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                  <text>Nº 2. -

REVUE

Jo Décemhre

1922.

Directeur:

F. STR0WSKI
Professeur

a la Sorbonne

DES

CouRs

Prix du Numéro : 3 francs

ET

CON FÉREN CES
La Re'\-·ue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décembre au 30 juillet
Les Cours et Conférences publiés sont rédigés par les professeurs
eux-memes, ou sous leur direction.
Gustave LANSON

Le XVIII• siecle el ses principaux aspects.

!17

Les théorits de l' Induction et de l"Expé•
rimentation suite). . . • • • .
Le Capitalismo en France au XVI• siecle.

1 lt
128

Lef')ns sur l' histoire de la' littératurt latine
(suite) . . . • . . • • • . . •

t:l!I

Le théátre romantique, de Dumas pero a
Dumas fils (suite et fin). . . . • •

147

Dir(..-ctcur de l'Écolc Kormale

M. LALANOE
Proíe.sse:ur

a

la Sorhonne

Henrl HAUSER
Profcg,;eur i la Sorhonne et au Cons,rvatoire dl.'I Arts et ~létiers

Abbé LEJAY
:'llembre de rlnstitut
Profeueur ñ l'lnstitut catholique

A. LE BRETON
~lailrc de Coníérences it la Sorbonne

Jean POMMIER
Chorgé d, Courall l'Universitéd'Amsterdom

Augustln FLICHE
l 'rofess,ur

a

l°Univel"9ité de MootpeUier

BIBLIOGRAPHIE

Renan, essai de bibliographie intelltctuelle
(suite) . . . • . • • . .
La crise uligieuse depuis lamort de Grégoire
T' I ! ju~qu'a r auentment d' Urbain l l
(1085-1088) (suite). • . .
La pensée el l, langagt, ¡,ar Ferdinand
Bruno/ ((;, ,U.). • .

.

.

.

169

• • •

177

L' Espagnr et le romantisme franrais, par
Ernest .lfartinencht (.Uax Doriztaux). .

180

PA,Rl S
BOJ Vl N &amp; Oe, Éditeurs
3 el 5. rue Palatine (V1•)
Télépbone Fleurus 07-88 -

161

Compte cheques postaux Paris n• 1604

Tous droits de traduction er de reproducrion réservés.

��BIBLIOTECA CENTRAL
U. A. N. L
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE. -

BOJVJN &amp; Ci•, Édit.eurs
COMPTE CHÉQUES POSTAUX, PARIS hº 1604

TÉLÉPHONE FLEURUS 07·88

3 &amp; 5, - Rue Palatine -

PARlS (VI•)

24•

REVUE DES COURS
ET

30

ANNÉE (1" Súi.c}

DÉCEMBRE

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

DES

Para1ssant le 15 et le 30 de chaque mois
(du 15 décembre au 30 juillet)

COURS ET CONFÉRENCES

\

ABONNEMENT,

UN AN

DJRBCTEUR :

1 France . .
1 Etranger. .

.
.

40 fr.

.
.

1922

ll. F. STROWSKI,

Professeur

a la Sorbonne.

46 fr.

Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages : 3 fr.

Le X VIIIº sieele
et ses principaux aspects

LISTE DES PRINCIPAUX COURS
qui seront reproduits dans la Reuue, en 1922-1923
EDOUARD LB Rov, Membre de I' lnstitut, Professeur au Col/ége de Franco: Les
principes del'analyse mathématlque. - P. Rm.ouv1N, Maitre de Conférences
á la Sorbonne : Les origines immédiates de la guerre. - FoRTUN.,T
STROWSKI, Professeur á la Sorbonne : Alfred de Vigny. - LAI.ANDB, Professeur
á la Sorbonne : Les théories de l'induction et de I'expérimentation. MARTINO, Professeur d l'Université d'Alger: La poésie symbollque: Verlaine.
G. CoHBN, Professeur á l' Université de Strasbourg : Ronsard, sa vie et son ceuvre. - Po11MIBR, Chargé decoursá l'C.:niv,rsitéd'Amsterdam: Biographie intellectuelle de Renan . - FucaB, Professeur á l' Université d, Montpellier : La crise
religieuse depuis la mort de Grégoire VII jusqu'i\ l'avenement
d ' Urbain II. - AlleÉ LBJAY, Membre del' lnstitut, Professeur a l' Institut catholique : Lec;ons sur l'histoire de la littérature latine. - LA.Tunos, Professeur d la Faculté des Lettres de Montpellier : La poésie dans leá Bucoliques.
- HueBRT, Mailre de Conférences d l'Université de Lil/e: Cours de Pédagogie.
- f&gt;oucBT, Professeu1· d la Faculté des Lettres d'Alger: Le regne de Louis XI.

- Des le~ons de MM. Lanson, Sorre, Brunot, Vulliod, Hauser, Moreaux, Prentoul,
etc.

VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MÉMES ÉDITEURS :

BIBLIOTHÉQUE DE LA REVUE DES COURS
EDMOND ESTEVE
Professeur l la Faculté des Lettres de Nancy

LECONTE DE
L'HOMME

ET

LI SLE

L'CEUVRE

Un volume in-16 broché.

7 fr

Lec;oo d'ouverture,
prononoée a la Sorbonne le 13 décembre 1922, pour
l'inauguration de la chaira Alphonse Peyrat,

Par GUSTAVE LANSON,
Direcleur de l'École Norma/e el titutaire &lt;ie celle chaire.

En inaugurant la chaire Alphonse Peyrat, consacrée a
l'Histoirc littéraire du xvnie siecle fran&lt;1ais, je veux d'abord
remercier la marquise Arconati Visconti qui a pris l'initiative
de cctte magnifique fondation ; M. le recteur Appell, le conseil
de l'Université et la Faculté des Lettres qui ont accueilli l'offre
libérale d e la marquise Arconati Visconti, et M. le ministre de
l'lnstruction publique qui a signé le décret de fondation et
nommé le premier titulaire.
C'est un tres grand honneur pour moi d'avoir été appelé
a occuper cette chaire, ce sera pour moi un grand regret de
ne pouvoir, au moins présentement, l'occuper effectivement ;
mes fonctions actuelles m'obligent a me contenter d'en inaugurer
seulement l'enseignement dans cette séance. Le cours et les
conférences seront faits par M. Daniel l\Iornet que la Faculté
a désigné, et que je n'ai pas besoin de vous présenter ; ses beaux
travaux sont connus de quiconque s'intéresse a l'histoire des
idées et de la sensibilité fran~aises au xvuie siécle.
7

MM. J.-F. OURTH &amp; E. GARDAX
PUBLICITÉ

régisseurs exclusifs, 154, Bd Haussman, P ARIS l'lll•
TÉLÉPHONE

ÉLVSÉES

51 - 96

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Marquise Areonati, a qui nos Académies, nos_Dniv:~rsités,
et surtout l'Université de Paris, ont été tant de fo1s déJa redevables de généreuses fondations, a voulu que cette chaire fut
créée en mémoire de son pére Alphonse Peyrat, dont le nom y
demeurera attaché.
Alphonse Peyrat, publiciste de tal~nt, jour~aliste _vigo~reux démocrate et libre penseur convamcu, apres avoir fa1t
une ~pposition ardente a l'Empire, fut l'un des fondateurs de
la République, dont il se faisait une fiére idée, ~~ute ~t pure.
II refusa d'etre ministre ; il accepta seulement d etre scnateur.
Ce fut une forte intelligence, une ame incorruptible. _
II vécut pauvre, sans compromis et sans org_ue1I. ~omme
il venait de perdre sa mére, un journaliste d~ ~ro1te,_ qui ne le
connaissait pas personnellement, et avec qm 11 av_a1t eu ph~s
d'une polémique, M. Laurentie, accourut chez lui._ II sava~t
Peyrat sans ressources _et venait lu~ o~frir de quo1 p~urvoir
aux obséques : « J'y a1 pourvu », lui d1t Peyrat en lm montrant un rayon vide de sa bibliothéque. !l ~vait _vendu un
ouvraoe précieux. Ces deux adversa1res etaient dignes de se
comp;'endre ; l'un ne s'étonna pas de l'offre, ni l'autre du refus.
On sent du respect autant que de !'estime intellectue(le da1'.s
les lettres qu'adressaient a Peyrat les_ aut~ur~ _dont ~l ava1t
critiqué les reuvres. Juste aux adversaires,_ 11 eta1t _séverement
sincere avec les amis. Il ne leur consenta1t pas meme, quand
il ne pouvait les approuver, la conces~io~ facpe du silence:
Vous imagincrez aisément ce q~e pouva1t etre ~ homme a q~1
Guizot écrivait: « Je crois a la pmssance de la vér1té entre honnetes gens » ; et Victor Hugo : &lt;t C'est. m~e ~oie pour m~i, dans
l'épreuve que je traverse, de me sentir mtimement uru par la
pensée a un homme tel que vous ... Votre éloquente~ntrépidité
fait de la lumiére » ; Et Renan : « Vous venez de réahser ce que
j'aurais voulu faire ,, ; et dont Ju!~~ Ferry disait, au ~o~ent
ou la mort l'enleva : &lt;t Ce fut au milieu des éprem.-es qui n ont
point été épargnées a ma vie publique, dans les jours des plus
rudes combats comme aux jours des déceptions, une force, un
secours, une fierté singuliére, de me sen~ir en co~t~nte communion avec ce noble esprit, de trempe s1 fine et s1 v1goureuse,
et de si parfaite bonne foi. Son amitié était un support, son
estime une récompense. Il ne m'a refusé nil'une ni l'autre. J'en
garderai toute ma vie le précieux souvenir. &gt;&gt;
La Révolution et le xvuxe siécle avaient formé !'esprit

LE X\'JIIe SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

99

d 'Alphonse Peyrat. Malgré sa sympathie pour Robespierre, il était
le disciple de Voltaire et des encyclopédistes plus que de
Jean-Jacques Rousseau.
Aprés 1870, pendant les jours de l' Assemblée Nationale,
dans le trajet quotidien de Paris a Versailles, Peyrat émerveillait journalistes et députés par sa connaissancedu xvnxe siécle.
« Il avait lu, nous dit Henri Brisson, des Mémoires qu'on ne
lisait déja plus, et des manuscrits qu'on ne lit pas encore ; il
abondait en détails sur la société de ce temps ; il ne tarissait
pas d'anecdotes ; il ne recherchait pas les histoires un peu salées,
il ne les écartait pas davantage, si elles achevaient de peindre
un caractére ou les mreurs d'une époque ... &gt;&gt; Mais il saisissait
surtout le sérieux de ce siécle a travers l'agrément írivole, le
persiflage léger, et la bouffonnerie insultante ; des gamineries
les plus folles de Voltaire, qu'il nommait « le patron », il savait
extraire et détacher l'idée grave, la pensée humaine et civilisatrice. Voila pourquoi, entre toutes les fondations possibles,
la filie d'Alphonse Peyrat a choisi le xvuxe siécle fran~ais pour
y attacher le nom de son pére.

II
Gardons-nous de déprimer les autres siécles ; je ne répéterai
pas avec Michelet : • le Grand Siecle, c'est le xvuxe siecle que je
veux dire ». Le xv,ie siécle est grand aussi ; grand encore « le
stupide x,xe siécle ». Mais le xv1e, et le xme, et le x1ie,ne sont-ce
pas aussi de grands siécles ? Nous comptons actuellement
huit cents ans aumoins d'activité littéraire; je crois bien que de
ces huit cents ans, il n'y a que les cent ans écoulés de 1350 a
1450, - la période de la guerre de cent ans-,qui ne méritent
pas le nom de Grand Siecle. Disons done seulement que notre
xvuie siécle est un grand siécle, égal aux plus grands, et qu'il
offre un champ immense a l'étude, une infinité de problémes
passionnants a la curiosité.
Je ne m'arreterai pas a faire valoir l'intéret que présente le
mouvement des idées qui s'est exprimé dans la littérature : il
suffit d'évoquer les noms de Voltaire, de Montesquieu, de
Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, des Encyclopédistes. Les
idées que tous ces écrivains ont inventées, développées, vulgarisées, ne sont-ce pas, - qu'on les aime, ou qu'on les déteste,
- les idées par lesquelles nous sommes aujourd 'hui gouvernés ?
Nous les trahissons peut-etre souvent dans notre vie politique
et sociale, mais nous sommes obligés de, les proclamer d'autant

7 / 8/

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus haut que nous les trahissons davantage ; et la minorité rncme
qui les répudie dogmatiquement, en réclame tous les jours
pratiquement les bénéfices.
Les idées du xv11ie siecle, ne sont-ce pas les idées qui ont
révolutionné l'Europe et. organisé le monde au x1:,..e siécle ?
Ne sont-ce pas les idées qui, partouL, onL redressé les peuples
opprimés et formé les conscienccs des peuples libres ? Ne sonl-ce
pas les idées qui viennent de rallier presque toutes les nations
civilisées au drapeau de la France ? La justice et le droit qui
ont concilié á nolre cause les trois quarts de l'humanité, ne
sont-ce pas la justice et le droit qu'avait définis la philosophie
Iran&lt;_;aise du xvme siecle ? 11 est caractéristique que toutes
les idées organisatrices du monde moderne sont partout, ou
redoutées cL maudilcs, ou embrassées rt célébrées sous le nom
d'idées francaises.
Non moins important que le développement de la philosophie sociale cst celui de la philosopbie scientifique. Les écrivains
d. les gens du monde font de l'étude des sciences une partie
nécessaire de la culture humaine ; et l'exposition de la science
t.levient comme une fonction propre de la littérature. 11 e~ résulte
quelques-uns des chefs-d'reuvre originaux du siede: les ELémenls
de La philosophie de Newlon, les Pensées sur l'inlerprélalion de
la Nature, l' Hisloire nalurelle.
On accuse, non sans raison, ce siécle d'avoir édifié trop íacilement des systémes, d'avoir abusé de la généralisation eL de
l'a priori. Cependant il est Vrai que, dans ces erreurs, le xvm•siéclc
se démenL plus qu'il ne s'exprime. Sa caractéristique, lorsqu'on
le compare au siecle qui l'a précédé, c'est la grande place qu'y
prennentl 'observation et l 'expéricnce. C'est alorsquecommencent
a se constituer et a se développer les sciences physiques et naturclles, dégageant leurs métbodes propres, faisant effort pour
éliminer la métaphysique et l'a priori; c'est alors que se font
des tentatives, aussi fécondes pour !'avenir qu'imprudentes el
prématurées dans le présent, pour organiser les sciences morales,
historiques et sociales sur le type des sciences physiques et natuPelles, et sur les memes bases de l'observation et de l'expérience.
Le meme esprit pénetre jusque dans la théorie littéraire, et,
par l'introduction de la notion de relativité, fait peu a peu sortir
de la critique dogmatique du xvue siecle, l'histoire littéraire
et l'histoire comparée des littératures, que le x1xe siécle achévera de constituer.

III
Toute cette effervescence d'esprit, cette création abondante

LE

xnne

SIBCLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

101

d'idées, ce refus de dormir sur l'oreiller des traditions, cet impitoyable examen des vérités anciennes, cette course infatigable
aux vérités cachées·, cette soif que rien n'apaise de certitude
rationnelle et de progres, tout cela, on ne le refuse guere au
xvnie siécle ; tout au plus en conteste-t-on la bienfaisance. Mais,
bien souvent, J'opinion a été émise meme par de sinceres admirateurs de l'reuvre pbilosopbique du xvme siecle, que le développement excessif du rationalisme et de l'analyse a été funeste
a l'art et a la poésie, et que, du point de vue proprement littéraire, le siécle de Louis XV a été un siecle de décadence, un reflet
affaibli du siécle de Louis XIV. Voltaire l'a dit et redit : on l'a
pris au mot plus qu'il ne l'eut voulu. On flélritlegoutdu xvnie siecle du nom de pseudo-classique. Je ne suis pas moi-méme tout
a fait sans reproche sur cet article.
11 n'est pas niable que le xvnie siecle a été inférieur au xvne
dans tous les genres que celui-ci avait portés a la perfection.
Corneille, Racine, Moliere, Pascal, La Rocbefoucauld, LaBruyere,
Bossuet n'ont pas d'égaux dans les genres qu'ils ont cultivés.
Le xvme siecle acceptait leurs chefs-d'reuvre comme des modeles;
et c'est pour cela qu'il y restait inférieur. L'imitation n'atteint
jamais ce qu'elle se propose d'égaler.
Je ne ferai pas non plus un grand mérite au xvme siécle de
ce que la Henriade est tout de méme quelque chose de mieux'
que le Clovis de Desmarets ou la Pucelle de Chapelain. Ce n'est
pas dans le noble et l'héro:ique que triomphc le gout des régnes
de Louis XV ou de Louis XVI, pas plus en littérature qu'en
peinture ou en sculpture.
Mais partout ou il ne s'agit que d'etre aimable, fin, élégant,
piquant, spirituel ou tendre, tant que I'on reste dans J'ordre du
souriant, du délicat ou du délicieux, tant que la force méme
et la profondeur peuvent s'exprimer en aisance, grace et légereté, le xvme siecle atteint a une perfection d'art, différente de
celle du xv1ie siécle, mais égale. Surtout dans les voies et dans les
genres ou ni l'antiquité ni l'age précédent ne lui imposent l'imitation. C'est pour cela qu'il íait plus dans la Comédie ou
Marivaux et Beaumarchais ne suivent pas Moliere, que dans
la Tragédie ou Volt.aire est obsédé de Racine.
Les Considéralions sur La Grandeur el la Décadencedes Romains.,
l' Esprit des Lois, 1' Essai sur les Mreurs, le Siecle de Louis XI V.,
Candide, la Vie de Marianne, Manon Lescaut, Le Neveu de
Rameau, des Facéties de Voltaire en vers ou en prose, telles que
le Pauvre Diable, le PolPourri, ou la Conversation de M. l' I ntendani
des Menus en exerciceavec M. l' abbé Grizel; certaines parties de la

�]02

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

NouvelleHélolse , des Confessions et des Réveries:
, autant de chefs..
d'reuvre, a n'en considérer que la forme, d un art auss1 mcontestable que l'art de Watteau, de Fragonard et de Latour.
Cet art ne détonne et ne fléchit que lorsque l'emphase en altere
la pureté, lorsqu'on veut le contrain~re a~ poses orgueilleuses,
comme il arrive a Buffon, aux gesticulat1ons effrénées et aux
effusionsintempérantes, comme il arrive a Diderot eta ~ousseau.
11 y a meme une poésie du xvnie siecle. Le Rom~ntisme _nous
l'a trop longtemps fait oublier ; il identifiait poés1e_ et lyr1sme,
et le lyrisme avec une éruption déréglée de pass1ons trucuJentes.
Sur cette idée théorique, que d'ailleurs la pratique de plus
d'un romantique a tempérée,il est aisé de nier que le xvnie siécle
ait créé de la poésie ; mais, aujourd'hui, ne sommes-nous pas
mieux préparés a sentir ce qui circule de poésie vraie, ,quoique
discréte dans les vers de Voltaire et de beaucoup d'autres ?
Sans do~te,il y a beaucoup d'incurable prosa'isme danslesinnombrables productions en vers de cet~ époqu~ ; il y a beaucoup
de clinquant et de bijoux faux ; ma1s parm1 tout ce fatras, on
découvrirait des mélodies légéres, des airs vifs ou tendres o~
J'émotion se voile de badinage, ou l'esprit, l'ironie, le pers1flage, laissent passer un peu d'ame, et chantent en rythmes
greles, mais charmants. La poésie pureet ab?olue ne se re~contr!
pas au xvIIie siécle: c'est entendu, est--elle si fréquen~ -~illeurs .
L'esprit et la raison se melent partout a la sens1b1lité et a
J'imagination ; il en résulte un équilibr~ exq~is et bien. fran1
gais des facultés littéraires, dans lequel l mtelhgence ~omme.
Le xvnie siécle met fin au mouvement de la Rena1ssance; la
Querelle des Anciens et des Modernes est la liq~ida~ion_ de la
grande entreprise de Ronsard et de Du Bellay. L ~bqmté ~st
enfin digérée, et l'Italie. Tout ce qui, selon la mentahté franga1~e
du temps, pouvait etre assimilé, a été assimilé. Les grands écr1vains du régne de Louis XIV avaient su crééer un bel art a
l'antique, et pourtant tres frangais. En devenant des mode~es,
Ieurs cheís-d 'reuvre auront beau agir par leur aspectgréco-romam :
Je caractére national, qu'ils fortifiaient, l'emporta.
Si bien que, aprés les deux siécles pendant lesquels la France
s'était mise a l'école de l'antiquité, le xvnxe siécle se trouve
rejoindre le xve et le début du xvie, avant l'invasion de l'~?manisme. II rejoint meme, encore par dela, le xneet le xnie siecles.
Je veux dire que les qualités qui, aux belles époques _d~ moyen
~ge, avaient été les qualités fondamentales et caractér!stlques ~e
nos prosateurs et de nos poétes - clarté, légéreté, grace, espnt,

,.

xvn1e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

103

ironie, lumiére, netteté, ríen d'outré, de tapageur ni de vertigineux - ces qualités se retrouvent celles de notrexvniesiécle,
épurées et affinées par le contact prolongé des anciens. Pour
la phrase et le style, le xvnie siecle (celui de Voltaire, non pas
ccrtes celui de Rousseau}, dans ses limites comme dans sa perfection, est un retour a la pure tradition frangaise ; c'est en
ce sens, quoi qu'on ait dil, le plus frangais des siédes, depuis
le xme.
Je ne voudrais plus meme accorder aujourd'hui que, pour la
grande poésie lyrique, ce temps ait été aussi radicalement stérile et inintelligent qu'on l'a cru. Le rationalisme sec et prosaique dont on fait sa marque distinctive, et qui régne en effet
dans la multitude de ses productions inférieures et dans quelques
&lt;euvres de haute valeur intellectuelle,ce n'est pas Je xv111e siecle
qui l'a inventé ; il l'a hérité du xvne.
N'est-ce pas Descartes, bien ou mal entendu, tel en tout cas
qu'on l'entendait vers 1680 ou 1700, qui a orienté les esprits
vers l'intellectualisme pur et l'analyse desséchanle ? N'est-ce
pas a la fin du siecle de Louis XIV qu'a sévi cette critique des
géomeires que Mme Dacier dénongait comme un fléau- pour la
poésie, et qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes,
prétendant soumettre le gout a la raison, détruisait, d'abord
l'autorité des anciens, ensuite jusqu'a la notion meme de poésie?
N'est-ce pas le public du xvue siecle qui, aprés 1650, se montrait de plus en plus réfractaire a la poésie, et de plus en plus,
ne demandait aux vers que les qualités d'une bonne prose ?
C'était celles que l'on admirait cC'mmunément chez La Fontaine,
dont on ne goulait la pure poésie que comme un« je ne sais quoi,,
qu'il ne fallait pas songer a expliquer.
L'époque antipoétique de notre nalion cst véritablement
celle qui va de 1680 a 1730. Lé.)!vme siécle, qui n'a pas créé ce
courant de prosai'sme, a fait un effort continu pour retrouver
la poésie. Toutes les innovations qui disloquent la tragédie,
celles de La Motte, de Voltaire,de De Belloy, de La Harpe ou
de Ducis, ont pour objct d'y réintégrer la poésie épique ou lyrique,
dont on prend l'idée tour a tour dans Aihalie, a l'Opéra, dans
Shakespeare, el chez les Grecs. Young, Ossian, Thomson, Haller
et les Allemands servent ~ amuser cette faim de poésie que
nos vers ne satisfont plus. Qu'est-ce que la critique de Diderot,
sinon un examen des raisons pour lesquelles la grande poésie
était alors impossible en France et une recherche des conditions
dans lesquelles elle pourrail:. rena'.itre ? II y a bien autrc chose
&lt;fans cette critique ; mais cela y est.

�104

RE\°t;E DES COURS ET CONFÉREXCES

Dés le début du xvIIie siécle, la sociéLé frangaise comprit
l'erreur et le danger du rationalisme absolu, la nécessité naturelle et la beauté morale de l'activité sentimentale. On s'appliqua
a sentir, doucement, délicieusement d'abord ; orageusemenb,
frénétiquement ensuite; eL, a force de s'exercer au scntiment,
nos Frangais ravivérent en eux la capacité de sentir. ll y a la
un cas, qui n'est pas unique dans notre histoire littéraire, ou l'on
voit la raison tracer la voie au génie, et la volonté réfléchie
précéder l'activité spontanée. Ceci nous explique, remarquons-le
en passant, pourquoi si souvent, au xvn1c siécle, l'cxpression
de la sensibilité nous parait fausse, artificielle et déclamatoire ;
elle traduit moins l'émotion que la volonté d'etre ému.
Le romantisme s'est ainsi préparé chez nous pendant ce
siécle ; et l'on a le droit de dire, J\1. Mornet l'a bien montré,
que les états romantiques de sensibilité et de gout ont été définis
par la critique, mieux encore, vécus dans la société avant 1789,
a partir surtout de 1750.
11 y eut alors meme des essais d'expression pittoresque
ou plastique que résume pour nous le nom d'André Chénier.
Personne n'ignore que, Chénier mis a part, toutes les tentatives de restauration d'une grande poésic avortérent alors ;
un obsLacle infranchissable fut opposé a tous les efforts par
les regles, les bienséances, les conventions de toutes sortes, et
surtout par la fausse conception de l'usagc de la langue. Mais
les réussites furent moins rares dans les genres oi.t le xvne siecle
avait laissé moins de modeles et moins de regles ; c'cst pourquoi
la poésie (sauf la poésie légere) déserta le vers, et se réalisa
dans la prose. Les thémes romantiques et lyriques abondent,
on le sait, chez Rousseau et chez Diderot.

IV
Le champ des études, déja si vaste, comme on voit, s'élargit
encore immensément pour !'historien littéraire du xvnie siecle,
si l'on veut bien ne pas considérer la littérature en soi, comme
l'expression d'un type abstrait de vérité ou de beauté, mais
l'étudier dans la vie, et commc une manifestation de vie, sans
la séparer jamais du public qui la suscite et qui en jouit.
D'abord se pose le grand probleme : quelle a été la part de
la littérature et des écrivains dans la Révolution frangaise ?
Des historiens, d'esprit positif et attachés aux faits, ont été
tentés en ces derniéres années de réduire cette part que l'on
avait peut-etre faite trop grande antérieurement. 11 est bien

LE

xv1ne

SIECLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

105

probable que ce ne sont pas_ les li~res et le~ idées des philosophes qui ont été les cause~ 1mm~d1ates .et _d1rectcs des événements révolutionnaires. Ma1s est-1! témera1re de penser que
l'ame du peuple frangais, dans les années qui précéderent et
qui suivirent 1789, réagit aux faits_ sociaux, _et contre le~ acles
de ses gouvernants, selon la mentahté que s01xante ou so1xantedix ans de littérature philosophiquc lui avaient faite, avec les
lumiéres et les passions que ses écrivains favoris lui avaient
données. La psychologie des Frangais est un des éléments --de
l'explication de la Révolution ; et cette psychologie, ~n ~ 7~9,
est stricLcment dans la dépendance du mouvement hLteraue
du siécle.
Pour év,aluer au juste l'action de la littérature sur la société,
sur la nation il faut en étudier la diffusion a travers le royaume
et les classe~ · il faut rechercher jusqu'a quel point les idées
nouvelles desc'endirent dans le peuple, ou s'étendirent dans les
provinces ; quelle formation d'esprit avaient regue les hommes
qui jouérent des roles dans les assemblées ou les armées révolutionnaires. Il y a la bien des problemes intéressants, dont
la solution dépasse mémesinguliérement la question de l'inrlucnce
des philosophes sur la Révolution.
C'est, dans un beau cas concret, la question des rapports de la
littératurc et de la vie ; jamais, en aucun temps, ces rapports
n'ont été plus intimes, jamais public plus homogéne, n~ P!us
intelligenL, ne s'est offert aux écrivains, jamais _les écnvam~
n'ont été plus pleinement d'accord avec le pubhc sur ce qm
fait l'intéret, l'agrément et la bcauté d'un livrc.
Curieux contraste avec l'époque ac.tuella ; nous sommes au
pole opposé ; le divorce est presque complet aujourd'bui ~ntre
le public et la littérature, ou du moins les chapelles httéraires. On ne dédaigne pas le succes aulant qu'on affecte parfois de le dédaigner. Máis on veut l'avoir sans faire de « concessions » au public. On s'applique a le heurter, a ne le
subjuguer qu'en le heurtant ou le moditiant. Le mot_ d'ordre, chez les jeunes, est le mépris insolent du pubhc. Et
souvent, par snobisme, par peur de n'étre pas dans le _mo~vement le bon lecteur se laisse imposer des reuvres ou 11 n Y a
ríen ~ui l'intéresse ou qu'il comprenne. L'arti~te pré~en~ant
(a bon droit certes) ne relever que de sa consc1ence d art1ste,
en tire la conséquence plus douteuse, qu'il n'a ríen'~ faire pour
plaire au public, et que le signe du génie est unecertame ~olo~t~
de ne pas plaire. II se pique de faire son reuvre pour lu~ : mrht
cano el i\1usis. En fait, il est rare qu'un autcur n'écnve que

�106

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour lui-meme ; les Muses dont il cherchel'approbation, sont des
camarades de cénacle ou de brasserie ; a l'idée d'un grand public
il substitue celle d'une toute petite église au credo de laquelle
s'asservit aussi bien que les écrivains de salons du xvn!.6 siecle
s'asservissaient au gout des gens du monde. Les deux manieres
ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si celle d'aujourd'hui
e~t favorable au progrés du raffinement tcchnique, peut-etre
nsque--t-elle d 'entratner pour la littératurc un abaissement
de la valeur sociale et de la signification homaine.
L'accord des écrivains et du public au xvnie siecle, !'intime
communion des créateurs et des lecteurs, nous explique non
seulement le caractére mondain, mais aussi le caractére philosophique, critique et réformateur, utilitaire et pratique que prit
alors la littérature. Toute la France souhaitait qu'on éclairat
sa raison, qu'on détruistt les erreurs, les préjugés et les abus.
La littérature s'y appliqua, parce que, chez les gens de lettres
meme, la conscience de l'artiste obéissait a la conscience du
citoyen.
Ici encore éclate l'opposition de ce temps et de notre temps.
Aujourd'hui, l'art utile et social est honni, l'art pour l'art
triomphe. La littérature est une spécialité aussi technique que
la chimie, et plus sau"age, car enfin la chimie se laisse appliquer aux besoins des hommes. La littérature actuelle prétend
exclure tout ce qui a un intéret pour la masse des hommes et
pour les sociétés : questions poli tiques et sociales, patriotisme, etc.
Elle voudrait n'admettre que ce qu'il y a dans le tempérament
et dans la sensibilité de l'auteur de plus insociablement, incommunicablement individue!. Elle tend aprement a se mettre
hors de l'usage commun de la vie.
11 est curieux de remarquer qu'en vertu du meme príncipe,
du meme désir de créer de la beauté, les beaux-arts suivent
une direction exactement contraire. Songez a la brillante renaissance des arts industriels et appliqués depuis vinrrt ou trente
an~. De vrais et de grands artistes n'ont pas déd¡igné de trava11ler a la décoration de nos habitations ; il ne leur a pas
paru indigne de leur talent, au-dessous de la dignité des arts,
de donner un caractére de beauté a nos mobiliers, a nos étoffes,
a nos bijoux, a tous les objets d'usage familier. 11s ont voulu
que toute notre vie domestique et journaliere baignat dans la
lumiére et la joie de l'art.
C'était la justement le point de vue du xvnie siecle. On trouvait naturel qu'un pamphlet contre un ministre, un écrit de
finance ou de législation, qu'on lisait dans un salon, eut un style

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

107

tout comme les consoles ou les fauteuils dont ce salon était
garni. La pensée n'y perdait ríen : sa puissance d'action en
était multipliée ; on ne pensait pas que l'art s'avilit a servir
a des fins pratiques de vérité, de justice ou d'humanité ; on
savait reconnaitre l'art partout ou i1 se rencontrait, asa qualité
meme, et l'étiquette voyante de l'inutilité n'était pas nécessaire
pour le signaler. Quelle que fút la matiere traitée par un écrivain,le public lui demandait l'élégance et la grace de la forme. Ets.it-ce
si déraisonnable ?

ii

V

i

Il serait injuste, il serait ridicule de prétendre que le xvuie siecle
n'ait pas été connu jusqu'ici, que tout soit a faire. Non, mais
beaucoup reste a faire.
Je ne puis oublier, et je ne vewc pas diminuer tant de contributions, éclatantes ou fortes, de Sainte-Beuve, de Villemain,
de Vinet, de Bersot, de Barni, de Desnoireterres, de Loménie, de
Schérer, etc. ; plus réc,eroment, de Taine, de Brunetiére, deFaguet,
de Larroumet, d'Espinas, de Bengesco, de Barckhausen, de
Tourneux, de Lintilhac, de Philippe Godet, etc.; hier encore, pour
ne parler que des morts, d'AlbertMonod etde ce Pierre-Maurice
Masson, dont la disparition est un désastre pour nos études.
Je me reprocherais de ne pas nommer Ruplinger et Pierre
Hennant, ces jeunes normaliens morts comme Masson pour la
France et qui ont eu tout juste le temps d'indiquer, par leur premier essai, qu'ils voulaient consacrer au xvme siecle toute leur
force de travail et de pensée.
Si considérable qu'ait été la somme des recherches et des
résultats obtenus depuis 1830, et surtout depuis une quarantaine
-d'années, le champ est illimité, les problemes innombrables, les
documents abondants a tel point qu'on n'en a étudié encore
qu'une petite partie. De riches dépots, d'immenses collections ont été a peine exp]orés. Ni Montesquieu, ni Voltaire,
ni Rousseau, sur lesquels on a tant écrit, ne sont encore completement connus. Tous les jours on nous apporte de l'inédit,
des lettres, des mémoires, meme des ouvrages achevés ou presque
achevés, qui n'ont pu etre publiés en leur temps. 11 est impossible de prévoir le jour ou il ne restera plus de lettres de Voltaire
et de Rousseau a publier, plus de manuscrits de Diderot.
Beaucoup de sujets, etdesplus considérables, sont a reprendre;
nombre d'études faites par des hommes d'un talent séduisant
ou supérieur ont hesoin d'etre vérifiées, soit qu'on dispose

�108

REVUE DES COGRS ET CO~FÉREXCES

aujourd'hui de documents qu'ils n'ont pas connus, soit que
leurs conclusions passionnées soient a redresser. Longtemps
le xvme siécle a été un champ de bataille : on était pour ou
LOntre les philosophes, pour ou contre Voltaire, pour ou contre
Rousseau. On n'en abordait l'étude que pour démolir ou vengn
l'Église, la propriété, la Monarchie, ou bien la libre penséc, le
libéralismc, la démocratie. Les parties et les sectcs du x1x.e siécle
s'invectivaient a travers le xv11ie.
Ce temps-la n'est pas encore tout a fait disparu, et les passions ne sont point éteintes. Cependant le monde a marché ;
des questions sont refroidies, d'autres sont résolues, ou ne se
posent plus du tout dans les memes termes. Pour une bonne
part, le xvme siecle est décidément du passé, est entré dans
l'histoire ; l'étude objective est possible.
De plus, un réel progres s'est fait dansles méthodesde travail.
Les esprit ont acquis des habitudes exigeantes d'exaclitude et
de critique ; si elles ne sont point encore universcllcs, du moins
sont-elles suffisamment répandues.
Le grand príncipe souvent énoncé, est la recherche patiente
et scrupuleuse du vrai. « Le vrai, le vraiseul. disaitSainte-Beuve,
notre ma1tre ; et que le beau et le bien s'en tirent cnsuite comme
ils peuvent (1). » 11 envoyait au diable, une autre fois, tous les
&lt;( fétichcs ». Dans le meme esprit, Alphonse Peyrat écrivait
en 1856:
&lt;&lt; 11 y a, en poli tique et en philosophie, aussi bien qu 'en religion,
des íanatiques qui font du tombeau de lcurs s~ints un sanetuaire pour toutes leurs folies ; c'est la un mal contre lequel la
police littéraire doit se montrer sévere (2). »
Peyrat ajoutait : « Mais la sévérité n'est pas l'injustice. »
Souvenons-nous-en ; le dénigrement et la diffamation n'ont
rien a voir avec l'esprit critique; la justice et la vérité n'interdisent pas la sympathic ; elles l'exigent bien plutot. Aucune vie
étrangére ne se pénetre que par la sympathie. Comme Bergson
nous invite quelque part a nous faire guépes, si nous "oulons
saisir l'élan de la vie naturelle instincthe, de meme, pour r.omprendre Voltaire et Rousseau, iI faut nous faire un moment
Voltaire et Rousseau ; et faisons-nous Pompignan, pour etre
justes a Pompignan. L'analyse et la ,:ritique ont besoin de la
sympathie, qui n'est p8s la iantaisie, pour pénétrer jusqu'au
fond d'une ame et d'une reuvre. Mais la sympathies'égarerait,
( l) C()rrespondance, II, 41.
(2) Hisloire el religion p. 250.

LE

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

109

tout comme la haine, si l'érudition ne l'éclafrait et ne tui apportait a chaque instant ses controles.
L'histoire ne se fait avec quelque süreté que par l'érudition,
qui est une reuvre collective. Alphonse Peyrat le savait. 11 y a
80 ans, daos un vigoureux article consacré au troisieme volume
de Michelet, Peyrat insistait, nous dit M. J. Reinach, « sur les
périls et les incertitudes des grandes syntheses, l'impossibilité
de formuler des idées générales en l'absence des centaines de
monographies que réclame une époque aussi complexe et aussi
vaste que le Moyen Age, et les erreurs particulieres que son besoin
de tout généraliser a fait commettre a l'éloquent auteur de
cet ouvrage prémaluré. »
Nous ne pouvons pas regrctter, et Peyrat, ce lettré, ne regrettait, certes pas, que Michelet ait écrit son chef-d'reuvre ; mais
le génie suit des routes a part. La mcrveille de vision et de sensibilité personnelles, que Michelet a donnée, n'est pas, etnepouvait pasetre l'histoire de France vraie et défmitive. Une armée
d'érudit,s fabrique depuis un siecle les centaines et les centaines
de monographies qui seront les pilotis sur lesquels pourra s' élever
une synthese moins hasardeuse. L'histoire littéraire n'est pas
dans une condition différente du resl,e des sciences historiques.
Des lettrés s'inquietent ; a la lumiere crue des documents,
dans l'enquete impitoyable de la critique, que vont devenir nos
grands hommes ? Il y a des gens de goíit qui sont genés pour
admirer si Voltaire et Rousseau, comme La Fontaine et Racinp,
comme Stendhal et Víctor Ilugo, n'ont pas été sans faiblesse.
Ils sont pcinés, ou ils s'indignent, quand aux nobles figures de
légende qu'ils étaient habiLués a vénérer, lapointilleuse érudition
substitue d'autres images moins idéaleset moins pures.
Jusqu'au xvnie siecle, ce danger n'étaitguére a craindre pour les
grands écrivaius ; le document est rare sur leur vie ; et quand il se
trouve, il touche plutot la vie extérieureque la vie intime: c'es~ une
piece d'archives plus souvent qu'un document psycholog1que.
La curiosité du public ne s'at,tachait guere en ces temps.-la.
a la personne des écrivains ; aussi sait-on bien peu sur les horomes
que furent Rabelais, Moliere, et meme Racine avant sa retraite.
Leur humeur, leurs sentiroenLs vrais, les mouvements profonds
de leurs ames nous échappent. D'ordinaire, le lecteur qui
ne se résout pas a ignorer l'auteur, se le faital'image de son livre:
Rabelais est ivrogne ; Racine, doux, et Pascal tragiquement
désespéré.
Au xv111e siécle, les choses changent : l'homme de lettres
est un homme du monde ; le monde a les yeux fixés sur lui ;

�LE XVllle SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECT:',

IIO

RE\' UE DE!&gt;. COUR" l'T co:-.FÉRE:SCES

la publicité s' at.lache a tous ses geste!'. Lui-meme prend volont.iers
l'univers a t.émoin en tout.e occasion. Voltaire n'a pas une colere,
ou une colique, dont une de ses dix ou douze mille Jet.tres ne
nous fasse la confidence. Comment voulez-vous qu'un hommese dresse devant. la postérité en posture de héros de Plutarque,
quand il s'est ainsi confcssé t.ous les jours pendant soixant.e ans,
ou quand, pendant vingt ans, l'Europe a défilé a sa table ou
dans sa chamhre il coucher ? Rousseau a-t-il moins vécu en
public, malgré la mauvaise humeur dontil accueillaitles visiteurs?
11 faut nous résignrr a voir et a présenter ces grands homme,;
du xvnie siecle comme ils furent, et non pas comme nous désirons qu' ils aient été.
Faut-il apres tout. nous étonner qu'un grand homme ait été
un homme ? « Ordinairement, écrit Pascal, on regarde saint.
Athanase, sainte Thérese et les autres commc couronnés de
gloire et agissant avec nous comme des dieux ... - C'ét.ait des
saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous.-Que se passait-il
alors ? Saint. Athanase élait un homme appelé Athanase, accusé
de plusieurs crimes, condamné &lt;&gt;n tel et tel concile pour tel ou
tel crime. Tous les éveques y consentaient, et le pape enfin. 11
Mgr Dupanloup fa.it écho a Pascal dans une page curieuse
de son Journal intime. « Depuis quelque temps, vue claire de
la misere, de la faiblesse humaine, en chaque homme, dans les
plus éminents et les plus saints: Quid esl horno? M. T ... , M. G... ,
M. V ... Je ne sais pas si les saints ét.aient mieux que ceux-ci.
Nous ne les voyons que de loin, et de Join on ne sait rien commc
il faut ... De loin on ne sait pas le fond, ni les détails. On sait
quelques traits qui ont sailli sans raison, et. qui ne sont pas le
vrai d 'un homme. »
A la lumiére de l'impartiale érudition, celui quiétudie Volt.aire,
Rousseau, Diderot, Beaumarchais, n 'importe qui des plusgrands,
est tenté de dire souvent comme Mgr Dupanloup : « Et tout
cela, c'est ce qu'il y a de mieux I » Ne regrettons pas le temps
oil la transfiguration ét.ait possible et pour ainsi dire inévitable.
Consolons-nous de toucher « le vrai de l'homme ». Voila qui
compense la perte d'un mensonge charmant, plus solennel
que charmant. Au lieu de héros raidis dans les altitudes légendaires, nous voyons des hommes comme nous, plus grands
que nous par le génie, mais participant a toutes les miseres,
a toutes les faiblesses de la commune humanité : ni dieux, ni
monstres.
Est-ce que les Confessions ont perdu de leur poésie par le
travail critique de Ritter, de Mugnier, de tant d'érudits Suisses

111

ou Fran!;ais qui les ont épluchées ligne aligne? Ces érudits ont-ils
détruit autre chose que des mensonges et des fadeurs ? Le
Rousseau qu'ils ont fait surgir des documents, ce Rousseau, plus
u:oub_le, plus douloureux, plus réel, parle-t-il moins a nos imagmabo~s et a nos c~ur~, est-il moins humain, que le bonhomme
at~(•ndnssant, en b1scmt. ou en porcelaine, que nos péres dressa~entsurleurs bureaux, une herhe a la main, en face d'un Volt.aire également attendri et bonhomme ?
~st-ce que le simpl_e spectacle de la vie n 'est pas plus merve1lleux, plus pat.hét.ique, plus chargé d'enseignements virils
que l'éle~nelle contemplation des bustes académiques dont 0 ~
no.us a s1 longtemps offert la majestueuse galerie ? Est-ce que
meme ~es grands ho°!~es ne sont pas vraiment plus grand:-.
des qu i1 esl avéré qu 11s sont de notre race faits de la meme
argile, les pieds rivés au meme sol, mais l¡ tele et la pen"-fo
dans les cieux ?
' ,
, On _n~ s'ap~toie ~as moins quelqueíois sur le traitement que
1 érud1t10~ fa1t subir aux chefs-d'reuvre. N'est-ce pas diminuer
leur prest1ge que de remonter a leurs sources 7 C'est la un senliment assez rép?_ndu par~i les gens de lettres et les poetes : pour
les hommes d 1magmabon un caractere mystérieux et sacré
s'attache aux reu'Vres littéraires, comme aux fleuves dont les
sourc~ sonl inconnues. Les explorateurs du x1xe sieci'e ont fait
du N1l un fleuve banal qui 'Vienl de quelque part. N'est-ce pas
M. d~ Sacy, au xv1ie siede, qui en voulait a Descartes d'avoir
détrmt la beauté du soleil, en nous en faisant connattre la constitution physique (1) ? On aime que le chef-d'reuue ait l'air
com~~ tom,bé du_ ciel, qu'il donne l'impression d'une création
ez nih1lo, d un m1racle. Le miracle du Cid; le miracle d'Andromaque ; le miracle des A1édilalions.
Mais ce que la_ iantaisie peut perdre de reves, l'intelligence
le _regagne en vénté. N'est-ce ríen de savoir comment ont été
fa1t~s le~ Lellr~s philosophiques et Candide, la Nouvelle Hélolse,
ou l Ém_1Le ? C est par la_ q~'on pénétre dans la psychologie d'un
auteur , ~te1 est en multiphant les études de ce genre qu'on arrivera_ a_fa1~e, avec quelque sureté, la psychologie de l'invention.
Est-11 md1fférent de savoir ce que Volt.aire et Rousseau pour
!'un ou l'autre de leurs ouHages, ont du a leurs deva~ciers,
11lustres ou obscurs, aux courant.s d'idées qui circulaient en
F,ranc~ et en Europe ? ~ourq_uoi iaut-il qu'il ne soit permis
d exphquer les reuvres httéraires que par la biographie des
(1) Sainlc•Beuve, Porl•Royaf, l. II, p, 339.

�11"'2

HEVUE DE';

couns

ET CONFÉflE:\CES

auteurs, par les événements personnels de leur vie, par les acci.
dents de leur santé ? :riioyen précieux d'information a coup súr,
mais qui ne donne pas touL.
Est-ce que la connaissancc des sourccs d'un livre en delruit
l'originalité ? Point du tout. Elle la cerne ; elle la précise ; en
dislinguant les éléments empruntés, elle fait apparattre ce que
l'auteur a mis daos son ceu'lire de soi, de personncl, d'unique et
de nouveau. Ne nous privons pas d'un moyen d'écarter l'erreur
1&gt;t de diminuer le , ague dans l'bistoire littéraire. 11 restera toujours assez de « miracle », c'cst-a-dire d'imprévu et d'incxplicable, dans les créations du génie.
C'est la recherche aLtentive des sources et des influenc.es qui
nous fait apercevoir avec quelque exaetitude les communications des esprils : et non seulement d'une généraLion a l'autre
dans la meme nation, mais d'une nation a l'autre. On a beaucoup
dit sur les relations de la France et del' Angleterre au xvniesiecle,
JI y a beaucoup a dire encore.Que Voltaire aitvécu a Londres,
qu'il ait été influencé par Shakespeare et par Lillo, par Toland,
par Collins et par Bolingbroke : il y a meme des bacheliers qui
le savent. Mais jusqu'oi.t précisément est allée sa connaissance,
jusqu'ou son intelligence des choses anglaises ? Jusqu'A quel
point s'est-il laissé pénétrer, modifier, é'\leiller par la poésie ou
la philosophie anglaises? Et qu'avons-nous rendu a l'Angleterrc.
dont nous a'\1011s tant regu ? Ce que la Fran..:e et l'Angleterre
se sont mutuellement emprunté, n'est-ce pas ce dont elles sentaient secretement le besoin, et que leurs littératures nationales
n'étaient pas capables ou refusaient de leur donner ? 11 n'y
a pas d'étude plus passionnante que celle qui s'applique Asuivre
d'un pays a l'autre le jeu des échanges intellectuels, et le passage
des courants européens, de pensée et de sensibilité. Mais autant
il est aisé sur ce sujet de débiter éloquemment des choses vagues,
autant il faut d'érudition scrupuleuseet patiente pour se rendre
compte a peu pres du mouvement réel, multiple et irrégulier,
de la vie.
Plus large encore est le sujet qui s'offre a notreinvestigation,
quand nous songeons a l'empire exercé par la civilisation frangaise au xv11ie siécle. On lit nos livres a Londres, en Espagne, et
meme, vers la fin du siécle, :i Philadelphie. On joue nos pieces
en Allemagne, a Saint-Pétersbourg et a Naples. On parle frangais a Berlin, en Suede et en Russie. Des rois, des genllemen et
des boyards, des hommes et des femmes de toutes les nations
s'inscrivent alors parmi les écrivains frangais. La conquete
commencée par le xvu8 siecle, s'étend et s'acheve dans le xvuie.

LE

w

xv111e

113

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

C'est connu en gros ; mais le détail et les modes infiniment variés
de cette conquete sont encore en grande partie a rechercher.
Q_uels ouvrages franliais a-t-on lus ici ou la ? Quels étrangers
vmrent chez nous ? Quels Frangais séjoumérent a J'étranger ?
Quelle fut I'ceuvre de tous ces pionniers obscurs, mattres de
l~n~~e, précepteu1:5, par lesquels se sont allumés des foyers de
c1vil1sation franga1se en Russie, en Moldavie en Valachie en
Ho1;1gri_e ? De tous ces contac~ avec !'esprit fran 11ais, qu~lles
exe1tat1ons reliurent, dans les d1vers pays de l'Europe ou de l'Amérique, les littératures ou les eonsciences nationales ? 11 n'y a
pa~, pour u~ Frangais, de recher~he plus réconfortante que celle
qui nous fa1t contempler la dommation universelle qui fut concédée a la France en ce temps-la par l'humanité civilisée : domination pacifique qui, assurément, au siecle de Louis XV au
temps de Ros~ach, n'était pa_s fondée sur la force et le pre~tige
des armes, mais sur la séduction de !'esprit et le charme de la
société.
~a connaissaD:e,e é~udi~e est lente et facheuse a acquérir ;
ma1s l?utes le1s 1magmat1ons_ sont pauvres en comparaisoi. des
évocations qu ell_e rend poss1bles. Seule, je le répéte, elle nous
approche de la v1e du passé.
Quand ce ne serait pas assez pour nous persuader de nous
soumettre a ses méthodes et de leur pardonner Ieur lourdeur et
leur austérité, nous y serions amenés par l'intéret de soustraire
le xvnie siécle aux controverses des partís et des sectes. On
n'aura jamais fini de disputer sur la vérité ou la fausseté sur
la bienfaisance ou la malfaisance des idées de Voltair; de
Diderot et de Rousseau ; mais quand il s'agit d'en démele; les
origines, de tracer la courbe de leur succés ou la carte de Ieur
circulation, on peut s'entendre sans sacrifice d'aucun c6té : et
l'on s'e~tendra d'autant mieu.x qu'onpratiquera les memes méthodes _mdépendantes des sentiments qu'on professe et des
conc:lus1ons q~'on dé~ire. Ainsi s'a,! crottra de jour en jour le
nombre des fa1ts acqms et des résultats certains ou consentis ·
ains~ ira s'élargissant le domaine commun des intelligence;
cultivées: pendan_t qu~ peu_ ~ peu _l~ paix s'étendr~ d'un probleme a I autre. Ams1 1 érud1bon cnhque dont le v1sage effraie
parfúis les gens du monde et des gens d~ lettres, sera un instr~ment de concorde spirituelle entre les Frangais ; elle trava!llera e!flcaLement, sur les terrains les plus brulants de l'histo1re des 1dées, a créer une sorte d' U nion Sacrée dont le renom
et l'autorité de la pensée frai.liaise dans le monde profiteront.
8

�LES THÉORIES DE L'J:-;DUCTION ET DE L'EXPÍ:RIMENTATION

Les théories de l'induotion et de
l' expérimentation
Cours de 11. LALlNDE
Profuseur 4 la Sorbonne.

LE~ON

III

Lea origines de la m é thode expérlmentale.

Nous avo~s ~u précédemment qu'il y avait au moins trois
~~oblelll:cs d1stmcts 5?';1S _le nom commun de « fondemcnt de
l mducbon » : 1° la lég1timité de tellcs et telles inductions dctellc
ou _telle sortc_ d'cxtrapol~tion ou d'hypothesc ; 20 le príncipe
logtqu? du ra_1sonncment mductif ; ~o les raisons psychologiqucs
e~ philosoph1qucs de notre assentimcnt aux vérités expérienttclles.
~e _Prcmier de ces problemcs est celui auquel nous consacrerons
pnnc1p~lemcnt le cours de cette annéc. II est, d'ailleurs, la base
nécessaire des ~e~x ~utres. En efict, toute scicnce normative
suppose m~e d1stincbon spontanée, antérieure a la réflexion
entre ce qw est, dans son domaine, correct ou incorrcct réus·i
ou manqué. La logiquc es~ une scie~ce normative, des qu'~lle ne
b_orne pas ª':1 pur formalis~e (qw par lui-meme, d'aillcurs, n'a
ricn de_ spéc1fiquement lo?1que)_: elle a pour objct la distinction
du vrai_ et du faux, d':1 _bien raisonné et du mal raisonné. C'est
avec raison que les _logtc1cns de Port-Royal ont défini lcur reuvre
c?mme u les r_éflexions que les_ hommcs ont faitcs sur les princ1~ales opérations de leur esprit•, ajoutant que u tout cela se
fa1t :naturellcment, et quclquefois mieux par ccux qui n'ont
apprJS a~cune regle de la logique que par ceux qui les
ont appnses » et q'!e « cet ar~ ne c~nsiste pas a trouver le moycn
de faire ces op~rati~ns ..., ma1s ~ fa1re des réflcxions sur ce que la
natur~ n?'!s frut fa1:e • , réflexions qui dans la suitenemanquent
pas ~ ut1lité._ Condillac a _presque dit la meme chose dans le
premi~r chap1tre de sa Log,que, et J .-S. Mili, au début du V Je livre
de la s1enne, a propos de la méthode des sciences morales.

:e

•

115

. Comment s'est formée la mélhode expérimcntale ? On pourrait
dire, avcc une égale justcsse, que !'origine en est toutc récente
ou qu'cllc se perd dans la nuit des temps. Toutc récente, si
l'o~ considere les procédés syslématiques et réfléchis d'explorat-1on pratiqués par Léonard de Vinci, les astronomes de la
Renai~sance, Galilée, et digérés par Bacon en un nouvel Organon ;
tres antique, si l'on considere les démarches spontanées dont la
scicnce moderne est la rationalisation. Il y a la une sorte de loi
générale. Toute rationalité est r ationalisation. L'empirisme
pur est absurde : ce qu'on appelle « les faits • incorpore des
éléments cmpruntés a l'activité de l'esprit et a ses tcndanccs.
Mais le rationalisme pur n'est pas moins absurde : il n'y a pas
pour toutes les époques et pour tous les peuples un tableau invariable des príncipes de l'entendement pur ; comme les nations
dont parle Vigny, nous nous éveillons in mediis rebus, au milieu
d'une connaissance déja acquise et déja en mouvement. C'est
une idée fausse de dire avec Hegel que la philosophie ne peut rien
présupposer. Ce qui est vrai, c'est qu'clle rcvient sans ccsse sur
ses présuppositions, pour les confrontcr l'une avec l'autre, et
avcc les conséquences qu'elles annonccnt ; elle cherche a les
éprouver, a les élucider, a en diminuer le nombre. C'est un travail
de dissolution ou d'involution, guidé par le besoin de se rapprocher autant que possible de l'unique et de l'identique. De sorte
qu'a la limite, en eflet, elle les éliminerait toutcs; mais cela n'est
qu'une asymptote. A chaque moment, elle dégage un systeme
logique relativement stable, pratiquement invariable par rapport
aux erreurs ou aux fantaisics des individus, et qui fait autorité
par rapport a cux. C'cst la raison constiluée, dans laquelle il
faut avoir confiance, et de laquelle est vrai presque tout ce que
le rationalisme a coutume d'opposerau traditionalisme, a la sagcsse empirique des hommes qui ont « de l'expérience ». «Autre
chose, disait Claude Benard, est d'avoir de l'expérience, autre
chose de fairc des expériences. •
Dans l'Antiquité, on a cu généralement lemépris de l'expérimcntation, comme de quelque chose de manuel et de servile.
On le voit dans le fragment si caractéristique d'Eudéme (conservé
par Proclus dans son commentaire sur Euclide) : « Pythagore,
le premier, fit de ces connaissanccs(lesconnaissances arithméticogéométr;ques) une discipline libérale en considérant de haut leurs
fondcmcnts et en examinant (démontrant ? ) les théoremes d'une
maniere immatérielle et rationnelle. » Voir encore ce que dit
Platon sur le langage des géometrcs, grossierement matériel
en apparence, tout idéal au fond (Républ., VII). L'idéal est

�116

REVUE DES COl'RS ET CONFÉRENCES

de reconstituer les choses par !'esprit seul, cornme le fait par
exernple Archimede dans son traité Des corps floltanls, qui est
typique. 11 commence par des propositions purement géométriques et par la définition d priori du fluide : « Hypolhese :
On adrnet que la nature d'un fluide est telle que ses parties sont
également placées et continues entre elles ; que celle qui est
moins pressée est déplacée par celle qui l'est davantage ; que
chaque partie du fluide est pressée par le fluide qui est au-dessus
suivant la verticale. » Partant de la, il démontre que la surfacc
de tout fluide en repos doit etre spbérique ; qu'un corps ayant
meme densité que le fluide descendra jusqu'a ce qu'il soit complétement immergé, etc., etc.. Et ~es démonstr~tions se suiv_ent
comme dans un traité de géométne, quelquef01s meme dédwtes
par l'absurde. Aucun appel n'est fait a l'expérience; et meme, au
cours du Trailé, il n'introduit qu'une seule « hypothése » nouvelle :
« On suppose que les corps qui, dans un fluide, sont poussés vers le
baut le sont suivant la verticale qui passe par leur centre de
gravité. » Que la légende soit vraie ou fausse, l'expérience a
suggéré ces constructions, mais exactement comrne elle peut
suggérer au géometre de construire_ des ce~cle_s ~u des cylindres.
Sans doute Archiméde, dans la pratique, Ia1sa1t-1I quelques expériences, mais sans en parler, a titre de tatonnement ou de v~ri~
fication. Mais la science exige pour lui l'enchatnement d prior,
d'idées défmies in abslraclo.
S'il n'y avait dans le monde que des solides, s?nt raité des corp_s
flollanls garderait touLe sa valeur démonstrat1ve : seulement, il
ne s'appliquerait a ríen.
Cette méthode existe toujours. On refait, par des postulats
admis a titre de príncipes, une nature schématique qu'on tache
de rendre aussi adéquate que possihle a certains faits connus.
C'est évidemment un bon moyen d'assimiler entre eux les choses
et !'esprit, qui s'efiorce d'en construire un double d'aprés ses
propres lois et en n'y me_ttant que des pensées.. Cependant,
au point de vue pratique, d y a de grands mconvéments . a procéder ainsi. D'abord, il y abien des résultats qu'on n'attemt pas
d priori. De -plus, on détruit com~e un échafaudage inut~le, la
vérítable suite de la pensée créatnce ; on force ceux a qui ~ on
présente les cboses de cetle maniere arecevoir d'.ah~rd des noti_ons
et des principes qui semblent purement arb1tram~s et qw ne
peuvent cesser d'etre obscurs po~r eux que lorsq~'ds en seronl
venus tardivement aux efiets qui en sont les vra1s fondements.
Enfin: on relie par '1'analyse mathématique des faits qui certai:
nement, en eux-memes, sont reliés d'une tout autre fa~on. S1

LES THÉORIES DE L'l'.';OUCTION E'F DE L'EXPÉnI\IE:0.TATION

117

la nature « ne se soucie pas des difficultésd'analyse », c'est parce
qu'elle ne procede pas par développements en séríe ni par intégrales. Les mathématiques rendent a coup sur des services
immenses: mais elles ne seraient un véritable instrument d'assinúlation entre le pbysique et le mental que si elles se composaient
exclusivement de ces opérations ou démonstrations queCournot
appelaiL rationnelles, par opposition a ces opérations seulement
logiques, qui forment la majeure partie, et peut-etre la totalité
du calcul algébrique appliqué aux phénoménes matériels.
La mélhode d'A.,rchimede avait done besoin, pour devenir
féconde, d'etre d'abord abandonnée pour une méthode rnoins
ambiLieuse, plus directe, consistant a inventorier la nature,
a en faire la description, quitte a ne pas la comprendre tout
de suite. Bien qu'elle ressemble étroitement aux formes les plus
avancées de la méthode expérimentale, elle était un obstacle
au développement de celle-ci. L'idée de recueillir des faits,
puis de construire des dispositifs matériels tels que le résultat de l'observation ne soit pas le meme suivant que le
cours de la nature aura été tel ou tel, voila précisément ce qui a
renouvelé la physique de Bacon, de Galilée, et meme de Descartes. De la, le balancement perpétuel entreles deuxpréceptes:
Ne cherchez pas a deviner d'avance, constatez. - Tachez
d'abord de deviner : la nature ne répond ríen a qui ne sait pas ce
qu 'il faut lui demander.
Comme l'a fait tres justement observer M. Egger (Science
ancienne el science moderne, Revue de l'enseignement, 1890) les
anciens savants, meme au musée d'Alexandrie, n'ont jamais eu
de laboratoires.« Dans les idées d'alors, dit-il,lascience et l'expérimentation étaient choses distinctes,presqueopposées.L'idée de
laboratoire était associée a celles de magie, de superstition, de
charlatanisme. »- Ce qui prépare le plus directement, dans
l'Antiquité, la science proprement expérimentale, ce sont: 1° les
recettes des artisans: il ya eu dans l'Antiquité de vraismanuels
techniques, les Traités de mécanique pratique de Héron d' Alexandrie, de Vitruve ; des manuels de chimie dont on retrouve la
postérité dans les Composiliones ad lingenda, Liber ignium, ele.•
(Voir les études de Berthelot sur les Origines de l'Alchimie) ; 20 (tres étroitement liées aux premieres) des recettes thaumaturgiques: moyen de faire un autel ou le feu s'allume delui-meme,
ou bien dont les portes s'ouvrent seules quand on y fait du feu.
Dans les temples égyptiens, il y a eu certainement une physique
&lt;l'illusionnistes. Longtemps encore, de nos jours meme, on a
vendu, sous le nom de« boites de physique ll, des boites de petits

�118

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

appareils de prestidigitation : gobelets, piliers de Salomon,ete..
On trouve cependant une idée juste de la méthode expérimen•
tale, semble-t-il, chez les médecins dits empiriques ou sceptiques.
Voir BROCHARD, Les sceptiques grecs, livre IV : Les médecins
sceptiques. Ménodote de Nicomédie (1er siecle aprés J.-C.) ;
Sextus Empiricus (vers 200). Ils semblent bien avoir eu l'idée,
dans leur domaine médica!, d'une enquete systématique, coruportant invention d'idées théoriques, puis vérification par les faits,
La tradition de la science expérimentale anciennea été prolongée au Moyen Age par les occultistes et les alchimistes, et,
par suite, est longtemps restée liée a leurs attitudes d'esprit.
On trouve encore la trace tres nette du secret scientifique
jusque chez Francis Bacon, surtout dans ses petits ouvrages :
De Inlerprelalione nalurae proemium ; Temporis Partus masculus,
Valerius Terminus (voir étudesur le Valerius Terminus dans le
Congres d'Hisloire des sciences de 1900). Il veut que le livre de
science « lectorem sibi deponat et quasi adoptet » /Temp.,-art.
mas.). Cf. aussi l'expression : « Ad filios scientiarum ». Son
Atlantide est une cité savante, organisée comme une société
secrete : on s'est meme demandé si elle ne tenait pasaux origines
de la franc-ma1t0nnerie.
Le Moyen Age avait done hérité d'une masse de connaissances
empiriques confuses et plus ou moins suspectes, en meme temps
que de la tradition mathématique qui vient de Pythagore et de
Platon. On sait que! rllle les Arabes ont joué dans cette transmission. Mais l'assimilation de ces matériaux scientifiques
hétérogénes a été tardive. L'idée de ce qu'il faudrait faire pour y
mettre de l'ordre, pour constituer un vrai savoir, en donnant
a tous les phénomenes la forme intelligible que les mathématiques
donnent a quelques-uns d'entre eux, semble avoir couvé obscurément pendant des siécles avant d'éclater dans les systémes de
la fin du xv1e et du xvue siecle. - On l'apergoit tres nettement
au passage chez Roger Bacon, franciscain que Henan a appelé
« le vrai prince de la pensée au Moyen Age ». Mais lui-meme
rapporte ses idées a l'influence d'un matLre peu connu, Pierre de
Maricourt, Dominus experimenlorum (1). Bacon était un alchi(1) Des travaux récents ont mis en lumiere un autre précurseur, Robert
Grosseteste, éveque de Lincoln (Roberlus Lincolniensis, Roberlus Capito,

(1175 Y-1253). Duhem avait assez longuement parlé de lui, mais presque

exclusivement comme astronome, aux lomes III et V de son Systtme du
Monde, dans lesquels il étudie aussi Roger Bacon a ce méme point de vue.
L. Baur, qui avait déjá contribué a l'ouvrage collectif ~ur Roger Bacon
(publié a úxford en 1914, sous la direclion de A. G. Lillle) par un article

LBS

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION 119

miste, accusé de sorcellerie, et parle dans ses ceuvresd'unequantité de tours magiques (magie naturelle). II y a chez lui un mélange d'erreurs singulieres et de connaissances tres avancées, et
surtout une puissance d'anticipation singuliere. II est, comme on a
dit, antiscolastique ; il se plaint des scolastiques, ses contemporains, par lesquels il a été persécuté, et qui ne cessent, dit-il,
d'anathématiser a les mathématiques, l'expérience, l'alchimie,
la• perspective • (optique géométrique) 11. II y a lieu de remarquer
chez lui cette ferme volonté d'unir les mathématiques et l'expérience : toute la 4e partie de l'Opus Maius, notamment, est un
plaidoyer pour l'utilité des mathématiques dans la connaissance
des choses humaines et divines. « On peut, dit-il, démontrer par
les mathématiques tout ce qui est nécessaire a la physique; et.
sans elles, il est impossible d'avoir une connaissance exacte des
choses de ce monde. ,, - La 6 8 partie a pour titre De scientia
ezperimentali. II y écrit : « Il y a trois manieres de connattre la
vérité : l'autorité, qui ne peut produire que la foi, quand elle est
justifiée aux yeux de la raison ; le raisonnement, dont les conclusions les plus certaines laissent a désirer, si on ne les vérifie
pas ; et enfin l'expérience, qui se suffit a elle-meme. » Il constate
(Opus lerlium, ch. XIII) que l'expérience naturelle est imparfaite, en ce qu'elle n'a pas conscience de sa puissance, qu'elle
ne se rend pas compte de ses procédés ; elle peut suffire a des
artisans, non a des savants. Au-dessus d'elle, « il y a la sciencede
faire des expériences qui ne soient pas débiles et incomplétes ».
Mais pas de regles précises pour la conduire : il connatt bien,
commc nous l'avons vu, et il rappelle, dans ce passage meme, le
rl:lle que doivent jouer les mathématiques dans cette expérience
savante ; il y a ajouté ce qu'il appelle « l'inspiration divine ». Émile Charles, par une critique des textes, a soutenu qu'il
s'agissait, sous ce nom dela raison, de l'interprétation de la nature
pa1· nos idées (1). Encore n'est-ce pas évident.
Entre Roger Bacon, mort dans les derniéres années du
sur l'influence de Grosset.este, a fait parallre en 1917 un ouvrage étendu¡
Die Philosophit des Robert Grosselesle, qui cont.ient un grand nombre de
rapprochements entre ses idées scienliflques et celles de Bacon r communauté
de questions, quelquefois méme communaulé de formules; éloges ~e
Grossete~te et aJlusions a te! ou tel de ses ouvrages. 11 reste cependant clair,
semble-t-il, qu'il y a de \'un a l'autre un progril~ ~onsidérable des idées.-:Sur les rapporls de la science et des croyances reilg1euses au Moyen Age. v01r
les belles Etudes de philosophie médituale de !lf. Gilson (Publication de l'Université de Strasbourg, 1921).
(!) Voir son ouvrage sur Roger Bacon, remarquable surlout pour s011
époque (1861).

�120

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE:-CE,';

xme siécle, et Frangois Bacon s'étend une période ou il n'y a plus
d'homme aussi symptomatique de la « traditio lampadis ~ et
de l'effort vers la constitution de ce que nous appelons la science.
Une autre forme de philosophie domine, surtoutaristotélicienne,
défiante a la fois de l'expérienceetdumathématisme. lly a la des
i:aisons analogues a celles de l'Antiquité: association a des doctrines réprouvées : astrologie, magie, sorcellerie (malhemalicus
souvent pris pour astrologue, comme philosophus pour alchi:n1iste) ; suspicion d'impiété a la fois et de charlatanisme, qui
a du etre souvent fondée. On y trouve presque toutes les idécs
qui serviront plus tard a l'édification de la méthode expérimentale, quclquefois d'une fagon surprenante ; mais a l'état fragmentaire. dispersées,melées d'erreurs et souvent de divagations
extraordinaires.
L'ceuvre de la science est surtout une reuvre d'assimilation
de malériaux hélérogenes, venus de provenance tres diverse.
Contrairement au préjugé évolutionniste qui vicie actuellemcnl
presque toutes nos études (meme chez ceux qui parlent avec
dédain de la philosophie de Spencer !),les origines des choses ne
sont presque jamais unes et simples, pour se dillérencier ensuite.
C'est parliculiéremcnt ncl dans la physique, dont les origines
sont visiblement polygénétiques : diversilé des matiéres sur
Jesquelles s'exerce l'induction des divers art.isans ; diversité des
régions ou les connaissances ont pris naissance ; diverbité des
oµinions et des systemes qui se forment a leur occasion. Elle ne
n•ssemble pas a un arbre, mais a un fleuve grossi d'affiuents. D 'autre part, la science, telle que nous la comprenons, a be;;oin
d'un public comme l'arl. C'est parce que l'exislence d'une communauté de pensée esl nécessaire a l'acquisition de la Yérité.
Peut-etre l'exislence de ce public est-il le véritable « plomb », dont
parle Bacon, et qui est nécessaire pour !ester l'intelligence hu111aine. L'imprimerie a été l'une des causes de la renaissance
scientifique, bien moins parce qu'elle répandail des connaissances acqúises, des vérités découvertes solitairement par quelques hommes, et qui sanselle scraient restées sous leboisseau, que
parce qu'en appelant un nombre considérable d'esprils a connattre les pensées les uns des aulres, elle amenait sur ces pcnsées
ce lravail de critique el de controle, et par suite d'unification,
qui est le nerf de la pensée ralionnellc.
C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'cn regardanL de pres
cette période encore mal connue, on y découvre des précurseurs
de la science lclle que nous l'enlendons. Duhem, notamment
(tn parliculier dans son Sysleme du .llo11de el ses Éludes sur

1

LES TRÍ:ORIES DE L'I~DUCTIO'.li ET DE L EXP:f:RI~E!IITATlON

121

Uonard de V inci), a mis en lumiere des hommes qui prolon~ere_nt
la tradition d'Oxford et les idées de Roger Bacon, part1culierement a l'Université de Paris, et parmi les partisans du nominalisme de G. d'Occam. Jean Buridan, qui paratt avoir eu
l'idée de l'inertie des corps en mouvement, anlicipant une
question de méthode .qui sera discutée jusqu'a nos jours, déclare
que les astronomes, en tant que tcls, doivent adopter l'hypothese
la plus commode pour représenter exactement les mouvement:5
du ciel qu'on observe en fait « et no~ deben~ curare u_trum ~1t
ita in re sicut ima"inantur » ; ma1s le ph1losophe, aJoute-t-il,
(le1philosopbe natur~l ») ne peut ~·en te~irla_; il f~u~ qu'il atteigne
la vérité des choses : « sed de tahbus 1magmabombus eorum et
aliorum philosopbus habet inquirere quae_sit vera et quae non
(üuhem, Sysleme du Monde, IV, 139). - N1cole ?res~~• son contemporain, n'est pas seulcment u_n b?.n mathematic1_en, ~t un
aslronome qui a pris en considération 11dée de la rota~10n diurne
de la Terre ; il a des réflexions d'excellente mécamque sur le
mouvement pendulaire ; il a déftni tres clairement la représcntation des phénomenes naturels au moye':1 des cour~es du
genre de celles qu'étudie la géo1;Délrie analy~1qu~ e~ qui . sont
devenues si courantes dansles sc1ences ; et meme il 1 aapphquée
a l'étude du rnouvement varié. Son ouvrage est connu sous le
tilre De laliludinibus formarum (1), ou formae désigne les quali~s
observables dont on étudiera la variation, par exemple le po1ds
d'un animal qui grandit, l'espace parcouru par un mobile en un
lemps donné.
..
Pierre d'Ailly (vers 1400), également attaché a l~ trad1tion
des« nominaux », rcproduit ou développesouventles 1dées expériment.ales de Roger Bacon.
Le Cardinal Nicolas de Cusa, ou de Cues (1401-1463) app~~att
surtout comme un pythagoricien, ~présenta?t d'une ~rad1t1on
un peu différente a l!que)le apparti~nt le Timée et qw se°?ble
n'avoir jamais cessé. ::;on 1dée directr1ce est dans le mot célebre
que Plutarque ..ttribue a Platon : « Dieu est l'é~rnel géome~re 11
(mais entendu surtout chez lui au sen~ numénque). ,cette 1dée
est évidemment un des facteurs de la sc1ence : nous 1 avons vue
chez RogerBacon; nous la retrouvonscheztouslesgrandsméth~Jo)oaistes : au second plan chez Bacon de Verul~m, ma1s
1res Join malgré cel:t d'élre négligée, comme on le cro1t souvent;
(1) Ce litre, a !nit observer Dullem, n'est pas d~ l'auteur.. 11 a ét.é aJouté
postérieurement. On trouve ~ans l~s ms. D_e {lgur_atwr1;e polc_nllarumetrmn,urarum ditformilalum et De umform,lale el d1florm1lale mler1S1onum.

�122

REVUE DES COURS ET COXFÉRE:'&lt;CES

prépondérante chez Descartes, Newton. - Le cardinal de Cusa
~st :i~ssi un précurseur par son appel au sens commun, a la raison
md1VIduelle. Dans ses u Dialogues de l'Idiot II il met en scene
un Idiota (t8Lw-r-i¡c;, un simple particulier un homme du commun •
celui ~ui n'est pas un homme du métier: un savant de profession:
et qw pourtant ~n. remon~re au_x éru~ts). Parmi cesdialogues,
le 46 est De slalicis experimenlis, ou 11 vante I'importance de
l~ balan~e pour _la constitution de la science : « Per ponderum
d1fTerentiam arb1tror ad secreta rerum verius pertingi et multa
scir~ posse veri~imiliori conjectura » (au début, p. 172). Il fait
~e_rur_ étymologiquement mens de mensurare (3e dial., 149) et
d md1que ~~s recherches a faire par ce procédé sur l'bygrométrie
et la préVISion du temps, sur la nutrition des plantes. II a aussi
projeté une sonde perfectionnéepour la mesure des profondwrs,
des_ procédés pour mesurer le battement du pouls, etc.. II est
vra1 que les applications qu'il indique sont souvent erronées.
II a écrit un De conjecluris, dont le premier aspect, surtout quand
on le rapprocbe . de ce qui précede, suggére une conception
moderne de la sc1ence, et du rapport entre la pensée humaine des
cboses, et sa limite, la pensée divine. Livre I, ch. III, au début,
on lit ce passage qui a vraiment, sous sa forme tbéologique, une
saveur d'idéalisme tres philosophique :
« Conjecturas a mente nostra, uti realis mundus a divina
infinita ratione, prodire oportet. Curo enim humana mens, alta
Dei _s~~litudo, fecunditatem creatricis naturae, ut potest,
partic1piat, ex seipsa, ut imagine Omnipotentis Formae in
realium entium similitudinem rationalia exerit. Con;ecluralis
ilaque mundi humana mens forma exislit, 11li rea/is divina. Quapropter_ ut absoluta illa divina Entitas est omne id quod est,
m quohbet quod est, ita et mentís humanae unitas est conjecturarum suarum unitas. » e Dieu crée le monde, dit-il encore,
comme nous créons la série des nombres. »
.Mais il y a le revers de la médaille. Ces conjectures ne sont que
le role du ternaire, du quaternaire, du dénaire ; le rapport de
1. 2. 3. 4 aux éléments ; de 7 avec les etres qui se reproduisent, etc.•
L_a figure fondamentale du De conjecluris, qui rappelle imméd1atement la théorie pythagoricienne de 1'ú1ttpox_,\ et de l'ultL&lt;}L&lt;;,
consiste en deux pyramides opposées, la base de chacune d'elles
contenant le sommet de l'autre : l'une est Dieu « base de la
pyramide des lumiéres », l'autre est le Néant, « base de la pyramide des ténebres ». - De meme, par une sorte de rythme hégélien, la Trinité est le tbéme du monde:tout se fait de la combinaison de deux contraires. Le titre du De docta ignoranlia es~

LES THÉORIES DE L'INDL'CTION ET DE L'EXPÉRDIENTATIO:\

123

d~ja _en lui-memc une application de cctte synthesc des contradi~to1res. - De plus, ces « conjectures » ne sont pas des hypotheses au sens moderne, des formules a vérifier. Elles sont bien
pluWt des probabilités, apparentées au probabilisme de Cicéron :
« •.•
hom?nculus, probabilia conjectura sequens. » Ce sont
aus~1. des_ conJectur~s ~ur_ l'avenir, des prévisions historiques, des
antic1pallons de ullLmis diebus. Tout cela est curieux, mais n'intéresse que tres indirectement la formation de la méthode expérimentale.
Elle ?oit bea~coup plus a Léonard de Vinci (1452-1519) - sur
lequel 11 y a lieu de consulter G. Séailles. Léonard de Vinci
l'artisle el le savanl; et Duhem, Éludes sur Léonard de Vinci '.
~eux qu'il a lus,_ ceu.x qui l'onl lu. (II y fait d'ailleurs une pla~
unportante a l'iicolas de Cusa). Je vous ai déja cité cet ouvr_age~ qui a l'intér~t de bien marquer la continuité de la pensée
~c1e~hfique, sa tens10n dans un meme sens avant qu'elle réussisse
a s y avancer au vu et au su de tous, et avec J'assentiment
commun. Chez Léonard, point d'exposé systématique de méthode: d'ailleurs, ce qui nous a transmis sa pensée, ce sontle plus sou•
ventdes notes prises pour lui-meme. Mais les traitsdominants de
s?n esprit sont le rejet de l'autorité et la défiance de l'imagina!-i~n. Seule, « l'expérience ne trompe jamais ». II déplore la fausse
idee de noblesse philosophique qui fait rejeter comme inférieur
ce qui vient des sens. llfautinterroger la nature, quines'exprime
que par nos sensations. ll indique comment on pourrait observer
la fa~on dont l'eau s'écoule, en la faisant sortir par divers orifi~es, tortueux ou droits, longs ou courts, ronds ou carrés, a bords
mmces ou arrondis. Il dessine un liquide en équilibre dans des
tuy~u.x de pompe de diametres divers, ce qui ressemble tout
a f~1t a un_ sc_héma
presse hydraulique. II pose des questions
qui aboutiraient d1rectement a la connaissance expérimentale
de la chute des corps : « Si un poids de cent Iivres tombe dix fois
de la hauteur de dix brasses sur un meme terrain, et l'enfonce
d'une brasse, de ccmbien l'enfoncera-t-il en tombant en une
seule fois de cent brasses ? Si un poids tombe de deux cents
brasses, de combien tombera-t-il plus vite dans les deuxiémes
cent brasses que dans les premiéres ? etc.. » (Séailles, 197). On
trouve d~ns ses cahiers de nombreuses pages de calculs ou de
construcllons géométriques, mais toujours subordonnées a
l'observation, destinés a l'explication ou a la prévision. II est
tres préoccupé, comme Je seront Bacon et Descartes de « science
active», d'une _Philosophie qui nous rende mattres ~tpossesseurs
de la nature (Disc. de la Mélhode). II est plein d'idées vivantes ;

!1t

?e

�124

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ila l'idée que tout corps pese dans Le sens de son mouvement, ce
qui est l'inertie ; voir dans Duhem toute l'histoire de la vis
impressa, opposée a la théorie de la continuation du mouvement
par la réaction du milieu. 11 connatt le príncipe des vitesses
virtuelles; il a pressenti l'importance des ondulations. 11 indique
des moyens d'étudier la croissance des plantes, Je vol des oiseaux.
11 dit, comme le répéteront G. Bruno,Bacon, Pascal, que }'esprit
humain est semblable a un homme qui apprend de plus en plus,
et que l'Antiquité était l'enfance du savoir. Enfin, il a pleinement l'idée que la science, par opposition aux discussions scolastiques, a pour vraie marque l'unanimité tranquille des hommes compétents : « Ou l'on crie, dit un beau texte cité par
M. Séailles, il n'y a pas de vraie science, parce que la vérité a
une seule conclusion qui, publiée, détruit Je litige pour jamais ;
et si le débat renatt, c'est qu'il s'agit d'une science menteuse
et confuse ... On ne discute pas sur la question de savoir si
deux fois trois font plus ou moins que six, si un triangle a ses
angles moindres que deux droits(l}, mais avec un éternel silence
reste détruite toute controverse, et en paix les dévots de ces
sciences jouissent de leurs fruits. » (Séailles, 202-203).
Le meme passage montre qu'il croyait a la possibilité de
dégager dans toutes les sciences, par l'observation directe, des
« príncipes » vrais et certains, d'ou J'on déduirait ensuite
tout le reste ; les mathématiques luí en paraissent, un exemple.
On peut rapprocher cet idéal, évidemment alTecté d'un certain •
manque de critique, de ce que dira plus tard Newton de la déduction a partir des íaits observés. Mais c'est de nos jours
seulement que les idées ont été mises tout a fait au clair sur ce
point.
11 n'est pas possible de faire ici, meme sommairement,l'inventaire du mouvement d'idées de la Renaissance, qui vient se
concentrer et s'amplifier dans l'reuvre retentissante de Bacon.
Lui-meme a indiqué comme ses précurseurs tous ccux qui « a
granda cris ont appelé les hommes a l'étude de la nature », Paracelse (quoique ses théories memes, il les traite fort sévérement),
Severinus le Danois, Telesio de Cosenza, que Galilée appelait
« le pére vénérable de la philosophie » et Bacon lui-mcme « le
(1) On serait peut-etre tenté de dire que, de nos jours, • on discute• celte
égaltté. Mais ce ne serait pas tout a íait exact. On s'accorde á dire qu'ils sont
egaux a deux droits si l'on pose l'existence et l'unicité d'une parallele, comme
on la posait au temps de Vinci ; et l'on s'accorde aussi sur les conséquences
des autres postulats. Quant a savoir quel systeme représente le mieux les
phénoméncs de dimension astronomique, la scicnce n'esl pas faile sur ce
r oint. Inlenfo si grida.

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L EXPÉRI111ENTATJON

125

premier des modernes ,, ; de Patrizzi de Venise, de soncompatriote
Gilbert (auquel on doit non seulement les mots éleclrique, électricilé, mais des études d'observation tres solides). Il s'est un peu
moqué de Jui pour son excés de systématisation : il a voulu
tirer, dit-il, toute la philosophie de la théorie de l'aimant; mais,
en réalité, leDemagnele de Gilbert est une ceuvredegrandeportée,
et qui n'a été sans influence ni sur le progres de la méthode
expérimentale, ni sur l'idée de la gravitation universelle, telle
que la reprendrontHooke et Newton.« Pour faire des découvertes
et pour dégager les causes cachées des choses, disait Gilbert dans
la préface du De maqnele, les expériences dignes de foi et les
arguments démontrables fournissent des raisons bien plus
Iortes que les conjectures probables et les opinions de ceux qui
philosophent a la maniere ordinaire ... C'est seulement apres
avoir longuement constaté les choses par expérience qu'on peut
les exposer a partir d'hypothéses probables. »
Mais a coté de ceux-la, beaucoup d'autres seraient a mentionner. Rémusat, qui aécrit un bonouvrage sur Bacon, voit dans
Vives un de ceux qui ont préparé ce mouvement scientifique.
Ce serait a examiner. On peut citer a coup sur Cesalpini, excellent
biologiste observateur, qui fait profession d'aristotélisme, mais
qui adapte aux sciences la logique aristotélicienne : ce Nous atteignons, dit-il, la connaissance parfaite par trois degrés : Induction,
Division, Définition. Par l' Induction, nous réunissons les ressemblances et les concordances tirées de l'observation ; par la Division, nous réunissons les ressemblances et les oppositions ; par la
Définition, nous formulons l'essence propre de chaque etre. »
Quaesliones peripalelicae (1569), au début. Cela ressemble beaucoup aux Tables de Bacon, quand on leur donne leur vrai sens.
De meme Maurolycus, Benedetti, J .-B. Porta (Magia naluralis,
1589 ; et beaucoup d'autres ouvrages). - Puis les astronomes,
surtout Copernic (De revolulionibus orbium creleslium, 1543 ;
avec une préface curieuse sur laquelle nous reviendrons, en ce
qui concerne la nature de l'hypothése). Enfin, les contemporains
memes de Bacon, plus jeunes que luí et qui lui ont survécu, et
dont il peut avoir connu les travaux, quoiqu'il n'en ait guére
profité, semble-t-il : Galilée, Képler, Campanella.
Quels ont été les grands ressorts de ce mouvement scientifique
de la Renaissance, qui aboutit a poser les formules fondamentales
de la science expérimentale 'l
11 en est un qui a souvent été signalé : la floraison nouvelle,
par suite de causes bien connues, de toutes les doctrines antiques:
atomisme, pythagorisme, platonisme, physique meme de Par•

�126

REVUE DES COURS ET CO:'\FÉRE:\CES

ménide, opposées a l'aristotéli~m". Le plarnwdium renouvelle la
vie de la pensée commecelledes amibes. Le ramisme, qui est une
expression de cet éclectisme, contribua beaucoup a répandre l'esprit nouveau. Il eut un retentissement considérable, a un point
que nous avons peine a nous représenter aujourd'hui. 11 servit
puissamment l'idée de mélhode, qui devait peu aprés dominer
toute la réforme philosophique. II répandit la foi dans la raison
telle que chacun la trouve en lui-meme, révélation intérieure et
universelle, considérée comme plus súre que la tradition (voir les
textes cités par Waddington a la fin de sa thése sur Ramus,
• verbis nempe usus quae forte Malebranche non dedignaretur).
Il servit aussi l'idée d'expérience en recommandant de dégager
la logique, d posleriori, de l'étude des chefs-d'ceuvrede l'éloquence
et de la géométrie. Mais Ramus lui-meme, s'il a été mathématicien, n'est pas physicien. II aurait voulu trouver un physicien
qui développat la philosophie naturelle selon ses principes. ~lais
ce projet ne paralt pas avoir eu de suites.
Une action plus directe dans le sens de l'expérience et de l'observation des choses est le culte de la nature et de la vie qui
regne au xv1 9 siécle (Rabelais, Giordano Bruno, etc). 11 eut un bon
et un mauvais coté. Au Moyen Age déja si la saine physique fut
si généralement persécutée, c'est peut-etre qu'elle s'alliait souvent a des tendances non seulement antiscolastiques, mais, il
faut bien l'avouer, antichrétiennes. Comparer le mot de Pascal
sur toute la philosophie (physique) « qui ne vaut pas une heure
de peine ». - Et meme a un point de vue purement rationnel,
il y a certainement, entre la science et la vie, une antinomiequ'il
ne faut pas négliger. En face de l'idée du dualisme, de la nature
corrompue, des sens instruments de séduction et de péché, du
salut par le mépris de la vie, la Renaissance répand a flots l'amour
des réalités physiques : le panpsychisme, opposé a la transcendance, domine tout le xv1e siécle. II ne paralt pas douteux que
cet état d'esprit, bcaucoup trop simpliste au point de vue
philosophique, et dangereux au point de vue moral, a serví
au développement de la physique et de l'histoire naturelle.
M. Blanchet, dans son ouvrage récent sur Campanella, a
bien mis en relief ce caractere, en montrant aussi un autre dangerde
cette ivresse sympathique qui faisait voir partout dans la nature
l'analogue de l'ame humaine: l'insuffisance de critique et d'esprit mécaniste, la croyance a la possibilité de produire les
effets les plus merveilleux par l'action sur )'ame des choses. Un
peu plus tard, au xvue siécle, i1 y eut, au contraire, un retour
excessif en sens inverse : l'absence du sentiment de la nature,

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET D1': L'EXPÉRIMENTATION

127

a l'époque classique, a été souvent relevée. Mais cet amour
enthousiaste de la vie, ce a printemps •, ce foisonnement d'idées
et d'espérances, qui en était la conséquence, ont été provisoirement tres utiles pour faire entrer l'observation et l'expérience dans la connaissance scientifique.
(d suiore.)

..

�129

LE CAPITALISME EN FRANCE AU xv1e SIECLE

Le Capitalisme en France
au XVIe siecle 11i
par BENRI BAUSER,
Professeur a la Sorbonne el au Conserualoire
des Arls el Méliers.
I. Le Capitalisme commercial.

et les matieres premieres sont concentrés dans les mains du donneur d'ouvrage, pendant que le salarié n'a plus que la propriété
de_ ses bras. Par_tout la création d'un marché mondial pour certames marchandises, partout l'abondance des métaux précieux
et !'essor du crédit, tant d'État que privé, ont donné une générahté et une ampleur nouvelles a des tendances qui ne s'étaient
guere manifestées auparavant, et des le xme siecle que dans
les républiques italiennes.
'
I

La meme évolution s'est-elle produite en France ?
Notons to~t de suite qu'elle y est moins apparente qu'en
::souabe, a Genes ou en Flandre. La France de Louis XII de
Fran~ois Jer et de Henri II est, avant tout, une nation de paysa~s. La noblesse franc;aise est encore une noblesse rurale.
L'rmmense majorité_ de la population vit aux champs, d&amp;ns le
« plat pays ». Les v11les elles-memes ont gardé, dans une forte
mesure, le caractére de marcbés des produits rur~ux: ; elles sont
entourées de faubourgs a demi paysans. Dans ces faubouró8
comme dans les bourgs et les villages, l'artisan est souvent un
laboureur qui est, a ses heures, forgeron, charron charpcntier
parfois tisserand.
'
'
En second lieu, la révolution monétaire déterminée par
l'afflux subi_t ~es 1?étau~ précieux ne s'est pas produite en
France auss1 vite m aussi brusquement que dans certains pays
voisin~. On n'a pas chez nous, comme en Allemagne, ou en
Hongrie, vu s'accrottre le rendement des mines indigenes d'or
et d'argent. D'autre part les richesses métalliques du Nouveau
Monde n'ont péaétré que leJ1teme11t dans l!otre pays pour une
raison tres simple : c'est que, de 1516 a 1559, la Fr~nce est .a
peu pres consta~ment en ét~t de guerre a~ec l'Espagnc. Aussi
la hausse des pnx est-elle moms forte et moms rapide en France
que dans les terres voisines, soumises a la domination espagnole,
comme la Flandre ou la Comté. Vers 1550, un Anglais estimail
que la vie était deux fois aussi coüteuse aux Pays-Bas qu'en
France. Cepe~dant, ~e~ 1544, une ordonnance royale signale la
hausse des pnx, qui s aggravera a partir de 1560. Mais cette
hausse profite surtout a la classe paysanne dontles redevances
généralement fixées en livres, sois et deniers, décroissent ave~
le pouvofr de l'ar{:ent. C'est done l'élément permanent de la
société fran~aise qui est le principal bénéficiaire de la révolution économique.
~

J'imagine que personne n'en est plus a considér~r le capitalisme comme un phénomene relativement récent, simple conséquence de la révolution industriel~e qui a d~b~té en Angleterre
dans le dernier quart du xvme s1ecle et qui s est propagée sur
le continent au début du x1xe.
Personne ne conteste plus la valeur historique de ce_ m~t de
Karl Marx : « Le commerce mondial et le marché mo~dial m3:ugurent au xvxe siecle la biogr~phie mo_derne du capital. » Biographie moderne, car les soc1étés antiques ont _Possédé, elles
aussi, des formes d'organisation capitaliste. Mai~, pour, no~s
en tenir au régime capitaliste te! que nous le connaissons, l afh~mation de Karl Marx a été vérifiée maintes fois. Pou~ la_ Belg1que, M. Pirenne et ses éleves o~t montré que le cap1talisme Y
était constitué avant l'époque ou ce pays f~t séparé des P3:y~Bas du Nord. Les érudils allemands, spécialement ceux qui s_e
sont occupés des Fugger, nous ont décrit la puiss~nce ~u cap~talisme dans ces villes de l'Allemagne du sud qm, apres avoir
été l'arriere-pays de Venise, s'orienterent vers le porL d' ~nvers.
En Angleterre aussi, on admet qu'avec le regne _d'Ehzab_eth
un élément perturbateur s'est introduit dans le vieux rég1me
corporatif.
.
.
Partout, a la suite des grandes découvertes qui ont subitement élargi la terre, et parallelem~1;1t ~ _ce mouvement de la
Renaissance qui est l'apothéose de l md1~d~, parto_ut se développe un individualisme écon?mique, qu~ brise les v1eux cadre~.
Partout naissent des entreprises ou les mstruments de trava1l
(l) L~ons professées en 1920-21
gique.

a l'Institut des

Hautes 11:tudes de Bel•

9

�LE CAPITAUSME EN FRANCH AU XVI"' SIECLE

I\EVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
130
Ajoutez a cela que le caractére dramatique de l'histoire de
France au xv1 8 siécle, en concentrant l'attention sur les événements d'ordre politique, militaire et religieux, a souvent empeché
les hisloriens d'apercevoir quelques faits essentiels.

II
Le premier de ces faits, c'est l'importance prise dans la vie
nationale par le commerce exlérieur.
Le plus pénétranL des observateurs de la vie économique
qu'ait produit la France du xv18 siecle, Jean Bodin, s'interroge
en 1568 sur les causes de la révolution des pri.x. Comparant
son temps a celui qui l'a précédé, il rappelle que l'époque antérieure avait été marquée par une sorte de marasme commercial :
« le marchand et l'arlisan, qui font venir l'or et !'argent, 11 ne
jouaient alors qu'un r6le médiocre. « Le trafic du LevanL n'avait
point cours, pour la crainte des Barbares qui tiennent la cüte
d' Afrique ... Et quant au trafic du Ponant, il était du tout
inconnu devant que l'Espagnol eut fait voile en la roer des Indes.
L'Anglais, qui tenait les ports de Guyenne et de Normandie,
nous avait clos les avenues d'Espagne et des tles. »
TouL change a la fin du xve et au début du xv18 siecle. Débarrassée des Anglais, la royauté frangaise est sortie triomphante
des guerres civiles de la noblesse, des A.rmr,gnacs et des Bourguignons. Avec Louis XI et ses suc, esseurs, elle évolue vers
le type d'un État centralisé el d'un État puissant. Les gucrres
d'ltalie ont pu elre une faute, une déviation de la tradilion
nationale, elles n'en donnenL pas moins a la France un grand
prestige et elles la mettenL en contact avec des marchés nouveaux. La France, unifiée politiqueroent, devient une unité
économique. Elle passe déridément de la phase de l'économie
urbaine a celle de l'économie nationale.
Elle est exportatrice de produits naturels, de blé d'abord.
Théoriquement interdite, l'exporlation du blé peut etre autorisée
par des licences royales, qu'on appelle des traites. Comme
l'Espagne, déja famélique, est nolre principale acheteusc de
céréales, les contemporains signalent cette situation paradoxale :
le blé est bon marché en France quand nous sommes en guerre
avec nos voisins d'outre-Pyrénées, cher quand nous sommes
en paix. L'ampleur de ces fluctualions permet de mesurer le
volume de ce trafic. Ensuile viennent les vins, la vieille production nationale, toujours réclamée par les tables anglaises ou

131

flamandes. Puis le sel, celui des marais salanls de l'Océan1 destiné aux pecheurs des pays du Nord, et celui des salins du Midi,
-:- ce qu'on appelle le sel de Peccais - qui vient faire en SavoieP1émont et en Suisse une concurrence généralement victorieuse
au ~el de la Comté et a celui de la Haute-Allemagne. Entre les
mams de la royauté franc;aise, le sel sera meme une arme polit!~ue de premier ordre. Joign,ons-y !e pastel du Languedoc, dont
l 1mportance ne décrottra qu a la fm du du xv1e siécle devant
~ difT~sion de l'anil ~~s Indes ou índigo. Avec cette drogue
tinctonale se sont éd1fiées les fortunes de ces capitalistes toulousaius qui ont peuplé leur ville de palais, les Assézat les
Bernuy, mécénes de la Renaissance languedocienne.
'
Parmi les produits fabriqués, le plus gros article d'exportation est la toile, car la culture du chanvre est alors tres répandue.
En se_conde ligne les draps, qui n'ont de rivaux que les draps
angla1s.
Les relations commerciales de la France sont des plus variées.
llalgré les guerres, gr~ce aux intervalles ménagés par les paix
et les treves, l'Espagne est pour le commerce franc;ais un admirable terrain d'exploitation. « L'Espagnol, dit Bodin en 1568
!'Es~agnol ne lient vie que de France, étant contraint par forc:
méVILa~le de prcndre ici les blés, les toiles, les draps, le pastel,
le pap1er, les livres, voire la menuiserie et tous ouvrages de
mai.a •, et c'est pour nous payer qu'il • nous va chercher au bout
du monde l'or et. !'argent et les épiceries ». Non seulement la
France tire ainsi bénéfice de la mise en valeur du Nouveau
M~nde, mais'. par suite_ de l'attraction exercée par les hauts
prix, la pénmsule dev1ent, pour nos populaLions laborieuses
du cent~e, L"1:1ousins et Auvergnats, un domaine d'émigration
te~i;&gt;ora1re .. V1gnerons, _laboureurs, charpentiers, mac;ons, menms1crs, tailleurs de p1erres et c&amp;rriers, tourne.irs charron!l
voituriers et charretiers, cordiers, selliers et bourr~liers, tou~
ces g~ns, en Navarre et en Aragon, sont Franc;ais, et on ne
croya1t pas exagérer en disant qu'il y avait ll. Valence 10.000
Franc;ais u serviteurs et arLisans ~11 y en avait en llalie. Brant6me découvre a Turin un mattre
cordonnier de la Réole, qui avaiL eu en sa boutique une douzaine
de valets.
L'ltalie est surtout notre fournisseur de produits de luxe
draps d'or et de soie, gants, parfums, fa'iences el porcelaines'
mcme lorsque ces industries ont été impli ntées chez nous. '
Mais si importanLes q1,1e soieflt nos relatioas uvec nos voisin!&lt;,
avec l' Angleterre, avec les Allemagnes, ce qui favorise le plus

�132

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la rapide formation des grosses fortunes commercial~s a caractere capitaliste, c'est l'essor de notrecommerce ~éd1terranéen.
11 est lié a la politique de Frangois ¡er apres Pavie, au rappr~chement si gros d'avenir de la France et de !'Islam, a la fo1s
!'Islam turc de la Méditerranée orientale et !'Islam barbaresque.
C'est une bien curieuse histoire que celle des entreprises de la
France du xv1e siecle dans l'Afrique du Nord, au Maroc et en
Algérie. Autour d'un point, le Ba~tio~ ~~ Fr3:.nce pres de__ la
Calle, et d'un produit rare, le cora1l, s éd1fie me~~ la premiere
de nos grandes compagnies de commerre, la Magmhque Compagnie du Corail, créée en 1553.
Au Maroc c'est des 1533 qu'apparaissent les gens de Honfleur,
et en 1570 u'ne compagnie de ralfmeurs rouennais fait cultiver
la canne a sucre dans le Sous.
Mais c'est surtout le grand commerce d'outre-mer qui sollicite la concentration des capitaux. De tres bonne heure, la France
songe a enlever aux Espagnols et aux Portugais le monopole,
qu'ils ont voulu s'arroger, des relations fructueuses avec les
tles des épices et avec le Nouveau Mon~e. D'Olonne, de la
Rochelle de Saint-Malo, de Honfleur, de D1eppe surtout partent
de hardi~ marins moitié marchands, moitié corsaires, qui vont
se poster sur les ;outes de la mer, capturent les galions chargés
de l'or et de !'argent du Mexique ou les carave_lles bondées de
poivre et de gingembre. I~s cherchent le chen:im des ~oluques
et du Catay, tantot par l Est, par la Moscov1e, tantot par _le
Nord-Ouest, par le Saint-Laurent, tantot, comme les Portuga1s,
par le sud de l'Afri~u~, par Madag~s~a_r et Sumatra.
Comment s'orgamsa1ent ces exped1t10.as ? Les fortunes formées dans la banque ou dans le commerce, celles que d'autres
ont ramassées dans les fonctions administratives et surtout
dans les offices de iinance se joignent aux fonds des armateurs
pour financer les voyages de déc~uver~e. En 1523, ci_nq maiso~s
de banque florentines de Lyon s associent avec tro1s Lyonna1s
dont deux sont les beaux-freres d'un des banquiers - l'un de
ces beaux-freres est receveur du droit d'entrée sur les soies. A
eux huit ils rassemblent les fonds d'un voyage de Verazzano
vers le C~tay et chacun touchera sa quote-part, proportionnellement a ses ~ses sur les profits de l'expédition. En 1524, c'est
le vicomte de Ro~en et un marchand de Troyes qui équipent
quatre navires « pour l'entreprise d'un vorage en certai~es tles
inconnues es parties des Indes ». En ma1 1?26, ce P:ºJ~t est
repris par l' Amiral de France Ch~bot, assoc1é a u~ Geno1s, au
général des finances de Normand1e, a un bourgeo1s de Rouen

LE CAPITALISME EN FKANCE AU XVI 9 SIECLE

133

et a un armateur de Dieppe, qui forment une société en commandite au capital de 20.000 livres.
L'armateur, c'est le fameux Jean Ango, celui que la légende
appelle le « roi de Dieppe ». L'origine de sa fortune ? 11 est
grenetier et controleur du magasin a sel, receveur du teroporel
de l'archeveque de Rouen, puis vicomte et capitaine de Dieppe
pour le roi. C'est !'argent ramassé dans ces offices qu'il va engager dans l'armement des navires. II entretient une pléiade de
marins, des Normands comme Fleury, les fréres Parmentier, des
Italiens aussi comme Verrazzano. On rencontre autour de luí
quelques-uns des noms les plus illustres de la Renaissance florenline, un Brunelleschi, des Ruccellai, des Toscanelli. Cet homme
qui tient tete au Roi Catholique et a Sa Majesté Tres Fidéle, qui
améne en Fraoce, sans passer par Lisbonne, la cannelle, le gingembre et le girofle, cet homme est un amateur d'art, un mécéne. II se construit a Dieppe un Mtel aux terrasses a l'italienne,
aux murs ornés de bas-reliefs, garnis de boiseries sculptées et dorées. A Varangeville, en vue de cette mer d'ou lui vient la richesse, ilédifie un superbemanoir, avecune loggia, desmosai'ques,
des fresques. II donne, a la suite de ses fructueuses captures, des
fetes splendides oú l'on voit défiler une partie de son butin.
Si l'on veut chercher en France un exemple, analogue a celui
des Fugger, de capitalisroe triomphant, c'est la qu'il faut le
chercher.
Ce commerce de roer restera tres tard, et dans toutes les directions, d'une tres grande activité. En 1567, l'ambassadeur du roi
de France a Copenhague voit passer huit navires de Dieppe,
pujs cinq ou six de Rouen et de la Rochelle qui vont a Narva,
et d'autres a Dantzig. Ce commerce est tellement important que,
l'année suivante, les Polonais ayant bloqué le port de Narva,
les marchands frangais évaluent le dommage qui leur est ainsi
causé a 100.000 écus. Les Polonais voulaient diriger tout ce
trafic sur Dantzig, tandis que Lubeck et les a u tres villes de la
Hanse revaient d'avoir en France un comptoir comme a Londres
et a Anvers. « Vous n'ignorez point, écrivait en 1570 l'ambassadeur, combien le commerce de Moscovie, qui se fait communément en la ville de Nerve, est profitable a vos sujets, voire
nécessaire a tout votre royaume ».
A l'intérieur, le commerce a pris également une allure toute
nouvelle. Entre le prvducteur et l'acheteur s'interpose de plus
en plus un intermédiaire, le marchand en gros ou mercier. Officiellement, les merciers forment une communauté jurée, mais,
par son organisation meme, cette communauté est la négation

�LE CAPITALISME EN FRANCE AU

134

HEVUE DES COURS ET CONPÉRE:'\CE,,;

du régime. c~rpo:ratif. lis é~happent, par définitio11, aux regles
sur la spé~1alisation profess1onnelle, puisqu'ils vendent les objets
les plus d1vers, sans clre obligés de faire leur apprentissage e:r
chacun des métiers donl ils manipulent les produiLs.
C'est eux surtout qu'on voit dans les foires, notamment dans
ces foires de Lyon dont nous ne saurions parler avant d'avoir
exposé lE: mécanisme d'un commerce aussi considérable alors
que le trafic des marchandises, le commerce de !'argent.

III
Le per_spica~e ob~ervateur de la vie économique des PaysBas, Loms Gmchardm, a noté que de son temps « une partie de
la noblesse et de l'état de marchandise • préférait aux risques
de l'_acti~ilé profcs~ionnell~ r?guliere le commerce de l'argent
« qui attire les cap1taux, d1t-Il, par des gains silrs et élevés •·
Cela n'est pas spécial aux Pays-Bas.
En France,le commerce de l'argent, ainsi que celui de nombreu~es marchandises d'importation et d'exportation, est centralisé
a _Lyon. Le transfert a Lyon des foires de Geneve des les prem1ers lemps du xve siecle a mis en valeur !'admirable silualion géographique de l'ancienne capitale des Gaules. Comme
l'écrit des 1528 le Vénitien Navagero, « dans les quatre foires
le Lyon se font d'innombrables paiements de toute part si
bien qu'ils Iorment le fondement du commerce de l'ar&lt;&gt;ent' de
toute l'l~alie et d'une bonne partie de l'Espagne et de~ PaysBas 11. AJoutez-y, comme le dira Nicolay en 1573, « les hautes
All_emagnes • , parmi lesquelles il faut alors comprendre la
Swsse, et meme«ce qui est joint des paysseptentrionaux, savoir
cst Danemark, Norvege, Suede, Prusse, Livonie, Lithuanie et
autr?s •· L'organisation douaniere de Franc;ois Jer dirige obligatoirement sur Lyon les soies et soieries italiennes. Grace a
l'essor de la typographie et de la librairie lyonnaises, auxqu, Hes
~oll;-borent un tres grand nombre d'imprimeurs ou de libraires
1~ahens ou allemands, Lyon devient aussi le grand marché des
hvres. Tel Espagnol, « marchand fréquentant les foires », s'engage
a transporter a Barcelone, ou a\Lx foires de Medina del Campo,
tant de tonneaux de livres reliés ou brochés tant de tonneaux
aussi de car~ctéres ou de papier. Tel libraire de Cologne, demeura~t en la cité de Lyon, donne procuration a un Lyonnais pour
fa1re des achats a l'autre grande foire des livres, a celle de Franefort.

xv1e

SIECLE

135

Le commerce des foires échappe completement aux regles
corporatives. Un épicier accepte a Lyon des toiles en paiement
~e ses épices ; si le prix des toiles dépasse le montant de sa créance,
11 réglera le reste en épices. Un cordonnier de Bourges y vendra
non seulement ses cuirs, mais des draps du Berry, un drapier
lyonnais y fera venir des cuirs d' Auvergne. En réalilé, on y
échangc moins des marchandises contre de l'argent que des eréanees contre des créances.
Ce qui rend possible cette sorte de spiritualisation du commerce,
c'est que Lyon est alors, avec Anvers et Genes, le plus grand
marché de eapitaux disponibles. A peine y a-t-il quelque exagération, due a l'orgueil local, en ces vers du poete lyonnais
Charles Fontaine :
·
Oil est la ville ayant tel bruit
En change5, foire~, marchandises t
Nulle mieux que Lyon ne bruit,
Soient les Anvers ou les Venise.

Cettc concentration des capitaux a commencé par l'installation a Lyon 1:oit de banquiers italiens, florentins surtout, exiléa
de leur pays par les luttes politiques, soit de succursales de
banqucs italiennes qui s'occupaient du drainage des deniers
franc;ais vers la trésorerie pontificale. Médicis, Peruzzi, Pazzi,
Capponi, Strozzi, tous les grands noms de la banque italienne
sont représentés a Lyon, devenue • une Toscane franc;aise •· Ce
sont ces banquiers qui ont financé, des le regne de Charles VIII,
les expéditions d'Italie. A c6té d'eux sont venus, des le début du
siecle, les banquiers des « Hautes Allemagnes •, ceux de SaintGall, mais aussi ceux de Nuremberg, d' Augsbourg, d'Ulm,
d'abord les agents de l'opposition a Charles-Quint, les finan-ciers de la Ligue évangélique, puis encore des maisons écleetiques, pour qui l'argent n'a pas d'odeur, et qui travaillent avec
les deux partis. A la fidélité habsbourgeoise des Fugger, dit
Ehrenberg, s'oppose la politique financiere d'équilibre des
Welser. L'internationalisme capitaliste est représenté encore
par Seiler, né Suisse, par Sébastien Neidhart, qui, avec dea
capitaux allemands et florentins, pretent aussi bien au gouvernement de Bruxelles qu'aux agents a Lyon du gouvernement
franc;ais, et qui s'enrichissent par des arbitrages entre Lyon
et Anvers.
Que! usage faisait-on des capitaux accumulés a Lyon ? lli
servaient d' abord au reglement des affaires proprement commerciales, aux paiements qui suivaient les foires. Ces paiementa

r

�136

REVUE DES COURS l!:T CONFÉRENCES

se faisaient par compensation. Lyon, pendant les semaines qui
suivaient chacune des quatre foires annuelles, se transformait
en un vaste clearing house. Lorsque les créances avaient été
oompensées, livres contre épices, toiles contre cuirs ou monnaies contre monnaies, seul le solde restait exigible. Encore
pouvait-il etre reporté de foire en foire, moyennant un ou plusieurs escomptes supplémentaires, qu'on appelait changes et
rechanges.
Le traficdesfoires étaitdonc essentiellement un lrafic par écritures, consistant en remises de lettres de change,en inscriptions
sur des carnets, en virements de parties, et reposant tout entier
sur la bonne foi commerciale. « 11 est notoire, disaient en 1596
deux marchands de Saint-Gall, il est notoire que le plus
grand trafic qui s'y fait, soit pour la banque, soit pour la négociation et marchandise, il se fait en cédules et aux assurances
qui s'y donnent... En telle foire, iI sera négocié pour un million
d'or, et toutefois, entre tous ceux qui auront négocié, il n'aura
pas été toucbé et manié 10.000 écus ». Et l'année suivante,
lorsqu'un réformateur mal avisé veut imposer a Lyon le résime
des mattrises jurées, avec obligation de l'apprentissa6e et du
chef-d'ceuvre, les échevins répondront, avec une énergie pittoresque : « Quelle mattrise fera-t-on faire et de quelle matiére
sen. le chef-d'reuvre de ceux qui négocient sur la place de Lyon
avec ur.e écritoire et un hilan, sans art, métier, boutique, magasin, ouvroir ni marchandise ? »
D'ou sortaient les capitaux qui alimentaient cette abondante
eirculation ? Les veuves, les orphelins par leurs tuteurs plac;;aient
dans les banques leurs fonds disponibles contre un intéret de
5 a 8 % et bien des gens, tournant les prescriptions canoniques
sur le pret a intéret, imitaient les veuves et les orphelins. La
masse ainsi constituée était une formidable tentation pour la
royauté, perpétuellement obligée de réaliser par avance et
d'hypothéquer ses richesses futures. En un seul jour, le 7 avril
1'522, le roi emprunta a Lyon 22.000 écus aux Gadagne, 25.000
a Bartolini, 31.000 aux Strozzi, sans parler d'emprunts moindres
aux Albizzi et a d'autres encore.
Un homme se rencontra qui sut organiser ce recours de l'État
au crédit des banques lyonnaises. En groupant les banquiers
italiens, allemands et autres de la place, en leur offrant, pour les
sommes pretées au Trésor, un intéret supérieur a celui qu'ils
servaient a leurs déposants, le cardinal de Tournon attira a Lyon
les capitaux flottants en Europe. C'est ainsi, moyennant des
taux de 10, de 12, finalement de 16 % que ful financée la poli-

LB CAPITALISME EN FRA!'1CE AU xv1e SIECLE

137

t ique de Franc;;ois ¡era partir de 1543 surtout, et celle de Henri II.
C'est a ce consortium de banques que l'on donnait le nom, souvent mal compris par les modernes, de cr banque de Lyon ». Institution si commode pour la royauté que Henri II essaya de créer
a Toulouse, des 1549, une « bourse commune » sur le modele du
• change 11 de Lyon, puis a Rouen en 1556 ; Charles IX l'essaya
aussi a Paris en 1563. 11 réussira, avec l'aide du clergé, a y
organiser les rentes de l'Mtel de Ville.
Mais Lyon resta la seule place ou la royauté p~t faire de
grosses opérations d'emprunt. En 1553, pour la guerredeSienne,
ces emprunts avaient dépassé 700.000 écus.
Deux ans plus tard, une énorme opération ful lancée, qui
devait a la fois procurer d'immenses ressources a la royauté
et préparer, de foire en foire, l'amortissement de la dette de
l'État. Par un appel hardi au public, Henri II inaugurait la
formule des émissions modernes. Ce « grand parti », comme on
l'appela, exerc;;a sur la masse des capitaux disponibles, petits
et grands, une attraction irrésistible. Les chroniqueurs lyonnais
comme Claude de Rubys, les économistes comme Jean Bodin
nous ont laissé des détails savoureux sur le délire qui s'empara
de tous, délire précurseur des scenes de la rue Quincampoix :
ce Chacun accourait pour mettre son argent dans le grand parti.
Jusqu'aux serviteurs y apportaient leurs économies. Les femmes
vendaient leurs bijoux, les veuves aliénaient leurs rentes pour y
participer. Bref on y courait comme au feu. » A coté des petits
6pargnants, les gros capitalistes : « Non seulement les princes
et seigneurs qui avaient argent a la banque de Lyon, mais les
cantons suisses, les princes allemands, mais les pachas et marchands turcs sous le nom de leurs facteurs. »
Malheureusement la royauté se montra incapable de payer les
intérets stipulés et la prime d' amortissement. Les étrangers, en
vendant a temps Ieurs litres, précipiterent la débacle. Du pair,
les obligations du grand parti tombérent a 85 % en 1559, puis
a 70, a 50, a 40 %, Cette retentissante banqueroute royale vint
d'ailleurs se fondre dans l'immense crise financiere qui secoua
l'Europe en 1557-1560, qui multiplia les faillites a Anvers et dans
l'Allemagne du Sud, et qui ébranla memela position des Fu6ger.
Crise d'inflation, causée surtout, en tout pQys, pH l'abus des
crédits d'État.
On comprend combien une situation aussi troublée, aussi
fertile en succes et en catastrophes, était favorable a la formation
rapide des fortunes, a la création d'une classe de capitalistes.
L'un des types les plus intéressants, en France, est celui d'u».

�138

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

simple bourgeois de Nuremberg, Hans Kleberger; peut--etre
descendant de banqueroutiers, d'abord employé a Lyon d'une
des banques allemandes; puis fournisseur d'argent du roí de
France, naturalisé franc;ais, nommé valet de chambre du roi et
« noble homme ». C~~m~ il a moins_ preté lui-meme que réuni
des fonds pour le ro1, il la1sse des cap1taux liquides, et il se donne
par surcrott le luxe de passer pour un mécene, un bienfaisant,
et de rester, dans la légende populaire lyonnaise, le « bon AUemand ».
C'~st d~~ cette classe d' Allemands, d'Italiens, de Franc;ais
auss1 ~nr1ch1~ dans le commerce de !'argent que Richelieu,
Mazarm, Loms XIV trouveront les capitalistes qui preteront a
!'Eta~, qui _affermer~nt les revenus de la royauté, ceux que La
Bruyere a 1mmortahsés sous le nom de partisans ces parvenus
protecteurs des arts qui hébergeront comme les Hervart un La
Fontaine et commanderont leurs p;rtraits de famille ~omme
les Jabach, a un Lebrun.
'
(d suiure.)

Le9ons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours dé 11. L'ABBÉ LEJAY,
M embre de l' Jnstitut,
Professeur a l' In1lilu.t calllolique.

Les actions.
Chez nous, qui dit procédure dit grimoire. A l'imagination
d'un ancien Romain, la procédure représentait quelques-uns
des mille spectacles de la rue. Quand nous parlons des proces se
déroulant devant les tribunaux, nous nous servons d'un singulier
générique et abstrait, l'action ; ce terme condense l"idée de la
protection juridique. Les Romains ne connaissaient que des
actions bien déterminées, isolées, qui avaient chacune son
scénari~ réglé et son objet. Ga'ius en compte cinq. II y en avait
probablement davantage a !'origine ; mais on a toujours pu les
énumérer et les compter.
Un homme nu, vetu d'un simple calegon, porte d'une main sur
la tete un plat; il tient de l'autre une balance ; il entre dans une
maison. II cherche un objet volé : s'il le trouve, le voleur pourra
etre traité comme s'il était pris sur le fait et devenir la chose du
volé. Cette perquisition est la quaestio lance el licio (1 ).
.
Nous entendons des cris dans une maison. Un voleur surpr1s
a cherché a se défendre. Le volé pousse des cris avant de le mettre
a mort (2).
( 1) GAIUS, Inslilul. ,

III, 192; Glose de T~rins_ur les Instilules, IV, I, 4, &lt;:i,ans
Geschichle des róm1schenRechts in M1tlelalter, 2° éd., t. 11 (Heidelberg, 18), p. 475.
(2) AULU-GELLE, XI, 18, 8, citant les XII tables.

SAVIGNY,

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Un ht.mme en saisit un autre en lui disant : « Quant au fait
que j'ai contre toi jugement (ou engagement) de dix mille
sesterces, attendu que tu n'as point payé, a cause de cela, moi,
pour un jugement de dix mille sesterces, je mets la main sur
toi n. Survient un tiers qui revendique la dette ou qui la nie ¡
c'est le uindex sur qui toute l"aftaire retombera. Tandis que le
débiteur ne peut pas nier la dette, Je uinde:i; peut soutenir que
la prétention du créancier n'est pas fondée, sauf a payer le double
s'il perd le proces. Quand un débiteur ne trouve pas de uinde:i;,
il doit payer ou suivre le créancier, qui l'enfermera et l'enchatnera. Chaque pere de famille a sa prison privée, 011 il met les
débiteurs insolvables et les gens de la maison qu'il veut punir.
Le créancier ne peut se saisir du débiteur que trente jours apres
J'échéance de la dette ou a pres la sentence. 11 le gardera soixante
jours en prison. Avant l'expiration du délai, a trois marchés
successifs, il le conduira en proclamant a haute voix le chiffre
de la dette, pour le cas ou surgirait un répondant. Au bout des
soixante jours, il lui fera passer le Tibre pour le vendre a l'étranger, ou il le tuera. 8'il y a plusieurs créanciers, ils se partageront le cadavre au prorata de la dette. L'acte initial de cette
procédure est la saisie par corps, la main mise, manus inieclio.
Elle sert done apres jugement, mais aussi en dehors de tout proces quand il y a une créance (1).
Un passant lance une pierre contre un mur en construction,
en présence de celui qui fait construire ou de son esclave : c'esL
la dénonciation de nouvel reuvre. Celui qui construit n'a pas le
droit de le faire, soit parr.e qu'il est sur Je terrain d'autrui, soit
pour toute autre raison. Le jet de pierre produit un effet immédiat : le constructeur doit s'arreter, sauf proccs subséquent (2).
Les parties agissent seules, sans la présence d'un magistrat
ni d'une autorité quelconque. Ces procédures sont les survivances fixées et cérémonielles des actes de la justice privée qui a
précédé l'institution d'une justice sociale. Les procédures qui
(1) GArns, IV, 21-27. La formule est donnée § 21 : • Quod tu mihi iudieaLus
(siue damnatus) es sestertium x milia, quandoc non soluisti, ob eam rem ego
tibi sestertium x milium iudleati manum inicio •·
(2) Le texte déeisif est dans le D~geste, iX:X:XIX:, 1, 5, 10.. Le jet de pier~e
suffit quand on bMit sur notre terram. Quand quelqu'un bAtit sur son terram
de maniere a nous faire du tort, il faut reeourir a une déclaration verbale,
operis noui nuntialio ou denunlialio. Le aet de pierre devait étre accompagné d'une formule. Une charte de 1407, citée par Du Cange, Glossarium
mediae et infimre latinilalis, t. IV (Paris), Didot, 1845), p. 660, nous
montre un prétre de Montesquieu de Volvestre, au diocese de Rieux, en
pays de drolt romain, protestant contre une construction des Carmes ; il
lance trois fois la pierre, en disant : • Ego denuntio uobis opus novum •·

LITTÉRATURE LATINE

141

requierent la présence d'un magistrat appartiennent a un &lt;legré
plus avancé de ch-ilisation.
A Rome, des ces temps reculés, elles présentaient toutes une dfa..
tribution curieuse. Elles étaient divisées en deux actes. Le ~r~mier était présidé par le magistrat, qui disait le droit et ha1t
le proces. Le second avait pour arbitre le juge, iudex, au se?~
technique du mot. C'était plutot un juré. Simple citoyen cho1s1
par les parties ou désigné par ~e magistral d'.accord a'\-ec elles,
iJ rendait sa sentence, pur avis ~ur 1~ quest~on p~ée,_ d ont !es
1
parties avaient ensuite ~ p_ours~1v~e I_ e?'écubon. Amsi I afTaué
passait par deux stades, in wre, in wdic!º· , .
L'action d'usage le plus général éta1t l acbon par serment,
sacramenli aclio. Les deux parties consignaient d'avanc~ un
certain nombre de tétes de bétail au pont de Rome, le v1eux
pont Sublicius, ad ponlem, c'est-a-dire pres du pontife qu~ en a'\-ait
la garde. Puis, devant le roi, plus tard devant le mag1strat, le
demandeur affirmait solennellement sa créance ~ « Je prononce
que tu dois I)1e donner tant (1). Le défendeur répl~quait par une
négation symétrique. Le demandeur l~ _provoquait au sern_i.e~t,
sacramenlum · le défendeur : « Et rn01 Je te provoque u. S1 l amende consistant en tetes de bétail ou en argent, n'avait pas été
&lt;léposé~ au pr~alable, c'~tait a ce moment ~u'elle _é tait ~romise
avec la garanbe de ca~tions,_ praedes: ~ll_e s appelai~ au_ssi sacra_menlum. Le juge était désigné. Pnm1bveme?t, e é~a1t le ro_1.
L'affaire était Jiée par le serment. La quest10n qui se posa1t
désormais était de savoir qui avait fait un faux serment.Car tou~
serment faux meme preté de bonne foi, était un sacrilege qm
devait etre e~pié. C'est a cela que servait l'am~nde dé_posée ou
promise. La deuxieme partie du proc~s succéda1t sans mterrupLion a Ja premiere, dans le temps des ro1s et des amendes en béta1I.
Les termes de la réponse du roi étaient dict~s _d'avance pa~ la
question : sacramenlum iusl~m, sacr~menlum in_wslum. Ensmte,
les animaux du perdant étaient sacnfiés aux d1eux (2).
.
Cette procédure avait de no:nbr_eux a~anta~es. ~e prenner
de tous était d'intéresser a la Jusbce prr~ée I autonté la plus
puissante, le roi ou les magistrats qui c~ntinuaie~t le roi sous
ta République. Chez beauco~p d_e peuples, Il a fallu bien des tAton ·
nements pour créer une JUSbce d Etat ; pendant longtemps,
(1) Une !acune de Galus oblige a reconstruire la procédure ~énéra~e.du
sacramentum, d'apres divers renseignements d'ai_lleurs s.o.i:s, On msere 1c1 la
rormule eitée par V~LERIUS PRosus, IV, I : • A10 te m1h1 dare oportere •·
Cf. VARR0N, De lingua lal., V, 180.
. .
. ..
(2) FEsTus, v• Sacramentum : • Consumebatur 1d m rcbus d1um1s •·

r

1

�142

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ils ont vécu sous le régime de l'arbitrage. La solution du sacramenlum a transformé en affaire d'ordre public un débat privé.
Le roí n'a cure de savoir si Gaius doit des moutons a Titius.
Mais il ne peut tolérer un faux serment, crime religieux _qui
demande une expiation. u Les Italiotes ont trouvé au probleme
une solution de rare élégance ou se manifeste ce gout de la regle
et de la précision qui n'est pas moins saillant d~D:s ~eur droit
privé que dans leurs institutions religieuses ou mihta1res. (1) ».
Un tel détour implique bien quelque affaiblissement du sen~n~e_n~
religieux et de la révérence pour le mystere. 11 met la d1vmite
du serment au service du trafic et la rabaisse a garder les enjeux
d'un parí. Les Romains ne concevaient gue~e des dieu~ qui ne
fussent pas leurs auxiliaires dans leurs affa1res domestiques et
dans leur politique.
Un autre avantage de l'action par serment est qu'elle contenait en germe la distim.tion qui allai~ p~nétr~r e~ ré_gl_er tout? la
procédure romaine, en deux phases, m iure! in iu~icio. JI . n est
pas sur qu'a l'origine, quand tout se passa1t ~e sui_te san~ mte~ruption, quand le juge du droit et le j uge du fait_ é~t le roi, on a1t
eu conscience de cette distinction. Elle existait cependant.
Toute la premiere partie, cérémonielle, n'a pour bll:t que de lier
le proces, ou, sil' on veut, d' établir le pari. Dans la suite des temps,
une fois l'enjeu versé ou promis, l'action était suspendue (2). Les
parties s'engageaient a revenir trente jours a1;1res pour s'entendre
sur le juge de !'affaire. Ce délai leur donn~•t le temps de réf~échir et de transiger. Sinon, elles se retrouva1ent devant le magistral au bout des trente jours; le juge était désigné; demandeur et
défendeur se promettaient réciproquement de comparattre le
surlendemain: cela s'appelait la comperendinalio,~u no1? ?u ~ll:rlendemain, perendinus dies. Ce jour-la, devant _le Juge, m iud,cio,
les parties commengaient par un exposé ~omm~ir~, appel~ caus~
conieclio; puis elles plaidaient. Si le soled déc)ma1t, la smt~ ét~1t
remise au lcndemain, parce qu'on ne pouva1t rendre la JUSbce
qu'a la lumiere du jour. Le juge pronongait enfin la ~enlence;
Ces débats solcnnels, ces délais, cette lenteur, mamfestc memt!
(1) P.-F. GmARD, Histoire de t'organisalion judiciaire ~es _Ro~ain,, t. I
(París, 1901), p. 41-42. M. Girard su_ppose d'a~res _cer~ams mdices que la
procédure par sacramentum appartient aux msL1tullons communes de
l'Italie.
· p·maria,
· d'é poque
(2) Cette inLerruption avait été prescrite p~r une_ ¡01.
inconnue, tort ancienne sans doute. Les déta1ls qm sm".ent sont donn_és
ar GA1us IV 15 dont nous retrouvons Je te,d.e a partir de cet endr01t.
t.obligation d~ soJmettre le droit et le íait a deux juges. dislincts remonte
a Servius Tullius d'apres DENYS o'IlALICARNASSE, Anllq. rom., IV, 25 et
26; aux tondateurs de la République d'apres C1cÉR0"N, Rép., V, 3.

LITTÉRATURE LATI!'iE

143

dans la _procéd?re plus rapide de l'époque royale, permettaient
la_ solubon_ am1able d~ !'affaire. Tant que le parí n'était pas
f~1t, le déb1teur pouva1t reconnattre sa dette · il était alors imméd1~tcment saisi par le créancier qui procédait a la main mise sur
101, la manus inieciio, que nous avons décrite. Une fois au pouvoir
du créa~cier, il pouvait_s~ dé_gager en payant, ou mettre a profit
les, déla_1s de 1~ ma~us ime~iw dans les conditions un peo dures
qu cl)e 1mp~sa1t. Meme apres le parí (sacramenlum), une entente
resta1t poss1ble, du moins quand le sacramenfum eut cessé d'etre
une affai~e religieus_e. Reconnattre sa dette, ou ne pas se défendre
par les r1tes prescr1ts, formait comme une action distincte, qui
sera rcc_o1:~ue et réglée dans la procédure formulaire {l) .
. L~ d1_v1s10n du ~roces en de?x parties, in iure, in iudicio, Ia
d1stmc~10n du 1;11agistrat et du Juré ou juge de fait, sont un trait
du gén!e romam. On pourrait y voir la principale cause de la
perfection qu'atteignit le droit civil, tandis que le droit crimine!
resta lo~~emps, sinon toujours, imparfait, mal réglé. Dans Je
proces c1v1l, les deux parties de"aient d'abord entamer des pourparle~s ~•un ca~actere privé :pour concerter leurs démarcbes.
C~r l action ne Joue qu une fois pour une affaire. Le moindre
vice de forme, la moindre incertitude dans les débats sulfisent
pour anéantir le p~o~es ~ª!1~ laisser aucun espoir de le trancher a
nouveau par la vo1e J udic1a1re. Les parties étaient tenues de formuler ~~ de motiver la demande et la réponse. La brieveté et
la P~~c1s1on des t~rm~les condensaient en quelques mots l'objet
~u htige. Les explicat10ns subséquentes et les plaidoiries avaient
lie? non pas de"ant le magistral, mais de"ant le juré. Ainsi le
P?mt de droit devait etre parfaitement défini en présence du ma8'l;strat, en dehors _de toute _chicane et de toute équivoque ;
d autre part, le dro1t des parties a exposer leurs vues était sauve~~rdé. Une_ ne~teté rigoureuse était la loi de la premiere phase de
l m~tance m iure. De son c6té, le magistrat, en définissant le
dro_it, avait u_n ro~e plus clair, plus mesuré, effacé en apparence.
~fa1s ~n dev,:u_t v01r, dans la période suivante, quel role puissant
Il alla1t revet1r, quand aura1t succédé aux vieilles actions un
systcme moins ~igide. L'~ntervention du juré pour tran~er le
déba~ permetta1t de temr compte de toutes les circonstances
de fa1t.
L'action du serment se diversifiait suivant les cas. Le schéma
1

. (1) En ce ~~s, !e défendeur est dit in iure co_nfessus, s'il reconnalt sa dette,
mdefensus, s d n a .~as répondu a la provocat1on du créancier par la formule
co!respondante, • s 11 ne s est pas détendu comme il faut, disent les ;uristes
uti oportet.
'
•
'

�144

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que nous avons décrit était suivi en matiere personnelle. En
matiere réelle, quand on revendiquait la propriété d'une chose,
le débat se corsait. L'objet du litige était la, en totalité ou figuré
par un fragment : une brebis, une chevre, un poil de brebis ou de
chevre valaient tout un troupeau ; un morceau quelconque
détacaé prenait la place d'un navire ou d'une colonne ; une
motte de terre, une tuile suffisaient pour évoquer un champ, une
maison. Gaius nous a conservé la mise en scene et le dialogue a
propos d'un esclave. Les deux parties sont en présence, une
baguette a la main. Le demandeur se saisit de l'esclave, en disant :
« Moi, je prononce que cet homme est mien de par le droit quiritaire conformément a son statut, comme j'ai dit, voici qu'a
l'encontre de toi, j'ai imposé la baguette »; en meme temps,
le demandeur touchait l'esclave avec la baguette. L'adversaire
faisait de meme en pronongant les memes paroles. Ce simulacre
de combat était arreté par le préteur : « Lachez tous deux cet
homme ». Alors Je premier demandait a l'autre pourquoi il l'avait
interrompu : (( Je te demande si tu ne me diras pas pour quelle
cause tu as revendiqué ». Le défendeur répondait: « J'ai accompli
le droit en imposant la baguette ». Le premier disait enfin : « Du
moment que tu as revendiqué injustement, je te provoque par
un serment de cinquante (ou de cinq cents) as. - Et moi toi. » (1).
Cicéron prétendait malicieusement que les jurisconsultes,
avaient inventé les formules d'actions pour se rendre nécessaires.
Elles sont certes bien plus vieilles que l'apparition des jurisconsultes. Mais il se moque des formules pour faire rire des jurisLOnsultes et, du coup, nous donne un tableau de la revendication
d'un champ. « Quand cela aurait pu tres bien marcher en disant:
1&lt; La terre de Sabine est « mienne », « mais non, mienne », ensuite,
jugement : ils n'ont pas voulu. « La terre, dit-on, qui est sur
« le territoire qui est appelé Sabin »: cela est assez verbeux. Prends
ce qui vient ensuite : « Cette terre, moi je prononce qu'elle est
« mienne de par le droit quiritaire». Et ensuite? « De la, sur le lieu
« moi en vertu du droit je te provoque a en venir auxmains ».
A un pareil chicaneur si ba"Vard, l'autre, qu'il attaquait, n'avait
pas de quoi répondre. Le jurisconsulte vire vers lui, a la Iagon

•

(1) GArns, IV, 16. Voici le texle des formules:• Hunc ego hominem ex iure
Quiritium meum esse aio secundum suam causam ; sicut dixi, ecce tibi
uindictam imposui. - Miltite ambo hominem. - Postulo annedicas qua
ex causa uindicaueris. - Ius feci sicut uindictam imposui. - Quando tu
iniuria uindicauisti, naeris sacramento te prouoco. - Et ege te. • Les mots
secundum suam causam sont obscurs. J'y vois la cause radicale en quelque
sorte du statut juridique de l'obget en lillge : manus, mancipium, potestas.
La baguette a un nom spécial ; e est la baguette de revendication, uindicla.

145

LITTÉRATURE LATINE

d'un joueur de nute latín : « D'ou toi, dit-il, tu ?1'~s en vertu du
droit provoqué a en venir aux mains, de lasurle lieuJe terappellei,.
Cependant pour que le préteur ne pense pas qu'il vit bel_ et heureux
et pour l'empecher de rien dire de son propre _cru, on lui a composé
a lui aussi sa partie, partout absurde, ma1s surement ~ans ce
couplet : « L'un et l'autre ayant. ses témoi~s présents, Je p_arle
de ce chemin : allez par ce chemm ». II éta1t la ce sag~ qui les
invitait a prendre ce chemin. « Revenez par ce chemm ». Le
meme guide les ramenait. Alors des ce teIIiI_&gt;S, ch~z d_es ?º_mmes
ayant barbe au menton, voila, je pense, qui para1ssa1t r1d1c~le :
que des gens qui s'étaient arretés a propos et sur place, a1e?t
rec;u l'ordre de s'en aller, pour revenir a ce meme point d'ou ils
étaient partís (1). »
.
•
.
Le combat simulé devena1t quelquefo1s un combat réel. Céc1?a,
client de Cicéron et Aebutius se disputaient un champ. Cécma
se rendit sur pla~e pour la cérémonie _que yient de _décr~re ~e
Pro Murena et qui s'appelait la deduclio. ~a1s Aebutm~ s éta1~
arrangé pour la rendre impossible. II éta1t la et ava1t garm
d'hommes armés tous les abords du champen litige et d'un champ
voisin par ou on aurait pu passer_. Céc~a. s'apI_&gt;roche cependant
d'une ligne d'oliviers qui marqua1t la hm1te suivant la coutume
d'ltalie. Aebutius donne a haute voix a son escla':e Antiochus
l'ordre de tuer quiconque tenterait de pas~er. Cécu~a s'avance
toujours. La troupe com;mandée par ~tiochus lu1 la~ce des
traits et se précipite. Cécina bat en retra1te ~vec les _amis et les
assistants qu'il avait appelés pour une bata1Jle moms dangereuse (2).
.
· · t t
Apres la manuum conserlio, les deux adve~sa1r~s par_1a1~n e
déposaient Jeurs enjeux, le sacramenlum. L affaire suivait le
cours que nous avons décrit.
Dans les proces sur serment en mati~re ~éelle se trouve done
insérée une action distincte, la revend1cation par la . baguette.
Cette action apparatt sans mélange d:,i-ns les a~franc~ssement~Le mattre comparai&amp;sait devant le ~agistr_at et ~1~ul~1t un proces
avec un tiers bénévole, l'adserlor lzberlalis, qui JOU~1t !e r6le de
demandeur. L'adserlor soutenait que l'esclave é~a1~ li?re et ~e
touchait de sa baguette, uindicta. L_e mattr~ ne d1s_a1t nen, ma1s
lui faisait faire une pirouette, et lui donna1t parfo1s un soufflet.
Le magistrat déclarait libre l'escl3:ve: .
. .
La fixation des actions, leur llIIlltatlon, la combma1son de

11

(1) CtCÉRON, Pro Murena, 26 ; pour le
FESTUS, v• Superst ites.
(2) Voy. C1CÉRON, Pro Caecina, 20-22.

sens de supersles, témoin, voy.
10

�}46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

scenes particulieres en des actions complexes, la séparation du
droit et d1:1 fait montrent le penchant des Romains pour l'ordre,
la régular1té, la netteté. Le r6le des parties, qui ont l 'initiative et
ne laissent aucune liberté au magistrat, est un trait de cette prépondérance de la volonté qui commande toute l'histoire romaine.
Le formalisme remplace dans le sacramenium une affaire privée,
de dette ou de propriété, par une affaire religieuse c,u un parí,.
engage la revendication comme une bataille, substitue a l'affranchissement direct une revendication. L'acte simulé envahit
tout et se mue en de petits drames. D'autres peuples, dans leurs
coutumes juridiques, useront davantage du symbole, mais connattront a peine les scenes a personnage unique et a monologue,
bien loin d'avoir cette poésie du mouvement, cette passion raisonneuse et rude, qui affrontent les adversaires et font songer a
un tfi.Mtre de marionnettes. Ce thM.tre est monotone ; on peut
conjecturer que son répertoire a été réduit par cet impitoyable
esprit d'analyse et d'économie qui regle le droit romain. Mais
sa monotonie meme n'est pas sans enseignement. Ne sommesnous pas au pays qui verra nattre l'aiellane et la commedia dell'
arte, bien uniformes elles aussi dans leurs acteurs et leur scénario ? Les actions fmissent par se couler presque toutes dans
le moule de l'action par enjeux ; le gout du pari est tellement
développé chez les Romains, qu'on devra interdire aux paysans
de jouer dans les foires leurs betes a la mourre. La procédure
!st l'image de 1a vie.
(d suivre.)

!
1

l{

Le thé!tre romantique
de Dumas pere

a Dumas fils.

Cours de 11. ANDRé LE BRETON,
,Uatlre de Con/trences ó la Sorbonne.

1

¡

¡

XIII
Fin du Théa.tre romantique. - La nouvelle école et ses
fondations. - Conclusion du Cours.

Entre 1820 et 1850, a coté du théAtre romantique et parallelement a lui, s'était développé et avait prospéré un autre
théatre dont je n'ai rien dit encore, et dont, a vrai dire, la renommée n'est pas tres bonne, dont la valeur littéraire n'est pas tres
grande, qui compte toutefois et doit compter dans l'histoire
de notre littérature : c'est celui d'Eugene Scribe.
Les lettrés ne prononcent plus le nom de Scribe qu'avec
dédain. Peut-etre joue-t-on encore, au moins en province, les
opéras dont il avait composé le livret, le Prophet~, l'Africa_ine,
Robert le diable, la Juive, les Huguenots, etc. ; ma1s on ne J0Ue
plus ses comédies, on ne les lit plus, on ne s'en souvient plus.
On semble ne plus ríen se rappeler de lui que ses étonnantes
fautes de fran~ais, certaines étourderies demeurées célebres. On
se rappelle qu'il a écrit dans les Huguenots :
Ses jours sont menacés. Ah I je dois l':, soustraire,

ce qui e&amp;t une ellipse un peu forte, en effet; on se rappelle qu'il
a dit:
Le soldat doit se taire
Sans murmurer,

et il n'y aurait qu'a ouvrir ses reuvres pour enrichirlacollection.
On verrait que dans son discours de réception a l'Académie
franc;¡aise (car il y a été rec;¡u en 1836, cinq ans avant Rugo),
il a éloquemment reproché a Moliere, mort en 1673, de n'avoir
pas protesté contre la Révocation de l'~dit de Nantes qui date

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de 1685. On lirait dans Balaille de dames cette phrase lapidaire :
Une heure apres leur arrestation, tous les chefs doivent etre
fusillés sans délai et sans bruit », et ce galant couplet a l'adresse
d'une jeune femme et d'une jeune fille qui viennent de chanter
un duo : « Oh ! alors, - dit Henri qui est amoureux d'elles
sans bien savoir laquelle il préfere, - il sortit de ce mélange
je ne sais quelle impression qui tenait_ de l'_enchantement_. Ce
n'étaient plus seulement vos deux v01x qui se confonda1ent,
c'étaient vos deux personnes... vous ne formiez qu'un seul
etre ! charmant, complet... représentant a la fois la jeune fille
et la femme tout semblable enfin a un rameau de cet arbre
fortuné qui ~rott sous le ciel de Naples, et porte sur la meme
branche et des fleurs et des fruits ! »
Scribe écrit mal, il est vrai, et ce n'est pas son seul défaut.
Gardons-nous néanmoins de parler de lui trop dédaigneusement.
Dans son discours académique de 1836 il a développé un
singulier paradoxe et qu'il est surprenant de rencontrer sous la
plume d'un auteur comique. 11 a ~é':eloppé ~ette idé~. que l_e
théAtre n'imite pas et ne peut pas 1m1ter la v1e, et qu ti s~r~1t
tout a fait inutile de chercher chez Moliere, par exemple, 1 h1stoire et l'image de la vie franc.¡aise au xvue siecle ; c'est pour le
bien prouver qu'il constate chez l'auteur du Tarluffe l'absence de
toute allusion a la Révocation de l'Edit de Nantes. 11 est étrange
de l'entendre parler ainsi, car ce reproche est précisément
celui qu'on lui adresse a lui-meme : on luí reprochait de son
vivant, et aujourd'hui encore on 11:li rep~oche ~'avoir éc_rit
des pieces qui n'expriment pas la v1e, qui ne pe1gnent pomt
véritablement les mceurs du siecle; et une telle critique adressée a un auteur comique est si grave que le premier soin de
Scribe eut du etre semble-t-il, d'y répondre et de prouver
qu'on le calomniait. Dans une certaine_mesure il eut eu le dro~t
de protester. Il n'est pas juste de d1re que son thMtr~ so1t
dépourvu de toute vérité, ~e ~ou~e valeur docume~ta1re. l!
contient au moins quelques md1cations, quelques e_s,qmss~s qui
ont leur prix. Ceci est vrai surtout de s~s prem1~res p1eces,
écrites et jouées a la fin de la Restaura.bon, de p1eces ~elles
que le Coiffeur el le perruquier, les Ad,eux au comptoir, le
Bal champ¿lre, le Charlalanisme. II prend presque toujo~rs ses
sujets et ses personnages dans la vie de son époque, et 11 nous
renseigne plus qu'on ne le croit gén_éralement sur les ~~ur~ de
cette époque, sur celles en particuher de la bou~geo1S1e. J e~time meme qu'il a pu contribuer par la a orienter le gén~e
de Balzac, alors que celui-ci cherchant sa route composa1t

u

LE THÉ.\.TRE ROMANTIQUB

149

des romans fabuleux imités d' Anne RadclifTe et de DucrayDuminil, ou des romans historiques, imités de Walter-Scott.
Il va de soi, d'ailleurs, que Scribe n'est pas un Balzac, et ~ue
si l'observation n'est pas absente de son théatre, elle y ttent
peu de place et ne constitue pas son mérite propre et son originalité. Il n'a pas puissamment exprimé la vie, parce qu'il
n'était pas un grand esprit. Il était l'homme qui, en histoire,
ne voit que les petites causes, qui dans une comédie historique
- on sait qu'il en a écrit quelques-unes - dans le Verre
d' eau, explique le revirement de la politique anglaise a la
veille du traité d'Utrecht par un geste de la duchesse de
Marlborough et le verre d'eau renversé en présence de la
reine Anne. Un penseur de cette force, incapable de saisir la
secrete et forte logique des événements, de comprendre les
lois de l'histoire, était condamné a n'etre qu'un médiocre
peintre de la vie humaine. Il était condamné ~ ~éconnatt~e
ce qui donne a notre vie son sens et sa d1rection, a v01r
partout un efTet du hasard, quand en réalité il est si vrai que
le hasard n'existe pas, que tout s'enchatne logiquement dans
nos destinées, et que nos actes ne sont que la conséquence
ou le produit de nos caracteres, de nos volontés ou de _nos
passions. Cela, il ne l'a pes vu, et en ce sens on a ra1son
d'affirmer que son théatre ne renete pas la vie. Dans la vie il
n'a vu qu'une succession de circonstances fortuites, et ses
pieces, au lieu d'etre l'existence humaine en raccourci, sont
d'adroites combinaisons de péripéties, d'amusants imbroglios
qui se dénouent grace a quelque artífice, - retour imprévu,
lettre égarée ou retrouvée, mort opportune d'un oncle a héritage, etc. Tout cela est factice, mais tout cela est si adroit, si
bien fait, si ingénieusement combiné, qu'on ne s'étonne pas
que pendant trente ans Scribe ait régné s_ur trois ?u q~atre
théatres, Gymnase, Odéon, Théatre-Franga1s. I1 ava1t mis sa
gloire a n'etre qu'un bon fabricant de pieces, un habile C0!15tructeur un virtuose de !'intrigue, et la est, en effet, sa glo1re,
dans l'e~cellence de sa technique ou de son mécanisme.
Qu'on imagine le Mariage de Fígaro dépouillé de son esprit
et de sa forte signification satirique : on se figurer~ a peu pres
ce que sont des pieces comme Une chaine, Balaille de dames,
Osear ou le mari qui trompe sa femme. Dumas fils n'a peut-etre
eu qu'a moitié tort de dire qu'elles ne nous apprennent rien ;
il a eu certainement raison, en tout cas, d'ajouter qu'elles
tenaient le spectateur en haleine pendant tout le spectacle,
et tant6t inquiet, tant6t diverti, intrigué et attentif toujours.

�LB THÍU.TRE ROMANTIQUE

151

REVUE DES COURS ET co:-;Ff:REl'iCE~

150
Scribe est admirable pour enchevetrer les fils, pour nous faire
dire en regardant ses personnages : a Comment vont-ils se
tirer de la ? , - et pour les en tirer soudain et en dépit de
toute attente. Objectera-t-on que cet art est stérile, que Scribe
n'a rien fondé si ce n'est le vaudeville, la comédie a placards?
Non, nous lui devons davantage. Dumas fils qui l'accusait
da ne ríen nous apprendre, n'eut pu l'accuser de ne lui avoir
rien appris a lui· Dumas et aux auteurs dramatiques de sa
génération. Il leur a appris leur métier, et combien la le~on
étail utile ! Il ne·suffit pas d'avoir du métier pour etre un grand
auteur dramatique, mais il est impossible d'cn etre un sans ce
métier, et les illustres représentants du drame romanlique sont
la pour nous le prouver. N'avons-nous pas eu maintes fois
l'impression en les relisant que notre plaisir était gAté par les
maladresses ou les gaucheries de l'action, par l'absence ou l'insuffisance de métier ? N'est-ce pas grand dommage de voir,
dans Ruy Bias, a quel point le 1ve acte fait hors-d'reuvre ?
Jamais Hugo n'a eu plus de verve et plus d'esprit ; chaque
couplet de Don César de Bazan est une fete pour nos oreilles,
et meme pour nos yeux, tant le style est riche en images, tanl
il a de couleur et d'éclat : a la représentation, pourtant, le
1ve acte de Ruy Bias semble long, il ennuie, il irrite presque,
parce qu'il suspend l'action au moment le plus pathétique,
parce qu'il ne s'y rattache pas, et qu'il pourrait etre supprimé (l'expérience en a été faite), sans que le spectateur
s'en ape~11t. Ou bien qu'on se reporte aux Burgraves, a
Hernani; qu'on se rappelle ces immenses monologues ou l'auteur
donne carriére a son lyrisme, et ces romans si compliqués, ces
histoires de Guanhumara, de Fosco, de Donato, parmi lesquelles
il faut se débrouiller etdont la puérilité n'a d'égale que l'invraisemblance. La vraisemblance n'est pas tout au théAtre, non
plus que la resselllblance dans un portrait; encore est-ce une
qualité précieuse. Nous attendonsd'unepiéce, quelle qu'elle soit,
tragédie, drame ou comédie, qu'elle nous donne l'illusion de
la réalité, et elle ne nous la donne qu'en se pliant aux exi6ences
tres spéciales de l'art dramatique, a ces exigences que le romantisme avait méconnues, mais qu'aucun mattre de la scéne __:
et Moliere moins qu'aucun autre, quoi qu'on ait pu parfois
prétendre - ne s'est cru le droit de méconnattre, et que
Scribe est venu affirmer a son tour.C'esten quoi son rllle est loin
d'avoir été négligeable. Gr~ce a lui, on a su intriguer une piéce,
bfttir une piéce. La forme était trouvée. ll ne restait plus qu'a
y faire entrer la vie.

...
Or, dans le méme temps oil Scribe faisait jouer ses comédies,
Balzac écrivait ses romans. Apres avoir erré quelque temps,
apres etre alié chercher ses sujets jusque dans le Moyen Age,
il se dégageait des influences qui l'avaient entratné, il rompait
a vec Walter Scott, avec le romantisme, et suivant l'instinct meme
de sa nature il se jetaiL en pleine réalilé, en pleine • Comédie
humaine », parmi les hommes de son siécle dont il devenait
peu a peu le grand peintre ou le irand historien. Il créai t ou
plus exactement il ressuscitait le roman réaliste. Il ne s'inquiétait plus d'évoquer les grandes figures du passé, de l'histoire :
il découvrait une nouvelle so urce de beauté, et une source inépuisable, au sein meme de la réalité contemporaine, dans l'intimité
de notre vie, dans le secret de nos passions, de nos luttes, de
nos intérets journaliers, de nos a!?itations quotidiennes. Source
dont j'ai tort de dire qu'il la découvrait, dont il faut dire qu'il
la retrouvait, puisqu'elh: est celle, en somme, a laquelle avaient
puisé avant luí nos plus grands rowanciers comme nos plus
grands auteurs dramt-tiques, celle ou avaient puisé Moliere,
J'abbé Prévost, Diderot. Il faisait justice d'uIJe erreur qui ne
s·était que trop prolongée. Il nous faisait comprendre qu'il
est vain de vouloir évoquer les morts et qu'en outre cela
est assez fastidieux, que la vie se re1,ouvelle sans cesse, que
nous n'en pouvons observer et peindre avec vérité qu'un seul
momenl, celui auquel nous appartenons nous-memes ; que
dans ce présent, dans Ir, vie bourgeoise d'aujourd'hui, il y a,
pour qui a des yeux, autant ou plus de beauté, de tragique
et de comique, que dans les belles aventures du passé, et qu'en
tout cas cette vie a un immense avantage qui est d'etre la néltre,
qui est que ses drames sont les nlltres, et que les problémes
sociaux ou moraux qu'elle ofire a !'esprit de l'observateur sont
ceux oil nous sommes tous intéressés.
Ce principe si fécond, qui a permis a Balzac de se ,aire une
place a part parmi nos romanciers, il a essayé a difiérentes
rcprises de l'appliquer lui-meme au théatre. Le théatre de
Balzac est-il supérieur ou inférieur a celui de Scribe ? Peu
m'importe ; le fait est qu'il le complete. Chez Scribe, la technique est excellente, tandis que la peinture des caracteres
et des mreurs est assez faible. C'est exactement l'inverse chez
Balzac. Dans le Faiseur, d'abord intitulé Mercadet et repré-

�152

REVUE DES COURS ET CONGÉRENCES

senté pour la premiere fois en 1851, un an apres la mort de
l'auteur, l'action se tratne, n'avance pas. U s'agit d'un spéculateur d'esprit trop inventif et de conscience trop élastique,
qui se débat au milieu de ses créanciers, les trompe, leur
échappe toujours, et toujours espere refaire sa fortune par des
ruses dignes de Scapin. L'ensemble est monotone, chaque acte
semble le recom.mencement du précédent, il n'y a évidemment
pas la les ressources, les habiletés dramatiques ou scéniques
d'un Scribe. Mais la vérité ne manque pas dans le tableau que
Balzac nous trace des mreurs ou de l'immoralité financiere,
dans les divers types de créanciers, de boursiers, de marchands
d'or qu'il fait défiler devant nos yeux, et surtout dans le personnage principal qui, par son éternel reve de fortune, par
son obstinée confiance en lui-meme, par son imagination dévorante, ressemble trop a Balzac lui-meme pour ne pas nous
parattre vivant et vrai.
11 en est de meme a peu pres de la Mardlre, jouée en 1848.
La structure n'en est pas moins défectueuse. Balzac a voulu
écrire une de ces tragédies bourgeoises, comme il en a si souvent
conté dans ses romans et comme i1 est vrai qu'il s'en rencontre
dans la vie ; il a voulu peindre, dans un foyer honorable et en
apparence paisible, la secrete et implacable rivalité de deux
femmes, Gertrude, seconde femme du général de Grandchamp,
et Pauline, filie que le général a eue d'un premier mariage,
la maratre et la belle-fille, toutes deux éprises de Ferdinand
Marcandal. 11 a beaucoup compliqué les choses, et bien inutilement, je crois, en faisant de ce Marcandal le fils d'un autrc
général, celui-la trattre a l'Empereur en 1815, en sorte que
pour pénétrer dans la famille du vieux soldat fidele le jeune
homme a dO se cacher sous un nom d'emprunt. De plus, et
soit par inexpérience de la scene, soit par l'efTet de son pessimisme, Balzac a accumulé tant d'horreurs, de passions furieuses, de haines, de crimes, de poisons, que le beau drame
tourne vite au mélodrame. Et cependant, il y a ici la puissance
du génie ; il y a ici en germe un thMtre nouveau, qui émeut
fortement et qui fait penser. Des effets saisissants y sont
obtenus avec des riens, avec de simples moyens de mise
en scéne réaliste, par exemple au commencement du second
acte, alors que nous savons déja quelle haine pousse les deux
femmes )'une contre l'autre, quel duel a mort est silencieusement engagé entre elles, et que nous voyons la vieille servante
allumer la lampe, dresser la petite table, préparer les cartes
pour la pacifique partie de whist de chaque soir ; ou au dernier

LE THÉATRE ROMANTIQUE

153

ade, lorsque Pauline vient de s'empoisonner, qu'elle va mourir
et qu'un valet interrompt le dialogue pour dire a mi-voix : cr Le
clergé se présente. • L'eflet est-il moindre que celui qu'avait
cherché H ugo au dernier acte de Lucrece Borgia en faisant tout
A coup apparattre la funebre procession de moines en cagoule
dans la salle du festín ? J'estime, au contraire, que l'eflet est
beaucoup plus grand dans la Mardtre, par cela meme qu'il
n'est pas une invention de poete, qu'il n'est pas lhédlral, et
que c'est la réalité vulgaire qui l'a fourni. Balzac n'est pas un
Moliere, mais il a le mérite d'avoir compris Moliere ; il a vu
en luí le grand mattre, le plus vrai, le plus profond de tous
nos écrivains, et il a tendu de tout son zele a prendre exemple
sur luí. II a compris qu'il y avait chez Moliere non seulement
le modele de la comédie, mais au moins l'ébauche du drame
moderne ; et qu'il ait ou non réussi, comment ne pas le louer
d'avoir voulu en écrivant la Mardlre dégager ce drame du foyer
qui est implicitement contenu dans le Malade imaginaire ?
Sa maratre, sa Gertrude, si habile a capter la confiance d'un
vieux mari et si féroce envers la fille qu'il a eue de sa premiere
femme, comment ne pas reconnattre en elle la sournoise et
haineuse Béline ? Elle lui ressemble tout en étant une création
originale ; car Béline n'aime ríen ni personne, sauf }'argent
dont elle veut dépouiller les enfants d' Argan, tandis que Gertrude
est une femme qui aime, et d'autant plus redoutable qu'en elle
la rivalité d'amour vient aigrir, envenimer et déchatner les
secretes rancunes de la maratre. Une scene montrera ce que
valent certaines parties de l'reuvre, celle ou Gertrude commence
a soup~onner Pauline d'aimer comme elle Ferdinand Marcandal. Pauline vient de refuser un partí qu'on lui otlrait ;
le prétendant repoussé a cherché a savoir la cause de son refus,
il a cru deviner son secret, et en a dit un mota Gertrude. Celle-ci,
épouvantée, va s'efTorcer de contraindre Pauline a se trahir ;
mais la ruse se heurte a la ruse :
GERTRUOE.

Viens la, nous deux, nous allons finir notre ouvrage... Eh bien, mon enfant,
Godard m'a dit que tu l'avais re~u plus que froldement ; c'est cependant
un bien bon parti.
PAULINE.

Mon pere, madame, me lalsse la liberté de choisir moi-méme un mari,
OERTRUOE.

Sais-tu ce ~e dira Godard ? l1 dira que tu !'as refusé parce que tu as déja
choisi quelqu un.

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
PAULlNE.

Si c'était vrai, mon pere et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je
de manquer de confiance envcrs vous ?
GB.RTRUDE.

Qui sait ? !e ne t'en blilmerais pas. Vois-tu, ma chére Pauline en fait
d'amour, il y en a dont le secret est héroiquement gardé par les femmes
gal'dé au milieu des plus c1'uels supplices.
'
PAULINE,

a par!,

ramassant des ciseaua: qu'eUe a laissés tomber.

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDB,

•~ T~ p~urrais avoir dans l_e cc:eur ?~ de ces _amoul's-Ia I Si un pa1'eil malheu r
t art1va1t, co~pte su!'. mo~··: Je t. aune, vo1s-tu I Je fléchirai ton pere ; il a
quelque conf1_an~e en m01, ¡e pms m~me beaucoup sur son esprit, sur son
caractere ... Ams1, chere enfant, ouvre-moi ton creur.
PAULINE.

Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
GERTJ\UDE, et pari.
L'interrogation directe n'a pas réussi. (Haut.) Combien tu me rends heureuse 1 _car ce pl~isant_ de. peti te ville, Godard,. prétend que tu t' es presquo
évanome_ quand 11 a fa!t d1re expres ~ar ton 1;1et1tfrere que Ferdinand s'était
cassé la ¡ambe... Ferdmand est un aimable aeune homme, dans notre intimité depuis bientót quatre ans ; quoi de plus naturel que cet attachernent
pour ce gar&lt;;on, qui a non seulement de la naissance, mais encore des talents ?
PAULINE.

C'est le commis do mon pero.
GERTRUDE,

Ah I grilce
marié.

a Dieu, tu ne l'aimes pas ; tu m'effrayais,

car, ma chere, il est

PAULlNE.

Tiens I il est rnarié I pourquoi cache-t-il cela ? ( A par!.) Marlé Ice serait
infilme ; je le luí demanderai ce soir, ~e luí ferai le signal dont nous sommes
conve.n us.
GERTRUDE, et parl.
Pas une fibl'e n'a tressailli dans sa figure I Godal'd s'est trompé ou cette
enfant serait aussi forte que moi... (Haut.. ) Qu as-tu, mon ange ? '
PAULINE.

Oh I ríen.
G-ERTl\UDE,

lui mettant la main dans le dos.

Tu as chaud I la, vois-tu ? (A parl.) Elle l'aime, c'est sur... Mais lui,
l'airne-t-il ? Oh I je suis dans l'enfer.

• •
·

Voila comment Scribe et Balzac avaient, je ne dis pas fon dé le
théatre moderne, mais préparé son avenement, !'un en indiquant quelle en d.evait etre lél forme et l'autre quelle en devait
etre la substance. Ils avaient préparé la venue d'Emile Augier

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

155

et de Dumas fils, qui débuterent presque en meme temps. La
Gahrielle d' Augier fut jouée en 1849, et si la premiere piece
de Dumas. la Dame aux camélias, ne le fut qu'en 1851, elle
eut pu l'etre en 1849 également, car a cette date elle était
écrite et meme re&lt;;ue, lorsque le théatre qui l'avait re&lt;;ue fit
faillite.
Je ne m'attarde pas a établir un parallele entre ces deux
rivaux de gloire qui se sont disputé pendant plus de vingt ans
la faveur du public. Il suffit de constater que leurs noms signifient pour nous, aujourd'hui encore, renaissance de notre
théAtre. Ils sont, de l'aveu de tous, ceux par qui le modernisme a triomphé a la scene, ceux qui ont définitivement clos
!'ere du théatre romantique, et restauré en quelque sorte
la maison de Moliere.
Chez l'un comme chez l'autre, du reste, il se peut bien que
tout ne nous plaise pas. L'esprit d' Augier ne l'empeche pas
d'etre parfois un peu lourd et bourgeois ; il se disait grand admirateur de Ponsard et peut-etre cela ne se voit-il que trop ; il
existe plus d'un rapport entre l'auteur de Gabrielle et celui
de l'Honneur el ['argent. Quant a Dumas, son goút de la prédication et du paradoxe a plus d'une fois nui a ses reuvres, surtout
aux dernieres. Mais cel{• dit, qui nierait la valeur de Ieur art ?
Qui ne se persuaderait en les Iisant que le romantisme avait
fait fausse route, et qu'il ne peut y avoir d'autre théatre que
celui qui est l'imitation de la vie, que celui ou nous retrouvons notre propre histoire, ou la vie nous apparatt telle que
nous la connaissons, mais éclairée d'une lumiere qui en fait
ressortir les beautés secretes ou les secretes laideurs ? Et si
le théatre romantique réussissait par moments a nous émouvoir,
a nous arracher des !armes, ne sont-elles pas cent fois plus bienfaisantes les larmes qu'on nous arrache en nous mettanb
sous les yeux la réalité contemporaine, en nous montrant la
vie telle qu'elle est, et en nous y faisant découvrir des miseres
ou des héroismes devant lesquels nous aurions passé sans les
voir?
Ríen de plus simple ou, si l'on veut, de plus vulgaire que la
donnée de la Dame aux camélias, histoire d'une filie entretenue,
d'une fille qui aime jusqu'au sacrifice et qui meurt de son
sacrifice. Le cadre de la piece est pris dans la vie parisienne
a la fin du regne de Louis-Philippe; les personnages sont des
boulevardiers, des hommes de plaisir, et leurs ordinaires compagnes. Y a-t-il néanmoins au théatre ríen de plus émouvant
que le troisieme acte, celui dans lequel Marguerite rec;¡oit la

�156

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

visite du pére d' Armand, 011 elle comprend tout a coup que
la seule preuve d'amour qu'elle puisse donner a son amant,
elle, la créature déchue et flétrie, c'est de le guérir de son amour
pour elle, de se rendre odieuse a ses yeux autant qu'elle lui
était chére, et 011 elle a assez d'amour pour aller jusqu'au bout
du sacrifice ? Elle va se livrer a un homme dont elle se savait
aimée, elle va se livrer a lui avec dégofit, avec horreur ; elle
quitte Armand sous un faux prétexte, sans rien dire qui lui
fasse soup~onner son projet, sans pouvoir toutefois luí cacher
ses larmes, en lui répétant, ce qui n'est que trop vrai, qu'elle
l'aime uniquement et de toute son Ame. II reste seul :

157

dans le jardín. C'est elle sans doute. (Il appelle.) Ma~erite ! ltarguerite 1
!tlarguerite I Per~onne l... (ll sor! el appeUe.) Nanine I Nanine 1. •• (Jl ~nlre
et sonne.) Nanine non plus ne répond pas. Qu'est-ce que cela 1:e~t d1~e ?
Ce vide me fait froid. U y a un malheur dans ce silence. Pourqu~1 81ie la1ssé
~ortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose. Elle pl~ura1t l Me t~o_mperait•elle ? ... Elle, me tromper 1 A l'heure ou elle pensa1t a me sacr1f1er
tout... M:ais il lui est peut-(ltre arrivé q_uelque chose !. .. elle est peut-@tre
blessée l... peut-étre morte I Il faut que ,e sache...
.
ll se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face
porle.

a la

a face avu luL

SCENE VIII
ARKAND, UN COMlUSSIONNAIRB.
LB COMMISSIONNAJRB.

M' Armand Duval ?
ARMAND.

ARMAND.

Chere Marguerite I comme elle s'effraie a l'idée d'une séparation 1 (/1
sonne.) Comme elle m'aime l (A Nanine qui paraU.) Nanine, s'il vient un
monsieur me demander, mon pere, vous Je ferez entrer tout de suite ici.
NANINB.

Bien, monsieur.

C'est moi.
LE

COMMISSIONNAIRE,

Voici une leltre pour vous.
AIU(AND.

D'oil vient-elle ?
LB COM~IISSIONNAIRE,

De Paris.

Elle sort.

ARMANO.

ARMAND.

Je m'alarmais a tort. Monpere mecomprendra. Le passé est mort. D'ailleurs
quelle ditférence entre Margurite et les autres femmes l... Ah l que le temps
me semble long, quand elle n'est pas la l. .. Que! est ce livre ? Manon uscaut J
La femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon l... Comment ce livre
se tro~_ve-t-il ici ? ..• (Liaanl au .~as~rd.) • Je t~ ;ure, mon cher chevalier, que
tu es 11dole de mon cceur, et qu 11 n y a que to1 au monde que je puisse aimer
de la fac;on dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere Ame que
dans l'état oil nous sommes réduits1 c'est une sotte vertu que la fidélité P
Crois-tu qu_e l'on puisse étr~ bien tenare lors~•on manque de pain? La faim
me causera1t quelque mépr1se fa tale, le rendra1s quelque jour le dernier soupir
en croyant pousser un soupir d'amour. Je t'adore, compte la-dessus, mais
laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur a qui va
~ombe_r dan~ mes filets l Mon frere t'apprendra des nouvelles de ta Manon;
1~ te d1ra qu_ elle a pleuré de la nécessité de te quitter... • (Armand repousse le
livre av~c tr_islesse el reste quelques !nstant, soucieuz.) Elle avait raison, mais
elle n'a1ma1t pas, car l'amour ne sa1t pas raisonner.•. (JI va a la fenélre.) Cette
lecture ffi:'ª fait mal ; ce livre n'est pas vrai.l.. (JI sonne.) Sept heures. Mon
pere ne viendra pas ce soir. (A Nanine qui entre.) Di tes a !lfadame de rentrer.
NANINB,

embarrassée.

Madame n'est pas ici, monsieur.
ARMAND,

Qui vous l'a Jonnée ?
LE COMMISSIONNAIRE,

Une dame ...
ARMAND.

C'est bien ; laissez-moi 1
Le commissionnaire se retire.

SCENE IX
ARMAND,

'" Voila, évidemment, du théAtre, et du tres beau théatre,
parce que voila de la vie. Nous n'en pouvions dire autant des
drames de Dumas pére ou de Rugo.

...

NANINB

ARMAND.

C'est bien ... (Seul.) Elle est capable d'étre allée a Paris pour s'occuper de
cette vente I Heureusement, Prudence qui est prévenue trouvera moyen
de !'en empécher l... (ll regarde par la fentlre.) 11 me semble voir une ombre

DUVAL,

Cette lettre est de Marguerite ... Pourquoi suis•je si ému ? Sans doute_elle
m'attend quelque part et m'écrit d'aller la retrouver ... (ll va pour ouvrir la
/el!re.) Je tremble. AIIÓns, que¡~ suis enfant I_ (Pen~anl ce lemps, M' Duva/
es! enlrt et se lienl derritre son /1/s. Armand lt!.) A 1 heure on vous recevrez
cette lettre, Armand ... (ll pousse un crl de coltre. ll se relourne el voil son
ptre. Il se jelle dans ses bras en sanglotant.) Ah I mon pere I mon pere 1

Oil est-elle done ?
Sur la route; elle m'a chargée de dire a monsieur qu'elle allait rentrer
tout de suite...

puis M.
ARMAND,

Conclurons-nous done que le théatre romantique est tout
á fait mort, qu'il n'a été qu'une tentative inféconde, et n'a
laissé nulle trace dans les reuvres postérieures ?

Ce serait bien injuste.

�158

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE 1\OMANTIQUE

En premier lieu, et sans meme parler du théatre populaire,
du mélodrame historique ou du drame de cape et d'épée qui
lui a longtemps survécu, c'est un fait que le drame romantique a reparu de temps a autre, sous des formes diverses et
quelquefois avec éclat, chez des poetes tels que Louis Bouilhet,
Fran1;ois Coppée et l'auteur de Cyrano, mais ceci a titre d'accident et sans que le genre y dut reprendre une vie durable.
Il importe davantage de constater que, si ce drame reposait
sur un príncipe faux puisqu'il était d'ordinaire une déiormation de l'histoire, il n'en a pas moins accrédité plusieurs
príncipes vrais, príncipes d'esthétique théatrale qui depuis
lors sont demeurés en honneur.
Que disaient Rugo dans la préface de Cromwell et Vigny
dans celle de la Maréchale d'Ancre ? Ils disaient : « Liberté !
guerre aux conventions qui étoufTent l'art dramatique ! » et il y a toujours bien deux de ces conventions cheres a l'ancienne tragédie qu'ils ont jetées par terre, dont l'une est l'unité
de temps, l'autre l'unité de lieu. Prenez telle piece qu'il vous
plaira de celles qui ont paru depuis soixante-dix ans : vous
n'en trouverez guére dont l'action ne dure au moins plusieurs
jours et dont le décor ne change d'acte en acte. C'est le cas de
la Dame au:z: camélias, et de mille autres piéces.
Rugo et ses amis avaient dit : « Mélangeons le comique et
le tragique. » Ils l'avaient dit plus qu'ils n'avaient su le faire,
sauf Musset ; en général, le comique était assez froid dans leur
drames et ne s'y introduisait pas sans peine ; il y était com.me
de parti pris, il remplissait par exemple ce IV8 acte de Ruy
Blas qui tient si peu au reste de la piece. Mais regardez le
théatre de Dumas fils, d'Augier, de Meilhac et Halévy: le rire
et les larmes s'y melent comme dans la réa1ité, comme dans la
réalité des sots s'y rencontrent avec des gens d'esprit ; dans
la meme él.me, selon les heures, la tristesse alterne avec la
gaieté, et Froufrou pleure aussi naturellement qu'elle riait
un instant plus t6t; comme dans la réalité, l'histoire commence
gaiement et s'acheve tristement. Et le mélaDge est si intime
que les pieces ne s'intitulent plus comédie ou drame, mais piece
tout simplement.
Convenons aussi que les drames de 1830, d'allures si pittoresques, ou le souci du décor et de la couleur locale s'affirme
de tant de manieres, ont contribué a ouvrir les yeux a l'auteur
dramatique, et lui ont appris a rechercber la vérité dans le détail
-de la mise en scene, dans l'extérieur des choses. Si les roman·tiques étaient d'incorrigibles idéalistes dans le domaine de

la vie morale, ils étaient, en revanche, des écrivains-peintres,

de grands réalistes dans le domaine de la vie physique, et a
cet égard ils ont lait école. Ajoutons que leurs drames ont
élargi l'horizon, élargi la scéne, qu'ils nous ont accoutumés a
y voir non plus seulement les rois de la tragédie et leurs confidents, mais la foule, le peuple, l'échoppe a c6té du palais,
comme ils nous accoutumaient a un langage nouveau, dépouillé
de la noblesse traditionnelle et routiniere, comme ils nous
réaccoutumaient (encore une fois, chez Moliere il y a tout,)
a entendre les personnages parler le langage de leur métier ou de
leur condition.
Ce n'est pas tout, et peut-etre est-ce peu de chose en comparaison d'un autre service rendu.
Car enfin, aprés avoir dénoncé l'erreur fondamentale du thMtre
romantique, aprés lui avoir reproché ses fables extravagantes
et ses défroques historiques, nous serions des ingrats si nous
ne redisions ce qu'il y avait en lui de vivant. Ce qu'il y avait
de vivant en lui, c'était l'ame des poetes qui l'avaient créé,
c'était le grand souffle généreux qui le traverse et !'anime,
cette pitié toujours prete a se répandre sur toute souffrance,
tant6t avec Vigny sur les martyrs de l'histoire, sur une
maréchale d'Ancre ou un Chatterton, tant6t avec Dumas sur
l'enfant né hors du mariage et qui se trouve jeté dans la vie
sans guide, sans foyer, comme un paria, tant6t avec Rugo sur la
laideur d'un Triboulet, sur ladéchéance d'une Marion de Lorme,
sur la dépravation meme d'une Lucréce Borgia, sur le vieillard,
sur la femme, sur l'enfant, sur tous ceux qui sont ici-bas les
faib!es, les vaincus, ou, comme dit Dostoiewski, « les humiliés
et les offensés ».
Cette le~on de pitié et de bonté, cette le~on qui est la
vraie beauté du romantisme dans ses poésies autant ou plus
meme que dans son théatre, je ne dis pas qu'elle n'ait point été
entendue des écrivains venus apres 1850 et que l'appel soit
demeuré sans écho. L'écho en est chez Dumas fils, et tout
d'abord dans sa premiére piece, dans la Dame aux camélias qui
n'est, apres tout, qu'une transcription réaliste de Marion de
Lorme, mais aussi dans beau~oup d'autres de ses pieces. Bien
qu'un jour, entratné par son humeur paradoxale, il ait formulé
le terrible : a Tue-la ! » il est l'écrivain qui a le plus hautement
proclamé les droits de la fem.me, celui qui a contraint l'homme
a voir en elle au moins son égale. Que dis-je ? Ce souflle de pitié,
n'est-ce pas lui que je sens passer ~a et la jusque dans l'reuvre
Iégére et charmante de Meilhac et Ralévy, j usque dans Froufrou 'l

�160

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Est-ce un paradoxe que de pré~endre retrou~er la le,~on du
romantisme dans toute reuvre qw affirm~ le séneux del amou~,
le sérieux du mariage, et aussi la nécess1té _du ~ardon ? Je sa~s
que les romantiques ont volontiers poétisé l adultere. Ma1s
cela ne m'empechera pas de dire qu'ils ont e~ l'ori~nalité de
prendre toujours au sérieux, souvent au trag1que, 1 amou_r e~
ses souffrances et ses fautes, dont la vieille France ava1t s1
longtemps ri, dont il était de tradition de ri~e, comme d:une
chose frivole ou bouffonne, au pays de Rabela1s et de Moliere,
de La Fontaine et de Crébillon fils. Ils ont dit ce qui se cache
de souffrance au fond de tout amour vrai, ils ont demandé
miséricorde pour toute soufirance, et s'il íaut exprimer un
regret, c'est qu'ils n'aient pas ét~ pl?s entendus. lis l'ont
été un peu, parfois, chez nous ; ils 1 ont _été davan~ge a
J'étranger, et il est f§.cheux qu'ayant_ susmté en ~u~s1e ~es
reuvres telles que celles de Dosto1evsk1 et de Tolsto1,. 11s n e!1
aient suscité aucune en France qui les égale e!'· généros1té. _Ma1s
c'est bien aussi pourquoi le thétltre romantique, en dép1t de
toutes ses imperfections, doit nous rester cher ; c'est par 1~
qu'il reste encore et plus que jamais bon a retire, - par la qu'll
reste jeune.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.
Cours public fait

a l'Oniversit.é

d'Amsterdam,
du 6 octobre t922,

a partir

par 11. JEA.N POIIIIIER.
Chargé de cours

a r Uniuersilé

d 'Amslerdam.

I. - L'enfanoe (1823-t841) (suite).

Pendant les grandes vacances scolaires de 1838, Renan, qui
pensait, a la rentrée, retrouver en seconde ses camarades du
Collége, fut appelé a París. \ioici dans quelles circonstances.
II était a Camlez, a quelques kilométres de Tréguier, chez son
ami Guyomar, quand un exprés vint le chercher. Une lettre
dºHenriette était arrivée pour lui ; elle lui annon~ait qu'il venait
d'etre nommé pour une bourse entiérea un séminaire de París.
II fallait qu'il fut a París le 6 ou le 7 septembre au plus tard.
Pour regagner Tréguier, il y avait une lieue a faire a travers
la campagne. L'Angelus du soir sonnait. On était au commencement de septembre. Le jeune homme (Ernest avait quinze ans
et demi) sentit la gravité de l'heure. II fixa dans sa mémoire
les sonneries pieuses, le soleil couchant, la campagne bretonne,
recueillie en un calme mélancolique. Ses adieux a sa mere
furent moins tristes qu'il ne l'aurait cru ; l'inconnu l'attirait ;
il répétait la phrase d'Henriette : « Dis a maman que c'est un
avenir tout entier pour son enfant ».
11 alla en voiture jusqu'il Guingamp ; la, il prit la malle-poste.
A París, sa sreur qui l'attendait luí raconta tous les détails de
l'affaire. Elle avait montré le palmarés du Collége de Tréguier
aun M. Descuret, médecin de la maison d'éducation, ou a pres plusieurs em plois indignes d 'elle dans d 'a u tres institutions, elle avai t
enfin éténommée directrice des études. Ce docteur,catholique tres
zélé, put parler de l'acquisition possible d'un bon éleve a M. Dupanloup, le je une (il n'avait que trente-six ans) et impétueux directeur du petit séminaire Saint-NicolaS--du-Chardonnet, situé a
Paris, a l'angle de la rue Pontoise et de la rue Saint-Víctor.
Peut-,~tre l'abbt&gt; Tresvaux, dont il sera question plus loin,
servit-il d'intermédiaire. l\L Dupanloup, qui tcnait a recruter
11

�RENAN

162

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES.

.

•

établissement avrut ams1 un peu
de brillants sujet~ pour son
L'anné¿ suivante, il enverra
• -, e dire des raco1eurs.
. ~
partout, s1 l os
'
bordonnés Breton lu1-meme, pour
en Bretagne un. de s~s su Ernest 'Renan. Aussi, a peine
tacher d'y dép1ste~ d aut~es l succes C:u frere d'Henriette.
M. Dupanloup eu~-11 appris_ ~s
qu'il s'écria : ((. F3:1tes-le vemr~aison oñ un enseignement seconUn petit sé~ma1re est~cr~::n est donné soit a un groupe de
daire et !onc1~r?ment e urs arents ou leur volonté propre,
jeunes gens dm~és, . par le ro fme a une réunion d'éleves dont
vers l'ét~t ecclés1astique,;~t de se donoer plus tard a l'Eglise ».
une partie seulem~nt Np~o 1 l angeaitplut6tdans cette seconde
. de Samt- 1co as e r
. • .1.
Le caract ere .
·t é ··té d'en faire un sémma1re a
espece. M._ Dupanlf~r ~V~ª c1::ntele parisienne comptait les
type ascétique et e eri~a .
ce ui babitaient le proche
füs des preroi~res ,famil~es t:t::~~s\res considérabl~s qu'il
Boule"ard Samt-&lt;,ermam.
. t a l'éducation gratu1te des
demandait a ces éléves serv~ie: mérite qui eux étaient desjeunes gens sans fortuue, ma1s_ . e du Conse'il d~ 3 décemtinés a la cléricature. Une déc1s10n d un enfant était boursier,
bre 1839 porte en effet que ('.
faire prendre la soutane •·
tout devait tendre et co~_c our~é;s par des particuliers était fort
Ce systeme de bourses a 1me~
.ers devaient maintenir haut le
ingénieux et fort mor:~- Lf.~ ~:~:~me oífrir un modele de bonniveau des études, e _es. i st_
Comme chacun de ces deux
..
et de distmc ion.
.
·té "'1 .
nes mameres_
,
aison avait une parfaite um ». n a1s
élémentsava1tso~ r~le,;~~ªt:Ut le reste. La conception du mo:1d~
c'est le talent qm pnm l
éta·t
1 tres aristocratique ; ma1s 11
· ·t M . Dupan
oup
que se fa1sa1
.
t"
la littérature a coté, presque auadmettait trois ar1stocradiesÍ é Et comme il avait su modeler
dessus, de la noblete e~u ;:r:~!~el et des éleves, &lt;( le plu~. pa~a son gré le carac ere
. e gauche embarrassé, s 11 fa1vre gargon déb~rqué de Pf°vm\¿rs lati~s bien tournés », n~
sait u~ bon t~eme l~ub~u: d~e;'envie du petit millionnaire qui
tarda1t pas a etre (&lt; 0 Je
t
·
s'en dou er n.
payait sa pens1~n s3;~ 1 s les ex.ercices de piété fussent p~u
Bien qu'a Samt- ico a
. . et de la méditation du matin
absorbants (en deho~? dedla P~~e(~ h l/2 a 8 h. 45), il y avait :
(5 h. 30) et de la pner?
arti~ulier de la matinée, de mid1
la sainte Mcsse a._6 h., l
.d. p t la lecture spirituelle de 7 h.
moins quátre mmutes ~ I, e 'une homélie du directeur), le
a 7 h. 1/2, q_ui ~•était /~a r~af:on surprit Renan, que son enrégime ecclés1astique d
. lib e n'avait point préparé a ce&amp;
fanc-e, picuse sans doute, ma1s r '

\ºf!

r:r::~

163

contraintes quotidiennes. Toutefois, jeune et désireux de réussir
il ne tarda pas a s'y faire. D'ailleurs la frivolité, a Saint-Nicolas:
tempérait l'austérité. Les séances de l'Académie littéraire, fondée par l'Archeveque de Paris en personne, M. de Quélen, y
occupaient les esprits, autant ou plus que ne faisaient les saints
offices. La piété de Renan n'était point si solide, qu'il s'y put
recueillir et abriter au milieu de ces brillantes mondanités. Elle
avait fait partie de sa vie bretonne, et d'elle aussi il ne restait
qu'un souvenir, de moins en moins pénétré d'attendrissement
et de regrets.
Le mois de Marie s'ouvrait par une tres belle fete : (( On a
élevé, écrivait Renan asa mere, une tente, la plus jolie du monde,
que l'on a entourée des plantes les plus odorantes, de caisses
d'orangers et des plus jolis arbustes. On dirait un jardín délicieux ; mais ce n'est pas tout ; si l'on avance un peu plus loin,
si l'on franchit cette porte entourée d'élégantes draperies, on
entre dans une chapelle vraiment céleste, entourée encore de
fleurs naturelles, ornée de belles draperies ; et au-dessus de sa
tete, on voit un ciel bleu, parsemé d'étoiles d'or et d'argent. On
ne sent, on ne respire que les odeurs les plus suaves, et toutes
ces fleurs dans leur langage muet semblent n'avoir qu'une voix
pour louer la plus pure des Vierges, pour célébrer Marie. Partout
nous voyons sa statue entouréc de guirlandes : dans nos salles
d'étude, dans nos classes, jusque dans les escaliers et dans les
dortoirs. » Cette lettre est de mai 1839. Meme solennité en
1840 : « Il semble, écrit Renan, que le Boulevard Saint-Germain se soit dépouillé pour orner notre chapelle. » Madame la
duchesse de Montmorency surtout envoyait de superbes camélias
de sa maison d'Auteuil. Dans ses Souvenirs, Renan critiquecette
« piété musquée, enrubannée n de Saint-Nicolas, cette « dévotion
de petites bougies et de petits pots de fleur n. Il en avait été
surpris plutot que choqué. La derniere année seulement, il
se peut qu'il en ait sentí la frivolité; son reil, en mai 1841,
se tournait surtout vers le Murillo de la chapelle ou l'art avait
su rendre « une grace et une tendresse inexprimables ».
En tout cas, notre jeune séminariste ne manifestait aucune
répugnance, au contraire, a entrer dans ces sociétés particulieres
ou le clergé aime a embrigader l'enfance. Le 27 décembre 1838,
il est aspirant de la Congrégation de la Sainte-Vierge, et il prie
sa mere d'en informer le Directeur de la Congrég'ation de Tréguier, le bon M. Delangle. Le 21 novembre de l'année suivante
il est promu membre de la meme congrégation. Quelquefois iÍ
remplissait a la chapelle des fonctions enviées d 'enfant de chreur, ll

�166
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

164
revétu de l'aube de lin, enrubanné des couleurs de cette Vierge
dont la statue se drcssait sur l'autel. -D'autre part, des la fondation de l'Académie littérairc (6 décembre 1838), Rcnan y est
eandidat : précoce vocation. 11 cst élu académicien quelques mois
apres, devient, au début de l'année scolaire 1839-1840, ze con~iller de l' Académie ; mais, a son grand dépit, n'est pas nommé,
l'annéc suivante directeur. C'est un Parisicn aux traits et au
parler féminins,' Nollin, qui a cet honneur, et notre Breton, qui
n'est que 1er conseiller de l'Académie, ne porte pas dans son
cceur son heureux rival.
Ses succes scolaires a Saint-Nicolas furent, en définitive, satisfaisants. C'est tres bien pour un provincial de n'avoir pas été
obligé, en arrivant, de redoubler _sa troisieme. Quelq~es ~au8
vaises places au début(l68 en vers1ongrecque, 12 en lnst01re et
géographie, 1ze en version latine) avaient décontenancé le lauréat de Tréguicr. Mais il travailla avec acharnement (son premier bulletin trimestriel porte : « Ne joue presque point quoiqu'on l'yinvitc »), et des lemois de ~anvi~r ilavaitét?premier ~n
lettre latine, et il a-vait commencé a mscrire des dev01rs8 au cah1er
d'honneur · au classement de fin d'année, il se place 4 • L'année
suivante
il redouble sa seconde, il est souvent preinier et
obtient, 'a la distribution des prix du 30 juin 1810, le ze prix
d'excellence les premiers prix de version latine, de version grecque
et de narration latine, ainsi que le scconu d'histoire.
Pendant ces deux années, il avait eu la chance d'avoir pour
professeur « le bo~ M. Bessier~s, »q':1ilui ra~pel~~t un peu ~- ~asco,
et avec qui, plem de zele, i1 ava1t étudié C1céron, Virg1le et
Phédre, Horace, Démosthene, Homere, Esope ; et le genre de la
fil.ble, celui de l'allégorie, de la poésie pastorale, etc., pour le
premier trimestre ; puis, pour le second, d'autres _genre~ : la
poésie lyriqne, la satire, l'épltre en vers, le genre ép1stola1re, _la
poésie didactique, ainsi que Tite-Live et Platon. En févr1er
1839, la classe s'occupe du parallele entre l' Arl poélique d'Ilorace et celui de Boileau : u Le mérite réel de ces deme ouvrages,
écrivait a ce propos le professeur, est incontestable, ; mais c'est
une question en littérature que la supériorité de l'un sur l'autre.
Grammalici cerlanl, el adhuc sub iudice lis est. » Ce méme M.Bessiéres avait sans doute passé trop de temps a disput.er sur ee
point avec les doctes, pour per[ectionne~ sa c~llure génér~le.
J'extrais d'une lettre du 4 aout 1840, oil 11 décr1t son ascens1on
au Pu)-de-DOrne, ce passage caractéristique : . « Nous ~tions ~
1.600 metres d'élévation, d l'endroit ori Pascal fil le prem1er essa1
du sysl~me d' Euclyde, sur le platea u que je clirais étre le piédcstal

du

qui attcint la statue du célebre mathématicien et écrivain •·
Telle était la science, et tel était le style, tiu mattre qui avait
porl:é sur Renan ce jugement : • Esprit... qui n'a pas été assez
cultivé, et des lors trop peu sensible a l'harmonie ».
Le travail n'était pas la seule consolation de Renan. Des son
arrivée a Saint-Nicolas, une lettre du Recteur de Tréguier l'avait
recommandé a M. l'ahbé Tresvaux, natif de Tréguier, attaché a
la P?rso?ne de M. de Quélen, et collegue de M. Dupanloup dans
le v1canat général. Ce personnage venait souvent au séminaire
dont il était le protecteur particulier,' et s'entretenait en langu;
hretonne avec Renan. Puis Henriette était a Paris dans une
institution située du cOté d' Auteuil, ee qui la forc,.ait ~ traverser
la capitale pour venir voir son frere • souvent par un temps
épouvantable ». Mais rien ne rebutait son amour. Sa santé était
pourtant mauvaise. En octobre 1838, en janvier 1839, elle
est malade, elle a de la fievre ; en mars et avril 1840 elle souffre
de fréquentes migraines. En fin, dans l'été de cette dieme année,
elle !ut assez_ gravement atteinte, pour qu' Alain, qui était
établi a Samt-Malo, se décidAt a faire le voyage de Paris.
Ernest,. q?-i était _alors_ a Gentilly, a la maison de campagne
du sémma1re, vena1t vo1r sa sceur. Mais alors, comme a propos
des malaises antérieurs, il ne se préoccupe guére que d'une
chose : ernpccher Mme Renan de se tourmenter. JI va ml!me
j usqu 'a écrire a un ami que ses ,, acances se passaient tréssagréah_lement •· Long~rups_ encare il aura les yeux fermés sur la pass1on de cette samte : il faudra qu'une amie d'Henriette Mlle Ulliac, lui,. révele_ ~nfin ce qu'av!it souflert, ce qu'avait risqué
celle qu 11 oublia1t. Je ne conna1s pas dans la jeunesse de Renan
de trait plus désagréable que cette sorte d'aveuglement.
. D~~lesv!sitesqU;'Henriette faisaitauséminaire, presquechaque
Jeud1, 11 éta1t question surtout de la garde-robe, des has déchirés
q1;1e la grande sreur raccommodait, quitte a négliger les siens.
f:1gurons-nous dan~ le parloir cette jeune filie, couverte d'un
simple cha.le de lame verte, la figure pAlie par les veilles mais
empreinte encore de délicatesse et de langueur ; elle eut été avenante sa1;1s une marque de naissance, une envie, qui luí tachait
une partie du menton. Ernest arrivait, portant sur la poitrine
sa croix d'académicien. Un jour, c.'était aprés la PentecOte de
IS.39, sa sceur le vit venir revétu pour la premiére fois de l'habit
ecclés~astique. En avait-on parlé, de cette fameuse soutane !
L~ f~1t qu'Erne~t n'en avai~ pas cu jusqu'alors l'avait empeché
d ass1ster a certames cérémomes, comme les ofiices a Notre-Dame.
Connaissant la pauvret6 de la famille Renan, M. Dupanloup

�RENAN

166

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

avait annoncé qu'il ierait faire la soutane a ses frais. Mais l~
jours se passaient 1:-ans qu'on prt~ a Renan, com~e on le deva1~,
ges mesures. Henriette fut, paratt-il, pres de se déc1der a fourrur
l'arp:cnt, mais elle ne le fournit pas.
11 est difficilc de savoir ce qu'elle pensait alors de l'avenir de
son fr,\re. L'expérience du monde et le commerce des livres, a
Paris, avaient produit sur elle l'euet qu'Ernes~ devait su~ir a
son tour : sa foi s'était ébranlée. Elle fréquenta1t une demo1selle
Ulliac qui détestait les J ésuites. Elle se fit une religion a ~lle,
qui malgré ce qu'en dil, l'aute~r de Ma. saur Henrielte
ressemblail, assez au protestantisme. Certams passages des
Lellres intimes laissent e,roire qu'elle ne íut pas sans toucher
le point délicat de la ~ocation.:. simpl~ment, d'aill~urs, I?our
marquer l'importancc d une déc1s10n qm engage la v1e entu~re,
ei le devoir d'y réilécbir longuemoot a l'avancc.
Le moment n'était pas encore venu de cette réflexion : Renan,
pris dans le courant, agissr.it au mieux de ~es intére~s actuels.
11 n'hésita pas a demander son excorporahon du d1ocese de
Saint-Brieuc, qui lui iut accordée, le 8 juin 1839, par le vicaire
général Le Mée. C'était la s~nc~ion eHective d'un détacheme~t
déja prononcé dans son esprit, smon dans son creur. Il se senta1t
appelé a quelque chose de mieux qu'un mirústere de campagne,
et il emplo-ya tout son arta faire acceptcr a Mme Renan une ré~olulion qui ruinait le beau reve caressé par elle, d'ache"cr ses Jours
dans la cure de son fils en Brctagne. Pendant les grandes vacances
de 1839 Renan se mit a la disposition de l'agent u racoleur •
que M. 'Dupanloup avait envoyé en Bretag~~• Crabot jeu?~•
natif d' Auray daos le Morbihan. 11 le condu1s1t a Bréhat, ou 11
visita le phare avec lui. Quand R~nan revint a Sa~nt-~ic~l~s,
il ramenait Liart et Guyomar, dés1reux, quant a lm, d am1llés
qui aideraient a son bonh~ur, et persu~~é qu 'il fa~orisait a!nsi
}'avenir de ses camarades d cnfance. M.a1s 1ls ne rrsterent a RamtNicolas qu'une année (1839-1810). Guyomar, atteint d'une
maladie de voitrine qui donnait, des le mois de mai, des inquiétudes assez sérieuses aux directeurs, languil tout l'été a Gentilly,
apres avoir re1&lt;u la tonsure en juin, et fu_t remoyé en septemLre
a Tréguicr, ou il mourut en novemhre. L1art, a la rcntrée de 1810,
devint élevc de ph1losophie (sautant ainsi la rbétorique) au séminaire de Saint-Brieuc. 11 y eut, a cette occasion, dans son amitié
pour celui qui l'avait attiré a París, un refroi~e~ent passag~r
dont nous ne saisissons pas les causes, ma1s qw paratt av01r
laissé un roauvais souvenir a Rcnan, et corome un remords.
Ce dernier sentit d'autant plus la perle de ses compatriotes

167

que sa sreur lui manqua a son tour. En janvier 1841 elle accepta
un préceptorat ?ª_ns la f~m(lle du comt.e polonais And~é Zamoyski,
qu _ell~ dut reJomdre a V1enne. Renan était alors en rhétoriquc,
et JI s entenda(t assez mal avec son nouveau professeur, M. Duch~sne. Il av~1t. pre~que -~i.x-huit ans, et le genre d'instruction
q,u º1:1 do~na1t a Sa1~t-:"i1colas commenc;ait a le dégouter. II
s éta1t ~ésrgné, en ~rr1vant, cesse: l'ét.ude des mathématiques,
entrepnse a Trégu_rer, et qui n'cx1stait pas dans la maison de
11. Dupanloup. M~1s a présent il lui fallait s'entratner a un genre
~o~vc~u, s~uv~ram?ment artificiel et fade, le discours fram,ais,
et 11, 11 _Y lmll~1t guere. 11 en avait assez d'apprendre les secrets
de 1 « mvenllo~ » e~ de la • disposition », de fabriquer les périodes !la_sq~cs _d un d1!-cou_rs de Gédéon, de faire l'éloge de Saint
Loml'l(Il s éta1t fort mal l~ré de celui de Guyomar), de pasticher
F~nelon, ~lascaro~, jfass1llon, en des sermons sur les fetes de l'Éghse.11 cor~ui:icn~a1t a tout voir d'un autre reil. Son mécontent~~ent sehlJour et le sourcilleux M. Duchesne haptisa cet acces
d mdépendanc~ du nom de « romantisme », qui était alors un
mot
~out fa1re. Aprés quelques écarts, Renan, soucieux de
sa pos1t10n, rentra d~n~ la ligne droite, et dans les bonnes grAces
d~ son profes,seur. ~la1s 11 n'oublia pas, et,apres sa sortie de SaintNi_colas, ne s e~prima sur la rhétorique qu'avec dérision : de
meme, quand Il aura quitté Saint-Sulpice il criblera de ses
sarcasmes la théolocrie.
'
rai pub}i~ aill~u~s quelques-unes des compositions scolaire11
qu 11 fit -~ Sa,~t-Nicolas. On peut mesurer d'aprés elles le degré
de puéi:1hté o~ une telle éduc~tion entretenait les esprits. Les
vers latms éta1~nt un des exercrces les plus prisés. Le 6 décembre
1840, A l'occas1on de la Saint-Nicolas, le futur contempteur de
B~ranger se c_harge de célébrer - une fois les chants sacrés termmés - le '\-m:

ª.

ª.

Mos vetus lmUs statuit Patroni
Canlibus festum celebrart necnon
Yina flagranli pia de lagcna
Fundere ¡ussit.

Cependant il poursuivait ses lectures et ses réflexions personnelles, essayant de d~rober, aux !ivr~s don~ il pouvait disposer,
quelq~e chose de sohde. Un sur mstmct lw taisait choisir MontA;sqm~~• Bossuet. 11 aimait Es&lt;,hyle et Tacite. II s'imprégnait
d érud1bon dans les Mreurs des Israéliles el des chrétiens de l'abbé
Fleurr ·. Il réussissait bien les devoirs a sujet historique, Alexandre
et Phtl~ppe, Rome e_l Carthage. La période de l'histoire qui l'intéressa1t le plus éta1t celle des imasions barbares. Il s'était par•

�168

REVUE DES COURS ET CONFÉRE!';CES

faitement assimilé la philosophie du Discours sur l'hisloire universelle et meme trouvait de nouvelles applications aux príncipes, comme a celui, par exemple, que Dieu chatie surtout
ceux dont il veut se servir. Sa foi était intacte.
Toutefois il était mécontent. Depuis son entrée en rhétorique, il se ralliait rarement, dans son for intérieur, aux opinions de ses mattres et de ses condisciples. Ceux-ci letroU\ aient
froid, sans creur : lui les trouvait affectés. II sentait sa supériorité, et les plus inteHigents de ses rivaux en convenaient: Foulon
l'interpelle ainsi, dans ses Adieux d la rhelorir¡ue : «.•• o vous a
qui une nature privilégiée donna la vigueur et la force de !'esprit». Un formidable appétit d'apprendre des choses et non
des mots le tourmentait.
Et puis, on lui avait parlé de Cousin, de V. Rugo. Au convoi
iunébre de M. de Quélcn, il avait vu l'Académie fran~aise en
corps, honorant son membre dé!unt. Lui montra-t-on parmi
les Immortels l'auteur du génie du christianisme, dont il avait
visité a Saint-Malo le tombeau vide ? En décemhre 1840, il
« avait fait des pieds et des mains » pour assister aux funérailles de Napoléon, et il ne trouvait pas mauvais que les préparatifs en iussent « gigantesques comme l'homme &gt;&gt; qu'on
voulait honorer. Enfin il avait con~u un « effroyable ,lrpit » de
n'avoir pu entendre le distours sur « la vocation de la nation
fran\:;aise » que Lacordaire pronon\:;a le 14 février 1841 devant
un auditoire oil l'on compta Chateaubriand, Molé, Guizot,
Bnryer, Lamartine. L'orateur avait « tant de réputation • que
Renan ne pouvait « se ré'3oudre a croire qu'ellc ne ffit pas tant
soit peu méritée ». Comme il l'écrit dans ses Souvenirs, a les ~ots
érlat, talent, réputation, avaient désormais un sens pou~ lu1 ~- Il
était perdu pour l'idéal modeste que ses anciens maltres lm ava1ent
inculqué. La gloire « cherchée si vaguement » dans la chapelle de
Tréguier, habitait les voutes de Notre-Dame.
L'année de rhétorique allait finir, et bien qu'il en eOt été question a un moment, il ne devait pas la redoubler. Ilse classa troisieme pour l'excellence, et quitta Saint-Nicolas le 30 juin 1841,
avec la perspective d'entrer, a son retour de Bretagne, au Grand
Séminaire. Son enfance était close. Nous étudierons les prochaines fois sa jeunesse qui commence, ainsi que !'indique expressément l'auteur des Souvenirs, avcc son séjour a lssy-les-Moulineaux.
(A suivre).

JEAN POMMIER.

La crise religieuse depuis la mort de
Grégoire VIIjusqu'a. l'avenement
d'Urbain 11 (1085-1088).
Coura de 11. AUGUSTIN FLICBE,
Professeur

II. -

a l'UniversiU de Monlpe/lier.

L'éleot.ion de Victor III.

La crise religieuse qui suit la mort de Gré~o1re V_II s'~uyre
par l'élection a la papauté de l'abbé du Mont-Cassm, D1d1er,
porté au siege apostolique par les cardinaux a _l'encontre_ du
désir exprimé par Grégoire VII et sous la press1on du pnnce
Jourdain de Capoue.
Parmi les sources qui ont trait aux derniers moments de Gr_égoire VII, il en est cinq qui rapportent qu'avant de mounr,
le pape, accédant au vreu de son entourage, fit connattre comment
il souhaitait que sa succession fut réglée. Encore observ~-t-on
entre elles des divergences notables. Dans son De ~c1smale
llildebrandi, composépeu de t emps apres la mort de ~régo1re
Guy de Ferrare affirme catégoriquementque ce pont1fe a dés1gné
pour le remplacer l'abbé du Mont-Cassin Didier. D'apr~s une
bulle d'Urbain II que cite, entre 1090 et 1102, le_ ch~omque~r
Rugues de Flavigny, le pontife moribond aura1t hvré tro1s
noms au choix des cardinaux-éveques : Anselme, éveque de
Lucques, Eudes, éveque d'Ostie, Rugues, archeveque de Lyon.
Ce sont la les deux versions originelles qui remontent a la
fin du x1e siécle et d'ou dérivent les trois autres. Paul de Bernried, dans sa biographie de Grégoire_ ~II ach~vée en 1128,
reprend celle d'Rugues de Flavigny, ma1s 11 substitue a Anse½°e
de Lucques Didier du Mont-Cassinqui fait l'objet d'~ne c?rtame
préférence sous prétexte qu'il est préser.t, tand1s qu Eudes
s'acquitte d'unelégation en Allemagne et qu~ Hugues_est re~enu
en France par diverses afTaires. Pierre Diacre, qui contmue
vers 1140 la chronique du Mont-Cassin commen~ée cinqu_a~te
ans plus tot p~r Léon d'Ostie, se prononce auss1 pour D1dier

yn,

�170

REY(;E DES COl:RS ET CONFÉRENCES

du Mont-Cassin, mi.is Grégoire VII prévoit que les cardini,ux
le décideront difficilement a a. cepter la liare et indique subsidiairement Rugues de Lyon, Eudes d'Ostie ou Anselme de
Lucques. Enfin, également autour de 1140, le chroniqueur
anglais Guillaume de Malmesbury a laissé une version tres
dramatique de l'événement : Grégoire VII refuse de désigner
un successeur, quoique saint Pierre l'ait fait pour saint Clément,
et c'est seulement devant l'insistance prolongée des cardinaux
qu'il leur conseille, s'ils veulent un homme puissant das le
siecle, de choisir Didier et, s'ils préferent ur. persom age a ecclésiastique et éloquent », d'élire Eudes d'Ostie.
Entre ces sources il f: ut faire un choix. La plupart des historiens modernes ont tra1 scrit, saos le critiquer, le récit de la
chronique du Mont-Cassin. Quelques-uns pourtant ont soupgonné l&amp;. difficulté et ont essayé d'expliquer la préférence qu'ils
ont marquée en faveur soit de Pierre Diacre, soit de Rugues
de Flavigny. Les adeptes de Rugues, comme Giesebrecht, Marten
Meyer von Knonrn,font valoir que les trois évequesmentionnés
dans la bulle d'Urbain II que cite le chroniqueur représentent
plus exactement que Didier les idées politiques et religieuses
de Grégoire VII. A celP les écrivains qui adoptent fo version
de Pierre Diacre opposent que Didier a pu avoir une diplomatie
difiérente de celle de Grégoire VII, mais qu'en somme il n'a
renié aucun article essentiel du programme gré ,orien.
Une telle discu&lt;,sion, fondée sur des raisons plutot subjectives, reste fatalement sa,s issue. Si l'on · cut aboutir a un
choix critique, il est nécessaire d'abandonn.) r un terrain aussi
fragile et de prendre une position plus íorte en déterminant
la valeur des sources en conflit.
La version de Guillaume de Malmesbury doit etre rejetéc
de prime abord par suite de son caractere légendaire. Elle
traduit avec précision ce qui s'est ptssé par la suite et, commr
par hasard, ne nomme que les deux papes qui ont etTectivement succédé a Grégoire VIL De plus, l'opposition entre Didier
« puissant da1 s !e sieclc » et Eudes « ecclésü&gt;stique e. éloqued •
sent par trop la rhétorique et décele une tradition 01ale plus
ou moins déiormée.
Les deux autres versions du xn 8 siécle, Paul de Bernried et
Pierre Diacre, procédent évidemment de la bulle d'Urbdn II
citée par Rugues de Flavigr y, mais avec des variantes qui doivent
retenir l'rttention.
Chez Paul de Bernried Didier du Mont-Cassin prend, parmi
les trois successeurs possibles,la place d'Anselme de Lucques.

LA CRlSE RELIGlEUSE

171

Pourquoi cette substitution ? La suite du récit va l'expliquer.
Paul ajoute qu'Eudes d'Ostie n'est pas encore rentré de sa
légation en Allemagne, que Rugues de Lyon cst rete1;1u en
France, que par suite Didier, qui se trouve la et ne d~1t J?ªS
vivre lor.gtemps, s'impose au choix des cardinaux. Or l'obJection
ad1essée a Eudes et a Rugues n'était pas vakble pour Anselme
de Lucques dont l'éliminatio1 s'imposait, caril n'y avPit aucune
raison de lui préférer Didier. Reste a expliquer pourquoi Paul de
Bernried a tenu a introduire Didier, et le .:ontexte va encore
donner la solution. II est a remarquer que Grégoire VII assigne
au pontific·,t de Didier une tres courte durée et qu'en outre
il &lt;.omplete cette prophétie p, r une autre : Didier n'as~istei·a
pas a sa fin. De fait, on apprend que les Normands ass1egent
un chMeau appartenrnt au Mont-Cassin et l'abbé parten toute
Mte. Ainsi, une fois de plus, Paul de Bernried se révele comme
un panégyriste soucieux de prouver la sainteté de Gré?oire VII
en lui atlribuant des dons surnaturels comme celm de prophétie: le pape a su que Didier lui succéderait, qu'~l ne re_cuei~lerait pas son dernier soupir et qu'au surplus 11 ne ~1vra1t
pas longtemps. Et voila pourquoi une légere déformation de
la version de Rugues de Flavigny s'imposait.
Chez Pierre Diacre, la bulle d'Urbainll, transcritepar Rugues
de Flavigny, est presque intégralement ~ep~oduite. Le chr&lt;:
niqueur du Mont-Cassin s'est contenté d y mtercaler la dés1gnation en premiere ligne de Didier du Mont-Cassin. Le probléme se trouve par la ramené a un dilemme: ou Rugues de
Flavigny a tronqué la bulle d'Urbain II, ou Pierre Diaere l'a
interpolée.
Sans doute Rugues de Flavigny, comme la plupart des chroniqueurs du moyen a.ge, n'est pas d'une probité a toute épreuve.
Toutefois on a pu vérifier, a l'aide de certains textes parve1_n~s
par une autre voie, qu'il n'a jamais altéré les documents ong1naux assez nombreux, cités dans sa chronique. Il n'y a done
aucu~e raison de suspecter la teneur de la bulle d'Urbain II.
Pierre Diacre au contraire est peu consciencieux ; les derniers
livres de la chronique du Mont-Cassin rédigés par ses soins,
sont tres inférieurs au début, c:euvredeLéond'Ostie;ils dénotent
surtout une extraordinaire partialité en faveur de l'abbaye
du Mont-Cassin, ce qui constitue déja une présomption contre
lui. De plus, il est a remarquer que son récit des derniers moments de Grégoire VII ne peut se comprendre si l'on ne connatt
les incidents qui ont marqué l'élection de Víctor III :_ l~ pape
fait valoir entre autres arguments en faveur de D1d1er les

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

relations amicales qu'il entretient avec les princes normands
et il prévoit que Didier opposera une résistance tres vive aux
sollicitations dont il sera l'objet. Et c'est en effet ce qui va se
produire. Or Pierre Diacre ne songe nullement, comme Paul
de Bernried, a glorifier les vertus prophétiques de Grégoire VII;
il est plutot préoccupé de justifier l'intrusion des Normands
dans l'élection pontificale de 1085-86 ; il a jugé prudent, pour
expliqt er certaines irrégul&amp;rités et afin que rien ne put ternir
la mémoire de Didier, de compléter la bulle d'Urbain II dont
il a eu connrissrnce en attribuant a Grégoire VII mourant
la désignation initiale de l'abbé du Mont-Cassin.
11 pardt done évident que Rugues de Flavigny a rapporté
correctementletexted'Urbain II et que Pierre Diacre l'a interpolé.
Une derniere difficulté reste a résoudre et elle provient de
Guy de Ferrare. Guy est un contemporain de l'événemer t, mais
cet éveque impérü•liste paratt, a n'en pas douter, peu qualifié
pour connattre avec précision ce qui s'est passé au chevet
de Grégoire VII aupres duquel il place Robert Guiscard, alors
en Orient. Cette grave erreur est la plus forte condamnation
de ce témoignage et il n'existe aucune raison de Je préférer
a &lt;elui d'Urb2in II. Et, comme celui-ci n'avdt aucun motif
spécial de taire, s'il avait eu lieu, le choix de Didier qui le désignera lui-meme pour lui succéder, il est clair que Grégoire VII,
avani de mourir, a proposé au choix des cardinaux Anselme
de Lucques, Eudes d'Ostie, Rugues de Lyon. Toutefoisil demeure
probable que les princes normands, qui avaient un intéret primordial a ce que Didier devtr,t pape, ont fait circuler de bonne
hcure une version qui lui était favorable et dont Guy de Ferrare
a pu recueillir les échos. On va voir, en effet, par quels ingénieux
artifices ils ont substitué aux trois candidats de Grégoire VII
leur propre candidat, Didier, abbé du Mont-Casún.
De l'élection de Didier il ne reste qu'une seule version détaillée,
contenue dans la chronique du Mont-Cassin. En voici le résumé:
apres la mort de Grégoire VII, les cardinaux éveques et quelques princes laYques, effrayés par les menées des partisans
de Guibert de Ravenne qui cherchaient a profiter de la vacance
pontificale pour asseoir Jeur domination sur Rome, voulurent
procéder en toute Mte a l'élection de son successeur et priérent
Didier d'accepter la tiare. Didier refuse, tout en se déclarant
pret a servir de son mieux l'gglise romaine et en insistant sur
la nécessité de lui donner rapidement un pontife ; le jour de
la Pentecote (8 juin 1085) il va trouver, avec l'éveque de Sabine, le
prince J ourdain de Capo ue. Celui-ci fait preuve des meilleures
1

LA CRISE RELIGIE(.;SE

173

dispositions, s'entend avec les cardinaux-évequ~s pour co~traindre Didier a accepter la succession de Grégo1re VII, ma1s
Didier s'enfuit au Mont-Cassin et déclare qu'il n'en sortira qut&gt;
sur la promesse formelle qu'rucune pression ne sera exercée
sur luí. Jourdain et les cardinaux-éveques n'ac1,eptent pas de
prendre UI! tel engtgement. L'élection rest&lt;' en suspens et l~s
partisans de l'antipape, qui avaient un moment comprom1s
Ieur situation a Rome par Ieurs exces, commencent a relever,
la tete. Inquiets, les cardinaux reviennent a Rome, vers Paques,
y rencontrent l'ex-prince de Salerne, Gisulf, puis demandent
a Didier de les rejoindre. Didier, « pensant qu'ils n'avaient
plus aucune vue sur lui », se rend a Ieur invitation . On sollicite de nouveau son assentiment ; il persiste dans son refus et,
comme on lui demande d'indiquer un candidat de son choix,
il propose Eudec;, éveque d'Ostie. L'assemblée paratt se ranger
a son avis, mais brusquement un cardim I se leve, déclare que
l'élection d'Eudes serait anticanonique ; un revirement se
produit; on revienta Didier qu'on élit malgré lui (24 mai 1086)
et qui ne reconnattra son élection que dix mois plus tard.
Tel est le récit de Pierre Diacre. 11 appelle, quant a son auteur,
les réserves d'ensemble qui ont été formulées a propos de sa
version des derniers moments de Grégoire VII. Si on !'examine en lui-meme de nombreuses difficultés surgissent. Ce
qui frappe tout d'abord, c'est que Didier d~ Mont-~asi~ r~fuse
la tiare avec un acharnement tenace, ma1s sans Jama1s mvoquer aucune raison ni aucun prétexte. Certains his_toriens -~odernes en ont cherché pour lui. Pour l'Allemand Hirsch Did1er
n'aur, it pas cédé aux sollicitations dont il était l'obj~t parce
que, agé et malade, il compren~it qu'a cause de sa pe~1te ,santé
il ne serait pas en mesure de íaire face aux orages qm s accumulaient a I'horizon, parce qu'aussi il pensait en restant
a l'é..,art jouer plus utilement le role d'intermédiaire en~re le
Saint-Sieae et les Normands qu'ilavait assumésous le pontifical
de Grégoire VII. Pour Je Frangais Chalandon Didier aurait jug~
que sor, partí n'était pa~ assez fort et préféré atte~dre e~ qm
adviendrait de la success1on du plus pu1ssant parm1 les prmces
normands de l'Italie méridionale, Robert Guiscard, mort le
17 juillet 1085.
.
. .
De telles explications demeurent ms~ffisantes. Did1er ~rop
aaé ? II a soixante ans et n'a donné JUsque-la aucun signe
d~ santé défaillante. La raison politique n'est pas meilleure :
Je meilleur moyen d'assurer a l'Eglise de fagon durable l'appui
des Normands n'était-il pas de devenir pape ? Quant a la suc-

�174

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cession de Robert Guiscard, elle s'ouvre seulement le 17 juillet
1085_et ~•est le~ juin que ~diera été pressenti pour la papauté.
Auss1 b1e1!' le s1lence de Pierre Diacre reste-tril inexpliqué. Et
pourtant_ i1 _fau~ ad:'11e~tre. que le chroniqueur ne s'est pas tu
sans motu ; d lw éta1t s1 facile de représenter le bon abbé humble,
mode_ste, profondément attaché a l'abbaye, qu'il gouvernait
depms de_ l?ngues années et préférant aux honneurs du pontificat les JOies cachées de la vie monastique. Si Pierre Diacre
n'a pas fiit ce tableau touchant, c'est évidemment qu'il a craint
de heurter et contredire la réalité. On est ainsi amené a faire
une autre supposition : Didier, fidele au fond, sinon toujours
dans la ~orme, aux principes grégoriens, n'auraitril pas été
pluWt gu1~é par des scrupules de conscience ? N'aurait-il pas
refusé la tu.re parce que son élection était contraire au vreu
de Grégoire VII mourant et entachée de quelque irrégularité ?
Ce~taines observations acheminent vers cette hypothése.
En hsa1 t le récit de Pierre Diacre, il est impossible de ne pas
etre f~appé par la confusion extraordinaire que préser te sa
narration de l'assemblée du 24 mai 1086 d'ou est sortie l'élection
de Didier. Cette assemblée, sur l'avis de Didier lui-meme se
prononce en faveur d'Eudes d'Ostie qui va etre élu Iorsq~'un
c~rdinal fait remarquer, sans indiquer aucune raison, que l'élect10:.i d'Eudes serait anticanonique. Cette ~·!lirmation paralt
d' ,uü:nt plus surpren, nte qu'Eudes deviendra en 1088 sans la
moindre objection le pape Urbain II. De plus on ne comprend
pas pourquoi Eudes une fois écarté, on revient toujours a l'inévitable Didier et pourquoi Didier, a peine élu, prend la fuite pour
aller s'enfermer au Mont-Cassin. Le récit de Pierre Diacre est
don_, enveloppé d'une obscurité qu'il s'agit de dissiper.
D'autres textes donnent de l'élection de Didier des versior s
plus succinctes, mais qui, malgré leur briéveté, peuvent aider
a découvrir une solution. On lit dans les Anuales d'Augsbourg,
a l'an_née 1087 : ~ L'abbé du Mont-Cassin, tres réputé pour
sa samteté, sédmt ~ar les adversaires de l'empereur, entre
a Rome par une habiletéclandestine ,.vec le concours des Norma~ds _qu'il avai~ corrompus par de !'argent pour se s. isir de
la d1gwté apostohque. » Bernold de Constance écrit a son tour :
a Les cardiraux-éveques de la sainte Église romaine et les autres
catholiques du clergé et du peuple, avec le secours des Normands, ordonnérent pape Didier, cardinal de la meme Église
abbé du Mont-Cassin, et luí donnérent le nom de Víctor III. ;
I:es Anuales d'Augsbourg, source impérialiste qui attribue
touJours les plus mauvaises intentions aux partisans de Gré-

LA CRISE RELIGIEUSE

175

goirc VII, sont souvent sujettes a caution et il est inadmissible
que le bravc Didier ait acheté son élection. Mais, si le commentairc désobligeant dont il est l'objet doit etre abandonné, le
fait de l'intervention normande reste mentionné, ce qui est
d'autant plus notable qu'il apparatt dans une autre source tout a
fait indépendante de celle-la et qui se trouve etre en meme
temps une source pontificale de tout prernier ordre, la chronique
de Bernold de Constance. Ces deux témoignages, de provenance
difiérente, autoriscnt a affirmer que les Normands ont joué un
role important dans l'élection de 1085-86.
Si maintenant on revient au récit de Pierre Diacre, il confirme· pleinement l'impression laissée par les autres textes. Le
r6le de premier plan y estjouéconstamment par le princeJourdain de Capoue. Quelques jours aprés la mort de Grégoire VII,
dés le 8 juin, Jourd¡in négocie avec les cardinaux dans le but
de fsire élire Didier; s'il ne peut prévenir la fuite de son canditlat,
il ne se décourage pas ; avec insistance il otlre a Didier, retiré
au l\lont-Cassin, de le ramener a Rome et, commc Didicr luí
demande de promettre qu'il ne s'emploiera pasa lui faire imposer
la tiare contre son gré, J ourdain ne veut prendre aucun engagement ; au printemps de 1087, c'est luí qui décidera Didier,
de nouveau réfugié au Mont-Cassin, a ?ccepter les insignes de
la papauté et a venir a Rome pour y etre couronné. On peut
des lors se demander a bon droit si, non content de faire sentir
son influence avant et aprés l'éle..:tion, il n'aurait pas exercé
une pression sur les électeurs au moment meme ou Didier fut
choisi par eux. Plusieurs indices acheminent vers cette hypothése. D'une part, l'élection a lieu a Rome ou il était impossiblc de se maintenir sa~ s l'appui d'une armée normande.
D'autre part, les intérets politiques de Jourdain lui commander.t
de faire élire Didier. Comte d' Aversa, prince de Capoue, duc de
Gaéte, il régne sur un petit État, mais nourrit les plus vastes
ambitions ; pour les rélaiser, il se heurte ala puissancc de Robert
Guiscard qui régne sur la Calabre, sur la Pouille, meme sur une
partic de h; Sicile et que ses projets orientaux ont entratné
loin de l'Itdie. Jourdain apuetre tentéd'utilisercetéloignement
momentané pour aITaiblir un rival genant qui avait en quelque
sorte confisqué a son profit k personne de Grégoire VII et
pour accaparer a son tour la papauté en imposant la tiare a
son fidéle ami. 11 apparatt en efiet clairement dans le récit
de Pierre Diacrc que Jourd:iin s'est employé non pas a faire
donner un pape quelconque a I'Eglise, mais uniquement a
pousser Didier sur le siége apostolique. Déslorsilesttrésvraiscm-

�176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

blable, étant donné que les autres sources, grégoriennes ou
antigrégoriennes, mettent en relief le ré&gt;le des Normands dans
l'élection pontificale, que l'incident qui s'est produit dans le
college cardinalice au moment ou Eudes d'Ostie allait etre
élu, :, été sinon soulevé, du moins inspiré par J ourdain de Capoue.
Cette hypothese explique le refus de Didier, inquiet de cette
intrusion du pouvoir temporel. Elle explique aussi pourquoi
Rugues de Lyon, arrivé a Rome peu de temps apres la promotion de Didier, reconnut d'abord le nouveau pape, mais
ne tarda pas, lorsqu'il eut appris les circonstances de l'élection, a lui faire une opposition violente dans laquelle il entratna
Eudes d'Ostie. Dans une lettre a la comtesse Mathilde, conservée par Rugues de Flavigny, Rugues de Lyon accuse Victor III
d'avoir été élu &lt;e non pas selon Dieu, mais d'une fa~on tumultueuse » et il ajoute que le nouveau pape a &lt;e publiquement
réprouvé son élection ». En rapprochant ce texte des autres
chroniques, il paratt impossible de ne pas conclure a une intervention excessive du prince Jourdain de Capoue.
En résumé, Didier du Mont-Cassin est devenu le pape Víctor III
par l · volonté des Normands et par la une certaine atteinte
a été portée a l'indépendance de l'~glise si aprement revendiquée
par Grégoire VII. II est a rem~•rquer toutefois que dans cette
élection, étrange a certains égards, les formes prévues p r le
décret de Nicolas 11 (1059) ont été observées. Sans doute, les
cardinaux-éveques ont obéi a une impulsion extérie11re ; ils
ont agi par crainte ou par ambition ; ils ont nommé Didier
par lacheté, alors qu'au fond de leur creur, ils souhaitaient
donner la tiare a Eudes de Chatillon, cardinal-éveque d'Ostie,
désigné par Grégoire VII, mais ce sont eux malgré tout qui ont
nommé le pape. En cela l'élection est strictement réguliere ,
les príncipes ont été sau[s et Víctor 111 a pu prendre place dans
la liste des papes légitimes.
(d suivre.)

Bibliographie

La pensée et le langage. Mélhodc, príncipe et plan d'une théorie
nouvelle du langage appliquée au franfai,, par FERDINAND
Un vol. iu-80, :xnvi-954 pages. l\fasson et Ci•, 1922.

BRUNOT.

Voici un livre qui apporte une révolution non seulement
dans l'enseignement, mais dans la conception meme de la grammaire.
La grammaire traditionnelle repose sur une classification
précongue de tous les éléments linguistiques qui peuvent com. poser une phrase. Ces« parties du discours n, -1' article, le nom
ou substantif, le pronom, l'adjeclif, etc.,- sontprésentéescomme
ayant une individualité propre, en tout cas comme ayant un
ré&gt;le qui n'appartient qu'a chacune d'elles. Comme un triangle
n'est pas un rectangle, un adjectif ou un verbe n'est pas un
nom. Voila qui est tres clair et satisfaisant pour les esprits logiques.- '.\Ialheureusement les faits du langage ne se pretent pas
a notre logique. Dormir est une forme verbale ; ce n'en est
pas moins un nom ; le dormir ; morlel est un adjectif ; c~ ~'en
est pas moins un nom : les morlels ; passant est un part1c1pe ;
ce n'en est pas moins un nom : les passanls ; qu'en dira-t-on
est une locution ou sont unis a un pronom interrogatif, un
adverbe, un verbe, un pronom indéfini ; ce n'en est pas moins
un nom : le qu'en dira-t-on .
La arammaire traditionnelle s'attache aux formes de l'expression et leur donne en quelque sorte une valeur unique et absolue :
l'impératif est le mode du commandement, d'ou il suit que
pour commander on doit user de l'impératif. - Cesont deux
vérités ; mais deux vérités incompletes. L'impératif sert assuré•
ment a commander ; mais il a d'autres emplois encore. II serl
12

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
178
a demander a conseiller, a inviter, a prier. Et sans doute,
demande, ¡onseil, invitation, priére, peuvent etre r~gard~_s
comme des formes atténuées d'un ordre ; encor_e est-11 qu 11
y a la une nuance a considérer. Dans les formu~a1:es, dans les
« recettes » l'impératif n'a qu'une valeur descn~tive ou énonciative : P~ur faire un civet, prenez un lievre, éqmvaut a : ~our
faire un civet, on prend un lievre. Ailleurs il exprime la~ausalité :
Demandez et vous recevrez. Ailleurs l'hypothese : Fatles ce que
vous voudrez vous n'arriverez d rien, etc. Inversement_ on ~o_mmande sans' doute par l'impératif, mais auss~ par l'm~IDtlf :
Expliquer cetle phrase, par le futur : _Vous lraiter,ez c~ su1el,. pa~
l'indicatif présent énoncé d'un certam ton: On n agil pas ainsi,
par le subjonctif : Qu'on se taise I Et l'on commande encore pa~
des interjections : chut! par des _noms: hall~! p~r des adve~~es .
vite ! par des tours indirects : 1[ faut partir, ¡ enlends qu il en
soit ainsi, etc.
Ainsi pechent les définitions et craquent les cadres de la grammaire traditionnelle. M. Brunot a eu l'idée de renverser la
méthode : au lieu de partir de l'expression, mots et_ formes
qui servent a exprimer la pensée ou le sentim~t, ~artir_ de la
pensée ou du sentiment et _cherch~r comment il s ~xpr1mera.
A une grammaire formelle, 11 subst1tue une grammairc psychologique. Vous voulez traduire _une certitude, une croyance, un
on-dii, une possibilité, une vraisemblance, un doule,. etc .. 9uel~
sont les moyens divers que la lang~e m~t votre ~1spo~1tion .
comment ceux qui en usent ont-11s s~1v1 ~e log1q~e mconsciente ? Comment l'analogie, l'attraction, d autres mfluences
variées ont-elles introduitdesillogismes? Comment le ton, l' accent,
l'intention de celui qui parle modifie-t-il le sens des mots _et
des locutions (le « vous » ~~ politesse et. le « vous/ de_ mépns,
le « seniteur ! » de courto1s1e et le « serv1teur ! » d iro~e, e~c-l:
On voit quel intéret et quelle vie prend la grammaire ams1

.ª

COn\{Ue.

Et sans etre moins scientifique - en l'étant davantage,_ car
une science se perfectionne qui a tro_uvé la. méth?de l_~ mieux
appropriée a son objet - la grammaue devient smguherement
plus littéraire. Ce ne sont plus des accords purement formels
auxquels elle s'intéresse, mais des mouvements de pensée et
de sentiment, qu'elle met en lumiére (cf. les analyses des tu et
des vous de Britannicus et d'Andromaque, p. 272). Elle ne
s'en tient plus a la langue, elle explique les procédés d~ ~tyle.
L'objection qui se présente naturellement est c~lle-c1 . Que
vaudra, dans la pratique, - dans les écoles et colleges, - une

179

BIBLIOGRAPHIE

méthode si révolutionnaire ? M. Brunot répond : « Plusieurs de
mes collégues ... ont fait l'essai dans leur classe avec un succés
tel qu'un inspecteur général m'en disait son ébahissement. »
Voila qui va bien ; mais je crains qu'il ne se passe longtemps
avant que ees « plusieurs » ne deviennent l'unanimité ou meme
la majorité des mattres, - ce qui d'ailleurs ne pro uve rien contre
la méthode meme. Mais, étant donné ces résistances probables,
n'y aurait-il pas intéret a conserver de la tradition, ou si l'on
veut de la routine, ce qui n'est pas contradictoire avec le príncipe meme de la nouvelle grammaire? Je pense a un détail
eomme celui-ci. M. Brunot, ayant démontré l'inexactitude du
mot 1&lt; pronom », le proscrit et le remplace par celui de • représentant ». C'est dépayser inutilement les lecteurs. Ne vaudrait-il
pas mieux conserver ce vieux mot « pronom » qui a possession
d'état, en expliquant une fois pour toutes que ce nom lui a été
donné d'aprés son emploi le plus visible ? C'est ainsi que la
physique moderne conserve le mot « atome » sans se soucier
autrement de son sens étymologique.
Voici maintenant quelques objections de détail. - P. 43. Le
sobriquet cuirassier est-il vraiment un souvenir des guerrea
du second empire? dans mon village, on l'avaitdonnéparironie
a unnabot. -P.119. La citationdeHugo, comparable drien, n'estelle pas tombée ? elle est placée parmi les phrases ou rien signifie
quelque chose au lieu de l'etre parmi celles ou il signifie aucune
chose. - P. 197. Y a-t-il vraiment double représentation dans
la phrase citée de Bussy-Rabutin ? d qui et lui sont dans deux
propositions différentes ; nous dirions bien « et lui ayant fait
mille reproches, il lui fit promettre ». - P. 232. A propos dudéplacement de l'accent sur ent de la 38 personnedu pluríel,seraitrce
le lieu de citer les formes usitées dans le Boulonnais : ils veultenl,
ils n'aim'lent pas ~a? - P. 262. Dans la phrase de Musset, Plus
d'une parmi elles sonl sorlies ... le pluríel ne s'explique-t-il pas
par une espéce d'attractíon de elles? -P. 690. Dans nombre
d'exemples cités pour l'emploi d'excessivemenl comme superlatif, ne subsiste-t-il pas une nuance de blame, une idée
d'excés, etc.

G.M.

�BIBLI OGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

180

I,'Espagne et le Romantisme, par
seur

a la Sorbonne. Un

EaNRST MARTINRNCBR,

profes•

vol. in-8°, Paris, Hacbette.

Il semble que ce soit un privilege de la Fran~e que_de possé~er
des érudits qui soient en meme temps des artisles ; Je veux dire
des bommes chez qui les études les plus arides, les pl~s completes
les plus poussées, n'ont point desséché le cre~r e~ qui ~onservent
tousleursdonsd'écrivainsetdepoetes.Et, quo1qu on pu1ssepenser,
ce n'est pas seulement dans l'exposition du résultat de leurs
recherches que ces dons leur seront précieux, mais dans la rechercbe meme.
Asservie par les méthodes rigoureuses du savant, l'imagination
du poete, qui n'est a tout pren?re qu'une qualité d'esprit, lui
confére l'intuition, sens ~ystérieu..x et snr, co~parable a cette
divination qui fait la quahté du prospecteur de mine et a laquelle
aucune étude théorique ne peut entiérement suppléer. Il y a plus;
le don du poete éclaire les textes d'une lumiere parfois fulgurute · il les anime et les vivifie et, par dela la lettre, il permet d' en
pénét~er l'esprit, d'en e?richir la_mat\ere.1;,'écriv~in ne peut pas
tout dire; sa phrase, meme parfa1te, n ex_P~e qu un moment ~~
sa pensée ; l'intuition permettra au c~1t1que_de dégager ce q_u 11
n'a pu mettre en évidence, ainsi les réacbfs réve!ent da?sles ~~1ers
spéciaux les divers élémenls dont la présence n est pomt ~1s1ble,
mais qui donnent au métal la dureté, la souplesse ou la rés1stance
qui, sans eux, tui manquerait.
.
.
Et c'est cette imagination poétique encore qui permettra a
Pérudit de s'élever d'un coup d'aile au-dessus des textes, d'en
prendre une vue d'ensemble, d'en dégager le sens idéal et profond
et de les replacer, si l'on peut dire, dans le plan créate_ur.
,
C'est a un travail de ce genre que M. Ernest Martmenche s est
livré en étudiant dans L'Espagne el le Romanlisme fram:ais,
l'influence espagn'ote sur la littérature frangaise. 11 l'a fait avec
une conscience minutieuse, et, comme il est l'un des hommes de
France qui connaissent le mieux la _littérature. espa~nole, les
mreurs et le caractere de l'Espagne, 11 a pu ne rien la1sser dans
J'ombre, ne négliger aucun détail. Que s'il se fllt borné a une

18-1

stérile compilation il eOt pu, sans doute, édirier un formidable
monument surchargé de notes et de références, mais dan~ lequel
l'air eOt circulé difficilement et ou la lumiere se fut constamment.
brisée. 11 n'a pas voulu se contenter de cette contribution un peu
lourde a l'histoire de la littérature et, faisant appel a ces dons
dont je parlais tout a l'heure, et qui sont des dons de poete et d'écrivain, i_l a construit un palais a la franc;aise, clair, élégant, léger.
ou !'on circule a_vec aisance, ou l'on ne risque point de se perdre~
mais dont on sa1t que les arceaux, les murs et les gracieuses colonnades ne tiendraient pas si les assises et les fondations n'avaient cette solidité puissante que leur donne un bon ouvrier.
So~ livre est_ admirablement compasé ; son style, entratnant
et ~lau, est plem de charme et de souplesse; et la phrase, bien
articulée sur le verbe, vive et directe, est intérieurement animée
par ~a flamme de !'esprit. 11 semble parfois qu'un sourire malicieux
écla1re l?ute ~ne pagt-, et ce sourire n'est peut-rtre que le reflet
de la satisfacbon que procure a l'auteur une ingénieuse découverte.
L' Espar,ne el le Romanlisme fran,¡ais est un livre riche de
su~s~nce, de vues ~ouvelles, d'érudition, mais qui se lit avec
fac1bté.D¿g les prem1éres pages, on se sent entratné.On est séduit
et attac~é; la ~onviction de l'auteur emporte notre conviction,
sans qu 1il para1Sse chercher a nous convaincre ; sa discrétion
meme paratt le servir; il s'en rapporte a la seule force de ses argu~ents qu'il sait étayés sur un terrain solide; il n'y msiste pas.
S1mpleme~t, il semble dire · e Voici les faits, jugez vous-meme I •
~t 11 sount, certain que notre jugement ne pourra difTérer du
sien.
C'est une rude Uche pourtant que M. Martinenche a entreprise
l~. L'~poque_ romantique est certainement l'une des époques
httéra1res qui a été l'objet des plus vives discussions des études
l~ plu_s dét_ai.llées. Ce n'est pas toujours sur le terra~ purement
httér9:1re 1 d a1lleurs 1 que les commentateurs les plus passionnés se
sont livré comhat, et M. Martinenche ne laisse pas de le noter
d~ les premieres lignes de son ouvrage. C'est pour se défendre de
su1vre ses prédécesseurs dans cette voie dangereuse.
Co~mcnt, di~-il, retrouver ou conserver quelque sérénité , Par une constat~t1on asse~ simple, et c•~st que le romantisme n'est pas un pbénomcne
nat1on:i1, ~a1s européen. S1 nous voulons juger sans partí pris sa phase
rran~aLso, d faut fe rattacher Ases origines ótrangeres... et je crois qu'il n'est
pas ex~góré lle r~1re passer en premiere ligne l'étude comparée du romantisme
rran~'.11s et de 1 espagnol. .. L'action de l'Espagne s'est, en effet, exercée la
prem1ere ...

Et ~ians quelq~es p~ges, lumineuses, l'auteur précise ce que Je romantisme franc;a1s do1t a 1 Allemagne, al'Angleterre. Mais, quelque

�BIBLlOGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFf:RE:SCES
182
part qu'il convienne de faire aux influences du Nord. la part de
l'Espagne n'en est pas moins importante. C'est particuliérement
dans les chefs-d'reuvre qu'il cherchera a la définir, parce que ceuxci lui paraissent, a tout prendre, plus représentatifs d 'une époque
dont ils sont l'expression exaltée mais point faussée :

Si le pa nacbe espagnol fiotle dans des vers immortels, c'esl sur ceux-la
q,,e s'arrétera de préférence nolre regard. Sans négliger de ramasser en route
des docnments précieux par leur signifícation, sinon par leur valeur liltéraire, oous ne croirons point manquer a la bonne métbode en nous atlar•
dant sur les sommets.

Et, d'abord, pour éviter toute erreur, l'auteur se demandera
comment la France, a l'époque romantiquc, a connu l'Espagne.
C'est la une étude singuliérement intéressante et qui, dans la
maniere que l'a traitée M. Martinenche, nous paratt assez neuve.
Les époques littéraires ne sont pasa ce point indépendantes qu'on
puisse dans leur examen négliger ce qui les précede. Le romantisme n'est pas une fleur éclatante jaillie spontanément sur
les ruines faussement reconstituées du ~loyen Age ; elle a ses racines dans le xvme siécle et, dans l'image de l'Espagne telle
qu'elle apparatt aux romantiques, « on trouverait encore des
traits dont le dessin avait été tracé au xv1° siécle •· Le premier
de ces traits, c'est le caractére chevaleresque que Cervantes a
fixé de telle fa~on qu'il demeure inefTa~ble ; ce n'est pas, dit
M.Martinenche, par la lecture de livres demoraleet de théologie
que les romantiques chercheront a ·compléter le personnage ; c'est
dans le roman et le thMtre qu'ils trouveront leurs sources et
c'est souvent a travers nos classiques qu'ils les découvriront.
Ceci conduit M. Martinenche a dégager ce que nos classiques
doivent a la littérature espagnole, depuis le • Lazarille • et
e Guzman » jusqu'a Lope et Calderon, et, cheroin faisant, il nous
montre comment, par l'intermédiaire de notre théitre classique,
l'Espagne entre dans notre drame romantique. Certains exemples
aont saisissants.
C'est ainsi que la haine que leur inspiraient les philosophes ne
les a pas cmpechés de poser d'abord sur le visage de l'Espagne le
masque de Torquemada, vu a travers Montesquieu et Voltaire, et
cela, d'ailleurs, en faussant leur témoignage, car : • ll faut étre
bien maladroit, dit Voltaire, pour calomnier l'lnquisition et pour
chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse ». Les roman·
tiques, moins avertis que Voltaire, ne reculeront pas devant cette
maladresse. • lls pousseront au noir, ou plut6t au rouge sanglant,
l'image de l'Inquisition que leur présenteront nos philosophes »
C'estqu'ils simplifient; ils négligent tout ce qui, dans le caractére

183

espagnol, dans l'histoire de l'Espagne, explique l'Inquisition ;
ils n'en voient pas l'esprit, ils ne retiennent que le geste.
Il en sera de méme pour les mreurs, dont ils ne garderont que
lrois traits essentiels : la galanterie, la jalousie, la dévotion.
Trois traits qui, dépouillés de leurs nuances qui leur laissaient
encore quelque vérité dans le roman morisque, apparattront partout, ne seront pas un instant oubliés.
Les soldats de Napoléon qui traverserent l'Espagne sans la
comprendre rapportcront aussi leur lot de légendes et d'idées
fausses dont l'influence est grande. Pour eux, il demeure établi
que l'Espagnol u apportait dans la cruauté une sorte de ralfmement
religieux », dont nous trouvons la trace dans tout le romantisme,
et qui n'était, a tout prcndre, qu'un sentiment national exaspéré
jusqu'a la fureur par l'invasion étrangére.
Enfin, désireux de donner a leurs idées sur l'Espagne l'appui
d'une documentation, c'est dans la critique étrangére représentée
par Bouterwek, Schlegel et Sismondi que les romantiques iront
la chercher. ~1ais, conclut M. Martinenche, a pres une étude de
ces trois critiques,
Pas plus que Doutorwek ou Scblegel, Sismondi no ~e fait une idée ju~te
des romances... ni ne distingue nettement les diverses phases de l'évolu•
tion du génie espagnol. U met sur le méme plan l'Age de Lope ot l'Age de
Calderon et voit le plus bel efforL de la comedia Mrolque daos une exagération exigée ~ar un pub\ic restreinl et dans les formules d'une mode spéciale.
Nos romantaques so laasseront égarer par ces enseignements. C' est dans los
muvres ou se marque la décadence qu'ils cborcheront l'expre5'~ion supréme
du thMtro espagnol. Dans le romance détaché du cantar ils admireront le
lyrisme primitif qui a P.récédé l'épopée. lis prendront pour des chansons populaires du Moyon Age l ceuvre d'artistos érudils do l'Age d'or. Faut-il le leur reprocber avec amertume T Pouvaient-ils avoir sur l'Espagno d'autres idées
que colles dont nous avons essayé de distinguer les sources diverses ?

Ayant ainsi, d'un trait précis, dessiné l'image que les romantiques se faisaient de l'Espagne, M. Martinenche étudie ce qu'i I
appelle leur premiére imitation lyrique. La critique étrangére leur
avait révélé le romance et le thMtre.
fourquoi ~e so_nt-ils tournés d 'abord vers le romance ? Peut-étre parce
911 1ls y rctrouva1ent le~ couleurs du Moyen Age, peut-~lre J.&gt;arce que ces
mnovateurs se contentaaent de suivre le courant qu'ils prétendaaent remonter
et que les romances espagnols apparaissaient comme une transition nécessaire entre le goOL troubadour el la aouvelle mode romantique.

Mais dans quels textes onlrils connu ces romances ?
Ce n'est que vers la fin du xvme siécle, dans les derniers volumes de la BibliolMque universelledesRomans,qu'onenvoitapparattre des traces ; mais sous quel déguisement 1a travers quelles

�BIBLJOGR\PHIF.

Rl::VUE DES COURS ET CO;'iFÉRE:SCES
184
atlénuations I C'est de la pourtant que Creuzé de Lesser est parti
pour établir en 1814 ses Romances du Cid dont le retentissemenl
est considérable et qu'il appelle « une élrange Iliade qui n'a
point d'Homere ». Le mot fait fortune. Abel Hugo, Émile
Deschamps, Víctor Hugo le reprendront. « !\fais Creuzé de Lesser
n'a pas seulement fourni a nos romantiques des formules piquantes
dont ils ne pouv~ient soupc;onner l'inexactitude, il leur a encore
présenté les Romances du Cid sous le jour qui pouvait le micux
les séduire ». De ce point de vue, et encore que son ton íút fade
et sa forme celle d'un pauvre écrivain, il contribue par la difTusion
de ces romances a chasser les demiéres traces du gout trouhadour.
Le style ne viendra qu'avec Víctor Hugo ci dont le génie imposera
les idées fausses de son frére Abel et en [era les dogmes de la critique romantique •· M. Martinenche précise les erreurs d'Abel
H ugo; mais il reconnatt a son Romancero general certaines qualités,
et d'abord, ~ d'elre vraiment une traduction et d'élargir singulierement lech mp l'e la couleur espagnole ». N'est-ce pas, d'ailleurs,
du rom~nce sur le dernier roi des Gotbs qu'Émile Deschamps
tirera son poéme sur Rodrigue, et des romances sur les lnfants de
de Lara que procede le R manee mauresque des Orienlale_q ?
Apres examen du poeme d'Émile Deschamps, M. l\tarlinenche
conclut que pa1 fois il trace le chemin sur lequel s' engagera Víctor
llugo : « Est-ce une illusion ? dit-il, on croit y découvrir le germe
de l'idée magnifique d'ou jaillissent les petites épopées, l'étincelle qui annonce la flamme ou s'allumeront les éblouissements
de La Légende des Siecles 1
Mais a cette époque, c'est-a-dire avant les Orientales, quelle
ronnaissance Víctor Hugo lui-meme avait-il de l'Espagne ? Un
voyage a l'Age de neuf ans, douze mois passés au college des
nobles de Madrid, est-ceassez, comme le croit Paul de Saint-Víctor,
« pour donner a sa pensée le pli grandiose qui ne devait plus
s'efTacer 11, pour « imprégner son imagination des contours
fiers, des couleurs tranchées, des mreurs sérieuses et hautaines
de ce pays a? On peut en douter. Mais cela suffit pourtant pour
que ce pays ne le laísse jamais indifTérent. Les souvenirs
de l'enfance jouent un r6le mystérieux daos la formation de
!'esprit, ils sont une conscience obscure qui protege l'ímagination contre certaines erreurs. Et, lorsque Víctor Hugo nous otlre
le Romance mauresque, s'il laisse c!eviner la connaissance imparfaite qu'il avait de la langue espagnole, s'il déforme quelques
traits essentiels et fausse souvent la couleur, du moins son
poéme garde-t-il une certaine allure espagnole : u Jusque daos
ses égarcments, dit l\L l\1artinenche, Victor Hugo conserve une

185

couleur espagnole "· Et il ajoute : « Gardons-nous d'elre trop sévere pour une fausse érudition dont celui qui en faisait parade
était loin d'etre toujours la dupe ... Victor Hugo s'amuse ... 1 •
Comme il est naturel, M. Martinenche consacre la partie la plus
importante de son ouvrage a l'influence de l'Espagne dans le
théAtre romantique. II lui faut bien d'abord examiner ce que les
romantiques doivent a Shakespeare et a Grethe. Pour Dumas,
Shakespeare est un dieu. Pour Hugo, c'est • l'homme qui a le plus
créé apres Dieu ». Mais, ni l'un ni l'aulre ne savaient l'anglais.
Émile Deschamps qui, des 1826, entreprend une traduction de
Roméo el Julielle, dont 1\1. de Vigny écrira deux acles, se défend
de présenter le grand Will comme un modele a imiter; il veut
seulement faire connattre un trésor que les classiques ont ignoré.
Au reste, Shakespeare ne pouvait exercer une influence décisive ; la liberté meme de sa forme séduit moins les romantiques
qu'on ne pourrait le croire et ils n'ont gardé de son théAtre que le
souvenir d'une libre fantaisie.
L'influence allemande est moindre encore. Schiller n'est connu
que par la traduction de Barante en 1821 et le Fausl en 1828 par
ce lle de Nerval.
Qu'a-t-on besoin, d'allleurs, de chercher :\ l'étranger l'explicaUon de liberté'i q':1e la réaction contre le classicisme sufflt :\ expliquer, et ne f.eut-on
pl$ d1re du thé.1tre espagnol exactement ce qui vient d 'étre dit de 1 anglals
011 de l'allemand ? Je crois bien que s'ils parlent d'abord de Lope et de
Calderon, c'est pour plait.dre Corneille et condamner Racine.

D'autres raisons encore queM. Martinenche examinesemblaient
vouer l'influence espagnole a la stérilité, mais l'Espagne, c'est
le )loyen Age et c'est la terre de chevalerie ; d'autre part, Je., romantiques, fatigués des analyses de l'Ame, étaient attirés par
la représentation de l'individu transporté dans un milieu rare.
Les types légendaires ou historiques de l'Espagne leur oflraient des
exemples d 'une truculente originalité. Enfin, si la versification de la
comedialeur était un obstacle,ils étaient en tout cas moins sensibles que leurs prédécesseurs aux fautes de gout, et plus d'une
fois ils y découvraient, au contraire, une maniere de beauté, une
poésie, une couleur qui échauflait Jeur verve.
Mais, pas plus que le Romancero, la comedia ne fut adoptée
brusquement par les romantiques. II leur fallait une transition.
Pierre Lebrun la fournit avec son Cid d'Andalousie. C'est en
1825 que Lebrun demande a Lope de Vega de • nous aider a
fonder en France un théAtre comme le sien, national, mais qui ne

�REVUE DES COüRS ET CONFÉRENCES
186
sera possible que s'il respecte un gout d'ordre, de limites, de
regles, de lois, meme au milieu de la pl~s grande liberté »_.
C'est une conception classique. Ma1s malgré sa doctrme et sa
timidité Pierre Lebrun mérite d'etre considéré comme un précurseur parce qu'il introduit dans son Cid d'AndaloWJie un peu de
couleur locale et de poésie romantique. Sa couleur n'est pas toujours de bon aloi, mais ne serait-ce que par l_a p~inture de l_'honneur
cspagnol et de la religion du se~ment L~ Cid d Andal?usie est une
étape nécessaire sur la route qm nous me:1e a He,:nani.
.
C'estaussi écrit M. Martinenche, vers Rernaru quenous condmt
Je théatre d~ Clara Gazul (1825) auquel il convient d'ajouter La
Famille Carvajal (1828).
.
.
Et dans un chapitre lumineux, M. Martinenche étud1e le
MériI~ée de Clara Gazul, le Mérimée d'avant Carmen, attiré par un
pays qu'il ne connait encore que par ses lectures, mais au point
« qu'il semble gouter a l'avan~e le p ~aisir qu'il aura a pénétrer
dans un génie dont on pourra d1re qu d est le seul de ses contemporains a l'avoir véritablement compris ».
Ce serait trahir l\L Martinenche que de résumer ces pages dont
pas un mot n'est inutile, qui sont écrites avec l'esprit le plus fin,
avec tendresse et qui nous paraissent constituer l'étude la plus
exacte, la plus clairvoyante que l'on ait encore consacrée a ce
moment littéraire qui s'appelle le théatre de Clara Gazul.
Avec quelle délicatesse l'auteur parle de l'ironie de Mérimée qui
luí apparait comme le trait caractéristique de son talent et de sa
sensibilité! Ce que d'autres ont pu appeler sécheresse, il l'appelle
pudeur, et je crois bien qu'il a ra!sol)..
.
.
Cette ironie malicieuse parfo1s, éclate a1lleurs dans la violence
froide du ton ~t l' exagération meme de l'horreur. Ses traits de
mreurs sont souvent des traits d'esprit, mais Mérimée connatt
assez l'Espagne déja, pour que l'ensem~le de~eure ~xact. Certes,
ce n'est pas la qu'il faut chercher le Mérimée h1spamsant.
1

Mais le thM.tre de Clara Gazul n'en conserve pas moins sa_~lace dans l'histoire de notre littérature ; il nous aide il comprendre le_ mibeu &lt;l;ans leque)
nous allons voir éclater la fanfare triomphante d' Hernam. Tant pis pour qui
garderait encore quelque rancune il son auteur...

Il n'est point facile de s'attarder ici ~ans le détail du chapitr~
que M. Martinenche consacre a Hernam et a Ruy Bias. Rernam
marque dans le drame romantique une date aussi important~ que
Le Cid dans la tragédie. C'est le point culminant du romantISme,
et c'est sous les couleurs espagnoles que furent mobilisées les
troupes de la nouvelle école, le 25 février 1830.

BIBLIOGRAPHIE

187

On comprend que M. Martinenche ait fait porter sur Hernani
son principal eflort. En suivant la piece, scene a scene, presque
vers a vers, il trouvera mille occasions d'exposer ses idées, d'indiquer ses sources, de contréller, de recouper, comme on dit aujourd'hui, ses jugements. 11 le fera toujours avec la profonde et
respectueuse admiration qu'un artiste éprouve devant
Víctor Rugo. Si les inexactitudes, les anachronismes, les
erreurs historiques, voire les fautes d'orthographe ne luí
échappent pas, il les releve du moins avec un sourire indulgent,
presque complice, sachant, qu'a tout prendre, le poete n'y attachait pas d'importance, et se moquant, a l'occasion, des pédants
qui, comme Biré, prétendirent l' en accabler.
La recherche des sources visiblement le passionne. 11 mene son
enquete avec une précision remarquable, et je crois qu'il les
détermine d'une maniere définitive. Ce travail fait, il écrit:
11 serait aussi inutile que ridicule de chercher a reconstituer le libre travail
d'un génie créateur. 11 faut toujours faire ea parta l'inconscient. Victor Hugo
a certaineme,nt connu toutes les comédias auxquelles Hernani fait songer ;
il est probable qu'il en avait !u d'autres encore. C'est avec la plus légitime
indépendance qu'il a jeté les souvenirs qui lui en venaient dans la fournaise
de son esprit. Dans que! ordre et a que! moment ? Nous ne pouvons le savoir.
De quelle maniere et pour quelle artistique fusion ? C'est ce qu'il n'est point
interdit de rechercher.

Et sur les origines de !'intrigue, son développement, les personnages, M. Martinenche apporte desvues nouvelles. 11 examine
ensuite l'exactitude de • la couleur locale )&gt; pour condure que, quoi
qu'en puisse dire Menendez y Pelayo, le cadre ou s'agitent les
personnages est le seul qui leur convienne. Du romancero et de
la comedia, Víctor Rugo a tiré pour la mise en scene et le dialogue des indications qui sont loin de correspondre to u tes a la 'date
précise qu'il donne a son drame, mais qui interdisent de le situer
dans un autre pays.
11 en sera de meme pour Ruy Blas. Apres avoir dégagé le
sens que Víctor Rugo attribuait a cette ceuvre et avoir indiqué
lagenese de saconception, M. Martinenche, fidele a sa méthode,
recherche les sources de sa documentation. 11 passe rapidement
sur celles que Victor Rugo lui-meme signale d'un ton ou perce
la mystification, puis, sans méconna1tr·e la valeur des sources
(les Mémoires de la Cour d'Espagne, par la Comtesse d'Aulnoy,
et l' État présent de l'Espagne, par l'abbé Vayrac) que M. Morel
Fatio croit etre les seules auxquelles il ait eu recours, il en
découvre d'autres, historique ou littéraires, mais nombreuses et
d'importance capitale. Certes, dans Ruy Bias, bien des erreurs

�188

BJBLIOGRAPHIB

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ª.

o!Iensent les usages. Mais laut-il en tenir rigue1:1r
Hugo et
l'accuser de manquer de conscience comme le ht Biré ? Cette
pensée lait sourire M. Martinenche:
Quel dommage, s'écrie-t-il, que Prosper Mérimée !''ait pas vé~u assez
Ion temps pour lire M, Biré l... 11 est. assur~ment perm1s a desérud1ts d~ ne
palsentir le sel d'une ironie qui méle le "!ª1 et le faux daos des propor~1ons
qu'il n'est pas toujours racile de dét.ermmer. Peut-etre ce mélange. est-~ nécessaire A cette convent.ion sans laquelle aucun théAt.re ne pour_ra1t exister.
Ce n'est pas en tout cas sur des détails de ce genre que peut u~1quement se
tonder un ju'gement. sur I~ valeu.r historique d'un drame et la vérité de sa couleur Iocale.

Passant de la a l'étude des personnages, M. Martinenche recherche dans quelle mesure ils portent l'empreinte de leur pays.
Rien n'est laissé dans l'ombre; l'origine de leurs noms, leur caractere, leurs paroles et leurs ~estes, tout _Plaide en faveur d,e la
vraisemblance, sinon de la vérité ; la poés1e, alors m@me qu elle
prend lepas sur l'histoire établit une atmosphere daos laquelle,
malgré les boursouflures' du symbolisme et de l'abstraction,
flotte, comme dans i-Jernani, le panache espagnol.
Si l'on veut rendre justice :\ l'hispanisme de Victor Hugo,dans son thM~r~
écrit M. Martinenche, n surfit de le compar.er a celul _de ses contemporams.
n est inutile de s'arréter a des pit\ces méprisables qui '!1ª nous transportent
au dela des Pyrénées que pour suiVl'e une mode et qui accumulent les sottises et les ignorances.

Aussi n'examinera-t-il que les deux pieces de M. Casimir
Delavigne : Don Juan d'Aulriche e~. La Fi(le du Cid. Examen sérieux serré mais au cours duquel I unpartialesévénté de M. Martinen~he n'~st plus tempérée par une admiration que }'on sent i?i
Jimitée et que le génie n'échau!Ie plus. Par n_ioments men_ie, on v01t
pointer la moquerie. Puis, un certain déd_am: • On devme ce que
devient la couleur locale entre les mams du prudent et sage
Casimir Delavigne ». On le devine, en e!Iet 1• L'ordinaire n_iédiocrité et aussi les spirituelles noblesses du style de ~elaVIgne »
consternent visiblement M. Martinenche. • lis ne VIennent pas
d'une 3.me espagnole, ces cris ; ils ne trahissent qu'un eflort
hésitant et vite essoufflé ,. Mais a quoi bon s'attarder sur ces productions froides, fades et fausses, qui n'offraient aucune méthode d'imitation féconde ?
Du moins, des scrupules classiques retenaie;11~ Delavigne. • Que
deviendral'Espagne danslethéatre de ceuxqms abandonnent au".
théories de Víctor Hugo sans se rendre compte des réserves que lm
imposait son go0t et des libertés qui n'étaient permises qu'a son
génie ? ,

189

Trois exemples suffiront a M. Martinenche pour l' établir: Les sepl
lnfants de Lara et don Juan de Maraña qui marquent, en 1836,
le point de départ d'une évolution qui ahoutit, en 1868, a L' Armurier de Santiago, u c'est-3.•dire, a une caricature oll l'on peut
dire qu'il n'y a plus véritablement ni Espagne, ni romantisme. •
Ayant fait justice de ces piéces dans un chapitre savoureux qui
lui permet d'intéressantes incursiona dans la littérature espagnole
et ou il trouve prétexte a quelques belles pages sur Les ámes du
purgaloire, M. Martinenche, quittant comme un sombre corridor le drame romantique agonisant et fuyant sa grimace forcenée, nous fait pénétrer a sa suite dans la vive clarté de la poésie
lyrique etde lapoésieépique de lasecondepériode du romantisme
fran~ais.
D'une maniere générale, écrit-il. H semble que daos sa seconde maniere le
lyrisme romantique, quand il se transporte au dela des Pyrénées, commence
il se préoccuper beaucoup moins de la violence que de la vérité de ses couleurs. Ce progres s'entrevoit déj3. dans la nouvelle édition qu'en 1841 'tmile
Deschamps donne de ses poésies. Mais Deschamps n'était pas assez dégagé
de la sentimentalité romantique pour s'attacher a des peintures vigoureuses.
11 avait eu sa place daos 16' mouvement littéraire qui aboutit aux Orientales.
Pour aller plus loin sur la route qui conduit A la théorie de l'art pour l'art, il
allait un poete qui eQt l'ceil du peintre. Théophile Gautier sera ce poMe-lt\.
Son voyage Tras los montes demeure comme la plus éblouissante et la plus
exacLe 1mage des paysages et des monuments.

Dans ses poémes España, constate M. Martinenche, on ne
retrouve pas toujours une justesse aussi précise. Les embellissements contre lesquels il lui est clifficile de se défendre, déforment
souvent sa vision : • 11 y a d'ailleurs du procédé romantique dans
la méthode qu'il adopte pour donner a ses impressions plus
de force et de portée. 11 se rapproche davantage de l'Espagne
quand, au Iieu de la faire entrer dans le cadre du symbolisme romantique, il cherche a lui emprunter quelques-unes de ses formes
poétiques ,. Mais ce ne sont la, a tout prendre, que procédés, et
qui sentent l'artifice. De la vision exacte qu'il a eue dans son
V oyage, il ne reste dans ses poemes que des reflets fragmentaires
et, s'il a compris mieux qu'aucun autre les caracteres essentiels
du génie espagnol, il n'a pas toujours réussi a en pénétrer l'Ame.
Préciosité, mysticisme, réaJisme, voila les aspects sous lesquels Gautier a
voulu nous montrer l'Espagne telle qu'elle lui apparaissait dans sa vie ordi•
naire et dans les tableaux de ses peintres ... Ce n 'est pas d 'un goOt médiocro
d'avoir choisi parmi ceux-ci: Zurbaran. Ribera, Valdes LéaJ.

Gautier avait vu l'Espagne artistique et mauresque ; c'est une
autre Espagne que verra Victor Hugo, et dont certains traits

�BIBLIOGRAPI!IE
REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES
190
apparaissent dans ces ligues citées par M. Martinenche : • Les
grandes routes ont des trotl.oirs, les mendiants ont des bijoux,
les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers.
Tous les soldats jouent de la guitare dans tous les corps de garde.
Les pretres grimpent sur l'impériale, lument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres el
sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins
pittoresques •···
On devine la joie que Víctor Hugo éprouvait a écrire cela;
c'est le jaillissement meme de la fanlaisie romantique avec ses
contrastes, ses couleurs et ses exagérations. Mais, avant d'ouvrir
a I'Espagne les portes de La Légende des Siécles, il lui faudra renouveler sa vision. Le Romancero du Cid ne lui sera pas alors inulile.
Et, avec le sens critique qu'il appliquait a ses drames, M. Martinenche étudie les poemes espagnols de Hugo en les divisant en
quatre groupes : 1° les pieces ou se retrouvent les préjugés du
xvm• siécle; 20 les piéces ou Viclor Hugo transporte sa vision du
Moyen Age dans des décors pyrénéens; 3° la reprise de l'inspiration du romancero ; 4° le retour a l'Espagne dans les dernieres
piéces de la Légende.
Nous ne pouvons le suivre pas a pas dans cette analyse subtile
et pleine de seve qui le conduit a cette conclusion:

On peut. Caire plus d'une réserve sur la peint.ur~ de l'Espagne .dans La
Ligende du Sitclu. On y renconlre des couleurs 4:hsparates ... Les 1dées sur
l'lnquisiUon et l'humanitarisme n'y sont. pas t.ouJOUJ1! a leur place .. On regrette aussi d'y trouver, c;A et 1a, _les r.anc11:nes de l'e~il6 e~ on ne latsse pas
que d'ét.re surpris par la concept.1on s1mpliste et ant1thétlque que le póé.Le
se fait du monde et de l'histoire. On est choqué par l'abondance des anachr&lt;:'nismes et des inexactitudes. Toutes eos réserves ne tardent pas ~ s'évanou1r
dans l'enchantement d'une lecture désintéressée. Le gross1ssement éplque
fait. disparattre les heurts des nuances contradictoires. 11 est des splendeurs
qu'il no faut pas regarder avec des yeux de myope ...

Ce n'est pas avec des yeux de myope que M. Marlinenche les
a regardées, mais ila projeté sur elles la vive clarté de son _érudition, de sa connaissance de l'Espagne et de son goO.t_ poét1que.
Son livre ne les amoindrit pas, il nous prépare a les mieux comprendre. Le Mont Blanc, dont la masse écrasante étonne le touriste,
ne paratt pas moins beau dans les flammes mouvantes de l'aurore
au géologue qui en connalt la formation secrete, qui en a dénombré les couches, les failles et les stratifications.
La France une fois encore, conclut M.Martinenche atiréd'une
matiére ou d'une inspiration localisées des formes universelles.
C'est le phénomene renouvelé de toute son histoire liltéraire, et si
le romanlisme a parfois déformé l'Espagne, l'image qu'il en a
1

191

donnée est poétiquement assez belle pour que dans l'imagipation
des hommes elle se soil subsliluée a son image réelle.
•
M. Marlinenche se défend d'avoir eu dans son livre d'aulre amb_ition c¡ue • de fourni~ quelques éléments de réponse a deux questions sunp!•• et préc1s~s : De quell? fa~on et jusqu'a que! point
le romantISme franga1s a-t-il élé lllspiré ou modifié par I'Espagne ? Quelle est la valeur de la peinture qu 'il nous a présentée? •
A ces deux queslions,il répond d'une lagon complete et définit!ve, i:nais la portée. de son ouvrage nous paratt les dépasser
smgulierement. Part1 pour éludier le romantisme d'un point de
vue qu'il voulait particulier, M. Marlinenche a été amené a nous
le présenter d'abord dans toule son étendue; il a du siluer ce mouvement hltéraire dans l'hisloire de la litléralure et pour cela faire
".'vre sous nos yeux dans leur rapports réciproques toute la
htlérature esi,agno,Ie et la fütérature frangaise depuis les
troubad~urs ¡usqu au x1':• s1ecle . CEuvre considérable el qui
re~te claue. Document qm demeure désormais essentiel chaque
fo1s que l'on voudra pénélrer !'esprit du romanlisme et en
suivre l'évol~tion. CEuvre in:i~artiale aussi et, sous ce rapport, a
peu pres umque dans la critique du romantisme car - et ce
~'est p_as un reproche qu'on lui adresse - la criticiue purement
hlléra1re ne peut pas etre imparliale; les gouts les tendances la
~ormation du c_ritique infl~e_nt sur ses jugeme~ts; nul ne p~ut
Juger dans le_ vide. En chomssant son point de vue hors du domame littéra1re, M. Martinenche a échappé a ce danger.
Au cours d~ cetle analyse rapide et forcément incomplete, il
a pu nous arriver dans un raccourci de fausser sa pcnsée de la
dé~~rmer, peut-:étre de la trahir. Qu'il nous excuse; son livr~estl8.,
qu 11 faudra bien, désormais, que l'on consulte, et qui se
défendra. Livre attachant qui, dans ses formes pu res, contient le
résullat de toute une vie d'étude et qui fait honneur aux Iettres
et a la critique lrangaises.
MAX DAJREAVX.

�ANCIENNE

LlBRAIRIE

EDITEURS

FORNE 1\

foNOÉfi u; 181b

Theses de doctorat es lettres

B01Vl N &amp; C'•\

:\

3 el&gt;. rue p,.¡,th•. p,,;,~v:_ \

1

b =-====='l ~~_,
CHEZ LES ,\J/~.\ /ES l~DITEL'JlS

La Reoue des Cours el conférences recommencera ceUe année
donner la liste des theses de doctorat és lettres soutenues
devant la Faculté de Paris, avec le nom des membres du jury.
Ces renseignements étaient jadis fournis aussi par le Bulle•
lin adminislralif ; mais il y a renoncé.
Nos lecteurs seront ainsi au courant des travaux de haute
érudition de la Sorbonne.

a

Tbésea du mola de décembre t922.

Le jeudi 14 décembre 1922: M. P1CARD (1), Directeur de l'École
lrangaise d' Athenes, a 1 heure : L'établissement des Poseidoniastes de Bérytos a Délos (thése complémentaire).
Jury : MM. Bousquet, Holleau:c (1), Salomon Reinach.
A 2 heures 1 /2, Éphése et Claros, Recherches sur les sanctuaires et les Guites de l'Ionie du Nord (thése principale).
Jury : 111111. Glolz, Guignebert, Carcopino.
Président du jury : 111. Glotz .
Le scmedi 23 décemhre 1922 : M. JEAN BABELON, attaché a
la Bibliothéque N ationale.
A 1 heure : Jacobo da Trezzo et la ConsLruclion de l'Escurial
(thése principale).
Jury : 111111 . MAle, Jordan, Schneider.
A l'heure qui sera fixée par le Jury: La Bibliotheque frangaise
de Fernand Colomb (these complémentaire).
Jury : Ml\l. Jeanroy, Marlinenche, Barrau-Dihigo.
Président du jury: M. Jeanroy.
(1) Les noms en ilaliq.1c 1:,onL ceux des rapporteurs.

Le Géranl :

FRANCK

G AUTRON.

LES YIEILLES PROYIKCES DE FRAKCE
.
·
d )1 A ALBERT-P~llT.
Collection de volumcs publiés sous la d1rect1on e . .
Format ln-8· écu, Ulustrés de plani:hcs hors texte.

Histoire de Normandie, par- A,

ALl3BRT-PETtT . proíesseur ~grég! •~
Lyct!e Jnoson-de•Sailly, 9• édition. ¡Ouurage couronni pa.r l Arad9 '~~~

Fran(:aise). Broché · · · · • · · · · · · • • d. ;.l 1· 1 t
Hietoire d'Alsace, par Roo. Racss, corresp~nd•;; XI;-460ns ;g~~
21• édition, revue, complétée d augmentée, 1 ,ol
• • .
fr.

io

Brocbé

.

.

•

·

·

·

•

·

·

·

· · • · · ·
·
FEnvRE proíesseur ü la
Histoire de Franche-Comté , pnr L ~~•en
•
r
Facullé des lellres de Strasbourg, á• édihon, Brocbé • . •
9 r.
Bistoire de Savoie, par Charles OoFA"YARD, prore:seu~tgrég~ ;u
Lycée Henri lV, 5• édition, 1 vol. de Vlll-328 pages. roe
.
r:
.
p So ssosNADB proíesseur il la Faculte
Hlstoire de P~1.to~, p~r d. p' 't' ·
'
vol.
de
VIll-312
pages.
des lettres de 1 Un1ver&amp;1té e o1 iers, 1
5 rr
Broché. • • · · · · · · · · ·
· · · · · · ·. V
•
C
·r,1
de CEs,uu-Rocc" et Louts ILLlt.T,
Hiatoire de Coree , par º:¡°sNA
de
XX\'IU-280
pages.
1
proíesseur agrégé nu L:ycée e antes, 1 vo .
.• . . . .
b rr.
Broché. · · · · · · · · · · · • · ·
a ¡ Faculté
Histoire du Languedo~, par P. &lt;;i~cuoN,1 pro~e~:u;,I~l-~ pages.
de~ lettres de Montpclhcr, 4• éd1t1on,
vo .
9 rr.
Brocbé. • . . . • · · · · · · · ·

.. ....

.

A

ALDRRT-PETIT,

Coznment l'Alsace est. devenue fran~a1s;, par .
1 r
1 ·rnl. petil iu-So écu, illustré de 4 portra1ts .. roch~.
r.
8" ccu cavnlier, avec
L'Egypte de 1798 a ~900, un vo1ume m. . . .
6 rr.
5 eartes el plans. Broche. · · · · · · ' · ·
de No on Sur les troces dn Barbares, por le comte de.,CA11
AutoSur A
y 1• fort vol. in-4&amp; double couronne (18,5 X _3,5),
011,
Al~"T- n1oun,
.
h'
et de 2 cnrtes hors
illustre de 100 reproduchons photogrnp . ique5
16 Fr.
texte. BrochC • · · · · ·
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· · · · · · 20 fr.
Carlonné toile, íers spéciaux. tCle dorce. . . . . • , . : . 1 bre
n_ C
·;gm' d: Ribécourt . - l.,es combats dans le Noyon_nars \~p_emSo.
ve ompi
d R.b'• R e _ De R1bécourt a
u1914·, . - La lignedu fronf:
e ' &lt;:&lt;;OUT 1 a oy.
.
h d 1•0·1.se..
¡,,,
N
- Sur la r1ue gauc e e
sons. - DeRibécourt ó: :,oyon. - . Roy O n,
n.. ;\' onon a r,.'eslu. - La
· ,, _ De :,¡oyon a oye. - ve. ' :,
·1
- Ven l~au1gn:, •
II
\'
Chauny _ Comment I s
oollee de lal 1·,hrse : Guis~:rd~I
ibe::uaitnl da~u nos uillagu . -

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Déporlotions et ivacuat1011s.

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S, Qual Malaquaf-. PARIS (VI• }

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P. BOISSONNADE

DU NOUVEAU
S VR

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CHANSON DE ROLAND
La Genm historique,
le Cach-e géographique, le Milieu, les Personnages,
la Date et I' Auteur du Poéme.
Fort ,·olume in-8 raisin de VI-520 pages. .

.

.

311 Ir.

Depuis l'apparition des Lé9ende1 Epiquu de J. Bédier. il n"est pas de fra•
vail -4fUi aoit appelé a un JlOSSi grand reteotissement. ll renou,·elle en etfet
presque entiCremeot la questioo des origines. du véritahle caractere et ele
l'inspiration du chef-d'ceuvre de notre épopée. L"auteur, au pl'i&amp; de recberche&amp;
~profondies et nell\•es, est .P8"enu a prouver en._ effet que la Chanaon de
Roland est née en premiCre hgne du spectacle des croiaadea f'ranco-e1pagnoln
d' Aragon et de Catalogue, et Heaaoirement de eelles dea pays de la Baltiqae
et d'Orient.
U est arrivé a découorir le• lieu:r. qw le pC&gt;ele a thoi,i, pour y 6xer les sea.
nes de son épopée, l identifier les peuples dºOccideot. d' Aírique et d'Orieal,.
cp.ºil y mele 11 a montré que le trouvCre a voulu faire de son poeme le tableau de la lutte gn.ndiose en_gagée de son temps entre la clirétientl 1lt la
pai,mie {islam et paganisme). U a déeou,·erl daos cette épop6e lea tnits cai.,
ractéristiques de la société mosuhnane et cbrétieooe de cette ~riode. 11 •
reconnu dans les pn-aonoages de l'épop&amp; les reprisentants de la f&amp;dalit'
et de la chevalerie frao?ises. 1t a tnfin itabli que la Chan.aon de Roland.
compos&amp; uu• 1120. est l'~uvre dºun clair-jongleur, pieuz et lettrE. bóte da
coun seigneuriales de l'époque , et que ce clerc, Turold, originaire de l'Avranchin, doit etre ideotifié avec un bénéñcier normand qui vécut a Tu.dele au.
cbef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche et de aes Normands.
Aiosi 1pparait d&amp;ormaia. en pleine lomi~re, grAee a cd rechercbes originales, le pGeme de ce trouvere géoial, qoi sut, du spectacle d'une i!re ficond"e
en b&amp;os. dégar.i:: l'ime de la patrie naiasante, de la France chevaleresque,
gardienne de 1 1d6al et de la civilisation chrétienne du moyen áge.

Augustln GAZIER
Prol'e.-ar l la Sorbo11ne

HISTOIRE GENERALE
DC

. MOUVEMENT JANSÉNISTE
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS

2 volumes io -8° écu de 338 et 376 pages. Ensemble

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752044&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 24, No 2, Diciembre 30</text>
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              <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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              <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Theories de l'induction et de l'Experimentation</name>
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