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                  <text>��--·

91s1-10TEC" ce:NTR"'U. A. N .. 1-

\.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

PREFACE
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler la courte mais glorieuse carrière de
Charles Graux'. Au lendemain de sa mort prématurée, des condisciples et des
amis ont rendu un hommage public à sa science, qui était très grande, et à
son caractère, qui était très noble; non sans émotion, ils ont montré quelle
perte l'érudition française subissait en la personne de ce jeune savant, qui était
déjà un maître et un maître admirable•.
On sait que Ch. Graux, au cours de trois voyages, avait exploré avec un soin
extrêmeles bibli:.ithèquesprivées ou publiques de Barcelone, Cordoue, de l'Escurial, de Grenade, Madrid, Salamanque, Saragosse, Séville, Tarragone, Tolède et
Valence; ou sait, d'autre part, qu'il en avait tiré la matière de publications fort
importantes i, dont la plus célèbre est l'Essai st1r les origines du fonds grfc de
l'Escurial. Mais on n'aJait jusqu'ici, pour le suivre à travers ses pérégrinations

1. Né à Vervins (Aisne), le 23 novembre 1852, mort à Paris le 13 janvier
1882, Ch. Graux a été maître de c..mférences à !'École pratique des Hautes
Études et à la Faculté des lettres de Paris et bibliothécaire à la Bibliothèque
de l'Université.
2. Voir notamment G. Paris et E. Lavisse, Cliarles Graux. Extrait de la
Re:vue internationale de l'ensûgnement des If février 1882, If septembre et If
octobre 1884. Nouvelle édition, revue et corrigée. Paris, typ. Cbamerot, 1885,
in-8, 48 p. (La notice de M. Lavisse a égalemeut paru en tête des Mélanges
Graux, Paris, Thorin, 1884, in-8). Voir aussi E. Chatelain, Charles Graux,
dans Re:vue de philologie, de littérature et d'bistoire anciennes, Vl (r882), pp. 104-,

Ill.

3. Nous aurons l'occasion de mentionner ultérieurement les textes que
Ch. Graux a édités d'après des mss . espagnols; on verra alors combien· était
abondante la moisson qu'il avait cueillie.
Rro11e hispa11iq11t.

XJU.

�CH. GRAUX

CORRESPONDA1'!CE D'ESPAGNE

dans la Péninsule, que les rapports qu'il avait adressés au Ministre de !'Instruction
publique 1 • Grâce à la libéralité de son père, M. Henri Graux, on pourra désormais consulter les lettres qu•n envoyait soit a sa famille, soit à son ancien
professeur de grec, M. l'abbé Magnier, soit à son meilleur ami, M. Paul Garbe,
actuellement doyen de la FacL1lté des sciences de Poitiers. Exemptes de ce
pittoresque banal qui dépare la plupart des« voyages" au delà des monts, absolument dénuées de tout fatras et de tout ressouvenir romantiques, ces lettres,
dans lesquelles Graux « décrit et explique presque jour par jour » le labeur
considérable 3uquel il se livrait, seront, disait jadis M. Lavisse', « un guide
précieux pour celui ou pour ceux de ses élèves qui voudront suivre ses traces e11
Espagne et achever quelques navaux qu'il se proposait d'aller y terminer un
jour. &gt;&gt; « Intéressantes aussi pour le biographe, car elles abondent en traits de
caractère", elles permettront, sans nul dome, de voir comment Ch. Graux a su
vaincre les difficultés auxqllelles, en Espagne, se heurtent tous les chercheurs
con:scienci~ux, comment il a accompli Ja tâche qu'il s'était imposée, ce qu'il
a fait et ce qu'il n'a pas pu faire, et, de plus, elles aideront à 1I1ieux connaître
l'âme profondément honnête, l'intelligence lucide, la modestie et la parfaite
bonne foi d·un des érudits les plus remarquables ·de notre temps.
La correspondance que nous publions se décompose de la manière suivante:
les lettres 1 â LIV (31 août 1875 - 12 avril 1876), numérotées de la main
de Graux, constituent Je ]oarn.,zl de son premier voyage, ainsi qu'il le déclare
lui-même à plusieurs reprises en termes formels. Les lettres LV à LX,'{.!
(20 juillet - 15 octobre 1879) forment un récit continu du deuxième voyage,
bien que l'auteur n'ait pas eu, cette fois, l'intention de composer un journal de
route. Les lettres LXXII à LXXVIII (r7 mars - 22 avril 1880) datent du troisiéme et dernier séjour de Graux eh Espagne.
Il va sans dire que nous avons scrupuleuse111ent respecté le texte des originaux qui nous ont été confiés; les seuls changements que nolls y ayolls apportés consistent en quelques corrections de ponctuation ou de graphie ; les seules
suppressions que nous ayons opérées s'imposaient pour des motifs de haute
convenance et ont été approu"ées par M. H. Graux qui, d'ailleurs, a revu de
tré5 près toutes les épre~vcs.

En terminant ce:: court avant-propos, qu'il nous soit permis d'associer dans un
même témoignage de reconnaissance M. E. Lavisse, de l'Académie française,
Directeur de !'École Normale Supérieure, qui nous a encouragé à publier la
présente correspondance; M. H. Graux, qui, après nous l'avoir communiquée,
n'a cessé de nous prodiguer ses conseils et de nous aider dans· la rédaction des
notes, et M. P. Garbe, qui nous a autorisé à reproduire les lettres à lui adressées.

L.

BARRAU-DIHIGO.

I
Paris, 31 août 75, 10h. 2-5.
Restaurant de la gare de Lyon.

Mon cher papa,
Tous mes préparatifs ont été faits largement à temps. Ma malle
ùent facilement toutes mes affaires et doit peser dans les soixantedix kilos. Je mange un morceau et vais partir à onze heures
juste (arrivée à Marseille demain à six heures quarante-cinq du
matin). Je n'"'i plus qu'à prendre l'non billet et faire enregistrerma malle, qui est déjà sur le comptoir des bagages-départ.
Reçu ce matin ton envoi de deux cent cinquante francs. Joins
à cela mois deux de traitement (juillet-aoüt) touchés hier, soit
trois cents francs, plus tout ce qui me restait. Je suis très ~ien
muni. Je pars avec bonne humeur et espoir.
Je tâche que cette lettre t'arrive en secret, et que tu puisses la
garder pour ta gouverne personnelle, si tu· veux
Je t'embrasse de bien grand cœur.
1 •

Ch.
Atahives des missions scientifiques et littéraires, 3• sér., V (1879), pp. I 1 II 36 et VII (1881), pp. 73•83. Réimprimés dans Les articles originaux publiés dans
divers recueils par Charles Graux (Paris, Imprimerie Nationale, 1893, in-8),

GRAUX.

-1.

pp. 187-212 et pp. 213-223.
2. Mélanges. Graux, p. xxx1v. Notons en passant que M. Lavisse a utilisé la
correspo11dat1ce d'Espagne de Char1es Graux. Voy . op. cit., pp. XXXIV·XXXVIU
et pp. XL-XLI.

Je ferai le possible pour écrire de Barcelone vendredi .prochain;
mais les lettres mettent peut-être cinq jours à arriver à Vervins.
1. En raison des inquiétudes éprouvées par sa mère, Ch. Graux voulait lui
laisser ignorer le plus longtemps possible son départ pour l'Espagne. H. G.

�CH. GRAUX

II
Marseille, 1er septembre 1875.
6 h. du soir.

Mon cher papa,
Je suis cloué ici, un peu par ma propre volonté, pour trois
jours. Deux vapeurs espagnols doivent partir cette nuit pour
Barcelone et les autres villes de la côte orientale; mais, 1° la mer
est, paraît-il, assez mauvaise, à cause du mistral qui souffle
depuis trois jours; puis, 2° les gens sérieux n'ont aucune espèce
de confiance dans ces chétifs vapeurs espagnols, confiés à des
capitaines d'aventure. Voilà les renseignements en présence desquels j'ai cru devoir différer mon départ jusqu'à dimanche matin:
alors je m'embarquerai sur un bon paquebot français, de la« Compagnie des Messageries maritimes » , qui me déposera à Barcelone après une traversée de dix-sept à dix-huit heures. Ces déterminations viennent d'être prises à la suite de conversations tenues
avec M. Talon, le directeur de la Compagnie des Messaaeries
. .
t,
manumes, et avec son neveu, mon ancien camarade de collège.
Jules Talon - c'est le nom du camarade - m'a pistonné pendant deux heures cette après-midi dans Marseille.
Pour commencer par lui, il est marié, depuis bientôt un an,
avec la fille d'un riche industriel de Marseille; lui-même il est
établi, fabricant de savon, et cela depuis le mois de janvier dernier. Il est associé avec un autre jeune homme, patronné par son
oncle et par son beau-père, et vit sans soucis, certain de gagner
beaucoup d'argent. _Nous av~ns visité une partie de Marseille, qui
est une fort belle ville, à quelques sales rues près ; elle doit à sa
situation sur une côte pittoresque, déchiquetée, formée de hauts
rochers en calcaires, capricieusement groupés, d'offrir à l'œil un
aspect mi1le fois plus enchanteur que les plus belles vues de Paris.
Nous avons visité un monument, qui serait bien long à décrire,
mais qui est fort réussi au point de vue du goôt et tel que je
ne me rappelle d'avoir rien vu qui ait pu donner l'idée
de son plan. C'est l'arrivée du canal qui amène aux Marseillais

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

2 93

l'eau de la Durance. L'eau tombe de haut, en cascade, entre deux
palais qui servent de musées ( de géologie l'un; l'autre, de· peinture), venant de dessous un péristyle en demi-cercle, concave,
couronné par une sorte de lunette, d'où l'on découvre la mer au
loin, fort loin. Ce site est délicieux, frais et magnifique.
J'ai trouvé, bien que le Marseillais Jules Talon se plaignît de
la chaleur, que le soleil ne plombait pas comme dans les aprèsmidi solsticiales de Paris. Le mistral, qui a le tort seulement
d'envoyer de la poussière dans le visage - et d'empêcher les
voyageurs studieux de s'embarquer - le mistral, dis-je, tempérait
si bien l'ardeur des rayons solaires, que je ne désirerais pas, pour
ma part, d'autre température pour passer une vie physiquement
agréable. Nous avons fait en fiacre, avec Jules Talon, la promenade
dite le « Prado », une réduction des&lt;&lt; Champs-Elysées&gt;&gt;, très charmante; le « château Borelli », joli square, assez vaste, avec vue sur
la mer, où aboutit le Prado; puis nous sommes revenus par la
route qui borde la mer, et qu'on nomme&lt;&lt; la Corniche» : le soleil
baissait déjà, la merétait presque partout une va~te masse d'argent
en fusion. L'escadre française de la Méditerranée formait point
de vue dans le large bassin. La mer m'a séduit, comme lorsque
j'étais à piocher 1 , l'an passé ( ou il y a deux ans, je ne sais plus)
dans les falaises normandes entre le Hâvre et Fécamp. Seulement
ici le soleil est méridional. Le littoral prend des teintes chaudes,
inconnues à celui de la Manche. La craie dans le lointain paraît
comme mystérieusement transformée.
Ce soir, j'ai accepté de diner (à huit heures) chez Jules Talon .
J'irai rendre visite samedi à M. Noël 2 et à Toulon. Je médite
une petite excursion pour demain et après, vers Arles et Nimes,
les vieilles villes aux ruines rom:.1ines. C'est ainsi que je commencerai, dès le point de départ, à tourner les mécomptes en
agréments.
I.

2.

Allusion à une excursion géologique. H . G.
Officier de marine marié avec une VerYinoisc, parente de la famille Graux.

H. G.

�2 94

CH. GRAUX

Le voyage de Paris à Marseille n'a pas été fatigant, fait en
première, et dans de bonnes conditions. J'ai voyagé tout le
temps ( ou, du moins, jusqu'à Lyon= dix heures du soir, moment
où je me suis mis à dormir) avec un Athénien, établi avocat en
Égypte; un officier fr:tnçais, résidant en Algérie; un commerçant
allemand de pays indéterminé; plus trois personnes: le père et
la fille, l'un danois, l'autre une poétique et blonde Séraphita,
yeux et menton &lt;c ingeborg-iens 1 &gt;&gt; ; la troisième personne, une
dame allemande, mariée et demeurant en Angleterre, amie des
deux autres. Ces trois voyageurs allaient rejoindre à Marseille le
reste de la famille : la mère et une plus jeune sœur qui, depuis
quatre semaines, soignaient vainement le fils aîné. Celui-ci devait
avoir fui déjà le monde des douleurs terrestres, quand sœur et
père débarquèrent: j'en juge ainsi par la scène dont j'ai été
témoin à l'arrivée. Chose singulière! Le père ne s'abusait pas, ni
la sœur non plus, pendant le voyage, sur l'état du malade: et le
père causait politique ou voyages, et la fille riait souvent à telle
ou telle histoire. Puis après, on sanglor;1it en apprenant l'événement.
Le jour qui baisse me force à m'interrompre. Le passage de la
vallée de l'Yonne (bassin de la Seine) dans celle de la Saône (bassin du Rhône) a été des plus intéressants pendant une demiheure ou trois-quarts d'heure. L'arrivée à Marseille, en longeant
Je bord de la mer, sous les rayons horizontaux du soleil levant,
a été un réveil des plus souriants et des plus agréables après
sept heures d'un sommeil cc honn~te », comme on dit.
A toi: on t'aime.
Ch. GRAUX.
Montre ou cache cette lettre à maman, selon que tu jugeras à
propos; mais garde-la moi.

1. Une Danoise, mariée à Paris, chez qui Ch. Graux allait faire de la
musique, avait pour prénom a Ingebôrge ». H. G.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

295

III
Barcelone, Hôtel des Quatre Nations.
6 septembre (lundi), 11 h. moins le quart du matin.

Ma chère maman,
Je ne sais comment j'ai fait mon compte, mais je n'ai pas
trouvé une minute pour t'écrire depuis uu temps infini. Même
ce n'est qu'un billet que je vais t'envoyer aujourd'hui; et, par
dessus le marché, quand te parviendra-t-il, je ne le sais pas
encore au juste. J'ai donc quitté Marseille hier dimanche à
rn h. 1/2 du matin, sur un magnifique paquebot des Messageries françaises.
ous sommes arrivés ce matin à cinq
heures, au soleil levant, dans le port de Barcelone. Débarquement prima des passagers, secuttdo des bagages; visite de la
douane, se faire véhiculer à son hôtel: tout cela a pris trois ou
quatre heures. Je n?ai eu que le temps de voir si tout était en
ordre dans mon annoire, j'ai rnulu dire dans ma malle: rien n y
avait bougé d'une ligne; puis, de me laver en grand, de passer
une chemise blanche, m'apprêter pour sortir après déjeuner, faire
mes comptes, prendre cette feuille et me mettre à t'écrire quatre
mot . Et voici que dans quelques minutes le déjeuner va sonner.
Je ne sais pas encore combien de jours je resterai ici à Barcelone.
S'il n'y a rien de neuf, il ne faut pas m'écrire jusqu'à nouvel
ordre: mon itinéraire n'étant pas tracé d'une manière fixe, vous
ne sauriez où m'adresser votre lettre. Si je dois aller sous peu à
Séville, comme j'en ai idée, je vous préviendrai de m'y envoyer
dans huit jours une lettre poste restante.
La traYer ée de Marseille à Barcelone a été si charmante, s'est
faite dans des conditions si heureuses que j'en ai été quasi ébloui.
Pas le moindre soupçon de mal de mer. Le bateau est splendide,
la mer était délicieusement belle, bleue et calme : nous ne ressentions pas le moindre mouvement. On a fait à bord deux excellents

�CORRESPO, DANCE D'ESPAGNE

297

CH. GRAUX·

repas; j'avais une bonne cabine; j'ai dormi sept grandes heures
sans plus me réveiller que si j'avais été sur terre et dans mon lit.
J'ai fait connaissance de plusieurs Espagnols et de Français établis
en Espagne qui ont été des plus aimables pour moi une fois la
connaissance faite; j'ai beaucoup parlé espagnol; mon oreille se
fait tn.:s rapidement à cet idiome-là. Je suis enchanté, et me
demande si un voyage si heureux n'est pas le début d'un beau
rêve oriental.
Jeudi, vendredi et samedi j'ai visité Arles et îmes; samedi
après-midi j'ai été à Toulon, mais sans réussir à voir M. Noël.
Je t'écrirai, ma chère maman, dans plusieurs jours, d'où je serai,
et donnerai quelque part dans une lettre ultérieure, soit :\ Garbe
( qui vous l'enverra), soit à vous, des détails sur mes excursions
en France, qui ont fort bien réussi elles aussi.
On t'embrasse et on embrasse son père, puis tout le monde.

Ch. G.
Vous savez le résultat des examens de Garbe,
encore.

11101

pas

IV
Barcelone, Hôtel des Qu.me Nations, où tout le personnel
est français ou parle français.
Jeudi 9 septembre 1875.

Dix heures et demie, en attend,mt le déjeuner. A midi et
demi, je partirai pour le port, suivi de ma malle dans une voiture à bras poussée par un garçon de l'hôtel ; je m'embarquerai
sur le Besos, bon vapeur andalous; et sur les deux heures de
l'apr s-midi, on sortira du port pour arriver demain à midi à
Valence, où je prendrai le chemin de fer afin de me rendre le plus
tôt possible en Andalousie, au beau pays du Barbier. Il n'y a, si

l'on veut m'écrire, qu'à m'adres er la lettre poste restante a Séville:
comme je rayonnerai pendant une quinzaine de jours dans l' Andalousie, elle devra arrivt:r encore à éville avant que je le quitte
définitivement pour Madrid. Pourtant, à ce que je vois, la correspondance postale doit subir bien des lenteurs entre l'Espagne
et la France. Je vais écrire le journal de mes actions à Barcelone
depuis mon arrivée. Je n'espère pas que cela dure toujours, mais
c'est une série non interrompue de scènes diverses et agréables
qui se sont succédé devant mes yeux, ou moi acteur, jusqu à
présent. On dirait vraiment d'un voyage d'agrément, et des plus
réussis.
Lundi 6 septembre. Entrée dans le port de Barcelone vers
cinq heures du matin, au soleil levant. La cérémonie du débarquement a été intéressante. J'ai fait mes premières armes en convenant du prix de la barque avec le batelier. Formalités de douane
lentes, ennuyeuses: cela se passe avec un manque d'ordre digne
d'être étudié. La famille Suby, française, établie depuis vingt ans
à Barcelone, avec qui j'ai lié connaissance à bord, m'offre place
dans l'omnibus qui vient les chercher, de façon à ne pas rendre possible un refus. On me dépose en passant~ mon hôtel. Il est entendu
que j'irai leur rendre visite à Gracia, campagne de Barcelone.
Déjeuner à table d'hôte. Je prends un fiacre à l'heure, deux francs.
Visite à M. Closas, fabricant de cordes à guitare et à violon, pour
qui j'ai une lettre de Wenck.' Accueil incroyable; hospitalité offerte
comme dans l'antiquité. Tout ce qui lui appartient, son temps
même est à moi. La maison est laide, vieille, comme presque
toutes à Barcelone, sauf l'Ensanche ou le Barcelone neuf; elle
a cependant une vue magnifique sur la Place du Palais. Ce commerçant occupe quarante ouvriers, a deux fabriques, va tous les
ans à Paris; il est fort à son aise. Il n'y a pas de rapport entre sa
position pécuniaire et l'aspect de son installation. Il le sait, du
reste: mais c'est la maison de son père, et puis les Espagnols s'arrangent de tout. Jeune femme de trente ans, assez jolie, comme
1.

Commerçant danois établi à Paris. H. G.

�CH. GRAUX

beaucoup d'Espagnoles, aimable pour l'hôte qu'un ami envoie à
son mari, toute désolée de ne savoir pas lui parler français; elle
possède trois enfants, Juanito, Agustinete, Pepito, de dix à
quatre ans. Rendez-vous pris avec M. Closas pour nous promener
à deux le soir.
Je vais à ma seconde visite. Je trouve chez lui le professeur
Manuel Mila y Fontanals, célèbre romaniste; six pieds et, je crois,
plusieurs pouces; soixante-cinq à soixante-huit ans d'âge. Je lui
remets la carte de M. Egger 1 et un tirage à part du même. Amabilité. On cause. Je reviendrai demain prendre des lettres d'introduction pour plusieurs bibliothécaires ou professeurs de Barcelone
et de Madrid .
Je demande mon chemin ; c'est justement à un Français,
M. Leconte, établi depuis 1849 dans le commerce à Barcelone. Il
me fait visiter la nouvelle Université, qui n'est pas encore bâtie
entièrement, et me diène à la cathédrale, admirable, gothique,
sans portail.
Dîner à part à l'hôtel. Puis promenade de sept à dix avec
M. Closas. Conversation en espagnol, bien qu'il puisse parler
français : l'hospitalité veut qu'il me serve à apprendre l'espagnol.
On entre dans un café splendide, comme le Grand Café à Paris;
on consomme chacun une 1aseosa : ça coûte dix sous en tout
pour tous les deux. Ce n'est vraiment pas cher. Je me couche. J'ai
vue sur la Rambla, grand boulevard principal de Barcelone, qui
va du Nord au Midi, où est le port. Persiennes fermées, fenêtre
ouverte. C'est un climat délicieux ici. On dort.
Jugement sur l'Hôteldes Quatre Nations. Recommandé dans les
guides, recommandé à moi par le sous-préfet de Saint-Quentin,
ce qui ne veut rien dire, puisque, évidemment, il a été là où son
guide lui a dit d'aller. C'est un hôtel_français qui est allé se fixe~
sur la terre espagnole : la cuisine, les garçons, les usages, tout y
r. M. Émile Egger, membre de l'Institut, professeur de littérature grecque
à la Faculté des lettres de P aris (1813-1885).

CORRESPONDANCi'. D'ESPAGNE

299

est français. On y est seulement un peu plus exploité qu'ailleurs,
voilà tout. J'y ai passé trois jours et quelques heures, n'y faisant
que trois repas en tout, et j'ai payé vingt-neuf francs cinquante,
sans compter les garçons. Je tâcherai d'aller à l'avenir dans des
hôtels plus espagnols.
(Écrit à roidi et demi, peu avant d'aller au port.)

Après avoir déjeuné ensemble, nous avons échangé nos adresses

à Madrid avec le jeune comte de Blosch, qui s'y en va comme
attaché à l'ambassade prussienne .
Valence (Espagne), Hôtel de Paris, sept francs par
jour tout compris; maîtres français; les domestiques
parlent mal ou pas du tout Je français. La nourriture,
les fruits surtout, délicieux.
Vendredi ro septembre, après déjeuner.

Je continue mon journal interrompu hier.
Mardi 7 septembre. Visite des cc Archives d'Aragon,&gt;) qu'on me
montre tout entières : j'avais un mot de recommandation du
seigneur Mili pour son ami le bibliothécaire. Des manuscrits de
couvents supprimés sont venus enrichir les archives. Ils ne sont
pas catalogués, mais seulement bien numérotés et rangés. J'ai pu
les tenir à volonté. Je n'ai pas vu degrec'.J'ai remarqué Boèce,
Art musical, et Priscien, grammaire du x• siècle, et Sénèque,
Déclamations, un peu plus récent (xn• siècle?).
Déjeuner dans une antigua casa de comidas, un petit restaurant
d'ouvriers. Deux parts d'estofeo, sorte de bœuf à la mode (la
seconde part avec des pommes de terre), puis grappes l'une de
gros raisin blanc, l'autre de petit, deux pêches; j'ai bu du vin
(&lt; clair &gt;) dans un porron, sorte de vase à serin, muni d'un bec par

1. Cf. Rapport sur
p. 192.

1111e

mission en Espagne, dans Les articles originaux ,

�300

CH. GRAUX

lequel on boit' on ne se sert du verre que pour boire de l'eau,
qui est, jusqu'à présent, partout sur mon passage, de première
qualité, surtout à Valence. Ce vin clair valait tout simplement
cc notre Alicante»•. J'en ai eu l'équivalent d'une demi-bouteille
dans mon porron. J'ai payé en tout un franc cinquante.
Après déjeuner, visite de 1a Bibliothèque Saint Jean ou de l'Université. M. Aguil6, le bibliothécaire en chef, d'une amabilité
excessive, me charge de lettres et de pièces pour un de ses jeunes
amis qui est à Séville, employé dans une grande bibliothèque.
Tout bien vérifié, pas de grec à Saint Jean; j'apprends, en outre,
qu'il ne doit plus y avoir rien à Tarragone.
Le soir, dîner chez le Senor Closas. Six ou sept plats, fort bien
cuisinés. La cuisine de maman l'emporterait à peine. Tout
compte fait, à en juger par mes déjeuner et dîner de ce jour, la cuisine espagnole vraie, loin d'être détestable, me va, au contraire,
infiniment. Après diner, nous sortons tous trois Sr Closas sa
femme et moi, nous promener dans les belles ru:s à étalage~. Il
fait si bon à se promener le soir! J'achète, eux m'assistant, un éventail, qui sera toujours dans l'ave11ir un cadeau agréable à quelqu'un,
ne sais à qui. On se quitte. J'absorbe avant d'aller [me] coucher
deux gaseosas pour mes dix sous, en entendant du piano. Dans
tous les grands cafés, pour attirer le monde, on -paie un artiste
qui joue de temps en temps des c&lt; morceaux ii ( morceaux de
piano français) pendant toute la soirée. J'ai vu employerle même
truc en plein jour pour faire entrer les chalands dans un bazar à
la parisienne.
Mercredi 8 septembre : Nativité de la Vierge. Grande fête en
Espagne, comme chez nous I' Assomption.
Je vais à six heures et demie du matin a un concert, orchestre et
chœur~ au Jardin Tivoli. Trois heures de musique : assez de
En marge est un dessin représentant un porrén.
Vin de l'Héraul.t, imitant !'Alicante, dont M. H. Graux avait achet.: une
petite quantité. H. G.
1.

2.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

301

monde. Quelques toilettes de bon goût. Quant à la musique,
c'est de la musique de clocher : elle sent son cru. Ils veulent ici
faire passer pour un grand homme le compositeur Clavé, auteur
de chœurs catalans ou autres, avec ou sans orchestre. Sur deux
morceaux qu'on exécute, il y en a un de Clavé, dont le buste
couronné assiste à la fête. On applaudit à tout casser une « symphonie élégiaque &gt;) dédiée à Clavé, de la composition du chef
de l'orchestre, le maëstro Porcell. Il y a du bon dans ce morceau
•
)
•
• 1
( umque
, mais,.,
mais
...
J'assiste à une partie de la grand'messe à l'église de Santa
Maria. Sombre, comme toutes les églises espagnoles, dit-on :
mille bougies sont allumées pendant foffice. Cela aug~1ente
beaucoup le solennel. Voix, orgues, musique, le tout supérieur
de beaucoup à ce qu'on entend d'ordinaire à Paris. Musique t rès
sé"Vère, faisant partie en quelque sorte de l'office. Trois ou quatre
voix d'hommes seulement, mais bien maniées et produisant une
savante harmonie. Église pleine, un tiers hommes : la moitié de
ce monde à genoux par terre.
Sur la fin de l'après-midi, je vais rendre visite à Mm• Suby,
veuve, six ou sept enfants, de cinH à quinze; M. Roca, qui était
uvec Mm• Suby et la fille aînée sur le bateau, est le précepteur de
la famille. On me fait jouer du piano par trois des enfants, y
compris 1~ grande, qui m'exécute passablement des danses nationales espagnoles (jota - prononcez quo/a - et américa~nes ) , du
Gotschalk et diverses choses. On me retient à dîner : on me fait
beaucoup d'accueil. Le soir, dans Barcelone, on danse partout: il
y a un petit bal devant la maison même où je dîne. On y danse
le quadrille, la valse, la polka, comme en France, plus des « américaines ». J'y ébauche deux américaines avec Lola (la grande,
les quinze ans).
Rentrée à l'hôtel en tramway.
Jeudi 9 septembre. A deux heures, le Besos quitte le port de
Barcelone. La m er nous fait danser beaucoup : le Besos, comparé
à l' Aréthuse qui nous a amenés de Marseille, baisse fortement dans

�302

CORRESPO}NDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

l'estime de passagers gâtés par le premier. Sur les cinq heures fr~
mal de mer me prend légèrement. Je fais part à la_me~ ~e ce ~m
n'était pas encore digéré du déjeuner. Cependant ~e n a1 r,as eté
malade comme l'étaient beaucoup autour de moi. Je m etends
~'Ur le ;ont pour y passer la nuit à l'air, sur le d~s. M~is sur _les
dix ou onze heures, un magnifique petit orage, qm aurait ét~ ~1en
intéressant à observer, si l'on avait été dans de bonnes cond1t10os
de santé se résout en averse. Je mè réfugie dans l'intérieur et
passe, ~oitié en dormant, moitié en sommeillant, la nuit \usqu'à
neuf heures du matin. Nous débarquons . Je débats mon pnx pendant un quart d'heure avec un conducteur de tartane ( charrette,
pas de ressorts, couverte d'une bâche), qui m'~m~ne pour_ cinquante sous (il voulait quatre francs d'ab~~d) à 1Hotel de Pans.
Bon déjeuner. Fruits succulents : ra1sms, pêches, melon de
Valence citron, etc. Je me lave des pieds à la tête, fais un somme
d'une h;ure et mets mon journal au courant. Il est cinq heures et
demie. Je vais faire un tour de ville et mettre cette lettre à la poste,
en atterrdant le diner de six heures et demie. Demain je m 'occuperai des bibliothèques de Valence, rapidement, quitt_e ay revenir,
me reposerai dimanche ici, puis partirai pa.r le chemin de fer pour
Séville. C'est là-bas, je le répète, qu'on peut m'écrire poste restante.
On vous embrasse.

CH. G.

Il est bien entendu que, le service postal se faisant irrégulièrement, cette lettre, comme toutes les autres, vous arrivera quand
elle pourra.
Mes lettres sont mes notes de voyage: gardez-les soigneusement.
Les lettres de et pour l'Espagne ne doivent peser, je crois, que
sept grammes et demi.
Il n'y a pas d'inconvénient à mettre l'adresse des lettres pour
l'Espagne en français.

V
Valence (Espagne), samedi r r septembre r875.

Ma chère maman,
Valence est, comme je le pensais bien, un pays charmant à
beaucoup d'égards. Ni hier, ni aujourd'hui, je n'y ai eu fort
chaud. Est-ce l'effet d'un abaissement général de la température?
Je n'en sais rien. Mais je sais que j'ai bien compensé le désagrément de la traversée sur le Besos.
J'ai vu une grande partie de ce qu'il y a à voir ici. Valence
n'est pas une belle ville. Il reste beaucoup de mauresque; de singulières grandes tours, qui font de l'effet le soir; des maisons
peinturlurées en bleu, en vert ou même en jaune. Valence a cependant de nombreuses maisons dans le genre moderne, de beaux
magasins, en grande quantité, avec de brillants etalages, comme
à Barcelone, à Marseille et partout aujourd'hui, à l'instar de Paris.
Il y a ici comme à Barcelone de bien beaux étalages d'éventails.
J'ai acheté hier un chapeau de fatigue, de forme demi-haute, pour
alterner avec mon petit gris : j'ai payé douze francs, peut-être un
peu moins cher qu'à Paris, à qualité égale. L'hôtel, bien confortable, est raisonnable: sept francs cinquante (tout compris) par
jour. J'ai manœuvré sans grand résultat pour découvrir des
manuscrits grecs 1 • Il est presque prouvé pour moi que, pas plus
qu'à Barcelone, il ne reste pas grand'chose ici. Madrid a pompé,
ou bien l'on ne sait comment ni ou tout cela s'en est allé. C'était,
du reste, dans les prévisions. Au retour - car je désire reprendre
au retour le même chemin (Valence et Barcelone) - je vérifierai
définitivement les résultats négatifs déjà obtenus 2 •
r. Cf. Rapport, ll)C. cil., p. 208.
Au retour, Graux jugea inutile de repasser par Valence.

2.

�CH. GRAUX

J'ai pris ce matin, selon ton désir et aussi pour ma propre satisfaction, un bain de mer, un bon bain. On va pour cela au Grao:
c'est ainsi que se nomme le port de Valence. _Le Grao e~t à une
petite lieue, vingt minutes et six sous de chemin de fe~ (six sous'.
aller et retour). On pourrait donner cinq sous au baigneur qui
vous prête une cabine et garde vos vêtements. Je lui en ai don~é
dix, pour le faire content. Ce sont de très braves geps. Demain
matin, à sept heures, comme aujourd'hui, re-bain.
A M,meille, à Barcelone j'ai fait blanchir du linge : d~ même
ici. Je quitterai Valence demain après-midi sans une pièce de
linge salie dans ma caisse : mon linge vient de m'être fidèlement
rapporté par le garçon de l'hôtel.
.
. . .
Aux cc Archives de Valence », l'employé qm me fa1sa1t raison,
a déploré dans un long discours espagnol la désorganisati~n _de
l'Espagne, qui n'a pas de quoi payer d'emplo_yés pour ses bibliothèques. Il a déploré cette période de deux mois, pendant lesquels,
il y a quarante ans, les couvents sont restés po:tes tout~ ~randes
ouvertes, moines chassés, livrés au vol et au pillage. Voila ~omment tant de manuscrits espagnols sont passés au Musée Bntannique, et ailleurs.
,
..
Tous ces Espagnols sont charmants d affabilité. Quelques-uns
sont bavards, déclamateurs, comme celui des Archives de Valence.
Cela pourrait ennuyer, si le discours n'était pas un bon exercice
pour se familiariser l'oreille au castillan, qu'ils parlent t?us, da~s
ce cas de leur mieux : cela se comprend. Mon Valencien aurait
voulu 'cent collaborateurs pour dresser le catalogue de ses Archives.
« On fait bien ce qu'on peut; mais qu'est-ce que le travail d'un
homme devant tant de besogne? Autant vaudrait, avec une tasse,
vouloir vider la mer. .. &gt;&gt; etc., sur cette corde-là.
Je n'ai pas réussi à visiter les manuscrits qui sont à la cathédrale. L'heure était trop avancée quand j'y suis allé. En l'absence
du bon Dieu - l'archiviste en chef est en voyage - les saints
n'ont pas été complaisants, sauf un brave chanoine, qui a ,~écu
dix-sept ans en France, près de Mgr de Bonald. Il s'appelle Medrna.

305

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Je lui citai le nom de Medina-Cœli : cc Je ne suis, m'a-t-il répondu,
qu'un Medina-terrre » [Cœli=du ciel; terrœ=de la terre].
A la cathédrale de Valence, il n'y a ni chaises ni bancs pour
les fidèles. Les grandes dames, comme les pauvres, tout le monde
prie agenouillé ou accroupi sur les dalles. Il faut dire que le
marbre en Espagne ne donne jamais une sensation de froid. Le
plus curieux est que les femmes s'éventent tout en priant. L'éventail fait partie de la femme espagnole. Les pauvresses même ont
ordinairement un éventail dans la main. Cela et la mantille constituent les caractères distinctifs d'une Espagnole. Si vous êtes frappés
de l'aspect d'un teint blond, que vos yeux se portent à la coiffure :
la femme est coiffée d'un chapeau français. L'Espagnole est toujours
brune, et elle ne connaît pas le chapeau. Elle sort avec une mantille attachée dans le chignon et tombant sur les épaules, ou un
simple mouchoir porté comme la mantille (paiiuelo). Quant à
l'éventail, beaucoup de Françaises l'adoptent.
Les mendiants pavent les rues, surtout les mendiants musiciens.
Les orgues de Barbarie, les pianos idem, sont excellents à Barcelone; ici je n'en ai pas entendu. Mais, en revanche, hier au soir
j'ai écouté, comme les autres, pendant un quart d'heure, un chant
accompagné de trois guitares. C'était bien dans son genre, mais
dans un genre original. Ce métier de mendiant musicien, et de
mendiant en général, semble assez fructueux. Aussi ces gens sont
de mœurs fort douces.
Barcelone et Valence sont assainies l'une et l'autre par un
système d'égouts. L'eau s'y rend de façons bien simples. A Barcelone, le milieu de la rue en est le plus :creux : de distance en
distance, au lieu de grès, on pave par trois grandes pierres bleues,
laissant entre elles deux fentes, larges comme la main. A Valence,
l'eau se déverse du milieu de la chaussée sur les deux côtés,
comme chez nous; alors, sur les deux côtés, de près en près,
même système que ci-dessus.
Le temps a été couvert toute cette journée; il a dû y avoir
encore de l'orage quelque pait. Pourtant il n'a pas plu pour [ainsi]
Rtt1ut. lûspa1tiqut.. xtn.

20

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

dire ici. Une teJle tempfrature est des plus agréables pour vivre.
Valence est environné d'une campagne qui n'est qu'un immense
jardin à maïs, à légumes et à fruits. Le melon particulier à ce
pays, le citron, les figues, les raisins, etc. sont délicieux. (Aprèsdîner, 8 heures.) Les pêches du Midi ne valent pas, généralement,
les nôtres : le noyau ne se détache pas, et il faut les peler comme
maman mange les pommes. Cependant ici à Valence on vous
sert aussi des vraies pêches, de celles dont le noyau se détache.
Mais où la victoire reste au Nord, c'est que la reine des fruits,
la poire, ne réussit guère ni à Marseille, ni en Espagne, s'il faut
en juger par les échantillons que j'en ai rencontrés sur mon che-

Il est bien entendu que, les Carlistes ne laissant pas passer la correspondance par terre entre Barcelone et la frontière française, les
lettres attendent à Barcelone qu'un bateau en parte pour Marseille :
s'il fait mauvais temps un jour et que le bateau ne parte pas, les
lettres ne se mettent pas en marche. D'où des retards. CH. G.

111111.

Le vin &lt;&lt; noir &gt;&gt; espagnol, qui correspondrait pour la couleur au
bùrdeaux, est celui qu'on sert partout: il ne vaut pasgrand'chose.
Vive le vin &lt;&lt; clair &gt;1 ! celui que j'ai bu, je te l'ai dit, dans ce
petit restaurant barcelonais. Aussi, dans les hôtels, voit-on, surtout ici, la moitié des voyageurs, et j'en suis, boire l'eau pure
dans les grands verres. L'eau de Valence rivalise sans peine, pour
la fraicheur et pour le goût, avec la source du Pont-de-Pierrer:
n'est-ce pas beaucoup dire? Je me suis payé, à mon arrivée ici,
une bouteille de Xérès ( Kerès ), que je consomme petit à petit et
que je viderai demain au déjeuner.
Voilà le courant de mes affaires. Je n'écrirai plus que de Séville.
Encore la première lettre sera-t-elle, probablement, adressée à
Garbe, à qui je n'ai pas encore écrit : il vous la renverra, après
l'avoir lue. Seulement, je n'achèverai et ne fermerai celle-ci que
dans le cours de mon voyage de Valence à Séville, ne sais encore
quand ni où.
Ce soir, il tombe une petite pluie. Je me couche.

=

CH. G.
I. Écart du village de Fontaine-lès-Vervins, à un kilomètre de Vervins. M. et
M01 e Graux ont habité au Pont-de-Pierre jusqu'à la mort de leur fils. Dans
le jardin de la maison il y a une source de la meilleure eau. H. G.

Cordoue, train de Sévrne.
Lundi,

2

h. après-midi.

. Arrivé à Cordoue. Vingt minutes de retard sur cent cinquante
lieues ou cent quatre-vingt, en Espagne, il n'y a vraiment pas
lieu de se plaindre.
Déjeuner au vin clair et à l'eau : chacun son verre.
Je vais jeter cette lettre à la boîte, sitôt que j'aurai un timbre.
Voyage agréable. Quoi qu'il ne fasse pas si chaud en chemin
de fer que quelques fois chez nous, l'été, à chaque gare, des
femmes, des enfants viennent crier : « eau fraîche, qui veut de
l'eau fraîche? J&gt; Plus les fruits sans nombre et des buffets souvent.
CH. G.
Mardi .

La santé n'a pas cessé d'être excellente; une vraie santé de
vacances vervinoises. C'est que ce climat est bon. CH. G.
Osuna, 14 septembre (mardi).

J'ai poussé une pointe jusqu'ici, un pays remarquable et plein
d'antiquités. J'y trouve bonne nourriture, bon vin, bon gîte et
bonnes gens. Je gagnerai Séville demain ou après. On fait un
bien beau et bien rare voyage, et on embrasse ses parents.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

VI
Osuna, près Séville.
Mercredi 1 5 septembre, au soir.

Mon cher papa,
Comme on a calomnié cette charmante Espagne! Barcelone m'a
plu par sa richesse, son élégance, sa bonne humeur_ et le caractère aimable de ses habitants. Valence m'a sédmt davantage
encore par plusieurs de ces mêmes qualités et p~r ~on cl~?:at,.,s~
campagne verte, ses fruits délicieux:. Pour verur Jusqu 1C1, J a'.
traversé, en sortant du &lt;&lt; jardin » valencien, la « Manche » s1
aride; la nuit, éclairée par la lune, s'est passée en sommes successifs : je n'avais rien de mieux à faire. Mais le jour nou~ a trouvés
au milieu du système de la Sierra Morena : quel pittoresque !
quels déserts! quels renversements éternels de schi~tes ! J'arrivai
à Cordoue (que je n'ai pas encore eu le temps de voir se:llement~
sans être quitte des vastes plateaux montagneux, cultivés, qm
succédèrent au désert schisteux. A Cordoue, l'on m'enseigna le
chemin d'Osuna ( ou, entre parenthèses, les résultats scientifiques
sont assez heureux et intéressants : je ne puis entrer dans un
détail infini, et je réserve ces récits pour les dîners de l'hiver
prochain) 1 • De Cordoue à Palma del Rio (le r-fo, c'est le Guadalquivir), chemin de fer. Traversée du rio - h~'.nme_s et chevaux
ensemble - dans un bac. Diligence jusqu'à Ec1p . Six heures, ou
plus, de diligence! Bon Dieu, quel~ chen~in~ ! M_ais ~as d; boue,
seulement de la poussière. Des chemms qm n ont 1ama1s éte tracés,
ni empierrés, qui changent de place, je ne dirai pas d'une année
à l'autre, mais, je crois, tous les jours; et des montées et des desr. Voir ci-dessous les lettres XIV bis, XV bis, XVlI bis, XXIII bis, et
XXIX bis.

centes et des cahots, et un train, en s0mme, de cinq ou six kilomètres à l'heure, malgré nos trois bêtes: un cheval et un mulet
et un second cheval enflèche. Au demeurant, conducteur, cocher,
passagers, tous de bonne humeur, bons, de braves Espagnols.
Quelle arrivée à neuf heures du soir à Ecija, où il n'y a pas
d'hôtel, de fonda I C'est, dit-on, le plus grand village d'Espagne.
Il possède, en effet, vingt-quatre mille âmes, neuf églises, un
cirque pour les taureaux, promenades, etc., et cependant je ne lui
ôterai pas son nom de « village ». On va à la posada, - cela se
traduit par auberge; mais, propreté dont on n'a pas d'idée en France,
même dans les villes flamandes . Tous les murs d'un blanc irréprochable. Chambres très hautes. Des punaises ou des puces ?
Qui les a inventées? Je n'en ai point encore rencontré depuis
mon entrée en Espagne. Seulement quelques moustiques (mosquitos) qui vous mordent au front et où ils peuvent; cela n'est
pas bien grave. Je mange des œufs frits non au beurre, mais à
l'huile d'olive. Pour qui n'est pas de parti pris, cette cuisine vaut
la nôtre; et la différence, au reste, n'est pas grande. Ces bonnes
et braves gens de la p()jada sont à causer avec l'étranger sur la porte
pendant deux heures, faisant tous leurs efforts pour le comprendre
et être compris de lui. Il soupe et se couche, le tout pour trentecinq sous. J'en avais eu pour onze francs cinquante de diligence,
grâce à ma malle, rien qu'à venir de Palma ici, - sèpt ou huit lieues
peut-être. Cela compense, un peu du moins. Mais il n'y a pas de
voiture d'Ecija à Osuna! Un mulet portera ma malle. Un garçon
de posada, aussi brave homme que les maîtres sont braves gens,
le conduira, monté sur un âne, parce qu'il ne sait pas marcher
longtemps. On m'offre &lt;&lt; une autre cavalerie », entendez un
second mulet, pour mon usage personnel. Je remercie et compte
sur mes jambes. Ah ! Garbe, combien je te sais gré de ne m'avoir
pas déshabitué de la sobriété ! Partis à six heures et quart du
matin, avec deux petits verres d'eau -de-vie chacun dans le corps,
- pas de betterave, - nous marchâmes . A huit heures et demie
on déjeunait, moi, d'une belle grappe de raisin et de pain, -

�310

3n

CORRESPO. DANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

sans boire. On marcha encore et toujours. On arriva à une heure
et quart, sans avoir bu, sauf mon pauvre conducteur qui, mourant de soif, but, une heure avant l'arrivée, un peu d'eau saumâtre. D'Ecija à Osuna, six lieues ou six lieues et demie du pays,
- c'est-à-dire trente-six à quarante kilomètres, - pas un
village, pas Ul"l hameau, pas une source vraiment potable.
D'autre part, en venant de Palma, il n'y a pas de village non
plus sur le chemin d'Ecija. Il paraît que, dans tous les sens, Ecija
est isolé dans un cercle de cinq lieues de rayon. D'où, m'a dit le
muletier, son nom de Ecija ln Solita (la seulette). On prétend
qu'à l'assiéger elle tiendrait deux. ou trois ans, se suŒsant, elle et
son territoire, à elle-même. Voilà l'histoire de la célèbre Ecija .
Chemins de montagne donc pendant six lieues d'fapagne, et
l'on descend dans Osuna, plaine riche, jolie, mais sans cours
d'eau. Quatorze fontaines publiques, dont l'une, celle qui est sous
ma fenêtre, un petit monument, fournit d'excellente eau. Jour
et nuit elle est assiégée de vendeurs d'eau. Chaque maison - n'a
pas de puits - achète son eau à raison d'un sou ou deux les
quatre cruches, une charge d'âne. Autour de la fontaine, quel
mouvement, quels bavardages, que de cris, quelles exclamations!
Entendit-on jamais un pareil ramage, et perpétuel, jour et nuit?
(mais moi, Ja nuit, je dors : à cela près!) Il faut venir dans Je
Midi, à Marseille, mais surtout en Andalousie, pour sarnir ce
que c'est qu'une population vivante. Et tous ces braves gens sont
des paysans, genre de « Philémon » ', bonasses plus ou moins,
mais tous bons, fort simples, fort francs, empressés à être
agréables à l'étranger, à lui c:iuser, - il les étonne un peu : ils
ne sont jamais sortis du village et il a fait quatre cents lieues,
dit-on, ou plus, - empressés à le servir sans cesse, à prévenir
ses désirs. Bien belle, vaste, haute et propre chambre! Mais je
me couche. La suite à la page 5 du présent numéro.

CH . G.
r. Allusion à un habitant du \'Ïllage natal de M. H. Graux . H. G.

Osuna (1,.000 habitants).
Jeudi 16 septembre, à

2

h. après-midi.

Osuna s'appelle un pueblo, ce qui veut dire un Yillage; mais
c'est une fort jolie petite viUe, si blanche, si propre, si nette,
qu'on ne s'imagine pas une jolie petite ville plus blanche ni mieux
balayée. Je vous ai die si elle était animée, surtout sur la place
de la fontaine. Beaucoup de minois féminins y sont jolis et même
beaux; mais on y parle bien vite, et j'ai bien de la peine à
entendre la convers:ition, sinon des vieux·ou des hommes mîirs;
car, au moins, ceux-là se donnent le temps . Le mrutre de la posada
où je suis descendu est un bon vieillard de cinquante-huit à
soixante ans, donc un jeune vieillard, très grand et gros. Si deux
hommes au monde e ressemblaient, je dirais qu'il a quelque
chose de feu mon oncle Coquelet. Il m'aime beaucoup; hier et
aujourd'hui, il est venu, pour me faire plaisir, me réveiller sur le
coup de six heures. Tous allons faire ensemble son marché. Il y a
marché tou les jours ici. Une grande place entourée d'arcades,
tout comme le jardin intérieur du Palais-Royal, voilà le théâtre
du marché. Il est vaste, admirablement fourni de viandes, légumes,
fruits et toutes sortes de choses. Don José, mon aubergiste, suivi
du premier pauvre qu'il rencontre avec un panier spécial, va de
fournisseur en fournisseur, commande partout ce qu'il y a de
mieux et paye régulièrement sans marchander; car ici les marchands ne surfont pas, et on voit qu'ils donnent la bonne mesure.
Tous les trois ou quatre marchands, on rencontre un ami, on va
boire un petit [verre] d'eau-de-vie blanche ou ùe vin blanc sur le
comptoir; ça ne coûte quasi rien, et l'on va acheter deux ou trois
ou quatre sortes d'autres denrées; puis un autre comptoir; et ainsi
de suite jusqu'au troisième comptoir; ce qui fait en tout six ou
neuf petits verres, assez inoffensifs d'ailleurs. Je ne vois nulle part
d'hommes « saouls en Espagne. ous avons acheté ce matin
plus de trois douzaines de figues pour douze centimes, et pour

i,

��CH . GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

rai lundi seulement la revue des bibliothèques sévillanes. Je suis
arrivé hier ici d'Osuna, ou ma mission a, en somme, assez bien
réussi. Je viens d'envoyer un rapport au Ministre sur ce que j'y ai
trouvé, et une lettre, complémentaire du rapport, à M. L. Renier 1 •
Je ne puis te tenir au courant de mes faits et gestes. Si tu vas à
Vervins, - ce que je désire, - lis mes lettres qui sont le journal
de mon voyage, et numérotées par ordre. Je t'indiquerai ici les
étapes que j'ai parcourues, mais à reculons. Séjour à Osuna jusqu'au 17 septembre, qu~tre heures du matin. J'y étais arrivé le
16 à midi . uit du 13 au 14 à Ecija. Arrivée en gare de Cordoue
le 13 à midi. Départ de Valence le 12 à midi . Arrivée à Valence,
par mer, le ro à huit heures ou neuf heures du matin. Embarquement à Barcelone, sur le Besos, patraque èspagnole (relativement
s'entend), le 9 à deux heures de l'après-midi. Débarquement à
Barcelone [le] 6 à six heures ou sept heures du matin, d'un excellent paquebot français, sur lequel j'avais quitté le port de Marseille
la veille, 5 septembre, à dix heures et demie du matin . PoÙrquoi
ne me suis-je erribarqué que le 5, alors que je devais partir le
1 er au soir? La mer était mauvaise le 1•r, et le vaisseau qui devait
m'emmener était quelque .frère du Besos déjà nommé. Je passai
donc quatre jours à Marseille? Non, je visitai Marseille pendant la
journée du I septembre; dîner, le soir, chez notre ancien camarade Talon, aujourd'hui jeune marié, qui m'avait promené toute la
journée. Le 2, après déjeuner, je partis pour Arles. Je couchai,
ce soir-là, à Nîmes, que je visitai pendant la matinée du lendemain. Puis, ayant bien déjeuné, je partis, en blouse, pedibus avec

M.Jambis, pour La Foux-vingt-deux kilomètres - dans l'inten-

314

0'

celle pour qui j'avais la lettre. Toute simple, de mise, de conversation, de
manières, bien aimable . On m'avait mal renseigné : c'est elle-même qui
habite ici . J'ai vu aussi safüle, mariée depuis quatre ans, simple aussi. En noir.
Je ne sais pas encore bien toute cette généalogie. Mais enfin, n'importe; j'aurai
des recommandations pour la cathédrale; et je suis invité à venir chercher de
l'aide, chaque fois que je ne pourrai pas voir quelque chose par moi-même.
I. M. Léon Renier, membre de l'Institut, professeur au Collège de France,
administrateur de la Bibliothèque de l'Université (1809-1885).

tion devoir le Pont-du-Gard ( construit par les Romains) . Coucher
à La Foux, que j'abandonnai à trois heures et ·demie du matin pour
gagner, toujours avec M. Jambis, Tarascon: descente de la :7allée du
Gard jusqu'à son confluent avec le Rhône. Rentrée à Mars;i_ll~ po~r
déjeuner. Après-midi, excursion rapide à Toulon. Je n_ai pmais
eu le temps d'écrire les épisodes de cette charmante pente excursion. J'avais quitté Marseille avec mon petit sac de voyage pour
tout b:igage. Le troisième jour, en revenant, j'étais sans _doute
dans un bel état de propreté, outre mon accoutrement bizarre,
car un gendarme me demanda sérieusement si j'avais des papiers.
Je souris si doucement qu'il fut gèné, à ce q~'il n~e sem_bl_a, dans
les entournures; il ajouta pendant que, saunant, Je dépitais lentement, presque élégamment, mon passeport « _diplo~rntiqu~ )),
- car mon passeport n'est pas un vulgaire « papier l&gt; : il est signé
Decazes r, -il ajouta: (&lt; C'est qu'ici c'est comme ça, on demande
les papiers. »« Ici ))' je crois que c'était à Arles: le fait est que ce
n'est pas un pays comme un autre. Nous en rejase~ons, il y a _à
en dire. Il lut tout mon passeport jusqu'à la dermère lettre, Je
crois. Arrivé aux mots : « chargé d'une mission scientifique i&gt;, il
s'interrompit : « Scientifique? &gt;), dit-il d'un air drôle. « Scientifique &gt;l, répondis-je d'un air simple . Je ne_sa~s s'il ~it u~ rappo:t
entre &lt;( scientifique &gt;l et ma blouse sale; mais Je crois qu 11 m avait
pris pour un Carliste. Pour un Carlos, passe, mais pas -iste 1 •
Cela ne prouve pas que ce gendarme possède le flair qui, assure
papa, caractérise lecorps. Voilà, mou cher, ce qu'il en coûte de
descendre du train à Arles, quand il y a dix minutes d'arrêt, et
de se promener en long et large sur le quai, afin de bien voir
trois Arlésiennes, leur type ( qui est assurément assez pur et est
loin d'ètre laid) et leur costume, dont _le mouchoir de cou est gra-

1.
2.

Le duc Decazes était alors ministre des Affaires étrangères.
M. E. Lavisse, dans Mélanges Graux, p. xxxv, a rapporté cette anecdote.

�3r6

CH. GRAUX

cieux, élégant, coquet, mais dont le bonnet, quasi d'Arlequin, est
original et drôle.
Je descendis du train à Arles, le 2 septembre 1875, sur les
deux heures et demie de l'après-midi, dans le costume que tu sais,
mais alors encore propre, puisque j'étais au début de ma promenade. Je m'acheminai tranquillement qua via ducit ad urbem : il
n'y avait qu'un chemin, aux détours peut-être un peu capricieux,
mais, comme le dit le latin, il me conduisit à la ville, mieux aux
Arènes d'Arles, arènes romaines, un tantinet restaurées, c&lt; place
de taureaux » aujourd'hui, car la manie des courses de taureaux
a gagné, depuis qu_and, je ne le sais, le Midi de la France. Il y a
taureaux. maintenant à Arles, à Nîmes, tous les deux dimanches,
je crois. Aux Arènes, je me butai sur quatre types et typesses,
qui étaient descendus du train en même temps que moi, et si
drôles d'aspect dans leur genre, que je me refusai absolument à
les prendre pour des Arlésiens, sinon pour des Arlequins. Les
deux jeunes filles, dont l'une d'un... blond plus ardent que le
mien, portaient sur le nez l'une des lunettes, l'autre un lorgnon,
dénués les unes et l'autre de toute espèce de valeur, de légèreté et
d'élégance. La mère avait cinquante ans. Un jeune homme, blond
et barbu à l'anglaise, vêtu idem, trente ans ou vingt-huit, était le
chef de la bande. J'avais affaire à quatre Anglais. On visita le
cirque en partie ensemble, sauf que moi je grimpais en haut, je
faisais le tour, je sautais, je m'en donnais comme ferait un serin
dans une cage de cent pieds. Naturellement, je ne parlai pas
anglais, pour cause. On me parla un peu français, surtout les
jeunes filles (toutes deux comprises entre seize et dix-huit ou dixneuf). Mais j'étais plus occupé de tenir mon chapeau ... sous
mon bras, - il faisait un vent de chien; M. Mistral souffiait
depuis quelques jours à tout casser, - que de me promener sur
la « carte de Tendre &gt;J. Du haut de la grande tour « arabe 11 qui
s'est plantée, avec trois petites tours semblables aux trois autres
bras des angles droits, en plein pourtour du cirque, - pourquoi ?
va le demander aux individus qui sont coupables de la chose, -

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

317

du haut de cette tour on voit ... au loin, d'abord; puis le Rhône
qui se partage en deux pour former 1a Camargue; et puis je n'y
[ai) quasi vu que du feu, vu le vent. En sortant de là, on visita,
- toujours les quatre Anglais et moi, qui ne faisais pas cinq, quoiqu'ils m'eussent pris d'abord, comme tout le monde décidément,
pour une quantité additionnable avec eux-mêmes, - on visita
les autres ruines romaines d'Arles, le théâtre, d011t il reste une
pai;tie des gradins, d'autres choses encore, mais surtaut deux
(seules) colonnes corinthiennes, surmontées d'un débris d'architrave: petit ensemble précieux, il permet de s'imaginer le reste.
Puis, les autres ruines romaines, je ne sais s'ils les virent ; je les ·
visitai tout seul: c( les fortifications de Jules César )), c'est ainsi
que cela s'appelle. Je fis un tour de campagne, je tombai sur des
tombes, comme les cercueils coupés par la route de Coucy 1 , làbas tout en haut, tout pareils quoi, et qu'on appelle ici c&lt; le cimetière païen &gt;&gt;. J'avais visité« cum Anglicis », mon Dieu, dans quel
détail! toutes les colonnes et tous les chapiteaux d'un vieux laid
cloître qui date de trois ou quatre époques pour cause d'incendies
successifs. Je m'en fus dîner vers la gare, là où je fus servi par une
jeune fille qui n'était pas Arlésienne, mais digne de l'être ( elle
était loin d'être laide), et j'allai coucher à Nîmes, à l'Hôtel du
Cheval Blanc, un bon hôtel où on est très bien pour pas cher du
tout, et que, par suite, je te recommande si tu vas, - et je me
recommande si je retourne, - à Nîmes. Arles : petites rues,
étroites j'entends, toutes tortueuses. Devant chaque porte de rue,
qui est ouverte pour cause .de chaleur, pend un rideau qui
empêche d'entrer la poussière, le fléau d'Arles, surtout quand Mistral se met de la partie. Arles est là première ville que je rencontrai sur mon chemin, pavée en cc cailloux roulés &gt;&gt;. Que c'est
mauvais à marcher! Mais c'est la coutume du Midi. Des rues de
Barcelone, quasi tout Valence, Ecija, Osuna tout entiers, les

r. Coucy-le-Château (Aisne).

�318

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

petites rues de la riche et luxueuse Séville sont pavés de ce
maudit pavé. Mon Dieu! faites que je m'y fasse! Je r'ai dit en
passant, d'un mot, deux mots des Arlésiennes; mais un costume
ne se décrit pas: il pourrait se dessiner, je ne le puis. Je répète
seulement que le type arlésien se conserve encore actuellement,
je ne sais si pur, mais bien caractérisé assurément. Les femmes
n'ont rien, rien, rien d'idéal, mais l'ovale du visage, le haut du corps
(le cou et une échancrure de poitrine sont toujours à nu, par
l'effet du costume) sont assez bien. Les Arlésiennes n'ont rien de
maigre; mais les grandes dames d'Arles se font-elles des visites de
·cérémonie, le dimanche, avec ce dr6le de bonnet en pointe se
dirigeant vers le del sur le derrière de Ia tête? C'estce que je n'ai
pu savon.
Nous nous réveillons à Nimes le 3, à six heures et demie du
matin, ou mettons sept heures. Ma chambre, au cc Cheval Blanc»,
donne su~ les Arènes. Je les avais vues la veille en me couchant;
mes yeux les aperçoivent, avant toute autre chose, au réveil.
Visite de :
1° Les Arènes, conservées plus haut que celles d'Arles;
2° La cc Maison carrée » '. Prostyle corinthien. Colonnes idem,
engagées dan,s le pourtour; grille autour, à distance : objets et
débris antiques;
3° « Bains romains 1&gt;;
4° cc Temple de Diane &gt;&gt;, voûté; débris grecs et romains;
5'' c&lt; Tour Magne &gt;), poste ~'observation des Romains, dit le
vieux; vue vaste, mais sans intérêt.
Le chemin de Nîmes à La Foux ( ou Remoulins : le Gard
entre), par une chaleur qu'on disait brû !ante, a été l'une des plus
délicieuses promenades que j'aie jamais faites. La route traversait
des vignes: je cueillais par-ci, par-là un grappillon. Que j'ai
1. Ces mots sont accompagnés d'-011 plan de la Maison carrée. Au milieu du
dessin, Ch. Graux a écrit: &lt;&lt; Musée de tableaux et sculptures modernes.
Quelques débris de sculpture et d'architecture antiques &gt;).

goûté ainsi de bonnes sortes de raisin! Je vis ce jour-là pour la
première fois les oliviers, fos amandiers de tout près. En chemin
de fer, en voiture, on ne voit qu'un ensemble : on ne voit pas
bien.
Je vis à différentes/ois des figuiers, sur lesquels je me précipitai : je pris une figue au premier, une figue au second que je rencontrai. Jamais figue, avant ou depuis, ne m'a paru si bonne_; et
je les aime tant, les figues! J'avais mis inon mouchoir blanc sur
ma tête, sous mon chapeau; c'est un excellent système que j'àvais
vu pratiquer, en chemin, par des indigènes. Cela garantit le cou
du soleil, le chapeau de la sueur; cela flotte au vent, et vous
rafraîchit. Arrivé à La Foux, je_çommandai le dîner âans une espèce
d'hôtel-auberge. On fait de l'hydrothérapie à La Foux; èest une
microscopique ville d'eaux. Puis je me mis en route pour le pont
du Gard qui n'était plus qu'à trois kilomètres.
Pont du Gard: un aqueduc porté sur deux étages de voûtes 1 •
On fait bien plus hardi et plus élégatn que cela maintenant.
L'aqueduc d'Ar..:ueil est bien supérieur, à mon goût. Mais celui
du Gard ( ou Gardon) date des_vieux temps. A la hauteur a a' 2 on
a construit dans ce siècle un pont pour faire passer la route, dans
le style et les proportions du premier étage d·e voûtes romain.
Tout cela vu, bien vu et jugé, je songeais à aller diner, lorsque
je me suis dit que je ne pouvais pas avoir fait vingt-cinq kilomètres à pied et par un temps pareil pour un si maigre résultat
et qu'il me fallait au moins traverser la vallée sur l'aqueduc
romain. Je la traversai, ce qui est mieux, dans l'aqueduc. Un
homme s1y tient droit aisémeht. Je ne la traversai pas entièrement, car, arrivé à quelques mètres de l'extrémité du conduit et
de l'autre bord de la vallée, il sortit de l'entrée de l'aqueduc une
voix, quelque chose comme « ah! bonjour! &gt;&gt; prononcé avec
un accent.. .. britannique. C'était la plus rousse des deux Anglaises

1.
2.

En marge, dessin représentant le pont do Gard.
Les lettres aa' se rapportent à ce dessin.

�320

CH. GRAUX

d'Arles qui venait de me reconnaître. Une seconde fois, nous
fûmes cinq, - pas cinq Anglais, mais quatre et un Français, tous dans l'aqueduc. Je repassai avec eux, dessus cette fois; il ne
faisait plus de vent; on causa beaucoup, surtout que le hasard
de cette rencontre rendit les relations tout de suite plus amicales.
Je réexaminai en détail le pont avec le grand frère; nous passâmes par des sentiers impossibles avec les jeunes filles, touristes
finies et intrépides; nous causâmes botanique et regardâmes des
plantes avec l'une d'elles; nous bavardâmes de choses et d'autres
avec la rousse qui me dit que son frère avait été [ en] Espagne, me
raconta leurs précédents voyages en France, m'offrit du raisin, etc.
Les Anglais étaient revenus passer la nuit, la veille, à Avignon, et
s'en allaient coucher ce soir à Nîmes. Il n'entrait pas dans mon
plan de retourner de nouveau à Nîmes. Je laissai le jeune homme
aller _se baigner seul dans l'eau si pure, si invitante : je songeais
au &lt;c Pêcheur &gt;J de Gœthe. Oh! comme j'ai compris alors la
baUade pour 1a première fois. La femme humide, « Sie sano- zu
ihm, sie sprach zu ihm 1 •• • Ach, wüsstest Du, wie's Fischleiu i;t So
wohlig auf &lt;lem Grund, Du stiegst heruntcr, wie Du bist, Und
würdest erst gesund ». Je ne pus pas l'accompagner ne sachant
pas assez bien nager, hélas! que je le regrettai! Je pris en revenant la résolution de me compléter, dans la mesure du possible,
sous le rapport des exercices du corps. Cela me faisait de la peine
de me trouver ainsi insuffisant. Enfin, je pris congé des Anglais,
et j'allai dîner sans m'être baigné. Cela m'aurait fait tant de bien
à la suite de cette lourde et poussiéreuse marche! J'espère que
ce ne fut pas comme dans la ballade, et qu'on revit !'Anglais.
Pour moi, je ne les rencontrai plus. Le lendemain matin, je prenais à huit heures à Tarascon le train qui me ramena à Marseille,
et je m'embarquai le lendemain.
Voilà, cher, le récit de cette jolie et intéressante excursion. Je

I.

321

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

ne puis te raconter le retour à Tarascon; il n'offre pas d'incidents; il ne fut agréable que par la vue de la vallée, par les
masses d'eau du Rhône et du Gard, que je voyais rouler sous
les rayons quasi horizontaux d1;1 soleil naissant. Cela se peint
plus ou moins; en tout cas, cela se voit et on s'en souvient,
mais cela ne se raconte guère. Ici se termine cette longue lettre,
toute désordonnée, non relue, non combinée d'avance, qui te
fait part des premières impressions et des premiers souvenirs de
mon voyage, à l'état brut. Fais-la tenir, à l'occasion, à mes
parents, ou même envoie-la leur par la poste. Elle est numérotée, et prendra place, après qu'ils l'auront lue, dans les
&lt;&lt; archives&gt;&gt; de mon voyage.
Mon cher Paul, écris-moi à Madrid, poste restante. Embrasse
pour moi ta mère et tes grands parents. Je t'embrasse.
Ton

CH.

GRAUX.

Ci-inclus quatre timbres espagnols pour M. Papillon •.
Fini le dimanche 19, après-midi.

VIII
Séville, mercredi

22

septembre 187 5.

Mon cher papa,

-

On rase mieux à Marseille, à Barcelone, et, je crois, partout
dans le Midi, qu'à Paris et ·que chez nous; mais, sans contredit,
c'est aux barbiers de Séville qu'appartient le pompon. Ils rasent
avec un grand amour de l'art, longuement, finement, doucement.

Ch. Graux a, par erreur, écrit les deux fois mir au lieu de ihm.
1.

Imprimeur à Vervins. H. G.
Ret1Me hispaniqut. xm.

21

.

�322

•

CORRESPONDANCE D 1 ESPAGNE

CH. GRAUX

. C'est au point qu'on entrerait se faire raser pour le seul plaisjr
de se sentir raser. J'ai. tenu, comme tu vois, tout fln emportant
mes rasoirs, à faire cependant des études de barbiers comparés.
Rien n'est plus propre que l'Andalousie. Du marbre blanc
quasi partout, tout blanchi, du reste, avec le plus grand soin; on
est toujours à laver le pa.vé. Les rues sont propres, au point qu'on
mangerait par terre. Je continue à ne pas rencontrer puces
ni punaises; et il n'y a déjà plus guère de moustiques. Le climat est toujours très tempéré, et il ne redeviendra pas chaud
maintenant.
Depuis vendredi que je suis arrivé ici, je n'ai pas fait
grand'chose, parce que les bibliothèques ne sont pas faciles à
fouiller, et, qui pis est, elles sont, à mon point de vue, je le vois
aujourd'hui avec évidence, on ne peut plus pauvres. Je -crois
qu'il n'y a pas un seul manuscrit grec à Séville, et, parmi les
latins, je ne tombe sur rien qui m'intéresse. J'ai seulement
quelques notes de peu d'importance pour Pierre et pour Paul.
La bibliothèque de l'archevêque, que je me suis dispensé de
visiter, après informations prises, ne doit pas posséder de manuscrits. Celle du chœur ou du chapitre se compose d'une centaine de gros volumes, imprimés ou manuscrits, qui servent, au
chœur, pour chanter les offices. Archives des Indes: pas de
grec.
La bibliothèque Colombine, fondée par Fernand Colomb (le
fils de l'inventeur del' Amérique), n'est pas accessible, en ce qui
concerne les mss. qu'elle renferme, sinon .avec une autorisation
du chapitre. Il y aura as~emblée du chapitre après-demain; le
Dean (doyen) m'a promis tout à l'heure d'appuyer ma demande
au sein du chapitre. Mais je crois que, définitivement, je ne la
ferai pas. Le jeu ne vaudrait pas la chandelle. Grâce à la carte
du Dean, "le bibliothécaire' m'a communiqué, hier, le catalogue
·des manuscrits : je l'ai dépouillé entièrement. Il est trop évident
r. D. José Fernandez y Velasco.

323

qu'il n'y en a pas de grecs. J'ai pris des notes, d'après le catalogue, sur les traductions latines manuscrites d'auteurs grecs '.
J'ai eu communication, en outre, d'un Platonis liber medicinae,
xv1e siècle, œuvre, en apparence, de quelque érudit de l'époque.
C'est à la suite d'un Placiti liber medicinae de herbis femininis; et le
Platon est de herbis masculinis. Cela n'est pas de Platon, c'est
clair; et c'est qµelque chose de saugrenu, sans doute. On
m'a communiqué un Alexandre d'Aphrodisie (partiel): j'ai pu
voir qu'il était traduit en latin. Il doit en être de même des
autres, ~ ils sont quatre ou cinq seulement, - dont il n'est pas
dit qu'ils sont en latin. Enfin le Liber Pontificalis, pour l'abbé
Duchesne 2 , ne se trouve pas au catalôgue. Haenel doit avoir
confondu avec le Pontificalis ordo que j'ai tenu (parchemin, xv1e s.),
sorte de rituel pour la consécration sacerdotum. On ne veut pas
me communiquer les quatre ou cinq mss. dont il n'est pas dit
qu'ils sont en latin, puisqu'on ne veut rien me communiquer
de plus, tant que je n'aurai pas mon papelito. Je ne m'en
inquiéterai pas; ils n'en valent pas la peine, je ne le prévois
que trop. Reste donc la bibliothèque provinciale. Elle possède
des manuscrits, mais M. Bueno m'a prévènu, il n'y en a pas
de grec i; je la verrai demain matin de sept à dix heures.
M. Bueno a dû donner des ordres pour qu'on ne me refuse rien.
J'avais une lettre de Lucien Tricot 4 pour son ami Charles Bouisset, à Séville; c'estle fils du b:mquier pourlequel j'ai une lettre de
crédit: coïncidence. Il est charmant, m'a promené dans la ville,
m'a donné une carte d'entrée au cercle de lui et de son père, où
je le rencüntre tous les soirs. If m'a procuré une lettre de recom-

r. Cf. Rapport, loc. cil., p. 205.
Louis Duchesne, membre de l'Institut, actuellement directeur de
!'École française de Rome, préparait alors son Étude sur le Liber Po11tijica/is,
Paris, 1877, in-8 (Thèse de doctorat ès lettres).
3. Le renseignement n'était pas exact : cf. ci-dessous lettre IX.
4. Jeune avocat ami de Ch. Graux. Voy. Mt!Lanr~s Graux, p. xxv1, n. 2.
2. Mgr

�325

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

mandation pour M. Bueno, bibliothécaire de l'Université ( ou de la
bibliothèque provinciale, c'est la même chose ici et partout).
M. Bueno l'empor.te en bienveillance, quoiqu'il soit retenu en
ce moment à la chambre par une fistule lacrymale, sur tous les
bibliothécaires que j'aie jamais rencontrés. Il m'a fait p;irler espagnol tout le temps de ma visite hier - deux heures - quoiqu'il entende fort bien le français, et m'a fait promettre d'aller
le revoir.
· Les lettres de recommandation sont ici de la plus grande
utilité. Celle que j'avais pour Mm• de Shelly (grande maîtresse de
la duchesse de Montpensier, quand les Montpensier habitaient
Séville) m'a valu une recommandation d'elle auprès du Dean . .
Elle est venue exprès en voiture à mon hôtel m'apporter une
[lettre] pour me prévenir: que le Dean me faciliterait tout ce qui
serait en son pouvoir. En effet, le lendemain, je trouvai le Dean,
à l'heure dite, à la cathédrale. Il me fit voir le San Antonio
dont je vous conterai plus tard les aventures, si vous m'y faite;
songer r, la sacristie, et a mis à ma disposition un homme très au
courant de la cathédrale pour me montrer tout. On m'a absolument toùt ouvert. J'ai vu trop de tableaux de divers maîtres et
de statues de Montaiïez pour tenter de les énumérer. La cathédrale est un grand musée à elle toute seule.
J'ai assisté dimanche. dernier à la tuerie, - cela s'appelle
course, - de cinq jeunes taureaux ( novillos). Dimanche prochain,
il y aura de vraies grandes courses, six grands taureaux: j'espère
y être. - En se prnmenant le soir dans les rues, on entend
beaucoup de pianos, des danses; je ne suis pas tombé une seule
fois encore sur un talent passable. On n'est pas très musicien,
ici. La curiosité m'a fait passer une partie de soirée au café
Europeo, ou j'ai avalé une gaseosa à l'orange (o fr. 40) en écoutant des duos de bandurria et piano. Je ne suis pas sûr d'avoir
pénétré le mystère de la bandurria. Six cordes, grandeur du via-

lon, se pince avec le pouce; mais l'artiste produit ordinairement
sur chaque note un trémolo avec le pouce, qui donne la sensation d'un son prolongé et produit avec un archet. Je crois que
les six cordes à vide donnent deux à deux la mên1e note, et que
· l'artiste, posant le doigt à la fois sur les deux cordes, a la
même note à la fois sur les deux cordes voisines, et peut, en
allant rapidement de l'une à l'autre corde, produire le trémolo e,n
question.
.
La cathédrale se compose de cinq nefs parallèles, séparées .
par quatre rangées de colonnes'. Le chœur est la partie la plus
importante de l'église. Le chœur ici, c'es·t le cœur. Il semble que
que l'on n'a songé qu'aux chanoines et pas du tout aux fidèles en
bâtissant l'église. Le chœur est inaccessible à ceux-ci. Du reste, ils
vont aux messes qui se disent dans les innombrables chapelles
latérales. Quant à celle qui se dit au sanctuaire, ils ne la verraient pas dire. Dessous des deux buffets d'orgues (qui sont à
droite et à gauche du chœur) en marbres riches, de couleur. J'ai
assisté dimanche aux préludes de la grand'messe. Plain-chant
accompagné alternativement d'un s~rpent et de musette, clarinette et autre serpent. Fausses, les musette et clarinette. Le
tout d'un drôle achevé et d'un timbre impossible. Puis, pas une
chaise dans la cathédrale, ni un banc.
j'ai maintenant beaucoup de maisons à moi en Espagne: à
Barcelone, celles du cordier Closas et du professeur Mila; à
Séville, celles du bachelier Gerônimo Fartera, ancien employé
aux Archives des Indes, et du bibliothécaire Bueno. Toqs ces
Espagnols m'ont dit, à la. fin de ma première visite: c&lt; Vous avez
ici votre niaison », ou: « Cette maison est la vôtre )). Effet d'une
simple lettre de recommanda~ion, souvent banale. Je leur dis
qu'ils sont plus hospitaliers que nous, et cela les flatte. Le fait
est que jamais on ne lit le moindre signe d'impatience sur leur

324

r. Voit' ci-dessous la lettre X.

I.

En marge, plan de la cathédrale de Séville.

�CH. C.RAUX

visage, quand je vais les déranger. Ce n'est pas étonnant, ils n'ont
pas appris la valeur du temps.
Bouisset me fera faire un de ces jours la connaissance de sa
femme. (Ils sont en déménagement). Son mariage a été un
mariage d'inclination, comme cela se fait encore presque toujours en Espagne, à ce qu'il paraît, et par ce que j'ai entendu
dire, et par ce qu'on voit, et par ce qu'on lit dans les romans
espagnols. Cela se comprend d'autant mieux que, pas plus qu'en
Danemark, en Angleterre ou en Allemagne, on ne dote les
filles. Faut que le mari soit en état de nourrir sa femme, qu'il la
prenne riche ou pauvre : ou bien ne vous mariez pas. Tout au
plus quelquefois un père riche fera-t-il un cadeau à son gendre
en lui donnant sa fille.
Il y a, extérieurement du moins, beaucoup d'aisance à Séville
c_omme à Osuna. La maison sévlllane offre un aspect particulier. On y entre, en général, par une grande porte qui donne accès
dans un vestibule. Cette porte ne se ferme que la nuit. Au fond
du vestibule, une grille en fer, généralement ouvragée, de même
dimension que la grand'porte. Au · travers de la grille, l'œil du
passant plonge dans le patio. On donne ce nom à la pièce principale de la maison sévillane. Le patio est carré, supporte sur quatre
colonnes un corridor qui règne intérieurement sur les quatre
côtés de l'étage supérieur, tire tout son jour du toit et un peu de
la rue au travers de la grille et du vestibule. En bas et à l'étage,
les pièces sont disposées autour du patio ou du corridor. Dans
l'été, on descend habiter le rez-de-chaussée et le patio; à l'automne,
on remonte s'installer à l'étage'.
Mes lettres étant mes notes de voyage, je jette ici pêle-mêle
quelques observations rétrospectives sur mon séjour à Osuna.
Bourdonnements intenses de sauterelles, extrêmement aigus,
que je ne pus parvenir à faire entendre à mon guide en arrivant
à Osuna le 14 septembre à une heure. (Cf. les sauterelles que

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

n'entendait pas M. Papillon en revenant de Poigny', et que
M. Rogine 2 déclarait entendre à peine).
Coucher du soleil et lever de la lune du haut du plateau qui
domine Osuna, au Nord. Coup d'œil et vaste et magnifique,
borné par les montagnes dans un grand lointain.
Osuna. Ruines romaines: amphithéâtre, thermes, sépultures.
(On appelle panthéon les lieux de sépultures réservées, en
Andalousie. Panthéon, à Osuna, à gauche, un peu avant
&lt;l'entrer, sur la route qui vient d'Ecija. Panthéon de la famille
Montpensier au fond de la chapelle du Palais San Telmo, à
Séville.)
• A Osuna, toutes les fenêtres, au moins celles des rez-de-chaussée, sans exception, sont grillées. Coutume arabe, dit-on :
sûreté.
Mira= viens, tiens, écoute, vois, etc. Mire usted (société
polie).
A Osuna : eto pour esto ; s muet à peu près partout devant
une autre consonne, ou comme finale.
2 I 1 20 1 I 9 1 I 8 J

En marge, plan de maison sévillane.

I7

1 I

6 1 15

J

l

4

j 13 J I 2

Voici comment sont numérotées les rues à Osuma
I j 2

I 3 1415 l 6 i 7 ) 8 J 9 /

I0

1

II

Nulle part, dit-on dans la ville, on ne mange de meilleurs
poulets ni de meilleures perdrix qu'à Osuna. A en juger par
l'expérience que j'en ai faite, cela pourrait être vrai.
J'y ai goûté pour la première fois du fruit nommé gamboa,
que je crois avoir retrouvé hier ici à l'hôtel, sous le nom de
membrillos, arrangé tout comme la compote de poires. Surtout
sous cette dernière forme, c'est excellent.
r. Hameau situé près de Vervins. H. G.
2.

I.

327

p.

Professeur de sciences au collège de Vervins. Cf. E. Lavisse, loc. cit.,

XIV.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Grandes raves, longues de vingt-cinq à trente centimètres,
roses.
Comme clôture, on plante ici la pica, plante à immenses
feuilles épineuses 1 , foisonnant beaucoup dans le pied, de sorte
que tant que la plante ne meurt pas, elle forme une très bonne
clôture. On emploie aussi au même usage la penca ou higochumbo,
ce dernier nom indiquant un rapport avec le figuier. Près de
Remoulins ( en France, Gard), c'est une espèce de grand roseau
qu'on pl:tnte et qu'on laisse se dessécher sur p'Iace, qui forme
ordinairement une clôture sèche.
Autels à Osuna, et un peu partout, immenses, tout en
cuivre, doré(?), surchargés à l'infini de ciselures et d'ornements.
Je n'ai jamais entendu débiter un si long rosaire qu'à Osuna
le jeudi. Il a duré peut-être plus de trois quarts d'heure, et
pas de chaises. Les dames s'accroupissent par terre sur les tapis.
J'étais fatigué d'un pareil chapelet; on a dû le dire plusieurs
fois. Et l'on y allait d'une vélocité ! Cela me paraissait plutôt une
fureur de dire un nombre immense de fois les mêmes paroles en
un temps limité qu'une ferveur religieuse. Cela me rappelle « fatiguer le ciel de prières ». La religion est tout en extérieur dans
cette Espagne. L'autre jour, à la cathédrale, une mère venait
prier avec une jeune fille. La mère récitait sans cesse la première moitié de l'Ave Maria et la fille répondait, quasi haut.
Jamais je n'ai vu expédier avec un pareil ensemble et une semblable vélocité les füanies de la Vierge que le jeudi, à Osuna.
Mon séjour entier à Osuna m'est revenu à quinze francs cinquante.
Je n'ai pas trouvé d'autre lettre ici à Séville - poste restante - que celle de Garbe. Ne m'avez-vous donc pas écrit?
Il faudra m'écrire désorm~is à Madrid, poste restante. J'y trouverai votre lettre en arrivant.

Je visiterai sans doute Cordoue et Grenade avant d'aller à
Madrid, ce qui fait que je n'arriverai à la ·capitale que tout à la
fin de la semaine prochaine.
Je me porte toujours à ravir sous le ciel andalous, et je vous
embrasse de bien grand ,;œur.
Votre fils,

I. Entre les m0ts f euilles et ipineuses, est un dessin représentant une feuille
de pica.

Ch.

GRAUX.

Mercredi soir.

IX
Séville, dimanche matin 26 septembre 1875.

Mon cher papa,
Je me suis entendu avec Carlos Bouisset pour avoir des vins
d'Espagne. Nous serons servis par deux de ses bons amis. J'ai
goûté hier les vins avec lui. Je me suis décidé à prendre une
arroba (=seize ou dix-sept litres) de Moscatel ( ou Muscat) et une
arroba de Priorato ( vin de Catalogne), jeunes tous deux,
c'est-à-dire de deux à trois ans; car, pour peu gu'on les prenne
vieux, les prix montent assez vite, et nous avons bien le temps
d'attendre. L'arroba de Muscat coûtera, prise ici, quinze francs
d'Espagne, c'est-à-dire environ seize francs français; l'autre, environ douze francs français. De plus, tu recevras une arroba de Xerez
(prononce Kérès); c'est le premier vin d'Espagne et j'ai commandé
la première qualité : vin sec, celui-là. Vieux et fait, il coûte dans le
pays très cher, soixante à soixante-dix francs l' arroba, et même plus;
mais, toujours d'après le système, je l'ai commandé ayant entre
trois et six ans, la meilleure année qui se trouvera dans cet
intervalle. Cela rabaissera le prix jusqu'à une trentaine de francs
l' arroba, probablement. J'ai donné carte blanche, du reste, à Carlos
surce chapitre. J'ai goûté de son Xerez, qui lutte très bien avec
d'excellente vieil le eau-de-vie. Ce sera Carlos Bouisset qui expédiera

�33 1

CH. GRAUX.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

tout cela à Rouen ( ou peut-être au Hâvre) par un navire à voiles en
novembre prochain. En même temps, il joindra à l'envoi une caisse
d'oranges et citrons doux (de deux cents à deux cent-cinquante de
chaque espèce). Tu trouveras bien alors à les distribuer en cadeaux
agréables. L'envoi arrivera à Rouen chez le correspondant de
Carlos, qui te préviendra de le faire prendre chez lui, et tu commissionneras la personne qui fera cette opération d'acquitter tous
les frais, prix d'acha , frêt, douane, etc. Nous verrons à ce tempslà qL1elle personne pourra nous rendre ce service; sic' est à Rouen,
M. Prévost, le parent de M. Camet ' ; puis, il me semble que
nous avons toujours la ressource de Wenck, qui doit avoir des
correspondants partout. Voilà donc une affaire entendue, à motns
que tu n'y veuilles changer quelque chose. En ce cas, écris-le moi
poste restante à Madrid. J'écrirai à Carlos. Nous avons le temps,
puisque l'expédition n'aura lieu qu'en novembre prochain. Le
vin t'arrivera dans de petits fiîts. Ce n'est que le vin le plus vulgaire qui voyage encore maintenant dans des outres.
J'ai retiré hier seulement à 1a poste d'ici ta lettre et celle de
maman, arrivées depuis le 22 septembre. Les lettres mettent, à
ce que je vois et entends dire, ordinairement de cinq à six jours.
Dans peu, grâce à la déconfinire des Carlistes, il semble que
la correspondance repassera par la voie de terre d'Irun à Bayonne,
et l'on gagnera peut-être un peu de temps.
La lettre III n'a pas été adressée à Garbe. Vous avez tout reçu:
I, datée de Paris; II, de Marseille; li, de Barcelone ; IV, de
Valence. Actuellement, vous avez dû recevoir en outre V,
d'Osuna, et VI,, de Séville. Vous recevrez aujourd'hui ou
demain Vil (de Séville) que Garhe, à qui je J'ai adressée, vous
rell\'erra, et sans doute demain ou après VIII, toujours de
Séville. Enfin, quand cette lettre Yous arrivera, je serai sans
doute à Madrid ou la veille d'y arriver.

Donne-moi toujours avis des lettres reçues de moi, pour que
je puisse contrôler et me rendre compte qu'il n'y en a pas de
perdues.
Une fois à Madrid, il ne faut pas que maman compte recevoir de lettres aussi fréquemment, car j'aurai alors de la be ogne,
tandis qu'en ce moment mon voyage ressemble comme deux
gouttes d'eau à un voyage d'agrément.
Tu vois par les lettres reçues de moi ce qu'on peut envoyer de
papier. Demande le poids à la poste de Vervins. Fais mes amitiés, chaudes comme le climat andalous ... au mois d'août, à
M. Magnier 1 , à qui je n'écrirai pas avant d'avoir entamé ma
vraie campagne scientifique. - J'apprends avec joie, tu penses
bien, qu'on se porte bien. Moi, je jouis ici d'une santé florissante.
Je me trouve pas mal d'appétit pour un pays chaud: cela tient-il
au bon air qu'on respire, aux fruits délicieux? Je ne sais; mais
je me porte à merveille. Je ne bois plus que de l'eau depuis
huit jours; j'ai vu des personnes qui le faisaient, et je trouve
aussi cela bon et sa:in.
Il me faut faire justice en deux mots de la lettre de
maman. Je ne veux plus de lettres comme cela: les guet-apens
m'assomment, et j'ai plein le dos des savants traîtres. Est-ce
entendu ? La fin de la lettre est bien, au contraire. &lt;&lt; Je vais être
raisonnable », dis-tu, ma chère maman. Bu.eno, bueno = c'est
bien; je suis content.
Je suis accueilli, sincèrement, d'une manière charmante. J'ai
trouvé un manuscrit grec de Démosthène ici•; comme la bibliothèque de l'Université, où il est, n'est ouverte que trois heures
par jour, on l'a transporté chez le conservateur chez qui je l'ai

330

a

1. Professeur de musique 'à Vervins, élève du grand-père matemel de
Ch. Graux. Cf. E. Lavisse, loc. cit., p. xv1.

1. Sur l'abbé Magnier, qui enseigna le grec à Ch. Graux et lui donna
quelques leçons d'hébreu, voir E. Lavisse, loc. cit., p. xm, n. ,.
2. Cf. Rapport, loc. cit., p. 206.:t p. 209. Cf. aussi Ch. Grau x, Notices s0111111afres
des 111a11wcrits grm tl' Espagne et de Portugal, 111 ises en ol'dre et complitées par Albert
Martin (Paris, 1892, in-8. Extr. des Nouv. Arch. des missions, II), p. 227.

�33 2

CH. GRAUX

collationné, à mon aise, toute une journée. L'accueil gue j'ai
trouvé au cercle (plein de Français), parmi mes compagnons
d'hôtel, chez les personnes pour gui j'avais des lettres, l'amitié
de Carlos Bouisset et celle du bibliothécaire, M. Bueno, tout
cela m'a rendu la vie très agréable ici depuis dix jours gue j'y
vis. J'ai lu des articles qui se publient dans la« Revue d'Espaghe &gt;&gt;
(en espagnol) sur l'histoire des études grecques en Espagne' . Je
collectionne des recommandations pour d'autres villes où j'irai,
Madrid et autres.
La température se maintient a un niveau raisonn.able.
(Dimanche, 2 h. r/4). La chaleur ici n'est jamais, paraît-il, accom~
pagnée d'orage. On passe des étés entiers sans avoir entendu uu
coup de tonnerre. C'est ce qui m'explique que la chaleur est si
peu lourde à porter. Je reviens de chez Mm• de Shelly, qui
vient de me munir d'une lettre de recommandation pour Grenade, et me promet pour ce soir une autre lettre pour Cordoue.
J'ai ou j'aurai diverses recommandation~ pour Grenade, Cordoue,
Tolède, Madrid et Salamanque avant de partir d'ici. J'ai constaté
que c'était si agréable que je ne veux pas en avoir disette pour la
suite de mon yo_yage.
. On tend des bâches au-dessus de plusieurs rues et de petites
places pour y maintenir la fraîcheur . Les maisons, grâce au
patio, dont le vitrage est aussi couvert de toiles pendant le jour,
gardent beaucoup de fraîcheur. On est bien précautionné ici
contre le chaud.
Mais que le peuple est peu musicien! J'ai entendu de mauvaises musiques militaires : nous avons eu bien mieux que cela à
Vervins: juge ! Je continue à trouver peu forts les pianistes
mâles ou femelle~ qu'on entend au travers de la grille .du patio,
en passant dans les rues.
1 . C'étaient les Apuntes para ima historia de los estudios helé11icos e11 Espa1ia,
de M. Julian Apraiz, dont Ch . Graux a rendu compte dans la Revuecritique du
12 août 1876. (Cf. Ch. Gra ux, Notices bibliographiqius et r1-11tres articles...
Paris, Vieweg, 1884, in-8, pp. 20-27).

CORRESPONDANCE

D'ESPAGNE

333

Le type des femmes d'Andalousie n'a rien d'idéal; ce n'est
pas une belle âme, un caractère riche, un tempérament céleste
se reflétant sur le visage et lui faisant sa beauté. Non, c'est une
belle coupe de visage, assez d'embonpoint, des cheveux noirs
comme corbeaux, de grands yeux, belle peau et petits pieds :
un bon ensemble, physiquement parlant. L' Andalouse n'est pas
instruite, pas très intelligente, est fort aimahle et aimante,
s'habille la plupart du temps de noir, ce qui, la pointe échancrée sur la poitrine aidant, est une mise avantageuse pour une
belle femme . Elle ne sort pas, en bonne Espagnole; sa1is la'man tille, et ne quitte pas son éventail. A l'occasion, si l'on est obligé
d'affronter le soleil, l'éventail sert d'ombrelle.
Rues pavées en dalles de pierre, carrées ou rectangulaires. Les
petites rues ont, au milieu, un pavage en caillou roulé; mais
les grandes sont les plus agréables du monde à. la marche. La
rue de las Sierpes est la promenade du soir; c'est le boulevard
de Shille. Tous les beaux magasins sont là. Là est le cercle.
C'est aussi l'une des principales voies d'accès : 1° de la Place
del Duque, quartier aristocratique fort fréquenté le soir; et 2°
dans l'autre sens, de la Place Neuve ( ot't est mon hôtel), la plus
populeuse des places de la ville, le soir. On y entend plusieurs
fois la semaine de mauvaise musique militaire et on y tire de
(beaux ? je ne les ai pas vus) feux d'artifice, dont le programme
(celui des feux) paraît dans les journaux.
Les librairies ont moitié livres espagnols, moitié français. Les
trois quarts des livres espagnols sont traduits, en outre, du français. Alphonse Karr, Michelet, Arsène Houssaye, Belot,
Th. Gautier, un peu Balzac, voilà ce qui se traduit le plus.
Les traductions d'ouvrages français sur les mauvaises mœurs et
une certaine histoire naturelle ·prédominent aux étalages. C'est
une littérature qui plaît sans doute ici. (Les observations sur les
librairies s'appliquent aussi aux librairies de Valence). Il y a ici
des airs nationaux qui s'appellent les malaguenas, genre arabe.
J'en ai entendu des fragments. Malaguenas doit venir d~

�334

CH. GRAUX

Malaga. J'attends d'être à Madrid pour les acheter. A Madrid
j'espère me mettre au courant de la musique espagnole et
entendre enfin de la musique. Je crois que ça me semblera
bon. Mes chers parents, il y a grande fête aujourd'hui : il y a
taurêaux. Tout le monde, la grande société y court. J'ai mon
billet ; je m'y sauve. Je vous embrasse tous beaucoup, beaucoup de fois.
Ch. GRAUX.
J'ai pris hier de l'argent chez M. Bouisset; c'est le premier
usage que je fais de ma lettre de crédit. Encore ne toucherai-je à
ce nouvel argent qu'après avoir quitté Séville. J'ai acheté
quelques romans espagnols de Fernan Caballero. Ch. • G.

X
Cordoue, mardi 27 septembre 75.

Ma chère maman,
Avant de quitter Séville, hier matin, j'ai envoyé voir à la poste
s'il n'y avait rien d'arrivé pour moi. Justement ta lettre non
datée y était, depuis combien de jours, je n'en sais rien, la personne n'y ayant pas regardé. J'espère que si vous avez écrit depuis
lors, vous n'a.vez plus adressé à Séville: si vous l'aviez fait, dites1e-moi, je ferais revenir la lettre là où je serais. Il faut adresser tout,
jusqu'à nouvel ordre, poste restante à Madrid, bien que je prévoie
aujourd'hui être retenu huit ou neuf jours tant à Cordoue (bien
-agréable séjour) qu'à Grenade ( dont on dit merveille plus que
-de tout au monde). Je trouverai donc en arrivant à la grande
capitale des nouvelles à la fois vieilles et récentes, si vous avez
écrit plus d'une fois. Je passerai une première fois à la poste
aussitôt débarqué, puis une seconde fois le 1 I septembre (sic).
Avis à vous.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

335

Cette lettre de maman, autant que je me rappelle, était assez
raisonnable. Elle ne renfermait déjà plus qu'un faible écho de la
triste légende des trappes et du guet-apens. J'espère n'en plus
entendre parler désormais.
J'ai donc dit adieu hier à Séville et à mes sympathiques compagnons d'hôtel, le jeune peintre Martinez et le directeur de !'École
des Beaux-Arts de Madrid, Don Carlos Rivera. M. Martinez, je ne
sais si je l'ai déjà dit, est à Séville depuis assez longtemps; il y
avait été appelé pour restaurer, à la cathédrale, le Saint Antoine
de Murillo, le chef-d'œuvre de ce grand maître. Ce tableau a une
histoire. Grand de trois mètres sur quatre, il fut volé une belle
nuit, et, de la cathédrale de Séville passa incognito en Amérique,
où un consul espagnol le reconnut avec stupéfaction, le repinça et
le réintégra dans sa patrie. Les auteurs de ce hardi coup de main
sont restés, dit-on, inconnus. Mes autres compagnons d'hôtel ne
méritent pas de mention spéciale. Seule, la Sefiora Carlos Rivera
aurait droit à un très long chapitre, si je pouvais me permettre
de l'écrire. Je lui donne quarante ans; elle en a peut-être trois ou
quatre en plus, et voudrait bien, je m'imagine, que je lui en donnasse encore autant de moins. Voltairienne évidemment, malgré
·de bons rapports sociaux avec des chanoines de la cathédrale, peu
-intelligente et peu instrnite, mais parlant sempiternellement à
-très haute voix, de tout, avec une volubilité qui fait que je ne
comprends pas la moitié de ce qu'elle dit. Belle femme au demeurant; deux toilettes par jour, quelquefois trois, toutes fort belles
et de grand goût. Elle [est] évidemment aussi coquette que voltairienne, n'a pas eu d'enfants, jouit d'une santé florissante, est
blonde, à la croire, sous ce rapport, de race anglaise. Je lui ai peu
fait raison, pour cause, quoiqu'elle m'ait souvent tenu de longs discours; mais je l'écoutais attentivement, ce qui lui a toujours suffi:
cela la flattait, et je m'instruisais. Son mari parle très peu, mais
était très bienveillant avec moi; il parle un peu français. Le hasard
les a placés à quatre pas de moi, dimanche, aux: taureaux. Ils
payaient neuf francs la place, moi trois; et j'étais moins serré

�CH. GRAUX.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

qu'eux. Trois taureaux sur six ont été convenables et m'ont paru
être tont à fait de braves gens. C'est curieux comme les toreros
et les matadores vous ma.nient ces vilaines bêtes-là. Les pauvres
animaux ne sont pas de taille en présence de l'homme qui a
étudié son affaire. Malgré le laid d'une partie du spectacle, les
cbevaux qui reçoivent les coups de corne, malgré la condamnation que je lance, en principe, contre ces divertissements assez
barbares, le curieux est que j'ai pris un très [grand] intérêt à la
lutte des trois braves taureaux. Je ne verrais pas quatre belles
courses sans devenir aficionado, amateur. Voilà comme l'homme
est d'accord avec ses principes l 11 faut dire aussi qu'on mange de
bien bons almendras au cirque (sorte de pâtisserie avec des
amandes). Dieu! la Seiwra Carlos Rivera m'a-t-elle abîmé, Je
soir, a table, avec mes alme11dras l
On mange à Séville quelquefois de bonnes choses, telles que
des glaces aux oranges. Je ne mets au-dessus que la glace (parisienne) au citron. Mais que leurs glaces aux pêches sentent le
pourri, et que la glace à la manteca, ce qui veut dire au beurre,
ressemble à du beurre fort, ou à je ne sais quoi ! Quand je dis
&lt;&lt; pêche &gt;&gt;, j'entends melocot6n: c'est une pêche qui ne s'ouvre pas.
On la pèle comme une pomme et on mord à même. Le dictionnaire traduit : &lt;&lt; Albergier enté sur cognassier; fruit de cet arbre I i&gt;.
C'est la seule pêche qu'on m'ait servie dans tout le Midi de la France.
Que papa se rende compte, s'il peut, et juge !
J'ai été accaparé, au cercle de Carlos Bouisset, par un Français de
leurs amis, industriel établi en Espagne depuis trente ans et qui
y exploite des mines. S'il ne faisait qu'exploiter des mines, rien
ne serait plus louable; mais pourquoi s'est-il mis en tête d'ap-

prendre le grec à cinquante ans afin de pouvoir prouver que le
grec, le sanscrit et tous leurs frères et sœurs dérivent du basque!
li va acht:ter la grammaire indo-européenne de Bopp, le Thesaurus, des livres sur les f:trusques, etc., etc., et j[ voulait que je lui
racontasse l'histoire des peuples qui vivaient eu Grèce avant l'histoire. Devant ma déclaration d'ignorance complète, il m'a affirmé
mystérieusement que les Pélasges étaient Ibères. Mettons qu'ils
sont Ibères et n'en pa.rlons plus. Mais ce serait curieux tout de
même de pouvoir comparer la langue des Pélasges, dont on n'a
pas const:rvé, peut-être, un seul mot, avec le basque que ce brave
monsieur déclare n'être bien su de personne, pas même de lui,
qui du reste n'est pas basque, mais bayonnais. C'est un brave
homme tout de même, et intelligent. Pour aider ma conscience à
digérer le basque, j'allai déguster, lui présent, deux glaces aux
oranges. Je n'ai pu réussir une seule fois, à Séville, à payer moimême mes consommations, à moins d'être seul. Et ce qu'il y a
&lt;le plus curieux, c'est que les Sévillans, très sobres, la plupart
du temps causent en me regardant faire, sans rien prendre euxmêmes. Mais ils trouvent moyen, grâce à mon oreille encore
rétive, de s'entendre en entrant avec le garçon et l'on n'accepte
pas mon argent. Il paraît que c'est ainsi que les Andalous entendent
l'hospitalité. Sur ce point, ils sont intraitables.
L'Andalous qui n'a pas adopté le costume parisien - peu ont
résisté, du moins à la ville - porte un justaucorps qui ne qescend
pas plus bas que les reins, un chapeau gris mou plus haut que le
mien et à très larges bords; ils ne mettent point de cravate. Cela
suffit pour leur donner un aspect particulier. Ajoutez souvent une
bande d étoffe rouge roulée, comme une large ceinture, aut.o ur du
corps à la hauteur du ventre.
Je ne sais comment c'est ailleurs, en Espagne, mais partout où
j'ai passé, j'ai rencontré une population de braves gens et de gens
probes. A Séville, à l'hôtel, on laisse les portes de sa chambre
ouvertes tout le jour à deux battants. Mais le muletier qui m'a
conduit d'Osuna à Ecija, tous les gens à qui j'ai eu à faire, -il est

t. M. H. Graux veut bien nous écrire au sujet de cette définition: ~ Jene me
« souviens pas si j'ai répondu â ce passa,ge de la lettre ; mais, en tout cas, il

&lt;c s'agit là de quelque chose de contraire âmes notions passées et pnlsentes d'hor« ticulmre. Greffer un arbre dont le fruit est à noyau sur un arbre dont le
« fruit est â cinq pépins, je n~ l'ai jamais essayé ni vu essayer. ))

Rrt,u bispax.i911t.. xm.

337

21

�339

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D 1 ESPAGNE

vrai que je n'ai pas eu de rapports avec la classe indigente, - je
n'aurais certainement pas h.ésité a leur confier mon porte-monnaie,
si c'eût été utile. Partout, quand j'ai changé de l'argent, on m'a
toujours donné mon compte, bien que dans les commencements
je ne pusse pas calculer assez vite de tête mes conversions pour
vérifier sur place. A peine si quelque vendeur de galettes dans
les gares de chemin de fer a profité par~ci par-là de mon inexpérience de la valeur de la monnaie de bronze, dont il y [ a] trois
systèmes differents, pour souffrir que je lui donnasse deux ou
trois sous de trop. On m'a prévenu que l'Espagne était inondée
de fausse monnaie. Il ne m'est pas encore venu dans les mains la
moindre pièce fausse. Il est trop évident que, toujours, les plus
honnêtes gens vous renseignent inexactement, fautivement, par
l'exagération immense de leurs dires. Les choses sont toujours
beaucoup moindres que ne le croient ceu:x qui en parlent,
même lorsqu'ils ont les éléments poui: savoir ce qui en est.
Quoi qu'il en soit, on m'a barbifié encore ce matin, ici, à Cordoue, divinement bien, et dans une peluqueria de chétive apparence. J'ai du plaisir à être rasé par un acier andalous.
Mais, à propos d'honnêteté et de sécurité, vous ai-je déjà parlé
des serenos ou veilleurs de nuit, avec eur lanterne et leur hallebarde? Sitôt que la nuit tombe, les agents de police de jour sont
remplacés par les serenos. Aux sere,ws on demande du feu pour
allumer: sa cigarette, ou son chemin quand on ne le sait pas. Je ne
le leur ai jamais demandé, à eux, mais sou vent à leurs camarades
de jour. Ces braves gens vous conduisent : ils ne se contentent pas
de vous donner des indications. La police andalouse me paraît
excellente.
Cordoue devient très riche .(par l'agriculture, dit-on). Je suis
logé sur fa grande promenade, au premier, ayant le théâtre et le
principal café devant moi, bien nourri, pas de puces ni de
punaises, ni même, quelle chance! de moustiques : le tout pour
six francs vingt-cinq par jour. Les maisons des personnes un peu
aisées sont à patio, comme celles de Séville; je me souviens

maintenant que quelques maisons riches d'Osuna, dont l'aspect
m'avait paru singulier, étai~nt aussi des maisons à patio. Au fond
des patios, au travers de la grille eu fer, souvent jolie, on voit
coudre ou causer les Senoras, le soir, en passant, ou jouer du
piano. Mais on n'entend rien que de la musique de danse ou des
&lt;&lt; morceaux » genre français. Le soir, les Messieurs vont au cercle.
Huit ou dix salles dont plusieurs immenses, deux patios, le tout
couvrant un espace égal à la place de Vervins; édifice neuf, non
encore achevé dans toutes ses parties ; salle de bal admirable, de
la hauteur de deux étages, glaces vastes ; un édifice, en somme,
qui vaut plus d'un million et demi, bien que le terrain soit pour
rien à Cordoue : voilà le Cercle de !'Amitié, auquel j'ai été
présenté hier par un des membres (la générale de Shelly
m'avait procuré pour lui une recommandation) . On ne comprendrait pas que cinq cents membres à soixante francs par an
aient pu suffire à de pareilles dépenses. Il paraît qu'on joue
beaucoup ici et le cercle, prélevant un tant pour cent sur les nùses,
a été jusqu'à toucher trois ou quatre cents francs dans un jour. Il
y a là deux pianos à queue, dont l'un, américain, est celui qui a
figuré à !'Exposition Universelle de r867 et a remporté le prix.
Le professeur de musique d'ici, qui fait partie du cercle, y
jouait hier soir .... du piano. Je l'ai écouté trois quarts d'heure.
Il me prenait pour un artiste et voulait me faire jouer du violon
ce soir au cercle. C'est bien bon!
Tu sauras, ma chère maman, qu'on dit en Andalousie aux
mulets pour les faire marcher: « rémoulé ». J'ai entendu ce cri
tant de fois sur la route d'Ecija à Osuna que j'ai fini par comprendre que ce qui sonnait à mon oreille comme &lt;&lt; rémoulé »
était effectivement une prononciation un peu cc espéciale » comme on dit ici de arre, mula ( qui se prononce en effet
nwulé), c'est-à-dire : &lt;&lt; en avant, mulet )&gt;.
Les chanoines du xvr• siècle, ô horreur! ont vraiment massacré la mosquée de Cordoue qui dut être jadis d'une suprême
élégance; ils ont planté en plein milieu de ses cinq cent quatre

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

colonnes une petite cathédrale gothique, qui tue l'effet de ce qui
reste de l'immense merveille. On perd la vue de l'ensemble. Ils
ont muré de tous côtés, les barbares !
M. Lavisse, connaissant le Baron Lambert, qui connaît la générale de Shelly, qui connaît D . Juanito Calvo de Séville, qui con_
naît D. Andrés Ros de Cordoue, qui connaît le cousin germain
de sa femme qui ne fait qu'un avec un jeune chanoine secrétaire
du chapitre, qui connaît un autre chanoine qui est fort bien avec
le Senor Pénitencier du chapitre, qui m'a donné rendez-vous pour
aller visiter demain avec lui la bibliothèque du chapitre, M. Lavisse, donc, me vaudra sans doute d'obtenir l'entrée d'une
bibliothèque quasi inaccessible, où, du reste, j'ai des raisons de
croire qu'il n'y a rien d'important pour moi. Mais, mon Dieu !
que de mouvements transmis! et il ne s'en perd rien dans la transmission. Les recommandations produisent tout leur effet.
Il faut pourtant trouver un peu de place pour dire que je me
porte toujours bien.
Mes chers parents, je vous embrasse bien fort.
CH. GRAUX.

XI
Grenadl:!, r•r octobre 1875, minuit.
Fonda Victoria, Puerta Real.

Mon cher Monsieur le Curé

1,

L'omnibus vient de me déposer à la Fonda (=hôtel) Victoria;
j'attends ma malle qui n'arrivera que dans une heure d'ici : rien
r. M. l'abbé Magnier. - Cette lettre a été longuement analysée par
M. E. Lavisse, /oc , cit., pp. XXXV-XXXVII.

34 1

de mieux à faire que de mettre ma correspondance au courant. Si
c'est à vous que j'adresse la lettre, je ne veux pas vous laisser un
seul instant de faux espoir ; ce n'est pas que j'aie découvert rien à
Cordoue. Non, j'y ai seulement constaté, une fois de plus, que
tous les hommes ne sont pas parfaits. Vous allez voir que j'ai des
motifs particuliers pour vous écrire à vous. Sachant bien que vous
ne gardez pas d'illusions, lorsqu'il n'y a pas lieu d;en conserver,
que vous déclarez partout et toujours que la vérité est une, et
·que vous séparez la sainteté des institutions de la sainteté des
ministres à qui s'en trouve confiée la garde, je n'hésite pas à vous
mettre au courant, par un détail complet et sincère, de ce qui
s'est passé ces jours derniers - oh! rien d~ grave; n'ayez pas
d'inquiétude, ô vous qui me lisez, sur le sort de votre Charles ! de ce qui s'est passé, dis-je, à la cathédrale de Cordoue, un chanoine et moi étant les principaux acteurs. Il y a beaucoup de
religion en Espagne, mais le clergé n'a pas toujours compris, je
crois, jusqu'à présent la vraie ligne de conduite qu'il a à tenir visà-vis de la science et de ses exigences actuelles. Venons au
récit.
Je savais que la .cathédrale de Cordoue possédait une bibliothèque. Le seul Allemand, à ma connaissance, qui ait donné des
renseignements sur cette bibliothèque, - il y a de cela une quarantaine d'années ou à peu près, - a dit qu'elle possédait environ
deux cents manuscrits dont le quart en parchemin 1 • Je tenais à
vérifier si, dans le nombre, il ne se rencontrerait pas quelque
manuscrit grec, de quelque époque que ce soit. Armé d'une lettre
de recommandation que m'avait procurée à Séville la générale de
Shelly, j'allai trouver D. Andrés Ros (à Cordoue), un commerçant, un excellent homme. Par trois intermédiaires successifs,
nous arrivâmes à obtenir une lettre pour le chanoine Pénitencier,
dans laquelle un de ses bons amis me recommandait chaudement

r. G. Heine, dans Serapeum, VU (r846), pp.

200

ss.

�342

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

à lui et le priait de me faciliter, autant qu'il serait en son pouvoir,
l'accomplissement de l'objet scientifique de ma mission. Il
faut vous dire que la bibliothèque de la cathédrale ( ou du chapitre, c'est la même chose) est confiée à la garde du Pénitencier. Arrivé à Cordoue sur les deux heures de l'après-midi,
lundi 27 septembre, nos démarches étaient faites avant de me
mettre au lit, et, le lendemain, à neuf heures du matin, le fils de
D. Andrés m'apportait le fameux« Sésame, ouvre-toi ll, la lettre
de l'ami du Pénitencier. Je me rendis plein d'espoir à la cathédrale.
A neuf heures et demie, à la sortie du chœur, j'abordai le Pénitencier, -un tout petit homme, jeune, trente ans ou guère davantage,
de manières cal mes et très posées, comme un directeur de conscience
déjà expérimenté : soyez indulgent pour mon inexpérience, à
moi, à tracer une esquisse. Je lui exposai en quelques mots,
en phrases simples, comme bien vous pensez, car c'était en espagnol, que je désirais extrêmement me rendre compte par moimême de la présence ou de l'absence de manuscrits grecs - rien
de plus - à la bibliothèque capitulaire; je m'excusai de parler
si mal espagnol; il contesta; et je lui remis la lettre, qu'il lut
rapidement. Il me dit d'un ton très affable de re\·enir le lendemain à la même heure, que nous monterions ensemble à la
bibliothèque. Je pensai qu'il n'était pas libre ce jour-là. Je le
remerciai d'avance. Je fus le lendemain (mercredi) au rendezvous; lui de même. Nous allâmes lui, un autre prêtre, jeune, grand,
et moi jusqu'à la porte de la blbliothèque. Le Pénitencier nous
quitte un instant et revient avec une clef : c'est celle de la salle
même de la bibliothèque. Mais il faut une autre clef pour ouvrir
d'abord la porte de l'escalier qui y mène. Le Pénitencier dit
quelques mots à un grand enfant de chœur qui partit et revint
nous dire: &lt;&lt; Ninguno sabe donde esta la Have », c'est-a-dire:
« Personne ne sait où est la clef». Le Pénitencier me répète la phrase
de l'enfant de chœur, sans plus. A moitié stupéfait, je lui demande
ce qu'il y a à faire. Il me répond d'aller à Séville, à Cadix, et qu'en
repassant on pourrait voir si la clef s'était retrouvée. Innocent,

sans défiance, je lui avouai que je n'allais pas à Séville, puisque
j'en venais, mais que j'avais l'intention de visiter Grenade. Il
m'envoie à Grenade, une façon de m'envoyer promener. L'aventure me paraissait si incompréhensible; je ne m'attendais à rien
de J tel; je ne m'étais pas mis sur mes gardes : j'étais ahuri. Ils
s'en allèrent, le visage impassible, comme à une chose naturelle,
ou prévue. On s'était débarrassé de moi. Je sortis préoccupé. Je
tombai, à deux pas de l'eglise, sur un rat d'église-cicerone qui
m'avait fait visiter, la veille, la mosquée-cathédrale, qui m'avait
mene au Pénitencier et qui lui avait entendu me donner rendezvous pour monter ensemble à la bibliothèque. Surpris d'apprendre
J'histoire qui venait de se passer, il me pro.mit de chercher qui
avait la clef: au surplus, on pouvait en faire faire une au serru;
rier, à mes frais bien entendu. Bref, je lui promis de lui graisse?.
la patte si la clef ou une clef se trouvait qui pût m'ouvrir l'escalier, et il fut entendu que je repasserais le lendemain, puis encore
le surlendemain, pour voir s'il n'y aurait rien de nouveau. Le
soir, quand je rentrai pour dîner à mon hôtel, il était là qui
m'attendait depuis une demi-heure. Il monta avec moi à ma
chambre, et me raconta, tout essouffié, qu'il avait fini pa-r rencontrer, après trois voyages entrepris à sa recherche, le sacristain,
qu,i était celui qui devait avoir la clef, et qu'il l'avait en effet. Notez :
r 0 que le « ninguno sabe », dans la bouche du Pénitencier, n'était
pas tout à fait, je crois, la vérité toute nue.Je donnai deux francs à
mon fidèle cicerone, en lui promettant que, si je trouvais des manuscrits grecs, il aurait encore quelguè chose. Voilà un homme qui
m'est tout dévoué. Mais il me prie de ne pas dire au Pénitencier
qu'il m'ait averti de rien ; car il vient de voir le Pénitencier,
et il lui a dit m'avoir rencontre le matin; que je viendrais demain,
puis encore après; puis enfin, qu'il avait constaté que le sacristain,
Raphaël Aguilar, avait bien la clef. A quoi l'autre lui a répondu :
&lt;&lt; Ne dites rien; s'il vient demain, il viendra; on verra. )) Le lendemain (jeudi), j'étais à neuf heures et demie à la cathédrale. Nouvelle
conversation avec le Pénitencier.« N'a-t-on pas trouvé la clef? -

r

343

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Vous deviez revenir après Grenade! - Mais je désirerais vérifier maintenant. Il ne vous manque que la clef, et non la bonne
volonté de me montrer la bibliothèque. Je croyais que 1a clef
s'était retrouvée? ... - Mais l'homme qui l'a n'est pas ici maintenant. - Mais si, hier, vous la lui aviez demandée? - Je ne
l'ai pas vu. » Le Pénitencier s'en va, moi lui disant: cc Tâchez de
le voir d'ici demain; je repasserai en~ore. » Deux minutes après,
Raphaël Aguilar entre dans la cathédrale. Je )e prie de donner la
clef au Pénitencier pour le lendemain matin. De suite, je sens
qu'il se retranche. « Je la lui donnerai, dit-il, s'il me la demande.
- Mais il ne lui manque pour vous la demander que de vous
voir; faites en sorte de lui parler. - Mais c'est que je l'ai rencon~ré ici hier après-midi; il ne m'a [pa~] parlé de clef. (Comparez
Je ne l'ai pas vu, huit lignes plus haut; ce sera le 2° du Pénitencier).
Sachant que le même jour, à trois heures et quart, le sacristain
sera au chœur, allumant les cierges, et qu'à trois heures et demie
le Pénitencier devra être prêt à entrer au chœur, ce qui suppose
un moment pendant lequel le sacristain sera ·encore dans la cathédrale et le Pénitencier s'y trouvera déjà, je suis à mon poste dès
trois heures. Aguilar allume les cierges; je cours à la chapelle du
Pénitencier: il y est. Je lui dis: « D. R. Aguilar est ici maintenant
qui allume les cierges. Voilà le moment de lui demander la clef.
Voulez-vous venir la lui demander ? - Mais ce n'est pas nécessaire
de la lui demander maintenant; revenez demain matin, il nous
ouvrira la porte. - Pourtant, si vous aviez entre vos mains les deux
clefs, nous serions les maîtres d'entrer quand nous voudrions, sitôt
que vous auriez un moment de libre. » Puis j'ajoute : &lt;&lt; Mais,
songez, si vous n'aviez pas de manuscrits grecs, en un quart
d'heure de temps, ce serait vérifié. Prenez la clef d'Aguilar;
j'attendrai, et, le chœur (les vêpres) fini, nous monterons: je ne
viendrai plus vous importuner. Il n'y a que dans le cas où vous
seriez plus riche que vous ne le croyez; mais je ne l'espère pas.
Voulez-vous? » Il ne voulut pas, et me parla encore d'aller à
Grenade. cc Non, lui dis-je: puisque vous m'avez dit demain,

à demain! ,&gt; Sur ces entrefaites, Aguilar disparut; du reste, il fût
resté que je n'aurais rien pu de plus pour ce jour-là. Je ne désespérai pas du succès pour le lendemain ; car, encore, avais-je
gagné un pas dans la journée du jeudi : il était bien constaté entre
le Pénitencier et moi que la clefétait là tout près, qu'il n'y avait
qu'à vouloir tendre la main pour la prendre. Le lendemain ( vendredi 1er octobre, journée qui, t_out achevée qu'elle est pour la
nature, se prolonge encore en ce moment pour moi qui vous
écris), jemetrouvaiàlacathédraleavantle chœur, à huit heures.
Je vis entrer Aguilar, qui me promit d'ouvrir la porte quand
nous arriverions en face d'elle, à neuf heures et demie ( qui est
l'heure ordinaire de la sortie du chœur). Le Pénitencier confessait
depuis du temps déjà. J'attendis jusque dix heures et quart, le chœur
ayant tardé aujourd'hui : Aguilar avait échappé à ma surveillance.
J'aborde le Pénitencier, qui ne put se refuser à attendre quelques
minutes, pendant lesquelles j'allai à la recherche de la clef. Aguilar
habite à quarante mètres de la porte de la cathédrale. Je le trouve
chez lui. cc Venez ouvrir, je vous prie; nous attendons. - Allez,
marchez, dit-il. - Et la porte, qui l'ouvrirà? - Allez toujours. »
Je retourne au Pénitencier qui me dit, s'impatientant visiblement:
« Si ha de venir, que venga promo», c'est-à-dire, « s'il doit venir,
qu'il vienne vite. » Je recours à Aguilar, qui, pressé, me répond
qu'un homme ouvrira la porte à sa place. Cela ne voulait rien dire,
puisqu'il ne s'était dessaisi ni ne se dessaisissait en aucune façon
de la clef. Par bonheur, un second rat d'église, à qui j'avais été
présenté la veille par le rat-cicerone, s'était intéressé à mon affaire,
en voyant la rare ténacité dont je faisais preuve depuis trois jours.
Il s'approcha du Doyen et lui demanda, devant moi, s'il lui fallait
aller, de sa part, dire à Aguilar de lui remettre la clef, attendu
que le Pénitencier et moi nous nous rendions à la porte de l'escalier. Le Pénitencier, pris de court, ne put tourner; il lâcha
un oui. L'autre alla et revint... avec la clef. Nous . entrâmes
tous trois. Mon cœur battit à l'aise. J'étais d'une joie enfantine
d'avoir vaincu le Pénitencier. Il avait commis une faute de pre-

344

345

�CH. GRAUX
CORRESPONDANCE D 1ESPAGNE'

mier ordre dès le commencement. Il lui fallait me refuser catégoriquement. Mais ses exceptions dilatoires ne devaient le mener
à rien, s'il avait un adversaire obstiné; or il l'avait. J'ai donc
pu passer une demi-heure dans la bibliothèque, une demiheure en présence de deux mille volumes ( chiffre conjectural, déterminé à vue de nez)! Les imprimés etJes manuscrits étaient mêlés,
mais avec du coup d'œil j'ai pu m'en tirer et séparer les espèces.
J'ai vérifié à peu près tout ce qui aurait pu être, à en juger par
l'apparence, manuscrit grec : il ne s'en est pas trouvé. La bibliothèque n'en contient pas moins de beaux ( et peut-être de bons)
manuscrits latins sur parchemin ( sans compter ceux qui sont écrits
sur papier), plus une vingtaine ou une trentaine d'éditions Aldines
ou autres éditions antiques d'auteurs grecs, PJaton, Aristophane,
Strabon, Plutarque, Aristote, etc. 1 Je me suis payé le plaisir, tout
en cherchant et retournant tout, de faire au Pénitencier l'éloge de
sa bibliothèque, lui indiquant la valeur de ceci, de cela, et portant
finalement, lorsque nous descendîmes, un jugement d'ensemble
assez flatteur sur l'importance que pouvait et devait avoir cette
collection abandonnée, murée. Ce fut ma réponse aux assertions
du Pénitencier qui me répétait sans cesse : « Vous voyez bien
qu'il n'y a rie~ ))' dans l'espoir sans doute de me détourner de
pousser ma recherche jusqu'au bout et de pouvoir s'en aller à ses
occupations; car il s'ennuyait évidemment, le pauvre homme!

Patience et longueur de temps (mardi-vendredi).
Font plus que force ni que rage !
Enfin, j'ai donc vu cette mystérieuse bibliothèque! Tous les
visiteurs de la mosquée, au moins, n'en pourront pas dire autant.
Je désirerais, mon cher maître, que cette lettre, quand vous
l'aurez lue, aille prendre place dans m-a collection de notes de
voyage; c'est pourquoi je la numérote, comme les lettres

347

adressées chez nous ou à Garbe. Je vais maintenant me coucher.
Je parlerai demain de choses et d'autres. Mais je tenais à faire le
récit de l'incident du Pénitencier. La lutte sera mémorable ...
pour moi. Elle m'a coûté bien des efforts. Mais j'ai éprouvé et
j'éprouve maintenant une certaine jouissa_nce, car j'avais, un
moment désespéré de ma persévérance, en raison du peu de resultat que je me promettais de la victoire. C'était, au fond, une
question de caractère et de principe. C'est ce qui m'a rendu fort.
Mais bonne nuit.
2

octobre, samedi,

10

h . r/4, après déjeuner. .

J'ai commencé mes courses; à onze heures, je trouverai à l'Université le bibliothécaire. Il fait bien bon ici. Pour la première fois
depuis Marseille, je trouve des poires, et bonnes, sur la table.
Table très bien servie; excellente cuisine.
Le temps était couvert hier matin, à Cordoue; depuis mon
arrivée pluvieuse à Séville, jamais le soleil ne s'était caché
ni la matinée ni dans le jour. Hier il a dissipé bien vite les
nuages. Quand je suis sorti de la bibliothèque de la cathéd:ale,
le beau temps était revenu. Voyage de deux heures et de1rue à
minuit, pas fatigant du tout. Eau fraîche toutes les deux
stations, en moyenne, pour qui a soif. Toutes les trois ou quatre
stations, on vous offre fruits, pains, galettes, etc. Diner à six heures,
de six à sept, à la bifurcation de Bobadilla. De sept à minuit, nuit
charmante, pas fraîche, beau ciel étoilé. Je m'aperçois très sensiblement que le pôle a baissé. La-Grande Ourse, hier à onze heures,
a disparu en partie sous l'horizon, chose qui ne se voit pas .en
France, ou elle est circompolaire. Orion se levait à la même
heure, et, en raison du plus grand arc de cercle qu'il décrit, je le
voyais fort incliné, quasi couché sur l'horizon. Si je savais mieux
mon ciel, ce serait bien intéressant. On ne devrait pas voyager
sans savoir son ciel : je l'apprendrai un jour 1 •

r .' Cf. Rapport, loc. cit., pp. r93-r94.
1.

Cité par E. Lavisse, lac. cit., p. xxxvn.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Les alcaraz.as d'Andalousie conservent indéfiniment l'eau à un
degré de fraicheur très agréable.
Partout dans ces pays on entend fredonner des espèces d'airs
populaires qui sont difficilement de la musique. Cela ressemble
surtout au plain-chant, à un plain-chant mineur. Cela me reste
dans l'oreille: il y a une cadence étrange de fin de phrase, comme
roucoulée, presque agaçante pour le musicien, qui revient sans
cesse .
J'ai écrit à Bourget ', de Cordoue. J'écrirai à Wenck, d'ici.
Demain dimanche je commencerai la visite .de !'Alhambra.
Je vous embrasse, mon cher maître, et j'embrasse mes parents
quand ils liront cette lettre.
Votre

CH. GRAUX.

XII
Granada, mercredi 6 octobre 1875.

Ma chère maman,
Je vais d'abord parler de mon séjour à Grenade; puis je reviendrai
sur mes pas pour consigner dans mes notes quelques observations
relatives à Cordoue, qui sont en retard.
A peine débarqué dans ce beau port de mer, - une ville qui
trouve moyen d'être sale, et boueuse par endroits, sous le soleil
d'Andalousie, dans un pays où il ne pleut quasi jamais, qui est
traversée de deux méchants petits torrents qui coulent à sec en
cette saison, - j'écrivis à M. Magnier qui vous a dû remettre la
lettre. Le lendemain samedi, je me mis à mes recherches.
I. M. Paul Bourget, le célèbre romancier, membre de l'Académie française,
a été un des bons amis de Ch. Graux.

349

Elles seront, en définitive, à peu près complètes 1c1, comme à
Séville et je peux quasi ajouter à Cordoue. J'ai fini par découvrir
trois manuscrits grecs à Grenade, dont un dans une bibliotheque
particulière':- ils paraissent, d'ailleurs, manquer d'importance. Par
suite des révolutions, les bibliothèques de couvents, d'une part,
ont été dispersées; celles des cathédrales, séminaires, évêchés, de
l'autre, ont été dépouillées d'une partie de ce qu'elles renfermaient
de meilleur. En somme, je vais quitter l'Andalousie, assez
exactement renseigné de l'état des bibliothèques en général et, en
particulier, de l'état des manuscrits grecs dans les trois principaux
centres ex-littéraires de ce merveilleux pays mauresque, encore
si séduisant quoique tant appauvri.
J'avais pour ici une recommandation que m'avait remise la
générale de Shelly pour un des riches nobles du pays, M. Joaquin
del Pulgar, grâce à laquelle on me montra de très bonne volonté
tout ce qu'on put des bibliothèques ecclésiastiques. Je fis de
moi-même la connaissance des deux premiers chefs de la bibliothèque de l'Université. Ils se sont montrés fort mes amis, et on
ne peut plus zélés pour me faciliter les recherches chez eux et dans
les autres bibliothèques. Par M. del Pulgar fils, connaissance
d'un jeune professeur d'arabe de Grenade; puis, par l'intermédiaire de ce dernier, d'tit1 de mes compagnons d'hôtel, jeuue arabisant de Madrid, envoyé en mission par son gouvern~ment
pour recueillir les inscriptions arabes d'Andalousie, et qui est le
fils d'un des plus célèbres professeurs d'Espagne, M. Amador de
los Rios, pour lequel j'ai des lettres et cartes de recommandation.
Je ne sais pourquoi je lui suis sympathique; il a vingt-sept ans,
parle à moitié français. C'est lui qui m'a abordé le premier et a
fait tous les frais. Il est bien gentil, posé, fiancé ici à Grenade. Je
t. Cf. Rapport, loc. cit., pp. 196-197, et Notices sommaires, p. 8. La bibliothèque particulière à laquelle il fait allusion est celle de M. Leopoldo Egu{laz
y Yanguas, professeur à l'Université. Les deux autres manuscrits grecs de
Grenade! appartiennent à la bibliothèque Je l'Université.

�350

CH. GRAUX

prévois que notre liaison est destinée à durer; car nous allons
nous retrouver à Madrid, ou il sera dans quinze jours, moi dans
trois, puis il viendra un peu plus tard à Paris. Enfin il pourra
m'être utile, comme moi à lui.
Je sacrifie la journée de clemain. Je revisiterai seul !'Alhambra,
que j'ai vu dimanche passé avec le cicerone. Je ferai quelques
autres visites aux monuments de la ville, deux ou trois visites de
politesse, puis alors ma malle, et je [me] mettrai en route vendredi
matin pour Madrid. En passant, je puis te tranquilliser, ma chère
maman : je ne prévois pas être obligé désormais de remonter sur
la mer. Sauf le cas ou je ne résisterais pas au désir de refaire la
traversée de Barcelone à Marseille sur les bateaux de M. Talon, il
n'y a plus de mer.
J'ai écrit une longue lettre à Wenck dimanche dernier. J'ai
retracé mon voyage à vol d'oiseau, en insistant sur les incidents
danois et la réception de D. J. Closas à Barcelone. j'aurais pu lui
dire aussi que j'avais rencontré à Séville, en la personne d'un jcmne
anù de Carlos Bouisset, le consul de Suède et Norvège, et que nous
causâmes langues et littératures scandinaves. Je lui ai demandé
s'il pouvait faire notre affaire à Rouen à l'arrivée des vins d'Espagne.
En ce qui concerne notre correspondance, partez de ce principe que passé le 16 octobre, je ne me trouverai probablement plus a
Madrid, mais à rEscurial (trois quarts d'heure de chemin de fer
de Madrid). J'ai pour un mois ou plus de travail à l'Escurial.
Donc, attendez que je sache et que je. vous fasse savoir quelle y
sera mon adresse pour m'y écrire.
Le sort de Garbe est peut-être fixé maintenant. J'espère l'apprendre, en ce cas, avant de quitter Madrid, ou sinon pendant
mon séjour à l'Escurial.
Ce soir, c'est-à-dire dans un moment, je vais aller au théâtre.
On joue un opéra-comique espagnol (= une zarzuela). J'ai déjà
été, avant-hier, ici à Grenade, à une autre z.arz.uela, cc le Barbier de
Lavapiés &gt;&gt;. Aujourd'hui, c'est cc le Diable au pouvoir i&gt;. A Cordoue, - théâtre neuf (de r873), vaste, magnifjque, - j'ai assisté

35 1

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

à deux représentations . J'étais - comme ici - aux meilleures
places, aux butacas (= fauteuils d'orchestre). Cela se paye quarante-cinq sous ici, trente ou trente-cinq, selon les jours, à Cordoue.
A Cordoue, c'étaient des pièces déclamées ou parlées, plus de
petits b1llets: musique dans les entr'actes. On me laissa librement,
- je ne sais pourquoi, - entrer les deux fois dans les coulisses,
ou je vis la machinerie, et les acteurs avant d'entrer en scène. Ce
n'est pas très amusant; ils n'ont pas l'air de s'amuser plus que ça,
tant que le moment n'est pas venu d'amuser le public.
Madrid, samedi 9 octobre,

10

h. du matin.

Ma chère maman, je viens d'arriver ici en gare à sept heures
du matin. Je suis descendu à l'Hôtel des Ambassadeurs, rue San
Geronimo. Je ne vais sans doute rester ici que quelques jours,
huit jours au plus. Aussitôt déjeuner, je passerai à la poste pour
retirer les lettres qui m'y attendent sans doute. Le temps me
manque pour revenir sur certains détails, vous peindre le _fils de
M. André Ros, à qui j'ai donné une leçon de français à Cordoue,
parler du savant pharmacien Pavon (même ville), des fenêtres
grillées de Cordoue et de certaines rues de Grenade, comme elles
le sont à Osuna. J'ai rencontré jeudi derniet, au théâtre de Grenade, un de mes compagnons de bateau entre Marseille et Barcelone : les mots ne me viennent plus actuellement en allemand; à
peine ai-je commencé à vouloir tourner la phrase alleinande dans
mon esprit que les mots se présentent, mais tous en espagnol.
J'avais déjà observé le même phénomène en. répondant à un
autre Allemand qui me prenait pour un Norvégien, et, par conséquent, m'adressaitla parole en allemand, à la table d'hôte de Cordoue. Il y avait deux ou trois voyageurs de commerce français,
à l'hôtel de Grenade en même temps que moi : parmi eux, un
tout jeune homme de seize ans, qui apprend l'espagnol à Grenade
en allant causer avec les clients de sa maison; plus un jeune
homme fixé à Malaga ou il enseigne le français depuis trois ans.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Le voyage de Grenade ici n'a rien eu de désagréable. On s'est arrêté

datée du 28 septembre, arrivée à Madrid le 2 octobre. Vous
devez savoir, à l'heure où j'écris ceci, que j'ai retiré successivement
à la poste de Séville vos deux lettres. Tout va bien de ce côté.
D'autre part, tu m'annonces la réception de sept lettres de moi
et tu donnes les renseignements nécessaires; ces sept lettres sont
bien, en effet, I-VI et VIII. Lalettre VII ayant été envoyée à Garbe,
YOUS ayez dû la recevoir le lendemain ou le surlendemain du jour
ou tu m'as écrit que tu ne l'avais pas. Depuis tu as dû recevoir
IX, de Séville, X, de Cordoue et XI, de Grenade. Les lettres de
P. Bourget et de Wenck ne portent pas de numéros, et je ne les
leur réclamerai point. M. Noël a reçu une lettre de moi, datée de
Barcelone ou de Valence, je ne me rappelle plus laquelle des deux
villes; je ne lui écrirai donc pas, et c'est à cause de cette lettre
qu'il désirerait, je pense, me répondre. Il faut attendre, car mes
plans contiennent toujours une inconnue, le séjour dans cbaque
endroit. La lettre XI, si je ne me trompe, ayant été adressée à
M. Magnier, voici encore un point sur lequel tu n'attends plus
de réponse. Quant à Garbe, son son pendant l'année qui vient
est réglé maintenant : j'attends a,·ec quelque impatience des
nouvelles directes de lui.
Les trois autres lettres sont : r 0 d'Albert Fécamp 1 ; 2 ° d'un
romaniste de !'École, Morel-Fatio, dont l'Espagne est la spécialité;
3° du professeur Fœrster, de Breslau.
La lettre Morel-Fatio est d'affaires scientifiques et n'offre rien
&lt;l'intéressant pour vous, sinon qu'elle contient une lettre de
recommandation pour un de ses amis, employé au Ministère des
Finances, savant du reste, et en position de m'obliger.
La lettre d'Albert, c'est une autre histoire. Elle renferme une
lettre de maman du 30 septembre, à laquelle je répondrai plus
bas; un mot d' Augustine•, aimable, daté de &lt;&lt; Borcette par Aix-la-

à neuf heures et demie du matin et à six heures du soir dans des
gares à buffet, où l'on mange bien. A chaque station, on crie: cc Qui
veut de l'eau fraîche? n, et cela jour et nuit. On peut acheter des
fruits toutes les cinq ou six gares. J'ai mangé en wagon une crenade,
la première, avant de quitter le territoire de la province de Grenade.
C'est très bon, une grenade, mais cela salit les mains. Je me les
suis lavées à Cordoue ( où il y avait une grande heure d'arrêt) à
l'hôtel ou j'ai vécu pendant mon séjour à Cordoue. J'y ai repêché
du même coup une paire de savates, que j'y avais oubliée. Papa
peut voir que mon voyage s'exécute avec beaucoup d'ordre. Il ne
s'est encore produit aucun incident fâcheux, et le plus difficile de
mon voyage est maintenant passé. Madrid, à ce que je vois, c'est
Paris : je me sens ici dans mon élément. Aussi les lettres vontelles devenir un peu plus rares. J'aurai beaucoup à faire désormais.
Je n'ai pas quitté Grenade sans revoir une nouvelle fois !'Alhambra, ce que j'ai fait en compagnie de Rodrigo Amador. J'ai visité
aussi la Chartreuse, qui n'a plus de Chartreux, mais possède une
sacristie qui est le cc nec plus ultra » de la richesse d'ornementation, avec des marbres de 1a Sierra Nevada pour la plupart et
du stuc. Visite d'adieu à M. del Pulgar (recommandation de la
générale de Shelly). Adieu aux bibliothécaires. Je constate une
nouvelle fois que les antiquailles, vieux plats, etc., sont aussi
recherchés ici qu'à Paris et que partout. Je quittai Grenade. Au
reYers de cette page, deux mots après le reçu de mon courrier et
je vous quitte.
Je me porte toujours on ne peut mieux. Si, par hasard, dans
une lettre, j'oubliais de parler de ma santé, c'est que, quand on se
porte bien, on n'y songe pas. Je vais déjeuner.

353

Midi. Je reviens de la poste.

Mon cher papa, j'y ai trouYé quatre lettres : nous ouvrirons
plus tard les trois autres : voici toujours la réponse à la tienne,

1. M. Albert Fécamp, aujourd' hui bibliothécaire en chef de l'Université de
Montpellier et professeur-adjoint à la Faculté des Lettres, est un cousin de
Ch. Graux. H. G.
2. Mère de M. Albert Fécamp. H. G.

Rewt bispan i9t1t.

XJ U .

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Chapelle, 2 octobre midi &gt;&gt;; (elle est arrivée à Madrid le 7 : cinq
jours, comme de France, quelques heures de plus seulement, voilà
la différence, le temps d'arriver d'Aix-la-Chapelle a Paris); enfin
un mot d'Albert. Le temps me manque pour leur répondre
directement. Je désirerais bien qu'on leur fit mes remerciements
dans la première lettre qu'on leur enverra de Vervins, et qu'on
leur dît combien je suis heureux du mieux qu'on m'annonce dans
la santé d'Albert.
Quant à la lettre de maman, elle n'a plus de raison d'être à
présent que vous savez de reste que vos lettres me parviennent toutes. Il faut avoir plus de patience que cela, maman.
Si tu vivais en Espagne, tu verrais, - je ne sais pas si c'est l'air
qui fait ça, - comme on acquiert naturellement cette vertu-là.
On ne fait rien en se pressant ici; on « fait du temps » (hacer
tiempo). Maman a été chercher des conseils de M"'° Félix';
elle aurait dû se passer de demander des conseils à qui que ce fût.
Quant à ce qui est que &lt;c tout est désorganisé en Espagne », c'est
le contraire qui devient vrai de jour en jour. On annonce pour
la fin du mois le rétablissement des communications par le
chemin de fer entre Valence et Barcelone et entre Madrid et Saragosse, car la défaite des Carlistes s'accentue de plus en plus. Qu'estce que maman peut demander de plus? Le télégraphe revient
sur le tapis. Encore une fois, si personne n'est malade, veux-tu
laisser, ma chère maman, l'idée du télégraphe? Le télégraphe
n'existe pas pour nous; et, pour te mettre dans l'impossibilité de
t'en servir, je me demande si je ne ferais pas mieux de ne pas
indiquer l'hôtel où je descends. Enfin on verra. En attendant,
j'anéantis ta lettre; elle le mérite. Et puis, encore une fois, de la
patience! Dis à M•lle Céline 2 que je la salue cordialement et que
je lui demande de te prêcher la vertu de patience.

La lettre du professeur Fœrster me fait plaisir; il me demande
peu de chose, tout en acceptant l'offre que je lui ai faite d.e lui
envoyer quelques courts renseignements. Nos relations vont bien.
3 h. 1/4. Je sors de la Bibliothèque Nationale, où je me suis
présenté pour qui j'étais sans faire usage d'aucune autre recommandation que de mon titre. Le chef des manuscrits a mis
tous ses catalogues à ma disposition. On peut travailler ici cinq
heures par jour à la Bibliothèque. Le plan étant de partir dans
une huitaine pour l'Escurial, adressez-moi la prochaine lettre,
toujours en français: [à poste restante; que papa ajoute, s'il veut,
en lista, ce qui est la même chose en espagnol] M. Ch. Graux,
etc., en el Escorial (Provincia de Avila), Espagne. Je vais aller
faire un tour à )'Ambassade française pour savoir: 1° où elle est;
2° les heures où les gens sont visibles. Demain, visite au père
d' Amador de los Rios. Je sens que je vais me plaire beaucoup ici.
Votre fils vous embrasse.

354

355

Ctt. G.
Papa Graux, maman Graux, maman-bon 1 vont-ils toujours
tout de même? J'espère bien que oui, d'après les renseignements
que vous me donnez. Pendant qu'ils se chaufferont au poêle ou
au feu, j'aurai peut-être chaud sans feu. Je les embrasse fort. Pas
de nouvelles de mon oncle, bonnes nouvelles. CH. G.
Samedi. Je viens d'acheter le plan de Madrid. Mais c'est étonnant comme je m'oriente vite dans chaque ville. Ctt. G.

XIII
Madrid, samedi 9 octobre, 5 h.

1/ 2

du soir.

Fait partir lettre pour Vervins.
Vu le comte de Chaudordy à l'improviste, en ce qm me
r. Amie tle la famille Graux. H. G.
Amie de la famille Graux. H. G.

2.

1. Les deux premières appellations désignent les grands-parents paternels de
Ch. Graux, la troisième, sa grand'mère maternelle. H. G.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

concerne. J'étais allé à l' Ambassade demander son heure, sans être
en tenue même de visite, puisque j'avais une chemise de couleur et
pas de gants. Il a voulu que j'entre tout de même. Il est bon et
aimable, on ne peut plus simple; son cabinet ne respire pas la
grandeur : c'est un très vulgaire bureau. Je lui porterai demain,
à deux heures, la liste des manuscrits que je voudrais qu'on me
prêtât dans les villes où il me reste à aller. Il va agir pour en
obtenir le prêt.
Madrid a l'air de Paris, au moins du Paris d'il y a trente ou
quarante ans, car il ne rappelle par rien le Paris splendide des
beaux quartiers impériaux. Mais enfin, ici, je m'y retrouve: cela
ne sent plus ni le village, conrn1e Grenade, ni la province
comme les autres villes, même Séville l'élégante, même Barcelone la riche. - Je viens de voir des étalages de chandeliers : il
n'y a que l'embarras du choix parmi les modèles dont le pied
n'est pas grêle. J'en vois qui me paraissent très bien. - Les orgues
de Barbarie reviennent; depuis Barcelone, il n'en avait plus été
question. Je viens d'en entendre un excellent.
J'ai fait bonne connaissance avec un libraire espagnol qui porte
un grand nom, Murillo; c'est le correspondant de Morel-Fatio,
dont je vous parlai dans la dernière lettre. I1 connaît du monde et
m'aidera à savoir s'il n'y a rien à refrire pour moi, en fait de
manuscrits grecs, ici ou là.
Dimanche, 4 h. 1/2.

Messe : toujours pas de chaises. A la paroisse où j'allai, il y
avait seulement, ce que j'ai déjà vu da11S quelques églises, deux
grands bancs placés en face l'un de l'autre dans le sens de la.
profondeur de l'église.
Visite au père de Rodrigo Amador, le jeune arabisant que je
rencontrai à Grenade. Courte: il y avait, à une heuredel'aprèsmidi, réception d'U11 nouveau membre à l'Académie de !'Histoire, et justement M. Amador, président par intérim aujour-

357

d'hui, répondait. Il m'a donné une-carte d'entrée, et j'ai entendu
deux beaux discours en espagnol sur la langue catalane (le patois
de Barcelone). En sortant, j'ai pris un fiacre pour aller au Palais
de Liria rendre visite à la jeune duchesse de Medinaceli ( car
elle est mariée maintenant) et à son frère, le duc de Huescar.
Celui-ci était aux taureaux. La duchesse est en ce moment à
Séville. On m'a donné les heures du duc : je le chercherai
demain ou après-demain .
J'ai vu cette après-midi un secrétaire d'ambassade. On va tâcher
de faire marcher bon train le prêt des manuscrits. J'agirai, si je
peux, et j'espère pouvoir, de mon côté.
Lundi, 8 h. du matin .

Hier, me promenant en attendant l'heure du d1ner, je fus .
reconnu dans la rue d' Alcala (le boulevard des Italiens de Madrid)
par un de mes compagnons de l'Aréthuse, M. Francisco Sala,
qui tient ici une maison de peintures sur émaux. C'est lui qui,
pendant deux heures de cette belle soirée dont nous jouîmes en
mer, me fit causer espagnol avec une complaisance infinie; nous
arpentions sans cesse, à deux, le vaisseau de la machine à l'arrière
et de l'arrière à la machine, et je balbutiais mes premiers mots .
Hier, au moins, la conversation a été : je parle plus ou moins
incorrectement, je ne mets pas les nuances à ma pensée, mais je
parle et dis à peu près ce que je veux. On me comprend toujours,
et, maintenant, je comprends quasi toujours.
Le soir, j'allai au Théâtre Royal voir représenter Aïda, de Verdi
( opéra joué pour la première fois l'an dernier à Paris et à Màdrid,
et sans doute ailleurs). Tamberlick chantait : tous les hivers
il est engagé à Madrid. Il est incontestable qû'il manie sa
voix supérieurement. Puissante et étendue, égale du bas jusqu'en
haut, il sait l'assouplir à de certaines notes douces, que mon
oreille avait à peine entrevues, si je puis ainsi parler, jusqu'à
présent. Ensemble de l'exécution satisfaisant; mise en scène

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

359

La •contralto d'hier, Mme Pozzoni, est remarquablement bonne
actrice : sa voix est magnifique. Enfin j'ai entendu, tout mon
saoul, une voix de contralto. Je crois avoir entendu la même
Mm• Pozzoni à Paris, mais trop peu pour qu'il m'en reste un
souvenir bien précis. Je ne saurais plus dire où ni quand, ni même
affirmer le fait. - J'avais, comme place, delantera de palco
deuxième galerie de !'Opéra-Comique à Paris, quatre francs. En
somme c'est, quoiqu'on trouve ici le Théâtre Royal hors de
prix, un peu meilleur marché, en général, que le Grand Opéra de
Paris. - On chante en italien. A Grenade, il y a cet hiver,
comme tous les hivers d'ailleurs, une troupe qui joue la tragédie
en italim . Les Espagnols comprennent, paraît-il.
J'ai décrit trois manuscrits aujourd'hui à la Bibliothèque', fait la

busch, chef de la Bibliothèque, vieux, qui va quitter le poste,
qui m'a fait cadeau de deux petits volumes de lui. Je suis fort
bien avec le chef effectif de la Bibliothèque, D. Cayetano Rosell,
puis avec le chef des manuscrits, D. Octavio de Toledo. J'ai de
grandes facilités pour travailler. Vu M. Fabié, avec qui j'ai réglé
tout à l'heure mon plan de campagne pour tâcher d'obtenir le
prêt de divers manuscrits. Il m'a donné de bonnes lettres. Demain
ou après; je ferai des visites aux grands, au duc de Sesto, le favori
du roi, etc. - Il y a des manuscrits grecs, à ce gue je viens d'apprendre, encore vierges, ce qui ne veut pas dire qu'ils aient jamais
valu rien après tout, à deux bibliothèques de Madrid où je n'espérais rien trouver : l'une des deux est celle du Palais Royal.
Je tiens l'accès de toutes deux, quoiqu'elles ne soient pas
publiques.
Acheté un gros dictionnaire espagnol et français, quatre
volumes, trente-six francs; on le relie maintenant. Plus une
bonne petite grammaire espagnole.
On vend ici des antucas. Quelle bête est-ce cela? Devinez.
Des « en-tout-cas )&gt; .
Je viens de recevoir, ou mieux qe retirer à la poste, gui est à
deux pas de chez moi, une lettre de Garbe datée d'Angers,
6 octobre. Il m'a décrit minutieusement son logement, - ·je le vois
chez lui, - le Maine au beau courant et Angers. Dis donc, mon
cher Garbe, tu ne reçois toujours pas de correspondance pour n10i.
Tant mieux, mais Mme Venot' a-t-elle ta nouvelle adresse? Je vois
avec plaisir que tu es content d'être à Angers. Quoi qu'il me soit
arrivé depuis bien du temps déjà, il m'a toujours semblé, en fin
de compte, que cela valait mieux que telle autre chose que j'avais
désirée et qui n'arriva pas. Il est probable qu'il vaut mieux que
tu sois à Angers qu'à Saint-Quentin. Mais, tu sais, prends garde
que je sois jaloux de ton professeur de la Faculté de droit

1. Sur les manuscrits grecs conservés a la Bibliothèque Nationale de Madrid,
voir Rapport, Toc. cit., pp. 198-200. Cf. Notices sommaires, pp. 53-54.

1. Concierge de la maison, 16, rue des Écoles, où habitait Charles Graux
depuis son installation à Paris. H. G.

splendide. Orchestre inférieur à celui de l'Opéra de Paris : mais
il faut dire que, avec le maëstro Verdi, le rôle de l'orchestre est
secondaire. Il y a une marche au second acte, où l'on voit rentrer à Thèbes ( sur la scène) les troupes égyptiennes victorieuses.
L'orchestre est alors remplacé par une musique militaire sur la
scène; puis celle-ci, à son tour, l'est par les trompettes qui
marchent en tête des deux détachements qui entrent successivement. Les secondes trompettes qui arrivent sont à la quinte supérieure des premières, et répètent le même air à la quinte. C'est
un truc connu, qui produit cependant encore quelque effet. Il y a
beaucoup de ficelle dans Ai'da; toutes les parties sont loin d'avoir
été travaillées avec le même soin. Certains airs et duos des trois
premiers actes ont été bien traités; tout l'effort du maître s'est
concentré sur le quatrième et dernier acte. C'est là surtout le
triomphe du contralto.
Lundi, 5 h. du soir.

=

�CH. GRAUX

CORRESPONDA CE D'ESPAGNE

connaissance, grâce à mes recommandations, de M. Hartzende Mgr Freppel, qui - le jeune homme - relève, dis-tu, d'une
dyssenterie. J'espère cependant, puisque tu l'espères, que vos relations continueront. i tu es quelque peu au courant de ce qui se
passe à Paris, écris-le moi : je suis sans aucune nouvelle de qui
que ce soit de Paris.
Ce soir, je vais aller exprès au petit théâtre de la Boisa pour
entendre pendant le cours de la représentation des malagueiias,
chants de Malaga.
Décidément, les Espagnoles, en bell.es femmes qu'elles sont, ont
un faible pour le noir. Cela leur sied. - L'Opéra de Paris ou
les Italiens sont, quoi qu'on dise, au moins aussi scandaleux de
luxe féminin que le Théâtre Royal d'ici.
Mon cher, cette lettre, primitivement destinée à Ja famille,
passera par tes mains. Cela ne la retardera que d'un jour.
11 n'y a presque pas de crépuscule ici; sitôt le soleil couché, il
ne reste plus qu'à allumer le gaz. A cinq heures et demie il ne fait
plus clair. La température a baissé; il a plu la nuit de mon arrivée
à Madrid. Depuis, le thermomètre se maintient toute 1a journée,
à l'ombre, à ce que disent les journaux, dans les dix-sept ou dixhuit degrés.

Je viens de me réveiller de mon long somtpeil, paisible comme
à Paris. J'ai pris l'habitude ici de me réveiller dans la même position dans laquelle je me suis couché, sans me déborder seulement, sans rêver le moindre songe . Ma santé n'a jamais été
meilleure.
Hier soir, je fus à un singulier petit théâtre, le Teatro de la
Boisa. Mais j'achève de m'habiller et vais au travail.

Mardi, 8 h.

1/ 2

du matin.

Quien no ha visto Sevilla
No ha visto maravHla.

Qui n'a pas vu Séville
N'a pas vu merveille.

Quien oo ha visto Lisboa
o ha visto cosa buena.

Qui n'a pas vu Lisbonne
N'a pas vu chose bonne.

Quien no ha visto Granada
o ha visto nada.

Qui n'a pas vu Grenade
N'a vu rien (nada).

Mon cher Garbe n'a oublié de me conter qu'une histoire, c'est
celle de Pasteur, Mascart, Préparateur et (ie_ J'espère qu'il réparera cette omission dans sa prochaine.

Mardi

12

octobre, 4 h. du soir.

Ici, sous prétexte d'arroser les rues, on les inonde avec un
énorme boyau de pompe à incendie.
lD = de, par toute l'Espaane, dans les inscriptions de boutiques.
L'eau de Madrid ne Je cède qu'à celle du Pont-de-Pierre.
Les melons de Madrid sont supérieurs à ceux de Valence et à
tout ce qui peut s'imaginer et se goùter en fait de melons. Raisin succulent.
Garbe ne m'a pas accusé réception, dans son emhousiasme de
nouvel angevin, de ma lettre avec I s récits d'Arles , etc., ni ne
m'a dit s'il l'avait envoyée à Vervins. Elle portait le numéro VIT.
J'ai catalogué, hier et aujourd'hui, à la ationale, neuf manuscrits grecs qui ont, pour tout mérite, celui de n'avoir été tenus
par aucun philologue avant moi. En voilà en tout jusqu'à présent quatorze. J'en verrai sans doute demain d'autres, qui possèdent le même mérite, si c'en est un, à I'Archivo d'ici 1 • Je prévois que je pourrai publier, à la fin de mon voyage, le catalogue
d'une centaine de manuscrits grecs, non encore décrits.
Théâtre de la Bolsa. Quatre représentations dans l'espace d'une
soirée : chacune, de trois quarts d'heure à une heure de durée, se
composant d'un morceau d'ouverture par l'orchestre, une saynète en un acte et un petit ballet. On prend un billet pour la
r, Cf. Rapport, loc.

cit., pp.

201 - 202,

et Notices sommaires, pp. 18-52.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

première funcion (représentation); puis on sort en prendre un
autre pour la seconde et ainsi de suite, à moins qu'on ne veuille
prendre tous ses billets d'un coup. Un fauteuil d'orchestre
(butaca), - il n'y a quasi que ces places-là, car ce n'est pas un
théâtre, mais une salle, - coûte, pour une réprésentation,
cinq sous. Hier, j'en ai pris pour quinze sous, et me suis couché
à onze heures. Si toutes les soirées sont comme celle d'hier, et
je le croirais assez, ils ne font guère au-dela de trois cent cinquante à quatre cents francs par soirée; et là-dessus il faut payer,
outre les frais généraux, onze musiciens, sept ou huit acteurs, un
corps de ballet de huit danseuses et un danseur : à moins, - ce
que j'inclinerais à croire, - qu'on ne rétribue pas du tout le
personnel féminin jeune, qui trouve là une occasion toute naturelle de s'offrir, je pense, aux amateurs. En tout cas, pour une
capitale, voilà cc faire petit &gt;&gt;. Il est vrai que Madrid n'est pas si
peuplé que Marseille (298.426 habitants). Il n'y a pas de distances dans cette petite grande ville. S'il y a de vieux laids quartiers, je ne les connais pas.
Comme compagnons d'hôtel, j'ai pour voisin une espèce
d'original (comme le Dr Denis I à cinquante-cinq ans, s'il ne s'était
pas marié) qui a vécu en France, et qui veut - en français que je fasse la cour à deux jeunes nlles, bien gentilles, deux sœurs,
qui sont en face de nous à table. Elles sont de I'Estramadure,
venues à: Madrid pour la première fois, conduites par leur père,
un des riches labradores de l'Estramadure, qui a m1 gamin ici au
lycée. Braves gens, un peu paysans; filles fort simples et
bonnes pâtes en effet. Le vieux veut que j'en épouse une. Ce
qui le désespère, c'est que je ne parle pas: le fait est que, je ne
sais pas pourquoi, quand je n'y suis pas forcé, je ne parle guère.
C'est un mauvais côté de mon caractère pour l'étude des
langues.

J'embrasse Garbe au passage; puis, mes chers parents, je vous
embrasse bien fort, et tout le monde, et je vais attendre un
moment avant de vous écrire de nouveau.

•

r. Ami de M. Henri Graux. H. G.

,

Votre fils,
Ch.

GRAUX.

P.-S. Le temps me manque pour te conter mes voyages à Cordoue et à Grenade. Je suis arrivé ici vendredi dernier. Répondsmoi poste restante a l'Escurial sans trop tarder (M. Ch. GRAUX,
etc., en el Escorial, Provincia de Avila, Espagne. Poste restante,

en lista .)

XIV
Madrid, Hôt,el des Ambassadeurs.
Jeudi soir 14 octobre 187 5.

Ma chère maman-bon,
Ta lettre m'a fait plaisir sous tous les rapports. D'abord,
tu m'assures que c&lt; les anciens » se portent bien, et aussi ceux
qui ne sont pas les anciens. En ce qui te concerne, ton écriture,
plus ferme que souvent, m'est un témoignage évident que tu
ne me trompes pas. Puis, cette lettre vient d'être retirée par
moi à la poste peu d'heures après y être arrivee: elle n'a pas
attendu. Maman, dis-tu, est raisonnable. Mon oncle chasse, et
même il tue. Tu me parles encore de l'un et de l'autre. Il me
semble aussi que cela nous rapproche. Tout cela m'a fait plaisir,
et je m'empresse de te l'écrire. Voilà donc que tu possèdes une
lettre qui vient de bien loin, d'Espagne, et de ton petit-fils. Que
tu vas être fière ! Mais, pourtant, ne le sois pas trop : il ne faudrait pas beaucoup plus de quarante-huit heures pour que, quittant Madrid tout à coup, je vienne te surprendre dans. ton lit,

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

et bientôt, j'espère, il ne faudra plus que quarante-huit heures
tout juste. Quant à ma santé, qui vous occupe continuellement,
vous voyez, dis-tu, que j'en suis toujours satisfait. Je serais vraiment difficile si je ne l'étais pas, et je ne me suis certainement
jamais mieux porté. Je savais bien, en partant, que j'allais dans
un bon climat. Le jour de mon arrivée à Madrid, la température a
baissé subitement et beaucoup. Les Madrilènes crient sur tous
les tons qu'il fait froid. Moi, je sens qu'il règne un vent as ez
fort, mais, en ma qualité d'homme du ord, je me sens tout à
mon aise et je me moque des Madrilènes. Écrivez-moi encore
une fois à Madrid, malgré ce que je vous ai dit dans une de mes
dernières lettres; adressez cette fois : Fonda de los Embajadores,
Calle Victoria ; je pêcherai tôt ou tard à l'Escurial celle que
vous m'y avez peut-être adressée. Si M. Parmentier' veut du vin,
qu'il le dise maintenant, et combien et quel ; il est encore temps,
mais il est temps . Une fois la commande faite, je tiens à garder
dans notre cave ce que j'aurai pris pour nous. Je ne retournerai pas
toutes les saisons en Andalousie. Mais je suis tout à la disposition
de M. Parmentier en ce moment. Rien n'est plus facile que
d'écrire de Madrid à Carlos Bouisset de doubler ou tripler les
commandes.
Tu sauras, ma chère maman-bon, qu'ici à Madrid les puces et
compagnie sont aussi inconnues de ton petit-fils que les moustiques, et que je me repose délicieusement des morsures de Grenade et des piq~res de Séville. Tu apprendras, en outre, que
borracha qui semblerait être le même mot que le français &lt;c bourrache l&gt;, veut dire« outre pour le vin &gt;&gt;. De là, le verbe emborracbar, qui a donné naissance, je crois, au français « se pocharder »,
d'où « pochard ». - Quel malheur que Garbe ne lise pas cela:
lui, il « rigolerait » ! - Emborrachar, ou &lt;c se pocharder »,
c'est donc comme qui dirait cc s'enoutrer ».

Je suis définitivemeotlancé. Hier, j'ai vu chez lui le duc de Sesto,
le favori et le secrétaire particulier du roi, à peu près le plus puissant personnage d'Espagne pour le moment. J'irai désormais le
trouver à l'heure de son déjeuner chaque fois que j'aurai besoin
de lui. L'Escurial et sa bibliothèque sont propriété particulière
du roi; j'aurai tout ce que je voudrai à l'Escurial. A Madrid,
dans la bibliothèque 2aniculière du roi, dans son pays, je suis
comme chez moi; on m'a déjà trouvé trente manuscrits grecs,
on en espère trou..-er encore quelques-uns: on m'a prié d' n
dresser le catalogue. Je le ferai, avec toute sorte de plaisir, cela se
compr nd 1 • On sait, - cela se sait toujours, - que le duc de
Sesto me patronne. Le directeur de !'Instruction publique,
M. Macanaz, va faire demain tout le possible pour trouver un
biais qui me permette de travailler sept ou huit heures par jour,
au lieu de quatre et demie, à la Bibliothèque ationale de
Madrid. Le comte de ava de Tajo, d'une part, - toujours les
recommandations qui me viennent d' Arenenberg •, - M. Fabié,
du Ministère des Finances, de l'autre, lui ont parlé pour moi.
Il m'a reçu tantôt avec des égards incroyables : il faut que j'aie
un rude front, - mais je l'ai; c'est sans doute le grec qui
donne cela, - pour être à mon aise et ne pas m'étonner quand
je me vois recevoir ainsi par tout ce monde. Pour demain,
on convoque, au Ministère, le directeur de la Bibliothèque Nationale à l'heure où je suis le plus libre pour arranger mon affaire;
car il y a un règlement infranchissable qui empêche le prêt de
manuscrits à des particuliers, quels qu'ils soient. Du reste, le
direct ur de la Bibliothèque est fort bien disposé. Son collègue
de la Bibliothèque du roi lui a parlé, et de la part du duc de
Sesto. Tout cela. est magnifique. Je serai présenté a.u roi quand
je voudrai; de même à la comtesse de Montijo, la mère de notre
Impératrice. Et il y a encore du monde que je n'ai pas vu,

r. Ancien notaire à Vervins, parent de la famille. H. G.

1.

2.

Voir ci-dessus la lettre X VI.
C'est-à-dire de M. E. Lavisst:, qui villégiaturait à Areoenberg.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

duchesse de Medinaceli ( qui est actuellement à Séville), et son
frère le comte de Montijo. Tout cela ne prend-il pas une belle
tournure, et, pour un voyage de bibliothèques n'offre-t-il pas des
aspects quelque peu variés? Si ce n'est pas là un beau voyage, à supposer que la suite marche du même train que les débuts, dites-moi qui en fait.
J'embrasse mes parents et la famille, tous fort cordialement.

concernant les tables de bronze d'Osuna ' et qu'il a immédiatement consulté la Commission chargée de traiter cette affaire;
que voici, d'après l'avis de cette Commision, les recommandations qu'il croit devoir m'adresser en vue de l'acquisition de ces

Votre
Charlot.
Vendredi 15 octobre, matin.

J'ai assisté mercredi dernier à une excellente représentation de
la Favorite (avec la Pozzoni dans le rôle de Léonore). J'ai décottverf, - car je ne connaissais pas l'opéra, - que l'air « Pour
tant d'amour » était un air de basse ou de baryton. J'ai compris,
du reste, l'ironie: papa m'en avait parlé, mais je ne m'étais
jamais bien rendu compte de la situation.

XIV bis
Madrid, jeudi f4 octobre 187 5, au soir.

Personnelle

Mon cher papa,
Je suis passé à la poste ce soir sur les cinq heures ; j'ai reùré
la lettre de maman-bon et de toi, datée du 8 courant, et une lettre
du Ministre de l'lnstruction publique, datée du 9, toutes deux
arrivées ce matin à Madrid. Je réponds à la lettre de la famille
séparément: le présent billet doit être ignoré de tout le monde
sans exception. Garde-le moi cependant: il est numéroté à cet
effet.
Le Ministre me dit qu'il a pris connaiss.ance de mon rapport

tables. L'administration paiera ft:uqu' a la somme de vingt mille francs
mais il ne faudrait pas procéder par voie d'offre. Que je demande à
M. Ocofia (sic) son prix, et si, par hasard, il était inférieur à la
somme de vingt mille francs, que je traite immédiatement; qu'on me
laisse d'ailleurs la faculté d'agir selon les circontances ; qu'il
devra être stipulé dans l'acte de vente que M. Ocoi'ia n'a donné
communication à personne du texte des tables et qu'il n'en
garde aucune copie ni reproduction par quelque procédé que ce
soit, comme aussi qu'il ne conserve par devers lui aucune autre
table ni fragment de table appartenant au même monument;
qu'en outre M. Ocofia devra prendre dans l'acte de vente l'engagement de vendre au gouvernement français les fragments nouveaux de ce monument qu'il pourrait découvrir dans la suite,
lesquels lui seraient payés à un prix proportionnel à celui de la
présente acquisition; que, dès que j'aurai conclu _le marché, je
veuille bien lui (le Ministre) en donner avis par télégramme, et
prendre toutes les précautions nécessaires pour la sécurité du
transport des tables à Paris.
Cette affaire est assez grave, d'autant qu'elle doit se traiter en
espagnol (M. Ocofia ne sait pas un traitre mot de français). Je
vais mettre demain mon Ambassadeur dans la confidence, et lui
demander des conseils. Je compte repartir pour Osuna dimanche
soir ou lundi soir. On quitte Madrid, par exemple, à neuf heures

1. Sur les bronzes d'Osuna, voir Corpus I11scriptio1111m Latinarnm, II, Supple111e11twn (Berolini, 1892), n° 5439, pp . 852 -866. On trouvera là, outre des
fac-similés et une transcription des tables, un très bref résumé des négociations relativt::s à leur achat, ainsi que la bibliographie du sujet. Notons que ces
bronzes, acquis par M. Juan de Dios de la Rada y Delgado pour le compte du
gouvernement espagnol, sont conservés au Museo arqueol6![ico de Madrid. .

�CH. GRAUX

CORRESPOXDANCE D'ESPAGNE

du soir et l'on arrive à Osuna le mardi à midi. Je ne parlerai pas
de ce voyage à Ja famille, sinon peut-être à la fin, supposé que
l'affaire tourne bien . Il faut m'écrire la prochaine lettre à Madrid,
Fonda de los Embajadores, Calle Victoria. S'il en est parti une
pour l'Escurial, elle m'y attendra, voilà tout. Voilà, mon cher
papa, ce que j'avais à te dire en particulier.
Je t'embrasse.

Le but de mon voyage se déplace un peu. J'ambitionne de
faire le catalogue de tous les manuscrits grecs d'Espagne non
encore catalogués. Il y en aura un peu plus de deux cents à
ma connaissance 1 • J'ai écrit à M. L. Renier à ce sujet.
Hier j'ai assisté à l'une des dernières représentations du
« Voyage autour du monde en 80 jours », une imitation du
moins, contrefaçon avouée du reste. Les voyageurs partent de Séville
et y reviennent en 78 jours, je crois. J'ai reconnu les vues de
Séville, le parler et le costume andalous. li y a de la musique,
des chœurs, et surtout des couplets très simples, amusants, fort
applaudis. Tant qu'on applaudit, les acteurs improvisent de nouveaux couplets. Les derniers étaient fort tirés par les chf'
veux. On a demandé grâce pour eux., et ils n'ont pas demandé
mieux. A la fin, ils se mettaient à trois pour inventer les quatre
vers de chaque strophe (1°, vers 1 ; 2°, vers 2-3; 3°, vers 4).
Je me suis amusé pour mes trois francs: j'étais fort bien placé.
En venant à Madrid, j'ai fait route, depuis Grenade jusqu'à
Alcazar de San Juan, avec un jeune officier qui vient de perdre
une jambe dans la guerre carliste, et qui se rendait à une ville
d'eaux. du côté de Valence, pour ticher de guérir l'inflammation
qui a suivi l'amputation de sa pauvre jambe. Il était bien gentil,
bien doux : effet, sans doute, d'une longue maladie, douloureuse, d'une carrière brisée. On voit encore des restes d'un
caractère plus vif, entreprenant; mais, en somme, il est résigné,
éteint. Je l'aidai plusieurs fois dans les changements de wagon;
nous causions; nous avons bien sympathisé. En nous quittant,
nous échangeâmes nos noms: hélas ! j'ai déjà oublié le sien.
Aussi bien ne sommes-nous pas destinés à nous rencontrer
jamais une autre fois. On ne refait guère le voyage d'Espagne,

Ch. G.
XV
Madrid, Hôtel des Ambassadeurs.
Dimauche 17 octobre, 9 h. du matin.

Ma chère maman,
Mes affaires scientifiques vont bien, comme ma santé qui est
toujours à ne pas pouvoir désirer mieux. Le climat est tempéré,
de façon que je ne sens ni qu'il fasse froid ni qu'il fasse chaud.
Mes compagnons d'hôtel, ceux du Midi surtout, d'Estramadure,
de Malag:1., trouvent qu 'il fait froid. Moi, cela m'amuse.
Je suis au mieux avec le jeune bibliothécaire du Palais du Roi 1 •
Pas de jalousie, va: il ne sait pas une lettre de grec. J'ai constaté hier la présence de huit manuscrits grecs à la Bibliothèque de
l'Université 2 ; celle de sept autres manuscrits grecs dans la bibliothèque d'un particulier qui les a achetés avant-hier pour vingt
francs les sept ;:;ur la foire. Quelcoup j'ai manqué là! carilnevou-·
dra sans doute pas me les revendre, même pour cinquante francs
que je lui en offrirai J .
r. M. Zarco del Valle.
Voir ci-dessous les lettres XXXVIII et XXXIX.
3. Voir ci-dessous la lettre XVI.

2.

I. Rappelons que Ch. Graux n'a pas mis lui-même son projet à eJtécution,
mais que le catalogue dont il parle ici a vu le jour par les soins de M. Albert
Manin, professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Nancy. (Se
reporter ci-dessus, à la lettre IX.)

Rtw, lnspani'lw•. xru.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

etilesttropinvalidepourjamaisvenirenFrancia. C'est lui qui m'a
fait manger ma première grenade. Il en achetait une pour lui;
il m'en a offert une aussi que j'ai acceptée; puis je lui demandai comment il fallait s'y prendre. Il me l'enseigna, et je m'en
tirai de mon mieux. Au surplus, une grenade est un bon
fruit.
Lu dans une revue espagnole: «Untel traduisit !'Histoire secrete
de Procope, qui n'est pas parvenue jusqu'à nous, du grec en castillan. » Ce qui veut dire, en français, que la traduction castillane n'est pas parvenue jusqu'à nous.
Décidément, je vais me payer un manteau espagnol, comme
j'en vois à tout le monde autour de moi. Les Romains prenaient leur bien chez tous les peuples où ils le trouvaient. Je
veux être Romain en ce point.
Il y a plus d'arabisants que d'hellénistes en Espagne. On
n'apprend pas le grec, du tout, ici, dans les classes; le grec ne
fait pas partie de l'enseignement secondaire. On ne s'en occupe
un peu que dans les Universités. C'est ce qui explique: 1° que les
manuscrits grecs soient complètement indifférents aux Espagnols ;
2° qu'on dise hablar en griego dans le même sens qu'en France:
« ce que vous me dites est de l'hébreu pour moi». Le comte de
Nava de Tajo, qui m'a reçu d'une façon charmante, et m'a
rendu ma visite ce matin, - j'ai trouvé sa carte en rentrant à
midi, - a fait trois ans de latin, pas un mot de grec, puis,
plantant là, comme on fait souvent ici, les langues classiques,
s'est appliqué à l'étude des langues modernes, dont il parle
six ou sept, dont le français d'une manière très pure. Cela
lui était plus utile pour sa carrière, la diplomatie. Il est chef
de division au Ministère d'État ( =, je crois, les Affaires étrangères). C'est bien lui qui est de la maison de la comtesse de
Montijo. Il s'est offert, très gracieusement, à me créer des relations pour passer agréablement la saison d'hiver. J'ai accepté
pour après mon retour de l'Escurial.
Je vais rester encore quelques jours à Madrid avant d'explorer

l'Escurial. On est fort bien à l'hôtel où le hasard m'a amené.
C'est l'un des premiers de Madrid; j'y suis à huit francs par
jour. Cuisine excellente, bien supérieure à ma nourriture habituelle de Paris.
Je vous embrasse tous.
Votre

370

Ch.

37 1

GRAUX.

XV bis
Madrid, dimanche 17 octobre 1875.

Persomielle.

Mon cher papa,
Je ne suis plus décidé à partir, comme j'en avais formé le
projet et comme je te l'avais annoncé, aujourd'hui ou demain,
pour Osuna.
J'avais pensé que le Ministre ne me disant pas où je prendrais
l'argent, c'est que l' Ambassadeur le savait. Mais !'Ambassadeur
ne sait rien. Dans œs conditions, les instructions ministérielles
sont incomplètes : tu peux en juger pa~ ma précédente lettre où
je t'ai donné le texte complet &lt;lesdites.
_
J'ai donc, après réflexions, télégraphié hier, non pas au Ministre
directement, mais, pour aller plus vite, quoique ce soit peutêtre irrégulier, au chef de division que cela concerne, à M. de
Watteville, -ee qui me manquait et ce qu'il me fallait, en quarante mots. (Ce télégrammè a coûté trente-deux francs. En temps
ordinaire, ce ne serait que huit francs; mais le câble sous-marin
de Santander à Bayonne est interrompu. Les dépêches passent
actuellement par l'Angleterre).
« Monsieur Watteville. Ministère Instruction Publique. Paris.
cc Aurai pas signature Ocofia sinon argent comptant. Envoyez-

�37 2

CH. GKAUX

moi lettre de crédit de vingt mille francs sur Séville. J'attends
ici réponse ou nouvelles instructions. Écrirai lettre détaillée
demain. Charles Graux, Fonda Embajadores, Madrid . &gt;&gt;
Ce matin, je viens de faire, du pre1Ùier coup, ma lettre que
j'adresse encore à M. de Watteville. Je te transcris le cœur de
cette lettre :
« Je peux me rendre à Osuna et discuter les conditions du
marché avec M. Ocana. Supposons que nous tombions d'accord
sur le prix dans les limites fixées par M. le Ministre. Je devrai
donc alors en avertir M. le Ministre par télégramme, faire préparer par un notaire l'acte de vente, puis attendre à Osuna que
M. le Ministre me fasse parveni1 soit un bon au nom de
M. Ocana pour toucher la somme convenue à telle caisse qui
sera désignée, soit un pouvoir en mon nom personnel pour
toucher cette même somme chez un banquier de Séville et la
remettre à M. Ocana. Enfin, quel que soit le mode de paiement
àdopté par M. le Ministre, il est évident que je n'obtiendrai la
signature de M. Ocana au bas de l'acte de vente qu'en échange
de la somme en espèces ou d'un billet équivalent. C'est-à-dire
que nous donnerons à M. Ocana le temps de se raviser peutêtre, de songer qu'il pourrait bien conclure quelquefois, soit avec
d'autres gouvernements, soit même avec le gouvernement françàis, mais plus tard, un marché plus avantageux : nous risquons
qu'il se dédise. Je crois que, dans toute affaire, mais surtout dans
celle-ci, il est nécessaire de battre le fer pendant qu'il est chaud .
Si vingt mille francs, ou même moins, devaient suffire à tenter
M. Ocoôa, il faudrait être prêt à les lui payer tout de suite.&gt;&gt;
Voici 1a fin de la lettre.
&lt;( Que M. le Ministre voie s'il peut mettre à ma disposition
une lettre de crédit de vingt n1.ille francs sur un banquier de
Séville. _Il va sans dire que, si je traite à un prix inférieur, je
n'userai pas du crédit qui me restera. Dans ces conditions, j'espère avoir la signature chez le banquier. Dès le lendemain, je quitterais Osuna, emportant les tables avec moi à Madrid. On aviserait ultérieurement pour le transport à Paris.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

373

« Vous voyez ce qui me manque pour agir. Je propose un
moyen. Si vous en connaissez un autre, je suis prêt à faire tout
ce qu'on me commandera. J'attends donc ici - Fonda de los
Embajadores - soit la lettre de crédit que je demande, soit des
instructions complètes auxquelles je n'aie qu'à me conformer. »
Toi, mon cher papJ, qui as toutes les pièces du dossier sous
les yeux, je recevrai volontiers tes conseils. Écris-moi aussi à la
Fonda de los Embajadores ou je serai encore probablement à
l'arrivée de ta lettre, ou bien on me la fera parvenir là ou je
serai.
Je ne vois pas d'inconvénient qu'on sache que je t'écris des
lettres personnelles, du moment que tu peux dire que c'est au
sujet d'affaires scientifiques que je ne veux dire à personne maintenant, pas même à M. Magnier.

XVI
Madrid, Fonda de los Embajadores, calle Victoria.
Dimanche 24 octobre 1875, midi et demi.

Mon cher papa,
Je crois, d'après ce que j'ai lu dans les journaux, que les communications, grâce aux revers des Carlistes, commencent à se
rétablir par la voie de terre de Irun et Bayonne. C'est ce qui
explique que les lettres ne mettent plus que trois jours de Madrid
à Paris et réciproquement. Si cette amélioration dure, comme il
y a tout lieu de l'espérer, on peut écrire et recevoir la réponse
en six jours de temps. Vous avez reçu à l'heure qu'il est toutes les
lettres que j'ai écrites, sans exèeption. Moi, de mon côté, puisque
vous n'avez pas adressé de lettres à l'Escurial i''ai recu aussi '
,
'
il y a certitude, - toutes les vôtres. Celle de papa, datée du r 9
au soir, est arrivée dans ma chambre hier samedi 23 à midi.

�374

CH. GRAUX

M. Léon Renier a eu l'amabilité de m'écrire une bien gentille
lettre; il n'est pas possible que cet excellent homme ne m'aime
pas un peu, lorsqu'il m'écrit en pareils termes. Sa lettre, datée
du 19 dans la matinée, m'est parvenue le vendredi 22, également
à midi . Enfin, pour que vous soyez tout à fait au courant de ma
correspondance, je n'ai pas eu d'autre lettre de Garbe depuis
celle ou il m'annonça son installation à Angers; je n'ai rien reçu
non plus d'autres, soit amis, soit collègues; rien de Bourget en
particulier, à qui je vous ai dit que j'écrivis de Cordoue; enfin
rien ... qu'une délicieuse lettre de six pages, avec une feuille de
fougère et une de trèfle. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle
était de Mm• Wenck. Elle était presque tout entière en danois;
je l'ai, Dieu merci, parfaitement comprise, sans dictionnaire. On
y lit, en français, à votre intention : « Quand vous écrirez à vos
parents, vous leur direz mille amitiés de nous tous : je les aime
beaucoup. » J'ai retiré cette lettre le mercredi 20 courant : elle
attendait depuis deux jours. Engagé dans la lecture d'une petite
histoire de la littérature grecque faite par un Espagnol, je me
promis de ne pas répondre à Mme Wenck, et de ne pas vous écrire
à vous-mêmes, sinon en cas d'urgence, tant que je n'aurai pas vu
le bout de mon histoire. Je me suis _tenu parole. Hier soir, j'ai
tourné le dernier feuillet avant de m'endormir. Oh! maman,
sois tranquille ; en Espagne on ne connaît pas plus les rideaux de
lit que les bois de lit. Lits en fer, sommier et matelas; couvertures
ce qu'il en faut. Rien de plus, pour ne pas loger d'insectes, s'il
se peut. D'un antre côté, sois tranquille encore. Je me suis adjugé
deux chandeliers partout dès mon arrivée, et je ne travaille pas
en ne voyant qu'à moitié c1air. Je sais me donner ce que je veux:
d'autant que ça ne coûte pas plus cher, rien que la peine de le
demander ... en espagnol. Actuellement, je suis ballotté par deux
tendances contraires. Aller tout à l'heure aux taureaux, qui,
surtout ici à Madrid, m'intéressent énormément. Il y a un
enthousiasme indescriptible de la part des assistants à Madrid,
enthousiasme qui fait partie de la représentation. J'en ai été

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

375

témoin dimanche dernier, ayant pris une bonne place au milieu
des « chauds ,i, pour mes quarante sous. Je voudrais bien,
aujourd'hui encore, m'en donner pour deux: francs, car il n'y
aura plus, vu l'état avancé de la saison, qu'une course ou bien
deux. D'autre part, si je ne réponds pas à Mme Wenck cette aprèsmidi, je ne sais quand je trouverai le temps de le faire. Et songez
que le lendemain du jour où Wenck a reçu ma lettre~ elle répondait déjà pour lui et par avance! car, me dit-elle, il va m'écrire
aussi. Il se charge d'expédier mon vin à l'arrivée; il m'en parlera.
Cependant, je crois que j'irai aux taureaux:. Puis je voudrais
aussi aller, ce soir, voir Poliuto, de Donizetti, au Théâtre Royal.
Enfin, on verra à faire pour le mieux. En tout cas, voici les
adresses de Wenck: bureau, 93 rue des Marais-Saint- Martin;
Passy, I rue Largillière (ils ont déménagé en avril dernier).
Le mot que maman a joint à ta lettre de mardi dernier ni'a
fait extrêmement plaisir. On ne peut rien de plus raisonnal;&gt;le et
de plus gentil. Je savais bien que si, pour ne pas laisser mes
recherches incomplètes, il me fallait rester quelques jours encore
après la Noël, maman ne voudrait pas, en ce qui la concerne,
me faire perdre tout le fruit de quatre mois de recherches en précipitant mon retour. Car, pour sûr, si je n'ai pas le catalogue de
tous les manuscrits grecs non catalogués d'Espagne, je ne publierai pas un catalogue tronqué. Je garderai mes résultats pour moi,
et je dirai que c'est bien . Mais, Dieu merci! tout prospère.
Soixante-deux manuscrits, actuellement, sont déjà décrits. Au
point de vue bibliographique, j'obtiens, grâce à une méthode
sévère et précise, des résultats sûrs et inattendus. Toutes les
bibliothèques s'ouvrent ou s'ouvriront devant moi. J'irai cataloguer demain le manuscrit grec, unique de son espèce, qui se
meurt d'ennui, au milieu d'une société qui ne parle pas sa langue,
dans la bibliothèque des ducs d'Osuna '. Je viens de fournir des

r. Cf. Rapport, loc. cit., p.

202 et

Notices som.mafres, pp.

142-144.

�377

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

indicaùons sur six manuscrits qui appartinrent jadis à la Bibliothèque de San Isidro, au bibliothécaire en chef de cette bibliothèque, qui pleure leur fuite. Ça ne les lui rend pas; mais, au
moins, il sait qu'ils sont à la Bibliothèque de l'Académie de
!'Histoire '. Au surplus, ils y sont aussi bien que chez lui. J'ai fait
part à M. L. Renier du plan de campagne que j'ai formé ici sur
le terrain et que j'ai déjà commencé à mettre à exécution. Il
l'approuve pleinement. Hier, j' ai commencé le catalogue des
manuscrits grecs du Roi. Je suis, décidément, chargé de faire le
catalogue officiel de ses quarante-deux manuscrits grecs : chargé
par entente à l'amiable avec son bibliothécaire en chef,
s'entend 2.•
Vos santés sont bonnes; la mienne l'est aussi et l'a toujours été:
il n'y pas eu un moment de malaise dans les deux mois que je vais
bientôt avoir vécus hors de France. Que M. Cuel 3 se mette vite au
courant et que, le 1er janvier venu, il succède non pas seulement
en titre, mais en fait! c'est ce que je désire. Oh! que ça me
semblera bon de t'embrasser, mon cher papa, rentier! mieux que
cela ... arboriculteur et hortitraceur 4 ! Hein, qu'en dit-on? Mais
il faudra aussi venir faire du grec à Paris, ne serait-ce que pour
apprendre - dans les livres - comment les Grecs t:iillaient les
arbres. Va, c'est une étude à laquelle il faudra nous remettre souvent et longtemps, pour aboutir.
Et M. Magnier? Je ne lui écris toujours pas depuis ma singulière aventure du Pénitencier. Qu'en a-t-il dit? En avez-vous
causé ? Je ne puis pas faire comme cela, du jour au lendemain,

une grande découverte, pour avoir le plaisir de la lui annoncer, à
lui le premier de tous. C'est que, vois-tu, je n'ai jamais compté
là-dessus. Ce n'est pas dans l'ordre des choses prévues ni probables. Mais mon voyage est, comme tout ce que nous faisons à
!'École 1 , une étude modeste, sans tapages, sàns résultats immenses,
mais un peu utile au corps des travailleurs, faisant avancer d'un
petit pas la science. Je n'ai pas, je te l'avoue franchement, d'autre
ambiùon que cette petite-là: mais je suis et serai tenace pour la
satisfaire. Dis-lui bien, à M. Magnier, combien je l'embrasse. -En tout, j'ai déjà reçu quatre lettres de toi, deux de maman
seule, celle de maman-bon avec des lignes de toi, deux de Garbe.
Voilà le bilan de mes lettres de famille.
Je vais m'occuper de l'affaire des vins : 1° Priorato = vin de
Catalogne. Pourquoi je l'achète en Andalousie? C'est parce que
Carlos n'est pas à Barcelone. Mais, quoi que tu dises, je tiens
à t'en acheter. 2° Puisque tu le désires, on doublera la quantité
de !'andalous, du muscat (moscatel). Je me serai mal expliqué,
tu t'es embrouillé dans tous ces noms-là; ·mais il n'importe : tout
cela est, ou, plutôt, deviendra bon. Quant à ce qui concerne
M. Tournier 2, je verrai: ces jours-ci, j':iurai l'occasion d'y son-·
ger et de régler ces affaires. 3° Rien ne presse en ce qui concerne Wenck, puisque le bâtiment de Carlos ne devra arriver à
Rouen que fin novembre ou au commencement de décembre.
(Wenck n'est pas dans le Bottin, parce que sa maison
s'appelle Vieilleville et Ci•). Envoie des poires à Mm• Wenck:
elle le mérite bien, et bien d'autres choses encore, telles que des
oranges et des citrons d'Espagne, quand tu en recevras. Ses

I. Sur les ms. grecs conservés à l'Académie del'Histoiie, voir Rapport, loc. cit.,
pp. 200-201 et Notices sommaires, pp. 9- 18.
2. Cf. Rapport, loc. cit., pp. 197-198 et Notiu's sommaires, pp. 55-125.
3. Successeur de M. H. Graux en qualité de greffier du Tribunal civil de Vervins. H. G.
4. M. H. Graux avait tracé lui-même les allées du jardin de sa propri~té du
Pont-de-Pierre. H. G.
·

r. C'est-à-dire à !'École pratique des Hautes Études.
Ed. Tournier, directeur d'études à !'École pratique des Hautes Études,
maître de conférences à l'École normale supérieure, mort en 1899. Rappelons
que c'est M. Tournier qui a dirigé Ch. Graux vers l'étude de la paléographie
et de la philologie grecques. Voir E. Lavisse, dans Mélanges Gntux, p. xvm,
XXIII et XXIV.
2.

�enfants vont bien. Elle aurait droit, pas vrai? à toutes sortes de
bonheurs.
Je reviens encore aujourd'hui du Palais de Liria sans avoir
trouvé le duc de Huescar, le frère de la duchesse de Medinaceli.
J'ai laissé cette fois la lettre du baron Lambert et une carte. Je
tâcherai enfin de le pincer à la première occasion.
M. Léandre' sera servi : on lui rapportera de la rnoneda espanola.
Je lui fais des salutations bien amicales: il sait combien j'ai d'affection pour lui aussi, et je voudrais bien qu'il trouvât moyen que
mon voyage en Espagne lui procurât, d'une ou d'autre manière,
quelque agrément. Il y a beaucoup de livres et de collections de
géologie et de minéralogie en Espagne; mais je ne suis en rapport avec âme de naturaliste qui vive en Espagne.
Je suis sensible au souvenir de M. Chevrier", et lui renvoie
toutes sortes de civilités.
Quant au chapitre des finances, je me trouverai à la fin du
mois avoir mangé six ou sept cents francs du gouvernement, guère
plus, à ce qu'il me semble. Étant donné que mon-banquier de Paris a
ou aura : 1° 2.450 (y compris trois mois de traitement) du gouvernement; 2° que je pourrais bien obtenir un supplément assez
considérable, je suis d'avis qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter
actuellement de rien. Note que je vis largement, et que j'ai ici
bien plus de milliers [de] livres de rente qu'à Paris.
Le fait est que la duchesse de Montoro a ajouté, depuis quelque
temps déjà, à son nom « et de Medinaceli », et qu'elle se trouve
à Séville avec son jeune époux. J'ai été près d'eux, fort près,
dans le palais même ou ils habitent, je crois, sans le savoir. Je
lui ai envoyé, - il y a quelques jours de cela, - ses lettres avec
un mot d'excuse de les lui faire tenir si tard.
Il a fait presque toujours mauvais temps, et sale! depuis que

1.

2.

C'est-à-dire M. Papillon. H. G.
Magistrat du Tribunal civil de Vervins. H. G.

379

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

je suis installé ici à Madrid ; mais il ne fait pas froid, malgré le
vent qui so1,1ffl.e souvent et assez fort. Seulement dimanche dernier et aujourd'hui, il a fait et il fait vraiment beau.
Les sept manuscrits dont je vous ai parlé et qu'on a achetés
vingt francs en tout, je les ai catalogués et je n'en donnerais plus
vingt sous; séri~usement ils ne valent pas cher, et sont du ~iècle
dernier, des grecs modernes ' .
On vient de mettre dans ma chambre, pour la saison d'hiver,
un tapis d'aloès tout neuf. Cela me va.
C'est une providence que mes boutons d'habits ne partent pas
et que mes bottines ne s'usent pas.
Mes Estremaduriens resteront encore une dizaine de jours. Cela
me va, car le père, qui est causeur, cause avec moi; cela m'exerce.
J'ai été le même jour qu'eux à une représentation de « Marina n,
zarzuela ( = opéra-cornique) espagnole dont je vous recauserai.
Il y avait du vide près de leurs places; j'ai été m'installer près du
père. Cela a rompu la contrainte. Si mal que je parle, je parle, et
on peut causer tout de même.
Je me sauve aux taureaux pour voir l'entrée : c'est le plus
joli du spectacle, avec leurs costumes tout or et clinquant et
argent et étincelants.
Adieu. On vous embrasse bien fort.
Votre
Charlot.

Ces manuscrits appartenaient à M. Fernando Brieva y Salvatierra (Madrid,
Calle de las Huertas). Cf. Rapport, loc. cit., p. 202 et Notices sommaires,

1.

30,

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CORRESPONDANCE

D'ESPAGNE

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XVI bis.
Madrid, Fonda de los Embajadores, calle de la Victoria.
Mercredi soir 2 7 octobre r 87 5.

chemin du xr• ou xu• siècle à la Bibliothèque du Palais du roi '.
Réponds-moi clairement sur ce que je te demande. Oh! je t'embrasse bien fort et bien impatiemment.
Ton
Charles.

Mon cher Paul,
Tu serais exposé quelquefois à ne pas m'écrire de si tôt: qui sait
si tu ne te dirais pas que je n'attends pas après tes lettres? Ce
raisonnement serait affreux, car les lettres que je reçois ·de la
famille et des rares amis qui sont encore pour moi la famille,
sont tout l'aliment ici de la faim d'affection que j'éprouve naturellement en Espagne comme en France. Depuis ta lettre du 6 de ce
mois, j'ai reçu trois lettres de chez nous, presqu'en entier de la
main de papa; c'est assez confortable. J'ai eu en outre, il y a
juste aujourd'hui huit jours, une longue lettre en danois de
Mm• Wenk, qui m'a fait bien heureux. Il m.e semble que ton
tour devrait bientôt revenir. Qu'en penses-tu? Malgré l'occupation que peuvent t'occasionner, - je me mets à ta place, - tes
nouvelles fonctions, je_ réponds, sans hésiter, pour toi,, que tu
penses que oui. Donc tu vas m'écrire sous peu.
Voici, outre mille choses que tu pourras bien avoir à me dire
et que je veux savoir, ce que tu me raconteras. Tu me feras une
leçon sur les (&lt; franges !?Olaires ». Je ne sais pas bien ce que c'est, et
je désire le savoir. Franies solaires pmdant les éclipses. Je ne tiens
pas à apprendre pour le moment comment on les observe, soit
pendant les éclipses, soit grâce aux procédés de M. Janssen en
temps ordinaire. Je voudrais bien savoir ce que c'est, ce qu'on
appelle de ce nom, si on les voit à l'œil nu pendant les éclipses,
si elles sont fort visibles. Car il me semble que je vois un passage
sur les franges solaires dans un traité d'astrologie en grec qui peutêtre est inédit, et que je trouve dans un beau manuscrit en par-

XVII
Madrid, Fonda Embajadores, 28 octobre.

Ma chère maman,
Il n'est encore que mercredi 27 à huit heures du soir; je date
de demain, parce que ce billet ne partira que demain à six heures
du soir. J'y. joins un autre billet que papa enverra à Garbe: j'ai
besoin qu'il me renseigne sur une question de physique. Papa,
en le lisant avant de le lui expédier, verra de quoi il s'agit. J'ai
fini par manquer les taureaux dimanche passé ; pour arriver après
l'entrée des banderillas, ce qu'il y a de plus charmant dans la
course, j'ai mieux aimé ne pas arriver du tout, J'ai fait un tour
sur la promenade, et rentrant chez moi j'ai écrit une lettre, assez
sérieuse et qui demandait du temps et du calme, à un bibliothécaire de Barcelone dont j'ai fait la connaissance sur mon chemin.
Il s'agit de me faire mettre sur la trace de manuscrits qui devraient
être à Valence, et qui, à ce qu'on m'a dit quand j'ai passé, ne
s'y trouveraient pas en réalité. J'ai passé la soirée d'avanthier lundi à écrire à W enck et à Mm• Wenck. Quand à celles
d'hier et de dimanche, je les ai employées au Théâtre Royal. J'ai assisté dimanche à une bonne représentation de Poliuto
Numéro 41 (ancien numéro 35). Décrit dans Notices sommaires, pp. 109Cf. Rapport, loc. cit., p. 211. Le texte auquel Ch . Graux fait allusion
a été publié par M. Albert Martin, sous le titre de Fragmeuts inédits de Lydus 1t~pl
ôwa11p.«wv recueillis par Cbarles Graux, dans Rl!'Vue de Philologie, XX (1896),
pp. 23-3 5. Ch. Graux reparle de ce texte dans les lettres XX et XXI.
1.

I JO.

!

1
1

!,

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

(= Pol yeucte) ou &lt;( les Martyrs », qui est une mauvaise pièce.
Les caractères si héroïquement tracés par Corneille sont
vulgaires, choquants et invraisemblables; l'action n'a plus ni queue
ni tête. La musique s'en est ressentie : c'est vraiment de la &lt;( blague 1&gt;
que de la musique pareille pour un tel sujet. Rigoletto, que j'ai
entendu hier, vaut un peu mieux; cependant c'est un essai digne
d'encouragement plutôt qu'un veritable grand opéra. Je suis puni
par où j'ai péché. Je m'étais dit : je suis habitué à n'admirer que
Meyerbeer et ce genre sérieux des Allemands ; peut-être fais- je
injustice à !'École italienne ? Aïda et Rigoletto de Verdi, Poliuto et
la Fa·vorite de Donize~ti m'ont rappelé durement à la foi. Aida
seule s'approche un peu du vrai genre dramatique; mais nous
sommes encore loin de compte cependant.
La semaine dernière, je ne sais plus quel jour, j'allai voir une
zarzuela d'un auteur espagnol très renommé, Arrieta. Marina
jouit ici d'une grande réputation. Il y a loin cependant de Marina
au Pré-aux-Clercs, à Mignon, au Domino noir. Pour légère, la
musique l'est : quand elle veut devenir sentimentale, elle n'y
réussit guère à mon sens. Le second acte s'ouvre sur des scènes
de marins ivres, y compris le capitaine qui est le jeune amoureux
de la pièce, scènes qui choqueraient la délicatesse française assurément; ce n'est guère de bon goût. Il y a deux choses remarquables dans le second acte; ce sont des couplets genre andalous,
avec accompagnement d'une dizaine de guitares et battements de
mains de tout le chœur féminin ; puis une havanera par laquelle
se termine la pièce. La havanera est une danse américaine, lente,
fortement marquée, avec mouvements de hanches des danseurs.
C'est un rythme caractéristique. J'en ai déjà entendu souvent.
Il y a des airs très réussis de cette d;mse-là. J'en rapporterai, pour
sûr. Les airs cle l'ivrogne ont été bissés. avec fureur. Bon! Mais
ne voilà- t-il pas que le chanteur reprend deux pages avant l'orchestre? Cela a duré quelques secondes comme cela; c'était du
joli! Le public ne s'èst pas ému. Le chef d'orchestre a fait arrê

ter, a donné ses ordres, et l'on a repris ensemble. Le public a
attendu patiemment sans protestations. 0 Espagne!
Je voudrais bien savoir si nous faisons ·du cidre '. TQut
va-t-il droit au greffe, et le dernier acte se passe-t-il sans que
personne revienne mettre des barres dans les roues ? Et M. Cuel
sera- t-il nommé sans difficulté ? et le prix ? Enfin, papa finira-t-il
sans contrariétés nouvelles? Il faudrait aussi que vous me parliez
un peu de vous. Ma c11ère maman, dis bien à tout le monde que
je les embrasse.

Ch. G.

XVII bis
Madrid, metcredi 27 octobre 75.

Personnelle
Mon cher papa,
Voici en résumé l'histoire d'Osuna.
M. Oco.i'ia découvrit trois fragments d'une loi en bronze, il y
a de cela quelques années. Que s'est-il passé? Un collectionneur
espagnol les a, et les a fait publier •. M. Ocoûa me dit qu'il les
leur prêta. et qu'ils les lui volèrent. Je crois cependant qu'ibs l'ont
indemnisé... mais en fixant le prix eux-mêmes. Ils, au pluriel,
parce que le collectionneur, ce sont deux frères.
M. Ocana découvre deux nouveaux fragm-ents.de la même loi.
Il s'adresse alors aux Musées étrangers, écrit au British Museum,
au Musée de Berlin, au Louvre, en envoyant à chacun un estampage (ou empreinte) d'une petite partie. De Berlin, et sans doute
aussi de Londres) on lui répond qu'on veut savoir quoi acheter,.
r. A la propriété du Pont-de-Pierre. H. G.
Voy. R. de Berlanga, Losbro11ces de Osuna, Malaga, 1873, in-8 .

2.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

et on lui demande d'envoyer un estampage de l'inscription entière.
Lui, craignant qu'on ne fasse la publication sur l'estampage, ce
qui - c'est évident - déprécierait ses tables, s'y refuse absolument. Il ne m'a pas permis, à moi non plus, d'envoyer à Paris ni
une copie, ni un estampage. Mais il m'a permis d'en prendre une
copie chez. lui, p&lt;;mr étudier plus à mon aise l'inscription chez.. lui.
Ma copie est restée dans sa maison. Il est vrai que j'ai envoyé à
Paris un double des deux tiers de ma copie, sans qu'il s'en soit
douté. Il me paraît certain que personne que moi n'a encore copié
l'inscription, à moins qu'il n'y ait eu du nouveau depuis mon
passage. On verra bien.
Des garanties que les clauses de l'acte de vente seront fidèlement exécutées par M. Ocofia, cela me fait l'effet qu'on n'en
aura que de morales. En tout cas, cela ne me regardera pas. Je
viens de recevoir la réponse suivante du Ministre.
« Monsieur, j'ai reçu les deux dépêches que vous avez bien
voulu m'adresser les r 6 et r7 octobre, et j'ai immédiatement saisi
la Commission des propositions qui y sont contenues relativement aux tables d'Osuna. D'après l'avis de la Commission, j'ai
décidé que la somme de vingt mille francs, destinée à payer en tout
ou en partie l'achat &lt;lesdites tables, sera immédiatement adressée
à !'Ambassadeur de France à Madrid . Lorsque vous aurez traité,
M. Ocoùa devra faire tran~porter les tables à !'Ambassade à ses
risques et périls. C'est contre cette livraison que M. !'Ambassadeur
paiera à M. Ocana le prix convenu, après toutefois qu'aura été
dressé, à l' Ambassade même, l'acte de vente aux conditions
énoncées dans ma lettre du 9 octobre.
« Une fois les tables déposées dans le Palais de !'Ambassade, il
sera avisé sur les moyens du transport; mais vous aurez soin,
avant toutes choses, de prendre deux estampages des tables, que
vous voudrez bien m'adresser immédiatement.»
Je reviens de l'Ambassade. Sitôt qu'ils auront reçu la somme,
probablement sous la forme d'un ordre de tirer sur un banquier,
il est entendu qu'on m'en avisera à mon hôtel. Je partirai le jour

même ou le lendemain; Cep~ndant il se peut qu'ils ne reçoivent
rien avant l'arrivée de la valise du 9 novembre, ce qui me ferait
renouveler encore un petit bail à Madrid, avant de me rembarquer
pour la bonne Andalousie.
Si nous parvenons à tomber d'accord avec M. Ocofia, qui est
un bon paysan, très fin, intelligent et bmteux, je ne le lâche plus;
je l'emmène avec moi à Madrid, et le fer sera battu bien chaud. Si
je ne réussis pas, je me donnerai sans doute un jour de bon
temps à Séville pour me consoler. Désormais, le succès de l'affaire
dépend un peu de moi et beaucoup de lui. Je vogue gaiement
sur cette mer, un peu nouvelle pour moi : pourquoi non, quand
on a, comme tu dis, le vent en poupe?
Garde, bien entendu, ce nouveau billet pour toi seul, comme
tu as gardé les deux précédents '. Je vais écrire maintenant quelques
mots pour tout le monde.
Il faudra toujours, jusqu'à ce que le dénouement de cette
affaire m'ait permis d'arrêter définitivement mon itinéraire ultérieur et que je vous l'aie fait connaître, m'écrire ici à la Fonda.
Je t'embrasse bien joyeusement.
Ton
Charles.

XVIII
Madrid, 5 novembre, 5 h.

1/ 2

du soir.

Mes chers parents,
, Vite, quatre paroles avant de dîner, car voilà plus de huit
jours que je n'ai rien mis à- la poste pour vous.
1. Les lettres adressées personnellement à M. H. Graux lui parvenaient non
pas à son domicile, mais au greffe du Tribunal civil. H. G.

Rwue hispa11iqt1t . xm.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Je viens de recevoir la lettre de papa, datée de la Toussaint.
Merci à mon oncle de son bon souvenir. Mais j'ai des comptes
à régler avec toi, ma chère maman. Qu'est-ce qui t'a dit que je
voulais de toi ici? Renfonce bien vite ce diable-là dans sa boîte .
Tu n'as pas besoin de visiter l'Espagne, puisque tu n'es pas
curieuse ni voyageuse. Tu t'ennuierais, et tu me gênerais
joliment. Ne va pas confondre avec de l'ennui ce sentiment que
j'éprouve sans cesse ici, que la France l'emporte en tout sur l'Espagne. Ce voyage que je fais me fait aimer mon pays, meiUeur,
moins imparfait; mais jamais je n'ai mené une existence plus
active, plus agrémentée de mille choses nouvelles chaque jour. La
santé est, comme elle a toujours été, excellente. Bonne nourriture,
bons voisins de table, bon sommeil, bons manuscrits, du théâtre
quand j'en veux, et je n'ai pas le temps de me retourner ... ni,
par suite, de m'ennuyer. Dimanche, j'allai en soirée chez la
comtesse de Montijo; nous causâmes seuls peut-être vingt ou
vingt-cinq minutes. La jeune duchesse de Medinaceli lui a écrit
de Séville de me rendre agréable la vie de Madrid, puisqu'ellemême, absente, ne le pouvait pas faire . La maison de .Montijo
m'est ouverte tous les soirs; j'irai de temps en temps. J'ai revu
lundi soir le duc de Sesto chez lui; j'avais à lui demander de m'ouvrir une porte particulière : une vieille comtesse folle, une
forteresse à attaquer; il y a peut-être des manuscrits derrière les
murs; mais personne ne peut forcer l'entrée 1 •
Je n'ai le temps de répondre ni à la lettre de papa du 28
octobre, ni à celle du r er novembre; j'en accuse seulement
réception.
J'ai acheté un superbe manteau espagnol. On me fait trois
chemises que j'ai essayées hier.
1. Plus loin (lettre XXIII), Ch. Graux rectifie ce qualificatif de folle, qu'il
appliquait ici à la comtesse de Campo-Alange. Disons tout de suite qu'il n'a point
travaillé dan s lâbib1iothéquedecettecomtesse. ayant« acquis la certitude morale»
qu'il ne devait pas y avoir de manuscrits grecs. Cf. Rapport, Loc. cit., p . 189
et 190.

J'allai avant- hier soir entendre les Huguenots.
Je reviens de !'Ambassade; on se charge de faire parvenir à la
Bibliothèque Nationale de Paris un incunable grec et un manuscrit grec que je viens d'acquérir, après m'en être entendu par
lettre avec M. Delisle ', pour notre Bibliothèque. J'ai payé quatrevingt-quatre francs vingt (français); j'avais la latitude de monter
jusqu'à cent trente francs 2 •
Je me suis souhaité ma fête en allant aux Huguenots, comme
je viens de vous le dire; je me suis aperçu de la St Charles le
lendemain. La poste a eu du retard, et maman arrive tard, mais
c'est tout aussi bon.
Je vous écrirai quand j'en trouverai le moment. Je vous
embrasse tous bien fort .
Votre
Charlito.

XIX
Madrid, le 7 novembte 1875.

Mon cher papa,
Hier je me suis contenté de donner signe de vie : j'avais peur
de donner à maman un prétexte pour se tracasser, en tardant
plus longtemps. Aujourd'hui et demain je vais travailler à ma
correspondance, et tâcher, en la mettant au courant, de vous
associer un peu à ma vie de ces huit ou dix derniers jours. Elle
est intéressante, la vie que je mène, ... pour moi du moins. Vous
r. M. Léopâ1d Delisle, membre de l'Institut, administrateur de la Bibliothèque nationale.
2. li est de nouveau question de l'achat dt! ce manuscrit et de cet incunable
dans la lettre XIX. L'incunable était un exemplaire de la grammaire grecque
de C. Lascaris. Cf. Rapport, loc. cit., p. 188, n. 1.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

devrez aimer à la suivre, quoique, de loin comme vous êtes,
vous ne l'aperceviez jamais que confusément.
D'abord, pour nous entendre sur les dates, aujourd'hu,i, c'est
samedi soir, et j'ai mis en tête le 7 novembre parce que ce mot
ne panira de Madrid que demain soir. De l'hôtel, on porte les
lettres à la poste à six heures et demie du soir, une demi- heure avant
la levée de la grande poste . Cela soit dit pour que vous vous guidiez
à coup sûr dans le compte des jours, quand vous recevrez mes
lettres. Il ne faut, du reste, jamais vous impatienter. Tel jour le
courrier fera son service en trois fois vingt- quatre heures, et le
courrier du lendemain mettra deux fois plus de temps. On dépend
encore de la mer, à ce que je crois.
J'ai dù, l'autre jour, renouYeler la provision de papier que
j'avais apportée avec moi de Paris, car j'en ai déjà usé passablement. On vend surtout ici du papier a la main; je me suis rangé
à la coutume du pays . Pour te mieux renseigner sur cette opération, je me suis plié une feuille en un petit cahier de papier
in-quarto, et j'ai voulµ que la présente épitre te serv1t d"échantillon . Quant au µiix (le papier, et, par suite, les livres, coûtent
cher ici) treize francs cinquante la rame: même format que celui de
France. Et d'une, mon cher papa. J'aurai tout un chapelet à égrener
de cette fois, si j'ai le temps.
Puisque j'en suis sur le chapitre des acquisitions; je me suis
donc payé une c.apa, c'est-à- dire un manteau espagnol. Comme
c'est une chose qui doit durer des années, je l'ai choisi de la
meilleure qualité possible. Je suis déjà sorti deux fois avec, le
soir, et je commence à en saisir le maniement; car ce n'est pas
tout d' &lt;&lt; avoir &gt;&gt; une capa : c'est comme un châle, il faut savoir
Ja porte_r . Tu verras que la capa a ses commodités. Cela vous
couvre le visage jusqu'aux yeux, si l'on veut se garantir du vent,
car l'Espagnol est frileux. Cela m'amusera de faire le frileux
comme eux et de &lt;c mucher mein nez sous n,1ein mentieu &gt;&gt; ' .

Je vous parlai aussi de chemises . Je commis, en effet, la faute
de n'emporter avec moi que quatre chemises blanches. Je comptais que les chemises de couleur feraient ordinairement le service·
mais ici à Madrid les visites sont fréquentes, et si les soirées se'
mettent de la partie, cela fera danser le tiroir à chemises. Je me
suis adressé à un chemisier qu'on m'a recommandé, tout près
d'ici. J'ai demandé trois chemises sans reproche. Une première
fois, le col n'était pas convenable; on les a retouchées. Une
seconde fois, le col étant parfait , elles ne posaient pas exactement, loin de là. On vient de me les rapporter. J'en ai accepté
deux, dont l'une va très bien et l'autre très suffisamment. Col,
devant et poignets en toile, le reste en percale. Bonne qualité,
mais quinze francs pièce. Le prix convenu d'avance me donnait
le droit d'être exigeant. S'ils veulent rendre parfaite la troisième,
je consentirai à l'essayer e.ncore une fois : il est entendu que c'est
eux que cela regarde . Si vous trouvez que je ne me tire pas bien
d'affaire dans un pays dont j'ignorais le langage il y a deux mois,
à votre tour c'est vous qui serez difficiles.
Mon dictionnaire espagnol et français m'est revenu hier soir
de la reliure. Je l'avais commandée minutieusement. Le relieur
m'a satisfait de tous points. Toile pleine, bonne couture, s'ouvrant parfaitement. Ici, j'économise, au contraire de tout le reste,
sur Paris : je gagne environ un franc par volume (il y en a
quatre).
Je n'ai malheureusement guère le temps d'étudier la lanoue.
J,a1. ac heté, 1·1 y a un mois, une petite grammaire, dont je bn'ai
pa, encore lu la cinquième page. Au surplus, au point de vue
esthétique, la prononciation espagnole ne me satisfait point; elle
a pour mon oreille quelques sons fades et efféminés. La langue
me paraît du français démarqué. Il est vrai que ce n'est q ue du
latin démarqué, ainsi que le français; mais il n'y a rien d'étonnant qu'aimant extrêmement notre façon française d'avoir
démarqué le latin, la façon castillane ne me plaise point.
On se réunit le soir chez le libraire _Murillo, comme à Vervins,

r. Patois de Bernot (Aisne, arrendissement de Vervins), village na~al de
M. H. Graux. H .. G.

�39o

CH. GRAUX

par exemple, on allait cher M. Blanquinque 1 (auquel un souvenir
n'est-ce pas, à l'occasion?) D. José Sancho Rayon, un ami du
bibliothécaire du palais, M. Zarco, ledit bibliothécaire, toujours
si charmant pour moi, M. Fabié, du Ministère de Hacienda
(Finances), des membres de l'Aihénée, des amateurs qui aiment
la science : voilà le personnel qui vient de huit à onze, le soir,
voir les livres nouveaux et surtout faire b causette chez Murillo,
lequel est instruit (il sait des langues) et fort aimable, un homme
tout complaisance. J'y vais quelquefois le soir; il y a toujours
quatre ou cinq personnes qui causent, et je les écoute, ou je
prends une petite part à la conversation. J'obtiens des renseignements. D. José, déjà nommé, extérieur assez original et peu
soigné, plein d'obligeance. Il était autrefois le bibliothécaire du
Palais d'Osuna ; il m'a mené à son ancienne bibliothèque où j'ai
trouvé un manuscrit grec du x111• siècle. Il va faire lui-même
pour Morel-Fatio une collation que je lui avnis demandé de faire
faire.
Ce matin, ïai fait emballer par Murillo un manuscrit grec du
xv• siècle et un incunable grec, imprimé à Milan en 1476, que,
après en avoir conféré par lettre avec M. Léop. Delisle, j'ai
acheté pour le compte de la Bibliothèque de la rue Richelieu:
quatre-vingts francs d'Espagne 2 • L' Ambassade se charge de le faire
passer à la B. N.
Je vous ai suffisamment parlé des Hnguenots dans le billet
d'hier. J'ajouterai seulement, pour ne pas l'oublier moi-même,
que le petit ténor Stagno, que j'avais déjà entendu dans la Favorite,
n'a guère de voix, mais qu'il sait fort bien chanter : je ne hii
reproche qu'un grupetto de trop dans &lt;&lt; Plus blanche que &gt;J. La
Pozzoni est tragédienne, en même temps qu'excellente chanteuse.
Elle a eu quelques cris, des notes de douleur ou de passion qu'on
entend rarement sur la scène. Mais pourquoj leschœurs chantaientL
2.

Pharmacien à Vervins. H. G.
Cf. ci-dessus lettre XVIII.

CORRESPONDANCE D'ESPAG~E

391

ils faux? Pourquoi. Marcel a-t-il une voix indistincte ? - On
n'entendait pas la tonalité. Pourquoi me-t-on Raoul d'un
coup de fusil quand, enfin, il se décide à sauter par la fenêtre?
(Stagno a sa!..lté vraiment par acquit de conscience : il n'a p:ts
l'âme du tragédien dans les jambes). Valentine ne devient pas
veuve, ne se fait pas protestante par ·amour, ne meurt pas, et
surtout ne chante pas avec Raoul et Marcel le trio de la mort. Je
n'étais pas content. On n'est pas exigeant en Espagne : je n'y
vois rien qui soit tout à fait bien, tout à fait comme il doit être.
C'est de cela que je me plains. Maman y voit à tort de l'ennui.
Non, ce n'est pas cela; mais je sens que j'aime mieux ma France,
oh gué! j'aime mieux ma France!
J'ai été trouver le duc de Sesto l'autre jour, au soir: H était en
train de jouer au billard à quatre. Noblesse oblig~, . je le _veux;
mais je ne voudrais pas être duc de Sesto et favon du roi pour
jouer au billard à quarre. On peut bien jouer à deux, peut-être, ...
sur son. propre billard. Je ne lui en ai pas moins demandé . ~e
s'informer auprès de M. Canovas del Castillo si l'on ne pourrait
pas pénétrer dans les livres de la comtesse Campo-Alange '. Il se
montre très aimable pour moi.
Je vous en ai dit assez de la soirée chez la mèr~ de l'.1mpér~trice pour que vous compreniez que j'y retournerai _ces 1ours-c1.
C'est un plaisir qui coûtera seulement quelques. paires de gants
· pas flatteur d' user ces patres
. de gants- 1·a.~
blancs : mais ne sera-t-11
J'ai terminé cette après-midi la description des manuscrits grecs
du roi: il en possède définitivement trente-neuf 2 • Nous les ran~erons la semaine prochaine avec son bibliothécaire dans une arm01re

1. Cf. ci-dessus lettre XVIII.
Ultérieurement, Cb. Graux a découvert d'autres mss. grecs à la Bibliothèque du Palais; danssonRapport,lcc. cit.,pp. 188et 197, ild_onnele cb~ffre de
quarante-deux. M. Alb. Manin a retrouvé dans le même établissement ?1x mss.
nouveau:x, ce qui porte à _cinquante-deu:x le nombre des mss. décnts dans
Notices sommaires, pp. 55-12 5 .
2.

�392

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

à par~; nous ~eur collerons des numéros nouveaux, et je me charge
de faire ensmte sur les notes que j'ai prises et dans mes moments
perdus, chez moi, les fiches qui représenteront au catalooue lesdits
trente-neuf manuscrits. Il y en a trois ou quatre en ;archemin
d~ns ce nombre qui sont fort intéressants à mon point de vue. J'y
ai trouvé aussi un mauvais manuscrit de mon traité de Philon
( c'est le second que je découvre et le quatrième que je rencontre
en Espagne) : il était caché sous un faux nez, j'ai voulu dire un
faux titre 1 •
Et les vins? Malheureusement, la commande de mon oncle
arrive après le départ du vaisseau; il est absolument trop tard.
J'a~ais peur qu'il n'arrive ainsi quelque commande trop tardive.
Mais que mon cher oncle se console ; sauf le Xeres qui coûte
fort cher, les vins d'Espagne sont loin de valoir nos vins
français, bien loin de les valoir. C'est par curiosité plutôt qu'autrement que j'en expédie à papa.
Arriveront au Hâvre, sans doute vers la fin du mois : 1° une
arrobe de Xerez; 2° id. de Priorato; 3° trois arrobes de Muscat
(ou moscatel, en espagnol); 4° une caisse d'oranges et citrons.
Pour commencer par la fin, je n'étais pas libre de commander
tant d'oranges et tant de citrons. Je ne pouvais pas imposer tant
de détails à Carlos Bouisset, tout obligeant qu'il soit. Cela s'expédie à la caisse. La caisse a une grandeur constante; on l'emplit.
Il tient ce qu'il tient: plus ou moins, selon que, l'année où l'on
s~ trouve, les fruits ont moins ou plus grossi. Le partage est bien
sunple. Deux cents fruits à la famille Bourget; cent à Mm• Wenck
. .
.
'
qU1 aime pass10nnément les oranges et qui ne devra pas mépriser

I. Cf. ci-dessous lettre XX . Les quatre mss. en question sont: Madrid
Bibliothèque Nationale, 0.42; Bibliothèque de S. M., no 36; Escurial 4&gt;-II-2;
et .Q. IV-10 (ou î-Ill-r 1). Rappelons que Ch. Graux a publié, en collaboration
avec M. A. de Rochas d'Aiglun, dans la R~ ue de Philologie, 1879, pp. 91-151,
Je traité sur les Fortificatimis, de Philon de Byzance. (Réimprimé dans
Ch. Graux, Les Textes grecs, Paris, Vieweg, 1886, in-80, pp. 153-227).

,

393

mes citrons. Voilà le minimum, n'est-ce pas, pour ces deux
familles. S'il y a quatre cents fruits, tu viendras bien à bout d'employer et distribuer le reste à Vervins. S'il y en a cinq cents,
c'est qu'ils seront plus petits : augmente alors hardiment les
minima ci-dessus. Si les choses vont bien, Mm• Wenck aura ses
oranges pour la Noël, sa grande fête, à laquelle elle m'invite tant.
Elle va avoir pendant trois ou quatre mois, - et peut-être estil déjà arrivé, - l'un des frères de Wenck, qui est un jeune
officier, de mon âge.
Mettons que le bateau à voiles, qui vient de partir de Cadix
avec notre petite cargaison, arrive dans quinze jours à Rouen. Le
correspondant rouennais de Carlos t'avisera de l'arrivée en te
priant de faire retirer chez lui l'envoi, contre remboursement de
tous les frais (prix d'achat compris) faits jusqu'alors. Toi, tu
préviendras Wenck, qui, - il ne me l'a pas encore écrit, mais
le mot de Mm• Wenck suffit, - se chargera du reste. Je lui
écrirai de diriger sur Paris deux des trois ai-robes de Muscat, d'en
faire déposer une chez M. Tournier directement (M. Tournier
sera prévenu) et l'autre à ma cave, de diriger le reste sur Vervins,
livrable en gare, comme tu demandes. Voilà toute l'histoire. Mon
supplément de commande a été fait à temps; j'ai reçu une lettre
de Carlos qui m'a dit que les premiers barils étaient déjà embarqués, et qu'il aurait soin d'envoyer les deux autres avant le
départ du navire, lequel départ devait avoir lieu vers le 2 ou le
3 novembre. Je crois que s'il n'y avait pas au monde d'affaires
plus compliquées, on sortirait aisément de tout à son honneur.
Il y a dans les journaux d'Espagne, chaque jour, une place
réservée au culte. J'y ai lu, le 4 courant, l'histoire sommaire de
S1 Charles Borromée. On y voit les heures d'adoration perpétuelle dans chaque église, l~s conditions de jubilés ou d'indulgences à gagner, etc. A la suite viennent défiler devant les yeux
du lecteur les annonces des divers spectacles.
Cinq ou six pièces de cidre, ce sera honnête, vu le peu de

�395

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

-pommes que j'avais vues sur les arbres du grand clos 1 • Tu sais que
ma provision de cidre en bouteilles, à Paris, n'a pas été à moitié
épuisée cette année. Donc je suis muni d'avance pour celle qui
vient, et tu n'as à te préoccuper de rien de ce côté.
Je n'en suis pas, vis-à-vis de M. Lavisse, sur le pied de la
déférence; mais c'était bien aussi mon intention de lui écrire
ces jours-ci. Si j'ai reculé jusqu'à présent, c'est que· je veux lui
parler de l'effet produit par ses bonnes recommandations; or
l'effet se produit; il y a encore lieu d'attendre. Quant à mon
oncle André •, je lui écrirai, je crois, directement : qu'il reçoive
une lettre chargée de timbres espagnols I Ce sera encore bien
mieux que comme tu dis, ma chère r;naman. A l'occasion, quand
l'un de vous rencontrera le bon M. Jouvelier i, dites-lui que je
viens de recevoir une lettre de Lucien\ en bon espagnol. Il ne
manquera pas d'en parler à son tour en écrivant aux Tricot. Cela
me dispensera de répondre tout de suite à Lucien.
Mes Estrémadurien et -riennes s'en vont demain soir à Almendralejo, près de Mérida, leur pays. Tout le monde leur exprime
ses regrets, chacun à sa façon. Nous sommes presque voisins de
chambre, sur le même corridor, au second. Tout à l'heure, en
montant, je leur ai dit : « Pourquoi partez-vous si tôt ? Je crois,
pour mà part~ que, quand vous serez partis, je partirai aussi, je
ne sais où, mais je partirai, de pur regret (no sé donde, pero me
marcharé tarnbien, de puro sentimiento ). » Ma phrase a marché
toute seule, car je fais des progrès en espagnol. Cela leur a fait
un plaisir ... 1 Ce sont vraiment de bonnes gens, bien simples. Ils

prennent tout, du reste, pour de l'argent comptant. Bonsoir, mon
cher papa et ma chère maman. Bonsoir à tous les nôtres.

394

r. Le grand clos dont il est parlé ici faisait partie de la propriété du Pont-de.
Pierre. H. G.
2. Oncle de M. H. ·Graux et, par conséquent, grand-oncle de Charles Graux,
H. G.
3. Ancien négociant, habitant à Vervins, grand-père de M. Lucien Tricot.
H. G.
.
4- M. Lucien Tricot (cf. ci-dessus lettre VIII.) avait réside en Espagne avant
d'entreprendre ses études de droit. H. G.

Dimanche 7.

J'ai été voir ce matin D. Rodrigo de los Rios, mon jeune
arabisant de Grenade, si vous vous rappelez. 11 vient de me
prêter des numéros de la « Revue d'Espagne &gt;&gt; ou il es~ question
de grec . Il écrit dans la c&lt; Revue de l'Université )&gt;; d'accord
avec mes collègues de Paris, je viens de lui demander de proposer à l'administrateur de cette revue espagnole, - il y écrit
quelquefois, - d'échanger leur revue contre la Reuue critique.
L'idée lui plaît : nous verrons si elle prendra.
En même temps qu'une messe basse, j'ai entendu une moitié
de grand'messe à la paroisse S' Louis. Il y a eu de la musique
fuguée, chantée par quatre voix seulement sans doubler les parties,
avec accompagnement d'orgues. Quelquefois aussi la harpe s'en
est mêlée. J'ai entendu à l'élévation un duo d'harpe et orgues;
c'est dommage que le motif ait été emprunté à un opéra italien.
J'entends ordinairement de bonne musique religieuse jouée par
un bon organiste dans cette petite église-là. J'ai été, après déjeuner, passer deux heures au musée de peinture; j'y retournerai
plusieurs fois.
Ci-inclus, un billet que vous enverrez à M. Bourget' et qui doit
servir d'introducteur à un envoi de poires 2 : Ne te semble-t-il pas,
mon cher papa, que ça puisse aller comme cela?
Enfin, tout étant dit et tout étant réglé, six heures étant sur le
point de sonner, il ne me reste plus qu'à t'embrasser, mon cher
papa, id. maman, id. tous mes grands-parents et mon oncle;
puis, je ferme.
Ton fils,
CH. GRAUX.

Fini le dimanche 7 novembre, à 6 h. moins un quart.
1. M. Bourget, père de M. Paul Bourget, était alors directeur de l'Ècole
Sainte-Barbe. H. G.
2. C'est-à-dire de poires du jardin du Pont-de-Pierre. H. G.

�CH . GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

3° Un certain nombre de déclamations du rhéteur Choricius

XX
Madrid, le

10

novt:mbre 1875.

Mon cher Monsieur le Curé,
Vous n'êtes pas sans nouvelles récentes de moi: on a dû, si
1~ poste a marché régulièrement, recevoir une lettre de moi il y
a trois jours et un billet écrit à la hâte deux jours auparavant.
J'ai oublié, je crois, de les numéroter respectivement XVIII et
XIX. Pour que tout soit en ordre, papa le fera à ma place. Mais
j'ai aujourd'hui à recourir à vos bons offices; j'en profiterai pour
vous dire aussi exactement que possible ou j'en suts de mes
affaires et scientifiques et de la vie réelle.
Comme inédit, voici ce que j'ai actuellement sous la main :
1° Un traité d'astrologie d'une dizaine de pages, qui me paraît
valoir la peine d'être copié; il y est question des franges colorées
que l'on aperçoit autour du soleil pendant les éclipses, des pronostics que l'on peut tirer pour la journée du lendemain de l'aspect
du ciel au moment du coucher du soleil, etc. C'est dire que ce
ne sont pas seulement des contes bleus. J'ai trouvé cela au Palais,
dans un beau manuscrit en parchemin du XII' siècle c'est-à-dire
'
'
d,excellente époque '.
2° Un lexique grec, incomplet, contenant de bonnes choses,
qui doit être inédit d'après des renseignements que vient de
m'envoyer M. Tournier en réponse à une récente lettre de moi.
Ce lexique est dans un laid manuscrit du xv1• siècle, à l'Académie de !'Histoire. Je ne sais si je le copierai : je pense que je [leJlaisserai faute de temps•.

Cf. ci-dessus lettre X VI bis.
Académie de !'Histoire, Est.
maires, pp. 10-1 r.
1.

2.

II,

gr.

397

2•,

n° 37. Décrit dans Notices som-

(v1• siècle après J.- C.) J'en copierai sans doute deux. (Il est fait
allusion à la trempe de l'acier au commencement de l'une d'elles .)
Manuscrit du xm• siècle, à la Bibliothèque Nationale'.
4° Quatre ou cinq pages de St Basile, si tant est qu'elles soient
inédites : manuscrit en parchemin, du xrve siècle, de même à
la Nationale 2 •
5° Une lettre d'Harpocration (l'auteur de l'excellent lexique
des orateurs attiques) à un Empereur. (On ne sait pas à quelle
époque il vivait.) Quelques pages 3 •
Si je voulais, il y a bien d'autres choses inédites, à Madrid
comme à Paris, comme partout; mais je ne veux m'attacher
qu'à l'inédit intéressant. J'ai, en effet, d'autre besogne sur les
bras, puisque je veux dresser un catalogue, sommaire, cela va
sans dire, de tous les manuscrits grecs d'Espagne encore inconnus des savants. Ce travail avance rapidement. L'Archivo, l' Académie de !'Histoire, le Palais sont désormais réglés: ils m'ont
donné en tout, en y ajoutant quelques petits apports venus de
côté et d'autre, quatre- vingt dix- huit manuscrits. De plu&amp;, des
cent vingt-quatre, non catalogués encore, de la Bibliothèque
Nationale, j'ai la description de quarante-quatre. Total : cent
quarante-deux, c'est-à-dire que je suis à moitié chemin. Or,
notez que pendant la première période de ma mission, - en
Andalousie, - je ne trouvai pour ainsi dire rien.
Enfin, j'ai envoyé à Paris et à Breslau quelques renseignements ou bouts de collations qu'on m'avait demandés. J'ai corn1. Bibliothèque Nationale de Madrid, N. JOI. Cf. Rapport, loc. cit., p. 2 II.
Ch. Graux a publié de Chorikios l'Éloge dtt duc Aratios et dtt gouverneur Stéphanos et !'Apologie d~s Mimes dans la Rr:uuede Philologie, 1877, pp. 55-85 et 209247. (Réimprimés dans Les Textes Grecs, pp. 1-34 et 35-77.)
2. Bibliothèque Nationale de Madrid, O. 93. Voir ci-dessous lettre XXIII.
3. Bibliothèque Nationale de Madrid, N. no . Cf. Rapport, loc. cit., p. 211.
Voir la Lettre à 11n empereu1· dans R1nme de Philologie, 1878, pp. 65-77. (Réimprimét! dans Lfs Textes Grecs, pp. 99-u4.)

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

mencé les collations pour mes travaux personnels. J'ai maintenant q1iatre Philon, ici, autour de moi, tant à Madrid qu'à l'Escurial'. En résumé, la besogne ne manque pas; mais, grâce à Dieu,
rien ne manque, ni le courage, ni les for.:es, ni le temps, ni la
patience, une vertu dans la pratique de laquelle je m'imao-ine
faire des progrès dans ce pays de lambins.
:::,
Je viens d'achever la lecture d'un livre espagnol sur les orateurs grecs. Un dimanche, j'en écrirai une critique pour la
Re:uue. Ça n'est pas fort, mais c'est déjà quelque chose de louable
que de s'être risqué à imprimer, en Espagne, un livre sur une
pareille matière. Il va sans dire que je n' cc éreinterai » pas•.
Je remue ciel et terre pour obtenir une petite permission qui
coûterait bien peu à m'accorder, à la Bibliothèque ationale.
Après avoir vu le chef, M. Rosell, qui m'accueille toujours très
amicalement du reste, mais qui, dans le cas présent, est dur à la
détente, je suis allé demander au Directeur de l'instruction
publique, M. Maldonado Macanaz, - avec qui, lui ayant été tout
particulièrement recommandé par le comte de ava (le neveu de
la comtesse de Montijo), je suis très à l'aise, - de dire un mot
à M. Rosell pour l'aider à dire « oui ». ·11 m'a promis de lui
écrire sur-le-champ. Ceci se passait hier: j'attends l'effet. En
sortant du Ministère de l'instruction publique, j'allai à celui des
Finances revoir M. Fabié, que je n~avais pas eu le temps de chercher depuis une quinzaine environ . De son côté, il a dû envoyer
à M. Rosel! une lettre dans le même sens que celle de M. Maldonado. Ce sera une rude Seo de Urgel que M. Rosell, s'il
résiste longtemps.
, Je suis retourné dimanche passer la ~oirée chez la comtesse de
Montijo. Je vais y aller souvent. J'y ai fait la connaissance d'un
1. Cf. ci-dessus lettre XIX.
2. li s'agit du livre de Arcadio Roda, Los oradorc:s griegos, Madrid, 1874, in-12.
Voir Re1.111e cdtique, 12 août 1876. (Réimprimé dans Notices bibliographiques,
pp. 27-28).

399

homme d'État, M. Valera, poète fort bon, dit-on, et qui sait
le grec, l'ancien et le moderne', -il a fait, de l'un et de l'autre, des
traductions en vers espagnols, - celle aussi du chargé d'affaires
d'Autriche, haut de six pieds et quelques pouces. Il doit s'appeler
Alt Graf de Salm-Reifersheidt, et· ;i appris à lire le grec tout
seul, il y a quelques années, pour se distraire. Il est venu,
dimanche dernier, vingt-cinq ou trente personnes, dames, senoritas ou caballeros. La comtesse m'a retenu à dîner pour dimanche
prochain. Ça m'intéresse, ça me distrait: je me laisse faire. J'irai
certainement une fois encore d'ici dimanche. J'entends bien
l'espagnol de salon, qui est parlé plus posément et plus distinctement que par les bouches vulgaires. Il y a un piano droit dans
le salon de la comtesse; mais on n'en touche et on n'y touche
guère, à ce qu'il me semble. Je voudrais pourtant bien entendre
jouer du piano aux Espagnoles. Il paraît qu'il y aura de la
musique classiqu~ ici après le ouvel An : m,1l heureusement, cela
viendra bien tard.
On m'interrompt. C'est nn garçon de la Fonda qui me remet
une lettre que vient &lt;l'apporter un homme de service - tout
galonné - du Ministère des Finances. C'est M. Fabié qui m'envoie une lettre de recommandation pour un de ses amis, académicien comme lui, qui a travaillé beaucoup à l'Escurial, et qui
m'annonce qu'il a écrit aujourd'hui même (aujourd'hui, c'est
mardi : car écrivant le soir j'ai daté, ci en tête, de demain
10 novembre) à M. Rosell pour qu'il m'a.:corde ma permission.
Bueno, c'est bien. Sur ce, nous allons entrer dans notre lit, pour
attendre en paix la journée de demain.
J'ai lu hier dans l'lmparcial une longue critique, excellente, de
la représentation des Huguenots que j'ai jugée moi-même si sévè. rement dans ma dernière lettre.Je trouve ce critique excellent, ...
puisque nous sommes du même avis. Il est satisfait lui aussi
de Raoul, a reconnu le grand art dans la manière de chanter et
1.

Voir ci-dessous lettre XL.

�400

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

de jouer de Valentine; le reste lui a déplu. C'est que les Huguenots sont une œuvre magistrale, belle comme le Cid, mais sans
les défauts du Cid. Ces Espagnols sont des massacres. Ils n'ont
pas le culte ni le respect du beau.
Mais, mon cher Monsieur Magnier, me voici loin de mon
commencement et des anecdota. Mes lettres, vous le savez, sont
l'image, rapidement mais fidèlement tracée, de toute ma vie
dans ces jours-ci. C'est un tableau complet du travail, des
moyens de distracrion, de mes pensées, de mes jugements.
Encore une fois je vous embrasse de tout mon cœur. Portez
aussi mes embrassements aux miens; j'espère qu'apportés par
vous pour messager, ils seront doublement bien reçus.

Ch. GRAUX.

XXI
Madrid, vendredi soir

I2

novembre 75.

Mes chers parents,
Ch;irmante après-midi: soleil printanier et nature d'automne.
A cette heure-ci, lune d'argent dans un ciel très pur. Tempér~rnre douce. Nos moyennes de température se sont toujours
maintenues jusqu'à présent vers 12° ou r 5°. Il y a des journées
avec maximum de 20 à 25 à l'ombre. C'est en lisant I'Ordre 1 que
tu viens de m'envoyer, que je me suis mieux rendu compte de la
chaleur relative qu'il fait ici. Il y a eu du retard dans les courriers du commèncement de cette semaine. Hier, j'ai reçu, outre
l'Ordre, cinq lettres dont la plupart avaient été cinq jours en

I.

Journal auquel était abonné M. H. Graux. H. G.

401

route: de Wenck, de Cbatelain ', de MM. Ruelle 2 , Foucart i ; carte
postale d'Albert Fécamp. J'avais eu u,ne lettre de M. Tournier
lundi dernier. Mes affaires marchent à souhait. J'ai passé hier la
soirée à causer avec la comtesse de Montijo . Mon Dieu ! quelle
con_versation ! philosophie, politique, religion, musique,
anciens et modernes, sans compter France, Espagne, théitre et
que sais-je encore ?
Je viens de répondre à Wenck.
L'envoi arrivé à Rouen, l'on te préviendra: toi, mon cher
papa, tu as alors à envoyer à Wenck la lettre d'avis, en ajoutant
seulèment de se faire expédier le tout à Paris et, du reste, d'agir
comme je lui ai dit. Alors son correspondant lui expédiera le
tout à Paris; puis Wenck te senverra les trois fûts qui te sont
destinés, si les fûts, comme je l'espère, portent des étiquettes de
f~çon à ce qu'on puisse distinguer les crus; s'ils n'étaient pas dist111guables à l'extérieur, il t'enverrait les cinq. Quant aux
oranges-citrons, ne vous en inquiétez pas. S'ils arrivent, j'ai prié
Wenck de les distribuer lui-même - puisqu'ils- vont à Paris à,_ lui et aux Bourget. Il vous en enverra quelques-unes, ou plus,
s 11 y en a beaucoup. - Tu sais que Wenck ne paye pas de droits
sur les marchandises qu'il doit faire sortir et fait effectivement
sortir de Paris après les y avoir entrées. Santé toujours parfaite.
Mercredi 17, au matin.

Le temps n'a pas cessé d'être print;nier depuis huit jours. C'est
charmant; je repars donc ce soir pour Séville. Ce fut toujours
mon rêve de passer une semaine à Séville en hiver et par le
r • M. Em. Chatelain, aujourJ'hui membre de l'Institut et conservateur de la
Bibliothèque de l'Université de Paris.
·
~- M. Ch._-Em. Ruelle, prést'ntement administrateur de la Bibliothèque
Samte-Genev1ëve.
3· M. P. Foucart, membre de l'Institut, actuellement professeur au Collège
de France.
Mue hispaniqut. x1u .

26

�CH, GRAUX

beau temps. Je le vais mettre à exécution. Je donne ordre ici,
à l'hôtel, qu'on fasse suivre les lettres qui arriveront pour moi.
Ne changez pas votre adresse. J'ai été dire bonsoir hier à la
comtesse, qui racontait en petit comité ( cinq ou six personnes)
les histoires du fameux. brigand José Maria, dont Prosper Mérimée
retraça les exploits jadis, d'après les récits que lui en avait faits
la comtesse'. Je vais aller prendre sur les deux heures une lettre
de la comtesse pour sa petite-fille, la duchesse de Montoro et
Medinaceli, que je verrai, je l'espère, de cette fois. -Dimanche,
j'ai dîné, comme vous savez, chez la comtesse ; il y avait le
ministre de la justice, un amiral, etc., quatorze personnes. J'ai
fait après dîner une partie de billard avec un des habitués de la
maison et le comte de Nava, jusqu'à ce que le monde arrive, ce
qui a lieu vers dix heures. Le frère du comte de Nava ( du Conseil d'État d'ici) me présenta ce soir-là à la jèune dame de
M. Valera, un poète-helléniste-homme politique, fort aimable,
dont j'avais fait la connaissance le dimanche précédent.
Mme Valera est brésilienne, parle délicieusement le français
comme l'espagnol: un charmant type (jolie et mignonne comme
elle est, et mise avec un soin et un art!. .. ) de femme de bal et
de soirée dans le grand monde. Sous prétexte de faire du grec,
j'en vois vraiment de toutes les couleurs. C'est très intéressant.
J'ai écrit à M. Lavisse. Ma santé n'a jamais été meilleure
qu'ici en Espagne : ce n'est pas étonnant, avec un climat pareil.
L'abbé Duchesne est à Leyde, en Hollande, pour quelques jours.
Il m'a écrit, et je lui ai répondu de suite à Leyde. Reçu aussi
demande de renseignements pour le professeur Foerster, de
Rostock.
Je demande un timbre pour la Hollande. cc ~ Holanda, me
demande la jeune fille de l'estanco (bureau de tabac), Holanda

r. Voir la Carmen de Prosper Mérimée.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

qué pais es ? &gt;&gt; « La Hollande, quel pays est-ce cela )&gt; ? Elle m'a
fait affranchir, dans son incertitude, quarante centimes au lieu
de vingt-cinq. Et c'est à nous, les Français, qu'on reproche de
ne pas savoir la géographie !
3 heures.

Je vais faire mes malles. Je laisserai ici ma grande caisse.
J'emporte seulement une valise que j'ai achetée avant-hier dans
un bazar de voyage, dont le maître, le marché conclu, s'est
trouvé être un Orléanais. Je crois devoir vous expédier ces
lignes à la hâte, vu qu'il y a une huitaine que je ne vous ai
rien envoyé.
Je sors de !'Ambassade où l'on recevra un paquet de livres
que je vais faire parvenir par les « précieuses valises &gt;&gt; à MorelFatio.
La comtesse de Montijo vient de me donner une jolie petite
lettre pour Séville. Je pars fort content.
Il y a très longtemps que je n'ai rien reçu de vous. Si vous
m'avez mis une lettre à la poste, j'espère qu'elle me rejoindra
à Séville.
Je n'ai pas le temps d'être plus bavard aujourd'hui. Je vous
embrasse tous les uns après les autres.
A bientôt des nouvelles andalouses
de votre
Charlito.
P.-S. Garbe ne m'a pas encore répondu.
J'ai copié tout entier n1on petit traité astrologico-météorologique. Il parle du temps. qu'il fera le lendemain~ pronostique
par le soleil à son lever ou à son coucher, des aurores boréales,
des comètes, etc. 1 •
r. Çf. ci-dessus lettre XVI bz's.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

XXII
Séville, Hôtel des Quatre Nations,
le vendredi 19 novembre 1875, 5 h. du soir.

Ma chère maman,
Je suis arrivé hier ici à six heures ayant très suffisamment dormi
la nuit précêdente en wagon, ayant assisté à un lever de soleil,
déjeuné régulièrement sur les dix heures et demie au buffet de
Mengibar, fait en somme un bon voyage sans la moindre fatigue.
Est-ce maintenant l'effet de l'habirnde, est-ce le climat d'ici, je
ne le dirai pas, mais un petit voyage en chemin de fer de cent
cinquante lieues ne m'apporte pas, l'expérience l'a désormais
démontré, de lassitude physique. J'ai revu la vallée du Guadalquivir avec un plaisir évident. Déjà en approchant de Cordoue
et vers le milieu du jour, le soleil brûlait comme en juin chez
nous. J'ai retrouvé ici mon hôtel des Quatre Nations, si propre,
si blanc, tout en marbre ... ou en stuc. Je loge cette fois au rezde-chaussée. Je suis en villégiature. Aussi, cette après-midi, après
avoir été pour rendre visite, en grande tenue : r 0 à la duchesse de
Medinaceli qui déjeunait (à une heure et demie) et ne m'a pas
pu recevoir, mais µi'a envoyé son intendant pour me montrer
son palais, et 2 ° à la générale de Shelly, à qui je dois tant de
remerciements, mais qui se trouve en ce moment malade et au
lit, allai-je promener, pedibus avec M. Jambis, aux Délices, nom
qu'on donne à une magnifique allée, séparée seulement du fleuve
par une longue plantation d'orangers municipaux, qui fait, et il
y a de quoi, les délices des Sévillans: je n'avais pas pris le temps
de la parcourir lors de mon premier séjour ici. Pour la première
fois de ma vie, je vois,- et j'en vois parrout, des pommes d'or. Les
oranges viennent de cotnmencer à mûrir. On en met déjà sur la
table; les arbres sont meryeilleux, tout chargés de grosses boules

jaunes ou jaunissantes. J'ai erré librement, avec la permission
du gardien, dans les oranges municipales, dont mention ci-dessus:
il a bien voulu croire que je me contenterai de les regarder,
sans les manger. Tout cela va partir pour faire les délices des
bouches anglaises: sous trois jours, on cueille et on embarque.
Était-il temps d'arriver ? Trois jourf, et voici mes arbres d'or
dévêtus. Quel dommage, si j'avais manqué le coup d'œil !
Ç'avait toujours été mon rêve de voir les oranges mûres en place.
Dans quinze jours, on va avoir des violettes ici, et des camélias :
j'en ai vus, en plein air, au jardin de Medinaceli, prêt, à éclore.
Venir en Andalousie au mois de novembre, à défaut du printemps, c'est le moment opportun. Il va sans dire qu'on vit
toute la journée à porte et fenêtres ouvertes. La nuit même
n'est pas froide. Je suis sorti hier soir à onze heures du théâtre,
où j'avais été pour voir M. Bouisset à leur loge; on aurait pu se
passer, et la moitié du monde se passait en effet, de pardessus.
J'ai donc réentendu hier soir le « Barbier de Lavapiés », que je
vis, comme j'ai dû vous l'écrire, pendant mon séjour à Grenade.
Il s'est trouvé que c'était la même -troupe. Seuls les mousquetaires et les couturières avaient changé de visage. J'ai été trouver après déjeuner Carlos Bouisset à son bureau, situé, comme
mon hôtel, sur la Place Neuve : il y a quatre pas, mettons, tout
au juste, cinquante orangers entre les deux maisons (car la Place
Neuve est un jardin des Hespérides). Il me dit qu'il avait avisé
directement papa de l'expédition des vins et des orange? et
citrons, et qu'il avait recommandé d'écrire le nom de chaque
vin sur chaque fût. Bueno, c'est bien. A l'heure qu'il est, le
navire est bien près d'arriver à Rouen. Ce soir, j'irai les retrouver tous au théâtre; ils y seront. Ils ont, comme tout le grand
monde d'ici, leur loge de sept ou [h_u it] µersonnes. Ce _n'es__t pas
qu'on aille chaque jour au théâtre ; mais c'est comme une place
à l'église chez nous: on la paye route l'année pour être sûr de
l'avoir les jours de grande fête. On tient fort ici à sa loge pour
les représentations du printemps, quand la troupe italienne de

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

la capitale fait son tour annuel dans le Midi, et que Tamberlick
et toute la constellation des étoiles madrilènes vient chanter
durant six ou sept semaines à Séville, comme ils le font ensuite
à Grenade, à Cadix, et dans les autres grandes villes andalouses.
Je m'interromps pour aller dîner.
J'ai pour voisin de table un Belge qui va barrer le Guadalquivir
et organiser un système d'irrigation sur vingt-six mille hectares de
terre en Andalousie: une entreprise de vingt-cinq millions, dit"-il.
Tout le monde, ce soir, est français ou parle français .
Cette lettre partira demain matin à dix heures de Séville: c'est
comme si on la mettait à la poste de Madrid 110n pas aprèsdemain, mais le jour d'après, à ce qu'il me semble. Les lettres
vont donc tarder un peu pendant quelques jours; la correspondance redeviendra plus lente. Patience, je ne fais pas pourtant
élection définitive de domicile au pays de la Giralda (tour
célèbre de la cathédrale de Séville). S'il m'est arrivé quelque
lettre de vous à Madrid depuis mon départ, j'espère la lire ici
dimanche après-midi. Il y a des régates sur le Guadalquivir
dimanche et lundi. Il paraît que dimanche dernier on a eu de
brillantes courses de chevaux à l'Hippodrorne Sévillan, que ce
fut une de ces fêtes si gaies, si animées, comme on n'en voit qu'en
Andalousie, population aimable et impressionnable, avide de
fêtes et de gaieté.
Nous allons donc aller à la comédie voir les Bouisset et une
zarzuela plus ou moins quelconque.
En écrivant ces mots, je reçois une lettre de Morel-Fatio concernant des livres espagnols et nos affaires·de science. Il m'apprend,
avec quelque détail, la mort d'un de nos collègues et bons
amis, Léop. Pannier 1 , enlevé par une fluxion de poitrine, dit-il,

à la science et à ses amis, à sa jeune femme et à trois ou quatre
enfants tout petits, j'ajouterai. C'est fort triste, je l'aimais beaucoup . Oh! maman, ce n'est pas en Espagne qu'est le danger. Tu
sais bien qu'il est partout quand le jour est venu. Sois donc,
ma chère maman, corps et âme de ta religion. Ce que Dieu
garde est bien gardé, dis-tu souvent ; pense-le et n'aie point de
crainte mon égard. Tout arrive toujours pour le mieux, et si
je suis en Espagne, c'est qu'il est bon que j'y sois. Si tu savais
comme je suis bien tranquille, moi, partout ou je suis ! Et, en fait,
ici, dans la vieille péninsule ibérique, on est si bien! Je t'embrasse,
et te désire tranquillisée. Je suis si content, sois aussi contente.
Embrasse papa pour moi. Je serai peut-être huit jours sans
écrire
nouveau.
Ton fils,

1. Léopold Pannier, archiviste-paléographe, attaché au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, né à Paris en 1842, mort le 9 novembre
1875. Surla vie et les œuvres de ce romaniste distingué, voir la notice de
P[aul) M(eyer) en tête du Catalogue de la Bibliotbèq11,e de feu M. Léopold Pannier,
Paris, Champion, 1876, in-8.

Ayant à répondre à beaucoup de pages de lettres, tant de toi que
de p-apa, je vais le faire point par point et dans l'ordre où les
observations ou réponses se présentent, au fur et à mesure de la
lecture &lt;lesdites lettres.

a

de

Ch. GRAUX.
A chacun sa part d'embrassements.

xxm
Séville, Hôtel des Quatre Nations.
Mardi 23 novembre 1875.
Comptant repartir demain à 10h. 1/2 pour Madrid,
je ne mettrai cette lettre à la poste qu'à Madrid
même, puisqu'elle n'irait pas plus vite à la jeter à la
boîte ici et voyagerait dans le même ti:ain que
moi.

•Ma

chère maman,

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

L'Espagne connaît l'impôt sur le papier : il est très lourd dans
ce pays-ci. Il fait crier les journaux, et j'ai lu dernièrement à
Madrid un article de l' lmparcial sur la matière. Le papier dit collé
ou demi-collé paye des droits beaucoup plus élevés que le papier
dit sans colle. L' lmparcial se plaignait que cette distinction ne
reposait pas sur les faits, vu que, dans la fabrication moderne
du papier, il n'y avait plus de colle ni demi-colle; mais que,
d'autre part, l'administration considérait comme demi-collé tel
papier de journ:11 qui était soumis par suite à des droits injustes,
etc. Au surplus, il me semble que j'ai payé quatorze francs ciuquante d'Espagne la rame; il vaudrait quinze francs à Vervins,
dis-tu. C'est le même prix.
Je savais que le duc de Sesto avait épousé la yve Morny, une
maîtresse femme, paraît- il, et qui sait fumer comme un sapeur.
Je ne l'ai pas vue, du reste, et ne la verrai sans doute pas, n'allant
pas en soirée chez le duc, mais seulement lui demander des
lettres de recommandation, quand il y a lieu. Je suis content
d'apprendre qu'il a dans son domestique une fille des environs de
Gronard' : au surplus, ça m'est bien égal, comme tu peux comprendre.
Si j'ai manqué M. Noël, c'est bien simple•. Son vaisseau était à
l' Arsenal. J'allai donc demander M. Noël à l'Arsenal. On me
dit qu'il était à bord, et invisible, vu l'heure. Je m'en allai. Dans
la rue, j'ai rencontré une personne qui lui ressemblait terriblement, que j'ai regardée en deux fois, mais, n'ayant pas encore
acquis alors l'aplomb que je possède aujourd'hui, je ne me suis
pas approché pour vérifier. Puis j'étais si sûr qu'il était à bord !
D me semble que le faux ou vrai M. Noël m'a regardé
aussi avec une attention particulière. Je lui en reparlerai plus
tard . Il est plus que douteux que j'aille à Toulon lors de mon
retour.
1.

Commune du canton de Vervins, Aisne.

2.

Cf. ci-dessus lettre III.

,.

Si vous gardez dans le plus petit cercle mes v1s1tes chez
la comtesse de Montijo, c'est affaire à vous. J'y vais très ostensiblement. Sans y avoir encore rencontré personne del' Ambassade
française, je ne doute pas qu'ils n'y aillent quelquefois en soirée,
comme tous les ambassadeurs, leurs collègues. En tout cas, le comte
de Nava, le neveu de la comtesse, connaît particulièrement plusieurs
attachés de l' Ambassade française. C'est un des premiers salons et
peut-être le premier salon de Madrid, indépendamment de la
qualité de la comtesse d'être mère de l'Impératrice. Je n'ai pas
d'ailleurs saisi le motif de votre réserve à cet égard. On peut
être bonapartiste et faire son chemin dans ]'Instruction publique
de France. Non seulement M. L. .. , mais M. L. R .. . et bien d'autres
sont bonapartistes et de cœur.
Tu as écrit à Wenck de faire arriver un petit conneau à ma
cave et un à M. Tournier sans frais. Bon . Je lui avais écrit b
même chose, en lui envoyant un mot, pour que le tonneau soit
reçu chez M. Tournier, et un autre mot pour ma concierge, afin
qu'on encave. Carlos Bouisset m'a dit qu'il avait recommandé
d'écrire sur chaque fût le nom du cru. Donc, si on l'a fait, tout
sera facile. Je vais annoncer à Carlos que tu as bien reçu sa
lettre.
Je suis content de savoir que le cidre allait être fini le r 5 courant, c'est-à-dire que c'est terminé maintenant.
Je garde le billet que je vous avais envoyé pour M. Bourget. Je
ne le recopierai ni modifierai. Les renseignements musicaux qu'il
contient sont un résumé substantiel qui entrera dans ma collection de notes de voyage. Il n'avait pas d'autre but que de vous
faire envoyer des poires. Vous les avez expédiées, c'est tout ce que
je désirais. Si je n'avais pas cousu de péristyle à ce que papa
appelle la&lt;&lt; tartine musicale», c'est que j'avais déjà parlé de mon
voyage dans deux lettres que j'ai envoyées à P. Bourget, et qui,
par parenthèse, sont jusqu'à présent restées sans réponse. - Je
n'ai pas non plus, depuis un temps infini, de nouvelles de
Garbe.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Je savais que M. Wescher était monté en grade sur place, à
la Bibliothèque Nationale 1 • Ses fonctions restent, évidemment, les
mêmes. Seul l'émargement augmente : voilà tout ce qu'il y a de
nouveau dans l'affaire.
Ici en Espagne, il y a [quelqu'un] qui soutient une thèse un
peu analogue à celle de Granier de Cassagnac 2 : à savoir que le latin
est venu nwdifier la langue primitive d'Espagne, mais ne l'a pas complètement remplacée. Mon jugement ,est fait depuis longtemps sur
ces questions. Le latin et la langue primitive ont chacun leur part,
c'est trop évident, dans la formation des langues romanes: la difficulté consiste dans la détermination de la part qui revient à
chacun des deux éléments constitutifs.
Il n'y a pas d'inconvénient grave à ce qu'il ne se fasse qu'un cours
de grec par semaine pendant quelque temps à l':Êcole des Hautes
Études. Je ne savais pas ce que devait faire M. Tournier ; je l'ai

, Je n_e ~ais
papa ~'est imag!né ~ue j'aurais de la peine à entrer
a la Bibhothequ_e Nat10nale. J y ai travaillé presque chaque jour
pe~dant mon séiour à ~adrid, et j'y ai dressé le catalogue (pour
moi) de près de quatre-vingts manuscrits, les quatre septièmes de
c~ qui y re_~t: d'inconnu. Ce que j'avais demandé, et que, définiuvement, J ai renonce à obtenirJ - car cela m'aurait coûté trop
de temps et de démarches, - c'est d'y travailler le soir de sept à
neuf heures. Pendant l'hiver, la Bibliothèque est ouverte à cette
heure~là, pou~ lire des livres, non pour consulter les manu~crits. Je
voulais travailler aux manuscrits aussi pendant ces deux heures.
,Sauf ce point, j'ai tout ce que je veux à la Nationale. On
~ a~porte, aux manuscrits, les imprimés dont j'ai besoin. La
Bibliothèqu: Natio~ale prtte à la bibliothèque du Palais pour moi
les manuscrits que Je demande. La Bibliothèque Nationale étant
o,uverte de dix_ à trois ?eures, celle du Palais de midi à cinq heures,
c est comme s1 la Nat10~ale était ou verte pour moi de dix à cinq
heure~ (sept heures par iour). Les deux bibliothèques sont presque
porte a porte.
, ~i maman-bon a l'oreille un peu dure, j'espère au moins que
l œil reste bon, et qu'elle peut lire mes lettres. Le malheur est
~ue _souvent, ayant beaucoup à dire et peu de temps pour le dire,
J écns fin et mal naturellement.

4rn

appris avec plaisir.
Il est singulier que les conservateurs, ou au moins les bonapartistes, ne choisissent pas leurs hommes dans notre département.
M. L... m'avait dit que les bonapartistes lutteraient presque
partout.
J'attends la lettre de M. Magnier. Je suis heureux que le
S1 Basile continue à paraître inédit 3. J'ai l'intention, si je ne
découvre pas par la suite que ces quelques pages aient été publiées
ailleurs comme appartenant à un autre auteur, j'ai l'intention de
proposer à M. Magnier d'en établir avec moi le texte et d'en faire
lui-même la première traduction Jrança-iseque je donnerais alors en
face du texte~. De même pour S1 Cyrille.

I.

nale.

Conservateur-adjoint au département des mss. de la Bibliothèque Natio-

2. Allusion au livre de Ad. Granier de Cassagnac, intitulé: Histoire des origines de la langue française, Paris, Didot, 1872, in-8.
3. Cf. ci-dessus lettre XX.
4. Ce projet n'a pas eu de suites.

4II

?ù

Midi.

Je sors de déjeuner. J'ai commencé, à la française, par le
melon, - car nous avons toujours des melons en Espagne, et des
« m:lons de ~alence ». Songez que je n'ai pas encore passé un
~eul 1our, depms mon arrivée à Marseille, sans manger du raisin
~ !ous ~,es ~epas. Vraiment le Midi a des avantages. On me disait
ici que J étais plus gros que lors de mon premier voyage : cela est
consolant pour maman'.
C'est très bien, ma chère maman, de m'avoir voulu écrire le
our de
~atron: moi, je t'écris, pour la peine, le jour de
mon anmversaire. Je fus tout étonné ce matin de me réveiller

1:100

�412

CH. GRAUX

ayant accompli ma vingt-deuxième année au milieu des oranges
mûres sur les arbres. Cependant, les oranges n'y feront rien, j'ai
vingt-trois ans maintenant. Age oblige, comme noblesse : je ne
retournerai pas en France sans avoir recueilli tous les éléments d'un
bon catalogue. Si je reçois de Parisréponse favorable à la demande
que je vais faire, je resterai à Madrid jusque passé le r•r janvier,
sans pouvoir fixer aujourd'hui le jour du retour.
Quant au roi, ma chère maman, il ne tient ou plutôt il ne
tenait qu'à moi, d'avoir une audience, puisque le duc de Sesto
m'avait dit en arrivant que je n'avais qu'à la demander pour
l'obtenir. Il va, je crois, partir pour prendre le commandement
de l'armée du Nord. Il est probable que je ne le verrai pas plus
que je ne l'ai vu, c'est-à-dire à cheval, en voiture, souvent et de
Join. C'est qu'en fait, j'ai été trop occupé jusqu'à présent pour
désirer perdre une journée pour le pur plaisir d'aller lui
rendre visite, n'ayant rien à lui demander.
On ne raccommode pas mes chemises de nuit, parce que, Dieu
merci! je n'ai pas encore eu le temps de les trouer.
Quant à ma capa (mon manteau espagnol), j'ai envie, rentré à
Madrid, de me faire photographier avec'. Je sais m'en vêtir maintenant : la capa a ses avantages, surtout pour le voyage en chemin de fer.
Est-ce Jupiter qui est dans la situation ci-dessous 2 ?
(J'ai figuré trois Jupiter (?), positions de trois jours successifs).
Question à poser à M. Rogine, en lui faisant mes compliments.
La santé ne laisse rien à désirer.
J'embrasse papa et maman Graux, maman-bon et mon oncle.
Je vous embrasse de grand cœur, mes chers parents.
Votre
Charlot.
I. Ch. Graux reparle de cette photographie dans les lettres XXXI, XXXIII
et XXXIV. Reproduite en héliogravure par la maison Dujardin, elle figure en
tête des Méla.nges Graux.
2. Il y a ici un dessin dans l'original.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

(Supplément. Séville, 23 novembre, 5 h. 1/2 du soir.)

Je viens de passer une heure et demie dans la société de
M. Geronimo Fortera, ce jeune homme, ex-employé à l'Archivo
de lndias, dont je vous entretins déjà il y a deux mois. Je le trouvai (rue Gloria, 3), dans une confortable casa de huéspedes (pension de famille), dînant de saucisses avec du piment. Arrivèrent
successivement un autre jeune homme de la pension, employé
de télégraphe, puis un ami de D. Geronimo qui vient de terminer ses études de médecine. On causa en espagnol du pouvoir de
l'imagination. On passa en revue les apparitions ou apparences
d'apparitions d'esprits, les miracles, les cures de maladies nerveuses. C'était curieux, car tous les quatre nous faisions également
profession de catholicisme; tous les quatre, nous croyions aux
miracles, et quatre jeunes gens, - chose inouïe en France, dont un médecin, - chose encore plus inouïe, - causaient
sérieusement de ces questious, sans que le matérialisme fût de la
partie.
Cc soir, j'irai faire un tour au cercle. Je me suis abstenu d'aller
rendre visite à D. Juan José Bueno: ceci soit dit 1c1, pour que
je puisse le retrouver plus tard, si j'ai besoin de consulter mes
notes.
Je suis retourné cette après-dîner au Palais de Pilate. La jeune
duchesse est indisposée depuis trois jours : elle était au lit et son
mari près d'elle. Ils n'ont pu me recevoir. Je le regrette un
peu, mais c'était purement histoire, après tout, de satisfaire ma
curiosité. La duchesse, en me recommandant à sa grand'mère,
a fait, en somme, tout ce qu'elle pouvait faire pour moi. J'ai su
qu'il n'y avait plus du tout de manuscrits à la bibliothèque d'Albe
et qu'il ne devait pas s'y trouver, en dernier lieu, de manuscrit
grec 1 • La comtesse de Montijo est amie de la comtesse CampoAlange et me procurera l'accès de cette mystérieuse forteresse.
J.

Cf. Rapport, loc. cil ., p. 189.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

Mais, ma chère maman, la comtesse Campo-Alange n'est pas
folle; n'aie pas peur. Il y a folle et folle 1 • On dit que c'est une
vieille folle, parce qu'elle a des manies, celle de s'être faite Carliste, par exemple, dans ces derniers temps, pendant que son fils,
général, s'est couvert de gloire, paraît-il, en combattant les Carlistes. J'ajouterai un mot à ces lignes en débarquant à Madrid.

XXIII bis
Séville, Hôtel des Quatre Nations.
Mardi 23 novembre 1875.

Personnelle

Mon cher papa,
(Mercredi 24, en chemin de fer.)

Quitté Séville par la pluie : l'hiver, à ce qu'il semble, vient
d'arriver ici.
Hier soir, j'ai été au cercle de Séville. J'y ai parcouru la France
et le Temps; j'ai lu deux articles de la Revue des Deux-Mondes du
r 5 novembre, l'un de M. Lavisse sur les origines de la Prusse,
l'autre de M. Renan sur le congrès scientifique de Palerme, qui a
eu lieu en septembre dernier, et où je savais en effet qu'il s'était
rendu en compagnie de M. Gaston Paris et d'un autre.
Avec les feuilles de pita, avec les fibres des feuilles, dis-je, on
fait du fil, et par suite des cordes et même des toiles.
Madrid, jeudi 25,

10

h. du matin.

J'ai quitté hier Séville par la pluie. J'arrive ici par la gelée. Passé
bonne nuit en wagon. Sur les sept heures, le soleil s'est levé et
faisait paraître les capricieux dessins .de la gelée sur les vitres
comme une pièce d'orfèvrerie. Puis, en quelques minutes, le
soleil a fondu les dessins, et tout l'or ciselé des carreaux a
disparu.
Je suis réinstallé à mon Hôtel des Ambassadeurs (Embajadores,
non Arnb), dans la même chambre que j'occupais avant mon
excursion à Séville. C'est toujours ici qu'il faut m'écrire.
Je vous embrasse tous.
Ch. GRAUX.
1.

Voir ci-dessus lettre XVIII.

Osuna, n'est-ce pas? Eh bien, j'en reviens.
L' Ambassadeur de France à Madrid a reçu les pièces lundi de
la semaine passée seulement; mais j'ai de la patience maintenant
à en revendre.
Je ne suis pas mécontent de moi; mais je n'ai pas réussi. Je ne
comptais pas, tant s'en fallait, sur un succès sûr : aussi ne suis-je
pas défrisé, comme on dit chez nous. Que veu1-tu? J'étais enfoncé
d'avance. Les Allemands offrent vingt mille francs, comme nous;
puis ils ajoutentquesiM. Ocaiia(sic) veut plus, il sera nécessaire
d'attendre le retour de !'Empereur Guillaume, ou tout au moins
de tel autre personnage dont j'ai oublié le nom. Naturellement,
M. Ocana attend et veut plus, dans ces circonstances. En outre,
les Allemands font briller la perspective d'une décoration.
Cependant, ils ne tiennent encore rien, car ils ajoutent que,
dans tous les cas, il faudrait; pour bien faire, que M. Ocaiia leur
envoyât un estampage complet de l'inscription, avant de conclure le marché. Or, M .. Ocana ne l'a pas fait et, c'est sûr, ne le
fera pas. Les Allemands enverront-ils quelqu'un, comme le gouvernement français moi? Traiteront-ils en aveugles? L'avenir
nous l'apprendra. D'autre part, un Espagnol• offre un peu moins de
vingt mille francs, mais des avantages particuliers (c'est-à-dire, je
crois, une place pour M. Ocaiia fils), outre la somme d'argent.
r. Nous avons déjà eu l'occasion de dire (voir lettre XIV bis) que
c'était M. Juan de Dios de la Rada y Delgado.

�CH. GRAUX

CORRESPONDA~CE DE
' PAG~E
1

Mes négociations ont duré trois jours.
J'ai fait comprendre à M. Ocana 'le danger qu'il courait avec les
Allemands. Supposé qu'ils envoient un homme, qui peut assurer à M. Ocafia que cet Allemand n'emportera pas, subrepticement, une copie de son inscription? S'il le veut, il le pourra,
comme si je l'ai vottfa, je l'ai pu. M. Ocaiia a reconnu que, si je
l'ai voulu Jaire, je l'ai pu faire. J'ai beaucoup in isté là-dessus.
Malheureusement, il n'e t pas persuadé que je l'ai fait : il croit
trop que je suis honnête. aturellement, je ne lui ai pas dit :
« J'ai pris un double de la copie que je vous ai lais ée; si vous
ne me vendez pas, je m'en moque et je publie d'après ma copie ».
Je suis, effectivement, trop honnête pour cela. Enfin je garde
l'espoir qu'il ne traitera pas avec Berlin, - à moins que Berlin

à .Madrid j'exp'd' .
4 7
'
· e ierai mon rappo
A
en: avec l'Arnba sadeur Il
rt ~u n1inistre après avoir
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lendemain c'est affr,; . l o1l1 veut y mettre le prix d . ue que
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1 • f,' . .
qumer ». i je réus . .
pmse a Péninsule
) euier.
1s, Je reste jusqu'au 1 •r ou
f,' ,

Ch. G.

XXIV

n'achète satts voir.

Mad n'd ' 29 novembre, :tu soir.

L'Espagnol est le concurrent le plus à craindre.
ous nous sommes quittés sur les positions uivames : il m'a
donné une lettre pour le Ministre d l'Instructioo publique
de France, où il rejette la proposition de vingt mille francs,
et propose de vendre à vingt-six mille et quelque cents francs
( vingt-cinq mille franc!&gt; espagnols).
Si le Ministre, soit directement, soit par moi, lui répond non,
il doit alors, m'a-t-il dit, tenter de faire affaire avec \'Espagnol. Il
m'a demandé si, au cas où il ne traiterait pas avec ce dernier, faute
à celui-ci d'avoir sous la main la somme disponible en espèces, le gouvernement français consentirait encore à acheter vingt mille francs.
J'ai cru devoir lui répondre que si les choses allaient vite, si tout
cela se faisait, par exemple, dans un délai de ix semaines ou
deux mois, j'espérais que oui. ous en sommes là.
La France achètera-t-elle vingt-six mille francs? J'en doute.
i elle n'achète pas :i. ce prix, Berlin lâchera-t-il prise? M. Ocana
traitera-t-il en Espagne ? Ceci est l'incertain.
otre argent
comptant le tente beaucoup, c'est visible. Manquera-t-il e
deux ventes, et reviendra-t-il à nos \"Ïngt mille francs comptant?
Tout _cela est maintenant dans le vague. Aussitôt rentré

-

Fonda de Emba'ad
la , ,.
.
1 ores, calle de
1ctona (c'es tmoo adresse•
d
~pen ant que l·c era1· ab eot 00'
,era
sui. \•re mes lettres là' où
.
Je serai).

Mon cher Garbe ,
-~u '.11e délaisses. Si tu 0 ,
ordinaire, écris-moi don es pas malade, s'il n 'y a rien d'
Il est vr .
.
c.
extrad'
ai que Je te tiens hie
epend de circon tan
.
n peu au courant de
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niers temps d
: ces accidentelles; j'ai eu h, d mo1. Cela
l
.
e voir mes lettre
.. .
ate an ces dereur commander de , •
s armer a Vervins Je
dan
•
arreter n route
.
ne pouvais
t tu ~ du rcc voir, il y a dé'à
pour causer avec toi. Ce endemand:ut quelques bref dé . J, quelque temps, un billet P_
pa_s que j'en ois pressé presstéa1_Is ~ur le franges solaires . Cequn! te
to1 que ·• ·
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, cest de ,.
est
J ai s~ulement fort grande e
. n un porte quoi venu de
P d
en anr cinq s
.
nv1e.
ferme à Madrid . .;~1a1nes à partir du 9 octob
., .
R,.,u, h
.
' J a1 avancé considérabl
re, J ai travaillé
,sp,,~,••
'
ement mes travaux. J'ai
' ,. xm ·
•1

�CH. GRAUX

reçu aussi de nombreuses dernandes de collations et autres, auxquelles je me suis empressé de répondre au fur et à mesure
qu'elles arrivaient pour éviter l'encombrement, qui me déplaît.
J'ai visité fréquemment le Théâtre Royal, où j'ai vu représenter
successin:ment Aida, la Favorite, Polittto, Rigolello, les Huguenots,
l'Africaiue. A laZarz11e/a(Opéra-Comique), j'ai entendu Marina.
Tant à Gr nad qu'à éville, j a. istai i1 d'autre z.arz.u.elas, à
savoir El Barberillo de Lavapiés, el Diablo m el Poder, el Barberillo (pour la seconde fois par la même troupe), el Molinero de
Subiza. Ajoute des petite pièces, comme Los cuatro sacrista11es,
satire politique, qui serait adorablement drôle, si l'idée - une
trouvaille - avait été uffisamment travaillée par l'auteur. fais,
tel est le jugement général que je suis de plus en plus incliné à
porter sur l'Espagne, ici l'on ne rencontre pas grand'chose de
parfait. La pares e, l'inertie et la lenteur nationale font qu'on
n'achève ri n. On n' xploite p~ jusqu'au bout de mine très
riches.
Tous les dimanches pendant ce laps de temps, et quelquefois
aussi dans la semaine, je suis allé, à partir de neuf heures et demie
ou dix heure ju qu'à minuit, minuit t demi, en soirée chez b mère
de !'Impératrice, où j'ai fait la connaissance chaque fois de une ou
deux personnes nouvelles, des membres du corp diplomatique,
des personnes de la société madrilène, quelques visages féminins
de différents àge . Ces réunions, si nouvelle pour moi, si en
dehors de mon plan de vie, me plai ent assez t m'offrent
quelque intérêt. C'est un côté de la société que je n'aurai plus
guère l'occasion d'examiner une fois rentré dans mes habitudes
bourgeois s et bonnes. J'ai diné un dimanche chez la comte se
de Montijo, la mère de !'Impératrice. Dans la semaine, on n'y
rencontre que quelques personnes, cinq, ix, cpt, huit, di:&lt; :
c'est tout en famille. Le dimanches il vient quarante pcr onncs;
de belles toilettes, des dames qui sont quelquefois de beautés,
de jolie jeunes fille de la haute société. Le frère du comte de
• Tava, un neœu de la comtesse de Montijo, m'a présenté il • a

quinze jours à M01 c Valera, une délicieuse petite jeune femme,
gentille et assurément coquette, comme elles le sont quasi toutes.
Hier, il m'a mené à une belle jeune fille, opulente et un p u
décolletée, dont on ne peut rien dire du reste à son désavantage,
sinon qu'elle n'a pa le nez as ez petit; c'est la fille du comte de
San Luis, qui eut beaucoup de réputation comm chef du parti
conservateur. li st mort il y a deux ou trois ans. C'e t une
beauté couru , je m'imagine. Elle n'en cause pas moins parfaitement bien en français et tr aimablement. ous eûmes un
dialogue intéressant d'un quart d'heur ou vingt minute . ous
jugeâmes entre autres deux artistes du Théâtr Royal, dont le
public est épris. Tou en pensions chacun de notr côté autant
de mal. La Fossa manie fort bien une fort belle voix de soprano,
mais il lui manqu la passion. C'e t une faute, par conséquent,
de lui confier un rôle passionné, tendre et chaud, comme celui de
Sélika. Stagno, un ténor qui chante avec un art infini, refroidit
pourtant les scènes d amour du second et du quatrième acte de
!'Africaine en reteua11t trop, sous prétexte de produir plus d'effet.
L'effet tue la passion, arrête le mouvement, l'enthousiasme, les
élans que Meyerbeer a introduits dans cette rare partition, généralement mal comprise. Toute cette troupe italianise beaucoup
trop le Meyerbeer qui est toujours du grand art et jamai de la
frime, d la vocalis pure ou du pathétique de commande. M11 • de
San Luis a mon estime ... en musique. Je commençai foyer ... ,
elle achevait ... beer; moi :
ma é... , elle répondait ... lika. Je
Yeux dire que nous nous entendions. Elle apprécie la musique
classique et allemande plus, infiaiment plus que le genre italien.
Elle est peu exécutante, ne joue du piano que pour s'accompagner. Elle prend des leçons de chant, et, probablement, po s~dera
une belle voix. Une vingtaine d'années, beaucoup de monde,
un poursuivant qui lui parle de bien pr s dans la bell et om- ·
breuse galerie arabe de la maison de Montijo : elle possède tout
cela, de l'embonpoint et bien d'autres qualités encore. Cela n'empêche que je recau crais Yolonticrs aYec elle.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Le malheur est que je pars à la fin de la semaine pour Salamanque. J'y resterai une douzaine de jours sans doute; je m'arrêterai au retour un peu à l'Escurial, et ne reverrai les salons de
la comtesse que pour la Noche Buena, la Noël.
Le bibliothécaire particulier du roi, D. Manuel Zarco del
Valle, qui trouve moyen d'avoir l'air jeune à quarante-deux ans,
- il fut marié six mois, il y a vingt ans, avec une de ses cousines qu'il aimait passionnément : il est resté veuf; un élégant dans son temps, paraît-il, et on le voit bien; nous
sommes tous les jours un long moment ensemble; il y a beaucoup de sympathie entre nous ; c'est lui qui reçoit la plupart de
mes lettres, - je voulais dire qu'il trouve qu'on est si bien dans
le costume de soirée! Franchement, mon cher, je m'y sens à
mon aise; cela n'est pas si mal inventé que je croyais. Hein!
comme je deviens mondain ! Va! .ça ne me tourne pas la tête.
J'aimerais bien entendre, au lieu de ce brillant flafla, une valse
de Chopin et une romance sans paroles de Mendelsohn et aussi
Gliicke Genug &lt;le Robert Schumann, sortir des doigts de rnes pianistes. Ci-joint une lettre de Paul B... , qui est restée quinze jours
à la poste . Elle m'a fait bien plaisir. Elle trahit de bonnes qualités
que j'ai appréciées souvent en dépit du bohème qu'il montre au
dehors. Il me .!:iemble qu'elle vaut quelque chose. Tu l'enverras,
dans son enveloppe, à papa (à papa : me ga:rder soigneusement,
n'est-ce pas? cette lettre de B. .. , dans so11 enveloppe, avec mes
lettres numérotées. Pour la peine, je t'embrasse. Embrasserai-je
aussi maman pour la peine? Oui. Votre Ch. G. ') en même temps,
n'est-ce pas? que le présent n° XXIV, après avoir tout bien lu.
Quelle surprise! Cl... prend des leçons de Pugno, mon idéal, le
pianiste consciencieux, solide, qui n'italianise pas, va, celui-là, la
passion que renferment deux portées de BeethGven.
Ce voyage d'Espagne aura beaucoup d'influence dans ma vie.
Il agit sur moi par contraste. L'Espagne, son ciel, ses goûts, s€s

mœurs, son genre, tout ici me fait aimer beaucoup, beaucoup ma
France, qui · vaut mieux pour moi, qui vaut mieux, vois-tu,
absolument. La vie qu'il faut procurer à une femme riche, je l'ai
vu et je le vois à Barcelone, à Séville, à Madrid et partout, et,
tout bien considéré, ce sera la même chose en France, à moins de
pêcher une perle brute dans un village, la vie que réclame une
jeune femme riche est ruineuse à tous les points de vue; elle n'est
pas faite pour procurer du plaisir à une tête d'homme qui pense.
Va, mon cher confident, une fois rentré dans la patrie, tout en rédigeant paisiblement nos volumineuses notes, nous tâcherons de
nous choisir une femme simple, bourgeoise, et à qui nous promettrons, pour son hjen et notre bonheur, de ne pas lui montrer
le monde. Sera-ce CL..? c'est ce que je ne sais pas, mais je le
voudrais bien. Cela dépendra d'elle. Comment la retrouverai-je?
Aura-t-elle gagné, perdu? Ce sera le moment de l'éprouver. Si
elle est vraiment ce que je désire tant qu'elle soit, mon roman
sera bien simple, et il en sera meilleur. - Je voudrais te dire
« à bientôt »; mais je viens d'écrite au Ministre pour qu'il
prolonge ma mission jusqu'en février: songe donc, maman qui
me fait écrire qu'elle veut bien! M. Renier et M. Delisle m'ont
fait dire d'avance que j'obtiendrai sans doute cette prolongation
que je désire fort. Il y a tant d'ouvrage utile à faire ici; et en
Espagne on ne peut travailler que modérément. Les habitudes
paresseuses, inertes et invincibles du pa:ys vous retiennent forcément. Il y a bien des fois que je suis tout ét0nné de n'être pas
impatient.
Lis, envoie rapidement à Vervins et n'oublie pas, je t'en prie
si tu l'aimes,
Ton
Charles.

420

r. Les mots placés entre parenthèses oi;it ~té écrits dans la t)'large du haut.

421

Que de choses à dire vraiment! J'ai reçu la bonne lettre &lt;le
M. Magnier jeudi dernier, après avoir déjà jeté à la boîte la lettre
XXIII que j'achevai ce même jour. Elle m'a causé bien du plaisir à
deux points de vue.
Ch. G.

�422

CORRESPONDANCE n'~SPAGNE

CH. GRAUX

. P.-S. ~i je, ne te parle pas de ma santé, c'est que je me porte si
b1en que 1e n y pense pas du tout jam.ais. Le climat est doux.:
jusqu'à présent il ne fait pas encore froid.
Parle-moi, toi, de ta santé dont je n'ai pas la moindre nouvelle.
Ch. G.
Je voudrais que cette lettre qui contient mes secrets ne fût lue
de personne au monde que de toi, mon cher Paul, de papa, de
maman et de M. Magnier. On embrassera la prochainè fois doublement les grands-parents.
·
Ch. Gr.
P.-S. Cette lettre arrivera, je pense, à Vervins, vers le 6 ou le
7. Toute lettre qui me serait écrite en réponse avant le 10, peut
ê~re _adress_ée à Salamanque, poste restante. Elle me parviendrait
ams1 un JOut plus tôt qu'en la faisant passer par l'Hôtel des
Ambassadeurs à Madrid. Avis également à ceux d'Angers.

XXV
Madrid, Fonda de Embajadores.
2

décembre 75.

Mon cher papa,
Je te :~is ,passer par Garbe cette lettre, qui par plusieurs points
pourra 1rnteresser. Au surplus, elle n'est pas destinée à vous arriver
vite, devant m'accompagner ce soir à Salamanca et n'être jetée à la
bo1te dans cette ville qu'après que j'y aurai marqué mon arrivée
à bon port.
Je joins à mes récits une lettre que j'ai reçue ces jours passés de
M. Delisle i propos de l'achat que j'ai fait, il y a quelque temps,

42 3

pour Je compte de la bibliothèque de la rue Richelieu, d'un incunable et d'un manuscrit grecs 1 • L'annexer à ma collection de notes.
Hier j'ai fait revivre deux lignes d'écriture effacée dans un
manuscrit du xm• ou xIV• siècle sur papier de coton, qui appartient à la Bibliothèque Nationale d'ici. Ces deux lignes font partie
d'un fragment inédit du sophiste Libanius que j'ai copié p·our le
professeur Fœrster, de Rostock•. C'est la première fois qu'on
emploie un réactif quelconque sur les manuscrits de cette biblio.thèque. La permission m'a été; à mon grand étonnement, accordée sans grande difficulté par M. Rdsell, le conservateur en chef.
Je me suis servi du sulphydrate d'ammoniaque. Je croyais que
Garbem'en avait préparé un petit flacon, que j'avais emporté avec
d'autres réactifs à palimpsestes dans une petite boîte; mais il s'est
trouvé que le flacon de Garbe contenait seulement de l'acide sulphydrique, ce qui ne revient pas au même. Je suis entré chez un
pharmacien rue d' Alcala, lequel, par un heureux hasard, était en
train d'en préparer. Je repassai le lendemain matin et j'emportai
pour quinze sous plein le flacon de Garbe de bon sulphydrate d'ammoniaque, aussi récemment préparé que possible, circo:nstance qui
n'est pas sans importance, vu qu'avec le temps il se forme du sulfate acide qui ronge alors plus ou moins le papier. S'il se trouve
à Salamanque quelque bon palimpseste, je suis muni : gare à lui!
Toutes les recommandations possibles, je les emporte pour
Salamanque, ville autrefois splendide, paraît-il, grâce à d'innombrables monuments, d'une quinzaine de mille âmes aujourd'hui.
Elle est à quarante ou cinquante lieues seulement de Madrid; mais
j'oublie avec cela de vous mettre sous les yeux mon catalogue de
lettres de recommandation :
1° de , M. Maldonado Macanaz, directeur de l'instruction
Voir ci-dessus lettres XVIII et XIX.
Sur ces fragments inédits, cf. Rappo1·t., loc. cit., p. 210. Ces fragments
ont été publiés par M. Foerster dans .!'Hermes, XII, p. 217-222 et réimprimés
dans Les textes grecs, pp. 523-529.
1.

2.

�CH. GRAUX

publique, pour le recteur de l'université de Salamanque, D. Mamés
Esperabé Lozano;
2° du même pour D . J. Urbina, bibliothécaire;
3° de M. J. J. Bueno, bibliothécaire de Séville, pour le même
Urbina, son confrère;
4° du même M. Bueno pour D. Federico Arriaga, un de ses
parents;
5° du bibliothécaire de Grenade pour un de ses amis, employé :t
la bibliothèque de Salamanque;
6° du duc de Sesto pour son régisseur à Salamanque;
7° de la comtesse de Montijo également pour son régisseur làbas.
Cette dernière lettre, elle m'a dit hier après-midi de l'envoyer
' chercher cette après-midi : on ira tantôt. En effet, j'ai passé près de
deux heures hier seul avec elle. Je lui ai relu tou·t haut le discours
de Paul -de Cassagnac à Belleville, dont je n'avais pour ma part
entendu que de faibles échos, et infidèles, dans les feuilles de
choux espagnoles, comme dirait Lucien Tricot. J'ai ét~ enchanté
de cette fière expédition de Cassagnac. Nous avons commenté le
discours tout du long avec la comtesse. Puis elle m'a parlé du
premier Empire, de l'enthousiasme que produisait sur elle alors
toute jeune les dernières victoires de Napoléon re,, l'anxiété avec
laquelle elle suivit la campagne de France et plus tard les CentJours. Elle me conta que son mari, lui aussi, était un dévoué du
premier Empereur, que ce fut lui, - elle ne le connaissait pas
encore, - âgé de vingt-un ans, qui dirigea, lors d~ siège de
Paris en 18r4, la défense de la Butte Montmartre par l'Ecole Polytechnique. « Je ne savais guère alors, ajouta-t-elle fièrement, que
j'appartiendrais un jour à la famille de Napoléon I•'. » Elle récite
par cœur des tirades des Messéniennes de Casimir Delavigne, des
couplets napoléoniens de Béranger. Agée comme elle est,
presque aveugle, c'est remarquable comme elle a encore du feu,
avec un bon sens et un jugement si parfaits, et cette présence
d'esprit de la femme du monde qui pense à tout ce qui doit vous

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

mettre à l'aise. Sa société est incontestablement toujours fort
agréable.
Cette nuit, il a tombé ici une légère couche de neige. Cependant il ne fait pas froid dans le jour; car le soleil est puissant ici,
même l'hiver, sitôt qu'il peut se montrer. Dans les bibliothèques
et dans beaucoup de maisons, on ne sè chauffe pas autrement
qu'à l'aide des braseros: un grand plat de cuivre, posé sur le plancher, et des braises dedans, qu'on laisse se consumer lentement.
Je note cette enseigne : Café y villar ( traduisez billard) de la
Esmeralda, et cette réclame pour annoncer la liquidation d'un
magasin de bijouterie :

Todo tiene fin,
Esto se acaba,
c'est-à-dire : cc tout a une fin; ceci se termine».
J'ai remis hier à M. le comte de Canclaux, chargé des affaires
de France pendant le congé (lequel sera sans doute long) du
comte de Chaudordy, une petite boite qu'il se charge de faire
parvenir à son adresse. Ce sont des empreintes en cire à cacheter de l'inscription d'une cc cornaline » antique qui se conserve
au Musée Archéologique d'ici. J'ai été les prendrè lundi dernier
au Musée, où j'ai été reçu on ne peut mieux par les chefs et
employés, assez fainéants du reste à ce qu'il me semble, comme
la plupart des employés de bibliothèque d'Espagne, lesquels
appartiennent à la grande race des cc fonctionnaires ,&gt;. f ai joint
aux empreintes un fac-similé au crayon, agrandi, fait à l'œil nu
(grandeur naturelle de la pierre '; trois lignes d'écriture, caractères
latins, mais en quellelangue?) C'est pour M. Edmond Le Blant,
de l'Institut. M. le comte de Canclaux est tout à fait aimable et
charmant. Il ne me traite pas en jeune homme, et sait que j'ai la
confiance du Ministre de !'Instruction publique et de plusieurs
savants. Il accepte en disant : cc Comment donc! &gt;&gt;, tout ce que
1.

Ces mots sont accompagnés d'un dessin.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

j'ai à envoyer à Paris, y compris de gros paquets de livres pour
Morel-Fatio. Je m'arrête ici et me mets à mes caisses. Je laisse
ici à l'hôtel rna grande malle et pars avec deux petites, celle que
j'ai achetée et une que me prête D. Francisco, l'interprète de
l'hôtel.
J'ai écrit à Fleury-Hérard pour lui redemander une nouvelle
lettre de crédit de deux mille francs, en ajoutant que s'il voulait
attendre la décision du Ministre au sujet de ma demande nouvelle, il t'écrive en ce cas immédiatement en t'envoyant ma lettre
ou copie d'elle, et que tu lui ferais alors parvenir telle somme
que tu jugerais à propos. li a touché pour moi les traitements
d'octobre et novembre et aura à toucher au moins ceux de
décembre et janvier, ce qui lui fait déjà six cents francs. Supposé
que les choses tournent ainsi, tu lui enverrais le complément
pour qu'il m'expédie une lettre de crédit de mille francs seulement. Il n'y a pas à craindre que ma prolongation soit écartée.
Je présume que Fleury-Hérard ne fera aucune difficulté à m'envoyer ce que je lui demande, sans avoir recours à toi. Tu peux
donc être tranquille si tu ne reçois pas de nouvelles de lui. Je
quitte Madrid ce soir avec six cents francs en poche. Cela suffit
très bien pour jusqu'au Nouvel An, vu que je n'ai pas de grosse
acquisition à faire et que la vie à Salamanque et à l'Escurial sera
forcément plus économique qu'à Madrid.
Je t'embrasse pour aujourd'hui. A bientôt, de Salamanque.
Ton

plus froid que moi. A trois heüres, départ pour Salamanque, où
l'on doit arriver, parait-il, à midi et demi. J'ai un coupé, mes
trois pardessus; je me moque de la neige qui tombe depuis notre
sortie de Madrid à huit heures et demie du soir à beaux et gros
flocons. La campagne est toute blanche. Les Espagnols, qui sont
frileux comme des chats de ville, prétendent tous à qui mieux
mieux qu'ils se meurent de froid. Je ne sais si c'est l'amourpropre qui me réchauffe, mais il est certain qu'en vrai homme
du Nord, je n'ai pas froid comme cela. On nous prépare du
café, à ce qu'il me semble. Vous dormez bien tranquillement à
cette heure, j'espère; je vais de mon côté piquer un joli somme
dans mon coupé, jusqu'à l'arrivée dans la vieille ville du Bache.-

Çh.
XXV bis
Avila, 3 décembre,

2

h. du matin.

Dans l'auberge de la diligence de Salamanque.

On vient de débarquer à la gare ici près. L'omnibus nous
amena dans cette bicoque, où brûle timidement un poële qui a

lt"er.
N. B. Ce café s'est trouvé être, en ce qui me concerne, du chocolat.
Salamanque, Fonda de Burgalesa.
le 3 décembre, à 5 h.

1/ 2

du soir.

Le voyage en diligence s'est fort bien passé. Nous étions trois
dans le coupé, un ménage encore jeune et moi. Le jeune homme
lisait de temps en temps un livre français intitulé Les Fermentations. Nous avons causé un peu en espagnol; il sait lire le
français, mais sans le parler. Il est dans le comtnerce et étudie
des livres de science dans les moments qu'il a de libres. Comme
on manque de livres scientifiques écrits en espagnol, il s'est
remis au français qu'il avait étudié un peu au collège.
J'avais sur le dos, outre un costume complet d'hiver, d'abord
mon pardessus gris d'été, puis ma chaude capa; les jambes et les
pieds étaientemmaillottés dans mon vieux macferlane; enfin j'avais
couvert ma-figure entièrement de ce foulard blanc que maman
m'acheta l'an passé, lors de l'histoire de la dent de sagesse. Sur la
tête, une gorra, sorte de casquette sans visière. J'étais hermétiquement fermé. Il fallait cela aussi, car le coupé eût été parfait à con-

�CH. GRAUX

dition que les jointures des portières eussent été exactes., ce qui
n'avait pas lieu. Et il neigeait toujours. Je dornùs plusieurs
heures d'un vrai sommeil. Au jour ie me réveillai. Sur les
huit heures et dem.ie, dans uµ endroit situé à sept lieues espagnoles du point d'arrivée, - j'ignore le nom, - on fit halte une
demi-heure. L'un prit de la soupe, d'autres du chocolat ou des œufs
frits. J'eus l'heureuse inspiration de gober deux œufs Grus, tout
nouveau pondus, avec une copita d'eau-de-vie blanche d'Espagne.
Cela me donna du ton. Le soleil monta; on entra en même
temps dans une région où il avait peu ou point neigé. La fin du
voyage ne fut plus qu'un jeu. La dernière heure fut même très
agréable; on apercevait dans le lointain plusieurs des tourelles
salmantines. On les approchait petit à petit. Pour entrer dans la
ville, on la tourna, comme fait le chemin . de fer autour de Vervins. Salamanque est de même disposé en amphithéâtre. Dans le
bas, le Termes, torrent au lit immensément large, qu'on passe
sur un pont (romain ?)de vingt-cinq arches. A cette saison, le lit est
étroit et n'a pas un mètre peut-être de profondeur. Toits en pannes.
Vieille ville, énormément de cachet. Je n'ai encore rien vu d'aussi
intéressant, ni en Espagne ni hors d'Espagne. Richesse monumentale - époque Renaissafice -incroyable. Tout ce que j'ai vu de
-la ville est en laides maisons, qui, je le répète, ont beaucoup, beaucoup de cachet. Place magnifique dans son genre. Habitants portant costume salmantin; femmes, jupon court, gros souliers, bas
bleus, laides. Notre diligence, qui a changé cinq ou six fois en
route ses trois paires de mules ou de chevaux, monte les côtes
de la ville au trot: les diligences espagnoles vont assez vite, il
n'y a pas à se plaindre. Je débarque dans une bonne casa de hués-pedes ou fonda, comme on voudra. C'est la comtesse de Montijo
qui a eu la prévenance, outre la lettre pour son homme d'affaires
d'ici, de me donner en même temps l'adresse du meilleur hôtel.
Le 1neilleur, ce n'est pas trop : Sala.manque passe, dans les guides,
pour n'avoir que de détestables hêtelleries.
- Je serai fort bien ici. Je suis installé complètement, et comme

CORRESPONDANCE n'ESPAGNE

pour un bon séjour de deux semaines environ. Lit, table de
nuit avec tiroir, quatre porte-manteaux oü pendent mes habits,
trois chaises, une table avec un tiroir, ma caisse, dont l'un des
compartiments est l'armoire à linge et l'autre fa bibliothèque,
enfin une cuvette et les accessoires sur un pied en fer, comme
dans les posadas d'Andalousie et à ma fonda de Cordoue : voilà
toute mon installation. Ajoutons un miroir et un brasero sur le bord
en bois duquel repose mon pied gauche. Mon installation ne
laisse rien à désirer, à mon point de vue. Fenêtre avec balcon sur
rue. Une lampe. - Nous arrivâmes à une heure et demie.
J'ai vu le recteur, qui a lu la lettre de M. Maldonado. Je puis dire
qu'il est à ma dévotion . La bibliothèque est ouverte au public
de neuf heures à cieux heures. Il m'a dit que je dirais de quelle
heure à quelle heure je veux travailler, et qu'il metrait un employé
de la bibliothèque à ma d.isposition pour me la tenir ouverte tant
que je voudrai. Rendez-vous pour demain matin. Je suis enchanté
de son accueil. Du reste, plus il est à mes ordres, plus je le
remercje de sa bienveillance et de ce qu'il veut bien faire pour
moi. Je suis plus content qu'à aucun moment de mon voyage.
Je travaillerai de neuf heures jusqu'à la ·tombée de la nuit, en prenant dans l'intervalle le temps de déjeûner traliquillement. Les
manuscrits d'ici seront intéressants. Je me porte toujours fort
bien. J'espère gu'il en est de même de vous. Je vous embrasse
tous. On m'appelle à dîner. Braves gens, ici, à la Casa.
Votre fils,

Ch. G.

XXVI
Salamanca, Fonda de la Burgalesa, Plaza de la Libertad.
4 décembre 7 5.

Mon cher papa,

Envoy~z.-moi donc, aussitôt reçue la présente, une lettre
ci en tête.

a l adresse

�430

CH. GRAUX.

Quelque heureux qu'ait été tout mon voyage jusqu'à présent, je
prévois que le temps que je vais passer ici va s'écouler délicieusement. D'abord je ne suis plus à l'bôtel. Je suis chez de bonnes
gens, à qui j'ai demandé tout de suite en arrivant tout ce qu'il
me fallait pour me constituer une petite vie bien confortable et à
ma mode. Puis, à la bibliothèque, je suis chez moi. Le recteur
m'y a installé chez moi. Il m'a demandé une foule de détails sur
l'antiquité; il vient se renseigner auprès du jeune professeur
de Paris qui, il l'a vu tour de suite, vit dans un centre où l'on
est beaucoup plus au courant de tout qu'à Salamanca. Il est professeur de littérature, sait un tout petit peu de grec, est, par devoir,
obligé d'enseigner la littérature grecque comme la latine et
comme l'espagnole. Il sait assez bien lire l'allemand et s'est
exercé tout haut, pour que je l'aide, à traduire quelques phrases
d'un traité de paléographie grecque en allemand que j'avais là.
Je peux dire que nous sommes bons amis.
J'ai commencé à travailler sérieusement; ma besogne ici est
fort intéressante, et cette bibliothèque possède des livres, au
moins la petite bibliothèque Teubner, entre autres: 1 et tout cela
est tout près de moi, et jé n'ai qu'à ouvrir la bouche, tout le
monde est prêt à me chercher ce que [jeJ désire. Je travaille
dans le cabinet du chef, un brasero sous les pieds ( comme qui
dirait une vaste chaufferette). Le jour baissant, j'ai levé aujourd'hui la séance à quatre heures et demie.
Voici quelle va être ma vie. De neuf à onze heures et demie,
1. On lit dans le Rapport de 1876, loc. cit., p. 205: « Don Mamès Esperabé
Lozano, recteur de l'Université de Salamanque, s'occupe activement depuis
quelques années de l'organisation d'une bibliothèque destinée particulièrement
à l'usage des professeurs et des élèves dè la Faculté des lettres. Elle comprend
déjà un nombre assez considérable d'éditions critiques modernes d'auteurs grecs
et latins, et toute sorte de bons livres parmi ceux qui ont été récemment
publiés en Angleterre, en France et en Allemagne, dans le domaine de la philologie comparée et de la philologie classique. Je crois devoir la mentionner ici
comme étant déjà la plus notable d'Espagne dans ces deux branches spéciales.»

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

431

première séance. Déjeuner à ma casa de huéspedes ( car ma casa ne
paye pas du tout la patente de fonda, mille réaux, mais bien
cinq cents réaux= cent vingt-cinq francs). De midi et demi à
quatre heures et demie (et sans doute bientôt à quatre heures un
quart et à quatre heures), seconde séance. Dîner à six heures. Il y
a là des jeunes gens et un de mes compagnons de voyage. J'écoute
naturellement plus que je ne cause; vous savez que j'aime bien
cela. Raisin et poires; bonne cuisine. Rentrant dans ma chambre,
quand j'ai assez de la conversation, je m'installe près de mon
brasero; sur ma table, une lampe au pétrole. Ce sera le temps de
réviser mes notes de la journée, combiner le travail du lendemain, écrire à l'occasion, ou lire mes livres espagnols.
Il est certain que j'ai au moins pour dix jours d'ouvrage. Peutêtre, je ne saurais le dire maintenant, cette vie se prolongera-t-elle
jusqu'à la Noël. Cela vaut donc la peine que vous m'écriviez ici
directement. Après tout, une lettre arriverait-elle après mon
départ, qu'on me la ferait suivre à Madrid; mes hôtes, Dieu
merci! savent bien faire cela.
C'est charmant de vivre à Salamanque; partout des colonnes,
des corniches, des fragments monumentaux à de simples habitations particulières. Et des monuments, on ne voit que cela. Il y
eut ici vingt-cinq couvents d'hommes, autant de femmes, autant
,de collèges et vingt-cinq églises. Malgré les nivelages révolutionnaires, il en reste encore beaucoup, et cela vous frappe agréablement la vue par où que l'on passe. L'air est sec; il gèle. Bon
temps : on a de beaux rayons de soleil. Les braseros suffisent très
bien à. chasser le froid d'ici qui n'est pas intense.
M. Vergara, un employé de la bibliothèque, à qui j'ai apporté
une lettre d'un de ses intimes de Grenade, se met bien aimablement à ma disposition. Il doit venir me trou ver demain dimanche
pour aller promener. Aux trois points cardinaux de l'Espagne,
les seuls que je connaisse, l'hospitalité se pratique très largement,
et l'on voit qu'on est habitué à se conduire ainsi de bon cœur.
Je vous écris pour vous faire part de cette heureuse situation

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

ou 1e me rencontre. En même temps que cette lettre ou peu
après, Garbe vous renverra d'Angers le n° XXV, que j'ai mis à la
poste ce matin (les lettres panent d'ici pour la France à dix heures
du matin), et qui parle de mon voyage. Demain je vais voir du
monde, non scientifique cette fois. Il y aura énormément à voir
aussi en fait d'architecture. N'ayez pas peur, je ne vais pas m'ennuyer. Avez-vous reçu aussi l'autre lettre écrit~ à Garbe le
3o novembre, qui devait être accompagnée de celle de Bourget?
Mais on m'appelle à dîner. J'y vais. Ensuite, j'ajouterai un
dernier mot et j'irai ce soir même, ici tout près, la jeter à la
poste.

ecrrre, je vous expédie des épîtres passablement mal peignées.
Contentez-vous en pensant que je soigne mon travail, le principal, n'est-ce pas? en ce moment.
Ch. G.

43 2

P. -S. Je ne suis pas content du tout de la lettre ci-dessous ',
bien qu'elle vous rende compte fidèlement de mon installation
ici. Je l'ai écrite et je vous l'envoie uniquement pour la première
phrase.
Ch. G.

XXVII

Après le dîner.

L'un des compagnons de table est le vicomte de·... Il est ici
avec son beau-frère, le frère de sa femme. Deux jeunes gens de
vingt-cinq, vingt-six ans. Pour avoir passé trois ans en France et
avoir été au collège d'Angoulême, il parle peu correctement le
français. Aussi, pour le peu que nous causons, me fait-il parler
espagnol. Si je prononce drôle, au moins y vais-je assez franchement. Ah! que veux-tu ?
Quod natura non dat
Salamanca non praestat.
« Ce que nature n'a point donné, Salamanque ne le fournit. »
J'ai peut-être rencontré cet après-dîner une petite lettre inédite
de Synésius 1 • Je vais revoir mes notes de la journée. Portez-vous
bien, et écrivez l'un ou l'autre à votre Salmantin

Ch. Gr.
Je vous embrasse bien tous.
Me pressant toujours quand je prends la plume pour vous
r. Les mss. 1-2-7 et 1-2-18 de la Bibliothèque de l'Université de Salamanque renferment des lettres de Synésius. Voir Notices s0111inaires, pp. 168169 et pp. 187-190 .

•

433

Salamanque, Burgalesa, dimanche 5 décembre 75.
(Fort belle journée : soleil. Je suis sorti en
pardessus d'été. Cependant les Salmantins gèlent.)

Journa.l.

Au lit jusqu'à dix heures et quart, lisant les articles « Eschine»
et cc Démosthène » de !'Histoire litté~aire de la Grèce de D. Jac.
D-iaz, qui, comme beaucoup d'Espagnols, prétendit lire les auteurs
et les juger sans s'inquiéter des travaux d'autrui, cela, disent-ils,
pour ne pas être traités de compilateurs. Non, pure paresse!
Ce Diaz, cela lui a porté malheur, car il est ou puéril ou pédant,
à mon sens, dans tous ses jugements. Il lit les pages de Démosthène comme il ferait les compositions d'élèves de rhétorique,
s'inquiétant surtout de voir « si les règles sont appliquées », et
croit que l'adversaire de Philippe de Macédoine était un cc homme
de lettres ». Il est de son temps et de son pays, celui-là! En effet,
en Espagne, aujourd'hui, une réputation bien établie de bon
r. Ce post-scriptum est placé en tête de la première page de la lettre.
Revu.e bùpa11i.q_ut. xrn._

28

�431

CH. GRAUX

littérateur est la passe pour arriver aux emplois politiques_; je
jette au hasard sur le papier Emilio Castelar, Canovas del Casttllo,
M. Valera daos une sphère moins supérieure.
J'avais pris sur les sept heures et demie ma petite tasse de chocolat. En Espagne, on prend du chocolat (même au lait) comme le
café noir chez nous, pas plus : cela coûte quinze sous dans les cafés
et les fondas. (Ici c'est dans le prix convenu par jour). On ,•o~s
sert en même temps un petit pain tout chaud, ou quelquefo1S
de petits « biscuits à la cuiller &gt;&gt;, faits à l'huile, puis une petite
serviette de poupée (la « serviette à chocolat »), et un verre
d'eau avec un sucre : cc ne sont point des morceaux de pain de
sucre, comme eo France, mais ce sucre, gros et long comme une
&lt;&lt; trempette » (maman saura ce que je veux dire), est de la même
nature que celui qui se forme sur les petites tartes au sucre de
maman quand le caramel ne se forme pas. On le délaie dans
l'eau, où il fond en moins de rien.
Je me levai, fis ma barbe Ge la fais presque tous les jours, et
me la fais faire de temps en temps ... pour continuer mes études
de Figaros comparés), montai déjeuner, - car j'habite au pre_mier, ce qui laisse à entendre que notr petite saUe à man~er est
au second, - entendis la mes.se de midi ::i la petite paroisse de
San Martin, à la grand'place, rencontrai en sortant le recteur, qui
vint me voir quelques moments après chez moi. Je lui montrai
mes livres. Nous sortîmes ensemble, refîmes, en vrais Salmantins, quelques tours sous les arcades de la grand'place (se fi~er
le Palais Royal, carré, mais avec un cachet spécial, ... salmantm).
Il m'indiqua la maison de D. Federico, le. jeune paren~ de
M. Bueno, que je ne rencontrai pas chez lui. Je cherchai la
maison, sachant la rue et ayant pour indication « maison en
pierre, la meilleure de la rue &gt;J. J'étais embarrassé. Il se trouva
que la servame passa, comme j'étais en colloque avec un homme
qui ne me renseignait pas du tout. Je remis donc à la servante
de D. Federico la lettre dont j'étais porteur avec ma carte et
mon adresse. Elle entra en me disant, selon l'usage, (mon Dieu !

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

435

combien ai-je de maisons eo Espagne?): « Usted tiene aqui su
casa ». Pendant que j'étais à faire une autre course, D. Federico
est venu ; il reviendra demain.
J'allai voir le vieil homme d'affaires du duc de Sesto. Réception
aim:ible, comme elles le sont toutes. Il est lui aussi tout à mes
ordres.
Je trouvai avec peine la maison du régisseur de Montijo,
dernière maison de la Calle de Libreros, à gauche. La lettre de la
comtesse dèvait être bien flatteuse pour moi ( elle a l'habitude de
fermer ses lettres). Son homme d'affaires, quarante à
quarante-cinq ans - aimable, assez instruit (il a, au collège,
traduit le Télémaque et appris le droit romain, plus tard, dans
le livre d'Ortolan, un livre savant, à ce qu'il paraît aux Espagnols), m'a r çu avec mille égards, sera mon cicerone, à mes
heures, pour visiter tous les monuments de Salamanque, s'arrangera de façon à. ce qu'on soit prévenu de notre visite et à ce que
les portes soient ouvertes aux heures où nous nous présenterons.
Nous avons causé près de deux heures dans son salon autour du
brasero. Sa mère est une bonne vieille fenime, fière de son fils.
« Je suis grande, me dit-elle, mais la comtesse est encore plus
grande que moi. » J'ai compris que cela voulait dire c&lt; vieille )&gt;.
Il paraît que la comtesse de Montijo a passé quatre-vingts ans ;
j'en suis stupéfait. A soixante-dix ans, elle en paraissait quarante,
dit D. Juan Garcia. Elle est venue une seule fois à Salamanque,
accompagnée de !'Impératrice, alors se,ïorita. C'était en 46. L'Impératrice future avait alors un feu et une âme d'homme.

XXVII bis
Salamanque, lundi 6 décembre 75.

s h. du soir.

Jour11al.

Mon cher papa,
En rentrant de la bibliothèque, je trouve une lettre qu'on

�CH. GRAUX

vient de me renvoyer ici de la Fonda des Ambassadeurs, où,
selon les conventions, papa l'avait adressee. Elle comprend un
billet de papa, un de maman, la lettre de Paul Hennig 1 •
r Papa. Il y a longtemps que je sais que mes lettres et les
vôtres peuvent peser jusqu'à dix grammes; j'avais cru que vous
aviez rangé depuis plus de deux mois le poids de sept grammes
et demi, dont je vous parlai à Barcelone, dans la catégorie
des erreurs. Si vous avez payé un supplément de port pour une
lettre de moi pesant douze gram mes (sic), que voulez-vous? c'est
la faute d'un employé espagnol, - ces gens-là n'en font pas
d'autres; ils commettent sans cesse des erreurs par paresse de
vérifier, - car je ne jette jamais à la boîte une lettre qui serait
susceptible de peser plus qu'à l'ordinaire, sans demander ou
faire demander si elle est bien.
J'ai accusé réception de b lettre de M. Magnier dans mon
n° XXIV, adressé d'abord à Garbe, et que vous avez dû lire à
l'heqre qu'il est.
Je m'étonne de n'avoir pas de nouvelles de la lettre que papa
dit, le premier décembre, m'avoir envoyée le dimanche 28 au
soir. Je ne sais si elle disait que Mm• Noël• est morte, je crois le
deviner. Il me semble aussi qu'on a volé de l'argent chez mon
oncle André : je [ne] devine pas l'importance du vol ni les
moyens employés ; je suis heureux qu'ils se soient suffisamment
rassures. Cette incertitude où je suis, si vous ne m'en tirez point,
0

1. « En 187 r, après la signature de la paix et avant le règlement de l'indemnité de guerre, le pays vervinois reçut des soldats allemands. Chaque habitant
était tenu d'en loger. Plus d1un voisin venait demander à Ch. Gr. de servir
d'interprète. Ch. Gr. fit ainsi connaissance avec un jeune volontaire d'un an,
Paul Hennig, fils d'un pasteur saxon; ce jeune volontaire était lui-même étudiant en lettres et se destinait à la carrière du professorat . Paul Hennig et
Ch. Gr. entretinrent plus tard une correspondance assez suivie qui dura jusqu'à
la mort de Ch. Gr. ,, H. G.
·
2 . Mère de l'officier de marine dont il a été question dans les lettres II, Ill
et XXIIT. H. G.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

437

me gênera beaucoup pour leur faire une lettre de Nouvel An ,
laquelle je comptais écrire vers le 26 courant et de Madrid.
J'espère encore, - aucune de nos lettres, des uns ou des autres,
ne s'étant perdue jusqu'à présent, - recevoir à la prochaine
occasion cette lettre du 28. A quelle adresse m'était-elle
envoyée?
Merci du renseignement de M. Rogine sur les planètes. Je
lui envoie de loin mes sentiments toujours reconnaissants et
~m1caux.
Je suis content que vous ayez envoyé de nouveau des fruits à
Wenck. N'as-tu rien reçu de Rouen? Je ne sais pas le nom du
correspondant rouennais de Carlos Bouisset ; mais toi tu le sais,
et je pense que tu l'auras donné à Wenck. Je raisonne dans le
vide, mais il serait possible que ce monsieur de Rouen attendît
tout simplement qu'on fasse prendre chet lui, et qu'il ne t'écrivît
pas du tout. Vois. Actuellement, je ne puis plus rien dans tout
cela : « c'est ton affaire ».
2° Maman. Tout cela est bien. Je vais repondre en ce qui
concerne le roi. Je ne suis pas sûr d'être bien au courant, mais
je crois qu'il ne part pas pour l'armée du Nord, au moins jusqu'au printemps. Je solliciterai dans ce cas, une fois réinstallé à
Madrid, la faveur d'une audience de lui. Je [ne] crois [pas] qu'il
y ait de question de politesse là-dedans, mais je tâcherai de faire
ce plaisir à maman. Ce qui m'arrêtait, c'est 1a question d'étiquette.
J'ai peur de ne pas être assez correctement mis pour me présenter devant un roi ; et je ne sais pas bien si je serai oblioé de
lui dire quelque chose, ni quoi ; enfin je prendrai mon to~pet à
deux mains. - Je n'ai pas encore attrapé de rhume cet hiver-ci .
Il a fait encore fort beau aujourd'hui. Il ne gèle pas ce que nous
appelons à glace; c'est à peine s'il gèle blanc la nuit. Il ne fait
pas de vent non plus. On ne peut pas se plaindre, en vérité,
d'un pareil climat.
3° Paul Hennig. Prepare pour l'année scolaire 75-76 un examen de fin d'études à l'Universite. S.1 lettre est amicale, beau-

�CH. GRAUX

coup moins raide qu'à l'ordinaire. On dirait qu'il s'humanise.
Je m'en félicite . Il m'apprend que, réformé récemment pour
cause de myopie, il ne fait plus partie désormais des cadres de
l'armée allemande. Il ajoute que cette nouvelle doit faire particulièrement plaisir à maman qui, en r87r, craignait de no·us voir,
quatre ou cinq ans après, nous tirer des coups de fusil, à l'occasion de la revanche. Ne sachant pas si je suis encore en Espagne,
il dirige sa lettre dans ma vieille ville natale, chère à lui comme
à moi. Il prie de faire ses compliments à mes bons parents. Tout
cela est gentil. J'ai idée de lui enrnyer pour la peine mon portrafr en Espagnol, s'il n'est pas trop, trop mal réussi. Je l'aurai
pour la Noël, mon portrait.
Bien que ce soit vous envoyer des lettres coup sur coup, je
crois que je ferai partir celle-ci demain à dix heures.
Journée complète à la bibliothèque, de neuf heures à quatre
et demie, une heure et quart ayant été retirée pour déjeuner et
recevoir la visite de M. Arriaga, jeune homme aimable, mais dont
je ne tirerai sans doute rien. Voilà huit manuscrits d'ici de&lt;&lt; dépêchés &gt;&gt;, comme dit le recteur (despachados). II y en a eu deux de
particulièrement intéressants dans le nombre. Je continue à voir
l'avenir en bleu.
Je vais travailler ce soir après dîner à une lettre que j'ai à expédier au professeur Foerster, de Rostock, concernant l'un des
deux manuscrits importants dont je viens de parler.
Mercredi, c'est grande fête ici: l'immaculée Conception.
L'Espagne, elle aussi, prétend être la terre de Marie. En recevant
la croix de Charles III, il fallait, même annt la proclamation de
ce dogme, jurer qu'on croyait à !'Immaculée Conception. J'irai
donc mercredi voir officier à la cathédrale de Salamanque, en
bleu. J'irai au sermon, - je médite au moins d'y aller, - au
salut, à S• Martin•.
Dans le milieu du jour, grande fête municipale. On vient de
• I.

C'est-à-dire à l'église San Martin dont il a été parlé plus haut, lettre XXVII.

439

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

faire les eaux. On les inaugure le jour de la Conception. L'ingénieur des eaux est arrivé hier ici, et est notre compagnon d'hôtel.
Le vicomte, pour ce jour-là, regagnera, avec son beau-frère, Alba,
son pays, à quatre lieues d'ici, pour souhaiter la fête à sa femme,
qui s'appelle - en diminutif - Concha (prononcer Contecha),
c'est-à-dire Maria de la Concepcion. _
Dans cinq minutes on va m'appeler à dîner. En ce qui me
concerne, vous voyez que tout va bien, ce me semble; je ne
puis pas désirer mieux. Si vous [!']avez cru [bon], vous m'avez
maintenant envoyé une lettre à Salamanque, soit poste restante,
soit directement. Il faut compter six jours (maximum) pour
qu'une lettre de vous me parvienne ici. Vous pouvez partir de
cette donnée_que je ne quitterai pas la bonne vieille Salamanque
avant le r8 courant au plus tôt. Toute lettre de vous qui, d'après
vos calcuJs, devrait arriver plus tard, adressez-la à !'Hôtel de
Embajadores, où je redescendrai à mon retour et où mon cc arche»
m'attend.
Portez-vous bien tous. Je vous embrasse beaucoup.
Votre fils,
Ch.

GRAUX

P.-S. Accusez-moi toujours réception de mes numéros. Dites
si vous avez XXIV, XXV et XXVI, et si vous avez reçu, avant
le XXIII, auquel vous venez de répondre, les XXI et XXII. Si
réception en a été accusée, ce doit être dans la lettre égarée.
Ch. G.

8 h. Voilà seulement qu'on sort de table. On ne fait pourtant
pas des repas de Gargantua, quatre modestes plats, du fromage et
des fruits, et c'est tout; mais on a causé longtemps Expositions
universelles, question franco-allemande, eaux de Salamanq.ue,
etc. C'est digestif. C'est quelquefois dur à suivre une vraie conversation de gens qui parlent avec volubilité après dîner.
Ch. G.

�CH. Gl{AUX
CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

XXVIII
Salam:inque, le 13 décembre 1875, après-dtocr.

Mon cher papa,
Je suis tout heureux de ta lettre de mercredi dernier. Quoique
adressée po te restante, le facteur vient de me 1apporter à la
Fonda lors de la distribution de cinq heures; car à la poste de
Salamanque je suis connu comme le loup blanc. Ta lettre du
28 dernier n'est pas encore retrouvée, mais on est sur ses traces.
Elle est arrivée à Salamanque quelques heure après moi. Le
facteur vient annoncer d'en bas: « Lettres pour Don Carlos »,
sans dire quel D. Carlos. &lt;&lt; Parti ce matin pour Caceres », répond
mon hôte ; tenez, voici le billet qui porte son adresse là-bas. &gt;&gt;
De sorte que ta lettre et une autre, - je sais de qui, ont
allées trouver à Caceres, - trente lieues d'ici, - M. Carlos Percot.
Dans Je moment, mon hôte, qui n'avait pas tardé, en y r songeant, à s'apercevoir de la grosse bourde qu'il venait de commettr , ne me parla de rien, et se contenta d'envoyer au directeur des postes de Caceres une carte-postale pour tâcher de réparer
sa méprise. Quand, avant-hier, je lui reprochai de m'avoir i:aché
l'histoire, il 'excusa en disant qu'il n'avait pas voulu darme disgusto, « me donner du déplaisir ». Enfin, ayant été averti que
ces lettres, que je m'étonnais de ne pas voir arriver, m'avaient
été exactement renvoyées de Madrid, je fis part, - c'était vendredi dernier, - à Garcia (l'hôte) de l'étonnement où j'étais de
ne pas les avoir reçues, et, comme je me menais en devoir
d'aller à la poste, il confessa tout. Nous allâmes ensemble trouver le directeur des postes d'ici, à qui je remis hier une lettre,
rédigée . d'après ses instructions, pour son confrère de là-bas.
J'attends mercredi le retour des égarées: j'espère qu'elles vont
être remises, ou le sont déjà à l'heure qu'il est, dans le bon
chemin.

44r

T s pré,·entions contre la po te restante doivent tomber devant
la promptitude et la ponctualité avec laquelle ta dernière m'est
parvenue. Si la pauvrette de Paul Bourget a attendu si longtemps,
c'est que la première fois que je passai au bureau après son arrivée, l'employé chercha mal, ce qui arrive souvent dans la trop
peu parfaite Espagne, et que, lors de ma seconde visite, c'était en
effet, - tu as bien conjecturé, - au retour d'Andalousie: j'aime
ton jugement, tout concis qu'il soit, sur la lettre de Paul.
Mais l'autre Paul, celui d'Angers, il me semble que ce n'est
pas à vous, mais à moi qu'il ferait bien d'écrire.
Les nouvelles concernant M. Lavi se me caus nt beau oup de
joie. Imagine-toi que je m'étais dit ces jours derniers qu'un
article ur l'Université et la ville de alamanque jadis et aujourd'hui, et en général sur la décadence des études classiques et de
l'amour de l'antiquité en Espagne, manquait à la Revue des De11xMo11des. On verra à cela 1 •
Et les candidats bonapartistes de l'Aisne ? Il n'en est donc pas
encore question? M. L. .. n'entre pas en lice, ou se prépare-t-il
pour b. fois d'après ? Parle-moi de cela, et du greffe, s'il y a du
nouveau.

Il faut dire à M. Magnier de se soigner beaucoup, pour que
sa grippe ne dure pas si longt mps que l'hiver passé. Je tiens à
l'avoir bien portant lors de mon retour; si j'ai beaucoup de
choses à lui conter, il faut qu'il puisse m'en dire beaucoup
aussi.
Je n'attends pas maintenant de nouvell de ma prolon°ation ;
ces choses-là ne peuvent aller vite. Ce sur quoi je compte, c'est
la lettre de crédit que Fleury-Hérard, j'espère, m'enverra par
avance. Je l'attends vers la oël; au surplus, je ne suis pas à
r. Cet article, intitulé L' U11iversild de Sala111a11q11e m 187J a été publié d:ios
la Rame i11tematûmale de f Eusei~nemmt du 15 juillet r 882 et reproduit d'abord
en un pt:tit volume in-12 de 8,J pp. (Paris: A. D11pret, 1887), puis dans Nolicts
bibli"l[raphiqUls, pp. 317-340.

�44 2

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

court. J'ai ici ~oute ma fortune, qui se monte encore actuellement à plus de cinq cent-cinquante francs d'Espagne. J'aurai à
payer là-dessus quinze à dix-huit jours de fonda à ·salamanque et
ma rentrée à Madrid, dont je ne suis après tout qu'à cinquante
lieues au plus. Je me trouverai réintégré à l'Hôtel des Ambassadeurs pour l'époque de la Noël avec deux cent-cinquante ou trois
cents francs en poche: cela suffit pour parer un temps aux événements, surtout quand on ne paye pas sa vie au jour le jour.
Ayant à aller voir le recteur ce soir pour lui demander des
données exactes sur l'enseignement du grec en Espagne, je ne
puis être long ce soir; or je veux te répondre poste pour poste,
pour te communiquer ma joie de ta lettre Je plus rapidement
possible. Je ne puis donc parler cette fois d'une foule de choses,
dont j'ai là une longue liste toute dressée.
Je quitterai sans doute Salamanque à la fin d.e cette semaine,
ou dimanche, ou au plus tard lundi.
·
La présente reçue, recommence ( ou continue, si tu as déjà
recommencé) à adresser à !'Hôtel de Embajadores.
Je me suis fait transférer depuis quatre ou cinq jours dans
une chambre tournée au midi, au troisième, basse de plafond,
mais où le soleil entre toute la journée à pleins bords. Hier,
par exemple, j'ai travaillé toute la joµrnée à f~nêtre ouverte et
dans le soleil, ayant continuellement chez moi depuis huit jours
_plusieurs manuscrits grecs que j'emporte à volonté de l'Université. Il semble que la bibliothèque m'appartienne en propre.
C'est charmant, les facilités qu'on m'accorde.
Je me porte bien. Je bois du Saint-Julien et du Château-Margaux ( excuse du peu !) ou des baptisés tels, très agréables, mais
jeunes, à six francs la bouteille ; mais je fais durer une bouteille
deux jours, et je dépense encore moins en somme qu'à Madrid.
Tu es embrassé, et les autres,
par ton fils,
Ch. GR.

443

XXIX
Salamanca, 16 décembre 1875, au soir

Ma chère maman,
Sois tranquille: les braseros ne m'ànt pas asphyxié jusqu'à
présent et il y a lieu de croire que d'ici dimanche ils ne me
joueront pas de mauvais tour. Dimanche je reprends la voiture
de Madrid. Je m'arrêterai sans doute deux ou trois jom:s en
passant à l'Escurial pour reconnaître la position ; comme ce
n'est qu'à une heure et demie de Madrid, je ne suis pas gêné;
j'y retournerai plus tard plus longtemps, s'il y a lieu. Après le
reçu de cette lettre, il n'y a pas d'incertitude à avoir sur la direction à donner aux lettres que vous m'adressez; p.our la Noël, je
serai réintégré dans ma chambre de l'Hôtel de Embajadores. Mais
pour en revenir aux braseros, il paraît que le fort de l'hiver est
passé dans ce pays privilégié. La gelée a cessé le I 3. J'entendis
ce jour-là, étant à travailler après le dîner ou à écrire des
lettres, - car ma correspondance est en ce moment assez bien
nourrie, -:-- le sereno, c'est-à-dire le veilleur de nuit, passer sous
mes fenêtres en criant :· t&lt; Son las nueve y sereno ; i1 est neuf heures
et le temps est clair. i&gt; Ne repassa-t-il pas ou ne l'entendis-je pas,
toujours est-il que j'allais quitter la table de travail quand sa voix
revint frapper mes oreilles et il cria: « Son las ot~ce menos cuarto y
nublado; il est onze heures moins le quart et le temps est couvert. ,,
Il plut un peu cette nuit-là ; de mêm~ le lendemain; enfin, aujourd'hui, le temps est tout à fait radouci et il a plu sérieusement sur la
fin de l'après-midi. En comparant avec la lettre de papa du 8, le
dégel ici nous est donc arrivé cinq jours après avoir commencé à
Vervins. Si, comme on le prétend, nous devons être quitte de
l'hiver comme cela, bien qu'il ait fait fort froid les nuits ( - ro
maximum) -que m'importait? j'étais bien couvert et j'avais
bien chaud dans le lit l - j'appellerai cela un hiver court et
doux, car pendanda journée au moins le soleil réchauffait.
0,

�444

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

J'ai ~épondu par une lettre jetée à la poste le 14 courant
avant dix heures du matin, à celle que papa m'écrivit le 8, l'adressant poste restante. Le même jour au soir à l'heure du dîner
.
'
'
arr~va la nouvelle lettre de papa du 9, et celle où tu exprimes la
crainte des braseros. J'ai dit qu'il n'y avait point de danger;
au surplus, par excès de précaution, on les retire la nuit. Tu me
dis de rester tant que la santé ne m'obligera pas à raccourir près
de vous. Comme _tu y vas, ma chère maman? T'imagines-tu
d_onc que :ous ~es Jours ma santé va en se désorganisant et que je
t~che de tirer a la plus longue dans l'intérêt de la science ? Nous
n f somm:s p~s. ~on, _mets-toi bien dans l'idée que je ne me
sms, en f~it, iamais mieux porté à Paris qu'ici; présentement
le corps Vit chez moi absolument sans se faire sentir, et ma
s~nté - est-ce clair? - n'a jamais atteint un point de perfect10n plus élevé.
Enfin:, ce soir, toujours à l'heure du dîner, on m'a apporté
la dermere lettre de papa, datée du dimanche 12. Les lettres
vont vite en ce moment. Je vais te quitter pour lui répondre à
ses deux du 9 et du 12.
D'abord, laisse-moi te dire de ne pas te casser la tête, mon
cher, papa, à éclaircir la question de ta lettre que j'ai déclarée
égaree. Dans mon numéro XXVIII (marque-lui son numéro si
comme je_ le _crois, j'ai oublié de le mettre moi-même), je' t'ai
conté l'histoire. Aujourd'hui j'ai perdu tout espoir de la
retrouver. Le directeur des postes de Caceres est évidemment
un mal élevé . Non seulement il n'a rien renvoyé, mais il n'a
pas même donné signe de vie ; ni à la carte-postale de Garcia
mon ~ôte, _ni à ma lettre très-polie il n'a répondu quoi qu;
[ce] _son. _Hier, son con~ère d'ici, qui me traite avec égards
et tres obligeamment maintenant, m'a promis de lui écrire luimême à son tour ; mais désormais j'ai fait, mon deuil de ta
lettre du 28 novembre.
Dans ta dernière tu m'as répété quelques renseignements qui
~e manquaient par suite de la perte de cette même lettre qui
JUStement renfermait, - c'est toujours comme cela, _ nombre

445

de détails concernant plusieurs personnes, à ce que j'ai pu voir.
Je viens donc d'apprendre l'incendie de mon oncle André', qui
sera en effet peu de chose s'il ne s'effraye pas trop à la suite de
cet accident assez étrange, en même temps que la mort de
Mm• Noël, d'Amiens. Mais qu'est-il donc arrivé à Mm• Parmentier? Voici deux fois que tu fais allusion à un accident, comme
à une attaque de paralysie ou d'apoplexie, à ce qu'il me semble.
Ai-je deviné juste ? Ce serait fort triste. Tu m'as dû dire au
juste ce qu'il en est dans la lettre perdue. Je serai obligé un de
ces jours d'écrire à Jules 2, le lui ayant promis; tiens-moi bien
au courant.
Je ferai une lettre de Jour de !'An à mon oncle André; maintenant je ne serai plus gêné. Mais voilà M. Magnier recondamné
à la chambre. Je n'ai pas besoin de te demander de m'envoyer
dans chaque lettre le bulletin de sa santé. Quel dommage que
je ne puisse vous faire part de quelques-uns de ces degrés de
température que les Castilles ont en ce moment de plus que Fontaine ! Répète-lui bien, en allant le voir, de se soigner, pour lui
et pour les autres qui ont besoin qu'il soit en bonne santé pour
pouvoir jouir de lui.
A Fleury-Hérard à présent. Il me semble que tout va bien .
Si, par extraordinaire, on ne m'accor:dait pas ma« prolonge &gt;J, je
reviendrais vers le milieu de janvier sans doute, ayant dépensé peu
sur la nouvelle lettre de crédit de deux mille francs que le banquier va m'envoyer; et, dans tous les cas, il me paraît que tu
n'auras rien ou bien peu à lui payer en suite de ta garantie de
quinze cents francs.
Hier même je reçus une lettre de lui, où il m'annonçait qu'il
t'avait écrit pour te demander si tu étais prêt à lui fournir cette
garantie ; que, provisoirement, il avait prévenu son correspon1.

Il s'agit de l'ince11die d'un bâtiment rural sis au village de Bernot.

H.G.
2.

Le plu6 jeune des enfants de Mme Parmentier. H. G.

�447

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

dant de Madrid de tenir toujours quatre cents francs à ma disposition, - ce qui fait que dût, je ne sais pour quelle cause, tarder la
venue du crédit, je ne serais point dans l'embarras. Il m'invitait en
outre à écrire deux lettres, l'une au secrétaire de la Faculté des
Sciences, notre payeur, l'autre à M. Renier pour lui permettre de
continuer à toucher mes mois de traitement pendant mon absence.
J'ai envoyé ces lettres et lui ai répondu à lui-même. Toutes ces
questions pécuniaires me paraissent en bonne situation.
J'ai reçu récemment une carte-postale d'Albert Fécamp, qui me
parle de livres et me donne de bonnes nouvelles de sa santé et de
celle de s·a mère. Je pense qu'à partir du I " janvier le port de nos
lettres de France à Espagne et réciproquement va être abaissé à
trente ou vingt-cinq centimes et le poids porté à quinze grammes
en Yertu de la convention in,ternationale(universelle); nous pourrons aussi nous envoyer des cartes-postales qui ne coûteront
que deux sous. Informe-toi et informe-moi après, car je ne lis
plus les journaux depuis quelque temps.
Je désirerais savoir quelque chose de l'envoi Bouisset, bien
qu'il n'y ait pas encore absolument de temps perdu. As-tu dit
à Wenck : (&lt; Voici le nom et l'adresse du correspondant rouennais de
M. Bouisset. Faites prendre chez lui et payer par votre correspondant à vous &gt;&gt;? Tu sais que moi je n'ai jamais connu ni le nom
ni l'adresse du correspondant rouennais de Carlos et que, de
mon côté, je n'ai pu par conséquent transmettre ces renseignements indispensables à Wenck. Si tu les lui a donnés, toi qui Ies
avais, et que tu lui aies écrit ce que je viens de dire, tout est
bien et il n'y a qu'à prendre patience.
Je suis content que la lettre de M. Delisle aussi t'ait plu.
Amitiés à mon oncle, en échange des siennes. Mes embrassements à chacun. Je n'ai pas encore le temps ce soir de vous
défiler mon chapelet d'observations sur Salamanque. J'ai toujours tant à vous dire.
Votre fils,

Ch. G.

J'ai terminé ce matin mon étude des quarante-trois manuscrits grecs d'ici'. Il ne me reste plus que quelques courts passages
à copier de côté et d'autre. - Demain matin, visite à la bibliothèque de la cathédrale. J'ai vu les principaux monuments de
Salamanque. Je terminerai demain après-midi, avec le régisseur de
la comtesse de Montijo qui a été mon cicerone, la visite d'un
ou deux qui restent. - Le recteur vient de me faire cadeau
d'un exemplaire de l'histoire de l'Université de Salamanque par un
bibliothécaire d'ici ( r 869 ), et de six exemplaires du petit catalogue.
général des manuscrits de. la bibliothèque publié en 185 5 2 (bien
qu'il soit fort incomplet et défectueux) pour les distribuer aux
bibli~thèques parisiennes ou aux personnes qu'il me conviendra.
Ch.G.

XXIX. bis
Personnelle
« Paris, le 9 décembre 1875.

« Monsieur, Après avoir pris connaissance de votre lettre du

26 novembre dernier, qui m'informe des nouvelles prétentions
« de M. Ocana, je me suis empressé d'examiner s'il y avait lieu
«
cc

de s'imposer une dépense aussi considérable pour l"acquisi-

« tion des deux tables d'Osuua.
« Malgré tout le désir que j'aurais de procurer ces monu«
«

ments à notre Bibliothèque Nationale, je ne puis consentir à
les payer cinq mille douros, comme le demande M. Ocana.

1. Sur les mss. grecs de Salamanque, voir Rapport, lac. cit., pp. 202-205 et
Notices sonmmires, pp. 145-206.
2. Catdloga de los libres manr,scritos que se consei,van en la biblioteca de la Universidad de Salamanca [par Vicente de la Fuente et Juan Urbina]. Salamanca,
1855, pet. in-40, 75 p.

�CH. GRAUX
CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Je maintiens donc le prix de vingt mille francs, chiffre extr~me
c&lt; auquel vous avez été autorisé a vous arrêter. Vous voudrez b1e_n
« faire connaître ma décision à M. Ocana et me donner avis
« immédiatement du résultat définitif de votre négociation.
« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très
&lt;&lt; distinguée,
cc Le Ministre, etc.
cc

(( H.

wALLON.

))

J'ai reçu cette lettre ministérielle avant-hier r4, ici à Salamanque: M. Zarco l'avait fait suivre sans perdre de temps. Le
soir même, je fis part à M. Ocaii. a, en espagnol, de la réponse du
Ministre.
Elle est mal rédigée en trois endroits. J'en ai souligné un,
et cela suffit pour te signaler le vice du passage. :-- 2° Le
Ministre dit avoir pris connaissance de ma lettre;. mais, ce~l~ de
M. Ocana ~ lui personnellement adressée par mon ~ntermé?1a1re,
- et dont la mienne ne lui donnait pas la traduction, mais seulement un abrégé incomplet, - et celle précisément à laquelle il
s'agissait de répondre, il ne dit pas s'il en _a tis ,c~nnaissance.
3° Comment veut-il que je lui donne :vis immediatement ,d~
résultat ? Encore faut-il donner à M. Ocana le temps de se dee1der et il n'est pas douteux pour moi que si, dans six semaines
où deux mois, par exemple, M. Ocana revenait dire: cc Donnezmoj les vingt mille, Monsieur le Minis'.re, et_ voici les tables ~,
le Ministre n'hésiterait pas à conclure affaire. Aioute que M. Ocana
m'avait demandé, prévoyant le refus qu'allait rencontrer sa proposition de vendre vin21:-six mille francs, si, dans ce cas, et supposé
qu'il essaye alors de f:ire marché avec d'autres et qu'ils _ne s'en~
tendent pas, il pourrait encore s'adresser à nous et s1 0~1 lu~
payerait toujours vingt mille francs ses bronz~s ; et que Je l~t
avais laissé espérer que dans un délai d'un mots, par exemple, il
serait sans doute encore temps pour lui de revenir à nous. Cela étant, - et M. le Ministre a lu le récit de tout cela dans

449

mon rapport, - j'ai corrigé mentalement le mot cc immédiaten~e_nt n, et j'ai donné trois semaines à M. Ocana pour dire défilllt1vement oui ou non; et j'en ai averti de suite M. L. Renier.
- Voilà, je _pense, une affaire qui ne fera plus donner d'argent
aux compagnies de chemin de fer.

Ch. G.
. Nota. Les deux tables contiennent peut-être en tout deux cent~rnquant~ li_gnes, équivalant à deux cent-cinquante lignes d'un
livre or~10aire. Ma copie en embrassait les trois quarts, ou [ un J
peu moins. Mais, sois tranquille ; -elle est entre les mains de
M. Renier qui est un honnête homme ; il n'y a pas de danger
qu'on la publie.

XXX
Salamanque, dimanche 19 décembre 75,

2

h. après-midi.

Je vais monter ce soir à cinq heures dans la dilioence d'Avila
et là, prenant le chemin de fer, je débarquerai sur les ;ix heures du
m~tin ~ l'Escurial, ~ù, suivant les circonstances, je resterai jusqu'au
meme J~ur a~ _s01r ou jusqu'à la veille de Noël. Ma place est
retenue~ Ja d~lige~ce, ma malle ficelée. Il ne me reste plus qu'à
passer d1re ad1eu a D. Pedro Murga, là, sous les arcades de la
Grande Place. A quatre heures je dînerai, et fouette cocber !
_J~ viens de visiter avec D. Emilio (le neveu de l'ancien
mr,nistre de la reine I~abelle, Coronado), - jeune homme qui
prepa~e son baccalaureat en artes à Salamanque, demeurant chez
le :ég1~seur de la comtesse de Montijo, - Ja partie de murailles
~ui ~emt la ville du côté du fleuve. Le roc, souvent à pic _
l ancien bord du Tormes - a été utilisé comme fortification et
le mur s'est planté dessus. Aujourd'hui, et sur presque tout le
pourt~ur de la place, le mur de défense a été converti en mur
de maison. J'ai été revoir par derrière la vieille cathédrale byzanRc,111e hispa11ique. xm.

�45°

CH. GRAUX

tine - du xr• siècle - dont on a si malencontreusement abattu
l'un des bras de la croix pour coller contre l'ancienne la nouvelle cathédrale, magnifique sans doute, mais qui est à cent Jieues
de posséder le même cachet que l'autre.
En somme, j'ai fini par visiter tol,ls les monuments remarquables encore sur pied de la fameuse cité : la Clericerfa, collège
des Jésuites, fondé en 1614, aujourd'hui Seminario conciliar; la
magnifique nef de Santo Domingo, avec chœur établi sur une
large voûte fort surbaissée qui obscurcit l'entrée du temple
( comparer église, secondaire, de Grenade : même modèle plus
petit) ; l'église du couvent des Augustines, en face du palais
inachevé de Monterrey [remarquables, ces galeries couvertes avec
vue libre sur les deux côtés qui surmontent ce palais ( entre les
deux tours), la Clericeria ( elle en a deux), et "nombre de ma,isons
ou édifices anciens de Salamanque] ; le collège de Calatrava et
son escalier, l'Arz.obispado, aujourd'hui le collège des Irlandais,
patio à deux étages de colonnes, les unes à plein cintre, celles de
l'étage surbaissées; le Colegio Viejo, aujourd'hui Gobierno ci_vil.
Ajoutons l'Université, dont je n'ai pas visité la chapelle, 1a
Plaz.a Mayor, la Torre del Clavel; et voici à peu près l'énumération des principales richesses monumentales qui décorent encore
aujourd'hui Salai:nanque.
Je n'ai pas besoin de décrire les courses de novillos auxquelles
j'ai assisté le jeudi qui a suivi mon arrivee; c'est caractéristique,
je m'en souviendrai bien. Elles eurent lieu jeudi, vendredi et
dimanche, à onze heures et à deux heures, c'est-à-dire presque
toute la joumée. Le peuple n'en a jamais assez. Il y eut pas
mal de .cogidos por el nO'l!illo. Ceci, ce sont mes notes: on en
recausera plus tard pour expliquer ce qui n'est pas clair. Je vais
vite. - Les deux autres jours de novdlos et ensuite, quand il
me plut, j'emportai des manuscrits et des livres à la fonda pour
trav-ailler à mon aise pendant que les Espagnols flânaient.
Je viens d'obtenir du recteur : ÜRTIZ, Bibliother;a Salman-

451

CORRESPONDANCE D 1ESPAGNE

tina •, dont la bibliothèque d'ici possède sept ou huit exemplaires,
pour la Bibliothèque de la Sorbonne. On lui renverra en échange
quelque double ou des fascicules de la Bibliothèque des Hautes
Études. J'écris à M. L. Renier à ce sujet.
J'ai vécu avec le recteur comme feraient deux amis de même
âge i je lui ai donné force indications sur l'état actuel de la philo]ooie; il m'a expliqué le système de l'enseignement en Espagne.
Il O:•a montré sa bibliothèque de chez lui, celle qu'il est en
train de monter depuis deux ans à la Rectoral, et qui comprend
déjà entre autres la petite collection Teubner, grecque et latine.
Je l'ai vu u11 soir chez lui, quasi tous les jours, en sortant ~e
déjeuner, à la Rectoral, et de nouveau, à la tombée de la nuit.
faisant des vueltas (tours) à la Plaz.a Ma) 10r.
L'employé de la poste d'ici, pour une lettre de vingt gra 1nmes
au professeur Fœrster, de Rost~ck, voulait me ~air~ .affranc?ir
vingt sous ; il a reconnu, en vérifiant, que ce n était que cinquante centimes. Voilà CO!llme ils savent leur service.
Tous les jours, ici, j'ai eu le puchero au dîner: bœuf avec
pois chiches, choux, carottes, lard, saucisses. et une sauce; on
prend de ce qu'on veut parmi tout cela, et, à cet effet, on vous
le sert en quatre plats qui passent successivement.
3 h.

Il y a aujourd'hui quinze jours, - non, je me trompe, le
mercredi de la Conception, - c'était, outre la fête de la Vierge,
l'inauguration des eaux: grande fête, toute la ville en émoi.
Jadis et jusques il y a quinze jours, les Salmantins étaient tenus
de court en ce qui concerne les eaux. Aux abords des quelques
fontaines au mince filet, co01111e celle encore subsistante de la
place S. Francisco, les cruches (cântaros) venaient s'aligner pour
r. José Ortiz de la Peîia, Bibliotheca Salmautina, seu Index librol'lt-tn omnium
qui in publica Sal111a11ticeusis (U;ademiM bibliotheca asservantur ... Salmanticae,
r 777, 3 vol., pet. in-4.

�45 2

Cfl. GRAUX

être remplies chacune à son tour, et quelquefois il y en avait
tant, faisant la queue, que le tour ne venait que le quatrième
jour.
Costume des hommes: culotte collante au point que, la plupart
manquant de mollets, on dirait que les corps sont plantés sur
deux fuseaux; boutons d'acier le long des coutures. Veste ne
descendant pas tout à fait jusqu'aux reins; autour des reins, ceinture de cuir, large de vingt à vingt-cinq centimètres. Chapeau

(ici trois dessins représentant un chapeau saluutnlin en élévalt'on,
plan et perspective) : souvent un mouchoir rouge noué autour de
la tête sous le chapeau, et gilet et veste décolletés de facon à
laisser apparaître une portion de chemise carree sur la poi~rine,
eomme une bavette. Comme les autres Espagnols 11011 encore
parisianisés, absence de cravate. Capa, s'il fait froid, par dessus
tout cela.
Si !'.homme est dégue~ùllé, je n'ai jamais vu guenille si guenille_ que celle~ d'ici. On ne s'imagine pas une capa avec cinq
ou six cents pièces, et, en outre, encore autant de trous · et le
reste du costume à l'avenant. Il semblerait qu~ils ont fait' composer, ces mendiants, une cape tout exprès pour représenter le
comble de la misère.
Quand il fait sec, les rues sont soigneusement balayées par
chacun: rien n' est plus propre que Salamanque .; mais par la
pluie et le temps nublado ( couvert), rues sales et boue noire,
qu'on laisse en attendant qu'il fasse beau. Quantité énorme de
cochons dont beaucoup traînent dans les rues, comme chez nous
les chiens. J'ai vu la même chose à Grenade. A cette époque-ci
de l'année, chaque maison vient de tuer son cochon ou va le
tuer: elle l'a engraissé elle-même. Le cochon a vécu -dans la
maison.
J'arrive au costume des femmes. Couleurs voyantes et
criardes, surtou1 le rouge, le vert et le jaune. En hiver, je ne
peu..'C etudier le détail du costume, vu que les femmes (du peuple)
sont toutes enveloppées dans la sayagllesa, une espèce de couver-

453

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

tUre de laine qui, couvrant le dos des épaules aux reins, vient se
croiser sur la poitrine et retombe en deux pendants sur le jupqn.
Sur la tête, paiiuelo (mouchoir). Rien de plus simple . Au degré
immédiatemerit supérieur de l'échelle sociale, les femmes
d'ouvriers (artesanas) s'enveloppent la tête, les jours de grande
fête - hiver et été - de la mantilla redonda ou del rocador, en
velours noir, ce qui donne un aspect raide et sans aisance à la
partie supérieure de la personne. Se figurer une capeline, mais
en gros velours noir épais ; c'est exactement cela.
J'achèverai ces notes à ma prochaine station.
3 h. r/4. Je n'ai plus qu'à diner tantôt et donner mon
adresse à la poste.
El Escorial, lundi

20

décembre 75.

9 h. du matin.

Mon cher Garbe,
Le train m'a déposé ici au soleil · levant. L'Escurial n'offre pas
un aspect sauvage, mais seulement aride. Un fond de cuve,
formé par des montagnes, dont le sommet, en ce moment, est
saupoudré d'une légère couche de neige fondant au soleil. Dans
ce renfoncement, le Palais de l'Escurial qu.e je n'ai pas encore
eu le temps de voir, sinon de loin : coupole assez jolie et gracieuse. On monte terriblement pour arriver jusque dans le village. Je suis venu à pied, en avant de l'omnibus, qui tardait
pour prendre des bagages. Mon premier soin fut de passer à la
poste restante, où je comptais trouver - et je la trouvai en
effet - une lettre de D. Manuel Zari:o. 1Je fus tout surpris de
recevoir en même temps ta lettre &lt;lu 29 octobre, celle du
21 novembre (avec la violette), la lettre du bibliothécaire de
Bâle du 26 novembre avec un mot de toi. J'ai consulté mon
calepin ; j'ai constaté qu'ayant, le 12 octobre, donné cette adresse
de l'Escurial, tu m'as écrit à ladite adresse et, ne recevant pas de

�454

CH. GRAUX

contre-ordre comme Vervins, tu as dû continuer à m'y expédier
tes lettres. &lt;( C'est moi qu'est fautif. &gt;J Du reste, depuis tu as
reçu et renvoyé fidèlement à Vervins mes lettres du 30 novembre
et 2 décembre, dont on m'a, de là-bas, :iccusé récepti0n.
J'ai quitté Salamanque, comme tu viens de voir, hier soir: il n'y
avait pas de lettre de toi poste restante. S\l en arrivait par
hasard, n'aie pas d'inquiétude; le chef de la poste me les renverra à mon adresse à Madrid. Le tour qui vient de m'arriver ne
se représentera plus, je l'espère. Au surplus, je rentre à Madrid ce
soir même, y étant rappelé par une lettre de D. Manuel; je ne
ferai mon séjour à l'Escurial que plus tard. Pour plus de sûreté,
toi, écris-moi désormais et jusqu'à instructions nouvelles à
l'adresse süivante : « Sor Dn Manuel Zarco del Valle, Plaza de
S•• Barbara, 7 dup 0 ., Madrid, pour remettre à M. Graux ».
Er maintenant, tâchons de te répondre. Je viens d'écrire à
M. L. Renier d'une part, et, de l'autre, à Bâle. Causons ensemble.
Ma fenêtre est ouverte; il dégèle. Je vais déjeuner tantôt,
-ferai une courte exploration des lieux et de la bibliothèque, si
je peux, et à six heures monterai dans le train de Madrid, où je
serai à sept heures et demie. Ce n'est plus qu'une promenade, et
comme de Vervins à Laon, ou de Versailles à Paris, pour être
plus dans le ton.
Que j'apprends tard la perte que vous avez faite de papa Narcisse', que tu aimais tant et que pour cela j'aimais aussi l Oui,
je le comprends bien, tu aurais voulu être là.
Les nouvelles tristes et les gàies se coudoient. Je te félicite
de la promesse qu'on t'a faite à l'~cole 2 • Tout est pour le mieux
pour toi, et laisse-moi dire aussi pour moi dans cette combinaison.
Je suis content que Georges Duruy 3 ait été reçu agrégé d'hisGrand-père de M. P. Garbe. H. G.
2. A !'École Normale Supérieure.
3. Fils de l'ancien ministre Victor Duruy, aejourd'hui professeur d'histoire
et de littérature à ['École Polytechnique.
1.

CORRESPONDANCE D 1 ESPAGNE

l

• 455

toire, et en tête de ses camarades d'École. Ils ont de la valeur
dans la famille. Moi qui leur ai aussi des obligations, je leur
souhaiterai toujours des succès. Tu sajs que c'est la duchesse de
Medinaceli (la jeune mariée) qui, par lettre, étant à Séville, a
chargé sa grand'mère, la comtesse de Montijoj de m'embellir le
séjour de Madrid, et tu as lu dans le temps les lettres que me
donnèrent Mme Duruy et M. Lavisse pour la jeune duchesse,
laquelle, par parenthèse, je n 'ai pas réussi à voir.
Et Bougier 1 ? Agrégé ? - Mais laissons cela, et courons au
plus pressé.
Je regrette que tes classes soient, généralement parlant, faites
à des paresseux et, par suite, t'intéressent peu. N'importe; pendant un an, cela peut être un bon exercice pour toi; cela t'habituera, si tu le veux, à surveiller ta parole. D'un autre sens, je
suis content qu'il te reste beaucoup de temps pour les études
personnelles.
J'aime be,\ucoup M. Catrin 2 disant (&lt; ces deux jeunes maîtres &gt;J
en parlant de nous. Enfin, on ne dira pas qu'il n'y a pas bonne
intention de sa part.
C'est bien gentil, et fort tendre, de m'avoir envoyé une violette de ton bouquet dans la lettre du 21 novembre; mais je
voudrais bien savoir de qui était le bouquet. Je ne te connaissais
pas le goût des fleurs.
Merci de la dissertation sur le soleil. t&lt; Les éclipses, en nous
montrant le limbe du soleil entouré d'une pâle auréole à rayons
diversement contournés et garni tout autour de protubérances
rosées ... )&gt; C'est justement après ces &lt;&lt; rayons diversement contournés &gt;i et sans doute aussi ces « protubérances rosées » que
mon auteur astrologique en a. Son texte, qui est du vie siècle 1. M. L. Bougier, actuellement professeur d'histoire et de géographie au
Collège Rollin, à Paris.
2. " Si je me souviens bien, institute~r ou maître de pension au Nouvion·
en-Thiérache.&gt;&gt; H. G.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D' ESPAGNE

j'ai copié tout cela - décrit indubitablement ce phénomène:
seulement il ne parle pas seulement de couleur rose, mais aussi
d'autres couleurs. En tout cas, comment l'avait-on observé, je
n'en sais rien, mais il me para1t bien évident que la découverte
ne remonte pas à trente ans, mais à douze sièc1es ou plus.
Je n'ai rien à dire de l'agrégation des Facultés. Tu érudies ton
cours de M. Mascart 1 , parfait. Il y a longtemps que moi aussi je
nourris le projet de rentrer par Angers: les zigzags en chemin de
fer ne sont désormais rien pour moi: j'en ai déjà tant fait! Songe
que quinze heures de voyage, comme de Salamanque ici, me
paraissent très peu de chose. Ah ! ton nid, on y nichera, si l'on
peut, mais dans deux mois au plus tôt, si je ne reçois pas de
Paris de nouvelles contrariantes.
Tu me parais bien seul, en effet; mais n'as-tu point fait d'amis?
Je suis seul aussi en Espagne, mais il n'y a pas de monotonie
dans ma vie, sans cesse sur les chemins comme je Je suis, ayant
à entretenir une correspondance abondaute, nourrissant toujours
des projets etayant à songer à leur exécution le lendemain. J'ai
reçu soixante-deux lettres ou billets depuis mon arrivée en
Espagne; j'ai écrit en réponse quatre-vingt-quinze lettres ou
billets ( ce qui ne fait pas cependant quatre-vingt-quinze ports
de lettres, vu que souvent j'ai envoyé plusieurs lettres sous la
même enveloppe).
De même .que ta violette, je reçus un jour une lettre en danois
avec un trèfle et je ne sais plus quelle fleur.
A la lettre dont tu as accompJgné l'envoi de Bâle, j'ai à
répondre que tu as bien raison de t'étonner de ne plus recevoir
de mes nouvelles. J'ai été fort occupé dans ces moments-là, et,
vois ce que c'est, je me plaignais d'être oublié de toi.
- Quoi qu'en dise Gaston 2 , je ne fais pas de conquêtes dans le
monde élégant et aristocratique. Quelques connaissances superfi-

cielles, voilà tout: ajoute, si tu veux, l'étude d'un monde qui
m'était assez inconnu et qui ne deviendra point le mien. Ma
prolongation de séjour est demandée; ma lettre est arrivée dans
les bureaux du Ministère, à ce que j'ai appris, le IO courant.
J'attends la réponse dans une quinzaine au plus tôt, et je suis disposé à la laisser venir sans m'impatienter et sans bouger de mes
travaux commencés. J'ai reçu Je 17 une nouvelle lettre de crédit de
Fleury-Hérard, mon banquier de Paris, papa l'ayant couvert par
une garantie de quinze cents francs pour le cas oü ma demande
de prolongation et d'indemnité nouv_elle serait rejetée. Quand
je saurai définitivement si je reste, je t'en informerai. Cette
prolongation est nécessaire pour que je rapporte de ma mission
quelque chose de complet, sinon je n'aurai que des tronçons, plus
ou moins importants, sans doute, mais dont l'ensemble n'offrirait
pas d'unité.
Ah l que je [te] tiens mal au courant de ma façon de penser
et de sentir, si tu crois, comme tout le monde me le dit, que je
vais me marier ici. Non, mon cher, je ne sais [si] j'ai eu- en
d'autres temps d'autres idées; mais le bonheur, c'est d'être Français, de vivre en France et de se marier avec une Française, la
meilleure qui se pourra trouver. Mais, grand Dieu ! ne transplantons pas une fleur andalouse sous notre soleil, où elle ne
reprendrait pas bien, et nous nous en ressentirions. Et puis,
pour moi, ce n'est pas là le rêve. Une Andalouse sera belle et
bonne pour un Espagnol, mais point pour un homme d'action
et qui veut vivre, effectivement, toute sa vie sans en perdre que le
moins possible. - Tâchons de faire qu'on nous fasse déjeuner.

1. M. E. Mascart, membre de l'Institut, professeur de physique au Collège de
France.
2 . M. Gaston Née, beau-fils de M. E. Lavisse. H. G.

457

4 h.

r/2.

Vu le moine... ski, polonais, bibliothécaire de l'Escurial.
Aimable au possible, nous sommes faits pour nous entendre, et
je prévois que cela marchera à souhait avec lui. Parle fort bien
français. J'ai vu les trois principaux mss. que j'ai à y étudier.
Je suis fort content de la tournure que prennent les choses.

�459

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

Rentrant ce soir à Madrid, je vais y travailler w1e douzaine de
jours, puis je file à Tolède ( deux heures de chemin de fer et pl~s
de diligence), j'y passe une aut~e douzaine de jours; et alors Je
viendrai enfin m'installer à l'Escurial. Voilà les plans.
Je viens de visiter le musée de peinture de l'Escurial, une
trentaine de tableaux remarquables au premier chef, pll,is d'autres
un peu partout. Titien: Jardin des Oliviers et S1 Jérôme priant
dans le désert, pendants au fond des deux salles se regardant au
travers des portes, S1 Laurent sur le gril, frappant de vérité,
Cène, etc. Un Vélasquez, les frères de Joseph rapportant sa robe
ensanglantée; expressions absolument vraies, etc., etc. Il doit Y
avoir le récit de tout cela dans des manuels.
Édifice très remarquable, mais pas la huitième merveille, comme
on vous le dit. Je suis monté presque en haut de la Sierra pour
le dominer. Je vais diner et partir. Comme on fait tout en courant!
Je ne sais si je t'ai dit que j'ai aimé beaucoup tes lettres et toi

m'apprend le mariage de sa cousine Louise avec un M. Léon Fayolle,
parisien de la rue d'Aboukir, négociant en tissus. Vous ne m'en
aviez pas parlé. J'en suis, pour ma part, très heureux. Je me
porte bien: je n'ai pas encore attrapé de rhutne de ceJ hiver.
Aujourd'hui, température très douce: nos belles journées de
soleil en février, mais plus chaudes, voilà le temps d'ici. La
Noël commence. La Grande Place et [les] rues adjacentes, encombrées de boutiques et de mille sortes. Beaucoup de tapag€ dans
les rues ..
J'envoie mon portrait aux Wenck; je voudrais qu'ils l'eussent
pour la nuit de Noël. Écrivez-moi si le vôtre n'a pas été brisé
par le timbre de la poste . J'en ai douze. Je vais rester ici une
quinzaine, si l'on ne me rappelle pas; puis mon séjour à Tolède,
la vieille capitale, a deux pàs ( vingt lieues et chemin de fer) de
Madrid.
.
Je vous embrasse tous.
Votre
Charles.

dans elles.
Je t'embrasse .
Envoie ces douze pages, comme toujours, à Vervins.
Ton
Ch. G.

XXXII
Madrid, Fonda de Embajadores.
· 27 décembre 1875,

XXXI

s h.

r/2 du soir.

Ma chère grand'maman, ·

Madrid, mardi

21

décembre 7S.

6 h. du soir.

Mes chers parents,
Rentré hier soir de l'Escurial. Je suis réinstallé à la Fonda de
Embajadores (où m'écrire). ·Je vous envoie un Don .Carlos. tel
quel. Puisse+il ne pas être cassé à la poste ! Lucien Tncot

On vieµt du fond de l'Espagne te souhaiter la bonne année.
Arrivera-t-on à temps? Voilà la qttestion. Depuis deux jours,. je
méditais de te faire une belle lettre ; et puis, les occupations, des
lettres concernant mes travaux, bref mille choses, et je me vois
forcé de mettre a la poste dans une demi-heure la lettre que je
me hâte d'écrire. Tu ne compteras pas les paroles, et te contenteras de peser les sentiments qu'on y aurait mis, si on avait eu

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

le temps. De cette façon-là, vois-tu, la présente péserait lourd.
Cela suffit, n'est-il pas vrai? Donc, je passe.
Il va sans dire que je ne souhaite pas la bonne année qu'à toi
toute seule. Tu seras obligée de faire circuler ceci pour que chacun prenne sa part. Ainsi, mon père et ma mère, papa et
maman Graux, toi, maman-bon, mon oncle Émile, je vous
embrasse tous comme si j'étais là. Puis après, dites aux autres
-parents que j'ai aussi songé à eux.
· Maintenant, passons aux étrennes . Que vais-je vous donner ?
Mais, au fait, n'avez-vous pas des oranges ? M. Tournier
m'écrit, - je viens d'ouvrir sa lettre: « Mon cher Graux, j'ai reçu,
franco, votre gracieux présent, hier soir après le départ du courrier,
et je ne veux pas tarder plus longtemps à vous remercier et à
vous gronder. La modeste indemnité que l'État vous accorde
ne vous permet guère de semblables folies. Enfin, quand le vin
est tiré, il faut le boire; et quand le vôtre sera tiré, c'est-à-dire
en bouteilles, nous le boirons à votre santé, et je pourrai vous
en dire mon modeste avis. » Très gentil de sa part.
Puis: « Tout le monde se porte bien d'abord, dit la prose de
P. B. (à joindre sa lettre à celle-ci, le poids excéderait), et c'est
l'essentiel. Tout le monde dévore les orages que vous nous avez
envoyés d'Espagne, et tout le monde vous en remercie infiniment. »
En philologue hardi, je corrige oranges en'uoyées; et, en logicien
serré, je conclus que Wenck a reçu et que W enck a réparti; alors,
j'ai lieu de présumer que vous avez aussi vos étrennes.
Mais j'ai mieux à vous offrir. Deux nouveaux mille francs
dontl'État vient de me faire cadeau. Voilà de quoi payer les
oranges et le vin de M. Tournier.
Effectivement, j'ai reçu aujourd'hui quatre lettres, toutes les
quatre agréables, à savoir Bourget, Tournier, abbé Duchesne ( de
Rome) et la suivante du Ministre:
« Monsieur, suivant le désir que vous m'avez exprimé et en
raison des résultats que vous devez obtenir d'après votre lettre
du 26 novembre dernier, j'ai l'honneur de vous informer que,

par arrêté de ce jour, je vous ai autorisé à prolonger votre séjour
en Espagne jusqu'au mois de février prochain. Je vous ai aussi
accordé une indemnité supplémentaire de deux mille francs, qui
vous sera payée sur les fonds du budget de l'exercice 1876 . Recevez, etc. - Wallon &gt;i ,
Février, parce que j'avais parlé de février. Entendons 1er mars.
Personne ne demandera mieux. Cela me fera assister à la naissance du printemps en Espagne. Au surplus, il ne fait plus froid
du tout depuis quinze jours. Belles après-midi de soleil.
Et M. Magnier, continue-t-il à aller mieux? Que je lui souhaite bien une bien bonne année! Une question à lui poser. Je
copie un discours de Choricius sur les acteurs (inédit). Choricius,
répondant à quelqu'un, cherche à les réhabiliter, à prouver que
la mauvaise réputation qu'on leur a faite est sans fondement.
Choricius vivait sous Justinien, au v1• siècle. M. Magnier me
trouverait-il bien dans les Pères de l'Église de ce temps, et du
monde grec, celui qui condamnait le théàtre et les acteurs? Car
je suppose que Choricius répond sinon à un Père de l'Église, au
moins à quelqu'un qui s'appuyait sur le jugement exprimé par
un Père de l'Église.
Je mets à la poste, en même temps que celle-ci, une lettre que
j'ai faite hier à mon oncle André.
J'ai reçu, étant:encore à Salamanque, la seconde lettre de crédit
de deux mille francs de Fleury-Hérard ; mais dès maintenant la
garantie de papa est devenue inutile.
La lettre de papa, datée du 22, m'est arrivée la veille de
Noël, en deux jours. Tout ce qu'il m'y dit est très bien au point
de vue philosophique et à tous les points de vue. Je n'ai rien à
ajouter pour ma part. Je suis cette fois au courant de tout.
Santé toujours bonne. On vous embrasse encore plus tendrement qu'à l'ordinaire, si c'est possible, vu la circonstance.
Votre
Cbarlissime.
P.-S. Deux timbres pour étrennes à M. Papillon.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

XXXIII
Madrid, Fonda de Embajadores, 27 décembre 75, au soir.
Mais m 'écrire toujours désormais jusqu'à instructions nouvelles
à l'adresse: Sr. Dn Manuel Zarco del Valle, Plaza de Su Bârbara, 7 dup 0 , Madrid (pour me remettre).

Mon bien cher Paul,
Cette lettre est pour te souhaiter la bonne année : puisse-t-elle,
l'année qui vient - hélas! n'arrivé-je pas trop tard et ne serat-elle pas déjà venue? - te ramener à Paris. où tu vas tant me
manquer à ~on retour, comme tu dis, dans ton amitié, que je te
manque! Pmsse la nouvelle année ne nous apporter ni à l'un ni
à l'a~tre de _no~velles_ affiictions, ou, pour être plus philosophe
_et la1sse~mo1 meme due _plus chrétien, que jamais l'épreuve ne
nous soit mesurée supérieure à nos forces! Puisse+elle enfin et
surtout nous verser chaque jour la santé, à nous les militahts !
Je continue à me bien porter; je puis dire que, depuis que
nous nous sommes séparés, maladie ni indisposition n'ont diminué ~'une parcelle la portion de mon temps qui appartenait au
travail. N'est-ce pas que je suis privilégié ?
Le 20 courant, je t'ai expédié de l'Escurial une volumineuse
corresp~ndance, composée bien hâtivement. Ah ! qu'il m'a été
bon de lire toutes tes bonnes, tes tendres lettres ! Aussi sais-tu
q~: j~en_ veux encore? Et dire que j'avais pu penser que tu ne
m ecnvais pas! Il ne faut pas m'en vouloir du tout de ce malentendu; j'ai tant de choses à mener de front!
Je suis rentré coucher à Madrid le 20 au soir. La ville était
illumi_née en l'honneur de la fête (cumpleanos) de la princesse des
Astunes, sœur du roi. Illumination assez pauvre, et cela se
comprend, les particuliers n'illuminant pas; mais déjà beaucoup
de mouvement, provenant de l'approche de Noël. Songe aux

,;

grands boulevards de Paris dans ces jours-ci. Les mêmes boutiques
s'installèrent ici dans une partie de la ville, et le monde circule à
encombrer tout.
Je me suis fait retrater, c'est-à-dire photographier, avec ma capa,
et lunettes sur le nez. Là photographie n'est pas ce qu'on appelle
bonne; enfin elle peut passer, surtout comme souvenir de voyage.
J'en ai expédié un exemplaire à Vervins et un aux Wenck pour la
Noël, à tout risque. Pour Mme W., tu.sais combien elle goûte ces
petites attentions : aussi un portrait de plus ou de moins, si le
timbre de la poste l'a brisé, je le remplacerai. Du moins aurat-elle le plaisir de me dire comme ell~ a été si contente d'abord~
et d'ajouter, avec cette petite moue-que tu connais, combien elle
est .triste de le voir abîmé. Si de Vervins ils m'écrivent que le
leur est arrivé sain et sauf, j'en risquerai un pour toi, enveloppé
dans de l'ouate, comme les précédents. Mais toi, tu es un homme
raisonnable, er peur-être préféreras-tu attendre et te choisir le
moins mauvais des Carlos que je te présen.terai lors de mon passage à Angers.
En envoyant à K. Hanotaux 1 , ces jours-ci, une lettre, comme
je lui avais ptomis de lui en écrire une d'Espagne, je l'ai chargé
de remettre à M. Venot 2 un billet dans lequel je le prévenais que
mon absence pourrait se prolonger jusqu'en mars ou avril, et le
priais de t'adresser toujours à Angers quelque lettre que ce soit
qni pourrait venir pour moi.
J'ai reçu cette après-midi quatre lettres diverses, apportant
toutes d'agréables nouvelles. L'abbé Duchesne me communique
des renseignements sur un manuscrit de Florénce: « Riemann 3,
continue-t-il, est toujours a Athènes, inquiet de ce qui peut se
Frère de M. Gabriel Hanotaux.
Cf. ci-dessus lettre XIII.
3. M. O. Riemann, mort le 16 août 1891, a enseigné la philologie latine à
l'École des Hautes Études et à la Faculté des Lettres de Paris.
1.

2.

�CORRESPO. DA. 'CE D ESPAG E

CH. GRAU:

passer à Florence... » Cet entrefilet t'intéressera, tout concis
qu'il soit. - M. Tournier me remercie du tout petit fût de vin
moscatel que je lui ai expédié de Séville. Je ne sais si tu sais
qu'étant à Séville je goûtai des vins, et définitivement fis embarquer en novembre pour R uen cinq petits tonneaux de différents
vins, chacun de la contenance de seize à dix-sept litres, ainsi
qu'une caisse d'environ cinq cents oranges et citrons. \ cnck, t:n
a qualité d'expéditeur, fut cbaro-é de la distribution des fruits
entre lui, les Bourget et Vervins, et chargé en outre de faire arriver: 1° à ma ca,,e ( cela te regarde) un petit fût de moscatel ;
2° à celle de M. Tournier ( en lui remettant un mot de moi) un
id. de id.; 3° à la gare de V rvins, pour la cave paternelle, trois
id. :x) de id. ~) de Priorato ( vin catalan) ·r) de Xeres ( ceci,
M. l'étudiant en eau-de-vie, pourra vous concerner encore .) La troisi me lettre est de Bourget; je ne l' xpétlie pas, elle caus rait de l'excédent de poids. Il travaille avec i.uite à un roman,
un gros roman comme un de Balzac..... « Tout le monde se porte
bien », dit-il, « et c'est l'essentiel. Tout le monde dévore les
orao-es (sic) que vous nous avez enrnyés (sic) d'Espagne, t tout le
monde vous en remercie infiniment. » .....
C ttc lettre, voi -tu, mon Paul, est pour toi seul, ou mieux
pour nous. Tu n'as pas besoin de l'cnvo 1 er chez nous, pui que,
aujourd hui mêm , avant de d\ner je leur ai mis une lettre à la
poste. Tu la garderas donc avec ce que tu as déjà eu à mettre
t:a r~serve, jusqu'à cc que je te réclame le magot.
J'avais un boa ne nouvelle à leur apprendre pour leurs étrt:nnes;
ma quatrièm lettre d'aujourd'hui était du finistre, m'apprenant
qu'il m'avait autorisé, par un arrêté du 21 décembre, à prolonger mon séjour jusqu' n février (comme je l'avais demandé,
mais je dépasserai sans doute le 1er mars), et qu'il m'avait accordé
à cet effet une indemnité supplém ntaire de deux mille franc
( c'est le chiffre que j'avais demandé).
Quant à pas er un an ici, je n'y ai jamais songé. Je ne puis
abandonner à ce point mon cours à \'École: ce serait faire croire,

à la fin, que je le considère moi-même comme peu indi pensable.
Et pui , va, cela sera déjà long de ga 0 ner le sixième mois d'une
parl!ille existence : il n'y en a pas encore quatre d'écoulé .
j'ai fait une diable de nuit de oël. J'avais pris rendez-vous
avec D. R. A., jeune professeur d'arabe (vingt-huit ans), -avec
qui j'ai &lt;les relations a sez sui"i s depuis prè. de trois mois, pour aller à la mtsse « du coq » (= d minuit) et déambuler
ensuite ua peu par la ville pour en étudier l'aspect et le mouvement. A onze heures, je les trouve trois (lui et d ux Andalous l'un
a\·oc1t, vingt-cinq an , l'autre médecin militaire, vingt-sept ans)
au café conv nu. On joue au billard; le Espagnols ne savent jamais
l'heure tle rien; on arrive trop tard à toutes les mes es à minuit.
Que faire? al Ier lse] coucher. on, dis-je allons au bal, - il y avait
un bal de onze heures à sept heures. Après bien des tereiversations,
on se décide à aller tout droit au bal. Puis, arrivés, voilà qu il fallait
s'lgayer (s'allumer) un peu avant d'entrer. Puis, après bien des
discussions, ce n'est plus des petit verres, mais c'est souper qu'il
faut d'abord. ous nous mettons enfin en devoir de passer de la
résolution à l'acte. A deux heures moins un quart, on commence
à souper: à peu près jusqu'à quarre heures. On mangea pas
mal, et on but quatre litre de vin, ans une goutte d'eau, et du
« Valdep âas u, un ,·in fort capiteux, bien pis que le Bourgogne,
et que je ae connaissais pas bien. Ils s'égayèrent en effet: moi, je
l'étais tout naturellement et par caractère dès onze h ures du
soir. Ils improvisèrent en vers. Je soutins fort bien tout ce scirlà la conversation qui fut toute en espagnol; car, pour moi, sans
perdre un grain même microscopique de rni!ton, facundi calices
quem ,um fecere disertum? L'avocat, qui avait cherché à me mettre
dedans, di!vintcomplètement ivre, sans avoir bu une goutte plus que
moi. .. J. ous le reconduisîmes. D. R. était lui aussi singulièrement ému. Le médecin et moi, nous nous tînmes bien. Je me couchai à s pt heures et demie et me levai à onze et demie; mais
je n'étais pas sur mon -assiette. Je ne déjeunai ni ne dînai le
jour de oi!l, pris du thé le soir, me couchai à sept heures du soir et
Rn,,,, h1spaHi9t11

Alll .

JO

�'

CH .

CORRESPONDANCE D' ESPAGNE

GRAUX

dormis d'un trait jusqu'au lendemain à huit heures moins un
quart. La journée du dimanche me remit : je déjeunai un peu et
dînai bien, passai la soirée chez la comtesse de Montijo jusqu'à
minuit et demi ; mais j'étais désormais rétabli. Je suis parfaitement dans mon ordinaire ; je n'en sortirai plus; ce serait un
métier de dupe.
Je t'embrasse fraternellement.
Charles.
Je ne me relis pas, tant pis; je me couche.

Ch. G.

XXXIV
Madrid, S• Sylvestre de 1875, 5 h. 1/2 du soir.

Ma chère maman,
Je t'accuse réception de tes souhaits de Jour de l'An, mes
étrennes . Demain matin, enme réveillant, je relirai ta lettre, puisque
c'est demain que tu m'embrasses. De votre côté, vous aurez eu
dans ces jours-là « ma bonne année », mise à la poste le 27 à
l'adresse de maman-bon. (Ne vous inquiétez pas de mon
numéro XXXIII; c'est une lettre écrite à Garbe le même jour,
27, qui, ne contenant pas de nouvelles d'ailleurs, ferait double
emploi pour vous avec le XXXII. Il me la gardera).
Je réponds poste pour poste, sans :Htendre l'année 1876, qui, par
son nouveau tarifpostal, me ferait déjà gagner deux sous: c'est que
dimanche, j'irai déjeuner à Tolède. Donc, écrivez-moi, aussitôt
après avoir lu ceci, à l'adresse suivante : « Fonda del Lino,
Toledo ».
Le directeur de !'Instruction publique m'a envoyé hier à mon
hôtel trois lettres de recommandation pour le bibliothécaire de
Toledo, le gouverneur civil et une autre personne. J'ai également pour le bibliothécaire une lettre d'un de ses amis de Sala-

manque. Enfin, je sors de faire visite à la comtesse de Montijo, ma
visite de bonne année ; elle m'a dit de faire prendre demain
chez elle un mot pour son régisseu( de Tolède. Selon toutes
les apparences, mon excursion à Tolède devra aussi réussir. J'en
ai pour une douzaine de jours selon mon calcul, mais peut-être
pour plus longtemps, car il peut toujours se présenter de
l'imprévu, sous forme d'un manuscrit difficile ou important. Il
se peut donc que vous ayez à m'adresser plus d'une lettre à
Tolède. En tou_t cas, de l'Hôtel de Embajadores on mé renverra
là-bas ce qui arriverait ici pour moi, et, une fois parti de
Tolède, on me renverra de même ùu Lino mes lettres à Madrid
là où je serai; mais ce la est indéterminé, car j'ai le désir dè
vivre aussi quelque temps à Madrid dans une casa de huéspedes.
J'en ai goûté, comme vous savez, à Salamanque : je m'y suis
trouvé mieux, relativement, qu'aux fondas. Je vous enverrai
donc, de Tolède, des instructions au sujet des lettres d'un peu
plus tard.
J'envoie trois cartes de Jour de l'An en Espagne; rien en
France, naturellement. J'oubliais de te dire, ma maman Louise,
que ta lettre m'a plu. Mais n'avez-vous pas assez de vingt-quatre
oranges, en vérité? Vous n'êtes pas obligés d'en faire de distribution. Mais le vin, vous ne m'en parlez point.
Il semble que tu dis pas mal de bien de mon portrait. II n'est
cependant point artistique. De plus, en ce qui concerne la pose,
j'avais les lunettes un tout petit peu de travers, et la cravate
prouvè que la chemise n'était pas parfaitement repassée. Quoi
qu'il en soit, il parait que la cape ne te déplaît pas. Il n'était
donc point abîmé par les timbres postaux ?
Tu sais maintenant que ma mission est prolongée, et que le
Ministre a fait suffisamment bien les choses, puisqu'il m'a donné
cette fois ce que j'avais demandé, sans réduction, - deux mille
francs. A ce propos, voici mon budget : partant après-demain, bôtel
payé et étrennes données, il me restera quelques francs sur mes
anciens fonds. Je viens, en vue du séjour à Tolède, de toucher

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

quatre ce ms francs (les pren1iers) sur ma deuxième lettre de crédit
de deux mille francs. J'épuiserai peut-ètre cette seconde lettre; je
trouverai au moins, en rentrant à Paris, six mois de traitement
intaets.
Tu me grondes à propos de la sœur de P ... , parce que j'en
écris à Garbe ... Mais ce n'est point en cachette, puisque c'était
dans une lettre qui devait aller à vous. Et puis, à Garbe, j'exprime
des sentiments quelquefois moins définitifs que quand je dis à
papa: « Je pense ceci l&gt;. Et surtout, je n'ai pas la moindre envie
de vous contrarier: vous jugerez et moi j'écouterai.
Le café est parfois excellent en Espagne, mais ça nous est bien
égal, puisque tu sais que je n'ai pas l'habitude d'en prendre.
Bourget m'a accusé réception de leurs oranges; je lui ai
répondu hier ; mais je n'ai pas l'intention d'écrire du tout a
M. Bourget ; j'écris à Paul, mon ami, mon camarade. Il n'y a
pas d'obligation à plus, n'est-ce pas?
Chacun est embrassé, toi et papa deux fois, par
ton fils,

fabrique, pour lui remettre une lettre de recommandation que
m'avait donnée pour lui M. Machado; il voulut me faire luimème les honneurs de la maison. Il m'a tout montré, tout
expliqué en français. La visite a duré plus de trois heures. Vùyant
que j'examinais d'un œil d'envie des couteaux de table, tout
acier, lame et manche, que, par faveur, la fabrique d'arme~
blanches confectionnait pour quelque privilégié, il m'a offert
d'en emporter, si je ;oulais. Il y en avait six à dessert, qui se
trouvaient achevés, trois d'un modèle, trois d'un autre, mais les
six de même taille : je les ai emportés. Je ne dis pas que ce
soient des chefs-d'œuvre, mais enfin l'achat n'aura pas été ruineux: ils me reviennent à deux francs pièce, environ. Je rapporte
aussi deux lames de couteaux de chasse : il ne s'en trouvait pas
de convenables, montés, en magasin.
Le colonel est un homme intelligent, actif, de beaucoup
d'idée. Il a complètement transformé sa fabrique depuis dixhuit mois, faisant lui-même l'architecte. Il m'exposait ses travaux d'agrandissement, son œuvre, comme quelqu'un qui en
est fier. J'ai vu forger et tremper les lames d'épée; je les ai vu
finir et polir, puis grave·r, monter, faire les fourreaux. J'ai suivi
de machine en machine la fabrication de la cartouche. J'ai examiné différents travaux d'art, entre autres un magnifique plat en
fer forgé et argent, travaillé au repoussé avec quatre plaques
représentant quatre tableaux et le portrait du destinataire au
centre, qu'on est en train d'achever: c'est un présent que le corps
de l'artillerie va faire à Emilio Castelar. On m'a montré les
armes de luxe qui se fabriquent en ce moment pour figurer à
!'Exposition de Philadelphie. Les machines, les transmissions,
j'ai tout regardé et, peut-être pour la première fois de ma vie,
tout compris. J'oublie les magasins, les écuries, les ateliers de
menuiserie, d'emballage de cartouches, le futur aterier d'instmments de chirurgie, que sais-je encore? Enfin, voilà une aprèsmidi agréablement passée et bien employée!
Ce n'est pas l'eau du Tage, comme on le dit, qui donne des

Charles.

XXXV
La lettre n° xxxv manque.

XXXVI
Toledo,

12

janvier 72 [sic], 4 h. du soir.

Mon cher papa,
L'après-midi &lt;l'aujour4'hui a été l'une des plus agreables que
j'aie passées depuis longtemps. J'ai \·isité 1a Fabrica de armas blancas de Toledo. Je demandai le colonel, qui est à la tête de la

�47°

CH. GRAUX

venus spéciales aux « lames de Tolède )). Le colonel m'a dit
le secret, qui n'en est pas un, car il n'en fait point mystère :
lame composée d'une âme de fer forgé entre deux lames d'acier.
On a pris devant moi un petit bout de fer I de quinze centimètres
de long, environ; on lui [a] appliqué deux lames d'acier de
même dimension, dessus et dessous, et en trois chauffes on
a soudé le tout. On allonge au marteau, et l'épée se fait en
trente et quelques chauffes. Le fer reste au cœur : tranchant et
pointes sont, naturellement, d'acier. Du côté de h poignée, le
fer dépasse au contraire pour l'ajustage de la poignée.
On a trempé aussi une lame sous mes yeux. Grâce au fer
intérieur, ils peuvent tremper très chaud, et c'est en cela que
consiste la supériorité de leurs lames: c'est que leur trempe
peut être très forte. Après la trempe, l'ouvrier remet la lame au
feu jusqu'à ce qu'elle présente une certaine couleur bleuâtre;
cela détrempe un peu, sans quoi l'acier serait très cassant .
Toutes les lames sont essayées. Sont déclarées bonnes celles
qui se courbent parfaitement en demi-cercle, en S, et qui
entament un morceau d'acier, une espèce dedemi-bouJe d'acier,
qui est là exprès dans l'atelier d'épreuve.
Il faut cinq ou six ans d'apprentissage pour faire un ouvrier
forgeur d'épée. Les · bons ouvriers arrivent à obtenir trente à
trente-cin4 bonnes lames sur cent. Le salaire est de deux francs
vingt-cinq à deux francs cinquante.
La fabrique est mue par les eaux de Tage et ne [se] sert plus,
maintenant qu'elle dispose en cout d'environ soixante-dix chevam: de force, d'une petite machine à vapeur dont elle usait
jadis, quand le mécanisme hydraulique se détraquait.
Fabrication: trente mille armes par an ; cent-quarante à centcinquante_mille cartouches par jour en ce moment. (Tolède et

r. Ces mots sont accompagnés d'un dessin représentant une dme de fer
forgé.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

47r

Séville sont, si je ne me trompe, les deux seules fabriques de
cartouches).
Repartant demain à sept heures du matin
Madrid, je vais
me mettre bientôt à ma caisse. Je n'ai pas le temps d'en écrire beaucoup plus long pour cette fois.
Il a tombé énormément de neige à Madrid lundi (avant-hier),
beaucoup plus qu'ici . Ce temps ne m'a pas déplu. Ma promenade à la fabrique d'armes, cette après-midi, par un soleil chaud,
et des chemins p:is trop sales (parce que ou je marchais sur la
neige, ou là où, la neige ayant fondu depuis longtemps, le terrain se trouvait déjà sec), ma promenade a été le digne prélude
de mon agréable visite. La fabrique est à un quart d'heure de la
ville, sur le bord du Tage.
Je vous envoyai une carte-postale hier. Si elle vous est parvenue, m'accuser réception. Les employés de la poste, en
Espagne, sont si ignorants ! Notez que dans les débits de tabac,
on n'a pas encore été prévenu du changement de tarif. L'autre
jour, une buraliste, - une vieille femme entêtée, - ne voulait
pas me croire: cc Ces règlements-là ne changent pas comme
cela )), disait-elle, et elle voulait à toute force me vendre un sello
de quarante centimes. Je fus obligé de me fâcher et de lui dire
d'un ton sec : cc Donnez-moi un timbre de tant, et ne vous
inquiétez pas du reste ». J'étudiai, au bureau de poste d'ici,
avec l'administrateur en chef, le tableau nouveau qu'il reçut le
3 r décembre: il ne l'avait seulement pas regardé. Nous vîmes, à
sa grande surprise, qu'on pouvait envoyer des targettes(= cartes)
postales en France, et que ça coûtait dix centimes d'Espagne;
mais il v a deux sortes de timbres de cinq centimes, destinées l'une
et l'autr~ à des usages spéciaux. Il fallait ajouter cinq centimes à
ma carte-postale (car on n'en rencontre pas, en Espagne, de dix
centimes): il n'a jamais su me dire cinq centimes de quelle
sorte. Le pis est que, da.ns la plupart deseslancos, on ne trouve que
des « cinq centimes de guerre &gt;l. Je vous en ai mis un une fois,
sur l'avis de mon administrateur de correos, qui ne trouva point

pour

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE o'ESPAGNE

autre chose, sinon que cinq centimes, après tout, devaient valoir
cinq centimes. Sa volonté soit faite !
Je ferme, en vous embrassant.
Votre

ment à Tolède lundi dernier. A Tolède, dis-Je : j'y fus en effet
depuis le 2 janvier jusqu'à hier matin. - Je me suis mis en rentrant à Madrid dans une casa de huispedes: plus de confortable que
dans les hôtels. Adresse de la prochaine lettre qui est tenue d'arriver - hein ?-avant le 2 février: Mr. Ch. Gr., Arena! 15
dup 0 , 2°, izq. - Je ne te savais pas si fleuriste. - Je n'ai jamais
eu le temps de lire les mémoires de Berlioz, si intéressants pour
nous autres; mais j'en ai vu souvent des fragments. - Hier soir,
j'ai été entendre - tout en haut, sous le Paradis - il Barbiere
di Siviglia . - Qu'Angers sera beau quand j'y passerai, au printemps! - W. est fumé, car je n'ai pas fumé. - Bien merci de
tes souhaits de Jour de l' An. - Écris-moi, comme si c'était ton
tour; et une lettre, pas de carte surtout.
Ch. G.

472

Ch. GRAUX.
P.-S. Le Doctoral m'a demandé de lui laisser, en partant, un
certificat comme quoi j'avais pu étudier à loisir tout ce que j'avais
voulu. Naturellement, je n'avais pas lieu de le lui refuser. Nous
no1:s sommes quittés, comme nous avons vécu ensemble, les
meilleurs amis du monde. J'emporte de bonnes notes, bien complètes, sur les manuscrits tolédans 1 •

473

XXXVI bis
Madrid, 14 janvier 76.
[A. M. Paul Garbe]

Reçu le 27 décembre dernier ton envoi du 24 au soir. La lettre
en espagnol que tu m'as renvoyée ici est de ce type qui me brusqua si joliment le jour ou j'allai, de la part de M. de Watteville,
lui demander des lettres de recommandation pour l'Espagne. Il
me demande si je suis de retour. Je lui répondis de suite. - Le
Ministre m'a accordé deux nouveaux mille francs. J'en ai ici
pour jusqu'en mars, selon toutes les vraisemblances. - Je sais
que tu as écrit à Vervins à l'occasion du Jour de l'An. Hélas! je
te parle bien rarement des tiens. Il se presse toujours tant de
choses sous le bec de ma plume. Fais une fois, dans une lettre,
mes compliments à toutes tes mères 2 • - C'est bien que Fresnel
te désennuie. - Il a neigé atrocement à Madrid et raisonnable-

I.

Sur les mss. grecs de Tolède, voir Rapport, loc. cit., pp. 207-208 et Notices

som,uaires, pp.
2.

229-298.

C'est-à-dire à la mère et à la grand'mère de M . P. Garbe. H. G.

XXXVII
Madrid,

20

janvier 76, au soir.

Arenal, 15 dup0 ,

20,

izq.

Mon cher oncle Émile,
Votre bonne lettre de Jour de l' An hÙ fait bien plaisir, comme
le mot que maman-bon y a ajouté. Tout cela, avec une lettre, une
belle lettre de maman, mis à la poste par papa, m'arriva le 9 à
Tolède, où j'étais alors occupé à cataloguer les manuscrits grecs
de la cathédrale. Depuis, je reçus, le lendemain même ( IO janvier), la lettre que papa m'adressa directement à Tolède. J'avais
repondu le 9 même, par mon numéro XXXV, à maman. Le II,
je vous envoyai une carte-postale (la seconde: ma première était
du 2 janvierl. Le 12, je mis à la poste mon numéro XXXVI, à
papa. Le lendemain I 3, de Madrid, j'expédiai une troisième cartepostale, donnant ma nouvelle adresse à Madrid. Tout cela est-il
arrivé à bon port? Je suis à me le demander, n'ayant plus eu de
nouvelles du tout depuis la lettre de papa datée du 5 et reçue

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

le IO. Si quelque autre lettre m'a été adressée à Tolède, elle
reviendra sans doute ici, car j'ai laissé là-bas l'adresse Zarco, pour
qu'on me l'y renvoie. Peut-être, demain ou après, M. Zarco me
remetlra-t-il quelque lettre dê la famille Peut-être, dès le 23 ou
24, m'arriyera-t-il déjà un mot de la famille directement à ma nouvelle casa de huéspedes. Je suis actuellement dans l'attente. Du reste,
désormais, m'écrire exclusivement à ma nouvelle adresse, Arenal
15 dup 0 , 2°, izq. Je m'y trouve très confortablement logé et
nourri, beaucoup mieux qu'à mon ancien Hôtel des Ambassadeurs.
Je vais m'y tenir à peu près jusqu'au 12 ou 15 février, à ce
qu'il me semble.
Maintenant, mon errer oncle, après vous avoir ennuyé par ces
détails secs et peu intére§sants, mais qu'il était nécessaire que je
fisse parvenir à la famille, à nous deux! Vous paraissez bien
enchanté des faveurs que le Ministre veut bien faire à tout ce
que vous possédez en fait de neveu; mais n'en soyez pas, après
tout, si fier: il n'y a que le premier pas qui coûte. Je savais bien
qu'une fois ici. le difficile ne serait pas d'obtenir une prolongation,
et c'est pour cela que j'avais été très modeste dans ma première
demande . Au surplus, je suis obligé par mes travaux à tirer à la
plus longue. Mon retour sera forcément reculé, je le prévois,
jusqu'au r 5 mars. A tous les égards, ce n'en sera que meilleur,
puisque l'hiver, les froids auront passé, et le voyage n'en sera
que plus agréable. Ça fera l'affaire de maman.
Vous me trouvez l'air serieux enveloppé dans ma cape: ah !
ah ! il paraîtrait donc que la gravité castillane aurait déteint un
peu sur quelque espiègle neveu de son oncle? Un neveu de cape .. ,
- de cape seulement, avec votre permission, - mais pas encore
tout à fait, malgré ses lames de Tolède, de cape et d'épée. Eh!
Monsieur mon oncle, n'allez point dire que vous avez des neveux
de cape à citer! ! Mais je vous entends d'ici faire des ah! et des
oh ! et des ouuuu ! De sorte que je me vois condamné à être
sérieux.
J'ai assisté, le soir même de mon arrivée de Tolède, au Théâtre
Royal, - lequel est à ma porte maintenant, comme 1~ Biblio-

thèques Nationale et du Roi, - à une assez bonne représentation
du Barbier de Sé-ville : charmant petit ténor, Stagno, quant au
gosier tout au moins ; il roucoule le Barbier avec autant et plus
d'art que notre ténor Garbe (il est certain que Garbe aurait fait
là un verre de bon sang, sinon deux). La Fossa, qui sait bien faire
des fioritures, a voulu jouer à la Patti, en quoi, si elle venait me
demander mon avis, je lui dirais charitablement qu'elle a eu tort;
je lui dirais bien aussi qu'elle est un peu vieille, et qu'elle est
une Rosine peu naturellement espiègle; mais tout cela ne lui
plairait peut-être pas, car le public de Madrid l'adule bêtement,
et ça lui donne, je me figure, un orgueil égal à son talent dram1tique élevé au cube ou plus haut encore; enfin, je garderai
tout cela pour moi, et mon argent aussi, les jours où elle chantera. On monte Rienz.i. Oh! celui-là, j'ai trop de curiosité pour
ne pas aller l'entendre deux fois ou trois, si je puis. Mais le plus
beau de tout, c'est mon après-midi de dimanche dernier. Concert comme nos Trompettes parisiennes 1 , à la différence qu'on paye
ici cinq francs par concert (au lieu de cent sous ... par mois). Je
ne vous en dirai rien, sinon qu'il [y] avait cinq mois bien comptés que je n'avais passé si bonne après-midi. Je vous joins le programme, -que l'on me gardera précieusement, n'est-ce pas? avec
mes numéros, - afin qu'il vous conte la séance en abrégé. La
princesse des Asturies, sœur du roi ( vingt-trois ans avoués, assez
laide, mais qui peut être une bonne personne) est, paraît-il, une
bonne musicienne et une très forte pianiste. Guelbenzu, qui jouait
au concert, est son maître. Le roi est venu avec sa sœur à la
séance. Étant arrivé de bonne heure et m'étant placé dans les
premiers rangs, il s'est trouvé que j'étais à deux mètres de Leurs
Altesses, par le plus grand des hasards, ce qui a fait que je les ai

474

475

r. « La Trompette était, - je ne sais si elle existe encore, - une société
d'amateurs de musique de chambre ou de petit concert, organisée sous la direction de M. Lemoine (fils de Henri Lemoine, compositeur de musique qui faisait les airs des romances de Loisa Puget). Ch. Graux-était l'un des adhérents.»

H. G.

�477

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

bien examinés dans les entr'actes. Le roi doit être, à ce qu'on dit,
aussi musicien - à peu près - qu'un sabot. Ils ont bavardé des
quarts d'heure entiers avec.Monasterio et le pianiste. C'est un
jeune homme aimable que le roi, en somme. Dimanche prochain,
pas de co~cert, mais le dimanche d'après.
Quelles atroces musiques militaires et fanfares d'amateurs j'ai
entendues, par tous les coins de l'Espagne, à Séville jadis, à Salamanque, à Tolède, à Madrid ! Dans les régiments, ils ont deux
tarolles et deux paires de cymbales pour faire plus de bruit. Et
quelles grosses caisses incessantes! Quoi! il n'y a pas à dire
qu'elles cesseront une mesure; non, jamais!
Au moins je sais maintenant ce que c'est que des serpents. J'ai
entendu à Séville et à Salamanque le plain-chant au serpent.
Mauvais, mais caractéristique; c'est austère.
Danses. A Salamanque, soir de l'inauguration des eaux. Au
clair de la lune, alternativement masquée par de légers nuages
qui couraient · au ciel, puis reparaissant au méridien à peu près
encore pleine, sur les neuf heures du soir. Place de la Verdura,
en plan incliné, mal pavée de ces horribles petits grès ... Dans un
cercle de spectateurs laissant un vide de deux mètres de diamètre,
sept ou huit couples de gens du peuple dansant des jotas et
quelques mazurkes, schottish, valses et polkas, mais surtout leurs
jotas : bousculade horrible en si peu d'espace. Aux sons d'une
espèce de flageolet joué de la main gauche seule, la droite frappant
le rythme avec une petite baguette sur un petit tambourin. Des
plus caractéristiques. - J'ai revu identiquement le même spectacle à Madrid;mais à la fin du jour, comme on revenait de la
Plaz..a de toros, où il y avait eu no-vil/os - comme tous les dimanches
- le lendemain de No,ël. C'étaient là des jeunes filles habillées,
du commerce m'a-t-il semblé, et des jeunes gens en gibus, de la
même classe. Même bousculade et même musique. Grand sansfaçon, comme toujours en Espagne, entre poilas et poilas.
Aux no-vil/os, picadores sur des ânes contre taros embolados. Triste
et piteux spectacle, plutôt que ridicule ou risible ! Les Espagnols
s'étonneraient d'une loi Grammont, habitués à v01r martyriser

ces pauvres bètes, chevaux et ânes. C'est là un effet certain des
courses de taureaux.
Grosses têtes pour amuser les enfants pendant les jours de fête
publique à Salamanque : ont nom el Padre Putas y la Lechera.
L'après-midi de cette fête des eaux, après la bénédiction du jet
d'eau à la Plaz.a Mayor par l'évêque, on se rendit processionnellement à la cathédralr , où l'on exécuta, - c'est le cas de le dire;
pauvres amateurs! voix et instruments et violons surtout! - le
célèbre Te Denm du Salmantin Doyagüe, maître de chapelle à
Salamanque ( fin du xvme - commencement du xrx O siècle). Il est
évident qu'il avait de la valeur. La mauvaise exécution aidant, je
ne me suis pas formé un jugement définitif sur une seule audition. - Si je peux rapporter, comme M. Zarco me l'a fait espérer aujourd'hui, la Lyra sacro-hispana, ce que je désire fort, je
pourrai peut-être me mettre un jour au courant de cette musique
sacrée de l'Espagne, dont on parle tant ici sans là connaître. Je suis en train de lire l'histoire de la musique en Espagne par
Soriano 1 ; quel homme ridicule encore que celui-là! · Quel malheur que ridicule soit l'épithète homérique et obligée de tant de
ces braves Espagnols !
Les trois quarts de ces deux dernières pages seront incompréhensibles. Ce sont mes riotes, qu'il me fallait pourtant recueillir,
pour que ces divers souvenirs (arriérés) ne s'effacent point.
Je viens d'écrire à l'instant à M. Lavisse; hier à Wenék, dont
je n'ai aucune nouvelle depuis novembre, ce me semble; il y a
quatre jours, à M. B., pour faire plaisir à maman. - Avant-hier
j'ai été passer la soirée chez la comtesse, qui a été un peu malade
pendant mon séjour à Tolède.
Bonsoir.
Votre
Ch.

GRAUX.

1. Soriano Fui:rtes (Mariano) , Historia de la mûsica espa,ïola desde la venida de
los Fen icios basta el 111io d,; r850. Madrid, Barcelona, 185 5-59, 4 vol. in-8.

�CH. GRAUX

XXXVIII
Dima~1Che soir 23 janvier 76.
Arena!, 15 dupo, 20, izq.

[A. M. Paul Garbe]
(à renvoyer à Vervins)

Ta lettre vient de m'arriver à ma nouvelle adresse : c'est la
première fois que je reçois ici directement. Comme je ne bougerai point jusqu'au I 5 février, écris-moi encore une fois à cette
adresse. Prends garde, tu m'inquiètes avec tes accidents. Évite de
plaisanter avec un rhume dû à l'acide sulfureux. Donne-moi
promptement de tes nouvelles. J'en ai eu hier de Vervins,
auxquelles j'ai répondu poste pour poste par une carte-postale.
Ils ont été dix jours sans lettre de moi. Une que j'écrivis le 9,
_étant à Tolède (le jour de la grande neige) et une carte-postale,
que j'envoyai du même lieu deux jours après, paraissent avoir
été égarées : papa m'annonce qu'on ne les a pas vues.
Papa est-il encore greffier e11 ce moment? C'est ce que je ne sais
pas. Il ne m'en parle pas. Je lui avais posé justement cette question dans la lettre perdue. Maman m'a bien dit que les bénéfices
couraient à partir du r•r janvier au compte du successeur : mais
je n'ai pas encore été informé qu'il ait été accepté. Papa, qui lira
ces lignes après toi, me mettra sans doute prochainement au
courant.
Le mouvement qui se produit parmi les jeunes physiciens,
grâce au passage de M. Branly à l'Université Catholique 1 , me
comble de joie. Quelle chance de nous retrouver en tête-à-tête
au coin du feu sous la Liseuse 2 , l'hiver prochain! Nous paraisr. M. Edouard Branly, professeur de physique à l'Institut Catholique de
Paris.
2. C'est le sujet en bronze doré qui était sur la pendule de Ch. Graux.
H. G.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

479

sons, comme tu penses fort bien, être nés sous une même heureuse étoile, comme dans l'ode d'Horace, si tu te la rappelles (moi
pas, je ne saurais plus la citer).
Pâques vient tard, cette année, le 18 avril, je crois. Je serai
donc rentré à Paris, selon les vraisemblances, un peu avant les
vacances. Je ne crois guère possible ta combinaison; mais ce qui
sera très faisable, c'est que tu t'arrêtes à Vervins, dans tous les
cas, afin de me rendre ma visite d'Angers, si les circonstances me
permettent de passer par ton chez toi.
_Notre neige est maintenant à peu près disparue, sauf quelques
to1ts exposés au Nord, lesquels fondent un peu seulement tous les
jours, sur la tête des passants du trottoir. Madrid est d'un sale dont
on n'a pas d'idée. Le roi a passé cette après-midi la revue d'environ quatorze mille hommes, pour la plus grande partie de nouvelles
recrues. Lui et tout son état-major étaient crottés, d'avoir galopé
dans la boue, non pas, comme on dit, jusqu'à l'échine, mais
jusqu'au chapeau. Il y a tel vieux général qui avait Je visage couvert de boue. Foule à ne pas pouvoir avancer quand il fut l'heure
de s'en aller, car il n'y avait qu'une rue pour tout débouché de
cette masse humaine, quoique du calibre à peu près du Boulevard
Saint-Germain, - la fameuse rue d'Alcalà . J'ai passé deux fois
su~ le front d'environ sept mille hommes, et j'ai assisté, posté à
qm~e mètres du roi, au défilé tout entier. Cinq ou six régiments
de ligne, un corps de gendarmes à pied, deux ou trois batteries
d'artillerie, un régiment d'ingenieros (génie et train, ce me semble),
quelq~es escadrons de cavalerie. Quelles tristes musiques! Je me
croyais, comme toutes les fois que je les entends - et c'est souvent - ... aux chevaux-de-bois. C'est absolument cela.
Mon prodigue ami, il faut que je t'enseigne à gagner deux
sous, c~est-à-dire à les dépenser en moins chaque fois que tu voudras b~en manger ton traitement en timbres-poste pour l'amour
de 11101. Un nouveau tarif postal, en ce q1:1i concerne les communications de la France avec l'étranger, est entré en vigueur le
r•r janvier dernier. Une lettre pesant quinze grammes au

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

plus coûte six sous de France pour l'Espagne et toute l'Europe,
une carte-postale trois sous. D'Espagne en France, c'est moins
cher : cinq sous la lettre et deux sous la • carte. Ne m'envoie
donc plus, à l'avenir, de lettres timbrées d'un timbre rouge:
ne nous ruinons pas inutilement.
Tu es en quête d'un sujet de thèse. Tu n'as entrepris jusqu'à
présent à Angers aucune série de recherches ni abordé l'érnde
d'aucune branche scientifique nouvelle qui t'absorbe. C'est fort
bien. Ne pousse pas d'exclamations, ne saute pas au plafond,
accepte avec philosophie et pèse sms passion l'idée que je vais
te présenter. Je crois qu'il y a beaucoup d'utopie dans les théories de mon compacriote, feu M. Émile Martin ; mais aussi il y
a beaucoup de faits non admis, parce qu'ils ne sont pas vérifiés,
et d'expériences qui manquent encore de consécration officielle,
dans ses livres et principalement dans son Électro-Chimie 1 , que
nous avons à Vervins. Emporte-la à Pâques et prends la peine
de la dépouiller, notant tout ce qui te paraîtra nouveau, ou
étrange, ou suspect. Il est bien possible que, refaisant dans de
bonnes conditions ses expériences et contrôlant ses dires, tu
sois mis sur la voie de quelque étude neuve. J'ai dit : « il est
bien possible » ; naturellement, je ne suis pas compétent: je
ne te « promets )) rien. Après tout, si, après avoir lu une partie du volume, tout cela te paraît absurde, tu le laisseras. Mais
n'es-tu pas d'avis qu'il peut pousser de bonnes idées partout?
Virgile trouvait des paillettes d'or dans le fumier du vieil Ennius.
Au surplus, je ne vois pas pourquoi tu ne t'abonnerais pas,
pendant le temps que tu resteras cloué à Angers, à une revue
allen;ande de sciences physiques. Je ne te dirai pas laquelle, faute
de les connaître; mais tu n'as qu'à écrire à Paris, à M. Deren bourg, librairie Baer, place de la Bourse, au coin de la rue du

Quatre-Septembre; il te donnera la liste des revues existantes.
.Demande-lui aussi de t'envoyer mensuellement le catalogue des
livres allemands publiés dans le courant du mois . Je le dépouille,
moi, en ce qui concerne le grec, mais il y a une case pour les
sciences physiques . Tu verras des titres, et de temps en temps,
sur la foi d'un titre, tu commanderas une brochure. Je crois,
par expérience, qu'il faut tâtonner un peu pour arriver à trouver une bonne idée. Eh bien ! tâtonne. A acheter quelques petits
livres de loin en loin, ça ne constitue pas au total une bien
grande dépense .
Je vais demander au duc de Sesto de me faire donner · un
exemplaire d'une grande publication musicale qui s'appelle la
Lyre sacrée espagnole. Ce sont des messes, cantiques, motets et
autres chants &lt;l'Église par différents maîtres de chapelle espagnols
depuis le commencement du XVI 0 siècle jusqu'à nos jours. Il y
en a trente exemplaires, tous manquant de sept ou' huit livraisons, à la Bibliothèque du roi. Ça se donne. M. Zarco, le bibliothécaire, est celui qui m'a donné l'idée de faire cette demande .
Je m'en occuperai ces jours-ci. J'ai acheté et lis en ce moment
une histoire de la musique espagnole. Je me procurerai, avant
de quitter Madrid pour tout de bon, .une petite collection d'airs
de danses espagnoles, jotas, havaneras, seguidillas, etc. Plus je
vais, plus je m'affectionne à la musique. Je n'aime rien plus que
la musique, et elle gardera, pour sûr, la première place après
le grec, jusqu'à ce qu'il me soit donné d'étudier - dans la
suite des siècles - la« musique grecque)). ·
J'ai écrit pour la seconde fois à M. L. .. avant-hier. Es-tu
resté en corre,pondance avec lui ? Sais-tu s'il s'est occupé des
élections del' Aisne? J'oublie régulièrement tous les jours d'acheter le journal, de sorte que je ne suis plus du tout au courant
de la politique française. Par contre, à force d'entendre causer à
table de la politique et des élections en Espagne, je commence à
y entendre quelque chose. Je me trouve fort bien à tous les
points de vue, y compris celui des wmpagnons de table, dans

r. Voici, en abrégé, le titre de cet ouvrage: Nouvelle école ilectro-chimique oii
Chimîe des corps pondirables et impondérables... Paris, Lacroix et Baudry, t. I
(seul paru), 1854-58, in-8.

RtUue hispa11iqr1t.. xm .

31

�CH. GRAUX
CORRESPONDANCE D 1ESPAGNE

ma nouvelle maison d'hôte5. Ma santé est bonne. J'avais rapporté un rhume de cerveau,, peu intense du reste, comme souvenir de Tolède ; mais je m'aperçois, en y faisant réflexion, que
voilà plusieurs jours qu'il n'y en a plus trace. Guéris-toi bien
vite du tien.
cc Reste avec Dieu ») et aime
ton
Charles.

P.-S. Papa a remarqué avec raison que j'écrh-ais indifféremment Fonda de los ou de Embajadores; Fonda del Lino ou de
Lino ; la première forme avec l'article: des Ambassadeurs, _du
Lin·, la seconde, sans article: Hôtel d'Ambassadeurs,
. de Lm.

Cette dernière forme - bien que les deux s'empl01ent - me
paraît la vraie, ou au moins la plus ancienne ; ce sera un souYenir du latin qui ne connaissait pas l'article.
J'ai commencé aujourd'hui (lundi) l'étude des manuscrits de
l'Université de Madrid 1 • J'en aurai pour trois séances en tout.
Ch. G.

XXXIX
Madrid, Arenal 15 dup. 0 ,

2°,

izq.

25 janvier 76, f h. I / 2 du soir (mardi).

Ma chère maman,
Je viens de mettre au courrier une carte-postale accusant
réct:ption de ta lettre de vendredi. Maintenant, je vais y répondre
in extenso, et d'avance : dans quelques jours, nous t'expédierons
1.

Sur les mss. grecs de la Bibliothèque de l'Université Centr~le, voir
p. 201 et Notices sommaires, pp. 125-139.

port, loc. cit.,

Rap-

cette réponse avec les nouvelles qu'il y aura. A ton appréciation,
je ne vous fais plus entrer dans le détail de ma vie, comme au
commencement du voyage. Tu voudrais des lettres-journal;
mais je n'ai plus le temps d'en faire. Au surplus, ma vie étant
plus sédentaire, je n'ai plus lieu d'observer tant de choses nouvelles. Je n'ai pas décrit les fêtes Je Noël; mais tu remarqueras
que je n'ai jamais décrit non plus une seule course de tau_reaux,
ni une seule cathédrale. Tout ce que j'ai rencomré sur mon
chemin de très caractéristique, d'assez frappant pour que je sois
sûr de ne pas l'oublier~ je n'[en] ai jamais dit qu'un mot à
peine dans ma correspondance. A quoi bon gaspiller le temps ?
Songe que je n'ai point encore vu jour à entamer la lecture de
Don Quichotte; cependant je vais faire un èffort et m'y mettre.
Je viens d'acheter une édition en quatre volume5 in-12 de
1808, bon papier et caractère net et d'assez gros calibre. Je
Fai payée vingt francs; elle est reliée à l'espagnole, c'est-à-dire
que l'extérieur manque d'élégance.
Je vais achever ce soir la lecture de la troisième histoire de la
littérature grecque, en espagnol, qui passe entre mes mains '.
Celle-là, toute courte, est d'un ridicule achevé. C'est étonnant
combien d'auteurs espagnols tombent ainsi dans le ridicule. On
ne peut imaginer rien de plus ridicule non plus que cette histoire de la musique espagnole, en quatre volumes in-8, dont je
poursuis la lecture depuis le commencement du mois. A propos
de musique, Barbieri, le compositeur de zarzuelas ( = opérascomiques) le plus populaire d'Espagne au xrxe siècle, que je me
proposai d'aller voir un de ces jours, est venu justement hier

1. Graux a cite, incidemment, dans son article déjà mentionné de la Revue,
Critique du 12 août 1876 (cf. Notices bibliogmphiqiœs, pp. 23-24), les quatre
histoires de la littérature g,ecque écrites par des Espagnols dont il a eu connaissance: ce sont celles de Braulio Foz (Saragosse, 1849), R. Gouzalez Andres
(Madrid, 1859), Salvador Constanzo (Madrid , 1860) et Jacinto Diaz (Barcelone, i865).

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. G.RAUX

au Palais, pendant que j'y étais, pour causer avec son ami
Zarco. M. Zarco m'a présenté, et la connaissance est faite . J'ai
perdu là une demi-heure de grec, mais je ne la regrette pas. J'irai
chez Barbieri le premier jour que j'en trouverai le temps '. Il
possède la plus belle bibliothèque musicale d'Espagne, sans contredit, d'après M. Zarco, qui, Dieu merci! se connaît en bibliothèques.
Tu prétends que je n'ai pas l'air d'aimer tes conseils. Cependant tu as vu que, pour te faire plaisir, j'ai écrit à M. Bourget.
Pour te faire plaisir encore, j'ai demandé il y a quelques jours à
notre chargé d'affaires, le comte de Canclaux, avec lequel je
suis dans les meilleurs termes, de s'entendre avec le duc de
Sesto pour me procurer une audience du roi. Je ne sais pas le
moins du monde comment cela se passe. J'espère qu'on me
l' apprendra; je Lne] m'en effraie point: maintenant", je sais payer
d'aplomb dans toutes circonstances. Tu remarqueras que ce
n'est pas une politesse que je dois au toi - en cela, ~u t'a~u_ser_as _singulièrement - mais que c'est une faveur que J~ solhat~,
que j'obtiendrai peut-être grâce à de bonnes protections, mais
une faveur assez exceptionnelle, puisque je n'ai, au fond, rien à
démêler avec le roi lui-même. Mets-toi bien cela dans la tête.
D'~illeurs, je suis content que tu aies écrit de ton côté à la
famille B. J'ignorais absolument que vous eussiez reçu des nouvelles directes de M. Bourget et que Mm• Bourget ne fût pas en
santé. Aussi n'ai-je pas t0uché ce point-là. Sachant combien les
communications sont lentes ·et comme elles ont à ricocher pour
venir jusqu'à.moi, ils auront bien compris que si je ne parlais
pas de la santé de Mm• B., c'est que je n'étais pas au courant.
Au surplus, je n'aurais rien changé au ton de ma lettre.
Je vais aller passer trois semaines ultra-tranquilles à l'E_scurial,
à partir du 15 février, puis je songerai au retour. Je dors alors

rencontrer le printemps à Valence et à Barcelone, qui sont, pour
les saisons, en avance sur Madrid.
Mais, entendons-nous un peu. Tu me disais, dans une lettre
qui n'est pas perdue, que si mes occupations augmentaient, tu
aurais bien la patience d'attendre mes lettres désormais de quinze
en quinze jours: et voilà que tu entres, à ce que je devine au
travers de ta description, dans des états insensés, parce qu'une
lettre reste dans. les neiges et que tu te trouves ainsi onz.e jours,
pas plus, sans nouvelles. Pourtant, si je t'avais prise au mot et
que j'aie attendu tranquillement, alors, mes quinze jours!. ..
Je dis donc qu'il faut nous entendre. Lorsque j'effectuerai mon
retour, et déjà dans les derniers temps qui le précéderont, je ne
ferai très probablement pas de lettre plus souvent que tous les
quinze jours. Cela durera peu: je parle du mois de mars, du
dernier mois; mais, dans ces moments-là, j'écrirai fortirréguliè-rement. Si j'ai beaucoup à dire, j'en écrirai long, mais à intervalles
non réglés. Une carte-postale par ci par là devra suffire pour te
faire prendre patience. Je m'étends, mais c'est pour que cela
soit dit une bonne fois pour toutes.
J'ai trouvé le mot de maman-bon à la marge de la seconde
page de ta lettre. Je l'embrasse pour la peine.
La comtesse de Montijo avait été un peu malade dernièrement. (Je vous ai dit que je l'avais trouvée déjà 'à peu près
remise mardi de la semaine passée, en rentrant de Tolède). La
générale d'Albaceta (je ne sais pas bien comment cela s'écrit)',
un général qui est à Cuba, me dit samedi dernier au Théâtre du
Cirque, où j'assistais à une première - en habit! - dans la
loge d'un compagnon de casa, que la comtesse était tout à fait
rétablie, de sorte que, étant très pressé ces derniers soirs, j'ai
reculé jusqu'à aujourd'~ui pour aller la voir. Je pense donc y
aller ce soir.
J'ai rendu visite samedi dernier à la bibliothèque de M. Here1.

1.

Voir ci-dessous la lettre XL.

Graux a hésité entre la graphie Albaada et la graphie Albaceta.

�CH.

CORRESPONDANCE D1ESPAGNE

GRAUX

dia, autre ami de M. Zarco . C'est le comte de Caudaux qui
m'avait donné une introduction pour lui. Aimable au possible;
s'il avait des manuscrits grecs, - il n'y tient pas, - il s'offrait
à m'en fàire cadeau; mais nous n'en avons pas trouvé, et il est
probable qu'il n'en aura pas. Il avait déjà une bibliothèque
remarquable. Il acheta, il y a quelques années, sur le conseil de
M. Zarco, toute la bibliothèque de Salvi, de Valence, pour la
bagatelle de cent quarante mille francs. On est fort lancé ici
dans. la bibliophilie . . .
Mais on m'appelle à dîner.
26 janvier, 5 h. r/4.

J'ai terminé l'étude des neuf manuscrits de l'Université. Ils
ont été vus, quand? je ne le sais, par l'illustre Lazare Bardon,
ancien curé, professeur de grec actuellement à l'Université de
Madrid. Les notes manuscrites, dont la postérüé lui sera redevable et qu'if a bien voulu coller sur les vénérables ma □ uscrits
universitaires, sont presque à la hauteur, sur l'échelle du bouffon,
de la préface du seul livre qu'il ait publié ', dont je vous aurai
sans doute entretenu. Encore un Espagnol ridicule !
Je n'ai plus que trente-huit ou trente-neuf manuscrits à examiner à la Bibliothèque Nationale etl'excursion à hi mystérieuse
collection de Camp0-Alange; puis ce sera tout pour Madrid .
Sous quinze jours, je pense, Madrid sera réglé.
r. Graux a apprécié, comme il conwuait, dans la Revue critique du 12 août
1876 (Notices bibliogtapbiq1ies, pp. 21-2 ù la Chrestomathie grecque de Lazaro
Bardon, et a donné en passant un échantillon du savoir de ce professeur :
11 Voulant un jour rédiger la notice d' un magnifique membrcmaceus conservé à
cc la bibliothèque de l'Université central~, à Madrid, il déclara, par mégarde,
« que ce manuscrit ne portait point de date, mais que, selon les apparences,
cc il avait été écrit dans les commencements du xue siècle. C'était jouer de
« malheur. Le manuscrit, signalé au catalogue comme étant de l'an 1034, est
cc en _réalité, très lisiblement daté, et en lieu fort visible, de l'an du monde
« 6034, ce qui correspond à l'an de grâce I 326 après J.-C. Mais tout le
« monde n'est point tenu de connaître l'âge des manuscrits. »

Je viens de recevoir une lettre à la fois de Karl et de Gabriel 1 •
Karl exprime une grande satisfaction de 1a lettre que je lui
envoyai. Il la résume comme un président en cour d'assises
résume les débats. Gabriel ne s'est pas présenté à l'École des
Chartes; il prépare la licence ès-lettres, et à cet effet va aux
conférences de Sainte-Barbe, y compris celle de grec sous la direction de M. Tournier. Il paraît que Théodora z poursuit ses études
classiques, et qu'il n'y a rien de nouveau dans la famille, laquelle
se porte bien. Gabriel me parle de bourses accordées à l'École
des Hautes Études. Je ne sais, mon cher papa, si je t'en ai dit
un mot ; M . Tournier m'avait mis au courant il y a bien un
mois déjà . Le Conseil municipal a voté cinquante mille francs
annuels pour la formation de bourses, destinées par quart, à ce qu'il
paraît, aux élèves des quatre sections de l'fcole. Le successeur
d'Edgar Quinet au Collège de France, si le Ministre ne fait
point un coup de tête, va être un savant, et un des nôtres,
Paul Meyer le romaniste et provençaliste , . Cette faveur qui
s'attache à notre drapeau fait dire à Gabriel cc qu'il serait bien
heureux de voguer un peu dans nos eaux». Je vais lui répondre,
à la prochaine occasion, qu'il fera mieux d'y voguer beaucoup,
p9ur ne point être distancé par ceux qui y vogueraient plus que
lui 4 . Tu n'avais pas encore répondu à Karl.
Je vais écrfreuh mot à M. Tournier: puis sur les six heures
j'irai faire un tour au Palais pour tâcher de pincer le duc de
Sesto qu'on trouve à ces heures-là. Hier j'ai été, comme je
l'avais projeté, passer la soirée chez la comtesse, avec qui j'ai
causé beaucoup comme toujours. Cinq ou six personnes étaient

r. MM. Karl et Gabriel Hanotaux.
Sœur de MM. Karl et Gabriel Hanotaux. H. G.
3. Aujourd'hui membre de ·l'Institut, directeur de l'École des Chartes et professeur au Col lège de France.
4. M. Gabriel Hanotaux suivit le conseil de Ch. Graux; il fut élève de
!'École des Hautes Études et il y devint, en 1880, répétiteur pour l'histoire.
2.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

venues, dont trois jouaient aux cartes : mais on ne se ruine
pas chez elle. On perd deux ou trois francs, guère plus ou guère
moins, dans sa soirée, au tresillo. Je n'ai pas besoin de te dire
que je ne joue pas plus ici qu'en France. J'ai appris cependant
à Tolède la plupart des termes du jeu de cartes.
Résume-moi donc, si tu ne l'as déjà fait au reçu de cette
lettre, la situation politique en France, le Sénat et les futurs
députés. L1 comtesse m'a appris hier que le baron Lambert,
mon protecteur que je ne connais pas encore, se présentait, je
ne sais seulement pas où. Je crois que c'est à Fontainebleau.
Je me propose d'aller entendre demain Otello avec Tamberlick et surtout la Pozzoni.

à ses mains. Pour ne pas me perdre à décrire tous ses tours, je
ne mentionne que les anneaux. De gros anneaux de laiton, il
les fait entrer les uns dans les autres, en forme des chaînes, les
redélie, les combine, qu'il y a trois cents ans, ici, on l'aurait
bel et bien brûlé.
J'avais manqué avant-hier soir le duc de Sesto, mais je l'ai
trouvé hier à son bureau, au- Palais. Réception aimable, comme
toujours. J'irai le revoir trois ou quatre jours avant de partir
pour l'Escurial : il me procurera des lettres pour le Bibliothécaire.Je verrai le roi en audience particulière demain à cinq heures :
cela s'est arrangé en une seconde et couramment. De même, le
duc parlera à l'intendant pour qu'on me donne un exemplaire de
la Lyre sacrée espagnole, dont je vous entretins déjà, je crois.
Je me trouve toujours fort bien dans ma nouvelle demeure.
Avant-hier, je suis resté à causer à la salle à manger avec un
compagnon, qui est du Ferrol, jusqu'à dix heures et demie du
soir. Il a été, comme toute la société distinguée d'Espagne,
apprendre le français en France, ou il a passé, à Paris, deux ans et
demi. Il parle mal et il parle gras admirablement. Aussi nous
causons espagnol, cela va mieux ainsi. Il prétend avoir vu des
manuscrits grecs en parchemin à Saint-Jacques de Compostelle
(Santiago en Galice). Cela m'étonne furieusement. J'irai voir ce
soir le directeur de !'Instruction publique, et le prierai d' écrire au
chef de l' Archivo de Galicia à ce sujet, afin que je sache à qu01
m'en tenir.
Je descends déjeûner, et vais partir à mes occupations.

28 janvier, 9 h. du matin.

Hier j'allai passer la soirée à la Zarz.uela, où l'on donnait
Neuf heures du soir, opéra nouveau de Caballero, qui a obtenu
beaucoup de succès cet hiver-ci. Il y a au début du second acte
une jota aragonaise fort jolie. Là-dessus tout le monde est
d'accord. Mais il n'y a que cela de bon dans ces trois actes de
musique sans inspiration et sans science. Livret déplorablement
faux ; style des plus négligés. Et dire qu'ils se sont mis à quatre
pour créer cette nullité, deux poètes et deux musiciens! -Après
l'Opéra, séance de prestidigitation par Hary. On établit coram
populo une mauvaise passerelle sur de méchants tréteaux, pour
permettre à l'artiste de passer à volonté de la scène dans la salle :
ce travail de charpentier au milieu d'une salle composée de
dames bien habillées manquait un peu de genre et d'élégance ;
mais vous savez qu'en Espagne on n'y vise pas de si près.
Ledit Hary a souhaité le bonsoir et fait une petite allocution en
français, et tout le temps de la séance a jargonné moitié en français, moitié en espagnol, faisant même des phrases mi.xtes, et
composant des locutions dans le genre de travar una persona
dans la sala pour lui prêter un chapeau. Quoi qu'il en soit de
sa langue, je suis bien obligé de dire que je ne comprends rien

28, S h.

r/2.

Journée ordinaire de bibliothèque. Je viens de me faire couper
les cheveux par avance pourdemain. J'ai vérifié la présence de chemises convenables dans le tiroir. Donc, tout est en ordre. En sortant de la Bibliothèque Nationale demain, à trois heures, au lieu
d'aller continuer à celle du roi, je rentrerai chez moi pour m'habiller en son honneur. Nous verrons ce qu'il me dira et ce que je fui

�490

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

dirai. Il paraît qu'on est en tête-à-tête. Ce serait bien le diable que
ie ne sois pas aussi fort qu'un jeune homme de dix-neuf ans. A
vrai dire, à pan un peu de curiosité, je n'en suis pas plus préoccupé que cela. Le meilleur, c'est que j'ai sauvé mà journée de
travail, en choisissant cinq heures du soir. Le duc m'avait dit :
« Venez quand vous voudrez ,,, et me laissait libre de prendre
la matinée ou le soir à ma volonté. M. Zarco, qui est chambellan
ou majordome, je ne sais pas bien au juste quoi, est de service
justement dans ces jours-ci. Je vais le rencontrer là-haut demain,
ainsi que le duc de Sesto, dans les salons.
On va donner Rienz..i au Théâtre Royal. Il est annoncé pour
la semaine qui vient, c'est-à-dire que ce sera pour la '5uivante, à
mon compte. Je le pourrai voir une fois au moins, et peut-être
plusieurs, avant d'aller fixer ma résidence à l'Escurial. Du reste,
de l'Escurial, je me propose de venir, les après-midi de dimanche,
assister ici à Madrid au quartetto classique. On arrive à Madrid
pour déjeûner et on en repart après-dlner, à huit heures du soir.
La cloche m'appelle à la salle à manger.
Samedi, 9 h. du soir.

J'ai vu le roi tout à l'heure. Il a reçu aujourd'hui, à partir de cinq
heures et demie, six heures moins le quart, une dizaine de personnes. J'ai passé sur les six heures et demie après avoir attendu
successivement dans trois grands salons fort beaux ·et bien meublés.
Le roi était en redingote noire. 11 reconduit ses visites jusqu'à la
porte de son salon de réception, ou il prend la visite suivante,
la conduisant alors jusqu'à un canapé. C'est parce qu'on
sait que c'est le roi; sans cela, c'est tout simplement un jeune
homme fort aimable, et qui fait beaucoup de frais pour qui lui
rend visite. La majesté n'entre pas dans son programme à lui ...
si elle entre dans la phrase de qui lui parle. Il m'a tendu la main
quand je m'avançai, en commençant tout de suite par me dire :
« Je suis bien heureux de faire votre connaissance; je savais que
vous étiez ici, etc. M. Zarco m'a dit que vous veniez à la biblio-

49 1

thèque, &gt;J etc. Je répondis par quelques mots à l'éloge de M. Zarco;
puis je parlai de l'Escurial et exprimai le regret qu'une bibliothèque si riche en manuscrits ne prêtdt point aux autres bibliothèques européennes, comme font toutes celles-ci entre elles•
Quand il vit que je prenais mon tour pour lui présenter une
observation, il parut content et m'encouragea tout de suite à
dire ce que je voulais. Sur ce chapitre, sa réponse ne l'i pas
compromis. cc Bien, a-t-il dit, je verrai. Seulement, en ce
moment, les communications sont d~sorganisées par la guerre.
Quand la guerre sera terminée, que les transports par voie de
terre recommenceront à fonctionner régulièrement, i&gt; etc. J'exprimai l'espoir que la guerre cesserait bientôt, etc. En
somme, sauf la question du prêt de manuscrits, tout se passa en
compliments. II parle le français avec l'accent complètement
français. Il vous prodigue les formules de politesse, que ça me
gênait : quoique parlant ma langue, j'hésitai. Je ne le tins guère,
cinq minutes peut-être, ou guère plus. Je fus reconduit comme
tout le monde; il me disait encore un tas de politesses, qu'il
désirait que j'emporte en France une foule de choses curieuses,
etc., etc . . Je lui tournai un quelque chose sur cc le beau pays
d'Espagne &gt;i. Nouvelle poignée de main; je le saluai et sortis,
Quand quelqu'un sort de chez le roi, tous ses serviteurs s'inclinent avec respect devant vous. Les hallebardiers se {Ilettent
dans la posture du cc Présentez, armes &gt;&gt; et frappent deux fois
de la hallebarde contre terre. Cela m'a donné l'occasion de voir
plusieurs salons en outre de ceux que je connaissais déjà, et surtout le magnique escalier - si célèbre - que je n'avais pas
encore visité.
Voim, ma chère maman, encore ton désir accompli. Comme
ma visite n'avait pas de but bien net, il ne s'est passé là rien de
bien important. Enfin, je sais maintenant, par expérience, ce que
c'est qu'une audience de roi : c'est toujours autant 1 .
r. Cf. E. Lavisse, loc. oit., p. XXXVII.

�492

CH. GRAUX

Je vais ecnre prochainement à M. Magnier au sujet d'un
second texte, attribué - peut-être à tort, du reste - à S1
Basile, très court et, jusqu'à nouvel ordre, donné pour inédit.
Au point de vue scientifique, ma mission se déroule régulièrement. Là, tout se passe avec ordre et méthodiquement; je
n'aurais point osé espérer, au départ, être tout le temps ainsi à
111011 affaire. Je sens que mon travail est bon. Le paléographe se
développe en moi, et j'ai déjà profité énormément. Et puis cela
m'a ouvert les idées, toujours au point de vue paléographique,
s'entend. Travaillant souvent sur des matières déjà vues par
d'autres, - quoiqu'ils n'aient point publié leurs travaux, - je
me trouve moi-même incontestablement plus solide qu'eux, plus
solide que le célèbre Iriarte, par exemple. C'est une satisfaction
intérieure; car je suis sûr maintenant de pouvoir répondre aux
vues de M. Tournier. Il me reste vingt-huit manuscrits à étudier
ici ; c'est l'affaire de la semaine qui vient; puis la révision de
1nes notes et réparation des omissions, et cela pour les
cent trente-quatre mss. ·de la Nationale et les vingt-neuf de l' Archiva, - plus quelques petites besognes de détail : voilà encore
l'emploi d'une semaine. J'espère aborder mes collations à l'Escurial le lundi 14 février. C'est le retour en France pour le 1" avril,
autant qu'on peut calculer dès maintenant. Quand viendra le
moment du retour, je me ferai expédier par Fleury-Hérard quatre
ou cinq mois de mon traitement : grâce à cette réserve, je serai
au large.
Voilà, j'espère, un journal qui peut compter, ma chère
maman. Dûsses-tu te scandaliser une nouvelle fois de mes fautes
d'orthographe, je ne me relirai pas. Mais je t'embrasserai deux
fois pour la peine et par compensation. J'embrasse papa et j'embrasse chacun.
Charles.
Dimanche 30, IO h. r/ 2 du matin.

Beau soleil; temps charmant. Je sors faire un tour au Prado;

0

493

CORRESPONDANCE D ESPAGNE

j'entrerai au Musée de peinture où je passerai quelques instants.
J'irai à une messe de midi et demi. A deux heures, concert de
musique de chambre : il y aura le quintette de Mozart.

Ch. G.

XXXIX bis.
Madrid, le 30 janvier 1876.

Mon cher papa Graux et ma chère maman Graux,
Voilà bien du temps que je suis fort loin de vous. Je n'ai pas
pu, pour la première fois de ma vie, vous souhaiter, en vous
embrassant, la bonne année. Je ne saurai plus, l'année prochaine,
tirer les Rois, je m'imagine, car cela fera deux ans que je ne les
aurai pas tirés, et gare tout à l' heure que j'aie oublié comment
on s'y prend. Mais, que voulez-vous? on n'a rien pour rien. Je
tire un grand profit du voyage que je fais. Outre l'agrément de
voir des pays nouveaux - et où l'on me reçoit fort bien j'apprends tous les jours mon métier plus à fond. Je reviendrai
parlant l'espagnol, sinon sans fautes, au moins suffisamment
pour pouvoir_causer et défendre mon avis, quand je ne pense
pas comme les autres. Tout le travail que je fais ici me permettra
d'écrire, une fois que j'aurai repris mes habitudes à Paris, deux
ou trois livres qui seront utiles pour ceux qui les liront. Tout
cela est pour dire, n'est-ce pas? que je ne perds pas mon temps,
et que je n'ai jamais si bien fait que de demander au gouvernement qu'il m'envoie en Espagne. Ce qu'il y a de mieux encore
dans l'affaire, c'est que les cinq mille francs que j'aurai dépensés
à peu près en tout en sept mois de temps, tout cela sera l'argent
du gouvernement; et le plus joli, c'est que tout cet hiver-ci, je
n'aurai pas mangé beaucoup de sous de la bourse de papa. Et
puis je rapporte des choses utiles d'Espagne, des couteaux, des
liYres, de la musiq_ue, un bon manteau espagnol, et bien d'autres
choses encore, sans compter des souvenirs.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D .ESPAGNE

On ne dira pas que je n'ai pas vu du beau monde. Je passe
les soirées chez une comtesse de la première noblesse. Je reuds
visite à chaque instant au favori d'un roi. J'obtiens même la
faveur d'être reçu par le roi lui-même, qui est un jeune homme
charmant et qui n'est pas fier du tout.
J'ai dû, en outre, écrire souvent au Ministre de l'instruction
publique de Paris pour le tenir au courant de mon voyage. Cela
me fait connaître et cela me pose, selon toutes les apparences.
Avouez que cela valait bien la peine de nous imposer une séparation qui, après tout, ne sera pas encore immensément longue.
Puis, à présent, le plus fort est déjà fait; il n'y a plus qu'un
peu de patience à prendre, et nous allons nous retrouver avec
notre vie de toujours, seulement que je vous raconterai quelquefois des histoires d'Espagne.
Je vous embrasse bien fort tous les deux et dites aux autres
que je les embrasse aussi.
Votre

père, le numéro XXXVIII que j'adressai à Garbe; puis, hier,
avant le départ du courrier, j'ai expédié directement à papa le
journal de trois jours, un journal plus détaillé que les lettres que
j'aurai le temps désormais de t'adresser : aussi ne t'habitue pas à
en vouloir tant que cela chaque fois. J'y ai joint ce mot destiné à
papa Graux, mais que tu pourras lire cependant toi-même
avec fruit : c'est ma balance, faite un peu d'avance et sans attendre
la fin de mes opérations. Puisses-tu y jeter un coup d'œil chaque
fois que l'impatience et l'imagination menaceront de prendre le
dessus. Chacun, dit-on, a sa chaîne : moi, si j'en ai une, ce sera
l'imagination de ma mère. Du r 3 janvier au 2 r, cela ne faisait
pourtant que huit ou neuf jours. Je me suis bien rendu compte,
lorsque j'examinai mon calepin, pour enregistrer à son rang cette
lettre du 21, qu'il y avait là un intervalle qui, peut-être, te semblerait long; mais, en même temps que je m'en aperçus, - je
ne sais comment le temps avait passé sans que je le sente, - je
voyais qu'il était trop tard pour réparer ma faute. Nécessairement,
la distance de huit jours que j'avais laissé se produire ici devait se
reproduire cinq jours plus tard a Vervins. J'aurais eu beau
envoyer alors lettre sur lettre, cela ne faisait plus rien. Sauf les
circonstances exceptionnelles, comme furent les neiges, les distances se gardent; je ne puis faire qu'une dépêche se hâte plus
que les précédentes, et les dépasse. Ainsi, pardonne-moi; tu vois
comme mes retards ne sont pas volontaires. Mets-toi seulement une
chose dan_s l'idée : c'est que, à moins de cas extraordinaires, le
télégraphe n'existe pas pour nous. Ne cède jamais à la malheureuse tentation d'en user, car je te préviens qu'après y avoir de
nouveau réfléchi, j'ai pris la résolution, si je recevais un télé_
gramme bête, de ne point y répondre. Je le considérerais, supposé
qu'il me parvienne, - chose toujours douteuse, - comme non
avenu. C'est qu'en effet, s'il me passe par la tête de changer, en
une heure de temps, complètement mes projets, - chose que
j'ai faite plusieurs fois, - tout télégramme qui tomberait dans
les cinq jours pendant lesquels je serai en un point et vous me

494

Charles Graux.

XL
Madrid, 3 r janvier 76, au soir.

Ma chère maman,
Ta lettre du 26 m'est arrivée ce matin, comme je me disposais à sortir. Quoique tu y manifestes une grande hâte de recevoir de mes nouvelles en réponse, je ne me suis pas pressé. En
effet, si tu devais attendre, pour être informée de mon sort, de
lire les lignes que j'écris après avoir entendu ton cri d'inquiétude,
mon Dieu! que deviendrais-tu? Car je ne l'entends qu'au bout
de cinq jours, et ma voix, à son tour, met cinq autres jours
encore pour parcourir ses trois cents lieues. Mais, heureusement,
au moment où je trace ces mots, tu viens d'avoir déjà, je l'es-

495

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

croirez en un autre, a les plus grandes chances du monde de n'arriver point jusqu'à moi. Quelle situation! Ainsi, ma chère
maman, tu n'oublieras point que je continue à t'interdire le télégraphe.
De ma lettre perdue, n'aie point de souci. Elle ne devait contenir autre chose que le récit de ma lutte diplomatique avec les
chanoines des bords du Tage et de mon triomphe final surtonte
la ligne 1 • Cestune narration que tu m'excuseras de ne point
recommencer, vu que l'histoire, je ne l'oublierai point; et plus
tard, un jour en dînant, je vous en conterai le détail.
Ah I tu prétends, ma chère maman, que ce n'est pas assez de
voir le roi, mais qu'il faut encore lui parler. Comme tu es gourmande, pourtant!
Le directeur de l'instruction publique m'a promis ce soir
d'écrire à Santiago et à la Coruna pour s'assurer s'il n'y aurait
point par là de manuscrit grec. S'il y en avait, - ce que pour
ma part je ne pense pas, - cela ferait l'objet, à l'occasion, d'un
autre voyage.
Ce serait, en effet, un précieux pays que l'Espagne si les chaussures ne s'y usaient point; mais comme, malheureusement, il
n'en est pas ainsi, j'ai dû consacrer cinquante francs de l'argent
ministériel à l'acquisition successive d'une paire, puis d'une
autre paire de bottines, dont je ne suis pas mécontent. Cela va
permettre à ton imagination de ne pas se représenter ton fils
comme un va-nu-pieds ou quelque chose d'approchant.
Je joins à cette lettre le programme du concert de musique de
chambre de dimanche dernier.
Qu'il a fait beau hier et surtout aujourd'hui! Le soleil était si
réchauffant! J'en ai profité un peu sur les trois heures en quittant
la Bibliothèque 1ationale, ayant à faire deux courses, l'une à
!'Ambassade, l'autre au Ministère de Fomenta. Dans l'intervalle des
deux, je me suis arrêté un moment au Prado sur un banc, au

soleil, pour dépouiller la petite correspondance de deux jours
que M. Zarco venait de me remettre.
L'abbé Duchesne achève, eu ce moment, ses thèses de doctorat. Tl doit occuper l'an prochain une chaire à la Faculté des
~armes ' . Il m'a écrit une lettre humoristique étonnante. A Pâques,
il profitera de la liberté que lui laisseront ses travaux dès lors
achevés pour faire une nouvelle excursion en Orient. L'heureux
abbé! Il a la bosse des voyages à l'aventure.
J'ai une correspondance assez fournie depuis quelque temps
avec l_e recte~r de Salamanque. Je tâcherai de trouver le temps
~e~am de faire une lettre d'affaires scieotifi 1 ues pour M. Magnier;
J :u de nouvelles recherches à lui demander. Je vous expédierai le tout ensemble.
Je suis presque inquiet de n'avoir point de nouvelles du tout
de la fa~!Je Wenck. En octobre, je retirai à la poste restante
~e Madn~ une lettre de Mm• Wenck, à laquelle je répondis.
J_eus ensuite une lettre de Wenck le 11 novembre; j'y répondis encore immédiatement. Depuis, je leur écrivis et envoyai
mon portrait à l'occasion de la oël; plus de réponse. Le 20 courant, j'écrivis de nouveau à Wenck, lui donnant mon adresse de
la rue de l'Arenal. Je suis toujours dans l'attente. J'en suis à
me demander s'ils n'ont pas quelqu'un de malade. Je sais bien
que \Venck déteste écrire une lettre; mais alors Mm• W. ? Enfin,
j'attends patiemment.
Les grands concerts de musique classique vont commencer dans
un mois environ. J'assisterai donc probablement aux deux premiers.
Des nouveJles des Bourget, je n'en ai pas non plus depuis très
longtemps. Quoique tu aies prétendu jadis démontrer le contraire, ma chère maman, les absents ont toujours tort.
Je vais m'arrêter ici pour le moment. J'ai une lettre à écrire
à Salamanque.

1.
1.

C'était, .:vidernrnent, la lettre numérotée XXXV.

497

C'est-à-dire à }'École des Carmes.
Rtt1t, hi,poniq ...

XIJI.

Jl

�COR.RFSPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

Mardi soir.

Je viens d'écrire ma lettre à M. Magnier que, je ne sais pourquoi, j'ai datée de demain. Je me suis transporté par la pensée à
dernain 2 février, Purification de la Sainte-Vierge, fête. Pour
moi, ce,la égale un jour de perdu pour le travail, car les bibliothèques ferment; cependant il n'y a pas de malheur; comme
il fera beau, j'irai me promener au soleil. Rien de nouveau dans
mes affaires.
Ce matin on a tordu le cou à deux femmes qui en avaient
assassiné un~ autre pour la voler. La guillotine ni la pendaison
anglaise ne sont en usage ici; ils ont un appareil spécial qui
donne la mort par strangulation et brisant en même temps, à
ce qu'on m'a expliqué, la colonne vertébrale. Une grande foule
s'est portée par 1:i ce matin, paraît-il. Tout Madrid en a c.-iusé tout
hier et tout aujourd'hui. Les Espagnols sont bavards comme
leurs femmes. li est dix heures et demie; je vais me coucher.
Mercredi, Purification, 3 h.

Ce matin, j'ai écrit des lettres jusqu'à onze heures. Je déjeùnai et m'habillai; puis je partis par un magnifique soleil pour la
Plaz.a del Rey, ou habjte l'illustre Barbieri. Je le trouvai dans son
cabinet de travail, et, de suite, il se mit en devoir de me montrer sa riche bibliothèque : riche en livres rares et de toute
époque, sur l'ancienne musique et la liturgie espagnole, _puis
en général, de livres de toute nat~r~ se rapportant a. la
musique et à la danse et à leurs ongmes. Il possède meme
des manuscrits de plain-chant du xm• siècle et plus récents,
avec la notation de l'époque. Il m'a montré des chants
du xm• siècle not~s à deux parties et même an fac-similé
d'un manuscrit de Tolède qui contient de la musique à quatre
parties, et de cette même époque. Tu sais, mon cher papa, que
jusqu'à présent la connaissance de l'harmonie à cette époque est
un sujet de discussion eutre les musicographes. 11 prépare une

499

histoire de la musique espagnole. A ce propos, il a fait le catalogue de la bibliothèque musicale de !'&amp;curial : il l'a, en fiches,
dans un casier, et a recueilli un !ITos volume de notes, en
manuscrit, sur les moines musiciens de ce même monastère. Il
possède la copie d'une collection de chants profanes d'auteurs
espagnols du xv• et xv1" siècle, les uns signés, les autres
non; et, de même, un gros volume, id. du xv1~ siècle : tout
cela inédit, et note qu'il n'a été rien pu.blié jusqu'à ce jour dans
ce genre. Il a copié également à l'Escurial une collection de
quintettes du frère Antonio Soler pour les quatre instruments
à cordes et l'orgue, inédits. Je me suis assuré, en le Jui demandant, qu'il n'avait point été gravé de musique de chambre composée par des auteurs espagnols. Est venu le prendre pour aller
promener, pendant que j'étais là, le ... ridicule Soriauo Fuertes,
qu'ilappelle pourtant son ami, l'auteur de l'histoire de la musique
espagnole dont je vous entretins dernièrement. Je lui ai dit que
j'avais le plaisir, - je n'ai pas spécifié quelle nature de plaisir,
- de lire son livre en ce moment même.
Il est à peu près décidé maintenant qu'on va me donner la
Lyre sacrée espagnole. C'est la seule publication consacrée
aux anciens maîtres espagnols : Barbieri vient de me l'assurer.
Il m'a donné l'indication de quelques recueils de chants populaires et airs de danses nationales. En somme, voilà encore une
heure bien employée.
C'est samedi la première de Rienzi : je ne sais pas encore si
j'y serai, mais je l'espère. C'est une sorte d'événement parmi les
abonnés du Théâtre Royal, c'est-à-dire tout ce qui jouit d'une
situation un peu aisée dans Mat!rid. Les amateurs de la musique
italienne l'ont condamné d'avance.
Les jours ont rallongé d'une bonne hl"ure. Le temps doux
semble revenu, et l'on entend dire partout autour de soi que
l'hiver est passé. Le fait [est] qu'on sort sans pardessus. Je vais
vous laisser pour aller faire un tour au soleil jusqu'au bord du
Manzanares.

�500

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Barbieri m'a fait cadeau du discours qu'il a prononcé l'année
dernièrè à son entrée à l'Académie des Beaux-Arts, et d'une
brochure publiée par un critique d'art renommé, appelé Antonio
Peôa y Gofii, qui [est] sa biographie, ou, pour mieux dire, son
« éloge ,,.
Toutes les fenêtres de Madrid sont ouvertes, et les Madrilègnes aux fenêtres ou dans la rue.
5 h.

1/ 2

du soir.

Je rentre de ma promenade dans la vallée du Manzanares.
Le fleuve qui baigne Madrid s'appelle le Manzanares. li n'entre
point dans ses murs, mais la borde seulement au Nord. Du haut
du viaduc, dit cc pont de Ségovie i&gt;, on aperçoit à quelque distance dans la plaine une longue et large ligne blanche qui se
développe sur une étendue d'un kilomètre au moins. C'est du
linge qui sèche au soleil; mais si vous êtes myope et que, ne le
devinant pas, vous demandiez ce qu'il y a là-bas de blanc, on
vous répond : « Ça, c'est le Manzanares ,,. Allez jusqu'au bord
(comme je viens de faire), et vous trouverez que le fleuve se
compose ici de trois ou quatre bras qui se rejoignent et se
stparent rnille fo~s, formant des iles, des lagunes, des bas-fonds
qui émergent aux eaux basses. Les blanchisseuses de Madrid ont
pris possession de tous ces bras, dont chacun a l'importance à
peu près ... du Rhin, non de celui qu'a chanté Musset, mais du
Rhin vervinois '. Ce n'est plus le Manzanares, c'est un lavoir.
Sur les bords, il y a des promenades : une petite fête permanente, ou les enfants, les polios et les remuantes p ,lias (jeunes
filles), balancent, dans de commodes balançoires à deux, à qui
mieux mieux. Mais que de linge! Les îlots et les bords en sont

Ruisseau dont la source est située à moins de deux kilomètres de Vervins
et qui se iette dans un affluent de l'Oise. H. G.
I.

5or

absolument couverts. Calculez : un kilomètre de linge sur cent
mètres de large.
Je suis rentré comme j'étais allé, lentement, par un beau temps
et un air très doux.
·
Jeudi 3 février, 5 h. du soir.

Je sors de la Bibliothèque du Palais, où je suis en train
de collationner sur un bon manuscrit du x1e ou xne siècle
inconnu jusqu'à ce jour, le traité des Météores, d'Aristote '. Je me'
suis croisé sous la grand' porte avec le roi qui rentrait en calèche
découverte, accompagné de la princesse. Naturellement, salut :
il me l'a rendu, comme il le rend à tout le monde; il me semble
pourtant qu'il m'a reconnu.
Comme j'étais à mes Météores, D. Juan Valera est venu la
visiter, amenant un ami. J'ai fait sa connaissance un soir, chez
Ja comtesse; je l'ai rencontré encore dernièrement au Théâtre du
Cirque à la première du Magico. Il m'a reconnu ici, au Palais,
et, chose plus remarquable, m'a salué par mon nom, qu'il ne doit
pourtant avoir entendu qu'une fois, et il y a trois mois de cela.
Il a bonne mémoire. C'est~ au dire de tous, celui qui écrit le
mieux l'espagnol à l'époque présente. Il a publié de bonnes poésies,
des nouvelles et romans, et manie délicieusement la satire, au
jugement des Espagnols. Il va sans dire que, jouissant d'une
répu tarion si universelle de buen hablista, il est de l'Académie de
la langue. Il est venu s'exercer sur mon manuscrit à lire l'écriture d'il y a sept siècles, et s'en est bien tiré, ma foi ... pour un
débutant. Tl y a plus : il comprenait la moitié de ce qu'il lisait,
ce qui est déjà beaucoup pour un texte scientifique, plein de
mots rares. Il traduisit jadis en vers des poésies grecques
1. Ms. n° 35 de la Bibliothèque du Roi, mentionnè dans Notices sommaires
pp. ro9-110, sous le n° 41. Sur cette collection, cf. Rappo1·t, /oc. cit., p. 209 e;
E. Lavisse, loc. cit., p. XXXIII. Voy. aussi Ch. Graux et Albert Martin, Figures
tirees d'u11 manuscrit des Météorologiques d'Aristote, dans Revue de philologie, XXIV
(1900), pp. 5-18.

�502

CH. GRAUX

modernes et aussi quelques poètes lyriques grecs. Je parierais que
c'est celui qui sait le mieux le grec en Espagne', parce qu'il le
sait sans ce pédantisme castillan qui empêche les professeurs de
grec de ce pays de bien comprendre ce qu'ils lisent. Drôle de
pays que l'Espagne! Ici, un tel homme n'est, de profession, ni un
poète ni un savant ; c'est un homme politique, sous-secrétaire, si je ne me trompe, du Ministère des Affaires étrangères .
Je me porte bien, ai l'intention d'aller ce soir faire un tour
chez la comtesse, où je n'ai point paru, - pour cause de trop
d'occupations et surtout de paresse de m'habiller le soir, quand
j'ai dîné, - depuis une neuvaine.
Il me paraît temps de fermer ce journal. Je le porte à la poste,
en allant me faire raser. Timbrt's nouveaux l'autre fois et aujourd'hui pour M. P.
Chacun est embrassé par
CH. G.
P . S. Les affaires des Carlistes vont extrêmement mal. Martinez Campos les prend à dos, et leur ferme la frontière française.
On attend un grand coup.

r. Voici l'éloge public que Graux a fait de Juan Valera helléniste; nous
l'extrayons de la Revue critique du 9 février r88o (cf. Notices bibliographiques,
p. r27): « Sous le voile de l'anonyme a vu le jour, l'autre semaine, à Madrid et
« à Séville à la fois, une fine et élégante traduction castillane du célèbre roman
c&lt; de Longus, Daphnis et Chloé. L'auteur, qui se présente sur la couverture
« comme un Aprendiz. de helenista, n'est rien moins qu'un« apprenti helléniste»,
« et sait le grec autant qu 'homme d'Espagne. La préface a des pages écrites
« avec beaucoup de charme, surtout celles où le malicieux écrivain essaie de
cc donner le change à ses lecteurs et de leur faire croire qu'il considère, quant à
« lui, le roman en question comme un chef-d'œuvre de naïveté et comme
c&lt; l'antipode du raffiné. L' « apprenti helléniste " compte au nombre de ses amis,
cc à ce qu'il veut bien nous apprendre lui-même, l'auteur de la jolie nouvelle
«·andalouse de Pepita Ji111e11ez.. Si le précepte divin du temple de Delphes
" rvwOt aa.u,6v, pouvait être facilement mis en action chez les hommes, on
cc gagerait presque à coup sûr que le traducteur des Amours de Daphnis et Chloé
cc connaît Don Juan Valera. &gt;&gt;

CORRESPONDANCE o'ESPAGNE

XLI
Mercredi ou jeudi, je ne sais pas le jour que nous sommes.
Madrid, 6 h. 1/4.

Reçu aujourd'hui vos deux lettres de dimanche, que je viens
de lire en courant. Je les relirai après-dîner et y répondrai dans
quelques jours.
J'avais préparé hier une note pour M. Magnier, que je n'ai pas
pu terminer pour l'heure du courrier. La lui remettre . Qu'il me
réponde à l'adresse : &lt;( Monsieur M. Zarco del Valle, Plaza de
51a Barbara, 7 dup 0 , Madrid (pour M. Graux) &gt;&gt;. Vous, au reçu
de cette lettre, vous pouvez encore envoyer une réponse ici,
rue del' Arena!. Je retarde d'une semaine le départ pour l'Escurial, ayant mis la main sur un excellent manuscrit du traité des
Météores que je collationne. Si, par hasard, votre lettre arrivait
ici à la maison après mon départ, il n'importe, car on saurait bien
me l'envoyer à l'Escurial; et puis, je me propose de venir à peu
près tous les dimanches à Madrid, et c'est ici même que je déjeunerai.
Je n'ai pas le moins du monde envie d'aller de ce voyage-ci à
1
S -Jacques de Compostelle. S'il y a là-bas quelque chose, - ce
qui m'étonnerait, entendez bien, - cela f~rait l'objet d'une
autre mission dans l'avenir.
Je joins à ce billet la lettre que je viens de recevoir de Wenck,
en réponse à une page de maman. Mme W. m'avait écrit quelques
jours à l'avance, me disant de prendre patience, en danois. Deux
extraits de cette lettre : &lt;&lt; Mon mari parle souvent de vous avec
beaucoup d'affection à Émile (son frère l'officier, qui est en
ce moment chez eux); il lui apprend à vous connaître. &gt;&gt; « J'ai reçu une fort aimable lettre de votre mère. Je voudrais
pouvoir vous montrer ma reconnaissance de l'amitié et de la
bonté que votre famille a pour nous » .

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Ma santé est toujours aussi bonne que jamais.
Qu'est-ce que maman parle de nourriture? C'est la nourriture française, et le pot-au-feu tous les jours au soir.
Aie soin de ne plus songer de ta vie, ma chère maman, à
l'idée de M. Noël , .
Je vous embrasse tous.

journaux : la jeune duchesse de Medinaceli, - ma protectrice,
sans que [je] la connusse, - est morte à Séville mercredi dernier.
Si jeune, mariée de quelques mois à peine ! Elle n'avait point de
santé!
Je ne sais point encore quand j'irai à l'Escurial : un Aristote,
Traité des Météores, qui, tout bien considéré, possède quelque
importance, me retient ici et ne me permettra point de partir
peut-être avant une douzaine de jours. En tout cas, cela raccourcira mon séjour à l'Escurial, où je n'ai guère que pour huit ou
dix jours de besogne foFcée, et où je trouverais bien à employer
fort utilement trois m.ois. Qui sait si je ne reviendrai poin_t
quelque jour y passer les trois mois de vacances d'été? L'Escurial est si frais à l'époque des chaleurs; c'est une résidence d'été,
et délicieuse alors. Mon plan est arrêté : j'arriverai à Paris au
commencement de la semaine sainte. Je ferai les quelques courses
officielles et officieuses qui seront · indispensables, et je serai à
Vervins pour le samedi saint. Si je vois que c[e n']est point raisonnable de céder à la tentation de faire le coude d'Angers, je
[ne] le commettrai point ... avec ta permission. Il me sera si facile
à la Pentecôte ou en juillet d'aller te voir tout exprès; et, à michemin entre deux vacances, ce sera même plus agréable pour
toi: cela coupera le temps. De plus, il est probable que tu traverseras Paris pendant la semaine sainte, c'est-à-dire précisément
pendant les jours où j'y serai. Tout s'ârrange, n'est-ce point?
Je te quitte pour répondre un peu, à la hâte, à une bonne
lettre de six pages de papa et à une de quatre de maman, desquelles j'accusai réception par carte-postale le ro courant, c'està-dire le jour même de leur arrivée.
·
Mon cher papa, j'ai appris avec plaisir la situation de M. Cuel
et des affaires du greffe. Depuis le premier janvier, cela marche
à son compte; fa besogne nouvelle, il la fait; et il ne te reste
que de liquider celle Je 1875; cela me paraît bien. Je te vois
dans un avenir prochain des loisirs, j'aspire après ce rnomentlà. Je suis enchanté que le successeur ne soit pas disposé à faire

Ctt. G.
P.-S. Je vois par le timbre de la lettre que nous sommes le ro,
donc jeudi •.

XLfl
Madrid, Arena], r5 dup 0 ,

20,

izq.

r4 février 76, 5 h. r/2.

Mon cher Garbe,
J'ai reçu samedi ta lettre du 6 et du ro. Tu es guéri de ton
rhume, c'est très bien. Tu me parles politique, c'est encore bien.
Dimanche prochain, tu voteras bien, - car tu peux voter jU
moins, toi, - et tout sera pour le mieux. Lis le programme du
concert d'hier, qui était charmant .: la sonate en la est une de mes
sonates favorites. Tu le reqverras, ainsi que la lettre et un billet
inclus pour M. Magnier, au Pont-de-Pierre, et tu garderas seulement, si le cœur t'en dit, la fiche VrnRORDT, Analyse spectrale,
indication bibliographique que je t'envoie à tout hasard.
J'ai écrit à M. Lavisse samedi dernier, lui annonçant une bien
triste nouvelle, qu'il avait du reste apprise sans doute par les
I. L'idée de M. Noël, c'était que Ch. Graux se fît décorer de l'ordre
d'Isabelle pour services rendus à l'Espagne. Mwe Graux .en avait parlé à son fils
dans une lettre du 6 février. H. G.
2. Ce post-scriptum est placé en tête de la première page de la lettre.

505

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

la besogne des avoués. Il est vrai que le pauvre public sera celui
qui paiera la sauce; mais au moins, les avoués, ça les apprendra,
comme on dit en bon vervinois.
Je suis bien impatient de voir ce qui va sortir du scrntin de
dimanche. De loin, avec mes espérances arriérées, j'espère seulement un bon gros groupe bonapartiste, gui sera loin du reste
d'atteindre à la majorité.
Le roi ouvre demain ici les Cortès (chambre des députés) et
part pour le Nord dans quelques jours.
En Espagne, tout ce qui est sage désire et espère la rentrée des
Bonaparte en France.
J'ai assisté à trois représentations de Rienzi, et j'irai, je crois,
encore une fois. C'est bien monté, et c'est un opéra qui mérite
d'être étudié. Après les grands opéras de Meyerbeer, après Don
Juan et après Freyschütz., pour moi c'est incontestablement à
Rienz.i la prellllère place.
Je ne puis guère causer aujourd'hui, si je veux que cette
lettre parte ce soir.
Embrassements généraux.
CH. GRAUX
Santé toujours bonne.

puis la garde particulière du roi, encore armée de hallebardes,
de beaux hommes, ma foi, mais bien ridicules sous ce travestissement. C'est sans doute quelque ancienne tradition qui se conserve bêtement : en avant des hallebardiers, marchaient deux
tambours et un fifre qui fifrait, qui fifrait sans cesse . Je ne sais
pas comment le pauvre n'avait pas le sentiment de sa situation :
tout le monde riait de lui, et il y avait de quoi. En somme,
pour être franc, toutes ces grimaces autour du souverain me
paraissent souveraiuement ridicules. Je suis pour l'autorité, mais
pas pour les galons.
Je continue à être bien dans ma casa de huéspedes. Le plus
agréable de la situation, c'est qu'étant là, tout le monde, pour
un certain temps, on fait connaissance et on vit dans l'intimité
des uns des autres. En dînant, on cause: après le dîner, on continue à causer dans la salle à manger. Je remonte rarement dans
ma chambre avant huit heures du soir. Il y a un vieux Cubain parmi
les hôtes de la maison, vaniteux et volt~irien, qui ne peut pas
souffrir la musique allemande et, pour la peine, répète tous les
deux jours qu'elle est abominable; il s'est fait, à cause de cela,
taper sur les doigts, et un peu ferme, par Acha, un jeune officier de marine ( qui a passé de longues années en France, par
p:irenthèse, et parle le français comme l'espagnol). De temps en
temps, je pousse aussi des bottes au bonhomme, quand il est par
trop fatigant. L'autre jour, ne s'avise+il pas de m'interpeller
sur les miracles de Lourdes? Puis, passant à Voltaire, son dada,
il commençait à pérorer à son habitude, tout seul, sans écouter
les autres, et faisant des grandes phrases poétiques. Il débute :
&lt;c Voltaire, qui ne pouvait pas souffrir les rois ... » Je l'ai coupé
court, et ai rétabli en quelques phrases la vérité des faits, qui est
que Voltaire était, en politique, un absolutiste. En pareil cas,
je me débrouille, comme je peux, en un espagnol très simple. Le
lendemain au soir, on riait encore de Voltaire qui ne pouvait
souffrir les rois. Le pauvre homme n'avait jamais été si battu.
Sans le chercher, j'obtins ce soir-là un succès complet. Qui

XLIII
Madrid,

I)

février 76.

Jour d'ouverture de las Cortes.

Bibliothèques impitoyablement fermées. J'ai fait chez moi
quelques fiches pour le catalogue des manuscrits grecs de S. M. ;
puis j'ai été flâner au milieu de la foule. Le roi a passé et repassé
entre un double cordon de troupes pour se rendre du Palais au
Congrès, puis rentrer au Palais, entouré de toute sa suite et de
toute la magnificence royale. En ai-je vu passer des habits galonnés, et des voitures de gala, comme celles qui sont à Cluny? et

�0

508

CORRESPONDANCE D ESPAGNE
CH. GRAUX

s'imaginerait aussi qu'il affirmait hardiment que la Déclaration
des Droits de l'Homme était tirée des œuvres de Voltaire? Il
faut dire, pour comprendre l'intérêt que la table peut trouver à
ces discussions-là, qu'ils savent tous, ou au moins les trois quarts,
le français, et que souvent ils ont lu plus que moi la littérature
française. On a discuté deux jours sur Mme de Staël.
On avait eu le malheur de dire par plaisanterie au Cubain,
- Sr Aguirre; je consigne ici son nez, car il mérite une place
dans ~es ~é~oires : son nez est typique, comme son esprit, ~ue Rienz.i était considéré par Wagner comme son péché de
Jeunesse, et qu'en effet on y sentait encore l'influence de la
musique italienne. Cet homme incroyable est revenu en.:hanté
de Rienz.i, criant que c'était de la belle et bonne musique italienne.
Il est à Madrid pour un procès où il s'agit de deux millions et
d~mi ~e francs, à peu près. Ce pauvre homme riche a déjà bien
d1 vertl nos dîners; mais il y en a à qui il est joliment à charae ·
moi, je le remercie de m'amuser.
n '
Vendredi soir.

Voici trois jours de passés sans la moindre chose à noter. Mon
travail sur Aristote a avancé beaucoup; comme dans toutes les
collations,- on passe des journées entières pour réunir quelques
variantes utiles en bien petit nombre. J'achève les vérifications
de mon catalogue madrilègne; je sens qu'il sern relativement
bon 1 • De l'étude des reliures, j'ai tiré des indications sûres et de
première valeur pour l'histoire de la collection grecque de b
~ibl!oth~q_ue ~ational_e. Voilà, certes, une méthode à laquelle
Je n avais Jamais songe. Je ne sais pas comment cela m'est venu

'

I. Le catalogue des mss. grecs de la Bibliothèque Nationale dressé par
Ch. Graux n'a pas été publié, M. Miller ayant inséré, en 1886, dans les Notices
et E xtraits, t. XXXI, 2 • partie, pp. 1-116, son Cata logue des 111a11uscrits grecs de
la Bibliothèque royale d.e Madrid (s11pple111e11t au catalogue d'Jn'arte).

et c'est p::mrtant si naturel! Tl est neuf heures un quart : je
remonte seulement de la salle à manger, où l' Andalous Benjumea
(quarante ans), mon voisin de table, capitaine de frégate, racontait
des épisodes de bains de mer et de saisons d'eaux : racontait au
comte de Cal (Ferrol) et à moi, s'entend. Nous sommes les trois
qui tenons toujours le plus longtemps. Le Galicien, assez nouvellement marié, est un bon représentant de la noblesse oisive
et oiseuse. Son père, on le voit, a travaillé pour lui. Lui, il
n'écrit même plus, car on ne saurait absolument pas lire, dit-il,
son écriture. Don Fernando Benjumea part lundi pour sa campagne, sa ferme, près de Marchena ( entre Utrera et Osuna). Il
voulait ce soir m'emmener avec lui; mais je n'ai plus rien à aller
faire par là. La semaine qui vient, je me rendrai enfin à l'Escurial.
Je suis possesseur désormais de la Lyra sacro-hispana, un petit
tas de musique gros comme quatre de nos volumes de quatuors
d'opéra. M. Zarco m'a fait la donation cette après-midi. J'enlève
demain. Malheureusement, il manque à mon exemplaire, comme
à tous ceux du Palais, sept ou huit livraisons. Je verrai si je peux
parvenir à compléter.
Je me suis occupé un peu hier et ~ujourd'hui de deviner le
dessous de deux palimpsestes que j'ai reconnus à la Nationale. Je
pressens qu'ils ne cachent point de trésors.
J'ai terminé hier soir une besogne qui m'a tenu occupé tous
ces derniers soirs. Il s'agissait, après avoir catalogué les manuscrits grecs du Roi, de les mettre en ... fiches, j'entends d'en
dresser un catalogl!e en fiches à l'usage de la bibliothèque
même.
Au moins, si j'ai reçu au Palais bonne hospitalité, sans oublier
le cadeau de départ, - comme chez les antiques grecs, - mon
passage n'aura pas été inutile, et je leur ai fait une besogne que
personne en ce moment à Madrid ne serait en état d'entreprendre.
Je fermerai la présente demain ou après. Je vais maintenant
écrire un mot à M. Tournier au sujet d'Aristote.

�510

511

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

Sur l'idée que je lui suggérais il y a quelques mois, MorelFatio - un de mes camarades d'.École, ancien élève des Chartes
- romaniste et dont la spécialité est l'espagnol, a demandé une
mission aussi pour l'Espagne. Il m'annonce qu'il partira de Paris
le premier avril : nous nous croiserons. Il voyagera sur les fonds
que l'École reçoit désormais de la Ville de Paris.
Le roi est parti hier soir pour l'armée du Nord .
Je voudrais être tenu au courant des résultats des élections
d'après-demain.
~auf que le temps s'est couvert ce soir, il a fait trois jours printamers. Le soleil est déjà chaud, quand il donne. Qu'il est bon!

resté dehors, en plein air, sans capa ni pardessus d'aucune sorte, soit
à voir défiler les promeneurs à la Fu,ente Castel/ana, soit à me
mêler à eux, d'abord seul, puis en compagnie d'Acha, jeune
marin, amoureux, un peu peintre, qui me sert quelquefois
d'ami ... Pour passer le temps -grand problème! - nous fîmes
quelques tours au Retiro, les Champs-Élysées de Madrid.
Il est temps que je rentre bientôt dans l'actif Paris; je sens
que la flânerie espagnole finirait par me gagner. Aussi je me
porte à merveille, dormant neuf heures sur mes vingt-quatre, en
mettant deux et demie pour dîner, et les dimanches les treize
autres à ne rien faire; car, une fois les bibliothèques fermées,
mes notes revues, quand elles en ont besoin, à quoi se mettre?
A lire Don Quichotte? Non; flâner est plus commode. A vrai
dire, en dehors de mon but, je ne force point et je parviens ainsi
à ne prendre intérêt à rien. Il ne faut pas croire que j'aie abordé
sérieusement l'étude de la langue espagnole. Non, pas même.
Depuis --- et il y a longtemps - que j'ai su me débrouiller,
j'aime à écouter causer; rarement je cause moi-même. L'oreille
s'habitue un peu; mais je ne me donne pas de souci pour entreprendre une étude, qui serait forcément interrompue deux ans
avant de pouvoir aboutir.
Je vais donc enfin me retirer du monde. Je me fais une fête
de ce mois de séjour au milieu de la tranquillité de l'Escurial '.
J'ai vécu, et surtout ce dernier mois, en contact intime avec des
gens riches. Toutes les soirées ils endossent le frac, pour aller
en soirée, pour figurer au Théâtre Royal, courir s'ennuyer aux
bals de nuit, bals masqués ou autres. Ils pensent si peu, si frivolement; ils sentent même si peu. Tout ce monde, qui est à peu
près le même que je rencontrais à la maison de Montijo, n'a
point d'intérêt à vivre. Ce monde n'est pas le mien. Je retrouverai avec bonheur ma vie paisible et retirée de Paris, une vie
qui vaut de l'or et mieux que de l'or. Ces sentiments que

Samedi, 5 h.

1/2.

Je joins à cette lettre la réponse ·que j'ai reçu aujourd'hui de
M. Bourget.
J'apprends, en sortant du Palais avec M. Zarco, que Estella, la
capitale de Don Carlos, vient de se rendre sans conditions.
~es cent ~ivraisons de la Lyre sacrée espagnole, - un ouvrage
qm vaut trois cents francs, - il en manque six.
Je me porte bien.
CH. G.

XLIV
Madrid, 20 février 76.
Dimanche soir.

Ma chère maman,
Madrid j~uit vraiment en ce moment .d 'un soleil et d'une tempé:atur~ de_ prmtemps. Il se trouve ainsi justement que la poétique
1magmat10n de M. Bourget se confond avec la réalité. Aujourd'hui, journée de flânerie; j'ai endossé, comme souvent, la
jaquette d'été, et, depuis midi jusqu'à six heures du soir, je suis

r. Cité par E. Lavisse, loc. cil., p. xxxvm.

�513

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

j'exprime sont à peu près l'impression morale que je rapporterai de mon voyage en Espagne. Je vous disais un jour qu'en
sortant de mon pays je me suis pris à l'aimer davantage. Il en
sera de même de mes habitudes; je deviens patriote de ma petite
patrie, de notre monde à nous.
On commence à s'occuper de la foire de éville, la célèbre
foire. Les uns iront, les autres voudraient y aller. M. Bueno,
de Séville, m'a invité. Elle coïncide à peu près avec les fêtes
religieuses, si solennelles là-bas, de la semaine sainte. Néanmoins toutes ces distractions ne m'attirent point. Si j'étais
romancier de mon état, je ne dis point. Mais que m'importe à
moi, tel que la Providence m'a biti, de voir la gaieté andalouse à
son paroxysme 1 ?
Le premier avril, je serai sur le chemin de Valence, je J'espère;
peu de temps après, à Barcelone (par le chemin de fer) . Selon
toutes les probabilités, je rentrerai en France par Perpignan : il
n'y a qu'un tout petit bout de diligence.
Ces maudits Carlistes, cette fois, ne sont plus là pour empêcher les chemins de fer et les communications. Tu peux bénir le
ciel : il~ filent en ce moment, dans le fond de leur Navarre, un
bien mauvais coton.
Tout Madrid est extérieurement et intérieurement en fête.
Balcons pavoisés de colgaduras, ou tentures ronges, blanches,
bleues, aux couleurs d'Espagne, à armoiries, les maisons qui en
peuvent étaler. Cloches à toutes volées, hier, toute la soirée;
cloches aujourd'hui dans la journée. Illuminations à toutes les
fenêtres hier soir et en ce moment même.
Le frère de Rodrigo de los Rios vient d'être victime de la
guerre civile. Il est tombé à Tafalla; dix-neuf ans, sortant Je
J'École militaire; il y avait huit jours qu'il était arrivé à l'armée.
J'ai vu son frère : il alla le rechercher là-bas. C'était le plus

jeune de la famille, fort aimé. Je le connaissais et j'avais joué au
billard avec lui.
J'ai lu dans un journal, ce matin, la mort du vieux et respectable M. Patin 1 • Qui.lui succéder:i dans le décanat de la Faculté?
Il faut demander à M. Papillon jusqu'à concurrence de quelle
somme il veut que je lui collectionne des monnaies. La monnaie
de cuivre n'est pas ruineuse; mais j'ai déjà treize types de pièces
de un franc. S'il monte jusqu'à vingt francs, je lui peux rapporter une collection, pas trop, trop incomplète, depuis le centime
jusqu'au franc . Il me faudra une réponse sur ce point.
Je coucherai sans doute vendredi prochain à l'Escurial. Donc,
désormais, changement de direction pour les lettres. Comme il
est certain que je logerai à la Fonda de Miranda, où j'ai dejà
passé une journée, comme vous vous rappelez, en revenant de
Salamanque, c'est là qu'il faut me les adresser. Donc : « M. Ch.
G., Fonda de Miranda, El Escorial, Espagne &gt;J, sans plus.
La lettre de M. Bourget, que je vous ai libéralement communiquée, m'a fait plaisir, d'autant que je ne comptais point dessus. Je médite un nouvel envoi d'oranges, par mes propres soins
cette fois, et qui serait pendant mon court séjour à Valence.
Bien que je n'espère plus rencontrer dans cette ville d'inscriptions grecques, - je suis persuadé que ceux qui m'en parlèrent
commettent une confusion d'alphabets dans leur esprit, - je
ne laisserai point que de m'y arrêter : Valen; e~ au commencement d'avril, va être une terre enchantée, et je suis bien heureux d'avoir là une question à tirer au clair au sujet du sort de
certaine collection manuscrite perdue de vue, à ce qu'il semble,
au moment présent. C'est un bon prérexte, ainsi que la visite de
~a bibliothèque de la cathédrale, pour m'y fixer quatre ou cinq

512

1.

Cité par E. Lavisse, loc. cit., p. xxxvm.

JOUrs.

1. M. Patin, secrétaire perpétuel de l'Académie française, professeur de poésie
latine à la Faculté des lettres de Paris et doyen de cette même Faculté.
(1793-1876).

RAlflt hispa,dq,,,. x:111.

�CH. GRAUX

Savez-vous que je n'ai point encore cessé de manger du raisin
tous les jours? Je tape fort aussi, depuis deux ou trois semaines,
sur les oranges, que j'aimais médiocrement jadis en France; mais
il paraît que les goûts changent.
Mais je trouve que j'ai raisonnablement bavardé pour ce soir.
Je vais feuilleter une chose et une autre; puis je me coucherai.
Et être bien installée au Pont-de-Pierre, avec tout en ordre?
Ce serait singulier de ne pas se coucher la veille de mon arrivée,
sous prétexte de mettre un peu d'ordre dans la maison, alors
qu'on aura eu sept ou huit mois devant soi pour le faire '. Il est
désirable que tout cela se règle de suite, si ce n'est déjà fait,
surtout si tu veux venir passer quelques jours avec moi en mai. A
ce propos, il est temps de te convertir aux courts voyages : je le
dis sérieusement. Je retournerai à Vervins faire un tour dans les
intervalles de vacances, quand on voudra; toi, de même, tu voyageras aussi, aussi sou vent que tu le désireras. Mais il ne s'agit point
de s'amuser de moi, ni de me donner les tracas d'un ménage
pendant le peu de temps qu'il me reste peut-être encore à avoir
le droit d'en être quitte. Ce que je dis là ne te paraît-il point
sage? Dieu merci, après les pérégrinations que j'aurai faites, ce
ne sera plus une. affaire d'État pour toi de te mettre cinq heures
dans un wagon. C'est si simple et si naturel de se rendre visite
quand on est si près l'un de l'autre comme Vervins et Paris.
J'ai utilisé cette soirée-ci, vide d'occupations, pour me demander ce que je pensais sur beaucoup de choses et te l'écrire.
Mardi, je pense aller entendre la Norma au Théâtre Royal. Bien
que vous ne soyez point sans nouvelles de moi assez récentes,
puisque je vous ai mis hier une lettre, il est probable que je fermerai celle-ci demain ou après au plus tard. Bonsoir.
J'occuperai mes loisirs à l'Escurial en écrivant un article
que je médite depuis longtemps pour la Revue critiq11,e, laquelle,
1.

Tout ce paragraphe constitue une réponse à une lettre écrite par

Mm• Graux à son fils, en date du 21 janvier. H. G.

CORRESPONDANCE n'EsPAGNE

par parenthèse, a été vendue par Vieweg à Leroux, jeune
éditeur plein de zèle. Mon article sera sur trois livres espagnols
qui traitent de grec '.
Mercredi, 6 h. du soir.

Je pense partir vendredi pour l'Escurial, ou samedi, c'est-àdire aussitôt que j'aurai la lettre de recommandation pour le
bibliothécaire de l'Escurial, que j'ai demandée par lettre aujourd'hui au duc de Sesto, faute d'avoir pu le rencontrer ces trois
derniers jours. J'ai fini ici tous mes travaux, sauf une révision
de l'Archivo qui pourra me prendre une après-midi ou deux tout
au plus. Donc, il paraît sûr que je serai à l'Escurial samedi : m'y
écrire, comme j'ai dit, à la Fonda de Miranda.
J'allai hier soir à la deuxième de la Norma. La Pozzoni faisait
Nonna. Je suis sorti enchanté de l'actrice et de l'opéra, que je
n'avais jamais vu. C'est du bon italien. Toute l'expression est
dans la mélodie; mais dans la mélodie, on en peut faire tenir beaucoup. Rôle d'Adalgisa tenu par une bien intéressante débutante.
Cest une Carrillo d' Albornos, d'une grande famille d'Espagne. Son
père a dévoré une immense fortune, etl'a laissée sans un morceau
de pain. Elle a contracté un engagement de trois ans au 'I_'héâtre
Royal, utilisant ainsi une jolie petite voix de. contralto. D1~-~euf
ans, mignonne, andalouse, chantant avec senument, ou plutot JUSqu'à présent ellene chante encore qu'avec goût. 'I_'imidité complè~e.
La Pozzoni et Tamberlick la patronnent. Adalgisa est son premier
rôle. Il lui sied à ravir, par la force des choses, parce qu' Adalgisa est
innocente et a un rôle tout timidité. J'avais une excellente butaca,

1. Nous avons déjà eu l'occasion de citer plusieurs fois cet article qui parut
dans la Revue critique du 12 août 1876 (cf. Notices bibliographiques, pp. 20-28).
Il y est question non de trois, mais de deux « livres espagnols qui traitent de
grec»; ce sont ceux de J. Apraiz, Ap111ites para 1ma historia de los estu.dios helinicos en Espaiia(Madrid, 1876, in-8) et de Arcadio Roda, Los oradores gnegos
(Madrid, 1874, in-12).

�516

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

à quelques fauteuils du maréchal Bazaine et de sa jeune, singulière de figure, et pourtant fort jolie femme. Je n'ai pas encore
été au Teatro Real sans y voir le maréchal et sa femme : ils
aimeront, faut croire, la musique.
Le journal que je viens d'acheter m'apprend que les républicains ont triomphé dimanche à peu près dans la proportion de
trois à un, outre cent ballottages; mais, parmi les cent quinze
conservateurs élus, je ne vois pas le détail et ignore le chiffre
des bonapartistes.
La saison est toujours aussi belle jusqu'à présent; la santé toujours aussi bonne. J'embrasse chacun deux. fois.
CH.

GRAUX.

XLV
Escorial, dimanche gras, 6 h. du soir.

Mon cher papa,
Ci-contre mon installation à la Fonda de Miranda'. J'ai le
meilleur appartement de l'hôtel. Nous avons fait prix à huit francs
par jour, ce qui est un franc de diminution, en considération
du long séjour que je vais faire dans la maison.
Je suis arri véce matin à dix heures cinq. Je m'étais levé à six heures
un quart, réveillé de moi-même, après avoir dormi mes sept heures
et demie. Jamais je n'ai eu si peu d'embarras pour me déplacer.
Je crois savoir voyager aujourd'hui en Espagne, au moins aussi
. bien, sinon mieux, que dans mon propre pays. J'ai été retirer dans
1. En marge, plan de la chambre. Au-dessous du plan se trouvent les indications suivantes : « Fenêtre au soleil de trois heures. Porte-manteaux. Tapis
partout. Deux candélabres sur la comm -ide, et glace modeste entre les candélabres. Lavabo supérieur (pour un hôtel espagnol); c'est presque une petite
toi let te. ))

l'après-midi ta lettre qui, comme je le présumais, m'attendait à
la poste restante depuis plusieurs jours. Prévenu par toi dans la
lettre précédente que tu adresse:rais ici la suivante, je ne m'étonnai
point de ne rien recevoir à Madrid depuis quinze jours : comme
je savais la cause, je n'étais ni impatient ni inquiet. Mais il
n'y avait pas à dire, il fallait finir ·Madrid avant de le quitter.
J'ai eu ma lettre pour le bibliothécaire de l'Escurial vendredi
soir, - la lettre, si tu te rappelles, que le duc de Sesto devait
me donner, ou, plus exactement, me faire dÔnner par l'intendant
(au département duquel ressortit l' Escurial). Samedi, j'.ii fait
quelques dernières recherches à Madrid, mes préparatifs et ma
caisse; j'ai pris congé des connaissances que j'avais faites à la
casa de huéspedes. J'ai dormi aussi tranquillement qu'Alexandre
la veille de la bataille d'Ipsus (si je ne confonds point Jpsus avec
Arbèles), et me voici.
Aussitôt arrivé à l'hôtel, sans attendre ma caisse (j'ai laissé à
Madrid ma valise avec différents objets, tels que l'habit, etc.,
n'ayant point ici à faire de cérémonie; j'y ai laissé aussi la collection de la Lyre sacrée espagnole), je suis allé tout dr:oit, en costume de voyage, trouver le bibliothécaire. Je l'ai rencontré . II
est, comme tous les moines ou chanoines que j'ai rencontrés sur
mon chemin, un peu lent d'esprit, mais un cœur excellent. Nous
avons eu une conférence préliminaire de deux heures, de laquelle
il est résulté que l'on me cédera une cellule confortable pour m'y
installer moi et mes manuscrits et tout ce que je voudrai. Il ne
s'en est pas fallu de beaucoup que je n'obtienne de coucher et
manger au monastère; mais, n'ayant point songé d'avance à cette
possibilité, je n'avais pas pris mes mesures pour me faire octroyer
cette faveur; en somme, je ne logerai pas avec les moines. Au
demeurant, je travaillerai tant ou si peu que je voudrai. J'aurai
dans la poche la clef de ma chambre. Voilà ce que j'ai obtenu au
bout de deux heures de diplomatie. Je dois rendre au P . Félix
Rozanski cette justice qu'il m'a témoigné la plus grande bienveillance et beaucoup de désir de m'accorder ce que je voulais; je

�518

CH . GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAG E

ne sais pourquoi son moinisme l'empêchait de comprendre que si
le règlement dit que la bibliothèque soit ouverte de dix heures à
trois heures, ce n'est pas une raison pour que le bibliothécaire
n'ait pas le droit de laisser travailler un travailleur tout son saoul.
Enfin tout est pour le mjeux, à ce qu'il semble.
Nous avons pris rendez-vous pour demain à dix heures du
matin, afin de procéder à mon inst:1Jlation .
C'est assez bien réussi de püU\'OÎr travailler ad libitum pendant
ces jours de Carnaval et le mercredi des Cendres, qui sont jours
de fête et de flânerie par toutes les Espagnes.
Aussitôt déjeuner, j'ai été faire la digestion dans la Sierra (montagne)de Guadarrama. J'ai monté pendant près de deux heures, et il
m'aurait encore bien fallu grimper vi:1gt ou trente minutes pour
atteindre un sommet, le plus élevé des pics environnants, où je
désirais bien vivement me jucher. li est bien entendu que le
Guadarrama est une montagnl! bien élevée, qui n'a ni précipices,
ni avalanches, ni toutes les vilaines manières du commun des
grandes chaînes: ceci soit dit en passant pour maman. Je me suis
rendu un compte exact de la formation des torrents, résultant de
la fonte des neiges: j'ai eu sous les yeux et sous les pieds le
phénomène en miniature '. J'ai battu en retraite devant les nuages
qui baissai nt et m'atteignaient déjà sous forme d'un brouillard
extrêmement peu dense. Je suis descendu plus vite que le nuage,
lequel recommençait à m'atteindre quand je m'arrêtais deux
minutes. Enfin, comme je rentrais dans le village, y arrivait avec
moi une petite pluie fine qui n'a pas duré longtemps.
Je suis tout aise d'avoir fui la grande ville. J'en ai pour trente
jours ici. Écrivez-moi ici pendant tout mars .
Entre la page 4 et la page 5, diner. A cause des jours gras, il
est venu ici une douzaine de chasseurs, qui logent à la Fonda
Miranda. Ils m'ont l'air aristo, des comtes ou des ducs tout au
moins, avec fils de comtes et fils de ducs, et comtesses et

duchesses. J'avais déjà à moitié dîné, quand tout ce monde est
descendu à la salle à manger. Ils causent chasse, ou choses à eux
personnelles ; je les laisse achever tranquillement, et moi j'achève
cette lettre un peu à la hâte.
C'est qu'ici nous voici rapprochés d'environ six beures, c'està-dire que l'on relève les lettres à neuf heures du soir au lieu de
sept et la distribution du courrier de France, au lieu d'avoir lieu à
deux heures, comme à Madrid, se fera sur les dix heures du matin .
Papa, regardantla carte et songeant que l'Escurial n'a que quelques
âmes, n'aura pas de peine à s'expliquer ces différences, qui sont
tout à notre avantage. Voilà pourquoi, écrivant après dîner, ma
lettre n'en partira pas moins ce soir. Dès après-demain, je vais
me retrouver seul orrunairement dans la fonda . Je n'en prendrai
mes repas que plus à mes heures.
J'ai bu d:ins le creux de ma main trois avalons d'eau dans la
montagne, puisée à l'un de ces cinquante ruisseaux qui descendent en cascade des pics un peu neigeux et de la terre, gelée
l'hiver à un pied de profondeur, et qui fond maintenant. Qu'est-ce que la roche de la Sierra Guadarrama? J'y perds mon
latin. Cependant je crois être en terra in granitique, car je reconnais d:ins la roche grisâtre et veinée des parcelles brillantes de
mica et j'y œncomre du quartz laiteux; mais je n'assure rien .
J'ai descendu de là-haut trois petits fragments-échantillons pour
les soumettre à MM. Rogine et Papillon, à qui un souvenir de
moi, n'est-ce pas?
Vous avez dû recevoirà intervalles assez rapprochés une série
de lettres, savoir:

1.

Cf. E. Lavisse, /oc. cit ., pp. xxxvu-xxxvm.

XLI mis à la poste le I o février.
XLII
le r4
» (adressé à Garbe).
XLITI
le r9
&gt;1
XLIV
le 23
»
et voici le XLV
le 27
1&gt;
que, pour vous laisser indécis le moins longtemps possible sur le lieu où je me trouve,

�r

1,..

-

520

521

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

je vous adresserai directement, me contentant d'envoyer une
carte-postale à Angers.
A propos des élections, il y aurait eu, au premier tour de
scrutin, soixante-trois bonapartistes élus, selon l' Imparcial (journal républicain à cinq liards). Pas plus?
Je me suis contente de copier deux déclamations de Choricius 1 :
c'est bien honnête, vu que cet individu-là est un rhéteur qui
parle pour parler, et ne nous apprend rien, sinon sans le vouloir.
M. Tournier m'a envoyé une lettre par l'intermédiaire de
Gabriel Hanotaux. Je vous expédie celle de Gabriel.
Les renseignements que M. Tournier me donne sur tel ou tel
point, sur lesquels je l'ai consulté, sont (naturellement) utiles
pour moi et je ne vous communique pas, à cause de cela, son
texte. Je copie seulement le paragraphe suivant : cc Toute ma
famille a la rougeole, moi seul excepté. Mon beau-frère, qui
devait déboucher le vin de Moscatel, l'a aussi et garde la chambre
depuis un mois. Du reste, je profiterai sans doute de votre avis
et laisserai vieillir. &gt;i
Je suis content de voir que le vin lui a été agréable en somme.
Je te remercie, mon cher papa, d'avoir eu cette bonne idée.
Je vais collationner ici la Cyropédie de Xénophon, Philon, un
peu de Stobée•; puis, si j'ai du temps de reste, je remplirai le reste
de mes trente-un jours par quelques petites recherches de côté et
d'autre. Ici on pourrait s'occuper, bien utilement, pendant des
mois entiers.
Je ne compte pas visiter désormais de bibliothèques nouvelles,

sinon celles de Valence, Tarragone, Barcelone, qui sont sur mon
chemin au retour.
Les événements de la guerre carliste se précipitent. D'après
les dépêches d'hier, ils agonisaient.
Je vais écrire ce soir quelques mots à Wenck.
L'heure des visites Séville est de une trois. Sur les quatre
heures, on sort en voiture pour aller promener le long du fleuve,
aux Délices. Il n'était que trop vra~ que la pauvre jeune duchesse
n'était pas bien portante, puisqu'elle est morte maintenant.
J'ai vu que M. Buffet a sauté 1 • Est-il au moins nommé député ?
Le temps doux continue. J'avais cette après-midi un paletot
d'été. Fenêtre ouverte tant qu'il a fait jour.
Mille embrassements à tous.
Votre

I. Cf. ci-dessus lettre XX. Notons ici qu'en partant pour l'Espagne, Graux
avait l'intention de copier les œuvres inédites de Choricius. Voy. E. Lavisse,
loc . cit., p. xxxm.
2. Cf. ci-dessous lettre XLVI. - C'était, notamment, pour collationner la
Cyropédie de Xénophon, Stobee et Philon que Ch. Graux avait demandé au
Ministre de !'Instruction publique une mission en Espagne. Cf. E. Lavisse, loc.
cil., p. XXXIII.

a

a

CHARLES.

XLV bis
Escorial, dimanche gras, 8 h.

1/2

soir.

Adresse: Monsieur Charles Graux, Fonda de Miranda,
Escorial, Espagne.

[A M. Paul Garbe]
Arrivé ce matin. Dispositions déjà prises pour pouvoir travailler tant que je voudrais: je suis dans la manche du P. Félix
Rozanski, le bibliothécaire, moine polonais. Écris-moi vite, je
te répondrai. Dès cette après midi, j'ai tenté, seul, l'ascension des
pics les plus élevés de la Sierra Guadarrama. Je crois qu'elle est
en granit: j'ai du mica et du quartz laiteux, dans une pâte gri~âtre. Je n'ai pu gagner le haut d'un pic qui me tentait. Les
I.

M. Buffet, ministre de l'Intérieur, démissionna le 23 février 1876.

�522

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

nuages descendaient: je sentais une petite pluie fine et un vent
atroce qui m'emportait. Au surplus, pas de précipices ni de dangers, bien entendu. Nous avons à faire à une sierra « bien
élevée i,. L'heure du courrier me presse, presse, presse. Je me
porte bien.

journée de travail, est presque aussi - tout antique qu'il soitune non-valeur. Seul un éditeur de Stobée aurait à s'en préoccuper. P_o ur moi, en deux heures de temps, j'en aurai fait à présent avecluî. Je n'aurai pas perdu le temps que j'y ai déjà consacré, puisque je dirai ce qùil est, chose qu'on ne savait pas '.
Le manuscrit qui contient Philon est magnifique. En ce qui
concerne Philon, que j'ai collationné le premier jour de mon
installation ici, il ne m'a pas fourni une seule variante nouvelle 2 •
Au surplus, il contient d1autres auteurs, pour lesquels il m'est
utile. En deux jours de temps, j'en aurai tiré tout le parti qu'il
est possible.
Et que vais-je faire alors à l'Escurial? Ce que je n'osais pas
espérer, ayant en perspective ces immenses collations de Xenophon et de Stobée, d~nt me voici débarrasse : je vais chercher un
peu et fouiller. Il y a une vingtaine de problèmes que je m'étais
préparés avant de quitter Paris, dont la solution - positive ou
négative - se trouve renfermée ici. Après ceux-là, d'autres tant
que je voudrai, s'il me reste des moments 3 •
Les choses étant ainsi, je ne vois pas ce qui m'empêcherait de
quitter Madrid comme j'ai dit, le premier ou le deux d'avril. Je
continue donc à espérer de passer Pâques en famille à Vervins.
Je n'attends aucune réponse favorable au sujet de Santiago.
Ce serait presque un miracle, - malgré les dires, - qu'il y eût
I:i-bas quoi que ce fût. J'ai, sur d'autres points, Valladolid, Sara-

Ch. G.
XLVI
Escorial, Fonda de Miranda.
3 mars 76.

Mon cher papa,
C~mme ici , inst~llé que je suis dans ma vaste cellule, je puis
travailler tant que Je veux, et comme je désire faire beaucoup
pendant ce seul mois-ci, mes lettres vont devenir très laconiques.
S'il manque au P. Félix Rozanski l'étoffe nécessaire pour faire
un savant de quelque ordre que ce soit, il n'en est pas moins
extr~mem~nt obligeant pour moi. Je lui suis évidemment sympathique a un haut degré. Nous avons même pris rendez-vous
pour faire une grande promenade dimanche prochain dans la
ca~npagne. Ma cellule est abritée du vent de la montagne ; je travail!~ à fenêtre ?rande ouverte. La · température est toujours
aussi douce; à peme une demi-journée de temps couvert depuis
très long~emps. C'est charmant. C'est hygiénique aussi, puisque,
en travaillant, ma table en face de la grande fenêtre ouverte,
c':st pre~q~e ~om1!1e si j'étais au grand air. Voilà la première
f01s que Je JOms dune pareille installation depuis mon départ
de France.
Je joins à ce pli une lettre que je viens de recevoir de
M. Lavisse; adresse de la main de Madame.
. Le !Cénophon a été réglé en une journée; il n'y a pas de parti
a en tirer. Le Stobée, à ce que j'ai com,taté au bout de la seconde

r. Cf. Rapport, loc. cit., p. 209, et E. Lavisse, loc. â t ., p. xxxm. Le ms.
de la Cyropédie (x• siècle) est coté T-III-14; celui de Stobée (xue siècle), ~-II-r4.
2. Bibliothèque de l'Escurial Y-III-II (x• siècle). Cf. Rapport, loc. cit.,
p. 209. Cf. également, ci-dessus, la lettre XIX.
.
3. Par le Rapport de Ch. Graux, loc. cit., p. 209, on voit qu'il collationna à
l'Escurial, outre le prétendu cinquième livre de Philon et le traité militaire
attribué à Nicéphore II Phocas (cf. ibid., pp. 211 -212), l'Euthyphron de Platon
(Y'-I-13), le Brroiarium Hisloriae Romanae de Rufus (« sur Je ms. en
onciale ») et une collection de proverbes dont il sera question plus loin dans la
lettre L. Cf. E. Lavisse, loc. cit., p. xxxm-xxrv.

�CH . GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

gosse Palma de Mallorca, des réponsescatégoriq uement négatives '
Je fe;ai Valence et Barcelone en repassant: j'espère y renco~trer
en tout un ou deux manuscrits. L'Espagne sera réglée,. et il .e~t
probable que je dirigerai à l'avenir mes pas d'un autre coté, si Je

merci de sa lettre. &gt;&gt; Je n'y suis pas. Auriez-vous déjà reçu ma
lettre XLIII quand tu as écrit ces lignes, et n'aurais-tu pas pris la
lettre de M. B. pour la prose de Paul B.? Une réponse, s. v. p.
Pour le carême, c'est bien simple. De même que j'ai adopte le
manteau du pays, je crois pouvoir en adopter sans scrupule les
coutumes religieuses. Or, en Espagne, par permission du pape:
r 0 on ne fait pas rnaigre le ver1dredi ni aucun jour de la semaine
pendant tout le cours de l'année; 2° le carême consiste à faire
maigre, - en dehors du jeûne et des deux repas, dont une collation, - le vendredi de chaque semaine de carême, plus le mercredi des Cendres et les quatre derniers jours de la semaine sainte.
Que, en Espagne, on ne se passe pas de viande un seul jour par
semaine pendant tout le temps de l'année, cela renversera papa,
mais c'est comme cela.
Quant à l'huile, il y a bel âge que j'y suis habitué.
Si papa veut rentrer à Paris avec moi le dimànche de Quasimodo, ce sera une fête.
Quant à la petite lettre supplémentaire de toi, ma chère
maman, concernant le Cubain, tu me pries en terminant de ne
pas la juger sévèrement. Ta volonté soit faite. « La chaîne d'amour
maternel 11 est bien poétique pour un prosaïque fils comme
Celui qui vous embrasse tous bien tendrement

524

bouge jamais.
.
On a ici à la fonda de bon cognac, disons une bonne eau-devie de vin vieille. Ils la vendent un prix fou, dix francs la bo~teille. J'en ai fait apporter une dans ma chambre a:ec _un p_eu_t
verre et des carrés de sucre. Le matin avant de sortir, Je_ vais a
la bouteille, et quelquefois le soir; par exemple, mo~ ~,eut verr~
me regarde écrire en cc moment même. En un mois J en verrai
bien la fin, ou j'emporterai le reste .
. ,
Répondre maintenant en deux temps à ta lettre, pms a c:ll_e
de maman: M. Zarco, naturellement, me les a renvoyée~ 1c1,
ainsi que Je Jou.rnal de Vervins qui contenait les tristes élect10ns.
Il me semble qu'en politique la crise va e~fi~ commencer e~
France. Nous allons voir quel zèle les républicains apporteront a
nous prouver qu'il en faut revenir à l'Empire.
.
.
M'envoyer ici les réponses de M. Magnier, quand il les tiendra
prêtes.
·11
d
Les Carlistes ont existé. Voici trois )OUTS que 1e v1 age e
l'Escurial est tout tendu de draperies. Ceux qui n'ont pas de
colgaduras en règle, pendent des chemises ou _de~ rideaux à le1:rs
balcons: cela fait l'effet tout de même. Trois iours consécuufs
d'illuminations.
C'est bien d'avoir envoyé à Wenck des poires, etc.
,.
Il n'y a pas de nouvelle carte-postale de p~rdue, vu ~u il Y
a extrêmement longtemps que je ne vous eu a1 pas adresse ..
Je suis bien content qu'on danse et qu'on donne des s01rées
à Vervins. Mais tu me permettras de croire, ma chère maman,
que je fais mieux d'être ici en ce moment qu'au bal.
cc Paul B., dis-tu, est affectueux: ce doit être un bon garçon;

1.

Cf. Rapport, loc. cit., pp.

190-191.

CHARLES.

XLVII
Escorial, 6 mars 76.

Ma chère maman,
Je suis doux de caractère, quoi que tu en dises. Je ne répondrai pas autre chose à ta lettre du premier au soir, que je viens
de lire à l'instant, sinon que tes craintes n'étaient pas fondées du
tout. Au surplus, je n'ai pas l'inteotion de retourner dans la

�526

CH. GRAUX

CORRESPOND.\ CE D'ESPAGNE

montagne: ce n'est plus utile à présent que j'ai été une fois par
là, et j'ai deux ou trois petites promenades à faire avec le bon
P. Félix dans la campagne, -si je me décide à en prendre le temps.
Sais-tu que M11 • L. M 1 • ne s'est pas bien conduite du tout l'autre
jour avec toi ?
Il fait en ce moment un magnifique clair de lune et un ciel
pur étoilé. On danse sur la place, en réjouissance de 1a paix.
Hier, il y a eu un petit bal masqué de toute, toute, toute,
toute petite ville, au théâtre. J'y suis allé faire un tour dans la
soirée avec deux compagnons de fonda. On n'a pas la peine de
sortir dans la rue pour se rendre de la fonda au théâtre. Mur
mitoyen et porte de communication. Je sui allé inviter des
jeunes filles à une loge, et j'ai fait trois dan es avec trois sœurs
- jolies - d'une bonne famiJle bourgwise d'ici. aturellement,
- le toue est de savoir s'y prendre, - j'ai été fort bien r çu par
la mère. Ça m'a amusé.
Il me semblait, en me regardant ce matin dans la glace, que je
jouis de la plus belle santé du monde.
Je t'en prie, maman, ne te forge plus de craintes folles. Tout
ce que je fais est bien fait; et je suis le garçon le plus raisonné et
le moins imprudent qui se puisse désirer.
Tu te fais du tort, en faisant papa victime; et mes actes, dont
il souffre, n'ont rien de répréhensible pourtant.
Je vous embrasse bien.
CHARLES.

J'ai bien reçu avant-hier une autre lettre de toi. Je ne me
rappelle plus de quoi elle parlait. Les présentes lignes sont faites
à la bâte. J'écrirai sérieusement un p u plus tard.
1.

Amie de la famille. H. G.

527

XLVIIl
Escorial, Fondade Miranda.

9 et

10

mars.

Réponse aux dernières lettres. Je suis rigoureusement l'ordre
des questions laissées en arrière.
J'arrivai un soir chez la comtesse de Montijo ; elle n'était pas
,enue au salon. Quelques dames en noir, visages tristes. On
m'apprit qu'on avait reçu la veille au soir la nouvelle de la mort
de la jeune duchesse. Depuis, je ne suis pas retourné à la maison
de Montijo. Pendant les premiers jours, il n'était pas à propos,
je pense, de le faire. Plus tard, je suis parti pour l'Escurial. Je
ferai une visite à la comtesse, à la fois de condoléance et d'adieu,
l'un des quelques jours que je m'arrêterai au retour à Madrid.
Si je ne suis pas reçu, je laisserai une carte, et je passerai chez le
comte de ava.
Du Cubain, il n'en sera plus question. Je vais l'anéantir, ain i
que l'histoire de la montagne (en deux lettres). Il me semble que
c'est le mieux. C'est un nuage qui aura passé dans le ciel sans
laisser d traces.
Tu m'as l'air, ma chère maman, d'avoir pris bien au sérieux
les fl:ineur . Di u merci ! je rentre avec un ballot « honnêtement » lourd. Je vois que vous avez reçu, il n'y a pas bien longtemps, « une aimable lettre de Mm• Wenck &gt;&gt;. G:irdez-la
moi. Je ne sais pas encore combien de jours je m'arrêterai à
Paris. Il n'est pas impos ible que, sauf mes professeurs et le chef
de division au Ministère, je ne voie absolument personne pendant les quarante-huit heures - ou plus ou moins - que je
s~journerai rue des Écoles ', avant de m'embarquer pour ervins.
Je ne comprends pas bien ce que tu m'offres à propos de
I •

Cf. Ci-dessus lettre

xm.

�528

CH. GRAUX

CORRESPO DA.lsCE D'ESPAGNE

(( Fleuve du Tage » 1 • J'aurai plaisante un jour là-dessus. Que
veux-tu que je fasse de la romance? C'est bien bon! Mais sais-tu
que je suis loin du Tage en ce moment?
Loin aussi je me trouve de l' Alhambra: comment veux-tu
que j'aille y chercher un « caillou i&gt;? Et puis, ce n'est pas une
carrière de pierre que !'Alhambra: il n'est pas permis comme cela
d'en tirer un morceau. Je suis de la meilleure volonté pour faire
plaisir à tout le monde, mais, tu as beau faire, je ne puis rien
rapporter à personne. Je ne suis pas à Tolède, pour y acheter des
couteaux, et, même y étant, c'est par un hasard particulier que
j'ai pu m'en procurer quelques-uns pour mon usage personnel.
Quant à des pipes, s'il y en a en Espagne, elles viennent de
Paris, comme beaucoup d'autres choses. Les Espagnols ne fument
pas la pipe, mais seulement le cigare (prtro) et la cigarette (cigarro)
Quant à me faire passer des cigares en fraude, tu n'y songes pas.
Et puis" on n'en fume pas de meilleurs, disent les Espagnols, id
qu'ailleurs. Les Havanais coûtent des vingt ou vingt-cinq sous
pièce, et ne les rencontre pas qui veut. Au surplus, à ce prix-là
on se les paie en France, exemple Wenck, jadis. Que veux-tu que
j'écrive à M. Papillon? Je n'ai rien, rien, rien à lui dire. Pensestu que j'aie eu le temps ici de m'occuper un peu sérieusement
d'autre chose que de mon affaire? Des vieux bouquins traitant
de tu ne sais pas quoi ni moi non plus, qu'est-ce que cela veut
dire? Et puis, il y a très peu de vieux bouquins en Espagne en
général, et dans un village comme celui-ci, il n'y en a pas du
tout.
J'ai envoyé une carte-postale il y a qudque temps à M . Venot a;
en décembre, je lui avais fait remettre un billecpar K. Hanc taux.
Réponse à Gar be, dont j'ai reçu une lettre, bien venue comme
on peut penser, mardi dernier.

Details sur les occupat ions actuelles et ,les projets m'ont été
fort agréables.
En ce qui concerne la pousse des arbres, je viens de voir les
frênes en fleur, mais je n'ai point encore aperçu de feuilles .
Je me trôuverai très probablement à Paris pour le jeudi saint.
Donc, rendez-vous r6, rue des Écoles . Le premier arrivé attend
l'autre.
Merci de la dissertation politique.
Mes études vont leur train. La lettre de M. Magnier sera ce
qui fixera le jour de ma rentrée à Madrid. Ici je puis à volonté
m'occuper huit jours de plus ou huit jours de moins.
Je n'achève point mon papier, vu qu'il est temps de dîner,
et j'ai deux postales à envoyer encore ce soir.
J'embrasse tout le monde.

1.

Romance datant de 1825 enviro11, que chantait assez souvent Mm• Graux.

H. G.
2.

Cf. ci-dessus lettre Xlll.

529

CHARLES.

(Annexe à XL VIII)
Nouvelles locales et faits divers.

Hier soir (mercredi 8), troisième jour de danses. Danses champêtres. J'ai été les voir de neuf à dix . C'était bien original. Des
espèces de grils en forme de dé, l'ouverture par en haut, dans
lesquels on entretenait des feux de pin; ils étaient perchés au
hautde pieux plantés en terre, à six pieds l'un de l'autre, l'ensemble dessinant un grand carré au milieu de la place. A l'intérieur du carré, l'orchestre, composé d'un tambour (à une seule
baguette) pour marquer le rythme, et une espèce d'instrument
criard, de la famille des chalumeaux des poètes: c'était comme
une grosse clarinette courte, en cuivre, mais on soufll.ait dedans
avec une embouchure. Aux sons de cette musique, qu'auraient
reniée les Muses, tout ce qu'il y a de servantes, de garçons de
service, de grands .et petits enfants en jupes ou en pantalons, se
trémoussait en formant une vaste ronde autour des torches.
Ça marchait, ça tournait, ça tournait, et.vite: les habiles faisaient
les pas convenus, le reste était entraîné, et ils ne .se tenaient pas
Rwut&gt; hi1paniq,u. xm.

l4

�530

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

les uns les autres p1r la m,ün, étend:mt seulement les bras comme
pour donner la main. Cela s'appelle un rondon. La partie bourgeoi~e du village regardait assise ou en se promenant. Et il faisait un vent, c'est-à-dire une fumée, et un goût de résine!. ... .
N'importe, curieux c'était, et tout plein curieux, comme on dit
chez nous.
Lundi, c'était le feu d'artifice. Une heure et demie de feu d'artifice, car ils ont fait durer le plaisir. Entremêlé de jotas et de
danses variées de la basse classe, aux sons dé deux orchestres
composés de flûtes, bandurrias et guitares. Ça avait aussi son
cachet.
Le mardi, c'étaient encore quelques danses du même genre que
la veille, mais moins animées. Je ne suis pas monté à la place.
Je vous ai parlb du « Bal masqué » de dimanche. Ce soir, bal,
d'invitations, au Casino : sans cérémonie, du reste. J'irai y faire
un tour sur les neuf heures et demie Qeudi). Les jeunes filles, elles sont les mêmes partout, - eurent soin de me prévenir
dimanche en dansant.
li y a eu taureaux hier et avant-hier. Il était venu à cet effet
une cuadrilla de toreros ( matadors et banderilleros) de Madrid :
cinq ou six: jeunes gens, qui ont vécu les deux jours à la fonda.
Je n'ai pas paru aux courses de taureaux, étant peu zélé de quitter ma cellule et mes manuscrits dans le jour ( car mes recherches
ici m'intéressent au plus haut point.)
Je travaille toujours toute la journée à fenêtre ouverte, comme
je vous l'ai dit. L'exposition de ma cellule au levant, - c'est-àdire à l'abri du vent, - et la température tièd_e le permettent.
Sur la porte de ma cellule, en dedans :
Pax est in cella, foris autem plu rima bella •.
« La paix réside dans la cellule ; dehors ce ne sont que combats.

&gt;&gt;

L' Annuaire de l'Association pour l'encouragement des Études
I.

Cité par E. Lavisse, /oc. tit ., p. xxxvrn.

53 1

grecques vient d'arriver à la Bibliothèque de l'Escurial. Je l'examine petit à petit. J'en ai d~jA parcouru quelques articles.
Il court en Espagne une bonne histoire sur un qui fut ministre
des Finances dans ce pays-ci. Il n'y a pas besoin d'ajouter que
c'était un ministre républicain. Sauf ce dernier point, il fait admirablement pendant à notre M. de Cumont, le héros de l'anecdote
sur le College de France. Voici la phrase qu'il prononça dans un
discours aux Cortès : cc Si l'Escurial a brûlé ( en 187 r ou 72),
toute la rc:sponsabilité r~tombe sur le monarque qui l'a fondé,
Philippe Il, lequel a négligé d'y mettre des paratonnerres. &gt;&gt;
(Philippe II mourut peu de temps après la signature de la paix
de Vervins, en 1598).
Vendredi, 7 h.

Hier bal. Je me suis réellement amusé et intéressé. On m'accueillit fort bien; je fis la connaissance d'une demi-douzaine de
jeunes gens de l'École Forèstière espagnole, dont le siège est ici.
Comme il y avait beaucoup plus de poilas que de pollos ( de jeunes
filles que de jeunes gens), il est tout naturel que les poilas
n'étaient pas fâchées d'avoir un danseur de plus, surtout un danseur qui danse toujours. Je sais, Dieu merci! assez d'espagnol
pour pouvoir causer et faire causer. Je suis très content d'avoir
eu cette occasion de faire un peu connaissance avec la jeune fille
espagnole, qui est, - cela va sans dire, - ce que j'ai étudié le
moins jusqu'ici dans la Péninsule.
Ce soir, à la fin de ma journée, nous avons fait une course
dans les champs, - une course de deux heures, - avec le Père
Félix.
Je viens de changer d'adresse. Je suis désormais, de nouveau,
dans une casa de huéspedes : Casa de las Victorinas, Escorial,
Rey 10. J'ai averti le directeur de la poste, de façon qu'il n'y a
pas à s'inquiéter des lettres déjà lancées au reçu de ces lignes.

�53 2

CH. GRAUX

XLIX
Escorial, 15 mars 1875 (sic),

Mon cher Maître,
Votre lettre du 8, reçue hier, m'a cause beaucoup de plaisit,
non seulement à cause des renseignements satisfaisants qu'elle
contenait, mais aussi et surtout parce qu'elle m'apportait des
nouvelles de vous, données par vous-même. Je suis vos grippes,
prenant à votre santé tout l'intérêt que vous savez, les maudissant quand elles reviennent, cout réjoui quand j'apprends que
vous en êtes quitte, comme vous me dites que vous êtes maintenant. Merci mille fois des recherches que mes questions, nombreuses, vous ont occasionnées.
Je rapporterai donc le fragment de Théodoret sur les versions
grecques de la Bible, les trois petits sermons de St Nil et la lettre,
wute courte, d'hidore de Péluse. Mais fournissez-moi encore, je
vous en prie, un renseignement. Au milieu de mes volumineuses
notes, je ne retrouve pas l'indication de l'homélie attribuée à
St Jean Chrysos tome, que vous m' affirmez être effectivement
inédite. Si vous avez conservé par bonheur mes billets, jetez-y
un coup d'œil, et confiez vi te la réponse à une carte-postale que
vous expédieriez à l'adresse suivante ( car lors dela réception de ladite carte je serai, selon le probable, rentré à Madrid): Monsieur
Manuel Zarco del Valle, Plaza de S'" Barbara, 7 dup 0 , Madrid
(pour remettte à M. Graux).
Je ne me rappelle plus la question que je peux vous avoir posée
à propos du frère de S' Basile, Césarios. Mais je ne pense pas
avoir dans mes notes l'i ndication d' un autre traité de ce Césarios,
que la réponse à cent quatre-vingt-quinze questions, à lui adressées
par divers pères, contenue dans le manuscrit de Madrid 0.58. Or
ce traité passe pour avoir été publié souvent.
Je partage entièrement votre manière de voir concernant ces

533

CORRESPONDA.NCE D 1ESPAGNE

singulières considérations liturgiques attribuées,_ - c'est bien
étrange, - à 5, Grégoire de Nazianze. Nous les laisserons reposer
en paix dans les armoires espagnoles.
_
Vous aurez sans doute touché juste, mon cher Monsieur le
Curé en pensant que ce voyage m'aura valu un accroissement
d'ex;érience. Il ;me semble en effet à n1oi-mêm~ que j'ai ~rofité
beaucoup sous tous les rapports. Je regagnerai mes habitudes
paisibles avec le sentiment d'avoir bien employé mes sept ou
huit 1nois d'absence. Tout n'~st-il pas ainsi pour Je mieux, alors
què je puis ajouter qu'au point de vue de la santé je jquis d'une
mine florissante, qui me vaut des compliments de taus ceux avec
qui je vis successivement.
_ .
Je suis au mieux avec le P. Félix , directeur de la b1bhothèqu_e
d'ici. Il est enchanté de moi, et me considère comme un atm.
Il faut dire que j'ai fait tout ce qu'il fallait pour en arriver là.
Nous avons eté promener dans la campagne, nous deux seulement, dimanche, hier et aujourd'hui, journées délicieuses, par un
temps d'or. Je vais tous les jours le voir chez lui; hier même j'y
suis resté à dîner. Enfin, de lui, j'ai et -j' aurai tout ce que je veux.
Succès complet.
_
J'ai reçu, en même temps que votre lettre, quatre bonne~ pag~s
de papa qui me renseigne sur sa situation personnelle v1s-~-v1s
du greffe et sur la politique française, en même temps qu une
mignonnette de maman, bien pènsée et paisiblement écrite, m'a
fait concevoir quelque espoir que son esprit pourrait encore nous
procurer des moments de calme à l'avenir, quand elle voudra
bien.
Pardonnez-moi de faire ouvrir d'abord la p-résenre au Pont-dePierre, bien que cette lettre s01t pour vous, umquement votre.
C'est que maman réclame de~ nouvelles , - des signes de vie, et il est plus à propos de lui faire lire ces lignes que d'e,nvoyer
une postale pour lui demander de prendre patience. Unè postale
dit si peu, et on veut toujours lui faire dire tant : je n'aime pas
à écrire des postales.
•

,

•

A

�53-+

CORRESPONDANCE o'ESPAGNE

CH. GRAUX

Le roi couchera après-demain, pense-t-011, ici, à l'Escorial.
Dimanche, grande entrée à la tête de vingt bataillons de l'armée
victorieuse à Madrid, qui est actuellement, dit-on, dans tout le
feu des décorations, des confections d'arcs de triomphe, des préparations d'illuminations splendides, etc., etc.
Je vous aime beaucoup, mon cher Maître.
CHARLES.

Je n'écrirai ni demain ni après chez nous, occupé que je vais
être le soir par la rédaction d'un rapport au Ministre, qu'il est
temps maintenant que j'envoie, car ma campagne touche à sa fin.

CH. G.

XLIX bis.
Escorial,

22

mars 76.

Mes chers parents,
J'écris pour écrire, ayant peu à dire et peu de temps pour le
dire, vu que le temps qui me reste après mon travail fini, je le
passe à bavarder de côté et d'autre, a ma casa ou chez mon bibliothécaire ou avec qui cela [Ee] trouve. Car tu comprends, - il me
semble, ma chère maman, que c'est à toi que je m'adresse, que j'apprends ici peu à peu beaucoup sur la manière de penser,
de parler et de faire de mon entourage espagnol. Aussi, je me
laisse volontiers aller à passer une heure ou deux par jour à causer ou écouter causer. J'ai fait, comme je te f ai dit, et je ferai
encore quelques bonnes promenades avec le P. Félix. Mon Dieu!
comme nous sommes donc amis! Il a été lancé dans le monde
napoléonien et a joué un rôle en France; il a eu son temps, quoi!
et il me parle de tout cela. Qui eût dit alors qu'il serait jamais
devenu bibliothécaire? Ce n'est pas l'intelligence, ni_l'instruction,
ni savoir beaucoup de langues ~ivantes et mortes, ce n'est rien de

535

tout cela qui lui manque. Mais, n'ayant jamais mis le nez dans les
bibliothèques, dans la paléographie, dans la plülologie et autres
sciences en ie, il est d'une inexpérience notable pour diriger la
grande bibliothèque de l'Escorial. C'est curieux, mais il apprend
~normément avec moi; il sait déjà un peu reconnaître l'âge des
manuscrits grecs (grâce à mes (( leçons&gt;&gt;); dans nos promenades,
je lui explique la confection et les avantages d'un catalogue en
fiches. Il avale doucement q~elques notions scientifiques, et cela
paraît lui sembler bon. Du reste, il apprend sans savoir comment,
ni par où; et seulement quand il jette un coup d'œil en arrière,
il me dit: (( Savez-vous que Yotre passage m'aura été profitable? &gt;J
- c&lt; Je ne suis pour vous que l'occasion, lui réponds-je, de tenir
un peu plus tôt ce que vous auriez étudié sans moi quelques mois
plus tard. J&gt; Car je ne me rappelle pas si je vous ai dit qu'il n'est
bibliothécaire que depuis septembre dernier. li parle français
comme quelqu'l~n qui l'a appris tout ieune et a vécu quinze ans
de sa jeunesse et de son âge mtu à Paris. Aussi ne parlons-nous
espagnol que chez lui, pour que Victoria? sa gouvernante, -une
jeune veuve, mariée jadis à quatorze ans, ramenée d'Afrique, où
elle naquit, lors de la guerre des Espagnols par là : aujourd'hui
vingt-cinq ans, causeuse; cela m'amuse de l'entendre jaser, et cela
m'apprend de l'espagnol beaucoup (sic). Avec Victoria et lui
donc, on se sert forc:ément de l'espagnol. Tantôt j'ai rencontré
chez eux Julia, ma danseuse préférée du bal du Casino. Queiles
bavettes savent tailler ces femmes-là!
Mon Polonais me faisait observer l'autre jour) en rentrant de
promener, un ruisseau qui&lt;&lt; coulait eu montant». Brave homme!
il était persuadé qu'il coulait réellement en montant et pendant
un long bout. Je n'ai point trop insisté pour qu'il coulât &lt;&lt; en
descendant ».
·
J'envoie de volumineux renseignements à Rostock par lé courrier de ce soir. Je me suis mis ici à une petite collation d'un
auteur latin pour Fœrster, de Prague.
M'écrire au reçu de la présente, poste restante a Madrid, où je

�536

537

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

serai dans le courant de la semaine qui vient et pour quelques
jours. Je pense quitter Madrid le 3 ou le 4. Guidez-vous là-dessus
pour m'envoyer la lettre.
Les lettres dirigées à l'Escurial me seront renvoyées à Madrid
par le directeur de la poste d'ici qui me connaît bien et qui est de
la plus grande complaisance.
L'arrivée d'un volume que j'ai commandé dernièrement à Paris
me ferait rester ici quelques jours de plus 1 • Sinon, lundi ou mardi,
à Madrid.
Ma santé est toujours à souhait. J'ai em·oyé un mot à Paul
Bourget, en le priant de remercier son père de la lettre jadis reçue.
Je vous embrasse fort.

M. Tournier, deux de l'abbé Duchesne, un livre de mon libraire,

CH.

GRAUX.

L
L'Escurial, le mercredi 29 mars 76.

Mon cher papa,
J'ai jeté hier à la boîte une cane-postale avant la levée (qui se
fait maintenant à cinq heures et demie du soir, vu que le train-poste
direct de Madrid à Paris, qui refonctionne depuis quelques jours
au bout d'un intervalle de quatre ans, passe ici sur les six heures).
Ajoutai-je à ma postale le timbre supplémentaire de cinq centimes?
Je ne m'en souviens pas, mais j'ai peur que non; de sorte que je
suis dans l'incertitude au sujet de son sort. Vous sera-t-elle parvenue? Je l'avais lancée à la hâte, en m'apercevant que je n'avais
point écrit depuis six ou sept jours, chose dont je me trouvai tout
surpris. C'est qu'en effet ayant reçu, moi, dans lïntervalle, deux
lettres de papa avec un billet de M. Magnier, plus une lettre de

r. Voir ci-dessous lettre L.

des prospectus d'autre part, etc., etc., j'étais amplement fourni de
nouvelles et de Vervins et de Paris et de partout. Or, comme je
vous l'ai déjà dit dans le temps, c'est précisément dans ce cas
qu'on oublie de donner de ses nouvelles aux autres. Où irionsnous si je n'avais point mon calepin de correspondance? Si ma
postale n'a pas fait naufrage en route, elle portera, à votre grand
étonnement, la même date que la présente, laquelle a deux courriers de retard.
C'est que : r 0 il sonne en ce moment sept heures du soir,
de sorte que ces lignes sont destinées au courrier de demain;
puis, 2° voici plusieurs jours qu'ayant négligé de consulter mon
calendrier, j'antidatais involontairement toute ma correspondance
d'un jour. Comme dans ma vie escorialienne, les jours se suivent
en se ressemblant, j'espère qu'on me pardonnera de ne pas être
toujours bien au courant du quantième.
Mes projets : départ pour Madrid dimanche prochain 2, au
matin.
Je passerai probablement toute la semaine à Madrid, à copier
les morceaux que M. Magnier considère comme inédits d'une
part et de l'autre dignes d'être recueillis; je ferai mes visites
d'adieu.
Vers le 8 ou le 9, adieux à Madrid. Passerai-je à Valence? Je
le désire : l'avenir décidera.
Que je touche ou non à Valence, passerai-je à Barcelone? Sans
pouvoir rien affirmer, je considère comme très probable mon
retour par Barcelone; car il y a là dans une bibliothèque particulière un manuscrit grec, sur lequel on manque absolument de
renseignements 1 •
Conclusion : toute lettre qui devra être arrivée à Madrid pour
le 8 avril, soit poste restante comme j'ai dit dans mon n° XLIX (je
crois), soit entre les mains de M. Zarco, je la pourrai lire. Passé
r. Graux reparle de ce manuscrit dans la lettre LIII.

�1

i
1

li
1
1

1:

~

~

t1

539

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D ESPAG).IE

cette date, je n'ai plus d'adresse à vous fournir. Ce sera le retour;
il faudra me le laisser effectuer tranquillement, sans chercher à me
donner de nouvelles. Moi, je vous tiendrai au courant de tous
mes pas, au fur et à mesure que l'itinéraire se dessinera .
Je vous disais dans la postale d'hier que je ferai le possible, mais non l'impossible, - pour dîner en famille à Vervins le jour
de Pâques. f espère que même maman sera d'accord avec moi
pour me laisser toute liberté dans mes mouvements, puisque je ne
pense point revenir jamais plus en Espagne. Dans tous les cas, je
serai à mon poste le lundi ou le mardi de Quasimodo à !'École
des Hautes Etudes. Le semestre d'été, cette année, ne devant se
composer que de dix à onze semaines, il n'est point question un
seul instant de demander à recommencer ma conférence plus tard
que les autres.
C'est bien de la philologie que M. Weil I va fairechez nous . Il
doit prendre à sa charge, me dit M. Tournier, les règles de la versification grecque et l'histoire littéraire de la belle époque. Quant
!:t l'archéologie, elle n'a pas encore pu se former un personnel
d'élèves à notre École, ni pour le latin ni pour le grec. Le départ
de M. Perrot 'ne fera donc point d'orphelins .
J'ai reçu ici ce matin, renvoyée par Zarco, ta lettre du 24.
Dans ma postale du I 8, je n'ai point accusé réception de ta
lettre écrite comme tu calcules, cc vers le r 2 ll, mais en réalité
,
'
huit jours plus tard, c'est-à-dire, le 19; ni de celle « mise à la
poste le lendemain ll, et, en effet, datée du 20. Mais comme tu
vois, je les ai reçues depuis, c'est-à-dire respectivement I e 24 et
le 26.

En ce qui concerne l'homélie atrribuée à S• Chrysostome, je
sais où retrouver le numéro du manuscrit qui la renferme. Il n'y
aura donc pas d'obstacle de ce côté, si je juge à propos de la
copier. Mais je n'ai point pris de decision à ce sujet, sachant que
les manuscrits sont remplis J'œuvres fnussemenl attribuées a Chry-

538

r. M. Henri Weil, actuellement rnem bre de l'Institut, ancien maître de
conférences à l'Ecole Normale Supérieure.
.
2 . M. Georges Perrot, membre de l'Institut, ancien directeur de l'Ecole
Normale Supéûeure, présentement secrétaire perpétuel de l'Académie des
Jnscriptions et Belles-Le'ttres.

sostome.
Nous avons [eu] trois jours de pluie quasi continuelle. Cependantle beau temps semble revenu: j'ai pu retravailler aujourd'hui
à fenêtre ouverte.
Tu parles de m'envoyer des fonds. C'est inutile. Je n'entamerai même point les mois septembre-mars de mon traitement, que
Fleury-Héra.rd s'est chargé de toucher pour moi pendant mon
absence. La seconde lettre de crédit de deux mille francs qu'il
m'envoya en décembre couvrira largement tous les frais qui me
restent à faire. J'ai ici cinq cents francs intacts, et il m'en reste
encore autant à toucher chez les banq1.üers, avecla lettre de crédit .
Or je vis ici à raison de cinq francs cinquante par jour, et je ne
devrai, ep partant dimanche, qu'une vingtaine de jours. Il ne sera
donc pas bien difficile de mettre les deux bouts ensemble. Quant
à Wenck et au propriétaire, je les solderai en rentrant de Vervins.
Je ne puis malheuseusement pas rapporter a M. Papillon
d'échantillons géologiques, vu que je n'ai point fait de promenades pendant mon voyage . Rieu qu'un tout petit morceau de
granit de l'Escurial : voilà toute ma richesse. C'est qu'il n'y a
pas lieu de considérer mon voyage comme un voyage d~agrément .
Si je m'étais . mis à faire: seulement an peu le touriste, j'étais
parti évidemment à flâner : mon voyage était pedu. Donc je ne
rapporte rien à personne .... qu'un morceau_ de granit et des sous
espagnols. Voilà qui est entendu.
Les journaux, - que je ne suis pas du tout régulièrement, il
est vrai, - ne m'avaient rien appris dela tempête. Si mon pré 1

{
1:

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1

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1. Ce pré, situé près du Pont-de-Pierre, avait été acheté par M. H. Graux au
nom de son fils; il était planté d'une certaine quantité de peupliers . H. G.

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�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE 0 1 ESPAG. E

est couvert de trois cadavres Je peupliers, vous eu serez quitte
pour les débiter, et vous vous chaufferez l'hiver prochain à mes
dépens.
Si vous continuez tous à être bien portants, vous êtes comme

LI

54r

L'Escurial prés Madrid.

11101.

Je termine le laborieux dépouillement de la collection de proverbes grecs dont j'ai parlé dans mes dernières lettres. J'ai reçu,
le 24, de la librairie Baer, l'ouvrage que j'attendais pour me
mettre à cette besogne. Malgré les espérances de M. Tournier,
c'est loin d'être un trésor, ce sur quoi j'ai mis La main. J'aurai,
en défin1tive, quelques variantes, à peine quelques rares phrases
inédites, et voilà tout. Cependant, cela vaut encore la peine d'être
recueilli
Toutes ces études diverses que j'ai dû aborder pendant le
cours de ma mission m'ont fait du bien, m'ont ouvert les idées
sur beaucoup de points de critique, m'ont certainement développé
un peu . Je vais digérer pendant quelques années cette énorme
quantité de manger que je viens d'avaler: nous ne nous presserons point de redemander une autre mission.
Le bibliothécaire polonais va être réell.ement désolé de me
perdre. 11 y a longtemps, - il ne se fait pas pl.us que moi au
caractère espagnol, - il y a longtemps, dis-je, qu'il n'avait rencontré une personne sympathique.
Je vous embrasse tous beaucoup, et à bientôt.
1 •

CHARLES.

Jeudi après-déjeuner. Je ferme.

1 . Voir R11pport, lor. cil., p. 209 (cf. E. La\~sse, lac. cit., p. xxxrv) et Supplt'mml au Corpus parœmiograpborum grœcorum, dans Revue ,le philologie, 1878,
pp. 219 et suiv. (réimprimé dans Les Textes grtcs, pp. rr7-1}8). Le ms. de
l'Escurial contenant la collectioo des proverbes est coté :E-r-20.

le dernier de mars 1876.

Mon Garbe,
Tous mes projets se défont les uns après les autres devant les
exigences du travail, comme la neige food sous le soleil. De la
neige, il en tombe ici presque toutes les nuits sur la montagne;
dans la région moins élevée ou nous vivons, ce qui nous vient,.
c'est de la pluie et des coups de vent furieux. Et cependant, dans
les écl.aircies, on sent que le soleil chauffe beaucoup. Mais ce
n'est point de la pluie et du beau temps qu'il s'agit en ce moment:
j'en reviens à mes pauvres projets. Non seulement je ne te prendrai pas à Angers, mais il est trop évident dès maintenant que
nous ne nous rencontrerons point à Paris dans la semaine sainte.
i je parviens à me trouver rendu en gare de Vervins le jour de
Pâques au matin, sans m'être arrêté /1 Paris, j'aurai déjà fait
presque un cour de force. Je vais quitter l'Escurial après-demain
sur les neuf heures du· matin. Une semaine à Madrid pour prendre
congé des nombreuses connaissances que j'y · ai faites, et des
manuscrits de la Naùonale, où j'ai encore quelque chose
à copier, ce ne sera que juste. Me voilà donc arrivé au
dimanche des Rameaux, et je voudrais revisiter Valence, voir
Tarragone et m'arrêter deux ou trois jours à Barcelone. Tu · vois
la situation. Si l'on n'est pas trop mécontent chez nous, tout
est bien cependant. Il faut se dire après tout que je ne ferai sans
doute pas une autre fois le voyage d'Espagne.
Adage castillan (non, c'est un nwdisme, comme ils disent ici) :
gente de sacar 6 robar la capa del pr6xi11Ï.o, gens qui volent la capa du
prochain.

�CORRESPONDANCE o\:SPAGNE

CH. GRAUX

542

Voici aussi un couplet d'une bien jolie coupe en espagnol :
Piensa mi madre que estoy
estudiando en Salamanca;
Y estoy querieodo a una niiia
que coma la nieve es blanca.

J'ai attrapé cela au vol, l'autre jour, dans la conversation. Cela
veut dire: &lt;1 Ma Il.1ère croit que je suis à étudier à Salamanque,
et je suis à aimer une petite, blanche comme la neige. i&gt; Bien
entendu, pas d'allusion à ton serviteur.
Depuis que j'ai commencé ces lignes, le déjeuner est venu et
s'est avalé·, il nous est descendu de la montagne un petit tourbillon de neige et de grêle. Le soleil se remontre; je retourne à ma
cellule.
Madrid,

2

avril, Arena! r 5 dup0 (je couche au principal

= 1er étage, et je mange au 2e).

Hier, je terminai mes études de manuscrits sur les neuf heures du
matin. Puis je me mis à visiter régulièrement le Palais et le
Monastère, ce que je n'avais point fait jusque-là. En même temps
que moi, la portière conduisait un autre jeune homme, qui,
ayant cru que j'étais« Italien » (c'est la portière qui le lui avait
dit), me parlait espagnol, et moi, le prenant pour un Espagnol,
j'espagnolisais aussi. Au bout d'une heure nous reconnû,mes que
nous étions Francais tous deux '. C'est un élève de l'Ecole des
Beaux-Arts, de 1~ section d'architecture, qui s'appelle Manuel
Bennetot. Je le menai déjeuner chez moi. Nous vimes tout l'Escurial, même le Camarin (les reliques) qu'on ne montre qu'aux
privilégiés. Il se passa là quelque chose d'assez curieux. Parmi les
objets conservés comme reliques, il y avait :
r. En marge, sont les mots : « 3 avril l&gt;; mais il est difficile de dire où commence la partie de cette lettre écrite le 3 avril, car on ne constate pas de changement d'écriture.

543

1° un manuscrit lati::i contenant un traité de saint Augustin
sur la manière d'administrer le baptême (je crois), que l'on dit
écrit de la propre main du saint ;
2° un livre contenant les quatre évangiles, me dit le sacristan
mayor, qui avait appartenu .à St Jean Chrysostome. S1 Jean Chrysostome ay~nt vécu au 1v• siècle, j'étais donc en présence d'un
manuscrit grec, non signalé dans les livres, d'une immense antiquité et d'une importance capitale. J'allai demander au P. Pagès,
le président de la chapelle royale, de me faire tirer de la vitrine le
ms. de S1 Jean Chrysostome, afin de pouvoir l'examiner de tout
près. Je prévins aussi le bibliothécaire. A quatre heures de l'aprèsmidi nous vînmes, lui et moi, étudier le précieux ms. On ne peut
point imaginer de désenchantement plus complet : c'est tout simplement un livre pour chan~r les évangiles àla grand'messe (ou
Évangéliaire) et du v1ue-1xe siècle 1 •
Mon compatriote repartit le soir même pour Madrid. Moi, je
terminai mon inspection de la bibliothèque par l'examen, en
compagnie de l'excellent P. Félix, du Codex aureus, manuscrit
Latin des Évangile.-;, du xr• siècle, écrit de la première à la dernière lettre tout en lettres d'or. Puis nous flmes une dernière
petite promenade, et il me ramena chez lui où il me fallut absolument diner. Il est singulier combien il en est venu a m'aimer,
mais véritablement. Mon départ lui a fait de la peine. Victoria,
en mon honneur, fit pour b première fois de sa vie, une crème,
et la fit bien. La pauvre Victoria était aussi désolée de me voir
partir.
Je fis ma caisse en rentrant, et arrivai -l'iier à onze heures du
matin ici. Pas de place à mon ancienne car-a de huéspeaes. Je suis
descendu au premier étage de la même maison, dans une autre
casa de huéspedes, où j'ai trouvé, par bonheur, un tout petit appartement d'intérieur. Samedi, je compte partir pour Valence.
Hier, j'allai à deux heures au concert Monasterio. Il n'a, malgré

I.

Cf. Rapport, loc. cit., p. 195.

�544

CH. GRAUX

l'enthousiasme des Madrilègnes pour leur concert Monasterio,
ni la puissance ni l'ensemble du Pasdeloup ni même des concerts
du Châtelet. Ci-inclus le programme.
J'ai retiré hier à la poste restante lettre de papa du 26. J'ai reçu
toutes ses lettres antérieures, y compris une de M. Magnier.
J'ai envoyé hier même, tout en arrivant, une postale directement à Vervins.
Toi, ne m'écris pas, car je n'ai plus d'adresse. Si tu me laisses
un mot, en passant, à Paris, ce sera fort bien.
Ton
CHARLES.

Renvoie à Vervins, et donne-leur, si tu peux, de tes nouvelles.

"

LIT
Madrid, Arena! I 5 dupo, pral.
Samedi 8 avril 76, au soir.

Mon cher papa,
Mercredi dernier, en faisant des recherches à la Bibliothèque
du Roi ici à Madrid, j'ai rencontré l'indication de pièces qui intéressent l'histoire des collections de manuscrits grecs du Palais et
de la Bibliothèque Nationale: ces pièces étaient à l'Escurial 1 • Par
télégramme je demandai, le jour même, au P. Félix, s'il se trouverait à l'Escurial, - je savais qu'il avait l'intention de venir
I. On lit dans le Rapport de Ch. Graux, loc. cit., p. 196: « J'ai pris copie à
cc l'Escurial : 10 d'une lettre, probablement inédite, de Paëz de Castro à Mattbeo
« Vasquez, secrétaire de Philippe II, sur le prix des manuscrits grecs; 20 d'une

cc série de pièces inédites concernant la bibliothèque, riche en manuscrits
« grecs, de Francisco de Mendoza y Bobadilla, cardinal-évêque de Burgos (t
« r 566). » Mais il n'est pas possible Je savoir à quel moment précis il a copié

ces pièces, et par conséquent, si ce sont celles auxquelles il fait ici allusion.

545

CORRESPONDANCE D ' ESPAGNE

à Madrid dans ces jours-ci. Il me répondit que oui. Je repartis
donc jeudi à cinq heures et demie du soir pour l'Escurial, où
je repris possession pour trente-six heures de ma chambre à la
Casa de las Victorinas. Je ne pus me mettre au travail le
vendredi que sur les neuf heures et demie; cependant, à la
tombée du jour, à six heures et demie, sept heures moins
un quart, je prenais mes dernières notes. Je rentrai avec le
P . Felix chez lui, dînai encore ee soir avec eux. Aujourd'hui
matin, je revins à Madrid avec le train du matin, un train qui
est toujours en retard_ d'une demi-heure au moins et qui ne va.
pas vite : c'est pourquoi on l'appelle le train-bwrro, c'est-à-dire
le train-âne ( compare bourrique). Aussitôt déjeuner, j'allai chercher quelques derniers renseignements à la Bibliothèque de l'Université, touchai à la Casa Rothschild les derniers cinq cents francs
de ma lettre de crédit. - Mon hôtel payé, je prendrai demain mon
billet pour Barcelone directement, ayant huit cents francs en poche:
tu vois que je ne suis pas en peine. - Je passai trois fois cette
après-midi au Ministère de l'instruction publique. Finalement,
je constatai que le directeur, qui m'avait promis jeudi dernier
une lettre de recommandation pour le bibliothécaire de Tarragone, m'avait bel et bien mis dans la boîte aux oublis. Tant pis pour
lui après tout, je m'en moque et naviguerai fort bien - pour
une si petite affaire - de mes propres voiles. Je pris congé des
bibliothécaires de la Nationale, de M. Zarco, d'autres personnes .
J'allai rendre ensuite une dernière visite au comte de Nava quÎ,
guéri, retourne à son Ministère depuis deux jours : absent à
l'heure où j'y fus, je laissai une carte; puis chez la comtesse de
Montijo, qui rentrait de la promenade : elle me reçut toujours
de la même façon charmante; elle dit un mot seulement en passant de la pauvre jeune duchesse. La comtesse de Nava justement
était là. Je remerciai et pris congé. L'arrivée d'un autre monsieur
me permit de ne pas prolonger ma visite, qui fut courte et bonne.
J'allai alors
magasîn derriusiquedeîa Carrera SaûGër6nimo,où ·
j'achetai pour une trentaine de francs de chants et airs -populaires

au

Rwut l,hpaniqut ,

X!tJ .

3S

�-

- - - - - - - ----- - -- - - - - S47

CH. GRAUX

CORRESPOXDANCE D E PAG~E

tant pour piano seul que pour piano et chant. Je rencontrai à
six heures et demie le duc de Sesto à son bureau du Palais; réception
toujours des plus aimables. Je viens dediner, vaisaller payer deux
ou trois livres que je dois encore à Murillo, et la journée sera finie.
Demain matin, je fais ma grande caisse, la fais enregistrer avant
midi à la dobl.e pequeiia, sorte de grande vitesse. Elle arrivera par le
même train que moi ( départ demain huit heures vingt-cinq
du soir) à Barcelone, lundi sur les sept heures du soir. Je
compte partir un matin par le train de cinq heures pour
Tarragone, et rentrer par le train de quatre heures de l'aprèsmidi : cda, sans doute, le mercredi saint . Jeudi, je séjourne (?) à
Barcelone. endredi (?), départ pour Gérone - Perpignan Avignon - Lyon - Paris(?). A Paris je m'arrête peu ou point,
et suis à Vervin le jour ou le lundi de Pâques (?). Tu rnis que
toute cette fin est hypothétique. Quant à Valence, je n'y vais
plus : j'ai de uop bons renseignements négatifs.
Je reviens sur mes pas. Retiré aujourd'hui à la poste restante :
1° lettre Garbe du 3 ; il quitte Anger mardi, couche c soirlà dans ma chambre, et rentre à Paris la veille de Quasimodo;
2° lettre Wenck quej vous envoie dans la présente.
Quand j'allai voir M. Zarco, il me remit ta lettre datée du 3
arrivée le 6, et qu'il a gardée naturellement pendant tout I temps de
ma petite ex ursion à l'Escurial. J'avais reçu - j'ai dû le dire celle du 24 par Zarco etc Ile du 26 po te restante, à Madrid.
D'autre part, depuis mon n° L, tu as dû avoir le LI, expédié
à Angers le 3 courant.
J'ai copié l'homélie attribuée (sans doute à tort) à c Chrysostome. Quant au Sc il, malgré des titres appétis ants, c'était si fade
et si peu intéressant, - à cc qu'il m'a semblé, - qu'après en
avoir copié un bout je l'ai laissé 1 •
Le beau temps vient d'arriYer décidément ici il y a quatre ou

cinq jours. Il commence à faire pJS mal chaud dans le milieu de
la journée.
Tu dis, conformément à mes indications, que tu ne m écriras
plus. En effet, il n'y a plus moyen et, du reste, cc n'e t plus la
peine. Cependant, si tu veux et que cela ait quelque utilité, m'enYoycr un mot r6, rue des Écoles, pour le samedi saint?
Maman semble tenir à une Vierge blanche et à six chapelets
jaunes. Le motif, je ne le comprends point. Cependant, si l'occasion se présente, je verrai à Barcelon , car, pour moi, je n'y songeais plus du tout.
Je fermerai demain sur les midi avant d'aller au concert
Monastcrio. Dt.:main soir nous clin rons ensemble avec MorelF.uio qui est arrivé ici l 3, pour six semaines. J'attends au si
demain ici la dsite du Père Félix, qui doit venir faire quelques
achats pour son ménage.
Bonsoir. fa sant~ est toujour fort bonne : quant à la mine,
- il est vrai que je ne m'y connais point, - mais enfin je ne
crois pourtant pas être trop maigre.

0

LlII
Barcelone, Hôtel Peninsul:ir.
IO

avril 76,

11

h . du soir.

Ma chère maman,
Depuis ma lettre d'hier, concert Monasterio, dont ci-inclus le
programm 1 • Dîner à six heures. Départ de la gare à huit heures

1.

Le programme est accompagné de not~ manuscrites qui présentent un

réd intérêt. A propos du Srptette de Beethoven, Ch . Graux écrit : « Ils en
1.

Cf. Rappo,·t, Ùlc. cil., p. 210, et E. Lavisse, loc. ât., p. xxx1v.

passent, h.:s profanes! Les violons laissent à d.!sirer ». Un peu plusloin,au sujet
de la Jfarc/u ht'roiq11r de S:lint-Saëus, nous lisons : t&lt; Un seul applaudissement,

�549

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH. GRAUX

vingt-cinq, en première : j'ai tout un côté, quatre places, pour moi
seul; je m'étends, m'endors bientôt et jouis d'nn sommeil peu
interrompu jusqu'à quatre heures et demie du matin. A sept heures,
arrivée à la seconde gare de Saragosse,· où je mange une légère
o~elette (sur l'omelette, j'ai observé que les cuisiniers espagnols
étaœnt généralement assez forts). On remonte dans le train. Je
dévore dans ma journée deux nouvelles de Feman Caballero.
Nous entrons à neof heures et demie, rien qu'une demi-heure de
retard, à Barcelone. Ce voyage de vingt- six heures, qui a éreinté
tel de mes compagnons de voyage, nature douille1;te, ne m'a
point fatigué. Je suis ici à raison de cinq francs par jour, tout
compris. Mon intentiGn serait de partir d'ici le vendredi saint
par terre. Si mes combinaisons réussissent, je serai peut-être en
gaœ de Vervins le jour de Pftques à deux heures. C'est le plus
tôt que je puisse vous arriver, et encore ne dis-je que peut-être.
Je me sens tout heureux d'être à Barcelone, où je viens de
so~p~r, -entr'autres choses, un bifteck saignant, pour la première
fois, Je crms, depuis sept mois. Barcelone est presque de tout point
une ville française.
Le diner fut aujourd'hui au buffet de Lérida sur les deux
heures et demie de l'après-midi.
Mardi saint,

11

avril, 9 b.

1/ 2

du soir.

Dem~in à six h~ures du matin, je pense partir pour Tarragone
et revemr par le tram de quatre heures du soir. Visite de la bibliothèque, de la cathédrale et de la muraille cyclopéenne. J'ai une
bonne lettre de recommandation du professeur Manuel Mila y
Fontanals, de Barcelone : cela r.::mplacera celle que le distrait
directeur de l'lnstruction publique oublia de me donner à mon
réprimé par le silence général ,, . L' auteur observe que l' Ave Maria, de Gounod
a été " mal rendu », et, selon lui, la Mélodie en sol mineur de Monasterio est
"tout ce qu:U y a de faible. Monasterio est un jeune vaniteux. Le public madrilène en a fan son dieu: mais c'est percher trop baut pour lui"·

départ de Madrid. Si je trouve quelque chose d'intéressant à étudier, je ne me gênerai point pour rester à Tarragone une journée
de plus. Toute réflexion faite, ce serait mal entendu que, pour te
procurer le plaisir, ma chère maman, et à moi aussi, de nous trouver
réunis le jour même de Pâques an soir, je me prive d'une seule
recherche ou d'une visite, dont l'occasion ne se représentera plus :
je suis donc décidé à arriver à Vervins le lundi, ou le mardi, ou
même le mercredi, s'il est utile. Pourquoi pas, n'est-ce pas? Je
n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir p:is prendre le bateau français qui fait le service de Barcelone à Marseille: il pan tous les
mercredis; c'est trop tôt ou trop tard. Ce serait moins fatigant
que la diligence; mais c'est un d~tail, vu que je suis assez fort,
Dieu merci ! pour supporter quelques lieues de &lt;&lt; bagnole ».
Les Catalans sont charmants pour moi. Après bien des peines
et bien des courses, nous avons fini par découvrir dans une
bibliothèque particulière d'ici, celle de' D . José Carreras, - c'est
D. Manuel Mila qui m'y a cond1ùt lui-même, et il s'est dérangé
deux fois pour cela, - un Pindare du xrv• siècle sur papier de
coton. Il y a un temps infini que j'étais sur sa trace, le malheureux, sans parvenir à l'attraper. Il vient du monastère de Poblet.
Je l'étudierai tout à mon aise, c'est convenu, à mon retour de
Tarragone ' .
Le climat de Barcelone est bien plus doux que celui de Madrid,
et l'on dira ce qu'on voudra, j'aime mieux la ville de Barcelone
que celle de Madrid. Ils vont avoir ici, à leurs théâtres, la Sass,
peut-être la Nillson et toute une grande catégorie d'étoiles mâles
ou femelles . Tu sais que l'un des théâtres d'ici, le Lycée, est,
après la Scala de Milan, le plus vaste théâtre du monde.
Tout secondaire qu'est L'hôtel où je suis, il èst bien supérieur,
à mon point de vue français - et c'est le bon - aux fondas
madrilègnes. Barcelone, c'est presque un petit Paris, le côté phi- _
1. ~oir ci-dessous lettre LIV. Cf. Rapport, loc. cil., pp .
som111ai1·es, ?· 7.

1_92-1 9 3

et Notices

�S5r

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

lologique et le côté artistique étant seulement partiellement
réservés.
On m'a revu avec bien du plaisir chez Closas, le correspondant de Wenck. Il faudra que j'y dine en rentrant de Tarragone.
Je me couche. Bonsoir. A bientôt.

thèque où je parvins à découvrir un manuscrit grec, dont le
pauvre bibliothécaire avait totalement oublié l'existence. Je relevai en outre divers renseignements à l'usage de D. Mariano
Agui16, le bibliothécaire de Barcelone. Mon manuscrit grec ne
vaut pas cher, mais c'est toujours autant '.
Nous allâmes ensuite visiter les murailles cyclopéennes, qu.î
font encore sur une assez grande étendue la base du mur d'enceinte , leauel
est en narande partie romain, de diverses époques.
,
En un endroit ou deux, est restée en place une construction baptisée ibérique, pierres d'appareil, taillées régulièrement, portant
des lettres, étranges pour moi, qui (paraît-il) appartienn_e nt à
l'ancien alphabet propre des Ibères. 0 orgueil espagnol! D. Buenaventura me prouve que cet alphabet, quoique ressemblant
assez au phénicien, n'en provient pas, par l'admirable raisonnement suivant: les Espagnols n'ont pas coutume d'imiter les
autres peuples; ils tirent tout d'eux-mêmes. Donc, si l'alphabet
phénicien et l'ibérie11 se ressemblent, cela demontre la communauté d'origine, mais non point, gran&lt;l Dieu! que celui-ci dérive
de celui-lit. C'est comme Castelar qui se récrie aux Cortes, prétend:mt que, dernièrernent, ùans les conférences qu'ils ont tenues
ensemble, c'est lui qui a enseigne la république à Ga1!1betta et
aux r~publicains français, et nullement ceux-ci à lui Castelar. A
voir les fruits de ce bel enseignement! Plus n'en voudra être pèt;e
l'un ni l'autre.
Dans les parties romaines, attribuées à l'époque des Scipions,
le revêtement extérieur, et aussi intérieur, est « à bossages saillants » ( voir Philon de Byzance).
Déjeuner. Promenade, seul, dedans et dehors de la cité, fort
agréable (la promenade). A trois heures et demie, D. Buenaventura me vient prendre pour visiter le musée. Nous le voyons en
détail. U trouve bien dès civilisations superposées à Tarragone les
unes aux__ au.ti:es, lI.î!~ b_elle__ tête_de_ Gorgone, grecque, dans une

550

CHARLES.

LIV
Tarragona, Fonda de Paris.
De ma fenêtre je vois la mer :1 quelques cents mètres.
Soir du 12 avril 76 (mercredi saint).

Mon cher papa,
Ce matin, j'ai jeté ici à la boîte une lettre écrite pendant les
deux jours précédents à Barcelone. Sur l'enveloppe même, j'accusai mon arrivée ici à bon port. Il y a trois heures de chemin de
fer à petite, très petite vitesse, de Barcelone à Tarragone.
L'air est si bon à respirer dans ces pays-ci, situés sur la mer!
C'est un climat bien autrement clément que l'âpre Madrid.
Muni, comme je l'ai dit, d'une lettre du professeur Mila pour
le conservateur du Musée archéologique de Tarragone, D. Buenaventura Hernandez, je me fis voiturer en arrivant ici ce matin
directement à la maison de M. le Conservateur, qui se trouve
être - ô choses d'Espagne! - le mari d'une modiste, un brave
homme du reste, fort entiché de ses idées d'archéologue de province, peu instruit, dont le dictionnaire de Rich fait toute la
science '.
Tout aussitôt la connaissance faite, nous fûmes à la biblior. Ant. Rich, Dictionnaire des antiquités 1°0111aines et grecqties, traduit de l'an
glais sous la directioù de M. Chéruel. Paris, 1859, in-12.

r. Cf. Rapport, loc. cit., pp. 206-207 , et Notices sommaires, p. 228.

�CORRESPONDANCE D1 ESPAGNE

CH. GRAUX

grande mosaïque romaine. Bacchus enfant, sans tête et membres
mutilés, de marbre, beau style grec : on en fait nn Phidias, tout
simplement. Quelques inscriptions latines inédites que le conservateur ne m'a pas laissé copier ni estamper, se conservant la gloire d'en
prendre des estampages, quand il plaira à Dieu, et de les envoyer
à l'allemand Hübner ( celui qui vient de publier le Corpus des
inscTiptions latines de l'Espagne). Je suis revenu à la charge ce
soir; je me suis fait ami, j'ai écouté docilement l'histoire antéhistorique des Ibères et de je ne sais combien de peuples fiers et
libres . J'ai gagné la permission de copier demain deux inscriptions en petits caractères; - il semble qu'en insistant sur le fait
que les lettres étaient toutes petites, je diminuais leur importance dans l'esprit du bonhomme. Ce n'est pas une immense
découverte que ces deux pauvres petites inscriptions; mais je
serai au moins heureux, si elles sont ;vraiment inédites, de les
r~pporter à M. Léon Renier qui le~ publiera. Il s'agit de quelques
lignes seulement, et incomplètes '.
De sorte que je ne rentre à Barcelone que demain jeudi saint
au soir. Je monterai dans le train de Gérone ou samedi ou
dimanche. Je ne veux définitivement rien faire avec une sotte
presse, ni écourter la fin de mon voyage.
J'ai assisté à un long bout de Ténèbres en visitant la cathédrale. C'est vraiment la foi qui nous sauve : en Espagne, la religion, décidément, est presque un scandale. Ailleurs, je remarquai
que la messe des dimanches et fêtes est une sorte de rendez-vous
des garçons et des filles, lesquelles ne songent pas plus à prier
[que] les mâles. Les pollas se chuchotent et regardent à la dérobée
les polios, lesquels se postent de leur mieux pour bien fixer leurs
chacunes et se parlotent en riant. Les chiens viennent librement à
la messe et se livrent continuellement et impunément à des parties folles et bruyantes dans les églises. Ici, les Ténèbres sont une

1.

Cf. Rapport, loc. cit., p.

207.

553

agglomération de commérages ( commères accroupies sur les
dalles), de mioches qui jouent et crient; ce sont des promenades
et des allées et venues sans fin pour aller se poster à distance de
la vue distincte de l'une, puis de l'autre, etc. Et les enfants qui,
dès une heure avant la fin, commencent la fête des cc crécelles», 1
des maillets et des battements de mains, réprimés par des chuts
comme au concert ou au théâtre. A peine entend-on les
chantres. Dispute d'un clerc ou diacre avec un grand gamin qui
faisait ainsi du bruit; finalement le prêtre se rue sur le gamin et
le houspille par terre en le traitant tout haut du haut en bas. Moi,
franchement, je suis presque scandalisé de tout ce que je vois.
Je me dis qu'il faut que la religion soit bien forte pour résister.
Ce fut un tapage horrible et une joie générale pendant cinq
grandes ~inutes à la fin des Ténèbres.
Je me porte bien . J'embrasse tout le monde.
CHARLES.

Barcelone, Hôtel Péninsulaire.
Jeudi saint, 10 h. moins un quart du soir.

Ma chère maman,
J'ajoute les lignes suivantes, à la hâte, à la lettre écrite hier à
Tarragone.
J'ai pris le train là-bas aujourd'hui à trois heures et demie et
suis rentré à Barcelone à sept heures et demie. Dîner à huit heures.
Puis j'ai lu la Presse de dimanche dernier pendant un long bout de
temps, pour me remettre un peu au courant des affaires de mon
pays. A l'instant je remonte à ma chambre pour te donner les
présentes nouvelles. Je ·vais fermer la lettre et la jeter à la boîte de
l'hôtel même.
1.

Le texte porte « escarcelles

».

�554

555

CORRESPO~DANCt: D'ESPAGNE

CH. GRAUX

J'ai copié ce matin et estampé mes deux toutes petites inscriptions latines pour M. Renier. Vu la cathédrale et son cloître,
à loisir. Commencée en byzantin, achevée en gothique. Elle est
de tous genres et de toutes époques en somme, lourde, inélégante :
je ne peu~ pas dire que cela me semble beau. Quelle différence
avec la vieille cathédrale de Salamanque, dont on n'entend presque
jamais parler, qui est byzantin pur et si souvèrainement élégante,
surtout l'abside vue de dehors! A qui me reprochera de n'avoir
vu ni Cadix ni Malaga ni le monastère de Montserrat, ici, près de
Barcelone, je rép,mdrai : « Vous avez visité Salamanque? Non. - Eh bien! allez vous coucher; vous avez [ vu] ce qu'on
est convenu de visiter et rien de plus, et vous n'avez rien vu. »
Demain, je vais tâcher d'étudier mon Pindare ici.
Dans ces jours-ci on ne fait rien et on ne fait rien de bien en
Espagne . Sous prétexte qu'on visite toute la journée toutes les
églises de la ville, il n'y a plus d'omnibus, on supprime la moitié
des trains au chemin de fer, etc., etc. Les soldats, les marins vont
en corps aux Saints Sépulcres; mais ne croyez pas qu'ils prient.
Ils sont là debout, deux par deux, qui se regardent en riant.
Enfin, samedi, j'espère trouver les bureaux ouverts et pouvoir
expédier ma grosse malle à Paris. Je garderai avec moi ma valise.
Tu vois que je ne puis point partir d'ici avant Pâques. Si je pars
le 16 (jour de Pâques) :\ six heures du matin, je serai à Vervins le
mercredi dans l'après-midi ou le soir. Vofü le probable maintenant.
Ma santé est toujours aussi bonne.
Prends patience deux ou trois jours, puis j'arriverai enfin.
Je vous embrasse bien tous.
CH . GRAUX .

LVI
Madrid, dimanche midi
Arenal, 15 dapo,

[20

juillet 1879].

2°, izq.

Mon cher papa,
Je suis installé. Le train est arrivé sans retard et sans encombre.
J'ai supérieurement dormi de Burgos, dix heures et demie soir,
à Avila, cinq heures et demie matin, étendu sur ma banquette.
A la Venta de Banos (bifurcation de Santander), j'ai été réveillé
à minuit et demi par un second voyageur qui entrait dans le
compartiment oü j'étais seul jusque-là et qui s'installait sur
l'autre banquette. Je me suis rendormi de suite. Le matin, nous
avons causé beaucoup. Je l'ai mieux regardé et j'ai cru reconnaître le maréchal Bazaine. C'était lui, comme je m'en suis
assuré depuis ... . . . . . ........... . .......... . . . ..... • • • • •

. ... . .... . . . .. . .... . ......... . ....... .. ... . ......... .
J'ai quelques courses à faire cette après-midi. Pas la moindre
fatigue . Heureux de me retrouver ici. Je vous embrasse. Envoie
ce billet à Garbe (45, rue d'Ulm) après l'avoir lu. Je vous
embrasse bien tous. Température des plus modérées jusqu'à ce
matin : ici, à Madrid, il fait une bonne chaleur, pas étoutfante,
beau soleil.
CH. GRAUX.

r. Ici commencent les lettres du deuxième voyage. Sur l'objet de ce deuxième
voyage, voir E. Lavisse, loc. cit. , p. XL.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D ESPAGNE
0

LVI
Madrid,

21

juillet [1879], 7 h. soi r.

Arena!, 15 dupa.,

20,

izq.

Mon cher Garbe,
Tu as dû recevoir déjà, par Vervins, avis de mon arnvee 1c1.
Quand cette lettre ne te servira plus à rien, envoie-la à ton tour
à Vervins.
J'ai oublié : Xénophon, Cyropédie, édition L. Dindorf, un gros
volume in-8°, cartonné à l'anglaise, en rouge. Il est dans ma
bibliothèque, la première en entrant, troisième rayon en comptant de bas en haut, l'un des derniers livres avant la bibliothèque suspendue. Avec ces indications, tu le trouveras. Envoiele moi par la poste, et recommandé. Il faut, tu sais bien, que le
paquet puisse être facilement ouvert : ainsi mets-le dans une
grande enveloppe que tu ne colleras pas, mais que tu ficelleras
seulement. Tu trouveras peut-être une enveloppe assez grande
dans un de mes cartons, entre la cheminée et le cabinet à habits,
rangée (verticale) du milieu, deuxième carton en comptant de
haut en bas. Sinon, achètes-en une. Expédie à l'adresse :
Rozansk.i, bibliothécaire de San Lorenzo, à l'Escurial, près Madrid
(pour Graux).
Hinojosa 1 est venu me voir hier dès midi, et m'a piloté une
partie de la journée : il m'a demandé de tes nouvelles. Ce garçon a une prodigieuse mémoire. Le soir, nous avons été promener au Prado, les Champs-Élysées de Madrid, et terminé la
journée en mangeant des glaces au coco.
Mon manuscrit de Plutarque va faire une révolution dans la
1.

Il s'agit de M. Eduardo de Hinojosa.

557

constitution du texte des Vies Parallèles 1 • Je crois que je vais le
collationner en entier au lieu de passer mou temps à copier
Choricius d'un bout à l'autre'.
J'étais ce matin à neuf heures sonnant à la Bibliothèque Nationale, où j'ai retrouvé mon monde aussi heureux de me revoir que
moi d'être là. J'y ai rencontré Louis Lande 3 qui voyage pour la
Revue des Deux-Mondes, et, entre temps, copie des pièces relatives à
l'lnvind ble Armada; il part après-demain pour Valence et nous
ne nous retrouverons qu'en septembre. Ne demeure-t-il pas justement en face de moi, non pas la maison juste en face, mais la
maison voisine de celle-ci? Curieuses coïncidences. L'aimable
Zarcoavait fait ce que je lui avaisdemandé par lettre: j'ai trouvé
après-déjeuner à la Bibliothèque du Palais le manuscrit de Choricins qu'il avait fait venir pour moi de la Bibliothèque Nationale;
de sorte que, d'ici à la fin du mois, je suis sûr de pouvoir travailler sur les manuscrits six bonnes heures au moins par jour.
Ce soir, je vais, en te quittant, aller bavarder chez le libraire
Murillo, où je rencontrerai sûrement quelques amis.
En passant chez moi, si tu trouves sur ma table la Revue Critique du 19 juillet, envoie-la moi en la faisant réaffranchir de ce
qu'il faudra à un bureau de poste.
Et dis à mon concierge : quand les lettres qu'il me renverra
viendront de France (et par conséquent ne seront affranclües que
de quinze centimes), de compléter l'affranchissement pour que je
1. Voir Rappo1·t sur une seconde mission en Espagne (dans Les Articles originaux, pp. 213-223; publié d'abord dans Archives des missions, 3• sér., VII,
188t, pp. 73-83), p. 213 . Cf. E. Lavisse, loc. cit., p. XL, qui cite ce passage de

la présente lettre.
2. Pendant le voyage de 1879, Ch. Graux voulait, primitivement, copier les
manuscrits de Choricius. Cf. E. Lavi5se, ibid.
3. Lucien Louis-Lande, agrégé des lettres, ancien élève de !'École Normale
Supérieure, né à Bordeaux en r847, mort, assassiné, en Espagne en 1880, a
é~rit dans la Rroue des Deux-Mondes un certain nombre d'articles concernant la
Péninsule.

�CH. GRAUX

ne paie pas ici double taxe. Lui qui est facteur doit savoir comment il faut arranger cela. En rentrant, je lui tiendrai compte
naturellement de tous les timbres-poste qu'il aura dépensés pour

m01 .
Il fait merveilleusement frais dans l'intérieur dt's maisons,
ici, malgré le soleil ardent de la rue. Depuis Longtemps pas Le
moindre nuage ni La nuit ni le jour.
Je t'embrasse.
Ton
CH. GRAUX.
Donne de mes nouvelles aux amis .

LVII
Madrid, 25 juin Ouillet 1879), au soir.

Mon cher papa,
Aujourd'hui c'est la fête de S. Jacques, le patron de L'Espagne.
J'ai passé la journée à faire des visites au lieu de collationner mes
manuscrits, car les bibliothèques sont fermées. Mon Plutarque
(huit biographies seulement, par exemple) est véritablement une
trouvaille : cela améliore beaucoup le texte'. Mon voyage scientifique est très bien commencé, et il y a espoir qoe mon temps et
r. Ce manuscrit de Plutarque (Bibl. Nat. N. 55.) a servi de base auX, éditions
scolaires de la Vie de Démosthène et de la Vie de Cicéron que Ch. Graux a donnees chez Hachette en 1881 (réimprimees, avec additions, dans Les Textes grecs,
pp. 301-396 et pp. 397-519.) En outre, ce ms. a fourni à notre auteur le sujet
de sa thèse laùne de doctorat ès-lettres, De P1utarchi codice manu scripto Matritwsi injuria neglecto, Paris, 1880, in-8, 57 pp. (extrait de Revue de philologie, V,
1881, pp. 1-57; reimprimé, avec additions, dans Les Articles originaux, pp. 345 412). Voir aussi Rapports de 1879-80, loc. cit., p. 213 et pp. 216-217 et
E. Lavisse, loc. cit., p. XL.

- - - ~ -- - - - - - -- - - - -- -- -- - - CORRESPONDANCt D ESPAGNE

559

mon argent auront été bien employés. C'est bien plus facile que
la première fois. A Saint-Jacques de Compostelle (Santiago, en
Galice) je vais y aller probablement à la fin d'août en compagnie du
Père Fita, le plus savJ1it jésuite d'Espagne, et de Don Aureliano
Fernandez Guerra, le meilleur épigraphiste et géographe d'ici
pour l'Espagne ancienne; on les appelle là-bas pour diriger
quelques fouilles, car il se dit qu'on vient de retrouver le tombeau
de Saint Jacques lui-même, et le Père Fita, qui est charmant et
avec qui je suis en rapport depuis trois ans, m 'offre, puisque je
dois aller là-bas, d'être leur compagnon de route'. J'ai reçu aujourd'hui, avec l'adresse mise par toi, la carte de Louis Havet 2 ; du reste,
elle s'est croisée avec la réponse par anticipation que je lui ai
envoyée mardi dernier d'ici. Lis bien attentivement !'Officiel
tous les jours pour me tenir au courant des quelques nominations
ou changements dans le personnel qui pourraient m'intéresser;
car, bien quel'O.fficie/ français soit ici à ma portée, je n'ai pas
beaucoup le temps d'aller le lire. Repasse même à mon intention
tous les journaux depuis le r 5 courant. A-t-on nommé le directeur de l'Enseignement supérieur qui remplacera M. Du Mesnil 3?
On parlait, q~and j'ai quitté Paris, entre autres personnes, de
M. Zévort 4 • Ecris-moi, pour ta part, au moins une fois par
semaine. Les lettres arrivent ici le troisième jour après leur
départ de Vervins. Je ne partirai sans doute que le 2 ou le 3
r. Ch. Graux ne fut pas de ce voyage, ainsi qu'il appert des lettres postérieures. MM. F. Fita et A. Fern.lndez Guerra ont publié, à la suite de cette
~xcursion, leurs Recuerdos de tm viage d Santiago de Galicia, Madrid, 1880,
m-4.
2. Actuellement membre de l'Institut, professeur au Collège de France,
directeur d'études à l'Ecole des Hautes Études, chargé de cours à la Faculté des
lettres.
3. M. Armand du Mesnil, diucteur de l'Enseignement supérieur de r870 à
1879.
4. M. Ch. Zévort, ancien recteur, était alors directeur de l'Enseignement
secondaire.

�CORRESPONDANCE D 1ESPAGNE

CH. GRAUX

pour l'Escurial. Santé irreprocbable. Je vais aller au concert ce
soir en plein air; on jouera entre autres l'ouverture de la Grotte
de Fingal!, de Mendelssohn. Je vous embrasse bien.
Ton fils,
Ctt. GR.
LVIII
Madrid, 31 juillet [1?79], matin.

Mon cher papa,
Santé excellente. Très content de tout. Écrirai probablement
dimanche. Dois al1er m'installer à l'Escurial, Casa de las Victorinas ( où O. Felix m'écrit, à la date d'avant-hier, que mon appartement est préparé) seulement lundi prochain. Vous pouvez m'y
écrire. Ce matin, suis pressé. Ai reçu le Bulletin officiel qui portait la nomination de Dumont', que j'arnis prévue la première
fois qu'on a parlé du départ de Du Mesnil. Il y a lieu de se féliciter de cette nomination, étant donné que Du Mesnil devait quitter la place. Je vous embrasse bien.
Ton fils,

avec !es compagnons de la maison où je vis, avec les ingénieurs
de l'Ecole forestière, D . André Llaurado, le correspondant de
M. Collignon r, et Alcober, que j'ai retrouvé ici et dont j'avais
fait la connaissance à Salamanque au précédent voyage, un
des meilleurs ingénieurs de l'Espagne, qui m'a présenté
ce matin au sortir de la messe à sa femme et à sa fille, et
chez qui j'irai quelquefois le soir; excellente amitié avec le
Père Félix. Découvertes intéressantes : je reconstruis l'histoire de
la formation des collections diverses de manuscrits grecs que j'ai
rencontrées en Espagne, y compris, et surcout, celle de l'Escurial.
C'est du travail tout neuf que je fais là, surtout en ce qui concerne la méthode employée 2 • Bref, cette vie est extrêmement
agréable et je n'ai qu'un regret, c'est que le temps passe si vite.
Je suis ici sûrement jusqu'au r•' septembre. Il est probable que
je dépenserai la première quinzaine de septembre à faire le
voyage de Portugal et de Galice-Asturies-Léon i . J'achèverai septembre et commencerai octobre à Madrid, occupé autour de mon
Plutarque et de mes photographies. Je terminerai mon expédition par un nouveau séjour d'une ou deux semaines ici, si bien
que je n'espère plus être de retour à Paris avant le 20 ou 25
octobre. Je vous embrasse bien.
Ch. Gr.

CH. GR.

LIX
L'Escurial, près Madrid, Casa de las Victorinas.
Dimanche 17 août 1879.

Mes chers parents,

r. M. Ch. Ed. Collignon était à cette époque sous-directeur de !'École des
Ponts-et-chaussées.« Ch. Graux avait été présenté par M. Bourget à M. Collignon, chez qui il allait faire de la musique dt: quatuor à cordes. " H. G.
2. Cité par E. Lavisse, loc. cil., p. XLI. Voir ci-dessous lettre LXII .
3. Ch. Graux ne réalisa pas ce projet. Cf. ci-dessous lettres LXII, LXIII et
LXVI. Les manuscrits grecs de Portugal ont été décrits par M. Alb. Martin,
d,ins Notices sommaires, pp. 299-308.

Je me porte bien et je me plais beaucoup ici. Bonnes relations
1. M. Albert Dumont, ancien directturde !'École française d'Athènes, a été
directeur de I Enseignement supérieur de 1879 à 1884.

Rtt1ue bispanÎtjJJe.. xm.

�CORRESPONDANCE D'ESPAGNE
CH . GRAUX

LX
L'Escurial, près Madrid, Casa de las Victorinas.
24 août 79.

Ma chère maman,
J'ai reçu hier soir ta bonne lettre du 20 courant. Comme je suis
sorcier, je la désirais et l'attendais . Dieu mer.ci! je t'aime bien mieux
tranquille a mon endroit qu'exaltée et que la tête à la diable; mais
enfin il ne pouvait pas m'être désagréable de te voir réclamer les
lettres qui te sont dues. C'est assez te dire que je ne t'en veux pas
de la longue lettre de demi-gronderie que tu m'as lancée. Toi, de ton
côté, pardonne-moi la sécheresse des cartes-postales dont je me suis
contenté jusqu'à présent. Tu as vu percer au travers de leur laconisme l'expression de la situation très heureuse dans laquelle je
me trouve ici. Le fait est que je jouis largement de mes vacances
et de mon voyage. Six heures et demie à sept heures par jour de
travail fort intéressant à la bibliothèque; deux ou trois heures de
travail sur mes notes en rentrant le soir à la maison ou le matin
avant de la quitter; un peu de correspondance par-dessus le marché : voilà pour les occupations sérieuses. J'ai fait la découverte
d'un Plutarque, qui sera l'occasion l'hiver prochain d'un travail
gui fera un peu sensation parmi notre monde de philologues; j'ai
commencé le mois dernier, et j'achèverai le mois prochain de
dépouiller ce petit trésor, qui est à Madrid. Ici à l'Escurial, j'ai
entrepris une recherche historique sur la formation des collections de manuscrits grecs de l'Espagne, en me servant d'une
méthode en grande partie neuve, que j'ai imaginée sur place; tout
le mois j'y ai travaillé sans relâche, et je vais y consacrer encore
à peu près toute la semaine prochaine; en octobre, je re\."iendrai
passer ici le temps qu'il faudra pour mener à bonne fin l'entreprise. Tu vois que la réussite de mon voyage au point de vue

scientifique est désormais 2.ssurée. J'ai envoyé il y a quelques jours
au Ministre un rapport sur tout cela' . Les dimanches, les jours de
fêtes et tous les soirs des autres jours, il me reste des moments
auxquels je n'ai pas attribué d'occupation fixe. Alors je me laisse
aller à la flânerie espagnole . Presque chaque jour je fais avant le
dîner de huit heures du soir une assez longue promenade d'une
heure et demie ou deux heures, le plus souvent avec le Père Félix,
d:aut~es fois ~vec l'ingénieur Llaurado, en compagnie d'ordinaire
d un Jeune plulologue allemand comme troisième: ils' appelle Gustave Lowe et a beaucoup d'avenir 2 • Nous faisons bon ménage, et
nos promenades en tête-à-tête quelquefois après le repas sont fructueuses à l'un et à l'autre, à cause de la plus ou moins grande
expérience des bibliothèques de divers pays que nous possédons
l'un et l'autre, à la suite de nos voyages respectifs. Il est musicien .
Il est question qu'on fasse un peu de musique ces jours-ci avec
nous : le piano est trouvé, et ce sera Lowe qui le tiendra. On
me cherche un crin-crin .
°=ue tu es folle de rêver pour moi des dangers à chaque fille
que Je rencontre sur mon chemin ! Ce sera orgueil, si tu veux,
de ma part, mais j'ai plus d'expérience que toi de la vie, et bien
des choses que tu ne fais que pressentir ou deviner, je les connais.
Nous ne sommes pas homme pour rien,et ilme serait bien difficile de marcher dans la vie en posant mes pieds aux endroits que

I. C'est l_e rapport qui figure dans les Archives des missions, 30 sér., t. VU,
pp. 73 et smv., et dans Les Articles originaux, pp. 213-2r5; il est d:itéde l'Escurial, 19 août 1879.
2. Sur Gustave Lœwe (1852-1883), voir Em. Chatelain, Notice siw Gustave
L_œwe, dans R~ue de fhilolo1;ie, VII (1884), p. 106-107 et Geo. Gœtz, Nekrolog
[ur Gustave Lov..•e, u:ei/and _Custos. an der Gottinger Bibliothek, Berlin, 1884, gr.
'.n.-8, 17 pp. (Extrait du Bwg1·aplmcbes ]ahrbrnchfür Altertbumskunde). Rappelons
1c1 q~e Gust. Lowe a été un hispanisant de très grand mérite, comme en
tém?1gnent ses Exempla scripturae visigoticae qu'il a publiés avec P. Ewald
(H~1delberg, 1883, in-fol.) et sa Bibliotbeca patrum latinormn bispanùmsis, mise
au 1our par W. v. Hartel (Wien, 1887, gr. in-8 ; extrait des Sitzu11gsber. d. k.
Akad. d. Wiss.)

�CH. GRAUX
CORJŒSPO

ton amour maternel me marquerait. Contente-roi de me voir
sortir sain et sauf de toutes Jcs phases successi,·es du voyage de
la vie, et ne m'en demande pas plus. Je mène une exi tence paisible, aussi peu orageuse que tout cc qu'on peut rêver, ici, dans un
pay de mœurs si 111ples et sans raffinement : où diable ton imagination va-t-ell pêcher des amour , des rivaux, des suj~ts de
drame? i mon expédition, comme j'ai tout lieu de le croire,
s'achèv &lt;le la même façon qu'elle a été jusqu à ce jour, je rentrerai à Paris bien repo é et bien préparé pour la saison d'hiver :
car, je te le répète, il y a longtemps que je n'ai été aussi libre Je
ouci, longtemps que je n'ai vécu à ce point sans songer que je
,'ivais, - c qui st, à mon si:ns, presque un idéal de vie, comme
de Jigér r sans songer qu'on a un estomac. Toute mon activité
est tournée contre les difficultés de ma recherche historique.
Chaque jour il y a à obtenir de nouvelles fa,·eurs de Don Félix,
Je nouveaux biais à inventer pour tourner les règlemeu , Jes
coutumes, triompher dt! ses résistances, car, ignorant comme il
l'est des exigence d'un travail scientifique, il st mille besoins
qu'il ne peut comprendre et qu'il prend ouvent en Jui-mC:me
pour des caprices de ma part. La jalousie de ses confrères nés
Espa 0 ools,à laquelle il sesencsanscesseen butte, le r nd précautionneux. 11 faut toute l'amitié qu'il me porte pour faire pour
moi tour ce qu'il e décide à fair chaque jour. Tu comprends,
ma chère maman, que toute ma tension d'esprit est dirigée de cc
côté, pour ne jamais passer la mesur et obtenir cependant mon
nécessaire. Deux soirs au moins sur trois, je vais prendre le thé
chez lui; on y cause sou\·enr de toi. Je manie avec bien plus de
facilité qu'à l'autre voyage la langue espagnole, et cela contribue
beaucoup au bien-l!tre général que je ressens. La chaleur ici n'est
pas étouffante, et je suis bien mieux, bien plus au frais - il n'y
a pas de doute - que je ne pourrai · me trouver à mon logis de
Paris. M. Camus I n'a pas besoin de se presser: le courses de
1. M. Camus, avoué près le Tribunal civil dt: Vervins, avait coutume de
faire un voyage cl.iaq•Je année, pendant les vacances. H. G.

·o.

NCE o'ESPAG, 'E

taureaux durent jusque vers le deuxième ou le troisieme
dimanche d'octobre. Pour Je moment, elles sont suspendues à
Madrid, où elles ne reprendront gucre que dans une ou d ux
semaines. Je lui écrirai directement un de ces jours. Pour le
moment, j'ai rapporté de la bibliothcque quelques pièces que je
Yeux copier dans mon après-midi et la soirée d'aujourd'hui
dimanche et le soir et le matin des jours suivants. Tant que
cela ne sera pas terminé, il ne faut pa me demander d'écrire une
autre longue lettre. Du reste, je serai heureux de pouvoir te faire
plaisir en lui communiquant les renseign ments qu'il désire :
c'est dans mes principes de chercher à obliger mon prochain,
qui, en Espagne et partout, me le rend bien. - Lowe
revient il y a huit jours du Portugal, où il n'y a pas trace de
mauvaise maladie ; il a rapporté une impression délicieuse de
ce charmant petit pays. Je t'embrasse bien; je ne Yeux pas que tu
m'en veuilles; prends patience, et pardonne-moi mon sans-souci
espagnol. Embrasse bien papa pour moi, et dis à papa Graux que
je fais un beau voyage et que je l'embrasse.
Ton fils,
Charles.

Escurial, près Madrid, Casa de las Yictorioas.
Dimanche 31 août 1879.

Mon cher papa,
Je cr is n'avoir pas écrit depuis dimanche dernier: je me proposais d'écrir une longue lettr à maman ou à toi ce matin;
mais je ne me suis levé qu'à dix h ure , ayant travaillé avec Llaurado hier jusqu'à une heure du matin (il s'ao-issait de traduire
un article rédigé en allemand sur l'influence de l'eau du sol sur la
,·égétation). J'ai gobé mon œuf cru, suis allé à la messe de onze

�CORRESPONDANCE D ESPAGNH

CH . GRAUX

heures, au sortir de laquelle on rencontre toutes ses connaissances
se promenant dans le cloître; j'arrangeai ensuite les chevilles du
violon qu'on m'a trouvé ici, avec de la craie et du savon· car ce
' .
soir, on doit faire un peu de musique mi-vocale, mi de 'violon
Le diable de piano que nous avons est d'un ton trop bas, en
sorte que je suis obligé d'accorder mon violon un ton plus haut
que le piano et de lire en clé d'ut quatrième ligne. Enfin on se
distrait tout de même. J'aurais pu écrire à la suite de mon travail
de l'après-midi, si, de quatre heures et demie à six heures et
demie, Don Felix ne m'avait entraîné dans la montagne. Tout
à l'heure je dîne chez lui; et c'est en deux temps que je vous
embrasse, cinq minutes avant le départ du courrier. Ce soir,
Don Félix veut bien venir à la musique; au surplus, c'est chez
Alcober, son grand ami. Bonne santé.
Ton fils,
Ch.

GRAUX.

Je pars d'ici pour Madrid le 8 septelllbre. M'écrire ici avant
mon départ.

LXII
L'Escurial, mardi soir,

2

septembre 1879.

Mon cher papa,
C'est seulement hier que j'ai su enfin de bonne source l'heure de
l'unique départ quotidien du courrier de l'Escurial pour [laJFrance:
cinq heures de l'après-midi, alors que j'avais toujours compté sept
heures. Ainsi, plusieurs de mes lettres ou cartes ont dû vous parvenir avec vingt-quatre heures de retard sur mes prévisions, et
c'est le cas, par exemple, de ma postale de dimanche. Le personnel des postes est toujours aussi ignorant de son service aujourd'hui qu'à mon précédent voyage.

J'ai lu dans uu journal espagnol un résumé de ce qu'on a
appelé le manifeste du Prince Napoléon . Je pensais presque que
tu m'en enverrais le texte, devant l'avoir reçu, ne serait- ce que
dans le journal bonapartiste du département. En raison du peu
de lettres que tu m'envoies, je te conjecture ou occupé ou tour~
menté, l'un ou l'autre plus qu'à l'ordinaire. J'aime à croire que
ce sera « plus occupé qu'à l'ordinaire», car je ne veux pas croire
que tu sois plus tracassé que de justice, parce que moi, par
exemple, j'étais resté longtemps sans é,·rire. C'est qu'à vrai dire
le temps est encore assez rempli ici, et, dans les six semaines de
voyage que je vais bientôt avoir derrière moi, j'ai abattu pas mal
de besogne. J'obtiens des résultats assez considérables dans mon
étude de la bibliothèque de l'Escurial au point de vue de l'histoire
de sa formation, assez considérables même pour que je songe
sérieusement à en faire le sujet de ma thèse latine, laquelle se
trouverait ainsi prendre une importance à peu près égale à celle
de la thèse française. Je l'intitulerais : « De la formation des
Bibliothèques de n.1anuscrits grecs de l'Escurial et de Madrid . » '
Cela me reporte au temps de Charles-Quint et de Philippe II;
mes acteurs sont les évêques et quelques ambassadeurs espagnols
du temps, les grands humanistes de la seconde moitié du xvre
siècle, les secrétaires de Philippe II; la scène se passe en Espagne
et en Italie (Venise, Rome, la Sicile, Naples). La méthode consiste dans un examen extrêmement minutieux des manuscrits
eux-mêmes au point de vue des renseignements que peuvent
fournir les noms de possesseurs, ou les maTques de classement,
ou les armes, ou les fers de la reliure, examen dont les résultats
sont rapprochés: 1° de quelques inventaires anciens de bibliothèques privées que je retrouve dans les archives de l'Escurial ou
I. Ainsi qu'on le voit ici et dans les lettres suivantes, Ch. Graux a hésité
quelque temps avant de consacrer sa thêse française à un Essai sur les origi11es
du fonds grec de l'Escurial, Paris, 1880, in-8 (Bibliothèque de l'École des Hautes
Études, fasc. 46).

�568

CH. GRAUX

de Madrid; 2° d'indications tirées de la correspondance des
savants, évêques, ambassadeurs, etc ., dont j'ai parlé ci-dessus;
ou 3° de notes recueillies dans les registres d'entrée des bibliothèques 1 • La composition d'une bibliothèque privée est en rapport
avec les études et la tournure· d'esprit du possesseur; l'histoire
individuelle des manuscrits rt la détermination de leur provenance est un élément précieux pour le classement des manuscrits,
qui est la base de tous nos travaux critiques. Tu vois d'ici la
double portée du travail auquel je me suis attelé. J'aurai aussi
l'occasion de retracer les conditions du commerce des manuscrits
grecs dans la seconde moitié du xv1• siècle ; je commence à connaître plusieurs de ces copistes aussi à fond que M. Matton, de
Laon, ses papetiers 2 : par exemple, je ne pense pas pousser jusqu'à
leurs femmes et enfants. Je suis tout réjoui de l'idée qui m'est
venue dans ces derniers temps (voilà quinze jours que je la
rumine) de faire de cette étude ma thèse latine. Outre l'intérêt
qu'elle présentera, j'y trouve l'avantage de pouvoir travailler en
même temps à deux fins: la composition de ma thèse fera avancer considérablement mon catalogue d'Espagne. Je calcule que,
après avoir consacré le semestre d'hiver à mon édition de la Vie
de Démosthene ; et à la rédaction d'une brochure ( que je songe à
insérer dans la Bibliothèque de ]'École des Hautes Études) sur les
manuscrits existant en Espagne des biogr.1phies de Plutarque 4, je
pourrai me mettre sérieusement dès Pàques prochain à l' élaboration de ladite thèse latine; à moins que je ne continue à amasser lentement des matériaux pour ce sujet, tout en commençant
1. Cf. E . Lavisse, loc. cit., p. XLI; voir Rapports de 1879-80, loc. cit.,
pp. 2r3-2r4.
2. Aug. Matton, alors archiviste du département de l'Aisnt·. &lt;&lt; Vers 1879,
M. Matton faisait des recherches sur les fabricants de papier de notre région,
où, actuellement, cette industrie a cessé d'exister. » H. G.
3. Cette édition a paru en décembre I 880, bien qu'elle porte le milléstme de
I 88 r. Cf. Les Te..:les grecs, p. 301 ,. n. I.
4. Ce dessein n'a pas eu de suite.

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

ma thèse française sur les sièges. De toute façon, je serai conduit
à faire un voyage à Munich et un autre à Londres, tous deux, du

reste, relativement courts, dans un délai de deux ans au plus.
Je vais tâcher de m'arranger de façon à aller passer trois ou quatre
semaines à Munich pendant les vacances de Pâques de r88o:
ce voyage, et plus tard celui de Londres, d' ailleurs à mes frais,
car il ne s'agit pas d'épuiser la bonne volonté du Ministère.
Je vis ici très tranquille. Don Félix m'aime, il n'y a pas de
doute, énormément. Excellentes relations : Lowe, que j'appelle
le lion (c'est ce que veut dire lowe en allemand) est un excellent
camarade, et a suffi pour constituer ici avec moi un milieu philologique pendant tout le mois que nous venons de passer ensemble.
Lowe part vendredi matin pour Madrid, et le vendredi ou le
samedi d'après se remet en route pour la Saxe, sa patrie. Moi, je
n'aurai terminé ma premiere révision des cinq cent quatre-vingts
manuscrits d'ici que samedi ou mardi prochain: ce n'est qu'alors que
je partirai pour Madrid. Presque aussitôt, vers le I2 ou le 14 courant, je ferai ma petite excursion à Lisbonne, à titre de voyage
presque de pur agrément et de repos : car j'aurai peu à travailler
là-bas, c'est sûr. La suite de l'excursion en Galice, Asturies, etc., est
à peu près abandonnée: il faut que je coure au plus presse, qui est
mon triple travail (Plutarque, histoire des bibliothèques, les
photographies) à l'Escurial et à Madrid. Faites-moi parvenir des
nouvelles poste restante à Madrid entre le 9 et le r2 courant. Je
vous indiquerai quand le moment sera venu de m'en envoyer
ensuite à Lisbonne. J'aurai · 1a photographie d'une page que je
viens de choisir tout à l'heure dans le fameux manuscrit qu'a
possédé S• Jean Chrysostome, et qui est dans la chambre aux
reliques de l'Escurial '.C'est le photographe d'ici, un brave homme
avec qui je suis devenu bon ami depuis une quinzaine de jours, c'est
lui, dis-je, qui fera la chose, et, pour ce manuscrit, sans que je m'en
mêle. Cela réussit grâce à ce fait que ledit brave bonhomme de
r . Voir ci-dessus lettre LI.

�570

CH. GRAUX
CORRESPO. DA.'CE

photographe est au plus ami avec le vieux Pc'.:re Pagès, le supérieur
du monastère. Ce n'e t qu'en rentrant à Madrid que je trouverai
de nouvelles de Dujardin (l'héliograveur) et que je pourrai .:ommenc r à m'occuper sérieusement de ma campagne photographique: personnelle. Je jouis d'une xcellente santé, et \'OUs
voyez que mes affaires sont en bonne voie. Je vous embrasse bien
tous.
Ton fils

Ch.

GRAU,.

o'ESPAG,'E

57 1

je sais dès maintenaot la provenance de plus des trois quarts. Je
vais cette emaioe-ci prendre un à un les récakitrancs pour tâcher
d'en réduire quelques-uns à merci ' par di,·crs moy 11s simples et
rapides que j'ai dl!s maintenant en main. Plus tard, en octobre,
je verrai par d'autres moyens, qui ne s ront applicables qu'alors,
s'il sera possible de tirer au clair l'origine de ceux qui auront
résisté aux premiers efforts. C'est samedi soir que je :ne propose
de rentrer à Madrid. J'ai rendez-vous dimanche matin aYec
:incho Rayon, le bibliothécaire du
inistère de l'Inscruction
publique, excellent homme et fort mon ami, pour nous entendre
au sujet de notre campagne photographique et commencer la
chose des las mai ne prochaine. Le Portugal-ceci \'a te réjouir c t reculé un peu; j'en ferai un voyage presque de pur agrément,
très court, fin septembre as ez probablement. J'ai renoncé à aller
à antiago, d'ou d s amis sûrs qui y vont, me rapporteront les
rens ignement qu'il me faut. C'est que, pour venir à bout des
traYaux commencés, je n'ai que peu d'instants à perdre. Garbe
vient de m'écrire du ou,·ion ou il est depuis quinze jours; sa
lettre m'e t arrÎ\'ée ce matin : il me raconte la fin de son voyage
d'Angleterre, ne me parle pas de sa santé - d'où je conclus qu'il
va bien - fait ses affaires afin d'être complètement libre pour
le moment de l'ouverture de la chas e fixée, dit-il, au 1 5 courant, ne sait pas encore quand il ira à Yen·ins, compte rentrer à
P,1ris Ycrs le r 5 octobre. J'avais reçu avant·11Ïer soir la ;posc,.Je de
papa du 4 au matin. Je suis content de savoir la aile à manger 1
:\ peu pn:s finie ; je uis tout désireux de la voir sous son nouvel
aspect. Comme je m'arrano-erai de façon à passer quelques jours
à \' en·ins a,·ant la Toussaint, il n'y a plus qu patience à prendre.
Hier soir, Lüwe et moi avons diné chez Don Félix. C'est fête
2

LXIII
L'Escurial, Casa de las Yictorinas.
8 septembre 79.

Ma ch re maman,
Ton billet de jeudi m' st arrivé hier soir; il m'a causé beaucoup de plaisir malgré sa briéveté. ous voib\ bien racornmodés: je suis surtout bien aise du ton cal1m: et aimant de te. di.·
lignes. Quant au violon, merci. J'en ai peu joué; le piano ne
valait pas la peine de se procurer dt: bonne musique de violon, et
l'on s'est surtout contenté de chanter. Je suis devenu ici maître
de chant et maîtr chant ur. Enfin on e distrait en sabrant plus
ou moins mal, mais avec toutt.: sorte de bonnes intention ,
d'exc llente musique de chant, chubert, Mendelssohn, Mozart,
Gluck Monsigny, Grétry, etc. Cette p rite somme de distraction
tranquille, jointe au travail assidu et passionnant de la bibliothèque, et les bons rapports a\·ec le bon Don Félix aidant, me
font passer ici le temps sans que je le ente autrement que pour
ne pas le laisser se sauver sans profit. Le profit est, en ffet,
très net et ass z considérable. J'ai terminé samedi soir la premièr
révision des cinq cent q uatrc-vingts manuscrits grecs de l'Escurial:

1.
2.

Cité p:tr E. L1visse. /(,,:. cil., p. xu.
ur l'objet de cette « campagne photographique

cil., p.

ii,

,·oir E . U\'ÎSSc, /oc.

XL.

3 C'~t-à-dire ):i salle à manger de la m3ison du Pont-de.Pierre. H. G.

�572

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

aujourd'hui ici, d'obligation, car il y a pl:Us -~~ fêtes_ icj qu'en
France. La bibliothèque est fermée. Ce matm, t a1 travaille sur les
notes prises pendant la semaine et préparé le :ravai~ d; demain;
Cette après-midi, je vais m'installer chez Don Félix, qm ma empor_te
de la bibliothèque chez lui des papiers que j'ai besoin de d~pomller. C'est ce qui fait que j'écris si fort à la hâte et que Je vo~s
quitte brusquement. Écrivez-moi main:et:ant jus~u•~ nouvel _avis
à Madrid, poste restante; je pense, mais Je ne pms _etre en?èrement sûr, que je trouverai un logemeut dans ma maison de-1 Arena! J 5 bis. Ma santé est parfaite .
.
.
Je t'embrasse bien et te charge d'embrasser bien papa pourm01.
J'embrasse aussi papa Graux et les autres.
Ton fils,
Ch.

GRAUX.

LXIV
Escurial,

12

septembre 1879, 7 h. du soir.

[A sa mère)

Je te réponds dès ce soir quelques mots à t_on affe~tue~s~
lettre de dimanche soir, bien que la lettre ne d01ve partir d 1c1
que demain à cinq heures après-midi: demain,_ le temps_ me fera
défaut. Je vais coucher demain à Madrid, ou Je passerai toute_ l~
semaine; puis, le dimanche 21 c_ourant, je re~iendrai p~endre1_c1
la suite de mes recherches. La ra1son de ce petit voyage a Madnd
- tu sais, par parenthèse, qu'il n'y a pas plus [loin]_ que de Vervins à Laon - est do11ble : mes plaques photographiques et mon
objectif sont arrivés et m'attendent chez Sancbo; il est ~emp~ q_ue
je m'occupe de cette partie de ma mission. D'autre part, s1 la b1bhotbèque d'ici est riche en manuscrits, les livres imprimés y son~ en
nombre restreint, surtout les récents; et, de pl us, les deux tters
de ceux qui existent sont comme s'ils n'existaient pas, vu que le

573

seul catalogue que Don Félix ait à sa disposition correspond à un
rangement antérieur à l'incendie de 1872 et très différent de
1ordre act11el: si bien que les livres qu'on trouve dans le catalogue sont introuvables sur les rayons. Je vais donc à Madrid où
je travaillerai pendan~ les heures de la Bibliothèque Nationale à
ma collation de Démosthène; puis, après trois heures de l'aprèsmidi, j'irai consulter tantôt à PAcadémie de !'Histoire, tantôt à la
Bihliothèqur;: du Palais-Royal, les livres imprimés dont j'ai besoin;
enfin, le soir, je trouverai à l' Athénée scientifique, qui est une sorte
de cercle littéraire richement monté en publications périodiques
de rous pays, la Revue des Archives espagnoles dont j'ai huit ou
[dix] petits volumes à parcourir; tout cela au point de vue de
mon histoire de la formation de la collection de manusctits grecs
de l'Escurial, qui est décidément un sujet plein d'intérêt et qui
va fournir énormément. Je songe maintenant à en faire ni plus ni
moins que ma thèse française: « Recherches sur la formation de
la bibliothèque de manuscrits' grecs de l'Escurial ». Et ce pourrait
être le premier volume d'une publication qui en comprendrait
plus tard un second, à savoir le catalogue des autres manuscrits
grecs d'Espagne, plus un album d'héliogravures de manuscrits
grecs de l'Escurial et de Madrid, le tout sous un titre général,
comme NoLes sur les collect·ions espagnoles tle manuscrits grecs '. Bref,
je rumine beaucoup tous ces projets de livres, et il en devra sortir
quelque chose.
Mais (oubliè que j'ai peu de minutes à moi avant qu'on ne m'appelle à diner. Pour peu que toi ou papa vous tardiez deux ou
trois jours à répondre à ces lignes, je serai de retour ou sur le
point d'être de retour à l'Escurial pour qu:md votre lettre arrivera: adressez. donc ici la prochaine lettre après le reçu de la présente etde même les suivantes jusqu'à nouvel ordre. Je pense renr. Comme on le sait, ces divers ouvrages ont paru, mais ne portent pas de
titre général; d'eux d't:ntrl' eux, d'aUfeurs, ont été publiés après la mort de
Ch. Graux.

�CH. GRAUX

CORRESPO, •nANCE D'ESPAGNE

trer à Madrid le 1•• ou le 2 octobre pour l'ouverture du Teatro Real
(à la fois le grand Opéra et les Italiens de Madrid). Cela me
ferait bien gros cœur de ne pas pousser une !Jointe jusqu'à Lisbonne, ne serait-ce que de six ou sept jours, et je pense bien que
je réaliserai ce projet vers la seconde semaine d'octobre. Tu as
absolument tort de t'effrayer de l'état sanitaire du P01tugal qui
est en temps ordinaire, et notamment en ce moment, excellent et
supérieur, s'il est possible, à celui du p1ateau central de l'Espagne.
C'est avec le plus vif plaisir que je me suis rendu compte que
papa vaquait tranquillement et activement à ses affaires et à ses
travaux de réparation et d'embellissement de notre maison. Tes
explications sont convaincantes, et m'ont mis au fait de ce qui
s'est déjl fait et de ce qu'il est question de faire encore chez nous.
Je suis vexé de ce qu'on vole mes poires: il faudra que Garbe
vienne cette année faire la chasse _aux voleurs 1 , je m'en vais lui
écrire cela. Ne te prive pas quant à roi et ne me prive pas de
longues lettres : quand elles sont soigneusement écrites et raisonnablement pensées, comme celle que j'ai eue ce matin, c'est tout
profiter tout plaisir. Je mène la vie la plus paisible du monde,
et la plus étrangère à la politique tant française qu'espagnole :
j'ai complètement oublié pour l'instant la première, et l'autre
n'a pas d'intérêt pour moi. Il y a maintenant six semaines que
je n'ai tenu d'autre journal français que le Soleil que papa m'a
envoyé un jour. Don Félix a été on ne peut plus sensible au rôle
que tu lui fais jouer dans la tr.i.nquillité de ton esprit, et t'assure
que je suis sous bonne garde, qu'on ne te me tuera pas, YU que
son bâton a une grosse crosse et sou bras une bonne poigne, et
vu aussi qu'on n'a pas l'habitude de tuer les gens à l'Escurial : les
taureaux, c'est une autre affaire.
Je ne veux pas cependant qu'il soit entendu que tout ce que je
r. « Les \·oleurs de poires, c'étaient, si je me souviens bien, des loirs.

H. G.

D

575

fais est très bien et que je sois parfait. Je m'arrange de façon à
ce que tom réussisse du mieux que je peux le faire réussir; au
surplus, je m'accorde à moi-même que je suis passablement capricieux, et, à l'occasion, je fais comme coi, je me passe &lt;les fantaisies,
ce qui me range très nettement au nombre des êtres imparfaits.
Mais du moment que je te suffis comme cela, c'est tout ce que je
veux. J'embrasse bien papa et toi, sans oublier les autres.
Ton fils,

Ch.

GRAUX.

LXV
Madrid, Arena!, 15 duplicado,

20.

19 septembre [1879] au soir.

Mon cher papa,
Je ne sais pas comment cela se fait, mais 1c1 Je trouve encore
moins qu'à l'Escurial le temps d'écrire. Nous sommes maintenant à peu près en automne, température charmante: assez souvent le soir, on met le pardessus d'été. J'ai été deux fois, la dernière après l'arrivée du courrier d'aujourd'hui, voir à la poste
restante si j'a\.·ais quelque chose de maman ou de toi; j'y passerai
une dernière fois dimanche après-midi, devant retourner à l'Escurial soit dimanche soir, soit lundi. A l'Escurial, mon adresse est
toujours Casa de las Victori11as: écrivez-m'y roi ou maman. Je
pense y rester jusqu'au 2 octobre au moins, peut-être même un
peu plus. Depuis quatre jours, toutes les matinées se passent à la
photographie '; après une séance d'installation et une autre de
1. Sur les photographies faites tant à Madrid qu'à l'Escuüal, cf. Rapports de
1879-80, pp. ::i.14-215 et pp. 217-223. Voir aussi Fac-similis de 111a1111scrils grecs
d'Espagne, gravt!s d'après les photographies de Charles Graux, avec transcriptions
et notices, par Albert Martin. Paris, Hachette, 1891, in-80 l.!t album de
planches in-folio.

�577

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

tâtonnements, nous sommes an-ivés, Sancho et moi, à obtenir
constamment de bons clichés. Je fais au moins les deux tiers de
la besogne moi-même, dont je suis tout fier: au moins, mes
photographies seront bien de moi, et non pas seulement commandées par moi: Le plus compliqué, c'est de photographier les
manuscrits de l'Escurial sans me servir, sinon pour un très petit
nombre, de Selfa, le brave photographe qui est installé là-bas. Je
crois que je vais faire venir tout l'appareil dont nous nous servons ici avec Sancho, sur une charrette, à l'Escurial : en trois ou
quatre jours de temps, j'aurai fini la pose de tous les manuscrits
de là-bas; je reviendrai alors révéler et fixer mes plaques dans le
laboratoire de Sancho. Cela m'amuse beaucoup. Je me porte très
bien. Je vous embrasse bien tous.
Ton fils,

je ne lui ai pas encore 'répondu. Je me réjouis de le savoir au
Pont-de-Pierre demain dimanche : s'il s'y trouve. encore à l'arrivée de ce mot, dis-lui que je l'embrasse, et qu'il m'écrive n'importe quoi et le moment de son retour à _Paris, sans attendre de
recevoir la lettre que je veux lui écrire tous les jours et qui sera
faite Dieu sait quand ! J'ai eu ces jours passés une assez lourde
correspondance à régler et je n'en suis pas encore sorti. Ma santé
ne laisse rien à désirer. J'ai ici en ce moment pour compagnon
le professeur Justi, de Bonn 1 , qui s'occupe de l'histoire des beauxarts au Moyen Age, à la Renaissance et dans les temps modernes.
Le mois qui me reste va être bien rempli par le travail qui me
reste tant à l'Escurial qn'à Madrid: si j'étais allé en Portugal et
en Galice, je n'aurais pas pu terminer ici. Je vous embrasse bien.
Ton fils,

Ch. GR.

Ch. GR.

LXVI

LXVII

L'Escurial, samedi 27 septembre 1879.

Escurial, 3 octobre 79 .

Ma chère maman,
Je viens de recevoir ta postale d'avant-hier matin. Je suis tout
tout content de voir la salle à manger s'arranger. Ici, mes affaires
vont leur petit train. Je compte recevoir cette après-midi mon
appareil photographique par un voiturier qui revient de Madrid.
Il m'a fallu me démener pas mal pour obtenir de travailler dans
les conditions que je voulais; mais j'y suis enfin parvenu. Je
commencerai donc après-demain matin à prendre les photographies des manuscrits de l'Escurial. :Étant donné le petit nombre
d'heures de bonne lumière que j'aurai chaque jour dans l'endroit
où je vais m'installer, j'en ai pour toute la semaine. La réponse
à cette carte doit donc venir encore ici; la lettre qui suivra, à
Madrid, Arenal, etc. Garbem'a écrit en dernier lieu le 4 septembre;

Mon cher papa,
J'ai reçu avant-hier ton Soleil du 28 septembre, où j'ai lu
avec intérêt les alinéas relatifs à Albert Dumont et à M. Bourget.
Tu es donc abonné au Soleil? J'étais allé à Madrid lundi soir; j'en
suis rentré mercredi soir. J'ai onze clichés de l'Escurial de terminés. Il m'en reste à faire huit ou oeuf, quand j'aurai un soleil
à ma guise, j'espère, au plus tard, lundi et mardi prochains. Huit
ou neuf autres petits clichés sont réservés pour plus tard, pour
cause de manque de petites plaques. Ces petites plaques doivent
r. M. C. Justi, l'auteur du bd ouvrage intitulé: Diego Velasquez. und sein
2 vol. , gr. in-8 (2,e édit., 1903).

Jalirlnmdert, Bonn, r888,
Revue hispanique.

x111,

37

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

arriver à Madrid le 9 ou le 10. Pour les recevoir, et d'autre part
pour assister à l'ouverture du Théâtre Royal (le ro?), j'irai à
Madrid de nouveau mercredi ou jeudi prochain passer trois ou
quatre jours; puis je reviendrai achever ici ma campagne photographique, qui est assez lourde à mener; mais j'ai confiance que
j'en sortirai, puisqu'elle a bien commencé. Demain, il y a
c~urse de taureaux ici pour les amateurs (surtout les élèves de
l'Ecole forestière) et bal le soir; au bal, j'irai. Écrivez-moi pour
le 10 à Madrid, Arenal etc.; avant et après, ici. Je compte toujours retarder mon retour jusqu'aux derniers jours d'octobre. Je
me porte toujours très bien. Je vous embrasse.

monastère; en revenant de Madrid, l'autre jour, j'ai rapporté
tout ce qu'il me fallait pour cela, et j'évite ainsi de faire
perpétuellemrnt la navette entre l'Escurial et Madrid. Je sens que
je sortirai à mon honneur de ma campagne photographique,
quelque hardie qu'elle ait pu paraitre. Embrasse bien papa pour
moi. J'embrasse aussi les autres.
Ton fils,

578

579

CH. G.

LXIX

CH. G.
L'Escurial, 4 octobre 79.

LXVIII

Mon Garbe,
L'Escurial, samedi 4 octobre 1879.

Ma chère maman,
J'ai reçu hier soir ta postale du mercredi matin. Je suis bien
content que mon absence ne te mette pas cette fois-ci l'esprit à
l'envers. Le fait est que cela ne serait pas raisonnable, vu que je
suis très bien ici. Malgré tes propositions, j'irai d'abord passer
trois ou quatre jours à Vervins
en rentrant de voyaoe
•
b , vers le
rer novembre. Papa et toi viendrez ensuite quand il vous fera
plaisir et que la température invitera le plus au voyage. Je veux
bien que tu me conserves quelques œufs pour l'hiver. Puisque
vous vous portez tous bien, il n'y a rien à désirer de ce côté : de
même à mon égard. Ma journée photographique d'hier a été très
bonne. J'ai fait six clichés qui sont de mes meilleurs. Voici que .
j'en ai déjà de l'Escurialseize; si le soleilsemontretoutà l'heure,
j'ai l'intention d'en faire encore six aujourd'hui. Je révèle maintenant ici-même, dans le laboratoire de Selfa, le photographe du

Voilà de bien longs silences de ma part! J'ai été très, mais très
occupé depuis que je me suis mis à la photographie. J'ai commencé à Madrid vers le milieu du mois passé . Installation assez
commode et pour poser et pour manipuler dans le labo de Sancho Rayon, un homme charmant, cœur d'or, bibliothécaire du
Ministère de !'Instruction publique, assez habile photographe
d'ailleurs, ami des bibliothécaires de la Nationale de M:idrid. On
nous envoya de la Bibliothèque les manuscrits chez lui : ainsi
on est maître de ses mouvements. Nous prîmes onze dichés définitifs en quinze essais ~Ils me paraissent généralement très satisfaisants. La besogne à Madrid n'est pas terminée avec cela; il y
reste : r 0 un ms. de l'Université Centrale que nous ferons dans
une douzaine de jours ( un cliché); 2° mon Plutarque de Madrid
et le Lydus du Palais dont je prendrai des fac-similés pour
annexer à un eetit travail que je publierai avant route autre chose
et peut-être dès Pâques r88o : c&lt; Notes sur quelques manuscrits
grecs d'Espagne : Aristote, Plutarque, Numénius (texte philoso-

�580

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

phique, inédit), Choricius (id.) et Lydus. » 1 Les photographies
tirées de ces deux manuscrits nommés en dernier lieu ne sont
pas destinées à faire partie de ma collection paléographique, car ils
n'ont point d'importance suffisante au point de vue de l'écriture.
Voilà pour Madrid. Ici, à l'Escurial, la situation parut d'abord se
compliquer. Malgré la « Real Orden l&gt; dont j'étais muni, et
qui portait que « le Roi avait tenu à me donner l'autorisation
nécessaire pour que je pusse photographier tous les manuscrits
et dessins de la bibliothèque &gt;J, Don Félix ne voulait pas laisser
sortir les volumes de la bibliothèque, ou ne voulait pas les laisser
sortir plus loin que dans la galerie contiguë àla biblio.t bèq ue. Mais
dans èette galerie le soleil ne pénètre presque jamais. Jé me démenai toute une soirée chez lui, en buvant du thé, comme un ou
plusieurs beaux diables. Il ne voulait pas créer pour moi de précédent dont d'autres plus tard s'armeraient contre lui. Je parlai de
retourner à Madrid par le train suivant, afin de lui rapporter un
ordre formel le forçant à me laisser emporter les manuscrits là où
je voulais, ce qui .é tait un moyen de couvrir sa responsabilité
pour le présent et pour l'avenir, puisqu'ainsi il nem'auraitfaitde
son chef aucune faveur, obéissant seulement à un ordre supérieur
spécial. Quand il vit que je ne reculerais devant rien pour en
arriver à mes fins, il mit de l'eau dans son vin. Le lendemain, j'arrangeai les choses en exigeant un peu moins que la veille, comme
j'ai l'habitude de faire quand je vois qu'on commence à céder. De
la sorte, tout finit par s'arranger comme par enchantement. La
situation est bien inférieure à celle de Madrid. Ainsi, bien qu'ayant
une celltùe du monastère fermant à clé pour tout mon attirail, les
manuscrits n'y peuvent pas passer la nuit, et, si je veux commencer à travailler à six heures du · matin, il faut que le garçon de la
bibliothèque aille chercher la clé de la bibliothèque chez Don Félix à

six heures du matin, et que moi, premièrement, j'aie été réveiller
le aarcon de la bibliothèque. Même dans l'intervalle de midi à
deux heures et demie, pendant lequel je n'ai pas de soleil, les
manuscrits rentrent à la bibliothèque, et comme à deux heures le
garçon est occupé à montrer la bibliotheque aux étrangers, j'ai
toutes les peines du monde à ce moment-là à avoir de quoi. travailler, car, moi, je n'ai pas le droit de transporter les manuscrits de
mes propres mains de la bibliothèque à mon installation. Je perds
souvent ainsi une demi-heure ou une heure sur les deux heures de
travail qu'il y a à peu près dans l'après-midi. Tout cela est
ridicule et absurde; mais je m'estime encore heureux d'en pouvoir sortir d'une façon quelconque.
Mon installation pour poser, c'est une galerie assez haute, soutenue p:ir des colonnes ioniques, formant un angle droit, ouverte
au levant et au midi. Le soleil n'entre assez profondément sous ce
portique pour frapper mon manuscrit à peu près perpendiculairement (avec un tirage de chambre de un mètre cinquante environ, plus la distance, à peu près égale, de l'objectif à l'objet), que
quand il est assez bas sur l'horizon, c'est-à-dire depuis son lever
jusqu'à dix heures, et de deux heures au moment où il se cache,
vers quatre heures, derrière un toit. Sur une espèce de balconpassage, j'ai en outre une autre heure de soleil direct de onze à
midi. Ma machine, montée sur roues, et qui porte avec elle une
petite charpente sur laquelle s'installe le manuscrit, évolue suivant
la position du soleil dans le ciel et pJrtant de l'ombre tant des
colonnes que du toit sous mon portique. Après chaque manuscrit
ou chaque deux manuscrits, je pars avec armes et bagages pour un
site nouveau, bien heureux quand l'ombre n1envahit pas la page
pendant la pose même, ce qui a failli me gâter deux clichés. Le premier jour, lundi dernier, je pris sept clichés dans ma journée. Le
soir, j'allai coucher à Madrid, et le lendemain matin nous révélâmes, Sancho et moi; la gélatine d'un de nos clichés se leva, mais
les six autres se fixèrent sans accident et sont suffisamment bons.
Cela me donna confiance. J'emportai avec moi les produits

r. Projet non réalisé. Sur Je texte de Nurnênius (Escuria1, &lt;1&gt;-1I-n), voir
Ch.-Êmile Ruelle, Le pbilosophe Nuniènius et s011 prétwdu tmüé de la Afatière,
dans Revue de philologie, XX (1896), pp. 36-37,

::,

&gt;

�CH. GRAUX

nécessaires avec l'intention de revéler désormais à l'Escurial même
où Selfa, le photographe du monastère, mettait obligeamment son
labo à ma disposition. La journée de jeudi fut presque tout le
temps nébuleuse : le soleil se montrait, puis se cachait. Une fois,
trompé par l'apparence, je crus avoir le temps de profiter d'une
éclaircie. A peine l' operation commencée, le soleil se voila et la
lumière baissa tellement que je posai vingt minutes. Le manuscrit était d'une lettre grosse et nette sur foncl blanc; j'obtins
cependant un assez bon cliché. Je révélai le soir chez Selfa dans
de detestables conditions, seul avec une hnterne rouge que je ne
pouvais accrocher nulle part et qui m'éclairait de bas en haut, ou
mieux ne m'éclairait pas du tout 1 • Des quatre clichés sur lesquels
j'opérais, deux vinrent assez à mon goût; le troisième était une
grande plaque de trente sur trente-six centimètres, que je révélai
assez maladroitement, en sorte qu ïl y a un côté plus noir que
l'autre : telle qu'elle est, elle n'est cependant pas manquée et
peut donner une bonne héliogravure; le quatrième cliché se leva
partiellement, mais comme la partie que je désirais surtout
recueillir - la souscription - est bien venue et sans accident, le
bilan de cette joutnée énervante est moins mauvais qu'il ne
m'avait paru d'abord. Je me suis rattrapé hier, où (ai fait dans de
bonnes conditions de lumière, cette fois, six glaces, savoir cinq
de 24x30 et une 27x33. Selfa me prêta son laboratoire de jour,
m'aida même : nous perfectionnâmes mon installation et mon
outillage. Ce sont les six meilleurs clichés peut-être gue j'ai
obtenus dans toute ma campagne jusgu'ici. Maintenant, je suis à
peu près sûr de terminer dans de bonnes conditions; le seul
ennui est gue le soleil à cette saison de l'année n'est plus constant; hier il ne s'est éclairci qu'à huit heures et demie du matin;
ce matin, je l'attends deruis six heures, et il en est maintenant
bientôt huit; je ne sais pas encore s'il se décidera à venir travailler
là-bas à nos fac-similés. Il me reste à photographier, soit aujourI.

Cf. E. Lavisse, loc. cil., pp.

XL-XLI

et Rapports de 1879-80, p. 128

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

d'hui soit lundi soit mardi ( quand il fera beau), quatre pages ordinaires, dont une 30X36; puis deux pages de manuscrits à peintures byzantines; enfin un portrait de Michel-Ange peint par
son atni le portugais Hollanda, que j'ai vu dans un livre de dessins
conservé à l'Escurial et qui est du plus vif intérêt : nous en ferons
tirer à Paris seulement six ou huit exe1nplaires pour nous et les
nôtres 1 • Mercredi ou jeud;, j'irai passer trois ou quarre jours à
Madrid, où j'assisterai (vers le ro) à l'ouverture du Théâtre
Royal : Les Huguenots avec la Retzké et Gayarre, un ténor
fameux et d'avenir. On m'a promis de me procurer une place, ce
qui sera extrêmenient difficile, vu l'importance de cette sorte de
premùlre pour le Madrid dilettante. J'y recevrai le 8 ou le 9 un
nouvel envoi de plaques que doit me faire demain Du jardin; ce
sont de petites plaques et des demi-plaques pour recueillir des
fragments de pages, des souscriptions, des titres, des ornements,
des initiales, etc. J'ai une dizaine de petits clichés de ce genre à
prendre encore ici, puis, vers le 15, je rentrerai définitivement à
Madrid pour y achever le mois en collationnant le reste de mon
Plutarque et mettant la dernière main au catalogue des manuscrits
grecs du Palais, que Zarco désire me voir achever maintenant. Je
serai à Vervins pour le 1•r novembre environ, et j'espère que
vers la fin de la première semaine de novembre nous reprendrons
notre vie d'intérieur, rueMongë Je te souhaite autant de lièvres
que j'ai trouvé de variantes i. Te portes-tu bien? En temps de
chasse, je l'espère. Écris-moi ici; que je reçoive ta lettre avant le
15. Communique cette lettre à Vervins. Je t'embrasse. Souvenirs à ta grand'mère et à ton parrain.
Ton
2 •

CH.

GRAUX.

I. Sur ce portrait de Michel-Ange, voy. Magasin pittoresque, 49" année, 1881,
p. 2 73·
2. Ch. Graux habitait alors 26, rue Monge.
3. Cité par E. Lavisse, loc. cil., p. XL.

�CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

LXX
Madrid, dimanche

12 octobre 79.

Mon cher papa,
J'ai reçu ta carte-postale du 5, ici à Madrid. Je vois avec
plaisir qu'il n'y a rien de neuf à V.:rvins en fait de choses désagréables. Ce mot t'arrivera peut-être un peu avant Garbe : dislui de m'écrire du Pont-de-Pierre (adresse de Madrid, Arena!,
etc.) ..... J'espère qu'il n'y aura rien de changé dans la situation
de Garbe ', et que nous reprendrons notre même genre de
vie de l'année dernière; mais qu'il me le dise. Je pense passer à
Paris le 3 novembre environ et me trouver à Vervins au milieu
de vous le 4 pour ma fête : je ne resterai que quelques jours.
La recherche historique sur la formation du fonds grec de
l'Escurial, je ne pourrai la terminer avant de partir : du reste, tu
comprends, par la nécessité que j'entrevoyais .déjà d'un double
voyage à Londres et à Munich, que ce n'est pas un petit sujet.
La question s'étudiera petit à petit; elle est vaste, et demandera
du temps et des voyages. Peut-être verrai-je le bout de la collation du Plutarque, à laquelle if: vais me remettre sérieusement
dema.in. Pour ce qui est des photographies, je pourrai chanter
victoire sur toute la ligne. La journée de samedi dernier a été
décisive. J'ai pris ce jour-là dix-sept clichés à l'Escurial, que j'ai
révélés le lendemain ici, tous heureusement. En arrivant à la fin
de la campagne, je commence à savoir bien mon métier de photographe de documents. Je mettrai plus tard à profit cette habileté, quand il s'agira de monter ma collection de fac-similés de
Paris. J'ai en .ce moment cinquante et quelques clichés. Il n'en
manque plus qu'une douzaine, presque tous petits ou faciles,
dont trois à l'Escurial et le reste ici.
r. M. Garbe était à cette époque préparateur de physique à ]'École Normale
Supérieure.

Je suis ici pour trois ou quatre jours, afin d'assister à l'inauguration du Théâtre Royal dont le jour n'est pas encore sûrement
fixé, par suite de l'indisposition du ténor; trois jours à la fin de la
semaine à passer à l'Escurial, et je rentre définitivement à Madrid
pour jusqu'à la fin du mois .
Parmi mes photographies, il y a trois reproductions de portraits peints par Hollanda (première moitié du xv1• siècle) : r O de
Michel-Ange vieux; 2° du doge L1ndi; et 3° du pape Paul III
(tous deux contemporains de Michel-Ange). Ils sont bien venus,
et j'en pourrai distribuer quelques tirages photographiques ordinaires aux amis. Ils ont chacun vingt et quelques centimètres
de diamètre: ce sont des ronds. Les trois, bien encadrés, pourront
occuper une belle place dans notre salon. A M. Magnier je donnerai le pape, qID; est assez beau, magnifiquement habillé et paraît
un très digne et très saint homme. Mes reproductions de portraits
sont, comme celles des manuscrits, en grandeur égale à celle de
l'original. Je vais bien. Je vous embrasse bien tous. Écrivez-moi.
Ton fils,
CH. GRAUX.

LXXI
Madrid, Arena! etc ., 15 octobre.soir (1879).

Ma chère maman,
Je suis rentré hier à sept heures et demie du soir à Madrid, cette fois
avec tous mes bagages. C'était hier la première représentation de la
saison au Théâtre Royal; on donnait les Huguenots. J'ai pu trouver à me caser, en graissant légèrement la patte d'un ouvreur;
j'ai eu, à partir du milieu de la soirée (j'étais arrivé tard, et, par
suite J'un malentendu, on ne m'avait pas gardé de place), un bon
fauteuil d'orchestre de cinquième rang, qui certes ne m'a pas coûté
cher; et dire que ces places-là se sont payées aux revendeurs jus-

�586

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

CH. GRAUX

qu'à cent vingt-cinq francs l'une, tant il y avait de désir de la part de
tout Madrid d'assister à cette premiere ! Demain commence pour
moi une période de travail serré. La Bibüothèque Nationale me
prête le Plutarque dont il me reste une grosse part à collationner;
je vais y travailler dans ma chambre du matin au soir. J'espère en
voir la fin en dix jours. Le 27, je pense retourner à l'Escurial ou
j'ai abandonné un travail inachevé et qu'il est nécessaire que je
finisse de ce voyage-ci. Je rentrerai à Madrid le 3 r au soir, pour
prendre le lendemain après-midi mon billet pour Paris. Je serai
chez moi le 3 au matin : j'y déjeunerai, dînerai et coucherai, et
viendrai le lendemain à Vervins par le train qui part de la gare du
Nord à neufheutes moins dix du matin. Ce plan est bien arrêté dans
ma tête, et il faudrait qu'il survînt de l'imprévu urgent pour que je
me décide à le modifier, ne serait-ce que d'un seul jour. J'achèverais la semaine avec vous, et pourrais rentrer à Paris par
exemple le dimanche 8 par le train départ de cinq heures.
Comme je vais être très occupé, n'attendez pas de lettre prochainement. Mais écris-moi, toi. Je me porte bien, comme à l'ordinaire. Je vous embrasse bien.
Ton fils,
CH. GRAUX.

LXXIII
Barcelone, mercredi soir [17 mars 1880].

Mes chers parents,
Hier matin, j'ai jeté dans la boîte de l'express de Cette, à la station de Narbonne, une carte-postale qui vous faisait suivre à
grandes lignes la première partie de mon voyage. De Narbonne
1.

Ici commencent les lettres du troisième et dernier voyage.

à Perpignan, puis à Port-Bou (frontière), le train s'est ralenti.;
de Port-Bou à Gérone et de là à Barcelone, encore plu;; _mais
le passage des Pyrénées était inté~ess~n.t comme coup d ~,11. ~e
n'étais pas fatigué. J'ai reconnu un 111gen1eur espagn.~l .qu: lavais
rencontré l'automne dernier à l'Escurial. Plus tard, J ai fait route
avec des Catalans; j'étais tout étonné d'entendre par ci par là une
partie de ce qu'ils disent. Ici, à Barcelone, je me sens for~ à mon
aise. J'ai revu tout à l'heure le brave Closas,. le fa~nc~nt de
cordes à guitare, et sa famille; j'appo~tais un: petite croix d o_r, du
« Bon-Marché • ,, à sa petite fille, qui est maintenant entre dix et
onze ans ; elle tapote sur un piano comme elle P~~t; bo_nnes
gens. J'ai fait visite avant le diner au profefseur Mtla, to~J~urs
aussi aimable et avec qui j'ai passé un bon moment. Le ynncip~l
était ma visite à la bibliothèque de l'Université, où ie venais
dépouiller un volume composé de, let~res (l~s ~utograp~es m~me)
adressées à Antoine Augustin ' . Javais écnt 11 y a trois mo~s a~
bibliothécaire pour lui demander s'il savait si ce volume ex1sta1t
toujours à sa bibliothèque, et je n'avais pas eu ,de réponse. En
arrivant, voilà qu'il paraît que le volume ne. s est. pas tro.uvé,
qu'on est depuis trois mois dans une cruelle mcemtude, faisant
porter le soupçon de vol sur tel ou tel, ,n.e sachant :u f~nd qu.e
penser, et n'osant pas me répondre, d aüle_ur,s, qu 011 ignor~tt
ce qu'était devenu un volume célèbre et cons1deré par les érudits
espagnols comme de grande valeur. Bref, grand ~moi. Ne sa~h~nt
que faire, j'examine le catalogue des roanuscnts de la b1~hothèque ; j'y rencontre à sa place naturelle le volume en question:
on va au rayon, et il était bien tranquillement à sa place. P~ndant
un quart d'heure, Aguil6, qui est un bibliot~écair~ fort auna~le
et des plus serviables, m'expliqua comment ~l ava1~ pu ~e fai~e
qu'on n'avait pas mis la main sur le manuscnt sorcier qm s eta1t
dérobé aux recherches sans sortir pour cela de son poste . Je me
r . C'est-à-dire achetée aux Magasins du Bon Marché, à Paris.
Jlibliothèque de l'Université de Barcelone, ms. 8-1-40.

2•

�CH. GRA'UX

CORRESPONbANCE D'ESPAGNE

suis mis à le dépouiller; j'en ai encore pour une journée ou
deux. J'y copie des choses intéressantes pour ma thèse 1 , et m'applaudis d'avoir eu la bonne idée de venir. Je partirai seulement
vendredi ou samedi pour Saragosse où je m'arrêterai, sans doute
un demi-jour par pure curiosité de touriste, et n'arriverai à l'Escurial, - vu que je passerai sans doute une paire de jours à
Madrid, .-que vers le mardi ou le mercredi de la semaine sainte.
Mon voyage s'effectue, comme mes préparatifs de départ s'étaient
achevés, avec une grande précision. Je suis content, et me porte
bien. Vous devez être bien rassurés sur mon compte; je n'écrirai
sans doute pas d'ici quelques jours.
Je vous embrasse bien.

Lundi ou mardi au plus tard je serai à l'Escurial attelé à ma rédaction. A Barcelone j'ai recueilli de bonnes choses dans le manuscrit que j'y venais chercher. Je suis parti de là hier à neuf heures
du matin et ai fait le voyage avec une prima do11na espagnole et
un comte ou marquis, à qui elle disait ]nies et tu. Je n'ai pas
encore eu le temps de m'enquérir des noms de mes aimables compagnons de voyage, mais je n'aurai pas de peine à le savoir. Pour
alljourd'hui je n'ai pas h: temps non plus de yous écrire plus longuement. Vous savez où m'envoyer des nouvelles (Rozanski, à
l'Escurial). Je vais bien, ne suis pas fatigué de cette course de
vingt-quatre heures, et vous embrasse bien.
Ton fils,
Ch. GRAUX.

588

CHARLES.

Écrivez-moi à l'adresse de : Sen.or Don Félix Rozanski, bibliotecario de San Lorenzo del Escorial (Madrid), de façon que je
trouve une lettre entre ses mains à mon arrivée à l'Escurial.

LXXIV
Escurial, samedi saint [27 mars 1880].

LXXIII

Ma chère maman,

Madrid, samedi ro h. du matin

[20

mars 1880].

Mon cher papa,
Je viens d'arriver ici il y a une heure. Je suis installé pour
deux ou trois jours dans ma casa de huéspedes habituelle. Pour le
moment je vais, aussitôt après déjeuner, aller faire des vérifications dans le Plutarque de la Bibliothèque Nationale. Ce soir et
demain je verrai les uns et les autres de mes amis, et m'arrangerai pour avoir avec Menen&lt;lez Pelayo une conversation sur les
humanistes espagnols, qui doit faire le fond de mon introduction.
r. Cf. Essai, texte, passim, et appendices

nos

13, 15 et r7.

Je suis en si grand travail ici en ce moment que voici deux jours
que je n'ai pas voulu m'interrompre même cinq minutes pour
t'écrire. D'ailleurs la poste espagnole est si peu intelligemment faite
que je n'ai eu que tout à l'heure tes deux lettres du 23 et du 24.
Sois sans crainte. Tu te fais des chimères de choses qui ne devraient
pas t'occuper. Mon duc n'est qu'un baron, un commencement de
vieux garçon qui n'a pas Je réputation à compromettre. Tu es
merveilleuse, au surplus, de peu de confiance en ma prudence
personnelle. Laisse-moi mener ma barque à ma guise, c'est ce
qu'il y a de plus sûr. Je suis fort content d'être ici. Le plan de
mon livre est rédigé et j'ai entamé sérieusement la rédaction de
la première partie. Malheureusement, il serait bien dommage de
ne pas remplir mon projet entièrement et d'écourter l'ouvrage ;

�59 1

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

je vais tîtcher d'exécuter le plan d'un bout à l'autre; mais pour
cela, je n'ai pas une seconde à perdre. Je me porte bien, suis au
mieux avec Don Félix, à qui je vais faire des compliments et dire
le cas que tu tiens de son chapelet. Je vous embrasse bien tous.
Ton fils,

retour. Ne le pouvant pas, je tirerai du moins à la plus longue et
ne partirai sans doute pas avant le 18. Cela reculera jusque vers
la ml-mai l'achèvement du travail, puisque a Paris je ne pourrai
plus disposer que de la moitié de mon temps. Je me porte fort
bien. Nous sommes avec Don Félix devenus de grands- amis,
encore bien plus que par le passé. A la bibliothèque - où nous
sommes seuls nous deux - il va au-devant de mes désirs. Un
jour sur deux, je vais promener avec lui de cinq à six ou six et
demie; le lendemain, je vais prendre le thé chez lui de neuf à
dix heures du soir. Ce sont mes seules sorties. Morel-Patio vient
d'arriver à Madrid et m'a écrit; nous nous verrons un de ces
jours, soit qu'il vienne ici où il a à travailler pendant une
semaine, soit que j'aille à sa rencontre à Madrid, où il faut que
j'aille chercher des renseignements dans le courant de l'autre
semaine. De là, je pousserai jusqu'à Alcala,. à une heure de
Madrid, où il y a d'importantes archives où je dois faire quelques
rapides recherches. J'ai appris de bonne source l'existence à la
cathédrale de Saragosse de cinquante ou soixante manuscrits grecs
dont on n'avait jamais entendu parler'. Je ne m'en promets pas
grand'chose, mais j'y passerai en reprenant le chemin de France.
Je vous embrasse bien tous, et attends une lettre un de ces jours
en réponse à ces lignes, sinon avant.
Ton fils,

590

Ch.

GRAUX.

LXXV
Escurial, Milaneses 5.
Vendredi

2

avril 80.

Mon cher papa,
J'ai oublié, en répondant l'autre jour à maman, de donner mon
adresse. La voici, bien que Don Félix me remette régulièrement
· chaque matin ce qu'il a pu recevoir pour moi. Je suis mieux installé ici que j~ n'eusse été à mon ancienne casa de las Victorinas.
Je jouis d'une grande tranquillité, seul a mon étage, et vis dans
une famille très bien que Don Félix m'a choisie. Mon programme
s'accomplit de point en point. Ma thèse est entamée par tous les
bouts. La rédaction définitive est en train depuis huit jours déjà.
J'ai trente-cinq pages de texte d'écrites, flanquées de quinze
pages de notes. Il y a là la matière de quatre feuilles ( et plus, si
je comptais les documents se rapportant à ces trente-cinq premières pages, qui seront imprimés dans l' Appendice : ils sont
d'ailleurs, les documents, tout prêts à imprimer). J'ai dû en revenir à mon projet primitif, et mon livre sera un Essai sur /:histoire
du fonds grec de l'Escurial, ni plus ni moins. Ce sera assez gros,
mais tant pis ou tant mieux; je ne peux pas écourter un sujet
que je considère comme beaucoup trop important pour que cela
fût peunis sans crime. D'ailleurs, si je pouvais rester ici jusqu'au
1er mai, la rédaction serait pour sûr entièrement terminée à mon

Ch.

GRAUX.

LXXVI
M~drid, dimanche (II avril 1880].

Mon cher papa,
Trois mots en courant pour te dire que je suis ici depuis trois
jours, qui ont été fructueusement eu1ployés et pendant lesquels
r. Voir ci-dessous lettres LXXVII et LXXVIII.

�59 2

CH. GRAUX

593

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

j'ai eu la solution de trois ou quatre questions intéressantes, outre
le grand profit de longues et continuelles conversations avec
ceux qui connaissent le seizième siècle espagnol. surtout avec
Menendez Pelayo et Morel-Fatio. Ils habitent tous deux l'Hôtel
des Quatre Nations 1 et j'y suis Yenu me loger chambre à chambre
avec Morel-Fatio. Je me rends maître ainsi à fond de mon sujet
à force de le retourner par toutes les faces dans la conversation.
Ce matin, je vais déjeûner avec Morel-Fatio cbez notre ami
Rodriguez Villa . C'est un jour de plein repos pour moi. Je rentrerai cc soir. à l'Escurial, où il me reste sept jours encore à travailler. Je vais y rédiger l'histoire de la bibliothèque de Mendoza,
Yespère toute entière, et finir à la bibliothèque les quelques
recberches indispensables pour achever mon Essai commodément
à Paris. Je reviens à Madrid le lundi I 9 au matin pour partir le soir
même pour Saragosse. J'arriverai à Paris sans doute le vendredi
23 au matin. Le temps d'aller à Vervins me manquera à ce
moment-là absolument; mais maman au moins pourra. venir une
huitaine de jours après mon arrivée, même peut-être plus tôt, si
elle est prête : je serai btentôt réinstallé pour ma part et prêt à la
recevoir. J'ai toujours continué à me bien porter et vais en ce
moment à merveille. Le temps est plus souvent pluvieux que
beau; cependant cet avant-printemps n'est pas ici une saison
dé~agr~:ible. Je vais aller avec Morel-Patio passer une heure au
Musée de peinture avant le déjeuner.
Portez-vous bien, je vous embrasse bien fort toi et maman et
les autres. Tu ne m'écris pas, d'où je conclus que tout va comme
à l'ordinaire. Du reste, il est possible que je trouve quelque lettre
de vous à fEsc□ rial en y rentrant ce soi.ç. Don Félix a été très
sensible l'autre jour à toutes les choses aimables et cordiales de
maman. Mais il dit qu'il ne faut pas lui faire le tort -de le penser
doux et réservé comme un ange, que si maman le voyait, elle
verrait que c'est un \.Tai diable, - un bon diable, d'ailleurs.
Je vous 1=:mbrasse encore une fois.
Ton fils,

Ch.

GRAUX.

LXXVII
Madrid, mardi 20 avril 1880.

Mon cher papa,
J'ai terminé avant-hier à midi mes rechercbes à l'Escurial et
suis rentré ici le soir. J'ai fait mes dernières courses hier et aujourd'hui, et vais prendre le ·train de Saragosse. Avec tout cela, je suis
en retard d'un jour sur mes calculs. J'avais compté sans un pèlerinage a Notre-Dame del Pilar de Saragosse. C'eût été inutile de
me presser pour arriver le matin là-bas, puisque les chanoines
avaient bien autre chose à faire que de me montrer leurs livres.
M:iis, autant qu'on peut le savoir d'ici, demain je trouverai
Saragosse rentré dans le repos, et nous dresserons nos batteries
contre la bibliothèque. J'ai déjà deux lettres de recommandatibn,
et j'espère beaucoup d'une troisième gue va m'apporter tout à
l'heure Hinojosa.
De ma thèse j'ai en somme cent pages de rédigées, et tout le
reste est maintenant bien préparé. Si j'ai un peu de tranquillité
et de loisir à Paris, la rédaction sera promptement menée à
terme. J'arriverai peut-être à Paris dès vendredi, plus probable ment samedi ou dimanche; tout dépend de ce que je vais rencontrer à Saragosse et des facilités que j'y aurai. J'enverrai un télégramme aux Carmes ' pour les prévenir à temps que je vais manquer une conférence de plus. A la Sorbonne et à l'École tout va
comme je veux, naturellement, et M. Renier ne m'attend que
pour le commencement de la semaine prochaine.
Je pensais recevoir encore une let~e de maman ou de toi à
r. Ch . Graux faisait aiors, à l'École des Carmes, rue de Vaugirard, des conférences de thème grec pour les candidats à la licence. H. G.
&amp;vut hispanlqm. xm.

38

�594

CH. GRAUX

CORRESPONDANCE D'ESPAGNE

l'Escurial; mais vous aurez sans doute craint qu'elle n'arrivât
trop tard. Si le temps s'est mis au beau en France, comme ici
depuis trois jours, le m:oment sera on ne peut plus propice pour
le voyage de maman à Paris.
J'ai continué tout le temps à me bien porter et suis en excellent état de santé, content en outre de ma petite expédition. J'ai
retrouvé ici Morel-Fatio, avec qui j'ai passé entièrement ces
deux jours-ci :l\·ec nos amis communs. Je v,lÎs dire adieu encore
à trois ou quatre personnes, et faire mes malles pour partir ce
soir à sept heures et demie. Je n'ai toujours eu qu'une seule lettre
de Garbe. Je pense trouver de ses nouvelles, ainsi qu'une lettre
de vous, en arrivant a Paris. Je vous embrasse bien tous.
Ton fils,

Ch.

GRAUX.

LXXVIII
Saragosse, jeudi

22

avril 1880.

les quinze que j'ai déjà trouvés) 1 peut-être serai-je amené à rester
vingt-quatre heures de plus, mais je ne le pense pas. J'espère que
tu ne tarderas pas à m'envoyer des nouvelles à Paris . Voici longtemps que je n'en ai reçu. Je suis toujours aussi sans nouvelles de
Gar be depuis longtemps; il ne sait sans doute où m'écrire. Le temps
s'est mis au beau sur l'Espagne depuis dimanche dernier. S'il en est
de même dans notre Nord, j'aurai le plaisir de faire ma rentrée dans
Paris en plein printemps, et ce sera très agréable aussi pour toi.
Tu me diras quand tu veux venir; ne tarde guère: en quelques
jours, je serai réinstallé et prêt à te recevoir. Il va être deux
heures; j'ai rendez-vous avec une manière de sacristain qui doit
m'ouvrir à cette heure-là la bibliothèque de Notre-Dame du
Pilar; il ne faut pas que j'y manque. Je t'embrasse bien; e1~1brasse
bien papa pour moi. Je vais vous rapporter quelques médailles du
pèlerinage pour toi, maman-bon, M•ll• Dussart 2 ; mais j'ai
bien peur qu'il n'y ait pas moyen l'après midi de les faire
toucher. Je suis toujours en parfaite santé. A bientôt.
Ton fils,

Ch.

Ma chère maman,
Ici depuis hier six heures du matin. Pense en repartir ce soir
à neuf heures, si mes affaires de manuscrits se terminent cette
après-midi, comme je pense. Je me suis servi de deux lettres de
recommandation: l'une pour un chanoine et qui a eu pour résultat de me rendre maître et seigneur des bibliothèques des deux
cathédrales d'ici ; l'autre pour un ingénieur qui me mène au
cercle, au théâtre dans sa loge, me met en relation avec les professeurs de l'Université, etc. Si j'avais le temps de m'amuser, je
passerais certainement huit jours bien agréables dans la ville de
Saragosse, toute laide qu'elle me paraisse en somme, mais les
Saragossais s'occupent de se distraire et la ville est gaie, joyeuse.
Si je pars ce soir, je serai à Paris samedi de grand matin. Si cette
après-midi me fait découvrir de nouveaux manuscrits grecs ( outre

595

1.
2.

GRAUX.

Sur les mss. grecs de Saragosse, cf. Notices sommaires, pp. 207- 226.
Amie de la famille. H. G.

�FACTO$ DE SYNTAXE DO POKTUGUÊS POPULAR

FACTOS

DE SYNTAXE

DO PORTUGUbS POPULAR

I
0 fallar do povo emprega as vezes os casas obliquas dos pronomes pessoaes coma nominativos, isto e, com a funcçao de
sujeito. Assim é frequente ouvir dizer : é mais alto ca M!M; - sou
rnais pobre ca TI, em logar de : é mais alto do que EU; - sou mais
pobre do que TU. Compare-se o francês : il est plus grand q11e MOI.
Outra exemplo: elle écuma MIM; - eu son cuma TI, em vez de
COl/10 EU, coma TU.
Em antigos tempos este uso deveria ser bastante extenso e
muitas vezes, quando o pronome nao precedia ünmediatamente
o verbo, tornando-se proclitico, se empregariam as formas, mais
emphaticas, do complemento, coma succede em francês. Dare~
mas mais um exemplo, de Gil Vicente, vol. I, pag. r67 da ediçâo de Hamburgo :
AMANCIO

Compadre~ vas tu

a feira?

DENIS

597

Ainda ern outra phrase occorre a forma de complemento, que
deve ter a mesma explicaçâo . E' na expressao se eu fosse A TI,
muito usada entre o povo, e que significa : se eu estivesse rw teu
logar, - se isso fosse comigo, - se eu estivesse no tw caso. A oraçâo
se eu fosst: A TI resultaria de se eu fosse TI por se eu Josse TU, e depois,
coma a forma ti costuma ser precedida de preposiçao, passar-sehia, por analogia, a dizer a ti em vez de ti.
A phrase .l'e eu fosse a ti é ja antiga. Encontra-se, par exemplo,
em Gil Vicente, vol. I, pag. 3 r8 da ediçâo citada, no seguinte
passa :
Oh como cantas tâo dace, pastor 1
Quanta doçura que nasceu comtigo 1
Consclho-te, irmâo, senhor e amigo,
Que te estimes tnuito ; pois és tal cantor,
Bem he que te prezes .
Tu es mais formoso que teu pae mil vezes :
E se eu a ti fosse., leixaria o gado,
Que andas nos matos mui mal empregado,
Mancebo disposto ; e nâo te desprezes
De ser namorado.

Par infl.uencia d'esta formula diz-se tambem: sr. eu fosse A ELLE,
se eu fosse A vocÊ, etc.
0 sentido d'estas phrases mostra que effectivamente a construcçâo primitiva nào devia ter preposiçâo . Esta em harmonia corn
ella o seguinte exemplo, que extrahimos da traducçâo do Fausto
por Castilho, pag. 243 :
Eu, se fosse a senbora, atirava paixôes
P'ra trâs das costas.

A' feira, compadre.
AMAN CIO

Assi,
Ora vamos eu e TI
O' longo d'esta ribeira.

Esta pratica d:i-se tambem no galleg0.

II
Actualmente tànto na linguagem litteraria coma na popular a

��FACTOS DE SY.'TAXE 00 PORTUGUÊS P0PULAR

6or

JULIO MORElRA

600

vê na repetiçâo da conjuncç:io se do exemple scguinte, extrahido
do Emuraldo de situ orbis, pag. 124 da ediçâo de Epiphanio Dias :
&lt;&lt; \1 eja se os graaos de ladeza em que se topar, quer sejam alem
da equinocial quer aguem se sam comformes asy do luguar em
qm: csteuer, como d'aguclle cm cuja busca for. »
Esta n.:petiçâo resulta do desejo de prccisar, de tornar bem
clara a subordinaçâo, e por isso apparece até na lingua litteraria,
ainda nos mais pr.imorosos escriton:s, quando, em virtude da
extcnsâo da oraç.î.o, ou porque se intercalaram outras proposiçôes,
o verbo subordinaote fica ja bastante longe. Citaremos um exemple dos Lusiadas, I, 55 :
E j:\ que de tào longe navegaes,
Buscando o indo Hydaspc e terra ardente,
Pilote aqui tereis, .por quem sejaes
Guiados pelas ondas sabiameote ;
T.i.mbem sera bem feito que tenhaes
Da terra algum refresco e que o Regentc
Que e)ta terra governa, que vos veja
E do mais neccssario vos proveja.

Observaremos que j:i em latim apparecia esta construcçâo.
Madvig, Gram111ntica latina, § 480, obs. 2, menciona o seguintc
exemplo : « Yerres Archagatho negotium &lt;ledit, ut quicquid
Haluntii esset argenti caelati aut si quid etiam vasorum Corinthiorum, ul omne statim ad mare ex oppido deportaremr. &gt;&gt;
(Cie., Verr., 4).

Ao mesmo principio da necessidade de prccisar ou lembrar a
subordinaçâo é devido o facto de em uma segunda oraçâo circumstancial se repetir cm francès a conjuncçâo que introduz
aquella a que esta coordeoada, ou se representar essa conjuncçâo
circumstancial por meio de que '.
1.

Da excellente cxpo!&gt;içâo de syntaxe francesa de Epiphanie Dias reproduzi-

Esta pratica nào se usa em porruguês nem no fallar do povo
m:m na liogua litteraria . Nas oraçôes coordcnadas :i circumstancial ou se rcpete a conjuncçâo ou se omitte, o que é o mais vulgar, . e niio se quer dar a estas oraçôcs realce especial. Mas a leitura dos livros franceses tende a deixar no ouvido o habita
d'aquella construcçâo, tanto mais que o espirito é naturalmente
levado a a ceit:i-la pela motive exposto. Enconrra-se por isso ja
muita vezes em traducçôes do francês e até uma ou outra vez,
1,:m virtude d'aquelle habito certameme, em linos originaes de
alguns dos nossos mai. esmerados escritores. Assim, em uma
obra recente de um illustre prosador, estilista insigne, lê-se o
seguinte exemplo : « Tempos depois, j:i quando a tyrannia era
um facto, e que todo o sangue derramado nessa heroica mas inutil gucrra civil.. . »
âo sera, portanto, impossi,·el que este uso, corrente em fr:mcês, vcnha tambem a generalizar-se na nossa lingua.
Julio

MoREIRA.

mos a parte rclativa a esta coostrUcçào (S 390) : « Quando a uma oraçào introduzida por uma conjuncçào composta em que entre que (q11uiq11t, pt11da11t que,
etc.) ou por si, e,omme ou quand, se coordena outra ligada por el ou ou, a pratica
ordinaria é pôr aquella conjuncçào unicamcntë na prirueira oraçao e repn:sent:1-la por que nas oraçôes seguimes. Mas se as oraçôcs nào cstào unidas por el
ou ou, de! ordinario rcpete-se a conjuncçâo em cada ora;âo, ainJa que é pcrmittido tambem substitui-la por um simples qut : c&lt; Pourquoi goiltous-oous ici
quelque repos, tandis que les enfants de Jésus-Christ vi,·em au milieu des tourments et qut la reine des cités gémit dans les fers? &gt;&gt; (Michaud).

�RA.ZdN DE AMOR

,

RAZON DE AMOR
CON LOS DENUESTOS
DEL AGUA Y EL VINO

Acerca de este texto poético, dado a conocer por A. Morel-Fatio
en la Romania, XVI, 364, el trabajo ultimo que conozco es el de
Carolina Michaëlis de Vasconcellos 1 , al cual remito al lector,
para ahorrarme la bibliografia, el resumen de opiniones y muchas
observaciones en que yo habria de convenir con la ilustre escritora.
El italiano Giuseppe Petraglione, y Carolina Michaëlis creen
que este texto se compone de dos poesias distintas, una de Amor
y otra de Denuestos del agua y el vinQ; pero no simplemente
yuxtapuestas como habia creido su primer editor Morel-Fatio, sino
\
mezclados groserarnente algunos versos de una en la otra por un
escriba inbâbil. Confieso que esta misma idea me produjo la primera lectura del texto, cuando fué descubierto y publicado; é intenté una reconstrucciôn semejante a la de Petraglione, que consistia en poner los versos 13-3 2 antes del 146, como prôlogo de los
Denuestos; comenzando la Razon de Amor con los versos r-10
y la descripciôn de una siesta en un olivar (v. 12, comp. ras),
junto una fuente frfa, esceoario habituai de poesias semejantes.
Pero reflexionando sobre esta primera iropresiôn, se observa
que no se dejan separar tan fâcilmente los dos trozos; principal-

1

a

1. Obser·vaçoes sobre alguns textos lyricos da antiga poesia penit1s11la1·, I ( Revista
Lusita11a, Vll).

mente porque se dice en la parte de los Denuestos (v. 19-20) que
el vaso de vino que luego disputad con el agua, perteneda a la
senora del huerto 6 del olivar en que el suceso pasa, la cual no
tendria para que ser mentada, si el autor no pensase que era la
misma seiiora que en la Raz6n de Amor habîa de entrar en el
huerto cogiendo flores y se habia de sentar â la sombra de Ios
olivos (v. 76 y ro5).
Para quitar este lazo de u.n iôn, Carolina Michaëlis sospecha
que los versos r 9-26 « seân adici6n posciza del remodelador, que
deseaba establecer cierto nexo ideal entre la Aventura de Amor
y los Denuestos » ; no decide si el autor de este postizo fué
&lt;&lt; traductor 6 amanuense », aunque antes se inclina â la idea de
que el que uniô los dos asuntos incompatibles por su naturaleza,
fué &lt;&lt; un copisra mercenario &gt;&gt; , el mismo Lope de Moros que
escribiô el manuscrito conservado. En consecuencia, al reimprimir los Denuestos, suprime esos versos como impertinentes,
colocandolos entre parentesis; quitandolos, dice, no se nota salto
aigu no : el verso r 8 esta en intifna conexiôn con el 27 .
Pero~ gué motiva tenemos para atribuir este lazo de uniôn a
un copista y no al autor mismo? I inguno, salvo que la fusion
de los dos temas de Amor y de Denuestos es demasiado floja,
demasiado inhabil; lo cual quiere ser, pero no es una razôn 1 •
Sin duda es grave descuido del poeta: que aquel vaso de vino colocado pot la sefiora del huerta a la sombra de un manzanar, para
1. No debo aminorar foerza al razooamiento de C. Michaëlis, por ella muy
bien expuesto: « se ni11guem acredita que o modelo directe, por ora ignoto, em
francês, provençal ou latim, ja apresentava o extravagante eocaixe da Pastorela
no Debate, nào sera injustiça su:1peitar que o clerigo peninsular, o qual na opiniào de todos nâo traduziu servilmentc mas antes imitou corn ootavel liberdade
c elegancia, désse um passo tâo desast rado? Um verdadeiro artista, embora de
modesta envergadura , querendo combinar os dois themas, nâo teria antes contado corn graça singela, como os dois namorados apagaram juntos a sua sêde a
soillbra do ma11ça11ar, misturaodo a agua e o yinho das taças milagrosas? Ou
digo heresias ) "

�RAZÔ.V DE AMOR

dar de beber a su amigo, cuando este se presenta no le es ofrecido. Pero acaso no hay descuidos semejantes en obras literarias
mejor pensadas? Nuestro poeta da otra feiial de ser muy distraido, hablandonos, al comienzo, de un 111anzanar donde estaba
colocado el vaso de vino (v. 13, 27, 30), y trocandolo luego en
malgranar (v. 152= 157). Y si queremos achacareste trueque a
yerro grafico de un copista, acaso tampoco sea imputable al autor
la otra mas grave distracci6n; el copista dej6 evidenteroente
incompleto su trabajo, y qué sahemos si, al final, el autor no
volvfa a hablar de la sefiora, y de su amante, y del huerto, y
del vaso?
Los Denuestos serian asi un simple episodio en medio de la
escena de Amor, y en esta suposici6n desapareceria otra incongruencia que se tacha en el pr6logo de la poesia, el cual anuncia
solo una t&lt; Raz6n feyta d'Amor )) , sin aludir para nada a los
Denuestos, cosa explicable siendo estos un mero episodio.
Aparte de este lazo de union del vaso de la seiiora, se ve en
otros pormenores de la obrita la intenci6n de unir los dos temas
de Amor y de Denuestos. El mismo huerta, escenario del Arnor
(v. 144), lo es de los Denuestos (v. 146 y 20); la bora de la
calentura es la de los Denuestos (v. 18) y la del Amor (v. 36),
la hora queconvida a dormir (v. 146) lasiesta(v. 73); hora que
despierta la sed en el narrador del Arn or ( v. 5I) y de los Den uestos (v. 31). La soldadura de los dos temas hecha en tantos puntos, aunque sea inhabil, es en todo caso obra de un refundidor;
no de un copista; y poco importa que refundiese traduciendo
dos modelos latinos, gallegos 6 franceses, 6 dos poesias ya traducidas. La refundici6n es suficientemente honda para que no
podamos separar a tijera sùs dos mitades; cualquiera que lea el
texto, ve en él claramente distintos los dos temas mal unidos,
pero creo que no es licito i la critica intentar volverlos i su estado
de original separaci6n, ni dividiéndolo simplemente en dos partes intactas como hace Morel-Fatio, ni suponiendo alguna dislocaci6n de versos como hace Petraglione, ni acudiendo a la dislo-

CON LOS DENUESTOS DEL AGDA Y EL VINO

caci6n de unos y supresi6n de otros coma hace Carolina
Michaëlis.
Creo, pues, necesario volver en la apreciaci6n de este texto al
parecer de Monaci, quien proclam6 la unidad indivisible del poema 1. Monaci cree que el escolar (v. 5) 6 clérigo (v. rrr) autor,
con la fusion de las dos escenas tan opuestas, una idilica y otra callejera, quiso buscar novedad y mostrarse superior i juglares y trovadores; « el arte de los clérigos fue siempre amigo y oste::ntador
de novedad, cuanto el de los juglares era teuaz a la tradici6n » .
Egidio Gorra que sigue la opinion de Monaci en cuanto a.la unidad,
cree que el autor al traducir dos poesîas forasteras, las reunio en
una sola composici6n sin intenci6n artistica ninguna, sin apenas
darse cuenta de la discordancia del contenido. En fin, Baist que
también opina por la unidad, parece creer que la uni6n de los dos
temas podia hallarse ya en el modelo extranjero que nuestro
autor imité . Desconociendo este modelo, si existe, y desconociendo el final del texto, es lo mas prudente 110 juzgar de la
intenci6n artistica del poeta, que acaso se rehabilitaria algo de la
tacha de desmafiado, si conociésemos completa su obra.
En cuanto a Lope de Maros que figura en el éxplicit del manu•
scriro, y que Monaci da como autor de la obrita, titulandola
« Romance de Lope de Moros ll, no hay raz6n para creer que
fuese sino el escribiente del manuscrico actual. Si él fuese realmente el poeta, hubiera puesto su nombre dentro de un verso;
y no fuera del cuerpo n;iétrico de la obra, en un éxplicit que por
su redacci6n
es io-ual
al de infinitos copistas medievales. No obs- 1
.
b
tante nos es util conocer el nombre del copista, pues en el
nombre va expresada su patria : era natural de Moras, pueblo de
r. Hablando de las dos paues en que Morel-Fatio &lt;livide la obra, dice: ((eppci ,
la prima non ha essa cou la seconda un nesso evidentemente originario e, per
quanto strano, indissolubile nei vv. 13-26 e 147- 161 ? La divisione dunque
sarebbe ad ogni modo arbitraria. » E. MoNAcr, Testi basso-latini e vol![ari della
Sp,1gna, Roma, 1891, col. 99- roo.

�606

RAZÔl•, DE AMOR
CON LOS DE~'UESTOS DEL AGUA

la provincia de Zaragoza, una legua al none de Ateca, sobre d
rio Manubles.
Aragoné , como el copista, es el lenguaje del texto. El grupo
ini.:ial CL y PL se consen·a: clamados 25ï, 259, plcgué 3ï (pero
legas 168), plrno I 5, 29, 183,ploro 203. La R final se pierde : 110111brâ48, amo rr7,faub/11248, siendo notable que en cl trozo repetido
150-r52: I 55-15ï ( que prueba lo mal que copiaba Lope de Moros),
se ha lia repetido tnlrlt 1 50, r 55, sin -r, lo cual pudiera indicar
que en el original que copiaba estaba rambién asi. La 1/, por j
castelbna, apareœ en .ftllo r97, 257, 259 (pero oio; 64, oreia 59,
meior 95, bmneia 58, 190, cnleias 2H). Apar ce yt, en Ycz de ch
castellana, en feyta 4, 63 y drcyla 62 (pero 11111cho 9, 211,239;
y 11uiio I 12, como leio en la Disputa del Alma y cl Cuerpo y
otros textos). La sincopa inicial dreyta 62, y las formas nieu q8,
delexar 2 3ï, juwriemos 104, peyor 54, agoa 205, son caracterl ricas aragonesas; aun hoy se &lt;lice en Aragon drechv y juiiir.
Aifadase la forma del articulo as rosas 45, aun hoy usual en el
Alto Arag6n; el femenino cortesa 9 I ; y cl imp rfecco aisla&lt;lo eua
19, por « hab fa. », usual hoy n Ans6, Aragüés etc. ( él eba, vos
ebai:.,; en Puértoles habebaz).
• o podemos asegurar si el aragonesismo de este texto es propio del autor, 6 s6lo del copista Lope. Observ6 ju ramenre
Morel-Fatio que un texto en prosa, copiado por el mismo Lope
a continuaci6n de la poesia, tiene un lenguaje mas pronunciadamente aragonés que el de lo versos; y esco sugiere la sospecba
de que el original de la pocsia que copiaba era castellano. El estar
el pueblo de Moros .i unas 5 leguas de la frontera occidental aragonesa, pudiera apoyar la suposici6n de un original poético ,·enido
de Castilla; pero el castellanismo del lenguaje de la poesia
pudiera muy bien explicarse simplemenre por influencia literaria
general. L:tS rimas no nos sirven de nada para rcsolver esta cuesti6n; verdad es que una asonancia como onbros :ojos (126: 127)
parece mas castellana que aragonesa, pues se estrop aria poniendo
en ella la forma uellos propia de este dialecco ; pero el mismo

r

EL V/NO

Lope de Moros usa t!n la prosa ollos, &lt;londe e mezclan las dos
fonéticas cascellana y :iragonesa, y que rambién erviria de asoname para 011bros.
Carolina fichaëlis, sirruiendo una opinion de 1enéndez y
Pe!ayo, Ye en el araaonés de nuestra po la algûn dejo del ga- ,
llego. Pt:ro al tratar de seiialar las formas gallegas, reconoc que
fcylo dreyto fillo y el po esi,·o meu lo mismo pueden t:r aragone.sas que galaico-portuguesas (Lope de Moro usa seu en el texto
en prosa). Apunta ocras varias que revisten aspecta occidental,
aunque confiesa que bien pudieran ser mero efecto de ornisi6n de
tilde, de 1, 6 dei; asi, creo sin ningûn valor casos como duenas 6,
19, 90,enga11ada 89,prmos239(comp.siepre 6,7, nobra48,tmcas
26, 107, blaca 58,60,eslat 69,obros126,etc.). -Vilano75, I02
(pero villano 220, villa11ias 193), cavalero II 1, cabelos 59, doncela
56 (rimando con be/la), all 134, e/a 3 r, r24, 125, 136, 140, r6o,
be/a 91, cales 23-1-, calat r74; el Poema del Cid, por ejernplo,
abunda en grafias semejantes, y no po&lt;lriamos achacar a galle!!UÎsmo casos como legas r68; algunos pudieran tener explicaci6n
fonética, como lolio 126, en que la i basta para considerar palatal
la/, o la grafia inversa senalles 237, que pudiera ser mer-âtesis de
palatalizaci6n, aunque me parece gratuica esta hip6tesis, dada la
inconsecuencia en el escribir la Il, la ,ï. - Tampoco son muy
significativos, a juicio de la aurora misrna citada, los casos de
ausencia de diptongo: sempre 80 (siempre 6, 7), ben 92, palomela
147 (pero aniello r 18, capiello I 19, amaryella 189, cascauielo 153),
b,ma 85, 91 (rimando con duma). - Da puès solo como indicios graves de galleguismo dos casos de -m final : em 104 y fazem
250, que son simples lecciones falsas, pues el manuscrito pone
tilde en lugar de esa m, y no debe lt!erse sino 11.
• ~o se puedc, pues, seôalar ningun resabio galaico-portugués
seguro en el lenguaje dt: esta poesia •.
1. Menos aun se puede pensar en una primitiva redacci6n portuguesa, como
observa la Sdiora Michaëlis, si atcodemos .i rim:is como rapiel/o : a1'itllo I r8
(port. capelo, anel), duir : si 84 (port. diz.er si).

�608

RAZÔN DE AMUR

CON LOS DENUESTOS DEL AGUA Y EL VINO

*
**

Por la brevedad de este texto y por pertenecer a la primera
mitad del siglo xm, creo conveniente dar de él un facsimil completo. La escritura de Lope de Moros es mala, y ofrece bastantes
dificultades de interpretaci6n, asi que en algunos puntos difiero
\
del primer editor Morel-Fatio. Por esto, y para ayudar a la lectura del facsimil, daré aquî una nueva transcripci6n del texto.

20

25

Ram6n MENENDEZ PrnAL.
[Raz6n de Amor; con los Denuestos del Agua y el Vino].
Sancti fpirittts adsid nabis gratia. Amen

5

10

*Qui trifte tiene fu coraçon
benga oyr efra razon.
Odra razon acabada,
feyta d'amor e bien rymada.
Vn-efcolar la Rimo
que fie[m jpre duenaf amo;
maf fie[mJpre ouo cryança'
en-Alemania y-en-Fra[n ]çia,
moro mucho en-Lombardia
pora [alprender cortefia.
En-el-mef d'abri!, depuef yantar,
efi:aua fo un-oliuar.
Entre-çimaf d'un mançanar
un-uafo de plata ui-efi:ar;
pleno era d'un claro uino
que era uermeio e fino ;

f

r. El 111s. tryança y hace bien distintas las tt de las cc.

30

35

cubierto era de-tal mefura
no-lo tocaf Ja calentura.
Vna-duena lo-y-eua 1 -puefi:o,
que era senora del uerto,
que quan fu amigo uiniefe,
d'a quel uino a-beuer-le-diffe.
Qui de tal uino ouieffe
en-la-mana• quan comieffe :
e dello ouieffe cada-dia,
nu[n]ca[ ma[ enfermarya.
ARiba del mançanar
otro uafo ui efiar ;
pleno era d'un agua fryd:t
que en-el mançanar fe l-naçia.
Beuiera d'ela de grado,
maf oui-miedo que era eucantado.
Sobre un-prado pufmi tiefl:a,
que nom fuie.le mal la iiefi:a;
parti de mi-laf uiftidura[,
que nom fizief mal la calentura.
Plegem 4 a-una fuente p(er)erenal,
nu[ nlca fue omne que uief-tall ';
tan grant uirtud en-fi-auia,
qtte-de-la-frydor que-d'i-yxia,

J. La silaba ua me parece segura.; y en cuanlo d la. e se111eja11te d umi a, comp.
xamet 71. MF leyô ovo; pero 11ota que« ovo 11'est pas stîr ,,, v0111p. otro ouo muy
semejante "· 7, pero la o final semejante da 110 tiene m traz.o recto de la derecha tan
largo ni un poco vuûlo hacia la derecl/a como el de la palabra.qire yo leo eua.
z. MF mana[na]. CMV corrije mano.
3. Borro;o; la e no es segu ra ; quiz.d barra.do adrede ? MF : « je 11c réponds ni de
se ni de l'n de naçia. )&gt;
4. Suponierulo ima abreviacwn rara, pudiera leerse pleg1ie, coma lee MF.
5. La primera l 110 es dudom, amzque estd agujereado el perg,imiizo, pues se i•e1i
bie11 los extreuws 11/to y bajo de la 1. MF : viese tall, pero la wiiô11 de fi es da.ra.
Rt1!Ut hi,pa11iq1u. xm.

39

�610

RAZON DE AMOR

CON LOS DENUESTOS DEL AGUA y EL vn,;o

cient pafadaf adeRedor

45

50

55

60

* 2 (fol.

124

65

70

non fintryades la cal or.
Toda[ yeruaf que bien olien
la-fuent çerca-fi laf tenie :
y efla saluia, y-ffon af Rosa(,
y-el liryo e la[ uiolaf;
otraf tantaf yeruaf y-auia
que fol-no[mJbrn no-laf fabria ;
mas ell-olor que &lt;l'i yxia
a-omne muerto Reffuçitarya.
Pryf del agua un-bocado
e-fuy todo effryado.
En-mi mana pryf una-flor,
sabet, non-toda la-peyor ;
e quis cantar de fin amor.
Maf ui uenir una doncela;
pue[ naçi, non ui tan bella :
bla[n]ca era e bermeia,
cabelof ' cortof sobr' ell-oreia,
fruente bla[n]ca e loçana,
cara frefca como maçana ;
v.) *naryz egual e dreyta,
nunca uieftef tan-bien feyta ;
oiof negrof e Ridientef,
boca a Razon e bla[n]cof dientef;
labrof uermeiof, non muy d[ellgadof,
por uerdat bien meiuradof • ;
por la çentura delgada,
bien esta[n]t e mefurada;
el-manto e fu-brial
de xamet era, que non d'al;

r. El ms. caberelos.
El 111s. mefunradof.

2.

75

6rr

vn-fo[ m]brero tien en-la tiefl:a,
que nol • fiziefe mal la-fiefta;
vnaf luuaf tien-en 2 la-mano,
fabet, non ie-laf dia uilano.
D[e] las flore[ uiene tomando,
en-alta uoz d'amor cantando.
E deçia : cc ay, rneu amigo,
&gt;&gt; fi-me uere yamas contigo !
)&gt; AMet l Iempre, e 4 amare
, . ~ J.. .,, ~ -:il
)) quanto que biua fere !
~ ~
; ~ 0-- " '
&gt;&gt; Por que eref efcolar,
, .eM,
~
» qiû[ quiere te deuria maf amar. J e ~·
&gt;&gt; Nunqua odi de homne deçir
i&gt; que-tanta bona manera ouo , en-fi .
)) Maf amaria contigo eftar
» qu.e-toda Efpana mandar.
&gt;i Mas d'una cofa fo cuitada :
&gt;&gt; e miedo-de feder enganada;
)&gt; que dizen que otra duena (l. clona),
» cortefa e bela e bona, (6 L. buena)
» te-quiere tan gran ben,
» por-ti pie[r]de fu fen;
&gt;) e par efo e-pauor
&gt;&gt; que a-efa qiûeraf meior 6 •
&gt;&gt; Mas s'io-te uief una uegada,

Y,

80

95

•

r. El ms. nol n taâ1t1da la segunda n.
El ms. tien con tilde ; abreviaci611 rara.
3. MF A oy et; pero la y de este manuscrito 110 tiene, en su traz.o iriferior, gancho
hacia la derecha, como d. veus la n y la m; comp. miedo, v. 89. CM V corrige Des
oy, dudando si A oy')erd la inlerjeccùfa del Rola11d y de la Gesta de maldecir del
2.

Cane. Vatica110.
4. MF. a : comp. e del v . 89.
5. Asi lee MF; pero hay algo que 111e es ilegible sobre la primera o.
6. MFmaior.

�RAZON DE A.\IOR

612

CON LOS DENUESTOS DEL AGUA Y EL VINO

» a-plan me queryef por amada ! i&gt;

100

ro 5

r ro

r r5

*3 (fol. 125)

Quant la-mia senor efl:o dizia,
sabet, a-mi non uidia;
pero fe que no ' -me conoçia,
que de mi non foyrya.
Yo non fiz aqui como uilano,
leuem.e prif la por la-mano;
jun11iemof amof en-par
e pofamof fo ell-oliuar.
Dix le-yo : &lt;&lt; dezit, la-mia senor,
» fi ifupieftef1rn[n]ca d'amor? »
Diz ella « a-plan, con grant amor ando,
1) maf non connozco mi amado;
» pero di,.em un-fu mefaiero
1i&gt; que-ef clerygo e non caualero,
» .sabe muio de trobar
)&gt; de leyer e de cantar;
•1 dizem que ef de buena( yentef,
» mencebo • barua punnientef. &gt;&gt;
- » Por Dio[, que-digades, la-mia senor,
» que donaf tenedes , por la fu amo ? &gt;&gt;
« Efiaf luuaf y-ef-capiello,
» eft' oral 4 y-ell:' aniello
120 *n enbio a-mi ef meu amigo,
)&gt; que-por la-fu amor trayo con migo. »
Yo connoçi luego laf alfayaf,
que yo-ie-laf auia enbiadaf;

CMV si. Ac,1s0 el original diria : pero se quano me conoçria.
MF maocebo.
3. El ms. po11e tilde i1111til sobre ten.
4. Pai·/icùfa de la palabra sugerida d MF por E. Mérimée; se trata de un vela
que cubria la boc,i; ·v. Du Ca11ge s. i,. orale (Ro111a11ia, XXXI, 162). A11tes MF y
1.

2.

CMV corregiau es coral.

125

I30

I 35

ela connoçio una-mi-cifn ]ta man a-mano 1 ,
qu'ela la-fiziera con-la-fo mano '.
Toliof el manto de lof o[n]brof,
befome-la-boca e por lof oiof;
tan gran fabor de mi auia,
fol-fablar non me-podia.
« Diof fenor, a-ti-loa[ doJ 2
&gt;&gt; quant conozco meu- amado !
» agora e-tod bien [comigo]
» quant conozco meo amigo l )&gt;
Vna grant pieça ali-eftando,
de nurftro amor ementando,
elam dixo : « el-mio senor, oram serya d[eJ
[tornar,
)J si a-uof non fuefe en-pefar. »
Yol dix:« yt, la-mia fenor, puef que yr querede.s,
ii maf de mi amor penfat, fe-que deuedes. i&gt;
- "'A
Elam dixo: &lt;&lt; bien feguro seyt de-mi amor,
•&gt; no-uof camiare por un enperador. i&gt;
La-mia fenor fe-ua prig::i.dA, ,
dexa a-mi de!conortado.
Q[ue]que la-ui fuera del uerto,
por (por) poco non fuy mueno.
Por uerdat quifieram adormir,
maf una ; palomela 4 ui ;
tan blafn]ca era como la nieu del puerto,
uolando uiene por medio del uerto,

Tilde inûtil sobre lasilaba ma de mano.
MF loo, y corrige senor seyas loado.
3. Tilde inûtil.
4 P11diera leei•se con MF palomila, pero la
debiera ser j Iorga por ir j1mlo a 1111a m.
1.

2.

estaria 11111y mal fomiatlti y

�CON LOS DENUESTOS DEL AGUA Y EL V/NO

RAZON DE AMOR

1 55

r6o

(en-la funte 1 quifo entra
maf quando a-mi uido eftar
e[n ]trof tn-la del malgranar)
un-cafcauielo 2 dorado
tray al pie atado.
en-la fuent quifo entra,
[maf] quando a-mi uido eftar,
[entrof] en 3-el [ uafo del] malgranar.
Quando en-el-uafo fue entrada
e fue toda bien effryada,
ela que quifo ex[ir] fefüno,
uertiof al-agua !obre '1-uino !

180

Aquif copiença a-denofrar
el-uino, y-el-agua 4 a-maliuar2 9.
El uino faulo primero :
r65
&lt;&lt; mucho m'ef uenido mal conpanero !
&gt;&gt; Agua, af s mala mana,
non queria auer la-tu conpana;
que quando te-legaf a-buen bino,
fazeflo feble . e mefquino.
•4(fol. r25 v.) 170*- c&lt; ~on uino, fe-que-deuedes,
I.

r85

r 90

No se puede leer exactmnente ; tina mano posterior biz.o una correcci6n; y se ve

195

fût seguido de una mancha (Advcrtencia que me hace el sefior L. Barrau-Dihigo).
2 .. La o muy jwnta d la 1. MF un vaso avi' ali, pero nota que « la leçon n'est pas
sâre; vaso e11 tout cas est fort douteux•&gt;. CMV corri!re &lt;&lt; un lazo (a)via-li ». La
forma cascabiellos vcse en M. MARTINEZ MARINA, Ensayo sobre la legislac. 1834,

I, 307.
3. Tilde imitil.
4. Ptte(Je leerse tambié-n malouar; escrit11ra muy borrosa. MF ma[n]levar, y en
1wta: « n'est pas silr n ; CMV ma[l-]levar « a11tigo synonymo de maltmger (maltratar), muito usado em textos archaicos; veja-se p. ex. no Cane. Colocci-Brancufi
a cantiga 1509, e Chronica Troyana I, pag. 41. »
5. MFes;CMV [tien]es.

•I

(

V

l por quales bondades que uo{ auedes
a uof queredes alabar,
&gt;&gt; e a-mi queredes aon(l)tar '?
&gt;&gt; Calat; yo e uo[ no-nof de noftemof,
» que u[uejt]raf mannaf bien laf sabemoi :
» bien sabemof que recabdo clades
&gt;&gt; en-la-cabeça do entradef;
» lof buenof uof preçian poco,
» que del fabio façedes loco ;
&gt;&gt; no-ef homne tan fenado,
&gt;&gt; que de ti-ifea fartado,
» que no aya perdio el-ifeffo y-el Recabdo. »
El uino, con sana pleno,
dixo : « don agua, bierua uof ueno !
» Suzia, desberconçada,
» salit bufcar otra posada;
» que podedes a-Diof iurar
&gt;&gt; que nu[n]ca entraftef en-tal-lugar;
» ante[ amaryella e afi:rofa,
» agora uermeia e fermofa. »
Refpondio el 2 -agua :
i&gt; Don uino, que y-ganadef
» en-uillaniaf que digadef?
» Pero fi uof en apagardef , ,
» digamof uof laf uerdades :
» que no-a bomne que no-lo sepa
» que fillo fodef de la-çepa,
» y por uerdat uof digo
» que non .fiodes pora cornigo;
» que grant tiempo-a que twe.ftra madre Œerye
[ardud[a],
&gt;)

&gt;&gt;

r75

200

MF aviltar ? ; CMV 1&lt; 110 facsimile de MF creio reco11heur aonttar ll.
Probablemente ell .
3. MF apagades. Una y otra leccz&amp;n dudosa.
1.

2.

6r5

�6r6

RAZON DE AMOR

CON LOS DENUESTOS DEL .1GUA Y EL V/NO

ffi non fuife ' por mi-a iuda :
,&gt; maf quando ue[ o] que le uan cortar,
1&gt; ploro 2 e fago la ~ i leuar . n
Refpondio el-uino [luego] :
(&lt; agoa 4, enti[ en]do que lo dizef por iuego.
» Par uerdat pla-,.em de coraçon,
&gt;&gt; por que fomof en eft[a] Razon;
» ca en-efto que dizef puedef enti::nder
&gt;&gt; como-ef grant el-mio poder,
&gt;&gt; ca ueyef que no-e manof ni-piedef
&gt;&gt; e-io [derribo] a-muchof ualientef;
» e si farya a-qua[n]to{ en-el-muj n]do l_fon l,
)&gt; e s si biuo fuefe, Sanfon.
&gt;&gt; E dixemof 6 todo lo-al :
&gt;&gt; la-mefa fi[ n]-mi nada non ual. i&gt;
Ell agua iaze muerta Ridiendo
de lo quel uino efta diziendo :
« Don uino, fi-no( de Dio[ falut,
n que uof me fagade( agora una uirtud
&gt;&gt; ffartad bien un uillano,
&gt;J no-lo prenda nif n]guno de la mano,
&gt;i e fi-antef d'una pasada* no cayere en-el lodo,
n diof ifode( de tod en-todo(do).
1&gt; E si-efto fazedef,
&gt;l otorgo que uençudam auedef :
&gt;&gt; en-una blanca paret
i, cinco kandelaf ponet,

» e si-el-beudo non dixiere

iJ

205

210

2I5

220

*5 (fol. 126)

225

&gt;&gt;

2

r. MF y CMV fuese.

MF plora.
l, 3. El ms. v; camp. v. 227 ; omitido por MF que nota : (&lt; on pourrait y t•oir la
premrùe lettre du mot vid. »
4. Tilde imltil. MF agua.
5. Omitido por MF.
6. MF dexernos, y pudiera aceptarse, suponiendo una e mal jonnada.
2.

,&gt;1--'

'

1.

2.

3.

4.
5.

6.

35

de quanta digo de todo miento. »

el-uino, mucho somof en
[buena Razon,
&gt;&gt; fi comygo tuuicref entençion.
&gt;&gt; Quiere[ que te diga ahora una cofa?:
» no-fe Ref tan lixofa :
» tu foelef cale( e caleiaf mondar,
&gt;&gt; • • • • • • • • • • y-andar;
&gt;&gt; por tantof de lixof de lugaref
» delexaf tu 3 fenallef,
&gt;l e fuelef lauar pief e manof
&gt;&gt; e linpiar muchof lixof pan of,
» e fuelef tanto andar co[n] poluo mefclada
» fafta qu'en-lo[ do] eref tornada.
» C 4 a mi f.i.enpre me tienen ornado
» de entro en-buena[fJ s cubaf condefado;
» e contart' e otraf mif mana(
&gt;&gt; maf-temo que luego te-afanaf:
&gt;&gt; yo fago al-çiego ueyer
J&gt; y-al-coxo coRer
&gt;&gt; y-al mudo faubla
» y-al enfermo QEganar;
» asi co[m] dize en-el fcri pto,
&gt;&gt; de 6 [ mi] fazen el-cuerpo de Iefu Criflo. )&gt;
&lt;c Asi, don uino, por carydad,.
» que tanta fabedef de diuinidat !
-

.

91,1,e fon ciento,

« Par '-Dio[, diz

2

MF Por.
MF dixo.
MF do lexas tus.
Dudosa ; MF lee también C, pero pudiera se,· E.
Tilde inûtil, 6 leer bue11na.
MFdo.

�REVUE HISPANIQUE
618

TOME XIII, Pl. 1-5.

RAZON DE AMOR

(,J
2

55

260

Alauut I io y-todo algo e-en-criftianifmo,
qu;,e agua 2 fazen el-batifino,
&gt;&gt; e dize Diof que lof[que] de agua fueren bau[tizadof
» fillof de Diof seran clamadof
'
&gt;&gt; e-llof que de agua • non fneren bautizadof
» fillof de Diof non fera[n] clamadof
&gt;&gt;

&gt;i

Mi Razon aqui la fi.no,

e mandat nof dar uino.

Qui me-fcripsit fcribat,
se[m]per cum Domino bibat.
Lupus, me-feçit, de Maros.

I.

Ig-ua.l MF, pero ù1terp,-eta Alavat. Acaso estd por Alavo te??. CMV Ala-

vat(e] 1 oydo e algo.
2. Tilde foutil.

1

li)-0~
b

RAt:,ÔN DE AMOR,
CON LOS DENUESTOS DEL AGUA Y EL VJNO

���VARIA

Proverbios de don Apostol de Castilla

Ce texte a déja été publié en 1890 par M. A. Paz y Mélia dans la
première sèrie de ses Sales espanolas, d'après un manuscrit de la Biblioteca Nacional de Madrid. Le ms. espagnol 373 de la Bibliothèque
Nationale de Paris contient (aux ff. 161-166) une copie de ces Proverbios qui permet d'apporter mainte rectification a l'édition de 1890.
On a désigné par A le ms. de Paris, et par B l'imprimé cité ci-dessus.
En ce qui concerne l'auteur de cette parodie, je ne puis mieux faire
que de renvoyer aux pp. xxiv-xxvm de l'Introduction placée par
M. Paz y Mélia en tête de son volume.

R.

FOULCHÉ-DELBOSC.

PROVERBIOS DE DON APOSTOL DE CASTILLA, QUE HIZO EN CIERTA MANERA
PARA CONSEJO

Y REPREHE.NSION

DE

SU

HIJO, CONTRAHECHOS A LOS DEL

MARQUES DE SANTILLANA 1 •

Hijo mio muy amado,
para mit:ntes
que vivas• entre las gentes
desamado;
preciate de mal criado,
y haras
quantas vilezas querras
a tu grado.

No parecer eloquente
bien sera,
mas menos te converna
ser prudente;
muestra partes de ynocente,
que los tales
privan con los principales
largamente.

1. B. Proverbios de don Apostol de Castilla para su hijo don Alonso de
Castilla, contrahechos a los que hizo el Marques de Santillana - 2. B. vives.

�620

VARIA

VARIA

Hijo, pues que poco cuesta
bien hablar s,
lo mesmo deves de dar
por repuesta ;
toda· vergüença pospuesta 4,
ten por bueno
de tener lengua sin freno
desh:mesta.

Procura de ser malquist09
si pudieres,
y de hombres y 10 mugeres
nunca visto;
no digas que te enemisto
por escusa,
pues del traje que se husa
te me visto".

Al pobre que te pidiere
no le creas,
au-1que de ambre k veas
que se muere;
si voluntad te vioiere
para dar,
da sin tiempo y sin lugar
de do diere.

Todo vivir virtuoses
te aconsejo,
que huyas pues de la viejo
no sabroso;
con el que fuere' vicioso
te concierta,
y con el cierra tu puerta
muy gozoso.

Huye la conversacion
virtuosa,
y seguiras" la viciosa
sin razon;
todo tahur y ladron
te contente,
y al templado y'l continente
da baldon• ♦•

Todas obras virtuo~
a mi ver
las deves àe' 0 aborrecer
en tus cosas ;
y las pesimas daf1osas
sin provecho,
que las guard es en tu pecho
como rosas.

Consejos de buena mano
uo los mires,
mira 7 que siernpre sus pires
de liviano;
conozcante por tirano s
de ta! suerte
que te desehen la muerte
muy temprano.

Donde vieres gentilezas
no te muevas,
mas alla por las calnuevas' s
haz proezas;
malas manas y torpezas
te despierten,
las quales en si convierten 16
las noblezas.

No te sienta criatura
ser constante
de palabra, ni mediante
qualquier jura ;
de tu firma o" escriptura
. con tu sello,
no tengas en un cavello
la" ratura.

De muy mala condicion

Creer 1 1 presto vanidades
te encomiendo,
Forque mueras 18 no saviendo
las verdades ;
distincion en las hedade~
no la hagas,
en todas'9 hagan tus plagas
novedades.

Gaza de la compaiiia
de los locos,
que los' J cuerdos dan muy pocos
alegria;
al ciego toma par guia,
porque oyo
que va camino del oyo
la su via.

te guameze,
que es alhaja que parece
de varon;
no tiemples con discrecion
tus passiones,
sin mostràr alteraciones
de passion.

3. B. O hijo ! qué poco cuesta bien hablar ! - 4. Ce 11ers manque dans A 5. B. brioso - 6. B. fuese - 7. B . para - 8. B. liviano - 9. B. Procura
ser mal criado - 10. B. ni - 11. A. se reviste - 12. B. y sigue tras 13 . B.(y)-14. B. balcon[!!] - 15. B.calmebas- 16_ B. conciertenr7. B. Cree - 18. B. en veras - 19. A. que todos.

Si te Jiere Dios potencia
que pose:is,

20.
-

2;.

B. (de) B. \' ~i -

21.
26.

621

gastala '+ por las aldeas
sin prudencia;
que es muy gran rnagnificencia
no tener
con · 10s brutos en el ser
difereocia.
Si Dios•; te diere vassallos
que goviemes,
puedes de viernes a viernes
desoUa llos• 6,
oyllos y no librallos
ni creellos,
si les nacieren cavellos
tresquilallos.
No seas caritati bo
n\ devoto,
mas de todo muy remoto
y aun esquiva,
muy escaso y muy captiva
tu dinera
te tenga por prisionero
mientras vivo.
De todas siete virtudes
te defiendan
los vicias que nos remiendan ' 7
las saludes;
de liviallas joventudes
te govierna,
porque de la vida tieroa
no te mudes.
Grandezas de corazon
virtuose,
no las hagas con reposso
ni sazon;

B. y - 22. B. su - 23. B. pues de A. desolallos - 27. B. remedian.

24.

B. gozala

�622

•

VARIA

VARIA

mas subjeta la razon
y la• 8 verdad
a solas•9 la vol untad
y ]a;0 opinionJt.

pues aun Dios esn tu possada
nunca more,
porque toda se desdore
de plagadai~.

del politico blason
de aquel necio
que nos dio por poco precio
tan gran don4'.

Aparta siempre los viejos
de tu lado,
pues conservan buen estado
sus consejos :
de mozuelos bocalejos
te rodea,
conformes a la ralea
de consejosP .

Obras de misericordia
no se hagao,
huye de los que se pagao
de concordia ;
sea lleoa de discordia
tu doctrina,
nunca bagas cosa digna
de memoria.

Economica•' rnanera
de vivir
no la deves de seguir,
pues do quiera
hallaras regla casera
para dar
y en tu casa que llorar
y aun de fuera.

Fee no tengas de christiano
verdadero,
pero como cavallero
sera sano
que la traygas en la mano
por mostrar
que no la puedes guardar
a tu hermaao.

Pi~dad para la genten
no la tengas,
sepan todos que te vengas
largamente,
sin orden, pori8 azidente
como Nero,
pues fue Cessar un aguero
de paciente.

No te cares desperanza,
que es virtud
para poner la salud
en balanza;
husa de desconfinançan
si tus hechos
quisieres hazer estrechos
de libranza .

Para curar tus defectosl9
nunca leas
en las Eticas, ni creas
sus preceptos;
dar parte de tus secretos
a qualquiera
es regla muy verdadera
de discretos-i0 •

Charid,td bien ordenada,
yo te digo
que con otros ai contigo
valgaH nada ;

Para la governacion
cibdadana,
reprueva por cosa vana
la leccion

tu te ten,
si no me tienes ya bien
entendido,
que quise+1 dar al oydo
confussion,
porque juzgue ]a razon
del sonido .

Y que te pinto los males

Nunca hables concertado
ni polido
si no quieres ser tenido
por pessado,
que los tiempos han mudado
la manera
deH hablar, y va de fuera
lo nombrado.
CONCLUYE

porque veas
tiguradas cosas feas
de vestiales,
y en el enves de las tales
puedas ver
de loque deves hazer
las sei'iales.

Y porque los mal mandados
ya saveys
que deveys45 ser al rebes
consejados46,
que si los vicias pintados
se47 aborrecen,
muy mas disformes parezen
los obrados.

APLICANDO SU YNTENCION.

Por de muy poco sentido

Copias de despedida
Les coplas suivantes ont été copiées par moi dans le ms 4317
(ff. 83-84) de la Bibliothèque de Sir Thomas Phillips, à Cheltenham;
elles sont à rapprocher des célébres quintillas commençant par Puesto
ya el pie en el estribo, publiées ici-même (VI, pp. 319-321 et 507-508;
VIll,p. 512).
R. FouLCHÉ- DELBosc .

28. B. (la) - 29. B. a so]a - 30. B. (la) - 31. Cette stropbe est ai1ant les
deux précédentes dans B - p. Cette stropbe manque dans A - 3 3. B. descon34. B. vale - 3 5, B. pues con Dios en - 36. B. d.; la plaga
37. B. las gentes - 38. A . con- 39. A. effectos - 40. B. de secreto.
fianza -

41. A.
-

tan gradon - 42. B. Y la unica - 43. B. del 45.B. debcn-46. A. aconsejados - 47. B. (se).

44. B. que quiero

�VARIA

Enfadado de uibir,
a dura muenc cercano,
contente coD cl morir,
torno la pluma en la rnano,
se1iora, para escribir.

Que podras claro lo enticndo,
pues procuras enbiarme
la. muerte que estoy pidiendo,
di que 11cabe de acabarme,
y no penes atendiendo.

No os escribo por rogar
que se alargue mi panida,
pues ya no puedo quedar,
que Do tiene en mi la uida
lugar donde pueda estar.

No te quedaras riendo
de la muene que recibo,
yo salgo de estar muriendo,
pues mas peoo estando uibo
que sigun [?] peno partiendo.

La muerte tiene tomados
los aposeDtos mayores,
y a su rigor confiscados,
fueron aposentadores
uuestro olvido y mis cuidados .

Presto muerto me ueras,
mas no dejar de quererte :
en el alma puesta bas,
de suerte aborrecerte
ya no esperes que jamas.

Y asi me ulln despidiendo
uuestra fe y mis esperanças ;

Quando mi muerte ueras,
cruel y bella sirena,
se que contenta diras,
no para gloria ni pena,
te uere ni me ueras.

la muertc viene corriendo :
quierole pcdir fianças
porque no se budba ... uie'ldO (?).
No le pido piedad,
qui! rn la muerte no se espera,
mas uos y ella me escuchad
de mi triste uoz postrcr.i
mi fe y uuestra crueldad,
No pudo estendersc mas
mis estremos y su suertc
y pues andan en coupas
tu aborreces yo a que::rerte
uibe leda si podras.

FIN

Quien partir llamo al partir,
errole el nombre a la clara;
cierto mejor acertara
si le llamara morir,
y al rnorir partir bastara.

C OMPTES RENDUS

Alfonso Dan vila. Estudios espaiioles del siglo xvm.
Luisa Isabel de Orleans y Luis 1. Madrid: Fernand.a Fe. r902. xv293 PP·
Fernando '1 y Dona Barbara de Braganza (17q-r748). Madrid;
]aimé Rates Martin. 1905. 292 pp.

Ces deux volumes sont l'œuvre d'un jeune écrivain che,: lequel le goût des
études historiques est une tradition de famille. Il est aisé de s'apercevoir que
l'autt.:ur a été à bonne école. Ses livres ne se recommandent pas seulement
par la richesse de la documen tation; on y trouve aussi une méthode, une clarté,
une teneur qui sont encore des qualités trop rares en Espagne pour qu'on ne
les note pas avec plaisir quand on a la chance de les rencontrer. Nous reprocht:rions seulement à M. D. de ne pas a,·oir fait précéder ses volumes d'une
notice bibliographique sur les sources consultées par lui ; c'est une lacune qu'il
lui eût été bien facile de combler, et quelques pages sur cc sujet auraient ajouté
beaucoup à la valeur scie11tifiquc de ses li\TCS. De même les nombreuses
notices bibliographiques mises en notes sont intéressantes, mais il n'eùt pas
~té maU\·ais de dire d'où elles sont tirées, comme l'ont fait MM. Morel-Fatio
et Léouardon dans leur Rt.cueil des i11strucfio11s ,uiressies OILY 111i,ûstres de. Fi-a11ce.
Quelques-u11es de ces notices, cdles du régent et de sa mère, par exemple,
sont tellement brèves qu'elles sont presque inutiles.
Les deux livres se font pour ainsi dire pendant et nous ne serions pas étonnés que, consciemment ou non, l'auteur ait cédé à la tentation d'opposer à
l'immoralité française, symbolisée en la personne de Louise Is.1belle, la vertu
hispanique représent~ par Ferdinand VI et la reine Barbara. Dans la préface
de son premier volume, M. D. ~e défend, il est vrai, de vouloir faire de l'histoire une moralité, mais l'opposition des figures choisies par lui est si tranchée,
le parallèle si facile et si classique qu'il n'aura pu résister à la tentation.
Louise-Isabelle d'Orléans avait été fon mal élevée et devait être une femme
parfaitement insupportable; nous ne voyons cependant pas qu'on ait à lui

�626

COMPTES RENDUS

COMPTES RENDUS

reprocher des fautes irrémédiables. Elle était aussi innocente que Don Luis
qunnd elle devint princesse des Asturies; elle se conduisit à peu près convenablement pendant deux ans, et nt! mécontenta son époux que du jour oü dit!
devint reine. On l'accuse de n'avoir eu aucune considération pour le roi, mais
on avoue que D. Luis était si timide qu'il faisait l'effet d'un sauvage, qu'il se
défiait de tous ceu1' qui l'entouraient, ne marquait d'amitié qu'à quelques
domestiques, avait un..: peine extrême à former une résolutiou et plus de pdnc
encore à s'y tenir. ll 11'est pas étonnant que la reice, vraie pensionnaire émancipée, insolente et hardie, ait fait peu de cas de ce farouche et maladroit garçon,
qui ne savait que la sermonner i.:t la menacer de la battre. On lui reproche son
dédain pour l'étiquette espagnole; je crois bien que nous touchons là au fond
du débat et il ne serait pas difficile de trouver à Louise Isabelle plus d'une circonstance atténuante. La Cour d'Espagne était alors le plus maussade et le plus
odieux des couvents, et les excentricités de la reine, se; ,ours,~s en
chemise dans la galerie, ses collations avec ses caméristes, son goût pour le
vin peuvent bien n'avoir été que de folles protestations comre la tyrannie des
usages de cour. Mettez une alouette en cage, elle se brisera la tête contre les
barreaux. Ajoutons, et c'est ici une lacune dans le trav:til de M. Dauvila, que
la jeune reine parait avoir été réellement malade. Ses capriœs, ses excès de
table, sa manie de boire du vinaigre et de mangcer de la cire à cacheter sembleut
bien prouver qu'dle était hystérique et partant, à pdne responsable. U ne
faudrait point oublier non plus que Philippe V lui - même donna l'e~emple de
d~sordres mentaux beaucoup plus graves, et que la cou r des« reyes padres " fut
de 1728 à t738 encore plus bizarre que celle de Louise-Isabelle. Philippe V,
loi aussi, voulait se promener en chemise dallS son palais, et il fallait le rejeter
de force dans son lit.
La femme que M. D. juge aYl!C le plus d'indulgence est l'infante MarieThérèse, qui fut dauphine de France, « n'avait apporté dans le mariage que sa
« paresse espagnole, si douce, si pleine de coquetterie, ne savait rien de rien tt
« ne montra jamais la moindre envie d'apprendre autre chose qu'à lire dans le
(&lt; cœur de son mari )&gt; (Pema11do VI y Do,ïa Ba,·bara, p. 232). Cette pauvre
amoureuse tenait en mépris tout ce qui n'était pas le dauplùn - del rey abajo,
1ri11g-11110 et ne montrait de confiance qu'à Ja nourrice et au frère de !ait de
son m:iri. Comme la duchesse de Chartres lui en demandait la raison, elle
répondait délibérément : « Les gens si fort au-dessous de moi, quelque bonté
(c que je leur témoigne ne manqueront jamais au respect qu' ils me doivent;
c&lt; mais les gens de la Cour prendraient des familiarités, que le Roi peut auto(( riser par sa. trop grande indulgence, et ces familiarités ue me plairaient pas»
(ibid., p. 2.31 ). - Cette paresse espagnole et ces manières hautaines peuvent
S&lt;:mbler le fin du fin en Castille ; un Fra.nç.1-is n'y verra jamais que sottise et
vanité.

M. D. touche en passant un point délicat ct important de l'histoire dc Philippe V : l'affairc de l'abdication de 172,t. On sait que l'lùstorien anglais Coxe
l'attribuc au secret désir de Philippe de de:;venir roi de France, et que M. Baudrillart l'attribue uniquement à l'étroite piété du roi. M. D. prouve que les
contemporains eux-mêmes crurent au motif politique et il fait obsen·er avec
raison que l'ambition et la dévotion se sont siétrangem&lt;!nt battues dans la pauvre
tète du roi qu'il est difficile de savoir laquèlk de ces deux passions a pu
l'emporter sur l'autre à tel ou tel moment de son histoire. C'est, à tlotre avis,
une vue très juste et trés ingénieuse.
L'étude consacré,;: par M. D. à Ferdinand VI et a Doiia Barbara de Braganœ
jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, est moins une biographie qu'une histoire
diplomatique des intrigues qui se nouèrent autour de Philippe V et d'Élisabeth
Farnèse pour disputer a la France.: l'alliance de l'Espagne. Cette histoire était
déjà écrite par M. Baudrillart et M. D. n'eo a pas changé les grandes lignes,
mais il l'a vue plus exclusivement du côté espagnol et a su faire rc,·h•re la physionomie: de cette époque bizarre, si favorable aux intrigues de cour et aux
longues négociations diplomatiques .
Dans la première parùe de son ouvrage, M. D. suit Ferdinand VI depuis sa
naissance jusqu'à son nuriage et nous donne, chemin faisant, de curieux détails
sur l'amitié de Ferdinand pour son frère D. Luis, sur l'antipathie qui régnait
entre les fils de Marie-Louise de SaYoie et ceux d'Élisabeth Farnèse, sur la
vie de cour et le mariage portugais, conséquence immédiate du renvoi de l'infante Marianita. Toute cette partie est bien suiyie et peut êtri.: considérée
co111me un modèle de narration diplomatique.
Dans la deuxième partie, Doiia Barbara entre en scène et se ré\'éle comme une
femme de tête et de grande prudence, bien décidée â régner sous le nom de
son époux. La démence croissante de Philippe V semblait à tout moment devoir
amener une abdication ou un changement de règne. Dona Barbara s'appuye sur
la France, pour n'a.,oir pas à craindre de la trouver sur son cht:min. Ses accointances awc l'ambassadeur Rottcmbourg entraînent sa complète disgrâce et celle
de son mari.
La troisième partie est consacrée aux débuts du règne de Fe rdi nand VI jusqu'à la signature de la paix d'Aix-la-Chapelle, et nous montre Ft:rdinand
moins ami de la France, craignant de plus en plus d tomber sous la dépendance de la France ou de l'Angleterre et ne songeant qu 'à passer en paix les
jours comptés qui lui restent à vivre .
M. D . , trop favorable à des princes aussi médiocres que Ferdiua□ d et Barb,1ra,
suit e□ cela la tradition des historiens espagnols, mais il a sur les choses du
xvm• siècle des vues beaucoup plus justes que la plupart de ses compatriotes.
S'il s'exagère l'importance des changements politiques survenus en Espagne à la
suite de la guerre de Succession, s'il se montre sévère pour les ministres de

�...

cœ.lPTES RE.'DUS

CO~IPTES RI:, 'DU

Philippe V, il reconnaît cependant que le règne de cc prince « tira l'Esp.1gne Je
« la misérable existenœ où die végétait sous Chari.: Il, pour la ranimer et lui
« faire occuper un poste éminent dans les de tinécs de l'Europe. "
, L D. · it chcrdu:r, sait composer, sait écrin!: s1.-s premiers livres promettull
à l'fapagne un historien de ulent, s'il veut bien faire a l'cx.1ctitudc de es rétërenccs une attention de plus en plus sérieuse, et se dégager dc plus cn plus des
vieux partis pris nationaux.

G.

DiiSOiiVISES DU Dt·.1.F.lff.

Ernest Gossart. L'établissement du régime espagnol dans les Pays13as et l'insurrection. Brnxelles: H. L-1111erli1t, 1905. in-8°, xn-331 pp.
L'insurrection d1.-s Pays-Bas contre Philippe Il a été un de) grands faits du

xv1• siècle et l'une des causes les plus puissantes de la décadence de l'Espagne.
Cette histoire a déja thé l'objet dt&gt; nombreux travaux en Bdgique, en France,
en Espagne et en Allemagne. M. Gossart les connait pre ·que tous et cn donne
la liste dans une abondante bibliographie . Il ne paraît pas s'être servi de !'Histoire de de Thou, ni de l'Hisli&gt;ria t'Ïlae Caroli l'alrsii G.illiaru111 m•is de Papire
Masson, ni des .\,fémoires ,t Corrrspo11da11u de Duplcssis-!'.fornay, ni de l'llisloif(
de Pl,ilippe [[ de Forneroo, ni du François dt la , 011e de M. Ha1..ser, ni de
ouvrages hollandais de J Van \loten, , ·uyens, Muller, \"an Groningcn,
Janssen et llcitsma, ui des histoires gènérales d'Arend et de • 'ami:chc, qui
conSJcrent cepend.int des volumes entiers à l'histoire du souli:,·ement des Pays•
Bas. li ne memiounc pas non plu le Philipp, JI ri la Btlgigur d:: Borgnet, ni
I' Hisloirt dt lu Rkolu1io11 Jrs Pay1-Bas de Th . Juste. Peut-être aussi la p;m
foi c aux ouvrages espagnols est-elle un peu mincc. Une étude critique sur 1:1
,·alcur des ouvrages consultés et les raisons qui lui avaient fait rejeter le autres
aurJÎt complété heureusement la bibliographie de, l. Gossart.
Dans ,on mtroduction, M. G. montre toute l'impertanet: de la po~scssion
des Flandres pour la monarchie esp;ismole; c'était pour l'Espagne« un toudkr
« qui lui permettait de rece\'Oir 11:s coups de l'Angletem:, de l'Allemagne ..:t dc
« la France, loin de la tête de la monarchie "· La lutte que Philippe JI a soutenue aux Pays-Bas est donc plus encore une lutte politique que religieuse d
constitue une page de l'histoire politique de l'Esp:igne.
Cc peint de ~-ue a certainement une part de ,·hité, mais il faut ajouter immédiatement que si Philippe II n'avait envisagé que ses int&lt;!réts politiques 11 eüt
lais é les Pavs-Bas tranquilles, et en fût d1.:meur.'.! le maitre incontesté, et quc
c'est bien pour une cause religieuse qu'il les a troublés et perdus. li a peut-être
cru faire de la politique espagnole aux P,1y~ •Bas, mais il y i urtout fait de la
politique religieuse. Le li\'re de M G. se termine d'ailleurs par une cit.uion d
Philippe li lui-même, qui m; laisse aucun doute a cc. sujet : • J'aimcra.i, mieux

« être privé dt:s Pays-Bas que de les pesséder sans qu'ils fussent catholiques,

" d'autant plus que je tiens pour assuré qu'en agissant ainsi dans une affaire
« qui est celle de Dieu, Lui, dans sa bontë, fera la mienne et m'aider:i à les

« maintenir dans la foi et à son scr\'ice. »
li y ;:wait antipathie naturelle entre les Flamands et les Espagnols. M. G. l'a
dèmontri: avec d'intéressants détails; le Fh1mand, raisonneur, jovial et sensuel
détestait !'Espagnol secret, grave et sobre, et l'E. pagnol, à son t0ur, méprisait
le Flamand qu'il trouvait grossier, s.1ns :imc et sans honneur, prêt à la rébellion
et à l'hérésie. , 'i Granvelle, ni ;\larguerite de Pam1e n'étaient propres à rendre
le joug espagnol plus supportable; l'un dépl:iisait par son c.uactère entier et
son humeur despotique, l'autre par sa fausseté italienne et son égoïsme. Ni
l'un ni l'autre n'avaient l'esprit flamand et ne respectaient les privilèges du pays.
C'est la question religieuse qui commence les troubles. L'inquisition exi~tait
aux P.i •s-Bas, non sous la forme perfectionnée qu'elle avait reçue en Espagne,
mais sous sa forme traditionnelle - dont M. G. aurait pu nous indiquer à
grands traits l'organis;Hion. - Les atteintes pe~t.'.!es aux libertés flamandes par
les inquisiteurs, surtout par Titelm,m, déterminèrent les protestations des
Flamands; le comte d'Egmont fit le voyage d'Esp:igne pour signaler le danger
au roi Philippe le berna comme il sa\'ait le faire, octroya le pardon aux fauteurs de troubles, et protesta secrètement par-devant notaire que son intention
i:tait, au contraire, de les châtier sitôt qu'il le pourrait. Au premier mou,·ement
des héri:tiques, Philippe envoya le duc d'Albe en Flandre.
Le duc était bien l'homme le plus anti-flamand que l'on pût trouver en
Espagne : « Chaque fois, disait-il au roi, que je ,·ois les lettres de ces seigneurs
« de Flandre, elles me transportent au peint que si je ne m'eftorçais de mai« triscr ma colère, mon opinion paraîtrait à Votre Majesté celle d' un homme
o: frénétique. • Il vint en Flandre avec l'intention de faire périr quiconque persévérerait dans la rèvolte et dans l'hérésie. M G. nous donne d'intéressants
Jc:ra1ls sur l'occupation militaire des Flandrés par l'année ' pagnole, sur l'organisation du Conseil des troubles et l'histoire de la terreur que le duc d'Albe fit
peser sur le pays. Il y eut des épisodes atroces. La ,·engeance du duc s'étendit
jusque sur les absents. Floris de Montmorency, comte de Montigny, et frère
c.1det du comte de Homes, fut étranglé dans sa prison de Simancas par ordre
de Philippe II. L'effet des proscriptions fut d'aborù terrible; le pays parut se
soumettre, le duc d' Albe triompha, et en hon scn;1eur prit peur lui tout
l'odicux des mesures de répression. Mais il voulut traiter lt:S Flandres en pays
conquis ct leur faire payer l'année qui les tyrannisait. Les Flamands, qui
s'étaient laissé impeser le catholicisme et qui avaient laissé tuer kurs princes,
e soulevèrent contre l'alcavala.
L·!S gueux de mer, organisés par Guillaume d'Or,mge dès 1568, s'emparèrent
de La Bridie et de Flessingue, et la guerre commença pour durer quaunte ans.

�COMPTES RENDUS

630

631

COMPTES IŒ.'DUS

M. G. a très bien déru h! lcs intêréts di: J"Anglc1crre et de la France dans la
question Jcs Pays-Bas, et donne sur la diplomatie d'Élisabeth et de Charles IX
des détails, qui sont la panic la plus intéressante de son livre. La reine
d'Angleterre parait avoir étt! plus habile et avoir eu plus de suite dans ks
idéc , ruais il n'est que juste d'observer qu'elle a l'avantage de régner sur une
ile, et que. la question rdigieuse est à peu près résolue chez elle, tandis que
Ch:irles IX a son royaume ouvert à tous les ,·ent · et dé,hiré par les factions.
Ce malheureux enfant parfois bien intentionné, m,1is per,•crti et mal conseillé,
entre,·it un moment ce qu'il avait à faire, et n'osa se jeta dans la guerre. Le
pouvait-il? .. C'est une qucstiou très délicate, et dont 1. G. ne parait pas
s"être mis 1'h:n en peine.
La ré,·oltc J,:s Pays-Bas amena k départ du duc d'.-\lbe. , 1. G. s'arrête à
cette date, aprês a,·oir esquissé l'amusant cpisodc de la ri,·alité d'Albc et de
Medinaceli, tous les deux gouverneurs des Fl:mdres, et qui ne \"OtJlaient se
connaitre ni l'un ni l'autre.
Cc li,·rc nous paraît ne répondre qu 'imparfaitem1.:nt à son titre. Il ne
semble pas qu'il y ait jamais eu en Flandre de« régime espagnol». Il faudrait
entendre par là une application des lois de CJstillc à la Fiamlre, et jamais rien
de pareil ne fut tenté. L'inquisition elle-mème rest.1 en Flandre organ[sc!e ~ur
un plan différent du plan espagnol.
L'établissement de l'alcavJla fut bien un essai d'intn&gt;duction aux Pays-Bas
d'une institution esp,tgnole, mais l'c!chec de cette tent.iti,·e fut si rapid~ e1 si
complet qu'il est impossible de s'y arri!ter. En réalité, les Pavs-Bas ont sut&gt;i
une dictature militaire espagnole, mais n'ont jamais éte soumis « au rc!girnc
espagnol. »
Si M. G. voulait faire l'histoire de cette dictature, les trois premiers chapitres
sont une pure introduction, et sont trop longs; et toute la panic relative aux
négociations de France et d'Angleterre est étrangère au sujet.
Si M. G. a voulu nous donner un chapitre de la politique générale Je
Philippe II, il s'occupe alors trop du duc d'Albe.
On ne sait où est le sujet, on ne sait d'où l'auteur se place pour le considérer.
Il semble que l'on soit eu prcseucc d'un premier ,·olume d'une histoire générale de la guerre de l'indépendance des Province -Unies. - Et l'on pourrait,
même en ce cas, se demander quelle serait l'utilité d'un pareil travail, venant
après tous ceux qui ont paru sur la question. M. G. n'apporte à cette histvire
aucun fait nouveau, et rkn d'inédit. Nous entendons bien qu' il c5t possible et
lé~time de publier des études d'ensemble d'après des travaux déjà connus,
mais pour que ces travaux soient intéressants, il faut que ces études d'ensemble
n'aient ~ncorc _ia_mais été faites - ou que le nouveau li"re se recommande par
d~ quala'.ês ?ngma!es tout à fait hors de pair On a dl!jà publié beaucoup de
sohdes h1s101rcs de la gucrrc des Pays-Bas: le livre de :M. G., fort com.:ct et

d'une lecture tri:s agréJble, ni! dépare certes pas la collection, mais n'en fera pas
non plus oublier ccrtains ouvrages.

G.

DESDEV!SES DV DEZERT.

Colcccion de documentos para el estudio de la historia de Aragon.
Torno IL Forum Turolii, regnantc in Aragonia Adcfonso rege, anno
dominice n.ttivitatis MCLXXVI. Transcripcion y cstudio prcliminar
de Fr.rncisco Aznar y Navarre. Z11ragota : tip M. Escar, 1905, in-8,
x1.v1-~oo pp. et deux fac-similés.
De l'avis de M. A. y N. (p. v1) le fuero latin de Teruel est « el fuero mas
importante de nucma Edad Media y aun de toda la E&lt;lad Media espaiiola ».
li était donc nécessaire de le publier intégralcment.
L'édition de M. A. y N. est très sobre el très sage; l'éditeur n'a poiut cherché à étaler Son savoir; il s'est borné àreproduirc aVL'C exactitude le ms. des
archives municipales de Teruel et il relever, quand il y avait lieu, les
variantes du ms. de Madrid. Ce faisant, il a montré une réelle mode5tie, qui
est toute à son honneur, et su éviter le défaut qui consiste à rédiger un commentaire prolixe et, le plus souvent, inutile.
Le texte est accompagné d'une préface substantielle. L'examen des ouvrages
dans lesquels le fuero de Teruel a été peu fidèlement traduit ou analysé (pp.
, 11-:-m), de même que la description des manuscrits (pp. XL1-xu11) sont faits
a\'ec un soin minutieux. Mais il convient de recommander d'une façon spéciale
ks pages pénétrantes dans lesquelles l'auteur étudie « l'origine, l'existence et
l'abolition du fuero ll (pp. XJ1-xx1), et celles dans lesquelles il détermine
les rapports existant entre les trois coutumiers de Teruel, de Cuenca et de
S.:pulveda (pp. xx1-xL1). Ces dernières, notamment, constituent une dissertation très solide, dont voici les conclusions : le fucro de Teruel, qui est luimême une « magna ampliacion del de Daroca ", a été plus t.ird appliqué à
Cuenca et plus tard encore à Sepu!veda. « Por el intcrmedio de aquellaciudad
· de esta villa castellanas lo recibieron otras de aquel reino, como Consuegra,
B.1e1.:1, Aldzar, Plascncia y .-\larc6n. Por el reino aragonés se extend/a :1 la
Comunidad de Albarrado, à la extinguida de Mosqueruela, en parte a la villa
de Alfambra ... • (p. XLI).
Il n'y a pas lieu d'adresser à ce volume de critiques graves. Toutefois il est
un point sur lequel nous devons attirer l'attention de M. A. v N. ous lisons
p. XLIII · « En la transcripci6n nos hemos aten.ido ciegame~te :1 la matcrialidad de los codiccs, no modificando una letra, guardandonos de reformar la

�632

COMPTES RENDUS

puntuaciôn. Se nos podra discutir esta 111a11era », etc. Quoi qu'en pense M. A.
y N. (p . xuv), l'idéal, « en esta clase de publicaciones )), n'est point la
reproduction photographique ni, à défaut de celle-ci, l'édition dite diplo-matique.
lin éditeur n'a pas besoin, ainsi que nous l'indiquions plus haut, de commenter le texte qu'il met au jour; mais il doit commencer à l'interpréter en y
introduisant les divisions, les majuscules et la ponctuation nécessaires.
Puisque M. A. y N. n'a pas hésité, et il a eu grandement raison, à c( numerar las leyes dd fuero », pourquoi a-t·il respecté la ponctuation des manuscrits? A l'avenir, que M. A. y N. ponctue lui-même les textes édités par
ses soins, qu'il fas5e un usage rationnel des majuscules et qu'il corrige hardiment l'original quand celui-ci est manifestemem altéré! Hâtons-nous
d'ajouter d'ailleurs que la réserve formulée par nous ne diminue en aucune
manière la valeur de l'excellent volume dont il vient d'être que~tion.
En terminant ce bref compte rendu, nous tenons à souhaiter, de tout cœur,
longue et heureuse vie à la Coleccion de documwtos para el estudio de la historia
de Aragon. Il y a quelques mois, nous signalions ici même l'apparition du premier volume : nous désirerions avoir désonnais à mentionner tous les six
mois, ou tous les ans au plus tard, la publication d'un nouveau tome aussi
bien con~u et aussi soigneusement exécuté que ceux dont nous avons parlé
jusqu'à présent.

L.

BARRAU-DIHIGO.

TABLES
DU TOME XIII

I. TABLE PAR NUMÉROS

NUMÉRO 43.
Los origenes de El sombrero de tres
picas .. ..... . ...................................... . . . .. . . .
Rafael SALILLAS. - Poesia rufianesca Qacaras y Bailes) ... . . .. .. .. .
Joaquiu M1R1IT y SANS. - Négociations de Pierre IV d'Aragon avec
A. BoNILLA y SAN MARTIN. -

5
18

la couT de France (1366-1367) .................. . ...... .. .... .
TEXTES

Curiosidades literarias de los siglos xvr y xvrr, reimpresas por A.
Bonilla y San Martin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Los vicias de Madrid (t'807)............. . ...... . . . . . . ... ... ...
Carta critica sobre la obra del Quixote. . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . .

q6
163
229

VARIA

R. FoutcHÉ-DELBosc. - Fragment d'un romance inconnu. . . . . . . . .
James F1TZMAURICE-KEUY. - Note on three sonnèts. Il........ . ..

256
257

COMPTES RENDUS

Cirot (Georges). Les histoires générales d'Espagne entre Alphonse X
et Philippe II (1284-1 S56). Bordeaux, Paris, r904 [L. BARRAUDrnmo)............. . ..... . . .. ........... .... ...... . ......
Homenaje a D. Francisco Codera. Zaragoza, 1904 [J. CHASTENAY]...
J. Saroihandy. Remarques sur la conjugaison catalane (Bulletin bispa11iqu.e de Bordeaux), 1905 [P. FABRA]..................... .... .

261
267
269

�TABLE DES MATIÈRES

Irénée Lameire. Les occupations militaires en Espagne pendant les
guerres de l'ancien droit. Paris, 1905 [G. DESDEVISES nu DEZERT]..
Derecl-10 consuetudinario y economfa popular de la provincia de Alicante, por D. Rafael Altamira y Crevea. Madrid, 1905 [G. DESDEVISES Dù DEZERT]. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Correspondance du comte de la Forest, ambassadeur de France en
Espagne (1808-1813), publiée par M. Geoffroy de Grandmaisoo.
Tome l. Paris, 1905 [G. DESDEVISES nu DEZERT]..... . . . . . . . . . .
El Coronel de Mondrag6n, por D. Angel Sakedo Ruiz. Madrid, 1905
[G. DESDEVISES DU DEZERT)....... . ... . ........ . ... . ..... . ..

TABLE DES MATIÈRES

276

284
286

289
596

Raz.on de a111or, con los Denuestos del agua y el vino. Nueva edici6n por
602

VARIA
Proverbios de don Apostol de Castilla. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Copias de despedida............ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . .

PAR NOMS D'AUTEURS
Anonymes

TEXTE

Ram6n Menéndez Pidal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

TABLE

280

NUMÉRO 44.
Ch. GRAUX. - Correspondance d'Espagne, publiée par L. BARRAUDrHlGO......................................... ... . . . . . . . . .
Julio MOREIRA. - Factos de syntaxe do português popular. I-III.. . . . . .

II.

6 r9
623

COMPTES RENDUS
Alfonso Danvila. Luisa Isabel de Orleans y Luis I. Madrid, 1902 . Fernando VI y Doûa Barbara de Braganza. Madrid, 1905 [G. D.ESDEVISES
DU DEZERT].... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 625
Ernest Gossart. L'établissement du régime espagnol dans les Pays-Bas et
l'insurrection. Bruxelles, 1905 [G. DESDEVlSES DU DEZERT].. . . . . . . . 628
Coleccion de documentos para el estudio de la historia de Aragon.
Torno Il. Forum Turolii. Transcripcion y estudio preliminar de Francisco Aznar y Navarro. Zaragoza, 1905 [L. BARRAU-DIHIGO]. . . . . . . 63 1

Curiosidades literarias de los siglos XVl y XVII, reimpresas por A.
Bonilla y San Martin ........ . .... . . . .............. . .. .. ...... •
Los vicios de Madrid (1807), publiés par R. Foulché-Delbosc..........
Carta critica sobre la obra àel Quixote, publiée par R. Foulché-Ddbosc.
Fragment d'un romance inconnu, publié par R. Foulché-Delbosc. . . . . .
Razcfo de am01·, con los Denuestos del agua y el vino. Nueva edici6n por
Ram6n Meoéndez Pidal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Copias de despedida 1 publiées par R. Foulché-Delbosc....... . .... . ..

136
229
229
256
602
623

Barrau-Dihigo (L.)
Ch. Graux. Correspondance d'Espagne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 289
COMPTE RENDU. Cirot (Georges). Les histoires générales d'Espagne entre
Alphonse X et Philippe II ( 1284-15 56). Bordeaux, Paris, 1904.. . . . . 261
COMPTE RENDU. Colt!ccion de documentes para el estudio de la historia
de Aragon. Torno II. Forum Turolii. Trânscripcion y estudio prelin1inar de Francisco Aznar y Navarro. Zaragoza, 1905 . . . . . . . . . . . . . . . . 631

Bonilla y San Martin (A.)
Los origenes de El sombrero de Ires picos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
TEXTE. Curiosidades literarias de los siglos XVI y XVII ..... .•. . ,...

5
136

Castilla ( Apostol de)
Proverbios, publiés par R. Foulché-Delbosc.... . ... .. .. . . . . .... . . ..

619

Chastenay (J.)
COMPTE RENDU. Hommage à D . Francisco Codera . Zaragoza, 1904 . ..

267

Desdevises du Dezert (G )
COMPTE RENDU. Irénée Lameire. Les occupations militaires en Espagne
pendant les guerres de l'ancien droit. Paris , 1905 . . . . . . . . . . . . . . . . .

276

�---------- - - - - - - - - -- - -

Co~wrE RENDU. Derccho consuetudinario y economia poptùar de la provincia de Alicante, por D. Rafael Altamira y Crevea. Madrid, 1905. . .
COMPTE RE!ŒU. Correspondance du comte de la Forest, ambassadeur de
France en Espague (18o8-1813), publiée par M. Geoffroy de Grandmaison, Tome I. Paris, 1905 ...... , .. , .. . ...... , . . . . . . . . . . . . . .
COMPTE RENDU. El Coronel de Mondr,1g611, por D. Angel Salcedo
Ruiz. Madrid, 1905. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
COMPTE RENDU. Alfonso Danvila. Luisa Isabel de Orleans y Luis I.
Madrid, 1902. Fanando VI y Dona Barbara de Bragania. Madrid,

284

1905 .... .... ..... ' ... .... ............ ' .. ' .. ' '......... . . . • .

625

COMPTE RENDU. Ernest Gossart. L'établissement du régime espagnol
dans les Pays-Bas et l' insurrection. Bruxelles, 1905................

628

280

J.

--Moreira (Julio)

Factos de syntaxe do portuguf:s popular. J-JII. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

286

Salillas (Rafael)
Poesia rufianesca (Jâcaras y Bailes) .. . , .. . , .. . .. . ... .. . . ,.. . . . ......

I

f

269

•

---

Fitzmaurice-Kelly (James)
Note on three s9nnets. II., ... , , , , . .. .... . . . . ......... , . .. . . , . . . .

257

Foulché-Delbosc (R.)
TEXTE. Los vicios de Madrid (1807) ... . . . , ... :... .. . ........ .. . . ..

163

Quixote .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

229
256

TEXTE. Carta cririca sobre la obra del

TEXTE. Fragment d'un romance inconnu, , .... .... ...... . ... .. . . . ,
TElfTE. Proverbios de don Apostol de Ca tilla.. . ...... . .. ... . .. .. . ..
TEXTE. Coplas de despedida.... . . . . . . ....... . .. .. .... _... ... . . . .

Graux

6t9
623

(Ch.)

Correspondance c:!'Espagne, publiée par L. Barrau-D.ihigo.. ....... ....

289

Le Gérant : M. -A. DEsso1s .

Menéndez Pidal (Ram.6n)
TEXTE. Raz.ôn de amor, con los Demustos del agua y el vù10 . . , , . . . . . . . . .

602

Miret y Sans (Joaquin)
Négociations de Pierre IV d'Aragon avec la cour de Fr:mce (1366-1367).

18

III. PLANCHES HORS TEXTE

Saroîhandy. Remarques sur la conjugaison catalane

(Bullrtin hispanique de Bordeaux), r905 . . . . . . . . . . . . . . . .

596

1-5. Raz6n de .u11or, con los Denuestos del agua y el ,·ino, .. ..

Fabra (P.)
COMPTE RENDU.

637

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIERES

76

MACON, PllOTAT flR ERES 1 1..14.PKIJIU?: URS

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· o &amp; ,Melibea (Uclco t~to
tico dè la Clusli1111 _.
blicada por R. Foulché-Delbosc.. . • . . . . • • • • • . . . . 8 peseta$.
Lsoldado e.paiiol Miguel-de Castro (1593-16u), escriu por
cada Jl'&lt;)r A. Paz y Mélia.. . . . . .. .. • • .. • . . .. . 12 pësetas.
a de ~rillo de !ormes, y de sus fortunas y aduersidade$.
ediclôn principe por R. Foulché-Delbosc. . . . . . . 4 ~etas.
l'"f.Îei'. i!u fapon (n• l

à

25). ••· ..... ..... •• . , ... , .• ;, ... •• . . ·2S p~.

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Rouanet. Les quatre volumes •.••..•.. , . . . . . . · 6o pesew.

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r

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Pl'Pior'dn japon (n,. r -à u) ..... . .... , .... . ........ , .• . . . .... •• • époiœ

Pedro Manuel de Urrea. Penitencia de amor (Burgos, 1 s14). Reimpublicada por R. Foulché-Delbosc. . . • • . . . . . • • . . . . . . . . . 4 pesetas .
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• Publkala R. Foukhé-Delbosc•. ..•. ; . • . • . . . . . . . . . • . • . 4 pesetaS.
Tinge sar grand l"'pier dn Japon (n°" 1 à 2,).,. . ...................... ,. . • • • • . 20 pesetas.

Xll. - Comedia de Calisto r Melibea (Burgos. 1499). Reimpresiôn pubticada
10 pesetas.

t&gt;.91' lt Foulche-Delbosc.. . . . • . . . . . • . . . . . . . . . . • . . . • . . . . • . • .
'llrago sar grand papier

du Japon {11.. r l .is) .•..•.• ,. • . . .. . . .. .. • .. .. . .. . . . .

so pclet40.

Xlll. -Perâlvarez de Ayllôn y Luis Hurtado de Toledo. Comedia Tibalda,

ahora por primera vez publicada segün la forma original por Adolfo Bonilla y
San Màfün . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . 4 pesetas.
XIV~ - Libro de los engàfios -r los asayamientos de las mugeri!s. Publicalo
Adolfo Bonilla y San Martin.. .. . . .. .. .. .. . . . .. .. . . .. .. .. . 4 pesetaS.
lV. - Diego dè San Pedro. Carcel de amor (Sevilla, 1492). . .

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Obras poéticas de D. Luis de Gongora, publicadas por

Tu,ige sur gtalld papier du Japon (n .. r Il u). .• ..... .... • ..... . . • •. . .. . . ... ..
1

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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752043&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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              <text>Revue Hispanique, recueil consacré à l'étude des langues, des littératures et de l'histoire des pays castillans, catalans et portugais, 1905, Tomo 13, No 44</text>
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              <text>Foulché-Delbosc, R. (Raymond), 1864-1929, Director Fundador</text>
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              <text>Editada en París, fue fundada en 1894 por Raymond Foulché-Delbosc, quien sería su primer director.  En ella colaboraron firmas como las del propio Foulché-Delbosc, Gonçalves Viana, Ernest Mérimée,  Marcelino Menéndez Pelayo, Louis Barrau-Dihigo, Léo Rouanet, Georges Desdevises du Dézert, Adolphe Coster, James Fitzmaurice-Kelly, Arturo Farinelli o Alexander Haggerty Krappe, entre otros muchos. Fue rival del Bulletin Hispanique editado en Burdeos. Cesó su publicación en 1933. La revista estadounidense Hispanic Review es considerada una continuación de la Revue hispanique. </text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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