomber le petit. Le peuple aime ces
· étymologies-calembours, mais Binet, l'ancien biographe, qui a
su cette Iégende, la narre avec plns de grace, l'enjolivant un
peu, aidé par l'imagination du lyrique :

Peu s'en fallut que le jour- de sa naissanee ne fut aussi le jour de son enterrement : car, comme on le portoit baptizer du Cbasteau de la. Possonmere
en l'Eglise du village de Cousture, celle qui le pol'loit, traversant un pré, le
laissa tomber par mesgarde sur l'herbe et neurs, qui le receurent plus doucement, et eut encor cet aecident un.e autre Tenco-ntre, qu'une Damoi-selle
qui portoit un vaisseau (3) plein d'eau de roses, pens,ant ayder- a recueilfü
l'enrant, luy renversa sur le chef une partie de l'eaue de s.enteur, qui (4) fut
un presage des bonnes odenrs dont il devoit remplir toute la France, de·;

lieurs de ses escris (5).
1

(d suivre.)

(I) Buanderie belle, La fouriere, Vina barbara (vins étrang-f'.rs), cuides uideto
{pre~•is gude a qti tu donnes), custodia dapum (la dépense), Sustine et
o.brtme :« ~ouffre et jeQne), Tibi soli gloria (• Gloll'e3. toi seul »)..
2 Derriére la nouvelle mairie de Couture.
3 Un vase.
4 Ce qui.
.

¡1

(5) La vie de P . 4e Ronsard, de CI. Bínet (1586), p. 4.

�1

L IDÉE DE PATRIE

737

au genre de vie, aux coutumes, tenait et tient encore lieu d'idée

L'Idée de Patrie
Formations et transformations au cours des ~ges.
Le Drapeau.

CONFÉRENCE faite

a l'Unlversité

de Strasbourg,

par le Chef de bataillon breveté H. DUFESTRE,
Jnslructeur m{lilaire de l'Université.

de patrie, et il est loin de cette conception primitive, loin de
l'attachement de l'Esquimau a ses glaces, du Peau-Rouge
a ses prairies, du Turcoman a ses steppes a ce sentiment
inné, prolond, filial, qui nous attache a notre patrie.
Considéré sous cette forme, c'est seulement lors de la phase
agricole, quand les hommes ayant péniblement délriché le sol
en tirerent leur subsistance au prix des plus durs laheurs et
s'y fixerent, que leur vint l'attachement a 1a terre natale,
partant que germa et se développa l'idée de patrie, et, avec
cette idée, la notion des droits qu'elle confere et des devoirs
qui en découlent.
Droits pour l'individu de jouir des avantagcs ressortissant
a la collectivité dont il dépend, devoirs corrélatifs, notamment
le premier et le plus important, celui de défendre sa patrie, meme
au prix de sa vie.

Le role essentiel de J'armée est la délense de la P?trie. L'idée
de patrie se place done tout naturellement en tete du programme d'éducation militaire et, a coté d'elle, celle. du ?rª:
peau qui en est Je symbole. Je vous parlera, done au¡ourd hm
de la Patrie et du Drapeau.
.
.
Le mot patrie, en Jatin patria, dérive. directement du mot
pater, pere. Dans son sens latin, celm umversellement ª?opté,
la patrie est done la terre des peres, puis, par extens10n, le
patrimoine matériel et moral qui s'y rattache, n~tamment )es
grandes idées, les traditions, les exemples qu ils nous ont
Jégués et que nous nous devons de _défend:e comme le plus
sacré de leur héritage, comrr:ie ce q~• constitue notre personnalité en tant que membres d une nation. , . .
. •
Comment est née l'idée de patrie ? A l origme des ages, n?s
Jointains ancetres ne la souP9onnaient guere. Toute la_préhistoire nous Jes montre con!inés dans une gross1ere arum~hté,
disputant aprement au": betes léroces, guere plus !éroces qu euxmemes leur pature quot1dienne.
.
.
Plus' tard a l'aube des premieres civilisat1ons, la not10n de
patrie n'existe qu'a l'état rudimentaire chez les peuplades
primitives celles qui vivaient exclus1vement de la chasse ou
nomadisai~nt perpétuellement a la suite de l~_urs troupeau_x:
L'amour du sol natal, londement meme de 11dée de patrie,
.ne pouvait etre bien prolond chez ces races de chasseurs et.
de pasteurs, pas plus qu'il ne l'est actuellem_en~ encore che~
les tribus de J'ancien et du nouveau monde qm n ont pas !rant
chi ces stades ancestraux. Chez ces peuplades, l'attachemen.

La notion de patrie lut done une notion de progres, je dirai
meme de liberté, car n'en bénéficierent que bien sommairement
les peuples soumis a cet étroit et dur despotisme commun aux
antiques civilisations de l'Asie (Assyriens, Medes, Perses).
On peut meme affirmer que l'idée de patrie est plus particulierement occidentale. Sans parler de l'Égypte mere des
peuples, c'est en Europe, notamment en Grece et en Italie,
que nous pouvons le mieux en étudier le développement.
L'Orient s'y prete peu. II reste par excellence la terre classique
des dominations absolues et celle des grands courants religieux
les unes et les autres étrangers a l'idée de patrie, tels le Bouddhisme et l' Islam.
Les premieres patries furent done des bourgades, des cités
ou des associations de cités, disposant d'un hinterland plus
ou moins étendu d'ou. elles tiraient leur subsistance a une
époque ou. les communications étaient difficiles et périlleuses.
Dans ces embryons de nations lutures, dont la plupart devaient
s'absorber dans des communautés plus vastes, !'esprit de
clocher régna comme il est d'usage. L'étranger devint l'ennemi,
et la guerre entre les cités voisines, partant rivales, ne fut-ce
que par la pénétration réciproque de leurs hinterlands, lut de
regle. L'histoire de la Grece antique comme celle de l'Italie
au Mayen Age sont pleines de ces luttes .
Faut-il en conclure, Messieurs, que la guerre est la conséquence meme de l'idée de patrie, qu'elle s'y rattache essentiellement? Qu'elle s'y líe comme l'ombre au corps ? Ríen n'est
plus faux.
49

�L'1DÉE DE PATRJE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

738

Considérée au point de vue purement objectif, la guerre est
un fait brutal qui a existé partout, a toutes les époques, et qui
semble devoir perpétuellement exister tant il est humain,
j'entends lié aux destinées mémes de tout ce qui est terrestre,
de tout ce qui appartient a notre planete.
La guerre est bien antérieure a l'idée de patrie.
Examinée aux lueurs de l'bistoire et de la préhistoire, on
voit la guerre partout depuis !'origine des ages. Le mythe de
Cain, premier enfant des hommes, tuant son frére Abe!, ce
mythe, qui figure au seuil méme de la Genése, me semble, a
ce titre, la plus formidable, mais aussi la plus véridique image
des destins de notre misérable humanité.
De méme .¡¡ue !'historien, le naturaliste la trouve partout,
la guerre : sur la terre 1 dans les airs, au sein des eaux !
La guerre, le biologiste la rencontre dans ses investigations
journaliéres et exploite l'instinct des microbes a s'entre-dévorer.
L'entomologiste la constate a chaque pas de ses recherches,
et le génial Fabre nous a ouvert a cet égard des ablmes insoupgonnés de férocité.
·
S'imaginer par suite, en particulier au lendemain de ·1a
grande guerre, que la paix va soudain régner sur l'Univers
assagi que es gens du xxe siécle, enfants d' Adam comme
leurs devanciers, vont tout a coup rompre la cbalne de l'implacable destin, me paralt quant a moi ... problématique pour
ne pas dire davantage.
La nature, Messieurs, ne procede pas par bonds, et le mot
progrés implique l'idée de continuité. II nous a lallu des milliers et des milliers d'années pour atteindre le point de civilisation que nous vivons actuellement. Se persuader que, ca;mou!lé par sa mince et si récente couche de civilisation, l'homme
va soudain s'assagir, que notre génération va marquer un
terme dans l'éternité des luttes humaines, réclame a mon seos
une forte dose d'illusion.
La guerre n'est done nullement une conséquence de la patrie.
Celle-ci, bien au contraire, contribua a la rendre plus rare.
Elle tempéra les égoismes individuels, adoucit tes frottements
entre citoyens d'une méme patrie liés désormais par la com·
munauté de sang et surtout par celle si puissante des intéréts.
Entre hommes d'une méme cité, la guerre devint cette exception bideuse qui a nom guerre civile. Le triste renom qui, cbez
tous les peuples civilisés, s'attache a ces luttes !ratricides,
témoigne que l'idée de patrie fut- un adoucissement a ce fait
.brutal qu'est la guerre. Cette idée marque done un progre&amp;
1

739

incontestable de J'humanité ' n ,en dépla1se
. aux antipatriotes.
maintenant le dé ve 1oppement de l'idée de patrie
auExaminons
cours des ages.
Les premiéres patries, ai-je dit f
.
stade, commun a toutes 1
, _urent des c1tés, et ce premier
taines d'entre elles et non ¡"s nat1ons, fut définitif pour cer-

' .
L ancienne Gréce en

es moms remarquable

t· r
'·
qu'a l'état de cité.' Les Pªfu icu
ne connut guére la patrie
Athénes, Sparte, Thébes ~: e lebres des. états helléniques :
due celle d'un de nos
~s, ne dépasserent guere en étentait déja About, aux ale:;.::ir:"~m~its, et, comme le constade nos jours la patrie de L e
e S 54, un prélet administre
essentiellement compartiIJen~:~ued ~ns doute, la configuration
~aucoup dans cette division a /
ª. Gréce fut-e)le pour
mques ; mais sans doute
. extreme des patries hellériste de ses h'abitants et le auss1, le caractére tres particulasonnalité qui leur a d' ·11 ur perslonnahté hypertrophiée, pera, eurs va u dans l' Ant" .
grands hommes contribuerent
. a
iqu1té tant de
. Quoi qu'il en' soit, l'Hellade ••uss1 ,ce morcellement.
¡e dis a peu pres car elle reste tu pres ume de nos jours politiques-fut d~ns l'Antiq ·té . res ~1v1sée de par ses luttes
périodes de son histoire pres ui~c~a ble que~ rares et tres co~rtes
rad1calement inapte a se e' t·tpa e de s entendre et tou¡ours
e f
.
ons I uer en corps d
t·
n ants, s1 grands dans les arts
.
e na 10n. Ses
les lettres, s'épuiserent durant d ' ¡~~ ¡"°iences, la philosophie,
¡usqu'au jour ou en raison de
s1eJ. es _en des luttes stériles,
devint la proie ¿bligée de I
eurs iv1s10ns memes, la Grece
suivre le développement de l~dpémdssante _Rome, oú nous allons
1 e e patne.

t~•

a'

¡"'

. Les Romains l'avaient dans le
.
s1 p~ononcé des ancetres qui e t~~g, cette idé.e, avec ce culte
Qmntes. L'idée de atr-'
. s essence meme des vieux
•~ rattache essentiell~me~et
c(tut des Rremiers ages,
s étend au lur et a mesure des r
r s), Rms. au Latium,
Pu1s, elle gagne l'Étrurie la Cp ogre~ de la dommat1on romaine.
aux rives de Tarente fran'chit 1~:pam~, coule le long de la botte
et crée la patrie ro~aine do t p~nnm, monte dans la Cisalpine
symbole.
n
orne demeure le creur et le

f(; ~;~[.

Des la République et Jus t d
elle enjambe les monta nf
ar ' avec la conquéte impériale,
Pyrénées le Rhi
t g .8 et les océans, franch1t les Alpes et les
I e .~
'
n e meme un moment le D
b
.
I s1ccle, sous les Antonins ces dél"
anu humam,
e, pms, au
'
ices du genre
la

�L1 IDÉE DE PATRJE

740

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

patrie pour le citoyen romain a cessé depuis longtemps d'étre
Rome, pour prendre le sens le plus large dont ce mot soit
susceptible.
Dans cet immense empire qui, du levant au couchant, du
midi au septentrion, s'étend tout autour du bassin de la Méditerranée, des déserts de Libye a l'océan ténébreux, des rives
de l'Euphrate aux colonnes d'Hercule, la civilisation romaine
a fait résonner partout la langue latine, répandu partout les
mreurs et les usages latins.
Le Romain implantait ses coutumes, ses mreurs, partout
ou se posaient les aigles romaines, partout oil il érigeait les
autels de ses dieux aux sanctuaires si largement ouverts a
toutes les divinités étrangeres. De ce fait, chaque cité romaine
d'Europe, d' Asie, d' Afrique, était un diminutil de Rome oil
le Romain s'adaptait aisément, car il retrouvait avec sa langue,
son droit, ses mceurs, son forum, ses thermes, son amphithé3.tre,

son cirque, brel tout ce qui constituait pour lui I' essence et
le charme de la vie antique.
Aussi peut-on alftrmer, qu'a l'exception des habitués du
Palatin, citadins renforcés, tels Ovide ou Lucain, pour qui
rien &gt;n'existait que la capitale, le citoyen romain, qu'il fut du
sang des enlants de la Louve ou un naturalisé, n'avait nul
besoin de porter sans cesse ses regards désolés vers Rome
pour songer a la patrie. A cette époque ou les communications
étaient si laborieuses, qu'en dépit de l'excellence des routes
on faisait bien plus difficilement le trajet de Rome a Thessalonique, Alexandrie, ou a Tréves, que de nos jours le voyage
de Paris a Pékin, l'émigrant d'Italie fut mort de spleen s'il
avait sans cesse été obsédé par cette vision de Rome dont il
était donné a si peu de ses contemporains de se rassasier.
Vivant paisiblement dans sa cité de naissance ou d'élection,
qu'elle s'appelat Tréves ou Cirta, Alexandrie ou Carthagéne,
il s'y considérait dans sa patrie. Pour lui, en effet, elle était
partout, cette patrie romaine, partout ou, en levant les yeux,
il apercevait les aigles de Rome, partout oil, en les baissant,
il trouvait les autels de ses lares. Le reste de l'univers, inconnu
ou laiblement soupgonné de lui, ne comptait pas alors pour
le mortel fortuné qui pouvait dire, dans la plénitude certes
de l'orgueil humain : civis romanas sum !
Ne nous hatons done pas de proclamer, avec certains historiens,
que l'idée de patrie s'aftaiblit progressivement avec l'extension
de l'empire, car les inscriptions tumulaires, répandues un peu
partout sur la surlace de l'ancien IQonde romain, attestenL

741

que beauc_oup ~e légionnaires et de colons portaient intact
en eux, et ¡usqu _au temps d~ la décadence, l'amour de la grande
Rome._ Le_ sentiment patr10tique romain, c'est peut-étre au
contra1re, a partir d'! 11• siecle, a Rome qu'il existe ]e moins 1
A R_ome, _ou aprés Sylla, Tibére et surtout Néron, les vieux
Qumte~ d1sparurent _POUr !aire place aux affranchis, étrangers
au sentiment de patrie.
Po~r c?ncevoir l'extension de l'idée de patrie chez Je Romain
du n. siecle, 11 _fa~t se rappeler avec que! éclectisme la Rome
1mpériale ch01s1ssait ses empereurs. Beaucoup sont originaires
des p:ovmces les plus diverses, et ces memes empereurs, devenus

parfo1s de par leur toute-puissance des monstres de débauche
et _de folie, ne se percevaient, pour les citoyens des provinces
élo1gnées_, qu'a travers les bienlaits si tangibles de J'administration ~pénale, que concrétait la statue du divin César
1mage meme de l'unité de l'empire.
'
, On _peut done prétendre que l'idée de la patrie romaine,
d étro1t~ et d~ rustique qu'eBe éta_it aux primes temps de la
Répubhque, s élar~1t, se c1v1hse, s'1déalise au fur et /¡ mesure
qu~ gagne la dommation_ impériale. L'empire périt peut-étre
moms d? man~ue de patr1?tisme de ses habitants, qu'en raison
de_ 1~ d1mmut10n progress1ve de leur esprit guerrier, qui s'affa1bht au fur et a mesure que la paix romaine s'étendit sur le
monde.
Pour entretenir !'esprit militaire, il eut fallo a défaut de
guerres, reméde extréme, il eUt fallu, tout au moÍns la crainte

de 1~ gu.erre. Comme cette crainte avait disparu a~eo les enneffils memes de Rome, !'esprit guerrier se perdit dans l'empire.
Les armées se pe_uplerent de Barbares, et un j our les frontiéres
démesuré~ent d1stendues creverent sous le poids des envah1ss~urs, n étant plus soutenues par les belliqueux légionnaires
de l_époque du grand Jules ou de Septime-Sévére. Comme
demere cette défense toute linéaire, derriere ce mince cordon
qm sép~r_a,t_ le m?nde civilisé des Barbares, aucune organisation m1hta1re . n existait, sinon quelques milices urbaines
le monde romam s'écroula et devint la proie des Germains'.
Les invasions germaines, ceiles de ces mémes ennemis que
nous avons terrassés hier et qui ont épandu durant des siecles
sur l'Europe d'épaisses ténébres, ruinerent la patrie romaine
et, avec elle, la paix universelle. Tout devint en Occident confu'.
s10n et chaos !
Sans nous arreter a l'empire de Charlemagne, conglomérat

�L'IDÉE DE PATRIE

742

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de peuples que seul son génie put maintenir un instant ras•emblés, nous voyons l'idée de patrie disparaltre en Gaule
pour ne renaitre que vers le x1• siécle.
Que fut-elle auparavant, cette idée, dans notre pays ? Dans
la Gaule celtique, qui constituait le creur milme de notre anci1;.nne patrie, le patriotisme lut avant la conquilte romaine et
meme cbez les Arvernes, le plus national certes des peuples
gaulo,s, assez semblable a ce qu'il était en Grece.
Les Gaulois, divisés en une loule de peuplades hostiles,
sans cesse en guerre entre elles, peuplades de meme langue
et adorant les mémes dieux, se savaient de méme sang. Mais,
c_on,ime aux Grec~, la haute notion de la patrie, celle qui, faisant
htiere. des questrnns de clocher, réalise l'unité et permet seule
de laue face au danger étranger, leur manqua avec la claire
vision de l'intéret commun. Cette forme du patriotismo ne se
mani!esta que tardivement et durant bien peu de temps en
Gaule_, avec Vercingétorix qui réunit un instant la patrie
gaulo1se contre César. On peut done affirmer que cette vieille
Gaule périt par l'excés de son esprit particulariste.
Aprés la victoire romaine, notre pays se latinise rapidement.
tant par la supériori.té de la civillsation romaine, que parce
que Gaulms et Romams ont le meme ennemi dans le Germain.
Incorporés dans les légions, les descendants des Brenns montérent la garde sur les bords du Rhin et beaucoup finirent
tribuns militaires. C'étaient, dans toute l'accept1on du mot
des Gallo-Romains.
'
Avec la domination des Barbares, le sentiment national
s'assoupit chez nous pour se ranimer vers l'an 1000 avec les
progrés memes de la langue frangaise.
'
La Chanson de Roland, qui date du x1• siécle et que nos
soldats chantaient encare en 1812 a l'attaque de Smolensk
est bien une épopée nationale, oil l'amour de la France con'.
sidérée non comme une entité géographique, mais com:Ue le
pays chrét,en par exce!lence, habité par des gens de meme
race, perce a chaque strophe. L'auteur, le trouvére, ou plus
exactem~ntlejongleur normand Turold, n'estcertes pas un savant,
ams, qu en atteste sa totale ignorance des Musulmans, ces
sectateurs du d1eu unique qu'il qualifie d'idolatres · mais son
1gnoran_ce meme nen ren? ~e plus touchant et plus tangible
le sent1ment nat10nal tres vil et purement instinctif qui se
dégage partout de son reuvre.
•

,.

J

'

'

743

Cet amour de la doulce France s'exalte a quelques siécles de
l~ sous la domination anglaise et trouve sa magnifique expressrnn dans la pastourelle Jeanne d'Arc, qui, durant sa breve
vocat10n, est l'incarnation méme de la Patrie meurtrie et foulée

par l'envahisse~r. C'est dans le peuple, a cette époque, bien
plus que dans I entourage corrompu de Charles VII dans cette
Cour

a demi

acquise aux conquérants d'outre-mer' c'est dans

le peuple qu'il laut chercher les pures sources du patriotisme
lrangais. Ce patriotismo trouve, au Moyen Age, sa synthése
dans . le rmracle . des premiéres cathédrales gothiques, reuvre
de f01, certes, mais aussi de sentiment national.
Inspirée par ce sentiment, l'unité lrangaise se forge peu a
peu sur la dure enclume des rois capétien~. Philippe Auguste
saint Louis, Philippe le Bel en furent d'abord les grands ar'.
tisans dont _l'reuvre fut brillamment continuée par Louis XI,
pms_ par füch~lieu et Mazarin. Ce dernier, quoique Italien,
mér1te néanmoms une place d'honneur a coté des grands rois
Bourbons.
L'idée de patrie appliquée a la terre lrangaise est done millénaire chez nous. Bouvines, la délivrance d'Orléans, Rocroy,
sont, dans toute l'acception du mot, des victoires nationales
qui nous sauverent de la domination étrangére au meme titre
que Valmy, ce brillant fait d' armes du Strasbourgeois Kellermann, dont on peut s' étonner de ne pas trouver la statue a
Strasbourg, a coté de celle de Kléber.
L'unité frangaise si brillamment complétée par la Révolution, qui la cimenta par le fer et par le sang, fut done d' abord
l'reuvre séculaire de trois dynasties de princes nationaux.
Par héritage, mariage, parfois par conquete, mais jamais par
conquete violente, ils la réaliserent lentement, progressivement,
surement, depuis Rugues Capet,jusqu'au malheureux Louis XVI
dont l' Amérique vint, au cours de la grande guerre, acquitter
la lettre de change, tirée par lui en 1778 au bénéfice des
Insurgenls.

Le sentiment de la patrie se développa parallelement a cette
urnté et, comme il laut a toute idée un symbole pour la concréter, la France le trouva longtemps dans la personne du
souverain, du Roi, qui, aux yeux de nos péres, l'incarna jusqu,a
la Révolution.
Le role de celle-ci dans le développement de l'idée de patrie
fut d'en changer le caractére, de l'élargir, de l'idéaliser en rendant cette idée indépendante de la personne du sduverain
indépendante de la forme du gouvernement.
'

�744

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'émigration prouva au commun des Frangais que la notio~
de patrie pouvait s'abstraire de son chef, fí\t-il, comme c'éta1~
Je cas chez nous, de souche dix fois séculaire . Le qualificatif
de pairiole, que J'on trouve déja dans nos cités bourgeoises du
xv• siécle, et que méritait certes Jacques Coour, passa a l'état
de cliché.
Les royalistes de la fin du xvm• siécle s' étant par I' émigration ou par l'insurrection exclus d'eux-memes de la patrie,
Je terme de patriote devint, en quelque sorte, le synonyme de
républicain et le demeura jusqu' a I' Empire.
.
.
Napoléon, que Chateaubriand a appelé un poete en act10n,
ce qui est peut-etre sa définition la plus exacte, coi_nprit merveilleusement le supplément de force que son géme pouva1t
tirer pour la marche a l'étoile de l'exploitation a outrance de
l'idée de _patrie.
Des l'Égypte, on le voit expurger son nom de sa consonance
péninsulaire . II signe « Bonaparte » au Iieu de « Buo~apar~e ».
Déja en Ilalie, il avait repoussé toute avance des md1genes
tentés de saluer comme un compatriote le Corse aux cheveux
pla!s. A partir de Marengo et jusqu'a la fin de son regne, meme
bien au dela ' car Sainte-Hélene lui ful un magnifique piédestal,.
il « concréta » la France aux yeux de ses soldats. Or ceux-c1,
par l'élargissement de la conscription, s'appelaient la nation
tout entiére, promue au titre de Grande comme récompense
de ses sacrifices sans cesse renouvelés.
Bien que la folle ambition du despote nous ait coute deux
invasions et la perle de nos lrontieres naturelles conqmses
par la Révolution, sa titanique figure est bien frangaise, ne
serait-ce que par sa clarté, sa netteté, sa précision. Puis, l'Épopée,
unique dans l'histoire, l'Épopée oil notre Alsace, notre Strasbourg ont une si grande place, l'Épopée unique si l'on en excepte celle si Jointaine du Macédonien, suffirait a !aire passer
a jamais le nom frangais a la postérité, si nous n'avions encore
pour cela bien d'autres titres de gloire, dont Verdun et les
deux Mame.
Béranger ne s'y trompa pas et si, malicieusement peut-etre,
il commit une erreur en laisant de Napoléon l'homme du peuple,
l'Empereur qu'il chante n'en mérita pas moins sa longue popularité pour avoir été, en dépit de lui-meme certes, Je grand et
inconscient propagateur de la Révolution en Europe.
Sous son régne de 15 ans, car il date de Marengo, la Grand_e
Armée en renversant et en édifiant sans cesse des trones, d1minua 'la majesté du trone et montra a taus que le droit divin

L IDÉE DE PATRIE

745

n'était plus rien dans le pouvoir essentiellement temporel et
révocable des rois.
De cette terrible constatation, la monarchie demeura accablée, et on peut affirmer que, dans une certaine mesure, toutes
les révolutions qui out éclaté en Europe depuis 1815, y compris
les toutes dernieres, sont en germe dans J'ébranlement profond
que le passage victorieux de nos soldats causa dans toutes
les monarchies.
Or, la Grande Armée, recrutée de· toute la nation qui ne
reva un moment que gloire militaire, n'est que J'ouragan révoJutionnaire comprime et actionné par Je plus formidable soldat
de l'Histoire. En plantant sur toutes les capitales, sur tous
les palais, le drapean tricolore, symbole de· la Révolution, elle
rendit tangible aux yeux de tous la victoire de la RévoJution.
Si le Veillons au salut de l'Empire put etre, durant 10 ans,
l'hymne officiel de la France impériale, La Marseillaise, ce
chant qui devrait s'appeler la Strasbourgeoise, n'en reste pas
moins l'hymne national, celui que l'on entonna dans les grandes
occasions et d'ordre meme du Mattre. C'est a ses accents et a
ceux du 9a ira que la Grande Armée entre a Berlin, Je 28
octobre 1806. C'est a son action entra!nante que Je conquérant,
devenu par ses fautes memes le défenseur du pays, sait parfois
!aire appel, quand il veut galvaniser des énergies.
_L'erreur de la Restauration qui, comme en témoigne J'expéd1tion d'Alger, avait pourtant Je sens national tres aiguisé, fut
de ne pas comprendre l'évolution de J'idée de -patrie, désormais
symbolisée en France par les trois couleurs et La Marseillaise.
Les Bourbons Je payerent a deux reprises de la couronne ;
surement en 1830, et peut-etre aussi en 1873, lors des oflre's
faites par Je partí royaliste au comte de Chambord.
Le pays se sépara .de ses rois qui, avec Jeurs enseignes démodées, n'incarnaient plus a ses yeux l'idée de patrie, telle
qu'il se la représentait. Cette idée en France sera des lors inséparable des idées de liberté, d' égalilé, de fralernilé, que \a Révolution de 1848 inscrivit la premiére sur les plis du drapean.
Elles avaient si bien fait Jeur chemin en France, ces idées, que
le deuxieme Empire dut s'incorporer, en apparence tout au
moins, la nouvelle devise. Vers la fin de son regne, Napoléon
devra accepter Je programme Jibéra] ; puis, quand la guerre de
1870, née de ses fautes, car Sedan est filie de Sadowa, renversa
son t~6ne, Je pays mur enfin pour la République adopta d'enthousiasme cette forme probablement définitive de nos destins.
Gambetta fut a la fois l'homme de la patrie et l'homme de

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
746
la République; le puissant tribun incarna un moment !'une et
l'autre. La résistance des armées de provmce, qm est son ceuvre,
sauva l'honneur de nos armes, cet honneur dont les Allemands
firent litiere en novembre 1918, en livrant leur territoire, leurs
places fortes, Ieur flotte. Dans ses récents mémoires, le maréchal de Hindenburg a rendu un éclatant hommage a cette
résistance dont il fut témoin, en affirmant qu'elle renlerma1t
le germe fécond du relevement national.
Durant pres d'un demi-siecle, la troisieme République va
maintenant forger inlassablement l'épée de la France, en espece !'armée qui, en septembre 1914, seule, ass1stée de quelques
bataillons anglais, arreta les Barbares sur la Mame et sauva
la civilisation.
,
,
Cette épée, on ne saurait trop le procl~';Iler, e' es! l 1rmee
fran,aise, la nation armée dressée tout entiere devant I envabisseur.
La République J'avait prise au Iendemain de Sedan cette
armée ! Elle en lit la premiere du monde, comme en ~tteste
la Grande Guerre.
.
Entre temps pour se tenir en haleine, cette armée ava1t
envoyé ses enf~nts perdus dans les brousses de, l' Asie e~ de
I'Afrique ou ils Jui ont conqms, 11 est particuherement mtéressant de le rappeler en Alsace ou ces choses sont encore peu
connues, un immense empire colonial, le second du monde.
Grace a l'héroisme incessant de ses enlants au nombre desquels figurent beaucoup d' Alsaciens et de Lorrains, le Tonkin,
I' Annam, la Tunisie, Madagascar, Je Soudan, sans parler ?e
I' Afrique Occidentale et du Dahomey, devmrent terre franga1se
ainsi que Je Maroc. Ces contrée~ le devi~rent n~n seuleme~t
de nom mais de lait car pas I ombre d un soulevement n a,
au cour~ de la grande 'guerre, troublé la sérénité de cet immense
et magnifique domaine. Au contr_aire, ces ressources de tout
genre - dont J'enthousiasme guem,er des m~ge:ies -ont be~ucoup contribué au succés !mal, a I ultime victmre. Ces colomes
nous ont donné pres d'un million de soldats ~t de trava,peurs,
Cette reuvre gigantesque échappe un peu a I Alsac1en d avant
guerre, auquel I' Allemagne envieuse avait tout caché de nos
grandes actions. Pour lui, la Patne frang~1se démemb~ée en
1870, dégénérée, affirmait l'Allemand,fimssa1t ~ Brest a I ouest,
a Marseille au sud ! L' Alsacien ne sava,t pas qu au dela du grand
Iac d'azur de la Méditerranée occidentale commengait J'Alriq?e
du Nord, c'est-a-dire une nouvelle France, ou le Fr~ngais,
comme jadis le Romain, retrouvait son drapeau, ses lo1s, ses

t'IOÉE DE PATRIE

747

mreurs, ses coutnmes. Une terre ou il se sent chez lui, oil il
est chez lui, au milieu de populations jadis ennemies, maintenant
entierement ralliées a notre reuvre si féconde. Et cette nouvelle France, si prospere, si ensoleillée, si éblouissante de clarté
et de lumiere, s'étend de Zarzis pres des frontiéres de l'ancienne
Cyrénaique, a Agadir, sur plus de mille Jieues, sur 4.500 kilometres, neul fois la distance de Strasbourg a Paris, en passant
par Gabes, en face de Djerba, J'ancienne lle des Lotophages
oil l'Afrique versa l'oubli aux compagnons d'Ulysse ; en passant
par Sousse, I'ancienne Hadrumete, trois fois millénaire, par
Tunis la blanche, par Carthage, l'ancienne cité de Didon,
par Cirta, la vieille capitale des Numides, par Alger, celle des
deys, par Fez, la ville des sultans, par Rabat, la barbaresque,
par Casablanca, la nouvelle, née du génie de Lyautey, par
Agadir, dont le nom évoque une des innombrables provocations allemandes !
Les artisans de cette grandeur demeureront dans J'histoire.
Militaires, ils ont nom: De Brazza, Galliéni, Lyautey, Gouraud,
hlangin, Franchet d'Espérey, Humbert, Henrys (!), pour ne
citer que les plus illustres. Civils, ils s'appellent : Cambon,
Jonnart, Alapetite, A chacun d'eux, conquistadora ou assimilateurs, on peut rattacher un quartier plus ou moins grand de
l'orange africaine, conquete ou assimilation, et celle-ci est, d'ores

et déja, partie intégrante de la plus grande France. Voila, Messieurs, quelle fut l'reuvre coloniale de la France d'avant guerre,
lruit splendide d'un arbre vigoureux, que d'aucuns, dans l'univers, en Europe, en France meme, proclamaient pourri.
L'écho de nos discussions parfois byzantines, souvent passionnées, comme l'est la voix d'un peuple libre, car on discute chez
nous comme jadis a !'Agora et au Forum, avait pu tromper sur
nos sentiments véritables dans les pays oil la parole est esclave
et la liberté un vain mot. II avait pu !aire croire que J'idée de
patrie était atténuée chez nous: Quelle illusion !
Cette idée de patrie était ancrée au plus prolond du creur
lran,ais, avec Je vieil héroisme ancestral, celui qui, au cours des
siecles, nous a fait traverser le sourire aux lévres des crises les

plus graves, et accepter en 1914;de propos délibéré,avec le sentiment de la justice de notre cause, la guerre ! La guerre, non
lratche et joyeuse, mais celle imposée par J'ennemi héréditaire
. (1) Commandant de l'armée frani;aise d'Orient, le général Henrys, ancien
lieutenant de Lyautey, au Maroc, fit capitular en septembre 1918 touto la
11• armée. Pres de 100.000 hommes et autant d'animaux.

�749

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRili

qui alors voulait nous démembrer et qui se lamente aujourd'hui.
En ao,Ú 1914 au jour de danger, comme en l'an II de la République une et indivisible, l'union sacrée s'est faite instanta-

actuellement les vaincus, les gens d'outre-Rhin. Le passé est
gage de !'avenir.
Les Allemands, qui ergotent aujourd'hui sur les causes de la
guerre, qui refusent de payer les réparations et nient effrontément !eurs responsabilités, furent plus francs tant qu'ils crurent
au soeces.
Reportons-nous a leurs écrits du debut de la guerre, a ceux
des jours ou ils croyaient a la victoire. lis existent toujours !
C'est au nom de la Kultur qu'ils se ruerent . sur nous en aoílt
1914, car, de prétexte avouable, il n'en était point, et ils le
savaient. Ap6tres de la nouvelle religion, du nouveau dogme, du
nouvel évangile, de cette Kultur dont ils ne parlent plus maintenant qu'elle a couvert de ruines et de cadavres l'Europe entiere
et jusqu'au fond des mers, ils prétendaient alors, et l'ont écrit,

748

nément chez nous, contre un ennemi qui, parmi les chances d'un

succés qu'il estimait alors certain, escomptait s0.rement nos
divisions.

.

La conviction de la justice de notre cause, celle que nous av10ns
tout fait pour éviter la guerre, détermina chaque Fran~ais_ a
tout sacrifier, plut6t qu'a accepter la volonté de l'adversa1re
qui visait a nous subjuguer.
De ce fait, l'union fut facile. Dans aucun pays, d'ailleurs,
plus que dans le n6tre, l'unité de race n'était plus complete.
Avant la guerre, notre désir de paix-avait été te! que, tout en
regrettant de tout notre creur les provinces perdues, en y pensant sans cesse, selon la formule de Gambetta, nous attendions,
nous espérions leur retour moins de la force que de quelque mystérieuse et immanente justice. Et ce jour est arrivé i C'est l' A_llemagne, c'est I'ennemi héréditaire, qui s'est_ chargé _d_e réahser
ce miracle, vériliant une fois de plus la vér1té du v101! adage :
Quos vull J upiler perdere, dementa! prius.
Infatué de sa force, grisé de ses victoires mal digérées de 1870,
le peuple des Leibniz, des Kant, des Schiller, des Goethe, pour
ne citer que ses penseurs les plus illustres, le peuple du s~ulevement de 1813, voué désormais par la Prusse au caporahsme
le plus outrancier, s'est rué sur nous en ,aoüt 1914, dans le
but, disons-le nettement, de nous suppnmer en tant que
peuple.
.
Dans sa folie il s'est imaginé non seulement que nous remerions la parole de soutien mutuel donnée a la Russie, mais encore
que, comme gage de notre forlaiture, nous serions disposés 11
livrer a l'Allemand les clels de la France : Belfort, Épmal, Toul,
Verdun, que la Germanie osa récl~mer en juillet 1914 par la voix
de son ambassadeur M. de Schoen.
Les héros de Verdun ont fait justice en 1916 de ces insolences.
Entassés par centaines de mille devant la ville dont le nom est
désormais immortel, devant Verdun, les cadavres all_emands
attestent ce que coüterent a l'assaillant les simples glacis d'une
seule de nos lorteresses, qui ne valait certes, militaireme~t
parlant, ni Metz, ni Strasbourg, ni ces grandes places du Rhm
livrées sans coup férir en 1918.
Rentrés dans notre bien, dans la Metz de Fabert, dans la
Strasbourg de Kléber et de Kellermann, tous trois enfants du
pays, ne nous émotionnons pas des cris de fureur que poussent

avoir le droit, le devoir, d'imposer

a l'univers

entier et, en par-

ticu!ier a nous autres Fran~ais, peuple dégénéré, cette forme
supérieure de la civilisation, soi-disant progres qui, a bien l'examiner, n'est qu'une laylorisalion abrutissante résultant d'un

étatisme étroit qui nie la liberté humaine.
Ap6tres de cette Kultur qu'ils nous apportaient, la torche
en mains, les Germains, race supérieure, peuple élu, possédaient,
d'apres eux, seuls des droits en ce monde. A ce titre, tout leur
appartenait et tout devait !eur revenir : et les provinces du voisin,
et ses colonies, et ses richesses et ses habitants mil~e, réduits
a l'esclavage eflectil durant la guerre, voués a la serv1tude économique apres la victoire.
Dans cette croyance, ils avaient établi a !'avance les conditions qu'ils prétendaient imposer aux vaincus. A l'avance ! car
I' Allemand vend facilement la pea u de l'ours avant de l'avoir
tué. Les corporations de !' Allemagne entiére, ses vereins de
tous ordres furent invités a émettre leurs prétentions, a dire ce
qu'ils considéraient comme indispensable au développement de
l' Allemagne.
Indispensable ! Écoutons-les, Messieurs : « Indispensables,
disent les industriels, nos gisements de Briey et toutes nos
colonies sans exception. Indispensables! proclament les commergants et les navigateurs, les ports de la Manche et nos riches
provinces du Nord, complément obligé de la Belgique d'avance
annexée. Indispensables ! assurent les militaires, toutes nos
cotes lorraines, la terre frangaise jusqu'a la Meuse, au moins, etc ..
Et cela, avant la victoire. Que !O.t-il advenu apres ? Peut-iltre
le vainqueur inexorable eílt-il réclamé tous les territoires de
I'ancien Saint-Empire romain de nation germanique, la Franche-

�750

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRIE

Comté, la Bourgogne, que sais-je encore ! Probablement aussi,
Paris eíit été détruit, tout au moins ses monuments impéris•
sables, ceux qui disent le passé, le génie de notre race, et font de
notre capitale comme de la Rome ancienne, la Ville unique.
Oui, ils eussent été détruits, comme Coucy-le-Chateau, ce donjon
unique, qu'il semblait que des reitres descendants de féodaux
eussent dU respecter ; . détruits comme Arras, corome Soissons,

que les sacrilices exigés en 1813 de l'aristocratie par les
Hohenzollern seront récupérés au centuple, grace a ces memes
Hohenzollern qui conquerront l' Allemagne pour la lancer
ensuite contre la France.
« Siegfried, continue l\1eindorl, je tiens a ce que tu sois le
premier cadet royal a l'école, et que le jour ou !'on tirera le sabre
contre ces gueux de Welches, qui nous avaient réduits a zéro
en 1806 et qui nou~ ont valu la perte des trois quarts de nos
privileges avec leurs príncipes de 89, je veux que tu puisses les
hacher comme de la chair a paté. Je serai déja mort, sans doute,

comme Reims, comme tous ces monuments évocateurs de 1'3.me

de la vieille France, et qui disaient aux barbares notre passé
millénaire.
Comment les fils de cette Germanie sentimentale et méta•
physique, célébrés par ]11me de Stael, de cette Allemagne
qui se grisait, jadis, de vieux lieds et d'iipres controverses,
ont-ils pu en venir a ce point de barbarie et de sauvagerie ? Il
est permis de se le demander ?
lis en sont arrivés la, uniquement par l'action de la Prusse.
Un demi-siecle d'éducation prussienne, basée sur le mensonge
et la haine, aura suffi pour muer en betes féroces les descendants
des reveurs d'antan, ces flegmatiques et bons Allemands du
temps jadis.
11 y a dans Erckmann-Chatrian, notre grand romancier
hicéphale, cet auteur si éminemment alsacien, et a ce titre
connaissant si bien]' Allemagne, des lignes véritablement prophétiques, qu'il est bon de rappeler ici. Je les ai extraites d'une
de ses ceuvres les moins connues et qui, pourtant, mériterait
de l'etre beaucoup. C'est une nouvelle intitulée : L'éducation
d'un féodal.

Le héros de ce récit estle rittmeister, baron Otto von Meindorl,
seigneur de Windland qui, aux alentours de 1830, fait l'éduca·
tion de son petit-fils, le futur colonel Siegfried. Le vieux l\1eindorl,
un ancien officier de Blücher, et type meme du juncker,
déplore tout d'abord devant son petit-fils la perte des droits
féodaux. Le passage mérite d'etre cité, car il explique !'origine
de la haine féroce que nous a vouée cette caste des hobereaux
prussiens, haine qu'elle a inlusée a la Prusse apres 1806, A
l'Allemagne entiére apres 1870.
« Tiens, Siegfried, dit l\1eindorf, en faisant allusion aux bourgeois, aux paysans qui habitent autour de son cbateau, tous
ces gens-la, avant l'arrivée des Frangais en 1806, étaient nol
serfs, ils étaient attachés a notre terre ; nous pouvions les
imposer et meme les vendre, sans qu'ils eussent a réclamer. »
Puis, tournant les yeux vers !'avenir, le vieux reitre espere

751

mais tu te souviendras de moi, tu croiras m'entendre crier :

«Courage, Siegfried! Courage ... Tape ferme ... Hache ... l\1assacre ...
Pas de quartier ... La pitié est une betise frangaise ... Brule tout
ce que Lu ne peux pas emporter ... Happe ... Happe, mon gargon,
c'est le droit de la guerre ... Ce qui est conquis par le glaive est
bien acquis I Canaille ... Nous ont-ils fait du mal avec leurs Droits
de l'homme et leur égalité ; sans eux, jamais le baron de Stein
n'aurait obtenu de Frédéric-Guillaume l'abolition du servage,
ni l'admissibilité des brutes aux emplois civils et militaires. »
Et un peu plus loin: «Ah! oui, les gueux nous ont couté cher ...
Mais, gare ... gare ... nous sommes en train de dresser nos bou!edogues a la chasse, de leur apprendre a mordre, de leur inculquer des l'école la haine impitoya)Jle du Welche. Une fois la
premiere partie gagnéé, !' Allemagne sous notre grille et toutes
ces grosses brutes allemandes disciplinées a coups de grifTes,
nous irons la-has régler le compte définitil de ces bandits. Nous
serons cinq ou six contre un, car ils sont trop betes pour s'attendre a une chose pareille ... Nous les écraserons sous le nombre ...
Nous les écraserons ... Nous hrulerons leur Paris ... Nous prendrons
l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, tout le pays jusqu,..aux deux
mers. »
Quand on parcourt, Messieurs, ces passages véritablement
prop-hétiques, on s'imaginerait qu'ils ont été écrits avant la
grande guerre, et non il y a 50 ans au lendemain de 1870.
Tout ce qu'annonce le vieux l\1eindorf, ses descendants l'ont
accompli, ou presque, et ce qu'ils n'ont pas accompli, comme

!'incendie de Paris, le démembrement de la France, c'est parce
qu'ils n'ont pas pu le !aire, ayant été vaincus dans une guerre
qui nous a couté, a nous autres Frangai,, 1.500.000 hommes,
c'est-a-dire comme le remarquait le maréchal Pétain, lors d'un
&lt;le ses passages a Strasbourg, autant qu'il y a d' Alsaciens et de
Lorrains rédimés.
L'union sacrée de tous les Frangais, groupés autour du drapeau

�752

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tricolore, symbole meme de la patrie, union qui ne ~e déme~tit
as un seul jour au cours de la guerre, sauva la nat10n du pus
rfiroyable danger qu'elle eut certes couru depms les temps
d' Attila.
. ¡ ·t I t
du monde
Le dra eau bleu, blanc, rouge, qm a a1 e our .
.
.
métaphore qui est devenue une réahté
avec nos pperes,
· ddepms
l' A
ue nous l'avons promené en Asie et dans tous les coms . e

.

frique, devint, durant la grande guerre, le point de ralhement
de l'univers civilisé coalisé contre le dang_er commun.
d
II couvre maintenant de ses phs glorieux la tombe e ce
Soldat Inconnu qui, sous le plus splendide des _mausolées, est
et restera dans la suite des siécles l'ob¡et du pieux hommage
de l'univers entier.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premieres Méditations)

Cours de M. PAUL BAZARD,
Chargé dt Cours

a la Sorbonne.

• ont vu

Oui r depuis ces jours de novembre 1918 qm
recule; définitivement les A!lemands, le drapea u bleu,. b¡anc,
rou e est devenu pour l'humanité le symbole de Ia_résIS anee
confr~ les barbares, I'embléme du triomphe de la ¡ustice sur
la force.
t t a
eau
Et c'est autour de ces joyeuses couleurs llot an
n~uv
sur la cathédrale de Strasbourg, que l' Alsace, la Lorrame, 1a
France se rallieraient au jour du danger.

VII
II nous reste a pénétrer le plus prolondément possible dans les
éléments qui constituent l'c:euvre littéraire, a voir leur acc.umulation dans une jeune ame, a distinguer comment de cet amalgame
jail!it la poésie. Il y a certes une part d 'inconnaissahle dans la
création poétique, mais en cherchant malgré tout a voir clair,
nous parviendrons a y reconna!tre le role, d'abord de la personnalité du poéte, puis du génie de la race, deslecturesétrangeres
enfin, et des éléments du dehors, qui, lorsqu'ils s'insinuent dans
une ame, n'y trouvent point table rase, mais bien des données
primitives, fondamentales, déja solidement établies. Ce que nous
essaierons done de voir aujourd'hui en Lamartine, ce sont les

qualités d'une ame, les qualités traditionnelles d'un esprit
fran~ais et l'accommodation d'éléments éLrangers a ces éléments
préexistants.
En quoi consiste au juste le génie lamartinien ? Celui de Victor
Rugo est plus lacilement saisissable, celui de Vigny a quelque
chose de plus arreté, de plus positif. Ici, c'estsurtout d'unequalité
d'ame qu'il s'agit : toutes les sensations, tous les sentiments,
loutes les idées prennent en la traversant une couleur propre.
Ce qu'elle exclut. c'esttout ce qui estvulgaire, plat, petit,mesquin;
~•martine est doué pourne pas voir le vice, lalaideur, la médiocrité;
ll en a entendu parler, mais rien de cela n'a prise sur son
~me. ll ne voit meme pas leridicule; il n'a pas le sens de l'humour;
ll ne plaisante pas, ou, s'il plaisante, ses plaisanteries sontsimples
50

�754

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et enfantines. Il est candide; il exclut l' ex ces, il y répugne. Rien
de ce qui est exagération, caricature, n' est de son domaine.
Elle exclut encare, cette áme, l'amertume. Elleseplaint volontiers, un peu dolente, mais pas aigrie, et n'a jamais de révoltes
violentes. Elle exclut les couleurs brutales, elle aime les nuances
délicates. Si l'on cherchait un blason pour elle, ce serait le cygne.
Brunetiere cite a propos de Lamartine une admirable phrase de
Bossuet :«Pour rendre les ámes pures, il fautles remp\ird'images
saintes ; quand notre mémoire en sera pleine, elle ne nous raménera
que ces pieuses idées : la roue agitée par lecours d'une riviere va
toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son
chcmin ; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur ; mais
si elles sont impures, tout le contraire arrivera ... la meule d'un
moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura
mis dessous ; si c'est de l'orge on aura de l'orge mouhl : si c'est

du blé de pur froment, on aura la farine "· Lam&lt;1rtine n'a jamais
voulu avoir affaire qu'a l'eau tres pure ou au tres pur froment.
Aussi a-t-il pour lui la noblesse et la distinction
Il a encare la mélancolie, il l'enrichitde nuancessubtiles,douces,
voluptueuses ou pieuses. C'est une ame nostalgique, qui considere
la terre comme un \ieu d'exil, et qui attend autre chose a pres la vie
d'ici-bas. Ce qu'il retient le plus volontiers, c'est ce qu'il y a de
moins terrestre: ]'azur et la belle lumiere le séduisent.
C'est un creur généreux ; il aime !'argent, il en dépense, il
tombe dans une misere presque naire ; mais tout ce labeur de la
fin de sa vie fut moins pour ]ui que pour les autres. Dans ses vers,
il se donnera lui-meme tout entier comme il faisait dans la vie.
C'est une Ame harmonieuse,et l'image, si chere ason temps, de
la harpe éolienne lui convient mieux qu'a tout autre. Ce n'est pas
un de ces créateurs brutaux qui donnenttoujours lameme note;
c'est une ame variée, avec quelque chose de languissant, un peu
de mollesse, et cependant un grand goüt de vivre. C'est une ame
aimable, et encare une ame tendre. Il aime aimer, il lu1 faut une
confidente, une consolatrice. Et cet amour terrestre, il le considere comme une union qui fait présager d'autres unions plus
pures. , Quelle qu'ait été la diversité de ses impressions ... , le fond
en fut toujours un prolond instinct de la divinitéen touteschoses.•
Lamartine tend toujours vers le haut, vers les cimes.
C'est une ame ou. triomphe le sentiment nuancé, ardent ou
délicat; elle dépouille tout ce qui n'en est pas la pure essence, elle
dépouille la couleur, la forme nette, et don ne a to utes ses créations
quelque chose de vaporeux, parce que dans nos ames, les senti·
ments sont toujours vaporeux.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

755

•
' Enfin ' il y. a le moro en t ' qm· est umque
; cette ame créat .
napas tou¡ours été comme elle est. elle a été tim"d
ll nce
peur de ses maltres · elle a été . 1 t, ll
, e, e e a eu
elle_ a été_sensuelle: ~ouvenons~~~;~ d: :r:n~éa[::i:~~; passions;
Ma1s mamtenant, a ce moment précis elle sort d'u
ourgogne.
~~~rfa~:ns cette r:douta~leépreuve, l¡s petites tach~:
:p!:~

!~f~f

~~1:ª~f~~~l~?J.ii:{i:;~:::tf:t::::::fia;~{:¡J:t~t

d'ins;ira:!!~ me ne retrouvera jamais plus le meme bonheur
fid~:c~e\t~~~.~;:!Nº~su~fut"e~e_nous f~it-i( pas Iu_i-meme la conne saurions le faire Re1isons lal~~!;~~~:~n~e~ieux que nous

f

f?!-11'!, tend.res, approchez l ici l 'on aime encore .
T ais amo~, épuré 1 s'allume sur l'autel.
'
out ce quila ~•humain a ce !eu s'éva ore .
Tout ce qui reste est immortel.

p

'

Et aussi cette variante du Va/Ion :
~a pensée ~n su!vant la pente qui l'entraine

ans un séJour s1 doux s'adoucit a son tour '
~t ~onfond les objets comme l'heure incertaine
Ul commence la nuit et termine le jour.

EtDieu:

la~!~i~n~!~~:.qualité exceptionnelle de ce premier facteur, !'Ame
C' est aussi le génie meme de la race
.
Le Fra~~~is est un homme qui aime la ]oai ~~\ va opér~r en lui.
compos1t10n, qui se plalt a donner a l e q_ d onnelle, 1 ordre, la
un commencement et une fin a
a mom re de ses créations
l'autre. Chateaubriand d"
marquer les étapes entre l'un et
compos~r un d!ner et un'r~requ~ seuls, les ~rang_ais savaient
Par cela d'abord La
t· . ous avons l esprit d'analyse
,
mar me est Frane ·8 Il
.
·
reuvres les plus touffues.
.
•ª' : pourra Jire
les
en lui, et il mettra de l'o· xeu ~mporte, le géme _de la race opérera
r re ans ses compos1bons. Les dévelop-

·t

,.

�756

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pements y seront non poin_t juxtaposés, '?-~is coord?nnés .. I_l n~
méprisera pas les mots qm rnarquent la l~a1son ou l oppos1twn ,
celui dont il usera de preférence sera le mais.
Le Fran~ais est aussi uÓ homme qui aime genérali~er, étendre
ses impressions; il goute plus qu'aucun autr~ le pla1s1r de causer,
il triomphe dans la conversation des salons; 11 veut_ que tou~ profitent de ses idées, il lait du prosélytisme; c'est en !~1 une vént_able
dérnangeaison de penser a l'hurnanité tout _entiere. Ce tra1t se
retrouve aussi chez Larnartine. 11 générahse, il rend hurnarn tout
ce qui dans sa vie était personnel; tout ce qui est l'accide~l manquera dans ses vers . Nous ne trouverons pas son portra1t dans
les Médilalions. A peine quelques traits cornme « ~on front est
blanchi par Je ten¡ps » ; rnais nous savons combien peu cela
s'accorde avec la réalité. Le je apparalt de temps en temps daos
ses vers mais sans aucune particularité. Nous sentons seulement
que le poéte a éprouvé les grands sentirnents éteri:els; ce n'est
plus a Alphonse de Lamartine que nous avoi:s affaire, ma1s a u~
hornme parmi les hornmes . C'est la une des ra1sons de son succés.
tous ]es hommes, toutes les femmes s'y sont reconnus, to~s
ceux qui avaient souffert. D'Elvire, rien non plus ; aucun détail,
aucun portrait : elle est la Femme. .
.
Lamartine généralise miime les paysages . On a voulu v01r daos
ceux qu'il évoque, tantüt M8.con, tantót Aix ; ma1s ~o~me, on
les y retrouve tous, j'en canelos que le pays3:ge lamartmien n e~t
ni Aix ni Macon ; ni miirne le paysage fran~a1s, ce pa~sage class1que de cot~aux doucement ondulés, de champs culbvés comme
des jardins, avec quelques flocons blancs dans le ciel, on ne le
reconnalt point dans Lamartine . Ici encore, Ii transforme et généralise · ici encore le génie de la race ag1t en lm...
.
Le Fr;ngais est e'ncore un homme qui aime voir cl~ir dans sa vie.
On nous accuse d'etre légers ; mais, dans notre httéra~ure, les
questions religieuses tiennent cependant une_ place cons1d~rable.
D'autres peuples aiment avant tout l'~ctwn, 1ls ag1ssent d _a?ord
puis réfléchissent ensuite. D'~utres v¡yent dans un sceph~1srne
airnable et trouvent des «combrna1sons»qm leurpermettent d ag1r.
Mais nous nous n'avons conliance que dans la raison et la logique
que nous' suivons jusqu'a~ bout. Toutes les °;léditations de
Larnartine afiirment ce besom de vo1r cla1r : le poete sent devant
Jui une obscurité redoutable, il veut comprendre ; il a l'angoisse
métaphysique, et, dans ses poésies am~ureuses, ce sont surtou t
0
des préoccupations philosophiques et rehgieuses que_nous trouvon".
Quelle solution adoptera-t-il? Byron et son satamsrne, Byron_ le
varnpire qui s'abreuve des ]armes de ses lecteurs ?_ Lamartme

LES INFLUENCES ETRANGERES SUR LAMARTINE

757

irnitera-t-il cette attitude désespérée ? Non, nous ne sommes pas
pour les excés, et Byron étonne et choque un peu Lamartine.
Songeons asa priére a Byron : il fait le vceu que Byron se convertisse et abandonne son attitude de défi. II y a bien, dans les
Méditalions, une piéce provocante, le Désespoir, maisLamartine
Jui oppose aussitót la Providence, pour l' equilibre.
Mais il ne croira pas non plus, avec les mystiques, que tout
est divin. II se ralliera a Pascal :
L'homme est un point fatal, oll les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.

On retrouve dans sa poésie les arguments des philosophes et des
théologiens : «La voix de l'univers, c'est mon intelligence », dit-il.
II a foi en sa raison, en son intelligence. Toute la partie philosophique des Médilalions est une discussion. II y a la un esprit qui
ne se satisfait point, qui ne laisse de cóté aucune question. Sa
réponse est toujours celle du bon séns.
En!in, le Frangais est un homme qui a une singuliere force de
résistance au malheur, et touj ours une lueur d' espoir; ilse lamente,
il se décourage; mais ne !'en croyez pas trop, il se relévera des
que ce sera nécessaire, car il sent prolondément l'attrait de la vie,
de l'action, et son caractere a d'extraordinaires ressources de
souplesse et d'élasticité. Te! est aussi Lamartine, nous l'avons vu.
Chose extraordinaire, il lit René ; il en con,oit des réflexions
tristes sur la vanité de nos projets, de nos désirs, l'instabilité
des circonstances, le peu de bonheur qu'on peut gouter
ici, et c~la l'améne simplement au désir de partir en voyage ;
il lit Werlher; il en congoit aussi des réflexions mélancoliques, mais
soudain la note change : « Je viens aussi de Jire Werlher ;
il m'a fait la chair de poule, comme tu dis. Jel'aime pas mal non
plus. II m'a redonné de l'ame, du gout pour le travail, le grec, etc ..
ll m'aaussi un peu attristé et assombri. Mais vive cettetristesse-la !
c'est celle que Montaigne aime tant 1 » Comment, voila, la
lecture de Werther, du plus découragé, du plus impuissant des
homrnes, qui lui donne du gotit pour Je travail, et miime pour le
grer. 1 11 en est de' miime dans ses vers ; il se lamente, mais il reste
· toujours un petit coin pour l'espoir, l'espoir d'une vie meilleure,
plus tard, et peut-iitre miime ici-bas ; miime dans l'Aulomne, il
admet que la vie Jui réservait encore des plaisirs qu'il regrette.
C'est dans cette ame qui porte si profondément la marque du
génie lrangais que les éléments étrangers vont essayer de pénétrer.
Lamartine ouvre la Bible, et elle lui donne de belles images,
éclatantes et !orles, qui enrichissentson vocabulaire un peu épuisé.

�758

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée
Comme l'eau du torrent dans sa source trohhlée
Gloire a toi ! Le malheur en naissant m'a choisÍ ·
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi ·
'
J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma miSére
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colel'e.
•

,. Mai~ il n'ira p~s plus loin; contre le désordre et la puissance de
1rm~gmahon or1entale, 11 sera défendu par sa claire raison, et sa
poésie ne ressemblera enrien, dans son essence a celle de la Bible
Relisons la Poésie sacrée: elle est composée to'ut entiere de mor:
ceaux de la Bible mis ensemble · mais les exordes. les transitions
d'ou viennent-ils done? Ily a d';bord un exorde caractérisé pui~
1~ J?ºel,° annonce qu'il va parler de la Genese; ce développ¡ment
fm,, e est une belle et bonne transition que nous trouvons :
1Mais ce n·est plus un Dieu, c'est l'homme qui soupire ...

Et c'~s~ maintenant de Job, qu'il s'agit. Mais apres Job, nouvelle
trans1t10n, avec un mais :
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaie ...

A pres !sale, nouvelle transition, amenée par un mais :
Mais Dieu ferme a ces mots leslevres d'Isaie:
Le sombre Ézéchiel
SUP le tronc desséché de l'ingrat Israel
Fait descendre a son tour la parole et la vie.

A son tour: c'est bien de l'ordre que Lamartine met dans cette
poésie, jusqu'a la conclusion, qui est un conclusion en lorme :
Silence, o Iyre l et vous silence,
Propbetes, voix de l 'avenir 1
Tout I'univers se tait d'avance
Devant celui qui doit venir ...

De toute cette poésie biblique dont il s'est imprégné, il ne
prend que ce qui lui convient ;ill'adapte aux formes de son esprit·
,
.l
,
1essenbe de son ame n'est pas entamé.
A I'A)lemagne, il ne doit presquerien. Sa dette a Wertber, je
ne la v~1s pas. Ce n'est pas lamémepsycbologie, laméme passion;
sa _P~ss10n a lui a été produdrice ; il ne s'arréte pas a l'idée du
smc1de 1 et trouve dans sa douleur memeune sourced'inspiration.

II n'y a done la ni emprise, ni inlluence déterminante.
Cependant, Virieu lui a rapporté d'Allemagne un beau mot
l'infini: « Tu as trouvé, luí écritLamartine,le vraimot, l'infini »:
11 ~rend bien le mot, mais comme correspondant a des étapes intérieures, et non comme révélation d'éléments nouveaux. II ne
s'assimile rien de la philosophie de l'infini allemande.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

759

II rencontre aussi sur sa route la baronne de Krüdener qui
exerce son inlluence a travers l'Europe et pousse le Tsar, en 1815,
a la Sainte-Alliance; aventuriére, mystique, elle eut son heure de
célébrité et fut pour un temps une des puissances spirituelles de
l'Europe. Que va faire Lamartine devant une mystique ? • Je
IJl'étais betementimaginé, écrit-il le 8 aout 1818, que cette lemmela avait trouvé au moins, dans le troisiéme ciel oil elle vit, la clef de
l'Évangile et de la politique humaine. Mais, hélas! je vois, par une
trentaine de maximes dont elle a farci son petit volume, que si
le ciel !'inspire, ce n'est pas sur les destinées de la terre. Sa politique est tout bonnement celle d'un Marat de bonne foi, et
cette femme qui croit en Dieu croit en un contrat social ! C'est
seulement ajouter une inconséquence a une absurdité ,. Ainsi,
une fois de plus, le besoin de clarté, de raison de sa race domine en
Lamartine.
De méme pour l'ltalie. Celui qui a vraiment laissé.une trace en
lui, c'est Pétrarque. Le genre d'esprit du charmant Pétrarque
s'accordait dans une certaine mesure avec celui de Lamartine ;
Lamartine s'y retrouve avec plaisir, maisencore neva-t-il pas tres

loin. C'est une influence seulement par traces qu'il subit, et il n'a
rien retenu ni du brillant, ni du précieux du modele. Lamartine
a visité l'ltalie, il a eu la sensation de l'ltalie, il a goiité sa mollesse, il s'est enivré d'azur et de lumiere, il est devenu un
lazzarone, c'est certain; et puis, il est arrivé que son ame a réagi,

et cette sensualité qui l'avait pénétré, il l'a peu a peu dépouillée;
de~ pieces des Médilalions qui rappellent cette aventure, elle a
été aussi peu a peu éliminée. Ce qui a surnagé, c'est un certain
élément classiq11e, dans le Gol/e de Baya par exemple ; mais une
impression napolitaine réellement sensuelle, nous ne la trouvons
pas. Ici encore, Lamartine n'a pris que ce qui lui plaisait.
II n'en est pas de meme pour l'Angleterre, et il y a lieu de retenir
l'inlluence anglaise. Entre cette poésie et !'ame de Lamartine, il y
a des correspondances certaines. II doit peut-étre a un Anglais,
Hervey, le nom meme de ses Médilations ; je ne crois pas qu'il
doive a Ossian le doux nom d'Elvire ; mais il lui a ,pris certainement beaucoup de détails; a force delire, des membres de phrases,
des mots ont passé; il a utilisé meme quelques-unes de ces traductions qu'il faisait par jeu. Mais ce qu 'il doit surtout a l' Angleterre,
c'est d'abord l'attitude du poete qui réve et médite devant la
majesté de la nature; et ensuite un décor, la nuit, l'étoile ossianesque, les ombres mystérieuses, les ames qui passent dans les
souffies du vent, la familiarité avec les aspects de la mort; peutétre encore une certaine tonalité, etl'association de la poésie et de

�760

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la douleurqui, depuis Lamartine, sontrestéesconstamment liées.
Voila done ce qu'il a retenu de ses leétures étrangeres; ce n'est
pas grand'chose. Dans un individu, il s'est produit ce qui s'est
produit dans l'histoire de notre race: nous avons subi l'invasion
d'eléments étrangers, mais, chaque fois, nous ne les avons retenus
qu'apres un choix, une discrimination. Les influences étrangeres
agissent, mais non a la fagon des fées, a coups de baguette ; elles
agissent, mais comme un ferment qui met en action ces deux
grandes forces : l'individu et la nature.
Cette solidité de composition, ce goút de la clarté, cette domination de la raison, ce besoin de généralisation au type humain,
cet élément de bon sens toujours présent quenous avons reconnus
en Lamartine, tout cela ne nous rappelle+il rien ? Mais c'est la
définition meme d'une période tres di!Térente de notre littérature,
la période classique. N'est-il pas curieux de voir que le premier de
nos romantiques rentre dans la troupe des classiques ? Ainsi le
romantisme, dont on a voulu faire une déviation de notre tradition, en est ici la continuation. L'expérience est caractéristique;
Lamartine ne cesse pas d'appartenir a notre lignée, a la longue
suite d'auteurs qui ont mis de la logique dans leur forme et cherché a généra!iser leur pensée. Ilcontinuenettement les classiques,
et, classique ou romantique, il est au creur de notre tradition
fran~aise renouvelée.
Zyromski, Lamarline poele lyrique. Paris, Colin. 1896. - M. Citoleux,
La poésie philosophique au XJXe siicle. 1905. - G. Charlier, De Pope d
Lamarline, Revue de Belgique. 1906. - René Doumic, La poésie classique
dans les Méditalions, RevuedesDeux Mondes, 15 janvier 1916. - G. Lanson,
Le Centenaire des Méditations, Revue des Deux Mondes, ¡er mars 1920.

{d suivre.)

La philosophie du langage a propos
de livres récents t1l

« La main, le langage : voila l'Humanité. Ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main-pourrait-on dire-etcelle du Iangage;
c'est le progres décisif de la logique pratique et de la Iogique mentale. » M. Henri Berr, c¡ui dirige la publication de cette belle
collection consacrée a l'Évolution de l'Humanité de la Bibliotheque de Synthése historique, attribue a ces deux instruments une
action déterminante dans la naissance et le développement de la
civilisation. L'individu isolé peut assurer sa protection et subvenir a ses besoins par l'industrieuse habileté de ses mains. Des
l'instant qu 'il unit ses efforts a cenx de ses congéneres, il doit se
concerter avec eux pour introduire de la coordination et de
l'harmonie dans leurs gestes disparates. De la nécessité d'échanger
mutuellement des idées par l'évocation de représentations
appropriées et conventionnelles, sont nés les différents systemes
de signes, simples mimiques ou Iangages articulés.
Le probléme de !'origine du langage a passionné les philosophes
de tousles temps. Les uns, de Cratylejusqu'a Renan, soutiennent
que le Iangage s'est épanoui naturellement (~ú"") sur les levres
• des hommes ; d'autres, de Démocrite a Condillac, que son
invention est toute conventionnelle {0fo" ). En réalité, cen'est la
qu'une question métaphysique ou l'imagination peut se donner
libre cours et les hypotheses s'échafauder comme a plaisir; mais
son intéret scientifique pour le linguiste est nul.
Le champ d'études est déja suffisamment vaste pour qui se cantonne dans le domaine de l'expérience, et la linguistique,sansavoir
(1) MEILLET: Les tangues dans l'Europe nouuelle. Paris, Payot j ALBERT DAUZAT: La géographie linguistique. Paris1 Flammarion (Biblia• ·
theque de culture gén6rale); - G. VENDRYEs, professeur al'Université de
Paris: Le langage, Introduction linguistique a l' Hisloire, Paris, Renaissance du Livre {BibliotMque do Synthe.se historique).

�763

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DU LANGAGE

encore résolu tous'les problémes qui s'offrent ases investigations
-et nombreux sans doute sont ceux qui ne recevront jamais de
solution satisfaisante- a déja atteint un haut degré de perfectionnement.
Ses efforts, ses découvertes sont, en général, mal connus du
public dans leur détail et cependant ils ont contribué a la formation de certaines théories qui ont exercé une influence directe
et profonde sur I' évolution des idées générales contemporaines.
Le concept de nation, par exemple, qui est un des príncipes
directeurs de la diplomatie, puise ses attributs fondamentaux
dans la linguistique: parler la memelangue, c'est adopter la meme
fagon de penser, de sentir. La langue est, entre autres éléments, un
plus sur moyen de dégager l'idée de Patrie que, parexemple, la race,
illusoire et décevante. Géographlquement, la langue aide puissam.
ment a délimiter la Nation ; hístoriquement, elle contribue a en
suívre la formation et a en étayer les traditions. D'autre part,
les phénoménes de cet ordre s'accompagnent de circonstances
économíques : les affinités dans le parler sont connexes a des rapports commerciaux, et les pasteurs et les marchand.s ont pu
apporter avec eux des bríbes de leur ídiome d'orígíne dans les
contrées qu'ils traversaíent, comme le vent porte au loin le pallen
des fleurs. La science s'est e!Torcée d'établir ces relations et d'en
induíre les ]oís qui les expríment abstraitement.
Des équipes de savants de plusíeurs pays- Allemagne., Angleterre, Italie- et surtout de France, ont accumulé des matériaux
considérables, formulé des observatíons intéressantes et établi
les príncipes fondamentaux de la science. Quelques lívres
mettent a la portée du public cultivé le hilan des derniers progrés
accomplis. C'est d'abord Les Langues dans l' Europe nouvelle oil
M. Meillet, esquissant dans sa complexité le probléme des langues
en Europe, en le rapprochant précisément de la question des
nationalités, s'éleve a des consídérations générales sur la langue
et les races, la langue et la nation, la langue et la civílisation.
II nous montrc par une suite de démonstrations rapídes et saisíssantes les deux tendances contraires qui réagissent !'une sur
l'autre : la premiére est la tendance vers l'unificatíon de la
civilisation. C'est elle qui supprime les distances, atténue les
divergences de pensée; elle se traduit, dans le domaíne économique,
par l'intégration índustrielle, laquelle est conséquence de la formation des marchés mondiaux et a, comme corollaire, la spécialisation dans la production qui rend les nations étroitement solidaires. Elle s'oppose ainsi,dans une certainemesure,ala diversité
croissante des langues, tendance contraire qui leur est naturelle,

par suite de leur usure continue et de leur lent travail de désagrégation ou, sí l'on peut dire, d'érosion.
Apres avoir étudié comment les langues se comportent les unes
en face des autres, dans quelle mesure el!es conduísentles nations
a prendre conscience d'elles-mémes en s'opposant aux sociétés
qui parlent un idiome di!Térent, a quelles lois, en quelque sorte
physiques. elles obéissent, il est intéressant de suivre leurs modilications internes, les stratifícations successives des patoís locaux
qui se superposent, s'amalgament et, dans leur fusion intime,
forment la langue oil subsistent, de loin en loin, oubliées dans le
repli d'i¡ne vallée ou incorporées au terroir méme, de savoureuses
formes dialectales. C'est a quoi nous ínitie La Géographie linguislique, de M. Albert Dauzat. Partant des patientes recherches
de M. Gílliéron qui ont abouti au monumental Atlas linguislique
de la France, M. Dauzat expose le but et les caracteres généraux
de cette nouvelle science, meten lumiere ses ten dances et ses príncipes. II passe en revue les phénomenes internes qui alterent petit
a petit les patoís, soumis, il raison de leur tradítion exclusivement
orale, a des varíalions morphologiques qui échappent au contróle
et a la fixité relative des textes écríts. Des recherches sur des
régions limitées permettent d'illustrer d'exemples précis ces vues
théoríques. M. Terracher, notamment, a étudié les patois d'une
partie de!' Angoumois avec une patience et une méthode qui
peuvent faire de son important travail un modele de ce genre
de travaux. Enfin, M. Dauzat signale les échanges qui se produisent entre les dí!Térents parlers, le chemínement des mots selon
certains courants, les barrieres qu'ils ne franchissent pas, et il
marque les centres de rayonnement et d'influence d'ou se sont
propagées les ondes qui, se succédant et s'interférant mutuellement, ont fini par constituer l'harmonieux langage frangais, Jeque!
affírme a son tour la vitalité dont il déborde en se transformant,
en évoluant, en se perfectionnant sans cesse.
Ces deux livres nous font saisír sur le vil quelques caracteres
des langues dans leur dynamisme meme. II reste a pénétrer
leur structure intime et a dégager, si l'on veut, une philosophie
toute expérimentale et concrete du langage. C'est M. Vendryes
qui va, dans son beau livre sur le Langage, nous esquisser l'anatomíe de la langue, c'est-a-dire sa structure interne et les éléments qui la constituent : les sons bruts qui forment, a un degré
plus élevé aprés avoir subí une élaboration, le vocabulaire. 11
en explique également la physiologie, c'est-a-dire qu'il nous mon•
tre la langue en mouvement, la phrase souple et onduleuse se
modelant sur la pensée, les mots se transformant, modifiant ]eur

762

•

•

�764

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

extension et leur compréhension, signes changeant la nature de
leurs rapports, avec la chose signifiée, variable et contingente
elle-meme.
Le langage et la vie sont inséparables. Le langage est né de la

TABLE DES MATIERES

vie, et la vie elle-m@me, apres l'avoir créé, l'alimente. C'est dire

que le langage dépend a la fois de l'individu qui l'utilise et des
conditions particuliéres du milieu social ou cet outil aura a
remplir sa fonction.
Ces langues se forment peu a peu, ne parviennent que progressivement aux stades successifs de leur évolution. Elles s'alterent par
contact réciproque, elles s'interpénetrent suivant des regles en
quelque sorte mécaniques, elles meurent enfin. L'étude de ces
transformations est quelque chose d'inliniment captivant.
Le caractére essentiel de la vie, c'est le mouvement. Un idiome
n'est jamais dans le temps identique a lui-meme; il s'use, il s'enrichit. Peut-on, a l'idée de transformation, adjoindre celle de perfectiannement? En d'autres termes, est-il légitime d'admettre
l'idée de progres des langues ? On sait combien artificiel et
friable est le concept de progrés dans tous les domaines de la pensée et de l'activité. En l'espece, il se légitime moins aisément
encore qu'ailleurs, et M. Vendryés s'attache a le démontrer dans
un chapitre magistral qui sert de conclusion a son livre.
Cette conclusion vaut pour toute étude relative ala linguistique,
a ses principes directeurs, asa portée. M. Vendryés a fortement
raison de rappeler qu'on ne peut concevoirde perlection idéale des
langues. Cette conlusion provient de la fiction encore admise
pour le latin scolaire, d'une époque donnée ou la grammaire et
la syntaxe sont réputées parfaites, a la fin d'une longue période de
perfectionnement et , u seuil d'une ére de décadence. En réalité,
l'évolution des langues se modele sur l'évolution des groupes
ethniques qui les utilisent. • 11 est faux, proclame M. Vendryés en
terminant, de considérer le langage comme une entité évoluant
indépendamment des hommes et poursuivant ses fins propres.
Le langage n'existe pas en dehors de ceux qui pensent et qui
parlent. 11 plonge par ses racines dans les profondeurs de la
conscience individuelle, c'est de la qu'il tire sa force ... Mais la
conscience individuelle n'est qu'un des éléments de la conscience
collective qui impose ses lois a chacun. L'évolution des langues
n'est done qu'un aspect de l'évolution des Sociétés. 11 n'y faut pas
voir une marche a sens continu vers un but déterminé. Le róle
du linguiste est fini quand il a reconnu dans le langage le jeu des
forces sociales et les réactions de l'histoire. »
GEORGES PoTUT.

LITTÉl!.ATUl!.E FRA!ICAISE
XVI• el XVII' lliecles,
Date du N°

La Bible dans l• poésie fran9&amp;ise
depuis Marot ................. .
(suite) ................. .

J. Vianey.

28
15
15
30
15
30
15
80

PE!.t;:e Tome

févr. 22, 485,

maro 22, 598,

I

I

avril 22,
avril 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,
juill. 22,

SO,
97,
228,
481,
587,
696,

II
II
II
II
II
II

Bossuet et son temps : I. . ....... . Fr. Strowski. 15 déo. 21,
80 déc. 21,
II. (suite) ............. .
15 janv. 22,
- III.
. ........... .
15 févr. 22,
- IV.
........... ..
15 IDQJ:11 22,
- v.
.. .......... .

11,
182,
268,
459,
665,

I
I
I
I

Ronsard, sa vie et son oouvre .... .
-

G. Cohen.

15 juin 22, 414, II
30 juill. 22, 728, II

H. Gillot.

15 juill. 22, 628,

II

S6,

I

(•uite)................... .

Lea origines de l'héroisme comé-

lien . ....... , .............. .

I

XVIIl' el XIX' siecles.

Les petits cla.ssiques du xvrne siécle. -M"' du Defland ........ A.
Le théatre romantique :
l. Le9on d'ouverture ..
II. Henri III et•• cour ..
III. Antony ............ .
IV. Hemani ........... .
V. Les Burgraves ..... .
VI. L'OthellodedeVigny.
VII. Chatterton ........ .
- VIII. A quoi rllvent les
jeunes filies . .... .

u

Breton.

15 déc. 21,
30 déc.
30 janv.
15 févr.
15 mare
81 mara
15 mai
81 mai

21,
22,
22,
22,
22,
22,
22,

101,• I
808, I
408, I
6S1, I
741, I
201, II
318, II

15 juin 22, S85, II

�a'ABLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

11

LITTÉRATURE

Date du N° Page Tome

IX. Les Caprices de Marianne ......... .

A. Le Breton. 80 juin 22, 509, II
15 juill. 22, 613, II
X. Barberine. Cannosine.
80 juill. 22, 711, II
XI. IlnefautjurGr derien.

Les méthodes de l'histoire littér&amp;ire :
tablissement du texte : I. Les
éditions ........••

~

-

III .

...., ........... .

IV.

. •..•.......

v.
VI.

············
•...........

VII.
VIII.
IX.
X.
XI.

. .••........
........ . •..
. .......... .
. .......... .
.......... .

P. Flazard.

30 déc. 21,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
15 mars 22,
15 janv. 22,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
80 avril 22,
15 juin 22,
80 juill. 22,

186,
855,
446,
654,

I

I
I
I

197, I
299, I
468, I
512, I
142, II
441, n
752, II

E. Esteve.

15 janv. 22,
30 janv. 22,
28 févr. 22,
81 oe.rs 22,
15 avril 22,
15 mai 22,
81 mai 22,
15 juin 22,
30 juin 22,
15 juill. 22,
80 juill. 22,

214,
322,
560,
706,
55,
264,
838,
450,
586,

I
I
I

I

II
II
II
II
II
648, II
673, II

César écrivain (suite):...........

J. Martha.

15 déc. 21, 50,
15 me.rs 22, 620,

Histoire de la littérature latine.
(Les premiers documents latina)..
(suite) .................•

Abbé Lejay.

15
31
15
15
15

mara 22,
mars 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,

I
I

581, I
692, I
216, II
401, II
577, II

v.

-

VI.
VIL
VIII.
IX.

......... ...
.... . , ......
............
.. .... ... ....
............

............

La Philosophie de Plotin : l. ..... E. Bréhier.
II. (suite) ••....•......
.............
III.
.............
IV.
VetVI. .......
...
.........
VII.
.............
VIII.
- X et XI.- .......... ...
.............
- XII.
.............
- XIII.
- XIV.
········ ·····

·······

Le mouvement religieux en Gr8ce
du vn1e au v1e si8cle...... . ....

(S'Uite) ................•

M. Croiset.

15 déc. 21,
15 janv. 22,
28 févr. 22,
31 mars 22,

........... \ ........ .

20,
239,
496,
677,

I
.I
I
I

31 mai 22, 368, II

30 déc. 21, 115,
15 janv. 22, 206,
15 févr. 22, 436,
15 mam 22, 623,
15 avril 22, 73,
15 mai 22, 282,
81 mai 22, 829,
30 juin 22, 499,
15 juill. 22, 604,
SO juill. 22, 687,
SO janv. 22, 293,
15 févr. 22, 399,
28 févr. 22, 537,
15 mara 22, 647,
81 mara 22, 758,
15 avril 22, 48,
80 avril 22, 156,
15 mai 22, 245,
31 mai 22, 357,
15 juin 22, 468,
so juin 22, 524,

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
La Société et l'Art fran9ais au
xvn1e si0cle : l. . . . . . . . . . . . . . E. Bourgeois. 15 déc. 21,
SO déc. 21,
II. (swite) .•••.•.••••••
15 janv. 22,
III.
. ... , ...•....
15 févr. 22,
rv.
- ·············
15 mara 22,
v.
Types économiques et sociaux du
xvr8 si0cle : Le Ma.rchand ..•...
LeMarchand (suite) .•...

... ..................

... ...... ........... .

I

80 juin 22, 554, II

PHILOSOPHIE
Sur la philosopbie de !'Esprit : .. . L. Bru1'sch,ncg.
II. (suite).. . ..........
. . . . . ... . . . .
III.
... .........
IV.

Le Sacré College au Moyen Age :

LITTÉRATURE GRECQUE

Page Tome

15 déc. 21, 81,

LITTÉRATURE SCANDINAVE
Louis, baron de Holberg, ....... F.deJessen. 30 avril 22, 174,

X.

LITTÉRATURB LATINE

............

Date du N°

Ga,the et le cercle de Darmstadt .. A. Vulliod.
Une légende drama.tique de G.
Hauptmann: Le pauvre Henri ..
Hauptmann: L'Arc d Ulysse ....

D. Mornet.

................... .

L'&lt;Euvre poétique de Leconte de
Lisie : l. . . . . . . . . . .
II. (.mile) ...•.••...•.•

ALLEIIAl'IDE

Un drame néo-classi9iue de G.

II. Les manuscrits ..... .

Les Sources : l. Etude générale .. .
II. La NouveZle Fléloise ..•
Les Innuences étrang0res sur La,.
martina (Les Premieres Méditations ).. • . . . . . • . . . . . . . . . . . . . .

111

DES MATIERES

II

I

I
I
I
II

II

II
II
II
II
I

I
I
I
I
II
II
II
II
[II
II

3,
124,
231,
889,
605,

I
I
I
I
I

L. Febvre.

15 déc. 21, 55,
30 déc. 21, 141,

I
I

O. Jordoo.

30 déc. 21,
15 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
31 mara 22,
30 avril 22,

158, I
279, I
427, I
545, I
727, I
128, II

�Date du N• Pa,e Tome

..., ... ~ a
• • • • • •• • • • • •• •• •
de la Révo-

-

Dé,eri.15 ~anv. 22, 254,
SO J&amp;DV. 22, S4(),

I
I

tt.anoierea

. XVI • . • • . . . . . • M. Marion.

).

................ .

émigrée ........ ..

.....................
:aonguAte de l'Anglet.erre par
Normands:
._ I. La tapaerie Bayeux H.
- II.

Pnnfout,

-m.

nouveauxricbeeetl'bistoire ..
'Amérique et le traité de Ver-

L. Febtwe.

80 janv. 22,
28 f6vr. 22,
15 avril 22,
SO avril 22,
81 mai 22,

86'7,
521,
1,

114,

289,

n

15 avril 22, 16,
15 mai ~. 198, II
81 mai 22, 802, II
15 juin 22, 428,

n

C.-G. Pwtl6t. SO juin 22, 569, II
:«}6ograpbie artistique des PyÑlées. P. Lat,edan. 15 juill. 22, 688, II

ilaUiee, •••••••••••••••• . ....•

VABJ:ftiS
Laperceptiondel'espace .. • ..•.. M. FOUCGUU.
Lee o'riginee de la rime . . . . . • . . . . . Ph. MarlmOn.
Lammmaiefiduciaire.... ..•.....
M. Bey.
La Benaiasa.nce litt6raire de la
Franoe oont.emporaiae... . .. , . . • F. ~
L'Idée de Patrie. . . . . . . . . . . . . . . H. Dufeatre.
La phil011opbie du Iangage. . . . . . • H. Potta.

15 déo. 21, 66,
SO déo. 21, 172,
15 f6vr. 22, 477,

I
I
I

SO avril 22, 190, II
II
SO Juill. 22, 761. II
20 ~uill. 22, 786,

801JTBIA11CB8 DB fB:UBS
--G.~ong, L'abb6 de Saint-Réal: P . ~ - SO jan~. 22, ssi, I
H. Girard. Emile Deechamps :. . H. -GirMd..
15 avril 22, 81, II

JI•• P. de Sunie. Chénedol16 :. . .

Le Gúanl :
POmztll. -

..,

15 juill. ~. 665, II

-

FJlANCK GAUTRON.
1

WOCltrÉ l'BAIICAIII! D DIPIIIKEJUE,

�</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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