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U.

CENT

A. N. L.

REVUE
DII'

' p

COURS ET CONFÉBENCES

�V1NGT•TROISIEIIR ANNÉK, .:_ DEUXl~ ME SÉIIIE.

Année scolaire 1.921.-1.922

REVUE DES co URS
4

•

ET

CONFÉRENCES
P CBLIÉR SOOS LA Dllll!CflON DE

FORTUNAT

STROWSKI

Pro!esseur i\ In Sorboone

PARIS
ANCIENNE LI BRAIRIE FORNE

BOIVIN &amp; Cie, ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI•)
Tout droit de traduction et denproduction réserv~.

�15

AvRIL

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECTBUR :

11. F. STROWSKJ,

Professeur ó la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. IIARCEL IIARION,
Profeueur au College de Fránce.

Le 2 décembre 1823, le duc d'Angouleme faisait sa rentrée
triomphale a Paris, au retour de sa campagne victorieuse d'Espagne. Ce fut peut-etre le plus beau moment de l'histoire de
la Restauration. Le Gouvernement était arrivé, a ce moment, a
l'apogée de sa puissance : l'opposition était réduite a peu pres
a rien, l'armée était réconciliée avec le Gouvernement, et les
finances, nous l'avons vu, étaient dans l'état le plus prospere.
Quelques jours encore, et on allait enregistrer ce grand
succés : l'arrivée de la rente au pair.
Le moment était done tout a fait favorable pour mettre a
exécution les idées les plus cheres du parti royaliste, pour mettre
en pratique le programme qui était le sien depuis le début de
la Hcstauration, mais que les circonstanccs l'avaient jusque-la
empcché d'appliquer.
Que! était ce programme ? II se composait d'un certain nombre
d'articles qui n'ont pas beaucoup varié. Des 1819. Chateaubrian&lt;l,
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE MILLI.\RD DES ÉMIGRÉS

&lt;lans Le Conservaleur, l'avait tracé a peu pres exactement.
II voulait, a ce moment-la, hanger la loi éleclorale-maintenant
la chose était faite - il voulait reconstituer sur des bases solides
l'aristocratie ; il voulait empecher la division des propriétés et
il voulait indemniscr les Emigrés. Voila ce qur. le parti royaliste
réclamait en 1819 et voila a peu pres ce qu'il réclamait encore
a la fin de 1823.
Deux journaux Iibéraux, Le Conslilulionnel et Le Courrier,
se procurerent un texte qu'ils publierent ironiquement et qui
résumait tres exactement les pensées et~ les arriere-pensées du
parti royaliste. C'était bien a peu pres ce que . Chatcaubriand
demandait en 1819. Donnrr au clergé l'ínstruction exclusive
de la jeunesse ; établir des jurandes et des maitrises, alin
&lt;l'exclure les patentés de .toule iníluence élcctorale. Enfin
indemniser les Émigrés et mettre des entraves législatives a la
division des propriétés.
De ces deux articles, celui peut-elre qui tenait le plus a creur
au partí vainqueur, était l'indemnité a fournir aux Émigrés, et
le moment favorable était venu. Les finances, je le répete, étaient
dans la situation la plus brillante. Or, il ne faut pas oublier que.
jusqu'alors, il y avait toujours eu des raisons tres puissantes qui
s'étaient opposées a ce que l'État contracUt ce supplément dcdette. II y avait eu d'abord les indemnités de guerre a payer aux
Alliés; ensuite, la nécessité de procéder a la diminution de l'impot
foncier et, tant que cette diminution n'était pas faite, on ne
pouvait songer a un surcrott de dépenses; puis était venue la
guerre d'Espagne. Mais tous ces événements étaient finis
et le moment était venu de décider ce qu'on íerait pour les
Émigrés.
Afin d'etre plus sur du terrain, le partí royaliste prit une mesure
tres importante, la dissolution de la Chambre. Elle eut lieu le
24 décembre 1823 et on procéda a des élections nouvelles, avec
l'arriére-pensée de supprimer désormais les élections partielles
et d'étendre au moins a cinq ans, peut-élre méme a sept ans, la
durée des pouvoirs de la nouvelle Chambre.
Cette nouvelle Chambre fut élue les 26 février et 6 mars 1824.
La pression électorale, qui fut exercée a cette occasion, est
rcstée célebre dans les annales électorales de la France ; elle
était d'ailleurs absolument inutile, tant la victoire du parti
royaliste était certaine d'avance. Jamais encore pareil triomphe
élcctoral ne s'était vu depuis les quatre ou cinq années déja que
toutes les élections tournaient ason avantage. Cette fois, l'opposition fut pour ainsi dire balayée cornplclement; sur 430 sü~gcs

,

3

qui étaient a pourvoir, c'est tout au plus si les libéraux en
obtinrent 19.
• d' ·11
Le fameux Manuel ne fut pas réélu et, en bonne pa~tie a1 eurs
grlice a la mauvaise volonté qu'il rencontra parm1 ses propres
partisans.
. . ,
· é d'
Le général Foy et Casimir Périer, ams1 qu une po1gn e autres, échapperent au désastre général et ils allaient se retr~uv_er
sur les bancs de la gauche de la Chambre future ; mais 1ls
devaient étre impuissants par leur peti~ no11;1br~.
.
. .
Louis XVIII eut un mot qui caractérise tres bien la s1tuation_ •
« c'était, disait-il, la Chambre relrouvée .. » Avec elle º°: alla1t .
pouvoir faire tout ce qu'aurait voulu fa1re la Chambre mtrouvable.
.
Ré I t'
Les Royalistes pousserent des cris de jo1e : « La
vo ~ ion
est aux abois » disait Le Drapeau blanc ; « la monarchie est
inébranlable dé~ormais », répondait L' Éloile.
La premiére question a étudier é~ait _évidemment c~lle des
Émigrés. Elles'était posée des les prem1ersJours de la prem1ere Re~tauration et nous avons vu combien, a cette époq?e, elle ava1t
été irritante et comme elle avait passionné les espr1ts.
Quand Louis XVIII remonta s?r, le ~rone, i! faut reconna~tre
qu'il était impossible que ceux qm s étaient rumés a son serv1ce,
qui l'avaient suivi en exil ou qui avaien~ co?1battu pour sa cause
en France, ne profitassent pas de la V1cto1re. Pla~ons-nous par
la pcnsée dans la situation ou était le gou:'erne,i:n,ent ~e!ª Rest_auration ; nous sommes forcés de convemr qu 11 éta1t 1mpo~s1ble
que ce gouvernement ne írt pas quelqu? chos? pour les Émig;és.
La légitimité lui rappelait-on ou lm aurait-on rappelé, n est
pas I'apanag¡ d'un homme, elle doit profiter a to~t. le monde.
Sans doute la CLarte avait consacré l'irrév_ocab1hté _de la
vente des biens nationaux, mais cela n'empechait pas une m~emnité, et c'est sur ce point que les royalistes modérés, les ;~yahstes
sages, purenl tout de suite se groupe~,. par oppos1tion. aux
ultra-royalistes qui ne voulaient _ras d mdeu_m1té et qm ne
réclamaient qu'une chose: l'expuls1on pure et s1mJ?le des_ acquéreurs. Quand ils parlaient d 'indemnité, ils voula1ent dire une
indemnité que l'on devrait verser a ces acquéreurs_ dépossé~és,
en compensation du prix qu'ils avai~nt pu payer ; .1ls voula1e_nt
leur expulsion et la restilution des b1ens aux anc1ens propriétaires.
Vous vous rappelez certainement cette loi du 5 décembre ~81~
dont nous avons parlé précédemment d'une fa~on as~ez complete ,
cctte loi tres sage, tres acceptable, reuvre de la partie modérée du

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
4
parti, restituait aux Émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient
pas été vcndus ; c'était une restitution qui s'imposait par la
force des choses. Et cette loi avait grand soin de stipuler aussi
que ceux des biens confisqués aux Emigrés, qui étaient affectés
a un service public, par exemple a des hopitaux, a la Caisse
d'amortissement, ne seraient point restitués, quel'État les garderait, mais qu'il s'arrangerait ensuite pour donner une indemnité correspondante a leurs anciens propriétaires qui ne recouvreraicnt rien.
JI résultait de cette disposition, et peut-étre encore davantage des débats auxquels cette loi a donné lieu a la Chambre,
que c'était la une faveur, un cadeau, que le Gouvemement
faisait a ces Émigrés rentrés, mais qu'il aurait eu le droit de ne
point faire et auxquels il mettait - comme lorsque l'on fait un
cadeau - les conditions et les limites que bon lui semblait.
Or voila qui n'était point du tout du gout des royalistes
ar&lt;lents ; ils considéraient cette loi de 1814 comme une loi de
spolialion qui confirmait, qui corroborait les spoliations révolulionnaircs.
Au cours des débats qui précédercnt la promulgation de cette
loi, une voix particulieremcnt éloquenle et retentissante avait
cléveloppé les raisons majcurcs qui dcvaient empcchcr toute
rcslitution généralc,tout désavcu des« ventes révolutionnaires »:
cclte voix était cellc du maréchal )Iacdonald.
Macdonald n'hésita pas a montrer, dans la Chambre des
Pairs de la Restauration, que plus d'un million de ventes de
hiens nationaux avaient eu lieu - exactement 1.055.189 - que
le maintien de ces ventes intéressait, non seulemenL les premiers
ª:quéreurs, mais leurs créanciers, mais ceux qui avaient pu acquénr d'eux de seconde main, et il évaluait au moins a 9 millions et
tlcmi &lt;le Fran&lt;;ais ceux qui avaient un intérét direct et personnel il
la stabilisation des ventes de biensnationaux. Et il ajoutait qur.
!'Ontre ce colosse, le Gouvernement le plus fort que l'Histoire ail
jusqu'alors connu, le Gouvernement de Napoléon, se serait luiméme brisé, s'il avait voulu essayer de l'entamer ; Napoléon n'a
J'ailleurs jamais eu cctte pensée. Le maréchal ajoutait toutefois
que, bien que ces ventes reposassent en paix a l'abri des lois il
u'était pas supernu, en raison des événements qui venaient 'de
5e produire, de leur donner une autre égide, de leur donner l'appui
de l'opinion publique, de réconcilier la France ancienne avec la
France nouvelle : « Et cela se ferait facilement disait-il si nous
voulions nous lancer, armés de toute noLre géné¡osité et de toutes
les forces dr la Nation, dans un vastc systemc d'indcmnité.

.

Que la Patrie se place par une indemnité entre les anciens et les
nouveaux propriétaires et que, par sa libéralité pour les uns, elle
efface les souvenirs de tous. n
Je ne sais si l'influence du maréchal Macdonald et. de tous
ceux qui pensaient comme luí - ils étaient alors la majorité
dans les Chambres - aurait été suffisante pour couper court a
toutes les réclamations irritantes qui se produisaienta l'extréme
droite. L'histoire ne permet pas de répondre a cette question,
puisque peu de temps apres survenaient les événements, que tout
le monde connatt, qui reléguaient au second plan, et pour bien
longtemps, la question des Émigrés : 1815, tous les malheursqui
suivirent l'invasion, l'indemnité de guerre: tout cela, je le répete,
ne permettait pas un seul instant, meme aux plus ardents, de
remettre en question l'indemnité ; l'État avait malheureusement
des charges trop lourdes pour pouvoir accepter celle-la.
La situation se prolongea ainsi pendant plusieurs années.
Cela n'empécha pas que, pendant ce laps de temps, certaines voix
continuassent a s'élever au sein du partí ultra-royaliste pour
exposer des réclama tions inopportunes.
Déja, en 1814, quelques écrits avaient vu le jour, remplis
d'imprécations et d'attaques contre les acquéreurs de biens
nationaux ; ils revendiquaient ouvertement l'annulation de
toutes les ventes révolutionnaires. Il serait trop long de les
énumérer tous ; je me bornerai a en citer un qui a eu un grand
retentissement et qui a été un véritable événement en son temps;
c'est le petit opuscule que Bergasse fit parattre en 1821 sous ce
litre : « Essai sur la propriété ou considérations morales et politiques sur la question suivante : Faut-il rendre aux Émigrés les
héritages dont ils ont été dépouillés ? »
Bergasse avait écrit cet opuscule un peu avant la rentrée de
Napoléon aux Tuileries et pendant les Cent jours; seulement, il
l'avait gardé en portefeuille et il ne le publia qu'en 1821, tel qu'il
avait été congu primitivement, mais en y ajoutant un postscriptum qui est peut-étre plus intéressant que l'écrit lui-méroe.
Son essai sur la propriété est le manifeste le plus complet des
idées royalistes les plus intransigeantes quant a cette question
des biens nationaux. Il part de ce principe que les Émigrés ont
soutenu une cause juste, la seule cause juste, et que, par conséquent, tous les décrets qui ont été rendus contre eux sont nuls ;
que le temps lui-méme n'a pas sanctionné l'aliénation des biens
des Emigrés, car le temps ne peut pas sanctionner ni légitimer
un crime. II repousse également l'idée si souvent exprimée que
les biens acquis dans les ventes de biens nationaux avaient

�6

REYUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE :\HLLL\RD DES ÉMIGRÉS

·passé de mains en mains et que pres que toute la France se trouve

tenait cette idée particulierement impopulaire, qu'il faut dans le
pays une aristocratie tres fortement constituée, qu'iI faut pour
cela rétablir le droit d'ainesse, qu'il faut des manoirs seigneuriaux et qu'il faut que, dans les campagnes, l'influence appartienne aux seigneurs, vous aurez une idée des théories de .
Bergasse ; cet auteur était pour les royalistes un ami tres compromettant.
Dans son post-scriptum, il est vrai, il est beaucoup plus modéré et tient compte du temps écoulé. II se rallie a l'idée d'une
indemnité; seulement, il tient toujours a ce que cette indemruté
soit absolument égale a la valeur réelle, en temps normal, des
biens qui ont été vendus nationalement. C'est a ses yeux le seul
moyen de mettre en repos les consciences et de donner aux biens
confisqués et passés dans le commerce une valeur égale a celle
des biens patrimoniaux.
C'était en somme une déclaration de guerre faite aux acquéreurs de biens nationaux. Le Gouvernement s'émut ; il savait,
par l' expérience de 1814, combien de telles paroles étaient funestes
a sa popularité et combien elles étaient capables d'ébranler le
trone. Bergasse fut poursuivi pour sa publication ; il comparut
en cour d'assises et il eut meme affaire au fameux avocat général
Marchangy, qui se montrait si dur pour les délits de presse ou pour
les conspirations militaires. Mais Marchangy, cette fois, changea
completement d'attitude, et l'on vit cette chose extraordinaire
d'on réquisitoire ressemblant a un plaidoyer. Bergasse fut acquitté avec honneur, mais le coup avait été porté, et nous sommes
renseignés sur l'effet immédiat que produisirent cette publication
et cet acquittement par la lecture des rapports de police. Nous
trouvons, en effet, dans l'un d'eux, daté de juin 1821, les ligues
suivantes : &lt;e Le proces Bergasse a eu pour effet immédiat de
rendre a peu pres invendables les biens nationaux. J'ai été a
rneme de voir chez un notaire a que! point ils étaient décriés et
avilis depuis la derniere discussion a la Chambre et notamment depuis les dernieres observations du ministre des Affaires
étrangeres. C'est un grand malheur. Jamais les acheteurs ne
voudront a aucun prix une propriété ou il y ait une tache de
nationalité. ii Nous voyons ici ce fait essentiel, dont il faut tenir
grand compte, qu'en effet les menaces prodiguées aux acquéreurs
de biens nationaux avaient pour résultat de faire perdre a ces
biens une notable partiede leurvaleur et, parconséquent,d'affecter le Trésor public qui a le plus grand intéret a ce que les ventes
d'immeubles se fassent d'une fagonprofitable, afín que l'enregistrement en profite, lui aussi.

intéressée au maintien des ventes.
II soutient, done, une these conLraire a celle du maréchal
Macdonald ; les biens acquis sur les Émigrés ne l'ont été que par
un tres petit nombre de Frangais et ces biens sont demeurés
hors du commerce et pour ainsi dire frappés d'anatheme. Si les
Émigrés ne sont pas reconnus comme propriétaires et comme
n'ayant jamaii cessé d'etre propriétaires des biens qu'on leur a
eruevés, c'est a désespérer du respect de la propriété en France ;
tout le systeme de la propriété en sera ébranlé dans notre pays.
Songeant a une objection qui n'a pas manqué d'etre faite tres
souvent, a savo1rqu'il n'y a pas de raison, si l'on veut revenir en
arriere, pour ne revenir que sur la vente des biens nationaux et
non sur les pertes mobilieres que presque toute la France a éprouvées au cours de la Révolution, Bergasse établit, entre la propriété foncier~ 1 la ce propriété réelle » - c'est le mot qu'il emploie
- et la propriété immobiliere, une opposition absolue. « Les révolutions,dit-il, dans la propriété mobiliere ne sont que passagere.s,
tandis que dans la propriété réelle, elles sont profondes et elles
intéressent les destinées des États. » 11 craint que si on n'opere pas
cette restitution,il ne subsiste dans l'esprit du peuple une disposition générale a profiter des occasions que les événements pourront offrir pour envahir les propriétés d'autrui. Le seul moyen de
couper court a ce danger, c'est de rendre, et si on ne rend pas,
tout au moins de fourrur une indemnité, non pas une indemnité
modique, non pas une indemnité telle que celle qui sera votée en
1825, mais une indemnité intégrale, égale au prix que les anciens
propriétaires auraient pu demander en vendant leurs biens,
s'ils les avaient vendus volontairement a une époque de tranquillité.
11 n'accepte d'ailleurs cette derniere combinaison qu'a son
corps défendant et a défaut de mieux ; elle le laisserait toujours
inquiet sur !'avenir et mécontent ; et il répete qu'il y a en
somme tres peu d'individus qui aient participé a la spoliation
dont les Emigrés ont souffert, et qu'il serait vraiment tout a fait
injuste que la masse de la nation, presque tout entiere innocente
de ces attentats dont les Émigrés se plaignent aveé tant de
raison, soit cependant tenue d'acquitter une dette qui n'est pas
la sienne, une dette qui n'est pas moins celle de la justice que celle
de l'humaruté.
Voila quelles étaient les idées développées par Bergasse. Si
j'ajoute qu'il entrait ensuite, apres ces théories menagantes,
dans d'autres développements, non moins impolitiques, ou il sou-

7

�8

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Il '[ avait done des arguments sérieux a faire valoir du coté
royahste pour établir la nécessité d'une indemnité, mais autres
que .celui de la ~écessité de la pacification des esprits ou que
celm de la nécess1té de rendre a des biens passagerement dépréciés toute Ieur valeur.
On aurait pu rappeler la maniere lamentable scandaleuse
meme tres souvent, dont les listes des Émigrés avaient été faites
au tei:nps de la R~volution. Lorsque la Révolution s'empara
des b1ens des Ém1grés, elle agit pleinement dans son droit
atte_ndu que les Émigrés, au moins certains d'entre eux, lui
avaient déclaré une guerre a mort et qu'elleétaitbien forcée d'en
teni_r compte et d'agir pour sa défense. Prendre les biens qu'ils
ava1ent la1ssés_en France et ne pas Ieur laisser ce mayen d'attaque
c~~tre elle éta1t u1:1e chose tout a fait indiquée, et je suis tres Ioin
d et_re de ceux qui pensent que la nationalisation des biens des
Ém1grés dépassat les limites du droit.
. Mais, s'il était naturel et tout a fait Iégitime que I'on prit Jes
biens de ceux qui allaient a l'étranger combattre ou conspirer
~ont~e la France, ~n rev~nch_e, il ne l'était pas du tout que J'on
mscnvi~ sur des hste_s d Ém1~rés le nom de gens qui n'avaient
pas é~1g~é et qu~ l'mattent1on, la précipitation, la partialité,
la mahgmté gross1ssent les listes d'Émigrés d'une quantité de
nom~ de gens qui n'auraient pas dú y figurer. Comme Portalis
l'a d1t au ~onseil de~ A~ciens, il aurait ~allu, dans ces temps de
trou_h~e, qu un. propriéta1re, ayant des b1ens sur plusieurs points,
habitat,~ la fo1s s1;1r ch~cun des points ou il avait des possessions
pour n etre pas 1~s~nt sur la. liste des Émigrés. On y avait
apporté t~nt de d1fhcultés pratiques que les certificats de rési~ence éta1en~ généralement impossihles a fournir et que les
hstes se gross1ssaient ainsi d'une foule de gens qu'on avait intéret
a Ymettre pour s'emparer de leurs biens.
~~s exeI_Uples sont_ no~hreux d'hommes qui ont été poursu1v1s, qui ont été mscnts comme Émigrés dans te! endroit
pendant 9~e dans te! autre ils exergaient _des fonctions publiques.
En vo1c1 un, ~-otam_men_t _: celui du ministre Monge qui a
figuré pendant qu 11 éta1t mm1stre sur une liste d'Émigrés de son
département.
1~ Y a _eu des détenus qui, pendant qu'ils étaient en prison, ont
été 11:1scnt~ co~~e émigrés. Il y a eu des engagés, défenseurs de Ja
~atn_e qm, prec1séi:nent parce qu'ils n'étaient pas Ja, ont été
mscnts co1;0me éffi:1grés. II y a eu des morts qui ont été portés
com~e ém1grés et 11 y eut meme des gens que J'on venait de tuer
et qm ont quand meme été inscrits sur les listes.

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

9

Je n'en citerai qu'un exemple parmi beaucoup d'autres.
Mais il est assez curieux pour mériter d'etre reproduit. C'est
J'histoire épouvantable du capitaine de frégate Bastero~ de ~a
Barriere qui était a Toulon au début de 1793 et qm éta1t
affligé de trouhles d'esprit tels qu'ils con~naient de tres pres _á
Ja démence. C'était au moment ou la VIlle de Toulon éta1t
partagée, en proie a des luttes horribles, entre les Jacobins
d 'une part, la Bourgeoisie et les Of~iciers_de la Flotte de l'au~re,
011 régnaient des sentiments ré_vo~ut10nnaires prononcés. I~ _arnva
sur ces entrefaites que le cap1tame Basterot de la Barner~ fut
chargé, pour son malheur, de faire une croisiére dans la M_éd1terranée, vers les cotes italiennes et vers les cotes algén~nnes.
Comme il était tres mal vu de ses hommes, en sa quahté de
noble, une insubordination, une insurrection se prod~isit dans
son équipage. Au retour, pour ce fait et pour certa~ns ~utres
également, Ba_sterot d~ la_ Barriere !ut ~ccusé de n avo1~ pas
réprimé cette msubordmat10n et de n av01r pas été assez rigoureux. On Je fit comparaltre devant un Tribunal qui le condamna
a mort. 11 fut fusillé sur la greve le 28 mai 1793, bien qu'il fut de
notoriété publique qu'il ne jouissait plus de s~s facultés.
.
Cet événement avait eu a Toulon un retentissement cons1dérable. On peut dire qu'il a été connu de tout le monde ~t qu'il
a été meme une des causes principales de l'insurrection de
Toulon qui éclata contre la Convention quelques mois plus
tard.
Tous ces faits n'empecherent pas ce malheureux d'etre inscrit
comme Émigré le 5 nivose an II sur la liste des Émigrés du Var,
et bien qu'aucun de ceux qui ont pu l'y inscrire n'ait pu
ignorer son déces.
.
Voila qui peut vous montrer dans quelle mentahté ont été
trap souvent faites les listes d'Émigrés. II y avait la un argument
tres puissant que les royalistes auraient pu invoquer. lis pouvaient reconnaltre - et il eut été politique de leur part de le
{aire - que la confiscation des bíens des Émigrés, véritablement
émigrés, méritait respect et devait etre maintenue, mais que 1~
confiscation des biens des inscrits a tort était un scandale qm
demandait et qui exigeait réparation. Ouí, íl y a eu des inscriptíons d'une iníquité absolument révoltante, suívies de ventes
d'une íníquíté également révoltante. Sí l'on s'étaít tenu sur ce
terrain, on aurait embarrassé beaucoup ceux qui étaient opposés
a l'idée d'une indemnité.
Voila a peu pres dans quelles conditions se présentaient la
question et le débat, devant la fameuse Chambre retrouvée.

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

10

Cellc-ci n'ét~it p~s en~orc réunie lorsque se produisit un événement financ1er d une 1mportance considérable.
. Le 17 f_évrier 1824, la rente 5 ¾ atteignit le pair. Quelques
Jours apres, elle le dépassa. Le 5 mars 1824 elle atteignait le
co~rs de 1~ fr. 80. C'était presque exacteme~t le double de ce
qu ell~ ava1t valu lorsque, en 1817,on avait été tresheureux de
pouvo1r trouver preneur a 52 fr. 50. En moins de sept ans la
rente avait doublé de príx.
'
~oila l'occ~sion, depuis si longtemps attendue, de fournir aux
~m1grés une mdemnité, sans que pour cela leTrésor futamenéa
rien débou~er, sans qu'il se chargeAt d'une dette nouvelle.
Il ! ava1t un moyen tres simple d'y pourvoir, c'était le moyen
class1que qu 1 on appelle la conversion. Convertir la rente 5 ~
en une rente ?'un taux moindre, et le bénéfice que l'Etat en tirer:
pou~a ad~irablement bien servir a foumir l'indemnité aux
Ém1grés. C est ~~ que p~nsa M. de Villele. II était tout a fait disposé a do~ner l mdem~1té; mais, en sa qualité de financier tres
sage et tres économe, il ne voulait la servir qu'a la condition
qu'elle ne fu~ pas ~our l'État un supplément de chargt's. Aussi,
lorsque_le Ro1 ?uvrit la session, le 23 mars, il annon\¡a deux
choses . un_ proJet pour la septennalité de la Charobre et un projet
de convers1on ~e la ren~ « pour, dit-il, diminuer les impots et
fermer les derm_eres pla1es de la Révolution ». Ces paroles, personne ne po~va1t en douter, annon\¡aient un projet d'indemnité
pour les Em1grés.
•
con':ersion était tout a fait indiquée par les circonstances,
~ais en ~eme temJ?s, cependant, elle éta1t certainement quelque
chose d assez hard1. La conversion n'était pas inconnue en
Franc~; c'e~t un~ chose ~ui se pratique d'elle-memetoutes les fois
qu~. le:s a_ffa1res d un déb1teur sont en assez brillante situation pour
qu/1 Pll:Is~~ se pr?cu:er l?s capitaux a un taux moindre que ceux
qu il do1t , 11 fa1t mstmctivement une conversion
, \La. conve~s!on avait done été chez nous déjil. pratiquée sous
1/, ncicn J:egim~, non pas par l'Etat, bien entendu, puisque
1 Et:i-t était t?uJours tres au-dessous de ses affaires, mais' elle
avait été prabquée par _cas ad~inistrations dont la gestion était
sage et prudente, au moms rclativement, qui s'appellent le Clergé
de France et les Etats provinciaux.
Le _Clergé ?e Fr~nce avait une grosse dette, mais une dette
dont 1 payait les mtérets avec une ponctualité irréprochable
ll avait, par conséquent, beaucoup de crédit et il pouvait ero~
prunte~ a des taux tres modérés. Tandis que l'Etat était obligé
de subir des taux de 7, 8, 9 et 10 ¾, le Qlergé trouvait facilement

½ª

!

ª,

11

preneur a 5 ¾ en temps de guem:, 4 ¾, et quelquefois ~eme
rnoins en temps de paix. II ava1t l bab1tude de convertir les,
empr~nts contractés a un denier fort en nouveaux ~m?runts
contractés a un denier faible. La meme chose se prodmsa1t Pºº:
les itats provinciaux dont la gestion était d'aille_urs a_uss1
habile et aussi ferme que celle du clergé de France, 11s ava1cnt
du crédit et, en général, au xvm8 siecle, ils empruntaient a 5 ¾
pendant la guerre et a 4 ¾ pendant la paix. .
. .
La conversion n'était done pas inconnue, mais ses trad1tions
n'étaient pas tres familieres aux esprits. Les souvenirs étaient
asscz confus. La conversion n' était pas encore entrée ni dans les
habitudes du public, ni dans les discussions des théorici_ens. 0!1
vivait surtout sous l'impression des réductions de rente s1 mulbpliées et si scandaleuses qui avaient été faites s?us l'Ancien
Régime, et on était porté a confondre une convers1on avec une
réduction, dcux choses qui sont cependant si différentes qu'elles
sont presque l'opposé l'une de l'autre._
.
.
Voila pourquoi le projet de convers1on présenta1t certamement
booucoup de difficulté. ?11. de Villéle tint ce~endant a !e dépose~.
pare~ qu'il le jugcait nécessaire et tout a fa1t opportun. Ce nunistre n'avait, en cela, qu'un seul tort, le tort hab1tuel aux gra?ds
hommes, de voir plus juste et plus loin que ses contemporams.
Il avait compris tout de suite la nécessité et l'avantage de la conveniion; ses contemporains, en général, ne l'ont pas compris .. Il
en vit bien la difficulté,,aussi ne se lan!;a-t-il dans cette affaire
qu'apres avoir pris beaucoup de précautions. Il consulta les de_ux
hommes dans lesquels il avait le plus de confiance en pare1lle
matiere, M. Roy et M. ?llollien, les deux anciens ministres. Tous
deux s'accordcrent a reconnaiLrc la justice d'abord et l'avantage
ensuite de la combinaison projetée. Ils firent seulement quelques
réserves sur la question d'opportunité.
M. de Villele tint aussi a s'assurer le concours de banquei:;
puissantes, car il était a craindre que, le jour ou la conversion
serait décidée, la plupart des rentiers, ne comprenant pas bien
l'avantage qu'elle présentait pour eux,ne se fissent rembourser.
Quatre compagnies de banquiers se constituerent et furenL
sondées relativement a cette affaire, quatre qui, plus tard, s&lt;'
fondirent en une seule a la tete de laquelle íurent les banquiers les
plus importants, ceux auxquels on avait eu recc,urs en plusieurs circonstances : Rothschild, qui était le conseiller financier
de ~L de Villele, Laffitte, qui, bien que de l'opposition, partageait
les vues du ministre en ce qui concernait la conversion, et plusieurs
autres encore formerent un consortium - pour employer un mot

�12

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

contemporain - qui s'engagea a fournir de quoi satisfaire a
houtes les demandes de remboursement qui pourraient se produire
et a prendre le fonds que l'on se préparait a substituer au 5 %,
c'est-a-dire du 3 ¾ émis au taux de 75. Ils demandaient simplement, pour le risque et pour les frais, de jouir jusqu'a la date
du 1er janvier 1826 de l'intégralité de l'intéret 5 ¾Apres avoir ainsi assuré le succes de sa combinaison par cü
appui, certain désormais des banques, M. de Villele fit connaitre
son projet. C'était la faculté pour les porteurs de 5 ¾ ou bien
d'etre remboursés a 100 francs, ou bien de recevoir 4 francs de
rente au lieu de 5 francs, en rente 3 ¾ émis au taux de 75.
On connaissait exactement le chiffre des rentes 5 ¾ existant
a ce moment : il était de 197 millions et une fraction qui est
négligeable.
Sur ces 197 millions de rente 5 ¾, 57 appartenaient a de,1
établissements tels que la Caisse d'Amortissement ou a d'autres
établissements publics, et auxquels on ne voulait pas toucher.
Restaient 140 millions de rente a convertir. Si, au lieu de Ieur
allouer un intéret de 5 %, on le réduisait a 4, c'était un bénéfice
d'un cinquieme, c'est-a-dire un bénéfice de 28 millions. Or,
28 millions, c'était précisément a tres peu de chose pres, d'apres
les sondages qui venaient d'etre pratiqués, le chiffre qui serait
convenable pour allouer aux Emigrés une indemnité suffisante.
Te! était le projet de M. de Villéle. Ici apparatt une objection
qui n'a pas manqué d'etre faite et qui a meme été maintes
fois répétée pendant tout le cours des longs débats auxquels le
projet de Ioi a donné lieu.
Si, au lieu de convertir le 5 ¾ en 3 ¾ a 75, on le convert.issait
en 4 ¾ au pair ou a un cours voisin du pair, ce serait aussi
28 millions de gagnés, mais avec cet avantage que le capital
nominal de la rente ne serait pas accru et qu'apres avoir ainsi
converti en 4 ¾, on pourrait un peu plus tard, si les circonstances continuaient a etre aussi favorables, convertir en 3, gagner
encore un coup 28 millions et retrancher 56 millions au lieu de
28 sur les arrérages de la rente frangaise.
Ceci est incontestable : il est évident que, si les choses avaient
pu réussir de cette maniere, la double conversion, en 4 d'abord et
en 3 ensuite, aurait été infiniment préférable a la conversion
une fois faite en 3 au cours de 75.
Si~- de Villele ne s'y est pas arreté, c'est qu'évidemment un
financier, expert et sagace comme lui, avait des raisons majeures
pour ne p~s cro_ire I_a ch~~e r~alisable. II craignait l'opposition
générale; 11 craigna1t qu 11 n y eut beaucoup de demandes de

LE MILLL\RD DES ÉMIGRÉS

13

remboursement. II avait besoin de l'appui des banquiers ; il était
dans Ieur dépendance. Or, il n'oubliait pa~ qu'il ª".ait ~u ass.~z d_e
peine a obtenir leur concours dans les limites que Je_viens ~ md~quer et que, s'il leur avait demandé davantage, Il ne 1 aura1t
pas obtenu. II fallait, pour les décider a marcher, leur m~ttre
devant les yeux la perspective d_e bénéfic~s pro~ables, poss1bl~s
tout au moins Iorsque ce 3 ¾ qm leur serait rem1s a 75 montera1t
par le fait de' prospérité gé;ér~le ou par !e fait ,de rachats ~e
la Caisse d'Amortissement et s approcherait peu a peu du pa1r.
En un mot, il fallait que les banquiers gagnassent_ d~ !'argent,
ou eussent I'espoir d'en gagner, pour que M. de_ V11lel~ o~ttnt
leur concours. Certes, si on avait pu s'en passer, 11 ~ura1t mieux
valu convertir en 4; mais on était dominé par les c1rconstances,
¡¡ fallait faire ainsi ou ne ríen faire du tout ; M. de Villele préférait agir.
.
.
Le 17 avril, lerapport sur ce proJet de Io1futd_épos~al~C~ambre
des Députés par un Mattre des Requetes q_m éta1t l mtime de
.\l. de Villele et qui venait précisément de fa1re paratt~e dans Le
J,foniteur plusieurs articles favorables a la convers10n. 11 se
nommait M. l\lasson.
Ce rapport n'eut pas de peine d'abord a établi~ la légalit~ incontestable de la mesure qui était projetée ; un déb1teur a touJours le
droit de rembourser, sauf stipulation contraire. II en montra
non seulement la légalité, mais l'utilité, et ceci est tellement
élémentaire qu'il est inutile d'y insister. .
. .
II en montra enfin la nécessité, car s1 on ne fa1sa1t pas cette
conversion ne serait-il pas absurde que la Caisse d' Amortissement
continuat ::_ acheter et a payer au-dessus du pair des rentes que,
si elles étaient converties, elle pourrait acheter a des prix beaucoup plus modérés ? Ne serait-il pas absurde d'imposer a la
Caisse d'Amortissement l'obligation de racheter .du 5 ¾
104, 105 ou 110 peut--etre, tandis qu'elle pourrait acheter un
chiffre égal en 3 ¾, au cours de 75 francs ou U1;l peu au-dessus ?
Voila tout ce que développa M. Masson, et I1 ne manqua pas
d'ajouter, pour répondre aux critiques que je signalais tout a
l'heure, que certes, si l'on convertissait directem~nt en 4 1/2 ou
en 4 cela vaudrait mieux, mais qu'on ne le pouva1t pas.
C~s raisons sont véritablement décisives, mais si décisives
qu'elles soient, n'oublions pas combien on était timide, routinier,
hésitant a cette époque ; combien les esprits étaient uniquement
pleins du souvenir des réductions opérées sous l' Ancien Régime ;
combien enfin les rentiers menagés de réduction étaient nomhreux et influrnts dans la vill_e de Paris, car les rentes sur l'Et at

�LE MILLIARD DES ÉMIGRf:S

14

15

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

étaient encore un fonds presque uniquement parisien ; elles
avaient peu pénétré en province; les rentiers se trouvaient presquc
tous agglomérés, réunis dans la capitale, s'indignant, se surexcitant les uns les autres, établissant dans Paris une opinion politique factice.
En 1819, on avait essayé de répandre la rente dans les départements et on avait créé les petits grands-livres · mais la
.
'
mesure ava1t eu tres peu ·de succes, et le Paris de la Restauration restait, comme le Paris de l'Ancien Hégime, cssentiellcmcnt une ville de rentiers.
C~s rent~ers se défeD;daie?t a outrance contre le projet de convcrs10n qm les mena~a1t et ils eurent recours a toutes les intriaues
possibles pour ameuter l'opinion contre le projet du mini:tre.
Des hommes qui avaient commencé p.ar assurer M. de Villele de
leur appui, par exemple le comte d' Artois furent si bien travaillés
qu'ils commencérent a faiblir visiblement. Des lettres de menaces
furent, parait-il, adressées a la duchesse d'Angouleme a Mme de
Villele.
'
Un. c_ollegue de M. de Villele, qui ne perdait jamais l'occasion
de lm etre désagréable, et qui était avec lui en rivalité constante, Chateaubriand, affectait de dire qu'il était complétement
élranger a ce projet et qu'il ne s'inquiétait pas le moins du monde
de le voir réussir.
Un passage des Mémoires si curieux de M. de Villele montre
a que!s moyens on avait recours pour échauffer l'opinion contre
le proJet. 11 en accuse les Parisiens et surtout les Parisiennes. « Les
femmes! dit-il, de haut parage voyaient commc conséquencc de la
convers1on la suppression d'une de leurs voitures d'autres la
réduction. de le~r pens~on de toilette, celles-ci, la p;ivation d'un
mattre utile a l éducation de leurs enfants celles-ci la nécessité
de ?ongédier une cuisiniére, et, jusqu'aux~oindres servantes, le
fru~t d_e leurs économies laborieuses diminuées. » Si bien qu'on
?ss1sta1t dans cette année 1824 a un spectacle extraordinaire
moui. II y ~ut quantité de gens pour soutenir que la conversio~
au?me?terait la dette de l'E:tat, pour soutenir qu'un débiteur
qm do1t une rente augmente sa dette quand il voit diminuer
cette ~ente, et pour soutenir, d'autre part, qu'un créancier es!.
dépomllé quand il va etre remboursé. »
C'était d'autant plus absurde et scandaleux - je ne peux pas
cmployer d'autre mot - que ce créancier, a qui on offrait de le
rembourscr au pair, avait tres probablement acquis cette rente
selon l'époque a laquclle il l'avait achetéc ou bien a 90 ou bic1;
a 80, ou bien a 70, ou bien a 60, ou me~e, sic'était e~ 1817, a

52 fr. 50, ou bien enfin, si cela remontait jusqu'au Directoire, il
l'avait pu acquérir pour le prix de 11 francs et quelques centimes.
Vous n'avez pas oublié qu'au momentdu 18 brumaire, le 5 ¾
fran~ais se vendait couramment 11 francs 38 et, meme un peu
auparavant, il était tombé beaucoup plus has.
M. de Villéle, dans ses Mémoires, a noté cruellement et spirituellement qu'un des orateurs, qui. parlait aux Chambres avec le
plus de véhémen::e contre le projet de la conversion, avait acheté
au prix de 7 - je ne garantis pas ce chiffre ; c'est celui que
M. de _Yillele annon~ait - ces rentes qu'il s'indignait maintenant
de vo1r remboursées au prix de 100.
~en done de plus digne d'approbation que le projet de convers1on ; et cependant peu de projets ont suscité une opposition
plus violente.
(d suivre.)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS

La Conque te de l' Anglaterre
par les Normands
Cours de 111. H. PRENTOUT,
P;•ofesseur d h 'sloir¿ de Norman'.lie

a l'Uniuersilé de Caen.

I
Les Sources. - La Tapisserie de Bayeux.

Naguére, nous avons étudié l'histoire de la Normandie depuis
ses plus lointaines origines jusqu'a l'établissement de la bande
de Rollon; nous avons décrit la civilisation des vikings, l'organisation de leurs bandes militaires, et nous nous sommes demandé
quels avaient été les résultats de l'invasion des Scandinaves et ce
~u'i~s a_vaient apporté dans notre pays : race, langue, droit,
mstitut10ns.
150 ans passent et les Normands francisés font un nouvel
établ~sseme?t, ils conquiérent l 'Angleterre. Ces 150 années, je
les a1 étud1ées dans mes conférences ; ici je me contenterai
de résumer en une leQon les résultats que l'on peut dégager de
cette étude. Sans doute, il serait fort intéressant d'exposer en
détail la transformation de la société militaire et pa'ienne qu'était
la bande de Rollan en une société féodale, chrétienne et a demi
policée, telle qu'était la Normandie ducale au moment ou Guillaume et ses Normands conquirent l'Angleterre. Retracer cette
évolution n'est pas possible, vu la sécheresse des sources normandes, leur pauvreté, leur indigence. Maintenant que nous
avons fait justice de Dudon de Saint-Quentin (1), tout se résume
en que!ques pages de Guillaume de J umiéges qui nous apparaissent bien courtes, et le plus récent éditeur les a encare dépouillées
des interpolations qu'y avaient insérées d'illustres ~opistes,
auteurseux-memes d'reuvres réputées, mais fort postérieures (2),
Orderic Vital et Robert de Torigni.

Il H. Prentout. Étude critique sur Didon de Saint-Quentin. Paris, 1915,

. (

lll·8 •

(2) Ed. Marx. ponr la Société d'Histoire de Normandie.

.

17

Or, l'archéologie ne peut venir ici au secours des chroniques.
Que nous est-il resté des monuments construits avant Robert
le Magnifique et Guillaume le Conquérant ? -Bien peu de chose,
et ce peu de chose est peut-etre antérieur aux ducs.
Et de meme pour les institutions. Les chartes sont si peu nombreuses que M. Haskins, mon savant collégue d'Harvard, déclare qu'il est impossible de tracer le tableau des institutions
ducales avant Guillaume. Aussi je n'ai pas cru devoir faire ici
des legons qui auraient .été toutes de discussions critiques ou se
seraient bornées au récit des luttes des ducs contre leurs voisins
ou contre leurs vassaux. Voila pourquoi je résumerai en une
legonl'histoire de la Normandie ducale et consacrerai ce cours a
la Conquete.
On a tant écrit de volumes, de volumes célebres, lus el
relus comme ceux d'Augustin Thierry, de gros vplumes comme
ceux de Freeman dont l'reuvre fut longtemps considérée comme
un 1 monument de la science historique anglaise, qu'il semble
qu on sache tout de ce grand événement, qu'on le sache avec
sé~urité, et qu:il n) ait plus ri¡m a dire depuis cent ans que le
SUJet a été tra1té (11 1 a été quatre fois), et il semble, a Jire Freeman, qu'on _en connaisse _les plus petits détails. Les gens qui
peuvent crorre cela sont bien heureux. Mais pour les spécialistes
de l'étude des sources, qui croient fermement que la critique des
textes, des monuments, des témoignages de toutes sortes qu'offre
I'~rchéologie est la. base de l'füstoire, il faut avouer qu'il reste
bien des doutes, bien des obscurités. En fait on ne sait rien de
l 'histoire de la Normandie avant le xne siécle. Quant a ce qui
c?ncerne la conquete, je m'émerveille que Freeman ait pu écrire
cmq gros volumes de 600 a 900 pages chacun, et tout particulierement son 3° volume, avec des matériaux qui mis bout a bout
ne !ormeraient pas sans doute la moitié de cette étendue et qui
d'ailleurs sont souvent si peu surs. J ugeons-en.
1

Co,mme i~ arrive toujours, l'histoire de la conquete a été raco~tce plutot par les conquérants, par les vainqueurs que par les
vamcus. La seule source anglaise contemporaine la chroniquc
ou plu~ exactement les Chroniques anglo-saxonne; notre source
?r_dm_aire po~r l'histoire de I'Angleterre avant la Conquete, sont
1c1 tres lacomques ; mais aussi précises que Iaconiques.
Les sources normandes sont assez nombreuses et ne sont certes
2

�•

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES

LA. CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

pas dénuées d'intéret. Ici comme pour l'bistoire antérieure de la
Normandie le fond est constitué par l'Hisloria Normannorum de
Guillaume, moine de Jumieges. Ecrite entre 1070 et 1087, elle
a été dédiée a Guillaume le Conquérant. Si la chronologie en est
défectueuse, si elle est bien seche, il faut s'en prendre au défaut
total d'annales monastiques antérieures. Les invasions normandes
avaient ou détruit ou ruiné les abbayes, done plus d'annales
monastiques. Guillaume de Jumiéges a manqué de moyens d'information. L'auteur a essayé, si on l'en croit, de s'informer :
a partir du regne de Richard II, il déclare qu'il a écrit partim
intuitu, parlim veracium relatu. Comme il a vu peu de choses et
que les gens véridiques sont rares, son reuvre est fort courte.
D'une lecture plus attrayante sont les Gesta Guillelmi ducis
de Guillaume de Poitiers, écrits en un latin élégant, prétentieux;
l'auteur vise a l'imitation de l'antiquité, mais manque de goO.t
et quelquefois de correction. En dépit de son nom, Guillaume était
normand. Né aux Préaux, pres de Pont-Audemer, il fuL d'abord
chevalier, puis étudiant a Poitiers, et archidiacre de Lisieux
sous les éveques Rugues et Gilbert Maminot. II était a meme
d'etre renseigné; chapelain de Guillaume, il devint naturellement
son panégyriste. C'était un homme instruit qui - chose rareen
ce temps - avait beaucoup lu, meme du grec, s'il faut en croire
Orderic Vital. 11 vécut a Lisieux a la cour de Gilbert Maminot
dans un centre fort cultivé. Cel:. éveque mathématicien attira
autour de lui nombre de savants auxquels il confia les charges de
son église : Guillaume de Glanville, doyen et archidiacre, Richard
d' Angerville. De ce milieu littéraire est sortie une reuvre tres
soignée mais qu'on aurait préférée moins pompeuse et plus naturelle. Guillaume avait Ju Dudon ; le début de son reuvre jusqu'a
1047 est perdu, et la . fin depuis 1068. Orderic nous dit qu'il
s'arretait a 1071. L'reuvre est done apeu pres contemporaine des
événements; bien qu'elle ait pu etre écrite apres la mort du Conquérant, tres probablement elle a été composée plus tot.
Guy de Ponthieu, éveque d' Amiens, est le chapelain de
Mathilde. Élevé a Saint-Riquier, éveque en 1058, il accompagne
la reine en Angleterre. C'est un poete latín; il a écrit entre
autres reuvres un poeme De Haslinge pr;elio, en 418 distiques,
qu'Orderic Vital avait lu. Ce poéme, longtemps perdu, a été
retrouvé au xxxe siecle et publié par Fr. Michel dans les Chroniques anglo-normandes ; il est antérieur a 1074, date de la mort
du prélat.
Orderic Vital est l'auteur d'une histoire ecclésiastique qu'il
compasa en Normandie, au monastere de Saint-Evroul. Orderic

était le troisíéme fils d'un pretre d'Orléans, Odelericus, qui suivit
Roger de Montgomery en Angleterre et vint s'établir sur un
domaine que celui-ci lui céda a la porte de Shrewsbury
sur les bords de la Meole. Orderic naquit apres la conquete, le
16 février 1075 ; il regut a son bapteme ce nom d'Orderic. A dix
ans, il fut consacré par son pere a la vie religieuse et prit le nom
de Vital. 11 fut envoyé en Normandie, a Saint-Evroul, monastere
situé au milieu des forets du pays d'Ouche, célebre par , son
antiquité et surtout par sa belle bibliotheque. Orderic y put
trouver, avec beaucoup de livres de liturgie, des vies de saints,
des reuvres classiques : Ovide, Perse, Lucien, Plaute, Térence. Il
a consulté toutes les sources de l'histoire de Normandie: Dudon,
Guillaume de Jumieges. Son ,reuvre est tres intéressante, mais
tres confuse. II devait d'abord, sur l'ordre de son abbé, écrire
une hístoire de Saint-Evroul, puis son plan s'est .élargi progressivement, il en a fait une histoire générale ; de la résulte une
composition extremement défectueuse, de fréquentes redites.
Mais l'reuvre est tres vivante, tres intéressante au point de vue
de l'histoire des mreurs, de la société, de la vie féodale. Les
événements qui concernent la conquete sont racontés au livre IV.
Orderic y a utilisé tous les ouvrages précédents ; pour certains
épisodes, il a eu évidemment entre les mains des manuscrits
anglais, une vie de saint Waltheof, traditions recueillies pendant
un séjour a l'abbaye de Crowland. En effet, Orderic Vital avait
beaucoup voyagé, il est retourné en Angleterre son pays natal, il
a interrogé beaucoup de gens. Mais son 4e livre a été écrit vers
1125, ce n'est done plus une source contemporaine.
Plus éloignée encare des événements est la Brevis relatio de
Willelmo Conquesiore qui a été écrite sous Henri II.
Puis viennent les poemes en langue romane, ils sont agréables
a Jire, mais ont peu de valeur historique. Examinons tout d'abord
le Roman de Rou. Son auteur, Waee, né a Jersey, fut de bonne
heure amené a Caen ; il dit lui-meme qu'il y a passé la plus
grande partie de sa vie. II devintmattre lisanta l'école del' Abbaye
' Aux Hommes et fut chanoine de Bayeux. Si Orderic était le fils
d'un pretre frangais, Wace était le fils d'un des soldats de la
conquete. Son reuvre consiste a mettre en vers romans et a
int~rpréter, d'une fagon intelligente d'ailleurs, ses prédécesseurs
latms. Nous aurons surtout a parler de luí a propos des rapports
de son reuvre avec la Tapisserie de Bayeux. Son poeme a été écrit
vers 1160. 11 l'abandonna quand il apprit qu'Henri II avait
commandé une reuvre analogue a Benoit. Celui-ci doit sans
douteetreidentifiéavecBenoit de Saint-More l'auteur du Roman

18

'

H)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NOR!IIANDS

20

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Troie. ~a Chro~ique des ducs de Normandie a été publiée par
1\1. Franc1sque l\hchel, elle est beaucoup moins intéressante que
le Roma11 de Rou, c'est du délayage.
Quant aux difTérentes rédactions des Chroniques de f•:ormandie, •
elles ~•o~t pas e~core été étudiées avec critique. Ce sont des
comp1lat1ons tard1ves et encombrées de légendes dont il faut
beaucoup se défier.

• •
Si la chronique anglo-saxonne contemporaine est bien laconique, trouverait-on quelques renseignements dans les historiens
anglais po_st~rieurs, dans les écrivains de cette école anglo-normande qui s ~st développ~e sur le sol anglais ? Remarquons que
tous o_nt écr~t au x_ne s1ecle, sous Henri Beauclerc, quand la
conquete éta1t termmée. Florent de Worcester mourut en 1117
ou 1118. Son reuvre n'est qu'une suite de celle de Marianus
Scotus, moine irlandais qui écrivait a Mayence loin des événements, et elle doit beaucoup pour cette période aux Chroniques
anglo_-saxonnes, dont rile est comme une paraphrase latine.
Gmllaume de Malmesbury, né dans le Wessex, moine aMalmcsbury, armarius, bibliothécaire du monastere, a dédié a Robert
de _Glouces~r, un Mta~d de la fam!lle rorale, une Historia regum
qm fut termmée en 1125. Elle témo1gne d une lecture considérable ·
c'est une reuvre intéressante aux tendances moralisatrices
mais rarement originale.
'
Siméon de Durham, Dunelmensis, moine vers 1060 a Jarrow
pui~ a Durham, a écrit une Historia regum anglorum ; il a l~
G1;11~laume de _Malmesb~ry, son récit de la Conquete n'est pas
ongmal. Henn de Huntmgdon, fils d'un archidiacre de Lincoln
lui-meme archidiacre de Huntingdon, dédia en 1130 son ceuvre ~
l'éveque de Blois. C'est un lettré et un curieux. Son Historia an?lorum va jusqu'en 1154, la partie contemporaine seule est
mtéressante.
En somme, si l'on en excepte les reuvres des historiens norma_n?s, Gu~llaume de Jumieges, G. de Ponthieu, Guillaume de
Po1t1ers qui sont des panégyristes, tout le reste a été écrit loin des
év~~em~nts, longtcmps apres, et ne présente presque aucune
ongmahté.
11 cst done important de ne néaliger aucune source d'iníormation et d'étudier un monument archéologique qui lui aussi
raconte la Conquete; nous voulons dire la Tapisserie de Bayeux ( 1).
1

(1) Toule c~lle_discussion r~lalive a la Tapisserie de Bayeux a élé accompagnée de pr0Jecl1om, reprodmsanl des ~cl'nes de la Tapisseric, des él{roents

21

Peut-elle etre considérée comme une source de cette histoire et
comme une source contemporaine ?
De !'origine de cette Tapisserie, nous ne savons a peu pres ríen.
Elle est mentionnée pour la premiere fois dans un inventaire
des ornements appartenant a Notre-Dame de Bayeux, dressé
dans l'année 1476, ou elle estainsi décrite : « Itero une tente tres
longue et étroite de telle a broderie de ymages et escripteaulx
faisans représentation du conquest d' Angleterre, laquelle est
tendue environ la nief de l'église, le jour et par les octabes des
reliques », c'est-a-dire a la fin de juin et au commencement de
juillet; d'ou le nom de Telle de la sainl Jean qui lui a été quelquefois donné. Elle serait restée ignorée des savants, sans l'intendant Foucault dont le nom est lié a l'histoire de la Tapisserie
comme a celle des fouilles de Vieux. L'infatigable curieux en avait
fait faire un dessin enluminé. M. de Boze, secrétaire del' Académie
des Belles Lettres, trouva ce dessin dans les papiers de Foucault.
11 le communiqua a M. Lancelot. Celui-ci lut, a cette Académie, le
21 juillet 1724, un premier mémoire sur la Tapisserie; il croyait
qu'elle ornait la tombe du Conquérant a Saint-Etienne de Caen.
C'est le Pere Montfaucon qui, le premier, eut l'idée de rechercher l'original. 11 apprit du Révérend Mathurin Larcher, prieur
de Saint-Vigor de Bayeux, que la Tapisserie existait toujours a
Bayeux ; il la fit reproduire dans son grand ouvrage : les Monumenls de la monarchie franraise, 1729-1730.
Stukeley, en 1746, en parle comme du plus noble monument
-relatif a notre vieille histoire d' Angleterre.
Ducarel en donne une description dans son Appendice aux
Anglo-Norman Antiquilies publié en 1767. A cette époque, la
Tapisserie était encore exposée le jour de la saint Jean elle
faisait tout le tour de la nef. Pendant la Révolution ell~ fut
réquisitionnée pour servir de bache ; elle fut heu~eusement
réclamée par Leforestier et par le comité des Arts. M. Anquetil
dit qu'il aurait été question de s'en servir pour décorer le char
de la déesse Raison.
Vint le Consulat : ce monument intéressa vivement Bonaparte
au ~oment ou il so:1geait a la conquete de J' Angleterre. 11 fit
réd1ger par Denon, directeur général des Musées une notice intitulée :Notice histori'}ue sur la Tapisserie brodée de' la reine Mathilde.
épouse de Guillaume le Conquérant. 11 la fit venir en 1803 a
de comp~raison emprunlés aux sceaux, aux articles du coromandanl Lefebvre
Des Noetlcs, :\ d~s _reproducl!ons ~e miniatures des manuscrits anglosaxons. Elles préc1sa1cnt la d1scuss1on la démonstration mais eelle-ci
resle.
'
'

�,

22

REVUE nES COl!RS ET CONFÉRE:\CES

Paris ou elle fut cxposée. Trois auleurs de vaudevilles : B~rré,
Radet et Desfontaines composerent une comédie ou on voit
Mathilde partageant son temps entre la priere et la confection de
1a Tapisserie. Quand, en 1804, le projet de descente fut abandonntl, une letlrc de Denon a la municipalité en annorn_;a le retour
a Bayeux avec recommandation de bien conscrvcr ce monument
qn~ fut déposé a la Bibliothéque du collége, puis a l'h6tel de ville.
En 1812, l'al&gt;bé De la Ruc envoya a son ami Douce une nolice
qui fut ,tra~uit~ p~r c~lui-ri four l'Archre/ogia. II y prétendait
&lt;¡ue la 1 ap1ssrrie n éta1t pas 1 reuvre de la reine Mathilde, mais
rrlle de l'Empress 1lalhilde, filie de Henri Jer ce qui rajeunissait
la Tapisserie de cinquante ans.
'
Af?rés la ch1:te de Napoléon, les Anglais purent venir sur le
conlrncnt el Ils se mircnt a étudicr la Tapisserie. En 1814,
Hudso~ Gurncy la vil alors a la sous-préfccture de Bayeux ou
rlle éta1t enroulée autour d'une machine analogue a celle qui
remonte les sraux d'un puits. Pour la montrer aux visitcurs on
la déployait sur une table.
'
D_'aut~e parl, la Rcstauration qui vit nattre la Société des
Anbqua1res de Normandie fut dans les deux pays riverains de la
Manche une époquc fécondc en travaux archéol~giques, d'aulant
que les avants des deux pays avaient noué des relationsau temps
rle l'émigration.
Alors se snr.cédcnt les mémoires de Gurnby, d'Amyol de
Dawson Turnrr, de SmartLe Thieullier enAngleterre. de Yisc¿nli
en -~rance, e~c. Les mémoires sont encore nombreux sous LouisPh1hppe, ma1s alors que l' Angleterre ne nous oiTre plus que ceux
~e B?lt~n Curney et d~ Ba~ton Ella, en France, Lambert défend
1 anhqmté de la Tap1sserie, Liénard maintient l'attribution a
la reine ~lathilde.
Une commission est nommée pour trancher le probléme et
naturellement elle n'aboutit pas.
'
Sous le second Empire, la Tradition bajocasse est encore
!loutenue
l'abbé Tapin, l'abbé LafTetay. Cependant Edelestand du ~lén~, en un mém~ire brillant et paradoxal, dénie toutc
vale~r h1stor1que a la Tap1sserie. Le South Kensington Musée
rachete le fragment emporté par le dessinateur Stothard et
Fowke le rapporte a Bayeux en 1864 (1). Car déja on avaiÚait

Pª:

(1) Slolhnrd, chnrgé por la Sociélé des Anliquaires de Londres de la fairt'
essmer ~n 181G, n'avail pus&lt;&gt; tenir, en bon Anglais, d'en emporler un mor
cea~, 1Ju_1 peul-elre en était céjá détaché. LI' ré:-umé de l'hislori ue de Ja
!ª1?1,.scrUJ par ;\l. Fowke e~t a,sez complet: cependant il y aurait 6eaucoup
a a¡outer dans cet ordre d'idécs, surtout pour la dale postérieure a 1870.
d

L.\ CO!\QUETE DE L A:'(GLETERRE P.\R LES ,SOR~l.\~DS

Pª:

:l3
-

reprodttire la Tapisserie
le dessin,il y eut aussi de nombreu~es
• reproductions photographiques. A C~pen?ague _une repro~uction
en est faite pour le musée royal. C est l occas1on pour l 11lustre
professeur royal de l'Université d~noise J. Stcenstrup, d'en !aire
une étude critique qui a été tradmte en allemand (1885 et 1900).
Au commencement du xxe siecle, un petit livre de M. Marignan
rouvre la période eles polémiques. Cet écrivain, nourri de la science
allemande, a voulu rajeunir beaucoup d'reuvres du moyen age,
et au nombre de celles-ci la Tapisserie.
Ce livre a fait couler des flots d'encre, il a provoqué de nombreux comptes rendus critiques : les noms de quelques-uns. de
ceux qui les ont signés montrent assez l'importance de la quesbon,
l'intéret qu'attachent a ce monument archéologues et_ ~iswriens.
Ce ne sont ríen moins que Muntz dans la Revue critique, son
dernier article, Prou, dans le Moyen Age R, de Neuville, dans la
Revue des quesüons hisloriques, G. Paris, dans la Romania et
Lanorc d:1ns la Bibliolheque de l' Ecole des Charles.
En memc temps, la Tapisscrie était étudiée a des points de vue
spéciaux, les navires par un Espagnol, le capitaine de vaisse~u,
Fernandez Duro, la cavalerie par le commandant Champ1on
(Les chevau r el les ca1Jaliers de in Tapisserie de Bayeux), puis par
le commandant Lefcbvre Des Noettes. (La Tapisserie de Bayeux
dalée par le harnacheme11l des chevaux el l' équipemenl des cavaliers.)
La queslion de la date et de l'attribution était reprise par
E. Travcrs dans le Congres archéologique de France. II attribuait
la Telle rlu Conquesl a l'évéque Eudesde Bayeux et la datait de la
fin du x1e siedc. Enfin, tout récemment ont paru le bon résumé
&lt;le Fowke, le livre contestable d'Hilaire Belloc, fameux com-sdondanL de gucrrc anglais qui ne fait que reprendre la these de
M. \larign:m, puis le livre de M. Levé qui revient a la tradilion
bajocasse en amrmant qu'elle a été donnée a la cathédrale de
Bayeux par la reine \lat.hilde, lors de la consécration de la cathédrale en 1077. Et aussitot un comptc rendu de la Bibliotheque de
l' Ecole des Charlres conteste cetle théoric et rouvre le débat.
Des controversc~ antérieures, j'ai donné dans mon Caen el
Bayeux un résumé ou je me suis surtout appliqué a étre clair et
concis. Les ouvragcs nouvellement parus et l'objet méme de ce
cours m'obligent a reprendre la discussion, sans modifier mes
conclusions.
La Tapisserie de Bayeux présente un double intéret. C'est un
document pour l'histoire de la Conquéte de l'Angleterre, comme
l'avaient tres bien compris Augustin Thierry et Freeman. Celuid y a consacré deux discussions critiques: The Aulhorily of lhe

�2-1

RE\'UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Bayeux Tapeslry; lhe 1Elfgyva of lhe Bayeux Tapeslry. D'autre
~a~t, c_'est un document de premier ordre, presque unique, pour
1h1st01re du costume, de la civilisation a cette époque, comme
l'ont remarqué Quicherat, Hisloire du Coslume en France · Yiolet
le Duc, Diclionnaire raisonné du mobilier fran,;ais · Enla;t dans
son Manuel d'archéologie, Le Coslume.
'
'
A l'un et a l'autre de ces points de vue, il importe de datcr ce
monument, d'en connattre, si possible, les auteurs. A-t-il été
ex~cuté ~ous _la direction de contemporains, ou bien est-il postér1eur d un s1écle, d'un siecle et demi ?
, To~t est di~ sur la Tapisserie; depuis deux cents ans qu'on
1 étudie, le meilleur est enlevé. Nous ne nous efTorcerons ni de
fair~ ?n his~oriq~e complet de la bibliographie, ce qui scrait
fast1dieux, m de d1re du neuf a tout prix : ce qui, a pres deux cents
ans d'étu~es que lui ont consacrées les archéologues des deux
pays, sera1t présomptueux et risquerait de nous mener a des paradoxes (1).
Nous aurons le souci d'etre critique et d'étudier la Tapisserie
comme nous avons étudié Dudon de Saint-Quentin.

•
••
La Tapisserie, comme le dit justement l'inventaire de 1476
est une « telle a broderie de ymages et escripteaulx ». Tres exac~
tement, ?.'est 1:1n~ broderie qui par une série de tableaux accompagnés d mscripbons assez laconiques, mais suffisamment claires
(le pl~s souv~nt, du moins),retrace toute l'hisLoire de la conquete
'.}cpms ~es origines j~s~u'a Ia, déroute de l'armée anglo-saxonne
• 1 , Ilastmgs : Les or1gmes, e est-a-dire le départ d' Anglcterre
d Il~r?ld _avec son voyage en Ponthieu et en Normandie sa
partic1pat10n a l'expédition de Bretagne. Puis viennent 'son
serment, son retour en Angleterre, la morL d' Edouard, le couronnement d'Harold, les prép!l.rati fs rnaritimes et militaires de la
conq_uete, par _Guillaume, le débarquement a Pevensey et la
b~ta1l,le d Hastmgs, en tout 79 tableaux se íaisant suite, quelquef~1s separés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre
genéralement (2). Ces tableaux se Lrouvent dans la partie cen
. ~l) )L )luntz daos son .~rticl~ S! Couilló de la Revue crili 11e re&lt;&gt;retta ¡ t
;1 u ~;1e. grande sommo ~ 1~gó01os1t6 et de scionce eOt étó qdépcnséc par
.,1·..~1ar1gnan pour about1r a un paradoxe.
.'í :-lous montrerons daos notre Je~on sur l'Anglelerre el la civ:lisalio:1
anJ o-saxonne avanl la co.1qulle, que de nombreux manuscrit~ an&lt;&gt;lai,
comportent des encadrements de ce genro : nous avons fait reproduir~ en

LA.

co:-;QüETI:! DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

2;,

trale, une double bande l'encadre ; l'une et l'autre contiennent
des représenlations d'animaux tirés des BesLiaires, des animaux
alTrontés, des représentations de la vie des champs, labour, chasse,
des illustrations tres sommaires des fables d'Esope, des scenes •
trop libres pour nos yeux, qu'une théo~ie récente a eu la sin~ulié~c
idée d'attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tap1sser1e
au commencement du x1x8 siécle ; puis la bataille déborde dan~
la bande inférieure, et celle-ci sert a recueillir les blessés, les
mouranls, les morts.
La Tapisserie peut-elle etre datée ? La question est fort controversée.
Nous ne referons pas l'historique des discµssions qui serait
forcément embrouillé, puisqu'on a reposé plusieurs fois les mémes
queslions, reprisles memes theses et... qu'on les reprendra encore.
Cinq dates, en somme, ont été proposées :
1° et 2° La Tapisserie est contemporaine de la conquete, les
uns veulent qu'elle ait été terminée avant 1072 ; d'autres comme
M. Travers, entre 1088 et 1092.
3° et 4° La Tapisserie est l'ceuvre de l'impératrice ~1athildc
(r'est la thésc de l'abbé De la Rue qui l'avait empruntéea Hume),
elle est done du xn8 siécle. En réalité M, Marignan renouvelle avec
plus d' « apparatus 1&gt; en utilisant. les ouvrages allemands sur la
civilisation et en laissant de coté l'impératrice Mathild.e, la these
de l'abbé De la Rue que l'on peut appeler la these du rajeunissemenl.
5° On a aussi soutenu que la Tapisserie était postérieure a la
réunion de la Normandie a la couronne de France, elle serait
c.lu xmª siécle. Bolton-Corney apportc une seule preuve a l'appui
de cetlc these, l'emploi dans la légende du mot Franci pour
désigner les soldats de Guillaume.
Discutons ces cinq dates. II est íacile d' écarter la derniére hypothese. Que! intérct aurait eu la fabrication de la Tapisserie a cette
date ? Augustin Thierry a fait justice du seul argument de
Bol ton, en re_marquant que les Anglo-Saxons appelaient Franci
les habiLants de l'aulre coté de la Manche. C'esL l'appellation
usitée dans la chronique anglo-saxonne. D'ail!eurs il y a dans
l'armée de Guillaume des Franci, des gens de l'Ile-de-France.
f'l'Ojection cerlaines ~cenes qui sont il comparer avec des gcenes de la Tapis~erie pour la disposition : de mi!me les ~cenes de la vie des champs ont été
tra1tées par des calendriers an{Jlo-saxons. C'était d'ailleurs un des themes
iun~iliers du moyen O.ge et qui avait élé étudié par mon regretté éleve et ami ,
Juhcn Le Senécal, le petit-fils de l'archéologue Emile Travers. Ces calen~lriers anglo-saxons, nous les avons rait également reproduire par des pro¡t•cllons.

�• •
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~

En réalité, tout le débat est entre ceux qui soutiennent que 1 a
Tapisserie est contemporaine de Guillaume .et ceux qui veulent
la placer au xne siecle, disc1+tons done la these deceux-ci.
,
Donnons d'abord acte a l'abbé De la Rue que rien n'indiquc,
en effet, que la Tapisserie soit l'reuvre de la reine Mathilde. A
Bayeux, au xve siecle, on l'appellelafoiletle de saint Jean a cause
de la date a laquelle elle était exposée dans la cathédrale, la
loilette du duc Guillamne parce qu'elle racontel'histoire du prince.
L'attribution traditionnelle a Mathilde n'est constatée qu'au
xvme§iecle. L'abbé De la Rue ajoutait que1 la Tapisserie n'était
pas nommée dans le testament de la reine Mathilde. Argument
insignifiant : Si eJle l'avait fait exécuter, elle l'aurait donnée
auparavant, par exemple pour la consécration de la cathédrale
,de Bayeux en 1077. Elle ne figurait pas davantage, dit l'abbé,
daus la liste des dons faits par Guillaume a Sá int-Etienne de
Caen ; mais on ne voit pas pourquoi elle aurait figuré la. Le
principal argumcnt de l'abbé De la Rue est que si la Tapisserie
était l'reuvre de la reine l\Iathilde et qu'elle ait été donnée a la
cathédrale, elle aurait disparu dans Je grand incendie qui eut
Iieu lors de la príse de la ville par Henri Jer, lorsque ce roi s'empara de la Normandie, sur Robert Courte-Heuse en 1105. En
admettant, dit-il, qu'elle eut échappé a !'incendie, elle n'aurait
pas échappé au pillage auquel se livrerent les Manceaux.
11 est facile de répondre que !'incendie n'a pas été total, et que
l'o~ a du mettre la Tapisserie ~ )'abrí. C'est ainsi que d'autres
obJcts du trésor, la chasuble de saintRegnobert par exemple,et k
c?fT~e byzantin qui !'enferme nous sont bien parvenus. De la Rue
disa1t « que ces objets du culte purent etre épargnés par l'eITet
d'une terreur religieuse, qu'une toile ornée des exploits des Normands_ ne pouvait inspirer de tels sentiments aux Anglais leurs
ennem1s ou aux :\fanceaux et aux Angevins, jaloux de leur gloire ,,.
De la Rue prete aux soldats de Henri Jer des sentimenLs qui
leur étaient bien inconnus.
•
~Jn ªtgument be~ucoup plus sérieux ou du moins qui le paratt,
pmsqu 11 a été repns longuement par M. Marignan, est celui-ci :
&lt;&lt; ~ silence absolu de Wace sur cette Tapisserie dans le long récit
qu'.1l a fait de_ l'cxpédition de Guillaume ne peut s'expliquer,
pmsque nul n'était plus a portée que ce poete, chanoine de
Bayeux, de connattre ce monument, ni plus intéressé a le citer. ,,
Cet argument, il a été reproduit par M. Marignan E;_t le sera par
d'autres.
L'abbé De la Rue faisait remarquer l'espritcurieux et critique de
Wace, curieux, oui ; critique ? parfois. 11 lui arrive d'aller vérifier

LA CONQU'~TE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

27

une tradition sur place, de douter d'une autre, de ?e pa~ vouloir •
se prononcer sur la mort d_e Guil~aume ~ongue Epee. Ma1s,. a-t-on
répondu, Wace, qui résida1t a Samt-Etienne de Caen, a pu ~gnorer
l'existence de la Tapisserie, n'étant venu a Bayeux qua _une
époque ou les travaux de réfection de l'église cathéd~ale 11:'étaient
pas achevés ; il ne l'aura pas vue exposée. Cela est mgéme~x. J_e
dirai simplement que Wace n'aura pas considér~ la Tap1s~~ne
comme une source: il interroge les ouvrages écnts, la trad1tion
orale ; il n'aura pas pensé peut-etr~ qu'un monument de ce genre
fut une source. Surtout il faut d1re que Wace, comme tous les
auteurs de son temps, n'indique pas ses sources, sauf en passant,
ou pour justifier te! passage de _son récit. ~l a pu conn,attre la
Tapisserie et n'avoir pas l'occas1011 de la c1ter .. Wace n est pas
candidat au diplome de l'École des Chartes m au d?ctorat en
Sorbonne. L'abbé De la Rue dit que « nul n'était plus mtéressé a
la citer n. Mais pourquoi ? pour diminuer la valeur de son reuvre
propre !
.
L'abbé de la Rue ajoute: « II est fac1le de connaitre par quelques particularités de son histoire qu'il ne l'a jamais ~onnue. ''
II est en effet bien certain que le récit de Wace et celm qu? l'on
peut établir d'apres la Tapisserie ne conc?rde!1t pas ; des ép~s?des
capitaux sont représentés dans la Tap1ssene avec quanhte de
détails précis dont certains ne se trouventmeme que_ la. Or, cette
simple remarque réfute la these propre a M. Mangn~n. P?ur
celui-ci la Tapisserie est la reproduction d'une reuvre httéra1re,
et cette ceuvre littéraire ne peut etre que le Roman de Rou avec
lequel elle concorde parfaitement. Le malheur est précisément
que cette concordance fait défaut.
.· .
Voici en eITet quelques scenes qui rn trouvent dans la Tap1ssene
et qui ne sont pas dans Wace : le colloque d'Harold et de ~uy
de Ponthieu, l'éveque Eudes bénissant le repas avant l~ bata1l_le
d'Hastings, la scene tres curieuse ou pendant la bata1lle Gwllaume releve son nasal pour se faire reconnaitre par ses soldats.
Des personnages, tels que JElfgyva, Vital, Turold Wadard
Stigand, que figure la Tapisserie, sont inconnus de Wace. Par
contre, le conseil de Lillebonne qui décida l'expédition, longuement racontée par Wace, ne se trouve pas dans la Tapisserie, et
de meme la chute de Guillaume en touchant le sol anglais, la
destruction de ses navires. Enfin il est des scenes qui ne sont pas
rapportées dans la Tapisserie et dans le Roman de Rou avec le_s
memes détails: dans W ace, Harold fait son serment a genoux, 1l
est représenté debout dans la Tapisserie ; on a meroe ajouté qu'il
n'y était pas fait allusion a la supercherie commise par Guillaume

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

• q~i. l'aurait fait jurer sur des reliques ; la Tapisserie montre bien
d a11Ieurs u~ ser~ent sur _une cuve remplie de reliques. Harold
dans la Tal?1sser1e est t?nJours appelé Rex anglorum (I) ; jamais
Wace ne lm donne ce litre. Parmi les freres d'Harold, Wace ne
connatt et ne nomme que Gurth, Guerd ; la Tapisserie nous montre la mort de Lefwine et de Gyrth.
A!nsi, _De la Rue avait raison, il n'y a aucun rapport entre la
Tap~sser~e et _Wace ; mais si Marignan n'a pas prouvé que la
Tap1sserie éta1t une figuration du Roman de Rou l'abbé de la Rue
a eu t?rt de tirer un argument quelconque de' ces divergences
pour d1re que la Tapisserie n'existait pas du temps de Wace.
'
1° D'abord parce qu'elle pouvait exister et que Wace ne l'eut
pas connu~, e!le p~uvait e~re a cette époque ailleurs qu'a Bayeux.
On pourra1t 1magmer qu elle a été déménagée en 1105 et n'est
rent~ée a Bayeux que beaucoup plus tard. 20 Parce que Wacc
aur~1t pu la conna!tre, ou, l'ayant vue, ne pas se croire obligé de
le d_ire. En,core une fois, c'est un homme curieux et intelligent,
mais ee n est pas un savant qui cite ses sources c'est un lettré
et un poete.
'
L'abbé De la Rue re!avait encore des expressions purement
saxonnes telles que lElgifva, de Wadard, de Ceslra, il veut dire
?ªs~ra. Cette graphie est en efTet anglo-saxonne. Aussi il avait
md1qu? d'~ne f~gon _bien imparfaite !'origine anglo-saxonne de
la Tap1sserie et Il éta1t tou't naturel qu'un savant qui avait vécu
en :'-ngleterre et _avait été en rapport ayee les membres de la
S?ciété archéolog1que de_ Londres ait fait ces constatations que,
bien entendu, les Angla1s accepterent. Mais tout cela méritait
d'etre repris. J?'ailleurs si la main-d'ceuvre se révélait anglosaxonne, Math1lde pouvait rester l'inspiratrice.
Pour dater la Tapisserie du xue siecle, l'abbé De la Rue note
encore 1~ représentation de fables de Phedre. Sans doute ces
fa_bles n ont été découvertes qu'au xv18 siecle par les freres
Pit~ou ; or on ne saurait reculer jusqu'a cette date la Tapisserie
ma1s l'abbé De la Rue croit qu'Henri Jera été le premier tra~
ducteur des ~ables et qu'il n'a pu faire cette traduction que sur
des exempla1res rapportés de l'Orient lors de la 1re croisade et
par conséquent 18 ou 20 ans apres la mort de la reine MathiÍde.
(l)Íl n'y ~- rien a _tirer de cette constatation pour faire de la Tapisserie
u~e c:eu;.r~ d msp1ration anglo-saxonne. Cette inscription veút simplement
dire qu 1c1 ~arold. est r~présenté en roi. II est d'ailleurs remarquable que
les Gesta W1/helm1 d!'c1s, appellent Guillaume duc et Harold a partir de
son couronn~ment ro1. Or s'1l y a une c:euvre d'inspiration normanda c'est
bien cel!e qui est ~ue au chapelain &lt;le Guillaume, de ml!me que l'ceuvre du
chapelarn de Mathilde, Guy de Ponthieu.

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

29

Ceci peut etre encore réfuté : Marie de France a tradui~ des
fables non pas celles de Phedre mais celles d' Eso pe, a la fm ~u
xue siecle, et elle s'est servie évidemment d'un texte angla1s.
Ysope apele ou icest Jivre .
Qu'il translata et sut escrire
De grieu en latin le torna
Le roí Alvrez qui mult !'ama
Le translata puis en anglois.

Ainsi on attribue au roi Alfred une traduction des fables
d'Esope en latín et en anglais; ce recueil n'était pas encore perdu
au xne siecle puisque Marie de France écrivant a la fm du
xue siecle s'en est servie. Adémar de Chabannes, avant son
départ pour la premiere croisade, avait déja fai_t un r~cueil de
Fabul::e anliqu::e auquel il a joint d'autres histo1res qm provenaient, probablement de ces récits orientaux importés par les
Juifs qui ont eu de tous temps une riche littérature d'apologues.
La Tapisserie a pu s'inspirer de ces recueils.
Ainsi tombent tous les arguments employés par l'abbé de la
Rue pour reporter la Tapisserie au xue siecle, ~ )'épo~ue d~
l'Empress Mathilde. Il n'apporte pas une preuve ~éc1s1v~ al app~1
ele sa these, pas un fait qui montre que la fille d ~enr1 I~r sera1t
l'auteur de la Tapisserie. Car c'est une plaisanter1e de d1re que
nulle n'avait plus qu'elle intéret a célébrer la gloire de son grandpere. Ceci pourrait etre dit de tous les descendants de Guillaume.
Tout ce que nous pouvons concéder aujourd'hui a l'abbé De
la Rue, c'est qu'il n'y a aucune preuve,non plus,de l'attribution
traditionnelle de la Tapisserie a la reine Mathilde, femme de
Guillaume. Avec l'i'ndication de la main-d'reuvre saxonne, le
seul mérite de son argumentation est qu'elle réfute,par avance,
la these de M. Marignan sur l'identité entre la Tapisserie et le
Roman de Rou. Il nous restera a voir si M. Marignan a réussi
a rajeunir la these de. l'abbé De la Rue par des arguments
archéologiques.
(d ·suivre.)

•

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

31

d' Ulysse. 11 demande au Seign~ur _Tout~Puissant d'envoyer au
prince de Condé un Mercure qm lm dess~Ile les yeux. Pourtan~,
ce familier de l'Olympe éprouve le besom de s adresser parfo1s
a la Bible pour se mesurer avec des adversaires qui y puisent
de si bonnes armes. Il leur cite Jacob, Gédéon et saint Paul.
11 leur démontre qu'ils sont les sauterelles de l'Apocalypse, et
comme il est un vrai, un grand poet e, un beau jour, ce pai:en tire
des Évangiles l'une des plus éloquentes pages qu'elles aient
inspirées a notre poésie:
1

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
Les poémes bibliqaes suscités par la réaction contre la
Pléiade : I. Les tragédies
Jephté, Saal le Furieux, La
Famine, Les Juives.

Cour s de M. Joseph VIANEY,
Doyen de la Faculté des Leltres de Monlpellier.

DEUXIEME LE&lt;;:ON.

La Pléiade est tout hun¡aniste. Ronsard, q_ui connatt a fond les
poet es de l'antiquité profane, lit si peu l'Ecriture que l'on est
étonné comme d'une bizarrerie de rencontrer !&lt;ª et la dans ses
vers, non les héros del' Énéide, mais les personnages dela Bible :
Mais que s~auroit voir l'homme au Monde de nouveau ?
C'est tousjours mesme Hyver et mesme Renouvcau
Mesme Été, mesme Automne, et les mesmes années'
Sont t~usjo_urs pas a pas par ordre retournées.
Ce soleil qui reluit, 1uy-mesmc reluisoit
Quand le bon Josué son peuple conduisoit
Et nostre Lune aussi, c'estoit la Lune mes'me
Qui luisoit a Noé ; et la voute supreme
Du Ciel qui tout contient, c'est ceste mesme-lá
Ou sur le char flambant Hélie s'en vola.
(Élégie xzx, publiée en 1560.)

Meme lorsqu'en 1562 il se jette dans la melée Ronsard reste
le. disciple des Grecs, des Latins et de~ Italiens. 'La mythologie
lm est une langue trop naturelle pour qu'il ne s'oublie pas sans
cesse a la transporter en des sujets qui l'excluent. II fait fomenter
l'hérésie luthér!enne pa~ une divinité allégorique conºue des
amvres de Jup1ter au sem de Présomption. II compare l'ensorcellement des Huguenots a celui ou Circé tient les compagnons

Orce !ils bien-aimé qu 'on nomme Jesus-Chrisl
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d'unc nature humaine,
Et sans peché porta de nos pcchez la peine ;
Publiquement au peuple en ce monde prescha ;
De son pere l'honneur, non le sien, il chercha,
Et sans conduire aux champs ny soldats, ny armées,
Fit germer l'Evangile és tcrres Idumées.
Il fut accompagné de douze seulement,
Mal-logé, mal-véstu, vivant tres-pauvrement
(Bien que tout fusta luy de l'un a l'autre pole) ;
II fut tre;;-admirablc en reuvre et en parole,
Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,
Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;
Il saoula de cinq pains les troupes vagabondes,
11 arresta les vents, il marcha sur les ondes,
Et de son corps divin mortellement vestu
Les miracles sortoient, tesmoins de sa vertu ( l ).

Des que la tourmente s'apaise, Ronsard se retire de la lutte.
II ferme sa bible, qu'il a feuilletée d'une main un peu distraite ;
i1 rouvre son Pétrarque, et, avec plus de poésie que jamais, il
refait pour Héléne les chansons qu'il faisait jadis pour Cassandre :
Vivez, si m'en croycz, n'altendez a demain:
Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Voila les vers que publiait, en 1578, le poete qui avait voulu
pendant un moment etre le champion de la foi traditionnelle.
Mais, précisément parce qu'il avait trop écrit de vers pareils ,
une réaction se dessinait alors contre le paganisme de son école,
et cette réaction faisait germer une moisson de poemes bibliques.
A peu pres tous les poétes frangais qui, a cette date, c'est-a-dire
dans les vingt années antérieures a l'avenement de Henri IV,
s'inspirent de la Bible, affichent hautement leur intention de
protester contre les mensonges, les fables, l'immoralité de la
poésie jusqu'ici en honneur. Eux-memes feront une oouvre vraie
(1) Response aux injures et calomnies ... ; éd. B!anchemain, t. VII, p. 108.

r

�33

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

32

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et saine, par cela meme, croient-ils, plus belle. Un siecle avant
Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault, plus de deux
siecles avant Chateaubriand, ils soulevent la question des anciens
et des modernes, réclamant pour des chrétiens le droit de n'avoir
pas une littérature pai:enne.
Mais ils sont tous, pourtant, d·eb humanistes. Des lors, ib
cherchent tous a concilier leur respect pour la Bible avec Jeur
secrete affection pour les poetes de l'antiquité classique. Et cela
va plus ou moins loin, toujours assez loin. lis prennent dans
l'Écriture des sujets qui, rappelant ceux de la légende grecque,
l~s. au~orisei:t a mettre dans I~ bouche des personnages de
l h1sto1re sa11:1te des vers tradmts des tragiques anciens ; ils
pretent a la filie de J ephté la priere d'Iphigénie et a Saül furieu..'&lt;:
la folie d'Ajax; ils refont Les Troades dans La Famine et dans
Les Juives; ils font adresser aJoseph parla nourrice de la femme
de Putiphar les déclarations qu'Hippolyte a regues de la nourrice
de Phedre ; ils meublent la maison de Judith de tapisseries prises
dans l' Énéide. Ils ont moins de scrupule encore a combiner le
par~llélisme hébra'ique avec les antitheses de Séneque ou le
réahsme des Psaumes avec celui des Satires de Juvénal. Et cependant, ils ne s'apergoivent pas qu'imprégnés de !'esprit de leurs
modeles profanes, ils paganisent, au moins par endroits, leur
ceuvre.

..
Nous examinerons d'abord les tragédies. Elles sont nombreu~es : Aman par Rivaudeau, 1566 ; Saül le Furieu:x et La
Fa111:zne fªr Je?n de la Taille, 1572 et 1573 ; Holopherne par
Adnen d Ambo1se et Joseph le Chasle par Nicolas de Montreux, 1580 (1) ;Les Juives par Robert Garnier 1583 · Esther
par Mathieu, 1585 ; Vaslhi et Aman par le meme '1589 · 'Jephté
traduction par Florent Chrestien de la tragédie l;tine d~ Bucha~
nan, 1~8?.. Mais nous n~ p~rlerons que ~es pieces qui ont une
place leg1bme_ dans l h1sto1re de la poésie, c'est-a-dire celles de
J ean de la Ta1lle et de Robert Garnier.
Toutefois, _il est_nécessaire de dire au préalable quelques mots
de la tr~géd1e latme de Buchanan, parce qu'elle semble avoir
eu_ ~e l mflue~~e sur toutes les tragédies bibliques qui l'ont
.smvie au xv1es1ecle, etqu'elle appartient bien al'histoire de notre
1

(1 ) Pour ces deux pieces, je donne la date que propose E. Faguet.

poésie par !'estimable traduction que Florent Chrestien en
faite en vers frangais (1).

J

• •
Jephlé est une tragédie ou tout est a la maniere de Séneque.
Un prologue résume d'avance l'action et en dégage la philosophie.
Le récit d'un songe commence l'exposition, que complete la
narration épique d'un combat. Dans des scenes toutes didactiques, le héros défend contre des contradicteurs la moralité de
sa conduite. Apres chaque épisode, un chreur de jeunes fill@s
chante et disserte.
Et, naturellement, a cette tragédie sur le sacrifice d'une lphigénie biblique, Euripide a fourni les scenes essentielles : d'abord,
le pathétique dialogue ou la jeune filie manifeste une joie na'ive
a retrouver son pere, et ou celui-ci se dérobe a ses effusions ;
puis, la grande scéne ou la mere reproche au pere sa cruauté, ou
la fille demande la vie en rappelant les tendresses dont elle fut
Loujours prodigue, ou le pere répond pourtant : « Ma filie, il faut
céder ; votre heure est arrivée » ; puis, et cette scene n'Pst chez
Buchanan que la fin de l'autre, celle ou la jeune fille se résigne,
puisque sa mort est utile a la patrie, et demande a sa mere de
ne jamais reprocher son trépas a son pére.
En imitant ainsi de pres les Anciens dftns un sujet biblique,
l'auteur s'exposait a de fausses notes. La filie de Jephté, avant de
quitter la scene, apostrophe le destin: O Fala, Fata, et aussitot
apres le chreur accuse de sa mort l'injustice des Destins (injuria ,
Falorum), la cruauté impitoyable de la Parque (immanis feritas
Parcae). La moralité meme de l'ceuvre est atteinte.Lesréflexions
habituelles du Chreur different peu de celles qu'il fait dans les
lragédies pa'iennes : le malheur suit toujours de pres le bonheur ;
uul ne peut se vanter de prévoir sa destinée, etc ..
Apres la joye il vient un deuil extresme :
Ainsi succede au jour l'obscurité,
Et au printemps l'hiver Iroidement blesme.
Voila comment il n'y a volupté
En son entier si pure et delicate
Que la douleur de son fiel infecté
En un instant ne corrompe et n'abatte.
Toujours Je sort inconstant et leger
Cruellement nous gouverne et nous gaste.
Telle est la mer quand vuide de danger
(1) La tragédic de Buchanan, écrite, croit-on, vers 1540, a probablement
été publiée en 1554 ; c 'est la da te de la dédicace il Charles de Cossé, maréchal
de Franco. La traductiou de Chrestien a été publiée a Paris chez Mamert
Patisson en 1587.
3

�RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En temps serein, et ouvrant le passage,
Elle est traitable et vient a se ranger,
Et que soudain le turbulent orage
Vient tout brouiller pesle-mesle en choquant
Et que l'écume a redoublé sa rage.

ó~. ~ó~ir'e' ~ié 'e'si. ieiie ~~iiere~é~i ...
Pleine de bruit, de meurtre et de martyre,
Pleine de trouble, et pleine incessamment
De pleurs, de mort, plus que la mort fascheuses.
Que s'il advient quelque contenteme_nt
Quelque Jueur des choses plus Joyeuses,
Cela s'envolle aussi soudainement
Que la splendeur des flammes chaleureuses,
Qui ont bruslé la paille de froment (l ).
Sans doute 1 les réflexions de ce genre ne sont pas étrangeres
elles
reviennent un peu souvent dans le Jephté de Buchanan et d'une
fagon qui fait plus songer a Horace qu'a l'Écriture.
. .
Pourtant bien que le sujet ait probablement été cho1s1
surtout pou~ son analogie avec celui d'Iphigénie d Aulis, Buchanan a fait autre chose qu'un pastiche d'humaniste.
Homme du xv1e siecle il admire en Jephté le respect de la
parole donnée. Croyant, 'il ~dmire_ en lui l'héro~sme d'une fo~
prete a accomplir, pa~ce qu elle lm p_ara1t presc~1te pa~ une 1~1
divine, une action qm révolte sa ra1son et qm le_ fa1t_ horriblement souffrir. Le pretre, que le héros consulte et qm le d1ssuade
d'accoroplir son vreu,lui oppose des choses singuliereme~t fortes:
que Dieu n'est pas a~ide de victim?~• qu'aucu~ fru!t ne lm
revient de tous ces sacrifices, que ce qu Il réclame, e est l offrande
d'un creur pur ; il lui dit encore qu'on_ ne peut licitemell:t promettre ce que licitement on ne _peut fa1re ; qu'en no~s d1sant :
11 vous remplirez vos vreux », Dieu sous-entend : « ma1s vous ne
vous engagerez pas par des vreux a faire ce qui est contraire
a mes lois éternelles. » Tout cela est si fort qu'on se demande par
moments, si le pretre ne serait p~s le port~~parole de l'auteur, et
si Buchanan n'a pas entendu faire une p1ece contre les vreux.
Pourtant1 il me semble bien que non ; que son pretre n'est dans
sa pensée qu'un tentateur et un casuiste, - car il est rhéteur; que l'auteur est contre le pretre et avec le héros qu~nd Jephté
termine l'entretien en s'écriant qu'il préfere la vérité sotte et
simple (stultam et simplicem) a une sagesse dont l'impiété
est masquée par la splendeur du fard (splendidam f~co impian:i).
Mais quoi que Buchanan pense de Jephté, ce qui est certam,

a la Bible : le livre de La Sagesse en est meme plein. Mais

(1) Traduction de Fl. Chrestien, p. 18.

LA BIBLB DANS LA POÉSIE FRANCAISE

35

c'est qu'en son héros ont dú sans peine se reconnattre bien des
hommes du xv1e siecle.
•*

• •
La préoccupation de satisfaire a la fois les aspirations du
croyant, nourri de la Bible, et de l'humaniste, nourri de l'antiquité classique, apparatt bien en 1572 dans Saül le Furieux par
Jean de la Taille. La dédicace est un acte de foi. Le poete y met
sa plume au service de Dieu, et directement, dédaigneusement,
il prend a partie Ronsard en personne. Dans l'ode a Pisseleu,
imitée de la premiere ode d'Horace (Maecenas atavis edite regibus),
le chef de la Pléiade s'était écrié que d'autres seraient avocats
et d'autres militaires, mais que lui-meme aurait comme seule
occupation les vers, et comme seule passion la gloire :
L'honneur, sans plus, du verd Laurier m'agrée

Vers magnifique dont José de Hérédia a fait l'épigraphe de se"'

Trophées. Mais Jean de la Taille proteste contre la basse ambition
d'un écrivain qui,créé pour le ciel,n'aspire qu'a cueillir des lauriers
sur cette terre :
Je ne daigne invoquer ces Muses en mes vers,
Nema Thalie aussi de qui mon nom se tire•;
Je ne daignerois plus de ces tables esc~ire, .
N'invoquer le secours d'un tas de D1eux d1vers :
Je t'invoque plustost, Seigneur de l'univ~rs, ,.
.
Vien t'en a moy de grace et ton esprit m msp1re,
Afín que par mes_ vers a ton be~u ciel j'aspir~,
Non point aux vains honneurs d un tas de lauriers verds.

Si l'invocation est d'un croyant, la préface, intitulée De l'Art
de la Tragédie, est d'un humaniste, tres averti et qui a beaucoup
réfléchi sur son art. Les théoriciens de notre théatre n'ont pas
manqué d'en signaler l'intéret. Nulle part au xv1e siecle, nulle
part peut-etre avant les Discours de Corneille, 1a conception classique de la tragédie n'a été mieux comprise. Haute dignité
des personnages, sujet susceptible d'exciter la pitié, tristesse
obligatoire du dénouement, division de la piece en cinq actes,
respect absolu de la vraisemblance, liaison des scenes, nécessité
de jeter les personnages dans l'angoisse au moment oú. ils sont
dans la joie, unité d'action, unités de temps et de lieu (celles--ci
toutefois entendues d'une fa~on encore un peu vague): tous les
aspects de la tragédie sont envisagés avec une rare intelligence par

�36

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ce premier théoricien du genre. Aussi, apres avoir condamné
comme indignes d'un théatre chrétien les sujets empruntés
a la fable, les fureurs d'Hercule et la folie de Roland, i1 n'hésite
pasa condamner, par une allusion précise a Beze et a Desmasures, le sacrifice d' Abraham et le meurtre de Goliath comme
des sujets impropres a un lhéatre vraiment tragiquc.
Lui-méme va done essayer de faire une reuvre qui soit a la fois
d'un chrétien et d'un humaniste. :'lfais, saos qu'il le veuille,
l'humaniste jouera quelques tours au croyant.
Le sujet est assurément fort bien choisi. L'histoire de Saül
mourant est en effet la contre-partie de celle d'Abraham sacrifiant. Le pere d'lsaac, comblé de graces par Dieu, regoit l'ordre
d'immoler son íils unique. La nature et la raison se révoltent
contre ce commandement, qui, d'ailleurs, semble mettre Dieu
en contradiction avec lui-méme, puisque apres avoir puní le
meurtre d'Abel il réclame le meurtre d'lsaar, et qu'apres avoir
promis a Abraham une postérité il luí demande de sacrifier
l'enfant qui peut la lui donner. Cependant, Abraham obéil. Sa
foi triomphe des révoltes de la raison.
Choisi par Dieu dans un rang obscur pour etre élevé au rang
supréme, sans ccsse victorieux, Saül re~oit un ordre que sa
raison n'accepte point. En livrant les Amalécites a sa merci,
Dieu lui a prescrit, par la bouche de Samuel, de massacrer le
peuple infidele, hommes, femmcs, enfants, animaux méme.
Or, Saül épargne le roí d' Amalee et les brebis les plus grasses.
Alors, abandonné a lui-méme par son divin protecteur, il tombe
de chute en chute jusqu'au suicide. Par l'histoire de Saül, brisé
pour n'avoir pas obéi a Dieu, le croyant qu'est Jean de la Taille
veut faire, comme Béze l'avait fait par l'histoire d'Abraham
récompensé pour avoir obéi, l'apologie de la foi qui ne dispute
poinl.
Oui, mais Aristote intervient, qui rappelle impérieusemcnl, i.t
l'humaniste qu' un personnage de théatrc ne doit étre ni tou L
it fait bon, ni tout a fait mauvais. Jean de la Taille veut dom:
nous o(frir un Saül que nous ne détestions point tout en le condamnant. La tache est malaisée. Elle cut été facile au dramaturgc
génial qui a su nous inspirer a la fois de la pitié pour Phedre el
de l'horreur pour le crime de Phedre. Mais Jean de la Taille
n'était pas Racine. Dans la crainte de rendre ~aül odieux, il
l'a rendu sympathique au point qu'ayant entrepris soa dramc
pour flétrir l'orgueil humain et precher la soumission a Dieu, il a
cependant plaidé contre Dieu presque aussi bien qu'.\.lfred dl!
\'igny ou Leconte de Lisie.

37

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Apres nous avoir donné d'abord en spectacle SaOI fo f .
comme l'A · d s h 1
u urieux,
l
.
LJaxh e op oc e, et voulant tuer ses enfants il luí rend
a ra1son. e éros nous conte alors son histoir
'
,
tendons protester contre l'ordre inhumain qu'if'n~! ;ous l
exécuter parce qu'il ne le comprenait pas :
as vou u

er

~ que sa Providence est cachée aux humains 1
Eiur eslre done huma in j'esprouve sa cholere
pour eslre cruel il m'est done debonnaire.

t;t~~:a

Invité S'humilier, il refuse U se décide •
le~_malheul's q_ui Í•~ttendent e::::• fº~incs:~~e:ttr;
r
e, !en que Dieu a1t défendu de s'adresser aux né-

~c~::i~~sie~o~ ~~f~~t:s~:t.y~hs:~sps~ l_'~mbre dde Samuc:l vient
01
Loin de 'h ·1 ·
·
Jusque ans ses enfants
s um1 ier, 1e révolté reproche a Dieu de ne l'avoir él .
que pour le frapper et de lui avoir mis l'amb'f
u
un piége pour le faire trébucher :
J ion au coour comme
O la belle fllSOn d'aller ainsi chereher
ics h~m mehs, pour a pres les faire trebucher ¡
u m a11oc as d'honneurs t
• 1
Tu me fis trio_mphant, tu ~e 0
gloire,
1u ~e flslla1re il loy, et comme tu voulus '
u rans ormas mon cueur toy-mesme t
•
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsa eu m esleus,

J :::i:: !7c~~:~

~!

~i~r:~~fs ;~:e~t~f,t~~i~:3:a!ºe~
parsage,
A fm de m entondrer en mil malheurs aires 1

sa!f~~=pnan_tt la,.victoire de ses ennemis et l'élection de David
pre e ª se rcndre sur le h
d b .
'
superbcment a Dieu un autre défi : c amp e ataille et jette
Tu eslis aonc des Roys de mes ennemi
l ~if:n ayme les done et favori~e les . s mesmes :
1.5 Je vas, puis qu_'ainsi en mes maulx tu te plais
mir au camp mes Jours, mon malheur et la haine'.

f
/ª

de;º~:; ~:i;ssu~ fn luif annonce que ses fils sont tués il ose
quo1 es en ants ont a expier les fautes du 'pere :
Mes Entans sont occis I ó nouvelles tr d
O lam~nlables fils, ó defortuné Pere YP ures.,,
Fault-11 que detisus vous lomba le triste fais
Des pechez el des maux que vostre pere a faicts 1

.
·
se C'est
b' ainsií que l'aut~ur de sau"l l e F uriewr,
pour avoir voulu
ien
con
ormer
a
l'1dée
qu''l
f
.
·t
d'
d'un
. hé
I se a1sa1 '
apres les anciens
vra1 ros de tragédie, a transformé l'orgueilleux chAtié

�38

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRANCAISE

par la main divine en un champion sympathique d~. la, raiso_n
en révolte contre la Providence. Et je doute fort qu d sen s01t
apen;u.
· beauco?.P ,.étu d'é
A son insu encore, parce qu'il ava1t
1_ les
.
anciens sa pensée est ~a et la restée antique alors qu d s 1magmait,
lui aqs;i faire « une &lt;Euvre antique sur des pensers nouveaux ».
Qu'on li;e son sonnet au prince de Navarre:
Qui veult voir les effects de Fortuno maligne,
Combien elle est perverso et cons~ammen~ muable,
Qu'il vienne se mirer au porlra1ct adm11'8.ble_
D'un Roy que je descris d'un vers non assez digne.
D'un Roy a qui Fortuno expressement benigne
Octroya pou! un temp~ sa ro_ue f!l,vorable
Afin qu'il ve1st a pres m1lle fo1s m1se~ble .
De sa grand 'inconstance un plus ev1dent signe.

Si le héros avait été un personnage de l'histoire ancienne ou
de la mythologie, y aurait-il eu dan~ ces quatrains un mot a
changer ? Mais ce n'est la qu'une déd1cace. Voyons pluUl_t d~ns
la piece meme la scene finale ou est tiré~ 1~ m_orale _d~ 11 h1stoire.
Assurément cette scene est d'une or1gmahté saIS1ssante. La
mort de Satll' est annoncée a un personnage que l'on n'avait
point vu encore, a celui qui, étant l'héritier de la c_ouro~m~,
l'est done de toutes les déceptions de la royauté : a David. Ains1,
- et l'on n'a pas manqué de le remarquer déja, - dans le poeme
de Vigny, a peine Mol'se est-il mort qu'on voit Josué succéder a
son pouvoir et a son triste isolement.
.
Quelles réflexions cependant inspirent aux surv1vants la
mort de Saül ? Celles qu'ils pourraient faire sur
moi:t, d'un
&lt;Edipe, et ce drame qui a voulu etre biblique, _qm l'a bien été
assez souvent, se termine, comme une tragéd1e de Sophocl~,
sans que le nom de Dieu soit meme prononcé, par des cons1dérations tout humaines sur la roue de la Fortune et sur la
vanité des grandeurs.

!ª

LE

SECONO ÉCUYER,

Ha, sort leger, flateur, traistr~_et muabJe,

Tu monstres bien que ta Roue est var1ablr.
Puis que celuy que tu as tant hauss~
Est tellement par toy mesmes abba1ssé.

..... . . . . . . .

.

..

O pauvre Roy tu donnes bien exemple
Que ce n'est rien d' un Roy, ny d'un Regno amplo !

39

DAVID,

O couronne pompeuse,
Couronne, helas, trop rlus belle qu'heureuse 1
Qui scauroit bien le ma et le meschef
Oue soulTrent ceux qui t'ont dessus le chef,
fant s'en faudroit que tu fusses portée
En parement, et de tous souhaittée
Commo tu es, que qui te trouverolt,
Lever de terre il ne te daigneroit.

Le comble est que le successeur de Saül admire ensuite son
prédécesseur d'avoir été vaillant jusque dans la mort, si bien
que dans les deux derniers vers de cette tragédie, écrite par un
Chrétien, on a la surprise d'entendre le saint roí David faire,
comme un contemporain de Séneque, une sorte d'apologie du
suicide:
Tu fus, O Roy, si vaillant et si fort
Qu'autre que toy ne t'eut sceu mettre a mort.

•*•
La Famine (1573) est la suite de Saül le Furieux. Elle met en
scene la mort des derniers fils et petits-fils de Saül, sur lesquels
la malédiction de Dieu s'étend, comme l'avait annoncé
Samuel. Une !amine dévaste Israel: elle ne doit cesser que quand
les enfants de Rézefe, veuve de Saül,et ceux de Mérobe, filie de
Saül, auront été livrés aux Gabaonites, que Saüljadis a indignemenL traités.
Au croyant, ce sujet va permettre de reprendre l'idée générale de sa premiere piece et de lui donner une nouvelle illustration. Peut-etre se dit-il que son idée apparattra mieux encore
que dans l'autre drame, puisque la punition tombe, non sur le
coupable lui-meme, mais sur sa racc. P eut-etre se dit.-il que
l'histoire des fils de Saül est l' histoire meme de l'humanité
entiere, l'histoire de tous les fils d'Adam, condamnés a mort
pour la faute d'e leur pere.
A l'humaniste, ce sujet rappelle aussitat celui d'&lt;Edipe-Roi,
qui lui fournira un acte, et celui des Troyennes qui lui en fourniront deux. Comme dans &lt;Edipe-Roi, le Roi, pour faire cesser
le fléau qui extermine son peuple, envoie consulter un prophete.
Apres quoi, la triste fin des fils de Saül devient celle du fils
d'Hector, telle que Séneque l'a représentée apres Euripide.
Chcz Séneque, Andromaque raconte qu'Hector luí est apparu.
11 est venu luí annoncer que les Grecs, craignant de voir restaurer
un jour la puissance de Troie, ont formé le sanguinaire projet

�40

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de massacrer Astyanax. Qu'elle cache done l'enfant. Andromaque le cache dans le tombeau paternel. Survient Ulysse, qui le
réclame. La mere conte qu'il est mort. Ulysse, devinant qu'on
le tro~pe, s'avise d'un stratageme: « Heureuse mort ! dit-il ; elle
délivre Astyanax du supplice terrible qui l'attendait : il devait
etre précipité ·du haut d'une tour. » Andromaque pousse un cri
d'horreur. « Votre fils vit, dit aussitot Ulysse. n II le cherche,
le trouve, l'envoie au supplice.
Chez Jean de la Taille rien n'est changé que les noms : sur
ravis de Saül, qui luí apparatt en songe, sa veuve Rézefe cache
les enfants dans le tombeau paternel ; mais un Ulysse israélite,
Joabe, par un stratageme emprunté a l'Ulysse latín, arrache a
la mere le cri révélateur, et les enfants sont découverts.
L'auteur semble s'etre rendu compte qu'il risquait de nous
faire prendre parti pour les victimes contre tous ceux qui parti7
cipent a leur mort, contre Joabe, contre David, contre Dieu luimeme, et par conséquent, qu'au lieu de nous conduire a nous
incliner devant la céleste justice, il nous exposait a la condámner.
Adroitement, il nous a done rappelé a diverses reprises les crimes
de Saül. Ce n'est pas Dieu, c'est Saül qui a voué ses enfants a la
mort : voila ce que nous disent et le chreur (fin de l'acte III),
et Joabe, et David, et le prince de Gabaon.
DAVID,

De qui vostre fureur
Se veu t-elle venger ?
LE PRINCE,

De nostre massacreur.
DAVID.

La mort a clos ses yeux d'un sommcil éternel.
LE PRINCE.

illais ses fils respondront du péché paternel.
DAVID.

;\lais ils sont innocents.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

41

DAVID.

Hé l soyez plus humain.
LE PRINCE,

Comme il nous l'a esté,

Enfin, sur la nouvelle que leur mort est nécessaire au salut
d'Israel, les enfants eux-memes acceptent de mourir pour la
patrie.
En dé~it des précautions qu'il a prises pour que nous rejetions
sur le ro1 coupable la responsabilité de leur infortune Jean de
la Taille n'en a pas moins fait admirer et aimei:: la ve~ve et les
~1:1fa_nts. de Saül, au détri~ent de la these qu'il voulait défendre.
l:&gt;1 ,s1?cere que paratt avo1r été en lui le croyant, si bien doué
qu a1t ~té_le dramaturge, - et les tres grands éloges qu'on a faits
de celui-c1 ne sont pas exagérés (1), - ils n'ont pas réussi a bien
concilier leurs mutuelles exigences.

.. •

.

Bien autrement heu_reuse est l'alliance des deux inspirations,
en 1583, dans Les Juwes de RobertGarnier. Aprés n'avoir mis
en scéne pendant une quinzaine d'années que des héros de l'histoire romaine et de la mythologie grecque, luí aussi s'avise enfin
de s'~dresser aux so~rces bibliques, et il s'en félicite : « La prérog~tive que la vér1té prend sur le mensonge, dit-il dans sa
d~d1cace au duc de Joyeuse, l'histoire sur la fable, un sujet et
d1scours sacré sur un profane, m'induit a croire que ce Traitté
pourra preceller les autres. » II a bien jugé : Les J uives précellent
les autres tragédies, non seulement de Garnier lui-meme, mais
de tous les tragiques du xv1e siecle.
C'est l'histoire de ~édécie, roi de Juda, frappé dans sa personne et dans sa fam1lle par Nabuchodonosor, aprés la prise de
Jérus_alem. En vaii:i, le vainqueur est-il invité a la clémence par
so~ heut~nant, pms par la reine sa femme, puis par la vieille
re~ne Am1tal, mere de Sédécie, puis par le roi des J uifs ; il ne
!em~ de par~onner que pour imposer au vaincu un pire supplice :
11 fa1t décap1ter les enfants devant le pére, puis le fait lui-meme

LE PRINCE.

Ainsi estoient ceux-la
Que miserablement le Tyran decolla...

(1) Voir la these_ d'E. F~guet et le chapitre d'E. Rigal dans l' Histoire de
la ltttérature fran,a1se ¡:,ubllée sous la direction de Petit de J ulevi!le.

�42

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aveugler. Sédécie vivra, mais les yeux clos, et avec ce souvenir
affreux que le dernier spectacle vu par ses yeux paternels aura été
le meurtre de ses eniants.
Garnier a bien su mettre en présence les personnages que
l'on désire voir aux prises : le roi vainqueur et le roi vaincu, les
deux reines, Nabuchodonosor et sa femme, Nabuchodonosor et la
reine des Juifs. Son action, pour etre peu animée, n'en est pas
moins susceptible de produire l'intéret de curiosité : des personnages s'efforcent, en effet, de changer 1a résolution de celui
de qui tout dépend, et ces efforts ne sont pas vains : seulement
ils amenent le contraire de ce qu'ils voulaient amener, puisque, au
lieu d'adoucir Nabuchodonosor, ils l'aigrissent, et que Sédécie,
au lieu du pardon, rei;oit un plus cruel supplice. C'est la bien
entendre l'action et la fatalité dramatique.
L'imitation de Séneque a été dans Les Juives deGarnier beaucoup plus discrete que dans La Famine de Jean de la Taille.
Sans doute, le sujet a été probahlement choisi surtout pour sa
ressemblance avec celui des Troyennes, que le poete avait déja
traité. Troie a succombé : que vont devenir les fils et les filles
des vaincus groupés autour de la vieille Hécube? Tel est le sujet
de l'Hécube et des Troyennes d'Euripide, des Troyennes de
Séneque, de La Troade de Garnier. Tel est aussi, avec des nom.s
nouveaux, le sujet des Juives : Hécube devient Amital; Talthybius, le Prevost de l'Hostel, et Cassandre, le Prophete.
Mais l'imitation, restant d'habitude toute générale, n'a ríen
qui porte atteinte au sens de l'ceuvre. Sans doute encore, l'imitation de Séneque a semé la piece de vers sententieux et de dialogues antithétiques ; mais la couleur biblique n'en est pas
sensiblement altérée. Sans doute enfin, les personnages discutent
trop souvent tous en moralistes sur la clémence ; mais on ne
peut pas reprocher a Garnier d'avoir recommandé avec tant
d'insistance la modération a ses contemporains, qui en apportaient si peu dans les guerres civiles.
Ce qu'une admiration malheureuse pour Séneque a fourni de
vraiment facheux aux Juives, c'est le personnage du roí assyrien.
Ce monstre d'orgueil, de cruauté et d'hypocrisie que Garnier
nous présente sous le nom de Nabuchodonosor est la réplique
de l'éternel tyran factice que Séneque appelle, suivant la piece,
Pyrrhus, Atrée, Thyeste, mais qui jamais ne change de physionomie, ni n'oublie sa rhétorique. Quand le personnage de Garnier
s'écrie qu'il s'avance pareil aux Dieux, quand il jure qu'avant
.qu'il ne pardonne le soleil luira pendant la nuit, quand il fait des

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

43

réponses d'une féroce ambiguité, il n'est que l'écho du grand
rhéteur latin (1). Et le résultat, c'est que l'action des Juives
en est assez gravement viciée, puisque aucu? mouvement n'est
possihle dans le cceur de ce héros figé une fo1s pour tout~s dans
une attitude artificielle ; c'est qu'un etre de convenbon est
introduit dans un groupe d'etres vivants.
.
Car il y a dans Le, Juives des etres vivants, et qm le sont, parce
que l'auteur en a trouvé les modeles ou autour de lui ou en lui,
dans les croyants qu'il voyait a ses c6tés' ou dans le croyant
qu'il était lui-meme.
Un personnage bien vivant, c'est d'abord le prophete, don~
la foi intrépide ne se laisse jamais effleurer par le doute, qm
porte la confiance en Dieu jusqu'a le sommer ave? le to~ du commandement de tenir ses promesses, et rappelle 1mpéneusement
a I'adoration de la Providence ceux qu'il soupgonne de désespérer.
SÉDÉCIE,

Voyez-vous un malheur, qui mon malheur surpasse ?
LE PROPHETE.

Non il est infini, de semblable il n'a rien.
II e~ faut louer Dieu, tout ainsi que d'un bien.

Mais il tient ce langage autoritaire parce qu'il parle au nom
de Dieu, et non par dureté naturelle ; car il n 'y a pas d'homme
plus tendre, et, chargé de raconter aux Reines la mort de leors
enfants, il craint de succomber a la tache.
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
Un si funeste encombre, et moy le rapporter ?

Aupres de ce J oad du xv1e siecle se tiennent, bien ~vants
aussi, quoique peu complexes : le grand pretre Sarrée, qm offre
sa vie a Dieu pour le peuple ; la reine Amital, résignée, digne,
maternelle, ingénieusement subtile a trouver des arguments qui
détournent de son fils et fassent tomber sur elle le courroux du
tyran ; la reine d'Assyrie d'une compassion délicate, mais timide ;
et surtout le roi Sédécie, rappelant son vainqueur au respect de
la dignité royale dont ils sont tous deux revetus, et défendantt

(l)Voir Joachim Rolland,Les-Juives; Pa;·is, San5ot, 1911.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN\;AISE

44

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au risque de sa vie, contre l'impie qui !'insulte, le Dieu dont le bras
l'a si durement frappé:
NABUCHODONOSOR.

Qui t'a mis en l'esprit de faulser ta parole ?
N'en !aire non plus casque de chose rriuole ?
De parjurer ta foy ? Seroit-ce point ton Dieu,
Ton Dieu, qui n'a credit qu'entre le peuple Hebrieu ?
N'est-ce point ce Ponure, et ces braves Prophetes,
Les choses predisans apres qu'elles sont raites ? •••
SÉDÉCIE.

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
Qui de ríen a basti le ciel, la terre et l'onde:
C'est luy seul qui commande a la guerre, aux assaus :
11 n'y a Dieu que luy, tous les autres sont faux ...

Comme il a mis dans ses principaux personnages un peu de
son Ame croyante, Garnier a fait circuler dans toute sa piece
l'idée qu il se faisait, avec les croyants de son temps, du gouvernement du monde. « Or vous ai-je icy, écrit-il dans sa dédicace,
presenté les souspirables calamitez d'un peuple qui a comme
nous abandonné son Dieu. C'est un sujet delectable, et de bonne
et sainte edification. » Garnier est Catholique, etil dédie son drame
· a un des chefs de l'armée catholique, a Monseigneur de Joyeuse,
duc, pair et amiral de France. On a voulu en condure qu'en
disant: « un peuple qui a comme nous abandonné son Dieu »,
il visait l'abandon qu'une partie de la France avait fait de la
religion traditionnelle. Ce n'est pas impossible. II n'y a, en tout
cas, dans son drame, absolument rien qui sente le pamphlet et
puisse blesser un Protestant ; car c'était un homme tres modéré,
auquel les guerres civiles firent horreur. Aussi ce qui me para1t
probable, c'est qu'en accusant la France de son temps d'avoir
abandonné son Dieu, il l'accuse tout simplement de vivre mal.
II croit done par l'exemple de Sédécie devoir l'avertir que Dieu
chatie les nations infideles.
Son idée générale est celle de la Providence. S'il faut luí reprocher d'avoir
et la oublié cette idée, soit pour des idées particulieres d'une importance relative, soit pour l'idée tout antique
de l'assujétissement des hommes a une fortune capricieuse ; s'il
faut regretter en outre qu'il ait trop envisagé Dieu dans son róle
de justicier, et qu'il se soit fait de l'action divine une conception
étroite, on doit reconnaltre que l'idée de Providence domine bien
la piece. Par la, comme par d'autres caracteres, la tragédie

ºª

45

des Juives a mérité de retenir l'attention de Racine et doit etre
considérée comme une belle ébauche d'Alhalie.
.
.
Et probablement est-ce par Les Juives qu~ ~acme a senti
toute la poésie de l'histoire d'lsrael et d~s no1?s b1bhque_s. ,.
Le moment ou Garnier prend son suJet lm permetta1t d ~ntroduire dans sa tragédie beaucoup d'histoire juive. Il Y, ~n a mtroduit au moins un peu. Les personnages dans leurs rec1ts et dans
Ieurs discours, les captive., dans leurs pla~ntes font un a~s~z
orand nombre d'allusions au passé de la nation : au péché d ori~ine, a la sortie d'Égypte, au pacte concl~1 entre Dieu. et &amp;on
peuple, aux infidélités du pe~ple, aux chat1m?nts de Dieu. _Le
prophete annonce la restaurat10n du te1:1ple, la fm des prophéties,
la naissance du l\Iessie. Et tous ces fa1ts apportent dans la tragédie des J uives une couleur poétique dont jusque-la les se~les
aventures de l'histoire romaine et de la fable grecque avaient
paru susceptibles. Garnier découvre aux lecteurs de Ronsard
que les noms d'Oreb, d'Aphec, d'Hébron, ~e Bethel, de Gafer
sont aussi bien que ceux d'Argos et de Tro1e nés pour les vers.
11 leur apprend que les miracles de la Bible peuvent, comme les
merveilles de la mythologie, susciter une grande éloquence et
íournir de bonnes rimes :
Je t'atteste, Eternel, Eternal, je t'appelle,
Spectateur des forfaits de ce Prince i1:fidelle,
Descens dans une nuii, et avec tourb1llons,
Gresle tourmente, esclairs, brise ses bataillons,
Comm~ on te veit briser la blasphemante armee
Du granJ Sennacherib, a nos murs assomee:
Et le chef de ce Roy foudroye aux yeux de tous,
Qui superbe ne craint ni toy ni ton cou~roui:c, .
Trouble le ciel de vents, qu'en orage_ 11 noirc1sse,
Qu'il s'emplisse d'horreur, que le Sole1! pal11sse,
Que le reu qui brusla les deux enfans d' Aron,
Qui brillant consomma les fauteurs d'Abiron,
Qui devora les murs de Sodome et Gomorre,
Descende, petillant, et ces bourreaux devore.

Aux admirateurs des odes pindariques il montre que pour l'ode
épique l'ascension des Muses aupres de Jupiter est un theme
bien inférieur a la sortie d'É6ypte et a la marche dans le désert:
Quand il nous cut, il main puissante,
Tirez de ton servagc dur,
Que la mer eut, obcissante,
Fait de ses eaux un double mur,
Decouvrant sa deserte arene,
Pour nous donner passagc seur,
Ainsi qu'au travers d'une plaine,
Contre l'ennemy pourchasseur :

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN-:,AISE

46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Que la manne il nous e~t do~nee,
Qu'il nous eut ressas1ez d eau,
Couvers d'un nuau la Journee,
Et guidez la nuit d'un flambeau :
Detestables d'ingratitude.
Apres tant de miracles samts,
Nous appliquasmes nostre e~tude
A forger un Dieu de nos mams,
Le peuple, qui_l'ldole ".aine
Moula, fond1t et b?r1_na,
D'une reverence v1J:i-m~
Vers elle son chef mclma,
Et de mainte folastre dance,
Avec la fleute et le tabour,
•Epris de sotte esjouissance
Alla caroler tout autour.

n dressa des banquets p1;1bliques

Dessoµs Je veau delflé
Des holocaustes pacifiques
Qu'il luy avoit sacrifié. .
,
Voila (ce disoyent les v1eux _Pe1es)
Nostre Dieu, peuple, nostre D1eu,
Qui nous a par les eaux am~res
D'Egypte, conduits en ce heu.

Mais J'Eternel, qui de la nue
.
Ces voix et blaspheme ente.~dit,
Eut l'ame de cholere émeu_e,
Et son bras vengeur étend1t :
Si que sans les pleurs de Moyse,
Qui appaiserent son cou_rroux,
Sa fureur ¡ustement epr1se,
Nous eust des l'heure abysmez tous.

· · de J üémie la plainEt il prouve enfin que quand e11e s ,inspire
.
tive élégie est amenée a trouver ~es stroph~s plus e~ress1ves
encare que lorsqu' elle s'inspire de T1bulle ou d Anacréon .
Nous te pleurons lamentable cité_
Qui eus jadis tant de prospénté_
Et maintenant, pleine d'advers1té
Gis abatue.
.
Las t au besoing tu avois eu tous¡ours
La main de Dieu levee a ton secours,
Qui maintenant de rempars et de tours
T'a devestue •

. . .. . . . . .. . . .. . . .. . .. . . .. .
Com~e¿t ~e~t~~~ -q~e m~fu't~~~;;;t· ..
Si desolees
Nous allions Ja flute entonnant
Dans ces valees ?
Que le luth touché de nos dois
Et la Cithare
Facent resonner de leur voix
Un ciel barbare ?

47

Que la harpe, de qui le son
Tousiours lamente,
Assemble avec nostre chanson
Sa voix dolente ?

Quelques-unes des odes les plus heureuses qu'ait produites
notre lyrisme au xv18 siecle, quelques beaux récits, une action,
qui sans doute ne progresse pas d'un pas tres vif'i mais qui
tient pourtant la curiosité en éveil, des situations suscitant la
pitié et l'admiration, un groupe de persbnnages vivants : voila
ce qu'on trouve dans la tragédie des Juives ; et voila ce qu'on n'y
trouve que parce que l'inspiration hiblique a libéré l'auteur d'une
trop grande dépendance a l'égard des anciens et d'une excessive
admiration pour Séneque, parce qu'elle luí a permis de mettre
dans son reuvre un peu de ce qu'il y avait en luí de plus profond.
(d

suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

La philosophie de Plotin
n de K. UILI BBDIIB,
C01I
MaC!re de Confmnco • ta Sortonne.

vn• LE())N
L' .A.me. (Fln)

J!

.
. au sens spécial du mot'. est
Tout.e la psych?lore de P_l,:r:ité dans la derniere l~~n . •
dominée par le pnnc1pe que l isse fixer ses propres lmutes,
' a as un point ou t'on P?
i • (VI, 5, 7).
n y •epe a dire : • jusque-la e est. mo • érieur le sentiment de
m~:a les états spirit.uels de degri supue l'attention aux eboses
personnalité disparatt, en !°ééme ~~: int.elligible • n'a pas ld~
L
u1,
ext.érieures. 'bomme .arr1v
eineau
. il ne se rappe11e pas. que e'est une
t.out. de souvenir de lu1-n\
' ·t s'il est une intelhgenee "~ d
~ate, qui contemple; 1 néetaaaits de contemplation tres pro _on ~
•6me. Que 1,on songe a ces
ée
fait aueun ret our sur elle-meme
ti "té,
an,e ici-bas, ou la pens ne
. ais toute not.re ae V1
:ous nous possédons nous-me~e:~u:1devenons cet objet ; nous
t, rigée sur l'objet contemplé '
tiere qu'il enferme ; noua
es di
l. l . eomme une
ma
oua ollrons II ui
,
uissanee ».
ne sommes plus nous-:memes qu er p de l'esprit, rai~onnemen~:
n
ant aux fonet1ons norma es
le centre, ma1s des_ dér1
éQu . e sensibilité, elles sont no~ pas. ·tuelle. La consc1enee,
m mo1r '
r "tations de la v1e spm
.
t et comme
vations, des uru.Plotin l'essentiel, est un ace1denl'Ame d'une
loin d'étre, pour
'
. n resultant pour
un atTaiblissement. La possess10 s de force que nous e~ avon~

r~rr:(k~~:~~;~
a

dis~nsosi!~°:~:~c~e({~ ,\~ :;ta;~:~upéens(ol~s
m01
. urs notre
pens
e rapporte
' '
ne perceYons pas to UJO
d elle
ne se
pas
{de la pensée) échappc, quan

u n obJel

49

sensible ; car ce n'est que par l'intermédiaire de la sensation
qu'on peut rapporter son activité a des objets intellectuels ...
L'impression en a lieu, semble-t-il, lorsque la pensée se replie
sur elle-meme, et lorsque l'etre en action dans la vie de 1'1me est
en quelque sorte renvoyé en sens inverse; telle l'image dans un
miroir, quand sa surface polie et brillante est immobile... Si rette
partie de nous-meme dans laquelle apparaissent les reflets d'! la
raison et ge l'intelligence n'est point agitée, ces reflets y sont
visibles ; alors, non seolement l'intelligence et la raison connaissent, mais en outre, l'on a comme une connaissance sensible
de cette action. Mais si ee miroir est en pieces a cause d'un tronble
survenu dans l'harmonie du corps, la raison et l'intelligence
agissent sans s'y refléter, et il y a alors pensée sans images ...
On peut trouver, meme dans la veille, des activités, des méditations et des aetions tres belles que la conscience n'accompagne
pas ; ainsi celui qui lit n'a pas nécessairement conscienee qu'il
lit, surtout s'il lit avec attention. »
II s'ensuit que dans !'Ame, au plus haut degréde vie spirituelle,
il n'y a pas de mémoire, puisque l'ílme est en dehors du temps,
pas de sensibilité, puisque l'dme n'a pas de rapport avec les
choses sensibles, pas de raisonnement ni de pensée discursive,
puisqu'il « n'y a pas de raisonnement dans l'éternel •· Entre
les fonctions normales de la conscience et la nature intime de
I'Ame, il y a une contradiction.
L'explication psychologique, chez Piotin, consistera a montrer
comment ces fonctions de l'ílme naissent graduellement d'une
déchéance de la vie spirituelle. C'est par l 'abaissement clu niveau
de l'Ame dans la réalité métaphysique que nous voyqns se produire en elle mémoire, sensibilité et entendement. La psychologie consiste a déterminer que! est précisément ce niveau pour
une fonction donnée. Elle est, chez Plotin, tres fragmentaire.
11 a consacré de longs développements ala mémoire ; je les étudierai d'abord.

..
A que]· niveau se produit la mémoire ? Est-elle, comme
l'ont pensé les Sto,ciens, une fonction de la partie de !'Ame qui
est unie au corps ? Nullement, puisque la mémoire a lieu apres
l'effacement de I'impression sensible. De plus,on n'a pas souvenir
seulement des choses sensibles, mais aussi des connaissances
acquises dans les sciences (IV, 3, 25).
4

�50

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Répondra-t-on que la mémoire a li~u dan~ l' ame uni~ a un
corps? Sans doute; I?ais d'abord, _l emp~emte,, produ~te par
1
l'objet sensible, n'est nen de I?aténel_; lame n ~st pomt une
« surface enduite de cire » ; l'1mpress1on dans l ame es~ une
1( espece d'intellection », meme dans le ca~ des ~hoses sensibles.
De plus si le souvenir est une conservation, e est a cause des
caracter¡s propres de l'áme, et« parce qu'elle n'_est pas des choses
qui sont dans un écoulement perpétuel n. E~fm le corps, est ?~
ebstacle a la mémoire; la boisson ne prodmt-elle pas I oubh .
(ibid., 26).
,
t t
, II
Done Ja mémoire appartient en propre a l ame, en an qu e e
a'est pas engagée dans le corps. Mais a quel niv?au la pl~cer
dans J'ame ? Faut-il Iier achaque faculté le souvernr des obJets
qui s'y rapportent,etdire, par exemple,quec'estpar la facultédu
désir que nous nous rappelons l'objet désiré ? Nullet?ent ; car, .
sans doute, a la suite d'un désir satistait, il se prodmt, ~ans la
faculté de désirer, une modification qui se conserv~ ; ma1s cette
modification est une simple· disposition ou affecbon présente ;
ce n'est pas un souvenir proprement &lt;lit (ibid., 28). ,.
, .
Le souvenir n'est pas davantage la persistance del 1mpr~s~10n
sensible. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas la ha1son
nécessaire, qu'il devrait y avoir, dans ce cas, entre une bon~e
mémoire et une perception précise et affinée. Ce sont des .fa1ts
d'un autre ordre. La mémoire, du moins celle des choses ~ens1ble~,
a pour objet propre l'image, a la~uell~ ab~utit _la_ sensation, ma1s
dont la conservation dépend del 1maginat10n (1b1d., 28).
On objectera qu'on expliq~e ainsi le sou~enir des choses se~sibles, mais non pas la mémo1re des choses mtellect~elle~. Ploti~
répond que, s'il y en a, a proprement parler, mémorre,c es~ umquement dans la mesure ou elles sont liées a des images sensibles.
Si, comme Je dit Aristote, une image accompagne toute p!&gt;nsée,
la persistance de cette image, qui est comme le reflet de la_ conception, expliquera le souvenir de l'objet connu: Parm1 ces
images, il y en a qui ont une importance toute spéciale : ce sont
les formules verbales qui accompagnent toute pens~e. « La pe~sée
est un indivisible; tant qu'elle ne s'est pas expnmée exténeurement tant qu'elle reste intérieure, elle nous échappe ; le langage, e~ la développant et en la faisant passer de. l'~tat de I_&gt;en_sée
a celui d'image, reflete la pensée comme un m¡ro1r; et ams1 la
pensée est pergue ; elle dure et elle est ~appelée &gt;&gt; (ihid.~.30).
On voit alors la place propre de la mémo1re; elle est dans l ame,
mais non pas dans l'ame purifiée de tout contact avec le corps.
Aussi, amesure que cette purification a lieu, la mémoire s' élimine

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

51

grad~ellement. « Pl~s _l'ame s'eff~rce vers l'intelligible, plus elle
oubhe les choses d 1c1-bas ; auss1, en ce sens, on peut dire que
!'ame b?nn~ est_ o~blie~se (ibid., 32). n ~ la limite,l'ame, placée
dans le heu mtelhg1ble,n a plus de souvemrs. « II n'est pas possible,
lorsque la pensée s'applique aux intelligibles, de faire autrechose
q~e d~ les penser et de les contempler ; et la pensée actuelle
n 1mphque pas le ~ouvenir d'avoir pensé. » Que l'on n'objecte
pas que la pensée m~llectuelle est un_~ouvement qui comprend _
des moments success1fs, tels que la d1v1sion du genre en especes,
et, par conséque~t, a chaque moment, la mémoire des moments
précédents. Car 11 s'agit ici d'une antériorité et d'une postériorité logiques, qui ont rapporl a l'ordre et non a la succession
dansle ~emps; de meme, l'ordre de dépendance qu'il y a entre
les parties d'une plante n'empeche pas qu'on la voied'un coup
(IV, 4, 1).
.
Partant de c_et état supérieur, l'on peut voir maintenant comme~~ la 1?~mo1re natt dans l'ame. Elle natt, des que l'ame sort
de _l mtellig¡ble et veut s'en distinguer. Alors iI n'y a plus assimiIa__tion complete entre !'Ame et son objet. C'est cette distance ou
l'a~e est du mo~de intelli~ble qui fait qu'ellene posséde plus que
des 1;11ages. « L ~e possede encore toutes choses ; mais elle les
possede seconda1rement, et ainsi, elle ne devient pas parfaite~ent t?utes ~ho~es. » L'image natt done d'une pénétration
mcomplete de I obJet, suffisante cependant pour disposer l'ame
conformément a cet objet (ibid., 3).
• Pourtant! pourrait-on ohjecter, la vie des ames, et meme des
ames supérie~res com~e celles des astres, n'est-elle pas liée a
!~ ~urée? Lame de lastre n'agit-elle pas dans la durée pour
dmger son corps, et ne doit-elle pas, malgré sa supériorité
garder _le s,ouvenir des moments passés de son action ? Mais ¡~
souv~~r d un de ~es moments supposerait que ce moment peut
~e d1st~~uer et _s 1s?ler de tous les a utres. Or, il n'en est pas touJ~urs ams1. La vie d un astre ne se morcellepas en fragments que
1 ?º peut séparer. &lt;&lt; Distinguer dans la période d'un astre un
~1er et une année derniére, c'est comme si l'on divisait en plusieurs mou".e~ents le ~ouvement ~u pied_ qui avance d'un pas,
et_ c?~? s1 1 o~ voyai~ dans cette 1mpuls10n unique une multiP!1cité d 1mpu~s10~. ~mques et successives. » La durée de la vie
d. u1:l astre est 11:ldIVIs1ble, et c'est nous qui, de notre point de vue
dis~mguons_ les JO~rs et les nuits et les parties du temps (ibid., 7)'.
1 C~s considérabons nous font mieux voir a quelles conditions
ª. ~ie dans la durée est accompagnée de mémoire. C'est a condition que cette dur~e perde son unité et se fragmente. La rné-

�~2

REVUE DBS COURS ET CO~FÉRENCES

moire dépend alors de l'attitude de 1'11.~e. Ell~ ne réveill~ le
passé qu'autant qu'elle a intéret a le réve1ller. S1 des_sensations
différentes provoquées par des objets diffé~ents ne l'1~tér~sen~
pas, elle ne les accueille pas dans sa mémo1:e. En particuh~r, s1
nous avons a faire toujours la meme action dans les memes
conditions(ce qui est le cas de l'ame d~ l'astre),nous ne garde~ns
pas le moindre souvenir de la s?ccess~on _du temps. « Lorsqu on
répete toujours le meme acte, il est mu~1le ?,e conserver I_e souvenir de chaque détail de cet acte, pmsqu I1 reste le ~eme. n
(ibid., 8)·. La mémoire n'a d~~c sa p~ace que dans une vie fr~gmentée, assaillie sans cesse d 1mpressions nouvelles et de besoms
sans cesse renaissants.

L'étude que Plotin fait de la mémoire est des plus pro:¡_&gt;res a
donner l'idée de sa méthode dans les r~cherches psychologiques.
Voyons comment il a appliqué cette méthode au probleme du
plaisir et de la douleur.
.
Le plaisir et la douleur sont aunnivea u pi~~ has que!ª mém?1re.
lls n'appartiennent pas completement a, I ame, .ma1s auss1, au
torps qui lui est lié, et au comp~sé ~e l'íl.me _et d~ co:ps. II n Y a
point d'affection dans l~ corp~ marumé, qm est md1ffére~t a _la
dissolution de ses parbes, pmsque sa substance reste , ~a1s,
lorsque le corps veut s'unir a l'ame,il forme ~vec elle ce une alhance
dangereuse et instable, n qui engendre des d1!ficul~es. Le co:ps est
en effet soumi11 a toutes sortes de mod1ficab~ns, _qui_ ~ont
plus ou moins compatibles avec la présence 4e v_1e q~1 lm v1ent
de }'ame. Lorsqu'il est atteint dans son orgamsation, 11 y a t&lt; u~
recul du corps, en train d'etre privé de l'image d~ l'ame qu'1l
possede, » et, au point précis qui est a~teint,se ~rodmt ladouleu:.
·C'est pourquoi la douleur est ressenbe et locahsée dans la parbe
patiente. Seul le corps souffre. Inversement le plaisir se produit,
au moment ou la modification corporelle est telle qu'elle permette
au corps de recevoir a nouveau l'influence _de l'ame.
En un mot, le plaisir est une a~gmenta!-i?n, et la douleur u~e
diminution de 1a vitalité du corps. Du pla1sir et de la douleur, 11
faut distinguer la perception qu'en a l'ame, et quLse produit
a un niveau supérieur. ce La sensation elle-meme n'est p~s souffrance, mais connaissance de la souffrance ; étant connaissance,
elle est impassible ». (IV, 4, 18-19).
. .
Le désir est, selon Plotin, un phénomene complexe. qui a h eu

!ª

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

53

a différents niveaux ; son point de départ est dans le corps vivant,
c'est-a-dire liéal'image de l'ame. nCe n'estpasl'Amequirecherchc
les saveurs douces et ameres; c'est le corps, mais le corps qui ne
veut pas étre un simple corps, » et qui les recherche pour
augmenter sa vitalité. A ce stade, le désir est penchant ou prédésir;
il dépend del' état actuel du corps. A un second stade, le désir est.
dans la nature, c'est-a-dire dans cette partie émanée de l'arne
qui conserve le corps vivant ; la nature n'accueille pas tous les
penchants du corps, parce qu'elle cherche uniquement ce qui
peut le guérir ; elle ne s'unit done aux désirs du corps que si
ce sont des désirs qui ne dépendent pas de l'intéret modientané
d~ l'organe afl'ecté, mais qui visent a la conservation de l'organisme. A un troisieme stade, enfin, le désir pénetre jusqu'a l'ame.
nLa sensation présehte l'image de l'objet, et, d'apres cette image,
ou bien l'Ame, dont c'est le role, satisfait le désir ou bien elle v
rési~te, elle le suppor~e, et elle ne fait attention ni au corps 011 1~
désu,-a commencé, m a la nature qui a désiré ensuite. n (IV 1 4
20-21).
'
Da~s la colere, Plotin_ distingue aussi ce qui vient d~ corps,
le bomllonnement de la hile et du sang, et ce qui vient de }'Ame ;
c'est d'~bord la p~rception ou J'image de l'objet qui a causé cette
révolution orgaruque ; c'est ensuite la disposition de l'A.me a
attaquer et a se défendre. Mais il y a aussi une « colere qui vient
d'en haut » ; la représentation -de l'objet, et la disposition
morale sont alors antérieures aux modifications physiologiques.
(IV, 4, 28).
Ces exemples suffisent a montrer quelle est l'ampleur de la
~éthod~ de ~l_otin dans les questions psychologiques, et comment
Il ~ eu l'mtu1tion, d'une maniere peut-etre plus précise qu'aucuñ .
philosophe de I' Antiquité, de l'importance des phénomenes
organiques dans la vie de l'ame.
. L'entendement ( chá.vw.t ) est considéré par Plotin comme le
mveau propre et normal de l'~'ime, intermédiaire entre I'intelligence et le monde sensible. L'entendement c'est nous-memes
tandis que l'intelligence, d'une part, le corp~, d'autre part, sont
seulement notres,
L'enten~e~ent a trois fonctions principales : d'abqrd il comp~se. e~ d1v1se en partant d'images dérivées de la sensation.
Ains1, ll développera l'image qu'il a de Socrate en détaillant ce
que lui fourl!it l'imagination. En second lieu, il ~juste les données
~e. la se_ns~tion aux empreintes qu'il regoit des idées Jntelbgibles; Il distingue, p~r exemple, si Socrate est bon, non pas dans
les pures données sensibles, mais parce qu'il a en lui la regle du

�54

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

bien. Enfin, il fait correspondre les images actuelles et récentes
aux images anciennes ; il reconnatt ; dans la personne qui se
présente a lui, il reconnatt Socrate.
L'entendement a done, pour Plotin, une fonction discursive,
une fonction de liaison ; « il sait qu'il est discursif, c'est-a-dire
fait pour comprendre les choses extérieures. » Mais, dans cet
effort de compréhension, il s' éleve vers l'intelligence dont il
reQoit l'illumination. (V, 3, 2-3).
Ce serait mal comprendre cette psychologie que de considérer
les facultés inférieures comme s'ajoutant a l'ame a mesure qu'elle
descend a un degré inférieur. Ce serait admettre que la deseen te
de l'ame, loin de l'appauvrir, l'enrichit, est pour elle un progres,
et fait passer al' acte des puissances jusqu'ici dormantes. Enréalité,
les facultés inférieures ne sont qu'une expression appauvrie et
une forme déficiente de ce que l'ame contient éternellement. La
faculté de sentir qui est en l'homme sensible est, par exerople, le
reflet d'une faculté de sentir plus élevée qui est dans ce l'horome
intelligible, » c'est-a-dire dans la partie supérieure de l'amP.,
« Les etres intelligibles peuvent etre nommés sensibles, puisqu'ils
sont, a leur maniere, obj'Elts d'une perception. La sensation, icibas, que nous nommons sensation parce qu'elle se rapporte a
des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l'intelligible, et elle n'est plus claire qu'en apparence. Nous nommons
sensitif l'homroe d'ici-bas, parce qu'il per~oit moins bien et
per~oit des images inférieures a leurs modeles ; ainsi les sensations
sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des
sensations claires. i&gt; (VI, 7, 7).
(d suivre.)

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisle
Cours de 11. EDMOND EST1:VE,
Professeur d l'Université de Nan cy.

V. Leconte de Lisle et les Hommes.

\

L'reuvre de Leconte de Lisie, considérée d'un certain biais
est, ,n?us _l'avons ~u, un~ ~hé~gonie. Mais l'auteur ne sépare pa~
de l h1sto1re des dieux, l h1sto1re des hommes qui, par un renversement du rappor~ habit?el des termes, ont créé ces dieux. Et
comme c~tte h1sto1re ne s attache pas a suivre l'ordre des événements, m a en dérouler totalement le récit ni a enchatner
les caus~s _et les effe~, mais comme, au gré de la f~ntaisie poétique,
elle _c~o!Slt d~s ép1sodes et traite des fragments, recueille des
tradihons, pemt d?s mreurs, ranime des passi'ons et recrée des
ames, elle n'es_t pomt une histoire, mais une épopée, plus exaotement une suite de_ ~ourtes épopées, une légende de l'humanité,
c~tte « légende des s1ecles » que Víctor Hugo portait déja dans sa
tete au temps meme ou paraissaient les Poemes Anliques et
pour laquelle, avec ce sens du style lapidaire qui luí était pro~re
11 a trouvé, a~res quelques tatonnements, le titre définitif.
'
Le mot _lu1 ~ppartient, sans conteatation possible. Mais la
c~ose, a qm rev1ent la gloire d'en avoir été l'inventeur ? Est-ce a
lm ? Est-ce a Leco~te de_Lisie ? A s'en rapporter exclusivement
aux. dates, on a vite fa1t de trancher la question. Les Poemes
Anliques sont d~. 1852; la premiere série de La Légende des Siecles'
est'tde 1859.
·t · «·tS il, faut - comme on a dit - que l' un des d eux
P,0 e es ~1 1m1 é I autre », on en conclura, et on en a conclu ce que
e tst yictor ~ugo, puisqu'il n'est venu qu'a la suite ». Ce serait
peut-etre vo1r les choses un peu simplement. D' abord, parmi

�56

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

les poemes qui composent le recueil de 1859, on en peut compter
un certain nombr~ qui avaient été écrits entre 1840 et 1852 ;
et, si ce qu'il y avait daos la tentative de Victor Hugo de particulierement original, était d'embrasser l'histoire entiere de l'humanité, depuis la créabion jusqu'au jugement dernier, l'idée
n'avait certainement pu lui en venir de ce volume des Poemes
Anliques, exclusivement voué, ou peu s'en faut, a la glorification
du génie hellénique, et grossi, sans plan arreté, d'une douzaine
de morceaux qui n'ont ríen d'antique, ni ríen d'épique,ni meme
rien de commun entre eux, tels que Juin, Midi ou Nox, et La
Fonfaine aux Lianes, et les chansons imitées de Burns. Et l'on
serait tenté, au contraire, de penser que c'est Le_conte de Lisle
qui a pu etre engagé par l'exemple de Victor Hugo a étendre
le cercle de ses compositions aux civilisations du Nord et au
Moyen Age, si, en 1854, tels des poemes, et non des moindres,
qui figureront dans les Poésies Barbares de 1862, - c'est le
Runoia que je veux dire, - n'avait été inséré dans la Revue de
Paris, si la plupart des autres ne s'étaient succédé de 1857 a
1860 dans la Revue Conlemporaine, si, enfin, le titre du recueil
n'avait été trouvé des 1858. Faut-il done a tout prix que l'un des
deux poetes ait « imité » l'autre, et cette questiond'antériorité
ne perd-elle pas toute l'importance qu'on a cru devoir y mettre,
si tous les deux,s'emparant presque au meme moment d'unsujet,
- ou d'un ordre de sujets,- qui, depuis quelque temps déja (&lt;était
dans l'air n, ils l'ont conc;¡u d'une maniere fort différente et mis en
reuvre chacun a sa fa\¡on ?
A supposer, en effet, qu'on veuille remonter jusqu'aux origines
de cette épopée moderne dont, vers le milieu du XIX8 siecle,
Víctor Hugo et Leconte de Lisle nous ont donné les chefs-d'reuvre,,
i1 faut, en derniere analyse, les chercher dans le grand et persévérant labeur d'érudition scientifique qui, depuis le milieu
environ du xvme siécle, nous avait fait de mieux en mieux connattre les commencements de notre race et les premiers Ages
de l'humanité. Ce sont les eílorts accumulés de consciencieux
chercheurs et de modestes savants qui l'avaient rendue possible ;
et celui qui fut vraiment, sinon le créateur, tout au moins Jlinitiateur du genre, celui qui le premier fit jaillirdescendresrefroidies
du passé une étincelle de vie, c'est celui qui fut atissi l'initiateur
de l'histoire moderne, - j'entends de l'histoire considérée comme
reuvre d'art, - ce Chateaubriand dont la grande figure domine
tout notre XIXª siecle littéraire, et se dresse a l'entrée de
toutes ses avenues. Je ne citerai pas une fois de plus la page
fameuse d'Augustin Thierry, si souvent alléguée et que tout le

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

57

monde connatt; mais je ne puis m'abstenir de rappeler ici que c'est
de Chateaubriand et de ses Marlyrs, et, pour préciser encore, du
Vl8 livre des Marlyrs, tout plein d'une si pittoresque et si poétique barbarie, que se sont inspirés et réclamés les jeunes écrivains qui, aux alentours de 1830, ont entrepris de !aire de l'histoire le récit animé et vivant des actions des hommes, de nous
restituer non seulement la teneur et la trame des faits, mais le
décor ou ils se sont encadrés, mais 1es passions dont ils ont été
les gestes, mais les idées, les croyances, les préjugés ou les mirages
qui onL mis ces passions en jeu, de représenter chaque époque,
chaque peuple, chaque siecle, avec sa fac;¡on propre d'etre, de
penser et de vivre, son langage, son costume, sa couleur, en un
mot non pas d'enregistrer mais de ressusciter le passé. C:ette
devise féconde que Michelet n'avait pas encore inscrite au fronton
de son Hisloire de France, mais dont son Hisloire du Moyen Age
était, avant la lettre, l'illustration, elle convenait aux poetes
encore plus qu'aux historiens, et il était naturel que le mot
d'ordre passé par la poésie a l'histoire fO.t repassé par l'histoire a
la poésie. C'est de la rencontre de cette conception poétique de
l'histoire avec l'idée, chere aux philosophes, du progres indéfini
ou tout au moins de l'évolution nécessaire de l'humanité que
sortit, entre 1850 et 1860,cette renaissance de l'épopée que, des
1828, en une page quasi prophétique, Quinet avait appelée et
annoncée. Aux épopées a la fa\¡on antique, lliade ou Odyssée,
Ramayana ou Mahabarala, « conc;¡ues par l'esprit national, .•.
reuvre et tableau d'une race et d'une nation », il opposait l'épopée
de Dante, qui lui apparaissait comme « l'reuvre et l'image du
genre humain. »
Et maintenant, - ajoutait-il, - qu'un homme dispose des annales de
I'hu,m_aru;é comme de cenes du P.euple grec, que pour unité il choisisse J'unité
de I histo1.r_e et de 19: nature, qu'!l rapproche des @tres réels ~ travers les siecles
dans la vo1e merve1lleuse de l'inflm, ~ue ces se/mes se succedent et s'enchatnent non plus ~ans les ombres de I enfer, du purgatoire ou du paradis du
Moyen Ag~, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumiére plus
complete, 11 aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans Je
monde modeme.

_A c~tte dat~ de 1828, déja Lamartine, dans un moment d'illummation, ava1t jeté le plan de cet immense poeme allant du ciel
a la terre et de la terre au ciel, dont Jocelyn et la Chute d'un Ange
ne furent que des épisodes, et Alfred de Vigny avait montré, dans
les plus remarquables de ses Poemes Antiques el Modernes, dans
son Déluge, dans son Moise, quelle grandeur épique peut se
d~ploy_er dans le cadre.. de quelques centaines ou meme de quelques
vmgtames de vers.

�58

59

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Ainsi, ce dont il convient de louer Victor Hugo et Leconte de
Lisie, ce n'est pas d'avoir inventé de toutespieces, et avant tous
autres, l'épopée de l'humanité, c'est de l'avoir réalisée, et de
l'avoir réalisée d'une maniere si différente. Si l'on veut savoir
daÍls que! dessein Victor Hugo a entrepris son reuvre, il suffit
de relire ce paragraphe de la préface qu'il y a mise :

tout au moins parcouru, et parfois )u de tres pres toute une bibliotheque. 11 ne s'est pas contenté, comme le plus souvent
Víctor Hugo, des encyclopédies, dictionnaires et autres ouvrages
de vulgarisation, dont l'usage est rapide et facile. 11 a recouru
aux travaux de premiere main, il est remonté aux textes ; et ces
travaux, comme ces textes, s'ofTraient a luí sous la forme de gros
livres dont il était impossible, sans un véritable labeur, de s'assimiler le contenu, ou meme d'en extraire les parcelles de poésie
qu'il pouvait recéler. Pour son poeme de Baghaval, il a mis a contribution les quatre volumes de la traduction faite par Burnouf
du Baghavala-Purana, non sans s'inspirer en meme temps de
celle que Fauche avait donnée du Mahabarftla. Pour NéférouRa, il a consulté une série d'articles publiés dans le Journal
Asialique par un égyptologue de marque, le vicomte de Rougé.
Pour la Légende des Nornes, il a utilisé l'Hisloire de Danemark
de Malet, les ouvrages d'Ampere, d'Ozanam, de Marmier. Pour
composer ses poemes grecs, non seulement il a lu a peu pres tout
ce que les Grecs nous ont laissé de poésie, depuis Homere jusqu'a
Théocrite et Apollonius, mais encore il a eu connaissance des
travaux d'Ottfried Muller sur les Doriens et fait son profit des
découvertes archéologiques du Dr Schliemann. 11 serait aisé,
au besoin, ~e multiplier les exemples. Ül! reconnattra que nul
encore en France, le seul Chénier peut-etre excepté, n'avait mis
au service d'une imagination de poete une telle abondance
d'érudition.
De cette érudition, toutefois, il ne faut s'exagérer ni la solidité
ni la profondeur. Elle est, sur bien des points, déja démodée.
Tandis que Leconte de Lisie fixait ses conceptions poétiques en
beaux groupes marmoréens, la science poursuivait ses enquetes.
Elle découvrait des faits nouveaux ; elle construisait des théories
nouvelles;_elle remplagait par d'autres- hypotheses les hypotheses qui passaient, il y a un demi-siecle, pour des vérités. On ne
saurait reprocher a l'auteur des Poemes Barbares d'avoir mis une
entiere confiance dans les savants dument qualifiés qú'a l'occasion il prenait pour guides, d'avoir, notamment, sur la foi de
M. de Rougé, tenu pour un document officiel, émanant de
Ramses 11, une inscription fabriquée quelques centaines d'années plus tard. On ne saurait meme lui en vouloir d'avoir eu quelquefois la main moins heureuse dans le choix de ses ínspirateurs :
il y a soixante ans, qui n'aurait vu dans Henri Martín ou Hersart
de Villemarqué des autorités plus que suffisantes ? Mais il faut
jouer quelque peu sur les mots pour admettre qu'on trouve réalisée dans cette poésie, toute « savante &gt;) qu'elle soit et qu'elle

Exprimer l'humanité dans une espéce d'reuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, table, philosophie,
religion, science, lesqu~ls se r_ésument en un seul et immense ~o_uvement
d'aseension vers la lum1ere; !aire apparaltre, dans une sorte de miro1r sombre
et clair ... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale
et sacrée, l'Homme ; voiU1 de quelle pensée, de quelle ambitlon, si l'on veut,
est sortie la Légende des Siecles.

Et si l'on veut savoir dans quel esprit LecontedeLisle a com•
posé lasienne, il n'est que de se reporter au discours dans lequel il
a fait l'éloge de son illustre confrere. Apres avoir cité le passage que je viens de reproduire, il ajoute :
Certes, c'était la une entreprise digne de son génie, que)que colossale qu'elle
tot. Pour qu'un seul homme, toutefois1 pOt réaliser completement un dessein
aussi formidable, il fallait qu'il se fut assimilé tout d'abord l'histoire, la
religion, la philosophie de chacune des races et des civilisations disparues ;
qu'il se fft tour a tour, par un miracle d'intuition, une sorte de contemporain
de chaque époque et qu'il y revécOt exclusivement, au lieu d'y choisir des
thémes propres au développement des idées et des aspirations du temps oá
il viten réalité.

Comme il arrive souvent, en indiquant en quoi Víctor Hugo, a
son sens, avait manqué, il a, du meme coup, précisé a quoi,lui,
il aurait voulu réussir ; si bien que notre tache peut se borner
a !'examen des trois points sur lesquels il a lui-meme attiré
notre attention.

...

11 faut, nous dit Leconte de Lisie, que le poete se soit « assimilé
tout d'abord l'histoire, la religion, la philosophie de chacune des
races et des civilisations disparues ». Cette épopée de l'humanité,
elle est, avant tout et dans s3; substance, une reuvre de savoir.
Convenons, sans nous faire prier, que le savoir ne lui a pas manqué. M. Vianey s'est donné la peine de rechercher les sources
auxquelles il a puisé pour écrire un certain nombre de ses poemes,
ceux justement qui sont de caracter_c historique ou légendaire.
11 résulte de cette tres précieuse enquete, - encore que, malgré
toute la diligence qu'y a mise l'auteur, elle demeure incomplete, - que, pour ce faire, Leconte de Lisie a, sinon dépouillé,

�60

1

61

REVUE DES COURS ET CONFERENCES

L &lt;EUV1lE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISI.E

prétende etre, cette union étroite, cette confusion de l'art et de
la science que l'auteur, dans ses préfaces, assignait comme but
aux efforts désormais convergents de l'intelligence humaine.
Lorsque Leconte de Lisie empruntait a ses lectures le sujet de
quelque poeme, il lui arrivait de se déterminer moins par rauthenticité du récit que par l'effet poétique qu'il espérait en tirer ;
et si, pour mettre les choses au mieux, une rapsodie oomme

références qu'il énumere dans ses préfaces avec une précision
ostentatoire, il en prend a son aise avec les documents. Son
imagination, toute puissante qu'elle soit, ne saurait y suppléer.
Aussi y a-t-il souvent dans ses peintures historiques, quelquechose
de faux, tout au moins d'inconsistant et de conventionnel.
Il n'en va pas de meme chez Leconte de Lisie. Tel de ses poemes,
en effet, n'est qu'une mosa'ique dont on retrouve les fragments
épars dans l'ouvrage ou. il s'est documenté.L'Arc de Civa ramasse
en trente stances un millier de vers du Ramayana. Le poeme
d'Iiélene est fait avec des morceaux empruntés a une demi-doudouzaine de poetes grecs ou latins. Les quatorze vers du sonnet
intitulé le Combat Homérique ont été glanés dans trois chants
del' Iliade. Certains poémes espagnols sont des centons du Romancero. Comment les piéces sont choisies et ajustées, avec quel art
cela est fait, nous aurons a y revenir. Pour le moment, tout ce
que nous voulons observer, c'est que cela n'est pas fait de rien,
et que si les tableaux que nous présente Leconte de Lisie nous
frappent par leur relief et par leur couleur, et s'ils nous entrent,
comme on dit, dans les yeux, c'est qu'il se mele, dans leur composition, a l'intuition poétique, un fort élément de réalité.
En meme temps qu'elle a donné de la solidité ason pittoresque,
l'érudition lui a donné aussi de la variété. Puisant pour chaque
poéme a une source difiérente, et suivant ordinairement d'assez
pres le texte dont il s'inspirait, Leconte de Lisie avait quelques
chances de tracer de chaque pays, de chaque époque, de chaque
race, une image qui apparttnt en propre a ce pays, a cette époque,
a cette race, et ne se confondit pas a vec les images voisines dans
un archaisme vague ou un exotisme banal. On sait comment,
pour mettre de la couleur sur ses Orientales, Rugo avait composé
5a palette de tous les souvenirs qui s'étaient, au hasard de ses
lectores, déposés dans sa mémoire, amalgamant Turquie, Arabie
Perse, voire meme Grece et Espagne, dans la peinture d'un Orient
imaginaire. Les tableaux que l'on rencontre chez Leconte de
Lisie de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, se distinguent au premier
eoup d'reil par des traits particuliers et une physionomie originale.
Lisez -seulement dix vers de {:unacépa :

I'Histoire de la dominalion des Arabes en Égyple el en Portugal,
rédigée sur l'Iiisloire lraduile de l'arabe en espagnol de M. Joseph
Conde par M. de Marles, pouvait !ni en imposer par la longueur

de son titre et le luxe de garanties qu'elle semblait ofTrir, il n'avait
aucune illusion a se faire sur la valeur scientifique du Foyer
Breton d'Émile Souvestre ou du Monde Anlédiluvien de Ludovic
de Cailleux. Et cela luí importait sans doute moins qu'on ne l'a
cru et qu'il n'a voulu le faire croire lui-meme. Et, en somme,
il avait raison. Poete, il faisait son méti.er de poete. Ce qu'if
demandait aux livres d'apres lesquels il travaillait, ce n'était
pas des documents pour écrire l'histoire, mais le choc qui ébranIait son imagination et les matériaux dont il avait besoin pour
batir une ceuvre beaucoup moins objective et impersonnelle
qu'il ne l'a affirmé, comme nous le verrons tout a l'heure.
Je ne veux pas dire, toutefois, que cette érudition, - toute
discussion sur saqualitémise a part,-n'ait conféré a Iapoésie de
Leconte de Lisle des mérites que sans cela elle n'aurait pas eus.
Elle a donné aux représentations, ou, si l'on veut, aux recons-•
titutions qu'il a tentées d'un passé lointain, une cohérence, une
tenue, une uniLé que noLre Iittérature n'avait pas encore connues.
Il y avait, lorsqu'il publia ses premiers poemes, trente a quarante ans que nos poetes s'essayaieµt a faire, - pour appeler les
choses par leur nom, - de la couleur Iocale. lis y apportaient,
comme on sait, un zele aussi ardent que médiocrement éclairé.
Je ne parle pas des écrivains de dixieme ordre, qui, quoi qu'ils
fassent, le font mal. Je ne parle pas non plus des fantaisistes
a la maniere d'Alfred de Musset, qui, ayant découvert assez vite
le secret du procédé, professaient a son égard,- je vous renvoie
a Namouna, - le scepticisme le plus irrévérencieux, et s'ils
brossaient un décor italien ou espagnol, s'ils encadraient leurs
créations dans les montagnes du Tyrol ou l'enceinte d'une vieille
petite ville allemande, ne se donnaient pas la peine de chercher
ailleurs qu'en eux-memes les éléments de leurs tableaux. Je
pense aux mattres du genre, au Víctor Rugo des Orientales,
et au Víctor Rugo de Notre-Dame, et au Víctor Rugo de Ruy Bias,
et meme au Víctor Rugo de LaLégende des Siecles. En dépit des

Sous la varangue basse, aupres de son flguier,
Le Richi vénérable acheve de prier. ·
Sur ses bras d'ambre jaune il abaisse sa manche
Noue ~utour de ses reins la mousseline blanche,
Et cro1sant sos deux pieds sous sa cuisse l'ceil clos
Immobile et muet il médite en repos.
'
·
Sa temme a pas légers vient poser sur sa natte
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;
Puis elle se retire et va manger A part...

�62

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

· Lisez maintenant une strophe ou deux de la Vérandah :
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,.
Dans l'air tiede embaumé de l'odeur des jasmms,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane foyale, immo~ile, repose,
.
Derriere son col brun cro1sant ses belles mams,
J)ans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins
Sous les treillis d'argent de la vérandah'close.

.

'

Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor,
Sur les.coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
La branche du hfika róde comme un reptile
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'am~re arrondi baise encor.

Et lisez enfin ces quatre stances, prises dans l' Apoihéose de
Mouga-Al-Kébyr :
Voici. Le Dyouan s'ouvre. De place en place
Chaque verset du livre, aux parois incrusté,
En lettres de cristal et d'argent s'entrelace
Du sol jusqu'a la vofite et sans fin répété.
Sous le manteau de laine et la cotte de mames
Et le cimier d'ou sort le fer d'épieu carré, .
Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes ta11les
Autour de Soulyman,l'Ommyade sacré.
Les Imans de la Mekke, immobiles et graves, ·
Sont la l'écharpe verte enroulée au front ras,
Et les chefs des tribus chasseresses d'esclaves
Dont le soleil d'f:gypte a corrodé les bras.
Au fond, vHus d'acier, debout contre les portes,
De noirs Éthiopiens semblent, silencieux,
Des spectres de guerriers dont les a.mes sont mortes,
Sauf qu'un éclair rapide illumine leurs yeux.

N'est-il pas vrai, malgré un air de parenté indéniable entre ces
trois formes de la civilisation orientale, qu'on se sent a chaque
fois transporté dans un monde nouveau, et que par l'abondance,
et la p'récision, et l'originalité des détails, chacun de ces tableaux
exclut l'impression qu'il ait été fait de chic.
·
La recherche de l'exactitude a ses avantages, meme pour un
poete ; elle a aussi ses inconvénients. 11 arrive notamment qu'elle
se fasse trop sentir. L'auteur, plein de son sujet, la mémoire
obsédée de tous les traits pittoresques, suggestifs, curieux, qu'il
a notés dans ses livres, ne peut se résoudre aux sacrifices nécessaires et ne vous fait grace d'aucun. De la parfois une surcharge
dont le lecteur est accablé. C'est surtout quand il rapporte les
traditions des peuplades primitives que Leconte de Lisie, cédant

63

a l'attrait puissant qu'exerce sur lui le mystere des origines, se
laisse facilement entrainer. Voyez dans Khiron toute l'histoire,
d'ailleurs contestable, des inva·sions doriennes dans la Grece
pélasgique. Voyez dans le Massacre de Mona le récit des migrations des Kymris. Voyez, dans la Légende des Nornes, les contes
sans fin que font les trois vieilles assises sur les racines du frene
Yggdrasill. Ou bien encore, c'est quand il énumere les horreurs,
les calamités, les violences et les turpitudes des plus sombres
époques du Moyen Age que sa verve ne sait pJus borner son
cours. Quelles que soient la beauté des vers et !a vigueur des
peintures, il faut s'y reprendre a plusieurs fois pour achever des
morceaux, comme le Corbeau, Hiéronymus ou les Paraboles de
Dom Guy, et on en vient a souhaiter, tandis que roulent d'un
flot égal, avec un fracas uniforme, ces tirades interminables,
que l'auteur fut plus concis, ou qu'il fut moins savant.
.
L'abus de I'érudition ne produit pas seulement la lassitude ; il
engendre l'obscurité. Pour comprendre les poemes mythologiques
et historiques de Leconte de Lisie, il faudrait souvent etre aussi
informé que l'auteur Iui-meme, connattre les sources ou il puise,
avoir Ju les Iivres qu'il a Ius. La priere védique pour les morls,
par exemple, n'est pleinement intelligible, j'entends dans son sens
, littéral, que si le lecteur a quelque teinture.du Rig-Véda. Parfois
le contexte apporte une suffisante clarté ; parfois aussi il ne
fournit que peu de lumiere. Faute d'un.e annotation que le poete
ne pouvait guere, sans tomber dans le pédantisme, mettre au bas
-0u a 1~ suite de ses vers, nous en sommes réduits a charger notre
mémoire de termes étrangers dont la signification nous échappe,
ou .d'allusions dont nous ne saisissons pas la portée. Ajoutez
que la préoccupation de I' exactitude dégénere en prédilection
pour l'insolite et pour le bizarre. La question des noms propres,
en particulier, tient dans la poésie de Ceconte de Lisie une place
qu'on ne peut s'empecher de trouver un peu excessive. 11
semble que fa été pour lui la grande affaire, et le témoignage le
plus éclatant de son esprit scientifique, que d'appeler ses héros
des noms les plus dissemblables de ceux sous lesquels on les
com:~ait ordi1:1airement. !I luí est meme arrivé de changer a
plus1eurs reprises sa mamere de les écrire. Assurément il était
lé~itime d_'y apporter une attention méticuleuse, quand il s'agissa1t des d1e~x de la Grece, qu'il était índispensable de distinguer,
~n Ie~r resbtuant leurs appellations authentiques, des dieux de
1 Itahe avec Iesquels on les avait trop-longtemps confondus. Mais
on :reut ~e de~ander quel intéret et quel avantage il pouvait y
avo1r a d1re Surya au lieu de Sourya, Nurmahal au Iieu de Nour-

�7

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65

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

t l'on sourit volontiers des efforts réitérés faits par le
mahal e
·
t
poete pour donner au nom de Cai:n, devenu s_uc~ess1vemen sous .
sa plume Kain, puis Qain, un aspect qui fut suffisamment
barbare a nos yeux.

•
••

Le lecteur aurait tort, néanmoins, de se laisser rebuter I.'ªr ces
dehors un peu rébarbatifs de la poésie de Lecont~ de_ L1~le. A
regarder de plus pres, il s'apercevra que cet appar~il scientifiqu_e
répond a une intention plus profonde que le souc1, as_sez puéril
en'somme de l'exactitude matérielle ou de la oorrection orthographique'. Si l'auteur nous surprend par des, détails s~nguliers
et des dénominations inattendues, c'est que des lepremierab?rd
il veut que nous nous sentions tra_nspor~és hors de D:otre sphere,
que nous ayons l'impression quas1 phys1que _de la d1fférence des
milieux et des époques. Mais il se propose b1~~ de ~e ~as s'en
tenir la. II veut nous faire pénétrer avec lm Jusq? a l ame des
temps passés e~ _des races_ ~s~aru~s .•Pour réuss~r dans,. cet~
entreprise, il falla1t, nous d1sa1t-1!"lm-meme, ;rnn mira~le d mtm
tion ». Ce miracle, lui a-t-il été donn~. d~ 1 accom~hr ? On ne
saurait s'attendre, évidemment, a ce qu 11 ait pous~é JUS~ue ~ans
le dernier détail la psychologie tles peuples. Ce n aura1t pu et~
qu'au détriment de la poésie e~_de I'ar_t. M?ins exigeants que lm,
nous ne demanderons pas « qu 11 se s01t fa1t touratourlecontemporain de chaque époque et qu'il y ait revécu exclusiv~ment.. »
II nous suffira qu'il en ait rendu exactemen~ la phys1o~om1e
générale, qu'il ait démelé avec jus~esse e~ ~ouhgné avec VIgueur
les traits dominants et le caractere ongmal de chacune des
grandes races ou des grandes civilisations auxqueiles il a demandé
le sujet de ses tableaux.
. .
.
.
.
.
L'Inde, soit légendaire, s01t h1stonque, lm a fourm le SUJ~t de
quelques-uns de ses plus beaux poemes. Pays étrange, qm rassemble en lui les plus étonnants contrastes : ardeu~ s~nsuelle et
extase mystique, voluptés savant_es et extraordmaires_ macérations. 11 semble que personne n'y fasse grand cas de la vte, de la
vie des au tres aussi. bien que de la sienne. La, passi?n, so~s ce
climat de feu, s'exaspere et va facilemen~ jusqu au cr1me. DJihanGuir, le maharajah de Lahore, s'est épr1s, a entendre monte~ ~a
voix dans l'air nocturne, de la blanche Nurmahal, l'ép?use d,~hKhan, que la guerre retient au loin. Et Nurmahal a 3ur~ d etre
fidele ; mais elle est faible, mais elle est femme ; elle a1me ~es
richesses1 les grandeurs, le luxe, les fetes, la soie et l'or? l~s saphirs
et les diamants. Elle ne résiste pas au penchant qui l entratne.

Mais pour éviter de commettre un parjure, elle commence par
se débarrasser d'Ali-Khan :
Par un coup de poignard a la fois reine et veuve,

elle pourra s'asseoir aux cótés de Djhan-Guir sur le tróne mongol.
Le vieux nabab d'Arkate, Mohhammed, est le mari tresamoureux
d'une trop jeune femme. « Défie-toi, lui souffie le fakir accroupi
ases pieds:

•

Nabab Ita barbe est grise et ta prudence est jeune...
Pourquoi réchauffes-tu le yeptile en ton sein ?

Et Mohhammed regarde « le front ceint de grace etde noblesse »
l'ceil jeune et pur, la bouche trop belle pour mentir, et il ne coro~
prend qu'une chose, c'est qu'il aime, qu'il aime comme s'il avait
vingt ans: La nuit vient : au fond du palais sombre, Mohhammed
repose ; il gít immobile, roide, la gorge ouverte au milieu d'une
mare de sang. - Le roi Ambarisha ofTre aux dieux une victime
h?maine. Au moment ou le sacrifice va s'accomplir, la victime
d1sparatt, dérobée par Indra. II faut de toute nécessité ou la
retrouver, ou lui ~n substituer une autre. Apres beaucoup de
tec_herch~s, ~mbarisha rencontreun pauvrebrabme, pieuxet sage,
qm a tro1~ f1ls. II demande au brave homme de lui Iivrer, au prix
de cent m1Ile vaches grasses, un de ses enfants. Mais le vieillard
ne veut pas céder son fils ainé, et sa femme se refuse a vendre
le plus jeune. Alors le second, &lt;;unacépa, se leve. II se dévoue.
II ·?em_ande seulement un jour de grace, pour dire adieu a celle"
qu Il_ a1me, a la fleur de son printemps, la tendre et pure &lt;;anta.
II lm_ annonce qu'il va mourir. La vierge aussitélt déclare qu'elle
le smvra dans la mort :
Tu veux mouru, dit-elle, et tu m'aimes l Eh bien
Le couteau dans ton cceur rencontrera le mien f '
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-iJs voir encore
L? monde s:éveill~r, &lt;!,ésert achaque aurore f
e, est par. to1.qu_e I ore11le _ouverte _aux bruits joyeux,
J écouta1s les 01seaux qui chanta1ent dans les cieux
Par toi que la verdeur de la vallée enivre
'
Par toi que je respire et qu'il m'est doux de vivre...

Et ~l ~e dépend point d'el~e que son sacrifice ne soit accepté. V_alm1k1, l_e poete 1mmortel, Iui, est tres vieux. II a cent ans. Sa
v1e est pleme, son ceuvre est faite. II monte au sommet de l'Himavat, il s:arr~te ~o~s levaste Figuier verdoyant l'hiver comme l'été.
!mmob1le, Il Ia1sse une d_erniere tois ses yeux se fixer sur le monde,
Il se plonge dans la glo1re de Brahma. Et tandis qu'il est perdu
5

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67

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

dans cette extase surhumaine, par centaines, par milliers, par
millions, de blanches fourmis grimpent a l'assaut de son corps.

la favorito de Pallas Athéné, « la Cité surhumaine l&gt;, « la Fleur
magnifique des a.ges ll, que le poete voit, dans l'aurore et l'azur,
monter aux cieux élargis, et s'épanouir sur le monde enchanté,

Elles couvrent s.es pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent rongent la chair, pénetrent par les yeux
Dans la Joncavité du era.ne spacieux,
.
S'engoultrent dans la bouche ouverte et v1olette,

et de ce qui fut Valmiki, l'immortel poete, elles ne laissent qu'un
squelette roide,
Planté sur l'Himavat comme un dieu sur l'autel.

La Grece connatt,elle aussi,les passions qui tou~mententl'homme.
Elles sont de tous les temps et de tous les chmats. Lecont~ d~
Lisie nous montre Clytemnestre féroce, Hélene sensuelle, N1~be
orgueilleuse. Mais de cette terre _heureu~e, ou la race humame
s'est ép-anouie plus librement qu'a1lleurs, 11 a r~tenu d~ préférence
des images riantes. Les dieux y sont tout ~res de I h_omme, et
J'homme s'y sent presque au rang des d1eux. Les 1~mortels
aiment les femmes de la terre, et les nymphes ne crment pas
s'abaisser en poursuivant de beaux jeun_es hommes_ d'une t~ndresse que ceux-ci n'accueillent pas tou1ours. La v1e est facile,
les mreurs sont douces :
Ni sanglants autels, ni rites barbares,
Les cheveux noués d'un líen de fleurs,
Une Ionienne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des cithares.

Sans doute la Grece a produit en foule guerriers _héroi'ques et
navigateurs aventureux ; mais, pour Leconte de Lisie, e~le est
surtout la patrie de l'intelligence et des_ arts, le sanct~a1re de~
Muses, dont il évoque a la fin del' Apollonide le .chceur maJestueux.
Nous sommes les Vierges sacrées,
Délices du vaste univers, .
Aux mitres d'or, aux ~aur~ers verts,
Aux lévres toujours mspir~.
L'homme éphémere et souc1_eux
Et l'Ouranide au fond des c1eux
Sont illuminés de nos flammes,
Et parfois nous réjouissons
De nos immortelles chansons
Le noir Hades oú sont les §mes !...
A travers la nue infinie
Et la fuite sans fin des temps,
Le chceur des astres éclat~nts
Se soumet a notre harmorne.. ,

Les Muses sont !'ame du monde. Mais leur séjour préféré, c'ést

..

La ville des Héros, des Chanteurs et des Sages,
Le,Temple éblouissant de la sainte Beauté.

Quel contraste entre cette lumineuse vision et les tableaux
que Leconte de Lisie a retracés du monde barbare 1 Dans ces
dures contrées du Nord, glacées de neige ou noyées de brume,
l'homme est sauvage comme la_ nature. Les corp::s sont robustes,
et les ames violentes. Point de dissimulation, de perfidies ni de
ruses: le sang .monte a la tete, le geste devanee la parole ; les
passions dominantes sont la haine jalouse et la soif de la vengeance. Ici, nul renoncement a la vie, mais le parfait mépris
de la mort. II est beau de mourir en combattant, d'épuiser d'un
seul coup, la part d'existence assignée a chacuri, d'.entrer joyeusement dans un autre monde. Hialmar est couché sur le champ
de bataille ; son casque est rompu, son armure est trouée, ses
yeux saignent ; il rassemble ses forces pour appeler a luí le corbeau
qui tout a l'heure dévorera son cadavre :
Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon creur tout chaud a la filie d'Ylmer..•
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'~i fait mon temps. Buvez, ó loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir, parmi les Dieux, dans le soleil l

Ceux qui sont morts laissent un devoir a ceux qui restent.
A défaut des hommes, les femmes se leveront pour venger
l'époux ou le pere tombés. Hervor court au tertre sous Jeque!
repose Angantyr, elle réveille son pere dans la tombe, elle réclame
l'épée que le héros égorgé a emportée avec lui:
Anga!1tyr l Anga!ltyr' l rends-moi mon héritage.
Ne fa1s pas cette mJure a tarace, ó guerrier l
De ravir a ma soif le sang du meurtrier...

. De ~elle~ héroi'nes, quand elles aiment, sont plus portées a la
Jalo-usie 9u a la tendresse. Et elles l'exercent avec des raffinements
de féroc1té. Brunhild ne s'en prend pas. a sa rivale Gudruna · elle
frappe le roi Sigurd, qu'elle aime et qui l'a délaissée po~r la
Franke.
Voila ce quej'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée l
Pleure, veille, languis et blaspheme á ton tour l

�1

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ffiUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

qu'au rooment roeme, elle se tue sur le corps de
l'infidele qu'elle a poignardé.
.
Ces ames barbares sont aussi des ames e~~antmes : elles
se plaisent aux contes merveilleux, au~ tr~d1tions venu~s de
génération en génération des a'ieux lomtams ; _elles s attachent passionnément au culte qu'elles ont hér1té de _leurs
peres. Survienne une religion nouvelle, a l'appel _de leurs pret~es,
elles opposeront dieu a dieu dans une lutte mégale, ou bie~,
voyant la résistance impossible et ne se sentant plus de ra1sons de vivre, elles se laisseront comme les Celtes de Mona, ~vec
une indifférence dédaigneuse, massacrer par leurs n:ieurtriers.
Leconte de Lisie les regarde avec une visib~e ~y~pathie opposer
un supreme obstacle a la di_ffusion di_i Chnstiamsme. Le temps
viendra pourtant ou les dermersrécalc1trants auront r_egu le b~pt'me 011 l'Occident tout entier s'inclinera sous la 101 du Christ.
Itor~ commenceront les Siecles M audils, comme le poete les appelle:

mins, en quete d'_h?rribles nourritures, cette tres noble dame qui,
dans sa grande p1tié pour leurs souffrances, croit fermement faire
un a_cte de cha,rité en mettant le feu aux quatre coins de la grange
ou s1x cents d entre eux ont trouvé un refuge, et en les expédiant
au plus vite et d'un seul coup en l'autre monde :

68

n est vrai

Hideux siecles de foi, de lepre et ~e Cai_nine,
Que le reflet sanglant des büchers 1Uumme,
Siecles de désespoir, de peste et de haut mal 1. ••

ª.

Siecles du serf ~nchatné a la glebe, du J uif torturé petit feu, des
hérétiques scellés dans les murs ; siecles ducenoble sire aux aguets
sur sa tour», pret a descendre de son ~ire féodale pourrangonner
le marchand qui passe ; siecles du goup11lon, du froc, de la cagoule,
de l'estrapade et des chevalets ; siecles d'égorgeurs, de taches,
et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l'humanité.

Ent,:e les sept monts de Rome se dresse et grandit
Une bete écarlate ayant dix mille gueules,
Qui dilate sur les continents et lamer
L'arsenal monstrueux de ·ses griffes de fer.

Ce monstre qu'on dirait sorti de I'Apocalypse, c'est l'Égli~e
catholique instrument d'oppression sur les corps et de tyranme
sur les a~es. La papauté toute-puissante tient_ le monde en
servage· par la crainte de l'enfer, et courbe a ses pieds les peuples
et les empereurs. Sous cette domination insurmontable, la chrétienté est livrée en proie a la misere et" au fanatisme : roisere
morale autant que matérielle ; fanatisme sincere, mais dont
la sincérité n'est qu'une preuve plus lamentable de l'égareJ?,ent
auquel s'est abandonné l'esprit humain. Témoin, en un temps de
famine, ou les pauvres paysans vaguent le long des grands che-

Tous passerent ainsi dans leur éternité
Prompte mort, d'une paix bienheureusé suivie...

Aussi le poete voit-il poindre avec joie l'aube de ce xve siecle
qui marquera le déclin de la théocratie. 11 fait, en de truculentes
par~boles, dire par _Dom Guy, le prieur de la bonne abbaye de
Clairvaux, leurs véntés aux antipapes qui se disputent la· chaire
de saint Pierre, aux reines qui se roulent dans la débauche aux
roí~ qui font de la terre un lieu de boucherie, aux moines goi~fres
et 1vrognes, aux hommes de lucre qui changent la maison divine
en_ une caver~e de v:oieurs, a toute cette engeance maudite que le
ro1 Jésus-Chnst remera au dernier jour. 11 s'incline avec admiration devant les preroiers martyrs de la libre pensée qui sur le
bO.cher ou ils sont mordus par la flamme, trouve~t en~ore la
force d~ ~e redresser intrépidement et de narguer leurs bourreaux.
La V1s1on du Moyen Age que Leconte de Lisie nous offre est
un_e visi~n ?'enfer. Est-il nécessaire de souligner ·ce qu'un parti
pns auss1 v10l~nt co~porte d'e~agération, d'injustice et de fausset~ ? Cert:s, d sera1t tout auss! excessif de faire de cette longue
péno~e, ag1tée par des guerres interminables, éprouvée par des
calam1tés _de toute sorte, une réalisation de l'age d'or. A supposer
que certams de_ nos contemporains expriment parfois quelque
regret de n'avo1r_ pas vé?u ~ails ce bon vieux temps, c'est un
regret to_ut platom~ue, et d n est personne qui forme sérieusement
le ~ouha1t de I_e vo1r revenir. Est-ce une raison pour n'en parler
qu avec mépns et avec horreur ? Tout en admirant la vigueur
avec laquelle Leconte ~e Lisie a brossé les tableaux qu'il nous
e~ donne, on est en dro1t ~e se plaindre qu~il les ait systématiquement poussés au no1r. Avec beaucoup de violences . de
souffrances, de brutalité et d'iniquité il y a eu en ce rude te~ps
de 1:ent_housiasme, de la beauté, d~ la vert~, de la grandeur:
11 ~ était ~as per~is, apr~s 1850, a qui que ce ftit, meme a un
poete, de ~ en t~mr a une 1mpression si sommaire. Pour invoquer
une autorité qui ne saurait etre suspecte, Leconte de Lisle aurait
pu -trouver dans I'Hi~loire de Michelet les éléments d'une pein}te pl1_1s exac~e, des lignes plus justes et des couleurs plus vraies.
d aurait _appris tout au moins a parler avec une pitié fraternelle
e ce « trIS_te enfant arraché des entrailles meme du Christianisme,

�70

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui naquit dans les )armes, qui grandit dans la priere etla re:verie,
dans )es angoisses du cceur! qui _mo~rut sans ac_hever nen »,
maís qui« nous a laissé de lui un s1 po1gnant souvemr, que toutes
les joies, toutcs les grandeurs des ages modern~s ne su~ront pas A
nous consoler ». Il a préfété s'en tenír a Volta1re et a I Essai_ sur
les Mreurs. II s'était, pendant son adolescence a Bo~rbon,, tmbu
de ces opínions surannées : il y demeura fidele Jusqu a ~es
derniers jours. En 1872, il publiait so?s !ª forme ~•une pet1~e
brochure, aujourd'hui tres rare, une Hisloire populair~ du Chr1stianisme. II avertit lui-meme son lecteur que ce n est pas la
« un travail de critique et de discussion ». Entendez que c'est
une ceuvre de partialíté et de haine. II y résume en f~rm~les
tranchantcs les jugements que ses vers d~veloppent en d1atnbes
éloquentes et passionnées. Le pape Gré~o1re l~ Gra_nd est présenté
comme un des plus redoutables ennem1s de I espnt ,: « ª?cun d~s
Conquérants Barbares qui s'étaient emparés_ de I Itahe n_e f1t
plus de ;nal que Iui a l'in_telligence _humame ». Le xe s1écle,
_ qui est le siécle constituLJf de la soc1é~é féodale - est caractérisé « cornme le plus ignare, le plusstup1deme~,tréroce e~leplus
brutalement corrompu de tous les siécles de I ere ~hrétien~e. ))
Au moins, Louis IX, dont l'Église a fait un de ses samts, 1:1a1s_ en
qui la France voít une des plus grandes figures de son h1stoire,
trouvera-t-il grace devant !'inflexible sévéríté de l'auteur ?
II est loué mais il est loué de telle sorte que l'éloge est pr~sque
plus insul~nt que le blame. &lt;&lt; Saint Louis était un homme Juste,
généreux, plein d'honneur et d'héroisme. C'_est ~e plus btau
caractere du xme siécle. Les grandes vertus lui éla1e~t pro_pres,
ses vices étaient chrétiens. &gt;) Et pour conclure : « Le Chr1stiamsme,
et il faut entendre par la toutes les communions chrétiennes,
depuis le catholícisme romain jus_qu'a~x plus infi~es se~tes protestantes ou schismatiques, na Jama1s exercé qu une mfluence
déplorable sur les intelligen~es et les m°:_urs. »
telles affirmations portent leur réfutat10n en elles-memes: S1 elle~ pr~u_vent
quelque chose, c'est jusqu'a que! point pass10~ anb-religieuse
peut rétrécir et aveugler un grand espnt. Au pomt de vue proprement littéraire, nous en concluron_s par su~~rott que Le~~nte
de Lisie n'était guére en état de remphr la d_ermere des cond1t10ns
qu'il imposait a l'auteur d'une épopée cychque embrassant_ dans
son largc développement l'hu1;fla~lé to~t. entiére, et que s1 l'on
peut reprocher a quelqu'un d avo1r cho!s1, dans le pass?, «. des
thémes propres au développement des ~dées et des asp!rabons
du temps ou il vivait en réalité »,_ c'~st bien ~u poéte qui a g~té
une partie de son ceuvre, et ,.qui n en aura1t pas été la moms

pe

!ª

1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

71

neuve et la moins attraya~te, en y iníusant le philosophisme du
xvme siécle et l'anticléricalisme du x,xe.
Est-ce a dire que ce contempteur du MoyenAge professe pour
les temps modernes une admiration sans bornes,ouqu'il ait une
confiance illimitée dans )'avenir qui s'ouvre devant le genre
humain ? S'il a nourri, a une certaine époque de sa vie, des illusions de cette sorLe, elles se sont dissipées assez vite, et il a pris
soin lui-meme, - nous avons pu le constater déja, - d'efTacer
presque touLes les traces qui auraient pu en subsister dans son
ceuvre. La civilisation actuelle ne luí inspire pas moins d'horreur
que la société féodale. « Depuis Homére, Eschyle et Sophocle,
déclare la préface des Poemes Anliques,... la décadence et la
barbarie ont envahi )'esprit humain. &gt;) On s'attendrait qu 'il
saluat avec enthousiasme la nenaissance, qui remit les intelligences a l'école des mattres antiques. II n'en est rien. A partir
du xv1e siécle, il cesse de s'intéresser a l'histoire de l'humanité.
Seuls, obtienncnt de lui quelque marque d'attention et unesymp_athie non déguisée les représentants attardés des races primitives, les sauvages qui, dans la prairie américaine ou sur quelque tlot de la Polynésie, perpétuent cette alternance d'activité
violente et d'indolente songerie, qui fut sans doute, aux temps
préhistoriques, la loi de la vie humaine. II met une visible complaisance a décrire,
Assis contre Je tronc géant d'un sycomore
Le cou roide, les yeux clos, comme s'il dormait,

une plume d'ara, jaune et rouge,au sommet du crane, et le calumet
aux lévres, le dernier Sagamore des Florides, le sachem tatoué
~'ocre et de vermillon, immobile, étrange et beau comme une
1dole rouge ; - ou bien encore le dernier des Maourys, le vieux
Mangeur d'hommes, unique débris d'une race turbulente et
guerriére, qui boit l'oubli dans l'eau de feu, et s'en va le Ion,., de
0
la plage, la tete basse et les deux bras pendants,
FantOme du passé, silencieuse image
D'un peupJe mort, fauché par la flamme et le fer.

Q~ant aux représentants des races dites supérieures, ces blancs
qui prétendent faire la loi a l'univers il n'a pour eux - et il ne
'
se gene pas pour le leur dire, - que le'plus complet mépris
:

.

Vous vivez !Achement sans réve sans dessein
Plus vieux, plus décrépits que la terre infécond~
Ch:Hrés des le berceau par le siecle assassin
'
De tou te passion vigoureuse et profonde.

...

�72

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ils n'en ont qu'une, et la pl1;1s basse et la plus vile de toutes,
l'appétit des richesses, la soif de l'or. Mais la destruction guette
ce monde de corruption et de boue : « Les temps ne sont pas
loin », s'écrie le poete,
Ou, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Vous mourrez betement en emplissant vos pocbes.

Et ce sera la fin. « La voix sinistre des vivants &gt;&gt; se taira sur
la surface de la terre, et le globe pulvérisé ira fertiliser de ses
innommables restes

Philosophie de 1'Esprit
Cours de 11. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslitut, Pro/esseur á la Sorbonne._

Les sillons de l'espace ou fermentent ~es mondes.
CINQUIEME LE{:ON

Ainsi le poete a constaté le néant des dieux; ~la lancé l'ana~héme
aux hommes ; il ne nous reste plus, pour épu1ser sa concept10n de
l'univers, qu'a nous demander ce qu'il pense de la nature.
(d suiure.)

Les bases spéculatives du dynamisme.

J'ai indiqué des ma premiere legon que, dans un cours comme
celui-ci, destiné 11. !'examen des grandes directions. de la pensée
philosophique, le point délicat, ou la critique doit exercer une
surveillance rigoureuse, consiste dans la distinction meme et dans
la position initiale des doctrines. II faut done, en abordant la
seconde partie de ces ét.udes, consacrée au dynamisme spiritualiste, que je m'eíTorce de mettre en lumiere ce qu'il représente
a travers l'histoire, en quoi il correspond a une aspiration constante de la pensée humaine.
A cet égard, je trouve un appui précieux dans le Vocabulaire
philosophique, dont M. Lalande est en train d'achever la publication. En particulier, je citerai quelques formules tres frappantes des observations suggérées a Jules Lachelier par la critique de M. Lalande sur le mot Spirilualisme : « Au point de
vue purement spéculatif, l'opposition la plus profonde est peutetre entre le mécanisme et la vie ». Et Jules Lachelier ajoute :
« On ne peut parler trop séverement du mal que Descartes a
fait a la philosophie , en substituant sa doctrine a celle
d' Aristote. n
Je prévois, quant a moi, que nous aurons occasion d'en appeler d'un semblable jugement, et d'invoquer meme la dialecti&lt;¡ue i_déaliste de Jules Lachelier pour donner au Cogito son interprétat1on la plus profonde et la plus féconde. Mais, pour le moment, n?us avons a faire sortir de ces formules la lumiére qui
nous gu1dera vers notre but. II y a une antithése Aristote-Descarles, et qui a survécu au triomphe du cartésianisme. Descartes
a cr~ travailler pour la cause du spiritualisme, en faisant rentrer
la vie dans le cadre du mécanisme ; en réalité, il aurait bien

�74

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plutot servi les intérets du matérialisme. Aussi serait-ce déja
un progres pour la philosophie de }'esprit que d'avoir suspendu
le mécanisme aux causes finales et aux forces psychiques, ainsi
que l'a fait Leibniz ; mais ce sera encore un plus grand progres
d'établir que la vie est d'un ordre autre que la matiére, qu'elle
a un rythme original qui la rend inaccessible aux prises de I'intelligence, qu~elle releve de la conscience, ainsi que l'a fait
M.Bergson.
Tels sont les différents points que je vais essayer d'éclaircir
aujourd'hui.
La base du spiritualisme, c'estlaconception de l'ame. Or, chez
Descartes, l'ame est res cogilans, et elle n'est que cela. Pour
Aristote, c'est bien l'ame qui pense, et puisque la pensée abstraite s'appuie sur l'iruagination, c'est bien !'ame qui sent ; mais
pensée et sentiment ne constituent pas les fonctions essentielles,
fondamentales, de l'ame ; les plantes ont une ame, et pourtant
on ne peut pas dire qu'elles sentent ou qu'elles pensent. Que se
passe-t-il done en elles, qui réclame, qui atteste la présence
de l'ame ? C'est un mouvement de croissance, vers une forme
d~terminée, un processus de maturation qui a son rythme parfa1tement défini, une yivt,ni; suh'.ie d'une 96op&amp;..
En nous plagant sur le terrain de la biologie végétale, nous
avons chance de saisir l'intuition centrale du spiritualisme
aristotélicien, d'ou nous pourrons descendre dans le domaine
proprement physique, et nous élever au domaine proprement
psychologique: Partout, en effet, pour Aristote, le probleme est
posé de la meme fagon. Ce dont il s'agit de rendre compte,
ce ,~'est pas. des phénomenes considérés quanlitalivement, en tant
qu Ils occup,ent une p.artie plus ou moins grande de l'espace,
en tant qu 11s se succedent dans le temps, mais de l'ensemble
qualitalif qu'ils forment, de l'ordonnance qu'ils présentent, de
l'harmonie interne par quoi ils nous donnent le spectacle du
monde, du K6crp.o,;. De la l'inadéquation de l'atomisme Aristote appréciait la rigueur rationnelle de la science dé'mocrit~enne ; mais il ne croyait pas que le mode proposé d'explicafao!1 répondtt aux exigences de l'expérience, car un mouvement
qm ~e ?ontinuerait de lui-meme irait a l'infini, ce qui est en contrad1ction manifeste avec la réalité. D'autre part, les résultats
du concours et du choc des atomes seraient des résultanles au
sens propre du mot, c'est-a-dire des agrégats et des événements
~~lconques, qui n'offriraient pas cette régularité et cette périod1c1té dont nous sommes les témoins, qui ne se preteraient ni
aux lignes simples d'une classification ni aux émotions esthé-

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

75

tiques de la contemplation. Quand une plante se développe,
nous voyons bien qu'elle augmente de volume, et nous pouvons
dire assurément que de nouvelles particules de matiere viennent
s'ajouter a elle ; mais une addition purement mécanique ne nous
éclaire pas sur ce que nous désirons expliquer : comment le terme
de ce développement est l'apparition de la pl;mte dans la plénitude et la perfection de son type, avec une taille, une proportion des organes, une durée, qui se retrouvent telles quelles dans
les végétaux de meme espece, qui se conservent de génération en
génération. La nature vivante est un mystere impénétrable pour
qui prétend résoudre le composé a venir dans les composants
déja donnés ; elle se dévoile au terme de son processus, par la
fin qu'elle réalise, et c'est en remontant le cours du temps, en
renversant l'ordre de l'apparition, que l'on atteint l'ordre de la
produclion. La cause qui fait de la plante ce qu'elle est, c'est ce
qui contenait déjd en soi cette réalisation, qui a communiqué a la
graine le pouvoir de devenir le végétal en acle, c'est l'lv-tElExda.
Cette conception de la causalité s'explicite d'elle-meme lorsqu'on l'applique a une reuvre d'art; car, ici, les différents moments
sont donnés a part les uns des autres : le marbre sur lequel le
sculpteur travaille et les coups de ciseau successifs qui en dégagent
la statue ; la forme qui se révele pour les témoins a l'achevement
mais qui préexistait dans l'esprit de l'artiste, et la fin en vue de
Iaquelle il a travaillé. Dans la nature, les causes sont immanentes
a la matiere meme du devenir, comme il arrive d'ailleurs chez
l'homme en cert_aines circonstances accidentelles, par exemple,
chez le médecin qui se soigne lui-meme. L'etre vivant est l'artisan, le sculpteur de soi ; !'ame est en luí ce qui informe le córps,
ce qui le nourrit et le conserve dans la spécificité de son type.
De cette parenté entre la nature et l'art, qui a été l'un des
themes principaux du romantisme, Aristote a eu le sentiment
tres net. Je vous rappelle seulement ':In passage de la Physique :
. Si doi:ic les choses artificielles son! produites en vue de quelque «;hose,

il est év1dent que les choses de la nature le sont aussi ; car, dans les choses

a.rtificielles et dans les choses de la nature, les conséquents et les antécédents
sont entre el!JC dans le méme rapport.

Quant au car.actere anthropomorphique de cette conception,
caractére dont on voit que Platon avait pris pleine conscience,
et par le f~rneux passage du Phédon qui concerne Anaxagore,
et par le Tzmée ou la cosmogonie finaliste est présentée expressément comme une mythologie, il se dissimule chez Aristote,
sous une vision esthétique des choses qui, précisément parce

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'elle est esthétique, donne I'impression, ou si vous le préférez, l'illusion d'une intuition immédiate et spontanée. Pour un
génie d'artiste, chez un peuple d'artistes, il n'y a pas un effort
spécial a faire pour aboutir a l'animation, a la divinisation de
la nature ; ce génie et ce peuple voient directement l'ame et la
divinité dans la nature.
Telle est, dégagée des textes qui l'expriment sous une forme
abstraite, et qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours faciles a concilier, la doctrine de la vie chez Aristote.
Com~ent de cette biologie procedent tour a tour psychologie
et phys1que ? C'est ce que nous indiquerons brievement. Du moment que l'ame est forme du corps, énergie préexistant en quelque
sorte a sa réalisation, provoquant et par suite expliquant le passage de la puissance a l'acte, l'ame purement nutritive des végétaux,l'amesensitive des animaux, l'ame raisonnable des hommes
apparattront comme des fonctions successives qui occuperont
des ra~~s d? plus e_n plus élevés dans un tableau hiérarchique :
la m~bere m~rgamque _étant la puissance que l'ame nutritive
orgamse, la vie végétative étant la matiere de la vie sensitive,
laquelle se concentre a son tour dans l'activité de la pensée abstraite, jusqu'a l'acle pur, forme sans matiere, opération sans
changement, sans déplacement, ou se confondent perpétuellement le lerminus a quo et le lerminus ad quem.
. D'autre part, comment tendre compte de cette espece particubere de changeme~t qui s'opere dans l'espace, du mouvemenl
local, de la translat10n? II y a des cas ou nous voyons se succéder
la cause et l'effet, également donnés a la perception, quand,
par exemple, nous _langons un projectile. Mais ce cas semble
trop facile po~r étre intéressant, encore qu'il y ait a se préoccuper de sav01r comment le mouvement continue un certain
temps apres que la main cesse de tenir le projectile. Les mouvements ou l'on apergoit directement un moteur sont des mouvements víolenls, tandis que les mouvements n'aturels sont ceux
dont la cause est invisible : la pierre tombe .e t la fumée monte.
Or, la contrariété de ces tendances, inhérentes aux différents
corps, imp~i.que la pr~sence, et l'a~tion d'une forme qui s'exerce
sur la ~at1ere, et q~1 ~onfere, s01t aux graves, soit aux légers,
la propriété caractéristique qui les qualifie. Le but ou tend cette
forme, c'est la position dé la matiere dans son lieu naturel, qui
sera le haul ou le bas ; de telle sorte que pierre et fumée se déplacent, parce que ce sont, a littéralement parler, des corps a la
recherche de leur ame.
,
J'ai réduit cette esquisse du monde aristotélicien a ce qu'il

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

77

y avait d'essentiel pour faire apercevoir toute la portée, et de
la révolution cartésienne, et de l'effort ultérieur afin de remonter
le courant du cartésianisme, de retournera. un dynamisme dans le
domaine de la physique et de la biologie.
La cosmologie cartésienne, fondée sur le príncipe de l'inertie
et sur le príncipe de la conservation du mouvement, considere
tout phénomene comme une résullanle qui se résout intégralement dans ses composanls, a. l'aide d'une équation entre les coefficients convenablement choisis des antécédents et les coefficients des conséquents. La cause, physiquemenl parlanl, n'est
autre chose que la raison, mathématiquemenl parlanl. Des lors,
il n'y a plus lieu de faire appel a la force d'une ame qui serait
génératrice du mouvement, qui l'aménerait a sa forme : le monde
physique s'explique tout entier, pour l'intelligence, sur le niveau
des phénoménes, grace a l'application purement géométrique
des lois fondamentales. Le monde matériel est ce qui exclut la
causalité d'ordre spirituel, comme l'essence spirituelle se définit
par l'impossibilité d'un contact direct avec la matier , contact
qui aurait inévitablement pour eITet de le situer dans 11espace et
par suite d'en nier la spiritualité. L'ame n'a d'autre fonction que
de penser ; il n'y a qu'une ame : l'áme raisonnable. Propositions
qui se confirment par a prétention qu'émet Descartes d'incorporer au mécanisme (ainsi que nous l'avons vu dans notre premiere legon), le domaine de la biologie, une grande partie du domaine psychologique.
Or, Descartes en a-t-il fini avec le dynamisme aristotélicien?
Point du tout, nous l'avons dit. M0is ce qui est tout a fait curieux, c'est la íagon dont s'est opéré ce retour a l'inspiration
d'Aristote. II ne s'agit nullement de la survivance d'une tradition qui se maintiendrait, par l'effet des habitudes acquises,
en face d'une autre tradition. Leibniz accepte pleinement la conception cartésienne ou, pour mieux dire, mcderne de la science ;
il récuse, comme une régression vers la barbarie scola~tique, le
dynamisme brutal des Newtoniens·qui font de la gravitation une
qualité premiére, de l'attraction une force vérit8ble. Il ne va
pas, comme Aristote, de la vie a la matiere; mais, de l'étude méme
de _la matierc, il dégagera la nécessité de recourir a quelque chose
qm dép_asse le plan de la matíere, et de réhabiliter, suivant son
express1on, les f'&gt;rmes subslanlielles, lesenléléchies lesámes et cela
par une discussion d'ordre mathématique et méc~nique, ~n montrant que les équations cartésiennes du mouvement équations
pure:zient algébriques, ne suffisent p&amp;s ,i rendre compte des phénomenes.

�78

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Descartes avr.it ehoisi, po11r fondement d, sa cosmologie, le
chcc co:i;isidéré dans l'instant: avant le choc et a pres le chcc doit
$e retrouver le meme quantité, produit de la masse par la vitesse.
Mais les lois de Galilée sur la chute des corps ont révélé un autre
type de phénomene : un mouvement qui s'accrott avec le temps
et dont la connaissance est réservée a une autre sorte de calcul,. celui-la méme que Leihni:r constitue grace a 18 découverte
.de l'algorithme différentid. La détermination de ce mouvement
a un inst·mt donné ne fournit qu'un term" isolé dans la série,
et .·:e terme ne s'e'Cplique pas si on ne le réintear3
., pas c'ans 13
séne tout entiere, si on ne le faitp'lrtidp~r a laloi dynamique qui
est génératrice et ronstitutive de la série. Or, ~ette intégration
des ID:)uvements qui se succedent a travers le t.emps, fournit la
force vive: 1 /2 mv2 que 1 eibniz (sous 1~ forme mv11 a l'exemple tle
H uyghens) substitue, comme. inv :zriant universel, a l 'invariant
cartésien : mv.
Ainsi b fcrce, sdentifiq11ement parlant, est une inlégrale ;
au moyen de cette intégratitm, la s~ience parvient a la réalité,
par del?t le cara-:tere de rtlativité, qui est inhérent au mou·vement.
Vcici a, cet égard, une déclari&gt;tion que j'emprunte au Discours
de Mélaphysique :
·
Le mouvement, si on n'y considere que ce qu'il comprend précisément et
!or~ellement, c'est-a-dire un c~angement de place, n'est pas une chose
~nt~erement réelle,_ et quand plusieurs corps changent de situation entre eux;
il n Y est pas poss1ble de détermmer par la seule considération de ces chan~ements, ~ qui eJ?,tre e~x le mouv~ent et le repos doit étre attribué, comme
Je pourra1s_ le faire vo1r géométr1quement, si je m'y voulais arreter maintenant. Ma1s la force ~u cause prochaine de ces changements est quelque
chose d~ P!US réel, et 1~ y, a assez qe fondement pour l'a ttribuer a un corps
plus qu a l autre ; ~uss1 n est-ce que par la qu'on peut connattre a qui le
mouvement appartient davantage,
'

La !orce, prise en soi, dans ce q11'elle &amp; de primilif, est de rn1ture
psych1q•ie ; car l'ame se définit esse.atiellement intégration et
co1;1centr~tion. L'ame est un miroir vivant qui e:xprime dans son
umt~, smva1;1t sa perspective particuliere, la multiplicité des phén_omenes umversels. Le monde, vu du dehors, est un ,mécanisme
ngoureux! ré~, COJ?me l'avait compris le génie de Descartes,
par un prmc1pe umque de co~servation. Vu du dedans, c'est un
~onde de tendan_ces conf~ses ou claires 1 d'appétitions inconscientes ou de dés1rs conscients, un monde de fins et d'ames gouverné _par une loi d'ordre moral (ou pluti&gt;t peut-etre d'~rdre
esthétique) : l' harm-0nie préélablie.
Le syste?I_e ne_ prés~nt~ pas de !acune, pas de discontinuité,
.entre le spmtuahsme mtegral de la Monadologie et la i:evision

79

du mécanisme cartésien par la substitution de l'équation de ·1a
force vive a l'équation du mouvement. Mais cette continuité
marque les limites de la spéculation leibnizienne, et permet d'en
décele_r la fragilité. II est vrai qu'elle assigne a chaque monade
un centre original de perspective, un rythme particulier de vie
intérieure. Mais ces perspectives et ces rythmes ne sont pas indépendants les uns des autres ; ils sont soumis aux conditions
imposées par un créateur géometre a qui Leibniz préte la joie
de résoudre \Jn difficile probleme de maximum et mínimum : ils
doivent ne jamais faire double emploi, tout en différant aussi
peu que possible les uns des autres. Au fond, Leibniz ne dépasse
le mécanisme géométrique de Descartes qu'au profit d'un mécani~me mélaphysique qui asservit, et, par suite, dénature, pour le
fa1~e entre_r da~s un cadre d'universelleintelligibilité, l'originale
et 1rréductible liberté de la force et de la vie.
11 y~ done une derniere étapeafranchir,danslavoieque j'aia
parcounr avec vous, aujourd'hui. A cette étape, la science elle-meme a d_onné son app~i, e~ établissant, en face du príncipe de
c~°:servat10n_ d~ l'énerg!~ qm est une extension du príncipe leibn!~1en, le _p~1_nc1pe de I mégalité de l'énergie utilis~ble, príncipe
d 1rrévers1b1hté temporelle, dont l'importance a été soulignée dans
des t ravaux qui sont devenus classiques : la these de M. Lalande :
La dissolution opposée d l'évolution dans les sciences physiques
el morales ; l'ouvrage de M. Meyerson : Idenlilé el réalilé.
Or le príncipe de Carnot-Clausius conduit a fonder sous une
forme singulierement précise et nette le dynamisme de la vie
gr~ce au rapport qui s'établit entre la physique et la biologie'.
Ic_1, nous rencontrons une des theses capitales del' Évolution créalrice, d'un~ part, la loi de Carnot•Clausius, dégagée de la forme
?Iathématique sous laquelle-1' ont présentée ses inventeurs devient
mdépendante de toute convention. Elle est :
la p~us métaphysique des lois de la nature, en ce qu'eUe nous montre
du do1gt, sans symboles interposés, sans artiflces de mesure la direction ou
~arche le monde. D'autre part, elle nous conduit a poser de Ía fai;on la plus
~!iecte
probleme qui dépasse les ressources de la ph.ysique proprement
1
e :. • n monde tel que notre systeme solaire apparatt comme épuisant a
tout m~tant q~el~e c!lose de _la mutabilité qu'il contient. Au début était
le maxunum d _ut1hsation poss1ble de l'énergie : catte mutabilité est allée
sans cessc en d1minuant. D'ou vient-elle ?
«

üº

. Posé en ces termes, &lt;&lt; le probleme est insoluble si l'on se mainti,ent sur le ~erra~ de la physique, car le physicien est obligé
d atta_cher l énergre ~ des particules étendues, 'et, meme s'il
ne vort dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste

�80

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans l'espace ; il mentirait a son r6le s'il cherchait !'origine de
ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien la cependant, a notre sens, qu'il faut le cherchern. Du moment, en efTet,
que « tous les processus physiques ont une tendance a se dégrader
en chaleur et que la chaleur elle-meme tend a se répartir d'une
maniere uniforme entre tous les corps », ne faut-il pas admettre
que « l'un des traits essentiels de la matérialité, c'est d'etre une
chose qui se défaii » ? Et, que conclure dé la, sinon que le processus
par lequel cette chose se f ail est dirigé en sens contraire des processus physiques et qu'il est, des lors, par définition, immatériel ? &lt;&lt; Notre vision du monde matériel est celle d'un poids qui
tombe ; aucune image tirée de la matiere proprement dite ne
nous donnera une idée du poids qui s'éleve ».
Nous sommes done amenés a considérer la vie comme transcendante a la matiere. Mais ce n'est pas la une proposition négative, appuyée sur l'impuissance de l'intelligence et du mécanisme
a rendre un compte satisfaisant des phénomenes biologiques.
Le lien de la matiere et de la vie est beaucoup plus rigoureux :
la matiere descend une pente, et la possibilité de descendre ne
se comprend que grace a l'efTort pour remonter la pente ; c'est
la physique qui réclamera done « un processus inverse de la matérialité, créateur de la matiere par sa seule interruption ii. e&lt; En réalité,. conclut M. Bergson, la vie est un mouvement, la matérialité
est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements
est simple, la matiere qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui le traverse en y découpant
des etres vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de meme quelque chose
du second; il en résulte entre eux un modus vivendi, qui est précisément l'org;misation ii.
Ainsi s'acheve l'évolution de pensée qui contredit le mécanisme
au profit d'un dynamisme de la vie. C'est, si l'on veut, la revanche
d' Aristote sur Descartes ; mais il ne subsiste plus rien de la méthode aristotélicienne, qui consistait a projeter directement dans
l'univers physique une vision esthétique de la vie. C'est en se
plagant sur le plan du déterminisme phénoménal, en appliquant
les procédés techniques de la science moderne, que l'on. voit
surgir, des solutions atteintes par les physiciens, un appel a la
puissance créatrice de la vie.
·
Comment le meme appel a la meme puissance créatrice se
retrouvera dans l'examen des problemes moraux, que souleve
l' évolution des sociétés modernes, e' est ce que nous auro ns a indiquerla prochaine fois.
(d sui:Jre. )

Emile Deschamps (1791-~871)
Exposé de la these soutenue par lf. Henri GIRARD.

tf

b .:: en~i Girard, _cr~lir¡ue el écrivain bien connu des lellrés
¡ w ecaire d la Biblwiheque naiionale a soulen
.
'
el avec le pl1,:-s v_if succes deux fheses en Sorbonne : l'u~/f~;7~~n~
1
U n bourgeo1s dilettante a l'é
.
É .
u ee ·
(1791-1871) el l'auire·É •¡ p~quehromanti_que; m1leDeschamps
e
.
· mi e ese amps d1lettante relationsd'u
po te rornantique avec les peintres, les sculpteurs et les mu - . n
de son temps (París, Édouard Champion).
swiens
L~ so~lenance .ª ~ié tres brillante. Nous avons cru u'il s .
parliculieremenl inferessanl pour nos Lecieurs d' a . .q. 1·, erait
cand'd t f ·1 ¡
voir 1c1 exposé
que Le
.
La a ai ,seon l'usage,au débuidela" solenniié,i
expliquer son but, son plan el sa méfhode Nous
.
pou_r
culieremenl M G · d d
. · . remercwns parti. irar e nous avoir aulorisé d reproduire ses
paroles.
F. S.
Quand je me pose a moi-meme devant
1'
.
d~ savoir ce que j'ai voulu faire, il ~e sembl~ed'~~~~dl:uqu_es~o:11
repondre que je n'ai pas voulu écrire uni
e Je _oJS
le~ent une biographie. Ai-je besoin d'affir!uemen~ et; e~s:ntie!pris Deschamps pour un homme de énie .? ~u:-{e ~ a1 Jama1s
qu'il avait un charme que J·'ai taché dg défi.. a1 i. s_1mplement
· intéressé en lui e , tmir
et pmsJ'y ai cédé
ee qm· m'a vra1ment
l
.
.

e;,

~~:;:;;~:~~,!:~:

~r:~~=;1pPl~¿r~i'saémpent ~arcde qu'il ~•-~s¡spa:
'
ermis e cons1dérer 1
t·
certains aspects différents d
e roman 1sme sous
e ceux sous lesquels _
· d'h surtout - . on., est tenté de 1e cons1'dé. rer.
auJour u1
E n vénté, J ai sans cesse 'té é
littéraire je devrais m' e d_pr occ~pé de décrire sous son aspect
'
~ eme ire : urnquement poétique et artis6

�•
82

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique, une époque de notre vie nationale, une des plus brillantes
et des plus pathétiques sans nul doute, une de celles qui nous
intéressent le plus passionnément encore, cette époque romantique
autour de laquelle on a tant débattu, et plus généralement ce
x1xe siecle, si grand et si critiqué, qui reste si cher a quelques
homnies de notre age, parce qu'ils se sentent liés a luí par toutes
les fibres de leur nature intime et de leur culture, et parce qu'ils
comprennent mieux avec le re·cul de l'expérience et des années
l'apre élan de ce siecle individualiste et lyrique vers la vérité
transcendante, avec son reve héroi'que et son désespoir final
et qu'ils le trouvent grand, malgré sa faillite momentanée, .d'avoir
fait planer, sur ce désespoir, sa protestation, sa supreme espérance en la jeunesse renaissante, en l'idéalisme quand merúe.
J'ai done voulu présenter une apologie discrete et mesurée,
mais tres ferme et tres motivée du romantisme frangais.
Mais on ne fait pas tenir l'histoire littéraire et morale d'une
époque quelconque de _la France en un vo!ume de 400 ª.
pages,
et c'était bon pour un Jeune homme de vuigt ans que J a1 connu,
d'avoir eu l'idée d 'écrire l'histoire du Mal du Siecle ni plus
ni moins.
.
Le moindre étudiant d'aujourd'hui, devenu familier, comm.e on
ne l'était pas dans notre jeunesse, avec la bibliographie, recule
d'épouvante devant les s1;1jets trop va~!es. Nous-meme, qui a:vons
appris-avec les bons espr1ts du x1xe s1ecle a nous défier des 1dées
générales sans cesser de les adorer, nous voulons, par respect
pour ell;s, les appuyer ~ur un monde de faits patiemment
recueillis, soigneusement tr1és, et, comme nous n~nous p~rmett?ns
l'induciion que dans les limites d'une expénence bien faite,
nous avons cherché dans le champ du xixe siecle littéraire, ou
le Romantisme, comme disent ses adversaires, a sévi, un exemple
signifiant, un beau cas, pour examiner leur diagnostic sévere.
Nous avons essayé, par conséquent, de détachersur le fond plus
vaste de tout un siecle littéraire la vie d'un homme né avant
l'époque incriminée et mort apres que le romantisme eut produit
tous ses effets.
La longue vie, l'reuvre significative d'Émile Deschamps, et
son róle important dans l'École offraie~t cet avan~age : nou_s
avons pu montrer ce que l'art romantique recouvra1t de class1cismeéternel. Nous avons étudié avec Émile Deschamps le romantisme des poetes-artistes, soucieux avant tout des problemes
de langue, de versification, de facture, de forn:ie, et nous_ avon~
fait ressortir cette veine essentiellement puriste et artiste qui
circula depuis le Cénacle jusqu'a cette école parnassienne

?~

83

qu'Asselineau a joliment appelée 1&lt; le regain du romantisme »
~ntre l'Éco~e ro~antique pr-0prementdite etl'école parnassienne:
l exemple d Émile Deschamps permet de le prouver il n'y a pas
de solution de continuité.
'
.Mais son ~xemple a une autre portée : dans I'ordre moral,
met en l:muere le fond de sociabilité,- de gaieté, d'optimisme
quand meme, done de moralité essentielle qu'on trouve chez
un ?omm_e doué de tou~ le bon sens néces&amp;aire pour accepter
la v1e, ma1s persuadé qu'Il faut rendre a tout prix la vie poétique.
Or, cet heureux mélange de bon sens et de reverie ne fait de Iui
en aucune mániere, une exception. Nous le définissons volontier~
comme le type exquis de l'honnete homme au x1xe siecle. Desc~amps n:est une exception ni par la supériorité des dons indi".1duels, m par les anomalies d'une destinée malheureuse et singuh~re. II _ne compte ni parmi les enfants perdus du romantisme,
m ~arm1 les h~mmes de génie de cette seconde Renaissance du
l~ris~e franga1~. 11 ~st aus~i loin, si l'on veut, d'Alphonse Rahbe,
d Etienne Egg1s, d Aloysius Bertrand, de Gérard de Nerval
que d~ ses ?lori~ux _amis les Vigny, les Hugo. Comme poete, bie~
que fres arbste,_11 fa1t son er un peuaMusset,et,parcequ'artiste,
davantage a Samte-Beuve, heaucoup a Banville. Ses égaux, ce
sont tous les etres charmants, hommes et femmes qui l'ont
entou_ré et lui fon~ cortege dans cet ouvrage, ce sont les meilleurs
pariru les Franga1s et les Frangaises de son temps. Deschamps
fut, avant tout, un homme du monde et de son monde • sans
cesser d'etre r?mantique ~t dil?ttante c~mme pas un, il sut 'rester
~omme de ~?ut: Nature mfim~en~ sensible, encline a l'amour,
il se~ble ~u il a1t pu dans sa VIe pr1vée faire au sentiment, a la
pass10n me~e leu~ p_art sans troubler l' équilibre élégant et discret
de sa condmte prati~u~, et c'est meme cet accord de la passion
et de la _me~ure que J a1 essayé de symboliser dans les deux mots
contrad1cto1res de mon titre : 'un hourgeois dilettante.
, Que ces deu.x rr:ots soient une antithese vivante; j'en ai fait.
l épreuve au pres d excellents esprits que j 'ai consultés.
L'un d'entre eux, dont je tairai le nom (1 ), m'a soumis ses scrupules avec _grace. « Émile Deschamps l un bourgeois dilettante 1 _
11,Y ~ to_uJours eu. ~ans !'esprit des hommes de ma génération
m écnva1t ~on spmtuel correspondant, une opposition si com~
plete entre l ame romantique et le tem~érament bourgeois que ces

n

(1) Tous les lettrés ont deviné qu'il s'auiss •t d
.
conservateur honoraire de la Biblioteq e l' vª1
M. A~h1lle Thaphanel,
a connu Émile Deschamps.
u e ersai les, qui dans sa jeunesse

.f

,,,

�84

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

deux mots rapprochés et appfiqués au meme personnage me
semblent s'exclure l'un l'autre ... ·Pour moi, le type du bourgeois
dilettante serait, . par exemple, le Dr Véron ... Mais Émile Deschamps n'avait ríen du bourgeois, du philistin, pour lequel il
professait la meme horreur qu'un Musset ou qu'un Gautier.
Dilettante, oui certes, l'homme du monde en luí dominait l'artiste,
le poete. II était un amateur passionné de poésie et d':irt. Le
comte de Circourt, que Sainte-Beuve a si bien connu et apprécié,
était-il un bourgeois ? Doudan lui-meme, le délicieux Doudan que
j'adore, n'était-il pas plus pres du cuistre que du bourgeois !
II faut entendre ici cuistre, comme l'entendait Jules Simon,
quand il disait : « Soyons des cuistres ! « Ce n'est pas une injure,
c'est la constatation d'un pli professionnel parfaitement honorable. Émile Deschamps était un Doudan, mieux né, d'une urbanité moins acquise, - et tout a fait l'égal d'un Circourt pour la
science du monde et la grace des manieres. »
Telle est l'objection qui me fut faite et vous·me saurez gré de
vous avoir lu cette page charmante, écrite par un homme qui
s'y connatt en fait d'atticisme et d'urbanité.
Et moi, j~me souviens que j'ai protesté avec véhémence contre
toute comparaison possible entre l'odieux Dr Véron, prototype
insolent et vulgaire de ce que nous appellerions l'arrivisme
satisfait, et le « délicat et charmant Deschamps », comme disait
Sainte-Béuve, Deschamps, si noble de cceur, et d'esprit, et de
race, « cette vestale exquise de !'esprit frangais », comme se plaisait a l'appeler Théophile Gautier.
Eh bien, soit ! a:dmettons qu'il y ait - c'est certain -deux
sens toujours possibles au vieux mot de bourgeois, et plut a Dieu
que le Dr Véron et les gehs de sa sorte qui soulevaiént l'horreur
des ames d'élite, depuis Gautier et Musset jusqu'a Flaubert,
eussent disparu a jamais en emportant avec eux l'épithete
flétrissante qui leur avait été décochée, et plO.t au Ciel aussi qu'ils
en eussent débarrassé, en disparaissant, et notre patrie, et notre
langue ! II reste qu'aupres de cette acception péjorative et
tout a fait temporaire, le vieux mot en question représente en
France un élément tout a fait durable et solide et grandernent
estimable de la nation, et c'est dans ce sens qu'un homme du
monde aussi bien né qu'Émile Deschamps, puisqu'il appartenait par sa mere, Marie de Maussabré, a une antique maison
du Berry, peut souffrir l'épithete qu'Henri Heine donnait au
marquis de Lafayette avec le commentaire suivant : « 11 y a
chez lui, disait-il, tant d'amabilité et tant de fine ironie a la fois
qu'on se sent enchatné comme par une curiosité magique, par

ÉMILE

DESCHAMPS

(1791-1871)

85

une do_uce énigme. On ne sait si ce sont les manieres choisies d'un
marq_ms_ frangais ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen
améncan~. :out le bon coté de l'ancien régime, le chevaleresque,
la ~ourto1sie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la
~eilleure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité,
l absence de faste et la probité. » A cette charmante définition
ne reconnatt-on pas _tout de ~uite !'élite de la société frangaise:
telle _9ue la R~volubon I1ava1t faite, !'élite de notre bourgeoisie
du. siecle dermer, non pas celle qu 'á grisée la fortune mais celle
qm . respectait l'intelligence, et qui nous a donné l~ majeure
part1e de nos savants et de nos philosophes, et, chose anoter presque tous nos grands poetes.
'
Bourgeo~s et dilettante, voila done ce que fut Émile Deschamps._ S1 nous ~vons réussi a démontrer qu'une ame d'artiste
peut am;ver,at1: pnxde beaucoup de bonsensetd'ironie,as'accommoder d une vie bourgeoise, semblable a celle de tout le monde
on _nous accordera que nous avons répondu au reproche d'immo~
rahté_ qu'on adresse si volontiers, et de fagon si pédante, au romanbsme.
IV

_Mais on Iui adresse une critique non moins grave quand on
!~1 repr~che am~relll:ent d'etre un mouvement d'origine étrangere, meme antmabonal. Or, nous croyons que sur ce point
encore, le cas d •~mile Deschamps pose d 'une manie~e intéressante
le probléme des mfluences étrangeres sur notre Iittérature.
ll_ Y a ?'abor~. une question préjudicielle que nous croyons
avoir élu~1dée. L mcontestable sympathie de nos romantiques
pour le_s httératures étrangéres, et, si l'on veut leur généreuse
~entahté cos~opolite, qui ne les empecha pas 'd'ailleurs d'etre
d a~dents patnote~, fut sans danger. Pourquoi ? - Parce qu'ils
étaient de grands_ 1gnorants. Ils ne savaient rien,01:1 presque ríen,
tes_ p~uples dont Ils prétendaient nous donner une idée Jittéraire
a ais ils eur~n~ le sentimen~ de cet~e !acune, et préparerent la voi;
une générat10n plu_s érud1te et mieux avertie. On ne &lt;lira jamais
:~~~: ce que le~ sciences_ h_istoriques et philologiques ont du
e, an spontane de la cur16s1té romantique.
eSt d?n~ du fond du génie de notre race, sollicité par quelques
ex rao_rdma1res événements historiques, comme la Révolution
fran~ai~e et, par contre-coup, la dislocation de l'ancienne hégémome mtellectuelle de la France en Europe qu'est né ce grand
mouvement de rénovation de notre langue 'et de notre poésie.

f

�REVUE DES COUR8 ET CONFÉRENCES
86
11 faut partir de cette observation essentielle, quand on parle du
romantisme, qu'il s'agit de poétes et de poésie, et que ces poétes
se trouvaient devant des ruines, ruines d'abus et de priviléges
séculaires, mais ruines aussi d'une situation européenne glorieuse,
mais surannée, et que la Révolution elle-meme avait contribué
a précipiter. La génération qui arriva a l'age d'homme de 1820
a 1830, brulait, comme le dit Émile Deschamps, « d'un feu de
poésie au creur ». Est-ce que la littérature desséchée de l'époque
impériale pouvait continuer a donner le ton dans cette Europe
nouvelle, l'Europe de Grethe et de Byron, de Walter Scott et
de l\fanzoni, de Schiller et d' Alfieri, de Monti ? Pouvait-elle,
en France, suífire a charmer les passions qui s'agitaient dans les
ames ardentes des Hugo, des Lamartine, des Vigny ? ... Évidemmeiit non, et toute la question estla, et Deschamps l'a prouvé
victorieusement dans sa fameuse Préface des Éludes. II fallait,
apres la Révolution qui entratna, parmi tant de chutes, celle de
notre ancienne esthétique, secouer a tout prix le joug insupportable des routines qui pesaient non seulement sur les sentiments
et les pensécs, mais sur la langQe et la versification depuis
cent ans de classjcisme en décadence. 11 s'agissait non pas de
découronner Racine et Corneille, pas meme Boilcau, mais de
ruiner l'cmploi que Iaisaient les pseudo-classiques de ces grands
noms, et, puisque, comme on l'a tres bien dit, on se sert du génie
pour paralyser le génie, nos romantiques en appelaient a Byron,
a Grethe, a Dante, aShakespeare, qu'ils connaissaient peu, pour
réclamer au nom d'une esthétique différente, le droit d'etre
eux-memes et de faire ce qu'ils voulaient.
L'explosion de lyrisme débordant, qu'on appelle le romantisme,
n'a jamais été a aucun moment une révolte contre les lois éternelles de l'Art ; elle représente au contraire une des conditions
néccssaircs de la vie artistique, la revendication, sous le nom de
liberté de l'art, de liberté daos l'art,de théorie de l'art pour l'art,
des droits de la personnalité géniale en face des prétentions
du gofit public qui, a de certaines époques, et comme par l'effet
d'un rythme, tend toujours a l'ankylose et a besoin d'etre rafratchi, assoupli par un souffle puissant de nouveauté.
Remarquons que le nouveau n'est pas nécessairement l'inconnu : quand nous assistons par exemple, a la fin duxvme siecle,
a la renaissance de l'antique, cette beauté grecque quiréapparatt
radieuse alors, n'était pas inconnue en France, mais elle était
redevenue nouvelle.
C'est la fonction que remplissent, a toutes les époques de notre
vie artistique, les littératures étrangeres, comme d'ailleurs les

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

87

littératures antiques. Elles répondent a cet appel vers la nouveauté que lance le génie pour réagir contre les rigueurs d'un
goO.t suranné. Cette loi inéluctable du changement qui explique
le développement de la vie sociale, explique aussi l'évolution de
la vie artistique, et ce que nous avons voulu prouver, c'est que
ce ne sont pas des barbares qui accomplissent cette tache et
poussent cet appel, c'est au contraire une élite !'élite de ceux
.
qu' on a touJours
appelés en France les« honnetes' gens».

V
Pou_r terminer, il nous reste a jeter un coup d'reil sur la bibliographie que nous avons mise a la fin de ce livre. Nous l'aurions
so~haitée a la fois plus complete et plus expressive. Si nous
av1ons ala remanier, nous y ajouterions probablementdeux tables.
L'une serait p_ure_ment géo,graphique et donnerait par pays
les noms des_ écnvams et poetes étrangers que les Frangais du
groupe d'Émile Deschamps ont contribué anous faire connattre.
L'autré table oífrirait un autre intéret. Elle donnerait les
me~es noms d'a~tistes étrangers_, daos l'ordre de ce que j'appellera1s nos conquetes extra-class1ques. On y verrait briller sous
la r?brique des c~itiques, le nom des Schlegel ; sous la rubrique
de I humour, celm de Sterne ; sous la rubrique de la philosophie
transcendante et pessimiste, les noms ·de Kant de Léopardi
de Novalis, de Schopenhauer ; sous la rubrique' de l'exotism;
et_ d?s particularis~es n~tionaux, les noms de Carducci, de
M1ck1ewicz, de N1emcew1cz, de Mestscherski d'Alecsaridri
de Petrefi, et ce joyau d~ l'épopée chevaleresqu;, le Romanccr~
esp~gnol ; sous la rubrique du drame, Shakespeare, Grethe et
Sc_h1ller ; sous la rubrique du merveilleux chrétien, Dante et
M1lton ; sous la rubrique du fantastique et de l'occultisme
Hoff~ann, Lava~r, Radcliffe, Lewis, Edgar Poe ; sous 1~
rubrique de_ la mus1que, Pergolese et Cimarosa, Rossini, J\1eyerbeer et Berhoz, Beethoven, Liszt et Chopin; en(in, sous la rubrique
du fo~-lore et de la poésie populaire, le recueil des Ballades
écos~1ses de Percy, Bürger et Grethe, Uhland, Robert Burns.
V~ila ~ne table qui aurait enchanté l'arni de Leconte de Lisle
et d Ém1le Deschamps, ce grand curieux de Thales Bernard
dont Deschamps vieillissant flaUait volontiers les manies exoti~
ques et cosmo~olites. Elle semble avoir été dressée a l'usage des
poetes parna~s1ens ou des critiques qui les étudieront.
Cette_ dermere :t3ble aurait sur l'autre l'avantage de rappeler
non pomt la variété des nationalités impliquées dans I'effort

�88

ÉMILE DESCHAMPS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du romantisme frangais, mais plutot la diversité des inspirations
extra-classiques dont le romantisme tenta de faire parler en
frangais l' essentiel.
Ce qui nous intéresse, en effet, ce n'est pas qu'un Fran~ais ait
connu et tranuit le Rhénan Grethe, le Souabe Uhland, l'Ecossais
Robert Burns, le Roumain Alecsandri, le Russe Lemontov, mais
c'est qu'en se penchant sur Ulhand ou sur Burns, sur Burger
et sur les ballades de Percy, il ait compris la nécessité pour la
poésie trop mondaine et polie de la France de se rapprocher de la
poésie populaire et de puiser aux sources du folk-lore. Voila
une préoccupation nouvelle et qui caractérise a merveille le poete
honnete homme du xixe siecle.
Faudrait-il, pour le prouver, non seulement évoquer le réveil
de notre poésie locale en France : Bretagne, Languedoc, Provence,
Nivernais... et ce qu'on pourrait appeler notre romantisme provincial incontestablement aiguillé, comme Émile Deschamps qui
patronnait ce mouvement, le savait bien, dans le sens du folklore, mais encore vous signaler l'initiative du gouvernement
sous le Second Empire, et ce fameux décret de M. de Fortoul
ordonnant la publication d'un Recueil des poésies populaires de
la France,en 1852,etle beau rapportd'Ampereen qui revit !'esprit
de Fauriel ? Émile Deschamps a suivi de tres pres ces efforts,
mais cette attitude d'esprit, inverse de celle d'un honnete homme
du xvne siécle, et qui se dessine dans un homme de la meme
lignée, un homme de salon comme Émile Deschamps n'est p~s
plus caractéristique d'un état d'ame nouveau que le parti pris,
chez ce poéte qui croit a la prééminence de son art, d'observer
cependant avec intéret le mouvement et le progrés des autres
arts. II faudrait remonter jusqu.'a la Renaissance pour trouver
une pareille sympathie des arts les uns pour les autres. Mais
de la sympathie a l'influence la distance est grande et cette
distance a été franchie par nos symbolistes. On peut certes déclaref arbitraire et plus métaphorique que réelle l'intrusion des
procédés d'un art comme la musique par exemple dans un art
aussi différent que celui de la poésie, néanmoins les plus originales
tentatives--de nos poétes de la fin du siecle dernier ont été inspirées par leur prétention de rivaliser avec les musiciens et,
s'ils ont quelquefois heurté et violé ce qu'on a appelé les possibilités du verbe, leur excuse est dans ce beau désir qui tourmente
le vrai poéte d'exprimer, grace a des rythmes seulement, comme
le musicien, par dela les idées et les mots, l'ineffable.
Ainsi la préoccupation du folk-lore pour renouveler le fond de
la poésie, ses idées _e t ses thémes, et le souci d'imiter les procédés

I

(1791-1871)

89

de la musique pour en nuancer et en assouplir la forme, tels
seraient en deux mots les éléments constitutifs principaux de
l'état d'esprit nouveau du poete et de l'honnete homme au
x1xe siecle. 11 y a plus: Le fantastique et!' occultisme dont la veine
circule a travers l'reuvre de Deschamps comme a traver~ celle
des poétes romantiques sont un indice qu'il y a quelque chose
de changé dans !'ame moderne. Les récents travaux d'Albert
Monod et de Pierre-Maurice Masson en ont fait la preuve: L'effort
de deux siécles de critique religieuse, de Pascal a Chateaubriand
et au dela.en passant par Voltaire, est un fait considérable dont
il faut relever le contre-coup en littérature ...
Nous avons défini Émile Deschamps un voltairien discret.
Doudan lui-meme, qui vécut dans l'intimité de la famille de
Broglie et de la pieuse comtesse d'Haussonville, n'était-il pas un
voltairien fieffé ? Mais Deschamps n'était-il pas quelque chose
de plus, un voltairien superstitieux, debout comme son ami Rugo,
Debout, mais incliné du cóté du mystera.

Cette attitude rendrait compte de la place qu'occupe la littérature fantastique au x1xe siécle, d'Hoffmann a Edgar Poe, en
passant par Nodier, Th. Gautier, Émile Deschamps lui-meme.
Enfin, le gout d'évoquer le passé est une des formes de l'exotisme qui caractérise le mieux la mentalité romantique ;
l'exotisme dans le temps complete naturellement le gout de
l'exotisme a travers l'espace, et nous ne nous étonnerons pas
que les hommes du groupe de Deschamps, les Parnassiens en
particulier, que sollicitent moins que d'autres les reves de
palingénésie sociale, fondent volontiers la culture sur l'étude
et l'amour du passé. Passé national et barbare, passé antique,
mé~iterranéen et oriental, telles sont les sources diverses ou
s'ahmente leur éclectisme. La conciliation se fait jour et
bientot s'impose entre le culte des anciens et celui des modernes
et la fameus e querelle qui avait divisé les horinetes gens du
xvue et du xv111e siecle s'apaise depuis que Grethe a Weimar,
Chateaubriand et Mme de Stael en France ont jeté les bases plus
vastes et plus compréhensives de ce que nous avons appel{
l'Humanisme moderne.
On voit done ou nous a conduit cette comparaison entre la
largeur d'esprit dont le Romantisme a doté l'h9nnete homme
du x1:xe siécle et la relative étroitesse de l'~déal qui suffisait a
un F~angais cultivé deux siécles auparavant, et, s'il fallait, comme
le_ fa1t Nisard, établir par le compte des gains et des pertes le
hilan de la culture m?derne qui date du Romantisme, nous ne

�90

REVUE DES COURS ET °CONFÉRENCES

voyons pas trop ce qu'on pourrait appeler des pertes, a moins
qu'il ne faille : en matiere de versification, gémir sur l'abandon
du culte de la césure médiane ; en matiere de théatre, sur l'oubli
dans lequel sont tombées les regles des Unités; en matiere de
critique, sur le discrédit de l'esprit absolu et du tout dogmatisme.
C'est assurément parmi les gains que nous placerions le relativisme de la critique ·actuelle, qui est une conquéte de l'esprit
historique.
Deschamps a ceci de tres intéressant en plein romantisme,
c'est que poete, et plutot poete de la tradition mondaine et
artiste des Marot, des La Fontaine et des Voltaire, il est sorti
de ce milieu des idéologues, qui fournit Ginguéné et Fauriel.
II avait ce gout de l'analyse et ce respect dela raison, «cette bonne
raison qui sert a tout et ne nuit a rien », comme disait la mere
?e Mme de Stael, qui lui fit tres jeune apercevoir l'arbitraire
mhérent aux prétentions d'hégémonie d'une littérature, quelle
qu'elle fut - fut-elle la littérature frangaise. Il assista et contribua a cette dislocation inévitable de l'hégémonie intellectuelle
de la France que l'on constate et que l'on étudie actuellement
chez les principaux peuples de l'Europe et qui fut peut-etre
une des causes déterminantes de l'éclosion locale sur le continent
de tous les romantismes nationaux 1• Par son admiration intelligente, bien que chez lui superficielle, des formes les plus diverses
du sentiment de la Beauté il a travaillé, selon sa mesure a la
~réation de notre moderne humanisme. La France a pu p~rdre,
Il y a cent ans, cette hégémonie temporaire qu'elle dut a l'éclat
de la période classique de sa littérature, elle n'en a pas moihs
gardé une part magnifique d'influence dans le monde actuel
de l'art et de la ~ensée, et les hommes du groupe d'Émile
Deschamps, les espnts doués de sa culture honorent comme lui
leu_r pays en montrant ce qu'il y a de justice et d'équité dans la
pmssance de sympathie intellectuelle qui est une des plus belles
et des plus aimables qualités de notre race.

II
Émile Des~hamps dileilanle, relalions d'un poele romanti&lt;¡ue· avec
les peintres, les sculpleurs el les musiciens de son lemps.
. • • ....... ·..•. Je tiens a m'expliquer sur cette épithete de
dilettante qm dans son acception limitée d'amateur de musique
l. Cf.. en parti~ulier sur ce point capital l'étude de 1\1. Hazard sur la
Réuolut1on franga1se et les letlres italiennes.

I

ÉMILE DESCHAMPS

(1791-1871)

91

italienne, comme dans son sens plus large de connaisseur accessible aux formes multiples du sentiment de la Beauté, caractérise
a merveille une attitude d'esprit, celle des freres Deschamps.
Qu'il y ait une pointe de dandysme dans cette attitude, chyz des
hommes qui furent les amis du Comte d'Orsay, de Musset, de
Berlioz, c'est tout ni}.turel. Écoutez ce charmant Émile jeter a la
face des graves bourgeois qu'il a aimésd'ailleurs d.e tout son creur
et de tout son bon sens, mais qui l'agagaient peut-etre un peu
quand il les voyait, malgré leur expérience de la vie et des
révolutions, trembler toujours pour leurs intérets et se croire
toujours a la veille de sauver le Capitole : « Tenez, leur disait-il
en 1844, votre politique, la politique memE: en.général, n'est pas
une chose sérieuse. On ne peut appeler ainsi que ce qui est vrai
toujours et partout : une ode d'Horace ou de Victor Hugo, un
air de Mozart ou de Rossini, une tete de Raphael ou d'lngres :
voila ce qui est sérieux, parce qu'on dira partout : cela est beau, et
qu'on le dira toujours. 11
Nous entendons le sens profond de cette boutade ; mais qu'elle
soit E:nveloppée d'impertinence, comme il convient au propos
d'un dandy, c'est ce qui n'échappe a personne.
Quand je feuillette la table des matieres de ce petit volume,j•y
vois sans cesse des noms qui jurent d'etre accouplés: Deschamps
et Delacroix, Deschamps et Ingres, Deschamps et Mozart,
Deschamps et Schubert, Deschamps et Berlioz ! C'est ici,
Messieurs, que je ne voudrais pas que vous vissiez une impertinence.

I
Deschamps n'eut, a aucun moment de sa brillante carriere,
la prétention d'avoir du génie. Son bon sens en fit un modeste ;
son cceur charmant en fit un enthousiaste ; mais, si l'on a remarqué qu'il n'avait aucune des vanités de l'homme de le.Ures,
il avait encore moins les fagons d'un rapin. II avait trop de race
et d'éducation pour cela. Je crois meme qu'il eut été choqué que,
dans l'histoire, la postérité insouciante mtt son nom a coté de
celui des grands hommes qu'il avait aimés et défendus.
II était né amateur, comme on l'était sans prétention et avec
grace dans l'ancienne société frangaise, et, apres quelques essais
dans la carriere artistique, il s'en rendit compte, choisit délibérément son role et s'y tint.
ee role est celui d'interprete des artistes aupres du public de
son temps. Des 1819, il défend Géricault; de 1825 a 1830, Rugo

�ÉmLE DESCHAMPS

92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et Delacroix; puis, aprés 1830,Vignyet Berlioz, Mozart et Schubert,
toujoÚrs Hugo, toujours Berlioz, toujours _et fidéle~ent Lamartine, puis enfin Baudelaire. Les Florent1ns l'aura1ent nommé
Orateur de la République des Lettres et des Arts, et nous avons
admiré les dons innés et les ressources du fin diplomate.
Ce role de l'auteur du Poeme de Rodrigue,un peu plus relevé et
digne du laurier dans l'ordre littéraire, il le voulut infiniment plus
modeste dans l'ordre des arts.
Virtuose en matiére de versification, il n'était pas peintre pratiquant comme Théophile Gautier, 1'.i musicien_ exécut_a~t ;
peine était-il plus connaisseur en mus1que que V1gny ~m l éta~t
beaucoup, que Musset qui l'était moins. Seulement, 11 a_dora1t
la musique et la peinture, bien que tres fier de la préémmence
de la poésie.
. .
Quelle était la valeur de son sens esthétique ; en partI~u~1?r,
de quelle qualité et de quelle profondeur était sa sens1b1~1té
musicale? L'un d'entre vous, Messieurs, m'a posé cette quest10n
de psychologie esthétique. J'aurais voulu pouvoir y répondre.
J'en sens toute l'importance et tout l'intérét. Mais je confesse
mon incompétence. Je ne peux a cet égard que rapprocher quel- .
ques textes 1.
J'ai noté, page 30, qu'il discerne tres bien la supériorit.é de
Bellini sur Donizetti, la grace, la .suavité, la délicatesse du
premier, et la virtuosité de médiocre aloi du second, sa vulgarité et son manque de scrupules artistiques.
Il adore Rossini sans réserves. Son frére Antoni était seul capable d'en faire quelques-unes, p. 29. Parti du sensualisme italien
comme tous les dilettantes du début du siécle, il n'y est pas
limité cornme Stendhal, cet épicurien de Stendhal qui n'a certainement gouté dans la musique qu'une volup~é sensuelle. _Deschamps compt_e parmi ces dilettantes v:ra1ment ~vertis_ et
pénétrants dont la vive compréhension mus1~ale ren~1t pos~1ble
le succés des symphonies de Beethoven a Paris, a la fm du regne
de Charles X et dans les premiéres années de Lou~s-Philippe. .
Enfin, signe inquiétant peut-étre d'un éclectisme superfic1el,
il défenditBerlioz toute sa vie, mais il ne fut pas moins un enthousiaste ami de Meyerbeer.
Sur l'exquise qualité de son discernement musical il plane done
un doute. D'ailleurs, j'avoue que dans les mémoires et correspondances du temps, ceux de Berlioz ou de Delacroix, si fin

.ª

I. Cf. sur ce point la délicate élude de M. G.·J. Aubry sur Delacroix el la
musique, parue dans la Revue musicale du 1•• avril 1922.

(1791-187] )

93

mélomane, c'est le gout d'Antoni Deschamps que ces mattres
paraissaient estimer au plus haut point,plutot que celui d'Émile.
Fraternel comme il l'était par nature, il croyait a la fraternité
des arts, et surtout il croyait aux bienfaits de leur influence
réciproque. Cette influence réciproque n'est-elle pas plus métaphorique que réelle ? C'est une question qu'il n'a peut-étre pas
posée tres nettement. 11 a été tout de méme frappé de la ressemblance des efforts que Delacroix, Hugo et Berlioz furent également
obñgés de tenter pour arracher la technique de leurs arts, et leur
ame et leur génie aussi - a la routine de leurs devanciers.
Mais, c'est ici qu'éclate la différence entre l'attitude d'un
Gautier, d'un Berlioz et ceile d'un Deschamps. Nous n'avons
pas manqué d'y insister. Gautier et Berlioz durent, par nécessité,
consacrer une part de leur activité a l'éducation du public, et
l'on sait avec quelle humeur grondeuse ils accomplissent
leur tache de chroniqueurs. Rien n'est plus émouvant que de
voir ces nobles esprits condamnés a souffrir par profession d~
pullulement effroyable des ceuvres médiocres. Que de fois leur
génie altier a bondi sous l'outrage que leur infiigeait la nécessité
sous la forme, qui leur était odieuse, de l'ceuvre d'un Castil-Blaze ou d'un Eugéne Scribe ! On se rappelle i'admirable profession de foi du grand poéte : « Pour notre compte, s'écrie
Gautier, nous aimons assez l'art hiéroglyphique, escarpé, ou
l'on n'entre pas comme chez soi : il faut relever la foule jusqu'a
l'ceuvre et non pas rabaisser l'ceuvre jusqu'a la foule. »
Hélas ! Émile Deschamps dilettante, E. D. bienveillant et
doux par nature, E. D. esprit plus éoquet que profond, trop
homme du monde, n'a pas osé entendre son role avec cette fiére
intransigeance. Banville et Mendes, jeune alors, lui ont reproché
d'avoir pu supporter d'entendre avec une bonhomie indulgente
débiter dans son salon de bien mauvais vers et jouer de la musique
assez fade. « Ah ! ce n'est pas Gautier qui aurait eu cette patiencela ! s'écriaient-ils. » - Eh bien ! c'est vrai : Deschamps si intelligent et si fin, Deschamps qui avait le sens de la grandeur en
toutes choses et qui discernait, avec la sureté d 'un mattre, dans
une ceuvre d'art, l'élément héro'ique d'une personnalité géniale,
se laissa toute sa vie soumettre au joug d'une médiocrité élégante
et banale. Souvent, j'en fus faché pour lui - lui qui avait. écrit
d'admirables vers et qui avait dit sur les peintres et les musiciens
novateurs tant · de courageuses vérités, il dispersera son talent
en mille riens de circonstances, qui n'ont pas toujours eu une
reuvre de charité ou l'envie de plaire a une jolie femme pour
excuse. Non seulement, il a contribué a la prolification vraiment

�94

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

-facheuse pour notre réputation artistique des Albums et des
Keepsakes poétiques, pittoresques et musicaux du milieu du
siécle dernier, mais il a coroposé toute sa vie avec prédilection,
je le crains, des romances dont j'ai essayé d'extrai:e la qui~tessence poétique. Or, cette poésie et cette rousique, Je ne les rue
pas; elles furent une mode de la sensibilité de nos grand'méres, elles
eurent Ieur charme,elles enivrerent peut-etre,mais je trouve que le
vin de cette ivresse est bien léger, je ne crois pas qu'il ait rempli la petite coupe d'onyx ciselée et taillée par ce disciple
d' Horace et de Parny.
Et, ce qu'il y a de triste,c'est que le charmant homme le voyait
bien : Descbamps avait la forme, roais il n'avait pas le génie.
Commcnt son gout, qu'il avait exquis, ne le préserva-t-il pas ?
Ah ! j'en dirais bien a demi-voix la cause : Deschamps était
un Franl&lt;ais par excellence, c'est-a-dire Franºais a l'exces.
11 eut quelques-unes des grandes qualités de notre race, mais il
eut tous les défauts du peuple trop sociable que nous sommes.
Ce sont les salons qui ont perdu Deschamps, les salons et l'amour
des dames, comme c'est. l'esprit mondain qui (pour généraliser)
nous empeche de briguer le premier rang au point de vue lyrique,
comme sans doute au point de vue musical.
Mais revenons sur ces affirmations un peu vives, et faisons,
comrne il le faut, pour etre juste, une équitable palinodie.
.
Oui, Deschamps a composé trop de fades romances pour pla1re
aux dames ; il a humilié la Muse en composant trop de livrets
exsangues ; il a coromis parfois ce crime spirituel - je songe
au livret d'luanhoe, a celui de Don Juan - de ne·pas relever la
foule jusqu'a l'reuvre, roais de rabaisser l'reuvre jusqu'a la foule.

II
A ce prix-la, on n'est pas Rugo ni Delacroix, on n'est pas
Berlioz ni Gautier. :Mais voici la question que j'ai posée: Que serait
l'reuvre de ces grands hommes sans l'intervention des Deschamps?
C'est ici qu'il faut bien s'entendre et c'est ou se justifie une
part du Credo romantique.
Oui certes il faut aux grands esprit,s qui nous éclairent en ce
monde et rendent notre misérable vie un peu poétique et digne
d'etre ~écue, il leur faut non seulement le fort parti pris de
solitude et de recueillement, mais encore la lutte contre leur
siécle, l'incompréhension de leurs contemporains, leur ho_stilit~
meme, tout cela est bien, parce que tout cela est nécessa1re. ~1
l'histoire du génie est celle de la résistance de la matiére a !'esprit

EMILE DE:SCH.\MP.S ( 1791-1871)

95

et si l'esprit puise dans cette opposition, avec une plus grande
conscience de soi-meme, cette force d'enfanteroent et de crois•
sanee, cet élan dynamique qu'on appelle l'énergie créatrice il
faut avouer d'autre part, que les artistes, les créateurs manq~eraient leur mission en ce monde, s'ils étaient seuls en face du
public de leur temps, hostile et incompréhensif. Les grands
hommes éch~ppent par essence a leur race, a leur milieu et a
leur temps ; 11s sont purement eux-memes et la généralité de leur
reuvre n'est que fa mesure de leur idéalité intérieure · ils sont
simplement humains. Pour qu'ils pénetrent la société de leur
temps, pour qu'ils aident au développement de la vie ambiante,
ils ont besoin d'auxiliaires ; pour qu'ils deviennent ce qu'ils
doivent etre, dei: civilisateurs, il faut qu'ils trouvent dans la foule
des interpretes dignes d'eux, des ferments.
Or, cette fermentation de !'espritpublic, sollicité pardeshommes
comme Deschamps, n'est pas toujours une reuvre de beauté ·
cette t~aduction, si j'ose dire, de la langue un peu hermétiqu¿
du géme ne s'opére pas ..sans de considérables déchets. Cette vie
de s~lon dont nous avons médit, parce que nous croyons a ses
~éfa1ts_ en France, est tout de meme une forme distinguée de la
v1e nat1onale et une forme relativement exquise de la vie de
}'esprit. C'est par les salons que la France a rayonné en Europe
~t c'est ~ar des ho~mes de salon, doués de quelques-unes des qua:
htés subt1les des artistes,que s'est faite l'éd ucation de notre société.
Émile Deschamps a été le modele remarquable de cette
famill~ d'esprits intermédiaire entre les artistes et le public, entre
1~ géme c_réateur et le gout connaisseur. Ce petit livre n'est que
I dlustrat1on de cette thése.Tel est le sens de nos études sur le
salon de 1819, ou sur les livrets d'opéra. C'est pour la démontrer
que nous nous sommes arretés sur les dénaturations successives
du Don Juan. Elles füent crier de douleur les véritables artistes ·
elles íurent probablement nécessaires pour acclimater dans u~
milieu bostile des beautés nouvelles.
II faut entendre Berlioz parler de Morel et Lachnith, ces arrangeurs de Ucheuse mémoire, qui, pour faire connaltre La Flúle
enchantée de Mozart, la travestirent en ces invraisemblables
Mysie•es d' !sis.
« 9uand j_e d!s une traduction, s'écrie-t-il, c'est un pasliccio
que Je devra1s dire, un informe et absurde pasiiccio. »
Or, nous avo~s montré l'usage que les arrangeurs du groupe
de Deschamps f1r~nt du pa!'liccio au début du xixe siecle. lls ont,
p~r ce moyen, fa1t entendre pas mal de musique nouvelle aux
dilettantes franl&lt;ais.

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

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.:,,. -

A'.}~ALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
08

L'HISTOIBE DES BELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTJON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE

coscouns

DE

MM.. A. BARTH, membre de la Société Asia.tique ; A. BOUCHÉ LECLERCQ, profest'eur a Ja
Facullé des lettres de Paris; P. DECHAR.\IE, professeura la Faculté des lettres de Naucy¡
J.-A. HILO. professeur 8. la Faculté des lettres de Poilier:.; G. LAFAYE, professeurll. la
Facultó des lettresde Lyoo; G, .\fASPEHO, cJel'In~litut, proresseur au Collége de Frouce
E. HEN"AN, de l'lnstitut, professeur o.u Collbgc. de Frauce ; A. RÉVILLE, proresseur a.u
CoUege de France; C.-P. TIELE, professeur fl'Uuiversilé de Leyde, etc.

HUITIEJJJE

ANNÉE

TOME QUIN ZIEME

PARTS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28,

RUE

BONAPAUTE,

i 887

28

��•
V

BIBLIOTECA CENTRA&amp;.

U.A.N.L

REVUE
DE

'

L'HJSTOIRE DES RELTGJONS
TOME QUINZIEME

1

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..

•

�ANNALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
r.

PUBLIÉE S00S LA DlREC'rlON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, professeur a la
Faculté des lettres de Paris; P. DECHARME, professeur ala Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poiliers; G. LAFAYE, professeur á la
Faculté des lettresde Lyon; G, MASPERO, de l'Institut, professeur au College de France;
E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au College de France ; A. RÉVILLE, professeur au
College de France ; C.-P. TIELE, professeur a l'Université de Leyde, etc .

)rn,

A.'IGERS, ll!PRJ!\IERIE BURDl!'i ET cie.

HUITJÉME

i

ANNÉE

TOME QUINZIEME

PARIS
ERNEST LERO UX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
i887

�UNE CONT RIBUTlON A L' tTUDE DU PAULINISME
DK LA

0.UESTION DE L'ORIGINE DU PÉCHÉ
D'APRÉS LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

La maniere dont l'apótre Paul s'est représenté l'origine du
péché et s'en est expliqué l'universelle et fatale domination
dans le monde, est un des points les plus obscurs et les plus
controversés de sa doctrine. Cette obscurité ne tient point au
style de ses lettres; nous n'en connaissons aucun, avec tant
d'infirmilés extérieures, qui soit en réalité plus précis, plus
vigoureux et plus clair. Si la question de !'origine du mal
moral reste mal éclaircie dans ses lettres meme les plus
didactiques, c'est que Paul, missionnaire du Christ encore
plus que philosophe, ne l'a jamais ni posée ni résolue d'une
faoon directe. Il était préoccupé d'autre chose que de spéculation et de logique.11 éprouvait bien plus le üésir de changer
le monde que de le comprendre. Sans doute un systeme
théologique, d'une admirable unité, ·se dégage des écrits qui
nous restent de luí, parce qu'il est dans la nature meme de
tout esprit original et puissant de penser systématiquement;
mais il est juste de dire qu'il n'eut jamais le propos délibéré
ni meme l'intenlion de faire un systeme. 11 n'ajamais procédé
a la maniere d'un philosophe qui construit d'abord sa doctrine et qui l'enseigne ~nsuite a ses disciples. 11 y avait autre
chose que de la métaphysique a la base de sa prédication ; il
i

�•
2

REVUE DE L'msTOlRE DES Rl!:LlGIONS

y avait le fait moral de sa conversion, la certitude qu'il avait
vu le Christ ressuscité et avait re¡;u de lui l'ordre de convertir
les pa'iens au Dieu vivant et vrai. Jamais il n'a traité de queslion purement spéculative. Toutes celles qu'il a débattues el
résolues avec la vigueur et l'ingéniosité de sa dialectique sont
des questions qui naissaienl de son reuvre missionnaire et
qu'il fallait résoudre dans l'intéret de cette reuvre elle-meme:
lelles sont les questions de la justification par la foi, de la
circoncision et de la valeur de la loi dans l' économie de la
religion nouvelle, de la condition des juifs et des pa'iens
devant l'Évangile. Sur tous ces points d'ordre pratique, il a
fait une éclatante lumiere. Au contraire, sur les questions
d'ordre spéculatif ou métaphysique, comme la nature essentielle du Christ, la nature du Saint-Esprit, la distinction des
forces ou des personnes dans la divinité, !'origine du monde
et de l'homme, les rapports de la liberté et de la grAce, il ne
s'est jamais expliqué d'une fa&lt;¡on expresse et formelle et l'on
est le plus souvent réduit a les résoudre suivant le reflet que
les príncipes généraux et directeurs de sa doctrine paraissen t
jeter sur elles. De la viennent des controverses sans fin. Or,
la question de l'origine du péché esf, au premier chef, une
de ces questions spéculatives et les exégetes les plus consciencieux discutent toujours sur les textes qui s'y rapportent
sans réussir a se mettre d'accord sur la maniere de les
entendre.
Il y a quelques années, en préparant la seconde édition de
l'Apótre Paul i, je me suis heurté a cette question et n'ai pu
alors que faire l'aveu de mes hésitations et de mon embarras.
Je constatai sur ce point, dans la pensée de l'apotre, deux
courants allant en sens contraires: l'un qui semblait conduire
a la doctrine traditionnelle du péché origine!; l'autre qui nous
i ) L'apotre Paul (esquisse d'une histoire de sa pensée), 2• édit. Paris.
Fischbacher 1881.- Voyez la note de la page 266. On y trouvera l'idée-mere
de cetle étude.

1

UNE ;:;oNTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULI~IS)IE

3

ramenait a la constitution physiologique de l'homme comme
a la cause de tout péché. J'avouais en meme temps que je ne
voyais pas comment ces deux explications se pouvaient concilier. Le probleme était ainsi posé, non résolu. On ne saurail
admettre en effet dans la pensée d'un tel homme une contradiction si flagrante. Je me suis done remis en quete d'une
solution et e' est le résultat de cette nouvelle étude que je vais
essayer de résumer ici. Peul-etre trouvera-t-on qu'une
lumiere assez vive jaillit de ce point sur tout le reste du
systeme.
'
Cette étude comprendra deux parties : dans la premiere,
j' examinerai les textes les plus importants relalifs a la doctrine du péché; dans la seconde, j'essaierai de montrer la
corrélation intime et l' étroite solidarité de cette doctrine avec
les autres grandes idées du systeme paulinien. C'est dire que
la seconde partie sera comme la vérification logique de la
premiere.

I
Les racines de la pensée de Paul sont dans l'Ancien Testament. Sa conscience est l'héritiere et la füle de la tradition
religieuse et morale des prophetes d'Israel et de la loi mosa'ique
dont le trait principal est le souci de la sainteté. Le péché est
essentiellement pour elle la transgression d'une loi positive
de Dieu ('mxpo:6ixat~ -.ou v6¡,.ou). C'est assez dire qu'il est le fait de
la volonté, et n'est constitué que par la détermination de la
volonté. Cette désobéissance, qui est une révolte contre Dieu,
provoque nécessairement le déploiernent de la colere de
Dieu (óp,~ 8eoü, Rom., 1, 18), qui n'est pas autre chose que la
réaction de la justice divine contre la rébellion humaine. Le
sentiment de la culpabilité et de la responsabilité est une
donnée immédiate de l'expérience religieuse et morale,
au dela de laquelle Paul ne songe pasa remonter. C'est le
point de départ de ses réflexions subséquentes , que celles-

�•
4

1

REVUE DE L HISTOIRI&lt;: DES RELIGIONS

ci, quelles qu'elles soient, ne sauraient ensuite ni modifier
.
'
m compromettre (Rom., 1, 21 et 11 ; 11, 1-11).
Toutefois, l' on s' aperQoit bien vite que l'on a affaire non a un
.
'
esprit du commun, mais a un penseur. Le chatiment infligé
par Dieu au péché n' est point considéré comme une peine arbitraire et surnaturellement édictée contre Je mal. La peine du
péché sort du péché lui-meme par unmouvement organique;
elle en estle chatiment parce qu'elle en est le fruit. C'est la
dialectique intérieure de la vie morale qui mene le pécheur
a la mort, comme elle mene le juste a la vie. Relisez le développement du péché dans le monde pai'.en esquissé dans le
premier chapitre de la lettre aux chrétiens de Rome · cette
liaison interne de la mort au péché est sensible. Nou~ avons
un scul et meme processus dont la violation de la loi divine
est le premier moment et dont la ~ort du pécheur est le der1
nier • Voila ce qui fait la tragique gravité du péché et la
nécessité d'une rédemplion qui sera comme une création
intérieure nouvelle et comme une résurrection d' entre les
morts.
1. Paul emploie au pluriel et au singulier le mot &amp;:¡,.cip'tlo:.
Au singulier, ce mot ne représente pas seulement la somme
de tous les péchés particuliers. L'apótre ést réaliste, pour
parler le langage du moyen a.ge. Sa personnification du
péché n'est pas une simple figure de rhétorique. Il y voit une
puissance qui ne se révele sans doute que dans ses effets, a
savoir. les transgressions parliculieres, mais dont les effets
aussi ne s'expliquent que par elle. Nous avons ici exactemenl
le rapportorganique des individus al'espece. L'espece n'existe
que dans les individus; mais les individus a leur tour sont les
produits de l'espece. Ainsi en est-il du péché considéré
comme puissance et principe des transgressions partii) Cette idée esl vivement exprimée dans ce passage dont il est irripossible de rendre l'énergie concise : -ra 1tot6~11om" -rwv &amp;¡,.otp-rlwv T«
-roii v6¡,.ou
lv,¡pyE!-ro lv 1;0,, ¡,.É,Eatv -1¡¡,.wv d, -ro xotp1to:pop;¡aott -r0 6cxvCÍT&lt;¡J• (Rom., vu, 5.) Le
péché fruclifie pour la mort.

º'"

UNE CONTRlBU'CION A L'ÉTUDE DU PAULTNISllIE

5

culieres. Les secondes sont les manifeslations organiques du
premier. Celui-ci n'existe sans doule que dans celles-la, mais
les transgressions a leur tour apparaissent a ce point de vue
comme les fruits de la puissance générale du péché, qui,
e~trée dans le monde avec la premiere transgression du premier homme, y regne souverainement depuis lors.
Le péché est universel; tous les hommes sont constitués
pécheurs. Cette universalité du péché, Paul l'établitpar trois
preuves : la premiere est tirée de l' observation empirique
de l'état moral du monde pa'ien et du monde juif de son
temps (Rom., 1 et JI). La seconde, e'est la pre uve scripturai_re qu'~l ne néglige jamais (Rom., m, 10-20). « 11 n'y a
pomt de Justes, non, pas méme un seul. .. etc.» La troisieme,
essentie1Iement psychologique, va beaucoup plus loin et plus
au fond. A l'universalité objective du péché daos l'histoire,
correspond la fatalité subjective du péché dans chaque individu, fatalité fondée sur le conflit de ]a nature charnelle de
l'homme et de la loi toute spirituelle et parfaite de Dieu
(Rom., vn, 7 et s.). L'apótre n'hésite pas a reconnaitre dans
cette universalité et cette nécessité intime du péché qu'il
constate au dehors et au dedans, une loi divine qui se réalise
dans l'histoire et dans la vie individuelle. Car meme le péché
ne se développe sans loi. « Dieu, dira-t-il, quand il résumera
son systeme, a enclos d'abord tous les hommes pour la désobéissance, afin de faire ensuite miséricorde a tous » (Rom .,
x1, 32)1. 11 y a une dialectique providentielle daos l'histoire de
l'homme sous la domination du péché, comme il y en a une
dans le développement de l'reuvre de rédemption; ou plutót
c' est une seule et meme dialectique qui mene a son terme
l'idée divine de la justice par deux moments opposés et
successifs.
Jusque-la tout va clairement et les exégetes sont d'accord.
1) C'est dans le meme sens que Paul daos Rom., vu, 23 parle d'une loi
dans les membres luttant contre la loi de l'entendement, v6µo~ ev -ro,~ ¡,.é.Eatv.

�6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

La difficulté commence des qu'on se demande ou est la cause
premiere et de cette fatalité psychologique et de cette
universalité historique du péché. C'est ici que nous rencontrons deux séries de textes, qui nous menent dans deux
directions opposées ou tout au mofas divergentes 1 • D'abord
ceux sur lesquels on appuie d'ordinaire, a partir de saint
Augustin, la doctrine traditionnelle du péché origine!. Que
Paul ramene ce fleuve du péché au péché du premier homme
comme asa source, cela ne fait aucun doute. Mais il ne faut
pas confondre le commencement d'une chose avec sa cause,
et il s'agit de savoir si ce premier péché, en meme temps
que cause, n'était pas lui-meme l'effet d'une cause plus profonde et plus générale. En attendant, a cóté de ces textes qui
ramenent le fleuve du péché dans le monde au péché d'Adam,
il y en a d'autres non moins explicites, non moins éloquenls
qui font sortir le péché de la rencontre de la loi et de la chair.
On saisit la différence radicale des deux explications: d'apres
la premiere, on explique les péchés actuels, par le péché du
premier homme qui reste lui-meme alors un acte sans explication et saos cause; d'apres la seconde, on peut expliquer
le péché du premier homme par la meme raison qui explique
aujourd'hui tous les autres. La pensée de Paul est-elle restée
dans cette antinomie? N'y a-t-il aucun moyen de subordonner
les uns aux autres, et d'expliquer les uns par les autres, les
passages contraires qui semblent la créer? En d'autres
termes, avons-nous a constater une incohérence dans le systeme paulinien, ou une erreur d'exégese de la part de ceux
qui l' ont commenté? Pour en décider, il est nécessaire de
reprendre l'étude de ces textes eux-memes et de préciser
exaclement la portée de chacun d' eux.
2. Nous commencerons par le plus célebre qui seprésente
i) La premiere série de ces textes comprend : Rom., v, 12-21 et II Cor.,
xr, 3 et ss. - La seconde série est formée surtout de Rom., vu, 7-24;
vm, 3; Gal., v, 17 et 18, etc.

7
a nous le premier (Rom., v, 12-21 ). Ce serait une erreur de
croire que l'apótre est ici préoccupé de donner une solution
a la question métaphysique de !'origine du péché. Le contexte
prouve qu'il avait un souci plus pratique et tout différent. 11
avait parlé précédemment de l'muvre de réconciliation entre
Dieu et les hommes, opérée en Jésus-Christ. Ce qu'il tente
maintenant, du verset 12 au 21, c'est un parallele entre le
déve]oppement dans l'histoire de l'humanité, du príncipe de
péché qui est un príncipe de mort et le développement du
príncipe de vie qui est dans la juslice justifiante du Christ. Et
l'intention de ce parallele n'est pas d'expliquer la provenance
du péché, mais d'exalter l'muvre de la grAce en montrant.que
celle-ci a été encore plus puissante que le péché; car, outre
qu'elle est universelle comme lui, elle a cela de plus, qu'elle
agit et triomphe dans des conditions beaucoup plus difficiles
(vers. 15-16). Ainsi, malgré les apparences, le point de départ
de la pensée de Paul, n' est pas Adam, mais Christ. Le premier
ne sert que d'illustration au second : 'Ao&amp;µ, o; aa'tw "t61to; 'to:i
¡.,.DJ,o,,'to; (vers. 14). Cela dit, voyons ce que l'on peut tirer de
ce texte, pour éclaircir le point qui nous intéresse.
Nous y lisons d'abord que le péché est entré dans le monde
par un seul homme, c'est-a-dire que le péché, en tant que
puissance générale ici personnifiée, a fait son apparition daos
l'histoire au moment oi'l le premier homme a commis sa
premiere transgression. 11 ne faut pas confondre en effet
cette &amp;¡,.o:p-tfo: qui entre dans le monde alors, avec le péché
d' Adam qui est une 1t:xp:x6&amp;at; spéciale. C' est par la 1tcip:x66.at~,
acte positif particulier, que l'&amp;¡,.cip"tici, puissance ou virtualité universelle , se réalise et entre dans la vie de l'histoire, en sorte quecette &amp;¡,.cipT(ci générale comprend, en réalité,
et la transgression d'Adam et celles de tous ses fils,
comme le príncipe contient les conséquences, et l'espece,
les individus. Or, des que l'on entre bien dans cette
maniere de penser, n'est-il pas déja tres vraisemblable que
Paul regardait l'acte particulier d'Adam, comme l'effet de la
puissance générale du péché, et non celle-ci comme produite
U:'.'!E CO~TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAHLINIS!IIE

�8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

par celui-la.? Si l'on ne peut douter que Paul ne soit un
idéaliste-réaliste par le genre de ses conceptions, on ne peut
douter davantage que l'acte particulier ne fut pour lui l'effet
du príncipe général et non le contraire. Des lors, il ne faut
point dire, comme on le fait, que la ,-:zpa:Mat~ d'Adam a·créé
dans le monde la puissance générale et universelle de
l'&amp;¡i.ap'tfa:, mais que celle-ci, au contraire, a été la cause productrice de la trap.sgression premiere d'Adam, comme de toutes
celles qui l'ont suivie.
II ne suit pas de la que le premier péché n'ait pas plus
d'imporlance historique que tous les autres. 11 est de méme
nature sans doute, mais il est le premier, la source de tous
les autres, et lous les autres tiennent a lui comme tous les
anneaux d'une chatne tiennent au premier anneau, comme
le cours d'un fleuve tienta sa source. II faut méme dire plus:
toute la puissance de péché, aujourd'hui disséminée et partagée entre une infinilé d'actes particuliers mauvais, se
trouvait concentrée et condensée dans le premier péché. De
méme que le premier homme portait dans ses flanes toute
l'humanité, de méme sa premiere transgression était grosse
de toutes les transgressions futures, non pas en ce sens que
l'acte d'Adam souillat toute sa descendance, mais en ce sens
que ce premier péché était la manifestation d'une puissance
de péché qui allait se réaliser dans la vie de chaque homme
comme elle s'était réalisée daos celle d'Adam. C'est pour
cela que l'apotre écrit ces mots : ai'
cxv6pwi.ou et qu'il
dira plus loin : 4. Par le moyen de la désohéissance d'un seul
homme, la totalité a été conslituée pécheresse. » Cela ne veut
pas dire le moins du monde que ]a désohéissance d'Adam et
sa coulpe onl été imputées a toute sa race, maís que sa désobéissance a été la breche premie re par laquelle la puíssance
du péché est entrée et s'est réalisée dans · l'hisloire sous la
forme d'une infinité de transgressions. Ce qui suit va achever
de le démontrer.

~"º~

A la suite de la puissance du péché, la mort est entrée
dans le moQde « et s'est élendue a tous les hommes parce

U'.'\E CO'.'iTRIBUTlON A L'ÉTUDE DO P.AULI'.'ilSME

que tous ont péché : .;;~ 'ltrmt; CX'16pwi.ou; at;&gt;¡),6i•1 sqi'~

!)
'ltfflE~

f¡¡,.apm (v. 12). On n'aurait pas si longlemps ni si bizarrement

disputé sur ces mols, si depuis saint Auguslin on n'avait pas
voulu y faire entrer le contraíre de ce qu'ils signifient le plus
clairement du monde. La conjonclion sqi'~ mise pour ai.1 -:oü'to
o-n est souvent employée par l'apótre et toujours dans le sens
de« parce que»•. L'aoriste~1.1.a:p-rov n'estpas moins clair;il esl
impossible, comme je l'ai pensé autrefois, de le traduire par
le passif « ont élé faits pécheurs ». II ale sens actif et signifie
simplement : ont péché, c'est-a-dire la mort est venue sur
tous les hommes, parce que tous ont commis aussi des transgressions, en sorle que leur mort arrive non en vertu du
péché d'Adam, mais en verlu de leurs propres péchés. Ce
r.&amp;,mc; ~µ:i:p'tov exprime done la réalisation subjeclive et universelle de la puissance objective du péché. Il faut, en effet, que
le péché existe comme péché, c'est-a-dire comme violalion
posilive de la loi, avant de pouvoir produire la mort. On voit
done que, loin d'appuyer la doctrine devenue orlhodoxe depuis Augustin, du péché originel, le texte de Paul implique
et exprime une doctrine toute conlraire.
Ce qui suit immédiatement prouve en toute évidence que
nous sommes sur la voie de la pensée de l'apólre. Les versets
13 et 14 ne peuvent étre compris que comme une ohjection
a ce qu'il vient de dire et dont il tient a se débarrasser.
Comment soutenir, en effet, que la mort est survenue a
tous les hommes parce que tous ont péché, lorsqu'il est constant qu'avant la venue de la loi (mosai:que) les hommes n'ont
pas laissé de mourir? Oui, répond notre auteur, il est vrai que
la ou il n'y a pas de loi, le péché n' est pas imputé ; oui encore
d'Adam a Moi'se la morl a régné sur tous les hommes; mais
c'est la preuve qu'ils avaient péché réellement, bien que
dans une autre forme qu'Adam lui-méme. Le péché était présent dans le monde avant la loi de Moi:se et y suscitait des
transgressions sans nombre, bien que ces transgressions ne
i) Comparez Phil., ru 12 ; u Coi·., v, :l.

I

�{O

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fussent pas semblables à celles du premier homme. Toute la
réponse de Paul à l'objection qu'il veut réfuter est dans ces
mots jetés à la fin de sa phrase : xixl hl 'tooç µ-fi à:µixp'tf,alfflaç 't&lt;j&gt;
011-otwlJ,IX'tt n)ç 'lt1Xpix6Gfaewç 'Aa&amp;11-. Où donc était la différence entre
la transgression d'Adam et celle de ses premiers descendants?
Elle était en cela que ceux-ci n'avaient pas reçu, comme le
premier homme en Éden, un commandement extérieur
positif. Mais ils n'élaient pas sans loi pour cela. Avant la loi
de Moïse et hors d'Israël, les hommes ont toujours eu d'après
Paul une loi intérieure, un commandement écrit dans leurs
cœurs, ypar.to'I È'l 'tixîç xap8(atç aù'tw'I (Rom., n, 14 et i5). C'est ce
commandement intérieur violé qui les constitue pécheurs non
moins qu'Adai;n, quoique d'une autre manière. Or, cette
façon de répondre à l' objeclion impliquée dans les versets
13 et 14 de notre texte, n'est-elle pas la confirmation éclatante de notre manière d'entendre le Èq&gt;'~ 'lta'l'teç ~11-ap'tO'I du
verset f 2?
Nous en trouvons une seconde non moins décisive en considérant l'ensemble de ce parallèle entre Adam et Christ. Les
lecteurs qui le lisent ayant l'esprit préoccupé par la doctrine
traditionnelle, y trouvent une difficulté dont je ne les ai
jamais vu sortir à leur entière satisfaction. Dès que l'on
tient que nous sommes rendus coupables par le péché d'Adam
sans notre participation, il est évident que l'équilibre entre
les deux Adam est rompu, et que même (à l'encontre de ce
que l'apôtre veut établir), l'œuvre de la grâce est inférieure
à celle du péché. En effet, landis que je suis rendu pécheur
et coupable sans ma volonté, je ne puis avoir part à la justice
de Christ que par ma volonté, c'est-à-dire par la foi. En
d'autres termes, pour se réaliser entièrement, l' œuvre de
justice a besoin d'une condition subjective, qui manque dans
la réalisation du péché. Nous estimons que c'est là une erreur
que la dogmatique a fait commettre à l'exégèse. L'idée qu'il
y a péché là où il n'y a eu ni volonté ni loi, est absolument
étrangère à Paul. Prenez, au contraire, le Èq&gt; ~ 'ltmeç ~l'-IXf"tO'I
dans le sens actif que nous avons donné, et alors vous avez

UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

H

la condition subjective de la mort du pécheur. Les hommes
meurent parce qu'ils ont péché comme ils sont justifiés par
ce qu'ils ont cru. A ces mots &amp;q&gt;'~ 'lta•m:ç ~11-:ip'to•1, dans le premier
moment, correspondent les mots o1 't')i'I 'ltZptaae(a,, n)ç 1.ap:'toç
Àix11-M•1oneç (v. 17) dans le second. De cette façon, l'inégalité
choquante dont nous parlions disparait, l'équilibre rompu se
trouve parfaitement rétabli.
·
Si notre exégèse est juste, on voit que le texte laisse
intacte la question de l'origine du péché. Nous voyous bien
que tous les péchés découlent d'un premier péché, mais ce
premier péché lui-même, d'où vient-il? Quelle est la cause
du péché d'Adam? A cette question, le passage examiné ne
fournit aucune réponse.
Il en est un second, II Corinth., xi, 3, qui semble au premier abord nous faire faire un pas de plus; en réalité, il nous
laisse au même point. Il est dit là que le serpent séduisit Éve.
Cela prouve que Paul admettait l'autorité des premiers récits
de la Genèse et croyait au diable, car pourlui le serpent, c'est
évidemment le diable. On pourrait donc dire qu'à ses yeux la
cause première du péché est dans le diable lui-même. Mais
alors pourquoi l'apôtre ne dit-il pas que le péché est entré dans
le monde avec Satan et par lui? C'est qu'évidemment, dans sa
pensée, Satan a conseillé le premier péché, mais n'en est
pas l'auteur. La suggestion du diable a rendu la séduction
plus forte, mais le péché a été le produit de la volonté d'Adam,
et la question subsiste toujours : Pourquoi le premier homme
a-t-il succombé à la tentation? Où faut-il chercher la cause
de sa faiblesse et de sa défaite?
3. Nous pouvons aborder maintenant la seconde série de
textes que nous avons signalée. Dans les précédents, l'auteur
de l' Épître aux Romains avait décrit le développement historique du péché; il va nous en expliquer dans Rom, vu, 724, la genèse psychologique. Al'universalité objective correspond dans sa pensée la nécessité subjective du péché. Sans
doute encore ici Paul ne traite pas la question d'origine; il

�/

1

i3

REVUE DE L HIST01RE nES RELIGIONS

UNE CONTRIBUTION A L ' ÉTUDE DU PAULINISME

explique seulement comment se produisent les péchés actuels.
Mais il est amené à des considérations psychologiques qui
pourront nous conduire ·plus loin.
Ce qu'il venait de dire touchant la loi semblait aboutir à la
conclusion que la loi était responsable du péché. Il relève
l'objection en disant: « La loi est-elle donc péché? Loin de
là! mais sans la loi, je n'aurais pas connu le péché. Ainsi je
ne connaitrais point la convoitise, si la loi ne me disait: tu
ne convoiteras point. Alors, prenant essor sous l'aiguillon du
commandement, le péché (puissance) a produit en moi toutes
les convoitises. En l'absence de toute loi, le péché est une
puissance morte. Jadis, quand j'étais sans loi, je vivais; mais,
le commandement survenant, la puissance du péché prend
vie et moi je meurs; et le commandement, dont le but était
la vie se trouve réaliser la mort, car le péché prenant essorpar
l'effet du commandement me séduit et, par ce commandement
même, me fait mourir.»
Tout cela est très clair, noussemble-t-il ! Jadis, quand j'étais
sans loi, je vivais; ce qui veut dire, sans doute : ma vie était
simple, sans contradiction intérieure et sans contrainte. C'est
la vie de l'enfant avant l'âge de la conscience et de la raison ,
la vie psychique ou animale dans sa candeur et sa facilité
naturelles. Avant d'avoir perçu soit du dehors, soit au dedans,
la prescription catégorique de la loi, je ne connaissais pas le
péché. Les désirs naturels de la chair ou de la vie animale
n'ont été qualifiés moralement de convoitises coupables,
c'est-à-dire de péchés, qu'après que la loi m'a eu dit: &lt;1 Tune
convoiteras point. » C'est ainsi que l'expansion naturelle de
la vie animale devient l'étoffe même dontla volonté humaine,
violant !aloi, constitue les péchés. La loi fait plus encore;
elle fait vivre, c'est-à-dire réalise la possibilité abstraite du
péché, en provoquant en moi toutes sortes de convoitises.
Voici une étrange expression : « En l'absence d'une loi, le
péché est une puissance morte : » xwp\ç v6µ.ou, &amp;µ.o:p,(o: vi;r.p&amp;
(vers. 8). Qu'est-ce que le péché mort? Je ne crois pas que
l'expression soit synonyme de péché latent, car une force

latente est une force concentrée, non une force morte; une
force latente est simplement une force non manifestée. Par
péché mort, il faut entendre un péché qui n'existe pas encore;
c'est-à-dire une possibilité ou virtualité abstraite de péché.
Paul ne dit pas, en effet, que le péché, en tant que violation de
la loi et partant punissable, préexiste caché dans l'organisme
humain; il ne tient pas la chair pour mauvaise en soi. Pas le
moindre manichéisme dans sa pensée. C'est la volonté qui
commet le péché, et c'est la volonté seule qui le peut commettre. Mais, en fait, cette volonté morale est devancée et
prévenue par le développement de la vie animale qui, dans
tout être, apparait la première. Et, dès lors, quand la loi ,qui
est bonne, sainte,· spirituelle, arrive, la volonté de l'être
moral la reconnait comme telle, la salue, se sent obligée
par elle; mais elle n'en est pas moins impuissante à l'accomplir. « Je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que
j'abhorre», dit plus loin l'apôtre (vers. 15} 1 • Rien n'est plus
juste. Ainsi éclate dans l'homme un tragique conflit qui va
s'aggravant par tous les efforts qu'il fait pour y mettre fin,
conflit où périt l'homme naturel divisé et armé contre luimême et d'où la seule grâce créatrice de Dieu peut
faire sortir l1bomme spirituel ou l'homme nouveau (vers.
26-24).
Telle est, en gros, cette fine et profonde analyse psychologique, page véritablement lumineuse, la plus moderne comme
la plus éloquente que nous ait laissée l'antiquité. Dans l'état
actuel de l'homme, le péché jaillit toujours inévitablement
de la rencontre de la nature psychique ou animale avec
la loi essentiellement spirituelle, et après le péché, la condamnation et la mort. Tout est dans cette antithèse posée
par Paul avec tant de vigueur au verset 14 : ô v61.1.oç -.t'lauµ.Q:ttY.6;
fo·m, èyw oà a&amp;pY.w6ç e't1.1-t.

A cet ordre d'idées s'en rattache un autre plus original et
i) Voyez aussi le verset 18, plus explicatif encore: « Il m'appartient bien
de vouloir le bien, mais de le faire, non. »

�14

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plus surprenant encore: je veux parler du rôle et du but que
Paul assigne à la loi. C'était la partie la plus scandaleuse de
sa doctrine pour les Juifs de son temps et elle ne l'esl guère
moins pour les honnêtes gens du nôtre. Dans le dessein éternel de Dieu, la loi avait pour destination réelle non d'amener
l'homme à la justice, mais de provoquer et de réaliser le
péché, c'est-à-dire d'enclore à la fin l'humanité entière dans
la conscience du péché el sous la condamnation. « La loi est
intervenue pour faire abonder les transgressions » (Rom.,
v, 2). Comparez ce que Paul écrit encore aux chrétiens de
Galatie: « Quel est donc le but de la loi? Elle a été surajoutée
(à l'économie du plan divin), pour développer les transgressions » (Gal., m, f9, et encore ibid., nI, 22 et 23; Rom., xr,
32, etc.).
·
On peul voir d'ici par quel chemin il a été conduit à celte
conception étonnante chez un homme d'origine juive el
pharisienne. Le contenu idéal de la loi est bien la justice et,
par ce côté, elle exprime aussi la condition idéale de la vie
heureuse: « Celui qui fera ces choses, vivra.» ~lais la loi qui
prescrit ainsi la justice est impuissante à la réaliser, à cause
de la chair : 'tO yàp &amp;auvaw1 'tOÜ v6µou, èv ~ ~a8lvet atèc 't~Ç aetpi'.OÇ
(Rom., vm, 3). Cela veut dire qu'il y a disparité et disproportion entre la loi qui est essentiellement spirituelle et la
chair qui est d'un autre ordre et d'une autre nature. Plus la
loi sera élevée, plus l'idéal qu'elle éveille en l'homme et lui
propose sera sublime, plus aussi s-Orement, au lieu de produire la justice et la vie, elle produira leur contraire, savoir
le péché et la mort. Telle est la donnée de l'expérience
morale. La pensée de Paul est d'une incomparable hardiesse.
Dans les fails qu'il constate et dans leur enchainement, il
n'hésite pas à reconnaître l'effet d'un conseil même de Dieu.
Puisque la loi ne produit et ne saurait produire que la conscience du péché et de la condamnation, il faut admettre
qu'elle a été donnée pour cela. L'apôtre est à cent lieues de
penser que Dieu ait eu besoin de s'y reprendre à plusieurs
fois et de plusieurs façons pour réaliser son œuvre de jus-

C~E CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINIS~IE

15

tice; qu'il ait d'abord essayé de la loi, et que la loi n'ayant
pas réussi, il ait eu recours à la grâce. Dieu savait très bien
que, proposée à des êtres charnels, la loi ne pouvait que
réaliser la conscience du péché, en donnant lieu aux transgressions. Aussi ne lui a-t-il jamais assigné une autre destination, parce qu'il fallait avant tout provoquer dans l'être
charnel une crise intérieure d'où l'être spirituel p-Ot sortir.
Paul le dit d'une façon générale et absolue dans sa lettre aux
Galates : et yàp è.86811 v6µoç 6 ouwxµsvoç ~WO'ltOt~aett, 0\/'tWÇ èv \/OfJ.&lt;J) ~ ~\/
11 ot~toav·rr,. « Si une loi quelconque capable de procurer la vie
avait été donnée, alors réellement la justice aurait procédé
de la loi» (Gal., m, 21 ). Cette affirmation de Paul a le caractère d'un axiome; elle est absolue et ne souffre aucune exception. Elle est vraie de toute loi, de celle de la conscience
comme de celle du Sinaï; car la raison générale par laquelle
Paul l'établit, c'est la forme même de la prescription légale
qui fait connaitre à l'homme ce qui est bien, mais ne lui
donne pas la force de l'accomplir. Aussi bien Dieu la destinait-il essentiellement à un autre rôle, à celui d'une préparation transitoire : elle devait réaliser la conscience du péché
pour que p-Ot se former ensuite la conscience de la grâce justifiante. Dieu a enclos tous les hommes pour la désobéissance
afin de faire miséricorde à tous (Rom., XI, 32).
Pour nous résumer et achever de bien éclaircir cette
étrange notion de la loi, il faut dire que Paul distingue dans
la loi deux éléments: 1° son contenu idéal qui est la volonté
de Dieu, et qui propose à l'homme la justice comme sa destination véritable; et c'est en pensant à ce contenu idéal que
l'apôtre dit toujours que l'Évangile établit ou accomplit la loi
au lieu de la détruire (Rom., m, 31 ; Gal., v. 13-15). En ce
sens, en effet, elle vise à la vie, è.11-.oÀ~ eiç {w~11 (Rom., vu, 10).
2° Sa forme extérieure, celle du commandement impératif,
le ypcxµµx qui, venant s'adresser à un être charnel,le rend tout
ensemble esclave et pécheur, le mène à la condamnation et à
la mort. « La lettre tue » et le ministère de la loi est un ministère de mort, !:a:x.ovla -.ou 6av,b:u (Il Cor., m, 6 et 7). Dans ce

�i6

REVUE DE L'HlSTOIRE Df:S RELIGIONS

sens le chrétien, c'est-à-dire l'homme nouveau et spirituel
doit être affranchi de la loi comme du péché ; 'lu'li 3è.
x:xTI)py~Ornm ô:,.à -.oî:i 'loµou (Rom., vu, 6), et l'autorité extérieure
de la lettre vieillie doit être remplacée par la force nouvelle
et intérieure de l'esprit. Cette contradiction radicale entre la
visée idéale de la loi et son effet réel, prouve que le régime
de la loi n'est qu'un moment transitoire dans le plan divin,
qu'elle n'est pas son .but à elle-même, mais qu'elle mène à
Christ, qui est la fin de la loi, -.éÀoçèlè. '16f1.ou Xplo"toç.
Nous savons maintenant quelle est la genèse des péchés
actuels, et dans quelle corrélation fatale se troqvent aujourd'hui pour l'apôtre Paul ces t_rois termes : loi, chair et péché.
La dernière question qui se pose à nous est de chercher s'il
ne s'expliquait point par la même cause, le premier péché
d'Adam. Pourquoi ce péché initial en effet n'aurait-il pas eu
la même origine que tous les autres?
On pourrait faire valoir en faveur de cette assimilation que,
dans le point de vue de Paul) il n'y a aucune raison de penser
que le péché d'Adam, entrant dans une même série avec les
péchés qui l'ont suivi, soit d'une nature essentiellement différente; qu'il faudrait supposer autrement que la constitution physiologique de l'homme a été modifiée dans son
essence par la désobéissance d'Adam, idée dont les épitres
ne présentent aucune trace. Mais ce ne seraient là jamais que
des conjectures. L'unique moyen de répondre positivement à
cette question est de savoir quelle idée Paul se faisait de
la nature du premier homme. Entre les deux textes que nous
venons d'examiner, il faut donc en faire intervenir un troisième qui nous éclaire sur ce point, et nous parait concilier
ainsiles deux autres. C'est le texte (I Cor., xv, 45): «Le premier
Adam est venu en âme vivante, alç (j,ux·~" ~waa'I, le dernier
Adam en esprit vivifiant, !àtç 'it'ialîf1.a ~wo1tôtoü'I. L'opposition ici
marquée est expliquée nettement dans les versets qui suivent:
« Ce n'est pas l'être spirituel, c'est-à-dire celui dont le -.t'1aî:if1.a
est la substance qui apparaît tout d'abord, mais l'être psychique; ensuite vient l'être pneumatique. Pris de la terre,

:f. 1

UNE CONTRIBUTION .A L'ÉTUDE DU PAULINISME

le premier homme est terrestre, le second vient du oiel. Tel
a été l'homme terrestre, tels aussi sont les terrestres. Et
com?1~_nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons
aussi limage du céleste. » Remarquons qu'il s'agit dans le
contexte de l'idée de la résurrection et que les explications
de Paul, que nous venons de citer, portent sur la constitution
respective et originelle des deux hommes qui sont mis en
parallèle. Il ne s'agit plus d' une opposition morale comme
dans Rom., v, 12, mais d'une opposition de nature et d'essence. Nous trouvons donc ici sur la nature du premier
homme le rel'I.Seignement que nous cherchions. Adam fut une
(jl~xlJ ,wa.x et, comme l'apôtre explique ensuite cette exprgss100) un être l)luxlx.6;, formant une antithèse avec l'être
1t'lauµa:·nx.6ç. Or) nous savons ce que ce mot de l)luxtY.6ç veut dire
dans la langue de Paul; il est l'équivalent de a&amp;pxt'loç que nous
avons trouvé dans Rom., vu, 14. C'est l'homme animal
l'homme retenu encore dans les liens de la vie sensible. C'est
ce que prouve sans réplique un texte de la Jre épitre aux
Corinthiens. ,&lt; L'homme psychique, dit Paul, ne reçoit pas,
ne comprend pas les choses du -.tvaî:if1.0r: de Dieu, car elles lui
sont une folie. Il ne peut les connaître, parce que ce n'est que
spirituellement qu'on en juge » (1 Cor., 11, 14). Pour Paul,
en effet, la l)lux~, comme le nephesch des Hébreux, est le
principe vital de la chair et forme antithèse au 'lt'laî:if1.a:, comme
la vie de la chair à la vie de l'esprit. ll ne faut pas objecter
que l'apôtre connaissait le récit de la Genèse (Gen ., n, 7), où
il est dit que Dieu forma l'homme de la poudre de la terre et
souffla dans ses narines l'haleine de la vie. C'est à tort, en
effet, que les commentateurs out vu dans cette « haleine
vivante», la communication du 1t'leî:iµ0r:, au sens où l'entendait
l'apôtre. Dans le passage (I Cor., xv, 45 et s.) que nous discutons, il cite en effet ce récit de la Genèse, d'après la traduction grecque des Septante. Mais il l'interprète autrement
que l'orthodoxie catholique ou protestante; car cette haleine
de vie, c'est précisément ce qu'il appelle une l)lux~ ,waa, et
qu'il met en opposition avec le 1t'leî:iµa ~wor-otoî:i'I du second
2

�1

UNE CONTRlBUTlON A L ÉTUDE DU PAULI:SIS:IIE

ta

REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

Adam. Nous pouvons donc conclure qu'Adam était, comm~
nous, acxp1.i'loç. Il ne l'était pas devenu par suite du péché; il
l'était d'origine et de nature, parce qu'il avait été« pris de la
terre n, ainsi que Paul l'explique fort bien. On voit co~~ien
il est éloigné de l'opinion traditionnelle touchant la spmtualité et la perfection morale du premier homme. Adam, sans
doute, pouvait et devait devenfr -.t'1auµ.&lt;X,tY.6ç et c'est_ dans cet~e
vocation finale que consiste l'image de Dieu mise en lui;
mais il avait été créé dpi; et cj,uz-fi. Esl-ca à dire qu'il füt mauvais pour cela? Nullement. La vie sensible esl légitime dans
sa sphère; elle est même bonne à sa place. Car le dési~ de
la chair ne devient mauvais et coupable que lorsque la 101 est
venue, et que la volonté a donné son adhésion expresse à
l'instinct de la chair, c'est-à-dire que l'instinct est devenu
acte volontaire et par conséquent moral. Encore une fois,_ la
chair n'a rien en soi de condamnable. Après la création
entière et avant la venue de la loi el du péché, Dieu pouvait
dire que « tout était bon, &gt;&gt; comme on dit d'un enfant à sa
naissance qu'il est bien venu, sans pour cela qu'on méconnaisse le développement par lequel il doit passer encore avant
d'arriver à l'âge mllr. De même toutes les parties d~ ~a création
divine pour l'apôtre Paul étaient bonnes et légitu~es, sans
qu'aucune d'elles fô.t parfaite. L'état psychique devait précéder pour l'homme l'état spirituel. Il fallait passer par l'enfance avant d'arriver à la maturité.
S'il en est ainsi et nous ne voyons pas comment on pour1·ait le contester, Paul peut et doit dire d'Adam ce qu'_il disait
tout à l'heure de nous-mêmes. Avant la loi et sans lm, Adam
vivait· sa vie toute instinctive encore s'épanouissait joyeuse,
une facile. C'était le paradis. Mais la loi survenant s'est
trodvée violée du premier coup par l'instinct de 1~. chair.
Car la chair, dil encore l'apôtre dans un autre endroit, a une
1
loi naturelle qui n'est pas celle de l'esprit : ri yàp aàp!; lr.i6uµ.E
Y.Gt,ix ,oü 7t'lauµ.~'t~ç,

,o os.

'ï.'lëÜIJ.IX

Y,&lt;X'tt:l ,~ç a&lt;XpY.6ç, ,aü,&lt;X 1 /xp &amp;),).;~~otç

· , • (Gal v 17) La loi a donc constitué le premier
&lt;X'l'ttY.~\'t(X\
•' '
•
homme pécheur, comme elle fait nous-mêmes et avec la

l9

même nécessité intérieure. Pour lui comme pour nous elle
s'est trouvée faible à cause de la chair. Aussi bien f~ut-il
ajouter ~ue la loi donnée à Adam en son innocence, pas plus
que la 101 de l\loïse ou celle de la conscience naturelle, n'avait
P?ur but, da~s le dessein de Dieu, de procurer la vie imméd_1atement, _bien qu'elle fût l'expression de la justice, condit~on de la vie ; ~ais positivement de provoquer la transgress10n et de réaliser la conscience du péché d'où sortirait
ensuite l'homme spirituel. La loi est donc le péché et la
cause du péché? s'écriaient à l'envi tous les adversaires de
Paul incapables de suivre la profondeur de sa dialectique et
de s'élever à son point de vue. Nullement, répondait-il mais
sanslaloi, je n'aurais point connu le péché. La loi est bonne
sainte, spirituelle, et c'est parce qu'elle est tout cela qu'ell;
r~ali~e d'auta~t mieux en moi l'état intérieur de péché.
Amsi la théorie du rôle de la loi, dans le développement de
l'être h~m~in, formulée par Paul ne souffre aucune exception;
la plus mbme cohérence règne dans tous ses raisonnements
et ~ous pouvons conclure qu'à ses yeux le père des hommes
éta,t, par nature, semblable à se&amp; enfants et que son histoire
de tout point a ressemblé aussi à la leur.
Nous prévoyons ce qu'on objectera à cette manière de
comprendre les textes de Paul sur la question du péché. On
dira qu' ?~le n' e~t p~s ~dmissible, parce que cet apôtre aurait,
en défimhve, fait ams1 remonter le mal jusqu'à Dieu même.
Nous avouons que cette raison nous touche peu; car elle est
d'ordre métaphysique et ici nous ne faisons que de l'histoire.
Si la difficulté existe, c'es~ à Paul qu'il appartient d'y répondre,
no~ à nous. Cependant, il_nous semble qu'il n'aurait pas de
peme à s_e laver de cette accusation. Est-ce que le péché dans
sa théorie, ne reste pas toujours le péché, c'est-à-dire l'acte
dela seule volonté ~e l'homme? Est-ce que le péché, s'il est
provoqué
par la 101 sous forme de transoression
n'est pas
. 1
0
,
s1mu ta~ément conda~né par elle? N'est-il pas toujours pour
la co:science et au_ pomt de vue subjectif, ce qui ne doit pas
être. Enfin y a-t-,1 un autre système où la loi de responsa-

�20

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

bililé s'exerce plus rigoureuse et plus invincible, ou la peine
du péché sorte plus nécessairement du péché meme? Nos
péchés actuels sonl aussi inévitables a notre volonté. Qui ne
se sent esclave du mal? Or si cette nécessité intérieure iL
laquelle personne n'échappe aujourd'hui ne détruit pas la
vie morale, n'accuse pas Dieu et laisse intacte sa justice, je
ne vois plus tres bien pourquoi, alors meme qu'elle se ful
rencontrée chez Adam,~elle lui serait une mortelle offenrn.
D' autre part, en expliquant naturellement !'origine du premier
péché, la théorie de Paul le ramene toujours a la volonté
humaine, jamais a la volonté divine; il n·est manichéen a
aucun degré. A Dieu rien de mauvais n'est attribué directement. La chair ou la vie psychique qui se développe la premiere est bonne ; la loi qui vient ensuite est bonne; la
rédemption est une reuvre de souveraine justice et la grace
n'a d'autre but que de réaliser la sainteté. Done toutes les
forces primordiales créées par Die u étaient bonnes. Ce n'est
que plus tard, dans la sphere meme ou doit agir, pour se
développer, la volonté de l'homme et daos les complications
ultérieures qu' elle ame ne, que le péché se produit. La nécessité qui le caraclérise ne saurait en compromettre le caraclere moral; elle est d'un autre ordre quelanécessité physique.
Si un probleme subsiste encore, c'est celui qui nait des rapports mystérieux de la volonté humaine et de la Providence,
du caractere contingent des faits historiques et du plan divin
qui s'y réalise, en d'autres termes et pour tout dire, de la
coexistence meme du Dieu infini et de sa créature finie.
Mais dtit cette difficulté métaphysique n' etre jamais pleinement résolue, elle ne saurait infirmer les résultats del' exégese
historique et grammaticale. C'est aux textes de Paul qu'il en
faut toujours revenir pour savoir non ce qu'il aurait dtl penser,
mais ce qu'il a pensé réellement. Or je remarque que l' objection dont je viens de parler, c'est précisément l'accusation perpétuelle dont ses adversaires n'ont cessé de le poursuivre. Sa doctrine du péché et de la grace . était, a leurs,
yeux, essentiellement immorale et sa théorie de la loi bias-

U'.IIE COl(TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINTS~IE

2t.

phématoire. On disait aussi qu'il en arrivait a décharger
l'homme du péché et a en charger Dieu et que toute sa théologie aboutissait enfin a cet adage : « Faisons le mal pour que
le bien en sorte » (Rom., m, 5-8; IX, 18-20; vI, t; vn, 7.;
Gal., v, 13-18). 11 a toujours écarté ce reproche avec la plus
grande vivacité et a meme consacré les trois plus beaux
chapitres de sa leUre aux Romains a le réfuter (vr, vu, vm).
Qu'il y ait .réussi ou non, nous n'avons pas a en juger ici.
Mais le fait que sa doctrine du péché soule.ve aujourd'hui
encore la meme objection de la part du meme légalisme
moral, n'est pas la preuve que nous l'ayons mal comprise ni
mal exposée. Nous y trouverions plutót une confirmation de
-la justesse de notre exégese.
(A

suivre. )

A.

SABATIER.

�•
LE PESSJMISME CllEZ HOMERE ET HÉSIOD.E

LE PESSIMISME 'MORAL ET RELIGIEUX
CHEZ

HOMERE ET HÉSIODE
(Deuxieme artic/e)1 •

II
Le mythe de Prométhée et de Pandare. et l'amour. - La gloire.

La femme

Cette constatation drarriatique de la misere originelle de
l 'humanité par les poetes primitifs de la Grece) ne nous
autoriserait pas a revendiquer pour eux le renom de pessimisme, si a coté du mal, quelque grand qu'il soit, ils reconnaissaient des remedes proportionnés et des compensations
suffisantes. Les plus optimistes d' entre les moralistes et les
philosophes sont obligés d'avouer que la somme des souffrances est considérable ici-bas et que, pour un grand nombre
d'étres, elle l'emporte sur la somme des jouissances. D'autre
part, la littérature et l'art en général, ayant besoin, pour
réaliser l'idéal, de nous présenter l'homme dans quelque
situation extreme, il n'est pas surprenant qu~ de .l'ceuvre
littéraire se dégage, plus encore que du spectacle de la vie,
une impression de tristesse et de désenchantement. Lors
méme que les poetes s'attachent a arréter nos regards sur
des perspectives riantes, a acheminer leurs fables vers une
1) V. t. XIV, p. i68, septembre-octobre i886.

í

23

conclusion heureuse, il leur faut, pour saisir l'imagination,
des contrastes et pour attirer l' attention, des péripéties
variées. C'est-a-dire que la littérature la plus optimiste par
ses tendances et par son but se croit obligée de se servir du
malheur, del' erreur, de'la faute pour faire apprécier davantage ses reves d'innocence, de sagesse et de félicité. Ajoutons a cela que chacun de nous porte en lui-meme des prédispositions qui luí font colorer en rose ou en noir les objets
de son observation ou de ses lectures. Il y a une sorte de
sophisme a rendre responsable, ou le monde réel dont l'histoire étale le spectacle sous nos regards, ou le monde idéal
créé par les poetes, de certains sentiments que nous y
mettons plus qu'ils ne nous les suggerent. Ce n'est done pas
en cherchant chez Homere et chez Hésiode une source de
réflexions mélancoliques sur l'homme et sur le monde, que
nous aurons prouvé leur pessimisme ; mais en démontrant
que la morale de leurs ouvrages et les croyances religieuses
qui en fo.r;-ment le fond, condamnent logiquement l'humanité
a la souffrance sans remede efficace, que, lui imposant la
faúte sans responsabilité réelle, et jelant le trouble dans la
conscience , elles essaient en vain de le dissiper par les
moyens mis en leur pouvoir. C'est a dégager ces príncipes,
qui menent au pessimisme par une conclusion logique, que
nous consacrons la suite de cette étude.
11 en est un que les théoriciens modernes du systeme se
sont attachés a mettre dans tout son jour, en montrant ses
applications variées aux diverses conditions de la vie, en
l'opposant comme un ironique défi aux aspirations de l'humanité vers le bonheur. C'est qu'une contradiction inhérente
a la nature des choses, change en une source de miseres
nouvelles, ce·qui s·emble avoir été établi par l'ordre universel
pour etre le remede de la misere ; c'est que la premiere
phase del' existence étant représenlée par une souffrance, si
le génie de l'homme, si l'ingéniosité de la nature fait succéder
une phase de jouissance ou tout au moins d'apaisement,
l' effort qui a obtenu cette compensation, la générosité appa-

�24

25·

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

T.E PESSIMISME caEZ HOMERE ET HÉSIOnE

rente du sort qui nous en a fait l'aumOne, sont la cause d'un
mal nouveau, souvent plus grand que le premier et qu'ainsi
toute compensation est illusoire. La science qui prétend
réaliser le progres, l'amour qui épanouil l'Ame et charme les
sens, la gloire qui exalte l'activité et repose de l'effort par la
satisfaction du but atteint, la puissance et la richesse qui
multiplient les moyens de jouir et diminuent les occasions de
souffrir, n'aboutissent le plus souvent qu'a. envenimer la
blessure de l'Ame qu'ils devaient guérir, ou qu'a. ouvrir une
blessure nouvelle. 11 n'y a pas un seul élément de ceux que
l'on ferait entrer a priori dans la trame d'une existence réputée
heureuse, qui ne contribue pour sa part a développer la
douleur 1 • Voila ce que dit le pessimisme systématique, voila
ce qu'il essaie de démontrer en étalant au regard et l'inanité
des efforts par lesquels l'humanité cherche a échapper a la
souffrance, et cette fatalité irrésistible du mal qui sous loutes
ses formes, prend naissance au sein de ce qui devait etre son
contraire : Medio de fonte leporum surgit amari aliquid quod
in ipsis floribus angat '.
·
Le génie hellénique a entrevu des la plus haute antiquité,
la génération du mal ou physique, ou moral, par le bien
inventé pour mettre un terme aun mal antérieur. Il en a fait
un mythe original entre tous, le plus ancien des mythes
philosophiques, celui-la. en meme temps qui, apres etre sorti
des entrailles des Grecs primitifs, a vieilli le moins a travers
les a.ges ; car lorsque la pensée moderne veut revetir d'une
forme poétique le probleme de la destinée humaine, elle
aime a évoquer encore les figures de Prométhée et de Pandore 5. Et quoique la subtilité de Grethe 7 de Leopardi, de

Quinet, pour ne nommer que les plus éminents, ne conserve
pas toujours a la fable sa signification originaire, il n'en subsiste pas moins entre leurs fantaisies les plus raffinées et la
na'iveté du vieux drame hésiodique, une parenté réelle et
intime. La .nation qui possede parmi ses légendes les plus
vénérées et les plus populaires cette image saisissante de
l'impuissance mortelle a réaliser le bonheur par le progres,
de la contradiction fatale qui fait sortir le mal de ce qui semblait en etre le remede, ne saurait etre rangée parmi les
nations optimistes. Hésiode, daos la Théogonie et daos les
fEuvres et les Jours, l'a fixée par ses traits essentiels et permanents ; la figure du Titan audacieux qui dérobe ala nature
ses secrets pour améliorer la condition humaine, et celle de
la femme, chef-d'reuvre de grAce trompeuse que les dieux
ont donnée aux mortels en apparence pour les charmer, en
réalité pour les perdre a nouveau, sont son ouvrage 1 • Le
mythe ou ces deux personnalités jouent le principal role est
le complément de celui ou est définie la déchéance progressive de l'humanité; il indique le point de départ de cette
déchéance, il en formule la raison d'etre ª. Sa ressemblance
avec celui de l'arbre de la science dans la Genese est manifeste; Pandore et Eve sont la meme personnification. Il y a

i) Cette idée est développée systématique:nent par Scbopenhauer dans les

Aphorismes sur la science de la vie. OEuvres completes, v. p. 329 et suiv.
2) Lucrece, Nat. Rer. II, 1133.
3) V. Gcethe, Prometheus. Dramatiscbes Fragment, surtout la derniere scene,
sous cette réserve que Prométbée, libre penseur et contempteur des dieux, n'a
rien d'antique. E. Quinet, Prométhée, Paris, i838, peche également contre
l'e¡¡prit grec en faisant de Prométhée une sorte de cbrist renverunt le paga-

nisme. Leopardi, Histoire du genre humain, le Pari de Prométhée (daos les
Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples). Il est vrai que M. Caro (Le pessimisme
au x1x9 siecle, p. 13) a dit de Leopardi : « que c'est un grave torta lui d'avoir
imaginé, pour les besoins de sa cause, une antiquité de fantaisie et voulu nous

persuader que le pessinisme 1/taít dans le génie des grands t!crivains d'Ath~nes
et de Rome. » En ce qui concerne les Grecs, on verra qui est daos le vrai, de
M. Caro ou de Leopardi, si on veut bien comparer au texte d'Hésiode que
nous comm.eotons, le résumé que M. Caro lui-meme oous donoe de l'Histoire du
genre humain raconlée par le pessimiste italieo (ib., p. 63). 11 est certain qui!
Leopardi avait lu Hésiode a travers sa propre tristesse; mais il l'avait mieux
lu que M. Caro.
1) Hés., Théog., 510 et suiv. Op. et D., 42 et suiv.
2) Cf. Welcker, Griech. Goetter/,ehre, I, 756 et suiv. Cf. du meme, die Aeschyleische Trilogie, p. 67 et suiv, Sur les rapports du mythe de Pandare avec
le récit de la Genese, v. entre autres Buttmann, Mythologus, I, 48 el suiv. et
Welcker, Aesch. Tril., 72 et suiv.

�26

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

cette différence que, dansla Genese, Dieu a donné a l'homme
la femme sans arriere-pensée mauvaise, sans intention de
haine ; tandis que, ehez Hésiode , le don de la femme est la
revanche des dieux, atteints par Prométhée dans leurs prérogatives 1 • Autre différence plus profonde: Adam n'est qu'un
agent en quelque sorte passif des maux que la science du
bien et du mal atlirera sur lui et ses descendants; il cede aux
charmes de la femme et se laisse tromper par elle. Prométhée
au contraire a, de propos délibéré, engagé la lutte contre
l'ordre naturel, c'est-a-dire contre les dieux 2 ; en dérohant
le feu, par un effort de son énergie intelligente, il a sciemment rompu l' équilibre des forces cosmiques qui, jusqu'alors,
écrasaient l'homme. Et si la femme compromet ensuite son
reuvre, ce n'est pas faute par lui d'avoir prévu le piege et
év1mté la rus e des dieux 3 • Prométhée personnifie dans sa
fiere indépendance, dans ses aspirations aussi vigoureuses
que clairvoyantes, le génie de la race humaine en général,
celui surtout de la race hellénique; c'est une figure tout
d'une piece, sans mélange de faiblesse ou d'étourderie. Mais
i) V. Hes., Op. et D., 57 : cxv't\ nvpó~ íJ,J,c,oo &gt;&lt;oti&lt;Óv ,Í, ~•v é!notvT~pspnwv'totl &gt;1ot'ta
6vµov H&gt;v &gt;1oti&lt;ov &amp;µ,potyotnwv'tt~. Cf. ib., 82. V. la méme 1dée e:x:pr1mée plus nette-

ment encore, Théog., 570.
2) Théog., 562. Zeus a reíusé aux hommes le don du feu, pour les punir de
la ruse que Prométhée avait pratiquée a son égard. C'est pour achever son ceuvre
d'émancipation que le Titan le ravit.
3) Op. et D., 85. Sur la signification du type de Prométhée,_ ~• Welcker'.
Aesch. Tril., p. 68. Le savant mythologue insiste sur les d11l'erences qm
séparent ce pessimisme nai:f de ce qu'il appelle les spéculations de Rousseau
sur la corruption par le progres et sur l'affaissement de l'humanité par les
influences civilisalrices. En cela Welcker araison contre Heyne, De Theogonill ab
Hesíodo condita, p.147. L'esprit grec ~e pouvait juger ainsi l'action de!ª science
et des arls. Ce qui sorl du vase de Pandore ce sont du reste les malad1es et par
suite la mort prématurée (Cf. Hor., Od., 1, 3, 25 et suiv.), non tous les maux;
mais l'esprit grec a bien compris que le génie .inventif est une cause de _souffrances en méme temps que de progres. Sur l'épithete de ttA,py¡o--rotl (inventores)
donnée aux hommes par Homere et Hésiode, v. Od., 1, 349 el v1, 8, avec la
note de Pi.erron; et Theog ., 512, 011 il est dit d'Épimélbée : el;
~ apx~,
yÉvE't' /ívopotaiv cx).,py¡c,-rjic,,, Tous les passages 011 cette épithete figure impliquent
que l'humanité est vouée au mal.

"""º•

27

il a un frere qui prend asa charge les défaillances funestes,
celles que la Genese a incarnées dans Adam; c'est l'imprévoyance d'Épiméthée, qui accueille Pandore et avec elle tous
les fléaux; apres les avoir reQus dans sa demeure, il ne sait
point se garder d'une duperie fertile en miseres; il n'empeche
pas la femme de s'abandonner ala curiosité qui doit déchainer
le mal sur l'univers.
Schopenhauer a fort bien saisi la signification du type
de Prométhée, tel que Hésiode l'a conQu et que Eschyle
1'a accommodé aux exigences du drame trilogique : &lt;&lt; Prométhée, écrit-il, est, a proprement parler, la personnification de la Prévoyance humaine ; il incarne le soufi
des choses a venir, lequel place l'homme au-dessus des
animaux. C'est pour cela que Prométhée est doué de la
science prophétique; elle signifie le pouvoir dela prévoyance
réfléchie. C'est pour cela encore qu'il procure a l'homme
l'usage du feu, qui n'appartient a aucun animal, et dont il
fait le fondement des arts utiles a la vie. Mais ce privilege de
la Prévoyance (Vorsorge), l'homme est contraint de l'expier
par le tourment incessant du souci (Sorge), que l'animal ne
connait pas. Voila le vautour qui dévore le foie de Prométhée
enchainé. Quant a Épiméthée qui semble avoir été inventé
apres coup, par déduction, il représente la peine qui suit
le mal, la réflexion qui vient derriere l'action (die Nachsorge), le salaire propre de la légereté et de l' étourderie 1 • »
Mais Schopenhauer est moins heureux, lorsqu'il cherche
a se rendre comptedu róle que le poete fait jouer a Pap.dore.
J'avoue que tout n'est pas limpide dans cette partie du mythe
antique et qu'il faut admettre une lacune assez considérable 2 •
Est-ce Pandore qui emporte de l'Olympe, outre les séductions funestes que les dieux ont accumulées sur sa personne,
i) Parerga, Einige Mytbolog. Betrachtungen, OEuvres comp., t. VI, p. 442.
2) Cf. l'Hésiode de Goettling, au vers 94' des CEuvres et des Jours. Nous
avon_s du reste sur ce point un témoignage de Proclus, d'apres lequel Prométhée
aura1t rec;u le vase des mains des Satyres et l'aurait confié a Épimétbée avec
recommandation de ne pas accueillir Pandore.

�28

celui des deux vases ou Zeus puisait les maux qu'il envoyait
jusque-la aux mortels en y mélant les biens? Ou Promélhée
lui-meme, l'industrieux bienfaiteur de l'humanité, a-t-il
réussi, apres avoir dérobé le feu, a rassembler tous ces maux ,
et a les emprisonner dans le vase dont il confie la garde a
son frere? Le texte actuel d'Hésiode est muet sur la fa9on
dont ce vase est venu daos la maison d'Épiméthée. Ce qui
n'est pas douteux, c'est que le nom de Pandara est ironique 1
et que ce sont bien les maux, ou, pour etre plus exacl,
les maladies, qu'elle laisse échapper du vase entr'ouvert. 11
est d'autant plus singulier que Schopenhauer se soit mépris
sur ce point, qu'il aurait trouvé dans le mythe tel qu'il est,
une confirmation originale de sa théorie sur la duperie de
l' amour. Voici comment il expose ses do u tes ' : « La fable de
Pandore ne m'ajamais paru bien claire; elle m'a meme ton~
j ours semblé boiteuse et incohérente. Je soupQonne que
Hésiode lui-meme en avait perdu le sens vrai, quand il lui a
donné ce tour bizarre. Ce ne sont pas tous les maux, mais
tous les hiens que Pandore, comme d'ailleurs son nom !'indique, détient daos sa botte; lorsque Épiméthée l'ouvre a
l'étourdie, tous les biens s' envolent, saufl'Espérance qui seule
nous reste. » C' est en effet de cette maniere que des mylhologues postérieurs s ont transformé la fable de Pandore ;
mais en la transformant, ils en ont altéré l'esprit propre, el
remplacé l'ironie pessimiste du vieux poete béotien, par un
1) V. Op. et D., 80 et suiv. Pandora est originairement une épithete de Gafa,
la Terre-Mere, appelée aussi Anésidora. Pandore, personnification morale chez
Hésiode, est une ancienne divinité de la nature, Mmme les Titans en général.
V. Prelter, Griech., Myth., I, p. 76, n. 2, et l'opuscule : Die Vorstellungen der
Alten, etc., dans les Écrits choisis, édit. R. Kolher, Berlin, 1864, p. 211
et suiv.
2) Op. cit., p. 443. Schopenhauer n'a pas bien lu Hésiode. Chez ce dernier, ce
n'est pas Épiméthée qui ouvre le vase, mais Pandore elle-méme. Philomene,
1tep\ sva.6, 130, cite una lradition qui rapporte l'action a Épiméthée.
3) Schopenhauer cite lui-méme une épigramme de l'Anthologie et Babrius,
Fab. 13, edil. Schneider, ou Zeus a enfermé tous les biens dans le vase de
Pandore.

29
faux optimisme ou la morale chrétienne a marqué son
empreinte. Pandore, présent funeste, est ornée de toutes les
séductions agréables; les Olympiens se sont entendus a faire
de sa personne une merveille de gr/lee : 8,xu¡i.,x to1fo8&lt;Xt 1 • Si
en outre, ils luí confiaient le vase ou Zeus puise les biens,
comment le poete pourrait-il l'appeler : un fl,éau ravissant de
beauté, un assemblage rusé destiné a tromper les hommes '?
Sa parure divine est l'appat qui doit faire accepter du meme
coup la dot de misere qu'elle emporte avec elle, luí laisser du
I?oins la libre disposition du vase plein de malheurs que
Epiméthée détient en son pouvoir. « Jusqu'a ce jour, dit le
poete, les générations des hommes vivaient sur la terre
exempts de maux, loin des soucis facheux, et aussi des
maladies funestes qui leur ont ensuite apporté la mort. Mais
la Femme ayant soulevé le couvercle du vase, les dispersa, et
les hommes furent en proie aux peines lamentables. L'Espérance seule ( 'E),1tl~) demeura renfermée daos les profondeurs
du vase, sans en franchir les bords et ne s' en envola point ;
car Pandore auparavant avait fait relomber le couvercle 2 • ))
Cette Espérance a été prise a tort par Schopenhauer pour la
vertu chrétienne qui fonde la résignation dans le mal présent
sur la persp~ctive d'une réparation a venir 5. Pour Hésiode, et
longtemps pour les Grecs en général, Elpis est l'attente trompeuse d'un bien toujours fuyant, sentiment irritant plutót
que consolateur, qui, au malheur matériel acharné sur nous,
LE PESSIMISME CBEZ HOMBRE ET HÉSIODE

REVUE DE L'H!STOIRE DES RELIGIONS

-

o

1) Théog., 581; cf. 588; et surtout l'expression de u:&gt;-ov 1tctxov &lt;iv.' &amp;ya6o,o; ib.
585. Cf. Welcker, Gr. Goetterlehre, I, 767.
2) Op. et D., 90 et suiv. Cette partie du mythe manque dans la Théogonie;
était-ce une raison pour que Welcker fíit autorisé a voir dans les deux récits
une morale différente? Il est vrai que ·pour lui la Théogonie n'est pas du vieux
poéte béotien a qui nous devons les CEuwes et les Jours. Aesch. Trü,, p. 76 et
Gr. Goet., 767 et suiv. - Ses argumenls ne m'onl pas convaincu.
. 3) V. la note de Goettling au vers 94 des CEuvt·es et des Jours. Preller, ouv.
cit., P· n, n. i. et Naegelsbach, Nachhom. Theol., VII, 6, p. 382 ou les deux
aspects de Elpis devant l'opinion hellénique jusqu'a Euripide sont caractérisés
par des lextes nombreux. Le Prométhée d'Eschyle dit (252) : qu'il a mis au
creur de l'homme des espérances aveugles; Tu:p&gt;-«,..• l&gt;.1t!ocx,.

�30

31.

REVUE DE L' HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMBRE ET HÉSIODE

ajoute une sorte de blessure morale. A ce titre,l'Espérance
est bien a sa place dans ce vase ou sont enfermés tous les
fléaux; et si elle continue d'y séjourner apres que tous les
autres se sont dispersés parmi les hommes, la signification
de ce détail est claire : les maladies, personnifications concretes et en quelque sorte matérielles de ce que les philosophes appelleront le mal physique, lequel dans une civilisation primitive est le mal par excellence, errent ca et la,
frappant au hasard, sans jamais plier a la volonté d'aucune
de leurs victimes 1 • Au contraire, la souffrance intime, qui
résulte d'une attente toujours dégue, est la forme du mal que
chacun de nous emporte avec soi, et dont il est libre de disposer. C' est pour cela que Théognis a pu dire de l'Espérance,
a la fois : &lt;&lt; qu'elle estla seule divinité favorable demeurée
parmi les mortels, alors que les autres sont remontées vers
l'Olympe i&gt; ; et ailleurs, au contraire: « que l'Espérance et le
Danger se valent au regard de l'homme; que tous deux sont
de funestes divinités 2 • &gt;&gt; Naegelsbach remarque avec raison
que cette faoon de concevoir l'Espérance est bien dans l' esprit
de la morale et de la religion antique, incapables de lui offrir
un fondement assuré dans une réparation transcendante.
Cepen_dant la poésie grecque a nettement aperou l'insuffisance de cette vie devant la conscience. Elle ·aspire, sans
y réussir pendant longtemps, a imposer la nécessité logique
d'une félicité idéale qui doit compenser, dans l'infini,
l'injustice des miseres réelles; c'est pour cela que l'Espé- .
rance est pour ces poetes grecs une personnifi.cation double :
divinité mauvaise et funeste, lorsqu'ils se la représentent
suivant les conditions relatives de ce monde ; génie bienfaisant et consolateur, lorsqu'ils s'élevent instinctivement jusqu'a l'idée d'une réparation a venir. Celle-cin'existant encore
que confuse et incertaine chez les moralistes primitifs, il

n'est pas surprenant que leur logique ait résolu dans le sens
d'un pessimisme formel , le probleme de la destinée
humaine.
Si l'ambition de l'homme qui veut s'égaler aux dieux est
la cause du malheur, la légereté de la femme annulant ses
efforts en est l'instrument 1 • Voila l'idée originale qui, introduite dans la mythologie morale par Hésiode, a été, sous
diverses formes, rendue dramatique par Homere dans
l'lliade et dans l'Odyssée, et qui domineavec une persistance
digne de remarque la littérature hellénique tout entiere ~.
La haine de la femme, « ce f).éau de beauté )&gt;, élant un
article du Credo pessimiste selon Schopenhauer et Hartmann,
démontrer leur parenté sur ce point avec les poetes qui sopt
aussi les philosophes les plus anciens de la Grece, n'est pas
la partie la moins intéressante de notre sujet.
Il n'est pas douteux que, pour Hésiode, Pandore est la
représentation de la femme, telle que l'homme déchu de sa
félicité premiere est condamné a la subir. Pandore n' est pas
plus la premiere femme, au sens absolu du mot, que Prométhée ne peut etre considéré comme le premier homme ~.
Avant que les dieux etles mortels n'entrassent en contestation

i) Cf. Schmidt, Rhein. Mus., X, p. 333 et suiv.; et Lehrs, Quaest. epic., p. 225:
Jovis cura factum est ut femina, antequam spes evolaret, clauderet dolium; sic
igitur malorum jam non habet potestatem, spem sibi habet.
2) Théog., H35 et 637. Cf. Naegelsbach, loe. cit., p. 384.

i) Welcker, Aesch, Tril., 74 et suiv.
2) Ce n'est pas ici la place d'u11 e:xposé des opinions helléniques sur ce poínt.
Qu'il nous suffise de rappeler Euripíde et les poetes de la Comédie nouvelle, chez
lesquels la haine de la femme s'est affichée par tant d'expressions violentes ou
de satires comiques. Si' celte haine est la caracléristique dominante de la morale
pessimiste, on se· demande comment les Grecs ne seraient pas les premiers
pessímistes du monde.
3) Pandore et Prométhée sont des personnifications mytbiques, placées en
dehors de la chronologie, par conséquent de l'humanité réelle; ce sontdes Démons.
V. notre article Daemon, Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio,
ii• fascicule, p. iO et suív. Mais l'humanité a été par Hésiode lui-méme (v.
frag. 30 et 31, édit. Grettling, p. 258) rattachée généalogiguement a Prométbée
et a Pandore; ils ont pour fils Deucalion. D'autres fables nous montrent Prométhée fabriquant le premier homme avec de l'argile, et dérobanl le feu du soleil
pour en faire son ame; voir Schol. Find. Ném., VI, I et Serv. ad Virgil. Eclog.,
VI, 42. Une varia.nle curieuse est celle qui fait pétrir l'argíle a Prométhée avee
des !armes, pour en tirer l'homme. (Pa.us., X, 4-, 3.)

�32

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGIONS

a lUéconé

au sujet de leurs prérogatives réciproques, la
femme existait, pareille sans doute, par ses qualités, aux
générations héro'iques ou fabuleuses ; elle a suivi ensuite le
mouvement de la déchéance universelle, et, achaque phase,
elle a perdu un peu plus de ce qui contribuait au bonheur
réel de l'homme. Finalement, elle ne garde des charmesde
son sexe que la heauté du corps, l'habileté dans les ouvrages
d'Athéna, la grace qui vient d'Aphrodité, le pouvoir d'inspirer
les désirs violents, les passions qui dévorent les membres 1 •
Mais son esprit est plein d'impudence et de ruse ; de ses
levres, ou réside la Persuasion, coulent le mensonge et les
discours séducteurs ; le héros de l'Olympe, l'astucieux Hermes, lui a communiqué les charmes de sa voix. Voila la
femme nouvelle, telle qu'elle convient a un état social nouveau; compagne de l'homme déchu et brouillé avec les dieux,
cgent de faiblesse et de misere, inventé par les dieux pour
assurer, comme par un contrepoids, leurs prérogalives entamées. Le sentiment qu'elle inspire et qui la rend puissante
est un enfant de la Nuit, un frere de la Duperie 1 : « Éros, le
plus beau d'entre les immortels, brise l'énergie des dieux et
des hommes sans exception; il anéantit daos le creur et le
sens droit et les sages conseils. » Voila pour la généalogie
fo.buleuse de l'amour et de la femme.
Leur action dans les choses réelles est d'accord avec ces
origines. Parmi les recommandations que Bésiode fait a son
frere ª, figure celle de se défier de la femme, de la toilette a
l'aide de laquelle elle releve ses charmes, des flatteries habiles
i) Op. et D., 60 et suiv. Theog., 590 et suiv.
2) Théog., 120; ib., 224. Hésiode est absolument de l'avis de Scbopenhauer:
« Les femmes sont persuadées que la fonction de l'homme est de gagner de
)'argent, et la leur de le dépenser. « Parerga, OEuvres completes, VI, p. 651.
Tout ce paragrapbe 379 peut étre considéré comme un commentaire inconscient
des idées d'Hésiode.
3) Op. et D., 373 et suiv. Le vieil Hésiode ne recule pas devant le terma
grossier, pour ne rien dire de plus; v. notamment l'épithete de miyoGT6&gt;-o, ou
l'on a voulu voir la parodie triviale de l'homérique : !htcrfat1t&gt;so,.

33
par lesquelles elle sollicite la générosité du mari et provoque
la ruine de la maison : « Se confier a la femme, c'est se confier au voleur. » Aussi Uésiode professe-t-il a l'endroit du
mariaoe une opinion toule aussi vaillante que celle de
Panur~e. La force meme des choses l'oblige a s'en occuper;
dans les CEuvres et les Jours, il fixe l'lige convenable pour
cette union 1 ; il cite la femme entre la maison de ferme et le
breuf de labour, comme un élément indispensable de_ l'exploitation rurale. 11 convient que la conquétela plus p_récieuse
pour l'homme est celle d'une femme honnete, tand1s que la
femme perverse, gourmande, celle qui sent échauffer ses
instincts de luxure durant l'été \ est le pire des fléaux. Sans
tison 1 elle consume un homme, quelque vigoureux qu'il soit,
et le 1ivre a une triste vieillesse. Dans la Théogonie, c'est a
peine s'il admet que la femme honnete puisse existers.
Toutes les femmes sont filies de Pando re, éprises de luxe et
de frivolité, bonnes seulement pour dévorer, comme les
frelons dans la ruche des abeilles, le fruit des travaux de
l'homme. Et Zeus, par une ironie haineuse, ne s'est pas
borné a faire a l'humanité ce cadeau de malheur. 11 a voulu
encore que l'homme ne pftt pas s'en passer, car celui quin.e
se marie pas est condamné a vieillir tristement dans la sohtude, a travailler pour d'indignes héritiers qui guetteront le
moment de sa mort '. Pour celui qui a la chance d' épous~r
une compagne vertueuse, au creur ferme, il y aura dans la vie
LE PESSIMISME CHEZ BOlIBRE ET IlÉSIODE

t) Op. et D., 695 ; 405 ; 702.
.
2) lb. 586 : IL«x&gt;-61:«1:cx, lll: yvv«rxt~. Pour 11«x&gt;-ocrvV'll (pellacia), vice do~ma?t de
de Ja femme selon Homere et Hésiode, cf. Il., xuv, 30 et fragment d Hés1ode,
41, Ed. Goettling. La sensualité perd ·meme les femmes les plus sages, Hom.,
Od., XV, 420.

,

N

3) Théog., 500 et suiv. La femme honnéte est appelée : xtov"l•··· «xo,1:,v,
ap'l)pur«v 1tp«1t1/ltcratv.

.

.

4) Théog., 602 : é'.-rtpov ¡¡~ x«xov, c'est-a-dire de ne pouvo1r se d1spens~r ?u maria"e
sans conséc¡uences facbeuses. Catonle censeur avait la meme op'.n~on sur
0
Ies femmes : Nec cum illis satis commode, nec sine illis ullo modo vivi poss~.
r:r. Tite-Live, xxxiv, 2 et suiv. L'esprit romain est d'~illeurs tout autre que I esprit
grec vis-a-vis de la femme et du probleme de la v1e en général.
3

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

du bien et du mal a égalité; si, au contraire, il nous tombe en
partage une femme perverse, c'est une douleur de chaque
instant qui nous rongera le creur et rien ne pourra guérir
notre blessure. En tout état de cause, la femme est un don
funeste, puisque la meilleure ne fait qu' équilibrer un bien par
un mal 1 etqu'avec la femme mauvaise, il n'y a point de compensation. Ajoutons, comme un détail caractéristique, que
Hésiode souhaite a Perses de léguer son héritage a un fils
unique; tout au plus, avec un égo'isme féroce, lui en permetil un second aux portes de la vieillesse : « C' est ainsi que la
richesse croit dans une maison 2 • » Voila l'application pratique du mythe de Prométhée et de Pandore ala vie de chaque
jour. En dérobant le feu du ciel, embleme pour l'humanité
du génie inventif qui, par les métiers, croit embellir la vie et
la rendre plus facile, le Titan attire et sur lui-meme et sur
les mortels qu'il a trop aimés ", des causes de souffrances
auparavant inconnues. Pandore, personnification des charmes
de l'amour qui menent le monde, qui lui procurent les jouissances les plus sures et les mieux comprises de tous, est
l'agent de ces souffrances nouvelles, comme elle est celui des
plaisirs; ces plaisirs memes ne sont qu'un piege ou lajalousie
des dieux entra'i.ne notre faiblesse ; pris a ce piege, nous
sommes forcés de confesser notre infériorité devant la nature
victorieuse, et la jouissance d'un instant, dont l'appat nous a
i) Theog., 609 : x«xo~ eaa&gt;.,¡-, cimq,epí~e,.
.
.
2) Op. et D., 376 et suiv. Cf. Plut., de Frat. Am.,6. 11 est vra1 que Hés10de
ajoute, a moins qu'il n'y ait une interpolation : (&lt; Méme a. plusieurs, Zeus peut
donner facilement une grande richesse. » Si je ne me trompe, le vers suivant
retire cette concession : &lt;( Quand il y en a plusieurs, les soucis sont plus
nombreux et la dépense est plus grande. » Le passage dans son ensemble
manque de clarté. Le philosophe Th~les, inter~ogé par Sol~n pourquoi il ne
s'était pas marié, répondit que c'éta1t pour év1ler les ango1sses que causent
aux parents les dangers et les malheurs de leurs enfants. L'hellénisme est
plein de paroles de ce genre. Cf. Térence. Adelphes, I, 1, 43: Quod fortunatum
isti putant, ua;oi·em nu-mquam habui.
,3) Cette idée est d'Eschyle, mais se dégage naturelleroent du Mythe
d' Hésiode. P.rom. Vinct., 123, éd. Blomfield.

LE PESSIMJSME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

35
dupés, est anéantie par une suite indéfinie de maux. Ainsi se
vérifie une fois de plus la loi générale de la compensation
qui, devant la morale des Grecs, regle les·destinées des etres ;
le principe pessimiste qu'un mal est fatalement engendré par
le bien contraire et en annule l'effet, n'est, en somme, qu'une
des conséquences de cette loi.
Homere n'a nommé nulle part ni Pandore ni Prométhée,
quoiqu'il connaisse les Titans et qu'il les loge avec Cronos au
fond des enfers, comme les représentants des sombres puissances dont la dynastie des Olympiens a pris la place 1 • Mais
Homere n'apprécie pas autrement que Hésiode, le róle de
la femme dans l'ordonnance universelle du monde ; s'il était
venu le dernier, on pourrait dire que l'lliade et I'Odyssée sont
l'application na'ive et puissante de la théorie morale, d'abord
ébauchée dans la Théogonie et dans les fEuvres et les Jours.
L'reuvre délibérément pessimiste du poete d'Ascra, quoique
postérieure a la brillante épopée d'Homere, semble, a plus
d'un titre, lui avoir fourni les idées générales et la conception
philosophique des choses 2 • Mais si la question de priorité n'est
pas douteuse, les ressemblances n'en sont que plus frappantes. Seulement, tandis que les Achéens, les Doriens, les
Ioniens, races aventureuses et guerrieres, se laissent emporter
par le tourbillon de leur activité héro'ique, dont le spectacle
se réfléchit na'ivement dans leurs poemes, les Éoliens sédentaires, besoigneux et méditatifs, aiment a épiloguer sur les
principes et sur les causes 3. De la. le relief qu'ont pris dans
leurs tradition~ légendaires, les mythes morau.x:, tels que
celui de Prométhée et de Pandore, mythes restés al'arriere1) ll., x1v, 278. Cf. Paus., vm, 37.
2) L'antiquité avait subi cet effet de mirage transposant les deux poetes.
Hérodote fait d'Homere et d'Hésiode des contemporains (u, 53); Éphore et
plusieurs autres admettaient l'antériorité d'Hésiode. Xénophane le premier
soulient l'opinion opposée. V. Aulu-Gelle, N. At., m, H. Cf. Grote, Hist. de la
Gréce, trad. Sadous, 1, 85.
3) Welcker, Griech. Gret., 1, 734, qui cite encore le mythe d'Ogyges comme
dérivé de la méme source.

�37
non, ou Briséis devenue la propriété d'Achille t, n'apparaissent que pour engendrer la diversion entre les Grecs ; par
elle les guerriers périssent ou sous les traits d'Apollon ou
sous les coups des Troyens. L'Hélene vertueuse de l'Odyssée, Pénélope avec toute sa sagesse, n'en est pas moins une
cause involontaire de souffrances pour son fils, pour le
peuple d'Ithaque et pour les prétendants 2 • L'affreux carnage ou ces derniers succombent, est la ran&lt;¿on de sa fidélité
inébranlable; pour que Ulysse retrouve l_'amour paisihle
dans la chambre nuptiale, il luí faut marcher sur les cadavres
d'une brillante jeunesse dont la faute était légere en
somme; il ne retrouve la possession de sa femme qu'apres
s'étre couvert d'un sang qui n'avait ríen de crimine!~. Dans
le domaine du fantastique, ou l'imagination d'Homere transporte les préoccupations du monde réel, Circé, Calypso, les
Sirenes représentent l'a~tuce, la sensualité, la perfidie; Nausicaa seule personnifie la grAce unie a la vertu. Enfin, dans
l'lliade aussi bien que dans l' Odyssée, les divinités féminines,
comme les mortelles a l'image de qui le poete les a dépeintes,
n'exercent guere qu'une action funeste. Jalouses dans la
personne d'Héra, lascives dans celle d'Aphrodité, artificieuses
sous les traits d'Athéna, les femmes de l'Olympe sont surtout
occupées a duper les dieux pour le malheur des mortels, ne
pouvant les tromper pour leur propre malheur 4 •
Mais la figure qui entre toutes semble avoir étécréée par le
poete, pour étre le résumé de tous les charmes funestes qui
entrainent l'homme a sa perte par des chemins semés de
fleurs, est celle d'Hélene. On dirait Pandore elle-meme,
adaptée par Homere a l'action de son épopée s. Comme PanLE PESSIMISYE CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

36

REVUE "DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plan de l'épopée homérique. Les préoccupations qui se
trouvent aufondde ces mylhes n'en sont pas moins communes
a toute la race hellénique; d'ou la parenté d'idées qui permet
d' embrasser sous des points de vue identiques, la morale ainsi
que la théologie d'Hésiode ou d'Homere.
Nous avons déja remarqué, dans un précédent chapitre, la
grande place que la loi de compensation oblient chez Homere
pour l'explication de l'ordre universel. C'est en vertu de cette
loi que la duperie de l'amour, tout au moins des jouissances
matérielles décorées de ce nom, est au point de déparl:- de
I'Iliade; que nous la retrouvons, mélée comme un facteur
imporlant, a l'action de I'Odyssée, etqu'en somme la femme,
agent de cette duperie, est dans le monde homérique, aussi
bien sur terre qu'au sommet de l'Olympe, une cause de
désordre, partant de souffrance. La femme honnete, celle
qui a le cceur exempt des passions coupables, est l' exception;
les filies de Pandore, charmeresses perfides et funestes,
dominent l'homme de leur influence; le plus souvent la perversité des unes engendre une torture pour l'innocence des
autres 1 • Épouses, meres ou concubines (le terme d'amantes
ou de mattresses ne convient pas a la civilisation héro'ique),
celles des femmes homériques qui, par leurs qualités, méritent
d' obtenir l' estime d'Hésiode, sont généralement des victimes;
celles dont il flétrit les vices, celles qui représentent a ses
yeux l'idéal mauvais de leur sexe, sont des bourreaux inconscients et impunis quelquefois. Des deux filles de Léda, l'une
est.au point de départ de l'Iliade, Hélene; l'autre a la conclusion, Clytemnestre ! • Celle-la sert d'instrument aux dieux
pour allumer la guerre de Troie, celle-ci, quand la guerre
est finie, pour précipiter le vainqueur. Des figures a peine
ébauchées comme la fille de Chrysés, captive d'Agamem1) Oulre les exemples qui suivent, cf. Amphiaraüs lrahi par sa femme, Od. xv,
244. Il. xm, 430; et l'aventure de Phénix, Il., 1x, 448.
2) V. Clytemnestre et Hélene maudites ensemble, Od., x1, 436; pour Clylemnestre, ib., 111,255 et xxiv, i98.

1) Il.,

IX,

339.

2) V. la fai;on dont l'apparition de Pénélope daos sa beauté égare les
prétendanls, Od., xvm, 212.
3) Od., xxr, passim . V. aussi le ch:l.timent des servantes impudiques, ib.,
381 et suiv.
4) V. surtout la scene du mont Ida, Il., xiv, i53 et suiv., et le réveil de
Zeus, xv, i4.
5) Celte assimilation tres juste est de Preller, Ausgewrehlte Aufsretze, p. 2i7,

�38

llEVUI!: DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dore, elle a reou en partage la bcauté irrésistible qui fait
oublier le devoir et rend capable de toutes les fautes ; et
avec la beauté, la dissimulation, la frivolité. les instincts
mauvais. On a cité maintes fois la scene des vieÚlards sentant
'
a sa vue se réveiller les ardeurs de la jeunesse, et reurettant
a
peine queTroiepérissepour la cause d'uneaussibelle°femme 1 •
11 est certain qu' on chercherait vainement ailleurs un hommage plus éloquent a la puissance de l'amour, une définition
plus énergique des ruses par lesquelles la nature marche a
son but par l'union des sexes. Tout le reste dans l'lliade est
a 1'avenant : PAris a beau faire preuve de lAcheté dans sa
lutte contre Ménélas, de perfidie dans ses rapports avec les
Grecs ; il a beau vi oler ses serments et se couvrir d'opprobre ;
au creur d'Hélene, la passion est la plus forte ; dans un monde
ou le courage est la vertu supreme, celle en qui se résument
toutes les autres et que les femmes memes savent estimer, la '
plus belle se donnera au plus lAche, et cela quelques instants
a peine apres qu'il a commis devant tous la lAcheté qu' elle
avait cependant flétrie d'avance ! • 11 n' est pas jusqu'a la sincérité du repentir d'Hélene, rougissant de ses faiblesses, qui
ne serve arehausser encore le pouvoir mystérieux que, par sa
beauté, elle exerce sur les hommes, et qui, par une action
réflexe, la pousse elle-meme au crime 5 • Elle se décerne les
épithetes les plus infamantes, se nommant odieuse, abominable, pleine d'impudence; elle regrette que la mort ne l'ait
pas frappée avant sa faute, qu'elle n'ait pas été ou enlevée par
un tourbillon de vent ou précipitée dans le sein des flots. Sur
le cadavre d'Hector mort pour elle, elle verse des larmes
ameres. Et cependant, regardons a la conclusion du poeme ;
dans le remarquable article : Die Vorstellungen der Alten von dem Urspl'Ung

eles menschlichen Geschlechts.

f) Il., 111, 156. Comment ne pas songer en lisant ce passage a cet aphorisme
de Schopenhauer sur l'amour : « L'union des sexes est un piege que la nature
nous tend, » (Memorabilien, p. 355.)
2) ll,, m, 390 et suiv.
3) Il., 111, f73, 241; v1, 34,í,; xx1v, 762. Cf. Od., xxm, 218, etc.

LE PESSIM:ISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

39

voyons comment le poete a réparli les destinées entre les
femmes qu'il a mises en scene. La chienne impudente que
la Grece et l'Asie entiere couvrent d'imprécations, qui est
forcée de se maudire elle-meme, retrouve un époux apres le
siege qui luí a pris son amant, et avec l'époux une existence
opulente que le remords ne trouble guere. Andromaque,
Hécube, d'autres encore qui n'ont pas failli et qui comptent
parmi les femmes au creur ferme et vertueux, sont réservées
a toutes les amertumes. Frappées dans leurs maris et dans
leurs enfants, la fable ne les dédommage en rien de ces
souffrances injustes, ne les récompense enrien de leur vertu
inutile. Leur sort a été d'enfanter dans la douleur des fils qui
tombent pour un amour coupable, d'aimer des maris vaillan,ts
qui périssent pour des lAches, d'etre torturées enfin par la
mort que ni elles ni eux n'avaient méritée et qui est l'reuvre
de l'amour.
Lorsque l' on envisage dans son ensemble ce role de 1'amour
dans la poésie héro'ique des Grecs, il est impossible de méconnaitre que, pour Homere comme pour Hésiode, les satisfactions qu'il procure sont considérées comme peu de chose au
prix des dbuleurs dont il est la cause. S'ils lui accordent un
grand pouvoir pour le mal de l'humanité, en revanche ils ne
l' estiment guere comme ressource pour le bien ! • Il est a
leurs yeux une faiblesse a peine excusable chez la femme,
2
une abdication honteuse de sa dignité virile chez l'homme •
París dans l'lliade, Égisthe dans l'Od¿¡ssée,sont desetres vils
el méprisables, parce qu'a l'amour ils ont sacrifié les grands
devoirs de la vie. Le plaisir physique qui en est le but, a
i) Le dédain de la femme et de l'amour est proclamé souvent. V. le.disco~rs
d'Ajax a Achille. Jl., 1x, 637; cf. ib., x1x, 57; Od., xv, 20. Cf. les conse1ls plems
de nai've impudeur que Thétis donne a son fils et la maniere dont celui-ci les
re1,oit, ll., xx1v, 130 et suiv. Platon dira : T¡llov~ ét1táv-twv ci:&gt;.cc~ovÉ&lt;&gt;'&lt;G&lt;-tov. V. la
métapbysique de l'amour chez Scbopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstel·
lung;et les extraits qu'en donne M. J. Bourdeau, ouv. cité, p. 82 et suiv.
2) La fat,on dont Homere a caractérisé Paris et Egisthe est digne de remarque.
V. Il.111, 454; x1, 369et suiv.; xm, 769:xxiv,30. Od. m,265 etsuiv.;ib. 1v,
529.

�40

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

4i

quelque chose de has et de grossier; ceux qui l'achetent,
comme eux, plus cher qu'il ne vaut, semblent frappés par
les dieux de quelque folie immense : ils sont des fléaux
divins, des monstres dans la nature 1 • On dirait que la na'ive
philosophie des deux poetes se sent saisie d'un trouble
étrange, lorsque dans la question de l'amour 1 elle rapproche
la cause des conséquences. Pleins de dédains pour lafemme,
en tant qu' elle est un instrument de plaisir, ils la considerent ·
avec épouvante quand, avec ce. plaisir, ils la voient mener le
monde. Probleme étrange, en effet, plus encore pour la
na'iveté des premiers a.ges que pour notre sentimentalité
raffinée. La passion d'Hélene provoquant la ruine de l'antique
royaume de Priam ! La perversité de Clytemnestre renversant
le grand· roí au sein meme de son triomphe ! C'est ainsi que
le nez de Cléop/Ure, disposant des destinées du monde, a
étonné Homere et Hésiode avant de troubler Pascal, avant
d'exercer la pénétration ironique de Schopenhauer. Comme
ces deux grands pessimistes modernes, les vieux poeles de la
Grece ont mis dans la balance ce que la femme, objet de
l'amour, c011te a l'homme et ce qu'elle lui rapporte; comme
eux, ils ont estimé que la femme et l'amour lui offraient un
marché de dupe. C'est pour cela qu'ils se sont bien gardés,
comme fait le plus grand nombre des romanciers et des dramaturges modernes, d'assigner l'amour pour but a la vie, de
chercher dans les satisfactions de l' amour la meilleure compensation offerte par la nature a notre originelle misere 2. La

grandeur pro pre de l' épopée h éro"iq ue chez les Grecs est
d'avoir cherché cette compensation plus haut, de l'avoir
placée dans les jouissances idéales de la gloire, inséparables,
chez Homere surtout, du contentement, amer plus souvent
qu'il n'est doux, que procure a l'ame de l'homme l'action en
soi, indépendamment de ses résultats.
Il n'y a pas de témoignage plus éclatant de la générosité
du tempérament hellénique, que son ardeur a poursuivre le
bonheur par la gloire. C'est la seule aspiration dont ne se
lasse aucun des héros mis en scene par Homere, la derniere
a laquelle, sous l'influence d'un désespoir violent, tel d'entre
eux renooce, la premiere aussi qui revit, avec une sorte d'énergie sauvage, lorsque ce désespoir cede et se transforme:
On peut dire qu'elle fait le fonds meme de l'héro'isme, qu'elle
constitue son ess·ence 1 • 11 y a dans l' épopée homérique des
imprécations contre l'amour, des expressions de dédain pour
la richesse et les satisfactions qu' elle procure, l'indifférence
méprisante pour tous les plaisirs en général. On y chercherait vainement une insulte a la gloire. Etre honoré de son
vivant, faire durer son nom dans la mémoire des hommes,
le léguer a la postérité avec un cortege de grands exploits,.
voila l'ambition supréme, voila le vrai but de la vi~ 2 • C_hez
Homere, l'exagération de ce sentiment va si loin que la sublimité en confine a l'absnrde. Pour lui, tout ce qui est grand,
l'expédition des Grecs, la ruine de Troie, la faute d'Hélene,
les souffrances de Pénélope, n'existe que pour fournir aux

f) Ce sentiment éclate dans les imprécations d'Hector, Il., VI, 280 et suiv.;
Paris est, comme Pandore chez Hésiode, et parce qu'il a subi l'ascendant de la
Pandore :argienne : !LEY"··. "''ii!L", pour Troie et la race de Priam. A-t-on pris
garde que Paris et Egisthe, ces personifications de l'amour fatal et coupable,
n'ont point d'enfants avec Hélene et Clytemnestre? L'amour irrégulier est une
manifestation de la haine des dieux ; nous aurons a traiter a part cette grande
question.
.
2) U y a cette grande différence entre L_eopardi et Schopenhauer que celui-c1
fait de l'amour la duperie supréme de la nature, tandis que le premier y voit le
remede unique au malheur. Voir la conclusion de l'Histoire du genre humain,

trad. Dapples, p. l5. Mais il s'agit la d'un amour idéal ou les sens n'ont point
de part, de celui-Ja méme que Platon glorifie dans le Phedre et dans le Banquet
et qui compte parmi les aspirations transcendantes de l'humanité désabusée.
1) Cf. Buchholtz, Homerische Realien, III, 2, p. i61.
2) Sur la gloire, élément du bonheur, v. Leopardi, Dialogue de la nature et
d'une dme (trad. Dapples, p. 41) : « L'excellence dont tu veux me douer pourra
bien me servir a acquérir la gloire, mais loin de me conduire au bonheur, elle
me vaudra une infortune spéciale, etc. » V. aussi Schopenhauer. Aphorismen
:;ur Lebensweisheit, ch. IV, OEuvres completes, V, p. 373 et suiv.; surtout 415
suiv.

�42

43

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISf&gt;IE CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

aedes les chanls qui en transmettront le souvenir aux Ages a
venir 1 • La gloire distribuée par la poésie, sa grande dispensatrice, n'est pas la conséquence du mérite; elle en est la
raison d'etre. Si Homere n'avait pas dti chanter, Ulysse et
Achille auraient pu se dispenser d'etre héro'iques. Aussi la
gloire est-elle le premier stimulant du courage, qui est le
devoir par excellence. Au bout du long discours que Phénix
adresse a Achille, elle fournit le dernier mot, le seul capable
de Yaincre une obstination intraitable 2 : &lt;&lt; Les Achéens
t'honoreront a l'égal d'une divinité. » Si la mort par ellememe est le plus grand des maux, la mort sans gloire est le
mal supreme. La seule consolation que Hector offre aAndromaque émue par la perspective de sa perte, c'est que les
Troyens, la montrant au passage lorsqu'elle sera veuve,
sa~ueront en elle la veuve du glorieux Hector s. Quand l'instant fatal est arrivé, c'est-a-dire quand le héros comprend
que les dieux l'abandonnent, il se soucie peu de succomber;
mais il ne veut pas mourir sans honneur ; il accomplira
encore quelque grand exploit qui fasse parler de lui dans
l' avenir •. La destinée a laissé a Achille le choix entre une
existence longue, pleine de vulgaires jouissances, mais sans
gloire, et une courte vie. remplie d'honneur en meme temps
que d' épreuves 5 • 11 choisit la gloire avec to utes ses conséquences ; jl aime ce qu' elle lui coúte, quoiqu' elle lui coú.te
cher; car elle représente a ses ·y eux le bien supreme, on peut
dire le seul bien, puisque pour elle il sacrifie tous les autres.

Meme sur la foule des guerriers sans nom, la gloire cxerce
son attrait. Dans une occasion difficile, Agamemnon a bien
soin de recommander a Ménélas de se départir de la dignité
royale, d'appeler chacun des soldats par son nom et de les
flatter par le souvenir de quelque grand exploit 1 • Pour
arreter les fuyards, Ajax ne sait rien de plus efficace que de
faire appel au sentiment de l'honneur, au souci du qu'en
dira-t-on, cette monnaie courante de la gloire, a laquelle
tout le monde peut participer 2 • Quand Achille s'est retiré du
combat, c' est-a-dire loin des occasions ou se conquiert la
gloire, il charme ses loisirs en célébrant sur la lyre l'illustration des héros qui l'ont précédé : c'est encore la passion
de la gloire qui le console, apres qu'il semble y avoir '
renoncéª. Dans les larmes que verse Ulysse, lorsque l'aede
Demodocus célebre les exploits accomplis devant Troie, le
poele n'a pas mis seulement le souvenir douloureux des
épreuves passées, puisque ailleurs il déclare que ce souvenir
est agréable ; il en fait le témoignage du sentiment a la fois
mélancolique et doux qui saisit l'Ame généreuse_. lorsque,
ayant travaillé pour la gloire, il lui est donné de g_oú.ter
secretement sa récompense •. C'est pour cela aussi que les
Sirenes, pour attirer le héros et en faire leur proie, ne
trouvent rien de plus persuasif que la promesse de leurs
chants, célébrant Troie et ses vainqueurs s. La douceur de la
gloire pénétrant l'reuvre des Muses, leurs chants sont un
remede a la douleur : &lt;&lt; Quand quelqu'un a au creur une
souffrance récente et cruelle, si l'aede, serviteur des Muses,
célebre la gloire des anciens héros et les dieux bienheureux
qui babitent l'Olympe, tout aussitót le chagrin est oublié et
la souffrance s' évanouit 6 ! »

i} Od., vm,580, Il., vr, 358. Od,, xxrv, 197.
2) Il., 1x, 603; cf. vn, 89.
3) It., v1, 441 et suiv.
4) lb., XXII, 297.
5) Il., 1, 352; 4i4; xvm, i04 et suiv. Ce dernier passage était célebre dans
l'antiquité. Socrate se l'applique a lui-méme, Apol., 16, pour s'e.xhorter amourir.
La morale homériq ue est bien éloquente dans sa simplicité; un seul mot: apÉt-.¡
exprime la fois l'idée de courage, celle de vertu enfgénéral et celle de félicité.
V. Od., xxu, 322; xvr, 45; xvm, 433; xrv, 402; x1x, i14 et J'expression pro_
verbiale, vm, 329 : ovx ápE-r~ xuit lpya. Cf, Buchholtz, Homer. Realien, III,
2, p. {22.

a

.,.

i} Il., x, 67.
2) Il., xv, 561. C'est le sentiment exprimé par le mot
3) Il., IX, :189.
4) Od., vm, 521; cf. ib., xv, 399.
5) Od., XII, 189.
6) Hés., Théog., 98.

atow,.

�44

REVUE DE L'BISTOII\E DES RELIGIONS

L'exemple d'Achille sacrifiant a l'honneur une longue existence de plaisirs vulgaires, nous montre la passion de la
gloire portée au plus haut point et le vrai idéal de la vie
défini par les traits les plus énergiques. C'est elle qui lui
fait renoncer aux combats et c'est elle qui l'y ramene, plus
encore que le désir de venger Patrocle : « Je mourrai puisqu'il le faut ; mais tandis que je suis debout, je veux remporter une gloire illustre. i&gt; Cette aspiration puissante jusqu'a la férocité prouve que, pour Homere, c'est la gloire qui
est la seule sanction efficace des grands devoirs, la seule
récompense digne des souffrances endurées avec patience,
de la mort bravée avec courage. Mais cette sanction et cette
récompense sont de l' ordre idéal eúranscendant; la foi en
la gloire est une forme de la foi en la vie a venir 1 • Aux temps
de scepticisme, elle en tient lieu ; aux temps de na'iveté philosophique elle ·y achemine 2 • Et l'immortalité de la gloire ne
pouvant etre que le privilege d'un petit nombre, de ceux-la
seuls que les aedes auront jugés dignes de leurs chants,
Homere par la-meme déclare que, pour la masse de ceux qui
resteront saos nom, la vie est en réálité sans but, et le devoir
· sans compensation suffisante. C'est en ce sens surtout qu'il
est exact de dire avec le poete latín, commentant la morale
homérique : Quidquid deliran! reges plectuntur Achivi ª. Des .
peuples ~n tiers s' entredétruisent pour que le nom de quelques
chefs résonne un jour, accompagné de la lyre des rapsodes,
aux oreilles des hommes. Ceux-la sontl'ignobile vulgus, « nés
pour manger le fruit de la terre• ))' c'est-a-dire pour n'ob· i) Leopardi (Dialogue d'un marchand d'almanachs, etc.; trad. Dapples) a fort
bien dit (et nous ferons de ses paroles d'autres applications a Homere): « La vie
que nous appelons belle n'est pas celle que nous connaissons, mais celle que
nous ne connaissons pas; la vie future, jamais la vie passée. »
2) V., entre autres, Cic., pro Arclt., 9, ele.
3) Hor., Ep., 11, 2, i4.
4) Ib., 27 : Nos numerus summus et fruges consumere nati. Horace traduit
Homere, Il., v1, i42: oi &amp;:povplJ, -xctp1tov ~oou,m. Simonide avait défini les hommes
avec la méme concision méprisante : svpuóoou, 8ao, -xctp1tov ct¡vvµt8ct ,:8ovó,.

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

45

tenir, en dédommagement de leurs efforts obscurs, que des
satisfactions misérables, justement dédaignées par les ames
généreuses. Y a-t-il aveu plus éclatant de l'insuffisance de la
vie, quand on la borne aux destinées ordinaires, :finies et
contingentes? Y a-t-il une faoon plus expressive de déclarer
que pour justifier l'héro'isme, laconscience du poete a besoin
de la gloire, puisque toutes les autres jouissances sont peu de
chose en comparaison des efforts, des dangers, des douleurs
dont elles sont le prix? C'est une soif arden.te de justice, un
espoir indomptable de réparation pour les iniquités réelles
de l'existence et pour ses déboires immérités, qui ont poussé
Homere a se réfugier dans la conception des compensations
idéales. Or, cette tendance qui s'accentuera davantage de
siecle en siecle chez les poetes et chéz les philosophes di\ la
Grece, est une marque indéniable de pessimisme. Nous
aurons a voir plus tard comment Homere, par une intuition
de génie, a ouvert a lapensée hellénique les perspectives consolantes ou Pythagore et Platon, les enseignements mystérieux d'Éleusis et les leoons de l'Académie, répandront une
si éclatante lumiere.
J.-A. HILD.

1

�mm

UNE

ÉPITHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

Une épithete assez fréquente des dieux dans le Rig- Veda
~st l'adjeclif, amúra, sur la signification exacte duquel les
mterpretes allemands sont peu d'accord. En effet. tandis que
l\I. Roth le traduit par irrthumlos, « qui n'est pas sujet a
erreur )&gt; untrüglich, « infaillible, » MM. Grassmann et Ludwig
le rendent généralement par nicht threricht « qui n' est pas
égaré, affolé », weise, « sage », einsichtvoll, « intelligent )&gt;.
Chez nous, l\L Bergaigne, le seul indianiste qui fasse autorilé en pareille matiere, ne dit ríen de ce mol daos ses Études
sur le le:cique du Rig-Veda; soit qu'il se réserve pour en parler
plus tard, soit qu'il n'ait pas fait encore de choix entre les
deux traductions précitées.
Nous essaierons de suppléer a son silence en appliquant a
la recherche du véritable seos de l'épithete en question une
méthode que nous avons employée différentes fois déja daos

la Revue.
Amúra n'est pas un mot simple. Il se compose de a privatif
el d'un adjectif múra auquel MM. Roth, Grassmann et
Ludwig donnent de concert le sens de « sot, stupide ». Mais
cet accord cesse quand il s'agit d'en déterminer l'étymologie.
Pour M. Roth, múra serait en rapport d'origine avec la racine
m~r, .« bro~er, briser », et le sens étymologique de cet
adJectif serait en conséquence « eslropié d'esprit » (geistig

gebrochen).

ÉPITllETK DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

41

Grassmann, au conlraire, y voyait avec )l. Bugge, un
dérivé d'une racine múr, apparentée a múrch, et signifiant,
comme cette derniere, &lt;&lt; Mre raide, engourdi » (erstarren).
Cette explication est évidemment la bonne : múra se rattache
en sanskrit a la meme racine qui a donné le participe passé
múrta, « séché, durci, matériel, corporel, etc. l&gt;, et le substantif múrti « chose seche, solide, épaisse, concrete, )&gt; d'ou,
« forme matérielle, corps, etc. » Comme substantif, mura,
devenu plus tard múla, a pris le !:-ens de chose dure et seche
qui sert de base a un arbre, « souche, racine », puis,
« fondement, support, príncipe, etc. )&gt; Pour '.des ldérivations
significatives semblables, comparer le lat. stipes, « tronc
d'arbre )&gt;, et stipo, « serrer, durcir )&gt;, aupres de la racine
voisine stup, dans stupidus (angl. stop, « affermir, arre ter »,
russe stipi, « steppe, espace de terre seche et stérile ») ;
stirps, « souche, racine » aupres de torpeo, « etre dur, engourdi », pour sto1-peo; et le franQais Mche, employé en
style trivial daos le seos de stupide.
En grec, mCtra est représenté avec une rare fidélité par
l'adjectif ¡,.wpóc; ,&lt; sot, stupide, fou )&gt;. En latín, nous croyons
pouvoir y rattacher d'une maniere tout aussi sure mó1'a,
« arreb&gt; (cf. angl. stop) móles et múrus, primitivement « amas
de choses dures et seches. )&gt; L'idée commune a toute celte
famille, et par conséquent primitive, est celle de « elre
sec )&gt;.
Or, si nous remarquons d'une part et au point de vue
phonélique, qu'une racine mur, múr, mol', mór, ou, avec le
lambdacisme, mul, múl, etc., peut avoir une série de doublets
vocalisés en a ou en d (comme le prouve mor dans le lat.
morior, et le sanskrit múrna, aupres de la rae. mar) ;
d'autre part, et quant aux antécédents de l'idée de sécher,
elre sec, qu'elle dérive constamment, comme nous l'avons
fait voir ailleurs 1, de celle de briller-brOler, nous en conclurons : Jº qu'a la meme famille se rattachenl encore le gr.
1) Essais de linguistique évolutionniste, p. 63, n. 3. ·

•

�¡i.:xp-¡i.:x!pw « hriller », ¡.,.xp·lAr¡ « braise », sk. mld (pour m' l-d,
mar-d) et gr. ¡i.:xp:xfvw « sécher, faner, flétrir », le sansk.

mer-u « montagne d'or (dans la mythologie)

mar-u,

désert (espace sec et brülé) », gr. ¡i.áp-¡i.:xpoc;, &lt;&lt; pierre dure,
marhre, etc. » ; 2º que la véritable généalogie du sens de
múra peut etre indiquée par les mots suivants : brülé, desséché, immobile, engourdi, stupide 1 •
Nous pouvons maintenant en prendre le sens final sur le
vif, pour ainsi dire, dans les citations védiques qui suivent.
Dans l'hymne vm (21, 15) du Rig-Veda, le poete dita Indra:
&lt;&lt; Jouissant d'une amitié telle que la tienne, ne vieillissons
pas a la maison comme des engourdis (ou comme des
souches), (aussi) nous asseyons-nous autour de la liqueur du
sacrifice. »
)&gt;,

49

UNE ÉPlTHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VÉDA

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

&lt;&lt;

(Md te amájuro yatha múrása indra sakhye tvavata/J, ni
sadama sacá sute.)
Dans un autre hymne, vm (45, 23), l'auteur s'adresse au
meme dieu en ces termes : &lt;&lt; Les engourdis et les moqueurs
désireux de largesses ne parviennent pas a te tromper ;
n'accorde pas ton amitié aux ennemis de la priere (les indifférents et les sceptiques). &gt;&gt;

(Md tva múrá avisyavo mopahasvána d dabhan mákím
brahmadviso vana/J,.)
Ces passages fournissent déja d'importants indices pour la
détermination du sens exact de amúra; mais les ·plus u ti les
a cet effet sont ceux, comme les suivants, ou amúra est
opposé a múra ::

(x, 4, 4.)
O Agni, toi qui es éveillé (d'esprit), nous sommes pareils
mais toi, ó lumineux, tu
connais certes la grandeur. »

. (Múra amura na vayam cikitvo mahitvam agne tvam anga
vitse.)
(x, 46, 5.)
« Les (hommes) engourdis ont manifesté (fait apparattre)
le victorieux (Agni), l'inspirateur des grands, l' éveillé
(d'esprit), celui qui brise la ville. »

.(Pra bhúr jayantam maham vipodham mú1·d amúram puram
darmánam).
Nous sommes parfaitement fixés désormais, ce semble, sur
le sens de amúra, et s'il pouvait nous rester quelques doutes,
le fait que cet adjectif est presque toujours une épithete
d'Agni, l'intelligent, le savant, celui
qui connait toute chose '
.
les dissipera.it. Agni en effet est amúra, e' est-a-dire non en.l
gourdi, éveillé, intelligent comme il est kavi, « entendu »
.
.
'
vzr;vavid, « omniscient », cikitvas, « éclairé », etc.
L'origine de ces épithetes est, du reste, partout la meme.
Agni) brillant de sa nature, est par la-meme éclairé, v~yant,
l'idée de voir étant en corrélation constante, a titre de dérivée,
avec celle de briller 1 ; et, comme voyant, il est savant ou sage.
Le développement du mythe en ce sens s'est fait, comme tres
souvent, en conformité étroite avec l'évolution significative
qu'impliquait le nom principal dont il est revetu 2 •
Les passages ou le mot m(l,ra est opposé a amúra donnent
lieu d'ailleurs a une remarque qui peut expliquer quelques
faits assez obscurs en rapport avec l'exégese védique. Dans
ces passages, qui sont au nombre de trois, m(l,ra (comme l'a
remarqué Grassmann, s. v. amúra) désigne les hommes (les
engourdis) 3 par opposition ,aux dieux (amúra, les éveillés).

&lt;(

a des engourdis (ou a des souches),

1) ~es mürad~vas, c'est-a-dire les dieux muras (ou ceux qui les adorent),
dont Il est question a titre de démons malfaisants dans trois passages tlu RigVeda (vu, 104, 24; x, 87, 2 et 14), sont probablement ceux qui brülent, qui
dessechent, comme Qusna et d'autres.

..

1) Voir Essais de linguist. évol., p. 133 et suiv.
2) Voir pour des exemples analogues, Revue de l'hist. des Relig., t. XII, p. 237
et suiv. C'est pour la méme raison qu'Agni est appelé jatavedas &lt;e celui qui
connait les étres ». Cf. Bergaigne, Rel. ved., 1, 14.
3) J'ai fait voir alleurs (Annuaire de la Faculté des Lettres de Lyon, i885,
fase. 3, p. 425 et suiv.) que plusieurs des noms de l'homme en sanskrit dérivent, au contraire, de l'idée de leur activité, mais par opposition, en ce cas, a
l'inertie des choses immobiles.
4

�30

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Or , étant donnée l'identité fondamentale des racines mar et
mur ou múr, on est bien tenté de voir dans les termes si souvent opposés daos le Rig- Veda pour désigner les hommes el
les dieux, marta-amrta, un couple tres voisin pour la forme
et le sens de múra-amúra. Marta a pris le sens de mortel et
amrta celui d'immortel; mais est-on bien en présence de l'acception primitive? Pour notre part, nous so_mmes tr~s disposé a en douter. D'abord, l'idée de la cessahon de la VIe~ en
tant que phénomene particulier et déterminé, est, ~mon
abstraite, du moins indéfinissable el, par conséquent, mnomable pour des hommes privés de connaissances scientifiques,
lels qu'on peut se'\-eprésenter ceux de l'époque védique, et, a
plus forte raison, leurs ancetres. La mort les a frappés
d'abord par l'immobilité et la rigidité qui en sont les conséquimces immédiates les plus caractéristiques. C'est ainsi que
le sen.s prim_itif de l'allemand sterhen, « mourir )&gt;, en rapporl
étymologique avec le lat. torpeo et stirps, l'all. derh 1, « dur i&gt;
etstrauhen, « etre raide, hérissé n, le gr. a-tip90;, a-tápt9:x;, :;-:~pipYto;,
« dur », etc., est tres probablement « etre raide, immobilc 1&gt;.
Le rapport du sk. múr, « etre immobile )&gt;, avec má1·, « mourir »; de múr-ta, « durci », avec mr-ta, « mort )&gt;; de múr-ti,
« cho se solide, matiere, corps », avec mr-ti, « la mort »,
semble bien indiquer qu'il en a été de meme en sanskrit.
autrement dit, que mar, mourir, dérive pour le sens de mar,
« etre, sec, dur, immobile, etc. ».
S'il en est ainsi, on s'explique que des formes de participes
passés comme mar-ta, amr-ta, aient pu désigner primitivement les hommes et les dieux, non pas comme mortels et
immortels (marta et amrta ne pouvant signifier propremenl
que les morts et les non-morts), mais bien les engourdis, les
lents (comp. múra), ou peut-etre les incorporés, les épais
(comp. múr-ta, múr-ti) el les éveillés ou les subtils !. Par la,

UNE ÉPITBETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

l'adaptation du sens a la forme grammaticale devienl réguliere et l'on se rend compte de !'origine des idées de mortalité et d'immortalilé qu'on ne peut guere se représenter
comme primitives. Qu'on ne se méprenne pas cependant sur
notre pensée. Il est de toute évidence que marta et amrta
ont pris le sens de mortel et immortel; tout ce que nous
voulons faire entendre, c'est que ce sens est probablement
métaphorique et, par conséquent, i-econdaire, eu égard aux
acceptions propres et primitives ,de raide et de souple, au
physique et au moral.
Nous ajouterons a ces remarques quelques considérations
plus générales.
A voir les divergences des interpretes, il est de toute évidence que ni la lumiere qui se dégage du contexte, ni le sens
élymologique prochain etllahituel des mots difficiles, ne suffisent a une explication sure des hymnes védiques. Le seul
moyen de parvenir jamais a.les élucider completement, réside
a notre avis, dans une étude a la fois plus profonde et plus
large qu'on ne l'a fail jusqu'ici des tenants et des aboutissants, et par la des antécédents et des origines lointaines des
expressions qui restent obscures. Seulement, l'emploi d'une
pareille méthode exige le sacrifice de certaines idoles dont
le culte traditionnel est encore généralement en honneur.
Nous voulons parler surtout du dogme de l'individualité
a principio des racines indo-européennes. Tant que ce
préjugé que, ni la logique ni l'observation des faits ne justifient, et dont l'influence stérilise le champ de la linguistique
et de la mythologie, restera en vigueur, rien de définitif ne
s'accomplira en matiere d'exégese védique.
PAUL REGNAUD.

celle qui est dans marta-amrta. Pour Ov,;-ró;-a8Giv&lt;X'to; dont l'étymologie est
douteuse, on ne peut que s'appuyer sur l'analogie des couples précités.

i) P our le rapport étycnologique de stel'ben d del'b, voir enes Essais de ling.
lfvol., p. 400.
2) Mémeexplication pour le gr. ~po'tó, et cx11-6p0To,, ou la racine correspond a

�LE CHRTSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES
(Deuxieme article) 1 •
•

III
L'élude de l'antique religion égyptiennemontre que la vallée du Nil partageait le sort général du monde a l'ép_oqu_e ou
le christianisme commenQade faire entendre ses préd1cabons.
Les croyances superstitieuses y étaient aussi abondante~ que
aulle part ailleurs ; mais el~es étaient d'un ~rd~~ supérieu~,
si je puis ainsi parler. Depms lo?g~emp_s déJa, 1Egypte ava1t
laissé derriere elle, .si elle les ava1t Jama1s connues, les formes
de superstition fétichiste et elle en éta_it arrivé~ presque au
meme point que les modernes populations occidentales. On
a déja vu dans les paragraphes précédents qu'elle étai~ ~arvenue aux formes supérieures et déifiques de la supersLit10n.
Ses dieux ne faisaient pas difficulté de parcourir sa vallée
pour veiller a l'observation des lois, venir au ~ecours des
faibles et punir les méchants; d'innombrables gémes, dans les
airs et sur la terre, accompagnaient les défenseurs du bon ou
du mauvais príncipe. C'étaient deux armées rangées en
bataille, toujours pretes a en venir aux mains : compagnons
d'Horus, défenseurs d'Osiris ou dubon príncipe; compagnons
de Set, propagateurs et défenseurs du mauvais príncipe dans
i ) V. t. XIV, n• 3, p. 308 a 3-i5

53

tout l'univers. 11s pouvaient a l'envi, comme leurs chefs, se
métamorphoser en toutes les formes qu'ils voulaient, devenir
tour a tour hommes, crocodiles, lions, serpents, etc., conservant sous chacune de leurs métamorphoses leurs vertus particulieres, selon qu'ils appartenaient au bon ou au mauvais
dieu. C'étaient ces bons génies que l'on se rendait tout d'abord propices; ces mauvais génies, que l'on écartait par des
prieres et des offrandes ; car ils se melaient a tous les actes
de la vie, méme la plus commune. Leur influence se manifestait méme pendant le sommeil, et les songes jouaient un
grand role jusque daos les actes les plus importants de la vie
politique. La maladie ou la santé étaient leur reuvre, et il ne
fallait pas moins que la statue du die u Rhons pour rendre la
santé a Bentresh, filie du prince de Bakhtan. Les légendes
religieuses reflétaient cet état de la pensée égyptienne, et de
la vint cette vénération superstitieuse du peuple pour cer_
tains animaux, vénération que si longtemps on a prise a lort
pour l'expression exacte de la religion égyptienne. Selon
leurs effets bons ou mauvais dans l'économie générale de la
vie humaine, les animaux avaient été rangésparmi les possessions du bon ou du mauvais príncipe, et il fallait la vertu
toute-puissante de~ incantations magiques pour se les rendre
favorables ou pour s' en garder.
Le christianisme, en s'implantant en Égyple, ne détruisit
point les génies populaires ni les dieux d'un ordre plus relevé
qui se melaient ala vie du peuple. Comme le panthéon romain
s'était ouvert aux dieux étrangers de toutes les nations, le
cycle de la mythologie populaire égyptienne s'accrut et r eQut
en son sein les myriades d' esprits bons et mauvais auxquels
croyait le christianisme. Loin de vivre mal ensemble, les anciens et les nouveaux génies se trouverent de prime abord
dans la plus parfaite conformité de destination et d'habitudes.
Tous les génies de l'ancienne Égypte s'étaient rangés dans
une double calégorie, les bons ou les mauvais, les serviteurs
du bon ou du mauvais principe ¡j les compagnon·s d'Horus
vengeur de son pere Osiris, l'Etre bon , les compagnons de

�54

j

1
J

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELlGIONS

Set, l'adver"saire d'Osiris et son bourreau. De meme, dans le
cbristianisme, les Esprits ou Anges étaient rangés sous une
double banniere : les uns étaient demeurés fideles a Dieu, les
autres s'étaient révoltés contre lui et avaient suivi le parti du
plus brillant d'entre eux, Lucifer. Ce Lucifer avait un nom
qui est plus connu, Satan. Et comme on l'a pensé, non sans
quelque apparence de raison, Satan est le meme nom que
Set; il est aussi de meme origine. De chaque cóté il y
avait émulation; chacun s'. évertuait a servir le roi sous la
banniere duquel il s'était enrolé, et le champ de bataille sur
lequel ils se rencontraient le plus souvent était la pauvre bumanité. D'apres l'antique légende osirienne racontée par le
pseudo-Plutarque, auteur du traité de Iside et Osiride, c'est
aussi parce que l'Etre Bon par excellence, Osiris, enseignait
aux hommes la vertu avec les arts de la civilisatiort, que le
méchant Set résolut de le tuer par trahison. Avant que ne se
füt élevé entre eux ce désaccord, ils vivaient en bonne intelligence, comme les Anges dans le ciel. 11 est évident que
jusqu'ici les deux religions présentent d'étranges ressemblances. Cependant il faut en noter une plus grande encore.
Osiris, pendant sa vie, ne semble pas avoir eu de compagnons
proprement attachés a son service ; dans la salle du banquet
ou Set l' enfermadans le coffre, personne ne vinta son secours,
landis que son adversaire étail entouré d'aide~ vigilants .
Cependant, dans la lutte qui suivit sa mort et qui le vengea,
lorsque le fils qu'Isis avait conou de son frere mort fut devenu grand, il s'adjoignit des compagnons pour la lutte terrible qu'il allait entreprendre. Ces compagnons sont nommés
dans la mythologie égyptienne les compagnons d'Horus, les
Shesu-Hor. Désormais ce n'est plus Osiris, qui repose dans
sa gloire, c'est Horus qui représente et défend le bon principe. De meme dans la doctrine chrétienne sur les Anges,
apres la défection qui eut lieu dans le ciel, comme Dieu ne
pouvait descendre jusqu'a combattre avec l'une de ses
créatures, meme pur esprit, Michel se présenta pour combattre Satan, et au cri de : Qui est semblable a Dieu (Mikaél),

LE CHRISTIANlSME CHEZ LES ANCIENS COPTES

il livra bataille a Lucifer et le précipita daos les enfers. Des
lors, Michel fut reconnu chef de toutes les milices célestes
c' est-a-dire de tous les esprits restés atlachés a Dieu, au'
bon príncipe ; il devint l'adversaire acharné de Satan,
comme Horus de Set. Il le poursuivait en tout lieu. Comme
Horus avait combattu Set changé en crocodile, Michel combattait Satan métamorphosé en dragon, et lui f aisait subir le
meme sort : l'art populaire ou religieux représentait Horus,
monté sur deux crocodiles ; Michel était représenté foulant
aux pieds le dragon : c'étail toujours Set, ou Satan, le vaincu.
La parité est done parfaite entre les deux. Aussi je suis étonné
que l'on ait essayé de reporter la légende d'Horus sur un
autre personnagé fort vénéré en Égypte : saint Georges.
Saint Georges jouit en effel de tres bonne heure d'une
immense popularité chez les chrétiens de la vallée du Nil ;
mais il ne la dut qu'aux légendes dont on le fit le centre,
légendes fort variées ou 011 ne le voit pas cependant combattre de dragon 1 • La méprise vient de ce que le cavalier qui
combat le dragon a été pris pour lui ; mais Michel est toujours représenté dans les reuvres coptes comme un brillant
officier de l'armée impériale, armé d'une épée flamboyante
dont il menace Satan et sa famille.
Cette ressemblance entre Horus et Michel fut certainement cause de l'immense popularité dont le dernier jouit en
Égypte. Des les premieres reuvres coptes, il joue un róle des
plus brillants. C' est presque toujours luí qui descend du ciel
pour fortifier les martyrs pendant leur combat, qui les ressuscite, qui leur annonce le bonbeur final avec la couronne
impérissable : quandJésus-Christ lui-meme daigne descendre,
il se lient respectueusement el fidelement a son cóté. Rarement, Gabriel et Raphael sont employés dans le m~me role.
1) Je puis appuyer cetle idée par la vie méme de saint Georges, conservée
en copte, ainsi que par les dix miracles ou récits légendaires dont on la fa¡t
suivre. Je n'y ai pas rencontré la moindre mention d' un semblable combat.
Georges ne combat que les ennemis du roi.

�56

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Dans la vie des moines, ce role est moins brillant ; mais il faut
dire que les moines ne semblent pas_avoiFeu grande dévotion
pour un ange pris en particulier, ou meme pour un archange.
Quand ils font intervenir un agent purement spirituel, c'est
toujours l'Ange de Dieu; mais ils ne le désignent pas par
son nom. Cependant cette absence n'est qu'une absence pour
ainsi dire officielle. Si les noms de Michel, de Gabriel, de
Raphael, ne figurent pas fréquemment dans les vies des
grands moines, les moines, en général, ne se priverent aucunement d'un commerce des plus intimes avec ces grands
archanges, surtout avec Michel. Leur imagination fertile créa
de toutes pieces tout un cycle de légendes dont Michel est le
héros. Le nombre de ces légendes est prodigieux et les
moines qui en furent les auteurs ne mirent aucune borne a
leur fdntaisie. Avec la tournure d'esprit qui leur était familiere, le plus petit événement de la vie la plus prosaique leur
fournissait un sujet de conte. 11 ne se ba.tissait pas une église
sous le vocable de l'un des archanges, qu'on ne lui attribuAt
une origine merveilleuse et qu'on n'en fit un récit des moins
véridiques, mais des plus accommodés au gout de l'Égypte
pour le merveilleux.
Le cycle de Michel est, a ma connaissance, le plus varié;
cet archange était sans cesse en mouvement, tantót en guerrier, tantót en batelier-, descendant sur sa barque aériemie
jusqu'au fond des enfers, trempant son aile dans les lacs de
feu et en retirant les damnés. S'il rencontrait Satan sous la
forme d'un dragon, il le coupait en morceaux, comme Set
avait fait d'abord a Osiris, et comme Horus devait faire a Set
dans la légende primitive : les morceaux du dragon, lancés
par Michel, tombaient sur dix villages et les écrasaient. Le
portrait de Michel était une sauvegarde contre Satan, comme
les statuettes d'Horus contre tous les mauvais génies. D' apres
les légendes coptes 1 , il dut y avoir un moment ou tout fervent
1) J'ai réuni et traduit un certain nombre de ces récits : ils paraitront,
j'esp~re, prochainement.

57
chrétien en Égypte devait avoir son tableau de l'archange. II
est le seul : preuve évidente que son róle avait été greffé sur
celui d'Horus; car on ne comprendrait pas que Gabriel et
Raphael n'eussent pas été traités de la meme maniere, si,
comme eux, Michel était une importation purement chré•
tienne.
Raphael, Gabriel et Uriel eurent cependant, eux aussi,
leur cycle de légendes, nouvelle preuve que, pour le peuple
d'Égypte et pour les moines, les écrils apocryphes avaient la
meme valeur que les livres insérés dans le canon authentique.
Meme dans les Actes des martyrs, Uriel joue un certain róle.
Ces quatre grands archanges sont les seuls dont le róle soit ,
distinct. Quant aux autres· anges, ils ne comptent guere. La
hiérarchie céleste, dont on trouve la liste dans les Épttres de
saint Paul, était inconnue en Égypte. Les chérubins et les
séraphins sont mentionnés quelquefois, mais tres rarement.
Ils étaient connus par les passages de l' Ancien Testament ou
se trouvent ces noms. Quant aux puissances, aux vertus, aux
trónes, aux principautés et aux dominations, on n' en
trouve les noms que dans les passages ou saint Paul en parle.
lis furent toujours profondément ignorés du vulgaire. 11
fallait déja avoir une certaine science pour connaitre les
séraphins et les chérubins; on s'en tenait aux anges et, sous
ce nom, l'on rangeait toris les esprits. Les archanges n'étaient
pas un ordre spécial, c'étaient simplement des chefs de
bataillon, les commandants des milices célestes, et Michel
était le général en chef. Comme je l'ai dit, quand un esprit
quelconque intervenait, c'était l'Ange de Dieu, l'Ange du
Seigneur, dénomination prise de l'Ancien Testament. 11 est
impossíhle de savoir si les Coptes en faisaient une dénomination personnelle, ou simplement générique. Ce qu'il y a de
certain, c'est que cet ange du Seigneur était terriblement
occupé. 11 n'y avait pas un moine qui ne l'eut a son service et
vers lequel cet ange ne dut descendre au gré des moindres
caprices. 11 ne fallait pas moins que toules les qualités attribuées aux esprits pour lui permettre de remplir sa ta.che.
LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

,...

�58

1

REVUE DE L HlSTOlRE DES RELIGIONS

Chez le peuple juif, il n'avait que rarement a intervenir dans
les choses humaines ; chez les moines, il était toujours mis
en réquisition et n'avait pas un moment a perdre.
Ces exemples montrent déja que les chrétiens d'Égypte
vivaient dans une atmosphere a part, je veux dire dans le
merveilleux le p!us incroyable. La crédulité du peuple étai t
si grande que le plus petit fait de la vie journaliere prenait
une apparence merveilleuse, grace a la facilité extraordinaire
de l'imagination enfantine de la race égyptienne. Les
moines étaient encore plus friands des prodiges les plus insens·és. Dans leurs récits, ils firent de l' emploi du merveilleux une qualité littéraire-; ils ne pouvaient raconter la
plus petite chose sans l'orner de.circonstances tenantdu prodige. Les maladies étaient toutes des possessions du diable,
en v2rtu de la croyance que les anges du mauvais príncipe,
de Set ou de Satan, n'avaient rien de plus cher que de nuire
a l'homme ; les phénomenes physiques étaient des pieges de
Satan ou des inventions diaboliques ; les pensées les plus
humaines n'étaient que des suggestions de l'esprit mauvaif'-.
Si quelque homme les contredisait, c'était Satan, ayant pris
la forme humaine; s'ils rencontraient une femme, c' était
encore Satan ou sa fille, car il y avait des diables males el
femelles, comme je le dirai plus loin. L'état de faiblesse corporelle dans lequel devaient les entretenir des macérations el
des privations souvent exagérées, les prédisposait aux hallucinations les plus baroques ; ils commenoaient d'abord par se
dire que telle ou telle chose pourrait bien leur arriver, ils
s'imaginaient ensuite qu'elle leur arrivait et finissaient
par croire qu'elle leur était arrivée.
La vie de Pachóme renferme plusieurs traits de ce genre
ou l'on saisit admirablement cette gradation. Tout jeune
encore, Pachóme, selon l'auteur de sa vie, sans connaitre le
nom du Christ, refusait d'adorer les idoles et de prendre
part aux festins qui suivaient les sacrifices que ses parenls
faisaient offrir dans un temple situé au bord du fleuve et dont
les principales divinités étaient les habitants des eaux, pois-

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

l
1
1

1

J.'

59

sons ou crocodiles. Cette conduite lui attira des reproches de
ses parents et saos doute aussi de ses voisins et des habitants
de son village. Ses parents possédaient un petit bien qu'ils
faisaientcultiver par des ouvriers. Un jour, on remitau jeune
Pachóme une marmite pleine de viande, et on luí dit de
l'aller porter aux ouvriers qui travaillaient dans les champs.
Le jeune garoon, selon la coutume de son pays, plaoa la marmite sur sa téte. Mais a peine fut-il hors du village, qu'il se
vit entouré d'une foule de démons sous la forme de chiens
qui aboyaient apres luí et qui luí causerent une grande
frayeur; il souffla sur eux, et les démons disparurent. TI est
évident que seule l'imagination de Pachóme enfant dut.,
prendre les chiens pour des esprits : quiconque a v~yagé
dans la Haute-Égypte sait qu'on ne peut traverser un v1llage
sans avoir sur ses pas toute une meute de chiens hargneux.
Plus tard, quand Pachóme fut convertí, les esprits devinrent
des démons et quand il racontait ce trait de son enfance,
Pachóme cr~yait fermement avoir· été en butte a la jalousie
des démons, ainsi que le témoignent les réflexions do_nt il
accompagnait son récit. A peine échappé aux chiens,
Pachóme fit la rencontre d'un vieillard qui le connaissait sans
doule et qui avait entendu parler de sa répugnance a accompagner ses parents au .temple. Le vieillard luí en fit des reproches que Pachóme ne go11ta pas. Plus tard, le vieillard
devint un Satan, comme l'on disait, et Pachóme racontait
n'avoir eu qu'a souffler sur luí pour le faire disparaitre. Apres
sa conversion et daos la premiere ferveur de sa dévotion,
Pachóme se livra a une abstinence tres sévere et qui serait
impossible en tout autre pays que l'Égypte ; il eut des hallucinations vraiment extraordinaires. Sa maison tremblait,
croyait-il, toutes les fois qu'il se mettait en prieres ; s'il faisait
une génuflexion ou se mettait a genoux, il croyait voir la terre
s'entr'ouvrir devant lui; s'il se mettait en devoir de prendre
sa légere nourriture et disposait son pain devant lui, il voyait
toute une troupe de femmes nues qui venaient s'asseoir a ses
cótés, manger avec luí et luí faire mille agaceries. Quand il

�60

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

racontait ces traits et une foule d'autres dont je citerai
quelques-uns bientot, Pachóme croyait fermement que tout
cela lui était arrivé, et qu'il avait eu les visions merveilleuses
qui remplissent sa vie. 11 n'était pas le seul : ses moines le
croyaient aussi, on le croit méme de notre temps. Schnoudi,
qui avait un tempérament plus vif et une plus grande connaissance du creur humain, se servit de cette prédisposition de sa
race pour se faire de son vivant toute une légende vraiment
fort curieuse a étudier. l\1ais lui , le plus souvent, il ne
croyait pas sans doute ce qu'il racontait; il se contentait de
le faire croire. Ses hallucinations étaient dangereuses, voulues ou non voulues ; si quelqu'un se présentait a son monastere, un magistral par exemple qui, sur une plainle des
moines, venait remplir son office, et qu'il prtt fantaisie au
terri!Jle moine de déclarer que c' était Satan en personne avec
ses séides, le malheureux magistral, malgré les insignes de
sa charge, était tout a coup jeté a terre et ba.tonné d'importance par Schnoudi lui-meme; il n'échappait qu'a grand'peine.
L'esprit des chrétiens d'Égypte ne recula jamais devant un
prodige quelconque, si mesquin fut-il. Qu'importait en effet
que l' on en attribua.t a Dieu un de plus ou de moins? Une fois
la possibilité du miracle admise, les Coptes ne se demanderent
pas si tel ou tel acle était bien digne de Dieu, si on le pou.vait faire agir de telle ou telle maniere dans telle ou telle
circonstance, sans profaner la pure nolion de la divinité el
sans commettre le plus horrible sacrilege ; ils ne voyaient pas
si loin et ne faisaient pas de si profondes réflexions. En Occident, le christianisme a entouré le miracle de certaines conditions sans lesquelles la théologie déclare que le miracle ne
peut avoir lieu. Par exemple, Dieu ne fait pas de miracle •
pour arriver a unbut mauvais, pour perpétrer une vengeance
ou un crime; le thaumaturge doit elre habituellement un
homme d'éminente sainleté. En Orient, rien de tout cela
n'est requi~; les actions les plus ridicules, par conséquent les
moins dignes de Dieu, lui sont attribuées saos scrupule ; au

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

6{

contraire, plus la chose esl baroque, petite, mesquine, plus
la bonlé de Dieu parait grande ; on exige tout de lui parce
qu'onle traite sans cerespect plein de tremblement dont nous
entourons la divinité.
Cette habitude du merveilleux passa de la vie ordinaire dans
la littérature : la vie d'un moine, si célebre et si vertueux qu'il
eut été, n'aurait eu aucune chance de succes si l'on s'était
borné a raconter ses actions telles qu'il les avait faites. En
partant de ce príncipe que to utes les actions d'un saint homme
doivent étre saintes et extraordinaires, on en vient tout naturellement a mettre le merveilleux dans les choses les plus ordinaires de la vie. Ce fut jadis un moyen de faire un poeme
épique selon toules les regles de l'art : sous ce rapport, les
compositions des auteurs coptes ressemblent beaucoup aux
poemes épiqucs. Le poete, comme Virgile ou Torquato Tasso,
ne croyait évidemment pas aux actions qu'il pretait aux dieux,
aux déesses ou aux génies qu'il mettail en scene : les Coptes
n'y croyaient pas davantage tout d'abord; ce n'était que plus
tard que l'reuvre de leur imagination leur semblait avoir été
réelle. Les générations suivantes n'ont pas hésité un seul
instant a tout admettre, et les Occidentaux, grAce aux moines
grecs ou latins, ont longtemps vécu des imaginations poétiques
et merveilleuses des auleurs coptes. ll n'est cependant pas
possible de douter qu'il en ait été ainsi, car assez souventle
meme fait est raconté de deux manieres différentes, et l'on
peut prendre l'auteur en flagrant délit de composition merveilleuse. Ainsi Schnoudi, dans ses reuvres, avoue qu'il ne
sait comment, d'un coup de ha.ton, il a tué un moine; car
souvent il a donné des coups de ha.ton sans que ses moines en
aient été assommés. Mais si l'on prend le récit de sa vie, l'on
trouve que le moine a été foudroyé par Dieu. De meme,
Schnoudi, comme je l'ai dit, assomme deux adulteres et les
fait enterrer; l'auteur de la vie raconte que la terre s'était
entr'ouverte pour engloutir les coupables. Je pourrais citer
une foule d'autres exemples semblables ; ceux-ci suffiront
amplement.

�62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGJONS

Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'armée céleste et du merveilleux pour la bonne cause et le bon príncipe, si je puis
m'exprimer ainsi; mais ce n'est pas le seul. ll y a tout le
coté démonologique et ce n'est pas le moins extraordinaire.
Satan, précipité du ciel par la victoire de l'archange Michel,
était censé avoir roulé jusqu'au plus profond des abtmes;
mais lorsque nous parlerons des enfers, nous aurons beau
chercher, nous ne l'y trouverons pas. C'est que d'apres la
croyance populaire des Coptes, il n'y était pas. Privé de son
pouvoir céleste, chassé du ciel, Satan n' en était pas moins resté
de nature spirituelle, je dirais meme de nature divine comme
l'antique Set ; il avait le génie du mal, c'était sa raison d'etre
et, s'il ne se fut pas occupé a persécuter la race humaine, a
lui susciter mille maux, et finalement a la damner, il n' eú.t
pas eu b~soin d'etre. Quant a le damner lui-meme, on n'y
songea jamais, parce que jamais on n'avait damné Set. On luí
donna un royaume a part, une cour, un palais; mais onne
prit aucunement soin de délimiter ce royaume, d'indiquer ou
se trouvaient cette cour et ce palais. C'était un pere de famille
qui gouvernait sa maison, grande maison, immense famille.
Sans qu'on lui connaisse d'épouse, il avait des enfants, garoons et filles. Les petits Satans, qu'on me passe cette expression qui se rencontrent achaque instant dans les reuvres populaires, avaient le plus grand respect pour leur pere et tremblaient de frayeur a son aspect. Je ne connais qu'une fille a
Satan; peut-etre en eut-il plusieurs ; mais on ne parle jamais
que de la fille de Satan, fort belle personne, richement ornée,
ne marchant jamais qu'escortée d'une troupe de ses freres,
créée tout expres pour tenter la vertu des moines. Elle ne
parait jamais que dans les grandes occasions : dans le cours
ordinaire de la vie, ses freres suffisent. D'ailleurs les Satans,
d'apres un nombre considérable de passages qui ne peuvent
s'expliquer autrement, étaient hermaphrodites, ils pouvaient
a volonté prendre l'un ou l'autre sexe: l'on ne voyait aucune
difficulté a ce changement. Les incubes et les succubes
étaient déja fort connus, et rien n'est plus commun que de

LÉ CHRISTIANISl\lE CREZ LES A:\'ClENS COPTES

63

voir les démons frapper a la porte des moines ol'gueilleux,
sous la forµie de femmes, toujours belles et toujours passionnées, qui se présentent comme poursuivies pour dettes,
ne sachant ou aller passer la nuit, craignant d'etre dévorées
par les betes féroces si le moine ne leur ouvre sa cellule hospitaliere. Naturellement, le moine cédait, pour n'avoir pas
ce reproche sur la conscience; mais a peine entrée, la prétendue femme lanoait « les fleches du désir » dans le creur du
moine, les mains se rencontraient, les levres s'unissaient el
quand le moment supreme approchait, soudain le moine se
sentait renversé a terre et roué de coups. 11 se repentait alors
et il reconnaissait l'ennemi; mais il était trop tard : l'ennemi
ricanait et disparaissait pour aller raconter sa victoire a son'
pere. C'étaient la les bons tours que les diables jouaient aux
pauvres moines.
Cependant on se tromperait fort si l'on faisait de Satan el
de ses enfants des etres méchants, cruels et rusés . Ils étaienl
au contraire de bons vivants, toujours joyeux, gais, rieurs,
s'amusant a.des riens. Sans doute ils faisaient la guerre aux
moines; c'était leur métier et daos les deux camps on se
détestait de tout creur ; mais chez les Satans la haine était
gaie et comique. Ils n'épargnaient ni les plaisanteries, ni les
gambades, ni les rires, ni les chants ; leurs ruses étaient
simples, souvent niaises, et bien souvent les malheureux
étaient pris dans leurs propres :filets. On les traitait alors sans
miséricorde : on les pendait, on les enchatnait, on les torturait; pour eux, ils poussaient de grands cris, avouaient leurs
fautes, se faisaient humbles et finissaient toujours par obtenir
leur grace. L'un d'eux avait réussi un jour a faire mettre
un martyr de la Haute-Égypte dans une sorte de cangue.
Pour mieux jouir de son triomphe, il alla visiter le martyr
dans la prison, mais il fut bientót reconnu et, grace a sa
sottise, il remplaQa bientót le martyr dans l'instrument de
supplice. Quand Pachome marchait dans le désert, les diables
accouraient en foule, se rangeaient sur deux lignes en avant
de l'ascete, lui faisaient de grandes salutations, se bouscu-

•

�REVl!E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laient les uns les autres, affectaient un empressement exlraordinaire, gambadaient et s'écriaient : &lt;&lt; Place a Pachóme,
place a l'homme de Dieu l ;&gt; Ils voulaient luí inspirer de I' orgueil, mais ils ne réussissaient pas. D'autres fois, ils s'attachaient par milliers a une corde énorme pour trainer une
feuille ou une toute pe tite pi erre ; ils semblaient faire des
efforts surhumains, peinaient, suaient, soufflaient, cherchanl
a faire rire le saint homme et perdant leurs peines. On ne
peut nier qu'ils ne fussent de joyeux tentateurs. II faut leur
accorder aussi que pour des esprits ils n'étaient guere spiriluels, et que pour des elres qui passaient leur existence a
circonvenir les malheureux humains par toutes sortes de
ruses, ils n'étaient guere rusés. Ils ne savaient a proprement
parler que faire des niches. Je ne dois pas oublier que les
malheureux recevant tout leur esprit de l'imaginalion des
Co¡,tes, leurs plus grands ennemis, ils ne pouvaient se prévaloir de trop d'esprit et de trop de science. Les ruses qu'on
leur préta sont éminemment coptes: c'est tout dire.
Quand ils avaient fait quelque action d'éclat, ils n'avaient,
comme je l'ai dit, ríen de plus pressé que de retourner pres
de leur pere rendre compte de l'emploi de leur temps. 11
semble meme qu'ils ne devaient pas passer lrop longtemps
saos venir prendre de nouveaux ordres ; ils étaient punís
ou récompensés selon leurs mérites. 11 y a a ce sujet dans la
littérature populaire une anecdole tres curieuse. Satan tenait
un jour cour pléniere: il était assis sur un tróne éclatant et
chaque diablotin venait lui rendre compte de ses actions.
L'un arriva tout joyeux : il avait couru le monde, traversé les
mers, voyagé dans les airs sans discontinuer; finalement il
s'était abaissé sur la roer Rouge et ayant vu toute une flotte
voguer paisiblement, il avait appelé a son aide tous les vents,
avait suscité un épouvantable tourbillon et englouti toute la
flotte. 11 était fier de son coup et n'avait passé que quatorze
ou quinze jours pour perpétrer ce chef-d'reuvre. 11 s'attendait
a des remerciements et a des éloges. Grande fut sa surprise
lorsque Satan s'écria: « Eh quoi ! si peu d'ouvrage en tout

LE CHRISTIANIS:\IE CB~Z LES ANCl~:NS COPTES

65

ce tcmps l qu 'on lui applique trois cents coups de fouet et
qu'on le jette en prison. » Le pauvre diable eut heau dire et
heau faire, il ne put échapper au chAliment. Celui qui lui
succéda était aussi fier. 11 avait employé quarante jours a son
affaire ; mais il avait réussi a exciter des trouhles daos une
ville populeuse, les citoyens s'étaient livrés des combats fratricides et les deux tiers de la ville avaient été consomés par
un épouvantable incendie. A ce récil: « N'est-ce que cela?
s'écria Satan; quarante jours pour cette bagatelle l En prison
et trois cents coups de fouet. )&gt; Le troisieme avait une mine
modeste ; mais le feu de son regard indiquait un intime contentement. ll avait passé quarante ansa tenter un moine :
ses efforts avaient toujours été vains. Cependant il ne s'était
pas découragé, et la veille, le moine avait succombé et violé
la chasteté. A cette nouvelle, Salan, plein de joie, se leva de
son tróne, embrassa son fils, le combla d' éloges et d'honneurs,
le proposa en exemple a tous ses freres : « Les moines,
s'écria-t-il, voila nos ennemis. Faire pécher un seul d'entre
eux esl préférable a toute autre chose 1 » A vrai dire, les
bons moines avaient un peu de vanité, et il n'était pas aussi
difficile de leur faire commettre de gros crimes. D'un autre
coté, les démons avaient un peu de forfanterie et n'étaient
pas a l'abri de toute fanfaronnade. Un jour que Schnoudi
était assis, dans le désert, a la porte de la caverne ou il
se livrait a ses plus étonnantes morlifications, il vit venir a
lui le grand Satan en personne. Satan était grand causeur et
ne dédaignait pas d'entrer en conve1~sation avec ses ennemis
les plus acharnés. Il avait en général plus de tenue que les
moines, il ne disait pas d'injures grossieres et se contentait
de les recevoir comme chose a lui due. Ce jour-la, mis de
bonne humeur plus encore que de coutume par les invectives
de Schnoudi, il s'efforoa de prouver au terrible moine qu'il
disait toujours la vérité, quoiqu'on l'accusAt d'etre le mensonge personnifié et le pere du mensonge. Pour prouver; sa
véracilé, il offrit de faire un miracle et de séparer, par sa
seule parole, en deux parlies parfai lement égales, la pierre sur
5

�66

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laquelle élait alors assis Schnoudi. Celui-ci accepta la gageure:
mais le pauvre Satan avait trop présumé de ses forces, il ne
fit qu'écorner la pierre. Schnoudi, au contraire, la partagea
en deux parties exactement semblables : ce ne fut qu'un jeu
pour luí, et Satan s'enfuit tout confus. D'ailleurs les rebuts
J).e l'irritaient guere, il n'avait jamais de rancune, quelque
mauvais traitement qu'on lui ait fait subir.
L'un des traits les plus plus curieux du type de Satán tel
que l' ont conou le~ Coptes, était le suivant: Salan était mortel,
il devait exister jusqu'a une certaine époque ; Dieu le luí
avait promis. Cette époque venue, il devait mourir. Quand il
était tombé entre les mains de moines fanatiques comme
Schnoudi, sa plus grande peur était qu'on le tmlt avant
l'époque fixée . 11 aimait la vie et il la trouvait sans doute
pleine de charmes. Unjour que Schnoudi était en conférence
avee, Jésus le Messie en personne, Satan passa pres d'eux
portant une couffe de paille toute neuve. Il avait sans doute
quelque méfait en vue, auquel la couffe devait servir, car il se
M.ta de la cacher derriere la montagne, du coté del' ouest. Mais
Schnoudi l'avait vu. Le moine s'élanoa sur lui, le saisit, l'entraina, l'attacha a un pieu et se mit en devoir de l'étrangler.
Satan 'é tait bleme de peur; il criait de toutes ses forces, la
montagne en tremblait. Jésus-Christ vint a son secours, il
ordonna a Schnoudi de ne pas le tuer, parce que son heure
n'était pas .venue. Schnoudi fut fort scandalisé; il ne comprenait pas cette pitié d'un Dieu pour Satan; il ne craignit
pas de demander a Jésus pourquoi cette miséricorde. JésusChrist condescendit alui expliquer sa conduite et Salan s' enfuit pendant l' explication, non pas toutefois sans que Schnoudi
le menaoat de l'exiler a Babylone de Chaldée, s'il osait
revenir. En de pareils momentst- Satan promettait tout ce
qu'on voulait; mais il se M.tait de manquer asa promesse.
D'ailleurs, s'il l'eut tenue, qu'auraient fait les moines? la
matiere leur eut manqué pour leurs contes et pour leurs
légendes.
JI était done vrai de dire que Salan était partout excepté

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

67

dans le lieu ou les chrétiens le placent d'habitude. On a vu
de plus qu'il ne ressemblait aucunement en Égypte a ce noir
tentateur, vetu de flammes, tenant une fourche a la main,
portant des cornes et affligé d'une queue. Ces attributs dont
nous l'avons orné sont le produit de l'imagination du moyen
a.ge: l'imagination égyptienne était réel~ement plus riante.
Elle s'exeroait d'ailleurs sur des sujets bien différents du
monde démoniaque : elle ne dédaignait meme pas de se
porter sur des créatures regardées ordinairement comme
inférieures a l'homme chez tous les peuples et qu'on est
étonné de rencontrer sur les autels en Égypte. Cette anomalie
vient de cet amour du merveilleux dont j'ai déja beaucoup
parlé et sur lequel il me faut encore revenir ici. Le voyant de,
l'Apocalypse raconte qu'il viten son ciel quatre animaux aux
pieds du tróne de l'Agneau, et vingt-quatre vieillards se prosternant dévant ce tróne et disant : &lt;( Amen, gloire, honneur
et bénédictiona. celui qui est assis sur le tróne et a l'Agneau.
Les Coptes prirent ces paroles a la lettre ; ils crurent que
véritablement il y avait dans le ciel les quatre animaux dont
les prophetes juifs avaient déja parlé et les vingt-quatre
vieillards que le voyant de Patmos avait décrits; ils le crurent
avec une telle fermeté qu'ils établirent dans leur année liturgique une fete spéciale en l'honneur des quatre animaux et
des ' vingt-quatre vieillards. Quel mal y avait-il a célébrer
pareille fete, a honorer des animaux? Leurs dieux n 'avaient-ils
pas été souvent représentés sous la forme d'animaux? Thoth
n' était-il pas ibiocéphale, Horus hiéracocéphale, Ammon
criocéphale? llathor n'était-elle pas représentée sous la forme
d'une vache et Hapi sous la forme d'un taureau? 11 n'est done
pas étonnant que les memes chrétiens quin' auraient pas reculé
devant les honneurs di vins a reudre a un beau tau reau, comme
le lémoigne la vie de Théodore, disciple chéri de Pachóme 1 ,
)&gt;

i) Cette vie dit expressément que Théodore, ayant vu un beau taureau
dans le troupeau du monastere, le fit tuer afin que les cénobites ne l'adorassent pas. Le taureau avait sans doute tous les signes des Apis ; mais quel
christianisme que cclui de_ces moincs si van tés !

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
68
n'aient pas reculé davantage devant une féte en l'honneur des
quatre animaux que nous nommons symboliques et qu'ils
regardaient comme réels.
Mais il y a plus extraordinaire encore. Tous les voyageurs
qui sont allés en Égypte ont pu constater le plaisir que les
habitants modernes de la vallée du Nil ont a voir les danses et
les gambades d'un sin.ge qui fut toujours un ami pour eux; je
veux parler du cyn_océphale. On en rencontre a chaque instant, de toute taille et de toute dimension. On est toujours
sur de les voir entourés par la foule des qu'ils condescendent
a montrer leur savoir-faire. Les anciens Égyptiens, qui
trouvaient ce singe fort intelligent, l'avaient dressé a un
cerlain nombre d'usages domestiques dont il paratt s'etre
fort bien tiré. Parmi les symboles religieux, le cynocéphale était l'un des plus communs : les dieux a tete de
chien sont de la plus grande fréquence . On n'eut garde
d'oublier un animal aussi aimé quand le christianisme vint
s'implanter en Égypte , on en fit meme un collaborateur
des Apótres. Ce n'est pas une plaisanterie, le fait est réel.
Parmi les vies apocryphes et les prédications des Apótres,
il en est une ou l'on voit réellement un cynocépbale etre le
compagnon de saint Barthélemy et de saint André : il faisait
la terreur des habitants dans les villes ou se portaient les
d_eux apótres et se livrait parfois a de véritables orgies de
massacres. Je crois meme qu'il avait des instincts anthropophages. Quand les deux .Apotres eurent accompli leur
mission, ils firent réflexion que le cynocéphale qu'ils élevaient a la dignité humaine , leur avait été d'un grand
secours; qu'une créature qui avait convertí tant d'hommes
a la religion :chrétienne, ne devait pas elle-meme, fut-elle
un singe, rester privée des bienfaits de la nouvelle religion
et que par conséquent il fallait en faire un chrétien. D'apres
ce raisonnement, les deux Apótres baptiserentle cynocépbale
qui abandonna ses habitudes anciennes , vécut comme un
homme civilisé et comme un sainl. La sympathie des Coptes
le suivit apres sa mort ; on le mit sur les autels et le synaxare

LE CHRISTIANISME CHEZ LES A~CIENS COPTES

69

copte contient reellement un jour ou l'on fait la féte du saint
c ynocéphale . .
D~ quoi pourrait-on s'étonner apres cela? Cependant ce
sera1t une e~reur d? croire qu'apres un tel fait il n'y a plus,
comme on dit vulga1rement, qu'a tirer l'échelle. Le surnaturel
e_t le merveilleux ne s'étaient pas cantonnés dans l'imao'inahon des conteurs, i]s avaient envahi la vie ordinair;. En
Égypte tout le monde était magicien ou du moins se croyait
tel. On raconte fort gravement dans la vie de Macaire qu'une
femme, qui avait voulu demeurer fidele a son ~ari fut
changée enjument grAce aux sortileges d'un magicien ~avé
pa_r le_s~ducteur. II est vrai que la vertueuse femme ne p~- ,
ra~ssa1t ~ument_ qu'aux yeux de son mari et aux yeux de Maca1re qm romp1t le -c harme et imposa pénitence a la pauvre
métamorphosée. Ríen n'est plus commun que l'accusation de
magie: les magistrats romains l'avaient toujours a la bouche
contre les martyrs. II est vrai que ceux-ci leur jouaient toutes
sortes de bons tours et qu'avec eux la macristrature devenait
un emploi plus que pénible. Les martyrs le~ rendaient muets
aveug~es, sourds a volonté, ·paralytiques. Si un gouverneu;
prena1t une coupe remplie de vin, son bras restait suspendu
s~ns qu'i~ püt approcher la coupe de ses levres. Les maisons
s écroula1ent, les obélisques se mettaient en mouvement et
renversaient tout. Les martyrs eux-memes ne soufl'raient
ríen, il~ mou~aie~t et ressuscitaient aussitót. Saint Georges
ressusc1ta tro1s fo1s dans des circonstances toutes plus dróles
les unes que les autres : ce ne fut que la quatrieme mort qui
fu t la bonne. Quand les martyrs ne furent plus en cause
l'éla~ donné ne s'arr~ta pas. Comme on ne pouvait témoigne;
sa fo1 d~n~ les s~pplwes, on se suicidait pour souffrir et l'on
r~ssusc_1tait e~smte. 11 est fait mention dans les reuvres coptes
d un ~a.mt mome {un maniaque ayant la folie du suicide) qui
se smcida sep! fo1s et ressuscita sept fois pour prouver son
ª~?ur pour D1~u.Il se pendit, se laissamourir de faim, seprécipita duhaut d un rocher, s'enterra vivant et meme je crois
qu 'il voulut se faire manger par un crocodil~. Rien n'y faisait,

�REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGlONS
iO
cela va sans dire, et lout en se suicidant de la sorte, le moine
parvint a une sainteté éminente. 11 n'est pas le seul qui ail
agi de la meme fa&lt;¡on, mais il est le plus célebre. Si je ne
craignais d'employer une comparaison irrévérencieuse, je
comparerais volontiers !'ensemble des moines égyptiens a
une immense collection d'aliénés ou chacun aurait été affligé
d'une sorte de danse de Saint-Guy, et qui avait formé une
vaste danse macabre plus horrible que celle revée par le
moyen age, ou toutes les folies des superstitions humaines
s' étaient donné rendez-vous et se présentaient comme
l' expression la plus parfaite du plus bel hommage que l' on
püt rendre a la divinité.

lV
Si l'onne s'en tenait qu'au mobile de toutes les étrangetés
que je viens de signaler, rien assurément ne serait plus
noble; car le but de toutes ces folies était d'arriver au ciel.
Je sais bien qu'on a parlé de la folie de la croix; mais rien
dans les folies des moines égyptiens ne ressemblait moins
a ce que l'on entend par la folie de la croix dans le langage
des ascetes modernes. Le copte, moine ou la'ique, ne recherchait la souffrance que pour lui-meme, et non pour Dieu.
Son but n'était pas de s'immoler sur l'autel de l'amour; il
était beaucoup moins idéal et heaucoup plus égo'iste. Si le
moine se mortifiait, - et il faut le dire, il se mortifiait d'une
maniere qui nous épouvante encore a distance, - c'était.
pour acheter le ciel avec toutes ses félicités: il vendait a Die u
une partie des félicités terrestres, quelquefois toutes, a condition que Dieu le payat en félicités célestes. 11 n'y perdait
vraiment pas. Le copte a toujours été un marchand de race,
aussi délié que les Juifs 1 •
1) Encore aujourd'hui les Coptes sont de tres rusés marchands. Un proverbe dit a ce sujet : rusé camme un musulman du Maghreb, un Iuif de

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

71

Cette maniere de voir était d'ailleurs profondément égyptienne; je l'ai déja montré en parlant de la priere. Il me faut
ici entrer dans de plus grands détails, car le sujet prend des
proportions plus vastes.
Toute la religion de l'ancienne Égypte aboutissait ala doctrine de l'immortalité de l'ame. Quels que soient les points
obscurs de la religion égyptienne en général, et quelques
difficultés qu'on éprouve a en faire l'analyse, il y a un point
parfaitement certain, c'est que tout en Égypte ahoutissait a
la vie d' outre-tombe, dont la vie terrestre n'était que l'ombre
et le prélude. Les mythes sous lesquels les pretres et le
peuple voilaient cette doctrine peuvent etre plus ou moins ,
faciles a expliquer, plus ou moins obscurs : il faut toujours
en arriver a cette conclusion. L'Égyptien ne vivait que pour
se préparer a la mort : la mort était pour. lui le commencement de la véritable vie. Cette vie ne pouvait etre vécue par
le défunt qu'a la condition de conserver son etre intact: de
la tous les rites et toute l'importance de la momification le
.
'
soin que l'on prenait de se faire construire les magnifiques
tombeaux qui font encore notre admiration, et que l'on nommait des maisons d'éternité, ou. l'on vivait absolument comme
si l'on n'était pas mort, ou le mort se promenait dans ses
jardins, mangeait avec ses amis, allait a la peche, a la chasse,
passait un beau jour avec sa femme et ses enfants, etc. La
double condition de ce bonheur était d'avoir accompli tous
les rites des funérailles et d'avoir mené une vie innocente
sur terre. A peine l'Ame avait-elle quitté le corps, qu'elle se
dirigeait vers l'Amenti et disparaissait a l'Ouest par la fente
ou le soleil lui-meme commen&lt;¡ait sa course nocturne. Le
voyage était long i:it fatigant; il était parsemé de dangers et
d'épreuves: il fallait combattre des ennemis, des crocodiles,
des anes, des serpents, une infinité de monstres, savoir les
mots de passe pour traverser les endroits difficiles, enseRosette et un Copte du Sahid. On dit aussi qu'il faut trois Grecs pour rouler
un Juif et trois Juifs pour rouler un Copte.

�1

72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencer des champs et produire des moissons. L'observation
de tous les rites des funérailles et sans doute la récitation de
certains chapilres du Livre des morts, appris par cceur, rendaient le défunt assuré de la victoire et lui faisaient faire un
bon voyage. Pour lui mieux assurer le succes, on mettait
dans la boite a momie un papyrus contenant les principaux
chapitres du rituel, quelquefois le rituel au complet, et Von
écrivait des chapitres entiers a l'extérieur comme a l'intérieur des boites elles-memes. Lamomie était couverte d'amulettes et de symboles sacrés qui écartaient tout danger.
Lorsque le mort avait surmonté victorieusement toutes les
épreuves auxquelles était soumis son voyage d'outre-tombe,
il arrivait dans la salle de la Double-Justice, ou l'on récompensait et punissait. La Anubis psychopompe venait le
prendre et le conduisait devant le tróne ou siégeait Osiris,
assisté de quarante-deux assesseurs. Au pied du tróne se
trouvait placée une balance : dans l'un des plateaux de la
balance on placait une statuette de la vérité, dans l'autre le
cceur du défunt. Celui-ci faisait alors ce que l' oñ nomme la
confession; mais e' était une confession négative ; au lieu
d'avouer se~ fautes, il se déclarait pur par trois fois et passanl
en revue les crimes les plus communs, il déclarait ne les
avoir pas commis. ll devait prendre soin de n'avancer que la
vérité, car le Dieu Thoth, le scribe du cycle des Dieux, se
tenait pres du plateau ou se trouvait le cceur, un rouleau
de papyrus a la main, sur lequel étaient écrites les actions
du défunt. Si la confession du mort était exacte, les deux
plateaux se faisaient équilibre, le mort était sauvé, il pouvait
a son gré prendre les formes qu'il trouvait luí etre avantageuses, il devenait élu. Compagnon de RA et admis en sa
barque en cette qualité, il parcourait les deux hémispheres
et vivait de la vie divine. Si au contraire le cceur était trouvé
trop léger, le défunt devenait d'abord la proie d'un monstre
qui se tenait pres de la balance et que l'on nommait la grande
dévorante; selon le &lt;legré de la culpabilité, il était puní de
supplices affreux dont il pouvait cependant obtenir la gra.ce

•

73
quand le feu l'avait assez purifié, ou il était décapité, jetó ·
dans des lacs de feu ou des génies le tourmentaient a qui
mieux mieux, jusqu'a ce que la seconde mort ou l'anéantissement, la plus terrible des punitions, arriva.t pour luí. C'était
la la destinée de l'Ame, ou pour mieux parler, de la partie la
moins corporelle de l'homme. Quant au corps, il reposait dans
sa syringe; mais il pouvait reprendre vie. A vrai dire, de
cette nouvelle vie il ne jouissait guere ; mais un autre· luimeme en gofttait les délices. En effet, selon la doctrine égyplienne, le corps était la partie la plus matérielle de l'homme,
celle qu' on était obligé d' embaumer et de momifier pour la
préserver de la corruption. Cette partie de l'homme restait
dans le tombeau. Elle avait toutefois un dédouQlement, partie
moins dense du composé humain, mais corporelle cependant
et en tout semblable a l'enveloppe charn'elle : on la nommait
ka, double 1 • Ce double ne pouvait exister s'il n'avait un support : e' est pourquoi on remp]issait le tombeau de statues ou
de représentations _du défunt, pour prévoir le cas ou la momie
se détériorerait ou meme serait détruite. Ce double, gra.ce a
certaines opérations magiques parfaitement entrées dans les
mceurs et lareligion, vivait dans le tombeau comme le défunt
avait fait pendant sa vie terrestre. II était lui-meme le support
de l'a.me ou ha que nous avons vue dans la salle du jugemenl:
il y avait meme une quatrieme partie de ce composé humain,
la plus ténue et la plus spirituelle, qu'on appelait le khu, et
dont jusqu'ici on n'a guere pu délerminer les attributions.
C' était l'Ame, le ba et peut-etre le khu qui participaient ala
vie divine et entraient dans la barque du soleil. Le sort de
l'homme ainsi fixé était éternel, sans que nous sachions
cependant si•les Égyptiens attachaient au mot d'éternité le
méme sens que nous.
Il était nécessaire de résumer l'antique dootrine, afin de
bien faire comprendre quelles étaient les idées des Coptes,
LÉ CilRISTlANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

!. ) L'honneur de cette découverte, qui étail en réalité tres difficile, revient
tout entier a M. Maspero.

�74

REVUE DE L 'msTOlRE DES RELIGIO:'i'S
LE CHRlSTIA;";ISllE CHEZ LES ANCIENS COPT.ES

c'est-a-dire des Égyptiens chrétiens. Ces idées, il nous esl
facile de les connattre, car la vie ultra-terrestre était, pour les
Coptes comme pour leurs ancetres, la seule r~iso~ d' etre .~e
la vie terrestre et des souffrances ou des pnvahons qu ils
enduraient. En conséquence, loin de chercher a cacher
quelles étaient leurs espérances et leurs croyances, ils ont
cherché toutes les occasions de les manifester avec un luxe de
détails qui défie l'analyse. Il n'est pas un seul moine lant soit
peu hors del' ordinaire qui, comme dans l' Odyssée ou l'Énéi~e,
n'ait opéré, de son vivant, sa descente aux enfers: Or, lorn
d'agir comme les ressuscités qui n'ont jamais pu fa1re la description de ce qui s' était passé pour eux entre leur mo~t et
leur résurrection, les moines étaient loquaces et n'ava1ent
ri en de plus pressé que de raconter a leur~ confreres c_e
qu'ils avaient vu dans leur voyage souterram. Schnoud1,
Pachóme, un grand nombre d'autres opérerent leur descente
aux enfers. 11 était peut-etre encore plus facile de monter au
ciel et d'écouter les concerts angéliques. Cette facilité n'est
peut-etre pas un moyen bien sür de nous convaincre de la
réalité de toute cette fantasmagorie; mais certainement c'est
un tres bon moyen de nous renseigner sur l'idée que les
Coptes, moines ou autres, se faisaient de cette autre vie que
l'homme a toujours cherché a connattre.
Quand un homme était sur le point d'entreprendre le grand
voyage et de passer de cette vie dans l'autre, du haut du ciel
des anges descendaient ou montaient du fond des enfers vers
le lit ou le malade agonisait. Si le moribond avait mené une
vie vertueuse, les anges qui venaient alui, sachant qu'il pouvait aspirer au bonheur du ciel, descendaient du paradis au
nombre de trois, dont l'un se mettait a sa tete, un autre a ses
pieds. 11s tenaienl a la main un vetement de gloire dont ils
revetaient l'AI:Qie qui sortait du corps au moment ou la vie
cessait. Cette Ame étail exactement semblable au corps ; elle
était meme corporelle; on l'habillait, puis l'un des anges la
prenait par la tete, l'autre par les pieds, et on l'emportait
ainsi vers le ciel, pendant que le troisieme ouvrait la marche

75

en chantant des hymnes d'actions de gro.ces. Personne, pas
meme Pachóme, ne pouvait comprendre ces hymnes chant~es
dans unfl langue inconnue dont un seul mot s'entenda1l :
alleluia 1 ! Mais les favorisés entendaient distinctemenl les
chants et c'était chose tres ordinaire a Pachóme et a son disciple Théodore. Si, au contraire, le moribond avait mal vécu
et était prédestiné a la damnation, du fond des enfers montaient deux anges tourmenteurs, appelés aussi anges sans
pitié, qui prenaienl place a la tete et au pied_ du _mourant: Le
premier, pendant que le malheureux malade hvra1t sa dermere
lutte contre la mort, lui mettait a la bouche un gros hameQon
avec lequel il retirait une ilme noire qui était aussilot attac~ée
sur un cheval-esprit (qu'on me pardonne cene express1on
copte). Ces psychopompes d'un nouveau genre, dans les
deux cas, accompagnaient l'Ame vers le tribunal du juge souverain. Le voyage était pénible : on devait échapper a une
foule de dangers, éviter les ruses de l'ennemi, résister aux
puissances démoniaques. Quelquefois pendant le voyage, une
puissance, a. face de chacal (Anubis), se présentait pour enlever
le mort : il fallait alors que les apótres, les anges ou les
saints vinssent au secours du malheureux ; la puissance
résistait, mais elle cédait quand on lui montrait le jugement
de Dieu écrit sur un livre. C'est notamment ce qui arriva (en
songe) a l'eunuque Sisinnius, comme il est raconté dans un
sermon attribué a saint Cyrille. Lorsqu'on arrivait pres du
tribunal redoutable, il fallait traverser un grand lac de feu;
c'était l'épreuve la plus redoutable, on pouvait y rester, y
etre dévoré par des monstres sans nombre. Quand les moines
parlaient, a l'heure de la mort, des dangers d'outre-tombe,
c'est au sujet de ce lac de feu qu'ils manifestaient la plus
o-rande frayeur. On le passait cependant, quoiqu'a grand';eine, et l'on se présentait devant le tribunal ou JésusChrist siégeait entouré de ses apotres, comme assesseurs, et
1.) Cela signifie que l'hymne était en hébreu. Il y a contradiction, mais
cela importait peu aux Coptes .

..

�76

1

I\EVUE O.E L HISTOIRE DES I\ELIGIONS

plus tard de Schnoudi auquel avait élé promis le qualorzieme
1
siege • Un ange, armé d'un grand livre, montrait au nouveau
venu, les actions de sa vie enregistrées heure par heure;
c'était d'apres ce livre que l'Ame était jugée, glorifiée ou
condamnée.
Si le jugement était favorable, les anges célestes dont la
dignité répondait aux mérites de l'Ame jugée, entrainaient
joyeusement celle-ci vers le nord et lui faisaient embrasser
d'un coup d'reil la création tout entiere et les épouvantables
tourments auxquels elle venait d'échapper. Puis on la faisait
avancer encore plus vers le nord et l'on arrivait a la Jérusalem céleste et l'on s'arrétait devant la porte de la Vie.
L'Ame, avec le secours des anges ses conducteurs, devail
réciter les paroles de passe et dire : « Ouvrez-vous, portes
éternelles, ouvrez-vous, et le roi de gloire fera son entrée. »
Les auges qui veillaient a la porte répondaient : « Quel est ce
roi de gloire?» L'Ame ajoutait; « Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats, le Seigneur des
vertus, voila le roi de gloire ~. » Les portes s'ouvraient alors
et en entrant l'Ame devait encore dire : (&lt; Voici la porte du
ciel; c'est par elle que les justes feront leur entrée 3 .» Alors
toujours en raison de la dignité et des mérites du nouvel
arrivant, les saints déja parvenus au bonheur paradisiaque
se levaient pour aller au devant de leur compagnon dans le
bonheur éternel. Si l'Ame était de grand mérite, on allait au
devant d'elle jusqu'a la porte de la vie; si elle n'avait qu'un
mérite moyen, on se contentait d'aller jusqu'a moitié chemin;
si le mérite était tout a fait ordinaire, les saints du paradis
attendaient l'Ame dans leurs habitations et se contentaient de
la saluer avec indifférence. Ce qui se passait sur la terre, lors1) Saint Paul occupait le treiziéme : quoiqu'on dise les douze apólres, c'est
les lreize qu'on devrait dire, el Schnoudi, par la grace du Messie lui-méme,
s'était accordé la quatorzieme place.
2) Psaume XXIV, v. 8-10.
3) Psaume CXVIII, 20.

LE CHRISTIANIS31E CHEZ LES ANCIENS COPTES

77

qu'on recevait des visiteurs, se reproduisait identiquement au
ciel. Apres avoirindiqué a l'Ame l'habilation qui serait désormais la sienne, les anges se meltaient en devoir de la présenter au Seigneur Jésus le Messie I qui l'admeltait au supr~me
bonheur de voir son humanité divine et lui adressait quelques
paroles de bienvenue. Si l'Ame était celle d'un moine, c'était
son pere spirituel qui la présentait a Jésus-Christ. Quand le
pere spirituel n'était pas mort, on lui ~onn_ait un remp~a¡;ant;
pour les cénobites de Pachóme, e éta1t samt Paul qm remplissait cet office, en attendant la mort du ~ondateur du cénobitisme. L'entrée ainsi faite, l'Ame était hbre d'entrer dans
son repos et de commencer sa vie céleste.
.
La vie qu'on menait dans le paradis était de !oqt po1?t semblable a celle qu'on avait menée sur la terre, c est-a-d1re que
les Coptes, n'imaginant pas de bonheur plus grand que de
mener au ciel la vie qu'ils avaient menée sur terre, a la
condition qu'elle f0t exempte de toutes le~ vicissitude~. terrestres, la dépeignaient d'apres leurs gross1eres convo1bses.
Chacun y habitait sa cellule ou sa mais?n, comme su~ la
terre. On y vivait avec ses amis; les momes y ret~ouva1~nt
leur monastere, les la1ques leurs familles; on pouvait se fa1re
des invilations et on usait de la permission. Dans un pays
br0lé par des chaleurs torrides, la fratcheur des ~mb~ages
et des sources a toujours été regardée comme un bien m_estimable; les jardins nommés du mot persan firdous (par~d1s),
étaient le nec plus ultra du luxe anciennemen_t co~me ~~JOUrd'hui; le paradis chrétien était vraiment un Jard_m _délic1_eux;
il était planté d'arbres parmi lesquels on_ d1stmgua1t de
magnifiques pommiers, sans doule en souvemr de la pomme
d'Eve. On pouvait se promener, s'asseoir a l'ombr~ de ces
arbres, manger de leurs fruits. Des sources merve1lleuses,
1

i) Jésus-Christ était ainsi a la fois au ciel et aux enfers sur un tribunal :
ce lle bilocation était..peu importante. D'ailleurs les légendes ne concordent pas
loujours. Cetle discordance ne saurait infirmer les preuves nombreuses que
j'apporle.

�REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS
78
dont les quatre fleuves paradisiaques n'élaient qu'une pale
image, arrosaient le jardin et ses arbres; elles répandaienl
une délicieuse fratcheur que venaient encore augmenter ces
souffles du nord si ardemment désirés par les anciens habitants de l'Égypte. A l'ombre de ces arbres, a la fratcheur de
ces sources, au bruit murmuranl des ruisseaux ou des jets
d' eau retombant en légeres cascades, la vie était douce ; la
terre ne devait évidemment pas laisser deregrets, puisqu'on
en retrouvait tous les bonheurs centuplés. D'ailleurs, si l'ou
conservail encore quelque souvenir des humains condamnés
a la vie terrestre, si l'on s'inquiétait de leur sort, on pouvait
en avoir des nouvelles et etre en rapports fréquents avec eux.
L'entrée du paradis n'était pas ínterdite aux humaíns qui
n'avaient pas satisfait aux épreuves de la vie et du voyage :
on pouvaitmeme facilement faíre le voyage céleste. Schnoudi,
en compagnie de l'un de ses amis qui parut un jour l'avoir
oublié, allait au paradis le samedi, afin d'y entendre chanter
l'Apocalypse. Un moine des plus simples avait pris la douce
habitude d'y aller toutes les semaines: sous prétexte d'aller
visiter l'un de ses amis dans un monastere voisin, il se mettait en route le vendredi et passait le samedi et le dimanche
en compagnie des anges. 11 n' était pas toujours facile d 'entrer, mais en se faufilant parmi les nombreux arrivants, on
pouvail passer sans etre aperou. Comme le double avait la
parfaite ressemblance du corps, on ne courait pas grand
risque d' etre reconnu, l'éclat des habits seul différait; mais
les moínes n'étaient pas séveres sur l'article, et avec un peu
de propreté, l'on passait. Notre bon moine y emmena un
jour son ami; mais ils s'y oublierent dans leur bonheur el
une semaine passa sans qu'ils s' en fussent aperous. 11 n'y
avait rien d'étonnant a cela; dans la cité céleste, ils retrouvaient les memes habitudes que dans leur monast~re: les
moines bienheureux priaíent, chantaíent, lisaient l'Écriture
aux memes heures dujour et de la nuit; ríen n'était changé.
Ils pouvaient meme goftter aux fruils des arbres. Un jour,
Schnoudi, dans un des moments d'amertume dont sa vie ne

LE CHRISTIANISME CllEZ LKS ANCIE~S COPTES

79

fut pas exempte, maladc et ne sachant que manger, eut
envie d'une pomme. La saison n'était pas favorable. On le luí
dit. Mais l'un des moínes, celuí qui avait été chargé de la
garde des bestiaux, avait entendu la demande de son pere et
avait résolu de luí donner ce qu'il désirait. Comme il n'y
avait pas de pommes sur la terre, il se dit qu'il en trouverait
au ciel. Rendu dans son champ avec ses bestiaux, il adressa
une fervente priere a Dieu. Aussitót l'ange du Seigneur le
prit et le mena au ciel devant un magnifique pommier couvert
de fruits superbes, il lui dit d'en prendre ce qu'il voudrait
pour son pere. Le moine ne se fü pas príer, fit sa provision
et se ha.ta de redescendre sur terre pour aller porter le bíenheureux fruit a son pere. Schnoudi guérit de S{!ite, il serna
l'un des pépins et soudain un arbre crut et se couvrit de
fruits. Tous les freres en mangerent; tellement merveilleuse
était sa vertu qu'il suffisait d'en avoir mangé pour ne plus
etre exposé aux ophtalmies. Dans un pays ou l'on esl
continuellement exposé a cette maladie : un tel arbre eftt
été bien précieux; mais le ciel n'avait fait que le preter
a la terre et le pommier remonta un jour de lui-meme
au lieu dont il était descendu. Cependant quel que fftt le
sort privilégié des mortels, le paradis n'offrait pas toujours
des jouissances pures aux bienheureux. Certains moines
étaient consignés a la porte , attachés a un arbre, et
éprouvaient ainsi en quelque sorte le supplice que la Grece
a personnifié en Tantale. Pour les heureux saos mélange,
il y avait encore d'autres plaisirs : si l'on était en faveur
pres du chef de toutes les milices célestes , du stratélate
Michel , on pouvait etre admis a monter dans sa barque
aérienne et l'accompagner dans se~ navigations célestes ou
infernales. Voila, certes, un étrange paradis; mais que faisait
Dieu dans ce jardín de délices? Dieu, on ne pensait guere
a luí, on l'avait relégué derriere un voile sur son tróne
entouré des quatre archanges. La, il vivait dans sa gloire,
humait les parfums de la priere et de l' encens : c' était son
lot. Les élus vivaient a leur guise et s'en trouvaient fort

�80

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

bien; car Dieu étail un bon pere qui laissait toule latitude a
ses enfanls.
Entre ce paradis a la mode égyptienne et la syringe ou le
double retrouvait tous les plaisirs de sa vie, se promenail
daos ses jardins, se reposait a l'ombre de ses arbres et a la
fraícheur de ses bassins, pourvu qu'on eú.t pris soin de figurer
le tout sur les parois de la tombe, je ne vois pas grande différence. Le double avait aussi ses festins, ou l'on exécutait
les chants les plus doux et les danses les plus gracieuses. Les
chrétiens avaient tout conservé et avaient mélangé ensemble
la vie du double et celle du ba ou du khou pour en faire un
seul bonheur enivrant. ll serait difficile de nier cette ressemblance des deux paradi::. Nous allons retrouver la meme identité dans le Tarlare ou Amenti.
Tout d'abord, les Coples n'avaienl éprouvé d'aucune fa9on
le besoin de donner a l'enfer chrélien un autre nom qu'a la
région souterraine et ténébreuse que leurs peres avaient
nommée Amenti: preuve évidente qu'il n'y avait pas grande
différence. En outre, cette Amenti des Coptes était, comme
celle de leurs peres, divisée en un certain nombre de régions
et s'étendait dans la direction du sud-ouest. Elle était remplie
de fleuves, de ruisseaux, de canaux, de marais et de fossés de
feu, peuplée de serpents, de vers énormes, de dragons a sept
teles. Dans les fleuves, canaux, marais et fossés, onjetait les
ames et on les faisait enfoncer jusqu'a ce que leurs tétes
eussent disparu. Évidemment encore ici, il ne saurait s'agir
d'Arries telles que nous l'entendons, mais du double qu'on
avait attaché sur un cheval-esprit, c'est-a-dire sur le double
d'un cheval. Selon le cas, chaque damné avait un compartiment séparé, ou l'on réunissait ensemble plusieurs damnés.
Les malheureux ne pouvaient se plaindre ou parler, car il
aurait fallu ouvrir la bouche et ils auraient absorbé des
flammes. Ils se contentaient de gémir sourdement. Pres de
chaque compartiment se lrouvaient d'innombrables anges
sans pitié, génies chargés de lourmenter les damnés et s'acquittant de leur mission avec une joie féroce. Ces génies ne

LE CBRlSTIANISME CITEZ LES ANClENS COPTES

81

ressemblaienl en ríen aux démons : c'étaient de véritables
ano-es au meme titre que les séraphins, n'ayant d'autre destin~tion et d'autre désir que de glorifier Dieu en punissant
les damnés. Armés de lances ou de longs fouets, ils per9aient
ou fouettaient les ámes des que l'une d'elles venait a lever sa
tete hors de la fosse de feu pour respirer un moment. Afin
de les mieux tenir en respect, on passait en la bouche de
chacune d'elles un mors de fer. Les Anges sans pitié s'cxcitaienl tour a tour a faire souffrir les suppliciés. Rien n'égalait
le plaisir qu'ils avaienl a montrer aux moines, leurs visiteur~,
les raretés et les curiosités de leur enfer. La chose allai l
meme si loin et était tellement en dehors de tout ce que pouvait imaginer un homme, que Pachóme s'en étonna et ne put
s'empecber d'en faire la réflexion. Selon les cri~es, le~ supplices étaient plus ou moins cruels, et cbaque vice ava1t son
quarlier séparé. Les enfants qui avaient abusé de_leur cor~s
avant que leurs parents ne les eussent mariés ét~rnnt réu?1s
dans une forteresse carrée et monolithe ou ils éta1ent cha.hés
en conséquence. A cerlaines époques, on variait les supplices;
mais le nouveau était toujours plus douloureux que le précédent. L'endroit le plus terrible était un précipice sa~s fond,
car en deux jours de marche on eú.t a peine pu en v01r la fin•
La grouillaient pele-mele les Ames et les monstres les plus
hideux · les premieres servaient de palure aux seconds.
Cepend~nt, comme dans le Tartare grec, au _jour o~ Orph~e
fit entendre les sons merveilleux de sa lyre, 11 y ava1t pa_rfo1s
relAche o-énérale dans l'Amenti et, comme les Eumémdes,
les Ang;s sans pitié oubliaient de se servi_r de l~urs fouets.
Tous les supplices cessaient. Cette ces~ahon éta1t me~e un
fait normal et avait lieu cbaque semame, le samedi et ~e
dimanche, de meme que tous les jours de grand~ fete; ma1s
apres ce re pos, l'Amenti reprenait vie et les supphces recommern;aient plus douloureux.
Pour la plupart des damnés, l'enfer devait e~re ,un séjour
sans fin ; mais celle éternilé des peines so~ffra1t d as~ez fréquentes exceptions. Le Seigneur le Messie, a l! priere de

�82

REVt;E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

servileurs aussi dévoués et fcrvents que Schnoudi, M~caire
et Pisentius, l'éveque de Keft, faisait grace,_ meme a des
pai:ens. Schnoudi, nous l'avons vu, était condmt en enfer par
Jésus-Christ lui-meme, et nous ne devons pa5 no~s éton~er
qu'a sa requete le llessie ait fait grace a un ouvrier verr1~r
morl pres d'Akhmim ou Panopolis, vers le temps ou ~vait
lieu la fuite en Égypte. Au jour de sa fete, l_'archange M1chel
montait sur sa barque aérienne, descenda1t aux enfers, et,
par trois fois, il trempait son aile dans _les profonºd eurs de ce
Tartare dont il fallait plus de deux JOurs de marche pour
atteind;e le fond; achaque fois, il la retirait_chargée_d'une
multilude d'ames chrétiennes ou non, qu'1I sauvalt ~es
flammes del' enfer, car Dieu lui avait assuré cette prér~gahve
en récompense de sa brillante conduite dans la rébelhon de
Salan et de ses Anges. Moyennant une rétribution graduée,
Schnoudi se faisait fort de tirer de l'enfer !es parent~ de
ceux qui lui offraient de l'argent pour son ég!1se. Un 1:11ome,
se trouvant un jour dans un tombeau rempb de mofill?S des
temps les plus reculés, trouva le moren _de le_s_ ressusciter et
de leur demander leur histoire. S01t d1spos1t~on naturel!e,
soit effet des moyens puissanls qu'on em~loya1t, les mo~me_s
n'ont jamais refusé de satisfaire au _dé_s1r de c~ux qm les
interrogeaienl. Celles-ci raconterent s1 bien leur v1~ terrestre
el leurs souffrances infernales que le c°:ur du mome en _ful
to ché. II ne savait comment leur tém01gner sa compass1on
et~es délivrer de leurs tourments, lorsque soudain une idée
brillante lui traversa le cerveau. Sans plus tarder, il baptisa
toules les momies qui, par l'effet nécessaire du baptem~,
furent transporlées de l'enfer au ciel, des tourmenls a la féhcité. Je crois qu'on ne peut rien trouver de plus fort ~ue ce
fait pour prouver que dans la pensée des Coptcs, 1 enfer
ouvait ne pas etre éternel. Le christianisme catholique
!nseigne, au contraire, que l'Ame co?damn~e a l'enfer n'en
saurait plus sortir: pour les Ames qm, ~ans etre assez pures
pour etre admises sans tarder dans le ciel, ne sont pas assez
coupables cependant pour elre p.récipitées dans l' enfer, le

LE CHRISTIA~IS)IE CIIEZ LES ANCIENS COPTES

83

christianisme a créé le purgatoire. Les Coptes n'ont pas
connu le milieu, du moins ils n'en font jamais mention; ils
n'ont pas de mot pour le désigner. Ils s'en sont tenus a la
vieille doctrine égyplienne qui admettait une sorte de purification, si les textes qu'on interprete en ce sens ont été bien
expliqués.
Pour résumer les idées et les faits de ce paragraphe, il est
évidenl qu'il y a dans les idées que je viens d1exposer un développement ultérieur des antiques idées de l'Égypte, développement qui s'est produit sous l'action pénétrante du chrislianisme; mais le fond est identique. En lisant dans la vie de
Pachóme la description des supplices infernaux, on croirait
lire la description des tombeaux de Séti ¡ er ou de Ramesses V,
avec leurs interminables serpents et leurs lacs de feu ousont
plongés les damnés dont on ne voit que la tete. Les Anges
sans pitié ne sont autres que les génies égyptiens; ils ont les
memes insignes, la lance et le fouet de flammes. Le juge supreme est le meme, qu'il s'appelle Osiris ou Jésus le Messie ;
les anges psychopompes remplacent Anubis, et ceux qui
apportent le livre fatidique ne sont que des dédoublements
de Thoth. Mais ce qu'il y a de plus remarquable a mon sens
dans cette concordance d'idées, c'est ce qui se rapporte a
l'Ame. L'Ame a la figure du corps, elle a des pieds, des
mains, une tete; en un mot elle est un corps; on la brüle d'un
fcu réel, et non pas du feu mystérieux de l' enfer chrétien qui
ne peut etre qu'un feu symbolique. Au moins jusqu'a la résurrection des corps, on l'attache a des arbres avec des
cordes solides, et non pas le moins du monde avec des liens
fantastiques; en uu mot, la description qu'on enfait est celle
du corps. Et cependant il ne peul s'agir du corps, car le corps
a élé transporté a la montagne occidentale au milieu des
gémissements, des chants funebres et des nénies, comme
sous les Pharaons, s'y est décomposé et attend le grand jour
de la résurreclion générale. II ne peut non plus s'agir d'un
principe immatériel. De quoi s'agit-il done? Je le répete, a
mon avis, les Coptes avaient conservé sur l'Ame humaine la

�LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
84
théorie que M. Maspéro a si bien mise en lumiere; ils croyaien t
au double : dáns les anciennes tombes, le double vivait,
recevait ses amis, revivait sa premiere vie, malgré l'immobilité apparente du cadavre momifié ; d'apres les croyances
dites chrétiennes des nouveaux Égyptiens, le double menait
au ciel la vie meme qu'il avait menée sur la terre ou était puni
daos l'Amenti des supplices qu'il avait mérités pendant sa
premiere vie, celle qu'il avait passée sur terre. ~l est assez
curieux de rencontrer dans les ceuvres chrébennes des
Coptes la confirmation de la découverte faite par M. Maspéro 1 ; mais cette confirmation est réelle, et, abien examiner
le fond des choses, elle est moins surprenante qu'elle peut le
paraitre de prime abord. Elle paraitra meme toute naturelle, je l'espere, a ceux qui auront suivi le développement
des idées religieuses et chrétiennes en Égypte, tel que je viens
de l'exposer.
Dans la description de ces croyances coptes sur l'enfer et
le ciel, comme sur les autres points que j'ai traités, je n'ai
ríen inventé, rien ajouté et rien retranché; je n'ai fait que
traduire les récits que nous ont transmis les principaux intéressés, les Coptes eux-memes. Pour l'enfer et le paradis,
j'ai suivi Pachóme, car ce saint homme monta une fois ~u
ciel et descendit au moins deux fois en enfer pendant sa v1e
terrestre. Du reste, il s'en cacha si peu qu'il fut condamné a
mort par les éveques de la Haute-Égypte, réunis en concile a
Esneh'. Je ne pouvais done avoir de meilleurs guides, et pour
savoir ce que Pachóme, les moines et les Coptes croyaie~t, je

1) Cetle théorie a été développée tout au long dans une Conférence faite a
la Sorbonne par M. Maspéro et publiée ensuite dans la Revue philosophique.
2) Je dois encore rassurer mes lecteurs : Pachome r~~ut si~plement q~elques coups de matraque et fut enlevé par de~x mo1~es v1goureux ~m le
firent sortir a la dérobée de l'église dont on ava1t ferme les portes. Lom de
nier ce dont on l'accusait, il fit une simple distinction : on lui reprochait
d'avoir dit qu'il était alié au ciel, il niait cetle parole ; il avait simplement
dit qu'il avait été conduit au ciel. La différence lui semblait énorme ! elle
était en effet assez grande pour ses contemporains, si on les juge d'apres
leurs idées ; or Pachóme ne pouvait résister a un ordre venu des cieux.

80

ne pouvais mieux faire que d'interroger les Coptes, les moines
et Pachóme, et de rapporter fidelement leurs paroles. C'est
ce que j'ai fait sans arriere-pensée.
Et. maintenant, que résulte-t-il de cette exposition un peu
longue peut-etre, mais en laquelle cependant ont été omis
. quantité de faits et de croyances secondaires? La religion des
Coptes était-elle le christianisme tel que nous le connaissons
par les monuments des premiers siecles de l'ere chrétienne,
par les ouvrages des Peres de l'Église d'Orient ou simplement
des docteurs de l'Église d'Alexandrie? Était-elle la pure religio'n de l'antique Égypte telle que nous l'ont révélée les papyrus, les monuments lapidaires et les explicatious des égyptologues ? 11 serait également téméraire de répondre
affirmativement a l'une comme al'autre question. Ce qu'il y a
de certain, c'est que les croyances populaires des Coptes,
moines ou laiques, étaient une sorte de produit batard de l'ancienne religion égyptienne et du christianisme. Les éléments
. purementégyptiens y dominent,comme ilm'aétépossiblede le
démontrer. Évidemment entre l'Égypte chrétienne telle que le
la dépeignent les histoires, et l'Égypte chrétienne telle qu'elle
ressort de cette étude, au point de vue des croyances, il y a
une énorme distance. On ne saurait cependant en accuser
trop vivement les historiens qui n'avaient a leur disposition
que les sources grecques et latines. Cependant, en face des
prodiges et des monstruosités qu'ils rencontraient, ils auraient
pu réserver leur jugement. Les véritables coupables sont les
abréviateurs grecs ou latins qui ont induit le monde occidental en erreur. On peut réclamer, il est vrai, en leur faveur
certaines circonstances atténuantes : ils avaient peu ou point
de jugement ; les choses les plus extraordinaires étaient les
plus favorablement accueillies par eux et ils n'ont jamais
soupt¡onné le vrai caractere du peuple égyptien. 11 en est tout
autrement d'un homme qui avait certainement un esprit peu
ordinaire et meme des prétentions a la critique, mais que
son caractere violent et son imagination malade ont entratné

�86

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dans une suite d'erreurs que la plus grande partie des chrétiens partagent encore aujourd'hui : je veux parler de saint
Jéróme. C'est a lui surtout que remonte la responsabilité de
cette duperie universelle, ainsi qu'a quelques autres, notamment a Rufin. Saint Jéróme ne trouvait pas de mots assez
éloquents pour défendre la vie angélique de ces moines ;
c'était, d'apres lui, le paradis sur terre que ces réunions de
moines, que ces déserts peuplés d'ascetes qui n'avaient de
l 'homme que l'apparence corporelle. 11 a peut-étre cru ce qu'il
disait ; cependant il n'hésitait pas a traiter ces memes moines
d'hérétiques et de démoniaques lorsqu'il s'agissait de ces
puériles controverses religieuses du 1v• siecle, surtout de
l' origénisme. On est en droit de réclamer de lui un peu plus
de critique et de jugement que des autres auteurs de son
époque, car il prétendait décrire des réalités. Or, la vérité
est tout autre qu'il ne l'a dépeinte. Saint Jéróme a obtenu
ainsi des succes littéraires, il n'a mérité aucune confiance de
la part de !'historien.
Ces réflexions expliquent en grande partie la différence qui
existe entre la réalité et l'histoire officielle. Cette histoire
officielle esta refaire. La conclusion que je tire serait encore
plus évidente si j'avais eu aparler des moours de ces célebres
moines. J'ai voulu m'en tenir ici aux seules idées dogmatiques : j'ai traité ailleurs et je traiterai encore, quand l' occasion s'en présentera, de la vie morale des cénobites et des
anachoretes égyptiens. Si le christianisme n'avait ríen de
mieux a présenter a l'admiration humaine que ces religienx
de l'Égypte, il aurait vraiment peu de chance d'obtenir la
premiere place qu'il revendique dans l' élévation progressi ve
de l'humanité par la morale religieuse. Heureusement pour
la religion chrétienne, elle a d'autres vertus que les vertus
égyptiennes. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette question, on
a pu voir combien les croyances que j'ai exposées ont eu d'influence sur les dogmes actuels. Cette influence n'a pas toujours peut-etre produit des effets purs de tout alliage superstitieux ; mais quelle est la religion dont on ne puisse en dire

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

87

autant? Plus l 'homme avancera dans le temps et dans la connaissance de son histoire intime et de sa genese: plus ses pensé es s'épureront, plus il se délivrera des superstitions que lui
ont léguées les siecles passés et son origine peu brillante.
Le progres n'a pas lieu en un seul jour : il est le fruit
presque toujours latent d'une foule de causes qui agissent de
concert; on ne l'aperi;oit que lorsqu'il a eu lieu. Ríen ne
peul mieux servir au progres général de l'humanité que la
connaissance la plus exacte possible du développement de ses
croyances religieuses. A ce point de vue, j'espere que la présente étude ne sera pas inutile : démasquer l'erreur, c'est
proclamer la vérité.
E. AMÉLl~EAU.

�LES HÉTÉENS

LES HÉTÉENS
UN NOUVE!U PROBLEIE DE L'HISTOIRE D'ORIENT

Histoire de l'art dans l'antiquité, par G. Perrot et Ch. Chipiez, tome IV.
Livre VI•, Les Hétéens. Paris, i886. - The Empire ofthe Hittites,
by W. Wright, with decipherment of hittite inscriptions, by Prof.
A. H. Sayce. Second édition. London, 1886.

Les queslions orientales sont fort a l'ordre du jour; dans certains
pays comme l'Italie et l'Espagne, en &lt;lehors d'un cercle tres restreint, on ignore jusqu'a leur existence méme. En France, il y a
une nuance ; si, par exemple, les grandes découvertes de l'Egyptologie et de l'Assyriologie ont trouvé un accueil sympathique, l'hommage s'adresse aux savants plutót qu'a la science. En effet, la résurrection des vieux empires des bords du Nil et de l'Eupbrate ne
semble pas faite pour toucber nos conte~porains. On s'accommodait fort bien des légendes accréditées ou des lambeaux de vérité
conservés dans les auteurs grecs et quelques chapitres des livres
bistoriques de l'Ancien Testament. Peu importe qu'une commission
composée d'hommes compétents recherche les traces de la servitude des Hébreux sur la terre d'Égypte ou bien que les savants
trouvent d'étonnantes confirmations de l'Écriture dans les textes
assyriens? Cette érudition semble superflue; une question traitée
au point de vue abstrait de la science pure ou de l'exégese biblique
laisse le grand public parfaitement indifférent.
11 n'en est pas ainsi dans les pays protestants. Tout ce qui concerne la Bible offre un intérét considérable ; il en résulte pour les
études orientales une publicité tres étendue. Des découvertes
récentes ont sollicité l'attention d'une maniere spéciale, a cause
des liens intimes qui rattachent ces données nouvelles a plusieurs
passages des Livres saints. Il ne s'agit rien moins que de l'étonnante

..

89

apparition d'un empire oublié qui est venu tout a coup réclamer sa
place dans l'histoire. A cóté des civilisations connues qui ont partagé
le monde antique, échappant aux narrateurs officiels, tels que
Hérodote ou Ctésias, une vaste confédération aurait existé depuis
les bords de l'Euxin jusqu'a la mer Ég~e, sans laisser d'autres traces
que celles qu'on retrouve dans des textes encore indéchiffrés pour la
plupart et quelques sculptures répandues en Syrie etenAsie-Mineure.
Cette confédération aurait été toute-puissante avant l'apogée de la
domination assyrienne. Les découvertes du Docteur Schliemann a
Troie et les monuments épars en Asie-Mineure jusque dans le voisinage de Smyrne prouvent l'étendue de cet empire au nord, tandis
que, au sud, son existence semblerait s'étre affirmée avant l'Exode
des Hébreux. De plus, si l'on adoptait certaines théories de Mariette
sur l'origine d'une des dynasties des Hycksos, on ve.rrait encore
jusqu'en Égypte des traces de cetle prépondérance.
Le livre de M. Wright intitulé : The Empire of the Hittites contient l'historique de la découverte des inscriptions qui ont servi de
base aux premieres tentatives d'identification et un aper&lt;;u des
monuments, de la langue et de la civilisation des Hétéens, puisque
c'est ainsi qu'on est convenu de nommer ces nouveaux venus. Ce
livre et celui de M. Perrot (Hist. de l'art, t. IV) sont les deux reuvres
qui résument l'état de la question au point de vue de l'épigraphie
et de l'archéologíe.
M. Wríght a été l'un des promoteurs des études hétéennes. C'est
lui qui a signalé (1872) l'importance des inscriptions revétues de
ces étranges hiéroglyphes dont on se préoccupe en ce moment. La
découverte des premieres inscriptions s'est accomplie dans des
círconstances tres particulieres, présentées par M. Perrot, dans son
remarquable article de la Revue des Deux-Mondes (15 juillet 1886),
d'une maniere si intéressante que nous n'avons besoin que de les
rappeler sommairement.
Le voyageur Burckhardt avait remarqué despierres couvertesde
hiéroglyphes dans une maison d'un bazar a H~math. En 1870,
MM. Johnson, consul général des Etats-Unis a Damas, et Jessup,
missionnaire, en prirent des empreintes ; celles-ci ayant été communiquées a la Société Palestine Exploration Fund, on envoya
M. Drake en Syrie relever les inscriptions signalées. En 1872,
M. Wright parvint, a force d'adresse et de sang-froid, a mouler les
pierres et a expédier les moulages au Musée Britannique. Depuis

�90

REVU.E DE L'HlSTOIB1: DES RELlGIONS

lors, l'intéret éveillé ne se lassa pas, et on entreprit l'étudo
consciencieuse de ces caracteres bizarres.
.
M. Perrot, apres avoir retracé le développement de l'art oriental
et défini le concours qu'apporterent les Phéniciens dans cette reuvre
de diffusion était arrivé a l'étude de ces documents nouveaux. L?rs
de sa grande Exploration en Galatie, il avait déja ~ompri~ 1:1mportance de certains vestiges de l'art dont il relevait les irrecusables témoignages en des lieux a peine connus des v?yageurs. l~
les avait étudiés, ne se doutant pas de l'utilité qu'auraient ~~ur lm
ces constatations minutieuses. Moi-meme, intimement lie avec
Texier,j'étais loin de penser cambien je m~ pré~ccupe~~s a mon
tour de ces memes documents, alors que j'ecouta1s le rec1t de ses
longues courses en Ptérie, narrées avec cet entrain e_t cette verve
qui faisaient de mon savant ami un conteur sans pareil.
La question que nous allons essayer de faire _connaitre,__se pose
complexa des Je début; !'origine du peuple rem1s en lumiere, son
intluence en Asie, la part qu'il a prise aux événements contemporains, entourent de difficultés une étude dont l~s éléments so_nt
d'une nature toute spéciale. Si le siége de l'empire est peu fac~le
a définir, s'il y a lieu meme d'en contester l'étend~e. et_la duree,
quels ne doivent pas etre les tatonnements et les hes1tations, lorsqu'on aborde les problemes épigraphiques au sujet ~•un:,lang~e
a peine soup&lt;;onnée et d'une écriture étrange, enfant~e: J osera1~
dire conservé e sur de rares moouments ?... Or, c'est prec1sément a
l'aide de ces derniers que la lumiere · s'est faite, et que certaine~
ruines, jusqu'alors d'une attribution douteuse, se sont vues tout a
· coup reportées a l'actif des Hétéens ; ainsi, par exempl~, ce~es de
Boghaz-Keu'i, petit village de la Galatie, visitées en dermer ~ieu par
MM. Perrot et Guilla'ume. Elles avaient déja attiré l'attentio~ des
voyageurs Barth, Hamilton et Texier ; on les rattacha~~ géneral~ment a l'art mede. nen était de meme de celles de Eumk, cons1dérées comme la résidence d'été d'un satrape ou d'un gouverneur
de province. A Boghaz-Keu'i,le monument de la Pierre écrite tYasiliKafa) est d'une conservation parfaite et n'a jamais eu d'_autres_ acce~soires que ceux qui existent maintenant. Une encemte d1sposee
par la nature, agrandie et régularisée par la m~n, de~ h?mmes
forme une salle rectangulaire ; sur les rochers tailles a pie sont
sculptés les bas-reliefs disposés en différents tableaux qui l'entourent a une bauteur de quelques pieds seulement.

LES HÉTÉENS

9t

C'est la que s'avancent, a droite et a gauche, des processions
d'hommes et de femmes, les uns vétus de courtes tuniques, la tete
couverte d'un bonnet conique recourbé, les autres portant de
longues robes trainantes, les cheveux épars sur le dos, coiffées de
hautes mitres crénelées. Cerlains brandissent des symboles, des
signes mystérieux ; tous convergent vers le fond de la salle ou •
s'accomplit la rencontre des deux corteges.
A Karabel, pres de Smyrne, puis en Cilicie, Jans les défilés du
Taurus, a Ibreez, non loin du sommet couronné de neige du BulgarDagh, enfin sur l'emplacement de l'antique cité de Karkemish, on
retrouvait des sculptures accompagnées de caracteres hiéroglyphiques. Ces caracteres étaient pareils a ceux que tiennent a la
main les divinités mitrées de Boghaz-Keu'i; ils accusaient des
rapports intimes avec les inscriptions découvertes aHamath et tout
d'abord appelées &lt; hamathéennes. &gt; Quand M. Wright suggéra que
ces textes étaient dus aux Hétéens, il avoue que sa théorie fut
rec;ue magno cu,m, risu. Maintenant elle est acceptée de tous les
savants, et M. Sayce, tombant d'accord avec MM. W. Wright et
Hayes Ward, les a rattachés aux monuments, d'apres la ressemblance des symboles mélés aux personnages. La langue s'est
trouvée de la sorte intimement reliée a l'art, et les épigraphisles
ont pu donner la main aux archéologues pour marcher ensemble
vers la solution du problema.
Qu'était-ce que ce peuple des Hittites? La Bible, les inscriptions
assyriennes et les textes hiéroglyphiques sont la pour répondre.
La Genese nous fait connaitre les Hétéens comme descendants
de Heth, second fils de Canaan ; il en est fait mention pour la
premiere fois au temps d'Abraham lorsque ce patriarche vint a
Hébron (Kirjath-Arba) acheter le champ et la caverne de Machpelah,
apparlenant a Ephron, le Hétéen, afin d'y déposer les restes de
Sara. Dans l'Exode, le nom des Hétéens ne se présente que dans
la formule du dénombrement des peuples qui occupaient la terre
promise. Josué semble désigner, a cóté des fils de Heth, un autre
peuple auquel il attribue pour domaine une région située au nord
du pays de Canaan , jusqu'a la grande mer qui regarde le soleil
couchant. La Bible offre sur eux peu de détails; elle se tait sur
leur religion et les montre absorbés daos des occupations commerciales; sous les Rois, on les voit trafiquer avec l'Égypte pour
vendre des chevaux et des chars.

�92

REVUE DE L'llrSTOIRE DES RELIGIONS

L'un ou l'autre de ces peuples peut-il etre assimilé aux KMtas
des textes égyptiens et aux Khatti des inscriptions assyriennes?
Sont-ce les enfants de Heth ou bien les Hétéens du Nord que l'on
trouve sous Séti J.., puis sous Ramses II (XIX• dynaslie) combattant
a Qadesh, sur l'Oronte, ligués avec les Dardaniens, les Pédasiens,
les Mysiens, etc., contre la puissante armée égyptienne, lutte mémorable dont le poete Pentaour chanta avec transporls les péripéties
ainsi que la vicloire du Pharaon? Le pylóne de Louqsor, le grand
spéos d'lpsamboul et les murs du Ramesseum ont enregistré les
scenes émouvantes de cette bataille célebre.
D'apres les inscriplions assyriennes, la puissance des Khatti (les
Héléens du Nord) fortement ébranlée au xne siecle par Tuklat-palAsar fut enfin totalement détruite par Sargon, fondateur du second
Empire (vmº s.). Pisiri, dernier roi des Khatti, fut jeté dans les fers,
et le vainqueur transporta les habitants de Karkemish au pays
d'Assur. Karkemish était alors le centre d'un transit important, et
commandait, par sa siluation géographique, la grande route de
l'Asie-Mineure livrée, apres sa chute, aux conquetes assyriennes.
Tous ces faits rapidement esquissés prouvent l'importance de
l'étude des rares textes hétéens, étude a laquelle s'applique
M. Sayce avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer. L'épigraphie a conquis peu de chose, il est vrai ; ce~. inscr'.pt~ons
résistent jusqu'ici aux efforts des savants d'une maniere qui p1~e
d'autant la curiosité. Les quelques déterminatifs de noms de ro1s
·et de pays qu'on est parvenu a dégager font espérer pourtant que
bientót on s'en rendra maitre.
Une fois en possession de ces nouveaux renseignements, on sera
en droit de se montrer exigeant. Que révéleront-ils a notre légitime
curiosité 1 11 esl évident qu'au point de vue de l'art et de son développement régulier dans la Haute-Asie, bien des lacunes seront
comblées. Des maintenant, on pressent que les Phéniciens n·ont
pas été les seuls intermédiaires entre rOrient et l'Occident, c'~sta-dire entre les peuples anciennement civilisés des vallées du Nil et
de l'Euphrate, d'une part, et, de l'aulre, les tribus encore sauvages
qui habitaient les i.les et les rivages de la mer Égée. Vers l'ouest
de la Mésopotamie, au nord-ouest de la Syrie, la configuration
meme du sol permet de deviner les rapports faciles qui pouvaient
s'établir entre des populations si éloignées. Le courant civilisateur,
apres avoir subí certaines modifications d'apres le génie propre

93

LES BÉTÉENS

í

aux nations qu'il visitait, se dirigeait vers les embouchures de
l'Hermus et du Méandre et atteignait enfin les mers de la Grece.
Ce róle d'initiateurs semble avoir appartenu aux Hétéens aussi bien
qu'aux Phéniciens.
M. Perrot a enregistré avec son admirable méthode les documents
connus jusqu'ici, depuis les bas-reliefs de Singirli jusqu'aux
longues processions de Yasili-Kaia; il a groupé ceux qui sont
attribués aux Hétéens en cherchant le lien logique, a défaut de
textes déchiffrés et de dates précises. Les sculptures, steles royales,
ou bas-reliefs, sont rares, peu flatteuses pour l'ooil. C'est un art lourd,
maladroit, quioffre des réminiscences de certaines oouvres d'artistes
orientaux sans jamais atteindre a leur originalité et a leur expérience. Ajoutez, en plus, la '.Présence genante des mqssifs hiéroglyphes, taillés en saillie, qui achevent de détruire le peu d'harmonie que parfois on pourrait trouver. Je me r~fuse a attribuer au
puissant empire des Khétas, en rapport avec l'Egypte et l'Assyrie,
certains échantillons que l'on possede. L'impression que ces derniers produisent sur moi est tres saisissante. Quelques sculptures
accusent, non l'archai'sme, mais le déclin; elles semblent etre
aux produits achevés d'un art dont l'époque brillante, encore
inconnue, nous échappe, ce que sont a l'époque grecque les basreliefs de la décadence romaine dans lesquels les traditions les plus
élémentaires sont méconnues, la plastique étant retombée en
enfance I Je parle dans certains cas, et en faisant des réserves,
trop longues a expliquer ici.
Les fouilles, entreprises sur plusieurs points du territoire occupé
par les Hétéens, donneront des résultats sérieux ; mais, pour l'instant, il faut se contenter des notions confuses que nous venons
d'esquisser rapidemeot.
Le point capital qui demeure acquis, c'est qu'on ne peut plus
s'en tenir au cliché vieilli et qui date de hier a peine, a savoir que
l'Orient, c'est-a-dire la Chaldée, l'Assyrie et l'Égypte, ont légué
leur expérience aux Grecs, grace a l'intervention des Phéniciens.
On aperi;oit a cóté de ceux-ci les Hétéens, agents jusqu'alors
inconnus. Ils semblent ~tre restés indépendants, possesseurs d'un
art et d'une langue différant totalement de leur entourage. S'ils
ont résisté, par contre, qu'ont-ils donné? Telle est la question
intéressante qui se trouve désormais posée.
J. M.

�REVUE DES LlVRES

REVUE DES LIVRES
Notice sur le livre de Barlaam et .Joasaph, accompagnée d'extraits
du texte grec et des versions arabe et éthiopienne, par H. Zolenberg. Paris,
imprimerie Nationale, 1886.
Sous ce titre modeste, M. Z. nous donne une étude approfondie sur un roman
cbrétien des plus intéressants et presque unique en son genre dans la littérature des contes édifiants qui, venus de l'Orient lointain, se sont répandus jusqu'aux dernieres limites de l'Occident, et apres s'etre transíormés et modifiés
chemin faisant suivant les croyances et le génie des peuples qui les ont adoptés,
conservent encore le charme primitif du milieu enchanteur qui les a fait éclore.
Telle est la légende sacrée de Bouddha Qakyamouni, qui, rédigée dans l'Inde
pour l'édification des Bikschous, est devenue, sous le nom de « livre de Barlaam et J oasaph », une sorte de catéchisme universel dans lequel les orthodoxies
les plus irréconciliables, musulmane, juive et chrétienne, ont pu trouver et
metlre leur enseignement de salut. Mais, si !'origine indienne du roman aseétique est connue, l'auteur et l'époque de sa rédaction restent encore a déterminer et c'est cette tache ardue que M. Z. a entreprise dans ce mémoire. II procede avec une méthode lumineuse et avec cette vaste érudition dans les littératures patristique et orientale qui fait de ses ceuvres les répertoires les plus
súrs pour ces recherches difficiles et induement délaissées de nos jours.
Déja en 1864, M. Z. donné, avec M. Paul Meyer, l'édition d'une version
franc;aise du roman de Barlaam et Joasaph. Les éditeurs s'étaient alors bornés
a dire que l'ouvrage avait probablement été composé en Egypte et qu'il était
antérieur a l'islamisme. Ces conclusions, adoptées par Littré, ont été contestées
par M. Max Muller et M. G. París qui considerent le texte grec comme une
traduction due a saint Jean Damascene. M. Z. reprend la question et cherche a
établir que c'est une ceuvre originale. Puis, il produit des raisons qui doivent
faire admettre que ce texte a été rédigé en Syrie, dans la premiere moitié du
vn• siecle, gu'il renferme les traces des controverses religieuses du temps et,
enfin, qu'il a été la source de toutes les traductid!ls et imitations connues.
Le mémoire de M. z. se divise en sept chapitres. Je les analyserai successivement afin d'en faire comprendre tout t'intéret.
Premiere partie. - M. Z. commence par donner la liste complete des manuscrits qui représenlent dans les bibliotbeques européennes le texte grec du livre

a

95

de Barlaam ·et Joasaph. Avec une vaste érudition bibliographique tres rare, il
compulse en meme temps les nombreux manuscrits des Bibliotheques publiques
de Paris, Vienne, Munich et Oxford, les manuscrits isolés existant au Musée
britannique, a Heidelberg, a Rome, a Fiorence, a Venise, a Turin, a Madrid, a
Moscou et jusqu'a ceux de la bibliotheque patriarcale du Caire, du couvent de
Saint-Saba et de celui du Mont Athos. Les plus anciens de ces ms.nuscrits,
ceux du x1• au xv• siecle, a l'exceplion de deux exemplaires, nous apprennent
que l'histoire de Barlaam et de J oasaph a été apportée dans la ville sainte
(Jérusalem) par un moine du couvent de Saint-Saba nommé Jean. Quelques
copies modernes désignent ce personnage « comme moine du couvent SaintSinai' ou Saint-Sina1tes ». Dans un petit nombre .d'exemplaires des xvi• et
xvu• siecles, on lit que ce récit, apporté par quelques hommes pieux de l'lnde
a Jérusalem, au couvent de Saint-Saba, a été rédigé par saint Jean Damascene.
D'apres le titre de deux exemplaires de la Bibliolheque Nationale, le texte du
livre précité serait une traduction faite en langue grecque par un moine géorgien, nommé Euthyme d'Jbere, personnage célebre dans l'histoire ecclésiastique
et littéraire de la Géorgie. Les légendes rapportées a son sujet nous montrent
que les commencements de la littérature géorgienne, peu originale d'ailleurs,
ne datent que de la seconde moitié dux• siecle. Il parait done tres invraisemblable qu'un ouvrage d'une forme si achevée, a la fois si profond et si éloquent,
comme le livre de Barlaam et de Joasaph, ait été composé primitivement en un
idiome encore inculte. 11 y a plus : les innombrables cilations de la Bible et
des Peres de l'Eglise qu'il renferme sont reproduites littéralement ~•apres le
texte grec de ces livres. Outre cela, !'origine grecque est prouvée par plusieurs
étymologies qui ne sont possibles qu' en grec.
Tandis que le témoignage des quelques copies qui indiquent Jean de Sina'i
comme auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a été accepté comme authentique que par un ou deux savants du xvn• siecle, la traduclion qui attribue
l'ouvrage a saint J ean Damascene a rencontré l'assentiment plus g~néral de
la critique. Néanmoins, en présence de la diversité des titres, les écrivains
qui se sont occupés du célebre roman ascétique ont jugé nécessaire d'appuyer
leur opinion par des preuves tirées du livre lui-méme.
DeU3Jieme partie. - L'abbé de Billy, traducteur latin du livre de Barlaam et
Joasaph, a réuni plusieurs arguments souvent reproduits en faveur de l'attribu·
tion a saint Jean Damascene. II se résume en ces cinq points: 1° Georges de
Trébizonde, savant gr&lt;!c renommé, considérait saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph; 2° le style du livre de Barlaam et
Joasaph est le méme que celui des écrits de saint Jean Damascene ; 3° on
rencontre dans le livre de Barlaam et Joasaph, comme dans les ouvrages de
saint J ean Damascéne, de nombreux passages empruntés aux écrits des Peres
de l'Église, parliculierement de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze;

�97

REVUE DES LIVRES

96

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

i• le livre de Barlaam el Joasaph contient heaucoup de passages littéralemeot
empruntés au traité de saiot Jean Damascene De Orthodoxa Pide, notamment
le passage sur le libre arbitre; 5° le livre de Barlaam et Joasaph renferme
une dissertation sur le culle des images, question fort controversée du temps
de saint Jean Damascene.
M. z. n'a pas de peine a écarter cés difficullés. Au témoignage de George5
de Trébizonde, il oppose l'autorité plus grande du P. Lequien qui avait exclu le
livre de Barlaam et Joasaph de la série des écrits authentiques de saint Jean
Damascene. On peut aussi négliger l'affirmation vague et dépourvue de preuves
relative au style de sainl Jean Damascene. L'appréciation du style de saint
Jean Damascena par le P. Lequien n'est pas au fond tres favorable. ll est ln
effet peu d'écrivains ecclésiastiques dont la diction révele, a un degré plus prononcé, la pensée orientale dans un vétemenl d'emprunt. Jean Damascene parait
d'ailleurs lui-méme avoir eu conscience de son inbabileté dans l'art d'écrire. Le
livre de Barlaam et Joasaph, au point de vue de la diction !'un des plus
remarquables de la littéralure ecclésiastique, se distingue, au contraire, par la
parfaite correction du langage, par l'usage des nuances les plus délice.tes de la
syntaxe, par l'ordonnance savanle des périodes et surtout par la variété et la
richesse du vocabulaire; il n'emploie ni néologisme ni constructions inusitées.
M. z. donne a l'appui de cette affirmation des exemples tres variés et lout a fait
probants.
Le troisieme argument allégué par l'abbé de Billy, dit M. Z., quand méme il
serait mieux fondé, ne prouverait pas encore que le livre de Barlaam et Joasaph
a saint Jean Damascene pour auteur. Les écrivains ecclésiastiques appuient
d'ordinaire leurs démonstrations par des citalions nombreuses d'auteurs plus
anciens; il serait done tout aussi légitime, si I'on admettait ce raisonnement,
d'atlribuer le livre de Barlaam et Joasaph a n'importe que! Pere de l'Eglise.
D'ailleurs les extraits qui se rencontrent daos les deux ouvrages font voir entre
eux certaines dilférences, attestant que saint J ean Damascene et l'auteur du
livre de Barlaam et Joasaph n'ont pas eu sous les yeux le méme exemplaire du
texte sacré. D'autre part, est-il bieu vrai que ce livre renferme de nombreux
passages littéralement transcrits du traité de saint Jean Damascene? M. Z. fait
remarquer avec raison que ces sortes d'aoalogies sont loin d'apporter la certitude. En effet, on peut supposer : 1 ° que le livre de Barlaam et Joasaph, plus
ancien, a été connu de saint Jean Damascene et cité par lui ou 2° que les écrits
de saint Jean Damascene ont élé utilisés par l'auteur du livre de Barlaam et
Joasaph, ou enfin 3° que le livre de Barlaam et Joasaph plus ancien que les
écr;ts de Jean Damascene, a été interpolé apres coup, pour établir un accord
dogmatique qui n'existait pas primilivemenl. M. Z. releve toules les discordances qui existent entre les deux auteurs relativement a la pratique de l'aumone, au détachement des choses de ce monde et aux facultés de !'Ame
humaine. U en résulte que la dissertation sur le libre arbitre insérée dans le

livre de Barlaam et Joasaph est indépendante du chapitre de Jean Damascena
qui traite du méme sujet; qu'elle est en grande partie directement empruntée
au traité de Némésius sur la nature de l'homme dont a fait usage également
saint Jean Damascene, et que la définition amplifiée de la volonté qui parait
venir de quelques commentaires d'Aristote est le seul passage reproduit litléralement dans les deux ouvrages.
11 subsiste néanmoins quelques passages communs dont l'analogie ne peut
pas étre mise en doute. M. Z. reconnait ne pas étre a méme d'indiquerla source
premiere de ces passages. On se trouve ainsi de nouveau en présence des
hypotheses énumérées plus haut, dont celle qui a été adoptée par l'abbé de Billy,
est peut-étre la moins vraisemblable. Nous savons que la plupart des démonstrations de Jean Damascene sont empruntées a des ouvrages antérieurs. Depuis
que daos les controverses religieuses, notamment daos les débats des Conciles,
la coutume s'était établie d'argumenter par des citatioos des Peres de l'Eglise,
il existait-des col!eclions de textes, des Paralleles, dont les écrivaios du vn• et
du vm• siecle faisaient un fréquent usage. C'est d'un recueil de ce genre, on
peut le supposer, que les extraits dont il est question oDi passé daos le roman
aussi bien que daos le traité théologique de Jean Damascene.
Quant au culte des images, invoqué par l'abbé de Billy, il faut remarquer
qu'il avait existé depuis le rv• siecle. Longtemps avant les premieres controverses que lit naitre le décret de Léon l'Isaurien, les auteurs ecclésiastiques,
dans leurs polémiques contre les pai:ens et les juifs, avaient été amenés plus
d'une fois a expliquer et a justifier la vénération dont les fideles entouraient les
images et les reliques sacrées.
Déja saint Cyrille d'Alexaodrie réfute les sarcasmes de l'empereur Julien touchant l'adoration de la Croix. Une apologie tres positive du culte des images
contre les objections des juifs, par Léonce, évéque de Néapolis, en Chypre, qui
vivait au commencement du vn• siecle, sous le regne de l'empereur Maurice, se
trouve citée daos la quatrieme action du deuxieme Concile de Nicée, aiosi que
daos la troisieme dissertation sur les images attribuée a saint Jean Damascena•
La Disputatio cum Herbano Judeo, qui fait suite aux lois des Homérites, composée vers 630, contient une défense expresse du culte de la sainte Croix.
D'autres défenseurs de ce culte sont Jean Philopon, Anasthase le Sinai:te;
patriarche d'Antioche, Constantin,'.diacre de Constantinople, et plusieurs autres.
On le voit, les phrases du livre de Barlaam et Joasaph se rapportant au culte
des images, peuvent appartenir aussi bien au v1• siecle qu'aux deux siecles sulvants. Elles ne sauraient prouver que ce roman soit sorti de la plume du plus
fervent défenseur du culte traditionnel, et il n'est pas besoin, pour expliquer
leur insertion dans un ouvrage anlérieur a l'époque de sainl Jean Damascene,
d'avoir recours a l'hypothese d'une interpolation. Au reste, il ne serait pas
impossible que ce passage ne ftit qu'un écho des débats auxquels donnerent lieu
les opinions hautemeol professées par les principaux docteurs monophysiles,
7

�98

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELlGIONS

tels que Sévere d'Anlioche et Phyloxene de Maboug qui s'étaient élevés, sinon
contre le culte des images en général, du moins contre l'usage de représenter
les étres incorporels, c'est-a-dire Dieu et les anges.
Troisieme et quatrú!me parties. - Apres avoir montré que les faits sur lesquels on s'est fondé pour altribuer le livre de Barlaam et Joasaph_ A ~aint Je~n
Damascene avaient été en partie inexactement observés, en partie mterprétes
d'une maniere trop absolue, M. Z. examine si, a défaut d'un témoignage direct
et de citations plus nombreuses, l'ouvrage ne renferme pas d'autres indications
permettant de fixer, avec un certain degré de probabilité'. l'époque ou il a été
composé. Le systeme théologique dont rexposé est étrollement rattaché a la
narration nous fournit quelques témoignages assez précis. En transformant
l'histoire du Bouddha &lt;;akyamouni en un conte édifiant a l'usage des lecteur~
chrétiens J'auteur a fait du récit de la conversion du prince indien A la fo1
hrétienn~ le cadre d'un enseignement doctrinal, 11 a voulu démontrer d'abord
e vérité absolue
'
1
du christianisme et sa supériorité sur toutes 1es au tres re¡¡·
g1ons
c:nnues, et en second lieu la vanité du monde et l'excellence de la vie contemlative, Les théories ascétiques et mystiques étant, de leur natur~, en dehors
:e toute relation de temps et de milieu, ne refletent que d'une maniere_ généra~e
les circonstances au milieu desquelles elles se produisent. Les doctrm~s rehgieuses, au contraire, sont du domaine de l'histoire et se prétent plus facilement
a un classement chronologique.
La théologie du livre de Barlaam et Joasaph, aussi bien les prihcipes de la
foi que !'ensemble des institutions chrétiennes, est en général conform~ A la
dogmatique des écrivains de l'Eglise orthodoxe d'Orient du Vl 8 et ~u vu•_ s_1ecle.
A cette époque les croyances chrétiennes, se recommandant de l auto rite des
Peres du rv6 et du v• siecle et des Conciles, avaient fini par former un corps
de doctrines définitif et univers'ellement accepté.
Ainsi que son grand modele, Grégoire de Nazianze, l'aute ur ~u livre d~ ~arlaam et Joasaph expose, sur Dieu, sur la Trinité, sur l'Incarnat1on, la creat1on,
la chute et la rédemption, sur le baptéme et la résurrection, sur toute la mé!aphysique et les insfüutions chrétiennes, les opinions traditionnelles sa~s y mtroduire de longues démonstrations telles que l'on en trouve chez samt ~ean
Damascene. 11 définit Dieu, a l'exemple de saint Cyrille de Jérusalem, par dilférents attributs négatifs, Le dogme de la Trinité est défini a\'ec une grande pré. · n, sauf une certaine confusion en ce qui concerne les hypostases. Ce qu'on
CISIO
•
dans cet ouvrage touchant la création et la nature de l'ho_mme est en ~art1e
littéralement emprunté a Grégoire de Nazianze et a saint Bas1le. En ce qm concerne les institutions chrétiennes, l'auteur ne parle qu'incidemment de l'eucharistie, mais il s'étend longuement sur le bap~me et la pénitence, Ici se manifeste une divergence entre notre auteur et samt Jean Damascene.
.
Le sys~me théologique que nous venons de résumer renferme une profes_s1on
de foi dithélétique caractérisée par une tendance tres apparente de polém1que

tt

REVUE DES LIVRES

99

conlre la doctrine du monothélétisme, dont la naissance et les évolutions donnerent lieu a de nombreuses controverses durant la plus grande partie du
vn• siecle. De ce fait il est permis de conclure que le livre de Barlaam et Joasaph
a été composé a cette époque. En ne considérant que le terme des deux volonlés et des deux opérations, on peut assurément admettre que la profession de
foi de ce livre a élé rédigée au moment ou la nouvelle doctrine commen1,ait a se
produire publiquement, c'est-a-dire vers 620. Mais le canon du libre arbitre
parait se rattacher a une phase ultérieure du débat. Par conséquent, si l'on
considere en outre que le passage du livre de Barlaam et Joasaph sur Je libre
arbitre, a certaines parties communes avec une disserlation de Maxime le
Confesseur sur la volonté, on peut admettre comme probable que la profession
de Coi qui affirme en Jésus-Christ deux natures douées de volonté, d'action et
de libre arbitre, a élé écrite antérieurement a l'an 634. Cette date, en effet, se
trouve confirmée par quelques indications d'une autre nature.
Cinquieme partie. - Au commencement méme de l'ouvrage, énumérant les
limites de l'lnde, l'auteur profite de la mention de la Perse pour exprimer ses
sentiments a l'égard de l'ennemie séculaire de l'empire romain, en ces termes:
« Du cóté du continent (l'J nde) confine a la Perse, contrée qui, depuis longtemps, était couverte des ténébres de l'idolatrie, qui était tombée dans une
extréme barbarie et était adonnée aux plus détestables actions. » Cette invective, fort n,aturelle sous la plume d'un écrivain vivant a une époque ou la lulte
entre les deux nations durait encore, et dans une province continuellement
exposée aux attaques d'un voisin barbare, ne se comprendrait pas si l'on voulait supposer que l'auteur a écrit apres Je triomphe de l'Islamisme, alors que la
Perse était anéantie.Le souvenir encore récent de l'invasion de la Palestinepar
les Perses en l'an 6i4, a pu inspirer au vieux moine ces paroles ameres adressées aux infideles. Cependant, la victoire s'étant déclarée pour les Romains
quelques années plus tard, et l'empereur Héraclius ayant reconquis la sainte
Croix, il est peut-étre permis de voir une allusion a cette heureuse tournure
des événements dans un autre passage du livre oü on lit: « Et bien que l'ennemi (Salan) ne pouvant se résigner a la défaite, suscite encore maintenant
des guerres contre nous autres croyants, persuadant aux sots et aux faibles
d'esprit de rester attachés a l'idolatrie, sa puissance est tombée et ses armes
sonl brisées, par la puissance du Christ. » Du reste, biE,n qu'il nous représente l'histoire d'un prince indien, l'auteur a choisi les modeles et les couleurs de sa composition dans le royaume de Perse. On doit surtout prendre en
considération un passage, souvent répété qui est une réponse aux reproches,
fréquemment formulés par les sectateurs de la religion mazdéenne contre le
christianisme, d'étre une religion antisociale. Les épisodes de la persécution
dirigée par le roi indien contre les chrétiens reproduisent en substance les
scenes analogues qu'on lit dans les auteurs syriens et arméniens représentant,
avec la méme exagération, le fanatisme des rois sassanides.

�iOO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGJONS

Si, dans sa polémique contre le polythéisme grec et égyptien, l'auteur n'apporte que des arguments tirés des discussions des anciens Pares, il expose,
d'une fai;;on plus précise, les croyances des Perses, qu'il désigne toujours sous
le nom de Chaldéens. Il dit que le príncipe de leur religion est le culte des éléments, c'est-a-dire du ciel « qui tourne », de la terre, de l'es.u, du feu, des
vents, du soleil, de la !une et de l'homme. Par l'homme, il entend évidemment
le roi de Perse auquel on attribuait le caractere divin. 11 insiste a plusieurs
reprises sur l'erreur qui consiste a croire a l'existence d'un regne du mal. Les
relations du prétre et du chef des mages avec le roi indien rappellent le róle
des Mobeds et du Mobed supréme de la religion mazdéenne dans le royaume des
Sassanides.
On sait que Chosroes AnoO.schirwan, souverain a. !'esprit ouvert et curieux,
cherchait, malgré son attacbement a la religion nationale, a se rendre compte
des croyances et des pbilosophies étrangeres, Le portrait du roi du livre de
Barlaam et Joasapb ressemble singulierement au grand Chosroes.
L'une des principales scenes du livre, le colloque entre les paiens et les chrétiens en présence du roi de l'Inde et de son fils, rappelle par plus d'une ressemblance un fait historique , l'assemblée solennelle dans laquelle furent
discutées, devant le roi QobAd et son fils Chosroes, les doctrines de la secte de
Mazdak, et ces analogies, a. part le sujet de la controverse et a part aussi le
dénouement, ne paraissent pas dues seulement au hasard.
Quoiqu'il en soit de ces rapprochements, il ne parait pas douteux que l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'ait compasé plusieurs de ses tableaux
d'apres nature, ayant sous les yeux le royaume encare existant de la Perse et
avant la conquéte musulmane. II met dans la bouche du principal orateur de
la conférence dont il vient d'étre question, la déclaration suivante : « Nous
savons, en effet, o roi, qu'il y a trois sorles d'hommes en ce monde : les adorateurs de ceux que vous appelez dieux, les juifs et les chrátiens. » Si, au
moment ou il écrivait ces lignes, l'islamisme avait élé connu en dehors de
l'Arabie, aurait-il pu passer sous silence une secte religieuse qui venait d'apparaitre avec tant d'éclat sur le théAtre du monde? On ne saurait non plus
prétendre qu'il rentrait daos le plan de l'auteur de ne pas mentionner la religion
musulmane, parce qu'il aurait voulu placer sa fiction dans les premiers temps
du christianisme, car on ne trouve dans l'ouvrage aucun indice d'une telle
préoccupation; on a vu, au contraire, qu'il représente le christianisme triomphant
dans la plus grande partie du monde, et le domaine du paganisme fort réduit.
Mais la. violente polémique contre le paganisme montre a.ussi que celui-ci
n'avait pas entierement disparu, et le seul genre d'idolatrie que l'auteur ait pu
connaitre est celle de la religion mazdéenne.
Sixieme partie. - M. Z. a. montré au commencement de ce mémoire que le
titre qui attribue le livre de Badaam et Joasaph a saint Jean Damascéne
ne se rencontre que dans les manuscrits les plus récents de l'ouvrage et qu'il

REVUE DES LIVRES

iOl

doit son origine a. une simple hypothese. Cependant la. rubrique a peu pres
uniforme de la plupart des textes anciens souleve elle-méme certains doutes.
Elle nous apprend que ce récit a. été apporté de l'Inde dans la ville sainte de
Jérusalem par un moine du couvent de Saint-Saba, nommé Jean. II reste a
savoir si le moine de Salnt-Saba a.vait apporté a Jérusa.lem le récit original qui
ensuite a.urait rei;;u sa forme actuelle, ou si son róle s'était borné a. l'office de
transmettre le livre déja rédigé. Dans la préface, l'auteur nous dit qu'il a composé son ouvrage d'apres un récit dont il a.vait eu connaissance par quelques
hommes de l'Inde qui, eux-mémes, l'ava.ient traduit de véridiques documents.
Par conséquent il est évidenl que la rubrique qui n'a pas été écrite par l'auteur
lui-méme renferme une erreur. M. Z. suppose qu'il y a une !acune dans le texte
et, cette rectification faite, il n'y a plus aucune raison sérieuse pour mettre
en doute l'authenticité des renseignemenls donnés par le titre, a savoir que le
récit a été a.pporté de l'Inde a J érusalem et qu'il a été rédigé par un moine
du couvent de Saint-Saba, nommé Jean.
L'origine indienne de l'histoire de Barlaam et Joasaph est certa.ine. Signalée
déja au xv1• siecle par !'historien portugais Diogo do Conto, · et de nos jours par
feu M. Laboula.ye, l'identité des légendes de Joa.saph et de Gautama (:a.kyamouni, le fonda.teur de la. religion bouddhique, a. été démontrée d'une maniere
définitive par M. F. Liebrecht, professeur a Liege. Et comme la. légende de
Bouddha exislait déja. avant la naissance du christianisme, il faut nécessairement cOJ¡clure que le roman chrétien en est l'imitation. Nous a.urons seulement
a nous demander quelle était l'ordonnance du récit que l'auteur du livre de
Barlaam et Joa.saph a reproduit, dans quelle mesure il !'a transformée et de
quelle maniere il lui est parvenu.
Mais quelle que fO.t la. forme de l'histoire de Bouddha dont il s'est inspiré,
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a reproduit le récit original qu'a.vec
certaines modifications, se déduisant de la transforma.tion de la figure de
Bouddha. en celle d'un saint chrétien. Telle est la. suppression de la na.livité
divine et de toutes les manifestations surnaturelles. Un autre changement de
cette nature est le dédoublement de la personne de Bouddha, dont les deux
aspects sont représentés dans le roman par deux personnages : le prince
iodien Joasaph, le véritable héros, passif et contemplatif, qui est conduit a. la
vérité chrétienne et a l'état de sainteté, et Ba.rlaam, l'initiateur et Je guide
vers la perfection. D'autres traits qui distinguent le héros chrétien sont
empruntés a. la légeode des saints. Comme les plus illustres des saints et des
martyrs, il est obligé de lutter contre son pere, et il subit des persécutions. Ce
sont les souverains et les institutions de la Perse qui ont fourni le modele de la.
fi~ure du roi et le tableau de son gouvernement et de sa. religion, ainsi que les
ép1sodes de la. persécution du christianisme, en particulier de l'a.scétisme
chrétien.
Si notre ouvrage n'est pas une pa.raphrase ma.is une imitation de la légende

�!02

REVUE DES LIVRES

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

indienne, on constate d'un autre cóté une si grande précision dans la reproduction de certains épisodes et de certaines paraboles, qu'on incline acroire que
l'auteur a entendu de la bouche des narrateurs une interprétation littérale de
cetle pal'tie des documents apportés de l'Inde.
Ces narrateurs ou interpretes étaient des Indiens indigenes et des chrétiens.
On sait en effet qu'il existait au v1• et au vn• siecle, sur la cóte occidentale
de l'Inde et dans l'lle de Ceylan, une chrétienté nombreuse qui se rattachait a
l'Église de Perse. Il est possible qu'au milieu des établissements des Nestoriens
dont le principal centre parait avoir été la cote du Malabar, il y eut aussi quelques communautés de chrétiens monophysites, mais tout porte a croire que la
chrétienté de la presqu'ile du Gange était en majeure partie, sinon en totalité
nestorienne et que les personnages qui avaient apporté a Jérusalem la légende
de Bouddha étaient Nestoriens. U reste a savoir comment ces hérétiques se
sont trouvés rapprochés de l•auteur tres orthodoxe du livre de Barlaam et
Joasaph. Deux explications sont possibles. Dans la premiere moitié du
vn• siecle, les liens hiérarchiques qui rattachaient l'église indienne au siege
patriarcal de Séleucie avaient été rompus par la faute du métropolitain Siméon
et de son prédécesseur. 11 se peut done que quelques fideles se soient rendus a
Jérusalem pour demander un évéque orthodoxe. On peut poser la question,
mais il serait téméraire de vouloir la trancher. Pour rendre compte des rapports
courtois entre un fervent Chalcédonien et des personnages hétérodoxes, fait
assez anormal pour l'époque, il est une explication plus simple : ces Indiens,
chrétiens de nai~sance ou bouddhistes nouvellement convertis, versés dans la
connaissance de la littérature bouddhique, étaient probablement des pelerins
visitant les lieux saints qui, a cause de l'intéret qui s'attachait á. leur pays
d'origine, inspiraient au moine de Saint-Saba des sentiments de sympathie
qu'il aurait refusés a des hérétiques plus rapprochés.
Le livre de Barlaam et Joasaph a été probablement compasé au couvent
méme de Saint-Saba. L'auteur, an commencement de l'ouvrage, en décrit la
situation par rapport a l'Égypte; il ne s'ensuit pas qu'il se trouvait lui-méme
dans ce pays; c'est parce que la navigation, au départ de l'Égypte, était la voie
la plus habituelle entre l'Inde et l'Occident. II dit que la vie des premiers chrétiens de cette contrée ressemblait a la vie des anges, Ces mots désignent sans
doute les moines et les anachoretes de la Thébai"de qui, encore au commencement du vue siécle, jouissaient d'un grand renom de sainteté.
Au point de vue de l'histoire littéraire, l'illustre Laure de Saint-Saba, a part
le livre de Barlaam et Joasaph et le célebre Typicon, n'a produit que des écrits
de second ordre. 11 est vrai que, suivant la tradition, c'est également a SaintSaba qu'auraient été composés la plupart des ouvrages de saint Jean Damascene. Cette ;tradition cependant ne repose sur aucune donnée sérieuse. On peut
admettre que Jean Damascene a été temporairemcnt l'hóte du couvent, sans
avoir été re1,u au nombre de ses membres. Le nom de Jean, par sa fréqurnce

!03

du vi• au vn• siecle a été une source infinie de confusions. Parmi les ouvrages
qui portent le nom de saint Jean Damascene, il en est plusieurs qui lui ont été
attribués a tort. Le livre de Barlaam et Joasaph a eu le méme sort. Portant en
tete le nom de Jean, moine du couvent de Saint-Saba, il a été attribué a saint
avec le célebre couvent.
J ean Damascene, que la tradition mettait en rapport
.
.
b
,
Une étude tres circonstanciée sur les différents momes de Samt-Sa a nommes
Jean, conduit M. z. a supposer qu'il s'agit de Jean Pr:sbytere, d: Saint-Saba,
signataire d'une supplique adressée aux évéques réums ~u concile ~e Latran,
identique peut-étre a saint Maxime le Confesseur, qui se trouvait a Rome
en 649.
.
Quoiqu'il en soit, on n'hésitera pas a admettre que le livr~ de Barlaam e~
Joasaph a été composé par un moine grec du couvent de Samt-Saba, nomme
Jean, dans la premiere moitié du vu• siecle. Le systeme théologique de l'ouvrage, aussi bien que les détails de la partie narrative, nous conduis~nt a c_ette
date qu'il faut considérer comme certaine, quand méme on parv1endrait a
prouver que quelques passages ont subi plus tard des altérations ou des interpolations.

Septieme partie. - Le livre de Barlaam et Joasaph parait étre resté pendant
assez longtemps inconnu dans les anciennes provinces helléniques de l'empire
d'Orient. Ce n'est qu'au x1• siecle que l'on a commencé a en multiplier les
copies. 11 n'en est fait aucune mention dans la littérature grecque du moyen
~ge, et l'bistoire des deux saints héros n'a re1,u la consécration de l'Église qu'a.
une époque relativement récente. Cependant, en 1354, l'empereur Jean Cantacuzene, en renon1,ant au tróne et en prenant l'habit monacal sous le nom de
Joasaph, s'est probablement posé comme modele le saint roi indien du romm
ascétique.
On ignore a quelle époque l'ouvrage a été traduit en latin. Les plus anciens
manuscrits de la version latine remontent au xu• siecle et avant la fin du méme
siecle, le récit jouissait déja. en Occident d'une certaine popularité. II n'a pas
rencontré une moindre faveur en Orient. De bonne heure il a été traduit en
arabe et mis en vers par un poete musulman, La rédaction musulmane, a son
tour, est devenue la source d'une paraphrase hébrai"que. Plus tard, le premier
texte arabe a servi d'original a une version éthiopienne. On connait en outre
deux rédactions arméniennes, l'une en prose, l'autre en vers.
Comme la plupart des ouvrages arabes d'origine grecque ont été traduits du
syriaque, on a pu supposer qu'il en était de méme du livre de Barlaam et
Joasaph. Mais rien ne prouve qu'il ait existé une version syriaque, et il n'est
pas probable que les Syriens aient adopté un récit édifiant d'une tendance
orthodoxe si prononcée. Au surplus, la version arabe porte en elle-méme plus
d'un indice établissant qu'elle a été exécutée directement sur !'original.
Les noms propres, autres que ceux de la Bible, sont littéralement transcrits
du grec tres souvent avec leurs désinences de flexion. Des malentendus non

�104

REVUE DE L'mSTOJRE DES RELJGIONS

moins caractéristiques que renferment les interprétations de certains mots et de
cerhines phrases montrent également que le traducteur a eu sous les yeux un
texte grec. De plus, cette version se distingue par la tendance a représenter
mol a mot le texle original. Quant au langage, il ne differe pas essentiellement
de celui dont faisaient usage la plupart des écrivains chrétiens de la Syrie et de
l'Egypte. M. Z. profite de ses lectures extraordinaires pour donner la bibliographie complete des manuscrits arabes.
La traduction arabe du livre de Barlaam et Joasaph est mentionnée pour la
premiere fois dans l'encyclopédie ecclésiastique d'Aboíll-Barakíl.t, auteur chrétien de la fin du xm• siecle. .Mais elle est sans doute beaucoup plus ancienneD'apres le Kit&amp;.b-al-Fihrist, Abíl.n Ibn Abd al-Hamid al-Lahiqui, poete musulman
du second siecle de l'Hégire, qui a mis en vers le livre de Kalila et Dimna,
l'histoire d'Ardeschir et d'autres contes et romans, était l'auteur d'une version
poétique d'un livre intitulé Bilauhar et Yowasaph. ll est düficile de décider si ce
nom de Bilauhar est une corru ption du nom de Barlaam ou un changement inten tionnel díl a une réminiscence de la forme syriaque de ce nom, Bar Láha, ou
encore si le poete musulman a eu sous les yeux une version syriaque aujourd'hui perdue. Cependant en tenant compte des habitudes des scribes arabes
dans la transcription des noms étrangers, on s'explique le procédé qui de
Barlaam a fait naítre la forme Bilauhar. Le méme ouvrage, sous le litre légerement différent de Yowasaph et Bilauhar, est encore mentionné dans un autre
chapitre du Kitab-al-Fihrist, parmi les contes d'origine indienne traduits en
arabe. Comme dans ce dernier passage il n'est question ni d'Aban ni d'une
rédaction poétique, M. Z. suppose que l'auteur de cette énumération bibliographique a voulu désigner la version en prose, celle qui était la source de la composition poétique.
Apres avoir donné une description tres détaillée de la paraphrase hébnüque
qui découle de l'reuvre d'Abíl.n, M. Z. résume sa pensée en disant que le poete
du deuxieme siecle de l'Hégire a probablement mis en reuvre une version arabe
plus ancienne en prose, soit celle qui a été exécutée, d'apres !'original, par un
chrétien, a l'usage des chrétiens, soit une autre, adaptée aux croyances musulmanes et au génie arabe. L'original chrétien a done díl exister au COII!mencement du n• siecle de notre ere. M. B. Dorn a cru pouvoir afiirmer qu'il ne
remontait pas au dela du x• siecle, parce que le mol "E&gt;;X'l)ve, dans le sens de
pai:ens, y est traduit par ac-()abioun, les sabiens, acception qui, d'apres les
recherches de M. Chwolson, ne serait pas antérieure au 1v• siecle de l'Hégire.
Mais ce résultat ne parait pas absolument certain. 11 est probable au surplus
que la version chrétienne a été exécutée au couvent méme de Saint-Saba ou, de
bonne heure, on avait eu soin de traduire en arabe les légendes des saints
auxquelles on attachait un intéret spécial.
Ce chapitre se termine par la discus~ion du passage d'un ouvrage juü qui
contient la parabole du roí élu pour un an, tirée du livre de Barlaam et Joasaph;

REVUE DES LIVRES

i05

enfin vient la description des manuscrita éthiopiens et d'une histoire arménienne
de Barlaam et Joasaph signalée par feu M. Brosset. Ce dernier texte ne renferme pas une traduction du roman-grec, mais constitue un abrégé et ne
reproduil que les faits principaux de la partie narrative.
L'analyse qui précede peut donner une idée des recherches profondes et
variées auxquelles le savant auteur a dO. se livrer pour obtenir les résultats si
intéressants et si inattendus dont il enrichit l'histoire littéraire du christianisme
militant. Sur ce terrain aussi nouveau pour moi, j'ai été obligé de me tenir
strictement aux expressions originales de peur de m'égarer dans le dédale
inextricable de la théologie chrétienne dont M. Z. a éclairé les insondables profondeurs. Bien peu de personnes en France, je ne crains pas de le dire,
possedent a un degré aussi éminent, cette littérature difficile, ou les abstractions
les plus quintessenciées prennent un corps au souffle de la foi et ou les nuances
les plus vaporées se solidifient en dogmes contradictoires pour alimanter le zele
des croyants et les excommunications mutuelles des sectes. M. Z. connait
admirablement son sujet et, ce qui plus est, manie avec autant d'aisance que
de gra.ce l'art si difficile de faire comprendre aux autres dans quelques minutes
ce que l'on a eu de la peine a apprendre pendant de longues années de travail
assidu.
Dans de telles circonstances, l'reuvre de la critique devient d'une délicatesse
extréme. C'est done a titre d'un simple acquit de conscience que je me permets
d"avoir une opinion a cet égard. Je crois que M. Z. a définitivement réussi
dans son opposition a. l'opinion re~ue qui regarde saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph. L'hésitation n'est possible qu'en ce
qui concerne la question de date et les autres points qui s'y rattachent. A cet
égard je me permettrai de soumettre au jugement du savant auteur une série
de considérations qui m'ont été suggérées a la suite d'une lecture attenlive
et souvent répétée de la derniere parlie de son précieux Mémoire.
Et voici d'abord une réflexion qui prime toutes les autres : le livre de Barlaam et Joasaph repose foncierement sur la légende indienne du Bouddha et
néanmoins, rien dans le caractere des principaux héros ni dans la nature du
paganisme qui y est combattu, ne présente une physionomie indienne, La description des hommes et des choses est empruntée a l'étranger; il n'y a pas la
moindre trace de couleur locale. Ce fait indéniable semble cadrer fort peu avec
la supposition que le récit indien aurait été directement communiqué a l'auteur
du roman chrétien par des indigenes de l'Inde. II entame du méme coup l'originalité du texte grec, originalité que les perfections de rédaction de l'ouvrage
rtmdaient déja si difficile a concevoir. Dans une reuvre de transformation secondaire, la disparition de la couleur locale premiere et le perfectionnement de la
forme s'expliquent tout naturellement.
Une autre réflexion a encore sollicité notre attention; elle consiste en un
simple poin(d'interrogation. Que! motif a pu avoir l'auteur chrétien pour désigner

�1.06

REVUE DES LIVRES

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

les Perses sous le nom de Chaldéens? N'aurait-il pas d(l plutOt conserver
la désignation universelle des ennemis de son pays et de sa religion, si
son intention était elfectivement de combattre le gouvernement et la religion
perses 'l
Ce phénomene bizarre invite naturellement a examiner les principes du paganisme visé par l'auteur. L'impression qui se dégage de la description est loin
d'élre satisfaisante. L'adoration des corps célestes et des éléments est commune a tous les systemes parens et n'a rien de particulier, pas méme l'adoration
de l'homme, si par l'homme il faut entendre le roi de Perse, car le paganisme
égypto-grec et romain ne s'est pas fait faute de diviniser les rois et les
empereurs. Un écrivain de l'époque des Sassanides aurait trouvé bien d'autres
choses a blil.mer et a mettre en opposition aux pratiques cbrétiennes, par
exemple la multiplication extraordinaire des Pyrées, les mariages inceslueux,
l'exposition des morts, les purifications avec l'urine de vache, etc. De ces traits
vraiment caractéristiques du mazdéisme sassanide l'auteur ne dit pas un
seul mol; ne serait-ce pas parce que le paganisme qu'il a en vue n'est pas celui
des Perses?
Le mazdéisme écarté, il ne resterait qu'A prendre la désignation de Chaldéens au sens propre du mot el A entendre les Araméens pa'iens de la Mésopotamie. On en connalt deux gro upes : les Harraniens de la Mésopolamie supérieure
dont l'idolAtrie a persisté plusieurs siecles apres l'apparition de l'Islamisme el les
Nabat de la Mésopolamie inférieure qui, sous le nom de Mandéens, se sont perpétués jusqu'a nos jours. Lequel des deux groupes est celui que le livre de
Barlaam et Joasapb a tout parliculiérement visé 'l La description cilée plus haut
nous le dira sans ambages ; car, si le culte des corps célestes et des éléments
se retrouve chez les Mandéens comme cbez les autres pai:ens d'Orient, l'adoration de l'homme semble au conlraire ne convenir qu'aux Harraniens seuls. On
. sail en elfet, que d'apres le témoignage unanime des historiens syriens et
arabes, les paiens de Hard.n étaient censés conserver dans leur temple le corps
d'une victime humaine, préparée d'une fac,on spéciale et dont la téte détacbée
élait adorée comme une divinité. L'auteur arabe qui nous donne les plusamples
renseignements sur ce sujet ajoute que« les Harraniens ne coupent leurs cbeveux,
ne mangent et ne boivent qu'au nom de cette téte•. » Tout porterait done a
croire que la polémique du livre de Barlaam et Joasaph est dirigée contra le
paganisme barranien. Faisons ancore remarquer que ce dernier systeme admettait
aussi la natura essentiellement mauvaise de certaines combinaisons astrales et
par conséquent le regne du mal absolu.
L'interprétation qui précede rend aussi compte de la raison dont l'auteur
cbrétien s'est autorisé pour attribuer aux Indiens la religion chaldéenne. D'apres

t) Voir l'excellent mémoire de MM. Dozy et de Goeje dans les Actes du
VI• Congres des orientaliste~, tenu a Lelde en l.884, II, 364-6.

-t07

1a croyance générale du temps, sabéisme était synonyme de paganisme. L'auteur
arabe cité ci-dessus identifle sans la moindre bésitation le paganisme harranien
avec le brahmanisme de l'Inde.
Si le livre de Barlaam et Joasapb, comme il nous parait probable, polémisait
contre les Harraniens afin de les convertir au cbristianisme; l'omission de l'islamisme s'expliquerait d'elle-méme el la concurrence formidable de cette religion
monotbéisle aurait pu obliger l'auteur a placer sa flction aux époques antérieures,
ou le cbristianisme n'élait en présence que d'une seule religion monothéiste, le
judaYsme.
Voila les réflexions qui semblent favoriser l'idée d'une date relativement
récente et post-islamique du roman cbrétien. Mais la méme conclusion semble
résulter ancore de l'observation des faits que voici : le nom du béros chrétien
Joasaph, quand on le compare au nom indien primitif Bodisatwa, se montre avec
la plus grande évidence comme une altération ayant son origine dao.s des confusions de lettres qui ne sont possibles que dans !'écriture arabe. Ainsi, c'est en
arabe seul que les consonnes b-d-s-f peuvent étre prisas pour J-o,..s-f. De méme,
les consonnes de Bilauhar, savoir b-l-w-h.lf', peuvent étre confondues a vec
b-l-r-h-m balraham dont la forme grecque Bar-la-(h)am ne dilfere que par
une légere métathese qui allega la prononciation.
Je laisse au savant auteur le soin d'apprécier la valeur des remarques que je
lui soumets saos autre prétenlion que celle d'apporter quelques éléments de
plus a la solution du problema. Ce dont je suis certain, c'est que tout le monde
sera d'accord a louer comme moi l'excellente facture de son Mémoire, sa clarté
et la riche variété de ses renseignements. Les extraits annexés a titre de
spécimens feront la joie des orienlalistes a cause de l'extréme correction des
textes et de la grande abondance des notes.
J, li.u.ÉVY,

=

Hisioire générale des Races humaines. Introductioo a l'Etude
des races humaines, par A. de Quatrefages, membre de l'Institut
(Académie des sciences), professeur au Muséum. - Questions générales,
avec 227 gravures dans le texte, 4: planches et 2 cartes. - Paris, Hennuyer,
imprimeur-éditeur, 47, rue Laffite, 1887.
Cet intéressant volume ouvre !'importante Bibliotheque ethnologique enlreprise par la maison Hennuyer sous la direclion de MM. de Quatrefages et
Hamy. 11 roule en majeure partie sur la question des races humaines, de leurs
di!Iérences et de leurs affinités. Oo sail que l'éminent professeur du Muséum
se prononce pour le monogénisme contra le polygénisme et qu'il croit pouvoir
expliquer les phénomenes dont on tirait la conclusion opposée d'une maniere
qui donne completement raison aux partisans de l'unité de l'espece humaine,
Nou s n'avons pas A entrer dans cet ordre de discussions étranger il la compé-

�108

-l.09

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tence de cette Revue. La seule partie de ce livre tres savant et pourtant de
lecture fort agréahle qui nous intéresse directement, c'est la derniere 011
l'auteur releve et met en plein jour le caractere universel, naturel, spécifique, de la religion dans l'espece humaine. Il est d'avis, et nous le sommes
avec lui, qu'on s'est absolument trompé quand, sur le témoignage d'observateurs mal préparés ou prisonniers de conceptions trop étroites, on a retusé
toute notion religieuse a des populations, a des races entieres. N'a-t-on pas été
jusqu'a ranger parmi les peuples sans religion ces nations bouddhistes qui
nous étonnent par le nombre et l'épaisseur de leurs croyances? N'y a-t-il pas
des voyageurs sérieux qui retranchent d'un trait de plume de la liste des
nations religieuses des peuples dont ils racontent ensuite par le menu les
superstitions singulieres 1
Peut-étre, entrainé par sa these qui est au fond la vraie, le savant naturaliste
croit-il un peu aisément aux " idées élevées », au monothéisme spiritualiste de
certaines fractions du gen re humain. S'il faut se défier des témoignages dénigrants, il faut aussi user de circonspection vis-a-vis des traducteurs trop
sympathiques pour leurs textes originaux. La partialité dans un sens est aussi
possible que dans l'autre. Mais, toute part faite aux critiques de détail, M. de
Quatrefages n'en a pas moins raison au fond. Dans son ensemble soli livre est
de ceux que doivent Jire ceux qui, saos s'adonner exclusivement aux sciences
naturelles, désirent posséder une vue d'ensemble sur les résultats obtenus et
sur les questions posées par cette belle et grande science de l'ethnologie, !'une
de cel!es dont notre siecle a le droit d'étre fier.

La seconde élude, de beaucoup la plus importante, roule sur le Deutéronome;
elle comprend une introduction, malheureusement inachevée, la traduction du
texte traditionnel, sa restitulion et un commentaire. Nous admirons sincerement la haute et respectable assurance avec laquelle M. d'Eichtbal reconstitue
et redistribue les textes du Deutéronome; nous l'admirons d'autant plus que
nous n'oserions nous-méme entreprendre le méme travail pour les parties de
l' Ancien Testament qui nous sont le plus familieres; nous l'admirons enfin
parce qu'une pareille reconstitution exige du savant qui n'est point hébrai:sant
un jugement et un tact d'autant plus s0.rs et d'autant plus aiguisés. M. d'Eichthal repousse l'opinion, généralement acceptée, en vertu de laquelle le Deutéronome, a part quelques additions, a été composé a l'époque de Josias. 11
estime que la critique rigoureuse de cet écrit n'a point encore été faite, et il
y retrouve, quant a lui, huit documenls dilférents. 11 croit enfin que le Deutéronome, « s'il n'émane point du scribe Esdras, ce que nous n'avons aucun
moyen de vérifi,er, a du moins été composé dans l'intérét de la réforme poursuivie en commun par lui et par Néhémie. » Nous avons été tres heureux de
voir la grande part faite a Esdras, par M. d'Eichthal, dans l'ceuvre de la restauration d'lsrael; c'est° une these que nous avons nous-méme soutenue, Mais
l'auteur ne tombe-t-il pas ici dans l'hypercritique? Quels rapports établira-t-il
désormais entre le Deutéronome at le code sacerdotal, et, en plac,ant le premier
de ces écrits a une époque aussi tardive, ne renverse-t-il pas !'une des
colonnes le plus solidement établies pour la reconstruction de l'édifice religieux
et littéraire du peuple israélile 1
La derniere étude est relative au nom et au cáractere du dieu d'Israel,
lahveb, qui est, d'apres l'étymologie, soit l'etre par excellence, soit le créateur.
Quant a la formule de l'Exode (III, 14) : « Je suis celui qui suis », c'est une
définition métaphysique de la divinité, tardivement introduite dans le Pentateuque. Suit un appendice sur la déclaration des droils de l'homme et l'étre
supréme.
Quelles que soient les critiques qu'on puisse adresser aux théories de
M. d'Eichthal, la lectura de ses travaux approfondis est d'un haut intéret
pour quiconque s'occupe de l'bistoire ds l'Ancien Testament.
Eo. MoNTET,

A.

lliVI.LLB,

Gustave d'Eichthal. Mélanges de critique biblique, i vol. in-8º ;
Paris, Hachette, i886.
· Le volume que nous annonc,ons et qui vient rl'étre publié par M. Eugene
d'Eichthal, le fils du sympathique critique, renferme trois études principales,
dont deu::1:, la premiere et la derniere, sont des réimpressions.
M. d'Eicbthal s'est efforcé tout d'abord de reconstituer « le texte primitif du
premier récit de la création », cet enseignement philosophique et religieux de
l'ordre le plus élevé, comme l'appelle nolre auteur. II y voit l'ceuvre du génie
israélite, au temps de sa complete maturité, c' est-a-dire du prophétisme du
vm•, du vu• et du v1• siecles, apres qu'il eut vécu dans de longs et intimes
rap~orts avec l' Assyrie, la Chaldée, la Perse et le mazdéisme. Noús y trouver1ons meme une négation positive de la co~mogonie persane. Pour qui sait
les difficultés, a peu pres insurmontables, attachées a la détermination des
époques 011 se sont formées, soit les antiques tradilions des Israélites, soit les
croyances du mazdéisme, cette derniere conclusion paraitra quelque peu
basardée.

Le Tibet, le pays, le peuple, la religion, par Léon Feer. Orné de
gravures. ( Bibliotheque ethnographique. Paris, Maisonneuve, in- 16 de
i07 pages.)
Un des derniers volumes de la Bibliotbeque ethnographique est consacré au
Tibet. L'auteur, par ses nombreux travaux sur le bouddhisme et ses savantes
traductions du tibétain, était tout désigné pour cette publication. M. Feer n'a-t-il
pas aussi enseigné cette langue a l'École des tangues orientales, jusqu'a sa

�HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

réorganisation, alors que le cours de tibétain ful supprimé, le gouvernement
n'ayant pas d'agent consulaire et diplomatique dans cette région de l'Asie.
Quoique ce volume ne contienne que 107 pages, nous y trouvons un tableau
cornplet de l'état actuel de nos connaissances sur ce pays si peu exploré. Les
trois premiers cbapitres nous entreliennent de la géographie pbysique, des
productions du sol, du gouvernement, de l'état social, des mreurs.
Le porlrait que trace M. Feer des Tibétains actuels rappelle celui que Mai;oudi,
le célebre historien arabe du x• si~cle, nous a laissé. « La douceur du naturel,
la gaieté, la vivacité qui sont l'apanage de tous les Tibétains, les portent a
cultiver la musique avec passion et a. s'adonner a. toute espece de danses. »
(Tome I, page 351, trad. de MM. Barbier de Meynard et Pavet de CourteiUe.)
Ce peuple connut des jours de splendeur et conquit au vm• siecle un empire
assez vaste. « Le Tibet, dit Mai;oudi (lome I, p. 352), touche a la Chine d'un
cOlé et des autres c0tés a l'Inde, au Khora~n, et aux déserts des Turcs. »
La grande étendue de cet empire est conflrmée par l'histoire tibétaine tra.duite
par M. Emile Schlagintweit et par les historiens chinois '.
Le quatrieme chapitre est consacré a la religion qui est, comme on sait, une
branche du bouddhisme indien. Elle s'est développée au Tibet a partir du va•
siécle de notre ere, aux dépens d'une religion plus ancienne, le culte de Bon,
sur laquelle on ne possede que tres peu de renseignements. n est naturel de
supposer, comme le dit M. Feer, que ce culte primitif a non seulement fait
beaucoup d'emprunts au bouddhisme, mais que celui-ci lui en a fait de son
cOté. Le difflcile e11t de déterminer avec précision en quoi consistent ces
emprunts et de reconstituer ainsi dans ses traits principaux l'état religieux qui
avait précédé la prédication bouddbique. La croyance aux démons, bons ou
mauvais, et les pratiques de sorcellerie destinées a s'assurer les bons offices
des uns et a prévenir et combattre les maléfices des autres existaient dans
Inde bouddbique a une époque antérieure a l'introduction au Tihet de la
doctrine de Qa.kyamouni, ou tout au moins a une époque contempora.ine. Ainsi
le célebre pelerin chinois Hiouen-Thsang (tome I, p. 133, trad. de Stan. Julien)
rapporte que, dans le royaume d'OudyAna, le dragon Apa:AJa laissait écbapper
d'une source un coura.nt d"cau blancbe qui anéantissait tous les produits de la
terre. QAkya, ému de pitié pour les habitants de ce royaume, descendit en cet
endroit et voulut convertir ce méchant dragon. Un génie, armé d'une massue
de diamant, Vadjrapa.ni, frappa les hords de la montagne. Le dragon fut
rempli de terreur, il sortit de l'étang et vint faire sa soumission. JI obtint de
Bouddha la permission de détruire tous les douze ans la récolte des champs
pour pouvoir subvenir a sa nourriture. VadjrapAni, la foudre a. la main, est
aujourd'hui encore au Tibet le protecteur des monasteres et I'exterminateur des
mauvais génies.
·

1\EVliE DES LIVllES

Notre voyageur alla dans le Gandha.ra voir un stoupa ou Ca.kya. avait inslruit
la Mere des démons.
Un ouvrage bouddhique, traduit en chinois au v11• siecle, nous apprend a ce
sujet qu'une femme nommée Ho-li-ti avait fait vreu de mange~ tous l~s
petiti; enfants de la ville de Rildjagrfoha. Apres sa mort, elle revmt a la v1e
daos la classe des Yakchas. Les habitants de_füldjagricha allerent donner cette
0 velle a Q~a. qui la converlit. Elle dit alors au Bouddha : « Moi et mes
:in~ cents enfants que mangerons-nous ~aintenant? » ~e Bouddba lui _répondit:
" Les Bhikchous vous olfrironl cha.que Jour une parhe de leurs ahments. »
C'est pourquoi, dans tous les couvents de l'Inde, on représ~nte par une statue
en terre ou une peinture, la mere des démons et chaque JOUr on dépose des
aliments devant elle. (Stan. Julien, Mém. de Hiouen-Thsang, tome 1, p. i20,
note 2.) Daos beaucoup d'autres pa.ssages Hiouen-Thsang parle d~e déess~s :l
de démons féminins et de la tra.nsmigration dans les six classes _étres arum s
(tome II, p. 101). L'Adi-Bouddha, les Dhyani-Bouddha et Aval0kité~vara av~c
ses onze tétes sont mentionnés dans le Karanda-VyO.ha, ouvrage népala1s
dont Burnouf a donné une analyse (Introd. au Bouddhisme, p. 220). Ce soO.tra.
a été traduit en tibéta.in par Qakyaprabha et Ratnaraxita • qui vivaient a.u
1x• siecle sous Tal-pa-chan.
.
On pourrait multiplier ces exemples qui prouvent que la cramt~ d~s démons
males el femelles forma.it da.ns l'Inde bouddhique, comme aujourd hui a.u Tibet~
le fond des croya.nces populaires. On ne doit done pas perdre d~ ~ue la ~ss1bilité que ces éléments aient été entra.inés p~r le co~ant rehg1e~x q~1 de
l'Inde s'est répandu a.u nord de l'Himalaya, et 11 faudra1t se_ garde~ d attr1bu~r
a priori a la religion primilive de cette c~ntré~ to~t ce qw ne fa1t pas part1e
de nos connnaissances actuelles du bouddb1sme mdien •
De méme que dans l'Inde, la doctrine de Qak!amoun_i eut daos le !ibet
beaucoup de sectes. Csoma en compte neuf. La dermere, qui date du_ x1v• s~ecle,
est eelle des bonnets J. aunes dont le fondateur Tsong-ka-pa a écrit plus1eurs
. .
les possedent
a.ms1
ouvrages. Les bibliotheques de Saint-Pétersbourg
.
.
.
. que
plusieurs histoires des différentes doctrmes qui se trouvent auss1 a P~s daos
la bibliotheque de l'Institut. Lorsqu'on aura traduit ces documents ent1erement
ou en partie, on pourra avoir une notion exacte d u lamaisme et de s~n culte.
Quant a l'institution du Dalai-lama, elle est toute moderne. M. Feer fa1t remarquer a.vec raison que « Navang-Lobsa.ng aurait été le vrai fondateur, .?u du
mo'ins l'organisateur de cette dignité sous la forme actuelle. » Ce Dalai-~~a.
qui est regardé comme le cinquieme, vivait de 1617 a 168-2. (Kreppen, Religwn
des Buddha, tome ll, p. 235,)
·
¡ d 6 ¡ Bibl'otbeqt1e nationale de Paris, t. VII du Mdo,
i) KandJour, exem\&gt; ·
ª K~nd •our de Csoma (p. 2i6 de la traduction de
fol. 37L) Cof1Pª1~rz
de" l'Académie de Saint-Pétersbourg, pultlié
M.
' lsdet,on
parFSeehr
e m
p. 20n• Ce sotltra a été traduit par Jinamitra et Danac¡lla.

d!:dJYKa~jur

1) J{(aproth, Tabl. ltist. de l'Asie, p. IH et suív.

fff

�H.2

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LlVRES

M. :ee_r termine son savant travail par un exposé historique et une biographie
des prmcipaux voyageurs; naturellement les missionnnires catholiques sont les
plus nombreux de cette liste. Si jusqu'a présent ils n'ont pas réussi a convertir
ce p~ys et A s'y inst.aller, il íaut considérer que les autorités tibét.aines ne se
soucient nullement de la propagande chrétienne, et comme ils le faisaient clire
le 26 septembre 1867, par les légats de l'empereur de Chine a Mgr Chauveau '.
" ~~ co~trées tibétaines sont consacrées aux supplications et aux prieres;
~:ligi_on Jaune est fondée sur _la justice et la droite raison; elle est adoptée
e pui_s un gran~ .nombre de s1ecles; on ne doit done pas précher dans ces
ontrees une rehg1on étrangere; nos peuples ne doivent avoir aucun rapport
avec ~es hommes des nutres royaumes. » (Desgodins, Miss-ion au Tibet, p. 142.)
~ais ce_tte réponse ne.dé~ouragera _pas le zele des missionnaires catholiques
et ~n do1t ~sp~rer, auss1 bien dans l'mtérét de la science que dans celui de Ja
religion, qu'il v1endra. un jour ou le culte des dieux a plusieurs tétes ne sera
plus qu'un souvenir historique consigné dans les livres.

¡¡

!

Eo.

SPECHT,

Saint Paul d'apres la libre critique en Franca, par V. Courdaveau:c,
~roíesdseur a. la Faculté des lettres de Douai. París, Fischbacher, 1886,
m-t2 e vm et 149 p.
" Voici un petit volume que les éruclits trouveront probablement bien minc11
et le~ gens du monde bien sérieux. Seulement entre les gens du monde et le;
éruclits, en pa.reille matiere surtout, il existe une classe plus ou moins nombreuse
de lecteurs qui, tout en n'ayant ni le goOt ni le loisir de suivre des discussiona
histo~iques ou scientifi_ques poussées jusqu'au dcrnier dét.ail des choses, ne
sen mtéressent pas m01ns a toutes les grandes questions prises de haut. C'est
~our ceu~-la que no~~ publion_s ce petit livre » (Préface, p. vn). Ces quelques
lignes qui servent d mtroducbon a la récente publication de )'honorable professeur de la Faculté des lettres de Douai, caractérisent paríaitement l'reuvre et
l'auteur. Nous avons affaire ici a une reuvre de vulgarisation destinée aux lecteurs instru_its ~ui ne so~t pas familie:s avec les questions de'théologie biblique,
pa~ un esprit d une paríaite loyauté qui a sérieusement étudié les principaux interpretes modernes de la. pensée paulinienne. M. Courdaveaux se glorifie a juste
titre de conserver le respect le plus complet de la grandeur morale chez ceux-la.
méme~ dont il repousse le plus loin les idées (p. vm), mais des les premieres
pages il ne cache pas que les idées de l'apOtre Paul ne sont pas les siennes. De
1~ une certaine allure de controverse qui contribuera peut-étre au succes du
hvre~upres du p~l'.c, plus avide de plaidoyers que de clisserta.tions, mnis qui ne
con_v1ent ~as auss1 bien a la sérénité de l'bistoire et a l'impartialité de la critique
vra1ment hbre.
Ce ton de la controverse nous parait d'nutant plus regreltable qu'il est tout

H3

exlérieur. Le fond des récita et des raisonnements de l'auteur n'en est pas sensiblement afTecté. Pourquoi donner les apparences d'un pla.idoyer a. ce qui est
en réalilé un résumé solide et consciencieux de cert.ains trava.ux autorisés
d'histoire biblique? Nous avons lu, pour notre part, le livre de M. Courdavea.ux
avec un réel plaisir, non pa.s que nous n'ayons des réserves a faire sur plu•
sieurs points, mais a cause des qualités tres sérieuses qu'il présente. M. C. n'est
pas un exégete de profession; il n'a pas consacré sa vie a l'élude des questioos
bibliques; il a a.bordé son sujet avec la curiosité et la íorle culture d'un lettré
et avec les convictions d'un libre penseur. Mais au lieu de se lancer dans de
grandes considéralions sur l'enseignement de Paul, il est alié aux sources; il a
lu tres atlentivement les travaux des hommes les plus compétents sur la
mnliere ; il s'est e!Torcé de replacer l'apOtre Paul dans le cadre de l'histoire
véritable et de lll juger comme un chrétien du 1" siecle, non comme s'il avait
· affaire a un docteur contemporain; Dans une reuvre destinée au monde scientifique, ce sont la des qunlités élémentaires; dans les reuvres deslinées a un
public plus étend u et portant sur des queslions d'bistoire biblique, elles ont
été infioiment rares jusqu'a p!'ésent parmi nos compatriotes a cause des divisions religieuses qui les agitent. II y a la un grand progres que nous aimerions
a voir s'établir d'une ía.&lt;;on définitive.
M. Courdavea.ux commence par disculer la valeur des documents que nous
possédons sur la personne et l'reuvre de l'apOtre Paul. ll montre a.vec quelle
prudence il convient d'accepter les renseignements des A.ctes des apótres. Il
discute l'authenticité et l'autorité des épitres pauliniennes, rejelnnt nbsolument
les épilres aux Hébreux, a Timothée et a Tite, suspecta.nt trbs fort l'épitre nux
Ephésiens, mais admettant les autres, malgré les divergences des enseignements qu'elles renfermenl, parce qu'il ne voit pas de raison pour refuser a
l'apOtre le droit d'a.voir modifié sa doctrine au cours de ses missions, Apres avoir
. résumé de la sorte les principaux résultats de la critique biblique concernant
les écrits attribués a Paul, M. C. nous donne une caractéristique de l'apOtre et
l'histoire de son développement spirituel. Toute la seconde partie du livre est
consacrée a l'étude de la théologie et de la morale de Paul et a la comparaison
de son enseignement avec celui de l'Église.
Nous n'étonnerons aucun de ceux qui connaissenl tnnt soit peu les travaux
de la critique moderne sur la persoone et l'reuvre de Paul, en déclarant que
sur bien des points les aífirmations de M. C. pourront étre contestées. Aussi
ne nous arréterons-nous pa.s aux contestntions de détail; nous ne chicanerons
pas l'auleur lorsqu'il parle d'anciens (1tpta6vTopo,, p. 132) dans les communaulés
pauliniennes, alors que ce terme ne parnit pas une seule fois da.ns les épitres
authentiques, ou lorsqu'il veut établir entre différents passages des épitres aux
Corinthiens des contradictions qu'une saine in lerprétation íait dispa.raltre
(p. 33). Nous ne lui reprocherons pas dava.ntage d'accorder, comme tant d'autre1
critiques, et des plus éminents, une trop grande importance a rexistence ou
8

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlO~S

a l'abseoce de citations bibliques dans les écrits chrétiens du 11º siecle pour
établir l'authenticilé des épitres, quoiqu'il nous paraisse singulierement hasardé
de fonder des conclusions sur une base aussi contestable. La lillérature chrétienne du u• siecle est si restreinte et l'ha.bitude de ciler des traditions sacrées
plutót que des écrits sacrés est encore si générale !
A notre avis, le principal défaul du tablea.u tracé par M. Courdaveaux, c'est
qu'il n'a pas suffisamment fait ressortir l'idée centra.le de la christologie paulinienne ni la haute et belle mysticité de sa pensée. Le point central de la cbrislologie de l'apótre, celui auquel aboutissent les conceptions plus positives de
ses premieres épitres et dont dérivent les glorifications métaphysiques du Cbrist
dans les derniéres, est la conception du Christ comme le second Adam, type et
fondateur de l'humanité nouvelle, spirituelle (pneumatique), d'aprés le plan
éternel de Dieu. Voila le nreud de la spéculation paulinienne sur le Christ. Sa
conception du salut s'y rattache inlimement. Il n'en est pas de la nouvelle
humanité comme de l'an cienne. L'homme individue! appartient a celle-ci par la
naissance pbysique ; il devient membre de la premiére par la foi, par l'union
mystique avec l'homme type, ce que nous appellerions de nos jours l'homme
déa.l, en qui la plénitude de !'esprit s'est réalisée et, par conséquent, aussi la
plénitude de la vie. Cctte seconde naissance est un fait tout intérieur qui se
produit déja dans le cours de la vie terrestre (voir toute la premiere partie du
ch. v1 de l'ép. aux llomains). Le viei! homme doit étre crucifié comme le Cbrist,
mourir au péché et échapper ainsi a la mort qui est la conséquence inévitable
du péché, pour ressusciler avec Christ a une vie nouvelle.
Voila le centre de la pensée paulinienne; voila ce qu'il faut dégager, pour le
public, des subtilités et des bizarreries de l'exégese rabbinique et judéo-alexandrine da.ns lesquelles Paul, en fils de son temps et de son milieu, a exprimé ses
idées philosophiques et ses príncipes de mora.le. On n'interprete vraimenl un
auteur pour le public incapable de le comprendre par lui-méme, qu'en joignant a
l'exposé rigoureusement fidele de sa pensée la traduction de cette méme pensée
en langage moderne. Cetle ta.che, sans doute, est infiniment délicate, mais elle
est indispensable si l'on veut rendre pleine justice aux auteurs d'un passé
éloigné. En langa.ge moderne, nous résumerions ainsi la doctrine de Paul sur
le Christ et son reuvre : Le Christ est l'homme idéal qui s'est réalisé dans une
personnalité concrete a l'heure voulue de Dieu dans le plan éternel de la création
et de l'évolution du monde; le fidele doit s'unir a ce Chrisl au point de s'identifier avec lui, de telle sorte que l'humanité idéale, victorieuse du péché et de la
mort, se substitue chez le fidéle a l'humanité charnelle. La grandeur de l'amvre
de Paul, c'est d'avciir insisté sur la nécessité de la transforma.lion du creur
huma.in pour arracher l'homme a la puissance du mal, ii'avoir condamné comme
illusoires tous les moyens extérieurs, observances légalistes, pratiques dévotes
ou enseignements scolastiques, et ce qui le distingue parmi tous les propagateurs de cette vérité morale, c'est d'avoir enseigné que la transformation

H.5

REVUE DES LIVRES

du creur ne peut s'opérer que par l'union mystique avec le Christ ou le second
Adam.
En recherchant, sur chaque point de doctrine, le rapport entre l'enseignement
de l'Église et celui de l'apótre, M. Courdaveaux a accentué l'élément didactique
des épitres de Paul au détriment de leur portée mystique et spécialement
morale. Mais ces réaerves ne nous empéchent pas de reconnaitre que, parmi
les ouvrages devulgarisation scientifique sur ces questions difficiles et délicates,
celui-ci est l'un des meilleurs, a la fois simple de forme et sérieux de fond,
complet et néanmoins facile a comprendre pour tout Jecteur tant soit peu
instruit.
JEAN RÉVILLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Publications récentes : 1. E. de Pressensé. L'Ancien monde et le Christianisme (París, Fischbacher, 1887, gr. in-8° de XL et 669 p.). Ce livre forme
Je premier volume de la troisieme édition de l'ouvrage bien conn~ de M. ~e
Pressensé sur l'Histoire des trois premiei·s siecles de l'Église chrétienne; ma1s
cette troisieme édition a été si fort complétée et tranMormée qu'elle doit étre
considérée comme une reuvre nouvelle. Le développement considérable qu'a
pris l'histoire des religions depuis la premiere publication de l'ouvrage, ~~lige
l'auteur a donner une extension beaucoup plus grande a la revue des rehg10ns
de l'antiquité et a l'esquisse de l'évolution religieuse de l'ancien monde q~'il
nous présente comme une introduction au christianisme dans toute _l'accep:1on
de ce terme. Au point de vue historique comme au point de vue pbilosopb1que
et religieux, il faut y voir, d'apres l'auteur, une préparation au christianisme._
« Toute l'histoire du vieux monde paten n'est autre chose que ce long voyage
de !'a.me humaine a la recberche du Dieu de !'avenir, qui reste, pour elle, le
Dieu inconnu » (p. xxxvn) : telle est la lhese qui pourrait servir de devise a ce
voiume et dont M. de Pressensé poursuit la démonstration en nous promenant,
a la suite des guides les plus autorisés, a travers les religions des peuples
sauvages, les religions du vieil Orient, celles de l'Inde, de la Grece et _de_ ~orne.
L'un de. nos collaborateurs traitera prochainement d'une fat,on plus detaillee les
importantes questions soulevées par M. de Pressensé.
2. Comte F.-A. de Noer. L'Empereur Akbai·. Un chapitre de l'Histoire de
l'Inde au xvr• siecle, traduit de l'allemand par G. Bonet-Maury, avec une
introduction par Alfred Maury, vol. II (Leide, Brill, gr. in-8° de 433 p.). Le
premier volume de cette traduction, publié en i883, a été signalé déja dans la
Revue par M. Barth, dans le dernier bulletin des Religions de l'Inde (t. XI,
p. 188), et le personnage meme d'Akbar n'est plus un inconnu pour nos Iecteurs,
puisqu'il leur a été présenté par M. Bonet-Maury dans le ~~me tome XI• (p. 133
a 159 " Akbar un imitateur de l'étude comparée des rehg10ns et un précurseur
de la 'tolérance'dans l'Inde »). Le second volume qui vient de paraitre contient
la fin de l'ouvrage. L'auleur nous y décrit successivement la pacification de

H7

l'Inde, la conquéte du Kacbemir, la conquete du Dekhan et les dernieres années
d'Akbar. Le chapitre sur l'empereur et sa cour est !'un des plus intéressants et
des plus originaux de l'ouvrage entier. II fau~ savoir gré a M. Bonet-Maury
d'avoir rendu accessible au public fran&lt;,ais l'histoire d'une des personnalités les
plus singuliéres et, a beaucoup d'égards les plus altrayantes, de l'histoire religieuse générale.
3. Edmond Le Blant. Les Sarcophages ch!·étiens de la Gaule (París, Hachette,
1886; in-folio de xx et 17i p. et LJX pi.). Ce magnifique ouvrage mérite les
éloges des historiens du christianisme comme des archéologues et des historiens de l'art. On y retrouve la méthode prudente et la slireté d'érudition qui
caractérisent les ouvrages du directeur de l'École fran«;aise de Rome. La
persistance des suje.ts de décoration paienne sur les monuments chrétiens
éclate une fois de plus· dans ce travail. 11 est également intéressant de no ter
comment certains sujets inconnus ou peu communs sur les sarcophages d'autres
régions se trouvent sur les monuments .analogues de la Gaul~. L'ouvrage de
M. Edmond Le . Blant fait partie de la collection des documents inédits sur
l'histoire de France, publiés par les soins du Ministere de l'Instruction
publique.
'
4. Bibliographie des CEuvres de Son Em. le card. Pitra (Solesmes, impr.
Saint-Pierre, i886. Gr. in-8° de 24 p.). La congrégation des Bénédictins de
France a publié cette brochure a l'occasion du jubilé du cardinal Pitra, éveque
de Porto, bibliothécaire de la sainte Église romaine. On y trouve l'énumération
des nombreux travaux du cardinal sur la Patristique et l'Histoire ecclésiastique,
ainsi que la liste des écrivains ecclésiastiques qu'il a fait connaitre pour la
premiere fois dans le Spicilegium et dans les Patres Antenicami.
5. Le Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers (livr. de
janvier i887) a publié la le«;on par laquelle notre collaborateur M. J.-A. Hild a
ouvert son cours sur les Fastes d'Ovide. L'bonorable professeur s'est attaché a
montrer combien il importe de pénétrer dans la vie réelle des anciens et
comment les lettres anciennes ne peuvent litre comprises et golitées que si on
les éclaire par la science des mythes, des cérémonies et des pratiques religieuses
qui remplissaient la vie des Grecs et des Romains. II a fait ressortir ensuite
l'importance des Fastes a ce point de vue. Nous espérons que les lecteurs de
notre Revue pourront profiter plus tard des études que M. Hild développe
actuellement devant ses auditeurs de Poitiers.
6. Une nouvelle hypothese sur la composition et l' origine du Deutéronome:
Examen des vues dellf. G. d'Eichthal,pai· Maurice Vernes (París, i887. Leroux'
in-8° de 53 p.). Se raltachant aux conclusions de M. d'Eichthal, dans les
Jfélanges de critique biblique, M. Maurice Vernes vient de publier une forte
brochure qui fera sensation dans le monde des hébra'isants et des historiens du
peuple d'Israel. Nous recevons cette brochure au moment de mettre sous presse,
-en sorte qu'il faut nous borner pour le ·moment a la signaler. M. Vernes adopte

�H8

\
1

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

en partie l'opinion de M. d'Eichthal sur la composition littéraire du Deutéronome; il admet !'origine post-exilienne du livre. II met en doute l'exactitude du
récit des Rois concernant la réforme de Josias et, tout en reconnaissant un certain rapport entre le Deutéronome et les prophéties de Jérémie, il conclut en
rejetant l'authenticité de la plus grande parlie de ces prophéties. 11 en résulte
que M. Vernes se range a l'opinion de M. Havet sur !'origine post-exilienne de
!'ensemble de la collection prophétique; toutefois il en place la rédaction au
v•, 1v• etm• siecles avant notre ere, sans descendre jusqu'au u•siecle et jusqu'au
temps d'Hérode, comme M. Havet, et sans se refuser a faire remonter quelques
fragments de la collection aux temps antérieurs. On voit que M. Vernes a completement renoncé a la these de l'école grafienne qu'il a défendue autrefois
dans cette revue.
Le Folk-lore en France. - L'étude des traditions populaires se développe
singulierement chez nous depuis quelque temps et s'e!force de prendre une
tournure de plus en plus scientifique. Nous avons depuis deux ans deux recueils
mensuels exclusivement consacrés au folk-lore (la Mélusine, 3° année, et la
Revue des traditions populaires, 2• année), autour desquels se groupent de
nombreux amateurs, ardents a la propagande, et quelques érudits dont les
travaux joignent a l'agrément des sujets traités la solidité des recherches
sérieuses. Récemment, M. Loys Brueyre a présenté le folk-Iore au public d'élite
qui fréquente les conférences du cercle Saint-Simon. Il avait pris comme tbeme
la littérature anglaise et les traditions populaires (voir la Revue des traditions
populaires, livr. du 25 janvier), et i1 a profité de l'occasion pour plaider chaleureusement la cause des études qui Iui sont cheres, en montrant par l'exemple
de la littérature anglaise l'influence des traditions populaires sur les reuvres
poétiqutis et littéraires.
Parmi tous nos folk-loristes il n'en est point cependant de plus instructir et
de plus zélé que M. Gaidoz. Non seulement il prend une part prépondérante a
la rédaclion de la Mélusine, mais il vient d'inaugurer, chez l'éditeur Alph.
Picard, une collection d'ouvrages sur le folk-lore, intitulée Bibliotheca Mythica,
qui comprendra des travau.x: sur l'histoire des religions, la mythologie, les
traditions et la littérature populaires. Prechant d'exemple, M. Gaidoz s'attaque,
dans le premier volume, a uu sujet qui joint l'intérét de l'actualité a celui des
études historiques. Dans La llage et Saint-Hubert (1 vol. in-8°), il passe en
revue les croyances de l'antiquité relatives a la rage et nous raconte la légende
. de sain( Hubert considéré comme guérisseur de !'horrible maladie. A cóté de
saint Hubert, nous voyons défiler d'autre saints anti-rahiques et nous trouvons
l'énumération des recettes, des remedes et des pratiques auxquels les croyants
d'autrefois avaient recours pour se préserver ou pour se guérir des morsures
de chiens enragés. 11 est a souhaiter que les volumes suivants de la Bibliotheca
.mythica ressemblent au premier.
Nous avons déja. signalé le recueil de M. Cosquin, Contes populaii'es de la

CBRONIQUE

H9

Lorraine. De tous les recueils de contes et de légendes populaires qui ont paru
depuis deux ans, c'est le plus scientiflque. L'auteur, en e!fet, ne s'est pas
borné a collectionner des contes, mais il y a joint des commentaires et
surtout il les a fait précéder d'une inlroduction tres intéressante sur !'origine
et la propagation des contes populaires européens.
N ouvelles diverses. - Fouilles a Delphes. Le gouvernement fran~ais vient
d'obtenir du gouvernement grec l'aulorisation de faire exécuter des fouilles a
Delphes, dans des conditions apeu pres identiques a celles qui avaient été
obtenues par le gouvernement allemand a Olympie. Delphes a été pendant
plusieurs siecles le sanctuaire le plus important de la Grece. 11 est certain que
l'histoire de la religion grecque tirera un grand profit des fouilles qui vont étre
entreprises sous la direction si éclairée de notre école d'Athenes.
Les sectes juives en Galicie. Le 29 janvier M. Sacher Masoch a fait une conférence tres intéressante, au siege de la Société des Études juives, sur les
sectes juives de la Galicie, en particulier sur les Chassidim et lés Karai'tes qui
n'ont rien de commun avtic les anciennes sectes de la Palestina. Voici le résumé
de cette conférence, d'apres le compte rendu du journal le Temps :
La secte des Chassidim est, comme !'indique l'étymologie de son nom, celle
des fervents, des exaltés. Le Chassid, en effet, non seulement suit rigoureusement les prescriptions de la loi, mais doit faire plus. Il s'impose une multitude
de privations, fait subir a son corps mille macérations : il s'ahstient de viande,
de beurre, de miel; il ne mange point d'reufs, il porte un cilice dont J'étolfe
rugueuse meurtrit sa peau; en plein hiver, il se jette dans l'eau glacée des
rivieres. Les Chassidim s'étaient fait aussi une regle de nejamais séjourner plus
d'une nuit dans le méme endroit; en se fustigeant, ils pouvaient entrer,
croyaient-ils, en communication avec les anges, avec Dieu méme, Le plus souvent, ils se livraient a l'étude de la Kabbala. Israel Balchem, dont le nom
signifle : homme capable de faire des cboses merveilleuses, fut le fondateur de
cette secte, La légende s'est emparée de sa vie : on raconte qu'il rendait la vu e
aux aveugles, qu'il ressuscitait les morts et qu'il avait le pouvoir de sauver les
a.mes de l'enfer. On le racontait de son vivant. C'était l'époque ou Cagliostro et
ses adeptes avaient prédisposé tous les esprits a la croyance au merveilleux.
Balchem eut bientót de nombreux disciples : ceux-ci, apres sa mort, se répandirent en Russie et en Pologne, malgré les anathemes des rabbins. 11s obéissaient A l'autorité des « zadigs ,,, sorte de papes qui sont aujourd'hui une centaine environ. Le Chassid ne paye point le zadig en argent, mais il lui fait des
présents, il ne le laisse manquer de rien. L'ohéiss'ance parfaite au zadig est,
avec la croyance aveugle en Dieu, le premier de ses dogmes. Le jour du sahbat,
les Chassidim se réunissent chez le zadig dans une sorte de pique-nique ou
chacun apporte sa nourriture. Le zadig distrait ses convives par ses improvisations sur les versets de la Bible qu'on lui propose ; il chante des airs gais, il
s'e!force en un mot de prolonger la réunion parce que, tant que dure le sabbat,

�120

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

la béalitude regne dans les cieux et l'enfer se repose. Les Chassidim croient
aussi a leur réunion avec Dieu par la contemplation de la divinité; envers celui
qui n'est pas Chassid, le Chassid doit faire preuve d'une fermeté dans sa foi
allant jusqu·a l'insolence. Pour bien comprendre les Chassidim, dit M. Sacher
Masoch, il faut connaitre le milieu ou ils vivent. Sur ces plaines mornes, sans
limites, que le printemps fleurit et que l'hiver couvre de neige, l'homme éprquve
plus que partout ailleurs le sentiment de l'infini : son esprit apprend a se
recueillir, A se concentrer en lui-meme. JI devient bient0t un Hamlet ou un
Faust.
La seconde secte dont M. Sacher Masoch a parlé est celle des « Karai:tes ».
Ceux-ci sont les jansénistes juifs. 11 ne faut point servir Dieu, disent-ils, dans
l'espoir d'étre récompensé; il ne faut point lui obéir dans la crainte d'•füe puní.
Mais il faut suivre sa loi ·parce que c'est la loi : on doi"t étre vertueux par amour
pour la vertu. ex La ou la révélation et la raison sont d'accord, di:ient aussi les
Karailes, nous suivons ce qu'elles enseignent de leur double lumiere; mais la ,
ou elles se contredisent, nous abandonnons la raison, bien qu'elle soit une
lumiere divine; car si la raison était suffisante, la révélation serait superflue. »
Les Karailes rejettent tous les commandements qui ne sonl pas expressément
contenus dans l'Écriture. Sa!omon dit lui-meme qu'il ne faut pas exagérer la
pitié, Les Karailes admettent le divorce en cas d'adultere, ils ne croient pas
aux démons, ils croient, quoi qu'on ait pu dire, a l'immorlalité de l'ame et a la
vie éternelle. Une de leurs maximes est_: « Si tu ne peux ce ·que tu veux, tu dois
vouloir ce que tu peux. » Les Karai:tes sont sobres; leurs prieres doivent toujours étre di tes en langue hébrai"que; ils restent debout en priant. lis observent
• rigoureusement le sabbat, et des le vendredi soir n'allument plus de feu, meme
par les grands froids qui regnent en Galicie. Il est vrai qu'ils peuvent le faire
allumer par des chrétiens.
On trouve des Karaltes a. Alep, a Constantinople, en Tarlarie, en Crimée et
en Égypte : on en compte 4.0,000 en Galicie seulement. Les Karai"tes s'interd1se11t
tout commerce. lis ne doivent vendre que les produits de leur agriculture ou de
leur industrie ; tout trafic leur est interdit. lis parlent une langue mi-tartare et
mi-hébrai"que. Depuis quatre siécles, selon leurs statisticiens, pas un Kara1te
n'a subi en Pologne la moindre condamnation. Les Karai"tes ne pretent pas sermenten justice: ils se bornent a donner au juge une poignée de main,en signe
d'affirmation. Leurs croyances leur interdisent de verser le sang; aussi furent-ils
pendant longtemps exemptés du service militaire. A l'heure actuelle, on les
incorpore dans le service des ambulances.

AUTRICHE-HONGRIE
L'enseignement de l'histoire des religions en Hongrie. - Le mouvementqui porte les universités et les gouvernements a donner une place officielle
dans les cadres de l'enseignement supérieur a l'histoire des religions, s'est aussi

CHRONIQUE

i21

fait sentir en Hongrie. A l' Académie théologique de Presbourg et dans les deux
Instituts théologiques d'Éperies et d'OEdenbourg, l'histoire des religions non
seulement fait l'objet d'un enseignement spécial, mais elle figure méme parmi
les matieres obligatoires imposées aux futurs ministres des églises évangéliques
en Hongrie. M. Stephan Schneller, professeur a. l'Académie de Presbourg, !'un
de ceµx qui ont le plus vaillamment combatlu pour le triomphe de celte bonne
cause, vient de publier en tirage a part un article qui a paru daos le Bulletin
annuel de l'Académie, dans Jeque! il réfute les objections dirigées contre le
nouvel enseignement et justifie l'existence d'un cours d'histoire des religions
dans les institutions pour l'enseignement supérieur de la théologie (Az általános VaUástorténetjogosultsdga a theologiai intézeten. Pozsony, Wigand F. K.
Nyomdája, i886). L'auteur commence par établir que l'histoire des religions,
en faisant connaitre !'origine et les développements des religions, peut seule
faire comprendre la religion dans son essence, comme facteur généi;al et vérita, bloment central du développement de !'esprit humain. Se pla&lt;,ant a un point de
vue philosophique tres élevé, il prouve que te·s études des jeunes théologiens
doivent porler sur toutes les manifestations de !'esprit religieux dans le monde,
sur ce qu'il appelle l'action universelle de !'esprit divin sur !'esprit humain. La
seconde partie de la brochure a pour but de réfuter les objections dogmatiques
de ceux qui, partant de la vérité absolue du christianisme, jugent inutile d'étudier les autres religions. M. Schneller n'a pas de peine a montrer combien cette
opinion, méme si l'on en accepte les prémisses, témoigne d'étroitesse d'esprit
et combien elle différe de la pensée de l'apótre Paul, de l'auteur des écrits
johanniques, des plus illustres Peres de l'Église qui considerent non seulement
le judai"sme, mais aussi les religions pai"ennes comme une préparation au christianisme. ll insiste avec raison sur ce fait que la valeur d u christianisme ne
peut étre appréciée que par comparaison avec d'autres religions.
Nous ne pouvons pas nous arréter aux détails de cette apologie pro domo sua,
a cause de leur caractere individue! et local. Mais nous faisons les meilleurs
vceux pour le développement et le succes de l'enseignement de l'histoire des
religions en Hongrie et nous nous félicitons qu'il y soit défendu par un bomme
d'un esprit aussi large et aussi élevé que M. le D• Schneller.
Un nouveaujournal oriental. - Les directeurs del'« Institut oriental
de l'Université de Vienne » ont décidé d'entreprendre a. dater du mois de janvier i887 la publication d'un Journal Oriental de Vienne. Le but de ce nouveau
journal, publié, avec le concours du ministere des cultes et de l'instruction•
par M. Holder (Rothenthurmstrasse, 1.5, a Vienne), est de créer en Autriche
un organe consacré exclusivement aux études orientales. II contiendra des articles originaux sur la philologie et l'histoire orientales, des recensions d'ouvrages
orientaux et des notices. La partie critique du journal formera la suite de la

Litterarisch-kritische Beilage zur· resterreichischen Zeitschrift für den Orient.
Les articles pourront étre rédigés en allemand, en franc;ais, en anglais ou_en

�1.22

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

italien. Les fascicules paraitront en janvier, avril, juillet et octobre. Le prix
d'abonnement est de 6 florins (12 fr. 50). On souscrit a Paris chez M. Ern~st
Leroux (28, rue Bonaparte). Parmi les articles annoncés, nous remarquons
ceux de M. W. Cartellieri. « Subandhu and Bana, the Mahabh.\rata and the
Puranas as known to Subandhu », et de M. Winternitz, « Les Sraddhas et le
culte des morts chez la race indogermanique. l&gt;

HOLLANDE

Publications. - i O Ristorisch-critisch onderzoek naar het ontstáan en de ver•
zameling van de boeken des Ouden Verbonds, I, 2 (p. 33! a 554, Leide-Engels).
M. Kuenen vient de publier, en seconde édition, la deuxieme partie du premier
volume de sas recherches historiques et critiques sur !'origine des livres qui
forment le recueil de l'Ancien Testament, La. premiere partie consacrée a
l'Hexaleuque a été analysée ici meme par notre collaborateur, M. A. Carriere
(t. XIII, p. 2062i4). La seconde partie, que nous annonc;ons actuellement, a pour
objet les livres historiques de l'Ancien Testament depuis les Juges jusqu'au
livre d'Esther. Elle a été remaniée avec autant de soin et d'une fac;on aussi
complete que la précédente. A peine y a-t-il huit a dix pages de la premiere édition qui aient été conservées sans aucune modification. La disposition des
matieres n'est pas non plus restée la meme. 11 n'est pas étonnant que les innombrables travaux qui sont éclos pendant les vingt dernieres années aient changé
sur certains points les conclusions primitives de l'auteur. C'est particulierement
dans J'apprécialion des livres des Rois et des Chronigues que M. Kuenen a
modifié sa maniere de voir. Mais !'esprit et la méthode de l'ouvrage sont restés
les mémes. On peut considérer cette seconde édition comme l'expression la plus
autorisée des résultats de la critique biblique indépendante de la tradition ecclésiastique.
_2• G.-A. Wilken. Ueber das Haaropfer -und ein'ige andere Trauergebriiuche
bei den Volke-rn Indonesiens (Amsterdam, J. H. de Bussy, i886). Nous avons
rec;u-le tirage a part de ce mémoire qui a paru dans la Revue coloniale internationale. L'auteur se rattache a une étude du Dr Frazer publiée dans le Journal
of thP, anthropological '.lnstit~te of Great Britain and Ireland (XV, p. 64-101)
sur [les pratiques funéraires considérées comme témoignages des conceptions
spiritistes primitives. Il nous montre comment les peuples de la Malaisie
présentent toutes sorles de pratiques et de coutumes qui ne peuvent avoir
d'autre raison 'd'étre que la peur a l'égard des esprits et des morts ou le désir
de se les rendre favorables; tantot ils fuient l'endroit ou !'un des leurs a
succombé ; tantót ils cherchent a. l'empécher de rentrer dans sa dem,ure; tantot
les survivants s'efforcent de se rendre méconnaissables. M. Wilken étudie aussi
la q uestion, le plus souvent négligée, de la durée des pratiques funéraires et des
conditions dans lesquelles elles sont arrétées. Enfin il s'occupe des idées répandues chez ces mémes peuples au sujet des secondes noces. Les notes nom-

CHRONlQUE

123

breuses et :nourries ajoutées par l'auteur au has de chaque page renferment
une foule de renseignements curieux qui complétent et illuslrent de la fa~on la
plus intéressante les informations déja tres abondantes du texte. On pourrait
peut-étre reprocher a M. Wilken de plaider sa these avec trop de conviction et
de donner a certaines pratiques une signification qui n'en ressort pas avec évidence. G'est la matiere a discussion; mais ce qui est indiscutable, c'est la
connaissance approfondie des peuples malais dont l'auteur fait preuve a chaque
page,
3· L'Apocalypse. Dans notre précédente livraison, nous avons signalé (p. 376)
la these tres originale d'un tout jeune théologien allemand, M. Vischer, qui
considere l'Apocalypse du Nouveau Testament comme le remaniement chrétien
d'un écrit originairement juif. L'accueil qu'elle a rencontré chez quelques-uns
des historiens les plus versés dans la littérature chrétienne primitive a été
particuliérement favorable. Mais aucune appréciation bienveillante ne vaut a nos
yeux la confirmation qu'elle rei:oit du travail d'un exégéte hollandais qui, sans
connaitre du tout l'ceuvre de son 1collegue allemand, a publié dans une revue
de son pays, les Utrechter Theologische Studien (i886, p. 45i a 470), une
étude sur l'Apocalypse, 011 il présente une hypothese toute semblable. Dans un
article intitulé Compilatie en Omweki-ogshypothesen toegepast op de Apokalypse
van Johannes, M. 0.-J. Weyiandt passe en revue les hypotheses anciennes et
modernes sur l'existence d'interpolations daos l'Apocalypse attrihuée a l'apotre
Jean et aboutit a cette conclusion que l'Apocalypse a été composée p!l,r un chrétien qui a combiné deux apocalypses juives antérieures en y ajoutant quelques
éléments de son propre cru. La distinction de ces deux appcalypses juives est
sujette a caution; mais la n'est pas la question. Ce qu'il y a de curieux. c'est
qu'a de tres minimes différences pres, M. W eylandt détache les mémes passages
que M. Vischer comme l'ceuvre de l'auteur chrétien. Les deux interpretes ont
fait leur analyse d'une fac;on enlierement indépendante !'un de l'autre; ils
obtiennent des résultats a peu pres identiques. Une pareil Je coí'ncidence ne
laisse pas que d'etre frappante.

�DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SA.VANTES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. -

Séance du

29 décembre 1886. M. Bergaigne expose la suite de ses recherches sur l'histoire
de la Rig-Véda-SamhiUl.. Dans un premier mémoire, il avait étudié les principes
numériques du classement·desbymnes et signalé comme suspects les morceaux
qui violent ces principes. 11 a cherché depuis, par d'autres calculs, a distinguer
daos le recueil plusieurs couches d'inlerpolations. La Sambitá, composée déja
sans doute par des additions successives, de dix livres nommés mandalas, a élé
plus tard divisée pour les besoins de l'étude, et sans aucun égard pour le classemenl primitif, en 64 adhy&lt;iyas (lei;ons), groupés par 8 en ashtakas (huitiemes),
et qui n'ont d'autre raison d'étre qu'une égalité aussi exacte que possible.
M. Bergaigne établit que le príncipe de cetle égalité n'est pas, comme on l'avait
cru, le nombre des vargas, mais celui des pra91tas, comptés d'apres les indications du Pra.tii;!lkya. Selon ce calcul, 50 adhydyas sur 64 sont aussi rigoureusement exacts qu'on pouvait les faire en respectant l'inlégrité des hymnes.
Aucun, dit M. Bergaigne, n'est au-dessous de la moyenne, mais f4 la dépassent notablement, plusieurs d'un chiffre considérable. Tous ceux-li\. renferment
précisément des hymnes déja suspects, dont quelques-uns, au moins, ont dO.
étre interpolés postérieurement a la division. D'autre part, les mandalas eux·
m~mes ont été divisés en pa.rties égales appelées anuv&lt;ikas, etc. (Compte rendu
reproduit de la Revue critique.)
Séance du 7 janvier 1887. M. Bréal est nommé président pour l'année 1887.
M. le marquis d'Hervey de Saint- Denys est élu vice-président. - Séance du
14 janvier. M. G. Perrot signale les fouilles exécutées dans une nécropole
voisine de Sfax, en Tunisie, par le docteur Vercoutre, médecin en chef de l'hOpital. On y trouve des sépullures ou les corps sont enfermés dans deux jarres
coniques mises bout i\. bout, semblables a celles qui ont été découvertes a

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

125

Biskra. D'autre part, M. Víctor Waille, professeur i\. l'École supérieure d'Alger,
a repris les travaux de déblaiement pres de Cherchell, a un endroit ou s'élevaient probablement des lhermes. 11 y a trouvé diverses statues de divinités.
Séance du 21 janvier. M. Reuzey dépose le mémoire de MM. Ed. Pottier et
Salomon Reinach sur « La Nécropole de Myrina ». Ce travail, qui fait honneur
i\. l'école d'Athenes, renferme d'ingénieux aperi;us sur l'hisloire de l'art grec, sur
certains riles religieux et funéraires et témoigne d' une grande érudilion. Séance du 28 janvier. Élection de M. Viollet, bibliothécaire de la Faculté de
Droit en qualité de membre ordinaire. - La séance est levée en signe de deuil
apres communication de la mort de M. Germain, membre libre, doyen de la
Faculté des Lettres de Montpellier, connu par ses recherches dans les archives
des évechés de Maguelonne et de Montpellier et par plusieurs ouvrages historiques, parmi lesquels nous citerons l'Histoii-e de l'Église de Nimes. Les écrits de
M. Germain ont été plusieurs fois couronnés par l'Académie.
Séance du 4 février. M. d'Hen•ey de Saint-Denys fail une communication relativa a cerlains objets trouvés dans l'intérieur d'une idole a Hué: un Jambeau
d'étoffe de colon, un écheveau de fil de soie, un miroir, un imprimé bouddhique
chinois de l'an 1830. Ces objets sont des symboles représentant les éléments du
corps de la divinité. L'usage de placer de pareils symboles dans les statues
bouddhiques de la Chine parait remonter au vu• siecle de notre ere. Les disciples de Confucius n'admirent jamais celte pratique. lls n'ont jamais représenté
le souverain maitre sous une forme quelconque. A ce propos, M. d'Hervey
de Saint-Denys réfute l'opinion émise par M. Renan, lorsqu'il affirmait qu'il n'y
avait pas, en chinois, de mot pour désigner Dieu. 11 est vrai qu'il n'y a point
de mot monosyllabique ayant le sens du Theos grec ou du Deus latin; mais
íl y a un mot dissyllabique, sans pluriel, qui implique la réalilé d'une foi monothéiste.
II. Journal asiatique. - Novembre-décembre 1886: Senart. Eludes sur
les inscriptions de Piyadasi. - Ru!ien Duval. Syrische Grabinschriften aus
Semirjetschie, herausgeg. von D. Chwolson.
Janvier 1887 : De Harlez.
Tcbou-tze-tsieh-yao-tchuen, résumé des príncipes de Tchou-hi. (Extraits.) - ·
Clermont-Ganneau. La stele de Mesa, examen critique du texte.
III, Revue historique. - Janvier-février: Vic. G. d'Avenel. Le clergé
franc;¡ais et la liberté de conscience sous Louis XIII (suite et fin).
IV. Revue critique d'histoire et de littérature. - /O janvier:
L. Feer. La vie du Buddha par M. W. Rockhill.
V. Revue archéologique. - Novembre-décembre 1886: H. Bazin. L'Artémis marseillaise du musée d'Avignon. - Bapst: Le tombeau de saint Denis.

=

VI. Revue des Questions historiques. -

Janvier : Paul Allard.

L'Empire et l'Église pendant le regne de Gallien. - Paul Fournier. Le liber
pontificalis et la nouvelle édition de M. l'abbé Duchesne. - G. Kurth. Une
nouvelle histoire des papes, - (Du méme). Deux travaux aliemands sur Hinc-

�126

DiliPOLllLLEMENT DES PffiRIODlQUES

ma1•• - A. de Barlhélcmy. Les charles de l'abbaye de Cluny. - Martinov
(le R. P.). A propos de la légende ilalique.
VII. Mélusine. - 5 janvier: H. Gaidoz. Quelques recueils de conles. Les yeux arrachés (voir le numéro suivanl).
5 févr-ier: Israel Lévi. La fleche
de Nemrod (suite). - La Grande Ourse (suite). - J. Tuchmann. La fascinalion

121

ET DES TnAVALlX Dl!:S SOCIÉTÉS SAVANTES

XVU. Revue orientale et africaine. - 1886, n• 2: A Castaing. Trilons et Tritonis.

VIII. RevuE, des traditions populaires. •- 25 décembre -1886: Paul
Sébillot. Les superstitions iconographiques. (Voir le numéro suiv.)- Z. Wissendortf. Notes sur la mytbologie des anciens Lellons, Deux légendes lellonnes.
IX. Revue des Études juives. - Octobre-décembre 1886 : J. Halévy.
Recherches bibliques. Le chapilre X de la Genése (fin¡. - S. Reinach. Notes sur
la synagogue d'Hammam-el-Enf. - Ad. Neubaue1·. Le Midrasch Tanbuma.
x. Controverse et Contemporain. - 15 janvier : L'abbé Fillion.
L'authenticité du quatricme évangile. - Paul Allard. La persécution d'Auré-

XVIII. Mémoires de la Société d'ethnographis. - -1886 : L. de
Rosny. Les Antilles. Étude elbnograpbique, archéologique et religieuse.
XIX. Bulletin de la Société philomathique vosgienne.
I f 0 année: F. Voulot. Sur deux antiques inédils retrouvés a Grand (Vosges). P. de Bou1'eulle. L'Alsace de la Réforme.
XX. Bulletin de la Société académique de Brest. - T. XI (i885i886) : L. Leballe. Une féte musulmane a Gabes.
XXI. Revue de Gascogne. - Juin 1886 : A. de Lantenay. Labadie et le
Carmel de la Graville (voir les numéros suivants). - Juillet: L'abbé J. Dudon.
Du lieu de naissance de saint Philibert (voir aoO.t-seplembre).
Octobre:
A. Plieux. Le Carmel de Lecloure.
Novembre: A. de Lavel'gne. Les chemins
de Saint-Jacques en Gasr.ogne. - L'abbé Ducruc. Les curés de ' Grabiey au

lien.

xvnº siecle (Voir les numéros suivants.)

=

(suite).

XI. La Révolution fran9aise. - U décembl'e 1886: J.-F. Tht!nard.
Élection du curé de Fourqueux. - (Du méme). Un sermon civique et constitutionnel en 1700. - V. Jeanvrot. Pierre Suzon, éveque constitutionnel de Tours.
(Voir le numéro suivant.)
XII. Revue égyptologique. - IV, 3 et 4: E, de Rougé. Mémoire sur
quelques inscriptions trouvées dans les sépultures des Apis. - P. Pierret.
Religion el mythologie des anciens Égypliens d'aprés les monuments.

XIII. Mémoires de la Mission archéologique fran9aise au Caire.
- Nº 3: U. Bouriant. Rapport au Ministre de l'Instruction publique sur une
mission daos la Haute-Égypte {i884-i885). - P. Ravaisse. Essai sur l'histoire
el sur la topographie du Caire d'apres Makrizi (pala.is des kbalifes fatimites).
XIV. Recueil d'archéologie orientale (de M. Clermont-Ganneau). L'inscription phénicienne de Ma'soub. - Une inscription pbénicienne de Tyr. Une nouvelle dédicace a Baal Marcod. - Un nouveau titulus funéraire de
Joppé. - Le temple de Baal Marcod a Deir El Kal'a. - Anliquités et inscriptions inédites de Palmyre. - Mané Thécel Phares el le festin de Ballhasar. Segor, Gomorrhe el Sodome.
.
xv. Mémoires dela Société des Études japona1ses. - 1886, n•3:
A. ll'Irgens-Be'l'gh. Le bouddbisme siamois. N• 4: Joseph d'Autreme1·. La vengeance légale au Japon. - Uon de Rosny. Cban-ha'i-king, traduit du chi11ois
avec un commentaire perpétuel. - James Legge. La préface des \'oyages du
péle1 in bouddhiste Hiouen-tbsang.
•
X.V'l. Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 3:
A. Pousse. Sur les notations numériques dans les manuscrits biératiques du
Yucatan.
N• 4: A. Gastaing. Études sur la religion des anciens Péruviens.
Les ministres du culte. Les Sacrements. - Pret. La danse religieuse de l'urine

=

=

chez les Indiens Zunis.

=

=

XXII. Revue de l'Agenais. - XIII, I et 2 : Ph. Lauzun. Les couvenls
de la ville d'Agen avant i789. Le couvent de Saint-Antoine.

XXIII. Bulletin de la Société archéologiqua de Tarn-etGaronne. XIV, 3: L'abbé A.Lury. - L'Ave Maria.

XXIV. Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de
Geneve. - 2° sé1•ie, t. II (i886) : Th. Dufour. Un opuscule inédit de Farel.
Le résumé des Acles de la Dispute de Rive (1535). - Eug. Ritter. Cbroniques
de Genéve écrites au temps du roi Henri IV. -A. Rilliet. Le billet d'adieu d'un
éveque de Geneve (1483).
XXV. Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique. 4• sél'ie, I, 4 : Van Bastelae1·. Les trois zeupires, pierres levé es ou menhirs, a
Gozée, pres de Thuin.

XXVI. Muaéon. -Janvier: A. Gueluy. Mreurs des musulmans de l'Asie
centrale. - A. Meherjibhai. L'état religieux de la communauté parsie. - De
la méthode daos l'enseignement de l'histoire des religions. - C. de Harlez. Le
livre des conseils d'Aterpat Mansarspendan. - F. Robiou. La religion égyptienne. Le Phénix.
XXVII. Academy. -25 décembre: Maa: Müller. An ethnological survey
·¡n India. (Lettre a M. H.-H. Risley pour recommander aux etbnographes de
ne pas appliquer sans examen les termes et les classifications de la philologie
comparée a la sociélé bindoue, les divisions des langues ne correspondant
pas nécessairement aux divisions de races.) - Egypl Exploration fund.
(Compte rendu de la quatriéme séance générale annuelle du 8 décembre :
résultat des fouilles a Naukratis, Gemayemi, Nebesheh et Defonneh; annonce
d'une nouvelle expédition de MM. Naville et Griffith pour reconstituer le
chemin de l'Exode.)
I •• janviel' .f 887: V. Taylot Smith. Tiele's bistorv of
Babylonia and Assyria. - J. Edkins. Eastern spread of chaldrean thought (aux

=

�128
Indes r,t en Chine).
at Gizeh.

DÉPOUILLElllENT DES PÉRIODIQUES

= 8 janvier : W. Jf. Flinders

Petrie. Recent excavationa

XXVIII. Athenieum. - 25 d~cembre: J. Hirst. Notes from Athens (sur
les fouilles d'Eleusis).

XXIX. London Quarterley Review. -

Janvier : Jewish Iife in

the time of Christ. - The religion of Burmah.

XXX. Church Quarterley Review. - Janvier: Egyptian chrislianity. - A Scottish bishop of the eighteenth century. - Early Church history. - The spiritual significance of the Apocalypse.
XXXI. Scottish Review. - Janvier : D. Bikelas. Byzantinism and
hellenism. - St. Magnus of the 0rkneys.
XXXII. Expositor. - Janvier: Prof. Sanday. The origin of the christian ministry. Recent theories. - W. H. Simcox. Canon Wescott. - Prof.
A. B. Davidson. The prophetess Deborah. - A. !!aclaren. Tychicus and 0nesimus, the letter bearers.
XXXIII. Antiquary. - Janviel': Munrot, Sorne traces of paganism in
gaelic words.
XXXIV. Scottish geographical Magazine. - Janvier: Ch. Warren.
Palestine, theland and the people asthey_are.-:- J. W. M, Crindle. Fa-Hien's
travels in India.
XXXV. China Review. - XV, 4 : Chalmers. The Sacred Books of
the East. - Eiclzler. The life of Tsze-Ch'an. - Parker. Chinese and Tartars,
Tibetans, etc. - Taylor. Heroes and villains in cbinese fiction. - Lockhart.
To the folklore of China.
XXXVI. Babylonian and oriental Record. - 1886 : Rob Brown
(junior). Babylonian astronomy in the wesl: the Aries of Aratus. - C: de
Harlez. The four-eyed dogs of the Avesta. - T. 6. Pinches. The babylomans
ás a maritime people. - Terrien de Lacouperie. The Sinim of Isaiah, not the

XL. Hermas. - XXII, ,/ : Wissowa. Die Ueberlieferung ueber die romischen Penaten. - Stengel. Zu den griechischen Sacralallerthümern.
XLI. Historisches Jahrbuch. - VIII, .f : Maye1·. Bischof Friedrich
Nausea von Wien auf dem Concil von Trient.
XLII. Rheinisches Museum für Philologie. -- XLI[, I : Kerameus. Neue briefe von Julianus Apostata.-Nissen. Ueber Tempelorientierung.
XLIII. Gottingische gelehrte Anzeigen. - .f887, N• .f: Holtzmann. Farrar, History of interprelation. - Kolde. Keller, Die Waldenser und
die deutsche Bibeluebersetzungen. - Krueger. Vischer, Die 0lfenbarung Johannis. - Horst. Jülicher, Die Gleichnisreden Jesu. - De Lagarde. Gwynn.
0n a syriac Ms. belonging to the collection of the archbishop Usher.
XLIV. Baltische Monatsschrift. - XX.XIII, 8 et 9 : Marholm. Das
Chrislenlhurn in der skandinaviscben Dichtung.
XLV. Monatsschr¡ft für Geschichte und Wissenscháft des Judentums. - 4886. N•• U et 42: Der historische Hintergrund und die Abfassungszeil des Buches Esther und der Usprung des Puritnfestes (fin). - Graetz.
Zur Bibelexegese (fin). - Theodor. Die Midraschim zuro Penlateuch und
der dreija.hrige palreslinensische Cyclus. (Voir i887, n• i.)
XLVI. Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft. - XL, 3: Heidenheim. Die neue Ausgabe der Vers. Sam. zur Genesis. - Stenzle1·. Das Schwertklingengelübde der Indier. - Bothlingk. Nachtraege zu Vasis~ba. - Kuhnert. Midas in Sage und Kunst. - Guidi. Die Kirchengeschichte des Catholicos Sabprisoc.
XLVII. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. N• .f2: Buchner. Religion, Künsle und Fertigkeiten bei den Kámerunera.
XLVIII. Zeitschrift für Assyriologie. - 1, 4: Sayce. The Hillite
Boss of Tarkondemos. - Noeldeke. Mene lekel upharsin.
XLIX. Ausland. - .f886, N• 50: v. Seidlitz. Die alte Kosrnogonie der
Grossrussen.
N• tu: lfailandt. Mylhische Elemenlen in Rumanien. - Der
Schlangenlanz der Mokis in Arizona. (Voir n• 52.)
1887. N• 2: v. Thümen.
Der Mondaberglauhe unter der Landbevolkerung de.s oeslerreichischen Küslenlandes.
L. Deutsche geographische Bliitter. - IX, ,f: Post. Zaubereiprocesse
· und Gottesurleile in Afrika.
LI. Sitzungsberichte der kgl. preuss. Akademie der Wissenschaften. - N• 5.f : Hirschfeld. Die kaiserlichen Grabstiitten in Rom. Pel'nice. Zum rremischen Sacralrechte (2° art.).
LII. Theologische Quartalschrift. - .f886, N• ,f: Schmid, Zacharias
Chrysopolitanus und sein Commentar zur Evangelienharmonie. - Schanz.
Die Wirksamkeil der Sacramentalien. - Martens, Die drei unechten Kapitel
der Vita Hadrians I. - Fwchner. Deber die Hypothese Steinthals dass
Simson ein Sonnenheros sei.

=

Chinese.

XXXVII. Indian Antiquary. - Décembre: Fleet. A collection of Canarese ballads. - Beal. The age and wrilings of Nagarjuna bodisatlva. Fleet. Sanskrit and Old-Canarese inscriptions. - Wadia. F~lklore in western
india. (Voir \e numéro suivant.) - Natesa Sastri. Folklore in soutbern India.
(Voir le numéro suivant.)
Janvier. Rev. Thomas Foulques. The Dakhan•
in the times of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions

=

towards the study of asialic symbolism.

XXXVIII. Journal of the American Oriental Society. - XI, 2:
Hopkins. 0n the professed quotalions from Manu found in the Mahabharata. Hall. The arabic bible of D• Eli Smith and Cornelius V. A. van Dyck. - Bloomfield. On the position of the Vaitana-Sutra in the lileratureof lhe Atbar~a ~et.la.
XXXIX. Historische Zeitschrift. - 1887, N• 2: Gor!'es. Die h1storische Kritik und die Legende,

129

ET DES TUAVAUX DI•:S SOCJ.f:l'ÉS SAVANTES

=

9

�1.30

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

LIII. Katholik. - Novembre: Apostolicit1Bt des Jakobusbriefes nach lnhalt und Forra. - Die geistliche Stadt Gottes von der ehrwürdigen Maria von
Agreda.
Décembre: Gab es im rcemischen Officium Schriftlesungen vor der
Zeit Gregors des Groszen? - Pastor's Geschichle der Piibste.
LIV. Zeitschrifi für Kirchenrecht. - XXI, 4 et XXII, I: W. J1ai-lens. Die Besetzung des prebstlichen Stuhls unler den Kaisern Heinrich III
und Heinrich IV. - Meurer. Die rechtliche Natur des Tridentiner Matrimonialdecrets. - Weiland, Die constantinische Schenkung.
L v. Jahrbücher für protestantische Theologie. - Xlll, 1: Voigt.
Melanchton's und Bugenhagen's Stelhmg zum Interim. - Feine. Zur synoptischen Frage (2• art.). - V. Soden. Der Epheserbrief. - Scküre1·. Zu
Adrianos. - Siegfi·ied. Das neue Testament im hebrreischen Gewande. Gelzer. Zur Praxis der ost-rcemischen Statsgewalt in Kirchensachen.

=

LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX, 1 :
A. Hilgenfeld. Die neueste synoptische Evangelienforschung (C. Holsteu et
C. Weizsacker). - Mensinga. Die Geschichte des Cherubs. - Gii1Tes. Ritter
St-Georg in Geschic!ite, Legende und Kunst.
LVII. Zeitschrift für kirchliche Wissenschaft. - N• 11 : Gebhardt. Der Himmel im Neuen Testament. - Behm. Bemerkungen zur Didache, IX, 2.
N• 12: Hohne. Die drei Hauptnamen des jüdischen Volkes im
Allen Testament. - Zcihn. Die Anfiinge des apostolischen Zeitalters.

=

LVIII. Evangelisches Missionsmagazi?:.. - Janvier 1887: Schultze.
Totenverehrung in China. (Voir Février.)

LIX. Bullettino dtilla Commiss:on;i archeol. communale di Roma.
Novembre: Gatti. Un nuovo frammento degli Atti de' Fratelli Arvali.
LX. Archief voor Nederlandsche kerkgesehiedenis. - II, 1 :
Acquoy. Het geestelijk lied en de Nederlanden vóór de Hervorming.

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- Munich, Stahl, 1887; in-8 de vm et 93 p.
R. A. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden, ll,
L - Brunswick, Schwetscbke, :1887; in-8 de 472 p.
E. Egli. Altchristliche Studien. Martyrien und Martyrologien mltester Zeit.
- Zurich, Schulthess, 1887 ; in-8 de m et 1i2 p.
1) En dehors des nombreux ouvrages mentionnés dans la Chronique et dans
le Dépouillement des périodiques.

�132

1

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de 80 p.
G. Frommberger. De Símone Mago, ~- De origine Pseudo-Clementinorum.
- Vratislavire, i886, in-8 de 53 p.
F. A. Lehner. Die Marienverehrung in den ersten Jahrhunderten. - Breitkopr,
Harte!; in-8 de xxv et 342 p.
S. Aur. Augustini, Hipponensis episcopi, operum sectionis III, i : Liber
qui nppellatur speculum et líber de divinis scripturis sive speculum quod fertur
S. Augustini. Rec. F. Weihrích (Corpus scrípt. eccl. lat.; v. Xll). - Vienne,
Gerold, i887 ¡ in-8 de Ln et 725 p.
J. Gerdin. S. Aurelius Augustinus sasom kristlig uppfostrare. - Upsnla,
Schultz, 1886 ¡ in-8 de 75 p.
J, Ficker. Die Darstellung der Aposte! in der altchrísllichen Kunst. - Leípzíg, Seemann, 1887 ¡ in-8 de m et 4.8 p.
F. Loos. Leontius von Byzanz und die gleichnamigen Schtiflsteller der griechíschen Kirche, l. Das Leben und die polemische Werke des Leontius von
Byzanz. (Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Lileratur
de v. Gebhardt et A. Harnnck; III, i et 2.) - Leipzig, Hinríchs, i887 ; in-8
de vm et 3i7 p.
G. T. Stokes. Ireland and the Celtic church. A history of Ireland from
St-Patrick to the English conquest in H72. - Londres, Hodder et Stoughton, 1886.
A. C. Chai:JJ de Lavarene. Monumenla pontificia Arvernire decurren tibus IXº,
x0 x1° et x11° sreculis. Correspondance diplomatique des papes concernant l'Auvergne depuis le pontifical ele Nicolas I•• jusqu'a celui d'Innocent III. - Clermont-Ferrand, Bellet, 1886; in-4. de xu et 560 p.
L. Gautier. Histoire de la poésie liturgique au moyen age. Les Tropas l. Paris, Palmé, 1886; in-8 de V111 et 280 p.
Em, Burnouf. Les cbants de l'Église latine. Restitutíon de la mesure et du
rythme selon la méthode naturelle. - París, Lecoffre, 1 vol. in-8.
Jean Jansen. L'Allemagne et lo Réforme. L'Allemagne et la fin du moyen age,
traduit de l'allemand. - Paris, Pion, Nourrít, 1 vol. in-8.
E. Sacl.'Ur. Richard, Abt von Saint-Vannes. - Breslau, 1886; in-8de iOO p.
J. A. Chabi·and. Vaudois et protestants des Alpes; recberches historiques
contenant un grand nombre de documents inédits sur les vaudois et les protestants des Alpes dauphinoises et piémontaises. - Grenoble, Drevet, 1886; in-8
de 287p.
Luther' s Briefwechsel. Ed. L. L. Enders (avril 1519-novembre 1520). Calw, Vereinsbuch, 1887; in-8 de vm et 536 p.
- Regesta Clementis Papro V ex Vaticanis archetypis- S. D.N. Leonis XIII
P, M. jussu et munificentia cura et studio monacborum ordinis S. Benerlicti
(A. IV). - Rome, Typ. Vat. i886; in-4 de 483 pages.

DlDLJOGR Al'HIE

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Corpus reformatorum V. LX. J. Calvini opera, edd. G. Baum, E. Cunitz,
E. Reuss. V. XXXII. - Brunswick. Schwetschke, i887; in-4 de 752 colonnes.
Correspondance des réformateurs dans les pays de langue franc,aise, ed.
A. L. Herminjard. T. VII (154! a 1542). - Geneve. Georg, i886¡ in-8 de
546 pages.
E. Gothein. Ignatius von Loyola. - Halle, Niemeyer, i886; in-8 de t8i pages.
W. Beckei·. Immanuel Trebellius. Ein Proselytenleben im Zeitalter der Reformation. - Breslau, Dülfer, !887¡ in-8 de 55 pages.
P. Leclerc. Fausta Socin. Biographie et critique. - Geneve, Georg, !886;
in-8 de t20 pages.
K. Rothenhiiusler. Der Untergang der katholischen Religion in Alt-Würtemberg in seinen Ursachen dargestellt. - Leutkirch, Roth. 1887; in-8 de III et
ii6 pages.
H. M. Baird. The Huguenots and Henry of Navarre. - Londres, Paul, 1886;
2 vol. in-8 de xxn-4.58 et xvu-525 pages.
J. Addington Symonds. Renaissance in Italy. The catholic reaction, Londres, Smilh, 2 vol., 1886.
Memoriale ordinis fratrum minorum a fratre Joanne de Komorowo compila.
tum edd. H. Liske et Ant. Lorgiewicz. - Leopoli, i886 ¡ in-8 de 4.20 pages.
K. Eubel. Gescbichte der oberdeutscben (Strassburger) Minoriten-Provinz. Würzbourg, Bucher, 1886; in-8 de viu et 4-08 p.
A. Vuillet. Scenes de la réformation dans le pays de Vaud (i526 a i538). Lausanne, Bridel, 1886 ¡ in-12 de 96 p.
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gentilhomme du roi de Navarre, et ses descendants. - París, Picard, i886;
1 vol. in-8.
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Longmans, i887, 2 vol. in-8, de 780 p,
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Norddeutschland (i709-i728). Cologne, Bachem, in-8 de vu et 134 p.
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�134

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par le P. Alex. Vivier. - París, Lelouzey, i887, 2 vol. in-8 .
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1886, 2 vol. in-8 de 656 p.
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(1740-1800). T. LX (!800-1846). - Paris, Vives, 1886, 2 vol. in-8 de 642 et
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uebersetzt von H. W enzel. - Leipzig, Voss.
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F OLK- LORE

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Angers, impr. et slér. A. Buaorx el Ci•, 4, rue Garnier.

�UNE CONTRIBUTION A L'ETUDE DU PAULINISME

DE LA

,

,

QUESTION DE L'ORIGINE DU PECHE
D'APRES LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

(Deuxieme article.) (t)

II
Dans tous les syslemes religieux dont l'objel principal est
la rédemption de l'homme, comme c'est le cas pour le
systeme de l'apotre Paul, la partie négative concernanl le
péché est toujours dans la plus intime correspondance avec
la partie positive concernant le mode et les moyens de salut.
La maniere dont on concoit le mal détermine nécessairement
celle dont on présente le remede ou vice versd. II ne sera
done pas inutile de rapprocher la doctrine du péché alaquelle
l'étude précédente nous a conduit, de la théorie du salut que
l'apotre abeaucoup plus nettement formulée. Sinotre exégese
a touché juste, non seulement il doit y avoir harmonie profonde entre l'une et l'autre doctrine, mais encore un jour
nouveau doit rejaillir de la premiere sur la seconde, et celle-ci
apparattre avec un relief d'originalité tout nouveau. Comme
il faut nous reslreindre, nous hornero ns les rapprochements
auxquels nous songeons, a ces trois points essentiels : la
f. Voir p. i

a :!L

10

�!38

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIOJSS

UNE CONTRIBUTIOli A L'ÉTUDE DU PAULlNISME

christologie, la théorie de la rédemplion proprement dile,
le plan divin ou la philosophie religieuse de l'histoire.
1. La christologie ou la doctrine de la personne du Christ,
n'est touchée que sur un point par la doctrine du péché. 11
est évident qu' entre l'idée du péché de l'homme et des theses
comme celles de la nature divine ou de la préexistence du
Fils de Dieu, les rapports sont tres indirects. Ce n'est qu'au
moment ou ce Fils de Dieu apparait comme etre véritablement humain dans l'hisloire, qu'il y a contact et renconlre
entre lui et le péché. La seule question qui se pose est done
celle-ci : Comment, dans la pensée de Paul, le Christ a-t-il
pu etre réellement un homme et n'étre pas atteint de la
souillure du péché? Les deux theses, en effet, sont expressément affirmées : 1º Le Christ a été un réel descendant de
David selon la chair, et il est ven u dans le monde de la meme
maniere que tout autre individu humain (Bom., 1, 3; Gal.,
1v, 4). 2º 11 n'a pas connu, c'est-a-dire il n'a pas commis le
péché et a accompli parfaitement les commandements de
Dieu; il a réalisé la justice entiere (atY.&lt;X(w¡,.ix Rom., v, 18;
II Cor., v, 21). Avecla doctrine du péchéque nous avons établie comme étant celle de Paul, rien n' est plus aisé a entend1·e.
Christ a pu venir en chair, comme individu charnel, c'est-adire constitué physiologiquement comme tout autre individu
humain, sans etre souillé par le péché, puisque la vie de la
chair, en soi, n'a rien de mauvais. Par ce coté physique, il
était dans la meme condition qu'Adam; mais il faut ajouter
qu'Adam n'était pas dans la meme condition spirituelle que
lui; car si le premier homme était ~uztY.6~, il n'était pas encore
,m:u¡,.ix'ttx6~. Au contraire, le second Adam, outre la ~u;,:-~ ~wa&lt;X et
la aáp!;, avait encore la force divine du 'it'lali¡,."· 11 n'était pas seulement spirituel, il était !'esprit méme (II Cor., 111, 17). Il suit
de la qu'entre le premier Adam qui était seulement un etre
ps:,¡chique et la loi de Dieu qui était d'essence spirituelle
(Rom., vn, 14) il y avait disproportion et disparité, en sorte
que la transgression était facile a prévoir. Au contraire, entre
le second Adam qui était spirituel par essence et la loi spiri-

luelle de Dieu, il y avait parité et h.armonie, en sorte qu'il
pouvait et devait moralement triompher la ou le premier avait
succombé. En d'autres termes, l'un avait bien« le vouloir »,
mais il n'avait pas « le pouvoir » ; l'autre a eu l'un et l'autre.
Aussi le Christ a-t-il pu venir impunément sous la loi. Sa vie
en a été l'accomplissement, c'est-a-dire un otY.&lt;Xlw¡,.&lt;X d'ou a
découlé ensuite la justification de tous les croyants, membres
de son corps, comme du péché d'Adam est sorti la vie
pécheresse de ses enfant.s. Ainsi, entre cette partie de la
christologie de Paul et sa lhéorie de la loi et de l'origine du
péché, la cohérence est intime. C'est la meme psychologie
qui rend compte de l'une et de l'autre.
11 nous semble qu'il n'en est pas ainsi dans la maniere
traditionnelle d'entendre la doctrine paulinienne. Si la chair
a été souillée, en effet, par le péché d'Adam et si elle est
pécheresse en soi, il est clair que le Christ n'a pas pu revetir
cette chair ni vivre réellement de la vie de la chair sans étre
constitué pécheur du meme cou p. 11 n'a pas pu etre un homme
comme nous ni venir dans le monde par les voies ordinaires.
11 faut faire intervenir un miracle spécial, un miracle physiologique pour le préserver de cetle contagion universelle. Ce
miracle est celui de la conception surnaturelle dans le sein
d'une vierge. Encore méme ne voit-on pas dans cette théorie
pourquoi la chair de la femme serait moins contagieuse que
celle de l'homme. Ce miracle, la théologie ecclésiastique l'a
payé tres che1·; car il a fait verser irrémédiablement la christologie traditionnelle dans le docétisme. Mais il n'e"t pas nécessaire de discuter les inextricables contradictions de ce
•
dogme. 11 suffit de constater que l'apótre Paul l'a absolument
ignoré, et la vérité est qu'a son point de vue et pour sauvegarder la sainteté du Christ, il n'en avait nul besoin.
2. Entre la théorie de la rédemption et la notion du
péché, le rapport est plus intime encore. Chose tres curieuse
et parallélisme fort remarquable : quand on lit rapidement
et superficiellement les texles de Paul relalifs a l' reuvre

\

�i40

•

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

rédempfrice du Christ, oa est arreté par une dualité de vues,
une divergence dans les raisonnements et dans les images
tout a fait semblable a celle que nous avons constatée dans
sa doctrine du péché. II faut ici faire le meme effort et le
meme travail pour ramener al'unilé ces these.s-en apparence
contraires.
Ainsi, d'une part, la rédemption est assimilée dans une
comparaison ou métaphore, aux sacrifices expiatoires lévitiques et se présente alors comme une expiation transcen-•
dante et extérieure, s'accomplissant uniquement entre Dieu
et son Fils. Ce serait le dogme officiel de l'Eglise 1 • D'autre
part, celte amvre rédemptrice nous est expliquée tout
différemment. Ce n' est plus le Fils éternel, le Dieu second
qui meurt pour apaiser le Dieu supreme, c'est l'humanité et
l'humanité seule qui meurt avec et dans le Christ. Celui-ci
ne meurt pas pour satisfaire Dieu, mais uniquement pour
anéantir le péché en faisant mourir la chair qui en est le siege,
en sorte que la rédemption n' est plus que la crise historique
que la mort du Christ opere dans l'humanité et dans laquelle
celle-ci meurt a la vie de la chair et ressuscite a la vie de
l'esprit. Dans la maniere traditionnelle de comprendre la
pensée de Paul, la résurrection du Christ n'a pas de valeur
sotériologique; elle n'est que la démonstration visible que
le sacrifice du Fils de Dieu a été accepté par le Pere. Au
contraire, dans la seconde maniere d' entendre la rédemption,
la résurrection est aussi essentielle que la mort et en représente ]a partie positive , comme la mort sur la croix en
représente la partie négative 2" On voit tres nettement la
divergence des deux conceptions. 11 s'agit de voir s'il ~'est
pas possible, comme nous l'avons fait pour les passages relatifs au péché, d'expliquer ces textes en apparence contraires,
es uns par les autres et de les ramener a l'unité en les met-

1) Rom., III, 24.
2) Rom., IV, 25; Vlll, 3 el 4; VI, 6-8.

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

14{

tant sous leur jour vérilable et dans une subordination légitime. On voit que la difficulté est la meme.
Rappelons les résultats essentiels de ·notre exégese touchant la doctrine du péché. Celle•ci est constituée par trois
éléments : 1º l'impuissance de la chair aaccomplir la volonté
de Dieu ; 2º l' empire de la loi qui rend nécessairement
l'homme psychique péchant et pécheur ; 3° la sentence de
condamnation a mort portée par la loi contre tous ceux qui
ont péché. Étudions a ce point de vue l'reuvre de la
rédemption. Pour qu'elle soit parfaite, il faut de toute nécessité qu'elle abolisse ces trois choses : la sentence de aondamnation (x1Xtá-1.p1µ1X), la faiblesse de la chair et le régime religieux de la loi. L'abolition de la premiere ne saurait suffire,
car, apres que satisfaction aurait été donnée pour les péchés
anciens, si l'homme restait a l'état psychique et sous la
domination de la loi, il surviendrait nécessairement de nouveaux péchés qui exigeraient une expiation nouvelle ; c' est
dire que la rédemption ne seraitjamais accomplie.
11 fallait done qu'il y e-ot et il y a réellement trois choses
correspondantes dans la théorie paulinienne du salut. Et,
tout d'abord, l'abrogation de la sentence de condamnation.
Christ, venu daos la chair et sous la loi, a subi la malédiction
de la loi. Celui qui n'a pas connu le péché a été fait péché,
e' est-a-dire, a été identifié et fait un avec l'homme psychique
et pécheur (II Cor., v1, 2t; Gal., m, 13; Rom., m, 24). C'est
sur cette partie négative de la rédemption et sur elle seulement que porte la comparaison avec l'expiation lévitique.
Mais cette comparaison n'est qu'uneillustration populaire de
la pensée paulinienne; elle ne l' épuise pas, tant s'en faut;
et ce serait un grossier procédé que d'aller chercher maintenant dans le Lévitique la notion antique du sacrifice
expiatoire pour en déduire a priori l'idée de Paul sur le
sacrifice meme du Christ. 11 est évident que l'image est
imparfaite, car il y a dans la mort du Christ qnelque chose
d'essentiel et qui ne se trouvait pa·s dans celle des taureaux
et des boucs immolés sur l'autel de Iahveh; ce quelqne

�'142

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

cho se, e'est le don volontaire de la victime elle-meme ; elle
n' est pas dévouée ; elle se dévoue librement et par amour
(Rom. v, 6-9). Par la, son sacrifice uevient un acte moral, au
lieu d'etre un rite magique, et ce point est si essentiel que
e' est luí seul, et non les souffrances physiques, qui fait toute
la valeur réparatrice de sa mort. ll y a eu done deux choses
dans cetle mort: la malédiction supportée et l'amour divin
manifesté. On voit ainsi combien on se trompe quand on
veut l'enfermer tout entiere dans le type ancien du sacrifice
expiatoire comme dans un type absolu et partir de celui-ci
pour condure a celui-la. L'image du sacrifice expiatoire ne
se rapporte qu'au caractere le plus général et le plus extérieur
de la mort du Christ. Il faut la traverser et chercher au dela,
dans les textes memes de Paul, ce qu'il a réellement pensé
sur ce point et comment il s'est expliqué l'abolition du
xo:'t&amp;;i.pt¡,.o: ou de la sentence de condamnation.
Est-ce par une décision arbitraire que Dieu renonce a
punir les pécheurs? L' effet de la loi est-il simplement
suspendu? Ou bien Dieu est-il satisfait par cela seul qu'un
innocent a souffert et est mort a la place de.s vrais coupables?
Nullement. Il y aurait eu dans cette maniere de voir quelque
chose qui aurait violemment froissé le sentiment tres absolu
que l'apólre avait du droit pénal. La vérité est que loin
de professer cette théorie qu'on lui prete communément, il
en a eu une toute différente, autrement rigoureuse au point
de vue du droit et autrement profonde au point de vue
moral. A ses yeux, il faut que la sentence de la loi se réalise
jusqu'au bout et pour tous les pécheurs; qu'elle fasse sortir,
comme on dit dans la langue du droit, son plein et entier
effet. Autrement la loi ne se:rait plus loi, e' est-a-dire quelque
chose d'imprescriptible et d'absolu. Remontons done aux
vrais príncipes de la théorie paulinienne.
L'apótre a nettement formulé deux axiomes juridiques
d'ou partent toutes ses pensées sur ce sujet. Le premier est
celui-ci : « L'homme qui est mort est quitte du péché; ó i'ªP
~r.:;80:•1wv c€ct;i.o:(cu'to:t ~r.o ,?¡; &amp;¡,.o:p·do::; (Rom., v1, 7), et cela se com-

1

UNE CONTRJBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

143

prend, puisque le salaire du péché, c'est la mort. Le pécheur
qui subit la mort a payé sa dette. Voila pour le péché et voici
pour la loi : « La loi n'a autorité sur l'homme que pendant
. » ; "1 v:;:1.0;
,
,
' o '
, ' "or;ov
le tem ps qu '·1
1 es t en vie
1.upt€nt
,o:i-· a·1
pw..ou eg&gt;
xp6-10•1 ~?i (Rom., v11, 1). C'est son second axiorne juridique. De
ces deux axiomes, il suit logiquement que pour etre quitte
du péché et affranchi de la loi, le pécheur doit nécessairement mourir. Le Christ n'est done pas mort a la place des
pécheurs ni surtout pour dispenser les pécheurs de mourir.
Paul n'aurait jamais admis celte doctrine. Le Christ, au
contraire, meurt pour faire mourir les pécheurs avec lui ;
pour que l'hurnanité meure en lui et1 en mourant, soit tout
ensemble libérée a l'égard du péché et affranchie du regne
de la loi. En effet, l'apótre répete a chaque ligne que le
pécheur par la foi meurt réellemenl avec le Christ : 1.~l. ú¡,.et;
&amp;8~'10:'t"WO-,¡'tt 't(:J •1Óµ4&gt; aici 'tOÜ O'W(J,O:'to; 'tOÜ XPtv't"OÜ. ( Rom.' VII' 4 ; Gal.,
11, 20; Rom. v1, 1-8, etc). ll n'y a pas d'idée qui revienne plus
souvent dans toutes ses épttres; il n'en est pas de plus essentielle daos son systeme. La mort du Christ n'opere done pas
la rédemption, parce qu'elle offrirait a Dieu ou a sa loi une
satisfaction extérieure et arbitraire a la place de celle que les
pécheurs lui dev¡:lient. Il ne saurait etre question d'un échange
en vertu d'un calcul d'équivalence entre la peine subie sur la
croix et celle qui était légalement a subir. Non, la mort du
Christ fait la rédemption parce qu'elle fournit aux pécheurs,
croyants et repentants, le moyen de mourir personnellement
et de se libérer ainsi par leur mort al' égard du péché comme
a l'égard de la loi. On parle done mal quand on dit, pour
traduire la pensée de Paul, que le 1.0:'tcf-t.ptµo: ou sentence de
condamnation a été gracieusement levé ; il vaudrait mieux
dire qu 'il a eu son accomplissement effectif pour ceux qui
ont cru au Christ crucifié e.t, parcet accomplissementméme,
a disparu. Le condamné n'a pas été proprement dispensé de
la mort, ce qui, aux yeux de Paul, était en droit et moralemenl impossible ; il a subi sa peine et e' est pour cela que
logiquement il en est libéré. En d'autres termes, la grAce

�144

REVUE DE L'HlSTOJRE DES RELlGTONS

de Dieu ne porte pas sur la remise de la peine, mais uniquement sur le don du Christ, c'est-a-dire sur le moyen offert
au pécheur de mourir et de ressusciter ensuite « en nouveauté
de vie )&gt;. Cela est autrement logique et profond que le dogme
traditionnel. Pas la moindre entorse n' est donnée dans la
théorie de Paul a la loi de justice, puisqu'elle repose tout
entiere sur l'application rigoureuse et stricte du droit pénal
tel qu'il existait de son temps dans les écoles pharisiennes.
Nous ne sommes ·pas au bout de la pensée de Paul. Pour
sauver l'homme, il ne s'agit pas seulement d'abolir la
sentence de condamnation ; il íaut encore le faire sortir de
la vie inférieure de la chair et du régime de la loi. Aussi le
croyant meurt-il a la fois comme un coupable qui subit sa
peine et comme un etre charnel qui doit se dépouiller
de la chair, et, par cette crise, s'élever a une forme de
vie supérieure. Aussi Paul déclare-t-il que la chair, c'esta-dire la vie naturelle primitive, est détruite sur la croix
du Christ; elle est crucifiée avec la chair du Christ luimeme (Gal., n, 17-21; Rom., vm, 3 et 4; v1, 1-7). C'est d'une
nécessité non moins grande que la loi exigeant la salisfaction qui lui est due. La chair, en effet, et entendez toujours par la les instincts de la vie anímale, ne peut pas
accomplir la loi de Die u ; par l' effet du commandement de
la loi, il se forme, grilce a la chair, un aw¡.,.!X 'til~ a¡i.ap-.ía~, c'esta-dire un organisme dont le péché est la loi intérieure, et la
dissolution et la mort, la fin inévitable. 11 faut détruire cet
organisme asservi au péché. Ce qui va done s'opérer dans
. la rédemption paulinienne, ce n'est pas seulementl'expiation
des fautes commises ou la restauration d'un élat perdu; c'est
une crise organique et vitale, une transformation dans la
substance de l'homme, et par cette transubstantiation interne,
le passage de la vie psychique a la vie spirituelle, du regne
de la acfp; au regne du 1mü¡La. Le 'it'/Eü¡.,.a, en effet, prendra
désormais la place de la chair dans la constitution de l'individu. Comme tout, dans l'homme ancien, était charnel, jusqu'a l'entendement et a la volonté, tout, dans l'homme nou-

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULT:S-TSME

veau, deviendra spirituel, jusqu'a l'organisme lui-meme qui,
au jour de la résurrection, se transformera, par une nouvelle et supreme crise, en un corps spirituel (awfL!X r.'IE:Jfl.!X't!.xó-,,
I Cor., xv, 44).
On est bien loin de l'idée de Paul, tant que l'on réduit
l' effusion de l' esprit divina quelques inspirations ou affections
nouvelles suggérées a l'ilme naturelle de l'homme. La vérité
est que !'esprit arrive a former la pleine et entiere substance
de son etre, apres la destruction de sa nature primitive; c' est,
pour nous servir des termes memes de l'apótre, « une nouvelle création » {II Cor., v, 17). L'histoire de la chenille rampante, devenant papillon aérien, ne serait encore qu'une
image imparfaite de cette métamorphose; car la chenille
réellement ne meurt pas, et le papillon, avec ses ailes, reste
toujours soumis a la loi de la pesanteur. Quelque étrange que
cela puisse parattre et précisément parce que cela est psychologiquement fort étrange, il faut le redire : dans la pensée
de Paul, l'homme naturel et primitif meurt positivement ;
l'homme spirituel qui sort de cette mort, est moralement et
substantiellement nouveau, si bien que le point difficile dans
cette théorie est de savoir ou se trouve la cause persistante
de l'identité personnelle qui relie, pour l'individu, l'état
d'avant la crise et l'état d'apres la crise.
Cette cause ne saurait se trouver que daos la foi du pécheur
repentant; car la foi, qui est le germe de l'homme nouveau,
peut etre considérée comme l'appel désespéré et le supreme
effort de l'homme ancien expirant. (Rom., vn, 24, 'ta°Aafotwpo,;
é-yw &lt;X'l8pw1to,;. 't[~ ¡.,.e púc-a'tat h 'tOÜ aw¡.,.a,o,; 'tOÜ 8a'lcf'tóU 'tOlJ'tOU).
La crise dont nous parlons, qui s'accomplit subjectivement

par la foi dans le croyant, s'est d'abord accomplie objectivement dans le Christ lui-meme. Sa morl et sa résurrection
acquierent ainsi une valeur représentative universelle et elles
achevent la rédemption de l'homme en luí donnant, ave¡de
moyen de payer la peine ancienne, celui de sortir de l' état
psychique pour arri ver a l' état spirituel. Ainsi se trouvent
conciliés les deux points de vue que nous constations en com-

�'

t¡

146

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencant: celui de l'expiation réparatrice et celui du progres
régénérateur. Le péché n'est pas seulement expié; il est
organiquement vaincu. L'homme meurt, mais, par cette mort
meme qui est le salaire de son péché, il échappe également
a la chair et a la loi. Le meiÍ:ie acte qui l'acquitte envers Dieu
le délivre en meme temps de la chair et l'éleve a une vie
supérieure. Mais il faut bien le remarquer, cette conciliation simple et logique des deux éléments de la rédemption
paulinienne si souvent mis en contradiction réciproque, n'est
possible qu'au point de vue de la doctrine du péché qui nous
a servi de guide. Remplacez cette doctrine par une autre;
admettez, comme l'orthodoxie officielle, l'état de perfection
du premier homme et la notion d'une chute arbitruire, comme
on le fait communément, immédiatement l'incohérence reparatt dans la théorie paulinienne de la rédemption ; les élémen ts qui la constituent s'opposent les uns aux autres, tout
se brouille et se confond, et l'on accuse ce grand penseur de
tous les illogismes que l' on commet soi-meme en l'interpré~
tant. II n'est plus besoin d'insister. Chacun doit sentir a cette
heure que cette doctrine de la rédemption correspond exactement dans toutes ses parties a la doctrine du péché, telle
que nous l'avons dégagée. L'une appelle l'autre invinciblement et elles se confirment tour a tour de la plus éclatante
maniere. Toutes deux réunies forment enfin la philosophie
religieuse de l'histoire esquissée par l'apótre. C'est le dernier
point qu'il nous faut toucher.
3. La pensée de Paul ne s' arrete pas dans les antitheses de
chair et d'esprit, de loi et de grélce, de transgression et de
justification ou nous avons vu jusqu'ici sa dialectique se
déployer avec lant de puissance. Les notions de chair, de
péché et de loi caractérisent la premiere période de l'histoire
humaine; celles de justification, d'esprit et de vie définissent
la seconde. Dans le célebre parallele d'Adam et du Chrisl, il
y a déja autre chose que la simple opposition de la chute et
du relevement. Adam est le représentant du premier élge de

UNE CONTRTBUTJO'.'i A t'ÉTUDE DU PAULINISME

147

l'humanité, le Christ, le représentant de l'élge mftr. Ici nous
ne prétons pas aPaul une idée philosophique moderne. Avant
Pascal, il a comparé l'humanité a un homme qui vivrait toujours. Cethomme universel passe par l'enfance avant d'arriver
a la pleine maturité. II traverse un temps .de tutelle et de
minorité avant de pouvoir atteindre l'élge de majorité et
d'affranchissement (Gal., 1v, 1-4).Ces deuxpériodes, dans la
pensée de l'apótre, avaient leur raison d'etre dans les lois
mémes de l'histoire telles que Dieu les avait arretées dans
son conseil éternel. Comme ce logicien rapporte tout a une
prédestination divine, il ne faut point douter que la premiere
de ces périodes, si misérable et si coupable qu'elle nous
paraisse, ne ful aussibien prédestinée dans la sagesse de Dieu
que la seconde. C'était un moment transitoire mais nécessaire dans le développement humain, comme il est nécessaire
que l'individu passe par l'enfance avant d'arriver a la virilité.
U y a la une loi divine. La vie psychique devait venir avant la
vie spirituelle, puisque, dans l'ordre établi des choses, la vie
spirituelle ne· peut se développer que sur la base de la vie
psychique (1 Cor., xv, 46). Il en est de méme de la loi; elle
devait venir avant la grélce, car la grélce ne pouvait se produire que la ou la loi aurait réalisé la condamnation du
pécheur. Paul conclut toutes ses considérations sur ce point
en disant que « Dieu a enfermé tous les hommes dans la
désobéissance (o-u-1b.Ae:to-e'I ó 6e:oi; ·d ii; 'itá-l't&lt;Xi; di; émd6e:i&lt;X'I) pour faire
miséricorde a tous. » - Ce qui veut dire, traduit dans notre
langage philosophique, que la loi a réalisé en tous la conscience du péché et de la condamnation, pour que de cette
conscience méme pú:t jaillir, par l'Évangile, la conscience de
la grace et de l'adoption divine. Cette idée n'est pas un détail
dans les épitres de Paul; elle revient sans cesse, et forme
comme la clef de voute de sa philosophie religieuse de l'hisloire. Supprimez-la et le paulinisme perd toute son originanalité et toute sa profondeur. Elle couronne l'épitre aux
Romains et donne aux déductions antérieures toute leur force
et toute leur vérité. L'apótre sait bien et ne dissimule pas

�148

1

UNE CONTRIIIUTION A L .KTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L'HlSTOTRE DES RELJGIONS

ce qu'e1le peut avoir d'étrange et meme d'incompréhensible
pour la conscience des chrétiens. Aussi, ne voulant pas la
sacrifier aux objections morales:qu'on lui fait de toutes parts,
s'incline-t-il devánt la souveraineté de Dieu et il termine sa
démonstration par ce chant d'adoration et de reconnaissance:
« O profondeur, ó richesse de la sagesse et de l'intelligence
de Dieu! Que ses décisions sont impénótrables et mystérieuses
ses voies ! Mais toutes choses sont de lui, par lui et pour lui.
A lui soit la gloire daos tous les siecles l »
Nous n'osons prendre sur nous d'atténuer dans un sens ou
daos l'autre cette vue historique et philosophique de l'apótre,
tant il l'a développée avec énergie et conséquence. L' exégese
historique n'a qu'un devoir: celui d'exprimer en toute na1veté
le contenu des textes eux-memes.
Or, ce n'est pas, nous semhle-t-il, ce que fait l'exégesc
traditionnelle.
Pour celle-ci, la rédemption est juste la réparation équivalente de la chute. Tout alors devient, a la fois, accidente}
et surnaturel. La chute est un accident, auquel correspond
l'accident de Ja rédemption; mais rédemption et chute n'appartiennent pas réellement au développement organique de
la vie humaine. L'homme est purement replacé dans l'état
normal d'ou il était tomhé. Dans ce point de vue, il n'y a ni
développement ni progres, et, par conséquent, pas d'histoire
au seos vrai de ce mot, mais seulement une large parenthese
dans l'histoire de l'humanité. Nous ne craignons pas de
dire que réduire a cela la philosophie religieuse esquissée
par Paul, c'est la méconnaitre et la dépouiller de toute originalité.
D'autre part, c'est la fausser également que d'absorher le
drame moral du péché et de la rédemption dans le développement dialectique d'une these spéculative, comme cela est
arrivé aux exégetes qui ont interprété Paul d'apres Hegel. II
y a, chez l'apótre, autre chose que le processus logique qui
éleve l'Mre d'une forme inférieure a une forme supérieure de
la vie. Ce n'est pas bien entendre ni bien traduire sa pensée

r

f.i.9

que de présenter le péché comme un moindre bien_ ~t par
conséquent l'absoudre. Supprimer la réelle culpab1hté du
pécheur, c'est du meme coup sup~rimer ~out le, d_ra~e m~ral
qui constitue proprement cette ph1losoph1e de I h1sto1re, c est
détruire tout le paulinisme. Non, le péché est et reste toujours a ses yeux une transgression posi~v~ de la loi de Dieu,
a laquelle répond un acte de la volonté d1_vme daos I_a ré~emption. Tout le mystere est ici : métaphys1quement mév1table,
le péché est moralement coupable et digne de condamnation. Voila le conflit tragique dans lequel s'agite la conscience de Paul comme sa pensée. II y a une sentence réelle
de condamnation portée par la loi de Di~u, qu1il s:agit de
lever comme il y a un état charnel duque} il faut sorbr. Nous
avon~ relevé ces deux éléments que Paul affirme avec la ~eme
éner()'ie
dans sa doctrine de la rédemption et daos sa philosoO
phie de l'histoire, le premier correspon~ant au car_actere
moral et subjectif du péché dans la conscience humame, le
second a la Ioi du développement nécessaire de la c~é~tion
arreté daos le conseil de Dieu. Ce qu'il y a de caractér1sh~ue
et d'admirable a nos yeux daos le paulinisme, c'est la man~ere
dont il a concilié cette antithese qui le travers~ tout enh_er,
daos sa conception de la mort et de la rés~rrectwn du ?hrist,
en sorte que, daos cette crise représental1ve ~e la cr!se pa_r
laquelle toute l'humanité doit passer, celle-c1 a la fo1s sub1t
la peine de la mort encourue, et en meme t?mps se transfo~m~
et ressuscite avec le Christ dans une vie no?velle. Am_s1
l'expiation du péché et le développement orgamque ~e la v1e
se font en meme temps; c'est un seul et meme acle qm répare
le passé et inaugure un meilleur avenir. .
.
..
Pour mettre en pleine lumiere cette philosophie rehg1euse
de l'histoire, il nous suffira de commenter un passag~ de la
lettre aux Galatesou Paull'a résumée d'une
lum1~euse,
Gal., iv, f-11 : « Toutle temps que l'h~r!her est _mmeur,
bien qu'étant possesseur de tout, sa cond1twn ne d1ftere en
· d elle de l'esclave · il est placé sous la lutelle de ses
rien e c
'
.
.
,. ra. d
mailres et des administrateurs de ses b1ens Jusqu a ge e

~ª?ºº

�150

1

REVUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIOXS

majorilé fixé par le pere. De meme, nous aussi, durant notre
minorité spirituelle, nous avons élé sous le joug des institutions religieuses élémentaires du monde, úd -.:e aiot:r.et:nou
x.óa¡,.ou. » Sous cette expression ta: a-.otxet:x Paul réunil hardiment
lareligion juive et les religions pa1ennes, en tant que moyens
d'éducation rudimentaires aujourd'hui dépassés. Puis il continue ainsi : « ~ais, quand fut venue la plénitude du temps,
c'est-a-dire quand cet enfant mineur auquel il compare le
genre humain arrive a l'époque de sa majorité, quand il est
mür pour la crise d'ou il doit sortir homme fait, alors Dieu
a envoyé son fils, né de fernme, venu sous la loi pour nous
racheter de la loi et nous rendre fils de Dieu comme lui par
l'adoption divine ; ce qui réalise en nous cette filialité divine,
c'est l'esprit du Fils de Dieu meme qui, infusé daos nos
cceurs, met sur nos levres ce mot: Abba, Pere ! »
Le christianisme est done autre chose qu'une révélation
doctrinale, ou meme la simple réparation équivalente du
passé; il est l'achevement organique de la vie humaine, la.
supreme étape du développement qui la fait sorlir de l'étal
psychique pour la mener a l'état spirituel, qui fait passer
l'homme de l'esclavage a la liberté, de l'a.ge de minorilé a
l'a.ge de la majorité. D'autre part, il est certain que cette
transformation est amenée par un acle surnaturel de Dieu
(ó 8eo,; &amp;~:x;;latEtAE'I -.0-1 útó'I :x~-.ou). Mais ce qui est tres remarquable, c'est que cette intervention surnaturelle ne rompt
nullement la chatne du développement organique parce
qu'aux yeux de l'apótre, la direction de l'histoire est une
création continue; parce que Dieu ne cesse jamais d'etre
actif et présent dans son ceuvre. L'envoi du Fils au terme
des temps d'esclavage et de minorité est un couronnement,
l'achevementdel'ceuvre commencée,non un accident ou une
exception.
Le christianisme est la religion absolue; et la religion
absolue vient avec la plénitude du temps. Pourquoi vient-elle
alors et non plus lól, si ce n'est qu'elle ne pouvait apparattre
avant que les conditions historiques de sa réalisation fussent

mm

1

COXTRIBUTIO:-; A L ÉTUDE DU PAULL'l¡IS.\IE

151

remplies? L'humanilé devait etre müre pour sortir de tutelle
et elre reconnue majeure. Faire mürir l'humanité adolescente,
ce fut la ta.che de ces institutions rudimentaires, le juda'isme
et le paganisme dont l'apótre a parlé. lUais alors, dira-t-on,
qu'y a-t-il de surnaturel ou d' extraordinaire dans le christianisme? Ou est le drame moral de la rédemption? Le fruit
est múr et il tombe, voila tout. Cette objection vient de ce
qu'on se méprend completement sur le gen re de cette préparation ou maturation de l'humanité. On est aux antipodes
de la pensée paulinienne quand on s'imagine qu'elle consistait
daos une élévation graduelle el une amélioration morale, en
sorte que l'homme passerait par une transition insensible du
moins bien au bien et du bien au mieux. La plénitude du
temps, au contraire, est venue quand vint la plénitude de la
conscience du péché. Réaliser cette conscience désespérée
du péché et mener jusqu'a la mort l'étre charnel, ce fut la
ta.che de la loi et le but de cette premiare période. Ainsi
d'une fa&lt;¡on toute morale, la loi qui provoque et condamne
en meme temps le péché dans tous les hommes, créait dans
l'histoire et daos la conscience la réelle possibilité del' entrée
de la gra.ce dans le monde. Ou manque le sentiment du
péché, en effet, et avec ce sentiment le désespoir de l'etre
moral d'y échapper jamais, le sentiment de la gra.ce est
impossible, car les deux sentiments sont corrélatifs et se
déterminent l'un par l'autre. On voit done que la premiare
période de l'hisloire qui aboutit a la dissolution et a la mort
n'est pas moins nécessaire que la seconde; car, sans celle-la,
celle-ci ne pourrait venir. Tou tes deux rentren t daos le plan
divin et en forment les deux parties essentielles selon le mot
de l'apótre : « Dieu les a tous enfermés pour la désobéissance,
afio de faire miséricorde a tous. »
Ce lien interne apparattra mieux encore daos ce qui suit :
&lt;&lt; Dieu envoya son fils, dit l'apótre, né de femme, ven u sous
la loi (ye-16¡.,.mv h yuv:.ctY.ó;, 'fE'ló¡,.E•10•1 ú;;o 116¡,.~'I) ». A quoi tendent
ici ces déterminations en apparence superflues? L' exégese
tradilionnelle voit dans la premiare, ye-16:,.s-1~-1 h 'f;,¡,1:,,:::d;, une

•

�152

1

i53
nilé doit passer par l'état psychique avant d'arriver a l'état
et a la conscience de fille de Dieu. Des lors, le christianisme
n'est plus quelque chose d'extérieur a l'humanité ou d'accidentel d8:°~ son histoire, mais un degré prévu du développement rehgieux et moral de la nature humaine elle-meme 1 la
suite et l'achevement de la premiere création de Dieu. Ne
peut-on pas dire, en effet, que c'est la nature humaine qui
meurt avec le premier Adam, et que c' est cette meme nature
humaine qui, pour se transformer, ressuscite avec le second?
Apres s'etre opposées, les deux périodes s'enchatnent, en ce
sens que la premiare a son but et sa fin dans la seconde
comme celle-ci a ses racines dans la premiere. Ajoutons:
en . effet, ~u' au point de vue h~storique, elles ne sont pas
rehées umquement par la consc1ence du péché, mais encore,
dans la révélati?n divi_ne, par_ « la promesse » (1¡ h"yyE)-!") et
par les prophébes qm entretmrent a travers toute l'histoire
d'Israel la validité de la promesse faite a Abraham(Gal., m).
La promesse, en effet, daos la conception paulinienne, c'est
déja l'évangile de la justification par la foi venu avant la personne du Christ; c'est, dans la saison premiare, l'anticipation
de la saison future, comme, dans celle-ci, apres la crise de
la mort et de la résurrection, il ne manque pas dans la vie
du croyant de restes de sa condition antérieure dont il ne se
dépouillera que peu a peu (2 Cot. 1v, 16).
~l faut tir_er une de:n~ere conséquence de notre interprétal10n des 1dées pauhmennes. Comme il est certain que le
premier Adam, d'apres Paul, était essentiellement psychique
ou charnel et n'avait pas le ,.vó'.üfl·" ~w~,.otoü•1 , l'esprit qui
fait vivre, il est certain aussi qu'il ne pouvait pas avoir les
fruits de cet esprit, a savoir la justice et la vie éternelle. En
d'autres termes, loin d'etre immortel par essence, l'homme
primitif était, par essence, mortel et corruptible. Remarquez,
en effet, que ce n'est que grAce a la transformation de la
nature humaine daos le Christ, lorsqu'elle devient spirituelle
de psychique qu'elle était, que cette nature mortelle revet
l'immortalité, et ce qui était corruptible; l'incorruptibilité ;
UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

allusion a la conception surnaturelle de Jésus dans le sein
d'une vierge, c'est-a-dire l'exclu!-ion de tout pare humain.
On ne peut pas tomber dans une plus grande méprise. Non
seulement cette idée n'est pas dans ce texte, mais il y en a
positivement une toule contraire. L'étre né de la femme est
ici appelé de ce nom pour Mre assimilé a tous les autres
hommes, non pour en étre distingué. C'est un homme réel,
entré dans la vie par la voie commune a tous les autres
enfants des hommes, parce que, devant porter sur la croix
toute la premiere humanité psychique et charnelle, il lui
devait appartenir réellement. C' est pour la meme raison que
l'apótre ajoute : « venu sous la loi », parce que, le régime de
la loi étant celui de l'humanité mineure, et comme c'est en
lui que l'humanité tout d'abord devait subir la crise d'évolution vers une vie supérieure, il fallait que le Christ eú.t en
lui tous les caracteres essentiels de la premiare période, la
chair et la tutelle de loi. Car, aux yeux de Paul, quand le
Christ meurt, c'est l'ancienne humanité qui meurt en lui, et
quand il ressuscite, c'est encore l'humanité qui ressuscite en
celui qui la représente. Qu'on ne s'y trompe point : l'ere
nouvelle pour Paul ne commence pas a l'incarnation du
Christ, mais seulement a sa résurrection. C'est sa croix qui
fait la séparation des deux Ages.
11 fallait, avons-nous dit, que le Christ résumAt en lui la
premiere humanité psychique pour que celle-ci püt accomplir en lui l'évolution qui devaitlamener a une vie supérieure.
Voila pourquoi, enfant de la femme comme tous les autres
individus humains, il est aussi venu sous la loi, pour accomplir la loi et supporter en meme temps la malédiction portée
par la loi sur l'humanité pécheresse. Vhumanité mourant en
lui et par lui, paie sa dette de mort et, quitte du péché comme
de la mort, peut ressusciter avec lui et par lui a une vie
toute nouvelle. Ne voit-on pas des lors quel líen organique
relie cette seconde période de l'histoire a la premiere?
Comme il est de la condition humaine que l'homme passe par
l'enfance avant d'arriver al'Age de raison, de meme l'huma-

,

11

�i54

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

c'est-a-dire que l'homme n'entre dans l'immortalité qu'en
entrant dans « le royaume éternel de Dieu ». Ces deux
expressions sont parfaitement équivalentes chez Paul. Paul
n'a pas J'idée d'un corps charnel qui serait inattaquable a la
mort. Dans son langage, les notions de chair et de corruption
sont corrélatives et inséparables. 11 &lt;lira que « celui qui seme
pour la chair moissonnera la corruption. » (Gal., v1, 8.) On
comprend également pourquoi il ne s'occupe pas de la condition des méchants dans son eschatologie et pourquoi
surtout il est aux anti podes d'un enfer éternel. Le pécheur
impénitent ne sort pas de l'état charnel et reste par conséquent soumis a la loi de corruption et de destruction qui régit
les etres charnels. Ils périssent et sont comme s'ils n'avaient
jamais été.
Mais alors il faut entendre aussi autrement qu'a. la fa&lt;¡on
vulgaire, cette parole qui sert de point de départ a tous les
raisonnements de l'apótre : « La mort est le salaire du
péché ; elle est entrée dans le monde par le péché. » Puisque
le premier homme n'était pas immortel de nature et par
essence, il ne faut pas dire que la loi physique de la mort
n' existait pas dans le monde avant le péché d' Adam. Paul
n'a jamais dit cette absurdité que s'est appropriée la doctrine
traditionnelle. II ne se représente pas la mort comme une
punition surnaturelle du péché, comme un ch&amp;.timent venant
du dehors s'abattre sur un etre créé immortel. La chair n'a
pasen elle le principe de la vie parce qu'elle n'a pas le príncipe de la justice. D'elle sortent le péché et la mort par la
meme dialectique interne qui fait sortir la justice et la vie
du príncipe spirituel de l'humanité. En d'aulres termes, la
chair est d'essence corruptible parce qu'elle ne peut jamais
etr~ que dans un rapport négatif avec le royaume de Dieu.
Au fond, pécher, c'est déja commencer de mourir et mourir
c'est achever de pécher, c'est-a-dire de s'écarter de la source
de la vie. Le péché et la mort sont deux moments organiques
du meme processus de dissolution provoqué dans la chair
par la loi. L'homme était appelé 1 sans nul doute, a une vie

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISJIJ!l

155

supérieure qui devait etre en meme temps pour luí la vie
éternelle; mais il n'y pouvait arriver qu'en se transformant
~'etre psychique en etre spirituel. Tant qu'il reste psychique,
Il reste nécessairement pécheur et mortel. La mort n'est le
salaire du péché que parce qu'elle en est le fruit ' et l'une et
1,autre sont les fruits naturels de la chair.
On voit combien les idées de l'apótre Paul sont déterminées et conditionnées les unes par les autres. Tout est lié
dans ce systeme si profond et si orio'inal et le meilleur sio-ne
d'une juste interprétalion sera toujiurs Íe maintien de c;tte
cohérence intérieure entre toutes ses parties.

A.

SABATIER.

�LE L\AIMON

LE

AAIMON
HISTOIRE D'UN MOT ET D'UNE IDÉE 1

L'origine significative du sanskrit deva, du grec Ztú, et 8tó,, du
latin deus, dieu, primitivement brillant, ne laisse aucun doute sur
celle de 011i-11wv, qui se rattache a la meme racine que 011iw, je brille,
je brftle (cf. a:;¡-10,, brillant; sanskrit, di, parf. di-day-a, briller).
Ainsi s'explique l'identilé de sens dans Homere des mots 8tó; et
a11iv-wv désignant l'un et l'autre la divinité.
L'élymologie adoptée par Pott, et a laquelle Curtius parait assez
favorable, qui fait dépendre 011iv-wv de otxlw &lt; couper, diviser, distribuer », et qui en identifieraill'idée premiere avec celle de la divinité
en tant que dispensatrice des biens et des maux, n'a d'autre raison
d'etre que l'inobservation de la double acception primitive de
011lw, briller, brú.ler.
L'explication ancienne, qui rattacbait 011iµwv a 011~¡.r.wv, intelligent,
savant, était plus pres de la vérité, les racines 011,¡ et 011, procédant
d'un meme antécédent et le sens de savant (celui qui connait, qui
voit) dérivant généralement de celui de briller, etre éclairé, etc.
Bien que 011.iµwv, comme nous l'avons déja vu, ait chez Homere le
sens de dieu et se confonde souvent avec celui de Ot6;, on peut
constater pourtant dans l'emploi homérique des deux mots les
différences suivantes :
011ív-wv est d'un emploi bien moins fréquent que 8tó,; otx1v-wv n'est
i) Résumé dº une conférence faite

dernier.

a la Faculté

des LeUres de Lyon en mars

i57

presque jamais employé au pluriel, 8tó, l'est tres souvent; aa.lv-wv
n'a pas de forme féminine, tandis que le féminin 8tci correspond a
8t6;. Les 8tol sont qualifiés, déterminés; le poete les dit immortels;
ils habitent l'Olympe, ils sont opposés aux hommes, aux mortels;
de plus, 8tó, est le terme générique sous lequel sont compris Zeus,
Apollon, Poseidon, etc., dont les traits, le caractere, les actes, les
fonctions , sont sans cesse indiqués. Rien de tel pour le 011!µw·1,
divinité isolée, anonyme, sans sexe, sans altributions définies et
qui, a ce titre, est essentiellement propre arésumer en soi tout ce
que comporte l'idée divine a l'époque héroique et particulierement
l'omnipotence, abstraclion faite des passions anthropomorpbes,
comme la colere, la pitié, l'amour, etc., qui peuvent en contrarier
l'exercice.
Ainsi doit s'expliquer, je erais, le róle déji:i mixle du 011/µwv cbez
Homere. Tout-puissant, inflexible, impassible, de lui dépendent le
bien et le mal. 11 est identifié en quelque sorte au destin. En un
mot, c'est la divinité corn;ue comme cause de toute chose et par
conséquent du bonheur el du malbeur des hommes '. Tel il est
resté d'ailleurs dans tout le cours de l'antiquité paienne et de la
les mots de tulitx!µwv, celui pour quila divinité est bonne,heureux et
K11xolla.iv-wv, celui pour qui la divinité est méchante; l'influence favorable ou néfaste qu'attribuent Plutarque et Apulée entre autres
aux 011!µove, devenus légion, etc.
Ce n'est qu'avec le christianisme que le 011iµwv, ou plutót les
lltx,µov.,, ont pris un caractere nettement mauvais. Ils sont assimilés
au diable, dont ils semblent, pour ainsi dire, la monnaie; ils
forment l'antithese de Dieu, qui leur laisse l'empire du mal en se
réservant celui du bien.
La conception du otxlv-wv ho;nérique constilue done des ces hautes
époques comme un embryon de monothéisme rationnel ou le germe
de l'idée d'un dieu unique de qui tout dépend, et par conséquent
responsable de tout. Mais un tel dieu était trop abslrait pour soutenir la concurrence avec ses rivaux anthropomorphes, exclusivement bons a ce titre pour ceux qui les priaient et les comblaient
d'offrandes. La mylhologie étouffa ainsi la semence,de la philosopbie naissante qui ne devait ressusciter en Grece que bien des
1) Pour les détails, voir Hild, Étude sur les Démons, et Monin, Critique philosophique, nouvelle série, I, p. 201-202.

�•

158

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGTONS

siecles plus tard et sous des formes qui conserverent souvent et
pour longtemps l'empreinte des mythes qui l'avaient précédée.
En tout cas, c'est a cette intluence de la mythologie, a l'idé~
qui vient d'elle des dieux anthropomorphes, essentiellement bons
pour leurs adorateurs, qu'est due surtout l'importance prise par
l'insoluble question de !'origine du mal. Les dieuxbons nécessitaient
l'hypothese des divinités malfaisantes ; de celle-ci et de ceux-la
découlait a son tour la nécessité d'une synthese dont pendant de
longs siecles l'esprit humain s'est tourmenté vainement a chercher
la formule.
PAUL REGNAUD.

BULLETIN CRITIQUE
DE LA

RELIGI ON ÉGYPTIENNE

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

E. Scbiaparelli, Il Libro dei Punerali degli Antichi Egiziani, tradotto e commentato da Ernesto Schiaparelli, Roma, Torino, Firenze, Erro. Lrescher,
1881-1882, gr. in-4, 1 vol. de texle, vm-166 pages, prix 50 francs, et
3 volumes de planches, prix 100 francs.
1. Dümichen, Det Grabpalast des Patuamenap in der Thebanischen Nelrropolis, in vollstiindiger Copie seiner Inschriften und bildlichen Darstellungen,
und mil Uebersetzung und Erliiuterungen derselben, herausgegeben von
Johannes Dümichen, Leipzig, J.-C. Hinrichs, 1884-1885, 2 vol. in-4, I,
xm-48 pages, xxv1 planches; IJ, 56 pages, xx1x planches.

Les textes des Pyramides, que j'ai analysés brievément dans un
article précédent 1, font partie d'un rituel des plus compliqués,
dont on observait scrupuleusement les indications en tout ce qui
concernait la consécration du tombeau, les cérémonie.s des funérailles et celles des services commémoratifs qu'on célébrait chaque
année, adate fixe, en l'honneur des morts. bes versions d'Ounas 9 de
Teti, de Pepi l"', ne donnent le plus souvent que les prieres, sans
1) Cf. Revue eles Religions, t. XIU, p. 123-139.

�160

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

indiquer les personnes qui prenaient part aux sacrifices , leurs
mouvements, leur mimique, l'instant précis ou chaque parole
devait étre prononcée, ou chaque objet devait étre présenté. Celles
de Mirinrl et de Pepi II fournissent déja quelques détails de mise
en scene. Celles du second Empire thébain, de l'époque sa'ito, des
temps gréco-romains, suppléent au silence des monuments plus
anciens, et multiplient les indications ritualistiques; quelques-unes
meme joignent au texte des tableaux qui illustrent chaque moment
des opérations, et qui nous permettent de reconstituer le drame
des funérailles, de le noter avec la méme exactitude qu'on ferait
aujourd'hui un ballet. On comprend facilement la raison qui a
déterminé les scribes égyptiens des ages récents a multiplier ainsi
les renseignements. A mesure que les siecles s'accumulaient, le
sens véritable des rites tendait de plus en plus a se modifier,
peut-etre meme a disparaitre; on les pratiquait indifféremment et
comme par machine, sans trop savoir quel motif les aneétres avaient
eu de les établir. Beaucoup d'entre eux ne répondaient plus en
aucune fai;on aux idées qu'on entretenait sur les conditions de
l'autre vie. On les respectait cependant, et on s'obstinait d'autant
plus a les accomplir qu'on en comprenait moins la portée. De
méme que les libraires chargés de copier le Livre des "flforts,
lorsqu'ils hésitaient entre deuxlei;ons différentes d'une meme phrase
ou d'un meme chapitre, les transcrivaient a la suite l'une del'autre,
et laissaient a l'ame le soin de discerner la bonne, les prétres,
auxquels revenait le soin d'enterrer les momies, ne voulaient ríen
retrancher du cérémonial traditionnel, de peur de supprimer
quelque formalité utile au bonheur de l'homme en son tombeau;
et, comme il était a craindre qu'on oubliat bien des choses, si l'on
continuait a ne tracer que le texte des oraisons dans les chambres
funéraires et sur les papyrus, on commern;a d'y joindre en rubriques
toutes les recommandatíons nécessaires a qui voulait les réciter
efficacement. Les ouvrages ou l'on a reconnu ce mélange de
priéres et d'índications professionnelles, se rapportent, les uns,
comme le Rituel de l'embaumement, a. la préparation du cadavre,
les autres, comme le Livre des funérailles, a. la mise au tombeau.
Le Livre des funfrailles a été découvert, vers 1877, par M. E. Schiaparelli, et publié par lui, a partir de 1881, dáns un mém9ire, qui
malheureusement n'est pas encore achevé. M. Schiaparelli a établi
le texte au moyen de trois documents principaux. Le premier est

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

r

i61

conservé au musée de Turin. C'est un cercueil de bois, en forme
de momie, qui appartenait au scribe royal de la nécropole thébaine,
Boutehiamon, fils de Thoutmos et de la dame Bokiamon. Ce personnage, qui, pendant sa vie, avait ·pris part a tant d'enterrements,
voulut sans doute emporter avec lui dans l'autre monde un exemplaire du livre ou il s'était instruit a ses fonctions, et le fit transcrire entierement, aux encres rouge et noire, sur les deux couvercles de son cercueil. Le manuscrit compte environ trois cents
lignes en hiératique de la XX• dynastie, net et lisible. Quelques
égratignures du bois ont fait disparaitre i;a et la des mots ou
méme des portions de lignes. Ces !acunes sont presque toujours
faciles a combler, grace au papyrus de l'Hathorienne Sa'i, l'un des
plus précieux que possede la riche collection du Louvre 1 • Ce
papyrus a été commandé, vers la fin du premier ou le commencement du second siecle de notre ere, pour une dame thébaine
nommée Sai, qui appartenait probablement a une grande famille
d'archontes, celle des Soter. C'est done un des monuments les plus
récents qui nous soient parvenus de la paléographie égyptienne;
l'écriture en est maigre, gauche, anguleuse. Dévéria en avait
reconnu l'importance et s'en était serví, a plusieurs reprises, dans
le mémoire qu'il consacra au fer et a l'aimant chez les Égyptiens •,
mais la mort l'empecha d'en donner l'édition qu'il méditait.
M. Schiaparelli l'étudia sur lieu pendant l'hiver de 1877-1878, vit
qu'il contenait une version du Livre de Boutehiamon, et le calqua
en entier. Un hasard heureux luí révéla bientót une troisieme
recension plus importante peut-etre que les deux autres. Champollion et Rosellini avaient dessiné dans la ~syringe de Séti lº', puis
publié, une série de scenes des plus curieuses, ou l'on voit des
prétres occupés a vetir, a huiler, a nourrir la statue du roL Les
trop courtes légendes qui accompagnaient les tableaux concordaient
tres exactement avec certaines indications du Livre des funérailles;
d'ailleurs M. Naville avait fait connaitre, en ·1873, dans la Zeitschrift,
quelques lignes des inscriptions gravées sous les figures, et ce
fragment co'incidait avec un passage du livre de Boutehiamon.
1) Th. Devéria, Catalogue des Manuscrits égyptiens, p. 170-171, vn, 4, Inv.
n• 3155.
'

2) Le fer et l'aimant, leu1' nom et leur usage dans l'ancienne l!Jgypte, dans les
Mélanges, t. I, p. 45.

\

�162

REVUE DF. L'RTSTOIRE DES RELIG!ONS

U .: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAJRE

M. Schiaparelli eut la fortune de retrouver une copie complet

da.ns les papiers inédits de Rosellini, et, comme un bonheur ;;
meme
qu'un malheur ne vient J' amais seul , M. Navi'lle 1m· commu.
mq?a, vers le m~me tomps, ses carnets de voyage, ou il avait consi?ºe un_e c?pie plus fidele que celle de Rosellini. La version de Séti I..,
illustree a profusion par des sculpteurs de grand talent, luí permit
n~~ seu~ement de comp~endre le texte, mais de retracer les péripehes d1verses de la céremonie. Jusqu'a présent il n'a tradu't
1
Té
.
'
I que
a mo1 1 env1ron du Livre des funérailles; le reste paraitra des que
l'état de sa santé lui permettra de reprendre le travail. La traduction
est nette, pr~s~ue part?ut _excellente, les notes philologiques soni
~o~rtes en general, mais bien placées, le commentaire est des plus
mtere~sants, malgré la tendance mystique qu'on y remarque par
endroits, et rend un compte suffisant de ce qui se passait pendant
le sa~rifice en !'honneur d_es morts. M. Schiaparelli a depuis lors
passe_plus de ~1x mois en Egypte, et a recueilli dans les tombeaux
de Thebes des documents nouveaux dont il profitera pour compléter
son oouvre.
Ceux q1:e M. Dümichen a placés a sa disposition, et a celle de
tous _les Egyptologues, peuvent des a présent compter parmi les
plus i~portants. La plupart des voyageurs qui ont visité la plaine
de Thebes sont entrés dans le tombeau de Petéménophi mais n'
sont pas demeurés Iongtemps. Sans parler du dange~ qu'ils ;
a~r~ntent de glisser inopinément et de tomber dans un puits, les
mllho~s ?e chauve-so~ris qui y ont établi leur quartier général,
leur ~1wan, comme d1sent les bourriquiers arabes, l'ont empesté
au pomt qu'on ne peut y séjourner quelque temps sans etre saisi
d'un mal de coour irrésistible. Méme les employés du Musée de
Boulaq, a~ue~ris, par métier, a toutes les odeurs, ne se sont pas
acco~tu~es a celle-la et paient leur tribut comme les autres.
M. D~m1ch~n avoue n'avoir pas été, lui non plus, a l'épreuve de la
nausee, et Je me figure aisément ce qu'il a du souffrir a copier les
textes dont ce tombeau maudit est littéralement couvert. Non
seulement il a_entrepris ce travail, mais il y a persévéré pendant de
longues semames, et c'est la un acte de dévouement dont on ne saurait t_rop luí e_tre reconnaissant. JI n'a eu ni le temps ni le désir de tout
dessmer'. ma1s ce qu'~ a recueilli lui a fourni la matiere de six grands
volumes m-quarto, dont deux sont déja entre nos mains. Les murs
du tombeau et les inscriptions ont souffert beaucoup du temps

.l..
1
1
1

163

et des hommes. M. Dümichen a profité des versions du Livre des
funérailles et des textes des pyramides pour combler les lacunes.
Ses restitutions, indiquées avec soin, évitent au lecteur les difficultés qu'on éprouve d'ordinaire a se reconnaitre au milieu de phrases
mutilées; l'examen le plus superficie! montre d'ailleurs qu'elles
ont été exécutées avec une habileté et une précision qui laissent
peu de prise ala critique. Les introductions renferment la traduction
complete de tous les morcéaux. Le premier volume est consacré
presque entierement a la table d'offrandes. Elle était tres développée dans le tombeau de Pétéménophi~ M. Dümichen l'a compa. rée a d'autres documents du meme genre qu'on trouve dans les
mastabas de l'Ancien Empire et d·ans les syringes de l'époque
thébaine et salte. On y trouve melés une partie des texte~ de
Schiaparelli, mais illustrés de vignettes nombreuses , dont les
données rectifient parfois et parfois completent ce que nous
avaient appris les vignettes du tombeau de Séti ¡er. Ce qui vient
ensuite reproduit pour la plupart les formules que j'ai copiées dans
les pyramides royales de la v• et de la VI• dynas~ie. Les variantes
y sont rares, et celles meme que j'y ai relevées me paraissent
provenir souvent d'erreurs commises par les scribes. La langue
archaique de ces documents ne devait plus etre comprise couramment pendant les siecles qui précéderent notre ere, et les pretres
les plus habiles devaient commettre en les lisant plus d'un contresens. II est a remarquer que les fautes se rencontrent presque
toutes dans les endroits ou les égyptologues modernes hésitent et
proposent des interprétations diverses. C'est la un fait de nature
a les encourager dans leurs recherches; il est beau d'en etre arrivé,
apres soixante ans seulement d'étude, a comprendre les textes les
plus anciens et les plus obscurs de la langue aussi bien que pouvaient le faire les Égyptiens instruits qui vivaient sous les dernieres
dynasties indigenes. Les traductions de M. Dümichen ne different
de celles de M. Schiaparelli ou des miennes que par des nuances.
Les savants étrangers au déchiffrement, et qui voudraient se servir
de nos traductions pour connaitre les idées des Égyptiens sur
l'autre monde, peuvent les employer avec confiance, sans courir le
risque de se tromper sur autre chose que sur des points de détail.
J'ai déja rappelé a plusieurs reprises que les cérémonies
de l'enterrement avaient pour objet de préparer au mort une
maison, de la meubler, de l'approvisionner, et de le placer luí-

�i64

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

meme dans des conditions telles, qu'il ne mourtit pas une seconde
fois a jamais, mais qu'il profitat de tout ce que la piété de ses
enfants ou sa propre prévoyance lui avaientassuré pour l'entretenir
en santé a pres sa disparition d'entre les vivants. Bien des personnes
ont été surprises de la minutie avec laquelle j'ai suivi cette idée
jusque dans ses dernieres conséquences et se sont demandé si je
ne m'étais pas avancé trop loin. La minutie n'est point mon fait,
elle est le fait des Égyptiens eux-memes. Cet étrange peuple, l'un
des plus subtils et des plus formalistas qui ait jamais existé, n 'avait
voulu rien laisser au hasard en matiere aussi importante. 11 ne se
contentait pas de faire une offrande au mort; i1 s'inquiétait aussi
de savoir comment elle parviendrait a son adresse. La momie n'était
plus qu'un corps inerte, emprisonné de bandelettes, incapable de
marcher, de manger, de parler, de voir, d'accomplir aucune des
fonctions inséparables de la vie en l'autre monde comme en celuici. On s'effor9a de lui rendre ce qui lui manquait, et on imagina
pour cela un cérémonial des plus compliqués, celui-la meme qu'Hor
avait inventé au profit de son pere Osiris. Tantót c'était la momie
elle-meme qui le subissait, tant0t c'était une des statues en bois
ou en pierre qu'on enfermait dans le tombeau et qui servaient de
support au double. Le décrire en entier serait fastidieux; je me
contenterai d'en exposer la partie la plus importante, l'opération
par laquelle on ouvrait la bouche et les yeux du mort pour lui
permettre de recevoir et de manger le repas funéraire. Elle s'accomplissait dans une des chambres de la chapelle extérieure et sur
l'espace libre qui s'étendait devant le tombeau. Plusieurs personnes
y prenaient part. C'était d'nbord l'officiant (khri-hibou) qui, le rouleau de papyrus en main, dirigeait la cérémonie, indiquait a chacun
la place a prendre ou les gestes a exécuter, récitait ou souftlait les
discours qu'on devait tenir a chaque moment de l'action. 11 était
aidé dans sa tache par un domestique (somou, sotmou), par un ami
(smfrou) qui, ou bien était réellement choisi parmiles amis ou bien
était un employé de rang secondaire chargé de les représenter,
par le füs meme du mort, son {lis qui l'aime (si-mirif), par les deux
pleureuses en chef, la grande qui figurait lsis, la petite qui figurait
Nephthys, par un bouche1· (monhou, amenhou), et par des figurants,
l'Amiasi (celui qui est dans la syringe), les Ami-Khonti (ceux qui
sont a l'intérieur), les Masniti (gardes du c_orps d'Hor) 1 , I'Horkhitit
i) Les Afasinou, Masniti sont représentés a Edíou la pique a la main et for-

LE RITUEL DO SACRIFICE FUNÉRAIRE

!65

et d'autres encore. C'étaiL la représentation d'~ ~yste~e. divin
qu'on jouait a chaque enterrement. La momie eta~t Osms, les
pleureuses, ses deux soours, Isis et Nephthys; Anub1s, Ho_r, tous
les dieux de la légende osirienne se préssaient autour de_lm. O~ se
demandera peut-etre combien d'acteurs exigeait la representat10n
de ce drame? Autant qu'on voulait mi qu'on pouvait s'en procurer
pour toutes les scenes qui s'accomplissaient a l'exlérieur du tombeau, le convoi, la lamentation, le sacrifice sanglant, le repas
funéraire, fort peu pour celles qui avaient le caveau comme
théatre. La momie n'avait presque jamais autour d'elle plus de
quatre personnages ala fois, Hor et ses trois enf~nts, _les_ dieux de~
quatre points cardinaux du ciel, ceux q~i ~va1e~t Ja~s enseve~
Osiris. Ces quatre personnages, donl le prmc1pal, 1 º:fic1ant,. re~resentait Ilor devenaient tour a tour, selon les besoms del act1on,
l'Amiasi, 1e's Amioukhonti, les Masniti, peut-etre meme le fils du
mort.
. .
Les mouvements et les discours de ces personnages sont consignes
dans l'écrit spécial qui portait pour litre : e Faire l'ouverture de
la bouche (Ouap-ro ) et des yeux a la statue • du mort, ou ,,« a_u
mort , lui-meme. Elle aurait d0 s'accomplir toujours dans 1 mterieur du tombeau, que les Égyptiens appellent la Salle d'or (Ha~noubou), c'est-a-dire dans la chambre meme du sarc~phage, ~a1s
l'étude directe des monuments montre qu'il ne pouva1t pas en e~re
ainsi le plus souvent. Dans la plupart des mastab~s ~t de~ hypogees
de l'Ancien et du Nouvel Empire,la chambre funeraire n est pas ~e
plain-pied avec les autres salles; on n'y parvient que par un .puits
vertical, dont la profondeur varie entre trois et quarante ~etres.
Si done l'Ouverture de la bouche avait dti s'y faire, les prelres el
les gens de la famille auraient été obligés de descendr~ et d_e
remontar a chaque instant au bout d'une corde , . ~e qm aura1t
compliqué leur oouvre de piété et l'aurait rendue per11leus_e. 11 me
parait résulter de !'examen des peintures et des bas-reliefs que
ron dressait le plus souvent la statue, soiL dans l'une des chambre~
de la chapelle extérieure, soit meme sur la petite plateforme ~u1
précédait le tombeau, et qui devenait la Salle d'or pour la c1r· t la garde d'Horus. (Cf. Lanzone,Diziona1·io di lllitologia Egizia, p. 326-327,
ma1enX,3.JLeur nom vient de la racine mas, mos,piquel',_pe~
.
Tav.
cer, d'o11 seul':pte,·
~t naítre. lis sont liUéralement ceux qui piquent, ceua; qm pomtent de la lance.

�·166

7

REVUE DE L JIISTOIRE DES RELIGIONS

conslance. On la posait, la face au sud 1 , sur une couche de sable
de dix ou quinze centimetres d'épaisseur, qui simulait la montagne funéraire, la région stérile de l'Occident, puis le domestique ou
I'ami entrait en scene. II tournait autour d'elle, l'encensoir a la
main, en répétant a quatre reprises : « Tu es pur, tu es pur, o
Osiris N &gt; et commenc;ait les purifications préliminaires. C'était
d'abord avec l'eau contenue dans quatre vases a goulot latéral.
II passait quatre fois derriere la statue et l'aspergeait en récitant
une courte formule : « Ta propreté est la propreté d'Hor et réciproquement, ta propreté est la propreté de Sit et réciproquement, ta
propreté est la propreté de Thot et réciproquement, ta propreté est
la propreté de Sopou et réciproquement : tu as pris ta tete et tu
as purifié tes os aupres de Sibou. &gt; Les quatre dieux invoqués
présidaient aux quatre points cardinaux, Hor au sud, Sit au
nord, Thot a l'ouest, Sopou a l'est. Ici, comme daos beaucoup
d'autres cérémonies, on disposait tout de telle sorte que le personnage fut pret a se présenter dans chacune des quatre grandes
maisons du ciel, devant chacun des dieux qui y siégeaient, et chacun des vases répondait a l'un des dieux. La libation avait pour
effet premier de rendre au mort l'usage de sa tete, que l'embaumement luí avait enlevé, et de nettoyer ses os Ala satisfaction du
díeu de la terre dans laquelle il reposait, Sibou. La purification par
l'eau a peine terminée, recommenc;ait une seconde fois avec quatre
vases de formes différentes, nommés les rouges. Le domestique ou
I'ami refaisait a quatre reprises le tour de la statue en invoquant
les quatre dieux, puis il ajoutait en guise de conclusion : , Tu es
pur, tu es pur, Osiris N &gt; par quatre fois encore: , Tu as rec;u ce
qu'il y a dans les yeux d'Hor et les deux vases rouges de Thot, te
purifiant de ce qui ne doit pas exister en toi •. &gt; D'apres la théologie
égyptienne, tout ce qu'il y avait de bon au monde était sorti del'ooil
d'Hor, tout ce qu'il y avait de mauvais de l'mil de Sit: l'offrande
qu'on présentait au mort était doncappelée l'CEil d'Hor, que ce filt
de l'eau comme ici, une cuísse de boouf comme nous le verrons plus
loin, du vin, du lait, une plante, une pierre précíeuse, un parfum,
une étoffe. La purification par l'eau n'était pas la seule des cérémonies qu'on exécutat en partie double; la plupart des rites
1) Schiaparelli, pl, La, p. 28-30.
2) Schiaparelli, pi. L b-c, p. 30-37.

LE RITUEL DU SACRIFlCE FllNÉRAIRE

167

religieux étaient répétés par deux fois. Le monde était, en effet?
partagé en deux mondes qui se complétaient mutuellement, c~lm
du Nord et celui du Sud, celui de la couronne blanche_ et celm de
la couronne rouge. Le mort ne pouvait etre assure dans son
tombeau qu'a la condition d'avoir acces a l'un et ~ l'autr~ et de
dísposer a son gré de ce qu'ils renfermaient : on lu1 ~onnait done
le blé du Nord et le blé du Sud, le vin du Nord et le vm du Sud, le
bmuf du Nord et le bmuf du Sud, ici l'eaudu Nord et l'eau du Sud,
dans les paragraphes qui suivent immédiatement l'encens du Nord
et l'encens du Sud.
.
La purification par l'encens comportait trois degrés. En pre~ie_r
lieu le domestique ou l' ami prenait cinq grains d~ parfu~. du mid 1,
de la ville de Nekhab, la derniere des grandes villes rel!g1~use~ de
I'Egypte méridionale aux temps les plus anciens, et tournait qua_t~e
fois autour de la statue en répétant: &lt; Tu es pur, tu es pur, Osms
N » a quatre reprises « Parfum, [le voici] ton parfum [q_u~] ouvr~ ta
bouche • Osiris N. goute son gout dans les demeures dmnes. C est
l'exsud;tion d'Hor, le parfum, c'est l'exsudation de Sit, le parfum,
c'est ce qui affermit le cmur des deux Hor, le parfum de ta bouche,
car ton encens [c'est celui avec lequel font leurs] purifications les
dieux suivants d'Hor. &gt; La nécessité de présenter au mort les deux
sortes d'encens était déja indiquée suffisamment ici, car Hor :,~t
le dieu du Sud, Sit celui du Nord, les deux Hor c'e~t Hor et :sit
consídérés chacun comme roí d'une des parties de l'Egypte. Cette
allusion fort nette n'empeche pas l'ami ou le domestiqu~ de prése~ter cinq nouveaux grains de parfum du Nord, de l'espece nomm.ee
Shirit-pit (Shit-pit), la fille du ciel : , Ta senteur est 1~ sent~~r
d'Hor et réciproquement, ta senteur est la senteur de S1t et rec1proquement, ta senteur est la senteur de Thot et réciproq~e1:1ent:
ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Sois etabli
au milieu de ces dieux, car ta bouche est [aussi nette que]. la
bouche d'un veau de lait, le jour de sa naissance. &gt; Les gram.s
de parfum du Nord et du Midí ne suffisaient pas encore; il falla~t
les meler avec un parfum d'origine étrangere, l'encens (sennoutri,
le parfum divin). La marche autour de la statue reprenait de p~us
belle mais avec une variante. Le domestique avait mis les grams
dans' une petite corbeille ou dans une écuelle. II la posait a plat
sur la paume de la main gauche et la portait deux fois ala bouch~,
deux fois aux yeux, une fois a la main de la statue, autant de fo1s

..

�168

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

en lout qu'il y avait de grains. Puis il reprenait sa litanie : « Ta
senteur est la senteur d'Hor et réciproquement, ta senteur est la
senteur de Sil et réciproquement, ta senteur est la senteur de Thot
et réciproquement, ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Tu es pur, tu es pur, Osiris N (quatre fois); ton double
est pur, tu es parfumé, tu es parfumé. Sois établi au milieu de tes
freres les dieux, car ta tete est parfumée, ta tete est parfumée, tes
os sont nettoyés de ce qui ne doit pas exister en toi. O Osiris N,
je t'ai donné l'reil d'Hor (l'encens) pour en garnir ton visage [et le
parfum] monte, monte [vers toi]. &gt; La présentation terminée, le
domestique ou I'ami entassait tous les grains sur un plat creux en
terre ou en bronze, puis l'élevait a deux mains vers le visage, et le
promenait une seule fois autour de la statue. « O Osiris N., l'CEil
d'Hor t'est présenté et son odeur monte vers toi. L'odeur de l'CEil
d'Hor monte vers toi, il vient le parfum méridional, issu de la
ville de Nekhab, il nettoie, il pare, il s'établit a demeure sur tes
deux mains, et tu es pur, tu es pur, 0risisN. (quatrefois) 1 • &gt; Telles
sont les purifications préliminaires de toute offrande solennelle.
Les morts n'en avaient pas le privilege : les statues des dieux les
subissaient aussi a I'occasion, et l'on voit, au temple de Dei:r-elBahari, Amon honoré par Thoutmos III de l'eau du Nord et de l'eau
du Sud. Le roi tient a deux mains, sur un plateau, les quatre
aiguieres et les quatre vases rouges ; il tourne quatre fois autour
du dieu etluirépetea chaque fois: &lt; Tu es pur, tu es pur, comme
le domestique ou I'ami du sacrifice funéraire.
Ce prologue achevé , de nouveaux personnages paraissent en
scene. L'offl,ciant et !'interne (Ami-khonti) vont vers la &lt; syrioge et
entrent pour voir le mort ». Ils ont l'un et l'autre !'uniforme de
rigueur, le pagne court et une écharpe a trois plis longitudinaux,
passée sur l'épaule gauche. L'interne a les mains vides; l'officiant
tient a la main gauche le rouleau de papyrus sur Jeque! sont tracées les prieres ; d'ordinaire il récilait par cwur ce qu'il avait a
dire, et le rouleau n'était guare qu'un insigne de sa fonction.
Tandis qu'ils approchent, &lt; le dispositif de la Salle d'Or• &gt; a changé.
i) Scbiaparelli, pi. L ci, LI, a-e, p. 37-53; Dümicben, Der Gra~palast des
Patuamenap, t. I, pi. VI, l. i0-15, p. 13-18 ; Maspero, La Pyramiáe d'Ounas, dans le Recueil, t. JU, p. 182-183.
2) Zosrou m Mit-noubou.

U: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

!69

Le domestique s'est enveloppé le corps d'une longue piece d'étoffe,
et a ramené les deux mains fermées sur la poitrine, ou elles
reposent poing contre poing; les deux coudes sont en dehors,
saillants sous l'étoffe. 11 s'est couché sur un lit bas et court,
l'angareb des Nubiens d'aujourd'hui, les jambes repliées, comme
s'il dormait. Les documents que M. Schiaparelli a connus ne lui ont
point fourni de figures qui illustrent cette partie de la scene, mais
j'en ai trouvé nombre d'exemples a Thebes, entre autres dans une
belle tombe de la XVIII• dynastie, que j'ai mise au jour pendant
les fouilles de 1886 1 • En entrant, I'offlciant et !'in.terne trouvent
done &lt; le domestique couché et sommeillant &gt; devant la statue;
l'habitant de la Syringe (Amiasi), debout derriere elle, veille sur le
dormeur. L'habitant de la Sy1·inge s'écrie en les voyant paraitre :
&lt; Pere, pere (quatre fois) et réveille le domestique 1, pour lui dire :
, Je trouve les internes debout a la porte. &gt;1 Le domestique se
redresse aussitót et s'accroupit sur son lit ou sur une sellette préparée a cet effet, sans dépouiller le linceul qui l'enveloppe. Les
deux Internes annoncés, c'est-a-dire l'offl,ciant et !'interne proprement dit, vont se ranger derriere la statue, a c0té de I'habitant de
la Syringe, et tous quatre réunis représentent, selon la glose•,
les quatre enfants d'Hor, les dieux tete d'épervier, de singe, de
chacal et d'homme, qui ont enseveli la momie d'Osiris. Le domestique est le premier a rompre le silence : &lt; J'ai vu mon pere en
toutes ses formes. &gt; Les trois Internes (I'of(lciant, !'interne et l'habitant de la Syringe) lui répondent, en faisant allusion au mort et
a sa statue : &lt; N'est-ce pas ici ton pere f &gt; Le domestique réplique
par une allusion a Osiris, le « dieu dont la face est voilée et qui est
roulé dans ses bandelettes » funebres : &lt; Le dieu dont la face est
[recouverte d']un filet, l'a enveloppé du filet •. &gt; Les internes
reprennent aussitót la formule du domestique, formule qui leur
appartient comme a lui, puisqu'ils sont, eux aussi, les fils d'Hor :
« J'ai vu mon pere en toutes ses formes 4, - (Les Internes) proté-

a

f) La paroi sur laqualle est représenté Je sommeil du Domestique est reproduite, en fac-similé, dans Maspero, L'Archéologie tgyptienne, p. !47, fig. 151.
2) SchiapareUi, pi. LII e, l. 1.
3) Le pronom sou, le, représente ici le pere du domestique, donl il a été
question a la ligne précédente, c'est-a.-dire Je mort.
4) Ici le texte de Séti I•• insere au has de la colonne, une glose de Jaquelle
il résulte que les quatre enfanls d'Hor étaient considérés comme, prennnt la
l:.l

�{70

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGl08S

geant celui qui n'est plus - (Le domestique) &lt; si bien qu'il n'y a
pas de trouble en luí 1 • ,, Les paroles sont mystérieuses, le sens de
la cérémonie ne rest pas moins. La figure qui en illustre les derniers mots dans le tombeau de Séli ¡er, nous !'explique pourtant :
c'est une ombre haute et fluette, noire a l'exception des yeux, dont
l'ovale allongé se délache en blanc, nue et les bras ballants. 11 me
semble que cette apparition est significative. L'ombre (Khaibit),
apres avoir été considérée aux temps les plus anciens comme étant
l'ame meme de l'homme, n'était plus depuis longtemps qu'une des
parties de la personne humaine, comme le double, l'ame, le lumineux et le nom. Disparue au moment de la mort et pendant les
cérémonies de l'embaumement, tout le temps que le cadavre étendu
ne projetait plus d'ombre, on devait la rappeler au moment ou on
reconstituait l'homme pour sa vie nouvelle, et la rattacher a la
statue et au corps, a l'ame et au lumineux, pour que le défunt
put aller et venir dans sa syringe, en e sortir et y rentrer pendant
le jour &gt;, accompagné de son suivant reglementaire et, surtout,
assister au sacrifice el en recevoir sa portion. Le sens du rite et
son objet s'expliquent done : le jeu et les discours des acteurs
demeurent une énigme pour moi et ne seront intelligibles que le
jour ou nous connaitrons en leur enLier les légendes qui se ratta. chaient a la mort d'Osiris et le détail des opérations qu'lsis, Nephthys, Hor et lcurs compagnons avaient accomplies pendant l'enterrement du dieu .
La statue et le mort sont purs, l'ombre est fixée au corps et a
l'dme, l'ouverture de la bouche et des yeux peut commencer. Elle
ne s'obtenait qu'au prix de manamvres compliquées et par le
sacrifice de deux bceufs au moins, sans parler des oiseaux et des
gazelles. Avant toute chose, le domestique se leve, dépouille le
manteau qu'il avait porté jusqu'alors, s'arme d'un baton court
terminé p::tr une fleur de lotus a moitié ép:mouie, et s'attache sur
les épaule:i un rabal en verroterie ou en pierres fines, un éphod,
qui lui descend du cou au creux de l'estomac. Ses trois compagnons
prennent pour la circonstance le nom générique de Gardes du corps
(Jfasnitiou), et les quatre réunis représentent une fois de plus les
forme, le premier d' une mante religieuse, les trois autres de trois guépes ou de
lrois abeilles.
1) Scbiaparelli, pi. LII a-e, p. 54-68.

LE RITUEL DU SACRJFICE FUNÉRA.IRE

:l.7i

quatre enfants d'Hor. Silót coslumé, le domestique s'avance vers la
statue et la salue du baton : e J'ai désiré mon pere, j'ai sacrifié a
mon pere, j'ai dressé mon pere, je l'ai modelé grande image. , 11
continue et tout le monde reprenden chc:eur avec lui 1 : e Voici les
choses qui sont utiles a mon pere. - Un seul garde du corps.
Travaille-lui la tete. - Le chmur des gardes du corps. Frappe ton
pere •, et ces paroles l'encouragent a atlaquer la tete de la statue
et a la toucher avec les instruments destinés a l'ouvertnre de la
bouche et des yeux. &lt; Je suis venu, dit-il, pour t'embrasser, moi,
Hor; je t'ai pressé la bouche, moi, Hor, ton fils qui t'aime », et, le
bAton dans la main gauche, il leve la main droite vers la tete
de la statue, touche la bouche du petit doigt, et passe derriere elle,
tandis que les gardes viennent se ranger a la place qu'il occupait
auparavant. &lt; Frappez mon pere, voici qu'il est louable de frapper
ton pere, la statue de l'Osiris N. »; puis, chacun revienta sa place
et le domestique dit a l'un des gardes : &lt; Je suis Hor-Sit, je ne
permets pas que ce soit toi qui fasses briller la tele de mon pere. &gt;
C'était, en effet, le devoir du fils de rendre au pere les derniers
devoirs, et le domestique, qui représente le fils d'Osiris, Hor, n'entend pas en laisser le soin a un étranger. Il passe ensuite derriere
la statue, s'y transforme, pour quelques minutes, en un personnage
nouveau, le Suivant d'Hor (Ami-Khit-Hor), et les trois Internes en
ligne devant la statue s'écrient : e Isis, Hor est venu embrasser son
pere. • Le domestique regagne alors son poste et les Internes
reviennent au leur, et l'un d'eux, l'officiant•, luí dit: e Viens voir
ton pere. • Le domestique avait pris le baton et le rabal pour se
faire introduire aupres du mort : maintenant que la présentation est
achevée, il dépose ces insignes, revet la peau de panthere, et va se
placer debout derriere la statue pour suivre les péripélies di verses
du sacrifice sanglant. L'offi,ciant prend le róle d'Hor, et annonce
l'arrivée prochaine de l'offrande : &lt; J'ai délivré, dit-il, mon ooil
de sa bouche et je lui ai abattu la cuisse. » C'est Sit, l'ennemi
d'Osiris, qu'il désigne de la sorte par u~ simple pronom, sans pro1) Les gloses du texte de Séti I•r: «Romou-nibou, tous les bommes;-llfasnitiou, les gardes du corps; - Masniti, un garde du corps ; - Masnitiouashtiou, beaucoup de gardes du corps, » ne me paraissent pas pouvoir élre
comprises autrement que j'ai fait dans la traduction courante
2) Schiaparelli, pi. LII a-d, LIII a-e, LIV a-e, LV a, p. 68-81.

�i72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE RITUEL Dti SACRTFJCF. FülSÉRAIRE

noncer aucun nom de mauvais augure. Au cours de la guerre qui
s'était engagée entre les dieux:, Sil, travesti en porc, avait saisi l'(Eil
qui renfermait l'ame d'Hor et avait failli la dévorer; mais Hor avait
sauvé son (Eil. Apres la victoire décisive, les partisans de Typhon
s'étaient cachés daos des corps d'oiseaux, de quadrupedes et de
poissons; découverts malgré leurs déguisements, ils avaient été
décapités. Le sacrifice fuoéraire était une répélitioo de ces scenes
de carnage : en égorgeaot les animaux qui le composaient, on
égorgeait une fois de plus les ennemis d'Osiris. Le domestique
1
insiste sur cetle idée : &lt; Tu as tranché ton (Eil ou est ton ame • &gt;
Cependant les victimes attendaient au dehors le rooment fatal.
Les breufs étaient d'ordinaire du nombre de ceux qui avaient été
attelés au traineau et avaient amené la momie a sa derniere
demeure. Les enfants d'Hor sortent tous de la chambre; la statue
demeure seule pendant quelques instants. Le breuf était déja lié
et couché sur le sol, peut-etre méme était-il déja égorgé au moment
ou les internes paraissaient a l'entrée du tombeau. L'offl,ciant
amenait le domestique en face de la tete de la béte, plac;ait aux
pieds la Grande Pleureuse, celle qui personni:S.ait lsis, et s'écriait :
« Domestique, saisis-toi du taureau du .Midi. &gt; Le domestique
brandissait un instant le casse-tete au-dessus du cou de !'animal,
sans doute pour simuler l'abattage, puis le boucher fendait la
poitrine, enlevait le creur saignant, le mettait sur une écuelle, et
détachait la palle de devant du c0té gauche, tandis que la Pleureuse
murmurait a l'oreille du domestique : &lt; Ce sont tes levres qu'on te
fait, c'est ta bouche qu'on t'ouvre. &gt; Le domestique amenait deux
gazelles et leur tranchait la tete, une oie et la décollait. « Je te les
ai empoignés, luí disait l'officiant, je t'ai amené Les ennemis, leur
tribut sur leurs mains et sur leur tete &gt; comme les prisonniers des
Pharaons au retour de campagnes lointaines « et je te les ai immolés, O Toumou, qu'on n'attaque pas ce dieu. » Cependant « le
boucher donne la cuisse a l'officiant, le creur a l'ami, et voici, la
cuisse étant aux mains de l'offlciant etle creur aux mains de l'ami,
l'officiant et l'ami courent &gt; vers la chambre funéraire « posent la
cuisse et le creur aterre devanl ce dieu, » et l'offl,ciant s'adresse a
la statue : « Je te présente la cuisse, CEil d'Hor, je t'ai apporté le
creur de ton ennemi; qu'on n'attaque plus ce dieu ! - Je t'ai
1) Schiaparelii, pi. LV b-d, p. 82-85.

173

apporté la gazelle qui t'attaquait 1 , tranchant sa tete ; je t'ai appor té
l'oie, tranchant sa tete. &gt; Le sacrifice est accompli; il ne s'agit plus
que d'en tirer les conséquences et de préparer la statue ou plutót
le mort a le manger•.
On débutait par lui faire gouter la part qui lui revenait. Le
domestique ramassait la cuisse que l'officiant avai t posée a terre
et• ouvrait la bouche et les yeux du défunt "• en d'autres termes,
il frottait ou faisait, qualre reprises, le simulacre de frotter la
bouche et les yeux de la statue avec la chair saignante. o: O statue
de l'Osiris N., je suis venu pour t'embrasser, moi ton fils; je t'ai
pressé la bouche, moi ton fils qui t'aime. Je t'ai ouvert la bouche.
Ta mere en pleurs l'avait frappée, tes alliés (les enfants d'Hor)
l'avaient frappée, mais ta bouche était toujours bouchée, et c'est
moi qui l'ai remise en état, ainsi que tes dents , o statue de
l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche avec {a cuisse, (Eil
d'Hor. , Ce n'était qu'une sorte de dégustation, bonne tout au
pÍus a exciler l'appétit du mort. Restait a lui ouvrir réellement la
bouche. On simulait cette opération sur la statue ou sur la momie,
au moyen de plusieurs herminettes manche de b ois et a lame
de fer, ou de quelques autres outils du méme ge~re. Chacun d'eux
avait son nom spécial qui désignait ses vertus sans que nous
puissions toujours le traduire exactement. Les deux premiares
berminettes, construites probablement avec le fer et le b ois du
~~rd et du Sud, s'appelaient les deux divines (Noutriti), et avaient
ete employées pour la premiare fois par Anubis, lors de l'enlerrement d'Osiris: prises séparément, on les nommait l'une la (h•andeEtoile (Siboirou), l'autre la pointeuse (Tounitot). Le domestique
prend les deux divines et en met la lame a quatre reprises sur la
bouche et les yeux de la statue, en répétant : « 'fa bouche était
toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état ainsi que tes
dents, O statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche,
statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai ouvert les yeux. O statue de
l'Osiris N., je t'ai séparé la bouche avec l'herminette d'Anubis, je

a

a

i) 11 Y a la. un jeu de mots intraduisible entr¿ arou, le nom de la gazelle, et
le verbe ~rou, m_onter contre ... , attaquer.
p.2J.¡ch,aparelh, LV d, LVI a-b, p. 85-98; Dümichen, t. 11, pi. I, l. i-i6,
3) Lilt. : " Je l'ni équilibrée ayer. tes dents. »

�i74

1

LE RITUEL DU SACRIFTCE FUNÉRAIRE

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

t'ai ouvert la bouche avec l'herminette d'Anubis, la cuisse eil fer
avec laquelle on sé pare la bouche des dieux •. Hor, ouvre la bouche
a la statue de l'Osiris N., Hor, sépare la bouche a la statue de
l'Osiris N. Hora ouvert la bouche a la statue de l'Osiris N. avec ce
qu'il emploie pour séparer la bouche de son pere, avec ce qu'il
emploie pour séparer la bouche d'Osiris, avec le fer issu de Sit,
avec la cuisse en fer dont il se sert pour séparer la bouche des
dieux. Tu ouvres la bouche a la statue de l'Osiris N. et il vient, il
va, son corps est avec la Grande Neuvaine des dieux dans le
Grand Temple du Prince qui est a Héliopolis, et il y prend le
diademe aupres d'Hor, maitre des hommes. » L'Habitant de la
Syringe marque la fin de cette priere du cri quatre fois répété :
• O pere, pere. » L'ouverture est faite, les levres et les paupieres
sont séparées, mais la plaie n'est pas cicatrisée, et elles ne peuvent
pas encore agir. L'instrument Oi'rhikaou (le puissant en sortileges)
achevait l'reuvre des herminettes. C'était une tige de métal, tordue
en forme de serpent, et terminée par une tete de bélier que surmonte une urreus lovée •. Le domestique saisit I'o'írhikaou, le
brandit trois fois, applique la tete de bélier a quatre reprises sur
la bouche et les yeux de la statue. L'ofllciant parle pour lui : &lt; Ta
bouche était toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état
ainsi que tes dents, ó statue de l'Osiris N., Nouit t'a levé la tete;
alors, Hor a pris son diademe et ses vertus, alors Sit a pris son
diademe et ses vertus, alors le diademe est sorti de ta tete t'a
,
'
amene tous les dieux, tu les as enchantés, tu les as fait vivre, tu
es devenu le plus fort et tu·as pratiqué les passes de vie avec eux,
derriere la statue de cet Osiris N., pour qu'il prospere et ne meure
pas ; tu t'es melé aux doubles de tous les dieux, et comme tu te
leves en roi de la Haute-Égypte comme tu te leves en roi de la
· Basse-Égypte, souverain parmi tous les dieux et leurs doubles,
alors done, Shou, fils d'Atoumou, c'est lui l'Osiris N., s'il vit tu vis;
il t'a armé Shou, il t'a acclamé Shou, il t'a exalté Shou, il t'a fait
1

1) Le dessin de l'herminette égyptienne rappelle celui de la cuisse de bamf.
~ette ressemblance avait frapp é les pretres el lcur avait suggéré plus d'une
1mage analogue a celle que nous avons dans notre texte.
2) Pour préparer leurs statues a recevoir le sacrifice.
3) La plupart des demi-serpents en cornaline ou en jaspe rouge qu'on voit
dans les musées (Maspero, Guide du visiteur au musee de Boulaq, p. 279,
n• 4195, p. 283-284, n° 4241) sont des Oirhikaou de petite taille.

175

souverain Shou, et tu as pratiqué les passes de vie derriere la
statue de l'Osiris N., si bien que ta vertu de vie est derriere lui
pour qu'il vive et ne meure jamais. O stalue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert les deux yeux avec l'herminette
divine et l'o'irhikaou dont on se sert pour séparer la bouche de
tous les dieux du Midi. &gt; Ici encare l'Habitant de la Syringe poussait par quatre fois son appel accoutumé: &lt; O pere, pere ! 1 &gt;
Le discours de l'offlciant n'est pas aussi mystérieux qu'il en a
l'air, pour qui connait certaines idées égyptiennes. Les dieux
avaient a leur disposition des forces de diverse nature, les unes
innées en eux ou du moins en certains d'entre eux comme la
force de vie (Sa-ni-ankhou), les autres extérieures, comme les
s?rtileges (hikaou) de la magie. Grace aux sortileges, aux incantations magiques, ils se dominaient l'un l'autre de la meme maniere
que les hommes les dominaient eux-memes: le dieu qui adjurait
ses confreres avec les formules voulues , ou qui dirigeait contre
eux l'influence des talismans nécessaires, les obligeait a travailler
pour lui. L'o'irhikaou était une véritable baguetle magique, celle-la
peut-etre que la tradition mettait dans la main des savants de
Pharaon et qui s'animait a leur voix •. Par les sortileges dont il était
remplí et qui luí avaient valu son nom, non seulement il remettait
en état la bouche et les yeux du mort ; il lui assurait la domination
sur les autres dieux. Nouit avait, en pareille occurrence, soulevé la
tete de son fils Osiris pour qu'Hor et Sit y pussent placer chacun
son diademe, diademe de la royauté du midi et diademe de la
royauté du nord. Elle rendait le meme service a chaque mort ;
les sortileges contenus dans ces couronnes, ou dans l'urreus qui
les décore, enchantaient (shodou) les dieux, les réduisaient a ne
plus vivre qu'au gré et par l'intluehce du défunt, et a n'employer
leurs influences que dans son intéret. La vertu innée des dieux
(sa) parait avoir été regardée par les Égyptiens comme une sorte
d'esprit, de fluide, analogue a ce qu'on appelle chez nous de différents noms, fluide magnétique, aura, etc. Elle se transmettait
par l'imposition des mains et par de véritables passes, exercées

i) Schiaparelli, pl. LVII a-b, LVIII a-e, LIX a, p. 98-i2i; Dümichen, pi. I,
l. 17, pi. III, l. 49, p. 4-6.
2) Exode, vn, i 1-12.
•

�i76

REVU.E DE t'HISTOIIIF: DES RELIGIONS

sur la nuque ou sur l'épine dorsale du patient 1 : c'était ce qu'on
ar,pelait Sotpou sa, et ce que j'ai traduit a peu pres par pratiquer
des passes. Les dieuxf contrainls par les sortileges qui les dominent, se placent derriere la statue avec l'of(l,ciant et avec le mort
qu'il représente; ils lui imposent les mains, et lui pratiquent les
passes qui doivent l'animer, lui iofuser la vie. Le reste de la priere
n'est que la répétition, sous une autre forme, de cette idée fondamentale. Le mort, désormais tout-puissant, est roi des deux
Égyptes, ce qui entraine le pretre a l'identifier avec l'une des plus
populaires parmi les divinités qui avaient régné sur la vallée du Nil,
Shou, fils de Ra. En tant que Shou il renouvelle sur sa propre
statue les manamvres vivifiantes qui l'empecheront de jamais
mourir, et tout cela, grace aux herminettes et a l'Oirhikaou de fer,
celui-la meme avec lequel on ouvre la bouche et l'reil des die~x
lorsqu'ils viennent a mourir eux aussi.
Le premier sacrifice n'était pas plus tót achevé que le second
commen~it. 11 était plus court, car la statue n'exigeail pas de
purificalions nouvelles, mais il n'élait pas moins important que le
précédent. La bouche était ouverte ainsi que les yeux , mais
certains détails manquaient encore qui ne permettaient pas au
mort de se servir de ces organes aussi aisément qu'il l'avait fait
sur terre. Ils étaient ternes et sans couleurs, les machoires étaient
encore serrées et n'agissaient pas librement. 11 fallait, pour remédier
a ces inconvénients, l'intervention de nouveaux personnages. L'un
d'eux, l'héritier (Erpd) n'a qu'un róle secondaire. 11 prend, pour
un moment, la place du domestique derriére la statue, ou plutót
il est le domestique sous un autre nom, puis il récite a l'off¡,ciant
la formule que le domestique avait déja employée: e Sa mere en
pleurs l'a frappé •, dit-il, daos la chambre funéraire, puis il la
quitte, et, arrivé daos la chambre aua; parfums, il ajoute: • ses
alliés l'ont frappé • "· Le suivant d'Hor reparait et s'écrie de nouveau en présence des internes : • Isis, Hor est venu embrasser son
p~re. &gt; Le domestique déclare aux gardes du corps, comme il l'avait
fait quelques instants auparavant, qu' • il est Hor-Sit, et qu'il ne
leur permet pas d'illuminer la téte de son pere », mais cette fois,
1) E. de Rougé, Étude sur une stele égyptienne appartenant a la BibliotMque
impériale, p. i20 sqq.
2) Voir plus haul, p. i 73.

LE RITUEL DU SACRIFICE FU.SRRAIRE

i77
au Jieu de se réserver pour lui-meme le róle d'Hor, il le confie au
fils meme du mort. Le flls qui l'aime (Si-miri-f), pour l'appeler"
comme faisaient les Égyptiens, ou, a défaut du fils, le personnage
qui tient son róle, était hors du tombeau avec le reste de la famille.
• L'offl,cianietledomestique sortentetle trouvent ala porte&gt;, puis
le raménent et • l'introduisent daos la syringe, pour qu'il voie
Hor &gt; c'est-a-dire son pére. Le domestique le tient par la main
droite, et, de la main gauche, l'oblige a courber la tete devant
la statue. « O statue de l'Osiris N., je suis venu, je t'ai amené ton
fils qui t'aime, pour qu'il te sépare la bouche, pour qu'il t'ouvre
les yeux. &gt; L'habitant de la Syringe se place derriere la statue, en
lui criant : • Vois le fils qui t'aime. &gt; L'of(l,ciant dit de son cóté :
• Fils qui l'aime, ouvre la bouche et les yeux du défunt N. (quatre
fois répété), d'abord avec le ciseau de fer, ensuite avec le doigt de
1
vermeil • &gt; Le fils prendle ciseau, qui a la forme d'un ciseau de
sculpteur, l'éleve a deux mains et touche respectueusement du
tranchant la bouche et les Y,eux. L'officiant récite cependant la
formule: • O statue de l'Osiris N., j'ai pressé ta bouche. Cette
pesée sur ta bouche, O statue de l'Osiris N., [je te la fais] en ton
nom de Sokari •. O statue de l'Osiris N., Hor t'a pressé ta bouche,
il t'a ouvert les yeux; Hor t'a séparé la bouche, il t'a ouvert les
deux yeux et ils sont désormais solides 1 • O statue de l'Osiris N.,
ta bouche était encore bouchée, je l'ai remise en état ainsi que tes
dents, je t'ai séparé la bouche, Hor t'a séparé la bouche et je
t'établis solidement la bouche. O statue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert la bouche et les yeux. &gt; Le domestique succéde au fils, refait l'opération, avec le petit doigt d'abord,
avec un sachet rempli de pierres rouges, jaspe ou cornaline.
• O stalue de l'Osiris N., dit pour lui l'of(l,ciant, ta bouche était
fermée (le domestique parcourt du petit doigt la fente de labouche•)
1) C'est le prololype des doigls en jais et en verre noir qu'on trouve dans
les tombes. (Maspero, Guide du visiteur au musée de Boulaq, p. 23i-232,
n• 4562.)

2) lci, nouveau jeu de mots intraduisible entre le mot sok, tirer, peser, et le
nom du dieu Sokari.
3) Lilt. : « ils sont fondés ", sontit senou.
4) Cette action est rendue, dans la glose, par le verbe hamga, serrer, enfoncer. I1 y a évidemment jeu de mols entre les deux verbes hounga, fermer, du
textc, el hamga, de la rubrique.

�i78

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

je t'ai remis la bouche en état ainsi que les dents (il fait le simulacre de relever la levre supérieure et d'abaisser la levre inférieure
avec le petit doigt 1). - Ilor t'a séparé la bourbe, et ta boucbe est
établie solidemc::nt •. - 11 a pesé sur ta bouche (le domestique pese
avec le sac sur la bouche de la statue), - et ta boucbe est établie
solidement, tes yeux sonl établis solidement. •&gt; Je soupyonne que
la présentation des pierres rouges avait pour objet de rendre aux
levres et aux paupieres décolorées par la momification Ieur teinte
naturelle : le jaspe et la cornaline sont en e.ffet appelés souvenl le
sang d'Isis. L'ami succede au domestique et va se poster derriere
la statue, sur l'ordre de l'officiant: e Tu es venu, tu as purifié ton
pere .&gt; Puis c'estle tour du flls qui l'aime. 11 prend quatre briquettes
en fer du Nord et du Midi •, et pese quatre fois sur la bouche et les
yeux, sépare quatre fois la boucbe et les yeux avec chacune d'elles,
tandis que l'officiant récite la formule: e O défunt N., ta boucbe
est établie solidement, établis solidement tes deux yeux, ó défunt N.,
car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai séparé la boucbe, je t'ai séparé
les yeux avec les quatre briquettes. &gt; Restait a écarter les deux
machoires et a leur rendre l'élasticilé naturelle : c'est a quoi servait
une amulette spéciale nommée le diviseur de la máchoire (Poshi-nikafa). Le domestique l'apportait a deux mains et le présentait a la
bouche de la statue: &lt; O Osiris N., disait l'officiant, j'ai établi
solidement tes deux machoires a ta face, et désormais elles sont
divisées. &gt; Le mort pouvait done macher ce qu'on lui offrait. L'offi,c-iant le soumettait a une premiare épreuve pour voir si l'appareil
entier fonctionnait bien. Jl disait au domestique : &lt; Approche les
grains de sa bouche. &gt; Celui-ci prenait un panier ou un vase rempli
d'une substance en grains ou en bouletles arrondies que les textes
nomment sirou, et qui était probablement soit du beurre ou du
fromage, soit une graisse 4 , choisissait un grain et le portait a la

LE RIT'GEL DU SACRIFICE FONtRAIRE

&lt;

f) Cette action est rendue par le verbe Makha, peser, metlre en équilibre.
2) Au has de la colonne, la rubrique, la bouche est fondée, qui marque la fin
de l'opération avec le petit doigt.
3) L'ordre de présentation n ous montre que ces briquettes sont nommées sur
la table d'offrandes, fer (Ba) du Midi et fer du Nord. (Dümichen, t. I, pi. VI,
1. i7-i8; pl. XVIII, 6 a-b.)
4) Le mot sirou, sairou, a été rapproché par moi du copte saire, beurre, par
Dümichen (t. I., p. 20), du copte saeir, {romo.ge. La cérémonie décrite ici en abrégé

l.

{79

bouche de la statue: &lt; O Osiris N., on te présente l'CEil d'Hor a
prendre. Prends-le, et qu'il ne s'échappe pas, lorsque tu prends
le grain dans la boucbe. &gt; Le domestique saisissait ensuite une
plume d'autruche et en caressait quatre fois le visage de la statue
en disant: e L'(Eil d'Hor t'est présenté, Osiris N ., afin que ton
,·isage n'en soit point privé 1 • &gt; Le sens de ce rite ne m'est pas
clair. La plume joue-t-elle ici le róle d'un éventail et n'a-t-elle
pour objet que d'écarter les moucbes? N'a-t-elle pas plutót une
force que nous ne connaissons plus, mais que les Égyptiens lui
attribuaient universellement? Le contact d'une plume d'ibis frappait
le crocodile d'immobilité 1 ; la plume d'autruche avait peut-élre la
vertu d'ouvrir par simple attouchement tout ce qui élait fermé.
Peut-étre enfin n'avait-elle d'autre prétention que de rappeler que
tout était juste, en regle, et que la cérémonie avait été accomplie
jusqu'alors avec toute l'exactitude désirable: la plume est en effet
le symbole de l'exactitude et de la justesse. Le plus probable est
qu'il faut voir daos cette cérémonie une variante de celle ou le
domestique versait a la statue la libation de lait et la libation
d'eau. Les tables d'offrandes présentent, en effet, vers cet endroit,
apres le beurre et la graisse, la mention du lait et d'une eau spéciale qui est désignée par le mot mensa, et par celui de shou, c'esta-dire par le nom méme de la plume d'autrucbe •. La plume, trempée dans le liquide, servait comme de pinceau pour humecter les
lévres de la statue.
Ce qui suit n'est guére que la répétition de cérémonies déja connues. Une fois de plus, l'of(lciant s'identifie avec Hor et annonce
l'ari-ivée prochaine de la victime : &lt; J'ai délivré, disait-il, mon mil
de la bouche de Sil, et je lui ai abattu la cuisse. &gt; De nouveau,
le domestique lui répondait : « Tu as tranché ton reil ou est ton
ame. • De nouveau, le flls qui l' aime prend les quatre briquettes et
se décomposait ordinairement en trois acles. Dans les deux premiers, on donnait le sairou du Nord et celui du Midi; dans le troisieme, une autre graisse,
nommée shakou. (Maspero, OuNAs, l. 26-29 dans le Recueil, t. IU, p. 183; Dümichen, t. I, pl. VI, l. 17-20, p. 19-2f.)
1) Nouveau calembourg entre le nom de la plume shouit, et le verbe shou,
étre vide de..•, étre privé de...
2) Horapollon, édit. Leemans, II, Lxxx1.
3) Cf. la table d'offrandes de Pétéménophi dans Dümichen, t, I, pl. VI,
l. 21-22, pl. XVIII, H a-b.

�180

LE RITUEL DU SACIUFICE FUNÉRAIRE

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les présente quatre fois chacune au visage de la stafoe pour lui
ouvrir les yeux et la bouche, et l'officiant s'écrie: e O défunt N.,
ta bouche est solidement établie, solidement établis tes deu:x.
yeu:x., ó défunt N., car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai sépar.! la
bouche, je t'ai séparé les deux yeux avec les quatre briquettes. &gt;
Le domestique refaisait la meme cérémonie, mais avec une autre
intentíon: e Apporte une paumée d'eau », luí disait I'officiant, et
il continuait en s'adressant a la statue: e On t'a présenté l'CEil
d'Hor ainsi que la paumée d'eau qu'il renferme. &gt; Le moment du
second sacrífice était arrívé,les prétres, avant de sortir, admettaient
le fils qui l'aime a prendre congé de son pere. Le domestique ou
l'ami le saisissait par le bras droit et le for¡;ait de la maín gauche
a courber la téte devant la statue, puis il le e renvoyait sur terre
et le livrait a l'Am-tot 1 &gt;, personnage nouveau, dont je ne
comprends pas bien le nom, mais qui étaít chargé de le ramener
au jour •. .
Le fils sorti, les autres pretres quittaient la chambre et allaient
assister au sacrifice. Cette fois il s'agissaít du taureau du Nord ',
et la petite pleureuse, Nephthys, prenait le poste de la grande.
A cela pres, la seconde opération ne différait poínt de la premiere.
L'officiant pla¡;ait le domestique a la tete de la béte et lui dísait :
e domestique, saisis-toi du taureau du Nord. &gt; Le domestique
brandissait de nouveau le casse-téte, le boucher enlevait le cceur
et la cuisse et les remettait a qui de droit. Des gazelles et une oie
du Nord partageaient le sort du taureau, puis le cortege rentrait
processíonnellement dans la chambre et recommencait les
manceuvres de l'Ouverture de la Bouche et des yeux avec 1~ cuisse,
et avec les herminettes : on ne poussait pas cependant le scrupule jusqu'a employer de nouveau I'oirhikaou et le sac de cornaline. Les príeres étaient identiques a celles qu'on avait déja réci1) C'est ainsi, je. cro_is, que les variantes nous obligent a comprendre Je
membre ?e phrase d1ffic1le : Nozertot ni .~i-mirif tou m-sa-to sapi ni am-tot.
2) Scb1aparelli, pi. LIX b, LXII, p. 122-150; Dümichen, t. IJ, pi. Ill, J. 50,
pi. V, l. 107, pi. VI, 1.1-17, p. 6-H.
•3) ~ans quelques texte~, tels que A. de Schiaparelli (p. 151), le scribe a
repé_te, par erreur, la mentton taureau du midi, qui n'appartient qu'au premier
sacnfice. Les texl:s plus soignés (C. de Scbiaparelli, p. 151, et Dümichen,
pi. VII, l. 18) fourm~sent la le¡¡on véritable, taureau. du No1·d.

i81

1

tées , et, comme plus haut, l'H abitant de la Sy1·inge indíquaít la
fin du rite par le crí quatre foís répété : &lt; Pere, pere • ! &gt;
Mouvements, gestes, paroles, tout était prévu, r églé, avec une
telle mínutie, que nous pourrons aujourd'hui encore, le jour ou
cela nous plaira, reconslituer entierement la cérémonie. Et ce
qui se passait a l'ouverture de la bouche n'était qu·une parlíe des
manipulations auxquelles on soumettait la statue. On la préparait a recevoir les étoffes, les parfums, les insignes de toutes sortes,
et chaque objet était accompagné d'actions et de prieres appropríées a sa nature. Je me contenterai de montrer ici comment on
s'y prenait pour la parfumer et la revetir des coufiyehs et des
bretelles en toile qui soutenaient son pagne dans les grandes
circonstances. L'officiant dit au domestique : • Prends la coufiyeh,
enveloppe de la coufiyeh l'Osirís N. &gt;, puis il récite: « Elle est
venue la coufiyeh, elle est venue la coufiyeh ! Elle est venue la
blanche, elle est venue la blanche. 11 est venu l'CEil d'Hor blanc,
dont il (Hor) a coiffé les dieux ! Qu'il coíffe ta face,qu'il te pare
en son nom de Couronne blanche de Nekhab. &gt; Ceci n'étaít qu'une
introduction a la présentation des parfums. Comme tous les
peuples de l'ancien Orient, les Égyptiens aimaient a la folie les
huiles et les pommades odorantes ; des la plus haute antiquité,
les monuments nous font connaitre sept especes d'essences qu'on
devait donner au:x. morts, et plus tard le nombre en fut porté a
neuf et meme a dix. Out.re le plaisir que l'ame éprouvait a les
sentir, elles rendaient au corps la souplesse et la vígueur qu'il
avait eues pendant la vie, l'empechaient de se dessécher ou de
se crevasser aux ardeurs du soleil, entretenaient en luí une jeunesse éternelle. Chacune d'elles était préparée selon une recette des
plus compliquées, dont les temples d'époque ptolémai'.que nous ont
conservé des copies•: ici'encore, les Égyptiens ont été si scrupuleu:x. a énumérer les ingrédients, a énoncer les quantités, a décríre
les phases de l'opération qu'un éyptologue de grand mérite, Victor
Loret, a pu fabriquer deux de ces parfums en collaboration ave&lt;.'

f) Voir ces prieres, p. i76 sqq.
·
2) Schiaparelli, pi.· LXIII a-e, et p. 150-166; Dümichen, t. II, pl. VII, J. tB,
pi. VIII, l. 48, p. H-12.
3) Dümicben, t. II, p. i3-32.

�i82

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

MM. Rimmel et Domére 1 • La présentation commence par une formule
générale. Le domestique, toujours revetu de sa peau de panthere,
prend de la main gauche un pot plein d'huile, y plonge l'index de
la main droite, et barbouille la bouche et les yeux de la statue.
L'officiant récite en meme temps la formule : &lt; O défunt N., je t'ai
rempli la face d'huile, et j'en ai enduit tes deux yeux, puis j'ai
fardé ton mil de fard vert et de poudre d'antimoine. - De meme
qu'Hor n'a éprouvé aucune angoisse, quand son (Eil est revenu a
son corps, le défunt N., n'éprouve aucune angoisse quand ses yeux
reviennent a son corps, mais l'(Eil d'Hor t'orne en son nom de
Verte, et il te parfume en son nom de Parfum. &gt; Ce couplet et ceux
qui suivent sont construits sur un modele uniforme. C'est d'abord
une allusion a l'opération que subit la statue, puis une comparaison avec l'(Eil d'Hor et avec les mythes qui s'y rattachent, enfin
une description de l'effet produit, ou les bienfaits réels ou supposés de l'objet sont énoncés par des jeux de mots ou des allitérations malaisées a traduire et souvent assez niaises pour nous : ici,
par exemple, si l'huile parfume (snozmou-sti) le mort, c'est parce
qu'elle porte le nom de parfum (nozmou-sti). Apres cette entrée
en matiere, les parfums défilent devant la statue, l'huile d'abord,
puis le Parfum de Pete (Sti-hibou), le Parfum d'invocation (Stihakonou), la poix (Sifti), l'eau de Noum, l'eau d'Adoration(Touait),
l'Essence d'Acacia (Hait-nt-ashou), I'Essence de Tahonou (Hait-enttahonou), l'Abiro et l'huile de Myrobalan (Bik). Une courte formule
de présentation correspond a chacun d'eux, etla cérémonie s'acheve
par une longue apostrophe de l'officiant. &lt; O toi ce parfum, ce
parfum, [toi] cette meche de devant Hor, qui est au front d'Hor,
mets-toi au front du défunt N., pour qu'il soit parfumé par toi,
et pour qu'il tire profit de toi; accorde qu'il redevienne maitre de
son corps, accorde que ses yeux soient fendus (de nouveau, car ils
avaient été fermés par l'embaumement), pour que tous les Lumi,
neux le voient, pour qu'ils entendent tous son nom. Car, ó défuntN.je te remplis l'reil d'huile, je te remplis la tete d'huile sortie de
l'(Eil d'Hor en son nom d'huile. Des qu'elle est mise sur ton front,
des que la déesse Sokhit l'a eu cuite pour toi, le dieu Sibou t'a
1) Des échantillons de ces paríums égyptieos ont été déposés sur le bureau
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , dans la séance du 29 octobre t886.

il33
assuré par décret son héritage, tu as la voix juste parmi les dieux
Gardiens, tu as pris la couronne parmi les dieux, ceux qui sont
encore sur tel'!'e t'acclament. [Anubis], le Guide des chemins du
Midi et du Nord est devant toi pour ouvrir tes voies contre tes
ennemis; car tu as pris ton (Eil [l'huile], et, t'unissant a lui, tu
l'as donné [a garder] a tes chambellans 1 • &gt;
Ces exemples suffisent pour montrer et les difficultés spéciales
que présentent ces textes et l'ardeur avec laquelle on les a étudiés
depuis quelque temps. C'est en examinant avec attention ceux
d'entre eux qui étaient connus, que j'ai été amené a découvrir, il
y a une dizaine d'années, les idées que les Égyptiens avaient sur la
survivance humaine. On pourra, si l'on veut s'en donner la peine,
en extraire des renseignements précieux sur des matieres qui
semblent etre étrangeres au culte des Morts. Le culte des dieux
n'a jamais été étudié jusqu'a présent. Ce n'est pas que les sources
manquent, mais les innombrables tableaux t:t les interminables
inscriptions qui auraient du nous renseigner a ce sujet, ont été
tlétris, des le début, de l'inévitable épithete banal, insignifiant, et
personne ne s'est inquiété d'en profiter pour rétablir les grands
riles qu'on accomplissait dans les temples, en faveur des dieux
égyptiens. Le dédain a été poussé si loin qu'on ne s'est rueme
pas demandé sérieusement quelle était la nature exacte des scenes
représentées. La plupart des égyptologues croient, sans trop savoir
pourquoi, qu'elles sont pour ainsi dire idéales et ne répondent a
aucun fait matériel dans la vie des rois et des prelres. Un tableau
ou l'on voit Séti ¡er debout devant Amon-Ra, coiffé et posé d'une
certaine maniere, est censé ne représenter que le roi devant la
divinité, adressant une priere et un hommage a l'idée abstraite du
dieu. 11 ne faut pas cependant grande attention pour reconnaHre
que la figure d'Amon n'est pas une image impalpable, mais en
pierre ou en bois, analogue aux statues des morts et animée comme
elles, mais de plus qu'elles, capable de remuer, de gesticuler et
m~me dt: parler. Ces statues fatidiques, dont j'ai déja parlé ailleurs 1 , se comptaient par centaines dans les grands temples, comme
le prouvent les débris d'inventaires qui nous ont été conservés.
c•~st a elles directement que le roi s'adressait et qu'il présen tait
LE RITUEL DU SACRIFICE FU:'IÉRAII\E

1) Dümichen, t, II, pl. VIII, J. 49; pl. IX, l. 72, p. 12-13.
2) Rectteil, t. I, p. 152-160.

�{S-4

REVUE DE L'IJISTOIRE DES RELIGIONS

l'offrande, et les bas-reliefs ou le roi et la statue sont figurés en
face l'un de l'autre illustrent, jusque dans les plus petits détails
la_pratique des diverses religions qu'on pratiquait dans un temple~
lc1 encore, la meilleure maniere d'en montrer l'importance sera de
décri~e et d'analyser quelque monument sur lequel nous soyons
certams de trouver, dans un ordre facile a saisir, les différents
moments d'une meme cérémonie.
~~ cons_é~r~tion des obélisques était accompagnée d'un service
spe~1al,_ d1_r1ge par le roi en personne ou par le personnage qui les
ava1t fait_e~~ver. Les o_bélisques paraissent n'avoir été a !'origine
que_ d: veritables ense1gnes, des stéles hautes, placées de chaque
cote d une porte et sur lesquelles les noms et les titres du maitre
de la maison étaient inscrits pour l'édification du public. Mis a la
porte
ils annon~aient a tout venant le nom du die u a'
. d'un temple,
.
qui appartenalt le temple et celui du roi qui les avait élevés. Le
p~us ~ouvent, leurs. faces ne sont couvertes que d'inscriptions long1tud1~ales, ~auf pres de la base ou du pyramidion 011 l'on rencontre
~e scene ~ offrandes. Dans certains cas pourtant, l'inscriplion
n occupe qu une bande longitudinale et est flanquée a droite et a
gauche de nombreux tableaux. Le grand obélisque de la reine Hatsb'.1psitou a Karnak est le plus intéressant de tous a 'étudier 1. Les
scenes sont partagées en deux séries répandues symétriquement
sur les quatre faces, la premiare sur les faces ouest et nord, la
seconde sur les faces est et sud. Comme je l'ai déja dit plus haut •
cette double répartition en deux et en quatre répondait a la divisio~
du mond~ égyptien en deux terres et a celle de chaque terre en
d~~ m~1sons, _se~on la_ d_ir~ction des points cardinaux. Chaque
ceremome deva1t etre repetee deux fois, une fois pour les dieux du
~di, une _fois pour les dieux du nord, et les dieux du midi, pays
d Hor, avaient le pas sur les dieux du nord, pays de Sit. Les riles
s'accornplissaient autour d'une statue d'Amon-Ra en grandeur
~at~relle, qu'on amenait du temple pour la circonstance. Le dieu
eta1t debout, vetu d'un pagne court, coiffé du diadema it longues

. 1) La p~emiere reproduction exacte en a été donnée par Burton, Excerpta
hieroglyphica,pl. XLVIII-L. Je me suis servi du texte de Lepsius Denkm JII

hl. 22-23.
2) Voir p.166-167.

'

.,

'

i85
plumes qui lui est propre (Nº xxvu de Rochemonteix 1). A chaque
acle nouveau le pretre l'adorait, autant que possible, avec une épi•
thete nouvelle, de sorte qu'a la fin de la fete, il avait été invoqué
sinon sous tous ses noms, du moins sous les principaux d'entre
eux, et ne pouvait, par conséquent, se refuser a exaucer les prieres
qui lui avaient été adressées. La reine étatt a!'sistée, pour la circonstance, de son frére cadet Thoutmos III, qui régnait des lors
avec elle; mais, comme le premier projet des obélisques avait été
con~u par Thoutmos 1•r •, mort depuis longtemps, au moment de la
dédicace, le jeune roi prenait par intervalles le titre et faisait l'offrande au compte de son pére. Je ne noterai. pas ces différences de
personnes, qui sont accidentelles, et je remplacerai le nom de chacun des souverains par le litre général de souverain. Au début,
la statue est placée le dos tourné a la face méridionale, mais assez
loin de l'obélisque pour qu'on puisse circuler autour d'elle. Le
souverain, coiffé du pschent, le baton a la main gauche, la massue
a tele en pierre blanche a la main droite, se présente devant elle
et annonce a &lt; Amon, roi des dieux, maitre du ciel » qu'il va
ft lui dresser deux obélisques. , Cette premiére scene est gravée
sur la face Est, vers le milieu de la hauteur de l'obélisque : les
scénes suivantes s'étagent au-dessus et semblent monter vers le
ciel. La plus proche nous montre le souverain coiffé du diademe
osirien (n• xxxvI de Rochemonteix), élevant a deux mains, vers la
face d' &lt; .Amon de Karnak, maitre du ciel », un plateau chargé de
quatre vases d'eau du nord (nomsit). 11 &lt; tourne quatre fois ,
autour de la statue, en luí disant : • Tu es pur, tu es pur. , A
l'étage supérieur, il a la coiffure a longues plumes, mais posée sur
deux cornes de bélier flamboyantes (nº XXI de Rochemonteix), et
LE RlTUEL DU SACRJFICE FUNÉRAIRE

i) Comme une description des différenls diademas dont il sera question dans
les pages suivantes prendrait trop de place et ne serait peut-étre pas comprise, je
préfere renvoyer le lecteur a la planche que M. de Rocbemonteix a publiée dans
le Recueil, t. VI, pi. II, et oil sont représentés les types i&gt;rincipaux de coiffure~
des dieux et des rois égyptiens.
·
2) Le fait est prouvé par l'inscription de la face Est : « La reine a élabli de
fa1;on durable le nom de son pere sur ce monument, quand la majesté de ce
dieu [Amon] rendit gloire au roi Thoutmos 1°•, lors de l'éreclion des deux
g:ands obélisques par la reine, pour la premiere fois, et que le maitre des
d1eux [Amon] lui dit: « C'est ton pere, le roi Thoutmos I••, qui a P.réparé
« l'ére_ction des obélisques, et c'est ta. Majesté qui a renouvelé ces monume¡its. »
(Leps1us, Denkm., III, bl. 23.)

13

-

�-

{86

REVOE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

offre a e Amon-Ra, maitre de la création des deux terres ,, les
quatre vases rouges. e Quatre fois il passe derríere , la statue, en
répétant a chaque fois : « Tu es pur, tu es pur. ,. Dans les deux
registres qui suivent, il a encore une coíffure a plumes (nº xix
et n• xxxvr de Rochemonteix), mais il parfume a deux reprises
,, Amon-Ra, maitre... ~. ,, avec cínq grains puis avec une grosse
pastille d'encens'. Au-dessus (coíffure n• xxvn de Rochemonteix),
il donne le blé a Amon-Ra, e maitre de la terre, maitre du ciel ,.
Puis (coíffure n• x1x de Rochemonteix), c'est l'huile parfumée, et
au-dessous meme du pyramídion (coiffure n• XLV de Rochemonteix),
ce sont les étoffes que le díeu re9oit. II réndait en échange de
chaque objet un souhait qu'un pretre devait énoncer pour lui et qui
est inscrit sur l'obélisque en abrégé : e 11 donne toute vie et toute
santé ; il donne la force et la vaillance, ele. , Apres l'offrande du
linge, on retirait le sceptre et la croix ansée des mains de lastatue et on lui disposait les bras de fa9on que la main droite posait
sur le bras gauche du roi et semblait le saisir, tandis que le bras
gauche se recourbait derriere le cou du roi comme pour l'embrasser. Sur le pyramidion, nous assistons a la fin du premier acte.
Amon est assis sur son tr0ne, le souverain, agenouillé devant lui,
lui tourne le dos, tandis que le dieu luí pose le casque sur la tete.
La cérémonie terminée sur la face Est, la statue d'Amon était
reportée en avant de la face sud et le second acle commen9ait. 11
renfermait le meme nombre de scenes moins une, que le précédent, et les acteurs y reparaíssaient dans le meme ordre, dans le
meme costume et avec les memes coiffures ; les offrandes seules
élaient changées. Apres s'etre présenté devant le dieu, le souveraín
le saluaít a quatre reprises, puis, le casse-tete ala main droite, le
ha.ton et la massue a la main gauche, il présidait dans l'attitude
sacramentelle, au sacrifice du boouf et al'apport des morceaux de la
victime; il présentait successivement la chair rOtíe (?) et les deux
vases de vin, e jetait devant le dieu la masse blanche de farine,,
et versait la double libation d'eau fraiche : le couronnement par
Amon est retracé une seconde fois sur le pyramidion. Ces deux
actes formaíent la premiere partie de ce petít drame religieux,
1) Lepsius a passé l'une de ces deux scenes, me.is Burlon les donne l'une et
l'autre, et ce que nou11 avons vu plus haut, p. 167-168, dans la cérémonie de
l'ouverture de la bouche, montre qu'il a raison et non Lepsius.

LE RITUt:L DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

i87

celle qui était consacrée aux dieux du sud. Les memes cérémoníes
SP, reproduisaient, dans le meme ordre, sur les deux autres faces
en l'honneur des dieux du nord. Ce qui frappe avant tout c'est
ridentité presque complete de ces riles solennels avec ceux qu'on
accomplissait pour les morts pendant l'Ouverture de la bouche. Les
purífications et les offrandes diversas s'y succedent de la meme
maniere, les quatre vases Nomsit, les quatre vases rouges, les
deux fumigations d'encen::;; le roi tourne quatre foís autour de la
statue du dieu, comme le Domestique autour de la statue du mort,
et répete les memes paroles. Cette identité de manoouvres extérieures nous oblige a penser que l'objet était le meme dans les
deux cas. On préparaít le dieu et le mort, ou plut0t leurs statues
animées, a recevoir d'abord les purifications préliminaires, puis les
mets, les parfums, les víandes, les habillements qui leur étaient
nécessaires. Seulement, tandis que le mort, une foís repu et approvisionné, ne faisait ríen, et probablement ne pouvait ríen, pour
récompenser le vivant, le díeu, en pareille circonstance, avail le
droit et la faculté de se montrer reconnaissant. La statue avait re9u
par la consécration la vertu divine, lesa dont j'ai parlé plus haut 1 ;
le sa de vie, envoyé par le díeu qu'elle représentaít, était derriere
elle, qui l'animaít et pénétrait en elle, au fur et a mesure qu'elle
usait une partie de celui qu'elle possédait en le transmettant. Chaque
déperdition de la force divine était réparée par un aftlux conslant,
grace aux incantations prononcées au momenl de la consécration et
renouvelées virtuellement, sínon expressément, a chaque sacrifice.
La statue commern,ait par embrasser le roi, lui imposait les maíns,
et parfois, si elle représentait une déesse, lui donnait le sein; puis
elle le couronnait et lui rendait en autorité divine ce qu'il avait
apoorté en offrandes matérielles. 11 va de soí que le peu d'espace
dont l'artisle disposait sur l'obélisque ne lui a point permis de
représenter le détail des cérémonies, de placer a c0té du souverain les pretres qui l'aídaient, ni de graver les príeres qui accompagnaíent chaque mouvement. Sans chercher bien longtemps on
trouvera, sur les murs du temple, les memes scenes reproduites
par le menu et on pourra rétablir le cérémonial dans son intégrité.
Ce n'est pas ici le lieu de le faire : j'ai voulu seulement montrer

f) Voir p. i75-i76.

�188

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO~S •

par un exemple quel intéret ces tableaux si dédaignés ont pour
l'histoire du culte et par suite de la religion égyptienne.
Qui d'entre nous aura la patience de les recuei!lir, de les classer,
et de les traduirl:l?
Paris, mars 1887.
G.

MASPERO,

LES DÉCOUVERTES EN GRECE
AU POINT DE VUE

DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

BULLETIN DE 1886

Jamais, depuis que la Grl!ce a reconquis son indépendance, elle
n'avait vu accourir a elle, pour étudier ses monuments, autant de
missions étrangeres que dans ces dernieres années. Les nations les
plus puissantes se disputent, avec un zele qui croit de jour en jour,
l'honneur de lui rendre ses tilres de noblesse, enfouis sous les
ruines de ses anciennes cités. Bien qu'elle ait elle-meme fondé une
sociélé archéologique au lendemain de sa résurrection, bien qu'elle
ait aujourd'hui des savants de grand mérite, le monde civilisé tout
entier veut prendre part a ses recherches; il se produit meme une
recrudescence dans l'ardeur de la phalange cosmopolite, qui explore
en tous sens le sol de la vieille Grece. La France a donné l'exemple,
il y a plus de quarante ans, lorsqu'elle a installé une école a
Alhenes; l'Allemagne l'a imilée en 1876. Voici que les États-Unis
entrent en scene a Ieur tour: ils ont en Grece depuis 1885 une
mission permanente, qui dresse le plan des villes antiques, mesure ,
et décrit les restes de leurs édifices, exhume les statues, les inscriptions et les monnaies. On annonce que l'Anglelerre se pique aujeu
et qu'elle va bientót avoir aussi son école d'Athenes. L'Italie n'a pas
encore songé a une institution du meme genre ; mais cbaque année .

�i 90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO;.'(S

elle donne une bourse de voyage a quelques j eunes gens choisis
qui doivent, comme au temps de Cicéron, perfectionner chez sa
voisine leur éducation classique. La Russie, sans sortir de son em~
pire, recherche sur le littoral de lamer Noire les traces des colonies
grecques qui l'ont peuplé jadis. Enfin la Turquie, oui la Turquie 1
manifeste l'intention de faire exécuter des fouilles dans ses provinces d'Asie Mineure. C'est, comme on voit, un mouvement irrésistible, qui se communique de proche en proche jusqu'a gagner
ceux memes qui s'étaient montrés les plus récalcitrants. La
Société archéologique et les écoles étrangeres dont le siege est a
Athenes consignent les résultats de leurs étudas dans des publications qu'elles rédigent chacune dans leur langue nalionale; c'est
manquer de miséricorde pour les lecteurs, qui, ne possédant pas
tous les idiomes de l'Europe, désirent s'instruire des résultat!:.
obtenus dans le cours d'une meme année. II ne s'agit encore (sans
parler du fran~ais) que du latin, du grec moderne, de l'allemand et
de l'anglais; peut-etre faudra-t-il bientót y ajouter l'italien ; et qui
sait s'il ne prendra pas fantaisie a la Russie et a la Turquie de
publier aussi dans leurs langues un bulletin archéologique ! Ce
jour-la je devrai renoncer a remplir l'office de rapporteur. En
attendant, j'essaierai d'exposer ici, d'apres les études publiées en
1886, les découvertes récentes, qui présentent le plus d'intéret pour
l'histoire des religions de la Grece antique.

En 1884, l'École franraise d'Athenes 1 a détacllé un de ses membres, M. Holleaux, sur le mont ~toon, pres de la ville béotienne
d'Acrrephia, ou Apollon avait jadis un sanctuaire et un oracle
fameux. Ils étaient florissants au temps des guerres médiques.
Pindare et Alcée les célébrerent dans de beaux vers, que Strabon
nous a conservés. Le sac de Tbebes par Alexandre, en 335, Ieur
port~ ~ cou~ fatal. On possede, il est vrai, quelques inscriptions,
posterieures a cette date, qui attestent qu'ils jouirent encore d'une
certaine réputation; mais leurs beaux jours étaient passés. C'était
précisément la une raison pour espérer que des fouilles, entreprises
1) Bulletin de correspondance hellénique,

d'Athenes. 1886. París, Thorin_

LES DÉCOUVERTES EN GRECE

i9l

dans le terrain qu'ils avaient occupé, rameneraient a la lumiere des
monuments de la grande époque. Déja le colonel Leake et Ulrichs
avaient fixé l'emplacement du temple. M. Holleaux en a tiré plusieurs statues représentant Apollon, qui pour la plupart remontent
au v1• siecle; elles sont d'un travail archaique et doivent etre
classées dans une série, déja assez nombreuse et souvent étudiée,
dont les échantillons les plus célebres proviennent d'Orchomene,
de Théra, de Ténéa et d'Actium. La pose du dieu est raide, le
visage souriant; les bras sont collés au corps, les jambes tres rapprochées, les muscles figurés d'une fa~on sommaire et seche. La
découverte de cette curieuse collection offre une riche matiere aux
savants qui étudient les origines de l'art grec. En meme temps ont
reparu des vases, des terres cuites, des bronzes et plus de soixante et
dix inscriptions, qui sont en ¡majeure partie antérieures au rv• siecle.
MM. Pottier et Reinach continuent dans le Bulletin de correspondance hellénique la publication des antiquités découve.rtes dans la
nécropole de Myrina, qui leur ont fourni la matiere d'un ouvrage
spécial, tout récemment mis en vente t. Parmi les figurines en terre
cuite qu'ils décrivent, il faut signaler deux groupes représentant
Dionysos et Ariadne, qui se distinguent par un curieux détail de
fabrication ; chacun d'eux porte au revers trois petits tenons de
terre cuite, percés d'un trou central, qui ont été fixés apres coup
dans la pate. Ce ne sont pas des anneaux de suspension, car les
groupes ont une assiette solide, qui montre manifestement qu'ils
étaient destinés a etre posés sur une surface plane. M. Pottier
suppose que l'on plac;ait ces figurines comme ex-voto autour des
sanctuaires rustiques en plein air, qui étaient tres répandus dans
la campagne grecque. Il rappelle que Platon, dans le Phedre, décrit
un petit monument de ce genre consacré a l'Achéloüs et aux Nymphes, pres d'Athenes, sur les bords de l'Ilissos; c'était un autel de
gazon, entouré de statuettes d'argile ou de pierre, que les p~tres
des environs y déposaient comme offrandes pienses. 11 est probable
que l'on passait dans les anneaux, appliqués au revers du groupe,
trois baguettes, qui servaient a le fixer sur le sol. C'est la une
, hypothese ingéniense, qui explique d'une fa~on tres satisfaisante
un fait inconnu jusqu'ici. Sur des fragments en forme d'ailes, qui
devaient etre appliqués au dos de certaines statuettes, on lit des

publié par l'École fran',aise
1) Pottier, Veyries et Reinacb, la Nécropole de Myrina, Paris, Thorin, 1887.

�192

1

REVUE DE L HISTO1RE DES RELIGIO:SS

inscriptions comme celles-ci : éphebe, porteur, ioueur de lyre, etc.
Ce sont, suivant .MM. Pottier et Reinach, des indications gravées
par les ouvriers eux-memes, pour leur permettre de se retrouver
parmi les accessoires moulés a part, et de se rappeler a quelles
figurines ils étaient destinés. Ainsi, il est probable que les ailes de
l'éphebe avaient été préparées pour un Eros. On voit par la avec
quelle désinvollure les dieux, dont les terres cuites nous représentent l'élégante image, étaient traités dans les ateliers. Pour
l'ouvrier le sens mystérieux des figurines sacrées, qu'il modelait de
ses mains, disparaissait presqu'mtierement. 11 n'y voyait plus
guere que des • bonshommes ,, comme le disent les deux archéologues qui les ont retrouvées. On est assez disposé a conclure avec
eux qu' • il est essentiel de distinguer dans l'histoire d'un type,
d'une part les origines, qui sont généralement religieuses et subordonnées a des considérations mythologiques, d'autre part la répétition du meme type a travers les ages, sous l'influence des traditions d'atelier, qui finissent par en émousser completement le sem,
primitif. A }fyrina, en dépit d'une exécution soignée et d'un gout
artistique tres développé, la part a faire au sens religieux des coroplastes est assez mince. , De la nécropole de Myrina proviennent
encore des osselets, portant des inscriptions; ils ont pu étre déposés dans les tombes comme ex-voto offerts aux manes; on sait en
efiet par des invenlaires de temples qu'il s'en trouvait souvent
parmi les objets, que la piété des fideles consacrait aux dieux.
11 y a quinze ans que l'École a fait de Délos sa province. Pen.
dant cette période, elle y a envoyé successivement MM. Lebegue,
Homolle, Hauvette, Reinach, París et Durrbach, sans oublier
M. Nénot, pensionnaire de la villa Médicis, aujourd'hui architecte
de la nouvelle Sorbonne, qui a prété a s~s camarades d'Athenes le
précieux secours de ses connaissances artistiques. Aucun des membres de l'Ecole, -qui ont été chargés de recherches dans l'ile, ne l'a
quittée sans en rapporler quelque étude qui en éclaire l'histoire.
M. Homolle est de tous celui qui y a fait le plus long séjour, qui a
consacré a sa tache le plus d'efforts et auquel on doit les découvertes les plus importantes. Il en a exposé les résultats dans
deux theses, qu'il a brillamment soutenues il y a quelques mois
devant la Faculté des lettres de Paris 1 ; la Revue ne saurait man1) Homolle (Théophile), les Archives de l'intendance sacrée á Dl!los (3i5-166

LES D1:COUVERTES EN GRECE

,f 93

quer d'en entretenir ~s lecteurs; elle en rendra compte dans un
de ses prochains bulletins bibliographiques. Pour aujourd'hui, jo
me bornerai a signaler une longue inscription, rédigée en l'an 364
avant J.-C., qui contient l'inventaire des objets sacrés conservés
daos les temples de Délos. Comme elle sortait des limites chronologiques, daos lesquelles M. Homolle a enfermé le sujet de sa these
frarn;aise, il en avait réservé la publication pour le Dulletin. Ce
document ne comprend pas moins de cent quarante-sept lignes,
dont la moitié environ ne sont reproduiles dans aucun des inventaires des années postérieures, que nous possédons. Nous voyons
la que chaque année les cinq Amphictyons, délégués dans l'ile pa1·
les Athéniens, faisaient, en quittant leurs fonctions, qui expiraient
avec l'année, et en les transmettant a leurs successeurs, le récolement de tous les objets sacrés, dont se composaient les trésors
des temples confiés a leur garde : • Les objets étaient passés en
revue un a un, comptés, pesés, soit isolément, soit en groupes;
apres quoi la transmission avait lieu de college a college. L'invenlaire valait pour l'un des deux décharge, et pour l'aulre prise en
charge. Les deux secrétaires enregistraient a mesure les objels
inventoriés et se contrólaient réciproquement. Apres qnoi, les catalogues étaient gravés sur des steles de marbre et déposés en
double exemplaire a Délos et a Athenes. A part quelques ustensiles
el meubles de fer ou de bois, lustres, casseroles, broches, réchauds,
tables et lits, on ne catalogue que les objets d'or ou dorés, d'argent ou argentés et de bronze , , tels que les vases de toutes
formes et de toutes dimensions, les bagues, les cachets, les couronnes, les colliers, les corbeilles, etc. Pour chaque série d'objels,
l'invenlaire indique non seulement le nombre, mais le poids; la formule usuelle placée en tete déclare que le trésor a été transmis
par les Amphictyons aTct8¡,..¡¡ xct\ cip,6¡,..¡¡ : • La pesée n'était pas seulement une précaution nécessaire pour éviter tout détournement;
elle devait permettre d'évaluer une partie de la richesse sacrée,
qui n'était pas sans importance, et qui constituait une réserve en
temps de crise. Aussi employait-on, comme poids, de la monnaie
d'argent... Toutes les regles auxquelles se conforment les Amphictyons sont celles qu'on imposait a Athenes aux trésoriers
av. J.-C.). Paris, Thorin, 1887. - De anti.quissimis Dianae simulacris deliacis.
Paris, Thorin, 1885.

�i9.t

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

d'Athéna, et qui sont exprimées dans un décret de l'an 430 avant
J.-C. &gt;
A titre de curiosité et comme échantillon de ces sortes de pieces,
je donne ici la traduction des premieres lignes de l'inscription : ·
Timocrates étant arcbonte a Athenes, Aiétion a Délos,
Les objets suivants ont été inventoriés dans le temple d'Artémis et transmis,
en nombre et en poids, de concert avec le Conseil des Déliens et les hiéropes
Apatourios et ses collegues, par les Amphictyons des Athéniens, Arislon, du
bourg d'Aphidnai, et ses collegues, assistés de Praxitéles, fils de Praxias, du
bourg de Céphali, secrétaire; ame Amphictyons des Alhéniens, Thrasonides, du
bourg d'Eupyridai, et a ses collegues, assistés de Ménes, fils de Ménéclée,
secrétaire :
Premier groupe: Objets en argent. Poids: 2 talents. Nombre des phiales: 140.
Deuxieme groupo : Poids: 2 talenls. Nombre des pbiales: 138.
Troisieme groupe : Poids : 2 talents. Nombre des phiales : 135, dont une sans
pied.
Quatrieme groupe : Poids : 2 talents moins 264 drachmes. Nombre des
phiales : 136, dont une sans omhilic. Phiales ornées de rayons (?), 29. Coupes
de Laconie, 3.
Cinquieme groupe: Poids: 1 talent, 1,950 drachmes. Dans ce groupe ont été
sés: Aiguieres d'Atramytrion en argent, H; aiguieres dorées, 2; tasses
archesia\, 1; vase a boire de Cydonie, 1; coupes de Laconie, 3; coupes de
~ halcis, 35; vases a boire offerts par des chreurs, 2; gobelet (cymbium) olfert
par Léostratides, 1; vase a boire de forme asiatique, xovov&gt;-wT6v (?), 1; vase
Tp16&gt;-10v (?), 1; vases (o:JJybapha) pour l'huile, 2; pour le vinaigre, 2; fragmenta
d'argent et débris divers, U; bagues, 2; petites figures de satyres provenant
de tasses (carchesia), 3; boutons fouvant servir d'ornements plaqués, 2;
phiales formant en nombre un tola de 5i9, un cratere d'argent du poids de
1 talent 3,600 drachmes, etc., etc.

Cet extrait ne représente pas la septieme partie de l'inventaire.
Que l'on se figure par la ce qu'étaient les trésors des temples de
Délos.
·
Grace a une autre inscription, le dernier des successeurs de
M. Homolle, M. Durrbach, a déterminé sur le sol de Délos l'endroit ou s'élevait l'autel de Zeus Polieus (protecteur des cités); il se
trouvait a l'angle sud-est de l'enceinte sacrée, qui entourait le
grand temple d'Apollon. Du reste, M. Homolle, qui était présent
lorsque cette inscription a été ramenée au jour, a pu faire son
profit du renseignement, et sur le plan qui est ,annexé a sa these
franc;aise l'autel de Zeus Polieus est indiqué en son lieu.
Le m~me genre d'intéret s'attache a quelques autres inscriptions
récemment recueillies par l'École sur divers points du monde hel•
lénique : elles servent a fixer l'emplacement des monuments du
culte. D'autres mentionnent des surnoms de la divinité, des fétes
ou des sacerdoces, qui ne figuraient encore dans aucun catalogue.

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i95

Une catégorie plus importante est celle qui concerne l'administration des temples. Un texte relevé a Phoinix, dans la Pérée rhodienne, contient une liste de pretres appartenant a divers sanctuaires de cette ville, qui ont fait en commun une offrande a tous
les dieux; les noms de ces personnages sont suivis de ceux de
21 hiéropes ou intendants des temples; mais tandis que les pretres
sont groupés suivant les divinités dont ils desservent les autels, la
liste des hiéropes est unique. On voit par la qu'ils devaient former
un seul et meme college, chargé de l'administration de tous les
temples de la cité. Les fonctions des hiéropes pouvaient etre assez
lourdes; car les biens meubles ou immeubles, dont ils avaient a
répondre, représentaient souvent une fortuna considérable. Par
suite, il y avait aussi des proces longs et couteux, auxquels il fallai t
quelquefois prendre part. M. Clerc a copié sur un marbre de Thyalire (Lydie) un fragment d'une lettre, adressée a cette ville par
P. Cornélius Scipion, qui fut proconsul de la province d'Asie sous
Auguste. Des particuliers contestaient a un temple la propriété de
certaines sommes qui luí avaient été données ; ils firent a la ville
un proces et le perdirent. La cause ayant été portée devant le proconsul, il confirma la sentence des premiers juges. Le fragment
de la lettre qu'il écrivit a Thyatire en cette circonstance, est conc;u
a peu pres dans ces termes : &lt; Je trouve juste et équitable que
vous vous conformiez aux sentences, que les juges ont prononcées
au sujet des sommes appartenant au temple, et que vous n'écoutiez
plus les réclamations ou accusations, qui pourraient se produire a
ce sujet. •
Dans le riche butin que l'École offre cette année a ses lecteurs et
ou l'histoire des religions pour sa seule part a tant a prendre, une
mention spéciale me parait due a une série de documents, qui étendent et précisent nos connaissances sur les associations religieuses
des Grecs. C'est ainsi que nous voyons dans une petite ville du
golfe Céramique, a Kédréai, se réunir, au deuxieme siecle avant
notre ere, un college d'adorateurs des Dioscures qui s'intitule:
College des Dioscuriastes de Théodote; ce nom est celui d'un réformateur, qui avait modifié les regles établies a l'époque de la fondation ; on a dans les inscriptions quelques exemples de cet usage.
A Thyrrhéion, dans l'Acarnanie, M. Cousin a retrouvé la liste des
membres d'un college, dont le véritable caractere reste indéterminé; mais la religion, comme partout, y tenait une place; car on

�i9G

Rl!:VUE DE L'HISTOTnE DES RELIGIOXS

y remarque un joueur de fltlte, un devin, un cuisinier et un diacre,
qui, tous les quatre, devaient évidemment jouer un róle daos les
sacrifices et les banquets sacrés du collége. La liste se termine par
les noms de plusieurs enfants, qui sont en majorité fils de sociétaires. L'ouvrage que M. Foucart a consacré aux associations religieuses des Grecs est bien connu des savants; une inscription,
récemment découverte dans l'ile de Rhodes, fournit a l'auteur l'occasion de compléter le développemenl, déja tres riche, qu'il a donné
a son sujet. On ne compte pas moins de vingt associations, qui se
sont formées a Rhodes pendant le troisieme et le second siecle
avant J.-C., en vue d'honorer des divinités étrangeres; et il est bien
probable que la liste ne doit pas s'arréter a ce chiffre. Celle que
nous fait connaitre M. Foucart avait été fondée par un personnage
originaire de Cyzique; la pluparl des membres dont elle se compose
sont, comme lui, des étrangers; ils appartiennent par leur naissance a différentes villes de l'Égypte, de l'Asie, des iles ou de la
Gréce propre. Par la cette associa tion se distingue de celles qui
avaient leur siege au Pirée et a Délos, et dont nous possédons un
grand nombre d'actes. &lt; Leurs membres, en effet, ont toujours
une commune origine et le but principal est le culte du dieu
national. Ainsi les Ilerma'isles de Délos sont les négociants romains
ou italiens, qui adorent Mercure P.t J\fa'ia; les roarchands tyriens
forment le thiase des Héracléisles sous le patronage de l'Hercule
de Tyr; les Posidoniastes sont des gens de Bérytos, réunis pour
fonder un temple au dieu marin de leur patrie. Au Pirée, on peut
constaler que les Cbypriotes de Kilion ont pour objet le culte de
leur Aphrodite, les Égyptiens, celui d'Isis. »
ll n'en est pas de méme ici. II n'y a pas entre les memb1·es communauté de patrie; aussi ne pouvait-il y avoir communauté de
culle, que si la divinité qu'ils adoraient avait un caractere vague et
indécis, qui se prétait aisément aux identifications, comme par
exemple l'Artémis asialique. Mais son nom ne nous est pas parvenu. L'association, quoique composée en majorité d'étrangers,
admet aussi des Rhodiens. Elle comprend un esclave et des femmes.
Tous les membres cités daos l'inscriplion portent le litre de bienfaiteurs, qui saos doute, comme chez nous, n'était atlribué qu'a
ceux qui versaient une somme déterminée d'avance par les staluts.
La famille du fondaleur occupe une situation tout a fait prépondérante; il a fait entrer daos l'association sa femme, son fils, sa filie,

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i97

sa bru, son gendre et ses quatre petits-enfants. 11 l'a divisée en
trois seclions ou tribus, dont les parrains ont ,été pris parmi ces
divers personnages; l'une porte le nom méme &lt;lu fondaleur, l'autre
celui de sa femme, la troisieme celui de sa bru. Enfin l'association
a des jeux annuels organisés sur le modele des jeux publics, mais
auxquels ses membres seuls prennent part. 11 est permis de sourire de l'importance qu'ils se donnent, de la vanilé na'ive qu'ils
apportent dans les obscures fonclions de leur vie commune. N'oublions pas cependant que la faveur dont jouissaientles associations
dans Loules les classes a été une des forces vives de l'ancien
monde: le culte n'en était i:touvent que le prétexte, elles avaient
leur raison d'étre dans les néce.ssités du commerce; c'est pourquoi
elles se multiplierent surtout apres Alexandre, lorsque les relations devinrent plus faciles et plus fréquentes entre les peuples du
bassin de la J\fédilerranée. Jusque sous l'empire romain elles servirent puissamment la cause de la civilisation.
Une inscription grecque d'Asie-Mineure nous révele une autre
parlie de l'organisation des sociétés religieuses; nou~ y _trouvons
l'énuméralion complete des récompenses dont elles gra t1fiaient leurs
bienfaileurs. Des adorateurs d'Adonis ont accordé aun personnage
qui s'était créé des droits a leur reconnaissance: 1º une couronne
de feuillage, renouvelable a chacune de leurs fétes patronales; 2• la
proclamation, a la méme date, de tous les honneurs accordés. A
ces récompenses assez communes l'association en ajoute d:aulres
qui supposent des services exceptionnels; ce sont: 1º le _titre d~
bienfaiteur a perpétuité; 2• l'exemption de tous les dro1_ts ordt ·
naires; 3° l'exemption des redevances extraordin_aires, payees ~our
les fétes, les sacrifices et les banquets. Parmi les textes du meme
Celui-ci provient de Loryma
ooenre il y en a peu d'aussi instructifs.
.
(Pérée rbodienne) el date de l'Emp1re.
II

Les succes de M. Schliemann a Troie, a .Mycenes et aTirynthe ont
dü nalurellement tourner l'attention de l'École allemande I vers
raurore de la civilisalion grecque. Le recueil qu'elle publie contient
f ) JUillheilunyen des kaiserlich Deutschen archaeoloyischen lnstituts. Athenische Abtheilimg, i886.

�f98

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

cett~ année _plusieurs études sur des monuments, dont on peut a vec
certitude fa1re remonter la date jusqu'au vue siecle; telles sont les
g~mmes provenant des nécropoles de Mélos, qu'a classées et décrites M. Duem~ler. Ell;s ont été conservéE-s dans le pays grace
aux v~~t~s ,mag1ques qu on leur attribue; on croit qu'elles ont Ja
propriete d augmenter la quantité du lait chez lesjeunes meres qui
le_s port~nt ~uspendues a leur cou; on les appelle pour cette raison
pierres a lait.
~ur le~ vin~t. pieces recueillies par M. Duemmler il y en a un e
qm parait anter1eure méme au vn• siecle; a la surface est gravée
une sorte de figure géométrique, composée d'une série de croissa~t~;. c'est peut-étre l'image de quelque grossiere idole des temps
prum_tifs. Une autre de ces gemmes represente le type archaique
d~ Medusa; ~e- corps ~u mo~stre est hérissé, au-dessus des genoux,
d une q~antite de pehts tra1ts, qui doivent simuler des poils. Les
plus anciennes nécropoles de Chypre ontaussi livré a M. Duemmler
une riche série d'objets, appartenant A une période de l'art tres
~e?ulée. Ils présentent des analogies frappantes avec ceux qui ont
ete découverts en Troade par M. Schliemann; les uns et les autres
sont les produits d'une méme population, dont la race est encore
mal dét_erminée, mais dont la domination a dú. s'établir plus de
~~ux ~1lle an~ avant notre ere, pour ne cesser qu'a l'époque de
1mvas10n dorienne, au xr• siecle; les Phéniciens lui succéderen t
alors dans l'ile de Chypre. Les nécropoles, ou reposent ses restes
contiennen~ des st~tuettes en calcaire ou en terre cuite, représen~
tant u~e dees~e qm pose les deux mains sur sa poitrine ; ce type
apparait auss1 sur les cylindres babyloniens; on l'a rencontré en
Troade ;_ les Phéniciens, en prenant possession de Chypre, l'ont
c~nserve ~t souve~t .r~produit. C'est sans doute l'image d'une
deesse, qm symbohsait a la fois, comme la Déméter des Grecs la
maternité et la mort, le mouvement incessant et infatigable' de
la nature, qui puise dans la corruption les forces nécessaires pour
de nouveaux enfantements. La collection comprend ancore des
terres cuites de forme bizarre et d'une exécution grossiere dans
lesquelles on reconnait un boouf et une tete de cerf avec sa ra~ure .
ces figurines représentent les animaux que l'on immolait dans le~
sacrifices. M. Duemmler donne aussi le dessin d'une sorte de tré
pied circulaire en terre cuite, qui supporte des vases et un;
colombe ; il le regarde comme une réduction de ceux que cette

t99
population primitive consacrait á ses dieux. Cependant ces simulacres d'animaux et de trépieds, ne l'oublions pas, ont été trouvés
dans des tombes. « Peut-etre, dit M. Duemmler, les offrait-on au
mort lui-meme, considéré comme un héros; peut-etre aussi
croyait-on par la leur rendre service, en pla&lt;;ant la tombe sous la
protection de la divinité. Enfin, dans le cas présent, je risquerais
volontiers l'hypothese, qu'on donnait au mort comme une réduction du bois sacré ou il avait coutume de sacrifier, afin qu'il pftt
continuar, dans sa demeure souterraine, a se concilier la faveur
des dieux. &gt; Je n'oserais pas suivre l'auteur bien loin sur un terrain
si peu solide. Dans cette partie toute neuve de l'archéologie, qui
semble avoir ses préférences, les textes faisant absolument défaut,
on est réduit a procéder par conjectures. Aussi l'imagination doitelle redoubler de prudence. M. Duemmler donne peut-etre un peu
trop libre carriere a la sienne. Mais apres tout, M. Schliemann luimeme n'aurait pas, sans son imagination, jeté dans le courant de la
science tant de merveilleuses nouveautés. Son exemple est bien
fait pour séduire ; on con&lt;;oit aisément qu'il ait éveillé l'ambition
de M. Duemmler. Souhaitons a celui-ci de remporter, pour le plus
grand avantage des études historiques, les memes succes que son
devancier.
11 y a longtemps que le gouvernement fran¡;ais devrait avoir
attaché un architecte a son école d'Athenes; un pensionnaire de la
villa Médicis y fait chaque année un séjour de quelques mois;
c'est trop peu pour qu'il puisse prendre part avec suite et profit
aux travaux communs. L'Institut allemand a mieux entendu ses
intérets en s'assurant depuis quelques années les services de
M. Doerpfeld. Cet artista vient d'explorer les restes du grand
temple de Corinthe ; c'est le plus ancien de toute la Grece parmi
ceux dont il subsiste des morceaux au-dessus du sol; il date du
v1• siecle, peut-etre meme son origine remonte-t-elle encore plus
haut. On ne sait a quelle divinité il était consacré; deux inscriptions, qu'on y a trouvées récemment, ne le disent pas. M. Doerpfeld
a pris les mesures des parties qui sont encore debout, il les a complétées a l'aide de quelques fouilles et il a tracé le plan de l'édifice;
la cella était entourée de trente-huit c;olonnes, dont les plus
grosses, cellas des petits cótés, mesuraient 1m,12 de diametre.
MM. Lolling et Petersen ont fait dans l'ile de Lesbos une campagne tres fructueuse pour l'épigraphie. Quelques-uns des textes~
LES DÉCOUVERTES EN GRECE

�200

1

REVUE DE L 1IISTOII\E DES RELIGIONS

qu'ils ont rapporlés, élaient déja connus, mais ils en donnent des
copies plus exacles. Leur récolte comp~end un ~~sez grand nombre
de dédicaces aux divinités ·qu'adora1ent Mytdene, Thermre, Methymna, Eresos. Aucune ne présente, au point de vue_ général, un
inléret de premier ordre. Toutefois plusieurs me_ntionne~t des
offrandes importantes. C'est ainsi qu'a Erésos, un cltoyen fall don
d'un capital, qui doit etre employé a des sacrifices annuels dan~ le
sancluaire d'Alhéna; la ville approuve solennellement la fondation
par un décret, dont deux exemplaires sont exposés, l'un sur la pla~e
publique, l'aulre dans le temple; une troisiem_e inscription, gr_avee
sur l'autel ou le sacrifice doit avoir lieu, perpetuera le souvemr de
cet acle de pieuse générosilé.
.
,
.
A Athenes méme, les fouilles, que la Société g1·ecque d _archeologíe poursuit avec tant de bo~heur depuis quelques a~nees, o~t
fourni des sujets d'étude a l'Ecole allemande. En 1880, on ava1t
publié de beaux fragments de sculpture, mis aujour sur l'~c~opol~,
qui provenaient d'un fronton représentant la lutte d Her~kles
contre l'Hydre. M. Studniczka en rapproche deux autres, qui ont
· té trouvés au meme endroit; il établit qu'ils faisaient partie d'une
:rande composilion, inspirée par la légende de la lutte d'IIér~kles
contra Triton; il ne reste plus que le torse du monstre, enlace par
les deux bras de son adversaire, et un des replis de sa longue
queue de poisson: la scene était placée dans le champ d'un fron~on,
qui faisait pendant a celui de l' Hydre, sur l'autr~ face du meme
temple. M. Studniczka voit dans ces deux bas-reliefs un ouvrage
du vi• siecle. D'une part, le slyle dont ils portent la marque ne
ermet pas de leur assigner une date postérieure; d'autre part, il
~'est pas possible de faireremonter plus haut !'origine de la Ut7ende
qui met Ilérakles aux prises avec les, divinilés de_~a mer; elle ~st
ente des poemes homériques; e est au vr,0 s1ecle,
et en As1e,
ab s
.
·
qu'elle parait avoir pris naissance. Elle est representee sur p1usieurs
monuments archalques, par exemple sur la frise d'Assos, que nous
possédons au Louvre. Mais quel était l'é~ifice que ~écora~ent ces
deux frontons? En dépit du sujet, on n est pas necessa1rement
conduit a supposer qu'ils ont été exécutés pour un temple d:H~raklcs. Néanmoins ce héros recevait déja un ~ulte chez les Athemens
au v1• siecle, et l'hypothese n'a rien d'invraisemblable; on peut
admettre que l'Ilérakléion de l'Acropole ful détruit par les Pers~s et
qu'il ne se releva pas de ses ruines comme d'autres sanctua1res.

LES DÉCOUVEIITES E:'\ GRECE

201

.M. Studniczka, qui a décidément un flair parliculier pources recons-

titutions, souvent tres délicates, des anciennes amvres d'art, signale
a l'attention des archéologues un autre bas-relief, conservé depuis
une dizaine d'années daos la cave du Varvakion; il a été déterré
au pied de l'Acropole, au sud du théátre de Dionysos. 11 représenle
une .Ménade dansant entre deux satyres a queue de cheval, dont
l'un joue de la double fltite. M. Doerpfeld avait précédemment
reconnu sous terre les restes d'un temple de Dionysos, plus ancien
que celui qui fut conslruit apr~s les guerres médiques. Il est probable que le fragment du Varvakion appartenait a un bas-relief
bachique, qui décorait le fronlon du temple primitif.
Ce n'est pas tout. Les fouilles de l'Acropole ont encore rendu a
la science plusieurs fragments de sculpture, que l'on peutaltribuer
sans crainte de mép1·ise a une école du v1• siecle. Le morceau
principal est un buste d'Athéna en marbre de Paros; la déesse,
coiffée du casque, penche la tete en avant; son visage a cette
expression souriante, qui est un des caracteres distinctifs de
l'archai:sme; ses cheveux pendent sur ses épaules, a l'exception de
quelques boucles rejetées par devant; l'égide, ornée des serpents
de la Gorgone, couvre la poilrine et le dos. La main droite tenait
une lance. &lt;;a et la on remarque des traces de peinture; les écailles
de l'égide étaient rouges et verles; sur les cheveux apparait encore
une teinte rouge, qui sans doute a passé, ou qui servait de dessous
pour une nuance plus foncée et plus naturelle. Des ornements de
bronze concouraient certainement a l'effet de cette décoration. La
figure entiere devait mesurer, avec le cimier du casque, qui a disparu, environ 2m,30 de hauteur. Elle occupait le centre d'un fronton, sur lequel se déroulait la scene de la Gigantomachie. On a
retrouvé plusieurs membres des géants, que combatlait Athéna, et
des dieux a qui elle portait secours. La maniere de l'oouvre est
absolument comparable a celle du célebre fronton d'Égine, qui est
aujourd'hui conservé a la glyptotheque de Munich; elle a dti etre
exécutée a la meme époque, peut-etre quelques années plus tard,
dans la seconde moitié du v1• siecle. II n'est pas douteux que nous
avons la les restes d'un fronton, qui surmontait le temple primitif
d'Athéna, commencé par Pisistrate, achevé par son successeur et
détruit par les -Perses. Il y a déja assez longtemps qu'on avait
reconnu des débris de ce vénérable ancetre du Parthénon dans des
tambours de colonnes et des fragments d'architrave, qui étaient
H,

�202

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

encastrés au milieu du mur de l'Acropole. Les fouilles de la
Société archéologique ont permis á M. Doerpfeld de déterminer
I'orientation de l'édifice et d'en reconstituer le plan exact : iI était
contigu á la fa9ade méridionale de l'Erechtheion; le grand axe
suivail la direction du sud-est au nord-ouest. On a retrouvé sous
terre les fondements á peu pres intacts. Tout autour du temple
régnait un portique, qui mesurait 21m,34 sur 43m,44 de cóté. A
chaque extrémité du temple lui-méme s·ouvrait un pronaos ou vestibule; á I'est se trouvait la cella, '\ue deux rangées de colonnes
divisaient en trois nefs. La partie de l'ouest était occupée par un
opislhodome et par deux chambres plus petites, qui en dépendaient. Jusqu'ici les archéologues avaient quelquefois soutenu que
le Parthénon de Pisistrate n'avait pas d'opisthodome et que par Iá
il se distinguait de celui de Périclés. Les constatations de M. Doerpfold montrent que cette opinion est erronée. ll n'y a entre les
deux édifices qu'une seule différence : l'opislhodome du plus récent
se compose d'une salle unique; celui du plus ancien en comprenait lrois. Nous pouvons done des maintenant nous faire une idée
suffisamment précise du Parthénon primitif. ll faut cependant nous
attendre á de nouvelles découvertes qui la préciseront encore.
, Personne ne saurait calculer, dit M. Studniczka, quels trésors
recélent les flanes de l'Acropole, ·et en particulier l'exhaussement
de terrain qui s'est produit au temps de Cimon entre le Parthénon et le mur du sud. L'expérience de I'an dernier prouve que dans
l'énorme amas de ruines, que les Perses laissérent derriére eux,
aucun morceau n'a été perdu; on peut compter que les savants
grecs, qui ont entrepris la glorieuse tache de débiayer en entier le
sol de la citadelle, la retrouveront dans l'état exact ou elle était
avant I'invasion des Perses, á l'exception de ce qui a été emporté
par I'ennemi, ou employé de nouveau dans les grandes constructions de l'age postérieur qui ont disparu. &gt;
(A suiure.)

GEOROES LAFAYE.

REVUE DES LIVRES

L'ancien monde et le christianisme, formant la pr~miere _série d'~ne
nouvelle édition enti6rement refondue de l'Histoire des trois premi~rs
siecles de l'Eglise chrétienne, par E. de Pressensf!, de xL--669 pages. Pans,

Fischbacher, f887.

L'éminent historien des Trois premiers siecles de l'Eglise ch1·~tiennc reste
fid6le, .dans ce volume, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, a_c_e qu Il nomme les
,e données chrétiennes &gt;i, il y présente le christianisme pos1t1f com_m~ Je ter~e
final de toute l'évolution religieuse et il y dépeinl Jes diverses rehg1o~s anterieures comme ayant 1&lt; préparé les voies au Christ par u~ ensemble de d1spensations qui tendaient a,•aincre les résistances de l'humamté. »
•
A premiere vue, il semblerait qu'un pareil ou:rage _do.t écbapper _aux appreciations d'une Revue qui s'est soigneusement mterd1t toute excurs1on ~ans la
sph8re dogmatique. Mais il faut tenir compte qu'en abordan! celte esqu1sse du
d
mon e anr1que, l'auteur affirme 1&lt; le ferme dessein d'obéir scrupuleusement
A aux
· ·¡
Iois de la critique historique qui sont J'honneur de notre temps ».
quor
1
ajoute : o: Serait-il vrai qu'il suffit d'accepter le. pri~cipe fondamental du
christianisme pour élre en dehors de la métbode scient1fique dans la constatation des faits? » Évidemmenl non, faut-il lui répondre, pourvu ~u•o~ ne mette
pas celte croyance subjective dans la balance des argumenta sc1entifiq_ues. La
est toute la question. Dans le Jivre qui nous occupe, on trouv~ra pe~t~elre que
les idées personnelles de l'auteur sur Ja dire~tion de l'évol~tion rehgreuse ont
influencé certains de ses jugements relatifs a quelques pomts encore obscurs
de l'hiérographie (qui de nous n'a encouru ce reproche?), ou encare, que ses
convictions religieuses se rév8lent dans la préoccupation de retrouve~ partoul
la notion d'expiation morale et l'appel a. un rédempteur divin. Mais, ni dans _un
cas, ni dans rautre, _ si I'on excepte Jes quelques phrases de la conclusron

�204

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:,.iS
REVUE DES LIVRES

qui se rapportent au caracl8re exceptionnel du judai'sme et qui se rallachent

plutOt au volume suivant, - il ne se laisse entrainer a produire d'autres arguments que ceux íournis par les méthodes rationnelles et, a ce Litre, il a Je droit
de se revendiquer du libre examen « dans toute sa rigueur et sa loyauté &gt;1.
Méme la prétention de voir dans les croyances religieuses qui ont précédé la
venue du christianisme une sorte de « préparation » progressive n'a rien d'anliscientifique, puisque, en un cerlain sens, toute religion est prt!parée par les
eultes qui l'ont précédáe et l'on ne peut faire un grief il l'auteur d'avoir cherché
ehez les Orees, les Romains, les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, voire chez
les Hindous, les élémenls théologiques ou moraux qui se sont relrouvés plus
lard dans la doctrine chrélienne, quand nous voyons lant d'écrivains présenter
la religion du Chrisl comme tombée toute faite du ~iel, ou. du moins, comme
se rattachant exclusivement aux croyances juives. L'essentiel,-et M. de Presseocé s•explique neltement a cet égard - c'est de ne pas sacrifier la part de la
liberté humaine, en faisant de cette « préparation n une é\'olution falale et, en
quelque sorte, préordonnée chez cho.que peuple.
Sans étre précisément uoe reuvre de vulgarisation, le nouveau livre de
M. de Pressensé résume, en quelques pages claires et précises, l'histoire &lt;le
toutes les grandes religions antiques, a l'exception du judaisme. La seule
critique d'ensemble que nous aurions a formuler tient plut0l au genre de
l'ouvrage qu'aux vues de l'auteur. L'histoire des religions est désormais une
science suffisamment faite pour qu'on puisse exposer d'une fa"ºº succincle
l'évolution des principaux cultes historiques. l\fais encare faut•il y distinguer
soigneusement ce qui est historiquement établi, ce qui est vraisemblable et ce
qui est purement hypothétique. Ainsi, rien de plus aisé, avec les documents
que les égyptologues ont mis entre nos mains, que de reconstituer l'état de la
religion égyplienne sous la XVIII 0 dynastie et peul•étre méme jusque sous
la XII". Mais, lorsqu'on arrive nu:x croyances de l'ancien empire, et, a plus
forte raison, lorsqu'il s'agit de rechercher comment ces croyances onl déhuté,
on est réduit, da.ns le premier cas, a suppléer tant bien que mal aux ]acunes
innombrables de rare.s documenls qui forment tout au plus des points de
repere, el, daos le second 1 a formuler de simples conjectures, suivanl la falsan
dont on con"oit le premier développement logique des idées religieuses. Or, ce
sont ta des nuances qu'il est difficile de faire sentir dans un simple résumé.
La difficulté apparait surtout quand il s'agit de points controversés oll il est
cependant impossible de mettre sous les yeux du Iecteur taus les arguments
produits de part et d'autre. L'auteur est alors réduit a prendre parti saos dire
pourquoi et son !'ésumé risque de ne plus représenter, au moins sur ces poinls,
I'état exact de la science. C'est ainsi que 1\f. de Pressensé nous donne comme
des faits établis certaines interprétations mythologiques qui sont l'objet de vives
controverses, si méme elles ne re"oivent généralement une solution conlraire.
En voici quelques exemples: (p. 143) la mort et la résurrecLion d'Adonis repré-

•

}

205

sentent exclusivement le le,•er et Je coucher du soleil; (p. i79) Abura Mazda est
un dieu solaire; (p. 213) les divinités suprémes du panthéon védique ont été
d'abord des dieux solaires ou sidéraux; (p. 234) la prédominance d'Agni et de
Soma est anlérieure A celle de Varouna; (p. 305) Siva el Roudra ont commencé
par élre, comme Rama, de simples appellations ou manifestations de Vishnou ,
(p. 397) Hermes est une personnification du crépuscule; etc.
Je me ha.te d'ajouter que ces critiques de détail ne doivent pas nous !aire
méconnaitre la pénétralion avec laquelle l'auleur a démélé l'idée directrice et
retracé les principaux caracter.es des grandes religions antiques. Son livre, du
reste, n'a pas la prétention d'étre un tableau a la fois général ~t complet des
anciennes religions, dans le genre du précieux Manuel de M. C.-P. Tiele. En
somme, c'est plutót une étude approfondie de l'altilude qu'elles ont prise devan)
le problema du mal. II esl vrai que ce problema est nu fond de toutes les
re!igions, comme sentiment du contraste entre ce qui est et ce qui de,•rait étre,
entre la vision d'un idéal de bonbeur ou de perfection et la conscience de notre
impuissance 11 l'atteindre par nos seules forces. M. de Pressensé estime que la
question s'est posée en termes poignants des le premiar éveil du sentiment
religieux ; aussi conclut-il volontiers avec M. von Hartmann : &lt;e La religion
nait partout de l'étonnement dont l'homme est saisi devant le mal, devant le
pér.hé, ainsi que du désir qu'il éprouve d'en expliquer l'existence, et, s'il est
possible, de le détruire. »

Ici,, toutefois, il y a une distinction a !aire : celle du mal physique ou souffrance et du mal moral ou péché. Pour M. de Pressensé, c'est toujours le mal
moral qui semble en jeu, méme chez les peuples placés au &lt;legré inférieur de
l'échelle : &lt;&lt; L'idée morale, écrif...il, n'est jamais totalement séparée de l'idée religieuse ,1, el, A l'appui de cette assertion, il fait valoir que parmi tous les peuples, méme les plus arriérés, se retrouve Ja croyance A une certaine rétribulion
aprCs In mort. Mais celte croyance est loin d'étre aussi générale qu'il veut
bien le dire; il ne serait pas difficile de montrer qu'elle constitue, au conlrairP;,
une exception chei les peuples non civilisés et qu'elle apparait seulement
dans un état relativement avancé de l'évoiution religieuse. En fait, In. moralc
et la religion semblent, A !'origine, absolument indépendantes l'une de l'autre:
l'n.uteur lui-méme ne le reconnnit-il pas, quand, s'appuyant sur l'étude du sauvage actuel pour reconslituer les croyances primitives, il écrit : " Le divin lui
apparait surtout sous la forme d'esprits malfaisants qu'il Iui fa'ut conjurer
dans la vie d'abord et surtout daos la mort? •

-

Méme a une élape supérieure de l'évolution religieuse, si nous prenons les
religions historiques daos leurs débuts, nous en trouvons plus d'une oU. l'idée
de rétribution morale est encare absente. Sans doute, le sentiment du pécbé
éclate de bonne heure, et en accenls parfois sublimes 1 dans certains hymnes des
Chaldéens, des Égypliens, des Hindous ; mais il !aut remarquer que ces docu•
ments datent d'une époque déj11. assez n.vancée dans le dé,•eloppement religieux

�20G

207

REVUE DE L'HISTOIRE DES R~;LlGlONS

REVUE DES UVRES

de ces peuples. Nous serons des premiers a reconnaítre que, dans toules les
religions, on en est venu a regarder le divin comme la plus haute personnification de la vérité et de la justice. Mais ce progres témoigne d'un état religieux
déja fort éloigné des commencements, et c'est alors seulement qu'a surgí le probleme du mal moral, c'est-a-dire la difficulté de réconcilier avec l'omnipotence
divine la présence de la souffrance et du péché.
Comment échapper au terrible dilemme de la métaphysique qui met en cause
soit la bonté, soit la puissance de l'ordre divin? Le moyen le plus simple est
fourni par le dualisme, ou les pouvoirs du bon príncipe sont limités par ceux
d u mauvais. Mais la conscience se contente rarement de cette solution qu'adopta
la religion de Zoroastre, Ainsi que le dit M. de Pressensé, « la spéculalion a
toujours pour mission de ramener a l'unité les conceptions de !'esprit bumain, »
et alors reparait la question : cette divinité supréme, unique, qui est le dernier
mot de la théologie, faut-il la tenir pour injuste ou impuissante?
Les héritiers des rishis védiques, une fois lancés dans les voies du panlhéisme,
se tirerent d'affaire en faisant du monde une simple fantasmagorie, un réve
divin, ou, a part l'Etre universel, rien n'a de réalité, ni les hommes ni les
choses, ni par conséquent le bien et le mal. Les bouddhistes allérent plus loin
encore en niant la divinité elle-méme. Quant aux Grecs, ils se trou vérent
préservés des solutions nihilistes par leur « humanisme », c'est-a-dire par
leur tendance esthétique et morale a retrouver dans le divin les caracteres les
plus nobles et les plus élevés de l'idéal humain. Aussi chercbérenl-ils a s'expliquer l'existence du mal par l'hypothese d'une faute a expier. Que cette faute
soit le fait de l'individu lui-méme ou de ses ancetres, qu'il l'ait commise dans
cetle vie ou dans une existence antérieure, les dieux vengeurs lui en infligeront
le chAtiment, soit sur la terre, soit au dela du tombeau, a. moins qu'il ne
réussisse a. se l\lver de la tache ou a désarmer la vengeance célesle. De la, les
sacrifices expiatoires et les cérémonies purificatrices des mysteres qui passaient
pour ouvrir aux initiés, en les régénérant, les portes de la vie éternelle. Mais
ces procédés étaient insuffisanls pour donner satisfaction au besoin de réparation une fois éveillé. Il fallait, pour effacer les derniéres traces de la coulpe que
les hommes sentaient de plus en plus peser sur leurs épaules, un Dieu plus
grand que toutes les divinités positives, un sacrifice plus élevé que tous les
sacrifices humains. Ainsi l'on en arriva a compter sur la venue d'un etre surnaturel, d'un médiateur, qui pO.t non seulement dévoiler a. l'homme le chemin vers
le Dieu inconnu, mais encore s'offrir en holocauste pour effectuer la !'éconciliation du pécheur avec la perfection divine.
L'auteur montre que cette notion de faute et de rachat se rencontre méme
dans les religions orientales. Les Chaldéens et les Assyriens invoquaient l'intercession d'un médiateur pres du dieu mystérieux, pour obtenir le pardon de
leurs péchés. Les Phéniciens connaissaient plus ou moins les cérémonies expiatoires. Les Perses croyaient a la défaite éventuelle d'Ahriman qui devait finir

par succomber sous les coups d'un héros divin, Craosba. Les Hindous fonderent leur théorie des at•atars sur la croyance que le dieu supréme lincarne
d'age en a.ge pour rétablir l'ordre, « chaque fois qu'il y a défaillance de la vertu
et renaissance du vice ». Seuls peut-étre les Égyptiens, si pénétrés de l'idée
morale qu'ait été leur religion, sont restés trap salisfaits d'eux-mémes pour
aspirer a un libérateur chargé de mettre fin aux miséres de ce monde. Mais,
nulle parl, le sentiment de l'imperfection humaine n'a abouti a des résultats
aussi décisifs que chez les Grecs et les J uifs, paree que, dans aucune des re ligio ns orientales, !'esprit humain n'a pu débarrasser ses dieux de leurs altaches naturistes; pour ces religions, le mal dans la nature est fatal et on ne
peut s'y soustraire qu'en cessant d'exisler : le nirvana est le dernier mol &lt;lu
naturisme.
En développant de main de maítre ce tableau de l'évolution morale qui
prépara l'avenement du christianisme, l'auteur complete, pour ainsi dire,
l'reuvre de M. Havet, qui n'a peut-étre pas suffisamment insisté sur ces cOtés de
la question, dans sa description de l'état moral et religieux du monde antique.
Mais M. de Pressensé, a son tour, fait-il une part suffisante, dans l'élaboration
de la religion nouvelle, aux influences intellectueiles et philosophiques du
monde gréco-romain? Il nous retraee bien l'bistoire de la pensée grecque depuis
Thalés jusqu'a Plutarque et il n'hésite pas a. reconnaitre que l'reuvre de la
philosopbie grecque a été d'une valeur « inappréciable » pour la préparation
du christianisme. Mais il semble qu'a ses yeux celte valeur ait surtout consislé
dans l'insuffisance de lous les systemes philosophiques ou plutOt dans le fait
qu'ils se réfuterent les uns les autres. Sans doute le christianisme, comme le
dit M. de Pressensé, fut « plus qu'une révélation théorique sur Dieu et sur
l'homme », ce ful une organisation nouvelle de la vie, un idéal nouveau proposé
a la conscience et a la société. Mais il n'en eut pas moins sa théologie, et ici
nous croyons que l'auteur passe trop légerement sur l'action direcle des systemes
contemporains. Apres avoir démontré que le dernier terme du mouvement
philosophique aux approches du christianisme était dans une « accentuation »
du platonisme qui, ayant creusé plus profondément encore la distance entre la
création et l'~tre inconnaissable, s'effori,ait de combler cet ablme par l'idée de
divinités inlermédiaires, il ajoute que « cette idée essenliellement orientale
devait enfanter plus tard l'émanatisme néo-platonicien et le gnosticisme ». N'a-t-elle pas concouru a enfanter autre chose encore ?
Quoiqu'il en soit, pour apprécier définilivement les vues de l'auleur a. cet
égard, il convient d'allendre le volume suivant, ou il sera nécessairemenlamené
a examiner les rapports du néo-platonisme avec le juda'isme et le christianisme
alexandrins. Bornons-nous, pour le moment, a constater la sévérité de ses
jugements a l'égard des tentatives, tant religieuses que philosophiques, qu
marquent les derniers temps du paganisme. .A l'entendre, le contact des culles
orientaux n'avait produit qu'un double courant de superstition et d'impiélé. Le

�208

1

llEVPE DE L HISTOIRE DES RELTGJOXS

syncrétisme, c'est-a-dire la tentativa de réunir et de fondre ce que tous les
cultes en présence renfermaient de meilleur, était une reuvre condamnée
d'avance, car elle ne pouvait aboutir qu'a rendre plus poignante l'insuffisance
de ces religions. Le culte de Mithra n'était qu'une infillralion des superstilions
orientales. Apollonius de Tyane était un pur charlatan, un « magicien rusé »,
un « faux Messie ». - Nous ne pouvons, sous ce rapport, qu'en appeler au
judicieux ouvrage de M. Jean Réville sur La Religion sous les Séveres; on y
lrouvera, de méme que chez M. Renan, une apprécialion plus juste des mouvements religieux qui tendaient ll. épurer le paganisme et qui furent comme son
cbant du cygne.
Cependanl ríen n'est plus 'COntraire aux dispositions et aux habitudes de
l"auleur que l'élroitesse de sentiments ou d'idées. Dans son livre sur les Origines, oi.t il passe en revue a peu pres tous les systemes de philosophie contemporains, M. de Pressensé o. donné la mesure de la loyauté avec laquelle il sait
résumer les vues de ses adversaires et rendre justice a leurs elforts. Le présent
ouvrage fournit une nouvelle preuve d'indépendance de pensée, par la these
qu'il adopte relativemenl a !'origine ou plutOt a la premiare forme des religions.
Il y a peu de problemes qui mettent davantage aux prises la critique indépendante el la critique orlhodoxe. Nous pensons que la solution s'en trouve dans
l'étude des phénomenes religieux chez les peuples placés au dernier degré de
l'échelle civilisée. !\fo.is le droit d'opérer ce rapprochement, bien que de plus en
plus admis dans la science, est encore vivement contesté, el par ceux qui, a
!'instar de M. Maurice Vernes, repuussent toule application de la méthode
ethnographique dans l'hisloire des religions, et par ceux qui persistent a faire
du senlim~nt religieux Je produit d'une révélation surnaturelle, directe et
primordiale. Aux yeux de ces derniers, c'est faire acle d'alhéisme et de matérialisme que de demander aux peuples les plus arriérés le secret des premiers
balbutiemonls de la religion dans la conscience de l'humanité. Voici pourtant
un penseur - donl personne ne conteslera les convictions spiritualistes ni
méme la croyance au caractere révélé du christianisme - qui nous donne
l'étude des sau,·ages dans les deux mondes pour le meilleur moyen de
« construire avec quelque précision l'élat social et religieux de la ruda enfance
de l'humanilé, car les sauvages en sont les survivants ».
M. de Pressensé croit, il est vrai, qu'A !'origine de l'histoire, l'humanité
n'élait plus dans son élat « normal», qu'elle était « déchue », par sa propre
faule, enfin qu'avant celte déchéance elle avait peut-étre possédé une religion
parfaile. Mais il n'en déclare pas moins s'en tenir aux faits constatés par
l'observation, et, par suite, accepter pour point de départ del'évolution religieuse
« la phase préliminaire du développement religieux que nous retrouvons en
plein chez les peuples sauvages », sous celta seule réserve que le germe de ce
développement soit cherché dans la conscience morale et non simplement dans
la contemplation de la nalure. - Saos doute, quand il affirme que J'idée

209

llEYUE DES LIVRES

monolhéiste tend a « reparaitre » méme parmi les so.uvages, nous écririons
plutOt: apparatt,·e; quand il monlre, jusque dans le culte le plus grossier,
un sentiment de « décbéance » nous meLtrions : d'insuf{isance; quand il explique
celle impression comme « le sentiment indéterminé d'une époque oi.t la. vie
était meilleure », nous substituerions volonliers au passé le futur ou le conditionnel. - Néanmoins, une fois qu'il s'abstient de faire état de son hypolhese sur l'existence d'une révélation antérieure et qu'il va jusqu'a u repousser
absolument l'explication traditionnelle de !'origine des religions qui les rattacherait uniquement a une antique tradition », il n'y a plus la, entre nous, au
point de vue pratique, qu'une question de terminologie, et la croyance au
« monothéisme primitif », ainsi entendue, devient trop platonique pour que
nous devions renoncer a invoquer l'aulorité de M. de Pressensé, quand nous
prétendons appliquer a l'évolution religieuse la loi générale du développement
humain.

G. o'A.

Les civiliaaUons de l'lnde, par le D• GusrAV&amp; L11: BoN. Paris, FirminDidot et C•, 1887.
Dans un livre qui, comme tous ceux que publie a la fin de chaque année la
lihrairie F. Didot, se distingue par la beaulé de l'exécution typographique et
des illustralions, M. le D• Le Bon a écrit l'histoire des civilisations de l'Jnde
depuis l'époque védique. Ce livre emhrasse done un espace d'environ trois mille
ans.
Cet ouvrage, fait avec soin, sera utile a. la propagation des études indiennes
en les présentant sous une forme attrayante, et c'est justement a cause de cela
que je désire présenter quelques observalions au sujet de plusieurs affirmations
de l'auleur sur le bouddhisme.
Au chapilre III du livre IV, qui traite de la civilisalion de la période bonddhique,
on lit :
« · 11 y a cinquanle ans, l'auteur qui aurait voulu écrire un chapitre ayant le
litre que nous avons mis en léle de celui-ci, n'aurait pas trouvé une ligne pour
le remplir. C'est a. peine si on soupi;onnait alors en Europe le rOle et la nature
du bouddhisme, cette religion qui est pourtant la Joi supreme d'un demi
milliard d'hommes. »
En réponse a ce passage qui se trouve au has de la page 334, je dirai qu'il
y a cinquante ans et méme soixante, on aurait tres bien pu écrire un intéresso.nt mémoire sur le bouddhisme en se servant des livres frani;ais dont voici
les ti tres:
Des l'année 1759, Deguignes publiait, dans le lome XXVI des Mllmoires de
littérature, tirés des Registres de l' Académie des insc1·iptions et belles-lettres,

�2i0

1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELIGIONS

des Rechel'cl1es SU?' les philosophes appeli!s Samanéens (les Sramanas bouddhistes), 35 p. in-8;
Puis, en 1773, des Recherches sur la i·eligion indienne, etc., tirés des
Registres de la méme Académie, XL.
Le Journal asiatique de !825-26, VII-VIII, contientaussi des Recherches su,·
la religion de Fo (Bouddha), par Deshauterayes.
Abe! Rémusat a écrit, sur le bouddhisme, plusieurs mémoires dont voici les
tilres et les dates :

i O Essai sur la cosmographie et la cosmogonie des bouddhistes, d' apres les
auteurs chinois. (Journal des savants, 1831.)
2o Recherches sur l'origine de la hiéra1·chie lamaique. (Journal asiatique,

1.824.)
3• Mélanges asiatiques, 1825-29, 4 vol. in-8.
4° Observations sur quelques points de la doctrine samanéenne et, en particulier, sur la Triade suprt/me cher. les bouddhistes, {831.
5° Foe Koué Ki, Relation des royaumes bouddhiques, traduite du chinois,
revue, complétée et augmentée par Klaproth et Landresse, i836; in-4,
PP· Lxvi-424. Excellent ouvrage rempli de renseignements sur le bouddhisme.
Si maintenant, nous cherchons parmi les voyageurs ceux qui, les premiers,
ont attiré l'attention sur le bouddhisme, c'est encore des noms franc,ais qu'il
fuut citer :
L'abbé Choisy, Voyage a Siam, 1687;
Nicola.s Gervaise, HistoirJ du ,·oyaume de Siam, i688;
La Loubere, Relation du royaume de Siam, 169t.
Eugene Burnouf a done eu raison de dire, dans son Introduction a l'histoil'e
du bouddhisme indien, que les premieres notions sérieuses sur le bouddhisme
sont dues a l'érudition fran¡;aise.
Voila pourquoi je n'ai pas voulu laisser passer sans réclamer le passage cité
des Civilisations indiennes , Jeque! prouve qu'on oublie trop souvent chez nous
les savants franc,ais qui, avant tous les autres savants européens, ont fourni des
doeuments précieux pour les sciences, les littératures et les religions de
l'Orient.
Quanl aux étrangers qui ont publié des mémoires sur le bouddhisme avant
1836, nous trouvons : Hülmann, 1795; Colebrooke, 1808; Upham, 1833 ;
Clough et Csoma, 1834 ; Hodgson, i828-{835, etc.
Le lecteur désireux d'avoir des renseignements bibliographiques plus complets
sur le Bouddha et sa religion, les trouvera dans un volume qui confü,nt les
litres d'environ cinq cents ouvrages se rattachant plus ou moins a l'étude du
bouddhisme. C'est celui qui a été publié á Londres, en i869, par Trübner :
Buddha and his doctrines. A bibliographical essay by Otto Kistner.
Mais que de livres, de mémoires et d'articles de revues et journaux ont été
publiés depuis ! On dit méme qu'i: y a en ce moment, en Allemagne, une

REVUE DES LIVRES

2lt

association de bouddhiste1 qui exigent un examen pour étre admis dans leur
Société. On a signalé aus11i a Paris des adeptes du bouddhisme.
Mais revenons aux travaux qui appartiennent a la France. Pourquoi
M. Le Bon, en citant, p. 334, le lotus de la bonne loi et le Lalita Vistara
comme les livres bouddhistes les plus importants qui aient passé dans les
Jangues européennes, n'a-t-il pas dit que les traducteurs de ces livres étaient
tous les deux frani;ais? Le premier a été traduit par Eugene Burnouf qui a
joint a sa traduction vingt et un mémoires excellenls qui n'ont pas vieilli,
quoiqu'ils datent de 1852, et que feront bien de consulter tous ceux qui
s'occuperont sérieusement du bouddhisme. Je ne dirai rien du Lalita Vistam,
par la bonne raison que je suis l'auteur de la traduction franc,aise de ce livre,
laquelle fait partie des Annales du musée Guimet, t. VI.
Puisque l'occasion se présente de parler du bouddhisme, j'en profile pour
faire quelqttes observations sur ce chapitre 1v du livre de M. Le Bon.
J'y trouve, p. 336 : « Des ressemblances frappantes exislent entre les faits
légendaires de sa vie (celle du Bouddha) et certains récits des Évangiles.
Comme le Christ, le Bouddha naquit d'une vierge. »
Nulle part, le Lalita Vistara, qui contient l'histoire de la premiére partie de
la vie de &lt;;akya Mouni, ne parle de la virginité de la mere du Bouddha, et
l'Abhinichkramana, autre rédaction de la vie de &lt;;akya, conlient un passage
qui contredit nettement cette assertion.
M. Le Bon dit, mGme page 336 : •&lt; Le jetine de Jésus dans le désert et la
triple tenlation de {;il.kya Mouni, dans la solitude des jungles, se ressemblent
extraordinairement par toutes leurs circonstances. &gt;&gt;
Ici, encore, le Lalita Vistara n'est pas d'accord avec M. Le Bon. Au lieu du
simple récit de l'Évangile ou l'on voit le Diable venir de lui-meme aupres de
Jésus pour le tenter, c'est (;akya Mouni qui, dans lalégende indienne, provoque
Je démon lequel, apres un court entretien, voyant qu'il ne peut rien contre le
Sage, rassemble son armée composée de milliers d'Gtres fantastiques lan&lt;,ant
des projectiles qui se changent en fleurs en tombant sur (;akya Mouni. En
voyant son attaque inutile, le démon envoie ses trois filies pour séduire le
solitaire, mais celui-ci, sans meme les regarder, les change en vieilles
décrépites.
L'auteur des Civilisations de l'Inde ajoute, p. 337 : « De tels rapprochements
ne peuvent etre considérés comme dépourvus d'importance si l'on songe que,
dans le fond, les deux religions ont bien plus d'analogie encore que dans la
forme. »
Ici, je ne parlage pas davantage l'opinion de M. Le Bon. Qu'est-ce done qu'il
appelle Je fond du bouddhisme?
Au fond du bouddhisme, de méme qu'au fond du brahmanisme, nous trouvons
e dogme de la transmigration des ames dans le corps d'un homme ou d'un
animal, dans un végétal et m~mcjusque dans un minéral. Cette croya.nce est

�2i2

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGLONS

la suite de la doctrine du Karma (l'muvre), en vertu de laquelle « 11 n'y a pas
annihilation de deux actlons, l'une étant bonne et !'autre mauvaise. • En
d'autres termes, toute bonne action aura sa récompense et toute mauvaise sa
punition, jusqu'au jour ou tout péché ayant été expié ou détru¡t par Je feu de
la science, comme disent les Hindous, on arri vera au NirvAna ou délivrance
finale. Quel rapport y a-t-il ici avec la doctrine chrétienne ou les priéres des
vivants peuvent servir aux morts et ou les bonnes ceuvres et le repentir sincere
conduisent tout droit au ciel?
Le Bouddha, malgré sa toule-puissance, ne pourrait promettre a un homme
cette délivrance immédiate, car la loi implacable du mérite et du démérile,
comme nous venons de le dire, retient l'homme daos le cercle de la transmigration jusqu'a ce qu'il en sorte purifié par la science,
Aussi Qil.kya Mouni ne se présente-t-il pas comme un rédempteur qui
efface les péchés du monde, mais seulement comme un sauveur, a Ja condition
qu'on suivra ses préceptes pour arriver a la science parfaite, seul moyen de
salut.
De plus, la venue du Bouddha daos ce monde n'est pas une incarnation et ne
peut e~ etr~ une, p~isqu'il n'admet pas de Dieu supreme; c'est une simple
transm1gration. Il v10nt de passer, dans le ciel des dieux Touchitas dearé
inférieur des spheres célestes, cinquanle sept fois dix millions, plus :oixa~te
fois cent mille années, comme récompense de ses bonnes ceuvres :mtérieures.
Il entre daos le sein de sa mere par le flanc droit de celle-ci, sous la forme
d'un petit éléphant blanc, suivant les bouddhistes du Nord et sous la forme
d'un nuage, suivant ceux du Midi. Le temps venu, il en sort de méme par le
flanc droit et se met, aussitót sa naissance, a faire sept pas en disant avec
satisfaction : « Dans le monde, je suis le meilleur, le plus excellen_t; je détruiro.i
le démon et son armée ; je ferai tomber la pluie du grand nuage de la loi J »
En quoi ceci ressemble-t-il au récit que fait l'Evangile de la naissance de
Jésus?
Je lis, p. 347, du livre de M. Le Bon : « Le bouddhisme apportait au monde
une nouvelle morale. Quant aux dogmes, il n'en avait qu'un, puisque sa seule
affirmation était l'affirmation de l'illusion et du néant. »
Était-ce bien une morale toute nouvelle, celle qu'apporlait (:ílkya Mouni?
Pour en étre stlr, il faudrait prouver que !elles maximes qu'on trouve aussi bien
chez les brahmanes que chez les bouddbistes ont été, pour la premiere fois,
répandues par le Bouddha.
Les Brahmanes disent :
« Qu'on ne fasse pasa un aulre ce qui serait déplaisant pour soi-méme ,
c'est la, en abrégé, la loi, tout le reste procede de la passion. » (Mahabhar-ata
édition de Calculta, t. II, p. 146.)
'

Et nous relrouvons ces paroles exaclement traduites· dans les livres bouddhistes du Tibet. (~soma, Grammaire Tibétaine, p. t65.)

REVUE DES LIVRES

213

R-emarquons, en passant, que l'Évaogile va plus loin encore en dirnnt :
Toul ce que vous voudriez que les hommes fissent pour vous, faites-le. C'est
la loi et les propheles. &gt;&gt; (S. Mathieu, v11, 12.)
Le ltfahábhdrata et les lois de Manou contiennent un tres grand nombre de
.scntences qui prescrivent « la douceur, la bieoveillance et la tolérance universelles » que M. Le Bon altribue au bouddhisme seul. La supériorité de ce
dernier, et elle est considérable, c'est qu'il mit soigneusement en pratique ces
maximes, tandis qu'on a souvent reproché justement aux brahmanes de ne pas
fui re ce qu'ils conseillaient avec tant de raison.
Quoi de plus gracieux et en méme temps de plus empreint d'un sentiment
de cbarité que la stance suivante de Bbarlrihari :
« L'homme de bien ne se met pas en colere, occupé qu'il est de venir en aide
aux autres, méme au péril de sa vie. - Meme quand il est coupé, le bois de ,
sa11dal parfume le tranchant de la hache. »
M. Le Bon, p. 354, semble attribuer au Bouddba « l'idée d'élever les enfanls
en leur apprenant a avoir le plus grand respect pour leurs parents, car, clisent
les livres bouddhiques : Quand méme un enfant prendrait sa mere sur une
épaule et son pere sur l'aulre el les porterait pendant cent ans, il ferait moi11s
poux eux qu'ils n'ont fait pour luí. »
Mais, de son cóté, Manou, le législateur brahmanique, nous dit, II, 227 :
« Plusieurs centaines d'années ne pourraient.pas faire la compensation des peines
qu'endurent une mere et un pere pour donner la naissance a des enfants et les
élever. Que le jeune homme fasse done constamment ce qui peut plaire a ses
parents. "
Quant a l'affirmation de l'illusion et du néant (p. 347) attribuée au Bouddha,
le doute est ici tres permis. Lisez ces ligues de Eugene Burnouf dont l'autorité,
en pareille matiere, ne saurait étre récusée,
« Je ne puis croire que les di verses rédactions de la Pradjna paramita (c'esl
le titre général des livres qui développent la théorie de l'illusion et du nihilisme)
nous donnent la doctrine répandue plus:eurs siecles avant notre ere par le
solitaire de la race des Qílkyas. Il n'y a pas de trace de ces théories mdicalement
négatives dans les premiers sotltras (lraités) ou, pour le dire plus exactemeot,
ces théories n'y sont qu'en germe et ce germe n'y est pas beaucoup plus
développé qu'il ne l'est dans les écoles b1·ahmaniques. (lnt1·oduction a l'histoire
du Bouddhisme indien, p. 520.)
On voit clairement, en étudiant les plus anciens livres de l'Inde, que
brahmanes et bouddhistes y ont également puisé. Les légendes les plus
célebres se retrouvent aussi bien chez les uns que chez les autres.
Telles sont, entre autres, la légende de RO.ma et celle du roi Cibi, adoplées par
les deux sectes rivales qui les ont accommodées a leurs idées. La derniere
légende, répétée trois fois dans le Mahdbhürata, se retrouve daos un recueil de
légendes bouddhiques qui a élé traduit du tibétain en allemand par
«

�2U

REVliF. DE L 'HISTOlllE Jl],:5 IIELIGIO;,iS

I.-J. Schmidt. Cette légende témoigne, daos les deux rédaclions, d'un exces
de charilé tellement au-dessus de la nature, qu'elle mérita d'élre raconlée La
voici, abrégée, en suivant le récit des bouddbistes :

" 11 y avait autreíois dans l'Inde un roi nommé Cibi; riche et heureux il gouvernait de maniere que tout le monde était entouré de bienveillance. En ce
méme temps, Indra, le maitre des dieux, se vit privé des attributs d'un corps
divin, et voyant que le terme de sa vie (divine) approcbait, il était tres aflligé.
Vic;vakarman I I'ayant vu se désoler, lui demanda ce qui l'aflligeait.
« Jndra dit : Des signes évidenls de transmig ration ! m'apparaissent et comme
il n'y a pas de Bodhisattva 3 daos le monde, je ne sais vers qui aller en
reíuge.
Vic;vakarma dit : Mattre des dieux, il y a dans l'Inde un grand roi qui se
conduit comme un BOdhisattva; il se nomme Cibi. Par sa vertu el son héro1sme
il deviendra un Bouddha accompli . Si tu allals en refuge vers lui, il serait certainement ton protecteur.
«

« Indra dit ; Pour savoir s'il est vraimenl Bodbisaltva, il faut le metlre a
l'épreuve. Change-toi done en pigeon; pour moi, changé en faucon, je te
poursuivrai. Arrivé pres du roi, tu l'éprouveras en lui demandant asile.
« Vic;vakarman se changea alors en pigeon et lndra en un faucon qui semblait
poursuivre le pigeon. Celui-ci s'étant posé sur le bras du roi lui demanda de
protéger sa vie. Le faucon qui le suivait de pres dit au roi : Ce pigeon esl ma
nourriture; que le roí me le donne, car je suis tourmenté par la faim.
« Le roi dit : J'ai fait vreu de ne pas abandonner tous ceux qui viennent en
refuge vers moi ; je ne te donnerai pas ce pigeon.
« Le Faucon dit : Si leroi donne asile atous, il doit m'accorder ma nourriture,
sinon je mourrai. Pourquoi serais-je excepté entre tous T
« Le roi dit : Si je te donnais d'autre cbair, la mangerais-tu?
· « Le faucon dit : Si c'était de la chair fraiche, je la preodrais.
« Le roi pensa : Si je lui donne de la chair fraicbe, je nourrirai un étre par le
meurtre d'un autre; c'est un conlresens. Exceptémon propre corps,j'épargnerai
celui de tous les etres animés.

« Prenant alors un couteau, il coupa la chair de sa cuisse et, en la donnant au
faucon, racheta la vie du pigeon.
« Le faucon dit : O roí, pour élre parfaitementjuste, il faut, si tu veux racheter
la vie du pigeon, te servir de balances, pour qu'il y ait égalité parfaite.
« Le roí prit alors des balances, mit le pigeon dans un des plateaux et ayant

i) Espece de Vulcain chargé de fabriquer la foudre, les chars divins et tout
autre objet a l'usage des die.ux.
2) lndra n'est immortel que pendant Je temps ou il est récompensé de ses
bonnes reuvres antérieures.
3) Personnage qui, par ses bonnes reuvres, est parvenu a un élat de
perfection qui fui donne, pour la suite, la cerlitude d'étte un Bouddba.

REVUE DES LIVRES

21.5

mis de ea cbair en contrepoids, quoique la chair de sa cuisse füt épuisée, elleétait plus légere que le pigeon. Puis, toate la chair de son corps apres noir été
éouisée en la coupant, n'ayant pas égalé le poids du pigeon, le roi lui-meme,
~algré sa faiblesse, eut encore la force de se mettre dans le plateau de la
balance, en disant : Maintenant, c'est bien I Et il fut rempli de la plus grande
joie.
« Indra reprenant alors sa figure dit : Quand le roi fait des choses auss
difficiles, désire-t-il élre un monarque universel ou étre Indra 1 't
« Le Bodbisattva dit : Je ne désire pas autre chose que l'état de Bouddha que
rien ne surpasse.
« Indra dit : En tourmentant ainsi ton corps, quand tu en es venu
une soufTrance qui pénetre jusqu'aux os, n'as-tú pas de regret?
« Le roi dit : Je n'ai pas de regret.

a éprouver

« Indra dit : Si ces paroles : « Je n'ai pas de regrel " sont la vérité, comment croirai-je que tu n'as pas de regret?
« Le roi dit : Du commencement a la fin, je n'ai pas eu la pensée d'uo regret
et tout s'est passé comme je le voulais. Si ces paroles sont vraies, que ce corps
redevienne saos blessures, absolument comme auparavant 1
« Ces mots étaient a peine prononcés que le corps du roí devint encore plus
heau qu'auparavant. Daos les mondes des dieux et des hommes, lous íurent
remplis d'étonnement et de joie. Au méme instant, le roi Cibi devint
Bouddha. »

La légende qu'on vient de Jire, si on la compare a celle que les brahmanes
ont écrite sur le méme sujet, prouve que l'idée de charité universelle appartient,
sana distinclion, a tous les pbilosophes de I'lnde ancienne. Elle nous donne
aussi, sur la nature des dieux de I'Inde, certaines notions qui détruisent la théorie de M. Le Bon, quand il assure que nul culte ne fut plus polythéiste que le
bouddhisme.
Les dieux et les génies de toutes sortes n'étant, aux yellX des lndiens, que
des étres élevés au-dessus de l'humanité pour un temps seulement, puisque
la transmigration a laquelle ils restaient soumis pouvait, comme on vient de le
voir pour .eur chef Indra, les ramener sur la terre, il s'ensuit que, pour les
brahmanes, il n'y a de dieux éternels que ceux de la trinité hindoue ;
Brahma, Vicbnou et Civa.
Pour les bouddhistes qui ne reeonnaissent pas cette trinité a la place de
laquelle ils ont mis: Le Bouddha, la Loi et l'Assemblée des fideles, la nature
des dieux est également sujette a la transmigration. Tout étre, par ses auslérités
el ses bonnes reuvres, peut devenir un habitant de l'Elysée d'Indra.

t) En demandan! au roi s"il dé~ir_e devenir le _personn!lge qui n'est nutre que
lui, Indra, il nous ramene a 1'1dee bra~mamque _qui suppose que, par un
mérile extraordinaire, un homme peut fa1re décho1r un d1eu et prendre sa
place.

�216

1

HEVCE DE L HISTOIIIE DES llk::LIGIO:\"S

Seul, I'état d'un Bouddha est éternel parce quºil n'y en a pas qui 1ui soit
supérieur. Eug~ne Burnouf a done eu raison de dire qu'il serait préférable
d'employer Je mot Déva (un étre qui esl brillant et dont le corps ne projette pas
d'ombre) au lieu de Dieu, qui préte a l'équivoque.
Quaod les brahmanes accusaient les bouddhisles d'étre des Nd.stikas, c'estil-dire des athées qui n'admettaient pas de Dieu crénteur, les Dévas n'ayaienl
rien a faire la, car ils n'étaient, pour eux, que des bienheureux ou des héros
di,•inisés a la maniere des demi-dieux de Ja Mythologie grecque et latine,
sans devenir, comme ceux-ci, vraiment immortels.
En répondant a une cilation de M. Max Müller oU il est dit que les bouddhistes n'élevaient pas d'auteis, pas méme au Dieu inconnu, M. Le Bon écrit,
p. 354-, au has : &lt;&lt; La derniere partie de cette assertion confirmant les idées
qu'on se fait encore en Europe du bouddhisme est loul a fail erronée, comme
nous le prouverons, en montrant par les monuments, quejamaisreligion n'eut,
en réalité, plus de dieux que le bouddhisme. ))

Si M. Le Bon veut bien rétablir le vrai sens du mot dieu, comme nous l'avons
faiL dans Jes pages précédenles, il trouvera, j'espére, que l'assertion de
M. Max Müller n'est pas aussi erronée qu'il le croit, et que le bouddbisme
nncien n'est pas polythéiste comme il le dit.
Quant au culta d'Adibouddha, c'est-U.-dire le bouddbisme tbéiste du Népill,
que .M. Le Bon 1ise les pages excellentes q1J'Eugéne Bumouf écrivait sur ce
sujti:t, en 1844, dans l'lntroductfon a l'histoire du bouddhisme indien, il y verra
qu'il y a bien pres de cinquante ans, l'illustre orienlaliste frani;ais, quoiqu'il
n'ait jamais voyagé dans l'Inde, ne Iui a pas laissé grand cbose de nouveau a
dire sur le houddhisme.

P.-E. FoucAu.x.

Le comte Goblet d'Alviella. Histoire religieuse du Feu. Bibliotltéque
Gilon, Verviers, 11, Pont Saint-Laurent, 1887.

M. Goblet d'Alviella est un éminent et sa,,ant vulgarisateur. II a beaucoup Ju
et bien Ju, il sait heaucoup, il possede l'art de Ja comparaison, il a l'intelligence
tres lucirle; par conséquent, il aime la clarté et ne se laisse dominer ni par la
superstition du passé ni par l'engouement du jour. II a raison de vouloir que les
cólés les plus pitloresques et les plus accessibles a la moyenne des intelligences
de la science des religions entrent de plus en plus dand le domaine public el ne
restent pas le monopole de quelques esprits. Autant on a raison de dire que
l'enseignement primaire a hesoin, pour prospérer, de l"enseignement supérieur,
autant il est vrai que celui~ci ne se déploie puissamment que s'il est soutenu
par cette connivence, cette sympathie, cette bonne volonté qui suppose que l'on
sait, ou du moins qu'on pressent a peu pres de quoi il s'agit daos la haute

217

REVUI': DES LIVOES

science. Un cerLain tacl esl requis de eeux qui veulenl servir d'in\~rmédiaires
·entre la science aust.ere et un public qui l'esl fort peu. 11 faul qu ~Is sa~be~l
intéresser Ieurs Iecteurs et pourtant qu'ils ne sacrifient jamais la vér1té scienl~fique au désir d'élonner ou de plaire. Ils doivent savoir ~rfirmer - le publ1c
aime qu'on affirme - et pourtanL n'affirmer qu'il. bon esc1enl et preuve~ en
mains 1• mais ils doivent aussi savoir douter et ne pas répondre aux. cur1eux
quand ¡¡ nºy a pas de réponse, du moins de réponse vérifiée, A leur faire ..
Toutes ces qualités, M. Goblel d'Ahiella les possede, et s~ monogra_phie du
Feu, considéré comme un objet de religion, d'adoration, de ntuel, est ~ ra.nger
parmi les meilleures reuvres qui aient encore.p~ru dans _cetord~e~e ~et1t~ hvr~s
scientifiques a la fois et populaires. Elle se d1V1se en tro1s part1es . i Theologie
du feu; 2º Le rOle du feu daos le culte; 3° La mythologie du feu.
.
Daos Ja premiere, la divinisation du feu personnifié, le caractere ~ob1le, ~ssez
antasque, de ce dieu-Feu, a, moins que, comm·e· f~~er permanent,. 11 ne so1t ~u
contraire considéré comme un élément de stal:ultle 1mmuable, pu1s, la suprema ti e relative du feu comme principe animaleur du monde; dans la seconde, le
role du feu comme médiateur céleste, comme purificateur, exorciseur, devin et
rotecteur de la communauté; daos la troisieme, les mythes relatifs A la pro;uclion naturelle et artificiclle du feu, ceux en particulier qui assimilent son
invention a un Jarcio ou a un rapt violenl et qui ne se rencontrent pas seule~ent
chez les Aryens - tel est le conlenu de ce petit livre plein de cboses et de fatls.'
Un de ses mériles est de mettre en plein jour ce qu'il y avait d'un peu étro1t
daos les tbéories qui voulaient expliquer, par la philologie indo-européenne, des
mythes, des croyances el des riles qui se retrouvent chez des peu~les _saos
aucu.n rapporl avec les Aryas anciens ou modernes, et da.ns celles auss1 qui ont
tenté de nos jours de ressusciter l'évhémérisme.
. .
En r6gle générale et autant que nous sommes en é~t den Jug~r no~s-m~me,
les faits reproduits par M. Goblel d' Alviella sont h_1en ~~pu yes, pu1sés_ a d~
bonnes sources. 11 me permettra toutefois deux ou trms enligues de déta1l qur
n'Otent rien a la valeur de !'ensemble.
A propos du préjugé, assez répandu sur la. face de la. terre, d'a~res lequel il
esl inlerdit de mettre une arme de fer en contact avec le feu, l _auteur pense
qu'il faut l'expliquer par la crainte cle _« b~esser »_le feu, de lm. 1&lt; cou:er la
téte », comme disenl les Tartares. L'exphcatrnn sermt excellente s1 elles ét.endait aux ustensiles ou aux armes de pierre, d'airain ou de toute ~utre ma~1ilre
dure non combustible. Comme elle ne s'y étend pas, que je sache, 11 vaut m1eux:
en rester a l'idée que Je fer ful partout, a un certain momcnt, une nouveauté
profane, par conséquent fa.cilement probibée. sur le t~rrain religieux. La preuve
esl dans J'emploi riluel des outils d~ p1erre qm se prolongea quand le fer
ffi
•
1·
était depuis Iongtemps connu et lorsqu·il s'ag~ssait de_ cerlaines. 1mmo ation_s.
Je crains aussi que M. Goblet d'Alviella n'ait comm1s une p~l1le erreur h1stor1que,
p. 59, oll il dit que (&lt; clans l'Église primitive, la rénovat1on du feu sepas.

15

�218

1

REVUE DE L lIISTOIRE DES RELIGIONS

sait le jour de Paques, entre trois et six heures du matin ». Je ne me rappelle
absolument aucun lexte des écrivains chréliens des trois premiers siecles qui
puisse appuyer cette assertion. Elle dénoterait un genre de préoccupation bien
étrangére a l'ordre d'idées religieuses qui régnait daos les premieres communautés. J'en dis autant des « lampes perpétuelles » (p. 77) qui, « selon Montanus » (que! Monlanus? l'illuminé Phrygien du n• siecle ?), auraient été allumées,
toujours dans l'Église primilive, par le moy_en de la friction. La coutume d'allumer des cierges ou des lampes dans les églises chrétiennes dans un autre but
que de s'éclairer remonte au 1v• siécle. Au 111•, Lactance se moque encore des
paYens qui allument en plein jour des Oambeaux et des lampes dans le culta
qu'ils rendent a leurs divinités (Instit. Div., v1, 2). Au iv•, la eoutume doit avoir
pris pied en Orient. Du moins Atlianase reproche aux Ariens d'avoir envoyé aux
idoles des cierges que des chrétiens auraient consacrés dans l'église. Il est a
présumer que le partí arien, toujours plus ou moin~ rationalistc, sympalhisait
médiocremenl avec ce symbolisme nouveau. Ce qui confirme cette supposition,
c'est que daos sa polémique violente contre Vigilance (premiéres années du
v• siécle), JérOme reproche A son ad.,ersaire de blamer la coutume 01·ientale
d'allumer des cierges dans les églises, méme quand le soleil luit, en signe de
joie, peudant la lecture de l'Évangile. Cela suppose que cetle coutume, déja
générale en Orieul, n'était pas encore répandue en Occident.
I1 faudrait aussi raycr les couteaux d'obsidienne en usa.ge chez les Aztecs dans
les sacrifices, de la liste des faits dénotant la répugnance religieuse contre le
fer (p. 78). Les Aztecs ne connaissaient pas ce mélal, ou du moins son emploi,
avant l'arrivée des Européens.
Ces observations, auxquelles il sera facile de faire droit saos apporter aucun
changement essentiel a ce bon petit livre, n'enlevent ríen a son mérita ni a la
validité de ses conclusioos, auxqurlles nous nous associons de grand creur.
ALBERT RÉVILLE.

D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alta monai·chia seQondo
le fonti bibliclie críticamente esposte. :\Iilano, i887, i vol. in-16.
Nous avo ns rendu compte, &lt;lans celle revue, en 1885, d'un iotúessaot
ouvrage de M. Castelli : La lene del popolo ebreo nel suo svolgimento storico.
Le nouvel écrit que nous aunonc;ons aujourd'hui conlribuera luí aussi, et á un
haut degré, a répandre en ltalie les résultats les plus récents de la critique
biblique. Ce volume n'est d'ailleurs que le prcmier d'une série daos laquelle,
nous l'espfrons, l'auteur nous exposera l'bistoire complete du peuple d'Israel.
Daos une longue introduction, l'auleur montre tout d'abord comment doit se
lraiter l'histoire du pe~ple israélite. II y fait preuve d'une grande impa:rtialité,
puisqu'il va jusqu'a dire (affirmation dont on pourrait aisément contester le
bien fon dé) : « La religion el la. morale de I'Ancien Testament, dans leur

REVVE DES LIVRES

219

ensemble, ne sont pas supéricures á celles des autres peuples civilisés du monde
antique (p. x,). » Puis il examine successivement les livres hisloriques de
l'Ancien Testament, l'Hexateuque el les divers éléments dont il est formé, le
livre des J uges et les sept premiers chapitres de Samuel. JI termine par un
rapide exposé des difficultés chronologiques.
Le premier chapitre esl une étude des récits bibliques depuis la créatioo jusqu'au déluge. Le second roule sur le déluge et les descendants de Noé; le
troisieme sur les patriarches. Daos le quatrieme, l'auleur nous conduit en
Égypte, ou les Israélites sont établis et dont ils vont s'éloigner; daos le cinquieme, il nous transporte au désert; dans le sixiéme, il nous fait assister a la
conquéte de la Palestine; enfin, daos un septii:me et dernier chapilre, c'est la
période des Juges qui nous occupe.
Le court aperc;u que nous venons de donner de l'ouvrage de M. Castelli sulfit
cependant a meltre en éviden ce son caractere essentiel : cet ouvrage est bien
plus une élude de critique et de théologie bibliques qu'une histoire d'Israel; il
correspond done plutOt au sous-titre qu'au litre méme. Une histoire d'Israel, en
efret, ne peut et ne doit commencer qu'a une époque historique digne de ce nom,
l'exode égyptien, par exemple. Au dela de cette date, que plusieurs peut-étre
trouveront extréme, nous n'avons que des traditions vagues, des récitsmythiques,
des récits légendaires, qui reposent assurément sur un fond hislorique, mais
d'ou il est difficile de tirer un enchainement de laits historiques, une bistoire.
Aussi estimons-nous qu'on doit écarter d'une histoire d'Israel l'analyse et la
critique de ces documents, ce qui n'empéchera pas d'ailleurs d'en donner, sous
forme d'introduction, le substl'atum. Si M. Castelli avait suivi cette méthode, il
aurait fait reuvre d'historien, tandis qu'il a plutOt fait reuvre de tbéologien
indépendant ou de critique biblique. Les problemes que soulevent les mytbes
du paradis, de la chute, de Babel, des Bene-Elobim, du déluge, etc., ne me
paraissenl point a leur place daos une histoire d'lsrael. Les discussions auxquelles se livre M. Caslelli sur ces divers sujets sont du plus haut intérét, mais
elles ont l'inconvénienl de nuire a l'exposition historique en l'entravant.
Quant au point de vue de l'auteur daos ces questions si controversées, il est
mixle, c'est-a-dire qu'il ne se rattache exclusivement a aucun sysléme, mais
qu'il emprunte aux uns et aux autres. Dans l'histoire des patriarches, par
exemple, nous avons des mythes, des légandes, mais aussi des !aits; de méme
pour Moi'se. Nous citerons un passage de la conclusion de notre auteur sur le
législateur hébreu, comme type de sa métbode el de ses jugements : « Morse
peut avoir été le Scheikh d'une borde noma.de, doué d'un esprit supérieur a
beaucoup d'autres; il peut avoir entrevu el espéré pour sa nation des deslinées
meilleures et plus hautes que celles du présent. 11 peut avoir méprisé les superstitions polytbéistes de ceux qui l'entouraient et avoir enseigné le culte d'un seul
Dieu, qui portait déja, d'apres la tradition, le nom de El-Scbaddai ou Elohim,
et plus récemment celui de Jahveb; enfin, i1 peut avoir enseigoé le Décaloguc,

�220

REVUE DE L'UISTOLI\E DES RELIGIONS

sinon tel que nous le lisons dans l'Exode el le Deuléronomc, du moins daos ses
traits fondamenlaux, etc. » (p. 269). On serait sans doule en droil d'exiger plus
de rigueur d'un travail s'adressant au monde savant, mais ces appréciations
judicieuses sonl celles qui conviennent le mieux a un ouvragefail pour le grand
public. Aussi ne doutons-nous pas de son succes el lui souh~itons-nous de p_énétrer dans les milieux étroits et fermés ou il dissip~ra merveilleusemenl préJugé
et ignorance.
ÉoouARD MomET.

22-1

REVUI, DES LlVRES

Son ¡¡ vre se divise en trois parties. Dans la premiere, il nous fait connaitre les
principaux personnages qui prirent une part active a l'éleclion de Léon XIII
l'état de \'Europe et les dispositions des dilférentes puissances européennes au
commencement de l'année 1878. La seconde partie nous offre un journal du
conclave. La troisieme partie renferrne une série de documents.
M. de Cesare fait tres bien ressortir les raisons qui valurent au cardinal
Joachim Pecci la tiare pontificale. D'une plume sobre, il signale plus d'un contraste pique.nl et trace plusieurs portraits de cardinaux qui ne manquenl pas de
relief. Le Sacré College comme les divers gouvernements de l'Europe désiraient un pape conciliant, a te! point que le principal électeur de Pecci fut le
cardinal Bartolini, !'un des plus obstinés intransigeants du conclave. II n'y avail
pas beaucoup de cardinaux papables; des l'abord, une partie des cardinaux,
mécontents du long pontifical de Pie IX, étaient favorablement disposés pour
un candidal qui n'avait jamais été bien vu ni du pape défunt ni du cardinal
Antonelli, et ses adversaires étaient divisés. Il n'y eut pas, de la part des cardinaux ilaliens ou des cardinaux étrangers, de ces faclions, de ces hoslilités
opiniatres dont la chronique des élections pontificales nous offre tanld'exemples.
Les circonstances étaient graves et, surtout, il ne s'agissait plus, comme autrefois, d'élire a la fois le chef d'un royaume de plus de quatre millions d'habitants
en méme ternps que le chef de l'Église. Les seuls intérels de l'Église pesérent
dans la balance. Les puissances catholiques n'exercerent aucune pression; il
n'y eut point de cabale, point d'inlrigues de la part des grandes familles
romaines, aucune des scenes de désordre qui se renouvelaient avec plus ou moms
d'intensilé a la mort des papes antérieurs. Jamais conclave n'a élé aussi nombreux, et rarement il y en a eu d'aussi calme et d'aussi digne, N'est-ce pas la
premiere fois que tous les cardinaux, a l'exception du cardinal de Hohenlohe,
renoncerent a faire venir leurs repas du dehors, parce qu'ils n'éprouvaienl
aucune défiance a l'égard de la cuisine du Vatican? Jamais enfin aucun conclave
n'a élé aussi libre que celui-ci.
Telle est l'impression qui se dégage s.vec une grande netteté de l'ouvrage de
M. de Cesare et dont il n'est guere possible de contester l'exactitude historique.
C'esl la, si je ne me trompe, l'intéret essentiel de sa publication; c'esl la ce qui
fera de ce conclave une page importante de l'histoire de la papauté, de méme
que, selon toule vraisemblance, le pape qui en est sorti marquera sa place dans
I'histoire de l'Église a un double litre, d"abord par les acles de son pontifical,
ensuite pour les facilités nouvelles qu'il a données a cette hisloire en ouvrant
les archives du Vatican, et pour les encouragements qu'il a prodigués aux hautes
études dans le sein de l'Église catholique.
0

Raphael de Cesare (Simmaco). Le Conclave de Léon XIII, 1 vol. gr. in-8
de 346 p., avec quatre porlraits et documenls. Paris, Calrnann-Lévy; Vienne,
Berlín, Leipzig, Brockhaus ; Rorne, Pasqualucci, 1887.
.11 csL encare bien tót pou1· fo.ire l'hisloirn du dernier conciaye, alors que le
pape élu dans cetle assemblée est celui-la méme qui dirige actuellement les
affaires de l'Éo-Jise et que la pluparl de ceux qui ont promis de ne rien divulguer
o
'
des négociations ou des délibérations auxquelles ils prirent parta cette occas1on
sont ancore vivants. Ordinairement, les révélations sur l'histoire intime des
conclaves se font atlendre plus longtemps. M. Raphael de Cesare a jugé qu'il y
avait tout avantage a ne pas remettre a une époque plus tardive la publication
des documents qu'il a réunis et la divulgation des tradilions orales qu'il a
recueillies. Les nombreux témoins survivants des faits qu'il nous expose pourront ainsi rectifier ses erreurs ou ses inexactitudes, s'il y en a, et nous ne
voyons pas qui pourrait se plaindre de ses indiscrélions, car la plupart des
clocuments putiliés par lui ont déja paru dans les Livres verls ou dans les
journaux catholiques, et les anecdotes qui donnent a son récit un caractere parfois piquant sonl r~contées de f'ai;;on a ne compromeltre personne. C'est meme
la une discrétion qui nuit parfois a la valeur de l'ouvrage comme documenl
historique.
En ciehors des documents diplomatiques déja publiés, l'auteur a puconsulter
des pieces conservée.s aux archives diplomatiques du minislere des affaires
étrangeres, a Rome, ainsi que les notes d'un certain nombre de conclavistes
décédés; il a compulsé les journaux, les discours, les notes conternporaines,
et collectionné une quanlité de détails qu'il a recueillis de la bouche méme des
cardinaux, des prélals, des minislres et des diplomates. 11 ne cache point son
patriotismo ilalien, ni la satisfaction qu'il éprouve a la pensée que le premier
conclave réuni a Rorne, sous le gouvernement du roi d'Italie, se soit tenu avec
un ordre et une dignité exemplaires; mais il garde constarnment le ton etl'altitude de !'historien, le respecl pour l'auguslc assemhlée el pour le souverain
ponlife a l'élection duque! il nous fait assister, et mérile le Lémoignage d'imparLialilé auquel il aspire.

lEAN RÉVILLE.

�222

1

REVUE DES LlVRES

REVUE DE L IIISTOIRE DES Rl".LIGlO:'i'S

John Wyclyff, sa vie, ses ceuvres, sa doctrine, par Victo,· Vattier,
ancien professeur d'histoire, proíesseur de philosophie. i vol. in-8, de
347 pages. Paris, Ernest Leroux, i886.

v1

et

Parmi tous ces hommes que l'histoire nomme, iJ. bon droit, les Réformateurs
avant la Réforme, Wicleff est un des plus illustres; il est l'un des créateurs
de cette langue anglaise que parlent aujourd'hui 80 millions d'hommes. L'Angleterre le vénere ; elle a magnifiquemcnt solennisé le quatrieme anniversaire
cenlenaire de sa mort; elle lui a consacré, dans la vieille église de son ancienne
paroisse, un magnifique monument ; muis, par un singulier contraste, la. vie de
cet homme, qui a joué un si grand rOle et laissé de tels souvenirs est, en réalilé,
fort mal connue. Son vérilable nom, du moins l'orthographe de ce nom, est
ignoré. Les plus anciens documents l'écrivent d'une vingtaine de fa~ons
différentes et l'on ne sait quelle est la bonne. La date précise de sa naissance
reste un mystere; lout ce qu'on sait, c'est qu'elle doit probablement étre fixée
entre i320 et i324, Quant iJ. son lieu d'origine, l'incertitude est iJ. peu pres
pareille. On a cru longtemps, sur la foi de Leland, historien du xv1• siecle, que
Wicleff élait né a Spresswell, petit villo.ge pres de Richmond, c'est-a-dire aux
environs de Londres. 11 est aujourd'hui démontré que le village en question n'a
jamais existé et le plus probable est que le Réformateur élait né do.ns le nord
de l'Angleterre, sur les bords de la Tces, et que le nom sous lequel il est connu
est celui d'une pelite paroisse ou il vit le jour.
L'histoire de sa vie présente de méme une foule d'obscurités. A-t-il ou non
siégé a.u parlement comme commissaire royal? Comment se fait-il qu'il ait été
un moment investí d'une sorte de mission diploma.tique ? Quelles furent, a
Oxford, ses diverses charges? Quand ont commencé ses démélés avec les ordrcs
mendiants? D'ou vient qu'il ait si longtemps échappé aux « poursuites ll, lui, le
fondateur et le chef de ces « pauvres pretres », de ces prédicateurs ambulants
que l'Église pourchassait? Tout cela., et bien d'autres points de détail, reste
encare passablement obscur, malgré de sa.vantes et minutieuses recherches, et ne
sera peut-étre jamais completement éclairci. II en est un peu de meme pour les
nombreux écrits du Réforma.teur; en dresser la liste exa.cte et complete est
chose fort difficile ; s'il en est dont l'authenticité ne fait point questioa, pour
btJaucoup d'a.utres le doute s'éleve,
M. Víctor Vattier a fait de louables efforts pour dissiper, autant que possible,
ces incertitudes ; il a étudié son sujet avec toutes les ressources d'une érudilion
étendue et d'une critique pénétrante et impartiale; quand il n'arrive pas a
élucider un de ces problemes d'une fagon suffisaate, il l'avoue franchement, et
les solutions auxquelles il s'arrétc nous onl paru, en général, sinon démontrées
sans réplique, du moins fort vraisemblables. Pour tout ce qui tient au cOté
purement historique du sujet, son livre est cerlainement ce que nous possédons,
en tran~ais, de plus complet et de plus satisfaisa.nt.

223

Aussi avons-nous élé fort surpris de voir un historien auss érudit et
compétent tomber do.ns la vieille erreur qui confond les Vaudois et les Albigeois.
Da.ns le chapitre v de sa. troisieme partie, qui traite: Des soui·ces de la Docti'ine
de Wyclytf, et qui est peul-étre le moins satisfaisant de tout le volume,
M. Vattier réunit da.ns un meme paragraphe Vaudois et Albigeois et s'exprime
ainsi : « Les Albigeois se composaient de diverses sectes particulieres issues,
pour la plupart, des Va.udois ll,., (page 281 ). 11 est a.u coatraire parfaitement
établi aujourd'hui que les doctrines des Cathares (les purs), vulgairement appelés les Albigeois, avaient pour fondement le Dualisme qui a toujours été étro.nger aux Vaudois, dont l'hérésie était strictement évangélique 1 • Sans doute
comme les Vaudois, comme les Lollards, comme Wicleff, comme tant d'aulres,
les Albigeois attaquaient l'Église, ses cérémonies, ses pro.tiques, son organisa.tion hiérarchique, son clergé corrompu; mais il n'en résulte pas qu'ils aient
fourni aucun élément a la doctrine de Wicleff, dont le point de départ est tout
différent du leur.
Quoiqu'il en soit de cette inadvertance, le Lra.vail ne M. Vattier garde sa
valeur historique. Nous avons déja. loué son impartialité. II ne se la.isse pas
troubler par les violentes attaques des catholiques contre Wicleff; il reconna.it
que la célebre profession de foi, présentée par le Réformateur, lors des poursuites dirigées contre lui en 1382, n'a, a aucun degré, quoiqu'on en ait dit, le
caractere d'une rétractation (page 131) ; il rend un complet et sincere hommage
a la pureté de sa vie privée (p. 341) et s'il estime qu'il s'est monlré plus d'une
fois aigre, violent, subtil da.ns la polémique, il reconnait que c'étaient la plus
encore les défauls du temps que ceux de l'homme. II le loue également comme
écrivain, siaon comme latinista, et salue en luí un des créateurs de la prosa
anglaise, titre que lui mérite surtout sa traduction de la. Bible.
On ne saurait done soutenir que M. Vattier ait été injuste pour Wicleff et
cependant nous devons bien a.jouter qu'a notre sens il ne lui rend pas complete
et entiere justice. 11 nous a.vertit, des la. premiere ligne de sa. préface, que« son
livre est avant tout un livre d'histoire et non l'ceuvre d'un critique religieux »,
mais c'est la précisément, a nos yeux, le défaut du volume. Wicle!T est un
novateur religieux, un réformateur, un hérétique. Raconter sa. vie, apprécier
son influence sur ses contemporains, son rO!e da.ns l'histoire sans discuter ce
coté principal de sa carriere, sans se ranger parmi ses partisans ou ses adversaires, parmi ceux qui approuvent ou qui bla.ment son entreprise, c'est se
condamner a passer a cOté de ce que le sujet qu'on traite a. de plus important.
Ainsi, pour ce qui est de cette traduclion de la. Bible, qui fut un des grands
moyens d'a.ction de Wicle!T et luí attira. les imprécations des catholiques,
M. Vattier insiste a peu pres uniquement sur le cOté littéraire de la question. II
i) Voyez C. Schmidl, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois. 2 vol. in-8, París, i848.

�224

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGTO~S

IEVUE DES LIVRES

constate que cette traduction a exercé une puissante influence sur la formation
de la langue anglaise, mais le lecteur qui s'en tiendrait aux informations qu'il
don ne ne comprendrait pas bien pourquoi et comment. La vérité c'est q 11e W1cleff non seulement avait, a bien des égards, forgéjlui-méme l'instrumenl, le
langage dont il se servait, mais surtout qu'il s'était nourri de la Bible, s'en
était pénétré, et qn'il en a rendu le sens avec une étonnante fidélité. Un fait
tout récent, postérieur a la publication du livre de M. Vattier, en témoigne.
Tout le monde sait que l'Angleterre, et tous les pays de langue anglaise, ont
fait longtemps et font encore usage d'une version biblique officielle, vulgairernent nommée: la Version autorisée, qui ful faite sur les textes hébreu et grec
par ordre du roi Jacques T•r et date de i6H. Ces dernieres années elle a été
revisée a fond par un comité ou figuraient les premiers linguistes d'Angleterre el que secondait un comité semblable, aux États-Unis. Un pasteur américain, M. Ewell, a eu l'idée de comparer cette savante revision et la version
autorisée elle-méme, avec la traduction de Wicleff, et il a constaté que, dans
bon nombre de passages, les linguistes du xrx• siécle, armés de tout l'appareil
de la science moderne, ont abandonné le sens adopté par les traducteurs du
roi Jacques, pour revenir a celui qu'avait donné Wicleff et qui se trouvait beaucoup plus conforme au texte. Le fait est d'autant plus remarquable que Wicleff,
qui ne savait guére le grec et pas du tout l'hébreu (ainsi que le constate
M. Vattier p. 15), n'a pas travaillé sur les originaux, mais a traduit en anglais
la version latine, la Vulgate, elle-méme si déíectueuse. Malgré cet énorme
désavantage, le Réformateur s'était si bien nourri de la Bible qu'il la comprenait mieux que les savants théologiens cbargés plus tard par Jacques I•• de
la traduire. C'est parce qu'elle avait ainsi une haute valeur religieuse, parce
qu'elle répondait a un besoin religieux que sa traduction s'est répandue, popu•
larisant du méme coup, dans loutes les classes de la société, la langue nouvelle
et meilleure que l'auteur avait comme créée pour les besoins de sa propagande. Ici done l'action religieuse et l'action littéraire ne sauraient se séparer;
l'une explique I'autre; l'reuvre du réformateur permet seule de comprendre
I'influence de l'écrivain.
Le réformateur, M. Vattier l'a systématiquement, semble-t-il, laissé autant
que possible de cOté. Nulle partil ne se prononce pour ou contre. On dirait
qu'it veut, avant tout, conservar la neutralité. Il rend justice a Wiclelf dans les
questions de détail; il admire son caractére, son énergie, sa prodigieuse activité ; mais en méme lemps iI semble garder l'arriére-pensée qu'aprés toul cet
homme était un hérétique que l'Église n'avait pas tort de poursuivre.
Le défaut de ce sysleme de neutralilé a toul prix, c'est d'amoindrir singuliérement la personnalité du héros. Le porlrait, minutieu:z: comme une miniature,
cst ressemblant; mais il n'atteint pas la grandeur naturelle. Wicleff a exercé
une action bcaucoup plus profonde et puissante, et il a fait beaucoup plus de
bien ou de mal, selon l'opinion a laquelle on se range, que ne le dit M. Vattier.

Pour nous il n'esl pas seulment l'un des créal9urs 1le la langue anglaise. il
est un des fondateurs des libe-tés anglaises. JI a contribué, plus puissammenl
que personne, a empécher la 1apauté de meltre délinilivementla main sur l'Anglelerre. 11 a préparé le lerrait que ses successeurs ont labouré. il a jet_.í la
semence que la réforme a faitcroitre et mllrir; il a ainsi contribué, plus d1rectement qu'aucun autre, a la céation du prcmier peuple libre qu'ail vu l'Europe.
M. Vattier, dar.s son livre, ail bien connailre le philosophe, le théologien,
encore tout enveloppé de scoLstique, l'écrivain, le polémiste; nous regrellons
qu'il ait beaucoup trop laissé ,e caté le Réformateur religieux, l'émancipateur
des dmes, le libérateur.
Étienne CoQuBr.Er..

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enseignement de l'histoire des religions A Paris. - Le rapport
sur les travaux de la Section des Sciences Religieuses a l'Ecole pratique des
Hautes-Études pendant la premiere année de son existence (1886) a paru chez
Delalain, a la suite des rapports présenlts, pour la méme période, par les quatre
sections plus anciennes. Nous relevons daos ce document les lignes suivantes
qui témoignent de l'accueil favorable que le nouvel enseignement de celte
Section a rencontré aupres du public, malgré les défiances injustes de ceux
qui, poussés par des passions religieuses ou antireligieuses, l'ont mise pour
ainsi dire a l'index, tantót comme un foyer antithéologique, tantót comme le
dernier refuge de la Lhéologie abhorrée, alors qu'elle ne vise a rien d'autre qu'a
faire modestement de l'bistoire daos un domaine que l'on a trop souvent sousa
trait a J'histoire et it la critique :
« En général, les directeurs et maitres de conférences n'ont eu qu'a se louer
des excellentes dispositions qui ont constamment animé leurs auditeurs. L'enseignement nouvea:u créé a la Sorbonne a été favorablement accueilli. Cent
treize auditeurs se sont fait inscrire pour suivre une ou plusieurs conférences.
Tous, il est vrai, n'ont pas donné suite a leur projet, soit parce qu'ils ne pouvaient pas disposer d? leur temps aux heures des conférences, soit parce que
l'enseignement de l'Ecole des Hautes-Études ne répondait pasa. l'idée qu'ils
s'étaient faite des études d'histoire religieuse, soit, enfin, parce qu'ils ne possédaient pas une préparation suffisante pour suivre les travaux avec profit. Mais
chacune des nouvelles conféreoces a réuni, durant le cours de cette premiere
année d'existence, un nombre suffisant d'auditeurs assidus et zélés. II y a
lieu de se féliciter d'autant plus de ce résultat que Ja nature particuliere des
sciences enseignées dans la cinquieme section avait provoqué certaines
appréhensions dans une partie du public. Le caractere exclusivement historique de l'enseignement et les bons rapports des auditeurs entre eux ou avec
leurs professeurs ne se sont pas démentis un seul instant.
« Il a été tenu par onze directeurs ou maitres quatorze conférences hebdomadaires d'une ou de deux heures. Elles ont été suivies assidtiment par soixante-

227

quinze candidats-éleves ou auditeurs. La Section n'ayant pas unan d'existence,
ne peut pas encore avoir d'éleves. Outre les auditeurs dont les noms sont
mentionnés plus loin (dans la suite du rapport), un certain nombre de personnes, ayant pris leurs inscriptions, ont suivi les conférences d'une fa1,on
intermittente. »
Pour le semestre d'été de l'année courante (1886-1887) la plupart des directeurs et maitres de conférence ont conservé les mémes sujets qu'ils a.va.ient
traités pendant le semestte d'hiver et que nous avons déja mentionnés dans une
précédente cbronique (T. XIV, p. 248-249). Nous nous bornons a signaler les
modifications apportées au programme du premier semestre :
M. Sylvain Uvi étudié, les mercredis a neuf heures et demie, les Sectes
indiennes vers le vm• siecle, J'apres le (:ankara-vija.ya, et les samedis a dix
heures et demie, il explique des textes bouddhiques dans la Chrestomathie pali
de Frankfurter.
M. Maurice Vernes continue ses travaux sur les origines nationales des
Hébreux. Apres avoir étudié le royaume de David et de ses successeurs, il
s'attache, pendant Je second semestre, a I'histoire des royaumes de Juda et
d'Israel.
M. André Be,·thelot a substitué, dans sa seconde conférence, l'Histoire de
l'Oracle de Delphes a. l'Explication des hyrnnes homériques, et M. Sabatier se
livre a !'Examen critique du coutenu de I'Apocalypse de saint Jean et de ses
origines, tandis que M. Massebieau traite des rapports de la littérature cbrétienne primitive avec les OEuvres de Philon. Enfin, daos la conférence de Droit
canon, M. Esmein, qui a expliqué la Pragmatique Sanction de Charles VII
pendant le semestre d'hiver, développe une comparaison de ce document avec
le Concordat de 1516.
L'enseignement de la religion de l'Égypte est momentanément suspendu,
M. Lef~bure ayant été nommé professeur a l'École supérieure des Lettres
d'Alger. Mais les jeunes égyptologues, désireux de s'initier a l'étude des problemes de la religion égyptienne, ne seront pas, pour cela, dépourvus de
ressources. Nolre éminent collaborateur, M. Maspero, consacre justement pendant ce semestre ses coníérences de la Section des Sciences historiques et
philologiques a l'étude de la religion égyptienne d'apres les données fournies
par les pyramides.
Au College de France, M. Albert Réville continue son cours sur la religion
romaine et ses modifications sous l'influence de la civilisation grecque et des
religions orientales.
Dans le programme de !a Faculté de théologie protestante, nous relevons les
modifications suivantes : M. Philippe Berger traite de l'histoire du peuple juif
depuis la destruction de Jérusalem jusqu'a nos jours; M. Bonet-Jffaury continue
jusqu'a Charlemagne l'histoire de l'Église et des missions chrétiennes,qu'il avait
menée jusqu'a l'époque de Grégoire le Grand, pendant le premier semestre.

�228

1

RP.YUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

ClillONlQUE

M. Massebieau étudie le traité de Cyprien sur l'Oraison dominicale en le comparant aux traités analogues de Tertullien et d'Origene.

Les classüications des religions et l e r ole de l'histoire des
r eligions dans l'enseignement public. - Dans la Revue critique d'histoire et de littt!rature, du 4 avril, M. Théodore Reinach a consacré un article
fort intéressant au récent volume de M. Vernes sur l'bistoire des religions. 11 y
a tout intérét pour nous A connartre le jugement d'un critique éclairé et désintéressé dans cette q1rnstion déjfi. tant de fois discutée parmi nous. Apres avoir
noté les objections de M. Vernes contre les divers classements des religions
proposés par les principaux hiérographes contemporains et en avoir reconnu
Ja justesse, M. Reinacb reproche iL l'auteur d'avoir poussé trop Ioin sa défiance
envers les classifications actuelles. Ajuste titre, il rappeI/e qu'une classification
scientifique des religions ne saurait étre artificielle, mais qu'elle devra reposer
sur un principe de filiation. Et M. R. continue ainsi :
(e • •••• Lorsque l'examen scrupuleux des faits aura révélé entre les pratiques
ou Jes croyances de deux peuples des ressemblances qui ne peuvent s'expliquer
ni par le hasard, ni par l'emprunt, nous croyons que l'hypotMse d'une deseendance cornmune s'impose et qu'elle fournit le principe d'une classification
rationnelle.

(( Je n'oublie pas toutefois que les éléments religieux, en voyageant d'un pays

A l'autre, se métamorphosent, s'adaptent A leur nouveau milieu. Ce phénoméne
d'adaptntion est commun aux Iangues, aux arts 1 aux religions, mais c'est en
matiere religieuse que son import.ance est la plus grande, parce que la religion
tient de plus prés aux racines mémes de l'élre moral d'un peuple. En réalité,
il n'y a que les formes des religions qui voyagent, Ieur esprit leur est insuffié
par les gens qu'elles visitent. Lorsque cet esprit demeure le méme tout en
changeant de milieu, c'est que l'emprunteur était arrivé au méme point et au
méme genre de civilisation que le préteur, mais cette transmission intacta est
bien raré ; le fait général est la modification plus ou moins profonde : voyez ce
qu'est devenu le bouddhisme en passant de l'Inde en Chine, le christianisme
en passant de la Judée dans le monde gréco-romain. Des lors on peut se
demander s'il est légitime de considérer la re1igion, ainsi transformée par la
greffe, comme le simple prolongement de la religion primitive; qui doit l'emporter dans la classification , la mati8re ou !'esprit? La question est embarrassante : je erais cependant qu'ici encare la linguistique doit servir de modele. Il
est fort possible que si nous conna.issions la langue des anciens Gau loia, nous
trouverions plus d'analogie entre la structure génP.rale, le lour de cette langue
et celui de la nOtre, qu'entre le fran~ais el le latin¡ de méme, les érudits de la
Renaissance ont déj!l remarqué que sur beaucoup de points de syntaxe, le
fran~ais est plus voisin du grec que du latin. Néanmoins il n'y a que des fous
ou des réveurs qui puissenl songer, dans une classiHcation rationnelle des
tangues, a ranger le frani;ais avec le celtique ou le grec plutOt qu'arec le latin,

T

229

qui lui a fourni les tl'Ois quarts de son vocabulaire et toutes s~s Oex_ions. 11 en
est de méme d~s religions. Quelque transformation que le géme national fasse
subir a une reliaion d'emprunt, la classification devra faire ressortir, avant
tout 1 le lien d'o~igine, la filiere, quitte a montrer qu'en matiere d'évolutio,1
religieuse, comme ailleurs, les fils ne ressembl~nl pas toujo~r.s a le~rs p:re.s.
· En d'autres termes des que l'on admet une sc1ence des rehg10ns, e est-a-dire
qu'on envisage les :eligions comme des objets d'étude séparés, la summa cli~isio
doit prendre pour base les rapports de filiation des di verses croyances; mais le
savant ne doil jamais oublier que les religions, pas plus que les langues, ne
constituent de véritables unités concretes, qu'elles ne sont, au fond, que des
organes ou des produits de la civilisation d'un peuple, isolés_ p_our la. comm~dité
de l'élude ; que tout en vivant de leur vie propre, elles partic1pent de la v1e de
l'ensemble organique auquel elles appartiennent!; en un mol, l'hiérographe,
comme le linguiste, ne peut se passer de l'historien, ou plulOt il fau~ q~'il soil
lui- méme un historien, ne s'absorbantjamais daos sa recherche part1cuhere au
point de perdre de vue l'objet général des sciences morales : l'homme présent
et passé, danS toule sa complexité.
« Ceci me mene a. dire deux mots du second sujet abordé par M. V. : la
place que la science des re!igions doit occuper daos l'enseign~ment s~péri~ur.
Celte place, l\f. V. la trouve daos les facultés des lettres, et Je ne pu1s qu approuver cetle opinion. Les facullés des lettres sonL, au fond, des fac~llés
d'hisloire, en prenant ce mot dans le sens le plus large. De tou_tes les matieres
qui peuvent y étre enseignées, la métaphysique est la seule qui ne rentre pas,
par quelque endroit, dans la science de I'homrne moral, laquelle se ~onfond ave~
l'histoire; or la métaphysique ne s'enseigne guere, ou ne s'~nse1gne pas. Si
l'on distribuait les chaires de la Sorbonne d'aprés u11 plan rationnel, on pourrait les grouper sous les chefs suivants : i O étude de l'humanité actuelle (géographie politique, sociologie, psychologie, etc.); 2° étude générale ~e l'_humanité da.ns le pa.ssé (histoire politique, histoire de la civilisation}i 3° h1sto1re des
divers produits intellectuels de l'humanité : art, philosophie, langues, litl~~alures. On voit que la religion se place tout naturellement sous cette dermere
rubrique, et c'est bien ainsi que l'entend M. Vernes. Uexistence de facultés
spéciales pour les sciences religieuses n'avait de raison d'étre que ~orsque l'enseignement de ces sciences poursuivail un but essenliellement prat1que, comme
celui du droit et de la médecine. Du moment que l'État a renoncé A form~r
Iui-méme les futurs prélres - et M. V., qui n'a pas demandé la suppression
des facullés de Lhéologie catholique, s'en console assez aisément - la science
des religions, devenue purement Iai:que et théorique, n'est a sa pl~ce q.u'il. la
faculté des leltres, en contact intime avec les autres enseignements h1stor1ques,
oü. elle doit saos cesse se retremper. L'existence de facultés de théologie lalcisées en Hollande s'explique historiquement, mais elle ne peut se justifier rationnellement.

�230

En ce qui concerne l'enseignement supérieur, M. V. a obtenu a peu pres
gain de cause, puisqu'outre la cbaire du College de France, la science des
religions est aujourd'hui professée dans une section de l'École des HautesÉtudes, qui n'est qu'une annexe de la Faculté des lettres. Mais il ne se contente pas de ce résultat. Il réclame trois chaires d'bistoire des religions dans
chaque faculté des Jettres (une chaire générale, une consacrée au judaisme, une
au christianisme). C'est beaucoup; trouvera-t-on partout, des a présent, the
right man for the right place? Provisoirement, du reste, M. V. se contenterait
dans la plupart des facultés de deux chaires ou meme d'une seule, a la condition que cet enseignement eut une sanction : il demande que la licence et
l'agrégation de philosophie comportent désormais une interrogation sur l'histoire religieuse. Je goute peu, pour ma part, ce mariage de la philosophie et de
la religion, qui n'ont jamais fait bon ménage ensemble que lorsqu'elles étaient,
!'une ou l'autre, assez malades. Je goute encare moins l'ídée de M. V. de faire
a l'histoire religieuse une part plus large dans l'enseignement secondaire et rle
l'introduire dans l'enseignement primaire. Le paragraphe qu'il propase d'insérer dans le programme d'bistoire des lycées : « Jésus de Nazareth », ferait
pousser les hauts cris aux ennemis de l'Université et sufflrait a éloigner d'elle
bien des familles timorées. Quant aux instituteurs primaires, commcnt supposer qu'ils aient assez de science et de tact pour enseigner cette Histofre
sainte lafcisée que reve M. V. apres M. Astmc, saos tomber dans !'un ou
l'autre écueil, ou de ressusciter l'ancien enseignement du catéchisme ou de
froisser les consciences? Certes il est regrettable de voir des éleves quilter les
bancs de l'école sans avoir jamais entendu parler de Moise ni de Jésus, sans
pouvoir rien comprendre, par conséquent, a tant de chefs-d'reuvre de l'art et de
la littérature qui ont puisé leur inspiration dans la Bible et l'Évangíle; mais
dan~ l'état actuel des partis, je ne vois pas de remede a ce mal, et aprés tout,
c'est une infime minorité d'enfants qui ne reQoit aucune instruction religieuse... »
A ces considérations en général fort justes nous nous permettons d'ajouter
que, sans introduire ni dans l'enseignement secondaire, ni dans l'enseignement
primaire des le~ons spéciales d'histoire religieuse lai'que, il nous parait d'un
grand intérét de donner aux fulurs maitres dans ce double ordre d'enseignement quelques connaissances sérieuses d'histoire religieuse, afin que toutes les
fois ou les questions religieusés paraitront dans leurs cours, - ce qui est inévitable, - ils sachent se tenir sur le lerrain purement historique, aussi loin du
fanatisme irréligieux que de la superstitíon. Nous nous sommes expliqué a ce
sujet dans un article récent sur l'Histofre des religions; sa methode et son i·óle
(t. XIV, p. 360 el suiv.).
Mélusine et le Folk-Lore. - La nolice que nous avons consacrée,
dans la précédente Chronique (p. i l8-H9), a l'étude du folk-lore en France et
particulierement aux travaux de 1\1. Gaidoz, nous a valu de la parl de nolre
«

CHRONIQUE

REVCE DE L'HISTOI1'E DES RELIGIONS

23i

tres honoré confrere en hiérographie quelques observalions sur le róle de Melua nos lecteurs. En parlant
des deux recueils mensuels qui, dans notre pays, sont exclusivement consacrés
au folk-lore, la llfelusine et la Revue des traditions populai?'es, nous avions dit
que la premiére de ces deux publicalions en esta sa troisiemti année d'existence.
« Mélusine, nous écrit M. Gaidoz, est dans son troisiilme volume, par suite de
son mode de publication et d'ahonnemenl, mais elle est dans sa onzieme année,
son premier numéro portant la date du 5 janvier i877. Elle a, il est vrai, interrompu sa publication en i878, pour reparaitre seulement au commencement
de 1884; mais elle n'en a pas moins aujourd'hui onze ans d'existence, et elle a
le droit de le rappeler au moment ou les études dont elle a pris l'initiative se
répandent de plus en plus en France. Nous disions en 1884, dans notre programme de réapparition : « L'initiative de llfélusine n'n pas été pe1·due; ella
« avait suscité un mouvement qui lui a survécu, et I'activité qui, depuis six
« ans, a régné en France dans cet ordre d'études a continué son rnuvre et com" plété son programme. On pourrait donner le nom d' « École ele llfelusine » a
« ce noyau de folk-lorisles qui dans ces dernieres années ont entrepris l'explo« ralion des légendes de plusieurs de nos provinces. »
« Le développement de nos études et des publications qui prennent Melusine
pour modele a 'justifié de plus en plus nos paroles de 1884. Nous nous en
louons, mais nous pensons que la galerie se rendra compté de la chronologie
et de la genese du mouvement folk-lorique en France. »
Nous donnons acle, tres volontiers, il. Melusine de sa réclamation. Nous
n'avions pas compté au nombre de ses années d'existence les années ou elle
n'a pas paru. Mais nous ne demandons pas mieux que de lui teni; comple
des annécs ou elle a vécu invisible, a la f~on des fées dont elle nous conle si
bien les aventures. Qu'elle ait onze, quatre ou trois ans, personne ne lui contestera son rang de srnur ainée dans la famille des folk-loristes franQais.
Nous profilons de cette occasion pour la féliciter de la naissance d'une nouvelle petite srnur, la Tmdition, organe de la Société des traditionnistes frangais, avec M. Henri Carnoy pour rédacteur en chef. Trois revues mensuelles &lt;le
folk-lore, c'est peut-étre beaucoup. La matiere cst abond.ante, mais le nombre
de ceux qui s'entendent a. l'extraireeta la travailler, n'estpas aussi considérable.
Publications. - 1° Le Nouveau Testament pi·ovenqal. La Faculté des
lettres de Lyon a entrepris de faire reprodufre par la pbotolithographie le
Nouveau Testament provenga! conservé au palais Saint-Pierre a Lyon et que
les auteurs du prospectus continuent a désigner sous le nom assez inexact de
Bible vaudoise. Le travail sera exécuté par un excellent photographe lyonnais,
M. Lumiere, sous la diraction de M. Clédat. La reproduction aura, comme le
manuscrit, 482 pages in-8. Le prix de s.ouscription est de 30 francs. L'initiative
de la Faculté des lettres de Lyon sera fort appréciée de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la Bible au mayen age et a celle de l'hérésie cathare.
sine que nous nous empressons de faire connattre

I

�232

1

ílEVUE DE L 81STOIHE DES RELIGlONS

2• La stcle de Mésa. M. Clermont-Ganneau a publié, en Lirage a part, l'article
du Joui·nal Asiatique que nous avons déja signalé daos un précédent dépouillement des périodiques, sous le titre de : La stele de bfésa, examen critique du
texte (Paris, Leroux, 1887; in-8 de 43 p.). C'est une réponse a l'édilion du
texte de la célebre stele par MM. Smend et Socin, que M. Garriere a présentée
aux lecteurs de celle revue (t. XIV, p. 238 el suiv.). M. Clermont-Ganneau
reproche aux éditeurs de n'avoir pas tenu compte d'un document essentiel, la
copie faite par l'Arabe Sel!m el-QAri de sept lignes consécutives de !'original
avant sá mutilatioo,d'avoir donné comme cerlaioes des lecturas qui soothypothétiques. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des discussions épigraphiques. L'un de nos collaborateurs reviendra sur le sujet. Des a présent toutefois,
il faut signaler dans la hrochure de M. Clermont-Ganneau, le fac-similé de la
copie parlielle (lignes 13 a 20) prise par Selim el-Qari et la supposition de l'auleur qu'il serait possible a un explorateur habile de retrouver encore d'autres
fragments de !'original, soit entre les mains des Bédouins qui leur attribuent
une vertu magique, soit dans les matériaux de quelque construction postérieure.
Au moment de meltre sous presse, nous recevons la derniere livraison de la
Scottish Review commenc;ant par un article dans lequel le R. A. Lowy, secrétaire de l'Association anglo-juive, prétend démontrer le caractere apocrypbe de
l'inscription tant discutée. Pour lui, la pierre est ancienne, mais l'inscription
moderne. Sa démonstration ne nous a pas convaincu. Mais il faut décidément
que M. Clermont-Ganneau nous donne une édition définitive de ce texte.
3• Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, dirigé par MM. Daremberg et·;Saglio (Hachette). Le onzieme fascicule de cette excellente publicatioo,
qui a paru au mois de mars, renferme plusieurs articles importants pour l'histoire des religions : la fin de l'article Cupido (Eros), par M. Collignon, Cybele,
par notre collaborateur M. Decharme, Dremon, par notre collaborateur M. Hild,
Danaides et Danaus, par M. Giraud Teulon, Daphnephoria, par M. P. París,
Deadia, par M. J ullian, et Delia, par M. Homolle. Les illustrations sont toujours
nombreuses et fidéles et les renvois aux sources rendent ce dictionnaire doublemenl précieux pour les travailleurs.
4° L'Allemagne ti la fin du moy.m dge (Paris, Pion, io-8 de xLm el 603 p.).
Tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la Renaissance et de la Réformation connaissent la célebre Histoire du peuple al/emand depuis la fin du
moyen áge, par M. Janssen. C'est la traduclion de cet ouvrage, aussi savant
que passionné, que la librairie Pion nous offre, d'aprés la quatorziéme édition
de !'original et avec une préface de M. G.-A. Heinrich, doyen honoraire de la
Faculté des lettres de Lyon, daos laquelle se refléte un esprit tout semblable a
celui qui a inspiré !'original. Le livre de M. Janssen n'en est pas moins tres
riche en détails sur l'enseignement, les croyances et la vie populaires au commencement &lt;lu xv1° siecle. A ce litre il esl forl heurcux que nous en possédions

233

CHRONIQUE

une traduction. C'est un livre que l'on ne peut se dispensar de coosulter, mais
dont il est indispensable de conlróler les assertions.
. 5° Parmi les traductions d'ouvrages historiques de date récente, il nous faut
s1goaler aussi l'Histoire des réfugiés huguenots en Amérique, de M. C.-w. Baird,
traduite de l'anglais par MM. A.-E. Meyer et de Richemond. (Toulouse,
Lagarde, 1887 ; in-8 de xx: et 632 p. avec cartes et planches.)

ANGLETERRE
M. Gladstone et Poseidon. - M. Gladstone a repris avec une nouvelle
ardeur ses études sur l'antiquité grecque et sur la civilisation homérique, depuis
que de récentes controverses lui ont montré que les idées qui lui sont restées
cheres dans ce domaine, ne sont pas favorablement accueillies par la plupart
des m!thologues et des hellénistes. Larevue aoglaise The Nineteenth Century,
du mo1s de mars, nous apporte un arlicle de lui sur Poseidon qui semble devoir
étre la premiere d'une série de monographies sur les priocipaux dieux de
l'Olympe homérique (The greate1' gods of Olympos. I. Poseidon). Voici Je résumé
de cet article :
Les grao~s dieux de l'Olympe homérique sont au nombre de cinq: Zeus,
Héré, Pose1don, Apollon, Atbéné. Chacune de ces divinités a une individualité
nettement marquée et correspond a une conception déterminée. En Zeus, l'idée
centrale est la puissance de gouverner (la poliliké grecque); chez Poseidon
c'est la force physique; chez Hére, la nationalité; chez Athéné, la force spiri~
tuelle, et chez Apo!lon, la soumission a la volonté de Zeus. On se trompe sur le
compte de Poseidon en le représentaot comme l'altc1' ego de Neptune. II est
essentiellement un dieu terrestre, fort, indépendant, sensuel, jaloux et vindicatif. 11 _n'y ~, a proprement parler, ríen de divin en lui, hormis sa puissance.
Se~ attnbut10ns sont mulliples et c'est justement l'analyse de ces attributions
qui nous permet de nous débrouiller dans la question des origines achéeones.
Apres avoir établi sa these générale, M. Gladstone étudie successivement la
situation de Poseidon parmi les dieux, son caractere, ses attril.Juls el ses fonctions selon les indications fournies par les écrits homériques. II est impossibl
d't
·1 d
d
e,
1 -1 , e compren re soit Poseidoo, soit Hades, a moins de reconnaitre que chacun d'eux ful a !'origine un dieu supréme. La t&amp;che du poete était de concilier
les majeslés de ces divers dieux suprémes, en évitant de les mettre en conflit et
en faisant ressortir la suprématie de chacun d'eux sur un point spécial. Poseidon n'est pas non plus une force de la nature personnifiée, mais une individualité qui exerce un pouvoir souveraio sur un grand domaine de la nature saos
exclusion d'at.tres divinités. Ce pouvoir s'exerce saos doute sur Ja mer ~ais ¡¡
se manifeste aussi dans les tremblements de terre. Ce n'est pas comme' dieu de
mer, q~e Po_s~idon est aussi le dieu des chevaux, c'est parce qu'il est Je dieu
d une région ou 1I Y a beaucoup de chevaux. La méme explication nous doone

1:

iG

�234

cunoNIQt,;E

m:vuE DE L'IIISTOIRE DES RELIGIONS

la raison pour laquelle il est le dieu protecleur des constructions. C'est un dieu
exotique acclimalé chez les Achéens. Ses cheveux noirs trahissent encore son
origine méridionale et orientale. Le dieu des navigaleurs, des Pbéaciens, est
devenu le dieu de la roer. Voila la véritable genese du Poseidon homérique ;
aussi le rO!e de ce dieu est-il beaucoup plus considérable uans l'Odyssée que
dans l'Iliade.
llrf. Andrew Lang et Demeter. - La meme revue qui a puhlié l'article
de M. Gladstone nous donne, dans le numéro suivant (avril), une courle étude
de M. Andrew Lang, intitulée Demeter and the pig. L'aimable et savant é::rivain y signale une fois de plus le double caractere de la religion grecque,
humaine et rationnelle, d'une part, sauvage et saturée d'éléments magiques,
d'autre part, a propos de deux trouvailles faites par M. Newton dans le temple
de Demelera Cnide. Il s'agit d'une fort belle statue de Demeter et d'ossements de
porcs trouvés, avec des statuettes représentant des porcs, dans une caverne souterraine voisine de l'emplacement ou gisail la statue. Celle-ci est un des chefsd'reuvre de la statuaire grecque, d'une expression touchante, une véritable
Mater Dolorosa de l'Hellénisme. Que viennent faire aupres d'elle ces images
vulgaires? M. Laog rappelle a. ce propos que cbez les peuples les plus divers
on a offert en sacrifice aux divinilés de la terre des victimes humaines ou des
porcs. On mélangeait, sur l'aulel, leur chair et leur sang au grain pour obtenir
des dieux la fertilité, tandis que l'on enterrait leurs os. Un passage du scoliaste
de Lucien (daos le second Dialogue des courtisanes) nous permet d'établir
qu'un rite tout semblable était pratiqué en Grece aux Thesmophories, et nous
avons ici une preuve de plus a l'appui de cette vérité qu'ilfaut chercher !'origine
des rites bizarres des mysteres grecs dans les pratiques des temps antérieurs a
la civilisation.
M. Lang cite aussi un parallele assez étrange de la légende de Demeler,
inconsolable du rapt de Proserpine jusqu'a ce qu'elle soit réconforlée par une
coupe de cycéon (mélange d'orge et d'eau) et par les farces grossieres de la
servante Iambé. C'esl une tradition des Indiens de l'Amérique du Nord, rapportée par Schoolcraft de la fai,on suivante :
« Les Manitous étaient jaloux de Manabozo et de Chit&gt;iahos. Manabozo averlit
son frere de ne jamais rester seul; mais un jour celui-ci s'aventura sur le lac
glacé et fut noyé par les Manitous. Manabozo se lamenta sur les bords du lac,
11 engagea la guerre contre tous les Manitous ..... 11 appelait le cada vre de son
frere. 11 terrifiait toute la contrée par ses lamentations. Alors il enduisit de noir
son visage et s'assit pour se lamenter pendant six ans, en prononi,ant le nom
de Cbibiabos. Les .Manitous tinrent conseil afin de trouver un moyen d'apaiser
sa tristesse et sa colere. Les plus anciens et les plus sages qui n'avaient pris
aucune parta la mort de Chibiahos, oll'rirent de tenter la réconciliation. lis construisirent une cabane sacrée a coté de celle de Manabozo et préparerent un
somptueux festin. Puis ils se réunirent, a la file, l'un derriere l'autre, chacun

\

235

portant sous son bras un sac de la peau de quelque animal préféré, lels que le
castor, la loutre, le lynx, contenant toutes sortes de plantes médicinales rares
et précieuses. Ils les lui montrerent et l'inviterent a festoyer par des paroles
joyeuses et par des cérémonies. lmmédiatement il leva la téte, se découvrit,
neltoya les couleurs sombres dont il était enduit et les suivit. lis lui offrirent
une coupe de la liqueur préparée avec les plantes choisies, ala fois en guise de
propitiation et comme cérémonie d'initiation. 11 la but d'un seul trait et sa mélancolie disparut. Alors ils commencerent leurs dan ses et leurs chants, avec des
cérémonies variées. Tous danserent, tous chanterent, tous remplirent leur r0le
avec la plus exlréme gravité, avec exactitude, régularité et justesse. Manabozo
était guéri. Il mangea, dansa, chanta et fuma la pipe sacrée. C'est ainsi que
furent introduits les mysteres de la grande danse médicale. Alors les Manitous
unirent leurs pouvoirs pour rappeler Chibiahos a la vie. Ainsi ful fait ; ils lui
rendirent la vie, ruais il était déíendu de pénétrer daos sa cabane. A travers une
ouverlure ils lui passerent un charbon brulant et lui dirent d'aller présider la
Région des ames et de régner sur le pays des morts. Manabozo, des lors, se
retira loin des hommes ; il laissa a Misukumigakva ou la Mere de la terre le patronage des plantes médicinales et lui offrit des sacrifices. »
Le déchift'rement des inscriptions hittites. - M. J. Menant a mis
récemment nos lecteurs au courant des problémes soulevés dans le monde des
orientalistes par les monuments et les inscriptions de l'Asie-Mineure que l'on
désigne sous le nom de hétéens ou hittites. Voici que le président du Palestine
E:r;ploration Fund, le capitaine Conder, prétend avoir trouvé la clef de ces
mystérieuses inscriplions. 11 a annoncé sa découverte dans une lettre datée de
Cbatham et publiée par le Times, dont nous donnons ici la traduction :
« Depuis quelques années le déchiffrement des étranges hiéroglyphes découverls a Hamath, a Alep, a Karkemisch et, d'une fai,on générale, daos toule
l'Asie-Mineure, se présente a nous comme !'un des plus intéressants problémes
de l'archéologie orientale. On a tenté plusieurs fois de les Jire, mais aucune de
ces tentatives ne pouvait réussir tant que la langue a laquelle ces textes appartiennent restait inconnue. J'ai eu la bonne fortune de découvrir ce mois-ci (en
février) quelle est cette langue et je ne pense pas avoir beaucoup de peine a
convaincre les orientalistes de la réalité de cette découverte, puisqu'il se trouve
que non seulement les termes, mais aussi la grammaire de ces inscriptions appartiennent a une langue bien connue. La découverte, quand on la connait,
parait a tel point simple et évidente que je m'élonne qu'elle n'ait pas encore été
faite. La leclure complete des textes ne laisse pas, saos doute, d'ofi'rir encore
quelques diíficultés, d'abord a cause des mutilations et du mau\"ais état des
inscriptions, ensuite a cause des fautes des reproductions publiées. Dans certa.ins cas le sens de quelques symboles que l'on ne rencontre qu'une ou deux
fois doit rester obscur jusqu'a ce que l'on en découvre d'autres exemples. Je ne
doute pas néanmoins que l'étude attentive des originaux ne fasse disparailre

�236

REVUE DE L'lllSTOlllE DES RELIGIONS

un grand nombre de ces difficultés de délail, lorsqu'on aura reconnu la ele[
simple et évidenle de ce langage. Je n'hésite pas a déclarer qu'il est des a présent possible de comprendre le sens général et les caracteres des dix principaux
textes acluellement connus. On sait que ces caracteres étaient en usage 1400
ans avant Jésus-Christ et qu'ils remontent, selon toute vraisemblance, a une
beaucoup plus haute antiquité. Je prépare un mémoire dans lequel je me propose de donner une analyse complete du sujet et je m'attaque au décbilTrement
des plus importantes de ces inscriptions qui sont certainement déchilTrables.
Ce sont des invocations aux dieux du Ciel, de l'Océan et de la Terre, - exactement les divinités (y compris Set) que les monuments égyptiens et les textes
cunéiformes nous font connaitre comme objets d'adoration chez les Hittites et
les autres tribus de l'Asie-Mim,ure. Nous aurions déja díl. Je soup&lt;¡onner, puisqu'en certains cas, ces inscriptions se trouvent sur les bas-reliefs oü sont représentés des dieux. On éprouve, sans doute, quelque désappointement en constatant qu'elles ne fournissent pas de renseignements historiques; mais je serai
en état de montrer qu'elles permettent néanmoins d'établir des déductions historiques tres importantes et qu'elles jettent un jour nouveau et vraiment étonnant sur l'ancienne histoire de I' Asie occidentale et de l'Égypte. Cette décou:
verte provoquera síl.rement une certaine incrédulité jusqu'a ce que l'on puisse
en démontrer la justesse par de nombreuses preuves tirées de l'interprétation
grammaticale ; c'est, en effet, la construction particuliere des phrases qui explique pourquoi elles n'ont pas déja été déchiffrées. Voila pourquoi j'ai remis a
deux orientalistes bien connus (MM. W. Wilson et C. Warren) un exposé
des príncipes de la découverte, qui servira a montrer que la méthode adoptée
n'est pas arbitraire et que les conclusions auxquelles elle aboulit, sont de la
plus haute importance pour tous ceux qui étudient l'histoire d'Orie11t.
« Voici, sauf corrections ultérieures, le sens des textes les plus importants.
Le premier est une priere au soleil :
« Puisse le saint, fort et puissant, entendre les prieres qui montent. J'in« voque le Tres Haut... J'adore mon Seigneur... Brille, Seigneur. Grand
« esprit, qu'il en soit ainsi. 11 me donne la pluie du ciel. »
« Une seconde priere est adressée au dieu de l'Eau, du Firmament et de
l'Océan :
« Je prie ... mon Dieu de l'Eau, le majestueux Seigneur de l'Eau, le Dieu
« du Ciel. Je fais une inscription en son honneur. Je !'exalte. Je provoque une
« grande libation en guise de sacrifice. J'olfre un sacrifice au Tres Haut, Je Roi
« de l'Eau. J'invoque le (fort) Seigneur, le puissant. Le (fort) Roi, (forte)
« lumiere ; Dieu, chef du ciel... Je sacrifie a... Je crie... Je (le) glorifie
« priant pour de l'eau. •
« Un troisieme texte se lit de la fa!}on suivante :
« A toi, le puissant. .. le fort, le chef, le Seigneur reconnu, soient adressées
« les prieres ... Je crie avec priere au Saint, le grand Seigneur... a Dieu et

CHRONJQUE

231

a Déesse ensemble, je crie au grand (étre) spirituel ... Amen. Je... a mon
Dieu-Eau. Lui Set mon Dieu-Eau.'.. chef... J'invoque. Au dieu bieníai« sant de l'aurore... je crie ... A mon Saint. [Puisse-t-il faire... ma sup« plication ?] Offrant une libation au Dieu du Ciel. Je lui fais offrir une excelo&lt; lente libation... Accepte mon excellente libation...
La ]une cr.oissante
« grandement je... ,,
« Ce texte est tres mutilé et contient divers signes rares; mais le seos général est hors de doute. J'ai également traduit un long texte analogue, mais le
mauvais état dans lequel il nous est parvenu fait qu'il y reste beaucoup de
!acunes. Bref, j'ai appliqué ce langage a dix des textes principaux. Les sceaux
et les pierres gravées recouverts des mémes caracteres ne sont pas difficiles a
lire. Le cylindre trouvé a BabyIone parait étre un cylindre magique, couvert
de caracteres, comme plusieurs autres déja connus ... »
Il importe de n'accepter ces traductions que sous bénéfice de conlróle.
N'oublions pas, en effet, que le capitaine Conder est au moins le cinquieme a
proposer une clef pour l'interprétation des inscriptions hittites. Ceux de nos
lecteurs qui désirent suivre de pres l'histoire des tentatives de déchiffrement,
trouveront un tres intéressant aper&lt;¡u des divers systemes proposés jusqu'a ce
jour, daos un r.ouveau recueil périodique anglais dont nous avons déja annoncé
la publication, mais que nous nous plaisons a signaler une fois de plus : le
Babylonian and Oriental Recoi·d (Londres, Nutt, sous la direction du prof. de
Lacouperie), livraison d'avril i887.
Archéologues et philologues. - Puisque nous avons commencé le
récit des découvertes du président du Palestine Exploration Fund, nous ne
saurions négliger l'article qu'il a publié, peu de jours apres la leltre précitée,
dans la livraison de Mars du Contemporary Review, sous le titre de : Old
Testament: ancient monuments and modern critics. C'est une vive attaque
contre la méthode et les procédés de l'école critique d'interprétation de 1'Ancien
Testament. Le cap. Conder reproche aux hébra1sants de se renfermer trop
exclusivement dans l'étude pbilologique des textes de l'Ancien Testament et de
ne pas tenir un assez grand compte des découvertes de plus en plus importantes
qui se succedent dans le champ de l'archéologie sémitique et de l'égyptologie.
II prétend montrer par une série d'exemples portant sur la diffusion du nom
de Jéhovah, le tabernacle, l'année hébraique, les récits de la Genese, les
Rephaim, les mreurs et les coutumes des Hébreux, etc., que les découvertes
de l'archéologie et l'étude comparée des civilisat.ions et des religions sémitiques
condamnent un grand nombre des affirmations de l'École critique et que la
défiance avec Jaquelle le public accueille les conclusions de celle-ci, est justifiée
par la témérité des hypotheses et l'insuffisance de la documentation. C'est
surtout a M. Wellhausen que le cap. Contler s'attaque.
Ce cboix, il faut le reconnaitre, est particulierement malheureux. Le savant
philologue et historien allemand sera sans cloute étonné d'apprendre qu'il n'a
«

«

�238

REVUE DE L'IIISTOIRE DES nELlGIONS

pas suffisamment étudié les religions sémitiques. 11 n'aurait pas grand'peine a
établir que les certitudes archéologiques auxquelles le cap. Conder attache une
si grande valeur, ne sont pas toutes aussi évidentes que le prétendent leurs
heureux inventeurs et que les conclusions que ce dernier en tire pour appuyer
certains récits bibliques sont fort contestables. M. Roberlson Smith, l'auleur
d'un des plus beaux ouvrages qui aient paru sur les anciens Arabes, lui a
verlement répondu dans la livraison d'avril de la méme revue. Nous n'avons pas
il. prendre parti, lorsqu'it accuse le président du Palestine Ereploration Fund de
ne pas savoir l'hébreu et de n'avoir qu'une connaissance imparfaite de la
philologie sémitique. Les éléments pour juger le différend nous manquent. II
n'est malheureusement plus rare de voir des critiques ignorant l'hébreu se
méler de disséquer les textes mémes de l'Ancien Testa:ment. Mais il faut bien
reconnaitre avec M. Robertson Smith que l'Apre critique de Wellhausen ne
semble pas l'avoir lu avec suffisamment d'attention.
Nous retrouvons ici en réalité la nouvelle rivalité des folkloristes et des
philologues, greffée sur l'ancienne rivalité des conservateurs et des critiques
daos le domaine de l'exégese sacrée. En s'adressant a des hommes comme
MM. Wellhausen et Kuenen, le cap. Conder se trompe d'adresse. Son article
renferme cependant un averlissement utile a recueillir pour bon nombre
d'exégetes modernes de l'Ancien Testament. Il ne faut plus, dans J'état actuel
des études sémitiques, se renformer exclusivement dans la dissection des textes
bibliques, comme si le développement de la religíon d'Israel ne devait pas étre
éclairé par les travaux multiples des autres
sections de l'histoire, de I' archéoloo-ie
.
e
et de la philologie sémitiques.

Publications. - 1° Ch. Bigg. The christian Platonists of Alexandria
{Oxford, Clarendon Press, 1886; in-8 de xxvn et 304 p.). Sous ce titre le D•
Ch. Bigg a réuni les huit conférences qu'il a prononcées a Oxford, en 1886,
sur l'invitation du comité chargé de gérer le legs du Rev. Bampton. La
premiere est consacrée a Philon et aux gnostiques, les cinq suivantes traitent
de Clément et d'Origene, la septieme a pour objet la Renaissance parenne et la
derniere expose l'action des deux grands docteurs alexandrins sur le développement ultérieur de la pensée chrétienne. L'auteur n'a pu épuiser le suj et en
quelques conférences ; mais il a traité Clément et Origen e avec une connaissance
approfondie de leurs écrits et avec cette sympathie intellectuelle qui provient
d'une certaine affinité de son esprit avec le leur. Les Platonistes chrétiens
d'Alea;andrie font un digne pendant il. l'Organisation des Eglises chrétien nes
primitives du or Hatch qui ont déja élé publiées, il y a quelques années, comme
conférences Bampton.
2° Dictionary of religion. La librairie Cassell vient de publier une encyclopédie
des doctrines cbrétiennes et des enseignements d'autres religions, comprenant
l'histoire des sectes, hérésies, dénominations ecclésiastiques et la biographie
des hommes qui ont exercé une action quelconque dans le domaine religieux.

CBRONIQUE

239

Ce dictionnaire est l'reuvre du Rev. William Renham.
3• Arthur Lillie. Buddhism in Christendom or Jesus the Essene. - (Londres,
Ke"'an Paul 1887 • in-8 de :xu et .UO p.). M. Lillie est l'auteur de la Vie
po;ulaire d~ Bouddha. II nous donne ici un parallele du Bouddha et du C~rist.
D'apres lui, on ne comprend les origines du christianisme que par le bouddhisme.
L'auteur d'ailleurs, ne manque pas d'imagination.
4° On 'annonce la publication d'un nouveau volume de M. W, J. Wilkins,
l'auteur d'un bon traité de Mythologie hindoue. Ce nouvel ouvrage est intitulé
Modern Hinduism. C'est une e:xposition populaire de la vie quotidienne des
Hindous dans l'Inde septentrionale. A :;,ignaler particulieremenl les chapitres sur
les castes sur le culte et sur les sectes. L'éditeur est M. T. Fisher
Unwin.

'

Nouvelles diversas. - i O Le Codex Amiatinus. L'hypothese de M. de
Rossi, d'apres lequel le célebre manuscrit de la Vulgate de la Bibliotheque
Laurentine a Florence était l'reuvre, non pas du moine bénédictin Servandus
(5U), mais d'un abbé anglais de Wearmouth (Northumberland), nommé
Céolfrid, vient de recevoir une éclatante confirmation de la part de M. Hort,
professeur il. Cambridge. M. de Rossi avait cru reconnaitre dans les parties
grattées de l'inscription du manuscrit, au verso de la premiere page, le nom de
ce Céolfrid qui, d'apres Bede, apporta en 716 au pape un manuscrit de la Bible
copié par ses soins. M. Hort a eu l'idée que, - chose étrange, - personne
n'avait encore eue, d'ouvrir la vie anonyme de Céolfrid qui est imprimée a la
suite des reuvres de Bede, dans le tome VI de l'édition Giles. I1 y a lu, non
seulement que Céolfrid ava~t fait copier les trois beaux manuscrits mentionnés
par Bede, mais encore l'inscription meme qui se trouve au verso de la premiere
page du Codex Amiatinus. L'origine de ce manuscrit esl done certaine; il date
de l'an 716 .e t vient d'Angleterre.
2° Hibbert-Lectm·es. Les conférences de la fondalion Hibbert ont lieu cette
année, comme d'habitude, a Londres et a Oxford. Le conférencierest M. Sayce;
il a choisi pour sujet la Religion de l'Assyrie et de la Babylonie. L' Academy
annonce aussi que le comité de la fondation Hibbert publiera tres prochainement
un volume de !'un de ses pupilles, de Cambridge, intitulé : La cosmologie du
Rig-Veda.
3° Manuscrits sansc,'its. La Bibl. bodléienne a récemment acquis une
précieuse collection de 465 manuscrits formée par M. Hultzsch pendant son
dernier voyage en Cachemire. Une vingtaine seulement de ces manuscrits
appartiennent a l'ancienne littérature des Brahmanas et des Upanishads, Il y
a aussi une vingtaine de textes de Puranas. C'est la littéra\ure ja"ine surtout
qui est largement représentée dans cette collection. Elle n'y compte pas moins
de cent pieces.
4º Nécrologie. On annonce la mort du Rév. James Long a l'age de 73 ans. I1 '
avait passé une grande partie de son cxistence comme missionna.ire aux Indas

�240

RE ♦-UE DE .L,HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

ou il faisait beaucoup de bien. Peu de temps avant sa mort, iÍ a donné la somme
de cinquante mille francs a la Church llfissionnary Society pour qu'elle organise
pendant sept années consécutives une série de conférences populaires sur les
religions du monde oriental.

préparation au sacrifice, les préparatifs du sacrifice, son accomplissement et
les offrandes qui s'y rattachent. Par sa nature méme un ouvrage de ce genre
ne saurait élre analysé dans une courte notice. C'est presque
catalogue,
mais un catalogue qui nous parait fait avec beaucoup de soin et qui trahit
une grande érudition. L'utilité de pareils travaux pour l'étude critique des relations, entre les écrits auxquels l'auteur emprunte ses documents, parait incontestable.
4° C. Pesch. Der Gottesbegriff in den heidnischen Religionen des Alterthums.
Eine Studie zur vergleichenden Religionswissenschaft. - (Herder, Fribourg en
Brisgau, i886; in..S de x et 144 p.). Nous avons affaire ici a une tentative de
plus pour établir le monotbéisme primitif au moyen d'une argumentation et
d'une documentation tres nourries. L'auteur étudie la notion de dieu successivement chéz les peuples de langue sémitique et cbez quelques autres peuples
moins connus de l'antiquité. On peut supposer que ce travail ne gagnera pas
un grand nombre de nouvelles recrues a la these de l'auteur.
5° Gustav Krüger. Lucifer, Bischof von Galaris und das Schisma der
Luciferianer (Leipzig, i886, Breitkopf et Hiirtel.; in-8 de v1 et 130 p.). Voici
une bonne et consciencieuse monographie d'un personnage et d'un mouvement
ecclésiastiques, dont l'importance intrinseque n'est peut-étre pas bien consid~rable, mais dont I'histoire éclaire d'un jour caractéristique les dispositions de
l'Eglise chrétienne dans la seconde moitié du 1v• siecle. M. Krüger expose dans
un premier cbapitre l'histoire de l'évéque de Cagliari. Le second chapitre
cootient la description du schisme intransigeant des Lucifériens. Un appendice,
qui n'est pas la partie la moins intéressante du livre, contient une étude critique
des écrits de Lucifer.

m;

ALLEMAGNE
Publications. - 1º Ludwig Pastor. Geschichte dei· Ptibste seit dem
Ausgang des Mittelalters. I (Fribourg, Herder, 1886; in-8 de xLvm et 723 p.).
Ce premier volume d'un ouvrage qui doit en former six permet d'augurer une
excellente histoire des papes, faite sans doute au point de vue catholique, mais
animée d'un esprit relativement large. L'auteur a tiré graod profit des archives
du Vatican ; c'est méme l'utilisation des documents fournis par ces archives
qui donne a ce livre un caractere nouveau et un intérét de premier ordre.
M. Pastor se meut avec une véritable aisance au milieu des renseignements de
tout ordre qu'il a accumulés avec une grande patience; son histoire est a la
fois concise et complete. Le premier volume que nous annorn,ons ici est
consacré aux papes de la Renaissance et s'arréte a l'élection de Pie II.
2° E. Pfleiderer. Die Philosophie des Heraklit von Ephesus im Lichte der
Mysterienidee (Berlín, Reimer, i886; in-8 de x et 384 p.). M. Pfleiderer, bien
connu de nos lecteurs par ses travaux sur l'histoire et la philosophie des
religions, s'est attaqué dans ce livre a !'un des problemes les plus obscurs
de la. philosophie antique. 11 s'acquitle de sa tache avec la vaste érudition et
la persévérance au travail que nous lui connaissons de longue date. 11 y a
deux propositions saillantes dans ce livre. La premiare, c'est que la philosopbie
d'Héraclite, considérée comme un panzoismos, ne s'explique ni par l'influence
des philosophes ioniens ni par celle des éléites, mais par l'action des principes
enseignés dans les mysteres religieux. M. P. signale surtout, a cel égard, le
principe de I'indestructibilité de la vie a travers ses manifestations changeantes
et temporaires. La seconde tbese a noter, c'est que I'auteur croit pouvoir
retrouver l'action de la philosophie d'Héraclite dans l'Ecclésiaste dans la
Sapience et jusque dans le prologue du quatrieme évangile.
'
3° Das altindische Thieropfer mit Benützung handschi·iftlicher Quellen bearbeitet ~on D• JuliusSchwab (Erlangen, Deicbert, 1886; gr. in-8 dexx1v et 168 p.).
M. Juhus Schwab, attaché a la Bibliotheque nationale du Grand Duché de
Bade, a Carlsruhe, nous otrre duns ce livre une étude tres minutieuse du
sacrifice des animaux selon le vieux rituel hindou. Pour permettre au Jecteur de
se reconnailre dans ce chaos de prescriptions rituelles avec leurs variantes
l'aut_eur a di~sé ~on ouvrage en un grand nombre de petits paragraphes. Dan;
u.ne ~ntro~uct10n, 1I nous fait connaitre les sources et la littérature du sujet, Ja
s1gn'.ficallon et le caractere général du sacrifice animal, ainsi que l'époque du
sacr1fice. Le corps proprement dit de son étude ,comprend trois parties : la

24i

I

6º Nous. avons rec;u le tirage a part d'un excellent article publié par
M. E. Lucius, professeur a l'université de Strasbourg, dans la Zeitschrift ffü•
Missionskunde und Religionswissenschaft (II, 1), une nouvelle revue allemande
consacrée, comme son titre !'indique, a l'histoire des missions modernes
e~ a l'histoire des religions des peuples chez lesquels le christianisme se répand.
C est pour le moment la seule revue allemande consacrée a l'histoire des
religions. L'article de M. Lucius est intitulé: Die geschichtlichen Voraussetzungen des Sieges des Christenthums im Riimischen Reich, L'auteur y étudie
les conditions philosopbiques, religieuses, morales et sociales qui ont amené la
société antique au cbristianisme.
. 7° Gustav Teichmüller. Religionsphilosophie (Breslau, Kcebner, f886;
m-8 de XLV! et 558 p.). Voici comment l'auteur, qui prétend renouveler a la fois
I'histoire des religions et la philosopbie par une nouvelle théorie de l'entendement, explique le but de son ouvrage (p. xxxu): « II s'agit d'une chimie
logique de la vie religieuse ; les religions reconnues d'une fac;on empirique sont
décomposées en leurs éléments qui forment des coordonnées constantes. De .la
la possibilité de déllnitions précises et déterminées et des subdivisions exactes.,,

�242

1

243

REVt;E DE L HJSTOIRE DES RELIGJONS

CHRONIQUE

Apres un premier chapitre sur les défioitions de la religion et sur la nature des
fooctions de l'i\me, l'auteur doone une classification des religioos, toute
mélaphysique, en religions projectives ou l'homme sépare Dieu de lui-méme et
le pose en Cace de lui comme objet extérieur a lui, religions panthéistes ou le
dieu objectif est reconnu comme inséparable du sujet pensant, et enfin le
cbristianisme dans legue! la personnalité du sujet esl maintenue en face de
l'objet sans projectivilé. - On voit que les beaux jours de la métaphysique
dans l'histoire des religions ne sont pas encore passés.
8° Bellarmin's Selbstbiographie, lateinisch und deutsch, herausg. von
J.-1. Dollinger und F. H. Reusch (Bonn, Neusscr, f887; in-8 de v1 et 352 p.).
MM. Dollinger el Reusch ont rendu service :\ l'bisloire en publiant cette
autobiographie du célebre cardinal qui n'avait pas encore paru, malgré le grand
intérét qu'elle présente, parce que l'ordre des Jésuites avait tout mis en reuvre
pour en prévenir la publication.
9° Nous lisons dans la Revue Histoi•ique (t. XXXIII, p. 456-i57) que la
Sociélé pour l'hisloire de la réforme allemande, qui compte aujourd'bui plus de
6000 membres et dispose d'un revenu annuel de 20.000 mares, a publié dans
ses Jahl'esberichte de i885-i886 un intéressant mémoire de M. Th. Schott sur
Francfort considéré comme asile des réfugiés proteslanls. Les publicalions de
la Société, depuis 1885, sont les suivantes : Schott, Die Aufhebung des Ediktes
von Nantes (i685); Gothein, Ignatius von Loyola; Iken, Heinrich von Zutphen;
Holstein, Die Reformation im Spiegelbilde der dramatischen Lilteratur des xv1•
Jahrh. ; Walther, Luther im neuesten rremischen Gericht; Sillem, Die
Einführung der Reformation in Hamburg; Kalkoff, Die Depescben des Nuntius
Aleander.
Nécrologie.- La science allemande a perdu cet hiver deux de ses servileurs
les plus dévoués. M. W. Henzen est mort a Rome le 27 janvier a la suite d'une
paralysie pulmonaire. Il laisse dans les volumes du Corpus inscriptionum
latinarum qui concernent la ville de Rome un monument qui lui survivra
pl\ndant longlemps. Tous ceux qui ont élé en rapport avec lui conserveront un
bon souvenir de sa courtoisie et de sa bienveillance.
Avant lui, au mois de novembre, esl mort aKrenigsberg, a !'a.ge de cinquanlequatre ans seulemenl, M. H. Jordan, le continuateur de la Mythologie romaine
de Preller, l'auleur de nomhreux travaux sur J'archéologie et la topographie de
l'ancienne Rome, l'un de ceux qui connaissaient le mieux les queslions encore
si obscures qui se rattachent a l'ancienne religion romaine.

d'un beau manuel de l'histoire religieuse rédigé en allemand par son collegue
d'Amslerdam, M. P.-D. Chantepie de la Saussaye. (Lehi'buch del' Religionsgeschichte, I. Fribourg, J.-C-B. Mohr, i887; grand in-8 de x-465 pages).
Ce livre auquel nous nous proposons de consacrer sous peu un compte rendu
spécial fait partie de l'excellente collection de Manuels tbéologiques publiés
par la maison Mohr, de Fribourg, parmi lesquels nous avons déja signalé avec
tous les éloges qu'ils méritent l'Inlroductic1n au Nouveau Testament de
M. Holtzmann (dont la 2• édition vient de paraitre!) et le premier volume de0
l'Hisloire des Dogmes de M. A. Harnack.

HOLLANDE
Menuels d'histoire des religions. - Tandis que M. le professeur
Tiele prépare la seconde édition de son Mánuel désormais célebre aupr~s de
quiconque s'occupe d'histoire religieuse, nous recevons le premier volume

1
1

Socibté Asiatique du Bengala. - Nous emprunlons a une revue
anglaise quelques fragments du rapport annuel Ju par M. E.-T Atkinson devant
la Socil!t/1 Asiatique du Bengale, dont il est le président, a la séance générale
du 2 février demier.
« L'excellente collection de manuscrits thibétains otl'erte a la Société par
M. B.-H. Hodgson a été mise en ordre et collationnée par un Jama bouddhiste
du district thibétain de Hor-Tol. Le catalogue en est sous presse, il s'imprime
sous la direction du Babou Pratapa Chandra Gbosa. 11 a été fait aussi des
démarches en vue de publier des passages choisis de ces manuscrits, sans
qu'il soit question, pour Je moment du moins, d'en faire une édition. L'?n
c,uvrirait ainsi aux savants européens une source de renseignements trop
longtemps négligée. lis sont rares en Europe et plus rares encore aux Indes,
ceux qui font du thihétain l'objet spécial de leurs études, et la principale raison
en est, sans doule, l'absence de textes... Un grand nombre de ces textes thibétains ~ont d'anciennes lraductions du sanscrit, faites par des pandits hindous
du x• au x11• siecle; elles paraissent présenter souvent un texte plus pur et plus
correct que ceux des originaux tels qu'ils existent aujourd'hui aux Indes,
tandis que pour plusieurs les originaux ont disparu. Le Babou Sárat Chandra
Das, nommé récemment membre de cetle Société pour ses lravaux sur la litlérature thihétaine, rédige une liste des termes pbilosophiques et des autres
expressions techniques, en thibétain, avec leurs équivalents en sanscrit et en
anglais. A cet etl'et iJ a été aulorisé a se servir de l'excellent manuscrit de
Csoma de Koros, que la Société possede, et qui contient, de la main méme
de Csoma, un vocabulaire tres considérable de mots thibétains avec leurs équivalenls sanscrits et anglais. ll dispose aussi d'un manuscrit hirman rare, sur le
méme sujet, qui se trouve dans la bibliotheque de la Société...
« Les manuscrits hirmans et siamois posséd~s par la Société ont aussi été
examinés. Les premiers ont été catalogués par un moine de la Haute-Birmanie.
La liste de ces manuscrits est sous presse et sera publiée sous la direction de
Moung Hla Oung. Notre nouveau pandit acheve le catalogue de nos manuscrits

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanscrits et un Malwie de Madras travail!e ii. la liste de nos manuscrits arabes
et perses, suivant un systeme établi par le D• Hoernle. »
Passant aux explorations et aux fouilles, le président s'cxprime ainsi :
« A Gaya, sous la direction du général Cunningham, M. Beglar a creusé a un
endroit en dei;ii. de l'ancien garh ou fort. Il y a découvert les restes d'une
construction que l'on est en droit d'identifier avec !'un des grands monasteres
mentionnés par Fah Hien, le voyageur chinois du v• siecle. A Patna, !'examen
• du mur du fort, le long de la riviere, a conduit M. Beglar ii. la conclusion que
les fondations contiennent des restes des murs de la forteresse qui existait en
cet endroit au temps d'Asoka. On a dressé aussi le plan et les coupes de la
mosquée d' Adina, dans le district de Malda, le plus ancien et Je plus important
des monuments musulmans au Bengale. On s'est également préoccupé de
conserver, dans une certaine mesure, les constructions qui entourent le lieu du
fameux arbre bo, ii. Gaya, et l'on va recueiJlir dans Je Musée Indien un choix
des ruines éparses qui en ont été retrouvées. L'idée de M. Edwin Arnold que le
détenteur actuel du temple hindou ii. Gaya soit invité a abandonner ses droits
pour que le lieu, si sacré pour les bouddhistes, soit confié aux soins de
bouddhistes de Ceylan, sera sans doute exaucé ; mais nous ne devons pas
oublier a ce sujet que nous avons, en Birmanie meme, un nombre encore plus
grand de sujets bouddhistes dont il convient de tenir compte ... »
« ... En examinant le registre de la littérature indigéne, je trouve que daos
l'année 1885-1886, il y a 2572 déclarations nouvelles, soit 762 ouvrages concernant l'éducation et 1810 ouvrages portant sur d'autres sujets. Pendant le premier trimestre de 1886, il y a eu 523 publications, sur lesquelles 60 0/0 sont
entierement ou partiellement en bengalí, le reste en anglais, en sanscrit, en
uriya et en hindou. Sur ce nombre, il y a 83 publications périodiques et
145 ouvrages d'éducation, en comprenant sous cette dénomination les livres
scolaires, les anthologies pour les examens des indigénes et les traités de Jégislation et de médecine. Au Bengale, comme d'ailleurs dans l'Inde en général,
le travail littéraire, en dehors de ce qui est consacré a l'instruction publique,
se porte sur la religion plus que sur tout autre sujet. Ce phénomene ressort
avec évidence de la statistique que nous avons devant nous; non seulement on
y remarque les efforts soutenus pour faire revivre l'hindouisme lui-méme
mais encore une réaction, tres sensible dans la lillérature indigene des der:
nieres années, contre !'esprit rationaliste et l'influence européenne. Quoique
plusieurs de ces ouvrages ne soient que des rééditions de récits du Mahabharata
ou du Ramayana,- fort habilement appropriées aux gens peu instruits ou aux
orthodoxes, - il y en a néanmoins qui ont une valeur originale ; telle Krishna
Charitra de Bankim Chandra Chbatarji, qui conlient une critique des mythes
de Krishna. Dans la partie de l'ouvrage déja publiée, l'auteur montre que la
conception de Krishna dans le Mahabharata est celle de J'homme parfait, de
l'idéal humain dans son acception la plus larg~. R.-C. Datta dans son Sansa1·

CIIRONlQUE

245

nous dépeint avec fidélité la vie de la elasse moyenne des Bengalis, el Sasadhar
Tarkachuramani, dans son Dharma Vyákhhya, essaie de donner une 'description
scientifique des riles et des doctrines de l'hindouisme. Rajanikánta Gupta a
publié une partie de son histoire de la guerre des cipayes, T. N. Mukharji,
une partie de son encyclopédie; Shyii.m Lál Goswami, un dictionnaire mythologique; et Ráma Náráyana Vidyáratna publie la suite de divers ouvrages sanscrits avec traduction en bengalí, appartenant surtout a la littérature vaishnava.
En hindou Bihári Damodar Sastri a rendu compte de ses travaux daus l'Inde
méridionale et en Uriya, Je fakir Mohan Senapati, Je poete bien connu, continue sa version en vers du Mahabharata. La fiction, la poésie, le drame, les
essais sociaux et politiques occupent une place importante; toutes les écoles y
sont représentées ; il y a des conservateurs, des progressistes, des libéraux,
des radicaux et meme des révolutionnaires. Il n'y a guere de tendance de
quelque importance qui ne soit pas représentée dans ces listes; mieux qu'aucune autre indication, elles fonl connaitre les influences et les aspirations qui
agissent en ce moment... »
Littérature parsie. - !f. James Dai·mesteter a fait une conférence a
Bombay, le 2 février, pour exhorter les Parsis a publier les trésors de leur littérature qui se perdenl jusqu'a présent dans des manuscrits inutilisés. Cette
littérature inédite renferme des texles pehlvis, perses et en gujarati. Il estime
que l'on n'a pas rendu suffisamment justice ii. l'immense valeur historique de
la littérature pehlvi. C'est ainsi qu'il y a a Bombay deux manuscrits du
Bundehesch original qui sont les plus anciens et les plus complets de ceux que
nous possédions, car ils contiennent le double du Bundehesch fragmentaire qui
a été publié, traduit et commenté tant de fois en Europe, et ils fournissent une
abondance de renseignements nouveaux sur certains points tres discutés de la
doctrine zoroastrienne.
La crémation d'un lama kalmouk. - Le 14 décembre passé a eu
lieu sur la rive droite du Volga, dans le voisinage de la bourgade de Vettranka,
la crémation de la dépouille mortelle du lama du peuple kalmouk, mort le
5 décembre. Pendant sept jours, le corps du Jama est resté exposé dans le
khouroul, assis sur un fauteuil en fer auquel il était attaché par un fil d'archal.
Le jour de la crémation, Je fauteuil a été porté trois fois autour du khouroul,
On !'a déposé ensuite sur une espece d'esplanade et l'on a conslruit tout autour
une espece de four en briques. Ce four a été rempli de combustible, qu'on a
allumé au son d'une musique kalmouke. La cérémonie de la crémation s'est
accomplie devant une assistance tres nombreuse, dans laquelle on voyait beaucoup de Russes.
Le défunt lama était tres aimé pour sa bienfaisance et sa bonté. Il était
toujours pret a rendre service ii. tous ceux qui s'adressaient a lui. Il n'aura pas
de successeur, car il a été décidé de supprimer la dignité sacerdotale dont il
éLait re\'etu.

�246

247

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:-iS

CHRO:-iIQUE

Une auperstition chinoise. - Des témoignages dignes de foi établissent
que les pirales chinois qui ont assailli récemment M. Hallce, attacbé a la commission de délimitation du Tonkin, sur la frontiere chinoise, a Monkay, ont
mangé son creur et son foie et bu son fiel délayé dans de l'eau-de-vie de riz.
lis espéraient faire passer ainsi le courage du jeune Franc,ais dans leur corps,
a eux. Voici un exemple de plus d'une pratique et d'une superslition dont on
relrouve la trace dans la plupart des religions.
Les Fetes du Tet et les tombeaux royaux en Annam. - Le
journal le Temps, du 3 avril , a publié une correspondance de l'Annam qui contient quelques détails intéressants sur les mreurs et les superslitions des Annamites. Nous en exlrayons les passages suivanls:
« Il y a trois jours (la lettre est datée de Hué, 30 janvier) une salve de d'.x
coups de canon a annoncé que le roi venait d'inaugurer en personne la céremonie « des bambous » el le peuple tout entier a suivi l'exemple royal. Devant
la plus humhle case on voit une maigre tige de bamhou planlée au milieu du
pelit enclos que les ambitieux décorent du nom de jardin. Presq~'a~ sommet de
cette tige esl une petite cage grossierement tressée, avec un pelit Jouel accompagné quelquefois d'un fruit ou d'un gateau. Tout cela est destiné a apaiser le
diable et a lui fournir matiere a amusement. Pendant qu'il prendra ses ébats
sur le bambou, on pourra soi-méme s'égayer e~ paix, se réunir et festoyer ~aisiblement daos les cagnas autour du plat de r1z ou de nuoc-man, sans cramte
que ce facheux s'en vienne réclamer sa part et troubler le bonheur des braves
gens, en curieux qu'il est. Ne rions pas trop vite, songeons _q~e nous so~mes
dans un pays ou la superstition religieuse est un rouage pohhque essent1el et
que, si enfantine qu'elle se fasse, elle a derriere elle un peuple prét a se lever

AussiLOt apres la réception du personnel européen, les mandarins de lout
rang et de tout degré, en habil de gala, sonl venus a leur tour daos la grande
salle d'audience lui foire leur lais, c'esl-a-dire se mettre a genoux el par cinq
fois se proslerner en joignant les poignets et frappanl la terre du front.
« Le lendecnain, des la precniere heure, le roi s'est embarqué sur la grande
jonque de gala qui ne sert guere qu'une fois l'an, el, remorqué par des sampans a trente ou quaranle rameurs, il a lentement remonté le fleuve pour aller
faire ses dévotions au tombeau de Tu-Duc et adorer les milnes de son pere
adopti!. Ainsi le veut le rite royal, ainsi le veut aussi cette religion daos laquelle
le culte des ancétres figure au precnier rang des dogmes.
« 11 m'a élé donnÁ de visiler dernierement ces tombeaux royaux dont la plupart, - Tu-Duc, Mingh-Mang, Tieu-Try, - s'échelonnent tout le long de la
riviere, daos un rayon de quatre ou cinq lieues de Hué a peine. Vous ne sauriez vous imaginer el je ne saurais peindre moi-méme l'impression de soleanelle
grandeur qui se dégage de ces tombeaux. Ce sont d'immenses enceinles de
plusieurs kilometres de tour, de grands pares royaux enfouis dans le mystere
de la plus merveilleuse verdure, ornés d'arbres gigantesques et de pieces d'eau
qui dorment enlourées dans une ceinture de rampes de bronze merveilleusement fouillé ou de fai:ence aux mosa1ques de mille couleurs. Un peuple entier,
- quinze ou vingt mille soldats, - a travaillé aédifier cela pendant des années,
a opérer ces terrassemenls, a construire ces pagodes, a violentar la nature
pour faire d'elle la complice du respect dO. a le. majesté royale. Un peuple y
habite. C' est presque comme une ville de soldats, de femmes et de gardiens qui
veille autour du roi défuut el le défend.

pour elle.
.
.
.
,.
.
« Quand on discutait avec la cour , il y a deux mo1s, le proJel d mstallat10~
de la nouvelle concession franc,aise au Mang-Ka et le creusement du canal qui
devait la délimiter, le roi el ses ministres cherchaient a abriter leurs résistances
politiques derriere des scrupules religieux. « Ne craignez-vous pns, disait le
« plus sérieusement du monde S. M. Dang-Kangh, d'atteindre et de blesser en
« creusant ainsi la terre les griffes du dragon qui veille sur la citadelle? » On
promil de prendre toutes les précautions possihles et on calma a grand'peine ces
scrupules royaux.
Tous les pélards qu'on tire sur le fleuve et a bord du moindre sampan ont
pour mission de chasser les mauvais génies et d'oblenir d'eux la paix pour
l'année qui s'ouvre. La légalion de France, elle aussi, a tenu a chasser les mauvais génies; !'avenir dira si elle a réussi. Pendant plus d'une demi-heure,
pétards el pieces d'artiflce ont fait rage dans la cour d'honneur. Les Annamites, ivres de joie, couraient a travers les tourbillons de la fumée acre, se
disant qu'un peuple élait bien heureux qui était assez riche pour pouvoir chas•
ser si loin tous les diahles et s'assurer une si durable félicité ...

«

« L'usage veut que le vulgaire - et nous en faisions partie - ne sache point
exaclement ou repose la dépouille royale. On nous montre bien de superbes
mausolées, des IQ.onolithes qui sont réputés l'abriter. Erreur l Ne vous y arrélez
pas. Vous en seriez pour vos frais de respecl et d'émolion. Les restes du roi
reposent dans un pelit coin perdu et solitaire de l'enr.einte, ou les oulrages des
révolutions seront impuissants a les deviner et a les troubler et que, seuls, connaissenl les membres de la famille royo.le. Des dois (mandarins mililaires) préposés a la garde de ces tombeaux, en ont fait obligeamment les honneurs et permis
d'en visilerles moindres détails, tandis qu'un de nos amis se hll.tait d'inslaller,
au milieu d'une curiosilé un peu encombrante, ses appareils pholographiques el de prendre des vues. On ne sait auquel de ces tombeaux: donner la
préférence, ni lequel l'emporte pour la beaulé du sile. Jl faut élre vraiment roi,
el roi oriental, pour s'offrir un semblahle régal de pittoresque posthume.
« Non loin du mausolée sonl de vastes salles lapissées de naltes ou de hauts
slores de hambou enlrctiennent un demi-jour élernel. L'l sont déposés les
objets qui ont servi au roi défunt : voici son grand lit de repos a bois rouge
fouillé d'or, enlouré de lourdes draperies en baldaquín, oü sont brodées avec
un grand arl des sen ten ces confucistes; voici des. vases, des coupes, de~

�248

l\EVUE

m:

0

L lllSTOlll!!: DJ::S IIELIGIONS

brobes
n de
b gala dont
, la. splendeur fanée parle d'une époque d'o pu¡ence et des
majeslé royale ·, des diadé me s, des sceptres en ¡ade
·
. e es eures de I anctenne
.
•
a ~ólé, ~n vase de ~evres, présenl apporlé jaclis par quelque ambassade fran:
1,a1se, detonne
·
. parm1 ces religues orientales·, el comme ¡¡ faut que le com1que
conser~~ lou¡ours se. place, méme en pareil lieu, des objets de la plus plaisante
vulgar1te do~ment la d'un majestueux sommeil, enlourés des hommages des
fideles. A ~mg-Man_gh, ~percevant dansla salle des religues royales un tablea.u
susp_endu a la muraille, Je me suis approché gravement et avec tout Je respect
~equis. O pr~ranation I C'étaient deux fleurs banales dessinées !'une en bl
l autre en no1r, avec ·mscr1pllon
· · en frani,ais · « Eludes a .,_ '
·anc,
p .
•
ux &lt;&gt;&lt;:UX crayons, lith.,
~~is,» et enlourées d'un cadre innocent de huis a fil els noirs,comme ceux a.u
m11ieu desquels se prélassenl encore dans nos petiles auberges rustiques de
~rance, ~!ore, Cérés et Pomone. Par que! miracle ce naYf produit de notre esthét1que occidenlale est-il venu s'échouer la. et s'égarer en pareille comp
· ?
C'est
te
. ' .
agote
un_mys re que Je n a1 pa.s eu le temps de pénélrer.
" ~OUJOurs est-il qu'on sort de la visite de ces tombeaux profondément ému
surpris au f~nd que ~e peupl~ de si petite taille, ou tout semble élriqué el mi~
n~scule, qu_1 constrwt de pelltes maisons da.ns lesquelles ¡¡ faul se baisser pour
penétrer, ai~ su faire de_ si vast~s choses et montrer un pareil sentiment de Ja
grandeur._ Ces~ ~ue ce JOur-la 11 obéissait au double sentiment qui alimente
toule sa v1e rehg1euse et sociale ; le culte des morts uni au ~ulte de la ma¡·esté
royale. »

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODH}UES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. - Séance du
18 février. Élection de M. Léon Gautier. - Signalons pa.rmi les livres présentés: P. Pierling, Bathory et Possevino, documents inédils sur les rapports du
Saint-Siege avec les Slaves, et A. de Bourmont, Index processuum canonizationis et beatificalionis qui asservantur in Bibliotbeca nationali parisiensi.
Séance du 25 février. Élection de sir Henry 'Rawlinson comme associé étranger de l'Académie, en remplacement de M. Madvig. - M. Le Blant signale de
Rome diverses curiosités archéologiques, entre autres une pierre funéraire sur
Jaquelle on voit un squelette humain conduisant une danse avec une double
Mte; un autre squeletle, daos l'attilude de la danse, a élé trouvé a cOté du
précédent, mais il esl brisé. C'est le premier exemple d'une dansemacabre daos
l'arl romain. - M. Homolle signale une nouvelle inscription de Délos, da.ns
laquelle un certain lomilcos ou lécbomélekh, déja connu par d'aulres inscriptions du 1v• siecle, est qualifié de Carthaginois. M. Six a done eu torl d'identifier ce personnage avec un roi de Byblos mentionné au C01-pus Inscriptionum
semiticarum (I, 8, pi. 1), daos un texte paraissant a d'autres égards provenir
de l'époque des Achéménides. M. Homolle, au conlraire, avait raison de voir
dans Je Iomilcos de Délos, consacrant deux couronnes d.'or a Apollon el a
Artémis, un ambassadeur carlha.ginois mentionné, sous le nom de Odmilcas,
dans une inscription incomplete d'Athenes datant du 1vº siécle.
Séance du 4 mars. M. Heuzey entretient l'Académie de la nouvelle série de
monuments d'Asie-Mineure, dils « hittites )), que l'on constitue en ce moment
au Louvre, et dont les élémenls les plus précieux sont dO.s a la libéralilé de
M. Sorlin-Dorigny. ll décrit plusieurs cylindres et pierres gravées proveuunt
1) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicalions qui concernent l'histoire des religions.
i7

�250

DÉPOUILLE)IE:ST DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOClli'TÉS SAVA.'ffES

des environs de Tralles. Voici, en particulier, la description de l'un de ces
cylindres, telle qu'elle est donnée daos le compte rendu du journal le Temps :
« C'est un morceau d'hématite taillé et poli avec une rare perfeclion; on y
sent la main d'un graveur habile. La décoration, presque microscopique, esl
exéculée avec un soin remarquable. Le style se rapproche manifeslement du
travail assyro-babylonien. La scene qui y est gravée nous monlre une présentalion a. la divinilé. Trois personnages, daos l'atlilude de l'adoration, tenant a.
la main un objet qui semble une pique ou une crosse, ayant sur la téte une
étoile, les deux premiers vétus du kauna.kes, le troisieme portant un vétemenL
court et des chaussures recourbées, sont conduils par le d1eu a. double visage.
En face est la déesse, devant elle une table d'offrandes; elle tient un bouquet
composé de trois fleurs; un sceptre est appuyé au dossier de son siege. Derriere
elle, une autre divinité apparait, de taille plus petite, assise sur un trOne porté
par un bouquetin; elle a des cbaussures recourbées. A ses cOtés sont deux
génies ailés. Elle est suivie de deux personnages, dont !'un tient un vase d'ou
jaillit un double flot, dont l'autre semble nager. Cette glyptique a cértainement
son prololype dans la Chaldée; mais elle présenle ici des caracteres distinctifs,
principalement dans l'ornementation qui accompagne la scene religieuse. Cette
scene est encadrée par une double bordure formée d'ornements compliqués. On
remarque, en haul, de riches entrelacs; en has, l'encadrement est aussi tres
beau. C'est a. tort que ces motifs de décoration ont élé allribués a. l'art de la
Chaldée ou de l'Assyrie; ils sont propres a l'art de l'Asie-Mineure. 11 y a la des
enroulements superposés qui rappeUent cerlains plafonds égyptiens ou des
détails de l' orfevrerie mycénienne, mais qui ont une originalité suffisante pour
caractériser un groupe d'objets d'art et une école, Ce beau cylindre appartient
a une série dans laquelle on remarque aussi un large cachet portant des signes
idéographiques, au nombre d'une trentaine; le style en est le méme que celui
du cylindre; il semble que les deux monuments sont de la main du méme
ouvrier. M. Heuzey cite encore un cube d'hématite sur lequel sont représentées
des divinités assises sur des animaux, tenant dans leurs mains élevées le croissant lunaire. En comparant a ces objets le monument bien connu qui représente
l'androgyne et qu'on a attribué tantOt a. l'art persan, tantOt a. l'arl chaldéen, on
est conduit avec certitude a le rapporter a l'art héthéen de l'Asie-Mineure. »
St!ance du f f mars. M. de la Blanchere envoie une note sur les travaux exécutés en Tunisie par le service beylical des antiquités et des arts pendant
l'année 1886. U signale des épitaphes nouvelles trouvées sur l'emplacement de
l'ancien cimetiere chrétien de Leptis (aujourd'hui V1mta), la découverle d'une
catacombe a Sullectum {Arch Zara) el, a Taphrura (aujourd'hui Sfax), les restes
d'une importante nécropole chrétienne, comprenant une église, des mosa1ques,
un baptistere. - M. l. Delaville Le Roulx présente un mémoire sur les statuts
de l'ordre militaire de l'HOpital de Saint-Jean de Jérusalem (appelé ·aussi ordre
de Rhodes ou de i\Ialle). A la l'egle de Saint-Benoit succéda bientót une nou-

251

velle regle, en dix-neuf chapitres, édictée par Raymond du Puy avant le ~ilieu
du xn• siecle et confirmée en 1185 par le pape Lucius III. Cette regle sub1t une
série de modifications sur l'initiative du chapitrc général de l'ordre. - M. Julien
Havet explique comment il a trouvé la clef de l'écriture secrete de Gerbert, qui
ful pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003).
Si!ance du / 8 mars. M. Mowat présenle le moulage d'une des steles en terre
cuile trouvées aux environs de Capoue et conservées au Musée Britannique, de
forme quadrangulaire, avec inscriptions osques de deux a tr_ois lignes et ~oulures en relief (par exemple un Apollon avec casque, une Mmer~e, etc.). L mscription incomplete se lit Vireium ... vesulia... deivin. Ce sont vr8:1se~bl~blement
des textes votifs sur Jesquels ont été moulés d'anciennes monna1es llahques. Parmi les ouvrages présentés, nous signalons : Katyayana, Sarvanukrananl of
the Rig-Veda, with extracts from Shadyurucishya's commentary, ~ditioo de
M. A.-A. Macdooell dans les Anecdota Oxoniensia, Aryan series, I, 4;
E. Senart. Inscriptwns de Piyadasi,, vol. II.
Séance du 25 ma!'s. Élection de M. Saglio comme membre libre. - M. Léon
Heuzey présente le plan d'un remarquable pilier en briques trouvé par M. de
Sarzec a Tello en dehors du palais, en l.881. Oltte découverte prouve que les
architectes ch¡ldéens connaissaient les supports. La colonne dont il s'agit est
composée de quatre colonnes circulaires assemblées, construites, avec une réclle
habileté, en briques rondes, triangulaires ou échancrées. On a découverl su~
ces briques deux ligues de plus que sur les inscriptions ordinaires du pates1
Goudéa, désormais célebre. Les assyriologues y voient la mention d'un li_eu ou
se prononi,aient des oracles. U s'agit, en effet, d'un fragment du sanclua1re de
Nin-Ghirsou, le grand dieu local assimilé au dieu assyrien Ninip. Ce sanctuaire,
d'apres les inscriptions, devait étre en bois de cedre; les fouilles ont, en effet,
mis a. découvert des fragmenls de ce bois. La découverte de nouvelles colonnes
semblables derriere un large perron permet de reconstituer une entrée monumentale. M. Heuzey signale a ce propos divers rapprochements avec l'architecture hébra1que (les deux colonnes a l'entrée du temple de Jérusalem et le portique
aux lamhris de cedre du palais de Salomon) et rappelle les colonnes égyptiennes
a quadruple tige, ainsi que les piliers a faisceaux de no~ cat~édrales. M. Senart présente l'édition de Vallabhadheva, the Subha.sh1La.vali, par Peter
Peterson et le pandit Durgaprasada, dans la Bombay Sanskrit si!ries.
Séance du / cr avril. M. Philippe Berger étudie une inscription de Tamassus,
bilingue, en phénicien et en chypriote, contenant une dédicace a. Apollon
d'Hélos, dieu du Péloponese. Les deuir principaux dieux phéniciens de l'ile
de Chypre étaient Résef Amykolos et Résef Alottes. L'inscription de Tamassus
montre !'origine grecque du second; le premier est évidemment le méme que
l'Apollon d'Amyclée, non moins célebre dans le Péloponese. Ces deux divinités
ont done été importées A Chypre par. les Achéens et identiflés avec le Résef ou
Arsouf phénicien.

�252

DÉPOUILLEMENT DES PÉRlODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCJÉTÉS SAVA~TES

Séance du 6 avril. 1\1. Philippe Beryer signale une nouvelle inscription chypriote, une dédicace a la déesse AnaLh par les rois Baalmelek I, Azbaal et
Baalmelek II. Cette inscription est surtout importante pour l'histoire politique
de Chypre. - 1\1. Le Blant envoie de Rome la descriplion d'un sarcophage
chrétíen inédit qui se trouve au musée du Campo santo dei Tedeschi : une
femme, debout, en priere, entre deux arbres sur chacun desquels est une
colombe. A droite, le bon pasteur portant une brebis. La partie gauche, mulilée,
représente le pasleur posant la main gauche sur une corbeille remplie de pains
et touchant de la main droite un sarcophage. C'est l'illustration de cette parole
du Cbrist : « Je suis la résurrection et la vie ».

Séance du / 5 avril. M. Saloman Reinach propose une nouvelle interprétation
d'un bas-relief en marbre, du Musée Britannique, représentant J'apotbéose
d'Ho:nere. On y voit ordinairemenl les neuf muses avec Apollon et la Pythie.
M. Reinach se prévaut d'une figure exactement semblable trouvée récemment
sur une terre cuite de Myrrhina, pour établir que la prélendue Pythie est une
muse. La méme conclusion s'impose pour une autre personne du bas-relief. II
y aurait ainsi dix muses; M. Reinach en distingue une, la plus grande, en qualité de Mnémosyne, mere des muses, celle-la méme que l'on prend ordinairemenl
pour Melpomene. La muse qui deseend du Parnasse serait Calliope, et la prétendue Pythie serait Thalie, qui, d'apres la légende, aurail été la mere des
Corybantes, aimée d'Apollon.
II. Académie des Sciences morales et politiquee. - Séance
du 26 mars. Une parlie de la séance est consacrée a des pi'ésentations de livres,
parmi lesquels nous relevons l'.Ancien Monde et le Christianisme, de M. de Pres_
sensé, et une étude de M. Jean Réville sur l'enseignement de l'histoire des
religions. - Séance du 2 avril (compte rendu du journal le Temps). Les biens
de l'Église et la dime sous Richelieu, tel est le litre de l'étude historique et économique dont M. G. d'Avenel poursuit la lectura devant l'Académie. Sous
l'ancien régime, deux sources alimentaient les revenus du clergé : d'une part,
le produit des terres qui lui appartenaient en propre; d'autre part, la dime
paroissiale, dont la quotité varie suivant les lieux et la nature des objets dimés
du treizieme au vingtieme, au cinquantieme. Les dépenses du clergé étaient le
service du culte, la réparation et la construction des édifices religieux, des
aumOnes obligatoires et un léger imp0t qu'il payait a l'État sous le nom de don
gratuit, afin de maintenir le principe qu'il n'était tenu a aucune contribution
envers le pouvoir tempnrel. Tel est, dans sa structure générale, ce qu·on pourrait appeler « le budget des cultes au xvn• siecle ». Il est impossible (M. d'Avenel
en fait justement la remarque) d'ajouter foi aux chilfres officiels qui établissent,
il y a deux siecles, ce budget; ces cbilfres sont intentionnellement diminués;
par conséquent, J'histoire en est réduite a des hypotheses, lesquelles cependant,
contrOlées les unes par les autres, confinent a la certitude. Un mémoire fait par
Richelieu, en 1625, estime que le clergé possede le tiers des biens du royaume.

253

M. d'Avenel les évalue au minimum au quart en 1640 et aucinquiemeen 1789.
Si, pour atleindre la vérité sur ce point, on néglige, comme. il convienl, l~s
cbilfres fantaisistes de Vauban, qui estime, en i695, a 134 millions le produ1t
des dimes ecclésiastiques, et les évaluatioos exagérées de l'auteur de la Théorie
de l'impot, qui porte leur valeur en 1760 a 16'1 millions, on peut accorder crédit
au Secret des finances, imprimé en 1581, et qui les considere comme donnant
annuellement 25 a 30 millions. D'aulre part, calculées en moyenne au dix-huitieme, elles passent, en t 789, pour cotlter a J'agriculture 133 millions. Ces deux
chiffres, quoique tres différents en apparence, concordent en réalité. Selon le
poids du métal, 30 millions de livres de 1580 font 80 millions de 1789. L'augmentation du revenu des terres de la fin du xvi• siecle a la fin du XV111•, le
nombre des terres défrichées durant cet intervalle, l'agrandissement de la
France, qui compte sept ou huit provinces de plus, suffisent a éleverles 80 millions au dela de 130.
« II est exlrémement difficile de déterminer d'une maniere générale les
ressources tres variables du curé de chaque paroisse. Toutefois, une centaine
de dimes relevées par 1\1. d'Avenel dans quioze de nos départements, sous le
ministere de Richelieu, ressortaient l'une dans l'autre a 650 livres environ.
Daos Je diocese de Rennes, le revenu moyen est de 750 livres; dans celui du
Puy, de 420 livres; dans celui du Mans, de 4.00 livres. Ce sont la des chiffres
of'liciels, par conséquent atténués, et peut-élre faudrait-il porter de 9?D a
1,000 livres la moyenne générale des produits de la dime dans chaque paro1sse.
D'ailleurs, ces produits ne constituent qu'une partie des revenus de la cure; il
y a encore le domaine de la cure, ses biens propres, d'une importance beaucoup
moindre sans doule. L'hisloire des biens ecclésiastiques et de leurs revenus,
depuis Louis XIII jusqu'a la révolution fran&lt;;aise, en tenant compte de l'augmentalion du prix des terres et des nombreuses mises en valeur de terres
incultas, montre ce que pouvait étre la fortuna de l'Église au jour de la spoliation. Soixante-quinze millions de Jivres représentaient, a 5 0/0, taux ordinaire
de l'intérét des immeubles, un capital de quinze cent millioos de livres, ou
deux milliards huit cent cinquante millions de francs. Mais la valeur de ces
terres, comme de toutes les autres, est deux fois et demie plus grande en 1789
qu'a l'avenement de Louis XIV et arrive, en dernier compte, a sept milliards !
« Quelque élevé que le chiffre paraisse, il ne constiluait plus, dit M. d'Avenel,
le quart de la fortune fonciere frani,aise, incontestablement supérieure alors a
28 milliards.
,, Le revenu du clergé, de 1640 a 1789, n'a pu augmenter dans la méme proportion que la valeur de son capital. Le taux de l'intérét avait baissé d'une
époque a l'autre, pour les immeubles comme pour toute es pece de bien. De 5 0/0,
l'intérét des terres était tombé a 3,5 environ. De 75 millions de iivres (142 millions de francs), sous Louis XIII, les rentes du clergéavaienldu s'élever seulement, en 1790, a 245 millions de francs. »

�254,

DÉPOUILLE3IEXT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTBS SAVANTES

III. Revue h istorique. - Mars-avril : Charvériat. Les affaires religieuses
en Bohéme au xvi• siecle. (Compte rendu par E. Denis; ce livre est l'erreur d'un
homme qui s'estfourvoyé daos un travail pour Jeque! iln'étaitnullement préparé.)
I V . Jour n al d es Savants. - Pévrier : Perrot, Les statues de Diane a
Délos.
V. Nouvelle R evue. - IS f&amp;vrier: d'Avenel. Ricbelieu et les protestants frani;ais apres La Rochelle.
I•• mars : Loti. Kioto, la ville sainte.
VI. Controverse et Contemporain. - I S février: Paul Allard. La
persécution d'Aurélien (fin).
15 mars: de Harlez. La religión populaire de
la Chine. - Gust. Comestin. La croix et le crucifix. - Mgr Ricard. L'abbé
Maury et Mirabeau, les luttes doctrinales A la Constituante.

=

=

VII. C orresp ondant. - /O février: V. deChevigny. Ct.lrrespondance de
Marie d'Agreda et de Philippe IV.
10 mars : Vicomte llfayol de Lupé. Un
pape prisonnier. Rome, Savone (voir le n• suivant). - Comte de Pontmartin.
Le cardinal de Bonnechose.

=

VIII. Mélus ine. - 5 mars: H. Gaidoz. L'anthropophagie (voir le n• sui= 5 avrü : H. Gaidoz. Corporations, compagnonnages et métiers. L.-P. Sauvé. Superstitions relatives au mariage.
I X. R e vue d es tradi tions p o p ulaires. - 25 mars : Paul Sébillot.
Les tremblements de terre. - Aug. Gittée. Le folklore en Flandre. L.-P. Sauvé. Tradilions de la Basse-Bretagne (Les soldats de Saint-Cornély.
vant).

Les danseurs maudils.)

X . Vie chrétienn e . - Janvier : A . Viguw. Bonavenlure des Périers et
la Réformefran~aise. - G, Bonet-Maury. La religion d'Edgar Quinet.
X I. R evue historique de l'Ouest. - II. 5: Vallette. Petites pages
d'histoire vendéenne. Les établissements religieux de Fontenay-le- Comte
(suite). - Audiat. Un déporté, évéque de Saint-Brieuc, Mathias Legroing
de la Romagere (suite). - Dubois de la Patelliére. S ur la paroisse de
Coueron.
X II. Muséon. - Avril : E. Beauvois. La légende de saint Colomba. P. Robiou. La religion égyptienne.
X III. A cademy. - 12 février: John Sarum. The date and history ofthe
great latín Bible of Monte Amia!.a. (Voir notre Chronique; - voir, dans les
9
n• suivants, la longue et inléressante discussion de MM. \V. Sanday, Martin
Bule, J. White, Maunde Thompson et Wan•en.) - Am.-B. Edwards. Tbe
sarcophagus of Anchnesril.neferab. (A propos du livre de M. E.-A. Wallis Budge.)
19 février : Edouard Naville. Egypt exploration fund. (Rapport sur ses fouilles
a l'est i:!e Zagazig entre Tell-el-Kebir et Belbeis). /9 mars : Fr.-T. Marzials. The reformation in France.
26 mars : Georges Bertin. Babylonian
astronomy. -== 9 avril: L.-C. Casartelli. The elymo!ogy of tbe name Zarathustra.
- Discovery of a lomb-temple at Sidon. (Description du monument retrouvé par
le D• H. Jessup de Beyroulh.)

=

=

=

255

XIV. Athenaium. - / 2 mars: Rob.-K. Douglas. Fa-llien's description of
the image of Msitreya Buddha. (Voir les articles de M. James Legge dan~ les
n•• du i9 mars et du 2 avril, celui de M. Douglas, 26 mars, et celu1 de
M. s. Beal, 2 avril.)
9 mars : Sp.-P. Lambl'os. Notes from Athens. (Voir le
n• suivant.) 9 avril : W. Lea{. Notes from Alhens.
XV. Contemporar y Review. - Février : A .-M. Pairbain. Theology
as an academic discipline. - Mars : Capt. Conder. The Old Teslament :
ancient monumenls and modern critics. - Avril: Emilio Casteúw. The call oí
Savonarola. _ Robertson Smith. Capt. Conder anJ modern critics.
XVI. Nineteenth oentury. - Mars : Gladstone. The greater gods of
01 ympus. I . Poseidon . - Avril : Matthew Arnold. A friend o{ God.
Andrew Lang. Demeter and the pig.
XVII. National Review. - Mars : The church question in Scoll~nd.
_ Helen Zimmern. Plato and theosophy. - R.-S. Gundry. India and Th1bet.
XVIII. Church quarterly Review. - Avril: The Ma~s~retic ~e~t of
tbe Old Testament. - The empress Eudocia. - The early chr1sllan mm1stry
and tbe Didache. - The language spoken by Christ and lhe aposUes.
.
XIX . China R evi ew. - XV. 2 : Allen. Similarity belween Buddh1sm
and early Taoism. - Stanton. To the folklore of China.
.
X X. Arch aeological Journal. - N° 172 : Pullan. The 1conography of
angels. - Hodgson. On the differences of plan alleged to exist between churches
oí austin canons and those oí monks.
XXI . Histor isch es J ah rbu ch . - VIII. .2 : Schanz. Das Jahr der
Gefangennahme des heil. Apostels Paulus (avec une répo~s~ d~ pr~fesseur
Kellner). - Denifle. Quellen zur Disputation Pahlos Cbr1slla01 m1t Mos_e
Nachmani zu Barcelona (1263). - Unkel. Die ,Coadjutorie des Herzogs Ferdinand von Bayern im Erzstift Koln (premier article) .
XXII. Archlv f ür Litterat ur-und Kirchengeschichte d es Mittelalters. - III. / et 2 : Ehrle. Die Vorgeschichte des Concils von Vienne
(fin). - Denifl.e. De origine et progressu juris scolastici Paduani.
XXIII. N e ues Archiv der G es ellsch a ft für altere d eu tsche
Geschichtskunde. - XIJ. I : G. Waitz. Ueber den ersten Theil der Annales
Fuldenses. - S. Herzberg-Frankel. Deber das iilteste Verbrüderungsbuch von
Sanct-Peter in Salzburg. - II. Hahn. Die Namen der Bonifazischen Briefe im
Liber vita&gt; ecclesiie Dunelmensis. - O. Holde1·-Egger. Zur Translatio S. Benedicli.
XII. 2 : Bruno Krusch. Chlodovechs Sieg ueber die Alamannen.
XII. 3: Bruno Gebhardt. Die Confutatio primatus papre.
XXIV . Mittheilu ngen des k. d eutschen archaeol. I n stituts.
A t h enische Abth. - X.1. 3 : F. Duemmler. Mitteilungen von den
griechischen Inseln. IV. Aeltesle Nekropolen auf Cypern.- Lolling. Lesbi_sche
Inschriften mit Anhang von Petersen. - Doerpfeld. Der Tempel von Kormth .
- Pctersen. Athenasstaluen von Epidauros.

=

=

=/

=

�256

DÉPOUILLElfENT DES PÉRIODIQUES

XXV. Poodagogium. - IX. 5: Mo1'f. Salzmann als Reformator des Religionsunterricht.

XXVI. Philologus. - XLV. 4.: Scotland. Die Hadesfabrt des Odysseus.
-.Bornemann. Pindars VII nemesiscbe Ode als Siegertolenlied.
XXVII. Zeitschrift für Assyriologie. - II. .f : Jensen. Hymnen
auf das Wiedererscheinen der drei groszen Lichtgótter, l.
XXVIII. Globus. - N• 8: Der Nestorianismus in Asien. -N• /0. Keller.
Volksalemente und Volksleben in Madagascar (premiar article).
XXIX. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. - N• .2:
Temple. Ein Menschenopfer in Rajputana.
XXX. Monatsschrüt für Geschichte und Wissenschaft des
Judentums.- /887. N° 3: Graetz. Die Bedeutung der Priesterscbaft für die
Gesetzgebung wabrend der zweiten Tempelzerslórung. - _Perlitz. Rabbi
Ahahu. Cbarakter und Lebensbild eines Paliistinensiscben Amor!lers (suite).
XXXI. Archiv für das Studium der neueren Sprachen. LXXVII. 3 et 4. : Rudolf. Der germanische Licbtgott Balder und der beilige
Johannes. - Veckenstedt. Die Llorona, das weinende Mil.deben der Mexicaner
und ibre Scbwestern bei den Ariern und Mongolen.

XXXII. Archiv für slavische Philologie. - IX. 4.: Kotschubinskü.
Eine serbiscbe Evangelienbandschrift vom Jabre 1436 aus Zeta. - Jagié. Ein
serbischer Beitrag zur Georgiuslegende. - Novahoviteh. Ueber die Entstehung
mancher Volkslieder. - Wolter. Mytbologische Skizzen.
XXXIII. Zeitschrift für exacta Philosophie. - XV. .f : Flügel. Die
Sittenlebre Jesu.
XXXIV. Zeitschrift für Missionskunde und Religionswissenschaft. - II. .f : A.hles. Buddhismus und Christentbum. - Lucius. Die
geschichtlicben Voraussetzungen des Sieges des Christentums im Rómischen
Reich. - Das Christentbum in Japan.

XXXV. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX. 2 :
Kuttner. Die religiose Gewissbeit und das Bewustsymbolische in der Religion.
- Weiss. Ein neuaufgefundenes Kanon-Verzeicbnis. - Draseke. Zum Hirlen
des Hermas. (A contr0ler au sujet de cet article le travail de M. A. Harnack,
dans la « Theologische Literaturzeitung » du 9 avril, intitulé : Ueber eine in
Deutschland bisher unbekannte Falschung des Simonides.) - A. Hilgenfeld.
Zu dem griecbischen Schlusse des Hermas Birlen. - Noldechen. Terlullian vom Fasten. - Garres. Arianer I im officiellen Martyrologium der
Romischen Kirche.

XXXVI. Zeitschrift für kirchliche Wissenschaft. _ 1887. N• /:
Zockler. Die biblische Lilteratur des Jabres i886. A. Altes Testament. (Voir le
N. T. daos len• suivant.) Zietlow. Der Baum des Lebens. - Grote. Wo liegt
Golgatba?

XXX VII. Deutsche evangelische Blootter. - .f 887. N" 3: Beyschlag.

ET DES TRAVAUX DES SOCI"ÉTÉS SAVA'NTES

257

Aus D• von Schulte's Gescbichte des deutschen Altk-atbolicismus. - Bacmeister.
Luther und Loyola. - Weitbrecht. Noch einmal die Hexenbulle Innocenz' VIII.

XXXVIII. Katholik. - Février: Wann waren Petrus und Paulus in
Rom? - Die K0rperlebre des Thomas von Aquin. - Der Primal in der Kirche
Galliens und der VI• Kanon des Nic!lnum.
XXXIX. Evangelisches Misaionsmagasin. -Avril : Missionsarbeit
in Malabar. - Heiratsgesetz und Hochzeitfeier im Kurgland.
XL. R11vista de Espana. - N° 4.50 : El templo de Esculapio en
Atenas.
XLI. Theologisch Tijdschrift. - Mars : J.-H.-A. Michelsen. Kritisch
onderzoek naar den oudsten tekst van Paulus·Brief aan de Romeineo.
J.-A . .Bruins. Nog eens de Basílica Novorum of Novarum te Carthago.

�259

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W. Brückner. Die vier Evangelien nach dem gegenwiirligen Stande der
Evangelienkrilik. - Hambourg, Richter, 1887, in-8 de 96 p.
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l.887, in-8, de vm et 240 p.

Louis Salles. Les freres de Jésus. - Paris, Moquet, l.887, in-8, de 52 p.
G. Volkmar. Paulus von Damascus bis zum Galaterbriefe. - Zuricb, Schroter, 1887, in-8, de vm et 120 p.
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�260

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I. von Bojnicic. Denkmaler der Mithras-Cultur in Kroatien. - Agram,
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Vienne,

261.
Berlin, Verein für

0

RELIGIONS DE L ASIE

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1886, in-8, de 44:0 p.
. .
.
ur J Wi'lkins Modero Hinduism heing an account of lhe rehg1on and life
.....
.
'
·
'8d488
of the Hindus in Norlhern India. - Londres, Unw10, 1887, m- , e
_P·
E. Senart. Études sur les inscriptions de Piyadasi, t. ll. - Paris,
Leroux, 1887.

�262

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGJO:-,s

Ll!on de Rosny. Chreslomalhie religieuse de l'Exlréme-Orient. - Texles
chinois extraits du Yih-King, du Chou-King, du Chi-King, du Li-Ki, du TsoTchouen, du Hiao-King. - París, Maisonneuve, f887, in-8, de 52 p.
FOLK-LORE

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Ch. Chabaneau. Sainte Marie-Madeleine daos la litlérature proven"8,le. -

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A. Clouston. Popular tales and ficlions, lheir migrations and transformations. - 2 vol. Édimbourg, Blackwood, i887.

ANOBRS, IIIPIUIIIER.IE BORDIN ET el• , ROE GARNIBR,

4,

�BULLETIN CRITIQUE
DE LA.

RELIGION ÉGYPTIENNE

LE LIVRE DES MORTS

Ed. Naville. Das Aegyptische Todtenbuch der XVIII bis XX Dynn,stíe, aus
verschiedenen Urkunden zusammengestellt und herausgegeben von Edouard
Naville , mit Unterstützung des Koniglich Preussischen Ministeriums dcr
Gcistlichen, Unterrichts- und Medicinal-Angelegenheiten, Berlin, Asher und
C0 , i886, Einleitung, in-4, v-204 p.; i•r Band, Text und Vignetten, in-folio,
ccxu pi., 2• Band, Varianten, 447 p.

Le 19 septembre '1874, les égyptologues, réunis a Londres, al'occasion du deuxieme Congres International des Orientalistes, déciderent qu'il y avait lieu de publier &lt; une édition de la Bible des
anciens Égyptiens, - le Rituel, comme Champollion l'appelait, ou le
Livre des Morts, comme l'intitule Lepi;ius, - aussi critique et aussi
complete que possible. Cette édition devait fournir une triple
récension de ce vénérable monument de la langue, de l'archéologie
et de la religion égyptiennes ; en d'autres termes, nous donner le
Livre des Morts, tel qu'il était: - 1º Sous l'ancien empire; 2° sous
les dynasties thébaines du nouvel empire ; 3º sous les Psammétiques (XXVI• dynastie) 1 • » M. Naville voulut bien se charger de
1} Transactions of the Second Session of the International Congress of Orientalists, held in London in September 1874, Londres, Trübner, 1876, p. 442.
18

�266

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

rassembler les matériaux; M. Lepsius assura a l'reuvre l'appui de
l'Académie de Berlin et du gouvernement prussie12; un comité
s'organisa, qui fut composé de MM. Birch, Chabas, Lepsius et
Naville. Des les premiers jours, on dut reconnaitre que le projet
présentait des difficultés d'exécution presque insurmontables. Si
les textes de l'ancien empire sont rares et incomplets, ceux de
la XXVI• dynaslie sont trop nombreux et contiennent si peu
de variantes réelles, que la collation de vingt papyrus, pris au
hasard, donne des résultats insignifiants. Le comité modifia son
plan primitif, et M. Naville déclara, au Congres de Florence, qu'il
bornerait désormais ses recherches aux manuscrits de l'époque
thébaine. L'ouvrage, tel qu'il le concevait, n'était pas une édition
critique ·avec un texte reconstitué artificiellement, mais un recueil
méthodique des documents nécessaires a qui voudrait ensuite
entreprendre une édition critique. &lt; Il devra done se composer, en
premier lieu, d'une introduction donnant tous les renseignements
voulus sur les matériaux employés, puis d'un texte de base qui
sera la reproduction exacte de chaque chapitre pris dans un cerain
papyrus, puis de toutes les variantes recueillies, enfin d'un lexique
complet de tous les mots du Livre des M orts 1 • &gt; Cette édition
restreinte, M. Naville nous l'a donnée en 1886, douze ans apres
la décision du Congres international de Londres. La mort avait
dans l'intervalle dissous le comité : Chabas partit le premier, puis
Lepsius, puis Birch. M. Naville a exécuté fidelement le plan qu'il
s'était tracé en i878. 11 a eu la chance~de rencontrer dans sa propre
famille un ouvrier incomparable, qui a dessiné figures et inscriptions avec une fidélité et une élégance qu'on ne saurait trop
admirer. Aussi le volume de textes et de vignettes est d'une fort
belle venue. Celui des variantes est d'un trait moins fin et
moins sur, mais suffisamment net et tres lisible encore. Dans
l'introduction, qui forme un tome a part de format plus petit
que les autres, M. Naville a rendu pleine justice a ses devanciers,
et l'histoire qu'il trace des différentes publications ou tentatives
d'interprétation qui ont précédé la sienne, pour etre breve, n'en est
pas moins instructive. Sur un point seulement, il me parait avoir
commis une méprise ; c'est quand il attribue a E. de Rougé l'idée
i) Atti del IV Congresso Internazionale degli Orientalisti, tenuto in Pirenze
nel Settembre 1818, Firenze, Lemonnier, i880, t. I, p. 95.

LE LIVRE DES MORTS

267

que les papyrus funéraires étaient écrits íprimitivement en cursive, et que les textes hiéroglyphiques ne sont que la transcription
des textes hiératiques. Il fallait done, d'apres lui, commencer
l'étude par ces derniers, et beaucoup de fautes des textes hiéroglyphiques s'expliqueraient d'elles-memes des qu'on connaitrait bien
les textes hiératique~ 1 • 11 Je pense que M. -Naville a compris d'une
maniere trop générale les expressions de M. de Rougé. Celui-ci
ne prétend pas que tous les textes hiéroglyphiques du Livre des
Morts sont des transcriptions de l'hiératique. &lt; Nos musées
possedent, dit-il, de magnifiques exemplaires de l'ancien style,
qui sont touiours écrits en hiéroglyphes linéaires disposés en
colonne; malheureusement les tableaux et les vignettes semblent
y jour le róle principal ; l'écrivain a passé fréquemment des mots,
des phrases, des demi-chapitres tout entiers; il semble n'avoir eu
pour but que de remplir matériellement sa page, dans un travail
qui, une fois achevé a l'occasion des funérailles et déposé avec
la momie, ne devait jamais etre contrólé par les regards d'aucun
homme vivant. Les transcriptions opérées entre les manuscrils des
diverses sortes d'écritures, devinrent une autre source d'inexactitudes. Ainsi le bel exemplaire hiéroglyphique de Turin estrempli
d'erreurs qui JYrouvent suffisamment que le copiste travaillait
d'api·es un manuscrit cursi{; son calame exercé le transcrivait
en beaux hiéroglyphes, mais cet excellent calligraphe n'était pas
un savant; on remarquera, en effet , que les signes qui, dans
l'écriture cursive, se ressemblent jusqu'a la confusion, sont précisement ceux qui ont donné lieu a des méprises •. » Le passage est
bien clair. M. de Rougé, apres avoir déclaré que les papyrus
d'ancien style sont touiours en hiéroglyphes , constate que le
papyrus hiéroglyphique de Turin, publié par Lepsius et qui est
d'époque sa'ito-grecque, a du etre copié sur un texte hiératique, et
que beaucoup des fautes qu'il renferme s'expliquent, si on suppose
un original cursü mal interprété par un scribe ignorant. 11 me
parait avoir pleinement raison en cela, mais il aurait tort que le
passage ou il développe cette idée ne comporterait pas le sens
que Naville lui a attribué. 11 cite un cas particulier, il ne pose pas
une regle générale. Comme Naville, il reconnaissait l'importance
ce

i) Einleitung, p. 3 sqq.
.
2} Étude sur le Rituel funéraire des anciens Egyptiens, p. 7-8.

/

�268

LE LIVRE DES MORTS
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des textes thébains en hiéroglyphes : s'il s'est attaché surtout a
l'étude des textes saites en hiératique, c'est que le Louvre et les
musées d'Europe renferment un nombre considérable de manuscrits
de l'époque. salte contre quelques douzaines de manuscrits de
l'époque thébaine. C'est la une critique de détail qui n'enleve rien
a la valeur de l'introduction. Apres avoir exposé les vicissitudes
diverses par lesquelles son entreprise a passé depuis 1874, M. Naville apprécie brievement l'histoire du Livre des Morts et de ses
éditions successives 1, décrit et classe les manuscrits dont il s'est
servi, ajoute quelques détails sur le sujet de chaque chapitre et
sur la place qu'il occupe dans chaque exemplaire : le tout se termine par une table des chapil.res avec leurs titres hiéroglypbiques.
Le texte original de l'introduction était naturellement en frangais ;
comme les frais de publication étaient a la charge de l'État prussien,
M. Ludwig Stern a donné du frangais de Naville une traduction
allemande fort soignée. L'ouvrage est digne, en tous points, et
des grands savants qui en ont surveillé l'exécution, et du gouvernement qui l'a pris a son compte.
Le Livre des Morts a déja été traduit deux fois en entier, en
anglais par Birch, il y a vingt ans ', en frangais par Pierret, il y a
six années a peine•. Si estimables et si utiles que ces reuvres aient
été a leur heure, l'apparition du livre de Naville leur a enlevé
beaucoup de leur importauce : elles ont été faites l'une et l'autre
d'apres le texte de Turin et ne représentent qu'une legon souvent
inintelligible de l'ouvrage égyptien. Je ne puis songer a en publier
ici une traduction nouvelle, mais peut-etre ne sera-t-il pas inutile
d'en donner une analyse exacte. Le Livre des Morts était destiné
a instruire ' l'ame de ce qu'elle doit faire apres la vie. C'est un
recueil d'incantations, ou, si ce mot effraie trop les personnes qui
1) Einleitung, p. 18-46.
2) Dans le grand ouvrage de Bussen, Egypt's place in Universal History,
t. V, 1867, p. 123-333.
3) P. Pierret, Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, in-18. París, i881,
t. XXXJII de la BibliotMque Orienta/e elzévirienne de E. Leroux. Brugsch en
avait entrepris une traduction allemande dont les quinze premiers chapitres ont
seuls été publiés : Das Todtenbuch det Alten Aegypter dans la Zeitschrift, 1872,

p. 65-72, 129-134.
4) Saql'OU.

269

ne peuvent pas s'habituer encore a reconnaitre dans les rites égyptiens quelque chose qui ressemble plus a la magie qu'a la religion, un recueil de prieres, dont les unes ont pour objet de donner
a l'homme des renseignements généraux sur le sort qui l'attend
au dela du tombeau, et dont les autres s'appliquent a des cas particuliers de l'existence funéraire. La premiere condition a remplir,
pour en saisir le sens et la composition, est done de rechercher
quelle idée ceux qui l'ont compilé se faisaient de l'ame et du milieu
dans lequel elle tombait en quittant le corps. Point n'est besoin
de l'étudier pendant longtemps pour découvrir que cette idée n'est
ni une, ni simple. Ce qui survit de l'homme est traité parfois comme
un double (ka), parfois comme une ombre (kha'ibit), parfois comme
un esprit lumineux (khou) , parfois comme un épervier a tete
humaine, comme un vanneau, comme une grue (ba), parfois enfin
comme un personnage composite qui tient a la fois du double et
de l'ombre, de !'esprit et de l'oiseau. Le lieu ou réside cet etre
mal défini est, pour les uns, le t&lt;,mbeau meme qui renferme le
corps, pour d'autres, notre monde entier ou celle des régions de
notre monde ou il lui plait se transporter, pour beaucoup, un
monde différent du nótre et qu'on atteint apres un voyage plus ou
moins pénible. J'ai parlé déja et du double et du sort qui l'altendait
dans son tombeau 1 : je n'ai pas eu encore l'occasion d'exposer
ce que c'était que cette autre terre que· les textes mentionne_nt
souvent. La description complete ne s'en trouve nulle part, ma1s,
en réunissant ce que nous apprend le Livre des Morts aux enseignements que conliennent les autres livres religieux, on parvient
a en recomposer le tableau général et, par conséquent, le systeme
de l'univers tel que les Égyptiens l'avaient imaginé.
Au commencement, &lt; quand il n'y avait pas encore de ciel, qu'il
n'y avait pas encore de terre, qu'il n'y avait pas encore d'hommes,
que les dieux n'étaient pas encore nés, qu'il n'y avait pas encore
de mort •, &gt; le Nou seul existait, l'eau principe de toute ·chose,
et dans cette eau primordiale, Toumou, le pere des dieux •.
1) Cfr. Revue de l'histoire des religions, t. XII, p. 123 et suiv.
2) PEP1 Jer, l. 664, dans le Recueil, t. VIII, p. 104.
.
3) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvn, l. 3-4. Dans le passage de Pé?1
que j'ai cité, Toumou e0t aussi le dieu primordial et a pour femme Nouit.
(l. 664 sqq.),

�270

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

Le jour de la création arrivé, Shou souleva les eaux sur l'escalier qui est dans Khmounou 1 .' La terre s'aplanit sous ses pieds,
comme une longue table unie, le ciel apparut au-dessus de sa tete,
comme un plafond de fer sur lequel roulait l'Océan divin •. Hor et
ses fils Hapi, Am~it, Tioumaoutf, les dieux des points cardinaux, allerent aussitót se poster aux quatre Goins de la table
inférieure, et rec;urent les quatre angles du firmament sur la pointe
de leurs sceptres • ; le soleil apparut a la voix du dieu, le premier
jour se leva et le monde fut désormais constitué, tel qu'il devait
rester a jamais. On avait cru d'abord de bonne foi que les quatre
supports étaient des poteaux fourchus au sommet, comme ceux
qui étayaient le toit des maisons, et l'on craignait sans cesse qu'ils
ne fussent renversés au milieu de quelque tourmente, pendant
laquelle le ciel s'abattrait sur la terre : les mots qui désignent
l'orage, la tempete, les pluies torrentielles, ont pour déterminatif
le signe du ciel détaché de ses quatre soutiens et tombant. Plus
tard, on en modifia la nature et la forme. On imagina d'entourer
la terre d'une ceinture de hautes montagnes, sur le sommet
desquelles le firmament s'appuyait de tous cótés, plat selon les
uns, légerement voúté selon les autres '· Quatre pies marquaient
les quatre points cardinaux : le nom de celui qui se dressait au
nord est encore inconnu, ceux du sud, de l'est et de l'ouest ,
s'appelaient Apitto, la corne du monde 6 , Bakhou, le mont de la
naissance, Manou ou Onkhit , la montagne de vie 6 • Bakhou et
1) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvu, l. 4 sqq. C'est de la que vient son
nom Shou, de la racine Shou , soulever. Ce n'est, je ,crois, ¡que plus tard, et
par calembourg, qu'il devint le Lumineux.
2) Les peintures et les figurines en terre émaillée nous montrent deux
moments dans l'acte de Shou. II est d'abord a genou.x: et souleve péniblement
la masse des eaux ; puis il parait debout, les jambes écartées, les bras allongés
au-dessus de la téte et soutenant le ciel sans effort apparent. C'est J'illustration
tres exacte d'un passage de l'hymne a Ril.-Harmakhis : « Tu as élargi la terre
a l'écartement de tes enjambées ; tu as élevé le ciel a la longueur de tes bras »,
ou Ra-Harmakhis, selon la doctrine syncrétique de l'époque Ramesside, joint
a son rO!e propre celui de Shou et des autres dieux.
3) Cfr. OuNAs, l. 474, TEn, l. 232-233. DeUJc de ces sceptres-piliers sont
figurés sur beaucoup de steles, adroite et agauche de l'inscription ou du tablean.
4) C'est ainsi que le signe du ciel, qui surmonte beaucoup de steles funéraires ou historiques, s'arrondit et suit le cintre de la pierre.
5) Cfr. l'expression géographique des Grecs N6Tov xÉpa~.
6) Sur Bdkhou et Manou, voir Brugsch, Ueber den Ost-und Westpunkt des

27i
Manou, qui marquaient le lever et le coucher du soleil, étaient de
beaucoup les plus imporlants. Bakhou n'était pas une montagne
fictive. Le pays situé entre le Nil et la roer Rouge renferme plusieurs
pies, dont quelques-uns s'élevent a pres de deux mille metres et
sont visibles de la vallée. L'un d'eux, qui est souvent mentionné
dans les listes géographiques, s'appelait Bakhou, Bashou, et est
identifié par Brugsch avec le Mont des Émeraudes des géographes
anciens 1 • Sans insister sur l'identification, on peut admettre que le
pilier oriental du ciel a été placé, par les plus anciens habitants
de l'Égypte, sur l'un de ces pies qu'ils apercevaient a l'horizon
lointain, et derriere lequel le soleil paraissait naitre: de la, ce nom
de Bakhou, enfantement, qu'ils lui donnerent. Plus tard, quand le
cercle de leurs connaissances géographiques s'agrandit, le norh
resta a la montagne, mais on supposa qu'il y avait, bien loin a
l'est, une autre montagne Bakhou, qui était le soutien véritable du
firmament. Ce pie fabuleux ·avait, disait-on •, trois cent soixante-dix
perches de haut et cent quarante coudées de large•. 11 était gardé
par le serpent Amihahouf', long de trente-cinq coudées, et dont
la tete avait trois coudées de section 5 • Les dieux de l'Occident et
des ténebres, Toumou, Sovkou le crocodile, Hathor, y attendaient
l'arrivée du soleil 6 • Le dieu sortait par un portail immense qui faisait communiquer le paradis, les jardins d'Ialou, avec notre monde.
Le portail confinait vers le nord a l'Étang des mille oies, vers le
Sud au Ruisseau des oies, et deux sycomores, tout en pierres
précieuses de couleurverte 1, l'encadraient de chaque cóté. C'est
entre ces deux sycomores que le soleil paraissait, d'apres certains
LE LIVRE DES MORTS

Sonnenlaufes nach den Alt,Egyptischen Vorstellungen dans la Zeitschrift, 1864,
p. 73-76, article rédigé sur des indications de J. Dümichen.
.
.
1) Die altagyptische Volkertafel dans les Verhandlungen des 5ten OrientalistenCongresses, t. II, Afrikanische Section, p. 62-63.
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, pi. CXIX, l. i-2. Les chilfres
varient selon les exemplaires.
3) Environ sept cent quarJnte metres de haut et soixante-treize de large, en
prenant, avec Lepsius, la perche pour six pieds métriques et la coudée pour
cinquante-deux centimetres ou a peu pres.
4) Litt. : « celui qui est dans sa flamme. »
5) Environ dix-huit metres et demi de long P.t un metre et demi de section,
6) Livre des morts (édit..Naville), ch. cvm, pl.f XIV, l. i5.
7) Livre des morts (éd1t. Nav11le), ch. c1x, pl. CXX, l. 2-6; ch, CxL1x,
pl. CLXVIII, l. 9-i4.

�272

REVUE DE L'IDSTOffiE DES RELlGIONS

mythes qui identifiaient le ciel, sa mere, avec une vache, sous la
forme d'un veau qui vient de naitre 1 • Le pie de .Manou avait probablement répondu, vers l'origine, a quelque colline du désert libyque
dont on apercevait la cime des bords du Nil, mais nous ne pouvons
pas encare, comme pour Bakhou, affirmer ce fait avec assurance.
Jl était un peu moins haut et un peu moins large que le pie de
l'Orient, mais le serpent qui le gardait, Sittisou, avait soixante-cinq
coudées de long. Les vignettes du chapitre ctxxxv1 • nous en
montrent les talus abrupts, recouverts de sable comme ceux de la
chaine Libyque. Au pied, la déesse Hippopotame, Apit ou Touirit,
debout sur ses palles de derriere, une courbache' ou un sceptre' a
la paLte de devant, veille le museau tourné vers l'Orient. Au sommet, un fourré de lotus jaillit brusquement de la pente aride, et
la vache Hathor passe la téte ou le train de devant par une feote
de la montagne. A mi-cote, on aperi;oit quelquefois un mince
croissant de lune nouvelle 5, quelquefois, un busle de femme sans
téte et deux longs bras blancs qui s'étendent pour saisir le disque
solaire : c'est la cime de Manou •, qui rei;oit son pere Ra en son
coucher. Le dieu, parvenu a l'extrémité de sa course, entrait
dans la montagne, d'apres les théologiens d'Abydos, par une
fente (poka), d'apres d'autres écoles, par une porte analogue a
la porte d'Orient, et qu'on appelait la porte des couloirs, Ro-Staou.
La vignelte d'un papyrus, qui appartenait jadis a la collection
Minutoli ', le représente a ce moment critique de son existence.
L'avant de la barque a déja plongé dans les profondeurs de la
montagne; la poupe n'a pas disparu encare, et les deux déesses,
Isis et Nephthys, se retournent 'pour jeter un dernier regard sur
le monde qu'elles vont quitter.
Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, vignelte.
Livre des mo,•ts (édit. Naville), c:h. cLnxv1,. pl. CCXII.
Livre des morts, pi. CCXII, L, b.
Livre des morts, pi. CCXII, A, p.
5) Livre des morts, pi. CCXII, A , p.
6) Livre des morts, pi. CCXII, L, a; D, a; J. 15.
, ~) Ce pap~r~s a été publié a Paris, il y a cinquante ans en viron, mais je
n a1 pu réuss1r a me_ procurer u~ exemplaire de l'édition. Je ne le connais que
p~r un~ photograph1e tres rédu1te, qui accompagne le catalogue de la vente
Mmutoli : Catalog der Sammlungen von Müsterwerken der Industrie und Kunst
zusammengebracht durch Herm Freiherrn D• Alea:ander von Minutoli Cologne
1875, p. 263, nº 5378, avec une notice de H. Brugsch.
'
'
i)
2)
3)
4)

LE LIVRE DES MORTS

1
.,_

273

Le soleil sortait done du ciel a son coucher, comme il y éta1t
entré a son lever. S'il fallait en croire la plupart des égyptologues,
le chemin qu'il suivait pendant la nuit l'aurait mené sous terre, et
ce serait sous terre que nous devrions chercher le douaout, les
iardins d'Ialou et toutes les contrées qu'il parcourait. Cette erreur
provient, comme beaucoup d'autres, de la confusion qui s'établit
presque invinciblement dans notre esprit, entre l'idée qu'on se fait
aujourd'hui de l'univers et celle que pouvaient en avoir les anciens
Égyptiens. La barque solaire, une fois entrée dans la montagne,
ne descendait pas sous le monde des vivants. Elle continuait sa
course, en dehors du ciel, dans un plan parallele a celui de la
terre, et courait vers le Nord, cachée aux yeux des vivants par les
montagnes qui servaient d'appui au firmament. Elle voyageait le
long d'une vallée dont le fond était occupé par un grand fleuve,
l'Ourounas 1 , et qui était divisée, par des murs munis de portes,
en douze régions correspondant a chacune des douze heures de la
nuit. La premiere de ces régions n'avait pas de porte d'entrée : la
premiare porte de l'autre monde s'ouvrait au commencement de
la seconde heure. Au sortir de la sixieme heure, la barque du
soleil franchissait la porte septentrionale, puis revenait a l'Orient,
afin de gagner le pie de Bakhou et le portail de l'Est. Cet itinéraire est décrit tres clairement au chapitre xvu du Liv1·e des blorts •:
&lt; v. 14. Je vais, dit l'ame, par la route que j'ai appris a connaitre
sur le lac des Deux-Vérités; - V. 15. J'arrive a la terre (Var. au
lac) des habitants de la montagne d'Horizon, et je sors par la Porte
Sacrée. &gt; La route que le mort connait sur le lac des Deux-Vérités, &lt; c'est, explique la glose du verset 14, la région de la porte
des couloirs (Ro-Staou), dont la porte méridionale est a Anroutef
et la porte septentrionale au domaine d'Osiris; quant au lac des
Deux-Vérités, c'est Abydos. - En d'autres termes, c'est la route
par laquelle Toumou s'avance, lorsqu'il se dirige vers lesiardins
d'Ialou. • Le texte et la glose décrivent done le chemin que la
barque solaire parcourait jusqu'a l'entrée duiardin d'Ialou, c'esta-dire, comme l'affirment d'autres textes, jusqu'a la fin de la
sixieme heure de la nuit. La navigation commeni;ait a Abydos, sur
1) Birch a, il y a longlemps, comparé l'Ourounas a l'Ovpctvó~ des Grecs.
(Description of the Papyrus of Naskhem, p. 6.)
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvu, l. 23-28, pi. XXIII et p. 45-49.

�274.

REVUE DE L'HISTOII\E DES RELIGIONS

e lac des Deux- Vérités, aussitOt apres la disparition du dieu derriere
l'Horizon, et se faisait a ciel ouvert pendant la premiere heure,
heure du crépuscule ou le firmament conserve encore le retlet de
l'astre. L'entrée dans l'autre terre s'accomplissait au début de la
seconde heure, a la premiare porte de la région des couloirs, porte
qui était, selon la glose, au Jieu appelé Anroutef. Anroutef est le
nom de la nécropole de Hnes, Héracléopolis Magna 1 • La porte de
la seconde heure de la nuit, c'esl-a-dire, en réalité, la porte de
l'autre monde, était done a la hauteur de Hnes. D'Abydos a Héracléopolis, le soleil avait marché vers le Nord. Et ce n'est pas tout.
Le chemin que le soleil parcourait durant cette premiere heure
élait évalué a la distance qui sépare Abydos d'Héracléopolis.
Comme chaque heure avait un domaine de longueur égale 1 , peutetre a vons-nous le droit d'estimer que la longueur totale du
monde entre Abydos et la Porte Sacrée équivalait a six fois l'espace qui sépare Abydos d'Iléracléopolis : si ce calcul est exact,
combien était borné l'horizon géographique des Égyptiens a
l'époque ou le mylhe prit naissance I La glose du verset 15 complete les renseignements que celle du verset 14 nous avait fournis.
La terre des habitants de la montagne d'Horizon, a laquelle le mort
arrive, est « le jardín d'lalou, ou des dieux qui sont derriere le
sarcophage produisent les provisions •. Quant a cette porte Sacrée,
c'est la porte ou Shou souleve le ciel 4, - en d'autres termes, c'est
f) Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 346-347.
2) Le papyrus sans nom que Devéria a traduit (Catalogue des manuscrits
l!gyptiens, p. 2f sqq.) et que Pierret a publié en transcription hiéroglyphique
(Recueil d'Inscriptions inédites, t. I, p. i03 sqq.), nous donne les dimensions
du domaine de chacune des trois premieres heures de la nuit. Chacune d'elles
avait un champ long de trois cent neuf atourou (f,866,785 m.), large de cent
vingt (763,800 m.), Le domaine des autres était de méme longueur, comme
on le voit par d'autres documents.
3) Ces dieux, que les vignettes du ch. xvu (édit. Naville, pi. XXVIII)
montrent en efl'et derriere le catafalque sous lequel repose la momie du mort,
sont, ou bien les deux Nils du nord et du sud, ou bien le Nil et sa forme féminine Mirit, les maitres de l'inondation.
4) La Porte Sacrée est représentée dans les vignettes, tantOt ouverte et laissant paraitre entre ses deux montants le disque solaire ou le dieu Toumou a forme
hu maine, tantót fermée et verrouillée (Livre des morts, édit. Naville, pi. XXVIII).
Le texte dit que les soulevements de Shou s'y accomplissent, c'est-a-dire que
Shou y commence a soulever la déesse Nouit chaque matin. J'aurai plus loin
l'occasion d'expliquer ce que signifle cette phrase.

275
la porte Nord du Douaout, - P,n d'autres termes, c'est la porte
a deux battants par laquelle s'avance Toumou, lorsqu'il s'avance
vers la montagne Orientale du ciel. , La terre a laquelle arrive le
mort est done le domaine propre d'Osiris, le jardin d'Ialou, le
paradis ou il vivra désormais nourri des memes provisions que les
dieux. La porte par laquelle il pénetre dans ce jardin, la Porte
Sacrée, est placée par les deux gloses au nord du ciel, au point
ou Shou commence a relever la déesse Nouit et a préparer le jour.
Si l'on veut savoir a quel moment précis de la nuit le soleil arrive
a la porte, et par suite aquel endroit précis de l'autre monde la
porte se dresse pour le recevoir, nous devons nous adresser au
Livre de savoit' ce qu'il y a dans le Douaout. La, les douze heures
sont partagées en deux séries, dont chacune est décrite sur un
mur opposé du tombeau. Les six premiares sont tracées sur le
mur du sud, c'est-a-dire sont rattachées a la fois au sud et a l'occident; les six dernieres sont dessinées sur le mur du nord, c'esta-dire sont rattachées a la fois au nord et a l'orient 1 • Quand le
soleil parvient au domaine de la sixieme heure, iI y rencontre
Osiris, qui siege sur son tribunal pour le jugar comme il juge
tous les morts, hommes ou dieux •. La séntence rendue, l'ame
humaíne ou divine pénetre dans la septieme heure, ou elle subit
sa destinée. Osiris est établi, comme on voit, en avant de son
domaine, pour en interdire l'acces a l'ame dont les lettres de
créance ou le passeport ne lui paraitront point valables. Ses
domaines propres, les jardins d'Ialou, commencent avec la septieme heure. La porte Sacrée est la porte qui sépare la sixieme de
la septieme heure; et, puisqu'elle est la porte septentrionale du
Douaout, le point extreme de la course du soleil, celui a partir
duque! il se dirige vers l'orient, est placé juste au milieu du
Douaout, a égale distance de Bakhou et de Manou. Le systeme
est a la fois grossier et compliqué, pas plus cependant que ne
l'étaient les théories des auteurs de cosmogonie et des premiers philosophes chez les Grecs •. On en retrouve chez les apoLE LlVRE DES MOR'IS

i ) Pierret, Recueil d'Inscriptions, p. H2-ii3, ou le texte égyptien n'est pas
traduit.
2) Cfr. Lefébure, The Book of Hades, dans les Records of the Past, t. X,
p. iU sqq.
3) Cfr. J'exposé du syst~me d'Ana:r:.imene dans Hippolyte, Sur les Hérl!sies,I,

�276

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO.NS

LE LlVRE DES MORTS

logistes chrétiens de langue grecque et latine, qui ne sont pas
beaucoup plus raisonnables 1 • Ajoutons que la mythologie donnait a ces idées une forme plus extravagante encore que celle
dont les revetait la science égyptienne. D'apres la théorie tres
ancienne a laquelle j'ai déja fait allusion, le ciel est une vache au
ventre étoilé, dont les quatre jambes représentent les quatre
piliers du monde, et le soleil nait au matin par les voies naturelles
sous la forme d'un veau •. Ce veau devient, au cours de la journée,
le taureau de Ra, ou le soleil-taureau, taureau qui a quatre cornes,
comme le bélier d'Amon ou d'Osiris a quatre tetes, une corne et
une tete pour chacun des quatre points cardinaux •. Ce taureausoleil était le Mnévis d'Héliopolis qui, de meme qu'Hapis de Memphis, devenait apres la mort un Osiris-taureau, c'est-a-dire Osiris,
taureau de l'Occident, et renaissait le lendemain matin, sous forme
de veau, des flanes de la vache céleste. D'apres une autre doctrine, le ciel était une déesse a corps de femme, étendue sur le
dieu-homme Sibou, la terre. Chaque matin, vers l'emplacement de
la Porte Sacrée ', Shou arrachait la déesse aux embrassemenls de
son époux et la soulevait graduellemen t : les deux pieds tl les
deux mains demeuraient attachés au sol et figuraient les quatre
étais du firmament. A la fin de la douzieme heure de la nuit, elle
enfantait le soleil, qui, sortant d'entre ses cuisses 5, naviguait le
long du ventre et de la poitrine jusqu'a la bouche de sa mere, par

277

laquelle il disparaissait le soir. Pendant la nuit, la déesse se rabattait de nouveau sur Sibou, qui la fécondait : elle accouchait au
matin et les différentes fonctions de sa vie, répétées réguliere'
ment de vingt-quatre en vingt-quatre heures, devaient s'exercer
aussi longtemps que durerait la vie de l'univers et des dieux 1 •
Dans un monde construit de la sorte, 011 était la place des
morts? Selon les uns, elle était sur terre, dans les chambres du
tombeau : ils y subsistaient tant bien que mal des offrandes réelles
qu'on leur apportait a certaines fetes, puis des nrovisions ficlives
qu'on dessinait sur les murs de la chapelle funéraire, sur les
parois du sarcophage et jusque sur les ais du cercueil. Que la survivance füt un double, une ombre, un oiseau, cela ne changeait
rien a sa condition : elle pouvait sortir de son tombeau, y rentrer,
se promener ou se reposer pendant le jour a l'ombre des arbres
de son jardin, y respirer le vent frais du nord, voyager par toute
l'Égypte, et m~me s'envoler vers le ciel, mais son point d'attache,
celui auquel elle devait sans cesse revenir, ce que nous aurions le
droit d'appeler son domicile légal, était le caveau 011 reposait son
corps embaumé. D'autres ne se tenaient point pour sat~sfaits de
cette conception. Ils pensaient que le mort restait en Egypte le
temps nécessaire a l'embaumement et a la mise au tombeau, mais,
qu'aussitót apres les funérailles, il abandonnait son corps momifié
et quittait sa patrie pour aller chercher fortune au loin. On l'envoya d'abord dans quelque partie de notre terre inconnue aux
vivants. Pour les Égyptiens comme pour les Grecs de la premiere
époque classique, le séjour des hommes était une ile ceinte de
tous les cótés par l'Ouaz-oirit, la Grande Verte, le fleuve Océan.
Un conte populaire, dont le manuscrit a été découvert au musée
de Saint-Pétersbourg par M. GolénischeffS, parle d'un vaisseau qui
remonta le Nil jusqu'au point 011, selon les croyances du temps, il
prenait sa source dans la mer mystérieuse, et aborda a l'Ue du
Double, qui parait avoir été l'une des régions réservées par la

7 : ov 'XtVEia8cxt .O$ Ó'lto y9¡v Trt ria-rpa; AÉye, xa;8wt; f-repo, Ó'ltOA~ipa;a,v, CXAArt 11sp\ T~V
i¡¡,.s-rÉpa;v xsipa;1~v a-rpÉips,a;, -ro m1íov, xpó1t-rea8a;1 -re -rov ~1,ov ovx Ó'lto y9¡v ysvó¡,.evov,
«n• Ó1to -rwv ~. y;¡, ólJ¡y¡&gt;.o-répwv ¡,.spwv axsmó¡,.svov, xa;\ o&lt;cx ~v 1t).e1óva; -1¡¡,.wv a;u-rov
yevo¡,.évy¡v lt1tóa-raa,v. Qu'Anaximene ne fO.t pas seul a penser de la sorle, cela
résulte du passage d'Aristote (Météo1·ol., II, i, 354, a, 28): -ro 1tonov,m,a89¡va,
-rwv ctpl(a;Íwv ¡,.e-rewpoMywv -rov ~1,ov ¡,.~ ipépea8a;, Ú1to y9¡v, 1tep\ ~v y9¡v xa;\ -rov TÓ1tov
-.oii-ron. -r. &gt;-. Sur ces opinions, v. Zeller, La philosophie des G-tees (trad. Bou-

troux), t. I, p. 250 sqq.
1) Voir a ce sujet Letronne, Des opinions cosmographiques des Peres de
l'Eglise, rapprochées des doctrines philosophiques de la Grece, daos ses CEuvres
(édit. Fagnan) II• partie, t. I, p. 382 sqq.
2) Cfr. plus haut p. 271-272.
3) OuNAS, l. 577-578 dans le Recueil, t. IV, p. 70.
4) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvn, J. 26-27, pi. XXIII; cfr. plus
baut, p. 274' et note 4.
5) Cette idée est forl ancienne, car on la trouve déja exprimée tres crüment
dans les textes des Pyramides, par exemple, dans T1m, l. 31•35.

1) Pour les représentations figurées de ce mythe, voir, entre autres, Lanzone,
Dizionario di Mitología Egizia, pi. CLVI sqq.
2) Sur un ancien Conte Égyptien, Notice lu;, a:i Con~res des Oriental~tes
Berlin, par W. Golénischeff, 1881, sans nom d ed1teur, m-8, 2i p. lmpr1merie
de Breitkopf et Harlel a Leipzig. Reproduit dans le t. II des l'.'erhandlunge~
des 51cn internationalen Orientalisten-Congresses gehalten zu Berlin, 1882, Africanische Se~tion, p. 100-122.

.ª

,,

�278

1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

volonté des dieux aux ames désincarnées. Elle était gardée, comme
les cimes de BAkhou et de Manou, par un serpent gigantesque, et
ressemblait assez aux iles Fortunées de la tradition grecque. 11
n'était pas donné á tout le monde d'en trouver le chemin, et les
vivants étaient sans doute peu nombreux qui y avaient abordé.
Quiconque en sortait n'y pouvait plus rentrer : elle se résolvait en
vagues et fondait au sein des tlots '. Les quatorze iles de l'Amenti ',
qui sont énumérées au chapitrecxux du Livre des Morts•, et dont
les vignettes du chapitre CL représentent au naturel la forme
exacte •, étaient probablement, elles aussi, situées jadis au milieu
de l'Océan qui entourait notre monde, et ont été lransportées
apres coup dans l'autre monde, comme plus tard les Ues Fortunées d'Homere dans l'enfer romain. Encore á l'époque des premiares dynasties, cette conception du séjour des ames était des
plus répandues. Dans beaucoup de tombeaux memphiles, i] est
question du lac d'Occident, du lac d'Occident excellent, du tac d'Occident tres excellent. Le mort, embarqué á bord d'un grand
batean, commande lui-méme la manoouvre, et , cingle vers le
Champ d'Offrandes, • ou ,, croise dans l'Amenti excellent, , ou
• va, en remontan! le courant, pour rejoindre le marais verdoyant
d'Hathor, dame de l'Occident•. , Ce voyage, une fois commencé,
ne tarda pas á entrainer l'ame au dela des limites de notre terre,
dans une autre terre • inaccessible aux vivants. Les Égyptiens ne
la pla9aient pas au-dessous du sol, comme ont fait beaucoup de
peuples de l'ancien et du nouveau continent. La nature particuliére du pays qu'ils habitaient ne se prétait pas au développement
i) Maspero, Les contes populaires de l'Egypte ancienne, p. Lxxr1-1.n:1x.
2) Le terme att qui sert a désigner les localités énumérées daos ce chapitre,
est rendu d'ordinaire par demeure (Pierret, Le Livre des Morts des anciens
Egyptiens, p. 507 sqq.). Le mot signifie également Ue dans bien des cas, et
Ja description de chacune des ait correspond plus Al'idée qu'on se fait d'une ile
qu'a celle qu'on se fait d'une demeure. Ces Ues furent plus tard transportées
daos les Jardins d'Ialou; elles sont figurées, comme J'a déjii vu Birch (The
Funereal Ritual, p. 145) daos la vignette du chapitre 1x (Édit, Naville,
pi. CXXIII).
3) Livre des Morts(édit. NaviUe), pi. CLXVUI-CLXXI.
4) Livre des Morts (édit. Naville), pi. CLXXII.
5) Maspero, Études égyptiennes, t. !, p. 123-126.
6) C'esl l'expression de la stele d'Anlouf (C, 24, l. 2) au Louvre (Gayet,
Musée du Louvre : Stéles de la XII• dynastie, pi. XVI!),

LE LIVRE DES MORTS

279

d'une conception de ce genre. Le terrain cultivable est si précieux
aux bords du Ni!, qu'á part certains cantons situés au coour du
Delta, on n'y enterrait point. Les cadavres étaient transportés au
désert dans la montagne, surtout dans la montagne d'Occident: le
cimetiére, le pays des morts, n'était pas sous les pieds des vivants,
mais á coté de lem• domaine. On supposa done qu'il y avait, dans
les montagnes de l'Occident, des cavernes ammahit, des couloirs
staou, des galeries de carriere ou de mine khrit, coupées d'espace
en espace par d'immenses chambres voútées, qu'on appelait des
fours (qririt), á cause de leur forme. Cette mine, cette carriére
divine, khrinoutri, communiquait avec notre terre par la porte des
couloirs, Ro-staou; elle servil plus tard de modele aux tombeaux
que les Pharaons se creuserent dans la vallée des Rois. Une derniere théorie, la plus répandue á l'époque historique, sans doute
parce qu'elle se conciliait mieux que les autres avec l'hypothese
astronomique d'un firmament, pla9ait le royaume des morts au
dela des frontiéres du monde. Le soleil, en sortant de notre terre
et de notre ciel, traversait les montagnes de l'Occident, et pénétrait dans une terre nouvelle, dans un ciel nouveau, le Douaout •,
qu'il parcourait pendan! les heures de notre nuit : c'était la
demeure des ames. Ces imaginations diverses, si opposées qu'elles.
fussent, ne se détruisaient pas !'une l'autre : elles subsistaient
pele-méle dans les mémes cerveaux, et se fondirent tant bien que
mal au cours des siécles. U, au dela&gt; des Égyptiens est une sorle
d'enfer éclectique, ou l'on trouvait réunies les conceptions les plus
contradictoires. Tous les mots qui marquaient soit la tombe mllme,
soit les iles bienheureuses, soit les souterrains, soit l'autre monde,
sont employés indifféremment a. le désigner dans les textes du
Livre des /Jforts, et le contlit perpétuel qu'on renconlre dans la
plupart des chapitres entre ces différents termes et les idées, souvent irréconciliables qu'ils exprimen!, s'est opposé dés le début
et s'opposera longtemps encore á ce qu'on en comprenne aisément
toutes les parties.
Ceux qui pensaient que le ciel était supporté par quatre piliers,
mais qui ne faisaient pas de !'ame un oiseau muni d'ailes assez
forles pour s'élever jusqu'au firmament, n'avaient pas hésité a se
f) C'est le mol qu'on traduit de fafon trés inexacte par l'expression de
Ciel infmeur.

�280

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

u:

servir d'une échelle pour franchir la distance qui séparait les deux
étages du monde. Cette échelle, dont on déposait encare un modele dans le tombeau a l'époque gréco-romaine ', les uns croyaient
qu'elle était établie a demeure sur la berge occidentale de la
terre, les autres que chaque mort devait la dresser lui-meme ou
obtenir par les priéres de ses parents qu'elle ftl.t dressée spécialement pour lui : , Aprés que le roi Teti s'est lavé sur cette meme
berge de la terre oit se lave Ra, priant, il hausse l'échelle, et les
habitants de la Grande-Demeure (les habilants du ciel, dieux (?)
ou morts ?) lui tendent la main • pour l'aider a monter'. L'échelle
était parfois consacrée a Hathor, parfois identifiée avec Hathor
elle-meme, et qualifiée fille de l'Amenti, don de Thot '. Elle appartenait également a Sibou, a Hor, a Sit, a Ra; ces dieux la dressaient et en assuraient les montants de leurs mains, afin que
l'homme pul sortir au ciel sans obstacle •. En quittant l'échelle, il
arrivait au lac de l'Autel, oit le génie Niou lui accordail franc passage, puis, aprés s'etre concilié, les bonnes graces d~:taurea~ áquatre
carnes de Ra, il entrait au champ des Offrandes, ou Il v1va!len pa1x
'.
d es Provisions que ses amis donnaient aux dieux a son intention
,
Ce procédé na\f était en faveur aux trés anciennes epoques ;
•8 dés le temps des dynasties memphites, on ne le trouve menmai,
.
.
tionné que dans un petit nombre de textes, touJours les memes,
dont denx ou trois seulement out été encare copiés_a _la XII• ~ynastie •, et sous les Sa\tes ', par des amateurs de relig10ns ant1quesi) Témoin la petite échelle que j'ai découverte en 1884, dans un tombeau .d~
la nécropole d'Akhmim, efquiestaujourd'hui déposée au musée de Boulaq. J a1
, d · des débris d'échelles semblables, mais plus grandes, et méme des
trou ve epms
. ,
m analogues a ceux que les Arabes emplo1ent.encore et
troncs fourch us de dou ,
•·¡
alifient du nom de sellem, échelle, da.ns des hypogées de la XIIIº et de
qu Is qu
, M
··
la XXª dynastie, a Drah abou'l Neggah et a Gournet- ourrat.
2) TETr, l. 36-37, dans le Recueil, t. V,. p. 7; .cfr. dans P;PI ler, l. 200-...9 0i
·¡ t V
197) l'invocation aux d1eux qui apportent l échelle.
(Recuei • • 'p."75-576
' dans le Recueil, t. IV, p. 6970
. hen, Der
- ; o··um1c
UNAS,
1
.
a
,
3) O
Grabpalast des Patuamenemap, t. Il, pl. XXIX, l. 30.
4) ÜUNAS, l. 579-583, dans le Recueil, \, IV, p. 70-7! ; PEPl I", l. !9'2-196,
i99-202, dans le Recueil, t. V, P· !94- 198 ·

...

l. 575.5-;9 dans le Recueil, t. IV, p. 69-70; Dum1chen, Der
Grabpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXlX, l. 30-32.
6) Lepsius, Aelteste Texte, pl, XXXVIJI, l. 33-69.
7) Dümichen, Der G,•abpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXIX, l. 30-3"0
5)

ÜUNAS,

•

281

LlVllE DES .:UORTS

La substitution d'une chaine de montagnes aux colonnes permet-

tait, en effet, qu'on se passat de l'écheUe, Les morts n·avaient
qu'á se rendre, a pied ou en barque, au point pt·éc_is oit l'entrée de
l'autre !erre s'ouvrait dans la montagne. Selon la légende osirienne, ce point élait a l'occident d'Abydos, sur le prolongement
d'une gorge creusée dans la chaine Libyque, un peu á l'oueslnord-ouest de la viile, et dans laquelle le soleil parait s'enfoncer,
quand on le voit se coucher du site ou le temple d'Osiris s'élevait
jadis '· La go,·ge de la Fente menait au territoire de la Fente,
domaine de la premiére heure de la nuit ', et les morts y accouraient en foule de tous les points de l'Égypte pour sortir de notre
monde. La vignette qui accompagne le chapitre cxvn du Livre des
Morts les représente en route pour la porte des Couloirs. Le ,báton
de voyage á la main, ils posent le pied sur la pente de la montagne et commencent l'escalade '. La porte ne s'ouvrait pas sans
difficulté; on n'en franchissait le seuil qu'aprés s'etre assuré l'appui de plusieurs dieux influents ·'. Une fois entré, que trouvait-on
au-delá ! L'ame égyptienne, sous quelque forme qu'on se !'imagine, double, ombre, oiseau, esprit, était sujette a la souffrance, a
la faim, aux accidents, a la mort, comme le vivant dont elle était
le reste, Encare le vivant pouvait-il se procurer, par sa seule
énergie, des armes, de la nourriture, des vetements, des talismans contre les dangers qui le rnena9aient. Au conlraire, le mort
ne pouvait plus rien par lui-meme; tout ce qu'il avait, il le devait
a la piété de ses amis et de ses proches, ou a la prévoyance qu'il
avait eu de se préparer pendant la vie un viatique et comme un
pécule, De meme qu'il n'était qu'un vivant amoindri et dégénéré,
le monde oit il s'agitait était moins riche et moins hospitalier que
1) C'est la vallée dont il est question dans la DeSC?'iption de l'Égypte, Antiquitt!s, t. IV, p. 7, et a laquelle Jomard attribue l'ensablement des ruines
d'Abydos. Elle mene a l'Oasis Thébaine et sert encore parfois de route aux
caravanes.
2) Le nom de territoire de la Fente est, je erais, appliqué da.ns le mythe
d'Abydos, a la partie du monde de la nuit que le soleil parcourait A ciel ouvert,
pendant la premiére heure, avant d'entrer dans la région des Portes {Cf.
pp, 273-274),
3) Liv,·e des morts (édit. Naville), cb. cxvn pl. CXXVIII, •a, Ai,
4.) Cfr. a ce sujet les chapitres cxv11 etcx1x du Livi·e des morts (édit. Naville),
pi. CXXIX-CXXX.

19

�282

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

c_elui qu'il avait quitté : , L'Occident est une terre de sommeil et
de ténebres lourdes, une place ou restent ceux qni y sont ! Dormant en leurs formes de momies, ils ne s'éveillent plus pour voir
leurs freres, ils n'aper9oivent plus leur pere, leur mere; leur cceur
oublie leurs femmes et leurs enfants. L'eau vive que la terre a
pour quiconque est en elle, c'est de l'eau croupie avec moi; elle
vient vers quiconque est sur terre, et elle est croupie pour moi
l'eau qui est pres de moi 1 • &gt; Le monument qui nous a conservé
cette plainte lugnbre est contemporain de César Auguste; le
lableau qu'il nous retrace est d'une haute antiquité, et les éléments s'en retrouvent épars a toules les époques. L'Amenli élail
vraiment le pays des ténebres épaisses : le soleil, pendan! les
douze heures qu'il y passait, était un soleil verdatre ', sans ardeurs et sans éclat. L'eau y étail chaude a ne point la boire, ou
croupie et infecte, l'atmosphere lourde, pesante, chargée de tempétes. Partout des serpents venimeux, des animaux nuisibles, des
génies aux formes effrayanles, qui se nourrissaient du cceur et du
sang des morts, de leurs ames et de leurs ombres. Quelques oasis
étaient éparses dans cette contrée sinistre, le champ des Offrandes,
les Jardins d'Ialou, mais quelles chances !'ame avait-elle d'y
atteindre saine et sauve? A bien considérer les choses, je suis
tenté de croire qu'au début les hommes ne survivaient gueres a la
mort, et que la perpétuité de l'ame au dela de la vie était le privilege d'un petit nombre, rois, ricbes ou nobles. Non qu'il y eut
différence de nature entre ce qui subsistait des uns et des autres,
mais ies esclaves et les pauvres n'avaient pas d'ordinaire les
moyens d'instruire (saqrou) et d'équiper (áprou) leur ame aussi
completement et aussi sitrement que les gens de bonne maison '.
Avant d'arriver aux Jardins d'lalou, il fallait affronter des grottes
obscures et des lieux déserts ou peuplés de bétes féroces, franchir des torrents q'eau bouillante et des !aes barrés de filets, traverser des pylones, des chateaux, dont les portes étaient gardées
1) Maspero,

Études égyptiennes,

t. I, p. 187-188.

2) Un disque de Mafkait, c'est-8.-dire de pierre verte, selon l'ex:pression des
textes.

3) Sur la distinction entre le Khou instruit et le Khou équipé ou muni, voir
G. Maspero, Rapport sur une mission en ltalie, dans le Recueil, t. III, p. 105-

106.

LE LIVRE DES MOllTS

283

par des démons affamés. L'ame n'avait d'espoir que si elle savait
opposer a chacun de ces dangers le talisman qui convenait le
mieux, pour échapper au poison des serpents, a la dent des crocodiles, aux mailles des filets, aux mains avides des génies malfaisants. Elle devait avoir des provisions, ou les charmes nécessaires a se procurar des provisions de bouche. Les pauvres connaissaient rarement toutes les formules indispensables; les mets
et les libations qu'on offrait pour eux étaient rares et insuffisants.
Leurs ames étaient piquées par les serpents, dévorées par les
crocodiles, mises en pieces par les génies, ou bien souffraient
la soif et la faim, se repaissaient d'excréments humains et d'urine,
seule nourriture qu'elles eussent a leur portée, et succombaient
d'inanition. De toute fa,;on, c'était pour elles la seconde mort,
c'est-a-dire le néant. Les riches ou les nobles, parvenus aux
champs d'Offrandes et aux Jardins d'Ialou, y étaient désormais a
l'abri de l'infortune et de la mort. Ce paradis était des plus grossiers. La description qu'en font les textes nous donne l'idée d'une
sorte d'Égypte céleste, d'une fertilité inépuisable. Le blé y avait
sept coudées de haut, dont deux pour l'épi. Des canaux, sans
cesse remplis d'eau, y entretenaient la fécondité et la fraicheur.
Les morts y passaient leur temps a manger, a boire, a jouer aux
dames. On n'exigeait d'eux que la culture des champs et les travaux de la moisson, qu'ils faisaient par corvées, comme les fellahs
ordinaires; encore pouvait-on les exernpter de ce labeur, en leur
procurant des rempla9ants, ces petiles figures en terre émaillée
ou en pierre qui sont si nombreuses dans nos musées. Osiris, le
Maitre de tout, régnait sur eux et n'exigeait pour les admettre a
sa suite que la •connaissance de certaines incantations et le don
d'offrandes abondantes. Plus tard seulement, on imagina de tenfr
compte au mort des actions bonnes ou mauvaises qu'il avait
commises pendant la vie, et, l'idée de la rétribulion se répandant
Osiris imposa aux ames l'obligation de se confesser a lui avant
d'entrer au. jardín, et décida de leur vie ou de leur mort en les
pesan\ dans la balance du jugement. Plus je considere les données relatives aux Jardins d'Ialou, au sort des morts qui l'habitent, aux attributs du dieu qui y régne, Osiris, et de ses assesseurs, moins je pu\s y reconnailre une forme du mythe de Ra ou
de l'un des dieux solaires. Osiris, au début, .ítait un dieu des
morts et n'était que cela. Son histoire, !elle que nous la connais•
1

�284

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

sons par les livres classiques et par le témoignage des monuments, est comme l'histoire idéale de l'homme pendant la vie
terrestre et pendant la vie d'au dela. Ce n'est pas ici le lieu de
développer cette idée; je me bornerai a rappeler ici le dernier
trait de ce mythe, la confusion entre le dieu et l'ame qui fait que
tout mort devient un Osiris.
D'autres doctrines avaient cours, dont les traces ne sont pas toujours faciles a reconnaitre. Le passage de l'ame humaine dans un
corps de bete, la métempsychose, était encore admis généralement,
a l'époque ou l'Égypte .entra en contact avec la Grece civilisée, et
il semble bien que les chapitres du Livre des Morts relatifs aux
transformations en vanneau, en serpent, en hirondelle, en oie,
aient été primilivement rédigés pour répondre a une idée de ce
genre. Ces théories tomberent en discrédit ou disparurent meme
presque entierement lorsqu'on imagina de comparer le cours du
soleil a la vie de l'homme, et par suite, de donner au soleil la
meme destinée qu'on pretait aux ames. Le soleil se leYe ou nait le
matin a l'Orient, pour se coucher ou mourir a l'Occident ; il sort
du ciel et nous laisse dans l'obscurité pendant la nuit pour renaitre
et mourir de nouveau le jour sui vant. 11 semble que le privilege de
monter sur sa barque, de parcourir avec elle le Ciel et Je Douaout,
d'y vivre de ce dont il vivait, d'y partager ses triomphes et ses
périls, ait été d'abord réservé au roi, fils et représentant de Ra
sur la terre 1 • Puis le simple particulier fut admis a l'honneur de
se meler a l'équipage divin, en se présentant, il est vrai, comme
un Pharaon. Puis, de meme que le suivant d'Osirís s'était peu a
peu identifié avec Osiris et était devenu un Osiris aux siecles antérieurs a l'histoire, le suivant de Ra s'identifia avec Ra et devint un
Ra, vers la XX• dynastie au plus tard •. Ici encore, je n'insisterai
pas : les images et les textes qui nous révelent cette doctrine sont
familiers aux égyptologues. 11 est certain d'ailleurs qu'elle se mela
tres tót, des avant r époque ou furent rédigées les prieres gravées
dans les caveaux des Pyramides, avec toutes les doctrines qui
1) Ainsi la vignette du chapitre xvn ou la barque est dirigée par six rois,
trois de la Basse-Égypte a l'avant, trois de la Haute-Égypte a !'arriare. Cfr.
E. de Rougé, Études sur le Rituel funéraire, p. 49.
2) G. Maspero, Rapport sur une mis,ion en Ilalie, dans le Recueil, t. III,
p. iOi-106.

LE LIVRE DES ~IORTS

285

avaient cours sur l'ame de l'homme et sur l'autre monde. 11 résulta
de ce mélange un ensemble de théories confuses, formées de fragments empruntés a droite et a gauche, impliquant des idées contradictoires. Le meme mort qui montait au ciel par l'échelle, dans
un endroit de son tombeau, s'y transportait sous forme d'oiseau
dans un autre. Ici, on nous affirme qu'il vit dans son tombeau, a
cóté de sa momie ; la, on nous la montre assis dans les Jardins
d'Jalou ou traversant le lac de l'Autel; plus loin, il rame dans la
barque du soleil et parcourt avec Ra le ciel de jour et le ciel de
nuit. On aurait tort de s'effrayer de ces dissonances et d'essayer
de les écarter en torturant les mots et les phrases pour en
extraire un sens symbolique dont la vague sublimité permit de
tout concilier. 11 faut prendre la pensée égyptienne telle q\l'elle
est, avec ses obscurités et ses absurdités sans fin, trop heureux
si les textes nous permettent de la saisir partout et de la présenter a nos contemporains dans toute sa simplicité.
Le Livre des Morts reflete fidelement cette confusion de doctrines. Les formules qu'il contient ont toutes un objet commun,
prolonger la vie de l'ame et l'empecher de s'éteindre, mais les
moyens qu'elles emploient a cet effet montrent qu'elles ont été
écriles sous l'influence des conceptions tres diverses que j'ai
exposées brievement, et se contrarient souvent l'une l'autre par
l'idée qu'elles refletent de la survivance humaine et du milieu
dans lequel ses destinées se continuent apres la mort. Les unes
tiennent pour démontré que l'ame est un double et lui donnent a
manger dans son tombeau 1 , les autres supposent qu'elle voyage
en ce monde et lui procurent un bon accueil dans Pou • ou dans
Héracléopolis s; ici, elle monte sur la barque de Ra et se laisse
emporter dans sa course journaliere', la elle s'établit a jamais
dans le royaume d'Osiris 5 • Chacune de ces conceptions, poursuivie
t) Ch. cv : Chapitre d'approvisionner le double. Ch. cv1 : Chapitre de
donner l'abondance chaque jour au défunt, dans Memphis.
2) Ch. cxu : Chapitre de connaitre les !lmes de Pou.
3) Cb. nu : Cbapitre de repousser la deslruction dans Kbninsouten.
4-) Cb.cxutv: Chapitre d'a\ler a la barque de R!l,pour etre parmi les suivants
du dieu. Ch. cxxxv, A : Chapitre de travailler a la manmuvre dans la barque
de R!l.
5) Ch. CXLVI : Chapitre de connaltre les pylones¿du palais d'Osiris dans les
Jardins d'lalou .

�286

REVUE DE L ' HISTOlRE DES RELIGIONS

jusque dans ses moindres détails, fournit prétexte a des prieres
nouvelles : les Égyptiens porterent en cette matiere cette meme
prudence minutieuse que j'ai souvent signalée ailleurs 1 • Partant
du principe que l'ame doit agir dans l'autre monde comme elle
agissait en celui-ci, il ne leur suffit pas de lui accorder d'une
maniere générale le droit ., d'aller et de sortir•; &gt; ils s'inquiétérent
de lui procurer tous les organes qui luí étaient nécessaires a ces
fonctions, et eurent des chapitres spéciaux pour lui rendre la
bouche", le creur•, les jambes•. Ce n'était pas tout de lui restituer
ces organes, on vonlut l'empecher de les perdre a nouveau, et on
chercha des prieres dirigées contre les puissances qui voudraient
les lui enlever, lui dérober son creure, lui crever les yeux '. lui
trancher le cou 8 : on ne lui accorda pas seulement de ,vivre 9 , on
lui procura de ne point mourir 1 º. C'était, pour chaque homme, le
meme travail de recomposition qu'Isis avait accompli pour Orisis,
apres qu'elle eut ramassé ses membres épars. Comme certaines
formules ne paraissaient pás assez efficaces, on en inventa
d'autres, puis, comme apres tout on n'était pas bien sur que les
formules d'autrefois eussent perdu leur valeur, on continua a les
employer a cóté des plus récentes. Le nombre en fut bientót si
considérable que l'ame n'aurait pu se les rappeler et faire son
choix parmi elles, si on ne les avait classées préalablement de
maniere a lui rendre moins difficile la ttwhe de les retenir. Champollion avait déja songé a partager le LiV?·e des Morts en trois sections d'inégale longueur 11 • Charles Lenormant y avait cru reconnaitre une vaste composition dramatique dont l'action se passait
1) Cfr. Revue des religions, t. XV, p. 163-164'.
2) Ch. xu : Chapitre d'entrer et de sorlir au Khri-noutri.
3) Ch. xx1, xxu, xxm : Chapitre de donner ou d'ouvrir la bouche du mort.
4) Ch. xxvu : Chapitre de donner le creur au mort.
5) Ch. LXXIV : Chapitre de remuer les jambes et de sortir sur terre.
6) Ch. XXVII, XXVIII, x.ux, XXXI.
7) Ch. xu . : Chapitre de ne point trancher les yeux du mort dans le
Khrinoutri.
8) Ch. xtm : Chapitre de ne point trancher la téte du mort dans le Khrinoutri.
O) Ch. XXXVIII A, XXXVIII B.
10) Ch. xuv : ChapiLre de ne point mourir une seconde fois.
11) II fait perpétuellement allusion a cette i;livision dans ses écrits, mais n'en
a jamais publié le détail exact.

LE LIVRE DES MORTS

.

287

partie sur la terre, partie dans le ciel 1 • Un exam_e n rapide . des
titres de chaque chapitre nous permettra peut-etre de mieux
reconnaitre les procédés mis en pratique par les prétres égyptiens
pour assembler les formules et en composer un se~l o~vrage.
Les quinze premiers;chapitres forment une sect10n a part. Cham~
pollion l'avait déja démontré, et M. de Rougé ava_i: reconnu que
&lt; cette division était conforme a l'intention des hierogrammates,
car ils ont terminé cette portian par une vignette v~rticale
(Ch. xvI de Lepsius) qui interrompt le texte, et coup~ hablluellement tout le manuscrit : elle contient des scenes relat1ves au tex~e
du chapitre xv. Les quatorze premiers chapitres s~nt cou~?nnes
une :in.eme vignette et par un meme titre qui sert d mtropar
.
.
·t
duction au livre tout entier •. &gt; Ce tllre se lit dans les manuscr1 s
d'époque sa'ite : , Commencement des rhapitres de sortir_ penda_nt
le J'our d'aceomplir les riles pour sortir et entrer au Khri-noutri. •
' manuscrits d'époque thébaine, il est remp1ace, presque
Dans les
toujours par le titre suivant : , Chapitre d'aller vers les gardes
d'Osiris". » On est porté a conclure de ce fait qu'il ne saurait s'appliquer a l'ensemble de la collection, mais seulem_ent aux chapitres
qui le suivent immédiatement de I a xvI. On sait en e~et que ~es
Égyptiens commenyaient tres souvent un ouvrage par 1 e~press1on
collective Ha m ... « Debut de ... , : • Há m st'otou debut des
chants , de victoires destinés a célébrer les exploits d'un Pharaon ;
., Ha m sbaiou ... Début des instructions &gt; d'un sage a ses éleves ou
a ses enfants; ici , Há m roou... Début des portes, des chapitres &gt;
composés pour rinstruction du mort. A chaque collection nouvelle,
la méme formule reparait ; ainsi au chapitre xvn « Ha m stesou ...
Début des accomplissements de riles pour sortir et entrer au
Khri-noutri, , au chapitre ex ., Ha m roou... Début des chapitres
du Jardín des Offrandes, et des chapitres de sortir pendant le
·our N. » Le nom de Livre de sortir pendant le iour qu'on a
:ppliqué au Livre des Morts entier est ~onc inexact : _il fau~ le
réserver pour la premiere section du hvre , celle qm conhent

1) Fr. Lenormant, Les Livl'es chez les Égyptiens, 1857, p. 9-20.

2) E. de Rougé, Études sur le Ri tuel fun/Jmir e, p. 10.
..
3) De tous les textes réunis par NaYille, le papyrus Ag (Bn hsh llluseum,
n• 9901), a seul le premier titre.

�288

llEVUI, DE L'msTOIRE DES RELIGIOXS

les chapitres que Champollion avait déja séparés du reste. lls
ont en effet un objet unique, une tendance commune, qui nous
explique pourquoi on les récitait le jour des funérailles. lls traitent en général des procédés a employer pour transporter le mort
de cette vie dans l'autre et pour lui assurer en gros une existence
tranquille et confortable : ils lui concedent l'autorisation d'accomplir ce qu'on appelait le pírou-m-harou. Ces mots ont été traduits
de vingt fagons différentes, et M. Naville )'interprete, apres Déveria,
par sortir du iour: « C'est, dit-il, la traduction qui se rapproche le
plus de la signification habituelle du verbe pil'ou et de la préposilion m. D'ailleurs divers textes prouvent qu'on désignait par
l'expression le four d'un individu, la durée de sa vie sur terre.
Sortir dufour ou de son jour ne signifie point quitter la vie et
perdre ajamais l'existence,- il y avait aussi une vie onkh de l'autre
cóté de la tombe, - mais franchir les limites de la vie terrestre,
n'avoir plus ni commencement ni fin, mener une existence que ne
bornent plus ni le temps ni l'espace; aussi la phrase sortir dujour
est-elle souvent complétée par les mots sous toutes les formes
qu'il plait le défunt revetir 1 • &gt; L'interprétation me parait etre bien
subtile, et ne pas répondre a ce que nous savons des idées des
Égyptiens sur l'autre monde. Dans toutes les formules que nous
connaissons jusqu'a présent, !'ame égyptienne, comme l'ame
grecque, redoute Stlrtout les ténebres de la nuit et appelle a grands
cris la lumiere. Elle demande a pouvoir « entrer a volonté dans
sa syringe et en sortir, se rafraichir a son ombre et boire l'eau
de son lac chaque jour... , se promener sur son lac chaque jour,
sans cesse, se poser sur les arbres du jardin qu'elle s'est fait a
elle-meme, prendre le frais sous ses sycomores 1 &gt;, toutes actions
qui montrent qu'elle continue a séjourner, si elle le veut, sur
cette terre, et a sortir pendant le 7011.r du tombeau ou elle a été
déposée au temps des funérailles•. La traduction sortir pendant
le four, sortir de jov.r, a été proposée par M. Lefébure il y a une
quinzaine d'années ', et les raisons dont iÍ l'appuie concordent si bien
1) Einleitung, p. 23-24.
2) Stele C 55 du Louvre.
3) Ainsi au ch. xxxi, l. 11-12 ( édit. Lepsius, pl. XVI) : Le mort so1't pendant
le jom· et marche sur terre avec les vivants.
4) Le Per-m-hrou, Étude sur la vie future chez les Égyptiens dans les
,lfélanges Égyptologiques, de Chabas,
série, t. II, p. 218-241.

m•

LE LIVRE DES MORTS

r

289

avec mes propres recherches que je !'adopte sans hésiter. Ce que
les seize chapitres du début valaient au mort qui les avait appris;
c'est celte faculté de sortir pendant le jour dont la possession
décidait du bonheur de l'ame.
Le premier chapitre l'introduisait parmi les compagnons d'Osiris
ou, comme le veut une rédaction abrégée publiée par Naville 1,
fait entrer la momie dans l'autre monde le jour de l'enterrement.
Des le second et le troisieme chapitre, elle obtient l'autorisation de
&lt; sortir pendant le jour et de vivre apres etre mort •, • a quoi les
Rituels de l'époque sai'te joignent un sauf-conduit pour &lt; cheminer
au ciel et sur terre • ,. Toutefois cette permission n'aurait pas
suffi a elle seule. Les morts étaient corvéables comme les viva~ts :
a l'appel de leur nom, ils étaient obligés de labourer les champs
divins, de moissonner, de transporter les grains. Le chapitre v
avait, pour objet de les « dispenser de faire les travaux dans le
Khri-noutri , , ce qui leur procurait le loisir nécessaire pour sortir,
et, comme les dieux n'étaient pas d'humeur a laisser leurs domaines
improductifs, le chapitre v1 leur rendait les ouvriers que le chapitre v
!eur avait enlevés. C'étaient ces petites figures de pierre, de fai:ence
ou de bois qu'on ramasse par milliers dans les cimelieres: armées
de la houe et du sac a grains, non seulement elles gardaient le
personnage dont le nom était tracé sur leur corps, et écartaient
de lui ce qui aurait pu lui nuire ', mais elles répondaient en ses
Jieu et place,d'ou leur nom d'ouashbiti, les répondants, et cou•
raient piocher la terre ou manier la rame '. Dans le chapilre vu,
Je mort , passait sur le dos du serpent Apópi, ce maudit • , qui
lui barrait le chemin, et apres l'avoir percé de sa lance, il e sortait pendant le jour et pénétrait au Douaout &gt; par la vertu des
chapitres vm et 1x '. Les prieres suivantes insistent sur le meme
1) Naville, t. I, pl. V, et Einleitung, p. 416.
2) Naville, t. I, pi. VI, et Einleitung, p. 116-H7.
3) Lepsius, Todtenbuch, ch. IV, pi. II.
4) Maspero, Sui· une tablette appartenant a M. Rogers, dans le Recueil, t. II,
p. 16 sqq.
5) Chapitre v, de dispenser le défunt de {aire les tmvaux au Khrinoutri
(Naville, t. I, pi. VII; Einleitung, p. 117); chapitre VI, de {aire exécuter par
les ouashbil'i les travaux du mort dans le Khrinoutri (t. I, pi. VIII, Einleitung,
p. i17-118).
6) Naville, t. I, pi. IX.
7) C~apitres vm et 1x, Naville, t. I, pi. X, Einleitung, p. f 18-119.

�290

REVUE DE L'HISTO!RE DES RELIGIONS

ordre d'idée que le chapitre vn, mais en se tenant toujours dans
les généralités : elles assurent au mort la justesse de voix nécessaire a prononcer les invocations I qui luí vaudront la victoire sur
les ennemis \ luí accordent une fois de plus &lt; d'entrer au Khrinoutri et d'en sortir • a volonté ", « d'entrer dans l'Occident et d'en
sortir ', • elles « détruisent tout ce qui pourrait soulever le dégout
contre luí dans le cceur du dieu ' . , Ces quatorze formules suffisaient amplement et composaient un volume complet, terminé par
un quinzieme chapitre analogue, pour le sens et pour l'intention,
a celui que nous rencontrons a la fin du livre entier, un hymne
au Soleil 6 • La grande vignette (ch. xv1 de Lepsius), qui sépare la
premiere section du reste de l'ouvrage, en est le complément nécessaire : elle montre le Soleil se levant le matin, puis accueilli le soir
par les divinités de l'Occident et pret a s'enfoncer dans la nuit,
comme l'homme dans la tombe, au milieu des acclamations des
génies célestes 7•
La seconde section commence, elle aussi, par un chapitre de
généralités, le dix-septieme du Recueil complet, rnais ce ne sont
déja plus des généralités vag~es cornme celles qui ont précédé,
des &lt; incantations pour sortir et aller dans le Khri-noutri, pour
etre glorieux dans l'O_ccident excellent, pour sortir pendant le
· jour. • Le titre seul ajoute des détails de nature plus précise, ou
se révele l'esprit minutieux des Égyptiens : [il parle de « jouer
aux &lt;lames, de s'ass·eoir dans le kiosque de plaisance, de prendre
toutes les formes qu'on veut, de so~tir comme ame en vie apres le
1) Le chapitre x de Lepsius (pi. III): Chapitre de sortir en juste de voüc, ne
se trouve jusqu'a présent a l'époque thébaine que dans le papyrus Aa (n• 9,900
du British Museum) et a été reporté par Naville (Einleitung, p. ii9, t, I, pi.
LXIII) au chapilre XLVIII avec legue! il se confond.
2) Le chapitre II de Lepsius (pl. III) : Ghapitre de sortfr contre les ennemis
dans le Khrinoutri, ne s'est pas rencontré jusqu'a. présent dans les manuscrits
d'époque thébaine (Naville, Einleitung, p. H9),
3) Chapitre xn, Naville, t. I, pi. XI, Einleitung, p. 119.
4) Chapitre xm, Naville, t. I, pi. XII, Einleitung, p. H9.
5) Chapitre x1v, Naville, t. I, pi. XIII, Einleitung, p. 119-120. ·
6) Chapitre xv, Naville, t. I, pi. XIV-XX, Einleitung, p. 120-123. La rédaction salle de ce chapitre a été publiée, tra.duite et commentée par E. Lefébure,
Traduction comparée des hymnes au soleil composant le xv• chapitre du Rituel
funtraire égyptien, París, Franck, 1868.
7) Chapitre xvi de Lepsius (pi. VI), do.ns Naville, t. I, pi. XXI-XXII.

u:

j our de renterrement

LIVRE DES MORTS

29i

• &gt; Le chapitre xvII a été admirablement
traduit et commenté par E. de Rougé •. C'est une sorte de résumé
tres condensé de ce que l'ame égyptienne devait savoir sur les
dieux et sur ses destinées surhumaines. Les formules en sont
breves et énergiques, si breves qu'on sentit de bonne heure
l'obligation d'y joindre un commentaire qui en éclaircit les obscurités. Ce commentaire a son tour ne sembla pas assez clair et on
y ajouta des explications. Chaque verset y est done accompagné d'une glose qui, elle-meme, rec;oit d'autres gloses. Le sort
de l'homme est décrit sommairement. Apres s'etre identifié avec
les dieux pour mieux triompher de ses ennemis, il quitte la
terre pour aller rejoindre son pays, le royaume d'Osiris, et ppur
pénétrer aupres du Soleil. Le double terme de son voyage sera
atteint, au chapitre cxxv, lorsqu'il comparaitra devant Osiris pour
y etre jugé et pour aller ensuite aux Jardins d'Ialou, au chapitre cxxx, lorsqu'il s'embarque sur le navire du Soleil. Les chapitres intermédiaires nous feront connaitre les opérations intermédiaires qu'il doit accomplir avant d'arriver au terme de sa course
aventureuse.
Le premier point pour lui c'est de pouvoir employer efficacement
les prieres qui lui serviront de sauf-conduit, et en Égypte, comme
dans tout le monde antique, la vertu d'une formule dépend beaucoup de la fagon dont elle est récitée. Si elle est débitée d'une voix
fausse, avec des gestes mal appropriés, elle ne vaut rien ; si au
contraire elle est déclamée avec l'intonation juste et la mimique
convenable, les dieux ne peuvent se dispenser d'y obéir. Les
chapitres xvm, x1x et xx sont done consacrés a donner au mort
cette précision d'intonation sans laquelle ses armes magiques
devenaient impuissantes, a le transformer en juste de voix
Makhróou •. Thot, le dieu de la parole, du chant et de l'écriture, se
1

f) Chapitre XVII, Naville, t. I, pl. XXlll-XXX, Einleitung, p. 123-f25. _
2) E. de Rougé_, Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens, p.
36-83. Lepsius, appliquant les príncipes établis dans le mémoire de Rougé aux
versions du moyen empire, a disséqué les premieres lignes de ce chapitre dans
ses lElteste Texte, p. 25-53, et a essayé de séparer les couches successives de la
glose. Le méme travail a été refait depuis, sans grand changement, par Brugsch,
Religion und Mythologie, p. 21-26.
3) Sur le sens de Mdkhr6ou, qu'on traduit ordinairement par véridique,
justifié, triomphant, voir Maspero, Notes sur ·quelques points de grammaire et

�292

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

chargeait de cette opération délicate, dont le bénéfice était assuré
par la vertu de la couronne de feuillages, de tleurs ou de bandelettes, la couronne de voix juste qu'on pla&lt;;ait sur la tete de la
momie le jour des funérailles, et qu'elle emportait parfois dans son
cercueil t. La couronne était l'amulette, le signe matériel qui
assurait a l'ame la possession de cette voix juste qui lui permettait de réciter victorieusement les formules du livre sacré • : ce
n'était pas trop de trois chapitres pour lui communiquer une vertu
aussi précieuse •. Ainsi armé, il procédait a la reconstitution de
son etre, qui avait été mutilé par les cérémonies de l'embaumement. C'était d'abord la bouche qu'il cherchait a reconquérir, et
rien n'était plus naturel, puisqu'il venait de recouvrer le don de
voix juste. Deux incantatioos magiques pouvaient lui e donner sa
bouche' &gt;, une autre:« lui ouvrait la bouche »ª, par une quatrieme
e on lui apportaitles charmes• &gt; qui devaient lui servir, de concert
avec la voix juste, a se maintenir entier. 11 sait déja parler et
manger, mais il est encore, pour ainsi dire, impersonnel. Les
etres animés et inanimés ne se distinguent les uns des autres que
du jour ou ils ont un nom particulier; c'est le nom qui fait la perd'histoire, s. XXI, dans la Zeüsehrift, 1882, p. 120-122. Pour la valeur de
l'intonation juste dans les religions anciennes, dans la religion romaine, par
exemple, cfr. Bouché-Leclercq, Les Pontifes de l'ancienne Rome, p. 70, i 10.
1) Le r0le de ces couronnes et les débris qui en sont conservés dans les
musées, ont été étudiés récemment par .M. Pleyte, La eouronne de la Justifi.cation dans les Actes du sixieme Congres international des Orientalistes, tenu
en 1883, a Le.ide, quatrieme partie, p. 1-30 et pi. 1-XXV.
2) Peut-étra faut-il y voir un complément du costume nécessaire a comparailre devant les dieux : « Les dieux, disait Sapho, se détournent de ceux qui
viennent a eux sans couronne (Athénée, XV, p. 664, e). » Toutefois, les Égyptiens, pas plus que les Grecs de l'époque homérique, ne se couronnaienl pour
1e sacrifice.
3) Chapitres XVIII et xx, dans Naville, t. I, pi. XXXI-XXXII, et Einleitung,
p. {25-126. Le chapitre x1x de la recension saite (Lepsius, pi. XIII) n'apparait
dans aucun des exemplaires de la recension thébaine, connue jusqu'a préseot.
4) Le cbapitre x.xi de la recension saile (Lepsius, pi. XIV) ne s'est pas encore
retrouvé dans les manuscrits thébains. Le chapitre xxu est daos Naville, t. I,
pi. XXXIII, et Einleitung, p. 126-127.
5) Chapitre xx111, dans Naville, t. I, pi. XXXIV, et Einleitung, p. 127.
6) Chapitre xnv dans Naville, t. I, pi. XXXV, et Einleitung, p. 127. La
vignette manque jusqu'a présent daos les manuscrits d'époque thébaine, mais
se trouve dans les manuscrits sa1tes (Lepsius, pi. XIV).

LE LIVR&amp; DES MORTS

293
sonne, et chaque objet, un vase, une canne, un temple, une porte,
a son nom en Égypte, comme un homme ou un animal. Le mort a
perdu a sa derniere heure le souvenir de tout ce qui l'attachait
a notre monde, non seulement la sensation de la vie, mais la
mémoire de son nom. Il ne redevient lui-meme que le jour ou son
nom lui est rendu, et le chapitre xxv est destiné a lui reslituer la
mémoire de son nom dans le Khri-noutri. Les Répondants avaient
leur róle indiqué dans cette cérémonie. Comme ils portaient le
nom de la personne a laquelle ils étaient attribués, le Domestique,
tout en récitant la formule, en présentait un au mort; le mort se
reconnaissait lui-meme, et lisant son nom sur son image, se le
rappelait désormais 1 • Une fois qu'il avait recouvré sa personnalité
avec son nom, on s'inquiétait de lui restituer son coour, « son
coour qu'il avait de sa mere, son coour de quand il était sur terre, &gt;
et cette importante opération comportait plusieurs degrés. D'abord,
on , lui donnait son coour ', &gt; puis comme le coour une fois rendu
aurait pu élre dérobé par quelque ennemi, on s'ingéniait a « empecher que son creur ne lui füt pris dans le Khri-noutri, , ce qui
avait inspiré aux pretres trois breves incantations, de valeur égaleº.
On est tenté de croire que ces quatre formules suffisaient a rassurer les ames timorées ; mais c'est peu connaitre l'Égyptien que
d'imaginer qu'il quittera un sujet aussi important a ses yeux sans
l'avoir envisagé sous toutes ses faces . Si confiant que l'on f0t dans
la parole, on ne méprisait pas d'en augmenter l'efficacité par
l'emploi judicieux des talismans. La parole était fugitive : le talis-

1) Chapitre xxv dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 127-128. Lit
vigoette qui représenle la. cérémonie destioée a rappeler au mort le nom qu'i 1
portait ne se trouve qu'au papyrus Ax (Brocklehurs 11).
2) Chapitre xxv1 dans Naville, l. I, pi. XXXVU. Les vignettes de Pe (Louvre,
III, 89) et de Pd (Papyrus de Soutirnes a la Bibliotheque nationale), sont
curieuses, parca qu'elles nous montreot jusqu'a. que! point les Égyptieos prenaient ces opérations au sens littéral. Dans Pe, le mort accroupi sur une natte,
prend son cceur des mains du prétre, accroupi devant lui sur une aulre natle.
Dans Pd, il est debout devant Anubis, qui parait lui porter son cceur a la
bouche, peut-etre pour qu'il !'avale, comme Biliou le sien daos le Cante des

deua: f reres.

3) Chapitres xxvn, xxvm, xxixA, dans Naville, t. I, pi. XXXVIII, XXXIX, XL
et Einleitung, p. 128-i30. Le chapitre xx1x de la recension saile (Lepsius, pi.
XV) ne s'est pas ancore retrouvé daos la version tbébaine.

�294

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

LE LIVRE DES MORTS

man durait, et sa vertu s'exerc;ait tant qu'il demeurait intact. Le
talisman employé pour protéger le coour, était un coour de pierre
précieuse qu'on suspendait au cou du mort en récitant une formule. D'ordinaire un seul de ces carnrs suffisait, un beau coour en
cornaline ou en jaspe rouge 1 ; mais parfois on en voulait trois
autres, en feldspath ou en jaspe vert, en lapis-lazuli, en cristal ou
en pierre blanche transparente•. Puis, on pouvait considérer le
coour de deux manieres. Pour les uns c'était un organe inconscient,
sans volonté propre; pour les autres, c'était un vivant dans le
vivant, un etre indépendant, pourvu d'instinct et d'intelligence·.
Dans les chapitres xxv1-xx1x B, la premiere idée prévaut : on
donne ou on prend le coour sans qu'il puisse s'aider lui-méme.
Dans les chapitres xxx-xxx B, le coour parait avoir une volonté
propre : il cherche son ame et son corps pour se réunir a eux, et
les formules • empéchent qu'il ne soit écarté d'eux dans le Khrinoutri '. , L'amulette a employer en pareil cas n'était plus le
coour : c'était le scarabée en pierre dure ou en fa'ience, portant
le texte plus ou moins abrégé du chapitre xxx ou simplement un
nom propre, qu'on trouve collé sur la poitrine du défunt, vers la
naissapce du cou, sous le maillot de bandelettes. On oblenait
grace a lui, non seulement que le coour ne füt point repoussé'
. loin de son mort? mais encore qu'il ne prit point la parole centre
lui au tribunal d'Osiris et ne l'accusat point des mauvaises actions
qu'il avait pu commettre pendant la vie terrestre 5 • Cette mention

295

et aussi la conception du coour comme un élre distinct, marque
certainement que ces deux chapitres sont d'origine relativément
plus récente : ils appartiennent a un temps ou ron croyait déja
que le bonheur ou le malheur dans l'autre monde dépendait, au
moins en partie, de ce qu'on afait en celui-ci, tandis que les autres
ne tiennent aucun compte d'une rétribution future. Ils étaient tous
également efficaces, et, qui savait s'en servir, sa personne était
reconstituée aussitót.
Mais les ennemis, qui n'avaient pas réussi a empechar l'opération cte:s'accomplir, pouvaient songer a en détruire l'effet en prenant au mort les charmes dont il était muni ou en le tuant a
nouveau de diverses fac;ons. On l'armait done soigneusement
contre ces dangers. C'étaient deux chapitres , pour repousser les
crocodiles qui viennent lui voler ses charmes magiques 1 , , un pour
« repousser tous les reptiles &gt; en général 2 , deux pour « qu'il ne
soit pas piqué" • ou • dévoré par l'urreus qui se dissimule dans son
trou, &gt; ou par tout autre serpent dans le Khrinoutri 4, un pour
« repousser le scarabée venimeux 5 , un pour , repousser les deux
grosses viperes joufflues O• , Deux: autres, qu'on récitait pour
ere~ de la validilé _de l'acte, et déclare que son creur est la afin de porter témo1gnage contre lm devant le tribunal d'Osiris, au cas ou il viendrait a ne pas
observer ses engagements : « Je t'ai donné - et mon creur en porte témoignage. »

'

1) Chapitres x:xx1 et xxxu dans Naville, t. I, pl. XLIV-XLV, et Einleitung,
p. 130-131.

1) Cbapitre xx1x B dans Naville, t. I, pi. XLI.
2) C'est ce que nous apprend le titre commun que Ba (Berlín, nº 2) donne a.
quatre des chapitres du creur. (Naville, Einleitung, p. 128.)
3) Ainsi au Conte des deu:.c frt!res, ou le creur de Bitiou vit sur la fleur de
l'acacia; magique .. Lorsque l'acacia a été renversé le creur reste inerte pendant sept ans ; pms, au bout de ce temps, il est saisi lout a coup du désir d'aller
en Egypte et se parle a. lui-méme comme s'il était un étre indépendant.
4) Cbapitres xxx A, xxx B, dans Naville, t. I, pi. XLII-XLIII.
5) Cette maniere d' envisager le róle du creur avait pénétré profondément
~ans les mreurs égyptiennes. Pour n'en citer qu'un exemple, les contrats démo!1ques ~ortent dans la formule de donation, une phrase meter ltdti qui vient
1mméd1atement apres les mots : Je te donne ou je t'ai donné. On l'a traduit
d'ordinaire par mon ca,ur est satisfait. Mais le verbe meter meti en démo.
'
'
tique
com~e en ~gyptien, a le sens de Testifier, porter témoignage,
ce qui
me porte a tradu1re le passage cité par mon camr en porte témoignage ou que
mon creur en porte témoignage. Le donaleur ou le vendeur prend a témoin son

2) Chapitre xx:xm dans Naville, t. I, pl. XLVI, et Einleitung, p. 131.
3) La recension sa!!e ~o_nne le tit~e dt1 chapitre xxx1 v sous la forme : Chapitre
po~r e~pecher que I mdmdu ne s01t piqué, dans le Khrinoutri, par le serpent
qui se tient dans son trou ( Lepsius, pi. XVII).
4) Les chapit:es xxxrv et xxxv d~ns Naville, t. I, pi. XLVII-XLVIII et Einleítung,
p. 131, le chap1tre xxx1v avec le titre : Cbapitre pour empécher que l'individu ne
soit mangé, dans le Khrinoutri, par le serpent qui se tient caché dans son
trou, l'urreus.
·
._5) Le cbapitre 36 dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 132. La
VIgneUe du papyrus B~ (Berlin, n° 2) figure un gros scarabée, celle du papyrus
Le (Leyde, n•IV), un cr1quet ou peut-étre une blatte, comme le papyrus de Turin
d'époque sai:te publié par Lepsius, Todtenbuch, pi. XVII. La traduction tort~, pou~ le mot, qui désign_e le_ monstre combattu dans ce chapitre, n'a d'autre
r~1son d étre qu un détermmatif, peut-étre mal reproduit, dans le titr$ du cbap1lre tel que donne Lepsius ; il faut done la corriger jusqu'a nouvel ordre,
6) Le chap1tre xxxv11 dans Naville, t. I, pi. L, et Einleitung, p. f32.

!e

�296

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGlOXS

vivre en respirant dans le Khrinoutri ', • étaient destinés également arepousser les vipéres. On ne voit pas d'abord pourquoi les
Égyptiens réunissaient dans une meme formule deme ordres de
phénoménes aussi différents que la respiration et la morsure des
serpents. On comprend le motif qui les a dirigés lorsqu'on a eu
l'occasion d'assister a la mort d'un homme ou d'un animal piqué
par un céraste, par une vipére baja ou par une scythale. Au bout
d'uoe dizaine de minutes, le patient est saisi d'angoisses el de
suffocalions : les muscles respirateurs semblent se paralyser par
crises successives, et l'on dirait que la vie séteint faute d'air et de
souflle. Les Égypliens n'avaienl done pas tort de demander aux
diewc dans une meme priére la gritce de &lt; vivre en respiran! , et
celle de &lt; repousser les serpents. , Sans expliquer de la méme
maniere que nous le mécanisme de la mort, ils avaient reconnu
qu'elle arrivait par asphyxie, et cetle observation leur donnait le
droit de rédiger le litre du chapitre xxxvm comme ils l'ont fait.
Daos les chapilres suivants, iI , repousse les scythales• , puis, le
grand python qui dévore l'itne •. , L'~ne était !'animal de Sit, l'ennemi d'Osiris; le serpent qui dévore l'itne est done un des alliés
d'Osiris et d'Horus daos leur guerre contre Sit, et le mort n'avait
pas grande difficulté á le concilier. On n'avait qu'á lui dire : &lt; ne
me mange pas, car je suis pur, je suis sans péchés , pour qu'il
se laissat percer d'un coup de lance. Aprés le poison, c'était le tour
de l'épée. Quiconque était muui du chapilre XLr ne courait plus
risque d'élre mis en piéces ou de perdre les yeux daos l'Occident';
«

1) Les chapitres xxxvm A et x:x:xvmB dans Navitle, t. l,pl. Ll-Lll, et Einleitung, p. 132-138.
2) Le chapitre xxx1x dans Naville, t. I, pl, LIII, et Einleitung, p. 133.
3) Le chapilre XL dans Naville, t. 1, pi. LIV, et Einleitung, p. 138. La
vignette de la recension salte donne un serpent de petite ta.ille (Lepsius, Todtenbuch, pl. XVIII), celle de Ja recension thébaine, un serpent qui doit mesurer
plus de quatre m~tres de long, si on déroule ses replis. L'Égypte d'aujourd'hui
ne renferme plus de serpents de cette taille, mais on sait par les monuments
qu'elle nourrissait autrefois des hippopotames, des crocodiles et d'autres ani•
maux, qu'on ne rencontre plus que dans les régions tropicales; elle devait
nourrir également les serpents gigantesques qu'on voit figurés si souvent dans
les peintures de J'enfer.

4) Le cbapitre xu daos Naville, t. I, pi. LV, et Einleitung, p. 1.33. La recen•
sion saite a pour litre : Chapilre que l'indh-idu soil mis en pieces daos Je Kbrinoutri (Lepsius, Todtenbueh, pi. JGG).

297

LE LlVRE DES :UORTS

avec le cbapitre xw, on échappait au massacre des ennemis d'Hor
qui avait eu lieu á Hninsouten, au temps des guerres osiriennes ';
enfin par le chapitre xtur, on évitait d'avoir la tete tranchée •. Ce
qui suivait étail une conséquence naturelle des formules précédentes. L'ilme était confirmée dans la faculté • de ne pas
mourir une seconde fois \ .. puis

&lt;

de ne pas pourrir ', • puis

e

de

ne pas se détruire, mais d'etre en vie dans le Khrinoutri •. • Nul ne
pouvait plus , lui enlever sa place•, , mais, grilce a la justesse de
sa voix, elle sorlait victorieuse contre ses ennemis ', • n'entrait
pas a l'abattoir » oi.t l'on décapitail les morts sur un billot•, n'était
pas jetée la tete en bas dans les gouffres de l'autre monde•, et
n'était pas obligée a se nourrir d'excréments et a s'abreuver
d'urine, comme ses compagnes moins bien pourvues de lalismans "· Aprés tant de négalions, on était en droit d'attendre quelques faveurs positives. Respirer a pleins poumons un air pur, boire
a volonté une eau toujours fraicbe, était pour l'Égyptien d'autrefois, comme pour ce\ui d'aujourd'hui, l'idéal du confortable. II
trouvait dans les Riluels dix ou douze chapitres, entre lesquels iI
!) Le chapitre XLII dans Naville, t. 1, pi. LVI-LVII, et Einleitung, p. 133-134.
La recension sai:te a un litre asse.z: différent : Cbapitre de repousser lous les
impies mauvais, el d'écbapper aux massacres qui se font dans le Kbrinoutri
(Lepsius, Todtenbuch, pi. XIX).
2) Le chapitre XLIII dans Naville, t. I, pi. LVIII, et Ein~eitung, p. 1.34.
3) Le chapitre xuv dans Naville, t. I, pi. LIX, et Einleitung 1 p. i34.
4) Le chapitre XLV dans Naville, t. 1, p!. LX, et Einleitung, p. 13i.
5) Le chapitre XLVI dans Naville, t. I, pi. LXI, et Einleitung, p. i34. Le texte
publié par Naville renferme dans le litre une faute du copiste antique. II dit :
Chapitre de se détruire et d'étre en vie. Une négation a élé passée, c-0mme le
prouve le te1te de la recension salle : Ctiapitre de ne pas étre détruit, mais
d'étre en vie, - variante, a l'heure oll l'on vil, - dans le Khrinoulri (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XX),
6) Le chapitre XLVH dans Naville, t. 1, pJ. LXII, et Einleitung, p. 135.
7) Le cbapitre xLvm daos Naville, t. I, pi. LXIII, et Einleitung, p. 135. Le
chapitre xuv ne s'est trouvé jusqu'A présent que dans la recension saHe (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.
8) Le chapitre L dans Naville, t. 1, pi. LXIV, et Einleitung, p. 135.
9) Le chapitre Ll manque dans la recension tbébaine; il est daos Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.

iO) Des deux cbapitres consacrés a ce sujet, Je premier, Ln, ne se trouve que
dans la recension salte (Lepsius, Todtenbuch, pl. XXI), le second esl daos
Naville, t. I, pi. LXV, et Einleitttng, p. 135.

20

�298

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

pouvait choisir, lorsqu'il voulait garantir a son ame ces deux félicilés supremas de l'autre vie : chapitre de e donner l'air daos le
1
Khri-noutri ,,, d'aller e respirer l'air sur terre •, &gt; en sortant du
tombeau, e de respirer l'air et d'avoir de l'eau ', de boire de l'eau
qui ne fut pas bouillante ', &gt; enfin de pouvoir traverser sans
s'échauder les cours d'eau bouillante que renferme l'Amenti 5•
Une fois équipé de sa bouche et de son creur, maitre de l'air et
de l'eau, il se sentait prel a sorlir de jour et a revelir, pendant ses
sorties, les formes qu'il jugeait utiles a ses projets, pret surlout
a entreprendre le grand voyage qui devait le mener a son gré
devant Osiris ou devant Ra, dans la barque solaire ou aux jardins
d'Ialou.
Le chapitre LXIV ouvre en cette partie de l'ouvrage la liste des
formules qui avaient la vertu de faire sortir le mort pendant le
jour. C'est l'un des plus importants du recueil entier et, apres
avoir attiré a maiote reprise l'attention de Rougé, il a été publié,
traduit, commenté par Guieysse, d'apres les papyrus du Louvre
et de la Bibliotheque Nalionale 6 • L'ame y apprenait une fois de
plus, mais d'apres une th éologie assez différente de calle qui a
inspiré le chapitre xvu, ce qui lui était nécessaire pour sortir
pendant le jour. La forme est plus abstraite, trahit une époque
plus récente, et cette impression qu'en donne la lectura est confiri) Le cha.pitre uv da.ns Naville, pi. LXVI, et Einleitung, p. i35-136.
2) Le cba.pitre LV da.ns Naville, pi. LXYU-LXVJII, en deux versions ditTérente, et Einleitung, p. 136.
3) Les chapitres Lv11, ux:, Lx, Lx1, LXU da.ns Na.ville, pl. LXVIII-LXXII, et
Einleitung, p. 136-137. Le chapitre LVIII daos la recension saite (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXII-XXIII).
4) Le chapitre LXm A dans Naville, pi. LXXIII, et Einleitung, p. 137. La
variante du titre de la recension salle (Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII) montre
qu'il faut comprendre comme j'ai fa.it, et le lexte confirme encore celle interprétation. C'est en effet 1'eau elle-méme qui parle : " O taureau de l'Ouest,
amene-moi a toi (pour ~lre bue, comme daos la vignette), car je suis le lac de
cette rame de Rd, sur lequel il navigue quand il vieillit (le soir), et je ne bous
pas, je ne brúle pas. &gt;&gt;
5) Le cha.pitre LXIII B d:ms Naville, pi. LXXIV et Einleitung, p. 137, avec
des vignettes ou l'on voit le mort marchant tranquillement da.ns une ea.u qui
lui monte j usqu'a la cheville.
6) Rituel funérafre égypti,m, chapilre LX1v, par Paul Guieysse, textes comparés, traduction et commenlaires d'apres les papyrus du Louvre el de la
Bibliotheque nationale, in--1, París, Vieweg, 1876.

LE LlVRE DES MORTS

299

mée par la rubrique historique dont le texte est accompagné. 11
aurait été découvert, selon certains manuscrits, au temps de la
¡re dynaslie, sous Housapalli t, selon d'autres, au temps de la IV•
par Hordidif, fils de Mykérinos, dans un voyage d'inspection que
ce prince faisait a travers l'Égypte : il était dans le temple de
Khmounou, sous les pieds du dieu, écrit en lettres de lapis sur
une tablette d'albAtre •. On explique d'ordioaire cette indication
comme une marque d'antiquité extreme•, en partant de ce príncipe
que le Livre des morts est de composition relativement moderne,
etqu'un scribe égyptien, nommant un roi des premieres dynasties
memphiles, ne pouvait entendre par la qu'un personnage d'époqu e
tres reculée. Cette explication ne me parait pas etre exacte. En
premier lieu, le chapitre 1x1v se trouve déja sur des monuments
contemporains de la X0 et de la Xl0 dynastie, et n'était certainemeot pas nouveau au moment ou on écrivait les copies les plus
vieilles que nous en ayons aujourd'hui. Lorsqu'on le rédigea
sous sa forme actuelle, le regne de Mykérinos, et meme celui
d'Housapai:ti, ne devaient pas soulever dans !'esprit des indigenes
la sensation de l'archa'isme el du primitif : on avait pour rendre
ces idées des expressions plus fortes, qui renvoyaient le lecteur
aux siecles des Serviteurs d'Ilorus, a la domination de Ra, aux
a.ges ou les dieu.x régnaient sur l'Égypte. La plus grande part des
cha pi tres du Liv1·e des Morts ne portent aucune date; on les considérait comme ayaot été révélés au commencement, avant que
Ménes et ses successeurs eussent abl!issé l'Égypte de la condition
d'empire régi par des divinilés a cella d'empire régi par _des
hommes, et la découverte des textes gravés dans les Pyram1des
prouve que ce n'était pas la une vaine prétention. Les seules de
ces prieres qui avaient besoin d'elre recommandées par un roma~
historique étaient celles qu'on avait quelques motifs d'attribuer a
1) Guieysse, chapitre LXIV p. 10-11.
.
2) Lepsius, Todtenbuch, pl. XXV, ch. LXIV, l. 30-32. Une tablette de p1erre
dure, qui porte le chapitre Lx1v, a été lrouvée a Thebes, pro_bablement da.ns
le tombeau de Petéménophi, et a.vait été donnée par l'empereur Nicola.sau généra.l
PérofTsky. C'éta.it probablement un prétendu fac-similé de !'original découverl
da.ns le temple de Thot.
.
3) Ainsi Bircb, da.ns l'introduction qu'il a mise en téte de sa t~a.duclion du
Liv1·e des Morts (p. 142) : « It is one of the oldest ofall, a.nd is attributed to th¿
epoch of the King Gaga (Housa.¡:-ai"ti) M1tkh~rn. nr Mi&gt;nkherés. »

�300

)

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIO::-iS

un a.ge plus récent, et le chapitre LXIV était de ce nombre : on
suppléa probablement a l'antiquité qui lui manquait par un récit
merveilleux des circonstances qui avaient accompagné la découverte. Les variantes des litres qu'il porte nous amenent a une conclusion analogue. Il est appelé sur un papyrus de Boulaq, et dans
une partie des papyrus saltes, le • chapitre de oonnaitre les chapitres de sortir pendant le jour, en un seul chapitre 1, &gt; ailleurs,
ce chapitre de sortir pendant le jour, en un seul chapitre' ». Cetle
prétention de renfermer en un seul chapilre tous les chapitres qui
traitaient de la sortie pendant le jour, ne peut guare avoir été
émise qu'en un temps ou de nombreux chapitres de ce genre
avaient cours dans les colleges sacerdotaux. Je ne doute nullement que nous n'ayons conservé quelques-uns d'entre eux sous
les numéros 65-73. lls présentent tous dans le titre quelques
variantes; le soixante-cinquieme sert a • sortir pendant le jour el
a repousser l'ennemi •. ,, Le soixante-sixieme, le soixanle-huitieme, le soixanle-neuvieme, le soixante-dixieme, le soixante el
onzieme, sont utiles pour « sortir pendant le jour, • sans plus ~Avec le soixante-septieme, • on ouvrait les portes du douaout et
on sortait pendant le jour 5 , &gt; avec le soixante-douzieme, &lt; on sortait pendant le jour a travers la grotte infernale •; » enfin avec le
soixante-quatorzieme, • on jouait des jambes et on sortait en
terre 7 • &gt;
Parvenu a ce point, on ne s'occupe plus que des fortunes de
!'ame en ce monde, qu'elle revient visiter. Et d'abord, « elle va
vers Iléliopolis et y prend un logis • aupres des dieux solaires dont
cette ville était la résidence 8 • Cette premiere faveur ne lui suffit
pas : pour arriver au comble de la félicilé, elle doit s'identifier
completement avec les dieux, el s'incarner dans leurs corps. C'est
i) Papyrus Ca de Mesenmeter, daos Naville, t. II, p. i54, et Guieysse, chapitre Lv1v, p. 22.
2) Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII, et Guieysse, cbapitre Lx1v, p. 22.
3) Le chapitre LXV daos Naville, t. 1, pi. LXXVII, et Einleitung, p. i39-140.
4) Les cbapitres xxvr, xxvu-xxvm daos Naville. t. I, pi. LXXVIII, LXXXLXXXIII, et Einleitung, p. i40-i4L
5) Le chapitre Lxvu dans Naville, t. I, pi. LXXIX, et Einleitung, p. 140.
6) Le chapitre LXXII dans Naville, t. I pi. L\'.XXV, et Einleitung, p. i42.
7) Le chapitre LXXIV dllns Naville, t. I, pl. LXXXV[, etEinleitunr,, p. 142.
8) Le chapitre Lxxv daos Naville, t.I, pi. LXXXVII, etEinleitung, p. 142-H:3 .

LE LIVRE DES llORTS

,

301
une véritable métempsychose, mais bornée aux migrations de
l'ame dans les etres et dans les objets qui touchent de pres ou de
loin aux dieux d'Héliopolis. Comme toujours, la série commence
par des généralités, un « chapitre de se transformer en toutes les
formes qui plaisent , au mort 1 • Puis, vient le détail : « chapitre de
se transformer en épervier d'or », • chapitre de se transformer
en épervier vigoureux ,, • chapitre d'etre dans la neuvaine des
dieux et de s'y transformar en chef des assesseurs du dieu &gt;,
&lt; chapitre de se transformer en dieu [Lune] qui éclaire les ténebres », • chapitre de se transformer en la fleur de lotus ,, d'ou
le soleil jaillit au matin, • chapitre de se transformar en dieu
Phtah, pour mangar du pain, boire de la biere, s'habiller et etre
en vie daos Héliopolis ,, • chapitre de se transformer en vanneau &gt;,
• chapitre de se transformer en héron bleu &gt;, (&lt; chapitre de se
transformer en ame » c'est-a-dire en bélier ou en cette sorte
'
.
d'épervier a bras et a tete d'homme, par lequel les Egyptiens désignaient l'ame, &lt; chapitre de se transformer en hirondelle &gt;,
e ,chapitre de se transformer en vipere », • chapitre de se transformer en crocodile &gt;, • chapitre de se Lransformer en oie • •·
La métempsychose était , comme le prouve !'ensemble de ces
formules, un enseignement d'origine héliopolitaine. Je ne saurais
dire a quelle école on doit rattacher les doctrines qui suivent, mais
il esl bien cerlain qu'elles supposent des conceplions de l'autre
vie différentes de celles qui prévalaient dans les chapitres des transformations. Celle d'entre elles qui a laissé le moins de traces
au Livre des Aforts est celle d'apres laquelle ce qui subsiste de
l'homme vit dans le tombeau. Un seul chapitre, le quatre-vinglonzieme, traite de la réunion de l'ame au corps , mais non point,
comme on le dit d'ordinaire, pour une résurrection de la chair.
Les Égyptiens n'imaginaient pas que le corps pút revivre, mais
ils croyaient, au moins beaucoup d'entre eux, que l'intégrilé du
du corps est indispensable a l'intégrité de l'ame, et s'ils réunissaient ces deux éléments de l'homme, c'était pour que l'un devint
le gardien de l'autre. Les vignettes nous montrent en effet l'ame

t) Le chapitre LXXVI dans Naville, t. I, pi. LXXXVIII, et Einleitung, p. 143.
2) Tous ces chapilres daos Naville, t. I, pi. LXXXIX-C, et Einleitung,

p. 143-146.

�302

REVUE DE L'fllSTOIRE DES RELIGIONS

posée sur l::i poitrine de la momie et la protégeant de ses ailes 1 •
Mais cette conception lugubre d'une ame plongée dans les ténebres et condamnée a vivre pres d'un cadavre inerte, dans un caveau
éLouffant, ne pouvait suffire a un peuple avide de fraicheur et de
lumiere. Ce chapitre est suivi immédiatement de deux autres qui
en détruisent l'effet dans ce qu'il a de trop absolu. Le premier
• empeche que l'ame soit emprisonnée &gt;; le second ~ ouvre les
portes de la syringe a l'ame et a l'ombre, pour qu'elles sortent
de jour et soient maitresses de leurs jambes &gt;. La vignette nous
montre en effet la porte du tombeau ouverte, l'ame s'envolant a
tire d'ailes et l'ombre, toute noire, marchant en plein soleil '. Ce
chapitre et les lextes nombreux qui font allusion aux memes faits
nous apprennent que la croyance a l'existence de l' 11.me au tomheau
n'était pas sans avoir laissé des traces profondes dans les dogmes
qui s'inspirent de la croyance opposée a l'existence de l'ame hors
du tombeau. Les peuples sont toujours tres préoccupés de savoir
ce que devient l'ame, entre le moment ou la vie matérielle a cessé
pour elle, et celui ou, les cérémonies de l'enterrement étant en.fin
terminées et le corps déposé dans sa derniere demeure, la vie
immatérielle va commencer. II semble bien que, pour l'Égyptien
ancien, comme pour le parsi, comme pour le musulman, l'ame
désincarnée restait pendant ce temps aupres du corps qu'elle
avait animé, allait avec lui au tombeau, non plus a.fin d'y séjourner
comme jadis, mais a.fin d'y attendre sa destinée. Toutefois, si la
situation est analogue, la maniere dont elle se dénoue n'est pas
la meme en Égypte et chez les peuples plus modernes : la formule
et l'amulette, ces ressources habituelles de· l'Égyptien dans !'embarras, ouvraient au mort les portes de sa prison, et lui assuraient
la liberté de ses mouvements.
Selon la doctrine qu'elle préférait, l'ame se dirigeait, ou vers le
royaume d'Osiris, ou vers la barque de Ra, ou vers les deux a la
fois. Ou qu'elle allat, on veillait a ce qu'elle ne fit pas fausse route
des le début et e ne se rendit pas a l'Orient du Khrinoutri 4 ».
1) Le chapitre Lxxx1x dans Naville, t. I, pi. CI, et Einleitung, p. 146-147.
2) Le chapitre xc1 dans Naville, t. I, pi. Clll et Einleitung, p. 147.
3) Le chapitre xc11 dans Naville, t. I, pl. CIV et Einleitung, p. f47. Les deux
vignettes auxquelles je fais allusion sont celles du papyrus Ap (nº 9949 du
British Museum) et du papyrus Pe (Louvre III, 89).
4) Le chapitre xcu1 dans Naville, t. I. pi. CV, et Einleitung, p. 148.

LE LIVRE DES l\JORTS

•

303

La tbéologie qui dominait désormais dans la série des chapitres
n'était plus celle des dieux d'Héliopolis, mais celle des dieux
d'Abydos : c'était a l'Occident qu'étaient Abydos et Osiris, c'était
vers l'Occident qu'elle devait diriger ses pas. Une fois dans la
bonne voie, il lui restait a gagner la faveur des dieux, pour la
plupart dieux affiliés au cycle osirien ou lui ayant appartenu des
!'origine, qui pouvaient l'aider au voyage. Elle obtenait de Thot
l'encrier et l'attirail de scribe, sans lequel il semblait que nul
bon Égyptien n'aurait su vivre en paix 1 ; elle &lt; était avec Thot •, &gt;
et cette faveur était d'autant plus appréciée que Thot, le principal
assesseur d'Osiris, non seuleroent jouait un grand róle dans le
jugement de 1'11.m~, mais était l'un de ses meilleurs guides pour la
conduire devant le tribunal. II la prenait, s'il voulait, sur son aüe,
et la portait aux jardins d'Ialou, par-dessus les eaux qui l'en séparaient •. Les chapitres suivants sont classés presque au hasard, ou
du moins on ne voit pas trap au premier abord quelles raisons le
rédacteur a eu de les ranger comme il fait. Une étude un peu
attentive prouve d'ailleurs qu'a parlir de cet endroit, la classification de la grande partie du Livre des Morts est moins facile a
suivre pour nous que celle de la premiare. 11 n'en pouvait etre
autrement. La premiare partie renferme surtout des instructions
générales, des incantalions destinées a armer l'ame contre les
dangers de l'autre monde, des charmes propres a reconstituer la
personne humaine, toutes choses dont l'importance était universellement reconnue et qui ne variaient guare que dans le détail
d'une doctrine a l'autre. Dans la seconde partie, il s'agissait de
gagner la félicité supreme et d'établir l'ame en son paradis, mais
les conceptions de la félicité et du paradis, diverses a !'origine
comme nous avons vu, puis réunies tant bien que mal, n'étaient
qu'un tissu de contradictions. Si la disposition des chapitres nous
semble confuse, c'est que les idées auxquelles ils répondaient sont
confuses encore et résultent souvent de la superposition maladroite
d'idées qui appartenaient primitivement a deux corps de doctrines
distincts l'un de l'autre. Je n'en conclus pas nécessairement que
1) Le chapitre xc1v dans Naville, t. I, pi. CVI, et Einleitung, p. 148.
· 2) Les chapitres xcv, xcvin dans Naville, t. I, pi. CVII-CXI, et Einleitung,
p. 146-J.49.
3) T&amp;r1, l. i86 sqq.

�304

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGto:.,¡s

l impression d'incertitude que nous éprouvons füt réellement ressentie par les Égyptiens : la foi les soutenait, comme les dévots
de tout pays ou de toute religion, et les empechait de se rendre
compte des contradictions qui nous étonnent. lls ne cherchaient
pas a se reconnailre dans les données de leurs livres : ils croyaient, et c'était assez.
Les chapitres xcix-cn nous fournissent, des l'entrée en matiere,
un exemple bien curieux de ce que j'avance. Le premier &lt; chapilre,
de mener le bac dans le Khrinoutri ', , nous est connu par plusieurs
versions de date fort ancienne. Le mot que je traduis par bac est
traduit d'ordinaire par barque et confondu avec la barque du Soleil.
On remarquera pourtant que la barque du Soleil est toujours
nommée oua, ouaou, et qu'on ne la trouve nulle part désignée par
mdkhonit, makhenit, qu'emploie l'auteur de notre chapitre. C'est
qu'en effet la barque du Soleil, oua ni Rd et le bac en question
mdkhenit appartiennent a deux mythes et n'avaient rien de commun a!'origine. Les textes des pyramides nous apprennent que le
mort, a pres elre monté au ciel soil par l'échelle, soit par tout autre
moyen, rencontrait sur son chemin un canal ou un lac profond, le
lac ou le canal de l'Autel (Kha). 11 ne pouvait le franchir et, par
conséquent, arriver aux Jardins d'Ialou qu'a la condition de passer
sur l'aile de Thot ou de monter dans le bac mdkhenit d'un nocher
céleste, ancetre éloigné de Charon •. Le mythe du passeur qui con&lt;luit au domaine d'Osiris est analogue aux nombreuses légendes
de l'ancien et du nouveau monde, dans lesquelles on concoit le
séjour dea ames comme séparé du reste de la lerre par un· cours
d'eau infranchissable aux vivants 8 • Le bac égyptien a pu étre
quelquefois confondu avec la barque de Ra, mais il en était distinct
au début, et servait a d'autres usages. L'opération que le mort
avait a faire pour s'en emparer comporlait deux moments. Il invitait
d'abord le passeur a s'approcher de la rive orientale du ciel ou du
1) Le chapitre xc1x dans Naville,

p. 14-9-15{.

t. I, pi. CX-CXJI, et Einleitung,

2) Voir, par exemple, TsTI, l. 185-200, et PEPI I, l. 396-436, une série de
chapitres relatifs au passeur d'Ialou et a la navigation dans cette barque.
Sur la forme grecque de ce mythP,, voir Diodore, I, 29.
3) Un cerlain nombre des légendes, relatives au fleuve ou a l'Océan, que le
mort doit franchir, sont indiquées dans Tylor, La civilisation primitive, t. II,
p. 78 sqq.

LE LIVRE DES M0RTS

305

Jac de l'Autel sur laquelle il était, et a le prendre pour passager:
une invocation de trente-deux lignes, qu'on trouve rarement dans
la rédaction thébaine 1 , mais qui est relativement fréquente dans les
exemplaires que nous possédons du moyen empire t, était censée
produire ce résultat. Ensuite on s'adressait au bateau meme, et
on lui demandait la permission de monter. Le bateau soumettail
le suppliant a une sorte d'examen, ou toutes ses parties prenaient
successivement la parole : « Dis-moi mon nom, s·écrie le mat. Celui qui conduit la Grande sur son chemin est ton nom, répondait le défunt. - Dis-moi mon nom, disent les bras. - L'Echine
d'Ouapouaitou est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit le calcet. -Le
cou d'Amsit est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit la voile. Nouit est ton nom •. , Quand les réponses avaient été satisfaisantes,
le bateau prenait l'homme et le transportait sur l'autre rive. Pour
ceux qui croyaient que la barque de Ra était employée a ce service, on avait joint au chapitre du bac plusieurs , chapitres d'instruire le lumineux et de le faire monter sur la barque parmi les
suivants de Ra' •· C'était meler ensemble les deux conceptions
principales de l'autre vie, la conception osirienne et la conception
solaire: aussi, comme c'est la conception osirienne qui domine daos
la parlie du livre qui nous occupe, apres les trois chapitres consacrés a l'identification du bac et de la barque du Soleil, on reve•
nait a des sujets qui s'accordaient mieux avec le mylhe osirien.
On s'attachait a gagner la faveur d'Hathor, la dame d'Occident, la
compagne d'Osiris, et on tenait a compter parmi se:. serviteurs '·
On allait • s'asseoir entre les deux grands 1ieux ', , les dieux awcquels les vivants demeurés sur terre adressaient leurs offrandes
pour qu·ils en distribuassent une partie aux morts.
On a vait en effet cherché a expliquer de deux manieres la
fayon dont les morts s'y prenaient pour se procurer les provisions
1) Naville, t. I, pi. CX.
2) Lepsius, ..iEltest~ Texte, pi. 12-15, l. 166; Maspero, Trois années de
fouilles dans les Mémoires de la Mission fran9aise, t. I, p. 163-167.
3) Naville, t. I, pi. CXI, l. 18-2:l.
4) Les chapitres e, cu dans Naville, t. I, pi. CXIII-CXI, et Einleitung,
p. 151-152.
5) Le cbapitre cm dans Naville, t. I, pi. CXV, etEinleitung, p. 152.
6) Le chapitre c1v dans Naville, t. I, pi. CXVI, et Einleitung, p. 152.

�306

,.

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

uliles a leur subsistance. Selon les uns, le double !recevait, soit
directement, soit par l'entremise des divinités, le pain et la biere,
la viande et les fruits qu'on déposait dans le tombeau : d'ou la
nécessité des chapitres cv et cv1, pour « approvisionner le double
par l'offrande •, et pour lui « donner chaque jour, dans Mempbis,
des rations abondantes 1 •· Les autres croyaient que les esprits
cullivaient les jardins d'Ialou pour le compte d'Osiris et gagnaient
leur vie par les memes lravaux qu'on exécutait sur notre terre :
les chapitres cvn-cx ont été rédigés pour ceux~la. Ces jardins
d'Ialou occupaient la moitié orientale du Douaout, et on n'y entrait
qu'apres s'etre concilié les bonnes graces des Esprits de l'Orient
et de l'Occident qui en protégeaient l'acces •. 11s sont trop connus
pour que je m'arrete a les décrire. Je veux seulement noter en
pas:sant que la félicité dont on y jouit est toute matérielle et n'est
due qu'a la vertu des prieres ou des offrandes : l'idée d'une rétribution ne commence a se dessiner d'un trait net que dans les
chapitres qui suivent, ceux qui aboutissent aux scenes du jugement de l'ame. Aussi bien, la conception osirienne de l'autre
monde parait s'etre dédoublée de bonne heure. D'apres ce que j'ai
dit jusqu'a présent, l'ame, en sortant de notre vie, se dirige vers
l'Occident, franchit l'eau et, si elle est suffisamment protégée,
pénetre aux jardins d'Ialou. Maintenant nous la voyons prendre
une route différente et tendre vers un autre but. Elle implore les
ames de Pou et les ames de Khonou, en d'autres termes les dieux
du nord et du midi, qui avaient pris part aux luttes de Hor et de
Sit sur les bords du lac de l'Autel et assisté l'CEil d'Hor dans ses
épreuves •. Elle implore les ames d'Héliopolis et d'Hermopolis, ou,
en d'autres termes, les esprits de l'est et ceux de l'ouest 4 • Lorsqu'elle s'est ainsi rendu favorables les dieux qui président aux
quatre grandes régions du ciel, et s'est procuré le droit de circuler
t) Les cbapitres cv, CVI dans Naville, t. I, pi. CXVII-CXVIII, et Einleitung,
p. 152-153.
2) Les cbapitres cvm, cu dansNaville, t. I, pi. CXIX-GXXIII, et Einleitung,
p. 153-156.
3) Les chapitres cxu, cxm dans Naville, t. I, pi. CXXIV-CXXV, etEinleitung,
p. 157.
4) Le cbapitre cxv ne s'est pas rencontré jusqu'a présent dans la recension
thébaine. Les cbapitres cxiv, cxv1 dans Naville, t. I, pi. CXXVI-CXXVII, et
Einleitung. p. 158 ; ils ont trait aux ames d'Hermopolis.

LE LIVRE DES MORTS

307

librement dans le ciel entier, elle commence a escalader la montagne de l'ouest et monte vers la porte des Couloirs (Ro-staou),
qui donne acces a l'empire d'Osiris 1 • La porte franchie, comme
elle « connait le nom d'Osiris • », elle« entre au grand palais • .,. du
dieu, que la tradition pla9ait a Héliopolis, « aborde les gardiens
d'Osiris 4 •, c'est-a-dire les enfants d'Hor, les quatre génies des
vases canopes, qui veillaient sur la momie, et « pénetre dans la
salle des deux Vérité_s, ou elle se sépare de tous les péchés qu'elle a
commis et contemple le dieu face a face 5 .,. • Elle récite cette longue
confession négative, qu'on a tant de fois citée, depuis le jour ou
Champollion en découvrit le sens, le plus beau code de morale
que l'humanité ait connu dans ces temps reculés. On la pese dans
la balance, on acheve de la purifier par la main des quatre singes,
gardiens du bassin de flamme ; elle devient Osiris et jouit de tous
les bonheurs que l'imagination égyptienne était capable d'inventer.
On s'est accoutumé a dire qu'en Égypte la vie de l'homme
était comparée a celle du Soleil et qu'Osiris était un soleil mort,
un soleil nocturne. C'est la proposition inverse qui roe parait etre
la vérité : la vie du Soleil est comparée a celle de rhomme, le
Soleil nait le matin, vieillit a mesure que le jour décline, s'éteint
doucement le soir et, mort, devient un Osiris comme le premier
1) Les chapitres cxvu, cxvm dans.Naville, t. f, pi. CXXVIII-CXXIX, et Einleitung, p. 157.
2) Le chapitre cx1x dans Naville, t. I, pi. CXXX, p. 157-!58.
3) Le chapilre cxxm dans Naville, t. I, pi. CXXXI. Le dé~ut d~ texte pro~~e.
bien qu'il s'agit ici d'Héliopolis : « Salut a toi, Toumou,_ Je ~ms _Tho~ et J a1
jugé entre les deux ennemis Hor et Sit. » Toumou est le d1eu d Héhopohs.
4) Le cbapitre cxxiv dans Naville, t. I, pl. CXXXII, et Einleitung, p. 158-f59.
La vignelte prouve que les gardiens d'Osiris sont bien les fils d'Hor, les génies
des vases canopes.
5) Le chapitre cxxv dans Naville, t. I, pi. CXXXIII-CXXXI~, et Einleitung.
p. 159-165; le chapilre c:x:xv1, qui est en un appendice, dans Nav11le, t. I, pi. CXL,
et Einleitung, p. 165. Une tres bonn3 édition du chapitre cxxv a été donnée,
surtout d'apres les papyrus de Leyde, par W. Pleyte, Études tgyptologiques,
t. II, Étude sur le chapitre cxxv du RituelFuntraire, traduction analytique et
commenUe d'apres les meilleurs manusc-rits, in-8, Leyde, Brill, 1866. Les deux
Vérités, dont il est question dans le litre, sont la Vérité du nord et la Vérité du
midi, comme les deux pays sont le pays du nord et le pays du midi. J'ai exposé
ailleurs le sens de cette division.

�309

LE LlVRE DES MORTS

31)8

1

venu. Du moment qu'il entre au ciel jusqu'au moment ou il en
s?rt, il regne la-haut, comme Pharaon ici-bas; des qu'il a quitté le
mel pour passer au Douaout, il n'est plus qu'un mort semblable
aux autres, et Osiris se l'assimile comme il s'assimile les autres
m~rts. Ce n'est pas Osiris qui est le soleil de nuit, c'est le soleil de
nmt, le Soleil trépassé qui est Osiris. Cette communauté de destin
entre défunts les hommes et défunt le soleil, facilita singulierement
l'identification de l'ame humaine avec l'ame solaire et ouvrit aux
écrivains des choses sacrées un vasta champ de spéculations. Ces
dou~e régi~ns du, Douaout, ces chambres voutées ou la barque
sola1re ~a_vigue, ou elle rencontre et ses ennemis et sonjuge Osiris
et les gemes favorables qui l'aident a remonter vers la renaissance
et vers les joies du lendemain, pourquoi l'ame humaine ne les
traverserait-elle pas comme l'ame solaire? Qu'on lui procure un
poste, si petit soil-il, a bord de la barque de Ra, et elle affrontera
sans gra~ds risques les dangers du Douaout. Cette doctrine, qui
soumetta1t le grand dieu d'Héliopolis au dieu des morts a du
.
'
recevo1~ sa forme la plus complete dans une ville dévouée a Osiris,
et de fait les chapitres qui viennent apres le chapitre cxxv sont un
produit évident des écoles d'Abydos, et trouvent leur explication la
plus probable dans la formule des steles funéraires de cetle ville 1 •
Le chapitre cxvr permet a l'ame, dans une rédaction &lt; d'adorer les
dieux des chambres voutées » des cercles de l'enfer; dans une
autre, « d'aller parmi les gardiens d'Osiris et d'adorer les dieux
conducteurs du Douaout• &gt;, ce qui est la meme chose en d'autres
terme~. Le chapitre c:xxxm l'instruit en présence du grand cycle
des dieux et le chapitre cx.xx lui dit ce qu'elle doit faire a la
naissance d'Osiris, c'est-a-dire lui enseigne la fac;on de pénétrer
dans ~a barque solaire, en s'aidant de l'appui d'Osiris le jour de
la na1ssance du dieu•. Avec le chapitre cxxx1v, elle« monte a bord
de la barque du Soleil pour etre parmi les suivants du dieu 4 &gt;

'

1) Ainsi dans C 3 du Louvre. Cfr. Maspero Études Égy.,tiennes t I
p. 121-123.
'
,,
' . '

2) Les deux rédactions dans Naville, t. I pi. CXLl-CXLII et Einleitung
p. 165.
'
'
•
3) Le chapit~e cxu daos Naville, t. I, pi. CXLIII-CXLIV, et Einleitung,
p. 166; le ch~p1tre cxxxm, pi. CXLVI, et Einleitung, p. 167,
4) Le chap1tre cxu:1v dans Naville, t. I, pi, CXLV, et Einleitung, p. 167.

avec le chapitre cxxxv1, « elle rame sur la barque du Soleil •. Le
chapitre cxxxu l'autorise a &lt; circuler a son aise pour aller voir sa
maison • •. 'fout cela parait n'avoir que peu de rapports avec les
doctrines donl je viens de parler, et pourtant, si l'on pénetre dans
le sens des formules, on reconnait bientót que tout s'explique et
s'enchaine sans trop de difficullé. Jusqu'au chapitre cxxv, le mort
n'a pas eu a s'occuper de la rétribution, et sa condition s'est réglée
d'apres d'autres lois que celles de la juslice divine : du moment
qu'il avait récité la priere et accompli le rite exactement, il avail
droit a ce qu'il demandait. La théologie d'Abydos, qui ~domine,
comme je l'ai dit, dans les chapilres que j'examine, ne supprime
pas la valeur intrinseque de la formule et de l'offrande, mais elle
y joint un sentiment nouveau, celui de la vertu et de la vérité.
L'entrée aux Jardins d'Ialou, l'acces a la barque solaire, la jouissance du tombeau, ou, comme dans le chapitre cxxxu, de la maison que le mort s'est construite, ne sont de dl"oit qu'apres le jugemenl et comme sanction du jugement. &lt;&lt; Je suis arrivé, dit-il, el
je n'ai pas été trouvé défaillant, car la balance n'a rien marqué
contre moi •. , D'autres chapitres completent ceux-la de détails
nouveaux, tous empruntés a la légende osirienne. On sait le rOlc
que joue la flammé dans les mythes relatüs aux morls, les foyers
éleints dans la maison funéraire, puis rallumés quand le cadavrl.!
est sorti pour ne plus revenir, les feux entretenus sur la tombe ou
dans la tombe au moment de l'enterrement, pour que l'ame
puisse s'éclairer et se chauffer dans la nuit de l'autre monde. Les
Égyptiens célébraient chaque année, a pro pos d'Osiris, cette feto
solennelle dont parle Hérodote, et pendant laquelle chacun allumait le soir devant sa maison une lampe consacrée '· C'est a cette
&lt; production de la tlamme • que font allusion les deux chapitres
cxxxvu A et cxxxvn Bª. La tlamme, qui« regle la nuit apres le jour,
vient au mort , ; Sit, l'ennemi d'Osiris, l'avait cachée par ses sortileges, mais les défenseurs du dieu la lui ont rendue. Le chapitre
i) Le chapitre cxxxv1 dans Naville, t. I, pi. CXLVIII-CXLlX, et Einleituna,
p. 167-169, avec deux rédactions, dont la seconde ne se rencontre plus dans la
recension saite.
2) Le cbapitre cxxxn dans Naville, t. I, pi. CXLV, et Einleitung, p. i66.
3) Litt. 11 a été vide de mon action, ,, Naville, t. I, pi. CXLV, l. 3-4.
4) Hérodote, II, Lxu.
5) Les deux réuuctions Jans ~arille, t. l, pi. CL-CLI, et Eit1leilu11g, p. 169.

�3!0

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

suivant introduisait le défunt, identifié avec Osiris, dans sa cité
d'Abydos, 011 les dieux ses gardiens l'accueillaient avec des cris
de joie 1• Venait ensuite la formule grace a laquelle il avait sa
part de toutes les offrandes qu'on présentait a Osiris pendant les
fetes des morts •. Et la ne s'arretaient pas les effets de la justice
du dieu : l'ame, reconnue bonne, avait acces non pas seulement
dans la ville sacrée d'Abydos, mais dans tous les domaines infernaux, dans les portes, dans les &lt; pylones du palais d'Osiris aux
Jardins d'Ialou &gt;, il s'y approvisionnait et s'y débarrassait de ce
qu'il y avait de mauvais en lui, il en parcourait les iles aux con• tours bizarres. La disposition de sa chambre funéraire•, réglée
sur celle du tombeau d'Osiris, lui assurait, par son orientation, la
protection des quatre enfants d'Hor, les dieux des quatre maisons
du monde : une représentation abrégée de cette , disposition luí
conférait tous les bénéfices de !'original et formait le cha pitre cu'·
A partir de cet endroit, le livre reprend une a une toutes les précautions qui avaient été prises auparavant pour garder l'intégrité
du corps et par suite celle de l'ame, mais en les adaptant au caractere du mythe osirien tel qu'il s'est développé plus spécialement a
Abydos. Le mort se construit de nouveau sa maison sur terre •. II
échappe aux filets dans lesquels les pecheurs divins prennent les
ennemis d'Osiris, les complices de Sit transformés en poissons •. n
ne lui suffit pas d'avoir échappé aux dangers de destruction
violente, il doit encore éviter la décomposition lente dans son tombeau. Une formule générale lui accorde cette faveur 7, puis une
série d'ainulettes en confirme l'effet dans le détail. Le tat, la boucle
de ceinture, le chacal, le vautour, la colonnette, le chevet, placés
iJ Le chapitre cxxxvm dans Naville, t. I, pi. CLII, et Einleitung, p. i69,
2) Les chapitres cxu, CXLIII dans Naville, t. I, pl. CLIII et Einleitung,
p. i70-17i.
3) Ces chapitres, qui portent les numéros curv, CL dans Naville, t. I, pi. CLIVCLXXII, et Einleitung, p. i7i-179.
4) Naville, t. I, pl. CLXXIII, et Einleitung, p. i80-i82.
5) Chapitre CLIII dans Naville, t. I, pl. CLXXVI, et Einleitung, p. i82.
6) Le chapitre cun dans Naville, t. I, pi. CLXXVl-CLXXVIII, et Einleitung,
p. i82, en deux versions différentes.
7) Chapilre cuv dans Naville, t. I, pl CLXXIX, et Einleitung, p. f83. On
l'écrivait de préférence, a l'époque thébaine, sur une bandelette de momie ;
e'était un véritable amulette préservateur.

LE LIVRE DES MORTS

3H

sur la momie, étaient comme les pieces d'un armure magique destinées chacune a défendre une partie du corps : douze chapitres
(cuv-cLxvr) en exposaient l'usage et en consacraient l'emploi 1. 11
est inutile de pousser plus loin cette analyse • : qu'on examine
les derniers chapitres, et l'on verra qu'ils se laissent tous ramener
plus ou moins completement a la forme abydénienne du mythe
mlirien et du mythe solaire. S'ils ont parfois le meme titre et le
meme objet que plusieurs des morceaux de la premiare parlie, la
conception de laquelle ils dérivent differe sensiblement des conceptions qui ont inspiré les chapitres antérieurs. A les négliger, le
Livre des Morts n'aurait pas été complet, et l'ame aurait couru le
risque de rencontrer des dangers contre lesquels ses instructeurs
ne l'avaient pas prémunie suffisamment. Sans doute l'inconvénient était grave d'allonger outre mesure les rouleaux ds papyrus,
mais il s'agissait de la vie ou de la destruction d'une ame, et l'en•
jeu était si considérable qu'on ne devait ríen négliger afin de
mettre le plus de chances de son cóté. Mieux valait pour le mort
etre trop instruit que manquer de ressources au moment critique
de sa destinée.
Je ne sais si les per5onnes qui ont lu ces pages admettront
comme moi qu'il y a dans le Livre des Morts un ordre plus rigoureux que celui qu'on y a reconnu jusqu'a présent. Malgré les six
années que j'ai employées a l'étudier, bien des points me paraissent encore douteux, et certains chapiLres sont toujours placés en
certains endroits sans que j'aie réussi a en soup~onner la raison. Je
ne doute pas cependant que cette raison existe, qu'elle était valable
pour les Égyptiens, et que nous la devinerons, le jour 011 nous
aurons dépouillé nos idées modernes sur les religions anciennes
plus completement que nous n'avons fait jusqu'a présent. Le cadre
est fixe et se rencontre toujours le meme dans les manuscrits sufi) Les chapitres cLv, cLxviren partie seulement, dans Naville, t. l. pi. CLXXXCLXXXVI, et Einleitung, p. 183-185.
2) Je me bornerai a.remarquer ici que la vignette duchapitre CLXVlll A(Naville,
t. I, pl. CLXXXVII, et Einleitung, p. i85-187) se trouve en partie sur une
stele d'Abydos de la XII• dynastie, qui a été reproduite par Gayet, Mus~e du
Louvre, stéles de la XII• dynastie, pl. LIV, ou l'inscription, malheureusement
mutilée, renferme de nombreuses allusions aux riles osiriens. C'est une confirmation de ce que j'ai dit au sujet de !'origine abydénienne de ces derniers

cba.pitres.

�3{2

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fisamment étendus pour qu'on doive y voir autre chose que des
recueils d'extraits plus ou moins longs. Les chapitres principaux se
suivent dans un ordre presque constant, et, si la série est interrompue, ce n'est le plus souvent que pour des chapitres fort courts
ou d'importance secondaire. Ces interversions ont d'ailleurs des
motifs qu'on saisit d'ordinaire assez vite quand on étudie les chapitrés qui en sont l'objet. Elles portent sur des formules qui peuvent
s'appliquer indifféremment aux différentes doctrines et aux différents mythes qui se partagent le Livre. Elles se produisent surlout
quand l'objet de la formule transposée se rapprochait, au moins
en apparence, de l'objet des formules au milieu desquelles on la
transposait. J'ai déja signalé plus haut un cas de ce genre : les
chapitres c, c1, cu ont été attirés a la place qu'ils occupent par la
confusion établie entre le bac du mythe osirien et la barque
solaire. Je pourrais multiplier les ex.emples, si je ne craignais de
prolonger outre mesure un article déja bien long. Le mélange des
doctrines dans les esprits justifiéle mélange des chapitres dans les
livres. Sans doute, le dévot, qui tenait pour la doctrine osirienne
dans toute sa pureté, n'avait besoin que du chapitre xc1x. Son ame,
arrivée au bord du lac de l'Autel, réclamait un bac pour le traverser et aborder aux Jardins d'Ialou : le chapitre xc1x luí fournissait le bac nécessaire. Mais celui qui melait la doctrine solaire
aux doctrines osiriennes croyait que le passage ne pouvait s'accomplir heureusement que dans la barque de Ra, et aurait été
désappointé, s'il n'avait eu a sa disposition que la formule du bae
ordinaire. Les cliapilres e, c1 et en étaient la pour lui donner satisfaction: ils mettaient la barque de Ra asa disposition et le menaient
auxJardins d'Ialou par d'autres moyens, mais aussi surement que
le chapitre xc1x menait ceux qui avaient confiance en son efficacité.
Le Livre des Morts, ne s'adressant pas a un seul, mais a tous,
avait un peu ce caractere impersonnel qu'on exige d'un Guide du
Voyageur : si l'agencement des parties ne nous en parait pas
toujours clair, c'est que nous ne savons plus bien des choses que
chaque Égyptien savait des l'enfance, comme article de foi.
J'ai parlé jusqu'a présent comme si le Livre des Morts nous était
réellement parvenu en plusieurs rédactions différentes, dont deux
au moins, la rédaction thébaine et la rédaction sa'ite, nous sont
assez completement connues. C'est, en effet, l'hypothese que
M. Naville expose apres tant d'autres, dans son introduction, et

LE LIVRE DES ~IORTS

qu'il accepte pour démontrée : &lt; La codification du Livr'e des Morts
s'opéra probablement sous les Sanes. C'est alors qu'on ajouta
les quatre derniers chapitres qui renferment plusieurs mo\s
bizarres et d'origine étrangere. C'est alors qu'on établit l'ordre de
succession et le texte des chapitres : les papyrus different encorc
beaucoup par la longueur, mais les chapitres s'y succedent a peu
d'exceptions pres de la meme maniere qu'au papyrus de Turin.
Les variantes sont bien moins importantes, et consistent principalement en corrections d'erreursl ou en diversités d'orthographes 1 • •
Les faits matériels, sur lesquels M. Naville s'appuie, ne sont-ils pas
susceptibles d'etre expliqués autrement qu'il ne le fait? J'ai eu, il y a
longtemps déja, l'occasion de collationner les papyrus saites du
Louvre et d'en étudier la plus grande partie •. J'en ai tiré jadis la
conclusion qu'a cóté des variantes accidentelles qu'on y remarque,
il y a des variantes voulues qui s'attirent et se répondent mutuellement. L'uniformité n'est done peut-etre pas aussi grande dans
ces papyrus saltes que l'a pensé M. Naville, et il y aurait lieu de
rechercher s'il ne convient pas de les diviser en groupes de
méme nature que ceux qu'on a établis dans les papyrus d'origine
thébaine. Et de fait, si on les examine attentivement, on remarque
bientót chez beaucoup d'entre eux des ressemblances de détail
qui indiquent une origine commune. Par exemple, le nom d'un
dieu, celui de Thot ou d'Atoumou, sera écrit avec une orthographe
spéciqle dans une quinzaine de papyrus. Un mot ou un ensemble
de signes aura été omis, et l'espace qu'il aurait du occuper laissé
en blanc par le scribe, dans tous les manuscrits de la méme série,
ce qui nous oblige a supposer un original commun, ou le mol et
les signes avaient été détruits, ou étaient devenus illisibles par
accident ou par usure•. Une version abrégée d'un chapitre important se trouvera insérée dans tous les manuscrits qui présentent
déja l'un ou l'autre des caracteres que je viens d'indiquer, aux lieu
et place de la version complete. Bref, en appliquant ! la critique
1) Naville, Einleitung, p. 36.
2) Le résultat de cette étude est demeuré presque 6nlierement inédit; on
trouvera pourtant une édition critique du chapitre CLVI dans mon Mémoire su1·
quef,ques papyrus du Louvre, I. Le chapitre de la boucle, p. f-14.
3) J'ai déja signalé un fait identique pour les manuscrits du rituel de l'Embaumement (Mémoii-e sur quelques papyrus du Louvre, p. 16.)
21

�31.4

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIOl'(S

des manuscrits égyptiens du Louvre les memes procédés qu'on a
appliqués a celle des manuscrits grecs, on arrive a les grouper
par familles, dérivées chacune d'un seul manuscrit plus ancien.
Si, parcourant les inventaires du musée pour rechercher !'origine
des papyrus, et remontant, gra.ce aux indications acquises de
la sorte, jusqu'au premier possesseur, on finit par connaitre la
provenance de chacun d'eux, on s'aper&lt;;oit bientót que beaucoup
de ceux dont on peut reconstituer l'histoire, ont été découverts a
Thebes. Les noms et litres des gens pour qui ils ont été écrits,
confirment l'exactitude des renseignements ainsi obtenus : ce sont
des prophétesses de Khonsou et de Thot, filies de membres du
sacerdoce d'Amon-Ra., des pretres et des pretresses d'Amon-Ra. ou
de Montou thébain, appartenant par le sang ou par des alliances
a cette grande famille des prophetes de Montou et d'Amon, toutepuissante a Thebes, de l'époque saite a la fin de l'époque grecque,
et dont les cercueils historiés encombrent les magasins du musée
de Boulaq. D'autres papyrus, en plus petit nombre, proviennent
de Saqqarah et se rattachent a des originaux memphites ; mais le
temps m'a. manqué jusqu'a présent pour les analyser en détail.
Bref, j'en suis arrivé a me convaincre que la plus grande partie des
Livres des Morts, d'époque salle et d'origine thébaine, ont été copiés
sur quatre ou cinq exemplaires-types, conservés dans les archives
des corporations chargées de l'embaumement et de l'équipement
des momies. Cela n'a rien d'étonnant si l'on songe, en premier
lieu, que, meme au temps de la splendeur de Thebes, le nombre
de ces co:rporations ne devait pas etre tres considérable pour une
population qui, malgré tout ce qu'on en a dit, n'a peut-etre jamais
atteint le chiffre de cent cinquante mille a.mes ; en second lieu,
qu'a partir de la XXII• dynastie, la population diminua sans cesse,
et, par suite, le nombre des corporations funéraires. Quatre ou
cinq compagnies et, par conséquent, quatre ou cinq exemplairestypes suffisaient amplemement aux besoins de !'industrie mortuaire. Ces exemplaires n'étaient pas renouvelés fréquemment, car
on voit, par les blancs et les omissions signalées plus haut, que
l'on continuait a les prendre pour modele quelque temps au moins
encore apres qu'ils n'étaient plus en bon état. Quand ils étaient
hors d'usage, on en était réduit a les remplacer par une copie
complétée sur l'exemplaire d'une compagnie voisine.
Si les choses se sont passées de la sorte, comme je pense, les

3Hi

LE LIVRE DES MORTS

ressemblances extraordinaires qu'on a signalées entre les papyrus
d'époque sa'ite s'expliqueront aisément. 11 n'y a pas eu, vers l'avenement des Psamitik, codification voulue du Livre des Morts :
l'uniformité viendrait uniquement de ce qu'on a reproduit pendant
des siecles un petit nombre d'exemplaires-types, peut-elre dérivés
eux-memes de un ou deux exemplaires plus ou moins corrects
d'époque thébaine. L'identité serait le résultat d'un accidentmatériel, et l'histoire de la prétendue recension salte ne serait plus
qu'une histoire analogue a celle de la plupart des textes classiques
de l'antiquité grecque et latine.
G.

MASP.l!RO.

�1

L'APOLOGÉTIQUE ET L 0CTAVJUS

L'APOLOGETIQUE DE TERTULLIEN
ET

L'OCTA VIUS DE MINUCIUS FELIX
-~epui~ le milieu du xvn• siécle, 011 dispute pour savoir si la prem1ere defense du christianisme, écrite en langue latine est !'A 0 _
logétique de Tertullien ou l'Octavius de Minucius Félix;. On c!nvient du moins en général qu'entre les deux ouvrages les rapports
son! !els, que _l'un des deux est nécessairement en plusieurs
end~01ts u?e 1m1tat10n de l'autre' : ce fait sert de base commune ¡¡
la d1scuss1on.
Avant -~u'ell~ eftt _c?mmencé, c'est Tértullien qu'on regardait
comme . I ecr1vam or1gmal. La priorité lui a été de plus en pi us
contestee. Surtout une dissertation d'Ebert, l'éminent auteur d
l'Histoire de la littét-ature chrétienne latine, a terriblement com~
promis sa cause'. Depuis dix-huit ans que cette dissertation a été
publiée, elle conserve en Allemagne une grande partie de son
La dispute fut ouverte en
o i) "dB!
d¡
•

i6U par un savant réformé fran"Jl ·, ¡
· · t
. "...1, e m11Hs re
avi. . on e_ , dans ses ~clai~cissements familie1·s de la controver.se de l' Euchan,stie. Vo1r Paul de Féhce, Etude sur l'Octavius de M'inucius Felix, 1880.

2) M. Ha~tel, connu p~ur son excellente édition des ceuvres de Cyprien, pense
que Tertulhen et M. Fehx ne dépendent pas l'un de l'autre mais lous ¡ d
d'
· • ¡
.
,
es eux

un origma com°:1u~ qui n: nous sera~t pas parvenu (Zeitschrift für die oest.
Gymn., 1869). Mais Il est, ama conna1ssance, seul de son opinion qui to t

J

sé~uis~nte Ju'~lle parais:e a~ premier abord, n'est réellement pas sout;nab~e~
Elie a eté refutee en dermer heu par Reck (Theologische Quartalschrift t886
ersles Quartalheft).
'
'
. 3) Ebert, Tert. Ver!i;;ellni:i·s :ti i.llin. Fel., dans les Abhandlungen dct· phi!.
hist. l•~ss~ da Ko,e~igl. Saec!ts. A.c. der Wissenschaf't.1868 (et tirage a part).
Son Ilistúll'e, posteneure, a commencé a paraitre en f87-i-.

3i7

eréctil et parait faire autorité en France. L'ancienne opinion passe
pour vieillie. Chez nous on se contente ordinairement de la condamner a roccasion et d'une maniére assez sommaire •. Dans les
revues allemandes, le sujet est repris de temps en \emps dans son
entier et traité avec une sorte de passion. Les compatriotes d'Ebert
ont ruiné quelques-uns de ses arguments, mais en le critiquant
sur te! ou tel point, presque tous persisten! á lui donner raison
pour le fond 'e
Je voudrais soutenir l'ancienne opinion, véritablement aujourd'hui trop dédaignée. Je crois non seulement qu'il y a quelque
chose a dire en sa faveur, mais meme qu'on peut en démontrer la
justesse, et précisément par la méthode de la comparaison litté- '
raire dont on se sert surtout contre elle, avec une apparence de
force. J'essaierai done, dans la premiére partie de ce travail, d'établir l'antériorité de Tertullien par cette méthode, apres avoir dil
quelques mots sur la question des témoignages. Je discuterai
ensuile les principales objections de la thése contraire. En dernier
i) Voir cependant Aubé, Histoire des Persécutians, 2evol., 1878, qui s'appuie
surtout sur Keim (Celsus, 1873); et de Félice, ouvrage cité, qui s'appuie surtout
sur Ebert. M.Renan, dans son hfarc Am·ete, se contente d'une note de quelques
lignes, oll il renvoie a Ebert et a Keim.
2) Apres la dissertation d'Ebert parue en 1868, M. Hartel (article cité) la
coIIi.battit en i.869. Ebert n'en maintint pas moins danS son Histoire, en 1874,
l'antériorité de M. Felix qui avait été aussi soutenue par Keim dans son Celse,
en 1873. En 1878, Bonwetsch, dans son livre sur la date de la composition
des écrits de Tertullien, se range aux raisons d'Ebert. En 188i, M. Schultze,
dans les Jahrb. für p1'otest. Theol., reprend la tbese de l'antériorité de jTertullien et fait descendre l'Octavius jusqu'au temps de Dioclétien. 11 ·e st combattu,
la méme année et dans le méme recueil, par MOller. M. Loesche (méme recueil,
1882), sans se prononcer sur la date de l'Octavius, insiste sur les imitations
qui en font, dit-il, une mosalque, et dresse pour sa part le catalogue des
passages qui lui paraissent empruntés a Athénagore. En 1883, M. Schwenke
(méme recueil), dans un des meilleuts articles sur la question, tient pour les
conclusions d'Ebert, mais non sans critiquer certaines parties de son argumentation. Enfin, M. Reck (article cité), tout en concluant aussi dans le méme sens,
discute avec soin les opinions de ceux qui l'ont précédé. On consultera utilernent, pour l'historique de la question, son article, une note de celui de
M. Loesche, un article de la Theol. Literaturzeitung du 27 aoüt 1881, par
M. Neumann, et, en France, la lhElse de licence de M. de Félice. Les ouvrages
et les articles cités se trouvent a la bibliotheque de la Faculté de tbéologie
protestante de Paris, a !' exception de celui de M. Hartel.

�3{8

1

REVUE DE L HISTOIBE DES RELIGIONS

lieu, !'examen des rares circonstances historiques qui s'offrent ou
se. .laissent deviner dans l'opuscule de Minucius Félix confirmera '
s1 Je ne me trompe, les résultats dus a la comparaison littéraire.

Les témoignages et la comparaison littéraire.

~es témoignages sont ceux de Lactance et de Jéróme. Le premier de ces auteurs ne nous donne aucune indication chronologique. Au commencement du cinquiéme livre de ses fnstitutions
il juge les apologétes qui l'ont précédé lui-méme, et n'est con ten~
d'aucun. D'aprés lui, Minucius Félix est trop incomplet · Tertullien
~
' Cyprien
une lecture trop pénible; aussi n'est-il pas assez connu.
les surpasse, mais ses écrits laissent encore a désirer. Évidemment Lactance a suivi l'ordre de mérite ou d'influence et non
celui des temps. On a compliqué a tort notre probléme, quand on
a v~ dans ce passage autre chose qu'une gradation littéraire.
Jeróme, dans trois de ses lettres, donne des énumérations d'écrivains latins célebres, ou se retrouvent chaque fois nos deux
auteurs et ou Tertullien occupe toujours le premier rang. Par
malheur, ces énumérations ne concordent pas entre elles· il les a
écrites au courant de la plume, sans intention de faire u; classemen~ r~go~eux; .º~ n:en peut rien conclure. Dans son Catalogue
des ecr1vams eccles1astiques, la notice sur Tertullien précede cene
sur ~finucius Félix. Mais cette indication peut ancore ne pas
paraltre assez explicite, car Jéróme ne s'est pas toujours astreint
dans son Catalogue a suivre l'ordre des temps. Voici pourtant, de
~a part, un témoignage indubilablement chronologique. Ce sont
Justement les premiéres lignes de la notice sur Tertullien : « Maintenant, -dit-il, on le considere d'une maniere définitive comme
étant, apres Victor et Apollonius, le premier des Latins .• Quoi
qu'on en ait dit, cela signifie clairement qu'aprés des recherches
les curieux d'bistoire littéraire chrélienne chez les Latins n'avaien~
1
trouvé que ces deux auteurs dans la période antérieure a Tertullien et, par suite, qu'il venait chronologiquement le premier aprés
~ux. Ce passage restitue a la place assignée par Jéróme a Tertullien dans le Catalogue, toute son importance : il donne méme une
certaine valeur au fait que le nom de Tertullien vient toujours en

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

319

tete de chacune des trois énumérations d'écrivains célebres qui s~
trouvent dansles épitres, en particulier dans l'épitre aMa_gn~s, qw
est elle-meme comme un catalogue des écrivains e~clésiastiqu~s.
Ainsi, le témoignage de Jéróme est constamment: et.ª~ ~~ms
une fois de la maniere la plus nette, en fave~r de 1, anten~nte de
Tertullien. De plus, il n'y a (contrairement a ce qu on a dit quelquefois) aucune contradiction entre ses indic~ti~ns et celles de
Lactance, ces derniéres ne se rapportant pas a l ordre chronologique.
. a
Le jugement de Lactance sur Tertullie_n n'en est pas moms
retenir. Aprés avoir loué sa science, il lu1 reproc~~ un. style pé_nible, le manque d'élégance et une grande obscunte_; ~efaut~ qui,
en rebutant les pa'iens, s'opposaient a l'influence m1ss10nna1r~ de
ses écrits. Les chrétiens durent regretter de bonne heure ~ une
telle force produisit si peu d'effet. L'un d'eux put avoir le des1~ de
lui rendre son utilité en la faisant passer dans un ouvrag~ cla1r et
agréable. Si ce chrétien fut Minucius Félix, une des ra1sons au
moins de ses imitations de Tertullien serait toute naturelle. Cette
raison se combine d'ailleurs avec d'autres, tirées de la nature particuliére de son talent, ainsi que nous allons le voir par l'examen
Jittéraire de I'Octavius.
Certains écrivains ont le talent de s'approprier les pensées,. les
senliments et méme les tours d'aulres écrivains sans c~_sser ?'etre
eux-memes : ils savent fondre dans leur style ces matieres etrangéres qui les enrichissent et ne les embarr~ssent. pas. ~nsi c~ez
nous Montaigne, Boileau, La Fontaine, Andre Chémer.' Lom de d1ssimuler leur industrieuse pratique, ils en tirent glmre : les deux
derniers ont joint a l'exemple la théorie. Minucius Félix, bien ~udessous d'eux comme auteur, cela va sans dire, n'e~ est pas ~oms
un artisle de ce genre et l'un des plus étonnants. D une.~ard1~sse
singuliére, c'est la Iittérature de sa pro~re la~gue_ qu 1~ butme.
Parmi les nombreux auteurs qu'il met a contributJ~n d une i:naniére incontestée, Cicéron est au premier rang; Seneque vient
ensuite. Puis, a une grande distance, Salluste, Virgile, Fl~rus et
d'autres. Une place doit etre faite a Fronton, mais on en ignore
l'importance. Car si Minucius cite, comme on sait, un disco~~s de
Fronton, qui était dirigé, au moins en partie, contre les chretie~s,
ce discours ne nous est pas parvenu, et nous n'en avons connais-

�320

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanee que par la tres courte et tres insuf.fisante mention qui en
est faite dans l'Octavius.
.
Puisque les principaux écrits exploités par notre auteur sont
ceux de Cicéron et de Séneque, voyons comment il procede a
leur égard ; c'est le meilleur moyen de nous préparer a étudier la
nature de ses rapports avec Tertullien. Commen&lt;;ons par les imitations de Cicéron, non seulement parce qu'elles sont de beaucoup les plus considérables, mais parce qu'on me parait avoir émis
a tort l'opinion qu'elles portent sur le plan méme de l'Octauius
et avoir ainsi donné tout d'abord une idée fausse de la manier;
dont Minucius Félix se sert des auteurs.
Commern;ons par rappeler en quelques mots le contenu de l'Octavius.

1

1;
I

J,

.

,

Minucius Félix l'a écrit pour les pai:ens cultivés de son temps. II
~es tro~v~ sceptiques, mais attachés par tradition et par .politique
a la rehg10n nationale et irrités de la voir menacée par des fanatiques ignorants, dont le nombre grossit tous les jours. Il veut
d'abord les tirer de leur scepticisme en leur démonlrant l'existence du Dieu unique et de sa Providence : c'était le premier
article de foi des chrétiens, et c'est par la qu'ils commencaient
l'instruction des catéchumenes. 11 montre ensuite que sur ce ·point
le christianisme est d'accord avec les systemes des grands philosophes. Puis, passant de l'exposition a la réfutation, il attaque le
paganisme et la prétention des Romains d'étre redevables de leur
grandeur a leur respect pour les dieux. II termine en détruisant
les préventions de toute sorte que l'ignorance et la haine avaient
amassées contre le christianisme. Quant a l'exposilion des dogmes
particuliers de la religion nouvelle, i1 la remet a uno autre fois,
persuadé d'ailleurs d'en avoir dit assez pour que le lecteur se
fasse chrétien. Celte apologie a la forme d'un dialogue, ou plutót
d'un proces plaidé par deux avocats devant un juge. Le paYen
Cécilius Natalis et le chrétien Octavius Januarius parlent l'un
apres l'autre, le premier développant les sentiments des pa'iens
tels que je les ai indiqués, le second lui répondant de point en
point, conformément au résumé que je viens de faire. Us ont pris
pour juge Minucius lui-méme, leur ami commun. Mais celui-ci n'a
pas besoin de rendre la sentence, car auparavant le pai:en se
déclare convaincu et convertí.
Dans cet opuscule, Minucius se montre nourri de la lecture des

L'APOLOGÉTIOUE ET L'OCTAVIUS

32i

amvres de Cicéron. 11 a spécialement utilisé le traité de la Nature
des dieux. D'apres M. Ebert, il en aurait méme pris le plan pour
modele. Cependant son but et celui de Cicéron sont tout différents. L'un veut conduire les pai'ens au christianisme, l'autre
entrechoquer les opinions des philosophes. La démonstration_ du
premier des dogrnes chrétiens, l'accord sur ce dogrne des p~ll~sophes avec les chrétiens, la réfutation de la religion opposee a
celle des chrétiens, sont trois des principaux objets de Minucius :
le quatrieme, la question des préjugés contre les chréti~ns, occupe
a lui seul la derniere moitié de chacun des deux d1scours. Le
traité de Cicéron se compase de l'exposition de la théorie des
épicuriens sur la nature des dieux et de sa réfutation au norn de
l'Académie; puis de l'exposition de la théorie des stoi:ciens sur le
méme sujet et de la réfutation que l'Académie s'empresse aussi
d'en faire. On ne voit pas, jusqu'a présent, grande analogie entre
les deux plans. Il est vrai que le débat sur la Providence se retrouve dans les deux traités : mais c'est avec un autre ordre et a
une autre place. 11 est vrai aussi que Cicéron signale le respect de
la religion cornme une des causes de la grandeur rornaine, mais
cette idée, sur laquelle nous aurons a revenir et qui était autrement vivante chez les pai'ens dans la période de l'ernpire que du
temps de Cicéron, ne pent pas étre considérée comme faisant
partie du plan du traité de ce dernier, car elle y occupe une place
tres secondaire. Pour passer du fond a la forme, celle du dialogue
est commune aux deux ouvrages. Mais depuis Platon au moins,
elle était banale. Justin l'avait déja introduite dans la littérature
chrétienne, et e'est lui qui devrait etre considéré sous ce rapporl
comme le modele de Minucius Félix, si l'on n'airne rnieux chercher
dans les controverses familieres de chaque ji,'lr, par lesquelles se
manifestait l'activité missionnaire, ou peu~étre mérne dans le souvenir d'un épisode réel, le type du cadre adopté par notre auteur.
Quant aux personnages, ceux de Cicéron sont des hornmes politiques considerables, ceux de Minucius de simples avocats. Les
premiers discutent, sans s'échauffer, des problemas purement philosophiques : les seconds se passionnent en rivalisant d'ironie,
d'indignation ou d'amertume au sujet de la question religieuse,
par laquelle la sociélé de l'empire est toute troublée. Le doute
inquiet et superstitieux du pai'en Cécilius Natalis ne rappelle ni
l'assurance moqueuse du sénateur épicurien Velleius, ni le calme

�322

r

1

REVUE DE L HrSTOIBE DES RELIGIONS

et fin scepticisme que l'académicien Cotta découvre librement a
ses amis dans ses jardins, mais qu'il cache en public sous son
masque de pontife. La marche des deux dialogues est aussi toute
différente. Comment les deux expositions de Cicéron, suivies chacune d'une critique et ou le lecteur est laissé libre de conclure,
ont-elles un air de ressemblance avec le drame de l'Octavius, dont
l'introduction est si particuliere, et qui se dénoue par la victoire
du chrétien? Ce dernier contraste est si grand, que M. Ebert luimeme l'a signalé.
Je pourrais insister, en opposant a ceux qui voient dans le plan
de l'Octavius une imilation du plan du traité sur la Nature des
dieux, ceux qui font consister le plan du meme Octavius dans un
résumé et une réfutation du discours que Fronton aurait faits
contre les chrétiens. Mais je crois en avoir dit assez pour montrer
que le plan de l'Oetavius n'est pas modelé sur celui du traité de la
Nature des dieux, et qu'il en est meme tres différent. Ce plan est
remarquable par sa simplicité et par la belle ordonnance de ses
parties. Le discernement des rapports essentiels d'un sujet et de
leur classement logique, qui passe a bon droit pour la qualité
maitresse de l'écrivain, était possédé a un haut degré par Minucius Félix. II se taille des matériaux dans les monuments d'autrui
comme dans une carriere, mais (et c'est un point qu'ilfallait éclaircir
pour déterminer le vrai caractere de son imitation littéraire) son
architecture est bien a lui.
Parmi ces matériaux, ceux qu'il a pris chez Cicéron sont en si
grand nombre, que leur nomenclature a pu remplir une dissertation spéciale. Les procédés au moyen desquels il les utilise, sont
naturellement a peu pres les memes que ceux qu'ont plus tard
décrits La Fontaine et surtout André Chénier. Celui qu'il emploie
le plus fréquemment, consiste a transporter dans son ouvrage des
endroits d'une étendue variable, sans en altérer l'idée. Il les introduit d'une maniere si naturelle, que si l'on ne connaissait !'original on ne devinerait jamais :
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre a son étoll'e une étoffe élrangere.

Comme il n'a pas la ressource de la traduclion, il fait siens ces
endroits en leur donnant, au moyen de certaines modifications, la
couleur et la vie de son esprit. Au besoin, il sait les condenser

1

323

t'APOLOGÉTIQUE ET L OCTAVlUS

sans elre sec et sans avoir l'air d'un abréviateur. Que:quefois son
imitation est plus déguisée. Ainsi, s'emparant d'un tres_ long ~assage, il trouvera le moyen, sans rien changer_ a~x falts et a la
plupart des expressions, de tourner la pensé~_general~ e~.11:11 s~ns
contraire a celui de !'original, comme lorsqu il prend a l ep1cur1en
Velléius son énumération railleuse des systemes des philosophe~,
et qu'il la transforme en une éloquente ~éposit~on des me~es ~h1losophes en faveur de l'existence du Dieu umque.
bien c ~st
une métaphore qu'il fera servir a illustrer une autre idee._ Oclavius
veut dissoudre dans le courant de la vérilé !'amere sou~~re des
outrages dont le christianisme a été l'objet. Dans le _traite de la
Nature des dieux, le stoi:cien Balbus se propose de develop?er _sa
théorie avec l'abondance du discours continu, et non de la :edmre
en syllogismes, car de meme que l'eau d'un tleuve ne se gate pas,
tandis que le contraire arrive pour celle qu'on enfo~~e dans u_n
bassin ; ainsi, le courant du discours dissout les critiques~ tand1s
qu'une théorie enfermée dans des syllogismes ~st plus fac1le~e~t
attaquable. Octavius s'indigne, Balbus explique ~-ourquoi 11
emploiera un mode d'exposition plut0t qu'un _autre. L im~ge _ellememe dans le discours d'Octavius, a change de caractere . elle
est d:venue presque mystique. Enfin, il est dans les d~ux ~assages un meme terme que j'ai du traduire chaque fo1s d une
autre maniere, parce que les deux auteurs ne l'entendent pas dans
le meme sens.

?~

TanlOt je ne retiens que les mots seulemen~;
J'en détourne le sens el l'arl sait les contramdre
Vers des objets nouveaux qu'ils s'élonnent de peindre.

Ailleurs, Minucius combinera deux passages analogues, mais
pris a des traités différents
Unissant des mélaux dont il forme le sien.

n serait trop long de dresser la liste complete de ses p_rocédés.'

familiers en somme anos bons éleves de rhétorique. A peme est-1
nécessaire d'ajouter que Minucius, qui pillote s~ abon~a~~ent
Cicéron, ne le nomme jamais et que pourtant on na pas. et~ J~ste
en l'accusant de plagiat. 11 n'a commis ni la malhonnete~e m la
maladresse de vouloir employer son art a dissimuler complete~ent
ses larcins. Ce lettré, nous ne l'avons pas oublié, s'adresse a des

�324

lettrés. Apres les avoir délectés par la mignardise de son introduction, il leur procure le plaisir de s'applaudir de leur culture et
de leur finesse quand ils reconnaissent a l'improviste et sous la
piquante diversité des déguisements l'auteur classique qui ne leur
est pas moins familier qu'a lui. Ce qu'on peut dire c'est que,
jusqu'a présent, Minucius s'offre a nous comme plus industrieux
que fécond, et méme comme plus lettré qu'érudit, car plusieurs
fois les noms et les opinions des auteurs qu'il cite font partie des
morceaux qu'il tire de Cicéron. Cette derniére remarque nous pré·
pare autant que les précédentes a l'étude directe de ses rapports
Tertullien. Avant de les aborder, caractérisons ses emprunts
aavec
Séneque.

'

'

L'APOLOGÉTIQUE ET t'ocTAVIUS

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Les écrivains chrétiens de langue latine ont généralement aimé
Sénéque, oú ils retrouvaient tant d'idées et de sentiments conformes aux leurs. Outre ceux de ses ouvrages qui nous resten!,
ils en utilisaient qui se sont perdus et que nous ne connaissons
guere que par des fragments qu'ils nous ont transmis, comme ses
Exlwrtations, ses Livres de Philosophie mora/e et son Traité des
Superstitfons auquel on doit faire une place a part a cause des
ressources qu'il leur fournissait pour la polémiqu8. Minucius
Félix a exploité, parmi les amvres de Séneque que nous possédons, les Epiti·es et le Traité sur la Providence. 11 ne s'est pas
moins servi des livres aujourd'hui perdus,mais comme il ne nomme
pas plus Sénéque qu~ Cicéron, on n'aurait jamais soupgonné cette
derniére sorte de larcins si certaines des citations de livres
perdus de Sénéque faites avec le nom de leur auteur par Lactance
et par saint Augustin ne nous découvraient !'origine de te! ou te!
endroit de I'Octavius. Le travail de recherches est ici nécessairement limité par le champ étroit des citations de Lactance et d'Augustin, mais si l'on avait sous les yeux les traités méme de Sénéque, peut -étre y ferait-on d'autres découvertes ' .
Pour le fond des choses, Minucius avait surtout demandé a
Cicéron des, noms et des opinions de philosophes et de mythologues ainsi que des raisonnements philosophiques. 11 demande
surtout á Sénéque, d'un cóté, des sorties railleuses ou dédaigneuses
a propos des dieux, de leurs prétres et du sot fanatisme de la
1) Cf. pour le passage sur le mystére d'Osiris, c. 22, le passnge de Senéque
sur le mJme sujet analysé par saint Augustin, Cité de Dieu, v1, 10.

,

325

..
sur la purete .du
d considérations pos11tves
ule ' de l'autre, es • D" et. (pour exp11·quer comment ce D1eu
culte a rendre au vra1 ieu
. . dont il éprouve l'homme
. . ) ur la mamere
permet les persecutwns ~ , rttéraires ils sont du méme genre
de bien. Quant aux procede_s _1 mai~ moins variés, puisque les
que ceux dont il use avec Creer~~• moins nombreux. C'est pouremprunts faits a Séneque sont ren le plus singulier exemple de
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d •ers que se trouve
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I1 s,agr·t de l'attitude ,des ma, la dextérite lrttera1re
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speclacle de la lutte de I hom .
dre en passant a un des arguCe qui précéde permet de repo~. .e t il un auteur qui a pris
Eb t Comment s ecr1 - . '
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se contenter de l~i dem~n~tr ~ e:s~ite imiter le chef d'une école
Cicéron pour modele aurart-1tp t il en esl ainsi. C'est que le mol
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contraire, Seneque .
. . . t . celui d'assimilation van ra,
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mieux. Nous l'avons vu, en _rea I e me !'a cru M. Ebert. 11 s'ap.
méme C1ceron, com
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En arrivant it ses rapports ave\eux ue s;s rapporls avec Gicéqu'ils sont au moms auss1 n~mb
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devait s'y attendre, a un domame spec

�326

1

1
1

327

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

i.'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIDS

des développements longs ou courts, mais d'une physionomie
caractéristique, des citations, des réflexions, des traits, des mouvements d'éloquence, des raillerias ameres ou ironiques, de
simples plaisanteries. Ce sont aussi des métaphores, des moules
de phrases, des expressions détournées de leur seos, des mots
singuliers. 11 est inutile de donner des exemples : on ne conteste
pas les faíts, mais seulement leur explication.
11 nous parait difficile d'imaginer qu'ici Minucius, renoncant tout
a coup a ses habitudes et a sa méthode, les transmetie, pour
ainsi dire, a un autre. La difficulté d'une !elle hypothese augmente
si l'on remarque a quels endroits du dialogue s~ trouvent les
rapports avec Tertullien. Daos les attaques du paien contre la
Providence, ils ne se manifestent que par quelques tournures,
quelques expressions, quelques analogies de détail, et cela est
naturel, puisque cette partie du sujet de l'Octavius ne se trouve
pas daos l'Apologétique. Daos la démonstration philosophique de
l'interlocuteur chrétien, apres le développement sur la Providence
emprunté a Cicéron et avant d'arriver au dénombrement des opinions des grands philosophes pris au méme auteur ; comme il
s'agissait de prouver l'unité et l'immensité divines, Cicéron paraissant ici faire défaut' (surtout pour le sentiment de l'immensité
divine qui ne se développa que plus tard), le vide qu'il laisse n'en
est pas moins cornblé fort á propos par un passage qui se retrouve
avec quelques changements daos l'Apologétique et qui comprend
entre autres beautés le magnifique mouvement sur !'ame naturelle·
ment chrétienne. Un peu plus loin, daos la partie du discours d'Octavius dirigée contre les dieux des paiens, c'est encore conformément
au traité de Cicéron qu'est développée la théorie évhémériste,
d'ailleurs familiere aux apologetes. Mais Cicéron n'avait pas parlé
de Saturne, considéré comme un ancien roi du Latium. Cette nouvelle !acune es! alors comblée avec non moins d'á-propos par
Minucius avec un passage dont les traits essentiels se retrouvent

cette fois encore daos 1'Apologétique. Enfin, lorsque Octavius
arrive aux calomnies conlre les chrétiens et a la justification
détaillée de leur conduite, les rapporls incontestables avec Tertullien se multiplient d'une maniere saisissante. N'est-il pas des
maintenant raisonnable de penser que la partie chrétienne de
l'Octavius a élé surtout constituée au moyen de l'Apologétique,
comme sa parlie philosophique !'a été surtout au moyen du

f) ll se peut qu'un ou deux traits du développement sur l'unité de Dieu aient
été empruntés par Min ucius a des passages perdus du premier Jivre de la

8:épublique, oll. il est question de cette unité apropos de la préférence de Scipmn pour le gouvernement d'un seul. Aucun de ces traits ne se retrouve
d'ailleurs cbez Tertullien (Ap. 17) qui, apres avoir mentionné I'unité de Dieu
nsiste aussitót sur son immensité et sur l'impossibilité oU est !'ho·mme de l;
connaitre.

Traité sur la nature des dieua;?

Cependani, quels que soient les procédés habituels de Minucius
et tout significatifs que paraissent les emplacements occupés daos
son traité par les morceaux en litige, on peut encore douter et se
dire qu'a la rigueur Tertullien aurait pu se comporter vis-a-vis de
Minucius comme Minucius lui-meme s'est comporté vis-a-vis de
Cicéron et de Séneque. 11 reste done a réfuter directement cette
hypothese, en rappelant combien la maniere de composer de 'fertullien s'écarte de celle de Minucius Félix.
Minucius s'efface derriere des personnages de dialogue. Tertullien, dans tous ceux de ses ouvrages qui nous restent, s'adresse
directement soit a des adversaires qu'il confond, soit a des freres
ou sreurs qu'il régente. Daos chaque traité, d'un bout a l'autre de
son discours, sa personnalité dominatrice demeure au premier
plan. On la sen! vibrer jusque daos les moindres parties de ses
mouvements d'éloquence, jusque daos les derniers chainons de
ses raisonnements. Minucius fait des écrivains profanes l'usage
littéraire que nous connaissons : il les laisse entrevoir daos une
sorte de clair obscur comme interpretes de la pensée des personnages derriere lesquels il s'est lui-meme dissimulé. Tertullien met
sa connaissance des auteurs en avant comme sa personne. 11 n'use
pas d'eux en lettré, mais il les cite en érudit. Ce sont des témoins
don\ il fortifie sa cause, non seulement par les faits qu'i!s apportent,
mais par l'autorité de leur nom. Voila de quelle maniere il emploie,
.entre beaucoup d'autres, Sénéque et Cicéron, ce dernier fort rarement. Le savant Varron,-au contraire, est un de ses garants favoris.
Il est évident qu'il lui arrive comme a Minucius ou a tout le
monde, d'alléguer des faits sans les appuyer du nom d'un auteur.
Mais ce qui ne lui arrive pas, c'est de prendre aux autres leur style.
On ne le surprend jamais a cultiver l'art de ravir a des écrivains
classiques ou non des tours ou des images, ni ajoindre a son étoffe,
par une couture invisible, une étoffe étra □ gere. Comme les chré-

�328

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIO:NS

329

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

tiens cultivés de langue latine, il devait lire beaucoup Séneque.
Un des derniers partisans de l'antériorité de Mioucius, apres des
recherches qui doivent avoir été soigneuses, n'a réussi a découvrir,
dans toutes les reuvres de Tertullien, que quatre ou cinq réminiscences de ce commerce avec Séneque 1 • Quel est l'écrivain dont le
style sortirait aussi original d'une épreuve analogue? On comprend
que Minucius ait appliqué sa méthode aux ceuvres de Tertullien :
pourquoi Tertullien aurait-il changé de méthode, uoiquement daos
ses rapports avec Minucius?
Dira-t-on que c'est parce que Minucius était chrétien, et que les
chrétiens se faisaient sans scrupule des emprunts les uns auic
aulres? Ici nous ne pouvons comparer la conduite de nos deux
auteurs qu'a l'égard des Grecs, car les écrits des chrétieris de
langue latine avec lesquels ils pourraient avoir des rapports ne
nous sont pas parveous.
Par cela meme, la partie la plus délicate de la discussion, celle
qui coocerne les rapports de style entre deux écrivains de meme
laogue, est écartée. Les apologetes grecs avaieot réuni une quantité
d'arguments contre les pai:ens : Tertullien et Minucius puisent
naturellement l'un et l'autre a cette sorte de trésor commun, mais
1c1 encore la différence entre leurs procédés se manifeste.
Minucius nous laisse ignorer l'existence de ses prédécesseurs :
quant a Tertullien, il leur rend justice, du moins au début d'un
de ses autres traités d'apologétique, et cela avant de donner un
argument qu'il annonce comme nouveau et dont le développement
remplira tout ce traité. Pour le dire en passant, cet argument est
le témoignage de l'ame naturellement chr étienne, et il eut été
difficile a Tertullien de le signaler comme une nouveauté, si
l'Octavius, ou cet argument se relrouve et dont Lactance nous
fait connaitre le succés~ avait été déja composé. On a cru prendre
Tertullien en tlagrant délit de plagiat parce que dans son traité
contre les Valentiniens, il fait les emprunts les plus étendus a Irénée, sans le nommer, dit-on. Comment a-t-on pu oublier que daos
les premieres pages de ce traité, mettant certainement a contribution, comme il lui eut été impossible de ne pas le faire, la riche
littérature théologique des Grecs, il commence par l'éloge de ceux
i) M. Schwenke, art. cité, pp. 275-5. Apres un minutieux examen, je ne
trouve qu'une ou deux de ces réminiscences qui soient incontestables.

qui ont réfuté avant lui l'hérésie valentinienne ! II les appelle
des personnages remarquables par leur sainteté et par leur supériorité : il dit qu'ils ont a la fois exposé et réfuté la doctrine des
hérésiarques dans des traités tout a fait complets ; il énumere
alors un Justin, philosophe et martyr; un Miltiade éloquent avocat
des églises; un Irénée minutieux investigateur de toutes les doctrines; enfin Proculus, montaniste comme luí. Que veut-on de plus?
Quel singulier plagiaire que ceJui qui met en lumiére avec tant
de soin et tant d'honneur ceux qui ont traité avant lui le meme
sujet? S'il s'était pénétré de l'écrit de Minucius au point de lui
emprunter des matériaux, des raisonnements, de longs développements, des ressources variées de style, et cela non seulement
dans son Apologétique, mais dans plusieurs de ses auLres ouvrages
ne l'aurait-il jamais nommé?
'
. Il est cependant quelqu'un que Tertullien reproduit et perfe~~10nne ~om:ent: c'est lui-meme. Ainsijles ecrivains originaux, quand
1ls ont a developper pour la seconde fois une pensée, la rendent
facilement avec les tours qui leur avaient plu tout d'abord; ou bien,
lorsqu'il s·agit d'une sill)ple idée, ils aiment a la reprendre jusqu'a
ce qu'ils en aient trouvé la forme définitive. C'est ce qu'on voit par
exemple chez Bossuet comme chez Tertullien.

11
Réponse aux principales objections tirées de la comparaison
littéraire.

Les adversaires de la priorité de Tertullien, séduits par les belles
proportions et par la clarté du traité du Minucius, ne remarquent
pas assez ala suite de quel travail cet auleur leur procure le plaisir
d'une lecture facile. Tres fermes dans leur opinion, ils alleguent
en sa faveur des faits qui détruiraient les considérations précédentes, s'Hs étaient exacts ou s'ils renfermaient les conséquences
qu'on croit pouvoir en lirer. D'ap!'es M. Ebert et ceux qui l'ont
suivi, certaines parties de l'Apologétique seraient inintelligibles
san~ le secours de l'Octavius. De plus, parmi les passages contestes, quelques-uns, imités de Cicéron ou de Séneque, porteraient
ainsi la marque de Minucius Félix. D'autres contiennent des citations qui seraient visiblement de premiere main dans l'Octavius .et
22

�330

0

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

que l'auteur de l'Apologétique aurait non moins visiblement remaniées pour donner le change.
La premiare observation n'a pas la force qu'on lui suppose.
Tertullien est aussi obscur dans ses autres ouvrages que dans
l'Apologéti']ue. Ce défaut vient d'une argumentation trop touffue et
trop serrée, d'une érudition surabondante, de l'affectation d'archa'isme. Minucius en clarifiant a loisir les parties de l'Apologétique qu'il utilisait, agissait d'apres la nature de son propre
lalent, et aussi, comme j e l'ai fait remarquer au commencement
de cette étude, d'apres son devoir.
On donne pourtant des exemples qu'on regarde comme décisifs.
On les tire d'abord du plqn de I'Apologétique. Exposons-le done 1 •
L'Apologétique est un plaidoyer adressé aux juges par écrit,
puisque dans les preces centre les chrétiens on leur refuse le
droit de se défendre. L'auteur commence par montrer combien il
est injm,te de ha'ir et de maltraiter par pur préjug~ des gens qu'on
ne connail pas. Comme on lui oppose la nécessité d'exécu ter les
lois contre les chrétiens, il en fait voir l'iniquité et rextravagance,
ainsi que la possibilité de les abroger ou de les laisser tomber en
désuétude, ce qui est arrivé pour tant d'autres lois. Les abords
débarrassés, vient le gros du plaidoyer. 11 se compose de la réfutation des accusations centre les chrétiens, en premier lieu de celle
des crimes secrets, en second lieu de celle des crimes publics et
sociaux. Ces accusations sont de plus, au fur et a mesure, rétorquées centre les pa'iens. L'innocence de ses coreligionnaires
démontrée, Tertulien réclame en leur faveur la liberté dont
jouissent les philosophes, auxquels on passe tout et qui valent
moins qu'eux. Maintenant, si les magistrats persistent dans leur
injustice, c'est leur affaire : le sang des martyrs est la semence
des chrétiens.
Un tel plan me parait simple et logique. M. Ebert voit dans
la partie relativa aux philosophes un épilogue rattaché d'une
maniere tres la.che au sujet principal. Cela vient de ce qu'il a cru
a tort que Tertullien avait voulu, dans cette partie, non réclamer
pour les chrétiens la liberté des philosophes, mais prouver, en
i) M. Harlel, donl je n'ai pu Jire l'arlicle (mentionné plus haut) qu'apres
avoir écrit ce tra.vail, a tres bien monlré que les reproches d'incohérence, etc.,
adressés a Tertullien, ne sont pas fondés.

1

331
suivant les traces de Minucius Félix, que le christianisme cst la
L Al'OLOGÉTIQUE ET L' OCTAVIUS

meilleure des philosophies. Cependant Tertullien établit tres clairement son intention, d'abord au début puis a la fin de ce développement qui des lors ne peut paraitre que naturel, nécessaire et
asa vraie place.
M. Ebert considere comme un épisode singulier et introduit
avec une maladresse dont on est tenté de sourire, le chapitre ou
Tertulien réfute la prétenticn des Romains d'etre redevables de
leur puissance a leur piété envers les dieux (ch. xxv). D'apres lui,
Tertullien, en utilisant l'Octavius assez a l'étourdie, se serait
aper&lt;;u a pres coup qu'il aurait sauté le passage ou ce point avait
été traité par son modele : il aurait alors réparé sa négligence
tant bien que mal, au moment meme ou il la reconnaissait,
quoiqu'il eút pu trouver un peu plus loin une meilleure place pour
son passage, s'il avait agi avec moins de précipitation. Ce nouveau
reproche me parait aussi peu fondé que le précédent. Terlullien,
fidele a son plan, a passé des crimes secrets aux crimes publics.
Arrivé a cette seconde classe il a commencé par le refus d'adorer les
dieux. 11 a donné les raisons de ce refus en rétorquant au fur et a
mesure les accusations centre les accusateurs, toujours afio de
suivre son plan. Son idée dominante a été qu'on ne peut adorer les
dieux des pa'iens, puisqu'ils n'existent pas et que le seul dieu véritable est celui des chrétiens. Apres avoir consacré a ce sujet quinzc
chapitres (x-xx1v) qui comprennent un peu plus du tiers de l'ouvrage, il estime sa démonstration suffisante. Toutefois, avant de
passer a un autre crime public, il déclare que puisqu'il a parlé des
Romains dans le seos étroit et national du mot (comme il venail
en effet de le faire avec abondance dans le chapitre précédenl), il
ne laissera pas de cóté le débat relatif a l'opinion de ceux qui prétendent que les Romains sont devenus les mailres du monde en
récompense de leur piété. Ce point était assez important pour
mériter un chapitre spécial. Nous savons en effet par Cicéron,
Horace, Valere Maxime, que l'idée d'attribuer la puissance des
Romains a leur piété était devenue une sorte de dogme. Longtemps
apres Tertullien, a11 v4 siecle, ce dogme durait encere et saint
Augustin, dans sa Cité de Dieu, se croira obligé de le combattrc.
C'est sans doule parce que notre auteur sent qu'il va froisser la
fibre nationale, particulierement vivante dans la partie latine de
l'empire, qu'il déclare qu'il ne se refusera pas a la lulte alaquelle

�332

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Je provoque ce préjugé. Faut-il ajouter maintenant que pour ne
pas oublier une \elle partie de son sujet il n'avait pas besoin de
consulter un livre? qu'il n'était pas un érudit moderne, réduit au
secours des auteurs pour se faire une idée de cette époque, mais
un chrétien de la fin du n' siecle, entouré des pa1ens dont il
entendait les objections furieuses ! C'est done l'omission de ce que
M. Ebert appelle ironiquement un épisode qui aurait été singuliere.
Et c'est a la fin de la partie relative aux dieux, a une place á. part
que ce prétendu épisode devait venir. S'il eiit été différé jusqu'á
!'examen des rapports des chrétiens avec l'État, comme l'eut désiré
le savant critique, la question des dieux aurait été traitée en deux
endroits différents, contrairement aux regles du gout et sans
aucune utilité. Je cherche done en vain ce qui ressemble á. une
étourderie dans cette partie de l'ordonnance de l'Apologétique. Je
reconnais d'ailleurs que la transition'.par le nom romain a en elle_
meme quelque chose de familier qui rappelle la maniere dont on
passe d'un sujeta un autre dans la conversation. Seulement je ne
vois pas la une maladresse, mais un moyen de soulager l'attention
apres une discussion qui _a duré pendant quinze chapitres et qui
va reprendre. C'est, si l'on veut, un procédé d'avocat, qui n'a rien
d'élrange dans un plaidoyer de longue haleine, et surtout de la
part d'un homme que M. Ebert aime á. traiter d'avocat. Cette transition ne me parait done nullement le signe d'un embarras littéraire ou d'un emprunt.
On attaque, toujours sous le meme rapport, non seulement le
plan, mais les détails de l'Apologétique. On soutient, par exemple,
que précisément dans ce chapitre, toute l'argumentation de Tertullien contre le préjugé national des Romains est décousue et ne
peut s'expliquer que par une imitation trop rapide de l'argumentation parallele de l'Octavius . Ainsi Tertullien, en énumérant les
divinités faussement traitées de protectrices de l'empire, aurait
nommé Cybele tout d'abord et meme avant Jupiter sans qu'on
puisse savoir pourquoi : il ne l'aurait meme mentionnée que parce
qu'elle se trouve faire partie de l'énumération analogue de Minucius. Or, voici en réalité quelle est la suite des "idées. Vous prétendez, dit-il aux pa1ens, qu'une preuve de l'existence de vos
dieux c'est qu'ils ont récompensé les Romains de leur piété en leur
donnant l'empire du monde. Mais vous devez commencer par faire
une distinclion. Vous ne pouvez parler id que des divinités natio-

333
nales des Romains et non des divinités étrangeres. Car les dieux
n'étant par définition que des hommes des temps anciens qu'on a
jugés dignes de l'apothéose, ne peuvent, s'ils existen! encore, protéger que leurs compatriotes. Or les divinités vraiment romaines
sont obscures, ridicules, visiblement impuissantes ou fausses.
Vous me direz peut-étre qu'il faut pourtant mettre avec elles la
grande déesse Cybele, en l'exceptant du nombre des divinités
étrangeres, puisque les Romains descendent des Troyens et qu'ellc
est Troyenne.Je le veux bien. Voy,ons done comment elle aprotégé
les descendants de son peuple. Elle ne les protége pas du tout,
puisqu'elle a laissé mourir l'excellent empereur Marc Aurele, pour
lequel ses pretres l'ont priée trop tard. Done, pour ce qui concerne
Cybelé, la preuve de l'existence des dieux par la protection qu'ils
accordent aux Romains n'est pas valable. J'arrive mainten ant aux
divinités incontestablement étrangeres et d'abord a Jupiter, , etc.
- Peut-on voir des idées mieux liées ! La place accordée en premier
Jieu á. Cybéle (a pres les dieux purement romains) pouvait-elle
etre mieux justifiée ! Peut-on raisonnablement dire que Tertullien
ne la nomme que par hasard et parce que Minucius l'avait nommée 1 qu'ainsi on ne s'expliquerait pas la mention qu'il en fait
sans celle de Minucius? Le reste du chapitre n'est pas moins
logique.
Je crois pouvoir m'en tenir a ces exemples. Si je ne craignais
d'etre trop long, il me serait facile de montrer qu'aucun des autres
passages de l'Apologétique signalés par M. Ebe_rt avec la meme
intention n'a besoin pour etre compris d'etre considéré comme
une imitation d'un passage paralléle de l'Octavius. On continuerait
au contraire á. voir que l'obsession de cette hypothese est piuló\
nuisible qu'utile á. leur intelligence '.
J'arrive aux faits de la seconde classe, c'est-á-dire aux endroits de
l'Apologétique qui reproduiraient des endroils de l'Octavius imités
eux-memes de Cicéron ou de Séneque. Ici, nous dit-on, Tertullien
se trouve manifestement pris au piege. J'avoue, du moins en ce
qui concerne Cicéron, qu'il y aurait une co!Ilcidence facheuse pour
la cause de Tertullien si, dans les passages qu'on lui conteste, il
avait réellement imité un auteur don\ il parait avoir fait en général
L'APOLOGM'IQUE ET L'OCTA.VIUS

0

I

1) Quant au volo qui commence cb. x1v ~e l' Apol., tout le mouvement
demande nolo qu'a rétabli avec rairnn Havercamp.

�334,

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIONS

assez peu d'usage et qui a été mis au contraire tellement a contribution par Minucius.
M. Ebert ne s'est mis en recherc.hes que pour les passages
relatifs a Cicéron. 11 en a trouvé quatre, et dans aucun d'eux la
dépendance de Cicéron n'est ni certaine ni meme probable. Le premier passage est caractérisé par l'idée que les Romains doivent
l~ur grandeur a !~ur piété. Nous avons déja vu qu'il s'agit fa d'un
heu commun qu on trouve ailleurs que dans Cicéron et qui fut
longtemps répété par les paiens. Le second passage consiste dans
une allusion a la légende de Castor et de Pollux annoncant a Rome
1~ défaite_ de Persée. (Nat. deor., u, 2, 6. Ap. 22. o~t. 7.) Cette
legende bien connue se trouve aussi ailleurs que dans Cicéron. Le
troisieme passage se réduit aussi a une allusion extremement
breve (Divin., n, 56, H6. Apol., 2~. Oct .. 26). Tertullien rappelle d'un
mot la réponse amphibologique de l'oracle a Pyrrhus. Tous ses
lecteurs &lt;'-ultivés la connaissaient, et par Ennius autant que par
Cicéron. Dans ces trois passages, remarquons-le, on ne saisit chez
Tertullien aucune trace de phrases mémes de Cicéron; on y voit
seulement une idée et deux faits connus. Minucius a son tour les
ulilise, et comme il en trouve l'expression littéraire dans deux
ouvrages de Cicéron, il la reproduit suivant sa coutume.
Dansle quatrieme et dernier endroit (Nat. deor., 1, 22, 60. Apol.,
46. Oct. 13), il s'agit d'un sage interrogé par un roi sur la nature
de la divinité et qui demande, pour répondre a cette question
d'abord un jour, puis deux, puis trois, puis toute la vie. Ici Ter~
lullien et Minucius different sur les noms des héros de cette
anecdote. Le premier indique Thales et Crésus, le second Simonide
et Hiéron. Le trait se retrouve dans Cicéron avec ces deux derniers
n?m_s. M. Ebert accuse Tertullien de les avoir changés expres pour
d1ss1muler l'emprunt qu'il fait a Cicéron par l'intermédiaire de
Minucius, et il lui reproche le peu de délicatesse de ce procédé.
Heureusement que tous les partisans de la priorité de Minucius
ne sont pas aussi durs pour l'auteur de I'Apologétique. L'un d'eux,
M. Schwenke, conjecture d'une maniere tres sensée que Tertullien
aura pris l'anecdote chez Varron, son auteur favori. En effet elle
se trouve déja dans les premieres pages du second livre aux
lfations, au début duquel Tertullien déclare qu'il discutera contre
les paiens en prenant pour base les ceuvres (aujourd'hui perdues)
de Varron.

L'.APOLOGÉTIQUE ET L' OCT.A.VIUS

Aucun des quatre passages signalés par M. Ebe:rt ne parait
d'ailleurs décisif a M. Schwenke. Seulement il en apporte lui-meme
un cinquieme apres lequel l'incertitude ne serait plus possible.
Cette fois Tertullien serait convaincu d 'avoir utilisé un passage de
la République de Cicéron par l'intermédiaire d'un passage de
l'Octavius. (Rep., III, 9, 15; Apol., 9. Oct. 30.)
11 s'agit des sacrifices humains reprochés au paganisme. Tertullien parle d'abord des enfants qu'on avait longtemps immolés a
Saturne, en Afrique. C'est en effet par cet exemple qu'un Africain,
s'adressant a des Carthaginois, devait commencer. 11 dit quand ces
sacrifices ont cessé d'avoir lieu publiquement; il cite le nom du
proconsul qui les interdit et qui fil mettre les pretres en croix en
les attachant aux arbres memes dont le temple ou ils commettaient
le crime était ombragé. IL en appelle au témoignage des soldats
de son pays qui firent cette exécution. 11 ajoute que ces sacrifices
se continuent en secret. Tous ces détails locaux, dont il est aujourd'hui le seul garant, portentle caractere d'une déposition personsonnelle; lui-meme, comme nous venons de le voir, en appelle non
a des livres, mais a la mémoire de ses compatriotes. Apres
quelques reflexions, il passe aux Gaulois qui eux, dit-il, sacrifiaient des hommes a Mercure. Ici nous surprenons une réminiscence de Varron dont on doit la remarque a M. Schwenke,
quoiqu'il s'efforce d'en annuler l'importance. &lt; Quelques-uns,
comme les Carthaginois, dit Varron (dans Augustin, Civ. Dei, vn,
'19), immolaient a Saturne des enfants, d'autres, comme les Gaulois,
lui immolaient méme les hommes. ~ Terlullien, avec Varron, passe
des Carthaginois aux Gaulois, et avec lui encore, oppose l'immolation des enfants et celle des hommes. La réminiscence, légere
d'ailleurs, consiste surtout dans cette antithese, et il ne suffit pas,
pour Oter toute valeur au rapprochement, de faire observer que,
chez Varron les Gaulois sacrifient a Saturne et non a Mercure.
Apres les Africains et les Gaulois notre auteur indique les Scythes
de la Tauride, dont le cas était popularisé par les pieces de théatre
auxquelles il renvoie. Il rappelle enfin qu'a Rome méme la statue
de Jupiter Latiaris était arrosée du sang d'un gladiateur.
La menlion des sacrifices humains en Tauride se trouvant a la
fois dans Cicéron et dans Minucius Félix prouve ici, d'apres
M. Schwenke, le larcin de Tertullien. C'est ce que nous verrons
apres avoir analysé le passage de Minucius.

�•
336

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS
1

Celui-ci commence aussi par l'immolation des enfants a Saturne,
mais én la mettant entierement au passé, en la désignant d'une
maniere générale, saos aucune des circonstances de temps et de
lieu, sans aucun des détails précis et pittoresques que le Carthaginois Tertullien rappelle a ses compatríotes. On comprend que
l'auteur de l'Octavius ait laissé de cóté ce qui n'intéressait particulierement que les habitants de Carthage : on comprend aussi que
s'il a écrit plus tard que Tertullien, il ait tout a fait relégué les
sacrifices a Saturne dans le passé: On ne retrouve pas non plus
chez lui les rétlexions de l'auteur de l'Apologétique, mais seulement un des derniers traits qui les terminent : &lt; On caressait Jes
enfants, dit Tertullien, pour qu'ils ne fussent pas immolés en
!armes. , - « En les caressant et en les baisant, dit Minucius, on
élouffait leurs cris, pour ne pas immoler une victime plaintive. »
Ne voit-on pas un imitateur forcé de choisir parmi les développements de son modele a cause des dimensions beaucoup plus resLreintes de son propre ouvrage, mais enchérissant sur ce qu'il
conserve et le commentaot avec art? Minucius passe ensuite aux
habitants de la Tauride et a l'Égyptien Busiris, qui immolaient
leurs hótes, puis aux Gaulois, qui sacrifiaient, dit-il, a l\fercure
eles victimes humaines, ou plutot inhumaines. Ici se place son
imitation incontestable du pasaage de la République. Cicéron parle
de la variété des coutumes humaines : &lt; Combien ont cru, dit-il,
comme les habitants de la Tauride, comme le roi d'Égypte
Busiris, comm e les Gaulois, comme les Carthaginois, qu'il était
pieux d'immoler aux dieux des victimes humaines. &gt; ll est superflu
tle montrer avec quelle habileté de classement, Minucius utilise
son emprunt. Il termine, comme Tertullien, par le cas des
Romains, 'Illais en ajoutant d'autres exemples a celui de Jupiter
Latiarís.
On n'a pasa s'étonner que Minucius ait passé dans un méme
développement de Tertullien a Cicéron pour retourner ensuite a
Tertullien : en agissant ainsi, il reste fidele a l'art et a la complexité de ses procédés littéraires. Quant a Tertullien, nous avons
vu chez lui les sacrifices des Gaulois venir aussitót·apres ceux des
Africains a cause d'une réminiscence de Varron, et daos un ordre
différent de celui de Minucius. Jl ne mentionne pas le roi Busiris :
il n'a en lilige avec Cicéron que le cas des habitants de la Tauride, cas bien co111Ju, faisant parlie, pour ainsi dire d'une maniere

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

il37

inévilable, des grands exemples de sacrifices humains, et rappelé
d'ailleurs par Tertullien avec un tour et des termes tout spéciaux.
Ce cinquieme exemple rentre done dans la classe des quatre premiers, et n'a pas une plus grande valeur.
Apres avoir essayé d'appliquer le procédé de M. Ebert avec plus
de précision que l'inventeur, M. Schwenke en étend l'usage, et,
au lieu de la présence de traces de Cicéron, prend celle de traces
de Séneque pour critere. Mais ici, le procédé lui-méme mérite
beaucoup moins de confiance. On sait que si Tertullien parait
n'avoir guere aimé Cicéron, il lisait Séneque, et qu'en dehors des
citations qu'il en fait, on trouve une ou deux fois chez lui des
réminiscences certaines de son commerce avec cet auteur. 11 faudra done ici prouver clairement que les rapports avec Séneque,
une fois constatñs, ont eu lieu par l'intermédiaire de l'Octavius.
L'entreprise est bien délicate. M. Schwenke croit l'avoir accomplie
avec un suecas indéniable, au moins pour un passage de Tertullien. Seulement, ce passage ne se trouve pas dans l'Apologétique.
11 a fallu aller le chercher dans un traité d'un temps postérieur, et
dont le sujet est tout différent. Tertullien serait demeuré sous l'influence de I'Octavitts au point d'en avoir encore imité une phrase
daos le premier de ses cinq livres contre l'hérétique Marcion.
J'ai déja fait remarquer daos la premiare partie de cette étude,
qu'il était naturel que Minucius eut fait des emprunts aux diverses
reuvres de Tertullien en exploitant de préférence l'Apologétique,
comme il avait fait des emprunts aux diverses reuvres de Cicéron
en exploitant de préférence le traité de la Nature des dieux, mais
il faut ici résoudre directement la difficulté particuliere qu'on nous
propose.
Daos son premier livre contre l\farcion (c. 18), Tertullien ridiculise la prétention de cet hérétique a créer un dieu nouveau :
« Si, dit-il, il arrive a un homme d'inventer un dieu, comme Romulus l'a fait pour Consus ; Tatius pour Cloacina ; Hostilius
pour la Peur ; Métellus pour Alblll'nus et quelqu'un, il y a un
certain temps, pour Antinoüs, on peut passer aux autres cette fantaisie, mais quant a Marcion, nous le connaissons; c'est un simple
patron de navire et nullement un roi ou un général. • D'un autre
cóté, on lit dans l'Octavius (c. 25), a propos de l'obscurité et du
ridicule de ces dieux purement romains, auxquels il faudrait rapporter l'agrandissement de l'empire : • Quant aux dieux domes~

�338

0

RE\"UE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:-IS

tiques Lies Romains, nous les connaissons: ceux de Romulus sont
Picus, Tibérinus et Consus, et Pilumnus, et Volumnus. Tatius a
inventé et adoré Cloacina, Hostilius, la Peur et Ia Paleur ... &gt; Enfin
Séneque, daos son traité de la Superstition (cité par Augustin,
Civ. Dei, VI, 10), avait dit, en rabaissant les dieux des Romains
au profit de la théologie naturelle : , Talius a inauguré la déesse
Cloacina; Romulus, Picus et Tiberinus ; Hostilius, la Peur et la
Paleur ... &gt;
Trois des cinq parlies dont se compose l'énuméralion de Terlullien se retrouvent done, avec quelques légeres différences, a la
fois daos Séneque et daos Minucius. Le traité de Sén~que 011 elles
se trouvent est un de ceux qui lui étaient le plus familiers, a cause
de l'usage qu'en faisaient les chréliens pour la controverse. Ce
n'est pas tout. Comme le remarque M. Schwenke lui-meme, le
passage de Séneque dérive vraisemblablement d'un passage de
Varron aoalysé par saint Angustio (Civ. Dei, IV, 23), de ce Varron,
l'auteur favori de Terlullien et qui, cette fois encore, s'offre a
nous au moment 011 nous nous y attendions le moins. L'bypothese du recours a l'Octavius n'est done aucunement nécessaire.
La reproduction caractéristique d'un tour de phrase suffirait, au
contraire, a prouver que :Minucius, fidele a ses procédés liltéraires,
est encore ici l'imitateur de Tertullien. « Quant a Marcion, nous le
connaissons, » avait dit celui-ci. , Quant aux dieux domestiques
des Romains, nous les connaissons, » dit Minucius en commenqant
son développement.
Ainsi, les deme premiare.,; sortes d'objections ne sont pas probantes. On n'a réussi a démontrer, ni que certaines parties de
I'Apologétique sont inintelligibles sans l'hypothese d'emprunts a
l'Octavius, ni qu'en certains endroits des emprunts de l'Apologétique a l'Octavius sont rendus évidents par le transport dans le
premier traité d'imitalions de Cicéron ou de Séneque qui existent
incontestablement dans le second. U me reste a montrer que la
troisieme espece d'objections, due encore a M. Ebert, n'a pas une
plus grande valeur, et que dans le seul exemple qu'on nous en
donne, Tertullien ne peut etre convaincu d'avoir cité des noms
d'auteurs u'apres Minucius.
Ici encore, en se guidant d'apres l'analogie, on peut considérer
d'avance comme probable que Minucius, qui cite beaucoup de
noms d'auteurs d'apres Cicéron, sans nous prévenir, aura pris la

1

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVlUS

339

meme liberté vis-a-vis de Terlullien. Mais ici encore il faut examiner le casen lui-meme.
Tertullien (Apol., 10), pour prouver que Saturne n'était qu'Ul'l
homme se réfere a deux auteurs grecs, Diodore et Thallus, ainsi
qu'a de~ auteurs latins, Cassius Severus et Cornelius Nepos. ~inucius (Oct., 21) en fait autant. On remarque en faveur de sa pr10rité, que l'ordonnance de son passage est plus réguliere. Nous en
convenons, mais nous savons pourquoi il donne a l'occasion une
derniere touche a son modele. 11 y a plus, dit-on. Minucius avait
voulu citer !'historien Cassius Hemina ; il avait dit • Cassius dans
son histoire. &gt; Alors Tertullien, par étourderie, a cru qu'il s'agissait de l'orateur Cassius Sévérus, et pour mieux faire preuve
d'érudition, il a complété le nom comme il l'avait compris : il a
ensuite répété son erreur daos son second livre aux nations.
11 est possible que Tertullien, en écrivant • Sévérus • au lieu de
, Hémina, &gt; ait commis une erreur, quoique la répétition de son
assertion, la perte des ouvrages des deux Cassius, l'absence du
nom d'Hémina non seulement chez Minucius, mais aussi plus tard
daos le passage analogue de Lactaoce, permettent d'hésiter a se
prononcer sur ce point. Mais son erreur, s'il l'a commise, serait
incroyablement lourde dans le cas 011 il aurait imité Minucius, car
celui-ci lui 0tait d'avaoce toute excuse en écrivant « Cassius dans
son Histoire, » et en l'avertissant ainsi en toutes lettres de ne pas
confondre !'historien avec l'orateur. Comment peut-on croire que
Tertullien, l'érudit et !'amateur d'archai'.smes, aurait ignoré le vieil
historien Hémina, cité pour ses archa1smes par les grammairiens,
au point de le prendre pour l'orateur Sévérus, apres avoir été
dO.ment prévenu que c'est d'un historien qu'il s'agissait? S'il s'est
réellement trompé, le plus simple n'est-il pas d'admeltre que Minucius, venant apres lui, aura remarqué cette défaillance d'une
mémoire trop chargée et aura fait la correction dans son propre
ouvrage? C'est l'explication qui a paru longtemps la meilleure.
Elle n'est pas affaiblie parce que Minucius, peut-etre rendu circonspect par l'autorité de Tertullien, a écrit • dans son Histo ire »
au lieu de mettre le nom d'Hémina a la place de celui de Sé vérus.

�34-0

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

REVUE DE L'mSTOmE DES RELIGIONS

Les circonstances historiques.

J'ai du suivre les adversaires de la priorité de Tertullien dans
leurs analyses minutieuses et hasardeuses. C'est a bon droit que
la comparaison liltéraire leur a paru le plus sur moyen de résoudre
notre probleme. Mais je laisse a juger s'ils ont réussi, par leur critique de détail, a rabaisser l'auteur de l'Apologétique au róle d'un
écolier étourdi, maladroit, de mauvaise foi, qui se cache et qu'on
prend en faute. 11 resterait maintenant a examiner les circonslances historiques qu'on peut entrevoir dans I'Octavius. Sur cedernier point, je me bornerai a quelques remarques relatives a l'hisloire de la littérature latine, a celle de l'empire et a celle de
l'Eglise.
Sous les Antonins, les auteurs demandent surtout le relief de la
pensée a l'éruditíon et celui du style aux archai:smes. C'est le
groupe des Fronlon, des Aulu-Gelle et des Apulée que Tertullien,
venu un peu plus tard, dépasse de son christianisme et de son
génie, mais auquel il appartient encore. A partir du m0 siecle, on
tend a devenir plus clair, plus classique. On préfere la langue de
Virgile et celle de Cicéron a celle d'Ennius et a celle de Plaute. Les
pai:ens a qui le fond manque, imitent d'une maniere languissante
les grands écrivains. Chez les Peres, Cyprien, tout africain qu'il
soit, et bien qu'il conserve dans son véritable premier essai d'écrivain chrétien l'afféterie mise a la mode par Fronton, parle une
langue singulierement plus intelligible que celle de Tertullien. Au
commencement du rve siecle, Lactance méritera le nom de cicéronien. Plus tard encore, Sulpice Sévere, célebre pour son élégance,
prenant Salluste comme modele et usant de procédés analogues a
ceux que nous avons remarqués chez Minucius, trouvera, par
exemple, le moyen de peindre l'hérésiarque Priscillien en modifiant le portrait de Catilina. C'est apres les Antonins et dans une
période qui comprend les mº et iv• siecles, qu'on rangerait le plus
naturellement au point de vue littéraire l'auteur élégant et peu
original de l'Octavius. On peut préciser davantage. Les archa:ismes
qui subsistent encore dans son style, engageraient a le placer dans
la premiere partie de la nouvelle période. De plus, il semble

;H,l

a ppartenir a la meme école que Cyprien considéré dans sa premiere maniere, si l'on en juge par la mignardise de l'introduction
du discours a Donat, en y joignant les réminiscences d'auteurs
classiques contenues dans ce traité. Enfin, comme on trouva
plus tard trop obscures les reuvres de Tertullien, Minucius n'a pas
pas du vivre bien loin du temps ou toutes récentes encore elles
passionnaient les fideles et ou un Novatien et un Cyprien se
formaient en lisant avec ardeur les reuvres du maitre. Nous nous
trouvons ainsi dirigés vers le second quart du mº siecle. Cherchons
a serrer la réalité de plus pres encore et a enfermer la composition
de l'Octavius entre deux dates. A cause de la grande familiarité
dont il témoigne, non seulement avec l'Apologétique, mais avec
!'ensemble des cauvres de Tertullien, il n'a pu parailre au plus tót
que dans les dernieres années de la vieillesse de cet écrivain, et
plus probablement encore apres sa mort. On la place en gén~ral
vers 240. D'un autre cóté, si dans ses deux premiers traités de
tres peu postérieurs a sa conversion, Cyprien a été l'imitateur de
Minucius, comme le veut l'opinion commune, qui me parait encore
ici la plus raisonnable, l'Octavius n'a guere pu etre compasé
apres l'an 246, date généralement acceptée de la conversion de
Cyprien, c'est-a-dire apres les deux premieres années du regne
de Philippe l'Arabe. C'est done entre les années 230 et 246, qu'il
conviendrait de le situer 1 • Voyons si les rapports avec l'histoire
de l'empire, interrogée a part, nous donneront des résultats
analogues.
Tertullien vit dans un temps encore glorieux et prospere. I1
signale a deux reprises la situation tlorissante de l'empire, fait des
vreux pour sa durée et parle des empereurs avec honneur'.
Minucius traite l'empire non seulem11t avec indifférence, mais
avec dédain et meme avec une sorte de haine. S'il fait allusion
aux empereurs, c'est en les persitlant a propo:i de leurs apothéoses
i) Mon collegue M. Ménégoz a attiré mon attention sur la date de la mort de
Tertullien a prendre comme point de départ. Mais cette date étant incertaine et
l'Octavius ayant pu a la rigueur étre composé pendant la vieillesse de Te~tullien, j'ai mieux aimé prendre 230 que 240. Quant au terminus ad quem, Je
ne puis penser avec M. Schultze que l'Octavius ait été composé sous Dioclétien,
et je renvoie a la critique de son arlicle par M. Mreller.
2) V. pour l'empire, de anima 30, de Pallio i; pour les empereurs, Apol.
31-34.

�342

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

ou pour tlétrir leur corruption ou pour signaler leurs dangers avec
une satisfaction méprisante. On a pu dire de lui qu'il n'est plus
Romain •. Comme son intention n'était pas de choquer gratuitetement ses lecteurs, nous devons supposer qu'il s'adressait a eux
dans un temps ou le patriotisme s'était généralement affaibli, c'esta-dire au plus tót apres le regne de Septime Sévere lorsque (sans
parler du syncrétisme des civilisations et des cultes nettement
signalé par notre auteur •), le désordre et la ruine succédant peu a
peu a la sécurité et ala richesse, détachaient le monde de l'empire
et des empereurs. Certains traits de l'Octavius sembleraient nous
reporter au commencement de celte période, c'est-a-dire au regne
de Caracalla. Les railleries sur l'apothéose des vieux empereurs
font penser au souvenir qu'avait laissé la magnifique cérémonie de
l'apothéose de Septime Sévere : la menlion des tragédies que suit
d'ordinaire le partage de l'empire rappelle le fratri;ide de Caracalla, les doutes sur la verlu des Vestales ainsi que l'allusion au
supplice de quelques-unes d'entre elles ramenent a celles que
le meme Caracalla fit enterrer vives•. On sait enfin que le défenseur
du paganisme dans le dialogue est Cécilius Natalis de Cirta et qu'on
conserve a Constantine, l'ancienne Cirta, les inscriptions de monuments élevés en l'honneur de Caracalla par un Cécilius Natalis,
triumvir de cette ville '· Quoique l'identité de ce Cécilius Natalis
avec son conciloyen et son homonyme ne s'impose pas, cette
singuliere coYncidence ne nous en ramene pas moins encore au
regne du fils de Septime Sévere. Cependant l'indifférence vis-avis de l'empire et le mépris des Césars ne s'étaient pas encorc
alors développés d'une maniere assez générale pour pouvoir paraitre
sans inconvénient dans un écrit destiné a des lecteurs pa'iens
qu'on voulait gagner et non indisposer. Le traité se place mieux
i) V. !'Oct. 25 sur les origines de l'empire et les causes de sa grandeur,
2i sur les apothéoses (cf. ad. nat. I, i7); 'J7 sur les empereurs. C'est M. Duruy,
Rist. rom., VI, p. i76 de la i•• éd. qui dit que Minucius n'est plus Romain.
2) Oct., 20, « antequam gentes ritus suos moresque miscerent. »
3) V. Hérodien pour l'apothéose de Sévere et le supplice des Vestales.
Remarquer aussi que le trait de l'Octavius contre les Vestales (25) ne se trouve
pas dans le passage analogue de l'Apol. (i5) sur l'impureté dans les temples.
D'apres Hérodien, les Vestales étaient innocentes, mais Minucius n'y regarde
pas de si pres.
-i) Corpus inscr. lat., VIII, n•• 6996, 7094.-8.

L' APOLOGlrrlQUE ET L'OCTAVWS

343

a

ce point de vue, apres les infamies d'Elagabal et les morts
tragiques de neuf empereurs en vingt ans. L'impression qu'on
en retire est celle qui regne d'un bout a l'autre du discours a Donat
ou Cyprien, par exemple, a développé en les imitant, les quelques
mots de Minucius surla misérable condition des Césars 1 • D'ailleurs,
et pour ne prendre avantage ni dufait que Cécilius Natalis, si c'est
réellement de lui qu'il s'agit dans les inscriptions, était alors
pa'ien d'apres leur témoignage et que le dialogue a été ~crit ap:es
sa conversion • ni du fait que ce meme dialogue aurait cu heu
d'apres l'auteur' assez longtemps avant le moment ou. il le r~con t e,
les souvenirs du regne de Caracalla élaient encore assez v1vants,
une vino-taine d'années apres la fin de son regne, pour qu'on ptll
y faire illusion sans courir le risque de n'etre pas compris. L'his['.)ire politique ne s'oppose done pas aux résultats que nous a
donnés l'histoire littéraire et tend plutót a les confirmer.
Si on se tourne en dernier lieu du cóté de l'Église, on sent qu'au
temps ou écrit Minucius, elle se trouve dans un~ période de tr_anquilité. Les derniers critique&lt;: s'accordent avec ra1son sur ce pomt.
Minucius a la différence de Tertullien, ne réclame pas contre la
persécuti~n. 11 veut convertir et la grace ~a~iérée d_e_ so~ i~troduction aurait quelque chose d'atroce s'il s etait amuse a decr1re le
jeu des ricochets pendant qu'on torturait ses freres. Seulemen~ l~~
parlisans de son antériorité placent cet intervalle de _tranq~1~1le
entre la persécution de Marc Aurele et celle de Sept1me Severa
tandis que nous devons la placer apres celle de Sévere ou celle de
Maximin.
n est cependant question de martyrs dans l'Octavius. Mais la
paix de l'Église n'était jamais tout a f~i~ complete. 11 suffi_sait d'un
soulevement populaire contre les chretiens de quelque VIlle pour
obliger les juges a remon~e: sur leur tri~unal e~ ?our renou~eler
une persécution locale. D a1lleurs plus d un chretien chercha1t de
lui-meme le martyre, surtout depuis que tant de privileges
s"étaient successivement attachés a cette condition. On a voulu
voir dans l'Octavius des souvenirs de la persécution de Lyon
sous Marc Aurele. Mais quelle différence entre les martyrs de Lyon
i) Ad Donatum, t3.
.
2) Ce qui a rapport a Cécilius est en somme trop conJectural pour pouvoir
servir utilement a la discussion.

�344

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

et ceux que notre auteur met en scene ! D'un cOté le silence devant
les juges ou rarement un mot sévére, de I'autre une attitude
hautaine et provocante, les bourreaux raillés, !'insulte jetée au juge
qui prononce la sentence 1 • Ce ne sont pas la les moours du u• siecle, mais celles d'un temps ou le martyr, grand dignitaire de
l'Église, était devenu le personnage souvent peu supportable que
l'évéque avait peine a maintenir sous son autorité lorsque, apres
avoir échappé aux tortures, il reprenait sa place parmi ses freres.
Nous voici enrore ramenés au m0 siecle s.
Cependant, dira-t-on, et l'on pensera avoir énoncé l'objection la
plus forte, celle qui a été mise en avant par les premiers adversaires de la priorité de Tertullien, celle derriere laquelle on paraiL
vouloir se replier quand le terrain de la comparaison littéraire
devient trop peu sur, cependant tout ce qui précede n'est-il pas
détruit par le fait indéniable que Minucius a écrit pour réfuter un
discours dirigé contre les chrétiens par Fronton, précepteur de Marc
Aurele? J'ai toujours cherché en vain,jel'avoue, quelle pouvait étre
la force de cet argument. Je veux que Fronton, dont il n'est question
dans l'Octavius qu'au sujet des prétendues débauches apres les
agapes, ait écrit tout un discours contre les chrétiens. Je veux, ce
qui est beaucoup accorder, que Minucius ait visé ce discours d'un
bout a l'autre de son traité. Que tirera-t-on de la? En quoi est-il
nécessaire que la réfutation ait eu lieu peu d'années apres le discours lui-meme? Je pourrais faire remarquer qu'avant l'invention
de l'imprimerie les écrits se répandaient beaucoup plus lentemenl
que de notre temps et pouvaient sans inconvénient etre l'objet
d'une réfutation beaucoup plus tardive. Je me contenterai de
répondre que d'apres le raisonnemeot de nos adversaires, Josephe,
puisqu'il a réfuté le calomniateur des juifs, Apion, aurait du etre
plus ou moins son contemporain, tandis que les écrits de l'un et de
l'autre sont séparés par plus d'un demi-siecle. De meme, et pour
i) Oct., 37 : « Cum strepitum mortis et hororem carnificis iridem inculcat
cum libertatem suam adversus reges et príncipes erigit. .. Cum triumphator et
victor, ipsi qui adversum se sententiam dixit insultat !
2) ll ne serait pas impossible que ces confesseurs, qui revendiquent si 6.érement leur liberté vis-a-vis des empereurs eussent été des familiers de la maison
d'Alexandre Sévére (cf. Eus., H. E., v,, 28), trainés devant le tribunal de Maximin et répondant a ce b:i.rbare avec le mépris que tout le monde manifesta
bientOt pour lui.

345

L' APOLOGÉtlQUE ET L' OCTAVIUS

rentrer dans la controverse chrétienne, Origene aurait du, puisqu'il réfuta Celse, etre aussi plus ou moins son contemporain,
et avoir vécu sous les Antonins, tandis qu'il est aussi séparé de
lui par plus d'un demi-siecle. L'analogie est done favorable a
l'existence d'un notable intervalle entre l'attaque de Fronton et la
réfutalion de ~finucius. Cela s'ex plique. Pendant la premiere moitié
du mº siecle, daos ce lle période de civilisation s yncrétiste et de
paix de l'Église ou l'on arrivait de toutes pa rts au christianisme, il
était a propos d'achever la réfutation des préjugés que les gens ~ultivés pouvaient conservera son égard. C'est alors qu'Origene réfuta
l'ouvrage de Celse. 11 le fit peu de temps avant Décius, sous Philippe l'Arabe. Ainsi l'analogie entre la réfutation de Celse par
Origene et celle de Fronton par Minucius, si on la pousse jusqu'au
bout, nous ramene une fois encore pour la composition de notre
traité vers le regne de Philippe.
'
L'analogie avec les livres de Josephe contre Apion et le secours
de ceux d'Origene contre Celse, en expliquant bien des caracteres
de l'Octavius, permettent en particulier de résoudre la seule difficullé historique qui nous paraisse vraiment sérieuse. Co mment,
pourrait-on se demander, Minucius aurait-il pris la peine de
réfuter les bruits sur les débauches et sur le repas sanguinaire
des chrétiens, s'il avait écrit vers le milieu du 111• siecle? L'absurdité de ces calomnies n'était-elle pas alors reconnue, surtout des
lettrés auxquels ils s'adresse? Car il n'en est pour ainsi dire plus
question apres les apologetes du n° siecle. Je répondrai d'abord
que l'une au moins de ces calomnies ayant été consignée dans le
discours de Fronton, se perpétuait par cela meme sous les yeux des
letlrés a cause de la faveur dont jouissaient les oouvres de cet orateur. Quoique les fables analogues contre les Juifs eussent du
paraitre usées du temps de Josephe par trois siecles au moins
d'exislence, ce dernier les expose et les réfute, parce que les Grecs
les avaient fixées par l'écriture et que la méchanceté d'un rhéteur
pouvait a l'improviste leur rendre un moment de vogue. 11 y a
plus. Nous savons par les livres d'Origene contre Celse que les
calomnies contre les chrétiens étaient encore en crédit sous le
regne de Philippe, et que des pai'.ens, a cause de la foi qu'ils y
ajoutaient, ne voulaient pas prendre connaissance de la véritable
doctrine chrétienne 1 • Origene écrit pour les chrétiens d'Orient. A
i) Contra Celsum, v1, 27.

23

�34.6

llEVUE DE L'msTOlRE DES RELIGIONS

plus forte raison ces préjugés devaient-ils persister en OccidenL.
Minu~ius a done pu reprendre avec utilité sur ce point l'éloquente
déclamation de l'Apologétique, vers le milieu du m• siecle.
C'est vers ce temps que l'histoire de la littérature latine, cell~
de l'empire et celle de l'Église nous engagent, chacune de ~on cóte,
si je ne me trompe, a placer la composition de I'Octa~ius._ Elles
s'accorderaient assez a le situer entre la fin de la persecutton de
Max.imin et les premieres années du regne de Philippe l'Arabe:
c'est-a-dire entre 238 et 246. Leurs résultats s'aj~ute_n~ d_o~c a
ceux de la comparaison littéraire pour confirmar 1 anter10rite de
l'Apologétique.
L.

REVUE DES LIVRES

MASSBBIBAU.

L'Irréligion de !'avenir. Étude de ~ociologie, par M. GuYAu. Paris. Félix
Alean, 1887; un vol. gr. in-8 de :xx:vm el 479 p.
11 y a peut-étre quelque ironie a discuter un livre sur l'Irrélígion de l'avenfr
dans une revue consacrée a l'histoire des religions. L'avenir n'est pas du
ressort de l'histoire et l'irréligion est la négalion méme de l'objet de nos études.
Mais !'avenir tient au passé et l'irréligion ne peut s'établir que sur les ruines
des religions, en son.e que, pour étayer l'irréligion de !'avenir, il faut bien commencer par faire de l'histoire religieuse. M. Guyau ne s'en fait point faute et,
a ce titre, il a raison de nous inviter a présenter son ouvrage a nos Jecteurs.
L'auteur n'est sans doute plus un inconnu pour eux. Par ses travaux sur la
philosophie morale et sur l'eslhétique ', il s'est placé au premier rang de la
nouvelle génération de philosophes fram,ais. Le volume qui nous occupe n'est
inférieur a ses prédécesseurs ni par la force de la pensée, ni par la droiture du
caractere, ni par la valeur littéraire, quoique le sujet fut particulierement délicat
et complexe. 11 y a un réel plaisir, méme pour ceux qui ne sool pas d'accord
avec l'auteur, A lire ces pages toutes remplies de connaissances variées et
d'observations fines, a suivre les raisonnemenls d'une pensée solide et forte,
sans étre obligé de subir le charabia professionnel que bon nombre de philosophes, oublieux des vraies tradilions de la science franliaise, nous imposent
aujourd'hui, comme s'ils craignaient d'étre clairs. La note poélique qui éclate,
joyeuse ou tendre, en mainte page de ce livre, ne nuit en aucune falion a. la
puissance de la démonstration ; elle nous révele qu'il y a daos l'auteur, a. cóté
du dialecticien, un poete, un homme accessible aux émotions du cceur, c'est-Adire un homme capable de comprendre les religions. L'absence de tout fana-

i) Dans la« Bibliotheque de philosophie contemporaiae » : Esquisse d'une
morale sans obligation ni sanctíon. - Les Problemes de l'estlittique contemporaine. - La Morale anglaise contemporaine. Dans la« Bibliolheque des grands
philosophes » : La mm·ale 1,'Epicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines.

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349

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tisme dans un sujet ou le philosophe lui-meme évite bien rarement les partís pris,
e désir sincere de reconnaílre la valeur de toutes les croyances et de tous les
cultes qui ont été les compagnons d!l route de I'humanité jusqu'a présent, ne
contribuent pas moins a rendre ce livre attrayant. Il fait beaucoup réfléchir
ceux-la memes qu'il ne convainc point, mais il ne saurait blesser que les esprits
étroits qui n'admeltent pas que l'on professe des opinions différentes des leurs.
La tbése essentielle de M. Guyau nous est donnée dans son Introduction, ou
iI nous fait connaitre sa définition de la religion. A ses yeux, l'unité de toutes
les conceptions religieuses, c'est l'idée d'un lien de société entre l'homme et des
puissances supérieures ; or ce líen de société a été congu par l'homme par
analogie avec les relations qui existent dans les sociétés humaines: « Si done
nous étions obligé, écrit-il p. m, d'enfermer la tbéorie de ce livre dans une
définition nécessairement étroite, nous dirions que la religion est une e::cplication physique, métaphysique et morale de toules choses par analogie avec la
société humaine, sous une forme imaginative el symbolique. Elle est, en deux
mots, une e::cplication sociologique universelle, a forme mythique. »
M. Guyau a fort a creur de distinguer la religion de la métaphysique et de
la morale, par sollicitude pour son irréligion de !'avenir qui, aulrement, risquerait de garder un caractére notoirement religieux. 11 reconnalt en toute
religion positive et historique trois éléments distinctifs essentiels : 1° un essai
d'explication mythique et non scientifique des phénomenes nalurels ou des
faits historiques ; 2° un systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques,
de croyances imaginaires, imposées a la foi comme des vérités absolues, alors
meme qu'elles ne sont susceptibles d'aucune démonstralion scientifique ou
d'aucune justification philosophique; 3° un culte et un systeme de rites, c'esta-dire de pratiques plus ou moins immuables, regardées comme ayant une
efficacité merveilleuse sur la marche des choses, une vertu propitiatrice
(p. xm). Or, ces éléments qui distinguent la religion de la métaphysique et de
la morale sont, a ses yeux, essentiellement caducs el transitoires. lis sont
destinés a_ disparallre. 11 ne convient done pas de parler d'une religion de
!'avenir, pas plus que d'une alchimie ou d'une astrologie de !'avenir. L'avenir
sera irréligieux, mais non pas au sens vulgaire de ce terme. 11 ne sera pas
anti-religieu::c, mais a-religieu::c, c'est-a-dire dépourvu des éléments qui ont
constitué les religions positives. « L'irréligion de !'avenir pourra garder du
sentiment religieux ce qu'il y avail en lui de plus pur; d'une part, l'admiration
du Cosmos et des puissances inflnies qui y sont déployées; d'autre part, la
recherche d'un idéal non seulement individue!, mais social et meme cosmique,
qui dépasse la réalité actuelle » (p. x1v).
Ces quelques explications suffisent a faire comprendre le point de vue de
l'auteur. Le livre tout entier n'est que l'illustration de ces theses. La premiere
partie nous montre la genese des religions dans les sociétés primitives, sous
forme de physique, de métaphysique et de morale religieuses. La secondP. partie

nous fait assisler a la dissolution des religions dans les sociétés actuelles et a
!'examen des conséquences que cette dissolution pourrait entralner. Dans la
troisieme partie, enfin, M. Guyau esquisse cette irréligion de !'avenir dans
laquelle sera conservé ce que le sentiment religieux avait de plus pur.
Nous laisserons ces deux dernieres parties entierement de clité, non pas
qu'elles ne provoquent de tres nombreuses objections, mais parce qu'elles sont
d'un ordre essentiellement &lt;logmatique (ou plutOt antidogmatique). Nos observations ne porteront que sur la tbese générale de l'auteur et sur celles de ses
idées qui se rapportent a l'histoire des religions.
Le premier défaut du livre de M. Guyau, c'est son titre. C'est ce qu'il y a de
moins clair dans tout l'ouvrage. L'auteur a voulu éviter tout ce qui pourrait
donner a sa pensée l'apparence d'un compromis avec les religions positives.
Par un scrupule éminemment respectable, il ne veut pas avoir l'air de conserver
meme une partie de ce qu'il renverse; il répugne a l'idée de présenter sa philosophie comme la transformation d'une religion existante de fai,on a bénéficier
de l'attachement que cette religion suscite encore chez un grand nombre
d'hommes. 11 ne veut prendre personne en traitre et il a raison. Mais l'e~agération de cette répugnance ne le fait-elle pas verser dans une confusion opposée
et néanmoins analogue? L' « irréligion de !'avenir », c'est la suppression de
toute religion daos !'avenir et nullement l'élaboration d'une philosophie dans
laquelle les éléments les plus purs du sentiment religieux qui a inspiré les
religions seront conservés. Si M. Guyau tenait si.fort a.ce que l'on ne prit point
ses hypotbeses pour une religion nouvelle ou poür une transformation du
cbristianisme, ce qu'il n'avait guére a craindre, pourquoi n'a-t-il pas intitulé
son livre: « La philosophie religieuse de !'avenir ? » II y a la plus qu'une
question de mots; il s'agit de l'impreGsion que laisse la devise de l'ouvrage
entier. Cette impression est inexacta a cause de l'inexactitude du titre.
Mais l'inexactitude du titre tient a des causes plus profondes. C'est dans la
conception meme de la religion et des religions que me parait résider la confusion de laquelle dérive le litre inexact. Nous avons reproduit la définition de la
religion telle que la coni,oit M. Guyau et nous avons cité les éléments distinctifs
,et essentiels qu'il reconnait dans toute .religion positive. Il y a trois termes
distincts dans cette définition : i O la religion est une explication des choses ;
2° cette explication repose sur l'analogie des rapports de l'homme avec l'univers
et des rapports des hommes entre eux ; 3° elle a une forme imaginaire et
symbolique. Je ne discute pas en ce moment l'exactitude du second terme, qui
me parait n'etre qu'une conséquence d'un élément plus imporlant de la religion
dont l'auteur ne s'occupe pas, savoir l'attribution aux cboses extérieures a
l'homme d'un étal de conscieuce analogue a celui que l'homme constate par
expérience en lui-meme, de telle sorte que l'explication des choses est fournie
par la religion, bien moins par analogie avec ce qui se passe dans les sociétés
humaines que par analogie á.vec ce qui se passe en lui-méme. Les puissances

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REVUE DE L'HlSTOII\E DES RELIGIONS

extérieures a luí étant con~ues d'apres le type dont l'homme a conscience en
lui-méme, il en résulte naturellement qu'il concevra ses rapports avec ces puissances par analogie avec les rapports qu'il entretient avec les hommes constitués
comme lui. C'est la une nécessité résultant de la constitution méme de J'esprit
humain et qui s'impose au philosophe le plus spéculatif comme au sauvage naissant a la vie religieuse. Nous ne pouvons saisir aucune puissance
extérieure anous, sinon par analogie avec calle dont nous avons conscience
en nous-mémes. Les notions les plus abstraites comme celle de force et celle
d'étre ne peuvent étre con~ues par nous que par analogie avec la volonté ou
l'étre dont nous avons la conscience immédiate en nous.
Mais c'est surtout le troisieme terme de la définition qui me parait sujet a
caution : • la religion est une ex:plication des choses sous forme imaginative et
symbolique )&gt;. Oui, sans doute, pour celui qui a rejeté cette religion, mais nullement pour celui qui la professe. Dans toute religion, dit M. Guyau, ¡¡ v a un
essai d'explication mytbique et non scientifique des phénomenes naturel; et un
systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques, de croyances imaginatives.
Mais ce que M. Guyau appelle « explication non scientifique », « croyance imaginative », c'est pour l'adepteconvaincu de chaque religion la seule explication
vraiment scientifique, la seule croyance qui ne soit point imaginaire. Pour ce
dernier ce sont les idées de M. Guyau qui ne sont point scientifiques et purement imaginaires. Le jour ou il n'aura plus cette conviction, il cessera de croire
a sa religion.
Il est évident que pour nous qui jugeong les religions des non-civilisés, par
exemple, du haut d'une civilisation toute différente de la leur, les mytbes et les
croyances auxquels ils adhérent ne sont ni scientiflques ni vrais. Mais e'est
parce que nous avons un développement supérieur au leur. L'histoire entiere
des religions n'est que l'histoire des transformations qu'ont subies les explications de l'univers et des rapports de l'homme avec l'univers, a mesure que Ja
réflexion etl'expérience ont appris aux hommes l'insuffisance deleurs crovances
antérieures. Chaque nouvelle religion, chaque forme nouvelle d'une r~ligion
existante a été A !'origine une explication jugée scientifique et suffisante des
rapports de l'homme avec l'univers, substituée a l'explication de la religion
antérieure jugée insuffisante. M. Guyau lui-méme s'exprime dans ce sens
quand i! écrit (p. 51-52) : « Assister A la naissance des religions, c'est voir
comment une conception scientifique erronée peut entrer dans l'esprit humain,
se souder a d'autres erreurs ou a des vérités incompletes, faire corps avec elles,
puis se suhordonner peu a peu tout le reste. Les premiares religions furent des
superstitions systématisées et organisées. Nous ajouterons que, pour nous, la
superstition consiste dans une induction scientifique mal menée, daos un efl'ort
infructueux de la raison ; nous ne voudrions pas qu'on entendit par la la simple
fantaisie de l'imagination et qu'on crnt que, selon nous, les religions ont leur
principe dans une sorte de jeu de l'esprit..... A vrai dire, ce que les peuples

REVUF. DRS LIVRES

35t

primitiís ont cherché en imaginant les di verses religions, c'était déj~ une_explication, et l'explication la moins étonnante, la plus conform~ a leur mtelbgence
encore grossiere, la plus rationnelle pour eiuv » (voyez auss1 p. 331).
. .
Il en résulte que toute religion a commencé par ne pas cadrer avec la defimtion que M. Guyau don ne de la religion, et j'ajoute qu'aucune religion ne répond
a cette définition pour ses adeptes. A dater du jour ou elle leur parait condam~ée
par la science et réduite a l'état de croyance imaginative, i~s cessent d'y croire.
Elle pourra se maintenir extérieurement encore plus ou mo1ns longtemps, grAce
a la puissance de ses institutions, par suite du pouvoir de l'habitud_e, par la
force d'inertie 1 mais elle est des lors virtuellement condamnée a faire place,
dans l'esprit de ses anciens adeptes émancipés, a une autre religion ou a se
transformer elle-méme de fa~on a se mettre en harmonie avec leur nouvel état
d'esprit. Il n'y a done, pour tout homme, que les religions dépassées,. cr~tallisées, c'est-a-dire en réalilé mortes pour lui, qui aient le caractere non s_c1~nhfique
et imaginatif dont M. Guyau fait un élément essentiel de toute rehg10n. Des
lors nous comprenons pourquoi l'état religieux de !'avenir ne_ ~eut étre que
l'irréligion, c'est-a-dire l'absence de ce que M. Guyau appelle re~'.g1on.
U est probable que l'auteur se serait mieux rendu compte de_ l rnsuffisance ~e
cette conception s'il nous avait donné une. analyse ~sycholog1qu,e appr~fo~d1e
du sentiment religieux. Il en parle a mamte repnse et plus d une fo1~ il en
signale quelque caractere saillant, mais il n'en_ a pas ~~rdé_l'étude d1re~te.
J'estime que cette étude luí aurait fourni une me1ll~ure di~tmcbon d~ la philosophie et de la religion. Toute reli_gion est une philoso~h1e ~lém~nta1r~, populaire chez la grande masse, parfois singulierement ra1sonnee, d1alectique, et,
relativement a la civilisation ambiante, scientifique chez ses adaptes les plus
distingués; mais c'est une philosophie envisagée au point d~ vue p~rticulier de
la destinée de l'homme dans l'univers et surtout c'est une phllosoph1e a laquelle
l'homme adhere par le sentiment (crainte ou amour) et non pas seulement par
l'intelligence. De la la plus grande durée des religions; de la l'empire q_u'~lles
ent Sur les Ames · de la leur persistance méme qunnd les conv1ct1ons
prenn
,
¡
'ét'
philosophiques dont elles sont issues ont cessé d'étre a~m1ses dans .ª soc1 e
ou ces religions sont encore professées ; de la leur aphtude a devemr symboliques, c'est-a-dire a introduire des enseigne~ents nouve~ux dan~ les formes
anciennes. Le coour humain, en etret, ne se rés1gne pas fac1lement a reconnailre
qu'il a confié ses intéréts suprémes A des chimeres et que l'objet de son a~ou~
n'était que vanité. En conservant la forme tout en c~angean~ !e fond, 11 lm
semble que sa religion n'a pas changé ; il la comprend m1eux, voila tou~.
L'histoire des religions, a notre avis, montre ce qu'il y a de superficie! dans
['opinion accréditée chez beaucoup de nos contemporain~, _surtout en pays
catbolique , au suJ·et des tentatives actuelles de réforme rehg,euse dont. le bnt
esl d'attacber Je sentiment religieux aux principales doctrines de la science et
de la philosopbie modernes. « Ce n'est plus la de la religion, s'écrie-t-on ; c'est

�3J2

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIO'.SS

de la philosophie. n C'est de la philosophie qui devient religion, fnudrait-il
dire. 11 n'y a guére de religion dont la méme chose n'aurait pu étre dile ii. ses
débuls.

L

Le désaccord exisLant sur ce point entre M. Guyau et nous, ne nous empéche
pas de r~cvnnaitre .qu'il a beaucoup étudié l'histoire des religions et qu'il en
saisit a la fois l'intérét historique et la valeur pédagogique. La premiére partie
de son livre, sur la genése des religions, renferrne une quantité d'observations
fort justes. La critique des idées de M. Herbert Spencer, en particulier, est
menée avec beaucoup de talent. L'auteur est, au fond, d'accord avec ceux de
nos collaborateurs qui ont traité ces questions (MM. Tiele, Albert Réville,
Goblet d'Alviella, etc.). ll admet le naturisr:ile et l'animisme comme les deui:
phases primitives du développement religieux de l'humanité; mais il est regrettable qu'il contin ue A se servir du terme de fétichisme pour désigner indistinctement des états religieux qui sont cependant nettement distincts. Nous ne
voyons pas quelle raison il a eue d'agir ainsi .

11 est encore d'autres poinls de détail oü. nous chicanerions volontiers M. Guyau,
par exemple, quand il fo.it remonter aux premiers temps du christianisme la
croyance aux religues (p. 58, n. 1), qun.nd, aprós avoir afílrmé (p. 60) que la
distinction rigoureuse entre le mlturel et le surnaturel est moderne, il déclare
(p. 62) que la religion ne peut se passer de surnaturel, quand il écrit (p. 70) qur
le sentiment de la dépendance a l'égard d'une providence íait perdre a l'homme
son indépendance, CQmme si les huguenots n'avaient pas été les plus indépendants des hommes, en vertu méme de leur foi a la providence predestinante, etc.
Mais il nous parait plus intéressant de signaler l'opinion de M. Guyau sur le
rOle et l'importance de l'histoire des religions dans l'éducation moderne, que de
continuer une pareille énumération de criliques de détail. Le chapitre qu'il a
consacré A l'éducation donnée par l'État est po•Jr nous l'un des plus instructiís.
M. Guyau a de grandes ambitions pour le maitre d'école et, justement pour
cette raison, il voudrait développer son éducation de maniere a en faire non
seulement un répétiteur de grammaire ou d'arithmétique, mais un véritable
éducateur du peuple. (1 11 serait facile, dit-il, de perfeclionner un peu son
éducation théorique, de tui faire prendre de plus haut les sciences qu'il regarde
trop par leur petit cólé; de lui donner des ouverlures sur !'ensemble des
choses, de lui enlever l'adoration exclusive du pelit fait isolé, de la vétille
historique ou grammaticale. Un peu de philosophie en ferait un meilleur historien et un géographe moins ennuyeux. On pourrait l'initier aux grandes
hypotbeses cosmologiques, lui donner aussi des notions suffisantes sur la
psychologie, principalement sur la psychologie de l'enfn.nt. Enfin, un peu
d'histoire des religions le familiariserait avec les principales spéculations
philosophiques que l'bomme a tentées pour représenter l'au-delii de la science;
il n'en deviendrait que plus tolérant a l'égard de toutes les croyances religieuses
(p. 232). »

REVUE DES LIVRES

353

M. Guyau n'est pas d'avis qu'il faille introduire daos l'enseignement Primaire,
ni meme dans l'enseignement secondaire, des nolions d'histoire de religions;
ce sonl les maitres dont il faut élargir !'esprit. Nous avons, nous mérne, soutenu
exactement la méme tbese dans cetle revue. 1( Au íond, dit a bon droil
M. Guyau, méme pour un enfant franQais, Mahomet ou Bouddha sonl plus
importants a connaitre que Frédégonde; quoiqu'ils n'aient jamais vécu sur le
sol frarn;ais ou gaulois, ils agissent infinimenl plus sur nous et nous sommes
beaucoup plus solidaires d'eux que de Chilpéric ou de Lothaire (p. 235). &gt;)
Mais l'enseignement spécial de l'hisloire des religions par les maitres officiels
esl impraticahle. ll ne peut se faire que dans le cours méme de l'histoire générale. Encore íaut-il que les maitres soient capables de le donner .
Aussi approuvons-nous entierement M. Guyau quand il dil (p. 236) que la
vraie place de l'histoire des religions est dans l'enseignement supérieur. 11 De
méme qu'un enseignement cornplet de la philosophie comprend les principes de
la pbilosophie du droit et de 1a philosophie de l'histoire, il devra comprendre
un jour aussi les principes de la philosophie des religions. Apres tout, Bouddhi
et Jésus ont, méme au pur point de vue philosophique, une importance beaucoup
plus grande qu'Anaximandre ou Thales. &gt;l M. Guyau réfute fort bien l'objection
de M. Laboulaye que, pour enseigner l'histoire des religions, il íaudrait posséder toutes les sciences historiques et philologiques. Combien y a-t-il d'enseignements oU le proíesseur est soumís A la mérne nécessité de se servir des
rnatériaux qui Jui sont fournis par d'autres ! 11 ne íaudrail pas que la superslition de la spécialisation nous fil tornber dans le méme défaut dont souffre notre
industrie. A force d'avoir des ouvriers qui ne savent faire qu'une partie de la
montre, il n'y a plus de bons horlogers. Dans la science comme dans l'industrie,
il faut, a cOté des travailleurs qui se canlonnent dans une spécialité déterminée, des metteurs en ceuvre, des ajusteurs, des condenseurs; autrement
¡'ouvroge méme des travailleurs en spécialilés ne sert plus de rien. 11 faut méme
plus; il faut des vulgarisateurs, comme l'induslriel a besoin de marchands qui
écoulent ses produits. L'enseignemenl a tous ses degrés, excepté dansquelques
!aboratoires d'expériences scientifiques, n'est autre chose que de la vulgarisation. Les boas v11lgarisateurs sont rares, et ceux qui les dédaigneot seraient
parfois fort embarrassés d'accomplir leur reuvre.
Nous éprouvons un certain plaisir A reproduire l'opinion d'un juge aussi
autorisé que M. Guyau sur le rOle de l'histoire des religions. On ne l'accusera
pas, comme d'autres propagateurs de l'histoire des religions, d'écrire daos un
but intéressé, selon l'insinuation formulée dans un article récent par un critique plus mordant qu'il n'était équitable. En vérité, si l'on n'était guidé que
par J'intérét ou par J'ambition, il y aurait singuliérernent de moyens plus
avantageux. de réussite que de plaider la cause de l'histoire religieuse. 11 est
frappé, eomme tant d'autres esprits réfléchis, de l'importance de ces questions
d'histoire religieuse et il deman~e, comme nous, qu'elles soient étudiées, qu'elles

�35-i-

I\EVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

REvtJE DES LIVRES

prennent leur place dans l'enseignemeot public, pour Je bien de J'enseignement
et du pays.

355

HoMOLLB (Théophile), Les Archives de l'intendance sacrée A Délos,
315-166 av. J.-C.; these franc;aise pour le doctoral présentée a la Faculté des
lettres de París. (Bibliotbeque des Écoles frani;aises d'AtMnes et de Rome,
fascicule 41-l), t vol. in-8, París, Thorin, 1887.

le sujrt qu'1l devail y trailer, quatre cent cinquante inscriptions, toutes inédites,
sauf quatre. C'est assurément un grand avantage pour un candidat, que
d'apporter devant ses juges un livre composé sur des documenta dont il possede
seul la clef. Mais M. Homolle en avait un autre, qui vaut mieux encore. Il
s'était déja acquis dans le monde savant la réputation d'un esprit sagace,
d'un archéologue rompu a l'étude des monuments, d'un érudit aussi fin que
laborieux. On était déja. instruit du succes de ses premiers travaux. On savait
que les articles, qu'il avait publiés sans compter, équivalaient il. plusieurs theses.
On savait encore que si les fouilles de Délos pouvaient étre mises en parallel~
avec les fouilles d'Olympie, exécutées pour Je compte du gouvernement allemand,
la France en était en grande partie redevable a son dévouement et a son
activité. TI se présentait enfin avec l'autorité que lui donnent, dans une chaire
du haut enseignement ou il supplée un maitre, des lei;ons substantielles, pleines
de vie et de talent.

Les candidata, qui subissent devant la faculté des lettres de Paris la redoutable épreuve du doctorat, s'exposent parfois au reproche de s'y étre préparés
par des études trop h!l.tives. JI n'est point de licencié qui ne soit capable de
composer en quelques mois, sur un sujet tres restreint, une monographie
passable. Mais les theses qui ont été écrites au courant de la plume, ne donnent
le change ni au jury, ni e.u public ; on s·aperi;oit aisément que les recherches
de l'auteur se sont bornées a l'unique question qu'il a choisie, qu'il n'a point
lu et comparé, que son savoir est de fraiche date et de petite vertu. Nous ne
pouvons nous défendre de l'idée qu'il cherche a nous abuser sur son mérite, et
nous en concevons une certaioe défiaoce, qui luí nuit beaucoup plus que
n'eussent fait les leoteurs d'une préparation patiente. La tMse de M. Homolle
produit une impression toutc contraire; quelle qu'en soit la valeur, on sent que
l'auteur en a plus encore que l'ouvrage, qu'il ne oous dit pas tout ce qu'il sait,
parce qu'il ne le veut pas, et qu'il a en réserve une provision de science assez
riche pour défrayer plus tard de vas tes publications. De la, daos cette brochure,
une force cachée, qui commanderait la circonspectiou aux critiques les plus
légers. Comment, du reste, en serait-il autrement? En 1873, M. Homolle,
sortant de l'École normale, fut envoyé a l'Ecole d'Athenes. M. Albert Dumont
lui assigna bienWt apres, comme champ d'exploration, cetle partie de l'ile de
Délos, ou étaient ensevelis les restes du sanctuaire d'Apollon. Les fouilles, qu'il
y dirigea a deux reprises différentes, amenerent de si brillants résultats, que le
gouvernement, quand il eut quitté l'École, lui confia trois missions extraordinaires pour lui permettre de les continuer. La derniere campagne de M. Homolle
a Délos date de 1885. Depuis qu'il a entrepris la premiere, il n'a pas cessé
d'alimenter le Bulletin de correspondance helll!nique avec le compte rendu de
ses belles découvertes• .Mais il est loin d'avoir versé dans ce recueil toute sa
moisson. Quand il a commencé a écrirP sa these, il avait il. sa disposition, pour

On imagine bien que, dans la masse des matériaux qu'il a rapportés de Grece,
M. Homolle n'avail que !'embarras du choix. Il aurait pu décrire les sanctuaires
qu'il a mis au jour, reconstruire leur histoire, dresser l'inventaire de leurs
richesses, montrer comment ils étaient administrés, quels étaient les rapports
de leur personnel avec l'État, d'ou venait et en quoi coosistait Jeur puissance.
Ce n'est pas lil., cependant, ce qu'il s'est proposé pour cettefois. Avant d'aborder
les diverses questions auxquelles donnent lieu les documents qu'il a entre les
mains, il devait les classer dans l'ordre chronologique; t!l.che infiniment délicate, peu attrayante au premier abord, et d'oil dépendait pourtant la solidité de
l'ceuvre entiere. Dans cette longue série d'ioscriptions déliennes, il y en a un
cerlain nombre dont la date a disparu ; il fallait la retrouver, en étudiant de
tres pres et en rapprochant, avec un soin minutieux, les données historiques
qu'elles renferment. Pour celles qui sont datées, il fallait en renouer la suite.
M. Homolle ne pouvait pas reculer devant cette tache. Mais il pouvait douter
s'il convenait d'y consacrer une these de doctoral. N'allait-il pas s·exposer au
reproche, de présenter a ses juges une aride préface, détachée d'un grand
ouvrage en préparation, et de !aire trop bon marché de ces agréments littéraires, dont la faculté veut maintenir chez elle la tradition? M. Homolle n'a
pas été arrété par ce scrupule, et il a eu raison. II s'est dit que dans les dissertations les plus austeres il y a place pour un art, dont on peut, a juste titre, se
faire honneur quand on y réussit; les profanes, qui confondent l'érudit et le
compilateur, ne sauraienl le sentir; mais il n'échappe pas aux esprits exercés,
qui savent combien il est difficile de faire la critique de ses preuves et de les
enchainer daos un bel ordre. JI y a une véritable jouissance, lorsqu'on a
soi-méme passé par des travaux semblables, a voir un écrivain, qui est parfaitement maitre de ·son sujet, s'y retourner a son aise, aller et venir au milieu
des faits et conduire avec grace le lecteur de !'un a l'autre. C'est ce genre de
plaisir que procure la these de M. Homolle.

Nous souscrivons plus volontiers a l'Histoire des religions dans l'avenir, de
M. Guyau, qu'a son Irri!ligion de l'avenir. Puissions-nous vivre assez longtemps pour recueillir la réponse que !'avenir fera aux proaostics du philosophe-propMte. Son Ji vre reste !'un des plus suggestifs qut aient paru dans
les dernieres années, pour ceux-la mémes qui, comme nous, en repoussent les
conclusions.
JEAN

RÉVILLE.

�,
3!JG

•

REVUE DE L"HISTOIRE DES RELlGIONS

Les inscriptions déliermes qu'il a recueillies, embrassent une période de quatre
siécles Apeu pres, de 454 av. J .-C. A 90 environ. Pourquoi done ces deux
dates de 315 et 166 av. J.-C., qui figuren! dans le litre? Que représentent-

eUes? Pourquoi, dans un livre oU il classe ses documents, l'auteur exclut-il
ceux qui sont antérieurs a la premiere et postérieurs 8. la seconde?
Il Y a eu, daos l'histoire de Délos, trois périodes distinctes. Devenue, apr~s
les guerres médiques, en 477, le centre de la confédération des insulaires elle
1

dut remettre aux Athéniens, qui s'en étaient constitués les chefs, l'adm inistration de ses temples ; depuis lors, ce furent des magistats alhéniens, envoyés
réguliérement chaque année. par la république et responsables devant son
gouvernement, qui eurent, a Délos, la gestion des biens sacrés; leurs actes
étaient publiés en double exemplaire; on en déposait l'original a Athenes, sur
l'Acropole, et la copie a Délos, dans le sanctuaire d'Apollon. Il en fut ainsi
jusqu'en 315. A cette date, Athénes, A qui la Macédoine a enlevé sa liberté, se
voit enlever aussi, par les rois d'Égypte et de Syrie, successeurs d'Alexandre,
!a suprématie qu'elle exer~ait encore sur la mer Égée. Délos lui échappe; l'ile
sainte reprend possession de ses temples et de son indépendance. Elle les perd
de nouveau en 166, Iorsque les Romains la replacent sous Je joug d'Athénes.
M. Homolle a celte fois concentré tous ses efforts sur l'histoire de la seconde
période; son unique objet a été de classer les documents qui datent de 1'indépendance. C'étaient, en efTet, les seuls qui pussent fournir matiere a une élude
suivie, compléte et approíondie. II Jui sera impossible de rejeter les autres,
quand il publiera le grand ouvrage d'ensemble qu'on attend de Jui. Mais dans
une thése, il devait se préoccuper de donner a sa composition une certaine
unité. 11 a consacré une grande partie de son développement a fixer les dates
m~mes qui servent de jalons daos l'histoire de Délos. CelJes de 476 et de 166
étaient depuis longtemps adoptées. Mais on ne savait pas quand avait fini le
premier régime athénien. ll était cependant essentiel de le découvrir, car
l'administration des temples a subi du méme coup des réíormes assez importantes. C'était son point de départ que M. Homolle devait avant tout déterminer. Il l'a íait dans une discussion tres ser;ée, qui ne Jaisse plus subsister
aucun doute. En 3i5, s'organise- la ligue des Cyclades; &lt;&lt; elle est placée sous
la luteUe de Ptolémée Lagos ; elle a pour sanctuaire fédéral le temple de
Délos, comme l'amphictyonie du 1ve siécle, la ligue attico-délienne du 3º et les
antiques aosociations religieuses de la mer Égáe. Elle respecte la souveraineté
du peuple délien; e:Ie lui laisse la liberté de son gouvernement et Jui rend la
pleine propriélé de ses temples. Quelques obligations qu'elle puisse imposer a
ses mernbres, elle exempte Délos, en raison de son caractere religieux, de toule
laxe et de tout contingent militaire. &gt;)
L'ouvrage se termine par deux Appendices, qui en représentent A peu pr6s
le tiers. En réalité, sous ce titre modeste, M. Homolle a condensé les résultals
de la dissert.ation tout entiE!re; ces appendices en sont le couronnement. Le

REVUE DES LIVRES

357

premier est un tablean qui donne, par ordre chronologique, la liste ~e tous
les a.rchontes, a. nous connus, qui ont administré Délos pendant la pér1ode de
l'indépendance, et dont le!! noms servent de date aux acles de l'intendance
sacrée; a cOté, figurent, année par année, les hit!ropes (intendants généraux
des temples de l'ile), les lrésoriers publics, les secrétaires des hiéropes, les
secrétaires de la ville, les fonctionnaires et employés rliver3, tels que gra,eurs,
agoranomes (officiers de police), logistes (vérificateurs des comptes), prétres,
l!pistates (p1·ésidents du Sénat), arcbitectes, etc. Le second appendice est un
catalogue chronr,logique el desr-riptif de cenl trois inscriptions, presque toutes
inédites, d'oll. M. Homolle a tiré les éléments de son lra.vail. Enfin, une héliogravure reproduit le plan du sanctuaire d'Apollon, avec loutes ses dépendances,
dressé en i882 par M. Nénot, architecte pensionnaire de la. villa Médicis, aujour•
d'bui chargé des travaux de la nouvelle Sorbonne.
1&lt; Je n'oublie pas, dit M. Homolle dans son introduclion, que, pour répondre
aux encouragements riue j'ai rec;us et a la íortune qui m'a servi, c'est trop peu
de ce mémoire. n Cependant ce serait peut-étre, pour tout autre que pour Jui,
un titre sufüsant. Mais personne n'a songé qu'il puisse en rester IA, et puisqu'il
ne le croit pas davantage, il n'est pas de savant qui ne doive s'en applaudir.
G1mR0Es LAFAYE.

HoMOLLE (Théophile). De antiquissimis Dianae simulacris Deliacis.
Thése pour le doctoral présentée A la Faculté des letlres de Paris, 1 vol in..S,
Paria, Tborin 1 1885.
Vers 1815, Jorsqu'on présent.ait a. la Faculté des letlres de Pnris de minces
theses sur des sujets immenses, on aurait fort étonné les candidats et leurs
juges, si on leur avait prédit que, soixante et dix ans plus lard, un normalien,
aprés de longues recherches au dE&gt;.lA des mers, écrirait, sur quelques statues
antiques, une thése latine de plus de cent pages de grand íormat, ornée de
onze planches obtenues par les procédés les plus perfectionnés. 11 ne s'ensuit
pas nécessairement que les docteurs de 1815 fussent inférieurs a ceux de 1887.
L'exemple de M. Homolle prouve seulement cambien l'épreuve du doctoral
es lettres a changé de. nature depuis le commencement du siécle. Cette transíormation tient uniquement au zele des candidats qui, d'année en année, sans y
élre contraints par aucun réglement, ni méme, on peut le croire, poussés par
les exigences des proíesseurs, ont étendu A l'envi les proportions de leur tache.
Quoi que l'on pense de l'institution et de sa íorme actuelle, personne ne
contestera que cette lutte rasse honneur A l'Université; rien ne montre mieux
quelle haute valeur s'atlache au diplOme, riue les efTorts des candidals pour lui
en donner encore davantage par leurs propres travaux.
Quand je dis que la these de M. Homolle est consacrée A quelques slaluesi

�358

359

REVUE DE L'HISTOU\E DES RELIGIONS

REVUE'.ltDES LlVRES

j'exagere; je devrais dire a quelques tron~ns de statues · car dans Je
b
b"
,
,
nom re,
1·¡
Y a ien peu de tétes, surtout de Ultes qui soient restées sur des épaules . el
quant a~x mains, elles sont encore plus rares. D'ailleurs, c'est justement p'our
cet~e ra1son que la these a cent pages. Elle serait moins longue si les statues
étaient pl~s completes. M~is il a ~ien fallu chercher que! personnage elles
re~résenta1ent ~t ~ette partí~ de la dISsertation offrait de singulieres difficultés,
pu~que les prmc1paux attributs, qui pouvaient servir a trancher Ja question
a~ment été _emportés par le temps. On n'imagine pas quelle quantité de faits e;
d 1dées, émmemment intéressants pour I'étude dela civilisation grecque l'aut
a su grouper dans l'interprétation de ces statues brisées. L'histoir; de
peut-étre y tr_ouv_e son compte plus que l'histoire des religions. Cependant il
est ~ouvent diffic1le de séparer !'une de l'autre et c'est ici le cas. M. Homol/e et
plus1e~rs de ses camarades de l'École frangaise d'Athenes ont découvert daos
les rumes de Délos, entre autres ouvrages de I'art antique, seize fragments en
marhre de_Paros, ay~nt appartenu a autant de statues dilférentes, qui toutes
représen~a~ent Artém1s sous les traits d'une femme de grandeur naturelle. lis
ont été tires du temple de cette divinité ou des terrains qui J'avoisinent Au
' été ul
.
•
cun
n, a
_se. pté_posténeurement a l'an 460 av. J.-C. lls forment done une série
~ un prix mestimable parmi les monuments des écoles primitives. Ils se réparllssent en deux catégories assez distinctes.

de!ll artistes naxiens, Byzes et son fils Evergos, qui arriverent a la réputation
dans la premiare moitié du vu• siecle. Les six autres statues de la série sont
peut-étre postérieures, mais de quelques années seulement. Elles ne se
distinguent de la premiere que par des différences peu importantes, autant
qu'on en peut juger dans l'état 011 elles nous sont parvenues. Toutes ont, aux
yeux des archéologues, cet intérét exceptionnel de reproduire, avec une fidélité
presque entiere, la forme de ces vieilles et grossieres idoles, qui personnifierent
la divinité pour les Grecs des premiers a.ges et qui sont généralement désignées
par les savants sous le nom de Xoana. C'est aujourd'hui un fait reconnu, que
l'histoire du culte chez les Grecs s'ouvre par la litholdtrie; avant d'adresser
leurs hommages a des statues fagonnées de leurs mains, ils adorerent des
pierres, dont les formes, plus ou moins régulieres, n'étaient dues qu'a. un
caprice de la nature : c'étaient des parallélipipedes, des cylindres, des pyramides ou des cOnes. lis les croyaient tombées du ciel et envoyées par les dieux
eux-mémes ; ces bétyles, qu'ils couvraient de bandelettes et d'oripeaux de toute
espece, n'étaient pas pour eux l'image de la div.inité; ils en étaient le symbole.
Mais peu a peu l'anthropomorphisme se lit jour. On accommoda tant bien que
mal a la forme humaine les idoles primitives et on en fabriqua de nouvelles,
soit en pierre, soit en bois, auxquelles on donna des membres, mais sans oser
encore s'écarter tout a fait du type des bétyles. On vil alors paraitre des images
pourvues de tétes, de bras et de jambes, mais dont l'aspect général rappelait
celui d'une poutre, d'une colonne ou d'une stele. A cette seconde phase de
l'art religieux apparten"aient un grand nombre de monuments, qui subsisterent
en Grece a travers les siecles, d'autant plus entourés de respect, qu'ils étaient
plus grossiers. Plusieurs nous sont connus par les médailles, 011 ils sont représentés; quelques-uns méme sont parvenus jusqu'a nous. Au nombre des plu~
curieux il faut compter les sept statues d'Artémis trouvées A Délos par l'École
fran;;¡aise d' Athenes. La plus ancienne surtout, qui est en méme Lemps la plus
complete, donne une idée tres exacte des simulacres de cette période intermédiaire, qui sépare la litholatrie de l'anthropomorphisme. La tunique de la déesse
tombe sur les pieds avec tant de raideur, qu'elle ressemble A un tronc de
pyramide; la poitrine et la tete rappellent aussi des figures géométriques. La
face antérieure et la face postérieure sont absolument plates ; les parties saillantes du corps n'y sont nulle part indiquées ; si bien qu'on pourrait encore
comparer !'ensemble de la statue a une poutre, dont les quatre angles auraient
été équarris par le ciseau. On voit que l'artiste, qui peut-etre eO.t été capable
d'animer ce marbre (la justesse des proportions indique une main qui n'est pas
celle d'un barbare) s'est soumis respectueusement il. une tradition religieuse
des longtemps établie.
La seconde classe, étudiée par M. Homolle, comprend neuf statues. Elles
datent, d'apres ses calculs, du déhut du v• siecle. Ainsi il y a, entre cette série et.
la précédente, une distance chronologique assez considérable ; il nous manque,

1~:~

La -~remiere, la plus ancienne, comprend sept statues, d'un style tout a fait
archaique.' Il Y en a une daos le nombre, qui l'emporte de beaucoup en intérét
sur les six autr~s. Elle est ~resque complete ; il n'y manque guere que les
~van~-b~as, depu1s le coude ¡usqu'au poignet. La cuisse droite porte une
~n~cnpt'.on ~n vers peu endom.magée : ce texte nous apprend que la statue a
et_e déd1ée a la dée~se, . « qui se plait a Jancer au Join ses fleches, ,, par
nd
Nica ~a, filie de Démodikos, de Naxos. Artémis est représentée debout dans
une ath~ude d'une raideur hiératique. Les jambes sont étroitement serrée~ l'une
con~re I autre; les bra~ pendent inertes de chaque cOté du corps. Une tunique
talai:e, serrée a la taille ~ar une ceinture, tombe, saos un seul pli, depuis Je
cou Jusque ~ur le socle, la1ssant a peine voir I'extrémité des pieds, que chaussent
des hrodeqwn~ ;_ la chevelure se répand en Iongues boucles symétriques sur Jes
épaules: la poit~me e~ le dos. Les mains, a moitié fermées, devaient tenir des
accessoire~ mob1Jes, d une autre matiere que la statue ; ¡¡ y a encore, entre Je
pou~e e~ I mdex, un trou percé departen part, qui ne pouvaitservir a uneautre
desti~ahon. M, Homolle établit par des rapprochements décisifs que J'on y
pas_sai~ des ,bandelettes en laine. Cette curieuse idole remonte a une haute
antiqu1té; d apres le style de l'ouvrage et d'apres la forme de J'inscription qui y
est g:avée, on doit nécessairement admettre qu'il date des premiares années du
0
vn. sie~le. Il provient, saos aucun doute, de I'école de Naxos, laquelle nous
était déJa co~nue comme ayant contribué, avec celles qui florissaient a la méme
époque a Ch10s et en Crete, a tirer la sculpture de la barbarie ; Pausanias cite

�360

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

pour que nous puissions suivre saos interruption le développement progressif
du type, un ou plusieurs anneaux de la chalne. Mais il n'y a pas a douter que
ces statues représentent ArtP-mis comme les autres. Elles ont été aussi sculptées
dans les iles ou dans une ville grecque de l'Asie-Mineure. D'ailleurs, si le début
du v• siecle marque la fin de la période archaique, il en fait encore partie.
C'est vers l'an 460, que l'on s'accorde, en général, a placer la naissance de l'art
classique. Les neuf Artémis de Délos sont antérieures a cette date. Elles
doivent étres ran~ées daos cette seconde subdivision de l'archaisme ou rentrent
les écoles de sculpture de Sicyone, d'Argos et d'Égine (5 í0-160). Artémis est
debout, le corps posé d'aplomb sur les deux jambes, mais le pied gauche
légerement porté en avant, daos l'attitude d'une persoone qui ne marche pas,
mais qui va marcher. La chevelure, disposée en boucles régulieres, qui
encadrent le visage de deux bandeaux, se releve au-dessus des oreilles et
tombe en masses ondulées sur le dos, les épaules et la poitrine. La tete esl
ceinte d'un diademe, qui devait élre, comme tout le reste, couvert de peinture.
Le vétement se compose d'une longue tunique transparente, a plis fios el
serrés ; par-deasus est jeté un manleau, auquel l'artiste a donné, avec beaucoup de bonheur, l'apparence d'un tissu de laine lourd et épais. Des ornements de métal étaient fixés sur le marbre, comme le prouvcnt les trous
symétriques, que l'on observe en plusieurs endroits; c'élaient des fibules sur le
manteau, des pendants aux oreilles et des spirales dans les cheveux. La main
droite, tendue en avant, teoait une patere ou une lleur. Mais le caractere
essentiel des Artémis de cette série consiste dans le geste de la main gauche.
Quoiqu'elle ait disparu dans les neuf exemplaires, on peut encore reconoailre
qu'elle relevait légerement un des pans du manteau. On croyait jusqu'ici, sur
la foi de plusieurs archéologues, que ce geste distinguait, daos l'antiquité
grecque, les images d'Aphrodite. Mais M. Homolle montre par des exemples
habilement choisis (et je signale celle partie de sa these aux savants comme une
des plus neuves et des plus importantes), qu'il n'ajamais élé réservé a la seule
Aphrodite, que les artisles l'ont souveot altribué a d'autres déesses, méme a
des femmes, et l'oot mis en rapport avec les actions les plus variées. En realité,
dans l'antiquité primitive, ou les femmes portaient un manteau raide et étroit,
il leur arrivait souvent d'en écarter les plis, afin de rendre a leur taille toute sa
souplesse, lorsqu'elles voulaient presser le pas, soit pour marcher, soit pour
danser. On en est venu ainsi a faire de ce geste le symbole de la légereté et de
la gr!ce, par suite, celui de la jeunesse. On y a attaché auss; un sens religieux,
parce qu'il était vraisemhlablement consacré par la coutume, qui réglait daos
les danses et dans tous les acles d'adoration la tenue et l'allitude des assistaots. Enfin, par une associalion d'idées fort naturelle, on l'a prété aux déesses
elles-mémes, particulierement a celles qui semblaient étre pour les mortels
l'expression supréme de la jeunesse et de la beauté. Plus tard, lorsque la mode
a changé daos le costume, ce geste, qui n'était plus nécessaire, estrestécomme

un signe dislinclif des reuvres archai"ques, et on l'a soigneusement reproduit
daos les imilations que l'on en a faitcs.
Je me suis aslreint ici a ne pas eotrer daos les questions qui sont uniquement du domaine de l'art. Meme en me bornant a celles qui intéressent
l'histoire des ri,ligions, je pourrais pousser eocore bien loin ce comple rendu.
Rien n'est plus profitable, je crois, quand on a affaire a un savant comme
M. Homolle, quede donner de son livre une modesle et coosciencieuse analyse.
Je n'ajouterai a celle-ci qu'un seul mot; il est vrai qu'il paraitra peut-étre
hvnerbolique et paradoxal a ceux qui ont l'expérience du doctoral es lettres :
la thlse latine de M. Homolle se vendra.
G&amp;ORGES LAFAYI::,

L'Arménie cbrétienne et sa littérature, par FÉLIX Ni:vE. Lou..-ain,
Ch. Peeters, et París, E. Leroux, in-8, vm et 4.02 p.
M. Félix Neve, professeur émérite de l'Université de Louvaio, a réuni dans
ce volume un certain nombre de mémoires et de nolices publiés a des époques
différentes et disséminés daos plusieurs journaux et revues. I1 en a fait un
fivre qui, malgré son origine, présente un grand caract~re d'unité. Les divers
articles qui le composent ont été revisés par l'aateur et classés d'apres l'ordre
des sujets traités ; des notices nouvelles ont méme été ujoutées aux premieres, pour combler quelques !acunes et permettre au lecteur de s'orienter
plus facilement sur un terrain eocore peu exploré. Mais la meme pensée maitresse, les mémes préoccupalions se dégagent d'un bout a l'autre de l'ouvrage:
l'auteur veut intéresser le puhlic a la littérature arménienne et lui en faire
apprécier les beautés. M. Neve, en effet, n'est point seulement un orientalislP
distingué, c'est avant loul un ap0tre de l'orientalisme et un vulgarisateur des
études orientales, au moins de leurs résultats. JI voudrait que tout le monde
y prit le méme gout que luí, el, depuis quarante ans, il n'a ménagé ni son lemps
ni sa peine pour élargir le cercle trop restreint selon lui, des adeptes de ces
études. La littérature arménienne, en particulier, surlout la liltérature
religieuse et ecclésiastique, a été longtemps l'objet favori de ses recherches,
et le but de c~ qu'il appelle lui-méme son « prosélytisme ». 11 ne faut pas douter
qu'aux yeux de l'auteur, la publication du pr¿sent volume ne soit encore une
reuvre de propagande. Nous lui souhaitons un plein succes, bien du apres lanl
de persévérance.
II esl difficile de résumer en quelques mots le contenu du livre de M. Neve.
Ce n'est point, nous venons de le dire, un lravail d'ensemble ou un exposé sys1.ématique, mais bien une série de monographies, la plupart déja concises par
elles-mémes. On lira avec intérel l'esquisse du développem,-mt historique de la.
littérature arménienne, qui ouvre le volume et présente, daos leurs g6néralités,
fes sujets traités avec plus d'ampleur daos le reste de l'ouvrage. Une suite d'é-

24

�362

7

REVUE DES LIVRES

tudes sur le Charagan, ou bymnaire de l'Eglise arménienne, atlirera d'autan t
plus l'attention de ceux qui s'occupent de recherches liturgiques, qu'ils y trouveront de nombreuses et fidéles tratluctions. Des articles sur S. Grégoire l'Illuminateur, saint Grégoire de Nareg et Nerses le Gracieux feront faire connaissance avec les principaux: p6res de l'Église arménienne. Enfin, des notices
assez développées sur Elisé~, historien du ve si6cle de notre ere, le patriarche
lean IV Catholicos, Mathieu d'Edesse et quelques autres chroniqueurs permettront d'apprécier la valeur de l'hisloriographie arménienne et son importance

réunissant leurs efforts, n'eussent pas trouvé quelque chose a glaner en soumettant a l'examen le plus minutieux un monument qu'ils croient encor8
imparfaitement étudié. Et s'ils n'avaient rien découvert, ils se seraient bien
gardés de publier quoi que ce fo.t comme une trouvaille. Tel ne semble pas
étre l'avis de M. Clermont-Ganneau, qui vient de soumettre a. une critique
sévere, mais pas toujours juste, le texte el les procédés de lecture de
MM. Smend et Socio. « Ces Messieurs ll, - le mot revient trop souvent sous
la plume de M. Clermont-Ganneau, - auraient donné libre carriere a. leur imagination, et, daos leur désir de trouver du nouveau, seraient parvenus a Jire
sur le vieux bloc de ha.salte et l'estampage qui le reproduit, des caracteres
absolument invisibles pour d'autres yeux que les leurs. &gt;&gt;
M. Clermont-Ganneau n'a certainement pas eu l'intention d'incriminer la
probité scientifique des honorables professeurs de BAle et de Tubingue. Du
moment que ces derniers ont réellement vu ou cru voir, que dans la plupart
des cas, ils ont vu tous les deux la méme chose, savoir des traits qui échappent
a leur contradicteur, la critique ne porte plus : c'est un fait d'expérience journaliCre que l'acuité de l'organe visuel differe beaucoup selon les individus, et
rien ne prouve que MM. Smend et Socin ne voient pas mieux que M. Clermont-Ganneau. On le saura quand quelques dizaines d'épigraphistes se seront
appliqués a l'étude de la stele. D'autres observations de M. Clermont-Ganneau
ont une base plus solide, et plusieurs sont méme de nature a remettre en question des lectores fort séduisantes. L'introduction dans le débat de la. copie
partielle de l'inscription prise par Selim-el-Qari avant le bris du monum.ent,
n'est pas non plus sans importance, bien qu'il ne faille utiliser ce document
qu'avec la plus grande précaution. Mais, dans leur ensemble, les améliorations
introduites da.ns le déchiITrement du texte de l'inscription moabite par
MM. Smend et Socin ne sont point atteintes p8.l' la rigoureuse épreuve a
laquel!e elles viennent d'étre soumises. Le progres réalisé par eux est reconnu
par tous les savants compétents en la matiere qui ont eu a s'occuper de leur
publication, et M. Clermont-Ganneau admet loyalement que sur plusieurs points
ils ont vu juste. Attendons maintenant le commentaire détaillé et l'édition
&lt;&lt; définitive ,i que nous promet le savant archéologue frarn;ais et le travail du
méme genre que MM. Smend et Socin préparent également. La science n'aura
qu'a gagner a cette honorable compétition, et les amis des études bibliques et
épigraphiques peuvent espérer avoir bientót entre les mains un ou deux ouvrages
qui_résument en le perfectionnant le contenu de l'immense littérature provoqllée
par la découverte de la stele de Mésa.
M. C!ermont-Ganneau exprime en terminant le vreu qu'une mission soitorganisée pour aller rechercber ·daos le pays de Moab soit les fragments qui
manquent encare de la stele de Mésa, soit des monuments analogues. L'idée
est excellente et certainement (( l'aYenlure vaut bien la peine d"étre tenlée. ))

pour l'histoire de l'Orient au mayen §.ge.
En résumé, le tableau qu'a voulu tracer !'honorable professeur de Louvain
est A peu de chose pres complet, du moins pour ceux qui, n'étant pas particulierement voués a ces études, désirent néanmoins élre tenus au courant des
résultats oblenus. La plus importante lo.cune est due a l'absence d'une notice
spéciale sur les rapports de l'Église arménienne avec les Églises orthodoxe
grecque et catholique romaine. On sait que l'immense majorité des Arméniens
se rallie a une Église nationale, tout a fait indépendante des autres et professant méme aleur égard une véritable hostilité, -mais on est généralement moins
bien renseigné sur l'origine du schisme et les différences dogmatiques assez
peu claires qui contribuent a. le maintenir. Le probleme n'est pas, du reste,
aussi simple qu•on serait tenté de le croíre. M. Neve, bien informé A ce sujet,
parait n'avoir pas voulu aboi-der de front une matiere qu'il regarde évidemment comme délicate; s'il en parle a diverses reprises, c'est pour ainsi dire en
passant et avec une prudence qni est loin de satisfaire la légitime curiosité du
lecteur. Il y ali un parti pris que nous regrettons vivement, car, mieux que
personne, l'auteur était préparé ;J. aborder ce point curieux d'histoire religieuse,
a l'exposer en quelques pages et a faire ainsi la lumiére sur une question que
d'autres écrivains semblent plut0t avoir pris a creur d'embrouiller et d'obscurcir. Mais M. Neve n'a pas dit adieu aux études arméniennes et nous pouvons
espérer qu'il trouvera l'occasion de compléter sur ce point son intéressante
publication.

A.

La stéle de Mésa; examen critiqne du texte, par M.

GARRIERE,

CLERMONT-GANNEAU.

Paris, Imprimerie nationale, 1887, in-8, 43 pages. (Extrait du Journal

l

!l

363

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Asiatique.)
MM. · Smend et Socio ont donné l'année derniElre un texte de la stele de
Mésa avec un certain nombre de n'ouvelles lectures. En annonc;¡ant ce travail
(Revue, septembre-octobre 1886), nous disions qu'il marquait un p rogres sensible dans le déchiffrement de l'inscription, et cela nous paraissait assez naturel. U était, en effet, difficile de supposer que les deux savants orientalistes,

A.

CARRIERB.

�364

REVUE DE L'BISTOIRE DES R.ELIGIONS

L'Em.pereur Akbar, un chapitre de l'histoire de l'Inde au xv1" siecle, par
le comte F.-A. DE NotR, traduit de l'allemand par G. Boru:T-MAURY, professeur a la Faculté de théologie protestante de Paris
2 vol. io-8, 1883-1887.

1•

-

Leide, Brill
1

Le comte de Noer est m()rt avant d'avoir pu achever l'amvre qu'il avaitentreprise avec tant d'ardeur. En levé par une douloureuse mala.die, ea décembre 1881,
apres la publication du premier volume, il laissait du moins, en manuscrit, des
noles abondanles et développées, qu'il a suffi de classer et de joindre pour permeltre iL quelques amis zélés d'édiler la seconde et derniérn partie di, l'ouvrage.
Rien n'y décéle un manque d'unité ou d'harmonie daos la rédaction. C'esl la
méme passion pour Akb11r, la méme admiration enthonsiaste qui éclate et

s'épanche dans ces deux volumes. Dans une introduclion d'un caractere trop
général et trop vague peut-étre, M. de Noer esquisse la géographie de l'Inde 1,
les races et les langues, I'état religieux et politique au xv1e siecle, et retrace la
glorieuse série des ancétres d' Akbar: Timour, Baber, Houmayoun. Akbar monte
sur le trOne a treiz.e ans (1.556) ; des intrigues de palais se nouent aussitOt aulour
du jeune prince, les insurrections ébranlent l'empire; tout occupé a la chas se,
aux exercices de piété et aux conversa.tions savantes, Akbar se désintéresse du
gouvernement. Me.is a vingt-cinq ans, le souverain se révéle touta coupgrand
général, grand administrateur, politique habile, et, par-dessus tout, tolérant.
Nous ne le suivrons pas daos ses campagnes A. travers l'Inde, des bouches du
Gaoge á l'lodus et de l'Himalaya á la Krishn~, lan[Ot appelé par des révoltes,
tantOt obligé d'assurer son empire par des conquétes nouvelles. Ce n'est pas ici
non plus le lieu d'insisler sur l'administration financiare d'Akbar; signalons
d'un mol seulement les réductions d'impót, les réformes de la perception, le!
encouragements donnés a l'agriculture, le développement du commerce et de
?'industrie. Mais dans cette ceuvre extraordinaire, oU. l'initialive personnelle
d'Akbar se maniíeste constamment, rien n'est plus intéressant, plus admirable
et plus original que l"administration religieuse. Issu d'une race jadis bouddhiste
et passée a l'islamisme, né d'un pere sunnite et d'une mere chiite, élevé par un
précepteur qui prend pour devise: Paix avec tous, maitre enfin d'un empire oll.
l'bindouisme domine par le nombre, tourmenté Jui•méme par un mysticisme
insatiable, Akbar a su considérer de haut, sans passion ni parti pris, toutes les
doctrines el tous les cultes; i\ a cherché A. comprendre et apprécier toutes les
croyances, non pas en sceptique de science, mais en penseur respectueux; il a
su donner au monde le plus bel exemple de tolérance que l'histoire ait enregis.
tré. A l'heure oU s'allumaient en Europe les bO.chers de l'Inquisition, oU les
1) Voir sur Akbar un article de M. Bonet-Mo.ury, paru clans cette Revue,
l. XI (l885), p. 133-159.
2) Voir sur ce sujet l. Beames. 0n the geography o{ India in the reígn of
Akbar. (Journ. of the Asiat. Soc. of Bengal, 1884-1885. )

365

REVUE DES LIVRES

.
de l'Église AkbarfaisaitMtir, á Sikri(1575),
peuples s'entr'égor_gea1ent ~u no:ea conféren~es religieuses¡ il y appelait, avec
l'Ibadal-Kbana, éd1fice desLtné á
d l'I de les lamas du Thibet, les des1 5 les brahmanes e n ,
. .
les oulemas musu
. a1•t a. leurs discus~ions, les su1va1t
. 1man., , •t de Goa· 1.1 ass1s
1
tours des Pars1s, esJesu, es
'
théologiens aux prises. S'il
·t 8 ouvent au ca1me 1es
avec atlention et ramenai
rsécuteur c'est qu'il était
.
• u'&amp; passer pour 1eur pe
,
.
combattit les oulémas JUsq
, ¡· é t les cultes d'humilier ces orgue1\.
étabr ne réelle ega It en re
'
.
nécessa1re, pour
ir u
. . t d droit des vainqueurs pour fa1re
¡'! 51
¡ s'autor1sa1en u
.
leu:r. docteurs de
am qu .
t·
Mais quand il eut élo1gné les
•
un Joug despo 1que.
peser sur leurs adversatres
politique habile, les plus
é
sa personne, par une
plus rebelles et concentr en . .
·¡ t t de créer par un eil'ort original
.
bº18 rehg1euse I en a
,
hauts titres de la htérarc
. . '
plus élevée que toules les
.
e rehgton p1us pure e1
de sa pensée souvera1~e, _un
l s intelli ences supérieures, aux aspiraliom:
autres, capable de sat1sía1re, dansle . g M is trop de passions et d'ambi..
· ences de a ra1son. a
.
du myst1C1sme et aux exig
.
lt de recueillir des convers1ons
tions s'agitent autour d'un roi pour lm perme re
.
L
tative du Dir. ¡ I\ahi écboua.
désmtéressées. a ten
.
d' prés les sources persanes, expose
.
t d Noer écr1t sur 1ou 1 a
.
Le hvre du coro e e . 1•
•
r
·
e entrepr1se
par Akbar • Les rense1gneen détail l'ceuvre de pac1ficat1on re 1g1eus . ft
e si proíonde sur le grand
, .
.
· exerc;a une m uenc
ments sur I hmdouisme, qm
.
mprendre entierement celte
d 5 econde mam : pour co
.
empereur, ne sont que e
f
d' rses il faudrait une intime
.
11
t agi tanl de orces 1ve
,
.
inlelilgence sur laque e on
I
é b. doue C'est beaucoup ex1ger •
.
d I
nsée arabe et de a pens e m
.
.
conna1ssance e a pe
.
,.
fait admirer et SJmer Akbar.
1
1 1
trop peut-étre. L'ouvrag_e, d'a1Heurs, te
~u;; 'qu'une biograpbie courte et
On souhaite, apres av01r achevé c~tte ec
ce souverain, digne d'étre
substantielle répande dans le pubhc le nom e
compté parmi les béros de l'bumanité.

iº

d

SYLVAlN LÉVI.

nces et su erstitions de lamer. Oeuxieme série :
PAUL SselLLOT. Ugendes, croya
p . l'Ch rpeotier 1887; io-12 de342p.
Les météores et les tempét"ª· - ans,
a
'
l
d M Sébillot est la. suite de celui que nous avons préLe nouveau vo ume e ·
t suiv ) Tandis que le
376
1

senté a nos lecleurs l'année derniere (t. Xll ••laPt··,ves lle la me~ ~n général et au
ét -1
sacré aux croyances r
premier volume ai con
. d' tres grand nombre de croyances
.
l . ci contient l'énumérallon un
nvage, ce UIét s c'est-8.-dire aux rapporls de lamer avec
relatives aux météorest tau\ t::~é;e~ts de l'air. Nous disons « 1e-s croyances »
les vents, les nuage~ ~ es au r
•·¡ y a dans les traditions populaires des
t on « les superst1t1ons
parce qu J
éé .
e n.
. t e quantité considérable d'nssertions qui leur ont t ,~smarms sur ce pom un .
d la mer et qui sont le frnit de l'expérience bien
pirées par la¡ long;e.:~:t;~:ag~nation en quéte d'une interprétation dramatique
plulOt que e pro u1
1),

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des pbénom~nes naturels. Ainsi la croyance que Je présenee d'un eerele autour
de la lune est un signe de vent (p . 57), n'est que la constatation d'un fait réel ;
le cercle dénote la présence de vapeurs dans les hauteurs de l'atmosphere, et
par conséquent, dans la pluparl des cas, l'approche d'un cbangement de temps
toujours accompagné de vent au bord de lamer. Il en est de méme des différents pronostics tirés de la nature, de Ja couleur ou de la rapidité des nuages
(p. 13 et suiv.). Ce sont la de simples constatations d'un lien entre deu:z: phénomenes; elles peuvent avoir une certaine valeur scienti6que. Les observations
météorologiques que nous pratiquons aujourd'hui sont faites avec une métbode
plus rigoureuse, mais en vertu d'un principe tout semblable, Jusqu'a un certain
point, toute esp~e d'asserLion 1raditionnelle peut éLre, iL ce point de vue, eonsidérée eomme une partie intégrante du fol.k-lore.
Toules les fois, au contraire, oU la tradition ne se borne pas A nous livrer un
simple fait d'expérience, mais nous transmet la représentation animiste des
objets de la nature et l'explication des phénoménes qu'ils présentent, en conformité de eette représentation animiste, nous nous trouvons véritablement en
présence d'un produit de la foi et de l'imagination populaires, e'est-A-dire daos
le dorpaine propre de la scienee des traditions populaires. Autrement, elle
risque d'embrasser l'histoire entiére et de refaire pour son compte l'ex:périence
formulée daos le vieux proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. n
U faudra done distinguer les deux éléments, parfois eonfondus daos le livre
de M. Sébillot. Ce !ivre, comme les précédents d 'ailleurs, ne veut étre autre
chose qu'un vaste catalogue de traditions empruntées A taus les documents
humains dont l'auteur a pu avoir eonnaissance, et il y en a heaucoup. Nous
voudrions seulement, dans eertains eas, avoir quelques garanties sur la véracité
ou la fidélité des témoins cités; car il va saos dire que nous avons une pleine
et entiere confiance en J'auteur lui-méme, qui se distingue justement par un
remarqua.ble talent pour rendre daos leur na.lVeté, daos leur simplicité et méme
daos leur crudilé naturelles les tradilions qu'il recueille. II faudrait aussi distinguer les traditions a proprement parler populaires de eelles qui sont l'ceuvre
des poE!tes ou qui trahissent l'influence de spéculations eosmologiques ou théologiques antérieures, dénaturées daos la tradition populaire. Te! est Je cas, par
exemple, des traditions racontées par Macourli daos les P.rafries d'or, et citées
par M. Sébillot, p. 4. Toutefois il ne faut demander A un auteur que ce qu'il
vous promet. Or M. Sébillot tient Jargement ses promesses. II accumule sans
reldche des renseigoements innombrables; il remplit !'un des plus vas tes magasins de matériaux pour les travaiUeurs qui voudront se eonsacrer A une reuvre
de synthése. A eux de bien choisir Jeurs matériaux.
Dans Je livre premier, M. Sébillot a groupé les traditions météorologiques,
les croyanees des marins sur le ciel, les nuages, les étoiles, Je soleil, la !une,
J'arc-en-ciel, le tonnerre, l'aurore boréale, la rosée, la pluie, la brume, le feu
Saint-Elme, la pbosphorescence, les trombas. On voit que la liste est compléte.

REVUE DES LIVR.ES

367

oit les tl'aditions sur leu1·s oriLe livre second est consacré a~x ven_ts¡; on y v ·aent et sur les moyens de les
g ines, sur les d .ieux et ¡es gémes qm es personm
),_
de leur importance pour les
1
Les tempétes a. cause
déchatner et de les ca mer.
. 1 d ' le troisiéme livre, a part des vents de
.
place spéc1a e a.ns
h
marins, méritent une
1 ¡·
pré"édent nous signa.lons un e al · comme daos e 1vre
"
,
moindre envergure. CI,
mployés par les marins pour
. .
l. té essant sur 1es moyens e
.
pitre parttcuh0remen m r
d
lt de la Vierge chez les manos
et L prépondérance u cu e
conjurer la temp e. a
.
. téressante étude a faire sur 1es
f
l II y aura11 une m
.
chrétiens est tres rappan e.
.
h ét·
e et les divinités pal'ennes qm,
.
t e la V1erge e r tena
rapports de success1on en r .
l'
é édée dans la mission périlleuse,
sur nos diverses cotes chrét1ennes, ri::tc~:t;e les tempétes.
mais fructueuse, de protéger les ma
JnN Ri:v1LLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enselgnemenl de l'histoire des religlons. - La publication

1

~

peu

pr~s s1multanée des deux ouvrages de M. Afaurice Vernes el de M. le comte
G~blet d'Al~iella sur l'bistoire des religions (voir notre tome XIV, p. 346 et
su1v.) ~ ranu~1é le déb~~ sur l'~pportunité d'introduire l'histoire des religions
dans l orgamsme de l rnstruchon publique. Dans une précédente chronique
nous avons reproduit les réflexions émises a ce sujet par l'un des collaborateur;
de 1~ Revue critique. La Revue internationale de l'enseignement {livr. du f5 a,•ril)
est rntervenue i'. son tour dans la discussion, par l'organe de M. Émile Beaussire,
U. propos du livre de M. Vernes et du volume de M. de Pressensé sur l'ancien
monde.ª~ le ch~istianisme. M. Beaussire estime que l'enseignement historique
des rehg_1ons n esl A sa place ni dans l'école primaire, ni dans les Iycées el col•
l8ges, DI méme daos les Facultés, a l'exception des Facultés de tbéologie.
Celles•ci n'ont-elles pas, a peu prés partout, formé les hommes qui s'occupent
avec le plus de succés de l'histoire des religions? Relevant A bon droit la contradiclion que nous avons signalée ici-méme daos la thAse de M. Vernes
M. Beaussire s'appuie justement sur les critiques dont la science des religion;
est l'objet de la part de l'un de ses partisans les plus convaincus pour montre
' li e n •est pas encore une science faite. Au Collége de France,' a l'École dee'
que
Hautes-~tu~es,. l'enseignement historique des religions peut se justifier, parce
que ces rnst1tuhons ont pour hut de favoriser le développement des sciences.
Dans les Facultée des Jellres, l'existence de chaires spéciales d'histoire religieuse ~erait incompatible avec la nature et le but de l'enseignement. A plus
ío~le ra1s~n daos les lycées et les écoles primaires I L'auteur voudrait seulement
ré1~trodu1re, daos le~ programmes de l'enseignement secondaire et primaire, des
notl~~s de mytholog1e et d'bistoire sainte, afin que la jeunesse n'ignore pas les
tradthons sur lesquelles une notable partie de l'humanilé a vécu pendanl de
longs si8cles. Dans l'enseignement supérieur, il pense que les notions d'un
intérét général relatives aux religions trouvent leur place dans les cours d'histoire et de géographie. Nous nous bornons é. reproduire ce jugement sans le
discuter, comme nous avons déjll maintes fois exprimé notre opinion a ce sujet.

369

Le Congrés des Sociétés savantes. - Cette année, le CongrCs des
Sociétés savanles s'est réuni a la Sorbonne, aprés les fétes de la PentecOte, le
31 mai et les joura suivants. Parmi les communications faites aux différen.tes
sections, il y en a quelques-unes qui touchent 8. l'bistoire religieuse. Dans la
section d~archéologie, M. Borrel, membre de l'Académie de Val-d'Isere, en
décrivant les vestiges de la voie romaine qui reliait Milan a Vifmne en Daupbioé,
par le col du Petit-Saiot-Bernard, a signalé l'existence de nombreux temples,
de colonnes, d'inscriptions, de tombeaux et de nicbes renfermant de petites
statues de Mercure, la divinité prolectrfce des voyageurs, entre le col et BourgSaint-Maurice. - M. Maltre, de la Société archéologique de l'Orléanais , a
étudié certaines statuettes trouvées daos le Blésois, représentant une divinité
femelle, debout, nue, la main droite reposo.nt sur le sein. U s'agit évidemment
d'une divinité de la génération; mais il n'est guére probable que ce soit un type
dérivé d'une divinilé cartbaginoise, importé en Gaule 1\ une époque reculée par
des marchands phéniciens, comme le prétend l'auteur de la communication.
Sur 1'une de ces slatuettes, on lit l'inscription : Rectugenos Sulias; le premier
de ces deux mots est le nom du fabricanl; le second indique sans doute le nom
de la tribu celtique a laquelle il appartenait. Le nom de Soulias se retrouve, en
effet, comme nom de lieu dans le Blésois, et, en Bretagne, il est devenu un nom
de saint sous la forme de Sulliac. - M. Lievre a étudié les tours pleines que
·on désigne sous le nom de e&lt; piles romaines &gt;). Leur nom latin (fanum), leur
1
situation au milieu des champs, loin des routes, lui íont croire que ce sont des
1oonuments consacrés 8. des divinilés gauloises. - M. Dumuys s'est occupé des
disques renflés en verre que l'on trouve en asse:z: grand nombre dans les sépultures gauloises. ll incline a penser que ce sont des amulettes celtiques. On
pourrait aussi ]es considérer comme des iostruments destinés 8. broyer l'ocre
pour le tatouage dans l'autre monde.
Dans la section d'histoire et de philologie, M. Veuclin, de Berna.y, a analysé
les statuts des toiliers et fabricants de toile de cette ville, renouvelés en 1618,
et monlré le rOle de la confrérie de Sainte-Anne et de Sainte-Barbe dans hl
corporation. U donne aussi des détails sur diverses confréries de charité. JI. l'abbé Rance a parlé du 11 Sermon des antiquités )l, pr~ché tous les ans, a
Arles, en l'bonneur de saint Marc et de la ville, le jour de l'élection des consuls.
11 semble que c'était un souvenir des anciennes relations entre Arles et Venise (?).
- M. Maggiolo, recteur honoraiTe, étudie les origines de l'ordre de SaintBenoit el analyse les principaux réglemenls de la congrég~ de Sainte-Vanne.
Le Congrés des architectes et le temple d~ Louqsor. - Le congr~s
des architectes s'est réuni 8. Paris, dans la premiére quinzaine de juin. Les
conférences faites a cette occasion ont roulé spécialement sur l"architecture de
monuments religieux. M. Saladin a décrit les monuments de la Tunisie,
M. Gosset (de Reims) les trois cents églises ou mosquées de Constantinople, et
M. Maspero a parlé du déblaiement du temple de Louqsor. Voici un passa.ge

�CHRONIQOE

1

370

REVUE DE L ft1S1'01RE DES RELIGIONS

37i

curieux de cette conférence, reproduit d'apres le journal le Temps du 13 juin :
1&lt; Le temple de Louqsor s'est uniquement compasé d'abord
comme ious ¡
t
l
.
'
es

ne veut pas limüer la science U. cataloguer des faits, dresser des statistiques e~
esquisser de s monographies a perpétuilé. Son enseignement, tres ri.che d'1dées
et de vues genérales, ne saurait manquer d'éveiller l'intelligence de ses audi-

au sud, pour fac1hter les sorties du dieu. Les Égyptieos ne croyaient pas, en

teurs.

emp es constru1~s. au bord du Nil, d'une petite piece carrée, ouverte au oord et

e~et, q~e les lempl~s fussent autre chose que des hótelleries oü la divinilé
s arrétall plus ou ~0111s longtemps mnis ne séjournait pas d'une fa¡,¡on continua.
Autour du sanctualJ'e proprement dit on édifia peu a peu de nombreuses dépen•
~a~ces : !ogement~ pour le~ prétres, leurs savants, Ieurs familles; galeries destmees aux process1ons, ba.t1ments oll l'on emmagasino.it toutes les offrandes en
n~ture - la monnaie n'existant pas encore - fruils, légumes, blés, vins,
toiles, etc. Le sanctuaire de Louqsor n'a été découvert que ces dernieres années
et d'u~e faQon _tres singuliere. On avait permis a. Champollion d'élever a ce~
endroit _une ma1~on pour les Européens. L'architecte avait pris pour cave ... Je
sancluaire enfout daos les sabies. Jusqu'en i885~ la résidence sacrée des dieux
de l'Égypte avait servi a rafraichir le vio I Lors des fouilles entreprises A cette
époque, une population de trois mille Ames habitait les anciennes dépendances
du temple, la plupart enfoncées sous le sable et divisées en plus de huit cents
cabutes. Beau~oup, apres avoir touché une indemnité, ne voulurent pas abando~ner ce_s cuneuses demeures, et il reste méme encare deux ou trois individus
q~ il est 1mposs~le de faire déloger. Cependant, il est encare une mosquée,
si~uée s ur une émmence, que l'on se refuse a laisser démolir. Mais, dit en termmant M. Maspero, on s'est gardé de remblayer toutes les fouilles failes autour
de la mosquée, et l'on espere bien que celle-ci dPscendra ... toute seule. ,,
La chaire de s~nscrit, 8. Lyon.-L'Université de Lyon,dontle brillant
développement ménte de plus en plus d'attirer l'attention du monde scientifique, .ª été dotée récemment d'une cbaire nouvelle pour l'enseignement du
sa~scri~ et ~e la grammaire comparée. Notre ~ollaborateur, M. Paul Regnaud,
qui étatt déJA chargé de cet enseignement en qualité de maitre de conférences
a é~é appelé par M. le ministre de l'instruction publique a occuper la nouvell;
chane professorale. M. Regnaud vient de puhlier, a la librairie Leroux le discours_ par lequel il a inauguré ses cou rs. 11 montre l'intérét qui s'atta:he pour
le philo~ophe et p~ur l'historien a l'étude du sanscrit, puisqu'en celte langue
sont r~d_1gés les écnts dans lesquels une partie notable de l'humanité a consigné
sa relig1on, ses spéculations pbilosophiques et ses expériences intellectuelles.
M. Reg?aud dé~end particulierement le Rig-Véda contre ceux qui, par réaction
co~tre 1 en~housiasme exagéré des premiers interpretes européens, le déprécient
aUJOUrd ~u1, et contre les parlisans exclusifs du folk-lore. Dans la seconde partie
de son d1scours, le professeur a fait ressorlir le r0le du sanscrit en philologie
compar_ée, _la nécessité de substituer au systeme de Bopp un systeme plus
larga; il fait le proces des néo•grammairiens et de leurs lois absolues et montre
la nécessité de joindre 1\ l'étude historique de la phonéLique celle de la sémantique ou de la mulation des sens. M. Regnaud est un vaillant travailleur, qui
0

Publications récentes. - Études sur l'histoire religieuse de la RévoluHon
fran(Jaise, par A. Gazier, mattre de conférences A la Faculté des lettres de
Ps.ris (Paris, Armand Colin, 1887, in-12). - M. Gazier éprouve une grande
admiration pour Grégoire, conventionnel et évéque de Loir--et-Cher. Le livre
qu'il vient de publier est la ráunion de dit!érents mémoires, déj&amp; connus, oU la
politique religieuse de Grégoire est étudiée d'apres des tu.tes originaux du
plus bauL intérét. 11 a pu disposer, en eflet, des six a sept mille documents
réunis par l'évéque révolutionnaire lui-méme en vue d'une histoire ecclésiaslique
de la Révolution franQaise que celui-ci n'a jamais écrite. Dans une premiere
partie, l's.uteur s'attache a rhlstoire du diocese de Loir--et•Cher de i.791 8.1802;
la secoade parlie, qui n'est souvent qu'une généralisation de la premiere, est
consacrée a. la politique religie.ise de la Convention. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre a. ceu.x qui veulent se faire une idée juste de
l'esprit public et des sentiments de la nation fram;aise en matiere religieuse et
ecclésiaslique pendant cetle période troublée.

- Guja,tak Abalish. Relation d'une conférence tMologique présidée par le
calife Mdmoun, texte peblvi, publié pour la premiere foisavec traduction, commenlaire et lexique, par A. Barthélemy (Paris, V:eweg, 1887; in.S de 80 p.).
Voici un livre qui risque moins que le précédent de faire naitre des discussions
passionnées, quoiqu'il s'agisse d'une controverse théologique. Mais le colloque
d'Abalish, apostat du parsisme, avec le grand-prétre des parsis du _Fars, Atar
Farnbag, nous touche de moins pres que la Convention et la constitution civile
du clergé. Le document peblvi, publié et traduit pour la premiere fois par
M. A. Bartbélemy, nous donne le compte rendu de ce colloque, présidé par le
caliíe Mamoun (813 a. 833). Naturellement, le Parsi reste vainqueur. Ce texte
offre un grand intérét comme résumé de la polémique populaire contre le
parsisme.
- Le Reseph-Hou¡ pMnicien ea,pli.qué par M. Clermont-Ganneau. Dans la
précédente livraison (t. XV, p. 251), nous avons reproduit l'assimilation produite
par M. Philippe Berger, devant l' Académie des inscriptions, des Reseph-Amykolos et Reseph-Aloüés, dieux phéniciens de l'ile de Cbypre, á l'Apollon d'Amyclée et l'Apollon d'Hélos. Dans la Revue critique d'histoire et de litlérature du
i6 mai, M. Clermont-Ganneau publie une note dans laquelle il assimile de la
méme fac;on le Reseph-Houc; des premieri::s inscriptions phéniciennes trouvées a
Chypre avec l'Apollon Agyieus ou Apollon de la rue (du quartier), dont le culte
existait a Argos, a. Sparte, a Tégée, a. Mégalopolis. M. Clermont•Ganneau lit
Reseph, Houc; au lieu de Reseph-Hec;, qui est la version ordinaire; cette
mod.ification est légitime, puisqu'il est de regle en pbénicien d'omettre la voyelle

�CBRONIQUE

372

média.le. Les fouilles ~ra:iquées a Chypre et le déchiffrement des inscriptions
chyprtoles app~rt~nt ams1 un nombre croissant de précieux renseignements sur
les rapports rel1g1eux des Grecs et des Phéniciens. Dans la méme livraison de
la Revue c·ritique, M. Clermont-Ganneau propose une nouvelle étymologie de
Pégase (de 'lt'l1yvv¡u
c~ouer) a propos d'un vase de terre cuite trouvé a.Chypre,
r~prés~ntant la décollation de Méduse par Persée, et suggere la possibilité
d exphquer le mythe de Persée par la métbode iconologique. Mais ici nous
&lt;'Dtrons daos le domaine de l'hypothese pure.

=

- ~e mo~de o~culte, hypnotisme transcenda!lt en Orient, par A.-P. Sinnett,
trad~1t de l angla1s _avec approbation de l'auteur par K.-F. Gaboriau (Paris,
C~rre, i887; i vol. m-8 de xxxv et 267 p.). Nos lecteurs connaissent les doctrmes de la nouvelle théasophie qui leur ont été exposées par M. Jules Baissac
(t.
p. 43 ~t i61). Le livre de M. Sinnett n'est qu'un nouvel exposé de ces
doctnnes ~m sont du domaine de la fantaisie. M. JJ-faspero, néanmoins, nous
ren~ attent1fs a ce fait qu"elles eontiennent une part d'idées el de théories tres
anc1e~nes dont on pourrait retrouver des analogies dans la magie orientale et
égyptrenne.
-· La religion en Russie. M. Leroy-Beaulieu a publié, daos la Revue des
Deu~-Mondes_ (~ivr. du 15 avril), un intéressant article intitulé: La religion, le
sentiment religieua; et le mysticisme en Russie, L'auteur montre l'intensité du
s,enli~~nt reli_g'.eux chez les Russes, a tel point qu'on le retrouve jusque daos
l adhes1on rehg1euse des révolutionnaires a leur nihilisme athée. Il en cherche
les causes d~ns ~'hi~toire du peuple russe et dans le climat des pays habités par
ce peuple, e est-a-d1re dans le milieu moral et physique oll il s'est développé
plut~t que dans le caractere ethnique. Le Russe est porté au mysticisme et au
fatahsme. Sa foi chrétienne est restée entachée de croyances pa'íennes pour bien
des causes, dont la plus saillante est que le paganisme slave était encare en voie
de ~ormation qu_an~ le christianisme le supplanta·. L'llme populaire n'S.vait pas
épmsé le pa~amsme. Les anciens génies des eaux et des bois (Vodiany, Rausalkas, Lechu, Domovo'i) ont survécu; les dieux se sont métamorphosés en saints.
Ce qui est étonnant, ce n'est pas qu6 le paganisme se soit chargé d'éléments
pa'íens, mais qu'il n'ait pas completement disparu. Ainsi la sorcellerie a encore
conservé un grand prestige; le paysan fait exorciser son champ apres l'avoir
fait bénir par le prétre, pour étre en regle a la fois avec Dieu et avac Je diable.
Néanmoins l'il.me russe est devenue chrétienne par quelques-uns de ses senliments et par ses aspirations. M. Leroy-Beaulieu termine son arlicle en in~istant
sur les liens étroits qui unissent, en Russie, le sentiment religieux et le sentiment national. - On pourrail seulement lui reprocher d'avoir considéré comme
partic~lie1· S. la Russie, un rapport entre le paganisme et le chrislianisme ~ui s'est
p~od~Il chez taus les peuples oU le christianisme a supplanté le paganisme, et
d avo1r trap ahondé daos le seos des anciens mythologues qui admettaienl un
-dualisme fonda.mental daos l'ancienne religion slave. D'apres M. Léger, l'op•

X:

¡

1

313

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELtGIONS

position d'un dieu noir et d'un dieu blanc chez les $laves parait étre une inven~
tion moderne.
- La librairie Thorin a mis en souscription les Begistres de Grégoire IX,
recueil des bulles de ce pape, publiés ou analysés d'apres les manuscrits originaux des Archives du Valican, par M. Lucien Auvray, membre de l'École !ran1¡aise de Rame. L'ouvrage complet formera enviran 150 a 160 feuilles, au prix de
soixante centimes la feuille. II paraitra par fascicules de {5 a 20 feuilles.
- Nous avons re¡;u de M. le Dr Bertherand une brochure contenant la traJuction d'un traité d,hygiene de Maimonides : Principes de la sante physique
et morale de l'homme, traduction frarn;aise, par feu M. Carcousse, directeur de
l'École du Talmud-Thora d'Alger (in-8 de m et 51 p.'; Alger, Ruff). Le D• Bertherand fait un grand éloge des prescriplions de la Joi juive pour la santé physique et moralé, mais il ne semble pas s'étre beaucoup préoccupé des résultats
de la critique historique sur la loi dite de Mo'ise. La brochure qu'il a éditée se
lit avec intérét.
- M. E. Amelineau vient de publier dans le Journal asiatique (numéro de
février-mars 1887), _un document capte du xm0 siecle, relatant le Martyre de
Jean de Phanidjóit. L'auteur, Marc 1 évéque de Buhaste et de Bilbais, a compasé un véritable panégyrique, apres avoir fait une enquete, qui dura onze mois.
Jean mourut le 29 avril 1209; son oraison fuuebre fut rédigée vers le commenoement d'avril 1210. M. Amelineau nous a donné le texte capte le plus moderne
qui soit connu. LP- dernier soupir d,une liltérature a son déclin mérite d'étre
recueilli comme une dale daos l'histoire littéraire. A ce litre, ·1a publication
de M. A. est une curiosité du plus haut intérét; et, quand nous ajouterons
qu'elle est précédée d'une introduclion historique aussi sobre que complete,
qu'elle est accompagnée d'une traduction frani;aise, qui parait suivre de tres pres
l'original, nous aurons fait partager a nos le'cteurs notre impression on ne peul
plus favorable. Je m'étonne seulement que M. Amelineau n'ait pas cherché a
identifier le médecin chrétien d'Al-Malik Al-Ka.mil, le sage Épouschecber. C'est
ainsi que le nom est donné par M. A. (p. 151). Or le personnage qui le portait est bien connu. Il n·est autre que AhoO. Scbílkir ibn Abi Soulaimán, ou
plus complete::nent Mouwaffa~ ad-Din AboO. Schakir ibn Abl Soulaim&amp;n D&amp;woud,
que le sultan Al-Malik Al-'Adil avait spécialemenl attaché a la personne de son
fils Al-Malik Al-Ka.mil, et qui aussitót pril de l'ascendant sur le pere et sur le fi!s.
AboU Schíikir mourut en 12i6, deux ans avant l'avenemenl d'Al-Malik Al-Kamil.
Voir, sur AboU SchAkir, lbn Abi Ou~aibi•a, Classes des médecins, éd. A. Müller,
11, p, 123-124; F. Wüstenfeld, Geschirhte de1· Arabischen Aertze und Naturforscher, p. Ht; Dr L. Leclerc, Histoire de la nu!decine arabe, II , p. 223 (Communication de M. H. D.).
Nécrologie. - M. de Biberstein Kazimirski est mort le 22juin 1887. ll était
.i.gé de soixanle-dix-neuf ans. La préface de son dernier livre, consacré a. Menoutscheri, poete persan du. x1e siBcle de notre ere, est datée de ma~ -1.886. Il Y a. un

�374

1

375

REVUE DE L HISTOlRE DES RELTGIONS

CHRONIQUE

mois a peine que m'entretenant d'une publication arabe a l'état de projet, Kazi~
mirski oubliait pour un moment ses douleurs. Sa réputation était faite depuis
longtemps. On connaissait, comme des ouvrages classiques, sa traduction
fram;aise du Coran et son Dictionnaire arabe-fraru;ais. L'auteur avait si bien
organisé le silence autour de la retraite modeste et studieuse oii il ne demandail
qu'A étre oublié, que ses publications récenles ont été comme des surprises pour
le monde savant, comme la résurrection d'un ancétre. Saluons, d'un souvenir
affectueux, cet homme de bien, si obligeant, si désintéressé, si sympathique.

hellene, notamment du renversement de la société et du culte pélasges par la
religion et la civilisation acbéennes. Quant A Apollon, i1 est impossible de le comprendre, si l'on ne voit en lui qu'un habitant primitif de l'Olympe. Il es t da_ns
toutes les circonstances importantes l'agent libre et bénévole de Zeus. L 1 obé1ssance voulue est son tra.it distinctif. ll y a entre Zeus et Jui un rapport qui rappelle celui du dieu Hea et de son fils Merodach da!1s le systeme as_syrien. Ses
fonctions sont nombreuses; il est A la fois le dieu de l'arc I de la sctence, de la
poésie et de la musique, le dieu dijs guérisons, le déíenseur du ciel attaqué et
le dispensateur de la mort. Il n'y a aucun moyen de ramener ces fonction_s
diverses a une méme origine. L'Apollon homérique ne peut étre que le prodmt
de la transformation que le grand poéle a fail subir au dieu d'un culte solaire
achéen antérieur: &lt;( Il y a eu a la connaissance d'Homere, sur terre achéenne,
un culte du dieu soleil. Il était adoré comme une puissance de la nature sous le
nom de Pboebos, peut-élre aussi avec une quantité indéfinie d'attributs ou de
noms provenant d'autres sources. Sous l'influence des Achéens et par l'~rgane
t.lu poete, ce dieu-S oleil se développe de maniere a former la base maténelle_ et
populaire de l'Apollon homérique. Il est soumis aux regle~ de la t~éanthrop~1e ;
orné de titres d'origine matérielle, qui se sont transformes en brillantes et tmposantes métaphores, il prend sa place daos l'Olympe, dont il devient l'~ne
des plus belles figures. )) L'exi stence d'une sorte de Zeus-Apollon ou d1eu
supréme a ltbaque sert d'intermédiaire a. ce~le transf~r~ation.
.
, _
Un legs de lord Clifford. - Lord Chfford, qm v1ent de mourir, a legue
une somme de 80,000 livres, soit deux millions de francs, aux quatre universiiés
d'Écosse a eharge pour elles d'instituer des cours ou des conférences se rapporlant a' la tbéologie naturelle ou plut0t Ala philo~ophie et_ a l'histoir~ d~s religions. Les sujets devront étre abordés da.ns un espnt exclus1v.e ment sc1eritifique.
&lt;&lt; Les conférenciers, dil le testateur, ne pourront étre astremts a aucune profession de foi, ni méme A aucune promesse; ils pourront appartenir a n'importe
quelle religion ou méme n'en avoir aucune. ll suffira qu'on les choisisse parmi
des penseurs capables et respectueux, qui aiment sincerement la vérité et la
recherchent sérieusement; car je suis persuadé que de la libre discussion ne
peut sortir rien que de bon. »
Le noble lord ne parlageait évidement pas les idées de M. Beaussire, sur l'incompatibilité de l'histoire des religions et de l'enseigneroenL dans les Facultés
non confessionnelles. 11 est regrettable que l'histoire des religions et Je véritable
libéralisme ne eomptent pas un nombre plus considérable d'amis aussi généreux
que lord Clifford.

H. D.

ANGLETERRE

Publications récentes. - La Religious Tract Society a publié récemment un volume illustré de M. James Chalmers, sur la Nouvelle-Guinée. La plu s
grande partie de ce Jivre est formée par un récit des explorations de l'auteur et
par I'histoire de la part qu'il a prise, comme interprete, aux négociations pour
amener la reconnaissance du protectorat hritannique. Mais M. Cbalmers a eu Ja
honne idée de joindre a ce récit le résultat de l'enquéte qu'il a faite aupres des
indigénes. ll résume les réponses de ceux-ci a cent quinze questions portan! sur
leurs mmurs et leurs croyances et nous fournit ainsi des renseignements fort
curieux.
- Altalc Hieroglyphs and Hittite inscriptions, par le cap. Conder {Londres,
Bentley). Le volume annoncé a grand fracas par le cap. Conder, comme la
solution de l'énigme des inscriptions hittites, n'a pas ienu ses promesses. L'explication qu'il préconise repose principalement sur [les trois hypothE!ses suiO
vanles : i Il y a une connexion étroite entre les hiéroglyphes hittites et le sylJabaire chypriote ; 2° tous deux dérivenl du méme systeme de signes d'oll provient
aussi l'écrilure ~unéiforme; 3° la grammaire et Je vocabulaire hittites sont de
famille aecadienne. M. A.-H. Sayce, qui a discuté cea découvertes dans l'Academy du 2i mai, avec la compétence que tout le monde se plait a lui reeonnaitre,
résume son opinion de la fa9on suivante : « 11 ne me semble pas que les inscriptions hittites aient encare 1ivré leur secret. Le cap. Conder a avancé l'état
de la guestion, mais rien de plus. ))

M. Gladstone et les dieux d'Homere. - M. Gladslone a décidément
résolu de partager les forces que lui laisse son admirable vieillesse, entre l'émancipation de l'Irlande et les dieux de l'Olympe homérique. Autant il met d'ardeur a transformer en fédération l'ancienne unité britannigue, autant il consacre
de zele ii faire ressortir l'unité individuelle de l'ceuvre homérique. Ta.ndis que la
liVfaison de mai de la Nineteenth Century nous apportait la suite J.e ses études
sur les grands dieux homériques, sous la forme d'une monograpbie sur Apollon,
la Contemporary Review de juin publiait un article de lui sur la grande révolte
des dieux de l'Olympe. A ses yeux eette révolte, narrée dans 1'Iliade, n'est que
la version céleste d'événements religieux qui se pass8rent dans la société

ALLEMAGNE

Publications récentes. - Indogermanische Mythen. JI. Achilleis, par
Elard Hugo Meyer (Berlin, Dümmler, 1887; gr. in-8 de xvn et 7f0 p. Le présent
volume tait suite

a celui que l'auleur a publié

en 1883 sur les Gandharves-Cen-

�376

377

BEVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

ta.ures. U s'inspire de la méme méthode et des mémes principes : grouper tous
les vestiges d'un mythe cbez les divers peuples indo-germains, établir la chronolo~ie des textes et monuments qui nous les font conn:1itre, ensuite la chronologie interne ou l'évolution, afin d'en dégager finalement le sens et la valeur
mythologique. Ce second volume est eonsacré a la légende d'Achille. Aussi comprend-il tout d'abord une longue étude de pres de 400 pages sur la question
homérique et spécialement Sur la. composilion de l'lliade. L'auteur, en se fondanl
surtout sur les différences de langage (ionien et éolien), dégage les divers éléments de la légende d' Achille dans l'Iliade. Il y rattache les di verses formes
qu'elle a revélues chez les autres peuples indo-germains, et en donne l'explicaiion mythologique dans l'esprit et avec une ten dance analogues a ceux du célebre
traité de Kuhn 1 sur la Descente du feu ; c'est un drame mythique, inspiré par

sciences naturellcs naissantcs, du renouvellemcnt des idées sociales, de la
mystique allemande et enfin, avec une sollicitude parliculiere, du cordonnier
philosophe allemand Jakob Bohme. Le seco □ d volume est entierement consacré
a la religion et la philosophie en Italie; mais ici la partie proprement religieuse
est assez négligée.
- Kirchengeschichte Deutschlands I. Bis zum Tode des Bonifatius 1 par
A. Hauck. (Leipzig, Hinrichs, 1887, in-4 de vin et 557 p.). Quelque étrange
que cela paraisse, l'Allemagne, cette pépiniere d'historiens ecclésiastiques, ne
possede pas une bonne histoire de l'Eglise allemande depuis les origines jusqu'a
nos jours. L'ceuvre a été entreprise par Rettberg et par Friedrich, a deux
points de vue tout opposés, mais l'un et l'autre onl été arrétés des le commencement de Jeur travail. M. Hauck, professeur a Erlangen, se propase de combler cette la&lt;0une. Il vient de publier le premier volume d'un ouvrage qui doit
en avoir quatre et qui comprendra l'histoire de l'Eglise en Allemagne jusqu'il
la Réformation. Ce volume comprend l'histoire du christianisme daos le pays
rhénan sous la domination romaine, l'histoire de l'Eglise franque, l'action missionnaire des moines irlandais et enfin la vie et l'reuvre de Willihrord et de
Boniface.

l'orage et la foudre.

- Philosophische Hymnen aus de·1· Rig-und Atharva-Veda-Sanhitd verglichen
mit den Philosophemen der relte1'en Upanishads, par M. Lucian Scherman
(Slrasbourg, Trübner, in-8 de v11 et 96 p.). Ce livre, qui est la reproduction
développée d'un mémoire couronné par l'Université de Munich, conlient une
iraduction nouvelle de chaque bymne avec l'indication et la discussion des
traductions antérieures et des passages paralleles et une revue des passages
des Upanishads qui refletent les mémes doctrines. M. Scherman conclut
qu'une méme philosophie se fait jour dans les hymnes et dans les Upanishads
et que les textes oll cette ccncordance se formule de part et d'autre avec le
plus de nelteté doivent appartenir sensiblement a la méme époque. M. Barth,
auquel nous empruntons ce compte rendu, conteste l'exactitude de la seconde
conclusion. 1&lt; Elle esl probablement vraie, dit-il, pour plusieurs de ces
bymnes; elle ne l'est certainemenl pas pour d'aulres, comme cela ressort de
la fa~on dont les Upanishads les citent et, pour ainsi dire, les commentent.
Dans les cas oll la question peut él.re posée utilement, elle releve avant tout de
l'exarnen philologiqne et l'argument général tiré de la conformité de la doctrine
ne saurait avoir qu'une valeur secondaire. Car parmi ces rudiments de doctrine, il en est qui comptent certainement parmi ce que l'lnde nous a transmis
de plus vieux. (Revue critique, i3 juin, p. 478). ·

- Die Philosophische Weltanschauung der Reformationszeit in ihren
Beziehungen zur Gegenwart, par ilf. 1Jfor. Garriere, 2 éd., 2 vol. de x1-4t9 et
vn, 3i9 p. (Leipzig, Brockhaus). La seconde édit:on d'un ouvrage qui a Vli le
jour sous sa forme premiere il y a quarante ans, peut passer pour une ceuvre
nouvelle. L'reuvre de jeunesse de M. Carriere est d'ailleurs assez remarquable
pour que l'on appelle sur elle l'atlention de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la réformation vue de haut, daos l'ensemble complexede ses antécédents
religieux et des influences exercées par la Renaissance. Le premier volume est
consacré a ceux qui ont renouvelé avant la Réforme la conception du monde
el de la société; il traite de la renaissance de la philosophie grecque, des

-

Die Apokl'yphen Apostelgeschichten und Apostellegenden. Ein Beitrag

zur altchristlichen Literaturgeschichte. II, f. (Brunswick, Schwelschke 1 1887,
in~8 de 11 et 472 p.). La premiere partie du second volume clót la publication
de ce magnifique monument d'érudition et de travail; la seconde partie avait
déjá paru en 188, (cfr. t. IX de cette Revue, p. 398). Le présent volume contient les Actes de Pierre et de Paul et les Acles de Paul et de Tbécla, L'auteur
étudie d'abord les plus anciennes traditions sur les apotres Pierre et Paul;
ensuite, i1 se livre a une discussion critique sur les divers Acles des deux
grands apótres que l'antiquité chrétienne nous a laissés, d'abord ce qui reste
des documents gnostiques connus· sous le nom de m:pfol!loi Ilé-rpou xcü ILx1JAo~,
y compris les témoignages des Peres depuis le milieu du 1vc siecle, en second
lieu les Actes catholiques de Pierre et de Paul, enfin quelques compilations et
des légendes locales de date plus tardive. Les relations des différents texles
sont étudiées avec le plus grand soin. M. Lipsius cherche a établir que les
Actes catholiques, qui sous la forme oll nous les possédons ne sont certaine•
ment pas antérieurs au milieu du ve siecle, supposent l'existence antérieure nonseulement de la tradition gnostique, mais encare d'une tradilion catholique,
laquelle aurait pris corps dans un écrit du ne siecle, dans une histoire qu'il
croit pouvoir identifier avec les Actes de Paul cités par Origene. Ce document
primitif, l'auteur s'efforce de le reconslituer en éliminant des Actes catholiques postérieurs tout ce qui provient d'interpolations empruntées aux documents gnostiques, et tout ce qui trahit une origine plus tardive, Ce document
primitif a dll étre compasé a une époque oll le christianisme judaisant est
encore en confl.it avec le christianisme émancipé du judai'sme; il a pour but de
25

�378

1

379

REVUE DE L HISTOlRE DES BELlGIONS

CHRONIQUE

}Ccritimer i'ceuvre de Paul. Mais on peut encare y reconnaiLre la vieille
tr:dition ébionite qui, bien loin d'admettre la collaboration des deux apótres
représente Paul sous les traits de Simon le Magicien et Pierre luttant conlre

geres. Son ouvrage forme un utile complément a la cé!Cbre I-listoire de l'A llemagne pendant la R.e(ormation, de Ranke.
- Utkundenfunde zur Geschichte des christlichen Altertums, par G. V. Lechler.

lui.
L'érudition déployée par M. Lipsius dans ce travail est prodigieuse; mais
l'énoncé méme des résultats auxquels il aboutit montre cambien ils reposent

(Leipzig', Edelmann, 1886, gr. in-8 de 80 p.). Sous ce litre, M. Lechler a publié
un aper'lu des anciens documents relatifs a l'histoire de l'Eglise pendant les
six premiers siecles, qui ont été découverts depuis 1835. Ce sont les suivanls :
le texte complet des homélies clémentines, la biographie d'Ulphi\as par
Auxence de Dorostoros, l'écrit d'Hippolyte contre les Hérésies, le texte syriaque
de trois lettres d'lgnace, une apologie attribuée a Méliton, le Dialogue syriaque
de Bardesane sur les lois des contrées (publié par Cureton}, des épitres pascales d'Athanase, les fragments de l'histoire ecclésiastique de Jean d'Ephese
(publiés par Cureton et par Land), les textes complets de l'épitre de Barnnbas,
du Pasteur d'Hermas, des épitres de Clément romain , la Didaché des d0uze
apotres, le commentaire syriaque d'Ephrem sur le Diatessm·on de Tatien, les
traductions syriaque et arménienne de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe. L'auteur devrait y ajouter maintenant les homélies de Priscillien retrouvées a
Wurzbourg par le Dr Schepps et peut-étre aussi le nouveau fragment
, d'évangile que M. Bickell croit reconnaitre dans l'un des textes des papyrus de
l'archiduc Rénier. D'ailleurs la liste de M. Lecbler, méme pour le passé, n'est
pas complete. Il y manque, par exemple, le Carmen apologeticum de Commodien, et en général ce qui vient de source copte et arménienne.
- La Zeitschrift fur Volkerpsychologie und Sprachwissenschaft. Dans la
deuxieme livraison de cette année, cette excellente revue contient un article
tres sensé de M. Steinthal sur la méthode des Grimm et des Kuhn pour
l'explication dés légendes, cantes et traditions populaires et sur l'opposition
que lui témoignent des hommes tels que Benfey, Mannhardt et Mü!lenhof.
L'auteur montre que Mannhardt a mainlenu le point de vue de Grimm, au lieu
de le renverser comme il se l'imaginait. 11 recueille, en effet, des superstitions
et des coutumes populaires de tout pays pour reconstituer une conception primitive des choses toute mythologique. Benfey, de son cOté, ramene la plupart
des cantes et légendes a un élémenl primitif religieux. Son torl est de leur
donner toujours et a tout prix une origine bouddhiste et de refuser aux autres
peuples de l'Europe ou de l' Asie t,tne imaginalion créatrice dont il réserve le
monopole aux bouddhistes.
La méme livraison contient une appréciation justement élogieuse des derniers travaux de M. Gaidoz sur le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de
la roue, ainsi que sur saint Hubert, et un article du or Franz Krejtchi, sur la
signiflcation primitive des fü,r:1µ.over; grecs. Voici la conclusion de ce travail :
« Notre opinion est que les ócilµ.o'ltr; furent, a !'origine, les esprits qui naquirent
de la déification des ancétres, et que l'on peut déduire cette significatioc. des
plus anciennes conceptions religieuses, de l'étymologie du mot et des modifications de sens qu'il a subies dans la littérature. &gt;) Rattachant le nom a la racine

sur une base délicate. Aussi la discussion ne laisse-t-elle pas de se produire
autour de son ceuvre des le début, d'autant plus que les passions ecclésiastiqu ~s sont particulierement irritables lorsqu'il s'agit des traditions relative:;
au séjour de Pierre a Rome et a ses rapports avec Paul. Ainsi M. l'abbé
Duchesne, dont la haute cornpétence en ces queslions est universellement
reconnue, se refuse a admettre qu'ii y ait eu avanl le 1v 0 siecle plus d"une
légende sur l'apostolat romain de Pierre et de Paul. Jl ~st convaincu que c'~st
la lérrende gnostique qui a inspiré la légende cathohque. « Les Romams
o
.
•
orthodoxes, dit-il dans le Bulletin Critique du fer ma1, ont commence par
etre convaincus que Simon avait eu affaire a Rome avec les apótres, et cette
conviction a son origine dans l'idée accréditée par saint Justin, saint lréoée et
Tertu!lien, que Simon éta.it venu a Rome du temps de l'empereur Claude. Ces
auteur~, ¡¡ est vrai, se gardent bien de le mettre en conflit avec les apótres.
Mais comment imaginer que les apótres, se trouvant a Rome vers le méme
temps (1) n'aient pas eu a lulter contre lui? Cette idée trouva une expressi~n
Iégendaire des le début du me siecle, dans les Actes de Paul. 11 est a cr01re
que les Romains n'accepterer,t pas ce conte avec beaucoup d'empressement et
qu'ils se contenterent de penser que Simon avait dU avoir sa place parmi les
adversaires des apótres a l'origine de leur église. Plus tard, vers le temps de
Dioclétien ou méme de Constantin, on leur présenta la légende simonienne
sous une autre forme, mieux calculée pour ne pas offusquer leur orthodoxie et
pour cadrer avec leurs traditions (p. 1:1.6). n ·
Le grand inconnu en tout ceci, c'est Simon le Magicien. D"oll vienl ce personnage? Quel est son rapport avec l'apütre Paul? Comment est-il devenu•
radversaire non seulement de Pierre, mais aussi de Paul? Voila le point oll la
lumiere n'est pas encore faite.

_ Der Reichstag zu Speier 1526 im Zusammenhang der politischen und
kirchlichen Entwicklung Deutschlands im Re(ormationszeitaltei·, par Walther
Friedensbury. (Berlin, t887, Gmrtner). Ce volume de pres de 600 pages forme
la cinqui~me livraison de la collection des enquetes historiques éditées par
M. Jastrow. C'est une étude approfondie des circonstances politiqueS et des
conditions religieuses qui nmenerent la réunion de la diete de Spire, ainsi
qu'une analyse détaillée des débats qui aboutirent a la célebre décision, en
vertu de laquelle chaque état de l'empire était autorisé a régler les questions
religieuses sous sa propre responsabilité envers Dieu et envers l'empereur.
L'auteur a dépouillé les archives de plus de vingt cités allemandes ou étran-

�380

1

l\l~VUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIONS

briller &gt;i), il lui donne le seas de (( les
illusLres. » L'on fera bien de comparar ces affirmations avec celles que notre
collaborateur, M. Hild, a développées daos son récent article sur les Daimones,
dans le Dictionnaire des Antiquilés de MM. Daremberg et Saglio.
div-diu~=laivas (exprimant l'idée de

CBRONIQUE

1c

HOLLANDE

Les dieux Ea, Maruduk et Nabu, d'apr8s M. Tiele. - L'année derniere, a pareille époque, M. Tiele avait publié, en tirage a part, un extrait des
Mémoires de l'Acaddmie des Sciences de Hollande, dans Iequel il distinguaít
deux_ sanctuaircs portant le méme nom, E-zida, l'un a Borsippa, oú. il était
l'édifice central, l'autre A Babylone, olJ. il ne formait qu'une aonexe du grand
temple consacré a Maruduk. Cette année, notre savant collaborateur a complélé sa communication par de nouveaux détails, déduits d'une inscriplion
cunéiforme encore inédite, mais partiellement étudiée par M. le Or Lebmann
dans son mémoire : De inscriptionibus cuneatis quéE pertinent ad Samas-sumukin regis BabyloniéE regni initia (Munich, F. Straub). 11 résulte de cetta inscription, que la statue d'Asurbanipal, qui la porte, était placée dans le sanctuaire du dieu ta, et que ce sanctuaire faisait partie du grand temple de
Maruduk, A Babylone. Ce temple était done flanqué de divers sanctuaires, consacrés A d'autres dieux. Mais il est fort curieux que la place d'honneur y fut
réservée a Maruduk 1 c'est-A-dire au fils d'J;;a. l\f. Tiele trouve i'explicalion de
ce fait, d'une part, dans !'origine étrangere de cette famille divine, provenant
des tribus maritimes d'Eridu, d'autre part dans la tendance inhérente a tout
polythéisme a négliger les dieux suprémes et invisibles en faveur de leurs fils
ou de leurs manifestalions visibles. Tout en reconnaissant la suprématie dea
premiers, on adore, en pratique, les seconds. Il est nécessaire, cependant, que
le dieu-fils soit en rapport intime avec le dieu-pere, qu'il en soit comme la
manifestation concrete. Tel esl le cas de ~a et Maruduk, comme le monLre
M. Tiele apres avoir fait una étude approfondie de la nature du dieu &amp;.. C'est
un dieu du feu, du feu cosmique, pnr conséquent un dieu créateur, un grand
constructeur, comme les Chnum et Ptah égyptiens, ou le Tvashtr védique. II
est, ainsi, un dieu de la civilisation et de la science. Maruduk, le dieu de la
lumiere et du feu visibles, est la manifeslation extérieure de la puissance cachée
du feu personnifiée en .Ba. l1 devient ainsi le médiateur entre Ea et les hommes.
Et de médiateur, il passe au premier rang. Mais si le nom du dieu supréme
avait changé, la portée et la signification du culte rendu a l'un comme a
l'autre, sont restés les mémes.
En parlant des récentes publications de M. Tiele, nous ne saurions manquer
de signaler l'article qu'il a écrit sur les ouvrages de MM. Maurice Vernes 1::;t
Goblet d'Alviella dans le Theologisch Tydschrift (livr, de mai !887). M. Tiele

38i

approuve compl6lement les observations que nous avons présentfes au sujet
de la méthode préconisée par M. Vernea.
Le sacriflce de la chevelure. - M. G. A. \Vilken a continué, dans la
Reuue coloniale internationale, le mémoire sur le sacri6ce de la chevelure,
dont nous avons annoncé déjA la premiere partie (t. XV, p. i22) : Ueber das
Haaropfer und einige andere Trauergebrduche bei den VOlkern Indonesiens
(tirage a part, chez J. H. de Bussy, a Amsterdam, gr. in-8, de vr el 7i p.).
L'auteur a accumulé dans celte étude une quantité prodigieuse d'P.xemples du
sacrifice, total ou partiel, de la chevelure, soit chez les peuples de race malaise,
soit chez d'autres peuples de l'antiquité ou du monde non civilisé. Nous y
trouvons le sacrifica de Ja cbevelure pour apaisar les mil.nas des ancétres, se
rattacbant aux pratiques générales du deuil et du jeQne; plusieurs· de ces pratiques proviennent justement de l'ancien sacrifice de la chevelure. M. Wilken
montre que l'origine de ce sacrifice esl la substitulion d'une partie de la personne A la personne entifre, daos la consécration A la divinité ou aux mO.nes.
Les cheveux de la téte sont particulierement propres A remplacer la téle elleméme. On rencontre également de nombreux exemples de sacrifife de la cbeve!ure pour le salul d'un tiers, pour le succes d'une entreprise, pour la prospérité de I'enfant ou le bonbeur en ménage, voire méme comme équivalent du
sacriíice de la virginité aux déesses génératrices dans certaines religions
anciennes. Enfin, le rasement des cheveux peul étre le symbole d'une condition inférieure ou de la soumission ; mais ici encare, c'est l'idée primitive de
consécralion de la personne entiére, qui se traduit par le sacrifice d'une partie
d'elle-méme, la chevelure. En appendice, M. Wilken a réuni plusieurs renseignements sur l'emploi des cheveux comme instrument~ magiq_u~s. L'abonda_nce
des faits réunis et classés par lui, font de son trava1l un prec1eux apport a la
connaissance de l'état re!igieux de l'humanité non civilisée.
SUISSE

une nouvelle édition de la Noble Lepon. - Notre collaborateur,
M. Edouard Montet, professeur A l'Université de Geneve, se propase de publier
une édition critique de la Noble Le9on, le célebre poeme qui peut passer pour
l'reuvre la plus achevée et la plus originale des anciens Vaudois. CettP. publication comprendra une étude philologique sur les variations du dialecte vaudois depuis ses origines jusqu'A nos jours, une étude historique sur la Noble
Le~o~, le texte original d'apres le manuscrit de Cambridge et les variante~des
manuscrils de Geneve et de Dnblin, la traduction frall(;aise du poeme et deux
traductions en vaudois moderne, enfin une notice sur le nouveau manuscrit de
Dijon. - L'ouvrage sera publié par souscription, au prix de dix francs l'exemplaire. On souscrit chez M. Alontet, professeur a l'Universilé, Villa-les-Grottes,
Geneve, Suisse.

�382

HEVCE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

CHROXTQUI-:

atteindre leur but, les membres du conseil direcleur font appel
du public.

GRECE
La chaire de mythologie comparée, établie

confiée

a M.

a l'Université

383

a la générosité

d'Athenes, a été

N. G. Polilis.

INDE

AMÉRIQUE

Recentes publications de M. Philip Schalf, - M. Philip Schaff, professeur au Séminaire de l'Union théologique a New-York, déploie une activité
naiment américaine pour répandre dans son pays les prineipaux résultats de
In théologie historique allemande et de l'histoire religieuse, teIIe qu'elle est
pratiquée en Europe. II a résumé en quelques volumes tres pratiques le trésor
de connaissances, épars dans les dix-huit gros volumes de la Realencyclopitdie
fiir protestantisclte Theologie de llerzog et Plitt. Pour le grand public, le
résumé américain esl supérieur a !'original allemand et, méme pour les hommes
du métier, l'encyclopédie américaine est commode lorsqu'il s'agit simplement
de retrouver une date ou un nom qui leur échappe au moment cU ils en ont
besoin. C'est M. Schaff qui a publié, en seconde édition déjél, le volume Je
plus complet sur la Didacht! des douze apOlres, le document publié pour la premiere fois en i.1383 par Mgr Bryennios. Le voici ma.intenant qui entreprend la
publication d'une collection des Peres de l'Eglise, antérieurs et postérieurs au
Concile de Nicée (A sekct Mrary o( the Nicene and post Nicene Father, of
the christian chm·ch. Buffalo, Christian Literature C0 ). 11 réédite, avec les
corrections nécessaires, les vingl-six volumes de la Anti-Nicene Christian
Library, et publie le premier des vingt-cinq volumes qui vont suivre, les Confessions et les Lettres de saint Augustin. - Voila vraiment de la vulgarisation
scienti6que a la vapeur. Ce qui est plus remarquable, c'est que ces produits,
rapidement confectionnés 1 sont, sinon tres originaux, du moins tres bien choisis et constitués.
- Nous avons rec;u de M. \V. F. Warren, un discours d'un souffle tres
élevé, prononcé a Boston University devant les nouveaux gradués de la &lt;lite
université a la fin de l'année scolaire derniére. Le litre de cet opuscule est :
T/,e Quest of the perfect Religion,

SYRIE

École d'archéologie biblique. - Le conseil direcleur du Collége
syriaque protestant de Beyrouth, a décidé de fonder daos cette ville, 8. cOté de
l'institution déjil existante, une École d'archéologie bihlique, qui sera, pour les
études bibliques, ce que les Écoles d'Athenes et de Rome sont pour les jeunes
gens qui se vouent a l'étude de l'antiquité classique. Les études y porteront a.
la íois sur la pbilologie et sur l'archéologie orientales, spécialement sur Jes
langues arahe, syrlaque et hébralque. I1 y aura des répéfüeurs indigénes. Pour

Pour solenniser le jubilé de In reine Victoria, impératrice des Indes, une
dame hindoue une veuve de Cossimbazar, district de Murshidaba.d, vient de
fonder en cet ~ndroit un établissement pour l'étude des Védas et autres livres
s acrés hindous. Elle consacrera a l'entretien des éleves un peu plus de 4,000 fr.
paran.

�DÉPOUILLEME~T DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

DÉPOUILLEMENT DES- PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SA VANTES'

I. Académie des Inscriptioos et Belles-Lettres. - S~ance du
28 avril / 887. M. Le Blant décrit un vase peint trouvé a Civiti-Castellana, sur
lequel on voit les figures de Jupiler, de Ganym8de, de Minerve et de l'Amour,
avec les mots GANUMEDE ..... SPATER, CUPICO, MENERVA. -M. J. Halévy
cherche .i déterminer la langue parlée par les Hittites ou Hétéens en se fondant,
non sur les inscriptions encare indéchiffrables, mriis sur l'analyse des noms
d'hommes et de lieux de la région habitée par eux et que l'on trouve daos les
inscriptions assyriennes. Contrairement a l'opinion générale, il croit que c'était
une langue sémitique intermédiaire entre le phénicien et l'assyro-babylonien.
M. Oppert fait des réserves sur la méthode du préopinant. L'existence de noms
sémitiques daos une région n'autorise pas la conclusion que la langue parlée
daos cette région, et particulierement celle de certaines inscriptions, soit sémitique. - M. Schwab communique le texte Qe l'épitaphe d'un sieur Pigis, trouvée
a Guen-iUe, pres Mantes (Seine-et-Oise) . Le défunt, de son vivant député aux

Étals-Généraux d'Orléans et de Blois (t le 20 avril f587), est loué pour sa
piJlé. Les emblémes gravés au.. dessus de l'inscription sont obscurs: une flamme
et des rayons, surrnontés d'une étoile et d'un croissant; au-dessous un puits.
Ces emblérnes se rapportenl-ils a la religion catholique ou protestante?
Stance du 6 mai. M. Oppert signale de nouveaux contrats babyloniens oU
sont mentionnés des Juifs. 11 s'agi t le plus souvent d'esclaves. Voici l'un des
documents traduits: &lt;&lt; Yukubu, esclave de Nabu-Kin-Zir, fils de Marduk-ZirIbni, de la tribu de Yuballitzu-Marduk, a été vendu pour f mine 5 drachmes
prix intégral, a Nabu-Akhé-Iddin, fils de Sula, de la tribu d'Egibii. II sera:
d'apres un contrat fait par Nabu-Akhé-lddin, attaché a Balatsu, fils d'Ai~ de Ja
1) Nous nous bornons ii. signaler les arlicles ou ies communications qui conc~rnent l'histoire des religions.

385

tribu de Bel-Ederu, en qualilé d'esclave de guerre ..... &gt;) Suivent les noms des
trois témoins, la signo.ture du notafre et la date (30 Elul 1 de la cinquieme année
de Nabonid, roi de Babylona). Yukub (Jacob) est venu a Babylone encore
jeune¡ vendu, trente-sept ans plus tard, a Nabu-Akhé-Iddin, il est réclamé par
un tiers qui l'avait probablement acquis par droit de guerre. Unautre document
nous fait connaitre le norn d'un Juif, ldihi-El, qui a lué un esclava appartenanl
¡\ Sargina; il est condamné a páyer a ce dernier cinq drachmes d'argent pour
dommages-intéréts (enviran i20 francs ). - M. Pavet de Courteille lit la préface
de la traduction riu Tezklreh, qu'il va publier, d'apres le texte d'un manuscrit
ou·igour de la Bibliothéque nationa!e. L'original persan, de Ferid-Eddin-Attar,
est un ouvrage d'édiflcation du xn 8 siecle, qui contient les vies de soixante-douze
docteurs musulmans remarquables par la pureté de leur doctrine et la sainteté
exceptionnelle de leur conduite. Cet ouvrage a été traduit fort librement, au
xvº si8cle, en turc de l'Asie centrale. M. Pavel de Courteille, a. son tour, tro.duil
le texte turc en l'abrégeant et en le simplifiant. L'intérét de cette publication
esl double : elle fait connaitre un idiome beaucoup trop négligé et nous initie
aux idées des musulmans sur la sainteté parfaite. La patience, . la charité,
l'amour de Dieu, les macérations, les rigueurs de l'abstinence, la conternplation,
le renoncement a soi-méme y sont longuement glorifiés. M. Pavet de Courteille
a puisé de no~breux renseignements complémentaires dans l'ouvrage inédit de
Mir- Ali-Chir-Neva'i, en turc djagata'i.
Séance du .20 mai. M. Renan dépose sur le bureau le quatri8me et deroier
fascicule du premier tome du Co1'pus Inscriptionum semiticarum et rend hommage au zele et A la science de M. Philippe Berger, son collaborateur, ql!i a
accompli la plus grande partie de la tache actuellernent achevée. La partie relative aux inscriptions araméennes est confiée a M. de Vague, et celle qui comprend les inscriptions himyaritiques a M. Joseph Derenbourg.
Séance du 2,7 mai. M. Oppert revient sur les documents babyloniens oU sont
rnentionnés des Juifs. Celte fois, il s'agit d'un jugementrendu contre un esclave
juif du nom de Barachiel, appartenant a une dame GágA, donné et vendu plusieurs fois, et qui revendique sa qualité d'homme libre, parce que dans la
famille d'un ancien maitre il a opéré la jonction des mains des époux dans une
cérémonie nuptiale. Cette prétention est reconnue mensongere. Voici l'intéressant jugement prononcé contre luí : (( Barachiel est un esclave rachetable par
de l'argent, de Gaga, filie de .,.... , qu'e\Ie a acquis, P.n l'an 35 de Nabuchodonosor, roí de Babylone, d'Akhinuri, fils de Nabu-Sardin-Akh, pour un tiers de
mine et sept drachmes d'argent. Dernierement, il a intenté une action, disant:
« Je suis de Nabu-Akhe-Iddin, de la tribu d'Egibi. Je suis un esclave. Allez
tt maintenant et, pour mon salut, rendez votre arrét. &gt;) Les grands et les juges
ont entendu les témoins dans celle affaire et ont réintégré Barachiel dans son
état d'esclave, jugeant ainsi sur }a déposilion de Samas-Nudamiq, fils de NabuNo.din-Akh, el de Oudarin, filie d'Akhinuri, les vendeurs de l'esclave. - Dans

�386

1

DÉPOUlLLE:\IE:NT DES PÉRIODIQUES

cette meme séance, M. Barbiet de lfoynard a présenté les deux ouvrages suivants : Gujastak Abalish, relation d'une conférence théologique présidée par
le ca\ife Mamoun, texte pehlvi, publié pour la premiere fois, ave~ traduction,
commentaire et lexique par A. Barthélemy et Les inscriptions babyloniennes
du Wadi-Brissa, par M. H. Pognon. Ces deux ouvrages forment les fascicules
69 el 71 de la Bibliotheque de l'Ecole des Hautes-Eludes.
Séance du 3 juin. MM. G. Perrot et Renan annoncent la découverte a Salda
(anc. Sidon), de plusieurs sarcophages de marbre noir, de méme forme que
celui d'Eshmounazar, et couverts d'inscriptions hiéroglypbiques et de caracteres
phéniciens. - M. Joseph Halévy continue son étude sur les noms propres hittites clans les textes assyriens. Plusieurs noms de l:eu et la plupart des noms
de rois sont des noms de divinités facilement reconnaissa bles. Ainsi, le nom de
la citadelle Hat-Gar-Rhubani signifie : le dieu Hat est notre citadelle de salut.
Lubarna, Hita-Sar, Gir-Paruda (noms de rois) signifient : le dieu Il est notre
forteresse, le dieu Hat est roi; hóte du dieu Parada. Dans la Mésopotamie supérieure, l'influence de la langue et de la domination assyriennes sont plus sensibles, mais le fond n'en demeure pas moins phénicien. M. Oppert proteste a
nouveau contre la méthode de. M. Halévy et conteste ses résultats. - M. Hau1·éau lit une étude sur le manuscrit latin 2592 de la Bibliotheque nationale,
contenant le récit des visions d'un religieux inconnu de la fin du xm 0 et du
commencement du x1v 0 siecle, originaire de Salan, en Provence. La peur de
l'Antéchrist et l'indignation causée par la corruption de la société et de l'Église
sont les sentiments dominants de ce religieux. Quoique Ja papauté lui paraisse
également corrompue, c'est d'elle qu'il attend le salut. Son récit contient de
longs discours qui lui sont adressés par Dieu.
Séance du 10 juin. M. Héron de Villefosse décrit une figurine en terre cuite
blanche représentant une déesse de la génération, trouvée a Caudebec-les'.'.Elbeuf.

Cetle statuette porte une inscription gauloise : REXTUGENOS SULIAS AVVOT.
En rapprochant cette inscription de quelques autres déja. connues, M. Héron de
Villefosse cherche a montrer que le dernier de ces trois mots doit étre assimilé
au _latin fecit. - Dans la meme séance, l'Académie adécerné le premier prix du
concours Gobert a M, le baron Alphonse de Ruble, pour ses deux ouvrages sur
le Ma1'iage de Jeanne d'Alb1'et et sur Antaine de Bourbon et Jeanne d'Alb1·et.
- Pa,.rrni les ouvrages présentés, il faut signaler un important travail d'archéologie préhistorique et de folk-lore : E. Vedel. Bornholms Oldtidsminder ug

Oldsager.
Séance du 17 juin. M. Edmond Le Blant étudie, d'apres les écrivains antiq 1es
1'idée que se faisaient les chrétiens de l'antiquité sur le diable. Eux-méxes
passaient, aux yeux des pa"iens, pour étre des magi.::iens ayant hérité de la pu1ssance du Christ. Plusieurs persécutions locales n'eurent point d'autre cause que
cette superstition de la foule pai"enne. A leur tour, les chrétiens voy~ient partout
l'intervention du mauvais esprit acharné apres epx pour les tromper el les

ET .DES TDAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

détourner de la bonne voie. Ce furent surtout les ascetes qui vécurent en proie
Le tentateur prenait d'ailleurs toutes les formes
pour séduire ses ennemis. Ce n'est qu'au mayen §.ge que l'imaginationpopulaire
se \e représenta sous la forme d'un homme noir 8. queue de singe, iL téte et pieds
de bouc.
Séance du 24 jui-n. M. Renan communique a ses collégues les photograpbies
et les estampages du sarcophage découvert a Salda par Hamelid-Bey (voir séance
du 3 juin). Voici la traduction littérale de l'inscription phénicienne: &lt;&lt; Moi, Tabnit,
pretre d'Ashtoret, roi des Sidoniens, fils d'Eshmounazar, c'est moi qui suis
couché dans ce sarcophage. Qui que tu sois, O homme, qui découvriras cettc
arche, n'ouvre pas roa chambre sépulcrale et ne me trouble pas, caril n'y a pas
ici d'argent ni d'or; il n'y a pas de trésor caché. Je suis couché dans ce sarcopbage; je t'en supplie, ne l'ouvre pas, ne viens pas me troubler1 car c'est ~ne
abomination devant Ashtoret de faire cela. Si tu ouvres ce sarcophage, s1 tu
viens me troubler, qu'il n'y ait pas pour toi de prospérité parmi les vivants ni de
lit parmi les morts. &gt;l Les hiéroglyphes qui couvrent le sarcopbage seront lus
plus tard par M. Maspero. Le roi donl i1 s'agit est le pere de l'Eshmoynazar dont
nous avons déjfi. retrouvé le sarcophage. Nous connaissons done la. succession
des trois princ~s : Eshmounazar ¡er, Tabnit.et Eshmounazar H. La découverte
d'Hamelid-Bey confirme l'hypothese de M. Clermont-Ganneau, qui soutenait que
le sarcophage d'Esbmounazar date, non de la domination perse, mais de l'époque

a celte perpétuelle obsession.

des Ptolémées.
Voici les travaux touchant iL l'histoire religieuse que l'Académie a récompensés par des prix ou des médailles. Le prix de La Grange a été décerné a
M. Le Verdier, pour la publication d'un texte de mystere du moyen a.ge. Les
arrérao-es
des trois dernieres années du prix Fould (non décerné) ont été
paro
.
tagés entre M. de Sarzec (Fouilles en Chaldée) el M. Dieulafoy (Fou11les en
Susiane). Le prix Bordin (Noms de saints en langue d"oc et en langue d'oH) n'a
pas été décerné. Une récompense de 2,000 francs est accordée a M. Thoma~,
charoé de cours a la Faculté des lettres de Toulouse. Dans le concours des antiº nationales, la sixieme médaille est accordée a M. Maurice Faucon, pour
quités
son livre sur la Libmirie des papes a Avignon.

JI. Revue critique d'histoire et de littérature. - 48 avril:
E. Vischer. Die Olfenbarung Johannis. (Compte rendu par M. A. Sabatier;
L'Apocalypse du Nouveau Testament est-elle l'édition chrétienne d'une apocalypse juive? Résumé de l'hypothese de M. V. La question reste ouverte.)
25 avril: G-. Le Bon. Les civilisations de l'Inde. (Compte rendu par M. Barth;
appréciation critique détaillée et bonne a consulter.)
2 mai: E. Budge. The
Book of the bee. (Compte rendu par M. Bubens Duval; bonne édition d'un
recueil de légendes gretfées sur les récits de l'Ancien et du Nouveau Testarnent,
écrit par Saloman, métropolitain de Barsa, au xm 0 siécle.. ) - E. Mérimée. De
antiquis aquarum religionibus in Gallia meridionali ac prresertim in Pyrenreis

=

=

�388

389

DÉPOUlLLElIEN'T DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

montibus. (Compte rendu par M. P.-A. L.; tentative intéressante, mais mcom~lete.) == 1_6 mai: Cler_mont-Ganneau. Notes d'archéologie orientale. (lnscript1on funéra~r~ de Qalomé ¡ Pégase et pégnumi; Apollon Agyieus et Je ResephHoug phémc,en.) == 23 mai: L. Oberziner. 11 Culto del Sole presso gli anticbi
Orientali. (Compte rendu par M. Maspero; bon résumé des doctrines de
l'école égyptologique, par quelqu'un qui n'esl pas égyptologue.) == 13 juin :
Notes d'archéologie orientale. Trois noms gréco-phéniciens (Apsasomos, Mnaséas, Apses). == 20 juin: A. Barthélemy. GujastakAbalish, (Comple rentlupar
M. James Darmesteter; voir notre chronique.) - K. Penka. Die Herkunftder
Aryer. (Compte rendu par M. Saloman Reinach; discussion de l'hypothese trés
füvorablement accueillie en Allemagne de !'origine européenne des Aryens, dont
la Norv8ge aurait été le premier centre de rayonnement; M. R. fait tres bien
ressortir tout ce qu'il y a d'affirmations hasardées et d'exagérations dans le
travail de M. P.) - A. Regnier. De la Iatinité des sermons de. saint Augustin.
(Compte rendu de M. P.-A. Le:jay; oouvre prémalurée, vu l'absence d'un texte
critique des sermons.)
III. Journal asiatique. - F&amp;vrier-mars : E. A'ffl.(!lineau. Un document
copte du xme siécle. Martyre de Jean de Phanidj0it. - A. Bergaigne. Nouvelles
recberches sur l'histoire de 1a samhita. du Rig-Veda. (Avec un index des bymnes
et fragments suspects; voir le principe de ces recherches dans l'une de nos précédentes chroniques, t. XIV, p. 372.)
IV. Journal dea savants. - Mars: E. Renan. L'inscription de Mésa. _
R. Dareste. Coutume contemporaine et loi primitive(voir lenº de mai). Am·il:
G. Pe?'rot. Les statues de Diane a Délos.
Mai : Bartlu!lemy Saint-Hilafre.
L'Inde contemporaine. - B. Haurdau. Le registre de Benoit XI.
V. Revue archéologique. - Mars-avril: Germain Bapst. Tombeau et
chilsse de saint Germa.in, tombeau de sainte Colombe, tombeau de saint Sévérin.
·- Baron Ludovic de Vau:v. Découvertes récentes a Jérusalem. État actuel des
f~uilles sur l'emplacement de la piscine de Béthesda. - Néroutsos-Bey. Inscript1ons grecques et latines recueillies dans la villa d'Alexandrie et aux environs.
VI. Bulletin critique. - ,ter mai: L. Duchesne. Compte rendu critique
de « R.-P. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichlen und Apostellegenden.,
(Il.1).

IX. Revue des traditions populaires. -Avril: A. Gittée. Le lolk-lore
en Flandro (fin). == blai: P. Sébillot. Superstitions de civilisés. - Víctor Brnnet. Facéties normandes. Cantes de Villedieu. - Clément Janin. La médecine
populaire en Bourgogne.
X. Revue internationale de renseignement. - 45 av1·il: Emite
Beaussire. Quelques réflexions sur l'enseignemenl historique des religions.
XI. Bibliotheque de l'École des Charles. - XLVlI. 6: Molinier.
lnventaire du trésor du Saint-Siege sous Boniíace VJII (1295; suite). ==
XLVIII. 1 : Julien Havet. Les charles de Saint-Calais. - L. Delisle. Forme des
abréviations et des liaisons daos les lettres des papes au xm 0 siecle.
XII. Mélanges d'archéologie et d'histoire. - VII. 1 et 2 : Fab,·e.
Un registre caméral du cardinal Albornoz en 1364, - Le Blant. Le christianisme aux yeux des palens.
XIII. Revue des questions historiques. - Avril: L'abbé O. Dela,·c.
Le Saint-Siege et la conquete de l'Aogleterre par les Normands. - De Mas
Latrie. Les élémenls de diplomatique ponlificale au mayen Age.
XIV. Revue de linguistique et de philologie comparée. -Avril:
Vinson. Correspondance du calendrier hindou et du calendrier grégorien.
XV. Nouvelle Revue. - 15 mai: Fouquier. La religion a Madagascar.
XVI. Revue des deux mondes. - 4er J°uin : Maxime Du Camp. Les
associations protestantes a Paris.
XVII. Controverse et contemporain. - 45 avril : L'abbé Ernesl
Allain. Une nouvelle contribution a l'histoire des archives du Saint-Siege.
15 mai: Mgr de liarlez. Mylhe ou superflfüion? l.es chiens A quatre yeux de
la Perse antique. - Alb. du Boys. Un évéque ultramontain sous Louis XIV.
15 iuin: A. de Boissieu. Saint Nizier, vingt-neuvieme évéque de Lyon.
XVIII. Vie chrétienne, Juin: E. Gachon. Une conlroverse théologiquc
au xvuº siecle (Bossuet et Claude). - Piepenbring. L'apótre Paul (suite).
XIX. Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme
frangais. -15 février: Jules Bonnet. La tolérance du·cardinal Sadolet (suite;
voir le n• suivant). - Ch. Read. Lettres de Théodore de Bez~ (voir lenº suivant). - A.-J. Enschede. Le refuge a Ardenbourg, en Hollande. - Ch. Read,
Les Eépultures des protestanls étrangers et régnicoles a Paris au xvmª si8cle
(voir les n°s suivants).
15 avril: Emite Picot, Les moralités polémiques ou
la controverse religieuse dans l'ancien théatre frangais (xv8 siécle; voir le nº
suivanl). - N. Weiss. L'hérésie dans le Maine (1553).
XX. Revue desétudes juives. - Janvier-mars: Halévy. Recherches
bibliques. IX. Cai'nites et Séthites. - Derenbourg. Sur lerituel. - Kaufmann..
Seos et origine des symboles tumulaires de l' Ancien Testnment dans l'art chrétien primitif. - Duval. Sur la Peschitto. - Loeb. Histoire d'une taille levée sur
les Juifs de Perpignan en 1413-14!4. - Brunschwig. Les Juifs de Nantes et du
pays nantais. - Neubauer, Le Midrasch Tanhuma (fin).

=

=

VII. Bulletin de oorrespondance he!Jénique. - Janvie,•-février :
Ch. Diehl et G. Cousin. Inscriptions de Lagina. (Relatives aux pretres d'Hécaté,
voir le n° suivant.) - Pierre Paris. Fouilles a Élatée. Le temple d'Athén~
Cranaia. - P. Foucart. Exploration de la plaine de l'Hermus par M. Aristote
Fontrier. == Mars: M. Holleaux. Fouillesau temple d'Apollon Ptoos. Fragments
de statues arcbai'ques.
VIII. Mélusine. - Mai: H. Gaidoz. Lºanthropophagie (suite; voir mai).
- Corporations, compagnonnages et métiers (du méme auteur).
Juin :
J. Tuchmann. La fascination (suite). - litare Leclerc. Notes sur Madagascar.

=

-

=

=

=

�390

DBPOUlLLl.':llENT DES P~RIODIQUE~

XXI. R~vue d'ethnographie. -

''

1

ET DES TRAVAt;X m:s soc11rr.I::s SAVA:Sn:s

V. 6 : Yzerman. NouveUes fouillcs

d~ns Jes rumas de BOró-Boudour. - Faurot. Sur les tumuli du territoire
d Obock. = VI. _I : Lec/ere. Les peuplad,s de Madagascar. Origines (fin). _
Pinart, Les Ind1ens de l'Etat de Panama.

XXII. Bulletin de la Société d'ethnographie. _

1887. N' .2 :

Docteur Vef'rier. Les religions de l'Exlréme-Orient. _ Nº 3 . e

t L s·

. arno . e arnt-

.
.
SJmomsme.

XXIII. Mémoires d_e la Société d'elhnographie. _ 1886. 1,~ 8:
Lucien de Rosny. _Les Ant11les, étude ethnographique et religieuse.
XXIV. Archives de la Société américaine de France. _ 1887.
N° I : Pousse. Les manuscrits hiératiques du Yucatan
n s·-,
L
·
.
• - .n. i,,«-on. a se mame
chez les anc1ens Mexicains. == N° 2: Castaing. Croyances sur la vie d'outre-

tombe chez les anciens Péruviens.

XXV. Mémoires de la Société sinico-japonaise. _ 1887. No .
1
Uon de Rosny. La philosophie du Tao-teh-king. _ Foucauo,. La tentation d~
Bouddha par le démon.

XXVI. Bibliotheqne universelle et Revue snisse. _ Mars: Sayous.
La cr01sade de Constantinople (voir les

nos

suivants).

smte le 23 avril. Résume de 1 mtroduction mise par M Büh· J

,

d

·

.
.
er u sa tra ucbon
des 101s de Manou,. vol. XXV dP.s Sacred Books of tbe East, et appréciation de
cette bonne lraduct,on.) = .23 avril · F -E \Varren The St
· ., (V •
.
.
.
. . •
•
owe IDISSw.,
Olr
8

les n° swvants; d1scuss1on avec M Mac Carlhy sur la date d

of Lhe reformation. (Appréciation élogieuse des vol. 111 et IV de l'Jli:,toire des
papes, de M. C1'eightan.) - Popular tales and fictions, their migrations and
transformations. (A propos des deux volumes de M. Cloustan sur ce sujet.) =
7 mai: Tbe temple of Jupiter Olympius. (Compte rendu d'une conférence de
M. Penrose a l'école anglaise d'archéologie d'Atbénes.)= /4. mai: Ma.i, Múller.
Colilcidences. (Exemples de pri8res toutes semblables et cependant indépendantes les unes des autres.) - A. Lowy. The Moatite stone. (Réponse aux
critiques adressées a l'auteur qui a soutenu, dans la Scattish Review, que la
sléle de Mésa est apocryphe.) = 28 mai: Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions. (Le livre du cap. Conder sur le déchilirement des inscriptions hittites
ne fait pas faire un pas a la question.) == 4 iuin: Fr.-H. Chase. Chrysostom, a
sludy in Lhe history of biblical interpretation. (Compte rendu d'un excellent
ouvrage sur Chrysostome comme exégete.)
XXX. English historical Review. - Avril : Lea. Confiscation for
heresy in the middle--ages.

XXXI. Contemporary Review. - Juin: W.-E. Gladstone. The greater
Olympian sedition.

XXXII. Nineteenth eentury. -

XXVII. Muséon. - Juin: T. de la Coupe,•ie. Les Jangues de la Chine
avant 1es_Chmo1s. -E.~W. West. Notes sur quelques petits textes peblevis.
- A. Wiedemann. Le hvre des morts. - E. Beauvois. La légende de SaintColumba. - F. Robiou. La religion égyptienne. _ Ch. Staehlens. Les dieux
du Ra.mayana. - A. Bamps. Tomebamba, antique cité de J'empire des Incas.
XXVIII. Academ~. - _16 av,-il: J. Jolly. The Jaws 0 ¡ Manu. (Voir la

)

.
·
u monument. J._ Raine et E.-Jl. Edmonds. Charms. (De quelques formules ou recettes popu1a1res pour cbasser les maladies ) - A N,:ubauer The M b"t
.
•
•
.
oa I e stone. Ed. Naville. Reporto~ the_necropolis of Tell-el-Yahoodieh. (M. N. établit qu'il
y a eu la une colome JUive.) - The rock-temple at Sidon. == 30 avril .
G.-F. Brawne. The codex Amiatinus. (Sur son ornementation; cfr. l'article d~
M. Ka:l Hamann, du 7 mai, qui établit l'origine italienne du manuscrit.) ==
21 mai :· J.-B. Dunelm. The earliest papal catalogue. (M. D. croit retrouver
dans Ép1phane, Haer., xxvu, 6, Ja liste des papes des Mémoires d'Hégésippe,
perdue pour no~s.) - A.-H. Sayce. Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions.
(~ur le réce~t hvre ~u cap. Conder; voirnotrechronique.)-Am.-B. Edwards.
L archéologJe égyptienne de M. Maspero - .28 ma,· • A H K
·
..
•. .- . eane. Tb e anc1ent
~1ties of the New-World. (Critique intéressante de la traduction anglaise de
l ouvrage de M. D. Charnay.)

XXIX. Athenmum. - 23 av,·il : History of the papacy during the period

39l

Mai: W.-E. (]ladstone. The greater

gods of Olympos. Apollo.

XXXIII. Expositor. - Mai: F. Harnack. The origin of the chrislian
ministry. (Voirl'articledu Rév, G. Gore daos len° de juin.) - Juin: W.-H. Simcox. Tbe new theory of the Apocalypse.
XXXIV. London Quarterly Review. - Avril: Tbe jewish and the
christian messiab. - Saint Francis of Assisi.
XXXV. Dublin Review. - Avril: A1'nold. Church extension and anglican expansion. - Scott. Barbour's 1egends of the saints. - The church afler
the conquest. - Grant. Where saint Patrick was boro? - Lightfoots Ignatius
and the roman primacy.
XXXVI. Scottish Review. characler of the Moabite stone, -

Avrit: Rév. A. Liiwy. The apocryphal
Thomas of Erceldoune.

XXXVII. American Journal of philology, -

VII. 4: Bloomfield.

Sevcn hymns of the Atharvaveda.

XXXVIII. Indian Antiquary. - Fdvrier : Foulkers. The Dakhan In
the time of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions
towards the study of Asiatic symbolism (fin). - Kielho1'n. A. Gaya inscription
of Yakshapala. - Knowles. Why the fish talked. = Ma,·s : Fleet. A lunar fortnight of thirt.een solar days. - Jacob. The Vasudeva and Gopichindana Upanishads. - Kielhorn. On the Mahabhasbya. - Sastri. Folklore in southern
India (voir le nº suivant).
Avril : Dikshit. The method of calculating the
week-day of Hindu Tithis and the corresponding English dates. - lleatsek.
Letter o[ the emperor Alrnar asking far the christian sculptures.

=

XXXIX, Zeitschrift der deutsohen morgenlmndisohen Gesell-

�393

DÜ:POtiILLE:llENT DES PÉRIODlQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

schaft. - XL. N° 4: V. Dradke. Zur o.ltindischen Religions-und Spracbgeschicbte. - Bühler. Zu Bólhlingks Arlikeln ueber Vasishlha. - Hillebi-andt.
Eine Miscelle aus dem Vedaritual. - Ludwig, Drei Rigvedastellen; Bedeutung
vedischer Wórter.
XL. Mitteilungen des d. arohaiologisohen Instituis (Athen. Abt.).
- XI. 4 : Dórpfeld. Der alte Athenatempel auf der Akropolis. - Studniczka.

Gescbicble der Legendenlitteratur. - Ka1·0. Job. Val. Andrere und sein Ideal
eines cbrisUicben SI.ates. - Ohle. Die Essaer des Philo, - N6ldeke. Ueber die
Apologie unter Melitons Namen in Curetons Spiciiegium syriacum.

Zusammensetzungen im Akropolismuseum. - Boehlau. Perseus und die Graeen.

Das japanische Slernenfest.

392

- Petersen. Arcbaische Nikebilder.
XLI. Jahrbuch des k. d. archa,ologischen Instituts. - I. 4:
Kalkmann. Aphrodite auf dem Schwan. - Heydemann. Die Phlyakendarstellungen o.uf bemalten Vasen.
XLII. Zeitschrift filr Voolkerpsychologie und Sprachwissenschaft. - XVlI. 1 : Julius Happel. Ueber die Bedeutung der vólkerpsychologischen Arbeiten Adolf Bastians. Th. Achelis. Der wissenschaftliche
Charakter der Ethnologie.
XVll. 2 : Steinthal. Mylbos, Sage, Marchen,
Legende, Erzahlung, Fabel. - Ft. Krejci. Deber die ursprüngliche Bedeutung
der griecbischen Dremones.
XLIII. Zeitschrift für die alttestamentliche Wi,senschaft. 1887. N' 1 : Baethgen. i7 Makkabaische Psalmen nach Theodor von Mopsuestia (fin). - Reckendo,-f. Ueber den Werth der altrelhiopischen Penlateuchuebersetzung für die Reconstruktion der LXX. - Budde. Richter und Josua. Die behrreiscbe Grundlage der Apokalypse.
XLIV. Magazin für die Wissenschaft des Judentums. - XIV. 1:
Epstein. Der sogenannte Rascbi-Commentar zu Bereshit-Rabba. - Kaufmann.
Elias von Nisibis und Saadja Alfajjümis .Afosserungen ueber die Trinitat.

=

XLIX, Zeitschrift fO.r Mlsaionokunde und Religionswissenschalt. - IT. .2 : Happel. Die Hauptstufen des religiósen Lebens der
Menschheit (1" arl.). - Seebens. Das religiose System der Parsen. -Spinner.
L. Studien und Mitteilungen aus dem Benedictlnerorden. VIII. 1 : Baeumer. Einlluss der Regel des h. Benedikt auf die Entwicklung des
Rremiscben Breviers (1" art. ).-Lager. Die Abtei Gorze in Lothringen (1" art. ).
- F.-w. Roth. Der h. Petrus Damiani O. S. B. Cardinalbischof von Ostia (fin).
- Grashof et Sievers. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrotsuitha.
(suite).
LI. Katholik. - Mars: CardinalFranzelin.- DieKórperlehredes h. Tho•
mas v. Aquin (voir len° suivant).-Das mittela.lterliche Begriibnis.-Janssen's
Geschichte des deutschen Volkes. - Der h. Philipp von Zell im Bistum Speier.
Avril : Zur Orientierung ueber Methode und Ergebnisse der neue~ten Penla:
teuchcritik. -Aus der Katakombe der h. Felicitas.
LII. Ausland. - N° 18: Buchner. Ein Totenfeier in lnnerafrika. - Breitenbach. lndianerstamme a.m Rio Schingll. == N° 19 : Jensen. Vergessene und
untergebende Volk:sbrauche der nordfriesischen lnselbewohner.
N° 2/
Orissa, das heilige Land der Hindu und eine Pilgerfahrt nach Dschaggernath.
- Lillie. Die heiligen Tiinze der P1i.nies,
LIII. Globus. - N° 16: v. Wlislocki. Gehrauche der transsilvanischen
Zeltzigeuner bei Geburt, Taufe und Leichenbestattung (voir les n° 9 suivants).

=

=

XLV. Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des

LIV. Mittellungen des Vereins fi'lr Geschichte der Deutschenin

Judentums. - .iUai: Neubaue·r. Der Wahnwitz und die Schwindeleien der
Sabbatianer nacb ungedruckten Quellen.
XLVI. Zeitschrift für vergleichende Litteraturgeschichte. J. 3 et 4 : Biese. Die resthetische Naturbeseeluog in antiker und moderner
Poesie (2' arl.). - Krumbacher. Ein Problem der vergleichenden Sagenkunde
und Lilteraturgescbicbte.

Boohmen. - XXV. 3: v. H6fler. Bonifacius, der Aposte! der Deutschen, und
die Slavenapostel Konstantinos (Cyrillus) und Methodios. - Wilhelm. Sagen
aus dem westlichen BOhmen.
LV. Mitteilungen des Instituts für oosterreichische Geschlchtsforschung. - VII. 3: William Fischer. Beitrrege zur historischen Kritik des
Lean Diakonos und Michael Psellos. == VIlI. / : Fr. Zimmermann. Kónig
Ludwig l. Urkunde von 1380 ueber das Asylrecht der Marienburger Kirche. P. Kehr. Be:nerkungen zu den piipstlichen Supplikenregistern des xrv Jabrh,
-= VIII. ,2: H. Hoogeweg. Der Kreuzzug von Damiette.
LVI, Bulletino della Commissione aroheologica comunale di
Roma. - XV. 3 : Visconti. Di un bassorilievo altico esprimenle un adorazione dei Dioscuri. - Borsm·i. Del gruppo di edificii sacrial sale nell' area degli
orti di Cesare.
LVII. Archivio per lo studio delle tradioloni popolari. - V. a :
Pit1'é. Una leggenda popolare siciliana. - Guberti, La Giunta, spetta.colo
popolare sacro di Caltagirone. - Edward. Le questue nelle festa di S. Marlino

XL VII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. -

IX. 1 : Erbes. Die

heil. Crecilia in Zusammenhang mit der Pabstcrypta. sowie der reltesten Kirche
Roms. - Virk. Melanchlon's politische SteHung auf dem Reichstag zu
Augsburg, i53C (i" art.). - Wilkens. Geschicbte des spanischen Protestantismus im xvr• Jabrh. Die Litteratur der Jabre 1848-1886 (!" art.). - Haupt.
Zur Geschi~hte der Geissler. - L. Schulze. Zur Thomas a Kempis Frage. Tesdorpf. Die Zurückdatierung des Wormser Edictes. - Ney. Analekten zur
Geschichte des Reichstages zu Speyer im Jabre, 1526 (2° art. ).
XLVIII. JahrbO.cher für protestantische Theologie. - XIII . .2:
E. Pfleiderer. Heraklitische Spuren a.uf theologischen Boden. - Usener. Zur

26

�394,

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rt'Alviella et Maurice Ven1es.) - D. Viilter. Ignatius-Peregrinus?

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cum variis 1eclionibus editionum Bezre, Elzeviri, Lachmani, Tischendorfi,
Tregellesii, Wssteott-Hortii, versionis Anglicane. - Londres, Whittaker,
1887; in-8, de 702 p.
O. Flügcl. Die Sittenlehre Jesu. -

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1) En dehors des nombreux ouvrages mentionnés dans la Chronique et dans
le Dépouillement des périodiques.

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d'Alais, Vernoux, le Cheylard, etc., par un anonyme (i692-1709), publié avec

introduction et notr.s, - Privas, impr. du Patriote, 1887, in•B de xLt et 207 p.
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- Londres, Trühner (Oriental Series), in-8.
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dreorum collatre, - Lille, Lefort, 1887, in-8 de 290 p. avec planches.
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Exodus (a confirmation of biblical accuracy), with a visit to an Arab brewery.
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de m et 62 p.
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zu den Salomonischen Schriften. - GceLtingue, Dieterich.
REL.TGIONS DU MONDE ANTIQUE

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Holder, 1887.
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griechischen Heortologie, I. - Berlin, Grertner, i887.
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- Vienne, Holder, 1886, in-12, de 197 p.
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und Helgunde. - Posen, Wolowicz, 1887.
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1

REL.IGlO~S DE L ASIE

A. Barthélemy. Gujastak Abalish. Relation d'une conférence théologique,
présidée par le kalife Mamoun. Texte pehlvi, publié avec traduction. - Paris,
rieweg, 1887, in-8, de 80 p.
B. Lindner. Das Kaushitaki Br&amp;hmana herausgegeben und uebersetzt, I.
Texte. - Iéna, Costenohle, i887.
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F. H. Balfo1w. Leaves from my Chinese Scrapbook. - Londres, Trübner:
1. vol. in-8.

399

-

�TABLE DES MATIERES
DU TOME QUINZIEME

ARTICLES DE FONO
P,ges.

Une conlribution a l'élude du Paulinisme. - De la question de !'origine
du pécbé d'apres les letlres de l'apólre Paul, par M. A. Sabatier, 1 el 137
Le pessimisme moral et religieux chez Homere el Hésiode (2' articlc), par
M. J.-A. Hild.
, • •
22
Une épilhele des dieux dans le Rig-Veda, par M. Paul Begnaud.
~6
Lechristianisme chez les anciens Captes {2' arlicle), par M. E. Amtlineau.
52
Les Héléens. Un nouveau probleme de l'bisloire d'Orient, par M. J. Menant. • ,
88
Le 6cdµ..wv, histoire d'un mol et d'une idée, par M. Paul Regnaud. .
i56
Le rituel du sacrifice funéraire. - Bulletin critique de la religion égyptienne, par M. G. Maspero,
159
Les découverles en Grece au poinl de vue de l'hisloire des reliS'ions
(l" parlie du Bullelin de 1886), par M. Georges Lafaye. • • • • 189
Le li1•re des morts. - Bulletin critique de la religion égyplienne, par
M. G. Maspero. • • • • •
• • •
265
L' Apologétique de Terlullien el l'Octavius de Minucius Félix, par M. L,
Massebieau. . •
316

REVUE DES LIVRES
H. Zotenberg. Nolice sur le livre de Barlaam el Joasaph CM. J. Halt!oy)
A. de Quatrefages. Histoire générale des races humaines. Introd.uction a
l'élude des races bumaines (M. Albert Btville). • • ,
Gustave d'Eichtl,al. Mélanges de critique biblique (M, Édouara Montet),
Uon. Peer. Le Tibet, le pays, le peuple, la religion (M, Ed. Specht) ,
V. Courdaveaua,. Saint Paul d'apres la libre critique en France (M. lean
Rdville).
• • • • . • • • • .
• • • •

9l
!07
108
109

112

�402

1

REVUE DE L HISTOUlE DES RELIGIONS
Pages.

E. de Pressenst!. L'ancien monde et le christianisme (M. Goblet (l'Alviella) •
203
Gustave Le Bon. Les civilisations de l'Jnde (M. P.-E. FoucaU3!) • - . 209
Comte Goblet d' Alviella. Histoire religieuse du feu (M. Albel't R,/ville). 216
D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alla monarchia
(M. lidouard Montet). •
2l8
Raphael de Cesa,·e (Simmaco). Le conclave de Léon XIll_(M. lean !Wville). 220
VictorVattier, John Wyclytr; sa vie, ses reuvres,sa doctrine (M. ~tienne
Coquerel) • .
222
M. Guyau. L'irréligion de !'avenir (M. Jean Réville) .
347
Th. Homolle. Les archives de l'intendance sacrée á Délos (M. Georges
Lafaye). • . •
35¼
Th, Homolle. De antiquissimis Dianre simulacrís Deliacis (~f. Georges
Lafaye). • •
3.57
Félfa; Neve. L'Arménie chrétienne et sa littéralure (M. A. Garriere). • 361
Clel'mont-Ganneau. La stele de Mésa. Examen critique du texte (M. A.
Carriére). •
. , •
362
Comte F. de Noer. L'empereur Akhar, un chapitre de l'histoire de l'lnde
auxv1• siecle, traduction frani;aise, par M. G. Bonet-Maury (M. Sylvain
Uvi) • •
36í
Paul &amp;!bülot. Légendes, croyances et superstitions de lamer (2° série).
Les météores et les tempétes (M. Jean Afville)
365
CanONIQUES.

•

li6, 226 et 368

DEPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES TRAVAUX DES

soca:rts

SAVANTBS.
8JBLIOGHAPH1E .

!24, 24,9 el38~
131, 258 et 395

•

le Gáant : ERNhST LEH.OUX.

A:\Gtm s, llll'íllllt:1m: Clíl\UIX l:.'T ci!l, llUE GAIL;'ilfm, 4.

•

��</text>
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                </elementTextContainer>
              </element>
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          <name>Dublin Core</name>
          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <name>Title</name>
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              <description>An account of the resource</description>
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                  <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
                </elementText>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>•

ANNALES DU MUSÉE GUJMET

REVUE

,J

DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PVDl.l~:E SOUS LA DIRECTION DK

•

M. JEAN RÉVILLE
AVEC

u:

CONCOIJRS D~:

'1M. A. BARTH, membre de la Société Asintiquc: A. BOUCMÉ·LECLERCQ, profe~eur a la

Facullé des leLtres de Paris; P. DECHAH.\IE, Joyeo de lu Faculté des lellres de 1'a.ocy;
J.-A. IIILD, proresseur a Ja Faculté des lettres de Poiliers; G. MASPERO, de l'In!!titut,
proresseur nu Collt'!ge de Franco; E. UENA~, de l'Inatitul, professeur nu Collégc de
Fraoce ; A. HÉVILLE, professeur · au C'.ollégc de Franoo; E. STROEULJN, professeur a
l'Universilé de Gene\•e; C.-P. 1'1ELE, proíesseur a l'Universite de Ley de, etc.

SEPTJEJJJE

ANNÉE

TOME QUATORZIÉ~IE

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28.

RIE

UO~APART&gt;:,

1886

28

���CENTRAL
U. A. N. L.

81BLIOTECA

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
TOME QUATORZIEME

�-•'

---- --- ... - --

A.NNALES DU MUSÉE GUI MET

__,

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A~OERS, J:llP. BURDJN U

ele.

Ml\f. A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, profesgeur a la
Faculté des lettres de Paris ; P. DECHARME, doyen de la Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poitiers; G. MASPERO, de l'Im,titut,
proresseur au College de France ; E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au Collegc de
France ; A. RÉVILLE, proresseur au College de France; E. STROOHLIN, professeur :i
l'Unive rsité de Geneve; C.-P. TIELE, professeur A l'Unlversité de Leyde, etc.

SEP TJ EME

ANNÉE

TOME QUATORZIEME

PARIS
E RNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
!886

�L'EMPEREUR JULIEN _
(Deuxieme article 1 )

IV

Ce qui peut arriver de pire a un souverain, quand il possede de grandes qualités de chef d'État et de chef d'armée,
c' est de mettre ces qualités et son pouvoir supreme non pas
au service des intérels généraux, permanents, purement politiques, de son empire, ~ais d'une idée fixe, d'une toquade,
qui luí est personnelle, et dont la poursuite, meme habilemenl menée, obscurcit les mérites qu'il se serait acquis
devant ses contemporains et la postérité en se bornant a son
role de gouvunant sage et actif. Julien était destiné a fournir un éclatant exemple de cette vérité.
L' empire romain était menacé par trois grandes causes de
ruine : 1º les Barbares et la Perse qui assiégeaient ses frontieres et qui y faisaient de continuelles trouées; 2° l'affaiblissement administratif et fiscal, dont les origines remontaient
déja loin, et que la corruption des fonctionnaires, l'absence
de controle sérieux et d' esprit public aggravaient tous les
jours; 3º l'exaspération des · conflits religieux et théologiques qui divisaient l'empire en autant de partis irré') Voir la précédente livraison de la Revue de l'Histoire des Religions,
tome vm, no 3.
1

-

�2

3

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULIEN

conciliables. Julien avait prouvé dans les Gaules qu'il était
capable de tenir tete aux deux premiers éléments de dissolution. Le troisieme était le plus ardu a combattre, en ce sens
que l'énergie et le labeur assidu n'y pouvaient suffire. Si
Julien eftt été vraiment impartial dans le débat religieux, s'il
s'en était tenu sincerement aux termes de ses premieres déclarations ou il se posait simplement en protecteur de la
liberté de conscience pour tous et de l'égalité religieuse de
tous ses sujets, peut-Mre aurait-il réussi a pacifier une situation profondément troublée . Mais, pour cela, il eftt été nécessaire qu'il ne fut pas lui-meme passionnément épris de
l'un des príncipes en litige. 11 luí aurait fallu une vertu surhumaine pour que, dans l'état d'esprit ou il était, il ne succomba.t jamais a la tentation de mettre son immense pouvoir
au service de sa passion religieuse. On peut meme dire a son
éloge qu'il se contraignit visiblement pour ne pas donner tout
de suite un libre cours a ses ressentiments contre le christianisme sous toutes ses formes. Son regne, qui fut si court,
fait aisément illusion a cet égard. Gra.ce a son activité dévorante, ce regne de. vingl mois est plus rempli que tel autre
regne de dix ans. l\Iais Gibbon a bien vu quand il a reconnu
la pente glissante sur laquelle Julien se laissait entratner et
qui menait droit aune guerre civile et religieuse ou l'empire
pouvait sombrer.
Maitre incontesté, Julien montra sur le tróne impérial les
memes vertus de gouvernement dont il avait fait preuve a
Lutece. 11 commenc¡a par chasser de la cour tous les parasites, espions, coiffems, barbiers, échansons, cuisiniers,
eunuques, histrions, officiers de parade, que le luxe oriental
de ses prédécesseurs avait accumulés en rangs serrés et tres
dispendieux autour du lróne. Sa table fut réduite a la plus
grande simplicité. Pour la premiere fois, depuis longtemps,
on vil l'empereur s'occuper lui-meme, avec une infatigable
assiduité, de toutes les affaires extérieures et intérieures de
l'État. Il dédaigna d'assister régulierement aux jeux du
cirque. 11 remit en honneur la décence et la chasteté par sa

conduite privée. Il donna l'exemple d'un complet renoncement aux parures co-0.teuses, naturellement imitées par tout
ce qui tenait a la cour, qui pesaient d'un poids si lourd sur
le trésor impérial. Peut-etre meme alla-t-il trop loin daos
celte louable direction. Le palais de Constantinople prit l'apparence d'un grand désert; le peuple habitué aux magnificences impériales, trouva que le nouvel empereur aimait un
peu trop a imiler les philosophes cyniques, et Gihbon dit avec
bon sens que Julien e-0.t mieux fait.d'éviter l'affectation de
Diogene tout en repoussant celle de Darius 1•
En meme temps, il fut relati vement modéré dans la vindicte
qu'il exerc¡a sur les principaux auteurs des exactions et des
crimes qui avaient souillé le regne précédent. Il fit montre
d'un grand respect pour les anciennes formes républicaines,
au point de donner publiquement la préséance aux deux nouveaux consuls qui venaient lui rendre hommage 2 • Cela rentrait bien dans son amour romantique des institutions du
passé. Il se condamna lui-meme a une amende pour avoir,
contrairement a la loi, affranchi motu proprio un esclave au
lieu et place d'un consul. Il élargit l'autorité du Sénat qu'une
fiction légale avait transporté par moitié de Rome a Constantinople. Il ta.cha de porter remede par de nombreux édits
aux abus qui avaient presque entierement ruiné l'organisation municipale dans les provinces 3 • Il voulut relever de leur
décadence les vieilles cités grecques dont les noms rappei) Ch. xxn, p. 4-9"2, vol. 2, éd. Bohn. - Comp. Libanius, Orat. Parentalis,
62, 84-, 85, 88, - Julien, le Misopógon. - Ammien Marc., XXII, 4-. - Julien
élait revenu au port de la barbe, mais il la négligeait par principe, ce qui provoquait les railleries de ses ennemis. Le Misopógon renferme a ce sujet un
étraoge passage ou Julien lui-méme se vante de sa barbe... et de la vermine
qui l'habite I A,ho; npoaÉ6.nt&lt;X -rov ~«6úv -rou-róv 11:.Sywvcx••• -rcxO-rcx -ro\ ll,c,6fov-rwv
(errant ~a et la.) ci:vé;co¡,.cx, -rwv cp6t,pwv (pediculorum), Janep l.v &gt;-ox¡,.~ -rwv 6,¡plwv.
Ce trait en dit assez sur l'exagération affeclée qui galait si vite les meilleures
tendances de l'empereur néo-platonicien.
2) Amm. Marc., XXll, 7. - Mamertin, Panegyr. Vet., II, qui était l'undes
deux consuls, ne sait comment exalter assez dignement cet acte de déférence.
3) Libanius, Orat. Parent., 71. - Amm. Marc., XXII, 9,

�4

REVUE DE L·msTOlRE DES RELIGIONS

laient cette antiquité dont il étail épris, non seulement
Alhenes, sa favorite, mais aussi Argos, Delphes, Élée, etc.•.
II aimait a parler en public, et il discourut souvent sur les
afl'aires de l'État devant le Sénat de sa capitale '. Il aimait a
juger, et il prit souvent la place de ses préteurs pour r~s~udre
les différends privés ou prononcer dans les arréts crimmels,
non sans donner, ajoulons-le, de fréquentes preuves de cette
agitation fébrile, que Grégoire de ~azianz~. avait_ déja reprochée, en l'exagérant, au jeune étudiant qu 11 ava1t rencontré
dans l'auditoire des professeurs d'Athenes 3 •
C'est que, si Julien n'avait plus a craindre les caprices
d'un tyran soupQonneux, l'arriere-pensée qu'il nourrissail
depuis sa vingtieme année hantait to_ujours son. esprit, et
puissance impériale elle-méme ne lm permetla1t pas de s y
abandonner librement. 11 voulait reslaurer le paganisme. 11
élait bien tard. L'Église, qui avait résisté aux assauts des
Décius et des Dioclélien, était bien autrement forte, apres un
demi-siecle de libre propagande et de faveur impériale, qu' elle
ne l'était encore a la fin du m• siecle. Lui déclarer ouverlement et brusquement la guerre, il n'y fallait pas songer. Il
est d'ailleurs a présumer que Julien était encore sincere quan~
il déclarait qu'il voulait uniquement la ramener au dr?Il
commun rétablir la liberté et l'égalité religieuses et faire
régner p~rtoul la paix. 11 n'ignorait pas .que nombre de ;illes
importantes, en Asie et en Europe, en Egypte et en Afr1que,
étaient christianisées, que l'admioistralion, l'armée ellememe étaient remplies de chrétiens, que ríen n'etH été plus
dangereux pour lui que de fournir un pareil prétexl~ a l'officier ambilieux qui aurait trouvé daos une persécubon nouvelle le moyen de provoquer un soulevement capable d'embraser tout l'empire. La sagesse lui conseillait bien plutót de
ne toucher qu'avec d'extremes précautions a cet ordre, délicat entre tous, de sentiments, d'intérets et de passions.

!ª

1) Comp. folien, Epist. 35. - Mamertin, XI, 9.
2) Libanius, Orat. Parent., 75, 76 sv. - Socrale, lll, 1.
3) Ammien Ma rc., XXII, 10.

L 'EMPEREUR JULTEX

La question est bien plutot de savoir jusqu'A quel point
le réve caressé par Julien n'anéantit pas, dans le jugement
que nous avons a porter sur lui, l'impression éminemment
favorable que nous laisserait aisément tout le reste de sa
conduite politique. 11 est difficile de se prononcer.
.
Ce qu'il est toutefois permis d'affirmer, c'est que Juhen
pouvait se faire illusion. L'expérience faite par Constan~in
montrait de quel poids l'exemple d'un empereur popula1re
et victorieux pesait sur les inclinations des esprits en maliere
religieuse. Quels progres n'avait pas faits le christianisme
depuis le jour ou il fut généralement connu que l'empereur
lui-meme adhérait a la religion nouvelle et regardait avec
une bienveillance particuliere ceux qui se décidaient a l'adopter ! Pourquoi l'exemple contraire n'aurait-il pas les mémes
effets en sens inverse? De plus, il s'en fallait bien que, malgré
les efforts de Constantin et de Constance, la totalité de leurs
sujets se fussent faits chrétiens. S'il y avait beaucoup de
villes devenues en majorité chrétiennes, il y en avait aussi
bien d'autres ou le polythéisme était resté prépondérant. Les
campagnes élaient, dans la plupart des provinces, a peine entamées. L'aristocratie romaine, de son cóté, imitée tres
probablement par celle de Constantinople et d'autres grande~
cilés, se montrait en majeure partie récalcitrante a la fo1
chrétienne. L' esprit conservaleur devait entrer pour beaucoup dans cette résistance a l'innovation religieuse, mais il
s'y joignait chez beaucoup d'esprits cultivés·la force que procure a un partí pris religieux l'alliance d'une philosophie qui
éleve ce partí pris a la hauteur d'une conviction raisonnée.
N'était-ce pas I'expérience de Julien lui-meme? Pourquoi
devait-il renoncer a l'espoir de restaurer sa religion préférée
en propageanl la philosophie qui en était la brillante apologie? Enfin, puisant toujours dans ses impressions personnelles sa maniere de comprendre la situation, il avait lieu de
penser que l'engouement, a ses yeux parfaitement déraisonnable, qui avait valu tant de succes a &lt;&lt; l'insanité galiléenne, »
touchait a son terme . Le christianisme était loin d'avoir lenu

�6

I
REVUE DE L'HISTOIBE DES RELlGIONS

ses promesses. Le paradis terrestre était plus que jamais
chimérique. Les conducteurs des chrétiens, les éveques, dont
l'organisation, les pouvoirs, l'union avaient séduit Constantin, étaient divisés, en querelle sur les questions qu'ils
jugeaient les plus importantes, ne parvenant ni a s'entendre,
ni a se supporter, fatiguant leurs ouailles du bruit de leurs
disputes haineuses, les ennuyant de leurs subtilités tbéologiques auxquelles les fideles ne pouvaient plus rien comprendre. C' était tout autre chose avec le néo-platonisme qui,
sans dou.te, en bien des poinls, était inaccessible aux inlelligences vulgaires, mais qui se gardait bien d'excommunier
les a.mes simples, bornées a la bonne grosse religion des
temps mythologiques. Au contraire, il avait pour elles des
cadres tout tracés et d'inépuisables indulgences. Julien pouvait done espérer que le dégout, dont il était pénétré pour le
christianisme et ses enseignements, ne tarderait pas a se
généraliser et par conséquent favoriser son reuvre de restauration.
Il n'oubliait qu'une chose, c'est que le fleuve de l'histoire
ne remonte pas. A part quelques néo-platoniciens et quelques
conservateurs des hautes classes, la masse restée pa'ienne
était bien plus sceptique et indifférente qu'autre chose. Les
causes, remontant déja loin, qui avaient jadis détaché tant
d'esprits de la foi mythologique, n'avaient pas discontinué
d'agir dans les couches profondes. La réaction en faveur de
cette foi plus ou moins modifiée par la philosophie n'avait
pas pénétré dans ces multitudes qui n'avaient plus confiance
dans des institutions vieillies, auxquelles manquait toujours
plus la seve qui fait vivre. Julien ne voyait pas qu'il allait
épuiser son temps et ses forces dans la galvanisation d'un
cadavre.
Disons enfin ce qui !'excuse et l'accuse a la fois. Assez
vaniteux des sajeunesse, aveccet amour-propre que développe
aisément la compression chez un jeune homme qui se sent de
la valeur, mais qui se voit méconnu, contrarié, refoulé sur
lui-meme par un entourage hostile qu'il méprise, Julien avait

a

L'EMPEREUR JULIEN

7

acquis une tres haute idée de ses capacités. La dissimulation
dont il avait contrae té l'habitude avait dégénéré en une sournoiserie qu'il prenait pour une habileté supreme. Nous en
donnerons plus d'une preuve 1 • Ses brillants succes en
Occident, l'adresse avec laquelle il avait pendant plus de dix
ans trompé tout le monde a la cour de son prédécesseur el ce
prédécesseur lui-meme, sa pointe audacieuse et parfaitement dirigée sur Constantinople, si bien con1¡ue que la
mort inattendue de Constance avait semblé lui ravir en partie
la=gloire d'une réussite infaillible, tout concourait a augmenter sa confiance en lui-meme. II pouvait croire qu'il n'y
avait pas de difficultés dont il ne put venir a bout en joignant,
comme il l'avait faitjusqu'alors, la prudence qui sait observer
et attendre a l'activité qui ne laisse perdre ni une minute
ni une occasion. Ses propres superstitions, ses divinations,
ses visions extatiques le confirmaient dans l'idée qu'il était
destiné par les dieux a jouer un grand róle de restauration
polilique etreligieuse. II entreprit done son « grand dessein »
avec la conviction qu'il en viendrait a ses fins.
11 débuta par un édit qui rappelait celui de Constantin l'an
212 et que tous les amis de l'égalité religieuse ne peuvent
qu'approuver. II ordonnait la lolérance universelle, il retirait
les privileges contraires au droit commun que ses prédécesseurs avaient octroyés aux chrétiens et dont ceux-ci étaient
loin d'avoir toujours fait un bon usage. To,utefois il entendait
maintenir leur liberté de croyance et de culte. II interdisait
les dénominations injurieuses d'idola.tres et d'hérétiques. II
ordonnait la réouverture de tous les temples pa'iens, dont
beaucoup restaient fermés ou tombaient de vétusté, et la
célébration réguliere de tous les sacrifices traditionnels 2 •
i) Déja, quand il était en Gaule, il s'était débarrassé d'un chef allemand,
Vadomair, dont les relations et les armements l'inquiétaient, par une ruse
qui fait plus d'honneur a son adresse qu'a sa loyauté. Vadomair fut invité
sous les dehors de l'amitié a prendre part a un festín. 11 y vint sans soupc;:on, fut fait prisonnier au beau milieu de la fete et transféré au fin fond de
l'Espagne (Amm. Marc., XXI, 4. - Zosime, 3).
2) Amm. Marc., XXII, 5. - Sozomene, V, 5.

�8

1

L' lrnPEREUR JULIEN

ftEVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

En meme temps il rappela de l'exil les éveques, orthodoxes et autres, qui avaient été bannis loin de leurs sieges
par son prédécesseur. Les Donatistes, les Novatiens, les
Eunomiens ; mais aussi les Athanasiens et Athanase luimeme furent l'objet de cette espece d'amnistie. Non sans une
bonne dose d'iroaie, Julien fit venir en sa présence les principaux chefs de parti pour les exhorter a vivre désormais
daos la concorde. Ammien Marcellin 1 ne cache p_as que son
secret espoir était de raviver le feu des disputes en
mettant en face les uns des autres des adversaires dont il
avait appris a connattre l'intransigeance.
Lui-meme déploya la dévotion pa~enne la plus exaltée. Il
eut daos son palais une chapelle impériale dédiée a son dieu
favori, le soleil. Dans la théologie pratique du néo-platonisme, c'est le soleil qui estl'reuvre la plus directe, l'image
la plus fidele du grand Etre invisible, príncipe inaccessible
du monde, et c'est au soleil surtout que doivent s'adresser,
comme au dieu supreme visible, les hommages et les offrandes
des morlels. Tous les matins et tous les soirs, il sacrifiait au
soleil. Mais il faisait aussi la part qui leur était due a la lune,
aux étoiles, aux génies de la nuit et a ces « démons » en
nombre indéfini auxquels le néo-platonisme ramenait volontiers le menu fretin des divinités inférieures de l'ancienne
religion. Ses jardins et ses appartements étaient remplis de
statues sacrées. Les jours de féte publique, il visitait scrupuleusement le temple du dieu ou de la déesse du jour et il
excitait le peuple a imiter son zele. II avait rendu un nouveau
lustre au titre impérial de Pontifex Maximus, et, bien loin
d'en faire une simple étiquette, il affectait de remplir luimeme les plus humbles fonctions du sacerdoce, apportant le
bois du sacrifice, allumant le feu, égorgeant la victime,
plongeant ses mains sanglantes daos les entrailles des animaux immolés pour en arracher le creur ou le foie et lire sur
les visceres palpitants les signes annonciateurs de l'avenir.
t) XXIT,5.

r

9

Car il avait éludié l'haruspicine et l'extispicine. S'il se contentail pour lui-meme du régime le plus auslere, il croyait
ne pouvoir exagérer le luxe de la table des dieux. Ce fut le
seul genre de dépense excessive qu'il se permit. Il faisait
venir de loin, a grands frais, des oiseaux d'especes rares pour
les immoler solennellement. Souvent il sacrifia plus de cent
breufs le meme jour, et les railleurs exprimerent la crainle,
quand il parlit pour la guerre de Perse, que s'il revenait victorieux, la race bovine ne dispartlt de l'empire. Par ses
ordres, le meme redoublement de sacrifices fut imité parlout.
II alloua des sommes considérables pour restaurer les temples
ruinés par le temps ou dépouillés par des mains chrétiennes.
Une quantité de familles et de cités reprirent l'usage, qu'elles
avaient négligé depuis longlemps, des sacrifices réguliers.
Il faut entendre les accents dithyrambiques de Libanius.
« Toutes les parties du monde célébrerent le triomphe de la
religion a ce ravissant spectacle des autels rallumés, des
victimes saignantes, de I' encens fumant, des corteges de
pretres et de devins officiant sans crainte et sans péril. Le
bruit sacré des prieres et des musiques s'entendait sur les
plus hautes montagnes, et le meme breuf fournissait un sacrifice aux dieux et un repas a leurs joyeux adorateurs 1 • »
Cette profusion de sacrifices coftteux fut blAmée par les
pa'iens eux-memes qui ne voyaient aucun mal a ce qu'on
sacrifiAt, mais qui, ne comprenant plus tres bien pourquoi
le sacrifice était agréable aux dieux, n'y voyant plus qu'un
rite de pure forme, ne pouvaient concilier la prodigalité
impériale avec les maximes de stricte économie dont Julien
s'était fait une regle de conduite et de gouvernement 2 •
1) Comp. Julien, Misopógon. -Libanius, Orat. Parent., 60. - Amm. Marcellin, XXU, 12. - Grég. de Naz., Orat. 4.
2) Amm. Marc., XXII, 12. Hostiarum sanguine plurimo aras crebritale
nimia perfundebat, tauros aliquoties immolando centenos et innumeros varii
/ pecoris greges, avesque candidas terra quresitas et mari. - XXV, 4. Su- •
perstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, innumeras sine
parcimona pecudes macta~s ; ut restimaretur, si revertisset de Parthis, hoves
jaro defuturos.

•

�tO

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR JULIE:'1

Julien connaissait tres bien les raisons poli tiques dont le
poids avait décidé son oncle Constantin a faire pencher la
balance de ses faveurs au profit du chrislianisme. C' est l' organisation épiscopale qui l'avait ravi. Dans un moment ou
les ressorts officiels de l' empire étaient si relAchés, il avait
trouvé fort habile d'étendre une main prolectrice, directrice
aussi, sur ce corps épiscopal répandu sur tout l'empire, qui
ne ménagerail pas son dévouement audéfenseur tout-puissant
de la foi et qui lui fournirait dans toutes les provinces un
état-major de lieutenants officieux, mais influents et sú.rs.
L' Église, au 1ve siecle, de démocratique était devenue oligarchique, et Constantin s'était &lt;lit qu'en tenant l'épiscopat, qui
n'avait pas encore de chef central reconnu, il tiendrait l'Église
toute entiere. Julien s'imagina qu'il pourrait obtenir un
méme résultat en centralisant dans sa personne, au nom du
pontifical supreme, la surveillance et la discipline des nombreux sacerdoces pai:ens répandus sur toute la surface de l'empire romain. En quoi il se faisait de grandes illusions, ne
comprenant pas que l'épiscopat recuméniques'était constitué
sur la base du príncipe universaliste inhérent au príncipe
chrétien, tandis que les sacerdoces polythéistes étaient, par
essence, locaux et tout au plus régionaux. Ce caractere éminemment local ou régional des cultes polythéistes était méme
une des traditions du passé que le néo-platonisme avait trouvé
moyen de justifier dans ses complaisantes théories. Mais ce
n'est pas le seul cas ou Julien, a coup sor sans s'en douter,
se montre déterminé par des idées et des faits dont il puise
la notion dans le camp ennemi. La réalité est qu'il ta.cha de
constituer quelque chose comme un césaro-papisme pa'ien.
Il nomma des« vicaires » et il lanºa de véritables lettres pastorales. voulait que, dans chaque cité, le sacerdoce polythéiste se distingua.t par la piété et la moralité de ses
membres. Si leur conduite était blamable, ils seraient réprimandés et, aubesoin, déposés par le souverain pontife, c'esta-dire par l' empereur. II leur prescrivait des regles de modestie privée et de pompe extérieure, de résidence a l'intérieur

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H

des temples, de régularité minutieuse daos la célébration
des sacrificas, de pureté morale 'immaculée et de d_écence
scrupuleuse en public. 11 leur interdisait la fréquentation _des
cirques et des tavernes, les repas luxueux, les c~n~ersat10ns
déshonnétes les liaisons suspectes. Leurs b1bhotheques
devaient n'é~e ouvertes qu'a des livres sérieux d'histoire et
de philosophie; mais pointde ~omédi~s, de co~tes !icen?ieux,
de satires et notamment pomt de hvres ép1curiens . Les
ouvrages de Pythagore, de Platon, de~ Sto'iciens, qui _ens_eio-nent l'existence des dieux, leur prov1dence et leur JUshce
~émunératrice voila ce qui doit faire leur lecture habituelle.
Bien mieux en~ore. TI leur enjoint des choses dontles anciens
sacerdoces/ du polythéisme n'avaient jamais eu la moindre
idée. Il les charge de recommander a tous la pratique des
vertus de bienveillance et d'hospitalité, il leur prometa celte
fin s'ils en ont besoin, les subsides du trésor public et leur
an~once qu'il compte mettre sous leur direction les hospices
qu'il se propose de créer daos chaq~e _ville et ou les p~uvres,
sans distinction de pays ou de rehg10n, seront abrités et
secourus. C'est au déploiement de leur charité, ajoutait-il,
que les Galiléens avaient Q.Ú. tant de succes ' .
Il n'est pas possible de coudre plus ingénuement _un morceau de drap neuf au vieux manteau. Il eut a se plamdre du
peu de zele qu'il rencontra parmi ceux dont il voulait faire
ses coopérateurs 3 • Mais il encouragea par tous les ~oyens
ceux dont il croyait devoir r écompenser la ferveur. S1 ConsLance s'était enlouré d'éveques et de théologiens, Julien,
asa cour, réserva les meilleurs postes aux poetes, aux rhéteurs, aux philosophes, et aussi aux devins qui partageaient
ses prédilections. Rien ne lui était plus agréable que d'ap1) Comp. folien, Epist. 49, 62, 63, et un Fragm_ent ou il ~ail~e l~ genése
mosaique et prend la défense du culte relalif des 1mages. L ép1cur1sme, au
1,..e siécle, n'avait plus aucune vogue.
2) Comp. les railleries que ces projels de Julien inspirent a Grégoire de
Nazianze, Orat. m. - Sozoméne, V, 15.
3) P. ex. 'Opwv ovv 1t0'1¡AY¡V ¡,.tv b&gt;.,yu&gt;ptotV ~¡,.rv 1tpo, 'tOV; 8zou;. Epist. 62.

•

�1

L EMPEREUR JULIEN

-12

prendre le retour a l'ancien culte de ceux qui l'avaient
abjuré pour le nouveau. Lui-meme disait I que lors meme
qu'il pourrait rendre chacun de ses sujets plus riche que
Midas et chacune de ses villes plus grande que Babylone, il
ne s'estimerait pas le bienfaiteur du genre humain s'il ne
retirait pas son peuple de la révolte impie dont il se rendait
coupable envers les dieux. Naturellement le nombre des
« convertís » fut considérable, des qu'il fut avéré que le chemin de la conversion était aussi celui des faveurs impériales.
Julien dut meme réprimer des exces de zele; car sa sagesse
politique lui montrait les dangers d'une persécution déclarée.
11 veut qu'on persuade les gens par le raisonnement, ).ó1 cr,
non par les coups, les injures et les tourments ~. Mais, en
meme temps, il avoue qu'il est bien décidé a favoriser les
amis des dieux plutót que leurs contempteurs. « 11 tenait
pour ami l'ami de Zeus et pour ennemi son ennemi; » toutefois, avec cette nuance qu'il ne tenait pas tout a fait pour
ennemi « celui qui n'était pas encore l'ami de Zeus, tov oüm.i
ad &lt;p!Aov car il ne repoussait pas ceux dont il espérait que le
temps amenera.it le changement, et il en désignait qui, d'abord, avaient refusé de se rendre et qui, plus tard, s'étaient
agenouillés au pied des autels 8 • « le défends, écrivait-il a
Artabius4 , que l' on tue ou que l' on frappe injustement les Galiléens, j'entends qu'on ne leur fasse aucun mal; mais je dis
qu'il faut absolument honorer de préférence les hommes
fideles aux dieux ainsi que les villes animées des memes dispositions. )&gt; La ville de Pessinonte avait réclamé des subsides. C'était un des foyers du vieux culte de Cybele et d'Attis,
et ce culte avait grandement souffert de l'indifférence croissante, quand ce n'était pas de l'hostilité, des populations.
Julien écrit au grand-pretre de Galatie qu'il est disposé a
)&gt;

i) D'apres Libanius, Orat. Parent., 59.
Epist. 52.
3) Libanius, Orat. Parent., 59.
4) Epist. 7.

i3

secourir Pessinonte, mais a la condition qu'elle ta.che de res•
taurer le culte de la mere des dieux. Autrement, il regrette
d'avoir a le dire, elle encourra sa disgra.ce, il ne saura comment lui venir en aide, et il cite a ce propos, en les altérant
un peu, ces deux vers de I'Odyssée, X, 73-74 :

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Oú 1 áp ¡i.ot !H¡,.t,; fo-tt x.o¡i.t~é¡i.ev ~ é).eix(pm
"Avapix,; Ot ite 8eo1'cm a1téx0wr.' a8ixwftotc-tv,

T

« il ne m'est pas permis d'accueillir ou de prendre en pitié
les ennemis des dieux immortels 1 • »
Cela ressemble beaucoup au systeme suivi par Louis XIV
dans les années qui précéderent la révocation de l'édit de
Nantes. C'est encore un trait de ressemblance que les marques
de dédain supreme qu'il affectait de prodiguer a ses sujets
dissidents. Le nom de chrétien, avec sa signification universaliste, en quelque sorte supranationale, luí était antipathique. 11 se servait a dessein de la dénomination de Galiléens, qui avait a ses yeux l'avantage de rabaisser l'Église
chrétienne au rang d'une secte mesquine, originaire d'une
province obscure et conservan! toujours la marque de la médiocrité. Le carattere supranational de l'Église, qui était
aussi en fait celui de l'Empire, cette analogie, qui avait été
relevée de bonne heure par des apologistes chrétiens et qui
avait certainement frappé Constantin, se trouvait implicitement nié par cette dénomination affectée. ~•est ainsi qu'il
aime a stigmatiser la ait€uwp(.x, la machination, 'tWV rixAtAix(wv,
la ¡,.wp(ix r~AtAix(w,,, « qui a failli tout renverser, tandis que, par
la grAce des die9-x, nous sommes tous sauvés 2 ! »
Cette sournoiserie, que nous avons déja signalée dans les
petites manreuvres que lui soufflait son antichristianisme, se
révele encore dans les procédés dont il usait pour violenter
doucement les sentiments de ses soldats chrétiens. Il avait
déja pu compter sur le formidable appétit de ses soldats gau-

1) Epist., 59, Ad. Arsac. Pont. Comp. Sozom., V, 3.
2) Julien, dans Cyrill., II, 39. - Epist. 1. - Comp. aussi les plaintes de
Grégoire de Nazianze, Orat. 3, sur ce changement de dénomination.

�REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

lois en laissant a leur disposition les hécatombes de breufs
gras que sa dévotion lui faisait immoler 1 • Ceux d'Orient
étaient, paratt-il, moins ductiles sur le point de la religion.
Pour ébranler leur constance, il se pla&lt;;ait au moment des
grands défilés au milieu de symboles et de simulacres pa'iens,
de telle sorte qu'on devait ou refuser au souverain l'hommage qui luí était dú. ou saluer avec lui les emblemes du
polythéisme. Ou bien, quand il s'agissait de recevoir le donativum, chaque soldat devait, avant de recevoir sa part, jeter
quelques grains d'encens sur un autel dressé pres de l'empereur 2 • C' était bien la &lt;&lt; douce violence, » &amp;r.tEtY.wi; &amp;6t&amp;~t,o, dont
parle Grégoire, et nous pouvons ranger dans la méme catégorie l'habitude qu'il avait prise, quand il siégeait comme
juge, de s'informer de la religion professée par les parties,
tout en se faisant une loi de ne pas manquer a l'équité dans '
les jugements qu'il pronone¡ait 3 •
11 est clair que sa passion théologique ne devait pas lui permettre longtemps de se borner a ces petits moyens. La période ouvertement agressive de sa politique allait commencer. A Bostra, ville située sur les confins de l'Arabie, des
troubles avaient éclaté entre les chrétiens et les pa'iens.
Julien dut intervenir comme magistrat supréme et accusa
l'évéque Ti tus et son clergé de les avoir fomentés. Ceux-ci
répondirent avec respect qu'au contraire ils avaient réussi a
les apaiser. La-dessus, Julien écrit aux habitants pour les
exhorter a vivre en paix, mais en leur insinuant que leur
clergé chrétien les accuse de dispositions turbulentes •. Ce
n'était pas tres loyal. II pouvait, il est vrai, se défier des
évéques, dont le pouvoir était, par places, exorbitant. Ils
avaient profité 'non seulement des faveurs excessives des
i) Epist. 38. -Amm. Marc., XXII, 12.
2) Grégoire de Naz., Orat. 3. - Sozoméne, V, 16. -Libanius, Orat. Parent.
81, 82. Il semble que cette méthode eut du succés, mais elle coO.ta cher a
son lrésor.
3) Amm. Marc. XXII, 10.
4) Julien, Epist. 52.

L'EMPEREUR JULIEN

i5

prédécesseurs de Julien , mais aussi de l'affaiblissement
continu de l'administration impériale pour s'occuper d'intéréts plus civils que religieux. On ne peutblAmerJulien d'avoir
restreint les honneurs exagérés, les immunités exception_
nelles, les droits que s'arrogeait le clergé en matiere
testamentaire, ce qui avait déja donné lieu a des abus criants 1 •
II est plus difficile d'excuser sa rigueur vis-a-vis d'Athanase,
le grand évéque d'Alexandrie, qu'il avait lui-méme rappelé
de l'exil et qui était remonté sur son siege épiscopal. La
popularité d'Athanase et ses efforts, dictés par l'expérience ,
pour ramener la concorde entre les chrétiens au nom du
danger commun, exciterent l'animosité de Julien, qui rendit
contre ,luí un décret de bannissement en le couvrant d'outrages et en lui reprochant comme une injure personnelle
d'avoir baptisé des femmes grecques de distinction 2 •
On le voit encore approuver hautement les populations
pa'iennes de Gaza, d'Ascalon, de Césarée, d'Héliopolis, etc.,
qui avaient profané les sépultures chrétiennes pour venger
de vieux griefs ª. 11 n'a que des reproches indulgents pour ses
lieutenants dans les provinces qui vont trop loin dans l'exéculion de ses ordres relativement aux anciens temples accaparés ou dépouillés par les chrétiens. Marcus, le vieil évéque
arien d'Aréthuse, celui qui, dit-on, avait sauvé Julien et son
frere Gallus de la rage des massacreurs de leur pere, ne pou..:
vant rembourser le prix d'un ancien temple qui avait été détruit par ses ordres, fut flagellé, exposé nu et frolté de miel
aux rayons du soleil et aux insectes de Syrie •. A Édesse,
1) Comp. Epist. 52. - Grég. de Naz., Orat. 3. - Sozom éne, V, 5.
2) Voir, dans leur ordre chronologique, les épitres de Julieu, 26, iO et 6.'Comp. Sozomen e, V, 15. - Socra le, m, 14. - Théodoret, III, 9. - L'église
d' Alexandrie se relevait a peine des secousses qu'elle devait au zele excessif
de son évéque arien, George de Cappadoce, m assacré par Ja p opulace
paienne d'Alexandrie, demeuré en grande odeur de sainteté dans la mém oire
des populations chrétiennes d'Égypte el de Syrie, et retrouvé par les croisés,
qui le rapporterent en Europe oll il devint le sa in l national de l'Angleterre.
3) MisopOgon.
4) Grég. de Naz., Orat. 3. Comp. Libanius, Epist. 730, éd. Wolf, Amstelod.,
t738, pp. 350-35{.

�REVUE DE L'msTOlRE DES RELIGlO'.'iS

16

a la suite

d'un conflil des chrétiens el des gnostiques valentiniens, Julien confisque les biens de l'église, distribue
l'argenl qu'on y trouve a ses soldats et se vante, par ces
mesures tyranniques, de se montrer le véritable ami des
Galiléens. En effet, dit-il, leur admirable loi promet le ciel
aux pauvres et je les fais avancer sur le chemin du salut en
1
les débarrassant du fardeau des biens terrestres • Quand il
reproche aux paiens d'Alexandrie le meurtre de l'éveque
George, c'est en récapitulant avec une visible complaisance
les provocations qui pouvaient l'excuser et en leur pardonnanl au nom de leur fondateur Alexandre et de leur dieupatron Sérapis 1 •
Tout cela ne concernait pourlant que des conflits accidentels el locaux. La poli tique agressive de Julien se révéla plus
ouvertement dans deux mesures d' ordre général. Ses plus
zélés défenseurs n'ont pu le disculper d'avoir rendu un édil
ridiculement intolérant par lequel il interdisait aux chrétiens
d'enseigner les letlres et la rhétorique, en d'autres termes
l'ancienne littérature grecque. L'honnete Ammien Marcellin ne peut cacher l'indignation que lui inspire ce décrel
révoltant ª. 11 faut pourtant comprendre ce qui poussait
Julien a cette mesure tyrannique, jurant si tristement aver
les intentions de tolérance et d'égalité religieuse qu'il avait
proclamées si hautement en monfant sur le treme.
Lui-meme avait été ramené a la vieille religion par le prestige de l'ancienne culture hellénique donl cette religion faisait partie inlégranle. ll lui était pénible de penser que des
mattres chréliens pouvaient l' éludier et meme l'admirer d'un
point de vue purement arlistique et litléraire , tout en condamnant la religion qui luí étail associée, et propagar, par
leur enseignement, cette distinction si funeste a ses yeux.
Les chrétiens qui l'éludiaient de son temps ne cherchaient
1) Julien, Epist. 43.
2) Julien, Epist. iO. Comp. Amm. Marc., XXII, H.
3) XXll, iO. lnclemens illud, obruendum perenni silentio.

17

L'EMPEREUR JULIEN

guere autre c~ose dans cel ordre d'études que les moyens
de se perfechonner dans l'art du discours el du raisonnement. Pour un esprit disposé comme l'était celui de Julien
cette idée que l'on puisait daos ce trésor sacré des arme~
desti_nées a ét~e tournées contre ce qu'il renfermait de plus
préc1eux, devait Mre insupportable. On peut méme supposer
~u'ayant fréquenté a Athenes des groupes d'étudiants chrébens, ilavait vu poindre chez quelques-uns d'entre eux cette
maniere d'envisager la question qui est aujourd'hui la n0tre
a tous, c'est-a-dire une admiration chaleureuse et raisonnée
pour les chefs-d'reuvre de la Grece antiquc, mais n'impliquan~ a aucun litre l'adhésion aux croyances mythologiques
do_nt Ils sont t?us r~mplis. Un tel point de vue, qui ne pouv~1t que devemr touJours plus fréquent, devait lui faire l'effet
d une censure personnelle indirecte. C'est ce qu'il devait
conc~voi~ de plus danger~ux en vue du résultat qu'il se proposa1t. ~ arme la plus pmssanle ala longue parmi celles qu'il
co~pta1t employer, se trouvait par cela méme émoussée.
Voila, selon nous, ce qui explique psychologiquement cette
étran?e décision qui n'eut pas le temps de porter fruit '.
Jul1en s'engouad'unautre projet dontilattendaitmerveilles:
la reconstruclion du temple juif de Jérusalem. Ce n'était
P~ qu'il eót pour le judaisme une tendresse beaucoup plus
v~ve ~ue pour le christianisme. Il reprochait a l'ancien Israel
d avo1r été pauvre en grands hommes. « Montrez-moi chez
les Hébreux, disait-il, un seul général comme Alexandre
ou comme Jules César»' . Mais il faisait une différence en leur
faveur_. Leur re!igion était nationale et antique. Ils avaienl
un~ lo~ cér~m.ornelle contenant des prescriptions alimentaires
qui lm pla1sa1ent. Cette loi, de plus, orüonnait, sanctionnait

i!

Co';°P•. Julien, Epist., 4.2; Grég. de Naz., Orat. 3. Comme leschrétiens
étaient m~~c~~ment exclus de~ é~oles polythéistes, le décret impérial les
co~damna1t al 1~n~ra~ce. Apollmaire composa, il est vrai, avec une rapidité
m1raculeuse des mutallons chrétiennes d'Bom~re, de Pindare, d'Euripide et
de Ménandre. On peut douter de l'efflcacité du reméde.
2) Ap. Cyl"ill., 1.
2

�i8

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les sacrifices , ce qui lui plaisait plus encore 1 • Enfin , ils
étaient hos liles au christianisme et ils n' étaient pasa craindre.
ll leur adressa toute une építra 2 pour les assurer de sa protection, et leur annon9a que son intention était, quand il
reviendrait de la guerre qu'il se proposait de faire en Perse,
d'aller célébrer des sacrifices d'actions de grAces daos leur
sainte cité de Jérusalem. Les théories néo-platoniciennes
s'accordaient en effet avec cette reconnaissance du dieu des
Juifs, comme d'un dieu réel, puissant et adorable, lors méme
qu'elles ne pouvaientlui adjuger exclusivement ces attributs.
Or l'idée était généralement répandue que Jésus avait prédit
non seulement que le temple de Jérusalem serait détruit, mais
encore qu'il ne serait jamais reconstruit. Les textes évangéliques ne le disent pas. Ils parlent de sa ruine entiere,
rien de plus. Mais comme ils ajoutent a cette prédiction
celle de la fin de l'ordre de choses actuel qui doit arriver
peu de temps apres, il est facile de comprendre qu'on en
ait conclu que sa reconstruction n'aurait jamais lieu. Depuis
Constantin et sa mere Hélene, les lieux saints de Jérusalem
avaient singulierement changé de face. Le temple de Vénus
érigé ironiquement par Adrien sur l' emplacement du tombeau
du Christ avait été rasé. Les chréliens mulliplia.ientles monuments de leur dévotion aux lieux consacrés par les souvenirs
les plus augustes. Julien estima qu'il était de bonne guerre
d'infliger un démenti flagrant aux assertions présomptueuses
des chrétiens en relevant l'ancien temple juif détruit par
Titus. ll convia les Juifs disséminés dans tout l'empire a
rentrer dans leur patrie. 11 en obtint des dons considérables,
et telle était l'importance qu'il attachait a cette reconstruction
qu'il en chargea spécialement un de ses plus intimes conseillers, Alypius, dont les talents s'étaient fait apprécier en
i) « Pourquoi ne sacrifiez-vous pas, dit-il aux chrétiens, vous~qui n'avez
pas besoin pour cela de Jérusalem? » Ap. Cyrill., 9. C'est ce qui explique son antipathie tres particuliere contre l'ap6tre Paul qu'il appelle « le
plus grand des charlatans et des imposteurs. » Ibici., 3.
2) Epist. 25.

L'EMPEREUR JULIEN

l9

Bretagne ou il avait_dirigé l'administration civile. Les travaux
a peine commencés au moment ou Julien mourut ne furent
pas continués, mais on prétendit qu'ils n'auraient pu l'Mre
quand méme son regne se filt prolongé. Des flammes dévorantes avaient surgi des vieux souterrains mis a jour par le
travail des nouvelles fondations et auraient terrifié les ouvriers
au point qu'ils avaient du renoncer a reprendre l'ouvrage 1 •
C'était done a la fois une guerre de taquineries et une
guerre-de principes que Julien avait déclarée au christianisme.
11 est permis de supposer qu'étant donné les habitudes adulatrices de la cour impériale, qui avaient pu changer de
formes, mais quis'étaient perpétuées sous le nouveau regne,
l' empereur ne se rendait pas un compte clair des effets lamentables d'une politique religieuse qui lui aliénait lamoitié peutMre, en tout cas la partie la plus compacte et la plus attachée
a ses croyances de tout son empire. Les succes qu'il avait
remportés dans son entourage immédiat, dans !'administrai ) Sans le témoignage d'Ammien Marcellin, XXII, f, ce prodige efi(été renvoyé dans la catégorie des légendes nées de l'imagination dévote, malgré les
dires d'Ambroise de Milan, de Chrysostome et de Grégoire de Nazianze, Orat.
4. D'autant plus qu'une histoire analogue esL racontée par Josepbe (Antiq.
Juci., XVI, 7, i ), a l'occasion d'une tentative du roi Hérode qui voulait mettre
la main sur un prétendu trésor du roi David enterré avec lui dans les souterrains. 11 se peut que des gaz inflammables se fussent dégagés dans ces
conduits profondément creusés dans le roe et qui avaient servi d'asile et aussi
de sépulture a de nombreux assiégés de l'an 70, et quelques phénomenes de
combustion gazeuse ont pu dqnner lieu a cette terreur des ouvriers dont il
est question. L'imagination pieuse des chrétiens fit le reste. Ammien Marcellin n'était pas témoin oculaire et il a pu enregistrer, sans commentaires,
une vingtaine d'années apres, un prodige dont la réalité lui était affirmée
de divers c6tés. On voit, d'ailleurs, que sa principale, pour ainsi dire sa
seule critique de la conduite impériale de Julien, c'est la nimia superstitio
qu'il mélait a ses idées politigues. On peut supposer que cette restauration
cotlteuse (sumptíbus immodicis), entreprise a la veille de la guerre contre la
Perse, dans un moment ou J ulien aurait dfi tout subordonner a la réussite
de ses desseins militaires, ne souriait guere au brave soldat, qui trouvait que
Julien avait tort d'ainsi diligentiam ubique diuidere (ibid.). La désapprobation
des puissances supérieures, manifestée par ces feux mystérieux, n'était done
pas pour lui déplaire. En tout cas, la raison majeure de 1:interruption des
lravaux fut la mort de Julien qui arriva six mois aprés leur inauguralion.

�L'EMPEREUR JULlE:'\

2t

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELlGIO:NS

20
tion, daos les rangs de l'armée, en un mol daos le monde
officiel, les rapports de ses prrefecti, qui n'avaient pas tardé a
savoir la maniere de s'insiouer a coup sur dans ses bonnes
graces, la stupeur elle-meme qui s' était emparée de la masse
chrélienne a la vue de ce revirement inattendu des dispositions du pouvoir supreme, tout cela devait lui faire illusion.
ll en résultail que lorsqu'il s' élevait quelque part des plaintes
ou des sarcasmes, ou des protestations, sa susceptibililé
s'allumait comme devant des injures personnelles. C'est
encore comme Louis XIV trompé par les rapports de ses
éveques et de ses intendants et arrivanl a prendre pour des
injures asa majesté royale les obstinations de ses sujets protestants. Or nous savons que la susceptibilité de J ulien, entée
sur l'amour-propre quelque peu morbide qu'il devait a son
éducation, s'enflammait aisément. C'est un trait fréquent
chez ceux qui ont eu longlempslieu de se croire mécontents,
dédaignés et opprimés ; leur promptitude a croire qu' on en
veut aleurs personnes, plus qu 'a. leurs idées, est extraordinaire.
Ce qui se passa a Antioche daos les derniers temps de la vie
de Julien met celte observation dans tout son jour. Ce n'est
qu'un fait isolé, mais il est facile de voir que si son regne se
fut prolongé, ce fait se füt promptement généralisé au point
de ne lui laisser d'autre alternative qu'une reculade qui n'était
pas dans _son caractere ou que la persécution déclarée de lout
ce qui portait le nom chrétien.
A quelque distance d'Antioche, les Séleucides avaient
6levé en l'honneur d'Apollon un magnifique sanctuaire
environné de jardins et flanqué d'un stade ou se célébraient
périodiquement des jeux imilés de ceux d'Olympie 1 • La statue
colossale du dieu solaire était de la meme dimension que
celle de Zeus Olympien, laquelle mesurait 60 pieds de
hauteur '. Il était représenté s'inclinant vers la Terre pour
lui offrir une libation comme s'il lui eut demandé de lu i
i) Comp. Slrabon, XVI, 2, 6,
2) Amm. l\larc., XXII, 13.

donner sa filie Daphné, dont la légende avait élé transportée
de Grece dans la vallée de l'Oronte. Des fetes a la fois
religieuses et licencieuses, comme le vieux paganisme en
connaissait tant, se donnaient daos les somptueux jardins
qui s'étendaient autour du temple, et la légende de Daphné
était reproduite au naturel, a cette différence pres que les
nymphes poursuivies a travers les bosquets ne se changeaient
pasen laurierslorsqu' elles étaientralteintes par les adorateurs
d'Apollon 1 • La vogue acquise par ces solennités équivoques
avait fait du petit village de Daphné une véritable ville de luxe
et de plaisirs. Mais la décadence avait marché de pair avec les
progres du christianisme a Antioche et, daos la province, le
sanctuaire apollinien n'était plus fréquenté. Les abondanls
sacrifices, jadis célébrés aux frais de la cité d'Antioche,
n'étaient plus qu'un souvenir, et Julien constate mélancoliquement qu'a. la place des hécalombes qu'il s'attendait a voir
immoler, il ne trouva qu'une oie fournie par l'unique pretre
qui desservtt encore le sanctuaire abandonné. Gallus, le
frere de Julien, avait fait transporter daos les jardins le corps
d'un évéque d'Antioche, Babylas, mort martyr sous Decius,
affecté une partie des terres du temple a. l'entretien du clergé
chrétien d'Antioche et autorisé les chrétiens a se faire
enterrer pres de ces restes vénérés. Une église chrélienne
avait été érigée sur la tombe épiscopale. Julien trouva que
son dieu favori, Apollon, était gravement offensé par ce
voisinage d'un culte rival et de sépultures infideles. L'église
chrétienne fut démolie, les morts exhumés, le sol purifié selon
le rite athénien de Délos', et les restes de Babylas durent
retourner a leur ancienne place daos les murs d'Antioche.
La multitude chrétienne de la ville fit a son saint martyr une
réception triomphale. Elle entonna des psaumes et des

t) V. la description de Gibbon avec les citations
éd. Bobn.
2) Amm. Marc., XXII, 12.

a l'appui, n, pp. 516-517,

�L'EMPEREUR JULIEX

23

1

REVUE DE L IDSTOlRE DES RELIGIONS
22
cantiques inspirés par la haine du polythéisme. Julien ful
vexé, tres mécontent.
Ce fut bien pis encore quand il apprit que, la m~me nuit,
le feu avait dévoré le temple d'Apollon Daphnéen et sa gigantesque statue. Julien ne mit pas en doute que c'étaient
les chrétiens qui avaient voulu se venger. Les chrétiens
furent convaincus que c'était le feu du ciel qui avait accompli
une reuvre de vengeance divine. Ammien Marcellin rapporte,
sans oser rien affirmer 1, que !'incendie fut causé par des
cierges qu'un philosophe dévot, nommé Asclépiade, avait
allumés devant les pieds de la grande idole et qui, apres son
départ, avaient bn1lé sans aucune surveillance. Mais Julien
ne voulut pas attendre les résultats de l'enquMe. llfitfermer,
sous prétexte de représailles, la principale église d'Antioche
et en confisqua les propriétés. Par un exces de zele des
magistrats, qu'il blrune lui-meme, des citoyens notables•,
des membres du clergé chrétien furent mis a la torture, et
méme un presbytre, nommé Théodoros, eut la tete tranchéeª.
11 n'en fut pas moins responsable aux yeux de la population chrétienne qui formait la grande majorité de cette ville
de six cent mille Ames, ou l'on portait avec fierté ce nom de
Christianos qui y avait été inventé 4 • Julien, dans le Misopdgon, les raille de leur engouement pour le Chi (Christos) et
le Kappa (Constantin). C'est pourtant a Antioche qu'il s'établit pendant les mois qui précéderent son départ pour la
guerre de Perse. Il savait bien qu'entouré de ses fideles légions i1 n'avait rien a craindre de cette ville amollie, des raisons politiques lui dictaient ce choix, et nous le connaissons
assez_pour le .soupQonner d'avoir pensé que sa présence, son
preshge, son mfluence immédiate changeraient en faveur de
sa cause préférée les sentiments de la population.

i) XXII, i3.
2) Comp., pour toute cette histoire d'Antioche, le Misop6gon.
3) V. les Acta martyrum de Ruinart, Sanctus Theoclorus,
.&amp;) Act, de, Ap., xr, 26.

S'il fil ce calcul, il se trompa étrangement. Anlioche
n'avait pas beaucoup gagné en moralité en se faisan t chrétienne. C'élait toujours la ville de luxe, de plaisirs et de déhauches raffinées que l'on connaissait d'ancienne date. Elle
professait ardemment le christianisme, mais ne le pratiquait
guere. Les jeux du thMtre et du cirque étaient sa grande
passion. Ríen ne répondait moins a l'idée qu'elle se faisait
d'un grand prince qu~ la simplicilé exagérée et la vie sto'icienne de Julien.
11 y avait done une complete incompatibilité d'humeur
entre elle et l'empereur. Comme le remarque finement
Gibbon, les seules occasions ou Julien se départait de son
austérité philosophique étaient les solennités célébrées publiquement en l'honneur des dieux, et précisément ces jours de
fete pa'ienne étaient les seuls pendant lesquels les habitanls
d'Anlioche affectaient de renoncer a toute espece de réjouissance. Leur penchant a fronder un prince qui leur paraissait
si étrange se donna libre carriere. On se moqua de ses habitudes, on se moqua de ses lois, de ses idées religieuses, on.
se moqua de sa taille, de ses épaules, de sa barbe qu'il
porlait longue. On composa contre lui des satires et des
pamphlets. Le malheur voulut qu'une grande disette de
vivres co'incida.t avec son arrivée a Antioche. Julien eut la
maladresse de répondre a ceux qui se plaignaient du prix
excessif de la volaille et du poisson, qu'une cité frugale
devait se contenter de vin, d'huile el de pain. Puis il voulut
abaisser d'autorité le prix du pain et, pour donner l'exemple,
il fit vendre a prix réduit du blé qu'il avait fait venir de loin.
11 arriva ce qu'un écolier de nos jours aurait prévu. Les
fournisseurs du marché d'Antioche cesserent leurs expéditions, le blé de l' empereur fut acheté en gros par les négocianls riches et revendu sous main a un taux illégal. Les
remontrances du:sénat d' Antioche furent vaines, ou du moins
n'aboutirent qu'a faire jeter en prison deux cents sénateurs.
11 est vrai qu'ils furent bientot rela.chés.
Julien n'étail pas sanguinaire. 11 aurait pu, ayant la force

�L'EMPEREUR JULIEN

25

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

a sa disposition,

faire repentir amerement les gens d' Antioche de leur fronde imprudente. Mais était-il prudent,
au m~ment de partir pour la grande guerre qu'il préparait
de laisser derriere lui une capitale, toute une région, exas~
pérée, prete a se soulever? Ammien Marcellin nous dit qu'il
était furieux, mais qu'il jugeait nécessaire de se contraindre,
vu le moment et les circonstances \ On sait que la dissimulation ne lui coutait guere. D'une part, en quittaot Antioche,
il nomma pour juge supreme de la cité un certain Alexandre
de Hiérapolis qu'Ammien qualifie de S/JJVU8 et turbulentus.
Aux observalions que ce choix provoqua, Julien répondit que
c'était la le juge qui convenait a ces gens cupides et a ces
insulteurs 2 , et quand les habitants luí souhaiterent un heureux
voyage et un glorieux retour, en émettant le vreu qu'il les
traitAt plus doucement, il leur répondit qu'il espérait bien ne
les_jamais revoir. D'autre part, il puhlia cet étrange traité du
Mzsopógon, oil, sous les dehors d'une raillerie humoristique
et parfois amere, l'écrivain impérial déverse tout le ressentiment de son amour-propre mortellement blessé. 11 confesse
ironiquement ses propres fautes, mais il décrit avec la derniere sévérité les fautes, les torts et l'immoralité des habitants d'Antioche 3 • Sans doute, il fit mieux de se venger de
cette maniere que s'il eüt fait sentir cruellement sa colere a
ceux qui l'avaient provoquée. Mais puisqu'il ne voulait pas
recourir aux moyens violents, n'aurait-il pas mieux fait de
dédaigner des attaques aussi impuissantes et n'ahaissait-il
pas la majesté impériale en engageant avec ses insulteurs
une polémique d'oil il n'était pas certain de sortir avec avantage ~? Quand on lit ce singulier écrit oil Julien se peiot tout
i) Coactus dissimulare pro lempore ira sufflabatur interna, XXII, U. Comp.
Libanius, Ad Antiochenos de imperatoris ira, i 7-19.
2) xxm, 2.
,
3) Comp. Amm. Marc.,XXU, i4: probra civitatis infensa mente dinumerans
addensque veritati complura. ·
4) 11 arriva souvent a Julien de se laisser aller jusqu' a l'outrage contre
ses adversaires religieux. « Vous avez fait, « dit-il aux chrétiens, » ce que font

entier avec son esprit caustique, son savoir réel, ses prétentions philosophiques et littéraires, sa personnalité susceptible et sa vanité, on peut s' apercevoir qu' au fond le plu~ vif
de ses griefs contre Antioche, c'est que, malgré sa présence,
son influence, son exemple, les habitants de cette ville n'avaient pas fait mine de revenir a une meilleure appréciation
de la religion polythéiste, qui était la sienne.
Rendons-nous compte brievement de ce qu'on peut appeler
la théologie de Julien.
ALBERT RÉVILLE.

(A suivre.)
les sangsues qui tirent le mauvais sang et le laissent le bon. - Aux Iuif¡
vous n'avez pris que leurs blasphémes contre nos dieux; a nous, vous n'avez
emprunté que la permission de manger de tout. - En toute occasion vous
avez pris pour modeles les cabaretiers, les péagers, les danseurs et gens
de la méme espéce. » Comp. Iul., apud Cyr., VI et VII.

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

L'ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE
SON :tTAT ACTUEL ET SES CONDITIONS

Jntroduction d un cours sur la religion de f É gypte d l'École
des Hautes-Études (Section des sciences religieuses).

Quand on aborde un sujet d'études, la premiere chose a
faire est évidemment de le déterminer avec précision, c'esta-dire de rechercher quels sont ses éléments propres, ses parties connues et inconnues, ses sol' ~2s, ses limites et sa philosophie générale. 11 y a la un état de situ~tion a ~r~sser, ou
si l'on veut un plan de campagne a étabhr, cond1bon préalable sans laquelle on risquerait fort de marcher a ta.tons ou
de piétiner sur place. Cette précaution est peut-Mre plus
utile que partout ailleurs, si c'est possible, quand il s'ag~t de
la religion égyptienne, encore si obscure et toute hér1ssée
de difficultés aussi bien extérieures qu'intérieures. Les
quelques explications qui vont suivre donneront peut-Mre
une idée de la question.

I
Les auteurs anciens , d'accord en ceci avecles
représenta,
tions monumentales, nous dépeignent l'Egyptien comme
presque noir, crépu, camus, avec de fortes levres, un gros

27

corps sur des jambes gréles et un parler guttural ; ils nous
signalent la un type qui n'a certainement rien de caucasique.
Lorsque de plus, et d'accord avec les textes originaux, ils
nous montrent encore dans l'Égyptien une nature indolente,
sensuelle, superstitieuse, insolente et poltronne a la fois, ne
reconnait-on pas la aussi une race qu'on ne saurait considérer comme réellement supérieure, quelle qu'ait pu Mre sa
parenté ethnographique, encore douteuse aujourd'hui?
Vraies ou fausses, ces considérations s'accordent en tous
cas avec le caractere de la religion égyptienne, dont les
cOtés élevés coexistent avec des parties grossieres qui ne se
retrouvent plus, ou qui s'accusent a peine, chez les nations
sémitiques et aryennes telles que nous les voyons dans l'histoire.
Un peuple sauvage garde sans les dépasser ses superstitions
barbares ; un peuple affiné, comme les Grecs ou les Indous,
en vient promptement a des schismes qui transforment ses
croyances ou a des philosophies qui les suppriment. Mais les
Égyptiens, qu'ils doivent ou non leurs conceptions les plus
hautes a une conquMe, se sont trouvés dans une sorte de
juste milieu entre le manque et l'exces d'activité intellectuelle, si bien qu'ils ont poussé sans entraves leur religion
jusqu'au développement le plus complet qu'elle pouvait
atteindre.
C' est ce développement, auquel ne manque ni une certaine
grandeur ni une certaine harmonie, qu'il faudrait d'abord
examiner sous ses différents aspects, c'est-a-dire dans les
conceptions relatives aux ancétres, . aux choses et aux animaux, aux dieux d'en haut, aux dieux d'enbas, etau dieu supr~me.
II

Les premiers monuments que nous connaissons de l'Égypte
sont des tombeaux, conQus d'une maniere gigantesque et

�28

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

hors de proportion avec l'idée qu'on se fait aujourd'hu~ de la
sépulture. C'est qu'autrefois, et a peu pres partout, le culte
des morts gardait une imporlance particuliere dans la société,
que plusieurs savants ont pu croire fondée sur lui. Les
anciens s'imaginaient que les relations n'étaient pas interrompues entre les morts, qui avaient besoin d'etre honorés
par les vivants, et les vivants, qui avaient besoin d'etre protégés par les morts.
Ces derniers habitaient le grand sépulcre collectif de
l'enfer, et communiquaient avec leur famille par la voie des
tombeaux particuliers. Mais en Égypte, plus qu'ailleurs, cette
opinion était remplie ou enlourée de ce qu'on appelle aujourd'hui des survivances. Ainsi, on momifiait le cadavre
parce que la conservation du corps est indispensable a l' existence de l'llme, on offrait a date fixe des libations et des repas
au mort, parce que l'í\me endure la faim comme la soif,
et on consacrait des statúes a 1'11me parce qu'il luí faut
des supports pour ·assister dans sa chapelle aux banquets
funebres.
Malgré cela, on admettait tres bien, des l'ancien empire,
que les esprits s' en allaient a l'Occident comme le soleil,
dans le pays de la Juslice ou des dieux spéciaux protégeaient
les dévots et punissaient les impies ; on assimilait aussi les
mí\nes aux étoiles, et surtout aux étoiles circumpolaires, qui
symbolisaient l'immortalité parce qu'elles ne se couchent
pas.
Du reste, et des une époque immémoriale, 1'11me avait été
dédoublée en deux parties dont la plus ancienne, ou le génie,
habitait plutót les statues, et dont la plus récente, ou l'esprit, habitait plut(it les espaces (le ka et le ba).
Ce fut la conception de l'esprit, indépendant et puissant,
qui domina a l'époqne historique, bien que les scenes des
vieux mastaba, a Sakkarah et a Gizeh, paraissent se rapporter encore, en partie, au séjour de l'Ame dans la -tombe.
Le cóté fétichiste de la religion égyptienne ne prit pas et
ne garda pas une moindre importance que le culte des

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

29

mAnes. L'emploi des formules et des conjurations soumettant les esprits et les dieux, l'espece de vie ou de force mystérieuse attribuée aux: sceptres, aux sistres, ala plume d'autruche, aux amulettes de tout genre, aux statues, a certaines
plantes, a certains objets et meme aux noms, la conviction
que les malades étaient des possédés et que par conséquent
la magie faisait partie de la médecine, toules ces idées se
font jour dans les livres religieux aussi bien que dans les
inscriptions monumentales. Mais. c'est surtout dans le culte
des animaux que s'accentue le fétichisme égyptien (a prendre
le mot de fétichisme dans le sens qu'on lui donne le plus
souvent).
Ce culte apparait des le début de l'histoire, dans lamention ~u bceuf Apis, et il conserve sa durée comme sa vigueur
auss1 longtemps que subsiste la civilisation pharaonique.
Chaque nome vénérait une espece anímale dont on s'abstenai~ de manger. D' ordinaire, un représentant de cette espece
était logé dans le temple du dieu local ; mais quelques betes,
en vertu d'une sorte de hiérarchie, possédaient des sanctuaires et meme, s'il faut en croire les Grecs, des harems.
De plus, cbaque temple paratt avoir eu comme protecteµr
un serpent sacré.
Deux explications se présentent au sujet de l'adoration des
animaux par les Égyptiens. Ou bien, comme daos le totémisme des sauvages, les animaux sacrés étaient a l'origine
des protecteurs ou des ancelres choisis par les différentes
tribus, grAce a des rapports obscurément établis entre certains animaux et les Ames humaines ou les forces naturelles ·
.
'
ou bien, au contraire, les animaux sacrés n'étaient que les
emblemes ou les hiéroglyphes des dieux auquels ils ont été
rattachés. Cette derniere explication peut etre vra,ie dans
certains cas ; toutefois, la plupart du temps le point de contact entre le dieu et l'animal n'apparatt guere. Comment par
exemple retrouver Ptah dans le hceuf Apis a Memphis, Ra
dans le taureau Mnévis a Héliopolis, Osiris dans le bouc a
Mendes, Horus dans l'ichneumon a Héracléopolis, et Uadji

�REVUE DE L'BISTOlRE DES RELlGIONS
30
dans la musaraigne a Bouto? N'y avait-il pas eu, dans les
villes qui viennent d'etre citées, une juxtaposition de cultes,
au moins a l' origine?

llI
Cette juxtaposition, que les prMres ex~liquaient en disant
que les a.mes des dieux sont dans les arumaux, nous révele
un autre aspect de la religion égyptienne, e' est-a~dire so~
cOté polythéiste ou, si l'on veut, son coté mytholog1que; qm
dit l'un dit l'autre, une mythologie n'ayant pour but, ou
plutOt pour effet, que de personnifier sous des formes multiples le grandes forces ou les grands corps naturels sous la
dépendance desquels l'homme se sent si intimement p~acé.
Les personnages divins obtenus de la sorte sont essenhellementagissants, puisqu'ils représentent des actions et des réactions, d'ou il suit que la succession, le conflit et l'union d_es
phénomenes physiques, transposés, deviennent des na1ssances, des guerres, des mariages, etc., href, des mythes.
En Égypte, tous les aspects bienfaisants ou malfa1sants de
la nature étaient divinisés des l'ancien empire, l'air, la rosée,
le vent l'eau la terre, le Nil, le ciel, la chaleur, la sécheresse, 1humidité, le nuage, la tempete, la lune, les étoiles et
le soleil. leí, comme ailleurs, s'était formée toute une couche
de récits en apparence historiques, mMés de détails ~e m~u~s
et compliqués par ce genre d'explications sui generis qm fait
de la science primitive une chronique romanesque.
. .
Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'il y ait la un fomllis
inextricable de fables et de dieux. Malgré l'introduction de
quelques cultes étrangers daos le panthéon national, une certaine unité de conception, la conception égyptienne ensomme,
avait produit daos les différents nomes de.s divinités et des
mythes qui n'étaient souvent que des variantes les ~ns des
autres. On peut ainsi ramener a quelques tetes de bgne ces
myriades de milliers de dieux dont parlent les textes.

i

ÉTUDE DE LA RELlGlON ÉGYPTIENNE

3i

En général, les principaux dieux mythologiques sont
célestes ou infernaux. Ici, les types célestes furent les dieux
et les déesses de l'espace et de la lamiere, en lutte avec les
monstres de la terre, de l'orage ou de l'obscurité.
La déesse égyptienne avait, a ce point de vue deux formes
distinctes, qui pouvaient d'ailleurs exister sous 1~ méme nom.
Comme divinité de l'espace, elle était la mere du soleil c'est~-dire la vache (ou méme le troupeau de vaches), qui daos
1Inde figura la nuée, (Isis, Hathor, Nut). Comme déesse
de la lamiere , elle ,était la fille du soleil c'est-a-dire
la lionne, la chatte, ou cet urceus dont nous avo~s fait le basilic, qui personnifiaient la couronne brülante ou l'reil étincelant du soleil, en d'autres termes la chaleur et la clarté ·
on_ la dédoublait r~rfois, comme le diademe pharaonique:
smvant les deux dlVlsions méridionale et septenlrionale de
l'Ég~te et du monde (Nekheb, Uadji, Tefnut, Sekhet etBast).
Les dieux célestes personnifiaient aussi l' espace ou la lumiere.
Dans le premier cas, ils ne représentaient guare que la matiere humide ou éthérée, répandue autour du monde (Nun,
Khnum, et peut-etre Ammon). Dans le second cas, ils étaient
atmo~phériques ou solaires ; mais ces deux aspects, dont le
premier correspond a Horas et le second a Ra, se sont intimement confondus, elce qu'on discerne le mieux maintenant
dans le type unifié, c'est sa forme naissante, sa forme belliqueuse et sa forme vieillissante. Le dieu était done l'enfa~t
ou le héros , ou le vieillard en barque , l' épervier et
scarabée essorant, planant ou descendant, selon qu'il sortait
des ténebres a l'aurore, apres l'orage, et apres l'hiver
{Ho_rus, Nefer-Tum, Khepra), ou qu'il régnait au ciel pendant
le .~our et ~endanl l'élé (Harkhuli, Shu, Ra, Month), ou
qu il rentrait daos l'ombre du soir, du nuage, ou de l'hiver
(Ra, Tum).
Les divinités célestes avaient pour anlauonistes
les nuages ,,
o
les orages, 1es vents et méme la terre ou l'enfer qui semble
leur donner naissance; c'est-a-dire le serpent dont les sifflements et les torsions rappelaient le vent et le nuage (Apap),

I;

�1

REVOE DE L HlST01RE DES RELIGJONS
32
puis le crocodile, l'hippopotame, l'ruie, le porc, dont la voracité ou la grossiereté symbolisaient les grands fléaux naturels
(Set). De la vint saos doute l'idée ou plutOt le renforcement de
l'idée d'impureté attachée dans presque toute l'Égypte aux
bétes typhoniennes, qu'on immolait dans les sacrifices, tandis
que d'autres animaux, comme la vache, l'épervier, l'urreus,
le lion et le chal, bénéficiaient de leur association avec les
personnages atmosphériques el solaires.
ll va sans dire que le culte était l'image du mythe : on élevait en conséquence aux divinités de celte classe des temples
figuranl l'espace, d'ou lalumiere émerge pour triompher, et
on les honoráit par des fMes en rapport avec la naissance ou
la victoire des héros du firmament.
Le type qui domine parmi les dieux célestes est done celui
d'un personnage actif; au contraire, le type qui domine
parmi les dieux infernaux est celui d'un personnage mort,
confiné dans l'autre monde au milieu des monstres ténébreux,
serpents et crocodiles, dont l'enfer est la retraite ou qui sont
les images de l'enfer. Avec les mruies dont il est le roi, il
habite lavaste tombe souterraine, et sa famille, c'est-a-dire
son fils Horus, le dieu belliqueux qui le vengera, et sa femme
ainsi que sa sreur, lsis et Nephthys, les déesses de l'espace
qui l'ont enseveli, avait inslitué en son honneur toutes les
cérémonies des funérailles humaines. Ce dieu est Osiris, la
momie ou le mort par excellence, bien plus complet dans ce
role que ses variantes (en quelques points) de Memphis et de
Coptos, Sakar et Khem.
Il est aussi l'astre qui pendant le jour r este dans l'ombre,
et ne montre que la nuit sa face morte, la lune; il est enfin le
soleil vaincu a son coucher par les puissances malfaisantes,
car toutes les idées que peut suggérer la disparition d'un Mre
bon se groupent autour de la personne Osirienne, qui représente encore la végétation fiétrie comme le Nil tari. Néanmoins, il semble bien au fond copié sur l'homme, et non par
exemple sur le soleil, avec lequel il ne se confond pas. Ce
dernier persiste a colé d'Osiris; il n'habite pas l'enfer, il le

33

~TUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

traverse (Ra Tum et Af)
,.
comme une Ame .
. ; s ~1. y rentre chaque soir, c'est
qui reVIent v1s1ter sa tombe ou sa mom·
en conséquence de quoi il
d al'
ie,
qui symbolise l'Am O
pren
Occident la téte de bélier
e. r, cette tombe ou cett
.
'
dans bien des cas Osiris lui-méme
t d e momie, e est
fer et par suite avec la terre car'1con ~n u alors avec l'enque les déesses célestes, t~ndaie:: te;x te~r es_tres, ainsi
comme peres et meres des choses des : emr mfernau~,
ou de ses variantes.
'
eux, et du soleil
Mais l'Égypte ne

·t

:;;il•~: :o::i:'. :;:~, ir:~~i:.::t:~rl ~:: i;.~:!;:•1:

s échancre, puis elle se rem rt
t ' tous les mo1s la lune
1
reparatt et le N.l
p ' ous les ans la végétation
I remonte. Et si Osiris N.l
.
1
lune et soleil renatt ch
.
,
, végétabon,
'
aque JOur cha
·
année , pourquoi l'homme dont 1·1 que mo~s ~l chaque
renattrait-il pas?
eSl auss1 l 1mage ne
Partout, dans l'éclosion d'un insec
parition d'une étoile l'É
f
te c_omme dans la réapimages et d
'
gyp ien trouva1t autour de lui des
il en trouva~:
~\résurrection et d'immortalilé:
esprits qu'il pensait vo· u1 ,. ans les figures ou les voix des
.
ir ou entendre et dan
. .
s1 fermement établie que la m
' . . s sa conVIchon
corps de l'Ame.
ort ne faisait que séparer le

::~:ees~e:

Toulefois la difficulté était d
.
l' on visait a obtenir par différe t e rev1vre heureux, ce que
contre les mauvais génies d nt sl~oyens : en se munissant '
,
.
' e a ismans et de r
ul
s associant au sort d'Osiris ar la
.
iorm es, en
duction des différenles sce!s de conna1~sance ou la repr~quant la justice. On chargeait d so~ ex1sten_ce, et en prahd'amulettes : on gravait et on ;~c _es mom1es de texte~ el
construits a l'image du t b
mait, dans des sanctmµres
par exemple suivant un rii°m ~au, les mysteres Osiriens, et
on faisait to~s les ans uneeq:~~:!p:~~ ~e~ jardins d'Adonis,
semait du blé. enfin
h h .
sms sur laquelle on
.
,
, On e ere rut a ga
1 t
év1ter la colere des dieux et d
~ner a aveur et a
es monstres mfernaux, par une
3

,

�34,

Él'UDE DE LA RELIGÍON ÉGYPTIENNE

3o

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

stricte obéissance aux lois morales et religieuses, de maniere
a devenir un personnage a la voix ou a la parole toutepuissante dans l'autre monde, un m_a-kheru: .
..
Jci apparait un sentiment supérieur, qm mtrodms~t d.ans
l'enfer une personnification nouvelle, la déesse de laJustice,
Ma, aussi ancienne que l'empire égyptien, car des les
premieres d ynas ties l' enfer est représenté comme le. ~ays de
cette divinité. Qu'elle ait pris naissance ou non au nuheu des
mythes infernaux en tous cas elle y eut une place importante:
c'est devant elle' et devant sa balance qu'Osiris, devenu le
juge des enfers, examinait les morts avec l'assistance de son
greffier Thoth et de quarante-deux assesseurs en rarport
de nombre ave~ les quarante-deux péchés qu'il ne fallait pas
commettre.
.
En dépit ou a coté des divinités du sort bon º? in:auva1s,
Sha'i et Renen, l'homme trouvait ainsi dans la JUShC~ une
regle et un appui : la vie avait un. s~n~, une lo,g1que '.
un but. Et le role de la justice ne se hmita1t pas. a 1 enfe: •
filie ou substance du soleil, elle l'accompagna1t au ciel
dans son inspection journaliere, et en définitive elle gouvernait le monde comme une loi, mais il fau~ ~e remarquer,
comme une loi subordoi:mée a une volonté divme.

IV
L'idée d'un'.dieu supérieur aux autres s'imposait en effet a
l'Éo-ypte. Cette idée s'indique dans le systeme des Ennéades,
d'a~res lequel chaque grand dieu pouvait présider. ~omme
chef a d'autres divinités, prises dans son groupe rehgieux ou
simplement dans son voisinage géographique. Elle s'~cc?ntue
daús le systeme des Triades, d'apres lequel les prmc1p~ux
sanctuaires étaient le plus ordinairement dédiés a un dieu
pere, accompagné d'une déesse mere et d'un dieu fils. e.es
deux genres de cycles, suggérés sans ~oute ~ar les rena1ssances successives et les aspects mulbples d Horus, de Ra

et. d'Osiris, étaient pleinement artificiels, car ils juxtaposa1ent souvent des mythes sans liaison entre eux; mais par
cela meme qu'ils étaient artificiels, il montrent bien avec
quelle puissance le besoin de l'unité divine se produisit ou
se renfor&lt;¡a en dépit des obstacles.
Aussi les prétres, bien qu'ils ne fussent guere fixés sur le
non_i, la nature et les attributs du dieu supreme, l'ont-ils
to~~ours adoré pendant l'époque historique, au moins a ce
qu 11 semble : dans chaque grande ville ils le reconnaissaient
sous un nom local, avec cette tendance d'ailleurs naturelle
au polythéisme de combler de perfections le dieu qu' on adore
au moment ou on l'adore. Aux pyramides royales; on rencontre déja la trace, relativement aux dieux élémentaires
des plus hautes abstractions de la théologie.
'
On concevait ordinairement le dieu supreme comme un
étre unique, organisateur de l'univers et auteur des dieux
qui ~· étaient que ses formes, ou, suivant l'expression
é?yphenne, ses membres. Mais les dieux personnifiant les
d1~érentes parties du monde, l'étre collectif qu'ils composa1ent ne pouvait se distinguer entierement du monde a
ce qu'il semble; le monothéisme égyptien aurait done été
panthéistique. Bien des hymnes et bien des textes confirment
~ette ~ppréciation: d'aulres documents laissent la question
mdéc1se, en ne s'expliquant pas sur un probleme que
nous ~ous posons _maintenant, mais qui n'existait peutetre pornt pour les Egyptiens.
Dans tous les cas, l'elre unique était au fond une Ame
composée d'éléments matériels et immatériels. Les pretres,
en spéculant la-dessus, s'étaient arretés a deux théories
principales, l'une particuliere a Mendes, ou I' on adorait un
béli~r, hiérog!yphe de l'Ame, l'autre propre a Hermopolis,
ou 1 on adora1t non seulement le dieu lunaire Thot, régulateur du temps! puis par suite calculateur et inventeur par
e~cellence, mais encore quatre couples de singes personmfiant les quatre grands aspects de la divinité.
A Mendes, l'Ame divine ou le bélier a quatre tetes était la

�36

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS

réunion des quatre principes élémentaires, le feu ou ~a,
l'eau ou Osiris, la terre ou Seb, etl'air ºº. ~hti: A He:°:1ºJ&gt;ºhs,
ar une conception plus raffinée, on d1v1sa1t la dmmté en
!uatre couples males et femelles, Nu~ ou l'~umide, c'esta-dire la matiere, Heh, ou le temps, c est-a.-d1re le mouveou le
t Keku ou l'obscurité ' c'est-a-dire le' vide, et Nen
roen'
r
·t
re pos, c' est-a-dire l'inertie. L' école d Hermopo 1s a~a1
entrevu ainsi les deux príncipes fondament~ux de la yhilohie hégélienne d'un coté l'etre, c'est-a-d1re lamabere et
sop
'
'
,.. d. 1 . d t
le mouvement, de l'autre le néant_, e est-a- ire e v1 e e
l'inertie. La est, a ce qu'il semble bien, le supreme degré de
la spéculation égyptienne.
n était difficile, pour les pretres, de dégager ~omplete~ent
l'etre unique qu'ils entrevoyaient dans.la plu~ahté des dieu:.
Trop d'éléments divers, avec lesquels 11 f~a1t compter, ex1staient dans la religion comme dans la nahon.
La classe supérieure pouvait b\en groupe: le .Pant?éon
sous quelques types principaux qu elle tenda1t a. 1denhfie:,
mais la classe inférieure n'en était pas la. Le senhment reliieux a des degrés. Entre le pontife qui connaissait les quatre
ypostases de la divinité, et le paysan qui ad.orait les serpents de sa hulte, sa vaisselle de terre et les parbes gauc~e ou
droite de la tete ou des épaules, il y avait toute une sér1e de
conditions sociales et d'aptitudes intellectuelles. Sans doute,
le porcher, le marin, le márchand, le tailleur de pier:es, ~e
tisserand, le fellah et meme l'homme du bas cler?é, c est-adire en somme la presque totalité du peuple, les 1mpurs, les
vils et les humbles, ceux-la. ne nous ont ~uer.e lai~sé de ~onuments religieux, et pour cause : néanmoms, 11 eshmpo~s1ble
de ne pas admettre qu'ils s'étaient fait des croyance,s a leur
niveau, empruntées au fétichisme ~u to~t au plu~ .ª la m~tbologie. Ces esprits étroits pour qm le dieu du vo1sm r~stait
un ennemi, a preuve les guerres des nomes, étai~nt lom_de
s'élever a la hauteur d'un monothéisme devant l express1?n
définitive duquel la pensée sacerdotale elle-meme hés1ta

f

toujours.

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTlE:SNE

37

Commentn'aurait-elle pas hésité? Si les dieux de chaque
groupe entrevo différaient peu dans !'ensemble, ils différaient heaucoup dans le détail; chacun d'eux avait une
existence, un passé, une histoire, un culte, un róle et une
place trop distincts pour qu'on les ftt disparaitre du Panthéon
et du sol: il eftt fallu raser les temples.
Et, en derniere analyse, c'étaient les principaux types
divins qui résistaient le plus au syncrétisme. Le type solaire
par exemple, l' emportait dans la conception du personnage
qui gouverne le monde, mais non dans la conception du
personnage quicréelemonde, de sorte qu'on pouvait toujours,
et qu'on peut encore se demander qui était et ou était le
véritable dieu égyptien.
Était-ce le Ptah de Memphis, dieu momifié, c'est-a-dire
pere et primordial, qu'on assimilait a la terre ou a l'eau sous
ses litres de Ptah-Nun ou de Ptah-Tanen? Était-ce l'Ammon
de Thebes, que les Grecs assimilaient a l'air ou a Zeus,
tandis que les Égyptiens le représentaient criocéphale comme
l'i\me, et bleu comme le ciel? Était-ce le Khnum d'Eléphantine, dieu des cataractes et par extension des eaux, puis par
extension encore de la création sortie des eaux? Était-ce le
dieu Ra d'Héliopolis, ou le soleil dans toule l'étendue de
son róle, de son symbolisme et de son indépendance, lorsqu'il
en arrive, lui qui nait tous les jours, a supprimer son pere,
et a devenir le dieu qui se donne naissance a lui-meme,
Kheper djesef'!
Au point de vue théologique comme au point de vue politique, le probleme restait difficile arésoudre, car adopter un
die u local c'étaitthéologiquement et poliliquement amoindrir.
les autres dieux. Tout ce qu'on put faire, pour donner satisfaction aux deux parties du pays, ce fut d'unir les deux principales divinités de la Haute et de la Basse Égypte, Ra
d'Héliopolis et Ammon de Thebes, en un seul type, AmmonRa.
Mais la part n'était pas égale entre les deux dieux : si le
criocéphale Ammon avait un róle plus philosophique, l'hiéra-

�39

ÉTUDE DE LA RELlGIO~ ÉGYPTIENNE

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELlGlONS

38
cocéphale Ra avait un róle plus actif, et le role actif l' emporta
presque toujours. Les tendances envahissantes du culte
solaire sont sensibles dans l'histoire de la religion égyptienne,
comme l\l. de Rougé l'a fait remarquer depuis longtemps.
Soit que la pureté particuliere du ciel égyptiea, ou le soleil
regne en mattre, ait favorisé ces tendances; soit qu'elles
existent en général dans les religions polylhéistes, tout le
monde sait que le type solaire s'est en Égypte superposé,
mMé et souvent substitué aux autres.
Cette prééminence se marque bien dans le fait que le
pharaon passait pour le fils et l'image, non d'Ammon ou de
Ptah, par exemple, mais du soleil, doat il était pour ainsi
dire le fétiche, de sorte qu'il y avait deux soleils, l'un au ciel,
l'autre en Égypte, chacun d'eux prMant et empruntant a
l'autre une partie de sa puissance.
11 s'ensuivit que l'union de Ra et d' Ammon fut plus apparenle que réelle, puisque le premier l'emportait en un sens
sur le second. On vit done, au plus haut point de la grandeur
pharaonique, et sous la pression peut-Mre de rivalités sacerdotales ou gouvernementales, se produire le seul schisme qui
ait déchiré l'Égypte, c'est-a-dire la religion exclusivement
solaire de Khunaten, le quatrieme Aménophis de la dixhuitieme dynastie. Mais la lentative étail trop hardie et trop
brusque pour réussir. 11 elit fallu sauver au moins les apparences, comme on l'avait fait avec le symbolisme osirien qui
fut atténué, mais non supprimé, dans les livres royaux des
hypogées pharaoniques. L'hérésie était si peu viable, qu'aussit0t apres la mort de Khunaten Ammon-Ra reparut comme
• si ríen de nouveau ne s'était produit.
La décadence de l'empire, au reste, vint briser l'unilé du
culte avec l'unité du gouvernement, et le dieu national perdit
ce que perdait le souverain national. Aussi, quand l'Égypte
fut définitivement soumise a l'étrang,er, le soleil qui n'avait
pas su la défendre fut-il nég1igé, puis délaissé (au moins
comme divinité, car son symbolisme avait laissé partout une
empreinte trop profonde pour disparattre). Les Ptolémées ne

songerent pas a lui, mais a Osiris et a Apis, lorsqu'ils instituerent pour les Grecs et les Égyptiens le culle mixte de
Sérapis. Sous Auguste, le service m~me avait cessé dans le
tem~le déja ruiné d'Héliopolis, la ville solaire par excellence,
tand1s que d1 autres cultes restaient en pleine vigueur, ceux
par exemple d'Hathor, de Thoth et d'Horus, mais surtout
c~_ux d'Isis. et d'Osiris, dieux funéraires a qui la promesse
d 1mmortal1té que leur mythe offrait aux fideles, fit faire le
tour et presque la conquete du monde romain.

V

~o.ila, bien ~nsuffisamment tracé, le tableau général de la
~ehg10n ~gYJ?heane: avant d'aborder la philosophie du sujet,
il r.este a ~n~1quer les sources d' étude, et a préciser les points
déJa écla1rc1s comme les points encore a éclaircir.
Le culte des ma.nes nous est connu par les textes
ou les scenes des tombes memphitiques et thébaines de
l'an~ien et du nouvel empire, par le livre de l'Ap-Ro ou
de l ouverture de la bouche des statues, et par le Rituel de
l'embaumement. Il serait intéressant de rechercher d'apres
ces documents, qu'ont étudiés en grande partie MM. Schiaparelli, Maspero, Le Page Renouf et Dümichen, dans quelle
mesure ont pu se développer et s'accorder en coexistant
les croyances a l'a.me habitant la tombe et a l'a.me habitant
l'enfer.
Les superstitions fétichistes ont laissé des traces dans les
traités de médecine, tels que le papyrus Ebers, dans la stele
de Bakhtan, dans le calendrier Sallier, dans les recueils de
conjurations guérissant ou préservant de la morsure des
ani~aux dangereux, tels que certaias papyrus magiques
pubhés par MM. Pleyte, Rossi et Chabas, dansles innombrables
amulettes des différents musées, dans les sleles du Sérapéum
relatives au breuf Apis, dans la stele de l\lendes, dans les
temples d'Edfou et de Denderah, ou les principau~ animaux
/

�1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELTGlONS
40
sacrés concourenta certaines cérémonies, dans les monnaies
des nomes, et dans les récits d'Hérodote, de Diodore, de
Plutarque, de Strabon et d'Elien, ou se révele l'étonnement
que l'adoration des animaux causait aux Grecs; enfin daos
l'ímmense collection des Peres de l'Église, qui n'a pas encore
été completement dépouillée en ce qui concerne les
croyances égyptiennes. Bien que signalé au xvmº siecle par
de Brosses dans un livre aujourd'hui célebre, le sujet n'a
guere été étudié de nos jours que par M. Pietschmann. Il
faudrait déterminer, maintenant, l'analogie que les croyances
des Égyptiens présentent avec les superstitions des sauvages,
notamment avec le totémisme, et dresser le tablean des
animaux adorés ou abhorrés daos les différents nomes;
l'histoire du breuf Apis, notamment, serait a faire.
Sur les dieux du ciel et de la lumiere, on rencontre des
renseignements un peu partout : dans les tableaux des temples
qui sont reproduits aux recueils de Champollion, Rosellini,
Lepsius et Mariette, ainsi qu'au grand ouvrage de la cominission d'Égypte, dans les papyru~ de Londres, de Turin et de
Leide, dans le papyrus magique Harris, dans la stele Metternich, daos les différents exemplaires du Livre des Morts
et dans les recueils analogues, daos le Livre des heures du
jour, dans la légende de la destruction des hommes, dans les
textes relatifs au mythe d'Horus, et dans les auteurs anciens
déja cités, en y ajoutant quelques peres de l'Église, comme
Clément d'Alexandrie et Ensebe. Ces documents ont été
étudiés dans le Panthéon de Champollion, dans l'ouvrage de
Wilkinson, dans les notices de MM. Birch et de Rougé sur
les Musées égyptiens de Londres et de París, enfin, dans
différents mémoires de MM. Lepsius, Birch, Pleyte, Chabas,
Goodwin, Naville, Golénischeff, Pierret et Brugsch. Des le
siecle dernier, Jablonski avait tres bien résumé les renseignements contenus daos les auteurs anciens. Ici, le travail a
faire consisterait dans la monographie de chaque dieu et
dans le classement des dieux par cycles, par époques et par
nomes; toptes ces divinités se sont en effet partagé l'Égypte,

:fu1JDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

4i

et le mythe de l'une n'est pas toujours celui de l'autre,
malgré certains points de contact : il y a en particulier une
grande quantité d'Horus dissemblables qu'il serait utile de
distinguer daos une histoire d'Horus. Les travaux de
MM. Pleyte et Meyer sur le dieu Set fourniraient d'excellents
guides pour la méthode a suivre. Quant au principal secours
pour ces classifications, il se trouverait dans le Dictionnaire
géographique de Brugsch, dont il serait facile d'extraire la
liste par nomes des dieux locaux, ainsi que la nomenclature
des prétres, des prétresses, des barques, des arbres sacrés,
et des fétes de ces dieux. M. J. de Rougé a donné un apercu
de la matiere dans ses mémoires sur la géographie des
nomes.
Pour-!'ensemble du culte, encore peu étudié, si ce n'est
par MM. Brugsch, de Rougé et Dümichen dans leurs recherches sur les calendriers de fétes, on rencontrera aux
grands recueils la représentation d'une foule de cérémonies.
L'Abydos et le Denderah de Mariette, entre autres, contiennent, l'un le Rituel de l'habillement des statues divines,
valable pour les morts comme pour toutes les classes de
dieux, et l'autre les détails les plus circonstanciés sur tout
ce qui se pratiquait dans un grand temple. L'étude de
M. de Rochemonteix sur le temple d'Apet montrera par contre
ce qu'était un pelit temple. De plus, le papyrus Harris nº t,
~is a profit par MM. Birch, Eisenlohr et Piehl, est rempli de
renseignements sur le personnel et le matériel des sanctuaires. Chaque culte local avait saos doute ses rites particuliers, mais, de meme qu'il existait certains cultes principaux,
n'y avait-il pas certains rites principaux sur lesquels on se
réglaif daos les différents nomes? Voila encore un probleme
a r(:soudre.
Les matériaux relatifs au monde infernal et a ses dieux
abondent. Ce sont surtout les textes des Pyramides royales,
le Livre des Morts, le Livre des Souffles, les papyrus Rhind,
les Hypocéphales, l'Hymne a Osiris de la Bibliotheque nationale, le Livre d'honorer Osiris, les Lamentations d'lsis et

�..

42

REVUE DE L'HISTOJl\E DES l\ELIGIONS

de Nephthys, le Livre de l'Hémisphere inférieur, le Livre de
l'Enfer, le Livre des Heures de la nuit, le Livre des Cavernes,
qui ont été résumés ou utilisés dans la décoration de certains sarcophages, comme celui de T'aho, les cercueils du
temps des Ramessides et des Sa'ites, le conte de l'tle du
Ka, le temple de Séti J•• a Abydos, les chambres d'Osiris a
Denderah, et le traité de Plularque sur Isis et Osiris. Ces différents matériaux ont été publiés ou étudiés par 1\1:M. Maspero, Lepsius, Naville, Devéria, Pierret, Brugscb, de Horrack, Szedlo, Rossi, Birch, Guieysse, Pleyte, Golénicheff,
Leemans, Chabas, Mariette, Dümichen, Loret, Lanzone
et de Bergmann, mais il reste encore beaucoup a faire :
par exemple les textes des Pyramides et du Livre des
Morts a commenter, Je culte ainsi que le mythe d'Osiris
a décrire dans l'infinie variété de leurs détails, et une
édition comparée a donner des Livres relatifs au monde
infernal.
Les personnifications plus ou moins abstraites, comme
la déesse de la Justice, les dieux des sens, les dieux génies,
les dieux du sort et les dieux élémentaires, sont connues seulement par des textes disséminés et relativement rares. Le
mythe de la Justice a été étudié par MM. Grébaut, Pierret,
Stern et Wiedemann, tandis que le groupement des dieux
élémentaires a été déterminé par M~. Lepsius, Dümichen et
Brugsch. 11 y aurait la matiere a quelques monographies
intéressantes.
Bien plus nombreux sont les textes relatifs au dieu supr~me, sous ses noms de Ptah, d'Ammon et de Ra. Ce sont
surtout les beaux hymnes do Livre des Morts, de la Litanie
du Soleil, du temple d'El Khargeh, et des papyrus de Leide,
de Berlin et de Boulaq, traduits par MM. Chabas, Goodwin,
Birch, Grébaut, Pierret, Brugsch et Naville. Ici il y aurait a
faire, pour chaque type divin, le départ de ce qui lui appartient en propre, de ce qui lui appartient comme personnage
plus ou moins assimilé au soleil, et de ce qui lui appartient comme dieu supr~me.

ÉTUDE DE LA RELIGION tGYPTlr.ffiE

43

Les docurnents relalifs a l'hérésie de la dix-huitieme dynastie sont aux Denkm.JJler de Lepsius ; ils ont été appréciés
dans les différentes hisloires d'Égypte, el, récemment, par
M. Bouriant. On pourrail dégager en outre, a ce propos, les
concordances qui ont dü exister entre la divinisation du
pharaon et celle du soleil , car les deux cultes semblent
bien avoir progressé ensemble. L'adoration des rois est tres
apparente sous les dix-huitieme et dix-neuvieme dynasties,
et cela dans les temples comme dans les tombes, ou elle a
surtout pour objet Aménophis I•• et sa mere, Thothmes 111,
Aménophis 111 et Ramses II. Elle s'atténue des les premiers
revers subís par les Ramessides pour reparattre un instant
sous les premiers Ptolémées ; plus tard, les Livres hermétiques la menlionnent encore.

VI
On voit qu'il a été beaucoup fait et qu'il reste beaucoup
a faire dans le vaste champ de la religion égyptienne.
Une étude d'ensemble , aujourd'hui, serait assurément
prématurée : on doit s'en tenir aux remarquables travaux de
vulgarisation qui ont été publiés dans ces derniers temps par
:MM. Tiele, Le Page Renouf, Pierret, Lanzone, Brugsch et
Lieblein. Ces travaux indiquent avec netteté le point d'arrM
de la science, et on peut les considérer dans une certaine
mesure comme définitifs en ce qui concerne la religion
officielle, qui a livré son secret.
Il subsiste seulement quelques réserves a faire sur les tendances de M. Tiele a trop subordonner les changements religieux aux changements politiques, comme si chaque groupe
de dynaslies eüt renouvelé le culte, et sur les tendances de
M. Pierret a trop voir la clef du symbolisme solaire dans la
division du monde en sud et en nord par les deux yeux du
soleil levant: les Égyptiens auraient alors regardé l'reil droil

•

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTJENNE

44

REVUE DE L'HTSTOTI\E DES RELIGIONS

du soleil comme celui du nord et son ceil gauche comme
celui du sud, tandis que c'est le contraire qui a eu lieu,
comme le prouvent, entre autres documents, les ~extes d~
.Mythe d'Horus. D'autre part'. l\L Le Page Renouf: d un esprit
pourtant si fin et si persp1cace, semble peut-etre un_ peu
trop enclin a retrouver l'aurore daos les mythes égypbe?s.
D'aussi légeres taches, si elles existent, n'infirment en r1e?
la valeur des ouvrages qui viennent d'etre cités; déso~~ais
l'extérieur ou si l'on peut dire, le revetement de la rehg10n
' est connu, et il faut déja. songer a m1eux,
.
égyptienne' nous
c'est-a-dire a pénétrer plus avant dans le détail comme dans
!'ensemble.
Le détail, c'est l'ceuvre de demain; quant a l'ensemble,
ríen n'empeche d'examiner des maintenant _les q~e~ques
théories, applicables ici, dont la philosoph1e ~e~1gieuse
dispose. Peut-Mre n'y aura-t-il pas lieu d'e? cho1s1r u~e,
mais ce sera déja. quelque chose que d'env1sager le suJet
da.ns son ampleur et que de considérer, meme a distance, les
trois ou quatre hypotheses parmi lesquelles git sans doute
l' explication cherchée.
Nul ne conteste qu'en général un systeme religieux,_
comme tout autre groupe de faits historiques, obéit a une 101
d' évolution qui regle sa marche. Mais cette marche est-elle
toujours la meme ? Qu~l est son point d? départ, _q~el est ~on
point d'arrivée et quels sont ses stages mtermé~1a1res? D ou
vient-elle comment se dirige-t-elle, et ou abouht-elle?
On a f~it, depuis le commencement du siecle,. plusieurs
réponses bien connues ala principale de ces quesbons, celle
du point de déparl, qui contient implicitement toutes les
autres.
.
La premiere réponse a été fournie par Creuzer, pour qm
l'Orient avait maintenu et propagé, sous des formes symboliques, la profonde philosophie monothéiste dont le Platonisme
dégagea lenlement la formule. L'opinion de Creuzer, abandonnée presque partout aujourd'hui, a encore sa place dans
le domaine égyptologique, ou plusieurs savants admettent,

45

apres MM. de Rougé et Chabas, que le polythéisme égyptien
eut pour fond un monothéisme primitif : le dieu unique,
symbolisé par le soleil, aurait été fractionné en divinités
secondaires .
Sous le coup des grandes découvertes philologiques de ce
siecle, la doctrine du ·symbolisme a été généralement remplacée par une théorie bien différenle, celle de la maladie du
langage, a laquelle Max Müller a attaché son nom et qu'on
peut résumer ainsi: d'une part, l'animation apparente que
les mots pretent aux choses aurait entratné la personnification des phénomenes; d'autre part, chaque dieu aurait reflété
dans ses formes et ses légendes les divers sens des mots qui
lui auraient donné naissance. D'apres certains savants, ce
travail du langage aurait principalement porté sur les phénomenes solaires et d'apres d'autres, sur les phénomenes
atmosphériques. Parmi les égyptologues, MM. Brugsch et Le
Page Renouf semblent adopter en grande partie les théories
de Max Müller. Aucun systeme n'a obtenu plus de faveur et
de défaveur que celui-la ; un de ses grands torts est qu'il a
régné, et que de hautes réputations scientifiques se sont
échafaudées sur lui : on s' est lassé del' entendre appeler juste,
et l'on a appris a ses défenseqrs, un peu durement peut-etre,
qu'une hypothese a le droit de se proposer, mais non de
s'imposer.
L'opinion qui lui fait échec aujourd'hui est que, daos le
príncipe, l'homme regardait les phénomenes comme produits
par des personnes, humaines ou bestiales, ce qui supprime
l'intervention du langage. Les partisans du nouveau systeme
attachent tous une grande importance au culte des ancetres
et au culte des fétiches, qui seraient, soit l'un et l'autre, soit
l'un ou l'autre, suivant les auteurs, les deux sources du
polythéisme. 11s insistent en outre, et particulierement
M. Lang, sur certains développements mythiques et
légendaires qui seraient d1is, non aux aspects de l'.orage ou
du soleil, mais a de grossieres tentatives pour expliquer les
choses de la vie et du monde, d'apres l'analogie de coutumes

..

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS
46
ou d'idées plus ou moins harbares. Les égyptologues ont
fait aussi quelques emprunts a cette école, comme MM. Le
Page Renouf, Maspero et Dümichen relativement aux ma.nes,
et comme M. Pietschmann relativement aux fétiches.

VII
Telles sont les trois grandes théories qu' on pourrait
applique1· en ce moment a l'étude de la religion égyptienne,
religion qui serait le produit, ou du monothéisme ancien,
ou du langage mythologique, ou de la pensée sauvage. En
outre, il faudrait se prononcer daos le détail sur la prééminence a donner aux mythes du soleil ou aux mythes de
l'orage, et au culte des ancMres ou au culte des fétiches.
1\1alheureusement, aucune des trois théories n' est encore
acceptée ni rejetée d'une maniere définitive, pour l'Égypte,
de sorte qu'il serait prématuré de se régler sur l'une d'elles,
au moins des l'abord et avant un examen complet. Chacune
a ici sa part de vérité.
Ríen ne prouve, par exemple, qu'avant l'époque historique
la religion égyptienne ne s' est pas constituée grace a une
sorte d'accord, ou de compromis, entre les croyances plus
élevées d'un peuple conquérant et les superstitions plus
grossieres d'un peuple conquis, corp.me le pense dans une
certaine mesure M. Flinders Petrie. Rien ne prouve aussi que
l'animisme et le fétichisme n'ont point prospéré pendant
toute la durée de la civilisation pharaonique, car la
momification des cadavres et l'adoration des animaux ne
sauraient s' expliquer autrement. Quant aux mythes nés du
langage ou rattachés aux phénomenes solaires et atmosphériques, on reconnatt aisément la trace des premiers dans les
calembourgs des textes religieux, et la trace des seconds
dans les légendes du soleil, d'Horus et d'Osiris.
D'ailleurs, une difficulté spéciale et qu'on a déja dú.

ÉTUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

4.7

entrevo ir, se présente : e' est que nous ne pouvons fournirla
chronologie d'une évolution qui paratt s'etre produite avant
l'époque historique. Pour l'Inde, on connatl par le Rig-Véda
une période pendant laquelle les dieux naturistes existaient
a peu pres seuls; pour la Grece, on sait que l'institution des
mysteres, qui prépara la philosophie, est postérieure a
Homere et meme a Hésiode; mais en Égypte, il semble que
tout était fait avant Ménes. On ne voit plus ensuite que des
changements de détail, comme ceux qui ont été signalés
plus haut a propos d'Ammon, de Ra et d'Osiris, et si l'on
cherche le pourquoi des grandes modifications fondamentales, on est obligé de sortir du sujet, en invoquant soit
des conquetes et des diversités de races, soit des explications
purement théoriques.
Il y a done la des éléments dont la coordination s'est faite
suivant une loi qui nous échappe. Ríen ne nous oblige pour
le moment a remplacer cette loi par une hypothese. Les
tronqons que nous ne pouvons rapprocher encore se pretent
a des recherches spéciales dont les résultats suffisent, et au
dela, pour payer les travailleurs de leur peine aussi bien que
de leur attente.
En définitive, l'Égypte a développé et maintenu, comme
nul autre peuple ne l'a fait, toutes les parties qu'un systeme
religieux peut comporter, l'animisme, le fétichisme , le
polythéisme et le monothéisme. De ces parties, nous connaissons mieux les dernieres (et surtout laderniere), que des
sources plus abondantes nous révelent et que notre culture
intellectuelle et morale nous rend plus aptes a comprendre.
Ce qui nous manque, c'est de savoir quand, comment et
pourquoi des matériaux en apparence aussi dissemblables se
sont groupés, puisque la religion de l'Égypte s'offre a nous
toute formée. Nous assistons asa longue maturité et a son
lent déclin, mais sa jeunesse nous reste aussi cachée que les
sources du Nil. Les choses étant ainsi, nous ne pouvons
demander plus de lumiere qu'aux nouveaux progres de la

!
l

�•

48

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

science égyptologique en parliculier, et de la science religieuse en général, avec le ferme espoir que le succes ne se
fera pas attendr'e. Si en effet l' égyptologie ne peut résoudre a
elle seule les problemes qui la sollicitent, comme c'est
encore le cas aujourd'hui, le flux toujours montant des conquetes intellectuelles ne manquera point de luí donner
quelque jour une impulsion décisive, a peu pres comme la
marée soulevant les barques restées a sec sur la plage : l'essentiel, ici, sera de ne pas laisser la barque hors de la portée
du flot.
·
E.

LEFÉBURK.

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE
CHEZ LES ARABES
PAR

LE D' IGNACE GOLDZIHER

Nous nous sommes déja occupé ici meme de la pratique
religieuse qui fait l'objet de cette notice. Dans un essai sur
le culte des ancetres et le culte des morts chez les Arabes nous
avons déja signalé le sacrifice de la chevelure parmi les actes
religieux ressortissant a cette catégorie 1 dans l'antiquité
arabe. Depuis lors M. le professeur Robertson Smith a poussé
plus avant l' examen de cette pratique et des usages analogues
chez les anciens Arabes, dans un livre qui fait progresser
sur plusieurs points I' étude de la situation religieuse et sociale des arabes pa1ens 2, alors meme que l'on ne saurait accorder al 'auteur la vérité de to u tes ses theses fondamentales s.
Il a notamment rapproché de l'ancien usage de couper sa
chevelure la coutume dite de l'aqtqa, d'apres laquelle les
Arabes coupaient les cheveux aux tout jeunes enfants, avec
1) Reuue de l'Histoire des Religions, t. X p. 351 et suiv.
2) Kinship and marriage in early Arabia. (Cambridge, i885.) Cfr. Revue,
t. XIII, p. 240.
3) Le compte-rendu le plus pénétrant et la discussion la plus approfondie
que ce livre important ait inspirés, se trouvent dans l'article, instructif ii. tant
d'égards, de M. Noldeke, dans la Zeitschrift der deutschen morgenliindischen
Gesellschaft, 1886, p. !48 ii. 187. Aucun lecteur du livre de M. Robertson
Smilh ne devrait négliger de lire cet article.
4

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
50
accompagnement de cérémonies el de sacrifices, coutume
qui s'est d'ailleurs conservée dans l'Islam avec quelques modifications de forme extérieure 1 •
Ainsi je suis amené a revenir encore une fois sur cette
particularité de la religion arabe pour mettre en lumiere
quelques points laissés dans l'ombre auparavant.
Il est tout d'abord intéressant de constater de quelle fa&lt;¡on
la pratique pai:enne de se dépouiller de sa chevelure en
l'honneur des morts s'est maintenue dans l'lslam. Ce sont
naturellement les Bédouins qui se présentent a nous comme
les conservateurs des anciens usages pai:ens, sur ce point
comme sur tant d'autres que nous avons indiqués en étudianl
le culte des ancetres et des morts. Selah-Merrill, auquel
nous sommes redevables de nombreuses communications
nouvelles et intéressantes sur la région a l'est du Jourdain,
a observé chez les Bédouins de cette région, visités par lui au
nom de la Société américaine de Palestine, que les femmes
déposent encore aujourd'hui plusieurs boucles de cheveux
sur la tombe des morts éminents 2 • Cette observation confirme le récit du mº siecle de l'hégire, d'apres lequel les
Charigites avaient coutume de se raser la tete aupres du tombeau de leur chef ~ali~ b. al-Mu~arri4, qui s'était révolté
contre le khalife en l'année 86 ª. En pareil cas, le sacrifice de
la chevelure n'est en aucune fac¡on un témoignage de deuil,
mais un bommage au défunt. Ailleurs ce meme acte perd sa
valeur primitive d'acte de culte pour ne plus etre qu'une manifestation de la douleur; mais il n'en faut pas moins le considérer comme une transformation de l'acte religieux primitif.
11 en est ainsi dans divers récits comme le suivant: Le khalife

f) Robertson Smilh, l. c., p. i52 et suiv.
2) East of the Jordan, a record of travel and observation in the countries of
Moab, Gilead and Bashan. Londres i88i, p. 511 .
3) Ibn Durejd, Kitab alrishtiqaq, éd. Wüstenfeld, p. 133. La coutume de
se raser la téte passait, du temps de Mu'awija I, pour étre un signe distinctif
de ces dissideuls poliliqucs de _!'islam. lbid., p. 139.
·

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE CHEZ LES ARABES

i
1

5i

Abd-al-Malik, apprenantla mort d'Abdallahb.-al-Zubeir, fait
couper ses propres cheveux et ceux de ses petits-enfants 1 •
11 semble, en particulier, qu'il faut attribuer une valeur
religieuse a la coutume que l' on signale chez les anciens
Arabes d'apres laquelle le guerrier se rasait la tete avant
d'aller au combat, pour indiquer qu'il se consacrait a la
mort 2 • Le philologue auquel nous empruntons ce récjt n'y
voit que la mention d'une pratique exceptionnelle a laquelle
les Baml Bekr se seraient livrés dans une occasion spéciale,
pendant la guerre contre les Taglibites, ce qui aurait valu a
cette journée le nom de jaum-al-ta~aluq, c'est-a-dire « jour
ou l'on se rase les cheveux » ou le Talj,laq-al-limam 5 • Alors
m~me qu'il en serait ainsi, il ne parait pas douteux qu'en se
rasant la tete afin de se faire reconnaitre des leurs, les
Bekrites faisaient une fausse application de la vieille coutume
pa'ienne. Maisil est permisde conclure de la série des faitsque
nous connaissons actuellement, concernant la signification
religieuse du dépouillement de la chevelure chez les anciens
Arabes, que les Banft Bekr, en se coupant les cheveux avant
le combat, n'avaient pas uniquement pour but de se fournir
un moyen de se reconnattre. Le combat livré pour sauvegarder l'honneur de la tribu n' était pas pour les anciens Arabes
une simple lutte politique. La vie de la tribu était intimement
liée a la vie religieuse de l'Arabe ; les travaux de M. Robertson
Smith l'ont montré plus clairement encore qu'auparavant. Il
n'y a rien d'étonnant a ce que les guerriers se préparent par
un acte de consécration religieuse pour un combat de cette
nature. C'est ainsi qu'unhéros arabe, appelé « Q'homme) fatal»
lorsque les Banft Lihjan ont tué son protégé pendant sa
maladie, se consacre a l'accomplissement du devoir le plus
auguste pour l'Arabe, la vengeance du sang, en se rendant
i) A.nsdb al-ashrdf, éd. Ahlwardt, p. 74,
2) Istibsalan lil-maut, A.l-Tibrid sur Hamdsa, p. 253, 17. Rückert, 1,
p. i93.
3) Diwdn de '.farafa, n• U,.

�52

REVUE DE L'HISTOIRE DES B.ELIGIONS

a la Mecque, en touchant la pierre angulaire de la Ka'ha et
en faisant le tour du lieu saint. U ne marche contre les Baml
Lihja.n pour venger le sang de son protégé qu'apres s'Mre
sacré préalablement par ces acles religieux 1 • Cet exemple
n01as montre qu'il n'y avait chez lesArabes rien d' exceptionnel
a se consacrer par des pratiques religieuses a l'accomplissement des devoirs imposés par l'honneur de la tribu.. Telle
doit etre aussi la véritable signification de cette coutume, de
se raser les cheveux avant le comhat.

LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME
CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS •

1) Lieder der Hudhejliten, n• !98, éd. Wel,lhausen.

Les Gaulois ont été en France l'objet de nombreuses
études; on voulait connattre dans ses moindres détails l'histoil'e de nos ancMres. Plusieurs écrivains ont tenté de tracer
un tablean complet des mreurs, des coutumes, de la religion
des anciens Celtes, et comme les auteurs grecs et latins ne
leur fournissaient que peu de renseignements, l'imagination
des écrivains suppléa trop souvent au manque de documeilts.
Des lors, ríen n'a paru plus clair ni moins contesté que les
origines gauloises de notre histoire nationale : rien cependant
n'était plus obscur ni plus sujeta discussion. Ce n'était pas
en torturant des textes que l'on pouvait arriver a connattre
mieux les anciens Celtes : il fallait chercher dans les traditions des peuples celtiques encore existants, les restes des
traditions communes a toute la race.
L'antiquité ne nous a guere laissé sur les croyances des
Celtes que des documents tres courts et peu détaillés. César,
par exemple, se borne a nous citer les noms des dieux
romains auxquels il a identifié, nous ne savons avec quelle
justesse, les divinités gauloises. Des inscriptions nous font
connattre les noms de quelques dieux celtiques, mais ne nous
apprennent ríen au sujet de leurs attributs. La littérature
1) Voir le savant ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville, Le cycle mythologique irlandais et¡la mythologie celtique, p. 344.-366.

�54

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

L'IMMORTALITÉ DE L' AME CBEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

épique de l'Irlande, au conlraire, nous offre une grande
richesse de récits mythologiques. Les croyances irlandaises
pourrontnous donnerune idée de ce qu'étaientles croyances
gauloises. Si chaque peuple celtique a dt1 développer, selon
son caractere et ses mreurs, certaines parties de la religion
primitive commune a tous les Celtes, il est néanmoins vraisemblable de supposer que plusieurs des traits qui caractérisent la mythologie irlandaise étaient, dans le passé , la
· marque distinctive que les anciens Celtes avaient imprimée aux
croyances indo-européennes. La plus ancienne littérature du
pays de Galles a conservé aussi quelques restes des traditions
primitives; mais nous connaissons la légende épique galloise
sous sa forme la plus ancienne surtout par les poemes franoais
du cycle d'Arthur, et il peut étre difficile parfois de distinguer daos ces poemes les idées celtiques des idées francaises.
La comparaison entre les traditions religieuses des Gallois et
des Irlandais n'est pas toujours possible ni toujours sftre.
Pour le sujet que nous allons traiter, apres avoir établi sur le
témoignage des anciens, la croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, c'est a lalittérature irlandaise que nous aurons
recours pour savoir comment les peuples celtiques ont
concu cette doctrine, et de quelles fictions ils l'ont ornée. Sur
ce point, la poésie épique de 11rlande est notre principale
source d'informations.
La légende irlandaise, qui nous a été transmise par .
des manuscrits dont les plus anciens ne remontent qu'au
xnº siecle, n'a pas toujours conservé intactes les anciennes
croyancesceltiques. Le christianisme et la science historique
contribuerent a transformer la légende mythologique. Apres
les poetes dont l'imagination divinisa les anciens héros et
orna de fables leurs exploits, vinrent des historiens qui, par
un exces contraire, transformerent les dieux en rois et les
héros en guerriers. Chassés du ciel, les dieux descendirent
sur la terre. L'ancien Olympe celtique, le sid, devint un palais
des rois d'Irlande. Le Mercure gaulois Lugus monta sur le
treme en t869 avantJ.-C. et gouverna quarante ans le peuple

irlandais. Ainsi transformé leldieu paien Lug était méconnaissable. Les autres dieux furent aussi réduits a des proportions humaines. Cependant les légendes paiennes n'avaient
pas disparu, en meme temps que les personná.ges divins
des chants épiques des file.
Le christianisme naissant ne pouvait tolérer des récits qui
auraient rappelé a tout moment aux nouveaux convertís
leurs anciennes erreurs. l\iais ces chants merveilleux, qui
célébraient l'ancienne gloire de l'Irlande et la valeur de ses
héros tenaient au coour meme de la nation. On ne pouvait
songer a les détruire et a en effacer la mémoire : on sanctifia
le texte pai:en par de pienses interpolations. Conchobar, roi
d'Ulster qui vivait dans les premiares années de l'ere chrélienne, mourut de douleur, nous dit la légende reclifiée, en
entendant raconter la mort de Jésus-Christ. Il était des lors
impossible de condamner la vie pa'ienne de Conchobar :
une mort si édifiante rachetait ses faules. Dans le récit intitulé« l'Expédition de Connle », dont nous donnons plus loin
la traduclion, une femme venue du pays des dieux et des
morts prédit la chute de la religion druidique et l'avenement
du christianisme. C'est ainsi que la mythologie irlandaise
devenue épopée chrétienne est parvenue jusqu'a nous, un
peu déguisée, mais non méconnaissable. S'il est parfois difficile de déterminer quelles étaient les attributions d'un dieu,
et a quelle divinité grecque ou romaine on doit le comparer,
du moins les principales croyances des anciens Irlandais
ressortent netlement du milieu des légendes merveilleuses
ou les poetes avaient chanté les longs exploits des dieux et
des héros de leur pays.
La croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, attestée
par les anciens, est exprimée tres clairement dans de nombreux passages de la littérature irlandaise. Elle était le fonds
méme de l'ancien enseignement druidique: « in primis hoc
volunt [Druides]persuadere, non interfre animas 1 ». Parmi les
i) César, De bello gallico, VI, 14.

�56
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
textes irlandais qui nous montrent les héros partant pour le
pays des morts, un des plus intéressants et des plus anciens
est le récit de l'Expédition de Connle. Mais, si la croyance
celtique a l'autre vie n'est pas a démontrer, les détails que
nous fournit la littérature mythologique de l'Irlande sur le
pays des morts, sur ses habitants et leurs occupations sont
assez peu connus. 11 peut Mre intéressant de chercher
comment l'imagination irlandaise, peut-étre méme l'imagination de tous les peuples celtiques, a tiré parti de cette
croyance pour orner ses merveilleuses légendes. Nous verrons
en méme temps comment des littérateurs chrétiens et des
historiens avides de précision ont retouché et quelquefois
défiguré les poétiques récits de la légende paienne.
Les Irlandais connaissaient fort bien le séjour des morts ;
les descriptions qu 'ils en font sont tres completes et ils prirent
soin d'expliqu~r d'ou leur venait cette science. C'est que
certains héros avaient été admis i\ visiter le pays mystérieux
des immortels, et avaient pu revenir sur la terre raconter
les merveilles qu'ils avaient vues. Les uns, comme Cuchulainn,
étaient partís pour la Grande-Plaine a la recherche d'une
femme qu'ils aimaient. D'autres, comme Loegaire Liban, y
avaient été appelés par un messager divin qui venait sur la
terre demander aux hommes des guerriers pour combattre
les dieux. Malgré les enchantements du pays des immortel§,
les héros ne tardaient point a regretter leur patrie et dans
les plaisirs continuels du peuple des morls il leur arrivait
de regretter les quelques jours heureux qu'ils avaient passés
parmi les vivants. Mais ils ne pouvaient retourner sur la
terre, que montés sur des chevaux et ne devaient point en
descendre. S'ils touchaient le sol, ils mouraient a l'instant et
jamais ils ne revenaient daos la contrée merveilleuse qu'ils
avaient quittée. Lorsque Loegaire vainqueur revint avec ses
cinquante guerriers du pays des morts, il ne resta en Irlande
que quelques instants, pour dire adieu aux siens et leur
chanter les plaisirs de son nouveau séjour. Seul, . le héros
Cuchulainn, ramenant la déesse Fand qu'il avait épousée,

57
put continuer sa vie humaine apres avoir séjourné dans le
pays des morts. Mais Cuchulainn échappaitalaloi commune.
Dans une légende plus moderne, Oisin, moins heureux que
Loegaire, tomba de cheval en voulant porter aide a des
hommes qui essayaient de soulever un fardeau. A l'instant,
il perdit sa jeunesse et sa ~auté et fut réduit a errer par
l'lrlande, cherchantle pays t 1chanté dont il ne put retrouver
la route.
11 était difficile pour un vivant de se rendre dans le pays
des morts. Le plus souvent, il fallait traverser lamer et, sur
les navires des hommes, c'était un voyage long et pénible.
Mais Plutarque nous apprend qu'il y avait au nord de la Gaule
des marins mystérieux chargés de conduire les morts au dela
de l'Océan. Montés sur des navires d'origine inconnue qui
portaient une charge invisible, ils arrivaient en un coup de
rame au terme de leur voyage. Les navires des dieux conduisaient aussi dans le pays des morts des vivants qui n' en sont
point revenus. Souvent un habitant du Sid s'éprenait d'une
mortelle ou, comme dans la légende de Connle, une déesse
recherchait l'amour d'un homme. Alors, sans pouvoir résister a l'ascendánt magique des immortels, les vivants les suivaient dans le pays des dieux. lis montaient darni une barque
de verre 1 et arrivaient rapidement au terme de leur voyage.
En partant au coucher du soleil, ils pouvaient aborder a la
Grande-Plaine avant la nuit. 11 y avait d'ailleurs, pour se
rendre dans le pays des morts, d'autres moyens que la traversée maritime. Pour aller au secours des immortels. Loegaire et ses guerriers se précipitent dans un lac et arrivent,
apres avoir marché quelque temps, devant la forteresse divine
qu'ils devaient assiéger. Enfin, on voyait quelquefois, aux
temps héro1ques, voler dans les airs des cygnes blancs,
L'IMMORTALITÉ DE L'AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

1) La barque de verre se retrouve dans le poéme de Tristram. L'accord de
la littérature irlandaise avec la littérature galloise telle que nous pouvons
la connaitre par le poeme fran~ais, démontre que nous sommes en présence
d'une ancienne croyance cellique.

�58

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELlGIONS

attachés deux a deux par des chaines d'or ou d'argent. C'élaient des dieux qui retournaient dans leur pays, emmenant
avec eux les mortels qui avaient su leur plaire. Ces héros qui
n'avaient pas eu a subir la mort pour pénétrer dans le pays
des immortels, devenaient rois et gouvernaient comme les
dieux eux-memes un peuple de morts.
En effet, le pays merveilleux qui re&lt;¡oit les hommes apres
leur mort, est en meme temps la demeure des dieux. Quand,
apres de terribles combats, les dieux de la nuit, les Fomore,
furent forcés d'abandonner l'Irlande aux dieux du jour, les
Tuatha De Danann, ils se retirerent daos le pays des morts.
A leur tour, les Tuatha De Danann, chassés par les fils de
Milé, se disperserent, les uns pour aller habiter des tles lointaines peuplées comme la Grande-Plaine, de femmes et de
jeunes filies, les autres pour se construire daos les profoodeurs de la terre des palais merveilleux qui offraient les
memes magnificences que les demeures du pays des morts
et dans lesquels personne ne mourait. Quand les historiens
voulurent dooner aux faits légendaires la valeur de faits
réels, ils rechercherent l'emplacement de ces palais fameux
et trouverent aux places que la tradition leur assignait, des
monuments funéraires et des cimetieres. Ils en conclurent
que c'étaitlaqu'un des peuples primitifs d'Irlande, les Tuatha
De Danann, avait enterré ses principaux chefs, Dagdé, Lug,
Ogmé 1 • Il est difficile d'admettre cette explication ; mais
elle nous fait entrevoir quel était le seos de la légeode irlandaise. Quaod les morts ont été déposés dans leur demeure
souterraine, ils y trouvent des magnificences et des plaisirs
bien supérieurs a ceux dont ils ont joui sur la terre; et ils
go1itent dans les demeures des dieux un booheur qui ne finit
point. L'idée que se faisaient les Irlandais de palais situés
sous la terre et ou s'étaient retirés les dieux, est une aulre
forme de leur croyance a l'immortalité de l'Ame.
Lorsque l'évhémérisme irlandais eut transformé les dieux
1) C'est l'Ogmios, de Lucien.•

L'IMMORTALlTÉ DE L' AME CHltZ LES ANCIENS IRLANDAIS

59

en rois, fixé la date de leur regne et de leur mort, déterminé
le lieu de leur sépulture, il fallut donner plus de précision
aux vagues renseignements que fournissait la légende sur la
position géographique du pays des dieux. Comme on devait
traverser lamer pour s'y rendre, les pays loiotains, peu coonus et situés au dela de l'Océan, furent l'un apres l'autre
désignés comme la terre mystérieuse de la seconde vie. Une
croyance ancienne faisait venir les Irlandais du pays des
morts et leur donnait pour ancetre Milé, un des rois des
morls. Nennius les fit venir de l'Espagne sous la conduite de
Milé, le chef du peuple qui succéda dans la domination de
l'Irlande aux Tuatha De Danann. D'autres écrivains donnerent aux Irlandais la Scythie pour pays d'origine. Les fils
de ~filé étaient venus de Scythie par la Caspieone ou par le
Pont-Euxin d'apres certaios auteurs, par la Baltique d'apres
d'autres. Mais l'ancienne doctrine celtique dont nous avons
parlé plus haut et d'apres laquelle les morls étaient transportés en un seul coup de rame dans leur nouveau séjour,
place le pays des immortels sur la cote occidentale de la
Bretagne. Quant a la légende irlandaise, elle désigne le pays
des morts par les noms de Grande-Plaine, Plaine agréable,
Grand-Rivage, et n'en détermine point la situation géographique. Cependant, elle nous apprend que, de la cote orientale de l'Irlande, on apercevait au dela de la mer une grande
tour aux contours indécis. Ceux qui s' en approchaient reconnaissaient qu' elle était en verre ; dans les ouvertures des
créneaux apparaissaient des formes qui ressemblaient a des
hommes. Quiconque essayait d'aborder au pied de la tour
était emporté par les flots de la mer. C'était la forteresse
enchantée qui gardait l' entrée du pays des morts, pays situé
au dela de l'Océan et dont on apercevait les rives de la cote
orientale de l'Irlande.
Au dela de la tour de verre s'étendaient des plaines fertiles plantées d'arbres étranges. Quelques-uns avaient des
branches d'argent auxquelles pendaient des pommes d'or.
Ces pommes d'or avaient une propriété merveilleuse. Quand

�6t

REVUE DE L'HISTOlllE DES RELIGIONS

L'UIMORTALITÉ DE L'illE CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

on les heurtait l'une contre l'autre, elles produisaient un son
si harmonieux qu'on ne pouvait l'entendre sans oublier tous
ses maux. Au pied des arbres coulaient des ruisseaux de vin
et d'hydromel. La pluie qui rafratchissait la terre était de la
hiere. Les porcs qui parcouraient la plaine renaissaient une
fois mangés pour des nouveaux festins. Partout une agréable
musique flattait l'oreille et ravissait l'ame par ses douces
mélodies. C'était bien la la vie que le Celte avait pu rever sur
la terre. Toujours jeune, toujours beau, couronné de fleurs,
il passait ses jours dans de longs festins, ou la hiere ne
cessait pas de couler et ou la viande de porc ne manquait
point. Jamais il ne s'élevait de querelle pour savoir a qui
devait revenir le morceau du plus brave. Ríen ne troublait
les plaisirs des immortels. Le Celte retrouvait dans l'autre vie
les trois choses qu'il avait le mieux aimées sur la terre : la
musique, la bonne chere et aussi la guerre.
On sait que la coutume des anciens Celtes était d'enterrer
le guerrier avec ses armes; c'est que dans la Grande-Pláine,
sa seconde vie devait se passer dans de nouveaux combats ;
la guerre, sa plus chere occupation dans le pays des vivants,
était au nombre des plaisirs du peuple des morls : la les
guerriers sont armés d'armes éclatantes, ils brilleot de 1' éclat
de la jeunesse, leur téte est couronnée d'une chevelure
couleur d'or. Les hatailles sont plus acharnées et plus
terribles que sur la terre, et ce sont des fleuves de sang qui
coulent dans la Grande-Plaine. Quelquefois des vivants
venaient preodre part aux luttes des morts ; des immortels
allaient demander du secours aúx hommes. C'est ainsi que
Loegaire Liban partit d'Irlande avec cinquante guerriers et
fil triompher la cause de ses alliés divins. Ctlchulainn, le
fameux héros de l'Ulster, pour obtenir la main de la déesse
Fand, dut aller comhattre des dieux ennemis de la famille
de sa fiancée. Ainsi, les plaisirs et les combats se partageaient
la nouvelle vie des Celtes. Ils vivaient heureux sous la
domination de Tethra, l'ancien roi des dieux de la nuit,
des Fomore , devenu roi supreme des morts. Autour de

Téthra se groupaient d'autres rois inférieurs, des rois de
provinces. Dans l'expédition de Connle, la déesse cite le
nom de l'un d'eux, Btladach. L'empire des morts était
organisé politiquement comme l'Irlande.
Dans les croyances celtiques, l'homme renaissait dans
l'autre vie tel qu'il avait été sur la terre, avec ses passions et
ses plaisirs, mais son ame passait dans un nouveau corps,
jeune et beau, en pénétrant daos le pays des immorlels. Le
texte de César: lmprimis hoc volunt persuadere, non interire
animas, sed ah aliis post mortem transire ad alios, n'implique
pas une croyance a la métempsycose, telle que la concevait
Pythagore. 11 arrivait cepeodant quelquefois qu'un héros
avait le privilege de revMir un corps nouveau dans cette vie
au lieu de le revétir daos l'autre vie. Ainsi Mongan, roi d'Ulster au commencement du~sixieme siecle, n'était autre que le
célebre Find,: mort deux siecles avant la naissance de Mongan. Mais jamais l'ame d'un homme ne passait dans le corps
d'un animal. La légende irlandaise dans laquelle on voit
Tuan mac Cairill devenir successivement cerf, sanglier, vautour, saumon, puis de nouveau homme, s'explique facilement. Quand les Irlandais prirent au sérieux les récits fabuleux sur les premiers temps de l'histoire de leur pays, ils
voulurent expliquer comment ils étaient si bien renseignés
sur ces époques lointaines. Ils imaginerent un étre qui ,
sous diverses formes, avait été témoin de tout ce qui s'était
passé en Irlande pendant au moins quinze cents ans. La docfrine celtique sur la métempsycose est fort différente de la
doctrine pythagoricienne; sauf de rares exceptions, le nouveau corps que revetaient les ames apres la mort, se trouvait
dans l'autre monde, et c'était dans le pays des morts que les
hommes passaient leur seconde vie.
La croyance a l'immortalité de l'!me, dans la religion primitive des anciens Irlandais, est, comme on le voit, assez
différente de la m~me croyance transformée par le christianisme. L'idée des peines et des récompenses futures est
entierement absente de la doctrine pa'ienoe. Apres la mort,

60

�1

L IMMORTALITÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

62

REVU.t: DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

l'homme renail pour une autre vie, mais une vie qui sera
semblable a celle qu'il a menée sur la terre. Aussi, le gucrrier gaulois ne craint point la mort, il doit retrouver dans
l'autre monde ses esclaves, ses chevaux, tous les objets qui
lui ont appartenu et se livrer aux memes occupations q?e
sur la terre. Le créancier qu'une maladie mortelle a surpris,
avant qu'il ait fait ses recouvrements, ne craint point pour
son argent. Il sait que tot ou tard son débiteur viendra le
rejoindre dans la Grande-Plaine el que les engagements terrestres ne sont point déliés par la mort. Pour les Celtes, la
vie nouvelle est la continuation, non la compensation de la
vie humaine. Comptant sur la force de leur bras et la trempe
de leurs armes, ils ne s'en remettaient qu'a eux-memes du
soin de punir leurs ennemis pendant la vie qu'ils passaient
sur la terre, sans recourir a la justice divine. Mais, comme
s'ils avaient entrevo qu'au dela de la mort il y avait quelque
chose de plus noble et de plus grand que des agitations
semblables aux agitations humaines , la vie nouvelle fut
aussi pour eux une transformation en mero~ temps qu'une
suite de l'ancienne vie. Dans le pays des 1mmortels, les
plaisirs et les occupations guer~ieres des humains sont
devenus dignes des héros et des dieux.
.
Quelque imparfaite que soit la doctrine des anc1ens Irlandais sur l'immortalité de l'a.me, elle nous offre de précieux
éléments de comparaison avec la doctrine des autres peuples
indo-européens. De plus, elle peut nous servir a compléter
les rares documents que nous fournissent les auteurs de l'antiquité sur les croyances des Ga,ulois. C'es! ~a, j_e crois, ce
qui nous intéresse le plus dans 1 étude ~e 1 histo1re et de la
littérature épique des peuples néo-celbques : nous Y cherchons la trace qu'ont pu y laisser des récits plus anciens et
des idées d'une autre époque. Dans les chants des anciens
lrlandais, nous voulons retrouver un écho des chants gaulois ; et nous aimerons toujours a entendre parler de nos
ancMres.
Parmi les nombreuses légendes irlandaises qui onl gardé

63

quelques traces des croyances primitives des Celtes une des
plus intéressantes est la légende de Connle Ruad. C:est celle
qui nous donne le plus grand nombre de rensei&lt;Toements sur
l'immortalité de l'a.me telle que l'entendaient le~ Celtes. Malgré quelques retouches
dues a l'influence chrétienne , elle a
.
conservé assez bien sa couleur pa1enne. Enfin, elle nous est
parvenue sous une forme relativement ancienne.
Le principal manuscrit qui nous ait transmis cette lé(Tende
est le!Leabhar nah-Uidre (p. f 20, col. f); ce manuscritre~onte
a la fin du onzieme siele. M. d'Arbois de Jubainville dans
son Essai d'un catalogue de la littér'ature épique de l'Irlande
(p. f09), signale cinq autres manuscrits de l'expédition de
~onnle, que l'on peut dater du quatorzieme au seizieme
s1ecle. Le texte irlandais a été puhlié pour la premiere fois
avec une traduction anglaise par M. O'Beirne Crowe, dans le
Joumal of the royal historical and archaelogical association
of lreland, vol. III, 4th series, f874-f875, p. f28-f33.
La légende de Connle a-t-elle un fondement historique?
II est certain qu'au onzieme siecle Conn Cetchathach était
considéré comme un personnage historique. Si nous nous
en rapportons au manuscrit de la Chronique de l\farianus
Scotus, conservé ala bihliotheque du Vatican et auxAnnales
de Tigernach, éditées par O'Conor 1, Conn ;égna de f 69 a
189. 11 eut pour successeur Art, surnommé l'Unique. Sans
doute, les chroniqueurs irlandais du onzieme siecle avaient
a leur disposition des documents plus anciens. Rien d'aill~ur~ n'empec_he de_ croire a l'existence du roi Conn, qui
~1vait au deux1eme s1ecle de notre ere, et qui eut deux fils;
1 atoé, Connle, serait mort du vivant de son pere, comme
nous le voyons par la légende; le second, Art, serait monté
sur le trOne a lamort de Cono, en t89, comme le rapportent
les chroniques irlandaises.

1) Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 32-34.

�L'IMMORTALJTÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

65

Ils avaient tous entendu ce que disait la femme, mais ils ne la
voyaient pas.

L'expédition de Connle Ruad, flls de Conn Cltchathach •.

Pourquoi dit-on Art l'Unique1 Cela n'est pas difficile a expliquer.
Un jour, Connle Ruad •, fils de Conn Cetchathach • était a
cóté de son pere sur les hauteurs d'Usnech. Soudain il vit une
femme magnifiquement vetue qui s'approchait de luí. Connle lui
adressa la parole: D'ou viens-tu, femme! dit-il. -Jeviens, répondit la femme, des terres des vivants, du pays ou l'on ne connait ni
la mort, ni le péché, ni le scandale.
Nos festins prolongés n'ont pas besoin de préparation; jamais
une querelle ne trouble nos belles réunions. Nous habitons le
grand Sid 4 ; aussi on nous appelle le peuple des Side. • Avec qui
parles-tu, dit Conn a son fils! , Car personne ne voyait la femme,
excepté le seul Connle. La femme répondit :
11 cause avec une femme jeune, jolie, de noble naissance, Qui
n'a · A craindre ni mort, ni vieillesse. J'aime Connle Ruad. Je
!'invite a venir a Mag Mell' ou regne un roi Boadach 8 l'immortel;
nulle plainte, nul malheur dans son pays, depuis qu'il a pris le
pouvoir.
Viens avec moi, Connle Ruad, au cou coloré, éclatant comme la
lumiere 1 11 faut qu'une couronne d'or soit placée sur la tele,
comme embleme éternel de ta dignité royale. Si tu le veux, jamais
ne se flétrira ton corps, sa jeunesse, sa beauté jusqu'au jugement
favorable '.
'-

Connle adressa la parole a son druide, dont le nom était Coran.
1) Le texte irlandais sur lequel nous avons traduit ce morceau a été
publié, par E. Windisch, Kui·zgfasste irische Grammatik, p. 118-i21.
2) ,, Le Rouge. »
3) « Qui combat cent guerriers. »
4) Séjour desdieux.
5) « Plaine agréable. »
6) « Victorieux. »
7) C'est une idée chrétienne introduite dans le texte paien. Les paroles de
la femme, ainsi que la réponse de Cono. sont en vers dans le manuscrit
irlandais.

Je t'implore Coran aux chants célebres, a la vaste science, un
ordre rigoureux m'est donné, il est plus fort que roa volonté et
plus fort que roa puissance. Jamais je n'ai Iivré parcil combat
depuis que j'ai pris le pouvoir.
Plus forte que toutes les armes, une forme invisible me tourmente et chante autour de mon fils pour l'enlever par sorcellerie
d'aupres de moi, le roi d'Irlande, et des charmes magiques de
femme l'entrainent.
Alors le druide chanta contre la voix de la femme, a.fin qu'on ne
l'entendit pas, et aussi pour que Connle ne la vit plus.
Mais la femme en partant chassée par le chant magique du
druide, avait donné une pomme a Connle. Celui-ci fut jusqu'a la
fin du mois sans boire ni manger. Aucun mets ne lui plaisait
. sa pomme. La pomme ne diminuait pas; chaque fois qu'il en'
smon
m~n~eait, elle restaitintacte. Puis Connle devint soucieux: 11 pensait
a la femme
, .
. qu'il avait vue. Le jour ou le mois fut terminé, il
etait avec son pere a Mag-Archomman, lorsqu'il vit devant lui la
meme femme qui lui dit :
Connle, t?i q~i es assis a une place élevée parmi les mortels qui
passent, t01 qm attends la mort si redoutée, des etres immortels
t'invitent a venir vers eux; tu es un héros pour le peuple de Tethra
il veut te voir chaque jour daos les assemblées de tes ancetres a~
milieu de ceux que tu as connus et qui te sont chers.
Lorsque C onn entendit la voix de la femme, il dit a ses gens :
• Appelez le druide, qu'il vienne vers moi, voici qu'aujourd'hui la
voix de cette femme se fait encare entendre. » La femme lui
répondit:
Conn Cetchathach, l'art du druide n'a plus de puissance dans
peu de temps il atteindra le Grand rivage 1 • Le Juste viendra bientót

..

i)

«

U atteindra le grand rivage

»

signifie

«

il mourra ».
5

�66

1

llEVUE DE L HIST01RJ,; DES RELIGIONS

avec de nombreux et illustres compagnons, et sa loi détruira les
sortileges des druides, ces péchés inspirés par la bouche du démon
noir et trompeur 1•

,

Conn s'étonnait que Connle ne répondit rien a personne si ce
n'est : e la femme est venue. &gt; - As-tu compris, lui dit-il, ce qu'a
dit la femme, Connle? Connle lui répondit : Ce qu'elle demande
m'est facile a exécuter ; une chose me retient : c'est que j'aime roa
famille. Cette femme me cause bien du tourment.

LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS

AUGUR ET GENIUS

Alors la femme répondit et parla ainsi :
Tu m'aimes, qu'importe que les tiens te regrettent !
Dans une barque de verre, nous pourrons alteindre le Sid de
Boadach.
C'est une terre étrangere ou il n'est pas difficile d'aller.
Je vois le soleil brillant qui baisse; quoique notre pays soit loin,
nous y arriverons avant la nuit.
C'est la terre du plaisir pour quiconque la parcourt.
Notre race ne se compose que de femmes et de j eunes filies.
A cette réponse de la femme, Connle quitta les siens et sauta dans
la barque de verre. Sqn pere et ses amis le virent s'éloigner peu a
peu. Ils regarderent tant que leurs yeux purent l'apercevoir.
Connle et la femme disparurent sur l'étendue de la roer et, depuis,
jamais on ne les a revus, on ne sait ou ils sont allés.
Comme Conn et les siens restaient assemblés pensifs, ils virent
s'avancer vers eux Art, le fils de Conn. « Art est fils unique
aujourd'hui, dit Conn, il est vraisemblable qu'il n'a plus de
frere. » - e Tu as bien dit », répondii Coran. e Ce nom , Art
Oenfer ll sera toujours le sien et ne le quittera pasa !'avenir, a partir
d'aujourd'hui. &gt;
G. DOTTIN.
1) Toute cette slrophe est d'inspiralion chrétienne. Le juste annoucé doit
etre saint Palrice.
2) « L'unique. »

Le mot latin augur est-il, en ce qui regarde la syllabe
finale gur, en rapport étymologique avec gustus, comme le
croit M. Bréal 1 , ou bien ave e garrio, ainsi que le pensaienl
déjales anciens 2 , suivis en cela par plusieurs modernes? AuLrement dit, signifie-t-il gotlter, c'est-a-dire éprouver les
oiseaux ou les (faire) parler, les interpréter?
Sancta vocant augusta patres : augusta vocantu,·
Templa, sacerdotum rite dicata manu.
Hujus et augur ium dependet origine verbi ,
Et quodcumque sua lupiter auget op e.

Ce doute résulte lui-meme en grande partie de celui qui
s'attache a l'étymologie de l'adjectif augustus, que M. Bréal
fait dériver de augus, antécédent de augur, et auquel il attrihue le sens primitif de « consacré (par le¡.¡ augures) 3 ».
U paratt certain, en effet, que pour le savant professeur
du College de France les deux étymologies se nécessitent mutuellement et qu'il voit en particulier dans la seconde la justi1) Dictionnaire étymolog. latin, s. verb.
2) Voir en particulier Feslus au mot augur.
3) CI. Ovide, Fastes I, 561 , seqq.•

�68

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

LE SENS PRIMITlF DES MOTS LATINS AUGUR ET GENIDS

fication de la premiere. Malheureusement pour son systeme,
il est bien douteux que augustus dérive d'un_ mot augur,
signifiant présage, qui aurait existé dans l'anc1~nne langue
aupres de augur, nom d'agent, désignant les yret~es chargés
d'interpréter les présages fournis par certams 01seaux. En
tous cas, le seul passage (Att. chez Nonius, p. 488) ou l'on
trouve augura au pluriel neutre, daos le sens de présage_,
ramene plus surement aun nominatif singulier *augurum qu'a
augur.
. .
En tenant compte de la formation des adJecbfs semblables,
il est beaucoup plus naturel, a notre avis, de voir dans
augustus le dérivé d'un substantif perdu, *augos, *augus,
signifiant grandeur (cf. robustus, aupres de robos, robur) ~t
dont le correspondant exact s' est conservé ?~ns le sanskri t
ojas, force, puissance 1 • Quant aux sens rehgieux, de vénérable, adorable, que présente souvent augustus, a~pr~s de
celui de majestueux 2 , resté conforme a l'étymo~ogie, 11 n,e
fait pas difficulté, car on- le retrouve dans certams emplo1s
du verbe correspondant augeo 3 •
II ne nous semble done pas qu'on puisse s'autoriser de la
dérivation de augustus pour appuyer une ancienne transfor, mation de - *gus en - gur dans augur, et par la le rattachement de - *gus a gustus.
. .
.
Beaucoup plus satisfaisante est l'ancienne exph~ation~ qm
apparente la derniere syllabe de aug_ur a la parhe ~a~1~ale
de ,qarrio, « babiller, mur_murer, ». mais surtout et prim1bvement « parler, dire, ind1quer, faire connatt~e, » c?mme le
montrent bien le sansk. gir, &lt;&lt; voix, appel, mvoca~10n, » la
rae. gar, « appeler, célébrer, » et le gr. '(i1pu~, « voix, » d ou
le verbe y,¡púw, « parler, » etc.
1

1) Méme rapporL entre angustus dérivé d'un subsL. neutre *angos, qu! n_'est
pas resté daos la langue, et le sansk. amhas, action de serrer, constncllon,
angoisse .
.
2) Magestas est dans le méme rapport significatif avec magnus, ma3us, ele,
que augustus avec auges.
. . ·.
3,I Voir sur ce mot les Dict. de Freund et de Forcelhm-Dev1t,

69

- Gur, dans augur pour *avigur, est, eu égard a la racine
garr de garrio 1 , un adjectif verbal du genre de - fer daos
armifer, de- (ex dans ponti(ex, etc.; c' est-a-dire qu'il ne s' emploie qu'en composition et qu'on peut surtout le comparer a
- sul dans prtJJsul, exsul, etc., aupres de salio, et méme
poser la proportion - gur : garrio:: - sul : salio. En pareils cas d'ailleurs, le rapport de l'u et de l'a radicaux s'explique par de doubles formes, dont l'une s'est le plus souvent
perdue en tant que verbe conjugué ; autrement dit, le latin
avait a coté de garr dans garrio un doublet radical gurr ou
gur, qui se retro uve dans augur, et que le sanskrit a conservé
également dans de nombreuses formes paralleles a celles qui
sont issues de gar.
Le lecteur nous pardonnera ces détails d' ordre technique.
lis étaient nécessaires pour lui permettre de se formerune opinion sur une question intéressante, et qui se résume pour
nous dans la grande probabilité que l'augure a bien été
appelé, conformément a ses fonctions, « l'indicateur, l'interprete des oiseaux ».

Genius est un mot qui, selon toute vraisemblance, existait
déja dans la langue mere indo-européenne dont le latin est
dérivé; Je sansk. janya, qui lui correspond exactement, en
est la preuve. Janya est un adjectif dérivé de jana, adjectif
lui-méme a !'origine, en rapport avec la racine jan, engendrer, et signifiant « né, engendré, » comme - gena, - genus
ou - gnus (pour genus), en latín, dans les composés rurigena, « né aux champs, )&gt; primigenus, « premier né, » privignus, « engendré séparément, - par un seul des deux
époux, - b_eau-fils 2 • » Plus tard, jana est devenu substantif
1) Sur le rapporl du gro upe rr daos garrio avec le r simple de la rae. sansk.
gar, voir mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 443-444.
2) Voir sur ce mol mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 343-346.

�LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS AUGUR ET GE:"ilUS
1

70

REVUE DE L HISTOlllE DES I\ELlc.lO'.'íS

avec le sens, si voisin du précédent, de créature, personne,
individu, homme. Quant a janya, issu de jana, comme
pitrya, palernel, dérive de pitar, pere, la signification primilive en est tres régulieremenl, « ce qui appartient a la personne ou aux personnes, ce qui la distingue ou les distingue. ,,
El tel est certainement aussi le sens primitif du mot latin
genius. Le dérivé ingeniurn en fournit la peuve. L'ingenium,
en effet, est le propre de l'iodividu, la maniere d' etre attachée
a l'ensemble de la personne et qui la caractérise, en un mol,
sa nature morale. Ce sens ressort nettement de passages
comme ceux-ci :
Jngenium novi tuum liberale, (Ter. Adelph., 4, 5,49.)
&lt;t J'ai connu ton caractere libéral. ,,
Ut ingenium est omnium lwminum ab lab01·e proclive ad

lubidinem. (Id., Andr., l, i ,50.)
&lt;( Comme le caractere de tous les hommes les éloigne du
travail pour les porter au plaisir. ,,
Novi ingenium mulierum : nolunt ubi velis ; ubi nolis,
cupiunt ultro. (Id. , Eun., 4, 7,42.)
« Je connais le naturel des femmes; offrez-leur quelque
chose, elles n'en veulent point, refusez-leur, elles le voudront. ,,
Vera loqui, etsi meum ingenium non moneret, necessitas

cogit. (Liv., 3, 68.)
« Quand m~me mes habitudes d'esprit ne me porteraient
pasa dire la vérité, la nécessité m'y contraindrait. »
l\fais la nature morale de l'homme se confond avec sa
valeur intellectuelle, d'ou le sens de« capacité, intelligence,
génie, i, pour le mol ingenium dans les expressions suivantes:
Vir acerrimo ingenio. (Cic., Or. 5.)
n Un homme d'un esprít tres pénétranl. »
Tardum ingenium. (Id., Or. 2, 27 .)
« Un esprit lent. i,
Jmbecillum ingenium. (Quint., 2, 8, 12.)
« Une faible capacité d'esprit. i&gt;

j,t

Variu~, fle~ibile, multiplex ingenium. (Plin., Ep.1, 16.)
« .~ne 1~telhgence ondoyante, souple, féconde. »

L ingenzum, en tant que faculté individuelle, a du reste été
tr~sporté aux choses inanimées pour en désigner les propriétés.
Lactis ing~nia et proprietates. (Sever., ./Etn., 214.)
« Les qualttés et les propriétés du lait. »
lngenium ejusmodi ligni est, ut urgentibus non cedat. (Gell. ,
f 2, 1 .)
« Ce bois est de telle sorte qu'il ne plie pas sous l'effort de
celui qui veut le courber. »
·
ln_qenium velox igni, motusque perennü. (Sall., ap. Non.
4, 235.)
« Le feu a pour propriété d'Mre actif el toujours en mouvement. »
A 1:~rigin~ et con~ormément a l'étymologie, le genius, ainsi
que 1 ingenzum, était le tempérament intellecluel ou moral
de l'individu, et non pas comme le voulait Censorin (De die
natal., 3), un Mre mythologique issu des dieux et pere des
homm~s, qu'on appelait genius meus parce qu'ilavait présidé
al.a ~~1ssance d~ chacun de nous (quia me genuit). Ce sens
pr1m1llf, nécess1té par la dérivation du mot genius, s'est conservé dans quelques passages des auteurs anciens :
Indulge genio: carpamus dulcia. (Perd., 5, 151..}
« Cede a l'instincl : cueillons les plaisirs. »
Victurus. geni~m d~bet habere líber. (Marl., 6, 60.)
« Pour vIVre bbre, 11 faut avoir du génie. »
Suu':" defraudans genium. (Ter., Phorm., i, 19.)
« Fa1sant torta ses gollts. »
. Le ge~i~s, considéré comme la personne morale, se dishng~a ams1 petit a petit de la personne proprement dite et
acqmt une sorte d'individualité idéale, qui rend bien coropte
de .son rOle ultérieur. D'a.boi:d,. chaque homme a son génie,
q?1 natt et meurt avec lm, ams1 qu'on le voit par ce passage
d Horace (Ep. 2, 2, 187 sqq.) :
S cit Genius natale comes qui temperat astrurn,

�72

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlONS

Naturé/3 deus humané/3, mortalis in unum
Quodque caput, voltu mutabilis, albus et ater.
Prototype de la nature intellectuelle de l'homme, le genius
s'est rangé tout naturellement dans la catégorie des esprits
ou des etres surnat1,1rels et invisibles qui tiennent le milieu
entre l'humanité et les dieux. Aussi les génies président-ils a
la destinée de la personne a laquelle ils sont attachés et dont
ils sont a la fois la personnification morale et comme l'ange
gardien, pour emprunter un terme de comparaison aux conceptions chrétiennes. C' est tout particulierement-sous cette
figure que l'antiquité romaine les identifiait aux démons des
Grecs, dont l'origioe pourtant est bien différente.
Rien ne montre mieux, du reste, la relation élroite qu'ils
avaient primitivement avec la personne (jana; genus), et que
la est leur point de départ, que le caractere d'emprunt et
relativement récent, qu'ils revMent comme protecteurs ou
semi-divinités des lieux généraux ou particuliers, des groupes
d'individus, etc. On les voit, en effet, présider a telle contrée,
telle ville, tel fleuve, telle source, telle société, telle armée,
telle confrérie ; mais ces attributions ne semblent pas anciennes et, si l'on peut s'exprimer ainsi en pareille matiere,
elles ont une apparence artificielle.
En résumé, le genius loci est l'extension visible du genius
proprement dit, lequel n'était, nous ne saurions trop le répéter, que l'homme personnifié d'une maniere idéale dans !'ensemble de ses facultés psychiques.
PAUL REGNAUD.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE 1

§ l. -

Les origines.

C'est en Chaldée que nous pouvons le mieux suivre les premiers
développements de la religion une fois qu'elle est entrée décidément dans le mouvement de l'histoire et de la civilisation. Nous
sommes cerlains que ces premiers développements furent partout
identiques, mais c'est en Chaldée que l'évolution religieuse ressemble le plus completement, dans sa premiere phase, a la religion
des peuples sauvages, telle que nous l'avons caractérisée.
11 faut distinguer avec soio entre les races et les époques, bien
que le type primordial ait conservé une sioguliere persistance.
L'édifice religieux s'est agrandi et élargi avec le temps, mais la
i) Le fragment suivant fait partie de l'introduction étendue qui doil former
le premier volume de la 3• édition de l'Histoire des trois premiers siecles de
l'Église chrétienne de M. E. de Pressensé entierement refait a nouveau sous
ce litre : L'ancien monde et lechristianisme. L'auteur a eu pour but principal
de retracer les évolutions de la conscience daos la période qui a précédé et
préparé l'avenement du christianisme, en la pla\!ant en quelque sorte daos
son milieu historique et mylhologique, a chaque phase nouvelle de cette
évolution. Il faut done chercher daos cette introduction plutOt une caractéristique des religions de l'ancien monde, qu'unehistoire proprement dile. L'auteur a néanmoins cherché a s'appuyer toujours sur les résultats les plus
incontestables de cette branche de la science contemporaine qui a pris de
nos jours un si riche développement. Nous ue donnons que les parties
essentielles du chapitre auquel est emprunté le fragment ici reproduit. (Note
de l'auteur.)

�74

1

75

REVUE DE L HJSTOIRE DES RELIGIONS

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYl\IENNE

base est restée la meme. De la l'importance de se faire une juste
idée de la population et de la religion primitives de la Chaldée.
Le pays désigné sous ce nom ne comprenait qu'une partie de la
grande plaine mésopotamienne. Le golfe persique la bornait au
sud, le Tigre a l'est; a l'ouest, elle confinait au désert arabique ;
au nord, elle rencontrait de nouveau le Tigre au poinf ou il sépare
la haute et la basse Mésopotamie, enfin, elle se terminait a l'Assyrie sur laquelle elle devait exercer une si grande influence, tout
en subissant sa domination pendant des siecles. L'Euphrate et le
Tigre sont pour ces contrées ce qu'est le Nil pour l'Égypte. La
pluie y est rare, le ciel en été est d'une splendide et implacable
sérénité qui brule le sol; l'hiver y est froid avec peu de neige, par
conséquent sans humidité. La fertilité dépend du débord_ement des
deux fleuves, ce qui rend le climat souvent malsain; des miasmes
mortels s'exhalent de lavase que la crue laisse apres elle. L'habitant d'une telle contrée ne peut manquer de redouter tout particulierement le pouvoir malfaisant qu'il voit a l 'amvre dans la nature,
car il a sans cesse la mort sous ses pieds. La moindre vapeur qui
s'exhale des marais qui l'entourent prend l'apparence d'un souftle
destructeur. Le désert n'est pas loin avec les rafales de son vent
desséchant et souvent morteP.
Deux races principales ont occupé primitivement la Chaldée. La
premiere· se subdivise en deux embranchements : les Accadiens,
habitant les parties montagneuses du pays, et les Soumirs occupant
la plaine. La sec9nde de ces races, appelée Koushite, venait de
Bactriane, du pays de Koush. Sans qu'on puisse la rattacher avec
certitude a la race sémitique, elle avait de grandes affinités avec
elle'. On a beaucoup discuté sur !'origine de la premiere race. 11
est impossible de déterminer avec certitude son berceau. Se rattachait-elle a la race touranienne avec laquelle elle avait certainement des affinités de langue et de conception religieuse qui s'expliqueraient du reste par le simple fait d'appartenir au meme
degré de culture, ou bien venait-elle de la Bactriane? C'est ce qu'on
ne saurait décider dans l'état actuel de la science•. Mais ce qui est

decidément inacceptable, c'est l'opinion d'apres laquelle les Accadiens se confondraient completement avec la race sémitique et ne
se distingueraient pas des Koushites. Ceux-ci, de tout temp~
maitres de l'Assyrie, se sont sans doute melés ~e ~onne_he~re ~
leurs devanciers en Chaldée, avant de les assuJett1r; mais cesta
tort qu'on effacerait toute différe~ce de race ~ntre ,les uns et les
autres. u n fait dirimant s'oppose a cette confus10n, c est la permanence de la langue chaldéenne a l'état de langue morte, _dans les
livres sacrés de la religion officielle définitive, avec traduct10n assyrienne en regard. La dualité des langues implique la dualité des
races 1 •

1) Perrot et Chipiez, Histoire de l'a,•t dans l'antiquité, tome II, p. 9.
2) Tiele, Hisloire comparée des religions anciennes, p. 158.
3) M. Lenormant soutient éner giquement !'origine touranieime desAccadiens. La magie chez les Chaldéens, c. vu.

§ 11. _ Les phases de l'évolution 1·eligieuse.

Parcourons rapidement les trois périodes du développemen~ ~e
la religion chaldéo-assyrienne, en les mettant en rapport avec 1 h1stoire proprement &lt;lite. n n'y a pas lieu de sépar_er les deux pre·
mieres périodes, la seconde n'étant que le complement de la premiere•.
Si haut que nous portent les documents de l'histoire, nous t_r?uvons sur le sol de la Chaldée une population sorlie de la condit1on
sauvage. L'état social est réglé par une législation qui é!end_ sa
protection jusque sur l'esclave ; un systeme d'i~póts_r~gulie~s
fonctionne. Les redevances de la terre sont determmee_s so1t
selon le produit fixe, soit selon le produit courant •. La famille. est
fortement constituée ; désavouer son pere et sa mere est ~n cr1me
véritable. Le fils qui s'en sera rendu coupable sera rase et promené autour de la ville, puis chassé de la maison. L'abandon de
l'enfant est puni de la captivité; cependant les droits ne sont pas
1) M. Halévy, dans le Journal asiatique (juin 1875) a s_outenu l'identité des
Accadiens et des Koushites. Les conclusions de M. T_1el ~, que n ous avons
résumées, nous semblent se m aintenir dans les ex:actes hm1tes que perme l la
science (Tiele, ouv. cité, p. 158).
.
.
. .
2) La source principale est le grand r ecueil m~g1~e ~e la bibh~theque de
Ninive, qui a trouvé place dans le r ecueil des w scriptio_n s cuné~formes de
Henri Rawlinson, 1866. Ce recueil magique est une copie de~ v1eux _te~te~
accadiens fa ite au YII" siecle a vant I ésus-Chr isl, par Assourbampal, ro1 d As
syrie, a vec u ne traduction en regard.
. .
3) Frarn;ois Lenormant, Études accadiennes, tome IH, 3° livra1son, P· 8.

�LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE

76

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

égaux entre la femme et le mari; la premiere est condamnée a
étre noyée pour la méme faute qui ne vaut que l'amende au second.
11 n'encourt pas une peine plus forte pour avoir maltraité son
esclave. Quelque imparfait que soit ce régime, i1 substituait daos
une certaine mesure le droit a la force. Ce n'est pas encore le temps
des grandes monarchies ; nous avons une sorte de féodalité sous
des chefs multiples, qui sont de vrais petits rois.
Le fonds de la religion ne dépasse guare l'aoimisme, mais celuici est porté jusqu'a ses dernieres conséquences, avec un essai de
cosmologie et de mythologie qui ne demande qu'a etre étendu et
systématisé pour devenir une religion complete. Ce premiar fonds
religieux est en réalité plein de désespérance et de terreur.
L'homme se sent partout entouré de la puissance mauvaise qui
lui fait la guerre et le poursuit. Elle est la, cachée daos les entrailles de la terre, d'ou elle sort comme de sa sombre taniere.
Elle s'en échappe par toutes les fissures. 11 la retrouve sur le cours
du fleuve, elle souffle avec le vent, gronde avec rorage, et, s'infiltrant daos son corps comme un miasma subtil, elle y introduit
ses poisons, ou se contente d'y glacer la vie. - Conformément a
l'idée mere de l'animisme, cette puissmice malfaisante se manifeste
daos une multitude d'esprits ou de démons qui s'enveloppent des
formes les plus diversas.
C'est daos le grand recueil magique de la bibliotheque de Ninive,
publié par Rawlinson, que cette croyance superstitieuse aux
démons se révele avec toute son épouvante. Daos les deux premiers livres, il les énumere et les décrit, tandis que le troisieme
est rempli des invocations aux dieux. De nombreuses formules
d'exorcismes sont destinées a conjurer le pouvoir de ces démons
qui peuplent les déserts, les apres sommets, la mer, les marais
et s'emparent du corps de l'homme pour l'agiter 1 • Puis vient
l'énumération de toutes les maladies et de tous les fléaux que
décpaine la meme puissaoce démoniaque ; on lui attribue la
peste, la folie, le cauchemar, les maladies et méme le célibat involontaire'. Le sombre gouffre d'ou cette puissance malfaisante est
toujours prete a s'élaocer, se creuse partout sur les pas de l'homme.

11 est au fond du Tigre et de l'Euphrate, comme sous les vagues
de la roer et daos les entrailles brulantes de la montagne 1 • Ces
démons parcourent pays a pres pays; ils stérilisent le sein de la
femme, chassent la mere de sa propre maison et la jettent au désert
avec son enfant. Ce sont eux qui arretent dans l'air le vol de l'oi~eau et jettent hors de son nid, au travers de l'espace, l'hirondelle
epouvantée. Chasseurs invisibles, ils poursuivent et frappent le
breuf et l'agneau. Ils pénetrent de maison en maison; nulle porte
ne les arréte. Ils tarissent le lait daos la mamelle. Ils sont la voix
qui niaudit et dont le maléfice poursuit l'hom:i¡ne en tout lieu.
Troublant jusqu'au vaste ciel, ils n'écoutent ni prieres, ni supplications. Ils sont les adversaires du Seigneur de la terre, ils tra. vaillent a la destruction des dieux. Ce sont les ennemis par excellence •.
Le monde ténébreux des esprits malfaisants a sa hiérarchie. A
leur tete sont les sept mauvais esprits qui ont pour séjour la profondeur de l'Océan; sous ces chefs terribles leur armée se répand
partout et revet toutes les formes depuis les fléaux et les maladies
jusqu'aux fantómes et aux visions terribles du sommeil.
Leur pouvoir maudit est dépeint avec une singuliere énergie
daos le fragment suivant de l'Art magique• :
11s sont sept, ils sont sept ;
Dans la profondeur de la mer ils sont sept,
Dans l'éther du ciel ils sont sepl,
Dans le fond de la mer ils sont sept.
11s ne sont ni males, ni femelles,
Ils ne prennenl pas de femmes, ils n'ont pas de fils,
lis ne connaissent ni l'ordre ni la coutume,
11s n' écoutent ni vreux, ni prieres,
Ils sont sept, ils sont sept,
11s sont les sept adversaires (les sept démons).

Les démons se localisent parfois. 11 y a un démon de la tete-,
des cheveux; il y en a un pour chaque membre. C'est contre ces
esprits malfaisants qu'il faut lutter par tous les moyens possibles.
1) Lenormant, La magie chez les Chaldéem, p. 72.
2) Id., p. 82.

i) Lenormant, La magie chez i,es Chaldéens, p, 34.
2) Id., p. 69.

77

3)

lstars Hollenfahrl, Schrader.

�78

REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

Le premier est l'invocation des dieux bienfaisants qui sont souvenl
convoqués tous a la fois comme dans cette priere : • Esprits, archanges, dieux tres grands, conjurez les démons t. &gt; Cette priere
libératrice est avant tout un exorcisme, une formule sacrée d'autant plus puissante que le nom invoqué est plus grand. Cette
importance donnée a la parole sainte est une conséquence naturelle de l'animisme. L'homme, a ce degré de son développement,
voit un esprit en toutes choses et applique cette nai:ve croyance au
langage. Sous le motil reconnait la présence d'une force mystérieuse. Celle-ci vient des dieux et s'infuse dans les formules
sacrées, le nom des divinités supérieures gardant une puissance
toute particuliere, Voila pourquoi toute formule pénétrée d'un
élément divin aura une action préservatrice. Ce qui est vrai de la
parole sainte ne l'est pas moins de la parole mauvaise ou de
l'imprécation. Celle-ci agit sur l'homme comme un méchant démon. Elle l'égorge comme un agneau et son dieu sort de lui. Le
cri mauvais l'enveloppe comme un voile et le charge de son poids.
De la la nécessité d'opposer la parole sainte a la parole maudite. • L'enchantement prononcé par le Seigneur de la terre
dépouille le sort hostile comme on dépouille une vigne, le met
en pieces comme une datte et le dénoue comme un nceud •. &gt;
Apres la parole sainte, un moyen efficace de dénouer ce nceud
de la malédiction est de faire passer la puissance mauvaise, le démon cruel, dans une représentation plastique. L'animisme implique
que réellement il s'y transporte et que lui-meme sort de l'homme.
C'est ainsi que pour conjurer et chasser le terrible démon de la
peste e qui, sans mains, sans pieds, dévore le pays comme le feu,
embrase l'homme, le couche malade comme un paquet de hardes •, &gt;
il faut en faqonner l'effigie symbolique et l'appliquer sur la chair
vivante du malade •. Pour compléter la guérison, il est bon de
reproduire aussi l'image des dieux bienfaisants et de la placer
devant la maison. Nous avons la l'explication des grandes figures,
moitié lion, moitié homme, placé sur le seuil des palais de Ninive
qui représentent les divinités, soit terribles, soit bienfaisantes. Le
i) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 76.
2) Id., p. 90.

S) Jd., p. 96.
4) Id., p. iOi.

LA RELIGlON CHALDÉO-ASSYRlENNE

79

talisman, espece d'objet sacré, pénétré, lui aussi, d'une vertu divine, joue un róle important dans)a conjuration des démons. 11 suffit de placer de longues bandes d'étoffe blanche ou noire sur la tete,
sur la main, sur le pied, enfin sur tout membre malade, pour
chasser le démon, le fantóme, le spectre, le vampire, le sortilege, car
on oppose ainsi comme face a face la puissance divine a la puissance malfaisante 1 • Le talisman, dont les formes sont tres variées,
est comme une borne infranchissable posée par les dieux contre
les démons. C'est comme un piege ou se prend le maléfice. • Les
talismans rejettent le mauvais esprit dans les lieux stériles et l'enferment derriere la porte et le verrou; ses actes sont conjurés •. &gt;
Ces rites compliqués demandaient de nombreux officiants. D'apres
le livre magique, ils se rangeaient en trois catégories, les conjurateurs, les médecins, les théosophes ou pretres. Pendant longtemps,
la sorcellerie a joué un róle prépondérant dans le sacerdoce des
Chaldéens.
Jusqu'ici nous n'avons que les éléments animistes de la vieille
religion de la Chaluée. Les éléments supérieurs ne lui ont pas
manqué et s'y sont développés dans une véritable évolution mythologique. Le pays, bien qu'il ne fú.t pas favorisé exceptionnellement
comme d'autres contrées, avait sa beauté, sa grandeur. Le sol
finissait par récompenser le travail; il contribuait pour sa part a
stimuler l'activité de l'homme par les conditions séveres qu'il lui
imposait. La fécondité de la terre et surtout la sublimité d'un ciel
étoilé, rarement terni, parlaient d'une divinité propice et bienveillante. Comment les Chaldéens n'auraient-ils pas transporté daos
ces cieux immenses et sur cette terre féconde et parfois si merveilleusement parée, ce pouvoir invisible qui les enveloppait comme
tous les fils des hommes et se révélait au fond de leur étre 't Le
ciel, la terre et méme l'abime profond, qui n'appartenait qu'en
partie aux puissances du mal, furent tour a tour divinisés par eux.
L'image sous laquelle l'univers leur apparait est celle d'une
barque ronde renversée. La terre en forme la surface supérieure
convexe. La concavité inférieure appartient a l'abime terrestre,
demeure des esprits et des morts. Au-dessus de la terre, s'étend le
ciel CQnstellé des étoiles fixes, plus haut encore sont les planetes
1) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 71.
2) Id., p. 116.

�80

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:SS

81

LA Rt;LIGIO~ CllALDÉO-ASSYRIE."iNt;

avec leur mouvement périodique. Entre la terre et le ciel est la zone
des ven~ et des tempetes. Chacune de ces zones a son dieu : Anna
réside dans le ciel supérieur, Ea sur la terre, Jfoulgé dans l'abime
inférieur. Ea représente surtout l'élément humide qui enveloppe et
féconde la terre ; aussi apparait-il sous la forme d'un poisson;
c'est l 'Oannes de Bérose. Par suite de l'anthropomorphisme élémentaire qui se retrouve a tous les degrés du développement religieux,
chaque dieu male a son épouse, sorte d'hypostase féminine de ses
attributs. L'épouse d'Ea est Damkina; Ningé est la forme féminine
de Moulgé. Du reste, la personnalité de ces dée~ses n'a rien de
déterminé; elle est flottante et indécise. Ce sont plutót des puissances cosmiques divinisées par leur coté bienveillant. Le Dieu du
ciel supérieur ne sort pas de son ombre impénétrable : impossible
de s'en faire aucune idée distincte. Apres ces dieux plus ou moins
abstraits, le soleil, la lune et les étoiles sont l'objet de l'adoration.
On invoque de meme les vents, les fleuves qui, semblables a l'éperon du navire, poussent devant eux le sort hostile. Le feu occupe
une place d'honneur dans cette religion si peu systématisée. ll
conjure les maléficas, dissipe les puissances hostiles comme une
armée redoutablo ; il chasse la peste. C'est lui la flamme d'or qui
s'éleve des roseaux, se dégage de la fumée des sacrifices et s'allume
sur le foyer 1 •
Ces dieux, dont le type est indistinct, luttent contre les esprits
mauvais conduits par les sept esprits de l'abime. Cette lutte en
revient sans doute a la grande bataille entre la lumiere et les
ténebres, qui se retrouve daos toutes les religions orientales avec
un caractere plus cosmique que moral. Elle s'accuse moins dans
la religion chaldéenne que daos les religions ultérieures. L'anthropomorphisme est encore trop pale pour animer le combat des dieux
contre les démons. En réalité, ce n'est pas tant le secours actif, l'intervention positive des divinilés, que leurs adorateurs ont recherché
que des procédés magiques pour conjurar les maléficas des démons.
Le grand secret de la délivrance et de la victoire, c'est de pouvoir
prononcer le nom du Dieu ineffable que nul homme ne peut entendre. Le dieu de la terre est seul capable d'en obtenir la révélation et d'en communiquer l e bienfait. &lt; Le plus haut; le plus irrésistible de tous les pouvoirs réside daos le nom divin myslérieux,
i) Livre magique, p. 4.

le nom d_ont Ea seul a connaissance. Devant ce nom, tout fléchit
dans le c1el et sur la terre et daos les enfers. Les dieux eux-mémes
sont enchainés par ce nom et lui obéissent 1 • » Nous retrouvons la
ceLle vague intuition monothéiste, qui est bien un élément universal de la r~ligion, mais trop faible au début pour la marquer de
son empremte.
. Le sentiment a~cablant de l'infranchissable barriere qui séparc
l ho~~ de son dieu le plus puissant, lui inspire le désir de trouver
un ~ed1ateur plus rapproché de lui qu'Ea. Nous avons déja vu le
sole1l, la lune et le feu jouer ce rOle hienfaisant et recevoir a ce
litre les prieres. Un dieu dont il est difficile de saisir la nature
Silik Moulou Khi -

celui qui dispose le bien pow· les hommes

~

semble_ a~oir revetu c~tte fonction secourable. C'estlui qui, d'une
part, r~vele les volontes et la science d'Ea pour ruiner les esprits
mauva1s ~t, de l'autre, lui porte l'appel des hommes souffrants. ll
e~t app~le un hé~o~ p~rmi l~s. d_ieux, le prophete de toute gloire.
C e~t lm_ le fils ame d Ea, m1sericordieux parmi les dieux. On lui
attr1bua1t le pouvoir d'aplanir la roer et de bouleverser le cours d
l_'E~ph~ate, comme étant une personnification du vent, mais ¡~
elait bien plus humain que les autres dieux accadiens. n y a en lui
comm? une ébauche du Mithra persan, le héros libérateur.
Apres Anna et Ea, nous avons nommé parmi les grands dieux
Afoulgé, le di~u de l'ab~e, ou les bons esprils qu'il dirige combattent les espr1ts m~uva1s. Moulgé lui-meme est un dieu a la fois
redoutable et glorieux. Il est le seigneur du pays immuable ou descen~ent les m~rts, &lt; cette demeure ou l'on entre pour n'en plus
s?rll,r, ce chemm que l'on ~.escend pour n'en plus revenir, ce lieu
ou l on man~e de la. pouss1ere pour apaiser s11. faim, ou l'on a la
b?ue po~r aliment, ou les ombres remplissent la voüte comme des
01seaux . &gt;
Pourlant, d'apres un hymne a Silik A/oulou Khi le dieu me'di _
l e~r, ce1Ul·Cl
. · aurait le pouvoir de redonner la vie. Une
' autre priere
a
1~1. demande de fortifier les mains de l'habilant de la sombre
reg1on. Enfin, une déesse de la nuit est représentée dans un
~y~ne ~omme exer~ant un véritable jugement. Il y a la un vague
md1ce d une croyance a la rétribution qui s'accusera mieux l
~~pm
1)

Lenormant, La magie chez les Chaldéens

2) Id., p. i84-,

p

4

' . •

o

�IIEVUE DE L'IllSTOll\E DES HELIGIONS
82
La priere occupe la premiare place dans ce culte. Le sacritice esL
aussi mentionné, mais il n'a rien d'élevé ni de moral. II offre aux
dieux leur pature, car ceux-ci se précipitent sur l'offrande. &lt; co~m~
les mouches sur la viande. &gt; 11 s'agit sans doute des dieux mferieurs. Rien de plus méritoire que de répandre comme de l'eau le
sano des victini:es 1 • L'idée qu'on honore la divinité en lui ressembla~t appliquée aux déesses produclrices de la vie, aboutira aux
prostitutions sacrées de Babylone; mais elle doit avoir eu sa
premiere application longtemps auparavant, car nous voyo?s. d~ns
les textes les plus anciens, qu'on regardait comme une maled1ction
dont on demandait la délivrance, la virginité prolongée de la
femme esclave •.
Tel nous parait avoir été le premier fonds de la religion chaldéenne ou accadienne.
n est impossible de déterminer l'époque ou elle élargit ses cadres
sous la pression et l'influence des populations koushites, issues de
la grande race sémitique, qui se melerent aux premiers. habitants
du pays et remplirent-promptement toute la Bab;,lo~ie e~ plus
tard l'Assyrie. 11 est certain que ce nouvel affluent d em1grat10n ne
changea rien aux croyances fondamentales de la religion chaldéenne. n y eut pour la Chaldée une période de fractionnement
durant laquelle les memes dieux prirent des noms différents dans
chacune des villes qui servaient de centre a ces especes de petites
royautés ou principautés. Quand l'empi~e c~aldéo:babyl~n!e~ fut
fondé, il fallut faire place dans son Pantheon a ces d1eux s1m1la1res,
mais qui avaient chacun Jeurs adorateurs. Ainsi s'élargit le cycle

mythologique.
. .
. ..
, .
.
..
Deux causes s'aJouterent a l'lnfluence de 1 umficat10n pohtique
pour lui donner son caractere définitif. Tout d'abord le sacerdoce
avait pris une tres grande importance, comme _plus tard 1~ cast?
des Brahmanes dans l'Inde. De meme que ceux-c1 transformerent a
leur profit la religion des Védas, les mages chaldéens ~rgani~erent
le culte primitif au profi.t de leur autorité. En second heu, r1en ~e
marque davantage cette seconde période que l'i~~ortance do~nee
al'observation des astres qui, de simple superstit10n astrolog1que,
s'éleva bientót jusqu'a l'astronomie. L'habitude de lire dans les
l ) Livre magique, p. 36,
2) I cl., p. G7.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRlEN:-iE

83

cieux la destinée humaine et de chercher ses secrets dans les mouvements planétaires, éleva le magisme bien au-dessus de la sorcellerie du premier sacerdoce. En outre, le caractere sidéral tendit a
prédominer dans la couception des dieux. ns n'en devinrent pas
plus humains. On doit meme reconnaitre que l'anthropomorphisme
fut arrelé dans ses progres.
Voici, en résumé, ce que fut le systeme mythologique de la religion chaldéo-babylonienne, greffé sur rancien fonds du naturisme
primitif, comme on en peut juger par les textes cunéifor-mes. En
réalité, l'idée fondamentale de ce systeme est celle de l'unité divine,
prise dans un sens panthéiste. Le dieu caché qui comprend toutes
cl10ses en lui se manifeste dans la diversité des phénomenes. Les
dieux secondaires qui s'échelonnent au-dessous de lui ne font que
personnifier ses attributs. 11s sont avant tout, comme nous l'avons
dit, des dieux planétaires. Le dieu par excellence est Jlou. Babylone est sa ville, la ville d'Jlou. Au-dessous de ce dieu supreme,
nous avons une premiare triade se produisant par voie d'émanation.
Elle se compose des trois dieux suivants :
Anou, le chaos primordial;
Bel, le démiurge.
Nouah, le sauveur, le guide intelligent.
A ces trois dieux males correspondent lrois divinités féminines,
Anat, Bélit, Tihamti.
La deuxieme triade est ainsi composée :
Sin, le dieu lune ;
Samas, le soleil;
Bin, dieu de l'atmosphere 1•
Viennent ensuite les dieux des planetas :
Adar, Saturne ;
Mardouk, Jupitei- ;
.Vergal, Mars ;
Jstar, Vénus;
Nabou, Mercure.
1) Le nom de ce dieu est contesté ¡ on a soulenu que son nom élait Kammah,
le tonnant.

�REVUE DE L' l!ISTOIRE DES RELIGIOiSS

Les douze g1·ands dieux présidenl aux douze mois de l'année.
Au-dessous d'eux s'agite une multitude de dieux inférieurs, anges,
aénies et toute la lroupe malfaisante des démons qui perpélue
o
l'ancienne sorcellerie et ses formules.
En réalité, nous relrouvons dans ce nouveau cycle mythologique
la meme conception religieuse que celle des premiers Chaldéens
avec l'élément sidéral en plus. Nous avons le meme dieu supreme
enseveli dans le mystere qui s'appelle I lou au lieu d'Anna. La
premiere triade nous rend les trois dieux correspondants aux lrois
régions de l'univers. Mardouk remplace Silik Moulou Khi, le
dieu médiateur; seulement l'élément féminin occupe une place
plus grande dans le nouveau panthéon. Anat, Belil, et surtout
/sta1• le représentent daos sa fécondité et son action voluptueuse.
C'est ce qui explique le rite des prosLitutions obligatoires pour
toute femme dans le temple de Babylone. La légende d'lsta1· est
comme une ébauche du mythe d'Adonis. Elle aussi, ou plutót elle
la premiere, a perdu son époux et va le cherchar au pays de~
morts. C'est l'image de la nature, frappée de stérililé en hiver, qm
1
redemande sa brillante progéniture •
i ) Les fouilles récenles de M. de Sarzec, a Tel10, out eu pour résullat de
nous donner un aper\iu du degré de développement auquel élaient parvenues
les petites principautés du pays des Sou~ir~, ava~l la for~alion _de~ grandes
monarchies. M. Ledrain, professeur d ép1graphie assyr1enne a l École du
Louvre nous retrace daos un résumé plein d'intérél, l'élat social et moral
'
,
1.
de ce royaume minuscule. D'aprés un cylindre découverl par un agent ang a1s
en Mésopotamie, cylindre dalant du vi• siécle avant nolre _er~, les ~egues de
Sargon l'Ancien et de Naramsiu devraient élre reporlés a l an ~oO ª:~t
notre ére. Or, en comparant l'écrilure archa'ique d'u~ vase de Naramsm ~
celle d'un vase de la collection Sarzec, du Louvre, spéc1alement pour la dés1onalion du mot roi Je vase qui vient de Tello est d'une époque anlérieure a
t,
'
J.
celui de Naramsin. Nous serions done reporlés a plus de 4000 ans av. esusChrisl, pour Je pelit royaume de Tello. A en ju~e~ _Pª~ les inscriplions d~ la
colleclion Sarzec, il aurait alleint un degré de c1V1hsat10n assez avancé. L archileclure y aurait pris un développement lrés remarquabl~ pour 1~ c_onslruclion des temples, su1·Lout sous le roi Goudéa. Qua~t. a la rehg1on, elle
répond tout a fait a c'e qu'elle élait, daos loute celle reg1ou, avant la fondation des grandes monarchies. (Voir Revue politique et litlétaire, 12 j au-

vier 1883.)

LA RELIGION CITALDÉO- ASSYRTENNE

§ Ill. -

•

8i)..

La 1·eligion assyrienne.

L'Assyrie, en s'emparant de la Babylonie et en fondunt son immense empire, ne changea rien qu'un nom dans le panthéon chaldéen. Elle éleva son dieu Assour ala dignité de dieu supréme, mais
sans modifier essentiellement le caractere de celui-ci. En outre,
elle luí donna une éclatante personnification sur la terre dans la
personne de son roi conquérant. C'est ici que l'histoire devient un
facteur important de l'élaboration religieuse.
Nous ne reviendrons pas a la partie mythique de cette histoire,
dont nous ne nous préoccuperons .qu'au point de vue de son influence sur le développement religieux. Nous avons vu la Chaldée
partagée entre des royautés locales et multiples. Leurs principales
capitales ont été Our, Ourouk, Nipour avec son temple gigantesque,
Sippara, Borsippa, Larsam et enfin.Babylone, destinée a conserver
longtemps une dynastie indépendante. Le pays, a pres avoir été asservi par les Élamites vers 2300 avant J.-C. et soumis aune dynastie
Mede, passa sous la domination des Assyriens ; ceux-ci étendirent
beaucoup leurs conquetes. Ils a vaientélevé des villes superbes, telles
que Ninive, Kalakh, Elassar. Apres que leur roi Touklat-abal-asar
se fut emparé de Babylone (1100 av. J .-C.), l'empire assyrien entra
daos une période de guerres et de conquetes. Sous des rois tels
que As.~our-nazir-abal et Salmanassar III, ses armées victorieuses
étendent sa domination sur une grande partie de l'Asie occidentale
d11 golfe persique il. l'Elam et a la mer Rouge. Elles occupent éaa~
lement la Médie et l'Arménie. Apres des fortunas di verses, l'Ass;rie
retrou~~ au vmº et au vn° siecle avant J.-C., sous les Sargonides,
une ~erwde de gloire et de conquétes, car cette fois elle s'empare
de l'Egypte. La période de déclin commence avec l'élévation des
M~d~s. sous, Cyaxare. Alliés avec les rois de Babylone, toujours
p_rets a la r_evolte, c?ux-ci portent un coup morlel au colosse assyr1_en. La r~1~e _de Nmive en 606 eut un effet immense. Enfin, apres
bien des v1c1ss1tudes, la vieille Chaldée ressaisit avec 'Nabuchodonosor le sceptre du monde asiastique, jusqu'il. l'époque ou la Perse
avec Cyrus entre en scene et ouvre une nouvelle période de l'histoire.
Ces grandes guerres des conquérants assyriens onl laissé peu de

�86

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGIONS

traces, sauf sur les monuments de leur;; capitales; ceux-ci nous
donnent une juste idée de cette royauté superbe et cruelle qui
se plaisait tout autant a perpétuer par le ciseau de ses sculpteurs
ses cruautés insatiables que le faste de ses triomphes et de ses
chasses. Ces rois terribles apparaissent daos le lointain obscur du
passé comme des cometes terrestres qui auraient promené la mort
et I'épouvante dans des espaces immenses. L'oouvre de destruction
recommence sans cesse, il y a toujours eu de nouvelles contrées a
conquérir ou des révoltes a étouffer. C'est un déluge de sang qui
ne s'interrompt jamais et ce sang ne féconde ríen, car il ne laisse
apres lui que des ruines accumulées. Ce qui se détache bien positivement avec un relief extraordinaire de ces sanglants désastres,
c'est l'image du roi, représentant de ces dieux et adoré presque a
leur égal. 11 faut voir comme ces rois s'exaltent eux-memes dans
les inscriptions destinées a raconter leurs exploits. Jamais orgueil
h umain ne parla un plus audacieux langage et ne se fit davantage
semblable a Dieu. Voici comment s'exprime sur lui-meme dans une
inscription authentique, Touklat-abal-asar : &lt; Je remplis, des
cadavres de mes ennemis les ravins de la montagne. Je leur coupai
la tete. Je renversai les murs de leurs villes. Je pris des esclaves,
du butin, des trésors sans nombre. Six mille des leurs me prirent
les genoux et je les fis prisonniers. Je passai comme une tempete
sur le corps des combattarits au milieu des ravins des montagnes,
car je suis le roi puissant, le destructeur des méchants, celui qui
anéantit les bataillons ennemis 1 • »
Une autre inscription est ainsi corn;ue: • Le dieu Assour, mon
seigneur, m'a dit de marcher. Je disposai mon char et mes armées.
J'ai anéanti mes ennemis, je les ai poursuivis comme des betes
fauves. J'ai emporté leurs dieux, j'ai livré la ville aux flammes, j'en
ai fait des ruines et des décombres, je leur ai imposé le joug pesant
de ma domination et en leur présence j'ai rendu des actions de
graces au dieu Assour, mon seigneur •. &gt; Dans une autre inscription
relative ala conquéte d'Elam, le roi assyrien se van te d'etre entré
par la volonté d'Assour et d'Istar dans la villa de Suse et de s'etre
reposé avec orgueil dans ses palais : « J'ai enlevé tous leurs dieux,
dit-il, et toutes leurs déesses, leur pompeux apparei!, leurs trésors,
f) :\laspéro, p. 280.
2) Id., p. 437.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRTEN'.'iE

87

leurs pretres; j'ai tout transporlé au pays d'Assour, j'ai brisé les
lions ailés et les taureaux qui veillaient ?l. la garde du temple. Les
hauts lieux de leurs rois qui n'avaient pas craint Assour et Istar,
mes seigneurs, je les ai brulés au soleil. »
Le roi, en tenant ce langage, était vrairoent le représentant de
son peuple tout enivré de ses triompheg et rassasié du butin
conquis sur l'ennemi. Les palais splendides élevés a sa gloire
étaient les temples de cette royauté superbe, dont le dieu Assour
était le type angoste. Elle devenait une vraie religion, l'iroage
éclatante de la guerre victorieuse des dieux nationaux contre
les puissances mauvaises. Nous sortons ainsi du placide Panthéon sidéral des Chaldéens, bien qu'en définilive l'élément
nouveau se soit simplement superposé sur le fond primitif de
l'antique religion.
Tout n'est pas dit sur le développement moral d'un peuple quand
on a caractérisé sa religion officielle dans ses phases diverses.
L'ame de l'homme porte toujours une aspiration plus haute que
son culte national, du moins tant que celui-ci en est encore a un
&lt;legré inférieur. Aussi la voyons-nous dépasser sans cesse ce culte,
l'agrandir, le purifier et projeter sur ses dieux quelques rayons de
de la lumiere intérieure dont le foyer est profondément enfoui en
elle. C'est ainsi que, par éclairs, elle entrevoit un etre divin bien
supérieur a celui qu'elle adore et, pour un instant rapide, #)lle
transfigure ses dieux les plus divers, pour retomber bientót dans
sa nuit. Le cri de la conscience ne s'en est pas rooins élevé vers le
vrai Dieu, cherché ou pressenti au travers des divinités inférieures
dont on se contente dans le cours ordinaire de l'existence. C'est la
grande prophétie intérieure qui n'est jamais Testée saos oracle. La
religion chaldéo-assyrienne nous en fournit des preuves nombreuses.
Tout d'abord, on voit constamment des qualités morales attribuées a des dieux qui ne les comporteraient pas si on s'en tenait
au type officiel du culte. Le sentiment plus élevé du divin qui est
daos le camr de l'homme, apparait sous Jeurs formes changeantes.
C'est ainsi qu'apres que le feu nous a été représenté comme la
lumiere pure et éclatante qui illumine la demeure des ténebres,
comme la force qui mele le cuivre et l'étain, purifie l'or et !'argent
il nous apparait soudain comme bouleversant d'effroi la poitrine
du mécbant. « Quand l'homme, fils de son dieu, lisons-nous dans

�88

89

REVUE DE L'HISTOIBE! DES RELIGIONS

LA REUGION CHALDKO-ASSYRIENNE

un fragment mutilé, accomplit des amvres élincelanles de pureté,

Qui est élevé dans le ciel? Toi srrol es élevé. Qui est ~levé sur 1~ lerre ?
Toi seul es élevé. Ton commandement glorieux: a retentt dans le ciel. Les
dieux se prosternent sur la terre, les die~x:_se proste~nen~. Les géni_es _baisent
le sol. Ton glorieux commandement, qm v1ent me l enseigner? Qm vient me
Je faire connallre? Parmi les dieux tu n'as pas d'égal 1 -

il ressemble au feu céleste 1 •

,.

Le dieu Lune revet daos un autre hymne le meme caractere
moral. &lt; Seigneur, prince des dieux, lui est-il dit, seul sublime
daos le ciel et sur la terre, Seigneur qui as la création pour couronne et qui fais arriver majestueusement la roya u té asa plénitude,
ó fruit qui .~e produit lui-meme, dieu miséricordieux qui produit
tout, pere a l'action miséricordieuse dont la main soutient la vie
sur la terre entiere, tu y répands une terreur respectueuse. C'est
toi qui as établi les fondements du bien, chef inébranlable dont le
coour est vaste et n'oublie personne. Seigneur qui donnes des
commandements au ciel et a la terre, personne n'enfreint ta volonté.
Devant toi les archanges célestes prosternent leur face. Ton commandement retentit en haut comme un vent dans les ténebres. 11
don ne l'existence a la vérité et ala justice. Qui peut les anéanlir •? »
Ce dieu Lune cesse parfois d'etre une simple force de la nalure
et agit comme un dieu vivant et permanent. Quand les sept mauvais esprits de l'abime ont soulevé les tempates, qu'ils ont obscurci
Ja face du seigneur du ciel et que le sombre crépuscule a révélé
son angoisse, qu'eux-memes ont fondu sur la terre comme un torrent, le dieu Lune les combat victorieusement, et le dieu solaire
reléve sa tele brillante comme la flamme '. Ce caractere humain
est encore plus accusé pour le dieu Soleil que pour le dieu Lune.
11 connait la vérité, hait le mensonge et fait que la justice releve
son front, car íl est le juge supréme du ciel et de la terre. 11 étend
partout sa miséricorde. C'est lui qui rend saint et pur le roi fils de
Dieu et faitécouler le mal de son corps comme l'airain en fusion •.
Quelle vision sublime le poete inconnu de la vieille Chaldée n'at-il pas de son dieu, quand il le voit radieux au travers des hautes
portes du ciel, les archanges joyeux se prosternant devant lui,
tandis que la terre le contemple avec ravissement. Du haut du ciel,
il dirige les fils des hommes, faisant -briller sur eux un rayon de
paix et guérissant leurs souffrances s.
1) Lenormant, .Études accadiennes, tome nr, p. 31¡.
2) Id . , tome 11T, 38 livraison, p. 50.
3) Id., p. 131.
4) Id., p. 141.
5) Td. , p. l41.

Le divin Soleil apporte la délivrance a des souffrances plus profondes que celles qui s'attaquent au corps, car cette p¡iere se termine par ces mots ou nous retrouvons le mélange d'idées morales
et de naturisme qui est inextricable dans la religion chaldéenne :
&lt; L'homme, fils de son dieu, a déposé devant toi tous ses manquements. A l'élévation de ses mains prete attention, mange son aliment. recois sa victime. Rends absous son manquement. Efface sa
trans~re~sion •. ,. La priere atteint parfois une réelle beauté daos
ce culte si grossier par certains cótés : &lt; Je ne m'arroge pas le
droit, dit l'invocateur a son dieu, de commander, je ne me fie pas
a moi-meme. Je suis jour et nuit devant toi comme une temp&amp;te silencieuse. Je suis ton serviteur, je me confie en toi. Que ta colere
s'apaise•. &gt; Parfois la priere devient un dialogue entre l'homme et
son Dieu, comme dans cette oraison a Silik Moulou Khi, le dieu
médiateur:
L'invocateur.
Devant l'épouvante que tu répands, qui peut échapper? Ton
commandement est un glaive supreme que tu étends sur le ciel et
sur la terre.
Le dieu.
Je commande a lamer et elle s'aplan;t. Je commande a la tempete et elle s'arrete.
L' invocateur.
Seigneur, tu es sublime parmi tous les dieux, c'est toi qui es le
réparateur.
Le sentiment du péché s'est déja manifesté daos les hymnes que
nous avons cités. 11 a fini par trouver une expression sublime dans
de véritables psaumes de pénitence. Les fragments retrouvés sur
la création et le déluge, quelque entachés qu'ils soient de natu1) Schrader, Hrelle11fah1·t der Istar, p. 1ill.
2) Id. , p. 34.
'
3) Td., p. 50.

�90

ílEVUE DE r,'msTOIRE DES RELIGIO:-1S

ralisme, portent la trace d'un souvenir confus, mais dislinct, d'une
déchéance de la race humaine, ou du moins ils rapportent au mal
commis par elle les pires fléaux qui désolent notre monde. Le
récit de la création contient ces mots : e Tout ce qui avait été
arrangé par les grands dieux était excellent. , Or, le déluge est
positivement attribué aux péchés des hommes pour lesquels le
grand dieu Ea réclame la pilié de Bel, le dieu justice. e Laisse le
pécheur expier ses péchés, dit Ea a Bel, le malfuiteur son crime,
mais toi sois-lui propice, aie pitié de luí afin qu'il ne soit pas détruit. • C'est surtout du péché personnel que se préoccupe 1e
pénitent chaldéen.
Qu'on en juge par les citations suivantes :
Seigneur, la violente colére de ton creur, qu'elle s'apaise !
Le Dieu que je ne connais pas, qu' il s'apaise.
Le Dieu qui connait l'inconnu, qu'il s'apaise .
La mére déesse qui connait l'inconnu, qu'elle s'apaisc.

Voici ce que nous lisons dans un autre hymne:

LA RELIGlON CIIALDÉO-ASSYRIENNE

91

Mes blasphemes sont tres nombrem:. Déchire-les comme un voile.
O mon Dieu, mes péchés sont 7 fois 7 : chasse mes péchés.
Mere déesse, absous mes pécbés.
Ton cceur, comme celui d'une mere qui a enfanté, qu'il s'apaise 1
... 11 est assis daos le gémissement; en paroles douloureuses son cceur se
déchire.
11 a été frappé du silence comme la tourterelle.
.
JI a imploré comme un enfant la miséricorde de son pro pre D1eu,

Ces lamentations se terminent par l'espoir de la délivrance :
Apaise-toi, ai-je demandé.
Si tu m'accueilles d'une maniere propice,
Si tu accordes ta grace protectrice a l'homme, il reprend vie.
Dominatrice de toutes choses et des hommes, divinité miséricordieuse qui
estaures, c'est toi qui accueilles les lamentations • !

Nous retrouvons les mémes accents de douleur pénitente dans
les fragments suivants traduits par Schrader.

Je mange des aliments de colere,

le bois des eaux d'angoisse.
De la transgression envers mon Di eu, sans le savoir, je me nourris.
Je marche dans le manquement envers ma mére déesse sans le savoir.
Seigneur, mes fautes sont trés grandes,
Tres grands mes péchés 1
Dieu qui connals l'ennemi, tres grandes sont mes faules.
Je fais des fautes ne le sachant pas.
Du Seigneur, dans la colére de son cceur ,
La force s'est enflammée contre moi.
Je sui s prosterné et personne ne me tend la main.
Je me traine pleurant et personne ne saisit ma main.

Je críe et personne n'entend.
Je suis exténué, languissant et personne ne me délim·e.
Je m'approche du Dieu qui fait miséricorde et je prononce des lamenlations brO.lantes, ó seigneur sois propice.
Jusques a. quand, O mon Dieu,
Jusques 11. quand, mere déesse,
1usques a quand, ó Dieu qui connais l'inconnu,
Jusqu'il. quand l'emportement de ton creur?
S'il a blasphémé ou agi pieusement, personne ne le sait.
Seigneur, tu ne rejetteras pas ton servileur au milieu des eaux de la tempele, viens a son secours, prends sa main.
Je commets le péché. Tourne-le en piété .

O Dieu, mon créateur,
Saisis, soutiens mes bras.
Conduis lesouffle de ma bouche,
Conduis mes mains.
O Seigneur de la lumiere,
Seigneur, ne laisse pas succomber ton servileur,
Daos les eaux de la tempete grondante.
Soutiens mes mains.
Seigneur, nombreuses sont mes transgressions.
Grands sont mes péchés.
Le Seigneur dans son courroux a mis son courroux sur moi.
Le Dieu, dans la sévérité de son cceur,
'
A mis sa main sur moi.·
Istar s'est jetée sur moi, elle m'a fait de grandes peines.
Je me jette sur la terre. Personne n'a pris roa main.
Celui qui ne craint pas son Dieu sera couché comme le roseau.
Celui qui ne vénere pas lstar verra sa force s'écouler.
Comme l'étoile du ciel il perdra son éclat.
Il s'enfuira comme les eaux et les nuées '·

f) Lenormant, Études accadiennes, tome III, 3• livraison, p. 150, 159, 183.
2) ScT1rader . ouvr. cité, p. 81, 91.

�LA RELIGlON CHALDÉO·ASSYRIENNE

92

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGJONS

On le voit, la grande voix de conscience a retenti sur la terre
vouée a la magie naturaliste et, par momenls, a couverl ses misérables superstitions en épurant ses la.ches terreurs. 11 était impossible qu'a ce développement de la conscience ne correspondit pas
une vue moins confuse de la rétribution dans la vie future.
Nous avons vu apparaitre dans la religion chaldéenne la place
privilégiée accordée dans le séjour des morts aux soldats vaillants.
C'est a l'Assyrie qu'a été du un développement nouveau dans la
conception de la vie future. Le document le plus important est le
récit mythique de la descente de Xisthus aux enfers. La place
d'honneur est encore réservée aux soldats courageux. Ils reposent
entourés de leurs parents, rafraichis par l'eau pure de la vie. I1 est
dit aux justes : , Buvez l'eau pure dans les vases purs. ~ La
déesse Anat les a transportés dans un lieu de sainteté ou découlent
le miel et la graisse. Une plaque de bronze récemment découverte,
et dont M. Clermont-Ganneau a commenté les représentations
symboliques, semble marquer un progres dans l'idée de la rétribution rattachée a la vie future. La région inférieure est occupée
par deux monstres affreux qui représentent les tourments vengeurs, tandis qu'au-dessus, sur la terre, un mort est placé entre
deux dieux protecteurs. 11 y a done un recours aupres des dieux
contre l'épouvante de l'enfer 1 •
Par une bizarrerie assez singuliere, il n'y a pas trace de sépulture en Assyrie. La Chaldée semble avoir été la nécropole de tout
l'empire.
La tombe chaldéenne est un petit caveau construit en briques.
Parfois elle est remplacée par des jarres de terre cuite recouvertes
de grands couvercles. Les sépultures entassées ont fini par constituer des terres énormes.
L'art cbaldéo-assyrien est la fidele expression d'une religion
d'épouvante et de cette fureur conquérante dont la royauté est
l'éclatante personnification. Les palais, batis en briques, out revetu
la forme deparallélipipedes rectangles; ce sontles temples de cette
royauté divinisée. lls se développent en surface sur des tertres artificiels qui leur servent de piédestal •. Pour rompre avec la mono-

i) Revue archéologique, n° 381.
2) Perrot et Cbipiez, om. cité, vol. ll, p. H .

93

tonie d'un pays aussi plat que la Chaldée, on a multiplié les tours
a étage. La voute fait son apparition dans les temples. La brique
en rend la construction facile. L'ornementation ne peut faire corps
avec l'édifice comme en Égypte ou la pierre domine. Aussi, dans
l'art chaldéo-assyrien est-elle en quelque sorte superposée, soit par
un revetement de pierre sculptée, soit par des peintures en fresque. Tous les temples reviennent a un seul type. lls sont formés de
plusieurs prismes quadrangulaires dont le volume diminue dans la
proportion de la hauteur. Nous avons ainsi une superposition
d'étages qui présentent l'aspect d'une suite de terrasses en retrait
les unes des autres 1 • On arri ve ainsi a de vraies montagnes artificielles. Ce sont des pyramides a degrés. La sculpture assyrienne
représente les démons par des figures d'une laideur repoussante.
Les formes animales et humaines sont constamment mélangées.
Dans un grand nombre de sculptures colossales, le corps et les
jambes sont du taureau, symbole de la force; la criniere du lion
flotte autour d'une figure d'homme, qui a des ailes d'aigle. On ne
voit jamais apparaitre un type religieux, simple et unique; l'art
chaldéen n'a pas cessé d'etre dominé par un symbolisme religieux
bizarre. 11 en est autrement de la sculplure destinée aux palais.
Elle est surtout narrative. On y grave sur la pierre, selon l'heureuse
expression de M. Perrot, les bulletins de la grande armée conquérante. Les scenes de chasse, ele guerre, les cruautés pour les
vaincus et les ·captifs, sont rendues avec un relief étonnant. Les
animaux sont mieux rendus que la figure humaine. L'art assyrien
est, du reste, un art essentiellement monotone qui a cherché avant
toute chose a représenter la terreur et la force.
Telle est cette religion qui n'a jamais dépassé sont point de
départ, a. tous égards semblable al'animisme des peuples sauvages,
religion de terreur aboutissant au déploiement de la violence guerriere la plus formidable, traversée pourlant d'idées plus hautes ou
nous reconnaissons l'intuition prophétique d'une divinité protectrice de la justice, qui a des pardons pour le péché confessé. Mais
ce n'est pas par l'éclair rapide qui traverse la conscience d'une
race que nous pouvons juger du point de développement auquel
elle est arrivée, mais bien par sa conception dominante. Or il est
certain que chez les Chaldéo-Assyriens, elle ne dépassait guere le
1) Perrot el Chipiez, ouv. cilé, vol. 11, p. H.

�94

REVUE DE L'HISTOIRE DES llELlGIONS

naturisme sidéral , quelque peu mélé d'anthropomorphism~ ~t
qu'elle donnait dans ses riles la premiare p~ace ~ux pro~des
magiques destinés a conjurer les puissances demomaques repandues dans le monde.
Ce qu'elle a eu de meilleur, c'est encore le sentiment de son
insuffisance, c'est la plainte touchante sur !'incapacité de ses dieux
a donner la lumiere, et répondre au gémissement de leurs adorateurs; c'est, enfin, ce cri de détresse &lt; vers un dieu qu'on ne connatt pas , , comme s'exprime l'un de ses chants sacrés.
E. DE PRESSENSÉ.

LES

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »
D'HERBERT SPENCER

ET L'ÉVOLUTION DU SENTIMENT RELIGIEUX

EccLESlASTICAL INSTITUTIONS,

being pa1·t VI o{ the Pn1NCIPLES

OF

Soc10LOGY, by Herbert Spencer, Londres, Williams and Norgate,
1 vol., 1885.
On connait suffisamment le plan et le but de l'oouvre poursuivie
par M. Herbert Spencer. Il ne s'agit rien moins que d'une tentative pour unifier la science ou, en d'autres termes, pour ramener
a une formule unique l'explication derniere de tous les phenomenes observés et observables. La loi ultime, qui nous livrera ainsi
le secret de l'univers sensible, M. Spencer croit la trouver dans le
1·ythme de l'évolution et de la dissolution. Ce rythme éternel, ou
du moins sans limites discernables dans le temps et dans l'espace,
se manifeste d'abord par un passage graduel de l'homogene a
l'hétérogene, avec subordination croissante des éléments ainsi
différenciés, puis par l'établissement d'un équilibre, a la fois
interne et externe, que ne tarde pas a détruire la pression de milieux toujours changeants, enfin par une désorganisation graduelle qui, refaisant en sens inverse toutes les étapes de l'é~
volution, ramene les éléments désagrégés a leur état d'homogénéité initial.
M, Spencer a successivement montré l'action de cetle loi dans
les sciences physiques, dans la biologie, dans la psychologie.
Passant aux sciences sociologiques, il en a cherché le fonctionne-

�•

96

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

o'HERBERT SPENCER

97

REVUE DE L' HISTOll\E DES RELlGlONS

roent dans les coutumes traditionnelles, dans les institutions politiques, dans les conceptions morales. ll devait nécessairement,
dans cet ordre de recherches, aborder a leur tour les idées religieuses, ainsi que les institutions ecclésiastiques, et c'est ce qu'il
entreprend dans sa derniere publication.

L'auteur commence par établir que les institutions ecclésias·
tiques, c'est-a-dire les institutions qui ~ervent aux relations de
l'horome avec les puissances surhumaines, se présenlent, dans les
premiers a.ges, a l'état d'indifferenciation non seulement entre
elles, mais encore par rapport aux autres fonctions sociales. Le
sacerdoce se confond alors avec une foule d'autres professions.
Ce sont les memes personnages - parfois les premiers venus qui pourvoient aux deux grandes fonctions du culte : la propitiation, laquelle tend a concilier les puissances surhumaines et
la sorcellerie, laquelle s'attache a les intimider, a les expulser ou
a les asservir. 11 n'est pas rare de voir, chez les sauvages, un
seul individu exercer le métier de pretre, de sorcier, de devin, de
médecin, de juge, etc.
Mais bientót la différenciation commence. La sorcellerie, qui,
au début, est la fonction essenlielle du culte, devient l'attribut
de quelque individu spécialeroent désigné par son tempérament,
son intelligence, son atlresse ou toute autre circonstance particuliere. Le sacerdoce, de son cólé, c'est-a-dire la fonction propitiatoire qui, un jour, releguera la sorcellerie dans les bas-fonds sociaux,
ne tarde pas a etre assumée de préférence par le pere de famille
qui prie et sacrifie pour les siens; de la le culle domestique, dont
les cérémonies survivent, dans les familles, meme a la constilulion
ultérieure des sacerdoces généraux. Par analogie, quand les diverses familles se seront groupées en tribus, c'est le chef qui invoquera les dieux de la communauté pour le compte de ses sujets.
La transition entre ces deux formes de culte peut s'observer chez
certains negres ou, en l'absence de dieux collectifs, le chef intercede
; pres de ses fétiches domestiques, tantót pour sa propre famille,
tantót pour tous les habitants du village.
Cependant la mulliplication des occupations gouvernementales

~~t~:~!~!ªt ajout~r 1~ ~omplication croissante des riles) amene
on le voit : che~ a dele~~er ses fonctions sacerdotales, comme
ans a tradit10n de Numa instituant les fl .
pour remplacer les rois en cas d'absence Ce délé .
.~mmes
tance de ses attributions, sera généraÍement
_vu l im_porproches du chef. Ainsi, chez les Blantyres de l'Af . o1s1 p~rm1 les
en l'absence du chef c'est s f
.
r1que occrdentale,
faut d'épouse, son ~lus jeu:e :r:::enqmt exerce _le culte, et a dé.
.
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�98

1

REVUE DE L HISTOIRE DES BELlGIONS

mission, dit l'auteur, engendrant !'extreme développement du
G0ntróle politique et religieux. &gt;
En meme temps que le sacerdoce gagne ainsi en unité, il se
développe en complexité par la division du travail entre diverses
catégories de pretres groupés aulour de chaque dieu avec des
fonctions de mieux en mieux définies. Intégration et différenciation
marchent done de pair, dans la société ecclésiastique comme dans
les autres groupes sournia a la loi de l'évolution.
M. Spencer fait observer que plus une société est arriérée, J?lus
le prelre intervient dans les affaires de l'État. Alors meme que le
sacerdoce est devenu indépendant des fonctions gouvernementales,
les pretres continuent longtemps a jouer un róle dans les questions
militaires. Tout d'abord, ils y apparaissent fréquemment comrne
instigateurs d'expéditions armées - qu'il s'agisse de fournir des
victimes aux dieux nationaux ou de provoquer une extension
de leur culte. En second lieu, la faculté qu'on leur attribue de
connaitre la volonté divine les désigne naturellement pour prendre
part aux conseils de guerr~. Troisiemement, comme les divinités
de chaque belligérant participent elles-memes aux batailles, ils ont
a accompagner ou meme a précéder les armées, en portant les
grands fétiches nationaux. Parfois, ils exercent de plein droit,
comme chez les Asteques, les fonctions de commandant en chef,
alors qu'ailleurs, comme chez les Romains, c'est le général luimeme qui, avant d'engager la lutte, se transforme en pretre pour
remplir cerlaines prescriptions religieuses. Souvent aussi ils figurent dans la mélée, les armes a la main, comme notre moyen a.ge
en fournit de si fréquents exémples. Enfin, par leurs prieres, ils
s'efforcent d'influencer les dieux en faveur de leurs concitoyens,
ainsi qu'on peut l'observer, meme de nos jours, dans presque
toutes les religions connues 1 •
Daos les affaires civiles, l'intervention originaire du sacerdoce
i).A ces fails de parlicipalion direcle, M. Spencer ajoule les fails de
parlicipalion indirecle, tels que le controle ou l' organisation des armées, et
a ce propos, il cite le cardinal de Richelieu qui dirigeait, sous Louis XIII,
l'armée et la marine. On pourrait objecter que, si Richelieu remplit ce r0le,
ce fut quoique et non parce que prince de l'Église. Mais un cas qui rentrerait
peut-élre mieux daos la these de l'auteur et qui est bien plus récent, c'est
celui d'un prélat fort connu, Mgr de Mérode, qui fut ministre de la 1guerre
a Rome, sous Pie IX.

LES &lt;&lt; INSTITUTIONS ECCLÉSlASTJQUES » D'HERBERT SPENCEB

99

est plus considérable encore. Longtemps apres que le sacerdoce a
cessé d'etre la fonction des chefs politiques, il conserve encore l'administration de la justice, sous prétexte que les dieux protecteurs
de l'ordre prononcent leurs arrets par l'organe de leurs ministres.
C'est au meme litre qu'il intervient également dans toutes les
décisions temporelles ou se trouvent impliqués des intérets religieux, voire dans toutes les affaires ou les gouvernants jugent
a propos de consulter les dieux. 11 ne faut pas oublier non plus
que l'influence du pretre se~t souvent au chef comme moyen de
gouvernement; on en cite des exemples jusque chez des peuples
aussi primitifs que les negres de la cóte d'Or et les naturels des
iles :Fidji.
II n'est pas étonnant que, dans . ces conditions, le sacerdoce,
devenu indépendant de l'État, cherche a asservir celui-ci. ¡u ou il
réussit completement, nous avons une seconde forme de théocratie,
soit qu'il assume directement le pouvoir, soit qu'il en abandonne
l'exercice a des délégués laiques, entierement soumis a son autorité. Si l'on rétléchit aux moyens dont il dispose pour établir sa
puissance et ensuite pour la maintenir : la prétention qu'il émet de
parler au nom des puissances -surhumaines, le droit qu'il assume
de remettre les fautes, le monopole qu'il s'attribue en matiere de
sacrifices, les conséquences qu'il attache a ses excommunications,
enfin l'intluence que lui assurent la supériorité de son instruction,
Ja possession de certains secrets traditionnels, !'esprit de corps et
souvent l'accumulation des richesses, - on conc;oit que son ascendant soit irrésistible aux époques de foi aveugle et qué, en dehors
des cataclysmes provoqués de l'extérieur, sa domination, une fois
établie, ne puisse etre renversée sans une véritable transformation
daos les habitudes mentales de la société.
De quelle fac;on un pareil changement s'opere-t-m Rien de sem•
blable a l'hérésie (non-conformity) n'existe dans les sociétés primitives, puisqu'il n'y existe point d'orthodoxie. Mais il en est
aulrement, des qu'une Église se constitue en organe infaillible de
la vérité absolue. Une premiere variété d'hérétiques comprend ceux
qui ve~lent résister aux innovations introduites par les chefs de
cette Eglise, au cours de son évolution ; une seconde, ceux qui
veulent, au contraire, pousser ces innovations plus loin ou en formuler d'autres. Peu a peu, cette opposition aux prétentions du
despotisme spirituel se transforme en revendication du libre

�rno

REVUE DE L'HISTOHI.E DES RELlGIONS

examen et celte revendication, a son tour, finit par amener la
rupture des liens entre l'Église et l'État.
M. Spencer montre comment, a mesure que la civilisation progresse, on voit se restreindre les prérogatives du sacerdoce décrites ci-dessus. S'ensuit-il que toute institution ecclésiastique
soit destinée a disparaitre! Voici en quels termes l'auteur répond
a cette question dans le chapitre sur le passé et l'avenir ecclésiastique (Ecclesiastical lletrospect and Prospect), ou il résume et coordonne ses déductions précédentes :
« Bien que toutes les pratiques impliquant une idée de propitiation soient sans doute destinées a tomber, il ne s'ensuil pas
qu'on verra tomber aussi celles qui visent a réveiller la conscience
de nos rapports avec la cause inconnue ou a exprimer les sentiments résultant de cette notion. ll restera un besoin de rehausser
la forme de vie trop prosa'ique qu'engendre notre absorption dans
les occupations quotidiennes, et il y aura toujours place pour les
gens capables de communiquer a leurs auditeurs le légitime sentiment du myslere qui enveloppe l'origine et la signification de
l'univers. On peut prévoir aussi que l'expression de ce sentiment
par la musique non seulement survivra dans le culte, mais encore
prendra un nouvel essor. Déjala musique de nos cathédrales protestantes, plus impersonnelle qu'aucune auLre, sert assez bien a
suggérer la pensée d'une vie également transitoire pour l'individu
et pour l'espece, d'une vie qui est le produit infinitésimal d' un
pouvoir sans limites imaginables. En meme temps la prédica·
tion, cette institulion dont le róla a été en grandissant dans les
instilutions religieuses, assumera une prédominance marquée et
élargira la sphere de ses objels. La conduite de la vie, qui forme
déja, en partie, le texte de nombreux sermons, sera probablemenl
embrassée dans son ensemble. Tout ce qui concerne le bien de
l'individu et de la société sera traité tour a tour, et désormais la
principale fonction de celui qui occupera la place de ministre consistera moins a insister sur les príncipes déja acceptés qu'a developper les idées et les jugements dans ces questions délicates qui
naissent de la complexité croissante de l'existence humaine. &gt;
Ces conclusions ne peuvent manquer de frapper ceux qui ont
observé le mouvement religieux, du moins dans les pays proteslants. 11 y aurail sans doute des réserves a faire en ce qui concerne
les pays catholig_ues, ou n'apparait actuellemant aucun indice

LES

«

I:'iSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES &gt;&gt; D'BE!\BERT SPENCER

101

d'une pareille évolution; mais cette contradiction apparente, qu'il
n'eút pas été difficile a M. Spencer de faire renlrer dans son explication générale, n'invalide en rien ses déductions relatives au
développement normal des institutions ecclésiastiques et meme a
leur avenir prochain dans d'autres religions du monde civilisé.
Lui-meme, du reste, subordonne l'accomplissement de ses prédictions a une condition importante consistant dans l'hypothese que
« le progres de la société dans le sens industrie! se poursuivra
comme par le passé 1 • &gt;&gt; Autrement, ajoute-t-il, e on assisterait a
des changements en sens inverse de ceux qui viennent d'etre indiqués et qui reposent sur le développement de l'individualisme. ,
Du point de vue élevé ou il se place, M. Spencer n'a p&amp;s plus
de peine a reconnaitre les services des institutions ecclésiastiques
dans le passé que dans l'avenir. A !'instar de M. Fustel de Coulanges, il insiste sur le róle de la religion dans la fondation des
états ou plutót dans la consolidation des premieres communautés.
I1 montre comment la tradition religieuse empeche l'éparpillement
de la tribu naissante et forme un lien entre les générations successives, sans compter que les lieux sacrés deviennent naturellement des centres de confédération. N'est-ce pas dans l'intéret des
cérémonies religieuses que se proclament les· premieres « treves
des dieux • ? N'est-ce pas la sanction de l'autorité divine qui assure
le respect du droit, ainsi que de la foi jurée? Peut-etre la garantie
de la propriété a-t-elle son origine dans une institution analogue
a ce qu'on nomme en Polynésie le tabou, c'est-a-dire dans l'attribution aux puissances divines d'un etre ou d'un objet désormais
regardés comme inviolables. La crainte d'etre exposé aux vengeances posLhumes de l'ame peut empecher bien des crimes,
comme l'avonent souvent les sauvages. 11 n'est pas jusqu'a l'esprit
d"ascétisme qui n'ait eu son utilité, qnand il a enseigné a accepter
. i) l\L Spencer met en opposition deux types de sociélé qu'il nomme respectivementle type industrie! et le type militaire. Ce dernier ne s'applique pas
seulement, dans la pensée de l'auleur, an développement exagéré des forces
militaires, mais bien a toute forme sociale ou domine le systéme de « la
coopération forcée ». Le type industrie! au contraire, représente le systémc
de« ~a coopération volontaire », ou l'association libre se substitue aux pouvoirs
pubhcs dans un nombre croissant de fonctions sociales. (Y. le t. IIT de sa
Sociology et aussi son remarquable opuscule l'Individu conti·e l'Etat trad
franc. de M. Gerschel, Paris, Alean, i vol. 1885.)
'
·

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
102
une souffrance momentanée pour éviter dans l'avenir une souffrance plus grande et a sacrifier un plaisir actual en vue d'une
félicité future.
On a si souvent et sijustement reproché aux religions les folies,
les hontes, les crimes dont elles portent la responsabilité dans
toutes les périodes de l'histoire, qu'il est bon d'envisager parfois
l'autre cóté de la question, etil faut reconnaitre que nul ne pouvait
le faire d'une voix plus autorisée et plus impartiale. Voici d'ailleurs plus de vingt ans que dans ses Premiers Principes, M. Spencer
proclamait la nécessité perpétuelle de la religion « pour empecher
l'homme de s'absorber dans le relatif et dans l'immédiat. &gt;
C'est encore cette meme attitude qu'il adopte vis-a-vis du sentiment religieux dans le chapitre final ou il résume le passé et
l'avenir de la religion (Religious Retrospect and Prospect). 11 est
inutile d'insister sur cette partie de ses conclusions apres le résumé que nous en avons donné aux lecteurs de la Revue de l'histoire des Religions, quand ce chapitre parut, sous forme d'article,
dans la Fortnigthly Revie'l!J t.
Forcé de nous restreindre, nous ne pouvons suivre ici l'auteur
dans tous les développements de sa these, ni meme rendre pleine
justice a sa méthode .. Nous nous bornerons done a signaler le fait
qu'il n'avance aucune affirmation sans l'appuyer sur des exemples
empruntés, soit a l'histoire des anciennes religions, soit a l'ethno-

i) V. dans la Revue de l'Histoire des Religions, livraison de mai-juin 188i,
(t. IX, p. 350), notre article intitulé Harrtson contre Spencer sur la valeur
religieuse de l'inconnaissable. La polémique, dont nous donnions un aper~u
dans cet article, a eu un épilogue aux États-Unis. Un professeur distingué de
Yale College, grand admiraleur de Spencer, réunit en volume les documenls
de la conlroverse, y compris nolre propre article qu'il voulut bien traduire
a cet effet. Mais, comme il s'était abstenu de demander l'autorisation de
M. Harrison et comme M. Spencer, en accordant la sienne, avait quelque
peu annoté les articles de son contradicteur comtiste, celui-ci s'en plaignit
vivement dans le Times, accusant M. Spencer d'avoir abusé des facilités que
lui offrait l'absence de tout traité entre l'Angleterre et les États-Unis pour la
protection de la propriélé littéraire. U s'ensuivit un échange de lettres
assez aigres, auquel M. Spencer mit fin en retirant de la circulation, a ses
frais, lous les exemplaires qui restaient entre les mains de l'éditeur américain,
MM. Applelon et C1• de New-York:. Cet acte de générosité esl d'autant plus
méritoire que M. Spencer n'avait aucun intérét pécuniaire dans cette
publication.

LES « INSTITUTI0:-1S ECCLÉSIASTIQUES

» n ' HERBEnT SPENCER 1. 03

graphle des peuples non civilisés. 11 convient de mentionner, dans
cet ordre d'idées, la table de références qui se trouve placée a la
fin du volume et qui, rédigée d'apres un systeme aussi clair que
pratique, met le dernier livre de M. Spencer a l'abri du reproche,
adressé a quelques-uns de ses prédécesseurs, de rendre fort difficile
le controle des sources. Mais l'auteur a-t-il toujours tiré des faits
ainsi réunis les déductions qu'ils semblent comportar? C'est ce
que nous nous proposons d'examiner dans le reste de cette
étude.

n
Ceux de nos lecteurs qui connaissent déja l'ouvrage anglais, ont
été peut-etre surpris de ne trouver, dans le résumé que nous venons d'en faire, aucune allusion a un fait dont M. Spencer se sert
comme pointde départ, sur lequel il revienta chaque page et qui,
a premiare vue, pourrait sembler la tbese essentielle de l'ouvrage.
Ce fait, c'est le culle des morts, ou plutót des ancetres.
M. Spencer estime, en effet, que le sentiment religieux a eu
partout sa source dans le sentiment de l'obéissance au chef de la
famille. Quand celui-ci venait amourir, son double continuait a apparaitre et meme a commander dans les reves. On croyait done
qu'il survivait a l'état d'esprit et que, sous cette forme, il persistait
a intervenir dans les affaires des survivants, pour protéger les
siens et nuire a leurs ennemis. De la l'institution du culte domestique qui, au début, aurait eu exclusivement pour objet, soit de
rendre propices, par des sacrifices, les manes des ancetres et des
chefs, soit de réduire a l'impuissance, de chasser au loin ou meme '
d"asservir par des conjurations les manes des étrangers et des
ennemis. De cette premiare forme de culte dériveraient toutes les
autres manifestations du sentiment religieux.
Si, jusqu'ici, nous n'avons pas parlé de cette tbéorie, -c'est que
nous la regardons non seulement comme accessoire, mais encare
comme inutile et meme préjudiciable a la démonslration des idées
professées par M. Spencer, tant sur la marche de l'évolution ecclésiastique que sur les rapports de cette évolution avec le cours
du développement universal. lnutile, en ce que pour arriver aux
memes conclusions générales, il suffit de constater, avec l'auteur,

�1

IlEVUE DE L HISTOIRE DES_ RELIGJONS
104,
que le sentiment religieux, comme les autres manifestations de
l'activité humaine, a du avoir des commencements naturels et que
ces commencements ont du étre fort humbles, analogues aux phénoménes religieux qu'aujourd'hui enco-re H nous est donné de
constater, a l'état rudimentaire, parmi les peuplades les plus
incultes. P1·éjudiciable, parce que, dans notre pensée, le culte des
morts n'est pas la source essentielle des religions et que, par
suite, l'intrusion de cette hypothese est de nature a affaiblir la
force probante de toute l'argumentation.
M. Spencer avait déjá. exposé d'une fa&lt;;on générale, dans le
premier volume des Principes de Sociologie, ses idées sur la prédominance originaire de la nécrolatrie. Les lecteurs de la Revue se
rappellent comment M. Albert Réville s'est attaché ici a réfuter ce
qu'il appelait avec raison une renaissance moderne de l'évhémérisme t. Mais il n'est peut-etre pas inutile de revenir sur le sujet,
aujourd'hui que M. Spencer a donné a ses vnes de nouveaux développements. L'éminent pbilosophe dénonce vivement, dans son
dernier ouvrage, l'obstination des théologiens et des mythologues
qui refusent de se rendre a son &lt; accumulation de preuves. •
Nous n'avons jamais été un théologien et nous n'avons pas la
prétention de parler au nom des mythologues. Cependant nous
devons avouer qu'apres avoir lu les Jnstitutions ecclésiastiques
d'un bout a l'autre, nous sommes moins converti q.ue jamais a
cette partie de ses vues, précisément parce qu'il nous y fournit
'e moyen de les serrer de plus pres.
En effet il ne s'y borne pas a justifier plus longuement ses affirmations antérieures sur la fa&lt;;on dont la vénération du double
aurait donné naissance a l'adoration des dieux, le totémisme au
culte des animaux, la réincarnation des morts au fétichisme et a
l'idolatrie, le tertre funéraire a l'autel et le tombeau au temple;
mais il s'y attache encore a établir, par l'étude des institutions
ecclésiastiques, particulierement du sacerdoce, que les dieux de
la nature, meme les mieux caractérisés comme tels, ont été des
personnages humains, identifiés apres leur mort avec les phénomenes, les corps célestes, les objets naturels, les animaux dont
ils avaient rei;u le nom pendant la vie ou auxquels leur souvenir

i) Revuedel'histoire desReligions, t. lV, n° 4, p. i.

LES ll 1:-ISTITUTJONS ECCLÉSTASTTQUES

»

o ' HERBERT SPENCER

f05

se trouvait associé par suite d'une circonstance quelconque 1 •
Essayons de voir jusqu'a quel point cette prétention est fondée.
A en croire l'auteur, si, dans les sociétés primitives, les fonctions
sacerdotales sont généralement exercées par le pere de famille,
c'est que les dieux a concilier sont des ancetres. (Eccl. Instit.,
§ 594.) Mais ne serait-ce pas plutót parce que le pere est le maitre
absolu, le propriétaire de sa femme et de ses enfants, aussi bien
que de ses esclaves ou de ses troupeaux, et des lors n'est-ce pas a
lui qu'il incombe d'allirer sur sa famille, comme sur son patrimoine, les faveurs des puissances surhumaines '!
Si, dans ces memes sociétés, le sorcier joue un róle plus considérable que le pretre, c'est, au dire de M. Spencer, que les actes propitiatoires s'adressenl aux puissances conciliables, c'est-a-dire aux
ancetres, tandis que les conjurations et les exorcismes, qui sont le
fait des sorciers, s'appliquent aux esprits méchants, c'est-a-dire aux
manes des ennemis et des étrangers; d'ou résulte que les opérations
du sacerdoce ~ont exclusivement une affaire de famille, tandis que
les pratiques de la sorcellerieintéressent les différentes familles, soit
a tour de róle, soit meme toutes ala fois (§§ 590,591). Ici encare lavéritable explication nous semble plulót dans ce fait, démontré par
M. Spencer Jui-meme, que non seulement les sauvages se font une
pauvre idée de la puissance divine, mais encare que, chez eux, la
préoccupation d'écarter les influences hostiles l'emporte sur le désir
i ¡ Voici, par exeuÍple, comment M. Spencer explique que, chez tant de
peuples des deux 4émispheres, on en est venu a croire que les étoiles étaient
des morts transportés au ciel : « Un éleve de l'institution pour les sourdsmuets a Édimbourg rapporta qu'avant de venir a cette école, il prenait les
étoiles du firmament pour autant de foyers. En nous rappelant, a cóté de
cette illusion, la croyance de quelques Peaux-Rouges, que les étoiles les plus
brillantes de la voie lactée sont des feux de campements allumés par les
morts sur la route de l'autre monde, nous voyons comment peut s'opérer
naturellement l'identification des étoiles avec des personnes humaines.
Quand un chasseur, entendant un coup de feu dans un bois voisin, s'écrie :
« Ca, c'est Jones, » il n'est pas censé vouloir dire que le bruit est Jones,
mais bien que c'est Jones qui a produit le bruit. D'autre part, quand le
sauvage, désignant du doigt une certaine étoile, qu'il prend pou:r le feu de
campement d'un certain mort, s'écrie: « Le voila!,, les enfants qui l'écoutent lui attribuent naturellement la pensée que cette étoile est le m9rt
lui-méme, surtout si cette communication leur esl faite dans une langue
mal développée. » (Ecclesiasticat Institutions, p. 685.)

l

�LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCL"ÉSIASTIQUES )) n'nERBERT SPENCER

4.06

i 07

REV\,E DE L'HISTOIRE DES RELIGIOXS

de plaire aux divinités bienveillantes. On rapporte que les Caraibes
s'abstenaient de rendre un culta a leur bon Esprit, parce qu'ils le
considéraient comme trop bien disposé pour se venger mame de
ses ennemis, et la plupart des peuplades negres qui ont la notion
d'un dieu suprame (souveot le ciel personnifié), le regardent
comme trop haut et trop éloigné pour intervenir couramment dans
leurs atTaires; aussi préfereot-ils adresser leurs hommages aux
esprits secoodaires dont ils redoutent constamment les mauvais
tours 1 •
Dans nombre de commuoautés, que cite M. Speocer, c'est le chef
qui remplit les fonctions de grand pretre. La raison la plus simple
parait atre que le chef, de meme que le pere au sein de la famille,
est le représeotaot naturel, l'orgaoe ou la personnification de la
communauté vis-a-vis des puissances extérieures, tant surhumaines
qu'humaines. Mais, pour M. Spencer, cette union primitiva du
sacerdoce avec le pouvoir polilique provient de ce que les ancatres
du chef seraient devenus, non seulement les clieux particuliers de
sa famille, mais encore, en leur qualité d'anciens chefs, les dieux
généraux de la communauté (chap. v).
11 semble mame que M. Spencer foode sur cette distinction !'origine du polythéisme. Il ramene en effet les esprits inférieurs aux
mll.nes des ancetres directement vénérés par le commuo des
familles, ainsi qu'a la foule des morts anonymes qui grossit avec
chaque génération de défunts; quant aux divioités supérieures, ce
seraieot invariablement, soit des morts illuslres dont le prestige
se serait étendu au loin, soit d'anciens chefs locaux qui, adorés
d'abord éomme dieux de tribu ou de village, auraient monté au
rang de dieux généraux, le jour ou ces petites communautés se
seraient groupées en nation.
A notre humble avis, la génese du polythéisme s'explique bien
mieux, comme l'a montré Auguste Comte, par la conception des
especes, et, conséquemment, par le développement de la croyance
a autant de divinités respectives qui régissent du dehors tous
les membres de chaque espece. A c0té de ces divinités abstraites,
qui dominent de toute la supériorité de leur fonction, la multitude
des objets personnifiés, des phénomenes secondaires et des esprits
i) V. Tylor, La Civilisation primitive, trad. frang., Paris, f878, t. 11, p. 436,
A. RP.ville , Religions des peuples non-civilisés, París, f883, t. J, p. 55.

anonymes, vieonent alors se ranger, pour constituer la classe des
dieux supérieurs, les principales manifestalions naturelles que
leur importance ou leur originalité empache de faire rentrer dans
une espece connue, par exemple, les principaux corps célestes, les
grandes forces de la nature, les abstractions tirées de l'expérience
humaine, etc. Sans doute, on pourra trouver aussi, dans les degrés
supérieurs de cette hiérarchie, les manes de certains hommes qui
ont laissé une impression éclatante dans l'imagination populaire :
héros, conquérants, législateurs, sorciers, inventeurs et artistas.
Mais cette catégorie forme l'exceplion et non la généralité, encore
moins la totalité des grands dieux. Veut-on voir ou l'on en arrive,
lorsqu'a l'instar de M. Spencer, on se condamne a expliquer par
l'apothéose !'origine de toutes les puissances surhumaines? En
voici un exemple caractéristique :
Sous prétexte qu'un roi d'Hawa'i se nommait Kalaninui LihoLiho, ce qui, parait-il, signifie, daos la langue du pays: " les cieux
grands et sombres,» - M. Spencer soutieot (p. 686) que e contrairement a l'ordre allégué par les mythologues, Zeus a bien pu commencer par etre un personnage vivant et son identification avec le
ciel résulter du nom mame qu'il portait par métaphore •. Ailleurs
(p. í00), marchant sur les traces d'Evhémere, il fait de Zeus un petit
roi des montagnes crétoises, probablement identifié avec le ciel
pluvieux a cause des nuages qui, avant de crever sur la plaine,
s'amassaient sur les cimas de son royaume et, a l'appui de cette
hypothese, il reproduit le vieil argument qu'on montrait dans l'ile
le tombeau du dieu, ainsi que la caverne ou il avait passé son
enfance. 11 aurait pu ajouter qu'on y exhibait aussi ses langes et
ses jouets !
M. Spencer fait bien de s'adresser a la Crete qui, ainsi que le
fait observer M. de Block, daos son intéressante tMse sur Evhémere,
son livre et son temps, a toujours été, par le caractere essentiellement anthropomorphique qu'y revatait la mythologie!grecque, la
terre privilégiée de l'évhémérisme. Il y avait bien ailleurs d'autres
versions sur !'origine et l'histoire du maitre de l'Olympe; mais
M. Spencer s'empresse de remarquer que « cela ne fait ríen a
l'argument; ... la généalogie différente du Jupiter Olympien est de
peu de conséquence, considérant quelles divergences régoaient,
chez les Grecs, daos les généalogies des personnages historiques &gt;.
Or il se trouve que, s'il est un Jupiter dont l'histoire semble d'im-

�LES

!08

REVUE DE L'msTOIRE m:s nELIGIO:SS

porlation étrangere au sein de la mythologie grecque, c'est bien
celui de la Crete. En effet, comme l'ont montré MM. Preller, Tiele
Decharme et d'autres encore, le Zeus du mont Ida se rattache moin~
aux conceptions religieuses de la race grecque proprement dile
qu'au type des dieux phrygiens et sémiles qui naissent el meurenl
avec le soleil de l'été ou avec la végétation du printemps 1 •
Que fail, d'ailleurs, M. Spencer de la grande découverte linguistique qui a identifié le Zeus des Grecs avec le dieu supréme de
toutes les races indo-européennes ! S'il la tient pour fondée, et
nous ne croyons pas qu'elle soit sérieusement contestée par personne, il lui restera, pour tout refuge, l'hypothese qu'antérieurcment a la dispersion des races ayrennes, un chef illuslre, nommé
Ciel, Dyu ou quelque chose d'approchant, ful élevé :m rang de dieu
suprema par les ancétres communs des Hindous, des Grecs, des
Latins, des Germains et des Slaves. Et, méme alors, comment
expliquer la merveilleuse cóincidence de ce fait que, chez les Sémites, les Touraniens, les Polynésiens, les Negres, et cerlains
Peaux-Rouges, le méme rang ait étó attribué aux manes d'un personnage portant également le nom de Ciel • 1
Nous n'ignorons pas que la linguistique n'est guere actuellement
en boone odeur chez les ethnographes; mais pour ce qui concerne
!'origine de Zeus et des dieux en général, il est a remarquer que
M. Spencer se trouve égalemenl en désaccord avec les principaux
représentants de l'école anthropologique. M. Tylor dénonce comme
absolument discréditée la méthode facile qui faisait de Jupiter tout-

i) P. Decb~rme, Mythologie de la Gtece antique, 28 éd., Paris, i886, p. 5i;
L. Preller, Gnechische l,fythologie. Berlin, t. J, i872. - V. aussi A. Maury Beligions de_la Gr~ce antique, París, i859, t. 1, p. 63 et t. m, p. 148.
'
. 2) « ~1 l'on me demandait, écrivait dernierement 1\1. Max Müller, ce que
JC constdére comme la découverte la plus importante de notre siécle relativ_ement il. l'histoire ancienne de l'humanité, je répondrais par cette courte
hgne:

Dyaush-pilai·

= Zeuc naníp = Jupiter = TIJI'.

Réfléchissez a ce qu'implique cette équation ! Elle implique que non seulement nos propres ancélres, ainsi que les ancélres d'Homére et de Cicéron
parlaient 1~ méme langue que les peuples de l'Inde, mais encore que, pou~
un temps, 11s adorérent la méme divinité supréme, sous e1actement le méme
nom, _un nom ~ni signifie Je Ciel-pére. "(The Lesson of Jupite1·, dans la revue
angla1se The Nineteenth Century d'octobre •1ss5.)

«

1:-ISTITU'f!Ol'IS ECCLÉSIA.STIQUES n n'HERBl!:RT SPENCKR

i09

puissanl un petit roi de l 1 Créte et ~f. Lang, tout en admettant que
Zeus, a l'instar de Tsui Goab, la principale divinilé des Hottentols
présente des attribuls ernpruntés au culte des ancétres, ajoule que
&lt;1 il n'en reste pas moins absurde de croire que Zeus ou Tsui Goab
furent autr~fois des hommes. » (Lang, !tfythologie, Paris, 1886, p. 46 ;
Tylor, Civilis. prirnit., t. I, p. 321.)- M. Lang qui consacre toul un
chapilre critiquer la these de M. Spencer, fait valoir, entre aulres
arguments, que les sauvages ne rendent pas de culte aux femmes
ancétres. Or, chez eux, c'est la plupart du temps par la ligne féminine que se transmet le nom M. A. Réville avait déjil insisté sur

a

cette objeclion.
Voici un cas plus saillant encore des invraisemblances auxquelles
l'applicalion rigoureuse de sa thése condamne M. Spencer: Presque
tousles culles polythéistes possedent un ou plusieurs dieux du feu.
Ces divinités sont, d'ordinaire, renommées, soit pour leur génie industriel et éducateur, comme Vulcain, Hephrestos, Prométhée, Loki,
Twashtri, Plah, le Tleps des Circassiens et le Pachacamac des
Péruvieos, soit pour leur pouvoir magique ou leur caractére sacerdotal. « O Agni, je t'implore, prétre divin désigné pour le sacrifice ,, lelle est l'invocation qui ouvre le Rig Veda, et Bilgi, le dieu
du feu chez les Proto-Chaldéens, est qualifié, daos un hymne, de
« Pontife supréme sur la face de la terre 1 • &gt; Parmi les PeauxRouges, les Chinouks croient que le manitou du feu exerce une
influence considérable sur le Grand Esprit et ils le supplient
en conséquence d'inlercéder pres de ce dernier pour leur faire
obtenir de bonnes chasses, des chevaux rapides, des enfants
males, etc.'.
La réputation industrielle, civilisatrice el magique du dieu qui
régit le feu est aisée comprendre, quand on rétlécbit au r0le de
l'élément igné daos les premieres civilisations. Quaot asa mission
sacerdotale ou plut0t a son role d'intermédiaire entre l'homme et
les puissances célestes, on peut s'en rendre compte, saos grand
effort d'imagination, par la réflexion que non seulement le feu,
sous la forme respective de flamme et d'éclair, monte et descend
entre le ciel et la lerre, mais encore qu'il est généralement chargé

a

i) F. Lenormant, La lliaaie chez. les Chaldéens, Paris, i874, p. i7i.
2) Washington lrving, cité par 1\1. E. B. Tylor, Civilisat. p1·imit., trad. fran~.,
t. I!, p. 362.

�LES

HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES IU:_LIGIONS

de dévorer l'offrande destinée aux puissances surhumaines, remplissant ainsi les fonctions de sacrificateur.
Cette double explication se montre bien a nu dans les Védas qui
invoquent Agni en ces termes : &lt; A peine es-tu né, ó puissant
Agni, qu'en s'allumant tes flammes immortelles s'élevent, ta fumée
brillante monte vers le Ciel; tu vas, ó Agni, trouver les dieux en
IJUalité de messager. &gt; (Rig-Veda, VII, 3, 3.) Un autre hymne nous
dépeintle méme dieu circulant entre les deux créations (le ciel et la
terre), comme un messager ami entre deux hameaux (Rig- Veda,
II, 6). - Et cependant, pour M. Spencer (p. 687), si Agni est appelé
un sage, un prétre, un rishi, un brahmane, c'est la preuve qu'il a
été réellement un prétre ou un sage, divinisé apres sa mort, a
!'instar d'Achille et de Lycurgue !
Faut-il un dernier exemple ou nous n'avons a faire appel qu'au
bon sens? Certes, s'il y a des objets naturels qui ont dú. émouvoir
de bonne heure l'imagination humaine et lui apparaitre avec ce
double caractere de personnalité supérieure et de puissance mystérieuse qui fait la divinité, tels sont bien les corps célestes, particulierement le soleil et la lune, ces glorieux libérateurs de l'homme
assiégé par les périls et les démons des ténebres. Il nous a fallu
une longue suite de déductions fondées sur l'observation et le raisonnement pour en arriver a nous dire, avec l'Inca Yupanqui que,
apres tout, &lt; si le soleil vivait, il connaitrait la fatigue, comme nous
. et, s'il était libre, il visiterait d'autres régions du ciel ou il ne se
rend jamais 1 ». En réalité, ce qui est difficile a comprendre, méme
en dehors de toute idée préconc;ue sur l'origine des dieux, ce n'est'
point que l'homme ait personnifié et adoré les grands luminaires
du ciel; c'est plutót qu'il se filt abstenu de le faire. Néanmoins,
pour M. Spencer, le soleil et la lune, partout ou ils ont rec;u un
culte, onl dú. etre, eux aussi, des personnages humains qui avaient
porté le nom de ces corps célestes, et, a l'appui de cette assertion,
il cite (p. 686) une légende mexicaine ou l'on représentait les deux
astres comme des étres surhumains originairement sortis d'une
caverne. « Des histoires de ce genre, avec le culte qui les accompagne, sont toutes naturelles, explique-t-il, en tant qu'elles remontent aux traditions de populations troglodytes; mais, autref ) Garcilasso, cité par M. A. Réville, Religions du l}fexique et du Pérou;
París, 1885, p. 321.

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »

n' liERBERT

SPENCER

H1

ment, elles impliquent des absurdités superflues qui ne peuvent
méme pas étre attribuées aux plus inintelligents. »
Et cela en présence des innombrables populations qui expliquent
les disparitions quolidiennes des corps célestes par un passage
sous terre et qui, par suite, se représentent la réapparition des
astres comme la sortie d'une caverne ! Non seulement cette explication est la plus naturelle, mais encore c'est presque la seule que
puissent formuler des peuples primitifs sur les mouvements apparents des corps célestes; nous croyons inutile d'en fournir la
démonstration.
On a beaucoup plaisanté, et non sans raison, les mythologues
qui voulaient trouver des phénomenes personnifiés chez tous les
personnages marquants de l'histoire. Ne peut-on reprocher a
M. Spencer de verser dans l'exces opposé, quand il s'efforce d'évhémériser tous les héros des mythes ? Comment contester que,
dans un grand nombre de cas, les récits mythiques sont simplement la description d'un phénomene permanent, périodique ou
méme unique, représenté comme l'reuvre de personnages humains.
Meme dans les mythes qui refletent véritablement les péripéties de l'histoire, les héros ne sont pas nécessairement des étres
qui ont vécu en chair et en os. Ainsi une légende souvent citée
racontait, chez les Grecs, comment la ville de Cyrene fut fondée
par une princesse thessalienne, nommée Cyrene, qui était filie du
roi de Jolkos et qui fut enlevée par Apollon jusqu'en Lybie. Si
l'évhémérisme a raison, on devra prendre ce mylhe a la lettre et
admettre qu'une jeune princesse grecque fut aimée d'un aventurier qui l'enleva et vint fonder avec elle la ville de Cyrene. Or
nous savons, par Hérodote, que, vers la XXXVIII0 olympiade, une
émigration composée surtout de Thessaliens méridionaux s'était
rendue en Lybie, sur ·un ora ele d'Apollon Pythien, et y avait fondé
la ville de Cyrene. Voila done un cas bien constaté, ou le héros,
donné comme personnage historique daos le mythe, représente
non un individu réel, mais une collectivité, le corps des émigrants,
c'est-a-dire un etre abstrait, impersonnel, a !'instar de tous les
_héros éponymes. A plus forte raison est-il oiseux de chercher
l'homme sous les héros des mythes qui se rapportent clairement
a des phénomenes naturels. Que les guerres de dieux, si fréquentes dans toutes les théogonies, traduisent parfois d'anciennes
luttes entre des cultes rivaux ou meme entre des sociétés hostiles,

�·112

REVUE DI, L'HlSTOl[\E DES RELIGLONS

c'est possible et méme probable. Mais il y a des cas, et ce sont les
plus nombreux, ou ces conflits divins représentent sans contredit
le choc des forces naturelles, et il me semble surtout impossible
d'admeltre cetle assertion de M. Spencer (p .. 743) que &lt; si, d'ordinaire, les mytllologies parlent de victoires remportées par les
dieux, relatent des combats entre les dieux eux-mémes et décrivent
la divinité principale comme ayant acquis sa suprématie par la
force ce sont justement la les trails d'un paothéon du a l'apothéo;e de conquérants étrangers, ainsi qu'aux usurpations dont
leurs chefs donnent le spectacle de temps a autre. »
Que devient cette théorie, appliquée,'par exemple, a la guerre des
dieux qui forme un élément si caractérislique de la mythologie
polynésienne? Apres que la séparation du Ciel et de la Terre eut
permis ala création de se développer dans l'intervalle, la guerre
éclata entre leurs six fils. Le Pere des vents se précipite avec tant
de violence sur le Pere de l'eau salée que celui-ci doit se réfugier
au fond de la roer; mais a son tour il attaque le Pere des foréts en
rongeant la base des falaises boisées. Par représailles le Pere des
foréls fournit au Pere des hommes iotrépides le bois des canots et
des engins de peche; d'ou nouvelle fureur du Pere de l'eau salée qui
cherche sans cesse a engloutir les pécheurs. Finaleroeot le Pere
des hommes intrépides triomphe de tous ses freres y compris le
Pere des plantes cultivées et le Pere des plantes sauvages; seul le
Pere des veots échappa asa dominatioo. A qui persuadera-t-on que
ces rnythes, d'une transparence enfantine, relatent des faits historiques recueillis parrni les aventures de chefs polynésiens respectivement appelés le Pere des venls, des foréts, des homrnes, etc?
Quant a l'hypothese que ce seraient des légendes créées apres coup
pour justifier le nom de ces personnages, elle préte a des peuples
primitifs a la fois trop et trop peu d'imagination. S'ils sontcapables
d'inventer de pareilles aventures, il faut bien qu'ils le soient également de preter la vie et la personnalilé aux éléments qui y jouent
le róle de héros.
Jusqu'ici il ne s'est agi que &lt;ln polylhéisme. Mais c'est également
par le culte des rnorts que M. Spencer explique la formation du
monothéisme ou plutót de son antécédent ordinaire, la monolatrie.
n invoque a ~et égard le sentiment qui anime les enfants, lorsque,
dans leurs na'ives conversations, ils soutiennent la supériorité de
leur pere respectif. &lt; Tel est l'état de choses, dit-il, qu'offraient

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

n'BERBERT SPENCER

1i3

les Hes Fidji ou, selon les premiers mission naires, chaque district
luttait pour la supériorité de son dieu. C'est ainsi encore qu'en
présen?e des cultes professés par les peuples voisins, les Hébreux,
sans mer l'existence d'autres divioités, affirmaient la supériorité
de leur Dieu. &gt;
Si M. Spencer, poul' rendre compte du sentiment qui porte les
hommes a exalter leur dieu particulier, avait simplement cherché
un élément de comparaison daos l'idée que les enfants se forment
de la supériorité paternelle, nous n'aurions pas d'objection a faire.
Mais il s'empresse de nous dire que ce rapprochement doit etre
pris a la lettre, c'est-a-dire que la rivalité des cultes, ce premier
pas vers le monothéisine, a pour unique raison que e dans l'état
primitif les hommes sont nalurellement enclins a exagérer les
pouvoirs de leurs ancétres par comparaison avec les ancétres des
autres tribus. &gt; Or ce sentimeot, que l'homme primitif ressent a
l'égard de son ancétre, il l'éprouve égaleroent a l'égard de sa
femme, de ses enfants, de ses chefs, et il n'y a pas de motif pour
q~'il ~e_l'~prouve pas également a l'égard de ses dieux, quelle que
so1t l origme de ces derniers.
·
, _M. S~encer ne ~o~s sem~le pas suffisamment tenir compte, dans
1 evolut10n monolatr1que, d une cause qu'il se borne a mentionner
les ~ro~r~s de la raison humaine. Le róle de dieu supréme n'es~
pas. mdi~eremment attribué au premier esprit venu, mais presque
touJours a une puissance qui représente un des grands phénomenes
~e _la n~ture, l'orage, le vent, la lune, le soleil, le ciel, ce qui
mdique mtervention de la réflexion daos le choix du roi des dieux
Quant a la conceplion d'un Dieu unique, il nous est facile de con~
stater qu'elle est le résultat d'une évolution philosophique, plus
e~core que religieuse. Si nous cherchons !'origine des quatre ou
cmq personnalités divines qui , de l' Inde a la Grece, ont assumé
saos partage _le ~ouverne~ent de l'univers, nous n'en trouvons pas
une seule qU1 pu1sse represen ter un homme déi.fié, a moins de voir
~ans ,le ~ahveh de Mo~se ~. un potentat local comme ceux qu'auJourd hlll encore les BedoU1ns appellent dieux » (p. 697).
Cette derniere inlerprétation de M. Spencer serait méme exacte
qu'elle ne détruirait en rien nos¡ observations générales, puisqu~
nous accordons aux dieux les origines les plus variées. Mais on
sait que les hébrai:sants les plus distingués de notre t~mps s'accordent a reconnaitre dans le dieu supreme des Hébreux une ancienne
8

�i 14,

U5

REVUE DE L'IIlSTOIRE DES RELIGIONS

LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES )) D'HERBEllT SPENCER

. · ·t · de la nature 1. En tout cas, on voit que, comme fabrique
divllli e
.
.t
d ste
de dieux supremes, la nécrolatrie ades ra1sons pour e re mo e .

• attribuer meme aux plus inintelligents. &gt; La seule différence ~:vec
notre propre interprétation de l'univers, c'est que la ou le sauvage
voit des esprits, nous mettons des forces, - quittes a nous heurter
finalement, comme le constate l'évolutionnisme, a l'axiome ultime
qui fait de ces forces, meme réduites a l'unité par une généralisation hardie, e un effet conditionné d'une cause inconditionnée, une
réalité relative, impliquant l'existence d'une Réalité absolue par
qui elle est directement produite &gt; 1 • Entre les deux explications,
celle du sauvage et celle du savant, il n'y a qu'un procédé graduel
et continu de dé-anthropomotphisation.
C'est done la personnification des choses qui est le fait primitif.
L'homme n'adore pas les détails de la nature, parce qu,'il divinise
ses ancetres; mais il adore ceux-ci parce qu'il les assimile aux
puissances surhumaines dont les phénomenes naturels sont, a ses
yeux, la manifestation palpable.
Ce qu'il y a de fondé dans le rOle que M. Spencer aLtribue aux
visions du sommeil, c'est qu'elles ont dú concourir a préciser
l'image qu'on cherche a se faire des esprits, et peut-etre a suggérer
l'existence de la personnalité, comme entité distincte du corps.
Cette entité est d'abord con&lt;¡ue sous la forme d'un double qui
reproduit, dans une certaine mesure, les traits de l'etre ou meme
de l'objet personnifié. Si, peua peu, la majorité des esprits et meme
des dieux emprunte la physionomie de l'homme, c'est que celuici, a force de preter aux puissances surhumaines son caractere
moral, finit par leur attribuer aussi sa physionomie extérieure.
L'anthropophysisme conduit naturellement a·l'anthropomorphisme.
Ou d'ailleurs l'homme trouverait-il des traits plus dignes que les
siens pour en revetir les etres surhumains dont il brigue les faveurs
ou dont il redoute les colares 1 1

lll
11 nous reste, pour conclure, a montrer brievement que la_ t~ese
énérale de M. Spencer sur l'évolution du sentiment rellg1eux
!•exige nullement l'ad.hésion a son évhéméris~e. Q~e veut surtout établir le fondateur de la philosophie de l e~olutl~~? Que le
. nt reliaieux repose sur e la conscience de 11dentlle entre les
S®time
~
•·
t
forces dont l'homme per&lt;¡oit l'action dans le_ m~nde extene~r e
celles dont il a directement conscience en lu1-meme. &gt; Or s_11 est
possible d'aboutir a cette conclusion, en prena~t comme pom~ de
départ l'apothéose des ancetres, nous disons ~ on ~eut Y arnv~i:
mieux encore, quand on rattache l'origine des dieux a la personrufication des objets et des phénomenes.
.
.
est
tres
vrai
que
l'homme
primilif
se
figure
les
d1eux
a
son
11
image, el ainsi s'explique qu'il les traite comme des ~ommes
agrandis. Mais quelle est la raison de son anthropomorph1sme? !l
ne connait d'autre causes d'aclivité que celles qu'il trouve en lmmeme. Aussi voit-il partout, dans la nature, des f~rces analogu~s
a celles dont il a directement conscience: des sentiments,_ d_es raisonnements, des volitions - en un mol des personn~tes, des
esptits, taillés sur le sien. 11 personnifie ainsi tout ce qm ~e ~eut
ou parait se mouvoir autour de lui, et, parmi c~s.personnalités ima·
ginaires, il adore celles qui le frappent spec1alen:ient par leu~
apparence de supériorité ou simplement de mystere: . Pour~uo1
exiger qu'il ait préalablement logé daos leur forme VIS1ble 1 ame
de quelque ancetre !
L'explication du poete algonquin, rapportée par_ Schoolcraft :
, c'est un esprit qui fait couler cette riviere &gt;, represente to~te la
philosophie de la nature chez les races primitives, el nous n'arr1vons_
pas a comprendre comment un penseur aussi profond et aus~1
impartial que M. Spencer peut voir un seul instant d~ns les_ expli~
cations de ce genre e des absurdités superflues, 1mpossibles a
i) c. p. Tiele, Histoire des anciennes religions de l' Égypte et des peuples sémitiques, trad. franc;., París, i.882, chap. lll:,

t) First Principies, p. i 70.
2) V. notre article sur les Origines de l'Idoldtrie dans la.Revue de l'Histoire
ele, Beligions, t. XII, p. t. - La far,on dont les réves peuvent conlribuer a
fa.ire investir d'une forme anthropomorphique les divinités de la nature,
conc;ues jusque-la. sous une forme dillérenle ou méme indélerminée, se
montre bien dans le fait suívant recueilli par Schoolcraft : Une prophétesse
indigene de l'Amérique septentrionale, étant tombée en extase apres avoir
jeO.né, suivit un sentier qui conduisait a la porte du cíel et la vit un homme
dont la téte était enlourée d'une brillante auréole. Ce personnage luí dít :
« Regarde-moi, mon nom est le Bril\ant Ciel Bleu, Oshauwauegihick. " Con-

I

�H6

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO:NS

Telle nous semble etre la vraie part du culte des morts dans le
développement du sentiment religieux. La religion est antérieure a
la vénération des ancetres, et meme peut-etre, bien qu'ici nous ne
puissions nous appuyer sur la preuve directe, a la croyance dans
la survivance de la personne. Elle a d~ commencer le jour ou
l'homme, ayant pris conscience de lui-meme, en se distinguant du
monde extérieur, a reconnu la supériorité de forces arobiantes
qu'il ne pouvait ni contrOler, ni comprendre, et telle est encore la
forme sous laquelle elle persiste au cceur du philosophe, lorsque,
parvenu a la derniere étape de l'évolution scientifique, il repete,
avec un sens profond des limitations de sa nature, la sentence par
laquelle M. Spencer termine son livre : e Au sein d'un mystere
d'autant plus mystérieux qu'on y songe davantage, il restera
cette certitude absolue que l'homme est toujours en présence
d'une énergie infinie et éternelle d'ou procedent toutes choses. ,
Nous terminerons par le vceu de voir paraitre bientót une tra•
duction des Ecclesiastical lnstitutions dans l'importante collection
des ceuvres de M. Spencer que publie la librairie Alean. En dépit
des réserves que nous avons cru devoir faire sur une these incidente, non seulement ce nouvel ouvrage a sa place marquée dans
le développement du systeme l)hilosophique auquel M. Spencer a
consacré son existence et attaché son nom, mais encore, quelque
jugement qu'on porte sur la valeur de ce systeme, il est impossible
de méconnaitre qu'il y a la un tableau magistral de l'évolution
ecclésiastique, prise dans son ensemble. Aussi ne pourrait-on assez
en recommander la lecture et meme l'étude a une époque ou tant
de gens, meme parmi les plus scrupuleux en matiere scientifique,
ne cessent de se prononcer a priori, quand il s'agit de croyances
ou d'institutions religieuses.
GOBLET D'ALVIELLA.

signant plus tard ses souvenirs dans l'écriture de sa race, elle figura ce
glorieux esprit avec les cornes symboliques de la force el une brillante
auréole autour de la tete.

CHRONIQUE
'
FRANCE
Publieations nouvelles. - Annales du Musée Guimet. Le tome IX des
An~ales du Musée Guimet vient de paraitre chez Leroux. C'est le premier des
trois ~olum~s. ~onsacrés par M. E. Lefébure aux Hypogées royaux de Thebes:
Premiere Division. Le Tombeau de SétiI••, publié in extenso avec la collaboration
de MM.· U. Bow'iant et V. Loret, anciens membres de la mission franc,aise
d'archéologie du Caire, et avec Je concours de M. Ed. ,.avi
"' ·z¡e. Un second volume donnera le tombeau complet de Ramses IV et les parties inédites des
autres tombes royales de Bab-el-Molouk. Enfio, dans un troisieme volume
~- Lefébure do_nnera_la traduction des textes inédits ainsi que des apprécia~
tions et des not1ces h1storiques, artistiques et religieuses. Ces publications sont
le f~~it d'un~ missio~ dans la Haute-Éygpte, accordée en i883 par Je Ministere
de I mstruction publique a notre savant collaborateur.
L~ vol~me que _nous an_no~c,ons ici se compose de :cent trente-six planches
et d une mtroduction exphcat1ve. On sait que les Hypogées royaux de Thebes
~e trouvent daos une vallée de la chalne Libyque, assez loin des terres cultivées.
11~ ~-ont au nombre d'une quinzaioe, en y comprenant ceux d'Aménophis III e~
d A1,. de la xvm• dynastie, situés dans un autre embranchement que les
tombes des x1x• et xx• dynasties. La moitié au moins ont été exécutés
dans de vastes proportions, et indiquent par la des pharaons puissants ·
les autres, petits ou inachevés, altestent la brieveté ou la faiblesse des regne;
de leurs possesseurs.
La publicati~n des _hyp?gées royaux ne saurait élre complete au sens rigou•
reux du mot : 1I falla1t év1ter un exces de redites inutiles. Deux des plus beaux
tombeaux ont done été cboisis comme types et copiés in extenso (avec le con•
cours de MM. V. Lor~t et U. Bouriant pour certaines parlies de J'un d'eux) :
les a~tr.es ont été décr1ts dans taus leurs détails, et leurs textes inédits ont été
recue1llis. Les tombeaux pris pour types sont ceux de Séti I•• et de Ramse IV
s •
eh acun d'eux servant de modele ou de point de comparaison pour un certain

�H8

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

plan et une certaine décoration. 11 y avait en elfet deux plans, le grand et le
petit, et deux décorations, celle de la bonue et celle de la mauvaise époque des
dynasties thébaines. Le petit plan se compose de corridors aboutissant a une
salle pourvue d'une ou de plusieurs cbambres annexes, et destinée au sarcopbage. Le second plan est le redoublement du petit; c'est-a-dire qu'apres
avoir creusé une premiare série de corridors aboutissant a une grande salle, on
ouvrait dans le sol méme de cette derniere piece, pom~, cachar plus loin et plus
proíondément la momie, une seconde série de corridors aboutissant a une
seconde grande salle, celle du sarcophage. La décoration de la bonne époque
se compose, sur les portes et dans les deux petiles salles, de scenes représentant la réception du roí par les dieux infernaux; puis, da.ns les corridors comme
daos les grandes salles ou leurs cbambres annexes, de compositions relatives
aux rites funéraires et de descriptions de l'eníer et du ciol. Les textes funéraires,
c'est-a-dire la Litanie du Soleil et le Livre de l'Ap-ro (ou de l'ouverture de la
bouche faite a nne statue du déíunt) occupaientles premier, deuxieme, quatrieme
et cinquieme corridors : les textes descriptifs, c'est-A-dire le Livre de l'Hémisphere inférieur, ou Amtuat, le Livre de l'Enfer, sorte de variante du premier,
une carte astronomique du ciel et une lég11nde relativa a l'installation du firmament (la légende de la Vacbe), occupaient le troisieme corridor, les grandes
salles, leurs annexes et le plafond de la deuxieme grande salle. La décoration
postérieure comprenait des fragmenta de la premiare, réduits de plus en plus
en nombre et en étendue sur les parois des salles, des couloirs et des portes,
par la place accordée a une immense composition descriptiva, née de la Litanie
solaire.
Le tombeau de Séti 1•r, qui appa.rtient a la xn:• dynastie, représente
le grand plan et la premiare décoration : le tombea.u de Ramses IV, qui
appartient a la xx• dyna.stie, représente le petit plan et la nouvelle décoration. La publication intégrate du tombeau de Séli I•• montrera, sans qu'il y
reste d'obscurilé ou qu'il y existe de !acune, quelle ttait la conception des
hypogées royaux dans son entier développement. Par la suite, en comparant
le tombeau de Séti I•• avec les autres, on verra avec quelle facilité et quelle
rapidité s'altérait de regne en regne l'idée premiare, aussi bien pour le plan
que pour la décoration. Les prétendues lois biératiques de l'Égypte n'ont rien
a faire ici. Et les traditions artistiques ne se maintenaient pas avec plus de
stabilité que les autres: la perfection qui caractérise les sculptures de l'hypogée
de Séti I•• ne se trouve pas ailleurs, de sorte que le travail de ce tombeau
marque le point culmina.nt qui sépa.re le progres de la décadence a l'époque
thébaine. C'est grace a cet art parfait. qui comporte le soin dans le détail
comme la sincérité dans J'exécution, qu'on appréciera au tombeau de Séti I",
mieux qu'ailleurs, le sens intime des grandes compositions décoratives, qui ne
sont nulle part aussi développées.On y voitassez clairement, d'une part, ce qui
subsistait des anciennes croyances d'apres lesquelles !'ame habitait la tombe,

CHRO:',JQUE

,,

H.9

car la cérémonie de l'Ap-1·0 consistait dans la consécration d'une stalue royale
aupres de laquelle un prétre dormait pendant la nuit, et a Jaquelle on servait
les repas funebres avant l'arrivée de la momie au tombeau. On y comprend
bien aussi, d'a.utre part (surtout d'apres l' Amtuat, dont l'bypogée de Séti ¡er
possede J'exempla.ire le plus complet qui existe), quelle idée les Égyptien~ s~
faisaient du monde souterrain. C'était une vaste tombe collective, qu'hab1ta1t
avec les manes la momie par excellence, Osiris, sous la garde des monstrueux
serpents qui symbolisent, daos les religions polythéisles, non seulement les
désordres attribués a. l'enfer (l'orage, l'obscurité et le vent), mais encore, et
par suite, l'enfer lui-méme. La. revenait chaque nuit le soleil, qui traversaitJes
douze cavernes du monde souterrain en y distribuant soit les récompenses,
soit les chatiments, aux ames des élus placés a. sa. droite et des damnés pla.cés a
sa gauche. Car, dans J'enfer égyptien, une conception qu'on peut dire délinitive avait installé en souveraine la Juslice, filie et substance méme du grand
dieu.
- La Nécropole de Myrina. - On annonce la publication chez Thorin du
premier volume de cet ouvrage dans Jeque] sont exposés les résultats ~es
fouilles exécutées au nom de l'École franc;aise d'AtMnes par MM. E. Pottier,
S. Reinach et A. Veyries de i880 a i882. L'ouvrage _formera deux volumes
in-i, dont un de texte, formé de 55 feuilles environ avec figures intercalées, et
l'autre, composé de 52 planches et d'une carte topograpbique. Le deuxieme
volume paraltra en janvier i887, Le prix de l'ouvrage complet est fixé a iOO fr.
pour les souscripteurs.
- lsidore Loeb. Tables du calendrier juif. - La Société des études
jujves vient de publier chez Durlacher des tables du calendrier juif depuis !'ere
cbrétienne jusqu'au xxx• siecle avec la concorda.nce des dates juives et des
dates chrétiennes et une méthode nouvelle pour calculer ces tables. C'est
M. Isid~re Loeb, le savant directeur de la Revue des Études juives, qui les a
dressées et qui a rédigé la préface ou Je lecteur apprend le moyen de s'en
servir. M. Loeb a rendu un grand service a tous ceux qui étudient l'histoire
des Juifs depuis la dispersion en leur épargnant les calculs compliqués de la
conversion des dates juives en da.tes chrétiennes.
Nécrologie. - Le 28 juillet est mort a Montauba.n dans sa. soixante-dixseptieme année !'un de nos collaborateurs les plus dévoués, l'un des hommes
qui ontle plus contribué a répandre parmi ceux qui s'occupent chez nous d'histoire
religieuse, les habitudes de critique et de libre investigation, M. Michel Nicolas,
docteur en théologie de la faculté de Strasbourg et pendant quarante-huit ans
professeur de philosophie A la faculté de théologie protestante de Montauba.n.
Le poids des années et les fatigues causées par un labeur incessant avaient
déja ralenti son activité quand la mort l'a pris. Et cependant il n'y a pas encore
bien longtemps que nous publiions dans cette Revue un chapitre de son dernie.i
ouvrage, l'Histoire de l'Académie de Montauban, ou l'on retrouve toutes les

�·120

qualjtés des ceuvres qui ont élabli sa réputation, une science st:lre, une érudi•
tion étendue, !'esprit critique, la sagacité de !'historien. Michel Nicolas avail
porté spécialement son atlention sur les origines du christianisme el sur J'hist~ire ~e la Róformation. L'un des premiers, il avail compris que pour expliquer
h1stor1quemenl le christianisme il faut étudier le juda'isme pendant les deux
siecles antérieurs a l'ere chrétienne, dans le monde judéo-alexandrin comme en
Palestine méme, Ses meilleurs ouvrages luí ont été inspirés par cette convic•
tion fort juste, En dehors des nomhreux articles qu'il a publiés dans diverses
revues et dans les journaux, il convient de mentionner particulierement parmi
se~ reuvres les suivantes : Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux
siecles antérieurs d l'ere chrétienne, Études critiques sur la Bible, Essais de
phil~so~hie _et d'histoire religieuse, Études sur les évangiles apocryphes, et son
essa1 h1storique sur le Symbole des Apótres. L'histoire religieuse perd en fa
personne de Michel NiMlas J'un de ses représenlants les plus autorisés dans
notre pays.

No~velles diversas, - La démissionet la succession de M. Maspero. Tous
les aaus de l'égyptologie ont appris avec regret que M. Maspero ne relournera
plus au Caire cet automne comme les années précédentes. De graves raisons
d'or~e privé et familia! l'ont obligé a quitter un poste ou il rendait de grands
serv1ces. Nos lecteurs trouveront plus Ioin, dans les comptes rendus des
séan_ce_s .d~ 1'Acadé~ie des inscriptions, le résumé des travaux auquels ¡¡ a
prés1d~ 1 h1ver _dermer. Heureusement pour la science franc;aise, M. Maspero a
pu dés1gner lu1-meme son successeur qui continuera J'reuvre de résurrection
de la vieille Égypte a laquelle plusieurs Franc,ais éminents ont attaché Jeur nom.
C'est ~· Gr~bauit, directeur de l'École fran c;aise du Caire, qui est chargé dé·
sorma1s de I Intendance générale des fouilles.
- Pondation d'un prix. Les Académies des Inscriptions et Belles•Leltres et
de~ Science_s _mo:ales et politiques sont autorisées par décret a accepter Je Jegs
qui leur a ete fa1t par M. Lefevre•Deumier. Ce legs consiste dans la prapriélé
d'~ne rente_ de 4 000 francs destinée a fonder un prix quinquennal de 20 000 fr.,
qm sera decerné alternativement par chacune des deux Académies a l'auteur
d'un ~ravai~ relatif soit a la philosophie, soit a la mythologie comparée, soit a
la philolog1e.
- Prix d l'Acad~mie des Inscriptions. Conformément au rapport présent.é par
M. G. Perrot, le prix du budget a l'Académie des ioscriptions, d'une valeur de
2 000 _francs, a été décer~é a M. Paul Girard, maitre de conférences a la
Faculte des Lettres de Paris, pour son mémoire sur l'Éducation chez les Athéniens au 1v• et au v• siecle. Quatre mémoires avaient été déposés. D'autre
part, un encouragement de 2 500 francs a été accordé, daos le concours Bordin,
a M • · Cl. Hua~t, second drogman de l'ambassade fran~aise a Constantinople,
pour son trava1l sur les sectes dualistes de J'lslam.
- M. llfassebieau, notre collaborateur, maitre de conférences a la Faculté de

12{

CHRONlQUE

flEVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

théologie protestante de Paris, a été nommé professeur-adjoint

a la

méme

faculté,

- Mane Thecel Phares. Dans une des dernieres séances de la Société Asiatique,
M. Clermont-Ganneau a propasé une nouvelle interprétation de ces mots cé•
Jebres que Balthasar lut sur les murs de la salle ou il festoyait, d'apres le livre
de Daniel. On sait qu'en réalité les mots étaient au nombre de cinq : ment!,
ment! thequel ou pharsin. On traduit ordinairement : compté, compté, pesé et
brisé. M. Clermont-Ganneau croit reconnaitre un dicton assyrien, employé
pour indiquer une vérité de La Palisse et signifiant : mine par mine ils comptent
deux pharsins, comme nous dirions : deux et deux font quatre. Daniel aurait
joué sur ces mots qui désignent des mesures de pesantenr et en particulier
sur le dernier qui servait aussi a désigner les Perses. Voila une interprétation
qui nous parait bien risquée. Le livre de Daniel, en elfet, a été écrit environ
quatre cents ans apres les événements qu'il raconte et en vue de lecteurs pour
lesquels un proverbe assyrien ne devait pas avoir grande signification.
Les Associations religieuses musulmanes. - A mesure que les puis•
sanees européennes pénetrent plus avant dans les pays exclusivement musul•
mans, les administrateurs et les voyageurs se préoccupent davanlage des
confréries religieuses répandues d'un bout a l'autre de !'Islam et redoutables
par leurs richesses, Jeur discipline et par le nombre de leurs adhérents. Ré•
cemment encore M. E. Meyer a publié daos les Annales de l'École libre des sciences
politiques (n• 2) un travail destiné a faire ressortir leur puissance. Les considérations de l'auteur sur la morale musulmane et sur la puissance de !'esprit
d'association daos !'Islam sont sujettes a conlestation, mais ses renseignements
sur les associations sont intéressants et concordent avec ceux que nous avons
déja recueilÜs ailleurs. D'apres M. Meyer, la morale du Coran est fondée sur
l'idée de renoncemeot; la 'polygamie atTaiblit le lien familia!; la communauté
des terres empéche l'attachement de l'homme au sol et la perpétuelle comhinaison des intéréts religieux avec les intéréts politiques favorise le développement d'associations a la fois religieuses et politiques. Elles ne sont soumises a
aucune réglementation du pouvoir civil; aucune restriction, aucune entrave
n'est apportée aux donations qui leur sont faites. En dehors des donations
elles alimentent Jeurs caisses par la vente d'objets de piété et d'amulettes, par
les contributions volontaires ou obligatoires et par le produit des amendes im•
posées a tout affilié qui a commis une infraction a la regle. M. Meyer compte
actuellement pres de quatre-vingt-dix confréries religieuses dans !'Islam. Elles
ont des ramifications partout. L·obéissance au chef et rassistance mutuelle des
freres entre eux sont les deux regles fondamentales dont l'observance est strictement imposée il. tous les membres. Les su!tans les plus puissants n'ont pas:
réussi a suppriml!r les confréries. Heureusement pour eux et pour les puis•
sanees colonisatrices, ces associations vivent il. l'état de rivalité perpétuelle,
en sorte que l'hostilité des unes entraine le plus souvent l'assistance des aulres.

�122

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

Les ulémas et le clergé officiel leur sont en général opposés. I1 y aurait, ce
nous semble, une curieuse étude a !aire sur la comparaison des regles dans
les communautés musulmanes et dans les communautés chrétiennes et bouddhistes.

ALSACE
Éclouard Cunitz.. Le i6 juin est mort, a Strasbourg, l'un des plus modestes
et des plus dignes proresseurs de la Faculté de théologie, M. Édouard Cunitz.
Son nom a jeté peu d'éclat au dehors, mais ceux qui l'ont connu de pres sont
unanimes a apprécier le caraclere et le savoir de ce travailleur obstiné. La
grande ceuvre de M. Cunitz restera la part qu'il a prise avec ses amis et
collegues, Édouard Reuss et Baum, a la publication des {Eut1res completes de
• Calvin dans le Corpus f'eformatorum édité a Brunswick. 11 s'était cbargé tout
spécialement de la partie historique. Son commentaire perpétuel de la Correspondance de Calvin est une mine de renseignements s0rs et détaillés, ou les
historiens du xvi• siecle pourront toujours puiser avec confiance. C•est lui qui
reprit aussi le projet de son ami, M. Baum, en publianl les deux premiers
volumes de l'Histoire des Églises réformées de France attribuée a Théodore de
Bezes. Le troisieme volume est imprimé. Malheureusement M. Cunitz, apres
avoir béroYquement lulté contre la maladie pendant toute son existence, a succombé, a 1'9.ge de 74 ans, avant de pouvoir composer l'introduction par laquelle
il comptait compléter cette magistrale publication.

ANGLETERRE
Publications récentes. W. H. 1. Weale. Bibliographia litw·gica. Les
collectionneurs d'ouvrages Jiturgiques apprendront avec plaisir la publication
de ce volume chez B. Quaritch a Londres, Ce n'est, il est vrai, que la premiere
partie du trésor que M. Weale a réuni au cours d'une enquéte de plus de
dix ans. 11 contient le catalogue des missels du Rite Latín imprimés depuis
l'an H75, sous deux rubriques différentes : Missalia Ecclesiarum et Missalia
Ordinum. L'auteur annonce la prochaine puhlication d'un catalogue des Bréviaires en un volume et plus tard il donnera un catalogue complet des Offices,
Rituels 1 etc. U est intéressant de constater dans l'ouvrage de M. Weale la
grande variété d'usages ou de pratiques qui se sont perpétués, souvent ju~qu:a
nos jours, dans un ordre de liturgies ou l'on suppose généralement que I Uill•
formité est absolue.
_ Un Parsis, M. Darab Dastur Peshotan Sajana, a traduit en anglais les
principales parties d'un excellent ouvrage allemand du docteur Gei~er, sous le
titre : Civilisation Q{ the eastern lranians in ancient times. Le premiar volume,
qui vienl de parailre, contient les extraits concernant l'ethnographie et la vie

CHRONIQUE

{23

sociale. M. Geiger a mis en téte de ce volume une introduction dans laquelle
il réswne fort heureusement ce que l'on sait sur la religion de !'Avesta.
- On annonce la publication, a. la Cambridge University Press, d'une série de
coníérences faites l'hiver dernier par le Rev. W. Cunningham sur saint Augustin, avec le titre : Saint Austin and his place in the history of christian
thought. L'auteur a traité avec un soin particulier la comparaison entre la
théologie de saint Augustin et celle de Calvin,
- Le cap. R. C. Temple a publié chez Trübner un second volume de ses
Legends of the Panjdb, qui est composé avec autant de soin et d'exactitude
que le premiar.

ALLEMAGNE
Publications récentes. - Le Theologischer lahresbericht. Nos lecteurs
connaissent déja cet excellent répertoire annuel de !'ensemble des ouvrages et
des articles théologiques qui ont paru penrlant l'année précédente. La mort
du regretlé professeur Pünjer avait enlevé a. cette utile publication son directeur.
M. le professeur Lipsius, de léna, !'un des maitres les plus autorisés de la
science historique allemande, a bien voulu se charger de le remplacer. Le
Theologischer lahresbericht ne pouvait étre confié a de meilleures mains.
D'ailleurs la plupart des collaborateurs de M. Pünjer ont maintenu leur concours
a M. Lipsius. La littérature sur l'Ancien Testament est confiée au professeur
Siegfried, de léna, celle du Nouveau Testament au professeur D. Holtzmann
de Strasbourg. L'histoire de l'Église est partagée entre MM. Lüdemann (prof.
a Berne), Bcehringer {docent a BAie), Nippold (prof. a. Iéna) et Wemer {pasteur
a Guhen) qui traitent successivement des trois premiers siecles, de la période
qui s'étend entre le concile de Nicée et la Réformation, de la Réformation et des
luttes confessionnelles jusqu'en i700, et de l'histoire moderne. L'bistoire des
religions est conflée a M. le pasteur Furrer de Züricb, l'un des juges les plus
compétents et les plus éclairés que nous puissions désirer. Elle occupe encore
peu de place. Le docteur Furrer constate, en effet, que la .Rewe de l'Histoire
des Religions est la seule publication périodique consacrée a l'bistoire générale
des religions et que l'Allemagne, si richement dotée de facultés de théologie,
n 'a pas encore institué de chairas spéciales pour cette branche de plus en plus
importante des études théologiques. Nous sommes heureux d'enregistrer les
appréciations tres bienveillantes que notre critique exprime sur le compte de
cette revue et sur l'ceuvre de M. Guimet dans son ensemble. - Quand on
parcourt le gros volume que la librairie Georg Reichardt de Leipzig a mis en
vente, on éprouve un peu de vertige en voyant défiler pendant 566 p. gr. in-8
l'énumération et les appréciations tres sommaires des publications théologiques
d'Gne seule année. Notons qu'il n'est lait mention que des ouvrages de nature
scientiflque. Un excellent index facilite beaucoup les rechercbes. Les -i premiers
volumes du lahresbericht sont en vente chez J. A. Barth, pour 20 marcks.

�{2.i,

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELJGIONS

- Wellhausens Methode kritisch beleuchtet. (Leipzig, Hinrichs, {886, gr. in-8
de 166 p.) L'auteur, M.O. Naumann, est un ecclésiastique catbolique. Apres
avoir exposé les caracteres distinctifs de la méthode critique de Reuss et de
Wellbausen, il la soumet a un examen attentif. Sur beaucoup de points
leur analyse du développement religieux d'Israel obtient son approbation. Ce
qu'il reproche a Wellhausen, c'est le point de vue philosophique auquel
celui-ci se place pour reconstruire l'évolution religieuse d'Israel. M. Naumann
insiste sur l'imporlance des grandes individualités dans l'histoire religieuse
pour conservar a Moi'.se le róle exceptionnel que lui assigne la tradition, el
il montre comment cette tradition s'accorde parfaitement avec les conclm;ions
vraiment historiques de la nouvelle école. L'intérét de ce livre consiste surlout
dans le ton de l'argumentation. M. Naumann est un croyant; mais, au lieu de
procéder par anathemes1 il discute ; il reconnait qu'il peut venir quelque chose
de bon de l'école critique. Voila. un exemple a suivre.
- Eine Augustin f;elschlich beigelegte « Homilia de Sacrilegiis,, (in-8 de 73 p.).
M. Caspari, professeur a l'université .de Christiana, l'auteur d'un remarquable
ouvrage sur le symbole du baptéme, a découvert dans un manuscrit d'Einsiedeln
du vm• siecle un sermon attribué a saint Augustin. L'inaulhenticité de ce
document est évidente. M. Caspari montre que ce prétendu sermon de saint
Augustin est une compilation rédigée dans l'empire franc vers le milieu du
vm• siecle par un clerc fort ignorant, mais elle offre un grand intérét pour
nous, parce qu'elle nous fait connaitre une quantité de superstitions, d'origine
latine ou barbare, contre lesquelles l'Église franque avait a lutter. L'auteur,
selon sa coutume, a enrichi le texte d'une abondance de notes tres instructives.
- M. Adolf Hamack a commencé dans la Theologische Literaturzeitung du
12 juin et continué dans les numéros suivants de cette excellente publication,
une revue des nombreux écrits - il y en a plus de 200 - qui ont paru depuis
deux ans sur la Didaché des douze Apotres découverte par Bryennios . Ceux
de nos lecteurs qui désirent suivre les discussions érudites provoquées par cet
intéressant document feront bien de consulter les articles de M. Harnack ainsi
que la seconde édition de l'ouvrage de M. Schatf: The oldest Church Manual
callcd the Teaching of the twelve Apostles (New-York, 1886).
-M, Iulius Lippert, l'un des auteurs allemands les plus féconds, dont nous
avons déja mainte fois mentionné les reuvres, vient de faire paraitre les 2• et
3• parties d'une Histoire de la Civilisation : Die Culturgeschichte in einzelnen
Hauptstücken (Leipzig, Freytag; Prag, Tempsky; in-8 de 206 et 228 p.). La
seconde partie contient l'histoire de la famille et de ses institutions, de la
propriété, des divisions en classes, des formes du gouvernement et de la
justice. La troisieme esl consacrée aux questions soulevées par les origines du
langage, de l'écriture, des nombres et des mesures, et surtout des cultes et des
mythologies. L'auteur admet 11. l'origine la croyance aux Qmes et aux esprits;
en suite il passe au fétichisme et a la phase des divinités personnelles nettement

CHRONIQUE

125

déterminées. Le souci de la destinée individuelle provoque la formation d' un
clergé; la religion et la morale se combinen t. L' auteur résume tres brievement
ses idées sur la formation des mythes. Il est évident qu'un pareil ouvrage ne
saurait avoir la prélention d'íltre en tous points une reuvre originale. En ce
qui concerne l'hisloire du développement religieux dans la civilisation générale,
l'auleur disposait, il est vrai, des matériaux qu'il a lui-méme recueillis el dont
il s'est servi dans plusieurs travaux anlérieurs.

�DÉPOUI LLEMENT DES PtRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et belles-lettres . - &amp;anees du 2 et
du 9 juillet. Une partie de la premiare séance et la seconde presque toute
entiere ont élé consacrées A entendre M. Dieulafoy exposer les beaux résultats
des fouilles qu'il a dirigées A Suze, au cours de la seconde mission dont il avait
été chargé en Perse. Les antiquités recueillies par le vaillant explorateur avec
le concours dévoué de Mme Dieulafoy seront exposées au Louvre, A c0té des
reuvres rapportées de Tello par M. de Sarzec, de maniere A conslituer le musée
oriental le plus complet qui existe. Les découvertes de M. Dieulafoy sont du
plus haut jntérét pour l'histoire de l'art. L'histoire des religions y est moins
directement impliquée. M. Dieulafoy croit avoir retrouvé dans un tumulus
voisin de l'ancien palais de Darius les dispositions d'un temple. Notons aussi
qu'en se fondan"t sur les caracteres distinctifs des archers de Suze et de ceux
de Persépolis et sur les indications fournies par les urnes funéraires d'un cimetiere, M. Dieulafoy croit pouvoir établir que les Élamites étaient noirs et qu'il
faut reconnaltre dans le peuple susien une tribu isolée des plus antiques colona
de l'Asie, les Diasyous du Rig-Véda, les Ethiopiens de l'Orient décrits par
Homere et par Hérodote.
Séance du 16 juület. M. Maspero, de retour d'Égypte, rend compt.e des
ouilles qui ont été exécutées sous sa direction depuis l'été dernier. 11 a eu le
bonheur de retrouver une tombe thébaine completement intacte, datant de la
XX0 dynastie. Les cachets des prétres sur les portes étaient encore entiers. 11
y a lieu de s'en féliciter d'autant plus que les découvertes de ce genre sont plus
rares. Presque toujours les tombes sont explorées par les Atabes avant d'étre
signalées a l'autorité. Celle de Gournet-Mourrat appartenait a un conservateur

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicat ions qui concernent l'histoire des religions.

:1.27

de la nécropole, sorte de personnage officiel, a la fois architecte, entrepreneur,
graveur et gardien a qui la survei!lance du cimetiere était confiée. On y a
trouvé, outre les corps du fonctionnaire ·e t de sa famille, tout un ensemble d'ameublement funéraire : des outils (des équerres, un ciseau, une coudée égyptienne, des niveaux), des meubles (caisses a linge, etc.), des caisses remplies
d'aliments, trente grands vases ornés de peintures et de dessins, deux traineaux
funebres servant au transport des momies, enfin un ostracon ou grande pierre
calcaire sur lequel est écrit le commencement d'un roman égyptien dont les
papyrus ne nous avaient fait connaitre que la fin. Par une singuliére coincidence, M. Maspero avait justement expliqué la partie déja. connue de ce roman
de Sinouhit dans un de ses cours au College de France. Cette découverte nous
montre une fois de plus que la sépulture était considérée par les Égyptiens
comme la demeure daos laquelle le mort devait accomplir une nouvelle existence. Les survivants songeaient a lui procurer des distractions non moins que
des instrumenta de travail ou des objets de premiére nécessité,
A Louqsor le travail de déblaiement avance. A force de persévérance, M. Maspero a eu raison des difficultés soulevées par les représentants de quelques
puissances étrangeres. Mais il reste encore a régler l'exproprialion d'une mosquée possédée par une famille dont tous les membres réclament des indemnités individuelles. 11s sont an nombre de deux a trois cents personnes. - A
Akhmin on a commencé le déchiffrement des dix a douze mille graffi,ti tracés
sur un énorme rocher qui s'éleve a c0té d'un rendez-vous de chasse. Depuis le
temps des premiares dynasties jusqu'aux Arabes, les chasseurs d'innombrables
générations ont gravé sur cette pierre des inscriptions commémoratives de leur
passage.
On a continué les fouilles autour du grand sphinx, de maniere a le dégager
jusqu'a. une·profondeur de seize matres. 11 suffira maintenant de quelques sondages pour parvenir au socle sur lequel il repose d'apras les anciennes aleles
ou il est représenté. On croit généralement qu'il a été taillé dans un grand
rocher émergeant de la plaine. M. Maspero, qui incline a lui assigner une origine tres ancienne, croit a un lravail encore beaucoup plus considérable. Les
parois de l'ampbithéatre ou le sphinx s'élevait ont été taillées de main d'homme
et sont a peu pres au niveau de la téte de !'animal . II parait probable qu'il y
avait la. un plateau de rocher que l'on aurait creusé en ménageant au milieu le
bloc de rocher dans Jeque! a élé taillé le monument.
Enfin M. Maspero donne de nouveaux détails sur le dépouillement des momies royales dont l'Académie avait rei.;u la relation écrite (voir tome XIII,
p. 395) .

St'.ance du 30 juillet. M. Le Blant aunonce que des fouilles r écentes ont
fait découvrir sous le grand mausolée circulaire de Marcus Lucius P1etus, a.
l'entrée dans Rome de l'ancienne via Salaria, un couloir voQté en plein cintre,
avec des niches sépulcrales conservant encore les restes des morts, conduisant

�i28

a. une chambre ou

DÉPOIDLLEMENT DJ,;S PÉRIODIQUES

l'on a trouvé trois sarcophages avec des urnes funéraires et
des bustes avec inscriptions. Le monument a été construit au 1or siecle de notre
ere. _ M. Deloche présente un album ou sont représentés les objets de la
alerie d'art gaulois et mérovingien formée par M. Frédéric Moreau. Cette
:ollection, a. cOté de nombreuses pieces précieuses, contient plus de trente
mille silex votifs recueillis dans les sépultures.
n. société de Géographie. - Séance du 2 juillet. (Compte-rendu
reproduit d'apres le journal Le Temps.) - Le monument de Copan. - Les
ruines de Copan, dans le Honduras, ont été découvertes en 1576, mais étudiées
avec quelque attention seulement en 1834 par le colonel Juan Galindo. Le mémoire consacré par cet explorateur aux antiquités de Copan est accompagné de
quelques lithographies, dont l'une nous montre un.e grande_ pierre dont la surface régulierement convexa, creusée au centre d une pet1te cuvette, est entourée d'une sorte de tresse. M. Hamy, pour lequel cette torsade était restée
jusqu'ici un probléme, comme pour tous l;s ~m~ricanistes, ª?nt eu récemment
l'occasion de voir dans la co!lection d antiqu1tés rapportee du Salvador par
M. Louis Adam des dessins exécutés en 1884 dans les ruines de Copan par u~
ancien officier de l'armée frani,aise, mort depuis en Guatemala, rencontra parm1
ces dessins la calotte de pierre, vue cette fois de profil et d'en haut. Le croquis
reproduisait la courbe symbolique dont M. Hamy avait pressenti l'exis~nce.
Celte figure n'est autre que la Tai-ki, l'un des symboles les plus vénéres des
Cbinois. Suivant l'école de Tchu-tse, la Ta1-ki est « le Grand Faite », le « POle
du Monde », príncipe tres parfait qui n'a ni commencement ni fin; c'est l'idée,
le modele de toutes choses, l'essence de tous les étres. &lt;;&gt;n la figure de l_a
maniere suivante : sur Je demi-diametre d'un cercle donné, on trace un dem1cercle, et sur le demi-diametre restant on trace, en sens contraire, un ~utre
demi-cercle. La figure ainsi obtenue, combinaison des symboles du Yang et du
Yin de la. force et de la matiere, se répete exactement la méme sur le monume~t américain et sur les représentations chinoises de l'école de Tchu-ts_e. On
trouve encore la Tai-ki gravée sur Je revers de certaines tablettes m_ag1ques,
usitées dans les sacrifices que l'on fait pour obtenir la pluie. c·est un signe tres
populaire, tres répandu, non seulement en Chin~,. ~ai~ da.ns _to~tes le~ contrées
qui ont plus ou moins subi l'influence de la c1V1hsat1on cbmo1se. S1gnaler la
présence d'un tel symbole a. Copan, da.ns cette ruine ou l'on a. déja. relev~ tant
de manifestations d'un art étrange et curieux, pa.rfois appa.renté de pr~s .ª ceu~
de l'extréme Orient, c'est fournir une preuve nouvelle a l'appui de l'opm1~n qui
fait venir d'Asie l'un au moins des courants civilisateurs dont l'Amérique a
ressenti les bienfaits. C'est, de plus, fixer a ce monument de Copan une date
a.u dela de laquelle son érection sera.it invra.isemblable. On sait, en eliet, que
Confucius a parlé de la Tai-ki dans un appendice placé a la fin de son commentaire du Yi-king. C'est seulement au cours du xn• siecle de notre ere,
sous la. dyoa.stie des Song, que la doctrine qui fait de ce symbole la. représen-

ET DES TRAVA UX DES SOCI 1!:TÉS SA YANTI-.S

129

t~tion du príncipe de toutes choses a commencé a. se répandre en Chine. La
pierre de Copan orne la face supérieure d'un aotel placé devant une statue
Par ma~eur, ajoute M. Hamy, dont nous résumons la communication, l'idol:
est depws lon~temps brisée. Le piédestal seul subsiste; on y voit deux pieds
chaussés de r1ches sandales, sculptées avec beaucoup de soin. Le reste de la.
s~atue, couché sur le dos, est caché da.ns toute sa longueur par un gros tronc
d arbre tombé sur elle. I1 est a souhaiter qu'un archéologue visitant Copan
fasse dégager et mouler cette idole; son examen attentifpeut avancer beaucoup
la solution du probleme que soulévent les ressemblances manifestées une fois
de plus entre les monuments des pontifes de Copan et ceux des disciples de
Tchu-tse et de Tching-tse.

M. de Quatrefages félicite M. Hamy de la sagacité avec laquelle il a pressenti
et retrouvé le symbole en question sur la pierre de Copan. Des constatations de
ce genre ont une grande importance pour l'bistoire des origines de la. civilisation américaine. En avan~ant prudemment dans cette voie, en constatant rigoureu~ement les faits sans partí pris de rapprochement et d'interprétation, on
obt1endra des résultats précieux. Les indices d'ailleurs ne manquent pas; les
traditions américaines signalent, a une époque ancienne, l'arrivée sur Ja. cóte
du Pacifique d'hommes, navigateurs et trafiquants, qui semblent bien venir du
Japon. On a recueilli da.ns des ruines des vases décorés et fai,onnés comme ceux
que l'on fabrique encore a Tokio. Le ministre du Japon, présent a. la séance et
qui suit avec intérét cette discussion, promet de faire don au musée d'ethnographie du Trocadéro des spécimens de céramique capables de fournir des renseignements uliles aux archéologues.
On- annonce que M. Yzerman, ingénieur en chef des chemins de fer de Java
en pratiquant des fouilles A Brambanan, y a découvert des restes de temple;
{Jivaüe~- avec de_s inscriptions sanscrites de !'ere &lt;,;a.ka (qui commence un peu
a.pres I ere _chréllenn~) analogues aux in~criptions relevées en Cochinchine par
M. Aymomer, et qm. ont fourni a M. Bergaignele sujet d'une savante étude.
III. Revue historique. - Juillet-aout: i. R. Reuss, Léopold de Ranke.
- 2. G. Monod. G, Waitz. - 3. Ed. Favre. Bulletin historique de la Suisse.
(Consacré presque entiérement aux ouvrages sur Zwingli et Calvin et sur
l'établissement de la Réforme da.ns les principaux cantons suisses.)
I_V. ,Revu~ des ~eux mondes. - i•r juin: A1'vede Bai·ine. La psychologie d une sa.mte. Samte Thérese.
1º' juillet : G. Bo-issie1'. La conversion
de Constantin (Pour M. B. le christianísme de Constantin était sincére mais
inspiré par des motifs d' ordre peu élevé.)
15 juillet : Geot·ges Pet-ro:. Les
Hétéens, leur écriture el leur art.
_v. R~vue archéologique. _- Am·il-ma·i : i. Get·main Bapst. La vie de
samt Élo1. - 2. Albert Lebegue. Rechercbes sur Délos (notes destinées a compléter l'ouvrage de l'auteur sur le méme sujet). - 3. Paul Decharme. Note
sur ies cannophores. == Juin : Gei·main Bapst. Le tombeau de saint Martin.

=

=

9

�i3Q

ntPOUlLLEMENT DES PÉRlODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOClÉTJ::S SAVA:'lTES

P1·essensé. Les
VI . R evue Politique et liUéraire. - 3 avril : 1.bE. de
d B
·L
synodes du désert d'apres M. Edmond Hugues. - 2. Ro ert e onmeres. e
grand bonze (souvenir d'une visite a Ceylan) •
VII. Mélusine. _ 5 ;uin : i. A. Barth. L'animisme chez les ~euples de
l'arcbipel indien. {Excellent résumé du bel ouvrage de M. G. A. Wil~: Het
Animisme bij de volken van den Indischen Archipel.)- 2. H. Gaidoz. _La
Fleche de Nemrod (suite). - 3. E. R. L'arc-en-ciel (suite). - 4. La Pass1on
de Notre-Seigneur, priere du Bourbonnais. 5 !uillet : i. A. Bartli. Le ~a~
ratt.ement de lamer. _ 2. J. Tuchmann. L'anim1sme de la mer.
5 aout_•
i. M. Dragomanov. Contes populaires de la Russie. - 2. René Basset. La legende des sept dormants.
.
VIII. Revae des traditions populaires. - 25 avril : . i. V. He~ry.
Les Tonneurs, conte iroquois. _ 2. G. Mitin. Formulettes et pr1eres popula1res
de l'ile de Batz. _ 3. A. Certeux. Le temple de Saloman (légende arabe). .
25 mai.· i • David Fitr.gerald.
Le
4. Paul Sébillot. La mort du bon D1eu.
.
folklore dans les tles Britanniques. - 2. G. Le Calvez. Les lutin~ dans le
pays de Tréguier. _ 3, La fontaine Saint-Martin, légende de la V1enne. -

=

=

=

4. S uperstilions russes.

• d
IX. J'ournal des savaDts. - Mars : i. Girara. Le cbant. popu1aire u
frere mort. _ 2. Hauréau. Un des bérétiques condam.nés a Pans en i 277.
bébra1que. (Appréciation de l'Hexaleuque de M. WellAvn·t ·. Renan. Pbiloloa-ie
o·
. .
d H t• t.ol
- M · . f A de Quatrefages. Croyances rebg1euses es o ,en s
baudsen.Bo)- bº a, a.ns. . 2 B Hauréau, La chronique de Hugues de Saintet es
SClSID
.- ••
Víctor. 1uin : E• Caro. Trente-deux ans a travers l'Islam.
X Revue internationale de l'enseignement. - N° 4: Ern. Havet.
• · a-ines du cbristianisme. - N• 5 : M. Vernes. Les abus de la métbode
Les on.,.
• u1·,.
td
· dans l'bist.oire des religions en général et parhc 1,,remen es recomparative

=

=

liuions sémitiques.
d
o·
•
XI. RomaJUa.
- N.. 55 et 56 ·• Mtlntz · La légende de Charlemagne ans
'1'art du moyen &amp;.ge.
.
XII. Le Correspondant. - iO avril : Vicomte de Meaux. La Rena1ssance
•catbolique en France sous Louis ~l.
.
.
.
XIII. Mémoires de la soc1été des études Japonaises. - i88&gt;
N• i : i. Léon Metchnikoff. Une dynaslie divine archruque du Japo~.
par Léon de Rosny. - 3. Livres sacrés lradwls en
2. Chan h a1- king, traduil
,
mandcbou.
· ¡ · d
XIV. Revue d'anthropologie. - N• 2 : i. E. Reclus. La socio og1e es
- 2, Sébillot. Le folklore,
Aus traliens' institutions politiquea et religieuses.
.
.
les tradilions populaires et l'ethnograpbie popula1re.
XV. Bulletin de correspondance hellénique. - X. 4: i. D~rrbach
el Radet. Inscriptions de la Pérée rhodienne. - 2. Hollea~. Fou1ll~s au
temple d'Apollon Pt.oos. - 3. Clerc. Les ruines d'Aeg1a en Éohe. - i. Diehlet

i3l

Cousin. Inscriptions d'Alabanda en Carie. - 5. Pottier. Fouilles dans la nécropole de .Myrina. - 6. Sal. Reinach. Synagogue juive a Phocée.
X.VI. Bibliothéque de l'École des Chartes. - XLVII. 1 el 2: Digard.
La série des registres pontificaux du xiu• si~cle. (A comparer avec l'arlicle du
P. Denifte: « Die paepstlichen Registerbiinde des xin• Jahrh. » dans le« Neues
Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte ». Le caractere original des documenls contesté par !\f. Kaltbrunner est assuré.)
XVll. Mélanges d'Archéologie et d'Histoire. - VI, 1 et 2: i. Poinsnel.
Un concile apocrypbe du pape saint Sylvestre. - 2. Martin. Les cavaliers et
Jes processions dans les fétes athéniennes. - 3. Albanes. La Chronique de
Saint-Viclor de l\farseille. - 4. Cuq. De la nature des crimes imputés aux
chréliens d'apres Tacite. - 5. Fabre, Les vies des papes dans les manuscrits
c.lu Liber Censuum.
XVIII. Bulletin critique. - i5 avril: Pierre Battifol. L'épltre de
Théonas a Lucien. 1°• mai : A. Clet·val. Rugues, év. de Chartres au x1• siecle.
X.IX.
. Revue chrétienne. - to juin : i. D. Benott. Alexandre Roussel ,
préd1cateur et martyr du déserl. - 2. Riggenbach. Les íemmes daos l'Église
primitive.
XX. Bulletin historique du protestantiame fran9ais. - {5 avril :
1.
Puaux. Les prerniers réfugiés fran1,ais en SuMe (xv1• siecle). 2. Ch Read. Daniel Cbamier. Nouvelles recherches. - 3. N . Weiss. Les suites
de la révocation en Vendée.
i5 juin: L A. P.icherul-Dardier. L'émigration
en 1752 (voir les 0 08 suiv.). - 2. N. Wei$s. La réaction catholique a Orléans
pendanl la Ligue. - 3. F. Teissier. Les tablettes et le journal d'Alexandre
RoUssel, proposant marlyr (voir les n•• suiv,). 15 juillet : N. Weiss. l\fadame
ducbesse de Bar, et S&lt;eur de Henri IV.
X.XI. La Vie ohrétienne. - A.out : E. Bost. Les deux Jéhovistes.
X.XII. La Révolution fran~aise . - 14 mai : V. Courdaveaw:. Le clergé
sous la révolution et l'empire (voir le n• suiv.).
14 juin : D• Gaetan. La
féte de l'ttre supréme au Mans, le 20 prairial an II.
XXIII. Annales de l'École libre des scie.acea politiquea. - Nº 2:
E. Afeyer. Les associations musulmanes.
X.XIV. La Controverse et le Contemporain. - 15 mai : i. Le R. p.
Brucke1·. La chronologie des premiers a.ges de l'humanité d'apres la Bible et la
Science (fin). - 2. J. Forget. Le Coran (suite et fin). - 3. M. de Rossi et
l'hypogée de Poitiers.
XXV. Annaleade la faculté des Lettres de Bol'deaux. - t886.
N• 1 : L .A.. Duméril. Remarques critiques sur le livre de l'abbé Gorini intitulé : Défe~se de l'É_glise contre les erreurs hist.oriques de MM. Guizot, Aug.
et Am. Tbierry, M1cbelet, Ampere, Quinet, Fauriel, Aimé Martin, etc. _
2. P. Hochart. Le symbole de la croix.
X.XVI. Annales de la faculté des Lett;-es de Caen. - Nº 3 :,

=

F,·.

=

=

=

�i33

ET DES TRWAGX DES SOCTt!:TÉS SAVA:\'TES

132

OÉPOUILLEMENT DES PÉl\lOOlQUl,;S

L. Lehanneu,·. Les chrétiens en présence de la. sociélé antique d'apres Tertulb L . ·r
XXVII, Revue des études juives. - Avril-juin : i. Is. Loe . es JUL s
de Ca.rpen tra.s sous le gouvernement pontifica.! (suite). - 2. S. .Reinach. Une
nouvelle syna.gogu6 grecque a Phocée. - 3. Ab. Cahen. Le rabbina.t ~e Melz.
xxvnI. Revue fran~aise de l'étranger et de• oolo111es. Avril: Brahma. Superstitions et usa.ges des Hindous (suite). Juin : A. Soulange-Bodin. La Corée. Mreurs et coutumes. Les missionoaires.
.
XXIX. Revue de g éographie. - Juillet : A. Mahé de la Bow·donnais.

lien.

=

Orissa. la. terre sainte des Hindous. Pelerinage au temple de Jagernath.
XX~- Revue de Gen~ve. - 25 Avrü: Ea. Montet. Ra.bela.is et l'Orient.
XXXI. Revue de Belgique. - 15 Juin : i. Aug. Gittée. Les éludes
folkloristes en France. - 2. B. Andry. Un temple protestaot en Belgique a la
fin du xvm• siecle.

XXXII. Le Muséon. - V. 3 : 1. de Harlez. La civilisation de l'humanité
primitiva et la Genese. - 2 . Schils . K6-k0-WO-Rai, livre de la piété filiale. 3. Wilhelm. Etudes avestiques. - 4. Schrebel. Le bandea.u sacerdotal de
5. Sayce. Deux nouvelles inscriptions vanniques.
XXXIII. Academy. - 1•• Mai: A.. Houtum-Schindler. The identifica.tion

Ba.tna. -

of some Persian places mentioned in the Avesta, Bundehesch, etc. (cfr. art. de
M, West, da.ns len• du 15 mai).
15 mo.i: A. Lang . The great ha.re. (A propos
de l'explication du mythe d'Osiris Unnefer, par M. Le Page Renou[ ; voir

=

notre Chronique, tome Xlll, p. 387.)
XXXIV, Athenmum. - 1•• mai: Three books relating to Burma. (Revue
de publications récentes sur la Bi~m&lt;lnie, au point de vue politique, social et
moral.)
26 juin : Sp. P. Lambros, Notes from Athens.
iO juillet:
Sacred books o[ tbe East. Gaina SO.tras, translated by H. Jacobi. (Bonne
discussion des idées de M. Jacobi sur les J a.i'ns.)
17 Juillet: Robertson Smith.
Kinship and marriage in early Arabia. (Bon résumé de ce remarquable ouvrage
qui établit la. réalité de la. descendance par les femmes et de l'exogamie chez

=

=

=

les Ara.bes primitifs.)

XXXV. Journal of the R. Asiatic Society of Great-Britain. XVIII. 2 : i. Monier-Williams , On buddhism in its relation to Brabma.nism. 2. Wortham. The st.ories of JimO.tav&amp;.hana and of Ha.risarman. - 3. Grierson.
Some Bloj' puri folk-songs.

XXXVI, Calcutta Review. - N• 163 : Ram Chundm Dose. Buddba. as
a man.

XXXVII, China Review. - XIV. 1 : U. J. AUen. Panku.
XXXVIII. lndian Antiquary. - Avril: H. G. M. Mur1·ay-Aynsley.

=

Discursive contributions towa.rds tbe sLudy o[ Asiatic symbolism (voir mai).
Mai: 1. K. B. Pathack. Tbe Jain Harivamsa on Lbe Guptas. - 2. Kielhol'n,
Tbe Kiratarjuniga of Bbaravi.
Juin: Wadict. Folklore in western India.

=

X.XXIX, Asiatic Quarterly Review. - i. Lepel Griffi.n. Nativ~ India.
:-""" 2. ?ªP· Conder. The Aryans in Syria. - 3. H. Risley. Primitive ma.rriage
10 Syrin. - 4. James Hutton. India before the Mohammedan conques!.
XL. Qua.rterly Review . - Juillet : i. Modern Christian missions. 2 . Sacred books of Lhe Ea.st.
XLI. Contemporary Review. - Juillet: t. James Martineau . The
expansion of tbe cburcb oí Englaod. - 2. Charles Newton Scott. Tbe childgod in art.
XLII. Deutsche Rundschau. - Juin: H. Oldenberg. Ueber Sanskritforscbung (histoire des études sanscrites).
,
XLIII. Ausland. - N• t9: Kobelt . Die l\Jythen der Tlinkit Indianer.
XLIV. Hermes. - XXI. 2: C. .Robert. Zum griechiscben Festkalender.
XLV. Monatschriftfur Geschichte und Wissenschaft des Judentums. -N• 5 : 1. Die allemeueste Bibelkritik, Wellhausen, Rena.n (voir n• 6).
- 2. Xenopha.nes , der aogebliche Vertreter des Monotbeismus uoter den
griechischen Philosopben. - 3. Die Midrascbim zum P entateuch und der
dreijiibrige pa.lástinensische Cyclus.
XLVI. Magazin fllr die Wissenschaft des J udentums. - XIlJ 2.
i. H. Deutsch. Die Sprüche Sa.lomos. - 2. Goldschmidt. Geschichle der ju¿_o ·
in Engla.nd im x1• und xn• Ja.hrbundert.
.:i
XLVII. Zeitschrift der deutschen morgenlmndischen Gesellschaft. - XL. 1 : 1. Hultz.sch. Ueber eine Sammlung indischer Hss. und
Inschriften. - 2. Jacobi. Zu meiner Abhandlung : « Entstehung der Digamba.rasekten ». - 3. Wilhelm. Konigtum und Priestertum im alteo Er&amp;.n _
4. Pischel. Vedica.. - 5. Blihler. Zur Erklarung der Asoka.-Inschrillen: _
6. Aufrecht. Ueber Umli.pa.thidara.
XL VIII. Goottingische gelebrte Anzeigen. - N• H : 1. De Lagarde.
Das Buch des P ropheten Ezechiel, herausgeg. von Cornil!. _ 2. Noldeke.
Tesli orientali inediti sopra i Sette Dormienli di Ereso pubblica.li Guidi. _
3. Müller. Mytbologie der deulschen Heldensage.
XLIX. Zeitschrift fOr deutsches Altertum. - XXX. 3 : 1. Müll~off._ Frija. und der Halsba.ndmytbus. - 2. Kochendortfer. Zur Kritik der
Kmdhe,t J esu.

L. Theologische Literaturzeitung. - Juillet : i. Lightfoot. Jgna.tit1s
Polycarp. (Compte rendu par A. Hamack; c'est la. monographie la. plus savanl;
e~ la plus complMe qui nit paru a.u .x1x• si~cle da.ns la. patrislique.) - 2. Battifol.
L épitre ~e Théonas a Lucien. (Compte rendu par le méme; M. B . a démontré l'mautbenticité du document; M. H. soupQonne une origine janséniste.)
_LI. ~istorisches Jahrbuch. - VII. 2 : i. Duhr. Die Quellen zu eioer
B'.ograpb'.e des Ca.rdinals Ollo Trucbsess von Waldburg (voir n• 3). - 2. B.oth.
Die Scbriftsteller derehema.ligen Benedictiner-und Cistercienserk loster Na.ssaus
(xn• a.u xvm• siecle). - 3. Pflugk-Hartung. Zwei Pabslbulleo.
VII. 3 :

=

•

�134

DÉPOUJLLEMENT DES PÉRlODlQUES

f. Schwarz. Romische Beitriige zu Johannes Groppers Leben und Wirken. 2. Silbernagel. Wilhelms von Ockam Ansicbten ueber Kirche und Staat.
LII. Historische Zeitschrift. - 1886. N• 4: Hübler. Die kastilischen
Hermandades zur Zeit Heinrichs IV (1454-1474).

LIII. Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte des .Mittelalters. - II. 2 : i. Denifte. Quellen zur Gelehrtengeschichte des Predigerordens
im xme und xiv• Jahrhundert. - 2. Ehi·le. Die « historia septem tribulationum
ordinis minorum " des Fr. Angelus de Clarino .

LIV. Studien und .Mitteilung en aus dem Benedictinerorden. VII. 2 : i. Ringholz. Des Benediktinerstill.es Einsiedeln Tatigkeit für die
Reform deutscher Kloster vor dem Abte Wilhelm von Hirschau (fin). 2. Morin . De vita et cultu S. Gerardi de Orcimonte . - 3. E. R,oth. Der heil.
Petrus Damiani (suite). - 4. Plaine. Duplex vita inedita S . Mauritii, Abbatis
Carnretensis (1114 a H 91). - 5. !;rashof. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrothsuitha (suite) .
LV. Kirchliche .Monatschrift. - V. 8 : L Rocholl. Urkunden und
Briefe aus der Protestanten- Verfplgung im Elsass vor 200 Jabren. - 2. Zur
Erinnerung an die Aufhebung des Edikts von Nantes.
LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXIX. 3 :
f. A. Hilgenfeld. P apias von Hierapolis und die neueste Evangelienforschung.
- 2. Driiseke. Pseudo-Hippolytus. - 3. Giirres. Einige echte Züge altchristlicher und mittelalterlicher Ascese. - 4. Nippold. Zu den Aufgaben der
heutigen refor mationsgeschichtlichen Forschung.
LVII. Theologische Quartalschrift. - i 886. N• 2 : f. Soeder .
Ueber den Namen Gottes Jave. - 2. Funk. Die Zeit des« Wabren Wortes »
von Celsus .
LVIII. Zeitschrüt für katholische Theologie . - i886. N° 3:
1. Svoboda. Die Kirchenschliessung zu Klostergrab und Braunau und die
Anfánge des 30 jahrigen Krieges. - 2. Knabenbauer. Beitriige zur Erkliirung.
des Buches Job. - 3. Pesch. Die Evangelienharmonien seit dem xV18 Jahrh .
- 4. Rattinger. Der Untergang der Kirchen Nord Afrikas im Mittelalter.
LIX. Der K.atholik. - Mai: 1. Deber Echtheit und Glaubwtirdigkeit der
dem heil. Athanasius dem Groszen zugeschriebenen Vita Antonii. - 2. Die
gallikanische Messe vom 1v bis vm Jahrh. - 3. Zur nassauischen Reformationsgeschichte.
LX. Zeitschrift für kirchliche W is senschaft. - 1886. N" 5 :
i. H. Kiining. Die Bildlosigkeit des legitimen Jawehcultus {18 r art.). 2. Hausleiter. Die Commentare des Victorinus, Tichonius und Hieronymus zur
Apokalypse,
LXI. J.a hrbücher für protestantische Theologie. - N• 3 : i. Gelzer.
Zur Zeitbestimmung der griechischen Notitire Episcopatuum, l. - 2 . Jaco'!:JSen .
Matthiius oder Marcus. - 3. van Manen. Zur Litteraturgeschichte der Kritik

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

i 35

und Exegese des Neuen Testaments. - 4. Draseke. Zu Hippolytos Demonstratio adversus J udaeos. - 5. Feine. Zur synoptischen Frage.
LXII . Theologische Studien und Kritiken. 1886. N° 4 : i. Henke.
Zur Geschichte der Lehre von der Sonntagsfeier. - 2. Müller. Die Waldenser
und ihre einzelnen Gruppen bis zu Anfang des xiv• Jahrh.
LXIII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. - VIII. 3: i. Gottschick.
Hus', Luthers und Zwinglis Lehre von der Kirche. - 2 . Bum:. Das würtembergische Concordat II. - 3. Seebass. Zu Col umban von Luxeuil's Klosterregel
und Bussbuch. - 4. Brieger . Zu Luther und Worms.

LXIV. Archiv für lateinische Lexicographie. - III. 2 : i. Otto.
Die Gotter und Halbgotter im Sprichworte. - 2 . Havet. Pius.

LXV. Archiv für das Studium der neueren Sprache. - LXXVI. i
et 2: 1. Biltz. Die neuesten Schrifren ueber die gedruckte vorlutherische deutsche
Bibelübersetzung. - 2. Horstmann. The lyf of Saint Katherin of Sienne.
LXVI. Evangelisches Missionsmagazin . - Juin, juillet, aoút : La
Lomo, der Fetischprophet (suite).
LXVII. Archivio per lo studio de~le tradizione popolare. IV. 4 : f. Una sacra rappresentaziona im VorderthierSile nel Tirolo Tedesco. 2. Cibele. Le superstizione bellunese e cadorine.
LXVIII. Bulletino di Archeologia Cristiana. - 4• Ser., III. 4:
1. Conferenza della Societa di Cultori della cristiana archeologia in Roma. 2. 11 cimeterio di S. Sinerote martire in Sirmio. - 3. Scoperta d'una cripta ne!
cimeterio di Massimo ad sanctam Felicitatem sulla via Salaria nuova.
LXIX. Archivio per l'antropologia. - XV. 3 : Silvagni. L'uso e il
rito della circoncisione negli Ebrei.
LXX. La CiviltA cattolica . - Nº 862 : 11 tesoro, la biblioteca e l'archivio dei papi nel secolo x1v (voir les n°• suivants).
LXXI. Theologisch Tijdschrift. - Juillet : i. J. van Gilse. Wat is
die « Basilica Novorum » te Carthago ? - 2. J . M. A. :Michelsen. Kritisch
onderzoek naar den oudsten tekst van Paulus'brief aan de Romeinen. - 3. A .
D. Loman. Paulus en de Kanon.
LXXII. Theolog ische Studien. - IV. 2 : i. Bom. Hoe de protestanten der drie laatste eeuwen Rome met den duivel vergeleken. {De la comparaison de Rome avec le diable par les protestants des trois derniers siecles.) 2 . van Toorenenbei·gen. Het oorspronkelijk Moza'ische in den P entateuch
(28 partie) .

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cristiano en Ecija.

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avec une préface par M. Ch. Michel et des additions de l'auteur, 1 vol. gr. in-8.
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Deutschland. - Mayence, Kirchheim, 1886, gr. in-8, de vm et 360 p.
CHRISTIANISME

• B. Jungmann. Dissertationes selecue in historiam ecclesiasticam, t. VI. Ratisbonne, Pustet, i886 ; gr. in-8, de 488 p.
i) En dehors des nombreux ouvrages mentionnés dans la Cltronique et dans
le Dépoui/lement des p ériodiques.

437

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des Glaubens. - Colmar, Barth, 1886, in-8, de xxvm et 127 p.
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Theil auch zuerst im Grundtexl verolfentlicht. - Leipzig, Hinrichs, 1886, gr.
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Angers, impr. el slér. A.

B u RDIN

el Ci•, 4, r ue Garnier.

�L'EMPEREUR JULIEN
(Troisieme article 1)

V

Julien étail néo-platonicien. Le néo-platonisme a pour
!'historien ce grand intérét qu'il résume et condense sous
leur forme derniere toutes les théories idéalistes de l'ancien monde avec la tendance toujours plus marquée a justifier théoriquement toutes les traditions du polythéisme
populaire. Ses premiers représentants, Ammonius Saccas,
Plotin ne s'occupent encore qu'indireclement de cette application de leur métaphysique abstruse. Ils vivent dans leur
pensée. Mais avec Porphyre, Jamblique, Proclus, la défense
philosophique de l'ancien paganisme devient la préoccupation toujours plus constante de l'école. Pour Julien, ce fut
son grand mérite et son principal attrait.
Le néo-platonisme, au premier abord, semblait n'avoir
rien de commun avec la mythologie populaire. Aucun systeme de philosophie ne metlait plus haut son point de départ.
11 postulait, en tout premier lieu, l'existence de l'Un primordial, príncipe de tout étre, mais élevé lui-méme au-dessus de
l'étre compréhensible, au point qu'on n'avait pas méme le
i) Voir les précéden t.es livraisons de la Revue de l'Histofre des Reliaions,
t. XIII, n• 3 et t. XIV, n• i.

10

�146

1

1

nEVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGIONS

L El\lPEREUR JULIEN

droit de lui appliquer rigoureusement la catégorie de l'existence. Les considérations dialectiques de Hegel sur l'identité
abstraite de l'etre et du non-Mre, les raisonnements de nos
posilivistesexposant l'impuissance de laraison a spécifier quoi
que ce soit sur l'lnconnaissable, trou:ent leurs anté_c~dents
seize siecles d'avance dans la spéculahon néo-platomc1enne.
Mais de ·ces hauteurs inaccessibles, le néo-platonisme a l'ambition de descendre, par une filiere ininterrompue de perfections et d'imperfections graduées, jusqu'aux échelons les
plus has situés du monde tangible et visible. 11 a d'abord sa
trinité divine et, comme la trinité chrétienne de son temps,
elle est caractérisée par la subordioation du second terme
au premier et du troisieme au seco_nd. L_'Un primordial a
pour premie re projection le Nous qm c?ntie~t sa pensée; le
Nous a son tour, projette laPsyché, qm est 1 a.me du monde,
une é.me se brisant en une multitude d'a.mes qui animent
les etres vivants et qui trouvent leur limite, souvent leur prison, dans _la matiere, derniere et informe projection d_e _la
source de toute exislence. Entre les facteurs de la tnmté
divine et l'homme., se trouvent des etres intermédiaires, participant d'une part a la perfection de leurs supérieurs, se rapprochant, de l'autre, de l'imperfection de l~urs inférieurs, ~réposés en raison de leu_r degré _de perfecbo~ et_ de pou;01r ~
des parties plus ou moms cons1dérables de l umvers. C est la
que le polythéisme populaire retrouve ses lettres de créance.
Ses dieux ne sont autre cbose que les projections de sec?nd
ordre du monde qu'on pourrait dire intra-divin, inaccess1ble
· l'homme sauf quand l'homme esta l'état d'extase. L'ex~ase est, e~ effet, la porte d'acces difficile, mais possi~le, pa~
laquelle les hommes d'élite peuvent franchir la barner~ qui
sépare le commun des morlel~ de l'empyrée métaphy~1que,
ou tout est lumiere pure, esprit pur, amo ur pur. Ma1s, en
temps ordinaire et pour l'i~men~e I?ajorité des bommes_,
seul moyen pratique de réahser 1 umon avec ~e mon~e. ~1vm
consiste dans l'adoration correcle de ces gémes ou d1~1mtés,
intermédiaires pour le philosophe, supremes pour les simples,

!e

f47

·dont l'existence se confond avec celle des forces ou des phénomenes ~hysiques les plus Jumineux ou les plus imposants.
Tous les dieux de la mythologie vont trouver leur place dans
ce vaste panorama qui embrasse les cieux, la terre et lamer.
D'autant plus que chacun d'eux et surtout les plus élevés
sont les représentants, les lieutenants ou meme la manifestation directe des etres supérieurs qui, par eux-memes 1 en
serai~nt distincts et séparés. l\fais c'est la loi qui préside aux
relahons des a.mes graduées en série descendante a travers
J'infinité de l'espace, que chaque a.me n'est en rapport normal
avec l'Ame universelle et, par elle, avec l'Un primordial
.
'
qu' en. s ,umssant
par l'adoration avec les a.mes d'un dearé
o
sup é neur par rapport a !'a.me adoratrice, mais d'une nature
~nfé_rieure ~ l'Ame, a la Psyché, dont elles sont une proJecbon. l\famtenant, ce sont ces a.mes ou divinités inlermédiaires qui ont depuis la plus haute antiquité établi les
cultes locaux, les rites, les sacrifices, les oracles divers, les
sacerdoces, les traditions mythiques. En príncipe, il faut respecter ces legs des premiers Ages ou, selon Platon, les
hommes vivaient plus pres des dieux que nous. Si des abus
ou des erreurs de détail s'y sont introduits, gra.ce a l'ignorance ou a~ passions des hommes, c'est l'office des législat~urs écla1rés par une sage philosophie d'y porter remede.
Mais la nouveauté est un signe évident de fausseté quand il
s'agit _de vérité religieuse (a ce titre, le juda1sme' est bien
s~~éneur au christianisme). Ce que l'épicurisme et le scephc1sme reprochent le plus amerement a la religion traditionnelle, ses mythes prétendus absurdes et ses méthodes
divi_natoi_res, se justifie devant une raison plus réfléchie,
moms fr1vole. ~l suffit de savoir pénétrer le sens profond de
ce_s mythes qw _ont été révélés sous les formes qu'exigeait la
f~1b~esse h~m~me. La sympathie de toutes les parties de
l um:ers qm v1brent d'accord avec l'Ame universelle et qui
réag1ssent sur elle, explique en príncipe les procédés de
l'astro~ogie ~t de la divination. Ríen n'empeche done, toutau
contraire fait un devoir au vrai philosophe de se rattacher a

�0

i48

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

la relicrion traditionnelle comme a la meilleure garantie pratique du salut des individus et des Éta!s.
. .
1
Dans ce rapide résumé de la théorie néo-platomcienne ,
00 peut trouver tous les príncipes dont _J~lie~ s'était ar~é
dans la guerre qu'il avait déclarée au chrisllamsme envah1ssant. Quand on se reporte a l'époque et a l'état des esprits,
il faut reconnattre que la théorie était spécieuse, et de nature
a enthousiasmer un esprit ardent, amoureux de l'antiquité
grecque et dégouté du christianisme pour les causes que
nous avons énumérées.
Il nous semble aussi qu'avec un peu d'attention nous découvrons promptement ce qu'il y avait de faux ou pour mieux
dire d'arbitraire et de factice dans celte maniere de relever
l'ancienne religion du discrédit ou elle était tombée dans la
grande majorité des intelli~ences. ~e. néo-platonisme_ prétendait fournir a cette ancienne rehg10n un cadre ph1losophique, ou elle se présentait sous des couleurs nouvelles de
vraisemblance et de légitimité. Le polythéisme devait a ce
nouveau point de vue se concilier avec le monothéisme, les
superstitions les plus épaisses avec la foi la plús spiritualiste,
les rites les plus licencieux avec la moralité la plus sévere,
les mythes les plus grossiers avec la raison la plus exigeante.
Le malheur est que le cadre et le tablean juraient ensemble,
et que la vieille religion ainsi encadrée n'était plus reconnaissable qu'aux yeux complaisants des encadreurs. Quelques
exemples suffiront pour le prouver, et c' est a Julien luimeme que nous les emprunterons.
Ainsi l'un des traits caractéristiques de l'ancienne religion
grecque,c'est que, toute part faite a une notion mal définie
du destin, les dieux divers qui forment ensemble le groupe
des divinités olympiennes, sont, en réalité, suprémes. Aucune puissance n'est supérieure a la leur. Leur antagonisme
I

1) Comp. les Bistoires générales de la philosophie grecque, et' notamment
le lumineux exposé de M. Zeller, Philosophie der G,-iechen, vol. IV, p. 419 sv.,
3• édition.

L EMPEREUR JULIEN

H9

possible et l'hégémonie reconnue a Zeus, telles sont les
seules limites qui puissent horner leur action. Ces dieux sont
essentiellement des phénomenes physiques tenus pour animés et représentent sous forme humaine agrandie la personnalité révélée par ces phénomenes, dont ils se distinguent
a volonté, mais dont ils ne sont jamais absolument séparés.
Or, dans le néo-platonisme et dans l'idée de Julien , les
phénomenes physiques sont bien toujours divinisés, mais ils
ne sont plus que les reflets, les images des dieux supérieurs,
invisibles, purement intelligibles, vivant daos le voisinage
ou faisant partie de la Trinité supreme. Le soleil, qui dans la
théorie est le dieu visible adorable par excellence, n'est
pourtant que le ¡i.~yai; "HAtoi; -to ~w'I éíy:x)..¡.,.a xal l¡J,lj,uxo'I Y.cr:l lwou'I Y.:xl
&amp;¡a6oepyo'I -tolí 'lo-t¡,olí Ila-tpói;, le grand Soleil est le portrait vivant
animé, intelligent et bienfaisant du Pere intelligible 1 • « Platon, dit-il dans un passage reproduit par Cyrille 2, donne
le nom de dieux au soleil, a la lune, aux astres et au ciel qui
sont visibles ; mais ces dieux visibles ne sont que les images
des invisibles, -tw'I &amp;:~cr:'lw'I e\Y.ó'la,;. Le soleil qui paratt aux yeux
est l'image du soleil intelligible qui ne parait pas; de m~me,
la lune qui se montre a nos yeux et chacun des astres sont
des images des dieux intelligibles. » Soit; mais alors qui ne
voit combien ces dieux, que la mythologie vulgaire célébrait
comme supremes, sont rabaissés, infériorisés, en comparaison
de l'Olympe purement intellectuel, découvert bien au-dessus
d'eux par la spéculation néo-platonicienne? Ce contraste est
tel que Julien se croit forcé de stipuler l'existence d'une troisieme classe intermédiaire de dieux, formant la transition
entre les dieux reflets, les dieux portraits, qui sont les dieux
de la mythologie, et les dieux réels qui sont ceux de la philosophie ª.
Daos la religion homérique, une autonomie tres largement
1) Epist. 51, ad Alexand.
2) Cont. Julian., L. Il, p. 65. B.
3) Jul., Orat. IV, in regem S olem., p. 132 sv.

�rno

HH

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULJE~

comprise est reconnue a chaque divinité, le pouvoir supérieur de Zeus n'intervenant que dans les grandes occasions
et n'empechant pas toujours les zizanies, ni meme les luttes
acharnées entre les dieux de noms et d'attributs divers. Cetle
nai've conception ne saurait convenir a un esprit philosophique, et les dieux de Julien sont soumis au régime de la
monarchie absolue. Ce ne sont plus que des « procurateurs
impériaux » chargés chacun pour sa part d'une tAche distincte
a laquelle il doit se consacrer exclusivement daos un esprit
d'obéissance parfaite. « Les nótres disent sans doute que le
Créateur de toutes choses est le Pere et le Roi universel (1.ot'lo;},
mais aussi qu'il a réparti les peuples particuliers en les adjugeant a des dieux ethnarques et gardiens des cités, dont
chacun administre a sa maniere le domaine qui lui est altribué. Dans le Pere tout est parfait et tout est un, mais daos les
divinités spéciales {¡i.1:.pta-t'oi,;), e'est telle ou telle vertu qui l'emporte. Ares préside aux nations guerrieres, Athena a celles
qui font la guerre avec intelligence, Hermes a e elles qui déploient plus de finesse .que de bravoure, et, selon l'essence
particuliere de ces dieux spéciaux, les nations qu'ils régissent
suivent telle ou telle direction 1 • »
La vraie tradition mythologique, celle a laquelle la population payenne était restée attachée, distinguait nettement
entre les personnes divines et marquait soigneusement cetle
distinction dans ses symboles et ses représentations plastiques. Personne n'aurait eu l'idée de sculpter un Zeus avec
les traits et les attributs d'un Apollon. Dans le néo-platonisme, en vertu, il est vrai, d'une tendance qui remonte loin
daos le monde grec, mais qui coi'ncide avecle premier ébranlement des vieilles croyances et dont l'orphisme notamment
est fortement pénétré, les divinités populaires perdent leur
individualité. Elles passent insensiblement les unes daos les
autres. On voit que le robuste anthropomorphisme qui a im-

primé un cachet si marqué ala religion d'Homere, ~'Hésiode
et de Pindare s'efface de plus en plus dans l_a consc1en_ce ~es
philosophes qui prélendenl la conlinuer. Jul1en en parl1 cuher
veut absolument qu'Hélios, Apollon et Zeus, et meme Ades
et Sérapis ne soient qu'un seul el meme dieu. 'r-rto óio;. - 'IOµt,.oµ::-1c:i
,.. t
"l •'H)..'\OU
ocrne.p EO",t'I o ll~'to,; "H1to,;. - ' A-..6AAW'I\, ·&lt;:&gt;
IJ.YjO.'I
1
ato:~tpe.w , et il invoque a litre d'argument un vers orph1que :
El'; Ze.o;, e.Ti; 'Atar¡,;, e.Ti; "H).tó,; fo--n ~cxp~m;

1) Ap., Cyrill. ,l. IV, p. 115 D. E. Comp. p. i48 B.
2) Orut. I\', In reg. Solem, p. 13d, C.

Zeus Ades, le Soleil, ne sont qu'un seul Dieu Sérapis '.
Cet ;ffacement des individualités divines était en rapport
étroit avec la propension également néo-platonicienne a remplacer la signification réelle, natur_iste,_ d~s dieux e! déesses
homériques par des abstractions qm pl~1sa1ent au philosophe,
mais oil le payen ordinaire ne pouva1t plus les reconnaitr~.
Prométhée, par exemple, n'est plus. que la -rtp6'1cto:, la. prév_1sion divine qui dirige toutes les affaires des morlels . Mais
cette méme r.pó'lóto: est identi6ée aille~rs avec Athena, née d_u
cerveau de Zeus \ En meme temps c'est encore Athena qui,
saos les mélanger, ramene a l'unité les dieux $ro~pé~ aut~ur
du Soleil(atxo: aúnúae.w~ d~ l'lwat'I ª). Ma~s cette vertu d um?c;t:on
ou de coordination des dieux consbtue un peu plus lom 1office propre d'Aphrodite qui se trouve en, plus l'~uleur_ en
seconde ligne de la fertilité de la terre. C est Héhos qm en
est le r.pw'tcupyc;, mais Aphrodi le esta~.¡¡; a:i'lz'tto;.
.
On voit combien toutes ces définitions manquenl de pré~1sion et comment, sous l'influence de l'abstraction, les P?-!510nomies des divinités mythologiques pAlissent et se volalilisenl
en notions indistinctes qui n' ont plus rien de tranché.. .
U en est de méme des mythes si pittoresques et s1 v1goureux daos leur grossiereté de l'antiquité grecque. Le chaste
i)
2)
3)
4)
5)
6)

Orat. IV, in regem Sol., p. i49 C.
!bid., p. i36 A.
Orat. VI, adversus Cynicos, p. i 82 C.
Orat. IV, p. 149 B. C.
lbid., p. i49 D.
lbid., p. i50 B.

�{52

1

{53

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L EMPEREUR JULlEN

Julien ne veut pas entendre parler d'union sexuelle entre les
dieux et les déesses. Quand Hésiode raconte qu'Hélios, le
grand dieu favori de Julien, estle fils d'Hypérion et de Théia,
il ne faut pas penser a un mariage, a un accouplement
(irov8otcxoµov); ce sont la, dit-il, les jeux parodoxaux d'une Muse
poétique, cela signifie que le Soleil est le rejeton légitime de
Celui qui est au-dessus de tout et qu'il faut considérer comme
son pere et générateur l'Etre de tous le plus élevé et le plus
divin 1. Ou bien, quand Homere raconte dans l'lliade 2 que
Héré foroa le Soleil a descendre plus tót qu'il ne l'eftt voulu
sous les flots de l'Océan, cela doit vouloir dire simplement
qu'une épaisse nuée survint qui fit croire que la nuit était
tombée avant l'heure 3 •
L'une des plus curieuses déformations de mythes antiques
dont nous lui soyons redevables, c'est l'explication qu'il propose du mythe obscene de Cybele et d'Attis. On sait que sous
sa forme la plus répandue ce mythe raconte la castration
d'Attis, le bel amant de la Mere des dieux, qui a voulu le
punir de cette maniere des infidélités dont il se rendait coupable. Ce n'est au fond qu'une variante entre tant d'aulres de
l'idée mythique de la stérilité de la nature succédant a sa prodigieuse fertilité printaniere. Seulement ce phénomene
annuel se change en drame vivant dans l'imagination des a.ges
de poésie et donne lieu a un mythe ou l'on songe bien plus
a faire ressortir énergiquement les péripéties du drame qu'a
respecter la décence ou la divine majesté. C'est ce dernier
point que Julien ne veut pas admettre. Attis n'est pas autre
chose que la cause génératrice agissant dans le monde matériel et se trouvant entratnéejusqu'aux extrémités de ce monde
inférieur (&amp;'xpt 'tw•1 foxchwv ñji; ü).:,¡i;), au point que si elle eftt continué indéfiniment, elle se fftt perdue dans la matiere. Alors
la Mere des dieux met un terme asa fonction créatrice, n'en-

tend pas que ¡d'autres amours séparent indéfiniment Attis de
l'aitlcx 1tcxcn¡i; ya,¡foe.w; et s'y prend de maniere que cette création
indéfinie trouve sa limite. La castration esl comme la barriere
opposée a cette génération sans terme, 'tli; hox/¡ ñji; .hatp!cc;1•
« Et qu'on ne dise pas, ajoute Julien, que selon moi ces
choses se sont jadis passées, comme si les dieux ne savaient
pas ce qu'ils avaient a faire ou comme s'ils devaient redresser
leurs erreurs. Ce sont bien plutót les anciens, se livrant a
la recherche des causes des choses, qui ont inséré ces paradoxes dans leurs mythes explicatifs, afin que ce caractere
paradoxal, extérieur, nous anima.ta la recherche de la vérité,
tandis qu'aux esprits simples suffit, je pense, le récit irrationnel sous sa forme symbolique ... ll n'est pas une période
de la durée ou tout cela ne se passe de la méme maniere.
Atlis est toujours le subordonné de la Mere divine, ... toujours
il vaque ardemment a la génération des choses, toujours il est
cha.trié pour qu'il n'engendre pas a l'infini {cx1to'tf¡,.vm.t 't'Yj'/

i) Oral. V, in Matr. Deor., p. i6i B.
2) XVIII, 239.
3) Orat. IV, p. i37 B.

2
&lt;X'itEtp(cc'/ ) •

l&gt;

C'est a merveille; mais comment Julien ne voyait-il pas
l'arme qu'il fournissait lui-méme a ses adversaires? De son
propre aveu le mythe pris au sens Jittéral et naturel était done
absurde, scandaleux, immoral, il fallait savoir lire sous des
formes grossieres le déroulement d'une lhese de spéculation
transcendanle. Mais en supposant qu'on n'eftt pas d'objection
a opposer a celte mythologie mélaphysique substituée par
Julien aux péripéties obscenes du vieux mythe, comment
ne se rendait-il pas comple, lui chef des peuples, tenu par
son office impérial bien autrement qu'un philosophe dans son
cabinet a songer en tout premier lieu a la valeur sociale des
croyances, que .la multitude ne comprenait pas un traitre
mot a ces galanteries, a ces jalousies et a ces mutilations philosophiques, et qu 'il la laissait sous l'influence démoralisante
d'une légende tres populaire, tres fétée et sanctionnant
toutes les impudeurs?
i) Orat. V, in matrem Deorum, p. {60 B. C.
2) Ibid., i69, t70 A. B.

�HS4

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR 1UL1EN

Telle est l'illusion du parti-pris religieux. Julien n'avait
pas assez de sarcasmes contre les prodiges de la tradition
biblique, mais il était d'une crédulité enfantine quand il s'agissait de ceux qui rehaussaient le prestige des vieilles divinités. Par exemple, la légende romaine parlait d'un miracle
qui avait eu lieulors de l'arrivée a l'emhouchure du Tibre de
la pierre informe qui représentait la Grande Mere phrygienne
et que, sur la foi des. oracles, les Romains avaient fait venir de
Pessinonte vers l'an 207 avant notre ere. Le vaisseau qui la
portait s'était ensablé a l'entrée du fleuve et tous les efforts
pour le dégager étaient vains. Alors la belle matrone Claudia
Quinta, dont la réputation avait a souffrir de nombreuses médisances, démontra publiquement sa chasteté en attachant
sa ceinture a la proue et en remorquant sans effort le navire
échoué. Julien s'incline devant ce miracle et répond aux critiques trop confiants dans leur sagesse (-.ot; ).fa-.¡ aoq,ot;) qui voudraient ranger cet événement dans la catégorie des contes de
vieilles femmes, qu'en pareils cas la tradition des cités qui
ont été les témoins de ces faits miraculeux mérite plus de
créance que l'opinion des petits-maitres (x.o¡J.~o-r;) dont le petit
esprit est vif, mais ne voit rien sainement 1 • Si l' empire
romain n'est plus aussi invincible qu'autrefois, si les légions
ont essuyé des revers, c'est que l'impiété chrétienne a indisposé les dieux contre l'empire et que la présence dans les
rangs de nombreux soldats chrétiens a empéché Mars et Bellone, Pallor et Pavor, de se mettre comme autrefois a l'avantgarde des armées romaines pour disperser devant elles les
forces de l'ennemi 2 •
On s'est done absolument trompé quand on a voulu faire
de Julien un libre esprit, éloigné de toute servitude religieuse,
défenseur de la liberté philosophique et scientifique menacée
par les progres du dogmatisme chrétien. L'hommage qu'il
faut rendre par devoir d'impartialité a ses intentións qui

étaient droites, a ses capacités politiques, a son courage militaire, a l'ardeur qu'il mettait a s'acquitter de ses obligatio~s
de chef d'État, ne saurait nous dispenser de signaler les fa1blesses de cet esprit distingué, victime d'une philosophie qui
ne s'élevait a des hauteurs vertigineuses que pour retomber
dans les bas-fonds d'une niaise superslition. 11 nous reste a
voir comment son idée fixe fut la cause déterminante du désastre ou il trouva la mort.

i) Orat. V, in matrem Deorum, p. !6i B.
2) Libanius, Orat. parent., 182.

Julien aurait voulu annexer a l'empire romain l'immense
territoire de l' empire perse reconstitué sous le sceptre des
Sassanides. Il avait, en Gaule, récolté des lauriers que ses
flatteurs assimilaient a ceux de Jules César. L'idée de s'acquérir en Asie la renommée d'u~ se~ond Alexandre_ sou~iait
plus vivement encore a son imagmabon. 11 est ~~ fait que de
graves motifs pouvaient recommander cette pohbque de con~uérant. L'empire perse et l'e~pire ro~ain ét~ient deux colosses dont la coexistence pacifique était cons1dérée comme
impossible. Les conflits étaient incessants, remontaient d~j_a
loin. D'autre part, une vue claire de l'affaiblissement mil1taire de l'empire romain eut, semble-t-il, conseillé a un empereur moins dominé par les souvenirs d~ l'antiqui~~ de s_e
borner a faire sur l'Euphrate et sur le Tigre ce qu 11 avait
fait sur le Rhin, c'est-a-dire de consacrer a l'organisation
défensive des frontieres les ressources encore grandes que
le pouvoir impérial mettait a sa disposition. Le temps n' était
plus ou l'empire romain était assez fort pour reculer ses
limites indéfiniment. Mais Julien avajt prouvé en Gaule que,
sous une direction énergique, économe, courageuse, il pouvait parfaitement tenir en re.spect ses assa~lants. SeuleI?e~t
cette politique prudente n'eut pas fourm de héros ép1que
a la plume des futurs Quinte-Curce, et Julien, tres confiant
dans ses propres talents militaires et dans la valeur de

�i56

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR .JULlEN

l'armée aguerrie qu'il avait sous ses ordres, était impatient
d'ajouter un nouveau chapitre a l'histoire des grandes conquétes. Il avait fait pendant l'hiver de 263 d'immenses préparatifs en vivres et en munitions de toute espece. Son armée
était concentrée en Syrie et quand il partil d'Antioche, a la
tete de soixante-cinq mille hommes de honnes troupes,
qu'une flotte de onze cents navires attendait sur l'Euphrate
pour subvenir a leurs hesoins et concourir a leur vigoureuse
offensive, on pul se flatter de l'espoir que les jours glorieux
allaient luire de nouveau pour les aigles romaines conduites
par un chef aussi habile que courageux.
Ce chef toutefois n'était pas sans inquiétude. D'abord,
chose grave, les omina et pr;esagia n'étaient pas toujours
tels qu'il les eút désirés. Julien I ne parle que des auspices
favorables qu'il obtenait de ses procédés divinatoires ,
mais Ammien Marcellin, qui l'accompagnait, a enregistré 1
soigneusement les présages d'une signification beaucoup
moins encourageante qui ne laisserent pas de jeler quelque
trouble daos l'esprit superstilieux de l'empereur. n se porta
toutefois sur l'Euphrate avec la rapidité de mouvements qui
Jui avait si bienréussi en Occident et s'acquit ainsi l'avantage
d'attaquer un ennemi encore en pleine préparation. Treshabilement aussi, illaissa le roi sassanide, Sapor, dans l'incertitude quant au point qui serait l' ohjet de ses premiers efforts.
Serait-ce Nisibe ou Ctésiphon? C'est sur cetle derniere place
forle qu'il se dirigea brusquement apres une feinte sur Nisibe, et il parut sous les murs de Ctésiphon avec une armée
victorieuse, apres avoir culbuté les corps ennemis envoyés
en ha.te pour luí disputer le passage du Tigre.
C'est la qu'une premiere déception l'attendait. ll avait
cru pouvoir compter sur la coopération active du roi d'Arménie, Arsace Tiranos, qui n'avait pas moin,s d'injures a venger sur la Perse que l'empereur des Romains. L'Arménie
f) Epist. uvm.
2) L. xxm, 2.

15'1

était l'alliée naturelle de l'empire contre la dynastie sass~nide, et pendant que Julien allait attirer du coté de Ctés1phon les gros bataillons, les éléphants et la redoutable cavalerie de Sapor, l'Arménie était admirablem~nt pl~cée pou:
opérer, du Nord, une diversion puissante qm eftt Jeté le ro1
perse daos le plus grand embarras. _l\falheureusement le ~on
des dépéches transmises a Arsace Tiranos au nom de Juhen
ressemblait pluteit a celui d'un suzerain envoyant des ordres
a son vassal qu'au langage d'un souverain ami s'~dressant
un allié indépendant. Mais surtout Arsace Tiranos éta1t
chrétien, la majorité de son peuple ~'était ~ussi, et la rép~tation de Julien, contempteur de la fo1 chréhenne, en_nem~ J~ré
de l'Église, était déja répandue dans toute l'Arméme; s1 bien
qu'Arsace Tiranos se trouva bien aise d'alléguer des prétextes
religieux pour couvrir son indécision et les répugnances de
sa dignité froissée. 11 resta coi 1 , ou plutot, _Pªr u.n ?rdre_ secret de retraite adressé aux soldats armémens qm ava1ent
f ait mine de rallier les généraux romains Sebaslianus el
Procopius, il fit avorter tout le plan de campag?e de Julien ~ •
Ce fut un des plus fa.cheux résultats pour Juhen de la pobtique religieuse qu'il avait adoptée. Son engouement supers~
titieux et passablement vaniteux pour les modeles que lm
fournissaient les héros de l'antiquité lui fit commettre une
autre faute irréparable, qu'il paya cher ainsi que l'empire
romain.
.
Ctésiphon était une place tres forte. S'atlarder a en fa1re
le siege, tandis que l'armée de Sapor, dég~gée dn coté de
l'Arménie, s'avan&lt;¡ait vers le Tigre et pouvrut, en ~assa?t c_e
fleuve, couper les Romains de leur lign~ de retraite, c éta1t
fort dangereux. l\fais au moment ou Juhen perplexe se de-

.ª

1

i) On peut suivre le récit de la campagne dans Ammien Marc~lin, XXlll et
XXIV. Nous n'avons pas a le refaire ici. Nou~ nous bornons a rele: er les
quelques grandes lignes qui suffisent a nous éclairer sur les causes de 1échcc
final de Julien.
2) Ce trail nous esl attesté par Moisc de Khoren, Bist. Armen., lll, 15.

�{58

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

mandait ce qu'il devait faire, il rec¡ut de Sapor des propositions de paix extremement avantageuses. Le roí sassanide
était épouvanté de la vigueur déployée par l'armée romaine,
de la défaite de ses premieres troupes, de la prise de ses
forteresses, de la chute imminenle de Ctésiphon; il se croyait
vaincu d'avance, et il offrait a Julien des conditions et des
garanties inespérées. Tout conseillait aJulien de les accepter.
Mais quoi ! C' était finir bien prosai'quement une campagne
qu'il avait entreprise en émule d'Alexandre, et de meme que
le héros macédonien avait rejeté les propositions de Darius,
de meme Julien devait repousser celles de Sapor 1 • D'apres
!'historien Socrate, cette funesta résolution fut due en grande
partie a l'influence du néo-platonicien Maxime, l'un des conseillers et des philosophes intimes de la cour romaine et qui
récompensait la bienveillance de son disciple impérial en
l'initiant aux pratiques secretes de la théurgie.
Toujours a l'imitation d'Alexandre, Julien voulait marcher
droit sur l'armée de Sapor qui s'avanc¡ait enfin apres s'etre
massée dans les provinces septentrionales. Il espérait renouveler les merveilles de la bataille d'Arbelle. Sapor, dans son
épouvante, avait convoqué le han et l'arriere-ban de ses forces
disponibles. L'armée romaine eut beaucoup a souffrir en
traversant des contrées désertes ou dévastées oñ elle dut
endurer des privations de toute espece, d'autant plus qu'avec une crAnerie qui était aussi une imitation d'exemples
célebres, Julien avait fait bruler les vaisseaux chargés de
provisions qui l'avaient suivi de l'Euphrate sur le Tigre.
Julien regretta, mais trop tard, d'avoir donné cet ordre inconsidéré. Déja la cavalerie légere de Sapor compliquait
d'escarmouches continuelles la marche des colonnes romaines. Julien, désespéranl de nourrir son armée dans un pays
sans ressource, n'avait plus d'autre ambition que de gagner
au plus tót la fertile province de Cordiene, qui reconnaissait la suprématie lromaine et oñ ses soldats trouveraient
i) Comp. Libanius, Orat. Parent., i30, 139 ; Socrate, m, 21.

1

L EMPEREUR JULH:N

i59

de quoi s'alimenter. En réalité, c'était battre en retraite.
Un soir on vil s'élever de loin un nuage de poussiere que l'on
prit pour !'indice d'un troupeau d'Anes sauvages qui passait
a l'horizon. C'était, en réalité, une armée perse qui approchait sous le commandement d'un chef renommé, Méranes,
accompagné de deux fils de Sapor. Cette armée était suivie
a quelque distance d'une autre, commandée par Sapor en
personne. Des le lendemain commenc¡a une série de combats
acharnés, meurtriers des deux parts, mais oñ les Romains
éta:ient, quoique toujours victorieux, les moins favorisés,
parce qu'il s'agissait pour eux d'aller vite, que leurs forces
diminuaient et que chaque jour de retard aggravait pour
eux les difficultés de la situation.
Julien était en proie a une sombre agitation qu'il cachait
autant que possible a ses soldats. On raconte que la nuit qui
précéda sa mort, il vit paraitre devant lui le meme Génie de
l'empire qui lui élait apparu en Gaule au moment de sa rupture avec Constance. Cette fois, le Génie avait la téte couverte
d'un voile funebre et sans rien dire, a pas lents, il sortit de
la tente impériale. Julien se leva tout ému, se recommanda
aux dieux et ouvrit le rideau qui fermait la tente pour respirer l'air frais de la nuit. En ce moment il vit briller un météore
qui passait et qui s'évanouissait apres avoir jeté un vif éclat.
Sa terreur redoubla. Ce phénomene lui fit l'effet du dieu
Mars en personne qui lui présageait de sinistres événements 1 •
Aussitót Julien fit venir les aruspices étrusques dont il était
partout suivi, parce qu'il était convaincu, ·comme l'ancien
Sénat de Rome, de la supériorité de leur art divinatoire.
i) Comp. Amm, Marc,, XXV, 2. Julien avait quelque rancune contre le
dieu Mars qui avait semblé dédaigner un·sacrifice considérable plusieurs
jours auparavant. Sur dix taureaux désignés, neuf s'étaient couchés tout
tristes au moment d'approcher de l'autel, un avait rompu ses liens, n'avait
été rattrapé qu'avec peine et ses visceres avaient révélé ominosa signa!
(Amm., XXIV, 6.) C'était, selon la croyance antique, !'indice que le die u n'agréait pas l'offrande qu'on Iui présentait.

�J
161

L'E.M.PEREUR JULIEN

160

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELIGIONS

Ceux-ci ouvrirent gravement leurs livres tarquiniens, y lrouverent ce prodige tout au long raconté au chapitre De rehus
divinis, déclarerent que tout cela était d'un tres mauvais augure et insisterent pour qu' on ne livrAt aucun combat ou que
du moins on retardAL le déparl de quelques heures.
Mais Julien n'était plus libre de suivre ce genre de conseils.
Les forces ennemies grossissaient d'heure en heure. Il fallait
percer au plus vite le cercle qui se fermait. Julien marchait a
l'avanl-garde. Il apprend que son arriere-garde est attaquée.
Il y courl saos meme prendre le temps d' endosser sa cuirasse,
il dégage ses soldals; mais une attaque du meme genre le
rappelle en avant. ll n' écoute pas les supplications des siens
qui le conjuraient de ne pas s'exposer avec tant d'imprudence. Il repousse une charge terrible de cavalerie et d'éléphants, il se meten personne a la poursuite de l'ennemi qui
s'enfuit. Mais la cavalerie perse, hériliere des Parthes, était
au moins aussi redoutable en fuyant qu'en attaquant. Une
grMe de traits tombe sur lui et les quelques soldats qui l'avaient
suivi. Une arme de jet l'atteint et lui perce le foie. Les Perses
lui abandonnerent le champ de bataille, mais il était blessé a
mort.
Il mourut courageusement, en philosophe croyant et en
sóldat, mais non sans une certaine affectation d'attitude et de
langage oii se révele jusqu'au dernier moment son penchant a
l'imitation des héros d'autrefois. Comme Épaminondas rapporté mourant et victorieux du champ de bataille de Mantinée, il redemanda son cheval et ses armes pour retourner
au combat. Puis, quand il sentit ses forces défaillir, il adressa
aux assistants un discours tres étudié que Gibbon soup&lt;¡onne
d'avoir été préparé d'avance pour s'en servir a l'occasion 1 •
Le caractere et les préoccupations habituelles de Julien rendent cette supposition tres vraisemblable. Ce discours a été
reproduit par Ammien Marcellin, témoin oculaire 2 • « Com1) Hist. of the Decline and fall of the Roman Empire, ch. :z:x1v, vol. lll, p. 4l,
éd. Bohn.
2) XXV, 3.

pagnons, » dit-il, « le moment de quitter la vie est arrivé pour
moi a son heure, et je m'acquitte envers la nature avec l'empressement d'un débiteur de bonne foi. Je ne m'en afflige ni
ne m'en plains, comme quelques-uns le croient. J'ai appris
des philosophes en général combien l'Ame esl plus excellente
que le corps, combien de fois un état meilleur se dégage de
l'état inférieur qui le précede, et qu'il faut s'en réjouir au lieu
des' en lamenter. Je remarque aussi que les dieux célestes on t
mainte fois accordé la morl comme une supreme récompense
aux hommes les plus pieux. Je sais tres bien que cette faveur
m'est octroyée pour que je ue succombe pas a des difficultés
extremes et pour m' éviter la hon te d' avoir am'humilier devan t
mes ennemis. C'est aussi pour moi le résultat de l' expérience
que toutes les douleurs accablent les la.ches et cedent aux
persévérants. Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, je ne
suis tourmenté par le souvenir d'aucune faute grave, soit du
temps oii je faisais mon éducation dans l'ombre et en cachette
(in angulas), soit depuis que j'ai été mis en possession du principat. Ce pouvoir qui m' est échu, j' ose le dire, avec l 'assentiment des dieux, je crois l'avoir exercé saos tache. J'ai appliqué le principe de la modérat~on au gouvernement. Je n'ai fail
de guerre offensive ou défensive que pour des raisons sérieuses. TI est vrai que les résolutions utiles et leur issue
prospere ne concordent pas toujours, parce que les puissances
d'en haut se réservent la fin des entreprises humaines. Mais
dans la conviction que l'intérét et le salut des sujels sont le
but vrai d'un empire juste, j'ai toujours, vous le savez, incliné
vers le maintien de la paix. J'ai banni de toute ma conduile
cette licence qui corrompl les choses et les mreurs. Et toutes
les fois qu'en mere qui commande la République m'a exposé
a des périls prévus et acceptés d'avance, je me suis réjoui ,
sachant queje resterais debout, en homme habitué a fouler
aux pieds les remous du hasard (turhines fortuitorum).Je n'éprouve aucune honte a déclarer que depuis longtemps j'avais
appris de l'art divinatoire queje périrais par le fer. C'est pour-:quoi je rends grAce a la puissance éternelle de ne pas suc11

�L'E:llPEREUR JULIE&lt;'i

i62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

comber a des complots clandestins, ni aux cruelles souffrances d'une longue maladie, ni comme un condamné. Au
contraire, j'ai mérité de quilter ce monde au beau milieu du
cours fleuri de mes gloires. A bien considérer les choses,
celui-la est timide et la.che qui désire la mort, quand il ne faut
pas mourir; qui la fuit, quand elle arrive en son temps. Mes
forces qui diminuent ne me permettent pas de parler plus longtemps; que ces paroles suffisent ! Je me tais a dessein sur le
nom de l' empereur qu'il va falloir désigner. Je craindrais de
passer par ignorance a cóté du plus digne; ou si je nommais
celui qui me paratt le plus apte a remplir cette fonction, de
l'exposer au péril supreme dans lecas ou un autre serait préféré. Modeste nourrisson de la République, je souhaite seulement qu'on trouve apres moi, pour elle, un bon directeur. »
11 fit ensuite ses dispositions testamenlaires en faveur de ses
familiers. Puis, il s'informa de son maitre des offices, Anatolius. On dut lui faire entendre qu'il avait péri dans la melée.
11 déplora sa mort plus que la sienne. 11 remontra aux assistants qui fondaient en larmes qu'il était honteux de pleurer
ainsi un prince qui allait s'unir au Ciel et aux astres. De meme
que Socrate avec ses amis, il s'entretint avec les pbilosophes
Maxime et Priscus de la nature supérieure de l'ame. _L'étouffement commenoait, il demanda de l'eau froide et, apresen
avoir bu, il s'éteignit doucement. Il n'avait pas trente-deux
ans.
Le discours in extremis que nous avons reproduit peinl Julien tout entier. D'incontestables qualités morales, courage,
fermeté, atlachement au devoir, ambition noble et qui convient a un chef d'État; en meme temps, une satisfaction na1ve
de soi-meme, la préoccupation de l'effet qu'il produit sur les
autres, une ostentation calculée de vertu antique, et puis le
désir tres accusé que le coup imprévu qui va frapper en luí
son armée et son empire ne puisse pas etre allégué contre le
systeme religieux dont il s'est fait le champion, tout s'y retrouve. Ce qui luí arrive était prédit. La divination, dont il avait
fait une étude prolongée, le luí avait révélé. Il tient a ce qu'on

i63

le sache bien, et ne se dit pas que, s'il en est ainsi, il n'aurait
dO ni commencer cette guerre, ni repousser la paix qui luí
était offerte, ni se conduire bravement, mais inconsidérément
comme il l'a fait. Ce fut du reste la contradiclion continue de
la divínation antique d'etre fondée sur le príncipe de l'enchatnement fatal des choses et d'etre exercée dans l'espoir
qu'en les prévoyant on pourrait prévenir ou détourner leur
inévitable déroulement.
Ammien Marcellin, dans l'appréciation qu'il fait de la personne et du caractere de Julien, loue sa temp~rance, sa prudence, son courage, son amour de la justice, sa science militaire, la purelé de ses mreurs, sa fermelé tempérée par la
clémence, l'art avec lequel il savait s'attac_h er des soldats, sa
gestion économe des finances publiques jointe aune libéralité
ordinairement bien entendue 1 • 11 y a peut-etre un peu de
complaisance dans ce tableau flatteur. La campagne de Perse,
par exemple, ne tourna pasa. l'honneur de ses talents stratégiques, a partir du moment ou il ne put plus compter sur
l'effet de sa marche rapide et de sa brusque conversion a
droite sur Ctésiphon. 11 ne paratt pas avoirsuffisamment calculé les forces écrasantes que Sapor était en état de lui opposer. 11 se croyait encore au temps d'Alexandre et de l'empire
démoralisé des Achéménides. Il commit la double faute de
repousser une paix avantageuse et d'incendier une flotte chargée de vivres. Puisqu'il avait besoin de la coopération de l'Arménie, il était souverainement maladroit d'indisposer le roí
et le peuple de ce pays par une politique religieuse ouvertement hostile a leur foi . Mais on ne peut contester qu'a bien
des égards les éloges d'Ammien sont mérités. Julien compte
parmi les empereurs les plus estimables, les plus sincerement
dévoués au bien public tel qu'il le comprenait. Daos une de
ses compositions écrites les plus agréables, le Symposion ou
les Césars, il discute les mérites respectifs des empereurs assis
a la table des dieux, c'est a Marc Aurele, l'empereur philoª
i ) XXV, 4.

�l64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sophe, qu'il décerne la palme de la supériorité, et certainement il ta.cha de se conformer a l'illustre prédécesseur qui
avait, ases yeux, réalisé l'idéal du grand et bon souverain.
Qu' est-ce done qui gil la tant de belles qualités et fit quelque
chose de négatif d'unregne qui promettait a l'empire une ere
de relevement et de prospérité?
Ammien Marcellin 1 lui reconnatt aussi quelques défauts.
11 lui reproche ce qu'il appelle un levius in,qenium, non pas
un esprit léger, mais la lrop grande prompti lude avec laquelle
il prenait des résolutions qu'il regrettait ensuite. Puis il le
blilme d'avoir lrop aimé a parler, lingwe fusioris et admodum
raro silentis, d'autant plus qu'il se plaisait trop aux applaudissements vulgaires, qu'il tirait trop de vanité des plus petils
succes et que par un excessif désir de popularité il s'abaissait
trop souvent a causer avec des indignes. Enfin Ammien regrntte que Julien ait été trop adonné a la divination, superstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, multipliant
avec profusion d'interminables sacrifices. L'historien ne parait pas s'etre imposé la tache de rechercher ce qui, dans le
passé de Julien, explique ces défauts et leur association aux
qualités qu'il a relevées.
Pour nous, ces défauts sont surtout des malheurs. Ils dénotent dans cette intelligence, brillante sous bien des rapporls, le manque de jugement, c'est-a-dire l'absence de la
notion ou du sentiment des réalités. Le jugement de Julien
aurait pu etre faussé dans le sens du dogmatisme chrétien s 'il
avait suivi sans résistance la direction que ses maitres avaient
voulu luí imprimer. 11 le fut dans le sens de l'antiquité pa'ienne
par une réaction exaltée en faveur de cet idéal ravissant,
mais dépassé, dont il ne sut pas discerner l'irrémédiable épuisement. 11 s'imagina qu'il pourrait transformer un couchant
en aurore. C'est par la, principalement, que Julien est un romantique sur le tróne. Comme tous les romantismes, le si~n
eut pour caractere la prétention de revenir a la nature et le
1) XXV, 4.

L'EMPEREUR JULlEN

i65

tort de manquer absolument de naturel. En effet, les efforts
tentés pour ressusciter un ordre de choses condamné par le
temps se heurtent régulierement contre des résistances inconscientes, quand elles ne sont pas déclarées, tenant a ce
que les esprits ne sont plus ce qu 'il faudrait qu'ils fussent
pour que la restauraHon du passé soit possible. Par conséquent le romantique, plus pénétré qu'il ne le croit lui-meme
de l'esprit nouveau qu'il abhorre, est amené a se c.ontenter
des formes, des étiquettes, des apparences, a défaut des
réalités qui se refusent ou se dérobent. Cett~ affectation commence par lui-meme. 11 pose en homme du passé, il entend
que nul n'en ignore, il attache une importance puérile a des
détails de costume, de langage, d'attitude, qui ne changent
rien au fond des choses. Il s'attribue aisément une sagesse
supérieure et méprise daos son orgueil les multitudes reveches, insensibles a ces résurrections factices qui ne disent
ríen a leur intelligence et qui a chaque instant les étonnent,
les choquent ou leur paraissent absolument ridicules. Et no tez
que ce sont .précisément ces éléments du passé que les contemporains de toute opinion ne savent plus depuis longtemps
apprécier que ses restaurateurs s'attachent le plus ardemment a faire revivre. Ainsi, l'usage de recourir continuelle ment aux oracles et les immolations de victimes sacrifiées
par grandes fournées étaient tombés en désuétude parmi les
pa1ens eux-memes, et cela malgré les mirifiques justifications
que le néo-platonisme avait mises a la mode pour leuf: rendre
quelque popularité. C'est précisément la ce que Julieil s'acharne a rétablir au grand étonnement de ses sujets de toute
religion , témoin le jugement d'Ammien -Marcellin que
nous venons de reproduire, prmsagiorum sciscitationi nimim
deditus, innumeras sine parcimonia pecudes mactans.
Le fait est qu'il ne resta ríen, absolument rien de la reconstruction commencée par Julien. Q'est encore a la trop
bonne opinion qu'il avait de lui-meme et de sa destinée providentielle qu'il faut attribuer une autre faute qu'il commit,
celle de ne pas avoir associé a l'empire quelqu'un de ses

�{66

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

officiers qui fftt a meme par ses talents, son caractere et son
mérite militaire de prendre immédiatement le commandement de l'armée brusquement privée du chef qu'elle aimait,
et par cela meme la direction de l'empire habitué depuis
longtemps a recevoir son empereur de la main des soldats.
On peul se demander si la difficulté de rencontrer parmi ses
généraux un homme de valeur qui syn¡pathisa.t completement
avec ses idées religieuses ne fut pas la cause principal e de cette
grande faute politique. Sonsuccesseur, Jovien, était, paratl-il,
un brave soldat, d'un caractere cordial et « bon enfant », mais
adonné aux plaisirs de la table et de l'amour. Son élection,
qui suivit immédiatement la mort de Julien, fut l'effet du
hasard plutót qued'un choix réfléchi. Jovien se hAla d'ordonner
une retraite, d'ailleurs inévitable, et il dut consentir une paix
humiliante. l\fais ce qui prouve la fragilité des fondements sur
lesquels Julien se flattait de réédifier l'ancienne religion,
c'est que son armée, cette armée qui luí était si attachée,
qu'il avait par tant de moyens ta.ché de convertir a ses idées
religieuses, acclama le nouvel empereur saos se préoccuper
de sa religion. Les entrailles des victimes furent, il est vrai,
interrogées pour savoir si le nouvel empereur étail agréé des
dieux 1 • La réponse de ces entrailles fut favorable comme toujours en pareille occasion, mais ce ful la tout. Jovien professait le christianisme et avait meme, disent les historiens
chrétiens 2 , résisté avec fermeté aux instances de Julien qui
aurait voulu le ramener au culte des dieux. La mort de Julien, dans les circonstances tragiques ou elle s' était produite,
passa aisément pour une punition divine de ses impiétés.
Jovien retira saos rencontrer la moindre résistance les édits
que son prédécesseur avait promulgués en faveur de l'ancien
culte, et l'Église reprit le cours de ses prospérités en marchanta pas rapides vers cette fusion complete avec l'empire
qui s'accomplit sous Théodose.
1) Amm. Marc., XXV, 6,
2) Socrate, m, 22; Sozomene VI, 3; Théodoret, IV, 1.

i67

1

L EMPEREUR JULIIL"&lt;

Julien aurait luissé dans l'histoire un tout autre souvenir,
du moins dans l'histoire telle que nous la refaisons aujourd'hui, s'il s'élait borné a user de son pouvoir et de sa popularité, un moment tres grande, pour maintenir l'égalité et la
liberté religieuses de tous ses sujets et pour émancipe1· le
pouvoir impérial de la servitude épiscopale a laquelle Constance avait eu le tort .de le soumettre. L'indifférence religieuse atlestée par l'élection de Jovien était assez répandue
pour que cette ta.che ne fut pas encore au-dessus des forces
d'un empereurferme et prévoyanl. Lafaule capitale deJulien,
c'est qu'apres avoir promis de se conduire en libéral, il fut
entratné par sa passion théologique a gouverner en réactionnaire, et ce n' était vraimenl pas la peine de reprocher aux
chrétiens leur ignorance et leur superstition, alors qu'on voulait ramener le genre humain aux pieds des devins etqu'onle
conviait a de sanglantes hécatombes renouvelées des temps
homériques en l'honneur d'un Zeus-Apollon qui n'était plus
en réalilé ni Apollon ni Zeus.
ALBERT RÉVILLE.

�LE PESSIMISD CREZ HOMfillE ET tmSIODE

LE PESSIMISME MORAL ET RELIGIEUX
C ti EZ

HOMERE ET HÉSIODE

e Je me croyais prP.Sque l'in,enleur de cetle
philosopbie doulourease, que j e ~oyais rératée
par tout le monde comme une cbose nou,elle
et inédite. lllais en y réílécbissant, Je la paa íaire
remonter a Salomon et 1 Homi!re, au&lt; phllo■opbes
et aux poetes les plus anciens que noaa conaais! ioOJ. •
(L,opuo,, Dialo(flce de Tri.tt an el d'un ami.)

C'esl une opm100 généralement accréditée que le pessimisme est une maladie propre aux temps de décadence morale, un fruit amer des civilisations qui marchent vers la
décrépilude 1• Les optimistes de toute catégorie aimenl a
vanter chez les hommes des premiers a.ges, non seulement
une simplicité vigoureuse, mais aussi la gaieté saine, l'activité
exubéraote, la joie de vivre pour soi saos regrets slériles sur
les conditíoos de la vie et celle de se survivre daos des générations nouvelles, a qui l'existence est transmise, non comme
un don funeste, mais comme un hienfait. Sans prétendre que
cet optimisme, s'il a réellemeot existé quelque part, semble
avoir été surtout l'apanage des races qui, n'écoutant que la
voix de l'instioct, remplissaient le moins possible la fonction
idéale de l'humaoité qui est de penser, il est difficile de ne
pas remarquer que les premieres manifestations de l'intelli1) E. Caro, Le Pessimisme au XIX• siecle, p. 25 et passim. Voy. une réfutation éloquent.e de cetl.i3 opinion dans la conférence de M. F. Brunetiere, Bevue
Bleue, 30 janvier i886: Les causes du Pessimisme.

-t.69

gence prenaot conscience d'elle-méme, ne vont pas sans un
profond sentiment des miseres humaines ; que les plus anciennes littératures ne sont peut-étre pas les moins riches en
doléances sur la condition de l'homme et sur le but de la vie.
Sans doute cette variété de pessimismeprimitif est purement
empirique et ne se présente jamais avec la régularité d'uo
systeme. Qu'est-ce qui est systématique dans les premieres
explications que l'humaoité a trouvées de la raison des choses?
Ce n'estni daos le Véda,ni dans la Bible, ni chez Homere qu'il
faut cherchar, méme a I'état d'ébauche, une théorie formelle du probleme de l'existence. II ne s'y rencontre que
des aspirations na1ves et des intentions irraisonnées, souvent
méme cootradictoires. l\fais ce premier effort d'une pensée
que n'a pas faussée encore la logique conventionnelle des
systemes, n'en est que plus intéressant a étudier. Saos prétendre, avec Cicéron et Séneque 1 , que l'homme est d'autant
plus pres de la vraie sagesse qu'il est moins éloigné de ses
origines, il y a profit, sinon pour la vérité en soi, tout au
moins pour la curiosité esthétique, a méditer les graves problemes, agités avec passion par les époques de civilisation
raffinée, a la lumiere des morales nai:ves et des religions
inconscientes, ou la pensée des premiers a.ges cherchait une
explication a ses doutes, une consolation a ses souffrances,
un refuge a ses craintes.
Les théoriciens du pessimisme ne se sont pas fait faute de
puiser a ces sources lointaines, pour les hesoins de leur
cause. Ainsi les reuvres de Schopenhauer sont semées de
citations empruntées a toutes les littératures ; ces citations
ont pour objet d'établir l'universalité et l'antiquité d'une
doctrine a laquelle on reproche, bien a tort, d' étre nouvelle
et parliculiere. De méme Léopardi, avec une connaissance
1) Cicer. Tusc. I, i 2 : « Antiquitas quo propius aberat ab ortu et divina
progenie, hoc melius ea fortasse, qu11e erant vera, cernebat. , Sen., Ep. 99, 4-4 :
« Aurem mt.atis homines alli spiritus fuerunt et, ut ita dicam, a diis recentes. ,,
Rousseau met une peosée analogue au début de l'Emile.
•

�170

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

tres approfondie des idées helléniques, aime a rattacher aux
fables my thologiques, ses fantaisies sur le malheur universel 1 •
Mais Léopardi est un génie trop personnel pour se contenter
de reproduire les idées des autres. Schopenhauer ne semble
avoir eu de l'antiquité grecque qu'une connaissance incomplete et souvent inexacte '. On connait sa théorie sur les rapports de la philosophie et de la religionª: pour lui les religions
ne sont que des mélaphysiques populaires et a chaque systeme religieux correspond une métaphysique déterminée. Le
pessimisme est la philosophie raisonnée de la religion bouddiste; l'optímisme de Leibnitz dérive en droite ligne des
dogmes j uda1ques sur l'origíne du monde et du -r.&lt;X'l"ix xaA~ ).(ix1 4•
Quant au polythéisme gréco-romain, il a le tort grave a ses
yeux, d' étre optimíste dans son príncipe~, et s'il le préfere
au j~da1sme, c'est que les tendances optímístes que luí a
imprimées la poésíe homérique, sont corrigées plus tard par
l'orphisme et par les philosophes.C'est qu'en somme la littérature helléníque, interprete des cróyances traditionnelles,
a eu un sentiment si profond et si exact de la nature hun;iaine, elle en a exprimé avec tant de puissance et d'éclat,
les aspírations multiples, que l'optimisme métaphysique s'y
trouve naturellement tempéré dans de fortes proporlions par
les professions d'un pessimisme empirique et populaire 8 • Ce1) Voy. entre autres, dans les Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples, l'Histofre du genre humain, le Dialogue d'Hercule et d'Atlas, le Pari ;de Prométhée, etc.
2) V. par exemple son interprétation du mythe de Pandore, Parerga, VI,
p. 443. Nous y reviendrons.
3) Parerga, Ueber Religion, § l.83; CEuvres completes, t. VI, p. 415.
4) Genese, I, 31. Cf. J. Frauenstaed, A. Schopenhauer, Lichtstrahlen, 3• éd.
p. 193; et Schopenhauer, Parerga, VI, 405.
5) Il lui reproche méme de n'étre pas une religion au sens exact du mol.
(lb., p. 355.)
6) De la cette profession de haute estime pour les lettres anciennes ; « La
honte est réservée au siecle qui s'ouhlierait jusqu'a supprimer l'étude de l'antiquité. Elle est le modele que nous ne devons jamais perdre de vue. Si nolre
époque si corrompue, si pitoyable, si pénétrée de matérialisme, devait s'échapper ~e leur école, pour se sentir plus a l'aise dans sa propre vanité, elle ne sémera1t qu' opprobre et infamie. » (Ibid, 436.)

LE P:RSSIMISME CHEZ HOMERE ET B'ÉSIODE

i7t

pendant ni Schopenhauer, ni ses disciples, pas plus que ses
adversaires, n'ont jamais cherché a interpréter dans leur
ensemble ces manifestations pessimistes du génie hellénique;
et lorsqu'ils y ont fait allusion en passant, ils ne sont guere
remon.tés au dela d'Hésiode 1 , laissant supposer assez volontiers que ce théologien a l'humeur chagrine s'oppose a
Bomere, peintre riant de la nature humaine, comme son
contraire.Aussi la croyanceest-elle a peu presgénérale que,
philosophiquement parlant, Bésiode est pessimiste et Homere
optimiste; que celui-ci a chanté la religion des heureux,
tandis que l'aulre a introduit dans le trésor des croyances
helléniques des idées tristes et sombres, qui en auraient
changé le caractere originaire 2 • Nous voudrions montrer que
cette différence prétendue entre les deux poetes est plus apparente que réelle, et ensuite que la religion primitive des
Grecs paie un large tribut aux opinions pessimistes.

I

Origine, décadence et condition actuelle de l'lzumanité.
Avant d'établir, par les textes, les ressemblances de la
pensée d'Homere avec celle d'Hésiode sur la question des
rapports de l'homme et des dieux et sur sa condition terrestre, il n'est pas sans intérM de se demander pourquoi
1) Cf. E. Ca.ro, ouv. cit., p. 4. L'exposé historique par lequel débute l'ouvrage de l'éminent académicien, est nécessairement fort incomplet.
2) L'optimisme d'Homere est une sorte de dogme d'école; nous l'avons
accepté nous-meme autrefois (Etudes sur les Démons, p. 52 et suiv. ), un peu
légerement. 'La suite de cette étude montreta qu'il en faut beaucoup rabattre.
Cf. d'ailleurs Naegelsbach, Homer. Theologie, p. 356 et suiv. , qui nous
semble avoir raison contre W. Teuffel, Homerische Eschatologie, p. 24. Quoiqu'il en soit du débat, il nous est impossible de souscrire a ce jugement de
M. Havet, l'Hellénisme, p. t7, parlant de la civilisation homérique: « Ce monde
ou tout est bruit et éclat, ou tout a un air de féte, jusqu'á la mott m~e. »
Tout y a un a.ir de force, mais de féte, c'est une autre affaire.

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES REUGio;ss
!72
l'impression qui subsiste apres la lecture d'Homere est si
différente de celle que produit Hésiode. On en peu(apporter
deux raisons principales, l'une tirée de l'art des deux poetes,
l'autre de la nature des sujets qu'ils traitent. ll y a chez
Homere, meme dans la peinlure de la deslruction, des souffrances et du désespoir irrémédiable, une telle exubérance
de force artistique, une telle puissance liltéraire; ses héros,
dans les circonstances douloureuses ou le poele les a placés,
font preuve d'une telle énergie soit pour résister sans espoir,
soit pour triompher sans profit, qu'absorbé par la contemplation de l'action, le lecteur n'a pas le temps de songer au
résultat ; saisi par le spectacle tout extérieur de cette vie, il
ne s'avise guere d'en vouloir cbercher les lois intimes. Ensuite chez Homare encore, les dieux sont étroilement associés
aux hommes pour le développement des deux épopées. 11
s'ensuit que le bonheur que ceux-la possedent par nature
rayonne en quelque sorle sur la misare de ceux-ci, au lieu
de s'y opposer par contraste, et qu'il en adoucit le spectacle;
d'autant plus que par une action réflexe les misares de l'humanilé déleignent, sans le pénétrer, sur le monde des dieux.
Chez Hésiode au contraire, outre que le talent est fort ordinair~, je dirai volontiers terre a terre, les deux spbares de
l'humanité et de la divinité sont présentées a part. Dans la
Théogonie, il n'est guere question que des dieux pris en euxmemes et fort peu de leurs relations avec les mortels ; dans
les (Euvres et les Jours nous avons la peinlure de l'humanité
aux prises avecle labeur pénible qui pourvoit a son existen ce,
livrée a toutes les difficultés morales et malérielles qui l'empéchent de s'épanouir dans la joie, qui font de la vie une
lutle incessante des bommes entre eux ou contre la nature,
c'esl-a-dire conlre les dieux; mais personnellement ces dieux
y figurent a peine. Au fond, les divinilés quelque peu abstraites
d'Hésiodene different des personnalilés vivanles dout Homere
a peuplé l'Olympe, que par le talent des poetes qui les meltent
en scene. De meme l'humanité suivant Hésiode, si livrée
qu'elle pa1·aisse a toutes les cause~ de souffrances, d'erreur

LE PESSUIISME CUEZ DOMEI\E ET RESIODE

t73

el de péché, n'est pas plus a plaindre que l'hnmanité suivanl
Homere : peul-étre l'est-elle moins. Les hommes d'Homare
s'agilent davantage; ils font plus de bruit,· ils accomplissent
des exploits extraordinaires; mais s'ils sont héro'iques, ils
souffrent en proportion de leur héroi'sme et leur mort en est
plus tragique. Les laboureurs d'Hésiode se consument tristetement dans un travail vulgaire, ne déballent que des inlérets
misérables, ne subissent que des épreuves saos gloire; ils
répondent al'idéal du pessimiste qui ne trouvo pas le bonheur,
meme en se contentanl de peu . .Mais en regardanl aux lois
de l'existence, indépendamment de ses résultats, en dépouillant ces résullats de l'atmosphere rayonnante dont les enveloppent chez Homare la présence et l'intervention des dieux,
qui ne sont le plus souvent pour l'homme que la cause des
supremes misares, on est forcé de reconnattre que chez Homere comme chez Hésiode, l'homme est également faible,
condamné par son origine, par la loi primordiale de son etre,
par la volonté souveraine du deslin et par la haine des dieux,
a souffrir saos savoir pourquoi, a mourir saus espérer de
lendemain, a agir, a lutter sans but logique et sans compensation morale. Hé.tons-nous d'ajouter que l'un et l'autre
poetes, si féconds qu'ils soient en manifestations pessimistes
touchant la condition des mortels, sonl aussi loin que possible des tendances ascétiques qui sont la conclusion du
pessimisme hindou. Le but de la vic, le supreme- idéal c'esl
la lutle, le travail, l'aclion quand meme. L'affirmation du
vouloir viv1'e (die B ejaltwig des Willens :.um Leben)1 y est
i) Cf. Schopenhauer, Parerga, § i63, v,, p. 33í : « Entre la morale des
Grecs et celle des Indous, il y a opposition tranchée. Ceux-la (ii. l'exception de
Plat.on) lui assignent pour but d'établir la vie heureusP., vitmn beatam; ceuxci au contraire poursuivent la délivrani:e et l'anéantissement de la vie en général. »
Et plus loin: « Entre !'esprit du paganisme gréco-romain et celui du christianisme, il y a a proprement parler l'opposition entre l'affirmation du vouloirvivre et sa. négation. ,, Schopenhauer n'a pas tout dit sur ce point. Si la.
morale du polytbéisme cherche a réaliser la vie heureuse ici-bas, en théorie on
ne voit pas qu'elle ait l'espoir d'y réussir, cela des les temps d'Homére; et le
tablea.u que la litlérature gréco-romaine trace de la rie en général, prouve

�{74,

175

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

poussée jusqu'a l'énergie farouche, indomptable : si cela
suffit a attacher a la morale et a la religion helléniques la
qualification d'optimistes, il n'y en a point qui l'aient méritée
davantage. Montrons cependant comment cet optimisme de
principe, si c'en est un, se concilie sans peine avec le pessimisme pratique et effectif.
Le sentiment de la misere actuelle de l'humanité se manifeste dans la plus ancienne poésie des Grecs par la faoon
dont elle conooit ses origines et sa condition passée. Les
dieux et les hommes sont sortis de la meme souche, et il fut
un temps ou leur existence était la meme. Elle s'écoulait en
commun, au sein de jouissances sans mélange, les hommes
étant les égaux, tout au moins les commensaux des dieux 1 •
Le désir du bonheur est si impérieux au creur de l'homme
et la réalilé présente de ce bonheur si peu en proportion avec
le désir, qu'il se dédommage par la fiction : il le place tantót
dans un passé fabuleux, tantót dans un avenir problématique,
quelquefois encore dans des contrées fantastiques, ou il est
l'apanage de quelque race extraordinaire qui n'est pas celle
des dieux, mais qui n'est pas non plus celle des hommes.
Hésiode, dans le mythe des a.ges, a donné a ces aspirations
une forme systématique 2 ; Homere les exprime par maints
détails de ses deux épopées. Pour Hésiode, l'humanité est
graduellement déchue de sa félicité premiere ; lui-meme
appartient a la cinquieme génération, a l'age de fer qui n'est
pas encore la pire des périodes, mais qui touche aux temps
de la misere absolue et irrémédiahle : « Pourquoi suis-je
venu au monde pour etre de cette cinquieme génération?
pourquoi ne suis-je pas mort plus tót ou né plus tard? Car
c'est aujourd'hui l'age de fer. Ni jour ni nuit les hommes ne

cesseront de souffrir la peine et la misere; et les dieux leur
enverront les soucis dévorants 1 • » Cependant a cette existence
lamentable se melent encore quelques biens; il viendra une
génération plus misérable encore) qui ne connailra que le
mal saos mélange, que la souffrance sans compensation. Et
au bout de ce cycle douloureux, l'imagination du poete se
figure une révolution qui ramenera l'ii.ge d'or, puisqu'il
exprime le vreu ou d'etre mort plus tót ou de naitre plus
tard 2 • Cetle croyance a une régénération future de l'humanité se retrouve dans les traditions étrusques, sur le grand
siecle ª ; elle inspire Virgile dans l'Églogue a PoIlion; elle
fait le fond des idées messianiques.
Homere y paie tribut, quoique avec une énergie moindre
dans la conviction pessimiste. C'est ainsi que certains de ses
héros, Nestor et Ulysse entre autres, aiment a rappeler ce
que furent les hommes d'autrefois, a comparer leurs exploits
avec ceux du temps présent et non a l'avantage de ce dernier•. Les générations antérieures a la guerre de Troie étaient
en relation directe et immédiate avec les dieux. Minos est
appelé le camarade du grand Zeus 5 ; les dieux avaient assisté
en personne aux noces de Thétis et de Pélée 6 ; Andromaque
encore, pour son mariage, a reou des mains memes d'Aphrodité un voile précieux. Mais déja autour de Troie et dans la
ville, les dieux s'abstiennent de se montrer aux hommes
sous leur figure véritable. Zeus, le plus éminent, a cessé
d'entretenir avec eux tout commerce personnel; il ne corres-

I

r

f) Op. et D., i74.
2) Sur ce .vers cf. Lobeck, Aglaophamus, p. 794, réfutant Bultmann (Mém.
de l'Acad. de Berlín, i824, p. i49), qui croit a une décadence continue, et
Solon, Fragm., V. 8: A la fin 'l!ient toujours le triomphe de la justice.
3) O. Müller, Etmsker, II, 309 et 315. Cf. Virg., Egl., IV, 4; et notre étude
sur les Juifs a Rome, Rev. des Eludes Juives, n• 21, juillet-seplembre 1885.
p. 43 etsuiv.
4) Il., l, 260 et suiv.; XI, 670; Od., II, 276; VIII, 223. 11 est curieux de relever
i;expression du sentiment opposé dans la bouche de Stbénelus, Il., IV, 405:
'll'-E•~ -roL T«x~ÉFwv µ.€y' «µe!vo·,e, tJx6µ.t6' ehaL, xü.
5) Od., XIX, i 79: ÁLo, µ.eyá&gt;.ou O&lt;XpttTT~,.
6) Il,, XXIV, 62 et XXII, 470. Cf, NAzoELSBAcH, ouv. cit., p. f53,

qu'elle n'y réussit pas en fait. De plus, cette littérature est trop sincere pour
vouloir donner le change : elle n'a ni artífice ni parti pris, Cf. Hartmann
Métaph. de l'inconscient, II, 435, trad. Nolen.
'
i) Hés.,Fragm. i87, éd. Goettling, Op. et.D., i08; Paus., VIII,2: 0! y«p a~ TÓ-to
av6pW1tOt~ÉVOL &gt;ttx\ Óµ.OT(l&lt;X'ltE{OL 6toi~ ~&lt;r&lt;XV,

2) Op. et D., i09-20i.
•

j.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES l\ELIGIONS

i76
pond plus avec la terre que par messagers; et Athéné, Hermes, Iris, pour s'aboucher avec les mortels, revetent les
traits d'un personnage humain ou restent invisibles, sauf
pour leurs plus intimes favoris. Il n'y a plus d'unions entre
les dieux et les femmes mortelles, entre les déesses comme
Aphrodité et les hommes comme Anchise, dont le fils
1
figure parmi les combattants de Troie • Dans l'Odyssée un
des prétendants dit a Antinoüs que les dieux, pour visiter les
hommes ets'enquérir de la faQon dont ils observent la2 justice,
prennenl les dehors de mendiants et de voyageurs • El l'un
des privileges des Phéaciens , peuple fantastique et presque
divin, est de recevoir la visite des dieux sous les traits qui
leur sont propres z, de converser avec eux face aface, comme
autrefois Minos, le favori de Zeus; comme chez Hésiode les
mortels privilégiés, qui a Méconé contestaient aux dieux les
prérogatives et les sacrifices •.
Ainsi l'humanité est déchue de la félicité premiere qu' elle
golitait en compagnie des dieux; pour Hésiode elle va entrer
aussitót daos la période de la souffrance infinie, oh le mal
triomphera sans conteste, ou le bien, meme réduit ala faible
dose qui est permise a l'a.ge de fer, sera totalement inconnu.
Quelle est cependant la condition propre de cette cinquieme
génération a laquelle le poete se plaint d'appartenir? Nous
enpourronsjuger par celle d'une génération antérieure, plus
forte ; plus vaillante, plus sage et plus rapprochée des dieux,
par la. généralion des héros qui onl combattu sous Troie et
que Zeus, en récompense de ses mérites, a placée apres la
mort dans les tles des bienheureux 1 lui accordant, sous le
gouveroement de Cronos, un bonheur sans mélange ~. C' est
t) Ainsi Thétis vit séparée de Pélée, celui-ci a Phthie, son épouse divine

dans les grottes de Nérée.
2) Od., XVIII, 485,
3) lb . VII, 201. Les Cyclopes et lei, Géants jouissent du méme privilege. Cf.

XVI, i61.
4) Théog., 535.et suiv.
5) Op. et D., i56 et suiv.

}' é

LE PESSIMISME CHEZ HOM"'RE
" ET BÉSIODE

popée homérique qui nous di
i 77
Rellenes se figurait la vie d
ra comment l'imagination des
et par la somme de bonh e ces ~ncetres a moitié fabuleux.
eur qn elle le,
.
, '
pourroni- estimer celle ue le
ir a attr,buée: nous
son temps.
q
poete met dans la réalité de
~e sujet meme des deux é o ées
•
qu a une représentation pes!r!st ~e p~ete gu~re apriori
penhauer en a fait la remar
d' e e l humamté. Schoqu 'il semble avoir en vue legue une faoon générale, quoiarlificielle et plus raffiné i _s reTuvres d'une littérature plus
br
e · « ous les et
o igés de jeter leurs hé
d
, p~ es, dit-il, sont
d'anxiétés et de tourments rofis dans des s1tuations pleines
' ª n e pouvoir le
d •
nouveau : drame e.t poésie é .
s en éhvrer de
hommes qui luttent, qui sou:;~~; ~~llnous montrent que des
roman nous don ne en spectacle les s a: tourments, et chaque
du pauvre creur huma1·n
E 1· p mes et les convulsions
bien
· VJte
• qu'il n'a nul so· » . n 1sant Homere, on s'aperooit
satisfaire le lecteur par uc1d,étout au moins dans I'Jliade de
.
. .
un nouement h
'
vo1r sa1SI par une suite d'a t
eureux, apres l'aIl ne nous montre la lutte dven :res ou poignantes ou terribles
1
es 1orces hu ·
.
es autres, et celle des hom
.
mames les unes contre
un ·
mes contre les d·
.1eu cruel, destiné a divertir 1'01ympe. ieux, que comme
S

Proh I Quisquis Ol
.
umma tenes, tantone libet mortal· y~p1
Vertere ! 1
ia r1su

C'eSí ce qu'un écrivain a ·
Justement appelé l'ironie de
l
ire avec non
. d
.
e sens
profondément
trag1'q
,d
moms
e
ra1son
·
ue e ce poe
,
' que
qm grandit dans la joie et d
1 me, e est que tout ce
ans a force brillante, est par

I' lliade 3 ; et un autre a pu d'

, 1) ~ie Welt als Wille und Vorstellun ,
d. apres
la traduction
de M· J • Bourdeau Pensé
g, II, 659.
1
.
t f:Nous citons ce fragmen t
:;;p~:l (Pt1,s, ~lean, i886), fort bien fai~, suffit9aedo:agments, _P· 72. Ce petit •
e e a s1g01fication morale du e . .
ner une idée a peu res
2) C!aud., Contre Eutr., II, i40
p ss1m1sme par des lextes choisis. p

3) P1echowski, de ll'onia Iliad•s
• , .M
¡ OSCOII, J.856.
12

�:l78

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

l'intervention brutale des dieux, voué a l'anéantissement 1 •
Cette ironie dramatique résulte de l'absence de toute regle
morale, répartissant le bien et le mal suivant le mérite de
chacun. Par la le poete atteste la profondeur de ses conceplions touchant les conditions de la vie humaine, si elle ne doit
pas avoir de lendemain apres la mort. 11 ne songe pas a
abuser par un arrangement conventionnel des souffrances
proportionnées aux fautes. Il sait fort bien qu'ici-bas les plus
forts, les plus braves, les plus justes, si na'ivement que l' on
con&lt;¡oive la justice et si simples qu'en soient les regles, ne
sont pas ·pour cela dispensés de souffrir, ni surtout, ayant
souffert, assurés de trouver apres le mal une compensation
proportionnée. Et comme il ne _s'éleve pas en~ore a l'i~ée
d'une rétribution transcendante, a la faveur de 11mmortahté,
comme tout son idéal se concentre dans les limites de l'existence terrestre, il est tro p sincere pour montrer cette existen.ce autre qu'elle n'est. 11 n'y voit que la lutt~ du ~aible
contrele fort, du lion contre la biche 2 , ou comme dit Hés10de,
de l'épervier contre le rossignol. Le lion brise au fond de son
antre les faibles petils de la biche et leur arrache l'Ame délicate, tandis que la mere épouvantée s' enfuit a travers les bois.
L'épervier emporte le rossignol dans ses serres: « O malheureux, pourquoi te plaindre? Tu es la ~roie d' un _plus fort; tu
iras ou il me plaira de te mener, quo1que tu s01s un chantre
divin. Imprudent est celui qui veut lutler contre un plus fort;
il ne lui est pas donné de vaincre et avec les affronts il lui faut
souffrir de cruelles douleurs •. )&gt; Or tous les etres de ce monde,
sans en excepter les dieux, sont a la discrétion d'une puissance fatale et irrésistible, qui ne rend aucun compte de ses
acles; l'homme est entre les mains des dieux qui, donnant les
biens donnent plus souvent encore les maux ; et les dieux
eux-~emes subissent, de par le destin, des douleurs divines,
i) Geppert, Uebe1· den Ursprung der hom. Gedich., I , 184.
2) Il., XI, 113; cf. ib., 172; Op. et_D,, 201.
3) Theog., 133.

LE PESSIMISME CHEZ IlOMERE ET HÉSIODE

:l79

dont ils chercheraient en vain l'explication et la cause'. C'est
parce qu'il constate daos l'organisme du monde cette loi de
la force brutale et inintelligente, qui ne respecte meme pas le
chantre inspiré des muses, que le poete a mis daos la peinture
des agitations humaines, la tristesse tragique; c'est pour cela
qu'il prete a ses héros, avec une résignation sombre, un
acharnement implacable. L'une est l'abdication de l'intelligence devant l'inconnu du probleme vital; l'autre est l'affirmation de l'énergique volonté devant la tyrannie du destin,
la protestation quand meme contre sa loi obscure. Nous aurons a voir plus tard comment Homere et Hésiode cherchent
a sortir de !'impasse ou leur raison est acculée, comment ils
essaient dejustifierles dieux. Je me borne pour le moment a
monlrer que la contrainte meme du sujet qui n'est que celle
de la nature universelle des c4o~es, a fait de l'Iliade le chant
des grandes miseres de l'humanité héro1que; et que, si l' on
retranche de l'Odyssée avec la conclusion heureuse, le fantastique qui nous transporte loin de la vie réelle 2, les aventures d'Ulysse non moins que les lutles d'Achille, avec tous
les épisodes qui en varient la trame, établissent avec éclat
« l'insuffisance et la misere des cho ses humaines ~. »
Lacondition propre de l'homme, a partir du moment ou il
a été exclu de la société des dieux, est de ne durer que peu
de temps, et pendant ces courts instants d'une existence qui
est en principe considérée comme le premier bien, d'etre
livré au mal sous to,utes ses formes, a la souffrance physique
et morale, a1'erreur et au péché : « Les dieux en ont décidé
i) Plutarque, Aud. poet. , p. 20 F et 22 B, prétend qu'Homere, ayant dit des
dieux (Il., XJqV, 525) qu'ils sont exempts de soucis («x,¡oiE;), se meten contradiction avec luf-méme puisque maintes fois il les fait participer aux soulfrances
des mortels. Cette contradietion n'est pas la seule qu'entraine l'anthropomorphisme; le Schol. Vict, a propos de ce vers, résout la contradiction en distin~
guant la divinité poétique et la divinité philosophique (-ro fÚatt 8Etov ).
2) En particulier les épisodes des Lotophages et des Phéaciens. Od., IX, 91
et suiv.; VI, 200 et suiv.
3) Leopardi, Histoire du genre humain, Opuse. et pensées, trad. A. Dapples,
p. i0 .

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIG!ONS
i80
ainsi pour les malheureux mortels : ceux-ci vivront dans la
1
peine tandis qu' eux-memes restent exempts de sou[ran~e _• 1&gt;
L'épithete caractéristique de l'homme est oétt,ói;, mot qm implique autant l'idée de faiblesse que celle de misere :i. Les
dieux et ceux d' entre les mortels a qui ils communiquent par
privilege leur honheur, soit ici-bas soit dans quelque condition fantastique et idéale, sont ¡.,.i:1.Gtpei;, &amp;8,h.xtot, átav eo•mi; ·; ils
soutiennent leur immortelle et heureuse jeunesse par la nourriture spéciale de l'ambroisie, tandis que les mortels mangent
péniblement les fruils de la terre. Le malheur est suspendu
sur l'homme des le jour de la naissance •, il le suit jusqu'a
celui de la mort; et ce mulheur lui est déparli dans une ahondan te mesure : « Inforlunés, dit Zeus aux chevaux immortels
d' Achille 5 , lesquels par conlagion participenl a la triste desti- ·
née de leur mattre, pourquoi v_ous avons-nous donnés au roi
Pélée qui est morlel, vous qui ne devez connaitre ni la
vieillesse ni la morl? Était-ce pour que vous subissiez aussi
les douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux
des etres qui respirent ou qui rampent sur la lerre. » Une
fable antique qui ne peut guere etre poslérieure a Homere et
dont la le1¡on morale a été mise en vers par Théognis, racontait
que Silene, le compagnonde Dionysos, que l'on aime a se représenter plus folAtre, enseignait au roi Midas O : (( Le meilleur

1) Il., XXlV, 525.
2) Il., XXf, 1164; XXII, 3i et passim. Cf. Hym. H, 354 et V, 257.
3) Od., V, 7; Il. , XX, 54 et passim. Pour ¡,.&lt;ÍxocpE, appliqué aux hommes,
cf.Il., XXIV,377 de meme les Phéaciens. Cf. Hés., Op. et D. , i40: ¡,.áxccpE, 6vY}-ro1,
en parlant des hommes de la quatrieme génération placés apres leur morl:
lv ¡,.ccxápc.&gt;v v~ao,,.

4) ll., X, 70. Cf. XIX, 287 et 302.
5) Il., XVII, 445; cf. Od., XVIII, i30.
6) Arist. chez Plut., Mor. , ii5. Cf. Théophr., Fmgm. 70. - Théog., 425.
Euripide, Suppl. 197 et seq., est le seul des auteurs grecs qui combatte formellement cette maxime. Elle a été ,développée dans une épigramme de Posidippus ou de Platon le comique; V. Anthol. Pal., II, p. 122: « Quelle carriére
suivre dans la vie? Sur !'agora il n'y a que disputes et méchantes affaires; a
la maison que soucis; aux champs de la fatigue en suffisance: sur mer
l'épouvanle; en voyage, si vous a vez quelque chose, des craintes; si vous

LE l'ESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

i81

pour l'hornme est de ne pas nattre et, une fois né, d'arriver
le plus vite possible aux por les de la mort. 1&gt; Cette profession
de pessimisme n'est pas seulement au fond du mythe des
a.ges et de la fable de Pandore chez Hésiode quand il s'écrie :
« Des milliers d'inforlunes errent parmi les hommes; la terre
en regorge, lamer en est rernplie 1 ! n Elle pénetre l'épopée
homérique, elle y revient sous des formes di verses, avec la
persistance qui indique une conviction arretée. Si l'homme
durant sa vie est cétAói;, misérable, apres qu'il a cessé de
vivre, il est x.x¡.,.wv, c'est-a-dire functus laboribus •, ayant cessé
de peiner et de souffrir. Et il n'y a point d'exception a la
regle, point de puissance, de force, de richesse, de gloire qui
en défende : « Les dieux plongent dans l 'infortune les hommes
lamentables sans exceplion; car les rois memes sont sujets a
la souffrance s. » lis ont, il est vrai, des compensations dans
les satisfactions de la gloire, de l'amhition et du bien-etre
matériel. Mais Ulysse déclare combien tout cela est peu de
chose, en comparaison des épreuves qu'unhaut rang oblige a
endurer, lorsqu'il envie le sort du porcher Eumée •.
A vrai dire, la grande lcgon que l'oraison funehre de Bossuet dégage de la vie des rois et des princes pour l'instruction
de ceux qui les « regardent de si has » ressort avec la meme
puissance des événements de I'lliade et de l'Odyssée. Solon
ayant demandé a Ésope a quoi Zeus est occupé, re1¡ut cette
n'avez rien, des alfronts. Etes-vous marié, vous ne manquez pas d'inquiéludes,
célibataire, il vous faut vivre daos l'isolement. Les eafants donnent de la peine;
point d'enfants, il manquequelque chose. La jeunesse est imprudente; la vieillesse saos force. Que n'a-l-on le choix enlre ces deux destinées : ou ne
jamais naílre, ou mourir aus&gt;iWt né. ,, Cf. un fragment de Ménandre, Hypob. 2,
édit. Didot, p. 48, qui expri:n·•, avec plus d'élévation, des idées analogues.
1) Op. et D., 101 et suiv.
2) Cf. Naegelsbacb, ouv. cit., p. 375. Il., XXIII, 72: E&lt;oc.&gt;).oc xcc¡,.Ónc.&gt;&lt; . A
rapprocher 1to&gt;.ú-r&gt;.oc,, épithete caratérisliq1rn d'Ulysse et: 1to&gt;.·5-r,,¡To, yápov,s;,
Oll., XI, 38; Schopenhauer, Pa1·erga, VI, 321: « La vie est une tache a rern•
plir, un pensum. Daos ce sens, le mol defunctus est une belle ~xpression. ,,
3) Od . , XX, t95.
4) Od., XV, 488 et suiv.

�{82

REVUB DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
1

réponse : « Jl abaisse ce qui est élevé, il éleve ce qui est
abattu. » C'est ainsi que les illustresinfortunes quicomposent
les deux épopées, ne sont pas autre chose, en somme, que
l'application de la grande regle de la compensation, qui domine toute la morale primitive des Grecs ;- et celle-ci n'est
elle-meme qu'une forme spéciale de la loi du partage, assignant a tous les etres une place délerminée dans l'organisme
universel. Cette regle peut se formuler ainsi : « La souffrance
est le lot obligé des humains; elle est la monnaie avec laquelle ils achetent du destin de courts instanls de bonheur. »
Dans la pratique, si toute espece de bonheur se paie par une
somme d'infortunes, toujours hors de proportion avec le bien
qu'elle procure, il n'est pas certain que la souffrance amene
nécessairement un bonheur correspondant : « Que les dieux
t'accordent de revoir ton épouse et ta patrie, dit Alcinous a
Ulysse, puisque tu as souffert des maux loin de ceux qui te
sont chers 9 • » Mais Alcinous n'exprime qu'un vreu, tout au
plus une espérance; il ne formule pas un droit.
C'est dans la conclusion de l'lliade, par la bouche d'Achille
parlant a Priam, que cette loi est proclamée avec une sorte
de précision mathématique, en meme temps qu'elle revM une
réalité dramatique dans le spectacle des deux destinées mises
en présence 3 • Le vainqueur, dans tout l' éclat de son triomphe,
dans l'apparente sécurité de sa jeµnesse et de sa force , s'y
met de plain-pied avec le roí découronné, le pere meurtri; il
établit pour tous deux le compte du bien et du mal sur la
terre, et l'on se demande en l'écoutant, lequel est le plus a
plaindre, du héros dans sa force qui a acheté de courts instants de gloire au prix d'un anéantissement prochain, ou du
vieillard précipité apres une longue vie qui n'a pas été sans
bonheur, dans un abtme d'amertumes : « Ainsi les dieux en ·
ont décidé pour les malheureux mortels; ils les font vivre dans
t) Chez Diog, Laert., I, 3, 2. Cf. Hésiode, Op. et D., 5.
2) Od., Vlll, 410.
3) Il., XXIV, 525 et suiv.

{83
la peine tandis qu'eux-memes sont exempts de soucis. Deux
vases sont placés au seuil de Zeus, et l'un contient les maux,
l'autre les biens. Et le foúdroyant Zeus, melant ce qu'il
donne, envoie tantót le mal et tantót le bien. Et celui qui n'a
reou que des dons de malheur, est enproie al'outrage etla
détresse profonde le poursuit sur la terre, et il erre oa el la,
méprisé des dieux et des hommes. Ainsi les dieux ont orné
Pélée des plus illustres dons depuis sa naissance ; plus que
tous les hommes il fut comblé de félicilés et de richesses, et
il commandait aux Myrmidons; et quoiqu'il ft1t mortel, il
obtint une déesse pour compagne. Cependant les dieux lui ont
envoyé le malheur; il ful privé d'une postérité héritiere de sa
puissance, et il n'a engendré qu'un fils destiné a une mort
prématurée. Ce fils ne peut meme le soignerdans sa vieillesse,
puisque loin de la patrie, ici dans la Troade, je vous accable
de maux, toi et tes enfants. Toi-meme, vieillard, nous savons
que tu as été heureux autrefois, et que sur toute la terre, depuis Lesbos de Macar jusqu'a la Phrygie et a l'Hellespont
infini, tu étais illustre par tes richesses et par tes enfants. Et
voici que les dieux t'ont frappé d'une calamité, et sans cesse
]es guerriers autour de ta ville déchatnent le carnage et la
guerre 1 • » 11 n' est pas exact de dire avec certains commentateurs que cette brutale loi de la compensation, inventée par
l'imagination des antiques Rellenes pour expliquer le mélange du bien et du mal dans la destinée de l'homme, fait la
part égale, qu' elle compense un mal par un bien 2 • Les plus
heureux sont ceux qui obtiennenl cette sorte de marché a
LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSTODE

i) Nous nous servons parfois, en la rectifiant s'il y a lieu, de l'excellente traduction d'Homere par M. Leconte de Lisie (Paris, Lemerre, 2 vol.), la seule ·a
notre avis qui donne la sensation du texte.
2) Les Scholiastes l'ont si bien compris que quelques-uns ponctuaient ainsi:

.ó.o,o\ yáp

't€ n(Oo, X(mxxlumx, EV .ó.,o~ ovos,, owpo&gt;v ola: o:l¡oiat xcxxwv. tTEpa~ ot
láoiv, au lieu de oolpwv orcx o,Zwa,, xcxxoiv, íupo;..• La premiere ponctuation

donne deux vases pour les maux et un pour les biens; l'autre deux vases en
tout. 11 est certain que Pindare a compris de la premiere maniere (Pyth. III,
146); elle a encore pour elle d'autres probabilités purement philologiques, sur
lesquelles ce n'est pas ici le lieu d'insister.

�184

REVUt,; DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

LE PESSIMISME CBEZ HO~ERE ET TTÉSlODE

185

égalilé; mais dans la pensée du poete, il en est qui ne rec¡oivent en partage que le mal, d'autres (et la destinée de tous
seshéros le prouve), chez qui le hilan des maux l'emporte de
beaucoup sur celui des biens. C'est ainsi que l'entendra Pindare quand il &lt;lira, se souvenant d'Homere : « Contre un bien
les immortels dispensent deux maux aux hommes. »
En vertu de cette loi , il n'y a point ici-bas de mortel qui
soit orné de tous les dons propres a sa race 1 • Celui qui a rec¡u
en partage une longue vie la passera sans gloire ou paiera
dans sa vieillesse le bienfait douteux de l'existence par des
souffrances trop réelles. Celui qui, comme Achille ou Hector,
soit en vertu de son libre choix, soit par la volonté du destin,
est réservé a une grande illustration et domine par la force,
ne durera que peu de temps 2 • Hector n' obtient de se couvrir
du casque d'Achille arraché a i\trocle, que parce que sa
mort a luí est proche, qui compensera cetle gloire; et le
, meme Rector en mourant, insulté par Achille, rappelle a son
ennemi qu'il paiera bientót ce triomphe par une mort analogue. Pour la meme raison, Demodocus l'aede inspiré des
Pbéaciens, l'ami des Muses, n'a obtenu le don des douces
chansons qu'au prix de ses yeux s. Certains guerriers, comme
Ajax et Diomede, ont la vaillance, mais il leur manque lasagesse dans le conseil • : « Les dieux ne donnent pas tous les
biens a tous les hommes, au meme la beauté avec la prudence
ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais
un dieu l'orne par la parole ... Un autre est semblable aux
dieux par la beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien
parler. »
Lorsque l'on cherche, suivant cette regle, a dresser le hilan
de l'existence héro'ique telle que la dépeignent I'Iliade et
l'Odyssée, on s'aperc¡oit aussilot que les maux ont aux yeux

du poele une réalité formidable et forment ~n tot~l écrasant,
tandis que les biens sont relatifs, souvent 1llu~01res; quand
ils atteignent par exception une somme cons1dérable, tout
aussitól le mal, sous l'une quelconque de ses formes, en
altere la jouissance ou en détruit les résultats. Les acleurs
des deux drames, a peu d'exceptions pres, sont voués a une
destinée funeste et les plus éminents a la plus funeste. Dans
Troie on se défend sans espoir contre un arret de ruine irrévocable; autour de la ville on achete la victoire par des souffrances actuelles en grand nombre, par le deuil des absents
restés au foyer, par la perspective des épreuves du re tour. 11
n'en est pour ainsi dire point, parmi ces vaillants, qui ne porte
en lui-meme la conscience de sa misere, qui ne soit saisi aux
heures décisives, par le pressentiment de son écrasement
prochain. Achille combat avec la certitude qu'il ne jouira
point de sa victoire, Hector avec celle qu'il ne saurait empecher la défaite 1, et s'ils pouvaient l'oublier, des voix prophétiques se chargent de leur rappeler la loi commune •. Agamemnon ne goutera pendant quelque temps les douceurs du
triomphe que pour trouver a son retour, avec l'adultere installé dans son palais, une mort sans gloire de la main d'un
trattre ; et tous ses compagnons périssent avec luis. Ajax,
Achille, Patrocle, Antiloque. le fils bien-aimé de Nestor, ne
lultent que pour mourir et ne verront pas le jour tant désiré du
retour; Ulysse erre pendant dix années, faisant connaissance
avec toutes les variétés de douleurs physiques et morales; sa
vieille mere expire de douleur, et son pere Laerte se consume
dans le désespoir 4 ; Ménélas, le moins a plaindre a¡&gt;res la
auerre, sans doute parce qu'il l'a été davantage auparavant,
~st saisi d'une incurable tristesse dans son palais de Sparle,
quand il songe a ses compagnons, a son frere, a Ulyssc; il

1) Od. , III, i67; Il., XIII, 726.
2) Il., IX, 410 et suiv. Cf. pour Hector XV, 610 et suiv; XVI, 800 et 853;
XVIII, 22 et suiv., 79 et suiv., 98 et suiv.
·
3) Od., VIII, 64; cf. XI, 488.
4) Od., VJH i67.
Jl., IV, 320 et
726 et suiv.

i ) Il., XXI, 107 et suiv.; XXII, 297; XXIII, i50; XIX, 1120. Pour Hector,
ib. VII, 71 ; cf. ib ., 402; et VI , 4:86 el suiv.
V. le discourh u cbeval Xantbos a Achille, ll., XIX, 407 et suiv.
3) Od., XI, 405 et suiv.
4) Od., XI, i87; XX,353; XXIV, 249 ele .

cr.

xm,

2)

�LE PESSilIISME CIIEZ HOME RE ET HÉSIODE
REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

486
voudrait racheter leur vie au prix de toute la richesse qui lui
procure un semblant de jouissance 1 • Quelle destinée plus la1
mentable que celle de la maison de Priam ! La grande misere de son chef, dans la vie duque} le poete n'a placé ni un
crime ni une erreur coupable pour en faire accepter les
épreuves ala conscience, se répand comme par conlagion sur
tous les élres qui l'entourent; elle s'augmeote de toutes les
soulfrances dont il est la cause mystérieuse et innocente.
Nulle part de dédommagement pour le sentiment moral, rien
que cette naive philosophie de la résignation au malheur
propre puisée dans le malheur d'autrui, qu'Achille offre
comme consolatioo supr~me a Lycaon, fils de Priam, lombé
pour la secoode fois sous ses mains qui l'avaient épargné naguere 1 . « Regarde ! Je suis beau et grand, je suis né d'un
noble pere; une déesse m'a enfanté. Cependant la mort el la
Parque brutale me saisiront le matio, le soir ou a midi et
quelqu'un m'arrachera l'a.me, soit d'un coup de lance, soit
d'une fleche. » Du moins les héros ont une sorte de compensation daos les emportements de la lulte ou ils sentent
leur éoergie se déployer, daos les ivresses de la victoire ou
leur personnalité grandit et s'affirme, par une illusion qui
aussitót s'évanouit. Quel est le dédommagement de ces victimes innocentes, femmes et enfanls, Andromaque, Hécube,
Astyanax,jeunes épouses qui ne retrouveront plus leurs époux
égorgés, vieux parents qui se consumeront tristement aupres
du foyer privé de son chef, enfants orphelins livrés a l'insolence du vainqueur'? Aquel prix tous ces élres n'ont-ils pas
payé de fugitives sensations de plaisir, de gloire, les illusions
décevantes de l'espérance daos l'avenir! Que de deuils, que
de larmes au début de l'lliade et de l'Odyssée, a tous les épisodes que l'imaginalion du poele groupe autour du fait prini) Od., IV, iOO et suiv.
2) V. surtout Il., XXIV, 475 et suiv., et la comparaison avec Niobé, 602 et
suiv. ; XXII, 52 et suiv., 408 el suiv.
'
3) Il., XXI, 15 et suiv.
4) Il., XXII, 477 et XXIV, 725 el suiv.

i 87

cipal, daos la conclusion morne et pleioe d'angoisse qui au
b?ut de~ deux épopées arrHe ,la pensée sur la perspective
d une m1sere sans explication morale, d'un écrasement saos
cause suffisante, saos possibilité de réparation 1
Cependant, a travers les poignaotes épreuves qu'entratnent
la guerre et l'absence 1 , ces deux grandes causes de douleur
qui dominent l'épopée homérique et d'ou dérivent toutes les
aulres, il n'y a chez les héros ni sentimenlalité Iarmoyante a
la fac;on des modernes, ni ostentation de fermeté thMtrale ou
philosophique 2 • Ils souffrent simplement et viaoureusement
º se redressant'
mam·restant 1adouleur par les moyens naturels,
apres la te?1pMe déchatnée, comme le roseau pensanl dont
parle le phtlosophe, avec la conscience instinctive irraisonnée et illogique, que le néant n'est pas le derni~r mol du
destin et qu'il faut résister quand meme : 'lli'I os. XP"l 'mACÍtJ-1:.'I
l~r.r,; s. Tout ce ~ui brise le creur, souffrance morale ou phys1que, la prem1ere surtout (car l'homme chez Homere est
dura la seconde et le poete ne luí a fait qu'une faihle place
dans son_ ouvrage •), fierté blessée, amitié rompue, regret de
ce_ux ~m ne sont plus, aspiration impuissante vers la patrie
lom,tame, se manifeste simplemenl par des }armes et des cris.
Il n y a pas de honte a laisser couler les unes, a pousser les
autres; et tandis que les pleurs s'échappent des yeux et les
sanglols de la poitrine, il semble que la douleur s'en échappe
d'autant et que l'Ame senle diminuer le poids de sa souffrance.
i) Si l'lliacle esl a cerlains égards le chant des douleurs humaines, conséq~ences de la guerre, l'Odyssée a élé juslement appelée Le chant de la nostalgie. CC. Buchholz, Homerische Realien, III. 2, 228. Pour la tristesse d'Ulysse,
regrel,tant la patrie, V. Od., V. 81 et i51 ; 203, 206 et VI, 222, etc.
2) Cf. NAEGELSBACH, p. 366 el suiv.
3) Od., III, 209. Cf. XX, 18. Il, XXIV, 46.
4) C'est ainsi ~u'il y esta peine question des maladies (v. Od, V, 394; pour
les douleurs
. de I enfantement, Il. ! XI , 269, insomnie , O"
"'·• XX , 83) , tan d'1s que
chez Hés1ode elJes sont au prem1er rang des fléaux qui s'échappent du vase de
P,andore (Op. et D.,?&lt;_} et suiv.). S~uf le cas deThersile, iln'ya pas davantage
d exemples de la déb1hté el de la la1deur physiques. La souffrance esl héroique
cbez Hom~re comme tout le reste.

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�202

REVUi DE L'HtSTOIRl!: DES Rl!:LlGJONS

16. Le verbe intransitif &lt; thdMr • étre pur. (Psaume u, 4.)
Les « Grafiens , affirment n'avoir découvert aucun vestige du
code sacerdotal dans les récits de l'exil; nous croyons qu'ils ont
mal cherché et nous signalons a leur attention dans deux textes
seulement 16 preuves positives a l'appui de l'opinion contraire.
Peut-etre les déclareront-ils de nouveau e d'une rare insignifiance , ,
mais du moins cela fera réfléchir les autres. Ces savants seront,
du reste, les derniers a s'en plaindre, puisque M. Kuene~ nous
dit e qu'ils ont appris par expérience que chaque nouvelle attaque
contrt:: les fondements de leur hypothese ne sert qu'a la consolidar , . S'il en est ainsi, il serait tres peu cbaritable de ma part de
ne pas cont.ribuer a leur triomphe final par quelques-unes de ces
attaques magiques qui, en fin de compte, n'exigent pas trop d'effort. Je les prie done de compter sans faute sur ma collaboration.
J. HALtVY.

DU MERVEILLEUX DANS LUCAIN

Dans un article paru il y a une dizaine ;d'années 1 , M. Girard
remarquait que Lucain pouvait nous aider a connaitre l'état des
esprits sous Néron : • Le témoignage le plus expressif de l'incohérence intellectuelle et morale qui caractérise cette débauche de
quatorze ans dans la toute-puissance, c'est la Pharsale de Lucain .•
Nous trouvons dans ce poeme autre chose encore : si l'on peut
juger des senliments religieux des lecteurs de la Pharsale par ceux
du poete lui-méme, il y aurait eu en ce moment a Rome une singuliere incohérence religieuse et philosophique. Les doctrines
d'Epicure et de Zénon, les superstitions populaires, apparaissent
successivement dans les vers de Lucain, saos que le poete prenne
souci de les conciliar. Mais ce systeme, si l'on peut appeler ainsi
un amalgame de croyances, est-il celui des contemporains, ou
simplement celui du poete? Lucain a-t-il écouté et transcrit les
opinions de son monde, ou n'a-t-il suivi que sa propre fantaisie?
Est-ce un historien, ou un poete ! On admettait généralement,
depuis Servius, que Lucain avait compasé plutót une reuvre bistorique qu'un véritable poeme; M. Girard a prouvé le contraire, et
montré que Lucain n'est pas fidele a l'histoire, mais simplement a
la chronologie : e Quand on voit ces altérations profondes des
personnages et des faits, on a peine a comprendre qu'on ait pu
reprochar a Lucain d'etre trop historien. C'est le reproche contraire
qu'il mérile, s'il est vrai que l'histoire est autre chose que la
notation exacte des faits, des temps et des lieux. ,
La conclusion semble exacte, au point de vue politique: il parait
bien démontré que les idées ré publicaines de Lucain, ainsi que sa
haine contre Néron, haine causée par des froissements d'amour1) Un poete républicain sous Néron. (Rewe des Deu:x-Mondes, 15 juillet 1875.)

�•
204

1

REVUE DE L HISTOIRE nES RELIGIONS

propre, ont altéré son sens historique, ont dicté au poele, blessé
dans sa vanité, une oouvre de passion et non de vérité. Mais ont-elles
eu une influence égale sur ses opinions religieuses? Lucain ne pouvait prendre en aversion la religion de Néron, qui n'en avait guere,
au témoignage de Suétone 1• De plus, quoique le stoi:cisme fut généralement professé par l'opposition, par les mécontents, Lucain n'en
fait pas son unique credo, et le mélange avec une forte proportion
d'épicurisme. Nous pouvons done considérer ses opinions philosophiques et religieuses, comme réflétant en partie les idées de son
temps; et l'étude du merveilleux dans la Pharsale nous permetlra de
conclure, avec quelques réserves ', aux croyances de ses contem·
porains. Voici ce que, a ce point de vue, la lecture de la Pharsale
nous amenerait a penser : le stoi:cisme et l'épicurisme qui,
malgré leur opposition apparente, sont plutót séparés par une
querelle de mots que par le fond meme des choses, s'étaient pour
ainsi dire réconciliés a Rome. Horace, parexemple, qui n'est assermenté a aucune école, sans faire la synthese des deux doctrines
autrefois ennemies, les comprend daos la meme indifférence: il
passe saos scrupules de l'une a l'autre. Séneque lui-méme, tout
en proclamant bien baut qu'il est sto'icien, emprunte plus d'une
idée a Épicure, et ne s'en cache pas. En sa qualité de neveu de
Séneqüe, Lucain avait !'esprit large; comme son oncle, i1 emprunte,
sans trop compter, a Épicure ou a Zénon. Je trouve dans son poeme
un mélange de doctrines pbilosophiques, de croyances religieuses,
de sui&gt;erstitions populaires, qui devait composer le sentiment religieux de plus d'un Romain sous Néron.

II
lnfl,uence d'tpicure sur Lucain.

Lucain a subi tres fortementl'influence d'Épicure, probablement
par l'intermédiaire de Lucrece : non seulement il niela Providence,
i) (&lt; Religionum usquequaque contemptor prreter unius Dere Syriro. Hanc
mox ita sprevit, ut urina contaminaret. • (Nero, cap. LVI.)
2) Surtout en faisant le départ de ce qui est littéraire dans son oouvre, de
ce qui est chez lui non pas reproduction fidéle des croyances, mais asservissement aux formules épiques.

DU MERVEJLLI&lt;:UX DA.NS LUCAIN

205

comme Épicure (Pharsale, I. VII, v. 445-450) mais encore il reproduit certaines explicati, ns spéciales a Lucrece 1 • C'est par l'intluence
des doctrines épicur: Jnnes, que j'explique le scepticisme de Lucain
pour les dieux, lt:s légendes, les apparitions, les enfers, et l'existence de l'ame.
Cela ne l'empecbe pas de faire jouer un róle daos son poeme a
ces divinités auxquelles il ne croit plus. Lucain parle tres souvent
des dieux: plus souvent encore il leur parle, et tres sechement.
Lorsqu'il les invoque, c'est par pure habitude de poete et de déclamateur, c'est pour faire une apostropbe. Ses personnages croient
aux dieux sous bénéfice d'inventaire. Cornélie, dans un de ces
moments de tristesse ou se sentant trop seul, un sceptique
m~me voudrait croire a une puissance surnaturelle amie, Cornélie
se demande si ses vooux servent a quelque chose, et s'il y a des
dieux pour les entendre. (V, 778.) Ici Lucain fait parler une femme
et luí conserve au moins le doute, cette deini-croyance; pour lui~
meme,son opinion est mieux arretée: •Aucun Dieu ne s'occupe des
cboses bumaines. • (VII, 454.) Ici, il niela Prc,vidence; ailleurs, il va
plus loin, et nie l'exislence meme des dieux: e Non, il n'y a pas de
dieux pour nous ... nous mentons en disant que Jupiter regne .•
(VII, 445.) Mais alors, pourquoi accuser a tout moment ces dieux
donL il nie l'existence? Pourquoi prendre, quand il leur parle, un
ton provoquant? (Vil, 58.) Ne nous attendons pas a voir agir dans
la Phai·sale de pareilles divinités, dont le pouvoir précaire et variable dépend du bon plaisir du poete : les dieux restent daos leur
temple; de temps en temps, Lucain ouvre la porte du sanctuaire
et dit son fait a la statue du dieu; puis il referme, et tout esL dit'.
La Providence n'apparait pas: au fond, les dieux ne protegent
personne, et n'ont entre eux ni ces rivalités ni ces discussions qui
animent l'Iliade.
Tout en excluant de son poeme les dieux mythologiques, Lucain
accorde aux récits de la mythologie une large hospitalité : e c'est
un envieux, celui qui enleve a l'antiquité ses légendes, celui qui
r~ppelle les poetes a la vérité 1• (IX, 359.) A quoi bon revendiquer
s1 hautement, presque avec aigreur, le droit qu'a le poete d'employer la fiction, pour en faire si bon marché soi-méme, et prendre
1) Comparer par exemple l'explication de la. chute des Anciles, dans la
P1¡a1·sale, IX, 471-489, ii. la théorie des tourbillons dans Lucrece, VI, 423-450.

�206

,

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

soin de détruire a l'avance tout le charme de la légende ! A quoi
bon proclamer l'indépendance de l'imagination, et fournir ainsi au
lecteur une objection qu'il ne voyait pas? Un conteur populaire
annonce naivement ason auditoire une histoire e qui est arrivée&gt; ;
un narrateur plus habile la raconte de telle fa~on qu'on la croit
réelle; Lucain, lui, prévient qu'il va narrer des légendes et qu'un
envieux seul pourrait l'en blamer. On pourrait reprocher pourtant
a ce poete sceptique d'introduire dans son ceuvre une mythologie
a laquelle il ne croit pas. Mais Lucain voulait faire un poeme
épique : trouvant des légendes dans les modeles du genre, il en
mit dans son reuvre, sans se rendre compte de la différence des
pays et des époques. Dans la Pharsale, rien ne ménage la transition de l'histoire a la fiction. A cóté d'événements presque contemporains, les légendes empruntées a un autre a.ge, a une autre
religion, sont {foides et décolorées. Ces réminiscences classiques
sont d'un poete un peu pédant. Lucain veut-il prouver qu'il n'a pas
encore oublié sa le&lt;ton de mythologie grecque ? Sa mémoire trop
fidelene nous fait pas grace d'un seul souvenir classique, et presque
toujours ce souvenir arrive fort mal a propos, au milieu d'un récit
qui pouvait devenir émouvant. Ces légendes que Lucain accumule
nous lassent d'autant plus vite qu'il ne cache pas son scepticisme.
Apr~s avoir prévenu une premiere fois le lecteur qu'il avait le
droit de luí raconter des légendes, le poete lui rappelle a chaque
instant qu'il n'en garantit pas l'authenticité. 11 n'avance rien en
son propre nom, et annonce, sous toutes réserves, que les Syrtes
sont le séjour favori d'un Triton. Non content de douter des fictions,
Lucain veut les expliquer toutes, sans respecter meme les légendes
nationales: les boucliers sacrés, par exemple, ne sont plus un
présent des dieux, mais d'un ouragan, qui les avait arrachés a
quelque peuple. Le poete est un peu léger dans un aussi grave
sujet. De plus, il est imprudent; comment, apres une pareille
explication de la légende romaine, parler sérieusement d'une légende grecque, de ces gouttes de sang qui, tombées de la tete de
Méduse, donnent naissance a d'innombrables serpents ? Le poMe
n'a épargné ni son temps, ni sa peine, nous dit-il, pour trouver
une explication scientifique a la multitude de ces reptiles; en
désespoir de cause, il se résout a donner la solution mythologique,
tout en s'égayant doucement de cette tradition : Persée jelte l'étonnement partout ou il passe, et fait lever toutes les tetes : e qui,

DU .MERVEILLEUX DANS LUCAIN

207

en effet, _lorsqu'~ si grand oiseau passe, ne tournerait les yeux
vers le ciel ! •&gt; ~illeu~s Lucain melera d'une fa&lt;;on plus facbeuse
encore !ª pbys1que a la mythologie : Iris, la messagere des dieux
da_ns ~'Enéide, devient daos la Pharsale un siphon. lci l'explication
sc1enllfique vaut-elle mieux que la légende poétique !
C:t amour de la scieoce o'empeche pas Lucaio d'aimer le fan~stique, et de le préférer au merveilleux classique. 11 abuse
~trange~ent de cet~e théorie d'Aristote: « il faut, dans la tragédie,
mtrodmre le merveilleux, mais, daos l'épopée, l'invraisemblable
s'ac?~pte plus facilement, parce que nous n'assistons pas al'acLion. &gt;
(Po~tique, ~~~• 3.) Ce précepte, déja contestable pour une épopée
ant1que, n :ta1t n~llemen t applicable a un poeme sur l'histoire
c~ot~mpo~~me. _Ma1s Lucain n'obéit qu'a son imagination; l'exLraordinaire, 1 mvra1semblable l'attirent : un soldat est perce· d d
tl . h . 1 i .
.
e eux
ec es ~ a 01s; 1 une traverse le dos, l'autre la poitrine, et les
deux pomtes se rencontrent au milieu du corps ; le sang se demande par quelle blessure il sortira, et il se décide enfin a
repousser les deux traits en meme temps (III 588 ) ·L,.
.
s mbl bl
.
·
,
• , mvra1u: ª e ~e~e ~e suffi_t pas Lucain; il luí faut l'impossible:
. soldat, qui, a lm seul vient d arreter une armée est criblé d'
s~ grand nombre de traits «que rien ne protege ;lu.s les orgao::
v~tau~ mis a n,u, si ce n'est les javelots eux-memes qui se dresseo
piques_ daos ses os. &gt; (VI, 194.) Voila bien l'imagination de Lucarn·.
c'est ª'.ns1· qu•·1
J a _essayé de remplacer par un surnaturel bizarre le,
merve1lleux class1que auquel il ne croyait plus.
PhSans doute la_ place ~atérielle qu'occupe le merveilleux daos la
arsa~e est tres cons1dérable ; mais son importance est pres ue
~;lle, s1 r_on étudie l'influence des dieux de Lucain sur les acti~ns
ses heros. Oo pourrait supprimer tout le merveilleux de 1
Pharsale' saos eolever au momdre
•
. .
evenement
sa raison d'etre L ª
:pparitions, celle de Julie, par exemple, ont aussi peu d'import~n::
aos le_ po~me qu'un réve daos la vie réelle.
' Lucamne croya1·t saos doute guere aux apparitions des morts . i'l
n yll en a qu'une seu1e dans ce que nous possédoos de la Pharsale
,
ce e ~~ Julie. Eocore est-ce plutót un reve de Pompée qu'une réell;
ap:~r1t10n. L'important, du reste, pour le poete, était de servir ases
;u ite~s un morceau de haut gout; l'ombre de Julie vient effrayer
d~:eee, san~ aucune n~cessité pour la marche du poeme, mais elle
de cur1eux renseigoements surles enfer~. La terre s'entr'ouvre

,ª

'

�DO MERVEILLEUX DA:-1S LUCAl:X

208

R~VUE liE L'IllSTOIRll: DES RELIGio;:-;s

et Pompée voit apparaitrd la figure altristée de Julie; • semblable
aune furie, elle se dresse sur son s1; pulere enflammé. • (lll, 9.) Julie
en effet, est devenue une véritable Mégére : elle injurie Cornélie, et
reproche a cette , courtisane • d'avoir é pousé Pompée • sur son
bticher encore tiéd0. , L'image est bizarre ; de plus, en deux ans
le bticher avait eu le temps de se refroidir. Ce n'est pas tout: Julie
annonce a Pompée qu'elle a l'intention de les surveiller; plus de
nuits tranquilles, plus d'amour; elle allend son ancien époux dans
e Tartare. - Décidément, Pompée ne réve pas: il a un cauchemar.
Tout est forcé dans cet épisode: le poete a voulu faire du nouveau,
et ses innovalions sonl au moins singulieres. Julie est précipitée
des Champs-Élysées dans le Tartare, a cause de la guerre civile.
Charon, en dieu prévoyant, comprend que sa vieille barque va
devenir insuffisante, et prépare une véritable flottille. On agrandit
le Tartare pour les nouveaux arrivants; les Parques se mettent
toutes les trois a couper le fil de la vie, et se fatiguent a la besogne. - Pompée se réveille enfio, et discute la réalité des reves
en termes assez obscurs. , Pourquoi, se dit-il, nous laisser effrayer
par une image, une vaine vision T ou bien l'ame a pres la mort ne
sent plus rien, ou la mort meme n'est ríen. &gt; Ce raisonnement
rassure Pompée, quoique peu concluant. Que pense le poéte luiméme de ce dilemme? Croit-il a cette fantasmagorie? Croit-il aux
enfers T 11 y croit saos doute en poéte, pour les décrire, mais il
est trop de son époque pour pouvoir ajouter foi a des fables qui
faisaient déja rire les enfants au temps de Cicéron. Lorsque Pompée
meurt, son ame monte au ciel des philosophes. Au lieu d'aller
retrouver aux Champs-Élysées les ombres des vieux Romains,
comme le prédit a Sextus le cadavre ranimé par Erichto (VI, 802),
l'ame du héros s'éléve vers la volite du ciel, demeure du dieu de
la foudre; elle se méle au cortége des ames semi-divines qui
suivent les astres dans leurs révolutions éternelles. (IX, 49 sqq.)
Cette conception platonicienne ne satisfait pas encore le poéte.
L'ame de Pompée, pénétrée par la lumiere de vérité, voit combien
notre jour o'est qu'une nuit profonde, puis, prenant son vol, elle
redescend dans les plaines de Thessalie, , et, vengeresse des
crimes, elle s'arreta daos la sainte poitrine de Brutus, daos l'esprit
inébranlable de Caton. » La pensée est belle, et cette métempsycose d'un nouveau genre ne manque pas de grandeur: mais que
reste-t-il de Pompée ! Un souvenir. C'est la conclusion de Lucrece,

209

en y _ajoulanl un court voyage de l'ame apres la morL. Le poete
sc~pti~ue ne croi_t plus a l'immortalité de l'ame : elle n'est pour
lm qu un_e except10~, une punition meme. (VII_. 470.) Ce scepticisme
sur les ilie~ et la vie future me semble se rattacher naturellement
aux pro~es de l'épicurisme a Rome, grace a l'ardente prédication
de Lucrece.

ln/1,uence du stoicisme sur Lucain.
Mais Lucain n'est pas toujours épicurien. Nous avons vu qu'il
est fort souvent disciple de Zénon. Ne pouvaiL-il introduire dans
son poeme un merveilleux conforme aux doctrines des sto"iciens !
Ce_ux-ci accordaient a certaines idées abstraites une vie propre
meme une véritable divinité. Nous voyons en effet Caton dans J'
Pharsale, invoquer la Liberté (II, 302), et le poete, en so~ propr:
n?~'. a_dres~er une ardente priere a la Concorde (IV, 189.) Mais ces
~v1mtes agissent-elles daos son poeme? Lorsque César s'apprete
a passer le Rubicon, le poete dresse devant Iui le spectre de
Rome:
Déja des monts AJpins qu'il avait su franchir
César voyail au loin les vieux sommets blan~hir •
Des bords du Rubicon mena~nt l'Italie,
'
De la guerre a venir son Ame élait remplie.
Une nuit, a ses yeux apparalt tout en pleurs
La tremblante Patrie, exhalant ses douleurs •
~s cheveu:x sont épars ; triste, le regard so~bre,
D une paJe lueur elle brille dans J'ombre
Et les bras nus, levanl son front chargé de tours :
« Arrélez l conlre qui lournez-vous mes secours?
Ou courez-vous? restez sur ces bords déplornbles.
Jusqu'ici ciloyens, un pas vous rend coupables •. »

Le passage est beau, plein de la grandeur romaine, je l'avoue.
pourquoi done le poete nous prévient-il aussit0t que c'est une pur~
t) Pour la curiosilé du fait, j'emprunte celle traduclion a Víctor H g
Cette piece, qui ne figure pas dans l'édilion ne va,·ietur, a élé publié~ :.;
tR19 dans le Conservateur littéraire, l. J, p. 362.
Ji

�2i0

REVl.lE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

invention, une beauté littéraire ! L'apparition n'a meme pas besoin
de disparaitre et nous voyons que ce n'est pas aux reproches de
'
•
1
la Patrie, mais a ceux de sa conscience que répond Cesar .'
. .
A ces divinités abstraites, destinées a remplacer les d1eux ep1ques, Lucain a beau donner des cheveux, _u_ne voix, des b:as: elles
ne vivent pas. La Fortune elle-meme, qui JOU~ un róle 1mportant
dans la Pha1·sale, est une déesse bizarre, ou mieux, un mot obs_cur.
Est-elle le hasard, ou le destin? On ne sait, car elle a des capr1ces,
meme a l'égard de ses amis. (IV, 121.) Au fond, Lucain estfataliste:
de toutes les divinités, la seule a laquelle il croit, c'est le Fatum,
qui d"apres les stoi:ciens se confond avec l'~~e du .~o~d~. Un
pareildieu, qui n'a rien de personnel, convient-1~a la p~es1e ep1que!
Sans doute a l'époque de César, il semble bien regir le sort de
Rome: une' puissance mystérieuse, irrésistible, a l'air de pousser
devant elle le peuple romain; les événements se précipitent d'euxmémes; quelques grands esprits seuls essayen~ de résister ~t de
sauver la République. Cette situation, transportee dans un poeme,
pouvait présenter un intéret plus dramatique ~eut-étre qu'é~ique,
mais, en fin de compte, un intéret sérieux. Meme en connais~ant
par l'histoire l'issue de la lutte de Pompée et de Caton contre Ce~~r
et le Deslin le lecteur pouvait s'intéresser jusqu'au bout a un rec1t
poétique d; ce combat. Tel est bien le but que parait d'abord se
proposer Lucain : e mon ame me pousse a raconter les ca~ses ~e
ces grandes choses; une reuvre immense s'ouvre devant mo1 : qID a
poussé aux armes le Peuple, fou de colere ! qui a arraché la paix a_u
monde? la jalousie des Destins, leur enchainement. • (I, 67.) Ma1s
pourquoi attribuer de la jalousie aux Destins !_ D'ou vie~t ce _nou:
veau Fatum, qui n'est plus aveugle, ni nécessa1re, et qui se hvre ~
ses caprices 'l Ce meme Destin obéit-il aux dieux, ou leur esHl
supérieur'l Lucain n'en sait ríen. (V, 92.)
_.
Meme en obéissant a ses idées stoi:ciennes, Lucam ne peut m
croire, ni nous faire croire a ses divinités : il ne croit qu'a l'humanité, et le véritable dieu stoi:cien de la Pharsale, c'est Caton. Le
1) « Lucain arrive nécessairement au fantastique, auquel d'ai_lleurs il_ esl
porté par nature. C'est le propre de ces imaginalions forles el mcompleles
que ne soutient pas le seos de la_vie. _Son c~ef-d'reuv~e en. ce gen~e, c'esl
l'apparition de la Patrie, perso~mficat10~ pmssante ~ une 1dé~ vra1~ el des
scrupules de celui qui va franchir le Rub1con. » (M, G1rard, art1cle cité.)

DU MERVEILLEOX DANS LUCAI.c~

2i i

Caton de Lucain est bien original, et ne ressemble guere aux portraits qu'on en avait déja tracés. Dans son fanatisme pour son

héros, le poete, plus dévot que Séneque, supprime les quelques
taches de l'homme : Caton buvait, dans la réalité ; dans le poeme,
• pour luí, c'est un festín que de vaincre sa faim.:, (11,384,)11 pousse
meme l'abstinence jusqu'a.refuser de l'eau en plein désert. (IX, 498).
11 porte le costume classique du stoi'.cien, il a des disciples, et,
supérieur a Zénon lui-meme, il connait !'avenir, il est inspiré par
les dieux. Il sent que la divinité habite en lui; de sa bouche s'échappent non des paroles, mais des oracles. 11 devient l'égal de la
divinité; il prend place parmi les dieux indigetes ; il est tantóL le
Pare, tantót le Mari de Rome. Enfin, c'est un dieu bon, une véritable Providence: ápres la mort de Pompée &lt; le peuple tremblait ;
Caton réchauffe les membres du peuple » (IX-, 25); il se croit « né
pour le monde entier » (II, 383); il voudrait se sacrifier pour l'humanité : &lt; Que mon sang rachete les nations I Que par ma mort
soit effacé tout ce que les Romains ont mérité d'expier pour leurs
mreurs. » (11, 312.) La pensée est belle, parce qu'ici Lucain est
sérieux, el respecte son héros comme un dieu, plus qu'un dieu.
Voila ce que Lucain doit au stoi'cisme, et ríen de plus. Car la
Divinité toute-puissante dont parlent Caton et Lucain lui-meme n'a
aucune intluence sur la marche des événements: le stoicisme n'a
pu rallumer dans l'ame du poete le sentiment religieux éteint par
l'épicurisme.

IV
Des croyances populaires dans la Pharsale

La divination occupe dans la Pharsale, comme dans la vie romaine, une place tres importante. Sur ce point, Lucain se sépare
des doctrines philosophiques, et suit simplement les croyances
populaires. Il est évident que, pour qu'on puisse croire ala divination, il faut croire a la fatalité de l'avenir.Or, l'école épicurienne
n'admet pas la fatalité, et proclame la liberté humaine. Les stoi:ciens, il est vrai, admettent le Destin, et par suite, peuvent admettre
la connaissance de l'avenir. Mais précisément, dans la Pharsale,
le stoi'cisme, personnifié dans Caton, condamne les oracles, les

�2i2

REVU.E DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS

déclare inutiles et mauvais. Lucain ne suit done pas les opinions
philosophiques, mais la tradition populaire, lorsqu'il introd~i~ daos
son poeme les augures, les oracles, la sibylle et la mag1c1enne.
Seulement on voit que le poete écrit pour des lecteurs sceptiques,
a qui la religion officielle ne suffit plus.
Les augures ne jouent qu'un bien médiocre róle : il semble qu'en
les introduisant dans son poeme, Lucain ait cherché surtout un
prétexte pour décrire des présages inédits, et pour prendre vivementa partie Jupiter: e: Pourquoi, Maitre de l'Olympe, t'a-t-il plu
d'ajouter encore un souci aux inquiétudes des mortels! Pourquoi
connaissent-ils, par de cruels présages, les désastres a venir T
Laisse inopiné tout ce que tu prépares : laisse aveugle, ignorante
de l'avenir et de la destinée, l'ame des hommes : que l'espérance
reste perrnise a celui qui craint. , (II, 4 sqq.) Du reste les devins
mentent: sur un mot de César, e: le ciel a beau tonner, !'augure
reste sourd, et il atteste par serment que les oiseaux sont favorables, quand le hibou volea gauche. , (V, 395.)
Pour les oracles, Lucain reproche aux dieux tantót de parler
trop, ·t antót de garder trop longtemps le silence. Apres avoir ~onné
la réponse de la divinité, il la revoit, la corrige et la complete. 11
. ne peut se contenter de raconter; il interrompt souvent le récit
poury placer son mot, encourager un dieu, dire son fait a un aulr~,
en.fin prévenir son lecteur et le mettre en garde contre ce qu ü
vient de luí dire. Décrit-il l'oracle de Delphes? 11 s'étonne qu'un
dieu puisse se résigner a vivre sous terre. (V, 8a.) Sans doute, Lucain a parfaitement raison : un dieu ne peut guere s'enterrer
ainsi mais pourquoi nous le faire rernarquer a propos d'un oracle
sout;rrain, et pourra-t-on prendre le poete au sérieux quand il
déplorera peu apres le silence des dieux?
.
..
Sur ce point l'épisode le plus instructif se trouve au cinqmeme
livre de la Pharsale. Une pretresse du temple de Delphes révele l'avenir a un assez obscur personnage. Lorsque, !'esprit encore frappé
par l'énergique description du délire de cette femme, on relit le
début du sixierne chant de l' Énéide,.le contraste esl saisissant; on
voit par cette comparaison, que Lucain du reste semble provoquer, tout ce qui manque au talent de ce poete, a son inspiration
religieuse. Virgile a sur lui non seulement la supériorité man~feste du génie, mais encore l'avantage du sujet. Chantant le passe,
il est a son aíse pour raconter des légendes. 11 sait mettre en

DTI MERVE1LLEUX DANS LUCAii'i

2t.3

scene la sibylle de Cumes, l'oracle national, dont les réponses
étaient encore respectées de son temps. La sibylle, qui a déja vu
de nombreuses générations, s'adresse avec une maje.sté digne du
dieu qui !'inspire, au pere de la race romaine; l'oracle qu'elle va
rendre est utile a la marche du poeme ; cet épisode n'est pas un
simple ornement, c'est une des parties essentielles de l'Énéide.
Rien de tout cela dans Lucain. Appius, simple préteur d'Achaie,
vient demander a l'oracle de Delphes ce que lui réserve l'avenir. U
ne cherche meme pas, comme le raconte Valere Maxime ([, vm, 10),
a connaitre l'issue de la guerre ; il ne s'occupe que de lui-memE',
et nous n'avons aucune raison pour nous intéresser a la réponse
du dieu : qu'Appius soit sauvé ou tué, rien n'est changé dans la
marche des événements. Cet épisode est done un hors-d'reuvre.
L'intention de Lucain est claire; il a voulu, c01ite que c01ite, amener une description originale. Au lieu de la vénérable sibylle, assez
peu patiente sans doute, mais majestueuse malgré ses vivacités,
on voit l'insouciante Phémonoe se promener autour de la fontaine
de Castalie et dans les bois : c'est une pretresse en vacances.
(V, 116). Tout a coup le grand-pretre la saisit et l'entraine dans le
sanctuaire. Phémonoe ne se soucie pas d'affronter la colere du
dieu pour un aussi mince personnage qu'Appius : elle essaye de
persuader au préteur qu'Apollon ne rend plus d'oracles, soit qu'il
ait été se fixer ailleurs, soit que les cendres et les décombres de·
l'ancien temple brulé par les barbares aient bouché rancien passage du dieu. Cette ruse e: enfantine ., ne peut donner le change a
Appius. La pretresse essaye alors une combinaison plus savante, a
laquelle on ne s'attendait guere. Au lieu de pénétrer jusqu'au fond
du sanctuaire, elle reste pres de la porte, et donne a Appius la
comédie de l'inspiration. La scene est presque burlesque : d'un
cóté Appius, tres sceptique, se doutant qu'on se joue de lui, de
l'autre Phémonoe, qui pousse des cris d'un air tres calme. Le
temple est immobile, le bois sacré reste silencieux. Appius, cette
fois, entre en fureur, et la pretres se, devant ses menaces, se résigne
a s'asseoir sur le trépied. La comédie est finie, le drame commence.
Hors d'elle-meme, la pretresse se précipite en tourbillonnant
dans le temple, renversant les trépieds sur son passage. Ce n'est
plus la le délire religieux tel que Virgile a su le décrire : sa
sibylle est terrible, mais toujours imposante ; Phémonoe, au con-

�2U

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGIONS

DU MERVEILLEUX DA.NS LUCAIN

traire, manque de dignité. Lucain décrit la fureur de la pretresse
comme un médecin qui étudie une folle, et non comme un dévot qui
contemple une inspirée. Cette mise en scene produit du reste un
certain effet: mais que va-t-il sortir de tout ce bruit? L'avenir tout
entier apparait devant la pretresse, et c'est a peine si elle découvre
l'obscure destinée du préteur. Enfin la rage couvre ses levres
d'écume; la pretresse pousse dans la caverne immense un gémissement lugubre .... et annonce a Appius son destin d'une fagon si
ingénieuse que le Romain trompé croit juste le contraire de ce
que lui annonce l'oracle. Ainsi le poele a fait cent trente vers pour
amener cette réponse dérisoire, ainsi le dieu tue une pretresse pour
le plaisir de mystifier un petit personnage qui disparaU de la scene
aussi brusquement qu'il y est entré. Lucain a-t-il manqué son but
en composant cet épisode? Oui, s'il voulait écrire un vrai poeme
épique; non, s'il lui suffisait de se faire applaudir par l'auditoire
des lecturas publiques, amoureux du trait, de la bizarrerie, de l'inédit, par ces Romains sceptiques qui ne consultaient plus guare
les collegues de Phémonoe. C'est saos doute pour ce public spécial
qu'il a composé le plus intéressant de ses épisodes, l'entrevue du
fils de Pompée avec la sorciere.
Le sujet était bien choisi, car si on n'était plus tres religieux a
Rome, on était ancore superstitieux. De tout temps, les Romains
avaient eu un faible pour la sorcellerie. Sans faire ici une histoire
de la magie a Rome, il est bon d'en dire un mot pour mieux faire
comprendre l'importance de son rOle dans la Pharsale. Déja dans
la loi des Douze Tables, on voit que le législateur est obligé de prendre des mesures contre les charmeurs qui font passer la moisson
d'un champ daos un autre. Puis, la magie blanche ne sufflsant
plus, on fait mourir des esclaves pour avoir plus vite des renseignements sur)a vie future, et il faut, en 657, un sénatus-consulte pour
empecher celte coutume barbare. On se contente alors de faire des
évocations des morts : Cicéron a des amis qui se livrent a cette
pratique. (Tmculanes, 1, 16.) Sous Tibere, on accuse un de ses parents d'envouter l'empereur. Mais c'est surtout avec Néron que la
sorcellerie est a la mode. Pétrone raconte tres sérieusement une
histoire de loup-garou ; Néron méme préféra quelque temps la magie a la musique 1 • Rien d'étonnant a ce que Lucain fasse une

large place a la sorcellerie ; sans compter la courlc intervention
des Psylles, au neuvieme livre, nons trouvons au livre VI le long
et curieux épisode des Hémonides.
Sextus, fils de Pompée, ne consulte pas les oracles officiels ; il
est persuadé que les dieux savent tres peu de chose, et préfere s'adresser a une magicienne. La patrie classique des sorcieres est en
Tbessalie ; c'est la que Lucain place la demeure d'Erichto. En
babile amplificateur, il se garde bien de nous parlar tout d'abord
du sujet précis qu'il va développer et consacre une centaine de
vers a un petit traité sur le pouvoir des Hémonides. Les dieux
sont réduits par ces magiciennes a l'impuissance : Jupiler, occupé
afaire pivotar la terre sur son axe, constate avec étonnement que
les pOles cessent de tourner; la foudre éclate a son insu. Lucain
s'arrete et s'étonne du role qu'il faitjouer aJupiter. Pourquoi, se
demande-t-il, les dieux obéissent-ils aux Hémonides? Est-ce par
crainte, par nécessité? Satisfait d'avoir énuméré toutes les causes
possibles, le poeta se garde bien d'en choisir une, et reprend son
ampli:fication. Tout ce que nous venons de voir n'est rien. Ces sorcieres, qui prennent plaisir a contrariar les dieux, font rire aux
&lt;lépens du grand Jupiter; Lucain va nous faire trembler maintenant : e Ces rites sacrileges, ces enchantements d'un peuple
eft'rayanl, la farouche Erichto les avait condamnés, comme trop
respectueux encore pour la divinité. • Elle habite les tombeaux,
elle se repait de cadavtes, mais leur préfere les corps desséchés
daos les sarcophages, e elle plonge ses mains daos leurs yeux,
c'est sa joie que d'arracher leurs prunelles glacées ; elle se précipite sur les pendus et ronge jusqu'aux gibets .•. si un nerf résiste
a ses morsures, elle s'y suspend par les dents ... elle attend que des
loups aient déchiré des lambeaux de cadavres pour les arracher a
leurs gosiers desséchés. &gt; Erichto fait entendre des cris discordants
qui rappellent a la fois l'aboiement du chien, le hurlement du loup,
le cri de la chouelte, la plainte du hibou, le rugissement des beles
féroces, le siftlement du serpent, le bruit des flots, les murmures
des forets, le fracas du tonnerre ; tout cela, dit le poete, ne forme
qu'un SE'Ul cri. Ce charivari du reste n'est qu'un prélude: les incantations vont commencer. La pretresse des dieux d'en bas énumere

i ) On trouverait encore de curieui: détails sur la magie dans les JUtamor-

245

phoses d'Apulée, II, i ; dans l'Histofre natui·ellede Pline, VII, 2,5-6, 67; XXV,
7, 6; XXVIU, &lt;i2, 6 ; dans le Satyricc,n de Pélrone, ch . LXII ; dans la Religion
romaitie de M. Boissier, t. n, p. 188.

�2t6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

ses litres a leur bienveillance : jamais elle ne les a priés « a Jeun
de chair humaine , ; elle rappelle les sacrificas immondes qu'elle
leur a faits, femmes enceintes, enfants arrachés au sein de leur
mere et arrosés de cervelle encore tiede ; furieuse de la lenteur
des divinités infernales, Erichto trouble le silence des enfers par
ses « aboiements , ; elle insulte ses dieux et les menace ; enfin, le
charme opere et le cadavre se dresse, pret a répondre a la magicienne. Le Romain ressuscité montre le trouble qui regne aux
enfers, les bons citoyens sont dans la désolation, les mauvais se
réjouissent, les démagogues veulent envahir les Champs-Elysées,
abandonnés par les aristocrates consternés. Pluton, au lieu de réta•
blir l'ordre, s'occupe d'agrandissements et de réparations. Pourtant ce pouvait etre un spectacle touchant que la douleur des
ombres illustres troublées dans leur repos par cette guerre sacrilege ; malheureusement Lucain tourne court, et le cadavre, apres
avoir refusé a Sextus de lui faire connaitre sa destinée, fournit au
poele un trait véritablement inédit : &lt; le défunt marche lui-meme
vers son bucher. , Voila tout ce que Lucain a su puiser dans cette
nouvelle source de merveilleux. Tantót stoicien, tantót épicurien,
en fin de compte sceptique, Lucain ne croit plus a rien. Lorsqu'il
touche aux légendes religieuses, son esprit demeure froid, son
imagination seule s'échauffe; il fait toujours ses réserves, discute
les contes mythologiques qu'il rappelle, discute les dieux qu'il n'introduit que pour les mettre en accusation; il ne croit qu'a la fatalité et suppose pourtant des dieux pour avoir le plaisir de déclamer
contre eux : en un mol, il y a beaucoup de merveilleux dans son
poeme, et pas l'ombre d'un sentiment religieux.

'V
Mais il ne suffit pas de discuter la Pharsale au point de vue liltéraire: nous voulons ancore l'étudier comme document sur l'état
des esprits a Rome au point de vue religieux, et nous revenons a
cette question que nous posions au début de notre étude : est-ce
sa propre croyance ou celle des Romains de son temps que Lucain
nous expose Y
Voici ce qui nous porterait a penser qu'il n'est qu'un écho : personne, parmi ses contemporains, parmi ses successeurs,n'a protesté

DU MERVEILLEUX DA:SS LUCAIS

2!7

conLre le róle ridicule qu'il pretait aux dieux; personne n'a apporté,
au nom de la religion, l'ombre d'une restriction aux éloges qu'on
lui prodigue. Stace, qui non seulement est plutót religieux qu'in
crédule, mais qui de plus adore la mythologie, Stace célebre l'anniversaire de Lucain dans des vers enthousiastes. Pour Tacile,
Lucain est l'honneur de sa famille. Martialnous apprend que la Pharsale a été un grand su.ceas de librairie. Quintilien fait sans doute
quelques réserves, mais au nom du gout seulement. Enfin Juvénal
constate, avec une pointe d'envie, que Lucain peut se reposerdans
ses jardins peuplés de statues, e: satisfait de sa renommée , . Dans
ce concert d'éloges, seul Pétrone fait entendre une note discordante, et reproche a Lucain de n'avoir pas employé le merveilleux
classique, si nous en croyons M. Boissierdansson étude si attrayante
et si forte sur l'Opposition sous les Césars. Je ne reprendrai pas ici
les arguments que j'ai .Présentés ailleurs l pour montrer que le
passage obscur de Pétrone • ne s'applique pas évidemment a
Lucain; c'est faute de mieux, je pense, qu'on songe a la Pharsale,
en lisant- ce morceau. Meme en admetlant qu'il le critique en théorie, dans la pratique Pétrone est aussi sceptique que Lucain, et si
l'on peut trouver dans son fragment sur la guerre civile plus de
détails mythologiques que dans la Pharsale, il est bien difficile de
découvrir dans ces quelques vers de Pétrone, non plus que dans le
reste de son reuvre, la moindre trace de piété.
Le poeme de Lucain, pour le fond comme pour la forme, a done
été accepté par les contemporains, qui y retrouvaient leurs propres
sentiments. En somme, Lucain, commelepublic de son temps, doute
fort de l'intervention des dieux dans nos affaire11. Chez lui, l'homme
ne croit plus aux dieux bons, mais a un peu peurdes dieux méchants.
La pretresse, simple interprete de la divinité, est détrónée par la sorciere, plus puissanle que la fatalité elle-meme. On méprise les
oracles; les sages s'éloignent, comme Caton, de ces temples qu'ils
croient vides; la foule elle-meme les déserte, et s'adresse aux magiciennes. Lucain mele les superstitions de cette foule aux spéculations des sto'iciens et des épicuriens : de la les contradictions que
nous avons signalées, de la cette oouvre incohérente qui n'est ni
épique, ni historique, ni philosophique, ni religieuse.
1) De deorum min·isteriis in Pharsalia, p. 77-82.
2) Satyricon, cap. cxvm.

�2i8
REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS
Pour nous, pourtant, cette Pharsale, tout imparfaite qu'elle soit,
présente un intéret; car, a travers des contradictions personnelles
au poete lui-meme, nous apercevons un état d'esprit général,
et nous pouvons conclure ceci : a Rome, sous Néro_o, par une
sorte d'éclectisme passü, le Romain emprunte a Epicure son
indifférence théologique, a Zénon sa doctrine morale, a la fou~e
quelques-unes de ses superstitions ; en somme, le ~ur hum~m
est vide de sentiment religieux :, i1 est a la merc1 du prem1er
occupant.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATION AL
DES ORIENTALISTES
Session de Vienne, 27 septemhre {886

MAUIUCE SOURIAU.

C'est a Paris, en 1873, que s'est réuni pour la premiere fois un
Congres international des Orientalistas, et cette institulion, due a
l'initiative fran~aise, a rencontré de suite une faveur génér-dle bien
justifiée par les services qu'elle a rendus et par ceux qu'on est en
droit d'attendre d'elle. En seize années, sept de ces réunions plénieres ont eu lieu : successivement Londres, Saint-Pétersbourg,
Florence, Berlin, Leide avaient tenu a honneur d'offrir l'hospitalité
aux savants accourus des cinq parties du monde pour échanger
leurs idées, et apporter les résultats de leurs recherches et de leurs
observations sur cet Orient, si mystérieux encore, d'ou jadis la
civilisation, comme d'un foyer inépuisable de lumiere, a rayonné
sur la barbarie de l'Occident. Vienne a voulu avoir son tour, et,
cette année, le Congres 'tenait daos ses murs sa septieme session
sous le protectorat de S. A. impériale et royale, Mgr. l'archiduc
Régnier, etla présidence d'honneur de S. Exc. le ministre des cultas
et de l'instruction publique, M. le docteur Gautsch de Frankenthurn.
11 comptait trois souverains parmi ses membres honoraires : S. M.
l'empereur du Brésil, S. M. le roi de Suede, S. A. le khédive.
Sur six cenls souscripteurs inscrits, trois cents ou trois cent cinquante,et parmi eux plusieurs dames, avaient répondu a l'invitation
du Comité d'organisation. L'affabilité vieunoise est trop connue
pour qu'il soit besoin de dire que les orientalistas ont été re&lt;;us
avec la cordialité et la courtoisie la plus parfaite par le comité et
son sympathique président, M. le baron A. de Kremer, ancien ministre du commerce. Tous ont emporté de la capitale de l'Autriche
le regret de la quitter si vite. La série des fetes a été fort brillante :
réception chez le ministre de l'instruction publique ; réception par
le bourgmestre daos le splendide palais que Vienne a élevé a ses

�220

REVUE D11: L'HlSTOIRE DES RELIGIO~S

magistrats municipaux ; soirée cbez l'archiduc Régnier ; banquet
offert par le comité ; excursion aux ruines pittoresques du Kahlenberg, d'ou l'on jouit d'une vue féerique sur Vienne et la vallée
du Danube. Chaque jour a eu sa part de plaisir.
• Ainsi que le fixait le programme officiel, la premiere séance a
eu lieu le lundi 27 septembre daos la grande salle des fetes de
l'Université. S. A. l'arcbiduc présidait. M. le ministre des cultes et
de l'instruction publique, au nom du gouvernement, et M. le bourgmestre au nom de la ville, · soubaitent la bienvenue au Congres •
puis M. le président du Comité prononce un discours en francai;
daos lequel il traite des relations de l'Europe, et de Vienne en particulier, avec l'Orient. Ce discours fort intéressant, plein de faits
peu connus et de vues d'une grande largeur, est vivement applaudi.
Les délégués des gouvernements étrangers prennent alors la
parole: le comte Landberg, représentant la Suede, Artin-Pacha
délégué de l'Égypte, etc., remercient l'archiduc, le gouvernemen~
autricbien et le Comité de leur accueil; M. Ch. Schéfer, représentant de la France, offre au Congres le magnifique volume de travaux publiés spécialement a cette occasion par MM. les professeurs
de l'Ecole des langues orientales; M. Guimet, représenlaut du
ministre de l'instruction publique, présente en ces termes la collection des Annale.~ 'du Musée Guimet et de la Revue de l'histoire des
Religions: « Monseigneur, Messieurs. - J'ai l'bonneur d'offrir au
Congres les_douze premiers volumes des Annales du Musée Guimet
et tout ce qui a paru de la Revue de l'histoire des Religions. Ces
publications sont rédigées par des savants de tous les pays. C'est
une oouvre tout a fait internationale et je suis beureux de constater
qu'un grand nombre des membres du Congres sont les signataires
des travaux que nous publions. L'offre de ces volumes est done ,
en quelque sorte, un cadeau que le Congres fait au Congres, un
bommage que vous vous adressez a vous-meme, et je profite de la
réunion, daos cette assemblée, de la plupart de nos collaborateurs
pour leur témoigner toute roa reconnaissance. Mais j'ai a faire
mieux que cela. Maintenant que le gouvernement francais a entrepris de faire les frais de ces publications, c'est au ~om de la
France, c'est au nom de notre cber pays, que je dois vous adresser
les remerciements les plus sinceres. &gt; Enfin M. Édouard Naville
dépose sur le bureau les trois volumes de son édition complete du
Liure des Morts, en rappelant que le congres de Londres l'avait.

LE SEPTlEM!t CONGRl!:S lNTERNATIONAL DES ORIENTALTSTES

221

chargé, il y a douze ans, de ce travail considérable, aujourd'hui
heureusement terminé.
Aussitót apres cette séance, le Congres se divise en cinq sections,
suivant l'usage adopté dans les dernieres réunions, et se retire
daos les salles qui ont été préparées pour procéder a l'élection des
bureaux. Sont élus; Daos la premillre section (arabe), président:
M. Ch. Schefer; vice-présidents : MM. J. de Goeje et comte Landberg; secrétaires: MM. Snouck-Hurgronje et J. Goldziher.
Daos la deuxieme section (sémitique), président: M.C. P. Tiele;
vice-présidents: MM. J. Guidi et J. Euting; secrétaires: MM. Lotz
et Bezold.
Dansla troisieme section (aryenne), président : M. von Rotb; viceprésidents : MM. A. Weber et Lignana; secrétaires : MM. Ch. Micbel
et J. Hanusz.
Dans la quatrieme section (africaine), président : M. Éd. Naville;
vice-président : M. J. Lieblein; secrétaire : M. A. Lincke.
Dans la cinquieme section (Extreme-Orient), président: M. G.
Schlegel; vice-président : M. G. de la Gabelentz ; secrétaire :
M. Henri Cordier.
La science des religions, l'histoire, la pbilosopbie ont eu peu a
profiter de ce dernier Congres, qui, suivant une impulsion déja
donnée dans les Congres précédents, a décidément versé dans la
grammaire et la linguistique, se complaisant dans l'étude de faits
ou de découvertes fort intéressants a la vérité pour les spécialistes,
mais, a notre point de vue particulier, d'une importance bien
moindre que les grandes questions d'ensemble, telles qu'il en a été
présenté quelques-unes aux Congres de Berlin et de Leide, questions
qui avaient provoqué des discussions auxquelles prirent part de
nombreux savants, apportant ainsi une quantité de faits nouveaux
et de précieux renseignements sur les points obscur~ ou controversés. Ce regret exprimé, voici, par sections, les principaux travaux présentés:
P1·emie1·e section (arabe).
Al. A. de Krerner: • Sur le budget des recettes annuelles sous

Haroun-Rachid, d'apres des documents officiels inédits. &gt;
Dr J. Goldziher : « l\latériaux pour la connaissance des acles
des Almohades dans l'Afrique septentrionale. &gt;

�222

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGlONS

Al. J. Guidi: « Quelques observations de lexicographie arabe. , .
D' Ethé: « Sur le Yousouf et Zalikha de Firdousi. »
Hifni-Effendi•Ahmed: &lt; Sur les dialectes populaires en usage

en Égypte.,
Docteur Hein : , La politique financiere d'Omar Il. ,
Yacoub-Artin-Pacha: e Notice sur les travaux de l'InsLitut égyp•
tien depuis sa fondation. ,
M. Grünnert: « Sur l'allitération dans l'arabe ancien. ,
M. Hommel: « Sur le Barlaam et Josaphat arabe. ,
Rachad-Effendi: « Sur l'instruction publique en Égypte depuis
la conquete arabe jusqu'a nos jours. ,
Schech Fathallah : « Sur la grande influence que la langue ara be
a exercée sur la formation générale. »
Deuxiéme section (sémitique).
M. Bezold : « Prolégomenes d'une grammaire assyro-babylo-

nienne. •
M. D. H. A/üUe1·: « Sur l'histoire de l'S sonore daos les langues

sémitiques. »
M.S. A . Smith: e Sur quelques textes inédits d'Assurbanipal. ,
M. J. Strossmayer : « Sur quelques inscriptions de Nabonide. ,
M. Ginsbourg: « Sur un fragment récemment découvert du Tar• ,
gum de Jérusalem sur Isa10. ,
M. H. Feigl : « Sur la détermination dans les tangues sémitiques. »
Docteu,· Chwolson: , Sur les inscriptions tombales syro-nestoriennes trouvées au nord-est de Kokand (Fergana). ,
M. Oppert: « Sur les inscriptions cunéiformes juridiques. »
Docteu1· Bickell : « Qaligag et Damnag. »
Troisieme section (aryenne).
Docteur Bendall : « Sur la découverte d'un nouvel alphabet
indien. ,
M. R. G. Bhandarkar: « Résultats de ses recherches pour découvrir des manuscrits sanskrits. • Cette communication promettait
d'etre particulierement intéressan~e; malheureusement I'orateur
s'étant un peu trop étendu sur des questions préliminaires, a dti
écourter la partie relative aux manuscrits découverts et se borner
a une énumération rapide et incomplete.

LE SEPTIEllE CONGIIES INTERNATIONAL DES OIIIENTALISTES

223

M. A. Weber: • Sur l'alphabet indien de la Kalavaktracapetika. •
M. Windish demande la parole pour rappeler que ce jour meme

(28 septembre) est le centieme anniversaire de la naissance de l'illuslre H.-H. Wilson.
Al. Hoernle présente et explique d'anciens manuscrits Bakhali
traitant d'arithmétique. Le systeme de numération est surtout
curieux. M. Bühler fait observer qu'il l'a déja rencontré dans
d'autres manuscrits anciens, ainsi que certaines formes linguistiques
signalées par M. Hoernle. 11 s'engage une discussion sur l'age de
ces manuscrits qui seraient du x8 ou du x1• siecle et non du xv1e,
comme l'avait avancé la Société paléographique de Londres.
ill. Lignana: e Les Navagvah et les Dasagvah du Rig-Véda. &gt;
M. P. Hunfalvy: &lt; Ou peut s'etre formée la langue roumaine? &gt;
Au cours de cette communication, il parle d'un peuple appelé Cava,
dans le _nom duquel il croit retrouver l'étymologie du mot franQais
che-val.
M. P . Leumann fait quelques observations sur le texte Jain
Anga-Vijja présenté par M. Bhandarkar.
Docteur Jacobi: e Sur le Jainisme et le culte de Krisna. , U Insiste sur l'antiquité de ce dernier a cause des rapprochements qui
existent entre les deux cultes.
111. de Milloué: « Étude sur le mythe de Vrisabha, le premier
Tirlhamkara des Jains. • Vrisabha, comme Visnu, est un mytbe
igné, une forme rajeunie de l'Agni védique; la légende de Vrisabha
n'est pas empruntée aux Puranas, elle leur est antérieure; le jainisme est issu du brahmanisme et non du bouddhisme.
Capitaine Temple: « Sur la valeur du Hir-Ranjha de Waris-Shah
en tant que monument de la langue panjabie. ,
Al. Grandjean parle de !'origine de quelques consonnes dans les
langues indo-germaniques. .
M. von Roth: , Sur l'exégese du Véda et certains cas particuliers
de chute des désinences casuelles par raison d'euphonie. 11
M. A. Stein: &lt; L'Hindu-Kush et le Pamir dans la géographie
iranienne. ,
M. E. Kuhn: • Sur la parenté du dialecle indien de l'HinduKusll. •
M. C.-G. Leland: « Sur !'origine des Tsiganes. ,
M. Guimet dit quelques mots du travail de M. Sénáthi-Raja inti•
tulé : Vestiges des anciens Dravidiens, qui donne a ce peuple une

�REVUE DE L'HISTÓIRE DES RELIGlONS
224.
plus grande antiquité qu'on ne le fait généralement. 11 montre la
civilisation et la littérature dravidienne déjA fort avancée lorsqu'est
arrivée l'assimilation sanskrite. M. Terrien de Lacouperie appuie
l'opinion de l'auteur en citant, en Chine, des traces dravidiennes
antérieures a la civilisation aryenne.
M. W. Cartellieri: , Subandhu et Sana. •
'!,f. F. Müller explique quelques passages de l'Avesta.
M. Macauliffe: « Sur la découverte d'un manuscrit relatifa Baba•
Nanak, le fondateur de la religion des Sikhs. •

Quatrieme section (africaine).
M. Beauregard : , Le collier de mérite pour l'aménagement
des harbes fourrageres. • Ce collier, décerné a une dame de la
XIX• dynastie, rappelle d'une fa~on curieuse notre ordre du mérita
agricole.
M. E1·senlohr: , Sur une série de papyrus égyptiens qui fraitent
des vols dans les tombes royales. •
M. Lieblein parle sur le mot égyptien nahas qu'il tente d'identifier avec le titre éthiopien de Négus.
M. Cope Whitehouse : , Sur les traces des fils de Jacob dans le
Fayoum.• M. Cope Whitehouse voit l'intluence hébra'ique partout,
et, pour le suivre, il faudrait admettre que les localités du Fayoum
étaient innommées avant l'arrivée des Hébreux. 11 pousse son systeme au point de prétendre faire dériver le nom d'Aphroditopolis
d'Éphraim 1
Docteur Pleyte: « Sur les monuments artistiques égyptiens du
Musée de Leide. •
capitaine Grimal de Guiraudon : , Sur le systeme des langues
negres en Afrique, sur les Pouls et quelques autres peuplades de
l'Afrique occidentale. ,
Miss Amélie Edwards:, Sur la dispersion des monuments trouvés
dans les cimetieres récemment découverts. , Le Congres vote l'impression de ce mémoire en fran~ais, en anglais et en allemand et
'décide qu'il sera répandu le plus possible, afin que les possesseurs
de ces richesses éparpillées les . signalent aux égyptologues, qui
reconstitueront les provenances et détermineront le róle historique
de ces documents égarés au moment ou ils viennent d'etre mis a
la lumiere. M. Naville accepte la charge de centraliser tous les
documents ainsi r¡&gt;unis et d'en rédiger le catalogue.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORlENTALISTES

225

M. Guimet donne lectura d'un travail de M. Lefébure sur la Chiromancie. M. Lefébure a trouvé dans la chiromancie moderne des

traces des anciéns rites égyptiens.
AJ. Duemichen présente des inscriptions et quatre cartes de
Memphis et des nécropoles qui s'y trouvent.
Cinquieme section (Extr&amp;me-Orient).
Docteur Cust : , Nos connaissances des langues de l'Océanie. »
ltf. Léon Feer: • Sur l'étymologie du mot Tibet . • Ce mot a été
écrit Tibet, Thibet, et Tubet. M. Feer démontre que Tubet provient
d'une corruption mongole et conclut que Tibet doit s'écrire sans h
'
le mot indigene n'ayant pas d'aspiration.
!ti. Terrien de ~acouperie présente quelques manuscrits, venant
de Formose, en chinois, avec une traduction en formosan écrite en
lettres latines ; il fait quelques observations sur un manuscrit lolo
écril sur satin et offre différentes inscri ptions en langue mo-so; il
présente également les premieres feuilles de son catalogue des
monnaies du British Museum et son travail : &lt; Commencements de
l'écriture au Tibet et dans ses environs. &gt;
.!ti. Heller présente quelques observations au sujet d'un estampage de l'inscription syro-nestorienne de Si-ngan-fou.
!ti. S. Ka,m01·i: , Sur les principes de la comparaison des langues
aryennes, sémitiques et altai:ques-éraniennes·. ,
ltf. Terrien de Lacouperie: , Sur les langues de la Chine avant
le chinois. » Ce titre semble un paradoxe ou une reverie, et pour
tant M. de Lacouperie arrive avec de tels documents, si méthodiquement classés, que l'on voit a la fois surgir et se résoudre unprobleme des plus ardus de l'histoire des peuples orientaux et de
l'anthropologie chinoise.

Dans la séance de clóture (le 2 octobre), le Congres décide
l'unanimité qu'il se réunira a Stoekholm en 1888.

a

Ainsi que nous le disions en commen~nt, l'élément philologique
a tenu la place prépondérante au septieme Congres des Orientat~stes, et., sans méconnaitre l'utilité capitale de cette science, nous
deplorons vivement l'infériorité croissante des études religieuses,
15

�226

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

LE SEPTlEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORIENTALISTES

historiques et philosophiques. Leur nombre a été des plus restreints,
et c'est a peine si elles ont soulevé un semblant de discussion. La
cause en est, croyons-nous, dans la séparalion du Congrés en sections, et au manque de séances générales oi.t ces queslions, d'un
intérét bien plus universal qu'une particularité de grammaire,
trouveraient l'ampleur qui leur fait défaut dans un petit comité ;
sans compter que telle question relativa a l'Inde, par exemple,
pourrait recevoir de précieux éclaircissements par le rapprochement
de faits analogues constatés en Chine ou en Afrique. Un autre inconvénient de cette division en sections, c'est l'impossibilité de se
rendre compte de !'ensemble des travaux du Congrés, toutes les
sections siégeant aux méme heures; c'est ainsi, par exemple, que,
pour entendre la communicaLion de M. de Lacouperie sur les langues
de la Chine, nous avons perdu celle de M. Leland sur !'origine des
Tsiganes. 11 serait done a désirer que le prochain Congrés prit le
partí de restreindre le travail en sections aux heures de la matinée
et consacrat l'aprés-midi a des séances générales réservées aux
questions qui présentent un intérét réellement international. 11 serait
bon aussi qu'on restreignit le nombre des langues acceptées pour
ces séances générales ; cela épargnerait une réelle fatigue a l'auditeur qui a toutes les peines du monde a suivre une discussion oi.t
cinq ou six idiomes se melent incessamment.
Nous avons constaté avec satisfaction que les pays orientaux
tendent de plus en plus a se faire représenter par des nationaux
dans ces Congrés. C'est une preuve de l'intérét et de l'utilité réelle
de ces réunions. Mais pourquoi la France, qui s'occupe beaucoup
des questions orientales, n'y envoie•t·elle pas un plus grand nombre
de représentants? Sur pres de quatre cents membres présents au
Congrés, on ne comptait que dix Fran&lt;;ais. Et si au moins tous avaient
eu un travail a présenter, si le meilleur de nos études n'avait été,
on peutle·dire, perdu. Nos professeurs de l'École des langues orientales, ont fait pour le Congrés un magnifique volume et des plus
intéressants. Le dépOt de ce volume a été consigné au procés-verbal
de la séance d'ouverture, et puis c'est tout ! 11 estallé se reposer
sur la table de la salle d'exposition et peut-étre pas un seul des
membres du Congrés ne connait seulement le titre des travaux de
MM. Schefer, Carriere, Cordier, Derenbourg, Léger, et les autres,
qui ont apporté le meilleur de leur science a une reuvre qui ne
sera pas méme citée dans les actes du Congres encombrés de

productions peut-étre bien inférieures. Pourquoi chacun des
auteurs de ce recueil n'aurait-il pas fait la lecture publique de son
travail?
11 y aura c~rtainement quelque chose a faire en ce sens pour le
prochain Congrés.
L.

227

DB MlLLOUÉ.

J t

I

�LA FILLE AUX BRAS COUPfS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS
NOUVELLE VERSION RUSSE

:(Traduite par

LÉON

2

SICH LER)

11 était une fois un frere et sa sreur; le frere aimait beaucoup .
aller a la chasse, attraper les lievres. Et la sreur aimait beaucoup
amanger les nombrils de lievres. Le frere quand il partait, disait
toujours a sa soour:
- Au revoir, sreurette !
Et en revenant:
- Bonne santé, sreurette 1
Toutes les fois c'était ainsi; et elle ne mangeait ríen autre que
les nombrils de liévre. Voila que la femme du frere prit déplaisir
de ce que le frere adressait des adieux et des bonjours a sa soour.
La premiere fois qu'il partit, la femme tua (a coups de couteau) le
cheval dans sa stalle. Le mari arrive; elle va a sa rencontre.
- Va, dit-elle, mon cher ami, va, mon ami bien-aimé ! (Sache)
le méfait de ta sreur: elle a tué ton meilleur cheval dans sa stalle !
Mais lui, dit:
- Eh bien! on ne vit pas avec un cheval tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang 1 •
11 revint done et dit de nouveau:
- Bonjour, sreurette I et il lui présente sur la pointe d'un couteau
des nombrils de lievre. Et de nouveau il s'en retourne ases lievres:
- Adieu, sreurette ! dit-il.
La femme en corn;:oit un plus grand dépit. Pour la seconde fois
elle tue (a coups de couteau) un breuf dans sa stalle.
i ) Voir la Revue de l'Histoire des Religions, t. XIII, p. 83 et 215.
2) De Koudiakof.

229

Le mari revint; elle va de nouveau a sa rencontre:
- Va, mon ami, va, mon ami bien-aimé 1 (Sache) le méfait de
ta sreur : elle a tué le meilleur boouf dans sa stalle.
Mais lui répond de nouveau :
- Eh bien! on ne vit pas avec un boouf, tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang.
11 rentre et dit de nouveau :
- Bonjour, soourette !
Ensuite il s'en retourne a ses lievres en disant :
- Adieu, soourette !
La troisieme fois la femme tua (a coups de couteau) son enfant
dans son berceau. Le _mari revient de la chasse ; sa femme va de
nouveau asa rencontre.
- Va, mon ami chéri, va mon ami bien-aimé ! Regarde ce qu'a
fait ta soour. Tu lui pardonnes toujours 1
Il demande : - Qu'a-t-elle fait?
- Elle a, dit la femme, tué l'enfant dans son berceau.
U se mit en·colere contre sa sreur, convoqua une assemblée, et
dit:
- Mes freres ! que me· conseillez-vous de faire avec roa sreur !
Tous les malheurs (qu'elle a causés) et toutes ses fautes je les lui
ai pardonnés: d'abord~elle a tué a coups de couteau mon cheval bienaimé, ensuite mon boouf bien-aimé, enfin mon enfant bien-aimé.
Et le peuple lui donna ce conseil:
- Donne-lui, luí dit-on, une bache ; si elle trapcbe ses mains,
c'est qu'elle a tué ton enfant, si elle ne se les tranche pas, c'est que
ce n'est pas elle qui a tué ton enfant.
On donna une hache a la sreur ; et elle dit :
- Non, mon cher frere 1 ! je ne peux trancher mes mains; mais,
si vous voulez, tranchez-les vous-me~e.
Le frere saisit la hache, lui coupa les bras, la revetit d'une
(mécbante) petite pelisse, lui mit une ceinture, et la chassa hors
de la cour:
- Va-t'en, dit-il, ou bon te semble.
Elle marcha, marcha, marcha et ·arriva au jardin d'un roi, franchit comme elle put le treillis et se mit a vivre dans 1~ jardín. Lui
prenait-il envíe de manger un peu, elle mordillait (le dessus) des
1)

Frere de mon sang.

�230

231

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIG10:SS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS

petites poro.mes; quant a les cueillir, elle ne le pouvait, n'ayant pas
de mains. Le fils du tzar en se promenant, aperi;ut que leurs
poro.mes étaient grignotées de part en part. 11 alla trouver son
pére et sa mere et leur dit:
- Petit-pere, petite-mere ! quel est le petit animal que nous
avons dans notre bois? Les petites pommes ne sont pas arrachées,
mais elles sont mordillées. 11 faut croire qu'il existe qu-elque
animal. Petit-pére, petite-mere, permettez-moi, dit-il, de faire une
promenade de ci de la avec les petits chiens.
Le pere lui donna cette permission.
11 alla se promener ; il marcha, marcha a travers le jardin avec
ses petits chiens et arriva auprés d'un framboisier; la, les chiens
s'arréterent sur place en aboyant. Il dit alors :
- Réponds, si tu es chrétien I Si tu es une petite vieille caduque,
sois pour moi une mere-grand. Es-tu·une jeune jeunesse, sois ma
tante; es-tu une rose 1 jeune filie, sois ma fiancée. Mais si tu ne
sors pas, je te ferai périr par mes chiens 1
Alors elle sortit, et quelle belle jeune tille ! mais sans mains ...
11 l'amena vers son pere et sa mere, demanda au pere la permission
de la prendre pour femme. Les parents cherchent a détourner
leur fils de son projet : nous t'en prendrons une avec un nom,
(disaient-ils) une riche, mais celle-la est manchote 1
Mais lui dit:
- Ce n'est pas a vous de traverser un siecle avec elle, mais a
moi.
Les parents consentirent au mariage ; le fils la prit pour femme.
Elle devint grosse; mais a ce moment son mari partait en voyage,
et il fit a son pare et sa mere cette recommandation :
- Petite-mere, petit-pere I ne . rejetez pas au loin ma maitresse •
a l'heure venue.
Voila qu'apres ce départ elle enfanta un fils dont les petits bras
étaient en or jusqu'aux coudes, les pieds en argent jusqu'aux
genoux, qui avait sur chaque coté de nombreuses étoiles, au front
une claire lune, et sur la nuque un soleil rouge. Le pére et la mere
écrivirent une lettre a leur fils:

- Notre enfant chéri, bien-aimé ! ta maitresse a mis au monde
un enfant comme de notre vie nous n'en avons vu de pareil ; Dieu
t'a donné un pareil enfant, pour illuminer le monde 1 •
Et ils envoyérent un homme porler cette lettre aleur fils. L'homme
s'en alla avec la lettre et, a son insu, entra chez la bru, qui avait
tué l'enfant a coups de couteau. Elle combla de caresses cet homme,
lui donna a boire et lui fil un lit. 11 se caucha et s'endormit. Elle,
cependant, prit la lettre, la décbira et en écrivit une autre: « Mon
petit enfant chéri ! ta maitresse et notre petite filie a mis au monde
un enfant comme nous n'en avons vu de notre vie : il a des pattes
de loup, des regards d'ours, une gueule de chien. •
L'homme porta cette lettre au prince qui, d'ou il était, écrivit la
lettre suivante : • Mes chers pere et mere ! Ne touchez pas a ma
maitresse jusqu'a mon arrivée. •
Mais le messager entra de nouveau chez la méme femme. Elle lui
fit de nouveau prendre du repos et lui prépara un bain de vapeur•.
L'homme monta 5 se baigner dans la vapeur. Elle aussitót parcourut
la lettre, la déchira et écrivit la suivante : « Mes chers petit-pere
et petite-mere I que pour mon arrivée ma maitresse ne soit plus;
qu'on l'exile. •
Le messager, sans rien savoir, apporta la lettre au pere et a la
mere. Le pare et la mere la lurent et verserent des larmes.
- Allons ! dirent-ils, chére petite-fille l Nous ne pouvons pas te
garder.
Ils la vétirent aussitót ; lui ivacerent son enfant sur sa poitrine
et la renvoyerent hors de la cour.
La femme sans bras s'en alla ; elle marcha, marcha, et arriva
pres d'une petite riviere. Elle eut envie de boire, se pancha et, de
sa poitrine, l'enfant tamba dans la riviere. Vint a passer un vieillard
qui lui dit:
- De quoi pleures-tu, roa colombe 't
- Mon petit pere, mon poupon est tombé a la riviere; et moi je
n'ai rien pour l'en sortir; je ~uis manchote.
Le vieillard répondit :
- Va, tu vois la-bas se dresser deux puits. Il y a un puits a

1) Bouge, belle.
2) Mon hotesse, dans le sens de

xvu• siécle.

la bourgeoise, ou, plulOt, dans le sens du
'

•

'

i) Dans le texte, il y a en italiques: pour la clarté du monde.
2) Textuellement : elle amassa la vapeur pour lui.
3) Monla les degrés dont est composé le bain de vapeur russe .

�232

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGIONS

gauche, va et regarde dedans; il y a un puits a droite : la de ton
moignon dro1t, fais le signe de croix et plonge ta tete dans le puits ;
ensuite, fais le signe de croix du moignon gauche et ensuite plonge
ta tete•
Elle s'en alla; fit le signe de croix du moignon droit, plongea sa
tete dans le puits, et Dieu lui donna une main; elle fit de meme
de l'autre moignon, plongea sa tete dans le puits, et Dieu lui donna
une aulre main. Ensuite elle quitta l'endroit, s'approcha de la riviere:
son fils était assis, jouant avec des fleurs. Quant a c;a, c'était le
Seigneur Dieu qui l'avaitretiré de l'eau. Et le petit vieux demanda:
- Et qu'as-tu vu, ma chérie, dans le puits a main gauche !
Elle répondit :
- J'ai vu dedans des anguilles, des serpents, toute sorte de
d'animaux répugnants.
- C'est la, dit le vieillard, la demeure que le sort réserve a ta
belle-soour; mais toi, ajouta-t-il, va; que Dieu te sauve !
Elle marcha, marcha, et arriva chez sa belle-sreur et demanda
pour la joie du Christ 1 de passer la nuit. Or, a cemoment son frere
et son mari reviennent du régiment et ont peine a trouver qui raconterait bien un joli petit conte. Et la manchote dit :
- S'il vous agrée, messieurs, je vous raconterai un petit conte.
Mais des que je commencerai a conter, (príere de) ne pas m'interrompre et de ne pas sortir de la chambre ...
(La fin de ce conte est la meme que dans la seconde variante que
j'ai donnée d'Aphanasiief dans catte Revue, tome Xlll, page 90.)
t

i) C'esl ainsi que les pauvres, en Russie, implorenl la charilé.

REVUE DES LIVRES
LANo, - La Mythologie, traduit de l'anglais par Léon Parmenlier,
ancien éleve de l'École normale supérieure de Llege, avec une práface par
Ch. Michel, professeur il. la Faculté des Lettres de Gand, et des additions de
l'auteur. - París, Dupret éditeur, 3, rue de Médicis, 1886, - Petit in-8,
XL, 234 p.

ANDREW

C'est un petit livre intéressant, et qui promet, car l'auteur lui-méme ne le
présente que comme le prodrome d'un ouvrage plus étendu ou il développera
avec to utes les pieces il. l' appui les theses qu'il se borne il. esquisser dans le
présent volume. ll s'agirait d'une explication détaillée, méthodique, de la mytbologie, partant des données fournies par les peuples contemporains les plus
arriérés, autrement dits sauvages, et remontant aux mythes plus compliqués,
mais ayant le méme point de départ, des diverses races et nalions civilisées.
L'auteur, M. Andrew Lang, est surtout connu par son livre Customand Myth
(Londres, deuxieme édition, 1885) qui a fait sensation. Journaliste et'littérateur
tres goO.té en Angleterre, M. Lang applique ses loisirs il. l'étude historique des
religions, et son savoir, son esprit, sa remarquable faculté de pénétration et
de généralisation lui ont assigné une place fort distinguée parmi les spécialistes
dans l'ordre d'études auquel cette Revue est consacrée.
Ajoutons qu'il brille au premier rang de la croisade dirigée, avec plus de passion peut-étre que d'équité, contre l'école dite philologique dont M. Max Müller
est le plus éminent représentant, et que le livre dont nous parlons est fortement
marqué au coin d'une polémique tres vive contre des théories que nous ne
saurions conda.mner aussi sévérement que l'auteur.
Entendons-nous bien. Il est difficile de contester.que, dans un premier mouvement d'enthousiasme pour des résultats qui ouvraient a la recherche historique
de si va.stes horizons, l' école dite philologique a exagéré la puissance de l'instrument qu'elle tenait en mains, et surtout qu'elle en a évalué trop haut la précision, étendu trop loin les applications. Elle en a été punie par une certaine
étroitesse qui ne lui permettait pas de sorlir du cercle indo-européen et sémitique, le seul ou elle püt appliquer aisément ses méthodes ; puis, par les divergences qui onl démontré que la science étymologique, malgré ses perfectionnements, était toujours et quoi qu'on fit « bonne filie », toujours un peu « servante
a tout faire » ; enfin elle a rudement pati d'une théorie -qui, des les premiers

�234

235

REVUE DE L'JITSTOIRE DES RELIGIO~S

REVUE DES LlVlll,S

jours et lorsqu'elle régnait encore a peu pres sans rivale, nous sembla fort suspecle, la théorie d'apres laquelle les mythes seraient dus essentiellement a
une « maladie du langage ». Des mols au sens oblitéré, si ce n'est oublié,
auraient suggéré des histoires ou des drames aux descendanls de ceux qui
n'arnient enlendu exprimer que des fails simples et impersonnels.
Ici M. Andrew Lang est dans le vrai quand il déclare que !'origine des mylhologies doit élre cherchée dans l'état psychologique de l'humanilé primitive
ou passant par la période mythopreique, bien plus que dans l'histoire plus ou
moins authentique du langage. On peut encore éludier de visu cet état mental
si dill'érent du n0tre en interrogeant avec méthode les peuples dits sauvages
encore existants et en rapprochant les observations:qu'on peul faire sur ce vaste
domaine de celles que l'on peut diriger, méme parmi nous, sur l'état mental des
paysans arriérés et des jeunes enfants.
M. Andrew Lang a encore raison, quand il reproche á l'école philologique
d'avoir ignoré ou négligé le fait que les éléments mythiques et les mylhes euxmémes, dont elle croyaitdevoir chercher l'explication dans l'bistoire des langues
aryennes, se retrouvent avec une étonnante similarité daos des régions ou il n'y
a pas moyen de faire intervenir les lois grammaticales et modifica.trices de ce
groupe linguistique parliculier.
Enfin nous sommes heureux de le voir se joindre a ceux qui, comme nous,
pensent que l'histoire religieuse démontre l'unité de !'esprit humain, qui croient
qu'il n'y a pas d'autre explication soutenable des analogies surprenantes qui
exislent entre telle coutume baroque, telle croyance bizarre, tel rite monstrueux
de J'Amérique du Nord, par exemple, et leurs homologues de la Polynésie ou
de I' Afrique cenlrale. Si nous avo ns toutes les peines du monde a « médiatiser »,
a. vermitteln, a ramener a leur logique interne les étranges ou terribles niaiseries auxquelles je fais allusion, ce .n'est pas une raison pour repousser l'idée
que nos ancétres des temps préhistoriques ont aussi passé par la ou du moins
par des cbemins tres semhlables. Que dis-je YAchaque instant nous rencontrons
dans les superslitions populairas et dans les traditions enregistrées par l'bistoire les indices irrécusahles du fait que toutes nos .civilisations reposent sur un
sous-sol idenlique a ce qui fait encore le sol de plain-pied d'une grande parlie de
nos contemporains.
Est-ce maintenant un motif suffisant pour tomber a bras raccourci sur une
école a laquelle, malgré ses défauts, nous sommes redevables de tant de belles
découvertes qui demeurent et qui nous aident puissamment a faire de nouveaux
pas en avant? N'y a-t-il pas quelque injustice a reprocber, par exemple, a
M. Max Müller d'avoir fermé les yeux a tout ce qui dépassait l'enceinte du
monde aryen ? Non omnia possumus omnes. Quand on a consacré sa vie a.
débrouiller les obscurités qui recouvraient le passé des lndo-Européens, il reste
peu de temps pour s'enfoncer dans l'étude des autres races. Au surplus, nous
connaissons tous des travaux de !'honorable professeur d'Oxford qui montrent

que son aUention s'esl porlée plus d'une fois aur les tradilions ~eligieuses
anaryennes, et c'est lui qui, a propos d'un exposé 'd e la mythologte. des l_les
Tonga et Samoa, nous disaiL avec tant d'esprit el de juslesse qu~ de~ d_escrip_tions comme celle dont il remerciail l'auteur, missionnaire angla1s tres mstrutt
et bon observateur, rendaient aux mythologues le méme service qu'une f~rét
encore exislante de la période houillere rendraiL au géologue el au naturalt~le
qui pourraient en explorer de nos jours les herbages giganlesques el en étudier
sur Je vif les habitants depuis si longtemps disparos.
On semble trop souvent s'imaginer que l'école philologique a jeté l'anatheme
sur toute autre méthode que la sien:ie. Peul-étre quelques-uns ~e se~ représe~tanls ont-ils donné lieu a cette accusation . En général, pourlanl, 1ls n ont Jamats
éliminé les autres moyens d'information et de comparaison. Quan&lt;l la science
étymologique vient confirmer les résultats que l'on croit avoir obt~nus par
d'aulres métbodes, ou quand elle met sur la voie qu'il convient de smvre pour
diriger les rechercbes avec espoir de succes, elle doit élre loujours la bien venue.
Dans le premier cas, elle acheve et couronne; dans le second, elle éclaire. I_l ne
faudrait pas non plus s'imaginer qu'on triomphera d'elle en faisant la ~ancature de ses procédés. La caricature est encore bien plus que l'étymolog1e aux
ordres de quiconque veut s'en servir. Je ne voudrais pas jurer que, peut-élre
entrainé par des habitudes de polémiste incisif et spirituel, M. Andrew Lang
n'ail pris quelquefois contre la pbilologie un trait d'esprit pour un argument.
Je doulP,, par exemple, que, dans le résumé narquois rédigé par M. Lang, un
seul connaisseur impartial reconnut le bel enchainement de faits philologiques
et autres déroulé par M. A. Kuhn dans son fameux travail sur le Mythe de_
Prométhée. De méme, il me parait bien difficile a convaincre au sujet du Maui
polynésien et de l'Apollon grec donl il révoque en doule la nalure solai:e·
Maui combat et blesse le soleil, nous dit-il, comment pourrait-il étre le soleil?
Cela ne prouve rien. Le dieu qui personnifie un phénomene naturel s'en détache,
en devient jusqu'a un certain point indépendant, agit avec lui comme avec un
autre, et cela dans des douzaines de mythes, en Grece comme en Polynésie.
Cela ne l'empéche pas d'avoir été originairemenl ce phénomene personoifié.
La science des religions est extrémement compliquée. Des élémenls du genre
le plus divers ont contrihué a leur développement. Gardons-nous de fermer une
seule des sources de lumiere qui peuvent nous éclairer dans notre voyage d'exploration. Au fond, M. Andrew Lang n'est pas Caché, et il le monLre bien, quand
il peut appuyer ses dires sur un fait philologique avéré, Nous sommes avec lui
contre l'exclusivisme et avec lui aussi dans la prééminence qu'il accorde a la
psychologie dans la genese des religions. Mais nous ne pourrions toujours le
suivre dans sa polémique.
La traduction est fidele, serrant de pres le texte sans trop se soucier de l'élégance. Peut-élre retire-t-on de !'ensemble une impression un peu confuse.
C'est un inconvénient qu'il était impossible d'éviter dans un ouvrage ou l'on

�236

REVUR DES LIVRES

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELlGIONS

devait enlasser les Caits sans avoir Je temps de les expliquer et souvent tnéme
de les appuyer sufflsamment.
MBERT RÉVlLLE,

R.-B. ANDERSON. - Myfüologie scandinave. - L6gendes des Edddas.
Traduction de M. Juies Leclercq. París, Ernest Leroux, i886, 293 p. in-i8.
Par une síngulillre contradiction, Je publíc Jisanl du xix• sillcle, qui conteste
si volontiers les assertions des maitres de la scíence, les axiomes des sages et
jusqu'aux livres saints, n'aime gullre l'appareil d'érudition qui ralenfü le récít,
encombre le has des pages et grossit le volume d'un livre. ll préfllre, méme en
matiere d'érudition, un exposé rapide sans preuves ni raisonnements : les conclusions lui suffisent; il ne s'inquiete gullre des démonstrations. L'écrivain le
moins autoriaé est cru sur parole aussi bien et mieux que s'il était un auteur
classique. Grtce a cette indulgence, les compilateurs se donnent libre carriere
el les éditeurs les préferent naturellement aux érudits qui ne consentiraient ni
il. répéter des truismes, ni a se parer des plumes du paon, ni a faire de la
mosaique avec les idées élaborées et les faits recueillis par autrui. II faul bien
servir le public a son goüt, et ce n'esl pas un crime que de lui en donner pour
son argent; c'est méme lui rendre service que de metlre a sa portée de bons
livres écrits en langue élrangllre, ou d'abréger les ouvrages trop savants pour
le lecteur superficie!.
M. Anderson qui, avant d'étre ministre des Étals-Unis á Copenhague, él.iit
professeur de langues scandinaves a l'université de Madison dans le Wisconsin,
a vu\garisé daos sa patrie plusieurs travaux des savants de la Scandínavie,
d'ou sa famille esl origínaire. Bien _que les peuples de langue anglaise ne
fussent pas sevrés, comme ceux de la langue franc,aise, de récenls manuels de
la mylhologie scandinave, il a bien mérité de ses compatrioles en résumant a
leur usage les Jec,ons sur ce sujet, faites avanl 184.9 a l'universilé de Copenhague
par N. M. P etersen. Ces lec,ons, en e!Tel, sont l'ceuvre d'un penseur, doublé d'un
profond érudit el d' un écrivam plein de chaleur, de charme el de poésie. Aussi
M. Anderson lui aurait-il rendu justice, saos faire Je moindre torl a sa propre
publication, en la plac;an~ sous le patrona.ge du grand islandisanl. C'esl le nom de
ce demier qui devait 6gurer en léle du titre, tandis qu'il n'est pas cité une
seule fois dnus la traduclion fraoc,aise, ou sont nommés des poétes modernes
qui ont chanté, se.ns véritable compétence, des épisodes de la mylhologie scandinave.
C'est so.ns doute par une louable discrétion que M. Anderson a omis Je nom
de l'auteur a qui il doit lout ce qu'il y a de bon dans son livre: il n'aura pas
voulu mettre a se. charge les quelques additions saos valeur qu'il a failes et
les erreurs qu'ils a commises ! Du nombre des premillres sont ses sorlies contre
le romanisme, qu'il paran ne pas mieux connaitre que le germanisme, et !'ex•

237

plication historique du mytbe de Thor et H
. .
.
aux Romains, aux Grecs aux G tb
rungm qui, selon lm, se référerait
'
o s, aux Vandales a
A b
et aux Anglo-Saxons Le malb
, me ra es, anx Francs
.
·
eur est que ce mythe
bien des siecles aprlls les évén
ls
,.
.
ªé rec,uéd'sa forme actuelle'
.
emen qu il serait
v1eux mythographe n'a certe
cens pr 1re et auxquels le
s pas songé.
Quant
aux
erreurs
matérielles
·
1
' elles so nt s1. nombreuse
•·1 r.
a en re ever quelques-unes . elle t'
s qu 1 ,aut se borner
,
s 1ennent en parli a
h
été conc,ue par M. Anderson
. d
. e une eureuse idée qui a
, mais ont la réahsati é ·
forces, A l'imitation de Snorré St I
il
on tait au-dessus de ses
ur uson, a voulu i é
d
strophes les plus topiques de l'anc1enne
.
Edda tand' ns prer ans son
, récit les
de les mentionner comme assez co
d '
is ~ue etersen s est contenté
nnues e ses audite
d
•
sement l'ancien professeur de
.
urs ano1S, .Mafheureu1angues scandinaves a M di
.
.
norvég1en soit vrnisemblablemenl
I
a son, quo1que le dano.
sa angue maternelle 'éta't
.
I
' n , • pas auss1 versé
dans.le vieux norrain que le croi· t son t rad ucteur et •·1
1
en d1sanl qu'il a lui-méme traduit fe Thr msk . qui . a a,r de s'en larguer
poeme soit en effet serré de lus res
y . vtdha. Bren que le texte de ce
l'ancienne Edda il y a néa/m . p d que celu1 des autres morceaux traduils de
.
'
oms es erreurs pafpabl A' .
pns pour byggja et rendu par Mt' ( 18'&gt;)
es. 10s1 bua(habiter) est
A
•
ir P• - sens que ce de ·
,
·
r~s
postér1euremenl
au
xv•
siecle
.
'
t
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'd
rn1er n a pr1s que
t ·
'
, ces v1 emment le
b d
.
qui a donné lieu a cette conrUSIOO;
.
.
ver e aoo1s bygge
- 8teinn q 1. . 'fi
el par extension pierrerie est d
.
' ~ signi e proprement pierre
Strdidh veut dire étende•
la l't':_ux fo1s tradu1l par b1·oche (p. 181-2) ; 1 i .,-,-e sur les bancs et
p.
183).
Dans
le
reste
du
v 1
1
' non pas rangez les bancs
(
ume es contre-sens et J
P1us abondants • p 70 d
F
es non-seos sont encore
.
.
· · ' " onner reya a Jotunbeim ,.
,
a « g1ne Freja bort ti! J ~t h .
.
ne repond pas exactemen t
"' un e1m » (maner Fre d
1
« renvoyer a Jcetunheim
ah
ya ans e Jmtunheim) • _
" esI soI ument différent d
r b
'
o; bo i Jootunbeim » ( il le mit da
,.
. .. e • or ced bam al bygge
p. 171 de la Mytlwlogie septentrt'on nlesdl ipmposs1b11ité d'babiter le Jmtunheim,
•
a
e etersen) On d. ·t
M
a pr1s Jretunheim (le pays des Géant )
·
irai que . Anderson
s pour 1e nom du géa t ·
..
un rOle dans cet épisode. - p 124. le m
.
n mnommé qui Joue
propos a celui d'épieu (sta ) . . 1 '
~t pterre (sten) est substih1é mal a
•
.
ng , p. 28, ce n esl pas Frigg q · ·
.
u1 Jura par le feu et
l eau, mais ce sont ces éléments ui a
mure a Balder . - « vorde b q '. ~a pr1llre, firent le sermenl de ne pas
•
'
ane • s1gm6e causer Ja mor t' et non devenir Je
po1son ; - p 161 « 1·1 cach t .
•
•
e OUJours que) était
b
.
par " il atleignait tonjours le but u'il . .
ª.º~ ~l ~' do1t étre remplacé
kastadhi til Skdldska:11a-- ..l h q
v1sait. » ( E1g1 m1sti hann thar er hann
'
r rmu, , c . xvm) • _ p 211
u
de joie au brave Niord le al t
'
•
' « o vous donnerez la nuil
,
g an garc;on » n'est qu'
h
de « Quand accorderas-tu
d
'
. . une parap rase fort inexacle
. .
un ren ez-vous au vml fils d N' d?
th~gt Munt i~um throska Nenna Njardhar syni? Skirn:fre~~~). • (N1er thu a
es traducllons, méme correctes ne sont
d
qui s'adaptent fort mal a.u style co,nc·1 t que es paraphrases tres délnyées
s e nerveux des poem
dd ..
noms propres sonl transcrils tanlOt selon la form d
. es e aiques. Les
forme islandaise, lorsque celle-ci e t d
,
e ano1se, tantOt selon la
s onnee entre pnrentheses par Pelersen.

de

°

�238

REVUE DE L'lllSTOII\E DES RELIGIONS

.

d ns les composés norrains, le pre1D1er membre
M. Anderson n'a p~s_remarq~é~u~, :
G ·auarhorn, Urdharbrunnr, doivent-ils
du mol est au génillf; auss1 G1al ar ru, ~ ,
d G. llar (p. 33-34.)
de Gill'll sourcc d Urdhr' et non e Jª
'
élre rendus par pont, cor
'
) n' est pas un nominatií,
272 281 283
d'Urdhar (p. 35). Fenris (p. 265, 269,1 , ' 1·s1'anda·1s'e - Innombrables sonl
• •r d F · qui est. a,orme
·
mais bien le gén1t1 e em-ir•.
t
Qui si ces formes défectueuses
Peccad11les ! dira- -on. '
• ·
les faules de ce genre.
·gnorants encore et prendre ams1
.
élr é étées par d'autres p1us 1
.
ne deva1ent pas e r P
.
d' ul'on aura bien de la peine a les éhdroit "de cité dans la langue fran~1~e, o il teur n'a pas daigné fouiller le sujet
miner. Elles atlestenl d'ailleurs qli~e edcomp oªnter aux sources accessibles depuis
. . é
l el qu'au eu e rem
pourtanl s1 mt ressan
'
1 1 t ductions el les commentaires dont
éme de consu ter es ra
.
longtemps, ou m
b ni . eddarque ont été l'obJel dans 1P.s
l'ensemble ou les parLies de la. myl oAgiel t re en France il s'est confiné
.
All magne en ng e er '
,
pays scandinaves, e~ , e
' lulOt d'un seul mytbographe danois. Si du
daos l'étude superfic1el,e des ou P_ ·¡
'est gu~re mis en peine de le bien
• .
l' ·t
travest.i ! Ma1s i ne s
.
moms il ne avai pas
.
1 elle il a travaillé qu'il a oubhé de
t
la
rapid1lé
avec
aqu
.
U
comprendre. T e e es
. ,. la fasse figurer dans la hste des
consacrer quelques lignes a Snotra, qumqu l 1
suivantes de Frigg (p. 83~M Anderson est partout sujette a caulion ; il ne
En_ rés~mé la mytholog1::~es ~étails ou les noms propres ; elle sera pourtant
fa'.1t Jamais se fiera elle po i voudront avoir une idée approxime.tive des mythes
uhle aux gens du monde, qu . é .
explication qu'ena donnée Petersen,
d l
ofonde el mg meuse
eddaiques et e a p~
J Leclercq de l'avoir fait passer dans nolre tangue;
Nous devon~ remerc1er M. .onsable des fautes d'un écrivain recommandé par
on ne saurait ~e re~d~e respd_ loma.ti ue mais il est vraiment dommage que
sa situalion umve~s1ta1_re et , ip
\,;tre t1·aduile de préférence a !'original
l'ada tation angla1Se a1t eu 1honneur
.
danots qui tui est si supérieur a tous les pomts de vu;i_ BKAuvo1s.

.
K nigs Mesa von :Moab, für akademische VorlesunDie Insch rift des oo
S
d A Soc1N Freiburg i. B., 1886,
b
on R »sNo un
.
·
gen herausgege en v
.
J C B Mohr. - 35 p. in-8 et i pi. dans
AkademiEcbe Bucbhandlung von .
un carton p. in-folio.

.

.

d l'histoire la religion des Israélites ne dill'érait
A un moment donné e
, .
. t leurs voisins en particulier
d
u s que prabqua1en
•
pas essentiellement e ce e . .
rib
d relations de parenté avec les
¡ ¡ trad1tion all ue es
.
les peuples auxque s
t d Moabites qui descenda1ent des
di d s Ammomtes e es
,
Hébreux. Camos,
eu e
emblance avec Yabveh, et un passage
filies de Lotb, offre bien des points de rle ss Ame pied les deux divinités. Jephlé
.
J
(xi 24.) met sur e m.,
·
. .
du hvre de uges
,
·t • Tu possedes le temto1re que
· des Ammom es • «
envoie ce message au ro1
ossédons celui que Yabveb, notre
Camos, ton dieu, t'a donné ; nous, nous p

ª

.

REVl:E DES LIVRES

239

dieu, nous a donné ». Et le juge d"Israel, aprés la victoire, sacrifie sa filie
unique a Yahveb (Juges, x1, 39), eomme plus tard Mésa, roi de Moab el adorateur de Camos, immolera son fils atoé sur le rempar\ de sa capitale assiégée
(II Rois, m, 27).
Celte affinilé religieuse, que permetlait déja. d'élablir une saine exégese des
textes bibliques, a élé mise au-dessus de toute conlestation par la découverte
d'une longue inscription du roi moabite Mésa que nous venons de nommer.
L'bistoire de la si.ele de Dhiban (l'ancienne Dibon) et les circonstances qui ont
enrichi le musée du Louvre d'un si précieux monument, sont trop connues
pour qu'il soit utile de les rappeler ici. Mais il est impossible d'estimer trop baut
la valeur de l'inscription. C'est une page d'histoire qui date du neuvieme siecle
avant l'ere chrétienne et surpasse en antiquité toutes les parties de l'Ancien
T~stamen t, du moins dans leur rédaction actuelle. Son aulhenticité est plus
incontestable que celle &lt;le n'importe que! chapilre de la Bible. Le roi de Moab y
énumere, dans la langue et parfois dans le style des livres de Samuel et des ·
Rois, ses vicloires, ses conquétes et ses constructions. 11 y parle de la col~re
de Camos conlre son peuple, en employant la méme expression (anaph) dont se
servenl les écrits hébreux pour parler de la colere de Yahveh. Mésa raconte
comment il massacra Jes habilants d'Ataroth devant Camos, de méme que
l'Ancien Testament nous montre Samuel mellanl en pi~ces le roi des Amalékites « devant Yabveh, a Guilgal » (l Sam., xv, 33). Le terrible vceu d'extermination (khérem) était, d'apres l'insrription, prononcé et accompli en Moab
cornme en Israel. A ce litre, et a plusieurs autres, le rapprochemenl des deux
passages suivants est particulierement instructiC :

I. Sam., xv, 2, 3, 7, 8.
Inscr. de Mésa, l. i4-i7.
Yabveh des armées dit (a Saül) :
Et Gamos me dit : « Va, prends
« Va, bats les Amalékites, et voue a I Nebo sur Israel. » J'y aUai pendant
l'exlermination toul ce qui leur ap- 1 la nuit, et je combatlis contre Ja ville
partient, saos pitié pour eux; tue-les, depuis le point du jour jusqu'a midi;
tanl hommes que femmes, l'enfant et je la pris et je tuai tous les habitants,
le nourrisson, le bceuf et Ja brebis, le au nombre de sept mille, tant hommes
cbameau et !'a.ne .. n Et Saül battil ~ qu'enfants, femmes libres, filies et
les Amalélrites .•. él accomplil le vceu femmes esclaves (?); car j'avais déd'extermination sur tout le peuple en I voué la ville a Aslar-Camos.
le passant au fil de l'épée.
j
Nous pourrions citer plusieurs autres passages de l'inscdption qui offrent eles
points de comparaison presque aussi frappants avec divers textes de l'Ancien
Testament. Mais il est temps de dire quelques mots du travail que nous voulons
annoncer aujourd'hui, et qui, il. nolre avis, marque un progrés considérable
dans l'inlerprétation de l'inscription de .Mésa.
,\ ~l. Clermont-Ganneau revient l'honneur incontestable d'avoir fait connaltre

�24-0

REVUE DE L'IIISTOIRE DES RELlGIONS

et expliqué le premier, en 1870, un monument dont la découverte semblait des
l'abord a !\f. Renan « fa plus importante qui ait jamais été faite dans le chnmp
de l'épigrnphie orientale ,,. On peut mé~e dire que son t:avail et le texte d~chifTré par Jui servirent de base et de pornt de départ aux mnombrables pu~hcations auxquelles donna lieu l'insc_ription moabita. Les auteurs de ces pubhcations, et parmi eux nous pouvons citer des savants comll!e MM. Schloll~ann,
Hitzig, Nreldeke, etc., n'avaientjamais vu la stele de Dh'Mn et cherc~a1ent a
amender Je texte de l'inscription par voie d'hypotheses et de conJectu:es
M. Clermont-Ganneau flt connaltre quelques nouve!les Iecmres daos_ un, arllcle
de la Revue critique (H septembre 1875), et depms lors on sembla1t s accoutumer a l'idée que les !acunes existant encore dans le récit des hnuts íaits de
Mésa ne pourraient jamais étre comblées. JI était cepen1lant permis de supposer,
malgré toute la confiance due a la sagacité de M. Clermont-G~n~eau el il. s~
grande habitude des travau:x épigraphiques, que le monu~ent or1gmal ne serail
pas étudié par un autre hébrrusanl sans qu'on eO.l a cornger des lectures considérées comme acquises et peut-étre aen enregistrer de nouvelles. C'esl ce que
viennent de démontrer M. Smend, professeur a BA.le, et M. Socio, professeur
a Tübingen, tous deux connus par de savants ouvrages sur l'exégese de l'Ancien
Testament et l'archéologie biblique. En examinant minutieusement et avec le
plus grand soin la stele et l'estampage qui représente les partie_s perdues, ils
ont pu déchiffrer un certain nombre de mots nouveaux, en comger ~uel~ues
aulres, et fixer la valeur de plusieurs letlres douteuses. Les améhoralions
apportées par eux au,: lectures admises jusqu'a présent ne s'étendent _pas
a moins de 80 lettres. Aussi leur texte ne présente-t-il plus de lacun~ sensible
dans les 27 premieres lignes de l'inscription, sur 34 dont elle se compo~~MM. Smend et Socio ne se flaltent pourtant pas de donner un texte défimtif
et d'avoir lu tout ce qu'il est possible de Jire avec_l'aide des documents qui sont
mis au Louvre a la disposition des savants. Eux-mémes appellent de nouvelles
recberches et souhaitenl « que le grapillage d'ÉphraYm soil plus abondant que
la vendange d'Abi-Ezer ». Leur travail n'est point un commentaire hislorique
et critique sur l'inscription. lis n'ont eu d'autre préoccupation que celle de
publier un texte qui pOl servir aux besoi~s de l' enseigneme_nt, et t?_utes _le~rs
observations onl un caractere paléograph1que. La reproduction de I mscr1ption
est excellente, étant donné le but que se proposent les auteurs. IJ. est certain
que ce but sera atteint, et que dans tous les cours d'exég~se hébra~que
quelques le~ons seront désormais consacrées il. l'explication d'un texte relalivement racile, d'une importance cnpitale, et d'une étendue égale a une page des
éditions ordinaires de l'Ancien Testament.
Nous croyons savoir que les auteurs préparent une publication analogue sur
l'inscription de Siloé.
A. CAllRIERE,

REVUE DES LlVRES

2-H

Théologie de l'Ancien Testamént, par CeARLEI P1BPENBR1No, pasteur de
l'Église réf11rmée de Strasbourg. 1 vol. grand in-8, de 315 pages. Fischbacber, 1886.

París,

Voici un livre qui se lit aisément, avec plaisir et avec fruit, parce qu'on y
trouve l'alliance assez rare d'une science véritable, d'une érudilion complete et
de cette précision, 4e cette clarté qui sont comme l'apanage de l'espritfran~ais.
M. Piepenbring connait a fond, et par le menu, tous les travawr, toutes les
rechercbes, tous les résultats de la critique allemande; il est au courant de
tout ce qui a été écrit de bon sur le sujel qu'il traite, de tout ce que la pénélration, la sagacilé, l'imagination allemandes ont constaté ou cru découvrir et
ces matériaux si nomb(eux, souvent de si haute valeur, il les a mis en reuvre
avec cet art de l'arrangement, ceUe netteté d'idées, cette précision logique daos
la conception du plan d'un livre, qui se rencontrent en France mais font le plus
souvent défaut aux savants d'outre-Rbin. 11 a élagué les broussailles ou leur
pensée s'enchevétre : il a porté la lumiere dans les dédales ou ils se perdent
parfois, et le résultat esl vraiment saisissant.
C'est le privil~ge de l'Alsace de nous donner de pareilles reuvres. Nos savants
fran~is n'ont certes pas moins de pénélration que les Allemands, mais ils ont
moins de patience ; souvent ils vont trop vite en besogne, et se contentent de
ce qui est probable, vraisemblable, au lieu de n'accepter que ce qui est démontré. Ce qui est clair leur semble par cela méme vrai. Plus lent~, plus érudits,
plus laborieux, les Allemands se perdent parfois daos leurs recherches el
n'arrivent guére a cetle netteté que nous prisons si fort et a si juste litre;
leur érudition est souvent embrouillée, leur profondeur souvent obscure. En
Alsace ces deux natures d'esprit se renconlrent, se touchent, se pénétrent, et
parfois leurs qualités opposées s ·unissent en une heureuse et féconde barmonie.
De la sans doute le rOle considérable et tout particu!ier que joue daos le
monde de la science et de la pensée une ville comme Strasbourg. Le jour ou
l'Alsace, perdant son caractere propre, deviendrait tout a fait allemande, ou
Strasbourg ne serait plus qu'une autre Halle, une autre Tubingue, la « République des lettres ,, éprouverait un dommag~ irréparable, et le monde de la
science devrait prendre Je deuil.
Tous les lecteurs de M. Piepenbring souscriront a ces réflexions, car son lil're
esl un produit des plus haureux de !'esprit alsacien.
Nous sommes tentés pourtant de critiquer le litre qu'il a choisi. Nos lecteurs
en y jetant les yeux se sont dil peut-étre : « Que nous veut cet auteur '! Esl-ce
qu'il y a une théologie daos l'Ancien Testament? Est-ce que nous ne savons
pas que !'esprit scientifique a toujours fail défaut au peuple d'Jsraél; que jamais
il n'a possédé ce qu'on nomme aujourd'hui un théologien ? » La remarque est
juste et l'on peut ajouter qne presque toujours ceux qui ont prétendu trouver
une théologie daos l'Ancien Teslament, n'ont fait qu'y transporter, par un procédé aussi violent qu'arbitraire, tel ou tel syst.eme de théologie cbrétienne el

10

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELHHONS

onl altribué au peuple et aux prophetes d'Jsrael une foule de sentimenls, d'idées,
de dogmes dont ils n'avaient jamais eu le moindre soupc;on. Mais nous avons
hale d'ajouter que M. Piepenbring n'est aucunement de ceux-la; s'il parle
d'une théologie de l'Ancien Testament c'est a condition deprendre le mot daos
le sens le plus général; son seul tort est de n'avoir pas dit : Religion, plutót
que théologie; car il montre forl bien que ni les Hébreux, ni les Juifs n'ont
jamais possédé ce qu'on· pourrait appeler une théologie. Leur religion, tres
élevée, tres particuliere, offre des caracteres, une physionomie toute · spéciale ;
mais jamais ils n'en ont tenté la systéma.tisa.tion, aucun d'eux n'a eu le désir,
la pensée de coordonner les idées religieuses dont vivaient ses concitoyens pour
les formuler en systeme. C'est done l'hisloire de la religion d'Jsrael que
M. Piepenbring a voalu écrire; c'est le tablea.u de son développement, de ses
progres, de ses transforma.tions qu'il a tracé.
Des le début il écarte la. vieille hypothese qui allribue a Mo1se la rédaction
du Penlateuque et voit en lui l'auteur de la législa.tion lévitique; cette hypothese est aujourd'hui [jugée, cetle fiction est percée a jour, et a la légende se
substitue l'histoire; notre auteur la divise en trois périodes.
}.;a premiere, qu'on peut nommer l'ancien prophétisme, est calle des origines.
A ce titre elle remonte ha.ut et se perd da.ns la nuit des temps; mais si nous
cherchons a quelle époque les documents certains commencent, il faut arriver
au terups de Samuel et de David; les fra.gments antérieurs sont trop peu nombreux, trop incertains pour qu'on en puisse rien conclure de précis. C'est a.u
moment ou la royauté commence, ou la nationalité d'Isra.el s'affirme, que l'on
constate a.u sein de ce peuple la présence d'une idée qui restera la base solide,
si l'on veut le dogme fonda.mental de sa religion atravers tous les siecles.
Jéhovah a traité alliance avec Israel; il a conclu avec le peuple un pacte qui
oblige, a égal titre, les deux contractants. Mais Jéhovah n'est encore en ce
moment, pour les enfants d'Abraham, que leur Dieu spécia.l, local, national.
Son culte n'est aucunement concentré en un seul sanctuaire, ni confié a une
caste parliculiere; partout ses autels peuvent s'élever et l'on peut litre prétre,
lévite, a quelque tribu d'Israel que 1'on appartienne. Les rois, les prophetes, les
peres de familia, offrent des sa.crifices. Le grand róle, d'ailleurs, appartient
aux prophetes qui sont des voyants, des nécromanciens ; qui interpretent les
songes, expliquent les présages, évoquent les morts et cherchent da.ns l'extase
la révélation des secrets de !'avenir.
La deuxieme période, celle du prophétisme pur, marque un progrés immense
dans la religion d'Israel, Les prophetes ne sont plus des voyants, mais dei:1
nabis, des prédicateurs, des interpretes de la volonté divine. 11s n'ont plus
recours aux moyens violents, comme Samuel qui égorgeait Agagdevant Jéhovah
ou Élie qui faisait massacrer tous les prophetes de Baal; la pa.role devient leur
grande arme, la persuasion leur unique moyen d'action. En méme temps l'idée
de Dieu s'éleve, s'épure, s'agrandit. Jéhovah, pour les derniers de ces prophetes,

REVUE DES LIVllES

243

est le Dieu ut1ique; l'idole n·est que mensonge; les dieux des nations, néant.
Alors aussi, sous les deroiers rois de Juda, on voit poindre la pensée d'un sanctuaire unique. Cette concentration du culte a Jérusalem a sans doute été amenée, comme le dit M. Piepenbring, par la prépondérance naturelle de la capitale et de son temple, et par le désir de réprimer l'idolatrie qui trouvait un
reíuge daos les Hauts-lieu:x: ; mais il nous semble aussi qu'elle a été dictée par
le désir d'affirmer l'unité de Dieu et de l'exprimer d'une fac;on en quelque sorte
matérielle et visible pour tous.
La troisiéme période est moins brillante, c'est celle ou, a.pres le retour de
Babylone, la loi écrite remplace la libre inspiration, ou. le scribe succede au
prophete ; ou le culte, minulieusement réglementé, confié a une caste spéciale,
a une hiérarchie de sacrificateurs et de lévites, revét un caractere mécanique ;
ou le pharisaisme, avec son étroitesse, son orgueil, sa piété légale, sa sécheresse morale, vient pétrifier !'esprit juif.
Tel est, rapidement résumé, le tableau que trace M. Piepenbring ; mais
onjugerait mal son livre si on voulait l'apprécier sur cette courte analyse. JI
ahonde en traits vigoureux ; il fourmille de remarques fines et justes et sur une
foule de points il rectifiera pour le lecteur bien des idées aussi fausses que répandues. Signalons par exemple les pages (96 et suiv.) oü l'auteur expose ce
que l'antique Israel entendait par ce terme: La sainteté de Dieu, et montre
combien l'idée ici differe de celle que fait naitre pour nous cette expression de
saintelé; elle emporte pour nous la pensée de l'idéal moral; le mot bébreu n'a
nullement ce sens : c'est la grandeur divine qu'il exprime. Une remarque analogue s'applique au célebre texte de la Genese ou il est dit que Dieu fit l'homme
a son image. La théologie a vu la une allusion a l'innocence de l'homme avant
la chute. M. Piepenbring montre fort bien qu'il n'en estríen et que pour l'auteur hébreu, si l'homme ressemble a Dieu, c'est parce que Dieu est le maítre de
toutes choses et que l'homme, lui, domine en ce monde.
Nous pourrions multiplier a l'infini ces citations ; mais il faut nous borner.
Essayons du moins de résumer l'impression générale que laisse a !'esprit cette
religion d 'Israel dont M. Piepenbring a tracé le tablea.u, un tableau plus fidele
et plus vrai qu·a.ucun autre que nous connaissions. Selon qu'on la compare
aux a.utres religions du temps, ou qu'on la rapproche de l'idéal moderne, cette
religion appara.it comme étonnamment belle, ou comme singulierement imparfüite
et pa.uvre. On a dit pa.rfois que la Greca, avec Platon, était arrivée a une conception de la divinité égale ou méme supérieure a celle des Isra.élites. C'est peutetre vrai, mais Platon n'a été qu'un philosophe et n'a exercé d'action que sur un
nombre infiniment restreint de disciples, dont aucun n'a su se maintenir a sa
hauteur. La gloire des prophetes est d'avoir su rendre populaire une notion de
Dieu qui valait presque celle de Platon, et de l'avoir si bien implantée dans
!'esprit d'Jsrael que les adorateurs du Dieu unique ont fini, apres le relour,
par etre le peuple entier. Et comparez la religion d'Jsrael, non plus aux ceuvres

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

achevées du plus grand penseur de la Grece antique, mais aux religions donl
vivaient alors to ules les nations de l'Europe el de l' Asie ; sa supériorité esl
éclatante, au point d'expliquer que l'ancienne théologie ait vu la, non point un
caractere de race, ou, si l'on aime mieux, un fait providentiel, mais bien un fail
miraculeux.
Placez mainlenant cette méme religion en face de nolre idéal moderne ;
son insuffisance, sa pauvreté, apparaissenl de suite. Ce qui lui manque
surlout, aux yeux de M. Piepenbring, c'est la solution du probleme de la vie,
la foi en une existence fulure et rémunératrice. Israel a bien cru a une survivance de !'ame, mais il se faisail de son existen ce dans le Scheol une idée si
sombre q11e la mort reslait pour lui le roi des épouvantements. 11 n 'y avait pour
lui de peines et de récompenses, c'esl-a-dire de justice que sur celle terre el
pendanl celte vie, et comme l'expérience montre tous les jours le juste affligé, le
méchant triomphant, l'existence humaine restait pour lui une énigme indéchiffrable (pages 208 et suiv.).
'
Certes, cette remarque est juste ; mais nous estimons que M. Piepenbríng en
exagere la portée. La foi en une existence future ou l'ordre et la justice auront
leur jour, manquait a la religion d'Israel; c'était la un grave défaut, mais enfin
ce n'était qu'une !acune que rien n'empéchait de combler. Aucun des príncipes
fondamentaux du prophétisme ou du judai"sme ne s'opposait a. l'adoption de l'idée
des rémunéralions futures, tellement que peu a peu cette idée faisait son
chemin et le pharisaisme, s'il concevait d'une fac,on fort grossiére l'enfer et le
paradis, en était pourlant arrivé, au temps de l'évangile, a dislinguer netlement entre ladestinéefuture des bons et celle des méchants.
Bien plus grave, ce nous semble, est la contradiction intime, irréductible qui
existait au creur méme de la religion, entre ses principes fondamentaux. Elle
concevait les relations de Dieu et de l'homme comme une alliance entre Jéhovah
et les fils d'Israel. Cette idée d'une alliance, d'un pacte obligeant les deux contraclants, était le fond méme de la religion ; elle la pénélrait, luí imprimait son
caractere spécial; l'idéeméme qu'Israel se faisaitde Dieu en découlait (comme le
montreforlbien M. Piepenbring); avanl lout, par-dessus tout, il étaitleDieu fidele
qui tient ses promesses, observe l'alliance qu'il a jurée, et traite Israel comme
son peuple. Mais en méme temps cette religion en était venue a enseigner que
Jéhovah seul est Dieu el qu'il n'y en a poirit d'autre; elle raillait l'adorateur
d'idoles vénérant l'ouvrage de ses mains ; elle déclarait que tous les dieux des
autres peuples ne sont que vanité, n'ont point d'existence. Entre ces deux
a.ffirmations, également fondamenlales, la contradiction est manifeste. Si Dieu
esl unique, il est le Dieu de tous et non pas d'un seul peuple; s'il est le Créateur et le Mailrc de l'univers, il ne peut réserver sa faveur, sa protection, son
amour a un petit canton de la Syrie; s'il est le Tout-Puissant, l'r:tre absolu,
saint et jm;te, il ne peut pas, comme un satrape d'Asie, avoir un favori.
Les deux notions qui faisaienl le fonds, la substance méme de la rcligion

REVUE

245

DES LIVI\ES

d'lsrael étaient done contradictoires ; l'une devait tuer l'autre. II fallait que le
peuple juif renonc;!l.t a l'unité de Dieu et en revint au polythéisme, - recul
¡mpóssible - ou qu'il renonc,at a se croire le peuple de Dieu, le peuple particulier du Dieu unique.
Les religions ont la vie longue et dure. Israel s'est débattu Jongtemps dans
la conlradiction que nous signalons. Mais le jour est venu ou un juif de génie,
éclairé par son Maitre, anathématisé par toute sa race, a proclamé que les
Gentils étaient appelés au salut comme les enfants d'Abraham, qu'en Christ ¡¡
n'y a ni juif, ni grec; ni esclave, ni libre; ni homme, ni femme : c'eslra-dire que
devant la vérité tous sont égaux et qu'il n'y a pas de peuple de Dieu. Le jour
oú saint Paul a dit ces choses, le glas funebre de l'ancienne religion d'Israel a
sonné.
ÉTIENNE COQUEREi..

A.

RE1c»ENBACH. Die Rellgionen der Volker nach den besten Fors chungs-Ergebnissen bearbeitet. :- Municb, Ernst, 1885, vol. I et II
(in-8 de 230 et 241 p.)

Sous ce titre M. Reichenbach nous présente les deux premiers volumes d'un
manuel d'hisloire des religions destiné au grand public. L'apparition méme d'un
ouvrage de ce genre mérile d'étre signalée, surtout en Allemagne ou l'histoire
des religions n'a pas jusqu'a ce jour conquis• une place officielle dans l'enseignement. Elle nous montre que, daos ce pays comme partout ailleurs, le besoin
de manuels d'histoire religieuse universelle se fa.it sentir. Déja nous avons eu
l'occasion de montrer la place de plus en plus considérable que l'histoire des
religions occupe dans la philosophie religieuse allemande, a' propos d'un remarquable ouvrage de M. Pfleiderer 1 ; et les travaux de M. Baslian que nous
avons mentionnés a plusieurs reprises, les excellents articles de !a Zeitschrift
für Volkerpsychologie de MM. Steinthal et Lazarus, témoignent de l'importance
croissante que les anthropologistes et les ethnologues accordenl a l'étude des
religions primilives. II est intéressant dP. noter les tentatives qui sont faites
aujourd'bui pour acclimater l'histoire des religions dans le public instruit, en
debors des cercles scientifiques.
11 ne faudrait pas, en elfet, comparer le manuel de M. Reichenbach a celui
de M. Tiele que M. Maurice Vernes a traduit en franc;ais. II y a loute la distan ce
de l'reuvre d'un savant qui controle lui-méme les renseignements pris chez
d'autres, a l'reuvre d'un vulgarisateur inslruit qui se borne a communiquer a
ses contemporains moins instruits un résumé clair des résultats acquis par les
maitres de la science. M. Reichenbach, d'ailleurs, n'a pas la prélention de faire
reuvre originale. Il déclare lui•méme qu'il se borne a reproduire ce qui lui
1) Voir l. XI, p. ~!!. l'article coosacré

a la R eligions philoaophie

de cet ouleur .

�246

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGI0:'.'1S

parait le plus digne de confiance dans les travaux des historiens modernes.
En outre, les deux auteurs n'ont pas tout a fait le méme but; et la différence
de leurs visées tient peut-étre moins encore a leurs disposilions individuelles
qu'aux tendances générales du public auquel ils s'adressent.
!\f. Tiele s'est proposé de fournir a tous les hommes cultivés un résumé de
fbisloire religieuse de l'bumanité, un répertoire commode des hommes et des
cboses du passé religieux, bref un ensemble de faits. Pour lui la vulgarisation
de l'histoire est le but unique. M. Reichenbach, au conlraire, commence par
établir la distinction entre les religions et la religion. ll montre ensuite que
pour se faire une idée exacte de la religion et pour étre capable de se faire a
soi-méme sa religion, il faut, non pas se plonger dans d'interminables discussions philosophiques sur l'essence de la religion ni dans les controverses philologiques sur !'origine du mot « religion, » mais apprendre a connaitre les
religions du passé el du présent; car ce qu"elles ol!rironl de commun, ce sera
la l'essence de la religion et comme le substratum religieux de l'll.me humaine.
Nous n'avons pas l'intention de discuter ce príncipe auquel l'ceuvre de
M. Reicbenbach doit l'existence. Il nous parait excellent. Mais le soin que
met l'auteur a le développer dans l'introduction n'est-il pas caractéristique? Ici
la vulgarisation de l'histoire religieuse n'est pas le hut; elle n'est qu'un moyen,
jugé Je meilleur, pour épurer la pensée et le sentiment religieux des lecteurs.
Nous avons affaire a un puhlic et un auteur allemands ; ils semblent adopter
une méthode nouvelle pour atteihdre le but, mais au fond il s'agit toujours pou1·
eux de dégager das Wesen der B.eligion.
La préoccupation didactique de M. Reichenhach n'est pas sans exercer
quclque influence sur son récit. On sent qu'il n'aime pas les pretres et qu'il ne
se propose pas de. les faire auner (voir p. ex. I. p. 7 4). Il sait aussi que Je
lecleur aime les affirmations nettes et les explications claires. Toutes les parlicularilés des religions anciennes s'expliquent dans son livre de la fa&lt;;on la plus
naturelle. Élant·donnés la race, le clunat, la con6guration du paya, les moyens
d'existence de chaque peuple, sa religion s'explique d'elle-méme, en gros et en
détail. Encore une fois le príncipe n'est pas faux ; mais il est appliqué d'une
fai;on trop sommaire (p. ex. pour l'explication de !'origine des castes dans
l'Inde). Que de points d'inlerrogation il faudrait mettre ou M. Reichenbach
af!irme sans crainte l
Ses affirmations, il est vrai, sont empruntées a des auteurs qui, presque tous,
font autorilé. I1 s'appuie sur Max Müller, Max Dunker, Weber, Wuttke,
Spiegel, L. Krehl, Brugsch, Lauth, Lepsius, Ebers, Heuzey1 G. Smith•
Mommsen, etc. On remarquera que ce sont presque lous des savants allemands.
M. B.., en effet, ne semble pas étre bien familiarisé avec les auleurs frani;ais et
anglais qui jouissent cependant d'une certaine autorité méme en dehors de
leur pays. La seule fois qu'il cite les noms de ceux qui, dans les divers pays•
s'occupent d'une branche particuliere de l'histoire des religions, a propos de la

247

REVUE DES LIVRES

religion égyptienne, il ne mentionne ni Mariette, ni Leemans et il parle des
deux Chabas de Rougé, pere et fils (!). 11 est vrai qu'un peu plus loin il mentionne l'éminent professeur Damichen au lieu de Dümichen; mais il est possible
que ce soit la une faule d'impression. Le reproche, d'ailleurs, ne mérite pas que
l'on s'y arréle. Il est parfaitement naturel qu'un auteur allemand cherche ses
renseignements de préférence dans des ouvrages r.llemands. Nous ne l'aurions
méme pas relevé, si nous n'étions pas a chaque instant accusés, nous autres
Franoais, de ne pas connaitre la littérature scientifique étrangere.
Nous n'avons sous les yeux que les deux premiers volumes du manuel de
M. B.. Il y en aura au moins quatre, puisqu'a la p. 97 du deuxieme volume il
nous renvoie au quatrieme. Sans cetle indication nous n'aurions pu nous en
douter; car il n'y a ni préface, ni table, ni index. Le premier volume contient
l'introduction dont nous avons parlé, les religions de l'Inde, de la Chine, du
Japon et de la Perse. Le deuxieme traite des religions égyptienne, phénicienne,
babylonienne, arabe, syrienne, grecque et romaine. L'auteur semble avoir
adopté l'ordre géographique. Autrement nous ne nous expliquerions pas la
division qu'il a choisie. II esl probable qu'en arrivant en Afrique, en Amérique
ou en Polynésie iJ abordera les religions des non-civilisés. 11 est seulement
regrettable qu'il n'ait pas commencé par celles-la., surtout en vue du but pbilosophique dont il se préoccupe.
Il ne saurait étre question d'entreprendre en dél!!il la critique de ces deux
volumes. Nous nous bornerons a noter quelques observations. L'auleur ne
s'arréte pour ainsi dire pas sur les nombreuses superstitions qui constituenl le
culte des esprits dans la fouJe chinoise et qui pesent beaucoup plus dans la vie
réelle des Chinois que l'enseignement de Confucius. Ce qu'il dit sur la religion
du Japon est tres insuffisant. Il en est de méme de ce qui concerne la religion
romaine primitiva. Sa caractéristique des religions sémitiques est d'une exagération tellement manifesle que l'on soup&lt;;onne involontairement M. R. d'élre un
fougueux anti-sémite et de faire payer aux Btibyloniens el aux Assyricns d'il y
a trois mille ans, la haine que lui inspirent les Juifs allemands du x1x• siecle.
L'ouvrage de M. B.. préte le flanc a la critique sur bien des points. Néanmoins
il rendra des services, L'auteur écrit bien; il esl tres clnir; sa narration est
sobre sans étre fatigante; il fait revivre avec talent les hommes et les croyances
du passé. Pour quelques idées fausses et pour quelques erreurs qu'il aura aidé
a propager, M, Reichenbach aura cerlainement contribué a. répandre en Allemagne la connaissance de l'bistoire des religions et le sentiment de son imporlance.
JBAN RÉVILL!t.

�CHI\ONIQUE

CHRONIQUE
:tcole des hautes études. Section des 11cience1 religieusea. La section des sciences religieuses a l'École des hautes études reprend ses
travaux a partir du i5 novembre. Les religions de la Grece et de Rome, qui
n'étaient pas représentées dans le programme de l'année précédente, seront
étudiées désormais par M. André Berthelot, fils de l'éminent vice-président du
conseil supérieur de l'instruction publique. M. André Berthelot, auquel M. Je
Ministre avait réservé cet epseignement des le début, n'avait pu entrer en
fonctions avec les autres professeurs, parce qu'il était chargé d'une mission en
Allemªgne. Au contraire, la conférence sur les religions de l'lnde sera momentanément suspendue. M. Bergaigne, surchargé d'occupations a la Faculté des
lettres ou il enseigne a la fois la grammaire comparée et le sanscrit, ne peut
plus continuer a la présider. Il restera directeur d'études, mais les travaux
seront confiés a un maitre de conférences dont la nomination ne nous est pas
encare connue au moment ou nous écrivons.
Voici le programme complet de la section des sciences religieuses pour le
premier semestre de l'année i886-i887 :
I. Religions de l'Inde. - (Le sujet de cette conférence sera indiqué
ultérieurement.)
·
11. Rel-igions de l'Extrt!me-Orient. - M, de Rosny, directeur-adjoint : Le
Bouddhisme. Exam,e n des théories bouddhiques de diverses écoles, dans leurs
rapports avec les systemes transformistes et les données actuelles de la science
physiologique, les lundis, a deux heures. - Explication de la chrestomathie
religieuse de l'Extréme-Orient, publiée par la Société des études japonaises
les mercredis, a deux heures.
'
III. Religion de l'Égypte. - M. E. Lefébure, maitre de conférences: Études
sur l'astronomie et la géographie sacrées de l'Égypte, les mardis et les jeudis
a trois heures un quart.
IV. Religions des peuples sémitiques. - M. Maurice Vernes, directeur·
adjoint: Histoire et littérature des Hébreux. Origines nationales. Le rovaume
de David et de ses successeurs, les mercredis, a troís heures et demie. ·_ La
création et les débuts de l'humanité d'apres la Genese et les traditions des
peuples orientaux, les vendredis, a trois heures et demie.

24.9

M. Hai·twig Derenbourg, directeur-adjoint : Explication des plus anciens
morceaux du Coran, envisagés spécialement au point de vue des origines et
des premiers progrils de l'islamisme, les vendredis, a quatre heures et demie.
- Étude et classification des -divinités de l'Arahie méridionale, d'apres les
inscriptions sabéennes et himyarites, les vendredis, a trois heures et demie.
V. Religions de la Grece et de .Rome. - M. André Berthelot, maitre de conférences : Études sur la mythologie homérique, les mardis a. deux heures un
quart. - Explication des hymnes homériques a Apollon, les samedis, a. une
heure et demie.
VI. Histoire des origines du christianisme. - M. Ernest Havet, directeur
d'études : La seconde épitre de Paul aux fideles de Corinthe. L'épltre aux
fideles de Rome. Les évangiles, les mardis et vendredis, a une heure.
VII. Littérature chrétienne. - M. Sabatier, directeur-adjoint : Les luttes de
l'apOtre Paul avec le parli juda'isant dans le prnmier siecle de l'Église. Interprétation parallele de passages choisis des deux épitres aux Corinthiens et de
celle aux Romains, les jeudis a neuf heures et les samedis a trois heures. M. Massebieau, maitre de conférences : Introduction a la littérature chrétienne.
Philon d'Alexandrie. Étude de textes relatifs a. cette introduction, les jeudis,
a dix heures et a. onze heures.
VIII. Histoire des Dogmes. - M. Albert Réville, directeur d'études : Histoire du dogme de la Trinité pendant les sept premiers siecles, les lundis et les
j eudis, a. quatre heures et demie.
IX. Histoire de l'Église chrétienne. - M. lean .Réville, .maitre de conférences :
Études sur les origines de l'épiscopat dans l'Église chrétienne, les jeudis, a
deux heures. - Histoire de la réformation; la vie et l'reuvre d'Ulric Zwingli,
les samedis a quatre heures un quart.
X. Histoire du droit canonique. - M. Esmein, maitre des conférences :
Études sur les contrats dans le droit canonique; la prohibition de l'usure; la
formation des contrats, les lundis, a neuf heures et demie. - Explication de la
Pragmatique sanction de Charles VH, les vendredis, a neuf heures et demie.
Ces conférences se tiennent toutes dans les locaux de la section des sciences
religieuses a la Sorbonne (dans la cour, a droite, escalier n° 3). Aucune condition de grade ou de nationalité n'est exi gée de la part des auditeurs; mais il
faut se faire inscrire au secrétariat pour y ~tre admis.
Séance annuelle des cioq Académies. - La séance annuelle des
cinq académies a eu lieu le lundi 25 octohre, sous la présidence de M. Zeller,
de l'Académie des scie nces morales et politiques. Parmi les mémoires qui ont
été lus par les représentan ts des diverses classes de l'Institut, nous avons
remarqué ceux de M. d' Hervey de Saint-Denys, de l'Académie des inscriptions,
et de M. Grandidier, de l'Académie des sciences, M. d'Hervey de Saint-Denys
a parlé des doctrines religieuses de Confucius et de l'école des leltrés. 11 a
vigoureusement réfuté ceux qui traitent Confucius d'athée, et qui prétendent

�"

250

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGlONS

CHRONIQUE

que le sentiment religieux n'existe pas en Chine. Le peuple chinois, au contraire, a professé des la haute a.ntiquité, la croyance en un dieu unique et en
l'i mmorta.lité de !'a.me. 11 n'y a pas u ne seule profession de foi matérialiste dans
les livres chinois, et il n'y a pas de carac~res chinois pour rendre les mots
athée, athéisme. L'erreur de certains interpretes européens de la religion chinoise provient sans doule de ce que l'on ne rencontre aucun monument consacré au culte des lettrés, tandis que les pagodes et les couvents bouddhistes
ou taoi'.stes abondent.
M. Grandidier a parlé de Madagascar et de ses habitanls. Il a démonlré
I'unilé d'origine des Polynésiens et iles Malgaches. Leurs croyances religieuses
ont été traitées a parl. M. Grandidier les trouve obscures. Les superstitions
les plus grossillres s'y combinent avec des idées élevées. La croyance a un
dieu créateur et tout-puissant ne les empéche pas d'adresser leurs prieres a des
divinités d'un ordre inférieur (génies, gnOmes), et d'otl'rir des sacriflces aux
manes de leurs ancétres. M. Grandidier ajoute que les cérémonies religieuses
sont de peu d'importance, et qu'ils n'ont ni temples, ni prétres, ni itloles.
Annales du musée Guimet. - Les volumes des Annales du muséc
Guimet se succMenl depuis quelques mois avec une grande rapidité. Da.ns
notre précédente cbronique, nous avons annoncé la publication du tome IX qui
renferme le beau travail de M. Lefébure sur le tombeau de Séti I. Cetle
fois nous annonc;ons le.s tomes X, XI et XII. Le tome X est un recueil de
Mélanges. Les tomes XI et XII sont la tra.duction d'une reuvre considérable,
publiée originellement en hollandais par M. J. J. M. de Groot pour la Société
des Arls et des Sciences de Bata.vía et mise en franc;ais par M. G. G. Chavannes.
Ces deux volumes seront sans doute accueillis avec plaisir par le public, car ils
otl'rent un intérél tout particulier. lis sont consacrés a la description des F/Jtes
annuellement céléb1·ées á Emoui (Amoy) et renferment une étude complete sur
la religion populaire des Chinois. L'auteur est interprete des langues chinoises
au service du gouvernement des Indes Orientales néerlandaises. Pour se
préparer a l'exercice de ses fonctions, il s'esl flxé pendanl un assez long lemps
A Amoy, en 1877; il a observé direclement la maniere de penser, les expressions,
les sentlments et les coutumes des Chinois dans celte ville et dans ses environs.
Il nous présenle par conséquent la religion populaire d'une parlie de la Chine
telle qu'elle est acluellement, da.ns la réa.lité, et non pas tellequ'elle devrait élre
selon les livres sacrés. Au lieu de partir de la litlérature religieuse pour en
déduire la pralique actuelle de la religion, il a pris comme point de départ les
cérémonies religieuses qu'il a vu célébrer el il n'a eu recours sa connaissance
élendue des livres sacrés que pour rechercher l'explication et !'origine de ce
qu'il voya.it.
Ces explications, ainsi que les théories générales de l'auteur, pourront élre
contestées, mais les faits qu'il expose ont un caractere positif. Dans l'état actuel
de l'hisloire des religions il n 'y a ríen de plus utile que ces descriptions des

a

25i

religions populaires par des observateurs attentifs et éclairés, dOment préparés
par des études antérieures. M. de Groot a étudié les jours de féle des Cbinois
d'Amoy a.veo les usa.ges et les coutumes qui s'y rattachent, en suivant l'ordre
du calendrier. Cha.que jour férié est traité pour lui-méme, en sorte que les
divers artioles dont se composent les deux forts volumes in-~ puissent éLre lus
indépendamment les uns des autres. Le cinquieme chapilre est consacré a un
exposé d'ensemble de la religion chinoise. L'auteur arrive a la conclusion que
cette religion est essentiellement évhémériste. Il y reconnait bien la présence
de certains éléments naturistes, mais - chose curieuse - il leur assigne une
date relativement beaucoup plus récente qu'aux éléments évbémérisles. Herberl
Spencer n'a pas de disciple plus fldele. Il est vra.i que dans la ml!me page ou
il proclame l'évhémérisme, il signa.le l'influence capitale de l'état du ciel sur la
détermination des !eles et sur les cérémonies du culte.
L'exécution .Je ces deux volumes est, comme toujours, digne de tout éloge,
lis ont ét.é imprimés a Leyde, par Brill. Les citations cbinoises son t abondantes.
De nombreuses héliogravures, parfaitement réussies, et des illustrations par
Flilix Régamey compllltent cette belle publication.
Elude sur le Mythe de Vrisabha, par M. L. de Millou~, tira.ge a part de
33 p. in-4•. Des diverses études qui composent le tome X des Annales, nous ne
connaissons que celle de M. de Milloué sur le Mythe de Vrisabha, le premier
Tirtha.mkara des Jains. Nos lecteurs ont pu voir plus haut que l'auteur en a
donné lecture au Congrlls des Orientalistes a Vienne. M. de Milloué cherche
l'explication des légendes fantastiques des Ttrthamkaras, spécialement de
Vrisabha, le premier d'enlre eux, dans les conceptions primitives du
brahmanisme, dans les idées et les mythes védiques. Il signa.le les analogies
frappantes qui existent entre un Vrisabha décrit dans les Pura.nas et le Yrisabha
des écrits Jains. On ne saurait plus admettre que les Jains aient emprunté leur
légende aux Pura.nas, surtout depuis que les découvertes archéologiques du
général Cunningham onl établi d'une fa~n indiscutable l'état florissant du
Jarnisme, méme avant le commencement de l'ere chrétienne. M, de Milloué
retrouve !'originé du mythe dans les idées brAhma.niques, antérieurement aux
Pura.nas; il est arrivé a la conviclion qu'il s'agit d'un mythe igné et que le
personnage du Yrisabha Ja.in représenle, sous une forme évidemment allérée
et peut-étre avec l'addition de quelque souvenir d'un personnage historique,
l'Agni du Véda pris dans ses divers roles de feu du sacriflce et de feu du foyer
domestique.
Deux héliogravures áccompagnent le travail du conservateur du Musée
Guimet. La premiare représente Vrisabha, la seconde MabO.vfra, le vingtquatrillme Ttrthamkarll. Toutes deux sont la reproduction de figures existant au
Musée Guimet.
Nouvelles diversas. - i. Nouveauro Mélanges orientatl!IJ. - L'École spéciale des tangues orientales viva~tes a olfert, celle fois comme u. la précédente

•

�•

252

253

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

session, un volume de ~1élanges inédita au Cong~s des orientalistes, :l. Vienne.
L'bistoire des religions n'y est représentée que d'une fac¡on indirecte. Nous
signalons aux folkloristes les contes populaires annamites de M. Albert des
.Micbels. M. Garriere a puhlié le texte et la traduction d'un fragment d'un
apocryphe arménien, l'histoire d'Asséneth, qui n'est autre que l'histoire de
la femme de Joseph. M. l'ahbé Favre donne la traduction dºun document
malais, sans date et plein d'anachronismes, sur un entretien entre Dieu et
Moi'se.

Créquenlés par les survivants qui venaient y accomplir des cérémonies aupres
des morts.

Le but de l'auteur est de placer dans la bouche méme de Dieu l'énoncé des
principaux devoirs d'un musulman. D'abord Moise s'adresse a Dieu pour saYoir
quelle sera la récompense de celui qui aura rempli te! ou tel devoir et que! sera
le ch!\timent de celui qui y aura manqué. Plus loin, c'est Dieu qui interroge
Moise pour avoir l'occasioa de lui enseigner ce qu'il doit íaire et ce qu'il doit
éviter. Enfln Dieu recommande a Moise de faire connaitre aux lsraélites et aux
disciples de Mahomet, ce quºil vient de lui enseigner, men~nt de punir au
dernier jour ceux qui ne s'y seront pas conformés.
2. M. E. Ledrain, conservateur et professeur au Musée du Louvre, a entrepris
une nouvelle traduclion de la Bible chez l'éditeur Lemerre. Le tome I qui vient
de paraitre, renferme la premiere partie des livres historiques. II sera suivi de
neuf autres volumes in-8·. Le tome X renfermera une étude critique sur
!'ensemble de la Bible.
3. La derniere livraison de la Revue des Études Juives est toul particulierement
intéressante. Elle contient le mémoire de M. J. Halévy sur le chap. x de la
Genese, dont nous indiquons les principales conclusions daos le compte rendu
des séances de l'Académie des Inscriptions. A la suite de cet article, original et
captivant comme tout ce que fait M. Halévy, il y a une étude de M. Friedla,mder
sur les pharisiens et les gens du peuple dans laquelle le savant auteur établit
une distinction fort juste entre lo. masse pharisienne et les meneurs ou les
politiciens de ce nom, qui méritaient a bien des égards les imprécations lancées
contre eux dans l'Évangile. ·
4. Riles funéraires préhistoriques. - Au Congres de l'Association frant;aise
pour l'avancement des sciences qui s'est tenu cette année a Nancy, M. Cartailhac a présenté a la seclion d'antbropologie un résumé des idées nouvelles
qu'il se propose de développer prochainement dans un ouvrage spécial,
relativement aux sépultures prébistoriques. En s'appuyant, d'une part, sur
les lravaux déja anciens des archéologues Danois Bruzelius, Boye, Hildebrand
et sur une étude personnelle appwfondie des fouilles opérées daos les gisements préhistoriques de l'Europe, d'autre part sur l'ethnographie comparée des
non-civilisés acluels, il croit pouvoir démontrer que les sépullures préhistoriques
ne sont fort sounnt que des ossuaires dans lesquels on transportait les os
dt!s défunts apres les avoir décharnés ou apres leur avo ir doaaé une sépulture
provisoire. Bon nombre de grottes ou de caveaux íunéraires semblent avoir été

5. Missions calholiques en Chine. - M. Henri Cordier a publié dans le
journal le Temps (n•• des 14, 15 et 16 septembre) une série d'articles ou il
trace l'histoire des Missions Catholiques en Chine. Ces Missions offrent un
grand intérl!t historique a cause de leur originalité et chacun sait quel regain
d'aclualité leur ont valu les récents événements. 11 est assez curieux de voir
M. Cordier plaider la cause des Jésuites qui enseignaient aux Chinois le
coníucianisme sous le nom de christianisme, conlre les ordres des Missioas
élrangeres qui ont cru naivement qu'il fallait prendre leur religion au sérieux.
6. La Religion positiviste. - Le 5 septemhre (24 Gutenberg, an 98, selon
le calendrier positiviste) les disciples d'Auguste Comte ou plus exactement les
adeptes de la religion nouvelle qu'il a fondée, se sont réunis a Paria pour
célébrer sa vingt-neuvieme commémoration. Ils ont fait un pelerinage a la
tombe de leur maitre et a celle de Mm• Clolilde de Vaux, Sainte Clolilde, selon
les inscriptions qui flgurent sur les bouquets déposés en son honneur. L'apresmidi ils se sont réunie dans l'ancien appartement d"Auguste Comte, rut:
Monsieur-le-Prince, pour entendre une conférence de M. Pierre Laffite sur le
positivisme. La séance a été ouverte par une invocation composée par
M. Congreve et qui fait partie de la liturgie positiviste. Voici la reproduction
de ce document que l'on peut considérer comme !'un des documenta les plus
caractéristiques de la religion positiviste :
« Au nom de l'humanité.
« En cette féte, ou nous venons honorer Auguste Comte, ce grand servileur
de l'Humanité, com.ment;ons par nous mettre en communication d'esprit et de
C&lt;8ur avec tous les centres de notre foi, avec nos freres isolés, avec les membres
de toutes les autres organisations religieuses ou croyances quelconques,
monolhéistes, polythéistes ou fétichistes, toutes les distinctions secondaires
étant subordonnées a l'existence du lien religieu.r, caractere commun et fondamental; avec la race humaine tout entiere, avec l'homme, quelles que soient sa
patrie et sa condition, toute dill'érence s'effac;anl devant la parlicipation commune
a la vie de l'Humanité; avec lea races animales elles-mémes, qui, pendant Jp
long effort de la nOtre pour s'élever, ont élé pour elle des compagnes et des •
aides, ce qu'elles sont encore.

« Mettons-nous également en communication avec cette immense légion de
prédécesseurs qui constitue le passé de notre espece. Rappelons-nous avec
reconnaissance les services des généralions qui, en disparaissant, nous ont
légué le résullat de leurs travaux, et dont nous voulons lransmettre l'héritage
augmenté el agrandi a nos successeurs.

«. Reconnaissons aussi les bienfaits de notre mere commune, Ji. Terre, el,
en méme temps que la planéte qui nous sert de demeure, célébrous l~s astres
qui formenl notre systeme solaire. De celle commémoration de 11ol re u1onde ne

�255

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELlGIOl'iS

CHRONIQUE

séparons pas la conception de l'Espace, donl l'utilité si grande dans le passé
doit s'accroitre encore pour notre perfectionnement intellectuel et moral, en
devenant le siege des lois abstraites qui constituent le Deslin.
« Du Présent et du Passé étendons nos sympathies a l' Avenir, aux générations
qui ne sont pas nées encore et qui, pour goO.ter un sort plus heureux, nous
succéderont sur cette Terre; que leur pensée, constamment présente a notre
esprit, complete la conception de l'Humanité, telle que nous l'a révélée le
fondateur de notre religion, qui, dans cette continuité, nous a montré le noble

Code sacerdotal l'reuvre des v• et 1v,. Nous tAcherons de présenter, Je plus tót
qu'il se pourra, la justification de ces assertions. »
8. Dwx nouveaux ttaités de l'histoire des religions. M. Maurice Vernes doit
publier tres . proc~ainement chez Leroux un livre sur l'Histoire des Religions
dans lequel 11 tra1tera les questions de méthode qui ont été discutées récemment par les mythologues. Nons apprenons que M. Goblet d'Alviella met la
derniére main a une publication toute semblable. L'apparition simultanée de
ces deux livres témoigne de la vitalité croissante des études d'bisloire des religions et promet de donner lieu a une discussion intéressanle.

234

carac~re de notre existence 1
« Mais, en ce jour, invoquons la mémoire du plus grand des serviteurs de
l'humanité 1
« O le plus grand et le plus noble des maitres, que tous ceux qui se reconnaissent tes disciples, guidés par tes tbéories, tiennent téte a tous les obstacles
que l'indiff'érence ou l'hostilité sement sur notre route, au milieu de celle
époque de révolution !
« Sans espoir de récompense, sans nous laisser abq,ttre par l'insucces de nos
efforts, dans un esprit de soumis;;ion et de vénération, nous pousserons en
avant le grand reuvre auquel tu as consacré ta vie, l'reuvre de la régénération
humaine ! »
7. M. Vernes etM. Kuenen. M. Maurice Vernes a publié dans la Revue /Jritique du 30 aoO.t un article sur l'Hexateuque, l'ouvrage de M. Kuenen dont
M. Carriere a résumé les conclusions ici-méme. Voici les principales observations
que M. Vernes fait valoir, Nos lecteurs, initiés a c~s questions par la controverse entre M. Kuenen et M. Halévy, en prendront certainement connaissance avec plaisir :
« M. K. est tres fort quaod il démontre que l'histoire israélite atteste la nonexistence du Code sacerdotal avant la restauration post-babylonienne. Sa
démonstration devient absolument insuffisante quand il croit pouvoir s'autoriser des témoignages deii écrits propbétiques pour dire que leurs auteurs au
vm• siecle connaissaient le documentjéhoviste-prophétique, a la findu vn• et au
v1• siecle le document prophétique et le deutéronomique, au v• siecle enfin les
trois sources de l'Hexateuque actuel. Le tout mériterait une discussion contradictoire. En résumé, l'Introduction d l'Hexateuque de M, Kuenen, qui est le
résumé complet de tout l'bistorique des études consacrées aux six premiers
livres de la Bible et qui est, de plus, le plaidoyer autorisé de la these de la
nouvelle école d'exégese biblique, nous fait voir que la question littéraire, celle
qui traite de la composition et des rapports mutuels des trois documents constituants du Pentateuque-Josué, est tres avancée, mais que la question historique,
celle qui établit l'attribution de ces documents a. des époques déterminées, l'est
beaucoup moins. Pour notre part, nous inclinerions a étendre la date de la
composition des éléments dits prophétiques jusqu'a. l'exil comme terminus ad
quem, a voir dans le Deutéronome le produit du v1• et du v• siecle et dans le

•

ANGLETERRE

~ublications nouvelles. - L Alfi·ed Cave. An Introduction to theology
(Ed1mbourg, _Clark, 1886). Cetle Introduction est une sorte de manuel général
de la thé~l~g'.e dans Jeque! l'au teur passe successivement en revueles príncipes,
les subd1v1~1ons: le~ ré~ultats .et la bibliographie de la science théologique
moderne. ~ espnt ~u1 an'.me ce h~re est remarquablement libre pour un ouvrage
de théolog1e angla1s. Ma1s ce qm nous parait surtout utile a signaler, c'est que
M. Cave se refuse a renfermer la théologic dans l'étude du seul cbristianisme.
Il veut que ~'bis~oire des religions, ce qu'il appelle la théologie ethnique, soit
le sous-sol h1stor1que de toutes le constructions spéculatives.
Il est fort réjouissant de voir se répandre la these que la Revue de l'histoire
des religions so~tie~t depuis de longues années. Actuellement nous ne publions
plus guere de livra1son saos pouvoir annoncer une nouvelle victoire de cette
vé~il~ qui estappelée a exercer une grande influence dans le domaine des études
rehg1euses.
2. Une nouve_lle revue scientifique. La librairie Nutt de Londres entreprend, a
dater du prenuer novembre, la publication d'une nouvelle revue mensuelle sous
le litre de: Babylonian and oriental record. Comme le nom !'indique, cette revue
s~ra consacrée a l'assyriologie et aux sciences connexes. Le comité de rédact1on se compose de MM. Terrien de la Couperie, W. C. Capper et T. G. Pinches.
Les principaux collaborateurs seront MM. A. H. Sayce, Fritz Hommel, de
H~rlez,_ Be:old, Pleyte, Naville et Flinders Petrie. Parmi les articles de la preffilere hvra1son nous avons a signaler une étude sur les Légend3s chaldéennes
relat1ves aux fléa.ux, et un travail de M. Pinches sur la donation de Singasid
au temple d•t-ana,
_3. M. Andrew Lang et l'égyptologie. Dans la livraison de septembre de la
~inet~ent:i Century, M. Andrew Lan g continue sa campagne en faveur de
1exphcat1on des mythes des religions anciennes par la comparaison avec les
~royances des sauvages actuels. Il s'attaque cette fois a la religion égyptienne,
il mo~tre que l_a plupart des divinités de l'Égypte, thériomorphiques a l'origine,
et qu une parl1e des mythes concernant ces divinités sont des survivances de
l'état sauvage primitif de la population égyplienne. M. Lang, qui s'est servi de

�256

I\EVUE DE L'HlSTOII\E DES I\ELIGIONS

.

.

CHRONIQUE

l'article publié par M. Maspero dans le tome premier den~ ~::~~t~~:!:'~:
des Religions, aurait trouvé, croyons-nous, _des ar~me 1 to p XII du méme
remarquable étude que le méme auteur a msérée ans e me
recueil.
! . t l Chtn' e ~~ Tercien de la Couperie est revenu dana
4 La Baby on ie e a
." .
'
. d 1
l'.A.c.aelemy du 7 aotll sur la tMse de !'origine babylonienne ~ une part1: !':is~
"vilisation cbinoise. 11 montre que les progres de nos conna_1s~ance~-¡su é . e
Cl
toire des civilisations osiatiques confirment d e p1usen plus l'opm1on qu I I a mis t
antérieurement a ce sujet. Dans le numéro du 2i aotlt, M. de ~arlez, e savan
sinolo ue de Louvain, déclare qu'il incline, lui aussi, vers des idées analogue~.
L'étu:e qu'il a faite du Tao-Teb-King lui a révélé la plus gr~nde analog1e
entre les principes fondamentaux de ce livre et ceux du brahmamsme; . d' e
5 Le Y~King et M. Terrien de la Couperi.e. Dans le méme p r10 tqu '
M .Terrien 'de la Couperie soutient que les sinolog_ues s'accordent en_ p!ui;
~nd nombre qu'autreíois a lui donner raison quand ti prétend que le Y1~King
'
s un livre mais un syllabaire, contenant le se~s de ~om reu~
actue~e:::\r~grapbiqu~s. Dans la suite des temps les Cbino1s auraient c~sse
:rae rendre la véritable nature de ce recueil; ils l'auraient pris pour un livre
et les sinologues européens ont suivi leur exemple en s'efl'or~nt de

:a;;!,

traduire ce qui est intraduisible.

. .

d"

Publicationa annoncées. - Suivant leur babitude, les pnnc1paux é t. ont publié a l'entrée de l'biver l'annonce des ouvrages les plus
teurs ang1ais
·
t N
1
importants qu'ils se proposent de mettre en _vente procbamemen . ous re evons daos ces longues listes les ouvrages sUivants.
.
. .
L Clarendon Press doit publier entre autres : Ch. Bigg, The chnstwn platon:ts of Alexandria (les Bampton Lectures _de ce~te année) ; H. Ethé, A
catalogue of Persian manuscripts in the Bodleitm Ltbrary (ce ca~ogue fera
suite a celui des manuscrits hébreux de M. Neubauer): La collectton des Sacred Books of the East doit s'augmenter des volu mes su1vants : V. ~V' M~nu'
t t vol traduil par M. G. Bübler; VV. XXIX et XXX, les Grihya-Sutras
un 1°r ·te ·v•éd'iques des cérémonies domestiques, traduits par M . H, Oldenou es r1 s
d Afr•
. V XX,"{l la troisieme partie du Zend-Avesta (Yasna, 1spara ,
1berg
• et· Gabs), 'traduclion par le R. L. H. Mili8 ; V
XXXII • les Hymnes Vénagln
.. •

v·

.
·· part·,e, traduclion par M. Max Muller ; V.. XXXIII, Ndrada,
diques
prem1ere
traduc;ion par M. Julius Jolly; V. XXXIV'. les Vedanta-Sutras avec 1e comtaire de Sankara, traduits par M. G. ThibauL.
.
m~a collection des Anecdota Oxoni.ensia doit s'enricbir des ouvrages sw:ants:
Commentaire sur Daniel, de Japbet ben Ali, publié par M. ~- S. Margohoutb,
sur
d'apres un manuscr1·t de la Bodléienne •· le SaMJdnukramani de Kdtydyana
.
.
V
da
avec
des
extraits
du
Veddl'tha-dtpikd
de
Shadgurusishya,
avec
l e R ig- e ..,
v· -'· . 1 d' ,.
des notes et append.ices Par M • A· A· Macdonell ·' des ies u&lt;:S sam s aprcs
Je livre de Lismore, par M • Whitley Stokes,

257

La« Religious Tract Society » annonce: l'Evangile dans l'Inele méridionale,
par le R. Samuel Mateer; la Vie de Charles Wesley, par Jobo Telford ; le Préluele ele la réformation, par le R. Pennington ; la Réforme en France jusqu'd
la révocation de l'édit ele Nantes, par Rich, Heatb.
La maison Trübner nous promet : Les Indica d'Al-Beruni, texte arabe et
version anglaise par le professeur Sachau, de Berlin (ouvrage des plus curieux,
écrit au :11• siecle par un excellent observateur; les parties les plus intéressantes en ont déja été traduites par M. Reinaud) ; - le premier volume des
Reports of the archreological Survey of southern India, publiés sous la direction de M. Burgess (ce volume traitera des stupas ou temples bouddbistes a
Amravati et fera connaitre d'importantes découvertes chronologiques) ; - le
texte sanscrit du Manava-Dhdrma-Qdstra ou corle de Manou, édité avec notes
par le professeur Jolly de Wurzbourg ; la Vie ele Hiuen-Tsiang, par ses disciples Hwui-Li et Yen-Tsung, traduite par le professeur S . Beal.
Enfin MM. Nutt annoncent une seconde édition, largement revue par
M. S. Lewis de Corpus-Christi Col!ege a Cambridge, des Remains of the Gnoslics du R. C. W. King, dont la premiere édition remonte a 1864, et l\l. Fisber
Unwin publiera un livre de M, W, J. Witkins, Moelem Hinduism, un résumé
de la religion et de la vie des babitants actuels du nord de l'Inde.

~lllAGNE
La réaurreotion des ceuvres de Priscillien. - M. le or G. Scbepss
vient de faire une importante découverte dans le fonds manuscrit de la Bibliotheque universitaire de Wurzbourg. Dans un codex en parchemin catalogué
sous le nom de H~li.es d'un inconnu, que les meilleurs juges font remonter jusqu'au v1• ou méme au ve siecle, le D• Schepps a trouvé onze homélies qui ne peuvent provenir que du célebre hérésiarque espagnol Priscillien.
La découverte est d'autant plus importante que nous ne possédions jusqu'a
présent aucun ouvrage de ce premier marlyr de l'inlolérance au sein de l'Église
cbrélienne. En attendant la publication de ces homélies da.ns le Corpus scriptorum ecclesiasticorum de Vienne, nos lecteurs pourront se faire une idée de
leur contenu dans la brocbure de M. Scbepps, intitulée : Priscillian, ein
neuaufgefundener lateinischer Schri{tsteller eles IV lahrhunderts. (Wurzbourg,
Stuber, 1886, in-8 de 26 pag.).
Publloations récentes. - t • M. Ad. Ilarnack a. consacré une élude
critique a la Constitution dile apostolique, dans le but de dégager les sources
de la seconde partie de ce document (Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung, Leipzig, Hinricbs, 1886, in-8 de 106 pag.). La premiere
partie expose, de la méme fa~on que la Didaché des douze ap0tres récemment
découverte par Bryennios, les Deux Voies qui se présentent au fidele . ELie a
élé Iréquemment analysée dans les derniers temps . La seconde partie contient
de prétendues regles apostoliques relatives aux éveques, presbytres, diacres, etc.
17

�259

CHRONIQUE
R.EVUE DE L'lllSTOlRE DES l\ELlGIONS

258

M. Harna.ck est done a.mené a. nous fa.ire conna.itre ses conclusions sur les
origines el les premiers développements de la biérarcbie ecclésia.stique.
2. La queslion de l'origine el des ra.pports des évangiles synoptiques conlinue a préoccuper quelques-uns des mehleurs critiques de l'Allemagne,
M. Holsten, professeur il. Heidelberg, vient d'a.jouter une maitresse piece a.u
dossier du proces da.ns le volume intitulé : Die synoptischen Evangelien nach
der Form ihres Inhaltes. 11 a dressé les trois textes en trois colonnes pa.ra.Ueles,
laissant cha.que fois en blanc la colonne ou la concorda.nce manque. Jama.is
peut-etre la compa.ra.ison des trois textes n'a. été fouillée a ce point jusque da.ns
les moindres détails. La conclusion de M. Holsten, c'est que l'éva.ngile de
Ma.ttbieu, qui n'est lui-méme que la version juda'isante d'un éva.ngile pétrinien
(ou naivement judéo-cbréti.en), est le plus a.ncien de nos évangiles actuels; la
version canonique de Marc a.ura.it été faite, d'apres Mattbieu, par un paulinien,
et l'éva.ngile de Luc serait une édition revisée et augmenlée des deux précédenls par un auteur animé d'intentions conciliatrices. A. premiere vue, il semble
que M. Holsten, comme beaucoup d'autres critiques, découvre des intentions
el des calculs dans des combina.isons qui pourraient bien n'étre que le produit
spontané des tradilions altérées.
3. Le D• L. Horst a. traduit en allema.nd le Trailé de la. Démonstralion de la
Foi a.ttribué a.u métropolita.in Elie de Nisibis (x1• siecle) : Des Metropoliten Elias
von Nisibis Buch vom Beweis del· Wahrheit des Glaubens, uebersetzt und eingeleitet (Colmar, Ba.rtb., in-8 de x:xvm et 12'7 pa.g.), Cet ouvra.ge jette un jour
curieux sur la vie encore si mal connue des cbrétiens nestoriens sous la. domination des musulmans. 11 se divise en qua.tre pa.rties : la premiere contient la
réfuta.tion des mahométa.ns et des juiís, la seconde celle des ja.cobites et des
· melcbites. La troisieme est consa.crée a. la glorifica.tion des vra.is croya.nts, tandis
que la qua.trieme a pour but de montrer que ces der¡¡iers n'ont jamais fait
ca.use commune avec les bérétiques. Les ja.cobites, en elJet, semblenl i1. l'auteur beaucoup plus condamnables que les disciples de Mabomet.
(t. M. c. Bezold a donné da.ns le Kur:r.gefasster Ueberblick ueber die babylonisch as~rische Literatur (Leipzig, Schulze) un excellent résumé des résultals
obtenus jusqu'a. présent par les assyriologues dans leurs tra.vau:x de décbiffrement, 11 y a consigné toutes les traductions publiées, les commenta.ires, les
données acquises en cbronologie, etc. ; cette compilation rendra un grand service aux assyriologues et surtout a.ux profanes qui ne sont pa.s mal embarrassés
par la dispersion des écrits sur les textes assyriens et chaldéens dans un grand
nombre de périodiques ordina.irement peu répandus.
5. Pa.rmi les nombreux ma.nuels d'bistoire ecclésia.stique qui se publient
en A.llemagne, nous a.vons remarqué le Lehrbu.ch der Kii·chengeschichte de
M.F. X. Funk (Rottenburg, Ba.der, in-8 de xv1 et 563 pag.), Comme répertoire, ce livre est e:xcellent. 11 esl tres bref, reropli d'indications précises et
aussi impa.rtia.1 que peut l'étre un ouvrage destiné a aervir da.ns les séminaires.

ITALIE
Publications nouvelles. _ i N

le tirage a. part d'un a.rticle 'il • o_us avons rec;¡u de M. Vincenzo Grossi
qu a pubhé da.ns la a· . t d'
fica, une brochure gr. in-8 de
. .
uns a t (uoso{i,a scientinell'antico oritnte. L'auteur ad 24 pag:, mtitulée : Il fascino e la jettatu.ra
es connaissances tre
•é
. .
de condenser dans un petit nomb d
s vari es qui lu1 permeltent
.
re e pe.ges une qu t'té
1 d
.
mtéressa.nts
e rense1gnemeots
. sur les supersti'ti'ons re1at·1ves a la fa · ant'
.
da.ns les d1vers pa.ys de l'antique Orient.
scma ion et au mauva1s reil
.
nella
2,• F. Cicchitti-Suriani • La Bet·igione
coscien:r.a (Roma Forza.ni 1885 . 8 d

sciema
·

e

la .

.

tirannide della

•
' G B ' S , me 538 pag.). La pré~iace de C'!t ouvrage
réd1gée
par Mons
· · • avarese en i885 · t • 1
•
mieres pe.ges, des tendances qu1· on'l msp1r
. . é' 1•10s
rutt Me e·
lecteur'
auteur
h. •des les preun e aleureux adhérent d .
. .
• • 1cc 1ttJ-Suria.ni est
.b
u vieux catbohc1sme •
li
log¡e en faveur de l'Église ca.tboli ue italie
' son vr~ est un~ loogue apodéfense de la reli&lt;ñon contr 1 qt
nne. La premtere parbe contient la
o·
e es a taques de la. ·
pour but de montrer la supériorité d . . . . sc1ence. La seconde partie a
de signaler les altéra.tions que l
u chns~1ams~e sur_ les a.utres religions et
contient la justification du
a papa.uté _lu1 a fa.1t subir. La troisieme parlie
mouvement vreux-cath li
.
gramme de ses espérances L' t
.
o que en Italie et le pro, . .
· a.u eur est ammé d'
. .
met histoire au service d'u th~
une convichon a.rdente . il
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ne .,se ecclésia r
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Juger la. valeur, mais il est tro l I
s_ ique ont nous n'avons pas a
nétes. Il a beaucoup lu. 1·1 ' pt oya pour lu1 demander des services malhon,
' n es pas embarra sé d t
a. 1appui de son idée Les repro b
1 s
e rouver des fa.its nombreu:x
•
e es que 'on
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genre de l'ouvrage plut0t qu'a l' t
pourra1 w adresser tiennent au
d'appuyer son dire sur l'aulorité ~~ eur. ll éprouve trop souvent le besoin
sont a cha.que insta.nt de seco d
a~tres personnages ; ses renseignements
1
'il
n e mam. De la certa.ines
orsqn parle du mysticisme de la Ji •
. .
erreurs, par exemple
l'opinion de M. Jobn Lubbock sur l~e _g1on cbmo1se, Jorsqu'il préte a M. Tylor
qu'il combat sérieusement le h' et~tence d~ peuples sans religion, ou lors.
s 1s onens qui dé · t 1
. .
ou dbtsme. Mais ce sont la des
. ,
nven e chnsha.nisme du
b d
nérale du livre. Comme témoign err~ursd~u1 n .ª!terent pas la signification gétboliques italiens il mér1'te d'ét ag_e es 1spos1t1ons qui animent les vieux ca'
re s1gnalé.
3.
(Euvres
d.e Thomas d'A. . O
bon marché des muvres d qTubin. n annonce la publication d'une édition ii.
e
omas d'Aquin a R
.
.
Mgr. Lorenzetti. Elle formera .
'
ome, sous la direct1on de
e
srx vo1umes.

ongrt\s des Américanistes A Turin

.

de notre collaborateur M E B
.
. - Nous devons a l'obligeance
• • • eauvo1s de po · d
gnements sur le Congres des
é. '.
uv~u onner quelques renseiTurin.
am ncanr&amp;les qui s'est réuni récemment a
La sixieme
session du Congres int-nt.
l d
•e
·
.
, emr
a Turin
en i885
•
.~· ,... .iona es A.-"-'A
""" ...anistes,
qui devait
1
' mais qw ava1t été a.journée a cause de l'épidémie

�260

CBRONIQUE

BEVUE DE L'BISTOIBE DES BELIGIONS

cholérique, a eu lieu cette année du 15 au 18 septembre. Il n'a pas été répondu
a la seule question se rattachant aux études religieuses (Valeur religieuse et
emblématique de divers types d'idoles, de statuettes et de figures que l'on trouve
dans les tombes péruviennes), qui eO.t été portée sur le programme ; mais comme
celui-ci n'est pas limitatif, d'aulres questions du domaine de la Revue ont été
lraitées. M. Désiré Charnay, délégué du ministere fran«,tais de l'instruction publique, a présenté la Restauration du temple de Kab-ul, qui couronne !'une
des pyramides d'Izamal; il y a reproduit les peintures polychromes qu'il avait
soigneusemeut notées en découvrant les parties de l'édifice non exposées a
l'air et aux intempéries ; pour le reste, il a ajoulé un peu arbitrairement les
couleurs qui, selon sa théorie, devaient couvrir tous les édifices de l'Amérique
centrale et du Mexique. L'un des secrétaires, M. Vincenzo Grossi, proíesseur
a l'Université de Turin el atlaché au Musée d'archéologie, a comparé les Pyramides dans l'ancien et le nouveau monde, et fait remarquer qu'elles different
essentiellement par la destination ; celles-la étant des tombeaux, et celles-ci
des soubassements de temples. Son étude sur les Momies dans l'ancien et le
nouveau monde dont il donne le résumé , ne se rattache pas moins étroitement a l'égyptologie, sa spécialité.
M. le baron de Baye, autre secrétaire, a soumis a l'assemblée, avec quelques
explications, le dessin d'une idole récemment trouvée dans le Guatemala.
M. Beauvois, l'un des vice-présidents, a olfert aux membres du Congres un
mémoire imprimé sur des colliers de pierre, analogues a ceux de nos chevaux
et dont quelques-uns sont semblables entre eux, quoique trouvés les uns en
quantité dans l'ile de Puerto-Rico, les autres, au nombre de deux exemplaires
seulement, dans les montagnes de l'Écosse. A ce sujet il a rappelé la destina•
tion religieuse de colliers en pierre et en bois dont usaient les Mexicains dans
leurs sacrifices, mais ayant la forme d'un fer a cheval. Eofin, M. Seler, attach6 au Musée d'ethnologie de Berlin, a expliqué le calendrier mexicain, en
s'appuyant sur les peintures et les·anciennes interprétations du Codea; Borgianus et du Codea; Vaticanus B, dont il a fait circuler dans la salle des extraits,
copiés et coloriés avec grand soin,

HOLLANDE
11 vienl de paraitre a Amsterdam, chez P. N. Kampen, un livre étrange que
l'on rangerait volontiers dans la catégorie des íumisteries scientifiques si les
noms des deux auteurs qui se sont réunis pour l'écrire ne commandaient pas Je
respect. Il est intitulé : Verisimilia. Laceram conditionem Novi Testamenti
exemplis illustrarunt et ab origine repetierunt A. Pierson et S. A. Naber.
M. Pierson est l'un des écrivains les plus distingués de la Hollande conlemporaine, a la fois historien et esthéticien; M. Naber est un helléniste renommé,
l'un des collaborateurs les plus autorisés de la Mnemosyne. En combinant
leurs efforts, ces deux messieurs ont découvert que le texte du Nouveau Testa-

26i

ment en général est d'une obscurité désespérante, et qu'en particulier c:elui
des épitres pauliniennes est tout a fait incompréhensible pour quiconque admet
que ces épitres aient été réellemeot adressées par l'apOtre Paul a des communaulés véritables. Il n'y a qu'un moyen de l'expliquer, c'est de reconnaitre que
les épitres attribuées a l'apotre Paul ne sont que des centons d'écrits juifs libéraux réunis et embellis plus tard par un certain évéque Paul, un brave homme,
un peu trop préoccupé de sa personne, mais de bonne composition. L'existence d'un partí julf libéral (pneumatique), est établie d'apres deux passages
de Josephe et de Strabon, et la critique littéraire permet de reconnallre les
fragmenta qui nous ont transmis sa noble pensée. Ce qui est vrai des épitres
pauliniennes, l'est aussi du quatrieme évangile dans des conditions dilférentes.
M. Kuenen a consacré un long article dans le Theologisch Tijdschrift a la réfutation de ce roman historique (livr. du i •r septembre). C'est ici le cas de se
rappeler ce qu'écrivait M. Renan dans !'un des articles qu'il a publiés l'hiver
dernier sur les questions relatives a l'origine du Penlateuque. Les théologiens,
les philologues, les hommes du métier, toul versés qu'ils soient dans la maliere
de Jeurs études, manquent souvent de ce tact littéraire qui leur éviterait des
erreurs grossieres. Ne pas sentir la puissante personnalité de l'apOtre Paul l
travers quelques-unes, tout au moins, de ses épltres, c'est faire preuve, a notre
avis, d'un manque total de sens littéraire.

INDE

Indian Notes and Queries. Depuis le 1•• octobre, la revue bien connue que
dirige le capilaine Temple, a changé son titre de Panjab Notes and Queries en
celui de : Indian Notes and Queries. La nature des travaux qu'elle publie reste
la méme, mais, au lieu de s'en tenir spécialement au Panjab, elle accueillera
désormais das articles sur tous les pays de l'Inde et de l'Extréme-Orient en
général.

ANNAM
M, A. Landes vient de publier a Sa1gon (Imprimerie coloniale) un volurne de
Contes et légendes annamites, qui ont déja paru séparément dans les tomes IX,
X et XI des Excursions et Reconmissances. Ce recueil est parliculierement bien
composé el d'un grand intérét pour ceux qui veulent s'initier a l'état d'esprit
du peuple annamite. M. A. B., dans la Revue critique du 25 octobre, s'ex•
prime en ces termes a son sujet : « 11 suffit d'ouvrir le volume, pour se convaincre de la parfaite sincérité qui a présidé a tout le travail. Aussi nulle part
ne peut-on mieux qu'ici saisir sur le vif l'étrange surnaturel dont est hantée
l'imagination de ces peuples, vieux fond de conceptions annamites, auxquelles
se sont superposées et amalgamées de la fa«,ton la plus singuliere cellas du
bouddhisme, du taoi'sme et de la religion des lettrés. D'autre part, malgré le
goO.t de terroir tres prononcé de ces récits, les rapports ne manquent pas avec
le folk-lore d'autres contrées, notamment celui de l'Occidenl. »

�DJ!:POUlLLEMENT DES PÉRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES'

263

vouloir préciser dans des solutions absolues ces questions d'exégese biblique
nécessairemenl obscures.
-Séancedu /0 septembre. M. Désiré Charnay présente un Essai de restauration
de la pyramide et du temple Kab-ul, a Izamal {Yuca.tan). Pour reconstituer
ces monuments, qui sont en ruines, l'auteur s'esl serví des souvenirs des babitanls et des analogies présentées par d'autres monuments mexicains. Le caractére le plus remarquable de l'architeclure maya esl la polychromie, appliquée a
l'extérieur comme a l'intérieur des monumenls. - Dans cetle méme séance,
M. Oppert a présenté le premier vol. d'un ouvrage de M. Lodovico Oberzine,· :

Il culto del sol presso gli antichi orientali.
- Séance du n septembre. M. de la BlancMre, délégué du ministere de l'Ins-

I. Aeadémie des Inscriptiona et Bellea-Lettres. -

Séance du

18 aoút. M. Halévy lit un mémoire sur la table généalogique du x• chap. de la
Genese. ll propase de nouvelles identifications pour plusieurs noms géographiques dont la signification est douteuse. II estime que les peuples énumérés
daos ce chap. ont été classés suivant un systeme géographique par un auteur
qui veut pousser les Israélites a s'unir aux peuples du Nord contre leurs voisins
trop puissants, les Phéniciens. M. Halévy ne consent pasa y retrouver l'cem'I'e
de trois auleurs différents, comme l'admettent la plupart des critiques. Le
chap. x, a ses yeux, est homogene et en concordance avec les chapitres 1x et xr.
- M. Philippe Berger rend compte d'un nouvel envoi du P. Delattre, de Carthage, comP.renant trois cents ex-voto en langue punique. L' une des inscriptions
que l'on y peut lire offre un intérét particulier: elle est divisée en deux registres,
en haut l'énoncé du vreu, en has son accomplissemenl Elle prouve done que
ces pierres ne sont pas des monuments funéraíres. Parmi les autres inscriptions
il faut signaler celle qui confirme la restitution proposée au n• i95 du Corptl8
inscriptionum semiticarum et celle qui mentionne le dieu Baal-Samajim, c'esta-dire « le dieu des cieux ». Jusqu'a présent ce nom n'avait élé rencontré qu'en
Phénicie,

-Séances du 20 et du f!7 aoút. M. Halévy·continue la lecture de son mémoire
sur le chap. x de la Genese. Il montre que dans le récit sur la Tour de Babel
les Sémites seuls sont visés. Reprenant ensuite !'ensemble des considérations
qu'il a fait valoir, il montre qu'il est impossible de trouver pour le chap. x de la
Genese une époque de composition postérieure au vm• siecle avant J.-C. Celle
qui conviendrait le mieux aux tentatives d'union avec les peuples du Nord dont
le chap. x porte les traces, ce serait l'époque de Saloman. - M. Opperl n'est
pas de !'avis de M. Halévy. D'une fa~n générale, il penseque l'on ne doit pas
i) Nous nous hornons [a signaler les articles :ou les communications qui
concernent l'histoire des religions.

tructi® publique pres la résidence franl)aise de Tunis et directeur du servicc
beylical des antiquités et des arts, fournit a l'Acadérnie les délails les plus intérr.ssants sur les excellentes mesures prises sous sa direction pour la protection
des monuments et des ruines en Tunisie. - Dans cette méme séance, M. Clermont-Ganneau propose la lecture suivante d'une inscription grecque trouvée aux
environs dt&gt; Damas : « Pour le salut de l'empereur Trajan, fils de Nerva Auguste, Augusta, Germanique, Dacique: Mennéas, 61s de Bééliab, filsde Bééliah,
pere de Néteiros qui a été divinisé da.ns la chaudiere a l'aide de laquelle on
accomplit les cérémonies, surveillant de tous les travaux d'ici, a élevé et dédié
~e monument, par piété, a la déesse Leucotbéa. » La copie de l'inscription
transmise a M. Clermont-Ganneau porte apres le mol Néteiros : Toü ixrco8ew8tno;
iv T&lt;j&gt; &gt;.lEli-¡'&lt;1. Le savant épigraphiste traduit ce mol par : chaudiere, ce qui ferait
supposer qu'il J avait eu sacrifice huma.in. Jusqa'a plus ample information il est
impossible de rien affirmer.
- Séance du 1•• octobre. M. Gaston Boissier fait une communication sur le poete
Commodien. II observe que cet évéque, quoique Iettré, s'est serví du latin vulgaire, tandis que Juventus et Prudence, ses snccesseurs en poésie chrélienne,
font usage du Iatin le plus pur. Commodien agit ainsi probablement pour avoir
plus facilement acces aupres du peuple. - M. Désiré Charnay présente une
pbotograpbie de la porte d'entrée du palais des Nonnes, a Uxmal, dans le Yucatan.
-Séance du 15 octobre. M. Maspéro dépose sur lebureau de l'Académie l'édition du « Livre des Morts », publiée par M. Naville selon le vreu du Coogres
des orientalisles de Londres. Une commission formée de MM. Bircb, Cha.has,
Maspéro et Naville avait été nommée pour recueillir toutes les variantes de cet
important document. Cette commission confü1 le travail a M. Naville. Pour ne
pas se heurter a d'insurmontables difficultés d'exécution matérielle, celui-ci a·du
se contenter de recueillir et de collationner les variantes des monuments du second empire thébain, de la 18• a la 25• dynastie,
II. Académie de médecine. -· Séance du 7 septembre A l'occasion de
)'examen mérliral de la célebre crirninelle Euphrasie Mercier, M. Ball lit un mó

�265

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES socmTf:S SAVANTES

moire sur la Responsabilité partielle des aliénés, dans lequel il montre que la
folie religieuse peut fort bien s'accorder avec une grande perspicacité d'esprit
et de remarquables aptitudes pour les affaires. D'apres le savant aliéniste, un
grand nombre d'esprits supérieurs qui ont marqué dans l'histoire de l'humanité
étaient des hallucinés et des fous. A ses yeux Newton, Luther, Pascal, Aug.
Comte étaient des aliénés indiscutables. Les grands saints, les grands hommes
et les grands criminels se rangent au point de vue mental dans une meme
catégorie.
III. Journal Asiatique. - Mai-juin : Senart. Étude sur les inscriptions
de Piyadasi (voir le n• suivant). = luillet-aout : t. Clermont-Ganneau. Mané,
Thécel, Phares et le festin de Balthasar. - 2 . 1. Darmesteter. Une page zende
inédite (sur les mariages mixtes).
tIV. Revue historique. - Septembre-octolire: i. A. Stern. Bulletin des
publications allemandes relatives a l'histoire de la Réforme. - 2. Samuel Bet'ger. Compte.rendu critique des récents travaux sur !'origine vaudoise des anciennes traductions allemandes de la Bible.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 18 octobre: Eug.
Mimt~. La bibliotheque du Vatican sous les papes Nicolas V el Calixte Ill.
VI. Bulletin critique. = 1•• octob1·e : L. Duchesne. Discussion remarquable du livre de M. Ad. Harnack : « Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung. »
VII. Revue archéologique. - luillet-aout : Paul Monceau:x. La grolle
du dieuBacax au Djebel-Tafa.
·
VIII. Revue des Questions historiques. - 1•r juillet : i. D. Fraru¡ois
Chama1·d. Les lettres et les registres des papes. - 2. Le baron Kervyn de Lettenhove. La Ligue et les papes. = 1•• octobre: i. L'abbé O. Delarc. Le pontifical
de Nicolas II (1059-t061). - 2. L'abbé C. Douais. Une histoire des attaques
contre les livres saints. - 3. Léon Lecestre. La regle du Temple. - 4. Denis
d'Aussy. La faction du creur navré, épisode des guerres de religion (1573).

l'llle-et-Vilaine. - 2. E. Fagnan. La fleche de Nemrod. - 3. 1. Tuchmann.
L'animisme de la mer. - 4. H. Gaidoz. Prieres enfantines et juvéniles, =
Octobre : 1. S. B. Un sermon sur la superstition. - 2. E. Ernault. Prieres .
populaires de la Basse-Bretagne. - 3. H. G. Ohlations a la mer et présages.
XII. Revue des traditions. populaires. - luin: A. Certeux. Adem el
Haoua, tradition arabe. - 2. F. Fertiault. Coutumes et superstitions . de la
Bourgogne.= luillet: Ch. Ploúc. La mythologie d'Andrew Lang. = Septembreoctobre : t. Superstitions chinoises.- 2. Renri Carnoy. Les divinités inférieures.

26.t

IX. Mélanges d'archéologie etd'histoire. - VI. I et2 :1.Ch. Poisnel.
Un concile apocryphe du pape saint Sylvestre. - 2. Albert Martin. Les cavaliers et les processions dans les fetes alhéniennes. - 3. J.-H. Albanes. La
Chronique de Saint-Víctor de Marseille (voir n• suivant). - 4. Edoua1·d Cuq.
De la nature des crimes imputés aux chrétiens d'apres Tacite. - 5. Paul Fabre.
Les vies des papes dans les manuscrits du Liber Censuum. = VI. 3 et 4 :
i. Diehl. Le monasteredeSaint-Nicolas diCasole, presd'Otrante. -2. Le Blant.
De quelques sujets représentés sur les lampes en terre cuite _de l' époque chrétienne. - 3. Duchesne. Un mot sur le Líber pontificalis.
·
X. Bibliotheque de l'Ecole des Chartes. - 1886. Nº 3: 1. lh. de
Grandmaison. Fragments de charles du x• siecle provenant de Saint-J ulien, de
Tours. - 2. A. Paradis. Inscriptions chrétiennes du Vivarais.
XI. Méluaine. - Septembre : t. Ad. Orain. Croyances et superstitions de

XIII. BulletiD de correapondance africaine. - lV. 3 et 4: R. Basset.
Les manuscrits arabes des bibliotheques des zaoui'as de Afn-Madhi et de Temacin, de Ouargla et de Adjadja.
XIV. Revue d'ethnographie. - V. 3: Grandidier. Des riles funéraires
chez les Malgaches.
XV. Revue philosophique. - Octobre: L. Carrau, La philosophie religieuse de Berkeley.
XVI. Critique philosophique. - Juillet ; L. Ménard. La transformation des croyances dans le monde hellénique.
•
XVII. Revue des Langues romanes. - Avril : Vie de saint Hermentaire.
XVIII. ReTue des études juives. - luillet-septembre : i. 1. Halévy.
Recherches bibliques. Le chap. x de la Genese. - 2. Friedlamder. Les pharisiens et les gens du peuple. - 3. David Kaufmann. Etudes d'archéologie juive.
-4. Elie Scheid. Joselmann de Rosheim.- 5. Isaac Bloch. Les juifs d'Oran. 6. A. Cahen, Le rabbinat de Metz (fin). - 7. Schwartzfeld. Deux épisodes de
l'histoire des J uifs roumains.
XIX. Revue des Deux Mondes. - / •• septemb1·e: Emile Gebhart. Une
renaissance religieuse au moyen Age. L'apostolat de saint Frant;ois d'Assise.
XX. Revue politique et littéraire. - 16 octobre: A.roede Barine. Les
livres sacrés de la Chine. Le Li-Ki.
XXI. La Controverse et le Contemporain. - luillet : i. Ricard.
L'abbé Maury avant 1789; le clergé frant;ais dans la deuxiéme moitié du
XV1116 siecle (voir les n•• suivants). - 2. F. Robiou. Une double question de
chronologie égyptienne. - 3, C.-H. Robert. La. cbronologie et les généalogies
de la Bible. - 4. Van den Gheyn. La science des religions. - 5. Paul Allard.
La persécution de Valérien (voir le n• suivant), = Aoút : La croix chez les
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=

=

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Septembre:
La caverne de Macpélab (du méme).
Octobre: E. &lt;U Pressensé. Le paga-

=

nisme hellénique.

XXV. Bulleün de la Société de l'Histoire du protestantisme
fran~ais. -Aoüt: 1. J. Roman. Récil inédit des massacres de la Saint-Barth~lemy il. Toulouse- - 2. Ch. Read. Daniel Chamier (voir le nº suiv.). = Septembre : N. Weiss. Deux martyres parisienne~. Radegonde et Claude Foucaut.
Octobre : Le prédicant Chapel et le jubilé de la révocation en 1735 (du

=

méme).

XXVI. Revue de Belgique. - Aoút: i. Goblet d'Alviella. La derni~re
floraison du paganisme antique. - 2. A. Gittée. La théorie anthropologique en
mythologie.
Octobre : Les traditions populaires du grand-duché de Luxem-

=

bourg (du méme).

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d'apres le livre de l'évéque danois Martensen).
7 aout: i. Karl Pearson. German translalions of the Bible before Luther ( discussion des travaux de
MM. Haupt et Jostes sur les relations entre les traductions vaudoises et les premieres traductions alleman,des). - ~- J. Burgess. The Pigeon or Black-Peak
monastery of Fa-Hi~n and Hiwen Thsang. - 3. Terrien de la Couperie. Babylonia and China (voir notre Chronique).
14 aout : Whitley Stokes. Merugud
Uilix Maicc Leirtis, the Irish Odyssey. 21 aoitt: A . Lang. Primitive marriage
in Bengal.
4 septembre : The veneration offoot prints (voir les n°• suivants).
9 octobre: J. Burgess. The PO.rvasaila Sanghtrtma identified with the AmrA-

=

=

=

=

=

vati Stupa..

XXVIII. Athenmum. 31 juillet : T. S. Jftt'ir. Ecclesiologica.l notes on
some of the islands .o1 Scotland.
28 aout : Thomas Tylor. Tbe semitism of
the Hittites.
25 septembre : A. Neu.bauer. The moabite stone and Arel

=

=

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XXIX Nineteenth Centu17. - Septembt·e : 1. Devendra N. Das. The
Hindu widow. - ~- S. G. Mivart. A visiL to sorne auslrian monasteries. 3. A.ndrew Lang. Egyptian divine myths.
XXX. Du.blin R6view. - Juillet : De Harlez. The first chinese philosopher or the..system of J..aotze.

XXXI. Expositoi:- -Aoitt: i. Fr. Delitzsch. Dancing and Pentateuch
crilicism in correlation (critique des travaux de M, Wellhausen). - 2. A . F.
Kirckpatrick. The revised version. - 3. !,farcus Dodd. The book of Zechariah
( voir le n• suiv.). - 4. B. B. Warfield. The prophecies of S. Paul.
Septembre : i. Godet, The first indications of gnosticism in Asia Minor. 2. K. Wessely. On the spread of Jewish christian religious ideas among

=

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· · o r th e pri·
·XXXII.
·
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dº
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ist
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2.
S
Amhrose
of
M1"lan
3
Ce.
th
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·
•
• - • rm us and
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1 S and SIºkbºISID, - 3. J.•
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,
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I nd1 un er the mahommedans.
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1. ?livie,·. Sorne copper coi~s: ~f Akbar found in the Kangra distri~t. ~ 2.
RdJ Shydma.l_
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called th~ Pr1tb1 Ri1J Rtst and commonly ascribed to Chand Bardai. - 3 (du
meme) Birthday of the emperor Jalaluddin Mubammad Akbar.
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era. :-- ~- ~he_ Mand~sor-inscription of Kumaragupta. _ 3. E. Hultzsch.
Gwahor,
mscripbon oí V1krama-Samvat• H6t · _ 4• F• K"te lhorn. Noles on the
M
h
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· lhorn. Noles on tbe Mahabh Wadia
h
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ture at Negapatam •
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rucep t~m
and date of Mihira
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Ka~

n'!3.

=

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2. Harris. Fragments of J 1-

The Upamshads and the1r latest translation. Martyr.

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XXXIX. Zeitschrift der deutschen morgenlmndisch G u
chaft
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en ese s•• • : • E. Hultzsch. Berichtigungen und Nachtra··ge d
Am • ti I h ·r
zu en
. arava nsc ri ten. - 2. P. von Bradke. Beitriige zur altindischen Relig1ons-und Sprachgeschichte.

·

XL. Sit~ungs~eri~hte der k. Akad. der Wissenschaften zu
Wi~n (Philos.-historische Klasse, CXI. 2) : 1. Pfi,zmaie,• D p h

Jesa1as g --nr- dº h
• er rop et
ro ~n isc • - 2• (du méme). Chinesische Begründungen der Taolehre.
XLI. Philologus. - XLV. 3 : 1. Joh. Schmidt. Ueber die Grabschrift
des Augustus. - 2. Au17. Mommsen. Reformen der romischen Kalenders in
den J~hren 45 und 8 v. c. - 3 . Soltau. Roms Gründungslag in Sage und
Geschichte. - 4. Gilbert. Der Tempel der Magna mater in Rom
XLII. Deutsche Revue. - Octobre G. B.ohlfs. Moh~med und die
mohammedaniscbe Religion.

f

�ET DES Tll.lV.lUX. DES SOCltTÉS 5.lVA.NTES

269

DÉPOUILLEME.'&lt;T DES PiRIODlQUES

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XLIII. A.rchiv fiir slavische Philologle. - IX. 3 : Nthring. Die dramatisierte Geschichte Josepbs. - 2. Mikulicic et Jagic. Katharinenlegende in

ments und die Dilrerenz von kanonischen und extrakanonischen Büc!iern nach
Josephus und Talmud.
2. Theodor. Die Midraschim zum Pentateuch und der
dreijiihrige pal~slinensiscbe Cyclus. - 3. Schreiner. Zar Charakteristik R. Samuel
b. Chofms und R. Hais.
N• 8 ·• Graet:r;. Di·e Stellung der klemas1a· ·
.
t1scben Juden unter der Romerherrschaft.
LV. Z~itschrl!t für aigyptische Sprache. - N• t et 2: t. Brugsch.
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den oudslen teksl van Paulus Brief aan de Romeinen - 3 K
y ·
similia.
·
· uenen. en-

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Die romische Aeneassage von Naevius bis Vergilius.
XLV. Historisches J'ahrbuch. - VII. 3: i. Duhr. Reíormbestrebungen
des Cardinals Otto Truchs11ss von Waldburg. - 2. Schwar:r;. Romiacbe Beitriige zu Jos. Groppers Leben und Wirken. - 3. Silbernagel. Wilbelm■ von
Ockam Ansichten ueber Kirche uod Stat.

X.LVI. Riator!ache Zeitachrift. -

LVJ. 3 : Fr. Vogel. Cblodwig's

Siegueber die Alamaonen und seioe Taufe.

XLVII. Archiv ttir materreichische Gesohichte. - LVIII, i :
1. Tadru. Cancellaria Johannis Noviforensis, episcopi Olumucensia (i36'-i380).
- 2. Brieíe und Urkuoden des Olmützer Biscboís Johann von Neumarkt.
XLVIll. Theologisohe Studien. - VII. 3: t. Umfrid. Die LehreJesu
vom Lohn nach den Synoptikern. - 2. Kittel. Die Herkunft der Hebraeer nach
dem alteo Teslament,

XLIX. Theologiaohe Quartalaohrift. - LVIII. 3 : i. FunA. Die
Catechumenatsklassen und Busstationen im christlicben Altertum. -2. F!reclmer,
Ueber die Hypolhese Steinthals, dass Simson ein Sonnenheros sei.
L. Zeltaohrift flir wi11enschaftllche Theologle. - XXIX. 4 :
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Lechner und Harnack. - 2. Thenn. Vitm omnium XIII apostolorum, item XIII
Patrum apostolicorum. - 3. A. Hilgenfeld.. Die Gemeindeordnung der Hirtenbriefe des Paulus. - 4, Nreldechen. Tertullian und S. Paul.
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Kirche zur Zeit des Clemensein Taufbekenntniss besessen oder nicht? N• 8 :
t,.Behm. Das chrisUiche Gesetztum der apostoliscben Viiter (2•art. ). - 2. Biehler.
Die Rechtrerligungslehre des Thomas von Aquino mit Hinblick au( die triden-

=

tinischen Beschlüsse.

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. III p I _ Joannis de Segovia Historia gestorum generahs synod1
rum, t oml . . •
.
ºº"'
·1·
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F. Ratzel. Volkerkunde, 2 vol. Die Naturvolker Ozeaniens, Amerikas und
Asieos. - Leipzig, Meyer.
ANGERS, lillPRI.MBRIB A, BURDIN ET e le, RUB GARNil!R, 4 .

•

�LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

La littérature et la religion sont liées par d' étroits rapports.
Plusieurs fois, il est vrai, leurs relations n'ont pas été celles
de l'amilié, témoin le dix-huitieme siecle, ou la fraternité ne
fut pas de mise entre elles. Mais comme notre siecle, a ses
déhuts, s'est empressé de désavouer cette haine fratricide 1
Chateaubriand, esprit sceptique et qui ne croyait guere qu'en
lui-meme, Mme de Stael, tout imbue des príncipes du dixhuitieme siecle et qui n'était ríen moins que mystique, se
chargent de ramener la littérature vers la religion, et la religion vers la littérature. Ces deux grands écrivains rappellent
a 1eurs contemporains, au nom du catholicisme et du protestantisme, que le divorce n'ajamais été prononcé qu'a regret
entre littérature et religion, qu'il a été le pire des divorces
et, qu'en fin de compte, on a dti renouer les liens brisés. ll
n'y a pas de grande littérature sans vertu et sans religion :
c'est Mme de Stael qui nous le dit, et elle va jusqu'a déclarer que la littérature moderne l' emportera sur celle de l'antiquité, parce qu'elle est chrétienne. La littérature grandit au
souffle de la religion ; la religion elle-meme multiplie ses
forces, sous l'égide des lettres : c'est Chateaubriand qui nous
le fait sentir el il travaille, par ses écrits, a ressusciter ,le
calholicisme. Et c'est ainsi que le romantisme, cette révolution littéraire si originale, si puissante, si féconde, est né a
la faveur d'un rapprochement prévu, inévitahle, parce qu'il
i9

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
278
était conforme aux lois de l'histoire et de la pensée humaine,
entre la religion et la littérature.
L'histoire littéraire et religieuse de la Perse contemporaine corrobore d'une maniere absolue ces affirmations. Cetle
histoire, dans sa phase islamique, n'est meme que l'illustration de la these que nous avons posée. Dans aucun pays, en
effet, la vie nationale, qui semanifeste dans tousles domaines,
et dans celui des lettres en particulier, n'a été et n'est plus
fusionnée avec la vie religieuse que dans la patrie des Perses.
Schiite est le synonyme de Perse ; parler de l'un, e' est parler
de l'autre; on est musulman schiite, parce qu'on est Perse,
on est Perse, parce qu' on est schiite ; vous ne pouvez sortir
de ce dilemme, par la raison qu'il résume l'histoire de la
Perse, depuis sa conversion a l'Islamisme.
Lorsque la Perse se courba sous la loi du prophete, elle
retrouva comme un semblant d'indépendance dans le schisme
auquel elle ne tarda pas de se rattacher. Le schiisme ne s' écarte pas réellement de l'orthodoxie musulmane: la dogmatique, le rituel sont, apeu de chose pres, les memes dans ~es
deux camps. La seule différence essentielle porte sur un point
de politique religieuse. D'apres les schiites, Ali aurait dft succéder a Mahomet; cousin, gendre et premier converti du
prophete, tout le désignait pour ce role éminent. 11 fut évincé
de la succession directe, et ce ne fut qu'apres qu'Abou-bekr,
Ornar et Othman eurent occupé le califat, qu'il y fut porté
lui-meme, pour bientót y succomber sous les coups d'un
assassin. Quant a ses descendants, héritiers légitimes de la
couronne et de la tiare musulmanes, ils furent dépouillés eux
aussi au profit d'usurpateurs; telle est du moins la conviction
des schiites. Les Perses, vaincus et écrasés par les Arabes,
ont pris fait et cause, dans leur schisme, pour les Alides persécutés et martyrisés. Leur religion a done une couleur politique et nationale des plus vives : c'estla confusion de l'ordre
civil et de l'ordre religieux.
Le meme phénomene s'observe dansleur littérature. C'est
al'islamisme, en effet, qu' est dli, dans notre siecle, son renou-

279
vellement, révolution littéraire qui touche de bien plus pres
au domaine religieux que le romantisme auquel nous le comparions. Celte révolution s'est accomplie sur la scene tragique; c'est le drame qui, en Perse comme en France a été
'
'
au dix-n_euvieme siecle, l' expression vivante des aspirations
enthousiastes a un nouvel idéal littéraire.
Il est regrettable qu'un sujet-si riche, d'un si haut intéret,
et qui touche de si pres aux plus grands problemes de la religion, de la littérature et de la politique orientales n'ait suscité
.
'
Ju~qu'~ présent qu'un petit nombre d'investigations. On pourrait c1ter les noms de dix ou douze écrivains qui s'en sont
occupés, la plupart indirectement ou incidemment. En fait, il
n'y a guere que MM. Chodzko et de Gobineau, tous deux
savants franoais, nous nous plaisons a le dire, qui se soient
livrés a une étude véritable du théa.tre persan. Nous serions
he_ureux si les quelques pages, que nous lui consacrons, pouvaient engager quelque orientaliste, plus compétent que nous
en ces matieres et disposant de plus de loisirs, a creuser ce
sujet si peu connu et a en découvrir les horizons étendus et
les beautés ignorées.
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

....*
~i, dans le théatre persan, la farce est ancienne, la tragédie,
qm seule doit attirer nolre atten1ion au point de vue religieux, y est au contraire une création nouvelle. Elle est née
au début du siecle, en effet , et, comme cette naissance s'est
effectuée en quelque sorte sous nos yeux, comme nos contemporains schittes en ont été les témoins, nous pouvons
facilement observer les premiers pas qu' elle fit, en quittant
son berceau. Ses origines sont analogues.a celles qu'eut le
théAlre, soit dans l'antiquité grecque, soit en France au
moyen a.ge, je veux dire qu'elles furent religieuses.
La tragédie, chezles Grecs, s'était formée au sein des riles
accomplis en l'honneur de Dionysos. Dans les louanges du

�280

REVUE DE L'RlSTOlRE DES RELIGI0:-1S

dieu, célébrées par des chceurs parlant tour a tour, on avait
peu a peu intercalé des récits, ou élaient rappelées les aventures de la divinité, et qui furent débités, avec le temps, par
un nombre de plus en plus grand de personnes, c'est-a-dire
d'acleurs. La scene se détacha done de l'aulel meme. Née au
milieu des cérémonies religieuses, par suite faisant partie du
culte public, la tragédie se consacra tout entiere a l'histoire
des dieux, puis a celle des hommes qui étaient entrés en rapports avec la divinité. L'bomme, en face de la puissance
divine, puissance parfois prolectrice, mais souvent ennemie,
sujet grandiose et saisissant, sujet humain et surhumain, qui
éleva l'art tragique des Eschyle, des Sophocle, des Euripide
meme, a des hauleurs, dont le cbemin n'a point encore été
retrouvé 1
Le thM.tre du moyen a.ge, bien que sorti des entrailles de
la religion, est loin d' offrir les memes analogies avec la scene
persane. En effet, si le thM.tre, en Grece, ne futqu'une sorte
d'évolution du culle, au moyen a.ge, il dut sa naissance au
fait que les riles de l'Église, par suite de la grossierelé des
masses et de leur manque absolu de culture, devinrent de
plus en plus un spectacle : le thMtre naquit du développement du faste, de la pompe, du luxe, de l'amour de la représentation dans le culle. On se mil a représenlet· Noel, la
crecbe du Christ, a fMer l'a.ne qui avait entendu les premiers
vagissements du divin mattre et porté Jésus lors de son entrée
a Jérusalem; enfin, aun• siecle, Hroswitha écrivit de courtes
pieces, comme la Conversion de Gallicanus, modestes précurseurs des mysteres des siecles suivanls.
En Perse, il en a été comme en Grece. Les cérémonies
funebres, par lesquelles on célebre chaque année, depuis des
siecles, pendant les fMes du l\foharrem, le martyre de la
famille d'Ali, ces cérémonies, qui sont un véritable culte a
l'adresse des héros de la nation et de la religion, renfermaient
les germes du thM.tre persan. Si le papillon a tardé si longtemps arompre les parois du cocon qui l'emprisonnait, s'il a
fallu que le soleil de nolre siecle se levAt a l'horizon pour

LA RELIGIO:'i ET LE THÉ!TRE E'i PERSE

déterminer cette métamor h
.
28i
au réveil relioieux do t pp ose, 11 faut sans doute l'altribuer
'
n 1a erse co0 t
·
speclacle. Ce0 siecle e re t
.
emporame nous ofl're le
.
' n eue , qm marque la dé hé
·
de la Perse ét bl"t
e anee polit 1que
. .
' a • en meme tem
1
rehgieux et littéraire. tandis u'e
. ps son re evement
nouveau, elle assiste a '¡,é l . q d' lle maugure un théAlre
veux parler du Babvsme. cB~:~n 'une réf~rme .r~ligieuse, je
ces deux événemen.ls im
t ?u aucun hen VIs1ble ne relie
point par une vulgaire cJ:~i::n~ il e~t évidcnt que ce n'est
littérature et en religi·o
d e qu Il Y a eu révolution en
.
n par ela la me e .
plateau 1ranien; e' est le roble
, r aspienne, sur le
du lhéAtre persan patvie!dr ·t me
une étude approfondie
Les cantiques chantés en ~~hpeu -Mre, a ~ésoudre.
pendant les dix premiers ·o ondneur d Ah et de sa famille,
début de notre siecle le/ u~s u_ Moharrem, tel était, au
ma~ique, d'ou la tragédie
v1_erge de ~oute action draava1t déja diminué le nomb d sorhr. Peu d années apres, on
les récits du martyre d
~e ~~ cantiques, pour intercaler
1
comparattre ces mart e a a_m1 e ~u Prophete. Puis on fit
yrs, qm vena1enl rae t
on er eux-mémes
1eurs souffrances · D&gt;-os 1ors 1es acteu
'
·
scene : de ces récits dra t·
rs s empara1ent de la
'
ma iques au drame •
·1 ,
qu un pas, qui a été franchi L d
meme J n y avait
culte, ou plutót, tout en tir~nt d r~me, ~n.fin, s'est séparé du
sa chaleur, il a commencé a . e . a rehg1on sa substance et
Changez les noms les t
v1vrle m?épendammenl du culte.
,
emps et es lieu • • 1
nous avons sous les yeux c'est d n· x . e est_ a Grece que
'
e 10nysos qu'il s'agit.

(u

:~:~t°'

•

••

La tragédie persane est I' ex ress.
.
religieux des schiites.
p
ion parfa1te du sentiment
C'est a la religion et a l'histoir
qu'elle emprunte exclusiveme t e
tragiques qui constiluent 1 n _ses
Mahomet, celle de Fatima: camere
' sa fille,

..
re~1gieuse de la Perse
SUJets. Les événements
des Alides, la I!lOrt de
etc., et les divers inci-

�LA RELIGION ET LE TBÉATRE E'.'i PERSE

282

REVUE DE L'HISTOffiE DES RELIGJONS

dents, importants ou futiles, qui se rattachent a ces faits mémorables, voila le fonds méme du théAtre persan, la matiere
dramatique par excellence des auteurs modernes de la Perse.
Pris dans son ensemble, le répertoire persan est comme une
gigantesque polylogie; qu' on me pardonne ce néologisme : le
mot de trilogie, que nous appliquons a quelques drames
exceptionnels, les Niebelungen par exemple, ne saurait
désigner !'ensemble des ta':.iah.
C' est bien, en effet, une suite que forme cette série de
tragédies qui se rattachent les unes aux autres, et qui vont
crescendodu premier au dixieme jour du Moharrem, lorsqu'on
les représente dans leur enchatnement logique et naturel.
Qu'on en juge par le recueil que sir Lewis s'est procuré. La
premiere scene ou le premier drame nous fait assister a l'histoire de Joseph et de ses freres : les dangers que court Joseph
dans la citerne desséchée ne sont qu'une préfiguration du
martyre que subira Houssein dans le désert de Kerbéla. C'est
une facon de préparer le public aux ta'ziah de plus en plus
émouvants, qui vont se dérouler sous ses yeux. Nous sommes
témoins, dans les drames suivants, d'incidents secondaires
de l'histoire sacrée des schiites : la mort d'Ibrabim, fils de
Mahomet, c'est-a-dire le premier deuil qui frappe la famille
du prophete; puis l'offre généreuse d'Ali, qui veut sacrifier
sa vie pour arracher un malheureux aux ílammes de l'enfer.
Le public sait, par la, que les Alides racheteront de leur sang
les péchés de l'humanité. Viennent ensuite la mort du Prophete, l'usurpation d' Abou-bekr, la mort de Fatimab, etc.,
autant d'événements qui nous présagent les malheurs épouvantables qui vont fondre sur les Alides et sur la Perse.
Nous voyons ensuite le martyre de Hassan; la douleur devient
de plus en plus intense parmi les assistants : ils pressentent
le martyre prochain de Houssein. Dans les ta'ziah qui succedent a ces scenes déja si dramatiques, l'auteur ou les
auteurs mesurent habilement la dose d'émotion douloureuse
qu'ils administrent a leurs auditeurs ; ils leur détaillen t
quartiers par quartiers, morceaux par morceaux, fragments

283

par fragments, l'hisloire si courte de Iloussein. Enfin on étale
sous nos yeux le marlyre du héros national. Parvenus au
paroxysme de la douleur religieuse, les auteurs y maintiennent les spectateurs, en leur montrant le camp de Kerbéla
apres la mort de Houssein, le transporta Damas des survivants
de sa malheureuse famille; puis, pour couronner, a la gloire
des Alides, du schiisme et de la Perse, cet édifice de lamentations et de déchirements, on joue le martyre d'un ambassadeur européen qui embrasse le schiisme a la cour méme de
Yézid, et la conversion d'une dame cbrélienne a la foi musulmane. Le dernier acte de cet interminable drame nous
transporte au jour de la résurrection : Jacob, Joseph,
Abraham, David, Salomon, Noé, Mahomet, Ali, Fatimah,
Hassan, Houssein, etc., reviennent a la vie. Tandis que les
patriarches et les rois d'Jsrael ne songent qu'a leur propre
salut, l\fahomet et ses descendants intercedent pour les
pécheurs qui, sauvés par le sang répandu a Kerbéla, entrent
en paradis. Le schiisme est done la seule vraie religion.
Dans la tragédie persane, le dogme l' emporte de beaucoup
sur l'action, dont le róle est le plus souvent tres effacé. Le
répertoire tragique ne renferme que des pieces a ten dance ;
le caractere apologétique et national du théAtre persan
(n'oublions pas la confusion établie entre la patrie el la
religion) est un fait dont on ne saurait nier l'évidence.
C'est pour cela que les auteurs persans ont si souvent
recours au merveilleux, aux apparitions d'anges, de messagers divins ; on est plus d'une fois embarrassé pour déterminer si la scene se passe sur la terre ou dans le ciel. Fréquemment aussi les personnages appartiennent aux époques
les plus différentes de l'histoire ; si l'on ne croit pas a la
résurrection des morts, apres avoir entendu les ta'ziah, ce
n'est pas faute d'avoir vu des trépassés revenus a la vie.
Du moment que l'auteur se meut daos le domaine du
dogme, il serait surprenant qu'il n'en parcourt\t pas toute
l'étendue. Ce n'est done point a l'eschatologie seulement
qu'il fait des emprunts ; toutes les parties de la dogmatique

�284.

REVUI: DE L'HISTOIRE DES 1\ELIGIONS

lui prMeront leur concours. Il se platt en particulier a affirmer et a répéter que la mort du juste rachete les péchés du
peuple; cette idée revient a propos d'Ali, de Hassan, de
Houssein, de Mahomet, etc. ; il n'est pas une seule des
pieces du réperloire, dont j'ai pris connaissance, ou elle ne
soit développée. Le pardon se trouve en maint endroit exalté;
il fait meme le sujet d'une scene remarquable dans la
Mort de Mahomet, que M-. Chodzko a traduite. Dans la
meme scene, l'obéissance a la loi divine, le renoncement a
soi-meme, sont prechés au spectateur en termes émus.
L' entiere soumission a la volonté céleste, le sacrifice spontané des affections, de la vie pour la cause de Dieu, le martyre,
sont toujours représentés comme le devoir supreme de la
religion. Ces idées sont, en général, exprimées sous une forme
mystique, qui, parfois, rappelle le langage du quatrieme
Évangile. Ainsi, dans la Mort d'lbrahim, le fils de Mahomet annonce sa mort en ces termes : « Mon pere m'a
ordonné de me préparer pour un voyage. » L'auteur du
quatrieme Évangile place de meme ·dans la bouche du Christ
cesparoles: «Jem'envais vers celui qui m'aenvoyé, je m'en
vais vers le Pere; » formule mystique de la mort prochaine
de Jésus.
La forme meme du drame est empruntée a la religion. La
piece s' ouvre et se termine par des prieres ; une ou plusieurs
prédications précedent l'action dramalique. Il en était de
meme au moyen a.ge, ou les mysteres avaient souvent pour
prologue ou pour épilogue un sermon. Lorsque la piece
commence, le premier personnage qui prend la parole prononce une priere. Dans Joseph et ses Freres, par exemple,
Jacob parait sur la scene en s'écriant: « O cause de l'existence de toutes choses, tu es tout-puissant a sauver et a
secourir tes serviteurs, et la porte de ta miséricorde est
ouverte a tous ! Tu es le seul créateur de tóutes choses;
c'est Toi seul que nous adorons, Toi, le premier et le dernier,
Toi qui peux seul elre appelé l'Éternel, l'Immortel ! Tu es
seul capable de produire le jour et la nuit. Tu connais seul

285
les_secrets replis de lous les creurs, etc. ,&gt; Cela dit , la piece
commence ; quand la représentation est achevée, les acteurs
récitent une priere ou personne n'est oublié.
Le nom meme que porte le drame persan en précise encore
mieux, si cela était nécessaire, la tendance et le but. Le mol
ta'ziah, par lequel on le désigne, indique l'action de consoler
quelqu'un a l'occasion d'une mort, de luí adresser des compliments de condoléances. D'apres cette étymologie, la
tragédie persané est une lamentation (comme l'entendaient
les poetes hébreux), sur le martyre des Alides morts pour la
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSP.:

foi.

La confusion qui s'établit ainsi entre le théAtre et le culle,
nous explique pourquoi la saison théAtrale coincide avec le
temps des dévotions. Les drames persans peuvent, il est vrai,
étre joués a toutes les époques de l'année, mais c'est surtout
pendant le Moharrem qu'on procede a leur représenlalion.
C'est comme si la semaine sainte, chez nous, était consacrée
a la plus brillante représentation des meilleurs drames religieux. Cette confusionjustifie de méme la présencedecertains
ecclésiastiques sur la scene et le role que jouentles confréries
dans les représentations. Tels sont les Rouzeh-KhAn, prétendtrs descendants du prophete, chargés des prédications dans
les tek.vah , él les flagellants qui, a la mode des derviches
tourneurs, se frappent et se:martyrisent en l'honneur de Hassan et de Houssein, pendant le Moharrem.
Le drame enfin, daos son ensemble, nous apparatt comme
un acle religieux, comme une c_:euvre pie, M. de Gobineau a
· donné les détails les plus intéressants sur la valeur méritoire
que l'on attache au fait de payer une représentation de
ta'ziab, d'y assister, d'y contribuet- personnellement, etc.
Les acteurs ont le sentiment de l'importance religieuse des
roles qu'ils remplissent, et les spectateurs sont eux-meme si
pénétrés du meme sentiment qu'ils se laissent entratner a
des manifestations religieuses étranges, parfois meme a des
violences suscitées par le fanatisme. Quant aux auteurs, ils
ont, au plus haut degré , conscience du concours qu'ils

�REVUE DE L'IDSTOJRE DES RELIGJONS
286
apportent a la religion, et du sérieux, du zele et de l'humilité
que ce saint travail réclame. Un fait va mettre en évidence la
préoccupation religieuse qui ne cesse de les poursuivre.
Les auteurs des ta'ziah sont presque toujours inconnus;
aussi les directeurs de troupes en usent-ils fort librement a
l'égard de leurs reuvres. Nous avons eu l'occasion de lire
plusieurs tractations différentes des m~mes sujets; nous y avons
invariablement remarqué des tirades entieres, identiques dans
les diverses recensions : évidemment, une ou plusieurs
mains avaient passé par la, et fait usage, en toule liberté,
des ciseaux qui n'avaient respecté que les morceaux a effet.
Dans la précieuse collection de ta'ziah, que M. Chodzko a
vendue a la Bibliotheque nationale, et qu'il avait acquise du
directeur des représentations théa.trales a la cour du schah,
se trouvent sans doute plusieurs pieces écrites ou remaniées
par ce personnage, auteur dramatique lui-m~me ; mais il est
singulier que dans la capitale m~me, oil vivait cet auteur,
son nom ne fftt pas attaché a,tel ou tel ta'ziah, plus spécialement goftté du public. Lorsque sir Lewis, en 1862, voulut
•
se procurer le te.xte des principaux drames qu'on jouait alors
en Perse, c'esl [a la tradition orale qu'il dut les demander;
il entra en relation avec un ancien régisseur qui, assisté de
quelques-uns de ses collegues, réunit peú a peu et dicta a
des copistes les principales scenes que lui et ses amis reconstituaient par leurs souvenirs communs. Cette ignorance des
auteurs dramatiques, dans un pays ou tant de noms d'écrivains volent de bouche en bouche, ne laisse pas que de nous
surprendre. Sans doute, le peuple persan appartient a une
race particulierement douée pour la littérature et la poésie,
el cette facilité doit forcément donner naissance ades productions dont on ignore ou dont on oublie rapidemenl les
auteurs. Sans doule, les ta'ziah sont souvent le produit d'un
travail collectif. Mais je ne serais pas surpris qu'on considérM comme mériloire de garder l'anonyme pourdes reuvres
littéraires qui touchent de si pres a la religion.

LA RELIGION ET LE THÚTRE EN PERSE

287

Le théa.tre persan demeurera-t-il longtemps encore étroitement lié a la religion? C'esl ce qu'il est difficile de dire. 11
faudrait, en effet, que l'état religieux de la Perse subtt de
bien grandes modifications pour opérer ce divorce. Ce n'est
done que daos un avenir assez éloigné qu'on peut imaginer
c~ .détache~ent ~e la scene et :de l'autel. Cette séparation
d a11leurs n est pomt a souhaiter, En effet, c'est a son caractere religieux que le théa.tre persan doit son originalité et sa
grandeur.
Le théAtre en Grece n'était pas seulement une branche de
la liltérature ; l'histoire nationale, la patrie, avec ses
légendes et ses traditions, avec ses heures de gloire et de
do~leur (CEdipe, Ajax, Antigone, etc.), y paraissait tout
en~1ere, ~t c' était la religion qui en couronnait l'édifice.
Qu on rebse Eschyle etSophocle, pour se convaincre du rOle
du. sentiment religieux dans l'art dramatique grec; qu'on
rehse ces pages admirables ou le poete nous montre l'interven tion mystérieuse de ladivinité dans l'histoire de la nation
et 1.,º'!1 verra 4,~e ce n '~st pas seulement en Perse que l'idée'
rehgieuse ?t l 1dée nabonale se sont unies sur la scene, pour
donner naissance a des reuvres grandioses et saisissantes.
Le_ théa.tre fran&lt;¡ais au moyen a.ge aurait pu, peut- étre,
briller du méme éclat, s'il n'avait point rapidement dévié de
la route qui semblait comme tracée devant luí. Reposant sur
la foi des peuples, ayant pour héros le fondateur du chrislianisme , son histoire si douloureuse et si profondément
humaine,. so~ sublime martyre, il aurait pu, comme le
rema~qua1t V1llemain, donner naissance a la tragédie la plus
déchirante et la plus belle. Mais le poete
... cuí mens divinior atque os
Magna sonaturum...

le poete a manqué.

�288

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO'NS

LA RELIGION ET LE THtATRE EN PERSE

Le thMlre persan me paratt tenir le milieu entre les mysteres du moyen a.ge etl'art dramatique des Grecs. Tres supérieur aux premiers, de beaucoup inférieur au second, il a su
créer déja des beautés de l'ordre le plus élevé; qu'on relise
en particulier le « fragment de la Mort d' Abbas &gt;&gt; traduit par
Chodzko ; je ne connais pas de morceau d'un dramatisme
plus poignant; c'est une page admirable et digne de l'antiquité ou de Shakespeare.
Abbas, qui se sacrifie dans le vain espoir d'apporter un
peu d'eau de l'Euphrate aux malheureux enfermés dans le
camp de Kerbéla, revient mourant aupres d'eux, montrant les
tronQons de ses bras que les ennemis ont coupés, et il s'écrie,
ayant a peine conscience de lui-meme, de l'état ou il se
trouve, du monde ou il vit encore pour quelques instants :

Oiseau des bosquets du paradis, que chantes-tu?
Le fer d'un jérid a brisé tes ailes : qu'as-tu, cher convive assis au
banquet de nos malheurs, buvant de l'eau d'immortalilé dans la
coupe pleine de ton sang, qu'as-tu !
Abbas. - Quelle extase I Je viens de boira a la coupe du martyre:
quelles délices l J'ai cueilli une rose· fraiche dans le jardín de
l'obéissance : quelle fleur ! L'échanson de Kouser me présente un
callee. Je m'abreuve du nectar dans le cristal du bonheur : quel
breuvage ! J'entends une mélodie inou'ie aux oreilles des mortels :
quelle musique ! Toutes les promesses divines annoncées aux
hommes vont s'accomplir: quelle réalité 1
Roussein. - Ah ! mon frere, par l'ame du martyre de l'injustice,
tu comparaitras devant notre grand pere avec le visage rayonnant
de blancheur des innocents. Dessille tes yeux et reviens a toi.
Aurais-tu quelque testament a nous léguer? Dicte-le, car mes yeux
versent des pleurs de sang.
Abbas. - Voici ma derniere volonté, ó Imam des peuples. Ne
me conduis pas vivant dans la tente du harem. J'aurais honte de
regarder en face Sékina. J'en souffre beaucoup, tu le sais, ó conducteur du chemin du salut. Je lui ai promis de lui rapporter de
l'eau de l'Euphrate, pour désaltérer ses levres desséchées. Arrivé
devant la tente, Sékina viendrait me demander: Eh bien, mon
eau, ou est-elle? (Montrant les tron&lt;;ons de ses bras :) Regarde toimeme, mon frere: je n'ai point d'eau; je ne saurais que répondre
a ta petite malheureuse enfant. Mais il est temps, je m'en vais
rejoindre l'envoyé de Dieu, et je dis: je confesse qu'il n'y a pas de
Dieu autre qu'Allah ! » (U expire.)

- Viens, mon frere, recevoir dans tes bras mon cadavre
ensanglanté.
Houssein. -Mort et malheur I Ou es-tu? Fais-toientendre et que
je tombe victime, au timbre de celle voix chérie ... Ah I te voila
enfin. Le sang ruisselle a grosses gouttes de tes cheveux en
désordre. Éleve la voix, parle, mon frere, parle, lumiere de mes
yeux, modele des braves, objet d'amour de toute notre famille,
mon frere, mon Abbas 1
Abbas. - Qui es-tu! Tu sens l'odeur de mon frere. La douceur
d'ame de Houssein emmielle tes paroles. L'ivresse de l'amour du
martyre m'a ravi hors de moi-meme; ma perception ne sait plus
comprendre autre chose que les promesses divines que le destin
me répete tout bas a l'oreille.
Houssein. - Qu'es-tu done devenu, pour avoir oublié ton frere 1
Quelle extase absorbe tes facultés ! Regarde, c'est moi, ton Houssein, dont le dos plie et se brise sous le poids de l'affiiction que ton
état m'inspire. Mes entrames brulent du feu de tes blessures.
Abbas. - Dieu merci, je n'ai jamais été avare de l'ame quand il
s'agissait de secourir quelqu'un. Je. ne me suis jamais ménagé
pour prouver mon dévouement a notre· sainte cause. Aussi, c'est
au nom de Dieu que l'oiseau de mon existence saigne a présent,
percé par le glaive de haine. Mon creur est plein de douce joie, car
je n'ai pas été chiche de mon ame.

289

Houssein. -

Sans doute, le thMtre persan n'a pas dit son dernier mot :
bien des modifications pourront y etre apportées, bien des
perfectionnements introduits. ll ne s'en présente pas moins
a nous comme une reuvre du plus haut intérét, et dont l'importance dépasse le champ de la littérature.
La Perse, prise aujourd'hui entre les feux croisés de la
Russie et de l'Angleterre, o.ffre a nos yeux l'un des étals
d'amoindrissement et d'abaissement les plus has qu'on puisse
signaler daos le cours de salongue histoire. Se relevera-t-elle
de cette situation précaíre? Je l'ignore. Mais, si elle ·parvient

�290

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

.

a recon

uérir dans le monde un rang digne d~ son pass~, Je
~ pas surp r1·s qu'elle le dftt a la rénovallon de1· sa· htténe sera1s
rature par le drame, el a la revivification de sa re i_g10n p~r
le BAf&gt; sme. Apres tout, ce ne serait pas la prem1e~e fo1s
qu'un/ révolution religieuse et littéraire entratnera1t une
réforme sociale et politique.
Édouard l\foNTET.

VRITRA ET NAMOUTCHI
dans le Mahabharata.

I. -

Les adversaires d' lndra.

lndra, le chef des dieux de l'almosphere, le Jupiler-Tonnant des Aryens, a. surmonté un grand nombre d'adversaires .
.Mais il y a lieu de croire que la longue nomenclalure des
ennemis terrassés par sa vigueur présente plus de dénominations que d'individualités distinctes, et que le meme personnage se cache souvent sous plusieurs désignalions différenles. Cependant, si des noms divers sont parfois donnés a
un seul adversaire d'Indra, il peut arriver aussi, et probablement par l'effet de la meme cause, que plusieurs ennemis de
ce dieu soient confondus sous un nom identique. C'est sur
une particularité de ce dernier genre que nous désirons
appeler ici l'attention.
La confusion dont il s'agit se trouve dans le MahAbhArata.
C'est daos ce poeme célebre et unique que nous puisons les
éléments du présent travail. Les emprunts faits a d'autres
ouvrages postérieurs ou antérieurs n'auront pour objet que
de nous aider a expliquer les difficultés et les contradictions
du texte épique.
Le MahAbhAratacélebre danslndra le vainqueurde Vritra,
le vainqueur de Namoutchi, le vainqueur de (:ambara, le

�292

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

vainqueur de Bala. Ces quatre noms se rencontrent tres souvent . mais ils sont a peu pres les seuls que la grande épopée
indie~ne semble connattre ou du moins citer de préférenc~
pour faire ressorlir l'héro'isme d'Indra. ~ous croyons auss1
avoir remarqué que la fréquence propol'.honnelle de lamention de ces quatre noms correspond al' ordre daos lequel nous
les avons énumérés.
J'aurais bien aimé lire dans le MaM.bha.rata quelques
détails sur la lutte d'Indra avec ~ambara et Bala. Je n'~i pas
eu cette satisfaction. Je n'ose pas avancer que le récit des
victoires remportées sur ces deux adversaires ne s'y trouve
pas; je puis seulement dire que j~ ne l'ai pas rencontré. ~es
passages ou Jndra est appelé vamqueur de ~ambara, vamqueur de Bala, ne nous apprennent rien sur les incidents de
la lutte.
11 n'existe ama connaissance, dans le Mahabha.rata, que
deux récits 'des combats d'Indra, l'un, le plus bref, doit
s'appliquer a sa lulte contre Vritra, l'au~re, plus développé,
doit con cerner sa lulte contre Namoutch1 : seulement, daos
l'un comme dans l'autre, l'ennemi terrassé ne porte pas
d'autre nom que celui de Vritra, de sorte que l'on ~roit a~oir
deux récits de la défaite de Vritra, entre lesquels, 11 y a, a la
vérité, plusieurs traits communs, mais qui, a consi~érer l_a
maniere dont le vaincu périt, sonl absolument rnconc1liables, et portent ainsi la trace d'une évidente et indéniable
confusion. C'est cette confusion que nous allons mettre en
lumie.re, saos nous vanter de pouvoir l'expliquer entierement.
II. _ Premier récit du Mahdbharata. Lutte contre Vritra.
Le premier récit d'une lutte d'Indra se ttou;e da?s. le
Vana-Parva (du &lt;¡loka 8691 au &lt;¡loka 8729 . En v01c1 le
résumé :
i) Traduction de Faucbe, vol. 111, p. 458-62.

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MA.HABHARATA

293

Les Da.navas appelés Ka.lakeyas, commandés par Vritra
opprimaien~ les_ dieux ou Dévas dirigés par Indra. Désespé~
rant de la v1ct01re et meme du salut, les dieux vont trouver
Brahma. qui leur ordonne de se rendre aupres du Richi
Dadhttcha et de lui demander ses os pour en fabriquer
un foudre qui terrassera les Da.navas. L'ordre est exécuté ·
les dieux vont trouver le Richi qui, avec la plus aimable obli~
geance, ou, sil' on veut, avec le plus héro'ique dévo-0.ment,
sans meme attendre que la demande soit formulée abandonne immédiatement la vie et livre ses os a l'arm'ée des
dieux. Tvachtri s'empresse d'en fa&lt;¡onner un foudre dont il
arme la main d'lndra; et la lutte recommence.
Au bout d'une heure de combat, les dieux étaient en pleine
déroute ; Vrilra et les Da.navas triomphaient. Le moyen
suggéré par le grand dieu Brahma. s'était trouvé inefficace.
Devons-nous ajouter que Tvachtri s'était montré mauvais forgeron ou perfide auxiliaire? Nous ne le ferions qu'avec
réserve ; car l'insucces des Dévas, comme on va le voir
se_mble devoi; etre at!ribué plutót a lalacheté d'lndra qu'a l~
fa1blesse de 1 arme mise entre ses mains.
La situation était des plus critiques. lndra, tremblant,
désespéré, va trouver Na.rayana, autrement dit Vichnou et
implore son secours ; Vichnou promet de mettre sa f;rce
dans Indra. Celte manreuvre n'échappe pas a Vritra qui
pousse un cri terrible. Indra, épouvanté, lance sa foudre
et tue Vritra. Mais telle était sa frayeur, que, sans meme
s'apercevoir que son arme avait quilté sa main, sans attendre
l' effet du coup porté par lui d' une faoon presque inconsciente
il s'enfuit tremblant et. va s'enfoncer dans les eaux d'un la~
oil il se cache si bien que de longtemps on n'entend plus
parler de luí.
. Je ne dis rien de ce qui suivit la mort_de Vritra; la joie des
Dévas, le massacre des Da.navas et leur fui te sous les eaux de
lamer. Ces épisodes, qui m'entratneraient trop loin ne sont
.
'
pas de mon SUJet.
·
On aura remarqué le trait dominant de ce récit. 11 s'agit
20

�1

294.

REVUE DE L Il1STOIRE DES RELIGIONS

d'une lutte générale des bons génies contre les mau~ais. Le
chef des bons génies l'emporte, grAce au secours de V~chnou,
saos qui tout était perdu; c' est en tremblant q_ue le vamqueur
accomplit son exploit. L'honneur est enberement ~our
Vichnou, l'auxiliaire invisible et présent. Notons, parm1 les
circonstances accessoires, l'intervention de Brahma présentée d'une maniere qui met surtout en relief l'effacement
de ce dieu · celle de Tvachtri, dans laquelle on peut surprendre la' trace ~u !'origine d'une mésintellige~ce entre
Indra et lui mésintelli(J'ence qui, dans d'autres récils, passe
a l'état d'hostilité dé~larée. C'est Brahma qui a conseillé
l'emploi des os de Dadhitcha; c'est Tvachtri qui e~ fait u~
foudre. La nature spéciale de cet engin dont lndra s est serv1
contre son adversaire est un des. traits essentiels de notre
récit • car bien que le foudre dont les os du Richi avaient
'
fourni' la matiere
ne soit devenu efficace que par 1··mt erven~
tion de Vichnou, il n'en reste pas moins l'arme spéciale qm
a donné la morta Vritra. Vritra a été tué au moyen des os de
Dadhltcha.

m. -

Deuxieme récit du Mahábhdrata . Lutte contre
Vritra (Namoutchi).

Je passe maintenant au deuxieme récit qui se trouva beaucoup plus loin dans le poeme (Udyoga-Parva, du &lt;¡loka 239

au 346 1).
•
•
Tvachtri, quin' est plus le forger~n pl~s ou moms ?ª?1le ou
1
bienveillant du récit précédent, ma1s qm est 1 enn~m1 d In~r~,
avait créé un monstre a trois tetes, dont la pre1?1~re réc1ta~t
le Véda, la deuxieme s'abreuvail de soma, la tr01s1eme buva1!
1
l'espace. Vi&lt;¡varo-0.pa a trois tetes 1 (tel est le nom qu on lm
1) Traduction de Fauche, vol. V, p. 369-80.
2) Le Mahabharata l'appelle une seule fois Vi~varodpa, et toutes les autres
fois Tri&lt;;iras {Trois-Tétes), comme si c'était un nom propre,

VRITRA ET NAMOUTCill DANS LE M.HUDUALlATA

295

donne) était compté parmi les brahmanes~ On sait que les
mortifications peuvent faire parvenir a la divinité ; el un
homme ou un Mre quelconque ne pouvait atteindre a une
grande supériorité intellectuelle et morale, saos exciter
l'inquiétude d'Indra. C'est ce qui arriva pour le fils de
Tvachtri. Indra, craignant d'étre supplanté par ce monstre a
trois tetes d'une si éminente vertu, le frappa de son foudre
et le tua. Mais les trois tétes semblaient toujours vivantes.
In_dra recourut aux bons offices a·un charpentier qui, se
la1ssant persuader non sans peine, les trancha toutes les trois
avec sa hache. Divers oiseaux s'échapperent aussilót des
bouches des tetes coupées. Indra crut avoir paré a un grand
danger et fut rempli de joie ; mais sa victime était un saint
brahmane. ll avait commis un brahmanicide.
On se figure dans quel état la fin du monstre trois tetes
avait dó mettre Tvachtri. Par la puissance de ses morlifications, ce pere, altéré de vengeance, fit sortir du feu du sacrifice un nouveau monstre, Vritra, qu'il chargea de venger
Trois-Teles. Vritra ne perdit pas de temps pour attaquer
Indra. Le combat ful terrible. Un instant Indra se trouva pris
entre les machoires de son redoutable adversaire : les dieux
furent épouvantés. lls eurent alors l'heureuse inspiralion de
créer le baillement. Vritra se mit a bAiller ; et Indra amin.
'
c1ssant son corps, réussit a échapper a la dent du monstre.
11 recommenga bravement le combat; mais l'adversaire était
trop fort. La victoire était impossible. L'armée des dieux
pliait; l'empire du monde allait appartenir a Vritra.
Tous les dieux réunis vont trouver Vichnou et implorent
son appui. Vichnou promet d'entrer sans etre vu dans le
foudre d'Indra, mais donne en meme temps le conseil de ne
pas combattre a force ouverte et de recourir a la ruse.
Le conseil fut suivi : des pourparlers furent engagés avec
Yrilra; et un accord intervint entre les deux adversaires,
aux termes duquel Indra prit l'engagement de n'attaquer ni
le jour ni la nuit, ni avec le sec ni avec l'humide, ni avec la
pierre, le bois, ou une arme quelconque, ni avec une formule

a

�VRITRA ET NAlIOUTCHI DA~S LE MAHABHARATA
1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

296
magique. La paix était faite; mais Indra n'était pas tran-

quille.
.
Un jour, ou, pour mieux dire, a une heure crépuscula1re,
entre chien et loup, Vritra se trouvait sur le bord de ~a mer ·
Une montao-ne d'écume se leve sur les eaux; ce n'était pasle
sec, ce n'éfait pas non plus l'humide; ce n'était ni_ du bois,
ni de la pierre, ni une arme, ni une parole mag1~ue : on
n'était pas dans le jour, on n'était pas dans la nmt. Indra
prend cette écume et la lance sur Vritra qui meurt foudroyé.
Vichnou était entré, sans se laisser apercevoir, dans cette
écume et en avait fait un engin meurtrier.
Indra avait eu beau observer la lettre du traité conclu avec
Vritra ·1 son acte était une fourberie, une trahison. Chargé
d'un double crime, d'un brahmanicide et d'un parjure, il
s'enfuit aussitót apres la mort de Vritra et va se blottir au
fond d'un lac oil il reste caché mille années durant.
Les différences qui existent entre ce récit et le précédent
ne sont pas moins frappantes que les ressemblances. Remarquons d'abord que ce second récit est double; il se compose :
1ºde lamort deTrioiras; 2ºdelamortde Vritra. Ala rigueur,
j'aurais pu supprimer la premiere moitié; mais elle est si
étroitement unie a la deuxieme qu'il ne semble guere possible de les disjoindre. D'ailleurs, quoique le premier récit
ne dise rien sur !'origine de Vritra, et que l'histoire de
Trioiras soit l'explication de cette origine, il y a un lien entre
les deux récits meme pour cetle partie qui semble exclusivement appartenir au second. Ce qui constitue ce lien, c'est
Tvachtri; Tvachtri qui, dans le premier récit est l'auxiliaire
d'lndra, auxiliaire peut-etre malhabile ou mal disposé, et,
dans le deuxieme, son ennemi déclaré. Tout le caraclere de
chacun des deux récits se trouve meme altér·é par cette opposition. Le premier repose sur la lutte des Dévas et des Da.navas qui se concentre dans celle de leurs chefs; le deuxi?me
ne repose que sur l'inimitié personnelle de Tvachln et
d'Indra qui, au fond, se disputent l'empire du ciel. Ce
deuxieme récit apparait done comme une modification, une

297

dégradation du premier; et ce caractere d'abaissement se
reconnatt encore a d'autres traits. Le premier récit ne met
en jeu que la force, les sentiments héro'iques et belliqueux.
Apres s'étre bravement battu, Indra a peur; mais la bravoure
et la force de Vichnou suppléent a la couardise et a la
faiblesse d'Indra. Dans le deuxieme récit, la victoire est
le prix de la ruse; et ce n'est pas seulement Indra qui
trompe son ennemi : Vichnou lui-meme est compromis
dans celte mauvaise action. Car, dans un récit comme
dans l'autre, la victoire n'est obtenue qu'ave.c son concours. L'héro'isme dans le premier récit, la perfidia dans
le deuxieme, triomphe avec lui et par lui. La glorification
de Vichnou faisant d'Indra son instrument est en somme
le trait dominant des deux récits qui nous le montrent, le
premier, s'incarnant dans lndra, le deuxieme, s'introduisant
dans un objet matériel. A bien des égards, le deuxieme
récit semble n'étre qu'une répétitioñ du premier, complété,
mais en meme temps, altéré et dégradé.
Toutefois , il est un trait qui nous oblige a voir dans
le deuxieme un récit original, distinct, qu'on aura cherché
a identifier le plus possible avec le premier, mais qui primitivement devait en différer totalement : c'est la nature de
l'engin qui a. serví a tuer le monstre. On ne peut pas dire
que Vritra a été tué avec les os de Dadhitcha et avec l'écume de la mer. II faut choisir entre ces deux armes :
leur emploi simultané est impossible , et leur emploi successif n'est admissible que si Vritra avait reparu dans le
monde apres sa mort et péri deux fois. Mais, quoiqu'il
ne co11te guere aux Indiens de faire revenir leurs héros a
l'existence, on ne nous dit ríen de pareil sur Vritra. Force
nous est done d'admettre que le personnage tué avec
l' écume de la roer n' est pas le personnage tué avec les os de
Dadhttcha.
Nous savons que c'est Namoutchi qni a élé tué avec
l' écume. Le MahAbharata lui-méme nous fournitle moyen de
constater l'étrange confusion qui caractérise son second récit

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS
298
de la défaile de Vritra. Le c,loka f 957 du Sabha.-Parva 1 dit en
effet : &lt;&lt; Apres avoir conclu un aecord, portant qu'il n'y aurait
pas d'offense, (:akra (Indra) a coupé la tete de Namoutchi.
Sa conduite est estimée celle qu'on doit toujours tenir envers
un ennemi. n Il ne faut pas s'étonner de cet éloge de la fourberie d'Indra. Il est mis dans la bouche du méchant Douryodhana, l'ainé des fils de Dhritarachtra, le persécuteur acharné
des cinq vertueux fils de Pandou. Il esl tout simple que
Douryodhana invoque la perfidie d' un dieu pour justifier la
sienne propre. L'intéret de ce c,loka pour nous est dans cet
accord excluant toute offense, au mépris duque! Indra lua
Namoutchi. Ces simples mots ne sont-ils pas une allusion
transparente aux faits racontés dans notre deuxieme récit?
11 esl vrai que ce deuxieme récit ne dit pas que la tete du
monstre ait été coupée ; mais ce n'est la qu'un détail secondaire. Nous pouvons done, nous appuyant sur cette violation
de la foi jurée donl Namoutchi a été victime selon le c,loka
f 957 du Sabha.-Parva, affirmer que Namoutchi est le véritable héros du deuxieme récit du Mahilbha.rata, et que, par
une erreur étrange , inexpliquée et peut-etre inexplicable,
le nom de Vritra y a été substitué a celui de Namoutchi.
Suffit-il done d'écrire Namoutchi au lieu de Vritra dans le
second de nos récits pour considérer toutes les difficultés
comme levées? Je ne le pense pas, et l' on sera sans doute
du meme avis quand on aura lu le résumé du récit de la
défaite de Vritra dans le Bhilgavata-Pourilna.

IV. - Récit du Bhágavata-Pourána. Lutte contre Vritra.
Voici comment notre épisode y est présenté i :
Vicvarotipa, un des fils de Tvachtri, occupait une place
importante parmi les Dévas. 11 avait trois tétes : une pour
1) Traduction de l&lt;'auche, vol. Ir, p. 523.
2) Traduction d'Eugéne Burnouf, vol. III, p. 577-639.

VRITR.A ET NAMOUTCHI DA.NS LE MABABHARA.TA

•

299

boire le soma, une pour s'abreuver de liqueurs, la troisieme
pour manger le riz. Les Dévas étant venus le trouver, par le
conseil de Brahma., pour obtenir son assistance dans leur lutte
inégale contre les Asouras, il leur donna un charme, la cuirasse de Vichnou.
Malheureusement, la mere de Viovarotipa était fille d'un
Daitya. Trop soucieuxde ses ancetres maternels, Viovaroupa
leur donna une part dans le sacrifice. Ce fut !'origine de sa
querelle avec Indra. Indigné de cette faveur accordée a ses
ennemis jurés, Indra trancha les trois tétes de Vicvaroupa.
Chacune de ces tetes devint un oiseau en tombant du tronc et
s'envola.
Tvachtri, furieux du meurtre de son fils, résolut de lui
susciter un vengeur. Il fit un sacrifice duquel jaillit Vritra,
qui, sans retard, attaque Indra etles dieux. Ceux-ci, se sentant incapables de résister, vont trouver Vichnou ; il leur
donne le conseil de demander a Dadbttcha ses membres,
afio d'en fabriquer un foudre qui tranchera la tete de Vritra.
Le conseil est suivi ; le Dadhitcha du Bhilgavata-Pourilna se
montre d'aussi bonne composition que celui duMahAbhilrata.
Immédiatement, il s'unit a Brabma et abandonne ses
membres, qu'il livre aux Dévas. Notons ici que c'est déja par
lui que la cuirasse de Vichnou était venu-e au pouvoir des
Dévas ; car e' est de lui que la tenait Tvachtri , qui l'avait
transmise a Vic,varotipa.
Vicvakarma. fabrique un foudre avec les os de Dadh!tcha;
armé de ce nouvel engin, Indra recommence l'attaque. 11 est
inutile de rappeler les péripéties de cette lutte colossale,
racontée avec un luxe d' extravagances que le Mababharata
ne connatt pas. Il nous suffira de dire que Vritra finit par
avaler Indra avec son éléphant. Mais Indra fend avec son
foudre le ventre de l'ennemi qui l'a englouti et lui tranche la
tete. Ce grand triomphe n'étouffe pas le remords que lui fait
éprouver le meurtre du brllimane Vicvaroó.pa ; il va se plonger dans le lac MAnasa et y reste caché pendant mille ans.
Ce récit combine, comme on le voit, les deux récits du

�300

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

Maha.bha.rata. Il adapte au premier de ces récits le préambule du second. Comme le deuxieme, il rattache !'origine de
la querelle entre Vrilra et Indra a un dissentiment entre
Tvachtri et Indra. En ce qui touche les détails de la mort du
monstre, il les emprunte au premier récit, c'est-a-dire que,
pour lui, l' engin meurtrier est le foudre formé av~c les os de
Dadhitcha; il ne sait rien de l'écume de lamer, m de la convention conclue entre Indra et son ennemi. L'adversaire
d'Indra décrit daos le Bha.gavata-Poura.na, est done bien le
héros du premier récit du Maha.bha.rata, c'est-a.-dire Vrilra,
d'ou il suit que le héros du deuxieme n'est pas Vritra et doit
Mre Namoutchi. Notons cependant, dans le PourAna, un trait
qui se rapproche d'un détail du deuxieme récit épique :
Indra avalé par Vritra (je laisse de cóté l'éléphant) rappelle
Indra saisi par les dents du monstre, que le Maha.bha.rata
appelle Vritra, mais qui esl Namoutchi, et parvenant a
échapper. Toute la ditférence est que, dans le Ma~Abha.ra~a
Indra court le risque d'élre dévoré par son adversa1re, tand1s
que, dans le Bha.gavata-Poura.na, il l'est effectivement. Y a-til une connexion entre ces deux traits spéciaux ? Ou est-ce
une simple rencontre? S'il y a emprunt, aquel combat appartient en propre ce détail de voracité? A la lutte contre Vritra,
ou a la lulte contre Namoutchi? A la premiere probablement; mais je ne saurais l'affirmer. La question n'est saos
doute pas d'un grand intérét ; mais nous avons cru devoir
insister sur ce trait, qui montre la pénétration mutuelle de
ces deux épisodes de l'histoire d'Indra.
Autre détail qui a son importance. Dans le Bha.gavataPoura.na, Indra coupe la téte de Vritra; daos aucun des
récits du Maha.hha.rata il ne coupe la téte de son adversaire ;
seulement le (}loka isolé, cité plus haut, mentionne la décollation de Namoutchi. Le Bha.gavata-Poura.na aurait-il done
transporté daos le récit de la mort de Yritra un trait qui
appartient a la mort de Namoutchi? Je ne sais. Mais pourquoi le 1\faha.bhArata ne parle-t-il daos aucun de ses récits de
tate coupée? Son silence sur ce point est assez caractéris-

VRITRA ET NAMOUTCIII DANS LE MATIABHARATA

30{

tique. Daos l'un et dans l'autre récit du MahAbhArata, ce
n'est pas en décapitant son adversaire qu'lndra le 1ue, c'est
en le frappant avec un projeclile ; il se sert d'une arme de
trait, non d'uninstrument tranchant. Dira-t-on que le foudre
d'Indra avait un tranchant? Le texte du BhAO'avata-PourAna
o
permettrait de le soutenir; mais, dans le Maha.bhArata, la
section ele la téte ne semble pouvoir Mre qu'un qcte postérieur a celui qui a donné la mort. Or, aucun des deux récits
n'admet cette opération qui suppose un vainqueur savourant
son triomphe. D~ns le p:emier récit, lndra est si épouvanté,
daos le second, 11 est s1 honteux de sa mauvaise foi que, le
coup mortel une fois donné de loin, il ne songe qu'a fuir et
a se cacher. Les deux_ récits ne nous donnent aucun· moyen
de trancher la quesbon, et nous restons indécis entre le
BhAgavata-PourAna et un (}loka du MahAbhArata nous disant
le premier, qu'Indra a décapité Vritra, le second, qu'il
décapité Namoutchi. On pourrait admettre que chacun d'eux
a eu la léte tranchée.
Je ne saurais insister sur tous les poinls dignes de
remarque: l'opposition du Vi(}varoú.pa, gourmand et matériel
du PourAna avec le Vii;varoú:pa contemplatif et spirituel du
MahAbhArata; - le dédoublement de Tvachlri et de ViQvakarmA; - l'intervention de BrahmA, plus insignifiante encore
que dans le MahAbhArata; - celle de Vichnou, qui joue le
role donné a Brahma. dans le poeme épique, dont la cuirasse
se trouve insuffisante, et qui, s'il ne s'associe pas comme
daos la grande épopée classique, a une insigne tromperie,
est du m?ins obligé d'intervenir directement par ses conseils,
comme s1 son armure avait été saos force,· donnée assez singuliere daos un poeme consacré asa glorificalion.
Mais il est un point qui, apres qu'on a lu le MahAbhArata
et le PourAna, reste obscur. L'un et l'autre nous représentent
Vrilra comme né du sacrifice de Tvachtri. Seulement, le
Vritra du Maha.bhArata est Namoutchi. Qui done Tvachtri
a- t-il suscité pour la vengeance de son fils ? Vritra ou
Namoutchi? Entre ces deux autorités, le poeme épique et le

¡

�303

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

VRIT.RA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARATA

PourAna, il est bien difficile de se prononcer. D'une maniere
générale, le Maha.bha.rata semble inspirer plus de confiance ;
mais dans le cas spécial qui nous occupe, la confiance est
sing~lierement atténuée par l'étrange confusion faite entre
Vritra et Namoutchi. 11 est généralement admis que c'est
Vritra qui a été créé par Tvachtri. Cependant, il me paratt a
propos de citer un texte, et je traduirai le récit du l\Ia.rkandeya-Pouril.Ila sur la mort de Vritra. C'est un fragment
tres court, une mention plutot qu'un récit.

tions aft'ectueuses, qui se complaisent daos le bien de tous
les étres. 18. Mais Qakra transgressa les clauses du contrat;
il tua Vrilra. Le meurtre de Vritra pesant sur lui, sa force
fut brisée 1 ••••
La tradition est done bien que c'est Vritra qui fut suscité
par Tvachtri pour la vengeance de ViQvaroupa. Ainsi, le
Mahil.bhil.rata a exactement raconté dans son second récil
!'origine de Vritra; seulement, il y a attaché le récit de la
lutte avec Namoutchi, constamment désigné sous le nom de
Vritra. J'ai déja dit que je ne me flattais pas d'expliquer completement cette étrange confusion. Je voudrais cependant
essayer d'en rendre compte autant qu'il est possible, en
remontant aux sources des récits étudiés ci-dessus. 11 faut
pour cela s'adresser aux Védas.

302

V. - Récit de la mort de Vritra dans le MárkandeyaPourána.
1. Le fils de Tvachtri ayant été tué jadis par la splendeur
d'Indra, Indra, coupable du meurtre d'un bra.hmane, fut dans
une extréme détresse. 2. 11 entreprit d'en faire l'expiation
en se dépouillant de sa splendeur de Qakra. Ainsi, Qakra se
trouva sans éclat, son éclat ayant disparu dans l'expiation.
3. Cependant, a la nouvelle de la mort de son fils, Tvachtri
fut en colere, ce PradjApati; il arracha une de ses tresses et
prononQa cette parole : 4. Qu'aujourd'hui les trois mondes
avec les dieux voient mon héro'isme ; qu'il le voie aussi ce
brahmanicide aux mauvaises pemées, Pil.kacAsana (lndra) ;
5. Lui par qui mon fils qui se plaisait dans l'accomplissement
. de ses devoirs, a été abattu. A ces mots, les yeux rouges de
colere, il sacrifia la tresse dans le feu. 6. Alors apparut Vritra, le grand Asoura, avec une guirlande de flammes, un
corps immense, des dents gigantesques, semblable a un amas
de collyre (?) fendu; 7. Ennemi d'Indra, incommensurable,
accru de la splendeur de Tvachtri. Chaque jour, il grandissait de la longueur d'une portée de fleche, et sa force était
immense. 8. Voyant que ce grand Asoura était né pour le
tuer, Qakra envoya sept Richis, désirant la paix ; car la
crainte le tourmentait. 9. Ils firent un accord entre lui et
Vritra, et imposerent les conditions, ces Richis aux disposi-

VI. -

Vritra et Namoutchi dans les Védas.

Je n'ai pas la prétention de faire un exposé complet des
traditions védiques sur Vritra et Namoutchi, ni de parcourir
les phases diverses du développement de leur histoire. Je
me bornerai a de courtes indications.
On s~it que Vritra, « celui qui couvre, » figure le nuage
obscurc1ssant la terre par le voile épais dont il la couvre, el
la desséchant par son refus de lui livrer l'eau qu'il recele.
Les ondes sont des épouses qu'il garde pour lui seul, des
vaches qu'il tient enfermées dans une caverne. Indra lutte
c_ontre l~i, le frappe a la téte, le tue, et délivre les ondes capbves, qm tombent sur la terre et la fécondent. Divers autres
pe~son~~ges, Ahi en particulier,_jouent un role analogue, au
pomt d etre confondus avec Vritra. Or, Namoutchi, &lt;e celui
qui ne la.che pas, » est un de ces adversaires qu'Indra tue
pour l'obliger a la.cher les eaux : on le représente comme un
brigand, avare, doué de magie, qui se cache entre ses deux
f) Mlrkandeya-Pourana. Lecture vn•.

�304-

REVUE DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

épouses (ciel et terre) ; mais , il a beau armer sa troupe
féminine Indra le tue en lui écrasant la tete avec l'écume
des ond:s et distribue aux hommes les vaches de ce bandit.
Ces vach:s ce sont les eaux. Il est done manifeste que,
malgré des différences légeres dans les qualifications et dans
les détails de la lutte, Vritra et Namoutchi sont presque un
seul et meme personnage ; sous deux noms distincts, ils
représentent le nuage orageux qui ne creve qu'a~res une
lutte acharnée, dont le dieu de la foudre est le vamqueur.
.
Notons que l'on fait une distinclion quant a 1~ mamer_e
dont les deux ennemis d'Indra sont tués. lis sont, 11 est vrai,
frappés ala tete l'un et l'autre; mais on spécifie que Namoutchi a la tete écrasée avec l'écume des ondes.
Il est aussi question de l'assistance qu'Indra reout, dans l_e
combat des autres dieux, soit de ceux de son entourage, soit
de ceux d'une autre région que la sienne. Dans sa lutte contre
Vritra, il fut efficacement aidé par son compagnon Vichnou,
qui est de sa tribu, et aussi par Agni, qui n 'en est pas. Dan~
sa lutte contre Namoutchi, il fut secondé par Sarasvati
et les AQvins, qui, appartenant au groupe solaire, sont d'une
autre région que la sienne.
La relation d'lndra avec ses ennemis a donné lieu également a diverses interprétations. Ainsi, Vritra, dit-on, avait
avalé les trois Védas ou les possédait enlui-meme; c'est pour
lui faire rendre gorge qu1ndra serait entré en lutte avec lui ,
le frappant successivement de trois coups de tonnerre, apres
chacun desquels le monstre restitua l'un des Védas. Nous
surprenons ici cette usurpation de la divinité qui hante !'esprit des Indiens. Vritra, d'apres celte explication, est presque
un trattre. Namoutchi en est positivement un: on le dépeint
comme ayant fait d'abord partie du cortege d'Indra, qu'il
aurait abandonné apres s'etre approprié sa vertu (indriya), en
la buvant avec du soma et du vin. C'est pour se venger de
cette perfidie qu'Indra l'aurait tué dans des circonstances
analogues a celles que le Maha.bhArata décrit, a l'aube du
jour, avec l'écume de lamer; seulement, d'apres la tradition

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARAT&gt;

305

védique, Sarasvati et les A&lt;¡vins avaient enduit de cette écume
la foudre d'Indra.
L'histoire de l'amitié primitive d'Indra et de Namoutchi
peut avoir été inventée pour excuser la perfidie d'Indra.
Trahi, il aurait payé le trattre de meme monnaie.
S'il n'est digne de moi, le piege est digne d'eux,

dit le Mithridate de Racine. Mais cette tradition s'explique
assez naturellement par la nature meme des divinités dont il
s'agit. Indra n'est que le dieu de la région des nuages ; les
nuages qui veulent garder la pluie sont en rébellion avec leur
chef et la lutte dont le ciel d'Indra est le théatre peut etre
'
considérée
comme une guerre intestine. Il est done naturel
que certaines personnifications des nuages soient présentées
avec les attributs de la trahison.
On pourrait dire que l'heure crépusculaire a laquelle
Namoutchi fut frappé est un souvenir de l'alliance d'Indra
avec les Aovins, qui sont les dieux du crépuscule. Mais ce
serait peut-etre un peu subtil. ll est certain du moins que
l'auteur du second récit du MahabhArata n'y a guere pensé
puisqu'il ne dit mot des A9vins et les remplace hardiment
par Vichnou. C'est la le point capital de la question; ce récit
a été rédigé pour la plus grande gloire de Vichnou. Ce n' était
pas assez que Vichnou et1t facilité le triomphe d'Indra sur
Vritra, il fallait encore qu'il lui ftt obtenir sa victoire sur
Namoutchi. L'analogie entre les deux Asouras était assez
grande pour qu'on tentAt de les identifier. Mais la lutte d'Indra avec chacun d'eux présentait certaines particularités distinctes. Vritra avait été tué avec un foudre qu'on a dit provenir des os 1 de Dadhltcha, grAce au concours de Vichnou;
Namoutchi avait été tué avec l'écume des eaux, grace au
(i) Ces fameux: « os » de Dadhitcha seraient tout simplement des
prieres » . La confusion entre deux: mots semhlables ou entre deux sens
différenls d'un meme mot serait l'origine de la légende des « os ».
«

�REVUE DE L'msTOmE OES l\ELIGIO~S
306
concours des Aovins. 11 a élé relalivement facile de remplacer les Aovins par Vichnou ; mais, on ne pouvait pas supprimer l'écume de la mer et les circonstances de la mort de
Namoutchi sans supprimer du meme coup une des victoires
d'Indra. Je comprends la substitulion de Vichnou aux Aovins
de la part d'un zélé Vichnouite ; je comprends moins bien
qu'on ait fait sortir Namoutchi du sacrifice de Tvachlri, puisqu'il est admis que cette origine est celle de Vritra. Mais ce
que je ne comprends pas, ce qui me semble inexplicable, et ce
qui reste pour moi inexpliqué, c'est que, apres avoir raconté
la mort de Vritra 1 on raconte celle de Namoutchi accomplie
dans des circonstances tres différentes, en ne lui donnant
pas d'autre nom que celui de Vritra.
Tvachtri, le pere ou le créateur de Vritra, joue un rólc
trop important pour que nous ne disions pas quelques mols
de lui en terminant.
Les textes védiques le représentent comme le forgeron
d'Indra : ce qu'il est daos le premier récit du MahAbhArata.
Toutefois, ces memes textes parlent de son différend avec
Indra, différend né, a ce qu'il semble, de ce que les deux
personnages se seraient disputé la priorité pour boire le
soma dans la coupe fabriquée par Tvachtri. Le fils de Tvachtri
aurait été tué par Indra, et Tvachtri aurait voulu faire l'offrande du soma sans le concours de son rival qui, intervenant violemment, aurait interrompu le sacrifice et bu le soma
de force.
Quant au fils de Tvachtri, il est déja question, dans le
Rig-Véda, de ses trois tetes et de sa lutte avec Indra, qui les
aurait coupées toutes les trois , et aurait en meme temps
délivré les vaches retenues par le fils de Tvachtri. Ces
vaches , gardées par le fils de Tvachtri , l' assimilent a
Vritra et a Namoutchi, et l'on comprend que le l\fahAbha.rata et, apres lui, le BhAgavata-PourAna, aient fait de ces
deux Asouras (ou au moins de l'un d'eux) des créations
de Tvachtri, puisque aussi bien Tvachtri est dépeint commc
le créaleur par excellence. 11 faut dire, d'un autre coté,

307
que la donnée d'apres laquelle le fils de Tvachtri aurait
tenu les vaches captives, s'accorde mal avec celle qui fait
de lui un saint brAhmane. Il semble qu'on ait voulu attribuer
a Tvachtri une double descendance : l'une sainte, l'autre
impie, pour satisfaire aux deux caracteres qui lui sont
altribués. La filiation de Tvachtri et de Vritra est cerlainement une invention poslérieure, mais le germe s'en trouve
déja dans le Véda.
Toutes les circonstances rapportées daos le MahAbhArata
étaient done en germe dans les traditions antérieures. En ce
qui touche Vritra et Namoutchi, le désir de glorifier Vichnou
explique fort bien l'intervention de ce dieu dans la défaite
de ces deux Asouras, bien que la tradition primitive ne lui
fasse jouer un role que daos la victoire remportée sur un
seul. Mais quelle qu'ait pu etre, pour l'auteur du second
récit du MahAbhArata, la tentation de forcer l'assimilation
des deux adversaires d'Indra, rien n'explique le singulier
lapsus du meme nom donné a deux personnages qui, malgré
leur ressemblance bien certaine, sont toujours présentés
comme correspondant a des individualités distinctes.
VRlTRA ET NAMOUTCHI DANS LE MABABHARATA

L.

FEER.

�u; CHlUSTlANISME CHEZ LES ANCIE:'&lt;S COPTES

309

cussions théologiques dans lesquelles allait sombrer l'Orient
tout enlier.

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

Le róle qu'a joué l'Égypte dans l'établissement ~éfinitif du
christianisme et dans son développement dogmabq~e _est _en
général tres connu, et c'est un lieu comm_un de 1 h1st01re
chrétienne que la part prépondérante pr1s~ ~ar. les patriarches d'Alexandrie dans les querelles de 1anamsme, du
nestorianisme et de l'eutychianisme, jusqu'au moment _ou le
défenseur attitré du christianisme en Orienl tomba du c1el de
sa gloire en emportant apres luí la moitié ~es étoiles de
moindre grandeur qui gravitaienl autour_ de lm. A~res cette
chute éclatante , il fut de regle de cro1re en Occ1dent_ que
l'Égypte, séparée du christianisme occidental et flétr1e de
l'épithete de schismatique, ne pouvait qqe s'enfoncer plus
avant dans l'abíme de son erreur : avant la séparation on lui
avait libéralement preté toutes les vertus ; apres son schisme
on lui prodigua tous les vices. Avait-elle done chan?é du
jour au lendemain parce qu'il avait plu a son patnarche
Dioscore de ne pas admettre les deux natures en la personne
du Verbe dans le sens qu' altachaient a~ette expression le pape
Léon et les éveques de son parti? Evidemment non : une
semblable question, toute de subtiles distinctions et ou les
adversaires, unanimes au fond, ne se comprenaient ni les uns
ni les autres, ne pouvait guere exercer d'influence sur une
population plus occupée de ses besoins journaliers, de s_es
faciles plaisirs, de ses contes et de ses légendes que des d1s-

Cetle Égyple, qu'on a tant appelée immuable et qui l'a
été, en e.lfet, jusqu'a un certain point, ne pouvait aucunement perdre son précédent aspect, parce qu'il avait plu a une
majorité d'éveques , appuyés par le pouvoir impérial, de
décréter qu'il fallait admettre les deux natures du Cbrist et
d'exiler Dioscore. Il semble meme que l'Égypte ne se soit
guere émue d'abord des définitions du concile : a peine si, en
dehors d'Alexandrie, on en connut l'existence et les décrets
avant que les agents de Marcien n' eussent apporté en Égypte
le symbole qu'il fallait souscrire de force ou de gré.
Jus~u'alors on n'avait vu que la majesté violée du patriarche;
ma1s quand on eut appris qu'il fallait renier la foi de l'archeveque, cette foi dont il était !'arbitre en Égypte d'apres les
canons memes du plus fameux des conciles, celui de Nicée
resté pour l'Église d'Égypte ]a pierre angulaire de toul l' édi~
fice chrélien, alors ce fut tout autre chose. Sans ríen comprendre aux discussions pendantes, on crut simplement et
na'ivement ce que croyait le patriarche: le seul fail qu'on
demandait_ de souscrire a une autre croyance jeta l'Égypte
dan~le sch1sme, et l'esprit d'opposition qui avait toujours été
le s10n se montra dans tout son jour.
Au fond que leur importaient les deux natures? tout ce
qu'en savait le peuple c'était que le patriarche d'Alexandrie
n'y croyait pas, et cela suffisait. On reste confondu quand,
dans les ceuvres coptes, on voit l'ignorance profonde ou les .,
moines se trouvaient de cette question. Ce n 'est certes pas a
~ux qu'on p~ut faire l'injure de les appeler théologiens poinhlleux et ra1sonneurs : ils ne pointillaient guere et ne raisonnaient pas du tout. Ils continuaient d'etre apres le concile
de Chalcédoine ce qu'ils étaient auparavant: ils n'eurent en
plus que les coups et les exils, voire meme les supplices mortels _qu'on ne leur ménagea pas. Ils étaient depuis longtemps
habitu~s a la courb~che ou au ha.ton en qua]ité d'Égytiens;
la patrie ne leur étmt pas connue sur tefl'e et la persécution
21

�3i0

REVUE DE L 1UISTOIRE DES llELIGlONS

de Dioclétienles avait familiarisés avec la mort. D'ailleurs tout
ce qu'ils souffraient les menait droit au ciel. Ils ne se donnerent done pas la peine de changer de croyance, parce que
cela plaisait au pape de Rome et a l'empereur de Constantinople ; ils furent au contraire ravis d'avoir une si bonne occasion de faire de la résistance et de maudire leurs persécuteurs. 11 faut avouer qu'ils n'y ont pas manqué et s' en sonl
donné a creur joie.
Quand la bourrasque élait passée, ils revenaient tranquillement a leur premier séjour, reprenaient leurs occupalions
et recommenoaient a vivre comme si de ríen n'élait. Ceux
qui parmi eux avaient appris le beau métier describe, si prisé
de leurs ancMres, se faisaient les vengeurs de leurs freres
moins fortunés : ils taillaient leur calame, le remplissaient de
bonne encre et écrivaient ces parchemins qui font encore
l'admiration de notre temps. En Égypte, aussi bien dans
l'Égypte pharaonique que daos l'Egypte chrétienne, qui disait
scribe disait quasiment auteur : du moins les deux litres
étaient identiques pour les plus habiles; les autres se contentaient de copier l'reuvre de leurs supérieurs en génie et en
imagination, mais ils la copiaient a leur maniere, c'est-adire en l'ornant a. leur gotit, en brodant sur le canevas primitif. Ce que l'Égypte chrétienne a produit d'reuvres de cette
sorle est prodigieux : tous les genres y sont représentés,
depuis le poeme épique jusqu'aux récits les plus naturalistes
je pourrais dire les plus grivois si l'auleur ne cherchait pas
avant tout a édifier son lecleur ou son auditeur; mais l' édification n'en sera que plus grande si par une peinture bien
nuancée, par quelque expression bien crue, il semble d'abord
teri·asser la nature pour faire bientOt triompher la grAce.
C'était la le triomphe du littérateur copte dans les récits
naturalistes. Daos les récits prestigieux ou miraculeux, son
triomphe était d'imaginer les merveilles les plus incroyables,
dtit-il troubler l'ordre de la terre et des cieux, ou de parer
les choses les plus ordinaires de la vie des couleurs les plus
éclatantes et des détails les plus invraisemblables.

LE CHRISTIANISME CElEZ LES Al.'íCIE.~S COPTES

3U

En cela i1 était bien le digne descendant des scribes de
cour qui avaient imaginé les contes des Deux f reres, du
Prince prédestiné, de Satni, et les autres semblables. Ces
conles féeriques étaient déja bien vieux a l'époque chrétienne, mais ils étaient restés vivants dans l'imacrination
populaire: les moines qui avaient encore conservé, q~elquesuns du moins 1 , la connaissance des anciennes écritures de
l'Égypte • les lisaient dans le texte et s' en délectaient sans
doute tout autant que des vies extraordinaires des Antoine
.
'
des l\faca1re, des Pachome, ou des Schnoudi. Nous n'exagérons pas; c'est dans le mobilierfunéraire d'un moine copte
qu'a été trouvé le conte démotique de Satni; l'auteur de la
vie de Schnoudi, Visa, a visiblement en deux endroits imité
des passages du conte des Deux freres, paralleles a sonrécit,
et au septieme siecle, trente ans seulement avant l'arrivée
des Arabes et d'Amr, un éveque de Keft pouvait parfaitement
lire les noms des morts enterrés dans un tombeau ou il avait
trouvé un rouleau de papyrus écrit en caracteres démot_iques 2 • Ces faits montrent bien, ce me semble, que l'antique
Egypte n'avait pas encore enlierement disparu.
Je rappelais tout a l'heure cette épithete d' « immuable »
en disant qu'elle était jusqu'a un certain point méritée. Il
est notoire que l'Egypte acquit plus vite qu'aucun autre pays
un &lt;legré de ci vilisation tres élevé, qu' elle fut la premiere
dans ces découvertes merveilleuses qui sont le fond de la
civilisation humaine ; mais si elle y atteignit, elle ne sut pas
dépasser certaines limites qui matquaient pour elle le plus
haul point de la science et de l'art. De ses coutumes elle ne
devait jamais se départir. 11 semble qu' elle reout un héritage
!) On voit par les faits suivants combien le texte fameux de Clément
d'A!exandrie affirmant que de son temps la connaissance des hiéroglyphes
élru.t perdue, correspond peu a la réalité: d'ailleurs a l'époque de Clément on
élevait encore des temples.
2) Cela explique comment cerlains auteurs arabes parlent de concordance
entre les signes hiéroglyphiques et les lettrcs arabes : on avait fait des
lableaux, mais la négligence des Coptes les rendit inuliles.

�31.2

REVUK DE L•IlISTOIRE DES Ri,;L\GIQ;-;S

tout fait et qu' elle s'y tint. Si pareil fait est vrai pour les
reuvres générales d'apres lesquelles on juge de lagrandeur et
de l'avancement d'une civilisation, il l'est encore davantage
pour la religion de ce pay.s vraiment extraordinaire. Si
loin qu'on puisse remonter le cours des a.ges et a quelque
anliquité presque fabuleuse qu' on puisse se reporter, on
trouve exactement la meme religion qu'aux époques historiques, pour l'Égypte, de ses douzieme, dix-huitieme ou
vingtieme dynasties. Le livre religieux le plus ancien sans
conlredit qui nous soit parvenu est celui qu'on a appelé
Litire des Morts. Les textes récemment découverls et lraduils
par M. Maspero dans les pyramides des rois Ounas, Teli et
Pepi nous montrent que la rédaction de ce livre élait déja en
grande partie arrétée a l'époque des Pyramides, c'est-a-dire
de quarante a cinquante siecles avant Jésus-Christ , sinon
davantage.
Ce n'est pas a dire cependant que l'étude de la religion en
Égypte n'ait pas progressé et ne se soit pas épurée peu a peu
daos le sens du monothéisme avant de tourner au pan théisme
vers la vingtieme dynastie; mais ce ne ful la l'reuvre que des
célebres facultés de théologie dont le siege fut tanlót a
Memphis, tantót a Héliopolis, tantót a Abydos, tantót a
Thebes, dans les temples les plus grandioses qu'ait con9us
le génie de l'homme. Le peuple ne fut jamais assez instruit
pour rechercher l'idée sous les symboles qu'on offrait a ses
yeux. De trop de manieres il était attiré a la réalité matérielle, et le panthéon égyptien était réellement pour lui une
réunion de dieuxdifférents et non lesattributs personnifiés d'un
die u myrionyme. Hathor, Neith, _lsis, Selkt, Sekhet étaientréellement pour lui des divinités femelles, des déesses, et non le
symbole de la puissance passive que suppose toute puissance
active; Ptah, Ra, Osiris, Set, Amon et les autres étaient autant
de dieux différents et non simplement des noms qui servaient
aindiquer les divers attributs d'un dieu se voilant pour se manifester a l'homme. Anthropomorphisle par nature, le peuple
égyptien ne concevait Dieu que par l'homme , c'est-a-dire

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

3i 3

qu'il lui prétait toules les imperfections de l'humanité et
qu'il le rapprochait de sa propre personne afin de ne pas
sentir lrop de crainte en s'approchant des mysleres redoutables de la religion. 11 ne dissertait point sur l'orioine de la
ma_liere ~t sur_ la descendance de l'homme : pou~ lui tout
éta1t sorh du Nil, car c'était'le Nil qui avait formé l'Éaypte et
lui donnait sa fécondité annuelle. Au fond, le grand°dieu de
l'Égypte, c'était le Nil, Hapi selon la lanoue sacrée et le
symbole en était ce fameux taureau sacré q;i a si lon¡temps
résamé la religion égyptienne sous le nom de bamf Apis.
,. Il serait vraiment étonnant apres cela que tout acoup, dans
1 mtervalle de que]ques années, presque en un jour1 l'Éo-ypte
eút dit adieu a ses croyances, les et1t reléguées par~i les
choses auxquelles ~n ne pense plus et et1t accepté tout d'un
co?p, avec enthous1asme, la croyance nouvelle qui se répanda1t _par le monde. Qu~nd meme i1 en et1t été ainsi de la partie
é?l~1rée de 1~ P?pulabon égyplienne, ce qui ne pouvait pas
d a11leurs avo1r heu parce que l'élément instruit était le corps
sacerdotal, et que le corps sacerdotal avait tout intéret a
rés!ster a l'envahissemen~ d~s d_ogmes nouveaux qui le supprima1~nt-quand me~e, d1s-Je,_1l en e~t été ainsi pour la partie
écla1rée de la populahon égypllenne, Il serait invraisemblable
q~e le peuple égyptien etH subí la méme métamorphose relig1eus~. _Dans les .ªª tres pays qui se convertirent peu a peu .a
la rehg10n chrébenne, 11 y eut prédicalion ; aussi l'histoire
ou_ la lége~de a c~nse~vé les noms d~s principaux apótres
qw év~n~éhsere_nt 1 anc1en monde. En Egypte rien de pareil :
la trad1hon attribue sans doute a l'évangéliste saint l\farc la
premiere ~rédication du christianisme en Égypte; mais c'est
tout. Le sllence se fait ensuite, la communauté chrétienne
d'Alexandrie se soutient tant bien que mal, se gouverne elleméme, enregi~tre ses patriar.c?es plus ou moins authentiques,
lorsque tout a coup, au m1lteu du second siecle, apparait
Cléme~t. d'Alexandrie ~u~ tient a la fois école de phisophie
platomc1enne et de chr1shanisme.
Cependant il faut le dire, c'est la un fait isolé. D'ailleurs

�3U

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

Alexandrie ne faisait pas partie de l'Égypte aux yeux des
véritables Égyptiens : c' était une ville étrangere fondée par
un conquérant étranger sur la vieille terre sacrée de Khem.
Longtemps encore les Coptes , c' est-a.-dire les Égyptiens
chrétiens, devaient dire : « sortir d'Égypte pour se rendre
a Alexandrie. )&gt; Aussi la ville ou fut tout d'abord preché le
christianisme en Égypte devait etre un empechement a sa
rapide diffusion dans la vallée du Nil. C'est pourquoi jusqu'a
Dioclétien, les chrétiens furent peu nombreux en Égypte: a
peine si l' on signale quelques martyrs sous l' empereur
Décius. Au contraire, vienne le regne de Dioclétien et tout
changera de face, l'Égypte entiere se converlira , et ses
enfants s'offriront au martyre en criant: « Je suis chrétien
en toute sincérité ».
Ce fait extraordinaire fut, ce me semble, plus politique
que religieux. Dioclétien avait réduit l'Égypte rebelle ; on luí
fit de l'opposition systématique par tempérament. Les chrétiens étaient, croyait-on, les ennemis de l'empereur; on se
fit ch:étien ?our devenir ennemi de l' empereur, se moquer de
ses dieux, msulter sa personne. L'exemple des premiers
martyrs fut le signal attendu : l'Égypte se convertit en masse
et l'histoire de cette horrible persécution mentionne des
villages entiers ou toas les habitants eurent la tete tranchée.
Q~and la persécution prit fin a l'avenement de Constantin,
l'_Egypte tout entiere était chrétienne , a l'exception des
nches Grecs qui avaient en main les magistratures et les
possessions territoriales. Pour réduire cette classe des riches
e! celle des ~retres , il fallut de longs combats, plus d'un
s1e_cle et deIDI d_e luttes, et a la veille du schisme religieux
qm date do conc1le de Chalcédoine, il y avait encore en Éoypte
0
des pretres et des temples d'idoles a bruler.
, Il est f~~ile de ,concevoir qu'une transition aussi brusque
~ une r~bg10n a l autre n'ait pas laissé de traces dogmahque~ bien profondes _dans les classes populaires du peuple
égyptien. La convers10n de ce peuple au christianisme
comme sans doute en d'autres pays apres l'avenement et

I;

3i5

triomphe de Constantin, fut une affaire d' engouement ; on
n'en continua pas moins a conserver les_idées religieuses précédentes sous une étiquette nouvelle. Les autres contrées
orientales de l' empire romain plus ou moins adonnées au
polythéisme, sans presque jamais avoir connu le monothéisme, n'ayant jamais eu au meme degré que l'Égypte le
culte du passé dont elles se souvenaient a peine , devaient
plus facilement se faire aux nouveaux dogmes dont elles ne
purent cependant ni comprendre, ni adopter le développement, puisqu'elles finirent toutes par s'en séparer. L'Égypte
arriva plus tót au méme but, ou meme elle y était déja virtuellement rendue des son accession au christianisme qui
n'avait guere été qu'une illusion.
C'est la prouver cette maniere de voir que je consacrerai pette étude relativement facile. GrAce a l'amour que
l'Égypte a toujours éprouvée pour l'écriture, amour qui
n'a nullement disparu avec les Pharaons et l'abandon des
hiéroglyphes, nous possédons, comme legs du peuple copte
a la postérité , un nombre considérable d' reuvres égyptochrétiennes, formant une littérature completement a part au
milieu des autres liltératures, car elle porte profondément
gravé le cachet de la civilisation égyptienne. Cette littérature
est l'c:euvre des moines d'Égypte, de ces moines si longtemps
admirés, encore maintenant populaires et qui, il faut le dire,
n'ont pas toujours mérité l'admiration qu'on leur a vouée.
L'immense majorité de ces moines était sortie du peuple, de
ces familles de fellahs qui cultivent encore le sol égyptien
qu'ils ne possedent plus, ou des familles a modeste aisance
qui vivaient de leur petit commerce ou de leur petite fortuna.
Tres peu de moines étaienl de familles sortant de l'ordinaire : on en cite un certain nombre dans les Vies des
Peres; mais il ne faut pas oublier que ces Peres dont les
vies sont ven.aes jusqu'a nous ou méme ceux dont les
vies ont été écrites, sont relativement tres peu nombreux,
tandis que les moines, cénobites ou anachoretes, s'étaient multipliés d'une maniere presque fabuleuse, puisqu'il

�3{6

LE CHRISTIA ~IS:llE CHEZ LES A~CIE~S COPTES

REYt.:E DE L'HISTOIRF. DES RF.LlGIO'iS

n'y en avait pas moins de sept mille dans le seul ordre de
PachOme.
Nous sommes done assuré, en interrogeant ces reuvres des
moines, de trouver quelles étaient leurs idées religieuses et,
par conséquent, quelles étaient celles du peuple des rangs
duquel ils étaient sortis. C' est ce que nous allons faire en
partageant notre examen en un certain nombre de points
sur lesquels se fonde l' édifice de loute religion: l' existence et
la nalure de Dieu, la croyance a une révélation, la croyance
au surnaturel et la destinée de l'homme. Les autres points
d'un ordre secondaire rentrerout d'eux-memes daos ce
cadre. La lumiere sortira du simple exposé de ces croyances
et de leur comparaison avec les idées de l'ancienne Égypte,
et point ne sera besoin d'autres arguments.
t

I

C'esl l'un des problemes les plus difficiles de la psychologie et de la théodicée de savoir si l'homme est descendu
des hauteurs du monothéisme jusqu'aux expressions les plus
grossieres du sentiment religieux, ou si, au contraire, du fétichisme et du polylhéisme le plus grossier il s'est élevé jusqu'au monothéisme. L'étude de la religion primilive des
Égyptiens telle qu'elle nous apparatt dans les texles religieux recueillis dans les pyramides de Saqqarah et dans les
mastabas du plus ancien Empire, semble bien montrer que
la conceplion que les Égyptiens, meme les plus savants de
cette époque reculée, se faisaient de la divinité, était bien
inférieure a celle qui élait enseignée dans les écoles de théologie de la dix-huilieme et de la dix-neuvieme dynasties, a
l' époque ou le futur libérateur d'Israel étudiait encore la
science du monothéisme pres des pretres égyptiens.
Des nombreux textes qui nous sont parvenus de cette
antiquité si reculée , il est évident que nous n'avons rien
gagné depuis dans l'élude des perfections divines; la philo-

3t7

sophie spiritualiste actuelle ne fait guere que répéter en un
moins beau langage ce que Platon avait dit dans le langage
le plus merveilleux qui ait été au service d'un homme. Platon,
consciemmerit ou inconsciemment, n'avait fait que s'imprégner des idées qui avaient eu cours en Égypte longtemps
avant tlui et que les pretres avaient plus ou moins conservées de son temps encore au fond des temples. Jamais on
n'enseigna en termes plus expres l'unité, l'infinilé, l'omniscience, la toute-puissance, l'ubiquité de Dieu, que ne le
firent les pretres Égyptiens. Il suffit d'etre tant soil peu au
courant des reuvres de ces pretres pour ne pouvoir un seul
instant douter de leur parfaite philosophie: quelques citations
le prouveront aceux de mes lecleurs quin'ont pase u l' occasion
de lire ces texles vraiment étonnants, si l'on se reporte a
l'époque a laquelle ils onl été écrits. « Tout ce qui vita été
fait par Dieu lui-méme, lil-on dans un hymne; il a fait les
Mres el les choses; il est le formateur de ce qui a été formé,
mais lui n'a pas été formé. II est le créateur du ciel et de la
terre. II est l'auteur de ce qui a élé formé ; quant a ce qui
n'est pas, il en cache la retraite. Dieu est adoré en son nom
d'éternel fournisseur tf ámes aux formes. 1\1a1tre de l'infinie
durée du lemps, auteur de l'éternité, il traverse des millions
d'années dans son existence. ll estle maitre del'élernité sans
bornes. On ne l'appréhende pas par les bras, on ne le saisit
pas par les mains. ll est le miracle des formes sacrées que
nul ne comprend. Son étendue se dilate sans limites 1 • 11
commande a la fois a Thehes, a Héliopolis et a Memphis. Ce
qui esl et ce qui n'est pas dépendent de lui. Ce qui existe
est dans son poing, ce qui n' existe pas est daos son flanc 2 •
On ne peut ríen demander de plus clair, et les iniliés a
celte belle philosophie n'avaient nullement besoin qu'on leur

1) C'est-11.•dire que Dieu est partout, et que méme, si de nouveaux espaces
étaient créés, il les remplirait par sa seule vertu.
2) Ces textes sont cités par M, Pierret dans son Essai sur la mytholoaie
t!}yptienne.

�3!8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:'.'1S

répéta.t a satiété que les noms des différents dieux ne servaient qu'a voiler ou a spécifier les différentes perfections
divines. ll en était tout autrement du peuple. Pour lui, il se
sentait incapable d'élever son esprit jusqu'aux hautes spéculations des pretres, spéculations qui exigeaient une grande
force d'abstraction; il préférait symboliser sous des ~raits
humains toutes les belles choses qu' on luí prechait, et l'infinie perfection ne lui semblait pas pouvoir etre mieux
exprimée a des yeux mortels que par cet astre splendide qui
inondait son pays des plus bienfaisants rayons, le soleil, Ra.
On lui enseignait que Dieu était partout, voyait tout, jugeait,
récompensait ou condamnait, et il avait imaginé que de
temps en temps, peut-etre tous les jours, un certain nombre
des personnes divines allaient par le monde inspecter les
actions des hommes et en connattre par devant leur tribunal.
Dieu créait tout, et, pour le mieux comprendre, le peuple
avait doté Dieu d'un tour ou il fa&lt;¿onnait l'argile humaine
comme le simple potier fa&lt;¿onne les vases les plus communs.
C'est ainsi gue le cycle divin qui parcourait la terre au moment ou Batau, le plus jeune frere du conte connu sous le
nom de Conte des deux freres, était dans la vallée du cedre,
voulut récompenser la vertu du jeune homme et que Harmachis luí fa&lt;¿onna une femme belle entre les belles, mais aussi
remplie de cet esprit d'astuce et de ruse dont les dieux du
panthéon grec devaient aussi plus tard doter Pandore.
C' étaient les nombre uses personnifications divines qui
agissaient continuellement de par le monde ; quant a Dieu
meme, il n'en était question que dans les hymnes philosophiques et religieux ou dans les le&lt;¿ons de théologie I Dans le
peuple, Dieu habitait réellement derriere le voile qui cachait
aux yeux des hommes la divinité présente dans le naos. A
mesure que dans les écoles sacerdotales on s'éloigna du monothéisme, par une sorte de marche en avant l'esprit égyptien se porta vers le panthéisme. Le peuple en resta toujours
au polythéisme, et ses divinités favoriles ne cesserent point
de lui etre familieres. On eut beau, a l'époque ptolémaique et

L'8 CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

319

romaine, multiplier les dieux, associer ceux de la Grece et
de Rome a ceux de l'Égypte, leur élever des temples, on ne
put faire admettre ce panthé~n g~néral aux habit~n.ts de .la
vallée du Nil; ríen ne valut Jama1s pour eu~ Osms, Is1.s,
Horus, Nephthys, Set, Thoth et Anubis. ~es ~~eux gre~s, 11s
se moquaient sans cesse; jamais un sou~ire ~ 1~créduhté ne
fut esquissé sur leurs levres devant les dieux 1~di?e~es. .
Ríen ne fut modifié acet égard quand le chrisharusme vmt
s'implanter en Égypte. Sans contredit, nulle reli_gion n'a
plus contribué que le christianis~e. a élever 1'1d1ée que
l'homme se faisait de la divinité; ma1s Il ne faut pas s a~user
au point de croire que tout était nouveau dans ~es doctrmes.
Si le christianisme eüt paru dans le monde a 1 époq~e de la
splendeur égyptienne pendant les ~x-huitie~e et d~x-neuvieme dynasties, il n'eut presque nen appr1s s~r D_ieu ~ux
pretres de Thebes, d'Abydos, de Memphis ou ~ ~éh~po!1s;
de meme, trois ou quatre siecles avant son appar1bon, 11 n eut
pas appris grand chose aux philosophes grecs. Son grand
mérite a été de faire participer aux idées que seuls ~es plus
sages possédaient la masse de ses adhéren:s, et de fa1re progresser ainsi l'esprit humain. En Egypte, il eut sous ce rapport moins a faire que dans d'autres contrées, parce que le
sentiment religieux y avait été plus pur et plus profond.
Aussi, l'idée que le peuple d'Égypte se faisait,~e Die~, ne
changea aucunement ; le peuple sut et ad~it qu Il y ava1t un
Dieu créateur du ciel et de la terre, parfa1t de toute perfection, selon l'enseignement qu'on lui donnait, terrible ~n: sa
colere, grand dans sa bonté. Mais ce Dieu resta. s~hta1r~
dans son ciel, le peuple n'eut aucun rapport avec lm ; Il éta1t
trop grand et trop parfait et il fallait au peuple d'Égypte un
Dieu qui, comme les dieux d'autrefois, s'appr.ochat pl~s pres
de lui. Aussi, ne voyons-nous guere de menbo~ d_e Di~u en
aénéral dans les reuvres coptes ; on ne le pr1e pma1s en
~ette qualité ; on a trop la révérence de son auguste infinité pour l'importuner par des prieres. 11 étonne et épouvante.

�320

J

•

1

P.EYUE DE L IT1STOIBE DES RELIGIONS

Comme le christianisme enseignait le dogme de la Trinité,
a laquelle le peuple d'Égypte avait de tout lemps éM habitué
par la vue des triades divines, honorées dans ses temples et
représenlées sur tous les murs des édifices sacrés, on n'avait
eu aucune peine a admettre ce mystere. La personne du
Pere était négligée, on laissait tranquille Dieu le Pere, et
m8me dans son Paradis, on le cachait derriere un voile,
comme autrefois le symbole de la divinité dans le naos des
1
temples • Dans les acles des martyrs et dans la vie des
moines, on ne rencontre presque jamais une priere adressée
a ce Dieu Pere. C'est toujours Dieu le Fils, Jésus-Christ,
qu'on prie; c'est lui qui descend au secours de ses généreux
soldats, qui les encourage, qui leur accorde toutes leurs
demandes et plus encore, et qui finalement les bénit avant
de remonter au ciel au milieu de son cortege d'esprits
bienheureux. Dans les vies des moines, surtout daos celles
de Schnoudi et de Pachóme, Dieu daigne souvent apparattre
a ses serviteurs, converser familierement avec eux, les instruire, les fortifier; mais c'est 1oujours Dieu le Fils qui se
montre aux hommes, jamais Dieu le Pere. Quant au SaintEsprit, i1 n'en est fait mention que dans la formule du signe
de !a croix et dans celle par laquelle on conférait le baptéme.
Il semble que cette troisieme personne de la Trinité chrétienne n'a pas été tres populaire en Égypte ; on n'en trouvait
pas le semblable dans l'ancienne religion du pays, et l'on
s' en tenait pour lui a des actes de foi purement respectueux;
on ne l'aima jamais assez pour en faire le pivot de ces
légendes, aussi extraordinaires que nombreuses, que l'Égypte imaginait pour les dieux préférés.
II ne faudrait pas croire non plus que l'idée de Dieu fut
chez les Coptes extraordinairement pure de tout alliage d'anthropomorphisme ou autre. S'il faut ajouter foi aleurs ceuvres
(1) 11 se peut cependant que ce voile qui cachait Dieu le Pllre ne soit
qu'une imitation du voile qui, daos le temple des Juifs, séparait le saint des
saints du reste de l'édiflce. Mais alors ce serait un retour fail a l'Égyple
d'une chose qu'on lui avait empruntée.

LE CHRlSTIA:SISllE CHEZ LES A.,CIE:SS COPTES

32{

et accorder une certaine confiance aux preuves linguistiques,
on est porté a penser que Dieu, pour le peuple copte et ~ar
conséquenl pour les moines, élait un personnage plus pmssant que tout autre, vénéré en raison directe de l'ignoraoce
oñ l'on vivait de son essence, mais, au fond, un personnage
qui aurait pu étre mulliple, s'il ne l'était. Dans l'a.ncienne
langue de l'Égyple, le mot nuter, exprimant le nom de Dieu,
ne s'employait que sans article; au contraire, dans la langue
chrétienne, qui aurait dO etre plus épurée que l'ancienne,. le
mot qui sert a désigner Dieu, nuti ou nute, selon les d1alectes le meme que le nom antique 1, ne s'emploie jamais
au se~s slrict de ce mot sans l'article. C'est une preuve qu'il
y avai t eu une difl'érence tres grande aulrefois entre la langue
des prétres et la langue du peuple ; cette difl'érence_, les
Coptes l'ont conservée parce qu'ils avaient conservé les 1dées
de leurs peres.
A cóté du mystere de la Trinité, le christianisme enseigne
le dogma de l'Incarnation de l'une des trois p~rson~es
divines. Le Fils de Dieu s'était fait homme, ava1t habité
parmi les hommes, travaillé comme eux, soufferl comme
eux était mort comme eux. 11 faut l'avouer, pour un peuple
habitué depuis des siecles nombreux a vivre avec ses dieux,
a les nourrir, a manger avec eux, ase sentir achaque instant
exposé a leurs bons ou mauvais offices, c' éta~t un dogm.e
éminemment propre a gagner sa croyance. Jad1s, on offrait
des sacrifices ou de simples offrandes ala divinité tutélaire
des temples, a ses dieux paredres. a toute la suile de ses
génies, afin d'échapper aux maléfices des divinités ennemies
ou mécontentes. Dans les temps nouveaux, on priait Jésus le
Christ, le Seigneur sauveur, on lui faisait des offrandes, q~e
les prétres gardaient ou rendaient en parlie, qu'on mangea1l
daos des banquets fraternels, ou l'on s'enivrait tout comme
autrefois dans les fétes de la déesse Halhor; sans compler
le sacrifice sacro-saint de la cynaxe, ou le fidele s'iocorpó1) La. dernillre leltre est tornbée, phénoméne tres ordinaire.

�322

,

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'UISTOIRE DES RELIGlONS

rait la chair meme du ~ils de Dieu, idé~ qui ne paratt pas
avoir été inconnue a l'Egypte, meme a 1 ~poque ~es pyra.d
car les défunts devaient s'etre nourris des dzeux pour
m1 es,
• ·
t d
pouvoir arriver sains et saufs au lieu de la JUSh~e e . ~
bonheur, comme l'a fait observer M. Maspero 1._ C est ams1
our les chrétiens les péchés se pardonna1enl, et les
que ' P
,
1 d. 1 1 . 'él . t
échés comme j'aurai l' occasion de e 1re p us om, c aien
célestes ennelpes a cte's de nuisance causés par les puissances
' 1 .
d b h
mies de l'homme et ne cherchant qu a e priver u on eur
futur.
Il semble qu'avec un tel amour pour la personne du Fils
de Dieu fait homme, l'Égypte ellt dft aimer ég~le~ent la
femme qui avait été la mere de Dieu. ?ependant Il ~ en
pas primitivement ainsi. La vierge Mane, ~ere de D1eu, qm
devait etre honorée d'un culte spécial en Egypte et dans tout
le monde chrétien, n'obtint pas tout d'abor~ une, tres gra~de
popularité dans la vallée du Nil. Les esprits n admettaient
pas facilement qu'une simple femme put etre la mere de
Dieu, comme les autres femmes sont les m~res des hommes:
Si l' on excepte la légende de la fui te en Egypte~_légende ~1
chere aux creurs des vrais enfants d'Égypte qu ils ont fa1t
voyager la Sainte Famille un peu partout, .afin que nulle
partie de leur· terre ne fftt privée d'une a~ss~ grande bénédiction; si l'on excepte cette légende, d1s-Je, le nom ~e
Marie n' est meme pas prononcé, dam, les reuvr~s c~ptes ~rimitives, dans les actes des martyrs, dans les vies d Antome,
de Paul, de Macaire et de Pachóme. Il faut remarquer a.ce
propos que le concile d'Ephese n'avait pas été tenu, pmsqu'il n'eut lieu qu'en l'an 331, que le role si brill~nt des
· hes d'Alexandrie n'avait pas eu a se prodmre,
pat rrnrc
, , · tet
que le sentiment d'opposition, inné au. creur, de 1E_gyp e,
n'avait pas eu a se greffer sur la vénérabon qu on avait pour

fu!

i) Cf. Rewe de l'histoire des 1·eligions, tome XII, p. i37-i39, et pour ~:s
textes, Recueil de tm vawc relatifs a la philol. égypt. et assyr., tomes III- •

Textes des Pyr:unides.

323

le patriarche. Dans la vie de Schnoudi, qui assista cependant au concile d'Éphese, on ne trouve qu'une seule fois le
nom de la Vierge; il est accompagné de l'épithete Théotocios
qui faillit une premiere fois perdre tout l'Orient. Cette rareté
est vraiment remarquable, alors que l'on voit les apótres,
les prophetes, les sages, le Christ en personne, venir a
chaque instant pres de Schnoudi. Plus · tard, les moines ne
s' occuperent pas plus de la Vierge que leurs prédécesseurs ;
on composa bien tout un recueil d'hymnes spéciaux, nommés
Théotocies, que l'on chantait sur les plus beaux airs; mais il
faut croire que cette belle dévotion ne dépassait pas le seuil
de l'église, car dans la littérature du peuple on n'en trouve
pas nienlion. Chose étrange ! il en est de meme pour l'enfant
Jésus. Jamais on ne trouve ace sujet une réflexion touchante
ou gl'acieuse, comme celles auxquelles le moyen age et
l'époque moderne nous ont accoutumés. Le peuple d'Égypte
n'aimait décidément pas la faiblesse, qu'elle vint de l'age
ou du sexe: au contraire, Jésus-Christ, dans la force de l'age,
était le Dieu de sa prédilection, il pouvait vivre, rire, plaisanter avec lui, sans se sentir incommodé par un voisinage
aussi respectable. Sans aucun doute, les paroles étaient
toujours remplies du respect le plus profond, de l'adoration
la plus émue; mais les actes trahissaient la familiarité.
Je ne peux m'empecher de dire ici un mot de la fameuse
querelle des deu:c natures, qui devait aboutir au schisme dont
l'Église d'Égypte n'a jamais voulu sortir. Par ce qui précede,
on, comprendra facilement que les moines et le peuple
d'Egypte se soient médiocrement occupés de savoir si les
deux natures, divine et humaine, étaient si intimement unies
que l'humaine fó.t absorbée dans la di'vine, ou si au contraire,
elles devaient etre soigneusement distinguées l'une del' autre,
avoir chacune ses acles propres, afin qu'on ne fllt pas exposé
a porter au compte de la perfection divine les défauts et les
imperfections de la nature humaine. Que lui importait, en
effet, que Jésus-Christ fút mort en tant que Dieu? Est-ce que
la mort d'un Dieu était une imperfection qui témoignat de

�LE CHRISTJANISME CilEZ LES ANCJE:&gt;;S COPTES

324

nEVCE m: L'mSTOIR8 DES REUGIO~S

l'impossibililé de l'admetlre en la nature divine? Osiris n' était;
il pas mort, n'avait-il pas. été coupé_ en morceaux par Set_N'en étail-il pas moins Dieu? Auss1 le_ peuple ne com?r1t
ríen aux discussions célebres du conmle de Chalcédo~ne.
D'apres les traditions coptes, certains éveques aura1ent
accompagné Dioscore au concile~ sa,n~ savoir la langue dans
laquelle on discutait, ·ce qui n' était d a11leurs pas .~n obsta~le
a ce qu'ils injuriassent l'empereur Marcien et_ l 1mpéralr1ce
Pulchérie. L'un de ces éveques, dans les réc1ts auxquels a
donné lieu ce coacile, Macaire de Tkóou, appelle toutes les
vengeances célestes sur la tete des époux_ impéria~x, afin
de venir en aide aux argúments du patriarche D10score.
Dans le meme document ou l'on raconte u~e conférence
ima¡;inaire, qui se serait tenue avant le conmle de ~halcédoine dans le propre palais del' empereur, a Constanhnople,
Dioscore, qui s'arroge de lui-meme la parole et 1~ garde san~
la vouloir céder s'adresse a l'assemblée et lm demande ·
« Quand Notre-S~igneur Jésus le Christ fut invité aux noc_es
de Cana, le fut-il en sa qualité de Dieu, ou en sa qualité
d'homme ? _ En sa qualité d'homme ! répond tout~
l'assemblée. - Tres bien I reprend Dioscore. Et quand il
changea l'eau en vin, le fit-il en tant que Dieu, ou en tant
qu'homme? .....:... En tant que Dieu évidemment, . répond
encore rassemblée. - Vous voyez done bien, conclut le
célebre patriarche, que sa divinilé ne fut jamais s~parée ~e
son humanilé. )&gt; Ce beau raisonnement, cela va'.sansdire, excita
l'admiration et les acclamations de toute l'assemblée qui ne
trouva pas assez d'éloges pour en combler la foi de Dioscore,
et de malédictions pour en charger le Tome de Léon le
pape 1.
n est facile de voir que le bon moine qui écrivait le récit
i) Pour ceux de mes lecteursqui ne serai~nt_pas familiarisés avecl'ét~de
de cette histoire, je dois dire qu'on appelle ams1 une_lettre _que _le pape L~on
le Grand fit lire au concile de Chalcédoine et ou il expliqua1t la doctrme
qui devait etre adoptéc.

:{25

de cette conférence, n'y entendait pas matice. Ses confreres
_ne devaient pas etre plus forts, et ce simple trait montre suffisamment quelle idée ils se faisaient de la question.
Schnoudi lui-meme, homme tres intelligent et tres passionné,
n'était pas plus ·au courant de la question. II eut beaucoup
désiré aller au concile, mais son grand Age (il avait cent dixhuil ans) .était un obstacle majeur, et il se cons9la en pensant
qu'il eut assommé les hérétiques, ou arraché la langue a
ceux qui blasphémaient la Trinité Sainte, dont il ne s'agissait
pas, et qui déchiraient la tunique sans coulure du Messie.
C'étc1:it la toute sa théologie. Cependant quand le conci]e fut
terminé et le patriarche exilé, quand les agents de l'empereur se présenterent dans les monasteres, pour faire souscrire la foi de Chalcédoine, comme on disait, le refus fut universel: le vieil esprit derésistance se réveillait etJe patriarche
exilé, sur lequel on avait fait peser d'horribles accusations,
devenait un martyr. Les accusateurs, il est vrai, élaient des
clercs d'Alexandrie : les moines ne se melaient pas de
scruter la conduite de leur patriare.he, ils savaient avoir
mieux a faire et ils l'adoraient presque comme Dieu luimeme 1 • Au fond, dans ce schisme si malheureux, la foi ne
joua qu'un tres petit role; l'antipathie des races, les différences de civilisation, les résistances politiques et la haine
des sujets pour leurs Óppresseurs, furent la véritable cause
d'un schisme qui devait recourir a l'invasion musul~ane,
.pour se débarrasser de tyrans odieux.
Au lieu de se renfermer dans le domaine des abstractions
pures, ou dans une théologie raisonneuse dont ils ne comprenaient guere la nécessité, les moines coptes aimaient
heaucoup mieux lAcher la hride a leur imagination facile,
rever ce qu'il pourrait y avoir de plus grand, selon leur
élroile intelligence, et en doler la divinité, sans s'occuper de
savoir s'ils ne rabaissaient pas en réalité cette divinité qu'ils
i) C'est encore la coutume aujourd'hui et je l'ai vu praliquer souvent. La
langue copte emploie dans cette occasion un mol qu'on emploie aussi quand
il s'agit de Dieu.

22

�326

REVUE DE ÚllSTOIBE DES RELlGIONS

u:

voulaient relernr. lls ne comprenaient nullement que D.i~u put
exister saos avoir un corps, plus fin ala vérité, plus spmtue~,
· ~rus
· cep.endant. vérisij'oseainsi parler, que le corps h.umam,
.
table. Gra.ce a ce systeme facile, 11s pouva1ent avo1r les.v~s•.ons
les plus extraordinaires et les plus merveille~ses de la dmmté ;
ils se rendaient ainsi tangibles les perfechons les plus a~slraites. Ainsi Pachome racontait série~sement
ses disciples, qu'il avait eu la vision de l~ gloire de Dieu, de sa
crainte et de sa miséricorde. Il ava1t vu sur le mur de _son
église, comme une table ronde autour de l~q~elle ~m~rgeaient
des rayons lumineux si per&lt;¡ants que 1 reil ét.a1t mcapable
d'en supporter l'éclat. Le milieu de la table élait occupé _par
une tMe, la téte de Dieu, et c'est de cette tMe que partaient
les rayons. Tout ébloui de lalumiere ~e ces rayons, Pachom~
était tombé a terre et il ne pouva1L bouger. Cepend~nt 11
conservait, au fond du creur, un désir intens~ de vo1~ la
crainte de Die u s' emparer de lui et il adressait une pr1er~
ardente a cet éaard, a l'ange qui se tenait deboul devant lm.
L'ano-e
affir~a a plusieurs reprises qu'il n'en pourrait pas
supp~rter la terreur ; mais Pachóme ne voulait pas se
désister de sa demande et force fut a Dieu de l' exaucer•
Aussitót deux rayons de crainte s'avancerent vers Pachome:
tout l'édifice trembla, les murs se rapprocherent, et il _se':11bla
au malheureux qu'ils allaient l'écraser; un de ses d1s~1ples
ótant entré daos l'église, fut renversé aterre, put a peme se
relever et s'enfuit au plus vite, a demi mort. Pachóme fut
finalement obligé de supplier l'ange de faire retirer ces deux
rayons de crainte. lis se retirerent en effe~ g~avemenl,
comme ils étaient venus, et deux rayons de m1séncorde les
remplacerent et rendirent a ~achóme ,_ la vi~ et le bon~.eur.
On ne peut nier qu'il ne fa1lle une smguhere dose d 1~agination pour donner un corps, méme_ lumineux, a la gloir~,
a la crainte et a la miséricorde. A la r1gueur, on le pourra1t
comprendre, s'il s'agissait ici d'allégories, car nous ~ommes
habitués a représenter souvent les sentiments d~- 1 homme
par un homme monlrant autant qu'on le peut, qu 11 éprouve

.ª

iui

CJIRISTIA:lilSJIE

cm:z u;s

A:'iCJE::'íS COPTES

327

ces sentiments dans tel acle donné; mais pour les moines de
l'Égypte, c'était bel et bien le corps méme de la gloire, de la
r-rainte, ele., qu'ils voyaient, qu'ils touchaicnl, dont ils resscntaient les effels les plus terribles el les plus doux. De
pareilles visions ont été racontées depuis de sainl Frani;ois d'Assise, recevanl les stigmates par des rayons lumineu:x:, ou de sainte Thérese, percée du glaive du séraphin;
mais ce sont des exceptions extraordinaires, causées par le
&lt;legré de perturbation mentale opérée dans le cerveau par
l'habitude des longues extases. En Égypte, c'était chose
habiluelle et commune que nul ne faisaiL difficulté de croire,
tellement elle était daos les mreurs. J'aurai l'occasion de citer
plus loin d'autres faits qui monlreront bien qu'au fond de
sa pensée, le peuple égyptien ramenait les idées les plus surnaturelles a un simple anlhropomorphisme.
L'Égyptien anlique ou modernc s'est toujours considéré
comme un étre de race supérieure , doué de plus de qualités
que ses semblables, et devant par conséquent avoir plus de
puissance et de jouissances que nul autre peuple. Sa civilisation si précoce et si grande justifiait jusqu'a un certain point
cette maniere de voir que les conquetes de ses grands Pharaons flrent entrer plus profondément dans tout son etre. Si
plus tard le dé~lin arriva, et avec le déclin la sujétion et la
misere, il se consola en pensant qu'il n'avait rien perdu de
sa science, de son origine et de sa perfection, et que lót ou
lard le jour de la revanche arriverait. Encore aujourd'hui,
quoique réduits a un petit nombre, les Coples n 'ont pas
perdu l'espoir de redevenir les maitres de l'Égypte, c'est-adire de la seule contrée au monde qui soit digne d'etre
conquise. Ils pensent toujours que les élrangers sont de
petits garfons, et ils leur diraient volonti ers ce que le pretre
antique disait a Hérodote. « Vous autres, vous n'etes que
des enfants 1 ! » Aussi quand ils dolaienl leurs dieux de toutes
t) Ce mol : Vous n't!les que des 1m(lmts, esl typique; á chaque instanl on
le rencontre dans les omvres coples et les bomm es fails sonl lrailés de petils

�1

33f

R'EVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

LE CHRISTLlNlSME CBEZ LES ANCJENS COPTES

Ces exemples suffiront, j'espere, pour montrer l'idée que
les chrétiens d'Égypte se faisaient de la priere et de sa vertu.
lls ne connurent jamais la priere par amour pur: prier était
pour eux passer un contrat synallagmatique '. ils do~naient
pour que Dieu leur donna.t: do ut des. Le~r pr1er éta:t ª:ªºt
tout égoiste ; s'ils n' étaient pas exaucés, e est qu 1ls _n ava•~~t
pas bien prié, pas assez offert ~n ~cha~ge d~ bien qu _ils
demandaient a Dieu. Il ne leur vmt Jama1s a 11dée de fa1re
la distinclion subtile que si Dieu n' exaugait pas leur demande,
c' est qu'il connaissaitmieux qu' eux-memes ce qu'il leur fallait.
Ils avaient la prétention de connattre leurs propres besoins
et leurs propres désirs aussi bien que personne. Ces désirs,
ces demandes étant avant tout personnelles, n' étaient pas toujours tres morales; on demandait bien quel~uefoisle m_al de
son voisin, de ses ennemis, comme on le vo1t dans la v1e de
Schnoudi. Parfois aussi, les grAces demandées n'avaient pour
but que de s'épargner la plus légere peine; ain~i le moine,
allant puiser de l'eau a une citerne et ayant oublié sa corde,
demandait a Die u de faire monter l' eau jusqu'a lui. Mais il
n'y avait pas la de quoi arreter des esprits grossiers qui faisaient un marché avec la divinité et s'efforgaient d'en tirer le
plus de profil possible. D'apres cette meme idée, les moines
étaient persuadés qu'il leur suffisait de s'elre consacrés a la
vie religieuse pour etre assurés de leur salut; ils avaient
quitté le monde et revetu l'habit monastique, c'était leur
offrande : Dieu leur devait son royaume et ses jouissances
éternelles.
En vain , Schnoudi et Pachome leur répétaient que
l'liabit ne fait pas le maine (le mot était déja trouvé), ils n'en
voulaient pas démordre et se sentaient assurés de leur salul
pourvu qu'ils remplissent les actes extérieurs de la vie monacale. Aussi l'expulsion du monastere était-elle le plus terrible
cha.timent qu'on pllt leur infliger, parce qu'alors ils perdaient
leurs droits a la couronne céleste. C'est pourquoi, quand
Schnoudi les menagait de les exclure de son monastere, ils
se révoltaient, lui dressaienl des pieges et attentaient meme

asa vie, comme les cénobites de Pachome l'avaient fait pour
leur fondateur.

330

II

~
1

Le dogme le plus important du christianisme traditionnel,
apres les croyances qu'il a propagées sur la nature de Dieu,
est la foi en une révélation de Dieu a l'homme, commencéea
l'origine du monde, continuée a travers les siecles, parfaite
par la venue de Jésus-Christ sur la terre et devant conserver
un effet virtuel jusqu'a la fin du monde par l'entremise générale de l'Église chrétienne d'abord, et maintenant par l'entremise particuliere de la seule Église catholique. Cette révélation
a été codifiée en deux recueils d'écrits sacrés d'inégale contenance, mais d'importance égale au point de vue religieux,
puisque le second, qui complete et justifie le premier, présuppose nécessairement celui-ci.
,
Jamais terre ne fut mieux préparée que l'Egypte a recevoir au nom de Dieu des livres qui contenaient la pure parola
de la divinité. Des l'antiquité la plus reculée, elle était en
possession d'un recueil de prieres que le christianisme ne
put faire disparattre de la mémoire de l'Égypte apres sa
conversion 1 • Ces prieres que l' on nomme communément
Rituel ou Livre des Morts, lui avaient été apprises directei) Dans un ouvrage copte composé a l'époque mulsumane est racontée la
vie du patriarche Isaac sous le gouvernement d'Abd-el-Aziz. Cette vie se
termine par ces paroles significatives : Et maintenant ton corps est ,ur la
terre, ton t1me dans les cieu:x. Ces paroles sont textuellement extraites du
Livre des Mort.s et ont été gravées de tout temps sur les bottes a momie.
l'ai copié le texte sur plus d'une centaine de ces bottes qui sont conservées
au musée de Boulaq et qui toutes appartiennent a une méme famille de
prétres thébains du dieu ?llentu. Ailleurs qu'en Égypte cette phrase pourrait
parattre le produit spontané d'un esprit quelconque ; mais on ne peut la
considércr ainsi dans une reuvre copte. Sciemment ou non, elle était un legs
du passé aux temps nouveaux. L'une ou l'autre hypothése est également en
faveur des idées que j'expose : une tradition inconsciente prouverait encore
plus qu'un emprunt direct et conscient.

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:SS
332
ment par le dieu Thoth, cet Hermes que les Grecs onl trouvé
si grand qu'ils l' ont surnommé Trismégiste et auquel les
Égytí'ens ont attribué plus tard un grand nombre d' ouvrages, nommés livres hermétiques, dont l' élude offre encore
a l'esprit humain un probleme non résolu. Dieu, ou simplement Thoth, le scribe du grand cycle divin, n'avait pas
borné a ce seul livre des morts les présents qu'il avait faits á
l'Égypte ; il y avait a cóté de ce premier rituel général un
certain nombre d'autres rituels particuliers, comme le rituel
de l'embaumement, en partie traduit par M. Maspero, et une
foule d'autres écrits religieux ayant pour la plupart trait a la
vie d'outre-tombe. II faut ajouter a ces reuvres celles encore
plus nombreuses ayant trait a la magie, science qui, au lieu
d'etre considérée comme malfaisante ainsi que de nos jours,
étai1 réputée la plus utile des sciences pour l'homme, puisque
non seulement elle le garantissait des maléfices des esprits
mauvais, mais encore elle lui donnait pouvoir sur la divinité
méme pour opérer de bonnes actions contribuant a son
bonheur.
L'Égypte entiere , d'Alexandrie a Assouan, vivait de ces
livres : on ne faisait pas un pas sans s'étre assuré qu'ils
n'avaient ríen prédit de funeste pour le jour que l'on vivait, et
il y avait un calendrier régulierement dressé des jours fastes
et néfastes 1 • Que les esprits les plus avancés de l'Égypte
n'ajoutassent qu'une médiocre confiance aux recettes magiques ou aux prédictions du calendrier qu'ils prenaient euxm~mes soin de propager et dont ils devaient tirer de bons
revenos, c'est ce que je n'aurai aucune peine a admettre ;
mais parmi le peuple c'était tout autre chose, el si quelque
malheureux felláh, si quelque humble artisan, ou méme
quelque marchand aisé venaient a la porte des temples offrir
les plus beaux produits de leurs bestiaux, les plus exquis de
leurs fruits, les prémices de leur travail,ou de leur négoce, en
échange d'un petit rouleau de papyrus couvert de quelques

i) Ce Calendrier a été traduit par M, Cbabas.

LE CHRISTIANISMl! CHEZ LES ANCIENS COPTES

333

lignes d'une écrilure révérée, c'est qu'ils croyaient fort bien
se délivrer ainsi du crocodile et du serpent. Que si le crocodile ou le serpent, malgré tout, leur causait dommage, dévorait leurs animaux a l'heure ou ils allaient boire au fleuve, ou
les piquait eux-mémes, le mal devait venir de ce que la formule n'avait pas été bien employée, et non de ce qu'elle était
mauvaise. II ne fallait pas aux prMres grande habileté de
langage pour le prouver. Aussi ne serais-je pas étonné que
ce désir, éminemment égyptien de posséder des écritures
divines, ait été pour quelque chose dans la pensée qui poussa
Ptolémée Philadelphe a faire entreprendre la traduction
fameuse connue sous le nom des Septante ; les Ptolémées
furent sans doute des Grecs dont quelques-uns eurent un
grand esprit, mais ils surent si habilement se faire égyptiens
qu'un pareil désir ne doit nullement élonner en quelqu'un
d'entre eux.
L'Égypte était done merveilleusement préparée a la doctrine chrétienne sur la révélation. La plus grande partie des
livres juifs avait meme été traduite en grec dans la ville
d'Alexandrie sur l'ordre d'un roí d'Égypte, successeur des
antiques Pharaons. Cependant il ne faudrait pas s'exagérer
l'influence que put exercer une semblable traduction, car il
n'y a guere de possibilité apparente que cette traduction
ait été connue du peuple, et meme l'eút-elle été, qu'elle
n'e-0.t excité qu'un sentiment de curiosité et n'e-0.t pas pénétré
plus avant dans le creur meme·de la populalion égyptienne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que les premiers chrétiens d'Égypte s'éprirent d'un amour immense pour la plupart des livres sacrés des juifs. Dans les reuvres que l'on est
en droit de considérer comme les premiers produits de
l' esprit chrétien en Égypte, on est étonné du nombre
incroyable de citations scripturaires que l'on y rencontre.
Les acles des martyrs d'Égypte sous le regne de Dioclétien
sont vraisemblablem~nt les premieres reuvres chrétiennes
de l'esprit égyptien ; dans ces actes, les martyrs peuvent a
peine prononcer une parole sans apporter une citation de

�334,

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELTG10NS

l'Écriture pour montrer au juge romain qu'ils ont raison
d'adorer le Christ et qu'il a réellement et completem~nt _tort
d'adorer Jupiter ou Apollon. La na'iveté de ces c1!ahons
montre jusqu'a quel point déjala _croyan~e a la révélat10n des
Écritures était entrée dans l'esprit égyptien.
Cela ne devait pas empecher sans doute de croire ~e meme
ala ré"Vélation des anciens li"Vres de l'Égypte. Ce qm est certain c'est que jamais dans les reuvres coptes on ne rencontre
le pius léger bl!me, la plus anodine moquerie a propos de
ces livres tandis que Schnoudi faisait des gorges chaudes _et
débi tait des lieux communs plus ou moins spirituels au suJet
des reuvres d'idola.trie. La rel~gion égyptienne, au contraire, ne
passa jamais pour une religion idol!tre. Si plus tard le fanatisme des moines délruisit un grand nombre de monuments,
martela toutes les figures de ceux qu'il ne détruisait pas,
ce fut - lorsque l'exemple lui fut venu d'en, haut , q~e
l'archeveque Théophile eut détruit le;Sérapéum d Alexandr1_e,
que Théodose eut rendu s?n ~dit. célebre et que les _mag1strats impériaux eurent a 1 env1 fa1t la cour a. leu~ ,Prmce en
exécutant ses absurdes édits. La preuve de _ce que J avance se
trouve daos ce fait, c'est que la Haute-Egypte a conse~vé
seule les temples majestueux que chacun connait, et qu au
contraire dans la Basse-Égypte on n'en peut plus retrouver
un seul, et meme jusqu'au dela de Siout. Il n'est p~s douteu~
cependant que la Basse-Égypte compta.t des villes auss1
célebres que Thebes, Abydos et Edfou ; les Ptolémées _durent
y construire autant et plus que daos le cours su ~érie~r du
Nil, et cependant l'on ne tro~ve plus rien_ a Héhopohs, a
Memphis, aTanis, a Alexandrie, pour ne c1ter que les plus
célebres villes. On peut objecter, il est vrai, la conquete mulsumane et la barbarie du régime turc; mais cette conquMe a
eu les memes effets daos toute l'Égypte et le barbare régime
du Turc s' est d'autant mieux développé que l'on était plus
éloiO'né du siege central de l'autorité. Jamais pays ne fut plus
rava;é que la Haute-Égypte, soit par l'invasion des barbares
du midi , des Blemmyes, Nobades et autres, soit par les luttes

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

335

intestines el continuelles des tribus arabes qui venaient successivement s'emparer du pays , qui cimentaient une paix
momentanée en le ravageant tout entier et surtout en pillant
les malheureux Coptes qui leur offraient une proie toujours
facile 1 • Et cependant c'est daos la Haute-Égypte que se sont
conservés les temples. Entre Assiout et Girgeh, dans la région
ou, pendant plus d'un siecle, vécut le célebre Schnoudi, il
n'en est pas resté un seul : mais je dois dire que Schnoudi
est une exception aussi extraordinaire que violente, que la
religion pa'ienne était surtout celle des riches grecs de Panopolis qu'il regardait tous comme ses ennemis personnels,
qu'il avait le plus grand désir de marcher sur les traces de
ses archeveques, et qu'enfin non loin de luí, a Abydos, se
trouvait le célebre temple ha.ti par Séti J•', temple que l'on
voit encare aujourd'hui et exclusivement égyptien. Or ce
temple n'a pas été détruit, et cependant il n'était pas plus
éloigné que celui de Tkóou ou, de son lil de mort, Schnoudi
envoya une escouade de moines pour aider a la destruction
d'un temple pour laquelle les forces de l'éveque de la ville
n'étaient pas suffisantes. ll est vrai que, dans le temple de
Tkóou, on pratiquaitle culte grec et que le grand pretre s'appelait Homere. Sans doute il ne faut pas attribuer a ces fails
plus d'importance qu'ils n'en comportent, car dans les luttes,
que nécessita la destruction des monuments égyptiens, il doit
y avoir une foule de mobiles qui nous, échappent et dont
il faut cependant tenir compte pour porter un jugement
imparlial ; il n'en est pas moins vrai que les causes que je
viens d'indiquer eurent leur effet particulier dans l'effet
général si regrettable pour la science.
Les récits de l'Ancien Testament durent au~i peser d'un
certain poids, et non du plus léger, daos les résolutions fanatiques qui aboutirent a la dévastation, car (et nous touchons
i ) Ces luttes sont racontées tout au long dans un manuscrit arabe de la
BibliotMque nationale, ceuvre du '.cé\ébre historien Makrizi et racontant
l'histoire des tribus arabes en Égypte.

�336

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

la a un point important de

la reJigion populaire chrétienne
en Égypte), on lisait dans les derniers livres du Pentateuque,
dans Josué, dans les livres des Juge.s, de Samuel et des Rois,
des ordres expres, donnés par Dieu lui-meme, d'exterminer
les nations ídola.tres, de renverser leurs temples, de bróler
les hauts lieux, etc. La situation était la meme pour les chrétiens d'Égypte, en face des pa1ens hellenes, que pour les Juifs
en face des nations dont ils avaient conquis le territoire. Les
Coptes n'admirent pas qu'il y eót deux solutions au meme
probleme. En cela, ils étaientlogiques, trop logiques, il faut
le dire. Comme on ne saurait mieux faire que d'imiter autant
que cela est possible les actes de la divinité meme, il est évident que de semblables actions ne pouvaient etre que parfaites et extremement méritoires pour le ciel. Un fait fera
mieux comprendre- le raisonnement qui se fit dans l'espril
des Coptes. Un jour, Schnoudi fit venir a lui un pretre et une
femme qu'il accusait d'entretenir. des relations adulteres:
souvent il leur avait fait des reproches au sujet de leur conduite et leur avait prédit la vengeance divine ; mais ce jourla, qui était un jour de fete, il fut tellement suffoqué par
l'odeur de crime et d'adultere · qui, disait-il, s'exhalait des
deux coupables, qu'il pril la résolution de ne pas attendre la
vengeance de Dieu. Comme la fete était finie, il suivít la
femme alors qu' elle sorlait du monastere et, d'un ton inquisiteur, lui demanda combien elle avait reou du pretre pour etre·
venue au couvent en ce jour de fete, car la venue au couvent
servait de prétexte a tromper le mari. Le pretre, qui s'était
approché, protesta de son innocence : il n'y avait entre lui et
la femme que des rapports de frere a sceur. Schnoudi fut
outré de tani d'hypocrite assurance; il ordonna, dit l'auteur
de sa Vie, a la terre de s'enlr'ouvrir et d'engloutir les coupables, comme autrefois, Coré, Dathan et Abiron. La terre
obéit; mais ce que l'auteur n'avait pas dit bien clairement,
c 'est que la terre ne s' était ouverte que sous la pioche et
que Schnoudi avait préalablement assommé le pretre et sa
prétendue complice. Le fait était grave et Schnoudi fut cilé a

LE CIIRISTIL'USME CHEZ LES A~CIENS COPTES

337

compara1trc devant le tribunal du gouvernement grec, a
Antinoé. Pour se justifier, il cita l'exemple du prophete
Samuel qui avait poignardé Agag, roi des Amalécites : il
avait fait comme Samuel; on ne pouvait done rien lui reprocher, car ce qui avait été louable chez le prophete ne pouvait
etre blamable en lui, Schnoudi. Le gouverneur grec lui fit
voir que telle n'était pas sa croyance et le condamna a
mort 1•
Ce fait montre mieux que tout raisonnement le phénomene
iotellectuel qui s 'était passé daos l' esprit des populations
grossieres de l'Égypte a propos de la révélation des Écritures
juives. 11 n' est pas isolé et, daos un autre ordre d'idées, de
semblables faits sont innombrables. ·Ríen n'est plus fréquent
dans les livres hébreux que les miracles les plus extraord.inaires, le plus souvent, il faut l'avouer, pour des causes
importantes, et non pour un simple amusement. Les Coptes
ne prirent pas la peine de faire cette distinction: Josué avait
arreté le soleil, les moines l'arretaient aussi quand bon leur
semblait, pour achever leur priere ou leur ouvrage. 11s ne se
demandaient pas si un semblable arl'et eut bouleversé l' uni vers
et si leur propre satisfaction était bien d'un poids assez grand
pour l'emporter ainsi sur la création entiere; non, ils se
disaient que rien de mal n'était arrivé au monde du miracle
de Josué, qu'a tout prendre ils valaient bien Josué, puisqu'ils
étaient chrétiens et moines, et le miracle s'opérait. De meme
pour transporter des montagnes, la chose était des plus
simples. On disait a la montagne: Ote-toi d'ici et va te jeter
dans le Nil, etlachose était faite. Un moine tentait meme de
le faire uniquement pour s'assurer si la montagne obéirait,
mais il arretait la masse qui s'ébranlait au momen.t oi'l on lui
faisait observer que la montagne pourrait obstruer le Nil et
priver ainsi l'Égypte des bienfaits de l'inondation. A vrai
dire, ce sont la des puérilités, mais les Coptes ont toujours
t) Je dois rassurer les lecleurs qui s'intéresseraient a Schnoudi ': au
momenl ou il allait etre décapité, ses moines l'enleverent de vive force.

�338

REVUE DE L'HtSTOJRE DES RELIGIONS

été enfants, malgré l'antiquité de leur race, et ils ont porté les
j eux de l' enfance j usque dans les choses les plus élevées ~e la
religion et· les problemes les plus ardus de la destmée
humaine.
Mais ce n'était pas assez pour les Coples d'avoir lou~~ une
série de livres donnés comme révélés : persuadés qu ils ne
pouvaient mieux reconnattre le souverain ~ouvoir de la divinité qu' en lui faisant opérer une foule de miracles, et sa vé~acité infinie qu'en lui faisant jouer un role, plus ou mo~ns
noble, dans des récits tout entiers sortis du cerveau égypben
et imités, autant que possible, des livres reco?nus co~me
canoniques , les auteurs coptes inon~er?nt l' Egypte. d une
foule de reveries béates quand elles n étaient pas st,up1de~ et
leur donnerent les noms pompeux deRévélations, d' Evangiles,
d'Apocalypses. Il est de notoriété publique qu'au cour~ des
quatre premiers siecles de notre ere le monde romarn et
chrétien fut envahi par une foule d'reuvres sans valeur, sur
lesquelles la crédulité humaine se jeta comme sur une nou~riture désirable, heureuse de satisfaire ainsi un arde~t dés1r
de croire. L'Égypte, a mon avis, fut la grande officme des
reuvres apocryphes de cette époque. Des 1~ commen1cement du
u• siecle ce besoin effréné de prodmre et d élucubrer
avait don~é naissance aux ceuvres extraordinaires des gnostiques de Basilide et de Valentin. Peut-etre quelques ouvrao-e; de ce dernier nous sont-ils parvenus. Ce n'est pas
certain; cependant les ~uvr~s copt~s qui ~~nfer1?'ent les traités gnostiques auxquel Je fa1s allus10n, qu 1ls soient ou non
de Valentin, sont bien un témoignage éclatant de ce que pouvaient Mre ces chimériques compositions. Les reuvres gnostiques furent suivies des apocryphes, Évangiles ?u Apocalypses; mais, a en juger d'apres les fragments qm °:ous s?nt
parvenus, c'est surtout }es récits dans le genre des Evang1les
qui eurent la vogue en Egypte.
Ces récits, maintenant perdus pour la plupart, peuvent se
rec(mstituer pour un certain nombre d'apres les fragm~nts
coptes qui nous sont parvenus ou les traduclions arabes fa1tes

LE CHRlSTlANlSME CHEZ LES ANCCENS COPTES

339

sur les manuscrits coptes. Ils sont remplis d'étrangetés et de
bizarreries offrant quelquefois des tableaux assez puissants,
comme le récit de la mort de saint Joseph, mais toujours
marqués aux endroits les plus pathétiques au coin du génic
égyptien, c'est-a.-dire melés de na'ivetés et de plaisanteries
anodines, de jeux de mots puérils et de descriptions réalistes
qui laisseraient peut-etre bien loin derriere elles les ceuvres
natura.listes modernes. L'esprit humºain n'a presque rien a
gagner a la lecture de semblables reuvres. Elles nous servent
cependant a connaitre les idées religieuses qui avaient cours
parmi les auteurs, et la vogue qu'elles eurent pendant longtemps est une preuve assez claire que ces idées étaient partagées par la grande masse du peuple. Ce n'est certes pas en
Égypte que l'épithete d'apocryphes enlevait toute valeur aun
ouvrage. Pourvu que l'ouvrage f~t édifiant et a condition qu:il
füt donné comme l' reuvre d'un homme connu pa.r ailleurs,
apótre, saint ou martyr, on le recevait sans difficulté, on le
lisait avec ardeur, on le citait a l'égal des Évangiles canoniques et personne ne s'en montrait scandalisé 1 • A quoi bon
distinguer, en effet, entre un livre authentique ou apocryphe?
Les Coptes ne pouvaient-ils done aussi bien faire que des
Juifs? D'ailleurs ils ne faisaient que glorifier Dieu et émettre
leurs idées. Ces idées qu'on a trop souvent traitées de gnostiques sont des idées d'origine purement égyptienne.
Un autre· effet de la croyance a la divinité des Écritures ful
l'émulalion étonnante qui s'empara des moines égyptiens a
la lecture des vies d'Élie et d'Élisée, des autres prophetes et
de Jean le Baptiste. Ces hommes extraordinaires furent pour
eux le type parfait a réaliser. Parmi les moines les plus
célebres, il n'en est pas un qui ne soit appelé quelquefois
nouvel Élie, nouvel Élisée d'un nouvel Élie, etc. Élie, Élisée
et Jean le Baptiste sont presque toujours mis sur le meme
1) On rencontre quclquefois daus les reuvres coptes des citations des
Évangiles que l'on ne p eut retrouver dans le Nouveau Te~tament. J'en conclus
qu'ils ont cité les évangiles apocryphes.
·

�340

REVUE DE L'HlSTOIIIE DES RELIGIONS

pied et ne sont jamais séparés les uns des a~tres. Ch,~que
moine choisissait parmi eu~ son patron spéc1al, et, s 11 s_e
sentait assez fort pour supporler double charg~, il prenait
deux patrons au lieu d'un. On les eftt nécessairement !ort
embarrassés si on leur eftt demandé ce qu'ils complaient
imiter de préférence dans la vie d'Élie, ·d' Elisée ou de Jea~ le
Baptiste : ils n'en savaient évidemment pas plus sur, ces sai?ts
personnages que nous n'en savons nous-roemes, e esl-a-~Jre
fort peu de chose, si l'on excep_te les rapports_ des ~r~mier~
avec les rois d'Israel. Mais cette 1gnorance leur 1mpo1 la1t peu ,
ils savaient que ces trois héros de.la foi avaient véc~ d~ns le
désert et leur facile imaaination suppléait a ce qu'ils 1gnoo
raient.' Ils en étaient d'autant
plus charmés qu ' ?n n~ pouvai' t
les convaincre d' erreur, puisque l'ignora~ce était um~erselle.
Aussi il semble bien qu'il ait existé en Egypte des vies apocryphes d'Élie et d'Élisée 1 : la chose est certaine pour Jean
le Bapliste 2 •
Les fondateurs d' ordres furent sans doute les propagateurs
les plus actifs de cette dévotion extraordinaire pour. des
saints dont on ne connaissait guere que le nom ou certarnes
actions extérieures n'ayant aucun rapport avec la vie ~onacale, cénobitique ou érémitique. On voit d~ns la vie de
Schnoudi que ce célebre moine ne s~ c~nt~nta1t,_Pa~ d~ proposer ces grands hommes, comme Il d1sait, a ~ 1ro1tah~~ de
ses moines il invitait les trois types du monach1sme a v1s1ter
son monastere afin d'édifier ses moines; il prévenait meme
ceux-ci de la visite merveilleuse, mais il prenait en mem_e
temps soin de prescrire le silence le plus absolu et o~d_onna1t
de baisser la tele pour recevoir la hén_édiction des v1siteurs.
A l'heure dite, Élie, Élisée et Jean le Baptiste, chacun avec
son attribut spécial, le premier avec sa barbe, le second avec
i ) J"ai trouvé un fragmeut de la vie d'Élie dans un parchemin appartenanl
.
2) Cette vie existe dans les deux dialectes au mu~ée de ~urm et a l_a
bibliotheque uticane : si elle n'est pas publiée, M. Ross1 la pubhera procbainement.

a lord Crawford.

34 l

LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

sa tete chauve, le troisieme avec son sayon de poils de chameau, tous les trois entourés d'une lumiere indescriptible,
arrivaient et passaient au milieu des freres silencieux et
courbant la tete. Le tour était facile a jouer et Schnoudi fit de
meme pour David, ~e psalmiste royal, couronne en tete et
revMu d'un splendide manteau. De pareils miracles étaient
faciles a faire pour un thaumaturge de la force \le Scbnoudi.
Ce n'était pas assez pour luide réaliser le type d'Élie, d'Élisée
et de Jean le Baptiste, il devait s'élever jusqu'au type de
Moise lui-meme, le premi_e r et le plus grand des propheles.
Personne ne sera surpris, je pense, d'apres ce qui précede,
que les Coptes ayant une foi aussi aveugle dans les Écritures
se soient empressés d'en apprendre une grande partie par
creur. Les Égyptiens, de tout temps, ont été doués d'une
merveilleuse mémoire, leurs descendants actuels n'ont certes
pas dégénéré sous ce rapport : Ils savent une quantité vraiment extraordinaire de chants d' église, de livres de l' Écriture,
de pieces de toute sorte, et leur mémoire ne connatt pas la
plus légere défaillance. Les moines ont fait de meme. Un
moine qui n'aurait pas su tout d'abord le psautier en entier
par creur, quand meme il eftt ignoré completement l'art -de
la lecture, n'eftt pas élé digne de ce nom, a moins d'etre un
héros de vertu comme celui qui mit dix-huit ans a ~pprendre
un verset : il est vrai que par apprendre il entendait vivre
conformément a la doctrine con tenue dans le verset. Avec et
apres les Psaumes, on apprenait encore un ou deux Evangiles,
celui de saint Mathieu, de saint Luc et quelquefois de saint
Marc de préférence, rarement celui de saint Jean, trop idéal
et touchant a peine a l'humanité. Venaient ensuite les douze
petits Prophetes que l'pn apprenait par creur en douz jour s: ,
si la mémoire ne se montrait pas assez fidele, on avait un bon
moyen pour la corriger; on se plaoait dans un endroit bien
exposé au soleil, pieds nus sur le sable brftlant, on s'attachait
une grosse pierre au cou et l'on ne bougeait pas avant de
s'etre mis son prophete dans la tete; aujourd'hui, les enfants
des écoles coptes, pour apprendre leurs leoons, crient tous
23

�,
OIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L msT

LE CHRISTJANISME C11EZ LES ANCIENS COPTES

la
34'2
ands coups de porng an .
Ate et se donnent de gr
,
·1es les douze pehls
a t ue-l º
u deux Evang1 ,
,
oitrine. Les Psaumes, un~
rtion des Écritures qu un
irophetes, voila quel_le éla~t ~~e;º lus forts el les plus _ver. ordinaire devait savo1r,. pl'E' ·ture presque enbere,
mome
d°
vaieot cr1
é
tueux, comme Schnou i, sa .dérable de passages des hom mpter un nombre cons1
saos co
.
Co te
líes célebres.
t tions de l'eonem1, le
P.
Aiosi armé cootre les te~ a t les armes donl il avait beso1~
trouvait dans l'Écriture sa f01 efacilement des lors que sa fo1
.
· e t que
pour se dérendre. On concevra
a l'état rud1menta1re
. son
soit resté en quelque so_rte
fond le Copte n'adm1t des
ulte s'en soit ressenb. Au
' . lui semblaient ressor~o mes du chrislianis~e que ceu~~u~e la Trinité et celui de
tirgdes textes scriptura1res, le dog ere la peine de les coro.
ll ne se donnaoner
gu a la tradihon
. . d e l' an cienne
l'lncarnahon.
rendre et se hMa de les_faoo
ta. Quantaux sacrements,
te; mais cependant il les acce¡me maniere; il coonut l~

¡

•

d

s

~r~~par le Baptime' il deven~t

il ~pconduisi\ exact•I_"•~\

Ba t~me, l'Eucbarishe ~ . .
nourrissait du corps el ~
ch;étien; par l'Eu~har1sb~:!:e il devenait prMre, tr~1s
sang de Jésus-Chr1st; par é d¡ns sa vie précédente; ma1s,
choses qu'il n'avait pas,tro?v es . avait vécu daos toute la
comme auparavant il s était m:;i!tait mort dans r_atte~te ~e
vigueur de son tempéra~ent
t point nécessaire d avo1r
la récompense éternelle, il nefi cruat1·on la Pénitence, le 1\1~La Con rm
,
.
s . tl
d'autres sacrements.
luí furent d'abord mconnu !
riage, en tant que s~cremen~sde l'Extréme-Onction, du moms
faut peut-Mr~ en d1re aut~\le dans le récit de ~a mort des
on ne voit r1en de semb a .
l'habitude se pnt de bonne
grands saints. ~uant ~u ~¿~~;;:1:vé ala dignité de sacremenl~
heure de le bémr; ma~s
u ver une preuve daos la m~no
.e l'ignore. On pourra1~ en ,tro ·t été de tout temps la 101 de
Juamie, si la monogam1~ n ª~ª{a Confession sont toujours del'Égypte •. La Confirmabon e
.
.
i) ll ne faudra.it pas croire cependanl que

le mariage chrélien s01l auss1

3i3

meurées inconnues; en revanche la circoncision est toujours
pratiquée, méme pour les femmes, et certaines prescriptions
de la loi mosai:que sur les aliments sont toujours en vigueur 1 •
Cette foi en l'Écriture a été de tout temps caractérisée
chez les Coples par le manque le plus complet de critique. Ils
prenaient tout au pied de la lettre et ne surent jamais, selon
le conseil de l'apótre, distinguer entre la leltre qui tue el
!'esprit qui vivifie. Aussi quelquefois ils se montraient scandalisés, avec quelque droit il faut l'avouer; ils ne pouvaient, en
particulier, comprendre cerlaines paroles de 1:Écclésiaste, et
loute l'éloquence de Schnoudi élait requise pour leur enlever leurs scrupules. D' autres fois ils batissaient tout un systeme
de conduite sur un texte qu'ils ne comprenaient pas et se
montraient alors aussi entétés dans leur propre seos que s'ils
eussent regu eux-memes la parole de Dieu. ll y a dans l'Écriture un verseloii l'on rencontreces paroles: « J'arracherai de
leurs dents l'iniquité ... 2 ; » les moines de Schnoudi y virent un
moyen faeile de se garder du péché. lis se procurerent de
petites limes et se curerent les dents a qui mieux mieux.
Devant cette faiblesse d'esprit, Schnoudi se mit dans une violente colere contre les prévaricateurs, il prononga a. leur sujet
une de ses plus mordantes homélies et leur conseilla de se
slricl chez les Coples qu'en Occidenl. Celte année méme, comme je me lrouvais un jour au divan du palriarche en compagnie de plusieurs memhres
importants de la communaulé cople, je fus forl surpris d'en voir toul a coup
deux se jeler aux pieds du patriarche, luí baiser la main, le supplier ardemment et avec des !armes dans la voix. Le patriarche répondail avec une
sainle colére, je présume : le fail esl qu'il élait irrité. ll s'agissail d'une
femme qui s'élait mariée da.ns la pauvreté. Sa pauvrelé luí 0lanl le moyen
d'élever sa famille, elle avail guillé son mari et avait vécu avec un autre
copte lrés riche auquel elle avait donné des enfanls. Devenue vieille, elle
voulait relourner prés de l'époux de sa jeunesse. Le patriarche refusait,
maisbient0l son ardeur lomba, il promit d'aller visiter la femme el d'arranger l'affaire.
i) Je crois qu'on doit plut0t atlribuer la persislance de ces praliques a la
lradilion purement égyplienne. ll ne serait pas trés facile autrement de
comprendre que l'observance de ces prescriptions se soit introduile en
Égyple avec le christianisme qui ne tarda pas a les abolir.
(2) Zachar., 1x, v. 47.

..

�LE CHRISTIANISYE CHEZ LES ANCIENS COPTES
1

REVUE DE L J11ST01R~: DES IIELIGIOl'iS

fairc plulol arracher toutes leurs denls ; ils seraient alors
assurés de ne plus avoir d'iniquilés lorsqu'ils n'auraienl plus
de dents. Cette belle doctrine n'empechail pas Schnoudi,le cas
écbéant, de faire de meme. 11 faisait meme plus et, malgré
celte étroiesse d'esprit qui portait a tout prendre daos le
sens litléral le plus stricl, Schnoudi el tous les moines se permettaient avec la parole de Die u d' élranges libertés.Jésus avait
dit a la Samaritaine : « Le temps viendra ou l'on n'adorera
1
le Pere ni sur cette monlagne, ni a Jérusalem »; Schnoudi,
voulanl atlirer les aumónes a l'église de son monastere, ne
craignait pas de citer les paroles du Christ de la maniere suivante: «Le temps viendra ou l'on n'adorera plus Dieu aJérusalem, mais sur celte montagne ; i&gt; la monlagne, e'élait celle
d' Athribis, pres de laquelle il avait construit son couvent qui
existe aujourd'hui. Je pourrais ciler une foule d'autres traits
semblables. 11 ne faut pas cependant voir dans cette liberté
qui frisait le mensonge el la plus insigne fausseté, une contradiclion avec l'amour et la révérence dont je parlais tout a
l'heure; c'est, au contraire, un effet tout particulier du caractere égyptien. J'ai fait remarquer plus haut que l'Égyptien
anlique el le Copte moderne croyaient avoir un droit sur Dieu
lui-meme lorsqu'ils le priaient; c'est ici un nouveau phénomene provenant de la meme cause. Si le droit existait sur
Dieu, a plus forte raison sur sa parole : d'ailleurs la fin ne
justifiait-elle pas les moyens? Mais c'est la une question toute
de morale et je dois m'en tenir au dogme.
Je ne dois pas oublier, en terminant ces considérations, de
dire que de meme que les paroles de Thoth, bien et dumenl
copiées sur un rouleau de papyrus préservaient de tous les
maléfices, de meme les paroles de l'Écriture, surtout des
Évangiles, avaient le meme effet. On employait a volonté les
unes et les autres : les recettes magiques trouvées en grand
nombre dans les monasteres le montrent surabondat11ment.
Ces recettes dérivaient en droite ligne des antiques rituels

magiques. Quand on se servait de l'Évangile, el l'on s'en servait souve1~t, on avait surtout recours au célebre passage qui
termine l'Evangile selon saint Marc. Un jour que Pisentius
avait vu un énorme dragon dans le déserl (c'était un serpent
déja mort), il envoyason disciple le voir. Celui-ci avait peur.
Pisentius lui reprocha sa frayeur et son manque de foi :
« N'as-tu pas, lui dit-il, les paroles de l'Évangile qui le prémunissent contre tous les dangers? i&gt; Ces paroles sont les suivantes : « Ceux qui croironl en mon nom chasseront les
démons, parleront de nouvelles langues, prendront les serpents et, s'ils boivenl quelque poison, n'en ressenliront
aucun mal'. i&gt;
Mais c'est assez parler de magie, car il m'en faudra parler
plus loin, en traitant de la question du surnalurel daos les
croyances et la vie du peuple chrétien d'Égypte.

(A suivre.)
t) Marc, xv1, v. i7-t8.

i) Jobo.o., 1v, v. 21.

•

345

•

E.

AMÉLINEAU.

�L'msTOmE DES RELTGIONS, SA ÓTHODE ET SON ROLE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
SA MÉTHODE ET SON ROLE
D'APRES LES TRAVAUX RÉCENTS
DE

MM.

MAURICE

VERNES,

ET DU

P.

GoBLET

VAN DEN

D'ALVIELLA

GHEYN

Le P. van den Gheyn. La science des religions. Essai historique et
critique dans La Controverse et le Contemporain (livr. des 15 juin, 15 juillet
et 15 octobre 1886).

347

dans nos chroniques bi-mensuelles nous nous sommes efforcé de
tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui a fortifié l'organisation
ele l'Histoire des religions dans les divers pays. L'apparition presque simultanée des trois traités dont nous avons énoncé les titres
au commencement de cet article nous prouve que, loin de diminuer,
la sollicitude des auteurs pour le sort de l'histoire religieuse générale tend, au contraire, a s'accroitre encore. Défenseurs de la
premiare beure et convertis de la veille, amis par inclination ou par
nécessité se rencontrent dans la meme assurance que l'enseignement
de l'histoire des religions est désormais établi d'une maniere définitive dans les vastes cadres de la science moderne. II ne s'agit plus
pour eux de discuter son droit a l'existence. lis sont bien plutót
préoccu~és de !'esprit qui prévaudra dans le nouvel enseignement,
de la methode que l'on y appliquera, des tendances qui animeront
ses futurs maitres et des conséquences qu'il entrainera soit dans
le monde universitaire, soit dans la société en général.
En résumant tres rapidement ces ouvrages et en présentant a
leur occasion quelques rétlexions sur les questions pendan tes, nous
dresserons une sorte de hilan de la situation actuelle de l'histoire
des religions.

Maurice Vernes. L'Histoire des religions. Son esprit, sa méthode et ses
divisions. Son enseignement en France et a l'étranger. París, Leroux, 1887;
in-12, de 28i p.
Comte Goblet d'Alviella. lntroduction a l'histoire générale des religions.
Résumé du cours puhlic donné a l'Université de Bruxelles en 1884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, 1887, gr, in-8 de viu et t76 p.

S'il était vrai, dans le monde scientifique comme dans le monde
industrial, que pour réussir il faut atlirer l'attention en faisant
parler de soi, l'histoire des religions n'aurait pas a se plaindre de
cette fin d'année. Les publications destinées a en faire ressortir les
progres et a discuter la méthode qui doit présider a ses travaux
se succedent avec une rapidité extraordinaire et témoignent tout
au moins qu'elle est désormais bien vivante. Au fur et a mesure
de leur apparition nous avons signalé et le plus souvent discuté
dans cette Revue les écrits des mythologues, philologues et anthropologistes, qui préconisent des méthodes différentes comme autant
de panacées propres a faire le salut de notre jeune discipline, et

..

Le P. van den Gheyn, de la Compagnie de Jésus, s·est proposé
de faire connaitre aux lecteurs de la revue catholique, La Contro•
verse et le Contemporain, l'histoire du développement qu'a pris en
ces derniers temps l'histoire comparée des religions. 11 est qualifié
pour en parler, car il a lui-meme publié des travaux de philologie
et de mythologie comparées qui ont été l'objet de certaines critiques
dans cette Revue, mais qui ont néanmoins rencontré un accueil
favorable aupr~s de plusieurs bommes compétents 1 • II ne saurait
médire d'une science qu'il cultive lui-meme et a laquelle travaille
un homme pour lequel il professe une grande admiration, Mgr de
llarlez. Mais s'il n'en veut pasa la science, iln'est pas tendre pour
~a majorité de ceux qui la représentent actuelleroent. Ce n'est pas,
Il est vrai, aux personnalités qu'il s'en prend. Alors meme qu'il
i) Revuc de l'Histoire des R.eligions, t. XIII, p. 222 et suiv.; cf., p. 378.

�1

348

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

eO.t été de bon gout d'éviter certaines appréciations et certains jugements un peu sommaires sur la valeur scientifique de tel ou tel
hiérographe, il est évident pour tout lecteur impartial que le P. van
den Gheyn poursuit en eux, moins leurs prét~dues erreurs historiques que leurs convictions philosophiques et la tendance meme
qu'ils impriment a l'histoire des religions. En. nous offrant une
revue, claire et bien menée, des institutions et des ouvrages dans
lesquels cette histoire a trouvé son expression la plus récente, il
n'a d'autre but que de montrer comment la mythologie comparée
et l'histoire des religions &lt; sont devenues, aux mains de l'incrédulité moderne, une arme de combat redoutable contre la révélation
et ses dogmes fontamentaux. &gt; (T. VII, p. i.61-162.)
Il parait que le grand essor de l'histoire des religions dans les
dernieres années est dú. au triomphe_du rationalisme en pays protestant (p. 168). Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette
these qui nous entrainerait sans doute vers un ordre de considérations auquel la Revue de l'histoire des Religions entend rester
étrangere. Nous nous bornerons a déclarer que, si le P. van den
Gheyn avait raison sur ce point, il faudrait faire au rationalisme
protestant grand honneur d'avoir contribué de la sorte a l'élargissement des études religieuses et d'avoir fondé une science a laquelle
s'intéressent des a présent des hommes aussi peu suspects d'hérésie que l'abbé de Broglie, Mgr de Harlez, le P. Cesare di Cara et
le P. van den Gheyn lui-meme.
L'auteur des articles que nous analysons n 'est pas a tel point
absorbé par la réfutation des doctrines historiques, philosophiques
ou théologiques de MM. Tiele et Albert Réville, qu'il ne trouve
l'occasion de parler du Musée Guimet, des Annales et de la Revue
de l'histoire des Religions. Nous ne pouvons dissimuler que
cette derniere le préoccupe d'une fac;on particuliere. 11 veut bien
nous décerner le nom d'organe attitré de la nouvelle science, et
quoiqu'il ait constaté de louables efforts pour donner a l'amvre un
caractere de plus grande impartialité depuis que j'ai l'honneur de
la diriger, il n'en conclut pas moins que nous sommes tres dangereux. Qu'était-ce done, je vous pr.ie, avantnos efforts pour etre plus
impartiaux? La nouvelle section des sciences religieuses a l'École
des Hautes-Études ne lui dit rien non plus qui vaille. Des noms
comme ceux de M. Havet, de M. Albert Réville, de M. Maurice
Vernes ne sauraient trouver grace a ses yeux. Les philosophes qui,

L HISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

349

en Italie, s'occupent d'histoire des religions, et surtout notre honorable collaborateur, M. le comte Goblet d' Alviella, en Belgique, ne
sont pas mieux traités.
11 reste cependant une consolation au P. van den Gheyn, celle
de pouvoir terminer ses articles en reproduisant presque saos restriction le jugement émis sur l'histoire des religions par M. Maurice
Vernes, daos un article de la Revue Critique dont nos lecteurs ont
eu connaissance l'année derniere (t. XIJ, p. 170 et suiv.). D'accord
avec M. Vernes, il estime que tout ce qui a été fait jusqu'a présent
dans le domaine de l'histoire des religions ne vaut pas grand'chose.
L'c:euvre a été mal conduite ; il faut la reprendre dans un autre
esprit, avec une meilleure méthode. L'accord entre les deux critiques ne va pas plus loin, il est vrai. L'histoire des religions telle
qu'elle est traitée actuellement est avec eux dans la situation de
ces ministeres qui tombent sous une coalition d'extreme-droite et
d'extreme-gauche. La majorité &lt;¡ui les renverse est radicalemellt
divisée, lorsqu'il s'agit de les remplacer. M. Vernes, - nous le
verrons plus loin, _:, veut réduire l'histoire générale des religions
aun pragmatisme critique, en dehors de tout systeme, de toule
considération générale, voire meme de tout príncipe philosophique.
Le P. van den Gheyn et les historiens de son école veulent, au con.
traire, substituer a l'esprit de complete indépendance scientifique
dont les représent~ts les plus marquants de l'histoire des religions
sont actuellement animés, un esprit de soumission a l'égard de la
théologie officielle. L'histoire, telle que la comprend M. Vernes,
devient un catalogue ; entre les mains du P. van den Gheyn, elle
devient une apologétique.
Un grand nombre de nos collaborateurs pensent qu'elle ne doit
etre ni l'un ni l'autre. 11 est arrivé a quelques-uns d'entre eux d'énoncer l;opinion que les historiens qui se soumettent une autorilé
religieuse infaillible - quelle qu'elle soit, catholique, protestante,
bouddhiste ou musulmane - manquent de la liberté d'esprit nécessaire pour reconstituer avec impartialité tous les faits de l'histoire
religieuse qui touchent de pres ou de loin a leur foi. C'est une
opinion qui peut se soutenir. Mais il n'est jamais venu a l'esprit de
personne, dans le cercle des collaborateurs de cette Revue, d'interdire l'histoire des religions aux catholiques, comme le prétend le
P. van den Gheyn.
Je tiens tant a ne pas laisser s'accréditer une pareille opinion

a

�REVUE DE L'ffiSTOIRE DES RELIGIONS
350
que pour une fois je m'écarte de la regle que nous nous sommes
imposée d'exclure de cetle Revue tout travail présentant un caractere polémique ou dogmatique. Nous nous trouvons ici en cas de
légitime défense. 11 y a parmi nos collaborateurs des libres penseurs sans aucune religion, des libres pensem-s protestants, des
protestants orthodoxes, des israélites, des catholiques, et je crois
meme de tres bons catholiques ; mais je déciare au P. van den
Gheyn quejamaisje ne mesuis préoccupé de leurs convictions religieuses, pas plus qu'ils ne s'inquietent des miennes. 11 regne chez
nous une complete liberté. Nous ne sommes inféodés a aucun parti,
a aucune confession, a aucune école philosophique, a aucun systeme. Nous accueillons également volontiers les travaux des folkloristes et ceux des partisans les plus exclusifs de la méthode
philologique, et si demain Mgr de Harlez ou M. l'abbé de Broglie
nous faisaient l'honneur de nous envoyer un article qui ne füt ni
dogmatique, ni apologétique, mais simplement historique, nous
l'accueillerions tres volontiers, tout comme nous accueillerions, daos
les memes conditions, un article de M. Hovelacque ou de M. Eugene
Véron. Voila - puisqu'il faut mettre les points sur les i - les principes dont nous nous inspirons a la Revue de l'histoire des Religion,.
Bien loin d'interdire l'histoire des religions aux membres du clergé
catholique, nous sommes tres heureux de les voir y prendre gout
et nous applaudissons a l'exhortation que le P. van den Gheyn leur
adresse, d'accord avec Mgr de Harlez, pour les encourager a se
consacrer davantage a l'étude de l'histoire religieuse générale
(livr. du i5 oct., p. 275). Quand l'exactitude historique nous paraitra
compromise dans leurs travaux par leurs opinions dogmatiques,
nous le dirons, tout comme ils seront parfaitement en droit de nous
reprocher les erreurs qui résulteraient, daos nos travaux, de nos
opinions religieuses ou philosophiques. C'est justement par l'élimination de ces éléments étrangers que l'histoire se constitue dans sa
pureté. Elle ne peut pas vivre sans une liberté complete. Tant pis
pour ceux qui ne peuvent pas s'accoutumer de la liberté scientifique, a quelque parti qu'ils appartiennent 1

II

Les deux livres de MM. Vernes et Goblet d'Alviella nous transportent dans une autre atmosphere que celle ou se meut le P. van
den Gheyn. Nous y retrouvons bien encore des considérations sur

1

L 1II5TOIBE DES RELIGIONS, SA MtTHODE ET SON ROLE

1

35{

l'esprit qui doit animer !'historien des religions et sur les rapports
de l'histoire religieuse générale avec l'enseignement ecclésiastique ;
mais elles n'occupent plus qu'une place secondaire dans les préoccupations des auteurs. Il s'agit ici avant tout de discussion sur la
.méthode, sur les conditions de l'histoire des religions, sur les classifications des religions et sur le róle de cette histoire dans l'instruction publique.
L'ouvrage de M. Vernes se composede deuxparties: la premiere
inédite, la seconde consistant en réimpressions d'une série d'études
déja publiées de M. Vernes lui-meme ou de quelques-uns de ses
correspondants les plus notables. M. Vernes pense avec raison que
la pbase de création de l'histoire de·s religions est passée. L'histoire
religieuse ou hiérographie « s'est fait sa place au soleil et, en dehors
d'un petit nombre d'esprits malveillants, l'on reconnatt aujourd'hui
qu'il y a lieu de grouper et d'étudier concurremment !'ensemble
des données que nous possédons sur les idées et les pratiques religieuses des différents peuples » (p. 2). Désormais elle est entrée
dans la phase d'organisation ; de nouveaux devoirs s'imposent a
ceux qui la cultivent. C'est a la détermination de ces nouveaux
devoirs que sont consacrés les chapitres inédits sur l'objet, !'esprit
et la méthode de l'histoire des religions, sur le classement des religions, ainsi que la reproduction de la le&lt;¡on sur les abus de la
méthode comparative daos l'histoire des religions par laquelle
M. Vernes a inauguré son cours d'histoire des religions sémitiques
a l'École des Hautes-Études. Nos lecteurs connaissent déja les idées
de M. Vernes a ce sujet par l'analyse que nous avons donnée de
cette le&lt;¡on d'inauguration daos l'une de nos précédentes chroniques
(voir t. XIII, p. 380 et suiv.). Il nous semble, toutefois, que dans
les deux chapitres nouveaux ajoutés par l'auteur en tMe du livre
que nous analysons, il a formulé sa pensée sous une forme moins
absolue qui ne lui est point défavorable. Il veut bien reconnaitre
que la méthode historique ou critique dont il recommande l'application a l'histoire des religions n'est pas absolument inconnue a
ses collegues en hiérographie et que, depuis longtemps déja, elle a
été mise en pratique avec succes par plusieurs d'entre eux. Bien
plus, tout le monde lui parait d'accord sur cette question de
méthode, au moins en théorie. Malheureusement la pratique ne
répond pas toujours a la théorie (p. 28 et suiv.). Ici nous sommes
completement du meme avis que M. Vernes et nous le félicitons de

�352

REVUE DE L.HTSTOIRE DES RELIGIONS

réclamer avec insistance une plus grande fidélité a la méthode
rigoureuse de l'histoire scientifique.
, ,
Nous constatons aussi avec plaisir que l'auteur a tempere son
jugement sur la valeur et la signification ~u folk-lore dans _l'~istoire des religions. Tandis que dans son arllcle de la Revue Cri~ique
(nº du 28 sept. 1885) il considérait le folk.-lo~e co~me _une etud.e
étrangere a l'histoire des religions, dans le present hvre 11 reconna1t
que e les partisans du folk-lore apportent anotre connaissance de~
pratiques religieuses une utile contribution &gt; (p. 33), _et se b?r~e a
protestar contre l'assimilation de l'histoire des rel_1g1ons soit a la
mythologie comparée, soit au folk-lore. Sur ce pomt encore nous
sommes de la meme opinion.
A la suite des trois chapitres que nous venons de mentionner,
M. Vernes a réimprimé plusieurs articles qu'il a publiés ici-meme
sur l'histoire des religions aux différents degrés de l'enseignement
public (t. III, p. i et suiv.), sur une proposilion de M. Paul Bert
relative a l'enseignement de l'histoire des religions (t. VI, p. 123 et
suiv.) et sur un projet de transformation des facultés de théologie
(ibid., p. 257 et suiv.). Dans un septieme chapitre nou~ tr~uvo~s
l'opinion de divers publicistes sur l'introduction de l'h1sto:re _rehgieuse dans l'enseignement public et l'énum~ration des cons~crations pratiques grace auxquelles cet ense1gnement a passe du
domaine des desiderata dans celui de la réalité vivante. En appendice, l'auteur a ajouté deux articles de M. van Hamel et de
M. Goblet d'Alviella sur l'enseignement de l'histoire des religions
en Hollande et en Belgique et des programmes pour cours élémentaire et secondaire par MM. van Hamel et Hooykaas. Ces articles et
ces programmes ont également paru dans la Revue de l'histoire
des Religions (années 1880 et i882).
La seconde partie du livre qui nous occupe ne nous apprend
done pas grand'chose de nouveau. Mais, en réunissant dans un
meme volume des écrit3 qui ont paru a diverses époques,M. Vernes
nous fait toucher du doigt, pour ainsi dire, la continuité et l'énergie de ses efforts pour propager l'enseignement de l'histoire des
religions. Tous ceux qui croient comme lui a l'utilité de cet enseignement lui doivent de la reconnaissancepour avoirsi vaillamment
lutté.
L'ouvrage de M. Goblet d'Alviella - tres bien imprimé sur beau
papier et relié selon la méthode anglaise - contient le résumé du

L'BISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

353

cours professé par notre honorable collaborateur de Bruxelles pendanl l'année scolaire 1884-f.885. Un avant-propos destiné a juslifier
le choix du sujet et la le&lt;¡on d'ouverture sur les préjugés qui
entravent l'élude scientifique des religions 1 , servent d'introduction
au cours . En appendice l'auteur a réimprimé un article de la Revue
de Belgique sur la nécessité d'introduire l'histoire des religions
dans l'enseignement public et publié une réponse aux objections
qui ont été émises contre son cours, en particulier par .M. l'abbé
Colinet (dans la Revue Générale, mai 1886), et contre sa méthode
par M. Vernes.
Le cours de M. Goblet est divisé en vingt et une le&lt;¡ons qui sont
toutes abondamment remplies. C'est une introduction a l'histoire
de la religion autant qu'a l'histoire des religions. M. Goblel a combiné dans un seul cours, d'une far;on originale et dans son ensemble
heureuse, les matieres dont M. Albert Réville a fait deux cours
dislincts dans ses Prolégomenes et daos ses Reli,gions des peuples
non civilisés. A ceux qui trouveraie'Ilt que l'abondance des matieres
nuit al'étude approfondie des détails et qui se plaindraient de ce
qu'il y ait trop de généralisation, il convient de rappeler que ce
cours est destiné a des étudiants qui font des études générales,
liltéraires et historiques, non pas exclusivement a un petit nombre
d'érudits ou de spécialistes qui se consacrent entierement al:histoire
des religions.
.
M. Goblet commence par leur faire l'historique de l'histoire des
religions et par leur exposer l'état de cette science a l'époque
actuelle. 11 définit les phénomenes religieux et passe ~n revue les
classifications des religions. Il établit l'arbre généalogique des religions actuelles (voir ce curieux tableau a la p. 40) et montre qu'il .
convient de commencer l'histoire des religions par l'étude des
croyances-et des pratiques des peuples non civilisés, lesquelles se
retrouvent, en partie, dans les traditions populaires des peuples
civilisés. Mais, au lieu de décrire successivement les croyances et
les pratiques propres a chaque peuple ou achaque groupe ethnique
de peuples non-civilisés, le professeur a préféré rassembler, dans
des vues d'ensemble, les croyances et les usages rudimentaires qui
se rapportent a un meme objet, en empruntant ses matériaux aussi
bien au folk-lore et a l'histoire des religions organisées qu'aux
1) Voir Revue de l"Histoire des Religions, t. XI, p. 108.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
35(.
reli ·ons des peuples non civilisés. ll nous expos~ ~n~i, dans ~n_e
séri~ de lec;ons qui ont du offrir le plus grand mteret, la veneration des montagnes et des pierres, des eaux, _d~s plantes et des
. aux des phénomenes atmosphenques, du feu, des
arbres, des arum
,
i · 1
corps célestes, du ciel et de la terre, en co~~inant chaque .º~s. ~s
.
. lui sont fournies par les religions des non c1vilises
donnees qui
. . •
d t d'tions
actuels avec celles des religions de l'ant1qmte et es ra i
. .
.
0 ulaires contemporaines.
P ipres avoir épuisé la liste des objets mate~1els adores par
Goblet décrit la vénération des espr1ts et des morts,
l 'homme, ·u
,n.
-~ t r
les croyances relatives a la vie future, les diverses ~ª?1 es a ions
du culte aux degrés inférieurs du développement re~1g1eux, telles
.. re la divination les conjurations, le sacr1fice, les symque 1a pr1e ,
'
l' · 1 t'
boles et les riles ; et, parmi les premieres étapes ~e ~vo .u io~
li . se le fétichisme et l'idolatrie. La sorceller1e 1 amene a
re_
l'etug1deud
e u' sacerdoce, et l'analyse des éléments constitutifs
. .
, du
th de sa formation et de sa déformation, le condmt JUSqu aux
my
e, des mylhologies conslltuees
. . qm· seront ' s:ms d oute, l'objet
confins
de cours ultérieurs. Les deux dernieres lec;ons traitent de_s ~~p~orts
de la religion avec la science et la morale chez les non-~1vili~es_ et,
f me de résumé synthétique, des diverses hypotheses em1ses
sous
sur laofrorme pr1·m1·t1·ve de la religion et sur l'évolulion de ses
. . formes.
.
.
M
Goblet
critique
l'hypothese
d'un
monothe1sme
ulter1eures. ·
•
· pr1¡
mitü et l'évhémérisme de M. Herbert Spencer. 11 est part1san reso u
du naturisme.
profes]l ne saurait etre question ici de discuter avec !'honorable
• ·h t
·
t
de
détail
m,i daos un programme auss1 r1c e e
seur les pom s
' l- •
. •
•
.
•
•
· · pourraient fournir matlere a conlroverse, et il sera1t
auss1 var1e,
. .
rd
tAt
tel
.
d lui demander pourquoi il a smvi tel o re p1u u que
o1seuxd e 1 distribution de ses lecons. Je ne présenterai a ce sujet
autre ans a
·
1
,
ule observation. n me parait regrettable que M. Gob et
qu
. .
. une se
· la description du naturisme et de l'anim1sme,
en d'autres
a1t p1ace
. .
• t
t ..
d
termes la physique et la psycholog1e rn~onsc1~n ~s die' _naive~ . es
. 'lises,
· dans la onzieme lee¡on apres avmr etu e. 1a venera•
non c1vi
.
d
t
tlon e outes les catégories d'objets naturels. Je ne .vo1s pas com•
.1 t ossi'ble de comprendre le culte de ces obJels sans avoir
ment 1 es P
,
· d
une idée nette sur la conception des choses dans :1 esprit u non

civilisé.

L'BISTOIBE DES RELIGIO~S, SA JltTHODE ET SON ROLE

3o5

III

La publication simultanée des deux livres de M. Vernes et de
M. Goblet d'Alviella n'est pas entierement le fait du hasard. Chacun

d'eux a pris la plume pour répondre aux préoccupations de l'heure
actuelle parmi les hiérographes. 11 n'est pas étonnant que la méme
cause ait produit des effets analogues a Paris et a Bruxelles.
M. Vernes et M. Goblet ont tous deux a creur d'asseoir l'enseignement de l'histoire des religions sur une base solide et de lui imprimar une direction salutaire. Ils ont voulu montrer l'un et l'aulre
l'unité des principes qui ont inspiré chacun d'eux daos sa campagne
passée en faveur de l'organisation de cet enseignement ; de la des
deux parts des réimpressions d'arLicles déja publiés. lls ont profité
de l'occasion pour se défendre contre ceux qui les ont critiqués.
Tous deux nous disent : « voila comment il faut faire a mon avis •.
M. Goblet ajoute : « voici comment j'ai fait , . C'est la une premiére
différence.
Une seconde différence ressort de la comparaison que chacun
des deux auteurs nous permet d'établir entre ses articles passés et
les pages qu'il a écrites récemment. M. Goblet, sous le coup des
attaques dont sa lec;on d'ouverlure et son cours ont été l'objet, me
semble avoir plutót accentué son point de vue. M. Vernes, au contraire, a plutót modéré ce qu'il avait énoncé autrefois, daos l'ardeur
d'un zele tres recommandable, sous une forme peut-étre trop absolue. Nous avons déja eu l'occasion de le conslater plus haut. Nous
n'y reviendrions meme pas si l'auteur, apres les pages excellentes
ou il montre que !'historien des religions doit se tenir a l'écart de
toute polémique religieuse et de touLe apologétique, avec un sentiment de respect sympathique pour toutes les religions, en particulier pour celles ou plongent les racines de notre propre société,
ne s'était pas laissé enlrainer a rendrele rationalisme seul responsable du détournement de la vérité historique au profit des préférences dogmatiques de !'historien. Que les rationalistes aient trop
souvent accommodé l'histoire de maniere a la faire cadrer avec leurs
opinions philosophiques ou théologiques, nul ne le contestara.
Mais qu'il faille imputer cette aberration au seul rationalisme, voila
ce qui constitue a son tour une erreur historique. II n'est vraiment

•

�3156

.

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

conque,
Mais il y a plus. Nous applaudissons .M. Vernes lorsqu'il affirme
,que le véritable historien n'a d'autre souci qu,e de reconstituer la
réalilé des faits et d'en établir autant que possible la filiation, sans
se préoccuper de leur accord avec un systeme. C'est l'évidence
meme. Iln'en est pas moins vrai que nous avons tous des systemes,
parce que l'esprit humain est ainsi fait qu'il ne peut pas penser
saos systématiser. Les rationalistes, au sens historique du mot,
c'est-a-dire les interpretes qui s'efforc¡aient de ramener les faits
réputés surnaturels des traditions religieuses de tous les peuples a
la condition d'événements naturels et conformes aux. données de la
raison, ont eu le grand tort de se laisser beaucoup trop dominar
par leurs systemes, Mais n'oublions pas, s'il vous platt, que ces
memes rationalistes ont été les premiers a affirmer les droits de la
raison a exercer une critique rigoureuse sur les traditions du passé
et que, dans l'histoire religieuse en particulier, ils ont puissamment
contribué a l'ex.tension de nos connaissances bistoriques. Je m'étonne que _M. Vernes, qui cultive spécialement l'bistoire d'Jsrael, ne
se soit pas rappelé combien ils ont fait progresser la connaissance
des antiquités d'lsrael. Et ce qui est vrai des ralionalisles l'est

so~

!\OLE

357

auss1 de tous les historiens a s l'
l'hisloire religieuse mais d
rs emes, non ~as seulement daos
jusque daos les sci~nces na~ns l~us les domames de l'bistoire et
la connaissance de l'h1'st . ure es. Les plus grands progrlls dans
oire comme dans la
·
nalure ont été provoq .
connaissance de la
1 1
cherchaient a démontre:~ne\P ustbs.ouve~t par des hommes qui
d'autres termes a corroborer ::; e_se d une porté~ générale, en
avait d'artificiel ou de forc. d
r5te~e par des fa1ts. Ce qu'il y
pas tardé a disparailre. de ~n~ eur i~terprétation des faits n'a
lemes durent peu . mai; lesepd~s a Rena1ssance, en effet, les sys'
ecouvertes positives qu 1
ont faites, dans l'ardeur a trouv
.
e eurs auteurs
sont restées et ont augmenté d~r confirmat~on de leur pensée,
laq~elle ils se sont consacrés. au ant le capital de la science a

pas nécessaire d'etre bien familiarisé avec l'histoire de l'inlerprétalion des tex.tes sacrés pour savoir que, dans toutes les religions,
les adversaires les plus acharnés du rationalisme ont sollicité les
tex.tes jusqu·a ce qu'ils y trouvassent la confirmation des doctrines
qui leur paraissaient etre orthodox.es.
M. Vernes, il est vrai, nous dira que nous ne nous entendons
pas sur le sens du mol • rationaliste •. Pour lui le rationaliste est
celui qui cherche moins a reconstiluer les événements du passé,
tels qu'ils ont été, qu'a montrer que les événements historiques ou
les textes saérés s'accordent avec sa propre maniere de voir.
(Voirp. '1:7, p.105-107; Revue de l'Histoiredes Religions, t. I,p.10.)
11 est regrettable que !'honorable écrivaio, ordinairement si précis
dans ses ex.pressions, persiste a prendre ce mot dans un sens qu'il
n·a jamais eu. Le terme • rationaliste • a une signification historique, et c'est provoquer une confusion inévitable de le prendre
dans une autre acception qui ne se justifie en aucune fa&lt;;on.
Pourquoi, en effet, appeler rationalistes ceux. qui ont exploité l'histoire au profit de doctrines dans lesquelles l'autorité de la raison
était ex.pressément subordonnée a une autorité ex.térieure quel-

L'HISTOlll~ DES RELIGIONS ' SA MElllODE
....
ET

1:

p

L aversion de M. Vernes o
,.
tient, d'ailleurs a des
p ur ce qu il appelle le ralionalisme
me trompe, de ~a concza~;:s~~: prof~n~es .. Elle ;ésulte, si je ne
essentiel que je ne suis ~ull
e de 1 h1st01re. C est sur ce point
. .
ement .d'accord avec l · 1\1 v
un esprit eminemment criti
V . .
m. • ernes est
!'historien daos le domain;~ª· l'h~1c1 _comm~n.t il définit la tache de
•
Cataloguer les document el 1sto1re rehg1euse en particulier ;
différentes religions sou tst, ehs textes et les fails relatifs aux
.
,
me re e acun d'eux to . t
.
Je voudrais appeler un éplucha e ri
ur a our a ce que
le mieux qu·¡¡ est possibl
g goureux, les da ter et les classer
bonne qualité scrupuleus:~:n~ ~-ot_ amas.ser des matériaux de
rieurement a des construcli
verifies, qm ?ourront servir ulté(P. 94). Ces instruclions son;ns p~us ou m01ns considérables. •
pieles et, si l'on proscrit touteexc~ entes_; mais elles sont incomde l'horizon intellectuel de l'h~hlllo~oph1e et toule vue d'ensemblEl
M. Vernes, elles sont ioapplicab\ª or1en, comme semble le désirer
•
es.
11 est evident que le
.
.
rechercher les document~r~m;er. souc1 de !'historien doit etre de
possible, de les soumeltre as or1q~e.s, en ~ussi grand nombre que
sur dix il ne pourr.a e
une crll1que r1goureuse. Mais neuf fois
xercer cette e T
·
quant aux documents des crileres r1 ~qu_e r1goureuse qu'en appliception générale qu'il se t: ·t d
i lm seront fournis par la conchaque document est censé
e ~poque et du milieu auxquels
surtout il est impossibl d ppartemr. Dans l'histoire des religions
en effet, i'ltisloire du ch:is;i::~céder autrement. Sinous exceptons,
niers siecles pour laq 11 isme pendant les quatre ou cinq der'
ue e nous avons une abondance de docu-

:1

0

24

�358

REVUE DE L 'msTOlHE DES Ric:LIGIONS

ments surement datés et que nous pouvons cont.róler en détail les
uns par les autres, il n'y a pour ainsi dire pas une seule religion
qui soit assez bien documentée pour que l'on ne soit pas obligé de
juger les documents incertains d'apres les conclusions auxquelles
aboutit l'étude des documents certains, c'est-a-dire d'apres l'idée
générale que l'on se fait de l'évolution de la religion a laquelle ils
appartiennent. C'est memela ce qui fait la valeur de la méthode critique. On part des renseignements clairs et bien datés et, fort des
résultats obtenus ainsi, l'on juge les documents obscurs ou suspccts. On va du certain a l'incertain. M. Vernes n'agit pas autrement
lui-meme. Quand il se déclare de plus en plus convaincu que le
Deutéronome est le produit du vr0 et du vº siecle et que le Code sacerdotal est l'ceuvre des v• et rv• siecles (voir Revue Critique du
30 aout), de quel droit assigne-t-il a ces documents une date et
une valeur absolument différentes de celles qu'ils prétendent avoir?
Tout simplement parce que l'étude des documents positifs du vuº
au v0 siecle lui a permis de se faire une idée a peu pres nette de
l'état religieux des lsraélites pendant cette époque et de leur langage religieux ; partant de ce point solide, appliquant a la religion
d'Israel les regles déja vérifiées ailleurs par l'expérience, relatives
a l'évolution des idées religieuses ou morales, des institutions et du
langage, et comparant les données qui luí sontfournies par lesdocuments hébreux, avec celles que lui fournit l'histoire des populations
avec lesquelles Israel fut en relation, il aboutit a la conclusion
rationnelle que le Deutéronome et le Code sacerdotal ne peuvent
remonter ni a la date ni a l'auteur auxquels ils prétendent remonter.
La critique tres savante de M. Vernes est toute pénétréede principes
philosophiques et d'idéesgénérales qui luisont fournies par l'histoii'-:
comparée; mais, a lire ses instructions sur la méthode, il semblerait que M. Vernes fait de la philosophie sans le savoir. Qu'il
demande toutefois au P. van den Gheyn ce que celui-ci en pense !
Partant d'un point de vue philosophique tout opposé, celui-ci dira
que la critique de M. Vernes ·repose sur des a priori et sur un
ensemble de conceptions générales fausses. Nous ne partageons
pas cet avis, cela va sans dire, car nous faisons grand cas de la
critique de M. Vernes. Mais l'opinion d'un tiers est toujours bonne
a entendre.
Ne·médisons done pas des idées générales ni de l'application des
príncipes philosophiques a l'histoire. 11 n'y a pas d'histoire, pas de

L'IIISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

359

critique, en dehors de leur application. Proscrire la philosophie
dans l'établissement d'une méthode, cela me parait une tentative
pour faire renier une mere par son enfant.
J'ai dit, en outre, que les instructions de M. Vernes me parai~s~ent_ incompletes., Quand !'historien aura classé et catalogué les
fa1ts, 11 aura dresse un catalogue, il n'aura pas fait une histoire. n
faut éplucher, sans doute; mais quand on a épluché il faut préparer les mets et les cuire; autrement ils ne servent a rien. Dans
l'histoire des idées et des sentiment,, ce devoir s'impose plus que
~a'.tou_t ailleurs _l'historien, et l'on voudra bien m'accorder que
1h1st01re des relig10ns est avant tout une reconstitution des idées et
des sentiments du passé. Les institutions ecclésiastiques en effet
. ne sont que l'expression sensible des idées qui' Jeur ont'
e t les, r1te_s
donne na1ssance et n'ont d'autre but que de fortifier et de répandre
celles-ci. Faire l'histoire d'une religion, ce n'est done pas seulement classer un certain nombre de faits positifs ressorlissant a
cet,:e reli~ion; c'est encore les fai,re revivre, montrer la signification
qu 1~s avaient pour les adeptes de cette religion, comment et pourqu01, en vertu de quelles raisons internes, ils se sont succédé dans
un certair¡. ordre; c'est resi.::usciter l'ame du passé. n faut, pour
une pareille ceuvre, que l'éplucheur de documents soit doublé d'un
psy~h_ologue et - pourquoi ne le dirais-je pas? - qu'il sache par
e~perience ce qu'est un sentiment religieux ou une pensée religieuse. Autrement, flit-il le plus érudit du monde il ne nous offrira
. .
'
Jama1s qu'une momie au lieu d'un organisme vivant.
Voila pourquoi nous sommes entierement d'accord avec M. Goblet
~'~lviella sur l'utilité de commencer l'histoire des religions par
l_ elude des croyances et des pratiques des non civilisés. Cette
e~~de, en effet, nous initie a la psychologie de l'homme inculle.
L_etude des traditions populaires nous rend le meme service. Combien Y a-t-il de détails, meme dans les religions plus développées,
auxquels on ne comprendra jamais rien sans cette initiation
préalable?
Est-ce a dire maintenant que nous recommandions de se faire
d'abord un systeme et d'étudier les faits ensuile? En aucune facon.
T~ut ce que nous avons voulu montrer, c'est que l'on a tort de p~oscrire de l'histoire la philosophie et les idéos générales, c'est que
nolens volens chacun de nous a son systeme, comme le mineur asa
lampe pour s'orienter dans les galeries obscures de la mine. Que

.ª

�360

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO!'iS

!'historien des religions prenne garde de ne pas se laisser dominer
par son systeme, par ses idées philosophiques ou religieuses ! ~~n
de plus juste. Qu'il n 'altere pas les faits et
ne fauss~ ~as 1 mterprétation des textes ! C'est la une quest10n de loyaute mtellectuelle, une obligalíon morale qui s'impo!-e a tou~. 11 y a d_es
intelligences malhonnetes comme des consciences deloyales. h~a1s,
sans philosophie, sans idées générales, !'historien n?~terpr~te~a
rien du tout • et sans psychologie, sans expérience rellgieuse md1viduelle, l'hi~torien des religions n'interprétera jamais bien.

q_u'il

IV
MM. Vernes et Goblet d'Alviella critiquent tous deux le~ c~assifications des religions qui ont été présentées par les prmcipaux
hiérographes contemporains, et chacun d'eux en prop?~e une nouvelle. Ni l'un ni l'autre des deux auteurs n'attache, d a1lleur_s,_ une
grande importance aux détails du classement de_~ rel!gion~.
M. Vernes en propose meme deux ditférentes, la premiere disposee
selon les cadres de la géographie el la succession des religions dans
l'histoire la seconde ne renfermant que les religions dont la con'
. .. .
naissance importe a l'intelligence complete ·de la c1villsat1on moderne. M. Goblet d' Alviella commence par adopter le príncipe de
l'évolution religieuse pour établir ses premier~s d\visions ; _une
seconde catégorie renferme les religions étrangeres a notre de~eloppement historique ; la troisieme et la quatrieme ont_ pour prm ·
cipe la distinction des races, et le christianisme vient a part pour
clore la série.
Ces diverses classifications n'ont pas de valeur interne; elles sont
purement empiriques et n'ont d'autre raison d'etre que de facili~er
la distribution des matieres dans l'enseignement. Nous ne les d1scuterons donc-pas. Les discussions sur ce point sont prématurées
parce que les rapports de filiation des différentes religions sont
encore trop mal connus, et pour certaines religions elles seront
toujours oiseuses tant que l'on ne se décidera pas a reconnaitre
que sous un meme nom se rangent des conceptions religieuses fort
différentes. Le christianisme de Papias ou de Tertullien n'est évidemment pas la meme religion que le christianisme de Thomas
d'Aquin, et celui-ci n'a que des rapports assez éloignés avec le

L'UISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

361

christianisme d'un Channing ou d'un Schleiermacher. 11 en est de
meme pour toutes les grandes religions. Dans quelque catégorie
qu'on les range, il sera toujours possible de montrer qu'elles y
figurent a tort.
Ilnous parait préférable de consacrer la fin de cet arlicle a la
question de l'enseignement de l'histoire des religions. Dans l'enseignement supérieur on peut considérer la cause de l'histoire des
religions comme gagnéa. Elle est enseignée maintenant dans des
cours spéciaux a toutes les universités hollandaisés, a Bruxelles, a
Rome, a Copenhague, a Geneve et enfin a París ou elle possede
aujourd'hui l'organisme le plus complet : une chaire pour l'enseignement général et synthétique au College de France et douze
chaires pour l'étude analylique des principales religions a l'École
des Hautes-Études.
On ne saurait en dire autant de ce qui concerne l'enseignement
secondaire et primaire, ou ses premiers promoteurs désiraient éga.
lement l'introniser. Dans l'état ' actuel des choses en Belgique,
M. Goblet d'Alviella ne songe pas a continuer sa campagne. Quant
a M. Vernes, il a renoncé, lui aussi, a poursuivre, pour le moment
du moins, l'introduction de l'histoire des religions dans les programmes de l'instruction secondaire et surtout de l'instruction
primaire. 11 demande seulement a l'État d'organiser sans bruit dans
les principales Facultés des lettres l'enseignement de l'histoire
religieuse. (P. 208.)
Nous partageons entierement sur ce point les vues de M. Vernes,
non pas pour les raisons d'ordre politique auxquelles il semble
avoir obéi (p. 207), mais pour des motifs de l'ordre pédagogique.
Les programmes de nos lycées et de nos écoles primaires sont déja
surchargés. A l'exception de quelques tres bons éleves, la plupart
de nos écoliers ne parviennent pas a s'assimiler tout ce qui leur
est enseigné. Nous ne croyons pas que le moment soit propice a
l'adjonction d'un nouvel enseignement a cóté de ceux qui existent
déja. D'ailleurs ou est le personnel qui serait capable de donner
cet enseigoement ! Comment prévenir les cootlits inévitables entre
l'enseignement religieux et celui de l'histoire des religions? 11 faut
bien reconoaitre que ce dernier n'est entré dans la pratique nulle
part si ce n'est dans les villes de Hollande ou des pasteurs protestants s'en sont chargés, c'est-a-dire dans des conditions telles que
le conflit était impossible.

�363

REVUE DE L'HISTOJRE DES RELIGIONS

L'HISTOIRE DES RELIGIONS, SA. MÉTHODE ET SON ROLE

Ce qu'il faut, c'esl que les professeurs de nos lycées et les
mailres de nos écoles aienl une connaissance de l'hisloire des religions proportionnée ala nature de l'enseignement qu'ils sont appelé..,
a donner, non pas pour qu'ils enfassent plus tard l'objet de le&lt;:ons
spéciales, mais pour que leur enseignement de l'histoire dite profane en soit pénétré. On esl stupéfait de voir combien il y a encore
d'ignorance des faits de l'ordre religieux chez la plupart de nos
professeurs et de nos maitres. Aussi approuvons-nous entierement
M. Vernes quand il réclame l'introduction de l'histoire religieuse
dans les principales facultés des lettres. Nous ajouterions aux
facultés les écoles normales, a commencer par l'École Normale
supérieure. Il y a la, croyons-nous, un intérét de premier ordre a
tous les égards, auquel l'administration si éclairée de l'instruction
publique ne saurait rester insensible. Mais laissons les le&lt;:ons spéciales et les programmes spéciaux d'histoire religieuse dans les
lycées et dans les écoles primaires aux ecclésiastiques des différents
cultes, sous peine de nous engager dans des difficultés inextricables.
M. Vernes demande que renseignement a introduire dans les
facultés porte spécialement sur le juda'isme, le christianisme et
l'histoire générale des religions, el comme cbacun de nous s'intéresse plus spécialement a la branche d'études alaquelle il se consacre, M. Vernes est tout particulierement choqué de ce que l'histoire et la littérature des Hébreux ne soient pas enseignées
dans nos facultés. Je mettrais plus volontiers l'accent sur la
nécessité d'introduire dans les écoles normales, dans les facultés
et dans les programmes de licence et d'agrégation l'histoire générale des religions. C'tst elle surtout qui peut étre utile aux futurs
maitres et professeurs ; elle leur donnera des notions générales de
l'histoire et de la littérature des Hébreux comme des autres religions, tandis qu'une chaire spécialement destinée al'hébrai:sme ne
pourra grouper qu'un pelit nombre d'éleves qui désirent s'occuper
particulierement d'histoire religieuse ou de langues sémitiques. A
París, l'hébreu est enseigné a la Faculté de théologie protestante,
au College de France et a l'École des Hautes-Études, ou il y a
plusiéurs cours spécialement consacrés a l'étude de la langue et un
autre a l'étude de la religion des Hébreux. En province, il existe a
Lyon une conférence de langues sémitiques. Comme il est impossible d'enseigner l'hébreu sans parler de la religion des lsraélites,

puisque tous les documents hébreux sont des reuvres religieuses
on ne peut pas soutenir que l'histoire religieuse d'Israel soi;
abs_olument négligée dans notre enseignement supérieur. Nous
ser1ons heureux que l'histoire de l'Église chrétienne fut aussi bien
traitée. Cependant l'histoire du christianisme est autrement vaste
et nous touche d'autrement pres que l'histoire et la littérature des
Ilébreux.
Co11;1m_e il f~ut aller au plus pressé et tenir compte des difficultés
budgeta1res, 11 nous semble que l'essentiel, pour le moment est
d'ob~e~i~ quelques chaires d'hisloire générale des religio~s et
subs1dia1rement des chaires d'histoire du chrislianisme et d
judai:sme.
u

362

La discussion des récents écrits du P. van den Gheyn, de
M. Vernes et de M. Goblet d'Alviella nous a entrainés a dépasser de
beaucoup les limites d'un simple compte rendu de leurs publications. L'intérét des sujets traités et la qualité des auteurs justifient
amplement les développements de cet article. Mais il nous semble
que désormais les amis de l'histoire des religions ont mieux a faire
que de s'en tenir aux discussions théoriques sur les tendances et la
1?~tho~e du, ~ouvel enseignement. Que chacun, dans la partie de
1 h1sto1re generala a laquelle il est spécialement altaché s'efforce
d'une part, de faire progresser la science par des trava~x d'érudi~
tion, d'autre part, de répandre dans le public instruil des pays de
langue fran&lt;:aise les résultats les mieux établis dans son domaine
particulier ~e ~'histoire religieuse. Approfondir et vulgariser, voila
les deux cótes egalement importants de la tache qui nous incombe.
En agissanl ainsi, nous contribuerons mieux que par tous les rais~nnements théoriques a la fortune de l'histoire des religions el au
developpement des instilutions qui luí servent d'organes.
JEAN

RÉVILLB.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Enseignement de l'histoire des religiona A P aris. - Dans nolre
précédente chronique nous avoos reproduit le programme des conférences qui
ont lieu, peodant le premier semestre de l'aooée i886-i887, a la section des
sciences religieuses de l'École des Hautes-Eludes. Ce programme est complélé
a partir du mois de janvier i 887, par les conférences de M. Sylvain Lét&gt;i
sur les religions de l'Inde. C'est, en elfet, notre jeune et sympalhique collegue
de la section des sciences bistoriques el philologiques, auquel M. le ministre de
l'instruction publique a confié l'eoseignement des religions de l'Inde, sur présentation du conseil de la section des sciences religieuses. M. Bergaigne a bien
voulu conserver la direction des études. M. Sylvain Lévi traite le mercredi a.
quatre heures des riles fuoéraires selon les rituels brahmaniques, et les mardis,
a trois heures et demie, il explique des textes relalifs aux cérémonies du culta
domestique.
M. Albert Réville a repris, le lundi 6 décembre, son cours d'histoire générale
des religions au Collége de France, devant un tres nombreux auditoire. L'honorable professeur étudie cette année, les lundis et les jeudis a trois heures, l'bistoire de l'ancienne religion romaine, ses institutions et ses variations sous l'influeoce des mythologies de la Grece el de l'Orient, depuis les origines de Rome
jusqu'a ]a fin du paganisme. Dans sa lec;on d'ouverlure, M. Albert Ré~ille s'esl
félicité de la réceote création de la section des sciences religieuses il. l'Ecole des
Hautes-Études. II voil daos cette nouvelle inslitution la consécralion de l'enseignement qu'il a inauguré au Collége de France et le complément indispensable de la chaire qu'il occupe. La section des sciences religieuses est destinée
a l'étude analytique de chaque religion ou de chaque groupe de religions en
parliculier; l'enseignement du Collége de France, au conlraire, est surtout
synthétique. M. Réville a insisté avec beaucoup de justesse sur la nécessité de
ce double travail, daos l'élÚ.de de cbaque religion particuliere et dans celle de
l'histoire religieuse générale.

365

A la Faculté de tbéologie protestante, M. Sabalier expose l'inlroduction critique aux livres du Nouveau Testament et interprete le quatrieme évangile.
M. Ph. Bei·ger traite de l'bistoire des livres poétiques et des livres sapientiaux
des Hébreux et explique les Psaumes. M. Bonet-Maury étÚdie l'histoire de
l"Église chrétienne et des missions jusqu'a Grégoire-le-Grand et, daos un autre
cours, I'bistoire du christianisme en Gaule. M. Jundt fait également deux cours,
le premier sur l'histoire ecclésiastique et religieuse du x1v• siécle, le secood sur
l'histoire de I'Église depuis le milieu du :x:vm• siécle. M. Massebieau étudie la
vie d'Origéne daos le v1• 1ivre de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe, et M. Samuel
Berger fait, dans .un cours libre, l'introduction a l'étude des apocryphes de
l'Ancien et du Nouveau Testament.
A la Faculté des lettres, nous remarquons le cours de M. Bouché-Leclercq
sur l'histoire du culte officiel a AtMnes, celui ou M. Collignon étudie les représentations figurées des divinités grecques, l'explication de textes védiques pa:r
M. Bergaigne et les lec;ons de M. Luchafre sur les Institutions ecclésiastiques
et féodales de la France sous les Capétiens directs.
Au College de France, en dehors du cours de M. Albert Réville déja. mentionné, nous avons a sigoaler le cours de M. Maspero sur les Textes des p yrami~es, relatifs a l'ancienne religion d'Égypte, ceu:x: de M. Renan, qui explique
le hvre des P saumes et recbercbe dans l'Hexateuque, le livre des Juges et les
livres dits de Samuel, ce qui peut rester des anciens Jivres intilulés "Jaschar »
ou « Livre des Guerres de Jahvé » . M. Foucaux explique le premiar livre du
Rhamilyana; M. Boissier, les Lettres de saint Augustin; M. Gastan Paris, la
Vie de saint Ale:x:is (texte du xre siecle); M. d'Ai·bois de Jubainville, des textes
hagiograpbiques et épiques en vieil irlandais.
Dans la section des scieoces historiques et philologiques de J'École des
Hautes Études, nous trouvons les cooférences de M. l"abbé Duchesne sur l'organisation de l'Église romaioe et de la cour pontificale pendant le baut moyen
ilge et sur l'épigrapbie chrétienne; l'explication bistorique et critique du livre
de Jérémie, par M. Garriere; l'explication de chapitres choisis du Kitab HalLouma d'Ihn DjanAb et l'interprétation du traité talmudique de Taanit, par
M. Joseph Derenbourg; les conférences de M. Clermont-Ganneau sur les anliquités orientales et ¡J'archéologie hébra1que; les explications des text;s hié.ratiques de MM. Maspero et Guieysse.
Si nous ajoutons a tous ces cours, gratuitement ouverls au public, aussi bien
aux étrangers qu'aux nationaux, les cours p rofessés a l'École du Louvre sur
l'archéologie et l'épigraphie, également publics, et les cours fermés de l'École
des Langues orientales vivanles, dans lesquels les professeurs touchent tous
plus ou moins souvent aux questions d'histoire religieuse de l'antiquité ou de
l'Orient contemporaio, nous avons le droit de regarder cet ensemble avec
un légitime orgueil national et d'affirmer que nulle part au monde, aujourd'bui, les jeunes gens qui se coosacrent ou simplemeot s'inléresseotaux études

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

, · d
e méme ville des ressources
d'histoire religieuse, ne trouveront reumes ans un
.
,.
.
. nombreuses aussi variées, aussi facilement access1bles qua Paris. Nous
ausa1
,
.
1
b
a
espérons que les étudiants étrangers seron~ tou1ours pus nom reux comprendre les avanla"'es incomparables que Paris leur olfre.
Les Coneour: A l'Aeadémie des Inseriptions_. - _D~ns sa séance
publique annuelle du 19 novembre 1886, l'Académie des mscriptions et b~lleslettres a décerné les prix des concours fermés le 31 décembre 1885. N~us signs.Jons parmi les auteurs couronnés ceux qui ont présenté ~es tr~v~ux directement
ou indirectement utiles a l'historien des religions. L~ prix ordm8.l~e a é~é décerné
• M Paul Girard • le sujet du concours était le smvant : « Fa1re, d ap~es les
;exl~s et les monu~ents figurí&gt;s, le tableau de l'éducation et de l'instr_uct'.on q~~
recevaient les jeunes Athéniens aux v• et IYº siecles avant Jé~us~Christ Jusqu a
l'¡¡ge de dix-buit ans. ,, - Dans le concours sur les antiqmtés de Fra~~e,
M l'abbé Albanes a obtenu la troisieme médaille pour ses dissertations sur_ l bis~
toire ecclésiastique de Provence (Jean Huet, évéque de Toulon, ses_ fo~ctions
la cour du ,·oi René, son épiscopat; Problemes d,'histoire ecclésW,St~que con• cernant Avignon et le Comtat Venaissin; Histoil'e des évéques _de Saint-P~ul~
Trois-Chdteaux au XIVº siecle; Jean Ai·taudi, dominicain, p~ieui· de SaintMaa:imin; Pierre d'Aigrefeuille, évéque d'Avignon). Des ment10_ns honorables
sont accordées a MM. le comte Charpin-Feugerolles et C. Guigne pour l_eurs
trois cartulaires de l'Abbaye d'Ainay, des Francs fiefs ~u F~e_z et du ~neuré
de Saint-Sauveur-en-Rue (Forez); a M. Prou, pour son hvre mt1tulé: Hin':711~r,
de ordine palatii (París, 1885), a M. Grignon, pour son ouvrage, Description
et historique de l'église de Notre-Dame-en-Vaux de Chdlons (Cha.lons-sur-

ª

Marne, 1884-1885).
.
.
.
É
Le prix Bordin n'a pas été décerné; le sujet qu'il fallait traiter éta1t : « . tudier d'apres les documents arabes et persans, les sectes dualistes des Zendiks,
Mazdéens, Daisanites, etc., telles qu'elles se montrent dans l'Orie~t musul_man.
Rechercher par quels liens elles se rattachent soit au zoroastr1sme, s01t au
gnosticisme et aux vieilles croyances populaires de l'lran. » M. Clément Huart
a obtenu un encouragement de 2,000 francs.
.
Le prjx Delalande-Guérineau n'ayant pas été décerné en 1884, était double
cette année. Notre collaborateur, M. Paul Regnaud, a obtenu l'un des deux
prix, destiné au meilleur ouvrage dans l'ordre des études orientales, pour son
livre : la Rhétorique sanscrite (París, i884).
.
Parrni les sujets des concours pour 1887-1.888 nous ne ment1onnons que les
deux suivants relatifs a l'histoire religieuse : Prw Bordin : 1° « Exposer
méthodiquement la législation politique, civile et religieuse des capitulaires. Les
concurrents devront compléter cet exposé au moyen des diplómes et des chartes
de la période carlovingienne. lis devront, en outre, indiquer, ~'un~ pa~, ~e que
la législation des capitulaires a retenu du droit rom_ain_et du dr01t merovmg'.en, et
d'autre part, ce qui s'est conservé du droit carlovmg1en dans les plus anmennes

367

coutumes. » - 2° « Étudier l'histoire politique, religieuse et littéraire d'Édesse
jusqu'a la premiare croisade. » - Les mémoires sur ces deux questions devront
étre déposés au secrétariat de l'Institut, le 31 décembre {887.
Musée Guimet. - M. L. de Milloué, conservateur du musée Guimet, a
informé tous ses correspondants qu'a dater du 15 décembre 1.886, l'administration du musée est transférée a Paris, 30, avenue du Trocadéro, ou les bureaux
sont provisoirement installés jusqu'a l'achevemenl du batiment qui s'éleve place
d'léna pour recevoir les collections encore exposées a Lyon. C'est aussi au
n• 30 de l'avenue du Trocadéro que l'on peut voir tous les objets acquis pour
le musée depuis l'époque ou le transfert des collections a París a été décidé.
Un sacrifica humain A Carthage. - Sous ce titre, M. H. Gaidoz a
publié, dans la Revue archéologique (livr. de septembre-octobre 1886), une
courle étude sur une pratique superstitieuse assez répandue, sur l'usage de
sacrifier des étres humains au moment de lancer un navire nouvellement construit, Nous empruntons a cet arlicle le passage suivant qui . commence par une
citation de Valere Maxime (IX, 2) : « Eadem usi crudelitate in milites nostros,
maritimo certamine in suam potestatem redactas, navibus substraverunt, ut
earum carinis ac pondere elisi, inusitata ratione mortis barbaram feritatem
satiarent; tetro facinore pollutis classibus ipsum mare violaturi. » « Ce que
l'écrivain latin, instruit seulament du fait, a pris pour un simple actedecruauté
é~it un rite propitiatoire lors du lancement des navires de la flotte carthagino1se. Les Wikings scandinaves pratiquaient un sacrifice analogue. Le voyageur Cook assista a la méme cérémonie daos les íles de la mer du Sud. Les
victimes humaines étaient attachées aux rouleaux sur lesquels le navire de
guerre descendait a la mer, de sorte que l'étrave fO.t rougie de leur sang. Des
sacrifices de ce genre avaient lieu lorsqu'on lani;ait un nouveau navire de
guerre ou quand on devait entreprendre une expédition importante. - Nous
avons lu quelque part que la tache de couper d'un coup de hache les divers
cordages qui retenaient une frégate lors du lancement a la mer était confiée a
un condamné a mort. ll avait sa grace, s'il réussissait dans sa besogne périlleuse sans élre écrasé. 11 y a peut-étre la un souvenir de l'ancien sacrifice
humain dans cette circonstance. L'usage chrétien de baptiser ·les navires n'a
fait que remplacer les riles propitiatoires des anciens dans la construction et lP
lancement des navires. La tradition méme des libations s'est conservée dans
l'usage (constaté en Angleterre) de briser une bouteille de vin sur l'avant d'un
navire lancé a. l'eau. »
L'Bistoire des religions a la Revue des Deux-Mondes, - i O Les
origines de la loi juive &lt;fapres M. Renan. - L'illustre auteur de la Vie de
Usus continue dans la Revue des Deux-Mondes des i •• el 15 décembre la publication des prémices de son Histoire de la religion d'lsrae!. Nous avons déja
résumé les deux articles qui parurent en mars de cette année sur l'histoire et la
légende des origines de la Bible juive. (T. XIII, p. 235 et suiv.) Cette fois, il s'agit

�CTIRONIQt:E
1

368

REVOE DE L R1ST01RE DES RELlGIO~S

de la loi dite mosa'ique. Apres avoir dégagé et caractérisé les premiers élémenls
de l'ancienne Thora, le Livre de l'Alliance, reu vre des propheles du rx• siecle,
M. Renan fait ressorlir l'erreur des écrivains qui prennent les lois du Pentateuque pour des lois· réelles, faites par des législateurs et appliquées par des
juges. « Ce sont des ré1•es d'ardents réformateurs qui resterent en leur temps
saos application dans l'état, qui ne furent réellement ohservées que quand il
n'y eut plus d'état juií, et d'ou devait sortir non une sociélé complete, une
polis, mais une ecclesia, une société religieuse et morale, vivant selon ses regles
intérieures, sous le couvert d'un état prorane fortement organisé. » Le livre de
l'Alliance appartient a l'histoire sainle qui se fil dans le royaume du Nord.
L'histoire sainle qui s'élaboro. environ cent ans plus tard, vers 750, a J érusalem, eut, elle aussi, son rudiment de Thora, le Dl!calogue. La fusion des deux
hisloires saintes (jéboviste et élobiste) qui se fit, selon toutes les apparence~,
vera la. fin du regne d'Ézécbias, conserva les deux documents législatifs. • On
peut admettre que le code du temps d'Ézéchias se terminail par le cantique qui
occupe aujourd'hui le cbapitre xxxu du Deutáronome. » Des cette époque,d'o.illeurs, il existo.it de pelits codes qui renfermaient des ordonnancs pour des cas
particuliers (p. ex. pour les lépreux) ou qui résumaient les devoirs du servileur
de Jab-.é. Ma.is ils n'étaient pa.s encore réunis. - La. réforme de Josia.s, qui
centralisa le culte de Jabvé a. J érusalem, concorde avec l"apparition d'un nouvea.u code, le Deutéronome, dans lequel les anciennes lois sont reproduites et
accommodées a.ux idées du prophétisme de cette époque, sous forme d'une
seconde révélation accordée a Moise a Arbotb-Moab a.pres celle du Sina'i. 11 est
impossible de ne pas soupc,onner que Jérémie eut une grande pa.rt a l'élabora.tion et a lo. promulgo.tion de ce code. La. derniere partie du premier arlicle est
consacrée a la cara.ctérislique de cette loi du Deutéronome que le prétre Helqiab
prétenda.it avoir trouvée daos le temple et qui a été, da.ns le développement religieux d'lsrael, la pire ennemie de la religion universelle révée par les prophetes
du vm• siécle.
Le parti piétiste qui triompba sous Josia.s perdit le pouvoir a la morl de ce
prince, et, quelqnes années plus ta.rd, la prise de Jérusa.lem (588) mil un terme
á l'existence du royaume de J uda. Me.is les exa.ltés du partí se grouperent daos
l'exil et reocontrerent dans la personne d'Ézéchiel un chef excellent. L'idéo.l qui
hantait son esprit était l'organisation sa.cerdotale et rituelle, a peine ébaucbée
dans la réforme du regne de Josias. « Abordaot de íront le probléme que les
réíormes de Josias avaient créé sana le résoudre, la hiérarcbie du corps sacerdotal, i1 cherchait a voir en esprit la ville des prétres qui, par la nécessité des
cboses, sortait de l'effort inconscient d'lsrael (p. 801). » Tout prouve qu'il y
eut d11ns les trent&lt;i ou quarante premieres années apres la ruine de Jérusalem,
une période ou s'élabora. un nouvea.u Deutérooome, un code de l'a.venir, encore
plus chimérique et moins applicable que le premier. L'histoire de l'époque
mosaique fut remaniée pour servir de justification aux \ois nouvelles. Mais la

critique qu·i veu t retrouver en déta.'11
369
incessantes de la loi et de l'histoir; m:s ~-etouch~s opérées pendant ces refonles
une reuvre impossible. La pensée d M ~que, fa1l fausse route; elle entreprend
le passage suivant {p. 813) :
e, . enan est parfaitement résumée dans
« Les vingt ou vmgt-cmq
·
·
année
. . .
sorte _u~e époque de haute activité :r!~:r~r.u1v;ent la tra.nsportation furent de la
et lév1llque de la Tbora nous parail
,e. resque toule la partie sacerdotale
fut ensuite plusieurs fois remaniée '¿ua.nt a.u fon~, de cette époque; la forme
r~nome, Ézéchiel ful l'inspira.teur d.
Jérém1e ful l'inspira.teur du Deutéhon religieuse chez les Héb
u _v1~1que. Les lrois degrés de la . ,1·
• ~
reux se dislmgue t . .
CI\J 1sam1er a.ge, caractérisé par une haut
. n runs1 fort neltement . un pre
que 1
d
eur grand1ose s'ex ·
·
•
,. e mon_ e entier a pu adopter (c'est l'A e d
prin:iant en formules simples
aoe, empremt d'une moralité se ,
g es prophetes a.nciens)· un second
f
v.,re et touchante "lé
'
ique 1rés intense (c'est l'Age d D té
' gu e par un piétisme fana
s
d tal
u eu ronome et de Jé , .
a.cer o ' étroit, utopique plein de h"
rem1eJ; un troisieme Age
Léttique et rl'Ézéchiel). »'
c imeres et d'impossibililés (c'est l'age du

~:~.e

•.'~n~n on peut rapporter au tem s de
.
d rnslltutions et de pratiques ainsf q , lab restaurallon UM certaine quanlilé
cependant qu'a.ucune parlie essentielleu ~:la.;: nombre de Psaumes. 11 semblc
1\1. Rena.n se refuse a préter a E d
ora n'est postérieure a l'an 500
.
s ras un rOle con . d, bl
.
parties sacerdotales de la Loi Il
.
s1 era e da.os la fixation d
L .
.
. peut avo1r eu parl a I éd
es
o1, ma1s simplement en agglutinant 1 él
a r action définitive de la
L'a.rra.ngement définitif de l'Hexateu uee~l éments de~ Iégisla.tions anlérieures.
achevé vers l'an 450.
q
que nous 1 nvoos, semhle a,,oir été

sur l'histoire d'Allemagne. Entrie en se, d
M Z•L Éludes
.
. ai•isse. Dans cet o.rticle M La .
ene e la papauté par
apa '~ d
' .
v1sse trace a grands tr .
'
,
u..,, e ses rapports a.vec le po
. . ·1
a1ts I histoire de la
P
de Co
·
uvoir cm spéciale
t
ostantmople et les exarques de R
'
meo avec les empereurs
f'.lome, dont les missionna.ires ont
aven~e, jusqu'a.u moment ou. l'évéque de
Egli b
converl1 la Germa .
, se retonne, éleve son pouvoir sur les ruin
me. et vaincu la vieille
s a~resse au duc des Francs pour étre roté é es de la pmssance impériale, et
alh~nce du pape, représentant la puis!a.nc: c~~tre les Lomhards. C'est cette
anllque, a.vec la puissance matérielle d F spmtu~lle et l'héritage du monde
monde.
es rancs, qui va transíormer la face du

Sorciers et pos8 édé6 •
Les annales · d' · ·
nous ont démontré une fois de pl
Jiu ic1a1res des dernieres semaines
m
·
•
us que a croya
auva1s espr1ts se maintient encore da
nce aux sorciers et a.ux
puissante pour pousser au crime les malb
. ns nos campa.gnes
.
et qu' e1le est a.ssez
¿ la superstition, La cour d'assises de Bt~reux que l'1gnorance livre en proie
une femme et ses deux freres q .
. o1s a vu comparailre trois misérable
, ll
, u1 ava1enl tué le
e
s,
que e avait la réputation d'etre sorciere S
ur m re a petit feu parce
étrangere ¡, leur horrible crime . la . :11 a.ns doute la cupidilé n'a pas élé
'
v1e1 e mere leur éla1. t a, charge ; ils

�370

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

désiraient etre débarrassés d'une boucbe inutile. Mais il ressort clairement de
tous les détails du proces que ces misérables ont cru trouver une justification
suffisante de leur conduite daos le fait qu'ils exécutaient une sorciere. Voici
d'ailleurs un autre crime, tout récent, auquel on ne saurait attribuer d'autre
cause que la seule superstition. Le récit nous en vient du Morbihan. Les deux
freres JaUu, fils d'une meuniere, onl tué leur sceur parce que, disaient-ils, elle
était possédée du démon de l'orgueil. La pauvre filie n'avait d'aulre titre a une
pareille qualification que d'etre trop fiere de sa beauté et d'étre supérieure par
l'intelligence au reste de sa lfamille. Quoi qu'il en soit, ses fréres se concerlérent pour l'exorciser ; le meilleur moyen leur parut étre de lui faire plusieurs
trous daos le corps avec un vilebrequin. Pendant l'opération, la mere et la sceur
de la victime priaient, Inutile d'ajouter que la malheureuse victime est morte
de l'exorcisme.
Ces faits répugnants donnent presque un caractere d'actualité a un ouvrage
qui vient de paraitre : Les maladies épidémiques de l'esprit. Sorcellerie, magnél'isme, morphinisme, délire des grandeurs, par le Dr PaulRegnard, professeur de
pbysiologie générale a. l'Institut national agronomique, •direcleur-adjoint a
l'École des Hautes-Études (Paris, Plon-Nourrit). L'auteur fait l'histoire de la
sorcellerie depuis ses origines jusqu'a nos jours. Ce sont d'abord les diableries,
les sabbats 'des xv1• et xvn• siecles, racontés avec un grand luxe de détails.
Des reproductions d'anciens tableaux, des figures cabalistiques, des fac-similés
d'estampes du temps émaillent le texte et font passer sous nos yeux démons,
sorciers et sorcieres. Vient ensuite une explication scientifique des pbénomimes
auxquels nos ancétres prétaient une cause surnaturelle. L'auteur démontre que
sorciers et possédés sont des hystéro-épileptiques. La deux:ieme :partie de
l'ouvrage, qui n'est pas la moins importante par l'abondance et l'originalité
des documents et des gravures, est tout entiere consacrée aux: Miracles de
Saint-Médard, forme nouvelle qu'affectent au x:vm• siecle ces étranges déviations de !'esprit. Toute la série des convulsionnaires qui se sont étendus sur
la tombe du diacre París défilent sous notre regard. A la fin du xvm• siecle,
les maladies épidémiques de l'intelligence ont des manifestations plus simples el
pour ainsi dire plus médicales. Nous ne soro.mes plus en présence de sorciers,
de possédés ni d'ex:tatiques, mais d'individus en proie au somnambulisme
et au sommeil hypnotique. Les surprenants effets qui se produisent dans ces
états anormaux sur les sujets sensibles, sont décrits par l'auteur avec une précision qui montre que nous sommes en présence d'un expérimentateur des
plus pénétrants, d' un des disciples de M. Charcot. Des gravures ex:écutées
d'apres les photographies de l'auteur '.donnent a cette partie un intérét tout
spécial.
La derniere partie de l'ouvrage du Dr Regnard vise des aberrations de
!'esprit comtemporain qui n'ont aucun rapport avec la. religion et qui n'en sont
ni moins bizarres ni moins répugnantes.

CBRONIQUE

37i

Publications récentes. - i M. A. Jundt, professeur a la Faculté de
théologie protestante de París, a puhlié la le(,on qu'il a faite a la séance d'ouverture de la Faculté, le 8 novembre 1886 : L'Apocalypse mystique du mayen
dge et la Mateld,i de Dante (Paris, Físchbacher, in-8 de 76 p.). L'auteur nous
olfre un travail tres intéressant, tres nourri, sur un sujet qui, en Francc
surtout, n'est encore qu'imparfaitemenl connu, et attire l'altention du lecteur
sur la signification de ces étranges réveurs du moyen age dans le développement général de la pensée religieuse.
M. Jundt nous montre !'esprit apocalyptique se développant surtout aux
époques de grande désespérance ecclésiastique, de corruption morale et religieuse réputée irrémédiable. ll nous décrit rapidemenl la grande ceuvre entreprise par le monachisme, sous l'influence de l'ordre de Cluny, et l'insucces
auquel elle aboutit par suite de la confusion pers:stante des intéréts spirituels
et des intéréts matériels au sein de l'Église. C'est alors que les mystiques
apocalyptiques font enlendre leurs prophéties relatives a un bouleversement
prochain, d'ou doil sortir la purification fin ale. Déja sainte Hildegarde (seconde
moitié du xu• siecle) tient un pareil langage. Sa contemporaine, sainle Elisabeth
de Schcenau, est encore plus sombre dans ses prophéties. Il y a chez ces pienses
femmes un étrange mélange de mysticisme el d'aspirations vers une réforme
sociale. La rupture entre le monachisme réformateur et la hiérarchie officielle
se consomme cbez Joachim de Flore. M. Jundt nous don ne un apergu sommaire
de sa doctrine d'apres les documents récemment mis au jour par le P. Denifle.
L'idée d'un renouvellement procbain de l'Église par un ordre monastique d'une
sainteté particuliére qui avait inspiré de nombreux réforr.oateurs du x111• siecle,
pénétra également dans les couvents de religieuses. C'est ici que M. Jundt
nous trace le porlrait de la nonne Mathilde de Magdebourg dont nous avons
conservé les révélations dans un livre allemand intitulé : La lumiere de la
divinité qui rayonne dans les cmurs sinceres. Elle aussi reve la réforme de
l'Église par un ordre de saints prédicateurs, comme l'abbé de Flore, mais elle
associe a cette ceuvre la papauté et l'empire germanique, régénérés, réeonciliés,
et se faisant les organes de la r¿forme. C'esl cette Malbilde de Magdebourg
dont les écrits ont exercé une grande influence sur !'esprit de Dante; c'est elle
qui est !'original de la Malelda du grand poete.
, 2° M. J. Halévy a publié dans la derniere livraison de la.Revue des Études
juives la suite de ses Recherches bibliques (juillet-septembre 1886), sous le
re : Considérations supplémentaires sur le x• chapitre de la Genese. L'auteur
préfere les études délacbées portant sur des questions déterminées, saos
connexion immédiate entre elles, aux traités complets de critique biblique. II
estime que le temps n'est pas encore venu de ces ceuvres d'ensemb!e. • II ne
faut jamais se lasser de le dire: les études sémitiques son!, en général, encore
trop peu avancées pour que l'on puisse déja avoir une vue d'ensemble sur la
composition des texles religieux: de n'importe lequel de ces peuples » (p. i48),
O

�372

373

REVUE DE L'HISTOIR.E DES RE~IGIONS

CHRONIQUE

L'auleur identifie ici d'une fai;on qui pourrait etre contestée l'état des études
porlant sur la littérature biblique et celui des études relatives aux aulres docu·ments d'origine sémitique. 11 est probable que la plull}e a quelque peu trahi sa
pensée et qu'il a voulu patler, moins de l'hébra1sme proprement dit, que des
relations entre l'liébra1sme et les autres civilisations sémitiques.
M. Halévy étudie successivement la méthode de classement suivie par l'écrivain bébreu dans l'énumération des peuples, l'identifi~ation des noms etbniques,
les sources du document, les rapports du chapitre x avec rx, 18-~8 et x1, i-9,
le ·cara.ctére systémalique des données co_nc~rnant les N.oachides, le but et la
signification du tableau, enfln la date de sa rédaction. La comparaison avec les
autrei¡ écrits bibliques, surtout avec Ézéchiel, forme la base de ses recherches;
les annales assyriennes en fournissent le cadre historique. Nous ne pouvons
pas suivre l'auteur dans le déve1oppeÍnent substanliel de ces divers sujets. 11 esl
cerlain qu'un bon nombre de ses assertions susciteront de vives controverses.
30 M. A. Bel'gaigne a publié dans .le Joui·nal asiatique (livr. de seplembreoctobre i886) un mémoire tres remarquable dont il avait déja communiqué le
con len u a l'Académie des inscriptions (voir notre compte rendu de la séance du
21 mai l 886), sous le titre : La Samhitá primitive du Rig-Veda. L'application
de principes de critique purement intrinseques au texte du Rig-Veda esl
pleine de dangers ; la langue et la religion dont il s'agit sont imparfaitemenl
connues, et il n'y ·a pas, a proprement parler, de suite dans les idées de la
plupart des bymnes védiques. Il faut done recourir a des príncipes de critique
extrinséque. C'est ainsi que l'on peut s'appuyer sur la reproduction totale ou
fragmentaire de certains bymnes da.ns les samhitas des autres Védas ou sur les
citations qui sont faites dans·,les brll.hmanas et les siltras du Rig-Veda. Un
autre critere non moins silr et non moins important, est l'ordre méme des
hymnes. M. Bergaigne rappelle les applications qui ont élé déjil. faites de la
regle qu'a l'intérieur de cbaque manda.la du Rig-Veda, comme da.ns !'ensemble
de l'Atharva.-Veda et daos le Pilrvarcika du Sama-Veda, le classement des
hymnes est réglé par des principes que l'on peut appeler numériques. -Puis il
ajoute (p. l. 99) :
« Or le príncipe numérique ne regle pas seulemenl la ·place des hymnes
adressés a un meme Dieu, a un méme couple ou groupe de dieux, ou composant une autre série quelconque. U regle, comme j'espere le pronver : 1° a
l'intérieur de cha.que série la ¡place des hymnes d'un méme nombre de vers,
par la longueur décroissante du metre dominant; 2° I'ordre des séries d'un méme
mandala ou d'une méme collection, comme celles du mandala I, et méme du
manda.la VIII, l'ordre des grandes séries dont nous aurons a déterminer la
nature dans le mandala ·x, enfin l'ordre des séries composées d'hymnes de
méme metre dans le mandala IX, par le nombre décroissant des '.hymnes de
chaque série; 3° l'ordre des manda.las II a VII, pa1· le nombre (primitif) des
hymnes, mais ici en gi·adation ascendante ... ;. Si cette démonstralion est faite,

elle fournira un criteri~m souvent infaillible pour la restitution de la SamhilA
primitiva, la combinaison des différenls príncipes de classement avec les dónnées
intrinséques ne laissant presque aucune place a rarbitraire. "
·
4° Mané, Thécel, Phar~s et le festin de Balthasar, par M. Clermont-Ganneau
(Journal asiatique, 1886, nº 5). M. Clermont-Ganneau a publié dans le Journal
asiatique son interprétation des mots mystérieux qui troublerent le festin de
B~thasar, d'apres le livr~ de Daniel. Nous avons déjil. parlé de cette interprétat1on daos une précédente chronique (t. XIV, p. 121); mais, comme nous ne
la connaissions que par le compte re_n du d'une séance de la Société a¡ialique, ¡¡
s'est glissé quelques inexactitudes darís la description que nous en avons donnée.
~- Clermont.:.Ganneau constate d'abord que l'inscription _déchjffrée par Daniel
n est pas « mane, thecel, phares "• mais « mené mené, theqél ou-pharsin. »
Cettte dilTérence entre le texte décbilTré ei le texte interprété ne peut guere se
c~ncevoir que si l'on admet que l'auteur biblique avait affaire, non pas a de
simples mots, mais bien a une phrase donnée imposée consacrée dont il
.
,
'
'
s'agissait de faire sortir, par voie d'allitérations · et d'allusions, cerlaines signifi
cations adaptées aux circonstances qui lé préoccupaient, c'est-a-dire a l'avénement des Perses. - Or, on retrouve súr ·la série des poids de Ninive o-ravés
.
•
' 0
.
daos une écr1ture aramai:sante et dans une langue voisine de l'nébreu, les trois
noms de poids : mllnéh (mine), chéqél (sicle), pharas (demi-mine). L·analyse
de chacun des termes et leur combinaison amenent l'auteur a voir da.ns les
cinq mots mystérieu:r: un vulgair8 dicton populaire roulant sur le rapport de
la mine a la demi-mine et rentrant dans cet ordre d.idées auquel se rattachent
nos locutions modernes telles que : deux et deux font quatre, ou, les deux font
la paire. Il faudrait traduire : &lt;&lt; mine par mine' pesez les pherlls, » ou ce une
mine est une mine : pesez deux pheras, » ou adopter toute aulre combinaison
analogue. Le prophete rattache a cette simple phrase un sens caché et divin, en
profitant de l'équivoque du mot pharsin qui permet d'y voir une allusion aux
Perses. Quant aux détails de la scene du ch. de Daniel, M. Clermont-Ganneau croit qu'il faut les expliquer par la méthode iconologique, c'eEt-a-dire en
les rattachant aux représentations plastiques dont l'auteur du livre biblique
s'est vraisemblablement inspiré, telles que la représentation égyptienne du
jugement des Ames pesées dans la balance ou la représentation ch·aldéenne de
ce que l'on appelle des scenes d'initiation.
5• Théosophie universelle. La théosophie chrétienne, par lady Caithness,
ducbesse de Pomar (Paris, Garré, i886; in-8 de 174 p.). M. Baissac a décrit
autrefois a nos lecteurs les reveries des tbéosophes modernas. L'auteur du
livre que nous mentionnons ci-dessus est une adepte convaincue de la théosophie
universelle. Son ouvrage échappe a toute discussion. Il se compose d'une série
d·affirmations sans preuves et le plus souvent saos lien.
6° M. T. Homolle, professeur suppléant au collége de France, a soutenu, le
mercredi 8 décembre, :les deux tbeses suivantes pour le doctoral devant la

v

25

�'BISTOIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L

314

.

.

. De antiquissimis Dian:ll sunulacrts

Paris, en Sorbonne . é . Délos Nous aurons l'occasion
Facullé des lellres de
h. de l'intendance sacr e a
.
dcliacis, et Les Are wes .
deux savantes études.
. . .
de traiter avec plus de détail~ ces
. dans l'Archivio per le tradmom
7. M. Paul Sébillot a. pubhé, en ~n~a1~is en Haute-Bretagne. lis se rap. d contes de marins re
popolari une série e
. aux. fantasliques a. bord.
.
portenl au role du diab~e _el des ai;,;xtr&lt;!me-Orient. - Les jeune~ gens qui se
. ·¡¡ t·10ns de l'Extréme-Or1ent et les pro8• Chrestomathie reltgieuse de
·
é qu'il s
voueot a. l'étude des langues et des clVl
lai saenl en géoéral de la d1ffic_ult
fesseurs cbargés de les former se P_ ':odique les textes nécessa1res a leur
éprouvenl a. se procurer pou: ~n pri:essentie d'une fa~on toule spéciale ª~-x
ioslruction. Cette difficulté ava1ll' Eétél Ame-Orienl a. la section des sciences reu•·
de
x r.,
·
· la
conférences sur les re1igions
La Sociélé des études japona1ses,. a .
gieuses de l'École des Hautes-~tude\ ublier, dans une des dernieres b,•ra•~
demande de M. de Roso y' a bien vou ulhip_ religieuse de l'Extréme-Orienl ou
·
e Cbrestoma e.
. ..
• l'usage des étud"1ants.
sonS de ses Mémo1res, un
b. . lartares el Japona1s
l'on trouvera des textes c mois,

ANGLETERRE
l

ublication d'un nouvel ouvrage du

Publications. - t • O_n anntc: :/the celtic Church (Hodder et Stoughprofesseur Stokes, de Dubhn : Ire
e u'on lui connail, \'origine el la pro-

a: a

la comp ene q
. 1 de l'Irlande a. l'époque de
l on )• L'auteur décrit, avec
.
l'étal socia
.
1·
pagati8h du christiamsme ce ltq~e, les doctrines des moines irlanda1s, leur
saint Patrick, l'invasion des Dan~1s,_
. Son travail s' arréte a. laconquMe
. t"1fique et leur ceuvre m1ss10nna1re.
valeur sc1en
• · d' un ouvrage de
normande.
la rochaine pubhcat1on
2• On nous annonce d'Anglelerre . p d États-Unis a. Pékin, sur le Thibet.
.
t
hé a· la légallon es
u ~" W Rcx:khill, attac
m, •" •
·
'
1 é les document s déJ. a. connus ' ma1s en. ou .re
L'auteur a non seulemenl compu s .
l
les Il a tiré un profit part1cuher
ces écr1tes e ora •
. .
il a puisé a. de nouvelle~ so_ur
is ar des voyageurs cbmo1s..
.
des renseignements qui lu1 oot él~ fdourn l PJournal of the Royal Asiattc Society
. t
a pubhé aos e
. .
h ·a
3• Le rév. J. Macin yre
. d Roadside religion in Mane uri '
.
i 886) sous le t1tre e
.
d
(china Branch; ire hvr.,
'.
d la vénération des ammaux ans
l'importance e
·
t
un article tres intéressant sur
I d divinités préposées au:x malad1es e
le culte des Mandcbou:x et sur le rO e é e: é .par les Mandcboux sonl le renard'
aux .mfirm1ºtés · Les aoimaux les plus v n r s
le serpent et l'hermine.

,

ALLEMAGNE

e u Testament. - i . e. nreiz.saicker.Das
tT,
Études critiques sur 1~ N~uv ª. he (Fribourg en Brisgau. Mohr, i886).
ostotische Zeitalter der christhchen Ktr~

•

CBRONIQUE

375

M. Weizsmcker vieot d'ajouter une nouvelle hisloire des temps apostoliques Je
l'Eglise chrétienne a. toutes celles que les théologiens allemands nous oot déja.
données. C'est un fort volume gr. in-8 de v111 et 698 p. Les historieos de
l'Église, en Allemagne, semblent préférer de plus en plus cette forme d'exposition historique a celle qui consiste a traiter les questions isolément daos des
introductioos aux livres du Nouveau Testament. Elle offre, en effet, de grands
avaotages, car elle permet de faire revivre daos des tableaux d'ensemble les
différeots groupes de la société cbrétieone primitive, tout en maintenant l'unité
du développemeot hislorique, et elle allege l'exposition de toul Je bagage
encombraot des discussioos sur l'histoire du texte qui figure ordinairement
daos les introductions et daos les commentaires. Son inconvéoient, et il est
grand, c'est de présenter a chaque instaot comme résultats acqois des conclusions critiques sur la valeur ou la dale des documenta, auxquelles on préte
ainsi un caractere de certitude qu'elles sont Join de posséder. Les histoires du
siecle apostolique soot, en Allemagne, le pendant de nos hisloires frao~ai1es
des origines du christianisme; mais chez oous l'on préfere en général, avec
raison, rattacber d'une fa~n plus intime l'histoire dile sacrée a l'hisloire dile
profane. Les lhéologiens allemaods traitent plut0t le siecle apostolique en luiméme. - M. Weizsrecker est entieremeot émaocipé de toute autorité traditionnelle; il a !'esprit critique et le seos de l'histoire. Son livre est l'un des meilleurs qui ait paru sur le siecle apostolique. Il éludie successivement la
communaulé juive primitive; l'a~lre Paul, sa personne; sa théologie et ses
rapporls avec la commuoauté primitive; la mission paulinienne; le dév~oppement du cbristianisme autour des trois centres : Jérusalem, Rome et Épbese ;
enfin la communauté chrétienoe dans son culte, son organisation et sa discipline. 11 y a daos cet ouvrage une foule d'aper~us neufs et iogénieu:x. C'est
surtout l'histoire du christianisme johaonique ou éphésien qui mérite d'altirer
l'attention.

2. B. Weiss. Lehrbuch der Einleitung in das Neue Testament. (Berlin, Hertz,
1886, in-8 de xiv el 652 p.). M. Weiss est l'un des vétérans de la critique
biblique en Allemagne. Il a vu défiler déja pas mal d'bypotbeses et de systemes; aussi n'a•t-il pas été tenté d'abandonner sa méthode prudente et son
attacbement aux opinions traditionnelles. Hlltons-nous d'ajouter qu'il n'y a chez
lui aucun parti pris dogmatique; il accepte toutes les conclusions qui Jui
paraissent sérieusement justifiées, quelles que puisseot en étre les conséquences.
C'est un homme de science el non de parti. - L'auteur traite l'bistoire du
Canon et donne l'introduction aux livres qui composent le recueil canonique. II
ne s'occupe pas de l'histoire du Lexte. Le contraste entre le livre de M. Weiss
et le livre de M. Weizsrecker est bien curieu:x. Voila. deux critiques également
érudits, également indépendants, possédant tous deu:x a food la matiere: cambien y a-t-il de points otl ils s'accordent? La critique du texte a fait d'immenses
progr~s; l'hisloire du canon peut tfüe considérée comme achevée dans ses

�CHRONIQUE

376

REVU(;; DE L'UISTOlRE DES RELl•HO:SS

grandes lignes. i\lo.is l"hisloire lilléraire de~ lh:res du Nouveau Tesl~menl es~
encore bien incerlaine et souvenl conlrad1clo1re, malgré les tlots d encre qui
ont coulé pour l'écrire daos ses moindres détails, ou peut-étre a cause de cela.
Elle a fourni de solides résullals négatifs en éta.blissant ce que les livres canoniques ne sonl pal\ et ce qu'ils ne contiennenl pas. Le tringe des résullats
positifs est encore a fa.ire sur bea.ucoup de points.
3. Les derniers travaux sur\' Apocalypse sont bien de nalure a confirmer cetle
impression pessimiste. Déja M. VtElter, en 1885, dans un ouvrage intitulé Die
Entstehung der Apocalypse (Fribourg), s'était allaqué a ce que l'on considérait
depuis les travaux de MM. Reuss et Hitzig comme vérité acquise, savoir la
date el la nature du dernier li vre de la Bible. Il avait cherché a démonlrer que
l'Apocalypse n'est pas un ouvro.ge coulé d'un seul jet, mais un composé de
divers ouvrages originairement distincts. M. Weizsrecker, dans son bistoire des
temps apostoliques, a repris cette tbese avec de nouveaux argumenls auxquels
on ne saurail refuser une certaine valeur. Voici maintenant un éleve du séminaire théologique de Marbourg, M. Eberhard Vischer, qui prétend démontrer
que l'Apocalypse esl un écril d'origine juive qui aurait élé adaplé a l'usage
des cbréliens, moyeooant quelques modifications, par un disciple de la fin du
•• siecle : E. Vischer. Texte und Untersuchungen z:ur Geschichte der altchrist1
lichen Literatur, TI. 3. Die Otfenbarung Johannis eine jü.dische Apocalypse in
chri.stlicher Bearbeitung (Leipzig, Hinrichs, 1886; io-8 de 137 p.). Et il ne
s'agit pas ici d'uoe simple fantaisie comme il y en a cbaque année un grand
nombre dans le domaine de la littérature biblique et spécialemcnt de l'Apocalypse. C'est une reuvre tres sérieuse qui dénole, cbez le débulo.nt a. laquelle elle
doit le jour, une singuliere maturilé d"espril et a. laquell&amp; M. le professeur
Harnack n'a pas dédaigné d'apportcr, dans un appendice, sa haute approbalion.
L'adaptation d'un écrit juif par un chrétien ne sernit pas un fait unique daos
l'histoire, comme on pourrait le penser a. premiere vue. L'altération des apocalypses, selon que les circonslances se modifiaient, était d'usage courant daos le
monde juif. D'apres M. Vischer, la dissociation des éléments d'origine chrélienne et de ceux d'originejuive esl facile a élablir en se fondant sur le développement parallele de la représentalion juive du messie terrible, vennnt juger
le monde, et de la description chrétienne de l'agneau qui a déja. paru et qui a
racbeté par son sang les a.mes de toutes les nations. 1\1. Vischer repousse l'bypolhese de M. Vreller; il n'admet pas que l'Apocalypse soit une compilation. A
ses yeux, le document juif primit.il aurait élé écrit sous le successeur de Néron,
avanl l'nn 70, tandis que l'ioterpolateur cbrétien aurail vécu sous Domitien. Le
travail de 1\1. V. ne manquera pas de susciter une vive discussion. Elle a déja
,:ommencé par une réplique de M. Vrelter.
Histoire de l'Église. - B. Simson. Die :Entstehung der pseudo-isidorischen FaJlschungen ill Le Mans (Leipzig, Duncker el Humblol, 1886; in-8 de v
et 138 p.). M.. Bernhard Simson, professeur a l'Université de Fribourg, a déve•

377

lo~pé daos ce livre une opinion qu'il avait déja indiquée daos la Zeitschrift fúr
K1rchenrecht. II prélend démontrer que le célebre recueil des Fausses Décrétale~ d'Isidore l\~ercator a élé composé en Fraoce, au l\1ans, dans l'entourage
de ~ ~véqu~ Alrlnc (832•8:'6)· Par le style, la terminologie, les procédés de compos1hon, 1usage de certams documents historiques communs, ce recueil oll're les
plus grandes. .ressemblances .avec les Gesta episco,porum Genomanensium,
·
1es
Gesta .Ald1'tci . et les Carmma Cenomensia• qui soot 1·~uvre
d' un 1mpu
·
dent
""
íaussa1i:e el qui ont élé composés principalemeot pour assurer le triomphe des
prétenl1ons
de l'évéque du Mans sur le monastere de Sa1·nt- Cala'1s. Les préoc.
cupat1ons de ce faus~aire, d'ailleurs remarquablement intelligent, sont les
mémes que celles de I auteur des fausses décrétnles. Il veut consolider l' t 'té
¡•· d
au on
et m épendance des évéques; il. cet ell'et il insiste sur l'autorité exclusive du
pape, aux dépens des autorités civiles ou ecclésiastiques inlermédiair
_
M._ l'abbé Lo~is Duchesoe, lout en fllisant observer combien il reste ene::~ de
~omls a. préc1ser pour mellre la these de M. Simson au-dessus de toute objeclton, déclare cependanl l'accepter en príncipe (Bulletin critique, f ,r décembre
1886). 11 _res_le, en ell'el, a. élablir que le recueil du Pseudo-Isidore ne soit pas
une combm_ai_son de documents_ d'origine différente. L'unité d'auteur pour les
Gesta Aldric-i et les Gesta ponttficum Cenomanensium peut également étre discutée. Le trav~il de M. Simson n'en apporte pas moins beaucoup de lumiere
sur un des pomts obscurs de l'hisloire ecclésiaslique et sur une question éun
haut in térét.

AUTRICHE-HONGRIE
L'é~éque de ?rosswardein, Mgr Ipolyi, a été foudroyé le 2 décembre, a. l'a.ge
de so1xante-tro1s ans, par une atto.que d'apoplexie. Mgr Ipolyi s'était distingué
co~me écriva_in et ar~héologue. Son grand ouvrage Magyar Mythologia(Mythologie bongrmse), qui fparut en 1854, mérile notamment d'étre mentionné.
C'était la premiere tentativa faite avcc succes pour fuer les traditions religieuses des Magyars avant leur immigration en Europe et leur contact avec les
autres peuples.

Une nouvelle rewe d'histoire des religions. L'Allgemeine Oesterreichische
Literaturzeitung annonce, dans un de ses derniers numéros, la fondation d'uoe
revue allemande d'histoire des religions, publiée par M. J. Singer, a Vienne
aux frais d'un généreux ami des études d'histoire religieuse. Celte revue porler:

le litre de Zeitschrift für die Geschichte der Religionen et doit parailre deux fois
parmois par livraisons de deux feuilles. Nous n'avons encore aucun autre renaeignement sur son compte.

�378

1

REVIJE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

CBROl'OQUE

379

HOLLANDE

SUEDE

Publications. - 1. D. C. Hesseling. De usu coronarum apud Gr:ecos
eapita selecta (Lugduni Batavorum, Brill, 1886; in-8 de 76 p.). C'est surtout
la seconde partie de cette étude qui offre de l'intér~t. M. Hesseling y traite de

Concours. Le roi de Suede, Osear II, a, au commencement de l'année 1886,
institué deux prix pour récompenser le meilleur ouvrage sur deux sujets de
haute importance, relatifs a la connaissance de l'Orient au point de vue hislorique et philologique: 1° L'histoire des langues sémitiques; 2• L'état de la
civilisation des Arabes avant Mohammad. Voici les détails concernant le second
sujet : « Comme sources, on devra principalement mettre a contribution les
poésies antéislamiques et la tradition historique des Arabes, illustrées par les
récits, choisis avec critique, des voyageurs modernes, ainsi que par les indications de l'Ancien Testament, des auteurs grecs, romains, syriens et juifs. Le
fail que, daos un pays si peu favorisé par la nature, il a pu se former un peuple,
qui a joué un r0le si important dans l'histoire de la civilisation humaine, est un
probleme qui demande une élucidation particuliere. Bien qu'il soit impossible,
en l'état de nos connaissances, d'écrire l'histoire de la civilisation des Arabes
avant Mohammad, il existe cependant des traces d'une civilisation progressive
a cette époque. Ces traces sont a enregistrer. L'auteur devra notamment rechercher quelle a été l'inlluence qu'ont exercée sur les Arabes les civilisations de
certains peuples étrangers, tels que les Araméens, les Perses, etc. La commission ne demande pas une histoire spéciale de l'ancienne civilisation sabéenne.
On désire que cet ouvrage soit composé de telle maniere qu'il puisse étre
abordé par tout homme lettré. Les discussions rigoureusement scientifiques
pourraient étre reléguées a. la fin du livre. La commission ne pourra examiner
les ouvrages présentés qu'a condition qu'ils soient écrits dans une langue scandinave ou en latin,- en allemand, en fran(¡ais, en anglais, en italien ou en arabe.
Les manuscrits, sans nom d'auteur, mais portant une devise, devrontétre remis
a. l'un des membres de la commission au plus tard le 30 juin 1888. La librairie
E. J. Brill se charge de l'impression et de la publication des deux ouvrages
couronnés, »
La commission chargée de juger les mémoires se compose de MM. E. Blix,
ministre de l'instruction publique et du culte en Norvege, le professeur H. L.
Fleischer, a Leipzig; le professeur Th. Nreldeke, a Strasbourg; le professeur
M. J. de Goeje, a Leyde ; Je professeur W. Wright, a Cambridge; le professeur l. Guidi, a Rome; M. Zotenberg, bibliothécaire a la Bibliotheque nationale, a Paris; le professeur E. Tegner et le docteur comte Carlo de Landberg,
pour la Suede. Le prix, pour chacun des deux auteurs couronnés, consiste en
une grande médaille d'or, d'une valeur d'environ 1,000 couronnes suédoises, et
d'une somme de 1,250 couronnes suédoises.

l'emploi des couronnes chez les Grecs dans les fétes de famille, dans les cérémonies religieuses et dans les réjouissances publiques. La premiare partie est con_
sacrée a!'origine et a l'histoire des couronnes. L'auteur trouve leur origine
dans le c:ilte des arbres sacrés. D'abord le fidele prend une branche de l'arbre,
qui représente pour lui la divinité personnifiée dans l'arbre. On constate encore
cette pratique dans les Dendrophories et les Daphnéphories. Plus tard la
branche est recourbée pour étre plus facilement fixée sur l'adorateur; elle devient
aisément une couronne. Le sens primitif de la branche sacrée se perd, el la
couronne devient un ornement sacré.
2. G. A. Wilken. Iets over de beteekenis van de Ithyphallische beelden bij de
volken van den Indischen a1·chipel (La Haye, Nijhoff, 1886; in-8 de U p.).
L'auteur de cet opuscule est connu déja. par ses travaux sur l'animisme che:r;
les peuples de l'archipel indien, par diverses publications relatives aux croyances
populaires, surtout· chez les Malais, et par son mémoire sur le matriarcal chez
les Arabes. Dans la brochure que nous signalons d'apres M. Barth (Mélusine, 5 décembre 1886), il étudie les pénates phalliques exposés dans les
temples des ancétres de certaines peuplades des iles. 11 leur attribue un double
róle : assurer la fécondilé et la prospérité, et écarter les inlluences des esprits
mallaisants. Ce sont, d'apres lui, des figures du soleil et de la lune.
3° M. R. C. d'Ablaing van Giessenburg, connu en Hollande par plusieurs
publications sur la modification des conceptions religieuses de l'antiquité au sein
du christianisme, se propose de publier prochainement en fran1¡ais ,un mémoire
intitulé: L'évolution des idées religieuses dans la Mésopotamieet dans l'Égypte.
Si l'accueil qui sera fait a ce travail est satisfaisant, l'auteur publiera un
ouvrage plus étendu sur l'évolution des idées religieuses du monde antique.

BELGIQUE

Concours. L'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts en
Belgique, classe des lettres, a ouvert plusieurs concours pour l'année 1888.
Nous relevons, parmi les sujets proposés, le suivant qui est digne de tenter
quelque historien ecclésiastique : « Une étude sur les mystiques des anciens
Pays-Bas, y compris la principauté de Liege, avant la réforme religieuse du
xvr• siécle; leur propagande, leurs reuvres, leur influence sociale et politique. ,,
Le prix est de i,000 francs. Les mém:iires, rédigés en fran1¡ais, en flamand ou
en latin, devront étre adressés, francs de port, avant le 1•• janvier i888, a
M. Liagre, secrétaire perpétuel, au palais des Académies.

ASIE

Voyage d'e:xploration dans l'Asie centrale. Nous reproduisons le passage
suivant d'une lettre de Samarcande, adressée, le 6 novembre dernier, par

�380

REVUE 1'E L'HlSTOlRE DES RELIGIO:SS

MM. Capus et Bonvalot, a la Sociélé de géographie de Paris. Elle renferme
quelques délails inléressants sur la situation religieuse dans l'Asie centrale. Les
deux voyageurs allaient de Tébéran a Mé~hed : « Semnan, Damgán, Cbahroud,
Sebzevar, Vichapour sont des villes sans caractére. Quelques mosquées en
ruines, quelques beaux minarets ébrécbés atlirent l'attenticn de !'historien et lui
prouvent que les plus beaux monuments de l'Asie datent de l'époque de la
domination mogole. Boslan est la plus inléressante de ces villas, car elle a
conservé quelques belles religues des temps anciens, entre autres une curiosilé
architeclurale, un minaret branlant du gen re de celui qui se voit a Isfahan. Les
minarets servaient probablement d'observatoires. La populalion est peu intéressante au point de vue moral, et nous n'hésitons pas a la metlre au-dessous
.-les Bokhars et des Kbiviens. D'immenses champs de pavots témoignent d'une
mauvaise passion, qui n'est pas la seule de s_o n genre.Les Turcomans méprisent
souverainement ces malheureux; mais depuis que les Russes ont occupé Tcbikicblar, ensuile Askhabad, puis Merv, les Turcomans ne metlent plus a
l'épreuve l'absence d'esprit guerrier· des Pe,rsans de l'ouest. Tous les villages
depuis Damgan vers le Khorassan, sont fortifiés, et quelques-uns, comme
Daouled-Abad, sont entourés d'un triple rempart de murs et d'un fossé. Le
25 i;nai, nous fClmes a Méched, capitale du Khorassan. C'est la ville la plus
fanatique qiJ.e n!)(ls ayons rencontrée jusqu'a. présent en Asie centrale. 11 est
défendµ a lout infidéle de pénélrer dans la parlie de la ville appelée " Besl »
ou repose, sous des coupoles bleues et dorées, l'iman Riza. De toutes les contrées de la Perse les pelerins accourent en foule au tombeau du saint. La route
de Méched a Téhéran est couverte en ce moment d'Arabes des environs de
Kerbélab qui abandonnent tout pour accourir, avec femmes et enfants, aux
lieux saints. Ainsi que les pélerins de la Mecque, ils transport.e nt souvent avec
eux les cadavres de leurs amis morts avec le Qésir de reposer a cOté de l'iman
Riza. 11 y a cinq ans, les Sunnites nous logeaient dans ies mosquées, au milieu
des villages du Kohistan. A Méched, les Chiites nous écharperaient dans l'enceinte du « Best ». lis nous défendirent de faire de la photographie dans les
rues. »
Le christianisme au Japon. - Voici le résumé d'un curieux article publié
au printemps dernier par le Japan Weekly Mail (8 mai 1886) sous la . signatura
d'un cbrétien indigene. Il constate d'abord que les dispositions des Japonais
a l'égard du cbristianisme sont devenues plus favorables a mesure qu'ils se
sont ouverls davantage a la civilisation curopéenne. Mais les succes des missionnaires chrétiens sont encore bien minimes en proportion des efforts qu'ils
ont t~ntés pour convertir le Japon. Depuis vingt ans qu'ils sont a. l'reuvre, ils
n'ont guere fait plus de 5,000 prosélytes, en comptant les adeptes de toutes les
confessions- chrétiennes. L'auteur croit pouvoir expliquer cet insucces par trois
raisons : i O les divisions entre les diverses missions; il y en a plus de vingt
différentes rcprésentées au Japon et souvent en rivalité les unes ·avec les a utres;

..

38{

' CHB.ONJQUE

2o le manque d'argent; 3° l'insuffisance de développement scientifique chez les
missionnaires. 11 emploient a l'égard des Japonais les mémes moyens de conversion et le méme langa.ge qu'il. l'égard des sauvages, en sorte qu'ils ne peuvent
faire de recrues que parmi les basses classes. Le Japonais, dit-il, est essentiellement rationaliste. Ni le bouddbisme, ni le sintauisme n'ont élé l'objet d'une
íoi aveugle aa Japon comme ils ont pu l'étre ailleurs. 11 íu.ut présenter auJaponais une religion scientifique, un christianisme élevé au-dessus Jes étroitesses de toutes les confessions et de toutes les sectes.
Il nous a paru curieux de laisser la parole a ce Japonais qui ne raisonne pas
si mal. 11 doit élre, sans le savoir peut-étre, un ami de l'Histoire des religions.

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DÉPOUILLEME."iT DES PÍ:RIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAV ANTES

1

I. Aeadémle des Inscriptions et Belles-LeUres. - Séance du 29
octobre. M. Ma,pero présente une publication de M. Victor Loret: La tombe
d'un ancien Égyptien. C'est la lei;on de réouverlure du cours d'archéologie
professé par l'auteur a la Faculté des Lettres de Lyon. Les connaissances de
M. Loret en botanique lui ont permis de reconoaitre les plantes nommées dans
les inscriptioos ou dans les papyrus, et de recoostituer quelques-uos des parfuros égyptiens les plus répandus, dont les recettes oot été retrouvées sur les
mura des temples et dans les textes, par exemple le kypbi et le tasi. Ces
parfums étaient d'un usage constant dans les cérémonies du culte d'lsis et de
Sérapis. lls se répandirent en Grece et aRome en méme temps que les divinités
alexandrines.
Séance du 5 novembre. On sait quelle importance les populations du moyen
ti.ge accordaient a la possession de reliques, surlout de reliques insignes. Elles
protégeaient leurs possesseurs, opéraient de nombreux miracles et attiraienl
des bénédictions, spirituelles et temporelles, sur les localités ou elles étaient
conservées. Les reliques étaienl l'objet d'écbanges ou de cadeaux entre les
princes ou les dignitaires ecclésiasliques; mais elles étaient aussi un objet
d'ardente convoitise. Les vols de reliques étaient fréquenls. M. Le Blant a réuni
dans une tres curieuse notice les appréciations des chroniqueurs sur des larcins
de ce genre, soit au moyen age, soit méme a une époque toute voisine de la
n0tre, ll résulte de son travail que, si l'on met a part quelques fideles cultivés,
l'opinion générale des chrétiens excusait le vol des reliques a cause des saintes
dispositions du voleur. L'exemple le plus caractérist.ique cité par M. Le Blant,
parce qu'il résQme les autres sous une forme typique, c'est l'bistoire de l'abbé
qui pénetre, a la suite des croisés, dans un sanctuaire de Constantinople; il
menace de mort le gardien si ce dernier ne consent pasa luí révéler la cachette
des reliques importantes conservées en cet endroit; c'est un voleur, dit le chroi) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

•

niqueur, mais ~•est un sainl voleur (prredo sanctus). - M. Holleauz Cait une
communicalion sur des fragments de statues découverts par luí au cours des
Couilles du temple d'Apollon Ptoos. Ce sont les restes d'une statue qui appartient a la série des figures archa'iques d'Apollon, seconde maniere. M. Holleaux
les compare a l'Apollon de Piombino (Louvre) et a l'Apollon Strangford (Musée
britannique), et se croit autorisé a voir dans les trois statues les reproductions
d'un méme original qui serait l'Apollon Didyméen, de Canachos de Sicyone,
daos le temple des Brancbides, pres de Milet. Les fragments découverts par
M. Holleaux ne sont certainement pas postérieurs au v• siecle. - Dans cette
méme séance, M. Bergli!lne Cait une communication sur le classement des
bymnes du Rig-Véda et sur les indices que cette division fournit pour la critique du texte.
Séance du #2 novembre. M. G. Perrot entretient l'Académie des monuments
découverls dans la Syrie septentrionale par une mission allemande que dirigeait
M. de Puchstein. I1 les rapproche de ceux qu'il a décrits dans son Exploration
archéologique de la Galatie. On y voit souvent des divinités ailées, des rois
ou des pr8tres représentés sur un lion accroupi. Les inscriptions ne sont pas
déchilfrées. Ces monuments sont ordinairement attribués aux Hétbéens ou
Hittites mentionnés dans la Bible et dans les inscriptions égyptiennes. M. Cha_rles Bobert revient sur une inscriplion du Hiéraple, pr~s Forbach, qu'il
a publiée, sous toutes réserves, en i873, daos la premiere partie de l'Epigraphie
de la Moselle: Minuris Lucanus V. S. L. M. Mis en possession d'une transcription du texte, aujourd'hui perdu, et qui porte Miniieris Mineris, M. Robert
pro~ose .de li~e : Minervis, l'B et le V étant souvent conjugués au moyen d'un
peht tra1t qlll a pu échapper aux premiers interpretes. Si cette conjecture esl
fondée, l'inscription du Hiéraple nous prouverait que les Gaulois du nord-est
auraient, apres la conqu8Le romaine, adoré des Minerves comme ils adoraient
des Meres, des Junons et des Mars (noms au pluriel), - M. Gaston París, en
présentant le livre de M. Cosquin, Contes populaires de la Lorraine insiste sur
i'antiquité des contes populaires. La civilisation bouddhiste les a pro~agés, mais
les travaux des égyptologues montrent qu'elle ne les a pas inventés; plusieurs
de ces contes (par exemple ceux de Rampsinit et des Deux freres) se retrouvent
déjll. dans l'ancienne Égypte.
Séance publique annuelle du #9 novembre. Jugement des concours (voir plus
baut la Chronique). - M. Maspero lit un mémoire sur les Momies royales
á'Égypte récemment mises au jour. L'Académie .avait déja rei;u communication du proces-verbal du dépouillement de ces momies (séance du i8 juin; voir
notre compte rendu, tome XIII, p. 395). M. Maspero est entré, cette fois, dans
des détails plus circonstanciés sur les personnages dont il s'agit et sur l'état de
leurs momies. Voici quelques parties de son discours que nous reproduisons
d'apr~s le journal le Temps : « Les grands,prétres d'Amon, a qui la loi conflait
la garde des momies royales, avaient retiré les princes de la XIX• et de la XX•

=

--- -

�38.t.

DÉPOUILLE){ENT DES PÉRIODIQUES

dynaslie, Ramses I••, Séti I••, Ramses II, Ramses III, des tombeaux somptueux
qu'ils occupaient dans le Bah el-Molouk. C'était pour les sauver des voleurs;
on les avait lransporlés d'abord dans une dépendance du tombeau d'Amenbolpou Jor, ou la plupart des membres de la XVIII• dynastie se trouvaienl déja. réunis.
Quand la race des grands-prélres d'Amon s'éleignit a son tour, un fils de
Sheshonq Jer, Ouapout, transféra les momies royales dans le lombeau ou dormaient les dernieres générations de la famille sacerdotale : pretres et rois
reposerent cOle ac0le pendant pres de trente siecles .....•..••.•.•. , •
« Séli I••et Ramses II sont d'un type assez différent. lis se raltachaient par les
femmes a l'ancienne lignée; mais ce qu'ils avaient en eux de sang royal ne leur
avail donné aucun des traits qui dislinguent les Thoutmos des Amenholpou. lis
se ressemblent beaucoup l'un J'aulre, plus peut-étre que se ressemblent d'ordinairti Je pere et le fi\s; mais Séti a l'expression plus douce et plus intelligente,
Ramses II a plus de vigueur et de fierté. Tous deux sont dans un état de conservation telle qu'on les jurerait morls depuis quelques jours a peine, et pourtant trois mille ans et plus se sont écoulés depuis qu'ils régnerenl sur l'Égypte.
Ramses III leur appartient encore par les traits du visage, mais les procédés
d'emmaillotement employés pour lui ne sont déja. plus ceux dont on s'était servi
pour ses illustres prédécesseurs. 11 semble qu'en sorlanl des troubles qui
J'avaient agilée pendant pres d'un demi-siecle, l'Égypte ait voulu redoubler de
luxe et de recherche pour tout ce qui louchait a la personne des vivants et des
morls. Les momies furent habillées avec plus de soin; les tissus furent de meilJeure qualité, les bandages plus serrés, plus épais, mieux enroulés autour du
corps et de maniere a exclure plus complétement l'air et la lumiere. Un masque
de linge fin enduit de résine et de poix cache le visage: des peaux d'oignon
couvrent la bouche et les yeux; d'espace en espace, on rencontre une enveloppe de linge poissé comme le masque de la figure. La plupart des bandelelles
ont été fabriquées par les membres vivants de la famille ou par les serviteurs,
daos le temple d'Amon, et portent la date de la fabrication, tracée a l'encre,
parfois brodée a.u fil de couleur. Des servieltes et des écharpes entieres méthodiquement pliées garnissent les jambes, lee bras, la téte; elles sont bordées de
raies rouges et bleues et frangées aux deux extrémilés. Quelquefois une sorte
de nalte, tressée tres lll.che avec de la paille fine, est roulée autour d~ la momie
au tiers environ de l'épaisseur tola.le. Une toile grossiere, sur laquelle est peinle
une scene d'adoralion, cache le maillot. »
Séance du 3 décembre. Élection de M. Croiset en remplacement de M. Jourdain.
Séance du n décembre. M. Le Blant envoie de Rome une description des
travaux entrepris pour dégager Je monument circulaire qui contenait la tomhe
de Lucilius Pretus. La cella contient trois tombes en forme d'arcosolium. Plus
tard les parois de stuc ont été garnies de loculi comme dans les catacombes, el
au v• siecle l'on a creusé sous le couloir primitif une nouvelle galerie également

ET DES TRAVAUX DES SOCll!.'TÉS SAVANTE5

385

garnie de loculi. 11 y avait une vérit able nécropole aulour du monumenl. On a
trouvé quelques cippes funéraires avec inscriplions, des squelettes d'enfants
avec des colliers composés d'objets qui avaient la propriété de délourner le
mauvais ceil, tels que des scarabées, dP.s liévres, un phallus, une clochette, une
torlue, un éléphant, etc.
Séance du .24 décembre. Élections de MM. de Goeje (de Leyde) et Bret1chneider (médecin de l'ambassade russe a Pékin) comme correspondants étrangers, el de M. Chabaneau, professeur a la Faculté des Lettres de Montpellier,
comme correspondant national.
II. Sooiété de Géographie, - Séance du 11 décembre. M. Désiré Charnav e11tretient la Société de sa derniére mission archéologique au Yucalan. U
était alié a Izamal, une ville sainte des anciens Mayas, avec l'espoir de retrouver les bas-reliers qui, d'apres Landa, ornaient autrefois les pyramides. II n'en
a trouvé qu'un petit nombre, mais il a découvert pendant ses recherches, sur
les murs de la plate-forme inférieure des pyramides, des peintures murales
d'un grand intérét, GrAce a sa parfaite connaissance des antiquilés me:ricaines,
M, Charnay a pu reconstituer une pyramide et un temple toltecs, avec leur
polychromie, en combinant ses découverles d'Izamal avec celles d'autres débris.
Les formes générales du monument ainsi reconstitué, la variélé et l'éclat des
couleurs, rappellenL les pagodes et les monuments de l'Asie décorés de briques
peintes. Au nord de Valladolid M. Charnay a retouvé une viJle inconnue,
appelée Ek-Balam (Tigre noir), qui date d'une époque de décadence, apres la
chute de l'empire tolteque, alors que le Yucatan était divisé en un grand
nombre de petites principautés, Ces constructions appartiennent a la méme
civilisation que les précédents. Dans l'ile de Jaiua, au nord de Campéche, sur la
cOle occidentale, M. Charnay a découvert un ancien cimetiere maya dontil a rapporté de nombreux objets qui sont actuellemenl exposés au musée du Trocadéro.
III. Journal aaiatique. - Septembre-octobre: A. Bergaigne, la SamhitA
primitive du Rig-Veda. (Voir notre chl'Onique.) Senart, Étude sur les inscriptions de Piyadasi (suite).
IV. Revu.e historique. - Novembre-décembre : Vicomte G. d'Avenel, Le
clergé fran&lt;;ais et la liberté de conscience sous Louis XIII.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 8 novembrti:
Bachcfen, Antiquarische Briere. (C. r. par 1\1. Théodore Reinach : sur le role
sacramentel et chthonique du nombre 8 chez les peuples anciens et sur l'avunculat ou l'autorité de l'oncle maternel da.ns la famille primitive.) Freudent.11al,
Ueber die Theologie des Xenophanes. (C. r·. par M. F. Picavet,) Lipsius,
Die Pilatusacten kritisch untersucht. (C. r. par M. A.. Sabatier : le texte actuel
ne permet aucune induction cerlaine sur les premieres origines de ces documents.) - 22 novembre: A. de Buble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret,
t. IV. (C. r. par M. T de L.; renseignements intéressants sur l'asaemblée de
Saint-Germain et le massacre de Vassy.)

1

i

!\

�ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

DÉPOUILLEM&amp;'IT DES PÉRIODlQUES

XVIII. Bulletin de la Soc. de l'Hist. du protestantisme fran9ais.

VI. Revue archéologique. - Seplembre-oct.obre : Jean Gonadini, Les
fouilles archéologiques el les steles funéraires du Bolonais. H. Gaidoz, Un
sacrifice humain a Carthage (voir la Chronique). Paul du Chatelier, Le tumulus

- Nove~bre. Iules Bonnet, La tolérance du cardinal Sadolet. Ph. Corbiere,
lntroducllon de la Réforme en Rouergue. A. Erichson. La sainte Cene dans le
lemple de Charenton en i613. H. L. Bordier, L'Église de Paris en 1716,
XIX. La Controverse et le Contemporain. - 15 oclobre. Albert du
Boys, Une revanche de la liberté religieuse sur le tombeau d'un martyr (Thom~s Beck~t). Paul Allard, Les chrétiens sous Claude le Gothique (268-270).
Rtcard, L_abbé Maury avant 1789; le clergé franc,ais dans la deuxieme moitié
du xvmº su}cle • Le P. van den Gheyn, La science des religions (fin). - 15 no~embre : Le P. J. Corluy, La seconde venue du Christ el les premiers chrét1:~s • -:- 15 décemhre : L'abb; Fil~ion,_ L'authenticilé du quatrieme évangile
(i article). Albert_du Boys, L anghcamsme considéré comme religion d'Etat.
XX. Revue de théologie et de philosophie. - i886 n• 1 . p
G
L fºd'
'
. . van
oens, a 01 . ~pres les synoptiques. A. Revel, La parousie (2• art.). J ••J. Parander,
·
ÉLa· rehg10n du comte
. . . Tolstoi:
.
· -- N• 2 ·• H• Chavannes . L e canon des
s~mte.s cr1ture5 et sa delim1tat1on. H. Lecoultre, Le séjour de Calvin en Italie
dapr:s~es docu_ments_récents. G. Baldensperger, Les origines de l'essénisme.
- N 4 • H. Vmlleumier, Quelques pages inédites d'un réformateur trop peu
conuu. - N· 6: Th. Byse, Mythe et légende dans l'Ancien Testament d'apres
H. Schultz.
'
~XI. Revue théologique. - !886, n• t : Godet, L'enseignement de
s_amt Paul concernant la vie future. H. Blanc-Milsand. Les travaux de la crih~ue moderne relativement au Pentateuque. - N• 3 : de Pressensé, La relig1on de Zoroastre,
XXII. Revue de Belgique. - 15 novembre et 15 décembre. A. Gittée
Le folklore et son utilité générale.
'
XXIII. Bulletin de l' Académie royal e de BeltJique. - No 8 : de
Harlez, Coup d'ceil sur l'histoire et l'état actuel des études avestiques.
XXIV. Muséon.- N• 5: Beauvois, Deux sources de l'histoire de Quetzalco_atl._ G • Massaroli, Essai d'interprétation assyro-chaldéenne. (Description du
Bit-Z1da.)
XXV. ~cademy. - 26 octobre. The orientalist congress. Semitic and
aryan sectwns. T. E. Warren, The tropary of Ethelred (Sur le manuscrit d'un
~aduel de la fin du x• siecle). A. H. Sayce, A new Hittite inscription (Sur
l mscr • de Koklitolu; voyez les art. de MM. Cheyne et Neubauer dans lenº suivant). - 30 octobre : S. Beal, A new translation of Fa-Hien (Sur la traduction
de M.,_Legge). :- 6 novembre: A. H. Sayce, The Amorites and the teraphim
(~ur l e!y~olog1e des motsteraphim et rephaim.)- 13 novembre : H. G. Tomkins, fütlltes and Amorites. - ii décembre : A. Neubauer The K ·t
i8 déc b .
.
.
'
em es. .
em re . G. W. Collins, The Moab1te stone (Observations sur l'interprétatlon de la stele de Mésa, au Louvre, par MM. Smend et Socio).
XXVI. Athenieum, - i décembre: A. Neubauer, Azuel and tht goat

386

de Kerlan-en-Goulien.

VII. Revue des Deux-Mondes. - 1,r décembre : Ernest llenan, Les
origines de la Bible; la Loi (la suile au i5 déc.). - 15 décembre: Ernest
Lavisse, Études sur l'histoire d'Allemagne; l'entrée en scene de la papauté,
(Voir la Chronique sur ces trois arlicles.)

VIII. Revue politique et littéraire. - 13 novembre : Ch. Lévéque, Le
mysticisme au xn• siecle. Hughes de Saint-Víctor.
IX, Mélusine. - 5 novembre : H. Gaidoz, Croyances et pratiques des
chasseurs. J. Tuchmann, La fascination (suite) : Les femmes qui accoucbent
d'animaux. H. Gaidoz, Les vaisseaux fantastiques (suite). - 5 décembre :
André Lang, Le lievre dans la mythologie. Israel Uvi, Marina. .judaica.
H. Gaidoz, Le jeu de saint Pierre. L. ;F, Sauvé, Croyances et superst1t1ons vosgiennes. Remedes populaires et superstitieux des montagnards vosgiens.
X . L'Homme. - 25 juillet : Paul Sébillot, Les dents de lait. - 10 sep-

.

tembre: Les légendes de Paris (méme auteur).

XI. Mémoires de la Société des études japonaises. - i886, n• 2:
G. van der Gabelentz, L'ceuvre du philosophe Kuan-Tsi, traduction et notes.

L. de Rosny, Les dieux primordiaux du sintau'isme. Livres sacrés et phüosophes
chinois traduits en mandchou. - N• 3: Chrestomathiereligieuse de l'RxlrémeOrient.
XII, Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 1:
L. de Rosny, L'écriture biéroglyphique dans l'ancienne Amérique en dehors du
foyer de la civilisation mexicaine. - N• 2 : Paul Gaffarel, Possibilité de relations entre l'Amérique et l'ancien continent dans l'antiquité. Rémi Siméon,
Chrestomalhie Nahuatl.

XIII. Annales de la _Faculté des Lettros de Caen, - 1886,
no i: L. Lehanneur, Les chrétiens en présence de la société antique, d'apres

Tertullien.
XIV, Bibliotheque de l'École d es Chartes. - XLVII, n• -i: Paul
Tournier, Un adversaire inconnu de saint Bernard et de Pierre Lombard.
XV. Mélanges d'archéologie et d'histoire . -VI, 5: André Pératé,
La roission de Franc,ois de Sales dans le Chablais (Documents inédits tirés des
Archives du Vatican). L. Auvl'ay, Notice sur le cartulaire de N.-D. de Bourgmoyen de Blois. Ernest Langlois, Le rouleau d' • Exsullet » de la bibliotheque
Casanatense.
XVI. Revue celtique. - VII, 3 : Stokes,. Find and the Phantoms. Loth,
Le mystere des trois rois.
XVII. La Révolution íran9aise. -

H novembre : Victor 1eanvrot.

Pierre Suzor, éveque constitutionnel de Touu,

J

�388

DtPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUE~

worship (Aiazel serait une divinité thériomorphe

a laquelle

389

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

on envoyait un

bouc expiatoire).

XXVII. Contemporary Review. - Décembre : .Joseph Tho1111on,
Mobammedanism in central Aírica.
XXVIII. Journal of the R. asiatic aoc. of GreatBrit.ain.- XVIll,
3: Talbot, The rock~cul caves and atatues or Bamian. Sewell, Early buddhist
symbolism. .&amp;rtin, The pre-accadian Semiles. Pincott, The arrangement of
lhe hymns of the Adi Granlh.
,
.
XXIX. Presbyierian Review. - Oclobre : Green, Hosea s tesltmony
to the Pentateuch. Moffat, The crusad against lhe Albigenses.
XXX. Orientaliat. - II, 9 et 10: Counsel, On lhe origin or folklore. Pannabokhe Translation of the Jatak11s. Shamsiden, RamazAn fast. De Silva,
Katblla~karaya. Bosairo, Tamil folklore. Bish. of Colombo, Dummedha-jataka
translated.

XXXI. American journal of arcbmology. - II, 3: Ward, On oriental antiquities (3• art.). A god of agriculture.
XXXII. Indian Antiquary. - Octobre : Religion of the Arabs. W, Elliot,
Early bisl(lry of Pegu. - Novembre : Murray-Aynsley, Discursive contributions towards the comparative study of asiatic symbolism (suite).
XXXIII. China Review. - XlV, 6: Edkins, The Yi-king and its appendices. Parker, The Ta.u-Téh King remains. Edkins, Astrology in ancient China.
Giles, Tbe rtmains of Lao-Tzu.
XXXIV, Jahrbuch des kgl. deutschen archaeol. Instituta, - J. 3 :
Fabricius, Das Platreische Weihgeschenk in Delpbi. Grue(, Peleus und
Thetis.

XXXV. Sitzungsberichte der kgl. preu11i,~hen ~ad. der
Wissenschaften zu Berlin. - N•• 46-47 : Schottmuller, Bericbt ueber
die archivalischen Forschungen zur Geschichte und den Process des Tempelherrn-Ordens.

XXXVI. Sitzungsberichte der kgl. Akad. der WiSBenschaften zu
Wien. Philos. hist, JU. - CXII. 2 : Hartel. Bibliotheca palrum latinorum
hispaniensis, Nalional Bibliolek in Madrid (suite). Zingerle, Der Paradiesgarten der altdeulscben Genesis.

XXXVII. Verhandlungen der Gesellschaft für Erdkunde zu
Berlin. - N• 9 : Hartert, Ueber Religion und Lebensweise der Bevrelkerung
in den von ihm bereisten Gegenden des Nigergebietes, sowie ueber Handel und
Verkehr daselbst.
XXXVIII. Beitrrege zur K.unde der Indogermanischen Sprachen. - XII, i et 2: Fick, Die ursprüngliche Spracbform und Fassung der
Hesiodischen Theogonie. Geldner, Yasna 30. Wilhelm, Iranica. De Harlez, Das
Alter und die Heimath des Avesta.
XXXIX. Zeitachrift für die Geschlchte der Juden iD Deutsch•

land. - N• 1 : Hoeniger, Zur Geschichte der Juden im frübern M1ltelaller
J. (Voir n• 2,) - N•2: Bre.rslau, DiplomatischeErlreuterungen zudenJuden~
privilegien Heinrichs IV, Wolff, Zur Geschichte der Juden in Oesterreicb.
XL. Monatschrift für Gescbichte und Wissensohaft des J'udentums. - N• fO : Der historische Hintergrund und die Abíassungszeit des
Buches Esther und der Ursprung des Purim-Festes. Theodor, Die Midraschim zum Pentateuch und der dreijll!brige Palreslinensische Cyklus (suite),
XLI. Ausland. - N• 39 et 40 : -Browski, Die Jeziden und ibre Religion. N• 48: V. Scala, Die Berge im Zend-Avesta.
XLII. Globus. - N• 14: Hubad, Die Entstehung der Well nach slavischem Volksglauben. - N• f6 : Brincker, Die Omunaborombongasage der
Herero (Ova-herero) und ihre ethnologisch-mythologische Bedeutung.

XLIII. Deutsche Rundschau für Geographie und Stat.i&amp;tik. _
JX, i : Mahé de la Bourdonnais et Marcel, Der Buddhismus in Birma.
XLIV. Nord und Süd. - Décembre: Bodenstedt, Die heiligen Stretten in
ihrer Bedeutung für Russlanu.
XL V, Hermes. - XXI. 4 : Detlessen, Das Pomerium Roms und die
Grenzen Italiens. Th. Mommsen, Die Tatiuslegende. A. Erman, Die Herkunft
der Faijumpapyrus.
XLVI. Zeitschrift für Philosophie und philisophisohe K.ritik. _
LXXXIX, 2 : Markus, Die Yoga-Philosophie nach dem RajamArtanda dargeslellt.
XLVII. Archiv für die Litteratur-und K.irchengesohichte des
Mittelalters. - II. 3 et 4 : Ehrle, Zur Vorgeschichle des Coacils von
Vienne. nenifle, Meister Eckebarts lateiniscbe Schriften und die Grundanschauung seiner Lehre. Ehrle, Ludwig der Baier und die Fraticellen und Ghibellinen von Todi und Amelía im Jabre i328.
XLVIII. Oesterreichische .Monatschrift für den Orient. - No 9:
l' . Hellwald, Alexander Hosic's Reise im südwestlichen China. V. Nassakin
Von der Messe in Nishni Nowgorod.
'
XLIX. Historiches Jahrbuch. - VII. 4 : EltSes, Die Politik CJemens VH
bis zur Schlacht von Pavía (3° art.). Sauerland, Anmerkungen 2.um pmbstlichen
Urkunden-und Finaazwesen wmhrend des groszen Schisma.. Finke, Drei verdmcbtige Urkunden Gregors IX.
L. Preussische J'ahrbücher. - Die Entstehungsgescbichte des chrisUichen Dogmas.

LI. Baltische Studien. - N• 3 : U. Jahn, Hexenwesea und Zauberei in
Pommern.

LII. Theologische Literaturzeitung. - 1886, N° 24 : Hilgenfdd,
Judenthum und Judenchristenlhum (c. r. par M. A. Harnack). J. Bollig et
Paul de Lagarde, Johanais Eucbaitorum metropolitre qure in codice vaticano
graeco 676 supersunt (C. r. détaillé par M. K. J. Neumann.)
26

•

�ne:l'OUILLE.m::u DES Pt:LIIODIQUES

390

Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
Compilatie en omwerkiogshypothesen tregepa.st op de Apokalypse van
Johannes.

1

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Hinblicke aur das jüdische Volk. Vienne (chez l'auleur; en hébreu), 1887, in-8
&lt;le 182 p.
CHRl3TIANISME

Th. Ziegle1·. Gescbichte der chrisllichen Elhik. Strasbour¡!, Trübner, 1886,

in-8 de xv1 et 594 p.
A. Uauek. Kircbengescbichlc Deutscblands, T. I ; Bis zum Tode des Boniía.lius. Leipzig, Hinrich~, i 887, in-8 de vm el 557 p.
i) En dehors des nombreux oum1gcs mentionoés dans la Chronique el dans
le Dépouillement des périodiques.

•

�ne:l'OUILLE.m::u DES Pt:LIIODIQUES

390

Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
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Johannes.

1

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Koheleth und be5onders im Buche der Weisheit sowie in der ersten christlicben

Literatur. Berlin, Reimer, 1886, in-8 de 1x et 354 p.
J. Stuhrmann. Die ldee und die Hauplcbaraktere der Nibelungen. Paderborn,
Scbaming, 1886, in-8 de 79 p.
L. Laistner. Der Archetypus der Nibelungen. Municb, Verlag für Kunstund

TABLE DES MATIERES
DU TOME QUATORZIEME

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Maurice Jametel. La Chine inconnue. Paris, Rouam, 1886.
J. Schwab.Das altindische Thieropfer, mit Benutzung handschriCLlicher Quellen bearbeitet. Erlangen, Deichert, 1886.
A. Bastian. lndonesien oder die Inseln der Malayiscben Archipel, 3• livr.;
Sumatra und Nacbbarschaft. Berlin, Dümmler, 1886.
FOLK-LORE

G. Heeger. Ueber die Trojanersage der Brillen. Munich, Oldenbourg, i886.
Emmanuel Cosquin. Contes populaires de Lorraine comparés :i.vec les contes
des autres provinces de France et des pays étrangers et précédés d'un essai
sur !'origine et la propagation des contes populaires européens. Paris, Vieweg,
2 vol. in-8.

Paul Sébillot. La deuxi~me série des Légendes, Croyances et Superstitions
de lamer. Les Météores et les Temp~tes. Paris, Charpentier, 1 vol. in-i8.

ARTICLES DE FONO

u empereur Julien (suite et fin), par M.

Albert Réville.............

~

1 etU5
L'étude de la religion égyptienne. Son élal actuel et ses conditions.
- Introduction a un cours sur la religion de l'Égypte a l'École des
Hautes Études, par M. E. Lefébure ••••••.•.•••...••••. . .•••.••.•
26
Le sacrifice de la chevelure chez les Arabes, par le or Ignaz Goldziher.
49
La croyance a. l'immortalité de l'ame chez les anciens lrlandais par
MG
'
• eorges Dottin ! • • • • • • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • •
53
Le se~s_primitif des mots latins Augur et Genius, ~;r
67
La rehg1on chaldéo-assyrienne, par M. E. de Pressensé
73
Les Institutions ecclésiastiques d'Herbert Spencer et l'év~¡~;i:~ •~u·~e;ti~
ment religieux, par M. le cornte Goblet d'Alviella .
95
Le pessimisme moral et religieux chez Homére et
par M. J.-A. Hild . •. . •.•••.•.•• , • . • . • • • •• . . . • . • . . . • . . • • • • • • • • • • 168
Le code sacerdotal pendant l'exil, par M. J. Halévy. . • . . . . . . . . . . • . . .
i89
Du rnerveilleux dans Lucain, par M. Maurice Souriau. • . • . . . . . . • . . . . . 203
La_ religion et le théatre en Perse, par M. Edouard llfontet. . . . . . . . . . .
277
Vr1tra et Namoutchi dans le Maha.bhiirata, par M. Léon Feer. . • • . . . . . . 291
Le cbristianisme chez les anciens Coptes (i cr article), par M. E. Amélineau....... .. • . • • • . • . • • • • . • . • .
308
L'histoire des religions. Sa méthode -~t· ~~~ ·
d;;¡r~~·t~;;¡~~
récents de MM. Maurice Vernes, Goblet d'Alviella et du P. van den
Gheyn, par M. Jean Réville •. • •••• , • • • • • • • • • . . . . • . • . . . . • • • • • • . • • 346

M." ~:~i'~;;~::d:

H.é~{~~~ (~;/ ~;;¡~¡~j:

;~1~: ·

;~s·

MÉLAi\GES ET DOCU.\1ENTS
Le septieme congrés international des orientalistes. - Session de
Vienne, par M. L. de Milloué. • .. .. . . . • . . . . . • . • • • •••
Une derniere version russe de la Filie aux bras co~pés, ~:~ •

M.' i.:~~
Sichler ....... ,, .................... ...... , ................... ,.

219

228

�398

REVliE DE L'HISTOIRE DES RELIGlOliS

REVUE DES LIVRES

"•s••·

Andrew Lan!J. La l\lylhologie (M. Albert Réoille)...................
B. D. Anderson. l\lylhologie scandinave. Légendes des Eddas (~1. E.
Beauvois) . •••. .... ..• . • . . . . • • . • . • • • • . . • • . • . . • • • . • • • • • • • • • . • . .
B. Smend el A. Socin. Die lnschrifL des Krenigs Mesa von Moab
(M. A. Garriere)........ • . • . . . • • . . • • • . • • • • • . • • . . • . . • • . • • • • . . • • •
Charles 'Piepenbrin!]. Théologic &lt;le l"Ancien Teslamenl (M. Etienne

2.13
23G

238

Coquerel).....................................................
211
A. Reichen?&gt;ach. Die Religionen der Vcelker oach den beslen Forschuogsergebnissen bearbcilel (:\l. Jean Héuille) • • • • • • • . . • • . . • • • • . • . • • • . • 2't5
C11RONIQUES.............. • • • • • • • . • • • • • • • • • • • . • • • . • . . • .
117, 2i8, 36í
0ÉPOUILLUl!Nr.i DES l't:IIIOOIQUKS E T D&amp;S TOAVAUX DES SOCIÉTÉS
SAVANTES,. , , • , •• ••• , , , • , • , •••••••••.•••••••• •., • • • • •
B101.100RAPHIE • • . • • • • . • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • • . . • • • • • • • • • •

126, 262, 382
136, 270, 391

Le Gérant : ERNEST LEROUX .

.UCOE116, lllPnlllBl\111 DURDIN '&amp;T el•,., ROB OAll!ll&amp;R.

�ERNEST LEROUX. ÉDITEUR
RUP. BO;\"Al'ARTE,

•

28

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Tome IV. Moyen t\ge et Renaissan én {1837-1858).
Tome V. l\foycn il.ge· et Reoaissance {1858-1868).
Tome Vl. llloyen áge et Renaissance _(1869-188.3) Supplémcnt. - Bihliographie généraie.
_
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                  </elementText>
                </elementTextContainer>
              </element>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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          <name>Título Uniforme</name>
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              <text>Revue de L'Histoire des Religions</text>
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          <description>El año cuando se publico</description>
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              <text>1886</text>
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          <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
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              <text>7</text>
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              <text>14</text>
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          <name>Periodicidad</name>
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              <text>Anual</text>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, 1886, Año 7, Tomo 14</text>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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                <text>Leroux, Ernest, 1845-1917, Editor</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Chez les Anciens Irlandais</name>
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        <name>L'empereur Julien</name>
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        <name>L'etude de la Religion Egyptienne</name>
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        <name>Le sacrifice de la Chevelure</name>
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                    <text>ARo IV
376

MÉXICO,

21\

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NúM,

24

REVISTA MODERNA.

-Ya lo ha dicho Pedro: es un cochino embustero.
-No, no-dijo Pedro.-Es un hombre cabal. Sólo que .... . sólo que es como la pirita rica: es duro
y pesado, y cuando cae encima hace mucho daño.
Pablo y Mariquita se cncogie.ron de hombros. No les importaba nada que Lagarto fuese embustero
ó cabal.
- Bueno: á recoger, y en seguida á cargar.
-Antes tenéis que subirme. No quiero ver eso.
-¡Eh, alJá Ya la merienda, chacho! Echa las cápsulas.
El esportón funcionó breve espacio, subió y bajó aceleradamente, y en un tanto que la mujer miraba
con cierto vago espanto no exento de curiosidad, los hombres cargaron sus barrenos, serenos y frlos
como artilleros que disponen las piezas para entrar en combate.
-Ya están. Esta mecha no se corre.
-¿Quién sube?
- Sube tú, Pedro. En cuanto ésta e&amp;té arriba, pego, y de dos tironazos me planto en el torno.
La Relimpia vió á su marido subir con la lazada en el muslo y el candilón en la mano: á medida que
ascendla se iba empequeiiecíendo, cambiando de forma; aquello ya no parecla un hombre: era una cosa
que llevaba una llama, un resplandor rojizo, que se tragó al fin aquel agujero lleno de sombras.
Descendió la cuerda ondulante, como un reptil gris que se desenrosca en la obscuridad; Pablo hizo
la lazada en que aseguró á la Relimpia; y como oyese gemit· el torno allá arriba, súbito puso el candil
en las me91as, y metiendo la punta del pie en la lazada, agarróse de un salto, asegurando con su brazo
derecho la espalda de la Relimpia y con la otra mano columpiando el candil.
-¡Hala, que está pcgao!
Movióse el torno.al empuje de los dos hombres invisibles que allá aniba estiraban los brazos; la
cuerda se puso tensa, y de pronto los elevó pausadamente por aquel tubo espantoso, de paredes irregulares en que brillaban como regueros de oro las vetas de azufre, y como esmalte azul las manchas de
sulfato.
Pablo se rela al verá la Relimpia acongojada.
-Descuida, que hay tiempo para todo: para subi r y bajar y volverá subir .... - Y con esa alegria
negra del trabajo subterráneo, rompió á cantar la copla clásica, que subla como un gemido del mineral
profanado:

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIHECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

•¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•
Ya estaban bien altos cuando Ptldro paró el torno para limpiarse de una manotada el sudor que le
escocia en los ojos. llfiró por encima del cilindrn, y vió el gl'upo colgante. Pablo, abrazado á su mujer,
columpiando la llama, erguido y con un pie en el aire como esos urogantes angelotes que sostienen
lámpal'as en los retablos; ella confiada, gozosa en aquel abrazo recibido delante del peligro, en las entrañas de la madre tit:l'l'a .....
Y la nube ensangrentada que cegó á P~dro la noche de la confide11cia cruel, de la puñalada mortal
con que le partió el corazón la lengua de Lagarto, volvió á cegarle allf, en aquel supremo instante en
que le pareció que el pozo ardla, fundiéndose en una espantosa llama policroma y voraz que purificaba
al mundo.
El muchacho del torno, aterrado por aquella parada incomprensible, tendió los brazos pal'a mover
el cilindro arrollador; mas éste siguió inmóvil, sujeto por los brazos de Pedro, que seguía mirando hacia
abajo con la nariz dilatada, los labios gri3es y los ojos entreabiertos bajo un frlo torrente de sudor
sucio .....
Al fin los de abajo se alarmaron.-¿Pasa algo?
Y respondiendo á esa pregunta, bajó nn rugido siniestro, como una condena de muerte:
-¡Perra! . . . . ¡Perra! ¡Mal amigo!
Dos gritos de pavura mortal, de atroz angustia, subieron en súbita explosión del instinto de vida
Aquéllos, que juntos pareclan un racimo frrsco de juventud y de amor, hablan visto todo su drama como
á la Tnz de un relámpago.
Abajo corrla la muerte por la mecha de pó!Yora, inevitable, segul'a, veloz como el pensamiento: arri·
base cemla la muerte en la voluntad justiciera del hombre ofendido, del amigo ultrajado ..... y ellos
estaban alll, pendiente:,, su~pendidos entre los dos abismos espantosos; en la misma eternidad, insondable y obscura.
El asombro no dió lugar á. la súplica: el candil de pablo cayó al fondo del pozo, rojizo como la llama
de una vida que se hunde en lo eterno .... .
Crujió la bóveda; se estremeció la galerfa; del pozo salió un huracán de aire, de estruendo, de gases,
de polvo cobrizo .....
Los del torno cayeron de espaldas. Una negrura densa envolvió aquel sitio, que aún vibraba con el
sonoro estremecimiento de la explosión, ¡quizá, también, con lo espantoso de la tragedia!
Jos.é NOGALES.

[PROF■TA8 DE MrOt'EL ANOEf,.-CArlLLA SIXTINA.-RO)fA,

�379

REVISTA MODERNA.

merciante prócer en la Cbina-Town de Yokohama, que fuma opio como un teriaki, pero que es honora·
ble; que ti~ne un harem integrado por cinco mujeres (excluyendo la legitima que impera con el mayor
absolutismo) y que á pesar de ese harem es un virtuoso, un casto .. ••:•
..
Todo esto creo de IIengh- Li- So, porque Hengh- Li- So es mi amigo, porque me d1v1erte, PQ_r_que e~
amable con los (diablos occidentales) europeos, y porque su verbosidad poco asiática, su ~ucac10~ c~si
europea, Jo hacen accesible al trato social, cosa rara en un chino viejo. Cuando 1;1engh- L1- So me mv~ta
á su casa, sé que el bogar chino descorre sus misterios ante mi y que el serrallo mtegrado por_J~s seuo·
ritas Wong, Fu -kian Lao, Foé, etc., estará visible ante mi justa curiosidad toda vez que el despot1co due.
¡10 , de gracias tan exóticas, confía en mi lo bastante para hacer que mis ojos de bárbaro profanen las
muelles dulzuras de su particalar gineceo ..... .

. . . . .. ... . .. .. .. . . . . .... . . . . .. .. . . .. . . . . . . . .. ..... .. ...... .
....ii~~~- ~~~/ ~~. ~~~~ ·¿~ ii~~~h-·_¿~s~. Su retrato? Una cabeza rapada, excepción hecha del occipucio
'

LA MUJER DE TJUANG-TSÉ.
Yokohnma. Agosto, 1800.

A LUNA llena tramonta, emergiendo tras de los boscajes del Bluff y sobre el bruñido disco del astro, sobre la luminosa nebíina de su halo, se
recortan los retorcidos follajes de arces y cryptomerias con firme y negra silueta, como los trazos de un pincel cargado de tinta china sobre la
seda engomada y transparente de los kakemonos .... Se levanta el ré .
gio astro, y primero riega con polvo de plata la techumbre imbricada y
negra del templo de Yakushi- Nyorai y luego sobre el dormido canal de
Motomochi, sobre el betún de sus quietas aguas donde flotan los soporosos csampanes,• hace eorrer arroyos de azogue tembloroso y zigzagueantes riachuelos de plata liquida.
No pued? ver sin vehemente temores ese soberbio plenilunio. Mi casa, por un excéntrico capricho,
sale del barrio eu~opeo donde deb!a estar confinada, sale de su quietud nocturna y de su puritanismo
burgués Y por qwén sabe que veleidades de curiosidad indiscreta se empina sobre los Larrios chinos
sobr_e la pululante, hedionda y tumultuosa Cbina- Town!. ... Y como el Chino es el noctámbulo por exce'.
le~c1a Y ~omo cada noche de luna en la celeste barriada es pretexto para sabatinas, agapes y faunalias,
adió~ qu1etu_d _soña~a y lectura prometida! Mis oídos se exasperan de antemano con el presentimiento de
las cien aud1c10nes mstrumentales y vocales que deberán sufrir en la abominable velada .. . . Un concierto chino!
El leitmotiv es el aullido de un gato en celo, un ulular continuo que acompaña un canto gangoso
todo apoyado ~or el sonido de instrumentos ríspidos que aguzan las más sutiles notas y las clavan coro;
un largo punzon en los oídos •...

· · · · iii~-¡~~~-r~~- ~;~~-1~~d~-d~~;·;¡ ~~~-;i~~~~ ·~;i~~i~-i~· ;~ ·
;;~~~~.--~~~
-~~s·i ~i~
Yent~~as. Una voz chillona! nasal ~ocahza la ~amosa serenata china: •Tai-Sisho-Sbeh-Way-Sjunmó.•
-?anc1on de moda hace dos siglos, al'lela romántica que refiere la historia de cierto joven que después de
,gastar toda su fortuna con una mujer galante, con una •Flor,• como los chinos dicen, viene á quejarse
con ella de que su padre lo abruma con su maldición.-Los banjos asmAticos los Pee-ba estridentes
guitarras, las agrias trompetas y _las sibil~ntes ocarinas acGmpañan la •Compiainte• del eun~co ti pendo
y además de esas ha~monias c!As1c~s com1en~a el murmullo de la Cbinerla noctAmbula que se apostrofa,
que ríe en falsete, mientras Jls muJeres prodigan sus desentonl\das risas y los perros aullan á la muerte coa el misera~le h~cico te~dído ha~ia la luna esplendorosa- ........ Estoy fastidiado, aburrido, quién
sabe qué demomo chmo destila en m1 cerebro la quintesencia del esplin ....

~¡ ·

...........................................

0

d~ ·K~~-~~F~é:

-~¡ 'ci~ -~;~

. Dos gol~es de aban_¡co sobre el pap~I de mÍ ~~~t~-~~; i~~~-~ ~~~ ·di~~~;~~~dl~t·i~~-~ Í~ -~~~
m1 amah, criada, de~emendo á alguno que pugna por entrar y al fin Asano, el criado de Hengh- Li- So
que descorre el bastidor,_ aso~a s~ ro~tl'O sonrien_te y tras de varios kotow (reverencias) y otros tantos
Tabradas án.1 Ta~ra~as an! _cmterJecc1ones vocat1vas de que soy objeto) me dice que está comisionado
por su amo par~ rnv1tarme a tomar thé y quizAs á cenar: ( e Hayako, bayako-o- cha- chop- chop.•) (Luego
luego thé y comida!)
'
Muy bien, Asano! Me has pro~orcionado lo que deseaba-pieuso dentro de mi-y luego en voz alta;
-Dile _al honorable :11eugh- L~· So que pronto llegaré á su palacio desde mi humilde choza. Pero no
babia terminado de dechnar las formulas de la politica china cuando Heng-Li-So en persona, se me presenta, ~-e toma del bra~o y rumbo A su opulenta mansión me saca de Ja pobre mía .....
Quien es Hengh-L1-So? Yo creo en mis adentros que es el más solemne canalla que ha parido china
al~una; pero en mis relaciones casi diplomáticas con 61 y sus congéneres creo que es un acaudalado co-

d~~-d~

·d~

'

que luce una delgada trenza, cráneo de microcéfalo, tez cetrina, pómulos angulosos, b~ca sens~al, de la·
bios enjutos que dejan ver una dentadura negra como bamizada con laca, y en los OJ1llos oblicuos una
gota de opio negro, una retina dilatada y febril, que bajo los párpados rugo~os, llora, ~le, arde! se nu·
bla entre los extraños efectos de los párpados temblorosos; Hengh- Lí es casi una momia, está disecado,
es un organismo de nervios y huesos agotado por las pipas de opio y por los.abrazos del har~m. • · · · ·
Hengh -Li está fdste, esta noche de luna en que aulla jubilosa tod~ la Cbme1:ia. Hengh- L1 est~ e~plenético y pesadumbroso, y al ofrecerme la primera taza de thé me dice en mal mglés algo que pieci·
samente equivale á la sentencia del viejo del Eclesiastós: cHe hallado más amarga que la muerte á la mu•
jer; la cual es redes y lazos su corazón y sus manos como ligaduras.&gt;: ••• •
.
y Hengh· Li (cuyo nombre significa la razón ptlrpetua) ve de re~Jo á una de su~ concubma~ que, so·
licita y pasiva, le carga la pipa después de hacer arder el opio prendido en una agnJa en la flama de una
lámpara; Hengh- Lí aspira la primer bocanada de su pipa y mienti·as. afuera ulula y aull~ la. nocturna
prostitución del ban io, me refiere lo siguiente, como una demostración de su frase de m1sogmo desen·
cantado.
.
T •
Hace muchos siglo@, muchas centurias, miles de años vivia en China un filósofo !~amado TJuan~- se
que tomó como tercera mujer á una hermosa joven .... Con el fin de entregarse meJor á s_us reflexiones
filosóficas se filé con ella A un lugar tranquilo, rehusando cuanto alto empleo le fué ofrecido por el Imperio.
Un dla que filosofando se paseaba, notó que babia llegado á un cementerio; sobre un sepulcr? re·
ciente, una joven de luto riguroso estaba sentada soplando con un gran abanico blanco la huesa hume•
da todavia.
El filósofo intri"'ado pre"'untó á la joven qué hacia allí y ella le respondió que esa tumba encenaba
los restos de su esp~so tiern:mente adorado, que dejándola viuda en la tierra babia destruido su vida
para siempre. e Pero, hija,-preguntó Tjuang-qué haces con ese abanico?-Nos amábamos tanto, respon·
dió ella, que cuando mi esposo agonizaba me hizo prometerle que no me volverla á casar antes de que
la tierra de su tumba no estu,·iera enteramente seca, y ahora, prosiguió, volviendo á llorar á mares, aho·
ra la tierra no quiere secarse á pesar de que hace mucho tiempo la oreo con mi abanico!
-Pobre hija rola, exclamó el sarcástico sabio, te compadezco, y en prueba de ello voy á ayudarte en
tu tarea.
La viuda aceptó el ofrecimiento y le dió al sabio otl'O abanico blanco, y co~o el fil~sofo pos~l3: una
virtud misteriosa conjuró á los céfiros basta lograr que la tumba se secara.- La Joven viuda, radiante de
dicha se fué dejando á Tjuang sumido en profundas reflexiones.
Cuando Tjuang volvió á su casa tenia aún en la mano el abanico, y su mujer cel?sa y excit~da le pre·
guntó de dónde venia. El sabio le contó el episodio agregando: •Ya v~s que lamuJeres_másperfidaque
Jas aguas del Océano. • Pdro la esposa se indignó replicando que esa viuda era una cin1ca, desvergon·
zada, afrenta de su sexo, y en el colmo de la indignación arrebató el abanico á su marido para hacel'io
mil pedazos.
.
Poco después Tjuang- Tsé enfermó y murió al fin á pesar de los s?llcitos cui~ados de su m~Jer. P~co antes de morir dijo á su el'pos11: •LAstima que hayas roto ese abamco ... . lástima, pues hubiera pod1·
do servirte!•
El ataúd con el cadáver dentro quedó en la cámara de luto hasta que los adivinos fijal'On el dia de
¡08 funerales y la casa se estremeció con los alaridos plañideros de la viuda desesperada. Pero la mujer,
en medio de su paroxismo doloroso, á pesar de su duelo, entre el iris de sus lágrimas distinguió á un joven que se confundia en el grupo de los dolientes.
Cada dia Ja viuda y el joven nnian á llorar ante el difunto, pero sobre sus pensamientos se desaho•
gaban en a1·diente lluvia como flores purpúreas los pensamientos de pasión.
.
Pocos dias bastaron para el mutuo acuerdo y la viuda ardiente procuraba cuanto antes conclmr el
nuevo matrimonio. Sin embargo, existlan obstáculos insuperables.
El no tenia dinero y se rehusaba á que las fiestas nupciales tuvieran por teatro la cámara en donde
un cadáver yacia ... . Pero la mujer allanó todo alegando que tenla dinero por los dos y en cuanto al
eadáver lo hizo transladar al fondo del jardln, bajo un ruinoso cobertizo ....
Nada se oponia ya al matrimonio y por fin la fiesta se celebró con pompa inusitada. Y cuando la fe·
111 pareja 86 encontraba en la mesa del festln, tru de la ceremonia, el joven palideció desmayándose,

�38¡)

REVISTA MODERNA.

quedando yerto y desencajado ante los asistentes consternados. La novia ululaba y hacia cuanto podla
por volverlo á la vida . . .. Entonces el viejo criado del novio explicó que su amo padecía periódicamente esos sincopes y que el único remedio que podla aliviarlo era bien diflcll; el joven para sanar necesitaba beber el cerebro de un hombre en un vaso de vino ....
La joven viuda habló algunas palabras con el viejo sirviente y á una señal afirmativa de éste se ar
mó de una hacha y corrió al fondo del jardin.
Rápidamente hizo pedazos el ataúd. Pero cuál seria su pavor al escuchar un profundo su spiro y al
mirar al cadáver incorporarse lentamente con los ojos abiertos.
-Esposa querida, decla el aparecido, dame la mano, ayúdame á levantarme.
Helada de espanto, la viuda llegó con su siniestro acompañante hasta la sala del ftlstln. - Alli no vió
á nadie, ni á su novio ni al viejo servidor.
Sólo vió A los comensales del ftlstln ante quienes el filósofo resucitado pronunció estas palabra3: •Tú,
dijo á su mujer, no has vuelto á casarte; tu joven novio fué una encamación de mi espiritu que quiso
poner A prueba la fidelidad que me juraste; pero no se juega con el Amor ni con la muerte, ¡ven conmigo!•
Los comensales del festln que huyeron despavorido~, volvieron al dia siguiente á la casa de TjuangTsé, y en el fondo del jardln, bajo el ruinoso cobertizo, vieron el ataúd hecho astillas y en su fondo los
cadáveres dd filósofo y de su esposa, amhos cubiertos por el blanco abanico del perjurio que secaba sobre las tumbas el roclo del llanto!

Y al concluir su relato Hengh- Li- So, se me figuraba el viejo del Eclesiastés: , He hallado que la mu jer es más amarga que la muerte, que es redes y lazos su corazón y sus m:mos como ligaduras •

JOSÉ JUAN TABLADA.

LA MIRADA DE TUS DULCES OJOS.
A MA RG A RITA.

En el santo templo de cirios cuajado
Donde vas á misa, yo jamás imploro
Ni musito rezos, pero arrodíllado
El perfil celeste de tu faz adoro.
En la calle miro tu ceñida espalda,
Tu sombrilla abierta bajo el sol radiante,
Y tu mano breve que pliega tu falda
El talón mostrando de tu pie elegante.
En el palco busco tus tiernas miradas,
Aunque tú escondiendo su lumbre tranquila
Abres tu abanico de plumas nevadas
Que como una nube vela tu pupila.
Súplica ferviente, recóndito ruego,
Te sigue la llama de mi vista ansiosa,
Te ronda y te cerca, como cerca el fuPgo
El ala vibrante de la mariposa,
Hasta que movida por lo que te quiero,
Sabiendo mi pena me ves sin enojos,
Y en mi ánimo triste como en un joyero
Guardo la mirada de tus dulces ojos.
EPRÉN REBOLLEDO.
Guatemala, Octubre de l!lOI.

UN SUICIDIO.
AQUINALMENTE, en una inconsciencia de sonámbulo, el pobre enamo1·ado encontróse de pronto ascendiendo raudo, jadeante, los peldaños del caracol del
campanario, cual un proyectil por un cañón rayado en espira. Acababa de jurar
que se matarla, después de una breve escena borrascosa con Rosalina, la morfina
lunarosa á quien había encontrado en el atrio de la Catedral.
Ella pasó, dando el brazo al rival, y Jacinto la habla llamado con su derecho
de antiguo amante. Y Rosalina condescendió, desprendiéndose un momento, para venir á decirle vibrando de cólera:
-Es la 11l tima vez, entiendes? ..... Se acabó! ..... Vamos! te aborrezco! ..... Ese otro es al que yo
adoro!
-J\lira, Rosalina, que te mato!
-Acaso eres hombre? .... Uy, uy! .... Te mato! ... ¿Y por qué no te matas tú? .... porque no tl'aes
ni un alfiler, verdad? ..... Pero si fueras hombre, subirías A la torre y te quitarlas de cuentos echándote! . ... Anda!. ... ¿Ves? La puerta del campanario está abierta .... Cobarde!
Y lanzando una sonora carcajada y dando una rabieta, Rosalina, la más hermosa y perversa de las
plebeyas galantes, huyó de Jacinto sardónica.mente burladora. El mozo sintió que una ola de sangre le
cegaba los ojos; luego livideció y tambaleóse, y como si alguien más pederoso que su voluntad lo empujara, se dirigió febril y penetró A la torre subiendo la escalera.
Llegó al primer descanso, en la explanada de las grandes campanas, y asomándose por la balaustrada de piedra, descubrió con ojos ávidos á Rosalina que habiéndolo visto subir, acechaba con mfrada avizora, levantado el rostro al cielo. Pero los árboles del atrio se interponían entrl' los dos, y como Julián
quisiera ser visto por ella plenamente, continuó ascendiendo tembloroso y palpitante, ahogado por una
secreta y extraña rnbia contra su propia cobardía sagazmente descubierta por Rosalina. Quería que ella
viera su hazaña suprema de valor, querla lavarse para siempre del estigma sangriento, con la tenebrosa
y fatal interpretación que del valor hace nuestra gleba. Cobarde él! ..... Ella, la perjura, la idolatrada
con una pasión de vida ó muerte, como las tremendas pasiones de los plebeyos atávicos de crimen, habla
juzgado cobardía su amor sumiso, aquel amor suyo pisoteado que A su pesar florecía como el cactus\
Para el mozo apasionado y romántico, una vez despreciado no le quedaba sino matar ó morir! No qabla
tenido valor para acuchillar A la pérfida, y puesto que ella lo habla desafiado á quitarse la vida, y lo que
más había lacerado su orgullo, afrentádolo de cobardía, debia probarle ante la ciudad entera que sa.
bia morir por ella como un hombre, y que le arrojaba su cadáver como un ultraje para callar su lengua
de serpiente!
De pronto, tras una ascensión de grumete por una escalera que colgaba en el vaclo, eneont1 óse en
el último cuerpo de la torre, entre los arzobispos de piedra que se irguen sobre los cuatro ángulos. La
ciudad extendiase panorámica y murmurante, bajo la esplendorosidad de un crepúsculo de fuego, una
hornaza ígnea de luz vesperámicamente deslumbradora. Las cúpulas y los campanarios de cien templos
seculares se alzaban altivos en proclamación monumental de muertas centurias conquistadoras; y las
manchas verde- obscuras de los macizos de árboles se destacaban de la blancura uniforme perfilada en
reflejos de oro de los palacios virreinales almenados y de las pesadas arquitecturas cuadrangulares de
la ciudad vieja entre la cual se amurallaba la antigua Catedral española.
Jacinto inclinóse á mirar al pie de la torre, y un terror espantoso culebreó por su espina dorsal; la
altura, juzgada pequeña desde el atrio por la vasta pesadumbre del edificio enorme, era prodigiosa. El
atrio velase en proyección semejando un parque pequeñito, y una población de Liliput hormigueaba en
apresuramiento de himenópteros sorprendidos por la noche. Los ojos enloquecidos de Julián buscaron A
Rosalina sobre el asfalto y la deseubrieron rlgida, con el rostro siempre alzado en espera del siniestro
drama.
Entonces Jacinto sintió flaquear su decisión. Cómo!. . ... Ella se quedaba en el mundo A gozar de la
villa, del amor, de la juventud y del placer!. ... Ella, bul'ladora y cruel, traidora y sin corazón, seguirla

�282

REVISTA MODERNA.

flechando y perdiendo corazones, y él se estrellarla el cráneo sobre las losas y lo recogerían he_cho uoa
masa sangrienta que causara horror! ..... De súbito, una sonora y vibrante campanada, la del Angelus,
rasgó las ondas aéreaP, y Jacinto, sacudido por un estremecimiento de pánico, al borde del abismo, per•
dió pie. Cristo!. .... Con un movimiento prodigiosamente rápido, logró asirse arañando con sus uñas la
piedra, y se encontró posado sobre una voluta que apenas se avanzaba en relieve una yarda. Resbaló
adherido al muro, echado atrás el cuerpo, escapado milagrosamente á la atracción y á la pesantez, y
qued6se livido, helado, los ojos fuera de las órbitas por el terror, la cabeza e1·guida poi· instinto de conservación para no ser atraído por el abismo, los brazos abiertos en cruz para prolongar su adherencia
salvadora! Pero las fuerzas le faltaban; sus corvas temblaban acometidas por un temblor invencible; su
cabeza desvaneclase de horror; sus miembros helados y flojos exudaban el sudor viscoso de la muerte; su
lengua paralizada, pegada á su paladar árido, ahogaba su respiración estertorosa; su coraz.'m en un gol•
pear vertiginoso parecía atropellarse por acelerar sus últimos latidos!
Un terror inaudito, inconcebible, invadía en relámpagos destructores la razón dtil misero; la iJea
tremenda de Dios inexorable, de Dios castigador y justiciero, tentado por el extravío demente &lt;!el desgraciado, crecla en proporciones inconmensurables en s:i cerebro desquiciado; y el terror inmcdible, el
terror insondable, aplastaba en su alma todo pensamiento implorador de gracia, imprecador de piedad
y de misericordia!
Erizado, livido, tembloroso, jadeante, aguijaba su terror á la muerte y su ansia fobril do ,·ivia· un
instinto de animal acosado por un supremo peligro, el instinto latente en el hombre y que llegado el
instante decisivo de prueba, triunfa sobre todo impulso que no sea el de vivir. Una nube de murciélagos
escapados de sus madrigueras al toque del Ángelus, rondaba con sus alas membranosas y satánicas el
cuerpo del infeliz; diríase que eran pequeños esplritus del mal que bailaban la danza del vértigo atra yendo con un mareo demoniaco al suspendido sobre el abismo; pasaban en vuelo pesl\do y torpe, rozando el rostro cadavérico cual un enjambre de vampiros ávidos de chupar la eangre de aquella presa que
se les escapaba!. ... Un chirrido agudo y estridente, más hórrido que el exasperante chirriar de un gonce
enmohecido, chilló sobre su cabeza, y al hlvantar Jacinto los ojos vió en el paroxismo del honor dos ojos
fosfóricos, los ojos llameantes de una lechuza que parecía la encarnación de Lucifer, y que lo miraban
en un movimiento giratorio del ny,:tálope que parecla infundirle: •Arrójate! suéltate! échate!,-y el mi•
serable sentla que le abandonaban las fuerzas exhaustas; comprendla que un solo movimiento hacia adelante lo precipitarla al vértice, que cualquier tentativa de modificar su posición romperla el equi librio que milagrosamente habla guardado, y este pensamiento exacerbaba su doloro$a angustia!. . ....
Solamente Cristo, el divinamente fuerte, pudo sufrir tres horas de formidable agonla enclavado en la
Cruz!
Y los murciélagos rondaban, rondaban en danza macabra alrededor de Jacinto, despertando en su
espíritu pavorosas y siniestras visiones de aquelarre! Pareclale que una greguería aullan te ascendla de
la noche negra en que había caldo la ciudad, y que hórridas brujas venían cabalgando sobre escobas á
rondar también, cogidas de la cola de un gato negro de ojos de ascua, y seguidas del macho cabrio que
bramaba brincando en el viento, empujado por una racha huracanada de iofiem:&gt; que prestaba alas qui
ml'.•ricas á. todo lo que se arrastra, á todo lo abyecto, al ofidio y al escuerzo, A las vlboras cascabeleras y
á. los sapos hinchados y congestionados de odio! Pasaban, pl\saban en ronda abracadabrante sugestionando su pol&gt;re espíritu pavorido, invitándolo á voltear en el vacio con las alas de la quimen! ... ,
«Ven .... ! Ven .... !
Y la lechuza, inexorable, repetía su estribillo:
•Arrójate! sueltate! échate!,
Del fondo negro del abismo, pues aquella noche por un sarcasmo de la suerte se habla interrumpido
la corriente eléctrica y no daban luz los focos, surgía un coro lastimero de aullidos ululantes: los perro3
hablan vi1,to sin duda á la muerte, á las brujas y al diablo, los perros vagabundos, los perros tlacos y
hambrientos que poseen olfato de cadaverioa y ojos visionarios, y lanzaban su clamor fatídico vuelto el
húmedo hocico al cielo, en tanto que los gatos mayaban enarcando el espinazo erizado de púas, resoplando enfurecidos ante aquella sinfonía siniestramente demoniaca!
El angustiado, presa de mortal agonla, jadeaba en lucha desesperada con la muerte que vela estrechar sus clrculos constrictores más y más. Su vientre hundlase en cont1·acción de pánico; sus flancos palpitaban cual los del equus fulminado de insolación; sus miembros se derretían en copioso y maldito exudar de ético, y sintió en un cataclismo de espanto que sus pies vacilantes resbalaban pulverizando la cantera de JI\ voluta rolda por los siglos!
. . . . . . Súbitamente, un rozamiento extraño, pero real, tocó la palma de su mano izquierda; el frota •
miento, casi insensible sobre su epidermis helada, se repitió más pronunciado y Jacinto volvió lent11men•
te el rostro y á la luz de las estrellas vió que un pedazo de cuerda descendla de la cornisa y flotaba al
viento, al alcance de su mano, cuando una ráfaga la empujaba . . . . Una sensación portentosa de esperan•
za electrizó sus miembros y vivificó sus nervios agotados ..... pero la cuerda babia vuelto á su quietud
en perpendicular, y era necesaria otra ráfaga de viento para que Jacinto la alcanzara .... Estiró su bra.
z~ todo lo que pudo, en elasticidad increíble para la rigidez de su cuerpo siempre á. plomo; pero apenas
tocó con las yemas de sus dedos la cuerda .... Esperó extático, devorado por terrible ansiedad ... . pero
el vi'~t'0 pa.recla haber soplado solamente para burlarse del infeliz!. ... Pasó uno, pasaron dos mortales
minutos-.·.. . y el viento no venia .... Gruesas lágrimas de despecho y de insondable amargura resbala-

REVISTA .MODERNA.

363

han_ por las mejill~s del ~ondenado,. en ~risi~ ~remenda de tortura ..... y enajenado, enloquecido de sardómca esperanza iba á. Jugar su vida 1mbec1lmente, pretendiendo saltar hacia la cuerda para asirse á
ella, cuando una ráfaga débil, apenas sensible, fué creciendo..... creciendo . ... la cuerda se movió osciló, enarcóse cual s_i r~istiera el empuje .. ... . y al fin Jacinto la palpó entre sus falangetas, y desli;ándola más en un mov1m1ento envolvente, logro asirla!
Santo Dios! ... . Era salvo! ....
Respiró largamente embriagado de inefable ventura! Su horrible pesadilla de sangre y muerte ma·
cabra Y satánica, desvaneciase en su alma; pero de pronto, al ver que los focos eléctricos se encendían
estalló la cobardla atávica del pobre degenerado en alaridos salvajes, demandando socorro!
'
Y cu~ndo acudieron á salvarlo y pudieron izarlo con cuerdas, al fulgor de antorchas de brea, Jacinto, pavor1zado, lamentable, los ojos errantes, hula de los que lo rodeaban y adherfase de espaldas á los
muros, con los brazos en cruz, perfectamente loco!
liuBJbN M CAJ.1POS.

1901.

HORTVS DELICIARUM.
El crepúsculo sufrn en los follajes.
Tus manos afeminan las discretas
caricias de las noches incompletas
bajo una fina languidez de encajes
y una indulgente aroma de violetas.
Nieva tu palidez sobre las horas.
M:i deseo perfuma, y mi pupila;
al fulgor de la tude que vacila,
complica en sutilezas tentadoras
la breve arruga de tu media lila.
Algo llora en los árboles espesos.
El alma, enferma de divinos males,
quiere unir en las copas inmortales,
á la inquietud ambigua de tus besos,
el sabor de las églogas pradiales.
Llega un triste mensaje: ha muerto Ofelia.
La flor de oro del Sol, desde el Poniente,
quema en su polen de oro, inútilmente,
tu integridad estéril de camelia,
y agoniza dorándote la frente.
Hoy cantan los maitines de las flores.
Deja anastrar tu falda entre mi3 penas,
y al ritmo de la sangre de mis venas
trovaré el virelay de tu pudores
y canonizaré tus azucenas.
Las tardes se marchitan desoladas.
Dame el saludo de cortés desvío,
y verás cuál resbala por el frlo
ópalo de tus uñas delicadas,
mi alma, como una ¡;ota de roclo.
El violfn detalla una gavota.
Mi corazón fallece en un gemido,
porque al beso de sombra del olvido,
bajo el ancho moaré de tu capota
tu mirada y la tarde se han dormido.
LEOPOLDO LUGONES.

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REVISTA MODERNA.
r ucutcs, y la que llega trayendo en las pupilas
el yelo de Leonaroo de Vinci. Salen todas,
al desnudo las formas, como para las bodas
edénica~; y al mando del Príncipe, en un coro,
la obra de la Harmonía dice el proemio sonoro.
-c)farchad á los palacios donde el silencio nieva,
y echad la brasa mágica q11e la garganta lleva!,
Tal dijo el raro Príncipe; y al instante que oyeron,
en la somlm1. las hadas en trnpel se perdieron.

I

Corrieron las hada•, volaron por bosques y llanos hendiendo
la sombra nocturna. Y al eco vibrante del iitmico e~tr 11l'nrlo,
1•1 vi&lt;•nto salió de sus antros
souando su trompa guener11;
1il :\rhol, en donde la sombrn,
pa- ,bito obscuro, se en red 11,
al conjuro alegre
sacudió sus creuc!-1:ts.

{

Eu las negras cuevas cóncava~
las cabecitas de los ecos se alzan,
en cuyas lenguas la sonora. lil'sta
en polisono e~pejo se retrata.

l,

~I
~

, ,.,.--f'15

Eo el rlo la uaya&lt;lo,
su collar arrastra:
el collar de las perlas
de la fuente clara.
Del palacio arbóreo
abre la hamadriada
corticales puertas
húmedas de savia.

,/_

"//

Y pasan la hadas veloces cortando la sombra nocturna,

la faz de la Noclw, la faz cavilosa, la faz taciturna.
CORPANCHO!

EL SEURETO DE LA RAHUONIA
Ó LA ODISEA DE LAS KOTAS.
EL

Loco,

ConPANCHO.-La

ara,ia y el insecto se adunnie1·011

al a1·1·ullo de las Notas.
EL LOCO:

..

Un piano que dormía.
Se vela en la ¡¡ombra, dentro del mudo piano,
de las Notas letárgicas el perfil extrabumano.
Eran cien las durmientes de aquel bosque. Sus ojos,
t1·as el velo del párpado; y los labios, que, rojos,
sangraban harmonlas, ya eran loza enigmática,
helada y blanca: loza de la !frica plática.
El silencio apretaba la garganta apollnea,
y se cristalizaba sobre el torso la línea.
Una explosión melódica y súpita. Alguien, fllera,
-quizá un genio-ha llamado violento, y á la vera
de una bella durmiente, sonó la cuerda. El ero
puso en la tensa cuerda un tembloroso fleco
de vibración. Y todas las hadas despertaron.
¿Qaién_llama? ... Oyeron pasos, y al Príncipe aguardaron.
e Despertad!, Usó el Príncipe de su varita mágica:
y salió el hada Amable, y salió el hada Trágica,
y la que sorbe el agua clara de las tranquilas

(D iluye
la risa
en mohín catedrátice,;
eu una mueca docta y compasiva )
- Ese pobre! .. . . No sabe
que en la noche no hay penas ni alrg-rla;
que la noche es tan sólo
la negación del dial
Las hadas!. ... lindo cuento,
solaz de la ignorancia! ....
Son iguales quizá en entendimiento
la Locura y la Infancia .
Cuando oiga u sted: ... espero ... .
¿Conoce usted á. Spencer, caballero? ... .

( Contii•uaní).

S.n,TIAGO AnuC&amp;LLO

H.

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REVISTA MODERNA.

EL ELASON DE LA DUQUESA.

N una de estas mañanas, al leer, según mí costumbre y antes de salir de casa,
El bnparcial del dla, tropecé (y ya se comprenderá más adelante por qué
empleo este verbo) con un articulillo de Don Javier Santa Maria, que lle•
Yaba por titulo •Cena de Navidad.• Leerlo, sonrefr y decirme: c¡asi se eac1 ibe la historia!,• fueron cosas que hice en menos de tres minutos.
Pero como aquel articulo en que se narran acontecimientos falsos, ha
reavivado mis recuerdos verdaderos, y como después de aquella lectura he
tenido con el director de la Revista Moderna y con ott·os amigos mios que,
como yo, lo fue1·on·de Manuel Gutiérrez N ájera, á quien el poeta Santa Maria
alude en su escrito, conversaciones acerca de lo narrado en él, he acabado
por resolverme á escribir estas linea@, en las que el lector encontrará, con
la veriJica historia de la • Daquesa Job,• la explicación de la sonrisa y de la reflexión exclamativa de
que antes hablé.
Refiere Santa Maria en su • C.m1 Jd NaviJ.id, ,, qae últim im rnt.i, e1 u:ia e3tacióa de bandera del
bosque (no sé cuál, pero supongo que será el de Chapultepec, que no tiene estaciones de bandera), entró
en una tienda pa-ra tomar una botella de ce1·veza; que ahi enconh·ó, ejerciendo accidentalmente las funciones de tendera, á una mujer •pequeñita, delgada, con el pelo entrecano, algunas arrugas en la frente
y en las sienes, la boca roja y alegre, y los ojos muy g1·andes y lucientes;&gt; que esa mujer, que dijo estar
ah! pasando una temporada con su hija y su yerno, •encendió en su memoria la linterna mágica de los
recuerdos;• que, finalmente, la reconoció, y que era una tal Matilde, dependienta que fuera hace más de
veinte años de un almacén de Plateros, francesa, amiga de poetas y periodistas, de los redactores de La
Repú'Jlica especialmente, y que por esa época habla dado ó compartido á ó con •Gutiérrez Nájera, Pepe
Negrete, Pepe Bustillos, el señor Rico, Joaquín Trejo y el mismo Santa Maria,• una cena de Noche Buena,
en la cual, el primero de esos escritores, habla dado por primera vez lectura á su e Duquesa Job,• poesla inspirada por la referida Matilde.
Ahora bien: muy á pesar mio, y solo impulsado por mi amor desmedido á la verdad, manifiesto que
si alguna linterna encendióse en la mente de Santa Maria allá en la estación da bandera del bosque, no
fué la mágica de los recuerdos, sino la caprichosa de la imaginación, que forja leyendas y novelas. Ni
la • Duquesa Job • fué escrita hace más de veinte años, ni la que la inspiró se llamaba Matilde, ni puede
tener yernos, ni pudieron estar juntos, como camaradas literarios, en la redacción de La República, ni
en ninguna otra parte, Pepe Negrete y Pepe Bustillos, que hoy si lo están en las regiones del no ser, desde las cuales no pueden protestar, pero que no son tan profundas para los que los conocim:is, que nos
impidan señalar y rectificar las f~bulas que acerca de esos desaparecidos se forjen.
En las ediciones de tas obras poéticas de Manuel Gutiérrez Nájera, aparece la • Duquesa Job• dedicada á mi, y ese hecho, asl como la afectuosa é intima amistad que con el Duque me ligó desde los últimos meses del año de 1836 hasta su muerte, me ponen en condiciones de conocer la historia de esa composición y me dan cierta autoridad al narrarla.
·
En aquella época precisamente (1886), época de mi llegada á esta ciudad y de mi in&lt;&gt;'reso á El Partido Liberal, que dil'igla José Vicente Villada y cuya redacción se encontraba en el callejón de Santa
Clara, en los bajos de la casa de D.&gt;n Juan Josó Bu, fué escrita la •Duquesa Job,• y publicada fué por
primera vez en un semanario que se llamaba Gil Blas y que redactábamos Gutiérrez Nájera, Felipe G.
Cazeneuve (p'3ruano, redactor entonces de El Partido, más tarde canciller del Consulado Mexicano en
Parls, después cónsul de México en Eagle Pass y hoy radicado en Lima, en donde, según creo, redacta
El 7'iemp_o); Julio E,ipinosa (periodista muerto, hijo que fué del ex-tesorero g eneral de la Nación) y yo.
De ese Gil Blas, que fundamos con el doble y dislmbolo objeto de hacernos un nombre en la politica y
ele dará conocer los mejores trozos musicales (porque á cada número acompañaba una pieza de música) de las operetas que ponía en escena la Judic, que acaba'&gt;a de llega1· á México y ti-abajaba en el Nacional, no se publicaron más que cinco números, pero del segun fo de ellos tomó la prensa del pals par~
reproducirla, la •Duquesa Job.•
'

Acerca de la persona á quien el Duque consideró por entonces dign11. de llevar--aunque subrepticiamente- su nombre y sus armas, tengo que se1· discreto al hablar, no sólo porque me repug~a que se
saquen á luz episodios de la vida privada de los hombres célebres-sobre todo .iesde. qu~ .he visto cuán
maltrechos han salido 1011 manes de Alfredo de Musset y de Jorge Sand, de la pubhcac1on de tantas Y
y tantas intimidades como acerca de ellos han editado los memoriógrafos y desenterradores de corres•
pondencias-sino también porque ayer precisamente, Luis Maillefert y yo crelm)s reconocer, en las fac•
ciones algo ajadas de una señora que pasaba por la calle del Coliseo Viejo, las no muy correctas, pero
.
.
8 ¡ graciosas de la grissette que inspiró á Manuel su encantadora poesla.
La duquesa Job no se llamaba, no se llama (puesto que estoy cierto de que todavía vive) Mat1lde,
sino l\:larie, y en la época en que tuvo blasón y sangrn azul (ya que el titulo de M,nuel fué ¡a!! de ~os
que no 86 heredan y manos riiorgandticamente) era dependienta del almacén de Madama Anc1au~, sito
donde boy está Ja cantina • Flamand,• 2ª de Plateros. Añad~ré que Marie no tuvo más. ro~e con escritores
y poetas que los que tuvo con Cazeneuve y conmigo, que entonces nos r_e~nl~mos d1ar1amente con G~·
tiérrez Nájera y que lo acompañábamos - :i.sl como Pancho Garay y Just1111am, Cario~ Govante~ Y Lm:1
l\laillefert, que no son hom'&gt;re3 d'3 Jetra3-cuando, todas las tarJes, á la una y á las seis, la e~pe1ab~ pa•
seando •desde 139 pue1·tas da la SJrpres:,. hasta la esquina del Jockey Club;• y conste que solo ~l Justo
temor de ser indiscreto m:i hace no narrar con todos sus detalles un episo:lio que pudo ser trágico: una
tentativa de suicidio c;n vulgares cerillas disueltas en una taza de té, que se verificó al romperse!ºª
dulces lazos de amor juvenil que ligaron al Duque y á la Duquesa, y que no tuvo fatales consecuencias
"'racias á ta pronta y eficaz intet·vanción de nuestro no olvid·do amigo el Dr Juan N. Govantes.
" E;ta 69 la verldica historia de la •Duquesa Job.• Al recorJarla y relatarla, no he podido menos de
conmovarm3. Si á esos episodios no los cubre el velo de veinte años, si los cubre el de quince, Y cuando
hacen esfuerzos para ver al través de quince años, lloran los ojos del alma, como lloran los del cuerpo
86
cuando se esfuerzan por ver al través de m1Utiples velos de niebla.
¡Pobre Duque! No olvido, no olvidaré nunca nuestras sab1·osas charlas á las horas del ajenjo, ya fuera en casa de Plaissant ó de Meesser; ni cómo los interrumpía invariablemente poco antes de la una Y
de las seis para ir á esperar á la Duquesa; ni cuán alegre retornaba á nuestro gl'Upo cuando habla, por
gracioso don de su am:i.da, podido reemplazar la marchita gardenia que llevaba desde por la mañana en
el ojal de la levita, con o~ra fresca y lozana!. .. .. ... . .
Antes de terminar estas lineas, debo decir que no conozco á D.:&gt;nJavierSanta Maria, person~lmen_te.
onozco si sus versos y ellos me han hecho quererle como á un amigo. Recurro, pues, al magia amica
C
J
I
I
1
't
veritas para que me perdone el ligero escozor, que sin duda va á producirle o antes escr1 o.
MANUEL

México, Diciembre 30 d11 1901,

BALADA DE LOS GOLFOS
PARA VOLVER AL ClOLO Dl!l L!S EOLOOAS.

DEL LIBRO "'EGLOGAS-"

Venid, yo tengo para vosot, oK
también un poco de corazóu;
mientras riendo pasan loH otro~,
venid, yo tengo para vosotro11
una canción.
¡A ve1 ! mostradme los dientes blancos,
los ojos grandes, los pies deformes
y los harapos sobre los flancos.
¡A. ver! mostradme los dientes blancos
de lobos jóvenes.

PUGA

y

ACAL.

�REVISTA .MODERNA.
¡Bravo! Dejadme que me convenza
de vuestros odios y vuestros crlmenes;
habladme todos - no os dó vergüenza;IJravo! dejadme que me convenza
de que sois viles.
¡Pobres muchachos! Yo he de mostraro:-:
el gran remedio de vuestras penas;
sagradamente quiero educaros,
¡Pobres muchachos! Yo he de mostraros
vuestra riqueza.
¿Nadie os lo ha dichol Bajo esas ropa11
deshilachadas, corre la sangre;
¡tended las manos á vuestras copas!
¿~adíe os lo ha dicho? Bajo esas ropa,;
tenéis la carne!
¡La carne ubérrima, la carne viva!
y carne y sangre vuestras entrañas,
cuando os desprecie la raza altiva
gritadle: •¡Somos la carne viva
que os amenaza!•
Y entrad en vuestra carne sangl'ienta
y oíd el ruido de vuestra sangre·;
niños de larga faz macilenta,
entrad en vuestra carne sangrienta
y hacéos grandes!
¡Sed los esposos de las pasionee!
y bajo el forro de vuestras venas
-¡gloria á los músculos y á los tcudoncssed los esposos de las pasiones
cor,tra las vírgenes de las ideas!
Xo creáis nada, no aprendáis nada,
salvajes lllios, niños feroceE¡
retad á todos con la mirada,
y, en todo nuevos, no aprencl:íis na&lt;la,
mis lobos jóvenes.
Sed criminalci y hacóos fuertes,
mis pequeñuelos, mis redentores¡
vai11, como piedras, rodando inertes¡
pero ya es tiempo de haceros fuertes
entre el ejército de las pasionea,
Yo mi esperanza pongo en vosotros,
los dominados del corazón,
y-triunfen unos ó triunfen otrosyo tendré siempre para vosotros
una canción!
EDUARDO

l\IARQUINA.

LA

nTST ÁN y yo Vl níamos de los Dan ges y desccndlamos hacia el lago de Aumer,,·
por su garganta de Lerchaux. Solamente que, en lugar de seguir los recobecos del gran sendero, babiamos tomado el partido de acodarlos y caminába·
mos un poco á la aventura, ora á travé;¡ de los .prados turbulentos, donde floreclau, por centenares, las estrellas blancas de las parnacias; ora bajo los castañares rumorosos, donde los aYillones sierverales revoloteaban arrojando al
aire sus notas estridentes.
Dd tie:np!l en tie:n;)) hac[am )Salto para contemplar el pa.isaj0 C)U} se ex:te:iJla á nuestros pies, y que
el sol, declinando, teñla con su; más opulentos colores; los bo3q ue3 encre3pados, ya bañados por una
sombra violácea, ya 11.brillanta lo i súbitameate poi· rayos luminosos; el lago azul y oro¡ y sobre la ribera
opuesta, el gigantesco macizo de la Tournette perfilando en pleno cielo sus antemurales desgastados y
sus clmas fantásticas rosadas·por los postreros rayos del sol muriente.
Ibamos tan bien, que al cabo de una media hora nos extraviamos. Lejos de volver al camino, nos encontramos perdidos eu el fondo de una e~pl\CÍtl de vallecito reverdeciente. Hablamos ya perdido de vista
el lago y las montalia11, y nos intern:\bamos, al azar, il lo largo &lt;le un caprichoso sendero que nos llevaba quién sabe dónde. Esas vagabundas comarcas no tienen nada de di~plicente cuando el dla comienza;
pero pierden mucho ele su encuanto cuando el crepúsculo se apróx:ima.
- Es imposible orientarse en esta espesura, exclamó Tristán, ¡no encontraremo::1 jamás el borde del
lago lo suficiente á tiempo para tomar el último bote, y Dios sabe dónde tendremos que irá dormir.
-Procuremos desde luego, re~pondl, salir ele este bosque encantado y ganar una lomada desde donde podamos ver el pals.
Dejamos el sendero, escalamos una de las pendientes del vallecito, y tuvimos Ja suerte de llegar
efectivamente á la orilla del monte. Pero no habíamos adelantado nada. El horizonte está siempre limitado por espesas enramadas; solamente que, entre la vurdura sombrla, velamos esfumarse á lo lejos techos de teja en lo profundo de una cañada.
-Hay allá bajo un villorrio, dije á mi amigo; serla cosa del diablo .. .. si no tuviera siquiera un figón
dondt1 encontrar un catre para pasar la noche ....
En efecto, al cabo de un cuarto de hora desembocamos ca la primera casa, situada en medio de nogales. Con su abultado pajar, su galeria exterior y su escalera de piedra ·blanca, tenla un aspecto agradable. Justamente un buen hombre descendía de las escaleras y se dirigla hacia una fontana que surgla
de un tronco de árbol, á algunos pasos de ali!. Enderezamos á él para obtener las indicaciones necesarias. •¿Dónde nos encontramos?• .... ¿Tendremos la dicha de encontrar en alguna parte algo de cenar y
un lf\cho? ....
- Estáis, reEpondió el viejo, en Pregmi, panoquia de San Eustaquio; pero no hay aqul ni tabernas ni
casas de alojamientos .... Podréis, quizá, llegar hasta el castillo de la seíiorita Prégny ..... La encon•
traréis doblando á mano derecha en el extremo de un paraje cubierto de castaíiones. Las gentes son
muy amables y muy agasajadoras, y consentirán, sin duda, en alojaros.
¡Hum! Esa hipótesis nos parece dudosa; pero la noche se nos viene encima, tenemos hambre, y eso
nos anima á. tentar la aventura.
Dimos vuelta, pues, á mano derecha, y distinguimos claramente poi· encima de los castañares, los
techos de pizarra de la mansión de la joven cuyos hábitos hospitalarios nos había alabado el buen
hombre.
Ese «castillo• era simplemente un salón savoyano, una mansión de techos con aleros, flarqueadas
por dos torrecillas cuadradas y precedidas de un vasto corredor separado de la avenida por una pesada
verja de hiel'l'o. Esta verja estaba entreabierta y pudimos penetrar fácilmente en el col'l'edor donde los
cardos y las cepas ·de avena crecían y morían en abundancia.
Un muro completamente bajo lo separaba de un gran jardín, y contra un muro, al abrigo de un ace-

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REVISTA MODERNA.

bo, un viejo pozo levautaua su b, ocal re\•estiJo de follaje. ToJo, desde las corni&lt;111s amohos!ld&amp;S ha'!ta
los pasament,,s de las puertas, tltrnunciaban á gritos el abandono y la decrepitud.
El jardln parecía más salvaje todavla: las fresas hablan invadido los p11'!illo-1 J exponi,1n su-1 tallos
rnstreroF¡ los plátanos se asemt-jaban á los oteros de los cementerios
Aqul y allá algunas plantas tenaces hablan sobrevivido; cotriuda~, ,·ioletas y calúudulas de tintas
pAlidas y perfume otoñal. Todo esto, los manzanos, los frambuesoii, los dnrRZnales, formaban una espe·
l'ie de floresta virgen.
La fachada que miraba hacia el jardiu cstaha do arriba abajo 1tdorn1tda por un jazmiu, cu el que
al.,.unas blancas estrellas reanimaban toda su obscura verdura; se dei,:prendia de esa singular mansión
u; perfume de misterio que nos seducia. Nos decidimos á golpear la puerta. Una anciana, con una cofia
de pelo negro, nos abrió, y presentando nuestras excusas, le significamos nuestro ohjeto.
Ella nos examinó curiosamentP; nuestro aspecto le inspiró sin duda. confianZR, pues c?nclnyó por
Ron reir.
Yoy á consultar con la señorita .. Entrad solamente y esperadme.
Nos dejó en el vestluulo, adornado por pequeños cuadros negros y blancos que exhalaban uu acen·
tuado pe1·!nme de campiña, y cuyas murallas húmedas ostentaban antiguos retratos de ascendientes.
Nuestra ei,:pera no fué muy larga, la sirvienta reapareció trayendo en la mano un candil de mecha inde·
cisa, que iluminaba vagamente su semblapte al'ingado y como desbastado á golpes de podón.
- La sPñorita, dijo, os ruega que la excuséis si no os puede recibir personalmente. Está ocupada
con su ,granges• . . .. Pero yo misma voy á mostraros ,•uestros cuartos y os conduciré á cenar.
Y dicho esto uos llevó en el primer patio á una pieza vasta, adornada de tapicerla, y que comunica·
bacon un cuarto de dos lechos. Candeleros Luis XV, con bujias á medio consumir, estaban colocados
en los dos ángulos de la chimenea.
La sirvienta las encendió y preparó toJo para que pudiúramos acostarnos bien, y después fué á bus•
carnos qué comer.
Las bujias alumbraban á duras penas. La atmósfera húmeda las rodeaba de un vapor semejante al
hálito de la luna durante las noches brumosas, y los objetos no sallan de la sombra, sino A medias. Pa·
recia que ese salón, inhabitado desde hadR hlrgo tiempll, hubiera quedado en el mismo estado en que
lo dejara su último ocupante.
Sobre un velador alcancé á distinguir una vasija todavla llena de plantas desecadas, Eran flores
ulvajes recogidas sin duda en un paseo de otoño, pues pude reconocer un grupo de climátidas y otras
flores estivales. En uuo de los rincones se encontraba un chiffonier con ornamentos de cobre y de uno de
los cRjones entreabiertos sallan madejas de seda azul, rosa. y otros colores.
\;n libro habla sido olvidado sobre la mesa de mármol, y una hoja de jazmln señalaba la página en
que su lectura habla sido Interrumpida
Lo hojeé: era un volumen de las J.lfeditacio11e:; Fl'eute á la. chimenea babia un piore abierto, y sobt·e
el pupitre se h:illaba colocado un cuadro de sonatas de Mozart. Pero lo que llamó sobre todo mi atención,
fué, encima del piano, un pastel de forma ovalada, un retrato de mujer joven en toilette de soirée.
Tenla frente de inteligente, ojos azules de mirada llmpida y una sonrisa jugueteaba en los labios de
su boca juvenil. Se lo señalé á TristAn, que lo examinó á su vez, é insinuó que ese serla el retrato de
la señorita Prl&gt;gny.
-En ese caso, dije, esta señorita no d~be ser joven, pues á juzgar por la toilette el pastel data del
11Pgnndo imperio.
En eso fuimos interrumpidos por la apuición de la sirvienta. Nos trala cubiertos, pan, una pechuga
fria, huevo11. frutas y una botella de vino añf'jo, y colocó todo en una pequeña mesa redonda., retirándo•
11e despué» de darnos las buenas noches.
, Tomamos asiento alrededor de la mesa, y haciéndole los honorea á la cena, recomenz.1.mos á entre·
t11nerno:1 en ponderar este invisible huésped que nos acogió tan hospitalariamente. Los detalles de ese
Rntiguo mobiliario, impregnado por la poesia de las cosas de otros tiempos, nos sugerla toda clase de
imposiciones uo,·elistas.
Tristán persistió en su pensamiento de que la misteriosa señorita de Pr(ogny debla haber habitado
ese salón, donde hablamos sido instalados, y trataba de constituir su personalidad, tomando como ele·
mentos de juicio el retrato al pastel; la música colocada sobre el pupitre del piano, el libro favorito olvi·
dado ~obre el ehifonier.
,Auu admitiendo que el pastel date de 1859 ó 1860, lo que no es probable, declaraba él, nut'.stro
huésped tendrla veinte años apenas en ese tiempo, y puede ser hoy una vieja encantadora. Ella debla
sobre todo conservar la juventud del alma. Ama la poesla, la música y las flores; y siento tierna simpatia por esa amahle joven que se ha desarrollado como planta rara y delicada en el fondo de esa vivienda
salvaje.•
Yo no estaba dispuesto á confrontar su opinión. El añejo vino de nuestro huésped, nos encendla la
Imaginación. El resto de la noche lo pasamos disertando sobre el mismo tema y acostándonos de dla en
el rondo de nuestros lechos.
Asl, cuando por la mañana vino la sirvienta á. preguntarnos cómo hablamos pasado la noche, nos
encontró en pie y con indecibles deseos de verá la señorita Prégny, A fin de expre.carle toda nuestra lo·
tima gratitud.

REVISTA MODERNA.

391

-La señorita esta abajo, en la sala, respondió la sirvienta. Ella prepara el café con leche ,. ~e con•
tentará mucho al ofreceros personalmente una taza . . ..
•
Descendimos con una ligera exaltación del coupé, La Sirvienta abrió la pullrta del comedor uos 1 ••
zo pasar delante de ella y pudimos ver, en el extremo de la mesa, una mujer du cincuenta año~ de t~lle corto, semblante coloreado, pequeños ojos grises mm· ,·ivos gruc•oil labi0t&lt; ,. cabellos · ' ·
do á e6tilo chinesco sobre la frente.
•
'
·
·
gnse~, rema - Entrad, caballeros, vosotros no me mole1,tais. . ..
'- Señorita de Prégny, dije un poco cortado, venimo~, antes de partir, á prCli&lt;'lltl\ros nn&lt;'stras i·xcusas y nuestro agradecimiento, por todo.
-Yo no soy la señorita de Prégoy, l'eplicó con un levantamiento do espaldas.
-Perdón. ¿Dónde está la dueña de casa?
-La dueña soy yo . . ·: La ~eñorita de Prégoy .. .. ¡Oh! la señorita de Prégny no es ya más de e¡,te
mundo .. •• La pob~e quenda criatura ha muerto hace di&lt;'Z años, instituyéndome su heredera Aconrlición
de que yo no cambiarla nada de lo que hay aqul.
He ejecutado fielmente su última voluntad, y vosotros habéis podido verlo en mi salón .... Todo &lt;'S·
tá exactamente como el dla en que ella entregó su alma á Dios . ...
En seguida cambiamos algunas palabras de conversación, y cortesmente nos despedimos.
Cuando tomamos de nue1'o la avenida de los castaños, el sol comenzaba i\ desalojar Jas uubt's.
Sohl'e la hiedra se levantaban blancos vapores que humedeclan las copas de los castaños
Se dirla que los poéticos recuerdo!! de la muerte exhalados dulcemente por la tierra htim~tla y
•
el al_ma enca~tadora de la señorita de Pr&lt;-goy se cierne toda\'la sobre el querido dominio donde ¡e h:~:t
deshzado su Juventud.
ª
Y, melancólicamente engañados, descendimos hacia el la"'O
., , lle\'anJo cou nosotros Ja imagen fnzaz
de la huésped difunta que nos habla dado ho~pitalidad.
~
ANDRÉS TH EU RIET.

�Eo la alameda tranquila
que bordea la laguna
nos dió alcance la pupila
soñarlora de la luna.

Y tu cuerpo tan pequeíio,
co::no silueta divina
engarzado en el cnsucii'&gt;
dr la blanca muselina,

Las parrjas se alrjaban
tras los árboles espesos
y en la atmósfora clt'jaban
como estela muchos besoR

te hacia más hechicera
que todas las ricas galas
y parecías ligera
como si tu vier.1s alas.

Te apoyaste sobre el brazo
que en silencio te tendía
y anduvimos largo plazo
con la luna por espla.

(En la alameda tranquila
que borJea la laguna
nos dió alcance la pupila
soñadora de la luna ).

Las pisadas resbalaban
sin drjar ruido ni huellas .. . .
Nuestros ojos navegaban
en la noche como estrellas ....

Y por rutas tentadoras,
bajo la noche estrellada
anduvimos muchas horas
sin decirnos nada .. . . nada.
)hNUEI,

UGARTE.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Blason de la duquesa</name>
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        <name>La Mansión</name>
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        <name>La mujer de Tjuang tsé</name>
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        <name>Poema de la locura</name>
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        <name>Un suicidio</name>
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REVISTA MODERNA.

ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NóM. 23

n
Llegó el domingo aquél que los apóstoles tenían designado para su comilona intima: como Pedro andaba malucho y muy desganado, esmeróse la Relimpia, gran gisadera y asaz primorosa, en aderezar
una comida no para mineros, sino para apóstoles de verdad y aun para obispos, según el decir de Pablo.
.Ent1·e los tres cargaron con la vianda: Pedro llevaba el talego del pan y la fruta; la Relimpia, aquellos manjares más jugosos y delicados, tales como la tortilla de jamón de patatas, el conejo encebollado,
el lomo en manteca y las suaves albóndigas en que habla cargado la mano de ajo y de pimienta; Pablo
llevaba 1\. cuestas la imponderable bota de las cacerlas, un mediano peJIPjo, cuya pez daba al vino
hlanco un saborcillo por demas áspero y agradable.
Al pasar por la fundición, salió el capataz á dar el alto.
-¿Sangramos ese horno, ó qué?
-Tráete la henamienta,-dijo Pablo descargándose.
Acudió el capataz con el jarrillo de lata, y éste por mi, este otro por la compaña, ahora esotro por.
que salga bien lo del pozo, allí se hubiera quedado bebiendo hasta el dia del juicio.
Pedro no bebla, ni hablaba, ni estaba alli: miraba con extraíia fijeza á un punto de aquel infinito
amontonamiento de rocas rojizas; buscaba con la vista aquella piedra donde se sentó en una noche triste y aflojó las riendas de su dolor, delante de la espantosa llama policroma y voraz que parecía querer
purificar al mundo. Y sin poderlo remediar, gimió de un modo tan desgarrador, tan lamentoso, que todos le miraron sorprendidos.
Pedro cayó en la cuenta y sintió rubor de su propia pena. No sabia qué decir, y como siguiendo un
anterio1· razonamiento que le hacia daño, balbuceó con doliente incoherencia, á modo de explicación,
más para él que para los otros:-No sé qué hacer .... As! Dios me maldiga si sé qué hacer; pero hay que
hacer algo.
-¡Atiza!-dijo el capataz.-En metiéndose en pozos, se van los tornillos. Poi· ésta, que es sangre de
.Jesucristo, juro que lte visto más de seis locos en la mina, y todo por esa manla de saber si )o q'\le ha_v
ahajo es duro ó es blando. ¡Duro y más duro, pedazos de bestias!
A la entrada del túnel la Relimpia tuvo un momento de vacilacióo.-La verd.td, que se necesita estar locos para venir de campo, ah!, debajo de la tierra. ¡Peste de mina!
Pedro marchaba delante sin curarse de los demás, con un aire de sonámbulo, sin ver ni olr, y murmurando como trna especie de rezo:--¡Hay que hacer algo, hay que hacer algo!
Pablo advertla fl. la Relimpia, la guiaba, la desviaba del peligro .... deciala cómo sus hermosos ojos
peligralJ11n si en una brnsca nostalgia de la luz y del cielo, mirasen hacia la sombrla bóveda cuajada de
pérfidos cirios de ,·itriolo. Eran azules, eran bellisimos; pero 111 traición se escondla en aquella gota colgante, que temblaba como una turquesa liquida á la luz de los candiles.
Y la l.'elimpia, que era de piadosas entrañas, y el dolor físico la conmovia, lloró la atroz injusticia
humana, el sufrimiento de aquellos pobres hombres medio desnudos, ulcerados, marcaJos con todas las
cicatrices del trabajo afrentoso, que en sucesiva y amarga visión se le iban presentando.
¡Qué mundo aquél! ¡Y alll vivfan hombres y bestias en la paciente promiscuidad de una labor del in·
fierno! ¡Qué riqueza negra y más hedionda!
- Vaya, sentarse y echaremos un trago,-dijo Pablo al dar vista al boquerón del piso que iban haciendo los de perpéuta.
-Aquí no: más allá. Yo os lo diré. Ilay aquí un sitio .... ¡Valientes tragos se toman alll!
Pablo miró á la lletiinpia, y ésta, apoyando su dedo Indice en la sien, hizo como que barrenaba. Alguna cosa t,mia Pedro que le bal'l'enaba el sentido . . .. no estaba muy católico que digamos.
- A&lt;]ui. ¿Veis qué buen sitio? Aqu! me senté yo la otra noche y hablé: ¿sabéis con quién? con La·
r¡arto, ese cochino embustero.
-Algún traguete se tomarla, porque el granuja no lo echa en el candil; lo cual que hace muy bien
y le alabo el gusto. Amigo, esta vida hay que pasarla á tragos: vaya, empina esa señora bota y pon esa
cara alegre. Come, bebe, y riete del mundo.
- A ver si con tanto empinar la bota vamos á dejar aqul los huesos. Yo estoy aqui amedrentada¡ si:
me da miedo de pensar lo que tenemos encima.
Y la Nelimpia miró á la bóveda rocosa, y mentalmente midió aquel monte altlsimo que se alzaba sobre !JUS cabezas.
- ¡Dios! ¡Si todo esto hiciera así, nada más que asl. ... !
- Digo que tendria razón en hacerlo-exclamó Peq1·0.-Hay aqul muchas marranadas que pedfan
eso: el hundimiento, as!, asl, poco á poco .... como yo lo baria si tuviera puños como tengo coraje.
- ¡Cállate, animal! ¡Mira que decir esas cosas aqui dentro!
Y agitada y nerviosa, la Relimpia.se pus~ en pie:--Yá~O!)OS: me p_one mala esta condenada negrura. Esto es para los demonios, no para los hom~res. ¡Y se r!en los _muy bestias!

REVISTA MODERNA
ARTE V
o:nECTOn: JE:SUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

------

( Cmcluird),
1

PROFETAS

Dl!l MIGUEL ANGEL,- CAPlLLA SIX'J'IN!,-ROMA.

�REVISTA .MODERN'A

ARENGA
DEL

SE,. LIC. JESU-S U-E,UETA,
PROXU!\ClADA EN

363

ret, ógrados comprenJcn que el choque de dos &lt;&gt;jércitos en el campo de batalla, se reduce, en último aná·
lbiR, al choque d11 dos inteligencias. Do!bemos, pues, abandonar el yagatán de nuestros padres.
Yo respeto profundamente el pasado que baña y nutre con su sa\'ia las ralees de nuestra vicia: he
11prcndido en la historia que la verdadera justicia es la indulgencia-es tan fácil e1·rar! es tan dificil ser
bueno&amp;!-pero también la hiitorra me ha enseñado que la ley del mundo es la transformación perenne
de las cosas, que las moutaiias durlsimas son desagregadas por las revoluciones atmosféricas, que los
imperios despóticos son desagregados por las revoluciones sociales, que la duda aspira á la fe, que el
error aspira á la ,·erdad, que el vicio aspira á la virtud, quo el trnbajo es :nsomne como el mar, como el
amor y como Dios; y esta ley la he visto adivinada por uno de esos genios del arte que concretan en una
imagen de perfecta belleza las concepciones que despuós encerrará la ciencia en áridas fórmulas, l\Iiguel Angel, al pintar en la capilla Sixtina la Creación del hombre por un Dios que pasa sobre la tierra,
raudo y gigantesco como el Viento del Génesis, rodeado de esplritus celestes que son las almas futuras
con que luego poblará el mundo, que da la ,·ida á Adán con el solo contacto de su dedo omnipotente; y
en el gesto enorme del primer homb1·e al recibir la chispa divina como una descarga de dolor, está expresado, mPjor que con un lamento, mejor que con un grito, to lo el peso de la exi~tencia, toda la fatiga
tlel trabnjo humano!

en 1PULTEPEC CON lllOTIVO

DE LA DISTRIBUCIÓ:-1 DE PREMIOS
Á LOS ALU~INOS DEL COLEGIO MILITAR,

OS alumnos de este plantel-que es un hogar común, consciente de su unidad, de s us tradiciones y de sus ideales, como deben ser todas las escue•
las de educación nacional-van á recibir la recompensa de sus méritos
de la mano augusta del Jefo del Estado, mano que siempre E'S dura para
el delito y siempre es blanda para la vi1 tud; y este acto, señores, es una
fiesta de la Patria, y tiene, por lo tanto, una significación moral de magna trascendencia.
Las palabras que aqul se pronuncien deben ser nobles y juramentalcs, todas de verdad y de amor, pues nos las inspiran los muertos y van dirigidas á los que empiezan ít
vivir. Las voces que brotan de las grietas de este peñasco glorioso, como de innúmeras bocas, son voces
de amigos, de camaradas, de hermanos, que nos incitan al cumplimiento del deber y á las luchas del honor; son voces que avalora el E'jemplo y que hace proféticas el sacrificio; son voces que tienen una fuer•
za incalculabl~ y una repercución infinita; son voces elocuentes, persuasivas, contagiosas, tiránica~, que
todo@, hasta los más sordos, escuchan, porque desde la l\Iuerte se habla mejor á la vida, porque desde el
más allcí se proclaman siempre las leyes del mundo, porque los que mueren por una idea la corsngran,
porque los que mueren por una patria la fecundan, porque los que mueren por la humanidad la redi·
men, y porque ante la belleza fascinante del herolsmo se disipa la duda, y los augures del desconsuel&lt;&gt;,
los blasfemos y los frlvolos, enmudtlcen ante el divino Ideal, rojo y voraz como una pira que con la com•
bustión de los dolores produce la espiral de incienso de la esperanza humana!
Pero la muerte es un acto de la vida¡ el valor de morir es tan sólo una forma dt'l ,·alor de ,·ivir. Y
la Yida no es cosa fácil, oh, no! ni para el desheredado ni para el rico, ni para el obrero ni para cl sabio,
ni para el débil de espíritu ni para el poderoso de mando. La vida alta, la vida inteligente y cordi11l, In
única que merece se1· vivida, es hoy muy dificil y será más dificil mañana. Toda elaboración do idc11P,
de virtudes y de bellezas, trae consigo graves responsabílidades. La libertad, que es el fin humano do todo progreso, no se obtiene por donaciones gratuitas, sino por tenaces conquistas. El fardo de ci\·ilización que lleva en las espaldas el hombre libre, es más pesado, mucho más pesado que el del escla,·o. La
libertad es peligrosa, como es peligrosa la riqueza: el mal uso de ésta conduce al despilfarro y á la miseria; el mal uso de a 1uella conduce á la anarqula y al despotismo. Hoy todo se complica, los olidos y
los deberes. Cuántos conflictos de intereses y de pasiones se entrechocan y fulguran en la vertiginosa
historia de las democracias contemporáneas! La lucha ,·a creciendo, creciendo .... cada vez es más intensa, cada vez es más amplia, llena de clamores el mundo, estalla en el himno de fierro de las fábricas
y canta en el himno de oro de la poesla!
Un pensador ruso ha demostrado que las sociedades mueren por el esplritu consen·atlor, es decir,
por la ausencia de la lucha. Cita el caso de Selim III, que fué destronado porque quiso imponer el fusil
y la bayoneta á los Turcos. Estos se obstinaron en combatir con el yagatdn de sus vadres. Naturalmente, fueron despedazados en la guerra. ¿Cuál es hoy el gobierno que tendrla la demencia de vacilar 1111
instante en la adopción de armas más perfectas que las antiguas? .Ahora bien: el cambio rápido tlc armamento supone dinero¡ el dinero supone producción; la producción supone buenas iustiruciones pollti·
cas y religiosas, y para tener buenas instituciones pollticas y religiosas es preciso mrjorarlas constante•
mente. En consecuencia, los pueblos fuertes son los pueblos liberales, los pueblos débiles son los pueblos conservadores. Una eatrecha solidaridad liga todas las actividades humanas. Hoy los gobiernos máe

Si se quiere educará la ju\·entud para el porvc1nir que la e.:!p3rn, se dc1be ante.:! que todo y por enci·
rna de todo, fortalecer en ella la aptitud al trabajo, producir y cultiv,u· la enorgla. El Gobierno, sabien·
do que colamente sólidas virtudes pueden producir buenos ciudadano~, se propone sacar dti aqul generaciones enérgicas. La Patria necesita de hijos vigorosos. El cuerpo Cd una abstracción de los positivis·
tas, como el alma es una abstracción de los metaflsicos. Xo se trata de formar titanes inconscientes ni
sabios endebles, sino de aproximarse al tipo equilibrado y bello que lo mismo sabia arrojar el pesado
disco en los estadio5 que cultivar las rosas de la filosofla en los jardines de Epicuro. La educación flsi·
ca es una educación eminentemente moral. Esta verdad la entenditiron á maravilla los griegos y la entienden á maraYilla los americanos del Norte. L'&gt;S Eitados Unidos gastaron, de 1sgo á 1893, veintio·
cho millones quinientos mil pesos para hacer palestras y campos de juego (Dr. Sc1rgent, citado por Mosso). De esta manera se explica que en los Juegos Olímpicos celebrados en Athenas el año de 1896, los es•
tudiantes americanos triunfaran como corredores y como discóbolos, recibiéndose en Nueva York est11
telegrama: •La Grecia ha vencido á la Europa, la América ha Yencido al mundo.• Acaso se puede ser
verdaderamente hombre cuando el obstáculo nos turba la mirada y cuando el peligro nos enloquec~ el
corazón? Nuestra civilización debe envidiar los tiempos juveniles en que eran igualmente gloriosos los
atletas y los filósofos, en que el nombre de Phayllus de Crotona valía tanto corno el nombre de Platon
tle Athenas. ¿Qué hizo Platón? El libro de las Leyes, el libro de la República y el libro de los Diálogos
¿Qué hizo Phayllus? Saltó cincuenta y cinco pies y lanzó el disco á noventa y cinco pasos.
Un rey de Nápoles, á quien su ministro proponla la adopción de colores nuevos para los uniformes
de sus soldados, decía: cvestidlos de rojo, v.istidlos de vci·de, huirán siempre. Lo que debéi~ enseñarles
es á no huir.• Esto es lo que aqul se hace, esto es lo que debe hacerse en tocias las escuelas, enseñar á
la juventud á no huir, á marchar erguirda, firme, entusiasta, en medio de las dificultadeti de la vida. El
carácter de esta Escuela es esencialmente militar; su objeto es la formación de oficiales para el Ejército
mexicano. Asl lo comprende nuestro Min istro de la Guerra, que pone toda su voluntad, que es maciza,
y toda su inteligencia, que es brillante, al sen·icio de los altos ideales de la patria, apoyado y secunda·
do poi· el Presidente de la República. Sin suprimir los estudios cientlficos que actualmente son la base
de toda instmcción racional, se han eusanchado considerablemente los estudios militares que forman el
arte de la Guerra, para que de aquí salgan, no ingenieros ciYile¡¡1 sino oficiales técnicos de todas las ar•
mas, ilustrados y fuertes, que hayan estudiado bien en las cátedras, y que hayan practicado mucho en
el cuartel anexo á la escuela y en las expediciones militares anuales. Estas expediciones serán serias,
duras, ásperas, verdaderas expediciones de campaña. Lr¡s alumnos harán vida de soldados, los alumnos
serán soldados.
El amor es la fuerza más enérgica del progreso humano; sin el amor todo es estéril. La juventud
que se eduque en este plantel, amará la carrera militar por lo que tiene de dolorosa y por lo que tiene
de gloriosa. Merece ser amada. La. amaron, y mucho, los caudillos que sitian en este estrado, y que tie•
nen los cuerpos cubiertos de cicatrices resplandecientes. Son vuestro ejemplo, jóvenes alumnos, Toman·
do las palabras sacramentales de un himno heleno, ellos, los heroicos, pueden decir pensando en nuestros libertadores: somos lo que fttisteis! y vosotros, los que entráis á la vida, alertas y entusiastas, debéis
decir: seremos lo que sois!

El Gobierno realiza en el Colegio Militar, eu pequeño, lo que realizaron en la P ..usla Ftiderico Guillermo, el rey sargento que amaba su Ejército como Arpagón su tesoro, y el gran Federico, el rey filósofo
que amaba neuróticamente la poesía, haciendo un pueblo que coloca la universidad junto al arsenal, la

�36.t

REVISTA MODERNA.

estatua de Humboldt junto á la de Blücher, y que representa en la civilización humana una fuerza en()r•
me, porque está formada de libertad en el pensamiento y de disciplina en la acción.
No seremos nosotros, los que ignoramos el manejo de las armas y que sólo sabemos disparar metáforas, los que pronunciemos la. agria. palabra de la discordia, no; siempre se tenderán hacia vosotros
nuestra mano y nuestro corazón, porque todo esfuerzo noble es digno de la fraternidad, porque todo heroísmo es digno de la poesla; pero sabiendo que las razas más cultas se infiltran, trasegando su alma,
en las menos cultaE; sabiendo que la lucha por la. vida. debe partir de la escuela que educa; sabiendo
que el maestro e11 el personaje más importante de las sociedades modernas, si reclamaremos siempre que
el Estado se preocupe de la. instrucción pública tanto como se preocupa del armamento y de la produc•
ción de la. riqueza. •No remováis, dice Isócrates, una a.gua pantanosa ni una alma inculta.,
Será verdad que un día. todas las patrias se fundirán en una sola patria-la. tierra-y todos los pue·
blos en un solo pueblo-la humanidad?-¡Quién sabe! ¡Ojalá! pero mientras los rencores esplen, mientr11s
las revancha$ inciten, mientras las ambiciones codicien, mientras los odios empujen, mientras •el estado de
guerrat sea la. regla de las relaciones internacionales, debemos estar apercibidos á la defensa y al combate; y 11un cuando no realicemos la audaz palabla de l\Iaquiavelo: •se defiende bien á la patria de cualquier manera que se la defienda, sin consideración de Jo justo y de lo injusto, do lo huma.no y de lo inhumano, de 'o loa bb y de lo ignominioso, , claro es que no ha llegado para nosotros el momento de desarmar nuestro patriotismo y de quemar con respeto nuestro estandarte como el simbolo inútil de una
deidad muerta. Un hombre á cuyos libros primero, y á cuya palabra después, debo muchas enseñanzas
fecunda~, el profesor Ernesto Lavisse, escribió esta11 frases que entregó á nuestras meditacionos: •Jóvenes, es preciso que vuestra generación, cuyo esfuerzo será seguido por el esfuerzo de generaciones sucesivas, prepare la universal adhesión al dogma de la inviolabilidad de las patrias, y del derecho igual
de todas á esta inviolabilidad. Difundid esta idea, que las patrias son iguales entre sf, que hay pequeños
y grandes territorios, pero no pequeñas y grandes patrias; que cada una de ellas es una obra de la sangre, del corazón, del herofsmo de los hombres, que los hombres deben respetar. •

Ahora, venid á recibir vuestras recompensas; y al recibirlas, pensad en vuestra madre, viva siempre
aun cuando esté muerta, que os acompaña como la blanca imagen de la bendición; pensad en vuestra
prometida, real siempre aun cuando sea soñada, que os brinda las dos cosas más bellas de la vida, la
somisa y la lágrima; y, os Jo aseguro, de esa manera os sen ti; éis ligeros sobre el mundo con el alma
calzada de alas y de esperanzas, el amparo de vuestra bendita bandera: bendita, porque tiene los colores de nuestro clima y de nuestra tierra, la nieve de los volcanes, el Abril de los valles, el fuego de los
crepúsculos; bendita porque es blanca como la fo serena que bace divina el alma, verde como la flora•
ción perpetua de la. esperanza, roja como la pasión y la sangre de los héroes; bendita cuando palpita y
cruje sobre el humo de los cañones y la polvareda de los combatientes; bendita cuando se abate, herida
y doliente, sobre la majestad de la muerte y las austeridades de la desventura; y bendita una y mil ve•
ces cuando se despliega y brilla sobre los clarines triunfales de la diana. y las aclamaciones deiirantes
de la Victoria.
Di'clembre 8 de 1901.

POR SANTIAGO ARGÜELLO H.

Sala vi.ija
y empolvada.
A trechos se encrespa en los muros
el viPjo tapiz de la sala.
En los ángulos
la sombra
medita. En sus hebras sutiles,
espía la araña capciosa.
Y un insecto
vuela y chilla
sobre rl yerto silencio de un piano
que dormita
mostrando las teclas
como una mándibula.
VOCES,

JESÚS

URUETA.

fuera:

-Ahi va!. .. .
¡Qué gracioso! .... ja .... ja .... ja! ....

La araña. da reposo á su maraiía,
y el insecto se aleja de la araiia.

L\

ARAÑA. EL l~SECTO,

LA ARAÑA:
-¿Qué pasa? ....
EL INSECTO:

-Que Corpancho suena sus alegrías
con su millar de lenguas y sus dos mil encías.
LA

ARAÑA:

-¿Y de qué rle el graso Corp:.ncho?

�REVISTA 1\lODERNA.
REVISTA M.ODER~A-

366

EL lKSKCTO:
- Para rato
tiene ya con los guiiios de ese pobre insensato
que habla con los difuntos, como si en los inciertos
abismos entendiera la lengua de los muertos;
que á las cosas les dice palabras misteriosa~,
como ki fuera dable contestará las cosas.
Entra en la sala el pobre
demente. La pupila
parece luz clavada
en la gasa polar de la neblina,
en quietud enigmática
como las pensadoras lejanlas.
Un ojo telescbpico
que más allá de los abismos mira:
Oecha de lo insondable,
ojo de pitonisa.
Sobre el andrajo (todos
ven la carne desnuda) hay una fina
clámide extraterrestre.
Di! las sienes en torno (nadie mira
tal prodigio) una gasa
lunar. La marcha grave y pensativa
de los descubridores.
Detrás, Corpancho, el ho,ubre
de la robusta plétora. La vida
en globulosas ondas va en sus venas;
la Enciclopedia en su cerebro anida,
y en su boca de sabio se oye el eco
de la infalible voz D'Alambertina.
Dichosa faz aneura:
es una agua tranquila
que no se abre en abismos espuman tes,
ni es un cielo reflejo su onda riza.
En su boca, opulencia
verbal la frase unida
con otra frase por igual moldeada:
el arca de la rica argentería
del comunismo ideal. Y en el sereno
cristal de la pupila,
como en espejo claro,
quien se asoma, se mira.
Entra riendo. El diente,
blanco y fino. La vista
se le enturbia de lágrimas.
Al suelo el cuerpo trepidando inclina,
y hunde la mano en el hijar.
Corpancho
se atraganta de risa.

Acércase al piano,
y una débil nota
se qurja ....
EL Loen, á Corpancho:
-Retírate!
He llamauo, y responden en el convento do las sacras monjas.
CoRPANc11O:
-¿Qué vas á hacc1? ....
Corpancho
Lo asal'tea con ojos de ironfa
Ei. LOCO:
- .\guiirua.
La frase
del loco es apenas del labio burbujas
que en láminas leves
sus cuerpos hialinos deshacen en suevc susurro de espumas.

Y las teclas
suenan rápidas,
y al loco le dicen
ligera~, ligeras, sus ritmos que él oye como unas palabras.
El, oldo atento,
fija la mirada,
hasta la pupila
desde el éter baja,
como de oro fluido,
de Jacob la escala;
mientras dice el piano con ligera lengua
el vocabulario de su rica gama.
Y Corpancho rle,
y en su rostro claro
nna docta mueca
le nimba los labios.

CORPáNCUO:
-Y bien? .. . .

EL LOCO:
-Hablé. La escala de las divinas notas
entendí. Del enigma las regiones ignotas
iluminé con luces rítmicas. Tú no sabes
lo que dicen las notas, las armónicas aves
del Espíritu Santo: el Arte. La Harmonía
me ha contado un secreto ....
(Continuará.)

*
EL

LOCO, CORPáNCHO.-(L3. ARAÑA
un rincón de la sala.)

y EL

INSECTO se apartan á

EL LOCO:
-Soledad hall!!!
¡Oh felicidad!
Nunca /L:Díos hablé
sin la soledad.
En los lóbregos rincones do no se oye voz humana
se alza la hostia en mis iglesias, y repica la campana.

367

�REVISTA MODERNA.

EL NOCTURNO EN SOL.
"
NA yacía moribunda en su lecho de pecadora. La tez de sus brazos era delicada
en la apariencia de su pulpa, comparable á los pétalos de las peonias blanca~,
y descendía en albura lunar hasta sus dedos gráciles cuajados de cintillos: sobre
los dedos marchitos, los grumos de iris de las piedras preciosas semejaban gotas
de rocío prismadas por el sol en una flor agostada. Ana morfa á los veintiocho
años, después de haber sido la cortesana más bella y más adorada. Las pasiones
que habla encendi•lo, abrasaron á su paso, como al paso de un arcángel de exterminio, de un Luzbella
maldito, juventudes y fortunas, rubores y adolescencias, dignidades y aristocracias, esperanzas y hastlos.
Flor de sensualidad, deleitosa hembra de amor, copa henchida de elixir, escanció su fragancia de vestal venusina en noches blancas, bien por un joyel de crisólitos, bien por un beso! Y del torbellino de
placeres en que soñó su juventud indestructible, salia hoy náufraga con un pufiado de diamantes por
único tesoro, para rescatar sus huesos de ser turbados en el descanso perdurable. La fiebre coneumidora
que la devoraba, haciala desear una cripta de kaiserina, un primor de capilla marmórea en la que pu•
diera dormir para siempre bajo la loggia columnaria de Paros tan fl'ágiles y blanco, cual sus huesos de
ave de paso, de ave viajera que emigraba á otros orbes en busca de nuevas primaveras y nuevas juventudes!
Sensual hasta en la muerte, hablase reclinado á. morir en un suntuoso lecho de blontlas malinesas y
antiguos guipure3 siameses; sus batas de cachemiras bordadas flordelisaban la claudicante belleza mero·
vingia de la he, mosa; para sus pies nervioso~ y tlesecados había hecho traer criscalefantinos chapines asiá·
ticos con la punta curva cual prora griega; los brocados y drapedas de su lecho tallado en ta.pincerán,
daban la nota señorial en un camarin coqueto alfombrado de blanco y lila, ornamentado con cortinajes diáfanos de matices muertos en que se bosquejaban paisajes de ensueño, ornado con un precioso tocador Imperio sobre el que descansaban prinurosidades de Sdv1·es y Saxonias, plafonado por una ninfa desnuda y prisionera en los brazos de un rapaz Amor impúber. El ambiente cargado de ixora nipona, el per•
fume de Ana, enervaba los sentidos predisponiéndolos á la ebriedad de la muerte, de la muerte que llegaba
paso á paso, cansada de espigar vidas cual se espigan violas en las mieses doradas del Otoñe).
Ana entreabrió de pronto los ojos tenebrosos y radiantes, ojerosa y febril traf:l breve soiiolencia, y
fijó su mirada. enante en un punto vago, con la expresión de quien despierta á escuchar. Era, en verdad,
un preludio que surgía de un piano como un gorjeo de pájaro; un preludio improvisado por una imaginación de artista-Ana escuchaba con deleite-; un preludio que convidaba á olr lo que siguiera á tan
fugaz y bello impromptu, y un instante después el nocturno en sol de Chopin, el nocturno eterno, la divinlsima reYerie doliente hacia flotar hasta los astros su cauda mecedora, su arrullado1· vaivén de berceuse
con que una alma. enamorada durmiera á otra alma enferma-es, ciert'amente, ese noctumo el que escribió Cbopin para arrullar á su bienamada enferma-y desgranaba. en la noche estrellada su constelación
de notas, semejantes á murmurio de paseres en el intento cromático bordado de terceras y sextas ... ,
Ana escuchaba con deleite, y de súbito, aquel deleite se transformó en dolor: era la página negra
de su vida! la flor de su vida! el único amor de su infocunda vida!-Ana tenia entonces dieciseis años, era
apasionada y soñadora, y acababa de ser profanada por un veterano libertino que se hizo su esposo con
la obsesión de sus ojos tenebrosos y radiantes, de su tez blanquisima y transparente, de su boca. seme•
jante á una herida abierta por un dardo del Amor! Iniciada, sintió despertarse en su sangre un fuego
extraño que basta entonces habla dormido latente; hecha mujer en una noche, sintió impulsiva repulsión
hacia el revelador, y al mismo tiempo una eul'iosida.d precoz de saberlo todo, una ansiedad egoísta é
hipócrita de descubrir uua enti·evista Citerea que la hacia abandonarse con aparente inconciencia á los
urores victimarios. Sus descubrimientos la. pavorizaban con este pensamiento perversamente hermoso:
•¿Qué será sintiendo amor .... ?, -y calda súbitamente en el fango como una garza rea.! herida en el cenit del cielo, sup &gt; fingir amJr, supo deleitar y languidecer, sin sentir vibrar una sola fibra de su alma!
Empero, el ac1u'1alado epicurel3ta bien pronto se ha~tió de la regia perdiz, como en un tiempo el

369

galante Rey- SJI; y huyó, recial'io de amor, á ténder su red en aguas menos !Impidas, pero más proficuas
en pe3querias. Ana quedó á merced de la soledad, la gran azuza.dora de deseos, y se echó á soñar en
ª'"'º que saciara su sed despierta pre&lt;lozmente.
" Hjalmar Waleski era el llamado á consolar la soledad de Ana. Slavo y artista, de brumosas pupilas
azules, de complexión gimnástica bajo la americana abotonada hasta el cuello, pulquérrimo y desaliñado á la vez, pues su barba y cabellos crespos y rubios crecían copiosamente, era el pianista consentido
de las mujeres. Vástago errante de Varsovia, hablase ingertado en nuestra América de razas indolentes
y pensativas, y al vibrar bajo la presión de sus dedos las cuerdas de un Steinway ó un Blüthner, pare-ela
evocar el espectro de los Cárpathos ante el paisaje de los Andes, parecía que la(nivosas estepas polacas
surgieran en las sabanas perpetuamente primaverales!
Ana hizo venir al artista á su palacio, y el poema de amor principió el pl'imer d[a, cuando ella le
abandonó sus manos de fluido envolvente para encontrar una posición estética sobre el teclado; una dulce JanoouíLlez los invadió al contacto de las manos sensuales y purisimas de Ana sobre las manos nerviosas del músico; los dos callaban, turbados, ruborosos, sin osar mirarse, y de pronto sus dedos se engarzaron en brusca acometividad, y sus bocas se buscaron y se prnndieron para no separarse sino después
de un beso que duró una noche! Al despertar de aquel beso, Ana, que se habla quedado dormida á la
alborada después de un breve instante, buscó la crespa y rubia cabeza amada sobre el almohadón Y no
Ja encontró; pero de pronto una música ardiente, arrulladora, celestialmente triste, el nocturno en sol, aca•
rició su despertar con su queja enamorada .... y Ana sintió entonces que amaba á Hjalmar, que lo amaba con la única pasión del alma que podría florecer en su vida prelestinada, y lloró raudalosamente., •,
( El nocturno en sol entraba ahora en su rítornelo idílico y pastoral y glosaba su frase dolorosamente modulativa sobre la séptima menor .... )
... .. y lloró raudalosamente al escuchar el canto bucólico y plai'íidero que le presagiaba un crut:l
d1•btino!
Los amantes gozaron plenamente su loca y turbulenta pasión, pues el artista hablase también enamorado de Ana, y sin perturbarse del mañana bebían con avidez la ventura fugaz, la dicha que aprisionada cual arn incauta, no espera sino que se abra la mano que la oprime para tender el vuelo! El aban•
dono ele Ana por la vida orgiástica de su esposo, les permitió amarse libremente durante largas noches
preciosas, y cuando hablan fatigado su organismo en dulces trueques deleitosos, iban al piano Pleyel,
gemebundo y vibrátil, y el artista evocaba los espectros de John Field, de Stephen Heller, de Robert
Schumann, de Friedrik Chopin, los genios románticos más poderosos que ha tenido el piano, y se embria,.,.aban de música tanto como se habían embriagado de amor!
" Pero la música más sentida para el espíritu apasionado de Ana, era la del polaco; ni la del irlandés,
ni Ja del húngaro, ni la del sajón despertaban en ella las sensasiones exquisitas y radiosamente intensas
que la música tenebrosamente divina del varsoviano genio, y traducida espasmodiosa y subjetiva por el
apasionado Hjalmar, hacia desmayar de felicidad y sufrimiento á la pobre neurótica, f101· de sensn.alidad,
deleitosa hembra ele amor, copa henchida de elixir que debla ser trasplantada en breve de la invemácula
al pudridero! .... Una noche dormla. en brazos de Hjalmar, bajo la tenue luz rosa del camarín nupcial,
en yacente grupo de amor que hiciera soñar en la reina Ginevra y Lanzarote, cuando una estruendosa
irrupción los hizo despertar; Ana echó sobre su cuerpo desnudo un peinador y Hjalmar cubrióse con su
caf.itáu de pieles y blandió una daga. damasquina, á tiempo que se abrían los cortinajes del portier y entraba el esposo precedido de dos lacayos con candelabros encendidos y seguido de un séquito de amigos
en traje de recepción y ebrios todos: venían de un baile en el Club Hlpico, expresamente invitados á pre•
senciar un adulterio!. ....
(El nocturno en sol había vuelto al primer motiT'o y espasmodiab:i. hasta el paroxismo su frase ini•
cial modulada con arrebato febril en la esfera aguda del piano .... )
Ana y Hjalmar habían retl'ocedido hasta un ángulo y parecían incrustarse en el muro, helados, rigi•
dos, con los dedos crispados ante la mirada torva y la risa ebria, sarcástica, sardónica, demoniaca del
mariJo u!trajado. Reía en silencio, siniestramente, innoble y clnico ante la afrenta, y sus amigos pasando de la nerviosidad expectante de una esperada tragedia á una comedieta plebeya, reían también con
risas sofocadas encontrando grotesco el lance. Hjalmar, indignado, lívido de rabia, transformado súbitamente en vengador de tal ultraje á la dignidad humana, avanzó ceñudo y tenebroso, airado y resuelto
A matad .... Ana comprendió que mataría, y rápida se asió á él en constricción ofidia . .. . Pero no hubiera sido necesario: Hjalmar se habla detenido petrificado por el asombro de lo increíble: el esposo de
Ana reía ya no en silencio, sino con hilaridad creciente que estalló en una carcajada sonora, coreada por
una. carcajada homérica de los intrusos!
-Sois unos cobardes, miserables, bandidos!. ... Venid todos contra mi, armadoJ c1mo yo!. .. . Canallas ... . ! Ven tú el primero . . .. tt'.1, el más vil!-rugió Hjalmar.
Las risas decreclan, y en medio de esa risa siniestra como la de las Walkirias ....
(El nocturno en sol hacia soñar con sus terceras y sus sextas en una risa desgarra lv:·a . . . . d11spechacla ... torturante . . . . )
.... la voz del libertino degradado, del marido bufo, del truhán abyecto, murmuró trabajosamente:
- Famoso!. .. . Magnifico!. . . . Es un soberbio galán de ópera!. .. . Blande un puñal. .. y no memata! . ... -(Y luego con voz sorda) - ... . Y no se mata!
JIJa~u sintió.una col)moción:espa.nt,i3a. Ah, sl!-El villan1 tenla razón: entra apuña.lea.1· inútilm3nte

�REVISTA MODER~A.

37u

y perder la vida, era esto lo prescrito! .... Sin matar, lo llevarían á. una. prisión y arrastraría á ella :í.
Ana: el testimonio del adulterio estaba flagrante: su vida estaba rota: su muerto salvaría á su ama&lt;la ....
debía, pues, morir! Y súbito y centellante, hundióse la daga en el corazón.
~na estremecióse con mortal espanto al recordar el epilogo del sangriento drama: su expulsión cltl
palacio por el ebrio frenético ante el cadáver del amante su perro-rinación errante en la noche borren·
da, Y por último, su llegada á un lupanar pidiendo bospit~lidad, y ~u hundimiento vcrtigiooso en el fango, de donde fuera rescatada más tarde por su hermosura pesada en oro!
•••.Por la muerte!. ... que venia paso á paso, cansada ele e3pigar viLlas cua! se C'Spigan violas en
las mieses doradas del Otoño ....
(E~ nocturno en sol ht.blase detenido en la frase rota en séptima disminuida, y tras el descanso del
~ald~ron, querellábase en un último lamento virgiliano y doliente, plañidoramente triste, de una poesía
rnfimta do amor Y do muerte, y aquel final gemebundo pa1·ecla decir á Ana agonizante: e .... yo soy el
dolor hecho arte!. ... la encarnación ideal de una alma demasiado inmensa demasiado luminosa incomprens1ºbl e para organismos deleznables!. .. . soy la muerte bocha música el 'amor hecho m1isica el' placer
Y e\ hastlo he~l~os música adormidera ele sueños imposiblc3 .... do ar,lionto3 delirios sin no~bre!. . . .
ven.• ... ya v1v1ste, gozaste y padeciste! .... bebiste hasta las hoces el placer de los placeres ... . amar! ... .
muel~! .... oh! celestial vampiro de amor! .... soñar moribunda es tu suplicio! .... soy el mal transfio-u.
rado en arte! .... y te hiero! .... y te fulmino! . . .. y te brindo con crueldad fascinadora el sopor maldito
do la muerte!. . .. V l}n, vdn, deleitosa!. ... deleitosa! .... deleitosa . ... , )

ltuoÉ;,, M. CA:\IPOS.
1901.

SAUDADES.
(A la manera de Lope).

¿D.&gt; eftays, fieles amigos, novia pura,
Que no habeys oonteftado á mis clamores,
Vosotros que sabeys de mis dolores,
Ella que me premió con su ternqra?
Cielo a:,¡¡ul de la Patria, la venturll, ·
Perdí de contemplar tus efplendor~s,
Y fin verte fon fünebres las flores,
El campo trifte, 1a·mañlma efcura.
Venid con vucftra voz arrulladora
Membranzas de mi cuita compañe/as
A recordarme el bien que me enamora,
Volved, volved, memorias lifoogera~,
Con tan rápido vuelo como agora,
O si quereys con alas más ligeras.
EFRÉ)I

G uatemala, Nov. de 1901.

REBOLLEDO.

OH FAIREST OF THE RURAL MAIDS!

LA CAMPESINA.
W. C. l3RYA"'T.

¡Oh, campesina, bella cual ninguna!
Naciste de los bosques á la sombra;
Tus ojos infantiles vieron sólo
Resplandores de cielo y verdes frondas.

Oh f,1irost of the rural maidb!
Thy birth was in the forest shades;
Green boughs, aud glimpses of the sky,
W ~re ali that met thy infant eye.

Cuando niña jugaste vagabunda
En las selvas salvajes y boscosas,
Y aún guardas en tu rostro y en tu a!m'I.
De aquellas selvas la belleza toda.

Thy sports, thy wanderings, when a child
Were ever in the sylvan wild;
.And ali the beauty of the place
Is in thy heart and on thy face.

Se ve en el claro- obscuro de tus rizos
La sombra de sus árboles y rocas;
Tu paso es como el viento, porque se abre
Camino juguetón entre las hojas.

Tbe twilight of the trees and rock~
Is in the light shade of thy locks;
Thy step is as the wind, that weaves
Its playful way among the leaves.

Dos fuentes son tus ojos, cuyas agllas
El cielo azul reflejan silenciosas;
Y tus pestañas son como esas hierbas
Que en el arroyo su verdura copian.

Thy e.yes are springs, in whose serene
And silent waters heaven is seen;
Thei1· lashes are the herbs that look
On thei1· young figures in the brook.

La selva virgen por el pie no hollada
No es más pura que tu alma encantadora;
Y de aquellas tranquilas soledades
Allí la paz dulclsima atesoras.

The forest depths, by foot unpressed,
Are not more sinless than thy breast;
Tue holy peace that fills the air
Of those calm solitudes is there.

JoAQUi~

D. CAS.\.S(·s

MONTES, VALLES YALMAS.

W. C. BRYANT.

UPON THE MOUNTAIN'S DISTANT HEAD.

W. C. BRYANT.

Sobre la cumbre del lejano monte,
De nieve nunca hollada, siempre blanco,
Donde todo es silencio y muerte y frlo,
Brilla tardt: del sol el postrer rayo.
Y allá á lo lejos, bajo aquellas rocas,

Están los valles que esmaltó el verano,
Bosque do habitan pájaros y greyes,
De sombra oscuros, por la niebla opacos.
Asi para las almas generosas
De la vida la luz huye temprano;
·M as para las que son duras y frias,
Tardío )lega el resplandor de Ocaso.
JOAQUÍN

D. CASASÚS.

U pon the mountain',; distant head,
With trackless snows forever white,
Where ali is still, and cold, and dead,
Late shines the day's departing light.
But far below those icy rocks.Tbe vales, in summer bloom arrayed,
Woods full of birds, and fields of fl.ocks,
Are dim with mist and dark with shade.
Tis thus, from warm and kindly hearts
And eyes where generous meanings bLHn,
Earliest the light of life departs,
But lingers with the cold and stern.
\V, C. BRYAXT.

�REVISTA MODERNA.

JU"AN" E,IC::S::EFIN".
ACE pocos meses se ba celebrado en la iglesia de San Sulpicio la unión de Jacques Ri•
cheplo, hijo del poeta Juan Richepio, con una encantadora actriz, Mlle. Cora Laparce•
rie. No he asistido á esta ceremonia, que varios diarios ban calificado de •sensacional •
,._
Y de _la q~e han ~~cho crónicas muy extt&gt;nsas. Pero me ha complacido, á propósito d~I
. mat1:1mo010 del h1Jo, releer la obra del padre, ó, más bien, algunas de sus obras, que
me han sorprendido é mteresado más vivamente. l\Ie refiero á la Canción de los miseros, los Bla.~femos
y el Mar.
Lo que hay de inspiración sincera en la Canción de los miseros, el poeta nos Jo dice él mismo en su
prólogo.
• Amo á mis héroes, á mis pobres indigentes, dignos de lástima desde todos los puntos de vista, por•
q~e no s~lo _está hecho harapos su traje, sino también su conciencia. Los amo, no por eso, sino porque he
t!Jado m1 ~1rada e~ su miseria, introducido mis dedos en sus llagas, enjugado sus lágrimas sobre sus
ba7•bas ~uoias, comido de su pan amargo, bebido de su vino que embriaga y que he, si no excusado, al
menos explicado su manera extraña de resolver el problema del contrato de la vida, su exiatencia aventurera en las márgenes de la sociedad, y también su necesidad de olvido de embria&lt;&gt;'uez de aleo- 1·fa y
1 'd
'
b
'
b
,
esos o v1 os de todo, esas ~mbriagueces espantosas, ese goce que nosotros consideramos grosero, crapu•
loso, Y que es ~a alegria, sm embargo, la hermosa alegria de ensueño en floración, de ojos humedecidos,
de corazón abierto! la alegria juvenil y humana, como el sol es siempre el sol, aun en los charcos de fan•
go, aun en los cuoJarones de sangre. Y me gusta también ese no sé qué que los hace hermosos nobles
ese insti~to de bestia salvaje que los arroja á la aventura mala ó siniestr~ ¡es cierto! pero con u~a indc'.
pendencia huraña. ¡Es la maravillosa fábula de la Fontaine sobre el lobo y el perro! Estoy se"'uro de que
la recordaréia.''. . . .
"'
El mismo tono de esta declaración nos demuestra que la Chanson des gueux (y estoy bien se,,.uro de
ello) no es_ una obra de compasión humanitaria y revolucionaria, al modo de Los .Miserables, si ~ueréis.
Como él prnta á la mayor parte de sus harapientos completamente innobles, tenemos pocas o-anas de en•
tcroeccrnos por ellos. Y el mismo autor no pierde su tiempo en compadecerse. Asl, pues, cu:ndo Jo hace,
i.uc?a un poco á falso. Pero no hay que pedirle ni emoción ni piedad: pinta maravillosamente á sus an•
drnJosos y los hace hablar muy bien.
Hay ta~bién uea parte entera de la Chanson des gueux donde entramos &amp;in c&amp;fuerzo y hasta con
pl_~:~r, senc1llame~te por el i~stinto de rebelión que est[1 en n'.&gt;sotros, muy en el fondo, - desde el pecado
011 ~mal,-como d1rla un tcó.ogo. Ebtamos completamente agarrotados por las leyes, las conveniencias
soc1ale~, los prPjuicioF; la visión de hombres que persisten en vivir en la sociedad como fieras en un bos·
que, nos_ ~a usa un asombro en que se desliza una vaga envidia. La misma baja crápula tiene un sabor
~e rebehon;
re_g_res~ .á la ,·ida animal, en seres que la hablan sobrepasado; esta vida no e~, pues, ya
rnocente Y sm s1g01ficac10u como en las bestias: se mezcla á ello el goce de una pe, ,·ersidad y de una
protesta contra el orden pretendido del universo.
Agréguese que, considerad,, por el exterior y con la mirada de un pintor, la vida d:i los miseros lie•
ne ~ucho de relieve y de color, sea porque es excepción y forma contraste con la vida de la sociedad
reg~.ar, sea porque aun siendo libre y desprendida de convenciones, todo es alll por Jo mismo más ex•
pre6_1vo. Obsérvese, por otra parte, que lo que es sobre todo pintoresco, es la vida de arriba y la de abajo
la vida concebida como una visión de Veronese ó como una visión de Callot.
'
_La ~uerte cul~u.ra clásica de l\L Richepin ha podido contribuir ella misma á desarrollar su pasión por
la vida irregular e msurrecta. ¿Es cierto que algunos de los padres de nuestra literatura han sido p{;r
los siglos XV, XVI y XVU, bohemios completos?
' ·
. •¡Pillo! ¡t_ruhán!• dice l\f. Richepin á Villon, y Villon, tengo miedo, podda responder: •El seílor conoce
"'.?n t~do~ mis nombres • Bohemio, Rabelais, á creer en su leyenda; bohemio, Regnier; se sabe cómo vi•
vio Y a donde concunla s_u musa. En tiempo de Luis xnr y aun en tiempo de Luis XlV, los antros sa•
grados del Parnaso frances son tabernas semejantes á la en que Gautier conduce á Jacquemin Lampoude, donde se embozan con la capa esos glJ.e!/,~ (harapientos) sober]?io3 ~ue S!J )111man Théophile de Viaud,

_esª!

373

Cyrano de Bergerac y Saiut-Arnaucl. M. Jean Richepin continúa en nucst1·0 siglo las tradiciones de esos
refractarios. Y muy evidentemente, no ha tenido que esforzarse para esto, pues su genio natural tiene
mucho ele ellas, especialmente de Frani;ois Yillon y de Mathurin Regnier.
Por esto encontraréis una sincci idad, una espontaneidad muy suficiente en la ma~·or parte de la
Chanson des gueux. Los •gueux de los campos• dicen adorables canciones. La oclisea de un vagabundo
tiene grandeza y gracia entre su brutalidad. El poeta mezcla la buena naturaleza á la vida de sus gueux ,
que toman as! aires de faunos tanto como de mendigos.
Para el ,queux de Parls, hay que distinguir. Después de habérnoslo descrito muy brillantemente l\I.
Richepin, nos señala una bandada de aves viajeras que pasan muy alto sobre la cabeza de las gallinas,
de los patos y de los pavos. Estos volátiles son los burgueses; esas aves de paso son los gueux Los volátiles se agitan y el poeta los interpela:
Qu'~st- ce que vous a vez, bourgeob? Soyez done calmebl ..
IlPgardez-les passer. Eux, ce sont les sauvages
lis vont oú le désir le veut par dessus mont3
Et bois et mers et vent3, et loin des esclavages:
L 'air qu' ils boivent ferait éclater vos poumons ....
lis sont maigres, meurtri~, lús, harassés: qu'importt·!
L:i. haut chante pour eux un mislere profond .
Cuaudo l\I. Ricliepin nos presenta gueux que responden mAs ó menos á esta definición de buenos
gueux, ele buenos bohemios de letras, está bien; podemos interesarnos por sus •alegrías,• por sus •tris·
tezas• y por sus •glorias.• Pero ,¿canta un misterio profonrlo all:'t arriba para los arsonillés y los be
r.oits?• (la hez del pueblo, en la jerga popular).
Tenemos sobre este punto, las dudas más serias.
Que 1\I. Richepin los bosqueja aquí y allí ¡pase! puesto que son pintorescos después de todo.
Pero he aquí dónde comienza el artificio puro, el Pjercicio de retórica insurrecta, sí queréis; pero retórica. El poeta afücta entrar en su piel, que es una piel sucia, y habla su jerga, que es una lengua in·
fame, cuyas palabras apestan y contorsionan, cuyas silabas tienen arrastres grasientos y hacen ruidos
de glu glu.
La :Marsellesa des Benoitlf, Dab, Dos, Doche ¡y cuántos otros! son como trozos de versos latinos hechos con el g1·aius de la Caja Negra, del Pere Lourette, de gradus ad guillotinam. Es divertido aún;
pero, de todos modos, hay demasiado, y á cada edición, el poeta agrega más. Esta complacencia y este
detenimiento en tales recreos literarios son de un virtuoso algo pueril.
El vfrfooso (el ejecutante) se ostenta cada vez más en la obra de Richcpin. Será el virtuoso del ate is·
roo desnudo, del materialismo crudo, y ese prestigioso versificador será cada vez más como ese persona·
je de Labojois, que, sí conociera una palabrn más sucia que •coehino• la emplearla con gueto. Su retó·
rica grosera y pseudovillanesca triuufa de un modo horrorlfico en los Blasfemos. Alli me parece bien
que ni aun se encuentra la sombra del sentimiento sincero, á no ser la misma necesidad de sorprender y
• de escandalizar, y un pueril instinto de rebelión, por nada, por gusto. No conozco obra más extraña, más
falsa, ni más fria. ¡Qué singular idea la de venir á hacernos, actualmente, un poema ateo, en seis ó siete
mil versos!
Esos Blasfemos ¿á quién se dirigen? ¿A qué riman? ¿Estamos tan infectados de espíritu religioso?
¡Bueno está ese retórico con mala embocadura, · que pretende libertar nuestras inteligencias! ¿Cómo no
ha CO!!O~ido lo que hay en sus negaciones de grosero, de rudimentario, de infantil, de retrasado, de exce•
dido por el espíritu moderno? Nada de Dios, nada de moral, ni aun de leyes físicas: todo está gobernado
por el azar; la misma razón, la naturaleza y el progreso son !dolos que hay que deníbar como los otros.
Conclusión: comamos, bebamos y no pensemos en nada. Nos desarrolla esto con una alegria y una alta·
nerla sin iguales. ¡No hay por qué! ¡Hermoso descubrimiento! ¿Se figura él haber explicado todo, supri•
miéndolo todo? ¡Abominables supresiones! ¡De qué sentimientos exquisitos nos despoja el poeta! Ya no
más fo, no más esperanza, no más caridad, no más virtud, no más ensueños, no más ilusiones, no más
quimeras. ¡Qué triste mundo nos hace M. Richepin! No hablo aqui en nomóre de ninguna moral, ni de
ningúna religión. No me ocupo de la verdad, no me ocupo sino de la bellezá. de la vida. Las negaciones
de 111. Richepin son más ineptas que todas las afirmaciones.
i\Ie avergüenzo al ver un poeta llrico pensar como un antideista de las Batignolles.
¿Quién no cree, pues, en Dios? ¡Hay tantos modos de creer! Si no se cree como el carbonario, se cree
como Kant; sí no se cree como Kant, se cree como ::u. Renan, ó hasta como Darwin ó como llerbert Spencer. No creer en Dios, es negar el misterio de la vida y del universo y el misterio de los instintos impe•
riosos que nos hacen colocar el objeto de la vida fuera de uosotros mismos y más arriba. Es negar el
placer que nos causa esa cosa ínsensa~a que es la virtud; es negar el estremecimiento que se apodera de
nosotros delante del •silencio etemo de los espacios infinitos,• ó el hinchamiento del corazón en las no•
ches otoñales, y la languidez de los deseos indeterminados; es declarar que todo en nuestro destino y en
las cosas es claro como agua de roca, y que no tiene nada, pero nada absolutamente que explicar. Eso es
estúpido. Pero ¡Dios me perdone! iba á indignarme. Me olvidaba de que los Blasfemos no son sino un jue·
go de rimador. Era imposible tratar con menos seriedad un asunto más grave. Casi á cada página, cuan•

�374

REVlSTA MODERNA.

&lt;lo uno está á punto ull crcBr al pol'l11 arrn~trado por un sentimiento verdadero, una palab1 a sucia os salpica, ó una chuscada lúgub:c quu os anuncia que el poeta se divierte. Trata á cada instante á la nalural~za de prostituta y peor aún, y &lt;lllsarrolla en imágenes innobles el contenido de estas palabras. Y no se da
cuenta (·I, el matón de diosc~, que mientras simboliza tan suciamente la naturaleza y le dirige discursos,
obedece al eterno instinto que ha creado á los dioses. Esos dioses, en los cuales no cree, los injuria conti·
nuamente, por una convención de retórica verdaderamente demasiado prolongada. Es mucho conversar
con una pura nada. Cincuenta ó sesenta veces les grita: ,¡Esperad un poco, miserables! ¡picaros! ¡Os voy á
comer la nariz y á destriparos! • Y estira sus músculos, y ofrece á los dioses el tr11je humano. Es el Arpin
del atelsmo.
E;to no me impide admirar mucho á los Blasfemos. Este libro absurdo es soberbiamente entretenido, excepto en el final. Y la Canción de la sangre es • leyenda de los siglos• en compendio, donde cada
glóbulo de su sangre, legado al poeta por sus antepasados, canta su canción en sus venas, está muy cerca de ser una obra maestra.
Hay mucha más sinceridad en El lila1·. l\Ie parece que es, con la Canción de los harapientos, el mejor libro de i\I. Richepin. Los marineros, esos gueux del mar, están glorificados alll por alguien que los
ha visto de cerca y que los ama; y nos cuesta menos trabajo amarlos que á los •gueux de Parls• ó hasta
á los • gueux del campo.• Los Tres marineros de Groise y el Juramento son hermosos poemas, iguales
por lo menos á los Pauv1·es gens, y en el que entra más humanidad de la que l\I. Richepin emplea comunmente en sus rimas. Los marine1·0.&lt;J son tan francos y hermosos como si no fuera obra de un literato. No
podrla reprocharse á los marine1·0s sino contornos demasiado persistentes a veces con la tenacidad superflua y la inútil suciedad habitual en el poeta. Saboreo el esfuerzo de los poemas cosmogónicos del fin:
la sal, la gloria del agua, la mue1·te del mar. ¿Qué falta en elloi,? No lo eé; una insignificancia. Se quisiera más sencillez, se conoce demasiado que, en el pensamiento mismo del autol', son sobre todo • trozos• difíciles, toui·s de force de poesla lirico- cientlfica. Esos poemas tienen el error de hacer pensar en
l\L Camille Flammarion tanto como en Lucrccio.
Con todo esto, no cocozco ningún po!'ta capaz, en el momento en que estamos, de semejantes arranques de ,·e1·sos alejandrinos y otros. l\L ílíchepin tiene (sobro todo en sus versos muy superiores á su
prosa) la sonoridad, la plenitud, el color fra11cn, el tlibnjo pr&lt;'tiso, una lengua excelente, verdaderamente clásica por la calidad; y es el último do nuestros po1•tas que tenga, cuando él quiere, el aliento, la am•
plitud, la gran ola lírica. Es el único que, después de Lamartine y de Ylctor Ilugo, haya compuesto odas
dignas de este nombre y que no haya perdido aliento antes del fin.

E~ELFOZO.
(DE LA LECTURA, DE MADRID).

Por el boquete irregular salla una claridad rojiza y algo como un_a bruma sucia y mal olient~. El
descanso dominical no habla pasado del noveno piso. Allí ya no habla tiempo, como no habla dla m noche. La contrata no tiene religión, no tiene entraiías.
Allá A lo IPj os, en la invisible encrucijada, se moda una luz. «¡Pegao ~stá, pegao está!•
.
-Ahora verás, ?llariquilla. Agárrate al primer lapo que tientes, encogete, Y no tengas m1cd!l; que
to.lo esto no es más que ruido y más ruido, y . ...
Una detonación espantosa les cortó el habla. - ¡Ahora si que todo esto se viene encima!- pensaba la
Relimpia, estremecida de pavor y temblando lo mismo que toda la ~asa.de .~ineral.
1
- ¿Ves? Esta es la musiquita que por aquí gastamo3. Vaya, Relnnpia, echate un trago, y afuera e.
susio. Nosotros ya tenemos las orrjas hechas á ésta barbaridad.
.
-Oid lo que os digo: como soy hija de mi madre y á. Dios tengo de dar cuenta d~ m1 person~, ~ue
ésta es Ja primera y la última yez que piso estos anduniales: ¿Lo habéis oído? ¡La ~r1mera y la ultJma
- No lo digas muy alto, - dijo Pedro alumbrando con el candil la cara de su rnuJer.
-¿Por qué? Lo digo. ¡Así Dios me olg~!
- Pues por eso. Porque puede olrtc.
~
Del fondo de aquella galería llena dll sum\Jra,;, salió la rnz lt•jaua &lt;le algún minero que acompauaba
sus tristes paso~ con la clásica copla de aquellas siniestras profundidades:
, ¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•

........... ............

LEMAITRE,
De la Academia Francesa
JULES

PARA EL ALBUM DE ISABEL SANOHEZ DE CORONA.
(NIETA DEL BENEMERITO JUAREZJ.

Si hay hogares libres y folices
bajo el dosel azul de nuestro cielo,
se le debe á aquel héroe ll'gend~rio
que, inquebrantable y santamente terco,
venció á propios y extraños enemigos
en Veracruz, cu Puebla y en Querétaro.
l\Iexicano y poeta, en ningún álbum
como en éste en que brilla su abolengo,
pues que corl'e su sangre por tus venas,
pues que esplende en tus ojos su talento,
podría yo, con tan sincero orgullo,
d~jar- flores anémicas-mis versos.
Que estas flores, llevadas por tu mano,
vayan hasta el altar de su recuerdo,
mientras le pido á Dios que sea el tuyo
-en premio á tus virtudes y á su genioel más feliz de los hogares libres,
que cobija la sombra de tu abuelo
MANUEL

México, Diciembre de 1901.

PUGA y ACAL.

Vll
Lo do bajar al pozo fué ya el remate de la locura, según la Relimpia. Aquellos hombroneP, envalentonados con w presencia, querlan que lo conociese todo, que admirase el desdén que ellos haclan
de Jos pelig1 os. Y no hubo más remedio que bajar alli donde ellos trabajaban, de donde sacaban aquel
pan negro y jugoso que á todos mantenía.
.
No quisieron que los trabajadores;\. quienes venían á relevar, cargasen los barrenos. Esa hubiera
bhlo la imprudencia mayor.
. .
.
.
y hecha la gran lazada minera, recogidas bien las enaguas, l\Ianqu1ta ~aJÓ por aquel tubo de ~meral, pausadamente, como en un columpio, sin miedo ya, porque la voluptuosidad del espanto, del peligro
afrontado la envolvía en esa mansa atmósfera que á veces necesitan las almas.
Al Jle~ar al fundo, Pedro la recogió en sus brazos. Un instante sintieron uno el corazón del otro
golpeando sordanientc, con anhelos distintos .. . . .
- ¡Qué cosa más horrible es un pozo! Aquí no se respira.
. .
- Pues yo, óyelo bien, l\Iariquilla: yo, c,m tal que estuviéramos solos, querrla nvu·. en un pozo: en
éste en cualquiera . . . .. Ahora, vivos; después, muertos. Pero que nuestros huesos se Juntaran, se refrrdaran, aunque las piedras todas que hay en el mundo las echasen encima.
- ¡.Jesús, qué bruto! Buena cosa quieres.
.
.
- Eh, quitarse del medio, que allá va este cura,- voceó Pablo que baJa:ba rápidamente.
.
Pt1dro miró á su mujer en los ojos y la soltó como una cosa que se abanaona, que se ha perdido para
siempre.
.
El muchacho del torno fu é echando en el esportón las cosas que le pedian de abaJO,
- ¡Cuidado con la bota! Ponla bien. Apri étale el taponcillo.
Comieron y bebieron en aquel redondel en que los tres cabian apenas. Los candilones en~anchado_s
en Ja roca alumbraban el banquete con sus llamas apestosas y rojizas. El áspero sabor de mmeral qm·
taba el gusto propio á la comida, y la triateza que salia de la piedra é inundaba el pozo, parecla pesar·
les en el ánimo como si fuese aquella montera enorme de mineral que se alzaba sobre sus cabezas.
Los agujeros de los barrenos dispuestos para la carga, parecían dos ojos redondos, inmóviles, que
les miralJan con espanto.
- ¡;\lira que esto es triste! ¡Yaya si es triste! Bien podlamos h~ber comido ali~ an_iba, teniendo por
cobertor el cielo y por candil el sol. Que me den sol, que me den au·&lt;&gt;, y con eso solo vivo. .
-Cállate, Relimpia, que esto también tiene sus cosas. Si estuviera Lagarto, ese te las dll'la, No sale
de aqul ni á tiros.

�ARo IV
376

MÉXICO,

21\

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NúM,

24

REVISTA MODERNA.

-Ya lo ha dicho Pedro: es un cochino embustero.
-No, no-dijo Pedro.-Es un hombre cabal. Sólo que .... . sólo que es como la pirita rica: es duro
y pesado, y cuando cae encima hace mucho daño.
Pablo y Mariquita se cncogie.ron de hombros. No les importaba nada que Lagarto fuese embustero
ó cabal.
- Bueno: á recoger, y en seguida á cargar.
-Antes tenéis que subirme. No quiero ver eso.
-¡Eh, alJá Ya la merienda, chacho! Echa las cápsulas.
El esportón funcionó breve espacio, subió y bajó aceleradamente, y en un tanto que la mujer miraba
con cierto vago espanto no exento de curiosidad, los hombres cargaron sus barrenos, serenos y frlos
como artilleros que disponen las piezas para entrar en combate.
-Ya están. Esta mecha no se corre.
-¿Quién sube?
- Sube tú, Pedro. En cuanto ésta e&amp;té arriba, pego, y de dos tironazos me planto en el torno.
La Relimpia vió á su marido subir con la lazada en el muslo y el candilón en la mano: á medida que
ascendla se iba empequeiiecíendo, cambiando de forma; aquello ya no parecla un hombre: era una cosa
que llevaba una llama, un resplandor rojizo, que se tragó al fin aquel agujero lleno de sombras.
Descendió la cuerda ondulante, como un reptil gris que se desenrosca en la obscuridad; Pablo hizo
la lazada en que aseguró á la Relimpia; y como oyese gemit· el torno allá arriba, súbito puso el candil
en las me91as, y metiendo la punta del pie en la lazada, agarróse de un salto, asegurando con su brazo
derecho la espalda de la Relimpia y con la otra mano columpiando el candil.
-¡Hala, que está pcgao!
Movióse el torno.al empuje de los dos hombres invisibles que allá aniba estiraban los brazos; la
cuerda se puso tensa, y de pronto los elevó pausadamente por aquel tubo espantoso, de paredes irregulares en que brillaban como regueros de oro las vetas de azufre, y como esmalte azul las manchas de
sulfato.
Pablo se rela al verá la Relimpia acongojada.
-Descuida, que hay tiempo para todo: para subi r y bajar y volverá subir .... - Y con esa alegria
negra del trabajo subterráneo, rompió á cantar la copla clásica, que subla como un gemido del mineral
profanado:

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIHECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

•¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•
Ya estaban bien altos cuando Ptldro paró el torno para limpiarse de una manotada el sudor que le
escocia en los ojos. llfiró por encima del cilindrn, y vió el gl'upo colgante. Pablo, abrazado á su mujer,
columpiando la llama, erguido y con un pie en el aire como esos urogantes angelotes que sostienen
lámpal'as en los retablos; ella confiada, gozosa en aquel abrazo recibido delante del peligro, en las entrañas de la madre tit:l'l'a .....
Y la nube ensangrentada que cegó á P~dro la noche de la confide11cia cruel, de la puñalada mortal
con que le partió el corazón la lengua de Lagarto, volvió á cegarle allf, en aquel supremo instante en
que le pareció que el pozo ardla, fundiéndose en una espantosa llama policroma y voraz que purificaba
al mundo.
El muchacho del torno, aterrado por aquella parada incomprensible, tendió los brazos pal'a mover
el cilindro arrollador; mas éste siguió inmóvil, sujeto por los brazos de Pedro, que seguía mirando hacia
abajo con la nariz dilatada, los labios gri3es y los ojos entreabiertos bajo un frlo torrente de sudor
sucio .....
Al fin los de abajo se alarmaron.-¿Pasa algo?
Y respondiendo á esa pregunta, bajó nn rugido siniestro, como una condena de muerte:
-¡Perra! . . . . ¡Perra! ¡Mal amigo!
Dos gritos de pavura mortal, de atroz angustia, subieron en súbita explosión del instinto de vida
Aquéllos, que juntos pareclan un racimo frrsco de juventud y de amor, hablan visto todo su drama como
á la Tnz de un relámpago.
Abajo corrla la muerte por la mecha de pó!Yora, inevitable, segul'a, veloz como el pensamiento: arri·
base cemla la muerte en la voluntad justiciera del hombre ofendido, del amigo ultrajado ..... y ellos
estaban alll, pendiente:,, su~pendidos entre los dos abismos espantosos; en la misma eternidad, insondable y obscura.
El asombro no dió lugar á. la súplica: el candil de pablo cayó al fondo del pozo, rojizo como la llama
de una vida que se hunde en lo eterno .... .
Crujió la bóveda; se estremeció la galerfa; del pozo salió un huracán de aire, de estruendo, de gases,
de polvo cobrizo .....
Los del torno cayeron de espaldas. Una negrura densa envolvió aquel sitio, que aún vibraba con el
sonoro estremecimiento de la explosión, ¡quizá, también, con lo espantoso de la tragedia!
Jos.é NOGALES.

[PROF■TA8 DE MrOt'EL ANOEf,.-CArlLLA SIXTINA.-RO)fA,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 23, Diciembre, Primera quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Tipografía de Dublán</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>El nocturno en sol</name>
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        <name>En el pozo</name>
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                    <text>ARo IV

Mixico, 2ª

QUINCENA. DE NOVIEMiiRE DE

1901

Ntar. 22

MODER.NA
ARTE Y
OIRECTOH: JESlJS E. VALEN7.UF. LA.

CIENCIA.
,JEFE DB REDACCJON: JESUS U RUETA.
Tip. dt D11l,ld11.

SEGUNDA CONFERENCIA PAN-AMERICANA.
LA Dr-:LEGACIÓN MEXICANA al Congreso Pa.n-.\mericano, se honra de invitará Ud. al festival artístico que se verificará en la Biblioteca Nacional el,¡ del
corriente á las 9 p. m., y que ha organizado bajo el patrocinio de ,&lt; La Revista
Moderna,, como homenaje á las letras anp:lo-nmericanas.
México, Noviembre de 1901.

PROGRA1IA PARA LA VELAD..\ ANGLO-AMERICANA.

I.-QUINTETO.-Op. 44..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

R. Schwnann .

.\llegro brillante. Piano y cuerda.

II.-D1scuRso. -Balbino Dcívalos.
III.-Qu1NTETu.-Op. 48 .. ...... ..

T8chaikowsky.

Tema ruso.-Cuerda sola.

IV.-PoEsíA.-José .Juan Tablada('=').
V.-LA TRUCHA ... . . . • . . . . . . . . . . ............. • .... Schube1'/.
Variaciones. Piano y cuerda.
VI.-Lectura de POESÍAS A:itERICANAS, por Luis R. Frbina.

VIT.-QurNTET0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Christian Sinding.
Andante y Scherzo.-Piano y cuerda.
VIIL-ALocucróN.- .Jesús Urueta.
IX.- CAPRICHO.-W'edding Cake. TValse... . . . ........ C. Saint-Siien:,.
Piano y cuerda.

(-tJ Los versos del Sr. Tablada y las traducciones del 8r. Casasús que lryó el Sr. Urbin11, sci·án pu•
blicadas en el próximo número de la Rei·ista.

PROP&amp;TAS DE MIGUEL ANOB:L,-CAPILLA SIXTINA. ROl!A,

�REVISTA l\lODERNA.

"VIAJE AL PAIS DE LA DECADENCIA"
POR SANrl'JAGO ARGÜBLLO H.
1CONT IXÚA),

CAPCTULO 111.

LA VOZ DE NUESTRA MADRE LA ESTETICA.

l 'NA 1,úplira 111i11, el Efcho la habló al oído. Y ella, la radiosa, la excelsa duefia dr

~q~cl huei to &lt;'nrantaclo, 11i,intió. Y, de pir, rntre muguetas, lises, margaritas y
J~c.mtos, que C'nhC'stnban sus florrs en contorno como en un altar ele oloroso:s
~,nos a~ngados,_haliló. ~u 1·0;,. tenla el reo que deben de teurr las arpas celes tiales. l~n su,; OJOS archan las zarzas del nreb, y tras ellas relampa,,.ueaba J
mirada de Dios.
"

ª

"01!. mis fiele~! En uombfe del divino Verbo, os hablo!
Vosotros, los sacerdotes de m_i culto, no drjéis ni un momento mi santuario! Si el sacerdote dt&gt;ja el
ll"mplo, ec apaga In luz sacra. DrJad que otros v11yan al mercado Que vuestros labios me est(•n e
d
liletnprr,
. r zan o
Se~ vestal~s, e~t~ es, sed purob! P~ra ello, no adulterar mis ritos, no mezclar otro aceite al de mi
l:\mpa1a. Sed_ 1mpud1cos, sed falsos; no importa: seréis puros en el Arte, porque el Arte Jo pmifica todo.
Apartad los OJOS de nuestro santo fin, y habréis caído en impureza.
Para hacer obra buena, obra mía, b.acerla sólo para mi.
.,.El sacerdote, cuando_ o_ficia, no debe v~r al pueblo, sino á Dios. Ha de hacer que tiemble la frase del
enf.,ma sobre la oblata
· es b'1en que asi
. d1vm11 1 aunque C'I publico murmure, porque no comprenda. 1· aun
sea. L a palabra mfst1ca debe llevar en sus bordes las orlas del misterio.
Si os hace temblar P.I harapo, si tenéis miedo al hambre si os asusta dormir baJ·o la est 11
Ri,,.áis no de "'•s
·
¡ ·¡
,
'
re a, no me
.,, ,
JCI que os UnJan con e o eo de mis órdenes. Para sen·irmp es preciso que med't
\' : I b
1
del tonel de Diógenes.
'
cis ,l a oca
Si á todo os avenis, seguidme!
Yo soy la dicha. Yo soy quieu ha encontrado el go~e de la pena, quien ha exprimido el traje ne"ro
!~e~~a~oche parn hacer que broten las gotas argentinas de los astros, gotas del zumo ~ider11l &lt;le
ti•

1:

Todo 1~ regenero en el goce. Cuando vierto mi divino elixir C'll el vaso del llanto quien Jo apu
.
cuPntra ;,' sien te la delicia del llanto.
'
rn rn
i\~i ~lniro fin ce el placer. Quien piem1c de otro modo, no me conoce. El que juz&lt;&gt;ue mis obras con un~
1U:J d1stmt11, yena.
"

347

Ub. hijos mios! Si queréis reconocerme siemprr, interrogaos: ¿por qué me agrada ésto? Y si no sabéis
por qui, decid que es obra mía.
Xo digáis que soy la Realidad! No digáis que soy lo Ideal! Realidad sin ideal, no serla Arte. Ideali•
dad sin !a forma de lo real, no me comprenderíais.
La Realidad es vuestra carne, la corteza en que envolvióse la Divinidad, el Ideal, para que naciera
Cristo. Si á Jesí1s le quitáis lo invisible, lo divino, deja de ser Cristo, para ser sólo un hombre. Si le quitáis el cuerpo, lo perderéis de vista. Jesucristo es la materia iluminada con la luz del Eterno.
Si os afiliáis al Realismo, llegaréis á ser sabios, no artistas: hijos clP mi hermana la Ciencia, no mios.
Ser realistas es negar :'l Cristo y adorar al hombre.
Si os llam.'lis idealistas, y renegáis de la Yerdad tangible, como los otros renegaron del Ideal, sert':is
unos impostores. El Ideal no se ve, Dios no se percibe, sino tras la envoltura del hombre.
El hombre es una arpa sensitiva. Diversas notas hay en cada una de sus cinco cuerdas. Si alguien
las toca, goza el arpa misma con sus melodías, y gozáis vosotros con la conciencia de sus vibraciones. Y
bien, aún sin que vibren, el Arte os hace creer que las cuerdas de vuestra arpa han vibrado, ó más bien,
las hace vibrar mentalmente con el soplo del genio. El Arte es la gran superchería. Es la sugestión de la
conciencia, que llega á ser hasta deleite del sentido. (¿uien hace vibrar fa cuerda sin tocarla, ese es ar•
tista.
A la entrada de mi huerto esta la Sensación. Ali! pace la bestia. Vosotros dPjáis atrás la Sensación,
para intel'nal'os en el Sentimiento.
Los sentidos son como las ventanas de ,·uestro palacio. Por una entra la luz, pero á las otras tambii•n
Jlpga el reflejo. Si no comprendéis esto, volveos. Confundíos con el sensato Pttblico!
El sonido deja tras si una vibración que forma como una rítmica penumbl'a; el calor tiene sua,·rs
desmayos de esfumino, pi01·de su intensidad precisa y se apaga en una anemia cromática; la llnea fina A
veces en misteriosas vaguedades .... El dla empieza y acaba en los cl'epúsculos, donde el Angel medita
y sueiia. La vibl'ación moribunda, el tono suave, la linea imprecisa, son deliciosos crepúsculos en q1rn
Aneiinn y meditan los ángeles del Arte. Entonces se oye en el pnlacio rnido de alas, y no distinguis bien
por cuál ventana se intel'Daron. Vosotros, los que seguís mis huellas, podéis sacar partido de esa enc1m•
tadol'a confusión sensol'ia. Si no podéis hacerlo, volveos!
Hijos mios, ved de no confundirme con nadie! A muchos de vosotros se os ha presentado la Xove•
dad- dama que os ha llamado á engaño,-y habréis creidll reconocer mis perfecciones en las suyas. Piiro
al cabo, cuando la edad ha marchitado sus encantos, habéis podido verla como ella es. No reincidáis. Sabed que lo bello no conoce tiempo, y es, como tal, inmarcesible.
Servidme bien, pal'a que os acepte por hijos. Aprovechaos de todo en honor mio, hasta de lo bajo, con
tal .que de ello pueda saltar la chispa de los pedernales. Todo puede ser\'iros para poner el pie y rernon•
tal'OS en busca de la luz celeste.
El arte es la potencia vital de la expresión. Si pl'esentáis la figura de un agonizante, si hacéis la pin•
tura de un cadáver, si evocáis la fantasmagorla de un cerebro febril, haced que tengan vida los desmayos,
poned fuerza vital en la expresión de la muerte, pasad por nuestros ojos la visión intensa de una orgía
deensueiío,ylogradque sintamos la realidad actual de los delirios.... Pero no olvidéis que el Arte siem•
pre lleva sobre el deslumbramiento de sus ígneas pupilas la pestaña que tiende una penumbra en donde
flota el misterio. Lograd que hagan ver vuestras creaciones lo que no se ve en ellas. Buscad las escapa•
das hacia la l'egión azul. Haced que pase la potencia expresiva viendo el cielo á tra'l"és de la blonda del
l'nsueiío.
Y hari•is obra de arte.•
Díjo.
Y el sol acribilló de oro el follaje, y los pájaros sonaron su guzla en la mils soñadora ele las orquestaciones, y las flores tuvieron embriaguez de perfllme, y las bojas hi ciC'ron brillar bajo la luz sus adere.
zos de roclo.

~ os

intemamos por olorosas sendas en aquel jardín de las clt&gt;llcias.
Yo:

- Y esos lindos rhalels que asoman á lo lt&gt;joe, como palomas durmiendo entre las f,·ondas?.
· F.r, F.nmo:

Alli moran las hijas de Nuestrn i\lallre. Aquella que J er·gue su imparidez olímpica y que es blanca
como una corola de anémona 11emo1·osa, es el arte escultural y plástico: la Estatuaria. l\lira, aquel bello
templete en cuya puerta está sentado el arco iris, pertenece al arte de las formas y de los colores: la
Pintura. Ese otro palacio, de donde sale la voz triunfante de los cobres y en donde tiemblan los trémolos,
como en la niebla de una fragua melódica, es del arte de los ritmos: la Música. Pero recoge toda tn fuer•

�348

REVISJ'A MODERNA.

za adwiratin para el último: aquel que rie en sus calados y encajes y que en la esbelta aguja de su torre
luce el diamante de una pluma de oro. Alli está el arte de la palabra y de la idea, la Poesia, que es música
y pintura, color y ritmo, orquestación é imagen.
Yo:
-¿Y por qul- llamáis Poesla al arte literaria? ¿No es eso restringirla? ¿Por qué no la nombrAis Literatura?
EL EFEBO:

-Si arte do la palabra, Literatura; si arte bella, Poesía. Prosa ó verso, Poesía: arte purn, desinteresada jovialidad del esplritu. Vaya por caso la Ü!'atoria. El periodo que deslumbra, la música torrencial
de la palabra, la voz evocadora, el sésamo de los entusiasmos, de las lágrimas y de las exultaciones; la
vehemencia expresiva, las a.las que transfiguran al hombre en semi4iós .... , eso es Poesfa! La parte utilitaria, el fin benéfico, la certidumbre lógica, nada tienen de común' con la Es"tética. Es bien que apren•
das á separar la broza del terrón minero. Poesía es la que hace gozar por ella misma, sea que muestro
la tersa ondulación de la prosa, ó que se orl11, rizada de compaseR, con los flecos sonoros de la rima.
Poesla es goce inútil.•

POESIA

EN IIO~OR ü~ LOS POETASNORTE-A)IERICANOS.
La musa en el obscuro hipogeo reposa!
Así duerme en 1a:cárcel de su botón la rosa;
Asi bajo la tierr(duerme la gema pálid,i;
Así el canto en.fa Jira; así la mariposa
Dormita bajo el yerto pavor:de la crisálida!

Nos acercamos 11.I palacio, y penetramos en los dominios de la dueña.
El efebo me mostró con el dedo unA. encrucijada.
EL EFEOO:

~Cada camino conduce á una región distinta. Este, el pals de la capa y de la espada, de los St&gt;gismundos y ele los Locos Manchegos; ese, á los infiernos dantescos, á las epopeyas de la Gloria ó del A ver•
no, al itrbol en que se arrullan los célebres amores; aquel va á la patria del lmmottr, al nido de las águi las shakespereanas; el otro, á las brumas del arte metaflsico, del arte sacerdotal y humanitario; y l'so
mayor, es la gran ruta hollada por el fanatismo; la que lleva peregrinos á las reliquias rlo la Meca y dt\
Jerusalén, :í. la vasta comarca ele las tradiciones de lo bello; el sendero restrospecfivo que conducr. ;i la ~
necrópolis del pensamiento ....
i\Ias el uuestro es aquel, mezquino como atajo, á creer en su comienzo angosto y ahogado, A trechos,
ele maleza. Ese nos llevará al país ele lo raro, al pals tle los fakires enigmáticos, al pals del L11berinto .... ·•

Anduvimos, anduvimos ....
Y, al caer la noche, oímos como un ruido de colmena. Era el eco de las saturnalr.s del pals ele
.Francia!

(Continuard).

En vano el imperioso:conjuro de la idea!••.•
r~u vano en el_'granito-con el_~incel_d~ oro
El artista inspirado y afanoso _golpea.•• · ·
Pi&lt;&gt;'maleón a&lt;&gt;'ota sus ansias y su lloro
Si; conmove; tu mármol ¡oh helada Galatea!
Qué aletazo de sombra mató t_u flama, ¡oh cirio!
Qué incubo abrió las alas sobre.tu .b.lanco lecho
y rodeó tus ojos de ojeras de martmo • • • ·
Qué vampiro clavando sus g~rras en _t~~pecho
Sorbió sobre tu boca tu espintu de Lmo? . . ..
En vano en_los. cdstales de _la·onda citerea
l\lás cándida y más rubia que el ámbar y la c,pun:a ,
La todopoderosa, Ja emperatriz,· la'.Dea,
Emerge y opacando la claridad febea,
Al cielo y á la tierra bajo su imperio abruma!
En vano de Setene bajo la luz de_oro
Lle.,.¡ el nupcial cortejo y en el florido lí~eu
Do;de arden las antorchas -yJas syringas gin1cn
Al eco sollozante del timpano sonoro
Estallan en la noche los cántico(del himen!
En vano de Dyonisos las tropas vocingleras
Al sol de la vendimia recorren lasipraderas
y envuelve con guirnaldas y sisti·os resonantes
El séquito en delirio de faunos y bacant~s
Al cano esplendoroso-que: arrastran las panteras~
En vano surg11 Pallas y en su broquel_se irisa
.Convulsionada .y)o1·va la faz de !(Medusa,
Deleites y pavores 1~ piéride)ehusa,
.
Ha tiempo que no logra la luz _de una sonns~
Brillar en la nocturn~ tl"istez~. d_e la -~I¡¡,sa.

y sin embai·go alienta. .... Cuando l-a b~isa led~
r::ntre I;is frnqd¡is haca gemir el harpa eolia,
·

�850

REVISTA MODER~A.
La Musa en el delirio transfigurada queda
Y absorta, levantando su frente de magnolia,
Escucha las canciones de Apolo Citareda!

;

Toda vibrando, ardiente, como la Pithia loca,
Cercada la melena de un nimbo que cintila,
Del tálamo re~urge y al grito que la invoca
Los himnos musicales palpitan en su boca
Y la pasión inflama su fúnebre pupila!. ...
Quó auroras iluminan el hondo tenebrario?
Qué antorchas inflamaron los subterráneos limbos?
t,\uién en tu frente ¡oh Musa! dejó tan claros nimbos?
Acaso las heridas de un Eros sagitario
Las nieves de tu seno llenaron de corimbos? .. . .
Hesurges victoriosa del hondo cenotafio!
Revives al vibrante conjuro del poeta
Y con el ágil diestra de Diana cinegeta
Sobre tu estela borras el fúnebre epitafio
1&lt;:rguida ante el conjuro de Apolo l\Iusageta!
Abraza la teorba, suscita el hondo arpegio!
Apura hasta las heces tu copa de ambrosía!
Y al implorar tus cantos la egregia Poesía
Que vibren tus esti-ofas y que tu numen rogio
Se inflame como un faro sobre la noche umbría!

REVISTA .MODERNA.
Su t&gt;
"'enio entre las sombras de la existencia fioge
Un sol sobre las noches infinitas del Polo,
Su Musa poderosa fué una imperial esfinge
Sin l•~dipo ....
Los genios lo adivinaron sólo!

Ardiendo en los altares de la verdad fué un cirio!
Los abismos celestes exploró su astrolabio,
Las simas infernales sondeó su delirio,
El fue"'O
del profeta quemó su noble labio
0
y albeaba en su pecho la semilla de un lirio!

1 su uumen fué lámpara de oriental Ala.dino
Que alumbró las riquezas del más regio tesoro!
Así heroico el Poeta recorrió su camino
Con la frente abatida y olvidando en el vino
Que el burgués lapidaba sus broqueles de oro! .. •.
Bebió en cáliz de ónix el licor miis acerbo,
Fué su espirito un astro sepultado en un limbo,
Un eclipsA brotaba sobre el sol de su verbo
y en sus sienes la lumbre sideral de su nimbo
A pagó con sus alas tenebrosas el Cuervo.

En tu carcax apronta las líricas saetas!
Evoca en tu salterio los más ardientes sones
Y sangren traspasados de amor los corazones
Cuando al loa1· la egregia virtud de los Poetas
Tus labios musicales prorrumpan en cauciones!

Ananké fué el estigma quo su frente lucía,
y por eso las sombras ocultaron al dla!
Su avatar en la vidá fué el fatal .\nanké,
Y por eso los astros de la noche sombría
1:&gt;on propicios al culto del di,·ino Poé ... .

Los próceres aguardan, la silenciosa exedra
A tu clamor consagra sus ámbitos de piedra ....
Inflama con tus fuegos á sabios y á gentiles
Y sé para ese bosque la enamorada yedra
Y arrójales al cuello tus brazos mujeriles!

¡Oh vestal Mu,a y Pióride! oh virgen soi1allo;·a!
Abre el libro de Edgardo muy antes que la aurora
Llene de sangre el brillo de la última estrella,
y e,·oca entre las sombras á Ligeia y Leonora
y habla faternalmente con la torva Morclla.

Canta ¡oh lira! los bardos de la pujante América
Qt1e al Septentrión llevaron la egregia apoteosi11,
De Bryant y Longfellow el alta virtud férica
Y de Poe la Musa, diYinidad histórica,
Y del poeta Whitman la (•pica neurosis.

Ahi las perlas lucen y sangran los claveles . ...
¡Oh princesa! en sus versos hay trovadores fieles
y amantes sepultados por un hondo Leteo.
Llora sobre esas páginas y dale por trofeo
Tu llanto á ese Poeta que no tuvo laureles.

Bryant sueila en la vida fecunda y en la muerte
Su musa es la Tristeza; pero su plect1·0 fuerte
Enflora en el salterio la trágica harmonia,
Así la ThanatopsiS:dulces consuelos vierte
Juntos al más acerbo clamor de_la elegia . . ..

Y en honor del poeta sobre su tumba fria
Entona el más amargo clamor de la Elegla! . . . .
Despeina tus cabellos luctuosos y dolientes
1 queda en sus umbrales silenciosa y sombría
Como fúnebre esfioge de pupilas ardientes . .. .

El numen de Longfellow como un Oriente irradia!
J:.:s refulgente aurora que todo lo ilumina,
Y en su inmortal Poema la cándida heroína,
Lirio lleno de lágrimas, en el jardín de Acadia
Surge como un arcángel de luz Evangelina!
Y pasa en el recuerdo la novia sin ventura!
En las brumosas piayas del doÍ¿roso exilio
Arrastrando los velos de su nup\!ial blancura,
Y al fin desv1u1ee:ida sobre su amante idilio
como un sauz doliente sobre una sepultura!

Si,es Longfellow:e1 bardo de las primaverales
Selvas americanas, si se refleja~el cielo
De sus rimas sonoras en los tersos cristales
Edgard Poé, nimbado de fuegos infernales
Es el trágico numen del hondo desconsuelo.

Esfin&lt;&gt;e de azabache con ojos de topacio
Uuard:la torva l\Iusa de Edgard Poó el palacio,
Pero llegan los ecos de súbitos clamores
y al ~on de los clarines y de loa tambores
Conmuévase con ópicos rüidos el espacio . . . ,
Es \Vbitman que aparece! Sus liricas legiones
No lucen áureos cascos como los mirmidones,
Pues nunca ensangrenta1·on las tierras ni las aguas;
Su amor llenó de mieses los áridos terrones
Su afán forjó los hierros en las ardientes fraguas.

351

�:l5;?

REVISTA MODERNA.
Es Wbitman el humano y el lírico poeta!
El que miró en sus claras videncias de profota
Un águila triunfando sobre una flor de lis.
Es él el demagogo que toca su retreta
Honor á las legiÓnes del buen poeta gris!!
Sobre su noble frente donde el invierno hiela
l'n gorro frigio luce su gran escarapela ....
llajo plebeya blusa se oculta el negro frac,
!·'.s una Marsellesa do libei·tad. su estela:
Y así pasa-el ,·aliento canto1· del Potomac.
Bryant ol pesaroso, Longfellow el cli\'ino,
EJgard Poé, vidente de misterioso sino,
Y Whitman, el que asume la voz de los prof'&lt;!ta~!
Ante vuestras grandiosas magestades me inclino!
Honor á los laudes y ~loria á los poetas!
La !,lusa llora en vuestros alth·os mausoleo~,
Y deja cual ofrenda de Ji I icos trofeos

La sangre de sus venas y el llanto de sus ojo~;
Diamantes que .se irisan á los rayos febeos
Y corimbos ardientes, deshojados y rojos!!
¡Oh genios! de las altas regiones siderales
Do viven venturosos los estros inmortales
Descienda vuestro numen del bien inspirnrlor
Y cesen las discordias y vivan los mortales
!' nidos en el Credo Divino clol amor!!

\ á vuestro influjo ruireu las gentes ,·enideras
De olivos coronadas las épicas cimeras
Cesar á los cañones su ronca tempestad
Y á todos los colores de todas las banderas
Tendiendo un arco- iris sobre la humanidad!
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"BA por la calle plena1nente feliz, ritmdo á los duendecillos danzarines quelibeluleabau ante sus
ojos enantes é inflamados por el absintio; su vieja corbata. deshecha. flotaba a l viento como
un Yelacho, su fieltro hongo plegábase innoblemente sob1·e sus luengos cabellos grises y semejaba un murciélago sobre una chimenea, sus harapos destroza.dos remedaban grotesca•
mente una americana abotonada y un pantalón holgado; y de su barba en torbellino surgía
una nariz perfilada en Bízancio y asomá.base á. menudo un engarce de dientes blancos tras
sus labios marchitos, quemados por la combustión diaria de alcohol.
Iba perseguido por las risas estudiantiles que ígno1·aban la vida, y estigmado por las indignaciones
bcrguesas .... que ignoraban también la vida!
Pero úl reía al crepúsculo de oro, á la esplendorosida.d vesperámica. de aquella tarde en que el vencido seguía el libeluleo de los duendecillos que rondaban sus ojos, cual sí fuesen flores nocturnas abiertas al fulgor de los astros ....
De pronto el noctámbulo detúvose frente A una taberna henchida de bebedores; atisbó y escudrü1ó
buscando sin duda un camarada á. quien ha.rponea.1· un trago, pero como no lo descubriese, detúvose
pensativo á las puertas. Ya no rela. Sus ojos fla.meantes devoraban con mirada ávida losvasos rebosantes de bebidas plebeyas que eran sorbidas por bocas febriles y recordaban un filtro envenenado sorbido
por vampiros. Era sábado, y los obreros acudían al tributo sabatino con religiosidad druídica; aguijaban hacia la tabema ::nsiosos de dejar en ella su misero jornal ganado de sol á sol en faenas de negros;
espoleaban á eclipsar en el alcohol su sol de sangre, la fatalidad fulminadora que los habla echado de
bruces en la ergástula moderna de la gleba aplasta.da por el trust de los fuertes! Grupos haraposos, de
cuerpos espectrados, de pechos caquéxicos roídos por la ol,ra de zapa de la tisis; grupos miseros del rebaño esquilado y alimentado con bellotas, se atropellaban por abrevar en el Leteo innoble que da el embruteci,uiento á trueque de la salud, de la dignidad, de la inteligencia y del bien!
El noctámbulo husmeaba con deleite, como zorro hambriento, el hálito de las irnforas abiertas, escapado en emanaciones acres, volátil y envolvente, cual si los esplritus del alcohol flotaran en el aire dotados de sagacidad sujestiva, y filtrándose por los sentidos fascinados, intoxicaran el ardor báquico, mits
temible que el uror de las bacantes, en el espil'itu que una vez sedien'to de alcohol, no se saciará jamás,
transformado el organismo· á quien alienta en un tonel de Danaídas! ·
El noctámbulo entrístecióse lúgubremente al no encontral' ningún amigo. Cruzóse de brazos y reclinóse sobre el alféizar, y sus ojos se perdieron explorando 1a·negru1•a del barrio desierto, el zigzagueo
morisco del México leyendario que guarda aún vestigios de la ciudad virreinal. Yo le habla seguido, y
asombrábame de no verle enyilecido hasta. mendigar un poco de alcohol; el hombre sufría, hablase le
vantado sin duda de un largo sopor del coma y empezaba su consuetudinal'ia correría nocturna en busca del amargo placer. ¿Era pues un ebrio que descendía IÍ la al&gt;~oeción trnhajosamt'nlr, rn lnr ha pOI'
'ialvar del naufragio un resto de vm-güenza imHil .-.. ? · ·
Le toqué suavemente en un hombro:
-~Quiere uste4 beber conmi 9 o una copa?

�REVISTA MODERNA.

.REVISTA MODERNA.

J'.:t me miró desconcertado. Yo prosegul:
-Soy destEmocido en este barrio y no me agl'ada beber:Solo .. . ,.
. .
J~I sonrió ante mi sonrisa y se apresuró á aceptar. Nos instalamos en un nncoa de la taberna, ~epa·
rados del oleaje que burbujeaba en c1·eciente marea. Yo platicaba de cosas flotantes en un sueuo do
hastlo, palabras que se escapan cual d(una válvula del cerebro vigila~te, siempre en com?ustión, en
tanto que ól bebla ávidamente, entregado á una súbita confianza. A medida que bebla, sus ~JOS volvlan
á s(Unelr ¡\. los duendecillos que danzaban ante sus ojos en ronda de silfos enamorados de abierta~ flo_res
nocturnas. Las cien mil lamparas de Aladino de la embriaguez encendlanse en su cerebro en feér1ca iluminación constelando las tenebrosidades de sus males .... y sonreía, sonrela con la incierta Y cuasi de·
mente so~risa de los seres debilitados por la orgla perpetua. Su alegda necia me exasperaba, me quemaba, y de pronto, cruelmente, le increpé:
-¿Usted no ha sufrido en su vida?
.
.
Un latigazo chasqueó en su espiritu. Sacudió la cabeza para espantar la nubecilla alada de los s1~fos danzantes, vuelto brutalmente á la realidad, á la torturante realidad que bula su pobre cerebro v1•
sionario, y en voz jadeante, dolorosa:
.
.
-Usted también .... !-dijo-usted también cree como los demás, que yo me embnago por mnoblo
vicio!. .... Ah, si!. .. . . Soy un vicioso, soy un relapso, soy un perdido, soy un leproso que me arrastro
en las sentinas satánicas!. ... Pero también soy muy desgraciado!. ... Hace diez aiíos era yo bueno .. ,.
Vivía honradamente, trabajaba para ganarme la vida en labores ele escritorio, pues me encontré desdo
muy joven solo en el mundo y no pude cultivar ni mi inteligencia ni mis brazos en ejercicios espe~ula•
tivos ó prácticos; yo era animoso y fuerte; con mi rudimentaria educación afronté la lucha, y despues do
fracasos vulgares en los luchadores débiles, llegó un día en que creí asegurado mi porvenir, aceptado
y considerado en una gran casa sólidamente establecida de luengos años atrás. Pronto me vi rodeado
de bienestar moral, pues se me confiaban trabajos delicados y comisiones honrosas, y varías veces ful
en representación de mis jefes á arreglar negocios de importancia en lejanas zonas algodoneras de Du.
rango que eran manejadas por la poderosa nl.'gociación de que era yo empleado. llli pulcritud en ves•
tir, mi cortesla nativa para quienquiera que fuese, mi carencia de placeres viciosos, dióronme pr~s~igio
y despertaron simpatías en torno mio; y yo, halagado y deslumbrado por aquella alborada de fehc1dad
que había sido mi sueño, amplit'.• mi modesta ambición hasta desear la redención de mi soledad, una dul•
ce compañera de amor ... .
Una mañana, la marea rebosante del Empedradillo arrojó hasta mi una morena encantadora, do
t•,ios moros apasionados y lánguidos, de imperial cuerpo hebreo graciosamente blondado y coquetamcuto aparasolado por un fresco sombrero de primavera. l\Ie miró, tentadora y complaciente en le,·c souri·
sa, y me cautivó. La sl.'gul encantado, vencido por su seducción, con el pecho oprimido por secreto do·
lor al ver In cauda de deseos que iba estelando su belleza turbulenta; con asombro y alegria vi que al
retirarse de la brillante avenida, se all.'jaba de las calles aristocráticas y se internaba en un barrio hu•
mildo, hasta que traspuso los umbrales de un entresuelo de balcones volados y florecidos de malvas rea,
les y geranios. Al entrar, la hermosa me despidió con una sonrisa, que fuó mi golpe de gracia. Me trans•
formó en sombra de la morena encantadora, pero mí timidez para las mujeres me impedla acercarme,¡_
olla, hasta una noche en que Gracia misma fué quien me llamó y en voz flébil, melodiosa, insinuante,
que revelaba para mi una ingenuidad adorable, hizome confesarle mi amor, contarle mi vida, abrirle mi
corazón en esa impetuosidad re.primida largo tiempo en los seres privadc,s de afecciones; nos amamos, ó
más bien, la amé con frenes!, concentl'ando en ella mis adoraciones de níüo y de mozo, los cariiíos do
mi alma apasionada, tal'dlos y granados en la soledad, que despertaban al beso del sol cual explosión
de rosas salvadas de la sombra, de la muerte,
Gracia me venció, me dominó, me ató á la más dulce de las esclavHucles; los contados días en que
la tiranuela me pel'mitla verla, era yo muy dichoso; palpitábamé el corazón en vuelcos precipitados
cuando, venciendo mil peligros s •gún ella me decía, asomábasc presurosa al balcón y cambiaba conmigo unas breves frases, ordenándome imperativa y sobresaltada que huyera; y yo obedecía venturoso y
ávido de partir con ella el peligl'o que se quedaba á desafiar sola, pero inclinándome á su mandato. Por
frases escapadas al azar en medio á su perpetua nerviosidad, supe que la vigilaban constantemente, que
la tenlan recluida en aquel hal'rio por haber rehusado casarse con un hombre quien alJOrrecía; que
pertenecía á una familia acaudalada y que nuestro amor debla permanecer secreto basta el día en que
nos unióramc,s á despecho del mundo. Pal'a comprobar sus aserciones, veiala á. menudo suntuosamente
,·estida, en carruajes con librea, pero sin blasón, ó dando el brazo á elegantes caballeros que ella me de·
cia eran amistades de su familia; pero esto á mi no me sorprendía ni me inquietaba, pues adoraba á
Gracia con idolatría, con fanatismo y jamás la sombra de una sospecha pasó rauda por mi frente.
Al contrario, viéndola joyante y deslumbradora de lujo, la ambición m(espoleó ·para equipararwc
á Gracia, para conquistarme la independencia y la riqueza con mi propio)sfuerzo. Trabajaba día y noche, sin flaquear, penetrándome de las combinaciones mercantiles que mi jefe supre:.10, satisfecho de mi
fidelidad bien probada y de mi prodigiosa actividad,'.dejábameestudiar y muchas veces resolver, sancionando mis decisiones. Llegué á ser necesa1·io, llegué á se1· participe y socio de la casa, y por último, un
cll-a manifesté á mi jefe mi resolución de separarme bajo su patrocinio para fundar una negociación
propia y libre. l\Ie abrió los brazos y me conceqió lo que pedia, augurándome un porvenir brillante y
ofreciéndome su apoyo en todo.
·

Para celebrar mi emancipación, fui invitado á su mesa, donde me presentó ,~ sus hijos, no ya como
subalterno, sino como uu futuro negoaíante,-•y aun futuro competido1·,• - aííadió sonriendo. A los pos•
1, es, ful invitado por el menor de sus hijos, calavera de notoriedad, á pasear en canuaje después de una
partida de bolos, y ya á solas los dos, tropezamos con una banda de amigos suyos, elegantes desocupados que iban de juerga, y nos enfrascamos alegremente en los bares elegantes, bebiendo lo que ellos
querían, pues á mi me era indiferente optar por cerveza ó brandys ó hitters; al caer la tarde la emhria•
guez estaba en todo su esplendor .... jamás habla sido yo tan feliz! l\Ie sen tia aclamado en el pórtico
triunfal de la vida! :i\Ie sentía fuerte, vencedor, igual á los brillantes jóvenes que me abrumaban con sus
amabilidades.
Uno de ellos propuso de pronto que nos traslaJáramos á casa de Carmen.
- ¿Qué Carmen?-pregunté. Y un coro de carcajadas me contestó.
--Cómo!- apostrofó Ruiz Ordaz.- No conoces á Carmen, la matrona mits ilustre de l\Ióxico?.. ... No
has rcbafiado en su harcmlike?
Y yo, que me sentía capaz de restaurar un rapto de Sabina~, fui ele los primeros en lcvautarmc. Su-

35.t

:á

355

bimos á dos carrnajes que esperaban á sus due1ios bajo la lluvia, y arribamos á uua casa aislada cu uua
de las más distantes colonias, rodeada de inmuebles y pequeños palacios solitarios.
Fué una frrupción. No bien cerramos la puerta, un himno báquico saludó á la antigua pupila de lupanar ascendida á reína, dominadora en su amplio peinador y bajo la masa empenachada de sus cabellos
rojos. Mi presentación fué una cortesanía de ópera bufa. ·Y ~in más ceremonia nos instalamos á placer
sobre los anchos y muelles divanes de aquel recinto que parcela un enorme lecho blando, suave, sensual, capitonado de sedas y blondas; los camarines veíanse entrnabiertos, esparciendo tiobre las alfombras rosadas y lilas fulgores atenuados de lámparas veladoras de los misterios del amor; y el ambiente
cargado de violeta enervaba, adormía, ensoííaba la inte!igencia, ell tanto que los sentidos abrían sus
válYulas y aprestábanse á las luchas gloriosas de Eros!
- Violante, Laura, Amelía y Rosa me visitarán hoy, dentro de, un instante;- escucbé que decía la
matl'ona.-Adoración y Berta vendrán al momento que se las llame; pero nos falta una .... . Ah!. ... . la
misteriosa con quien dormiste, Ordaz, la otra noche!. . .. ¿Te gusta? .. ..
- No,- dijo el joven con displicencia,- es demasiado apasionada para ser sincera ..... prefiero ,i
~osa . . . ..

�REVISTA MODER:SA.
-Yo la quiero!-d.ije impetuoso, enardecido ante la confidencia.
Carmen miró uno pot· uno á los jóvenes, quienes se apresuraron á garantirme.
- Confla en él como en mi, Carmen,-concluyó mi introductor.
Ella se inclinó ante mi, en actitud de quien se disculpa, y en este instante cuatro muchachas precio.
tta~, elegantemente ataviadas, entraron saludando con intimidad, cual si_recibierau ellas en su propia
casa il amigas del alma, con besos y graciosos diminutivos. La faunalia entró en pleno período efen·csccnte; las copas de champaña burbujeaban heridas y prismadas de luz; las risas sonoras volaban en el
viento cual enjambres de golondrinas locaEi; al entrar las otras dos primorosas llamadas á gran prisa, la
algazara creció desbordándose en estruendosa orgial Los amadores habianse apareado, mas esperaban
por galantet·la á. que todas lu parejas estuviesen completas, y como la desconocida tardase, las ninfas
eran devueltas á la gracia antigua, á la belleza antigua, á la revelación pagana de lasJormas._no ·velarla@, sino apenas por cabelleras sueltas .... ! Rosas vivas, rosas frescas de pistilos dorados ó negrísimos
en Yellazones sedeñas, surgían cual crisálidas de capullos reventados, entre maliciosos pudores, ruegos
apasionados y besos sonoros y asaltantes .... Yo estaba embriagado más que de vino de embelesamiento morboso.... Ah, si! .... aquel era un haremlike, ó una bacanal romana, ó una saturnal_.griega! La
docilidad con que las hermosas hablanse apresurado á complacerá los libertinos,'probaba una asidua
costumbre en aquellas tiestas galantes!
De pronto, el rodar de un coche oyóse en la calle, Carmen vió al trnvóS: de las persianas y dijo: • Es
clla!, -y entonces uno de los jóvenes se adelantó y ordenó en tono teatrah
-Si entra, que entre como Frinea!
-Sl, si! .... -Corramos todos.-Como J&lt;'rinea!
Laura y Ordaz salieron al encuentro de la recién llegada y conferenciaron con ella. Se resistia entre risas, pero nuestt·a decisión era inapelable, y por último, un aplauso de Ordaz nos dió el triunfo. Diez
minutos de espera anhelante, y luego un estremecimiento cuando ella entró, seguida del joven, arrebujada hasta la frente en una colcha, y al descubrirse, impúdica, sonriente, vencedora por su soberbia belle•
za lujJiriosa, un grito de triunfo unánime y un grito de horror mio, porque aquella mujer era Gracia! .. .
Al decir esto, el ebrio sacudióse en una embestida espantosa de rabia, de dolor, de desesperación,
de frenesí; bebió de un trago su vaso y lo azotó vacío despedazándolo contra las losas; en tanto que
yo, taciturno, en rebelión conh·a la eterna fuerza aplastante, volvla sañudo los ojos ante un abominable
cuadro: los ebrios, en el paroxismo del furor báquico, gritaban enronquecidos hinchando la taberna, so
íuj¡¡riaban con una. exaltación demoniaca, los ojos inyectados y fuera de las órbitas, el equilibrio perdido, la lengua trabajosa y torpe! Los venenos emponzoñados hervían en aquellos organismos gastados
por el trabajo diario y por el implacable vicio; y en medio á aquel pandemonium execrable, á aquella
sinfonía satánica de aullidos horribles y crispadores, el vencido esperaba ¡;u único descanso en la tiena:
el libelulear de los duendecillos en torno de sus ojos errantes. , .... !
HlQI.
Hus,;;~ ilI. CAMPOS.

SOL01 ....
A D, L11is D. Molina.

En la sombra,
cuando empiezan á encende1·se las estrellas,
yo no sé (en el misterio) quién fue llama, quiélimc nombra,
oigo pasos tras mis huellas;
y á la luz-polvo de plata
de la suelta cabellera de la luna, que me miran
unos ojos muy profundos y muy negros,·y dilata
su tristeza mi suspiro en los céfiros que g-iran,
La campana lejos, lejos,
li los 'últimos reflejos
de la tarde,
lanza y llora su sonata de plegaria
\Tésper surge, treme y arde
solitaria.
Alguien habla á mis oídos i1 las veces
y :í. la pálida vislumbre
cabecean melancólicos los sonámbulos cipreses.
En el cielo cuánta lumbre!
En mi alma
sombra, sombra, sombra y sombra,
en el seno de la noche cuánta calma!
;.Quién me llama? ¿quión me nombra? ....
Su recuerdo! que persiste,
que me agobia de tristeza;
.r P/l&lt;J pasa tambi~n trist~
y se prende como ni111bo de piedad á mi cabeza!

JEs~s E. YALE~Z UEL.\

E~ELFOZO.
(DE LA LECTURA , DE MADRID).

(C ONTl~ Ú A ) ,

P.idro opinó que el hombre suelto no suele hacer ni honra nl dinero, y tuvo la suerte ele enamorarse,
y A poco vió realizado su ideal. Su casamiento con la Relimpia no alteró la vida de los dos amigos: siguieron viviendo bajo el mismo techo, cada vez más unidos en la tácita sociedad de bienes, y á poco, á.
gestiones de 11.1. Relimpia, obtuvieron la contrata de aquel pozo en que esperaban hallar la base de un
bienestar que, sabiamente dirigido, pudiera traerles algún dla el descanso con que el obrero sueña, y l's
la obsesión de los que aún no han perdido del todo la esperanza. l\Iuchos antiguos obreros de la mina
andaban por alll, enriquecidos, aburguesados, dando á sus hijos una educación que los alt&gt;jaba del medio en que ellos se criaron. Y estos ejemplos avivaban la sed y el hambre de posesión.
Sabiase que el azar, el capricho, el favor, vallan más que el trabajo y la conducta para estas rápidas
ascensiones en el medio social; y por esto las pobres mujeres se deshacían en halagos, y los débiles hombres en solicitud servil, en tomo de los jefes y mangoneadores del negocio. Habla que vivir, y no- toda
aquella riqueza inmensa que extralan de la tierra habrla ele marcharse así porque si, sin df'jar siquiera
lns migajas en las manos encallecidas.
Todo aquello era conuptor: desde el trabajo que vol\'la al hombre á lo condición de bestia, hasta el
favor que casi siempre lo hundía en otra condición de servidumbre.
Era un pueblo anormal: no tenía patria, no tenla Dio:1, no tenla vida jurídica: alll no había más que
La Compmi.ia. Era el Dios, era la patria, era el Gobiemo ..... lo era todo. Cosas suyas eran el suelo, el
subsuelo, el aire, el agua, la vida, la honra y la hacienda de aquel enjambre humano, que la necesidad ó
la codicia removla.
Así Pedro y Pablo, mientras dejaban caer los martillos sobre los barrenos ~• éstos entraban millme•
tro á millmetro en la masa de mineral, p~nsaban en la La Comvatiía, en aquel sér todopoderoso, que con
un gesto invisible, con la más simple acción, podía sacarlos de aquel pozo, ele aquella pobreza, y hacerlos
ricos, dichosos, sin que tuvieran que temblar ante el porvenir.

JV
Cerca de la media noche llegó el relevo: lo menos tres horas hacia qu~ P¡iblo se fué para sacar del
almacén dinamita y cápsulas y hacer formal reclamación sobre aquello de.lu mechas.
Al muchacho ele! tomo lo despabilaron de su modorra perpetua, adquirida en aquellos grandes ratos
de obscuridad y de inacción; salió Pedro del pozo; estallaron los barrenos, y fueron los dos trabajadores
á continuar ahondando, á luchar con la roca, como héroes tranquilos y silenciosos.
Solo, y satisfecho de ánimo, por el resultado de la jornada, iba Pedro por aquellas galerías que sudaban vitriolo. La eterna noche le envolvía; el silencio de las profundidades deshabitadas esparcía su espanto .. . . y fué allá, en el cruce de los últimos pisos, á treinta metros del boquete rojo por el que entraban los de perpéuta, y alll gemlan 6 cantaban, según por lo que les daba la desesperación. donde encaróse con él el mayor granuja de la mina, un tagarote que vivía de sus gracias en aquel mundo negro,
del que no salla porque le gustaba, porque aquello le parecía hermoso, y porque le daba la gana de no
ver el honible sol ni la horrible tierra con sus amargas desnudeces.
Comía en todos los ti·abajos, bebla en todas las cantinas, dormla en todas las cuadras, se calentaba
en todas las calderas, se refrescaba en todos los ventiladores .... Alli no había invierno ni verano, ni primavera ni otoiío: todo el tiempo era uno, como era una la humanidad que trabajaba y moría.
Era el hombre libre, el hombre ideal, sin lazos, sin afectos, sin necesidades, sin angustias, sin debe·
res . . . . habla tenido que renunciar á la tierra y á la luz, pero fué renuncia gustosa. Que no le hablasen
de las cosas que succdlan alú.i an·iba. Y de las de arriba y las de abajo, eEtaba muy al corriente.

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

Era el lector de periódicos en los corros ele ol.Jrcros; y en los descansos de cigarro y comida, veíase
al zagalón leyendo, medio declamando, cosas muy radicales, á la luz del candil enganchado en la piedra.
Aquella pobre gente envejecida bajo la costra de polvo mineral, soñaba con un mundo J(ljano, con
una ciudad fantástica habitada por la \ ' erdad y la Justicia .. ..
- ¿Allá arriba? ¡Bah! ¡Pronto hizo un año!- derla burlescamente el lector, que no crela posible bourlarl ninguna, á no ser del noveno piso para abajo.
·
Rste trástulo tan simpático como inevitable, se encaró con Pedr&lt;', y meneando el candil- que uno
cnalquiera llrnal'la cl(I aceite, - rnmpiú A cantar con admirable brlo:

pe ó embriagado, que entraba y salla de los cal'riles sin darse cuenta..... Anduvo abí, con ti candil encendido, como alma en pena, y al llegar frente á los hornos, sentóse en un risco á pensar, hablando solo,
gesticulando. La llamarada espantosa. que salia de aquellos montículos de arcilla rcfractal'ia, con sus re·
!;impagos verde!', azules, l'Ojos, en que se fundían el cobre, el azufre, el arsénico, toda aquella endemoniada compostura de las piedras que sus brazos anancaban, le atraía: parcela juntarse en un abrazo
plutónico y aniquilador con aquella otrn llamarada. silenciosa que le devoraba las entraííae.
Paree la que el siniestro fnlgot· de aquellas cosas rugientes que se derretían en los hornos, le iba metiendo la luz, corno de un hachazo, en lo más doliente de su propio sér. Y vela ...... vela ya bien claro.
l~I hombre razonaba, y sentla que toda la amargura de su razonamiento le confortaba en vez de aniquilarlo.
- Que ese le guste máe, es cuestión de suerte: yo creo que en su pellejo baria lo mismo. Es más mu.
chacho, más alegre, tiene un don .... Que se quisiel'an antes de que un mal viento me tl'ajera aqul, es una
cosa, vaya, que tenla que pasar. Pero ¡engañarme! ¡Esos con quien se parte e) P,an y la vida ...... ! ¿Por
quú no me dijel'on: mira, esto está acotado, ¿eh? acotado, pol'que es del amigo? y ya podla quedar en el
cochino mundo una sola mujer, esa; otra mejor, la diosa de Venus, y para Pedro sel'ia como esto: piedrn,
tierra, una cosa que se ve y en que no se repara ....
Pero ¡a.hora que la quiero!. ... ¡Sabel'IO ahora! ¿Cómo los voy á mirar? ¿Para qué voy á tr;.bajar y :'1
pasar fatigas? ¡Se acabó la alegria, se acabó el mundo!
.
Y con ambas manazas en la cara, enco1·va.do por un gran dolor que entraba en todo su sér como la
.~anr¡ria ardiente y roja do un homo de fundición, quedóse allí largo rato, iluminado desde lejos por la
rspantosa llama que convertía en masa liquida y radiante, de una pureza infinita, los negros peclruscoR
arrancados al corazón de la tiena.
¿Por qué esa llama no envolvía al mundo y lo derretía, purificándolo, convirtiéndolo en un raudal
deslumbrantt', que escupiese la escoda y surgiera en {mreos chorros, abrasando en un momento tortas
las iniquidades?

358

• Abre el ojo, compaclrr,
que te la pegan,
y vas pasando por eso
fatigas negras.•
- Hola, Lagarto: ¿qué demonios cantas?
- Nalta. Abre el ojo, compadre . .. . etcétem.
- Vaya, está el día alegre.
- ¿El ella? ¿Hay aquí ella? No me habla enterado. F,3to se cstiL poniendo muy mal. Hay que írsr mlts
11li:1jo ... . A ver si esos ropasueltas acaban el piso, y nos mudaremos. ¡Hace aquí un aire . ... !
Y como ni irse Perlro, el Lagn1'lo se quedó parado, haciendo rscs con el candil y cantando í1 gritos
¡Que te la pegan,
que te la pegan,
que te Ia, r.i:~a~, ..•.
rnvolviósc aquél como un Ligrc, agarró con las manazas el b:·azo d(•I canfor, y ron nnn calma que cleR·
mimtla el semblante, dijo:
-Bastarle copletas: ahora mismo, ít decir lo que SPp:i!'; ;i ,·cr A qué viene esto.
...., " • .
-¡Ah! pero tú crees .... ¡Valiente bruto!
..
-Creo que tú nunca babias en balde, ¡granuja! Siempre quieres decir algo ..... y lo dices: te conozco. Yo te di el pan aquí dentro, ¿te acuerdas? Bueno. Pues suelta el barreno y que vuele el mundlY.
- Por mi, que vuele¡ pero suelta.
.
- ¿Yes ese pozo cola.ero? ¿Tiene veinte metro~? ¿i\Iás? . .... Pues como soy quien te está agal'l'ando,
oye: como ese candil tiene luz, si no hablas ahora mismo, de una p11tada te tiro al pozo. ¿Sabes que es
verdad, eh?
- Bueno, ¿y qué? Por eso no Yas á dejar de ser un . .. .
-¿Un que?
-Lo que la gente dice: demasiado amigo de PalJlo.
-¿Eh? ... .
-SI. Y no de ahora. De antes.
- ¿De antes? ¡De antes! A ver cómo eso eso: de antes que yo . . . . . . ¡Ya, ya! ¿Sabes lo que me parece
tocia esa música? Una cochina mentira.
-Yo creo lo mismo. Pero suelta ....
-Si no lo pensase más que tú, ahora mismo se acababa: ¿,·es? Ahl el pozo, ar¡ní li'1. Lo dicho: ,te una
patada, adiós el granuja, con lo que lleva dentro.
- Es que tenclrlas que echar al pozo {L medio mundo: :i los de arriba y á los de ahajo; ¡vaya una
salida!
-Oye, Lagarto: ¿soy un hombre de bien? ¿me emborracho? dilo: ¿soy tirano para el compaiíet·o? dilo.
Cuando algún pobre cae en esta guerra sorda de aqui abajo, ¿no acudo? Estos brazos, estas patas y el
aquel de adentro, ¿no están siempre lo mismo para el trabajo que para el compaiíero que los necesita?
Aquí, donde si los unos no somos por los otros, la vida es un cohete, ¿me has visto renegar? ¿me has ,is•
to huir ni echat· fantesia? ¡Dilo!
-O te callas ya, ó lloro; mira que lloro, porque eres bueno, y noble, y lo que te pasa no lo mereces,
¡Cofa~ rle allá aníba!
· - Úyeme: sí á mi, ¡que soy un hombre! me pagaran asi, me trataran asl, judiquearan conmigo de esa
~~nera, c~ando nadie ha ~uesto á nadie un cuchillo al pecho para que diga. si en Jugar de no, ¡óyemr,
h1Jo! te lo Juro, ¿,·es? te lo Jm·o, serla una fiera: lo más bárbaro del mundo. Porque ..... ¡caramba! ¡mira
que eso es gordo! ¡:\lira que no puede ser más gorrlol ¡A ver si encuentras algo que sea tan pero y tan
Ri¡.motivo . . . . !
h

•••

V
Con esta plldora en el cuerpo, Pedro se dejú ir il paso lento, no como otras veces, que se tl'8ga·1a el
camino. Al pasar por el fondo de la corta miró A lo alto y vió una estrella blanca que refulgía en la soledad azul. Pasó por el tt'rnel en que las máquin11s silbahan estt·(lpitosamente detrás de aquel minero tor-

,1
'/

l.

359

Bien tarde era cuando llegó P&lt;!dro á su casa: dijo que se senlla mal, y no quiso comer. Pablo no estaba: andaría poi· el pueblo enreda.do en alguna seria partida de tute ó en otra cosa por el estilo.
En la alcoba, en que apenas cabía la cama matrimonial, , ·ió Pedro la chaqueta del compañero. La
llelimpia la cogió de un puñado y la tiró fuera, diciendo:-Todavla está aquí ese asco: no tiene una
manos para echar remiendos.- Y luego, para echarla más lejos, la hizo volar de un puntapié.
-¿Ves? Lo mismo haría con tu compañero, ese cochino apóstol.
Pedro sintió que a lgo muy grande, muy terrible, iba á estallarle dentro, en el pecho ó en la cabez11:
agarróse á la cama mientras se tragaba un gemido mortal, de esos que salen desganando .... y cuando
ya tuvo fuerzas, al tenderse como quien se echa en la sepultura, dijo con voz desfallecida, entrecortada,
humilde, con la voz de un vencido:
-Anda, mujer. ¡Qué cosas dice:,!
Fué aquella, para el apó8lol Pedro, una noche espantosa. Sentía ei amargo prodigio de las distancias: aquella mujer, cuya respiración le inflamaba el pecho, estaba muy lejos, al lado allá de un abismo
infinito, de un mar brumoso y sin orillas . . ..
Tenia ali! su cuello, su corazón .... le bastaba alargar un poco las manos, crispar algo sus músculos
acostumbrados á batirse con el mineral: más blanda es la carne que la pied1,a; más pronto sale la vid~
qu~ un pedazo ~e pirita de su masa . . . . Pero siempre la distancia sería igual: dormida ó muerta, aquella
ruuJer estaría lrJos, separada de él por un abismo infinito, por un mar brumo-so y sin orillas.
Y Pedro sentia que una llama intensa y cruel a~laraba todas sus ideas: parecía vivir en otl'o mundo.
Las cosas las veía con uua lucidez desgarradora. El, que era torpe para todo lo que no fuera trabajar
dent1:o d~ min~, trabaja.ha ahora en la profllndidad del pensamiento, en el problema angustioso de su
propio v1v11·, amargado ya, destruido para siempre, como un mal trabajo que se derrumba aplastando :i
los pobres obreros que no saben lo que hacen.
- ¡Con mala veta hemos dado! ¡Ah, qué condenada veta!
Y así se estuvo hasta que la luz del dla vino á echar de la cama al mundo trabajador.
Al mediar el dla, cuando los barrenos empujaban á las gentes hacia las casas, salieron los dos apr!stoles de la suya, con el equipo del trabajo.
Pedro iba distraldo; no dijo á su mujer aquellas cosas que la solía decir con un lenguaje rudamente amoroso, áspero y codiciable como el mineral nativo, casi puro, y, por lo mismo, raro.
- Mala cara lleva el vecino- dijo á la Relimpia una de las comadres del barrio.- Cuidelo usted porque en esos pozancos en que trabajan, se cogen calenturas y baceras y cosas del padrejón que tumba {1
un cl'istíano. Yo estuve alli vendiendo aguardiente cuatro meses y siete dlas' .,v si no salgo' me entienan·,
que aquello hay que verlo. Ni las benditas ánimas estarían á gusto!
-~···
- Vea usted, vecina, cómo ese brnto ha puesto la almohada ... . chorreando· y con un churrete &lt;le
mineral que da asco. ¡Xo se qué hacen estos hombres!
'
-Eso es que el suyo ha llo1·ado. De allá abajo no se sacan más que esas cosas: calentura bacern
'
'
pa ti 1'!'J'6 n . ... y llanto. :No le arriendo la ganancia.

!ª

�360

REVISTA MODERNA.

ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NóM. 23

n
Llegó el domingo aquél que los apóstoles tenían designado para su comilona intima: como Pedro andaba malucho y muy desganado, esmeróse la Relimpia, gran gisadera y asaz primorosa, en aderezar
una comida no para mineros, sino para apóstoles de verdad y aun para obispos, según el decir de Pablo.
.Ent1·e los tres cargaron con la vianda: Pedro llevaba el talego del pan y la fruta; la Relimpia, aquellos manjares más jugosos y delicados, tales como la tortilla de jamón de patatas, el conejo encebollado,
el lomo en manteca y las suaves albóndigas en que habla cargado la mano de ajo y de pimienta; Pablo
llevaba 1\. cuestas la imponderable bota de las cacerlas, un mediano peJIPjo, cuya pez daba al vino
hlanco un saborcillo por demas áspero y agradable.
Al pasar por la fundición, salió el capataz á dar el alto.
-¿Sangramos ese horno, ó qué?
-Tráete la henamienta,-dijo Pablo descargándose.
Acudió el capataz con el jarrillo de lata, y éste por mi, este otro por la compaña, ahora esotro por.
que salga bien lo del pozo, allí se hubiera quedado bebiendo hasta el dia del juicio.
Pedro no bebla, ni hablaba, ni estaba alli: miraba con extraíia fijeza á un punto de aquel infinito
amontonamiento de rocas rojizas; buscaba con la vista aquella piedra donde se sentó en una noche triste y aflojó las riendas de su dolor, delante de la espantosa llama policroma y voraz que parecía querer
purificar al mundo. Y sin poderlo remediar, gimió de un modo tan desgarrador, tan lamentoso, que todos le miraron sorprendidos.
Pedro cayó en la cuenta y sintió rubor de su propia pena. No sabia qué decir, y como siguiendo un
anterio1· razonamiento que le hacia daño, balbuceó con doliente incoherencia, á modo de explicación,
más para él que para los otros:-No sé qué hacer .... As! Dios me maldiga si sé qué hacer; pero hay que
hacer algo.
-¡Atiza!-dijo el capataz.-En metiéndose en pozos, se van los tornillos. Poi· ésta, que es sangre de
.Jesucristo, juro que lte visto más de seis locos en la mina, y todo por esa manla de saber si )o q'\le ha_v
ahajo es duro ó es blando. ¡Duro y más duro, pedazos de bestias!
A la entrada del túnel la Relimpia tuvo un momento de vacilacióo.-La verd.td, que se necesita estar locos para venir de campo, ah!, debajo de la tierra. ¡Peste de mina!
Pedro marchaba delante sin curarse de los demás, con un aire de sonámbulo, sin ver ni olr, y murmurando como trna especie de rezo:--¡Hay que hacer algo, hay que hacer algo!
Pablo advertla fl. la Relimpia, la guiaba, la desviaba del peligro .... deciala cómo sus hermosos ojos
peligralJ11n si en una brnsca nostalgia de la luz y del cielo, mirasen hacia la sombrla bóveda cuajada de
pérfidos cirios de ,·itriolo. Eran azules, eran bellisimos; pero 111 traición se escondla en aquella gota colgante, que temblaba como una turquesa liquida á la luz de los candiles.
Y la l.'elimpia, que era de piadosas entrañas, y el dolor físico la conmovia, lloró la atroz injusticia
humana, el sufrimiento de aquellos pobres hombres medio desnudos, ulcerados, marcaJos con todas las
cicatrices del trabajo afrentoso, que en sucesiva y amarga visión se le iban presentando.
¡Qué mundo aquél! ¡Y alll vivfan hombres y bestias en la paciente promiscuidad de una labor del in·
fierno! ¡Qué riqueza negra y más hedionda!
- Vaya, sentarse y echaremos un trago,-dijo Pablo al dar vista al boquerón del piso que iban haciendo los de perpéuta.
-Aquí no: más allá. Yo os lo diré. Ilay aquí un sitio .... ¡Valientes tragos se toman alll!
Pablo miró á la lletiinpia, y ésta, apoyando su dedo Indice en la sien, hizo como que barrenaba. Alguna cosa t,mia Pedro que le bal'l'enaba el sentido . . .. no estaba muy católico que digamos.
- A&lt;]ui. ¿Veis qué buen sitio? Aqu! me senté yo la otra noche y hablé: ¿sabéis con quién? con La·
r¡arto, ese cochino embustero.
-Algún traguete se tomarla, porque el granuja no lo echa en el candil; lo cual que hace muy bien
y le alabo el gusto. Amigo, esta vida hay que pasarla á tragos: vaya, empina esa señora bota y pon esa
cara alegre. Come, bebe, y riete del mundo.
- A ver si con tanto empinar la bota vamos á dejar aqul los huesos. Yo estoy aqui amedrentada¡ si:
me da miedo de pensar lo que tenemos encima.
Y la Nelimpia miró á la bóveda rocosa, y mentalmente midió aquel monte altlsimo que se alzaba sobre !JUS cabezas.
- ¡Dios! ¡Si todo esto hiciera así, nada más que asl. ... !
- Digo que tendria razón en hacerlo-exclamó Peq1·0.-Hay aqul muchas marranadas que pedfan
eso: el hundimiento, as!, asl, poco á poco .... como yo lo baria si tuviera puños como tengo coraje.
- ¡Cállate, animal! ¡Mira que decir esas cosas aqui dentro!
Y agitada y nerviosa, la Relimpia.se pus~ en pie:--Yá~O!)OS: me p_one mala esta condenada negrura. Esto es para los demonios, no para los hom~res. ¡Y se r!en los _muy bestias!

REVISTA MODERNA
ARTE V
o:nECTOn: JE:SUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

------

( Cmcluird),
1

PROFETAS

Dl!l MIGUEL ANGEL,- CAPlLLA SIX'J'IN!,-ROMA.

�</text>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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REVISTA MODERNA.

- ¡l!:h, los amigob! ¡Cuiuao, que hay requisa, y andan tricornios de venteo!
- ¡Ah, bah! por aquí no llegan. Está esto muy hondo y hay mucho monte.
Aquellos tranquilos dudadanos, escapados de presidio unos, fugitivos de la justicia otros, todos con
su negra culpa encima ele los lomos, trabajaban á. jornal, para un contratista tiránico, empleados en una
faena homicida, pero contrntos de no ser esclavos ele la sociedad; de ser libres en algo, en esto de morir siquiera.
Y por catorce reales, daban barrenos, metidos en una charca de agua verde, corrosiva, que les ulrrraba espantosamente las piernas, y por toda defensa se ponían tapones de cera en los boquetes ulcrrosos, en la carne recomida .. ..
Desterrados de Ja luz, preforlan aquella libertad negra, aquel mundo dantesco en que morían aplastados, despedazados, envenenados, corroldos, hasta al punto de ver la blancura de sus huesos; su propio esqueleto moviéndose en el afán de la·,•¡da, debatiéndose en un infierno sin esperanza, pero libres al
fin, en esa bárbara libertad del dolor y de la muerte.
Acabado el cigarro, subieron los apóstoles á. su piso, graves, silenciosos, atentos á toda señal de peligro. Ya no habla vida por alli, ni luz, ni movimiento. Era un gran espacio deshabitado y tranquilo.
La soml&gt;ra lo llenaba todo.
Antes ele llegar á. la caiia donde estaba el pozo, oyeron el martilleo de sus barrenero~, y, saliendo
de la hondura, la copla clásica, el gemido popular, cristalizado como el mineral en aquellas rrgiones
1rnhtcrránras:
•¡Pobrecitos los minero~,
qué desgracialtos son!•

ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE NOVIEMBRE DE

1901

NúM.

21

REVISTA
ARTE V
OtREC ron: JESlJS E. VALEN7.UT&lt;::LA.

CIENCIA.
,Tf.::FE DE REDACCTON:

.n::sus

URUETA.

Ti p. tlt D11l,l ,i&gt;1.

LOS GRANDES POETAS NORTE-Al\fERICANOS.
DISCURSO DEL SR. BALUINO DA VA LOS.
IC:URA08 un bosque inmenso en donde la naturalt•z1. hubiese tlesarrolltulo con

llI

El muchacho del tordo dorrnla como un bendito en la plataforma de dos tablones tendida sobre rl
pozo. l'n vuelco algo violento, una pesadilla, nada, cualquier cosa, y rl much11cho hubiera e11ldo á trrinta metros, encima de los barreneros. Allí se ,·i vla ele milagrn.
La luz de los candile~ salla del pozo con una claridad tenue, mo1 tecina
Pablo, de un puntapié despertó al muchacho, en tanto que Pedro, echado sobre el cilindro del torno,
gritabit á su gente: ¡Aquí estamos ya! ¿Ha habido algo?
-Nada. Cada ,·ez más m!\s &lt;lura. r•:stos llevan toda la carg 1.
- Pues á pegar, y afuera.
l'no &lt;Ir los trabajadores se cogió á la cuerda, hizo In lazada por lu que pasó el muslo, y puestos al
torno los dos apcísl ol es, subiú rápidamente, en tanto que el compaiíero quedaba 71ega11do. Con la luz del
candil dió ruego á las mechas, que á esto llaman pegar, y asii:ndose á la cuerda, subió luego; apenas
echó el cuerpo fuera, se retiraron .odos á la galería central, y el muchacho, bamboleando el candil, dió
las voces de ¡pegao esfd.' según es de rigor y de saludable costumbre.
-Las mechas esas tienen fallas. Hay que cambiarlas, porque á lo m&lt;&gt;jor se corren, y va á. haber
aquí una san f'ran cía el ella menos pensado- dijo el barrenero.
-::'lle engañaron en el almacén. Ya vola,·on el otro ella cinco de la pe1·1 éula, y es eso que las mechas
no sirven, y no las tiran aunque reviente ol_munc\o. ¡Asl reventaran ellos!
F.n esto, los dos baucnos hicieron explosión.
- ¡lh1e1rn carga, compadre!
- La que admitieron. ¿No lo dije?
-¡Ya habrán drjado bálago! Ea, puc~, á descansar, que para nosotros so hizo el mundo: echa una
mano, chiquillo.
Y uno en pos de otro, los apóstoles bajaron al pozo, lleno aún de vapores y de polvo, y de ese olor
1le la dinamita, que hace añicos la piedra mlis dura, y cuanto más dura, mejor.
En el acto se pusieron A escombrar, á. limpiar el pozo, y allá iban volando los esportones, á los que
1111 mal movimiento los hubiese volcado sobre aquellos hombres que no tenían huida posible.
Empezaron después A embocar sus barrenos, y golpe tras golpe se fueron enfrascando, hablando á
vuc,•s rle sus cosas, á veces silenciosos, absortos en la faena, en aquella lucha brava &lt;&gt;n que el músculo
y el acero atacan á. la roca y la roca se resiste con su plutónica dureza.
Los dos ap,íslolr-s hablan venido ali! de lados distintos, empujados por In necesidad y el trabajo: primero, Pablo, que tuvo ,·arias alternativas en su vida de minero, -:,· cuando se vió con algunos posibles,
los malgastó, los disipó en breve vida rrgalona, única que concebía digna del hombre. Después llegó
Pedro, entre un turbión de geute sin trabHjo, gra,·e, ajuiciado, de blanda condición, y en todo reglado y
serio. El azar del trabajo los juntó un dla, y ya no se separaron, Acaso afirmó su amistad la diferencia
de caracteres, pues cada uno admiraba en el otro lo que en él faltaba.
r Conti nuará),

exuberancia toda la vida, toda la energla, toda la potencia virtual de sus gi·rmenes, con fecundidad de madre universal y potente, y que libre, ,·igorosa,
pródiga en su inagotable abundancia, y sin la pasiva labor del lento transcur
so de los siglos, de un solo empuje poderoso y resuelto hubiese hecho qu&lt;&gt; la
creación se efoctuara .... Alll la vegetación derrocharla sin esfuerzo un cau
da! perenne de helleza sobre los mil detalles á. que extiende su manifestación
el alma de la flora; alli lo necesario y lo fortuito, lo caprichoso y lo elrlibcrarlo,
lo fino y pomposo como el lirio silvestre, y lo tosco y salvaje como el tronco
fuertemente 1111,loso y rudamente erguido, tendrlan la noble y espontánea expresión de su forma; las flore~, las hojas, lasco: tezas y aun las piedras, al amor de la luz deshecha en matices, lucirían iL la limpi·
dez del aire, y á la. frescura del rocío, y á. la fecundación del sol, .,· al embelesamiento del misterio, y ;\.
la consagración del tiempo, supremo santificador de lo g rande!
l•'.n eso bosque he entrado: vagué en él con asombro; seguí curioso sus sendas intrincada~; penett i·
rn su espesura; me aproximé á la margen ele sus torrentes, siguiendo complacido su curso ó remontándolo en busca del manantial apacible para. clavar los ojos en el mistel'io azul de su fondo; más ele una
nr. me detu,·e t1 reposará la. sombra de sus árboles, repitiendo menta,nente los trinos oídos al pasar, ú
ya perdido en las inextricables malezas que encubren á menudo peligrosos pantanos, sorprendl en el gri·
to estridente de un gran cuervo la nota polar de mi camino; y ,-¡ también entre sus llores los asfódclos
del nuevo arte cultivados con mimo por los gnomos que peregrinan hacia un inquietante ideal aun no
entrevisto, y aspiré las brisas embalsamadas de gloria y sápidas á resinas naturales,·" muchas veces me
adormecl al hechizo de algún himno solemne y religioso.
En ese bosque entré, y de ese bosque vengo para contaros no lo que vi, sino lo que he admirado, no
lo que es, sino lo que me ha parecido; y os daré lo que traigo: unas cuantas impresiones vivaces, tres ó
cuatro paisajes esbozados de prisa, el ritornelo de algún gorjeo perdido, la fugitiva silueta de algunas
~ombras ... . y varios nombres gloriosos!
Si: supe alll de muchos seres que en esplritu lo habitan, cuyos nombres recogla mi oído á.vidamen•
mente. Es todo un mundo de almas que se han estremecido de emoción y que de emoción me estremecieron, un mundo nuevo dentro del Nuevo Mundo, creado de ayer á hoy, desarrollado en menos de un siglo, emanación de un pueblo que pasma con su modo grandioso ele improvisar prodigios; un globo
transparente de poesía cristalizado preciosamente en el centro de una enorme hornaza de tt·abajo.
¿Los primeros nombres que oi? Fueron muchos, ele esos que solamente se nos dicen cuando preguntamos por ellos: nombres humildes, de humildes seres desaparecidos de la memoria de los hombres y recogidos alguna vez, no por la piedad ni la veneración, sino por la paciencia, en los anales literarios de
cada pueblo. ¿A que repetir ninguno de esos nombres, si no han de hallar eco en vuestros recuerdos, ni
Riquiera dejarían en niestro corazón la reminiscencia de una simpatla pasajera?
Para que el fuego de la poesla arda en el pecho humano, basta que los sentimientos que alll suelen
albergarse no se hayan convertido en cenizas; que alguno predomine ó persista en los momentos en que
la vida ó la naturaleza le envio una rAfaga pasional, feliz ó desoladora, poco importa, pero ,·iva. J\Ias si
la llama ha ele manifestarse y alumbra1· inmortalmente, preciso es que la produzca un combustible rico,
,\' que esplenda con fnlgor excepcional de intensidad y color propios, de forma hermosa y nueva qur
la distingan ele las otras y no permitan eonf1tndlrla nunca ni con las llamaradas que más 11e le parezcan
F.n nuestro vecino pueblo del Xorte, d1trante los dos primeros siglos ele eu existencia, rl diecisietr,
en que la inmigración fué colonizándolo, y el dieciocho, ósea el de su independencia, siglos que die·
ron A Inglaterra los nombres de Shaltespenre, l\filton 1 Dryden, Swift1 Addison, Pope, Johnson y Burns,

�330

REVISTA MODERNA.

y en que México produjo cuando menos una Sor Juana lné3 y uu Alarcó:1 1 gracia~ á. la plena 111:i•lurez
de la grandiosa literatura española; en el vncino pueblo, repito, esos dos siglos no legaron á la literatura un solo nombre inolvidable: los deseos habían tenido otras miras, los esfuerzos habían tendido á otras
glorias; las energlas se hablan empleado en la conquista del suelo, en la c1·eación de la riqueza, en el
establecimiento de la religión, en la educación de la inexperiencia, en el reconocimiento de los propios
derechos, en la conquista de la libertad. ~aclan por todas partes las universidades, pero aun no era
tiempo de que esparciesen su eficaz contingente de ilustración y de ciencia para enseñar á las ideas á
presentarse bien y á engalanarse con elegantes vastiduras. Las primeras, quid, (lUe aparecieron con
cierto ropaje literario, y éste muy sencillo y severo, sin la µrnuo1· pompa, ni bizarrla, ni aliño, füeron los
escritos de Franklin, gran sabio, gran político, gran pensador; pero á quien no puede llamarse un literato. Las letras no existieron allí, sino hasta que Washington IrYing, en 1809, publicó su primera obra do
importancia, la •lí:nickerbocker History of New York,• y en cuanto á la poesla, ·que es á lo que únicamente me propongo referirme y es posible hacerlo en ocasión como é3ta, en que la brevedad se impone,
no alentó con vida fecunda y viril, sino hasta que un joven, casi un niño, Bryaat (quien tenla entonces
dieciocho años), en un inspirado momento de meditación sobre la muerte, lanzó en 18:6 su 1'/wnafopsis á la justa admiración de sus contemporáneos. ¡Quién hubiera dicho entonces al joven poeta, que
su vida se prolongaría hasta dejarle ver el mayor florecimiento de aquella poesla cu.,·os albores le habla
tocado presenciar, y cuya prim3ra nota personal y dnrable brotaba de su alm1!
Hubo, con todo, en medio de los primeros balbuceos de aquel lenguaje poético, cnando las avccillu
del lirisml ensayaban sus vuelos y sus trinos, cuando comenzaba á agitarse en 103 C3pil'itu3 el inmortal
anhelo de explol'l\r el muodo de la inuginación, lleno de tentadores misterios; da recor1·e1· con él la Ól'·
bita inmensa del ensueño y contemplar bellezas nunca vistaQ, hubo entonces, sin du'la, quienes on momento feliz sorprendieran al paso la sensasión fugitiva, la idea profunda, la esperanza indecisa, y cautivaran la mariposa ideal, con la redecilla de la canción ligera. Asi Philip Fl'eneau, en cuyas venas corda sangre francesa, escribió con delicada gracia sus cantos patrióticos, que aun suelen citarse, aun•
que rara vez son leídos, y John Howard Payne dejó unido su nombre á la famosa canción •Homr,
Sw' eet Home,• extra Ida de una de sus muchas obras d1·amáticas que el o!,' iuo sepulta, y Dral.e fn(, una
grande esperanza que la mnerte1 torpe segadora, no dejó marlura1·. H&lt;J querilo, sin embargo, antes de
abandonar el cementerio ruinoso, recoger unas quPjas que suenan todavía como un lamento prolonga•
do á través de un siglo, y que sigue siendo plácidamente acogido en los corazones sensibles: las estancias de Hichard Henry Wilde, compuestas mu~hos años antes de que el Romanticismo apareciera. Oidla~, prestándoles con vuestra propia imaginación la poética vaguedad qne han perdido en mis versos:

Mi vida es cual estiva rosa
que se abre al cielo matinal,
,\' que al caer la tarde hermosa
rnocla marchita del rosal¡
pero en su humilde lecho frio 1
vierte la noche su roela
cual triste llanto de pesar,mas ¡ay! por mi no han de llarár.
Mi vida es cual hoja de otofio1
c¡ue al rayo pálido lunar,
tiembla en el último retoiío
presta á arrancarse y á volar¡
pero antes que huya, la deplorn
el árbol con la gemidora
queja que el viento al pasa1· damás ¡quién por mi suspirará!
:\li vida es cual la débil huella
que en una playa deja el pie,
mientras la ola no se estrella
sobre la arena en que se ve;
pero ese mismo mar, que osa
borrar la huella misteriosa,
rugir parece de pesar,mas ¡ay! por mi no han de llorar.

Mediaba ya el siglo XlX, y la literatura, en analogla con todas las oti;as manifestaciones intelectuales, florecla plenamente en Norte Amórica, cuando el gran novelista Dickens, el más grande quiz,'l que
haya producido Inglaterra, pues que superó á \Valter Scott y no ha sido supe1·ado poi· George Elliot, al
desembarcat· en Nueva Yo1k en su viaje á América, la primera pregunta que formuló, t'ué ésta. ,¿Eo

REVISTA .MODERNA.

331

dónde está ll'.·yaut?• Ury~nt! tal era el nornbre que se irnponla entonces. El autor de Thanatopsis se hallaba en!ª ~itad de su vida Y ya gozaba de celebridad europea; ya no era una grande esperanza, sino
u~a glona cierta'. ya .en ~~s versos no había intermitentes claridades, sino una luz continua y clara.
Cierto es que su_ '.nsp11·ac1on no fué muy alta, ni muy poderosa, ni muy variada; siempre k, caracterizó
una contemplac10n serena, una ecuanimidad inaltt"rable, y la critica moderna sólo á cuatro ó cinco de
sns producciones no les escatima su elogio. ¡Ay! es tan destrnctora la vida! l\Ias en este escaso níimei·o
d_e versos de indisputable mérito, y en todos los demás que e3cribió, se rernla un poeta de buena cepa,
s 1 no un gran poet~, se ve obra consciente y no acierto casual; se advierte la fecundación del pensamiento en un cerebro vigoroso J grande. L1s fuentes ele su inspiración estuvieron en la naturaleza y en su
temperamento reílex!v.&gt;, no en su corazón, ni en la delicadeza artlstica, á que Longfellow, y especial~nente Poe, debu_lan _s_u grandeza. Pero en su poesla hay siempre un aliento tan sincero y solemne, que
mfunde una adm11'1\c1on respetuosa. En las composiciones encomendadas á la hábil recitación de Urbi•
na, apreciaréis esta impresión, mejor de lo que yo pudiera explicarlo.
He ~ich~ un nombre que sucede, y se une, y aun eclipsa al de Bryant: el nombre de Longftlllow.
I:;1101:~ s1 fue tan precoz su inspiración como la del primero, ni tampoco me he detenido á. ínquiril'lo de
sus b10~rafos, porque me hubiera bastado abrir por cualquie1· parte un tomo du sus verso~, repasar
cualqmera de sus estrofas para saber que quien las habla escrito era poeta desde la cuna: el primer rayo de sol que penetró en sus ojos debe haber tropezado con un rayo de poesla ávido por brotar de su
nlma. Con él nació el verdadero poeta nacional norteamericano, el poeta cuyos versos sonarlan familiarmente en la imaginación curiosa de las ladies, en la contemplación reflexiva del hombre grave y en uoca del pueblo. Su poesía era un raudal espontáneo que del corazón lt! manaba manso y caudaloso como las aguas del Iludson. Quien una vez lo haya leido tiene que amado, y siempre se acordará. do ?I
con ~l g1:ato recuerdo con que se rememoran las frescas ilusiones de la jn,·entud. Sabe conmover porque el mismo canta poseldo ele una emoción ve1·dadel'I\ y porque su pecho no tiene puertas cerradas á
las_ impresiones que lo agitan, sino que las descubre, y las impulsa y las dispersa con la naturalidad de
quien no acostumbrn ocultar na·la, y las traduce sin esfuerzo en la m \s bella forma musical y artlstica.
Aunque m:i.s espontáneo, era en sus procedimientos casi tan minucioso com:i Poe. J&lt;'ué el introductor del
hexámetro dactllico en la versificación inglesa. Predominando en su modo de ser el sentimiento personal Y dado su temperamento un si es, no es, fomenino, tuvo el raro mérito de no incuri·lr jamás en el sentiment_alism? ~ue hace insoportable la poesfa afoctiva. El célebre consejo de Ho1·acio dolend¡¿m est primmn ipse ti_bt, parece haberle servido de norma á su carácter. Del cariñoso abandono con que dl'jaba
escapar las ideas bandadas de alondras, se desprende un encanto penetrante y suave. Sus faculta
~ades poétic~s, además, habian hallado singular flexibilidad en el conocimiento de las literatnras extqrn
Jeras_ á que mces~ntemente le llevaba su inclinación favorita, y es cosa sabida que, ,moque Br.raut futl
el pnmero en abrn· á sus_ contemporáneos una senda hacia la poesla española, Longfellow se complacla
en hacer magnificas vers10nes, como la que escribió de las coplas de Jorge l\lamique.
?ºn tales facultades creadoras, su natural fecundidad y los muchos años qu¡; se prolongó su exis·
tenc1a, no es raro que haya escríto mucho, ni que cutrn lo suyo uo todo sea excelente. ,Escribió doma•
siado,• ha dicho de Longfellow, Emerson, otro poeta célebre y filósofo amedcano. Si, escribió demasiado, ~~ro eu la demasla de sus escritos está contenido mucho bueno, y esto basta. La fuerza de su con•
cepc1on no desfallecla en las obras de aliento; de suerte que lo mismo encomiaba los grandes ideate6 de
la humanidad en composiciones breves, como en •El Salmo de la Vida, ó en •Excelsíor,• que refería en
extensos poemas, aventuras caballerescas, como en el •Estudiante Español • ó idilios de amor como en
' poema que oo/npuso,
'
• F,vangeJ'ma,• ó leyendas heroicas como en •Híawatha,, quizá el más hermoso
digno de que se le llamase la Canción de Gesta del pueblo americano.
De sus piexas fugitivas, he querido recoger la más bella: un primor de delicadeza, de poesla y de
forma.
Un dla_ fatigoso por molestas contrariedades, ó penosos esfuerzos, ó sólo por la inestética vulgari·
dad de la vida, el poeta, de vuelta en su tranquilo hogar, descansando cómodamente junto á la ventana
desde donde divisa á lo lejos las casas del pueblo, contempla cómo va declinando el dla en la luz morte'.
cina del crepús~ulo, c~mo
acrecentándose la sombra por la niebla nocturna, y la tristeza del paisaje
Inunda su esplntu de mfimta melancolla al vago pensamiento quizás de que aquel aspecto de la naturaleza no e_ra sino la reproducción incesante de la eterna transición de las cosas: nacer, vivir, morir. La
muerte s10mpre al cabo de todo; la muerte de la luz, la muerte del dla, la muerte de la ilusión, de Ja es~~ra~7.a, del deseo; la ~uerte amenazadora, desesperante, inevitable. El dia agonizaba y el poeta se sintw triste, pero no de tnsteza amarga y dolorosa, sino de esa melancolla consoladora que suelen sentir
los corazones ~enel'Oso~,. extt·año sentimiento en que se confunden la piedad, el amor y la impaciencia
de con_oc~1· el bien defin1t1v?· Entonces el po~ta, no solicitando un consuelo, no buscando una divagación,
no Pº'. airancars~ una espma punzadora, smo para acompañar su propia emoción con la emoción ajena,
se dirige á. la muJe1· que está. á su lado, hasta cuyo corazón se ha comunicado quizá la miBma impalpable
melancalla, y le dioe estos versos:

:ª

Mnrió el dla, las alas de la noche
su sombra caer dejan,
como la oscura pluma desprendida
del águila que vuela.

i,

�REVISTA MODERNA.
332

REVISTA MODERNA.
Brillan tras de la niebla y de la lluvia
las luces de la aldea,
y al verlas, siento el corazón henchido
ele súbita tristeza:
de una honda inquietud, ele un vago anhelo
que no parece pena
y que no es al dolor más semejante
que á la lluvia, la niebla.
Ven á leerme unos sentidos versos,
algún dulce poema
que calme esta inquietud y que disipe
las vulgares ideas.
No quiero nada de sublimes bardos,
ni de grandes poetas,
cuyos lejanos pasos formen eco
del Tiempo en las riberas.

l1 ues como el son de las marciales marchas,
sus versos nos despiertan
el afán y el esfuerzo de la vida
y hoy paz el alma anhela.

1)e un humilde poeta escuchar qltiero
las palabras sinceras
que broten de su alma como !,\grimas
que de los ojos ruedaó.
be un poeta que tras penosos &lt;!las
j' trás noehes de prueba,
aun guarde en el espiritu harmonfas
de misteriosas cuerdas.
i-;sos los cantos son que el pulso inquieto
amansan y sosiegan,
los que vienen, después de la plegaria,
cual bendición serena.
Búscame de tu libro preferido
el canto que más quieras,
y al blando hechizo de tu voz canora
las rimas se embellezcan.
La noche, entonces, cantará y al punto
levantarán sus tiendas
los cuidados, cual árabes medrosos
que hacia el desierto huyeran!
Sólo breves palabras os diré de John Gre,m!eaf Whittier, de quien os traigo traducida también con
la mejor voluntad y buen deseo, una do sus más sugestivas producciones. Lo mejor que en su elogio
puedo decir, es que ha sido el único poeta que comparte en su pals la simpatla profunda, ilimitada y ardiente que á Longfellow se tiene. Fantasía despierta, inteligencia viva, sentimiento rico, ha sido un despilfanador magnánimo de la preciosa pedrerla de su imaginación, y rara vez se cuidaba de recunir ú
los engarces del arte para legar A 111. posteridad irreprochables joyas. Es, para mi gusto, superior á. Holmes, y aun á. Lowell, de quienes me veo obligado á. sólo consignar los nombres. Cuando pasen por vuestras manos las poeslas de "\Vhittier, no dejeis de leerlas, y os s0rprenderán el poder y la melodla de su
lirismo. Sobre todo, leed «Bárbara Frietthie, • y este cuadro idílico de encantadora sencillez y enconada
il'onla contl·a. la mezquindad é hipócritas exigencias de la vi la mo clerna. Hablo ele l\Iaud l\fnller. Pres
tadle toda vuestra atención pues la merece

MA.UD MULLER.
Magda Muler, un dla veraniego
el heno rastrillaba con sosiego.

Bajo el tosco sombrero de aldeana
brilla su hermosa faz rústica. y sana.
Canta y trabaj:i, y su canción sencilla
repite desde un árbol la. pardilla..
l\Ias al mirar á la ciudad, que asoma
blanca en la falda de distante loma,
calla su dulce voz y vagamente
rara inquietud dentl'O del pecho siente,
extraño anhelo que decir no osara,
de algo mejor en su existencia ignara.
De la. ciudad, el Juez viene bajando,
la crin castaña del corcel frotando.
Vuelve la brida en la arboleda umbrosa.,
por saludar á la doncella hermosa,
y agua le pide de la fuente pura
que cruza el prado y corre á la llanura.

Del más fresco remanso, la rapaza
llena. al instante su estañada. taza,
y roja de vergiienza por su ropa
y sus descalzos pies, tiende la copa.

•Nunca, pl'Orrumpe el Juez, mejor bebida
por más hermosa mano fué ofrecida. •
Y le habló de la yerba, de las flores,
de las aves, de insectos zumbadores,
del campo, de la siega, de si acaso
vendrían nubarrones del ocaso,
y)\Iagda se olvidó de su desgairn
y de su linda pantorrilla al aire,
y Avida oía, inmóvil la pestaña,
llenos los ojos de sorpresa. extrafía,
hasta que el Juez, como quien ve quo aliusa,
se despidió diciéndole una excusa.
,ilirándolo partir, Magda decla
suspirando:-•Su novia yo sería!
De raso él me vistiera, blanco y fino,
y brindara por mi con rojo vino.
P;ldre su grueso casacón tendría,
y mi herma.no su bote pintaría.
Para mi madre un traje muy decente,
y juguetes al niño diariamente.
Yo al infeliz, abrigo y pan le diera,
y todo servidor me bendije1·a.•
Atrás el Juez miró, ya·en la colina,
y aun en pie á l\Iagda vió, gallarda y fina.
«Forma .mejor ni faz más delicada,
la fortuna de hallar fuérame dada.
Y su modestia y actitud serena .
la. hacen a.parecer prudente y buena.

333

�314

REVl~TA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

Si fuese mili, y yo, cual la doncella,
un segador del heno que corta ella,

su pipa enciende, y fétido á cen•eza
inclina, dormitando, la cabeza,

uo Yivicra entre pleitos de dos faces
ui tantos leguleyos leuguaraces.

ve á su lado un correcto caballero
amoroso y cortés, fino y severo,

i\lu.,ir
overa
al buey, cantar
i1 el a,•t•,
o
J
•
sano, robusto, amante, quieto y grave.•

y se consuela de su bieu perdido,
exclamando no m;\~: •Pudo haber sido!,

lilas recordó A su madre, á sus hermanas,
do su alto rango y su riqueza vanas,

Infortunado Juez, triste doncella!
Potentado inftiliz, perdida estrella!

y ol J ucz, cerrado ol corazón, al uoblo
corcel azuza, y huye á troto doble.

Piedad os tenga Dios! .... piedad nos guarde
á. todos cuantos vemos, ya muy tarde,

Esa tarde, alelado, en plena cortr,
dió en golpear la mesa al pianofortl•,

en confines lejanos y risueños,
disipados por siempre nuestros suefio~,

canturreando un airecillo á. Elisa,
,¡ue á sus colegas le causaba risa;

y hemos la triste frase repetido,
la más triste quizás: •¡Pudo haber siJo!

y ella, en la fuente, pensativa ci;tal1a,
siu uotar que la lluvia comenzaba.

Porque todos guardamos sepultada
una grata esperanza malograda,

¡:;¡ halló esposa. do cuantioso dote

cuya pesada losa, á nuestras prnces,
hacen rodar los ángeles, á veces!

quien, como él al poder, amó el escote.
Pero en su duro corazón luciente
de frlo mármol, suele de repente
ver la imagen de Magda que atraviesa
cou los ojos abiertos de sorpresa.
Y al mirar frente i1 bi un ,·aso ele viuo,
su~pira por la fueute del camino.

1 en SU$ ricos saloues repujados,
cierra los ojos por fingirse prados.
Y el grave magistrado, bUspiraudu
dice: •Si fuera libre, como cuando
al bajar rni caballo la coliua,
divisé:\ la. descalza campesina!,
Ella se uuió á un patán pobre y grosero,
que ele chicos le ha dado un semillero,
y el trabajo, y la pena, y la crianza

serios motivos son do su mudanza.
Y también, cuando el sol ardiente expira,
si el heno fresco rastrillado mira,
y oye la risa plácida y risuefia

del agua que en la fuente se despcfia,
mira hacia la arboleda y le parece
que un gallardo jinete se aparece;
,. con tlmida gracia, enrojecida
baja los ojos y huye de la vida.
De su cocina los estrechos muros,
como en Yirtud de mágicos conjuro~,
se abren á. veces en brillantes salas;
vuélvese el torno, piano; el hollin, gala~;
elegante candil, la humilde ,·ela,
y en Jugar del patán, que en la pajuela.

335

¡(.¿ué trágica y sencilla manera de presentar un idilio! ¡Con qué grito de suprema angustia y dolor
unirnrsal da carácter humano y condensa en un sollozo eterno la historia, siempre vieja y siempre nueva, como la llamó Heine, de un caso de amor no realizado. Esta composición de Whittier es de una ficción poética tan estrechamente unida á. la realidad, que quien la conozca no dejará de guardar un paisaje inolvidable y una frase que en lo sucesivo repetirá más de una vez: •¡Pudo haber sido!•
Sólo hablaré yo de dos poetas, pero ¡qué poetas! Cualquiera de ellos merecerla, y lo ha tenido á me•
nudo, el homenaje de un exclusivo y minucioso estudio. A11te la. imposibilidad de emprenderlo, no os
daré de uno y otro más que una ligerisima semblanza de su carácter literario, cuando para conocerlos
fuera preciso analizar detenidamente su vida, sus obras y su genio. Llamáronse \\'alt \\'hitman &lt;'I uno.
Edgar Poe, el más grande.
Fué el primero, un esplritu inquieto nacido del seno dd pueblo rudo, dt:I pueblo habituado al traba,
jo áspero, á las faenas pesadas. Dotado de una extraño talento y creyéndose profota con misión do pro•
pagar sus propias ideas, enalteció la igualdad, la democracia, el trabajo material, las reformas útiles, los
progresos estupendos, las conquistas bravas y temerarias. Se preocupaba más del conjunto que de los
detalles, ó al menos, así lo creía él, aun en los casos en que practicaba precisamente lo contrario¡ es decir, cuando el pormenor y la minucia absorbían su atención to la. Desdei1oso por sistema de lo accesorio,
de lo convencional, de lo rutinario, de lo preceptuado, desechó sin miramientos de su forma poótica, el
metro y toda rima obligada, quedándose únicamente con el ritmo, no por condescendencia, sino porque
no podrla descubrir los medios de proscribirlo. Su ritmo, con todo, no es regular ni armónico, sino ca•
prichoso en extremo. De suerte que su versificación, si es licito designar con esta palabra lo que nunca
ha significado, es para la generalidad de los lectores, de lo mAs intolerable y estrambótico, y sólo unos
pocos la admiran como forma exquisita y ura. En su pals, especialmente, donde su modo de entender
la democracia difer!a tanto de las ideas corrientes, donde su enemiga á las instituciones y al convencionalismo repugnaba tanto oon las práoticas generales, donde sus excentricidades poéticas, el más importante elemento á que ha debido su celebridad en oti-as partes, rompía con todo lo conocido, desorientan•
do las ideas y oscureciendo de confusión la mente; en su pais, amante de la claridad y de lo positivo,
uo ha. llegado á. alcanzar la fama y reverente admiración que le tributan en Jo,¡ cenáculos literarios de la
moderna Europa.
La concepción poética de Whitman aparece principalmente caracterizada por una imaginación ágil,
activa, meridional, casi francesa, llena de esplendor y de ti-ansformaciones, imaginación que hace pensar
en los afios de vida vagabunda de " 'hitman, imaginación capaz de los más raros hallazgos y de la más
iusolcnte Yulgaridad. Sabia encerrar sus ideas en el molde caldeado de la impresión viva y quitarles
luego su momentúnca forma á merced de un pasajero capricho ó de un voluntarioso arrebato. Aunque
es imposible lra•lutirlo dándole una forma analógica, ensayo el decil'Os este cauto suyo .1 la Dcmo·
cracia;
Venid, yo haré que el Continente indisoluble sea,
Yo haré la más brillante raza que el sol alumbrará,
Yo haré tierras divinas y magnéticas
Con el amor de hermanos
Con la vida de amor de camaradas.

�386

REVISTA .MODER!'JA.
La hermandad plantaré, fuerte cual troncos
á la vera de todos los ríos americanos, y á la
orilla de los grandes lagos,·y sobre todas las pradera~;
Yo haré indivisos pueblos que unos á otros se
cilian con los brazos por el cuello,
Con el amor de hermanos,
Con la vida de amor de camaradas.

Al pretender hablaros ele EJgar P.ic, me acomete un santo pavor, pero me salva un i-ecuerdo: pien so en que no es él un extraño para nadie, que á todos nos ha asombrado con sus extraordinarios relaLos; que su nombre ha corrido de boca en boca llegando á hacer ya tan fa.miliar, que comenzamos á olvidarno3 de su país y de su época para colocarlo entre los poetas universales y de todos los tiempos,
bañados perpetuamente por la luz de la inmortalidad. Conocéis su vida, sabéis sus desventuras, habéis
sentido el pod~r subyugadot· de su genio. E,; de un amigo, de un amigo excelente de quien os hahlo, ya
que es muy común que entre los muertos ilustres á quienes no tratamos nunca se cuenten nuestros mejores amigos. Era, como poeta, un sér excepcional en quien ·concurrían á format· la gran facultad creadora de que estuvo dotado, las aptitudes de un artista exquisito; la delicadeza más impresionable á las
manifestaciones, aun las más abstracta~, de la belleza; el sentimiento más depurado y fácil para la vi bración, y una imaginación caudalosa y una ideación pintoresca y un oído que adivinaba las melodías
que deben cantar dentro de las palabras para que siempre y siempre suenen deleitosamente en el alma.
Da todos los poetas de América, él es quien m:is ha influido en la literatura francesa, y en la literatura europea, y en toda la literatura moJerna, ya qne de cuarenta a1ios acá, ninguna inteligencia electa, ningún
espíritu curioso, ningi'.rn batallafor Je las letras puede haberlo desconocido por completo. Aun entre sus
contemporáneos, á muchos tuvo cautivos con la novedad de su genio. Fuera de su país, talentos de primer orden, como el de Baudelairc, como el de l\Iallarmé, han buscado el contagio regenerador de aquella poesía enferma, anormal, siniestra, taciturna y triste, y amándola, enalteciéndola y propagándola, infiltraron en sus obras aquella pura esencia, de donJe muchos han extractado también substancias tóxicas para excitarse el de3equilibrado ingenio. Los decadentes de hoy no provienen de Vedaine, no descienden de Baudelaire, proceden de Edgar Poe á través de los últimos. En cuanto á Poe, no es posiulu
lijarlo antccesore~; su inspiración arranca de su propia originalidad: no tuvo maestros, no Ltwo aholengo
literario, no tuvo inspiración refleja; es único, os él.
Siempre ha habido artistas que en la esmaltacióu de la frase y cu la irisación del ver:;0 1 e111plce11
quiutalcs de escrupulosidad y de buen gusto; siempre ha habido pensadores que conclenscu con la virtud concrcliva de la penetración, un fondo de verdad abstracta cu una imagen; siempre ha habido supersticiosos y visionarios que interpreten las apal"iencias de Jaq cosas ó sus alucinacione~, como anuncios fatídicoB; siempre ha habido filósofos que tiendan un hilo ordenadot· á los hechos, inadvcrtiJos du
que las verdades que adquieren se les desprenden á momentos, para rodar al montón de las f.-uslcrias
engañosa•; pero el arte de P.ie, la im:iginación de P.ie, el tempet·amento de P.ie, la profundidad que se
adivina insondable en su raciocinio y en su emoción, únicamente en él se amalgamaron, produciendo un
maravilloso conjunto de sinceridad y artificio. Y es que contaba con una fuerzil. suprem1: la claridad,
,·irtud perdida para tantos; una transparencia inalterable de sentimiento y de reflexión, da exp:·csión y
de ideas, que deja á descubierto los pensamientos como las esti-ellas en una noche diáfana.
Tampoco era un vano ornamentista de vocablos ociosos con epítetos vacios: aun en su, com¡1osicio 11es puramente melódicas como • Las Campanas, • aun en las más engrilladas con la rim:i dificil, como
• 1&lt;:l Cuervo,• aun en la!; que su autor mismo llamaba •composicione11 g1·oseras de su primera a'.iolesccucia,• la palpitación del pensamiento es sensible. Pero donde la personalidad de Poe se destaca especialmente, es en los cuadros, un tanto simbólicos en que trazaba las impresiones más vivas de su vida, .cu
las extrañas baladas pasionales y aéreas, donde el ensueño y el amor volaban juntos. De entre ellas he
elegido una, y esforzándome en conservar la mayor fidelidad posible, me he atrevido á despojarla de sus
mPjores galas para daros algo de Poe, aunque sea en forma opaca y desvaída.
l\Iallarmé, hablando de esta poesía en sus escolios al gran poeta, refiere lo siguiente: ,No es un misterio que la Elena que suscitó el incienso divino del canto de amor dejado por Poe, es una de las más
brillantes poetisas de América, !\frs. Sarah Helen Wihtman, muerta hace poco y con quien el poeta pensó contraer segundas nupcias en 1848. La prime1·a vez que la vió, solitario y noctívago en una ele las
calles de Pro\'idencia (Rhode Island), antes de entrar en su hotel, fué á través de la verja de un hermoso
jardín: quedóse largo tiempo respirando la belleza de la dama y de la hora. Esta nobilísima mujer, autora de •Horas de vida y otros poemas• y de • Baladas foéricas, • era viuda; y particularmente encantadora, su primer nombre virginal de Lepowar ó Lepoer la hacia desde autos pertenecer al viejo linaje,
llOrmando antaño y después inglés, que dió sus antepasados al poeta»
Así cantó Poo la fauLástica lryenda de su hallazgo:

A ELENA.
Te vi una vez- sólo una vez-hace aiíos:
N'o debo decir cuantos- mas no muchos.

REVISTA MODERNA.
Fué en Julio, á media noche; de lo alto
La luna llena, al remontar, buscando
Como tu alma, hacia el confin del ciclo
llápida senda, de su luz de plata
El vaporoso velo desprendía
Con quietud, y bochorno, y somuolcucia,
Soln·e la faz erguida de las rosas
Que al sonreír, morían encantadas
Por ti, por tu presencia y tu poesia.
'foda de blll:::co, en lecho de ,·iolctas
Reclinada te vi, mientras la luna
Sobre la faz erguida de las rosas
Y en la tuya dolientP, descendía!
¿Fué el Destino? (también Do'.or se llama)
¿Fué el Destino quizá quien esa nocho
A la entrada del huerto me condujo
Para que de las rosas somnolientas
Aspirase el olor? Rumor alguno
Llegaba en derredor; todo dormía
En el odiado mundo, todo, salvo
Tú y yo! ¡Oh cielo! ¡oh Dios! cuál lato
l\Ii corazón ante las dos palabra~:
¡Salvo tú y yo! Detúveme, y al punto
Que te miré, desvanecíóse todo!
(No olvidéis que aquel huerto era encantado!¡
Y se fué el globo perla de la luna,

Y los bancos musgosos, frescas floreF,
Laberínticas sendas, lacios árboles,
Todo despareció, y aun de las rosas
l\Iurió en brazos del viento el casto aro111a.
Expiró todo, menos Tú - no, cxcc¡iLo
Algo menos que tú: salvo el divino
Fulgor de tus pupilas, sal\'o el alma
De tn, ojos inmensamente abiertos.
l:iólo á ellos l'i- y un mundo me mostraron. Sólo á ellos vi - sólo á ellos muchas horas Sólo á ellos vi, mientras brilló la lt111a.
&lt;iné episodios de amor salvaje y raro
Eu el &lt;;ristal grabados parcelan
De aquellas esferitas celestiale~!
Y qué negro dolor! y quú sublime
Esperanza! y qué inmenso mar de orgullo
Calladamente quieto, y qué atrevida
Y profunda ambición, y qué insondable
Facultad para amar inmensamente!
Pero la cara Diana, al fin hundiósc
Tras tempestuosa nube en el ocaso,
Y tú, fantasma, huiste deslizándote
Bajo una tumba de árboles. Tus ojos
Sólo han quedado siempre, y no se irlau!
Alumbrándome fueron esa noche
i\Ii solitaria senda, y no se han ido
(Ay! cual mis esperanzas!) desde entonces.
Síguenme, y de mi vida son los guias.
l\Iis siervos ellos son, y yo ·su esclavo.
Es su deber iluminar y arderme;
i\!i deber, ser sairndo por su brillo,
Y ser purificado por su fnego
Y ser santificado por su lumbre;

337

�838

REVISTA MODERNA.

REVIm'A MODERNA.
Ellos inundan mi alma de belleza
(Que esperanza es también) y allá en el ciclo
Son dos astros que adoro de rodillas
De noche en mis desvelos taciturnos,
Y que en el esplendor del medio dla
Los miro aún: dos titilantcs Venus
Por el fúlgido sol jamás extinta&amp;!

Después de estos versos, no quiero hacer un resumen , no quiero formular una conclusión, no quiero
agrngar un epilogo al discurso que se me ha cncomen'.lado dirigiros. ¿A qué borraros la impresión de
esa poesla lumino3a impalpable y etérea?
IlALlllNO

339

recuerdo ó en una. g1•au aspiración. La primera estatua fué un ídolo, el prim~r monum ento fuó un santuario, la primera poesla. musical fuó un himno.-Los gritos frenéticos de la Baca.na!, desgarrándose en
el dolor supremo y a1·monizándose en el supremo placer, los cantos salrnjes de la voluptuosidad y del
crimen en la leyenda. que el dios andrógino de voraces sexos alumbra. de rojo, agitando su tirso inflamado sobrn la fauna.Ha. enloquecida. de brama y de sangre, se convertiráu en la palabra elocuente, en la
palabra perfumada de miel ática que Platón pone en boca de Dio tima de Mantiuea., celebrando en el «Banquete• las excelencias del a.mor, que, •al aproximarse á la belleza se dilata, engendra y produce• las
formas perfectas de la virtud, que resplandecen en la conciencia como los Inmortales en el 0iimpo;- se
convertirán igualmente, mientras Jeova.b, cruel y pavoroso, sacuda con sus cóleras la tiena y la incendie y la. ahogue, en el viento de los himnos lúgubres, en el huracán del profotismo que agita en enormes
convulsiones la historia. de Israel;-se convertirán, por último, cuando el Dios de los Parias alumbre con
su mirada de misel'icordia el horizonte, en la voz de esperanza y do amor, que canta en los castos labios de Jesúi, como un pájaro matinal saludando el orto glorioso ele la aurora en los rosales de
Galilea!

D.\.llALOS.

•La tristeza es más vieja que la risa,• dijo Paul Verlaine en un verso melancólico de sus Lilttr¡¡ias.
Yu creo que tienen la mismi edad, c1·eo que son gdmelas; croo m \~, que se aman, que se uuscan, que se

DISCU-E,SO
pronuuoiado al pie de la estatua de Virgilio en h Biblioteca Nacional en la velada que, bajo el
patrocinio de la "Revista Moderna," organizóla Delegación Mexicana en homem1je á
los poetas anglo-americanos, el dia 6 de Noviembre de 1901.

N un famoso cuad. o del Tiziano, couocido cou el uomure clo la «.\ssunta • Ja

Virgen, envuelta en los pliegues palpitantes de su manto, se eleva, a:.moniosa y noble, de la tierra. inicua al éthe1· di{tfano, llevando en ofrenda. á
Dios los dolores y las piedades, las angustias y las esperanzas de la multitud humana qui', maravillada. y extática., contempla el milagro del amo1· que
violó las leyes de la. pesantez con las a.las de la. poesla! Y ta.! parnce que esa
Virgen tenenal no sube atralda. por influencias divinas, sino empuja.da. por
voluntades humanas; no es un robo hecho por el cielo al mundo, es un don
H ....,,
del mundo al cielo¡ no es la elegida del Señor, es la enviada de los hombres;
es la mensajera. del corazón, el símbolo de la plegaria., que acompañada. de
• itmos Y ungiJa cou lágrimas, va., á través del maravil'oso l\Iisterio, á coger en los resplandecientes huertos siderales, racimos de estrellas, rosas de amor, ilusiones de oro, quimeras blancas, cantos hibleos y
venturas edénicas, para tl'aernos, á nosotros los Efímero3, el dh·ino consuelo de la alucinación y del
olvido!

El artista veneciano hizo obra maestra. porque hizo obra. simbólica.. En cada hombre, en cada alma.,
mora esa. madona, esa plegaria, esa estrofa, que, en las horas intensas de pasión se lanza. á los ensueños
infinitos para ha.cernos vivir la ,·ida momentánea de un paraíso breve. El arte c~menzó siendo una. oración. El arte es una. 01:ación. El a1'1e será siempre una oración. En los templos; en las fiestas litúrgicas,
e~ las pompas decorativas, en los ceremoniales hieráLicos, naciernn y se desarrollaron la arquitectui·a, la
pintura, la e,culturn, la danza, la música y la. poesía, asociando poderosamente las almas en un gran

completan. Cargadas de aiíos, realizan el prodigio de la eterna juventud, se han bu dado del tiempo: una
conserva sus lágrimas transparentes y la otra sus labios luminosos. Son las dueiía.s soberanas de la humanidad y las inspiradoras de todo arte. El blanco pueblo de los má"moles, la. G1'ecia, destina.do á reir,
lloró algunas veces: Aristofanes lo deleitaba con su gracia pervm·sa y llrica, despana.mando violetas
sobro la. mesa brillante del festín, y bebiendo besos, hasta la embriaguez del deseo, en las bocas pródigas de las hetairas; pero Esquilo, en sus noventa tragedias, nublaba la escena con los vapores densos del
tdpié délfico, que envolvian en el misterio y eu el terror la lucha de los titanes, altos y fuertes como tones de piedra, mientras las Euménides recorrían el tabla.do con sus ojos hipnóticos, sus garras carnice•
ras y sus alaridos estridenteR, y las Estt·ofas del Coro se erizaban de exámetros vibrantes como lanzas,
caldea.dos como cóleras é implacables como maldiciones! El tormentoso pueblo de los profetas, el torvo
fara.el, destinado á llorar, tuvo uua sonrisa- Hl Cantar de loi; Canlare.~1 - somisa. pastoral, somisa de sol
tibio sobre un lecho ele mandrágoras frescas, somisa. de ojos atlorautes y de labios golosos, idilio que to·
&lt;lavla huele á mir rn, idilio que todavía sabe {L leche cándida y á miel virgen; y quién sabe, sciíores, qué
i;ea más bueno, quiéu sabe, sefíoras, qué sea más bello, si los oráculos lanzados por la elocuencia mesiá·
11ica- como piedras disparada.e de la honda de los benjaminitas,- ó la dulce palabra de la muchacha de
Sulem á su amante: •Sostenme en tus brazo~, que desfallezco do amor! • -Si penetramos á. los cármenes
donde alberga la electa Egería de Henan, sorprcndenimos muchas veces á la ~lusa de perll l judío, á la. vestal
do ftente serállca, á la suave Animadora del incomparable artbta, con los ojos cuajados de llanto entre
las flores cuajadas de rocío, mientras de sus disertos labios so osca.pan cláusulas rotas de recuerdos
profanados ó silencios largos de pausas inquietantes. Si nos aventuramos en la lírica doliente de Leo•
pardi, de ese homure enorme que parece un enorme páramo; si pegamos el oido en su corazón ele Laooconto, como eu un caracol marino, para escucha,· la tormenta, la tormenta que gl'ita su perenne nota
monocorde á los negros cielos impasibles, nos encontraremos, surgiendo d.i la infernal al'idez del dolor,
una. visión blanquísima, ay! la misma quo todos hemos invocado en lo5 paroxismos, la hermana del
amor, á. la que el poeta tiende los brazos epilépticos con un anhelo inllnito, con una esperanza tan grande como su angustia: la ~fuerte, resplandeciente, pura, bUP,na, en cuyo «virglneo seno• se encuentra el
reposo de la lucha, el olvido ele la ingratitud, el suciío sin suciios, el alivio do la vida, la caricia do
Vios!

Dentro de estos polos gira. y alienta el arte humano. El que los choca en el estruendo do la epopeya
triunfal, el que los trasega en la antitesis de la tragedia enmascarada, el que los liga en el broche de la
llrica radiante, es el artista supremo. :Miguel Angel, Heethoven, Rubens, Cervantes, Shakespeare, c1·earon
mundos con esos dos elementos. Las obras de estos hombres de-alma innumerable, de estos Imaginífi.cos,
son como la. obra de la Divinidad, carne y espíritu, brutalidad y genio, crimen y virtud, ulasfemiay ale!uya,
rugido y salmo, porque arrancan de las profundidades cavernosas de la prehistoria, donde la Hambre desencajada y el Delito llvido ladran como el Anubis con cabeza de chacal de la mitologia egipcia, y se leYantau
en una crncieute ascensión de idealismo, de belleza y de bon9ad 1 sobre las civilizaciones derrumbadas por
los siglos brutales, á la región serena, donde los amores del alma, purificados de toda mancha, esplenden en
las esferas diamantinas de la universa.! armonla! La larva es un elemento de la belleza; el odio es un elemento del 1:1mor; Satán es un elemento de Dios. De cuántos dolores, de cuántos martirios, brotó de la piedra
la. divina Noche de mármol que reposa en el mausoleo de Juliano de Médici, y que algún dla. despertaré al
conjuro de mi arte, para hacerla pronunciar versículos sibilinos; de cuántos dolores, de cuántos martirios
brotó ese acorde lúcido, altísonante, hlmnico, que brilla y chispea y se desbarata en la.s somidadcs de

�3m

REVISTA MODERNA.

la Sinfonía Pastoral, como un penacho cristalino; de cuántos dolores, de cu:intos martirios brotó á la luz,
en la Comunión de San Frnncisco, la cabeza fascinada del santo, esa cabeza que expresa indeciblemente todo lo que hay de ventura en el renunciamiento á la vida, y la hostia blanca, esa hostia de armiíío
que el sacerdote levanta entre sus dedos, y que remata el cuadro como una oda luminosa; de cuántos
dolores, de cuántos martirios brotó á la brega Don Quijote de la l\Iancha, escueto como el Infortunio,
que, amparado por la sublime locura contra los desengaííos del mundo y las burlas de la verdad y las
falacias da la perfidia, acomete denodado y heroico contra el mal tlniversal, dando al traste con legiones
de gigantes, aun cuando los bausanes de los ventorrillos den al traste con él, y adorando, en todas las
maritorues que encuentra á su paso-por intensisima y n~pida autosugestión-la forma de la más bella
creación de la poesía, pues Antígona y Ofelia y Beatriz y Laura y :i\Iarga1 ita y Fantina, por vestidas que
estén de luz inmaculada en el Paralso de la inmortalidad, tuvieron ay! un cuerpo en esta tierra, ftlero·n
mujeres, las moldearon en la arcilla de Eva y de Pandora, mientras que Dulcinea es la l\lujer, el arque,
tipo la síntesis1 el ideal y está hecha toda entera de espíritu puro, de ilusión intacta y de esperanza vir•
"'en:
.., ' de cuántos dolore~' ·de cuántos martirios brotó á la ternura la dulce Cordelia,-oh, Santa! Santa!
Santa!- en el drama paroxismal del Rey Lear, cuya lectura nos hace cae1· en las convulsiones de los rapsodas que recitaban á Homero, y del que dice magnificamente Víctor IIugo: • Construcción inaudita. El
poeta toma la tiranía, de la que más tarde hará la debilidad; toma la traición; toma la abnegación; toma
la ingratitud que comienza por una caricia, dando á este monstrno dos cabezas; toma la paternidad;
toma la realeza; toma la feudalidad; toma la ambición; toma la demencia, que reparte en tres locos, el
bufón del rey, loco por oficio, Edgar de Glocester, loco por prudencia, y el rey, loco por miseria. Encima
de este amontonamiento trágico, levanta é inclina á Cordelia.-Hay formidables torres de catedrales,
como, por ejemplo, la Giralda de Sevilla, que parecen hechas todas enteras, con sus espirales, sus escaleras, sus esculturas, sus celdas aéreas, sus cámaras sonoras, sus campanas, su masa, su flecha y toda su
enormidad, para soportar un ángel abriendo sobre su cima las alas doradas.,

Crear, dar vida: eso e3 el arte, eso es el am 1r. lJijos del am:&gt;r son los homb1·es perecederos que pU&lt;;!·
hlan el mundo; hijos del arte, son los tipos inmortales que pueblan la leyenda. En el amor vive la discordia; cu el arte vive la paz; el amor es prolífico en guerras nefandas; el arte es fücundo cu rccoucilia•
cioucs armoniosas. Yo he escrito, cu una evocación que hic•~ de espectros trí1gicos, estas palabras que
me inspiró un demonio shakcsperiano: •El genio es más poderoso, más creador que el sexo; es el grau
Sexo hermafrodita, Incubo y súcubo, que á si mismo se fecunda dando vida inmortal y magnífica. Los
hijos de la carne humana son efímeros y miserables; están formados por dos mitades de amor, que se
j1mtan en un espasmo, y se separan luego sin haberse complementado, sin haberse fundido. l\Hralos llt.brando el mundo: tal parece que apenas sus manos arrojan la semilla, caen ellos mismos, unos en pos de
otros, á los hambrientos surcos .... Oh, qué rápido abrfr y cerrar de ojos, qué rápido abrir y cerrar de conciencias es la vida! Todos pasan, pasan: polvo que sufrió un momento en una idea, polvo que brilló un mf&gt;·
mento en una piedad, poh·o que se irguió un momento en un deber, y que ,·uelve al gran laboratorio donde
le clan nueva forma raquítica y nuevo destino frágil las manos febriles de un dios incansable. En cambio,
qué definitivo es el amor del genio! sopla en la arcilla perdurables espíritus de ideal; forma tipo sgigantcscos con los vicios y los crímenes, y rugen entonces, por los siglos de los siglos, los reyes trágicos y los papas
lascivos y las cortesanas ambiciosas; condensa en figuras épicas los credos de !ajusticia y del bien, y se alzan cu las cumbres de la historia los mártires descalzos, los caballeros andantes y los profetas vidente~;
sintetiza en bellezas los aromas, las músicas y las luces del universo, y cruzan entonces por la hu1naoa
fdutasfa la divina Dulcinea con su esperanza y la eucarística Ofelia con su su locura! .... 11

El arte ha dejado su símbolo eterno ec la figura de Prometeo, que romp9 con su ft'entc colosal las
mitologías obscuras de las edades que agonizan en el recuerdo, y clavando la pupila brava y ardiente
como Helios en las lejanías del horizonte, desde la roca Scltica donde el perro alado de Zeus Je muerde
y le devora las entrafías, propone,- como la Esfinge,-cnigmas que el esplritu humano escrnta todavía,
y echa á volar oráculos solemnes que atraYiesan desde hace siglos la historia, sobre la humanidad que
los mira perderse en las incertidumbres del porvenir. Este castigado orgulloso, este rebelde indomable,
hijo del heroísmo y de la belleza, ha pasado y pasa por las metamorfosis mas dolorosas: viene de las rni·
nas, de los misterios, de los sepulcros, de los pórticos por donde entraban los carros vencedores y 11!.s
músicas victoriosas, de los agoras frenéticos, de las matanzas abominables, de los juegos excelsos, cami•
uando, caminando, sin cansarse jamás, de ciudad en ciudad y de gente en gente¡ el tribunal ateniense Je
condenó con el nefando nombre de Sócrates; los judlos le crncificaron con el nefando nom'&gt;re de Jesús;
para él ardían los leños de una hoguera de odio en la Plaza de la Seííorfa, mientras se representaban las
mascaradas libertinas de Lorenzo el 1'fagnlfico; el brazo airado de la Patria injusta lo empujó, siendo
Dante Alighieri, á las inclemencias del e.1:ilio; le han cortado la lengua y ha vuelto á hablar; le han sujetado los miembros y ha vuelto á moverse; le han roto las fibras del corazón y su corazón ha resonado dQ

REVISTA MODERNA .

Hl

nuevo cou los cantos de la ft&gt;; y hoy, sacudiendo su cabeza secular, abriendo, como la puerta de la verdad, su boca inmensa, y golpeando los bordones trágicos de una lira de broncr, clama redención cou
Tolstoi, con Zola, con Bjornson, con Ibsen, con León XIII, á través de los pueblos que tienen hambre y
sed de justicia, para ser nuevamente desterrado, anatematizado y execrado por la envidia de los dioses
y ror la ingratitud de los hombres! Y as! irá, como dijo Jsaías: • de tribula·ción &lt;'ll tribulación y de rsperanza en esperanza!• Matadlo mil veces, no importa, es el Poeta! Cuenta, seííore~, el elegiaco Phanoclt's,
que después del asesinato de Orfco, su cabeza y su lira ftleron arrojadas al mar, ~- las olas las llernron :í
Lesbos: desde entonces, el canto y el gracioso ejercicio de la citara fncron amados en la isla, - melocliosa
ontre todas.-Matadlo mil veces, no importa, es el Poeta! Las azules olas resonantes de jónicos ritmos
llevar:\n su cabe?;a y su lira:\ la Isla de la Poesfa, donde nuestras vlrgcncs lesbianas las recogerían con
sus piadosas manos.

Redención y justicia he dicho. Este es el ideal moderno del arte. Pero acaso no lo ha sido siempre?
Más ó menos consciente, más ó menos oculto por la poesía erótica de los artistas menores, más ó menos
desdeiiado en las decadencias galantes, siempre ha cumplido su misión apostólica de concordia y ele fra.
ternidad. Esta misión se acentúa más cada día, á medida que crecen la inteligencia y el corazón de les
humanos. Podemos distinguir, con uu pensador italiano, la virtud antigua de la virtud moderna, caracterizada aquella, casi exclusivamente, por el valor físico,-producto de la guerra,--y caracterizada la
otra, casi exclusivamentr, por el ,·alor moral, producto del industrialismo. Los héroes antiguos eran los
soldados· los héroes modernos son los obreros. •Si el entusiasmo del pueblo se dirige en apariencia á los
que arri~sgan en la batalla su propia vida, un sentimiento intimo nos dice á todos que la gloria moral
más luminosa, no es saber morir, sino saber vivir bien. Hacer el sacrificio de la existencia combatiendo,
es, no. lo niego, una acción noble, pero es una acción breve, confortada por millares de i,ugestioncs que
la hacen menos difícil; trabajar honradamente tocia la vida, sufrir trabajando y no plegarse á las t&lt;&gt;nta.
ciones, es una acción larga que no tiene conforto de nyudas ui esperanzas de gloria. Y entre el soldado
que muere en el campo, y el operario á quien sólo la ley de la naturaleza y el trabajo matan, después de
haber luchado largamente dla por ella con la miseria, conscn·ando intacto y limpio el cristal de la propia
honradez; os confieso que prefiero al segundo, porque ma~·or valor y mPjor heroísmo me parece el combatir cuotidianamente la dura y obscura batalla de la vida, que mirar de frente, ~ pero sólo un instante,
-á la muerte. El mundo antiguo se regia y debla regirse por la fucríla fisica, y por lo mismo tenla 1wccsidad del valor físico. El mundo moderno se rige y debe regirse por otras fuerzas,-más morales que
materiales,-y por lo mismo; tiene necesidad de otro valor,-más moral que material;-esto es, de un valor que no desarrolle, como el valor flsico, el sentimiento ele la combatividad, sino el sentimiento, más
civil, de la solidaridad. i\lieutras el ideal del ciudadano se resumía en el tipo del que sabe superar á m
semejante con las armas, era lógico que el objeto ele la vida consistiese en buscar en el hombre un ene·
mio-o
y la ,,Joria
en suprimirlo
ó en esclavizarlo. Ahora que el ideal se resume en el • tipo del que •aventat, ,
t:,
.
ja á los demás en moralidad, en laboriosidad y en intcligcncia,-es lógico que el obJeto y la glona de la
vida consistan en tratar á los hombres como bermanc,s, en ayudarles con nuestras fuerzas y en mejorarles con nuestro ejemplo. • (Sighcle). Estanobilisima concepción humana se impone como el ideal del arte
moderno. Las obras que la bosquejan tienen asegurada la inmortalidad. Los •Burgueses de Calais• de
Rodin, el «Cristo clt los Ultr11jcs, dc_De C:roux, •Germinal • y •Trab11jo• dc. Zola, el • Poder ele las Tinic·
bias, de Tolstoi, •llumillados y Ofendidos• de Dostoievsky, •Condenación de Fausto• ele Uerlioz, , ;\Iiscrables• de Víctor IIugo: he aqul, citados al azar, algunos de los grandes poemas de piedra, de ¡)Oesla, de
pintura y de música que más hondamente conmueven el espíritu fraternal moderno. Pero el presente es
un viajero apresurado y fobril, siempre está de marcha, apenas le advertimos cuando ya se escapa .. . ..
Sabéis que Fausto no lo pudo detener, le dejó la túnica de la felicidad entre las manos .... Sólo la muer •
te es inmóvil; detenerse es morir. El Egipto, rígido y cataléptico como sus colosos de granito abrumados
de pereza, vivió menos en sus largos siglos, que Athenas, nerviosa y risueña como Afrodita, en la mafiana azul de su leyenda. Por eso el arte evoca el pasado y presiente el porvenir, tomando dos formas grandiosas: arte de la resurrección, la historia, y arte de la adivinación, el profotismo. La historia dije; no, me
repugna ese nombre femenino, lo substituyo por un nombre viril: Historio. A llistorio me lo imagino
como un coloso formidable, hcchc, eon un pedazo de Atlas, con una cabellera de cedros del Líbano y de
relámpagos cósmicos, con una boca clamorosll como el Océano y como el desastre, haciendo la máscara
del sepulturero en una tragedia titulada ,Las Violaciones Sagradas • Escarba, amontona, clasifica, coo1 •
dina, limpia los restos venerables, sopla vida en la muerte haciendo nacer el poema del recuerdo, remat:i
el Partcnon con los Frisos de Pidias, nos da la voz de Clcopatra, nos trae en sus brazos la Venus de l\Iilo,
nos dPja en el Palacio Ducal el Triunfo de Yenecia, nos encuentra la República de Cicerón, nos• cstitn·
ye siete columnas del templo ele Esquilo, abre los arcos de triunfo sobre la cabeza calva de Julio César,
se les vuela de las manos la Yictoria de Samotracia y cierra la puerta de Lorenzo Ghibcrti sobre la opu·
lenta Pinacoteca del Renacimiento.-EI profetismo es de mayor tamaííc: pierde su cabeza entre las cons·
telacioncs de lumbre; á su sensorio llegan los misteriosos nacimientos del ruido, del gusto, del olor, de
la resistencia y de la luz; á su espíritu llegan las lentas germinaciones de la verdad, de la bondad y de
la belleza; se burla de los filósofos rumiantes¡ desinfla esas odres de viento y de pedanteria que se llaman

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REVISTA MODERNA.

Academia~; sufre inmcnsamentr; goza imnensamcnlc; habla cu parábolas¡ es radiante como el sol mcri.
diano; es obscuro como la primera tiniebla; es loco¡ es genio¡ es el gran arfüta de la Esperanza! Y estos dos
titanes, uno abajo, en lo hondo, en lo insondable, y el otro arriba, en lo infinito, en lo imperforabl11, hacen ohm común, fabrican el producto más precioso del amor humano: la Relleza Divina!

Seiiorrs rrprrsmtantcll de la República Norte- Americana. que habids tenido In exquisita bondad dr
asistir 1\ nuestro festirnl: erais primero los Bárbaros, fuisteis después los Extt·anjeros, sois ahora los Her manos. Es justo que los hermanos posean en común las bienes de la tiena que ha elaborado el arte. ~ o
fué este poeta, Yirgilio dulcísimo, sonoro como abeja siciliana, puro como nido tle tórtolas, claro como el
~Iincio y sabroso como los panales, quien dijo: •todo es común entre amigos?• Nos quedamos, pues, con
vuestros poetas, que tan sabiamente nos ha dado á. conocer Balbino DAvalos. De hoy en adelante, serán
nuestros. Yo creo, señores, que todo tiende al comunismo: la politica, la propiedad, la ciencia, el arte, signiendo la ley de rrgresión aparente que hace volver !i sus formas originales todas las manifestaciones
tic la actividad humana. Pero ese gran proyecto de federación internacional, ideado por el profetismo,
esa concordia. uni\·ersal de inteligencias y de corazones, tiene por base la fortaleza de las nacionalidadrs, que ;\ su vez tiene por ccndición la cultura de los ciudadanos. Por lo tanto, la realización de tan
magno sueí1o es lrnta, lenllsima. Tengamos paciencia y fe. Algún dla nos encontraremos en la 'l'ierrn
Prometida, en la Ciudad del Ideal, de la que esta fiesta da. una idea. anticipada, como el boceto da la idea
de la escult,ua y el croquis del cuadro, especie de vaga anunciación difusa, pues la. palabra santa ha dicho que siempre que los hombres de buena voluntad se reunen en el nomhre de Jesús, el reinado do Dios
,qo realiza en la. tierrn.
Seiioras y Seiiores: Estamos en un templo y no lo profanamos, ya. os dije que el arte es una oración.
F:stas bóvedas augustas guardan los ecos de muchas voces qne han implorado misericordia y paz¡ en
rstas baldosas se han arrodillado muchas culpas arrepentidas¡ de este santuario han partido para el cielo
llls humildes plrg:u·ias de los pobres de espíritu, vestidas con los sucios ropajes del trabajo ó desnudas
como la miseria, pero belllsimas de fe y ele amo,·. H11ga111os nosotro11 lo mismo, mandemos á trav(,s drl
Misterio, :\ los re!lplandecientes huertos siderales, nurRtra estrofa, nuestra. l\ladona, nuestra ascención
randa, para qnr nos traiga, prl'ndido !'O lo!! crlajl's rnhios eon qnr SI' arropan las Auroras. el Mito consolador di' la rtrrnn Poe!lia!

JESÚ!I TTIWE1'A.

/-

..

~ r- -: ~
"-:· .

LA MUJER DAN½ANDO.
(Ut:L Ll nRO .Efll,Of:. 1.'i),

D1mza, mujer, porque las aguas rorrrn
y las flores derraman
pl'rfunies de placer, y las estrrll11s
se deshacen en J;'1grima~I
Damrn, saliendo de la muerte ohs(·nrn
que oprime tus espaldas,
y lns clO!: flores blancas de tnR manM
•
rn la noche lernnt11!
Ofr(•crto al continuo movimiento
de la vida que pasa¡
loor ctemo :'L la actitud cambinnt,1
qui\ trnn~pnrrnta el fnrgo di\ las nltna~I
:\lnr,·,i la flor tlorada dn tn c11&lt;•rpo
al compi1s de lil danza;
11,•jn empapado rn tu perfume rl 11i1·11
y tl!'l'l'Ocha la luz de tus miradas!
Como incensario tu cabr:rn ondulr
corona.da de llamM¡
como incensario del amor oculto
bajo las ricas aras.
F:ntrógate á las danza&amp;! A mis ojos
brilla transfigurada
bajo la lluvia musical, que llena
de un chorrear de fuente tus entra1ias.

México, Novirmbre do 1fl01.
T~ haces sagrncla, hundiéndote en las ola~
de la música vaga;
todo tu cuerpo, abriéndose, descubre
el interior misterio que lo embarga.
:Mujer danzando, enamorada viva,
tus hombros se adelgazan
como corriente ele agua por la noche:
tus pupilas se agrandan!
1-:res como milagro que se Inicia.
b11jo el cambiante velo de las danza~;
como suave nenúfar que se mueve
con movimiento oculto sobre el agua.
Se ha desprendido mustia de tu frente
la p1 imera guirnalda¡
se han desprendido mustias de tu e~piritu
las ideas prestadas.
Tú sola reinas en la. Danza.Ruedan
flores blancas de almendro por tu espalda,
te envuelve una luz sua ,·e, y por los ojo~
se te derrama sobre el mundo el alma.
Dijérase que el Universo entero
copia el compás alegre de tu danz11¡
que, oscilando, las flore@,
la imitan encantadas.
EDUARDO

MA RQUDL\.

�ARo IV

Mixico, 2ª

QUINCENA. DE NOVIEMiiRE DE

1901

Ntar. 22

MODER.NA
ARTE Y
OIRECTOH: JESlJS E. VALEN7.UF. LA.

CIENCIA.
,JEFE DB REDACCJON: JESUS U RUETA.
Tip. dt D11l,ld11.

SEGUNDA CONFERENCIA PAN-AMERICANA.
LA Dr-:LEGACIÓN MEXICANA al Congreso Pa.n-.\mericano, se honra de invitará Ud. al festival artístico que se verificará en la Biblioteca Nacional el,¡ del
corriente á las 9 p. m., y que ha organizado bajo el patrocinio de ,&lt; La Revista
Moderna,, como homenaje á las letras anp:lo-nmericanas.
México, Noviembre de 1901.

PROGRA1IA PARA LA VELAD..\ ANGLO-AMERICANA.

I.-QUINTETO.-Op. 44..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

R. Schwnann .

.\llegro brillante. Piano y cuerda.

II.-D1scuRso. -Balbino Dcívalos.
III.-Qu1NTETu.-Op. 48 .. ...... ..

T8chaikowsky.

Tema ruso.-Cuerda sola.

IV.-PoEsíA.-José .Juan Tablada('=').
V.-LA TRUCHA ... . . . • . . . . . . . . . . ............. • .... Schube1'/.
Variaciones. Piano y cuerda.
VI.-Lectura de POESÍAS A:itERICANAS, por Luis R. Frbina.

VIT.-QurNTET0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Christian Sinding.
Andante y Scherzo.-Piano y cuerda.
VIIL-ALocucróN.- .Jesús Urueta.
IX.- CAPRICHO.-W'edding Cake. TValse... . . . ........ C. Saint-Siien:,.
Piano y cuerda.

(-tJ Los versos del Sr. Tablada y las traducciones del 8r. Casasús que lryó el Sr. Urbin11, sci·án pu•
blicadas en el próximo número de la Rei·ista.

PROP&amp;TAS DE MIGUEL ANOB:L,-CAPILLA SIXTINA. ROl!A,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 21, Noviembre, Primera quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

312

AÑO

nistración del fondo de instrucción primaria formado con la contribución mencionada; pel'O los proft!SO·
res serán nombrados exclusivamente por el Ayuntamiento como tal.
Décimaprimera: La duración de estas juntas inspectoras será. de cuatr-0 aiios, haciéndose cada ario
nue,·o nombramiento de un número de miembros igual á la cuarta parte del total, prefiriendo en todo ca
so para estos nombramientos á los padres de familia..
Décitnasegunda: Cada siete años, la. autoridad polltica, con acuerdo del Ayuntamiento, integrado
con los profesores del lugar, hará la declaración ele lo que en el septenario siguiente debPril. entenderse
por 1xsTnt:cc1&lt;'1~ PRBIAJtrA, sin que rn ningún caso pnecla (•sta comprender menos que: lectura, escritn
r11, ortograffa castellana, las cu/ltro reglas de aritmética, elementos ele historia nacional y gimnasia.
Dí•cimatercera: Este programa sólo comprendcr:'1 el mi11i11111m de instrucción que un niño deberA adquil'ir para considerarse satisfecho el precepto legal; pero de ningún modo se opone á que la enseñanza
voluntaria que se dé en dichas escuelas abrace mayor número de conocimientos útiles, ni mucho menos
i1 que se establezcan escuelas primarias de perftccionamiento, en las cuales la instl'ucción será más am·
plia y completa.
Décimacuarta: Sin emplear co11cción de ninguna clase, se procurará por la couvicción, los estlmu•
los y el buen orden y moralidad de las escuelas, y especialmente de los profesores, que los niños de todas
las clases concurran {1 las escuelas y adquieran en ellas la. instrucción primllria m{1s 1,ien qne en el domicilio.
Décimaquinta: Los profesol'es titulados serím de 1", 2" y 3" clase.
Décimasexta: Para adquirir el titulo de l3 clase se requiere: haber concluido la instrucción prlma!'iit
y la secunda.ria, y sufrir un examen teórico-práctico de los métodos de ensei'ianza, muy particularmente
ele! llamado objetivo, ser de buenas costumbres y de buenos modales.
Décimasl&gt;ptwia: Para obtener el titulo de 2" clase, se requiere acreditar, por modio de examen, ce•
t111· suficientewte instruido en los ramos siguientes: lectura, escriturn, gramática castellana, aritméti•
ra, incluso &amp;I i(stema métrico- decimal, geografía física y política, histo1 ill del p11 is, ser de buenas costumbres y "" buenas modales, y haber practicado por seis meses lo menos la enseiianza objeti\'a..
Décima,'\cttwa: Para tener el titulo de 3" clase se requiere: 11creditar en la misma forma, aunque en
un g1·ado menor, la instl'Ucción indispensable en los mismos rllmos exigidos para la 2" clast&gt;, quedando
por lo mismo en cada. caso libre el jurado ele ex11men para decidir si deberá expedirse titulo do 2ª ó do
:r clase.
Décimanovcna: Ninguna eseuela sostenida por los fondos públicos podrá cstu dirigida por profosor
no titulado.
Vigésima: Anualmente se puLlil':u·,í. un censo de los niiios que ashten ii las escuela9, comparando el
11i1mero ele éstos con el total ver1hrlPro t'., al menos 11.pro~imativo, calcula,to :\ r11zón lle un nii'lo por cad11
cinco ó seis habitantes.
:\1éxico,

1 go&amp;to

IV

MÉXICO,

2ª

QUINCENA DF.: ÓCTUflRE DE

1901

ARTE Y
01 RECTOR: ,JF.RDR R. VALEN7.UBT,A.

,

'('

CIENCIA.
'

,JEI•'E DE REDACCTON: JE~UR UBUET,-\.
1'i]). ¡le n11blá11.

...

l•

BARRED.\.

OFRENDA.
ltes¡11 ·nodo un olor 11~ pri1trn\·1•ra,
Me incitb como un ramo de jazminf'.~
'l'u @eno, y en tus mieles y ~atines
Re armrucé&gt; cantando mi quimt'r/l.
I_Jniel'O h ajo el frescor de ad&lt;1nni!l1•rn
tus ojos, mil'i.r nuevos confint''1,
't distraer mi luto en los jardineR
l 'ml,rosos de tn suelta cahellera.
l)¡,

Y en cambio de lns lises e,plendentrs,
En cambio de los mfsticos presentt's
lJue me dar:í tu mano bondadosa,
Mi ju\'entud, que exhitlMA en las 1-iradai
De tu altar, :í la lnz dP tu1 mir1t1las,
Su perfnmf' r"mo nn/l tn 1rro1ia.
11 IUN

20

REVIST.A

15 de 187.;
GAlll)(O

NúM.

HEROLI.EOO.
PROPET.\~ DE i\frGl'EL

A~ol!lr•.--CAPILLA

81xT1NA

Ro.u4,

�REVISTA MODERNA.

DE NA1"URA RERUM.
,\ DlE hubiera creldo, al ver la galana pareja en plena bizarria de
edad, suspensos los dos peregrinos de amor en esa última cumbre
ele Ja vida en que se detienen los séres pensantes por la postrern
YCZ para tramontar los cuarenta años-porque hay así etapa~ en la
eflorescencia humana, en las que se descansa por décadas baJO una
apariencia. inalterable físicamente, p_r'.mero en la _adoles_cencia,_luego en Ja'juventud, después en la. vir1ltdad;- nadie hub1ern. sonado
q ue la "'entil pareja o-ranada. y lozana, ella con su pesada masa de
"' ne.,.rlsimos y"' pujantes, él con su cabeza empolvada d e me.
cabellos
ve como Jo; cortesanos versalleses, ella. y él con los ojos límpidos,
las mejillas Lersas, los miembros ágiles y briosos, hubiesen arribado á. 1~ cumbre de la vida de otra manera. que llevados por Jas mañanas y ]as tardes en el capitonado !ando amenazado ~e volcarse _al em_puje del altanero tronco de frisones equinos; mecidos con indolencia en un~ cadenciosa cracoviana o
torbellinados en el maelstl'Om de un vals en la. feérica. gloria. de un sarao; reclinados ella. en el ~n!epecho
y él en el fondo del palco, ella para. ser admirada y él para admirar. á sus anchas ~a fruta proh'.b1da q~e
sus catalejos api·opincuaran hasta su boca; bogadores los dos, en fin, en el barquichuelo _alhaJado _Y JO·
ya.nte de Ja Fortuna, esa pical'illa hada que cuando se deja coger por las a~a~. cual man posa ~bn~ de
miel, y aprisionar en una caja fuerte de hierro, premia á. quien la dona tal p1:1s10n, acu_mulando m_fatrgable noche á noche, en unión de los gnomos Japidal'ios y audfabristas, pirámides de piedras prec10sas ~•
columnas de superpuestas y selladas águilas de oro!
. .
.
Así, con las pasables molestias de un Pullman de recreo, parecían a~u~llc,s ~os _viaJeros h~~er arnbado á. la cumbre alpestre desde la cual contemplaban risueños el pa..~oramico pa1saJe ~e la. felicidad e~cumbra.da después de regar flores, a.guas, mieses y uvas por las ca.mpmas fecundas en bienes. Pero nadie
Rabia., ahora., la. violenta prueba en que su corazón habiase a.cdsolado !
. .
.
Veneranda y Gabriel conociéronse sin ninguna aventura novelesca: él daba clases de pa.isaJe al oleo
na las recibia en su mansión suntuosa de heredera. única. de una gran fortuna, rodeada. de una corte
~eeprimas parasitarias sobre las que imperaba. como una dogaresa. U:n ejé~cito de criados y lacay~s
servia a.l pensamiento, obedeciendo sus más infantiles deseos que por rnfantiles á. menudo eran quimericos.
Por ejemplo: cierta mañana despertóse en su lecho de infantina, recamado de ~londas a.len&lt;;?nesa.!l, c_on
el deseo de amar· v como el ideal ele las criaturas románticas era por aquellos anos hoy corndos-D1os
mio! mi juventud' ha florecido entera de entonces á hoy!-un soñador solit~rio ~ a~~sionado á la man~ra
de Jos héroes romancescos crea.dos por la corte planeta.ria de Hugo, el garzon pa1saJ1st~ a vio ose ~omo cm·
tillo al dedo al caprichuelo púber de la. hermosa.. Y as! fué que al presentarse en_ el hnd~ estudio que se
dirla soñad¿ por Saudro para. desnudará las Gracias y copiadas desnudas, Gabnel tui:bose al v~r á Veneranda zalamera y ruburosa. venir á su encuentro, tenderle s1t mana. hoyuelada Y gu1arl_o ~si, a semejanza. de un arcángel á un joven Tobla.s, hacia al caballete donde alboreaba apena~ un pa1saJe ~unar, en
el momento preciso en que Febea tramonta y el lucero del dla precede como un paJe á la. cuádriga voladora de Faetón ....
Gabriel comprendió que la. impei·a.dora q ueria ser amada y ser obedecida, i se aprestó á la lucha.
Era pundonoroso, y pugnó por no quedar ata.do al carro de victoria, aun cuando fuese a~a~~ con cadenas de flores. La insinuación de la señorita bien nacida, si bien impetuos~ e~ el a_r!·anque _1n1c1~l, no tra~asó empero el limite de la. donosura de una dama que se respeta¡ y tal rnsmuac1on pars1mQn1osa cautt~ó A Gabriel. Yióse nbruma'1o por las atenciones de Yenerandn en i;u casa, rn los salones que ambos

'.ª

frecuentaban, ella con el poder de su belleza. y su oro, él con el poder de su prestigio de a1·tista; la mlll'muracióo, preludio del himno triunfal consagi·ador de los afortunados, los envolvió en una oni!a sonora
r¡ue .i Veneranda la. hizo sonrefr y al pintor sublevarse, y entonces se alejó de su discípula.
Ese alejamiento determinó la unión de aqueJlos dos séres que parecían haber nacido para encarnar
ol poema do la juventud vencedora por la belleza. y la. fortuna. Et artista fué llamado á la presencia do
la hermosa; la explicación surgió firme y franca dados sus cara.ctc1·es altivos; el mundo, que ambos destleiíaban, fué proscrito en el pacto de alianza para toda la ,·ida¡ el idilio romántico bien pronto se transformó on dichosa. realidad, y la. pareja de amor, laudada por el himno tdunfal consagrador de los afortunados, paseó con la insolencia. inconsciente de los felices, su cauda de murmurnciones cobardes envi. el limo de la. gleba
' que
clia.s con antifaz de g::.lanterlas, bajas pasiones plebeyas, que to mismo fecundan
los co1·púsculos de la sangre azul. Sentimientos bastardos que brotan cínicos ó disimulados, pero que son
sedimentos latentes del mal en todo organismo humano!
Asl, aquella doble rnlla de fracs encarnados y de hombros desnudos por entre la que pasaban triun,
fantes Gabriel Henán y Veneranda de Villamar, en el salón resplandeciente de su mansión fastuosa Ja
noche de sus bodas, aquella doble valla cortesana escondía bajo su sonrisa. pala.ciega, tenuemente sardónica, los dardos romos de sus pasiones innobles.
·
El pintor no se curó de analizar almas, y se dejó mecer en la. hamaca de seda de la alegria. Sus a.mi.
gos invadieron la mansión se11orial riendo ruidosamente; en el gran patio embaldosado piafaban los ca.
ballos y ladraban los lebreles impacientes de pa1·tir {1 las famosas cacerías; al regresar, como una banda
de cosacos, invadían las despensas y rociaban con añejos vino~ bor.,.oñones los ciervos asados los jab 11 lies al horno, los civets de liebres traillas por manojos, las perdices °agachonas y las gangas a~oradizas,
qne baclan reventar las bolsas de caza, abundantlsima. en las posesiones del señorío de Villamar. En el
recinto hospitalario todo era estrnendo, luz, música, felicidad. Et canicter franco y abierto de Gabriel,
e mvertido súbitamente en gran señor·, atrájose las simpatías fáciles de quienes secretamente lo hablan
desdeñado a.l subir i1 su rango, y Veneranda, al principio feliz en su plenilunio de miel, bien pronto vió,
c:&gt;n asombro primero y despné3 con rnncor creciente, que ya no era la única, la reina, la mimada, Ja imperadora en su mansión. Todos buscaban á Gabriel: las invitaciones eran para él¡ los honores para él¡
ella. quedaba en segundo término y 1st felina fierecilla que dormla en su corazón, como en el corazón de
toda mujer, elespertóse como unajagua.resa de su sueño de amor . ... \'eneranda toruóse tornadiza, nerl'iosa, celiuda, irasciulc .... su cólera hacia crisis é iba á estallar como un cráter ....
Y asi fuú que una maiíana en que Uabriel acompaliado de tres amigos ordenó en alta voz desdo 11u
tlc,spacho que engancharan el landó, poi· respuesta vió presentarse ,'t nn lacayo purpúrno de confusión,
que balbuceaba:
-La señora ordena que no se enganche! ....
Gabriel palideció de rabia y de vergiienza, pero dominándose súbitamente, dijo .i. sus amigos con
jovialidad:
-Vaya! . ... pues toma.remos una calandria!
-Si!. ... si. ... una calandria.! - corearon-y partio1·on, quel'ienclo en vano ocultar la afrenta bajo
una falsa. alegria.
Al dla siguiente, muy temprano, Gabriel presentóse tranquilo en las habitaciones de su esposa y la.
Invitó á dar un paseo matutino-hacia un tiempo espléndido. Veneranda, que esperaba impaciente una
escena. tremenda, quedó desconcertada.- «Será en el paseo• -pensó. Y se decidió á aceptar. Esta. ,·ez si
engancha.ron con apresuramiento; pero en el carruaje Gabriel hablaba de co3as indiferentes, con la mis•
ma. tranquilidad asombrosa.-• Dios .... !- pensó Venei-anda.- ~i me hubiese casado con un hombrn sin
delicadeza!• Al terminar la calzada do milenarios ahuehuetes, Gabriel ordenó al lacayo que se internara
en un barrio solitario.- • Yaya un capricho!• -pensó Veneranda; y al llegar frente á una casa de humildo
aspecto, llenán hizo parar al carruaje, rogó á Yenernnda que bajara y despidió el cupé.
.,
-Pero ele qué se trata?-preguntó ' ' eneranda alarmada.
-Volveremos en el trnnvia que pasa ahí, á unos cuantos metros,-contestó él cou serenidad que la.
~ranquilizó.- Deseo que veas esta casita que comprí• ....
~ Pe1·0 estás loco?- dijo ella riendo - y entraron los dos.
El corazón de Veneranda dió un vuelco. Las dos únicas habitaciones pequelias estaban abiertas; eu
una de ellas habla un caballete, pinceles, lienzos y bosquejos prendidos á los muros blancos, una hamaca y dos ó tres sillones de mimbrr; en la otra había un humilde lecho a.lbeante, un tocador de roble, un
ropero provisto de batas, faldas y ropa blanca. y un lavabo de pol'Celana En el ·pasillo que conduela A la.
cocina, bajo un cobertizo de trepadoras y campúnulas en flor, vclanse una mesa de comedor y un armario con loza y cristalerla.
- Veneranda - elijo el pintor con voz trnnquila, uescubrióndose - cuando yo me casé contigo, era Jo
que soy, un paisajista que se gana la vida con sus pinceles, y tú me aceptaste asl. Esta es mi habitación
que yo he guardado por cariño á mi vida de bohemio¡ ayer he solicita.do mis antiguas clases y por foi·
tuna me las han dado todas ot1·a. vez .... Yo ti·abajaré con a1·dor, para que no te falte lo que decorosa·
mente necesita una mujer .... Estás en libertad para nombrar quien administre tus bienes y puedes hacer
de ellos el uso que quieras ... . pero mientras no haya impedimento leg al, ti enes r¡ue vivir conmigo y
compartí~ lo mio .... Espero ele tu dignidad y ele tu nombre que aceptar:ís mi honrada pobreza!
Cuando Yencrnnda tlci;pertó del delirio febriciente que la fulminó al recibir e l tremendo golpr, en-

�REVISTA MODER~A.

316

REVISTA MODERNA.

contró ;1 su lado [1 su doncella más querida, que la consoló con frases carii1osas y la. ayudú á recordar
discretamente el motivo porque se encontraba allí. Era la rubia una compañera de infancia de Veneranda, y en sus brazos lloró la cuitada sus penas; pero ante Gabriel se mostró indiferente, estoica, no
quiso rogar ni causar compasión. Sufriú con heroismo las impertinentes preguntas de sus amigas, que
se interesaban por su salud y acudían á verla, pues toda la ciudad sabia el suceso y el lejano barrio se
veía concurrido por soberbios carruajes de flamantes libreas. Encumbrados caballeros suplicaron i1 Gabriel, por el linajudo nombre de Veneranda de Yillamar, por su nombre de artista, pero el pintor semostró inflexible. Levantábase por las maiíanas y partia á dar sus clases; prodigaba al regresar atencione!!
y cuidados á su esposa, que los recibla con una impasibilidacl marmórea, y la vida se deslizaba así, con
una monotonía languidecente para la reina destronada. Su orgullo herido se rebelaba contra la idea de
pedir gracia. El choque del dardo del vencedor contra la coraza de su altivez, la halló blindada para toda flaqueza, para toda vulgaridad, y la diosa no descendió de su plinto á las correrías de los tribunales!. ... Los dlas retemplaban á fuego lento aquellas dos voluntades indomables ... Quién podla rom•
perlas ni domeñarlas .... ?
Ah!. ... La eterna madre, la eterna avasalladora, la santa Naturaleza!
l"na noche Veneranda, it punto de dormir~e, sintió en su seno el latir de ot:a vida! ... . Tmcorporósc
palpitante, trémula, azorada, venturosa, y rompió á llorar. Gabriel acechaba, como todas las noches, insomne, desgraciado, y al oí1· los sollozos saltó de la hamaca, donde reposaba, y corrió al lecho ele \'ene
rancla, que abriéndole sus brazos le dccla ruborosa y solloimntr:
- Ya nó .... ! Perdóname en nombre de nuestro hijo!
HUBÉS

1901.

OTOÑAL.
¡Qué honda melancolla
la de esta tarde póstera de Octubre,
en que se apaga agonizante el dla
b11jo el nublado que los cielos cnbrP!
¡Cómo citen las hojas
en la solemne selva solitaria!
Cual aves tristes cuyas alas flojas
~e alzan como se alza mi plegaria;

]\f. CAMPOS.

317

¡Cuánta)u(en los ojos,
cuánto candor en la serena frente,
cuántas sonrisas en los labios rojos
Y en las almas qué luz indcficiente!
¡Qué blanca era la vida.
al escalar los rápidos peldaiiob!
¡Qué fácil y que dulce la subida!
¡Qué lejos los funestos desengai1ob!
¡Qué folices nosotros
yendo ele cara al porvenir seguro!
Hoy tiemblo por la vida de los otros
y amargo cáliz de ausicdad apuro.
El dolor es lo úuico
que hay inmortal sobre la dura tiena·
falaz se embosca, como aleve púnico,'
nos acocha, nos mata y nos entierra ....
Ese rnmor de hojas
trotando por las sendas UHJ liaco daf1o;
de mi verdor as! tú me despojas
uh \'ida! sin cesar, año por aiio.
El árbol en la noche
con sus ramas escuetas y desnudas
rompe con su actitud el negro brocho
de mis penas incógnitas y mudas.
Pero hojas y aves
volverán á mecerse entre sus ramas
cuando la primavera sus suaves
'
brisas le traiga en su fulgor de llamas.
Xo a.sí los pobres seres
que consumidos por su propio fuegu
ay! nacen del dolor de las mujeres
para sufrir, llorar y morir luego.
JESÚS

E. \'ALENZUELA.

Sin fuerzas, sin aliento,
ltHlibrio de los cierzos gemidor&lt;'~,
rxhalando en las ráfagas del viento
las notns ele sus últimos amorrs.
LI\ escarcha se avecina

y la tarde se aviene á mi tristez11,

y en la onda profunda y cristalina
miro cómo emblanqneco mi cahPza.
Amor! no asl la viste
en las manos del sét· que me amó tnnto,
qu.e iL mi lado jamás estuvo triste
y yo mismo conduje al camposanto ....
¡Qué alegre la maiíana!
Doraba el sol las fértiles campiñas;
y á la mfstica voz de la campana
un enjambre en la iglesia, PI de las niñas.
Tras ellas los rapaces
c¡ue picante atezara el aire patrici,
entre risas y cármenes fugaces,
esperando intranquilos en o! atrio.

('ELLA," DE ERNESTO EL0RDUY.
El Maestro inspirado, cuyas coiuposicioncs son la delicia de nuestras damas y de nuestros art' t .
~esprendió una página do su álbum inédito para ofrecerla galantemente á la Rei;ista "fifoderna, qu~\:s
ltcne el placer de ponerla en manos de sus lectoras.
y
Ellas podrán soiíar, interpretando esa página apasionada escrita en voluptuoso ritmo de danza .¡0
que ha soiiaelo al concebirla el compositor que es nuestro poeta del piano, por su genio y su corazó;,

--

..,

�LA EVOLUCION DEL TEATRO CATALAN.

OS que le conozcan sólo por sus pri,11cras obras ó por alguna de las que se han traducido
al castellano, se sorprenderán no poco al verle con los últimos trajes que ha adoptado.
Lejos se halla ya de las comedias y dramas de l'itarra, su popular sostenedor de otl'OS
tiempos, y aun el mismo e; uimerá no constituye ya la última novedad que puede ofrece1· al espectador curioso. El teatro catalán evoluciona ambiciosamente hacia lo nuevo,
ó, en opinión ele algunos, decae y se deshace siguiendo equivocadas direcciones. Dejemos la discusión de si decae ó se eleva, para fijarnos sólo en algunos hechos que demuestran que indudablemente evoluciona.
:· Las tendencias más ó menos ibscnianas presentidas, á vece~, por (:uimcril, han sido afirmadas con
mayor decisión y llevadas más lc&gt;jos pot· un dramaturgo joven y ya conocido del público barcelonés: Ignacio Iglesia$. Cosa de media docena de obras que lleva impresas ó representadas le han servido parn
lltraer sobre si la atención de los que aprecian sus buenas cualidades y adivinan en él un autor fecundo,
conocedor del teatro y con aspiraciones que no se contentan con poco. Iglesias tiene ya amigos y enemigos que le ensalzan ó deprimen, exccsirnmente á veces, gracias á sus tendencias; pero el hecho es que
i•I representa una nota personal y digna ele tenerse en cuenta en el teatro catalán de hoy. Las nueYas
ideas sociales y religiosas preocúpanlc impuls:\ndolc it convertir el drnma en arma de combate, y apláudanse ó no tales ideas, siempre resultar:°ln características de la época y demostrarán que la literatura ralala11a no anda rehacía en seguir las corrientes extranjeras; antes al contrario, se las asimila prontamentt•.
Su lifarc elcma escandalizó á algunos poco tiempo atrí1s, y entusiasmó á otros; sus J-&gt;rimers /reds han
parecido también, últimamente, audaces, revolucionarios, y obtuvieron un éxito ruidoso la noche del eslrcno, pero sin sosteuer:.e después, acaso por ser esta obra menos teatral que otras del autor, y no clt&gt;jarse arrastrar facilmcnte todo el público hacia lo~ senderos que sigue el escritor cataliin. Así y todo, hubo
revistero que en el entusiasmo que abundó en el estreno de Jt:ls pri1ne1·s f'reds comparó la obra con Elec·
tra, y dijo que tocia la segunda no tenia la fuerza sugestiva de una sola escena, la última, del poema
,lramcítico. ele Iglesias. En cambio, á esa admiración ha seguido la frialdad ele otros, 11ue ese es el peligro que suelen ofrecer los dramas de combate. Sea como fuere, todo parece indicar que Ignacio Iglesias
es el hombre del porvenir en el teatro catalán, y que su audaz imaginación ha de agitar no pocas ideas
de las que suele decirse que promueven tempestades, si tempestad cabe en ese vaso de agua de mrnRtra
\"ida literaria, sea ella catalana ó no.
Por caminos no muy distantes de los de Iglesias anda también D . .Tuan Toncndell, distinguido escritor mallorquln que desde Palma fué á Barcelona para que en ella se estrenara su drama Rls encarri·
lat.~. El éxito obtenido por el Sr. Torrendell fu(• completo, y el teatro catal;in ha hecho una nueva y valio~a adquisición que no deja de ser muy significativa. J.:[,q encm·rilafs es una protesta calurosa, vibrantt',
cotltra el caciquismo que nos corrompe, y, al propio tiempo, una enérgica afirmación de patriotismo local. Jpdependientemente de su valor literario, tiene la obra importancia política, pues pocas veces como
en la noche del estreno se habla visto en Barcelona i, un dramaturgo luchando con tanta oportunidad
por lo mismo que constituía aquellos días la gran preocupación de no pocos de los espectadores. Pero
no sólo han llegado oportunamente Els enca 1'1·ilats, sino que son una de las obras más serias y cultas del
teatl'O catalán. Produce una impresión de agradable sorpresa aquel diidogo de un realismo algo parecido al de S udermann, con atrevimientos y vuelos i'i lo Jbsen; arrastra el furgo j uvenil &lt;le! protagonista, y
acaba uno por simpati,1,ar con él y aplaudirle, aun cuando flaquea un poco ó no parece j ustifi carse bastante á la la primera impresión cuanto le ocurre. Algo se ha echado en cara, si n embargo, al autor ele
este drama, considerimdolo como invoroslmil, que no es más que copia c&gt;xacla de lo que t'n la realidad
acontece; pero no en la realidad ele las ciudades, sino en la lugarciia, lo que no es precisamente lo mismo.
El defecto capital de la ob ra, en m: concepto, es la. pequeñez del motil'O principal sobrn que gira, el
cual, si en la vida de una población subalterna se agranda, en el teatro parJce muy reducido si no se com·

��REVISTA .I\JOl)F.flNA.
plica con otros. 'rambi.:n cierto tono declamatorio le perjudica; pc1·0 eso puede decirse que es, en gran
parte, defecto del género. Lo indudable es que el autor es una esperanza para la literatu1·a catalana, .,·
que hay que apuntar su nombre en la lista ele los que valen y pueden darnos un teatro verdaderamente
literario. Dios ponga acierto en sus manos, que no nos sobran dramaturgos de buena fe.
De esa clase ele ol,ras :\ las dos que ha pul,licado hace poco .\peles ~lestres, la transiciún es algo
hrusca si se atiende súlo á cualidades externas. /Jramas ¡,,.ics las titula, y lo son por 111As de un conrrp•
101 por lo que la música y el canto inter\'ienen en ellos, y por lo que participan de poesía lit'ica.
Constan &lt;le un acto cada uno, por hahrr siclo escritos expresamente para rl llamado 'Tea! re l ,ll'Ít'
rala/1í, donde sr impuso rsa condicibn, y rslim rscritos en \'erso, lo qur parrce un retroceso rn la ro
rrirnte grneral; prro no le impitle al autor decir cuanto quiere casi con la misma naturalidad dr la prosn.
Es,LS dos ol,ritas, puestas en excelente mt'1sicll por los maestros catalanes ~forera y r :ranados, oMuvierou
muy buen hito cuantas veces se representaron, y en ese éxito hay una pruel,a m1is de ,1ue el público !,ar•
celonés admite y aplaude ya en el teatro obras literarias que algunos años atrás se hubieran calificado
ele muy bellas, pero irreprescntal,les por no tener las condiciones teatrales que pan:clan imprescindibles,
Ya ahora no lo son, y !,asta la poesla, lo mismo que la idea de alcance misó menos social, para que todo
quepa en aquel molde antes tan estrecho, y no tan ampiio aún como algunos desean. La lloso11s y l'ica1·ol (titulo de esas dos obras de :IIestrns) contribuyen también, pues, en cierto modo A la evolución en sen•
tielo de la completa libertad del género teatral.

¿Y qué diremos de otras tres obras en un acto que acaba de reuui1· en elegante volumen Santiago
nusiiiol: L'ale9ría que passa, l!:l jal'llí af1a11do11al y li!fales y l •'o1·mi,ques:' Ya aqul no so intenta tlmi•
damente que el público acepte algo, sino 11ue se le impone como cosa nue\'a que en ott·as partes se admitirla con elogio, y CD nuestra tierra no podemos, por lo tanto, rechazar. Estamos en pleno teatro sim•
bolista, en el que la observación de la realidad no es un fin, ni mucho menos, sino un pretexto ó un medio
para qae el slmbolo vaya á inlluh' en la multitud. ~o se describe sólo por el placer de realizar belleza; no
se trabaja para conmover sin resultados práctico,: se predica, se lucha para desviar á un pueblo, harto
práctico y positivo, del !,ajo culto á los J,ienes materiales, para eleval'lo al culto de la Idea, de la Belleza,
y con (•I al del Poeta y del Artista, nue,·os elioscs que deben sustituir al Creso que inspira admiración á
11\s ignorantes multitudes. Sin duda que el teatro de Santiago Rusifiol es, bajo cierto aspecto, el mAs nuc•
,·o y revolucionario entre nosotros, porque el autor no teme el fracaso: se arroja á él y logra convertirlo
en &lt;~xito más ó menos completo, pero bueno, en fin. En el Teal1·e !íl'ir se han aplaudido con entusiasmo
J,'a[1f¡ría qtte pa~.M .v Cit1ales y l•'ormi91t1?~, la primera mis que la segunda, por mAs clara, humana:,
bien redondeada; pero es característico que un puro slmbolo, que se mueve lo más lejos posible de la tic•
rra vil y trata &lt;le apartar ele ella á los hombres, baste para reunir un público de gente práctica, como
suele considerarse á los catalanes, y arrancarles un aplauso hahli1ndoles &lt;le la. Pocsla y predicándoles el
desprecio de las riquezas. Mucha idealidad ha &lt;le haber latente-, para eso, en aquella multitud; mucha
predisposición iL educarse-; mucha facilidad, tambi&lt;'·n, para admitir las nue,•as corrientes, no sólo en el tea•
tro, sino en la vida. Que todo eso es lo que evoluciona CD Cataluña.
H. D. PERJ::s.

ETERNAMENTE.
{Para A. C. )
) o 110 s1'• r111,·· lle, aba &lt;'n su radioso
Seml,lantc ele l1t tez inmncnlada,
Ni comprPndo qué fueg-o mistrl'ioso
llnmin&lt;i PI l'l'istal ele su mirnrla.
81•11lf llogar rn cauce prodig-ioso
Las notas ele una risa rnamor11d11,
Y sin quererlo casi, temeroso,
Clav(• mis ojos en su faz rosada.

Re alejú para siempre de mi lado
Y mo hizo entristecer con su pnrtidn,
D~spni·s , ino el re-cuerdo clPI nusrnl.-;

Y ahom tras lo mucho qu(• he llorado ,
Comprendo la risibn: f11nrli(1 mi ,·ida
'l. he guard1ulo rl troquel rtPrnllmenll'!
México, IH0I.
,JUAN

R. ORCÍ.

�NOCTURNO.

C&lt;)NVOOA':'l~ORIA.
convoca á. los littll'atos querctanos ó residentes en el Estado, á
un certamen de •gay saber&gt; que se verificará en esta ciudad el 28 del próximo Diciembre.

L HERALDO DE NAV1DAo

TEMAS

Leyenda sobre arnnto queretano.-Pi'osa ó verao. - Premio del S. Gobierno del Estado.
Romance bistórico.-Tema libre.-Premio del I. Ayuntamiento de la Municipalidad
de Querétaro.
Poesía lirica.-Metl'O y asunto libres.- Premio del Colegio Civil del Estado.
• El Decadentismo en i\Iéxico.•-Prosa ó verso.-Premio de la Sociedad Politécnica.
•.:'\13.vidad.•-Po.&gt;esla cm liberta1 de metro.-Premio de la Junta de Navidad.
llASES DEL CEIRTAME){.

Q.1eda abierto el certamen desde hoy hasta el 15 de Diciembre en el Colegio Civil del Estado, adon de deben enviar su9 trabajos los concurrentes al ce1·tam3n, dirigiéndolos al Secretario del Jurado Cali•
ficador.
Los aspirantes enviarán dos wbres cerrados: uno contend1·á. la composición con un lema que sirva.
para distinguirla, y la indicación del premio á que aspiran¡ en el otro, en cuyo dorso escribirán el mismo
lema, irá. el nombre del autor.
Todas las composiciones poéticas que se presenten, tendrán derecho á. competir por el Premio de
Honor, además del coi-respondiente al tema. que elijan sus autores entre los señala.dos por las Corporaciones que bondadosamente han protegido esto certamen otorgando los premios.
El Premio de Honor consisti!'á en la flor natural y el derecho de elegir la Reina do la fiesta. Los do·
rni1s se1·án objetos de arte.
El Jurado Calificador dará su dictamen el dla 21 de Diciembre, y se harán conocer por la prensa los
lemas de las composiciones premiadas y el nombre del poeta que haya merecido el Prnmio de Honor.
Los sobres que contengan los nombres de los autores premiados, serán abiertos en el acto del cer,
tamen, y la Iteina de la fiesta entregará á los ag1·aciados la recompensa á que se hayan hecho acree,
do1·es. Los sobres en que vayan los nombres de personas que no hayan obtenido premio, serán destrnidos, sin abrirlos, en presencia del pii.blico.
Si por cualquier motivo, el poeta agraciado con la flor natural no se presentare á elegir la Reina de
la fiesta, ni nombrare representante que lo haga, el Presidente del Jurado hará la designación respectiva.
Las pooslas que so presenten no podrán exceder de 2:j0 versos, ni los trabajos cu pl'Osa de 1,60:J palabras.
Al otorgar los premios se atenderá al mayor mérito relativo, y el Jurado se reserva el derecho do
doclara1· desiertos los temas que juzgue conveniente.
Si alguno de los miembros del J urado no asiste á las reuniones en que se califiquen los trabajos, danin el veredicto los miembros que se hallen presentes.
Los trabajos premiados so publicarán en el último número de &lt;EL HERALDO DE NAV!DAD, • y los no
premiados quedarán á disposición do sus autores, hasta el día 31 de Enero do 1002, en la Secretarla del
Jurado.
Será mantenedor de los Juegos Florales el Sr. Iog. D. Adolfo do la Isla, y formarán el Jurado Galilicador los señores siguientes:
Lic. D. Alfonso M. Septién, Presidente.-Lic. D. Gabriel Estrada, Yicepresidente.- Lics. D. Benito
Reynoso y D. Germán J. González, Dr. D. l\Ianuel Godoy y D. Joaquln Aguilera, Vocales.-Farm. D
Manuel Albamirano, Secretario.
Querétaro, 1001.

A \' eces, cuando en alta noche tranquila,
Sobre las teclas vuela tu mano blanca,
Como una ·mariposa sobre una lila
Y al teclado sonoro notas arranca,
Cruzando del espacio la negra sombra
Filtran por la ventana rayos de luna,
Que trazan luces largas sobre la alfombra;
Y en alas de las notas á otros lugares
Vuelan mis pensamientos, cruzan los marrs,
Y en gótico castillo donde en las piedras
Musgosas por los siglos, crecen las hiedras,
Puestos de codos ambos en la ventana
l\Iiramos en las sombras morir el dla
Y subir de los valles la noche umbrla 1
Y soy tu paje rubio, mi castellana,
Y cuando on los espacios la noche cierra,
El fuego de tu estancia los muebles dora,
Y los dos nos miramos y sonreímos
Mientras que el viento afuera suspira y llora!
¿Cómo tendéis las alas, ensueños vanos,
Cuando sobre las teclas vuelan sus manos!

-·-·En los lnímodoil bosques, cu otoiío,
Al llegar de los fríos, cuando roja~
Vuelan sobre los musgos y las rnmn.~
En torbellinos las marchitas hojas,
La niebla al extenderse en el vacio
Lo da al paisaje mustio un tono incfo: lo,
Y el follaje do huyó la savia ardiente
Tiene un adiós para el verano muerto ,
Y un color opaco y triste
Como el recuerdo borroso
De lo que fu é y ya no exisl&lt;',
En los nntiguos cuartos hay armarios
Que en el rincón más intimo y cliscrNo,
De pasadas locuras y pasiones
Guardan, con un aroma de secreto,
Yíejas cartas de amor, ya desteñidas,
Que ob ligan á evocar tiempos mejore~,
Y ramilletes negros y marchitos
Que son como cadáveres de flores
Y tienen un 0101· triste
Como el recuerdo borroso·
De lo que fu6 y ya no existe!

�3l6

REVI~TA MODERNA.
Y cu las almas amantes, cuando piensan
Eu perdidos afectos y ternura~,
\,tuo de la soledad do ignotos días
No ,·endrán á endulzar horas futuras,
IIay el hondo cansancio que en la ludn
Acaba de matar ,i. los he: idos.
\'ago como el color del bosque mu~tio,
Como el olor de los perfumes idos,
Y el cansancio aquel es trbtu
Como un recuerdo borroso
De lo que fué y ya no existe!
Jo11i:.:

ASIJNCION SILVA.

EN"' EL POZO.
(DE LA LECTURA . DE MADRID.)

I
LA uua de la tarde comenzó el cai1oneo, que no otra cosa parecfa aquel con•
denado est1 urndo de los barrenos. Todo el cerro, agujereado como un panal,
retemblaba; sobre las casitas del pueblo Yolaban trozos de piedra, pedazos ne•
gruzcos Y di~f'ormes, como aves obscuras manchando el espacio azul. Allá, &lt;'ll
lo alto del crrro, sonaba la corneta avisadora con un tono qu&lt;'jumbroso, casi
doli&lt;'nte, qtw apagaba á intcrl'alos el tronar espantoso de los hnrrenos que l'II
larga tila il.iau estallando.
La gerte huía del~~ call_es, esquivando el peligro que todos los dlas, de un modo regular, se presentaba. La gran expl~tac100 mmera, ~I par que ahondaba, se extendla. Y mientras que de allá abajo, de
t'ene_brosa~ p1:of~nd1da.des, venían v1bra~iones silenciosas y movimientos bruscos do ta piedra, de aquel
cno1 me laJo a cielo abierto con que secc10naban el cerro, sallan estos trueno~, E'stos pedruscos volado•
re~, estos estremecimientos que haclan bailar las cosas.
Pedro y Pablo- á quienes llama.ban los santo.~ apóstoles-salieron &lt;le la casa con ta cestilla al IJrazo
Y lo~ ca~diles de hierro en la mano. A despedirlos salió á la puerta la mujer del primero, Mariquita ta
H~lw1pw -y en verdad que lo era y míLS lo parecía entre aquella gente tan sucia, en la que el polvo del
mineral formaba costra.-Y como la corneta segula avisando, ella los detuvo un momento, dcb1tjo ele
la me~quina pana que orlaba la puerta.
- Esperar. Esto acaba ya. No me acostt1mbro á estos ruidos ., .. ¡mal,litos 1rnan tos barrenos'
Y los apóstolos se reían como unos sanguangos:
'
- ¡Barrenos los de allá dentro, ¿eh?
Y entre broma y risa la comprometieron para que ol domingo liajasc alli1, al catorcu piso, ÍL la C!t1la
donde ellos estaban hacien&lt;lo el pozo, y comerlan los tres á la vera del malacate, alumbrándose con el
candil, bajo la bóverla vcrdin&lt;'gra sudando vitriolo, en R'}uella inmensidarl subterrimca que parcela un
pedazo del infierno.
-¡Aquello es cnauti bay que ver, cordera!-dijole Pedro.
- Y el ~ozo nuestro (porque nu_estro es, habiéndole contratao) es un scíior po;,;o y ahí están los ingleses que lo d1gau,- agrego Pablo, mirando con extratia fijeza á Mariquitn..
-Vaya, que iré. ¡Pues no os ponéis poco tontos con el pozajo!
- Es que de allí sacamos el cónquibus, y lo que habremos do sac:ir ....
- En él me entierren- dijo Mariquita,--si salimos de pobres.
- Eso no. ¡Ajolá! Por tí más que por mi lo queclrla.
- Digo lo misrno.-Y Pablo le dió un envión con la cesta.
- Se acallaron los tiros. Graciai; iL Dios. Hasta la mar!rugada, ¿uh?
- ¡.\dió~, scrran:i!
H
-¡Qu é huena es!-dijo Perlrr, con su apacihlo condi ción de hombre gr:rnd11llón, recién casado, que
Pncontró lo ()Ue le hacia falta.
- Buena, y limpia, y hacendosa y como hay que ser - contestó Pal&gt;lo - Amigo, has tenido suerte.

REVISTA MODERNA.

327

Y eutrambo~, hablando de ~Iariquita y enumerando sus perfecciones, se fueron intemando en aquel
laberinto minero, erizado de obstáculos y accidentes. Bajaron por sendas ·estrechas abiertas en lo esté·
ril; rodearon el laboratorio, en cuya alta chimenea ondeaba un penacho :negro de humo; pasaron sobro
las vías en que las locomotoras silbaban desesperadamente; bordearon el canaleo, en que el agua cobriza va d!'jando su cáscara riqulsima en los viejos lingotes de hierro; llegaron á los hornos de fundición,
donde hubo que tomar un trago que el capataz ofrecía, delante de la llama espantosa, policroma, en
que se derretían masas de cobre, de azufre y de arsénico .... y siguieron hasta la base del cerro, todo ól
envuelto en un vaho que salla de todas partes, suavizando la fuerte coloración que el óxido de hierro
ponlll en la tierra y en lo~ peiíascos.
Allá en lo hondo, como una grieta abierta en aquel campo rojo sin una mata verde que alegrnse la
\'isla, comenzaba el túnel maest1·0; el túnel de ent1·ada. Arrnstrábanse las pequeíias locomotoras silban•
do sin cesar y dejando en la bóveda manchones de humo negro. A un lacio y otro de las vías marchaban en hilera los obreros del rele,·o, que iban á hacer su jomada en las profundidades de la mina.
A poco, saliernn del túnel y se pararon un instante en el fondo de la corta, {L la luz y al aire. Poi•
muy acostumbrados que estén los ojos, el espectáculo es siempre grnndioso ó imponente. Era aquel un
anfiteatro magnífico: desde el suelo, en que las lluvias habían d!'jado algunas charcas de agua muy limpia, se elevaba la múltiple g,aderia, los bacanales de la explotación; allá arriba corrían sobre aquellos
bancos de mineral las carretillas carg14das; más alto, colgaban á racimo los hombres atados, oscilando á
compás del pico, como ajusticiados; y por encima de todo, el pico pei1ascoso del cerro, algo inclinado,
como midiendo la hondura con que los hombres lo iban deshaciendo. Un breve pedazo de cielo azul, vis•
to como desde un pozo, extendia su nota alegre sobre aquella desolación.
En torno de la gradería colosal se abrian, como fauces negras, las bocas de galerías antiguas y modernas. Las unas anojaban humo; las otras, agua turbia que venía de los trabajos.
Los apóstoles miraron todo aquello con la indiferencia suprema del trabajador avezado, y hablan•
do de cosas del negocio, entraron por la galerla en curva, que venia á ser prolongación del tímel. Allí
encendieron los candiles.
A medida que adelantaban por aquel antro, se percibían mils formit!.ables unos rugidos atronadores, como el resuello de algún monstruo; á poco, se fuó haciendo, primero visible, luego deslumbrante,
el resplandor de una inmensa llama: una masa de vapor blanco lo enl'olvia todo, y entre el conjunto de
extraños rnidos, de claridad y de niebla, confusa y alocadamente se movían figura3 negras, fantástica~,
que corrían anastrando cosas gemidoras, que rechinaban resbalando cutre aquella bruma caliente.
El monstrno de la caverna era la gran máquina de múltiple oficio: ella tiraba de las ,·agonetas en
ristra, que se extendlan por las galerías llenas de sombras; moría las perforadoras de grandes barrenas
con puntas de diamante; impulsaba los émbolos de las bombas dcsaguautes, y hacia salit· de los ventiladores los chorros veloces de aire que hacían habitable aquel espantoso laberinto.
El estruendo era tal, que los obreros se hablaban por seii.as. A la saliJa ele aquella explanada, al
cruzar por delante de una galería en plano inclinado, Pedro súbitamente clió un empujón á Pablo, con
tal violencia, que lo echó á diez pasos. Yolvióse éste entre iracundo y sorprendido, y viú pasar rngiente
y negra, la fila de vagonetas cargadas, que parecían despef1arsl'; un sl'gundo más, y lo hubiesen despedazado.
En la larga convivencia entre el peligro, que es constante, de todos los minutos, de todos los días,
estos actos de noble salvación pierden su importancia, como la pierde el accidente que quita la vida.
As!, los apóstoles siguieron su marcha, sin que el salvarlo dijese nada al salvador, ni éste pensase
más en que, gracias á. él, el mundo conservaba un hombre.
Fueron dejando atrás los lugat·es del ruido, los sitios cu que rugían las máquina~; cada vez se iu·
tornaban más en el corazón del filón Norte; el mineral se hacia más firme. más compacto; las vetas sudo·
rosas del sulfato tendian sus anchos tapices; de la bóveda irregular y rocosa pendían millares de esla·
]actitas azules, torneadas, cirios traidores de vitriolo, que á cualquier imprudente mil'ón dejarían ciego.
Pasaron por un ti-abajo, en que una pobre gente destajista echal&gt;a el quilo. Allá en la crnz que formaban las dos galerias, moviase la luz de un candil con recios Yaiveues: no se veía el mine1·01 pero se
ola su voz apagada en la masa de piedra, repartida en aqnelln.s negras oquedades: ¡pegao estrí¡ ¡pe•

flªº está!
Pedro y Pablo se echaron de un salto en el hueco de una cuadra, en el rectángulo socavado en la
roca donde dos pacientisimas mulas destinadas al arrastre comlan su pienso, acostumbradas ya á esos
espantos del munrlo subterráneo.
Tardarían ocho segundos en estallar los barrenos, uuo á uuo, como los cañoucs de una batería. La
masa de mineral trepidaba como un instrumento sonoro; las moléculas todas vibraban con siniestra amenaza; la bóveda crujía ... . y el bramido de la explosión se pe1·dla en las vías obscuras, insondables, como un lamento de las cosas grandes, heridas y profanadas.
Las mulas dejarnn de comer, enderezaron las orejas, y, al acabarse el estruendo, volvieron al pieu·
so, á. defender la vida, con la calma humilde y pacienzuda de animales que no ven la luz, que ya nunca
se ~sperezarán en los prados.
Al llegar los apóstoles á la bifurcación de la •galeria de los mucrtos•-allí murieron quince granadín-0s y veintidós portuguefies -bajaron, como siempre, A echar un cigano con los de p erp.:uta lo~ tra•
baj~d&lt;H·es del quince, que iban ahonrlan clo, haciendo el nervio central de aquel piso nuevo.

�328

REVISTA MODERNA.

- ¡l!:h, los amigob! ¡Cuiuao, que hay requisa, y andan tricornios de venteo!
- ¡Ah, bah! por aquí no llegan. Está esto muy hondo y hay mucho monte.
Aquellos tranquilos dudadanos, escapados de presidio unos, fugitivos de la justicia otros, todos con
su negra culpa encima ele los lomos, trabajaban á. jornal, para un contratista tiránico, empleados en una
faena homicida, pero contrntos de no ser esclavos ele la sociedad; de ser libres en algo, en esto de morir siquiera.
Y por catorce reales, daban barrenos, metidos en una charca de agua verde, corrosiva, que les ulrrraba espantosamente las piernas, y por toda defensa se ponían tapones de cera en los boquetes ulcrrosos, en la carne recomida .. ..
Desterrados de Ja luz, preforlan aquella libertad negra, aquel mundo dantesco en que morían aplastados, despedazados, envenenados, corroldos, hasta al punto de ver la blancura de sus huesos; su propio esqueleto moviéndose en el afán de la·,•¡da, debatiéndose en un infierno sin esperanza, pero libres al
fin, en esa bárbara libertad del dolor y de la muerte.
Acabado el cigarro, subieron los apóstoles á. su piso, graves, silenciosos, atentos á toda señal de peligro. Ya no habla vida por alli, ni luz, ni movimiento. Era un gran espacio deshabitado y tranquilo.
La soml&gt;ra lo llenaba todo.
Antes ele llegar á. la caiia donde estaba el pozo, oyeron el martilleo de sus barrenero~, y, saliendo
de la hondura, la copla clásica, el gemido popular, cristalizado como el mineral en aquellas rrgiones
1rnhtcrránras:
•¡Pobrecitos los minero~,
qué desgracialtos son!•

ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE NOVIEMBRE DE

1901

NúM.

21

REVISTA
ARTE V
OtREC ron: JESlJS E. VALEN7.UT&lt;::LA.

CIENCIA.
,Tf.::FE DE REDACCTON:

.n::sus

URUETA.

Ti p. tlt D11l,l ,i&gt;1.

LOS GRANDES POETAS NORTE-Al\fERICANOS.
DISCURSO DEL SR. BALUINO DA VA LOS.
IC:URA08 un bosque inmenso en donde la naturalt•z1. hubiese tlesarrolltulo con

llI

El muchacho del tordo dorrnla como un bendito en la plataforma de dos tablones tendida sobre rl
pozo. l'n vuelco algo violento, una pesadilla, nada, cualquier cosa, y rl much11cho hubiera e11ldo á trrinta metros, encima de los barreneros. Allí se ,·i vla ele milagrn.
La luz de los candile~ salla del pozo con una claridad tenue, mo1 tecina
Pablo, de un puntapié despertó al muchacho, en tanto que Pedro, echado sobre el cilindro del torno,
gritabit á su gente: ¡Aquí estamos ya! ¿Ha habido algo?
-Nada. Cada ,·ez más m!\s &lt;lura. r•:stos llevan toda la carg 1.
- Pues á pegar, y afuera.
l'no &lt;Ir los trabajadores se cogió á la cuerda, hizo In lazada por lu que pasó el muslo, y puestos al
torno los dos apcísl ol es, subiú rápidamente, en tanto que el compaiíero quedaba 71ega11do. Con la luz del
candil dió ruego á las mechas, que á esto llaman pegar, y asii:ndose á la cuerda, subió luego; apenas
echó el cuerpo fuera, se retiraron .odos á la galería central, y el muchacho, bamboleando el candil, dió
las voces de ¡pegao esfd.' según es de rigor y de saludable costumbre.
-Las mechas esas tienen fallas. Hay que cambiarlas, porque á lo m&lt;&gt;jor se corren, y va á. haber
aquí una san f'ran cía el ella menos pensado- dijo el barrenero.
-::'lle engañaron en el almacén. Ya vola,·on el otro ella cinco de la pe1·1 éula, y es eso que las mechas
no sirven, y no las tiran aunque reviente ol_munc\o. ¡Asl reventaran ellos!
F.n esto, los dos baucnos hicieron explosión.
- ¡lh1e1rn carga, compadre!
- La que admitieron. ¿No lo dije?
-¡Ya habrán drjado bálago! Ea, puc~, á descansar, que para nosotros so hizo el mundo: echa una
mano, chiquillo.
Y uno en pos de otro, los apóstoles bajaron al pozo, lleno aún de vapores y de polvo, y de ese olor
1le la dinamita, que hace añicos la piedra mlis dura, y cuanto más dura, mejor.
En el acto se pusieron A escombrar, á. limpiar el pozo, y allá iban volando los esportones, á los que
1111 mal movimiento los hubiese volcado sobre aquellos hombres que no tenían huida posible.
Empezaron después A embocar sus barrenos, y golpe tras golpe se fueron enfrascando, hablando á
vuc,•s rle sus cosas, á veces silenciosos, absortos en la faena, en aquella lucha brava &lt;&gt;n que el músculo
y el acero atacan á. la roca y la roca se resiste con su plutónica dureza.
Los dos ap,íslolr-s hablan venido ali! de lados distintos, empujados por In necesidad y el trabajo: primero, Pablo, que tuvo ,·arias alternativas en su vida de minero, -:,· cuando se vió con algunos posibles,
los malgastó, los disipó en breve vida rrgalona, única que concebía digna del hombre. Después llegó
Pedro, entre un turbión de geute sin trabHjo, gra,·e, ajuiciado, de blanda condición, y en todo reglado y
serio. El azar del trabajo los juntó un dla, y ya no se separaron, Acaso afirmó su amistad la diferencia
de caracteres, pues cada uno admiraba en el otro lo que en él faltaba.
r Conti nuará),

exuberancia toda la vida, toda la energla, toda la potencia virtual de sus gi·rmenes, con fecundidad de madre universal y potente, y que libre, ,·igorosa,
pródiga en su inagotable abundancia, y sin la pasiva labor del lento transcur
so de los siglos, de un solo empuje poderoso y resuelto hubiese hecho qu&lt;&gt; la
creación se efoctuara .... Alll la vegetación derrocharla sin esfuerzo un cau
da! perenne de helleza sobre los mil detalles á. que extiende su manifestación
el alma de la flora; alli lo necesario y lo fortuito, lo caprichoso y lo elrlibcrarlo,
lo fino y pomposo como el lirio silvestre, y lo tosco y salvaje como el tronco
fuertemente 1111,loso y rudamente erguido, tendrlan la noble y espontánea expresión de su forma; las flore~, las hojas, lasco: tezas y aun las piedras, al amor de la luz deshecha en matices, lucirían iL la limpi·
dez del aire, y á la. frescura del rocío, y á. la fecundación del sol, .,· al embelesamiento del misterio, y ;\.
la consagración del tiempo, supremo santificador de lo g rande!
l•'.n eso bosque he entrado: vagué en él con asombro; seguí curioso sus sendas intrincada~; penett i·
rn su espesura; me aproximé á la margen ele sus torrentes, siguiendo complacido su curso ó remontándolo en busca del manantial apacible para. clavar los ojos en el mistel'io azul de su fondo; más ele una
nr. me detu,·e t1 reposará la. sombra de sus árboles, repitiendo menta,nente los trinos oídos al pasar, ú
ya perdido en las inextricables malezas que encubren á menudo peligrosos pantanos, sorprendl en el gri·
to estridente de un gran cuervo la nota polar de mi camino; y ,-¡ también entre sus llores los asfódclos
del nuevo arte cultivados con mimo por los gnomos que peregrinan hacia un inquietante ideal aun no
entrevisto, y aspiré las brisas embalsamadas de gloria y sápidas á resinas naturales,·" muchas veces me
adormecl al hechizo de algún himno solemne y religioso.
En ese bosque entré, y de ese bosque vengo para contaros no lo que vi, sino lo que he admirado, no
lo que es, sino lo que me ha parecido; y os daré lo que traigo: unas cuantas impresiones vivaces, tres ó
cuatro paisajes esbozados de prisa, el ritornelo de algún gorjeo perdido, la fugitiva silueta de algunas
~ombras ... . y varios nombres gloriosos!
Si: supe alll de muchos seres que en esplritu lo habitan, cuyos nombres recogla mi oído á.vidamen•
mente. Es todo un mundo de almas que se han estremecido de emoción y que de emoción me estremecieron, un mundo nuevo dentro del Nuevo Mundo, creado de ayer á hoy, desarrollado en menos de un siglo, emanación de un pueblo que pasma con su modo grandioso ele improvisar prodigios; un globo
transparente de poesía cristalizado preciosamente en el centro de una enorme hornaza de tt·abajo.
¿Los primeros nombres que oi? Fueron muchos, ele esos que solamente se nos dicen cuando preguntamos por ellos: nombres humildes, de humildes seres desaparecidos de la memoria de los hombres y recogidos alguna vez, no por la piedad ni la veneración, sino por la paciencia, en los anales literarios de
cada pueblo. ¿A que repetir ninguno de esos nombres, si no han de hallar eco en vuestros recuerdos, ni
Riquiera dejarían en niestro corazón la reminiscencia de una simpatla pasajera?
Para que el fuego de la poesla arda en el pecho humano, basta que los sentimientos que alll suelen
albergarse no se hayan convertido en cenizas; que alguno predomine ó persista en los momentos en que
la vida ó la naturaleza le envio una rAfaga pasional, feliz ó desoladora, poco importa, pero ,·iva. J\Ias si
la llama ha ele manifestarse y alumbra1· inmortalmente, preciso es que la produzca un combustible rico,
,\' que esplenda con fnlgor excepcional de intensidad y color propios, de forma hermosa y nueva qur
la distingan ele las otras y no permitan eonf1tndlrla nunca ni con las llamaradas que más 11e le parezcan
F.n nuestro vecino pueblo del Xorte, d1trante los dos primeros siglos ele eu existencia, rl diecisietr,
en que la inmigración fué colonizándolo, y el dieciocho, ósea el de su independencia, siglos que die·
ron A Inglaterra los nombres de Shaltespenre, l\filton 1 Dryden, Swift1 Addison, Pope, Johnson y Burns,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 20, Octubre, Segunda quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Convocatoria</name>
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        <name>De Natura Rerum</name>
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        <name>Teatro Catalán</name>
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ARo IV

REVISTA MODER~A.

EL ULTIMO SUEÑO DE LUIS XV.

MÉXICO,

1ª

QUINCENA. DE ÜCTUDRE DE

ARTE V

ANATOLE

I

FRANOE.

NúM.

19

REVISTA MODERNA
DIREC T O R : JESUS ;E. VALEN ZUELA.

AJO el murmurio lento de las últimas palabras de absolución, el rey, muy débil, se
durmió.
El anciano sacerdote, de rodillas, hizo la acción de bendecir. Después, y con
una mano sobre el brocado del gran lecho aparatoso, se levantó.
Durante un minuto contempló, pensativo, al moribundo, lamentable, cuyo
Mstro tumefacto destacábase, violado, sobre la blancura de las sábanas en la media sombra del baldaquino de cortinas de seda azul.
llnbo un largo suspiro, lleno de filosofía, en el sacerdote; luego, atravesando la gran cámara, vacía
y muda, abrió con precaución la alta puerta blanca.
El cuchicheo hipócrita de las conversaciones se extinguió. Silenciosamente, según las estrictas leyes
de la etiqueta, la corte, en traje de gala, llevando todas sus insignias y decoraciones, entró con lentitud
y de pie, ceremoniosa, púsose á mira1· la muerte de su viejo rey.
Entretanto, I,uis XV tenia un gran sueiío: estaba muerto, y bajo un cielo azul, donde las estrellas de
oro se agrupaban en flores de lis, al través de una llanura inmensa, hacia el horizonte pálido, andaba él,
buscando el camino del paralso.
Andaba, andaba .... y ante él ninguna estrella se elevaba en el firmamento para guiar hacia Dios á
Su Majestad Crist1anisima.
.
Luis XV sentíase fatigadp, y pensaba que era. muy descortés el Padre Ci,lestial, al mostrar tan poco
interés en darle la bienvenida.
- En verdad, sófo en Versalles hay modales cultos, se dijo.
De pronto apareció, caminando á su encuentro, una ligur.a extraña: era un gran cuerpo decapitado,
revestido esph'•ndidam~nte-con una casulla de oro incrustada de piedras preciosas; una aureola cerniase
encima de su cuello sangriento, y llevaba en las manos, cubierta con una mitra de plata, una cabeza de
barba blanca.
Luis, cel Bien Amado, , la reconoció. Sin duda, San Dionisio venia á saludará su alma, de parte del
Alllsimo, después de haber recibido sus despojos terrestres en su antigua abadía.
Pero se equivocó: San :Oionisio no lo conocla y le preguntó quién era.
-$oy el rey de Francia, y busco el paraíso.
_
El santo no demostró sorpresa: ¡habla visto tantos reyes de. Francia!
-A la derecha, siempre á la derecha, dijo.
Luis XV readquirió valor, y se hundió de uue\'O en la llanura ilimitada .... En el cielo, de un azul
sombrío, las flores df.1 liS palldeclan.
Anduvo, 1;1.nduvo, y siempre el horizonte monótono retrocedía.
Pareoíale muy duro al anciano monarca, encontrarse tan solo en aqu-11 desierto. l\leditaba y se decía que en aquel otro mundt&gt; debia ser él muy pobre cosa, para estar asi, tan abandonado. Habla siempre creído que un rey áe Francia era uno de los primeros cerca del buen Dios, y be aquí que ahora envidiaba á M. de Cboiseul, desterrado, en su pequeña corte de Chanteloup.
Al fin, columbró, arrodillado sobre la arena, á una mujer de larga cabellera. áurea, y á quien encontró parecida á esa pobre condesa cuando en el pequeño boudoir de Luciana Leonard, la peinaba.
Y al pensar en esas cosas, Luis •el Bien Amado,• suspiró.
La mujer le dijo:
-Soy Maria Magdalena¡ ¿qué buscai..l'
Luis XV inclinóse con galantería, y sonriendo ante los bellos ojos ele la pecadora rubia, respondió
t¡Ue era el r&lt; y de Francia y que buscaba el paraíso.
-A la izquierda, siempre á la izquierda, le dijo la Magdalena.
Aquella voz de mujer cantó largo tiempo en el alma del pobre rey, durante la penosa ruta.
El cielo volviase Mgro y las flores de lis ya no irradiaban en él. Tan sólo flotaba una como nebulosa cl1ua.
.
Luis XV se sentia cansado, muy cansado, y el horizonte desplegaba á su vista, inmutable, la-1esesperanza de su linea inffoita.
Por úftimo, cayó la noche, y, sin ver nada, el rey seguía andando.
Pero súbito, en la sombra, un grán ,·iejo le detuvo. Llevaba una llave de oro y una larga espada.
- ¿Qué busc.ais?
_
-Busco el paraíso, contestó el monarca. San Dionisio me ha indicado el camino por la derecha: Matla Magdalena por la ízq~ierda.
- Verdaderamente, exclamó San Pedro, no seguis la buena via .... Pero ya adivino quién sois: sólo el rey de Francia es capaz de tomar consejos de !J1Ujeres ligeras y de hombres sin cabeza.
Y en.el firmamento nocturno, las flores de lis se desvanecieron ....
Uu tintípeo _de campanilla resonó, argentino. El rey abrió los párpados hinchados; vióse en su gran
cámara, en el fondp' de su lecho aparatoso. Lentamente, llevando el viático, un obispo avan:r.aba. To•
dos los cortesan•os,: tt'e 'ródillas, doblaban, bajo las pelucas blancas, las cabezas pensativas.
Y parecíale- l&gt;«eno á Luis •el Bien Amado• el hallarse aún sobre la tierra y ser rey de Francia,
Y c~rró los _oj_o•
Un cirujano se ir¡clinó sobre él: en seguida, alzando la frente, hizo un signo.
El ciipitán'dé guardias vino y se colocó á la cabecera del lecho.
-Seño·res, ¡el rey ha muertb!
Repitió ·dos veces:
..: - ¡El"rey ha muerto!
Luego, sacando la espada, gritó, gritó:
•
¡Viva el rey!

1901

CIENCIA.
,JEFE DE REDA C CJON: JESUS URUE'J'A.
'l'ip, de Dubldn.

PROFETAS DE MIGUEL ANGEL,--CAPJLLA SIXTJNA. ROM,\,

�1-IEVISTA MODERNA.

"PAISA,JES PARISIENSE~ ...
PIA!ffET, n:ARTF..-PARJ8.

'(l()t),

OSAS de asfalto . . . (l risetas marchitas por el hambre clorótica b11jo la opa.
cidad brumaría del cielo parisino, y ebriantes do neurosis biíqnica al fulgor
agrio de las burbujas de luz con que ha foerizado al orbe el l.J1·ujo de i\lenlo
Pa1 k; una atmósfera hollinada por el humo de las pipas inexting-uibles, y entre ella, eetiqueados vigorosamente á golpes sobrios, los brigautes del amor y
del placer, los usurpadores del viejo corazón romántico, degenerados, sin sangre y sin alma 1 gastados y pasados de pi acere~, vaclos ele genialidad, son:'1mbulos de la antigua alegria gala!
Ah! mi bienamaclo artista! .... Tu sangre ardorosa americana y tus ironlas gozosas ele \'Cinte niío~
son las que han flameado en hipostasis efímera, en cerebros sorbidos por el vampiro absintio '!-. t'n t'S·
tremecimientos galvanizados de organismos muertos para las rapsodias de que has sido rápsoda!
Seria necesario peregrinar it Prnga para saludar con un bock de ce1Teza ntbia il la antigua bohemia! La del banio latino ha bebido rn demasla y hase t'nvt'nen1Hlo del mal tremendo, De tanto bt'her,
Baco se ha vuelto viejo!
F.l artista argentino, 11'lolesce11to y Yibrátil, ha sido 1•crsonaje dE&gt;corativo en ese carnaval de Ooyn;
ha llerndo flU temperamento soita1lor y cxótico á la saturnal moderna y ha fusionado su clelicacleza srn~ith·a en personajes que aparecen como i·l '}nenia que hubiest'n sido, soiía&lt;lorrs románticos sotinclos en
Ami•rica por los que hemos transmi¡..;rado ele Bohemia merccrl l. \'elciclndes de la fortuna;~ RPntimos tri~ ·
t1•za ni ver que el alcohol y la luju1 i!l. son las dos notll!I del lcitmotif de esos p11isajes.
Pero el artista ha hecho bien. Su naturismo de paisajista de almas ha trabnjado frente á las modulos
desnudas del ropaje romántico de ;\limi Pinsoo; y sus griseta:,, perversas como lllarcela ó abnegadas como Raquel, van y vienen bajo la bruma, en formas rosas ele asfalto, en la espera inexorable del brusco
aletazo de Amor que las tendc1'1!. de espaldas. El limo de la vieja Lutecia es fecundo para germinar esas
frágiles anémonas, y así l'garténos presenta una selie ele croquis en que á amplios trazos se destacnn
fue, temen te perfiles y escorzos de mujeres fohrile~, sedientas de amor1 flageladas por la vida, en des bandada al Erebo del vicio, 11turdicndo la tr:igedia ele su ju\·entucl mancillada en torno il las mesas del
call.arct- li1pidas marmóreas de toda \'irtt11l-renclir!as en botln fácil á los corsarios del amor y del placer, híbridos, usurpadores de la vida de bohemia, cuyos ch11mbcrgos y melenas y pipas han profanado
para hacer antifaz á su holgazanel'la de sostenido;!
El peregrino paisajista ha copi'ado las buhardillas penumbrosas, los &lt;'amaranchones húmedos, l'l
vit•jo Pads anguloso y patinado por los siglo,, Ja poe~ia ele las cosas que se extinguen, que naufragan
en vorágine destructora barridas por la orientación nueva dol arte humano. Lo imagino, irresoluto en
su poder de. prosista vigoroso, antes de singlar hacia la. constelación que lo atrae, antes de l11nzar su sólida barca velera en el erostratismo que lo corroe-línamuno halló la frase,-esfumado ya en su tendencia socialista, volver lo.; ojos á l&lt;1 aclolcsccncia perdida, la bohemia dorada, y apresurarse á espigar ern
haz de paisajes que no vueh·en, 1" jm·cnilia de sus sueiios de poeta, flor que cuajó de pulpa de tt'1. de
ninfas la primavera del durn ,ner, ,. que en el espléndido estío se transf'ormar.'1 en carnosos frutos!
Y, pródigo de su pall'ta virgeH, ha cromatizaclo los matices en penumbras ele ensuelio ~·hadado to•
qurs vigorosamente flamencos E\U In expresión nueva, en la frase personal suya, en súbita revelación do
procedimiento propio; rclil•\ t'l' h ri"Jltcs re¡dzan sus croquis cuando pinta • mordisqueos de besos, ó cua ndo nos h1tce oít carcajarlas (11\\l a litigan en la noche. Bien hallado! Podrá p&lt;trecer grot,~sco á mansos ra·
moneadorrs de la pl,'tci la \Jt'...l"l\ O\ ,•llanesc11; podri\ enfermar la neurast •nia aguda ele los almibarados
malabares &lt;le la fras&lt;' 11rn ne, ·· 'ert•, :rifecuncla y hueca; pero rscnlpir11 la iien:.a('icin rl'a.lista t'n l'l l'Splriln
1lt• 1011 '}UP buscan ·1• &lt;', arte 1 1 •'ofo1 ,. el placer ele la humanidad.
A pesat· de ,1 jtn-entntl II
ta a 11\ lnz del arte en plena ¡wiman rn gala; (1 pe~ar •lel oleaje icono,
cla11ta que hate las literaturns ·nuel'tf', ·mtroTnizando un ~ro_cedim_iento _grandiosan~ente c~ótico ~ara
1,icn de pocos y parn mal cl11 muchos, ;\lan-'tlel Ugarte no es m 1&gt;1mbohEln, n1 romano, DI neognego, DI sa-

29!)

Láuico, ni m.bti.c{,: es liumano, es amplio y seusiLirv, es pa:,io11ario y g~ueroso para seutir con el herma 110
que sufre á su lado; canta el amor y el placer y lanza su anatema contra las injusticias de la Yicla; hace
de su don de intelectual un ariE:te en defensa de los 11gobiados y los vencido~! Sabe que el artista surge
para cumplir una mi~ión!
Posee la natural elegancia de un verdadero escritor. Sin exagerar la mod11, sin exudar la frase, i,in
huronear el vocablo, tampoco gusta de lambrequinar su moderno trofeo ele prosador americano proclamando abolengos de aristocracias hispánicas, hoy tronadas en letras!. ... Escl'ibe como siente, como piensn, en amplio cosmopolitismo de ideas focundado en temprano \'iaje :i l~ttropa y América, cuando su cspiritu abierto como un cáliz de flor d11ba fL las auras del cielo el aroma de sus afocciones de mozo!
U n dla, en el mes de las sabanas floridas, en el fructidor pluvioso en nuestras zonas, l\Ianuel
l'garte llegó {~ nuestra cittdad consagrada por un siglo ele sangre y hierro, deseoso de ver el pals ro mántico y novelesco hollado por los legionarios ele dos impel'ios, anidado por el águila aventurera ele
G11lia y por el águila bifronte de Aui,tria Hungría .... El garzón cayó en plena sangre latina, en plena
sirte de placeres que habla ele arrojar un poco más tarde ;'t las playas de la muerte el caditver de 011estro
llernardo Couto Caslillo-cl pequelio- cl consentido ele los artistas .v cl1i las mujeres .... Estábamos to·
dos .. . . y estábamos juntos .... y Ugarte so sentó i1 nuestra mesa cual :,i l.iubicse sido u11 hermano au•
sen te que volvía d•• un largo viaje; se hablaba ele amor y ele arte, los tlos problemas únicos y absorbe11tes de la ju·: 'Pt,1 1 soi1atlora; inquirlamos con a\·idcz recíproca las intimidades ele las dos pl(yac!es milirnntes, lama cu J:1 tia del Plata y la otra en el valle de los lagos muertos de .\náhuac. Las noches fres
cas volaban con su; constelaciouc~ doradas, después de los días pradiales, y errábamos al fulgor cinlil11ntP. de los astros persigttiendo el beso de una rima soiiada ó el beso ele una boca bermeja ....
Y una de aquellas noches, en el calor de una polémica surgida PII torno A una mesa cubierta 1le
ho&lt;•kq tic cerveza ambarina, ligarte vibró esta frase:
-Xo \'algo por lo que he hecho, sino por lo que har(•!
Osado pensamiento que revt'laba ingenuamente su fuerza inlorna, ,qn confianza rn la labor te11az clu
la c,bra madurada tt focgo lento, r¡ne en breve habla ele cumplirse en esa bella. pl'imi cia paginada que
son los l'afanjes parisie,ue.~.
Abro al acaso los lindos óleos de caballete, y hallo croquis tan hermosos como La ll1wia en el bosque, Rnjo la luna, Las alc/taas, que me recuerdan un sueiio ido, que me arroban e n el sueiio acariciado
en v11no, de los sitios dontlc noc,1e :í. noche mi esplritu yerra en torno de Lutecia cual mariposa nocturna
rn torna &lt;lt' la luz¡ !ec, T'11a m·,,n/ul'a, para mi el mrjor cuento, y entreveo las marinas holandesas á fuerlNl tintas sobre fon rlos grisrs r oigo • el bordonear e.le las aguas, en los canales henchidos ele bergantines.
En Gravelocllf hay un de:,file completo; es la bohemia e11 brama, bacantes y faunos expoliados por
na('chn~, G11mbrinuc; y YenuQ, 1ir1 p&lt;'rsigui(•ndose en una pradera ó en una. selva ele J-U•Iladt&gt;, sino afrodisi:rntlose en los café•-, cant11ntes con danzantes vientres desnudos ,v copl11s más fuertes que uo mal'isco
pimcntilclo con Cayena. La saturnal moderna en t&lt;•do su esplendor; las Ménades revoldn ,lose desnudas
en los divan es de los tallct'c.,, ante ojos ardientes de .pi ntores ,ic vellocinos de \'tinus y de poetas obcedidos por el i;cxo, cuya má~ alta jerarquía proclaml\ Felicien C.:hampsaurd! . ... Adios raptos ele Dejan ira
de Helena y ele Europ11!. ... ~o hay si110 pobres rosaq de asfalto que e~peran un brusco aletazo de Amor
para caer de espaldai,!
El romanticismo para siempre ha mul!1-to! La bohemia de esos Paisajes es una bohemia de hastlo! ..
y para curarme el alma de ese contagio- todo libro que lo produce es libro fuorte - voy á oír á Ruggiero Leoncavallo, Yoy á oír su música viva y ardiente, trasplantada ;i 18'38 para 1n-ocar la~ canciones de
Alfrrrln ele i\ínssrt y Henrt:\ínrgcr ...
,lfimí l'i11so11 la biondi11f'tltt ....
... . y veo A Sclta1111anl, A CollinP, 1L í:odolfo, á i\larcelo, vivos, e11 c111·ne y hul'so, cortPjando á i\fiml, A
;\[usette r {1 Femia, las hlondina'l ele grande.g soml)reros mariposas y volantes abanicaclores, y oigo la algazara del caft'· ;J[omus y la fiesta qur llena todo un pntio y toda una ciudad y toda una época y toda
una literatma, y sondo y suspiro al rrcordar los dichosos tiempos idos para siempre, y me entristPct'
Pquiparnr esa huida ;'t la de mis vcintr aiíos, mis veinte primaveras bien muertas.....
Uimí Pinscn la biondinetta ha muerto tambi(•n, y no la despertará nadie, jamás, sino en un drama
lirico 6 en una página de arte! En tus paisajes ílota la sombr.a ele i\limí, hermano mio de los Paisajes
pm·isienses, pero es solamente la poesla que has hecho sonrefr en las buhardillas en que agonizan b11jo
la bruma del realismo esas pobres grisetas, esas pobres musas dr ajenjo .... !

lle e roN i\l. CAi\lPOS

�LAS PRINCESAS.
rnr.

T11t:OnORF. O'F. ll.\S\'11.11!).

MEDEA.

Me lea, la lacrolna que alienta lll.! amor I mln,
Canta con el mar negro y el 1io que delira
Y en el astrn que Ilota sobre sus ondais mira
El reflejo albeante de su cuerpo desnudo.

"

HVIAJE AL PAIS DE LA DECADENCIA"
POR SANTIAGO ARGÜELLO H.

Pálida encantadora, cerca del Pbasio mudo
Canta y la vespertina rilfoga que suspira,
Pniéndose á sus versos con un rumor de lira,
~ni cabellos en cren&lt;'1Jas doradas desanuda.

(CONTINÚA.)

CAPÍTULO 1I. .

Sus miradas ardientes en el profundo cielo
Clav!rndose disciernen ensangrentado velo ....
L•tl'l!'O arranca en la falda de la montaña bruna
Las planta8 que recelan el trá¡;ico veneno,
Mientras que luminoso brllla su erecto seno
Como un pulido mármol al rayo de la luna!
C:Í..EÓl?ATRA.

tlora el rlo en la calma de la noche enc&lt;&gt;ndi&lt;lai
Lloran eternamente los rumores del Nilo,
Y los dioses eternos del alto peristilo,
Y las nrgras esfinges en la grande atenida.
La luna sobre un 11rngo matiz crisoberno
1Je nébulas, empapa con luz desYanecicla
A Cleopatra. desnuda, vencedora y dormida
Sobre un e!trai1o lecho que finge un cocodrilo.
Y mientras que dormita- maldición y tesoro
Del mundo- un dios de jaspe con cabez.a de toro
Se inclina y ,,e su seno donde la luz se posa¡

8n seno en"que los fuegos-rutilantes abrojosChi&amp;pean inflamando su brasa azul y rosa ....
r lll lclolo de jaspe se le queman los ojos!
MESALIN".A.

Ardiente, arrebatada por su pasión constant&lt;',
.llPsalina qne nunca. su fiebre desaltera,

Prendida en las espaldas la piel de la pantern,
La ,·rndimia &lt;'&lt;'lehra con sn joven amante.
Estrecha con sus h!'azos de nieve, delir:rntí',
A 8ilyns y lP clire: «Sir misterio quisiera

DE VI.AJ~.

AJAi\10S.
Y era una laguna, de orillas recortadas en circulo perfecto, azul y fúlgida, como
una gran turquesa liquidada. Ni clamas blancas, ui ondinas. Ni siquiern el pcccsito
nervioso de las claras fuentes. Agua sin rizos, cal,ellera de india.
Bajo la azul diafanidad, se columbra, allá en el fondo, un tri{111gulo. Y en medio
de ese ti·iángulo, un ojo abierto que mira fijamente ....
Eu derredor del lago, en tres iguales segmentos, tres raros y pasmosos palados, cada uno cou su
h ucrto florido.
EL EfE110, encaminándose al primer edificio:
-Entremos aquí.
Dió un afrl~bonazo, y la puerta, como un párpado con sueño, apenas separó sus pestai1as.
Entramo;;.
El salón era fri.o r tr;6le, lin reloj recordaba nucstl'O etemo desfile con el desfile eterno de su arena•
l ua a ,·e disecada mostraba su esqueleto, epilogo, fin, término del alígero músico del Alba. La dueJia tamhiéu se bailaba a!li, con un dedo en la frente. En sus ojos estaban apagados los ch·ios de la esperanza.
Ese roi;tro era tdste.
l'nsamos al huerto.
EL ErEBO:

- Fíjate bien en todo, para que nada oh·ides. Es preciso que te instruyas, para Ilegal' al dificil país
:'1 &lt;loude vamos. ¿\'es cuántos árboles, qué millares de arbustos, qué museo de frutos? Toca. En esta mau~iún todo ti ·ne vida. real. Aquí nada es fingido¡ aqul no hay espejismos. La fantasla no ha bollado jamás
el 11msg-o de este huerto. Esa Flora es un organismo en función, como los r¡ue tit conoces. ¿Te gusta aquel
ramaje? ¿T&lt;i desagrada. la calvicie irregular de esa cnpa? ¿Sientes que alienta tus pulmones la esencia de
ci;:i roi;a? ¿To hizo gritar el aguijón de esa ortiga? ..... Ya lo ves: lo uno es bello, y lo otro inarmónico;
(·~to rnna, y a&lt;¡ul'.-llo hace sangr:U' ~ enferma. En este huerto crece lo grande y lo pequeño, lo agradable
y fo feo, la flor que &lt;•mbriag:1 y la r¡ue destila tósigos. La \°mica condiciú_n que busca la Sei1ora es qnn la8
¡,:antas sean adorables y s:ípido~ los frntos para el olfato y la lengua de loR hom1,res clespie1·los.

Besar tu pie~ r¡nc t• .'aja humanidad lo ,· icra! ... •
Y del lagar 1 '. ,· . o ~ e&lt;:rapa dcsbordantr!
Y al fin el e I e, :lanza y al ritmo de la Jira

Estruja la bRcautr qn • rema·y que delira
Los p!tmp11no~ ¡ 11rp11r·
y rn lncos:embelesos,
Con l~ io~ don le •Ri•t;;Jn in uvllB exprimidas
El rostro 'el rf" " mactll{ con sus besos
Y dPjan ~,· r:ir,c ins ceiiiles 1le mordidas!

Yo:
¿El nombro ,re la Sciíora? . . ..
EL .EFJ:::80:

-La r erda1I.

Salimo~ por la. mi$ma put.'rta, apenas entornada misteríosamAnte. .
f-:l seguntlo edificio el'a. de m:ínnol. Severo, silencioso como un templo. D~ntro, el aire olía á incien•
i;o y llc\·aha cu sus ondas anullós de invisibles paiom11s.

�REVISTA .M.ODER~A-

R.EVlSTA MODERNA.

La dueña-rostro sace¡-dc,tal en donde juega una sonrisa evangélica,-tr11jeada de alhcscrmte liuo,
dPja caer sobre nosotros una mirada apacible como uua ala matorna.
En el huorto:

paladearéis eon gusto y hallaréis saboroso lo desabrido é ingrato. Ella sabe arrancar el rayo luminoso
de la cntrai'ia ele sombras del abismo. Si olla os scííala un precipicio, 110 haya temores! Arrojáos en ól, y
estad seguros, que hallareis alas suaYcs que os llevar{m por los países de la nota y del tono, euvolvi{•ndoo:; en la irisada evanescencia de las gasas del sneiío.
¿Quieres tú saber quien es? .... Pues descúbrete ante la universal cmperatd11. Es la ma.dre uberrima
tic todos los hijos del Sol. Es la Señora dCI todos los castillos. Los pccherns, los siervos de ese gran feudo
csteril-la Estulticia-que desparrama sus grajos á los cuatro vientos, no la tienen respeto, porque no
alcanzan á verla tal como es. Pero ella recibe los homenajes de todos los heroicos caballeros, que por su
amor rompen lanzas, y cuyas mansiones seiíoriales son capillas en que ai•den á. millares los cirios, en altares de radiosa opulencia, donde se ve la lumb.-e de las velas como inversas lilgrimas de oro.
Ponte ele rodilla11, que pasa junto á ti la Belleza!

Ec.

Et'EDO:

-Esas flores y esos frutos son benéficos. Su esencia panaceica adormece los males. Y los racimos no
embriagan, antes son suaves y purificadores. La lumbre que l~s dora, limpia de toda mácula. La acl"itud,
la amargura, la insania están IPjos del ':&gt;cnéfico zumo. Aquí verás cortezas en llagas, ó deformadas con
la erupción pustulosa de sus goma8; aqul abren sus ramas árboles fantásticos, frondas de calentura; mas,
erectos 6 jibosos, organismos evidentes ó fantasmas botánicos, todos llevan la marca de lo bueno. A Dios
incensan con la emanación ,·ivificante de sus broches, y al mundo ofrecen la copa de sus cálice~, donde
rebosa el fluido de la eterna salud. Amor! Eso trinan sus pájaros, castos y tiernos, eucarísticas aves de
los púlpitos; eso rumorea el alisio, cuando sopla, en sus juegos, sobre la abisinia cabellera de los copudos robles; eso murmura el agua que en chouo adamantino sale de las menudas bocas de querubes de
mármol y que, al caer en el pilón de alabastro de la fuente, se va rompiendo en menudas chispas líquidas. Amor es la palab1·a ritual en este templo. Y, á. su conjuro, caen las impurezas del alma, y el aire
que se inspira satura ele inocencia, y se abarca lo inmenso con la débil pupila y se tocan los limites del
cielo. Aquí sanan las almas como en una pila bautismal.
Yo:

ij
1

-¿Y la dueña se llama? ....

Ee,

EFEDO:

-'303

Yo, tembloroso:
-¿ l•:s cll 1? .... ¿\' ústoc, sou :;us Arboles, y esos racimos son su:; fruto:;,~ aquellos ra111illetes-pc&lt;lrurías con espíritu ele astro-son sus vivos ramilletes de fio1·es? ....
EL EFEBO:

-Tú lo dices. Ahora compara pn lo que antes 1·i,te. Aquf, cu esto ja1·di11, uo hay un árbol jiboso, ni
qna rama desnuda, ni una copa sin gracia. Las hojas muestran siempre sus trajes dr. primavera. !?Jora
aquí mantiene su perennal sonrisa, y Pomona luce en toda época la opulencia de sus mejillas rosadas, y
03 su vientre eternamente ftictmclo. Nada toques, para que no te e4pongas á sufrir desencantos. Ve y admira y goza. Aquf hny arbustos reales, pero hay también otros fingidos. Xada pruebes tampoco, porque,
si ha,v plantas cuya savia da salad y acrecienta la vida, es bien f:ícil que rn cuentres cicutas y beleiios
.\qui no todo es cierto, ni ~odo rs bueno, pero sí todo es bello.

-La Bondad.
Yo:

El tercer edificio guardaba sorpresas divinales. Era un joyel donde jugaba la luz en dclicio~os avatares cromáticos. Pebetero, viola, iris, nectar, cojln; sueño y verdad, i:azón y fantasía, arrullo del sentido
y éxtasis del alma.
Su jardín, un deslumbramiento. Cada flor, un broche sideral. En las hojas-verdes láminas de hia•
linas sonoridades-rociaba, brotando de los alrg1·es buches,-surtidores con alas-una lluvia trinadol'll. de
rítmicos aljófares.
Allí, bajo cortinas de follajP, Julia y Mesalina refocilan su lascivia sobre imperiales púrpuras; y mi1s
lt'jos, de pie en su nube, con.su manto Jánceado de estrellas, l'l!aría, el lucero del alba, la torre marlilefia
la que sojuzga Ía cabeza vipérea con la seda rosada de su planta, prende en sus labios la aurora mística,
la sonrisa de la Madre Virgen. Allf vuelan los ángeles de l\Iilton, sueiía l\Iargarita con las joyas ele Faus•
to, caracolean con escarces bélicos los palafrenes de Orlando y Radamante. Allí se elevan las dovelas de
los palacios asirios, se enrizan las volutas y las zodarias de licornias de los capiteles pérsico~, se enfilan
las tiesas cariátides y las ceñudas momias de un templo de Isambul. Allí zumba la avispa musical ele las
manolas en:tos chispos bordones de las vihuelas; Anti genes abre los panales de 6U flauta; se ado1 mecen
los oídos sultánicos al modular la ojaleha ele una odalisca granadina; dicen panderos y castañetas sus
alegrías truhanescas, sollozan las serenatas de Schubert, ó repiquetean sus armonlas ideológicas los walkirianos cascos. A la orilla del pilón de esa fuente dejó sus faunos Praxiteles, y Fidias sus deidades cris lefantinas. A los bisos de la irisada lumbre, se esponjan las plétoras de Rubens, Rembrandt despliega
sus antítesis .de luz, riega Veronc:0 sus divinos oros patricios y se elevan las sagradas ondas ele! turibtt•
lo ante las figuras de Angélico, que sueñan sumergidas en sus beatas penumbras de crepúsculo.
Sentl que pasaban por mi cspiritu sacras fulguraeiones. En mi tabernáculo brillaban los rayos ,fo la
custodia y los bordes áureos ele la pixide, y apareció en el ampo de la forma la divina Prcsccncia.
Er, 1wEno:

- Esa que va por los paseos del jardín, bajo arcadas uwbreiias, sobre raras alfombras ele pétalos, es
la Seííora de la divina morada. Su cabeza 11cm siempre la guirnalda de luz de las aureolas. Haga la
mueca del dolor, labre en su rostro la arruga de la risa, gesticule la pena ó muestre el gozo, sople la
vela ó prenda los altares, siempre fascina, siempre encanta, siempre tiene su voz los terciopelos del anu·
llo, siempre cae bien la caricia de luz de sus miradas, y sus labios destilan zumo de viñas y hay en sus
pupilas rerplandorc, •le OHnwo. 8i ,,icne de sus manos, bebed sin pcua. vuestra copa de aclbar, segurns
&lt;le que vai1. ¡_ paladtar ambrosía, :í. sabiendas ele que apur,íis -el líquiElo de In amargura. Ella sa.be dar
,•~Jts S-Orp•·l'/ftS. Ella !-ahr t'ngnií/lros, parn que no sint,íis la asperrza ele las rlro~as; y, en SlLprrsePnei...1

-¿\" hay bicmprc buen acuerdo cutre la:; tres ~cilorab? ¿No acacccu limltroftls disputas? ¿'Nu mueve
la a ntri ti a {t las dudiaH, 11i las impulsa á internar su dominio en el dominio ajeno?

-,
- Las tres conocen liicn su denolcro. Xiuguua atiendo á. la Avaricia, porque de nada serviría aten!lerla. Los árboles de la una son reales, como has visto. Saludables ó nocivos, repugnantes 6 armónicos:
:úempi·e reales. La cluefía, al cultivarlos, se arellida la Ciencia. La otra tiene plantas graciosas ó desgarbadas, verdaderas ó il'reale!', pero siempre buenas, formal y fundamentalmente buenas. De jardinera, sp
llama la l\Ioral. Esa que acaba de pasar junto á ti, y ante cuyos fulgores caíste de· rodillas, todo lo aparta, lo que sólo es uncno y lo que sólo es cierto, porque en su suelo enraizan nada más que los árbole¡¡
que llevan cu su s venas la savia de lo bello. Los labradores la conocen cc,n el nombre de Estética. 'Cad:iuna de ellas tiene fin propio. ,\dmitcn elemento 1jeno, pero jamás prescindirían de su esencia íntirqa.
Yo;
-¿Pero no llegan á veces á confundirse sus dominio~? ¿No es bello lo que es bueno y lo. que es cier
to? ~~o es bt¡cno lo que es cierto y lo c¡uo es bello?

Ef,

EFEBO:

-,-:'.\Ittchos, como tú, han 'ufritlo tau lamentablo errnr. l [ay ,los colores: blanco y negro; hay dos tiem•
pos: día y noche; dos estados: ,ida y muerte; dos ideas: Dios y Lucifer, Omrnrz y Arimán, Bien y i\Ial.
'f.'oc!o, en el mundo, se halla entre esas dos planchas antinómicas. Hijos de Dios, hijos ele la Luz: el Bien,
J¡i. Yerdad y la Belleza. El rayo idea rasga el tenebroso seno de la noche-ignorancia. La \'oluntad obliga á despreciar las ll ores que encubren la infección de las ciénagas, cuando los rayos cerebrales, anan,cando la venda, alumbran la turbia podredumbre ele las alcantarillas. Cuando la Verdad se enciende, la
Voluntad enseña lo quo debemos cumplir, aunque la ruta se halle cubierta ele abrojos y de ortigas. Su
dedo nos muestra la Tierra P rometida: la luz celeste. En el fondo del humano sé1· hay cuerdas de una
arpa misteriosa que suena il ,·eces la melodía del goce: arpa eolia tocada por et aire, ese artista sutil que
escurre sus alas invisibles á través de la ·!)jiva del sentido. Esa arpa limpia con el suave plumero de sus
uotas el polvo helado de la melancolía, otra forma del-~fal, de la :,foche y ele la ~focrtr.
El pensamiento y el sahcr sou holloi;, como antagónicos ilr la Unic•hl;, qur e·~ fra. Ef que np, cncl1•
go:rn, porque aprende.

�REVISTA l\lODERNA.

30J

El acto moral y voluntario es bctlo, porque se opone al desenfreno y á la muerte 11('( ahna. l;oza el
que obra bien, porque obró bien.
¿Y el que escue, a la mi'.Lsica del arpa iuterior y siente la embriaguez iusensual, por quó goza? ..... .
Vedlo! Ya está en éxtasis, con la mirada fija en el vaclo, viendo lo imposible, en In radiosa transfigu ración de los videntes!
Belleza cientlfica, He/leza m01·al, Belle.:a o tética, _bijas de la Belleza Luz, bija de Dios, uija del
cielo.
La Ciencia goza por el iutenis de la verdad; la :Moral goza por el interés del bien; la Estética goza
porque goza. No hay eu ella interé~. El placer es su sombra, su efecto indispensable, como lo cierto y lo
bueno lo son de sus hermanas. El placer, haMa en el dolor, hasta en las lágrimas.
l\Iira esos árboles, por última vez, y saca el provctho necesario de mis palabras. Todas las plantas de
este huerto encantan, aunque :ti tocarlas se desvanezcan como un copo de ensueño, y aunque sus pomas
encierren en el jugo la ponzofia del mal. El sabio tiene el árbol de la Ciencia¡ el sacerdote cui da el árbol
del llien¡ y el artista hace brotar la flor divina del árbol del placer absoluto: del goce por el goce. l\Ias, si
acierta á nacer entre los surcos un tallo verdade&gt;·o, que no se disipe en la reg.ión de lo&amp; delil'ios, y que
lleve en su sabroso seno la fu ente ele la. vida y eu sus corolas el polvo azul y mágieo cl&lt;1I arte, habráse
realizado la portentosa unión¡ habrA naciJo el sér trino y uno, la divinidad soñada poi los profetas ideales; se habrá llegado á la gran suma, y se verá la presencia sublime, excelsa, rara, de una slntesis celeste, de un reguero de estrellas marcando en zona fúlgida el camino que lleva á la morada del Dios úuico•
Esa planta florece en el fondo cll•l lago azul, junto el triángulo, que encierra cntrn sus lineas el ojo del
infinito.

(Con{ i11ttard.)

CADA UI\O CON Sil OUI~1ERA.
"'

BAJO uo grao cielo gris, en uua grao llanura pohorosa, 1,1u camiuos, ~in c11spetl, i,i11 uu cardo, biu
una ortiga, encontn'. á varios hombres que marchaban cncon·aclos.
Cada uno llevaba sobre su espalda uua enorme Quimera, pesada como uu saco tic hari un ó de carbón, ó como la fornitura de ~n infante romano.
Pero el monstruoso animal no era un peso inerte; al eout1·ario, envoh ia y oprimla al homlirc con ::;us
miLsculos elásticos y poderosos; se asía con sus dos filosas garras del pecho de s u montura, y su calJeza
fabulosa r emataba la frente del hombre, como uno de llr¡uellos cascos horribles con los que los antiguos
guerrnros esperaban aumentar el terror del enemigo.
Acen¡uéme á uno de aquellos hombres y le pregunté dónde se diriglan as!. l\le respondió &lt;JUe uo Jo
sabia, ni él ni los otros, pero !}lle evicll'nlemenle iban á alguna parte, puesto que eran impuls:vlos por
una invencible necesi dad de andar.
Detalle curioso que ol1se1Tar: niuiuuo de aquellos viajeros mostraba aspecto irritado cootra el
monstruo fc1 oz suspendido do ,.u cuello y pegado á su espalda; dijérase que Jo consideraba como si formara parto de si mismo. T odos aquellos rosti·os fatigados y graves no manifestaban ninguna desesperación; bajo la cúpula csplinética del ciclo, con los pies hundidos en el polvo de un suelo tan desolado co •
1110 el cielo, caminaban con la fisouornla resignada de los que están condenados á cspe1·ar siempre.
Y el cortejo pasó li. mi lado y Stl sumergió en la atmósfera del horizonte, en el s itio en que la super·
fieie redonda del planeta so oculta :\ la curiosidad de la vista humana.
Y" dttrante :ilgunos momentos me obstiné en querer penetrar aquel misterio¡ pero muy pronto la il'l'e·
sistible IndiferC&gt;ncia se abatió sohl'C mi, dPjándome más pesarla.mente agohindo de lo que ioan &lt;'llos bajo
sus apla,;tAntr~ Quim!'ras.
CHARLES

Tnt d. rlc •Hevihta :\Ioderna ·

DAUDEL\lltE.

DEL LIBRO «POEM"AS_,,

¿IJui(,11 te trajo? ¿,¡ué impulso misterioso
te arrojó á mi camino? ¿,¡ uf potencia
-illft!rual te 1110.¡lró mi obscura ,·ida
~- te 1li."o: \hl est;'L, tómala y hi,·rel11?
llttú destino safiutlo, qué destino
acopló tu existencia y mi existencia?
Yo fui como árb&lt; 1jo,·en, cu mis ra mi1s
escherzó sus ari-ullos lilornl'l11
y colgaron sus niJos las alourlras
,- sus mieles l11hraron 111s ahrjas.
LI sol cloral.ta ú fur;;o mis f'nll:1ji,~,
la luna con sus luces macilentas
nacaraba mis frondas satinadas,
el viento descrenchaba mi cimera.
)f,1¡¡ Uilcistc .i. mis píes, germen malútto
, creciste á mi amparo, infame yedra
y enredaste iL mí tronco tus beju cos
y prendiste festones dondequiera.·
Yo dije: Fs lll,o hennana, l'(U; se ac~ja
:i mi, &lt;¡llf'
liftmda,·r¡uetlorezea!
\" p1·onto1 t'On t11s tallos lr&lt;'pa,lores,
tentáculos floridos ele frim1•1ica,

�306

Rl!:VISTA J\IOUERNA.

l{E V1S'fA i\lOIJER~A

y el romance concluye de la suelte
q u e ,•erá en breve término quien lell .

me exprímiste la i;avia de la \'ida,
me chupaste los jugos de las v enas.

Desde culouccs me si¡;uc. y es cu vauu
c¡ ue me esconda: no hay uoclie a.saz espci;a
donde uo dés conmigo, no ha.y cnsuei'ío
que me arrope ni caos que me envueJrn.
Eres tú la que en lo Intimo del alma
co n el alma dialoga. y la condena,
la que convierte en pan mi eucarísti,1 1
la heterodoxia. si n cuartel, la réplica.
Te llamas el quién sabe! ese quién sabe
111ás ¡ay! demoledor que las trompetas
de Jericó, te llamas el acaso,
el quiz&lt;i .... y eres ogro de creencias.

¡111t ¡,nlpo! y lo peor es que t..: a111al,a,
que aunque la v oz dom¡ razón aui;tera:
,.\p(trtala de tí, me repella,
¿no Yes que te estraug-u la y to envenena i'•
~o la quise atender. Estaba solo
y tú mr. acompaiiast&lt;'; mi alma era
ignorante y sencilla, y le dijist&lt;':
«Analiza, in,estiga, canta, crea!•
Si, te amaba, te amaba sobre tocias
las cosas .... bandolera!
me atraían tus ojos, esos ojos
dilatados cual mares si n ribera~,
esos ojos tan negros y tan grand es
con pcsta1ias tan grandes y tan n, gras.
Una tarde llegaste á mi reliro,
yo miraba los montes y las selvas
y con voz que era un eco, me dijiste:
,¿Qué miras, qué meditas, en qué piensa~?•
,Pienso, te dije, en la bondad del cielo
que la vida creó; la vida es buena.•
e La vida, respondiste, es un engaño,
la muerte es un ensueño y una tregua,
para morir se nace y en la tumba
se unermeun solo instante y se d espierta •
,So elr~pi erta! ¿Y por qué? •
«Porque nos llam:111
otra v,·r. las angustias, la contienda,
y es preciso acudir á su llamado •
•¿Y 1lci..pués?• ,Otra muerte nos espera.•
¿Y tlcspués?•: «Otra vida• «¿Y cuándo acaba,
respóndeme, por Dios, esa cadena?•
,S u postrer eslabón estii muy lrjos!•
• Pero en dónde remata! • • Es tan ímnt&gt;us,i
la .iscala. evolutiva, aquella. escala
que el beduino J acob en sueiios viera! •
.. . ... Sentí al oírte
la Jatiga del bólido que brega
en medio del espaeio y busca limite
1¡ue detenga su giro y no lo encuentra;
la fatiga que sienten de seguro
en su ronda inmortal Paolo y Fran ccsca,
la fatiga de tantos eslabones,
la fatiga de tantas existencias,
,. se hizo cu mi espíritu la noche,
~ua noche de estigia. sempiterna .
Tus ojos la atraían, esos ojos
dilatados cual marrs sin riberas,
r~os ojos tan)1cgros y tan gran1les
i:on pe~tai'ias tan ~ran&lt;IPs y tan ur~ras
(Xota hen~: J~I poeta continúa

su proceso do todos loi; 5íStPmas,
de todas las ob.;curas teo~ouia,.;,
de todas las maraiías csotéri-ca~,
de todo(los pn1gn11nas po:,ili\·os
que dc1 rnrnlian aliares .,· desdeñan
la hipi&gt;tl' is &lt;lo Dios, &lt;le to,!o t'I trisl!!
,lclirar 110 las r:ir.as, a11rslcsia
&lt;·on &lt;¡Uc atlucrlll&lt;'ll las razas su am:tr¡nna
,I1i crmrn.r como somhras por la tirna,

Te escapas como el auge! eu la lucha
con .Ta.cob, de mis brazos y forcejas
en la, sombra, y atrofias, como el ángel,
tocándolo, el tendón de mi dialéctica.
:\lultiforme y á veces ca.rii1osa,
i;i me voy á caer de mi quimera
tu mullido colchón de escepticis mos
&lt;'xticndes sobre c&gt;I lodo ele la tic•rra.

•

:"\o te puedo dejar: estoy tan solo!
uo me puedo esconder porque me encuentras,
no te puedo matar por que me mato,
no te puedo apagar porque me hielas . ...
lurnortal, ten piedad de mí calvario,
dcscii1e los tentáculo~, ogresa.,
que lastimas las llagas de mis plantas
clavadas en la cruz de la impotencia. ....
Ya no quiero el veneno iconoclasta
ele tus libros hincha'.los que no enseñan
má.s que á dudar .... Escóndeme tus ojos
dilalados cual mares sin riberas,
esos ojos tan negros~· tan grandes
con pestañas tan grandes y tan negras ... ,

Ilueno, es fuerza acabar! Si Dios ex ibte
Dios me puede acorrer Tú nunca r eza~;
pero yo rezaré; tú nunca lloras;
lloraré por los dos; tú ni.mea sueñas;
pero yo soiiaré; porque me l'ian dicho
&lt;¡ue soñar es orar. Al fin, lobezna,
vas á ver cómo crujen tus cartílagos
bajo el pui1o del úngel y tt1s vértebras
en los brazos del ángel!
Cristo, Brahma,
Alá, Jovc, Adonaí, quienquier &lt;¡UC seas,
retira de mis labios e,tc cáliz,
Padre, ten compasión de mis tribléza,!
Sollviame la carga ele una estéril
ju,·entud que íntoxic~ la increeucia,
ó dame una fo tal cual la tenla.u
los guer reros antiguo:, en su empresa,
los mlsticos doctores en su dogma,
los viejos quiromantes en su estrella..
Ilolando en Dn:-audal, Huy en tizona,
Consíaulino en su signo, Magdalena
en su C1 blll, Sansón en sus Cl\uello~
.v, lhrri·,11 .,· Xiflhllr 1•11 fitls príncrsai,!

307

�30'8

REVISTA MODERNA.

REVISTA 'MODERNA.
Y b'll1.1, dice envolviendo en el escándalo
&lt;le sus vastas pupilas mi alma entera:
•Dios ha muerto ... hac!3 mucho... le matamos
Nietzsche y yo, en el azm· y en las conciencias.
,·eu, levanta tus ojos al vacio:
, ¿qué ves?•
•La via Láctea, sementera
de soles .... ,
•No por cierto: es 1111 caditvcr,
el cadáver de Dios en las esferas!,
Y al decir estas cosas naufragaba

mi razón en sus ojos de tinieblaF:
esos ojos tan negros y tan grandes
con pestañas tan grnndes y tan nrgras!

...

DE JOSE M. DE HEREDl~.

EL DUQUE DE EROGLIE.

..
VE CROOl,IE YLU!RTl~B.
U;&gt;,i )a muerte del_ duque de Aumale l.1

cn•.lt-mia Francesa perdió al rná:;
literato ele los prlncipes. Le quedaba d scfo1· duque de Broglic. Acaba
de morir. La Academia difícilmente lo reemplazará., pues pertenecla ii
una raza que va desapareciendo: la de los grandes señores literatos.
La casa de Ilroglie, si bien no es do las m{1s antiguas de Francia,
puede seguramente contarse enh·e las más ilustres de este pals. El pri•
mero de esta familia que llegó á Francia, futi un conde de Broglie, origi·
u~rio de Cheri, en el Piamonte, que despuós de habet· sido paje del príncipe Mauricio de Saboya y haberse distinguido en los campos de batalla,
ijiguió la fortuna de :lfaz1J.l'Íuo, fné nombrado teniente general y murló en 1656 en el sitio de Valencia.
Desde entonces, los Ilroglie empezarpn á hacer camino en la corte. Creados duques franceses y conllcs del Santo Imperio, cuentan eon tres M1J.1·isca,Jes de Frnncia, ministros, obispos. Pno de éstos, Carlos
Francisco, fué el célebre con-esponsal ..ecreto del rey Luis. XV.
El abuelo del que ac.aba ele morir, desp_ués de hab01· prestado ,ms servicios en la guerra de la in&lt;le¡,r udrncia norteamericana, fué nombradQ diputado de Colmar en los Estados Generales de 1789, aprobó
los principios de la revolución, y, mientras que su padrn mandaba ol ejército de los príncipes desten-ado.,,, cQmhatió contra ,~llos en las orillas .del Hhin, con el grado de mariscal ele campo. Como la mayor
parte de,los generales de familia noble que se aclhiricrnn iL la revolución, fué guillotinado. Su hijo Víctor, par do Francia, casó con la hija de la célebre madame de Stai:1, y después de la revolución de 1830
fué rnrias veces ministt"o. Hombre ele estri.tlo distinguido, ha 4cjado numerosos escritos politicos é interesantes Sourenirs.

El w,,yo1· de sus hi,¡o~, qw~ sirvo de teun á esta ~orrespondencia., Jacques Víctor Alberto, priucipey
111(ts ta1\lo duque ele D ·o~li nació el 13 de Junio de 1821. Diplomático, hombre de estado, historiador, diputado, ?'ua&lt;lor, mini :-u·o, nadie ig nora la. importancia de su figuración politica después de la caída del
impr rio y c.lnrautc 10;; ~rimcros :mos de la r!'púU1ica. Jefd de _la clorecha realista, fué el alma de la coali&lt;·iüu ,1uc ,lcspu~s clu hahcr derroca.Jo á i\l Thiel-111 trató cu vano 1le restablecer la monarqnla y prndujq
,~ caMa del rnal"i,~al de ~lac Uahon.

No prcll'nc.lo en esta, rápidas líneas consagradas á la memoria de un homl.Jre lan ilustre como mal
conocido, hacer un retrato definitivo, narrar la v ida pública y analizar la obra de historiador del duque
do Broglie. La más Iai-ga y seca de las nomenclaturas de la que estos primeros párrafos pueden dar una
idea, no seria suficiente. l\Ie limitari'•, pue@, á escribir algunos recuerdos, algunos rasgos del personajt•
qu~, quizás, t'.lnd. án el don de mostrarlo tal como se le j uzgaba por los que no lo conocian y tal como era
realmente para los que tuvieron el honor du tratarlo de cerca.
Su nombre, que han ilustrado la guerra, la diplomacia, la política y las Ietra11, este nombre que se
pronuncia de manera diferente á la que se cscribe-¿no habrá sido esto una de las causas íntimas y ohs&lt;"nras de la poca popularidad de los que lo Ilevaron?-este nom"l)re de Droglic evoca siempre en mi rl pa•
sado ya muy lejano de mí primera juventud.
l\fe recuerda, en la antigua abadla de San Yícente de Sentís, donde fuí educado, la gran sala capitular completamente blanca que nos scrYía de comedor, donde se alineaban las mesas presididas por los
buenos sacerdotes, excelentes humanistas que nos enseñaban el amor de las letras griegas y latina~, al
mismo tiempo que el respeto por la lengua francesa.
Descansando contra la pared del fondo se levantaba una tribuna que ocupaba el lector. Su voz, do•
minando· el ruido de los cubiertos y el rumor de las conversaciones en voz baja, rctum haba bajo la bóve•
da de piedra cuya noble y fría arquitectura parecla hecha para el estilo grave y sobrio de La historia
de la iglesia y del imperio 1·omano en el siulo IV. ¿Quién me huuiera dicho entonces que el autor de ese
libro, cuya lectura escuchaba distraidamente, serla un dla mi colt"ga en la .\cademia Francesa?
Los años pasaron para mi rápidos y numerosos. La política es casi siempre, para los que los estudios históricos sumergen en el pasado ó la poesía arrastra hasta los suctios, algo sumamente indiferen te
y hasta odioso. Pern el terrible sacudimiento de IR,0 conmo,·ió todos los espíritu;. Ftté necesario preocuparse de los destinos de Francia, desmembrada y ,·iolentamenteagitada. J~ntonccs el nombre del duque
de Broglie, aplaudido ó detestado, pásaba de boca en boca. Su actitud el 24 de :\Iayo, sus discursos t'n la
11samblea y en el senado, en fin, el golpe de cst1vlo del 16 de Mayo de IR7i y la rlisoluciún &lt;le la Chmara,
lo hicieron tan impopular como célebre.

tJn lindo dla de verano de ese mismo año, mi vit&gt;jo amigo, el buen clliLor .\lphonsc Lcnwrre halJl;t
reunido i~ algunos poetas en Yille d'Avray, en la casa deliciosa del delicioso pi11to1· Corot, que es hoy la
suya. Habíamos festejado á un hués¡Jed famoso que, si no escribía versos, le gustat.an y loe comprenclla. Era Clambetta. Estuvo encantador en su graciosa sencillez, y durante nuestra libre y famW,a.r con ·
versación se mostró lleno de imaginación y de alegria gauloisis, amable y atrayénte como sahfa $&lt;'rlo.
Nos sedujo á. todos. Sentados bajo la ·sombra ele los tilos, rodeados de flores, en la calurosa atmó!Jf~,-a~le
una linda tarde templada por la frescura de las aguas, escuchábamos al tribuno que, con una clocuei:ei:i.
tan seductora como ingeniosa, comenta ba espiritualmente á Habelais, cuando, á propósito c1·.eo.dePicrochole y de sus aventuras, uno de nosotros, no recuerdo cuál, hizo alusión á la politica •del ..mcnnento_ y
pronunció el nombre del mariscal presidente. Inmediatamente se ci-uzaron las preguntas, las' exclafua•
ciones de todos. ¿En qué &amp;ituación estamos? ¿Cuál es su opinión? ¿Qué cree usted? ¡La situación es grave! ¿Quieren echar abajo á la república? ¡Yan á restablecer la monárquía!-•Pero no, pero noi• protes·
taba Gambetta, algo desagradado de verse asl repentinamente conducido á las p1·eocupacionés un mo •
mento olvídadas.-;Tened cuidado! Ilan cambiado los pref~ctos, disponen de todo el clero, de los banqnciro!', do los magistrados y del ejército.•
-•,o tanto como I h11&gt;s. parecen creerlo. Ademas, en último e-aso, no tcndriamos temor al dirigirnos
al duque de Aumale. Ejr rce el mando, en Besan~-on, del más espléndido, del mejor cuerpo clol ejúrcito
que hay en Francia; haríamos de él, si fuese necesario, algo parecido ii un Stathouder, y les aseguro quo
el duque no restaurarla ni la monarquia del derecho divino, ni un reinado constitucional. ¿Y por otra
parte, quién se animaría á ir hasta el fin? Fourtou, que parece tener veleidades de audacia, se arriesgarla quizás si se le clt'jase en libertad de obrar. Pero Broglie no se lo permitirla. Es, sin embargo de todo,
demasiado francés, demasiado geltilhombre, demasiado duque, para mezclarse on semejante empresa y
mancharse los puiíos con sangre. ~o hay hombre más desagradable, más seco, más agl"io, más alt11.nero;
pero es necesai-io reconocerlo, es un cahallero, un politico sutil, uno ele nuestro!f primeros historiadores,
orador notable, pero . ... -y su voz se convirtió en un trueno irónico y aleg1·e- .... pero, un orador que
nadie escucha.• Y no pudiendo resistir al placer de termi nar con nn rasgo m!ts brillante, por mhs injus,
to qne fnr~e: •¡En suma, un :\faquiavelo de corredores!•

Q11i11cci aiíos m1ís tnnl1·, huela mis visitas_ 11cadómicas. '/o fné sin cierta 11prcnsión qne sal v,\ por n z
primera la gran puerta 1lrl hnlPI de la rne ')olfcrino, cuyo pi!IO tercero ocnP_aba el duque de Broglie. La
tiesura del lacayo á quien entregué mi tarjeta, la altura de los salones quo adornaba, sifi ('Omplemen to
alguno de plantas ú ohjt'tos preciosos, PI mobiliario reglamentario, dP nna riqueza fria y anticuada, to do parcela acordarse con la idea que mo habla formado de un doctrinario aristocrático. l\Iucho me 1101·prendió la acogida que me dispensó el duque de BrogJie.

�• 310

1:EVISTA J\JODERNA .

:--;e 1110,.(rú, al p1 íntipio, de uua urbauill~tl t·.\.•¡1tbh a, 1ll' 1111a li1111ra al Lira, 111:ís bic11 r~sen·a&lt;l,L que
nltancra, que se animó poco después con un ligero tinto tle 1;impatía. S,1 fisonomía, eucuatlraua por cabollos de plata finos y rizados, debió habc1· sido sumamente atrayente. Se habla couscn·atlo fresca, delicada y diS'tinguica con sus ojos celestes y penetrantes. Durante nuestra conversación, que se prolongó
mús de lo que se usa en estas visitas de ceremonia, me dijo, con su voz entrecortada, sorda y seca, cosas
muy halagiieñas.
Cuando se levantó para acompañarme, no!(· que s u estatura, que no era superior á. la mediana, parcela más alta de lo que era realmente, habiendo conservado algo de la esbelta elegancia rle la juventud L:i. mano que, al Ill'gar :\ la puerta, me tendió con gracia, apretó la mla con una especie de apuro
Inquieto ó tlmitlo, y com prl'n rll que no estaba acostumbrada á este gesto banal que prodigamos á todo
el mundo.
Salí tic esta ptimera cntrevi:,ta, sorprcutlido y hasta encantado. Después he visto frecuentemente al
duque do Broglie cu su casa, asistiendo á sus miércoles, y casi todos los jueves en la Academia, á los
que concurrió con gran asiduidad hasta los últimos dlas de su vida. Antes de la apertura de la sesión, se paraua generalmente delante de la chimenea, bajo el retrato de nuestro fundador Richelieu, y
conversaba con sus colegas. Su csplritu adornado y armado de todas armas, se ejercitaba alll con complacencia. 8in embargo del traje moderno, estrecho y obscuro, tenia buena figura, aun compllrada con
le. efigio altanera y fastuosa do! gran cardenal, del duque rojo, del otro Duque.
En el curso de nuestras discusiones, en las que se interesaba y que consideraba como una inversión
de sus vastos tral.Jajos históricos, daba pruebas de los más variados conocimientos, de la más amplia in·
teligencia y del gusto más seguro. ~o olvidaba que era nieto de :IIme. de Stac', y parecía casi tan orgulloso de su talento como de su nacimiento. Su pequeño libro sobre Mallierbe es. á mi modo de ver, una
verdadera obra maestra, en el que las ideas más nuevas, las más atrevidas, las más justas, se encuentran
rxplicadas en una forma de una sobriedad y de una perfección clásicas. No pude deja1· de escribirh• mi
opinión sobre la obra. Este elogio, de parte de un poeta, pareció impresionarle vivamente y me lo prohú
en ,•arias ocasiones. Su altivez tan famosa, que tantas veces le ha sido reprochada y que le ha enajc11n•
do tanta gente, no era, me parece, sino el producto de su cli:,tracción y de su timidez naturales, :\ Lt;
qnc se agregaba un respeto demasiado grande por hi mismo.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE INSTR UCCIO\ PRI.\IAI\IA
l 'RESP.NTADAS l!'N l·ORi&gt;J.-\ UK ()J:·1,Ufb;;\: l'v1~ C-:,\UISC. DA~IOWA.
.( L A co~11qós !'\'O\IPR.\U.\ E'l [~.\ JU.-..TA UR ,\'.\llG05, Rel'NIUOS cos EI.Oí,JRTO Dl': PRO~MntR

U ) IJ{,'R

l'l'.lllF..5E SFR lTIL

rAttA mn.::--tJR l.A JLliSTRAC(ó:,.. r::~ '.'\IÉ'.\ICO.
. \ PROOAlJO roR OJCHA COM!Stó:,..•, TANTO E:; LO CF.!',;KR.-\l, COlfO El\ LO fU-f.A1l\'OÁ , ..:\ PAR.'E

RF.SOLUTJ\'A CUS" QYB TKRMIX.A.

INDIVIDUOS QUE OOMPOSIERON LA OO}fJSION DICTAMINADORA:
CC, Gabino B&lt;Lrred3, Ignacio Ramirez, Rafael Martinez de la Torre, Guillermo Prieto, Roberto Esteva.

•

l.'cduratior: con,ti tuo le· p1·éinier eles nrls ¡,, s,, 11 1

p l c•lncm:,nt g,·11&lt;-rnl. cl'!ui ,111i perfel'dnnnc l'ai•1io11 •
,·n nmc horanl l'•!&lt;'Cllt.
A. l'on·tc Systi·mc lle P olit posit t J\'. p w;.

PAnn: TEIWEIL\.
MIWIUAS l'IlÁl'TlC.H.i Ct'YA SANCIÚN l.EOAL I IlEE LA CO)lli\lÓN tJ UE ~RilÁ PllOl'I.\
l'AR \ DIPl'LSAR LA INSTR!'CC!ÓX PllBIARfA.

Rallamos juntos algunas veces, terminada la sesión, y caminábamos por los mttrlles, hablando sobro
los temas más diversos. l\Ic eran sumamente agradables estas conYersaciones con un hombre de tanw
valer y tanta experiencia, que habla conocido tocias las grandes figuras de la edad heroica de 11111!s•
tro siglo.
Un dia que me reprochaba, con suma amabilidad, por otra parte, de haber exagerado en mi &lt;lbcur•
so do recepción los méritos de Lamartine, como ciudadano, le contesté: •Permltame que le diga que U,t.
juzga á este gran hombre, un tanto como discípulo del doctrinario Doudan; con las prevenciones do u11
contemporáneo, de un adversario; en cuanto á nosotros, lo vemos ya en el pasado, como en una gloria
de poesía. Ud. me ha hecho el honor de enviarme recientemente la colección dt:1 las cartas deliciosas y llenas ele emoción de su madre. En una de ellas so lee:- perdone si cito inexactamente, pues cito de memo ria,:-- i·i:6riéndose al joven poeta tic las Meditaciones, que emprendla viaje parn l◄'lorenoía: • He visto á
Lamartine que tiene casi tanta belleza como genio.• Hay en esa colección cartas de una fiueza verdaderamente exquisita; una, por ejemplo, entre muchas otras, en la que su madre le reprocha el que UJ. sepa see en los bosques de Brog:ie, siempre en compañia ele un libro ó de un amigo con quien Ud. habla d,i
política, ~- 111 aconseja que mit·e la naturaleza á su alrededor, que se lije cómo abren las flol'cs, cómo crecen las hnjas de los árboles y qué dibujos forman las nubes al correl' par los cielos.&gt; - •:'\Ii madre tenia
razó11, 11i,io somiendo, y comprendo ahora, un poco tarde, que lo pintoresco es bueno algunas veces, aun
hasta en la historia.,-Quedó un momento pensativo y continuó poco después: • Para volver iLlo que decíamos del S r. de Lamartine, creo como l'cl., mi querido colega., que cuando un hombre ha llenado un
papel en la hil,toria con \·alo1· y sinceridad, se cleberia. siempre tomar en cuenta l:Ls circunstancias prno •
i;as y los obstáculos que so le presentaran en su vida, y no juzgarlo sino por sns virtudes.•
Me detengo ante estas bellas palabras. El duque d e Broglie ha muerto en la plenitud de sus fuerza•,
rlr~pu&lt;'•s de Rnn vida bie.n empleada, cuyo fin ha sido ele una dignidad discreta y serena. Era nn francé,i
,1,, ¡;rn11 raza, tic un raro valor intelectual y moral. Ctta.lquicrn que sea el fallo que cada uno, según su!!
¡rnsionc~, pueda pronunciar sobre el hombre p1'i\:-lico, se clebe1 li. las puertas del nuevo siglo que se ini _
da, saludar con respeto fL esto representante de una época distinta, :°Leste pr.rf,•.cto Pjemplar ele las Yirtn
1lrs trndil'ionalr11, :í esta gran figura que ncaba de dest.parPcer.

I}.

,,.

JOSÉ MAldA DE

Hr.REDTA.

JU :m:¡¡ ,~: T~do habitante del Distrito, ó mejor, ele la llcpública, tirne ohhgac1ón de adquirir la instrucción primaria antes de los t:l

aitos de su edad.
.. Segun.da: ~ólo se admiliran como excepciones las de imposih1hdad fis1ca o moral, en los casos que una ley reglamentaria seiiale.
Tercera: Los Ayuntamientos y autoridades pollticas tendrán la
. .
.
facultad y la obligación de imponer penas, principalmente pecu111an~~• á los que no cumplan con el precl'pto legal, clrjando de proporcionar la instrucción primaria á
sus hlJOS.
Cuarta: Dichas penas serán ;;cncralmente co1t1ts, aun con relación á las facultades de los remisos,
pero a~licadas con_ inexorable rigor, {~ingresar:m :i.l fondo de Instrucción primaria.
Qu10ta: ~clemas ~e las p_enas ~ecuniarias, la ley se servirá ele otros medios para hacer que el precept? de_ la 10str~1~c•~n obl1gatona tenga verificativo, tales como las penas iL los patrnnes ú amos que
a_c~m1tan a su serv1c10 o en sus talleres niiios r¡ue no hayan adquirido ó estén adquiriendo dicha instrncc1on.

. Sexta: A e'.:cto ele fa~ilitar el cumplimiento de la pre,·ención anterior, Ja9 escuelas tendran una sc•cclon para los nmos que solo concurran medio día, ya sea en la mañana, ya en Ja tarde.
S_t:•pti~a: Lo~ A~·untamientos de todos los lugares percíbirfo en sus respectivas clrmarcacioncs, la!!
~ontn buc1ones dir~ctas que se establecer:\n en cuanto fu·e re necesario para tener abierta, para cada sexo
o parn ambos r_eumclos, una escuela primaria por cada 500 habitantes, siempre que los fondos orcl inarioR
no fueren suficientes para ello.
Octarn: Para que _nadie pueda dudar de la verda lera necesidad de imponer dicha contribucitJn, asl
c?mo el~! em~leo efectn·o de sus productos en el fin i\. que están destinados, la autoridad polltica uombrarn una J_unta mspectora, com~uesta 1lc personas de reconocida moral y acomodadas, que se consicl erartm
romo miembro~ de~ -~y untamiento para sólo el caso ele percibi1· la contribución ó de eJCigir Jas cucntns :'L
los que lia~·an lll mm1str:\llo ~sos fo ndos.
Nornna: El ní1_mrro de n~icmbros ele esta jnnta Sl'r:l iiual al de los concejales, y para los cft&gt;clM
,!el articulo lll · 'n-Or, trn,lra n voi y Yoto rn las Rcsioncs que exprl'R:unentc se cit:1.rrm para tratar P~O.'l"
aqnntos.
J&gt;(•cima: I-:1 Ayuntaml&lt;'nlo, integrado -eon la junta Inspectora, en la forma expresada en el articula
noveno, pod,·A nombrnr y remover libremente ,¡ todos los cmpleaclOH qne intervengan en el cobro y adm i,

•

�REVISTA MODERNA.

312

AÑO

nistración del fondo de instrucción primaria formado con la contribución mencionada; pel'O los proft!SO·
res serán nombrados exclusivamente por el Ayuntamiento como tal.
Décimaprimera: La duración de estas juntas inspectoras será. de cuatr-0 aiios, haciéndose cada ario
nue,·o nombramiento de un número de miembros igual á la cuarta parte del total, prefiriendo en todo ca
so para estos nombramientos á los padres de familia..
Décitnasegunda: Cada siete años, la. autoridad polltica, con acuerdo del Ayuntamiento, integrado
con los profesores del lugar, hará la declaración ele lo que en el septenario siguiente debPril. entenderse
por 1xsTnt:cc1&lt;'1~ PRBIAJtrA, sin que rn ningún caso pnecla (•sta comprender menos que: lectura, escritn
r11, ortograffa castellana, las cu/ltro reglas de aritmética, elementos ele historia nacional y gimnasia.
Dí•cimatercera: Este programa sólo comprendcr:'1 el mi11i11111m de instrucción que un niño deberA adquil'ir para considerarse satisfecho el precepto legal; pero de ningún modo se opone á que la enseñanza
voluntaria que se dé en dichas escuelas abrace mayor número de conocimientos útiles, ni mucho menos
i1 que se establezcan escuelas primarias de perftccionamiento, en las cuales la instl'ucción será más am·
plia y completa.
Décimacuarta: Sin emplear co11cción de ninguna clase, se procurará por la couvicción, los estlmu•
los y el buen orden y moralidad de las escuelas, y especialmente de los profesores, que los niños de todas
las clases concurran {1 las escuelas y adquieran en ellas la. instrucción primllria m{1s 1,ien qne en el domicilio.
Décimaquinta: Los profesol'es titulados serím de 1", 2" y 3" clase.
Décimasexta: Para adquirir el titulo de l3 clase se requiere: haber concluido la instrucción prlma!'iit
y la secunda.ria, y sufrir un examen teórico-práctico de los métodos de ensei'ianza, muy particularmente
ele! llamado objetivo, ser de buenas costumbres y de buenos modales.
Décimasl&gt;ptwia: Para obtener el titulo de 2" clase, se requiere acreditar, por modio de examen, ce•
t111· suficientewte instruido en los ramos siguientes: lectura, escriturn, gramática castellana, aritméti•
ra, incluso &amp;I i(stema métrico- decimal, geografía física y política, histo1 ill del p11 is, ser de buenas costumbres y "" buenas modales, y haber practicado por seis meses lo menos la enseiianza objeti\'a..
Décima,'\cttwa: Para tener el titulo de 3" clase se requiere: 11creditar en la misma forma, aunque en
un g1·ado menor, la instl'Ucción indispensable en los mismos rllmos exigidos para la 2" clast&gt;, quedando
por lo mismo en cada. caso libre el jurado ele ex11men para decidir si deberá expedirse titulo do 2ª ó do
:r clase.
Décimanovcna: Ninguna eseuela sostenida por los fondos públicos podrá cstu dirigida por profosor
no titulado.
Vigésima: Anualmente se puLlil':u·,í. un censo de los niiios que ashten ii las escuela9, comparando el
11i1mero ele éstos con el total ver1hrlPro t'., al menos 11.pro~imativo, calcula,to :\ r11zón lle un nii'lo por cad11
cinco ó seis habitantes.
:\1éxico,

1 go&amp;to

IV

MÉXICO,

2ª

QUINCENA DF.: ÓCTUflRE DE

1901

ARTE Y
01 RECTOR: ,JF.RDR R. VALEN7.UBT,A.

,

'('

CIENCIA.
'

,JEI•'E DE REDACCTON: JE~UR UBUET,-\.
1'i]). ¡le n11blá11.

...

l•

BARRED.\.

OFRENDA.
ltes¡11 ·nodo un olor 11~ pri1trn\·1•ra,
Me incitb como un ramo de jazminf'.~
'l'u @eno, y en tus mieles y ~atines
Re armrucé&gt; cantando mi quimt'r/l.
I_Jniel'O h ajo el frescor de ad&lt;1nni!l1•rn
tus ojos, mil'i.r nuevos confint''1,
't distraer mi luto en los jardineR
l 'ml,rosos de tn suelta cahellera.
l)¡,

Y en cambio de lns lises e,plendentrs,
En cambio de los mfsticos presentt's
lJue me dar:í tu mano bondadosa,
Mi ju\'entud, que exhitlMA en las 1-iradai
De tu altar, :í la lnz dP tu1 mir1t1las,
Su perfnmf' r"mo nn/l tn 1rro1ia.
11 IUN

20

REVIST.A

15 de 187.;
GAlll)(O

NúM.

HEROLI.EOO.
PROPET.\~ DE i\frGl'EL

A~ol!lr•.--CAPILLA

81xT1NA

Ro.u4,

�</text>
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          <name>Dublin Core</name>
          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 19, Octubre, Primera quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

280

.ARo IV

de uu sistema de convicciones completo y firme, viene ,i. ser, cuando se reconoce tarde, un motivo de amarga decepción y aun dt1 incurable y estéril escepticismo. Pero lo que hay de más grave es que la inmensa
mayoría tiene que conformarse para siempre con esta instrucción, condenados á vivir continuamente en
un mundo de puras entidades subjetivas, que ellos toman por seres reales, lo cual los mantiene en una
especie de perpetuo sonambulismo, durante el cual se alimentan de fantasmas, pudiendo vivir de realidades. No quiero presentar otro ejemplo de este subjetivismo excesivo, que esa monomanla espiritista
que ha invadido hoy no pocas cabezas, y en virtud de la cual se pretende hallar en el mundo subjetivo
de los espfrltus la solución de los problemas pbjetivos de nuestro mundo material.
No hay necesidad de añadir que ni la más sencilla de esas deseadas soluciones ha podido encontr11rse por ese camino, y que los csplritus nunca contestan otra cosa sino lo mismo que ya estaba en la mente de su cándido consuitor.
Es urgente, por tanto, acabar con J¡i. raíz de tantos desvarios, que hacen á los hombres un perpetuo
juguete de los ilusos ó de los charlatanes. Otra enfermedad mental que esta especie de educación está
también destinada á curar, y sobre todo á prevenir, es la tendencia todavía muy general á creer que los
nombres de las cosas encierran en si todo lo que hay que sabe1· sobre éstas, y en buscar, por lo mismo,
la prueba ó la refutación definitiva de nuestros asertos en las definiciones, en vez de procurar hallarllls
en las cosas y en los hechos.
Esta propensión á transformar toda ciencia y toda noción en un puro a1 te cabalistico, lejos de curarse se agrava en la educación ulterior, con ciertos estudios profesionales, como los del Derecho, por
P-jemplo, en los cuales, tratándose de prescripciones positivas y escritas, nada hay más natural que el estudio de las palabras en que ellas están concebidas. Pero si el titulo de verbo1·um si,qnificatione puede
ser decisivo en la interpretación ele las leyes de los hombres, en la de las leyes de la Naturaleza, los he•
chos y no las palabras deben fallar en definitiva. Y sin embargo, ¿quién no ha tenido ocasión de deplorar la conducta inexplicable de hombres d,• alta capacid:v1 y de inmensa erudición, que en asuntos prácticos cometen los más graves errores á fuerza de P11•artar silogismos fltndados cu puras palabras?
La necesidad de corregir desde los p1irncros aiio~, con la preoión de la realidad, esta tendencia cabalistica, 110 puede, pues, ponerse en duda.
En la educación objetiva y práctica es, puc,:, donde ú uieamente ebtá el remedio y la verdadera re.
generación de nuestra especie, por el &lt;'jerclcio completo que ella exige y proporciona á todas nuestras
facultades.
Con una instrucción de puras palabras, eomo la que se ha dado basta aquí, aplicación y memoria
son suficientes, y este trabajo de plast(cidad puramente pasiva dt1 nuestro cereb ro, en el cual se limita á
retener lo que le viene de fuera sin prJ,ducir cosa algun 11, no es riertamente propio para mejorar, sino
para entorpecer y debilitar, con el transcurso del ti11mpo, nuestras facultades mentales, bajo la influencia
incesante de un verdade1·0 atavismo intelectual.
La necesidad de un cultivo completo ele nuestro entendimiento, emprendido sistemáticamente desde la primera edad, se recomienda también por el atractivo mismo que él presenta pa ra el niño, y el consiguiente estimulo que de aqui resulta, asi como también por una fatiga menor y menos rápida.
Sucede con el f'jercicio mental como con el corporal; la fatiga sobreviene muy pronto, aun con un
%fuerzo poco intenso, si él exige la tensión permanente de un solo sistema de músculos, y con mayor
razón si es la el,~ 11110 solo, mientras que un esfuerzo mucho mayor podrá prolongarse por largo tiempo,
si se reparte n:tcrnativamente en dos ó más. Una persona que no podría permanecer en pie é inmóvil un
cuarto de hnra, sin experimentar una fatiga y una laxitud indefininibles, podrá caminar horas enteras,
no sólo sin fatigarse, sino hast:i. con placer. l\fás aírn: la tensión continua de un músculo lo debilita, lo
atrofia y lo paraliza en vez de robustecerlo, como lo hada el ejercicio alternativo.
Otro tanto, y por la misma razón fisiológica, sucede con nuestras facultades intelectuales; la tensión
continua de una sola de ellas, aun cuando sea moderada, es muy pronto seguida de cansancio y de fastidio, que son su indicio y su resultado seguro.
La verdadera economía de la fuerza intelectual, as! como la de la muscular, no consiste en no solicitarla, sino en exigirle esfuerzos poco prolongados, aun cuando sean frecuentes; con estos dos requisitos
el ejercicio es una base ele progreso y un manantial ele bienestar, ora se trate de nuestras facultades flsicas, ora de las mentales.

MÉXICO,

2,i QUINCENA.

DE 8EPTIEMDRE DE

1901

18

MO DE RNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS .E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DF. TIEDA CCION : .JESUS URUETA. '

Tir.

( Continuará).
GAlllNO

NúM.

BARREDA.

Pnon.T.l~

DE l\I1ouEL A::.GEL.--CAPILLA SlxTINA. ROMA,

de Dublan.

�REVISTA MODERNA.

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- ---- - --. - -::._
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MARGARITA.

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atrevo á decil' que ella fué causa de todo. Acaso la buena se·
fiora tuvo razón, Era madre y debía alejar á sus hijos de todo po•
Jigro. Pero ello es que la muchacha fué á dar, mediante la aprobación del Cura, y gracias ó. sus buenas relaciones y á su pruden.te
influjo, á la casa del Sr. Lic. D. Marcelino de Aguayo, persona c1·1stianlsima, de mediana edad, riquillo, muy acreditado en el foro,
bien reputado en el pueblo, casado y .... sin hijos!
El Cura vió claramente en el asunto, y le dijo á. Doña Carlota:
-¿Lo has pensado bien, bija mla? Diez años lleva esa criatura á tu lado· de ti ha recibido piadosa educación, y si tú has visto
hasta hoy á l\largarita como á. hija tuyn, ella- que' es buena, dulce- te ama y te respeta como s1. te d e·
biera Ja vit.la. Tienes razón, si que la tienes, y yo soy el primero en concedértela.
_
.
Tus hijos van siendo grandes, son unos chicos simpáticos y listos. Paco tiene _ocho anos (¡como pas_a
el tiempo! no parece sino que ayer fué el bautizo) y quien no lo sepa creerá qu_e tiene catorce;. Eduard1to tiene doce, y quien por primera vez le vea y le trate dirá, no lo dudes, qull tiene más .de qumce..son
excelentes muchachos, excelentes, hija. ¡Dios te ha bendecido en ellos! No creo, como_ t~, quo el peligro
sea.inminente .... Todo depende de la manera como los eduques, y del modo c~mo dmJas tu c~_sa. • • •
-SI, Padre; pero .... recuerde Yd. lo que pasó con la muc~acha.aquella á quien.con ~anto ~armo a~~gicron en la casa de D. Prudencio Lóp&lt;'z,, .. Vd, sabe en que paro todo. Un matnmom.o des1_g~al,-1),
di-monos de santot!- puso término á la a,·entura y al escándalo .... Alfonso mere?[ª 0~1a muJe_i · · • •
-SI, bija mla; pero tú me permitirás que te diga que Alfonso, que es pers~na rn~ehgente, ncay c~ltn, no era ni es modelo de honestas costumbres, y_ que en el hogar- sea esto d1~ho sm ofensa de la cristiana caridad-no ha tenido nunca buenos ejemplos. Se puede ser rico y laborioso mercad~r; se puede
gozar, como D. Prudencio, de magnifica fama _comercial; se puede ~~n~r el respeto que el dmero trae Y
lleva, y, sin embargo, no ser ni buen esposo, DI buen padre de fam1ha.
- ·Padre!
- ks la verdad, hija mla¡ y, en casos como éste, debe deci1·se discretamente, para explicar las cpsas . .. . Pero, en fin, tu resolución es irrevocable .... Irá esa niíia á casa de Aguayo .... Y tú quedarAs
tranquila.
Y allá fué dos días después,
•Y qué aunpa que era! ·Qué exuberante juventud! ¡Qué grácil hermosura la de la pobre huérfana
par~ quien desde muy temp:·ano tuvo la vida ruJezas de madrastra celosa, crueldades é inclemencias de
enemigo sañudo,
.
.
Esbelta donairosa mórbida y siempre vibrante, con todos los fulgores del cielo en los OJOS, todas
111s negrura~ de la n,ocho eu la crencha, en laa mejillas rosas de Abril, e~ los labios cla_veles granate y en
Ja boca finísimns perlas; decidora y suelta de palabra, y graciosa y gentil, era Marganta una presea, un
tesorn, di riamos, poniendo en cuenta lo hacendoso de la doncella, cualidad en ~uo parecen ir sumad_as
casi todas las virtudes domésticas, en Margarita todas muy claras y resplandee1ent~s, y sólo. en ocasiones empañadas por cierta ligereza y cierto coquetismo incipientes, y una vehemencia de ~as1ones aftlctivas v un raro ardoreillo de alma que era causa de miedo y desazón en Doña Carlota, siempre que 1~
núbil 'muchacha, en los arranques de su afecto, acaso de gratitud, y, sin duda alguna, de cariño purfs1-

283

mo, abrazaba y besuqueaba á los niños, sus lindos hermanitos, como ella solla decir, y como ella no dejaba de repetirlo en frecuentes crisis de pasión, que eran precursoras de largos dla3 de tedio, de profundas melancollas y de tenaces añoranzas.
Doña Carlota, al considerar todo esto, se decía:
-¿Cuál será el despertar de mis hijos, movidos por las efusiones impetuosas de esta criatura?
Esta pregunta, á la cual no daba satisfactoria respueJta el exiguo caletre de la prudente señora, determinó, como queda dicho, la separación de Margarita.
Volvió Doña Carlota á su casa, y aprovechándose de la ausencia de los chicos, llamó á la doncella
para comunicarle lo que tenia resuelto de acuerdo con el Cura.
-¿Qué mandaba V d.?-dijo la joven.
-Siéntate ahi, en ese sillón, frente á mi. Tengo que hablarte de un asunto muy serio.
La señora, que en el fondo era buena, sintió un nudo en la garganta. No sabia por dónde empezar.
Por fin, liabló dulcemente, con suma delicadeza, como si temiera ofender á la joven.
¿Qué dijo? ¿Cómo de insinuación en insinuación logró que la joven recibiera la terrible noticia?
La doncella, asustada como si estuviera próximo á caer sobre su cabeza, convertido en menudos trozoF, el techo que las cubrla, preguntó:
-¿Por qué?
-Hija mia:- respondió la dama-por moti\•os de conciencia.
Pronto comprendió la joven que la dulzura de la señora,- asi la nombraba- no era más que un vo•
Jo ocultador de algo ofensivo y por extremo cruel. No replicó, no dijo nada en contra de la resolución
que le hablan comunicado; pero no pudo ocultar su emoción al sa1&gt;er :í. qué cnsa debla ir.
-¡No,- exelamó- allá no!
Quedóse sorprendida doña Carlota, é iba A replicar, cuando l\largarita, serena ya y resignada,
agregó:
-Tiene usted razón; allá, allá! Si, si, con mucho gusto!
Y mientras la señora se retiraba ansiosa de poner término á tan temida y pez:osa escena, la infeliz
huérfana se quedó pensando en la triste desolación de su vida, en el abandono de su alma, en la crueldad con que la apartaban de lo único que para ella tenia luz, flores y alegria, en aquel amor plácido y
apacible de los niños, en quienes había puesto todas las ternuras y todas las cnerglas de un corazón ado·
lorido. Ella, ella tenla la culpa de cuanto le pasaba. ¿Por qué, por qué habla puesto su cariño en ague
llos muchachos'?
Y en las arcanidades ele su mente los llamaba con este nombre, y aun queria encontrar otro, otro
más despreciativo. Pero la idea de despreciarlos le quemaba las sienes, y bajaba hasta sus ojos en lágri·
mas que calan en su corazón como gotas de plomo derretido ....
Oculto el rostro entre las manos, le parcela á Margarita ver á los niños &lt;le vuelta de la eb"cuela: Paquito, cariñoso y amable; Eduardin, grave y atento, ambos con sus libros y sus pizarras bajo el brazo,
ansiosos de llegará la casa en busca de la acostumbrada merienda. La doncella creía verlos entrar;
verlos cómo llegaban en busca do ella, para quien tenlan mimos y caricias.
Recogió cuanto tenla, guardó todo en un baúl, y se dispuso á salir.
- No urge,-dijo la señora- no urge, bija mla .... mañana ....
-¿~iañana? No, señora, lo que ha de ser tarde que sea temprano ... .
- Pero, bija ....
Y la joven insistió en irse, é insistió de tal manera, que doña Carlota le dijo:
-Bien . ... Te llevaré; pero sabe que el Sr. A guayo tiene entendido que irlas mañana.
- No; jamás!- replieó.-No será eso motivo de gran disgusto para ese señor. Pnede Vd. estar segú·
ta de que me recibirá muy cariñosamente!. ...
Estas palabras de la doncella parecieron extrañísimas á doña Carlota, poro no le causaron alarma.
-Vamos, hija mla .... puesto que lo deseas. Un criado te llevará todo.
En el camino una y otra callaban. Doña Carlota presentía algo fatal. Margarita lloraba á mares, peto disimulaba su pena y enjugaba sus ojos furtivamente.
Casi al llegará la casa de Aguayo la joven se detuvo ... . Doña Carlota pensó que Margal'ita no
querla entrar; que repentino arrepentimiento la detenla.
Mas la joven enjugó sus lágrimas, y sonl'iendo tristemcntr, dijo en tono irónico que para doña Car•
lota pasó inadvertido:
-Seilora: ¿cree Vd. que ese señor sea bueno conmigo?
-Si, hija mía. Es un hombre muy honrado ... , de lo más honorable .... Asl lo dicen todos, asl me
lo aseguró el señor Cura.
- ¡Ahl Pues si así es ... . ¡mejor! eso más tengo que agradecerá Vd. Ha sido Yd. como mi madre. . ..
'rodo Jo que soy y cuanto ,•algo á Vd. lo debo , .. . Salgo de la casa de Vd. muy agradecida. ¡Es tan dulce la gratitud! A los niños les dirá V d..... ¡No, nada! ¡No les diga V d. nada! Pero .... que los quieran
como yo, que los cuiden como yo los he cuidado.
Y entrnron en la casa.
El Sr. Aguayo salia en aquellos momentos. Al verlas lanzQ una exclamación jubilosa.
- ¡Bien venidas! ¡Bien )enida Margarita! No esperaba yo verlas hoy., .. Pasen ustedes!
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�REVISTA MODERNA.

284

Tres días después recibió doña Cai-Iota una carta brevísima que decía así:
•Señora:
cl\Ie apartó Vd. de lo que más queda yo, de lo que más amaba, de lo que amo aún, ele esos lindos
nilios, ¡.,or quienes ful y era buena. ¡Dios se lo perdone á Vd. Le acompaiio &lt;'Sa carta para que se imponga de ella. ¡Es muy interesante!•
Su agradecida servidora,
llfarga1·ita.

Doña Carlota desplegó el pliego, y leyó con ansiosa curiosidad lo que en él estaba escrito.
Era una declaración amorosa dirigida á l\Iargarita por Aguayo. ¡Y qué declaración! La infamia y
la lujuria la hablan dictado.
La buena señora, asombrada, se cubrió el rostro, y exclamó para si:
- ¡Tenla razón el ser.or Cural
R1F.1tJ r,

DF:LGADO,

A MUERTE .... !

FLOR DE ACANTO.
De tu frente cayó la última rosa,
Y transida te arropas en el manto
Mientras en la vidriera temblorosa
Viento y lluvia otoñal riman su canto .... ,
Son las ojeras en tu faz llorosa,
Pálida y triste como flor de acanto,
Alas »egras de inmóvil mariposa
1':mpapada en el iris ele tu llant(l,
IDobla tu frente un fúnebre tui banteDe :\gatas negras y crespón sombrío . . .
Y siento an,e ,u dieha agonizantt&gt;,
Como una tumba, el corazón vacío,
Y abrumado mi ser como un atlante

Bajo el pesado mármol de tu hastío!

EL DAIMIO.
(J. :IJ. ele H crcilia.)

~IAÑANA DE BATALLA.
:Bajo la negra fusta guerrera que rcstall11,
Relincha y belicoso sacúdese el bridón,
Y el acerado peto y el bronce de la malla
De sables que se chocan imitan férreo son.
Quitándose la hirsuta máscara de batalla
El jefe envuelto en hierros, en laca y en crespón,
Mira el volcán en cuya pálida nieve estalla
Sobre un purpúreo cielo la aurora del Nippón;
Pero mira hacia el Este surgir glorioso al a&amp;tro
En la fatal mañana dejando un áureo rastro
Deslumbrante surgiendo por detrás i;lel estero;
Y amparando sus ojos del hostil arrebol
Abre de un solo golpe su abanico de acero
1':n cuya blanca seda se inflama un rojo Sol!

Josi1 JUAN TABLADA,

México, 1901.

UANDO el capitan Héctor Flor penetró súbitamente en la alcoba dJ su esposa,
para darla el último beso, quedóse livido, helado, teuebroso: Carmen atraia hacia
ella, prisionero en sus brazos desnudos, á. Rodrigo Rubio, el brillante alférez que
era el amigo más querido de Héctor, su compañero de infancia y de campañas.
Carmen, de espaldas al portier que habla levantado su esposo, no le vela; y frenótica, apasionada, enhiesta y vibrante de amor, con sus rublsimos cabellos sueltos y flotantes, pequeñita
y nerviosa, alzada en la punta de los pies, demandaba un beso de la boca esquiva y adorada .... un beso .... un beso .... el del adios y de la muerte .... !- en tanto que Rodrigo, aterrado, en presencia de su
amigo que contemplaba el grupo siniestramente torvo, luchaba por desasirse de los bellos brazos desnudos en las amplias mangas del peinador arrolladas, y fascinado por las mi1·adas fulminantes del esposo,
no osaba proforir palabra . ... Un presagio centellante hizo volver el rostro á Carmen, y al verá Héctor
dió un grito, desasióse y huyó pavorida, dejando á los rivales frente á frente.
El capitán rompió el breve silencio lúgubre que siguió á la huida de Carmen, y dijo con voz sorda y
¡¡oc.::
- El regimiento parte tl011tro di! una hora: tendró tiempo de sabor si eres tan cobarde como traidor.
-Estoy á tus órdenes!--contestó simplemente Rodrigo.
Veinte minutos después se hallaban de nuevo frente á frente, pero esta vez libres de sus.dormanes
y de sus kepis, ante dos testigos inflexibles en asunto de honor: el viejo coronel Yáñez, veterano del 47,
de ojos de acero bajo sus crespas crjas níveas, de profundo corazón dolorido porque el leal viejo babia
s~ntado sobre sus rodillas á Carmen chiquitina; el otro era el mayor Roló, de barba mosaica y tristes
ojos azules, que amaba á Rodrigo Rubio como á un hijo.
El pacto había sido á sable: á muerte, pues los cuatro personajes de la tragedia siniestrn estaban
o\Jstinados en que uno de los rivales quedara suprimido.
-Mi mayor, mi padre!- habia suplicado el joven alftirez-yo amo á esa mujer con amor indomable,
J:¡e sido estigmado á causa de ella. con los dicterios más candentes por mi mejor amigo .... y además ya
no puedo sufrir que ella sea suya .. . . Era la primera vez que la volvia á ver después de casada, al regresar de mi ausencia interminable, llamado repentinamente de Yucatán para incorporarme en la brigada
expedicionaria del Rio :Mayo .. .. i\li mayor! que nuestro duelo sea á muerte!
Por su parte, el c1pitán Fbr babia pedido al viejo veterano que no aceptara ninguna transacción,
que exigiera un lance mortal, y el coronel había corrido á pesar de sus reumáticas piernas y habla encontrado al mayor Roló que también le buscaba.
- No hay tiempo que perder, señor coronel: tengo la elección de armas y pido que sea á sable.
El coronel titubeó un segundo; conocía la superioridad de Rubio desde que era cadete en Chapulteper, para manejar la temible arma; pero lo serenó la justicia del esposo ultrajado y pensó en la superioridad moral sobre su adversario en el lance supremo.
- Convenido .. . . Y á muerte!
-A muerte!
La espera de veinte minutos había e~acerbado la fiebre de Héctor. No era una vendetta vulgar la
1,uya, una susceptibilidad de soldado herido en su pundonor, sino una revelación espantosa de su mancilla que tenia el deber de castigar. Reconstrnia el proceso de su infortunio; su casamiento en que él se
ha'Jfa fingido ser amado .... ah, si! ahora comprendia su triste ilusión; no había sido amado, sino acep•
tatlo; había sido el amparo de la soledad de Carmen . . .. Pero, acaso el aborrecido rival no habla preparado largo ti empo, tenazn¡ento, su tr/µnfo propio y la infelicid11-d !Je Jl~ctor? .. , . J1ecordaba pítidamepte.

��"PAISAJES PARISIENSES."
( LIBRO DE )l. UG \JtTE).

PROLOGO.

A LUIS G. U:::lllN,\.

Mis castillos he trocado por los lauros del trovero,
Por la lil'a mis esmaltes y mis nobles oriflamas,
Y en)os.blancos plenilunios, cual Vida! aventurero,
He cantado los amores: soy el bardo de las damas.
Y el enojo de las damas he sufrido como Arnaldo,
Cual Rudel he sorprendido las bellezas más adustas,
Y pregona mi linaje la trompeta del heraldo
En las iras del torneo y en la gloria de las justas.

El sentido hedescifrado de los viejos armoriales
Y ·conozco la inocencia por la plata de las frentes,
L~ virtud por las doradas cabelle1·as señoriales
Y el candor por el armiñ0 de los hombros transparentes.
Los sinoples agresivos de los ojo~ me han herido,
El azur de las ojeras me ha confiado sus secretos,
y á los ojos verdiobscuros mis rondeles he ofrecido,
y al azur de las ojeras he cantado mis sonetos.
En los gules de los labios abrevé mis ilusiones,
En las lises de los·senos he guardado mis quimeras,
y he 1·ondado las ventanas adornadas de blasones,
Sorprendiendo rostros blancos á través de las vidrieras'
· En el mote de mi emprns(preconizo_mi bravura,
Y en el puño de mrestoque mi blasón e(un tesoro:
Un escudo, y como emblema de esperanza y de bravura
En su campo que es de sable reluciendo un fénix de oro.
EFRÉN

REBOLLEDO.

U ANDO acabé de leer el manuscrito .de esta obra, fuíme á contemplar cam·
po abierto al cielo, y por la luz de éste bai'íado, paisaje libre, la llanura
castellana, austera y grave, amarilla en este tiempo por el rastrojo del
recién llegado trigo. Era que me sentía mareado y oprimido; habfanme
dejado los Paisajes pm·isienses de Manuel Ugarte cierto dejo de tristeza,
de confinamiento, de aire espeso de cerrado recinto. Quería respirar á
plenos pulm1mes.
El titulo de esa obra. es de suyo paradógico: Paisajes parisienses. Un
recinto cenado, en que las edificaciones humanas nos velan el horizonte
de tierra viva, una ciudad parece excluir todo paisaje. Mas en solución,
¿es que hay barrera ó liude entre la naturaleza y el arte, entre lo que hace el hombre y lo que al hombre
le hac&lt;!? A los que me dicen que van en busca de naturaleza huyendo de la sociedad, suelo decirles que
también la naturaleza es sociedad, tanto como es la sociedad naturaleza. Ciudad, portentosa ciudad, no
ele siete, como Tebas, sino de infinitas puertas, de henchidas viviendas, ele enhiestas torres berroqueñaP,
de vastas catedrales en que sostienen bóveda de follaje columnas vivas, ciudad es lo que llamamos naturaleza, y á su vez selvática seh·a, seln1. de savia rebosante es cada ciudad. Puede, pues, hablarse ele
paisajes parisienses.
El único reparo que á la congruencia entre el titulo y el contenido de esta obra pondría, es que se
habla en ella mucho más del pai-,anaje que del paisaje parisiense, no la descripción de lugares, como del
titulo podrla esperarse, sino el relato de hechos y dichos de los que los habitan es lo que la constituyen.
Mas aun así y todo, ¿no se refleja acaso en el paisanaje el paisaje? Como en su retina, vive en el alma del
hombre el paisaje que le rodea. Y aún es mejor presentárnoslo así.
Porque hay dos maneras de traducir artisticamente el paisaje en litera.tura. Es la una describirlo
objetiva y minuciosamente, á la manera de Zola ó de Pereda, con sus pelos y sefíales tocias; y es la otra,
manera más virgiliana, dar cuenta de la emoción qne ante él sentimos. Estoy más por la segunda. •Era
un prado que daba ganas de revolcarse en él&gt; ó como dice Guerra Junqueiro:

Pastos tft0 mimosos que quizera a gente
Transformar- se em ave para. os nft0 calcar.
El paisaje sólo en el hombre, por el hombre y para el hombre, existe en arte. No censuro, pues, el
que titulándose Paisajes la obra de Ugarte, apenas figuren éstos más que como decoración ó fondo de
las animadas figuras.
Los paisajes de este libro son grises, otoñales, clesfallecientes, de amarillas hojas arrastradas por el
viento implacable al pudridero, paisajes de un sólo rincón de bosque ciudadano, vistos á una sola hora.
á una sola luz, de una sola manera. Porque estos Paisajes, lo he de declara1·, y sin reproche, son monótonos, monocromos, la misma nota en ellos siempre, cascada nota que suena á hueco. Una nota triste, de
arrastrada melancolía, una nota que parece surgir del cementerio del viejo romanticismo melenudo y
tlsico. Sus alegl'ias parecen fingidas y forzadas, sus risas suenan á falso.
Una vez más la bohemia, las grisetas, los estudiantes, los pintores, las aventuras amorosas ·cácilei;,
Jllürger de nuevo. Confieso que es un mundo al que no han logrado llevarme la atención, ni que logra
convencerme. Por esto mismo he leido con calma el libro de Ugarte, con empeño, por dejarme penetrar
de su espíritu, á ver s(con~igo de una vez gustar el encanto que para otros tiene el mundo, el espectáculo de esos pobres mozos «estragados por la bebida y la lectura, que cultivan la úlcera de la vida bohemia, con la esperanza de arrancarle el extraño pus de una nueva modalidad.• Tampoco !!Sta vez me

�rno

REVISTA MODERNA.

REVISTA .MODERNA.

ha conmovido la bohemia. No só si adl'ode ó á su despecho, pe1·O lo cierto es que me resulta habc1· cse1·ito Ugarte un libro de edificación moral, un sermón contra la vida de bohemia.
l\Ias después de todo, tratándose como so trata do un joven muy joven, ¿qué importa lo que Ugarto
nos diga, la letrn do su libro, el resultado de su esfuerzo? Lo interesante es el alma que en él ha YCrlido, es la música &lt;le su ohrn, rs el intento de su esfuerzo. E::1 para mi la suya una voz mits de esta juYcntud inorientada mPjor aún que desorientada, occidentada m.\s bien. Uno mils que vicno por su •jornal
de gloria,• gloria que es •eco do un paso• -son suyas ambas cxpresi11ncs-para desvanecerse luego, primero cu muerte, en oh·ido al cabo, al correr de dlas, meses, aiios ó 1,i1los. Uno m:ís á la pelea por la
sombra de la inmortalidad, ya que perdimos la fü en su bulto, por la perdurabilidad del nombre, del fiatus
t:ocis, ya que no creemos en la substancialidad del alma; uno más inficionado del erostratismo que á todos nos corroe, del mal del siglo; uno más que aspira á. que so cierna su nombro sob1 e el despojo de su
vida; uno más que nos ofrece su • provisión de ensueños para combati1· la vida • á cambio del jornal do
gloria para combatir el espectro de la muerto. ¿Quién rehusa sor padrino do la criatura de un compaiíero as! de ilusiones y ,·anidades?
Lo que estas páginas te ofrecen, lector, son cuadros de miseria en que el trato sexual forma el acorde de fondo. No el amo,·, no tampoco la sensualidad, ni menos la pasión, porque todo aparece aquí fríamente pragmático, como en un cronicón medioe,·al, con tenue colorido en las frases. Son unas relaciones sexuales que parecen regidas por un código, no por consuetudinario menos rlgido ni menos frlo quo
otro código cualquiera. Hay cosas atroces, como las razones por las que l\Iarla, que amaba de verdad
á Berdahin,• so entregó con ropugnanciii al primer desconocido •para poder ir al dla siguiente con la
frente alta, en la s&lt;1guridad de que ya era mujer.• Pocos códigos más otrozmentc rlgidos, más ele esclavoi:, que el código consuetudinario que semejante cosa decretase. Me complazco en creer que tal artlcu•
lo no existe, que lo hecho por Maria obedeció á oti-os móviles más humanos, al hambro acaso, ó que no
amaba de verdad á Berladún aun cuando ella misma creyese otra cosa. Su ocurrencia me sabe al:o á
literatura pow· épate1· le bourgeois.
Las figuras que por aqul desfilan, gesticulando al recitar su recitado, p111·cocn sombras chlnesoaa,
sin carne ni sangre, ni nervios, ni músculos, sin apetitos apenas, sombras que en el tablado repiten las
contorsiones y muecas que les enseiíaroo, atentas á una liturgia estrictamente formulada. Una opaci,
dad y languidez enormes las envuelven. Si es así ese París, debe do ser bien triste á pesar de sus car,
caj11das, risas y besos que parecen responder á acotaciones del papel de la comedia¡ carcajadas, risas y
besos del teatro. El tal Parls debe ele amodorrar al alma con sus dibujos de Steinlen y sus estrofas da
Rictus; parece una ciudad de almas cansadas, de donde huyera la espontaneidad parn siempre.
Todo esto, la opacidad, la languidez, la monotonla, la sombra-chinesquerla, todo esto deja una im•
presión honda, la impresión que me llevó luego de leido ei:te libro, á respirar aire libre á plenos pulmo
nos, á restregar mis retinas con la visión reconfortante de la austera y grave llanura castellana.
En medio de esta pesadilla acompasada y opaca, incidentes de una amargulsima realidad ,·iva, no
teatral, como el de la niña de los anteojos en Una aventura y sobre todo en Graveloche, aquel pobre
hombro que •corría perseguido por otros, como una bestia, cruzando entre los carruajes y atropellando
A los transeuntes, mientras los que venlan detrás de él gritaban ¡á él! ¡,l. él!. ... ¡es el ladrón! El fugitivo
so abrla paso entro la multitud, con los ojos fuera de las órbitas, latigueado por el miedo. Y el grupo de
perseguidores acrecla, se multiplicaba, se convertla en ejército, clamoreando su insulto, sin saber siquiet
ra si h1.:bla robado. Bastó que alguien lanzara la acusación terrible, para que todos hicieran coro, feli•
ces de hincar la garra en la víctima. Nadie se preguntaba las circunstancias del robo. Nadie trataba de
asegurarse de que el robo existla .... • Aquí se pone de manifiesto uno do los más bajos instintos humanos, el instinto policiaco, tan bajo como el instinto judicial. Y ¡aquel pueblecito de tísicos de Los Cal·
dos! Hay, por otra parte, un Sevilla en Pa1·ls, que será, en efecto, Sevilla en Paris, puesto que no es Sevilla en Sevilla; una Sevilla de teatro traducida al f,·ancés, una Sevilla tan genuina y castiza como aquella sevillana que en 188) encontró en la Exposición¡ una sevillana de ancha carota rubia, con su mantilla
de madroño~, y que hablaba el ca~tellano con un horrible fraseo de las erres y un accntuadlsimo acento,
francós.
Mas lo quo sobre todo me llama la atención en este nue\'O peregrino de la literatura, en esto mozo.
que viene por su (jornal de gloria,• es la iniciativa para la fl'ase¡ es su caracterlstica. Aqul leereis: masticar besos¡ espolear carcajadas; cascabelear una alegria delirante, ó bien risas¡ borbotear risas; caracolear frases dudosas¡ trompear canciones; mariposear la tentación de un beso¡ la lengua aleg1·e de un estudiante que campanea! ¡presente!; baila1· alegrias con los labios; bufonear amores; relampaguear el placer chisporroteando besos; hilar palabras en una conversación incesante y sorda; deshojar margaritas de
porvenir; hincharse los labios para el beso .... IY quó sé yo cuántas más! Lo •de una carcajada hueca
galopó bajo la noche, • es pura y exclusivamente f1·ancés. Algo de forzado á las veces en tales frases.
hay que reconocerlo, como en la de aquel reloj que •afectaba cierto sadismo• y •desangraba lentamente los minutos.• Y expresiones vivamente gráficas como cuando Mauricio e daba manotadas sobre sus
convicciones para no perder pie,• mientras la embriaguez •era un anteojo que ponla los objetos á su alcance y le permitía masticarlos hasta arrancarles la savia.•
En la metáfora propende, y es propensión reveladora de mucho, á apoyar lo concreto y real en lo
absti·acto é ideal, lo definido en lo indeterminado, como si el mundo de la abstracción nos fllese más in·
mediato que el mundo de la realidad concreta o~Ativa. As( qos babi!\ de •una franja de cielo obscuro,
~
.. '

lnvaTiable, como un!! pincclada_de dolor sobre una vida; de •un tragaluz que so abre sobre un patio co.
mo una ambición sobre un imposible;- de que •el poeta levantó los ojos como dos reproches • ó de que
clas panteras se paseaban como instintos en una cárcel de voluntad.• Porque si decís que los instintos
se revuelven en la cárcel de la voluntad como panteras en sus jaulas, el proceso psíquico de la metáfora.
es el directo y corriente. Esta manera inversa es reveladora de mucho, Jo repito; puede servir do señal
tlpica con que conocer á. un escritor. Ei el slntoma más caractJristico de la peculiar manera que de vor
los paisajes parisienses tiene Ugarte: él nos explica aquel tono de triste teatralidad de quo hablaba.
El lenguaje . . .. esto exigirla todo,un tratado en que me explayase sobre las faltas y sobras de esto
lenguaje que hasta cuando es correcto parece traducido del francés. Un lenguaje desarticulado, cortan te y frlo como un cuchillo, desmigajado, algo que rompe con la tradicional y castiza urdimbre ele! viejo
castellano; un lenguaje de ceñido traje moderno, con hombreras de algodón en rama, con angulosidades
de sastrerla inglesa, con muy poco de los amplios pliegues de capa castellana, de capa en que embozar
se dejándola flotar al "ionto, sin rotundos periodos que mueren como ola en playa. No lo censuro; todo
lo contrario.
Esta tarea revolucionaria en nuestra lengua, con sus excesos y todo - ¿quó revolución no los trae
consigo? ~ hará su obra. La prefiero á la labor de marqueterla, cepilleo y barnizado de los que aspirando á castizos, por castigar el estilo castigan al lector, como decia Cia1·í11. Lo he dicho muchas vc!ces,
hay que hacer el español, la lengua hispano- americana, sobre el castellano, su núcleo germinal, aunque
sea menester para conseguirlo retroceder y desarticular al castellano; hay que eusancharlo si ha de llenar los vastos dominios del pueblo que habla español. Me parece ridlculo el monopolio que los castellanos de Castilla y palses asimilados quieren ejercer sobre la lengua literaria, como si fuese un füudo do
heredad. Ni aun la anarqula lingiUstica debe asustarnos; cada cual procurará que le entiendan, por la
cuenta que le tiene. Roto el respeto á la autoridad de una gramática autoritaria y casulstica á la vez,
cada cual verterá sus ideas á la buena de Dios, según la gramática natural, en el lenguaje que más 4
boca le venga, y todas las divergencias que de aquí surjan entrarán en lucha, serán eliminadas ó selcociooadas éstas ó las otras, se adaptarán al organismo total del idioma á la vez que lo modifiquen aquóllas, é irá asl haciéndose la lengua por dinámica vital y no por mecánica literaria, por evolución orgánica, con sus obligadas revoluciones y crisis, y no por fabricación mecánica. Cuando empiece en E,paüa
á conocerse cientlflcamente la lingülstica y no en abstracto y muerto, sino en concreto y vivo, es decir,
aplicada á nuestro propio idioma, cuando se generalicen los conocimientos respecto á la vida y desarro·
llo de ésto y do cómo lo hablan los que no lo escriben y cómo lo escriben los que apenas lo hablan, entonces se sabrá para quó puede servit· el artefacto ese de la gramática y para qué no sirve, y que es tan
útil parn hablar y escribir el castellano con corrección, como la clasificación de las plantas de Lineo lo
es para aprenderá cultivar la remolacha, el cáñamo ó el olivo.
Cuenta que no defiendo los galicismos que algún purista podrá contar en esto libro; ni los defiendo,
ni por ahora los censuro. l\Ie limito á hacer observar que formas hoy corriontos fueron galicismo ó ita
lianismo ó latinismo en algún tiempo, y que prefiero una lengua espontánea y viva, aun á despecho du
tales defectos, á una parla de gabinete, con términos pescados á caña en algún viejo escritor y giros quo
huelen á aceite. El criterio, en cuestiones estas de estilo, corrección de lenguaje y buen gusto (!!) ha sido
&amp;iempre para mi el más claro signo de osplritu progresista ó retrógrado. Tendré siempre á un Hermosi.
lla por un reaccionario redomado, aunque se nos parezca más liberal que Riego y renegando de todo
Dios y todo roquo. Vuelvo á repetirlo, una de las más fecundas tareas que á los escritores cu lcugua
castellana se nos abren es la de forjar un idioma digno de los varios y dilatados palscs en que so ha do
hablar y capaz de traducir las diversas impresiones é ideas de tan diversas naciones. Y el viejo oastella.
no, acompasado y enfático, lengua de oradores más que de escritores- pues en España los más de estos
últimos son oradores por escrito-el viejo castellano que por su [ndole misma oscilaba entro el gtongo•
rismo y el conceptismo, dos fases de la misma dolencia, por opuestas que á primera vista parezcan, oi
viejo castellano necesita refundición. Xecesita, para europeizarse á la moderna, más ligereza y má3 pro cisión-á la vez, algo de desarticulación, puesto que hoy tiende á la anquilosis, hacerlo más desgranado,
de una sintaxis menos evolutiva, de una notación más rápida. La influencia de la lectura de a.ntores
franceses va contribuyendo á ello, aun en los que menos se lo creen.
He aquí porqué me parece la presente obra una obra de alguna eficacia en el respecto lingiii,;tico.
Revolucionar la lengua en la más honda revolución que puede hacerse; sin ella, la revolución en las ideas
no es más que aparente. No caben, en punto á lenguaje, vinos nuevos en viejos odres.

20 1

l\IIGUEL DE

Salamanca, Julio de 1901.

UNAMUNO.

�REVISTA MODERNA.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE INSTRUCCIOK PRIMA1'IA
PR~ENTADAS EN FORMA DE ot:TAMRN POR GA DINO OARREDA ,

.\ L'\ COMl!-&gt;IÓN NO'.\IURAO \ eH l NA JUNTA OE A~IICOS, RKCNIDOS CON EL OBJETO DE PROMOVER LO 12UI! J'liUIESR SER ÚI IL

rAHA 0IFCN0IR L A JLCSTRACIÓN EN Mtx1co.

.A PHOUAOO roR DIClf,\ CO~IISIÓN, TANTO &amp;N LO (iB!',;ERAL, COllO •x LO UELA"J J\'O .\ LA PARiE
RBSOLUTIYA CON QUE TERMINA,

293

sos excepcionales, ni es aplicable sino con inteligencias más avanzadas y no con los que comienzan á dar
los primeros pasos en la via de la instrucción. En esta época, más que reglamentar, se necesita robustecer, y para esto la forma espontánea de nuestra actividad es la. más eficaz; quere: 1:eglamentar antes do
tiempo es siempre un medio seguro de impedir el desarrollo. El compás de la mus1ca, para el que ya sabe and~r, es un medio de facilitar la marcha y de hacerla menos fatigosa, pero jamás será propia para
enseñar á los niños á dar los primeros pasos.
La inteligencia de los niños que van á recibir la instrucc:ón estit, por decirlo as!, dando EUS prime·
ros pasos. ¡A qué engrillarla con esas fórmulas abstractas que no puede comprender ni menos utilizar!
Las tendencias espontáneas de su actividad, son las que deben secundarse y fomentarse. Ahora bien, supuesto que los niños tienen tanta afición á examinar los objetos materiales, como repugnanci11, invenci•
ble por las concepciones puramente ideales, por la presea tación de los objetos materiales dtlbe comenzar
toda. lección 1 si se quie1·e que ella sea interesante para el niño, y por lo mismo, fructuosa: al objeto concreto tomado como punto de partida, se debe volver después de cada sin tesis abstracta: en suma, al mé•
todo franca y completamente objetivo es al que debe recurrirse.
Es imposible que en esta exposición de nuestt-as creencias sobre la materia, hayamos de formular, nl
someramente, todos los preceptos del dificilísimo arte de esta clase de enseñanza, en la cual lo abstracto
debe ir constantemente ligado á Jo concreto, para quitarle la aridez que es aqnl, como en cualquier otro
caso, una causa de infecundi&lt;lad. Hay¡ sin embargo, una circunstancia sobre la cual queremos expllcar
nos, porque ella nos parece capital. Se debe procurar, hasta donde sea posible, sobre todo, durnnte el
primer periodo, que sean los objetos reales y no su representación la que se ponga en manos de los educandos; decimos que esta circunstancia es capital, porque ella es la que permite dar una plena satisfac,
ción á la necesidad que se advie1·te en las inteligencias infantiles, de llenar la mente, por el conducto de
todos sus sentidos, de nociones objetivas que permanecerán en ella depositadas, •!orno materiales indispensables de sus ulteriores combinaciones subjetivas. Es de observación vulga1· que los niños no quedan
jamás satisfechos con que una noción cualquiera del mundo exterior les llegue poi· un solo sentido; necesitan emplear el mayor número posible, y sólo cuando se satisface esta instintiva necesidad es cuando
se logra concentrar por algún tiempo su atención. La educación del tacto, sobre todo, es para ellos un
complemento indispensable de las otras sensaciones: para ellos, ve1· llega á ser sinónimo de palpar, y su•
freo una notable contrariedad, muy nociva. para la atención, cuando estos dos sentidos no se asocian.
Esta irresistible tendencin, que la pedantesca pedagogla antigua calificaba de vicio, que era preciso
corregir¡ ha venido á recibir una plena sanción con los adelantos de la fisiologla moderna. Esta ha demostrado que multitud de nociones que se atribulan directamente á la vista, ó que se creían innatas, son
el resultado de la combinación de la vista y el tacto muscular, es decir, de la conciencia del esfuerzo de
los miisculos, ó bien de esta última sensación con el tacto cutaneo; tales son las nociones de distancia, de
movimiento¡ de tamaño, de volumen, de peso, de densidad, etc., etc. l\Iás toda.vla, la distinción, que nos
parece ·tan absoluta, entre lo subjetivo y lo objetivo, entre el mundo exterior y el mundo interior, se caracteriza principalmente por la intervención del tacto muscular en las nociones que atribuimos al mundo extel"ior, y su falta completá en las puramente subjetivas ó del mundo interior. Un hombre, diceBain,
que careciese de todo movimiento, no se distinguida, ó más bien, serla todavla. inftlrior, en cuanto á la
distinción del mundo subjetivo y del mundo objetivo, á una persona sumergida. en un perpetuo sueño;
él confundiría todo con su propio ser, y toda distinción entre una y otra clase de fenómenos, desaparecerla. En efecto, sólo la posiblidad permanente y segura de tener un conjunto dado de sensaciones, mediante ciertos y determinados movimientos de nuestra parte, es lo que viene á despel'tar la idea de un
mundo exterior é independiente de nosotros, y también lo que nos parece una prueba inefragable de su
existencia. Si yo, con los ojos cerrados, afirmo que todos los objetos que estAn en la pieza en que escribo existen, es porque estoy cierto de que, mediante el movimiento de mis párpados, que llamo abrir los
ojos, dichos objetos se pl'esentarán á mi vista, como también creo que podré cerciorarme de su existencia por medio de mis otros sentidos, si me acerco á ellos con ayuda de los movimientos convenientes de
mis miembros.
Esa permanente posibilidad de asociación de nuestras sensaciones, mediante ciertos movimientos
conscientes de nuestra parte, constituye, pues, todo lo que hay de evidente y de inconcuso para nosot1·os
en la existencia objetiva. ¡Qué extraña preocupación ha podido entonces inducir á la educación sistemática, á convertir á los niños en simples receptáculos pasivos de sensaciones, sin permifüles que su propia
acti,,idad muscular las combine en las diversas fol'mas propias para hacer en ellas la impresión más pro•
funda y duradera.
Por este motivo, nosotros queremos que, en caso de ser indispensable, se refiera la representación
dol bulto, á la representación dibujada de las cosas, y ésta á la escl'ita y á la oral. En todo caso se debeprocurar que los niños, al comenzar su educación, tl'abajen y cultiven su mente, con las cosas mismas y
no con sus signos: no sólo porque esto les es más fácil, sino porque esto los habitual':i. á saber que cuant.lo tengan que hacer uso de puros signos, en vez de cosas, como por ejemplo, de puras palabras, l11s oom•
binaciones que con estos signos se hagan, no tienen valor, sino en cuanto á que son una señal de lasque
pueden hacerse con las cosas, lo cual les quitará á las palabras, y en general, á todos los signos ó slmbolos, ese carácter que todavla conserva para la mayoría de las personas, en virtud del cual quieren, A
fuerza de revolver y de manipular palabras, encontrar verdades nuevas que sólo los hechos pudieran pa•
tentizar,
0

INDIVIDUOS QUE COMPOSIERON LA COMISION DICTAMINADORA:
CC. Ge.bino B..lrredi, Igaa.ci'&gt; Ra.mirez, R:i.f&lt;l.el Martinez de la.Torre, Guillermo Prieto, Roberto Esteva.

l,'.,ducatlon conijtitoe Je pn:mltr des arts le scul
pleinem~nt général, cclui qui perfecclonne l'netion
en amellorant l'a¡¡cnt.
A. Comtc. Systcme de Pollt posit, t IV. p P4G,

PARTE SEGUND.\.
DEL MJ,;TODO &lt;it' E DEDERÁ ADOl'TAR!;E.

El consejo que 11nL11ral111c11to surge de esto principio lle íisiologla psicológica es: quo uur1111to el cultivo mental so debo procurar el empico de todas nuestras facult11des y no de un11 sola, para logra1· su .descanso alternativo y hacer provechoso el ejercicio intelectual.
De esta manera, no sólo se logran\ fortalecer nuestras facultades naturales, sino retardar la. fatiga do
un modo notable. E11ta última. circunstancia es de suma importancia., porque ella permite prolongar algo
más el tiempo de cada lección, sin determinar el agotamiento cerebral, que tan funesto es para, el desarrollo ulterior de las facultades correspondiente11.
Se debe á todo tranco evitar que en el curso de una lcoción sobrcv,mga la. fatiga mental; antes de
que ella deje de ser interesante para los alumno~, debe abandonarse, so pena de esterilidad, cq&amp;lldQ no
de ir1·eparable perjuido.
Se vi-, por lo que precede, cuál dobe ser el fin que debemos proponernos en la oducaoióu de la ni1'fra,
que era el primer punto que dcseabamos examinar: queda ahora por resoh'er, cómo se podrá obtener es,
to cultivo, simultáneo y siempre grato, do todas nuestras facultades mentales.
Todo el mundo ha podido notar que no es el deseo de aprender lo que falta á los niños, bien al con·
trario, todos cono::cn la insaciable sed de aprendizaje que 1011 devora, la. oual se revela á cada momento
por sus preguntas sobre todas materias. ¿Por qué, pues, esa ansia. de sabor so transform1 en la escuela
en una repugnancia. insupernble, la. cual hace del mismo niño, que en su casa era vivo y penetrante, un
tipo perfücto de obtusidad y do torpeza? La. principal, si no la única razón de este cambio que sorprende muy desagradablemente á muchos padres de familia, es: que en su casa y con sus hermanos y familia, los niños parten del conocimiento de los objetos que hie1·en sus sentidos, p11ra buscar la. generalización
abstracta que debe enlazarlos con otros conocidos, y en la. escuela se les quiere hacer partir de la concepción abstracta para llegar luego á. lo concreto, ó lo que es peor todavla, para quedarse estacionados
en el terreno abstracto puro, y por lo mismo, incomprensible para. ellos; es: que en su casa y en el trato
s;icial, el carácter objefü·o y material de sus puntos de partida, hace que la atención se cautive con la
poderosa ayuda. de todos los sentidos; es: que en la Tida común, á diferencia de lo que pasa en la vida
pedagógica, la generalización es un resultado y una suma inductiva de todo lo que hemos ave.iguado,
y no un punto de partid11 desde el quo debemos deductivamente llegar al caso especial que pueda más
tarde presentársenos; y la inducción .nos es más espontánea, y por lo mismo más atractiva que la deduc•
cióo, como la suma es más sencilla que la división.
La práctica común de poner ejemplos para aclarar, como se dice, la regla general, es la confesión
palmaria de esta verdad; pero ella. no hace sino paliar el mal en UQa de iUs consecuencias naturales, la
falta ele claridad, mas no la curn. El Ycrdadero remedio está en la inversión del punto de partida. El mé,
tp1lo común de e1Jsoiianza, que no es otro, segt'.¡Q l¡en:¡os inclicl\,qo,, C\uc f?l ~e,h\ct\yo1110 es iíti\ s¡qg en ca,

�lmvts1'A MODERNA.
Nosotros queremos que so dt•jc iL la actividad del niilo toda la libertad y la espontaneidad propia para su desarrollo y para su fecundidad¡ que el profesor no haga en lo posible sino allanar el camino; que no explique lo relativo ¡\ un objeto, sino cuando haya logrado despertar suficientemente la curiosidad de los niños, y después de haber hecho que ellos por si mismos describan y expliquen Jo que
pueda estar á su alcance, con la menor ayuda posible; aunque sin permitir que la impotencia para superar las dificultades, haciéndose sentir demasiado en aquellas tiernas inteligencias, venga á ser causa
de fastidio.
En cuanto á las demás explicaciones, el profesor deberá darlas siempre proporcionadas á la capacidad de los educandos, y mantJniéndose siempre en la estricta verdad de los hechos.
De este modo el preceptor podrá, durante el tiempo indispensable para que los niños adquieran las
nociones técnicas indispensables de lectura, escritura, etc, hacer que conozcan las principales adquisiciones y descubrimientos de la ciencia; cambiando así totalmente su punto de vista, transformando muchas de sus simples creencias en convicciones, y haciendo ver la posibilidad de efoctuar la misma transformación respecto á otras creencias, que poi· entonces tienen que admitir sin las pruebas suficientes, y
bajo la fe de los que saben más que ellos. Por ejemplo, al habla1· de los principales hechos de nuestro sistema planetario, no se detendrá á dar las pruebas de sus asertos, las cuales serian incomprensibles para
ellos; pero si les hará saber que estas pruebas existen, y que si alguna vez logran tener los conocimientos matemáticos necesarios, lo que ahora deben admitir como una simple c1·ee12cia, podrá llegar á ser
una profunda convicción.
Nada deberá omitirse para hacer sentir al niño, cuando sea oportuno, este importantlsimo carácte1·
de la fe moderna ó cienllfica, que consistt en ser demostrable. Esta perspectiva permanente de poder
tl'&amp;nsformar la pura c1·ocncia en convicción, la fe en demostmclón, no sólo es un estimulo viv!simo é
incesante para aprender, sino que también viene á ser el mejor y más eficaz remedio y preservativo
de la intoleranria y de la tiranía. El que está cierto de poder com'encer, no se verá jamás tentado á
imponer una creencia por la fuerza; podrá compadecer al que no está en aptitud de comprender una
demostración, pero nunca perseguirlo: propenderá, más ó menos, á instruirlo, mas no á exterminarlo.
¡Quién no percibe la inmensa importancia social y moral de semejante cambio! ¡Quién no aprecia el
profundo contraste que existe entre estas tendencias y las que hemos manifllstado ser propias de las creencias absolutas é indemostrables! Y, ¡quién podrá entonces no unirse á nuestra empresa de apresurar y
cimentar un cambio tan saludable!
Fácil es comprcnde1· por esta somerfsima é incompleta, aunque un poco larga, exposición de nuestros deseos, qué elevación de ideas, qué dosis de buen juicio y de prudencia, y qué vasta, y sobre todo,
variada y sólida instrucción, se requiere en los profesores para cumpfü tan importante misión social. Fácil es ver cómo so eleva así el carácter de unos funcionarios que hoy se miran tan rebajados.
Poro tal vez se creerá, por este motivo, que para llegar á ser prof.:sor de instrucción primaria St necesita llegar á. ser un sabio consumado, y que, por lo mismo, á fuerza de querer lo mejor se hace imposible la consecución de lo bueno, y se paraliza, en vez de fomentar, la difusión de la instrucción.
Este temor no es realmente fundado. Aun poniéndose en el punto de Vista más exigente, un alumno
que saliese do los bancos de la Escuela Preparatoria, tendría, si babia hecho sus estudios completos, la
suma de conocimientos necesarios para desempeñar tan trascendentales funciones, con sólo que practicase durante un año el arte de la enseñanza á la vez qne sus fundamentos cientlflcos, es decir, basados
en las leyes de nul'stra propia actividad flsica y mental.
Poro si es Ycr&lt;lad que esto seria suficiente, no lo es menos que esto st:r!a indispensable también. No
6s posible que un profesor de primera clase desempeñe su dificil encargo con la suficiente espontaneidad1 y por lo mismo, con la necesaria facultad de adaptación á las exigencias de cada caso, si no ha adl}tlfrido una sólida instrucción en cada una de las ciencias que se ocupan del estudio de las propiedades
de las cosas ú objetos que le van á servil' de punto de partida para sus lecJiones. Cada objeto requiere,
para ser explicado convenientemente, el auxilio do todas las ciencias reales; y como, según hemos indicado, es muy conveniente que la iniciatÍ\'a del punto sobre que debe principalmente versar la lección ó
explicación, parta de los alumnos mismos, si se quiern que el éxito sea compl11to, es forzoso que el profesor esté preparado para todo evento.
Cada objeto puede ser sucesivamente el motivo de una lección fructuosa de aritmética, porque sien·
do susceptible de ser numerado y dividido en partes, lo es también de que con aplicación á él se haga la demo!ltración de cualquiera de los teoremas de la ciencia del cálculo; puede ser el motivo de una aplicación 1fo In geometr!a, porque tiene figura y extensión; de una exposición de leyes físicas, porque tendrá
peso, sonoridad, propiedades caloríficas, color y demás atributos del dominio de la óptica; y por último,
poseerá propiedades eléctricas. El tendrá ciertos caracteres químicos, que se prestarán á explicaciones
muy utiles é interesantes, sin dejar de ser sencillas; él procedera dil'ectamente, ó al menos, tendrá entro
sus elementos, por poco que sea complexo, algunos que ptrtcnezcau al reino animal ó vegetal, y que exijan el conocimiento de las ciencias de la organización y de la vida, y que den oportuna ocasión á lecciones muy interesantes y muy útiles sobre uno y otro punto, y sobre el enlace y conexión de la primera
con la segunda y Yiceversa. Por último, un objeto cualquiera que so tome como punto de partida, será
f,nzosamente ó un producto directo de la naturaleza ó un resultado del arte; pues•bien, tanto ·en un caso coJto en otro, será fácil llamar la atención sobre la manera con que el hombre ha Influido ó ha podido
lnflofr en su producción. Si pertenece, por ejemplo, á la segunda categorla, os claro que tal fin se logra•

295

RBV1S1'A MODERNA.

til con sólo explicar los diforcntes procedimientos do su fabricación, asi como la relación esencial que
tengan entre si las partes diversas do que conste. Si fuese, por el contl'ario, un pl'oducto natural, so llamará la atención al modo con que el hombre ha logrado mejorar, á su punto de vista, las cualidades útiles ó agl'adables que él posefa primitivamente en menor grado, ó bien quitándole otras que nos convenfa
que no tuviese.
Do esta suerte, con ocasión de una pera, poi' ejemplo, perfeccionada por el ingerto, se podrá demostrar do un mc,do tan sencillo como eficaz, de qui• manera la humanidad so ha el'igido en la tierra á fuerza de estudio y do observación, en una Providencia efectiva, que mejorando sin cesar, en los limites de
su poder, las condiciones del planeta, se hace acreedora á nuesti·a creciente gratitud, con tanta más razón1 cuanto que. careciendo de omnipotencia, no puede se1· mol'almente responsable de las imperfeccio·
nes que no ha podido aún remediar. De esta suerte, los servicios prestados, y que no es posible desconocer, suministrarán, sin esfuerzo y sin ficción, una ocasión favot·able para el cultivo de nuestl'Os más no·
bles instintos, permitiendo y suscitando á cada paso una sincera y pura efusión de gratitud, sin mezcla
posible de reproche,
Si la perfección moral se condensa, como dice admirablemente Ripalda, en la Caridad, y si la caridad, según el mismo, no es otra cosa sino el amor á. nuestros semejantes, no es posible poner en duda la
eficacia superior de este medio de moralización, comparado con la situación contradictoria de otras doctrinas que por una parte presentan al hombre como el origen de todos nuestros males¡ á la humanidad
como un enemigo del alma, del cual debemos huil', y por otra nos prescribe amario como á nosotros mismos. ¡Como si un precepto puramente especulativo, por más que vaya cimentado en terribles amenaza!'¡
pudiese Impedir las desastrosas pero lógicas consecuencias do unas premisas inflexibles!
Esta bl'evfsima recapitulación, basta para demostl'&amp;l' que la instrucción cientifica del profosor, debe
ser, sin hace1· mérito por ahora de la literaria, sólida y general, tal como la que se da, en fin, á los alumnos de la Escuela Preparatoria, y que no puede ser menor, so pena de esterilidad ó al menos de una mu•
cha menor fecundidad en los resultados de su misión.
Estos profosorcs, sin embargo, capaces de desenvolver asi todas las faculta.de! de los niños, hacien·
do que ellos mismos analicen las cosas para llegar á las genol'alizaciones á que se presten, procurando
que las describan asemPjándolas á otl'OS objetos ya conocidos, que las definan, etc., etc., no haciendo más
que ayudarles siu sustituirse á. ellos, y que Juego completen la lección hecha por el niño con todo ague•
!lo que crean com·eniente, y que no ha podido estar al alcance de aquél, no pueden ser nunca tan comunes ni tan numerosos como seria necesa1'io para satisface1· las exigencias de la instrucción primaria, si
todos los maestl'os debiesen estar á esa altura; pero esto no nos parece, al menos por ahora, indispensa•
ble; basta con que se procure que en las principales capitales haya algunos de éstos que servirán de modelo á los demás: éstos fol'm&amp;l'án la primera clase. La segunda será formada por personas de menos ins•
tl'ucción, pero educadas siempre en este sistema, que aplicarán también, aunque con sujeción á ciertos
textos dispuestos al efecto. Podl'á haber todavfa otra clase tercera de profesores, para escuelas de me•
nor importancia, para quienes será preciso redactar texto'! en los que se haga la aplicación del método,
y de los que no deberán apartarse ni en un ápice, propagando así el sistema aunque de una manel'a ca•
bi automática, pero siempl'O con notable ventaja para loll alumnos.
Decit· que esta clase de profesores están destinados á desaparecer paulatinamente con los progresos
do la ilustración, es una cosa que casi no ha menester indicarse; pero reconocer que ellos son por ahora
indispensables, es otro hecho que no nos parece menos obvio.
Asl, los que sinceramente deseen contribuir á la difusión de la inst:-ucción primaria, pueden cooperar muy eficazmente á tan noble fin, do dos maneras diferentes, pero ambas eficaces La una será formando, con sus cons&lt;&gt;jos y sus lecciones, profesores de los de segunda clase, para lo cual podrán tomarse
de las escuela$ gratuitas, tanto federales, como municipales ó Jancasterianas, cierto número de jóvenes
que se hayan distinguido por su moralidad y aprovechamiento, y formar después con ellos profesores capaces do dirigir las escuelas primal'ias que puedan ir vacando, ya sea en el Distrito, ya en las poblaciones do los Estados limítrofes.
Las relaciones sociales y polfticas de todos los que nos hemos reunido aqul, serán la principal palanca con que deberemos remover los obstáculos que pudieran dificultar el logro del segundo ot.jeto; pero
para ello es preciso que todos contraigamos aquí el solemne compromiso de ponerla al servicio de nuestra causa, que es toda de pl'ogl'eso y civilización.
La segunda manera con que podemos contribuir á este patriótico fin, será, el redactar tratados propios para servir de guia á los proferores, tanto de primera como de tel'cera clase, en perfecta conformidad con los principios establecidos arriba, y teniendo presente que dichos manuales deben servir de norma y pauta á unos y á otros, y que aunque los de segunda clase puedan apartarse algún tanto del texto,
sobl'e todo en lo relativo á pl'esentar á los niños casos nuevos y variados, en los cuales puedan ejercitar
su inteligencia y aguzar su sagacidad; los de tercera clase están obligados á ceñirse estrictamente á lo contenido en el manual, el cual, por tanto, deberá contener todos los detalles que se juzguen necesal'ios, y
aun los que sólo sean útiles, aun cuando dichos manuales parezcan voluminosos, pues es preciso tene1·
presente que ellos no van á servir á los alumnos, sino á los maestl'OSi ó más bien, á aquéllos por intel'me·
dio de éstos.
GABrno BARREDA.

�2!!6

ARo IV

REVISTA MODER~A.

EL ULTIMO SUEÑO DE LUIS XV.

MÉXICO,

1ª

QUINCENA. DE ÜCTUDRE DE

ARTE V

ANATOLE

I

FRANOE.

NúM.

19

REVISTA MODERNA
DIREC T O R : JESUS ;E. VALEN ZUELA.

AJO el murmurio lento de las últimas palabras de absolución, el rey, muy débil, se
durmió.
El anciano sacerdote, de rodillas, hizo la acción de bendecir. Después, y con
una mano sobre el brocado del gran lecho aparatoso, se levantó.
Durante un minuto contempló, pensativo, al moribundo, lamentable, cuyo
Mstro tumefacto destacábase, violado, sobre la blancura de las sábanas en la media sombra del baldaquino de cortinas de seda azul.
llnbo un largo suspiro, lleno de filosofía, en el sacerdote; luego, atravesando la gran cámara, vacía
y muda, abrió con precaución la alta puerta blanca.
El cuchicheo hipócrita de las conversaciones se extinguió. Silenciosamente, según las estrictas leyes
de la etiqueta, la corte, en traje de gala, llevando todas sus insignias y decoraciones, entró con lentitud
y de pie, ceremoniosa, púsose á mira1· la muerte de su viejo rey.
Entretanto, I,uis XV tenia un gran sueiío: estaba muerto, y bajo un cielo azul, donde las estrellas de
oro se agrupaban en flores de lis, al través de una llanura inmensa, hacia el horizonte pálido, andaba él,
buscando el camino del paralso.
Andaba, andaba .... y ante él ninguna estrella se elevaba en el firmamento para guiar hacia Dios á
Su Majestad Crist1anisima.
.
Luis XV sentíase fatigadp, y pensaba que era. muy descortés el Padre Ci,lestial, al mostrar tan poco
interés en darle la bienvenida.
- En verdad, sófo en Versalles hay modales cultos, se dijo.
De pronto apareció, caminando á su encuentro, una ligur.a extraña: era un gran cuerpo decapitado,
revestido esph'•ndidam~nte-con una casulla de oro incrustada de piedras preciosas; una aureola cerniase
encima de su cuello sangriento, y llevaba en las manos, cubierta con una mitra de plata, una cabeza de
barba blanca.
Luis, cel Bien Amado, , la reconoció. Sin duda, San Dionisio venia á saludará su alma, de parte del
Alllsimo, después de haber recibido sus despojos terrestres en su antigua abadía.
Pero se equivocó: San :Oionisio no lo conocla y le preguntó quién era.
-$oy el rey de Francia, y busco el paraíso.
_
El santo no demostró sorpresa: ¡habla visto tantos reyes de. Francia!
-A la derecha, siempre á la derecha, dijo.
Luis XV readquirió valor, y se hundió de uue\'O en la llanura ilimitada .... En el cielo, de un azul
sombrío, las flores df.1 liS palldeclan.
Anduvo, 1;1.nduvo, y siempre el horizonte monótono retrocedía.
Pareoíale muy duro al anciano monarca, encontrarse tan solo en aqu-11 desierto. l\leditaba y se decía que en aquel otro mundt&gt; debia ser él muy pobre cosa, para estar asi, tan abandonado. Habla siempre creído que un rey áe Francia era uno de los primeros cerca del buen Dios, y be aquí que ahora envidiaba á M. de Cboiseul, desterrado, en su pequeña corte de Chanteloup.
Al fin, columbró, arrodillado sobre la arena, á una mujer de larga cabellera. áurea, y á quien encontró parecida á esa pobre condesa cuando en el pequeño boudoir de Luciana Leonard, la peinaba.
Y al pensar en esas cosas, Luis •el Bien Amado,• suspiró.
La mujer le dijo:
-Soy Maria Magdalena¡ ¿qué buscai..l'
Luis XV inclinóse con galantería, y sonriendo ante los bellos ojos ele la pecadora rubia, respondió
t¡Ue era el r&lt; y de Francia y que buscaba el paraíso.
-A la izquierda, siempre á la izquierda, le dijo la Magdalena.
Aquella voz de mujer cantó largo tiempo en el alma del pobre rey, durante la penosa ruta.
El cielo volviase Mgro y las flores de lis ya no irradiaban en él. Tan sólo flotaba una como nebulosa cl1ua.
.
Luis XV se sentia cansado, muy cansado, y el horizonte desplegaba á su vista, inmutable, la-1esesperanza de su linea inffoita.
Por úftimo, cayó la noche, y, sin ver nada, el rey seguía andando.
Pero súbito, en la sombra, un grán ,·iejo le detuvo. Llevaba una llave de oro y una larga espada.
- ¿Qué busc.ais?
_
-Busco el paraíso, contestó el monarca. San Dionisio me ha indicado el camino por la derecha: Matla Magdalena por la ízq~ierda.
- Verdaderamente, exclamó San Pedro, no seguis la buena via .... Pero ya adivino quién sois: sólo el rey de Francia es capaz de tomar consejos de !J1Ujeres ligeras y de hombres sin cabeza.
Y en.el firmamento nocturno, las flores de lis se desvanecieron ....
Uu tintípeo _de campanilla resonó, argentino. El rey abrió los párpados hinchados; vióse en su gran
cámara, en el fondp' de su lecho aparatoso. Lentamente, llevando el viático, un obispo avan:r.aba. To•
dos los cortesan•os,: tt'e 'ródillas, doblaban, bajo las pelucas blancas, las cabezas pensativas.
Y parecíale- l&gt;«eno á Luis •el Bien Amado• el hallarse aún sobre la tierra y ser rey de Francia,
Y c~rró los _oj_o•
Un cirujano se ir¡clinó sobre él: en seguida, alzando la frente, hizo un signo.
El ciipitán'dé guardias vino y se colocó á la cabecera del lecho.
-Seño·res, ¡el rey ha muertb!
Repitió ·dos veces:
..: - ¡El"rey ha muerto!
Luego, sacando la espada, gritó, gritó:
•
¡Viva el rey!

1901

CIENCIA.
,JEFE DE REDA C CJON: JESUS URUE'J'A.
'l'ip, de Dubldn.

PROFETAS DE MIGUEL ANGEL,--CAPJLLA SIXTJNA. ROM,\,

�</text>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                    <text>ARo IV

~1Éxcco,

l 1t

QcrINCENA. DE SEPTIEMORJ,; DE

1901

NúM. 17

REVISTA MODERNA
AR'1"E

, ... CIENCIA.

DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

JEI&lt;'E DE REDACCION: JESU S URUETA.

Tip. de Dubld11.

EL INSECTO.
OÑl:: que estábamos veinte pcrsouas en un cuarto muy grande y con las ventanas abiertas.
Entre nosotros habla mujeres, niños y vie.jos. Hablábamos todos de un
asunto muy vulgar, gritando y armando confusa algarabla.
De repente penetró en la habitación, produciendo un agrio chirrido, un
insecto alado, de unas dos pulgadas de largo. Revoloteó algún tiempo y se
posó en la pared.
El avechucho se parecía á una mosca y tambii\n á una avispa: tenía el corselete de un color rojo sucio;
del mismo color las alas planas y dura~; las patas muy vellurlas y st&gt;paradas y la cabeza gruesa y angul('.
a11, eran de un tono encendido, como de sangre.
El bicho movla la cabeza sin parar, de arriba abajo y ,le tforecha á izquie1·da; de repente se despe6 aba de la parnd, revoloteaba con estridente ruido, y vuelta á la pared y vuelta á sac~dir la cabeza con
repulsiva terquedad. A todos nos causaba asco, miedo y terror; todos comentábamos. su fea traza y todos gritábamos •á echarlo fuera.• Todos sacudían el paiíuelo, pero á distancia respetuosa, porque nadie se atrevla á aproximarse¡ y cuando el horrible moscardón alzaba el vuelo, todos, sin querer, retrocedían.
Solo uno de nosotros, un joven pálido, nos miraba con sorpresa, se encogla d"l hombros y sonrela. Eralti imposible darse. cuenta de lo que pasaba ni explicarse nuestra agitación.
Sólo él no veía al insecto ni oia el pavoroso estridor de sus alas.
De repente el horrible moscardón clava en éllos abultados ojos .... se despega del muro y posándose
sobre la cabeza del joven le pica en la frente entre ambas ct&gt;jas .... El joven lanza un debil ¡ay! y caé
exánime.
El feo avechucho salió volando y entonces comprendimos quién era. Era la muerte.
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�REVISTA MODER~A.

CUENTO BOHEMIO.
A

W AI.I.Ar &amp;_ G ll.I.PAT RI CK.

E mi vida, amigo mío, de mi azarosa y turbulenta vida bohemia, es esta una sen•
tida remembranza que yo guardo al calor de mi cornzón que muchos cre~n
muerto . .. . porque se esconde bajo mi pecho como la madrépora bajo el oleaJe
inútil, para dar silenciosamente su floración coralina, que salida á flor de agua
se metamorfoseará súbitamente en mad1·eporita fosilizada ... .
De mi vida hast!ada de placeres, he arrancado este e11plicgo tardío que aro·
mó con su aroma uno de mis más bellos días, ya lejanos .. ..
Eramos: un amador de la música y de las mujeres- ho,\· mue1 to!- de altane1·0 perfil aquilino de Robert Henick y corazón de niño; un artista de ojos leopardesc?s. y ~asio~es violenta11, que debió haber florecido en Florencia y en el ciclo de Benvenuto; un p~qmdcrm1co c1tareda
membrudo, de dientes blancos y ojos bovinos, que cuando bebía de un trago su nno, golpeaba al drscansar el vaso; un pensativo de brumosas miradas grises, que soñaba sin encarnar jamás su sueño, de
cloróticas manos simiescas y lasas como sus cabellos marchitos, . ... y un cancionero obscuro . • . .
Todos éramos buenos muchachos- qué corazón hay maleado á.:los veinte años?-y bebiamos el vino
sano de nuestra adolescencia como una maiiposa la miel de su pl'imavera. Libábamos el amor en bocas
bermejas que eran copas vivas, y el placer en copas c1 istalinas que cantaban la canción de Lorelay
henchidas de Yino del Rbín, la canción de l\Iignon henchidas de vino de Ilungda, la canción de Carmen
henchidas de vino de Xerez! Sirenas ardientes, afroditas sexuadas para amar, locuelas mariposillas noc .
turnas deslumbrábanse con la luz de nuestra juventud combustionada de alegria, y venlan á rondar en
torno de nuestros ojos brillantes, de nuestras bocal! fresca11, de nuestras cabelleras copiosas, de nuestras
mejillas sonrosadas, de nuestras vidas briosas, pujantes y potentes . . . . Ah! la juventud, la salud y la
fuerza, los tres dones soberanos que encarnan la única felicidad en la tierra!. . . , . Venlan jacarandosas
v borbollantes de risas sonoras, comian con sus deditos nacarados en nuestro mismo plato á semejanza.
de los p:ij aros que picotean los duraznos, bebían en nuestro mismo vaso echando atrás el cuello mórbido como las aves alectridas, nos brindaban fresas rosáceas y ciruelas purpúreas de boca á boca, en un
vuelo de besos, y encadenados en sus brazos como los egipanes de cabelleras de algas en los brazos de
las nereydas oceánidas, nos dejábamos sumergir en las sirtes del deseo sedientos de gozar y despertá·
bamos al peán de las cornamusas que saludaban al padre Sol, en una perdida isleta basáltica y sobre
un lecho florido de llquenes errantei,!
Y bien! Una tarde nos hallábamos en torno de una mesa suntuosamente decorada de botellas ebrias,
cascos cuyo vientre habíase Yaciado en un glu glu de risa loca! Haces de flores tropicalinas agonizaban
en búcaros de Falenza y fru tas s:ipidas de cálidos climas, mameyes y ananas, sandias sacarinas y api·
fiados racimos bananeros a lrnLr.claban el ambiente con su olor carnal. Hablá bamos de cosas galantes, de
alegres y festh os episodios cuyo recuerdo se abatía como un enjambre de cantáridas sobre nuestras cabezas torbellinadas en la loca fiebre de amar, de expandir nuestra radiosa vivacidad de organismos ple·
tóricos; y después de los postres az ucarados bebiamos á pequeños sorbos el rico caf~ de nuestra.a ~-egas.
Aquel, por lo visto, habla sido un buen dla; las monedas cantaban en nuestros bols1llos con mus1ca argentina y n os proponlamos pas,u· la noche estrellada r n bulliciosa rondalla flan eadora, al són de las
mandolina tas a rrulladoras, al trav(•s d(• las callecitas de lilas blancas y bugambilias moradas de Coyoacáu, dond e u uo de los ama•lon•s servia r corteja ba á cierta primorosa. rubia de cabellera de hebras
di' sol.
Y á pesar de nUl'btra alegria, n os hallábamos contrariados: faltaba alguien de nosotros, el soñador
pensativo de brumosaR miradas g rises, que hacia varios dlas no espectraba su taciturna faz dantesca
ante nuestros ojos maravillados. Y nuestra locuacidad estallaba en frases grotescas:
-Duerme apaciblemente el sueño de la embriaguer.:!- decla Reróo, el artista de oj os de jaguar,

.267

- Lo encontraste bebido?- preguntó el citareda chasqueando la lengua con tanta fruición como
cuando hacia gemir las cuerdas de su cita1·a plañidera.
-Hecho una uva!. ... Parece que había naufragado en Oporto!.. .. Al intentar levantarse le faltó
tierra, y dijo dando una gran cabeceada hacia adelante:--•Sintomático .. .. eb? . .. . sintomático!•
-Y qué suerte corrió? ....
- Ful el Simón de Cirene de su via- crucis; yo querla dejarlo piadosamente reposar sobre el mármol de la mesita del café, pero el propietario se opuso con ostensible falta de caridad, y entonces lo remolquó rumbo á su casa; en el camino se despejó lo bastante para ver á la luz del gas una hembra pequeliita, enlutada, que bdncaba las lagunas del empedrado como un pájarn- mosca, enseñando un breve
choclo y una media calada . ... y entonces mi hombre reaccionó como por encanto y huyó en pos de la
trotadora . .. . .
- Por la entrada triunfal de Baco en Tracia!-interrumpió Oronoz, el aguen-ido mujeriego.-Eso es
bello!. .. . Oh poder del amor!. ..... Dejadlo que se embriague de amor y que duerma tan dulce sueño!
-Decías bien, Herón, que duerme apaciblemente . . .. Hace ocho días que duerme . ...
No bien decia esto el nasón cuya tremenda tisis que debla fulminarlo, se resolvía en una perturba·
ción constante de sus núcleos genésicos, cuando Herón, que estaba de frente á la entrada, exclamó:
- Dioses! . ... Qué miro . .. . !
Y al volver todos el rostro vimos entrar al pensativo de cabellos luengos, con un niño pequeiiito en
cada brazo; los bambinos tralan puesto el &lt;ledo dentro de la boca, y nuestro amigo aparecia risueño, pero con una somisa grave, y un rubor desconocido empurpuraba sus lóbulos y sus mejillas.
Una aclamación estruendosa vibró en el viento:
- Ave, ob patriarca! ... .
-Bien por el de Paul! .. . .
- Sinite parvulus!.. . . No lime tangere! .. ..
- Otro huevecillo de Leda? .... Cástor y Pollux? . ...
- Fundaste orfelinato? . .. .
- Entra, oh multíparo! ... . Siéntate y cuenta!
El recibió esta andanada sin inmutarse; todos nos hablamos ltwantado y Je hablamos quitado los pe·
queños á quienes proveimos de azucarillos y de frutas; Oronoz, que tenía el vino encantador, rela regocijado y hacía frases dispersas:
- Dios es pro,·idente y cuando da, da ámanos llenab!. . . . Aléarate1 foliz mortal1 que has encontrado muletas para tu no lejana paraplegia! .. , . Serán los báculos de"tu matusalé11ica v ejez! . . .. Essau pillosus erat, vero Jacob erat llanus!- agregó acariciando las dos cabecitas que, ciertamente, eran la una
crespa y vellosa, y la otra blonda y suavísima.
La fonda habíase quedado desierta. Nuestra algazara habla hecho huir á los bebedores de café y
helados; éramos dueños del recinto empalidecido por la agonla de la tarde, y alll, en aquella penumbra
propicia, nuestro pensati\•o amigo dijo as!, alzando su vaso henchido de vino rubio:
- .... Será el último!. .. . Amigos mios, oíd lo que os voy á contar .... . y no riais, que es esta mi
despedida de vosotros, de la hermosa vida bohemia que hemos vivido!. . . . . - Te acuerdas, Herón, del
encuentro que tuvim~s con aquella muchacha enlutada?. . . . . La seguí y la increpé, conferenciamos y
me aceptó; antes de llegará su casa, bebl aún, y cuando llegamos no supe de mi y me dormí profundamente. Al otro día, aún semidormido, oí algo semejante á un parloteo de pájaros, abri los ejos y me
quedé asombrado: yacía á medio vestir en un colchón extendido sobre el suelo; un rayo del sol de oriente venia sesgado al t¡-avés de unos pobres tiestos floridos, y filtrándose por los cristales de la ventana
abierta, dornba con su luz bella un grupo rafaelita: dos niños - estos picaruelos que veis- parloteaban
alegremente en un balbuceo del que yo no ola sino la música; me velan y relanse, acaso quedan que
despertara y alargaban el cuello para pronunciar un sonido inarticulado, y volvían á reir con el alegre
despertar de la infancia; cuando abrl los ojos su risa estalló .... . velanme como si ya fu~semos amigos!
Mi asombro creció cuando vol vi el rostro. Junto á mi dormla Angela, la saltarina de los pequeños lagos pluviales; su corpiño entreabierto dejaba ver un cuello de tez dorada semt'jante al ámbar rosa, sus
brazos eran redondos y hoyuelados, su cabello desceñido era de jalde seda floja; la pobre falda negra
yacía como un capullo del que hubiera surgido tan ruhia crisálida, y sus choclos salpicados de barro
parecían esperar impacientes la morbidez de los pequeños pies de linea purísima bajo su estil'ada media 1·osa y negra que se perdla entre su caracol bordado .. . . Y nada mb! ... . ni un mueble, ni una si•
lla, ni un perchero! . .. . Las paredes desnudas reflejaban el sol con tristeza, y en el centro de la habitación, el cuadro higubre y divino de la inocencia y del pecado, fatalmente unidos por un sarcasmo de la
suerte! . . . Dios santo! . . . . ¿Cómo pudo aquella muchacha rodar á semejante vórtice?. . . . . Qué depravación era necesaria para que llevar~ alli á sus amantes de una noche?. . . . . Sus hij os- porque se veía
(!Ue eran frutos de aquella mujer,-apenas menor uno del otro diez meses, habrlan a sistido inconscien•
tes á la horrenda profanación! .. .. Ah, la miseria, la espantosa y trágica misei-ia! . ... .
De súbito Angela despertó. Se incorporó azora da, me miró con ojos enloquecidos, inundó su rostro
la ola de un intenso rubor purpúreo, y después, palideciendo, dijo con voz sorda:
.
- Ah, señor, qué he hecho!. . .. para qué vendríamos aqul!. ... el alcohol, el maldi to alcohol de ano•
cblj .. . . yo estaba loca. . .. qué vergüenza! .. . •. desgraciada de mi. . , . . !
Y estalló en sollozos.

�RE-VISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

268

Los uiños, asustados, hablan enmudecido; y en la lobreguez de la estancia tlesnuda, los sollozos tle
la pobre muchacha resonaban fúnebremente. Yo estaba abismado, deprimido, tenebroso. La hora apasionante del despertar orgiástico, la crisis tremenda de nerviosidad, me abatía como á una bestia un golpe en el testuz; me sen tia miserable, manchado, abyecto, hundido en el fango de mis extravlos!.. . . Mi
soledad hastiada de placeres, mi juventud malograda en vagos y febriles deseos de algo que no viene
jamás, mi taciturnidad desencantada, mi impulsiva sed de amor atizada por el alcohC1l, mi esperanza
violada. y apuñalcada en la marchita senda de mi vida .... todo pasó en tétrica danza macabra por la
vesania de mi cerebro entenebrecido, sepultándome en el antro de mi drgradación espontánea! ....
- Mamá .... pan!. ... Mamá .... pan!
Este lamento de los niños, en quienes despertaba el grito de la vida, el latigazo del hambre en las
entrañas, me sacudió hasta la médula de mi ser y me hizo reaccionar.
-¿No cenaste anoche?-pregunti'~l mayor acariciándolo.
El movió la cabeza negativamente.
-¿Ni tu herm¡mito? ....
El niño dec.ia que no, c0n la cabeza, y me miraba pesaroso.
Entonces sentl que mi sangre aflula á mi corazón ungiéndolo para la lucha! ¿No habla yo dese&amp;tlo
inútiimente algo que llenara el vacío de mi vida? .... ¿No tenla ante mi una miseria. humana que redimir, un infortunio que exultar? .... Ah!. ... Sil- Ahora recordaba!. ... Ella me habla contado su histo•
ria, su triste episodio vulgar de seducción y abandono.... Uno de tantos truhanes de casaca la habla
gozado y la habla botado en el fango como se bota una breva saboreada!..... ~le había abierto su alma, á mf, pobre paria, pobre náufrago de la vida, á mi, el primero de quien no ola sensualidades ni lasch·ias para su boca de granada, para sus ojos de antllope, para su primorosa gracia. de danubia.na. blonda! .... Y por eso, por nuestra súbita simpa tia, por nuestro doble infortunio, hablamos querido ahogar
en vino las penas ideales en mi, y tremendamente reales en ella!
No pude más. Atraje á Angela y la besé castamente, si, castamente sobre sus cabellos dorado!!, y
dichoso y alegre de haber llenado el vaclo de mi vida inútil, la dije con amor:
-Que no sea lo de anoche un sueño!. ... ¿Quieres? .... yo trabajaré para tollos, para que nuestros
hijos-y mostré á los pequeños- no vuelvan á acostarse con hamb1 e!.. . . S.i acabó todo! -... S,, o!Yitló
todo! .... Aniba!. . . . . . no llores, perezocilla, á Juchar, á. vivir y á amar!. ....
. . . . -Ved por qué-concluyó- es este el último vaso que bebo con vosotros! .... Ya. no soy mio! ...
Eh! salud!. ....
Pero ninguno de nosotros rcspondla , y, brusc1mentt&gt;, al encenderse el gn!I, ,·i q ue mis hrrmano•, al
bebrr, mezclaban el agua con rl Yino!
I'

RUBÍ::S

l!JOI.

•

DEL LIBRO "LASC.4.S .. ,

:\I. CA:\IPOS.

mancas y finas, y en el manto apenas
visibles, y con aire de azucenas,
las manos-que no rompen mis cadenas.
Azules y con oro enarenados
como las noches limpias de nubÍa.dos,
los ojos-que contemplan mi3 pecado&amp;.
Como albo pecho de paloma el cuello¡
.,· como crin de sol barba y cabello;
y como plata el pie descalzo y bello
Dulce y tdste la faz; la veste zarca ....
Así, del mal sobre la inmensa charca
Jesús vino á mi unción, como á la ba,rca.
Y abrillantó á mi espll'itu la cumbre
con fugaz cuanto rica certidumbre,
como con tintas de refleja. lumbre.
Y tmele retornar; y me reintegra
la fe que salva y la ilusión que alegra;y un relámpago enciende mi alma negra.
Cárcel &lt;le Veracruz. El 14 de Diciemlire &lt;le 1893.
S ALVADOR

DÍ,\Z :\IIRíJX

i(i!l

�REVISTA MODERNA.

EN .LA CASA DE TOLS~fOI.
(GO~&lt;JLUY.E.)

La visita que hicimos á los aldeanos de Yasna1a Poltana babia sido muy instl'Uctiva, y Tolsto'i mismo tomó gran interés en ella. Además de la insistencia de la Condesa en hacerme aceptar la hospitalidad más cordial, yo tenla deseos de alojarme en casa de algún mujick, para observar así, más de cet·ca,
lo que es la vida l'USa, cosa que sólo conocla pot· mis lecturM. Tolstol" se of1·eció á acompañarme á buscar alojamiento.
Desde luego nos dirigimos á la caga de un aldeano, propietario de una que se distingula de las
otras porque era de ladrillo en vez de ser de madera. E~taba dividida en dos partes: una para el verano, ocupada por la familia del aldeano, y otra para invierno. Esta parte estaba mucho más limpia; pero, en cambio, ali! estaba el horno para hace1· el pan, y la atmósfüra era intolerable. Fué necesario llevar más adelante nuestras investigaciones.
Al conducirme á la casa da otro aldeano, el conde me advirtió que iba á presentann() uu tipo interesante. A una edad bastante avanzada, aquel hombre habla tenido la fuerza de voluntad de dominar
su gusto por la bebida y habla ingresado á la sociedad de temperancia fundada poi· TolstoL
-¿Fumás todavla? ¿No puedes corregirte de ese defecto? lllira cómo tienes la barba cerca de los
labios.
-¡Qué quieres, \'uestra Sarenidad! es la única satisfacción que me queda.
En la boca de aquel campesino, como en la de muchos otros, ese Vuestra Serenidad no tenla nada.
de obsequioso. l\le impresionó la sencillez con que se tutean el condti y los mujieks, y cuán desprovistas de aftlctadón están sus relaciones. Con frecuencia le llaman familiarmente abuelito. Dd hecho, el abuelo les habla como viejo mujick experto y al corriente de todas las Q,ecesidades de las gentes del pal.,. En
la casa de este mujick encuentro lo que busco. La casa es tambiün de ladrillos y la pat'te que se reserva para el invierno no está calentada; además, la familia parece vivir con holgura y el alojamiento re•
lativamente confortable. Convenimos en que volverla á las once de la noche y que me esperarlan.
Después de cambiarnos algunas frases el conde y el mujick, tocantes á la cosecha y á algunos otros trabajos de la aldea, nos dirigimos hacia el extremo opuesto de la. única calle. Alll era donde habitaba Pedro, un mujick de rara inteligencia y muy al corriente no sólo de las ideas de Tolstoi', sino de las de mu•
cbos otros filósofos extranjeros.
Caminando, encendí un cigarrillo.
-Hay, exclamé, tan pocos placeres en la vida!
-Si yo no prohibo el placer, me dijo el conde; por el contrario, y no encuentro nada tan antinatural
como el ascetismo. Solamente aconsejo la abstención de placeres malsanos.
Pedro estaba frente á su casa, ocupado en apalear trigo. Con la mirada radiante y los brazos extendidos hacia nosotrns, vino á nuestro encuentro é inmediatamente se entabló una conversación muy
animada, sobre todo por parte de Tolstot Sentado á la turca, sobre una especie de mesa, improvisada
por una tabla colocada en un tonel, el conde charló du1·ante más de una hora con Pedro, tratando diversos asuntos y exponiéndole, entre otros, la teorla de la nacionalización del suelo de Henry George, el célebre economista americano.
Seguramente, jamás babia escucha.do una exposición tan clara y tan sucinta á la vez, de un sistema sociológico tan abstracto como es ese.
-La tierra no es la misma en todas partes, decla Tolsto'i. En unas partes es muy fácil cultivarla,
es muy fértil en las proximidades de los grandes centros de cultivo. En otras no; mientras más ventajosa sea, mls solicitantes tendrá y aumentará de valor. Asl, pues, según el sistema de Henry Georges,
toda la füna rasa :i. R!'r propiedad del Estado¡ .,· eso es lo qne llama la nal'ionaipaciún del sucio. l rna

271

lt~y establece, que á contat· desde determinada fecha, la tierra no pertenece ya á tal ó cual propietario,
sino á la nación entera. Se procede entonces á valorizar el terreno; el que tiene mayor número de solicitantes se valoriza más caro; el que tiene menos, más barato. Asl, por ejemplo, entrn nosotros, en el gobierno de Toula, la tierra buena para el trigo, se valorlza1·á en 5 ó 6 rublos la deciatina (poco más de una
hectárea , la tierra para hortaliza, cercana á las aldeas, á 10 rulllos la deciatina. En la ciudad 1 la deciatina costará de 100 á 500 rublos; en !'lfoscou y en Petersbu1·go, en parajes céntricos, de 1,000 á 10,0::&gt;o
rublos. El producto de esos alquileres se empleará en las necesidades del Estado, substituyéndose en
esa forma todos los impuestos interiores y exteriot·es. Segitn ese sistema, Sofía Andrei'enal (la condesa
Tolsto'i), po;· ejemplo, que posee aqui mil deciatinas, se verá obligada á pagar al Tesoro de la nación, de
6 A 8,0J0 rublos por año, porque hay en sus propiedades varias categorías de terrenos. Pues bien, la
condesa nunca podrla pagar semejante impuesto, y se verla obligada. á abandonar la mayor parte de
sus tierras. El campesino, por el conti·ario, pagará por deciatina dos rublos menos de lo que paga hoy,
y tendrá siempre cerca terrenos vacantes, que podrá alquilar á razón de 5 ó 6 rublos pot· deciatina.
Además, no solamente no tendrá que pagar ningún otrn impuesto, sino que obtendl'it más baratas todas
las mercl!nclas, tllnto rusas como extranjera~, puesto que no pagarán derechos de entrada ni impuesto
Interior.
-Oh! si, comprendo muy bien. Ya he leido á Spence1·.
Encuentro esta escena en Resurrección, cuando el'hóroe de la novela, el pl'lncipe Nekhludov, intenta hacer comprender la misma teol'ia á. sus campesinos. Esto indica que no hay nada en esa obra que
no haya sido tomado del natural, y que en Nekhludov hay mucho de Tolsto1.
La conversación con Pedro recayó sobre la cuestión del clero. Ya en esta vez, el mujick fué quien,
por creyente que pareciese, tomó la pa.la.bt·a para demostrar r¡uo el clero es el prime1· obstáculo para la
clifusión de la verdade1·a doctrina cristiana, y que el objeto de los saee1·dotes es obscurecer la verdad,
con el fin de adquirir influencia y bienes materiales.
Se hacia tarde y era tiempo de regresar. Dejamos al mujick y seguimos hablando de las consecuencias de la aplicación del sistema de Henry George.
Por considerable que sea esta reforma y por utópica y revolucionaria que pueda parecerá espíritus
limitados y timoratos, dijo Tolsto'i, no por eso deja de ser tan fácil su realización, como lo fué la liberación de los siervos. Bastada. querer. Hace cincuenta. años a.penas, ¿acaso no parecla imposible y revolucionaria la liberación de los siervos? Hoy, no podemos comprende1· cómo una institución tan inhu• mana pudo subsistir tanto tiempo. De la misma manera, si la reforma reclama.da por Henry George se
llevase á cabo, nuesti·os descendientes, dentro de cincuenta años, se preguntarlan sorprendidos, cómo
los hombres que más trabajaban e1·an los que ganaban menos, y estaban allrumados de impuestos y trabajaban toda la vida en provecho de los que no haclan nada.
-Ah! si el joven Tsar quisiera inaugurar su reinado con esta grande obra! exclamó. Conquistarla
mayor gloria que la de sus antepas11.dos; como no la ha soñado ningún pl'lncipe del pasado ni del presente, en el mundo entero. ¡Cuán insignificante aparecería entonces la liberación de los siervos por su
abuelo Alejandro H, ante la realización de esta reforma mil veces más profundas, á la vez que pacifica
y racional! Y agregó:
~ 'l'en~o intenciones de escribi1· al T.;ar y de exponerle francamente m:s ideas. . . . \' alor que no
titme gran mórito en vet·dad. El T,¡ar es hombre, y pot· 10,anto asequible á todos los sentimientos humanos. En cuanto á mi, estoy demasiado viejo para teme1· más incomodidades ... .
Pl'onunció estas palabras con tanta calma y con tal acento de sinceridad, que se hubiera creido que
pensaba en alta voz. Al dla siguiente, TolstoY babia trabajado, según su costumbre, hasta la hora de la
comida. Inmediatamente después tuve intenciones de leerle ese paralelo, todavla incompleto, que habla
establecido entre él y Dumas, y que le! al maestro francós tres meses antes de que mul'iei·a. Le dije que
cntl'e él y Dumas yo encontraba muchos puntos de semejanza en los caracteres, en los escritos y hasta
en la manera de vivil·. Pero no hay que decir que existen g1·andes divergencias, que provienen de los
diíerentes medios en que naciel'On y de que no pertenecen á la misma raza.
-Cómo! exclamó, ¿todavía está Ud. con esas? ¿Todavla c1·ee Ud. en la influencia del medio sobre
el alma humana? Entonces creo que no podremos comprendernos. Lo admito de parte de esos liberales ó de eso3 revolucionarios que rechazan todo sobre el medio, que pretenden que es preciso cambiar
todas las cosas en su derredor antes que modificar al homure; esos esplritus perezosos, de voluntad débil, encueutrnn muy cómodo hacer quo 1·eca.iga la responsabilidad de todos los males sobre la organización sociitl. Es mucho má~ fácil trallajar cada día, cada hora, ca,ta minuto, eu e l perfeccionamiento
propio.
- Y la teoría darwinista ¿serla falsa?
- Xo confundamos dos cosas diferentes. Sin ser absolutamente partidario de esa teoría, puedo admitit' la influencia material de los medios; pero el esplritu puede y de!Je substraerse á ella. Pasando en•
tonces á los hechos, insiste en ese ejemplo de comparación entre Dumas y él, ejemplo propuesto por el
mismo Tolstc,l": la influencia del medio en que nacieron y vivieron, sobre sus ideas. ¿Xo encontramos
en el maestro ruso, miras necesariamente lógicas más amplias que las del maestro francés? Tolstor nació en un teneno sin• cultivo, poi· decirlo así; siempre ha estado frente A un horizonte ilimita.do y ha po• dido ver muy lejos; el edificio de la naciente civilización l'Usa no obstrnla sus miradas, porque casi todo
estaba por construir. En Francia, por el contrario, la vil'ja 1·a-za gala evoluciona dC!lde haco largos si-

�21Z

REVISTA MODERNA.

glos, que ha empleado en le,·antar su edificio social, después en derl"ibarlo y luego en·reedificarlo sobre
los mismos cimientos y casi del mismo estilo.
--Han subsistido muchas imperfecciones, y Dumas no pudo ver sino esas imperftlecioues de detalle:
las vió y las señaló efectivamente, pero sólo en el fin de sus días; y elevándose más y más, pudo divisar
Jo que el medio ruso habla permitido á Tolsto'i ver antes que él: el amor á la humanidad, la solidaridad
de las razas.
- Ah! sí, el ruso, el hombre universal! el hombre de la humanidad! exclamó Tolsto'i. Ese fué un sueilo de Dostoiewsky! ....
Y encogió los hombrns, demostrándome as! cómo estimaba ese sue1io.
-Si, prosiguió con tono tranquilo, el espMtu de los hombres puede manifestarse fuera de toda influencia material. Efectivamente, ¿cómo puede explicarse que Jesús é !salas hayan prndicado en Judea
lo mismo que, varios siglos antes que ellos, hablan predicado: Budha en las Indias, Confucio en China
y Zoroastro en Persia? Nadie puede dech- que esos hombres hayan conocido las ensefianzas de sus predecesores. Todos los hombres tienen en el corazón el mismo amor: la raza nada tiene que ver en eso y
no hay medio ambiente que impida sus manifestaciones. As!, desde hace largo tiempo que había reconocido en Dumas un alma humana, y sin haberlo conocido nunca personalmente, tuve la impresión, al
saber &amp;u muerte, de que acababa de perder un amigo.
Después, reanudando nuestra conversación sobrn el D.1.rwinismo, Tolsto'i me mostró los trabajos del
filósofo inglés Henry Drumond, el célebre autor de •La evolución y el progreso del hombre,&gt; donde se
hace resaltar la crueldad y la inconsecuencia del famoso principio de la lucha por la vida, que los da1·winistas hacen intervenir para explicar la evolución del mundo orgánico en general y de la especie humana en particular. Pero descuidan completamente otra ley, por lo menos tan importante y sin la cual
ningún se1· viviente podría existir, porque tiene su origen en la necesidad de reproducir, lo cual provoca, en primer lugar el amor maternal, ese amor que en las sociedades humanas se desarrolla progresivamente para llegar al sentimiento altruista. La sociedad no podría conservarse, si no hubiera lucha,
más que entt·e los individuos: es indispensable otro factor: la lucha por la vida en provecho de los serne·
ja.ntes. Tal es la fórmula de Henry Drumond. Toda su vida, me dijo Tolsto1, comprende dos funciones
primordiales: la nutrición y la reproducción. La primera exige la lucha egoísta y la segunda la protección de las demás vidas humanas. Los darwinistas sólo han considerado las necesidades de la nutrición,
de lo cual han deducido su ley única é implacable de la lucha por la existencia individual ó de la supervivencia de los más fuertes y de los más aptos. Asi, pues, sin la protección de los que nacen, así como
la de los débiles para los fuertes, el mundo detendría su marcha; sin los sentimientos de simpatía, de
amistad, de generosidad, de solidaridad y hasta de sacrificio (desarrollados en los animales superiores
y más aún en el hombre, por el perfeccionamiento lento del atractivo sexual y del afecto familiar) ninguna sociedad podría organizarse ni crearse. ¿Cómo explicar entonces la evolución social del ser humano, llegada hasta la consciente solidaridad, si no es por la evolución del amor, que existe latente en
la naturaleza?
Eu resumen, la opinión de Tolstoi" e,1 lo relath·o á la acción espiritual del individuo sobre las masas
--l\Ioisés, Budha, Sócrates, Jesús-no descansa en razonamientos puramente especulativos, sino er:. definiciones científicas que tienden á probar que las leyes de la materia no pueden aplicarse sin restricción
á las manifestaciones del espíritu, del alma, y que ésta puede tener sus leyes propias.
La hora era ya avanzada y me resolví á decir adios á mis huéspedes. Expresé á Tolsto"i mi deseo
de volverle á ver en mi próximo viaje á Rusia, y me contestó:
-Si estoy aquí .. .. si no, hasta más ver en el otro mundo.
¿Quiso decir que le quedan pocos años de vida, como le gusta repetirlo desde hace algún tiempo?
ó ¿cree en la supervivencia, creencia que no expresa en ninguno de sus escritos?
Mi incertidumbre se ha disipado hoy. En una obra nueva y todavía poco con:,cida, la Doctrina
Cristiana ( !) TolstoI nos presenta una atrevida hipótesis sobre la inmortalidad del alma, hipótesis que
para él es certidumbre y que no ha sido formulada nunca- que yo sepa- por algún otro, con semejante convicción.
E. HALPÉRINE-KAl\IINSKY.
Trad. de •Revista Moderna.•

~
~
., ~-~.
F

BALLAD OF THE HANDS.
Hands like petals of roses, fragile fingers of childhood
Seeking the bosom mate,·nat, the fountain of life ancl of being.
Thus in ineffable beauty, the hands of the infantile Jesus,
Bathed in milk and in light, as roses in dew and in sunbeams.
Hands pink-dyed with hot kisses, or rosy red with the heart- blood
That spriogs to the fingertips at the tender caress of a lover;
Hands like tluttering doves in the depth of the passioo of Joving,
Clasped on the throbbing heart that beats to the pulso of anotber.
Ifands both supple and strong, that passing along the piano
\Vaken to song in a dream of life-or of nothing.
Hands that express by a touch the sob or cry of the heartache
That ftoats forever upon the restless tide of the Infinite.

•

Hands as spotlcss as snow, that from the shade of the mantle
Gleam like pearls and mumine the prayer ascending to heaven;
Himds that hold in their clasp the well-worn circlet of prayer beads,
Symbol divine of the cndless chain ofhumanity's sorrows.
Hands of light and of !ove, that in the night of hcart hunger,
Bring consolation and pity, hope and Truth the undying;
Hands of eternal kindness; hands of the sacred and mysticAh! for we ali are brothers-brothers in pain and in sorrow.
Pallid hands of the dead lying cold on the pulseless bosom,
Resting in peacc at last, the !ove or martyrdom ended.
Hands that a1·e full of questions, of aspirations and longings;
Hands that, apart or together, are stretched in pleadings to heaven.
Hands of the benediction of old and tremulous priesthood,
That rise from the ocean of Time in mute and inutile oblation;
Hands of the Father Leon, bearing aloft from the altar
The body and blood of the Christ who died for the people.
Hands that bear in the battle the sword red-tinged with the lifeblood
That flows from the heart of a nation, fighting for life and for freedom.
Hands of the prince and the plowboy armed with destruction and terror;
Bloodred hands of the soldier that bear the sword in tbe battle.
Hands disfigured and hard that, from the arid and fruitless
Soil of the mountains wrestle a meagre existence.
Hands of miner and artisan steeped to the &amp;houlder in labor,
Bearing the barden of life in silence and sop·ow.
Hands that wtlre boro to labor, the firm, strong hands of the freemen,
Never at rest, but striving above us, below us, around us,
Ever they challenge the future unknown with the watchword of cProgress.•
Let theirs bé the harp to sing the grand song to the nations.
T.RANSLATION BY H. D. STEELE.

From the Spanish of Je~tís E. Valenzuel&amp;
(1) L'\ R,vt,t r .ll1.l•r111 p 1',li.1r.í p:-í.dnnm:ntc ft.tJm ·nto; &lt;l~ e.;t:i our.,, &lt;ksco:i,,d l.t atin cu ~I t'xico.

(") El original Cl!.Stellano de e~la ¡&gt;oe:;ía fué publicado por la Re.•ÍJ/11 .Vo.fem,, en la

1 ;'

quincena de Enero de 1900.

�ENIGM:.A. ..

/

Ca,\·ó la sombra y vi taimado auhelu
quo noche:\ noche la extensión escala,
busca en vano en los astros el walhala
donde mora mi espíritu gemelo.

A

UN PA ISAJE EST U~ ETAT O'A)IE.
I{.

F.Amie.l.

LOVIA tenuemente sobre el campo, el v1m.le ramaje de los sau.:es se hincha1,a sollozando acariciado por el viento, y en el espíritu de El goteaban
lentas y una á una las lágrimas de las fallidas esperanzas, de los dlas inútileP, de los vanos ensueños, de las estériles pasiones.
Sobre aquel ampllsimo marco de naturaleza deliciosamente entriste•
cid a, bajo la tienda gris del firmamento, Ella destacaba su elegante sílueta de l\Iate1: Doloro~11, ele mujer moJerna embellecida por el sufrf.
miento.
Durante diez años, habiala amado El, desheredado y soberbio, con amor humano, sin esperanzas y
l'll silencio. Por mucho tiempo la creyó feliz; y celoso de la dicha que otro recibia; suponiendo que Ella
habia:cntrevisto la ventura, bendijo al Destino.
Pero ahora, al contemplarla nimbada por la doble aureola del Dolor y del Arte, destacando su ele,
gante silueta sobre aquel marco de naturaleza entristecida, no fuó ya amor humano lo que por Ella sin,
tió, sino adoración, culto poi· la l\Iadona de Dolor y de A1'te, que paseaba junto á El su desencanto y su
¡n,·lancolía, bajo la tienda gris del firmamento, entre el sollo:.:o de los sauces y las lágrimas del cielo .
•\ntes, El, en sus tedios, en sus ti.,istezas, en sus miserias, sólo encontraba vacío infinito.
Ahora, en sus miserias, en sus triste¡¡;as, en sus tedios, an-odillaba su esplritu ante el santuario que
hal,ía levantado á la :\ladona de Dolor y de Arte, y en forviente plegarla le deciai
«Jfa Don11a, só la buena amiga mía hasta la hora de mi muerte. Con tus liliales manos restaña las
hci idas que en mi esplritu abrieron mis estériles pasiones y la vida .... con tus miradas puri:1imas ilumina las tinieblas de mis esperanzas .... con tu angélica voz, con tu voz celeste, con tu voz ungida por el
Arto, acalla mis tol'turantes inquietudes .... y con tu cabellera ei;plendorosa como astro, calienta y resucitn el cadáver glacial de mis ensueños,
ALD.E;RTO

LED(;C,

Como un ave de luz herida al vuelo,
que riega los plumones de ijU ala,
una estrella de súbito l'esbala,
rayando el lapislázuli del ciclo.
¿Es lágrima de un mundo ese aerolito?
¿Es Ella, que abandona el infinito
para buscarme en la existencia ingrata?
.... Oh! tú:dlmelo, Diana soñadora,
que entre la tarde que murió y la aurora,
dibujas tu paréntesis de plata!
Agosto: de IDO l.
All.1D0

Xi':R\'U.

E L N01\1BRE DE MARIA.
(DEL LIBRO "lOH rOLl.lllC!," D&amp; STECll&amp;TTI.)]

No porque pase el tiempo, ni por fria
indiferencia ó seducción tirana,
no por los cambios de la vida humana
te olvidaré jamás, amada mla.
Aun en el estertor de la agouia,
cuando asome la noche sin mañana,
al reco1·dar nuestra pasión Jejan11,
sollozará tu·nombre, mi l\larla.
Y alguien dirá quizás:- la hora drl llanto
llegó para el rebelde: anepentido
ese nombre aclamó bendito y sauto!
~lab uo. Eu el lecho funeral caldo,
murmuraré tu uombrn con encanto,
recordando lo bien -que me has querido.
BALBIKO

D.~YALOS.

�REVISTA MODERNA.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE lNSTRUCCIOi\ PRrnJAl,IA
PR KS ENTADAS 8N t-'OR'.\IA UK 01.:.T,urns 1·u1&lt; GAlll~O DARUBOA,

.\ LA lO'.\ll~IÓN' SIJ\IORAU \ BN L'i t\ Jl.'NTA DE AMIGOS, RRl,.'NIOOS CO!'f El. ODJKTO DE PROMOVER LO •it,.;H r t·u1~E M!.R

L' I IL

l'ARA DIFlSOJR LA ILl':;TttAC1&lt;.&gt;s f.N , ,tx,co.
APRUH..\00 l'OR OIC IIA CO'.\ll~IÓN, TANTO K S LO CE~BRAt , C0'.\10 BN LO NPLAll\'O .\ LA 1•AR~'E

RRSOJ.UTJ\'A CON QUE 1·ERM INA,

INDIVIDUOS QUID COMPUSIERON LA COMISION DICTAMINADORA:
CC. Gabiu &gt; B:trred!l, lgnaci'&gt; Ra.mirez, Rafa.el M1rtinaz de la Tvrre, Guille:-m:&gt; Pl'ieto, Rl)bertl) Esteva.
L'educatlon constituc le prémle1· des arl~ Je ~cul
plclnem~nt généra\, cclui qui perfeccionnc l'nction
en amelioraot l'•geot.
A. Comtc. Syst~mc de Polit posit, t !\'. p PIIL

PARTE SEGUNDA.
DEL MIÍ:TODO QUE DEBERÁ ADOPTARSE.

t.:A~DO so lia. logrado resolvor, aunque ¡¡ea do uu modo 1::t11¡nrico 1 la cuestión preliminar relativa á la obligación legal de adquirír la instrucción
prima1·ia, se cree generalmente que ya no se ha de menester otra cosa sino aLrir escuelas y mandará ellas á los niños, sin cuidarse de los métodos que en ellas han de seguirse para la enseiíanza. Pocos, muy pocos
son los que comprenden, ó siquiera sospechan, que el mótodo en la instrucción primaria, no menos que en la secundaria, es la más importante
consideración pa1 a el buen éxito.
Casi todos creen que lo indispensable es que los ni1ios se instruyan,
importando muy poco, á su juicio, la manera de lograrlo.
Por nuestra parte, la convicción que tenemos de la impo1-tancia del método, es tal, que si fuese po·
hible entrar en posesión de un buen método de instrucción sin practicado y por lo mismo sin instruirse,
." si al propio tiempo se nos pusiese en la alternativa de elegir, entre una vasta instrucción con un mal
método, y la adquisición cabal de uno que fuese bueno, pero sin instrncción de ninguna clase, no vacila riamos en preferil' el segundo extremo al primero, bien persuadidos de que, en materia de educación,
nada hay comparable á la importancia del método.
Felizmente, semejante disyuntiva no es posible, pues el mejor madio de adquirír un buen mctodo do
instrucción, es el de ejercitarlo instruyéndose con su ayuda.
Por este motivo, al habernos reunido con el objeto de procurar, por cuantos medios estén á nuestl'O
11.lcance, la ilus tración del pueblo, y muy especialmente la de la generación que hoy se levanta, y que
maiiana formará la sociedad que nos ha de suced~r, nos hemos impuesto como principal tarea, la de propagar los métodos de enseñanza que c1·eemos no sólo prefel'ibles, sino indispensables para nuestro fin,
el cual no es otl'O sino el de formar una sociedad de hombres y no de maniqules; de personas capaces ele
ver l11s cosas como son y no como se las han querido otl'Os mostrar.
Nosotros nos hemos propuesto contribuir al mt&gt;joramiento de la instrucción primaria, porque nos asist-0 la más firme convicción de que este es el único camino, seguro aunque lento, ele poner r emedio á los
males q ue aquejan á la sociedad actual, y muy especialmente á la nuesti·a.
Las creencias antiguas desaparecen rápida y progresi vamente; pero ellas al desaparecer no son reemplazadas por ningunas oti-as, ó bien las que las sustituyen, no teniendo por base ni la experiencia ni la
observación de los hechos, sino tan sólo las fantasías, más ó menos bien intencionadas de sus autores, se
desvanecen más f.i.cilmente que las primeras á la menor contrariedad en la práctica, por lo mismo que
carecen de una base objetiva capaz de garantizar la evidencia de sus principios.
lrnas veces esa falta de fe en 111.s nuevas creencias, se muestra con franqueza en nuestras palabras
y Pn ntlP.,t1·Q~ escrito:1, no menos que en nuestras acciones, las cuales rev~ll\n una 1J1arcada tendencia a!

277

retroceso, para buscar en tos principios mismos que se hablan abandonada, un refugio contra el c.sccpti•
cismo absoluto, al que cada nueva decepción tiende fatalmente á conducirnos.
Otras veces esta mismll. falta de fe en nuestros llamados principios se echa de ver en las medidas Yiolentas ii que apelamos para sostenerlos, medidas con las cuales dejamos ver el fondo de nuestra alma, en
la que en vez de convicción hay capricho, en lugar de entusiasmo tiran la y pueril vanidad ofendida por
la contradicción.
Si se quiere subir hasta la fuente de eso sistema que tan funesto ha sido á la humanidad y que se
condensa en la conocida máxima: cree ó te mato, no es dificil lleg11.r á ver que ella es una emanación di•
recta de la manera con que hemos adquirido nuestras creencias, es decir, del método de nuestrn educación. Si ella está basada en la fe indiscutible y no en la convicción, el único medio á que podemos recur1·ir para obligar á los demás á ser de nuestra opinión, será el de la fuerza, el ~e la amenaza y el del cas•
tigo.
Se piensa generalmente que semejante máxima es exclusiva de Mahoma, porque él y sus sectarios
fueron los únicos que supieron formularla con precisión; pero en el fondo, ella es la norma dela conduc
ta de todas las teologías y de todas las doctrinas basadas en la metaflsica ontológica. Todas partiendo
del principio de una autoridad superior al hombreé indiscutible, llegan á la misma terrible disyuntiva.
Todas son idénticas en este punto, la doctrina de mansedumbredel Crucificado y la doctrina del sable del
profeta de la Meca, están en perfecto acuerdo en el fondo de la argumentación; la amenaza, ora de pre•
Htllltl', ora de futuro, pero siempre la amenaza, siempre la fuerza para lograr el asentimiento, para lograr
la fo, no la convicción. Las discusiones de los teólogos de todos los tiempos, versan sobre los deta:Je~,
11unr·a sobre los hechos fundamentales; éstos no se discuten, se creen bajo pena de muerte. ¡Siempre el
mismo dilema, ó crees, ó te mato!- La metaflsica ontológica, esa especie de teologla degenerada, no co·
11oce tampoco otro procedimiento: el que no cree en las supuestas leyes de sus entidades imaginarias, eso
debe morir para convencerse.
El sanguinario Robespierre, es el ~fahoma do la polltica ontológica, como este último es el Robcspie·
rrn de la potltica teológica. Pero no, esta comparación no es exacta sino en cuanto á los medios; el fin
csiablcco entre ambos personajes una inconmesurablo distancia. ¿Qué comparación cabe bajo el pur.to
do vista de los resultados, entre el glorioso fundador de la civilización musulmana y el sanguinario l\ intolerante tribuno, que asl mandaba al cadalso á los católicos realistas por su falta de emancipación men·
tal, como á Danton y sus amigos, á quienes tachaba de inmorales porque hablan avanzado más que t·l
en esto punto? (I J ¿Qué comparación cabe eetre el que logró, con ayuda de sus inmortales sucesores,
transformar un pueblo salvaje en el emporio de las ciencias y de las artes durante la Edad l\Iedia, y el que
no supo afianzar uno solo de los progresos de la revolución, comprometiéndolos todos con su absurclR.
metafísi ca, é iniciando y apresurando la retrogradación que debía drstruirlo~! Si yo he puesto j untos estos dos nombres, es sólo para que se vea que las opiniones más encontradas pueden, en virtud de estar
cimentadas en un mismo método, conducir á medidas idénticas, y para demostrar que la inquisición y el
terror son hermanos gemelos hijos de un mismo principio: la sustitución ele Ja autoridad sobrehumana á
la convicción basada en la utilidad.
Yista ya, por medio de esta indispensable digresión, la inmensa importanciR. que acordamos al métouo con ayuda del cual surtimos nuestra mente de conocimientos, de creencias y de ideas, no so extraíiani que nuestro principal objeto al querer tomar parte en el movimiento que se nota, más ó menos,
pero por todas partes, en favor de la instrucción primaria, haya sido el de que ésta se cimente sobre
bases diversas de las que hasta hoy le han servido de apoyo, para lograr asl, de un modo seguro, y
1•11 realidad rápido, aunque con apariencias de lento, una verdadera reganeración social pacifica y fructuosa.
Si se examina lo que hasta hace poco se tenia hecho en mate1 ia de instrucción, tanto secundaria como
primaria, pero muy especialmente primaria, se verá que todo consiste en la acumulación de principios -y
1lc concepciones abstractas, que se presentan á los niños, or.1 bajo la forma de definiciones, ora bajo la
d e axiomas, ora bajo la de reglas que los educandos deben depositar en su mente exactamente formuladas y, poi· decirlo as!, digeridas ya. Este papel de parásitos asignado as! á la inmensa mayoría do las
inteligencias, y que no exige, por su parte, otl'O esfuerzo que el de la simple absorción de materiales ya
rlaborados, no sólo estimula la pereza, sino que debilita y atrofia los órganos de nuestras más importantes facultades, no dejando en actividad sino la memoria. A fue1·za de no almacenar otra cosa que las
abstrncciones y las concepciones generales emanadas de inteligencias ajenas, se acaba por creer qu e nada hay que hacer y que no nos queda sino aprender Jo que otros han hecho ya; se cae, en fin, en la manía de buscar siempre autoridades y no pruebas, textos y no hechos.
Fn lu;;-ar do cultivar y robustecer todas nuestras facultades, sólo se ejercita la memoria duran to la
educación primaria, y todo aquello que no puede aprenderse asl, ó se abandona ó se enseña de un m.o do
puramPnto mecá nico, sin ningún esfuerzo verdaderamente intelectual. ¡Qué mucho que más tarde, cu11.ndo esas inteligencias han de dirigirse por si mismas, en asuntos prácticos, en los cuales tendrán que formar sus propias concepciones generales, para sac1tr de ellas los preceptos que deben normar su conclnc(1) La cducaci,:n puramente literaria de este dictador, no pcrmitla que su vista traspusiese los límites de la ontologfa ronlradictoria de Roussenu; y los monnrquistas que estab:m más acá del jacobinismo, y los Daotonianos que estaban m:ís allá, eran
á sus ojos igualmente criminales: ambosdcbfan !tr con\'encidos con e l perentorio argumc':.to de la m.iquina de Guillotin.

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

ta, se encuentren con dificultades insuperables, y busquen para todo el arrimo de una autoridad cnalquiera, siquiera sea la menos digna.
Este funesto resultado se agravaba antes, de un modo lamentable, en la educación secundaria, con
el estudio de la lógica puramente deductiva con que se iniciaba la instrucción secundaria, iniciación que
muchos creen hoy todavía indispensable. Este estudio, con el cual sólo se enseñaba á interpretar propo·
siciones formuladas ya, á poner de manifiesto las verdades más ó menos claramente impllcitas en ellas,
:l. manipular y resolver sin cesar verdades axiomáticas ó tenidas por tales, sin agregar un solo hecho
nuevo que pudiera comunicarles alguna Yida y fecundidad, no era ciertamente propio para formar hombres de iniciativa y de progreso, sino rutineros ergotistas enemigos de toda verdad que no fuese una
emanación silogística de sus inatacables textos, ó revolucionarios igualmente intolerantes, que entusiastas por el progreso y sintiéndose aprisionados en una red que no sabian desenmarañar, precisamente
porque en ella se encontraban presos desde sus primeros años, se resolvían á romperla con violtlncia, con
la idea de recobrar su libertad. Por desgracia, y como una consecuencia natural de esa misma educa·
ción viciosa, al querer emanciparse de sus primeras traba~, so han visto, sin sentirlo, prendidos en las
mallas no menos apretadas de la ontología.
Mucho erraria, poi· lo mismo, el que se imaginase que nuestro objeto se alcanzaría con sólo la multiplicación de las escuelas, ó con modificar ius programas, aumentando ó extil}guiendo tales ó cuales
materias; no, cualquiera que sea la importancia de esas cuestiones, y nosoti-os se la asignamos muy grande, ella le cede á la inmensamente trascendental del método. Como medios propios para inculcar, gene·
ralizar y facilitar la aplicación de un buen método, es como consideramos de suma utilidad el examen
de los programas de estudios primarios. Es inútil añadir que lo mismo pensamos de los programas de
los estudios secundarios. l\Iucho se atiende á las materias y poco ó nada se piensa en general en los métodos. Nosotros creemos que es una gran falta. El estudio ele ciertos ramos es muy importante para la
educación, precisamente porque ellos requieren indispensablemente ciertos procedimientos lógicos que
caracterizan un método.
Si los defensores de las antiguas ideas hubiesen comprCllllido á fondo esta verdad y su tl'ascendental
impol'tancia, no habrfan jamás admitido rn sus programas ciertos estudios, que exigen y desarrollan por
necesidad el método objetivo. El perjuicio inmenso quP. hizo la brecha Íl'reparable que abrió en ciertos
sistemas el cultivo de la astronomla y de la füh:1 1 d d la qulmica y de l11. geologla, de la botánica y de la
zoologla, como elementos de educación, aun cuando en gdneral limitados á ciertas clases, no pudo felizmente ser previsto ni sentido en su principio, sin lo cual la repugnancia instintiva que esas ciencias inspiraron siempre á la teologla, se habría cambiado en una guerra abierta, que habria retardado aunque
jam:\s impedido su desarrollo.
Ni el terror ni la inquisición renacerán) a. ,o por las objeciones que se les han hecho por los filó•
sofos ó por los moralistas, sino porque el punto de vista ha cambiado, pol'que el método de resolver las
cuestiones es diferente, porque la observación y la nperimentación se han substituido á la autoridad,
porque la ciencia se ha sobrepuesto á la ontologla.
Es, pues, á cambiar, sistemar y apresurar el puuto de vista, á darles á nuestras concepciones otro
principio y otro objeto, á donde deben dirigirse todos nuestros esfuerzos. ¿Quién no comprende entonces por qué clamamos para que él se inicie desde los primeros pasos de la educación? ¿Poi' qué deseamos
contribuir á tan importante progreso con nuestras débiles fuerzas? Ellas son débiles, sin duda, pero confiamos en que seritu eficaces porque son conscientes y no automáticas, cimentadas en la convicción y no
rn el simple hALito.
Si como lo esperamos, logramos propagar y difundir esta convicción en los que inmediatamente tienen á su cargo la importante misión social de la educación de la niñez, no duclamos que bien pronto se
harán sensibles sus saludables resultados.
En el arte de la educación, como en cualquiera otro, dos puntos son los que deben fijarse previamente: 1°, el fin que uno se propon&lt;', y 2", el plan que debe adoptarse para conseguirlo; vamos á tratar muy
someramente ambos puntos, porque no es ni remotamente nuestro Animo escribir un curso de pedagogla,
sino sólo dar los principales fundamentos de nuestl'O modo de ver. No diremos, pues, sino lo que creamos
indispensable para nuestro fin, dl'jando para m:\s favorable oportunidad el necesario desarrollo de estos
preceptos.
Comenzando, pues, por el objeto de In educación en general y de la primaria en particular, es evi•
dente&gt;, sPgún lo que se ha indicado ya, que ó no se ha pensado en él ó se ha equivocado enteramente. La
educac1ú11, según puede colegirse hasta del nombre mismo con que frecuentemente se le designa, es y debe ser un verdadero culti1;o. La similitud, ó ml'jor, la identidad fundamental de ambas cosas, ha sido
siempre reconocida de un modo tan universal y tan espontáneo, que así se dice en todos los idiomas, que
se cultiva una inteligencia, como que se educa una planta, y viceversa. Ahora bien, el cultivo, para toma!' la expresión que mfts cuadra á nuestro Cfbjeto, el cultivo puede emprenderse con uno de dos fines:
ó con el de desarrollar al indivicluo con todas sus p'ropiedades ó atributos, ó con el de procmar el mayor
desenvolvimiento de unas á expensas ele las otras: se cultiva el tl'igo y demás ce reales para obtenerlo
con todas sus propiedades, pero en mayor abundancia; se cultivan las !."'.isas ó las dahalias para lograr
que sus pétalos se multipliquen;y embellezcan, aun cuando set&gt;. á costa de sus estambres. Esto segundo
constituye una monstr1w,~idad á los ojos de la filosofla de las causas finales y de la metaffsica ontológi•
ca, porque con t'~ll elasc de cultivo, vamo.v contra los ftnes de la naturaleza, impidiendo la re¡,rodncción

por semillas) mutilando lo que ella ha creado. Otro tanto debieran, en realidad, decir respecto del primer modo de cultivo, y en general, respecto de tocia intervención humana en las obras de la creación, si
por una feliz é inseparable inconsecuencia de esas añejas doctrinas, no se tuviesen siempre listos dos pesas y dos medidas para juzgar nuestras acciones de todo género segtm las circunstancias. Sea como fuere, es un hecho que el hombre puede, conformándose con las leyes fundamentales de la organización
vl'getal, modificar, dentro de ciertos limites, cacla dla más y más amplios, los caracteres espontáneos
de los vegetales, y que á esto se llama cultivo, ora se trate de la una, ora de la otra especie de resultados.
¿A cuál, pues, de estas dos clases de cultivo pertenece ó debe pertenecer la eclucación de la niñez?
Es decir, ¿qué fin debemos procurar alcanzar con ella? La respuesta á. esta pregunta exige una distinción preliminar entl'e el cultivo moral, intelectual y corporal ó ffsico.
El cultivo moral pertenece inconcusamente á la segunda especie, á aquel en el cual nos proponemos
obtener el predominio de ciertas facultades á expensas de otras. Nuestra existencia moral se compone
naturalmente de dos clases de inclinaciones; unas, reconocidas como buenas y provechosas para todos;
otras, calificadas con justicia de malas y de nocivas . El cultivo, en este caso, debe consistir en hacer todo aquello que sea propio para robustecet· y hacer predominar las primeras, debilitando, y si es posible,
haciendo desaparecer las segundas, para que en nuesti·os actos sólo se haga sensible la influencia de los
buenos instintos. Esto, en concepto de los ontologistas arriba citados, deberla. constituir también una
monstruosidad, con el mismo titulo que la producción intencional de una flol' sin espinas ó de una vaca
sin cuernos; esto, á su punto de vista, deberla reputarse como una punible infracción del derecho natural de la flor, de la vaca ó del hombre, á quienes ella dió los inalienab'.es d erechos de llevar espinas y
cuernos, de tener envidia, avaricia, etc., etc.
Por fortuna, en virtud de la natural y ya mencionada inconsecuencia de esas doctrinas y de los que
las profesan, el cultivo moral se ha mantenido siempre en esa dil'ección, aun cuaneo para ello se ha~·a
creido indispensable invocar otros motivos ajenos á la sociedad y á la utilidad.
Pero si el cultivo moral debe inconcusamente pertenecer al sistema de los desarrollos y de las atrofias parciales, y, por clecirlo asi, ele compensación, no sucede otro tanto con el cultivo intelectual; en é l
uo hay compresiones que ejercer ni atrofias que solicitar, porque ninguna de estas facultades es nociva,
ni siquiera inútil; alli todo se debe robustecer, todo se debe estimular, Pjercitar y adiestrar, porque to,lo
es indispensable y aun insuficiente para satisfacer nuestras necesidades.
Cualquiera que sea la dh·isión que se adopte respecto de las facultades intelectuales, preciso t•s
siempre reconocer que somos más ricos en pasiones que en inteligencia, y que si en aquellas hay mu·
cho que refrenar, en ésta la pobrrza ele nuestro caudal nos obliga it tener continua necesidad ele todo él.
Observar, analizar, generalizar, denominar ó nombrar, describir, definir, clasificar, y por último, inducir y deducir, son incesantes é indispensables ocupaciones de nuestra vida práctica ó especulativa. Sin
inducción ó deducción, es decir, sin inferencia basada en antecedentes, no hay previsión, y sin previsión,
ni ·e1 más trivial asunto puede conducirse.
4,hora bien, se comprende fácilmente que el éxito de cualquier negocio depende de la exactitud de
_nuesfra previsión, y ésta, a su vez, de las infürencias, ora inductivas, ora deductivas en que se funda.
Pero la inducción, y aun la deducción, no son posibles sin el conjunto de las otras operaciones mentales:
1uego su cultivo es igualmente obligatorio para todos los hombres que quieran merecer el nombre de
libres, y conducirse por si con conocimiento de causa.
Si se quieren educar hombres en vez de máquiuas ó acémilas, es preciso que la educación del entendimiento sea completa y universal.
El modo de asegurar 111. necesaria subordinación de los inferiores á los superiores en cualquie ra categorla, no es impidiéndoles que discurran, como en el sistema que ba caducado, sino poniéndolos en aptitud de apreciar la inevitable necesidad, asi como la inconcusa utilidad de esa obligación.
~o es pl'eciso para esto formar un pueblo de sabios ni de filósofos; pero si es necenl'io tratar de fo rmar una generación do hombres lógicos, prácticos, que conozcan el enlace natural de los hechos, ~ a r ntre si, ya en sus relaciones con nuestra organización.
Esta lógica inflexible de que todos los hechos están siempre saturados, este enlace invaJ"iable entro
los antecedentes reales y los consiguientes efectivos, es lo que nosotros deseamos que se inculque durante la primera educación.
Nosotros queremos que, en vez de esa armonla puramente subjeLiva é ideal con que se ha procura•
do contentar hasta aqui la imaginación de los niños, y aun la de los adultos, se les haga palpar la a rm onla l'eal de las cosas, como ellas son y como todo el mundo las ve.
Sin eluda, presentando, según se acostumbra hoy, un enlace puramente subjetivo, como objetivo,
danclo un arreglo de nuestra propia creación como un hecho realmente observado y demostrado, se pu cide con notable faciliclad satisfacer á una inteligencia infantil; pero esta corta ,·entaja no se alcanza sino
con el sacrificio del porvenir de la inmensa mayorla de los educandos. Solo aquéllos que reciban u na
educación secundaria completa, serán los que más tal'de podrán llegará comprnnder que el enlace de
nuestras ideas de las cosas, no es siempre una garantia del enlace de las cosas mismas, que aquello que
noaotros creemos vel' muy claro con los ojos del esplritu, suele ser muy diverso de lo que al fin log1·amos
ver con lo, del cuerpo. E11ta verdad que, pre,entada al principio de nuestra c11rrera, babrin. Fido la base

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.ARo IV

de uu sistema de convicciones completo y firme, viene ,i. ser, cuando se reconoce tarde, un motivo de amarga decepción y aun dt1 incurable y estéril escepticismo. Pero lo que hay de más grave es que la inmensa
mayoría tiene que conformarse para siempre con esta instrucción, condenados á vivir continuamente en
un mundo de puras entidades subjetivas, que ellos toman por seres reales, lo cual los mantiene en una
especie de perpetuo sonambulismo, durante el cual se alimentan de fantasmas, pudiendo vivir de realidades. No quiero presentar otro ejemplo de este subjetivismo excesivo, que esa monomanla espiritista
que ha invadido hoy no pocas cabezas, y en virtud de la cual se pretende hallar en el mundo subjetivo
de los espfrltus la solución de los problemas pbjetivos de nuestro mundo material.
No hay necesidad de añadir que ni la más sencilla de esas deseadas soluciones ha podido encontr11rse por ese camino, y que los csplritus nunca contestan otra cosa sino lo mismo que ya estaba en la mente de su cándido consuitor.
Es urgente, por tanto, acabar con J¡i. raíz de tantos desvarios, que hacen á los hombres un perpetuo
juguete de los ilusos ó de los charlatanes. Otra enfermedad mental que esta especie de educación está
también destinada á curar, y sobre todo á prevenir, es la tendencia todavía muy general á creer que los
nombres de las cosas encierran en si todo lo que hay que sabe1· sobre éstas, y en buscar, por lo mismo,
la prueba ó la refutación definitiva de nuestros asertos en las definiciones, en vez de procurar hallarllls
en las cosas y en los hechos.
Esta propensión á transformar toda ciencia y toda noción en un puro a1 te cabalistico, lejos de curarse se agrava en la educación ulterior, con ciertos estudios profesionales, como los del Derecho, por
P-jemplo, en los cuales, tratándose de prescripciones positivas y escritas, nada hay más natural que el estudio de las palabras en que ellas están concebidas. Pero si el titulo de verbo1·um si,qnificatione puede
ser decisivo en la interpretación ele las leyes de los hombres, en la de las leyes de la Naturaleza, los he•
chos y no las palabras deben fallar en definitiva. Y sin embargo, ¿quién no ha tenido ocasión de deplorar la conducta inexplicable de hombres d,• alta capacid:v1 y de inmensa erudición, que en asuntos prácticos cometen los más graves errores á fuerza de P11•artar silogismos fltndados cu puras palabras?
La necesidad de corregir desde los p1irncros aiio~, con la preoión de la realidad, esta tendencia cabalistica, 110 puede, pues, ponerse en duda.
En la educación objetiva y práctica es, puc,:, donde ú uieamente ebtá el remedio y la verdadera re.
generación de nuestra especie, por el &lt;'jerclcio completo que ella exige y proporciona á todas nuestras
facultades.
Con una instrucción de puras palabras, eomo la que se ha dado basta aquí, aplicación y memoria
son suficientes, y este trabajo de plast(cidad puramente pasiva dt1 nuestro cereb ro, en el cual se limita á
retener lo que le viene de fuera sin prJ,ducir cosa algun 11, no es riertamente propio para mejorar, sino
para entorpecer y debilitar, con el transcurso del ti11mpo, nuestras facultades mentales, bajo la influencia
incesante de un verdade1·0 atavismo intelectual.
La necesidad de un cultivo completo ele nuestro entendimiento, emprendido sistemáticamente desde la primera edad, se recomienda también por el atractivo mismo que él presenta pa ra el niño, y el consiguiente estimulo que de aqui resulta, asi como también por una fatiga menor y menos rápida.
Sucede con el f'jercicio mental como con el corporal; la fatiga sobreviene muy pronto, aun con un
%fuerzo poco intenso, si él exige la tensión permanente de un solo sistema de músculos, y con mayor
razón si es la el,~ 11110 solo, mientras que un esfuerzo mucho mayor podrá prolongarse por largo tiempo,
si se reparte n:tcrnativamente en dos ó más. Una persona que no podría permanecer en pie é inmóvil un
cuarto de hnra, sin experimentar una fatiga y una laxitud indefininibles, podrá caminar horas enteras,
no sólo sin fatigarse, sino hast:i. con placer. l\fás aírn: la tensión continua de un músculo lo debilita, lo
atrofia y lo paraliza en vez de robustecerlo, como lo hada el ejercicio alternativo.
Otro tanto, y por la misma razón fisiológica, sucede con nuestras facultades intelectuales; la tensión
continua de una sola de ellas, aun cuando sea moderada, es muy pronto seguida de cansancio y de fastidio, que son su indicio y su resultado seguro.
La verdadera economía de la fuerza intelectual, as! como la de la muscular, no consiste en no solicitarla, sino en exigirle esfuerzos poco prolongados, aun cuando sean frecuentes; con estos dos requisitos
el ejercicio es una base ele progreso y un manantial ele bienestar, ora se trate de nuestras facultades flsicas, ora de las mentales.

MÉXICO,

2,i QUINCENA.

DE 8EPTIEMDRE DE

1901

18

MO DE RNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS .E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DF. TIEDA CCION : .JESUS URUETA. '

Tir.

( Continuará).
GAlllNO

NúM.

BARREDA.

Pnon.T.l~

DE l\I1ouEL A::.GEL.--CAPILLA SlxTINA. ROMA,

de Dublan.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

248

bajo el trágico toldo de estruendos
que coronan las cumbres hirsutas,
en Oriente ..... ¿Vendrá el aguacero? ... .

¿Sabes tú, qué pensaba, mi rubia?
No te rlas, declrtelo quiero:
recoger esas llmpidas perlas
en el cáliz a1·diente y bermejo
de la flor de tus labios, más roja
que el clavel de:tu blondo cabello . ...
Mas . ... ¡qué bella explosión de fulgore&amp;!
Ge abrillanta con claros destellos
ese palio de un lndigo obscuro
que cornna los montes enhiestos ....
¡Gloria al sol que ha rasgado la bruma!
Esa nube pr.e liada de estruendos,
era informe montón; hoy pru·ece ... .
¡hoy parece un ideal terciopelo!
La esmeralda del monte revive ... .
H11sta el hosco plumaje del cuervo,
al tocade la luz, ya presenta
primorosos cambiantes de ace1·0!
¡Claro obscuro, tu encanto sub~•uga!
¡Almo sol, tu pincel es soberbio!
¡Gloria á ti, gran artista celeste!
¡Y á ti gloria, oh Rembranrlt, oh m1testro!
Mas .... la racha ha c1tlma&lt;lo su furia. . . ..
¡No vendrá, no ven&lt;l1·á d aguacero!

....

ARo IV

MÉXICO, 21l QUINCENA. DE AGOSTO DE

1901

NóM.

16

REVISTA MODERNA
ARTE V
DLRECTOR: ,TESU S F.. ' VALE~ZUELA.

CIENCIA.
JEJo'F. DF. HEDACCION: ,JESU S URUETA.
Ti¡&gt;. tlt D11bld11.

No vendrá .... Mira el arco de triunfo
que Iris teje, con mágicos dedos,
con los rayos del sol que disuelve
en el agua suspensa en los cielos .. ..
También mi alma, á tu casta hermosur11,
con la luz ide11.l del ensueño,
ha tejido mil arcos de triuufo
en mis trovas de amor, en mis veri;o~!
Pero ¡mira! ¡oh prodigio! Del valle
sube un águila, en rápido vuelo .. . .
Va á la cumbre, á. la roca, á su nido
donde aguardan sus hijos hambriento&amp;:
Mas el ave vacila .... jadea .. . .
¿Qué tendrá? ¿Por qué abate su vuelo?
¿Qué acongoja á. la reina del aire?
¡Ah, tal vez de un combate sangriento,
pero noble, y viril, y pujante,
vuelvr, rotas las garras de acero!
Se desploma, vencida, en la roca . . ..
Al sentir su presencia los cuervos,
azorado11, emprenden In fuga.
en desordeu, temblando de miedo!
Pero no, que ya vuelnm, se agrupan,
exploran, observan con ojo certe1·0 ... .
¡Ya lo saben! ¡El rey agoniza!. . . .
¡Ya le atacan!...... ¡Oh viles!...... ¡Oh...... ¡cuervo&amp;!..... .
DI, mi bien: ¿no te indignan? . . . .
¡Oh gloria!
¡Yo, á tus plantas! Tu frente!. . .. ¡Mi beso!
~lérida.- Yuc11.tán, 1901.

José I. N9VELO.
GAl, ATEA. -l\fARQl' E!!TE,

�REVISTA MODERNA

DE UN LIBRO EN PRENSA: "PAISAJES PARISIENSES"
UN SUEXO DE MARGOT.
URANTE el viaje, Margot sólo habla percibido las miniaturas y los matices de
las cosas, como si el mundo fuese un juguete japonés, colocado, para distraer
languideces elegantes, en el boudoir de una modista célebre. Sus frases hablan
sido detalles preciosos é inútiles que cosquilleaban agradablemente el oido sin
decir nada: (•Hermoso color de nube para cinta de un sombrero de viaje, ... .
«Como esa luna, pero con más relieve, es el broche de diamantes de René• ... .
•¿Sabes?; la naturaleza es muy grande; prefiero el jardín del Luxemburgo•). Sin
embargo, aquel cerebro de marfil, pequeño y minucioso como una máquina de
rtJloj, había tenido durante una noche de ferrocarril la visión de un gran drama.
Pero, apesar de todo, confieso que mi asombro fué grande cuando, al reunirnos en el comedor del
hotel para tomar el desayuno, me refirió con gestos graves lo siguiente, que compendio tanto como puedo,
aun á riesgo de hacerle perde1· su sabor original.
~!argot ba~la soñado que estaba en su pequeño departameolo de la Cbaussée- d'Antin, de regreso
del Odéoo, leyendo un periódico de modas, mientras Luisa, que ya habla calentado el lecho, la despeinaba con un peine enorme, fabuloso, que desgarrnba al moverse las cortinas persas que sonreían desde
los vidrios. De pronto oyó grandes voces y vió una multitud compacta, que pasaba por la calie, agitanJo teas encendidas. Era un tl'opel intermin.tble de harapientos. Pareclan borrachos. Uno de ellos, el más
grande, el que llevaba un pañuelo rojo anudado alre:ledor de la cabeza, agitaba una pica y parecla dil'igir á los demás.
-Son los amigos,- dijo Luisa, apoyando la cabeza en la ventana para verlos pasar,
(¿Los amigos? ¿Aquella turba de andrajosos que bajaban por la calle lanzando alaridos salvajeF,
aquella escoria humana barrida por un viento de pasión, eran los amigos?)
-Son los amigoF,-insistió Luisa, como si hablara para sí,- porque son los que sufren.
Y con un gesto tranquilo se de~pojó del delantal y la cofia, los puso sobre la mesa, hizo un saludo
,'r salió.
Margot la oyó bajar las escaleras. Y á través de un vidrio que ella misma empañaba con su respi·
ración, la vió salir á la calle y unirse á la multitud que segula pasando, en pelotones de miseria, como
un torrente que bajaba de la montai'ta, después de un deshielo.
-Es indiscutible que todos están locos,- pensó Margot.-¿Qué voy á hacer ahora? ¿Quién me traerá los escarpines al bajar del lecho?
Y tuvo una de esas ideas caprichosas de mujei· engreída. Se anudó el pelo sobre la nuca, se calz{,
los guantes, se echó sobre los hombt·os su abrigo de teatro y bajó resueltamente las escaleras. La puerta
no estaba cerrada. Lo,; porteros habían salido. (¿A dónde iban, á esa hora?) Y sobre la acera, cerrán•
dole el paso, habla un charco de sangre ....
l\fargot se estremeció. Era la primera vez que vcia sangre. Tuvo miedo. Luego se remangó el vestido de baile Y pasó. Sus botinas de charol se reflejaron confusamente sobre la mancha roja. La calle
estaba desierta. Parecla que todas las gentes de la ciudad habian huido. A Jo lejos, muy lejos, se ola un
clamor de multitud, tajado por disparos de armas de fuego. ¿A dónde h? Se arrepintió de babet· salido.
Su proyecto de refugiarse en casa de Nelly, le pareció impracticable. ¿Cómo atravesar esas calles solitarías y obscuras donde los pasos resonarlan tras ella como si vinieran persiguiéndola?
Entonces se detuvo al borde de la acera, apoyándose contra el muro, sin saber qué hacer.
¿Debla avanzar hacia el misterio que la esperaba en el fondo bonado de la ciudad, ó ¡•egresar á su
casa vacla Y pasar otra vez sobre el charco de sangre? Optó por Jo primero, y echó á correr por el bulevar Haussmann.
Bajo la luz amarilla que escuplan los faroles, se velan regueros de sang1e que se perdlan bajo las
puertas. A la distancia se oían los gritos de la muchedumbre, y A veces un cañoneo apagado,

25 L

l\fargot s!'guia corricuJo. De pronto oyó un ruido confuso de gentes que se acercaban en tropel. El
viento trala rnchas de canciones y carcajadas. ¿Eran vendimiadores que volvían de una aldea? l\fargot
tuvo la curiosidad de verloF; una curiosidad imperiosa, como un deseo carnal. Y se acurrucó en el hue•
co de una puerta.
Las primeras claridades del día comenzaban á levantarse sobre la ciudad. El tropel confuso se acercaba. Se oía el ruido sordo de los pasos. l\fargot sintió un frfo agudo que la hizo crujir los huesos. Y la
multitud desembocó sobre el bulevar ....
Los hombres blandlan picas, cuya punta enrojecida goteaba sobre los rostros. Las mujeres llevaban
gorros encarnados. Todos repetlan estribillos siniestros, que l\fargot no habla oldo nun..:a. Y pasaban,
pasaban sin tregua, con las mismas caras bestiales y los mismos gestos groseros.
De pronto, resonó un grito. Alguien la babia descubierto y la designaba con el dedo A los demás.
Uu grupo se precipitó sobre ella y la rodeó. Fué un entrevero salv11je. Un hombre la besó en la boca.
Una mujer le escupió á la cara.
¿Qué hacia a.llí?-le preguntaron, la ciudad pertenecía al pueblo.
l\fargot respondió frases entrecortadas y quiso desasirse para huir. PtJro no le permitieron mo'Verse
Estaba prisionera. Un hombracón de pelo rojo la cogió por el talle y se la echó A la espalda. La lleva ron en hombros. La multitud- seguía cantando. ¿A dónde la conducían?
La vislumbre de la aurora apenas permitía distinguir las caras. En el limite del bulevar asomaba
un sol encarnado de lluvia. Atravesaron cien calles. Las ventanas estaban cerradas y habla mucha san•
gre sobre las veredas. Margot se b11ndia las uñas en la garganta para ahogar los gritos. Estaba helada
de tel'l'or. Sus ojos permanecían clavados sobre el esqueleto de guillotina que se levantaba en el fondo
de la calle. Trató de convencerse de que no era para ella. ( •l\fargot no habla hecho daño A nad ie. ¿Por
qué razón la matarían? ¿Porque habla amado el amor, el Champaña y los trajes de Paquin? Las mujeres hermosas han nacido para eso.•)
Pero, apesar de sus razones, tiritaba de miedo. Quiso llamar, suplicar, ofrecerse .... Pero no podlan
escucharla. Las canciones abogaban su voz frágil. Trató de desasirse pal'a bajar y huir, pero dos manos bmtales le detuvieron las piernas . . ..
Y la guillotina estaba allí. La dejaron caer sobre el entablado y ella se desplomó como si no tuviera
huesos. La multitud segula cantando. Margot tuvo la sensación de ver el sol por última vez. La noche
se apoderó de su alma. Por su memoria pasaron, al galope, mil recuerdos. Después se hizo el vacío Sintió algo helado en el pescuezo, lanzó un grito que no pudo oír .... y el golpe fatal la despertó.
Pero el horror de la pesadilla la persegula aún. Le quedaba algo asf, como la amargura de un presagio.
- Ocurrirá,-me decía, con la boca llena de fresas,-ya verás como ocul'l'irá. La ciudad comenza·
1 á á arder y nadie podrá apagar el incendio. El fuego cundirá por el mundo. Lo que siento, es no poder
realizar mi capricho, de poseer un castillo en Anjou. El imbécil de Vidart tartamudea que son muy caros.

Il[ANUEL

UGARTE.

�REVISTA MODERNA.
escudriña. con calma grotesca,
se derrumba cual muerto de uu rayo,
sumérgese y pesca.
Y al trotar de un rocín flaco y mocho,
un moreno, que ciñe moi·una,
transita cantando cadente tontuna
de baile ja1·ocho.
Monótono y acre gangueo,
que un pájaro acalla, soltando uu gorjeo,
Cuanto es mudo y selecto en la hora,
en el vasto esplendot· matutino,
halla voz en el ave canora.
vibra y suena en el chorro.del trin&lt;,!
Y como un monolito pagano,
un buey gris en un yermo altozano
mira fijo, pasmado y absorto,
la pompa del orto.

Y á la puerta del viejo bohío
que oblicuando su ruina en la loma
se recuesta en el árbol sombrlo,una rústica grácil asom11,
como una raloma.
A tres leguas de un puerto bullente
que á desbordes y grescas anima,
y al que á un tiempo la gloria y el cli1111t
adornan de palmas la frente,
hay un agrio breñal, y en la cima
de un alcor un casucho acubado,
que de lejos diviso á menudo,
~r rindiéndose apoya un costado
Pn el tronco de un maugo copudo.
Distante, la choza resulta monter11.
con borla y al sesgo sobre una mollera.
El sitio es ingrato, por fétido y hosco.
El cardón, el nopal y la ortiga
prosperan; y el aire trasciende á bofiiga,
á marisco y á cieno¡ y el mosco
pulula y hostiga.
La flora es enérgica para
que indemne y pujante soporte
la furia del soplo del Norte,
que de octubre á febrero no es rara,
y la pródiga lumbre febe11,
que de marzo á septiembre calde11..
El Ol'iente se inflama y colol'a,
como un ópalo inmenso en un lampo,
y difunde sus tintes de aurora
por piélago y campo.
Y en la magia que irisa y cornsca,
una perla -de plata se ofusca.
Un prestigio rebelde á la letra,
un misterio inviolable al idioma,
un encanto circula y penetra
y en el alma es edénico aroma.
Con el juego cromático gira,
en los pocos instantes que dura;
y hasta el pecho infernado respira
un olor de inocencia y ventura.
¡Al través de la trágica Historia,
un efluvio de antigua bonanza
viene al hombre, como una memori11,
y acaso como una esperanza!
El ponto es de azogue y apenas palpita.
Un pesado alcatraz ejercita
su instinto de caza en la fresca.
Grave y lento, discurre al soslayo,

Infantil poi· edad y estatura,
sorprende ostentando sazón prematura,
elásticos bultos de tetas opimas;
y á juzgar por la equivoca traza,
110 semeja sino una rapaza
que reserva en el seno dos •tima~!
Blondo y grifo (J inculto el cabello,
y los labios turgentes y rojos, ·
y de tórtola el garbo del cuello,
v el azul del zafiro en los ojos.
Dientes albos, parejos, enanos,
que apagado coral prende y liga,
que recuerdan, en curvas de granoF,
el maíz cuando tierno en la espiga.
La nariz es impura, y atesta
una carne sensual é impetuosa;
y en la faz, á rigores expuesta,
ia nieve da en Ambar, la púrpura en rosa,
y el júbilo es gracia sin velo
y en cada carrillo produce un hoyuelo.
La payita se llama Sidonia.
Llegó á México en una barriga:
en el vientre de infecta mendiga
que, del fango sacada en Bolonia,
formó parte de cierta colonia
y acabó de miseria y fatiga.
La huérfana ignara y creyente
busca sólo en los cielos el rastro;
y de noche imagina que siente
besos ¡ay! en los hilos d(un astro.
¿Qué ilusión es tan dulce y hermosa?
Dios le ha dicho: «sé plácida y bella;
y en el duelo que marque una fosa

pon la fe que contemple una estrella,!
1,Quién no cede al consuelo que olvida?
La piedad es un santo~remedio;
y después, el ardor de la vida
urge y clama en la pena y el tedio
v al tumulto y al goce convida.
be la zafia el pesat· se distrae, desplome de polvo y ascenso de nube.
¡Del tizón la ceniza que cae
y el humo que sube!
La madre reposa con sueño de piedra.
La muchacha medra.

�REVISTA .MODERNA.
Y por siembras y apriscos divaga
con su padre, que duda de serlo;
y el infame la injuria y estraga
y la triste se obstina en quererlo.
Llena está de pasión y de bruma,
tiene ley en un torpe atavismo,
v es al cierzo del mal una pluma ....
¡Oh pobreza! ¡Oh iucuria! ¡Oh abismo!.

REVISTA MODERNA.
reverbera con tales reflejos,
que ciega, causando vahídos.
El ambiente sofoca y escald11¡
y encendida y sudando, la chica
se despega y sacude la falda,
y asi se abanica.
Los guiña pos revuelan en ond11.s ....
La grey pace y trisca y holgándose tarq¡¡ .. . ,
Y al amparo de umbráticas frondas
la palurda se acoge y reFguarda.
Y un bonego con gran cornamenta
y pardos mechones de lana mug-rienta,

y una oveja con bucles de armiño,Ja mejor en figura y aliño,se copulan cou ansia que tienta.
La zagala se turba y empina ....
Y alocada en la fiebre del celo,
lanza un grito de gusto y de anhelo . . . ,
¡Un cambujo patán se avecina!
Y en la ex:celsa y magnifica fiesta,
y cual mácula errante y funesta,

un vil zopilote resbala,
tendida é inmóvil el ala.
SALVADO!t

DÍ.-\Z i\IIRÚN.

NOTA.-Del libro "Lascas." Reproducido con autorización
del autor.

Vestida con sucios ji1·ones de paño,
descalza y un lirio en la greña,
la pastora gentil y risueña
camina detrás del rebaño.
Radioso y jovial firmamento.
Zarcos fondos, con blancos celajes
como espumas y nieves al viento
esparcidas en copos y encajes.
Y en la excelsa y magnifica fiesta,
y cual mácula errante y funesta,

un vil zopilote resbala,
tendida é inmóvil el ala.
El Sol meridiano fulgura,
suspenso en el Toro;
y el paisaje, con varia verdurx,
parece artificio de talla y pintura,
según está quieto en el oro.
El fausto del orbe sublime
rutila en urente sosiego;
y un derribo de paz y de fuego
baja y cunde y escuece y oprime.
Ni céfiro blando que aliente, que rase,
que corra, que pase.
Entre dunas aurinas que otean,tapetes de grama serpean,
cortados á trechos por brozas hostiles,
que muest1·an espinas y ocultan reptiles.
Y en hojas y tallos un brillo de aceite
simula un afeite.
La luz torna las aguas espejos;
y en el mar sin arrugas ni ruidos

255

�REVISTA MODERNA.

EN LA CASA DE TOLSTOI.
L rápido de Moscou i Koursk se detiene muy temprano, á las cinco y media, en Yassenki,
última estación cerca de Tula y á doscientas verstas de Moscou. Para llegará Yasnai'a
Pol'iana, retiro de Tolstoi', falta recorrer una docena de verstas en carruaje.
El caballo se aventura en el camino 6l!cabroso, que serpentea á través de la estepa
ondulada con bajas colinas. Alrededor, prados verdes, campos de trigo dorado, macizos de árboles; abedules, tilos, pinos, que forman luego bosques espesos. Se comprende el apego de Tolstoi: por este cluminos~ claro,, en ruso Yasnai'a Poli'ana, que no de~a sin~ con tristeza
y raras veces, donde pasa casi toda su vida y absor~e el amor de la nat~~a.leza_,. al mismo t1?mpo que su
aversión por la vida facticia de la ciudad, de la sociedad, de la falsa c1vihzac1on. •De quti asombroso
poder son las impresiones sacadas direc~amente de la natura~eza: • d?cla un dl~ Tolstoi' á uno de sus co•
legas rusos. ey cómo aprecio á los artistas que beben su 10sp1rac1ón exclusivamente en esta fuente
eterna é inagotable. Ella sola da la fuerza !. revela la verdad. •
.
. ..
~
En YasnaYa PolYana fué donde Tclst0Yv10 la luz en 1828. Alll fue donde v1v10 los anos de que babia
con tanto calor comunicativo en la Infancia, su primera obra, que lo colocó luego, á los veinticuatro
años, entre ¡08 grandes esc.ritores rusos. •Felices, ~elices tiempos de la inf~ncia, que no volverán ya!
Cómo no amar cómo no acariciar sus recuerdos! Ellos refrescan, elevan m1 alma y son 111. fuente de
mis más puras,' de mis más dulces alegrlas, , dice el joven autor. Y todos los que lo han leido no podrán
olvidar ese principio de capitulo, esa estrofa de poem11. en ~~osa. E~ _Yasna"ia PolY_ª?ª fué donde se casó
y vió nacer á sus numerosos hijos; alll donde n~s ~e~crib10 la Felicida~ ~e f aniilia, nos c?ntó los con·
movedores amores de Lévine y Kity en Anna Karemne y narró la prod1g1osa epopeya de (.,uerra y Paz;
alll también donde creó, sobre bases nuevas, su famosa escuela popular, donde ensayó la existencia
de colono modelo, donde venció la dolorosa, la formidable crisis moral que iba á conducirlo al suicidio,
y donde, finalmente tranquilo, hizo de si mismo un misionar~ convencid~ de la bondad y de la verdad
cristianas. Asl, pues, excepto el tiempo consagrado á los primeros estud10s en ~Ioscou, luego á los de la
Universidad de Kazan, en el servicio al ejército; el pasado en el Cáucaso, en el Danubio, en Stlhastopol y
una corta escapada al extranjero, todo el resto, medio siglo, esa existencia tan nutl'itla, tan gloriosamente variada ha transcurrido en el cuadro limitado de aquella vieja mansión señorial. ¿Dónde enconti·ar un ejempl~ má.s brillante del poder del genio, poderoso poi· su sólo contacto con el poder de la naturaleza?
Estos detalles desde hace tiempo familiares, se precipitan á mi memoria por una asociación de ideas
muy natural. Est~ es interrumpida por la aparición de un burgo, muy grande, pero desierto, tl'iste: cabañas destartaladas, transeuntes raros y taciturnos, animales de movimientos cansados. ¿Alll está el
cluminoso claro?, No, felizmente. Veinte minutos más y mi automedonte meiudica con su látigo las pri•
meras cabañas de la aldea. Pasamos por la única y ancha calle bordeada de cada lado por irbas de madera, algunas de ladrillos rojos, casi uniformemente recubiertos de ra~tr__ojo ennegrecido ~or el !iempo;
el conjunto de los tonos es gris, sin embargo, de aspecto más halagueno que el burgo mmed1ato; se
siente alll la proximidad de los castellanos benefactores. Hombres y mujeres me saludan con aire afable acostumbrados como están á visitas de extranjeros. La habitación de TolstoY no debe estar lejos.
Ad~ierto, eu efecto, alli arriba de la cuesta, las dos torrecillas blancas que marcan la entrada del dominio de Yasna'ia PolYana. Pero no se tropieza con las alas de una puerta cerrada, la puerta no existe. Entre quien quiera! Y se entra, y se abusa á menudo de aquella patriarcal hospitalidad.
Una larga calzada de abedules umbrosos, de troncos argeutados, conduce á la habitación; se costea
un estanque, luego una banda de tierra destrozada, cortada en medio por una malla de lawn tennis. Al
ttn estii. ali! la caEa: una elevada construcción de un piso, cuya blancura de cal deslumbra bajo el sol·
Sobre la fachada, un balcón de madera, anchas ventanas y por el lado que se llega una terraza con ba•
laustrada, construida por el mismo Tolstor, según se cuenta. Después de rodear la ter~aza, mi carruaje
se detiene frentP al portón de la casa TolstoY sale algunos instantes después en traJe de burda tela

257

azul, se acerca á mí~ me da la bienvenida. y me invita familiarmente á acompai'íarle al baño, que toma
todas las mañanas en el estanque que vi al llegar.
Desde mi última visita á Moscou-hace dos años y medio - no obse. vo cambio alguno en el exterior
dtl Tolstoi', únicamente su barba que era gris, está ahora blanca del todo. Supe qué su salud ha mejorado mucho y que nunca se ha sentido tan apto y tan infatigable para el trabajo; para el t1·abajo intelectual, debo agregar.
En efocto, ya no labra los campos, ni siega, ni hace zapatos. Sus ejercicios Cisicos se reducen al paseo, á la equitación, al juego de lawn tennis, y durante la mayor parte del dla, de ocho de la mañana á
dos ó tres de la tarde, escribe en su gabinete de ti·abajo. Tolsto'i acababa de desinteresarse una vez
más de su famosa novela Resurrección, y se habla puesto á trabajar en otra obra de imaginación, que
tiene por protagonista á uno de sus compañeros de armas de Scbamyl y que se desarrolla en el Cáucaso. Habla ido á preguntar á un viejo general, res-pecto á varios hechos de la campllña de los Rusos contra el temible I mán. Ai,J, puc!l, A pesu de todo, el temperamento arlibta sigue dominando en él á lavoluntad del pensador, y Tolstor vuelve á su anti9ua manera que quiere r enegar y que produjo tan admirables creaciones. Pero no hay que hablarle de eso, yo tu\•e la prutlba á mis expensas, cuando durante
el corto trayecto que separa e! estanque de la casa, le interrogué respecto á Resurreccción y le dije que
esa nueva obra, según lo que yo sabia, debla dar vasta materia al historiador de Tolstor. l\Ie contestó
vivamente:
-Pensamos de tan diferente manera, que ha de seros verdaderamente dificil escribir una historia
sincera de mi vida ó un estado exacto de mis obras.
Un poco cortado por esta contestación inesperada, sobre todo despué3 de la cordial recepción que me
habla hecho en l\Ioscou, y la correspondencia que de alll se habla seguido, Je supliqué sencillamente que
precis11.ra la difo1·encia de nuestras opiniones. Entonces, sin duda alguna, bajo el imperio de un desrontento ajeno al objeto de nuestra conversación, pero despertado por mi alusión á sus obras, me dijo:
- ¡Oh! no solamente Ud. , sino todos cuantos han venido á verme y han publicado a.rtlculos y tomos
enteros respecto á mf;'por:ejemplo, el escritor alemán Lowenfeld (1) y hace poco tiempo el articulo de un
periodista franci&lt;s que vino para la coronación del Tsar y que se creyó obligado á venirme á visitar de
paso. Y Ud., ¿no estuvo aqul con motivo de la Exposición de Nijni- Novgorod? Si, al menos, hubiera
Ud. ido para darse cuenta de todo lo que importa no hacer ..... .
Yo soportaba, sin duda, el malhumor provocado por aquellos, que sin ser partidarios suyos, han
querido aprovechar su estancia en Rusia para irá ver al eremita de Yasna'ia. PolYana, y contar en seguida su visita con un puntillo de broma parisiense. Con el fin de reaccionar contrn esa prevención del
momento, le dije sencillamente que el objeto principal de mi viaje no era la Exposición de Xijni, le recordé que desde hacia mucho tiempo reunla materiales para su biografla, y que hoy mismo llevaba, con
el objeto de someterlos A su apreciación, una especie de paralelo entrn él y Dumas, hijo.
Como lleg.íbamos ya al p3queño lago, nuestl'a conversación se interrumpió y TolstoY desa.pa:eció
en el gabinetito levantado ti. la orilla del estanque. En menos de diez minutos t uvo tiempo para desnudarse y anojarse de lo alto de un trampolin á lo más profundo del agua, para nadar con sorprendente
Agilidad para su P.dad y pl),ra volverse á vestir y seguir nuestra conversación. Zlfo asombró más todavla, como asombra a sus visitantes, por su manera de andar, por sus movimientos casi juveniles, y despué~, por su resistencia para largas caminatas y para toda clase de fatigas corporales. Este admirable
anciano, que frisaba entonces en los setenta afios, vegetariano empedernido que se alimenta únicamente con legumbres (excluyendo basta la leche y los huevos) es verdadera.mente extraordinario. Es un belllsimo ejemplar de la especie humana, cuya contemplación de cerca instruye y aprovecha hasta en su
existencia puramente material. A él podrla aplicarse, sin que parezca banal, el conocido ref,·án: lllens

sana in corpore sano.
Tomamos el té; todos dormlan en la casa, excepto la más joven de sus hijas, encantadora niña de
doce años, y su institutriz, que almorzaron con nosotl'Os. Inmediatamente después el maestl'o se retiró
á su gabinete de trabajo.
Frente á un gran vestlbulo me indicaron una puerta que comunicaba con una larga pieza, dividida
por un tabique y una biblioteca. Alegrando la intimidad del mobiliario, la luz entra alll á torrentes por
dos ventanas y por una puerta que da á la fachada. En la primera mitad, reservada especialmente pa,
ra los huéspedes, está un canapé que sirve de lecho, y en la pared algunos retratos de familia y de es.
critores rusos y extranjoro11. Tourgueneff- Fet (el delicado poeta), ambos amigos antiguos de TolstoY;
Schopenhauer (retrate, con dedicatoria), Dickens, y el famoso grupo de colaboradores del contemporáneo y de quienes ya he hablado: Tolstoi', Tourgueneff, Grigorvitcb, Nekranov, etc., y en el éentro, en un
nicho, el busto del difunto hermano de Tolstor, el conde Nicolás, c•1ya noble imagen está evocada con
fiel afecto en Infancia, Adolescencia y J1wentud, y últimamente en Resurrección, con el nombre de Nicolás Inteniev. La biblioteca está formada con libros de diYersas lenguas, la mayo1· parte donados de
sus autores y con dedicatorias no menos poliglotas; además, las obras de los émulos rusos de Tolstor,
las del maestro de los pensamientos de su juventud y quizá de su edad madura: Rousseau, cuya influencia confiesa Tolstor haber sufrido, más aún, hubo una época en que tuvo el culto de este filósofo francés
basta querer llevar su imagen sobre el pecho, como un amuleto¡ Moliere, Pascal, Goethe, Sbakespeare,
(1) El úQico que

na escrito Insta ahora un1 biografía completa de Tolsto'i.

�258

REVl~TA MODERNA.

Víctor Hugo, Sócrates, Voltaire, Diderot, Saiot-S1moo, Benjamlo Constant, Spiooza, Schlegel, Henry
George, Mathew Arnold, Spencer, Griesbach, Rein, W. L. Harrisoo, Adin Ballou, Juan Crisóstomo Y
otros filósofos y teólogos antiguos y modernos; historiadores franceses y rusos, principalmente los que
se hao ocupado del periodo del Primer Imperio y de la guerra de 1812, y consultados por Tolstoi', cuando escribió la Guerra y la Paz. Por último, el Antiguo y el Nuevo Testamento, en sus textos originales,
hebreo y griego, la Vida de los Santos y los Comentarios franceses, ingleses y alemanes del Evangelio,
del Talmud, del Koran, de la doctrina de &lt;;'akia--1\fouoi y una multitud de obras citadas por Tolsto'i en
sus escritos sobre la moral cristiana. Recuérdese el prodigioso número de ob1·as filosóficas y literarias
analizadas por él, en su reciente libro: ¿Qué es el Arte?
Y todo el público se preguntará. cuándo y cómo un solo hombre pudo encontrar tiempo suficiente
para escribir á su vez, tantos volúmenes, proseguir su activo apostolado y crear obras de arte, &amp;i llega
li saberse que el mismo escritor ha traducido y comentado los cuatro Evangelios, en tres gruesos tomos,
inéditos en Francia; que ha refutado muchos escritos religiosos y que para su obra inédita: «La Critica
de la Teologla dogmática,, ha debido leer casi todos los escritos de los Padres de la Iglesia y los de sus
comen~dores y que con el mismo fin, aprendió el antiguo eslava, el griego y el h~breo, conociendo ya
el frances, el alemán, el inglés y el latlo.
No olvidemos indica1·, antes de salir de esta pieza, que en la viga superior de la puerta del tabique,
Tolstoi' pensó colgarse, cuando estuvo obcecado por la idea del suicidio.
Del vestlbulo, donde hay también una biblioteca, se llega al primer piso y la puerta del fondo es la
del gabinete de trabajo del maestro. Esta pieza, abovedada como una cueva, con piso de madera blanca, servia hace pocos años aún para depósito de provisiones; todavla se ven las argollas de donde pendían los jamones, ahora ocupan ese lugar, una sierra, y en los rincones, se veo enfilados útiles de labranza, de zapatería y otros instrumentos de agreste uso.
El escritor se encuentra en esa, pieza más aislado y nadie va ali! á molestal'le, como sucedía en la
época que su gabinete de trabajo estaba instalado en la pieza más confortablemente amueblada, que es
hoy el cuarto para huéspedes.
El mobiliario del primer piso, recuerda el de la casa de Moscou; el gran comedor que sirve como
salón, que se utiliza nada más en invierno y en la época de lluvias, porque en la buena estación, las comidas se sirven en la terraza ó bajo los árboles, en el centl'O una gran mesa y á lo largo de los muros,
sillones antiguos y sillas, y solamente la serie de retratos de antecesores con corazas ó peluc11s empolvadas, nos recuerda que estamos en un castillo y no en una quinta.
Es bien sabido que la familia Tolsto'i pertenece á la nobleza más antigua de Rusia y está aliada á
las casas de los priocipes Gortschacov y Volkhonsky. Dos antepasados del conde León desempeñaron
papel muy importante en la historia de Rusia. Uno de ellos fué amigo y consejero de Pedro el Grande.
Allf se veo, como en Moscou, un piano y dos bustos cuya particularidad consiste en haber sido ejecutados
por dos pintores amigos lotimos del escritor: Repine y Gué. Los mejores bustos que de Tolsto'i existen
son los del escultor Guozbourg y otro, reciente y muy notalile, debido al cincel del príncipe TroubetskoY. Como en Moscou, también la pieza que sigue es la de la-condesa y alU se ven las huellas del buen
gusto y de la elegancia de la gran dama. Observé especialmente un soberbio retrato del maestro, pintado por Kramskoi' y otro no menos bueno de la condesa.
Después se llega á los departamentos privados.
El jardín, muy vasto, fué sembrado casi totalmente por el conde, en la época en que se dedicó, con
la pasión que le caracteriza en todo, á trabajos de agricultura. Entre los árboles frutales, dominan los
manzanos. Cuatro estanques ornan el jardín; uno de ellos, el que está cerca de la entrada principal, tiene las dimensiones de un lago pequeño. Tuve el placer de pasear allf en bote, acompañado por la hijita
del conde, que es muy diestra en el remo. A propósito de esto, diré que habiendo llevado á bordo, á algunos chicos aldeanos, de la edad de la Srita. Tolstoi', me asombró verlos raquíticos y enclenques junto
A ella. Esto consiste, tal vez, en que las condiciones poco felices de su existencia han retardado su desarro 11 o.
La condesa me esperaba. Fui en el acto á !~ terraza donde encontré toda una sociedad. La castellana, sentada frente á un samovar, tenla á su derredor á algunos de sus hijos; ningún cambio noté en su
fisonomía; el mismo rostro fresco y joven, que le vi en l\foscou, sólo algunas canas mncladas á su abundante cabellera negra, después de la reciente mue_rte de su hijo Juan. Estaban con ella sus bijas Maria
y Alejandra y sus hijos Ellas, Andrés y Miguel. Los otros hijos, Tatiana, Sergio y León, estaban ausentes. Entre los visitantes, se encootl'aba Tscberkov, uno de los más fervientes partidarios del conde y que
se ha ocupado en hacer entre el pueblo la propaganda de sus obras por medio de condiciones muy baratas.
Es una personalidad muy interesante, fué brillante oficial de la Guardia ímperial; elegante, inteligente, aristócrata y rico, renunció su carrera para dedicarse exclusivamente á su obra de propaganda.
Se encontraba también su compañero Birukov. Aristócratas ambos y habiendo dejado el ejército, sacrificados á su obra, penetrados de las mismas doctrinas y practicándolas de una manera muy concienzuda, tuvieron que destel'rarse. Echerkov vive hoy en Inglaterra y Birukov en S uiza, y ambos siguen publicando obras tolstoi'stas, uniendo el ejemplo á la palabra.
Otra figura interesante: un joven médico de Galitzia que cuenta las persecuciones que tuvo que su
frir por parte del gobierno austl'iaco, pot· insubordinación á la ley militar. Después de haber desempo·

REVISTA MODERNA.

259

liado durante cuatro meses el cargo de médico mayor, rehusó un día hacer toda clase de servicio militar.
Llevado ante un consejo de guerra, se le condenó á presidio y fué enviado á una compafíia disciplinaría.
Ali! resistiñ más que nunca. Le encerraron en un manicomio, donde se le tuvo en observación, hasta
que los médicos declararon que ya no estaba loco. Pidió una licencia do tl'es meses -y se la concedieron
de un año, pues el gobierno tenla prisa por desembarazarse de esa onj:i. peligrosa. Entonces decidió
irá. YasoaYa Poli:ana.
Mientras que yo escuchaba esa oanacióo, observé el uniforme del joven hijo de TolstoY Andrés
Lvotvitcb, que hacia en esos momentos un año de 'l"oluotariado, y pude ratificar que, como bac~ ya tiempo, las opiniones están divididas entre los hijos de Tolstor: las mujeres siguen las teorías del padre y los
hijos las tradiciones de la mlldro. En otro articulo dije ya, que Sergio Lvovitch ha sido funcionario, y
!le~pués de su matrimonio abandonó su empleo para consagrarse á la administración de sus pl'Opiedatles. El segundo, Ellas Lvovitch, se casó á los 21 aííos y se convirtió inmediatamente en un ao-ricultor
modelo que se 0cupa nada más de sus terrenos. Lev. Lvovitch, de salud muy delicada, se encoo~raba en
Suecia, que es la tiel'I a de su esposa. Junto á la madre se encontraba l\liguel, que cuenta 14 años y á
quien basta jugar como suficiente ocupación.
Las dos hijas mayores de Tolstor, Tatiaoa y l\Iaria, se han dedicado en cuerpo y alma á las ideas de
su padrE'; en los últimos afios, que el hambre cayó sobre Rusia, fueron para él auxiliares infatigatles en
la organización de ref~ctorios gratuitos en los distritos del gobierno de Toula. Las divergencias de opi11iooes entre ol conde y la condesa, no comprometen en nada, sin embargo, la tranquila harmonía que
reina entre todos los miembros de la familia. Sólo quiero transcribir una observación, que me parece
juiciosa, hecha por la Condesa en el curso de nuestra conversación en Yasnai'a Poli'ana. Se trataba del
Pode1· de las tinieblas, obra clasificada ya en el repertorio do todos los teatros rusos y que produce á los
director~s. sumas considerables; como Tolsto'i no quiere percibir nada de derechos de autor, se priva
llbÍ de aliviará muchos miserables que vienen á llamar:á su puerta.
Hay cerca de la casa un olmo viejo, denominado el árbol de los pob1·es, bajo el cual los necesitados
de los alrededores no esperan nunca en vano los auxilios de su bienhechor. Sin embargo, TolstoI desA~_rueba ~n principio la filaotropfa que se manifiesta solamente por medio del socorro pecuniario; cues•
t10n de simple c01·tesía, como dice él, no puede rehusarse, así como no se rehusa un vaso de agua á
quien lo pide. Pero el dinero dado va con frecuencia en eontra de la intención del donador, pues es e1
factor más seguro de depravación. En cambio, no economiza trabajo ni tiempo cuando se trata de rA·
dactar una petición de justicia en favor de un solicitante iletrado, de procurar medicinas á un enfermo
de aconsejar los medios para aumentar el rendimiento de las tierras, de autorizar ~el corte de leña e;
sus dominios, do ayudar á una viuda retrasada en sus labores agrícolas, en una palabra, cuando se trate de cualquier acto, de cualquiera palabra, que consuele en la desgracia, que ali\·ie una miseria ó instruya á un ignorante. Además rle los habituados del á1·bol de los pobres, ¡cuántos otros de todas las partes del mundo le escriben ó van á visitarlo para confesarle sus penas y pedirle la solución de los más
graves problemas de la vida! Quo sea un verdadero sufrimiento, una noble resolución y este escrutador
de conciencias sabe reconocerlo y decir con toda franqueza la palabra esperada.
A las tres de la tarde, la comida reune á todos los huéspedes de la casa. Entre los convidados, unos
(Tolbtoi', T~chertkov, Maria Lvovna, etc.) se dedican á los alimentos vegetales, mientras que los demás
comen carne. Y en esto también se hace sentir la doble influencia. Tolsto'i llena de atenciones á los vegetarianos, mientras que la Condesa tiene otras tantas para los carnívoros.
Después de la comida, TolstoY, acompañado de sus dos bijas más jóvenes y de uno de los huéspedes, fué á jugar una partida de lawo-tennis, mientras la condesa fué á traer su eámara fotográfica para
sacar una prueba, porque la fotografla es la distracción favorita de la señora de TolstoY. Desgraciada~eote el aparato no es para instantáneas, y á la dama le cuesta un trabajo enorme conseguir que sumarnlo no se mueva.
Ya, durante nuestra conversación de la mañana,. el conde, sauiendo que yo tenla la intención de escribir la historia detallada de su vida, me babia dicho:
- ¿Desea Ud. contar mis hechos y mis gestos? ¿En qué quiere Ud. que el público se iote1·ese por mi
,·ida privada?
Por la tarde, después del tennis, reanudamos nuestra conve1 sacióo. Intenté demostrar al conde
que el público está siempre ávido de detalles sobre la vida p1 h·ada de los hombres que se imponen á s~
atención, Y que esta curiosidad es comprensible, sobre todo cuando se trata de escritores de moralistas
de hombres políticos; en una palabra, de todos los removedores de ideas. El público qui~re saber si s~
manera de ,·ivir está de i::cuerdo con sus teorías. Y para apoyar esta argumentación. cité al Cristo de
quien Tolsto'i sigue las enseñanzas con tanto fervor, al Cristo que predicó no sólo co~ la palabra, ~ino
con el ejemplo.
- No está probado, me dijo; no siempre llevó la vida de abstinencia que se cree le o-ustaban los festines cuando la ocasión se presentaba.
'
"
-Pero no delante del público.
- Si.
. . ¿TolstoI _me quiso dai· á e~tender con esto, que ante todo hay que considerar Ja verdad de los principios sostemdos por un moralista y no debe uno inquietarse de la manera de ponel'los en práctica?
Abordé la cuestión por otro lado. Para pintar un estado de alma, el artista describe las manifesta-

�REVISTA MODER~A.

REVISTA MODERNA.

ciones exteriores, asl como el medio material en que se mueve su pel'sonaje, y hace más accesible la
idea abstracta que quiere exponer, materializando la acción. Así, pues, si se quiere hacer verdadera·
mente obra útil é interesante, el biógrafo debe proceder de la misma manera, porque colocando al escl'i,
tor en toda su realidad y presentándolo con sus ideas familiares, hace más completa la inteligencia de
sus obras. Pero también esta vez mi argumentación fué inútil.
-Pero, dijo el conde, cuando pinto un personaje ó describo una situación, no es con un fin determiuado, Digo sencillamente lo que veo y lo digo porque lo veo.
Esta contestación interesa, porque nos l'evela la manera de proceder de Tolsto"i y nos demuestra que
á. pesar de sus teorías, el artista ha seguido siendo artista. Pero seguía evitando el terreno en que yo
habla querido colocarme.
Sin embargo, cuando una objeción nos parece justa, ¿no es precisamente cuando la eludimos, por
medio de una respuesta ajena á la cuestión? Al hacerlo así, TolstoY me concedió la razón, por decirlo
así, y con toda tranquilidad de conciencia puedo seguir el curso de mis indiscreciones.
Además, dos horas después, Tolstor mismo me recordó una pregunta, que debe parecer la más indiscreta de todas. Esta pregunta fué:
-¿Vive Ud. según los preceptos que predica?
-¿Recuerda Ud., me dijo~ su pregunta de Moscou, que no contesté porque me lo impidió la partida
del tren? Pues bien, puedo decirle, con toda conciencia, que hago todo cuanto de mi depende, por arreglar mi existencia según los preceptos del Cristo, tal como los comprendo. Vivo lo más sencillamente
posible y mis necesidades no son muchas, y si no llego á hacer Jo que debía, es porque me falta la
voluntad.

Biljo el cual las esquilas ,·olt1•1111 1
l\Ie figuro que sois los sonidos
Que al contacto del sol se conde1111an.
Al rnzar en las tardes brumosas
De mi cuarto las grises vidrieru,
Remedais mariposas que espfa¡1
Tantas flores que adornan mi mesa.
¡Oh si vierais mi alma, la cubre
Con su encaje sutil la tristeza,
Como envuelve la blonda del liquen
Deshilado y verdoso las piedras.
No os asusta la lluvia ni el viento·1
Ay! de todo mi espíritu tiembla;
Es un lago: las auras le estrían
Y un insecto sus linfas inquiet;,
Eu los tibios crepúsculos áureos,
Cuando el sol entre nubes se aleja,
Entre nubes albeantes, y finge
Un turibulo rojo que humea¡
¿Qué escuchais apiñadas é inmóvjles?
Algo os cuenta la brisa. ¿Qué os cuenta?
Qué el rumor de de los saucos torcidos
Como biceps de enormes atletas?
Por qué á veces seguís la tortuosa
Dirección de extraviadas veredas1
Que se enlazan, ó cruzan y cinchan
De las lomas las gibas escuetas.
SemPjando las hondas pisadas
De un gigante avestruz, ó las huellas
Que señalan doblando los cardos
De un gran carro las llantas inm~nsas?
Por qué os amo? Quizás poi· lo frágil?
Por la irónica risa que llena
Y que os hincha,la dulce·garganta
Cual venero"que allí borbotea?
No lo puedo explicad No, no puedo.
Golondrinas, teneis compañeras
Que sollozan; ¿porqué ·estais cantando?
¡Oh las almas que está~ prisioneras! ....

260

(Concluirá) .

GOLONDRINAS.
A JCSÚ8 E. Valcnzucla.

¡Oh volved, golondl'inas, brillantes
Como extremos de lanzas guerreras,
Golondrinas cual cruces que flotan,
Golondrinas como anclas que vuelan.
Vuestro alegre charlar rechinante,
Me entusiasma, me arroba y semeja,
El rüido fugaz que producen
Al girar en sus goznes las puertas,
Dora el sol de la torre vetusta
La simbólica y alta cruz fénea,
Y parece de lejos, un cirio
Que ilumina las pobres aldeas.
Las volutas del templo, los nidos
De argamasa y pajillas esperan;
Oh volved, golondrinas, brillantes
Cerno extremos de lanzas guerreras.
En los tensos alambres que estiran
Tenazmente los postes, faena
Incesante de postes que suben.
O descienden corriendo las sierras,
Os he visto alinear; agraciadas
Sacudir el plumón, la cabeza,
Y las breves espaldas lustrosas
Cual pequeñas casacas de seda.
Y os he visto bajar al arroyo,
Y ~ngir, señalando una estela
Con el pico que busca otro pico,
Diminutas barquillas veleras.
Si girais en redor del cimborrio

261

Agosto de 1901.
AemL

C. SALAZAR.

LOS DOS HERMANOS ..
E tcnid~ una visión. Se me aparecieron dos genios, dos ángeles:.
Digo ángeles y geni&lt;'s, porque estaban desnudos y porque áe fos homb
i
I
entrambos partlan
. largas y fuertes alas. Los dos son J'óvenes. El
, uno t·IPne fros
01masf'f
11 enas, tersa Ia piel y negros los bucles de los cabellos.
Sus ojos obscuros, medio velados, con largas pestañas; la mira dainsinuant,• A,•ida Y alegre;_ el ro~tro encantador, un tanto atrevido y un algo maligno....
'
. . Los Ia_b10s rOJOS y abultados se estremecen, y el muchacho sonrle con autoiiclad
e mdolenc1a como persona segura de su poderlo.
Una apretada corona de flores, descansa muf'llcmcnte sobre sus brillantPs CRbellO!i
•d .
hasta sus he1·mosas y aterciopeladas cejas.
.
., y casi esc1endeAbrochada con una flecha de oro, abigarrada piel de leopardo cae li"erRmente desd 8118 d 00 d
hombros hasta sus caderas airosas.
"
e
re
os
Las plumas de sus alas tienen reflejos dorados, y las extremidades son de ttn encarnado .·
.
estuviese
· d
f
·
'1vo como s1
.
n moJa as en resca sangre. De vez en cuando se estreme:ien rápidamente las alita8
d
ciendo un rumor argentino como el de la lluvia en primavera.
pro u -

�262

REVISTA MODER~A.

El otro maucebo es ama.ril'ento y ílaco. A cada movimiento de la respiración se le marcan en el cuerpo las costillas.
Tiene el pelo rubio, fino y lacio; ojos redondos y enormes de un tono gris pálido; la mirada es muy
clara y muy inquieta. Todos los rasgos de su fisonomía, así la aguileña nariz como la saliente barba
donde sólo apunta un escaso bozo, parecen aguzados, y la baquita que adorna una dentadura de pez,
se mantiene entreabierta. ¡Los secos labios no habrán sonreldo nunca!
Es un rostro correcto, terrible, despiadado; pero tampoco la cara del otro, del buen mozo, con ser tan
bonita, no expresa compasión.
En torno de la cabeza del segundo flotan algunas espigas, ya desgranadas, que sujlta un tallo marchito, y en torno de la cintura ciñe un trapo de jerga gris; sus alas de un azul mate se mueven á compás, con lentitud amenazadora.
L'.ls dos muchachos parecían inseparables compañeros; andaban abrazados; la mano torneada del pri·
mero colgaba, como sobre un racimo maduro, sobre la clavícula seca del segundo; y la afi!ada mano de
éste, de flacos dedos, se extendla como un manojo de culebras sol;)re el blanco pecho de aquél.
Se oyó una v.:iz, y ve:eis lo que me dijo:
-Están en tu presencia el genio del amo_r y el genio del hamb1·e, hermanos mellizo,, im¡ u'sc re I de
cuanto existe.
Todo cuanto vive se mueve por el alimento ó por la reproducción.
El Amor y el Hambre .... tienen el mismo objeto. La vida no puede c~sar jamás; necesita sostene:·se
y necesita crear también.
lVAN

TURGUENEF.

YONO SÉ.
A M. A.

• Yo no sé por qué me niegas el favor de tu consuelo

y? no sé por qué, si es cierto que estás llena de merce'des
Ni~gas todas á quien te ama, yo no sé por qué si puedes '
Se1 benévola eres dura, ser volcán y eres de hielo.
Yo no sé por~qué tu mano, por qué el cáliz de tu mano
Desbordante de caricias y colmado de presentes
'
Los
E esconde de mi anh e10 , cua1 1as conchas trasparentes
1 rocío de sus perlas en el fondo :le! océano.
~h tus l~bios insinuantes! oh tus ojos soñadores!
~u1é~. b~biera de sus mieles! quién postrado ante su espejo
e mu a1 a en tus pupilas y mirando su reflejo
En tus labios apurara dulces néctares de flores.

y y o te vi desde muy lejos, nave esbelta y misteriosa,

ARIETA.

. o te_vi sobre las aguas en la noche tan obscura,

1, oscilaba como el casco ele una nave tu cintura
y tu manto se agitaba como vela temblorosa.

Sueño en un ángel que me sonrla;
En una aurora llena de sol,
Cuando en las sombras del alma mla,
Que empalidece la nostalgia
Nazca el amor .... !
Sueño en las glorías de un mediodía;
En unos ojos llenos de ardor;
En una fuente que cante y ria
Cuaudo en los triunfos de su alegria
Viva mi amor . ...
Slleño eil la tarde brumosa y fria
De algún Otoño desolador;
Cuando inclinando su faz sombrla
Entre los hielos ele su agonla
Muera mi amor .. .. !
Sueño en la noche tenaz, impía,
Que envuelva airada mi corazón
Cuando transcurra la vida mla
Sin esperanza, sin alegria,
Sin un amor .... !
JOSÉ JUAN

TABLADA.

Con mis manos suplicantes y mis voces desoladas
;tmo un náufrago yo entonces te pedí piedad y ay:H\11
, as_ la nav~ pasó absorta, mas la nave pasó muda,
'
Ent1 e el rmdo tumultuoso de las ondas encrespadas.

N Siempre, siempre el imposil_ile que tortura y que destroza,
un~a, _nunca la esperanza que es venero de alegl'ia;
Soy mcienso cuando tú eres escultura ciega y fria
Y cuando eres roca dura yo soy linfa que solloza. '
Yo no sé por ~u(i la virgen á quien amo de rodilla@,
La m_adona de OJOS tristes y de boca sonrosada,
No difunde en mis tormentos el fulgor de su mirada
Como el sol en los santuarios sus espléndidas gavillas.
Yo _no sé por qué la roca que la linfa despedaza
En mitad dd océano se levanta fieramente
Contemplando inconmovible y escuchand~ indiferente
A la ola que la besa, que la ciñe y que la abraza.
Sól~ sé que yo era un:árbol agitado por el viento
Con diamantes de armonía en cada una de sus hojas,
Donde nunca se posaron á quejarse las con.,.ojas
Donde nunca se detm•o crasitando el sufri;ient;,

y que el árbol que cantaba la esperanza y la ventura
~orno _un arpa milagrosa, con la escarcha del olvido
Y_ el rigor de los desdenes, ha quedado sin un nido
Sm una hoja y sin un ave, destrozado en la llanur~.

�ARo IV

~1Éxcco,

l 1t

QcrINCENA. DE SEPTIEMORJ,; DE

1901

NúM. 17

REVISTA MODERNA
AR'1"E

, ... CIENCIA.

DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

JEI&lt;'E DE REDACCION: JESU S URUETA.

Tip. de Dubld11.

EL INSECTO.
OÑl:: que estábamos veinte pcrsouas en un cuarto muy grande y con las ventanas abiertas.
Entre nosotros habla mujeres, niños y vie.jos. Hablábamos todos de un
asunto muy vulgar, gritando y armando confusa algarabla.
De repente penetró en la habitación, produciendo un agrio chirrido, un
insecto alado, de unas dos pulgadas de largo. Revoloteó algún tiempo y se
posó en la pared.
El avechucho se parecía á una mosca y tambii\n á una avispa: tenía el corselete de un color rojo sucio;
del mismo color las alas planas y dura~; las patas muy vellurlas y st&gt;paradas y la cabeza gruesa y angul('.
a11, eran de un tono encendido, como de sangre.
El bicho movla la cabeza sin parar, de arriba abajo y ,le tforecha á izquie1·da; de repente se despe6 aba de la parnd, revoloteaba con estridente ruido, y vuelta á la pared y vuelta á sac~dir la cabeza con
repulsiva terquedad. A todos nos causaba asco, miedo y terror; todos comentábamos. su fea traza y todos gritábamos •á echarlo fuera.• Todos sacudían el paiíuelo, pero á distancia respetuosa, porque nadie se atrevla á aproximarse¡ y cuando el horrible moscardón alzaba el vuelo, todos, sin querer, retrocedían.
Solo uno de nosotros, un joven pálido, nos miraba con sorpresa, se encogla d"l hombros y sonrela. Eralti imposible darse. cuenta de lo que pasaba ni explicarse nuestra agitación.
Sólo él no veía al insecto ni oia el pavoroso estridor de sus alas.
De repente el horrible moscardón clava en éllos abultados ojos .... se despega del muro y posándose
sobre la cabeza del joven le pica en la frente entre ambas ct&gt;jas .... El joven lanza un debil ¡ay! y caé
exánime.
El feo avechucho salió volando y entonces comprendimos quién era. Era la muerte.
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TURGUENEF.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 16, Agosto, Segunda quincena</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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ARo IV

REVISTA MODERNA.
El suelo se agrietaba, eran hostiles
hasta las piedras mismas del camino,
se doblaban las testas más viriles
bajo el adusto ceño del destino.
Mas cuando agujereada por las balas
flotó en Chihuahua, rota, la bander11,
en manos del indígena, las alas
tendió de nuevo el águila altanera;
de la tierra los púgiles brotaron;
llegó hasta el corazón soplo divino,
y á la voz de ¡República! se alzaron
hasta las piedras mismas del camino.

MÉXICO,

l8

QUINCENA. DE ÁGOSTO DE

1901

NúM, 15

REVISTA MODERNA
A. RT E
DIRECTOR: JESUS E."VALENZUELA.

V

CIE N CIA..
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de D1tulát1.

Bajo el cielo del Norte, sin reposo,
sobre este suP.lo á la esperanza abierto,
¡qué uniforme en la historia más glorioso
que el frac de don Benito en el desierto!

........................................

¿Ois .... ? No es el caiión el que resuena,
es la férrea y veloz locomotora
que los mercados y las arcas llena
y su penacho tiile con la aurora.
Oh ¡Juventud! El sol surge radiante.
Empavesa la nave, llega al puerto .. . ..
Juárez no muere! ¡Juárez ..... !y adelanll'!
sobre este suelo :\.la.esperanza abierto.
JEsú.; F,, V ALENZUF:LA.

VENTA DE "LASCAS."
El Gobierno del Estado ha vondido al Sr. D. Ramón de S. N. Araluce toda la edición del libro do Yersos de Salvado:· Dlaz !\lirón. Es, por tanto, á aquel caballero á quien deben dirigirse las personas que
deseen adquil'ir la obra de nuestro egregio vate.
El contrato celebrado entre el Sr. Dehesa y el jefe de la importante casa librera es digno de la aten·
ción del público, por diversos conceptos
En primer lugar, la compra de diez mil Pjemplares de un libro, revela claramente la difusión de la~
letras en el p11ls. El Sr . .Araluce, que conoce su negocio, debd contar con que la mayor parte de los volúmenes sen vendida en la. República, y debe estar seguro de que en ella encontrará gran número do
lectores.
Y la adquisición demuestra que en 11éxico es ya estimado, en todo lo que vale, el esfuerzo del hombre que consagra sus energías al cultivo del arte de la palabra. En periódicos y revistas serán publicacados muchos arllculos en loor del eximio poeta veracruzano; pero ningún elogio será mejor que el que
al bardo ha tributado el Sr. Araluce, al desembolsar no pocos millares de duros, sirviendo de intermediario al autor y sus admiradores.
Por último, el Sr. Diaz Mirón ha procedido con una generosidad verdadernmente insólita. El comprador ha pagado S!l.27 por cada verso, por cada rengloncito del libro, y el poeta ha renunciado á respetnl)le suma en beneficio de la juventud que se educa en el Colegio Preparatorio de Xalapa.
El producto de •Lascas,, será empleado en obras para emiquecer el caudal, ya considerable, de la
biblioteca de ese establecimiento.
La donación parece haber pasado inadvertida. No hemos leido en periódico alguno los encomios
que el desprendimiento del Sr. Dlaz Mirón merece; pero si sabemos que tal acción, digna del alto y fuer·
te cantor, ha suscitado ingente sentimiento de gratitud en los corazones ele los jóvenes estudiantes, y en
los de todos aquellos que se interesan por la instrucción popular.

El Orden. Xalapa- Veracruz.

l\IADONNA DELLA ARPlE,-ANDREA DEL SARTO - FLOKENCa.

�TIPOS QUE SE VAN.
EL HERBOLARIO.
::

N LOS mercados céntl'íco11, en los tianguis de_los pueblos suburbanos ó simplemente en la esquina de un barrio populoso y apartado, habreis visto,
sin duda, sedente en la estoica y melancólica postura del •Indio triste•
hecha célebre por la estatuaria aborígene, al indlgena herbolario.
Tiende en el pavimento su ayate y sobre él dispone los raros y di&amp;imbolos productos con que trafica: ralees y yerbas disecadas, frutos
barrocos y semillas extrañas; despojos de reptiles, quelonios y tartlgrados y restos bizarros de la fauna y la flora nacional.
A él acuden las comadres ignorantes y fanáticas del arrabal, que lo
respetan y lo consideran como pozo de ciencia Empirica y fiel guardián
de los mil secretos de la terapéutica popular. El herbolario vende •ojos
de venado • contra la •jetatura;• piedras 1:ersales para el aire que hace sufrir á los niños; colorines, apizizinques eu nahuatl para el mismo fin; caparachos de armadillo para las fiebres; cuahutecomate para
la pulmonla y toda especie de yerbas aromáticas, de simples, habas, bellotas, regímenes de palmas, tubérculos, bulbos y ralees á los que la superstición del pueblo atribuye virtudes infalibles y eficaces y
que quitan un padecimiento como con la mano, según el gráfico decir popular.
Para las masas ignaras, el herbolario tiene algo de hechicero y en sus pupilas brilla el fulgor misterioso de los espesos bosques donde herboriza al claro de luna.
Pero en el fondo, el arbolario, como se titula á si mismo, no es más que un charlatán que á sabiendas
y hasta maliciosamente especula con la ingenua credulidad de su clientela.
Se han dado casos en que administrando torpemente una de sus drogas despache al parroquiano á
mejor vida, y no es remoto que tercie en los brutales erotismos del pueblo facilitando el Satyrion indígena que engendra furores y locuras, ó que intervenga en las obscuras venganzas facilitando venenos
tan activos como la nuez de cabalonga, la cicuta ú otros semejantes.
Es también este misterioso traficante quien abre al pt•eblo el siniestro paraíso artificial de la mariguana, penetrando furtivamente á cárceles y cuarteles.
El herbolario tiende á desaparecer y se va á la tradición y á la leyenda, mirando de reojo los grandes vasos luminosos y multicolores de las boticas y farmacias que lo arruinan. Se va juntQ con el evangelista á quien la instrucción que se difunde anoja como el rayo de sol al hosco buho; se va á semejanza
del aguador, del pintoresco ctortugo• que usaba en su tráfico como valor fiduciario los encarnados colorines, como tanto tipo tradicional, legendario y pintoresco á quien la civilización destierra y que se ven
substituidos por los fonografistas ambulant\ls, por los motoristas de los tranvlas eléctricos, netos heraldos
del vencedor Progreso.
JOSÉ
Del Libro en prensa: •ROSTROS y MASCARAS.•

JUAN

TABLADA.

De Pnul Vcrlaine.

Somos las niñas ingenuas, de bellos
ojos azules y lisos cabellos,
que en las historias apenas leidas
vivimos dichosas y desconocidas.
Y amos enlazadas de por la cintura
y ni de la aurora la luz es más pura
que de nuestras almas, nuestros ideales
y nuestros ensueños los puros cristales.

Agiles corremos por valles y prados
rien.io y cantando, sin otros cuidados,
todas las mañanas y tardes hermosas,
que cazar a!ligres á las mariposas.
Rústicos sombreros de humilde aldeana
libran nuestro cutis de la resolana,
y nuestros vestidos de tela muy leve
son de UD¡\ extremada blancara de nieve.
Los Richelieux, los Caussad, los Faublas
son los pretendientes que nos buscan más,
los que nos prodigan melosas mirada@,
saludos, suspiros y boquibabiadas.
Mas sus ademanes se quedan corridos
ante el pliegue irónico de nuestros vestidos,
y ruedan de bruces todos en tumulto
cuando nuestras faldas les huyen el bulto.
De las lujuriosas imaginaciones
que forjarse suelen esos moscardones,
en nuestrn perverso candor nos burlamos,
mas algunas veces á sentir Ilegarros
que dan más de prisa sus palpitaciones
bajo de las batas nuestros corazones,
sospechando vagos signos clandestinos
de amantes futuras de los libertinos.
BALBlNO

DÁVALOS.

�LE l\.IISSEL.
Daos un l\Iissel datant du roí Fran~ois Premier
Dont la rouille des ans a jauni le papier
Et dont les doigts dévots ont usé l'armoirie,
Livre mignon vétu d'argent sur parchemin,
L'un de ses fins travaux d'ancienne orfébrerie,
Oi.t se sentent l'audace et la peur de la main,
J'ai trouvé cette fleu(flétrie.
Et pcut-&lt;!tre dans l'air sombre et léger du soir
Un cceur comme une fl.amme autour du vieux formoii·
S'éfforce en palpitant de se livrer passage
Et peut-étre le soir il attend l'Angelus
Daos l'espoir qu1une main viendra tourner la page
El qu'il poul'l'a savoir si ríen ne reste plus
De la fleur qui fut son hommage.
Eh bien! rasure-toi chcvalier qui partait
Pour combattre a Pavie et ne revins jamais,
Ou page qui tout bas aimant comme on adore
Fut un aveu d'amour d'une Ave l\laria ....
Cette fleur qui mourut sous des yeux que j'ignorc
Depuis les trois cents ans qu'elle répose 1:\
Ou tu l'a mise, elle est encore!
SuLLY

PRUDIIOi\lME.

DE SULLY PRUDI-IOMME.
I
En un l\Iisal del tiempo de Fi-ancisco primero,
Obra exquisita y rara de un antiguo joyero,
l~ucologio vestido de plata y pQrgamino
Que los años tiñeron de ,:olor marfilino,
En sus hojas de margen á pincel exornnda
Hallé esta florecilla marchita y disecada.
I[

Tal vez surg.e en el airo sombrlo de la nocli c
Un corazón ardiente como una flama roj11,
Quizá se acerca al libro y en torno al virjo broche
El Angelus espera con la crüel congoja
De que una mano venga para volver la hoja,
l\Iostrándole á su anhelo que ya no queda nada
De aquella flor que fuera su ofrendn enamorada!

m
Consuélate ¡oh guerrero que á Pavía marchaste
A combatir y nunca del campo regresaste!
O tú, tímido paje, que la pas;ón unciosa
Confesaste de hinojo~, en una Ave María ....
Aquella flor marchita con muerte misterio, a
Hace trescientos años, en su lugar reposa
Y donde la de.jaste descansa todavla!
JOSÉ JUAN

TABLADA.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE INSTRUCCION PRIMARIA
PRESENTADAS EN FORMA OE or:.TAMEN POR CABIDO OARRRDA,
,( LA coi11$tÓN NOMBRAD\ EN VNA JUNTA DE AMIGOS, REUNIDOS CON EL ODJETO DE PROMOVBR LO QUB PUOll!SE se:R ÚTIL
l'ARA DIFL"NOIR LA JLUSTRACIÓ» EN MÉXICO.
APROGADO roR DlCIJA COMISIÓN, TANTO BN LO GENERAL, COMO BN LO kELATIVO /.. LA rAR.1'E
R&amp;SOI.UTIVA

co~ QUE TERMINA.

INDIVIDUOS QUID COMPOSIERON LA COliISION DICTAMINADORA:
CC. Gabino B:1rreda, Ignacio Ramirez, R:ifa.'31 Martínez de la Torre, Guillermo Prieto, Roberto Esteva.
L'education con~titue le prémier des arto le scul
pleinem~nt général. celui qui perfeccionne l'action
en amellorant l'6~cnt.
A. t.:omte. Systcme de Polit poslt, t IV. p P46,

PARTE PRIMERA.
DE LA INSTRUCCIÓN OBLJGA.TORIA.

E algún tiempo á esta parte una :dea preocupa casi exclusivamente los ánimos
en llféxico en materia de instrucción pública: la instrucción primaría. Esta, como la ralz de nuestros conocimientos, y como la única que puede por hoy te,
ner fundada esperanza de lle.gar á ser realmente universal, se ha atrnido todas las miradas de los hombres pensadores y amantes del verdadero prngreso:
todos han comprendido que, la principal y más poderosa rémora. que detiene
á nuestro pafs en el camino de su engrandecimiento, es la ignorancia; todos
más ó menos perciben que la falta de ilustración de nuestro pueblo, es la que lo convierte en pasivo é
incensciente instrumento de los intrigantes y de los parlanchines, que lo explotan sin cesar, so pretexto
de servirlo, haciéndolo á la vez víctima y verdugo de si propio.
Un grito unánime se ha levantado, como una consecuencia necesaria de esta convicción, en favor de
la instrucción primaria universal y aun obligatoria. La perfecta sinceridad de esta creencia se ha sobrepuesto, en fin, por todas partes, á los nimios escrúpulos de ciertas conciencias metafísicas que, creyendo
ver en la instrucción obligato1'ia un ataque :í. la libertad individual, se resignaban á vernos morir de
inanición antes que tomaT una medida que nuestro estallo social demandaba imperiosamente, pero que
violaba, decían ellos, uno de los de1'echos del hombre. ¡Como si su primer derecho no fuese el de vivir y
el de procurarse su desanollo y su bienestar!
La magnitud y la evidencia del mal, haciéndose la. consideración predominante, han hecho en este
caso desaparecer toda concepción ontológica, y en vez de acudir á un articulo del supuesto código expedido por la Entidad llamada Naturaleza, todos, aun á riesgo de ser inconsecuentes, procuran hallar
el remedio en la supresión de aquella circunstancia que han reconocido ser la causa del mal, dando de
esta suerte, sin saberlo, un completo triunfo á las ideas positivas sobre la ontologla.
Todos comienzan por fin á comprender, ó al menos á. dejarse llevar por los que asl lo comprenden,
que el Derecho Natural y todos los demás códigos á que el hombre se ha sometido, más ó menos voluntariamente, son, ein excepción, su propia obra y no tienen ni pueden tener otra sanción real que la de una utilidad común reconocida en sus preceptos considerados como reglas generales de conducta: todos se han
resuelto, por fin, á obrar en esta materia, como si estuviesen convencidos de que la positiva utilidad general es la verdadera piedra de toque, en legislación como en cualquiera otro asunto; todos comienzan
á percibir que la higiene de las sociedades puede, como la de los individuos, libertarse de la obligación
que hasta aquí habla tenido de presentar sus más inconcusas reglas como preceptos de la Divinidad ó de
la entidad Naturaleza: esta sanción teológica ó metafísica de los preceptos de la ciencia, comienza ya á
ser innecesaria en la medicina de las naciones, como ha cesado, hace tiempo, de serlo en la medicina de
los hombres considerados individualmente; todos, en fin, si no en la teorla, al menos en la práctica, han
venido á colocar, siquiera una vez, los de1'echos de la sociedad sobre los derechos del hombre; y nadie vacila ya en imponer, en nombt·e de la utilidad general, la obligación de adquirir y de hacer que los hijos
adquieran la instrucción primaria indispensable.
Nosott-os poddamos, si nuestra misión fuese exclusivamente práctica, conformamos con e~te resultado empírico, y, por decirlo así, instintivo de la evolución de nuestra sociedad, y aprovecharnos de él
para llevar adelante nuestro propósito de contribuir con todas nuestras fuerzas al mPjoramiento y ge-

�238

REVISTA MODERNA.

neralización de la educación de la niñez, sin inquietarnos por las objeciones que se formulan contra una
doctrina que cada día gana más y más partidarios, ni fatigarnos en fundar aqul una opinión q~e cada
vez se hace más y más preponderante; pero la circunstancia de encontrarnos á la cabeza del pnme1· _establecimiento de instrucción secundaria de la Nación, y el hecho de ser todoR los que nos hemos reumdo
para esta noble empresa, profesores de instrucción pública, nos imponen el deber de dat· á nuestros actos y á nuestros propósitos otra base más racional y menos emplrica que el simple hecho de amoldar
nuestra conducta á la opinión tl'iunfante: por otra parte, la circunstancia de que muchas personas del
partido liberal creen todavía de buena fe que la obligación decretada por la ley, de adquirir l_a in~:ruº:
ción primaria, es inconciliable con los principios que profesan, y que están por lo tanto en obhgac10n, s1
quieren ser consecuentes con t&gt;llos, de desecharla y aun de combatirla, exige de nuestra parte algunas
palabras que bagan ver lo infundado de una opinión, cuyo más culminante defecto lógico consiste ?n ~uponer que todas las consecuencias rigurosamente deducidas de un buen precepto práctico, son también
buenos preceptos en la práctica.
Esta lamentable confusión entre lo que es propio de los axiomas y lo que es propio de las reglas; esta creencia, ó más bien, esta rutina de supone1· y dar por cierto que, as! como se pueden sacar indefinidamente consecuencias de un axioma sin temor de llegar á un error, mientras no se quebranten las re.,.las de la deducción, asl también se puede, sin limitación y sin peligro, extender un buen precepto ge:eral á todos los casos que él puede abarcar, sin dejar jamás de ser útil, es un hecho que parecería increlble si la experiencia no hubiese acreditado que él es no sólo posible, sino muy frecuente, y origen fecundo de males de gran trascendencia.
Sin duda son muy pocos los que sostendrian en principio tan absurda doctl'ina; todos repiten á porfía que no hay regla sin excepción, pero cuando llega el caso de sacar fruto de tan importante verdad,
obran como si jamás hubiesen oído habla1· de ella. Tal sucede con lo que respecta á la libertad. Es inconcusamente un precepto muy útil el de respetar la libertad individual; es una regla que forma el credo
liberal, la de que el gobierno no tiene que intervenir en los actos privados del individuo y de la familia;
pero ella tiene por confesión universal un considerable número de excepciones: nadie cree que se falta
á Ja re.,.la cuando la autoridad pública impide que un individuo atente á la vida ó propiedad de otro, ó
cuand; castiga al que ha cometido esas faltas, po1· más que esto haya sido en lo intimo de la vida privada ó aun de la familia; nadie combate como un ataque á la libertad la persecución del fraude ó la falta
de cumplimiento de un contrato. Todos, sin desconocer que estas son restricciones, las aceptan corno indispensables y como una condición sin la cual la sociedad no podrla existir; todos convienen en que si la
libertad se extendiese hasta proteger ó autorizar el asesinato, el robo ó la mala fe, la libertad en vez de
un bien seria una calamidad. Mas luego que se sale de estas verdades trilladas y de estos lugares comunes que están en el dominio público, la oposición sistemática comienza, y cada uno ob_ra_ como si la~ restl'icciones que él por pura rutina admite respecto del principio de libertad, fuesen las umcas excC&gt;pc1ones
á que pudiese estar sujeto.
Yo quiero suponer por un momento que tales personas tengan razón en opinar de ese modo; quiero
conceder que efectivamente no se han encontrado hasta hoy más casos que los ya mencionados, en los
cuales sea conveniente coartar la libertad individual, y que en todos los otros que se han examinado, la
observación ó el raciocinio han hecho ver que la libertad cabalé ilimitada, ha producido y debe producir mayor suma de bien que la coacción legal. Como es evidente que este supuesto examen no ha podi•
do abarcar todas las clases de casos posibles, ni siquiera la mayor parte, es claro que él no podrla garantizar la conclusión absoluta y universal de que: una medida por solo el hecho de no conformarse á
Ja re.,.la, debla forzosamente condenarse como mala. Semejante conclusión sólo podrla ser aceptada como r:gla, para aquellos casos en que, no t~niendo tiemp~ para investigar los re_sul_t~dos de ~na determ!·
nación, ó careciendo por cualquier otro mottvo de los medios de hacer esta aprec1ac10n, nos vtésemos obligados, como sucede con frecuencia, á tomar desde luego una re_solución.
En tales circunstancias, la prudencia y buen sentido aconseJan conformarse con la regla general y
desechar todo aquello que le sea opuesto, porque de este modo se tiene mayor probabilidad de acertar.
Mas cuando las circunstancias son diferentes, cuando, como en el caso de que ahora tratamos, se puede,
con Ja necesaria anticipación y en perfecta calma, apreciar las consecuencias de una ley, pesando y contando con exactitud lo que se pierde con ella y lo que se gana, para lo cual podemos servirnos no sólo
del raciocinio, sino también de los preciosos y abundantes datos que la experienci~ ha suministrado ya,
renunciar á nuestra calidad de hombres y someternos ciegamente á un precepto solo porque él es bueno
en la generalidad de los casos, podrá ser más cómodo, podrá darnos, si se quiere á poca costa, cierto barniz de lógicos y de consecuentes á los ojos de aquellos que no conocen la lógica sino por la superficie;
pero nunca será ni más digna, ni más moral, ni más provechosa pa~·a la nación.
.
¡Convertirse voluntariamente en autómata 6 en máquina que solo ~uede andar por los neles que se le
han tendido de antemano, es apagar temerariamente la luz del porvemr, es aferrarse al pasado como al
non plus ultra de la perfección, es, en fin, renegar para siempre del progreso y del perfeccionamiento de
las sociedades v de sus instituciones!
Para nosot;os la obligación general de adquirir, por lo menos, la instrucción primaria, no es cuestión
de principios ó de rutinas; es cuestión de conveniencia, es cuestión de prog:·eso, y lo que es más aún, de
existencia social.
Nosotros no venimos aqui á sostene1· hipócdtamente que ella no implica una restricción de la líber-

REVISTA MODERNA.

23!)

tad individual y aun de la doméstica, sino tan sólo que ella es tan conveniente y tan necesaria como las
que hemos mencionado ya, y como otras muchas que son aceptadas por todos, y cuyos fundamentos sociales en nada aventajan á los que pueden alegarse en favor de ésta; venimos, en fin, á defender que debe se1· adoptada sin vacilación como sin ambajes.
Se trata únicamente de decidir si la obligación de servir en la guardia nacional ó en la milicia per·
manente; si la de concurrir en calidad de jurado á los juicios criminales; si el deber que impone la ley, y
nadie contradice, de prestar testimonio en juicio sobre los hechos que se conocen, aun cuando sea en con·
tra de nuestra voluntad; si el de pagar los impuestos y otros muchos que se nos imponen en nombre de
la soJiedad y como una condición de su existencia y de su estabilidad, son menos restrictivos de la libertad, ó pueden presentar en su apoyo mejores razones que las que"podrlan aduci1·se en favor del debe_r
que tienen los padres de proporcionará sus hijos la mezquina ración de alimento intelectual que constt·
tuye la inst,ucción primaria indispensable; se trata de saber si los mismos á quienes 1~ ley impone la indeclinable obligación de proveerá sus hijos del alimento del cuerpo, han de tener el mmoral DERECHO
de matar su esplritu de inanición intelectual.
Poner la cuestión en este teneno es decidirla en favor de la instrucción primaria obligatoda, la cual
se resume en la obligación que la ley declara existir en los patlreR, de contl'ibuir, en la esfera de suposibilidad, á la instrucción de sus hijos•
Yo sé bien que aquellos que se pagan de palabras y de ficciones y no buscan el fondo real de los hechos, dirán r¡ue si se admiten ciertas limitaciones á la libertad, como las de respetar la vida, _la ~r?piedad
y Jos derechos de los demás hombres, es sólo porque semejantes deber~s emanan de los prmc1pws ete_r·
nos de justicia, de las prescripciones de la moral y del derecho natural, y que nada de esto puede decirse respecto de la obligación de que ahora nos ocupamos. Puro cuando se despoja ese lenguaje de todo
el misticismo que él encierra y de toda la vana ontologia en que se apoya; cuando con un esplritu de verdadera investigación cientlfica y positiva, se pregunta uno ¿qué hay de común en todos esos actos positivos ó negativos que son tenidos generalmente como deberes universales? ¿Qué circunstancia importante existe 1:1n todos ell9s, que pueda explicar el asentimiento público que han obtenido siempre en lo general, y que cada ilia se hace más universal y más inquebrantable? No es dificil percibir r¡ue todas las
veces que se ha reconocido, de un modo empírico sin duda y como instintivo, pero irrecusable, que un
hecho era imcompatible con la existencia de la sociedad, tal hecho ha sido inmediatamente prohibido
en nombre de la justicia, de la niol'al, del derecho natu1·al ó de la reli,qión, dándole asi una sanción
metaflsica ó teológica, según el estado mental del pueblo correspondiente, ó más bien de la parte
más cultivada de éste, pero eu to&lt;lo caso una sanción muy propia para hacerla aceptar y respetar por
todos.
Asi se comprende por qué las primeras exigencias sociales que han asumido este carácte1· de deberc~ universales, han tomado casi exclusiva.monte la forma negativa, siendo, más que preceptos, prohibiciones. Porque las condiciones de existencia de una sociedad pl'imitiva, son muy poco numerosas, y
pueden en ri"'or limitarse á las garantlas más elementales del individuo y de la familia, tales como la
de Ja v¡'da del\rÍmero, y la propiedad y honra de ambos. De este g(mero son, por ejemplo, casi todas las
consignadas en el Decálogo promulgado por Moisés, bajo la única sanción que podla convenir Auna sociedad en embrión.
En efecto, si se exceptúan las tres primera~, que más que á la moral se refieren al culto, de las otras
siete, pertenecient.is, segt'.m la inmejorable expresión de Ripalda, al provecho del prójimo, seis por lo menos son negativas, á la vez que todas son condiciones de orden y de estabilidad de una sociedad cualquiera, porque tienden á garantizar la existencia y seguridad del individuo y de la familia.
Pero cuando el estado social ha exigido deberes positivos para su estabilidad, nunca se ha vacilado
en prescribidas, aun cuando sean como el de eombatir por la patria, con peligro de la vida y de la propiedad ó á riesgo de caer en la esclavitud.
A ~al grado ha predominado, aunque de un modo puramente instintivo, el intMés social, que en los
pueblos pobres y gueneros, como Esparta, el robo era más permitido que la poltronerla, y en Atenas el
despojo de la propiedad ajena no se castigaba sino en el caso de haber sido ejecutado con poco talento
ó destreza, porque ese pueblo cifraba todo su porvenir en su predominio intelectual, como el pri,uero en
el de sus armas.
Cuando el exceso de la población ha llegado á hacer poco sensible la pérdida de la vida de unos
cuantos individuos, y el bajo precio del trabajo hace muy onerosa la manutención de los individuos que
no pueden trabajar, el precepto positivo de alimentar á los hijos y á los padres ancianos, as[ como el negativo de no atentar á la vida de nuestros semejantes han perdido su vigor, y el padre ha podido, como
en China, sin castigo y aun sin remordimiento, ahogar en los ríos á su prole superabundante, y el hijo
quitar la vida á sus ascendientes á quienes no puede mantener, recobrando as! unos y otros los más
salvajes derechos de la libertad individual (1). Por el contrario, á medida que la civilización ha ido avan(r) Locke es el primero que ha presentado esto_s y otros he~hos semejantes, co_mo _una prueba que hasta hoy nadie ha llegado á refutar, de la falsedad de la opinión que sostiene que existe, en nosotros un mstmto 6 unttdo moral, _en virtud del cual reconocemos instintivamente lo que es bueno y lo que es malo: en si, lo. que es conf?rme y lo que_ es ~on_trano á la m_oral.
Si tal sentido existiese, dice este eminente filósofo, no sena concebible que naciones enter.as in frmg1e;en tra~qu1lament~ y por
siglos enteros las sugestiones de la conciencia. La explicación que se busca en la corrupción y en la perversidad! podna á lo
más servir para uno que otro ca;o aislado, pero no par~ millones de_ hom~res, muchos de l?s cuales cumplen estnctamente ~n
todo Jo demás con lo que consideran sus deberes. Decir lo contrario se~1a, en efecto, _lo mismo 911e sos~ener que to~o~ los mdi viduos de una nación, teniendo vista, extravían voluntariamente su cammo en pleno d1a, como s, anduviesen en las tm1eblas.

...

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

zando1 las condiciones de existencia sociales han ido también creciendo, y la libertad individual del ciu•
dadan 0 ha menguado en proporción de las obligaciones que se le imponen, aunque ganando siempre en
goces y en seguridad y en garantías; as! sucede con la obligación de la guardia nacional, de los cargos
concejiles y demás que he citado arriba. Bajo este respecto la transformación social puedo llegar á ser
completa con el progreso de las ideas, hasta prohibirse como un crimen de lesa sociedad y por lo ta?to
de lesa moral, lo que primero se protegia, no sólo como útil, sino como indispensable. Tal ha sucedido
&lt;ron la institución de los esclavos primero, y luego de los siervos. Mientras se juzgó que la esclavitud Y
la servidumbre eran indispensables para la existencia social, ó para usar el lenguaje de la ciencia, mientt·as se creyó que una y otra institución eran condiciones estdticas esenciales de toda sociedad (1), una
y otra institución se garantizaron y protegieron por las leyes, para proscribirse má~ tarde co~no _del~to,
que la Inglaterra ha equiparado al de piraterla, y perseguido como á tal ol comercio que la mst1tuc1ón
misma hacia indispensable. El periodo de transición se ha visto muy marcado en nuestros dlas cuando
las mismas naciones declaraban legal y moralmente licito en Nueva- Orleans, en la Habana ó en la Mar·
tinica, el mismo hecho que era un crimen en Nueva-York, en Madrid ó en Parls.
Esta aparente anomalfa é inconsecuencia, no lo es en realidad sino para aquellos que crceu en laii
distinciones absolutas en materia de justicia y de legalidad, y bajo este respecto el catolicismo Y el pro·
testantismo, que han tenido la direeción moral de esos pueblos, no podt·án jamás justificarse á su punto
de vista de tan monstruosa contradicción. Sólo la ciencia puede colocarse, aqul como en todo lo demás,
al abrí"'~ de toda inconsecuencia, y sólo la polltica que en ella se funde, verse libre de la penosa obligación
persistir en una medida nociva ó de abandonar otra útil, para ~o quebrantar las reglas d~ la lógica. .Ante la ciencia, todas las de esa clase se reducen á simples_ cuestiones de hecho_s, toda~ cons~itu~en
otros tantos problemas de estdtica social, en los cuales se trata simplemente de averiguar s1 una mst1tución es ó no una condición esencial para la existencia social, ó bien para su indispensable evolución; Y
según que la solución á que se llegue sea en un sentido ó en otro, asf la institución conespondiente será
ó no justificable y moral.
.
.
De esta suerte podrá no haber más inconsecuencia en defender que una ley o una prescnpc1on
cualquiera es buena para una nación ó para una época y mala para otra, que la que habría en afirmar
que la permanencia en el seno de la madre es una condición esencial de vida para el feto, Y de muerte
para el niño, ó que el contacto del aire atmosférico es nocivo y fatal al primero, é indisp~nsable al s~gundo, ó bien que la instrucción primaria obligatoria es inútil é impracticable en Pata goma, y necesana
en México.
Así pues, tratando la cuestión en el terreno cicntffico, llegamos á la misma conclusión que habíamos
alcanzado en el terreno puramente práctico y empirico. La instrucción primaria obligatoria es cuestión
de conveniencia y de estabilidad social. Si declaramos que ella es útil y conveniente, no debemos preo•
cuparnos de que tal obligación pueda parecer contraria al principio de libertad; sillegamos á ~emo_strar
que en el estado de civilización actual la iostrucci~n. ~el pueb~o en ~l grad~ que alcanza_ la pnmana es,
no ya como parece á primera vista, una pura cond1c1on de meJoram1ento, s1~0 una necesidad que es p~eciso llenar para asegurar la existencia, al mismo tiempo que para hacer posible el progreso de.las sociedades actuales, la cuestión quedará definitivamente resuelta, no sólo e~ favor del derecho, smo de la
obligación por parte de la autoridad de imponer ese deberá todos los cmdadan~s.
Tal demostración no presenta dificultad después de la que tenemos establecida.
Hemos visto que la instrucción primaria es un alimento del espíritu, y en la época actual, el más parco y el más elemental, sin dejar poi· eso de ser sustancial, que las sociedades pueden propinará l~s pueblos. La instrucción primaria es para éstos lo que la leche para los infantes, y como tal, necesaria á la
vez para su desarrollo y para su existencia: porque en cierto grado de simplicidad y de esencialíd_ad'. las
condiciones dinámicas se convierten en condiciones estáticas. En efecto, cuando el progreso, o s1 se
quiere, la evolución, es una ley, como sucede en los seres dotados de vida, lo que asegura la existencia
asegura también el progreso, y lo que eR indispensable para el segundo, lo es también para la primera.
El que debe por una necesidad indeclinable marchar, si no lo hace para adelante, fuerza es que lo
haga para atrás; y la marcha hacia atrás ó el retroceso, es la muerte en la vida de las naciones como en
la de los individuos; la muerte, más ó menos próxima, pero segura.
Hoy día la nación que no avanza, y que no avanza á pasos de gigante, 1·etrocede, ó al menos se q1rnda tan atrás, que su posesión equivale á un retroceso, y el retroceso, lo repito, es el suicidio.
Ahora bien, ¿deberá México suicidarse, siquiera sea en nombre del principio de libertad que no
puede él mismo tener otra justificación, sino la mayor suma de bienestar social que está destinado á pro•
porcionar?
¿Habrá quien pueda ya vacilar entre la muerte y el progreso? ....
Esto no tiene más que una contestación, que estoy seguro será el grito unánime de todos los hom·
bres de corazón: ¡MARCHEMOS! ó en el expresivo lenguaje yankee: ¡Go AHEAD: ADELANTE! y sin mirar
atrás.
Asf Jo ha comprendido el pueblo más práctico de la tierra, el pueblo norte americano: para él la ignouncia es la muerte, y por eso ha decretado en todas partes la instrucción obligatoria, pasando por encima de todos los escrúpulos, y cada dla está mi\s satisfecho de su resolución. Une democratie ignoran-

te, dice Laboulaye, est une democratie damnée. De l'autre coté de l'Océan on ne se fait pas illusion su1·ce point ( l). Mas aún, ese pueblo tan apegado á sus prácticas religiosas, ha instituido escuelas lib1·es subvencionadas por el Estado á condición de que en ellas no se enseñe ninguna religión ni se practique nin gún culto. • Á mesure que la liberté c'est afffrmée, dice el mismo autor, on a compris que l'éducation po•pulairn n'intéressait pas seulement le fidéle; on a vu, on a sentie qu'it y avait la pour la republique une
•question de vie ou de mort,• y por eso no han 'Vacilado en sacrificarlo todo ante el porvenir de la sociedad. Por lo demás, en Holanda las escuelas libres funcionan también con beneplácito y provecho general. Y, cosa notable, allf el principal defensor de la separación entre la escuela y la Iglesia hasido el clero católico, porque, dice Reyntiens (2), él se encuentra allí en mi1wria. Lo que condena en México como
una grande inmoralidad allí lo encuentra licito y apetecible. ¡Siempre la misma imposibilidad de aplicar
en la práctica las doctrinas de bondad absoluta!
Ni creencias religiosas, ni opiniones polfticas, han detenido, pues, á la Holanda ni á los Estados- Unidos, para decretar una medida salvadora, luego que se han convencido de que la simple espontaneidad
de los ciudadanos era insu'fi.ciente para satisfacer la necesidad pública. ¿Se detendrá México cuando ya
tiene andada la mitad del camino? La República que ha sabido establecer con más lógica y más franqueza la co~pleta separación, no sólo de la escuela, sino también del Estado y de la Iglesia, ¡se parará
ante un escrupulo de pura palabreria? .... No, no se parará: una pueril vanidad, no le hará suponer
que la simple espontaneidad de los padres que ha sido ineficaz en Prusia, en Holanda, en Bélgica y en
los Estados-Unidos, bastará entre nosotros para curar un mal más gra,·e aún. ¡México decretará la instrucción primaria obligatoria. El diatrito no se quedará atrás de la mayor parte de los Estados de la República!

240

d:

(x) Se sabe que el grande Arist6tele; no podía ni concebir que pudiese existir una sociedad sin esclavos.

2H

GABINO BARRED.A.

LAS CRISÁLIDAS.
Cuando, enferma la niña todavl11,
Salió cierta mañana,
Y reconió con inseguro paso
La vecina montaña,
Trajo, entre un ramo de silvestres flores,
Oculta una crisálida,
Que en su aposento colocó muy cerca
De la camita blanca ....
Y unos días después, en ol instant~
En que ella expiraba,
Y todos la veían con los ojos
Velados por las lágrimas,
Y eu el momento en que murió senLim,,s
Leve rumor de alas,
Y vimo!I escapar, tender el vuelo,
Por la antigua ventana
Que da sobre el jardín una pequeíia
Mariposa dorada .. ..
La prisión, ya vacía, del insecto,
Busqué con vista rápida;
Al verla, vi de la difunta niña
La frente mustia y páliJa,
Y pensé, si al dejar su cárcel tristo
La mariposa alada,
La luz encuentra, y el espacio inmenso
Y las campestres auras,
¿Al dejar la prisión que las encierra,
Qué encontrai:án las almas?
J osÉ Asus c1ós SILV .A.
(1) E. Laboulaye. L'insfruc. pub. et le souffrage univers.
(2) Reyntiens. L'enseignemcnt primaire en Angleterre.

�REVISTA MODERNA.
Finalmente, in cita á sentimientos y actos malos, pues suscita en contra mia como era do suponer la
ira y el 1:encor de los que tienen el entendimiento obscmo é incapaz de razona:·. Algirnos de ellos :Oe
han escnto cartas en las que el furor se desata hasta amena7,arme de muerte. e Ya estás entregado al
anatema. Después ele la muerte serás arrojado á las penas eternas y reventari1s como un perro. Cai"'a
sobre ~f el anatema, demonio viejo .... Maldito seas., Así me habla uno de esos hombres. Otro censu~-a
al gobierno, porque no me ha encerrado todavía en un monasterio, llenando su carta ele groseras inj11-

EL CREDO DE TOLSTOI.

(El célebre escritor ruso que en estos últimos años no sólo ha conmovido hasta los cimientos el Imperio
de los Czares, con sus obras de carácter social, político y religioso, sino que traspasando las fronteras y
cruzando los mares se ha hecho leer con interés en todo el mundo civilizado, fué, como es sabido, excomulgado por el Consejo Sinodal de la Iglesia ortodoxa, de la que es jefo el Czar de Rusia.
La esposa de Tolstoi" publicó una sentida protesta contra aquella medida eclesiástica.
El excomulgado, por su parte, ha contestado á la excomunión con el documento que á continuación
reprod ucimos, con el propósito único de dará conocct· á nuestros lectores los cargos que el Sinodo le
hizo y la dd'ensa que contra ellos formula el escritor condenado).

I
lle who ber,i11s by lovi11,q ch?-istirmU¡¡ bettfr
ll11m trutil, witl vroceetl by toi;inr, hís ott·n Sectm·
l'hurcl, bette,· than clwistianity, and enrl in lo·
ving himself better tl1an all.
Cou :R1LG •:.

(Quien empiece por rtcdicar amor más granda
al uristianismo que á la verrtad, seguirá. dcdi•
eando amor más grande á su particu lar secta ó
iglesia. que al cristianismo, y acabará. ¡,or profosar mis grande amor á sí mismo que á todo lo
existente)

L principio uo pcn~aba yo responder al decreto &amp;iuodal que me concierne. Pero
el decreto me ha proporciouado numerosas cartas de corresponsales desconocidos: unoi,, que me censuran vivamente por negar Jo que no niego; otros, que
me incitan á creer en lo que no he dejado ele creer, y otros, finalmente, que
afirman una coincidencia mental conmigo, probablemente ilusoria, y me deJtw
muestran una simpatía á la cual probablemente no tengo el menor derecho.
l\Ie resolví, pue8, á contestar directamente al decreto, denunciando su iujuhticia, a~í como á las opiniones que de mi han formado tantos corresponsales á quienes no conozco.
El decreto del 8inodo está tachado por numerosos vicios. Es ilegal ó premeditamente ambiguo; pues,
como acto de excomunión, no se conforma con los reglamentos eclesiásticos, á tenor de los cuales son
dictadas las sentencias de tal índole; y si no se ha querido más que declarar que quien no c1·ee en la
Iglesia ni en sus dogmas no pertenece á la Iglesia, como nadie ha de ponerlo en duda, huelga del todo.
¿Qué objeto había de tener el decreto, por consiguiente, sino el de parecer una sentencia de excomunión, sin serlo eu realidad? Y, efectivamente, como una excomunión ha sido estimado.
Es arbitrario, porque me acusa á mi exclusivamente de no crner en puntos de doctrina que enume•
ra, cuando casi todos los hombres instruidos profesan un descreimiento idéntico al mio: descreimiento
que no se han recatado ni se recatan de expresar en todos m:&gt;mentos, en conversaciones, confernncias
públicas, en foJletos y en libros,
Es injustificado, porque el argumento capital en que se apoya es la propaganda de una doctrina
falsa y corruptora; cuando me consta perftlctamente que el número de personas que comparten mis opiniones no pasa de no centenar, y es sabido que la censura ha dificultado la circulación de mis obras hasta el punto de que la mayorla de los que han leido el decreto del Sínodo no tienen la menor idea de lo
que tengo escrito sobre la religión. Lo atestiguan las cartas que he recibido.
Contiene una afirmación á todas luces inexacta, al hablar de tentativas infructuosas, llevadas á
cabo por la Iglesia, á fin de reintt&gt;grarmo en su seno, cuando jamás se han hecho conmigo semejimtes
gestiones.
Representa lo que en lenguaje jurldico se llama una calumnia, pues se ha disfrazado en él la verdad
á sabiendas, mediante afirmaciones que tienden á causarme daño.

1

..

CONDE DE TOLSTOI.

rías. Un tercero escribe: •Si el gobierno no te hace desaparecer, ya sabremos nosotros hacerte callar,• y
acaba la carta con maldiciones. «Para hacerte polvo, malvado-me dice un cuarto-sabré valerme de
medios infalibles .... ;• siguen improperios que la decencia me prohibe copiar.
En algunas personas con quienes me encontré, después de publicarse el decreto sinodal, apercibl ya
señales de esa violenta ira.
El 25 de Febrero, el mismo día de la publicación, pasaba yo por una plaza, cuando oí que alguien
profería estas palabras. «Ahi va el diablo en forma humana., Y si la gente hubiese sido otra, acaso
me habría apaleado como al infeliz muerto á garrotar.os hace años j1rnto á la capilla de Panteleimonovskaia.
El decreto dei Sínodo es malo; pues, en conjunto, los renglones del final, en que los firmantes hacen saber que rnegan á Dios para lograr hacerme igual á ellos, no siL·ven para mejorarlo e n Jo más
mínimo.
Y no es menos injusto en los detalles que en el coujunto. Dice que , un escritor célebre en todo el
mundo, rnso por su nacimiento, ortodoxo por el bautismo y la educación, el conde TolstoY, vendido á las
seducciones de su orgulloso espll'itu, se ha rebelado audazmente contra el Señor, contra su Cristo y sus
santas instituciones, y ha renegado abierta y públicamente á su madre la Iglesia orto don, que Je dió alimento y crianza.,

�244

REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

Es exacto, en absoluto, que he renegado á la Iglesia que se llama ortocloxa. Pero no he renegado :\.
la Iglesia por haberme rebelado contra el Señor.
Bien al contrario, la he rl'negado porque he querido servirá Dios con todas las fllerzas t.le mi alma.
Como concibiera dudas acerca de la verdad de la Iglesia, me impuse el deber de consa.gr..r varios años
al estudio teórico y práctico de sus enseñanzas, antes de renegarla y de separarme del pueblo al que me
ligaba amor inefable. Me esforcé en leer cuanto atañe á esas enseñanzas: me dediqué al estudio y examen crítico de la teología. dogmática, y mientras tanto, me sometla escrupulosamente, durante más de un
año, á todos los mandatos de la Iglesia, observando los ayunos, asistiendo á las funciones.
· .A.si me he convencido de que las enseñanzas de la Iglesia forman teóricamente una falsedad hipócrita y dañina, prácticamente una mezcla de bajas supersticiones y de brujería, que oculta por completo
el sentido recto de la doctrina cristiana.
Entonces fué cuando realmente renegué á la lgle:oia, cuando acabé de cumplir sus ritos.
En mi testamento encomiendo á mi famiiia que no permita que se me acerque, á la hora de la muerte, ningún representante de la Iglesia, que procure hacer desaparecer lo más pronto posible mi cadáver,
como se hace con las cosas repugnantes é inútiles, á fin de que no moleste á los vivos.
Me acusan de consagrar mi actividad literaria y el talento que Dios me otorgó á propalar en el pueblo teorías adversas al Cristo y á la Iglesia. Preténdese que con mis escritos-esparcidos profusamente
por los disclpulos que tengo en el mundo, y especialmente dentro de nuestra querida patria,-trabajo
con fanático ardimiento con objeto de echar abajo los dogmas de la Iglesia ortodoxa y aun lo que es
fundamento de la fe cristiana. Todo ello ea falso. Jamás me he cuidado de propagar mi doctrina. Cierto que he escrito obras en las cuales he trntado de formular la interpretación mla, de las enseñanzas de Cristo. Cierto que no he escondido esas obras á cuantos me han mauifesta.do el deseo de cono•
cerlas.
Pero nunca me he ocupado personalmente en hacerlas imprimir. Nunca he dicho mi manera de entender las enseñanzas del Cristo, sino á los que me han interroga.do acerca de ello, explicándoles mis
pensamientos de viva voz, ó bien entregándoles mis escritos cuando los tenia en mi poder.
Dícese en el decreto del Sínodo que niego la existencia de un Dios en tres personas, Creador y Pl'Ovidencia. del universo; que niego á Nuestro Señor Jesucristo, Dios hecho hombre, Redentor y Salvador
del mundo, que padeció por todos los hombres y por la salvación de ellos, y que resucitó de entre los
muertos; que niego la concepción milagrosa de Nuestro Señor Jesucristo; que niego la virginidad de la
Santfsima Madre de Dios, antes y después del nacimiento de su hijo. SI, es verdad, niego una trinidad
incomprensible, ast. como la fábula de la caída del primer hombre, absurda en nuestros días; niego la historia sacrílega de un Dios nacido de una virgen para el rescate de la raza humana.
Niego todo esto, es verdad. Pero á Dios espirita, á Dios a.mor, á Dios único, principio de todas las
cosas, no lo niego, no . .Aún más: solamente en Él reconozco existencia real y se me presenta el sentido de la vida en el cumplimiento de su voluntad, cuya más elevada expresión está en la doctrina cristiana.
Se ha dicho también que no creo en otra. vida, más allá de la tumba, ni en la eternidad de penas y
castigos.
Si no se pone diferencia entre el concepto de otra vida y la idea del Juicio Final, del infierno lleno
de diablos, sitio de tormentos eternos para los réprobos, y del paraíso donde los elegidos gozan de per•
petua felicidad, es muy cierto que no creo en la vida. más allá de la tierra. Pero si creo en la vida eterna, y creo que el hombre es recompensado según sus actos aquf y fuera de aqul, ahora y siempre. Lo creo
tan firmemente, que á mis años, puesto al borde de la sepultura, me debo esforzar á menudo para no pedir
con ansia la muerte de mi cuerpo: es decir, mi nacimiento á una vida nueva.
Y estoy persuadido de que una buena. acción, cualquiera que sea, va acrecentando la dicha de mi
vida eterna, tanto como la va disminuyendo cualquiera mala acción.
Dicen que niego todos los sacramentos, y es del todo exacto. Tengo tocios los sacramentos por sortilegios viles y groseros, inconciliables con la. idea de Dios y las enseñanzas del Cristo, y además, poi'
transgresiones de los preceptos categóricos del Evangelio. En el bautismo de los recién nacidos encuen.
tro una corrupción del significado que puede tener para los adultos que adopten á conciencia el cristia,
nismo. En el sacramento del matrimonio, administrado á dos seres que por adelantado y voluntal'iamente se han unido ya, lo mismo que en la aceptación de casos de divorcio y en la consagración de las se•
gundas nupcias que contraen personas divorciadas, veo contradicciones declaradas del espfritu y de la
letra. de la enseñanza evangélica.
En el perdón periódico de los pecados, conseguido mediante la confesión, veo una ilusión peligrosa
que forzosamente ha de fomentar la inmoralidad y desvanecer toda vacilación del ánimo ante el pecado.
En la extremaunción y en la consagración de los monarcas, en el culto de imágenes y de reliquias,
en todas las ceremonias del culto, como rezos y exorcismos fijados por el ritual, veo prácticas de estúpida brnjeria.
En la comunión veo una divinización de la carne, contraria á la doctrina cristiana. En la canonización veo el acto inicial de una serie de imposturas, junto con una transgresión de la. enseñanza del Cristo, quien prohibió en absoluto hacerse llamar maestro, padreó doctor. (~fateo, XXIlI, 8- 10).
Finalmente, como para presentar el colmo de mi bajeza, dicen que después de haber ultrajado lo más
sagrado que tiene la fe, me he atrevido á escarnecer el más santo de los sacramentos: la Eucaristla. Es

245

ciertlsimo que me atrevl á describir c&lt;,n sencillez, objetivamente, todos los movimientos que ejecuta. el
sacerdote al preparar el pretendido sacramento; pero es completamente falso que ha.ya algo sagrado en
tal ceremonia. y que sea un sacrilegio describirla lisa y llanamente tal como se efectúa. No hay sacrilegio en llamar)abique-á un tabique y no altar¡ ni lo hay en dech- que una copa es una copa y no un cáliz,
Pero comete un sacrilegio, el más horroroso, el más repulsivo de los sacrilegios, quien emplea cuantos medios tiene-á·su disposición para engañar, para embaucará la gente, sacando partido de la inocencia de niños y hombres del pueblo para darles á entender que si se rompe de ci~rta manera un pedazo de
pan,-articulando ciertas palabras, mojado después en vino, recibe la naturaleza. divina; que si el sacerdote: lo eleva en nombre de un vivo ó de un muerto, proporciona al primero la salud y mejora la suerte
del segundo en la otra vida; y, por último, que cualquiera que se coma aquel pedazo de pan, se mete en
el cuerpo al mismo Dios.

II
¿Cómo nadie se da cuenta de lo honible que es todo eso? Las enseñanzas del Cristo son desfiguradas, convertidas en una serie de chabacanos sortilegios: baños, unciones, movimientos del cuerpo, conjuros, deglución de pedazos de pan, etc..... hasta no quedar nada de ellas. Y si alguien viene á declarar que esa brujería, esos rezos, esas misas, esos cirios, esas iconas no tienen nada que ver con las enseñanzas del Cristo, quien tao sólo ha dicho á los hombres: amaos unos á otros, no devolvais mal por mal,
no juzgueis, no mateis al prójimo .... entonces todos cuantos lucran con el engaño, prorrumpen en protestas airadas, y con increlble audacia proclaman públicamente en sus templos, imprimen en sus libros,
en sus periódicos y en sus catecismos que el Cristo no ha prohibido nunca jurar (prestar juramento), ni
matar (ejecuciones capitales, guerras), y que la doctrina de la no resistencia al mal es una invención, una
diabólica añagaza de los enemigos del Cristo (1).
Pero aún hay algo que horripila más que esta fal~íficación, y es la conducta de los hombres que sacan prover.ho de la mentira, no engailaut.lo solamente á los adultos, sino valiéndose del poder que se les
otorga para inducí1· al error á los niño~; á los niños, que hicieron exclamar al Cristo: •Maldito será quien
los engañe.&gt;
Horripila pensa.1· que esas gentes, en pro lle sus mezquinos intereses, se rebajen hasta practicar tan
mala ob1·a, y oculten á los hombres la verdad revelada por el Cristo, cuando esta. Yerdad les proporciona.ria un bien mil veces más preciosa que su triste labor.
Pórtanse como aquel bandolero que asesinó á toda una. familia de cinco ó seis personas para quitarles una blusa vieja y cuarenta kopeks, cuaudo sus victimas le habrlan regalado todas las ropas y todo
el (linero que poselan con tal de que les perdonase la vida. Pero no podía portarse de otra manera, como
les sucede á los impostores en materia religiosa. Con alegria vivisima les multiplicarlamos las rentas considerables que disfrutan, les aumentarlamos la opulencia en que viven ahora, sí renunciasen á perderá
los hombres con sus mentiras. Pero no pueden dr.jar de hacerlo. Y esto es aterrador. Y por esto tenemos
el deber, más que la facultad, de hacer públicas sus supercherlas. Sí algo -puede llamarse sagrado, no
son en verdad sus pretendidos sacramentos, sino esta obligación de denunciar, así que la hemos puesto
en claro, su impostura religiosa
Puedo contemplar indiftlrentc :l un chuvache ocupado en azotará su luolo ó en untarlo con requesón agrio, sin sentirse inducido á molestar sus cl'Cencias, porque sus actos son hijos de supersticiones que
me son extrafl.as y no ultraja nada de lo que consit.lero sagrado.
Pero cuando hablo con hombres que practican sortilegios y profesan bajas supersticiones en el uombre de aquel mismo Dios por quien aliento, y de la misma doctdna. del Cristo que medió la vida y puedo
da1·la á todos los hombres, entonces no me es posible contemplarlos con serenidad, y ni su gran m'1mero,
ni la antigüedad de la superstición que practican, ui su podcdo, ba"Sta~a sofocar mi indignación.
.Al dará sus actos el calificativo adecuado, me limito á hacer lo que deho, lo que no puedo dejar do
hacer, desde el momento que creo en Dios y en la enseñanza. del Cristo. Si á gritos me llaman sacrílego
porque descubro su engaño, solamente demuestran con ello la enormidad del daño que han causado, y
han de alentará todos cuantos creen en Dios y en la enseñanza del Cristo, á redoblar sus 1sfuerzos para
desvanece1· la ilusión que esconde á los hombres el verdadero Dios.
Deberían llamar sacrílego al Gdsto, que arrojó del templo bueyes, carneros y negociantes, y que ~i
volviese ahora y viese lo que en su nombre, en su Iglesia, se hace, con mayor y más legitima ira tirarla
en montón corporales y banderas, cruces y copas, cidos é iconas, todos los ínstt·umentos de brujeria!l, todo lo que ayuda á separar de Dios y de su enseñanza á los hombres.

Tal es lo que contiene, verdadero ó falso, el decreto del Slnodo que me concierne. Es cierto que no
creo en todo Jo que, al parecer de los firmantes, es articulo de fe. Pero creo en muchas cosas, sobre las
cuales quisieran ellos publicar mi incredulidad.
(I) Discurso de Ambrosio, obispo de Jarkol.

�REVISTA MODERNA.

246

Creo eu Dios, que para mí es espiritu, amor, principio de todas las cosas. Creo que está eu mi, como
yo estoy en él. Creo que la voluntad de Dios no ha sido jamás exprnsada con claridad mayor que en la
doctrina del hombre Cristo; mas no es licito considerar á Cristo como Dios y dirigil"le oraciones, sin cometer, á mi juicio, el mayor de los sacrilegios.
Creo que la verdadera felicidad del hombre consiste en cumplir la vJluntad de Dios; creo que lavoluntad de Dios es que cada uno de los hombres ame á su prójimo y le trate como desearía él ser tratado;
lo cual resume, según dicen, el Evangelio, la ley y los profetas.
Creo que el sentido de la vida se reduce á procurar que aumente el caudal de amor en cada uno de
nosotros, y creo que el desarrollo de esta potencia de amar nos proporciona en esta vida un bienestar creciente siempre, y en el otro mundo una felicidad tanto más perfecta cuanto mE'jor hayamos apTendido á
amar; creo, además, que este acrecentamiento del amor contribuirá más que cualquiera otra fuerza a
fundar sobre la tierra el reino de Dioi:; es decir, á snstituil· una organización de la vida en que la división, el engaño y la violencia son omnipotentes, con un estado nuevo en que reinarán la concordia, la
verdad y la fraternidad.
Creo que para progresar en el amor, disponemos de un medio sólo: la oración. No la oración ostentosa en los templos, reprobada categóricamente por el Cristo (Mateo, VI, 5-13), sino la oración de que nos
dió Él ejemplo, la oración solitaria, que restaura y corrobora en nosotros la conciencia del sentido de
nuestra vida y el sentimiento de que dependemos no más que de la voluntad de Dios.
Quizás mis creencias ofendan, aflijan ó escandalicen; y aunque molesten y ofendan, no tengo suficiente poder para mudarlas, como no lo tengo para mudarme el cuerpo. Tengo que vivir, y tendré que
morir muy pronto,-cosas qne no interesan á. nadie más que á mi. No puedo creer más que en lo que creo,
á la hora en que me preparo á volverá Dios, de quien soy emanación. No digo que mi fe haya sido la
única incontestablemeute verdadera en todas las épocas; pero no sé encontrar otra más sencilla, más clara, ni que mejor responda á los anhelos de mi entendimiento y de mi corazón.
Si repentinamente se revelase otra fe que me satisfaciera más completamente, la adoptarla sin perder
momento, pues nada prevalece ante Dios sobre la verdad. En cuanto á. devolver mi adhesión á las doctrinas de que me emancipé á costa de tanto penar, no puedo hacerlo en manera alguna. El pájaro que
tendió el vuelo, no se encerrar/\. otra vez en la cáscara de huevo de la cual salió.
«Quien empiece por amar más al cristianismo que á la verdad, amará pronto á su secta ó Iglesia más
que al cristianismo, y acabará por amar A su propia persona (su descanso) más que á todo el resto del
mundo.• En dirección inversa, he atravesado las fases que describe Coleridge.
Empecé amando á la Iglesia ortodoxa más que mi propio descanso; luego he amado al cristianismo más
que á. la Iglesia ortodoxa; ahora á. la verdad más que al mundo entero. Pero, hasta el momento presente,
la verdad está confundida para mí con el cristianismo, tal como Jo comprendo yo.
Confieso, pues, el cristianismo. Y gracias á los esfuerzos que hago para confü-mar mis acciones con
mis creencias, vivo en paz y alegría, y puedo, en medio de la paz y la ale¡;ria, encaminarme á la muerte.
LEÓN TOLSTOI.
Moscou 4-16 de .Abril.

TELEGRAMA.
De Jalapa, el 5 de Agosto de 1901.-Recibido en México á las 101/ 2 a. m.-Sr. Jesús E Valenzuela.Redacción de •La Revista l\Ioderna •
Te suplico encarecidamente que en tu ya acreditado periódico hagas constar, en mi nombre, que
no soy 1&gt;! autor de los versos que con el titulo de •Sueño, y con mi firma, aparecen en el numero 120 de
•Fin de Siglo• ó sea en la edición correspondiente al 3 del actual mes. De seguro que allí tales rimas
constituyen una rE'producción, pero jamás las he escrito, y ni acostumbro vestirme con el plumaje del
pavo real, ni quiero aceptar culpas ajenas, que ya con las propias tengo sobradas. No es la primera vez
que formulo protesta semE'jante.
SALVADOR

•

DÍAZ ~JIRÓN.

~

_'
.

\\ll•\''

.

\

f

-

--

-

TARDE DE OTOÑO.
A RodoÍfo Reyes.

En Oriente las cumbres hirsutas
enderezan sus conos enhiestos
bajo un palio de un lndigo obscuro,
bajo un trágico toldo de estruendos,
en el cual, como alfanjes de plata, ·
resplandecen relámpagos trémulos ....
Ven á ver el paisaje, es hermoso:
tras la gris nublazón de los cielos
se amortiguan los rayos occiduos;
en los cumbres, los pájaros negros,
los que adoran las cosas inmundas,
los que atacan lo inerme, los cuervos,
se revuelven con júbilo, como
soberanos señores del viento,
y la racha, con ímpetu rudo,
silba y silba .... ¿Vendrá el aguacero?
Es la tarde otoñal. ... ¡Qué admirables,
qué gloriosos serian los versos
con que canto tu noble hermosura,
impecable y magnifica, si ellos
desgranaran e! ritmo inefable
de esta tarde de ritmos excelsos
en que un alma sonora palpita
en la tierra, en el aire, en el cielo!
¡Opulenta, grandiosa armonía!
Roncos gritos de cólera, lejos,
ailá arriba, en las nubes preñadas;
aquí abajo, en la fronda, en el viento,
en los rubios trigales que undulan
con su espiga gentil de oro viejo,
ya suspiros que acaban cantando,
ora quejas que acaban riendo,
ó resoplos de mar, ó rumores
de caricias, de arrullos, de besos ....
Mas ya vuelan las hojas en alas
de la racha .... ¿Vendrá el aguacero?
*"'*
¡Oh, qué lindo clavel entreabre
su corola de purpura y fuego,
sobre el oro triunfal de tus bucles
perfumados, sedosos y lnengos!
Me recuerda un maizal que yo he visto
en las milpas cercanas del pueblo ... .
Era un mar con sus hondas doradas ... .
De la mar rumorosa en el centro,
la amapola, ostentando sus flores
del color del clavel de tu pelo . . ..
Pero caen las pristinas gotas
como vividas gemas, fulgiendo,
y las nubes aligeras vuelan,
y rebullen graznando los cuervos,
y el 1·elámpago sigue brillando

�REVISTA MODERNA.

248

bajo el trágico toldo de estruendos
que coronan las cumbres hirsutas,
en Oriente ..... ¿Vendrá el aguacero? ... .

¿Sabes tú, qué pensaba, mi rubia?
No te rlas, declrtelo quiero:
recoger esas llmpidas perlas
en el cáliz a1·diente y bermejo
de la flor de tus labios, más roja
que el clavel de:tu blondo cabello . ...
Mas . ... ¡qué bella explosión de fulgore&amp;!
Ge abrillanta con claros destellos
ese palio de un lndigo obscuro
que cornna los montes enhiestos ....
¡Gloria al sol que ha rasgado la bruma!
Esa nube pr.e liada de estruendos,
era informe montón; hoy pru·ece ... .
¡hoy parece un ideal terciopelo!
La esmeralda del monte revive ... .
H11sta el hosco plumaje del cuervo,
al tocade la luz, ya presenta
primorosos cambiantes de ace1·0!
¡Claro obscuro, tu encanto sub~•uga!
¡Almo sol, tu pincel es soberbio!
¡Gloria á ti, gran artista celeste!
¡Y á ti gloria, oh Rembranrlt, oh m1testro!
Mas .... la racha ha c1tlma&lt;lo su furia. . . ..
¡No vendrá, no ven&lt;l1·á d aguacero!

....

ARo IV

MÉXICO, 21l QUINCENA. DE AGOSTO DE

1901

NóM.

16

REVISTA MODERNA
ARTE V
DLRECTOR: ,TESU S F.. ' VALE~ZUELA.

CIENCIA.
JEJo'F. DF. HEDACCION: ,JESU S URUETA.
Ti¡&gt;. tlt D11bld11.

No vendrá .... Mira el arco de triunfo
que Iris teje, con mágicos dedos,
con los rayos del sol que disuelve
en el agua suspensa en los cielos .. ..
También mi alma, á tu casta hermosur11,
con la luz ide11.l del ensueño,
ha tejido mil arcos de triuufo
en mis trovas de amor, en mis veri;o~!
Pero ¡mira! ¡oh prodigio! Del valle
sube un águila, en rápido vuelo .. . .
Va á la cumbre, á. la roca, á su nido
donde aguardan sus hijos hambriento&amp;:
Mas el ave vacila .... jadea .. . .
¿Qué tendrá? ¿Por qué abate su vuelo?
¿Qué acongoja á. la reina del aire?
¡Ah, tal vez de un combate sangriento,
pero noble, y viril, y pujante,
vuelvr, rotas las garras de acero!
Se desploma, vencida, en la roca . . ..
Al sentir su presencia los cuervos,
azorado11, emprenden In fuga.
en desordeu, temblando de miedo!
Pero no, que ya vuelnm, se agrupan,
exploran, observan con ojo certe1·0 ... .
¡Ya lo saben! ¡El rey agoniza!. . . .
¡Ya le atacan!...... ¡Oh viles!...... ¡Oh...... ¡cuervo&amp;!..... .
DI, mi bien: ¿no te indignan? . . . .
¡Oh gloria!
¡Yo, á tus plantas! Tu frente!. . .. ¡Mi beso!
~lérida.- Yuc11.tán, 1901.

José I. N9VELO.
GAl, ATEA. -l\fARQl' E!!TE,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 15, Agosto, Primera quincena</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>HEVI~TA MODERNA .

216

ARo IV

Pern, ¿qué psicólogo, para contc~taro~, sabría compal'ar, clasificar, gratluar, pesa1· tautas satisfacciones ó penas iucesivas que tienen su ella. y su hora y que se jnzgan tan diftirentemente A distancia?
¡ Cuántas alegrlas y dolores que se transforman, se atenúan, se volatilizan y palidecen! ¡ Cuántas pasiones que Sll calman!¿ En qué se convierten cuando uno envejec&lt;', c~os triunfos y esas contrariedades, esos
encantos y esas desesperaciones? Sin embargo, quisiera concluir y puesto que interrogais-especialmcnto quizá-al poeta y al autor, siento más facilidad para contestar.
Separemos los grandes asuntos, familia, patria, deber, hechos para el respeto y el silencio; tlcscl'n·
damos Aaventuras más vana~, á impresiones más accesibles y ponderables. Entonces, diré que mi mayor
alegria literaria ha sido conocer el triunfo, iba á decir, la popularidad, sin haberla solicitado ni buscado
PQr ejemplo, en la rno" r&lt;'prcsentación de mi drnma Los Ob1·eros, en el Teatro Francés. ¿ Y el mayor do lor? ¡ Ab ! no os riaif: es el de ser traicionado por su~ amigoF, en las horas decisivas, cuando se tenla In
ingenuidad de contar con clios.-Euyenio Mantu l.
Esta es una confesión completa.
Cualquier comentario 11!. dcbilit11rla y vnlt\ rn:1s to: minar.
JEA:S

(Trad. de •Revista Moderna.•)

CÁNTIGA.
I
Ya sé que es inútil, y adoro tu blanca. hcrmosur11 1
más fú!gida y pura
que el lfmpido ciclo del alba gentil. ... !
Ya sé que es inútil, y amándote voy, alma mi11,
y en honcla agonia,
sin fll ni esperanzas me muero por ti!
JI
Y cómo no amarte? de amor hechiceros
tus húmedos ojos parecen lejanos luceros:
murmullo en las hojas del Ar bol tu voz .. . .
tu imagen parece que flota en el viento ... .
granada es tu boca; tu aliento,
lisonja del airn y aroma de flor!

m
Ya sé que es inútil! .... Jamás nuestras alma~,
á la sombra feliz de las palmas
del verjel do la dicha hallarán,
ni el sueño inefable de blanda ternura,
ni rápidas horas, ni paz, ni ventura,
ni el agua serena del mismo raudal!

Ir
Adios, alma mla! la pálida luna
que oyó de mi canto la queja importuna,
también desdeñosa,
como tú, me negó su fulgor ....
¡Dulclsimos ojos, lejanos luceros,
ay de mi, si jamás he de veros,
y anheloso de luz, en las sombras,
l'l'l'ante camino, muriendo de amor!
:\[ILK.

BERNARD.

MÉxICO,

2¡\

QCJINCENA DE JULIO DE

1901

N-0-M, 14

REVISTA MODERNA
ARTE V
r&gt;il!l~CTOB: ,JESlJ8 F.. VALEN7.UEí,A.

CIENCIA.
,JEFE DE TIEDACCJO::-:: JESl:18 URU ETA.
T i}) d e D11Udn.

�REVISTA MODERNA.

DISCURSO
PRONl 'XCIADO POR El, SR, 1,IC, JESÚS T'RUETA EN LA VELADA ORGANIZADA POR LOS ESTl'DJA1'TES DE
,ltrlHSPR('DlsX('IA EN HONOR DFJ JUÁ1rnz, r, A NOCHE DEL

18 DE ,JULIO DE 1901 EN EL TEATRO DEL RE-

'&lt;ACDIIENTO,

O YESTJ m:: mi discurso con los luengos ropajes luctuosos de las graves oraciones fúnebre~; esta fecha no es una fecha de duelo colecth·o,
sino de universal regocijo; el 18 de Julio no es el día de la muerte, es,
se1iores, el dla de la resurrección. Que resuenen en los aires los himnos favoritos de la patria, y desparramen todas sus flores los verjelfü;
que los jóvenes dancen al son de las músicas sagradas, y los enjambres canoros de la poesía palpiten y vuelen como abejas de oro; que
todos los corazones se fundan al calor de un mi!lmo entusiasmo, y un
inmenso grito de júbilo suha al cielo anunciando los festivales de un pueblo! El versículo de la Snlamita
es eternamente cierto: el amor triunfa de la muerte. Benito Juá.rez no está bajo su lápida mortuoria convertido en ceniza; está dentro de nuestras almas convertido en idea, en sentimiento, en aspiración. Carifio
i1 la patria, deseo de libertad, sacrificios por el deber, luchas contra el mal, recuerdos de dolor y de g loria,
icleales tambiím de dolor y de gloria, todo eso es Juárez. Sublime transfiguración del hombre! Pudo el
pueblo engaiiado por el golpe brusco y por el poder alucinante de la realidad, llorar un día sus más
amargas lágrimas, ver ennegrecido por fatidicas nubes el porvenir, y en torno del pabellón cresponado maldecir al cielo y clamar;\ los infiernos! Juitrez, en su ataúd, descansaba. Se le creía muerto. Alli
acudieron sus discípulos de patriotismo y de infortunio, y en vez ele sentir la dolorosa agonía de la esperanza, sintieron brotar en sus almas una esperanza nueva .... Entonces fné cuando Guillermo Prieto,
infundiendo rn la frase toda la fuerza vital de su infinito anhelo, gritaba: c¡Dc pie, sefíor, ele pie!» y á ese
grito poderoso como nn conjuro, se hizo el milagro: el muerto sacudió el snclario y se puso de pie en la
concil'ncia nacional!
0

De los combatientes de vanguardia muy pocos quedan, y pronto abandonar:ln el puesto de honor.
l'neden caer, no importa! El hombre al morir, retofía en su descendencia, y sus obras no se pierden en
la incesante elaboración de la historia. Bazaine proviene de los grandes traidores y Gambetta de los
grandes defen~ore1,; Esquilo y Cervantes tienen la misma filiación gloriosa de héroes poetas, y en los
anales de nuestro muodo, siempre que el espíritu humano ha estado en peli.,.ro de muerte se han repe°
ti'd o 1as salvadoras epopeyas de Maratón y Salamina. El hombre dura mientras
dura su 'esfuerzo, por
eso son inmortales los que trabajan por la libertad. Las naciones deben sus enorglas más á los muertos
que a los vivos. El polvo que piensa no ,·uelve al polvo. La idea es fuerza de incalculables resultados:
penetra, se difunde, se transforma eternamente, es el espíritu de que habla Goethe, •tejiendo en los talle•
res del tiempo el ropaje viviente de la divinidad. • Toda pal,ibra fecundiza, toda predicación deja su semen en _el surco. Los libros de los enciclopedistas se co11virtieron en la sangre de la revolución burgue~a; los hbros de los pensadores modernos serán la sangre ti•• la t·eyolución obrera. Renan dice bien cuando dice: • pucae la iglesia anatematizar á Yoltafre, puede la influenciada y temerosa mano de la madre
quitarlo de tu biblioteca .. , . de tí no lo arrancarán jamás, porque Yoltaire eres tú mismo!• La idea en ae•
tividad atraviesa la historia en una serie de encarnaciones di,·ersas: Hidalgo con el tiempo se llamará
,Juárez; el T'Pnsador ;\lexicano aparecerá un dla en la Academia de Letrán con las facciones cobrizas del
Xigromante, Y la mirada de lumbre de ;\forelos fnlgurar?1 rle nuevo en los anteojos del "'eneral Zara.,. 0 za' La historia es una pasión, porque rs una pasi ·n lit viin: grandioso combate perclu;able en que las

,

219

Vtll·dadc~ y las bellezas y las virtudc~, se conquistan en lt&lt;'catombes i1imcnsas que marcan con su rastro
rle dolor y ele sangrn el lento itinerario humano!
.
,
.
Ei creencia comunisima que no tll¡temos en nuestro~ anales patnos un solo hecho de Ulllversal trascent!cncia, que nuestro"s martirios y nuestros triunfos son triunfos y martirios puram~nte nacionalei:.
La re,•olución francesa, se dice, es un hecho 1rniversal; la Reforma mexicana es un hecho local. No comprt•ntlo In historia con tan mezquina filosofía.. f:I progreso •~o se m~tila. Todo o~tá_ encadenado, todo
rienci sn 11'1' . El movimiento de un astro coopera á la armon 1a del unfferso; el mov1m1ento de un pueblo
coopera :í ·la armoní1t uo la humaniJatl. Para la obra final de redención y de amor, poco importan las
difon•1tcias de razas y de medios; en el fondo de las más contrapuestas tendencias hay elementos comunc~1 y todos los ideales se fusionan en un ideal supremo, profnnclamente humano, religión de todos, de
los que sufren y de los que gozan, de los parias y ele los libres, Zcus luminoso para los gl'iegos, Dios ~e
misericorJia para los por¡¡•e~ de es¡&gt;iritu, verdad serena. para el sabio, inmaculada belleza para el artista. Sobre todas las patrias está la gran patria, la naturaleza infinita. Todos tenemos obligación de darle
nuestras actividades para fecundarla, toclos tenemos derecho á los brotes de sus entrafías. Para comprender al hombre en sus ohras, es ante todo indispensable estndiar su nacionalidad¡ pero luego, el ani~lisis
tld&gt;e taladrar hasta las últimas capas del cspiritu, descuhrir los e!cmentos irreductibles, despojar do revt•stimientos posteriores el n11cleo primitivo, poner :'L desnudo la fibra humana, la que al vil:lrar hace vi·
brar nul•stro corazbn &lt;'ll sus más atávicas profundidades, arrancándonos !,\grimas con el Quijc,te, esa sublime el&lt;'gia de la risa, ó haciéndonos estrcml'cf'r con los tr:'1gicos 1•stremecimientos ele Hamlct ante los
peligrosos bordl's de lo insondabl&lt;'.

Pues i,icn, llenito Jnárez t•~, ante todo, mexicano: las grnndezas de su carácter son las grandezas del
carácter de su raza, realzadas en (•I como una concreción y como una slntesis¡ pero sobre todo, ea un
miembro ele la humanidad, una figurn de primer orden entre las grandes figuras ele la historia, r.anrlillo,
hc'\ro&lt;',-tomo estas palabras cu su significación épica-de los que se ha dicho, en intencionada frase, que
no tienen patria, porque sns actos son como gotas de sangro que circulan en el organismo entero de la
humanidlld, nutriéudolo de vida y floreciéndolo ele amo1 !
¿Cuáles son los elementos profundamente humanos del carácter de Ju,irez? Lll cou~tancia heróica Y
la fe en Dios. He recogido, seiiores, de los labios de mi padre, un hecho sencillo en su magnitud, que
aiios ha relataba YO ante la tumba del Ilencmérito, y que quiero deposita1· hoy en la memoria ávida de
la juventud porq~te revela mrjor que cualquier análisis, el espíritu de J nárez, espíritu •de hierro Y de
roca,• com~ el del rebelde encadenado esquiliano. Los pat1·iotas que á través del desierto conduelan
el arca santa con las reliquias del pueblo, llegaron á Chihuahua, llevando la patria, como Danton, en las
suelas 1le sus zapatos. En una sala, apenas alumbrada por las agonizantes luces del crepúsculo y eu la
triste penumbra del fondo, estaban sentados J uá.rez, Iglesias, Lerdo, Prieto .... ya dii¡puestos ásalir rnmbo al Norte, pues de un momento á otro se escuchada on las calles do la cilfdad el red~ble de las ava~1.adits francesas. Todo, como esa sala, estaba triste; algo muy querido parecia acompanar en su agoma
al crepúsculo .... La cara ele Juárez tenla la impasibilidad dura de una máscara de bronce. Las tormen•
tas de su alma no relampagueaban en sus ojos. No estaba cansado; no sufría. Se habló de la situación
del país: el señor Lerdo disertó sobre derecho internacional, como siempre, admirahlement~; Guillermo
Prieto dijo algún chiste, como siempre, delicioso. La atmósfera estaba saturada de angustia. • • • Aquellos hombres espectrales no se movían, no se iban, no huían! Juárez dijo á sus visitantes: • Aún hay tiempo de fnmar un cigarro; nada está perdido; creo poder volver dentro de cinco años á cmocar la bandera
en el Palacio Nacional.• Cinco años! No pasó uno, y la bandera ondulaba en la capital de la República,
:'1 los soplos ele la libertad! De manera que ese hombre, sin dinero, sin ejército, en los limites de su país,
cuando nadie crela en él, excepto él mismo, pensaba resistir cinco años más! Con una perspectiva asl de
negra, asi de vacía, desdeiiaba el puiial que le ofreciera la tentadora sombra ele Catón! Nó, no tiene
razón el Nigromante, no fué sublime el suicidio del romano, porque aún algo le quedaba que hacer por
la República, sufrir y espei'ar; no fllé sublime porque perdió la fo, pot•que dudó de su alma. Juárcz es
más grande: derrotado por el destino, todavia pedia cinco afíos de infortunios para vencer al destino!
Bit-n se conoce que la hoguera de Cuahutomoc iluminaba su conciencia!

Nadie creia on él, triste verdad! F.rn el dla sagrado, el 15 do Septiembre, El General Bl'incourt
ocupaba Chihuahua. Al derredor de la humilde pirámide que levantó el cariiio popular sobre los restos
de Hidalgo, se cometla un sacrilegio: los franceses y los traidores celebraban la independencia de nuestro suelo! En cambio, algunos buenos patriotas organizaron on 1-a capilla (le la Parroquia una. lllisa dl'
DuPlo, y alli fneron con sus hijos las madres eulntadas ¡\. llorar la mnerte do la patria, {~ enterrarla
para siempre., .... Las oraciones cra1i gemidos; en las baldosas arrastraban las gasas fonerarias; lo,i
ojos húmedos se clavaban en el llag1\Clo cucl'po iwl Redentor¡ el órgano sollozaba el misererr; el incienso

�HEVT!::&gt;TA MODERNA

REVISTA MODERNA.

euvolvla en uubes seráfica1:, las cabecitas de los muos...... Juárez! Juárcz uo volverla, imposible!
Y uo sólo en las lejanas fronteras, no sólo en la pobre parroquia de mi pueblo, sino en toda la extensión
del pais, hubo un abrazo implo de conquistadores y traidores, y una misa de dueto de todas las madres
y de todos los hijos, bajo la negra, bajo la infinita soledad del cielo! Juarez! oh, Juárez uo volvería, imposible! Juárez volvió. Ah, Señor! si ese hombre, que tuvo que combatir no sólo á los franceses, no só.
lo á los traidores, no s1lo al clero, sino también el escepticismo del pueblo, y que venció no sólo á los
franceses, no sólo á los traidores, no sólo al clero, sino también el escepticismo del pueblo, no figurara
en la historia de la humanidad, no fuera una gloria universal, tendrlamos derecho al mal, á la destrucción, al suicidio, arrojando nuestros fastos y nuestras virtudes y nuestros pensamientos y nuestros ideales y nuestras almas, á la combustión satánica de un infierno devorante y de una muerte ignominiosa;
Benito Juárez no es el Benemérito de las Américas, es Benemérito del mundo entero!
Y hoy que hemos perdido la fe en las quimeras del jacobinismo, pero que la tenemos cada vez ma•
yor en las verdades de la ciencia; hoy que ya no nos exalta la raudalosa elocuencia dantoniana arras!
trando en su furia mantos desgarrados y cetros rotos, pero nos entusiasma la serena voz de la filosofía
que deposita limo fecundo en tas almas y jamás desborda cóleras destrnctoras de su profundo cauce•
hoy que nos burlamos no poco de las disertaciones incoloras y pedantescas de Robespierre y estudiamos
en Ronssean un caso patológico; hoy que los reyes, los frailes y los nobles, que habían perdido la fisonomía humana con los corrosivos de la literatura demagógica que los llamaba y los llama, hidras, vampiros, e11driagos, nos aparecen en la historia cientlfica con sus facciones normales, como hombres semC'.
jan tes á las demás hombres, algunas veces liberaleP, complacientes, a1 tista~; hoy que analizamos y que
nos explicamos, sin odiarlas •á priori,• las etapas más infaustas de la crónica humana; hoy que ya no
creemos que la regeneración universal brote de no discurso epiléptico de encrucijada, aplaudido por el
populacho ebrio que deserta de las escuelas y de los talleres, y armado de formidables picas levanta &lt;'11
triunfo á Marat, grotesco y patibulario, sobre los bonetes rojos; hoy que no creemos en la utópica democracia del •Contrato Social,• idealmente bella, como un diálogo platónico, trazada á maravilla con l1t
armonía matemática de los silogismos, pero falsa de toda falsedad; hoy, por último, que vemos cvapo·
i-orse en el horizonte las últimas humaredas de la Con·,ención, devorada por sus propias llamas, estamos
en aptitud de comprender la personalidad real del señor Juárez, pasándola del mito á la ciencia, pero
sin destrnir el mito que es arte, de la leyenda á la historia, pero sin destrnir la leyenda que es poesía,
cumpliendo así con el deber que como ciudadanos y patriotas tenemos de preservarla de todo homenajr.
falso y de toda injusticia sacrilega, á riesgo de que la posteridad la encuentre mutilada y sucia bajo el
polvo del tiempo, como encuentra el arqueólogo los restos de los palestritas de mármol y de los atletas
de bronce que yacen en la tierra divina del arte, devastada por la ,·iolencia y por ta ingratitud! ( 1)

pavorosos y formidables arreos de combate.- Nó, no puede ser de ellos el scño'.· J_uárez.. El ho1~b~·e q_uu
castiO"ó todos los abusos para defender todos los derechos, el hombre que castigo todos los pnv1leg10s
para"defender todas las garantías, el hombre que castigó to~as las ~presiones para defender todas las
libertades, no es un cismático, no es un sectario, no es un rntrans1gente, e3 un Reformador. La base
de su obra es esencialmente económica; el fin de su obra es esencialmente moral. Fué un hombre de
paz, fué un hombre de amor, fué un hombre de progreso. Su esplritu no está en el odio ciego é inmoral
de las edades muertas, tenddamos entonces que odiarlo y Dios sabe cuánto le veneramos; está en el respeto del pasado, en el trabajo del presente, en la fe del porvenir, en el conocimiento de lo que hemos si•
do, de lo que somos, de lo que seremos, abarcando la prodigiosa evolución que si aún nos ha dejado en
tas extremidades de la mano las garras del carnicero velludo y delincuente y en las capas más hondas
del alma al apetito bestial y la pasión impura, empieza á poner en nuestras f1·entes los primeros destellos de la divinidad, como un beso matinal de la infinita poesla del amor!
y si alguna vez,-qné sabemos!-las pasiones estallan en tragedia, si la lucha se hace inevitable, si
Jos parches de Tirteo resuenan y marchais en las filas •cnbriendoos el pecho con el orbe del escudo,
blandiendo en la diestra la lanza sólida y agitando la terrible cimera sobre el ca.1co,• defended bizarra·
mente la figura de Juárez, dando actos heroicos á la fama clamorosa, defendedla en nombre del arte, cu
nombre de la cie_ncia, en nombre de todos los lienzos pintados, de todas las estatuas esculpidas, de todas las verdades conquistadas, en nombre de los que ostentan cicatrices resplandecientes, en nombre do
los que encienden el astro de ero de la piedad en las cimas de la conciencia, en nomb1·0 de los que bajan
con la lámpara de Aladino á las enh·aiías de la vida., en nomb1·e de los que llevan al costado una lira.madre de la estrofa que se desbarata en c:&gt;lores, en lágl'imas ó en cóleras,-cn nombre de la patria que
nos concreta, en nombre de la humanidad que nos contiene, y viriles, fuertes, invencibles, como hacen
los héroes de la Iliada con los caudillos rotos en la brnga, c:ibdd y proteged la figura de Ju;í.1·ez con una
muralla circular de clavas resonantes!

220

A la juventud toca tarea tan meritoria. Qué mejor homenaje pode1s rendir al muerto ilustre, que
hacerlo vivir incesantemente, con todo amor, en vuestras meditaciones y en vuestros estudios? 03 lo
disputan dos bandos enemigos: el Clero y la Jacobinerla. Uno 11roviene de Jernsalem primero y de Ro
ma después, de la ·ciudad pontifical y hierática, autoritaria y solemne, llena de ascetas con callosidades
en las rodillas y la.minas de oro en las frentes. No es divino; dejó caer en la sangre y en el lodo de la
vida el ideal de Jesús; es humano, es decir, bueno y mato. Sus grandes acciones le han dado lustre, su!!
grandes crímenes le han valido anatema. 8alvó la ciencia antigua de la rapiña de los bárbaros y prendió los leiíos del odio bajo las plantas de Juan Huss y de Jerónimo de Praga. Y hoy, contaminado por
el industdalismo febril del tiempo, en vez de abrir el Reinado de Dios con las llaves de Pedro, penetra it
saco en las ricas heredades del capital con los instrnmentos del agio y de la astucia. Y si desoye la santa palabra de León, de ese anciano blanco y bueno, cuyos labios manan amor como los panales miel, y
cuyo esplritu asciende á la muerte como una hostia sobre la humanidad arrodillada; si no vuelve, en pe1·egrinación expiatoria y en demanda de misericordia fL los huertos de Galilea; si con los supremos cxorcfsmos del arrepentimiento no arroja de su alma el Demonio del Vicio, entonces se entregar:i. ata&lt;lo de
pies y manos á las implacables justicias flamígeras de la Historia!
8i el Clero niega á Juá.rez, la Jacobineria lo deforma, porque lo hace objeto de un fanatismo, colo·
cAndolo como santo del calendario demagógico. Cisma, intransigencia, odio, guillotina, parlamentos clubs
llenos de humo de pipas y de vociferaciones de muerte, la decapitación ele Dios en el cielo y la feliciclad
salvaje sobre la tierra: bellos ideales! Tuvieron los jacobinos su papd en la Historia, tni.g ico siempre y :'t
veces grande. Hoy, han pasado de moda: son siemprn grntescos y nunca grandes. Se parecen al caba·
llero de la Noche y de la Muerte de que habla Tennyson, que oculta las tiacas fuerzas de un niiío bajo
(r ) Co n moti\'O de la calurosa d elensa que hizo de la J acobincría el estudiante D. Lázaro Villarrcal, que me precedió esa
noche en la tribuna, me ví obligado á aludir ásu di!rurso en estos 6 parecidos términos: " El vibrante orador de Ja Escuela de
J urisprudencia ha hecho una entusiasta apología del jacobinismo.. . . Es joven, aún vive con su ensueño en Jns turbulencias de
la Conven c_i,6n francesa. Y quié'.1, no ha sido jyobino en su j u\'cnlud ? Pero nosotros, que hemos perdido la fe en las quime•
ra.~. •• •_et~. Itago esta o~Jserrnc1on, porque algunas personns ha n supuesto q ue yo nirgo esas palab ras, habiendo ordenado que
s'." suprmuernn en la publicación que h i,o " El Imparcial" de mi cliscurso, No las niego, ni contrnrio; p!'ro como fueron improv1,·11das,_ como no estaban en mi mnnu scrito, "El Imparcial" no pudo imprimirlas.

Conclu ,·o. A vosotros os toca, jóvenes egregios, rehacer la patria moral, la patria intelectual, la patria,
viva y verdadera, la bella, la espléndida, la gloriosa patl'Ía, tal cual la contemplaban, con los ojos em ·
briagados de ideal, los hombres generosos que por ella afrontaron las cárceles, los destierros y la muer te. Yuestros padres le dieron el alma y la sang1·e: dadle vosotrns el ingenio. ~o qu.eremos apagarnos
en la historia. Recoged en el corazón la constancia y la gloria. de los magnánimos que hicieron la. Reforma, preocupados por la ciencia y el arte que deblais cultivar. Y el arte y la ciencia amadlos cou
verdadero amor; amadlos pot· si mismos, más que por los frutos que puedan produciros, más que por las
alabanzas que puedan conquistaros; amadlos como el ejercicio y la maniftistación en que la nobleza del
hombre aparece, en que el valor de las naciones se externa. Y sed buenos, y creed: creed CIÍ el aruor,
en la virtud, en la justicia; creed en los altos destinos del gé11e1·0 huma.no que asciende al zenit por las
vlas de su ideal transformación. Que la ciencia os csfaerce, que el arte Ol? consuele, que la patda os
bendiga!

o

y

�REVISTA MODERNA.
La hojarasca crepita dispersa
por las calles tortuosas del rancho,
do se ve agonizar un destello
t1·as los viejos postigos cerrados.
Y se escuchan, al par, el chasquido
de las ramas crujiendo en el árbol
y el pesado caél' de las gotas
en las áridas sendas del campo.
Las tinieblas se cuajan. El cielo
doloroso, en un ch-culo trágico
va ciñendo del torvo paisaje
los perfiles y el hórrido espacio.

Bajo un cielo plomizo y ventoso,
por aristas de piedra cortado,
el paisaje n!onótouo duerme
en profundo y solemne letargo.
Todo es gris: la silueta del·111011tr,
el inmóvil y frío remanso
que refll'ja en sus ondas obscuras
un jirón sepulcral del espacio;
los barbechos de glebas grieta.das,
donde yace el rastrojo hacinado,
olvidadas están las-coy undas
y descansan los roto(arados;
los cona.les de piso fangoso
que han hollado~pezuiias y cascos,
sobre el cual, por el aire impelidos,
flotan acres y fétidos vahos;
el humilde jacal del labriego,
mal envuelto en los-grises andrajos
.que el aliento de Otoño arrebata
del humoso fogón-solitario;
el derruido y vetusto convento
de sillares musgosos y pardos,
otro tiempo de monjes refugio
y hoy albergue de espectros y cárabos;
hasta el río de gárrulas ondas
y cristales bullentes y claros,
so las húmedas nieblas, yacente
hoy está, moribundo y helado.
Ya lobrece. Las sombras nocturnas,
como espesa humarnda, borrando
van el triste confín de occidente
con un negro y furioso brochazo.
Zumba el Bóreas; los vientos aúllan
remolinos de polvo aventando
y barriendo las nubes que conen
en tropel tumultuoso y fantástico.

El relámpago azul fosforece,
una cá1·dena herida trazando
en la lóbrega nube, que se abre
al sentir el feroz latigazo.
Todo es negro: las sombras envuelven
valle y bosques, montañas y llanos
que aparecen tan sólo un instante,
á la eléctrica luz del rel.impago.
Todo es negro: la noche profunda
va extendiendo sus alas de cárai:;o
y el terror culebrea en los nervios '
el cabello y la piel erizando.
'
A lo lejos, al fin ele la senda
que se incrusta en los duros peñascos,
donde empieza á afilar la montaña
sus aristas de pórfido y cuarzo,
empotradas en la áspera roca
y asomándose al hondo barranco,
$US ruinosas paredes levanta
en la sombra rural camposanto.

En la lúgubre noche, las hienas,
espantoso festín husmeando,
el recinto de muerte profanan
con su aullido agudísimo y largo.
A través de 1011 rotos sepulcros,
en la lívida faz de los cráneos,
¡con qué horro1·, con qué horror aparece
terrorífica mueca de espanto!
Tal vez sienten la garra acercarse, . ...
y alli están, impotentes y trágicos,
¡y del mundo, y del cielo, y del alma
olvidados, oh, Dios, olvidados! ....
)IASUEL JOSÉ

OTlJÓN.

3 ·

;:-~-

,~ ·-=--::..;;.=-~~---=--n•::FJ.1-

�REVISTA l\10UEHNA.

225

\·ida dll Lautos trances de angustia¡ me salva.ria de la reciente borrasca del mar d · l\lármara sólo parn
cru:tarme de brazos ante lo conocido, frente al !dolo anciano que ya n:icla pro:nctr, vien&lt;lo la Esfinge
mut•rta en cuyos labios de piedra se cl'istaliza el infantil problema? ....
:\le paseo por el cuarto, en andar instintivo, y me detengo un monrnnto junt1.1 ,le! ta11dour, esa estufa
a pagad 11, semPjante á mi espíritu, porque guarda en el fondo la ccni:ta fda.
l\le acuesto, á la hora en que el sol se va dejando colgado en el Levante su u~carlata manto pérsico,
sobre tapices apilados á la usanza de Oriente. Eso tiene para mi algún encanto, porque as! no se acostaba mi padre. i\Ie duermo creyendo en los fantasmas y en los genios de las leyendac¡ tártaras.
Un canto me despierta, con el alba: es la antigua canción sagrada con que el almohezln sal uda el
nuevo dla en lo alto de los minaretes: Allah illah Allah, -i:é Moltammed 1·e~·oul Allah!

VIAJE AL PAIS DE LA DECADENCIA.
11.
EN STAMBUL.

UANDO desperté, eran ya las diez de la mañana. Habla niebla en mi cabeza. i\lu
incorporé sobre los cojines y pasé la. vista sobre mi raro vestido exótico. Me hallaba trajeado abigal'l'adamente, á la turca. l\le froté los ojos, dejé pasar entre mi
abierta boca un bostezo alicóncavo, moví mi cuerpo soporoso con desenrosques
de boa, y lentamente fué la quilla cortando la neblina letárgica, y los rayos de
luz dijeron de rumbos y latitudes. Luego tendióse la vela mnemotécnica en viaje
reti·oactivo hacia el recuerdo, y fueron pasando las lejanas indecisas riberas: mis
vuelos de pájaro incansable; los escollos, famélicos de cascos, listos siempre á triturar mi nave con la
sáxea mandíbula; mi3 ansias nunca extintas, mi sed de goces, la Dicha en fuga, la Quimera, perseguida
por todos los puntos cardinales, siempre lejos, danzando fantásticamente, espPjismo del inmenso desierto .... todo, todo, hasta no llegar á la fiesta próxima, al desenfreno de la víspera, en que el Placer ebrio
y harto regó su vaso de torpezas sobre el deslumbramiento de los tejidos asiáticos.

Hacia varios .ueses que un steamer me habla llevado á aquella misteriosa Stambul; y el oro que salió profusamente de mi bolsa pródiga franqueóme de un golpe muchos portales esculpidos.
Habla presenciado ya soberbias fiestas; pero el jolgorio de aquel dla anterior estaba muy lejos de las
zambras decentes de los pachás y de los mushires: aquello fué un desborde encanallado, una baraúnda
báquica y priapesca que me hizo amanecer con acérrimos ardores de piel y con vagos dolores de hipocondría. Aún me parece ver las cobrizas bandejas de donde se espil'ala el odorante efl uvio de las pastillas del Serrallo mezclado con el humo del lembaki; músicos árabes sonando su tan tan ó entonando
canciones fantásticas de Oriente; bujías que deseuelgan su leve gaza rosa desde sus globos de tulipanes
de ópalo sobre trajes recamados de perlas y sobre las colgaduras de Smirna. Aún siento un mi boca el
sabor del blanco vino de Ismidt, el único que dejan á labios mahometanos las suras del Profeta; y recuerdo, como en la brumosa lejanía ele un sueño, la salida del salón, la entrada al tugurio, el festival asqueroso, llegado al paroxismo .... De mi vuelta, nada. Sin duda me trajeron en brazos los buenos hijos de
Allah, y me dejaron ali!, sobre el diván, fardo de huesos, carne abita, vestido con mis prendas constantinopolitanas.

E l calor me sofocaba. Tiró el turbante, las polainas doradas, la chupa de flotantes mangas. Me tendi, desnudo, en los cojines, y pensé .... ¿Habrá algo nuevo, algo virgen, algo que desflorar con lamateria ó con el alma, algo que haga temblar las vibraciones entre los viejos flancos de la interna lira?
l\Iás! .... más! .. .. Oh! .... el Hastío! ....

No quise salir. Q11edéme en casa, precioso palacete del barrio del Taxim, de espaldas en mi lecho,
escuchando el ruidoso movimiento de la calle. ¿Ya no me quedará nada que ver? ¿Habré escapado con

Beshir, un negl'illo que se halla á mi servicio, me trae una hurncantu ración de cafc de la Arabia.
Va í1 retirarse y le detengo.
-Oye, vas á conducirme al instante á la casa del hodja más famoso que conozcas.
-¿El señor le tiene miedo á Cheiton? ....
Yo sorbía mi café, abrasándome la boca, precipitadamente.
llablo conmigo, entre dientes:
-Que me dé algún brebaje maldito. Dicen que hay simples en O.-icnte que abren las puertas de los
paraísos y enseñan muchos nuevos á los que nada encuentran en el suyo. Que venga el Artificio! Con
la fiebre se goza, porque pasa el corcel cargado de mentiras y esas mentiras son divinas realidades para
el que oye extasiado el repicar de cascos del Delirio. Quiero que la Verdad esconda sus toscas ubres
laxas y salga la adorada l\Ientira, para que haga brillar sus lentejuelas que dan á mis ojos fulgores de
diamante, y venga la amable Calentura á vaciar en mi vaso su precioso licor de cáñamo indio! Yo quiero
que me engañen! ....
El muchacho se aleja de mi lado, algo medroso.
-El señor no está bueno.
Salimos.
-¿Es muy lejos?
-En el barrio de Gálata, sefior.
Andamos. Yo no hago más que buscar las pilas du Volta du los llam uantes ojos otomanos tras de las
rPjas de los shakisirs y á través de las misteriosas celosías de los haremli!.:es. Es lo único que me queda:
la quimera del goce en el regazo. Siempre que veo de lejos la esperanza es asomándose en el pórtico
rojo de dos labios carnosos; siempre que la dicha me canta sus promesas es sentada-paloma lista al
\·uelo-sobre el torneado alabastro ru:;:algún hombro desnudo. Mas la luz intermitente vacila con el más
débil soplo de mi fantasma negro, y el oro de la débil opulencia solar se anega de tiniebla en angustiosa
11gonia de crepúsculo¡ la Esperanza oculta su anhelosa cabeza y ciel'l'a con pavor sus puertas, y el pájaro emprende el vuelo y va á. perderse entre los hondos enigmas de lo azul. Y, ya en tinieblas, mi vihión abre sobre mi sus alas memb:anosas, más obscuras que la noche profunda, mancha fatídica, condensación ele abismos, rotulada la frente con esta enseña livida: EL HASTio!
Sigo caviloso, sin notar casi á las gentes con quienes topo: el arrogante lilca clarineando color en su
uniforme, los derYiches, que salen de alguna mezquita funeraria y en cuyos labios aún tiembla la oración de difuntos; las viejas j11dias, con sus jubones lentejueleando al sol y sus gorritas verde manzana;
el regimiento que pasa, las fanfarrias, el bey, los alabarderns con trajes recamados de oro y tocados con
luengas plumas glaucas .... Cuanto se agita y bulle y es pe.jea en los trajines de las calles musllmieas
,·ale muy poco para mi. Nada veo. Sólo tengo ojos para mi escenario interior, en donde se ha prendido
un nuevo lampadario, una nueva esperanza, otra dicha en promesa, que no es la de la dama de la puerta roja ni de la arisca paloma del torneado alabastro: una luz de hechicero, luz de santuario tenebroso,
destello tumulario, promesa de ultratumba: el brevaje del hotlja!

Llegamos.
Oyó atentamente el relato Je mi mal, con gravedad de físico, con la indiforeucia de quien ha visto
mucho raro en su cllnica.
-Hágase usted la cuenta de que se halla en un templo de su religión, á. los pies de un sacerdote.
Confiésese usted conmigc. Si después de oír á usted, le juzgo bien listo para recibir la impresión de algo que por el momento me reservo; si es usted bueno para el caso y su organismo se halla preparado
iniciaré á usted en misterios de apariencia vesánica, misterios impenetrables para los seres bien equili'.
brados, para los a~euros felices y para los cerebros que gozan de la pasividad dichosa de lo sano, pero
que para usted-si, como creo, me resulta bueno, esto es, enfermo- constituirán la fuente más eficaz ele
gratas impresiones, gratas por bellas y por nuevas.

�226

Dije:
-Señor! El viajero ha llegado á la ciudad, ha recorrido todas sus barriadas, ha frecuentado todos
sus paseos, ha caldo en todas sus charcas y ha saboreado todos sus encantos. Ya nada le resta, Y aúu
tiene que vivir en ella mucho tiempo. ¿Qué mayor tortura?. . . . . Todo lo he visto, señor! En esa gran
ciudad de cantones dispersos que llamais Mundo todo está ya gastado para mi. Turista fatigado, me
angustia la monotonía. Como los melancólicos hijos de Albión, el spleen me devora.
-¿Habeis agotado vuestros puntos de viaje?
-He estela.do todos los mares y recorrido todos los caminos. Lo he visto todo. Castillos que boste•
zan, como yo, de tedio á las orillas del Rhin y palacios de mármol que reflejan la nostalgia de sus fastuosidades en los canales de Yenecia; el gorro de enfermo de los volcanes escandinavos y el humo que
sale de la ancha pipa del Vesubio, ese criollo ciclópeo que acuesta sus perezas en azules cojines y mira
á su adorada Nápoles, favorita del ardiente Sur, ceñida su cintura con el chal de sus colinas color de
primavera; he oldo la linfa leda de las Castalias y el desplome tonante de los Niágaras ...... Todo .... .
Todo!. .... Vahos ardorosos del trópico y carámbanos árticos; rostros rubicundos, caras morenas, cutis
ebanáceos, ojos oblicuos, pieles rojas ..... Todo ..... todo, señor! Me he adherido á todas las mesnadas; he tenido comercio con todos los rebaños del mundo: con los hijos de Sem y con los hijos de Jafet y
con los de Cam el Maldito. Y nada. Tras la nueva visión, el fantasma que viene y sopla, y la luz que se
apaga, y la sola compañia de la sombra con su letrero lfvido!. ... EL HASTío!
-¿Ha.beis afrontado peligros? ¿Uabeis conocido monstruos espantables? Hay goces en el rirsgo....
¿entendeis? ....
-Del pals de los drusos, descendí á las llanuras beduinas donde hay hombres feroces cuya piel es
un ébano historiado por absurdos tatuajes. Desafié las iras del sacerdocio profanando vuestra l\Iezquita de Eyoub, aquí donde hay esclavos misérrimos cuyas plantas sangran á los chasquidos del com·bash;
me batl con un orangkubub en los hoi;r¡ues de Borneo, y hasta creo haberme sentido aprisionar por el
monstruo hermafrodita que encierran las floridas en sus breñales laberlnticos.
-La mujer! Adormeceos en el desenfreno. Que el bochorno de la caricia cálida dé sopor voluptlto ·
ijO á vuestros miembros, ó que el Céfiro puro de una pasión platónica traiga frescuras nuevas á vuestra
alma. Iníciaos en todos los secretos de la Astarté fenicia; penetrad en los caldeos templos de la Venus
l\Iilita, llevando en las manos los sfmbolos del Falo y del Cteis; desenfrenaos en las fiestas ludicas de lle,·
li, ó buscad una Electra que os descubra sus sueños virginales á través de su cendal blanco y purísimo
corno la intacta evanescencia del ampo.
-lle sufrido todas las iniciaciones. lle descendido por todas las escalas. La mujer de Loth me ha
visto haciendo gala de todo lo inaudito, y sobre mis embriagueces nefandas ha caído mil veces el l\Iar
l\faerto. Los lapones me han cedido sus tálamos nupciales; be mordido sabrosas manzanas lascivas del
país de los Faraones en medio de los recuerdos magníficos de Carnac y entre el tumulto de las fiestas de
Tsis; me he bañado en el Termodonte con las bijas de aquellas soberbias amazonas del Cáucaso; he gozado las dulces mistagogias de la Anaitis armenia y del templo sirio de llierápolis ..... He bebido mucho ..... Me be embriagado con todo! Ya nada tengo que beber!. .... He amado y he poseído. lle saciado el espíritu, y mi vientre ha sufrido las repulsiones del abito. Aquí, en vuestra vieja Stambul, paseé mi amor-un amor casto-por las umbrosas riberas del Bósforo, á la hora en que habla sobre el
agua rieles de luna y som·&gt;ras de yalis, sombras temblorosas en la linfa corriente;. y aqui también crucé
vuestra ensenada, bajo el faro de Diana, en caique aligero, recostado sobre tapiz de seda, entre cojines y mantas '.opulentas, en la bullente combustión de mi sangre, envuelta mi cabeza con una cabellera
de sultana, y sorbiendo en labios,-copa roja de oriental cornalina-todo el incendio de los vinos do
Chipre ..... lle sido en esto muy avaro, señor. Mis arcas han ti,nido hambre y sed de esos tesoros. He
oido el severin saliendo á deleitarme de toda garganta de mujer. Me han arrullado con la frase felpuda
_,. cálida de sus caricias las perezosas odaliscas de los grandes harenes, á través lle la rica muaelina de
los yashrnacks, lo mismo que las hijas del pueblo, bajo el pobre feredjé de sucia lana; la esclava de las
montañas de Circasia y la cristiana armenia que pone sutiles redes de oro sobre la red de su cabello de
endrina. He levantado el habbara azul de las bohemias, he sentido todas las epilepsias del afrodisiasma
bajo el humilde techo de los gourbis y bajo el roble esculpido de vuestros magnates, entre biombos de
Yedo y entre las a.greñas cortinas de las Rarabús de Polinesia. He conocido, señor, todas las carnes. Os
repito que nada tengo ya que ver, y nada nueYo encontrarla ni en el culto de los Cabires ni entre las
orgías de Samotracia,
El viejo me miró fijamente.
-Bien, me dijo, esta.is preparado. Ya1s á emprender un gran viaje ideal que os proporcionará supremos goces.
De un estuche, un frasquito, imposible de pequeíiez, como el dedo meñique de algún Puck nigromántico: Una gota en mis labios, :r una ducal refulgencia en mi cerebro. Vesubianas incandescencias
en mí sér. Transfiguración. El suelo que se escapa, y, por mis ojos atónitos el desfile de una radiosa fuga de soles chispeadores.
l\Ii corteza se helaba. l'IIe rl salir de mi propio cuerpo yerto, y, otro yo, etéreo, impalpable, provisto

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REVISTA MODERNA.

REVISTA .MODERNA.

de suaves alas angélícaP, remonté el vuelo, y seguí á una visión, no fatidica y negra, mas luminosa, son- ,
riente y adorable.
Llegamos, la visión y yo, á la cumbre de un monte, en donde tiene el Yéi-tigo su nido. Entonces ví
á mi gula en toda su verdad. Las formas de un efebo, pero sin materia real, impalpable y et(•reo como
,·o. En sus ojos habla ortos de genio. Sus labios- tan frescos que todos los juzgaran recién apartados
~el matemo seno-eran hechos para la Gran Sabiduría. Cada una de sus sonrisas era una luz de Ciencia. En sus labios estaba la clave de los obscuros enigmas.
- Yamos!
Tal dijo. Y partimoB.
S.lNTJA(;0 ,\RGÜELLO

(Continuará).

IN MICMORIAM.
18 de Julio de 1901.

I
Ah! la humildad en su escarpada. hondura
Lo que ilusiona y resplandece crea;
Anida el ruiseñor en la espesura,
Y se forjan los rayos en la obscura
~ubc que sin cesar relampaguea.

Grano maduro que voraz levaula
El ave, la maleza que te escude,
Y de grano que fuiste serás planta
Y rnn.r pronto tal vez, árbol que cauta
Si eufurcci,lo viento te sacude.

Espíritus geniales, la coyunda
Del dolor, frentes altas encallece;
¿Qué peiíascos el musgo no eircuudal
Aun la misma mujer, mujer fecunda,
Tan sólo por fecunda pa'ídecc.

Y d débil en la lidia titubea;
El paladio que abona tierra inculta
Con sangre, no es alondra que gorjea
Cuando tímida el alba pestañea
Y al funeral atardecer se oculta;

Es el que lucha, como férreo arado
Que repuja el rozar de las arenas;
Se despedaza, pero labra el prado.
¡Oh! Ulises que marchaste á un resultado
Desoyendo el cantar de las sirenas!

A tí el audaz enviado de la. infecta
l\Iansión de los humildes-Oh! videnteEsperan las Repúblicas; inyecta
Tu constancia en sus venas y proyecta
Tu sombra sobrn el Nuevo Continente.

u.

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REVISTA MODERNA.

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II
Almas sin sueños, sia amor, sin rosas,
Que girais en el mundo atolondradas,
Taciturnas, enfermas, dolorosa11,
Como enjambre de negras mariposas
Eu cristalino globo encarcelada,;

¿Que abógan~e cn el polvo de los añosSeñal de olvido y pequeñez- las grandes
Pirámides de Egipto? Oh! desengaños!
Tú eres más grande que ellas, son peld11i'íos
Para llegar ít donde estás, los AndeR.

No lloreis; ya volvieron las pertlidas
~aves conquistadoras de idcaleF;
Las pupilas secad, enrojecidas
Por angustioso llanto, como hcriJas
.Abiertas con finísimos puñalce.

La. envidia, el dolo y el rencor-serpientrsNo han de morderte mientras fe y anhelo
De una raza patriota representes;
¡Oh! nunca, nunca rasgarán los dientes
De las mont11ii11~, el azul del cielo.

,."'..
Brillan proas, y cascos, y timones,
Y en las olas que cantan, ríen y huyen,
Refléjanse rojizos pabellones
Y parece que extensos cuajarnucs
Sanguíneos, se fragmentan y diluyen.

Y,,¡ 111ito Poli femo- aún no se al1•j11;
J'cro aunque su ojo y su vigor recohrn,
No apagarán sus piedras la. bermt&gt;ja
Lumhre dlll Sol, que al declinar srmPja
lrn incPnRario dn brniihlo colH1•.

De palomas un vuelo inmatulado
Feliz augurio-pasa ante la vista
Centellante del pueblo entusiasmado,
Como si el aire hubiera arrebatado
Un montón de pañuelos de batista.

E11ci11a, estrella, luchador, querube,
,(Quién ha dicho que has muerto? tu almasube
Mientras tu cuerpo lo prott&gt;ge un saucr;
El genio es linfa que se trueca en nube
Y aquf abandona con dcscl(•n su caucn.

Llegan de lejos hálitos de frondas
Y en su brutal respiración de fragua,
El mar anilla sus espumas blondas
Y arremolina sus flexibles ondas
Como si alguien soplase bajo el agua.

Y esos tenues sonidos apaga.dos

Retumban en los montes los cañones,
Como espigas se doblan las cabezas,
Inmóviles están los escuadrones;
Ya viene el vencedor, entre pendones
Y al compás de triunfales l\Iarsellesas.

Ecos claros redobles de tamborrs,

r

De los címbalos presas de temblore~,
,,an iL ti, como pájaros cantores
Que vuelan á los fértiles sembrados.

Oh! pasa triunfador, nadie solloza.
Su lengua el entusiasmo que desatl';
La lid sangtienta terminó, reposa.,
Y en la tumba, panoplia prodigiosa,
Ye [L colgar tu arma.dura de combate.

III
Tú guiaste las naves combatidas
.Atrevido J asón; los idiiales
Son tus leyes en mármol esculpidas,
Radiantes, como antorchas encendidas,
Sólidas, como enormes catedrales.

Oh! Juárez: quién tu excelsitud restringe?
Tú fuiste aquel que viajador se finge,
-1\Ias no pesando sobre tí un estigmaQue del error despedazó la esfinge
Y de las almas descifró el enigma.

Exhalaste un enérgico reproche
Cuando de esclavos la legión gemia;
Como el aljófar bienhechor, de noche
Bajaste raudo de tu Patria al broche
Y la dejaste al dei;puntar el día.

A1rn ,. C. SALAZ,\11.

229

�230

REVISTA .MODER~A.

I

--.-

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.....
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.
"'--:Z ..:., --~:·u., ~

:

tIUAREZ.
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o.,.

..:

( POR ET, COmTt; DJ,J EST UDIANTES DE TOl,l' ( A.)

~

~o era un acto patriótico, &lt;'ril hnmnnn;
la civilización es infinita;
.Y Juárez ~l.'ifalaba con la mann
In tnmba que devora y resucita.
Ln. humanidad, por la difícil sencla
&lt;l&lt;&gt;I Bien y ,Je! Amor, tuvo en el alma
aliento al fin para arrancar la vcn&lt;la
.Y abrir los ojos y ceiíi1· la palma.
La palma del martirio que transforma
&lt;'ll trinnfador al siervo que se agita
cual germen en F.! Cosmos .. . . ¡La lleform11! .. . .
La civilización es infinita.
¿Dónde estaba Jesús? No era &lt;'n &lt;'I t&lt;'mpln.
St1rcaba sin rumor el Tiberiades,
y en onda inmó\'il su divino ejemplo
ma sombra á través ele las Edades.
¿,F.ra fe la mentil'a? ¿Luz la sombrn?
¿Un dolor el placer? ¿''irtud el Yicio?
Oh! Dios! quien te conoce no te nombra
si á ti no se alza en duro sacrificio.
Y surgió el Bien con el Amo1· eterno
&lt;la un estancado mar de odio y maldad&lt;•~;
y se vió que Jesús, sobre el Infiemo,
~meaba sin rumor el Tiberiades.

H
u,

o,_¡

Y vino la traición, ¡con qué perfi&lt;lin!
y alzóse la República, ¡qué gloria!
y fué la roja sangre en esa lidia
la tinta de las hojas de esa historia.
El dolor nunca vence ni quebrantn
si sopla el Ideal sobre la frente;
l:i. libertad! la libertad .... es santa,
si pasa como Dios de gente en gente.
Remembranzas de mártires soldados
que iluminais así nuestra memoria,
triunfásteis al morir, inmaculadoi:,
y alzóse la República, ¡qué gloria!

~

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A

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A

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o
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¡.,

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lil
w

'

...

...

¡Citar un episodio, diez ó ciento!
que pulse aquí su lira el Infinito ....
llay uu orgullo enerme, el pensamiento,
y no alcanza á pensa1· lo que está escrito.
i Vencer á vencedores de Magenta! ....
¡Crnzar las bayonetas con los Zuavos! . . . '
Dió Zaragoza afrenta por afrenta
y vió el mundo lucha1· bravos con bravos,
¡Oh madre intelectual, excelsa Francia,
era de nuestras águilas el grito
voz de jueticia, nunca de arrogancia;
que pulse aqul su lira el infinito.

�232

ARo IV

REVISTA MODERNA.
El suelo se agrietaba, eran hostiles
hasta las piedras mismas del camino,
se doblaban las testas más viriles
bajo el adusto ceño del destino.
Mas cuando agujereada por las balas
flotó en Chihuahua, rota, la bander11,
en manos del indígena, las alas
tendió de nuevo el águila altanera;
de la tierra los púgiles brotaron;
llegó hasta el corazón soplo divino,
y á la voz de ¡República! se alzaron
hasta las piedras mismas del camino.

MÉXICO,

l8

QUINCENA. DE ÁGOSTO DE

1901

NúM, 15

REVISTA MODERNA
A. RT E
DIRECTOR: JESUS E."VALENZUELA.

V

CIE N CIA..
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de D1tulát1.

Bajo el cielo del Norte, sin reposo,
sobre este suP.lo á la esperanza abierto,
¡qué uniforme en la historia más glorioso
que el frac de don Benito en el desierto!

........................................

¿Ois .... ? No es el caiión el que resuena,
es la férrea y veloz locomotora
que los mercados y las arcas llena
y su penacho tiile con la aurora.
Oh ¡Juventud! El sol surge radiante.
Empavesa la nave, llega al puerto .. . ..
Juárez no muere! ¡Juárez ..... !y adelanll'!
sobre este suelo :\.la.esperanza abierto.
JEsú.; F,, V ALENZUF:LA.

VENTA DE "LASCAS."
El Gobierno del Estado ha vondido al Sr. D. Ramón de S. N. Araluce toda la edición del libro do Yersos de Salvado:· Dlaz !\lirón. Es, por tanto, á aquel caballero á quien deben dirigirse las personas que
deseen adquil'ir la obra de nuestro egregio vate.
El contrato celebrado entre el Sr. Dehesa y el jefe de la importante casa librera es digno de la aten·
ción del público, por diversos conceptos
En primer lugar, la compra de diez mil Pjemplares de un libro, revela claramente la difusión de la~
letras en el p11ls. El Sr . .Araluce, que conoce su negocio, debd contar con que la mayor parte de los volúmenes sen vendida en la. República, y debe estar seguro de que en ella encontrará gran número do
lectores.
Y la adquisición demuestra que en 11éxico es ya estimado, en todo lo que vale, el esfuerzo del hombre que consagra sus energías al cultivo del arte de la palabra. En periódicos y revistas serán publicacados muchos arllculos en loor del eximio poeta veracruzano; pero ningún elogio será mejor que el que
al bardo ha tributado el Sr. Araluce, al desembolsar no pocos millares de duros, sirviendo de intermediario al autor y sus admiradores.
Por último, el Sr. Diaz Mirón ha procedido con una generosidad verdadernmente insólita. El comprador ha pagado S!l.27 por cada verso, por cada rengloncito del libro, y el poeta ha renunciado á respetnl)le suma en beneficio de la juventud que se educa en el Colegio Preparatorio de Xalapa.
El producto de •Lascas,, será empleado en obras para emiquecer el caudal, ya considerable, de la
biblioteca de ese establecimiento.
La donación parece haber pasado inadvertida. No hemos leido en periódico alguno los encomios
que el desprendimiento del Sr. Dlaz Mirón merece; pero si sabemos que tal acción, digna del alto y fuer·
te cantor, ha suscitado ingente sentimiento de gratitud en los corazones ele los jóvenes estudiantes, y en
los de todos aquellos que se interesan por la instrucción popular.

El Orden. Xalapa- Veracruz.

l\IADONNA DELLA ARPlE,-ANDREA DEL SARTO - FLOKENCa.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE J ULIO DE

1901

NúM, 13

REVISTA MODERNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACC ION: JESU S URUETA.
Tip. de Dubldn.

EJM:ERIAGAOS.

S necesario estar siempre ebrio. Todo está en eso: es lo único . Para no sentir el horrible
fardo del Tiempo, que quiebra vuestras espaldas y os inclina hacia la tierra, es necesario embriaga1·se sin tregua.
¿Pero de qué? De vine, de poesla, de virtud, á vuestro antojo. Pero embriagaos.
Y si algunas veces, sobre las gradas de un palacio, sob re la y erba verde de un foso,
en la soledad lúgubre de vuestra habitación os despertais, ya disminuida 6 desapare·
cida la embriaguez, preguntad al viento, á la ola, á. la estrella, al pájaro, al reloj, á todo lo que huye, á
todo lo que gime, á. todo lo que rueda, á todo lo que canta, á todo lo que habla, prnguntad qué hora es;
y el viento, la ola, la estrella, el pájaro, el reloj, os responderán: Es la hora de embriagarse. Para no ser
loi esclavos mit·tirizados d el Tiemp:&gt;, emb:·iagaos, embria.r ao; sin d esca.n,o! D J vino, d e poesla 6 de
virtud, á vuestro antojo.
CrrALtLES

BAUDELAIRE.

FLOR DE OTOÑO.
Ven á escuchar mi cántig a oportuna
bajo el palio triunfal de la glorieta,
donde está deshojando tu poeta.
sus blancas ilusiones una á una.
Siento un largo Yahido que se adnna.
con la agonla &lt;le la tarde quieta,
ya baja el leñador de la meseta
y se dibuja el peplo de la luna.
Qué bello, junto al lago adormeci&lt;ln,
léjos del cieno y de la humana lidia,
besar tus labios rojos, mi sultana;
Mientras tornan las ave;; á su nid o
y los cisnes contemplan con envidia.
tu elegate perfil de americana!
Jos1~ LÓPEZ DE MAT URANA.
Buenos Aires.

PETA L LES pt;i LA PnurAvERA. -BOTTICELLT. - FIRENZE,

�TIEI, REGINA.

LEN'"DE:hd:AIN'"_
(CAPITULO DE UNA NOVELA).

Clamando á tu piedad en mi suplicio,
Como en un claustro lloro en mi amargma,
Hincándome las puntas de un cilicio
De anhelo que me hiere y me tortura.
Tu solo nombre mi aflicción modera,
Y cuando á ti suspiro y en ti pienso,
Perfuma mi aflicción, como si fuera
Tu nombre un grano de oloroso incienso.
¿Me verás con tus ojos soiladores
Y tne darás tus manos bendecidas
Cuando hayas comprendido mis dolores
Y cuando hayas tocado mis heridas?
Cuando hayas comp1·endido mis dolores

Y cuando hayas tocado mis heridas
Me verás con tus ojos soñadores
Y me darás tus manos bendecidas.

Eres la fuente que la sed apaga,
E res sombra apacible, eres frescura,
Y para el corazón que es una llaga
Un bálsamo divino de ternu ra,
Mi amor fundir espera tus enojos,
Y ya mi amor ha vi!,to á la esperanza
En el azul abismo de tus ojos
Relucir como el signo de la alianza.
Y quiere tu bondad mi sufrimiento,
Y ante tu solio mi pasión se inclina,
Oye mi voz, alivia mi tormento,
Tu1mrs EnuRNEA, STE LLA MATt' TINA.

L camarista había abierto la ventana ... La turbia claridad de una mañana
pluviosa se detuvo bruscamente en la flo1 ación arabesca de la cortina deslavada y derramó en la estancia sus cansadas y opalinas penumbras. Era
triste aquel cuarto de hotel! ... triste como las existencias náufragas ó aventureras ó vagarosas que alli hablan acampado, dejando en los lienzos raldos, en los maderos despintados y en los muros maculados y grasosos las
sucesivas huellas de su paso.
Cuántos, en medio de una vida de crimen, de miseria ó de orfandad habían hecho alto ahi! Los sitios de placer, los parques desiutos, los palacios
inhabitados, los lugares donde ha vivido la alegria, guardan siempre un
grato vestigio de Jo que fueron; tienen basta en sus ruinas una sonrisa melancólica. Pero ahí, entre aquellas cuatro paredes, en aquella atmósfera s:,turada por el miasma humano, la tristeza babia dejado su desconsuelo, la miseria su huella y el
vicio su sombra, lo mismo que el huésped anónimo que sobre la mesa olvidó la caja de medicinas, por
igual que la parrja enamorada que trazó en el muro dos nombres, en recuerdo de una noche nu pcial
misteriosa y furtiva, tal vez improvisada banalmente al azar de un encuentro callejero. Y todos aquellos huéspedes, la miseria que se refugia, la tristeza que se enclaustra, el crimen que vigila y los amores
que se esconden, hablan drjado en aquel cuarto el olor de sus alientos y el polvo de sus vestidos . . .
Aquéllo era la tosca falsificación del hogar; aquéllo era un mercado donde se vendla el reposo como
en otras partes se vende el vestido ó el alimento. Y triste, triste, con esa helada tristeza con que á veces
se despierta del sueño, como si sorprendiéndonos aletargado!:! y rendidos nos hubiese envuelto en sus
brumosos hipnotismos, el genio de las melancollas infinitas, l\Iiguel se incorporó en el lecho ...
Se habla acostado á las dos de la mañana; la tristeza que empañaba su espiritu le permitía verá
penas, como el apoteosis de un teatro radiante á través de un telón obscuro y desgarrado, la fantasmagorla de la noche anterior, las luminosas horas ele una noche, palpitantes con la ternura de un amor,
brillantes con los reflejos lujuriosos de la riqueza, perfumadas por los efluvios florales más que carnales
de una mujer hermosa! Entre los vahos de su presen te hastlo, en la memoria de Miguel hacían este cuadro los recuerdos: La mujer! ese era el sol radiante, ese era el astro, el centro de la pléyade á quien rodeaban los demás recuerdos, brillantes unos como flores de oro y esfumándose otros, los más lejanos, en
opalinas vaguedades de vla- láetea.-Ella vestida con los atavíos de la mujer que espera al Amor, en
postura teatral y lánguida, con la mirada radiante y sorprendida sobre el diván cuyo extremo se levanta como la negra prora de una góndola. Ese era en su memoria el núcleo, y Juego esparcidos en
desórden el mármol de un tocador; el bronce de un candelabro, los pliegues imponentes de u n cortinaje, el frú- frú de una falda, un perfume penetrante y capitoso, la desmadejada cabellera lustrosa
desplomándose lacia y en silencio; el chapln que cae y el ruido de su tacón sonoro. Y luego á las altas
horas de la noche, la salida furtiva, el deslizarse á lo largo de las paredes en la noche fria, flagelado por
un viento glacial que al bañarle el rostro revivla en sus labios el perfume evocador y almizclado, el
efluvio enervante de Ella, asociado á los placeres de la noche, el perfume de su alcoba, de su cuerpo, de
sus besos ...
Ahl Y qué despertar! Y qué maldición, encerrar aquellos recuerdos de erótica gloria entre las paredes de aquel cuarto miserable y vulgar! Si Ella lo viera ahí, ella que alguna vez, en un arrebato de
su libertinaje adorable le habla manifestado el caprichoso deseo de ir á verlo á su casa! ¿Su casa aquel
cuarto alquilado y ella ahl? Y le pareció á Miguel verla entrar y al principio mostrar levantando el velillo, la sonrisa de su rostro divino; pero luego traicionar la extrañeza, el desagrado, el desdén al fin que
debla despertar aquel tugmio en su sensibilidad exquisita de mujer rica y poderosa. Y tal idea, con el
poder que hubiera tenido la misma realidad, colmó el hastlo y la tristeza que aquella maiíana de lasitud
Yde enervamiento habían sucedido en el Animo de Miguel á la noche de excitación y de amor, Una reac-

,.

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA .

ción, algo como una ola de amargura tenebrosa, asomó en su espiritu, se reflejó en el gesto imperioso
de su rostro, y de prento, desbordante y poderosa, ahogó con su cólera las ondas de su tristeza resignada.
Tomó un cigarro que lió distraldamente, mirando á lo alto, con esa mirada que n~ ve cuando una
imaginación trabaja, con el ceño contraldo en el rostro inmóvil. As! estuvo un-minuto, un minuto nada
más; el rApido momento en que los átomos simpáticos se unen, el instante preciso y fatal que engendra
la vida en la unión de dos seres que se aman, el minuto propicio y fecundo en que cae sobre la tierra
que lo aguarda, la semilla que ha de germinar.

Galanes que, á las primeras
tiranías del amor,
más flores pedis al valle
y al firmamento más sol;

20t

Poderosos de es te suelo,
cuya vana ostentación
abismo fué donde el oro
de vuestras arcas rodó,

.. ........ .... .. ..... ....... ... .... ............. ... ............... ... .. .. ..... ..... ............ ....
.... .... ........... ... .... ..................... ... ............ ... .. .... .. ..... . .... .... ............
. . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. .. . . . . . . . .. .. .. . . .. . . .... ........ .. .. ..

Y en ese minuto, al ,~alor del egolsmo lastimado, á la sombra de una ambición hambrienta y desaforada, Miguel sintió en su espiritu lacio y desmoralizado, lo que nunca sintió en los veinticinco años de
su vida, una fuerza que se levantaba, un poder que surgla, un impulso que era luz y era potencia y á
cuyo fulgor apareclan empapados en claridad todos los caminos del éxito antes hostiles y llenos de sombra y que ahora se tendlan propicios ante sus ojos, como invitáudolo á emprender una marcha triunfal
hacia el áureo alcázar de sus sueños!
Y sintió algo también, algo tampoco sentido nunca, algo nuevo y doloroso, allá muy recóndito, en
lo más profundo de su sér. Sin explicarse por qué pensó en su madre y sintió un no sé qué abominable
como si la hubiera abofeteado ... Y luego con la misma ignorancia del misterioso por qué, pensó en una
novia muy querida, en una novia de los años juveniles, de esa Primavera en que para exhalar el amor
como un perfume estalla el córazón como una flor; novia querida con ese amor que recordado después
de muchos años, nos hace dudar si alguna vez hemos vivido alguna existencia de ángeles, en algún
mundo de ensueño .. .
Y al pensar en aquella novia cuyo puro recuerdo guardaba en su esplritu lacerado, como uno de
esos relicarios que sorprenden á veces en el cuello de una prostituta ó sobre el pecho de un galeote, Mi•
guel sintió el escalofrlo de una profanación que hubiera cometido en sueños y que al despertar le atel'l'a; sintió como si él mismo hubiera derribado aquel cuerpecito de niña y sobre él, sobre su único afecto
de inviolada purezal-pálido alta1· de misa negra- hubiera él mismo impulsado la epiléptica y cnpulosa
desbandada de un sabbat, los ebrios y ululantes tropeles de una bacanal desenfrenad&amp;!
Jo~lll Ju.aN TABLADA.
México, 1900.

Cuantos lloraís vieja cuita
ó sentls torpe rencor
y en cadena de pesares
oprimido el corazón,
Los ojos por consolaros
volved al árabe Job,
libre de toda.alegría,
presa de toda aflicción.
No de gloriados caudillos
persigais el esplendor,
que á vencidos y triunfantrs
confunde el tiempo veloz.

1'

Y pues dichas vaticinan
concordia, paz y perdón,
sueño de justo no espere
quien sangre humana vertió.
Ni de prócer altanero
demandeis nunca favor
si el yugo vil os reserva
de constante adulación.

JOB.
( Romance arcaico).
¿Quién si penas te rindieron,
- ¡oh, poeta del dolor! al recuerdo de las tuyas,
graves las propias halló . ... ?

Bien haya tu libro hermoso,
astro de tal resplandor
que, en la noche de las almas,
conducirlas sabe á Dios.

¿Cuál retablo, cuál estrofa
ó qué música ni voz,
á disputarte llegara
tan sublime condición?

Más alta poned el alma:
dejadla que vuele en pos
de quien merece más culto
y reverencia-mayor.
Del que, próspero y mendigo,
á las gentes·ofreció
de esperanza y mansedumbre
la no aprendida"_lección.
Del que triunfe de si propio,
y en cada nuevo rigor
canta al brazo que le hie re
un himno de bendición.
Luis BARREDA.

�REVISTA MODERNA.

PECADO DE AMOR.
ADRE! piedad para mi tribulación!-musitaba la pecadora con voz me•
]odiosa y apasionada.-Padre, yo le amé, le amo aún con todas las
potencias de mi alma ...... A pesar de su ingratitud y de mi expiación, á pesar de que él me abandonó á mi dolor como se abandona á
un leproso en su lazareto, yo le amo y le amaré hasta la muerte, basta más allá de la muerte!
La luz violeta del crepúsculo agonizante ponla diafanidaiies alabastrinas en aquel perfil blanquisimo de mujer de amor, mujer de treinta años cuya blancura mate y lumfnea era una profanación de su es•
tructura bizantina, de virgen-mártir inviolada, por la tremenda lasci•
via que despertaba la sola contemplación de sus ojos negrísimos y dolorosos, de su pequeña y purpúrea
boca semejante á un botón de flor reventado, de sus dedos largos, exangües y ardientes de tísica. La luz
violeta del crepúsculo agonizante esquemaba apenas el espectro del septuagenario levita hundido como
una momia asiria en la pequeña cripta del confesionario, los ojos marchitos, las falanges estriadas y
retráctiles, el cuello descarnado cuyos nervios recordaban los bordones de un violón. La luz violeta del
crepúsculo agonizante condensaba sus últimos fulgores en aquel rostro fascinante de mujer de amo1·, y
cstiqueaba con pavorosidad tumularia aquel espectro claudicante.
Y la pecadora proseguía:
-Padre! amor tan culpable y tan divino como el mío, no lo ha habido en la tierra ...... Yo co11ocl
el dolor de la violación y la maternidad sin haber sentido placer, porque me casaron sin amor, tiránica•
mente, y me arrancaron mis dos hijos, con la misma tiránica barbarie, sin que hubieran probado mis pe•
chos. La estirpe de demonios que hizo alianza con mi estirpe de siervos, me enclaustró en un palacio SO·
Jitario cuyos balcones fueron tapiados, cuya puerta férrea y enmohecida no chirriaba Pino para dar pa•
so á mi señor, al odiado fornicario, de cuando en cuando, en noches siniestras para mi!
Una noche, el viejo criado de mi prisión, se presentó en mis habitaciones ¡&gt;or la primera vez, pálido,
temeroso, y me dijo con el rostro abatido, sin osar levantar sus ojos del suelo:-•Sdiora, he cometido
un grave delito y vengo en demanda de perdón .... y lo que es más, de ayuda para encubrir ese delito!•
-Yo me puse á temblar espantada, temiendo una abominable revelación, y él prosiguió:-•Señora, an•
tes de servir aquf, yo serví á los señores de Noguerido muchos años; les debo grandes favoreE; ellos han
muerto, y el último descendiente de ellos, el niño Raúl, caldo en la pobreza y en la lucha por la vida, es
perseguido yo no sé por qué, pero no debe ser poi· un crimen porque no es un criminal; ha venido á pe·
dírme ayuda y yo le he dado asilo, lo he salvado de la policía frenética de cuyas garras pudo escapar...
Señora, yo pido clemencia para él y para mi!
Yo estaba helada por el asombro. ¡Pedirme clemencia, perdón y auxilio á mf, una secuestrada en
cuerpo y alma! ...... Era, acaso, una burla cruel? No! porque el pobre viejo imploraba mi gracia con
sincera humildad; y no bien le contesté que él era el guardián de aquella cárcel y que por mi parte no
diría nada, puesto que no hablaba con nadie, el pobre viejo me miró con un relámpago de sus ojos ríen·
tes, jubiloso, y desapareció á; dar la buena nueva á su protegido.
No pude dormir aquella noche. La presencia de un desconocido en mi prisión, de un joven, puesto
que el viejo criado le había dicho niño; su nombre que oído fugazmente me hirió como un dardo, Raúl
Noguerido, su persecución, su infortunio, todo me pesaba como mi propia desdicha.
A la madrugada dejé el lecho y llamando a Andrés le pregunté si el fugitivo se hallaba todavía
oculto; me contestó que sí y me pidió permiso en su nombre para ofrecerme personalmente sus agrade•
cimientos ..... .
¡Dios mio, qué hermoso era! Fiero, torvo, nervioso, con la cabellera florida al viento, con sus ojos
fulminantes á veces, pero á veces tristes, con su barba precoz y sedeiia del matiz de las avellanas sobre
sus mejillas sonrosadas de sangre pura, á pesa1· de su insomnio y su trance no bastante á domar su al·
ma fuerte. Al verme él se rubol'izó basta los lóbulos, contrastando su rubor con su aspecto altivo, y yo
debo haber estado pálida como la muerte, porque sentí un fluido helado en mis arterias.
-Señora, me dijo con ansiedad, no soy un criminal, soy un perseguido político; se me busca para
suprimirme, para hacerme desaparecer, y mi libertad y mi vida son necesarias para el triunfo de mi par·

207

tido; me acordé que Andrés fué leal á mí casa y be venido á pedirle hospitalidad; yo sabia que guarda•
ba esta propiedad, pero no que la habitara usted ...... Pido solamente un refugio en las habítaci.-.es de-- ~
Andrés por breves días, mientras pasa la efervescencia de mí persecución, para poder comunicarme con
mis partidarios y huí1· de la ciudad. . . . .
Yo no ol, no escuché más, estaba subyugada, fascinada, vencida por el poder magnético de Raúl;
contesté balbuceando que hiciera lo que le pareciera prudente y apenas se retiró, cal anonadada y temblorosa como si fuera á moril' ...... oh, sí! no era criminal, no era reo ...... quó digo! e1·a grande, era
bueno, era noble, era bello!. ..... Temí por su vida con un pavor hasta entonces para mi desconocido,
como si fueran á arrancar de mí corazón algo menos sagrado pei·o más humano que el amor de mis hijos á. quienes no conocí sino por un dolor moral y físico tan tremendo, que me había dejado insensible.
Pero ahora que despertaba de mi catalepsia criminal é inconsciente, de mi pasividad de hembra secues•
trada, de hembra infamada por el arrancamiento de los hijos de mis entl'añas bajo el pretexto de que no
se nutrieran con mi leche enferma, la savia que yo sentía acumularse en ondas rebosantes en mis pechos
úberes, pero con el fin demoniaco de que mi cuerpo no perdiera su hermosura, ahora que mí alma despertaba en rebelión ante el conjuro de algo que es más poderoso que la muerte y que la vida, sentía despertarse todos mis afectos muertos en el amor de aquel hombre&gt;, sentía que todas mis pasiones latentes
haclan erupción condensadas en aquel cráter.
Me levanté de un salto, como una tigre sorprendida en su sueño; llamé á Andrés imperiosamente,
por la primera vez de mi vida, y le ordené que dispusiera y amueblara una habitación digna de su hu ésped, al otro extremo de los aposentos. La orden seca y breve me produjo un temor pueril, el de habe1·
herido al criado y que alejara a Rnúl de la casa; llamé nuevamente y le recomendé con dulzura dijera
al joven que no tenla que temer nada, que aquel alejamiento provenía de mi situación delicada y para
el'itar la murmuración de la servidumbre, por otra parte segregada en su departamento por estricta orden, si llegaba á descubrir ó sospechar su estancia. Le hice llevar libros al solitario, dos ó tres pobres
libros que eran los únicos que poseía, y pasé la mañana y la tarde agitadisima. y febril. Llegó la noche
y mi sufrimiento fué indecible ...... Raúl escaparía, hui ria atormentado por la incertidumbre y la ner•
viosidad de la lucha ...... Huiría al azar, ;\. la ventura, siguiendo su destino, y yo le perderla ...... le
perderla cuando apenas lo habla conocido!. ..... Creí CIÍI' un ruido lejano de una puerta que se abría y
ya no pude más: salté del lecho, eché sobre mis hombros un peinador y salí semidesnuda, azorada, palpitante, creyendo llegar ya tarde para impedir la fuga ...... Bajó los peldaños trémula, sintiendo con
la frescura de la piedra en mis pies desnudos y ardientes un consuelo ...... Era un pleniluriio de Agos•
to, suavemente velado por copos de nubes bogado ras ...... Hollé el césped del pequeño parque perfumado por las lilas ...... y de súbito, frenética, loca, venturosa, hallé refugio en unos brazos constrictores y sentí que una boca anhelante se prendió á. la ardorosa mía ...... !
-Sé tu historia-me decfa después en mis brazos-tu amarga y horrible historia cuya pavorosidacl
me ha relatado Andrés ..... .
Y yo riendo y llorando de felicidad, le respondía:
-Pero hoy ya soy dichosa. contigo, ya soy dichosa por ti!. ..... DJ mis brazos tan sólo to arrancará
la muerte!
... Ah! Padre! Amor tan culpable y tan divino como el mio no lo hubo en la tierra!. .. La dulce can·
tividad de mi prisionero de amor, fué para mi un suicidio insaciable de ventura!. .. Me destruí, me agosté, me eonsumf, me abrasé como liana al fuego, bebí con avidez la copa henchida de mi vida que me
escanciaba mi amado ya tarde! ... Mi csplritu y mi cuerpo manchados se purificaron en mi dón soberano,
011 la donación que de mi sé1· todo y de mi vida toda hice en aquellas perennes nupcias!. .. Mi amado,
ebriante de amor y deleite los primeros días, se dejó mecer en aquel paréntesis extraño de su vida azarosa, se dejó lleva1· á flor de agua en el barco de velamen de púr pura de nuestro lecho flotante en pleno
cxtasis, se dejó aprisionar en la cadena de nardos floridos de mis brazos!. .. Yo supe adunar al ardo1· da
Xoemi la Sulamita, el pudor de Bethsabee, sorprendida infinitas veces por Raúl al borde del lecho ó al
borde del baño, con el solo ropaje de mi tez de azucenas!. .. Oh, Padre! be sido muy culpable! ... pero
yo sabía que la irresistible s.:iducción de mis encantos era mi única arma para detener á mi amado, en
CU)'O corazón, secretamente, sin que él mismo lo comprendiera, comenzaba á germinar la flor envenena•
llora del hastio ... ¿Qué frases mías podian cautivarlo, á él que lo sabia todo, á él, que en los instantes
de ebriedad me decía palabras tan bailas, que á su sonido yo me St:ntia desmayat· y morir de dicha? ...
¿Qué encantos cortesanos desplegar ante él, si yo no poseía ningunos, enterrada viva lej()S del mundo? ... A veces quedábase él pensativo, con la mirada errante por el panorama de lucha y de glol'ia q\1.6
evocaba su imaginación rauda, espoleado por su sed irreductible de brillar, de predominar, de triunfar,
y asaeteado por el remordimiento de su inactividad, contraía su boca un rictus sardónico y plegaba S\I.S
cejas la garra de águila de la ambición. Entonces creía yo perderlo para siempre, y como mi fuerza nQ
era el ruego, cautivá.balo con mi aroma de flor, con mi desnudez de flor, con mi frescura deleitosa ele
flor, con mi alma y mi cuerpo sin artificios ni hipocresías, con mi resignación silenciosa que él lela eQ
mis ojos que le decían: "si te vas me muero" ... y tras esos desfallecimientos volvía como en la rueca de
0ufalia á tejer las hebras de sol de mi amo1· en cenit, y en renovados holocaustos proseguía yo desbor·
dando mi vida, precipitando mi muerte por donar una felicidad que me hizo y me hace aún tan ven•
turnsa!
La tisis q\l.e galopaba furiosamente en i:¡¡i organismo para rper mi juveµtQ.d predestin11-da y atáyica 1

�208

REVISTA MODERNA.

ponla fulgores prodigiosos cu mis ojos quemantes, en torno de ellos ojeras deleitosas que crau la adoración de mi Raitl, y regaba con diafanidades lunescentes mi cuerpo bellisimo, donándole la apariencia de
las manzanas legendarias del Mar llluerto ... La combustión vertiginosa de mi sangre precipitaba mi vida
á. una última explosión do hermosura prodigiosa; pero me moría, Padre, me morfa de amor y ele ventura, me morfa y me muero de tanto haber amado!
La pecadora se detuvo un instante para reanudu entre sollozos la narración de su inmensa desdicha, la huida de su amante que habla bebido el amor hasta las heces y corría á. bchc1· la gloria, la ambición, el poder, sus grandes ideales no saciados ... Pero el sacerdote ya no la ola.
Recorría pesaroso, con la videncia de su claro intelecto, su vida entera semejante á. una sabana desierta, sin anfractuosidades, infecunda y maldita .... su infancia consag1·ada á. Dios, su juventud consagrada á. Dios, su vejez consagrada á. Dios ... ¡Cómo! era posible que una pasión humana pudiera a.si
arrasar una vida cual un tifón un litoral entero? ... ¿Qué cosa era, pues, el amor humano que consumla en breYes dlas una Yida, en tanto que la Yida. de ól no se consumla aún en el amor divino despuéa
de setenta años? ... Qué mal tan tremendo y tan deleitoso era el amor que a.si consumla en una hoguera
de delicias á los predestinados á amar?
Sus ideales de mlstico se le aparecieron como él, envejecidos, ma1·chitos, claudicantes ... De niiío
soñó en los coros seráficos, de adolescente en los principados arcangélicos, de hombre en los tronos y
dominaciones coronadoras de los mártires, de los vencedores por el sacrificio, de los triunfadores de la
carne y del mundo, sublimados por la exaltación y la transfiguración extática ... Pero él no habla conocido las grandes pasiones y por tanto no habla jamás luchado con ellas; su abnegación habla sido estéril, no habla surgido acrisolado en la prueba, no habla ganado la palma en buena lid ... y ahora, en sus
sueños de anciano, vela como premio el descanso, un humilde escaño entre los ancianos celestes, una
pensión vitalicia para la eternidad entre los inútiles, entre los inválidos anónimos ...
Y aquella muje1· de amor estaba ali!, volcánica, trágica, expirante, consumida por el fuego de una
pasión, devastada por todas las amarguras, devorada por todos loe dolores, apuñaleada por todas las ininfamias, por todas las monstruosidades, por todas las tiranlas, por todas las iniquidades humanas ... y
pedla clemencia, ella, para quien jamás clemencia hubo! ... y demandaba gracia, ella, para quien jamás
descendió el roclo de la gracia: ... Ardía encandecida hasta consumirse en su amor, y la infortunada
confesaba humildemente su divino pecado, divino puesto que la fulminaba como un castigo, y venia
arrepentida implorando piedad ... !
Lentamente, los ojos marchitos del viejo llenáronse de lágrimas, que en la penumbra violácea semejaban tenues fosforescencias en las cuencas de una calavera exhumada ...
La pecadora lloraba rauda.losa.mente, y el Jordán de su llanto bañaba lustralmente su alma hasta
dejarla pura, más blanca que su cuerpo blanqulsimo ... Lloraba inconsolable, interpretando la meditación doliente del sacerdote por una negación condenatoria ...
De pronto el espectro levltico se irguió, extendió sus dos manos trémulas y senilmente bendecidoras, y exclamó con voz augusta y conmovida:
-De todo mi corazón te perdono! ... Véte en paz ... !
Pero ya era tarde!
La pecadora habla caldo de bruces, muerta en una hemoptisis, y su pequeña boca florida besaba en
un supremo beso de amor un lago de sangre purpurina.
R U HÉN

1901.

l\f. OAl\IPOS.

&lt;POEMAS CRUELES).
A

JESÚS URUETA-.

I
Despertó; abrió los ojos con la inquieta
Cobarde timidez de un sueiío largo
Súbitamente roto por la brusca
Invasión de la luz .... Amanecla.
Un florón palpitante de reflejos
Se prendió á la ventana, entró en la alcoba,
Hizo arder el cristal de los espejos
Y se estrelló en la puerta de caoba;
Corrió con rapidez por los tapices
En cuyo fondo pálido y obscuro,
Pintó franjas de luz, rojas y vivas,
Que fingieron sangrientas cicatrices
Abiertas de improviso sobre el muro;
Limpió, de un golpe, al oro agonizante
De la cortina, el polvo de la sombra,
Y abrió el cáliz exótico y gigante
De los lirios azules de la alfombra.

Incorporóse Carmen con pereza,
Entreabrió los labios voluptuosos,
.Y con mobln de hastlo y de tristeza
Alzó los brazos finos y nerviosos.
Echó h~cia atrás con movimiento franco
La clara cabellera en que flotaban
Los rizos con rebeldes desenfrenos,
Y apareció por fin, desnudo y blanco,
El torso de alabastro que manchaban
Las dos pálidas rosas de los senos.

Despertaba de un sueño sin visiones,
Negro, brutal, profundo, en el que hundida
Se sintió muchas horas; un abismo
Que, de pronto, en violento cataclismo,
La arrojaba sin fuerzas á la vida.
Y asombro sin palabras era el suyo;
Entre sus ojos que el temor velaba,
Sombríamente g laucos, el cocuyo
Intenso de la fiebre chispeaba.
Miró á su alrededor . . . ¿En dónde estaba?

�210

REVISTA l\WDER.N"A.
Reconoció la alcoba .... De repente,
Sobre el lecho en desorden,
Por inquietudes locas removido,
Contempló con estúpida fijeza
Que habla en la almohada una cabeza
De Holofernes dormido.
¿De quién era la testa innoble y tosca
Que junto á si tenla,
Y entre cuya expresión, salvaje y hosca,
Se deslizaba un gesto de ironia?
¿De quién era esa faz-á. un tiempo llena
De placer, de cinismo y de desg1·acia~
Encuadrada en la indómita melena
Luciente, ruda, sudorosa y lacia?
¿De quién era, de quién, aquel cetrino
Rostro de frente estrecha y boca astuta,
Casi perdida entre la barba hirsuta
Húmeda aún de besos y ele vino?

Carmen parpadeó; las manos trémulas
Hundió en la clara cabellera rubia,
Sacudió la memoria, y una lluvia
De recuerdos cayó, con el esfuerzo
Iracundo y cruel de sus congojas,
Como del árbol que sacude el cierzo
Con temblor invernal, caen las hojas.
Fragmentos de episodios se estrellaron
En su cerebro lóbrego, y silentes
Se desgranaron, duros ó deshechos,
Confundidos, cercanos y remotos,
Sin precisión ni claridad á. trechos,
Y á trechos con facetas relucientes
Como cristales rotos.
Y allí encontró, más firme y más sarcástica
La postrera impresión de lo pasado:
La última noche orgiástica,
Y el último beodo enamorado.
Aquel hombre salvaje y atezado,
De su lecho escondido entre las sedas,
No ora de una visión el devaneo,
No era tampoco un hombre, era un desea
Que le arrojó un puñado de monedas.

Recordó que con hipo y vacilando,
Al terminar la encanallada escena,
La habla ól conducido al lecho blando
Y allí la desnudó, canturreando
Una frase de amor, vulgar y obscena.
No obstante, ¿qué extrañaba? ¿qué era aquellojl
Una aventura sin valor, sin nota
En su vida común .... ¡ah! cuántas veces
Se despertaba así, con languideces,
Triste, cansada, adolorida, idiota.
Pero quizá por sugestión ignota
Venciendo su iudolencia y su quebranto,
Enti-e la luz de ámbar de aquel día
Carmen se puso á meditar, en tanto
Que Holofernes dormía.

lI
Ese mismo florón de oro y grana,
En época feliz, dulce é incierta,

REVISTA l\1ODERNA.
A.sornado al cristal de otra ventana
Muchas veces le dijo en la mailana
Con un bo-rito de luz: • vamos, despierta!•
.
Sólo que entonces ni incendiaba csprJos,
Ni ardía en la caoba de la puerta,
Ni manchaba tapices .... ¡Y quó lejos
Debió de haber volado la memoria
Para traerle, tan brillante y viva,
Aquella evocación intempestiva
De la casta leyenda de su historia!
En la cámara humilde y bien oliente
A salud y á violetas, sin disgusto
Ni cansancio, cala de la altura
De un sueño azul; con Infantil sollurn
Agil erguía el delicado busto,
Flexible, sastlsfecha, sonriente,
Para ver, con mirada pudorosa,
En el intacto lecho una radiosa
Cabeza de Jesús adolescentr.

Era su alegre despertar de esposa!
Su vue:ta de una noche do delicia,
En que sintió, cual rápido aleteo,
La cobarde opresión de la caricia
Que apenas palpa y huye-temerosa
Sonámbula del púdico deseo.y al recordar sus goces juvenilee,
Cayó como una flor en negro río
Una gota de miel en la dantesca
Corriente acibarada de su hastío,
Y temblaron sus senos con la fresca
Sensación de una lluvia de rocío!
Después .... sig11ió sumida en el letargo,
Meditativo y hondo,
En que nada se piensa, y sin embargo,
La idea nos ahoga y nos oprime,
Y de la sima en el obscuro fondo,
Un pensamiento informe, pero amargo,
Combate y clama, y se retuerce y gime!

. ... Y no, no era verdad; no fué su vida
La infeliz y escabrosa confidencia,
La narración compuesta y aprendida,
Elegiaca y vulgat' de una existencia;
El cuento burdo que á la vez clemencia
Y admiración implora,
Dicho en voz baja y con falaz semblante
Por distraer la· necia y repugnante
Embriaguez dél amado.de una hora;
La tragedia que urdía en sus ex~esos
Con el afán de sorprender, de pnsa,
Una lágrima indócil en la risa
Y un ¡ay! de compasión entre los besos.

No fuó su carga de dolor humano
La que la hizo caer; no _fué la ira
Desesperada, ó el despecho insano
Quien la empujó hacia el burdel. .. . ¡mentira!
¿A qué el engaño inútil? Algo era
De lo que en alta noche y en secreto
Le confesaba á alguna compañera

2 ll

�213
212

REVISTA l\lODERNA.
Con frases cortas y ademán inquieto.
Y la verdad iluminó el abismo:
Su desdicha y su mal no estahan fuera;
Se hallaban dentro, en ella, en su organismo.
El psíquico poder que desentraña
Y analiza, formóle una inconsciente
Clarividencia lúcida y extraña.
Corría por su sangre y daba vuelta
Bajo su piel de raso, el invencible
Ardor, porque en su sangrn iba disuelta
Una pasión satánica y horrible
Que dormitaba mucho, y de repente
Se alzaba más resuelta,
i\Iás tenaz, más cruel, más insolente!

Ahora lo vela¡ ya el destino
Desde temprano le marcó el camino. , ..
En la niñez aún, sus ilusiones
De blancura serena y eucarística,
Sus ardientes y largas oraciones,
Sus arrobos y éxtasis de mlstica,
Sus alucinaciones ....
Más tarde, cuando siente la pureza
La primera obsesión de los sentidos,
Sus duros arrebatos concluidos
Y deshechos en llanto y en tristeza;
Y al fin, cuando el amor vino discreto,
En la hora solemne de la cita,
La tentación curiosa, la infinita
Ansiedad de romper con el secreto ....
¿Por qué al verla tan vil y degradada,
Hender su faz doliente con la injuria?
Era forzoso: estaba condenada
A cadena perpetua de lujuria!

La irreflexiva rebelión colérica:
¡Qué dramático fin para un &lt;'medo
Tosco! .... Y aparecla el ansia histérica
De matar .... ¿y por qué?
-¿Por qué? .... Por nada,
Por ver sangre...... y también por asco y miedo.
..**
Para abreviar su vida atormentada
Se entregó hasta sentir que el inseguro
Y débil cuerpo, hermosamente tísico,
Halló en el fondo del placer impuro
El sufrimiento espiritual y el físico!

Y cuando la tormenta se perdla
Y los anhelos fuertes y rabiosos

Una noche sintió que, rebosante,
En la alcoba nupcial, callada y tibia,
Azotaba su cuerpo palpitante
Una pérfida onda de lascivia,
Y el dla en que ella cometió el delito
Alguien le gritó «¡ven!• con un inmenso
Y voraz apetito;
Y entonces fué-¡oh lúgubre descenso!Cuando pasó, sin que ella lo recuerde
Con la precisa claridad que anhela,
Del beso alado que se posa y vuela
Al ósculo bestial que lame y muerde!

•
**
Centelleó la trasparencia verde
De sus ojos de mar! .... ¿Por que brotaba
Del sueño Ain visiones y profundo
Donde acababan de dormir, hundidos,
Sus recuerdos? ¡Qué dulce es ese mundo
De todos los olvidos!
¡De)u locura inicua era la esclava!
¡Cuántas veces, insomn(entre la sombra,
Al concluir un delirante espasmo,
Deslizábase á tientas por la alfombra
Con repentino y trémulo entusiasmo,
En busca de un puñal! .. . . Era obstinada

1

f

Se alejaban y ella resurgla
De aquellos frenesíes dolorosos,
¡Qué mudas y qué dóciles tristezas!
De volver al.hogar .... ¡cuántos empeño~!
¡Qué afán de melancólicas ternezas,
De voces blancas y de castos sueños!
¡Qué despiadado y funeral suplicio
Sentarse de su alma en los escombros!
¡Qué infamante su lúbrico ejercicio!
¡Qué pesado llevar sobre los hombros
El cadáver del vicio!
Viendo niños lloraba-¡oh desventura
De la que vive en el pantano inmundo!Ser hembra y no ser madre¡ ser impura,
Y sufrir ante un niño la tortura
De un vientre ya estrujado é infecundo!
. .. . ¡Qué pobre voluntad! Cuando soplaba
Sobre su vida solitaria y yerma
El cálido huracán que la arrastraba,
No tenla la culpa .... era una enferma,
Una enferma!
Y al ver cómo temblaba
En el cristal el oro de aquel~dla,
Triste, sin fuerzas, reprimiendo el llanto,
Carmen se puso á sollozar ....
En tanto
Holofernee dormla .... !
LUIS G. URBINA,

�215

REVISTA MODERNA.

FIESTAS DE POETAS.

Eugenio Manuel ha sido denotado cinco veces; una más que Víctor Hugo á quien la Academia rehusó en cuatro elecciones. Me parece que la Academia se honrada, dando á este poeta de corazón Y de
sentimiento, el sillón de otro poeta que fué su amigo, el de Henri de Bornier; hay dos competidores probables, pero son jóvenes y pueden esperar.
Manuel ha escrito mil poemas perfectos, de los cuales diez por lo menos son obras maestras.
Si no hubiera escrito el Ausente ese acto que sirvió de debut á Sarah Bernhardt en la Comedia Francesa, ni los Obre1'os, ni esa Robe, q~e es un modelo de emoción, ni los poemas patrióticos del año terrible, bastaría solamente mencionar la • Canción de llluerte,• tan corta y que no puede leerse en voz alta,
sin sentir húmedos los ojos.
Leedla:

CHANSON DE MORT.
Janvie1' 1871.
l\Ion Pcrn, oú done vas- tu ?- Je vais
Demander une arme et me battre ! ....
- Non, pcre! antrefois, tu servais:
A notre tour, les temps mauvais!Nous sommes trois-Nous sel'Ons quatre

ONOCEJS los Conciertos Modernos?
Están organizados por un comité en el que brillan, entrt- otras celebridades, Frani;ois Coppée, Julio Clal'6tie, Anatole France, G. Lanoumet, Julio Lemattre,'Piene
Loti, Massenet, Sully Prudhomme, Richepin y André Thuriet.
Tales nombres imprimen á esta empresa un completo eclecticismo, lo cual ha~e
que los Conciertos obtengan grande éxito. C'ida semana se organiza una especie
de festival, dedicado á la vez, á un poeta y á un compositor, y el festival se repite
dos veces. Primero en Montmartre, en la Sala de los Ag1·icultores, calle de Atena!', y al dfa siguiente en
el otro lado del Sen:i, en la Sociedad de Hoi·ticultura, calle de Grenelle.
Cada salón puede contener mil doscientas personas, y en cada festival se niega la entrada á mucha
gente, l_o cual parecerá extraño, pero es exacto. Es fá cil explicar la afluencia de concurrentes, por dos
motivos: Primero, por lo selecto del programa, pues artistas de talento interpretan las principales obras
ó los principales fragmentos del poeta y del músico en cuyo honor se celebra el festival. .... y además .. . .
(porque es preciso decirlo todo) las localidades son casi gratis.-Copio en apoyo de lo dicho, de uno de
los últimos programas, la insidiosa anotación siguiente:
•Como este festival se da por invitaciones, no se cobran las localidades. Sólo se percibirá un franco
y cincuenta céntimos por derechos de entrada.•
Si hemos de hablar claro, la entrada cuesta treinta céntimos, y uo es caro por escuchar diez actores,
cómicos y cantantes, que interprentan de las dos á las cinco de la tarde, una antologla de dos maestros.
Para dar á estas fiestas artlsticas un carácter literado, la sesión va precedida siempre de una corta
conferencia; las conferencias generalmente se escuchan con gusto y Leo Claretie ha obtenido en ellas
grandes triunfos.

Los organizadores me han dacio la sorpresa de pedi rme las tres últimas conferencias; la primera sobre Alfonso D.1udet y Bizet, la segunda sohre Pailleron y Yerdi y la tercera sobre Eugenio l\Ianuel y
Ambrosio Thomas.
Al estudiar la obra de Eugenio Manuel, una de las cosas que me han sorprendido y que me habrían
escandalizado, si desde hace mucho tiempo no hubiera aprendido á no escandalizarme de nada de lo que
pasa en el mundo de las letras, es mirar que el exquisito poeta de los Obreros, no pertenece á la Academia, donde seglll'amente hay hombres de gran valer; pero donde escasean los poetas.
Observad que Eugenio Manuel no ha desdeñado el ir á llamar á la puerta del edificio del puente de
las Artes. La pdmera tentativa data. de 1876; el sillón de Patln estaba vacante y fué electo Gaston Boissier por veintisiete votos; Eugenio Manuel sólo obtuvo un voto, exactamente como Leconte de Lisie cuando se presentó por primera vez. Cuatro años después, en 1880, á la muerte de Julio Favre, Manuel se
prn11c11tó de nueva cuenta, y esta vez obtuvo trece votos; pero le denotó el abogado Rousse que obtuvo
dieciocho, mientras que Henri de Bornier sólo obtuvo tres, y UDG Paul de Saint-Víctor.
En 1881, tercera tentativa para el sillón de Duvergier de Hauranne y tercera derrota; entonces fué
electo Sully- Prudhomme por dieciocho votos, contra once de ·lllanuel, dos de Fl'ani;ois Coppée y uno de
Bornie1·.
En 1884, á la muerte de d'Haussonville, la Academia nombró en su lugar á Ludovico Halévy por
quince votos y diez del autor de • La Robe.•
Por último,'.en 1° de Mayo de 1890, quinta tentativa para el sillón de Emilio Augier. !labia trece candidatos; ved el resultado de cinco escrutinios:
Thureau- Daugin, ocho votos; Lavisse, diez; l\Ianucl, seis; Pierre Loti, seis; Brunetiern, tres; Ent'ique
Houssaye, dos; Zola, dos; André Theuriet, uno; Barbier, cero; Favre, cero; II. Becque, cero.
Según la costumbre, la elección se difirió para seis meses después y triunfó Freycinet.

-Le jeuue est mort: voici sa croix.
Retourne au logis, pauvre pcre!
La nuit vient, les matins sont froids.
Nou3 le vengerons, je l'espcre,
Nous sommes deux-Nous serons trois !
-Pcr&lt;&gt;, Je sort nous est funeste,
Et ces combats sont hasardeux:
Un autre est mort. l\fais je l'atteste,
Tous seront vengés: Car je reste!
Il suffit d' un! -N ous serons deux.
Mes trois fils sont lá, sous la terrl',
Sans avoir eu meme un linceul.
A toi ce sacrifice austcre,
Patrie! Et moi, vieux volontair&lt;&gt;,
Pour les venger, je serai seul!
El poeta que ha escrito tales versos, tiene derecl~o á sentarse bajo la Cúpul~ y _si la puerta de la Academia se ha cerrado ante ól, cinco veces, deberían 11· á tomarle de la mano é mv1tarle á sentarse en el
sillón vacante por la muerte de otro poeta.
.
Pues qué, ¿ la polltica absorbe á tal grado á esos caballeros del puente de las Art~s, que olvidan que
están alli para nombrar hombres de talento? ¿ Qué haceis, vosotros, Coppée, _Bru_net1ere, France, Claretie, Sardou, Lemaitre, Sully- Prudhomme, Legouvé y otros; todos los que deb1era1s col~¡:ar al talento ante todas las consideraciones de bastidores y de intrigas?
Pero volviendo á Manuel; antes de hablar de é l, le pedí contribuyese á mi información. He aquí las
hojas que me envió:
.
¿ Cuáles han si,.lo, la alegría mayor y el mayo1· dolor de vuestra vida?
.
. .·
Si se trata de la vida intima; contestar, ¿ no serla tocar las más santas emociones ~el alma Y au 1es"'arse á heril' los sentimientos más delicados, abrir ante las miradas de los indiferentes o de los burlones,
santuario en que se alimenta, en culto secreto, el inviolable recuerdo de las felicidades y de las tristezas de este mundo. Amores compartidos, matrimonios benditos, cunas angélicas, duelos no consolados,
¿ no es la materia banal y sagrada de todas esas contestaciones?
_.
y aun cuando yo también evocase_Ia alegría sin igual que hace cxpenmcntar e~~ sí legal, eRe _sí . timido y sonriente que se escapaba de los labios de la joven amada; aun cuando yo_ d1Jese el_ ~olor umco
• h" o ante la faz helada de la madre querida, ¿ habría enriquecido vuestra mformac1on con tales
d e Un
IJ 1
•
•
• ? S'
confidencias? ¿ Quizá sea preciso hablar de la vida moral y poner en Juego la conc1enc1a
1 nos atreviésemos á ser sinceros, la mejor acción serla la mayor de las felicidades, c~mo la peor falta seria el d~lor más agudo. ¿ Esperais tales confesiones? Y si, pasando á otro orden de ideas, despertase la memo na
del ciudadano y del patriota, ¿ habrá dolor comp:i.rable al que sentimos cuando los vencedores de 1871,
pisotearon las calles de París? Pero entonces, ¿ la gran alegria?
¡Ah! esa no ha llegado aún.
.
.
Si separamos todas esas respuestas, ¿ qué queda? La vida cornente con todos los sucesos felices ó
desgraciados que la forman.

:1

�HEVI~TA MODERNA .

216

ARo IV

Pern, ¿qué psicólogo, para contc~taro~, sabría compal'ar, clasificar, gratluar, pesa1· tautas satisfacciones ó penas iucesivas que tienen su ella. y su hora y que se jnzgan tan diftirentemente A distancia?
¡ Cuántas alegrlas y dolores que se transforman, se atenúan, se volatilizan y palidecen! ¡ Cuántas pasiones que Sll calman!¿ En qué se convierten cuando uno envejec&lt;', c~os triunfos y esas contrariedades, esos
encantos y esas desesperaciones? Sin embargo, quisiera concluir y puesto que interrogais-especialmcnto quizá-al poeta y al autor, siento más facilidad para contestar.
Separemos los grandes asuntos, familia, patria, deber, hechos para el respeto y el silencio; tlcscl'n·
damos Aaventuras más vana~, á impresiones más accesibles y ponderables. Entonces, diré que mi mayor
alegria literaria ha sido conocer el triunfo, iba á decir, la popularidad, sin haberla solicitado ni buscado
PQr ejemplo, en la rno" r&lt;'prcsentación de mi drnma Los Ob1·eros, en el Teatro Francés. ¿ Y el mayor do lor? ¡ Ab ! no os riaif: es el de ser traicionado por su~ amigoF, en las horas decisivas, cuando se tenla In
ingenuidad de contar con clios.-Euyenio Mantu l.
Esta es una confesión completa.
Cualquier comentario 11!. dcbilit11rla y vnlt\ rn:1s to: minar.
JEA:S

(Trad. de •Revista Moderna.•)

CÁNTIGA.
I
Ya sé que es inútil, y adoro tu blanca. hcrmosur11 1
más fú!gida y pura
que el lfmpido ciclo del alba gentil. ... !
Ya sé que es inútil, y amándote voy, alma mi11,
y en honcla agonia,
sin fll ni esperanzas me muero por ti!
JI
Y cómo no amarte? de amor hechiceros
tus húmedos ojos parecen lejanos luceros:
murmullo en las hojas del Ar bol tu voz .. . .
tu imagen parece que flota en el viento ... .
granada es tu boca; tu aliento,
lisonja del airn y aroma de flor!

m
Ya sé que es inútil! .... Jamás nuestras alma~,
á la sombra feliz de las palmas
del verjel do la dicha hallarán,
ni el sueño inefable de blanda ternura,
ni rápidas horas, ni paz, ni ventura,
ni el agua serena del mismo raudal!

Ir
Adios, alma mla! la pálida luna
que oyó de mi canto la queja importuna,
también desdeñosa,
como tú, me negó su fulgor ....
¡Dulclsimos ojos, lejanos luceros,
ay de mi, si jamás he de veros,
y anheloso de luz, en las sombras,
l'l'l'ante camino, muriendo de amor!
:\[ILK.

BERNARD.

MÉxICO,

2¡\

QCJINCENA DE JULIO DE

1901

N-0-M, 14

REVISTA MODERNA
ARTE V
r&gt;il!l~CTOB: ,JESlJ8 F.. VALEN7.UEí,A.

CIENCIA.
,JEFE DE TIEDACCJO::-:: JESl:18 URU ETA.
T i}) d e D11Udn.

�</text>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                    <text>MÉXICO,

ARo IV

2'\

QUINCENA DE JUNIO DE

NóM,

1901

12

REVISTA
A. RT E
DIRECTOR: JESUS, E. VALEN ZUELA.

Y~CIENC I A. .
li.

JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn,

CRUCIFICAT.

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-----

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AL llU CÓ Ll CO AlllEDICU(()

DR. D . JOAQUIN' ARCADIO FA.GAZA.

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Al pie del monte el pueblo vocifera,
~laldice, rscupe, hiere .... •¡Profetiza! •
Prorrumpe el eco al estallar con risa
Entre un rugido de enjaulada fiera.

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• Ut!sdt udd• clama por la vez postrera,

La impura voz que al manso martiriza;
•¿Por qué me desamparas?• . . .. y agoniz:i
En medio de una oleada pasRjerr..
El Rey de los Judlos vueh·e ~· clani
Sus ojos de perdón mirando al cielo,
Y al expirar sobre su grry esclava,

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Cada gota de sangre por el suelo,
Del cáliz de su amor, el crimen lava,
De la raza dispersa y bin consuelo.

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LAS GUITARRAS.

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AL J,IO MAXGEL MARRO:- .

Bajo agreste fl!stón de umbrosas panal",
Fresco dosel en la enervante siesta,
La turba campesina está de fiesta
Sueltos los chales, flojas las chamarras.
De mano en roano rebosantes jarras,
S ueltan el jugo que al amor apresta,
Y almas del canto, como sola orquesta,
Dan su alegre concento las guitarras.
\'ibra el aire encendido en cada boca,
Y en cada pecho la pasión respira,
Que en un mar de miradas se entrechoca.
Cada mujer es junco que suspira
Al compás de la danza alegre y loca
Y cnda corazón es una lira.
JOSÉ TRINID.\D

FF.RRER.

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�REVISTA MODERNA.

187

HIMNO A LEON BLOY.
Bienaventurado el que piensa
Pn el pobre: en el dia malo
lo librará Jebovli.
SALMOS, 41

Lámpara del exegeta;
Oleo viril del atleta;
Lira de oro del poeta!
Los relámpagos de sangre de tus prosas iluminan
El tropel de águilas negras que en su larga noche van;
Hay granizos que lapidan, hay centellas que fulminan
En las iras de tu verbo donde truena el huracan! ....
Oh látigo del beluario!
Peregrino del osario;
Saeta del sagitario!
Arrebata sus serpientes á Gorgona y á las furias
Y blandidas por tu diestra como un haz flag~lador
Que sollozen las maldades y que ululen las Lujurias
Azotadas por tu rabia de implacable vengador!
Flor de lis del proxeneta;
Agua clara del asceta;
Clarin aúreo del profeta!
Eres águila surgiendo del plumón de una paloma,
Es el blanco Paracleto quien inspira tu furor
Y por eso entre fragancias pavoroso, tu cdio asoma
Cual león rugiente y negro bajo de un rosal en flor!

Oh liagelo del suplicio!
Crin y acero del cilicio!
Luminar del santo oficio!
Que á tus trágicas hogueras y á tus rojas guillotinas
Del burgués y la hetaira llegue el pálido tropel,
Que el traidor sucumba al fuego de tus cóleras divinas!
Que los réprobos naufraguen en los mares de tu hi el!
Oh brava espada! pelea!
!ncendia: divina tea!
Hacha incansable: golpea!
Pobres ojos empañados que no ven en tu exegésis;
Que son lámparas extintas ante el rostro de Jesús! ....
Miserables de los sordos á tu airada parenésis
Cuyos senos no temblaron al abrazo de la Cruz!
Cruz de hierro del templario;
Oliban del incensario;
Ventanal en el sagrario;
Oh gigante! con montañaR cargarás tu catapulta
Y tu fronda y tus arietes formidables crujirán
Cuando pávida contemple la canalla que te insulta
En el cielo la tormenta y á sus plantas el volcán.
Lucha, hiere y en la meta del cantar en que te ensalzo
Oh verdugo inexorable! Oh profeta del Amor!
Aparece en el sangriento pedestal de tu cadalso
Como un Dios de represalia, de venganza y de pavor!
JOSÉ JUAN TABLADA.

WILLIAM SHAKESPEARE.
OTELO.-IAGO.-DESDÉl\IONA.

I querido amigo Eduardo Herrera tuvo la benevolencia de dedicarme un ehtU·
dio precioso y erndito que ha publicado el Siglo XIX sobre el Sueíip de una
~.{oche de Verano. Atiza mi buen amigo la ardiente lámpara que vigilante con·
servo en el altar de Shakespeare; renueva en mi propósitos pasados de escribir
cuanto pienso y cuanto siento del trágico britano; intentos de reunil· y revisar
lo que ya tengo escrito y publicado acerca de no pocas obras del excelso poet.i"
ta; anhelos de segúir por esa senda, deteniéndome á admirar cada uno de los
dramas que tan maraYillosamente construyó con pentélicos má rmoles; impetus, en suma, no de hacer el
análisis, la crítica, de esos monumentos perdurables de la literatura, pero si de expresar largamente el
efecto que me producen, los estfmulos que me avivan, los sentimientos que me encienden, los recuerdos
que me dejan.
¡Ah, si tuviera la en trada franca de que disfruta el Sr. Herrera en el idioma inglés, y que le permite
registrar hasta sus más secretos recodos y escondrijos! ¡Si tuviera la competencia qu e ti ene él pa1·a j uz•
gar á Shakespearel Pero carezco de tales privilegios y por eso me arredro.
Se entra con miedo al estudio de Sbakespeare como qu ien por primera vez entra e n el bote para
cruiar el Oceano. Con nada puede comparart&lt;e tan propiamente el trágico inglés como con el mar. Co•

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REVISTA MODERNA

REVISTA MODERNA.

mo él tiene pellas y como (:1 tiene mon~tmos. Como él copia, en sus noches de calma, los innúmPros astros, y como él se levanta, enfurecido, en fol'midables ímpetus.
Sentimos en sus dramas que la inmensidad nos abl'uma como si navegáramos en alta mar. Es entre
los trágicos lo que era la fuel'za entre los mithos. Se asemeja á Esquilo y también se asemeja á Rabelais.
Sus carcajadas son de semidios homérico y sus imprecaciones desesperadas son de Job. Nada humano le
es extrl\ño, como no lo era para el hombre de Terencio. Esquilo no sabia l'eir; Rabelais no sabía llorar: Shakespeal'e aterra como el uno y ridiculiza y befa como el otro. Cuando asciende al ideal, es la
más alta cima; cuando baja á. las profundidades recónditas de la observación, es la mina más pl'O·
funda.
Su corona está. hecha de diamantes arrancados y de estrellas desprendidas. Todo el drama está en
él, como estaba todo el universo en la gran nebulosa. Visto fuera de su obra, como creador omnipotente
é impasible, es un dios; visto en sus personajes, es la Humanidad. Su altitud fatiga, desespel'a á veces,
como fatiga y desespera la ascensión á una montaña cuya cúspide es casi inaccesible. Se llega á Euripides, se llega á Sófocles, se llega al talón de Esquilo, se llega á la rodilla de Al'istófanes: no se llega á
Shakespeare.-¡Está más alto!-nos dice Moliere.-Más arriba-nos dice Calderón. Como el gigante de la
balada huguiana, puedo bien exclamar:
Je combattais l'orage et ma bruyante haleine
bans leur vol anguleux eteignait les éclairs;
Ou, joyeux devant moí chassant quelque baleine,
L'Océan á mes pas ouvrait sa vaste plaine
Et mieux que l'ouragan mes jeux troublalent les mers.

Entre sus grandes antepasados, unos son dioses creadores olfmpicos, serenos; otros son hombres
que gozan y sufren, como gozamos y sufrimos. Sólo Shakespeare es dios y hombre. Está á nuestro lado
y está muy arriba de nosotros. Se nada en su obra colosal sin encontl'al' la orilla. Se le ama, pidiéndole
pel'dón. ¡Y qué buzos los que han bajado á sus profundidades!
Todos los grandes entendimientos, todas Jas gl'andes ambiciones v·an á él, como l'ÍOS caudalosos á la
mar. Este, halla perlas; ese, corales; aquél, se ahoga; pero el tesoro inmenso no se agota. Le vemos en
esta de sus fases ó en esta otra, como los griegos veian á Dios, ya arrastrado por caballos marinos, en
la cerúlea superficie, bajo la forma de Poséidon; ya rigiendo en la selva. las energias de la savia bajo la
forma de Pan. Cada critico levanta un templo al dios, para honrarle en una &lt;le sus primacfas, en una de
sus excelencias, en una de sus formas; pero el Dios en su verdadera, total y única substancia, no ha sido
visto por ninguno. Víctor Hugo lo entrevió en uno de sus éxtasis supremos¡ y cayó de rodillas y sus labios sólo pudieron balbufü una oración.
Al perderse en la obra de Shakespeare se experimenta vago terror, como si la noche nos sorprendiera en un bosque intrincado. Hay estrellas en el cielo: Ofelia, Julieta, Desdémona, Cordelia, Perdita ...... Hay buenas hadas que se hacen collares con las gotas de rocío y canuajes con la cáscara. de
las avellanas. Puck, el buen Robín, retoza con Cbicharillo, y traveseando, desnata la leche, desajusta el
molinillo, evita que la cerveza espume, tropieza con los labios de la vieja que apura el jano y hace que
se derrame la bebida; se interpone de súbito entre las bocas trémulas de los enamorados que se besan, y
asusta con sus trápalas á los mozos y mozas del lugar.
Oberon y Titania se abrazan á la somlHa de un·no me olvides. Grano de Mostaza recoge velloritas espigadas y Ariel trenza hilos de perlas con la luz de la luna. Pero duendes y trasgos picarescos, hadas
gentiles y bondadosos geniecillos, no son pobladores únicos del bosque.
Tras el caduco tronco de una encina, chispean, como ojos de jaguar, las pupilas de Otelo. Rozan
nuestra cabeza las alas de murciélago de Galiban. Oímos chocar en el aire los palos de escoba en que
montan las brujas de ~Iacbeth; hervir en la eriaza la marmita hechiceresca y bríncar á los sapos entre
ortigas. El espectro del padre Hamlet, clamando venganza, camina á la plataforma deElsenor. Las sombras'van escondiendo sus puñales, al lecho de Ricardo III; Lady Macbeth vaga insepulta con su fatídica
lámpara en la mano. Es verdad que Falstaff l'le, que Ofelia gorjea, que Desdémona canta, que Julieta
curruca, pero también Shylock gruñe, fago grazna, Gloster ulula, Otelo ruge. En esta selva del teatro
shakespeariano hay cosas espantables que hielan la sangre y que erizan el cabello.
Tiene alondras y tigres, ruiseñores y brujas enamorados y ase6inos. ¿Qué fuerza la de este genio
que tan bien se hace amar como temer; que ora es rendido trovador y ora. implacable justiciero? No hay
para él regiones desconocidas. Es un viajero que está de vuelta de todos los palses. No sólo vivirá siempre: en todos los tiempos ha vívido. No sólo crea: reanima y resucita. El historiador reconstruye labo·
riosamente una figura, dato á dato, con pedazos de viejos crnnicones, con hojas de anales, con páginas
de memorias: Shakespeal'e pone la mano sobre el mármol de la tumba, exclama: ¡Surge! y la estatua yacente cae volcada, la lápida se alza y el héroe muerto se levanta. Asi, al poder de su conjuro, aparecieron en la escena Coriolano, J ulio César, Ricardo III, el rey Juan, Enrique IV. Son ellos, con sus propias
i4eas, con sus mismas pasiones, con su lenguaje peculiar. Y Shakespeare no es su poeta: es su contemporáneo_. Antes que Michelet, el trágico britano, había comprendido que &lt;la historia es una resurrección.•
Antes que Macaulay, habla aplicado los procedimieutos de la anatomla comparada á la reconstrucción de

r

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las grandes personalidades humanas. Antes que los coriftlos de la moderna escuela histórica, babia dado tanta importancia al pueblo como al héroe.
Los historiadores de su época eran simples analistas: él, poeta, era un supremo historiador. Esta maravillosa adivinación, esta videncia extraordinaria, sólo pueden explicarse con la frase de un tribuno _insigne: ,Los poetas son como las alondras: ven la luz antes que los demás.• Xi el pasado misterioso, m ~¡
porvenir, secretos tienen para él. Creemos haber encontrado una f~rma nueva p_ara expresar los _éxtasis
del amor, el torcedor de la ambición, los arrebatos de los celos; y s1 es exacta, s1 es verdadera, s1 es humana, está en Shakespeare, está en el balcón de J ulieta, en el palacio de l\lacbetb. ó en la alcoba de Desdémona.
Aquel hombre nos saqueó el porvenir. Porque mientras la humanidad exista, las grnndes pasiones
serán siempre iguales, y él domó A todas, y á. todas ellas nos presenta, como á. monstruos enormes, en esas
jaulas de bronce que llamamos sus h'agedias. Shakespeare es sublimemente vulgar. Eso que murmura J~lieta, es lo que nos dice nuestra Amada al despedirnos de ella. Eso que rumia Shylock, es lo que rumta
el usurero al prestarnos algunas monedas. Nada más vulgar que un ¡te a~o! ~ un ¡me muero! Y en es~
frase están todos los idilios y en ésta todas las tragedias. No creo que en nrngun otro poeta haya cabido tanta humanidad como en Shakespeare. Mi admiración, excesiva acaso, podia pronunciar el nombre
de Víctor Huero• pero en Shakespeare está la humanidad; en Vlctor Hugo están la humanidad Y él. El
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con su tradíciñn, con sus pasione.;, con sus amores, con sus odios. Toma á los pcrsonaJes que e sirven
para encarnar una idea suya. Habla en ellos. Su gigantesca voz r~suena siempre, com? la del Océano
cuyos tumbos se escuchan aun antes de que aparezca á nuestros o¡os. Shakespeare, es '.mpersonal. Una
vez concluida, se aleja de su obra, como Dios de la creación. Ya ha dado leyes á sus cnatUl'as; que lue•
go obren por si solas. Y no aparece, no habla ni fi losofa en el curso del drama: está en él; pero como el
cielo, muy arriba.
A mí me atrae el estudio de Shakespeare, como atrae el mar. Bien sé que en mi frágil barca de vela
latina en mi barca construida para que en ella cante barcarolas á muy corta distancia de la playa, voy
á perderme en esa inmensidad. Y sin embargo, me aventuro con la audacia de quien no sabe to~avía lo
que es la alta mar. Pero este grave estudio desespera. Miro á Hamlet, lo observo, creo haberlo visto, haberlo escuchado, haberlo comprendido, que ya es mio, y al volver la hoja al día siguiente, me encuentro
con otro Hamlet que ni siquiera conocía.
Un nuevo critico me Jo describe, una nueva frase me lo revela. Y así siempre. ¡Pero imposible separarse de Shakespeare! Unas veces nos tiene entre sus brazos y otras entre sus garras. Ya nos ata con
lianas, ya nos sujeta con sus uñas. Nos sentimos humillados, y, no obstante, lo admiramos. A ocasiones,
es el canto de un ruiseñor extraordinario y lo olmos extasiados como el monje Alfeo al ave del Paralso¡Oh, qué suavidad! ¡Oh, qué dulzura! ¡Oh, qué terneza! Tiemblan de voluptuosidad las hoj as nuevas'. una
alondra se columpia en la escala de seda por donde Romeo acaba de subir; inunda el bosque, paremdo á
la nave de una catedral gigantesca, un inmenso himno nupcial; las palomas juntan sus cuerpos blancos
y sus picos color de rosa, Ofelia pasa recostada en los almohadones de encaje que le forma la es~uma
del arl'oyo: se inclina el sauce, no para humedecer sus ramas ~n- el agua, si~o para es~uchar meJOr la
canción de la blanca Desdémona; los cristales de la ventana got1ca se rubonzan al senttrse tocados por
la aurora como la mejilla de una vir,,.en besada tímidamente por su amante; se sienten besos que no se
oyen; se ;lln almas de niños en el alb;, y se dice temblando:-¡que no acabe! ¡que no se extinga! esta melodla tan voluptuosamente casta! que suenen siempre esas palabl'as tiernas que son las ;1ue anb.elam~11
auspirar al oido de la mujer á quien queremos! ¡un minuto! ¡un instante! ¡que no acabe! t luego el follaJe
chasca como si una fiera oculta brincara de repente.
La nuca presiente la mordida del tigre. El corazón retrocede encogiéndose como un cazador sorprendido! He ahi el drama! Y las manos de Sb.akespeare son tenaza~ que caen sobre nuestros hombr?s,
y caemos. ¡Oh, qué terror! La hermosa joven muerta, tendida para siempre sobre el mármol; la muJer
que traiciona; el padre, triste y errabundo, abandonado por sus hijas; el niño estran~ulado en su cu~a!
la mancha de sangre, que jamás se desvanece, en la mano de Lady Macbeth; las bruJas que salmodian
en el afre su canto diabólico: ¡lo honible es lo hel'moso! ¡lo hermoso es lo horrible! ¡todo lo monstmoso!
todo lo malo, todo Jo deforme, ventreando,. arrastrándose ó irguiéndose; todo el dolor que nos aguarda
en esta vida1 alzándose y diciéndonos: ¡aqul estoy! y más allá, tras los obscuros lindes de esa comarca
de donde nadie ha regresado, envuelta en la azul obscuridad de la luz hiperbórea, lo desconocido, lo infinito, y Hamlet pensativo, contemplándolo sin poder arrancar!e su secreto. Shakespeare es entonces
brutal.
· •.i
Nos estruja, nos golpea, remueve la daga en la herida, aprieta nuestl'O cue~lo; es el fdroz burgrave
clavando cien y cien veces su puñal en el pecho de la esposa culpable; nos sentimos suyos, como la p~loma del milano· como la oveja del boa; como el niño del oso que lo ahoga; queremos correr y nos sent1 •
mos con ralees; trémulos, é imprecantes mu1·muramos: ¡Piedad! ¡Perdón! ¡Ya no! ¡Ya no! Oíd el •Otelo•
representado poi' Salvini ó por Rossi. El terrol' que se siente es el tenor del árbol que no puede correr.
¿Quién ha hecho cantar ó rugir de esta manera, como en órgano colosal, todas las pasiones. h~manas?
¿Quién nos conoce como Shakespeare nos conoció? Cuando Jo estudio, acércome ~ él con re~1g10s0 l'espeto como se acerca el levita al velado tabernáculo. Parece que me acerco á un Juez. Su mirada entra
' cuerpo y da en el alma. Nada digo, porque adivino que ha ~e contestarme: ya. 1o ~:
él Me. 'si.en
' t
en mi
descubierto, aprehendido, y todo lo malo que ha.y en mi se anebuJa y esconde co-mo s1 qms1era hb1-arse

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REVISTA MODERNA.

de ser vlsto. Asl se esconde el robo en la manga del ladrón. Así se bajan los párpados ante el que ya conoce nuestra culpa. Pero seamos audaceF. La vela latina de mi frágil barca se destaca sobre el azul del
horizonte. Naveguemos algunas brazas en el ma1·1 y sirvan de preámbulo estas lineas á lo que me propongo escribir más tarde sobre Shakespeare.
Otelo es el más soberbio león del teatro shakespeariano Sentimos al encontrarnos con él, lo que el
niño al dar con un lobo en lo más intrincado de la selva. Pero la fiera altiva y desdeñosa, pasa sin
hacernos daño. Sólo azuzada, provocada, herida, sacude la melena, encaja la garra, hunde el colmillo.
¡Qué hermoso es este monstruo! No posee la hermosura vulgar, la que todos comprenden, sino la arcana, la recóndita; no la que surge coqueta de la espuma del mar, con un espejo en la mano, sino aquella á que es preciso descender por torcidas y tenebrosas galerlas, llevando en la mano una linterna sorda.
Es bello, porque es bello el valor, porque es bella la gloria, porque es bello el triunfo. Un himno guerrero
acompafia su voz, como el sonido de la flauta acompañaba las palabras de algunos oradores griegos. No
enamora á Desdémona: la conquista. No es ella su amada: es su preaa. La abraza como el mar abraza á
la tierra. La posee como el sol posee á la nieve que sus rayos deshacen. Casi no cuenta sus hazañas:
aparece, y las adivinamos. Se reflejan e.1 su corazón de plata y en sus pnp;las llameantes. Desdémona
las sabe y su amor nos las dice al oldo en voz muy baja.
En •Romeo y Julieta• hay pájaros que cantan; en cHamlet• hay buho, que aletean: en cOtelo• hay
bestias feroces que luchan y se desgarran las entrañas en la arena candente del desierto. Aquel hercúleo molde humano va á recibir, como chono de bronce derretido, la más horrible de todas las pasiones:
los celos. Necesitaba ser tan fuerte y recio, para no romperse y saltar en añicos. Para eso alumbró su
cuna el sol de Africa, para eso endurecieron su corteza carnal las tempestades en el Océano y las batr.llas en la tierra. La vida lo preparó como uua sabia domadora, para esta lucha con el más indómito de
los monstruos.
Llega este drama á la escena, como una flota empavesada al puerto. La luz de la montaña, alumbra
lanzas, cascos, banderas, olas que llegan á la proa de los navíos y se anodillan ante el vencedor. Los
niños cantan un himno triunfal; las mujeres corren al encuentro de sus amantes; los viejos sienten que,
al agudo toque d-el clarln, despiertan y se levantan en sus almas glorias muertas. Otclo, no viene á la
escena por su propia voluntad; el mar lo arroja.
Después, toda esa pompa desaparece. El drama se va ennegreciendo como el cielo cuando sube la
noche de los abismos á los montes y de los montes al espacio. Ya no ondula el raso ele los trajes venecianos; ya no hechizan los ojos la púrpura y el armiño de los mantos. Otclo queda ~olo, como una sombra
más intensa y más negra entre las sombras.
Consideremos brevemente las tres figuras que van á destacarse sobre el lienzo obscuro. Desdémona
es la blanca. Parece una paloma que no encontró su nido y que vuela perdida en medio de la noche.
Ninguna otra figura de mujer, en el teatro de Shakespearc, tiene el encanto místico de ésta. Se va de la
casa de su padre, porque el amor se la lleva. No resiste, como la barca del pescador no resiste á la ola
que la empuja, ni el pétalo de rosa á la ráfaga de aire que lo arranca. El amor la besa en los ojos y ella
le dice como obediente virgen: soy tu esclava! Es el señor ausente que ha venido. Ali! está su sillón, la
copa servida, el lecho preparado. Como la biblica Ruth, dice á su esposo: • tu pueblo es mi pueblo, tu
Dios es mi Dios; alli donde tú mueras, mol'iré yo; y alll donde te entierren, quedaré enterrada.• Es una
niña enamorada de los cuentos. Otelo la cautiva refiriéndole los peligros que ha corrido. Y todavla en
su última noche, Emilia, como nodriza cariñosa, le nana cuentos y la anulla con canciones. No conoce
la vida: va á conocer la muerte nada más. Cuando expil·e, se la llevarán los ángeles entre sus blancos
almohadones, como en una cuna. Está unida á aquel soberbio guerrero, que es el hombre en su expre•
sión más alta, y parece una virgen. Cuando habla con Casio, creemos que va á decirle: jugaremos juntos. Cuando se acerca á Otelo tiene la mirada de la niña que no quiere entrar sola á un tenebroso corre•
dor y que dice muy tímida: acompáñame! Sin impuros deseos la vemos desvestirse, desatar sus trenzas, y
entt·ar al lecho que no parece nupcial, sino de novia. Tiene miedo y reza á la virgen para que la cuide.
¿tiiedo á qué? No ha hecho daño á ninguno, pero siente ese miedo vago de los niños al ladrón, al apare·
cido, al ogro de los cuentos. Sencilla y cándida, quiere volver á ver su blanco traje de novia, y se duerme
con él, como una niña con su muñeca. Su amor es tan quieto, que Otelo la encuentra ya dormida.
¡Qué tranquilo es su sueño! Le cierra suavemente los párpados y le dice á la muerte: •¡hermana, aqul
está ya!, Lo que va á pasar después es una pesadilla de que despertará en el cielo, Pesadilla, esto es,
algo que no es, qu~ no puede ser, algo que serle uno cuando lo recuerda ya despierto. ¡Amar á otro... !
¡Qué sueño tan absurdo! ¿Se puede amar á otro que no sea el esposo? ¡~Iorir ámanos de Otelo .... . . !
¿Matan acaso los que aman? Desdémona se reirá en el cielo de este sueño. Ahora está dormida; suave
respiración mueve sus senos; su brazo blanco cae desnudo á un lado del lecho, mientras con el otro opri·
me todavía, para que no se lo roben, el vestido de novia. Está soñando con las guerras, proezas y campañas de su amado; lo ve soberbio en el fragor de la pelea ó luchando cuerpo á cuerpo con monstruosos
at1imales en los desiertos de Africa. ¡Qué hermoso es! ¡qué bizarro! ¡qué valiente! Pero la pobrecita, acob,rdada, le dice en sueños, con ternura inmensa: Deja que yo te quite la coraza. Todo eso hiciste para
que yo te amara y ya te amo. No me de.jes, ya no te vaya~; tengo miedo! Y si te vas, llévame contigo!
Ninguna de las herolnas de Shakespeare es tan deliciosamente niña como Desdémona. Cuando Otelo r~tlere al Senado las artes que empleó para seducirla, nos la pinta escu ~bando con ávidos o Idos lo que

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él la contaba de caribes, de antropófagos, de seres que tienen la cabeza debajo del hombro, de los riesgos que él corrió por mar y tierra, de cavernas lóbregas, de montañas que llegan casi al cielo. Desdé•
mona oia todo atentamente, y cuando los quehaceres de la casa la llamaban á otra parte, los despachaba
aprisa y volvía al punto. Cuando se encuentran solos, ella, como un amante pide un beso, le ruega que
le refiera e toda su vida por entero., •Y si teneis-le dice-algún amigo que me quiera, enseñadle á que
me cuente esa misma historia y seré suya., ¿No veis? Está enamorada del cuento, está enamorada del
héroe; no del hombre. •Ella me quiso-dice Otelo-por los peligros que yo habla corrido, y yo la amé
por la piedad que de mi tuvo.•

She loven me for the dangers I ad pass'd
And I loved her that she did pity them.

Hay algo de filial en este amor.
Cuando Otelo la rechaza brutalmente, ella se reprocha á si misma culpas que no conoce, que no ha
cometido, con la sumisión de la buena hija que cree siempre justas las reprensiones de su padre. Habla
y su voz tiene deliciosos balbuceos infantiles. Y este es precisamente au mayor encanto. A Juliet1. se la
besa en los labios; á Desdémona en los ojos. Cuando mucho se ama, parece que el corazón se vuelve
niño. Un rayo de sol lo alegra; una palabra seca lo aflige. La voz de la mujer querida, en las supremas
expansiones de ternura, es la voz del niño que despierta en su camita. Mamá! y te amo se parecen mucho.
¡Cómo se encoge el corazón de pena al ver á aquella criatura blanca é indefensa en las garras del
milano! Los hijos de Eduardo abrazandose convulsos en su lecho al oír las pisadas de Gloster, inspiran
menos compasión. Nos rebelamos contra Otelo; se busca el cuchillo de monte para lanzarse contra la
fiera y clavárselo en la nuca; pero á poco, Otelo nos desarma; su dolot· nos arranca la boja aguda: fué
brutal, pero irresponsable como la piedra que cae, como la ola que se encrespa, como el bosque que se
mcendia!
Pongamos en contraposición con la ideal belleza de Desdémona la fealdad torva de lago. Desdémo·
na, es blanca; Otelo, rojo; lago, negro.
Acaso el drama más terrible de Sbakespeare sea el Otelo. Aquella sombra parece hermana de la lnrnensiJ ~oche. Pero Jo negro no está en la tez del africano; lo negro está en el alma de lago.
Cuando suenan loa pasos qe Otelo, creemos oh' las pisadas de uµ león. Cuando lago se aceri:;a per

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cibimos el ruido de una culebra que se arrastra. Otelo es negro. Tago es amarillo Otelo es brutal. lago
es demoniaco.
La progenie de lago es de monstruos; en ella están Caio y Judas. Ni Caliban que personifica la perversidad en el teatro de Shakespeare, es más repugnante. Porque Caliban es como diablo y lago es como hombre. Tiene todas las pasiones reprobadas, todas las pasiones patizambas, todas las pasiones contrahechas, todas las pasiones que se arrastran, que silban, que se esconden, que babean, que detestan
la luz, que caminan torciéndose, que muerden: es envidioso, es cobarde, y para defender su cobardía y
su envidia, las enconcha en la astucia.
Hay pasiones grandes; pasiones que agitan á las poderosas; pasiones que matan; pero como mata el
león ó como mata el águila. Estas pasiones tienen garra; pero tienen también melena hermosa ó recias
alas. Así son los celos, así es la ambición. Las de lago, son vicios ó deformidades. Las otras inspiran
miedo, y éstas asco.
Otelo es la fiera; pero la fiera noble, que no ataca sino acosada, azuzada, urgida. lago es lo contrario de un domador. El acosa, azuza, punza á. Otelo, lo encierra en la jaula, lo excita y provoca su rabia
desde afuera, y cuando ya lo mira enfurecido, entreabre la puerta y le arroja á Desdémona para que la
devore.
En esa fiera babia azuzado antes todas las fieras de los celos. En esa naturaleza primitiva y fecunda, babia sembrado todas las plantas venenosas. Y después ya es Otelo irresponsable, como el león herido
qua devora á su victima, como la tierra que devuelve en árbol lo que en su simiente recibió. Por eso Otelo no inspir11. indignación, sino piedad.
¿Quién no compadece, quién no ama á. Dtisdémona? Shakespeare es incomparable para crear inocencias :sublimes y maldades gigantescas. lago es más perfecto que Luzbel; Desdémona mis hermosa
que Eva. Su misma be.rmosura y su misma bondad la matan, como la propia luz consume al cirio. Porque es tan hermosa y porque es tan buena, la ama mucho su esposo, y porque la ama mucho la asesina.
Es un tesoro .... y por eso la entierran.
Ella es el tipo acabado de la mujer que ama. Por su amado, deja á su padre, y comete la ingratitud inevitable del amor. Nada la detiene y se va con él, como la esclava con su ame, si él la llama. ¿Que
es feo? ¿Que es negro? ¿Y qué importa? ¡Es su dueño! Ella sabe que es hermoso. ¿Qué importa que no
lo sepan los demás? ¡Mejor! Asi sólo será de ella·esa hermosura! La Cordelia del Rey Lear, es la hija por
excelencia, esa hija que es como madre virgen de un anciano. Julieta es la enamorada. Desdémona es
la esposa. En Ofelia llora la hija, habla la hermana, canta la niña. En Desdémona no: sólo babia la esposa. Dió su vida á Otelo: por eso no se queja cuando se la quita. La tenia prestada, era de él.
¡Qué admirable creación! Menos blanca que la de Ofelia, pero más de carne.
Perdonemos á Otelo que la mate, y o.os parecé que dice bien, cuando grita después de sofocarla:
¡Tuve razón! ¡Tuve razón!
SI; tuvo razón! Para él le habla robado ella todo su caudal de amor. ¿Y para qué? Para darlo á. otro.
Y la adúltera merece la muerte. Jesús perdonó 1\. la Magdalena, á la cortesana, á la impura; pero no dijo que perdonaba á la mujer adúltera. Y eso que esa mujer no era la suya.
Otelo mata á Desdémona; pero no deja de amarla: ¡qué honda filosofia! Ya está muerta y todavla
quiere besarla. Ya es cadáver y aún le parece muy hermosa. ¡Que no sepan ni las •castas estrellas, su
delito! El fué justiciero: no será delator.
Cayó sobre esa vida, apagándola tan naturalmente, como cae la noche sobre el mundo.
Después: cuando sabe que es inocente su Desdémona, ¡qué explosión de dolor! El león entonces hinca las garras en su misma carne. Ruge como si le hubieran robado su cachorros .. .. llora como el niño
arrancado de los brazos de la madre. Es una criatura y una fiera.
No se ve criminal, no; Sf. ve solo. No se castiga; no se mata; se va con ella.
MANUEL

GUTIÉRREZ NÁJERA.

LA HERMANA AGUA.
Hcnn:ina Agua, alabemos al Señor.
( Espiriti, de San Francisco de A sis).

Á QUIEN VA Á LEER.
Un hilo de agua que cae de una llave imperfecta; un hilo de agua, manso y diáfano, que gorjea to•
da la noche y tocias las noches cerca de mi alcoba, que canta á mi soledad y en ella me acompaña; un
hilo de agua: ¡qué cosa tan sencilla! Y, sin embal'go, esas gotas incesantes y sonoras me han enseñado
más que los libros.
El alma del Agua me ha hablado en la sombra, el alma santa del Agua, y yo la he oldo con recogimiento y con amor. Lo que me ha dicho está escrito en páginas que pueden compendiarse así: ser dócil,
ser cristalino: ésta es la ley y los profetas; y tales páginas han formado un poema.
Yo sé que quien lo sea sentirá el suave placer que yo he sentido al escucharlo de los labios de Sor
Aqua, y éste será mi galal'dóo en la prueba, hasta que mis huesos se regocijen en la gracia de Dios.
EL AGUA QUE CORRE BAJO LA TlERRA.

Yo canto al Cielo porque mis linfas ignoradas
Hacen que fructifiquen las savias; las llanadas,
Los sotos y las lomas por mi tienen frescura.
Nadie me mira, nadie; mas mi corriente obscura
Se regocija luego que llega Pl'imavera,
Porque si dentro hay sombras, hay muchos tallos fuera.
Los gérmenes conocen mi beso cuando anidan
Bajo la tierra, y luego que son flores me olvidan.
Lejos de sus raíces las corolas felices
No se acuerdan del agua que 1·egó sus ralees .....
¡Qué importa! yo alabanzas digo á Dios con voz suave.
La flor no sabe nada, ¡pero el Señor si sabe!
Yo canto á Dios corriendo por mi ignoto sendero
Dichosa de antemano; porque seré venero
Ante la vara mágica de Moisés; porque un día
Vendrán las caravanas hacia la linfa mía;
Porque mis aguas dulces, mient1·as que la sed matan,
El rostro beatífico del sediento retratan
Sobre el fondo del cielo, que en los cristales yerra;
Porque copiando el cielo lo traslado á la tierra,
Y asi el creyente triste que en él su dicha fragua,
Bebe, al beberme, el cielo que palpita en mi agua,
Y como en ese cielo brillan estrellas bellas,
El hombre que me bebe comulga con estl'ellas.
Yo alabo al Señor bueno, porque con la infinita
Pedrería que encuentro de fnegos policromos,
Forjo en las mistel'iosas grutas la estalactita,
Pórtico del alcázar de ensueño de los gnomos;
Porque en ocultos senos de la caverna umbría.
Doy de beber al monstruo que tiene miedo a.! dia.
¡Qué importa que mi vida bajo la tierra acabe!
Los hombres no lo saben, pero Dios si lo sabe.

�194

REVISTA :MODERNA.

REVISTA MODERNA.

La nitidez es ruego, la albura es himno santo,
Ser blanca es orar; siendo yo, pues, blanca, oro y canto.
Ser luminosa es otro de los cantos mejores¡
¿No ves que las estrellas salmodian con fulgores?
Por eso el rey- poeta dijo en himno de amor:
«El firmamento narra la gloria del Señor. •

Asi me dijo el Agua que discurre por los
Antros, y yo:-Agua hermana, bendigamos á Dios.
EL AGUA QUE CORRE SOBRE LA TÍERRA.

Yo alabo al cielo porque me brindó en sus amores
Para mi fondo gemas, para mi margen flores¡
Porque cuando la roca me muerde y me maltrata,
Hay en mi sangre (espuma) filigranas de plata¡
Porque cuando al abismo ruedo en un cataclismo,
Adorno de arco-iris triunfales el abismo,
Y el rocío que salta de mis espumas blancas
Riega las florecitas que esmaltan las barrancas¡
Porque á través del cauce llevando mi caudal,
Soy un camino que anda, como dijo Pascar,
Porque en mi gran llanura donde la brisa vuela,
Deslizanse los élitros nevados de la vela¡
Porque en mi azul espalda, que la quilla acuchilla,
Mezco, aduermo y soporto la audacia de la quílla,
Mientras que no conturba mis ondas el Dios f11erte,
A fin de que originen catástrofes de muerte,
Y la onda que arrulla sea onda que hiere ..... .
¡Quién sabe los designios de Dios que asi lo quiere!
Yo alabo al cielo porque en mi vida errabunda
Soy Niágara que truena, soy Nilo que fecunda,
Maelstroom de remolino fatal, ó golfo amigo;
Porque mar di la vida, y diluvio el castigo.
Docilidad inmensa tengo para mi dueño:
t1 me dice «Anda,• y ando; •Despéñate,• y despeño
Mis aguas en la sima de roca, que da espanto;
Y canto cuando corro y al despeñarme canto,
Y cantando mi linfa, tormentas ó iris fragua,
Fiel al Señor ..... .
-Loemos á Dios, hermana Agua.

t

Sé tú como la Nieve que inmaculada llueve.
Y yo clamé:- Alabemo.s á Dios, hermana Nieve.
EL HIELO.

Para cubrir los peces del fondo, que agonizan
De frío, mis piadosas ondas se cristalizan,
Y yo, la inquietüela, cuyo perenne móvil
Es variar, enmudezco, me aduermo, quedo inmóvil.
¡Ah! Tú no sabes cómo padezco nostalgia
De sol, bajo esa blanca sabana siempre fria!
Tú no sabes la angustia de la ola que inmola
Sus ritmos ondulantes de mujer, su sonrisa,
Al frio, y que se vuelve- mujer de Loth- baoquisa:
Ser banquisa es set· como la estatua ele la ola.
Tú ignoras esa angustia: mas yo no me rebelo,
Y ansiosa de que en todo mi Dios sea loado,
Desprendo radiaciones al bloque de mi hielo,
Y en vez de azul oleaje soy témpano azulado.
Mis crestas en las noches del polo son fanales,
Reflejo el rosa de las auroras boreales,
Las luces fugitivas del sol, y con deleite
De Seraphita, yergo mi cristalina roca
Por donde trepan lentos los morsos y la foca,
Seguidos de lapones hambrientos de su aceite ..... .
¿Ya ves cómo se acata la voluntad del cielo?
Y yo recé:-Loemos á Dios, hermano Hielo.

LA Nll!JVE.
EL GRANIZO.

Yo soy la movediza perenne; nunca dura
En mi una forma; pronto mi sér se trasfigura
Y ya entre guijas de ónix cantando peregrino,
Ya en témpanos helados, detengo mi camino,
Ya vuelo por los aires trocándome en vapores,
Ya soy iris en polvo de todos los colores
Ó rocío que asciende, ó aguacero que llueve ..... .
Mas Dios también me ha dado la albura de la nieve,
La albura de la nieve enigmática y fría
Que cae de los cielos como una eucaristla,
Que por los puntiagudos techos resbala leda
Y que cuando la pisan cruje como la seda.
Cayendo silenciosa, de blanco al mundo arropo:
Subí á la altura niebla, desciendo al suelo copo;
Subl gris de los lagos que la quietud estanca,
Y bajo blanca al mundo ...... ¡Oh, qué bello es ser blanca!
¿Por qué soy blanca? En premio del sacrificio mio,
Porque tiritCI para que nadie tenga frío,
Porque mi lino todos los frlos almacena
Y Dios me torna blanca por haber sido buena!
¿Verdad que es llevadera la palma del martirio
Así? Yo .caigo como los pétalos de un lirio
De lo alto, y no pudiendo cantar mi canción put·ll
Con murmurioa de linfa, la canto con blancura.,

¡Tin !in, tin tio! Yo caigo del cielo, en insensato
Redoble al campo y todos los cóspedes maltrato.
¡Tin tin! ¡muy buenas tardes, mi hermana la pra1lera!
Poeta, buenas tardes, ¡ábreme tu vidriera!
Soy diáfano y geométrico, tengo es,ualte y blancura
Tan finos y suaves como una dentadura,
Y en un derroche de ópalos blancos me multiplico.
La linfa canta, el copo cruje, yo .... yo repico!
Tin tin, tin tin, mi torre es la nube ideal,
¡Oye mis campanitas de !impido cristal!
La nieve es triste, el agua turbulenta, yo sin
Ventura, soy un loco de atar, tin tin, tin tio!
. . . . Censuras? No por cierto, no merezco censuras;
Las tardes calurosas por mi tienen frescura~,
Yo lucho con el hálito rabioso del verano
Y soy bello . . . .
- Loemos á Dios, Granizo hermano.
EL VAPOR .

El Vapor es el alma del agua, hermano mio,
Asi como sonrisa del agua es el rocío,
Y el lago sus miradas y su pensar la fuente,
Sus lágrimas la lluvia, su impaciencia el torrente,

195

�REVISTA MODERNA .
Y los dos sus brazos, su cuerpo la llanada
Sin coto de los mares y las olas sus senos;
Su frente las neveras de los montes serenos
Y sus cabellos de oro liquid,,, la ca~cada.
Yo soy alma del agua, y el alma siempre sube:
Las trasfiguraciones de esa alma son la nube,
Su Tabor es la tarde real que la empurpura:
Como el agua fué buena su Dios la trasfigura ... .
Y ya es el albo copo que en el azul ri'ela,
Ya la zona de fuego que parece una estela,
Ya el divino castillo de nácar, ya el plumaje
De un pavo hecho de piedras preciosas, ya el encaje
De un abanico inmenso, ya el cráter que fulgura ....
¡Como el agua fué buena, su Dios la trasfigura!
-¡Dios! Dios siempre en tus labios está como en un templo,
Dios, siempre Dios .... ¡en cambio yo nunca le contemplo!
¿Por qué si Dios existe no deja ver sus huellas,
Por qué perennemente se esconde á nuestro anhelo,
Por qué no se baila escrito su nombre con estrellas
En medio del esmalte magnifico del cielo?
-Poeta, es que lo que buscas con la ensoberbecida
Ciencia que exige pruebas y cifras al abismo .. ..
Asómate á las fuentes obscuras de tu vida,
Y ahí verás su rostro: tu Dios está en ti mismo.
Busca el silencio y ora: tu Dios execra el grito;
Busca la sombra y oye: tu Dios babia en lo arcano;
Depón tu gran penacho de orgullo y de delito ....
-Ya está.
- Qué ves ahora?
-La faz del infinito.
-¿Y eres feliz?
- Loemos á Dios, Vapor hermano.
LA BRUMA,

La Bruma es el ensueño del agua, que se esfuma
En leve gris. ¡Tú ignoras la esencia de la Bruma!
La Bruma es el ensueño del agua, y en su empeño
De inmaterializarse lo vuelve todo ensueño.
A través de sus velos mirificos parece
Como que la materia brutal se desvanece:
La torre es un fantasma de vaguedad que pasma,
Todo en su blonda envuelto, se convierte en fantasma,
Y el mismo hombre que cruza por su zona quYeta
Se convierte en fantasma, es decir, en silueta.
La fü·uma es el ensueño del agua, que se esfuma
En leve gris. ¡Tú ignoras la esencia de la Bruma,
De la Bruma que sueña con la aurora lejana!
y yo dije:-¡Ensalcemos á Dios, oh Bruma hermana!
LAS VOCES DEL AG UA,

-Mi gota busca entrañas de roca y l!ls perfora.
-En mi flota el aceite que en los santuarios vela.
- Por mi raya el milagro de la locomotora
La pauta de los rieles.-Yo pinto la acuarela.
-1\fi bruma y tus recuerdos son por extraño modo
Gemelos; ¿no ves cómo lo divinizan todo?
-Yo presto vibraciones de flautas prodigiosas
A los vasos de vidrio.-Soy triaca y enfermera
En las modernas clinicas.-Y yo, sobre las rosas,
Turiferario santo del a.Iba en primavera.

REVISTA MODER~A.

197

-Soy pródiga de fuerza motl'iz en mi caida.
-Yo escarcho los ramajes.-Yo en tiempos muy remotos
Di un canto á las sirenas.-Yo, cuando estoy dormida,
Sueño sueños azules, y esos sueños son lotos.
-Poeta que por gracia del cielo nos conoces,
¿No cantas con nosotras?
- Si canto, hermanas Voces.
EL AGUA )I ULTIFORME,

• El Agua toma siempre la forma de los vasos
Q11e la contienen,• dicen las ciencias que mis pasos
Atisban y pretenden analizarme en vano:
Yo soy la resignada por excelencia, hermano.
¿No ves que á cada instante mi forma se aniquila?
Hoy soy torrente inquieto y ayer fui agua tranquila;
Hoy soy en vaso esférico redonda; ayer apenas
Me mostraba cil[ndl'ica en las ánforas plenas,
Y asi pitagorizo mi sér hora tras hora:
Hielo, corriente, niebla, vapor que el día dora,
Todo lo soy, y á todo me pliego en cuanto cabe;
¡Los hombres no lo saben, pero Dios si lo sabe!
¡Por qué tú te rebelas! ¡por qué tu ánimo agitas!
¡Aymé! ¡Si comprendieras las dichas infinitas
De plegarse iL los fines del Señor que nos rige!
¿Qué quieres? ¿por qué sufres? ¿qué sueñas? ¿qué te aflige?
¡[maginacrones que se extinguen en cuanto
Aparecen .... en cambio yo canto, canto, canto!
Canto, mientras tú penas, la voluntad ignota;
Canto cuando soy linfa¡ canto cuando soy gotn,
Y al ir, Proteo extraño, de mi destino en pos,
Murmuro:-¡Q11e se cumpla la santa ley de Dios!
¡Poi· qué tantos anhelos sin rumbo tu alma fragua!
¿Pretendes ser dichoso? Pues bien, sé como el agua;
Sé como el agua, llena de oblación y herolsmo,
Sangre en el cáliz, gracia de Dios en el bautismo;
Sé como el agua, dócil á la ley infinita,
Que reza en las iglesias en donde está bendita,
Y en el estanque arrulla meciendo la piragua.
¿Pretendes ser dichoso? Pues bien, sé como el agua;
Viste cantando el traje de que el Señor te viste,
Y no estés triste nunca, que es pecado estar triste.
Deja que en U se cumplan los fines de la vida¡
Sé declive, no roca; trasfórmate y anida
Donde al Señor le plazca, y al ir del fin en pos,
Murmura: ¡Que se cumpla la santa ley de Dios!
Lograrás, si lo hicieres así, magno tesoro
De bienes: si eres bruma, serás bruma de oro;
Si eres nube, la tarde te dará su arrebol;
Si eres fuente, en tu seno verás temblando al sol;
Tendrán filetes de ámbar tus ondas si laguna
Et·es, y si océano, te plateará la luna.
Si eres torrente, espuma tendrás tornasolada,
Y una crencha de arco iris en flor si eres cascada.

As! me dijo el Agua con mistico reproche,
Y yo, rendido al santo consejo de la Maga,
Sabiendo que es el Padre quien habla entre la noche,
Clamé con el Apóstol:-¡Seiíor, qué quieres que haga!
A l lADO

Enero de 1901.

NERVO.

�REVISTA MODERNA.

H,9

Habló dunnte una hol'a con exuberancias y entusiasmos de fanático de los terciopelos cortados, de
los viejos facistoles y de la pasta de cedro taraceado y guarnecido con plata sobredorada de un viejo antifonario de Catedral ....
Por fin se agotó su verba, volvió del pasado y al encontrarse de nuevo en esta edad ingrata y estérll p•r• el bibliófilo, tuvo un hondo suspiro y una patética expresión de profunda tristeza. Dejé de verlo largo tiempo y hoy acabo de saber que murió hace meses en la miseria más trágica ....
Un alemán colega suyo en bibliofilismo, estuvo asechando su agonla y dándole algunas sumas de
dinero que después 11e pagó con los mejores libros de la rara y valiosa colección.
Y quizás ese bibliófilo haya sido el último aficionado de corazón, el vástago postrero de una raza de
eru~itos y de obscuros artistas extinguida hoy entre nosotros ....
México, 1901.
JosÉ J uAN TABLADA.

t

'·

TIPOS QUE SE V .AN.

EL BIBLIÓMANO.

O vi durante mucho tiempo husmeando por las alacenas de libros viejo!', en los antiguos
portales ó bajo el cobertizo del jardln del Seminario á la hora matinal en que los jardineros disparan el grueso chorro de las mangueras sobre las auraucarias y los laureles
de la India, en los calurosos mediodlas y aun al atardecer, cuando los estudiantes delas
vecinas escuelas recorren los escaparates en busca de alguna obra de texto al alcance
de su limitado peculio.
Tenia el individuo en cuestión la cara de un buen sujeto y al través de sus toscos
anteojos su mirada azul y desleída brillaba con el vago reflejo de un alma inocente y adormecida. Un
paltó marrón cubría invariablemente su busto encorvado de lector incansable y por sus bolsas asomaban siempre las pastas de pergamino ó marroquln de los raros volúmenes. Era un bibliófilo y lo demostraban sus miradas ansiosas que revisaban pacientemente los anaqueles, el ademán acariciador y sensual con que asía el libro que le parecía de médtÓ y la manera rítmica y parsimoniosa con que volteaba
las hojas para ver al trasluz el exacto registro de las páginas.
Alguna vez lo seguí en las horas vespertinas al cafetln vecino al mercado de libros y punto de reunión de estudiantes famélicos y de empleados en huelga de oficina .... Ah!, después de sentarse, sacaba
uno por uno los libros recientemente adquiridos, pasaba amorosas y satisfechas miradas por la elegante tipografía ó por los anchos márgenes, y si notaba una hoja grasienta ó demasiado amarilla ó llena de
moho, sacaba de su bolsillo un pequeño estuche, aplicaba el ácido oxálico, el cloro ó el polvo mineral
hasta que la página limpiada recobraba su antigua tersura ó su color original.
En cierta ocasión pude convencerme del fervor de su culta manla y de su rara erudición. Habla
entrado al café acompañado de otro individuo con quien durante cierto tiempo estuvo platicando en voz
baja; pero de pronto su voz se elevó y sus vivos ademanes realzaron la viveza de su discurso:
- •Le digo á Ud. que ya no hay libros- decía á su intel'iocutor, que ante la verba torrencial del bibliómnno osaba apenas aventurar uno que otro monosilabo,-le digo á Ud. que el aficionado no tiene
que hacer ya! Yo sigo viniendo ni mercads, por costumbre, po1·que me pesarla dejar pasar una casualidad, una chance imposible; pero es una quimera .... nada se encuentra!
Le parece á Ud. que vale la peua de molestarse este Kempis de 1700 ó estas Fábulas de Esopo; el
cuero repujado del eucologio es un primor¡ los grabados de las Fábulas en cremaille1·e tienen mérito
l'nmo simple xilografía; pero en esencia no son nada .... Ya no hay libros, amigo.
l),•sde las •Cadenas• y los , Portales,• de unos veinte años á acá, no recuerdo haber comprado nada qud valga la pena. Mi última adquisición séria fué un manuscrito del Barón de Humboldt con croquis á lápiz de flores tropicales ....
•Las Cadenas• si vallan la pena; ah! encontró el Padre Grajales aquel in 8°, un Virgilio de 1500 marcado con el ancla y el delfín de Aldo Manuncio! ¡Qué letras aldinas, amigo mio! El Padre compró ese
libro en diez pesos y ahora dicen que está en los Estados Unidos en la biblioteca que fundó el millonario Astor. . . . ¡Calcule lo que los yanquis habrán pagado por éll
Y el bibliómano siguió hablando; deploraba los actuales tiempos y tenla entusiasmos extáticos al hablar del paimdo. Disertó sobre los incunables, sobre los speculum y sobre los donatos, sobre las ediciones xilográficas y á propósito de las encuadernaciones suntuosas de Gascón, de Morris y de Grollier,
Habló de las ediciones de la Cruz de Lorena, de los Libros de Horas y de los Ars moriendi1 del
Oatholicon y de la B iblia Jfazarina, de Venecia y de Maguncia, de Estíene y de Plantln.

VENUS PIA.

Si pues eres hermosa, y el encanto
De tu helada blancura me recuerda
La palidez lunar de las estatuas
Y la adusta expresión de Citerea,
Despoja de prestados atavíos
Y velos importunos tu belleza,
Y revive á mis ojos la tranquila·
Actitud de los mármoles de Grecia.
Nada de cinturones en tu talle,
Ni en tus brazos adornos de pulseras,
Ni sortijas gemadas en tus dedos;
Ni un hilo de diamantes en tu fresca
Garganta, ni coturno que deforme
Tu pie y señale el raso de tu pierna;
Sin que sujete el haz de tus cabellos
La dentadura cruel de tu peineta.
Yo mirué á tus plantas, a1-robado,
El altivo perfil de tu cabeza,
Tu frente de contornos impecables,
Tu afilada nariz, tu frente estrecha,
Y las combas turgentes de tus senos
Y el gálibo triunfal de tus caderas.
Contemplaré tus gracias sin que turbe
Mi culto la malicia, sin que encienda
Mi sangre la lujuria, y exultando
Ante las perfecciones de tu excelsa
Forma, sólo distinta de una estatua
Por tus labios sangl'ientos, por tu trenza
De azabache, y tus ojos sin la fria
Expresión de Latona y de Minerva.

Jea

�ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE J ULIO DE

1901

NúM, 13

REVISTA MODERNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACC ION: JESU S URUETA.
Tip. de Dubldn.

EJM:ERIAGAOS.

S necesario estar siempre ebrio. Todo está en eso: es lo único . Para no sentir el horrible
fardo del Tiempo, que quiebra vuestras espaldas y os inclina hacia la tierra, es necesario embriaga1·se sin tregua.
¿Pero de qué? De vine, de poesla, de virtud, á vuestro antojo. Pero embriagaos.
Y si algunas veces, sobre las gradas de un palacio, sob re la y erba verde de un foso,
en la soledad lúgubre de vuestra habitación os despertais, ya disminuida 6 desapare·
cida la embriaguez, preguntad al viento, á la ola, á. la estrella, al pájaro, al reloj, á todo lo que huye, á
todo lo que gime, á. todo lo que rueda, á todo lo que canta, á todo lo que habla, prnguntad qué hora es;
y el viento, la ola, la estrella, el pájaro, el reloj, os responderán: Es la hora de embriagarse. Para no ser
loi esclavos mit·tirizados d el Tiemp:&gt;, emb:·iagaos, embria.r ao; sin d esca.n,o! D J vino, d e poesla 6 de
virtud, á vuestro antojo.
CrrALtLES

BAUDELAIRE.

FLOR DE OTOÑO.
Ven á escuchar mi cántig a oportuna
bajo el palio triunfal de la glorieta,
donde está deshojando tu poeta.
sus blancas ilusiones una á una.
Siento un largo Yahido que se adnna.
con la agonla &lt;le la tarde quieta,
ya baja el leñador de la meseta
y se dibuja el peplo de la luna.
Qué bello, junto al lago adormeci&lt;ln,
léjos del cieno y de la humana lidia,
besar tus labios rojos, mi sultana;
Mientras tornan las ave;; á su nid o
y los cisnes contemplan con envidia.
tu elegate perfil de americana!
Jos1~ LÓPEZ DE MAT URANA.
Buenos Aires.

PETA L LES pt;i LA PnurAvERA. -BOTTICELLT. - FIRENZE,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 12, Junio, Segunda quincena</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE JUNIO DE

1901

NlJM, 11

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEI•'E DE REDACCION": JESUS URUETA.
Tip. de Dublán.

MAGNA VoLUPTAQ
Eucirnde en la obsidiana de tus ojos
La mirada más tierna y más amante,
Y matiza el marfil de tu semblante
Con la lumbre solar de tus sonrojos.
Cierra tus brazos n ítidos y flojos
En torno de mi cuello palpitante,
Y restrega en mi pecho jadeante
Tus pezones coléricos y rojos.
;'llirame dulcemente, dulcemcntP,
Destilando tu beso disolvente
Y sonoro en mi labio que se inclina,
Y déjame chupar tu lengua u ntuos11.
Que exacerba mi fiebre voluptuosa
Y me tienta como u na golosina.

LA l\IADO)(NA DELT, A l\fELAORA~A.-BOTTICELLI. - FlllENZ~,

�171

REVISTA MODERNA .

ESTAMPA.
A JOSÉ JOAQl' ÍN GAMílOA.

•
No recuerdo &amp;i en un breve antifonario
Que ensangrientan purpurinas inícialeF,
O en las góticas ventanas do un santuario
Encendidas por las luces YC'speralt&gt;s,
Vi un emblema doloroso y amoroso:
Un ardiente corazón que como un cirio
Esparcía sus destellos sin reposo
Atizado por su amor y su martirio
Y clam(•: sC:,lo el divino Nazareno
Puede ser inaccesible á las miserias
Y trocar en mirra y bálsamo el Ycneno
Que difunde In amargura en sus arterías.

Solo El sabe como lámpara fürviente
Mantener su corazón siempre encendido,
Que su sangre sacrifica dulcemente
Por abrojos penetrantes oprimido.
í\Ias los nuestros, corazones infülices,
Enconados por la ortiga del anhelo,
Y con signos de indelebles cicatrices
Aun después de la expiación y del consuelo,
Ob! los nuestros estáu llenos de maldade11,
Son humanoF1 son capaces de perfidias,
Frascos plenos de vitriolos, de impiedades,
De venganzas, de ponzoñas y de envidias.
Y los ojos en el &amp;imbolo doliente
Del piadoso corazón siempre encentliclo 1
Que su sangre sacrifica dulcemente
Por abrojos penetrantes oprimido,

Pedl amor para los tristes corazones
Que son vasos do blasfemias y de agruras,
Porque están envenenados con pasiones
Y apretados por cilicios de amarguras.

BERNARDO COUTO CASTILLO.
cJeune pbilosopbe en dérivc
He ven u sans avoir é té

..

l~-o~~~¡~·o¡-~.~~¡~~:~¡;;,~·q·,;e Ji~·¡·,;¡,?;
,.

•ll ,•&lt;&gt;yait tl'Op-Et voir est un aveuglement.
TRISTAN

m:: un pálido tripulante en el siniestro Buque Fantasma del Tedio.

'

CORBIERE.

De pie sobre
la borda, en los crepúsculos, en las noches y en las auroras, contemplaba sereno
y estoico todas las ilusiones que se perdían y se borraban en la playa cada vez
más distante.. .. Blancos frontones, luminosas columnatas, floridos capiteles
y astragalos, pinares y alamedas, surtidores cayendo en las piscinas, pavanas,
serenatas, madrigales magias del perdido Trianón! Y el bajel errante y siniestro se alejaba con raudas singladuras, con su pesada bandera de terciopelo
que el viento no lograba mover, con sus mil lampiones, como un gran ataúd, como un enorme y oscilante catafalco .. . .
Todavla en el curso del éxodo tristisímo, como el negro navío doblara un cabo del país del Ensueño, el pálido viajero alcanzó á ver, sobre una roca de oro, surgiendo de un bosque de laureles, á la última ilusión que vestida de blanco agitaba su pañuelo blanco como queriendo alcanzarlo, en un impoten•
te, en un vano, en un desesperado aleteo.
Fué la última vez que el pálido viajero sollozó . . . . Después nada, nada, ni las orfobrerias del pleni•
Junio sobre el carey glauco de las aguas, ni las satánicas y rojizas aul'Oras boreales encendidas al paso
del bajel, ni las estrellas enAticas, almas desesperadas que se al'l'ojaban del cielo al mar profundo, na•
da, nada conmovió al viajero pálido que, como una cariátide doliente, vivía y velaba inclinado sobre
el mar.
Ni las sirenas, que fascinantes y al'l'ulladoras florecieron una noche con sus hombros, sus senos y
BUS vientres desnudos el verde jardín océanico, lograron enardecer de deseo aquel eterno rostro pálido¡

�172

REVISTA MODERNA.

REVI~TA MODERNA.

bien sabia él que las sirenas serian al fin tan viles, tan falaces y tan pérfidas como las mujeres- súcubos
de sangrientos labios y ósculos astringentes que sorbieron fragancias y blancuras en su fugaz alma
de niño.
Y sin un deslumbramiento ni un entusiasmo para los prestigios de Armórica, seguia el pálido viajero
inclinado sobre la borda del siniestro navío, como un abrumado atlante, como un telamón doloroso á
cuyos pies el mar, el mar amargo y negro, el mar de tiniebla y de hiel parecía su vida, su pobre vida toda deshecha en Jlanto .... !

La noticia del fallecimiento ele Couto, violenta y cruel como su muerte, se propagó cuando artistas
y literatos reunidos en la exodra honraban la memoria del gran Campoamor. Agravaron su luto los terciopelos de aquel duelo y el gemido de la orquesta resonó más ampliamente como abismándose en las profundidades de la nueva fosa que se abría.
Mi amigo, mi camarada, partió sin que me fuese dado acercarme á su lecho de agonfa; yo hubiera
querido estar ahí para reconfortarlo, para ocultar á sus ojos la paz convulsionada de Gorgona, con que
la vida se asomó por última vez á su lecho de muerte; para darle la seguridad de su triunfo induda )le,
la certidumbre de su misión cumplida á pesar de su existencia breve pero fecunda.
Quién sabe si entre los relámpagos lúcidos d tJ la fiebre no haya visto derrumbarse alguno de sus
proyectos más que;·idos como el de reunir en artístico y refinado volumen, ilustrado por Ruelas, la colecdón de sus e Pierrot, • osos Picnot tan amados por él y á quienes animó con las virtualiiiades de su pro·
pia a lma exquisita, comunicándoles sus ensuefios, sus tedios, sus amores y sus lirismos todos. Porque
el •Pierrot• de Couto no fué el galante •Gilles• de \Vatteau, ni el chic de Gautier, ni el funambulesco y
frívolo de Banville, sino el que con su brumoso crayon ha litografiado \Villete en tanta macabra esc;ena,
el Pierrot que Yerlainc fijó en aquel soneto:
•Ce ll1t!St plus le rcveur lunaire clu vieil air
Qui riait aux areux dans les dessus de porte;
Sa gaité, comme sa chandelle, hélasl est morte,
Et son spectre aujourd' hui nous hante, mince et clair. ,
Pierrot-Hamlet, cuya veste fué tramada en los telares de la Melancolfa con las brumas sutiles del
esplin; Pierrot, que ha hecho su Luxemburgo en la necrópolis y ahí por encima de cenotafios y mausoleo¡J se iergue con los brazos abiertos como una gran cruz blanca sobre el disco a perlado de la luna que
1
tramonta ....
El •Pierrot Sepultul'ero• fué tal ,·ez la última obra firmada por el com;iaiíero á quien lloramos; ¿habeis visto esa exquisita fantasía, ese raro relieve tombal cincelado en un blanco mármol cruzado por jaspes pavorosos; esa inqu_ietante melodía tocada en un Stradivarius de negro ébano y en donde el arco
irqnico mezcla sordos espasmos de dolor y agrias risas estridentes? . . ..
Al pie de ese articulo ya impreso quedó en la página un espacio blanco que el formador, perplejo,
no sabia con qué llenar. ¿Couto verla ese hueco al corregir sus últimas pruebas? Aquel claro, aquel espacio albeaba como una lápida; •no hay con qué llenarlo, • reclamaba el impresor. Y lo llenó el siniestro
Destino y en aquella blancura donde nadie adivinó la piedra de una tumba, una mano amiga y temblornsa trazó un epitafio inesperado!

Artista exquisito, aristócrata y refinado fué Couto, un sediento de Ideal. Casi niño, pero ya virilizado
por una admirable precocidad, hizo un viaje á Eul'opa y en París, en pleno Montmartre, en las basllicas
del Arte Nuevo y de la Belleza de todos los tiempos, fué crismado y armado Caballero. Con qué ardí•
miento, con qué verba elogio&amp;a y entusiasta hablaba en el curso de nuestras sabrosas pláticas, de los episodios de su vida parisiense frente á una tela de Manet ó un bronce de Rodin, en las veladas deun cabaret de intelectuales, á lo largo del Boul'.Mich, ó bien de su Suiza amada, idilios en el lago Leman ó crepusculares éxtasis ante la Jungfl'aU en Interlaken!
De esos episodios que encantaban su vida, de ese viaje temprano, de esos deslumbramientos anticipados provino su mal ulterior. Bruscamente arrancado á aquellos Paraísos que eran la patl'ia digna de
su alma delicada, volvió á México y el purgatorio comenzó con la inaudita hostilidad del medio. El
artista raro y exótico pasó invisible ante los ojos testáceos del burgués estólido . .. ..
Los afanes de gloria se com·irtieron en anhelos de olvido; hay dolores que necesitan cloroformarse
y hay infiernos que á falta ele luz celeste imploran las l'ojas luces de bengala de cualquier Paraíso Artificial.
El caso de Edgarcl Poe con diversa per~pectiva, pero con igual fuerza trágica.

173

Una marina de De Groux; un inquietante lienzo de Amoldo Broklin:
Sobre un mar de tinta va el Buque Fantasma, con su bandera de pesado terciopelo que el viento no
logra mover, con sus mil lampiones como un enorme y vacilante catafalco ....
Tras de inmensas veladas nostálgicas, tras de largas noches polares, el pálido tripulante ha ca{clo
fulminado y muerto.
Un tropel negro y silencioso lo amortaja y el olvido amarra á sus pies una bala ele cañón .... El bajel detiene su marcha y desplomado desde las altas bordas un cacláve1· cae al mar, al negro abismo en
raudo y vertical desplome ....
Algo inaudito. Las aguas fosforeseen y de las ondas glaucas emerge un tropel de sirenas cuyos bt·azos se disputan un pálido cuerpo de efebo, libre de mortaja, iluminado por la lnz de una nueva vida.
Cantando rftmicamente, las sirenas nadán hacia la playa y playa la avanza hacia las sirenas hasta que el
efebo libre, ágil, transfigul'ado, radiante, pisa las arenas de oro de la orilla, lanza un grito de redención
y cae sobre el piadoso seno de una virgen extraterrestre arcángel ele Botticelli-Venus Juminosa- l\fadona celestial!
Son las nupcias eternas del artista en el país del eterno Icleal!
México. l\Iayo 1901.
JOSÉ J UA N

TABLADA.

PAIX.
Tremblement des bannicres de pourpt·e dans les batailles,
Hennissement convulsif des chevaux cabrés sous les lances,
Hurlement des clairons aux poings de la Rage qui s'élance,
Regards hlancs, dans la mc!ée, de ceux qu i defa.illent,
Et ces tas de cadavres, les doigts crisp és aux armes, par la plaine,

Ou le canon, voix me mo de la mauvaise destinée, tonne,
Et la honte du soleil d'été ou le deuil des pluies d'automne
Sur ces charniers d'ou la mort exhale sa noire haleine,
Al'riól'e, o cauchemar du sommeil de la Terre!
Car ce printemps fait éclol'e au sein rosé des meres
La bouehe des petits enfants qui cloucement crient,
Et de la vallée aux !aes Juisants a la montagne, source des eaux,
Voici, parmi les brises et les ailes légcres des oiseaux,
Souner, battant comm3 des cre:Hs, toutes les cloches de la Vie!
STUART

i\IERRIL.

�REVISTA .MODERNA.

175

DEL "LIBRO DEL DOLOR."
LA FIEBRE.
No te vayas, espera, no es la hora;
Abrázate á mi cuerpo;
Cuando te vas me quedo solo y triste
Y vuelven los recuerdos.
Las obscuras cortinas de mi alcoba
l\Ie parecen espectro~;
En el aire hay cabezas que se rlen.
Espera .... A ,er si duermo ....
¿Que va á venir? ¿Quién? ¿Ella?
¿Te burlas? ¡Tienes celos! ....
¡Cómo quieres que venga, si le han dicho
Que la vas á matar, y tiene miedo!

LA ARTERIA ROTA.
Como corre la sangre de la hedda
Dejé correr en vano
El curso inútil de mi estéril vida.
Hoy, que exangüe me siento, á cada gota
Quisiera lo imposible, por mi mano
L igar la arteria rota;
Yivir de nuevo modo la existencia,
Y no del que condeno
Cuando á solas pregunto á mi con,:ieucia,
¿Fui sabio, he-sido artista, he sido bueno?

MUSICA DE ORIENTE.
Cierra el piano: las cadencias
De las danzas orientales no recuerdes,
Las cadencias de las danzas orientales
Que mis sueiios arrullaron tantas vece~.
Xo mul"icron mis rencore~;
Dormitaban en su nido de serpientes,
Y ya asoman las cabezas triangulares
Evocadas por la música de Oriente.
FRAXCIS&lt;;O

A.

DE

!CAZA.

FELIPE VILLANUEVA G.
A )[anza.oo, Elorduy, Valenzuefa, Velázquez,
Fuentes y Lnvat, (amigos del ~Iaestro).

UGUSTO de Plateo, en un heroico poema, cuenta que en la toma de Clesiphon la
l\Iagnifica, habiendo obteuido de Oma1· el sátrapa Harmosan como última gracia, que no se le diese la muerte mientras no bebiera, hizo pedazos la crátera
de ónix henchida de vino, y Ornar impasible exclamó:
- Si hay en la vida algo sagrado es la palabra de un héroe: que el persa viva!
Recordaba yo este generoso poema una tarde en que, en íntimo coloquio de
arte con los fieles amigos del artista muerto, me propuse escribir un estudio sobre el l\Iaestro bienamado, sobre su obra malograda y peregrina, sobre el relieve de su per~onalidad artística, vigorosamente perfilada en unas cuantas composiciones, fragantes aún,
porque no han sido profanadas lo bastante para que se marchiten ...... Recordaba yo ese caballeresco
poema, y una lejana increpación tardía concatenaba la cyocación del sátrapa sagaz como Ulises ante la
imperial generosidad del islamita, y la avidez del moderno artista nuestro para beber su vino hasta las
heces! ...... .Ah! por qué, por qué no estrellaste tu crátera lienchida contrn el mármol del pórtico de la
gloria á que hablas ascendido! ..... Por qué no rompiste tu vaso de ónix, seguro de la clemencia de la
fortuna, que te habla sonreído como querida, y con tu pluma empapada en el vino esparcido no e&amp;crj,
biste una rapsodia á Anakreón, en honor de que llegó á viejo!

�REYlSTA MODERNA.

REVl::3TA ~10DER~A.

Apuraste la vida de un solo trago, como un bttrgrnve huguiano, despreciaclor de la gloria y de la
muerte ...... y las dos te abrieron los 1.u·azos y te besaron en la boca!

va es de nuestro corazón, de nuestra alma, lo que no pudimos decir porque nos fué negado ese don, pero
que sentimos como nuestra interna poesía expresada en notas, expandida en ritmos musicales de morbidez encantadora. Y como la música es el lenguaje de las vaguedades que más satisfacen nuestros sueños
ardientes de idealidad, porgue no pierden su espiritualismo tl'aducidas en palabras, la música de Villanueva-nuestro malogrado poeta del piano-con la psiquis de su poesía virgen, fresca, palpitante, encarnada en notas, nos domina por la ternura que es debilidad, por el fuego intenso de que está poseída, por
su salvaje colorido americano que hace vibrar las cuerdas en ráfagas de pasión hurncanada.
La música de Villanueva es intensa, vehemente, apasionada, ávida de expresar el amor y la vida,
pues no he conocido un artista que tenga la avidez de placeres que Villanueva. El desanollo de sus composiciones es rápido; no hace sino enunciar una frase, abierta, franca, sentida, cuando ya la apasiona, la.
retorna y la crece, expandiendo su vida con los modernos procedimientos musicales y apoderándose del
espíritu para hacerlo vibrnr al través de los nen·ios del organismo humano con la sensación refleja del
arte.

176

Felipe Villauue,1 a vino un dla á México en plena juventud, con la simiente embrionaria dd arte en
su espiritu, con sus dedos ágiles y sus ojos vivos para leer las notas que su violln vibraría ávido de ser
escucha.do. En los escaños de l::s orquestas zahirió de pronto aquella cabeza turbulenta de indio puro,
hirsuta., hosca, de púas de ágave en la rebelión de sus bigotes mongólicos, rostro de frente estrecha y
torva, bajo cuyas cejas ceñudas y airadas, los ojos centellantes, relampagueaban en la lectura febril de
un presto, de un vivace, de alguna suma dificultad que salla., á primera vista, limpia y pura dt! su arco
victorioso. El artista, ignora.do, puesto que era temido, soñaba ardientemente un estadio más vasto para.
luchar: no habla venido á ser corifeo, sino rápsoda: no venia tripulando la trirreme Argas en la banda
de remeros de estribor, sino en la prora, fiero, inflexible, taciturno, en busca de un vellocino de ore,!
Rodó en las orquestas-como tantos artistas obscuros que no han tenido el carácter de Villanueva!Y la audición constante de la música moderna, cuyo renacimiento florecía en l\féxico {i la sazón, exasperó al joven músico y lo decidió á realizar un medio madurado para desligarse de toda colectividad: ser
pianista. Estudió el piano con ardor, con fiebrr, con la tenacidad genuina de su raza; de dla ganab¡i el
pan y de noche velaba en el estudio, y de prrnto, cuando nadie había sospechado su transformación,
surgió como pianista hábil, como técnico disriplinado. La conquista del más ingrato de los instrumentos, pero también el más completo, le abrió amplío horizonte en la vida artlstica de México; su facultad
de leer á primera vista la música polifónica más abrupta, las fugas y los cánones, lo familiarizó con los
compositores inabordables; sus dedos de estructura ingrata fueron domados por su voluntad poderosa
y flexibilizados por su poderoso temperamento artístico, y al adquirir la indepenc.encia en la digitación,
en lucha diaria con los técnicos preceptistas, adquirían la facultad de hacer sentir y soñar, de acariciar
las teclas y matizar los sonidos con una poesía desconocida que principió á delinear dichosamente su
personalidad de artista.
Su interpretación, netamente subjetiva, causaba asombro y placer, No era otro imitativo que su1 •
gla anodino y meticuloso, vaciando una naciente aptitud descolladora en los moldes viejos para anquilozarla lamentablemente. No! era un artista fuerte, un violador de preceptos académicos (valga la frase en
música), un temperamento en rebelión que ponla su espíritu y su corazón en la asimilllcíón de las sensaciones que interpretaba. Era un cerebro creador ansioso de la paternidad, seguro de bi mismo, ávido de
poder increpar á los maestros que evocaba diciéndoles: •¡ahora yo!•-y este predominio innato, esta seguridad de su fuerza, este soberbio reto de su ambición irreductible y consciente, lo hicieron sacudir su
inacción creadora, su catalepsia larvada de compositor. Midió su saber y se encontró débil , y á los veinticinco años, sin aula ni mae.:.tro, sin lee. el francé~, comprl&gt; su D11rand y su diccionario y pú-ose á traducir y á estudiar armonía y composición.
El pianista ambidextro se asimiló la ciencia por virtud de sus facultades analítica~, y F.:lipe Villanueva surgió armonista y compositor.
Conquistó su renombre con una sola composición, su Vals poético, apasionado y tit:ruo, que descubrió súbitamente los tesoros del alma del músico, su sensibilidad y su refinamiento artisticu. El corte
chopeniano de la composición la permitfa, sin embargo, alzarse libre, sin ninguna reminiscencia, con originalidad y frescura envidiables en un te.mperamento americano que tan soberbiamente debutaba. como
creador. La primicia fué echada á volará los vientos del cielo, los artistas y las so:fadoras la interpretaban con avidez, con del13ite, con unanimidad aclamativa; pusiéronla en su selección de poetas dtl! piano, entre las más bellas páginas de Grieg, de Stephen Heller, de Chopin, de Tschaikow.,ki. Su nombre
fué acariciado por la celebridad: Villanueva, y el pacto judío con Syllock-ah! si el artista hubiera surgido en Europa!-el pacto ruin con el editor espoleó al músico á sacudir la savia de su vida malograda.
Diez y nueve son, por desgracia (pues si antes había escrito otras, fueron su juvenilia), las composiciones editadas para piano que nos dejó Villanueva: cuatro mazurkas, la primera en re mayor, la segunda
en la menor, la tercera en re bemol mayor, la cuarta (Au bal) en do mayor; tres valses, Causerie, Amor,
Vals poético; once danzas, dos En el Paraiso, dos Venus y Cupido, tres Amorosas, tres llumoristicas,
una Un sueño después del baile, y por último, un Minueto póstumo. Póstumos son también su ópera
I{eofar, cuya instrumentación fué terminada por su amigo Juan Hernández Acevedo, muerto hoy también, y un Gradual y un Sanctus de Requiero, escritos para voces y orquesta.
Siento restringirme á delinear mi impresión estética de las composiciones de piano solamentt·; pues
la apatla de nuestros snobs dilectantes para todo lo nuestro, que ha atrofiado las facultades lírico- dramáticas de nuestros compositores, si bien se admiró en una sola audición póstuma de que Villanueva
hubiera compuesto tan hermosa música, no volvió á patrocina1· ni á alentar siquiera la resurrección del
Keofar, y yo, lejos de )'léxico, no tuve la ventura. de prnsenciar el póstumo triunfo del Maestro.
La predominante sensación al oír la. música de Villanueva es la de él. Es él. Se le siente, se le oye,
no se confunde con nadie. Y esto que parece tan sencillo, este don de personalidad, ¡cuántos quisieran
poseerlo, aun de los consagrados por la gloria! La poesía de su música entra en el espíritu por derecho
de conquista, en linea recta, como el perfume de una flor que no hace sino brotar para ser sentido y go•
za.do, como una. mujer. bella que no hace sino pasar para ser soiiada y deseada. La música de Villanue-

177

Si estudiamos la estructura de su minneto rn sol sostenido menor (pó:;tumo), su mejor obra, si acaso
no la rn,is característica de su procedimiento, l'11contramos, corno en todas sus composiciones, una ascención rápida que lo hubiera llevado en bre\·es aiios á componer obras de aliento, refinadas por su selección asimilativ11. El alleg1·eto ben legato prescrito para la composición le imprime un aire flébil, galante,
cortesano, que evoca inmediatamente la danza antigua; los ritmos están trazados sabiamente sobre los
periodos musicales, en harmoniosa polifunía c·nco11H•1Hlada á dedos que sepan ligar y sostener cantos dis•
tintos. Con la indicación constante y mi11uciom de las ligaduras rftmicas, era superflua la indicación de
los pedales, supresión que el ¡;ni.fico ingenio de Ernei,to Elor,luy comparaba un día, refiriéndonos al
estudio Si oiseauj'étais .... de Henselt, á fa pn·scripción de los guantes en una recepción de etiqueta.
Bajo la aparente sencillez melódica. riel miuul'lo, fic ,·e que está trabajado con amor y ardimiento para
lograr las bellezas modulatívas y cadt'nciosa,; las progresiones descendentes por semitonos están tersamente harmonizadas; el colorido, que llega apenas al mczzo forte en fas dos primeras partes, se inicia
pia.nlsirno en el trio cantabile, y aquí si, para sostener el bajo en pedal constante y el mismo dibujo de
tres notas de la mano ízquierJa, está prn;cl'ito molto ped., que manejado hábilmente nos lleva por indi•
cación de un crescendo á. un fff appassionato, ulla erupción reprimida del alma del Maestro, de la que
declina en un decre$cendo suave, lánguido, para cam· en un pasaje amoroso en sordina, de un contra•
punto sencillo que se pierde cantando en un l'n~ueño lrjano, y de pronto despierta en otro grito de pa·
dón acompañado de disonantes acordes exasperados y estridentes, espasmódicamente patético, hasta
que descansa en un diminuenclo imitado para volve1· por medio ele una modulación magistral al pri•
mer motivo y terminar con dos frases cortadas, que tanto gu~tllhan á. Villanueva y que son de un efecto
delicioso.
He hecho un esquema del minul'to póstumo-yo que siempre esquivé el aula!-porque es desconocí•
rlo en México y porque su m:izurka en re bemo 1, para mi la más inspirada, la mAs ardiente, la más apa•
sionada de Villanueva, es conocida de cuantos entienden música. En esta composición el músico drjó
encarnada su personalidad,·su fragante y fresca imaginación perfumada de amor, su poder de expandir
hasta un grito de espasmo la pasión de su vida y de su alma: el arte! Arte por él sentido y creado, arto
suyo, netamente suyo, á pesar Je quienes han pretendido ver una reminiscencia ele Massenet en una do
s11s mazurka~, y para regocijo de los cuales hariales oír yo la frase integral del vals amor de Villanueva
en el leit motii:e d~l andante cantabile de la sinfunia núm. 5, opus 6-! de Tschaikowski. Bah!. ... . Esas
cerebracioncs idénticas, y por lo t!Prn.is fugaccl', de una frase de cinco notas, no se tiene sino cuando un
artista se llama Villanucva!
.... De su vida? Ah! ya he dicho que no he conocido uu artista con la avidez de placeres que Villanueva!. ... Su intensa vida pa,ionante, sedienta en nuestro desierto de arte, soñaba en las rosas y las
ninfas de las fiestas danzantes d ,j Eleleo, re.y por el tirso ílorccielo dtJ yedras, rey por la diadema do
pámpanos de oro, y soñando hacer de su juventud una Cleopatra, buscaba con frenesí al despertar de una
noche de amor la perla yacen ti\ en las hece~! .. . ..
Su talento y su carácter le dieron el predominio efímero lid su vida malo;;rada sobre sus contempo·
r,ineos que reconocieron su superioridad intelectual; su sinceridad rnda le abrió los corazones de cuantos le rodearon; sus genialidades eran ingenuamente bella~.
Una noche D'Albert dió un concierto en ~léxico y tocó la mazurka en re mayor de Villanueva. El
pianista comagrado besó en la frente al composito1· desconocido en Europa, y dijo esta frase: cEs el artista más genial que he encontrado Pn América • Y en tanto nuestro músico, frenético de júbilo, decla á
i;us amigos:
-Hasta hoy he sabido que mi mazu1 ka era tan hermosa!
Su facultad de lee1· música á primera. vista era prodigiosa. Cuando se puso en escena por primera
vez en México el Falstaf de Verdi, Gino Golisciani presentó el spartito para orquesta, invitando al artista á revisarlo, y Vi llanueva lo redujo á piano, integro, á. primera vista. Sucedía con frecuencia que Villanueva pasara toda una nGcbe tocando musica suya, y alguna vez una sola composición, su Vals poé·
tico, ante un auditorio de artistas y dilectantes encantados ele oírlo, de su auto-interpretación ardorosa
y deleitosa. En cambio, no babia nerviosidad que lo sublevarn tanto, como la. de ser invitado á. tocar aute per,soQas que m~nifestaran curiosidad de oírlo, y ocasiones hubo en que un salón henchido ele admi ·

�178

REVISTA MODERNA

radores suyos, verdaderos ó falsos por snobismo, se quedara esperándolo inútilmente: lo cual no era obstáculo para que la aristocracia de l\Iéxico se lo disputara en el profesorado.
Pero donde el músico se hallaba en plena bohemia dorada, era entre los suyos. Sentado a l piano con
\' icente Lucio, el exquisito y pundonoroso pianista muerto antes que él, Villanueva devoraba febril las
páginas más abstrusas de Bach, de Beethoven, de Schumann, de Brahms, haciendo la delicia de selectos
oy1:,ntes; y cuando los dos artistas habían encumbrado á su pequeño auditorio al cielo del arte, deseen·
dían á las praderas floridas pobladas de ninfas desnudas de Léo Dé libes, el músico amado de Villanue.
va, el consentido por la semejanza entre la música sem,ual y carnal del artista galo, nieto de Grecia, y
la música esencialmente profana de nuestro artista.
Los ballets del exquisito autor de Sylvia hacían el deleite del músico malogrado, que hubiera hecho de la danza criolla ame1 icana el poema de la sensualidad ritmada - apenas hizo el preludio de ese
poema! - ; poema truncado también por el enervamiento del exquisito cubano Cervantes y que ha necesita.do del talento exótico de Cécile Chaminade y Emíle Pésard para llevar á Europa una ráfaga apenas
del deleitoso ballet indiano! Chopin universalizó la mazurka de su Polonia, pero hasta hoy ningún americano ha podido universalizar la danza. Y Villa.nueva tenia. ese poder! . . . .
Fué en América el portaestandarte de un renacimiento moderno en música; superior á Gottschalkconsagrado por Chopin-y á 1\fílls en procedimiento artístico; superior á nuestros compositores en potencia creadora; superior á las celebridades anónimas neo continentales que prefieren la virtuosidad reproductriz é infecunda á la creación de arte propio, Yillanue,·a, que pudo ser el consumador, fué solamente el precursor! ... . Una mañana- el 28 de i\Iayo hizo ocho afios- cundió {t la hora siniestra del abrevadero en el bar, entre el 1\Iéxico elegante y llaneador abrasado de sed, en la avenida morisca rebosante
de vida, con la celeridad de contagio de las noticias siniestras, la nota del dla: Villa.nueva había sido
muerto por una pulmonla fulminante. Habla muerto en unas cuantas horas, súbitamente, sin que la pasividad atávica de sus parientes,- pasividad genuina de una raza en la que el artista fué excepcional
rebelión,-hubiera opuesto ninguna resistencia al golpe traidor de la muerte. Sus amigos acudieron tarde, á blasfemar del destino impasible sobre el cadáver ó á contemplarlo aterrados y aterradores, y cuando el Maestro bienamado fu6 conducido para siempre al cementerio, pudo decirse como en las Tristes,
que en su morada desierta todos los rincones tenían lágrimas!
·
Cayó! Dísipóse! Extínguióse! Su cuerpo fué devorado y pulverizado, y de su obra póstuma no quedaron ni ,·estigios; fué banida y srp11ltada por sus piadosos y bienaventurados parientes en su pueblo
natal. El Santo Oficio de la estupidez secuestró hasta la última página de música, hasta el último manuscrito del Maestro. De su obra inédita no quedó ni piedra sobre piedra! La fatalidad, á la que él venció en buena lid cuando vivía, con su genio indomable y su voluntad inflexible, tomó la revancha á su
muerte y IH'gÓ hasta el menor brote de recuerdo en muchos que se pregonaron sus amigos!
Empero, como en la canción de Stechettí, el cancionero amado del Maestro, han brotado desu sepulcro ardientes rosas al calor de nuestra evocación de aquella tarde - ¡oh ,·osotros sus fieles amígos!-en que
os prometí perfilar, aunque fuese en esquema la obra malograda y peregrina de Villanueva.... .. Son
flores nacidas de su corazón, de su apasionado y pobre corazón enfermo de sentir y de sofia1· . .. Son las
rosas de su juventud tronchada en flor, las rosas simbólicas de su sangre ardiente y generosa que regaba un cerebro potente y alentaba un espíritu superior y dilecto, consagrado por el arte y por la gloria! .. .. Y hoy que rendimos este pequeño tributo débil y tardío á la sagrada memoria del artista muer•
to, pa1·ece que un eco doliente se levanta de su sepulcro y plafie á vuestra amistad piadosa como en la
canción del poeta, y que el alma del sentido múgico os dice que esas flores son
i canti chi pensai, ma che non scrissí. ....
()h! bieua1nado 1\laestl'o1 lllalogrado l\foestro, duerme ..... duorme ..... !
RuBÉN

U. CAMPOS.

Jl lJJ\fJl JYlARQVE2Jl
Cuando tu boca me bcs11 1
en repetirm e se obstina
que vienes, en línea expresa.
ele una elegante marquesa
que murió ·en la-guillotina.
Pero, si no cuento mal,
mucho más noble soy yr,
pues mi título ducal
es el • Contrato Social •
de Juan Jacabo Rousseau.
Mí uniforme es este craso
y obscuro traj e simplista,
pero ¿hay un contraste acaso
entre tu falda de raso
y mi corbata de artista?
La mejor prueba es que igualas
nuestro amor sin un reproch e
y que, olvidan~o tus galas,
como una estrella con alas
has puesto un beso en mí noche.
Tú creerás que me fascinas
refiriendo los detalles
de tus castas heroínas,
las marquesas libertinas
que pecaban en Versalles.
Pero asisto á tus tiradas
que deshojan flores secas
como á un viejo cuento de hacla11 1
donde hay joyas olvidadas
en teatro de muñecas.
Tu vetusta raza ignora
los modernos despertares
y es por eso que te azora
la violencia Yengad'.lra
ele !ns rachas populares.
P ero si el color te enfada
y si la plebe te enoja,
¿por qué me ofreces, malvada,
tu boca más encarnada
que mi escarapela roja?
París 1901.

MANUEL

UGARTE.

�--EL CRISTO DE LOS ULTRAJES.
CUADRO DE HENRY DE GROUX.

•
OS intelectuales piden un Dios y mucbos no vacilan en implora1· abierta y públicamente á
Nuestro Señor Jesucristo, "des Dieux: le plus incontestable,·• decía Baudelaire.
Es cosa infinitamente digna de observarse esa misteriosa impulsión do los esplritus jó•
venes en el sentido de una renovación del Cristianismo; evolución hasta ahora litera.ria
qu(parece haber comenzado en "Las Flore~ del :\Ial" y que P.ml Yerlaine ha milag1·osl•
mente acelerado en estos últimos tiempos.
E~te, el único gran poeta q 11e haya llevado francamente su corazón á la Iglesia desue hace unos seis
siglos, rejuveneciendo por un prodigio de genio todas las viejas im\genes que el ateismo ó la costumbre
hablan desteñido hasta el ridículo, glorificó el Santo Sacramento y la Oración en tan bellos versos, que
la juventud incrédula do la poesla contempóranea se vió forzada á admirarlos con entusiasmo y á
convertirse en discípula, y eso ha llegado á un extremo tal que hoy el Catolicismo tiene el caráctet· de al•
go como una aristocracia del pensamiento.
Agreguemos que los artistas moderno@, y sobro todo los pintores, ofrecen bien pocos consuelos á los
peticionarios de Sublime
Por todas esas razones, estimo veinte veces asegurado el triunfo del "Cristo de los Ultrajes," la tenta•
tlva más formidable de espil'itualismo cristiano que se haya llevado á cabo en pintura, desde los prede•
cesores de aquel paganismo edulcorado que se llamó el Renacimiento.
Notad que no se trata de ninguna manera, de un asunto que pudiera conjeturar fácilmente la imagi•
nación de los críticos y cuya banalidad salvarla una ejecución más ó menos divina. Poi· el contrario, el
cuadro se encuentra á distancias telescópicas de los lugares comunes imaginables de la iconografla re•
ligiosa.
Es el Sufrimiento del Cristo, tal y como lo han relatado los santos visionarios en los libros de diaman•
te que sobrevivirán al Juicio Final de las literaturas; tal y como lo han certificado los Antiguos Testigos
quti se hicieron "degollar'' por obedecerá la orden de ser "configurados á la muel'te;" en fin, tal y como
la Iglesia, no de la Edad Media, sino de todos los siglos, lo enseña en su terrible Liturgia.
Es el huracán de las torturas inimaginables, sin el contrapeso de ninguna eficaz piedarl p11rJ. ~I agoni·
zante voluntario, cuyo Ultimo Suspiro extingue el Sol y enturbia las constelaciones.
Se ha hablado de "vitrail'' y de Primitivos, de pesadilla y del sombrío genio de Flautlc~; se ha hablado
de Rubens y de Delacroix. De qué-oh Seüor!-no se ha hablado, puesto que tocia la prensa de Bólgica
ha mugido alrededor de ese monstruo de magnificencia cuyo aspecto desconcertaba la corrección de
una raza pi11torera inmovilizada hace doscientos años?
Ah! y sin embargo es bien sencillo y verdaderamente no exige el caso tanta erudición, puesto que es pre•
cisamente lo necesario para que una vi!'ja pescadora del pals vasco ó de la Flandes occidental, se prosterne con la frente sobre la tierr«, exhalando gemidos de piedad, como si se le plantase ante los ojos algún tríptico de Juan ele Brujas ó algún sanguinolento Ecce Horno de Alonso Cano!
Porque es enteramente incontestable que tal debe ser el objetivo supremo de todo trabajo de arte ex·
clusivamente religioso. Una imagen piadosa ante lo cual ningun pobre pucliera orar, no parecerla acafO
lo que puede imaginarse de más idéntico á una prevaricación sacrilega?
Véase, pues, el cuadro de llerny de Gl'Oux en su muy poderosa sencillez:
El Hombre de los DJlores está de pie sobl'e el m'lnte fil.moso que la tradición tlcsigua como el túmulo
del primer Desobediente.
A su derecha un irónico é impasible bl'uto pretoriano coronado por brillante penacho y que podda ser
el pastor de ese rebaño militar de tan completo embrutecimiento que se distingue en último término.
A su izquierda, un individuo inexpresable, mellcla dó eunuco y de descuartizador, que poclrla tomarse
poi· la cu~t?dia viva ó p'Jr el relicario de muchos miles de años de humana crápula.

REVISTA MODERNA.

181

Es e3e el co:nac del lamentable Señor que se ,·a á crucificar, el cicerone indeciblemente abyecto de las
ignominias, de las maldiciones y de los espantos.
Vocifora, designando la Ylctima á la multitud, y esa es la señal del más dem oníaco tropel de canallas
que un pinto1· ardienclo sobre si mismo como una solfatara haya jamás tenido la auclacia de representar.
La rabia de ese populacho de puños crispados parece ten er, según el espfritu delos cuatro Evangelios,
algo, mucho, de profético y de sobrehumano.
Los niños mismos-pánico detalle! - aullan á la muerte y blanden sus débiles brazos contra el pecho
11ngustioso del Cordero divino.
Clovis y sus Francos están endiabladamente lejos, por cierto! y mientras más se mira, más se nota
que están lejos, indiscernibles, más allá de los siglos, en el hormigueo del Caos bárbaro!
Jesús está solo, absolut~mente solo y frente á frente de ese mundo condenado por él, mundo horri•
hle que no es más que la basura del antiguo Paraíso perdido y barrido por los Querubines.
Ese Dios hecho hombre se ha despojado tan completamente á si mismo que no ha querido guarda1·
ni siquiera el átomo de Divinidad que le hubiera sido necesario para no tener miedo. Sufre y tiembla en
su Carne como los débiles entre los más débiles.
Que ahora se sostenga como puecla. Los mismos Angeles han huido, los Angeles brillantes descendidos del cielo para reconfortarlo.
Es tiempo de que aquello concluya, pues de lo contrario no le quedaria más Sangre que derramar
por aquellos poseídos sobrti la pobre Crnz saludable.
S1ngra, en efecto, terriblemente, por todos los piquetes de su Corona y sobre todo por las innuma·
rabies plagas de aquella Flagelación milagl'Osa que la franciscana Maria de Agreda valuaba en más de
cinco mil golpe:; de flagelos emplomados. Y está de tal manera rojo bajo la púrpura de su barapo que
en verdad se creería que es l~l el verdugo de los demás.
Puo sus manos que serán traspasadas en breve, sus manos exangües de supliciado, tan enardecí ·
das por el dolor que se les adivina capace3 de consumir el firmamento, las recomiendo pa.rticularmente
á los exploradores de abismos que no temen inclinarse sobre la miseria infinita ....... .

L1 pt·óxim1 ex:po3ición pública de esta obra extraordinaria, cuya intensidad sobrepasa los pa•
roxismos más proclamados, obli¡(ará de seguro á la critica á modificar un poco sus fórmulas.
Algunos comprenderan sin duda, no solamente que se trata de un lienzo al cual nada se asemeja en
toda la pintura contemporánea, sino ante todo que se está en presencia de una fuerza absoluta repre•
sentada por un extranjero á quien el porvenir pertenecí\.

...................................................... .. ... .... .... .. .... .........................
A parte de algunos jóvenes escritores de quienes Bélgica se asombra, parece que el rey Leopoldo
ha sido el único en su pueblo capaz de adivinar la grandeza del autor, ese adolescente de genio, copiosamente insultado por la multitud, asquerosamente renegado por algunos .,· constreñido á refugiarse en
París que es el eterno pabellón de esos laJ&gt;idados sublimes.
Toca, pues, á Parls exclusivamente, al intelectual Parí~, donde la justa gloria no es siempre escati•
mada, el honor de prohijar á semPjante náufrago del cielo!
LF:ON

(Trad. de e Hevista Moderna•).

BLOY.

�QUE ME MlrtE SIE)lPIU: ......

Hay \'er~os que brotan como hilo e.le agua,
l111y versos que estallan como rna centell:i,
versos que son chispas candentes de f,·agu:i,
~, versos m;\s dulces que labora de Ella.

Y por eso pago con versos los besos
que anhelante libo en su boca roja,
cuando me dci:plomo de sus brsoi-, t&gt;Sos!
. . . . . . como ('lle del árbol tembl;rndo la hoja.

Pero algo los vcrtiOS ap:iga y acrece
el urente encanto; y son sus miradas,
hay en ellas tanto que flota y se mece..... .
en cielos no vistos noches ignoradas.

Cuando me besaba chocaban sus dientes,
calda de perlas en páteras de oro.
l\las eran los versos tan indiferentes
cu:indo me miraba ...... que es lo que yo adoro.

Que me mire ~iempre, como aquella tarde
en que el sol en amplia púrpura cala,
con esas pupilas negras en que arde
la luz de la noche, y la luz del ella.
JESl"S

E. V ALENZUELA.

ACONTECIMIENTO LITERARIO EN LA AMERICA LATINA.
"LASCAS."
«Durante la segunda semana del mes que comienza quedará terminada la
impresión de «Lascas. » El libro es fruto de vigorozo esfuerzo que conquistará
á su autor nuevos é inmarcesibles lauros, y que honrará las letras castellanas .
Las poesías que forman el volumen revisten forma eximia, y encierran
conceptos en que esplende soberana belleza.
«Lascas» constituye, cuanto á la forma, un prodigio de exquisitez. Es la
obra de un poeta para quien el arte no tiene secretos, para quien el verso es
instrumento dócil, y para quien la palabra, austera á veces, á veces suntuosa,
no es más que el ropaje que ha de vestir las ideas.
Salvador Díaz Mirón no es un artífice, sino un artista, y un artista que
tiene la más alta, la más noble, la más exacta noción de lo grande y de lo be•
llo. Y precisamente porque sabe que es la Verdad la eterna inspiradora de to•
do lo que está destinado á perpetuarse en el Tiempo, es profundamente humana la maravillosa labor de nuestro egregio bardo.
En «Lascas,» no hay nada que haya sido visto, ó vivido, y, recuerdos y
esperanzas, anhelos y dolores, propios ó ajenos, han sido engarzados en metros, en ocasiones insólitos, decorados por rimas heroicas.
Todo aquel que conozca Veracrnz habrá de reconocer en el libro edificios
y paisajes, que el poeta ha copiado con fidelidad de espejo.
El libro ad viene al mundo de las letras con buen sino y en momento propicio. En el instante en que el país entra de lleno á la vida intelectual, y en que
el escritor halla estímulo y premio á sus afanes, en el aplauso de un público
inteligente y culto. )&gt;

El Otden, de Xalapa, Veracruz, Junio 2, 1901.

�MÉXICO,

ARo IV

2'\

QUINCENA DE JUNIO DE

NóM,

1901

12

REVISTA
A. RT E
DIRECTOR: JESUS, E. VALEN ZUELA.

Y~CIENC I A. .
li.

JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn,

CRUCIFICAT.

- -----

-

-----

--

AL llU CÓ Ll CO AlllEDICU(()

DR. D . JOAQUIN' ARCADIO FA.GAZA.

'
Al pie del monte el pueblo vocifera,
~laldice, rscupe, hiere .... •¡Profetiza! •
Prorrumpe el eco al estallar con risa
Entre un rugido de enjaulada fiera.

.

.

..

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• •·""
&gt;

. ...

• Ut!sdt udd• clama por la vez postrera,

La impura voz que al manso martiriza;
•¿Por qué me desamparas?• . . .. y agoniz:i
En medio de una oleada pasRjerr..
El Rey de los Judlos vueh·e ~· clani
Sus ojos de perdón mirando al cielo,
Y al expirar sobre su grry esclava,

~

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Cada gota de sangre por el suelo,
Del cáliz de su amor, el crimen lava,
De la raza dispersa y bin consuelo.

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LAS GUITARRAS.

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AL J,IO MAXGEL MARRO:- .

Bajo agreste fl!stón de umbrosas panal",
Fresco dosel en la enervante siesta,
La turba campesina está de fiesta
Sueltos los chales, flojas las chamarras.
De mano en roano rebosantes jarras,
S ueltan el jugo que al amor apresta,
Y almas del canto, como sola orquesta,
Dan su alegre concento las guitarras.
\'ibra el aire encendido en cada boca,
Y en cada pecho la pasión respira,
Que en un mar de miradas se entrechoca.
Cada mujer es junco que suspira
Al compás de la danza alegre y loca
Y cnda corazón es una lira.
JOSÉ TRINID.\D

FF.RRER.

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Bernardo Cuoto Castillo</name>
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        <name>El cristo de los ultrajes</name>
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                    <text>A.Ro IV

REVISTA MODERNA.

152

Después de tan extraña escena, el polaco volvió á mi su rostro grave y somb-rio, noble, majestuosi·
simo . . .. ¡No, decididamente, pensé, éste no puede ser un demonio.

-Caballero, me dijo, no se sorprenda usted de esto; es muy natUl'al; estos seres débiles, cobardes,
incapaces de gr&amp;ndes energías, se dominan por 'una voluntad firmz, templada á fuego, sang:-e y dolor,
como la mía .... Pero me conviene una cosa para no provocar la superstición en cualquiera partido de los
ejércitos . .. . que por ahora no refiera nada de Jo que ha visto . .. J\I;\s tarde .. . . á ver si más tarde se
acuerda usted de mi y de este episodio.
-Doctor, le ,loy mi palabra de honor.
-Gracias, amigo. l\Iire, vamos á sorprender, nosotros á los franceses, perJ necesitamos ser pocos y
buenos para no ciar á sospechar . . .. Escójame unos diez ó doce bravos .. . .
-Pero . ... ¿y con qué orden?
·
- Ese es el ayudante del capitán y él mismo ratificará la orden ... . ¡Ya verá usted si nos vengamos!
- ¡Despierta!-ag1·egó1 sacudiendo. el ·cuerpo del traidor dormido. Al instante entreabrió los ojos suspirnndo y mirándonos atónito. Yo partí á escoger gente para la empresa, con ciega confianza en aquel
terrible hombre.

MÉxrco, 2 1 QurNCENA. DE MAYO DE 1901

REVI S TA MODERNA
AR T E
OlRE

cr~
r-~

: JESUS E. VALENZUELA.

V

CIENCIA .
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

l;~

~
~

~~

Todo fué á pedir !lo bo~a. Avanzamos en las tinieblas; el suriano iba sombrío, mudo, marchando ma·
quinalmrnte como un sonámbulo, delante del Doctor .... Y tras ellos, yo, con la pistola en la mano iz·
quierda y el machete desenYainado en la derecha, y tras de mi, armados con carabinas, reatas, puñales
y machetes, doce lf&amp;mbres de los mejores tepiquei'íos de Corona .... LJc;-gamos al mezquite. Silbidos de
culebras . . . . sombras que se agitan, cuchicheos : ... Nos dejan pasar los puestos avanzados .... y henos
rumbo á Lomas Prietas, donde el campamento francés duerme más tranquilo que nunca .. . .
Pasamos frente al primer centinela, quien, sin un grito, cayó de una buena puñalada .... ¡adelante! .. . ,
Otro ..• . Y ese si gritó, pero rodó de un culatazo .... Un minuto después, frente á los fuegos del vivac francés, llegamos ocultos por una loma y caímos como un rayo .... ¡Quó refriega! y entonces vi que
el más terrible en batirse contra la guardia que nos hacia fuego en dosorden, e1'a el Oficial Ayudaute.
Atroz fué la mortandad .... pero los valientes francescs-¡oh! hay que confesaTlo! al fin se rehicieron á retaguardia, guareciéndose tras otra loma.
Retrocedimos batiéndonos en retirada, cargados de botln .. , . ¡Ay! el polaco quedó tendido de un
balazo en el ct·ímeo, y el cAd,wer del traidor suriano, literalmente acribilla.do, fué conducido por los
nuestros al campamento donde todos ignoraron su traición .... ¿para qu6 deshonrar su memori!l, si habla muerto dándonos un triunfo espléndido, bien que no fuera sino instrumeuto de a.que! sombrío doctor polaco, cuyo nombre verdadero nadie supo en México ... .

,.

llEttlBERTO

FRÍAS.

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.l . . . •

NóM. 10

:

$ANTA BÁRBARA,- PAl.MA EL VlEJO. -YENE Zl¡\,

�REVISTA l\lODERNA.

CUENTO DE ABRIL.
A Don J csús E. Luj,\n,

IGNON, escucha:
Una vez la reina Mab convocó á los genios de los prados-era en el buen tiem·
po en que los pájaros se aparean, macho y hembrita, para gozat· sus nupcias de
primavera: era el buen tiempo en que voz de tórtola se ha oído on nuestra región,
como en el Cántico de los Cánticos;-el tiempo de la canción era venido y la rei·
na Mab envió sus heraldos flordelisados á ordenar á los silfos y á los gnomos que
llevaran A su palacio encantado las llores más preciosas, las gemas do cuna más
ilttstre y más joyantes para aderezar su tocado, pues que la reina Mab languidecía de amor.
Los "'nomos pequeñuelos, enanos, semejantes á nibelungos, con caperuza encarnada, ojos malignos,
barba Ju:nga. y nariz de ave raptatora, con su jubón gris y su calzón corto, con sus calzas de Mephisto
y su pipa bohemia., trajeron divinas flores de piedras preciosas trabajadas por lapidarios invisibles: rosas
simbólicas de una flora extraña, cuyos pétalos eran jacintos y zafiro~, cuyos pistilos oran sardónicas y
berilos, cuyos cálices eran ágatas y calcedonias, cuyos estambres eran crisoprasos y sardios, cuyos sé·
palos eran crisólitos y esmeraldas.
Los gnomos, atropellándose por alhajará la r~ina l\lah, calan de vientre y se l_evantaban derrenga•
dos ó saltaban en un pie como las zancudas, ó teJlan rondas en torno de ella, mientras ella ponía las
ros~s de gemas purísimas y aguas semivivas sobre sus cabellos de Berenice, sobre sus orejas pequeñas
de lóbulos encendidos, sobre su cuello desmayado de hebrea Noeml, sobre sus hombros marmóreos y nutridos de Cleopatra, cual broches siderales de su real clámide impalpa~le, sobre la c~njunción y arr~nque de sus dos pechos culminantes y cupulados, sobre sus dedos gráciles y blanqu[s1_mos,_ sol¡re su cm·
tura que podrla caber en una ,;arreticra ele Venus .... Pero los gnomos huyero_~ cab1zb11Jo~, ~o~·q_uo la
reina Mab desprendió las rosas maravillosas de su cuerpo lttmlneo y las esparc10 como lluvia 1nd1scente sobro el tapiz pérsico de los musgos grumaclos de rocío. .
.
.
Vinieron entonces los silfos senHljantes á risueños amorcillos desnudos, de cbtu·neos carrillos rcdon·
ele morbideces
d os como los de los C(•firos que mecen á las llores y á. las nubes, .de. manos hoyueladas,
·
d
ue harian el deleite de un sádico; vinieron los silfos de alas lep1dopteras y traJeron abraza as, entre
;us pequeños brazos, peonias y stellarias, convólvulus y gloxinias, hya._cint~rns y cala.dios, orquídeas y
lemátides Ja.s flores más raras y más preciosas robadas al a.Iba en los Jardmes y verandahs, nympheas
e hellianth'us tronchados A flor de agua en los lagos, beleños y cactus arrancados á. las grietas de los
y eñascale~, y cubrieron con ellas los pequeños pies de la diosa que parecía 1''lora emergiendo de un bú·
~aro de rosas; pero la reina, que babia sonreido al mirarse ceñida de flores, empenachada de llore~, s~spiró y las deshojó pensativa, y los pétalos cayeron en lluvia de alas de libélula y constelaron su clam1de
transparente enhebrada de haces de sol.
.
..
, .
.
.
Entonces oyóse una música melodiosa de gorJear de paJaros, una mus1ca deleitosa. que hubiera
arrobado á Stephen Heller, que parecia escapada del clavicordio de Boecherini y se esparcía por los bue·
uecillos de los ribazos, poi· los resonantes alcores eu busca de la ninfa Eco: era una parvada de syrin·
;as y plagiaulos asidos á los labios de pequei'íos fa~nos salvaje~, que sem~oc~ltos en una nube de polvo
dorado al sol, flnglan la irrnpción de un hato capnno, pero que al despeJ11r a plena luz mostraron sus
rostros aún imberbes, sonrosados y picarescos y sus pitones tiernos de corzo joven. La polifonía de su
música áulica. no era ritma.da, pero como la música de las ave~, era de una vaguedad embelesadora y
hacia soñar á la reina l\lab en deliquios de amor ... ,
«·Oh reina de los sueños!-meciala el canto-soy el alma silvana de H éllade pastoral, soy el idilio
bióni~o, el que tus poetas brumoso9, desde Ossian á Shelley, no sintieron, sino soñaron! .... Soy el aroma
panida que el Nasson aspiró con su intensa avidez de placeres, y que el mo_ribundo ~yron so~amente be•
bió en un efímero hálito desde la prora de su nave! .... Soy la alegria, la siempre mua alegna, la locue·
la danzal'ina de cosquillsaqte hoca ávida. de besar, que enjoya los deditos nacarados de sus pies desnu-

155

dos en el arroyuelo borbollante mientras pesca conchuelas menos encendidas que sus mejillas de duraz ·
no! .... Si c¡uieres amar, vé á los ciLrmenes 1lichosos en que el verso es llol', en que la cigarra vive do
rocío y de luz de sol, y es vibrante élitro siempre sonoro do la eterna poesía bucólica! ... .
Y el &lt;&gt;11suelio ele la música purísima ele los caramillos se mecla en el viento, encarnando la poesía
de las cosas vil·ientes en el alma de las flautas, y la reina de los sueños languidecía ele amor porque la
primavera iba á su so'.edad y la primavera era su hermana, su so1·0Jlina innamorata, pasionante como ella
de algo más alto que llenara ni vacío de su corazón! .... La música de las syriugas también pasó en un
vuelo; también los pequeños faunos capricornios se dispersaron dando cabriolas, porque la reina l\Iab
oía sin oír la canción alada, oía sin oír el murmurio de agua corriente de las notas y escuchaba otra mú·
sica. sin nombre, la música de los sueños sum:sos á. su imperio, que la arrullaba en un vaivén de hamaca
celeste prendida:\ un cuernecillo de Bebe y;\. una estrella ele la Lyra .... Y t:quella música sin nombre
musitaba. en su alma una balada plañider11, mesta, como el surcar ele las palomas torcaces, y la canción
ora de a.mor .... y la flébil canción era de amor ... .
Y oye, bella l\Iignon, lo que pasó. Un paje rubio y liutlo - el pajll Abril - ¡,idió permiso para besar
los pies ele la hechicera l\fab, y no bien ella son riendo lo besaba en la boca - tan gracioso y gallardo
ora! con sus crenchas bloncllsimas y crespas, su truza y medias de. seda lila, manos sensuales, ojos dor•
mido~, boca pequeñita como botón de flor! - el mozo, dechado ele zalema y gracia, la dijo:
-Reina! mi selior el principo l\Iayo, que so halla á las puertas, to envla este joyel en prenda de amor,
~- desea, rendido de pasión, besar tu boca y dormir en tus brazos ....
- Y acaso tu seño1· es más bello que tú? ....
- 1\Ii príncipe i\fayo es hermoso como Lohengrln y Morsa mor! Las dos sangrns generosas de los hé•
roes de ensnefio parecen florecer en sus ojos azules y en sus cabellos brunos, en su perfil nazareno y en
su altivez latina ! llli señor es el dios de amor, pues que cuando él llega sube la savia, bulle la sangro
embravecida y riega los corazones én pasión y deleite!. ... El imperio de mi seño1· no tiene murallas ni
fronteras! .... Sus siervos son la vida, la juventud, la ftllicidad, el amor! .... Todo lo que florece y es·
plrndr, lo que vibra y se expande, lo que riega dones generoso y fuerte; la vida ebria de salud y poder;
1·ua11to sueña, cuanto vuela, cuanto se encumbra y magnifica está presto al poderlo de l\Iayo que despier•
ta fioros y encienrle hmacanes de pasión, que hace germinar los bienes fecundos de la esperanza y del
:imor!
-Bienvenido! Amor! Alma del ciclo! - cla1J1ó la. enamorada l\fab cuya voz era más hechicera que
las Ha utas, cuya tPz era más suave que las rosas. - Vé, paje mio, puesto que eres su paje, vé y procla•
ma que soy suya porque es mi rey y mi iios y mi amor!. ... Que los prados sean estrellados de flores y
los cielos florecidos do estrellas! .... que las nubes empavesadas boguen y traigan á las sílfides y las ha•
das á presenciar mis reales bodas! .... que las ondinas y las sirenas hiendan las espumas con sus aletas
de pedreria y sus bifurcadas colas de delfín! .... que las amad riadas de cabelleras verdes como crisóli•
tos hechos guedeja•, surjan de los bosques al conjuro de Pan!. ... que las ninfas broten como flores de
c11r11e de los alcores y los boscajes, y vengan danzando en ronda de amor á ceñir como diadema de rosas \'ivas el lecho en que yacerá en mis brazos mi bienamado !
Y cuentan que desde entonces, desde que el paje Abril corrió gozoso á llevará su señor la buena
nue\'11 , á su paso brotaron las yemas do los ramajes, se constelaron los musgos de flores micropétalas,
los céfiros mecieron blandamente á las nubes, la luz sonrió en el cielo brumoso que era imperio de l\fab
~- la esperanza en los corazones apasionados de soñar . ... Y cuando l\Iayo imperator entró á banderas
,le~plegadas por el arco de triunfo de Oriente ....
Poro, aunque yo quisiera contar las bodas de i\íayo y l\Iab, este es solamente, linda i\Iignon, el cuento dll Abril ....
1!)0 l.

fü·¡¡f;N l\1. CAl\IPOS.

AL ESCLAVO ESCANCIADO!\.
C.ATULO.
OD.t X.\ T/1.

Esclavo, que 1"11.lurno aiiejo ~irve~,
\ 'en y escancia en mi copa el más amargo,
Cumpliendo de Postumia, que es más ebria
Que el gnno de las uvas, los maudatos.
Linfas que sois la perdición del vino
ld d~l austero ii. refrescar los vaso~;
Beber el vino puro
Xos !lCOJISE'ja Baco.
1TOAQtrf~ V. CASASÚ:,,

�REVISTA MODERNA.

J·RvtLAS' :Jol'

LA l'?[;VIGT A MoD[;rQNA
ou~

I-IA oRG-ANIZADo

rn

iNviTA Á UD· AL ~[~TiVAL ARTÍSTÍC?o

1-ioMrnAJ~ Á DoN RAMóN DE CAMPoAMoR.

MAYo 3 Db 190!

FROGRA:MA.
D. Ramón de Campoamor,

I.-A. En Réve ................................. .. ..............
B. Le Cíe! sourit aux roses .... . .............................
Canto, Sr. Luis Goda1·d.
]I.-Impresión literaria .........................................
lII. - :Mefistofele... . ............ . ................ ....... ..........
Canto, Sr. Lic . .Jo.si! B. Xava.

G. Campa.
Schumann.

1V.-Campoamor Intimo.. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . ..............
\'.-A. Solitude de Sapho .........•..............................
R Fleur d'Automme. .. ... . . . . . ........................ . ..
C. Canzonetta... . . . . . . . . . . . . . . . . ...........................
rioloncello, Sr. Arturo Espinosa.

Sr. Francisco A. dti Tcaza.
i'll11ssenet.
Popper.
Phaladhilc.

Sr. Luis G Urhina.
Bono.

\'J.- Recitación: • Los Amores de una Sant11,• de Campoamor.. ..... Sr. Luis Quintanilla.
vrr.-Vision fugitiva..... . . . . . . . . . . . . . . . . . ....................... i'llassenet.
Canto, Sr. r:ustaro Mm·tln cz
ynr.-Poesia .. . ... ..... ............................... .... ..... Sr. Balbino Dávalos.
IX.-Guaran~·, balada..... ......... ... . .. . ...................... Gómez.
Sra. Virginia r:alvdn de Xava.
X. -Discurso ..................... ............. .................. Sr. V. Salado Alvarez.
XL - Dúo de •La Bohemia • ....... .. .............................. Puccini.
S,·a. Virginia r:alvún de Xava y S1·. Lic. José B. Navt.1,.

Xrr.-I. Andante .................................................. Rubinstein.

II.

F1XAL.

A CAMPOAMOR.

Dolientes mis coplas lloren
La muel'te del gran poeta
Campoamor,
Y al Arte consuelo imploren
Contra esta nueva saeta
Del dolor.

El que grabó en las brillantes
Facetas de un par de versos,
Con humor,
Las dichas agonizantes
Bajo los golpes adn•rsos
Del amor;

De las cuerdas enlutadas
Que gimen tristes y sord11s
Al vibrar,
Broten las quPjas ahogadas
Que tú, Juventud, desbordas
De pesar.

l~I que 1Iendo lloraba.
El que cantando gemía
Sin doblez,
Aunque la hiel que ocultaba
Furtirnmente vertia
Cada vez;

Tu poeta, el más humano
Cantor de las emociones
Que te agitan,
1::1 que enhebró con su mano
Estrofas de corazones
Que palpitan;

Tu poeta, el más profundo
Cantor de tu grey dorada,
Juventud,
,\bandonó ya este mundo,
Aun joven en su avanzada
Senectud.

El que dió forma á tus sueños,
Persiguiendo las más Yagas
Fantasías,
Y descubrió los risueños
Ardides con que propagas
Tus falsias;

¡Cuántas veces, en las horas
Que al vivir parece largo,
Campoamor,
~Ie quitaron tus doloras
Con su miel más de un:amargo
Sinsabor!

TRIO Op. 16 Nº. l.
Sr. Julio :lluiron, piano; Sr. Arturo Aguirre, viollo; 8,· Arturo E~pinosa, violoneello.

ló7

�158

REVISTA .MODERNA.
¡Cuántas más, en los anhelo11
Del juvenil arrebato
Comprendl
Que dabas ardor y vuelos
A más de un ensneiio grato
Para mi!

Y halago para el oído,
Y talismán para el alma
Sor.adora,
En el corazón herido
Diseminaban su calm:t
Bienhechora.

Y cuántafi, alegre ó tristr,

Sin ilusión ó soñando
Dulcemente,
A eudir á ti me viste,
Las claras aguas buscando
De tu fuente.

¡Ah! la traición, la mentirn,
La envidia de gente necia
Que te infama,
De;:ongan presto su ira,
Que el almo Dios de la Grecia
Te reclama!

Porque de ti, la poesía
Brotó sin pompa ni aliiio
De ocasión,
Lo mismo que brotarla
J)el alma blanca de un nit1o
La oración.

La admiración franca y viva
Le,·ante para tu gloria
Pedestal
Donde eternice la oliva
Tu fresca Inspiración doria,
Ya inmortal!

Tus quejas, engalanadas
Con dulces rimas por fleco11,
Repartlan
Ayel', risas y humoradas
Que los más lejanos ecos
Repetían.

Sigan doquiera sonando
Tus cantos, tan parecidos
Y diversos,
Eternamente halagando
Los ju,·eniles oídos
Con sus versos.

A tu perspicacia aguda
La vida fué un engañoso
Carnaval,
Donde el filósofo:duda
8i alguna vez es dichoso
El mortal.

Sigue en las almas vertiendo
Tu escepticismo inseguro
De creyente,
Que en el mundanal estruendo
Te dió fü-meza de duro
Combatiente.

Las bandadas de tus verso11,
Con retóricas vulgares
Siempre en guerrn,
Jban, pájaros dispersos,
Hacia todos los lugares
De la tierra.

Y al diapasón de tu estro
Que en la pena y la alegria
Fue jovial,
Hoy que te honramos, maestro,
Extlngase la elegía
Y surja el himno triunfal!
BALBISO

DÁ VA LOS.

UNA OBSESION.
l'A•u JKSÚS URUETA,

~N U:\' pequeiío mueble Luis XV, comprado por mi últirnamentP, encontn\ Pn el fondo de
un cajón, la carta que aquí se lee:

•Querido amigo:
Lo que te escribo va á extraiíarte profundamente; pero no tienes una idea del estado de excitación y de pesar en que me encuentro. Tú, el mejor compañero de otros
dias, el que conoció todas mis dichas y todas mis angustias, eres el único que puede oir
y t'onsolar mi desolación. Ven, ven á vivir al lado mio. á ser el compañero de otros tiemJ ~ pos; sólo que ahora ni reiré, ni seré el bullícioso endemoniado de entonces .... Ven, amigo mio, pues temo por mi pobre razón harto sacudida ya!
Debes recordar que poco tiempo después de haber tú dejado la vida de alboroto y desorden que
juntos arrastráramos tanto tiempo, para, sabiamente, encerrarte en un retiro de paz y labor, te escribi
diciéndote:
• Amigo, al fin encontró lo que necesitaba: la criatura sumisa y tranquila á cuyo lado refugiarme, el
sér hecho para el amor, tolerante con mis caprichos, humilde á mis deseos, y que va, desde hoy, á ser
mi compañera. Te hablaba de ella, de su rostro apacible, de su mirada serena y acogedora, de sus cabe•
llos abriéndose en la mitad de la frente y descendiendo rectos sobre las sienes, como los de una virgen
Pre rnfaelista. Te ex ponla el caso de conciencia en que me hallaba, pues siendo ella una criatura honesta, el deher me exigía darle mi nombre, cuando mis convicciones, ó por mejor decirlo, mis estúpidas
preocupaciones se oponían á todo lazo oficial y definitivo. Sabia bien que ella no deseaba sino obede·
cerme; su madre, su casa, todo estaba pronto á sacrificar á mi menor deseo; con el mismo gusto, qué digo, con el mismo entusiasmo hubiera salido para la iglesia que para el peor de los lugares por mi designado. En su pobre vida de mujer yo era el esperado, el amo indiscutible, el Bienvenido que la mujer
aguarda pronta á entregarse. Con mi habitual egoísmo y abandone.', me dije: •ya habrá tiempo• y )a hice mía.
~Iurió su madre y hube de traerla A vivir conmigo sin pensar en darle estado, preocupado solamente del encanto que de todo su pequeño sér emanabn.
Tú M puedes figurarte los dos años de entera, de completa felicidad que A su lado he pasado. Yo
nunca creí en la felicidad, no creí que un hombre algo refinado pudiera sin gran esfuerzo soportar durante dos años las mismas caricias, las mismas facciones y las mismas cosas. Pues bien, yo, el mismo escéptico egolsta que tú conociste, ho sido f11liz al lado de esa mujer; feliz como sólo puede serlo un hom•
hre destinado á pagarlo inmensamente cnro, tal como ahora me pasa; cada día que se '"ª• cada. hora que
\'UCla, lamento más esos dos años y los deseo con más intensidad; he quedado herido para siempre, he
quedado tal como debe haber quedado Adán después de su expulsión del Parafso.
Durante los dos años que de ,·ida tu,·o mi pasión, nunca pel\,Sé engañarla; no te asombres, pues no
la c(Jnociste; jamAs tuvo dos veces el mismo beso ni repitió la misma caricia; jamás de sus pequeños labios salieron frases vulgares; engendraba todas las seducciones y las bondades todas; era indulgente, y
tú sabes que cuando más deseo se tiene de eugaiíar, cuando el demonio de la pel'versidad se aguza más,
es cuaudo se ven contrariedades é inoportunos celos. En ella, si bien á la hora dada brotaron terribles
como los de la verdadera enamorada, mientras no supo, mientras no hubo quien viniera y dt!stilara las
&lt;ludas en su conciencia, jamás pasó por su mente la idea de que yo pudiera ser falso; yo era para ella
todo lo grande y todo lo hermoso, como elln era para mi todo lo adorable.
Te acuerdas de Carlos X? A él 1 sólo fl el debo mi desgracia; él, la mano negra que se oculta en la11
sombras y hiere para siempre; él, el falso amigo creado para pica1· como la vlbora, mortal y traidoramente; él, el miserable Yago entrado en mi casa para atormentar, para emponzoilar y hacer la noche eu
nuestra felicidad. Tú sabes que lo busquó para provocarlo en un duelo, en el que todavía tuvo la suel'•
te de herirme 1 él á quien debiera aniquilar tan sólo con la fueru de mi odio!

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REVISTA M1JDERNA.

Un dia, al llegar, encontré á Julia toda en llanto; mi asombro, tú puedes imaginarte cuAI fué cuando á mis caricias sólo contestó con reproches. Yo quise saber, lo exigl. ... y supe. El miserable!. ... el
que diariamente se sentaba á mi mesa sonriendo, le habla hablado de mi, de mi pasado, de las mujeres
que yo habla tenido y de todo cuanto yo habla hecho; habla citado fechas, dado pruebas; babia añadido
que mi intención era hacer lo mismo con ella; si no me babia casado, si hasta entonces le habla negado
mi nombre, era para impunemente pode1· abandonarla una vez cansado de ella. La pobre criatura. a.dor11da, se sacudía de dolor cuando entre sollozo y sollozo murmuraba esta declaración.
En \'ano intenté consolarla. Después de las lágrimas vinieron los reproches coléricos; en ella se despertó la rabia de la. mujer que confiada hasta entonces se ve engañada totalmente. Yo no era lo que ella
creía ni lo que ella amaba; vino el despecho que quiere herir, \'engarse, y un nuevo sér se reveló ante mi;
el débfl, el sumiso, el bondadoso, se tornaha en la leona iracunda que sólo quiere arañar y destruir.
• Te casarás conmigo- decía-yo no seré como las otras, no, á mi no me engañarás, oh, no, á mi no! Te
casarA8! te cnsará~!• y este grito brotaba constnntemente de su ir11, como ln espuma del agua que se agita.
En su mirada encendida habin rencor, había 1le~precio, y mi orgullo, mi orgullo estúpido de hombre se levantó contra lo que m.is amab11, contra lo que sentía amar aún en ese momento en que la desconocia. •¿Casarme? y quién podrft oblignrme? acaso tú, que has venido por tu gusto?,
A mis palabras siguió un rato de silencio; la vi asombrada á su vez de ver levantarse una cólera contra la suya, una fuerza contra la que ella creía tener P.n ese momento. Luego, después de brcYe pausa
y de dar unos pasos sin dirección, fué á la mesa de noche que á su lado tenla, y empuñando el revólver
contra mi, rlamaba maquinalmente: Te cas1trá~, te casarás, yo ....
Me rel, hice un esfuerzo para arrojarle mi ironía, y pálid1t, sin decir una palabra, volvió el cañón
contra su frente. Ue miró un instante con una mirada que nunca más he podido olvidar, con una mirada indescriptible que me persigue en la sombra de las noches y me atormenta en los malos sueños. Babia en la expresión de esa mirada decisión, rPproches, pero reproches llenos todavía de amor .... Yo no
di un paso, no hice un gesto, no levanté el brazo para detenerla; al contrario, curioso, con curiosidad
pen-ersa, aguardaba, y aun parecla desafiarla con mi actitud.
Una detonacióo, y yo me precipito á tiempo aún para recibirla en mis brazos ... una última conYulsión, luego nada, un borbotón de sangre cubriendo su rostro, bañándola toda:
Quién podrá exactamente describir y analizar todo lo que yo sentí en esa noche al velar á la que
tanto habla amado, á la que claro sen tia amar más y más ahora que no exis tia. Sólo tengo vagos recuerdos. Su cuerpo, las lineas de su perfecto cuerpo se destacaban sobre la negrura del tapiz fúnebre extendido sobre el lecho bajo de ella. La blancura de sus manos, la lividez cadavérica de su rostro, resal•
taban vi\•amente sobre el negro como los marfiles de una laca. Lll herida de la frente había sido vendada y sólo un pequeño punto rojo manchaba la seda que la cm·olvla; rns cabellos sueltos le sen-ian de a!mohada. En sus pequeños labios, antes tan risueiío~, nido ele caricias y ahora fríos, insensibles como los
de un mAnnol, habla un ligero plil'gue doloroso. Los párpados cerrados apartaban para siempre do mi
su mirada. Luego, no recuerdo mAs .... Ráfagas de aire entrando para mecer la luz de los cirio~, ha•
ciendo pasar resplandores amarillos por el rostro de la mue1 la. Xotas qu&lt;'jumbrosas é irónica.mente alegres de organillos, aletear de moscas y los toques de las horas sucediéndos&lt;', resonando bruscos, pesado@, inexorables, en el silencio lle la nochr, y muchos pensamientos, mucho dar vuelta en mi cabeza á
ideas y recuerdos.
Yo revh·la las escenas y las caricias de esos dos años, y la nla, la vela invariable, impasible, hundida en las profundidades de su sueño de muerte; tomaba. su mano fria, la llamaba, no pudiendo, no queriendo admitir que estuviera muerta Muerta, y por qué? qué habla hecho y qué hablamos hecho? Ella
continu1tba impasible y la seriedad de su rostro me decía todo lo que nos separaba: estaba muy IPjos! yo
no existía más para ella! Aquella desaparición, el pensar en la soledad del dla siguiente y lo definitivo
rle su muerte me ponl11n r11hioso, desesperado contra mi impotencia y la fuerza del que crea seres para
aniquilarlos con tanta. facilidad.
P,msaba en mi culpa, en mi críminal orgullo. Un movimiento, una palahra, una súplica, hubieran
bastado pa1•4 que ella estu,·icra viva, prodigándome sus caricias y murmurando á mi oldo sus palabras
amantes .... Yolvla á verla .... el mismo pliegue en su rostro, los ojos siempre cerrados, los cirios prestándole luminosos resplandores y bronceando los largos hilos de su cabellera suelta.
i\Ie arrepentía, me odiaba, y todo era. en vano; ninguna, absolutamente ninguna fuerza darla dulzurA á sus sonrisas ni brillo á sus ojos. Los días se sucederlan á. loR dias y era. en vano esperarla. Los
hombres continuarían los mismos hechos, los mismos gestos, las mismas palabras, nada ni nadie cambiarla, y ella, ella que debiera agitarse y moverbe como los dPmás, quedaba sumergida para siempre bajo la tierra, y todo por no haberla hablado, por no haberla detenido. Para mí, la constante desolación.
Para ella. .. . . ?
La vi salir y no tuve fuerzas para acJmpañ1trla; manos extrañas cerraron para siempre su nueva
morada; las últimas palabras que le fuel'On dirigidas, salierc,n de labios que jamás la hablan besado; yo
quedé aturdido, anonadado, como se queda después de las grandes catAstrofos.
Cuando resignado ante lo irremediahle do su muerte, comencé la larga peregrinación, la espantosa
revista de los objetos y las menudencias que ella habla escogido y en cuya familiaridad viviera, comen·
zó ese largo via- crncls de la reconstrucción, detalle por detalle, de mi antel'ior felicida1. Todo me la recordaba, en todo la encontraba, y todo estaba lleno todavla. de su presencia.. Los espejos no olvidaban

REVISTA MODERNA.

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su imagen, los guantes no perdían aún el molde ~e sus manos, babia almohadas que conservaban el
hueco formado por su cabeza, y la mancha., la fatal mancha de un rojo n&lt;&gt;.gruzco, se me presentaba. á ca.tia momento resucitando la escena
·
No pudiendo resistirá todo esto, abandoné la casa donde juntos conociéramos tantas \·enturas y
donde tan amargos ratos pasaba á solas. Comenzaron días largos, tediosos, de continuo errar y huir de
su recuerdo como un ingrato; los días en que se lucha por no vol\'er al relicario donde se esconde su
memoria y donde su imagen flota.. Llegaba hasta la casa, miraba las puertas cerradas, los balcones va·
cios, todo diciendo el abandono y la muerte, y sintiéndome débil, iba y bebia hasta embotar mi dolor;
pero ent'lnces la visión de su cuerpo al caer en mis brazos, la expresión, oh! esa expresión de amoroso
rl'proche salida de sus ojos al d!'jllr la vida, la sangre cubriendo su cucrpt', me atormentaban, apareciéndome como la más espantosa de las pesadillas.
Después de algún tiempo, ,·olví decidido á trabajar sin descanso. !'asé inclinado sobre la mesa muchos dlas y muchas nochrs, lh-n:111llo nerviosamente bojas y hojas, 1¡ucriendo con el cansancio y las ideas
ficticias substraenne á mi plln3amiento. Con frecuencia las mismas palabras que yo escribía, toca•
ban, despcrtahan mi herida, y con frecuencia, oh·idando por un momento, me voh·la buscándola á mi
lado como lo hacia cuando rlla me acompañaba :l trah11j11r; ai no rncontrarla, botaba la pluma, quedando más hundido todavía en mi dolor.
Pero es al liegar 11qul cu11n,Jo comir11z11 lo más nrgro, lo '111", siempre &lt;&gt;.goi~ta, me preocupa más de
10110 este drama. No te rías.
Una nochr, despué,1 de varias ho ras de trabajo, bcnli uu ligero ruido t1·as du mi; como estaba bastantJ nervioso, me vold bruscament.-; excuso decirte que nada encontré. Seguí trabajando algo preocupado ya y desconfiando de las sombras que abundaban fuera del radio luminoso de mi lámpara; poco rato
,tespués sentl ó creí sentir un ligero toque en el hombro; quedé frlo, pensando en que ella me advertía
as! cuando quería interrumpir mi t ·ahajn, y sentí una ansiedad terriblr; no me atreví á volver el rostro,
no respiraba casi, temeroso de encontrar algo tras de mi. D~spnés de un rato de lucha volví al fin la ca•
ra con lentitud, haciendo rui ,lo y e~fuerzos .. .. nada! sólo las medias sombras y el brillo dorado de las
encuadernaciones. Respiré larg11ment&lt;•, sintiendo consuelo; pero temiendo aitn, dejé la pluma y sin vol •
1·erme más, sintiendo frío en la frente, ful directamente á mi cama.
Inútil es decirte que no pude dormir un momento; el menor rnido, el toque de las horas, el crujir de
un mueble, el paso de un rntón, todo me producía sudores fríos y sobresaltos á pesar de cuanto razonamiento juicioso me hacia.
Pero des1e entonces, amigo mio, siempre es lo mismo; todo me sobresalt,t, trabajo siempre con el oi•
de alerta, queriendo sorprcnder cada ruido. En una plllabra, tengo miedo, miedo dt1 la pobre suicida á
quien tanto amé. Tengo miedo de que vuelva, mie_do, sobre todo, de la expresión de su última mirada,
que nunca puedo ni podré olvidar. No estoy loco, no, pero la siento errando invisible á mi alrededor, y
tengo miedo, miedo de ella; pero de tal manera, que nunca. ni por nada lllfl hubiera atrevido á escribir
esto de noche, temeroso de sentir el golpe én el homhro ó s us pasos avanzando silenciosos con precaución: tengo miedo!
Tengo miedo, si, y de ella; ven, vo:1n y libram:i de este pavo r, de esta constante insoportable anguslia. Sintiendo alguien á mi lado, me sen tiró fuerte. Ifo pensarlo en casarme, en traerá mi lado algo que
me escude de ell11; pero no, sentirla celo~, y n11nc11 porlrla bcs1tr ni estrechar á mi mujer, sin sentirla invisible entre nosotros- dos.
No es que haya dP.jado de que1·erla., no; la amo y la deseo como nunc:i, pues mis dlas no serian tan
negros estando ella á mi lado. Pero tú lo Yas; la amé mucho, me amó mucho, fui muy feliz y ahora es
preciso que pague con el peor de los castigos: temiéndola, queriendo refugiarme contra ella.
Lo ve,! ahora mismo al escribirte, el sonido quejumbroso de una puerta al ser empujada por el
viento .... (es por el viento?¡ me ha hecho' estremecer y enfriarse mi frente sin que pueda atreverme li
,·olver el rostro.
T.ingo miedo! Ttmgo miedo! ven, amigo mio, \·en, ó no sé lo que será de mi

BERXAI:DO

COUTO CASTILLO.

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REVISTA .MODERNA.

m
Yo unía en mis tli~cursos con cliau1autina sarta
al aticismo Iieleno, la sobriedad de Esparta
~- así recto era el juicio, sabroso era el conceto;
Juntábanse en mis actos Platón y Alcibiades
y siendo bello y grave tenían mis verdades
con amargor de prédicas almfbar del Himelo.

IV
¿Por qué siguió al Olimpo del Gólgota iufccundo
la soledad, y en rapto de amores imprevisto
las razas· empuñaron el lábaro de Cristo
que trajo las tristezas al júbilo del mundo?
¡Qué mal le habla hecho la vida á ese iracundo
demoledor! Dionysos amable, hubieras visto
la sangre de tus twas en el brebaje.misto
del cáliz, y sus hojas servir de pudibundo
Fajero "á las estatuas ollmpicas! En vano
radió en defensa tuya la espada de Juliano,
la humanidad trocaba su primogenitura
Por las lentejas .. . . ó por la ' gloria que se abria
y yo, ateniense, el sello mostraba en mi tonsura
ele! Nazareno, ¡Padre de la melancolía!
F.n Roma, Enero de HJO l.
A~1Ano

N1&lt;:1tvo.

EL FENDULO.

I
Nemcoi~, vil'ja loba, conozco tus desmaucs,
tus dientes han mordido mis carnes de granito,
11acl con la sonrisa del divo Aristofanes
" Tú la hiciste mueca del pálido Heraclito.
• Yo tuve un culto en Delphos;deluzeran mis manea
hoy negros; era fácil el hoy tedioso rito;
por U me son hostiles mis padres los titanes
y no hay un sitio para mi risa en lo infinito.
Ayer me tuteaban los Dioses soberanos
y yo tiraba besos a Zeus á ~os manos,
bebiendo el vino dórico de mi lagar, mas luego
surgió cual monje estéril el dogma que me aflige
y el diáfano Pontífice Máximo que rige
la Iglesia, uncióme al culto del místico borrego.

JI
Ayer apet~a~ _cuánto fulgor en el paisaje,
qué suave desposorio de mitos y de vida!
atado iba coú~cinta de lino el gran follaje
de mis cabellos rubios, y mis áureas cnemidas
Al sol ardian; _era la túnica mi traje,
la túnica que deja contemplar las mullida:1
pan tonillas cubiertas por un vello de encaje,
jleda y cosquilla al beso de tod1\8 las armidaa,

Nadie notó ele pronto la casa abandonada y algún tiempo siguieron Yivicnclo como si nada hubi11ra sucedido. Primero que nadie, enmuclc::ió el grillo invisible desde que la última brasa se extinguió eu
la chimenea.
Luego la única gallina que vagaba en l!l corral subió la escalera, picoteó la puerta cerrada, tC'ndió
el cuello hacia la ventana y como los desperdicios cuolidianos no caían, se salió.
E l gato se cansó de ronronear, acurrucado inútilmente para sentir en su dorso la enjuta mano qu11
tan bien conocía. Olfateó el piso, maulló con despecho, araiíó las sillas y por el granero se escapó.
Una noche las ratas, tras de roer el último mendrugo del cofre, destaparon el azucarero vacío y
no volvieron más.
Las arañas encogidas no esperaban para hilar sus telas mils que el silencio, pues un rnmor regular lo turbaba aún.
Pero bruscamente el péndulo se detuvo. No se había parado poco á poco, sus tic-tac debilitándose
hasta el tic- tac supremo: dejaba ele andar como un;i persona herida en pie y que no se crela enferma.
El corazón de la casa no latía ya.
Las gentes de la aldea vecina empujaron la puerta y ll!rnntaron del suelo á la viPja Maria Teresa
caitla boca abajo, y muerta iL solas, sin prevenir.
JuLKS

(Trad. de ,Revista Moderna•).

RENARD.

�REVISTA MODERNA.

DEL LIBRO ('EN RADE."
Era un inmenso desierto de vcso seco mas allá de todo limite, que hui a indefinidamente de la vista,
un Sahara de lechada endurecid;, en cuyo centro se levantaba un monte circular, gitantesco, de flancos
agrios, agujereados como c~ponja~, micados con puntos rlcslum')J'antes como puntos de azúcar, de cresta de nieve dura, esculpida como una copa.
Separada de este monte por un valle cuyo sucio raso parcela amasado con lodo resecado de cerusa
y de creta, otra montaiía lanzaba :í. alturas prodigiosas una cima de estaiío semejante á. un embudo; dijérase de esta montaiía, repujada, inflarla de enormes gibas, que era una colosal ola, desmochada en la
extremidad, hervida al fuego de innumerables hornos y cuya globulosa ebullición, súbitamente comprimida, congelándose repentinamente hubiese quedado intacta.
-Sin duda, pensó Jacobo, estamos en pleno Océano de las Tempestades y estos dos monstruosos
cAlices tendidos hacia el cielo son las cúspides crateriformes de Copérqino y de Képler.
-No, no me he equi\·o ~ado de \"ia, dijo, contemplando la leche helada de aquella superficie casi pla·
na que solamente se volvía hinchada y granulosa cuando se iba del pie hacia la cima.
Con serena certidumbre se orientó: allá lejos, hacia el Sur, aquello que aparece vagamente, semejante á un gran golfo es el i\Iar de los Humores, y aquellos dos horribles chancros que guarnecen su entrada,
son á no dudar el Monte Gasscndi y el Agatarchites.-Y somiendo, pensó que después de todo era uu
slngularisimo país la Luna, donde no hay ni vapor, ni vegetación, ni tierra, ni agua, nada sino rocas y
corrientes de lava, nada sino circos estratificados y volcanes muertos, y luego, ¿por qué la astronomía
habla conse1Tado aquellos nombres inexactos, aquellos calificativos anticuados y extraños con que los
viejos astrólogos bautizaron aquellas series de llanuras y de montes?
Voh'iósc hacia su mujer, sentada é hipnotizada por aquella blancura y le explicó en pocas palabras
que serla imprudente a\·enturarse en el mediodla de aquel astro porque alll es donde se encuentra la
zona volcánica, la aglomcracióu dP. cráteres extinguidos, de sierras encajadas unas en otras, de cordilleras que casi se tocan y dejan apenas correr entre sus pies rugosas veredas que parecen talladas en lonjas calcáreas ó taladradas en masas de albayalde.
Ayudóla al fin á lernntarsr; ella lo escuchaba escrutando sus labios, comprendiendo sus palabras, pero no oyéndolaF, puesto que ningún medio atmosférico podía propagar el sonido en aquel planeta despro\'isto de aire¡ y volviendo la espalda al paisaje que contemplaban, tornaron i'1 subir al norte, costearon la
cadena de los Kárpatos, flanquearon el desfiladero del Aristarco, cuyos pitones se perfilaban erizados
como colas de cangrejo, dentellados como peines; avanzaban fácilmente, deslizándose más bien que andando sobre una especie de vidrio escarchado bajo el cual aparecían vagos helechos cristalizados cuyas
nervuras y relieves brillaban iguales á surcos de plata bruiíida. Imaginaba pasearse sobre bosques acamados, sobra arborizaciones laminadas extendidas, bajo un agua diáfana y firme.
Desembocaron en una nueva llanura, el mar de las Lluvias, y allí también, apostándose en una emi•
mencia, dominaron un pais11je ilimitado erizado de Alpes de yeso, encascarado por Etnas de sal, hinchado de tubérculos, ab,,tagado de kistes, escorificado como cagafierro.
Y de igual manera que en un plán estratégico, alturas inmensas, innumerables Chímborazos podian
barrer la llanura; el E'uler y el Pytheas, el Timocaris y el Arquímedes, el Autolyus y el Aristilo, y al Norte, casi en los confines del Mar del Frío, cerca del Golfo ele los Tri~, cuyos bordes rocallosos se incurvan
sobre el suelo liso, el ;\Ion te Plato lanzaba, formidable, la costra dislocada de las lavas, a Yarias leguas,
levantaba perchas de estuco y mástiles de mármol, descendlan rolles gigantescos de alabastros, precipi·
tábase en masa de rocas blancas agujereadas como madréporas, lucientes como fondos de criba.
Dijérase que todo aquello se iluminaba solo, la luz parcela irradiarse, subiendo del suelo, porque
arriba el firmamento estaba negro, de un negro intenso, absoluto, regado de astros que ardían por si
mismo@, en su sitio, sin derrama1· ningún fulgor.
En el fondo, el Aristilo asemejábase á una ciudad gótica, con sus pico@, los dientes al aire, cortando
con su sierra el basalto estrellado del cielo; y detrás y delante de esta ciudad superponlanse otras dos
ciudades, mezclando á la edad media de una Heildelberg la arquitectura morisca de una Granada, em·
brollando en un caos de países y ele siglos, minaretes y campaniles, agujas y flechas, troneras y alme·

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nas, barbacanas y dombos, trinidad monstruosa de una metrópoli muerta, tallada en otro tiempo en una
montaña. de plata por los torrentes en ignición de un suelo.
Y abajo, todas aquellas ciudades se recortaban en somb:-as de un negro crudo, en sombras de dos
leguas de largo, y simulaban un montón de instrumentos de cirugla enormes, sierras colosales, bisturls
desmesurados, sondas hiperbólica·s, agujas monumentales, trépanos titánicos, ventosas ciclópeas, un estuche entero de cirujano para Atlas y Encelado vaciado desordenadam ente sobre un mantel blanco.
Jacobo y su mujer permanecían estúpidos, dudando de la lucidez de su vista. Se frotaron los ojos¡
pero apenas los tornaron á abrir los confundió la misma visión de una ciudad lavada en plata sobre un
fondo de noche y proyectando con los dibujos erizados de las sombras las exactas formas de instrumen·
tos tenebrosos, esparcidos, antes de una operación, sobre un lienzo blanco.
Luisa tomó el brazo de su marido, volvió á bajar á la llanura y ciando vuelta á la derecha aventuníronse en el valle que encajonan de un lado el Timocario y el Arquímides, y del otro los Apeninos cuyos picos, el Eratosthenis y el Huytens, elevan sus vientrns de bombones que se adelgazan poco á poco
y se terminan en cuellos de botellas, con los golletes destapados y rodeados ele cera blanca.
Es extraño, dijo Jacobo, hemos llegado al Pantano de la Podredumbre que ni es pantano ni huele
A nada. Es verdad que el Océano de las Tempestades está perfectamente seco y que el Mar de los Humores que debla aparecer graso como un lago de pus es simplemente un exorbitante plato de porcelana
grietada, rayada con cintas grises por las lavas.
Luisa abría las ventanillas de la nariz, husmeaba la falta de aire. No, ningún olor existla en aquel
Pantano de la Podredumbre. Ninguna exhalación de sulforo de calcio que ocultara la disolu~ión de una
carroña; ningún husmo de cadáver que se saponifica ó de sangre que se descompone, ningún osario, el
vaclo~ la nada, la negación del aroma y del ruido, la supresión de los sentidos del olfato y el oído. Y
Jacobo desprendía, en efecto, con la punta del pie, b'oques de piedra que descendían rodando como bo•
las de papel, sin producir ningún sonido.
Avanzaban con penoso impulso; aquel pantano cristalizado parecido á un lago tle sal, ondulaba, co·
mo descalabrado poi· una viruela g igante, acribillado de marcas rerlondas, tan grandes como esas fuen·
tes construidas en Versalles b11jo el reinado del Gran Rey; á trechos, ficticios arroyos zigzagueaban,
&lt;'stdados por la refracción de no se sabia qué, de hilos del gris violáceo de los yúdos; en algunos sitios,
:ipócrifos canales comunicaban falsos estanques que se teñian del rojo malsano de los bromos; en otro~,
heridas incurables levantaban rosadas veslculas en aquella carne de mineral pálido.
Jacobo consultaba un mapa que conservaba plegado en la bolsa de un vestido de fabricación ingle•
saque no recordaba haber llevado nunca. Aquel mapa, publicado en Gotha, bajo el cuidado de Julius
Po.irthes, le parecía de indiscutible claridad, con sus masas puntuadas, sus detalles en relieve, sus deno•
mi naciones latinas: Lacus l\fortis, Palus Putredinis, Oceanus Procelarum, tomados del viejo mapa Selenográfico deBeer y de l\'Iaedler, del que no ei·a al cabo m:\s que una copia reducida.
Veamos, se elijo, podemos elegir entre dos caminos. O bajar el estrecho formado por los bordes del
Mar tle la Serenidad y el cuello del l\fonte Hoo:n11s ó subir pot· el desfi ladero del Cáucaso hasta el linde
1lel L1go de los Sueño3 y volverá bajar, siguiendo las monta1ias del Taurus hasta el Jansen.
E-;te camino parecía ser el más fácil y el más ancho, pero alargaba millares de leguas el itinerario
que se habla trazado. Rosolvió escabullirse por los senderos del Hremus, pero tropezaba con Luisa á ca ·
u,l p:i.io entre do, m:.iral!as de C3ponjas lapidifica las y de coke blanco, sobre un suelo ve!"rugoso, hin ·
chado p_or borbollones endurecidos de c!oro. Luego se encontraron frente i1 una especie de túnel y de·
bieron soltarse y caminar uno tras otro, en aquella galería semejante á un tubo de cristal cuyos cortes
encendidos como puntas de diamantes alumbraban la ruta. St'tbitamente la bóveda se levantó, ahondán•
uose en una c!1imenea de a'to-!io:-no, tapada en su extremida,J, á distancias incalculabes, encima de ellos,
con una rueda ele cielo ll&lt;'gro.
- H emos llegatlo, murmuró Jacobo, porque esta abert11ra es el pico hueco del i\Ienelaus. Y en efecto, el túnel terminó, desembocaron cerca del Cabo Arechttsia, no lejos del l\Ionte de Plinío, en el ~lar de
la Tranquilidad, cuyos contornos simulaban la blanca imagen de un vientre, marcado con un ombligo
por el Jan.sen, sexuaJ.o como una mujet· por la gran V de un golfo, bifurca&lt;lo en dos piernas separadas
por los Mares de la Fecundidad y del Néctar.
Caminaron rápidamente hacia el ~Ionte Jansen, dejando á la izquierda el Pantano del Sueño, teñido
de amarillo como una charca co11gulada de bilis y el l\lar de las Crisis, una plancha condensada de lodo
del verde lechoso de los jades.
Escalaron taludes escarpados y se sentaron.
Entonces un espectáculo ext1·aorclinario se desarrolló ante ellos.
Hasta desaparecer de la vista, un mar furioso rodaba sus ola,, altas como catedrales y mudas, Por
toJ.as partes cataratas de espuma cuajada, avalanchas petrificadas de oleadas, tonentes de clamores Afo
nos, toda una exasperación de tempestad apila.da, anestesiada en un gesto.
To Jo esto se extendía tan lejos que los ojos desconcertados perdfan la noción de medida .v acumulaban leguas sobre leguas, sin posibilidad de distancia ni de tiempo.
Aqul, sedentarios maelstroms ahuecábanse en inmóviles espirales que descendfan en incolmables
abismos en letargo¡ alll despeiiábanse manteles indeterminados de espuma, convulsivos Niágaras, extcr•
minadoras columnas de agua que lle desplomaban sobre abismos donde babia mugíJ.os adormidos, brincos paralizados, vórtices tullidos y sordos.

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REVISTA MODERNA.

Rdlexionaba preguntándose d espué5 d e qué cataclismo se habían cougclado aq uellos lrnracancs y
se hablan extinguido aquellos cráteres? después ele qué formidable compresión de ovarios había sido
contenido el mal sagrado, la epilepsia de aquel mundo, la histeria ele aquel planeta que escupía foego y
soplaba trombas, retorciéndose violentamente en su lecho de lavas? después de qué irrecusable abjura.
ción la fria Setene habla caldo en catalepsia, en aqu el indisoluhle .:.ilencio que reina desd e la eternidad
hajo la inmutable tiniebla de un cielo incomprens ible?
¿De qué espantosos gérmenes habían salido, pues, aquellos montes desolados, aquellos Himalayas do
Clterpos calcinados y huecos? ¿qué ciclones habían secado aquellos Pacíficos y arrancado las vegetacio•
nes desconocidas de sus bordes? ¿qué diluvios supuestos de flamas, qué estallidos desaparecidos de
rayos hablan escarificado la corteza de aquel astro, trazado ranuras más profun&lt;las que á lveos de rios,
ahondado fosos en los cuales hubieran podido correr con facilidad cfüz Brahmapoutrns?
Y m:is ll'jo~, más lejos todavía emergían del circulo de los horizontes adivinados, más cadenas ele
montañas cuyos interminables picos rozaban el cuvérculo tenebroso del cielo, un cu,·i•rc11lo colocado so•
lam~ute sobre puntas de clavos en las cimas, esperando que un sobrenatural martillo lo hnncii esc de un
golpe para cerrar herméticamente la indestructible caja!
Juguete de un Titán iumenso, de una niña gigante y enorme, eufática caja qu e conti.. nc simulac.-os
en azúcar de tempe~tades y de llanuras, de ro cas de cartón y volcanes huecos en cuy o aguj ero el hijo
de un Polyphemo podía encajar su d edo meñique y levantar as!, en el vacío, la colosal osamenta de
aquel juguete inaudito, la luna espantaba la razón, aterrorizaba la debilidad humana.
Y entonces Jacobo sentia esa pesadez del bajo vientre, esa contracción de la vejiga que produce la
angustia prolongada del vaclo.
l\liró á su mujer; estaba trllnquila y con su binoclo, que no movia, consultabn, como una inglesa con•
sulta su guia, la carta que tenla, desplegada, sobre sus rodillas.
Aquella quietud y la evidencia de tener junto de sí, de poder tocar si lo quería un sér manifiesto y
,·ivo, 11paciguaron sus trances. Aquel vértigo que le sacaba los ojos fdera de los párpados y los cond~cla ll•ntamente hacia el fondo de un abismo, se desvanecla en aquel momento en que su vista descansa•
ha, ii dos paso~, sobre una criatura conocida, cuy a existencia era palpable y segura.
Lurgo, se sentía bajo sus vestidos vacío como aquellos montes tubulosos, sin entrañas d e mctaloi•
des, sin corazón de rocas, sin venas de granito, sin pulmones de metales. Se sentia ligero, casi fluido,
presto á elevarse si los vientos desconocidos ele aquel astro fueran á soplar. El frío exasperado de los
polos y las consternant(!S caolculas de los Ecuadores se sucedían sin transición en torn'l suyo, sin que
lo advirtiera, porque experimentaba. la impresión que se habla desemlrn.razad&lt;&gt; al fin de la corteza tempo·
ral de un cuerpo; pero repentinamente revelábase también el horror de aquel Llesierto lúgubre, de aquel
silencio de tumhas, de aquel doble mudo. La agooia atormenta&lt;ia de la Luna. recostada b:ijr¡ la losa funeraria de un cielo lo enloqueció.
Levantó los ojos para huir.
- l\Iira,-dljole ingenuamente su mujer,-ya encienden.
i::n efecto, en aquel momento, el sol rasó las cimas cuyas crestas desgarradas S8 irradia ron dlJ tlamas
IJlancas como un metal en fusión. Rampaban resplandores á lo la.rgo de los picos en cuyo centro el cono
del Tycbo hormigueó, terrible, abriendo sus fauces de fuegos sonrosados, rechinando sus dientes de bra·
s1t~, ladrando sin ruido en el imperturbable silencio de un firmamento sordo.

Jon1s

KAI:L

HÜYSMANS.

MAÑ'ANA .... !
Mañana, cuando lleguen los veutnrosos días,
El amante episo~io que yo anhelo y tú ansia~,
Yo dejaré tu freute de lirios coronada
Y tú armarás mí brazo con la invencible espada!
~n el latid que duerme, tus dedos musicales
Despertarán los himnos gloriosos y trinnfalf'~j
Bordarás, mi princesa, una tapicerla
Donde azul y enlutada, tu pasión y la mla,
Tus cándidos anhelos y mi tristeza bruna
Temblorosos se abracen en un rayo de luna!
Te asomarás al trágico abismo de mí alma,
Con tu mirar tranquilo lo dejarás en calma
Y las virtualidades fecundas de tus ojos
Han de cambiar en lirios los áridos abrojos!
Al ceñirme la espada murmurarás: •combate!•
Y si una sombra impura sobre mi st"n· se abate
Ha de caer al fuego que irradia tu corona,
Sierpe vencida bajo tu planta de madona!

Mañana entre las alas tle un dulce ritomelo
Nuestros seres amantes ascenderán al cielo
Que alumbra co:i sus ala&lt;, dorarlas la Quimera;
Mañana nuestro ensueño tendrá. su Pdmavera!
Borda entre tanto aquella rara tapicería
Donde se unen temblando tu alma blanca y la mi11;
Deshoja lirios albos sobre el hondo misterio,
Toca un claro preludio sobre el negro 5alterio
Que ya brota la aurora de los lll'icos días
Nuestro am'.lr! .. . . el instante que yo anhelo y tú ansías!
1

(Tracl de Revista Moderna.)

Mllxico, l!JOI.
J o 5t,; J UAN

TA131, .\l) .\.

�ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE JUNIO DE

1901

NlJM, 11

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEI•'E DE REDACCION": JESUS URUETA.
Tip. de Dublán.

MAGNA VoLUPTAQ
Eucirnde en la obsidiana de tus ojos
La mirada más tierna y más amante,
Y matiza el marfil de tu semblante
Con la lumbre solar de tus sonrojos.
Cierra tus brazos n ítidos y flojos
En torno de mi cuello palpitante,
Y restrega en mi pecho jadeante
Tus pezones coléricos y rojos.
;'llirame dulcemente, dulcemcntP,
Destilando tu beso disolvente
Y sonoro en mi labio que se inclina,
Y déjame chupar tu lengua u ntuos11.
Que exacerba mi fiebre voluptuosa
Y me tienta como u na golosina.

LA l\IADO)(NA DELT, A l\fELAORA~A.-BOTTICELLI. - FlllENZ~,

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 10, Mayo, Segunda quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>ARo IV

REVISTA MODERNA.

136

siquiel'a en unas pocas lineas el nh·el de los otros, eso bastaba á se1· inmediatamente sospechado por lo
menos de oligarca. Habla llegado á entenderse por verdadero demócrata un hombre desnudG de méri•
tos, desprovisto de luces, un semibárbaro atado á groseros vínculos zoológicos, falto de pulimento, re·
cién venido de la hez para honra y glol'ificación de la canalla.,
Como una simple belleza literaria véanse estas consideraciones, cuando dos amantes sin haber for•
mulado sn afecto, comprenden, en silencio, que se aman: •Las palabras no sólo hubieran sido inútiles;
brutales hubieran sido, como las guijas con que un chico vagabundo rompe el claro sueño de una fuen•
ta. Los dos lo co1nprendlan y callaban. Sus almas, hasta esa noche oprimidas, necesitaban del silencio.
En el silencio parecfan dilatarse como en la espes_u ra de las frondas la garganta del ave antes de rom•
per en trinos. Y asl dill\tadas, aquellas dos almas llegaron á rozarse, besándose y acariciándose, al tra•
vés de los brazos trémulos, como deben ele acariciarse dos rubíes, dos llamas, dos rosas, ,si de mal de
amores padecen alguna vez las rosas, los rnbles y las llamas. •

MÉXICO,

11\

QUINCENA DE MAYO DE

1901

REVISTA MODERNA
AR T E
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

V

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dtiblá11,

Concluyo. La novela de Diaz Rodríguez, literariamente considera.da, es· obra que ~erece el amor y
el aplauso, aun de los artistas exquisitos; pero como obra sociológica, como noble reacción de un esplri·
tu re_belionaclo por intolerables infamias, como valerosa protesta contra un vergonzoso y deplorable estado social, su mérito es mucho mayor.
Y al cerrar ·el lihro dos contrarias impresioaes depl'imen y exaltan el ánimo: la ignominia de que
existan sociedades ahogadas por el cieno espeso de tan criminal barbarie y el oí·gulloso placet· de mirar
que en plena frente de esa ciudad beocia y relajada se lev1rnte ht. mano de hierro de un moderno Juve•
nal implacable que á formidables golpes de martillo clave en la frente impura su obra de castigo y ex.
piación, sangrienta y corrosiva como un pasquln, noble y vindicadora como un laudo de tl'iunfante jus·
ticia.

Han llegado á esta Ite&lt;lacción las siguieutes Llevista...~ y Liuro~:
• L'Essai L'ittéraire • Revue mensdelle. Urgane du Salon des poet(•S. Parí,i, Févriér, 1901.
•L'Rrmitage.• París. Févrit'lr, 1901.
•El Cojo ilusfrado.• Edicición quincenal. 1° i\Iarzo, 190L. Carneas.
• La Albol'aJa,• Semanario de letras. 3 Febrero, 1901. :lfontevicleo.
• Venezuela Ilustrada • Quincenario de Ciencia y Letras. 15 y 28 Febrero, 1901.
cl 'ida social.• Semanario de Literatura. Buenos Aires, 3 y 10 Fehrero, 1901.
• El Con·eo Lite1·a1·io.• Semanal. Buenos Aires, Enero y Febrern, 1901.
cEl Pensamiento Latino.• Santiago ele Chile, Enero y Febrero, 1901.
•La Revista.• Parls, Marzo lº, 1901.
• El Tritmfo del Ideal.• Novela de Pedro César Dominici. París, 1901.
•Episodios Militares :Mexicanos• de nuest1·0 colaborador Heriberto Frias.
•Estudios filo~6fico11 y sociales• y •Sociología y Ciencia Económica• de Enrico Piccionr, de Sautia•
go de Chile.
Almanach Popular Brazileirn para o anno de 1901.

J. J. T.

l

NúM. 9

•

'

..

A.urnontA DE J.A PRJl!AV8RA, UN DE1'TAOUO.-J30TTJCET,LT.-FrnEN'ZJi).

�"LAVÓ SU CUERPO CON AMBROSÍA ...... "
CUNO.
« .... e tanto plu supera (il pittore) gl'ingegoi de Ji omi•
ni, che l'ini!uce ad amare e innamorarsi di pittura, che non
rappresenta alcuna donna viva •

Era un perfil austero de lineas de medalla,
Gestos y porte duros, indómita cabeza,
Y en su cruel pupila reflejos de batalla
Y en sus altivos labios blasones de grandeza.
Su acento era como una vibrante sinfonía,
Su cabellera un casco~bruñido y luminoso,
La lumbre de sus ojos, qué ardiente mediodía!
Sus senos, que suave cojín para el reposo!

Oh juventud! y entonces sonaron tus esquila!&lt;,
Y entonces las estrofas de brillos estelares
Bogaron en mi suelio de láminas tranquilas
Como en las quietas fuentes los cisnes familiar!'s,

LF.ONARDO DE VINCI,

UQUESA de Urbino! blanca Eleonora! no han encontrado mis ojos ni han deseado
mis amores, un cuerpo tan incitante como el que ofreciste- desnudo hasta los pies
-ele perfecto modelo á los pinceles del Tiziauo. Eres el fruto maduro de la Forma.
Bien hizo el artista en no convertirte en diosa, bien hizo dejando caliente tu
carne. Caliente es tu cabellera rubia, caliente es tu boca osculante, caliente es tu
s(lno donrle florece el pezón ele fuego, caliente &lt;'S el broche triangular de tu sexo.
Tienrs sa11;.:rn. Tir1rns pasiún. Yives. Rn l11. lfnea del arte q1rndó palpitando tu piel de mujer.

Bramó mi sangre entonces como un turbión deshecho,
Corrió mi sangre hirviente como un alud que rueda,
Y golpeó la dura muralla de mi pecho
Como un tenaz martillo que bate una moneda.

l•: n mi éxtasis inmóvil forjaba su sonido
Afanes de conquista y ardores ele batalla,
Y el golpe de la sangre, fogoso y repetido
Grabó en mi pecho el busto ele lineas de medalla.

V.ENGS DE

URBINO.- TIZIANO.-FLORENCIA.

(lleré e.ntró en la alcoba nupcial qu, su hijo bien a1n'ldo Heph'listos habla hecho. Ent,,ó y cerró las
puertas respla11decientes.
Rhapsodia XIV de la Ilíada.)

�140

REVISTA MODERNA

Y no eres impt'tdica, no eres ptll'\'ersa. No liabitas en el museo secreto del arte de amar. Estils junto
h las madonas de Rafael y del Col'l'eggio, y las vences en esplendor. Estás sobre la Yenus de Medici y
te burlas del mármol amarillento y frágil. Eres el placer, la risa de la vida, la miel del beso, el desmayo
de los ojos, la impaciencia ele la caricia, el frenesí de la posesión, el espasmo rápido y eterno .... Eres el
Pecado, el pecado delicioso, delicioso, delicioso, oh Erótica! Así como no hubieran podido pintarte las
medias tintas anémicas del Botticelli, y así como te pintaron los colores francos del Tiziano, te desdeñarán los hipó~ritas y te amarán-los fuertes. Fuerte, fuerte como condotiero véneto era Guy de l\faupassant,
y dijo de ti que te prefería á todas las mujeres vivas.
(Lavó su cuerpo con ambrosia; después se perfumó con mt aceite divino cuyo aroma se espai·ció en
la mansión de Zeus, sobre ta tierra y en el Uranos.
Rhapsodia XIV de la Iliada.)

Tendida sobre cojines rojos, después del bailo, descansas. Oh, t1'.t no sufres, tú no lloras: es el secreto de tu belleza corporal. Tus ojos bovinos reflejau las harmonias luminosas. No eres excesiva como una
Bacante ó como una Santa; no te entregas ebria de pámpanos ni oliendo á ungüentos claustrales, con las
ropas desceñidas ó las carnes maceradas; no debo llamarte vagabunda, ni circular, ni frenética, ni orgiasta. El limite de tus placeres es el placer mismo. No naciste para ser madre ni par¡:i ser prostituta.
Eres triunfal: te aclamaron en una fiesta de Venezia cuando surgiste desnuda sobre la proa de oro de
tu góndola.
(Una i:ez perfumado su bello cuerpo, peinó .m cabellem y frenzó los cabellos brillantes, bellos y divinos, que flotaban de su cabeza inmortal.
Rhapsodia XIV de la Iliada.)

Tienes un manojo de flores en la mano. En el fondo, cerca de la loggia de columnas abierta á la luz
de Florencia, las siervas sacan de un cofre las ropas fabricadas en Burano para vestir á la Duquesa

(Revfatió una Khlamyde dit:i11a que la misma Athenea habla hecho adornada de mil maratillas, y la
fijó sobre su pecho con broche de oro. Se puso im cinturón de cien franjas, y en .rns 01·ejas bien agujereadas pendientes trabajados con cuidado y adornados con tres piedras p1·eci?sas. J" la gmcia la envvlvia toda entei·a.
llhapsodia Xff &lt;l e la lliada )

No, no te Yestirán nunca. Podré contemplarte siempre así, desnuda, suntuosam ente &lt;lPsnu&lt;la, l\le
parece que todos los amores que he tenido en la vida, juntándose en el nivel de un solo anhelo, funden
sus ritos en loor de tí, blanca F.leonora! Sonad en los bosques, agudos pifanos de Pan! estallad en mi
alma, cláusulas polífonas de la poesla! sea. la Primavera! sea el amor!-Imágenes de mujeres neuróLicas,
imágenes de mujeres sanas, imágenes de mujeres frías, imágenes de mujeres apasionadas, imágenes de
mujeres que amé, imágenes de mujeres que me amaron, insaciables Sulamitas sedientas de riego como
el desierto, tenues Epifanías tejidas de ideal, hijas frondosas del Sol robnsto, hijas impalpables de la Luna histé rica .... , idos lejos, á la bruma, al olvido; dejadme solo con Ella, con la pecadora, con la indeformable, para contemplarla, tanto, tanto, que mi locura la zafe de la tel11 1 y llena de vida :ne ciña con
sus brazos, me dé la miel de su lengua, desmaye sus ojos bajo mis ojos, abra á mi amor el hroche triangular de su sexo, y la posea sobre los reclinatorios negros de una góndola negra, en un canal muerto de
Venezia muerta!

( El h{io de lú·o,ws tomó á la Esposa en sus bi·azos.
Ri1apsodia XI\' de la Iliada.)
Florencia, Marzo de 1899, pensando en el pintor Leandro Izaguirre.
JESÚS

URUETA.

,

VEJECES.
Las cosas viejas, tristes, desteñidas,
Si n voz y sin color, saben secretos
De las épocas muertas, de las vidas
Que ya nadie conserva en la memoday á veces á. los hombres cuando inquietos
Las miran y las palpan con extrañas
Voces de agonizantes dicen, paso,
Casi al oído, alguna rara historia
Que tiene obscuridad de telaraiías
Son de laúd y suavidad de raso.
Colores de anticuada miniatura
Hay, de algún mueble en el cajón, dormida,
Cincelado puñal, carta borrosa,Tabla en que se deshace la pintura
Poi· el tiempo y el polvo ennegrecida,
Histórico blasón donde se pierde
La divisa latina, presuntuosa,
l\Iedio borrada por el liquen verdr,1'Iisales de las viejas sacristías,
De otros siglos fantásticos espejos
(~ne en el azogue de las lunas fdas
Guardais de lo pasado los reflejos;
Arca, en un tiempo de ducados llena,~_.;:::,;crucifijc, que tanto moribundo
Humedeció con lágrimas de pena
Y besó con amor grave y profundo;
.N'egro sillón de Córdoba, alacena
Que guardaba un tesoro peregrino,y donde anida la polilla, sola,Sortija que adornaste el dedo fino
De algún hidalgo de espadín y gola,1'Iayúsculas del viejo pergamino,Batista tenue que á vainilla hueles,Seda que te deshaces en la trama
Confusa de los ricos broeateles,Arpa olvidada que al sonar, te quejas;Barrotes que formais un monograma
Incomprensible en las antiguas rejas, El vulgo os huye, el soííador os ama
Y en vuestra muda sociedad reclama
Las confidencias de las cosas viejas.
El pasado perfuma los ensueiíos
Con esencias fantásticas y añejas,
I' nos lleva á lugares halagüefios
En épocas distintas y mejores;
Por eso á los poetas soñadores,
Le son dulces, gratísimas y caras,
Las crónicas, historias y consejas,
Las formas, los estilos, los colores,
Las sugestiones místicas y raras
Y los perfumes de las cosas viejas.
JOSÉ ASUNCIÓN

SILVA..

�REVISTA MODERNA.

PIERROT SEPULTURERO.
Esa tarde, otoiíal, lánguida, con tintes de hurafío azul en el cielo y neblinas de invierno, yo me encontré sin saber cómo en el cementerio. Paseando-porque amo infinitamente las estrechas avenidas
donde las casas caprichosas y diminutas, sólo albergan despojos- las horas fueron corriendo y el huraño azul se trocó en morado ennegrecido Ya iba á salir, pero la carretera me pareció monótona y la
blancura de los mármoles me atrajo ..... .

i
De pronto tropecé con una extravagante figura á la que sin embargo reconocl casi inmediatamente, no con poca sorpresa. Ud. aqul!-exclamé casi involuntariamente-y mi aparecido hizo singular mue•
ca de malicia, en cuya expresión leí muchas cosas.

Blanco, con su habitual blancura de lirio, frágil como flor que el viento mece, pálido como hostia
temblando en manos del sacerdote, Pierrot se hallaba ante mf. Pierrot, mi viejo amigo, el incansable
noctámbulo, el que seguía los f1·ac~ y las caravanas ruidosas para sonrefr á sus anchas y desdeñar con
sus gestos de gran señor todos los placeres y todofl los caprichos humanos.

,Qué quiere Ud.-decia- desde que Gautür y Banville murieron, comprendí que mi reino no era
ya de ese mundo. Nadie más hizo caso de mi, y era justo porque yo nunca babia hecho caso de nadie.
Pero á pesa1· de eso me sentí triste. Me h11bian cantado en versos tan hermosos! Había yo resplandecido
tanto á la luz mágica de las rampas! Y luego las gentes eran tan distintas! Ni pizca de ingenio, nada!
El mundo se convirtió en inmenso hormiguero de gentes graves, vestidas de negro, yendo siempre
de prisa, corriendo como almas que lleva el diablo. La verdad es que aquello era muy poco alegre! Hablaban de negocios, de dineros, de empresas de minas, del Transvaal, qué sé yo! Nombres imposibles y
razonamientos más imposibles aún. Los mortales, sin constrnir Babel alguna, olvidaron su propio idio•
ma para expresarse con palabras demasiado largas ó demasiado cortas, sin sonoridad y tan concisas como golpes de martillo; uno, doscientos noventa y nueve, dos mil, y la Lengua, la Bella Lengua, la que se
habla lentamente, la que se escucha con recogimiento al bordll de una mesa mientras vuelan las espira
les salidas de la pipa, la que en la penumbra del humo evoca duda.des fantásticas y mujeres hermosas,
la que con una frase, concisa también, levanta todo un espejismo ante los oyeutes, la Soberana Palabra
la olvidaron, Señor mio, y el mundo se convirtió en una Bolsa, donde cada gesto y cada palabra querían
decir rapiña y que si algo evocaban oran montones de esas ridiculas ruedas doradas ó vulgarmeI1te pla•
teadas que tan mal suenan al oldo, que no están nunca quietas y que por mi parte siempre desdeñé. Eso
era el mundo, y decid! retirarme.
(Aqut Pierrot tuvo exp1·esiones de sentida melancolía, sus oj,;&gt;s pasea1·on vor los árboles que se balanceaban y vo1· las cnices que perdian sus vi1:os colores; luego continuó):
e Yo que como Señor espléndido y no teniendo otra cosa que derrochar, derrochaba ingenio y perdía
solemnemente el tiempo desde que un inglés dijo: Time is nioney, yo, me encontré de más en ese mundo. Apliqué dos puntapiés á Arlequln, di dos fumadas á mi pipa, desdeñé á Colombina que andaba en
combinaciones con un banquero, y resuelto á todo me colé en una trapa. Ay! amigo mio! qué desengaño para mi! Ah! plantaban coles, engordaban puercos y se arrodillaban y levantaban los ojos exactamente como lo hubiera podido hacer un autómata. Recorrí el mundo, oi más necedades de las acostum·
bradas, y por fin, cuando pensaba, no en buscar un duelo, pues ya no hay quien los acepte, y si en arro•
jarme desde la más alta ton·e, mi buena estrella me hizo entrar aqui.
Precioso lugar, mírelo Ud.: arboles, a.venidas, monumentos y silencio; qué más se puede decir? Mi
gran amiga, la única á quien de veras he amado, mi buena compañera me visita con frecuencia, mírela
Ud.: (Pierrot levanta emocionado los ojos). La luna! ah! ella conoce todas mis tristezas y todos mis ca·
ríe.os, ella me ha guiado, á ella he seguido, y con su luz, protectora y tibia, he confundido muchas vecllS

143

mi traje. Si me vi~to de blanco es por ella, porque ella es blanca como una de¡;posada, como una muerta. La luna, Señor mio, es lo único hermoso que en este mundo nos queda, y por eso, porque es de:lcada
v porque es bella, sólo sale. do poche, cuando el común de los hombres duerme, cuando no pueden profa;1arla miflares de mira~as mezquinas. Yer la luna, gustada, caminar bajo su pura luz es placer de unos
cuantos, de escogidos; para el resto, pa,a la interminable muchedumbre allá está el sol, brusco, grosero, aplastando, inflamando rostros bestiales, haciendo sudar y congestionarse! Y mire Ud., yo que tanto
había amado la luna, yo que la conozco y la amo desde que nací, nunca la habla visto tan hermosa. Este jardln de muertos parece ser su propia casa, lo ama, le da brillos singulares: es la lámpara necesaria
A estos edificios, y yo debla estar aquí, puesto que este lugat· Je place; tal vez por eso me encuentro tan
bien. Oh! porque me encuentro perfectamente! Ud. no puede figurarse! para mí esto es un Edén. Du•
rante el día, paseo, riego las plantas, corto las rosas, limpio los mármoles y hago brillar los cobres de
los enrejados. Cuando no estoy de humor para trabajar, me cuelo en las capillas, enciendo los cirios, ha·
go sonar las campanas y de cuando en cuando, así, por juguete, cuento mentiras á los muertos mis
amigos.
Cómo! Ud. no cree que se pueda tener amistad con los muertos? Pues sí, mire Ud.: aquí viene de todo, pero la Seií.ora, la que los trae, es lo más juicioso y lo más sabio que puede concebirse. La mayoria
queda ahí en el fondo de las fosas, entregados á los gnsanos como ellos se entregaron á las mezquindades. Los cerebros que concibieron ideas de vilezas y &lt;le e;;-oi,mos, los cerebros que sólo solÍ.aron con· metal, con metal en diversas formas, en diversos tamaiios, en diversos valores y en diversas leyes, ahi los
tiene Ud., rígidos, frios, insensibles, como el Seiíor á quien adoraron. Otros, á los que generalmente el
mundo llamó vagos, los que eran inútiles y no se preocupaban pot· ruindades, los que eran necios y torpes porque amaban la luna y eran enamorados de las hermosas frases, ,r los matices y las notas, los que
pasaron su vida en iateriores éxtasis, con el pensamiento arrodillado ante interiores altarns, los que ar·
dian con llamas cuyo brilfo no semejaba al del 01·0 y si al del ct·epúsculo; todos esos, los despreocupa•
dos, los que no formaron parte del inmenso rebaiío pastando a lrededor del Buey Bíblico, todos esos,
amigo mio, vienen también aqui; pero la muerte, porque mucho en ella pensaron, les da horas de recreo
y les permite salir y entregarse á sus pláticas, con la lucidez que su nuero estado les da, lucidez que sólo en muy contados habitantes de sobre-tierra, pu,le ver. Se oyen aqui cosas iuteresautísimas; hablan
de todo, conserrnn su ingenio, pero excesivamente a~uzado. No hay camaradas comparables á los
muertos.
Mire Ull., qu0 me cree loco y íija en mi sus ojos absortos, va á presenciar algo ínteresanttsimo. Dentro de un momento jugaremos una partida de bolos, un verdugo que tronchó algunos cuellos reales, un
asesino muy artista c¡ue firmaba con sello especial sus cadáveres como lo hubiera podido hacer el más
eximio pintor de Kakemonos, un hombre que fumó mucho, bebió mucho café y emborronó con singula r
deleite varias gruesas de cuartillas. La luna, buena chica como siempre, vendrá para alumbrarnos; iremos al osario, y con unas cuantas tibias clavadas en tierra y los cráneos que nada sienten porque nada
encerraron en vida que sintiera, harán las mPjores bolas que se hayan visto, Acepta Ud? ..... .
Los bailes que aquí organizamos son superiores. Superan, si no en fausto, si en originalidad á los
más célebres que se han conocido. H.esíde ahí, junto aquel muro, un violinista que hizo algún ruido en
el mundo, y le aseguro á Ud. que jamás esturn tan inspirado como aquí. Yo tuve la ocasión de olrlo en
un Teatro de París, y la verdad es que ha ganado mucho. Aquí se perfllcciona mucho el gusto. Pues
bier:, apoyado en ese árbol que ve Ud., su violin en mano y la actitud grave nos entusiasma. Mis muertos danzan, danzan fos más endiablados rondós; un chiquitín sobre todo, que está ó estuvo enamorado
ele una doncella que vive allá, bajo ese ángel de alas caídas, sabe dar á sus mo,·imientos expresiones tan lujuriosamente amorosas, que el fósforo brilla en algunas espinas dorsales. Durante el Carnaval
y siguiendo mi consejo, se vestirán con mi traje unos, y de magistrados ó académicos otros. Un baile de
Pierrots é Inmortales, será digno de ser visto; siento deseos de invitar á los auténticos casacones del
Pont- Neu.
También solemos tener nuestros malos ratos, no crea Ud. Recién casados que lloran, jóvenes que se
lamentan de morir tau temprano; con unos juegos florales, varias poesías apropiadas y algunas reunio•
nes donde se les presenta con celebridades que se encuentran perfectamente bien aqul, quedan tranquilizados y llegan á tomar gusto á nuestras codtumbres, convencidos de que cuando se ha sabido vivir
bien, la muerto no es tan mala •

)Ii asombro y mi terror iban cu aum ento, y para set· sincero diré que á cada palabra de Pierrot y á
cada arranque de su morboso humorismo, más me aferraba á mi convicción: Pierrot ha perdido por completo el juicio- me decia.-Siempre fué extravagante, pero jamás lo crei capaz de llegará. semejantes
delirios.
El, sin hacer caso de mi asombrado mutismo, fué á. una tumba cercana. Lo ví alearse y su silueta
completamente blanca parecía alguna estatua bajada de su pedestal. •Poca cosa-me dijo al volver-un
amigo mfo, pintor de bastante talento, que me suplica eche las piedras más pesadas sobre el ataúd de
un usurero que debe presentarse aqui mañana. Ah! y se me olvidaba! es otra de mis grandes díversionef; cuando la Seíiora me avisa que tal ó cual no debe levantarse nunca, con qué placer eeho tierra!

�144

REVISTA MODERNA.

Nun ca hubo aquí un sepulturero tan activo; las paletadas van una tras otra, caen, sonando á hueco primero
y luego, cuando la pala produce su sonido metalico, me digo, ele-suena a plata,, y echo, echo mas entusiasmado cada \'ez, mientras mis muertos rlen y ríen. Cuando he logrado levantar un montículo, dejo
mi pala á un latlo, me pongo de pies y haciendo mi cuel'po lo más pesado posible, danzo para apisonar
aquella tierra. En la noche suplico á unos cuantos me ayuden en la tarea y ahí nos tiene Ud., Pierrot en
medio y los esqueletos alrededor apisonando rabiosamente sobre un burgués que no asistir:í jamás á
nuestrns fiestas.
Si, amigo mio, Piel'l'ot ha alcanzado la Sabiduría y la Satisfacción. Ni platicar con las celebridades
más empingorotadas, ni cortejar á las act1·ices más hermosas, ni desdeñar á los más altos, me ha producido placer tan grande como el ser sepulturero. Yo he sido todo, soldado, juez, anarquista, marido celoso, inventor, poeta, actor, todo; pero nada, nada es tan agradable como vivir en un cementerio lleno de
rosas, entenar muchos burgueses y jugar bolos con esqueletos alegres é ingeniosos.
Pero en fin, amigo, me marcho. La Señom tiene que darme órdenes para mañana. Ojalá venga Ud.
pronto por aqul, se divertirá mucho.
- Con tal de que no organice Ud. uno de t.'SOS bailes de apisonadoras, amigo Pierrot!
- Hum!- Es preciso portarse como el Ensueño lo manda; ¡adiós!
Y Pienot, tomando su azadón, desapareció grave, suntuoso, mirando entemecido á la luna queparecla guir'iarle un njo.

B.l!lRNARO0 CO UT0 CASTILLO.

La «Revista Moderna» prende hoy en sus páginas una flor negra en recuerdo del refinado artista Bernardo Oouto Castillo, muerto en la manana del
3 de Mayo.
Aquí donde son tan pocos los luchadores del Ideal, en esta tierra donde son
contados los amantes t.le la Belleza., y raro, muy raro ¡ay! el que después de
satisfacer sus necesidades groseras busca la"! delectaciones intelectuales de la
Ciencia 6 del Arte, más difíciles pero más puras, es irreparable la pérdida de
un companero que enarbola nuestro mismo estandarte.
En su prosa sutilmente bella y brochada de sensaciones pungentes, ha• blaremos sus amigos con su espíritu fecundo en rarezas y exquisiteces, y en su
sepulcro donde lo rodeará el recogimiento de la Naturaleza, sobre su losa funeraria que bordearán sus hermosos cuentos como ramilletes de Flores del
mal, Pierrot, el personaje más querido y más cantado por el artista, murmurará ~n las noches su elegía de gratitud y de lágrimas.

~oMBRA DE UN HE
Yive ¡oh :\lusa! entrn símbolos velada,
Tal como una estatua submergida;
Como luna en la tarde presentida
Y antes de tramontar adivinada .. . ..
En la espiga de oro encarcelada
Como las hostias vivirás dormida,
Y guardarás la esencia de tu vida
Como esconde su sangre la granada!
Sólo el latir del corazón sonol'O,
- No su amor, ni sus ansias, ni su anhelo 1\Iueva el soberbio pectoral de oro ....

Y si sufres ¡oh l\Iusa! que tu duelo
Se deshaga en la sombra, como un lloro
Tras de un negro antifaz de terciopelo! .. . .
l\léxico, 190 l.
Josi JUAN TABLADA.

�147

REVISTA MODERNA.

RITORNELLO.
Insisto, no importa, mi pasión es terca,
Y será forzoso que el rigor ablandes;
He de ver á solas y cerca, muy cerca,
Tus ojos profundos, azules y grandes.

POES I A D
L EDITOR a rtista ha puesto sobre la seda opaca del fo11do, en una extensión oto1ial, un
vuelo de golondrinas. Quien así denuncia su poesía es el poeta artista que hoy tiene
España, prestado por América mientras brota uno propio: Francisco de Icaza. Son cosas de sol y de galantería rimada; más humo de color de rosa, como en las Efímera¡,
de que habló á su tiempo LA NACIÓN. Es la fiesta de los ojo¡:, de Rodenbnch, pero sin
que las miradas queden con ventanas á lo interior, sino hacia afuern, en donde la navegación en el azul y la harmon ía de las cosas producen la música.
Cuando lo sensitivo es la melodía, el pensar se objetiYa, el ensueño se cristaliza en
una estrofa ó en una sucesión de estrofas. Efimei-as hizo escribirá Julio Ilurell un ar•
ticulo de comprensión y vuele, como suyo; la critica española fué más que corté¡:, en lo general, aunque
~in conocimiento de cau sa. Para juzgar la poesía ,le Jcaza se requiere una cu!tura cosmopolita, una in
formación sabia de literaturns extranjera¡:, porque si no es un abstruso como en las letras de nuestra
. América lo es ese formiclahle Lugone¡:; su puesto está al lado ele i\lanuel Gutiérrez Nájera y del tristemente perdido Julián del Casal. En Lejanías la modulación del verso, la rítmica misma, eu ocasiones
rompe las cintas que u11rn la estética de Icaza á la contemporización con J¡, casa española, y el huésped sabe demostrar que en ese continente hay algo más que la tradición de modalidades literarias hoy
caducas, el soplo de todas partes, el aliento de todos los puntos cardinales. Y que si conservamos la lengua como instrumento propio, en lucha con lo que puede menoscabarla, agrngamos al tesoro de la herencia lo que logramos conseguir en latitudes distintas, en plasticidad, vocabulario, musicalidad y matiz.
Del libro que pronto aparecerá, ,·an como primicias á LA N,1c1óx los Ycrsos siguientes, que el diplonütico mexicano y poeta amable ha querido concederme:

I NVERNAL.
Ce n'est plus Je t ~mp&gt;, d'allcr sur l amer.
Ce n·est plus Je t emps d'nller clnns les h ois.

Parece el mar de bronce y sobre el cielo obscuro
La espuma de las aguas se levanta en los aires ....
¿A dónde n el viajero
Si el tiempo no es propicio para crnzar los mare&amp;!
Hay nieve cu los senderos, en el bosque sin hojas
Esqueletos de ramas, y arriba el cielo blanco ....
¿A dónde va el viajero
Si el tiempo no es propicio para cruzar los campo&amp;!
YuelYa al hogar: le esperan donde hay amor y lumbre;
La llama brilla alegre, y en el rojizo fondo,
De espalrlas á la sombra,
Pensando en él se agrupan muy cerca unos de otros.
¡Ay! para el que regresa y en el hogar vacío
No encuentra quien le espere, ní baila el amor de nadie,
Es el tiempo popicio para cruzar los campos
Y atravesar los mares ....

En noches de ausencia, mirando en las olas
Brillar los reflejos de lejanos mundos,
Pensaba en mirar de cerca y á solas
Tus ojos azules, grandes y profundos.
¿Ruegos, amenazas? ¡Si todo es lo mismo!
Igual que me ofendas, igual que me adules,
Perdóname y mírame. l\Ie atrae el abismo
De tus ojos grandes, profundos y azules.

Otittm cmn dignitate, !caza realiza el tipo del diplomático gran sei'íor que uo solamente taquina la
musa, si no que la cultiva y la fecunda. Es visto en los altos círculos pensantes como un joven maestro
cuya autoridad no se recela. Su escandaloso descubrimiento de los plagios de Doña Emilia le han hecho
poco simpático á todos los que somos amigos de la noble señora de la calle Ancha de San Ilernardo; pero co n todo, ha llegado á ser vicepresidente del Ateneo. Su aristocracia social y literaria le pone á cuhierto de más de un inconveniente, en la frecuencia de los cenáculos de cierta índole, caciquismo bohemio, ó camaradería dificultosa.
l\Ias su poesía se escucha, ya como un viento inusitado entre la arboleda lírica uonnal, ó como la
canción de los chorros de agua, en una fuente, cerca de la Academia, caución de melancolía cuyo secreto psíquico y harmonioso no lo percibe sino el meditabundo y el comprensivo. Usando el instrumento
nacional y tradicional, !caza logra se1· un poeta modernlsimo, y demuestra á los peninsulares que quedan en las orillas de los mares de América, multiplicadas tortugas de oro como 11quclla en que el jorobado Alarcón afianzó las siete cuerdas de su lira.
Rt:BÉN

DA.RÍO.

�LUZ DE LUNA.
l

¡Oh! mátala!-¡i. su oído
dijeron á. la vez'_la torva Ira
y el Despech(brutal. En loquecido
y ciego de furor alzó la-mano;
relampagueó el acero de la hoja,
y mientras hiern y la mujer expira,
parece que abre impe.netrable arcano
con la cuchilla humedecida y ,roja.
II
¿Era culpablc?-dicele muy quedo
una voz honda que le hiela el alma.
¿8ra culpable .... di?-la voz insiste;
.v por primera vez le azota:e1 miedo.
Contempla en torno con fingida calma ....
atravesando la entornada puerta,
la luz crepuscular alumbra triste
1:l p;'tli1l0 semblante de la muerta.

m
En el último rayo enrnjecido
en la sangrienta charca en que reposa
la joven, como un lirio desprendido
del tallo por la racha enfurecida,
mira flotar el alma de su esposa
que µarece volver al cuerpo inerte
y reanimar la llama de la vida
en los despojos mismos de la muerte.

YI
«No soy culpable, 110,-dice la boca
inmóvil del cadáver cuyos ojos
abiertos ,·en al trémulo asesino: firme fné mi virtud como la roca
que no conmueve el huracán.' Abrojos
sólo recogerás en tu camino.
Por tu crimen bestial no lleves duelo.
El abismo eres tú, yo soy el cielo.•
V

Se apagó el rayo de la luz incierta
iL los pies de la noche ennegrecida
que cubrió con su manto
111. faz aterradora de la muerta.
A tientas sacó el hierro de la herida
el matador. Sin pena ni quebranto,
como en la blanca noche de su boda,
cubre d11 besos á. su dulce amada;
amoroso á su lado se acomoda;
y sin una oración,:sin decir nada,
con mano firme y ánimo certero,
á la luz de la luna que nacia,
exhalando_un suspiro de alegria,
se partió el :corazón con:e1 acero.
JESÚS

E. YALENZUELA.

ED HEiiOISMO DED fl1~_AIDOB.
U F.:S ,·can u~tede~, - nos tlijo seriamentP, desp11t'•s de dar un sorbo ;'1 su
taza de café, el virjo Cororrnl retirado- la primera vez que oí eso de
hipnotismo y sugestión n&lt;'i que fuernn palabrotas inventadas para
embaucar imhéciles ...... Xo hice caso; pero más tarde, á fuerza ele
seguir oyendo las mismas palahras en boca de personas respeta.blt'F,
aun en la de mis m(1s vit'jos y serios amigo~, en los periódicos ....... .
¡Oh! sí, hasta en los mismos periódico~, puse mi atención en lo que pudiera ser aquello ..... . ¡Y ralabra de honor que tuve que cor:vencerme de que podía ser verdad esa maravilla!...... No; yo no he creído
nunca en lus mi!agros, ¡qué había de creer, si 111e llamaban en el escuadrón •el rem•gatlo• y las so/daderas fanáticas me odiaban porque blasfemaba con alguna frecuencia; &lt;lespnt_\s, homhre, ¿por qué no lo he de decir? mo he vlwlto más tolerante ..... ¡como ya no me hacen rabia.r las hambres de los campamentos! ...... Bueno, no c,eyendo en los milagros se me figuraba
que, de existir el famoso hipnotismo, tenía que ser un milagro ...... ¡Y si n emhargo, recordaba haber
\' isto con mis propios ojos un milagro! . . . . . . . Pero como no fné ejecut1tdo por un santo, tenía quepa·
sa.r por él, de buena ó mala gana ..... .
Y cuando por fin comprendo que la sugJstión t·s un hccho,-porque asistí á las experiencias del Dr.
Parra, -me persuado que aquel que creía yo milagro do un dem0nio, no fné sino un terrible caso de hipnotismo ó .mgestión ó influencia ó ..... . lo que ustedes quieran llamarle; pero el hecho es cierto; yo lo
ví; yo iotervine en él sin darme cuenta, tan sólo que.dando estupefacto ante lo que me dejó mudo de sorpresa como después de una alucinación vergonzosa.
Verán ustedes cómo pasó el caso:
Vagaba mi escuadrón de • Voluntarios de Tepic• por el Sur de Sin aloa. Se habla separado hacfa
dos meses del grueso de las tropas del General Corona, de ese valiente Jefti que tan altos destinos realizó y debla realizar.
En aquel escuad rón iba yo como alférez, después ele haber pasado á Guadalajara, apartándome del
Ejército del Norte, que principiaba á organizarse para continuar la defensa nacional contra la invasión
francesa.
f&lt;:xpedicionállamos en busca de vlvereb; y en efecto, al principio tuvimos buena suerte, quitándole á
los imperialistas un convoy respetable ya. Nos dirigimos á incorporarnos con nuestro General cuando
110s dieron alcance dos pelotones de caballería fran cesa, que cierta mañana cargaron sobre nosotros en
el recodo de una cuesta, dándonos repentinamentr, cuando menos lo rsperábamos, la más sangrienta y
feroz sabliza de que teugo memoria.
¡Oh! amigos, aquello fué espantoso, tenible it 111!\s no poder!
Figúrense ustedes que desfilábamos tranqui lamente, al sol naciente, dorado y lindo como una gran
onza de oro, acabados de almorzar, cantando esas inolvidab ♦es canciones chinacas que tanto entusias•
ma han á las tropas liberales en sus eternas penurias y constantes miserias, cuando ele no sabemos dónde
brotan gritos ante un estruendo endemoniado; la luz se obscurece por espesa nube de polvo ...... y por
nuestra retaguardia y por las lomas que teníamos á nuestros flancos, aparecen los unirormes azules de
lo; france3es y lo; ra,\' º" de plata de xu q sahles, de sus sables que un minuto después se levantaban ro·
jos de sangre mexicana ...... ! Y nada, - ¡esas cosas son fatales en la guerra! - la desmoralización y el
pánico; no tuvimos tiempo de saca r nuestros machetes .. ...... Emprendimos la retirada, abandonando
nuestros preciosos llagajes ........ ¡Y muy allá, rn el fondo de una bananca de la sierra, fuimos á reunirnos los que quedamos, trí:,,tes y sombríos, rrcouct•ntrando e11 nuestro pecho la cólera noble de los
vencidos sin combate! Nuestro Jefe, el capitán Loza, estaha e~pantosamente frenético. ITubo necesidad
de arrancarlo por fuerza del lugar del peligro, pues desarmado, muerto su caballo, echando espuma por
la boca, negro de pólvora, se obstinaba. en desafiar, -esgrimiendo por el ca1ión una carabina rota,-á los

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

en.Pmígos que por atlmiración-¡Ah! ¿sería también por la sugestión del heroísmo?-no le acabaron allí
junto ít muchos de los nuestros!
- ¡Aqui hay un traidor, aqui hubo un canalla traidor! Yo no comprendo cómo supieron :os france
ses por dónde íbamos ...... ¡Ah! miserables!
La tropa y los oficiales que le rodeamos cariñosamente, le oíamos como si estuviese loco.
¿Quién del Escuadrón, aunque hubiese querido, hubiera llegado á poder realizar una traición?
Gin embargo, instintivamente volvimos el rostro hacia su Secretario, un magnifico oficial polaco, de
ojos azules, barba rubia obscura, profusa y larga, cerrada...... Era éste un doctor que había llegado
á l\Iéxico entre los abastecedores franceses ....... para hacer luego la guerra á los mismos franceses, y
en particular á los austri::i.cos, á quienes decía odiar por ser siervos de un déspota ..... .
¡Amaba la libertad, idolatraba á nuestro gran Juárez y quería batirse contra los invasores, acompañando nuestras tropas y poniéndose á las órdenes de nuestros Jef&lt;:!s, á quienes instruía. asiduamente,
siéndoles utilísimo.
Aquel hermoso médico polaco, tau noble en su ademán, con sus ojos inteligentes, nos era perfoctamante simpático ...... Nos constaba, además, que era un valiente. Su brazo era tremendo, y en los combates esgrimía una larga y gruesa lanza, especial suya, construida por él mismo, y con la cual arremetía
contra sus enemigos, hecho un demonio! Así, pufls, lo admirábamos también como á un diestro y bravo
veterano. l\Ias, aquella mañana de tristísima memoria, al oír las palabras del capitán Loza que hablaba
de traición, no sé por qué algunos de nosotrns tuvimos el rápido pensamiento de creer traidor al polaco.
Habíamos echado pie á tierra y él se disponía á vendar á un oficial herido, cuando al punto y de SÚ·
bito, comprendió:
-¡Capitán-exclamó con acento tranquilo, de entonación extraña, frío, pero enérgico-¿bay quién
crea que yo pueda ser un traidor? .... Si acaso lo hay, le juro [t usted por Dios y mi patria, que se lo en•
trego mañana .... para convencerá todos que yo no soy ese .... ¡Yo sé leer en los ojos de los cobardes!
Y, levantando su noble cabeza rubia, miró de frente á mi capitán, quién bajó sus ojos ante los del
polaco.
- De usted no desconfío, doctor- le contestó:-pero a&lt;Juf hay un traidor.
-Si es asl, mañana sabrá usted quién es.

bueno, vamos á ver si es cierto, acérquese .... Usted y yo \·amos hacer que el traidor repare el mal que
nos ha hecho ... .

150

Cuando rendimos tan penosa jornada, instalada la guardia, avanzadas, escuchas y centinelas entre
unas rocas, al aire libre, en las tinieblas, vi al doctor recorriendo el campamento, deteniéndose á escucha1· la respiración de cada soldado dormido, tocf1ndole la cabeza .... Después se dirigió lentamente á
una cbo?.a donde dormfa el capit.im y su ayudante•, !'ncontranrlo á úste en Pi momento en que salia, en·
vuelto en un amplio zara pe del Saltillo.
Lanzó una breve Pxcl3mación 111 reconocer al doctor, quien al punto le tomó del brazo y alzando
repentinamente la linterna,\. la altura del rostro, al ver que retror¡,dfa asustado, le gritó:
- ¡:\flreme usted! ¡;\Ilreme de frentti!

Y yo, yo ntismo fui testigo de lo que entonces sucedió. El polaco clavab:i en él sus ojos azules iluminados pnr la linterna rojiza; el ayudante babia palidecido .. .. Yo, que creyendo al principio en la trai·
ción del 1·xtranjero lo segufa escurriéndome ~ras la sombra que su luz produjera, comprendí quién era
el traidor .... Pero estuve á la espectativa entre las sombras, ocultándome lo más que podía.
- ¡Doctor, cállese usted!
-OyE", traidor,-dijo muy quedo el polaco,-aho1·a tú nos llevas á sorprenderá los franceses .... te lo
maudo .... Y, óyelo bien, yo y ese oficial que me sigue sabemos que eres un Judas .... ¡Dime dónde está
el enemigo; 11 hora es preciso que tú lo traiciones! Sabes dónde está.
-Señor,- murmnró &lt;'l miserable,- dentro de una hora debe caer aquf. ... Está A media legua, en Lomas Prietas ....

-¡Ahora verán ustcdes,- agregó el Coronel, envolviéndose densamente en el humo de su puro, reta•
miéndose los bigotes, humedecidos en café-ahora verán ustedes si aquello que primero crel milagro es•
tu pendo no pudiera explicarse hoy por ese maldito fenómeno de la sugestión hipnótica.
Les referí cómo el médico polaco alzando la linterna con la cual había alumbrado su camino por el
campamento completamente dormido, habla sorprendido al oficial ayudante que salia, envuelto en su an•
cho zara pe•, de la casucha que servia de alojamiento para él y para nuestro jefe.
-Compaiíero,-medijo luE"go, sin volve1· la cara hacia fi mi-usted me ha seguido, tal vez sospechando
que yo sea el traidor que dió aviso A los franceses de nuestra hora y punto de partida, esta mañana; pero
ya oye lo que acaba de confesar este hombre .... Dice que el enemigo está cerca, en Lomas Prietas ....

151

Yo me acerquú estupefacto, al ver el efecto maravilloso de las miradas del polaco, sobre el que ha·
híamos creído nuestro leal compai'íero, el oficial ayudante, único que conocía los planes y las órdenes
secretas del Jefe do la partida. Llegué cólerico ante ambos, deseando matar al miserable, causa de nues·
tra desgracia.
Yi al infeliz tan pálido y tembloroso que parecía un atacado del mal de San Vito. El terrible doctor
~ostenia aún á la altura del rostro la linterna .... En torno se extendian las tinieblas en el gran silencio
del campamento . . .. Tan sólo allá, cerca de la casucha, se esfumaba. la silueta de un centinela.
-¿Qui(•n está allí?-preguntó el polaco con breve y enérgica frase.
-Nadie, doctor-contesté.
-Yamos, pues.
-Doctor, yo le suplico á usted .... hermano, á ti por lo más que quieras e,1 el mundo, te ruE"go - ballJnció, tartamudeando.
-¡Cállate, sinvergüenza, ó te arranco el alma!- rugl.
-¡Silencio! se echa á perder todo si lo saben-dijo el polaco,- porque despedazan {1 éste y no sorpren·
drmos á los franceses .... ¡\Tamos á allá!

Lo confieso, amigos, ya era más grande que mi cólera el asombro que sentía por el imperio, el dominio, la sutil adivinación del sabio polaco, que á mí se me iba figurando como cosas del demonio,- parece que el demonio debía entonces sor chinaco .... Y, nada, que ahí nos tienen ustedes á los tres rumbo
á mi alojamiento.
Algunas zaleas tendidas en el fondo de un cuarto destartalado, cerca de una maleta; un machete col•
gado en la pared, unos santos de papel en un rincón .... adobes que servían de asiento .... he a.qui todo
el mueblaje. El médi.:o se sentó sobre la maleta, colocando la linterna sobre sus rodillas; yo, [1 una indicación suya me instalé á su lado, sin compl'enrler todavía quú fbamos á hacer, pero .... ¡eso si! no dejaba
en paz la culata de mi pistola!
-Psted allí Pnfrente; no; mf1s cerca de mi .... ¡m,i.s! Yéame bien, amigo .... No baje los ,,jos: ¡mi reme
&lt;le frente!
- ;Ah Doctor! por lo que más quiera usted en el mundo; por su p11tri11!
- ¡Cállese usted; no blasfomp! ¡F:n Polonia no hay traidores, sino márti.-es! .... ¡fü rem e &lt;le frente! ¡yo
se lo mando! .... ¡)Ifreme!
- Anda, canalla; obedece ó te ch:stapo la olla de los sesos! - vociftlré á mi ver..
- No, compaiipro, no hay necesidad; guarde el cachorro, porque nos ha de ser útil dentro &lt;le poco ....
¡\llrame, w lo mando! Así. ¡:\Títs fijamente! Sin parpadear .... ¡Eh! cobardE", no tiembles, que no te vamos
á matar . . ..

E nton ce~, vi con mayor asomb ro aún, que los azules ojos del doctor relampagueaban sobre los del
Judas aquel, heridos al mismo tiempo por la amarillenta luz del farol. ... No se movía; el ayudante no
t&lt;&gt;mblaba ya, ni apartaba del rubio y noble rostro del polaco sus miradas fijas y atónitas .... iY yo fni
mitonces el que empecé á temblar de no sé qué vértigo endiablado! Hubo un momento, palabra, en que
crri 'l ne soííaba. Después volvió á temblar con grandes sacudimientos, anhelante.
B.rpentinamente se incorpora el polaco, se dii-ige al oficial que continúa sacudiéudose, pero siempre
fij:t la vista Pn los ojos de aquel, le toma la cabeza y cerrándole los pftrpados, le ordena:
- ¡D11e1 me! .... ¡Duérmete! Ahora vas á responderme sin mentir .... ¿Dónde están los francesE"s?
- En el rnncho de Lomas Prietas, á un cuarto de legua de nuestro campamento.
- ¿Q,uú ibas it. hacer cuando te encontramos?
- Iba ,í. acercarme á una avanzada que me espera al pie de un mezq uit€.' 1 j unto !t. una cerca, para qu&lt;•
clinan aviso de sorprender al campamento¡\. las doce y media de la noche, g uiándolos yo por donde no
hubiera centinelas .... En caso de que diera el ¿quién vi\·e? yo mismo debía contflstar para que no hicie·
ran fuego: Libe1·ta,l y Re(orma.
- ¿Poi· qué has traicionado á tu patria?
-México no es mi patria. Vine de la América del Sur con el General Gh ilardi. ... quería Yolvcr r ico
it ver a mi familia; teDgo esposa, hijos ....
- Bueno, te ordeno que, cuando despiertes, inmediatamente nos conduzcas hacia el mezquite; dices á
los franceses que uu pelotón nuestro se pasa al Imperio .... que lo esperen sin hacer fuego .... nos llevas
al campamento y allí te ordeno que en la hora del combate te batas como un valiente .... Si as! lo haces
te perdonamos .... Aunque seria mE"jor que una bala ó un sable enemigo te partiera.

�MÉXICO,

REVISTA MODERNA.

152

Después de tan extraña escena, el polaco volvió á mi su rostro grave y somb-rlo, noble, majestuosi·
simo .. .. ¡~o, decididamente, pensé, éste no puede ser un demonio.

-Caballero, me dijo, no se sorprenda usted de esto; es muy nntm·al; estos seres débiles, col)ardes,
incapaces de gr&amp;ndes energías, se domiban por una voluntad íirm~, templada á fuego, sang:-e y dolor,
como la rola .... Pero me conviene una cosa para no provocar la superstición en cualquiera partido de los
ejércitos .... que poi· ahora no refiera nada de lo que ha visto . .. J\Iás tarde .. .. á ver si más tarde se
acuerda usted de mi y de este episodio.
- Doctor, le ,loy mi palabra de honor.
- Gracias, amigo. l\!irc, vamo's á ·sorpi·ender, nosotros á los franceses, per-&gt; necesitamos ser pocos y
buenos para no dar A sospechar . . .. Escójame unos diez ó doce bravos .. . .
- Pero . .. . ¿y con qué orden?
- Ese es el ayudante del capitán y él mismo ratificará la orden .... ¡Ya verá usted si nos vengamos!
- ¡Despierta!- agregó, sacudiendo. el cuerpo del traidor dormido. Al instante entreal,rió los ojos suspirando y mirándonos atónito. Yo partl á escoger gente para la empresa, con ciega confianza en, aquel
terrible hombre.

2i

QCJINCENA. DE MAYO DE

1901

R EVIST A MODERNA
ARTE
DIRECTOR . JESUS E. VALENZUELA.

Y

CIENCIA .
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. dt Dubldn.

- ---------- ------------------------ --- - - -

Todo fu(: á pedir de bo~a. Avanzamos en las tinieblas; el suriano il&gt;a sombrío, mudo, marchando ma·
quinalmente como un sonámbulo, delante del Doctor .... Y tras ellos, yo, con la pistola en la mano iz•
quierda y el machete desem·ainado en la derecha, y tras de mi, armados con carabinas, reatas, puñales
y machetes, doce tr&amp;mbres de los mE'jores tepiqueiíos de Corona .... Ll~gamos al mezquite. Silbidos de
culebras . . . . sombras que se agitan, cuchicheos : ... Nos dE'jan pasar los puestós avanzados . ... y henos
rumbo {i Lomas Prietas1 donde el campamento francés duerme más tranquilo que nunca . .. .
Pasamos frente al primer centinela, quien, sin un grito, cayó de una buena puñalada . .. . ¡adelante! .. ••
Otro ..•. Y ese· sl gritó, pero ródó de un culata~o .... Un minuto después, frente á. los fuegos del vi·
vac francés, llegamos ocultos por una loma y caímos como un rayo .... ¡Qué refriega1 y entonces vi que
el más terrible en batirse contra la guardia que nos hacia fuego en dosorden, era el Oficial Ayudaute.
Atroz fui'• la mortandad .... pero los valientes francescs- ¡oh! ha.y que coilfe!!aTlo! al fin se rehicie•
roo l\ retaguardia, guareciéndose tras otra loma.
Retrocedimos batiéndonos en retirada, cargados de botín .. \' ¡Ay! el polaco quedó tendido de un
balazo en el cráneo, y el c,idiwer del trnidor suriano, literalmente acribillado, fué conducido por los
nuestros al campamento donde todos ignoraron su traición . ... ¿para qué deshonrar su memoria si ha•
bla muerto dándonos un triunfo espléndido, bien que no fuera sino instrumento de a,quel sombrío doc·
tor polaco, cuyo nombre verdadero nadie supo en :\léxico . ...
lIEKIDERTO

I'

FRÍAS.

(

'.

.•
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...

NóM. 10

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• ,l • ·• · .

$ANTA BÁRBARA,- PAUIA EL VJEJO. -YE:SEZI~.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

120

E Leonardo: clnnanzi ebb'io la nucla
faccia del Mondo immensa,
come quella dell'Uom che a dentro incisi
Creai la luce in Cristo su la mensa
e creai l'ombra in Giuda;
dell'Infinito feci i miei sorrisi.
Poi, nel vespro, m'assisi
calmo alla sommita. della saggezza
ed ascoltai la musica solenne.
Per qnali vie convenne
meco quest'aspra forza a tale 11.ltezza?
Come questa vecchiezza
semplice e sola attinse
il culmine ove regna il mio pensiero?
Fratelio m'c chi vinse
il suo fato e tento novo sentiero •
E il Buonarroti disse: •lo prima oscuro.
per opra piú perfetta
rinascere, di me nacqui motlello.
roí mi scolpii nella virtú concetta,
come ne! marmo puro
s'adempion le promesse del martello.
E posi me suggello
,·iolento su! secolo carnale
di grandi cose moribonde ea.1 co.
Trato apersi un vareo
nelle rupi all'esercito immortal~
degli eroi soprn il Male
vindici; senza pace,
28 Febrero 1901.

ARo IV

stirpe insonne, anelammo all'alto segno.
Ben costui che or si giace
tal cuore ebbe, s'armi&gt; di tal disdegno.•
~{ella notte cosi gli eterni spirti
riconobbero il Grande
cuí sceso era pe'tempi il lor retaggio.
Il tita.no giacea senza ghirlande,
senza la.mi na mirti,
sol corona.to del suo crin selvaggio.
E, come il primo raggio
dell'alba fu, la maggior voce disse;
• Ü patria, clegna di trionfal fama!•
E parve che una brama
di rinnovanza dalla tena escisse,
e che le zolle scisse
clai vomeri altro seme
chiedessero a nove: seminatore,
e che l'onte supreme
vendicasse la forza del dolore.

MÉXICO,

iª

QUINCENA DE ABRIL DE

1901

R .E·VISTA MODERNA
ARTE Y
],)!RECTOR: JESUS E. VALENZUELA .

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
1'i11. de Dttblá11.

Canzon, per i tre mari
vola dal cuor che spera oltre il destino,
recando il buon messaggio a chi l'aspetta.
Aquila giovinetta,
batti le penne su per l'Apennino;
p&lt;•r 1·aere latino
ra pidarnente•vola,
poi cliscendi con impeto :nei piani
sacri ove Roma e sola,
getta il piú fiero grido e J¡\ rimani.
GABRIEi.E

D'ANNU).!ZIO.

LAS SEIS NOTAS DE LA FLAUTA.
Eu los campos dn la Sicilia, no lejos del mar, exis·
te un bosque de almendros. Es aquel un sitio antiguo formado cou piedras negras y en el que, desde
hace luengos a11os, se han sentado los pastot·es. En
las ramas de los árboles vecinos, penden jaulitas
de cigarras, tejidas con junco, pino y varas de mimbre verd~ que sirvieron para atrapar pececillos.
La que duerme, Prguida sobre el sitial de negra
piedra, con los pies envueltos en cintas, con la cabeza oculta bajo cónico sombrero de paja, espera
á. un pastor que jamás volvió.
Partió con las manos untadas de cera virgen para corta1· carrizos entre las húmedas trampas para
pájaros, pues quería modelar una flauta de &amp;iete
rnbos, como le había enseñado el dios Pan.
Y cuando hubieron transcurrido siete horas, se
escuchó la primera nota, cerca del sitial de negra
piedra donde vela la que duerme aún.
La nota se oyó cerca, clara y argentina. Después
transcurrieron siete horas más sobre la pradera

(Traducción de •Revi~ta Moderna.• )

azul é iluminada por el sol y la segunda nota se escuchó alegre y dorada. Y cada siete horas la durmiente de ahora, escuchó que sonaba uno de los
tubos de la nueva flauta.
El tercer sonido fué lejano y grave como el clamor del hierro; y la cuarta nota, más lejana, se escuchó como el profundo retintín del cobre; la quin•
ta turbada y breve como el choque de un vaso de
e~tañr, pero la sexta, sorda y ahogada como los
plomos de una red cuando chocan entre si.
La durmiente esperó en vano la séptima nota que
aún no resuena. Los dias envolvieron el bosque de
almendros c.,on brumas blancas y los crepúsculos
con sus brumas grises y las noches con sus brumas
púrpuras y azules.
Quizá el pastor espera la séptima nota á bordo
de luminosa balsa, entre la sombra creciente de las
noches y de los años .... y sentada en el sitial de
piedra negra, la que esperaba al pastor se ha dor•
mido.
MARCEL

NúM. 8

SCHWOB.

SANTA ÁGNIIISE,-ANDREA DBL SABTO,-CATEDR4L DB PISA,

¡

�123

REVISTA MODERNA.

testé, dejé que lo suspendieran y sólo cuando lo vi á punto de ser sumergido, pegué mi rostro al vidrio
del cabezote y lo miré fijamente con todo el furor de mi odio secreto y contenido. Crel verlo palidecer
bajo el cristal verdoso, y momentos después sentl los movimientos desesperados con que desde el fondo
.\vila, atenorizado y agoni~ante sacudia la cuerda de alarma .... Hice de manera que mis compañeros
no se apercibieran, y segul fingiendo que movla el propulsor de la máquina de aire .... Cuando pasaron

TRAGEDIA OBSCURA.

•

1

GITA:N'DO en la mano el último libro de Zola sobre el trágico asunto Dreyfus,
me hablaba mi amigo el Doctor JI .... No cabe duda, medecla, que el número
de inocentes condenados es mucho menor que el de criminales impunes. Y sin
m:\.s preámbulo, como inmediata prueba de su decir, refirióme este episodio:
Descansando en mi superioridad intelectual, en mi posición de médico del
puerto de i\I ... traté siempre á Garnica, á ese turbio Capitán de cabotaje á
quien tenían todos los habitantes del lugar, ni más ni menos que un beluerio
á una fiera .....
Nunca acaricié la esponjada melena de su orgullo, jamás esquivé sus zarpa•
das coléricas, antes hubo momentos en que empuilando el liltigo de la razón consegul arrinconarlo, como el domador á la bestia, en un rincón de la jaula.
Una noche en una obscura taberna del puerto á donde fui á dar tras de una visita profesional, Garnica almnbrndo por continuas libaciones y en vena de siniestras confidencias emprendió encarándose
conmigo lasiguient11 narrnción, que más que desvarlo de a'coholizado parece una verídica y tenebrosa confesión que me explicó claramente el por qué de mi aversión instintiva bácia aquel hombre:
-Doctor, ¿se acuerda Gd. de Rafaela, la que tanto tiempo tuvo la fonda de Puerto Yiejo? Bueno, pues
esa Rafaela ha sido mi gran amor .... Ud. alguna vez me ha contado sus aventuras y yo sé que en cuestión de mujeres Ud. es tan valiente y tan cobarde como yo .... Rafaela fué mi gran amor; pero ¡qué
quiere Ud! me alejé de ella; tal vez lo mucho que la quise fué lo que me perdió; el caso es que mientras
yo me iba á La Paz como segundo á bordo del pailebot Cuafwtémoc, ella .. .. me engailó .... Y lo supe
prcmto porque tenla mi gente; al llegar al lugar de la consignación, ya por el vapor de la Mala me babia llegado una carta contándome todo .... Hafaela había estado en la plaza de gallos, en las •carpas,
de Los Esteros y en la serenata con un tal Avil a, que era antiguo conocido suyo y tapatlo como ella ....
Los dos la habían corrido juntos y nada .... que yo andaba de boca en boca, siendo la irrisión y la
burla de todo el puerto .... !
Avila, quitándome¡\. Rafaela me había quitado cuanto tenía yo en el mundo .... y la verdad, Doctor,
que la vida en mi tierra, después de aquello me parecla imposible! ~le callé, me estuve fuerte; pero juré
vengarme; juré matar á Avila, no á puñaladas, ni á tiros, sino de una manera en que no arriesgara na·
da, ni mi vida riñendo con él, ni mi libertad matándolo sin precauciones. Y ahora verá YJ. lo que lepa·
só á Avila.

«El l\laya, era un vapor que venía cargado de mercanclas muy valiosas, te~oros casi, destinados á va·
rías ciudades y puertos del Pacifico. Para el obispado trala objetos del culto, custodias, copones, can·
delabros, el barandal del altar mayor; para el puerto de San Juan, mucha plata en lingotes y además un
caudal de valores para una casa fuerte y para una oficina federal. La noche de su llegada «El Maya•
fué cogido en la bahla por un chubasco formidable. Todos los pangos se hundieron, los barcos anclados
se fueron mar adentro á coner el temporal; el viento levantó varias techumbres, las andanillas de olas
llegaron hasta la calle del Teatro, y e El l\laya• á. media milla del puerto y con la caldera apagada hizo
agua y se fuú á pique. ~o hubo ahogados, toda la gente se salvó; pero algunos dlas después una casa
armadora del puerto hizo un contrato con los fletadores de • El )laya, para salvar la mercancla y se or·
ganizó el buceo. Yo me contraté junto con Avila. Se limpiaron las escafandras. Avila tenia que bajar
con otro buzo llamado el Botete,• mientras que yo debla hacer funcionar la máquina de aire, siendo lo
que los buceadores llaman •el cabo de vida,, el que tiene á. su merced la existencia del que desciende Alas
profundidades, puesto que por su acción funciona la máquina que lo hace respirar. •El Botete• bajó
primero; se vistió la escafandra, le colgamos los •escapularios,, que son dos enormes lápidas de plomo
pendientes del pecho y de la espalda, y por fin le atornillamos al collar la gran cápsula de bronce, el
pesado cabezote de metal incrustado de gruesos y fuertes cristales. Lo levantamos en peso y suave·
mente lo dejamos sumergirse. La máquina de aire funcionó perfectamente y al cuarto de hora volvla
El Bolete del fondo, trayendo consigo parte de los valores y habiendo ganado casi una fortuna, pues
más de mil duros le iban á ser entregados por su hábil tarea. Avila, ansioso de igual suerte, estaba ya
vestido, abrumado con los escapularios y limpiando el verdoso cristal del •cabezote., Antes de que le
fuera atornillado, dijo dirigiéndose á mi:-Mucbo cuidado, amigo Garnica, ahorita vuelvo. Yo no le ,:oo·

diez minutos .... •
No pude seguir oyendo la narración de aquel infame, prorrumpió el Doctor H ... Todos en el puerto
habíamos creido que aquel fatal accidente se debla á la falta de un perno notada al hacer la inspección
del inyector pneumático .... Hasta esos momentos Garnica me revelaba el monstruoso crimen!. ...
-Y qué tiempo hace de eso, pregunté al homicida, fingiendo indiferencia?
- SI, comprende! me contestó con cinica,y triunfal sonrisa; piensa Ud. que una denuncia acabarla con
un malvado como yo; pero no la intente Ud., Doctorcito, Avila está bien muerto hace veintiún ailos; mi
venganza, mi crimen, como Ud. quiera, ha presc1·ito y el que hoy me denunciara.serla el mejor buzo del
mar. ¡Aguantar veintiún años el resuello! Y con una carcaj al&amp; de ironla y desprecio glosó el soez re•
truécano Garnica ... .
JIJSÉ JUAX TABLADA.

•
LA OFRENDA DE HERODES.
A Rubén Dario.

I
Hinchado el cuello en incitante rscorzo,
Y cimbreando su flexible torso
Con nerviosa elegancia de pantern.
Danza la hermosa hebrea ante el Trtrarra,
Cuya miritda voluptuosa abarca
La escultura triunfal de su cadera.
El arpa en su vibrante nen·adura
Hila los ritmos de la danza impura;
Y cuando el paso bárbaro termina,
Con viril insolencia de sicario
i\Ianifiesta el intento sauguínario
La boca de la virgen asesina.

En el regio vesllbulo aparece
Torvo Idumeo, que impasible ofrece
En cincelado plato, helada y yerta,
Una cabeza que cegó el degüello,
Y sangra el tajo del robusto cuello
Cual la corola de una rosa·abierta
Anubla las arrugas de la frente
Que cincelara en cobre el sol de Oriente,
Una sorda tormenta que reposa.
Y al postrer crispamiento en que agoniza,
En los siniestros pómulos se eriza
El bosque de la barba-tenebrosa.
JI[

Fdo mortal sob1·e la Corte baja:
La inmensa palidez que la amortaja
Se ha encendido en relámpago de enojo11;
Y vibrando fatldico reproche,
Un rayo cruza el fondo de la noche
Que duerme en e(abismo de·sus ojos.

~7~

�REVISTA MODERNA.

UN EGOIS1"'A.

11

- Prímo,- me dijo la pequeñita i\Iaud que parecía una mu11eca de porcelana de Saxen, dieciseis
años, blanquísima, ojos lilas y crenchas rubias-primo, ve á hablar á papá, te lo ruego...... León es tu
mejor amigo, y papá me tiene en una prisión y yo no puedo habla,· con él.. .... Papá te quiere mucho y
no te negará que León entre á casa . .... . Anda!. ... . .
La encantadora decia esto con tal mimo, que yo sonreí subyugado y obedecí. Atravesé e; vasto
salón resplandeciente en la fiesta se1iorial ele la familia congregada; acaricié á uno de los minúsculos sobrinos, un bebé picaruelo como un gorrión, que vino á mi con los brazos abiertos y se asió á mis rodillas
gozoso, y en medio al bullicio de conversaciones y risas de la dichosa velada en que viejos, garzones y
niños celebraban el día de la abuela, me dirigí al buen sesentón que reposaba en una poltrona, pensativo á pesar de sus ojos risueños, pleno todavla de vida juvenil.
-Tlo, me dispensas que te llame aparte?
El tio se levantó apoyándose en mi brazo.- ¿Qué mosca te pica, muchacho?-Y complaciente me llevó á un angulo solitario y agregó en tono zumbón:-Sentaos, caballerito, y decidme qué os pasa.
-Tlo,~reanudé envalentonado con la cariñosa acogida, pues el viejo en verdad me querla como si
fuera un9 de sus hijos-León Valmar está verdaderamente enamorado de la bella :\Iaud ..... .
-YJ . ..... me interrumpió poniéndose en guardia al ver mi súbito desplante.
-Y Maud está impresionada del brn.vo mozo, que bien sabes es un pundonoroso heredero de s u
nombre; por lo cual te ruego encarecidamente, salvo tu experiencia y criterio, le permitas visitar ..... .
..._- Mi casa!. ..... -concluyó el viejo irguicndose. Pero dominándose y venciendo su extraña impetuosidad en él que e ra la bondad misma, ante el afecto que me dispensaba y ante mi sinceritiad irreflexi,·a que á pesar mío lo habla. herido, me dijo en dulce reconvención:
-Bien se ve, Jorge, que no sabes nada de la vida!. .... Vaya! te contaré á. ti, ya que juegas á hombre ..... . aunque no, ya que eres un hombre, puesto que hablas en serio de estas cosas...... te contaré
á ti la pena que me roe lentamente el corazón it pesar de los aiios que todo lo hi elan, aun los pesares
más candentes ..... .
Y ordenando que llevaran dos ta~as de té á su estudio, contó así el buen viejo:
-Antes de que se viera, como esta noche, reunida toda nuestra familia, como bien sabes, azarc•s do
la suerte hicieron que se dispersara en distintas ciudades y países. A los veintisiete años de edad
,·ivia con mis dos hermanas y mi madre en una pequeña casa que el laborioso esmero de ellas hac;¡ aparecer un pequeño palacio de infantas eu exilio. Un trabajo abrumador de escritorio rne tenia alejado to·
do el dla del hogar, y por las noches era para mi un dulce consuelo, la satisfacción heredada de nuestros mayores, pasar breve descanso en la velada familiar, al lado de mi madre, mis hermanas y Alfredo
Orrantia, el consentido ele la casa, guapo mozo de treinta alios á quien yo trataba ceremoniosamente por
serme antipático, pero al que mi hermana mayor, Andrea, nos había impuesto á. mi madre y á mi, después de oposiciones acres, para aceptarlo como novio oficial. El se presentaba todas las noches co rrecto,
atildado, desde hacia cinco años, y saludándonos con galanterías palaciegas, nos platicaba versatilidades, del mal ó del buen tiempo, de la política, porque éste ha sido desde antaño el pais per excelencia
de la polltica, de bailes, y de no sé qué cosas, pero siempre hallaba coyuntura para hablar á solas con
Andrea, hasta que mi madre se levantaba de su asiento indicando que ya era hora de dormir. E l caso
es que mi pobre hermana estaba loca por Orrantia; por él babia despreciado ventajosos partidos que se
hablan iniciado con aprobación de mi madre, que vela en ellos alianzas de famiEa y prendas morales
que solamente con los años se saben escudriñar y justipreciar. ¡Nada! á todos renunció con afabilidad ó
dureza, según que insistieran ellos en su pretensión, para preferir aquel hermoso, es verdad, pero huraño joven, taciturno, hastiado de los pJaceres, según inquirió mi madre, que habla sabido dominará Andrea con su arte maligno para cautivar á las mujeres.
Yo me sublevaba ante aquel noviazgo que contaba un lu~tro, y me sentia herido al ver que para es•
tudiar el carácter de mi hermana, era mucho estudiar, y que la limpieza de nuestro linaje era bastante
blasón á decidirá un joven obscuro, advenedizo, que no posela bienes de fortuna, sino un alto empleo
gubernativo y que estudiando ~l carácter de su prometida con más prolijidad que un psicólogo moderno, se babia enseñoreado en mi hogar gracias á que Andrea era la consentida, la tiranuela por su carácter altivo, pero cautivadora por su hermosura prodigiosa,

"º

125

Andrea era, en verdad, un prodigio de hermosura: cuerpo donairoso y garrido, rostro de diosa grie•
ga, manos ducales, pies pequeños y un porte y una viveza de inteligencia que hacían el delirio de todos
los garzones que tenían la felicidad de tratarla...... ¿Qué esperaba, pues, aquel bausán que no se casaba? Bien llabla que Andrea era tan hermosa moralmente conio era bella en cuerpo y rostro, y que era la
encarnación soñada de la felicidad que él estudiaba concienzudamente para ver si le convenla ó no le
convenla darla su blanca mano.
Por entonces cambió mi vida que yo vela deslizarse inútilmente, cumpliendo mis sagrados deberes
ele heredero, sin otra herencia que sostener á mis hermanas, pues la adversidad había segado todos nuestros bienes, y aprovechando la circunstancia de que mi hermano menor se creaba una posición bastante
para sClstener á la familia como yo la sostuve, después de una entrevista en que me juró cumplir como
vo cumplía, desaparecí exasperado por la mediocridad, á impulsos de la ambición que despertaba en mi
~on los alientos tardíos pero fuertes, de nuestra estirpe conquistadora, y me lancé en busca de fortuna,
animoso, apto, desafiador de los peligros que inventa el temeroso y débil, pero que no existen para el
que en acción lucha por la vida.
Los primeros años fueron crueles y amargos: no parecía sino que la suerte se obstinaba en vencer
mi obstinación, en domar mi voluntad indomable. Bregué como un luchador maldito; saqué fuerzas de
mi flaqueza no moral, sino corporal, por el hambre que roía mis entrañas hambrientas. Emigré al Norte,
á los Estados Unidos, y erré de ciudad en ciudad como perro vagabundo, sin encontrar más que el precio de mi trabajo diario en labores duras é ingratas, jornal cada vez más dificil por mi estigma de extranjero (entonces el cosmopolitismo no era lo que es hoy) y mi aspecto de judío errante; azoté á New
York con mis pies descalzo~, me hartó en el Bawry con basofia inmunda, cargué fardos en los muelles,
todo hice, menos mendigar ni prostituirme al alcohol, porque mi voluntad ele triunfar era inflexible.
Un día vi en un diario la noticia de los placeres de oro de California, y sin saber cómo, á pie ó en
trenes ó en caravanas de cowboys, me encontré de la noche á la mañana en California, en plenos placeres de oro, y me hice gambusino. Luché dla y noche, sin descanso, con el puñal entre los dientes y las
manos ocupadas febrilmente en acaparar oro; y cuando hube reunido lo bastante para emprender trabajos de porvenir, de especulación rápida, fui arriero y contratista y ganadero en gran escala, traje muladas y caballadas á los Estados mexicanod fronterizos; y cuando hube acumulado bastante, cuando mi
tesoro fué codiciado en Arizona y mi actividad celebrada á los dos lados del B raYo, decidí realizar mi
sueño dorado, el sueño de toda mi vida, volverá l\Iéxico, rico, triunfante, poderoso poi· el poder del oro,
salvador de todas las penurias de los mios con quienes babia dPjado de comunicarme, según mi firme
propósito, hasta no hacerme rico.
Yolvl, pues, casado con mi excelente Alicia, y sin previo aviso me presenté en mi antiguo hogar. Pe•
ro no creas que había pasado el tiempo que he tardado en contártelo! Rabian pasado veinte al'íos, toda
mi juventud, y yo volvía á estrechar en mis brazos vigorozos de cuarentón á mi madre anciana y a, de
cabellos blancos y ojos hundidos, aunque por bendición clel cielo todavía no declinante, puesto que la
1·es presidiendo la velada, y á mi hermana Andrea (mi hermana menor se había metido monja y mi hermano se habla casado), pero qué Andrea ¡Dios mio! consumida, hecha una cotorra, coll el rostro marchito, aparentando juventud á fuerza de afeites, macilenta y resignada, sin los antiguos brlos que desaparecieron al claudicar su belleza peregrina.
El corazón me dolía de ver aquellas dos ruinas vacilantes en su soledad por mi abandono. Pero yo
habia vuelto ¡vive el cielo! é iba á resa1·cirlas de tantos males! Nos disponiam:is á pasar la velada como
en otros tiempos, á reanudar las horas felices de que mi esposa Alicia gozaria también, cuando de improviso apareció en la. puerta u:n Vf'jete acicalado, empomadaclo, embetunado; saludó con galantería palaciega y penetró de rondón, con desenYoltura cortesana, deteniéndose á. saludar á And rea que se había
lernntado á. recibirlo.
-¿Quién es?- pregunté á mi madre en voz baja.
-Alfredo Orrantia . . .... ¿No recuerdas de él?
- ¡Alfredo Orrantia ..... ! es verdad, sí, recordaba vagamente al apuesto doncel estudiador de almas,
en aquel rid!culo vejete calvo, de dentadura postiza, pues bien se le notaba en su yoz sibilante, de escasos cabellos y bigote pintados, que me simulaba un esbozo de abrazo r¡ue no contesté, y se sentaba ampliamente, á sus anchas, charlando como un viejo loro, del calor, d e las enfermedades, de sus achaques
.,· reuma, de quién sabe cuánto mi1s, en tanto que yo lo contemplaba as omhrado de su locuacidad.
- ¿Qué viene á hacer? - pregunté de nuevo á mi madre.
- Su visita de siempre ...... - dijo ella con timidez.
- ¿Y viene con frecuencia?
-Como siempre: todas las noches- suspiró mi madre con amargura.
Aquella amargura de mi pobre madre me partió el alma. ¡Cómo! Era este mismo bribón el que segula estudiando á Andrea para ver si le convenía casarse con ella? ...... Era este el monstruoso egois•
ta que babia matado una juventud, que babia marchitado una hermosura preciosa y digna, yacente ahora en resignación dolorosa, convertida en un harapo de belleza, sacrificada al abyecto ~gofsmo de aquel
Narciso verde, de aquel criminal abominable en su inconsciente egolatria? Toda la vida inútil de mi h•·
feliz hermana pasó como una visión tristísima con su cortejo de esperanzas, de rebeliones, de exasperaciones, de resignaciones, de amarguras sin nombre, y de pronto, no pudiendo sufrir la grf'gueria del canalla que charlaba como un papagayo, me levanté y le dije fríamente:

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REVISTA MODERNA.
REVISTA .MODERNA.

126

-Salga usted de aqul ...... y no vuelva jamás.
Y no bien él, aterrado ante mi frialdad, obedecía rabo entre piernas y se lal'gó pol' donde vino, me
volvi á mi hermana que también se habla levantado espantada y la estl'eché llol'ando en mis bl'azos ....
-He aqul por qué- concluyó el buen tio-te prohibo que. me vuelvas á hablar de la pretensión de tu
amigo ..... Un novio oficial para mi Maud, que tiene los mismos ojos de mi Alicia!. . . . ¡Cielo santo! . . ..
Que la ganen como yo he ganado á la mla: defendiéndola y arrancándola á una ho1·da de indios salrnjes en los desiertos de Arizona!
Ruat~ i\l. CAMPOS.

1901.

,

LOS CORDEROS.

-..
~-,o1· /

El pastol' los ha conducido á pacerá un dilatado terreno que no está. ,:,urca do todavia. La tiel'ra es
de color obscuro manchada por sitios rubios en las partes donde el rastrojo es más tupido; y los corderos, con sus patas y su vientre encostrados de lodo seco, con su lana amarillí:I, son exactamente del
mismo color de la tierra; y el pastor también, puesto que tiene una piel de cordero sobre las e~paldas.
De manera que no se distingue nada, particulal'mente á aquella hora del cl'epúsculo: apenas una gran
mancha que se mueve de aquí para allá y cuyos contornos cambian de forma; en algunos sitios una
manchita semejante: algún cordero extraviado. Los perros ladran. El rebaño se amontona y la mancha
se obscurece. Después de un g ran silencio, la g1·ey se dispersa, la mancha se extiende. El campo está en
el flanco de una colina, la gran mal\cha amarilla y obscura trepa hacia la cima alargándose, como una
lepra que se propaga. La noche llega y envuelve todo.
Luego, lentamente, la luna emerge. Entonces, bajo su luz blanca é impotente los objetos rea pare·
cen: no recobran sus colores, pero exageran sus relieves.
Los corderos infol'mes parecen pied ras blanquizcas, dominados por su pastor agrandado. Los penos negros, melenudos, brincan y ladran en derredor. Unos primero, luego todos se echan. Semejan un
enorme globo reventado que se desinfla y que se hunde. Se aprietan, se p&lt;.!gan unos á otros como pájaros en su nido. Se amontonan á medida que la noche avanza y que el frio viene. Ocupan menos y menos
lugar, se reducen, disminuyen. El pastor ya no está erguido entre ellos como una bandera. Se ha tumbado también para tener menos frio. Tiene demasiado calor. Se ahoga casi. Sobl'e sus pies está un animal que le impide moverse, otro contra su cuerpo á la izquierda, otro á la del'echa y su piel de cordero
sobre las piernas y el pecho. Está como sepultado entre aquella lana. Sólo la cara tiene descubierta y no
siente frío más que en los párpados y un poco abajo de los ojos.
De hora en hora el frlo se hace más vivo, más agudo; sus párpauos arduu, las lágrimas mojan la
punta de sus pestañas. Quisiera acercar más á su cuerpo á los corderos que le transmiten calor. Pero
siente que uno á uno se separan, se levantan, se desperdigan. Asoma el crepúsculo. Tiembla como si estuviera desnudo, y se endereza, se sienta, se pone en pie. La gl'an mancha vaga que forma el rebaño,
en el crepúsculo matinal como en el crepúsculo de la tarde, otra vez se extiende, crece, se agita, sube,
vuelve á bajar, toma y pierde forma en torno suyo, y él permanece en medio, inmóvil, un poco inclinado hacia adelente.
ÁllEL

(Trad. ele • Revista Moderna• ).

HER~fANT.

Í

o o N;( /

. ~. \¡
e----------.'-'
Destaparé mis ánforas de esencia
Y prenderé mis candelab:os de oro
Cuando la diosa pálida que adoro
Llene mi soledad con su presencia.
Eu su pelo de blonda refulgencia,
Y en su labio odorifico y sonol'o

Hay el fulgor de un candelabro de oro
Y el perfume de una ánfol'a de esencia.
Vendrá con su ropaje de inocencia
Y hostigando mi al'dor con su decoro,
Pero al fin gozaré de su opulencia
Enmedio de mis ánforas de esencia
Y mis ardientes candelabros de oro.

J

!

�REVISTA MODERNA.

129

rar actitudes semejantes en otros órdenes diferentes. Hasta se puede imaginar una cadena de tempera-

mentos análogos, que se eslabonan á lo largo de los tiempos, manifestándóse en un sentido ó en otro con
mayor ó menor intensidad, segun el ambiente. P'i"cquart halMa Sido hugonote en et siglo XVI, y Esterhazy, conde romano bajo Alejando VI.

.. '

Por esa razón, la actitud que cada joven asumió durante el proceso, correspondió casi fatalmente á
sus actos anteriores. Los egoístas, los epicmianos, los bulliciosos, los que se hablan adaptado sin trabajo al mundo en que deblan vivir, fueron los enemigos de Dreyfus. Los tímidos, los estudiosos, los qu_e
hablan sufrido injusticias, los que imaginaban una ci,·ilización superior á la actual, fueron sus part1-

DE FARIS.

I;A JUVENTUD FRANCESA.- SUS TENDENCIAS.-

UN CONGRESO.

Los que aseguran que Francia está en decadencia, olvidan seguramente la actividad y el empuje de
estos últimos años. Después de la tenible crisis que, según un escritor inglés, •ningún otro pais habla
tenido la audacia de afrontar, • se ha realizado un trabajo tan vasto de reconstrucción y saneamiento,
que no sería aventurado decir que la Francia de hoy está preparando el mundo de mañana. En ningún
pals, ni en ninguna época, se han acumulado tantos esfuerzos generosos. En todos los barrios se fundan
universidades populares, se multiplican las confdrencias y se organizan cooperativas. Los grandes sabios, como Buisson, Ducclaux, Reclux y l\Ionad, levantan su cátedra en la plaza pública. Y todo parece
tender a difundil' la ciencia y determinar una época mejor.
Es una nueva era que se abre después de clausurada la exposición y en la que la juventud francesa
desempeña un papel preponderante. Siempre es la juventud la que decreta el porvenir. El siglo que empieza trae el germen de graudes luchas nebulosas, y es muy dificil saber cuál será el resultado del choque de tantas ideas exasperadas y tantas concepciones antagónicas.
Las nuevas generaciones deben cortar el nudo. Por eso es curioso seguidas en su evolución y sorpt·enderlas en sus preferencias actuales. No se trata de •estudiarlas,• sino de apuntar algunos gestos,
currente cálamo, como se escribe una crónica. El reciente Congreso de la juventud, que ha terminado
sus trabajos el 3 de Diciembre, hace que todo cuanto se relaciona con este asunto sea de una actualidad
palpitante.
El proceso Dreyfus, que dividió á los franceses en dos bandos irreconciliables, tuvo la virtud de colocar frente á frente dos temperamentos y dos filosofías. Las gentes se declarat·on instintivamente revisionistas ó anti -revisionistas. Se puede decit· que lo eran desde antes del eno1· judicial que se discutía.
Segun predominase en ellos la energía ó el sentimentalismo, estaban fatalmente destinados á ser enemigos ó defensores del capitán Dreyfus. La conformación cerebral, la educación, las lecturas y, sobre todo, el sistemi: nervioso, bastaron para delimitar los bandos, de manera que los polemistas de un partido
y de otro trnbajaron sobre multitudes ya regimentadas. En una palabra, el asunto Dreyfus dió lugar á
esa clasificación definiva de los espíritus, tan difíciles de obtener en épocas normales,
De un lado se agruparon los individtialistas, los enamorados del principio autoritatorio, tos habituados á obedecer ó á mandar, los hombres de iglesia ó de cuartel: el mundo viejo; del oh-o se reunieron los
altruistas, los científicos, los habituados A razonar y á descubrir la vanidad de los dogmas: el mundo
nuevo. La juventud tuvo un momento de perplejidad entre las dos tendencias decisivas. Luego fué cediendo lentamente á sus lecturas, su idiosincracia, sus preferencias ó sus vicios, y se alistó en un bando
ó en otro. Los tenenos estaban delimitados.
Si la clasificación se hizo más diflcilmente cutre la juvetud que ez:tl'6 los otros ciudadanos, fué porque la juventud estaba trabajada y solicitada. por filosoflas y sistemas contrarios que todavla no hablan
tenido tiempo de imponerse á los espíritus. Cuando las nueyas generaciones vieron que las luchas y las
contrndicciones que la inquietaban en el mundo de las ideas, se transportaban á la vida real, encarnándose en un proceso simbólico, sintieron cierto miedo ante la imperiosa necesidad de elegit·. Sus maestros
y sus condnctores se hablan dividido, ganados por la efervescencia de la ciudad,
Todo parecla dispuesto para una batalla Cl_lmpal de ideas. Fué un momento de pánico. L?s que no
se dejaron absorber por las opiniones de la familia, volvieron los ojos á sus lecturas recientes. Otros, los
aturdidos, cedieron•al ímpetu. Y los más, se dejaron vencer por afinidades sentimentales ó autoritatorias.
Las actitudes y los gestos se conesponden de una manera cul'iosa. Los que prof.isan ideas avanzadas en arte, las profesan también en -política. No es posible ser reaccionario jln la Cámara y aplaudir á
Wagner en el teatro. Un admirador de Rodio ó de Pissarro no puede ser partidario del rey. Parece que
todo está ligado entre sí pot· simetrlas morales. Una actitud eu un orden determinado basta para asegu -

dal'ios.
Es innegable que esta selección había si:lo preparada por los escritores y los filósofos del siglo, cuvas doctrinas contradictol'ias despistaban á la juventud. Unos hablan proclamado la legitimidad de la
fuerza y la ineficacia de la moral; otros habían predicado el renunciamiento y la creación de un régimen
iaoualitario. Aquellos eran cóncavos y éstos eran convexos. F.I por\'enir parecia balancearse entre el
Ainsi parlait Sarathoustra de Nietzsche, y Le Capital, de Karl i\larx. Toda una literatura se babia encargado de vulgarizar las dos concepciones, embell_!lciéndolas igualmeute con et_ ti-ompe l'o~il del arte.
y los espíritus, atormentados ante dos soluciones bruscas, vacilaban antes de onentar sus s1mpatlas.
Las obras de Nietzsche, que acaban de ser popularizadas por las traducciones de Henry Albert, hablan producido una impresión profunda. Todos los dispersos del mal y todos los snobs en busca de originalidad llamat,iva, encontraron en ellas una justificación ó una bande1·a !'ara, propia ~~ra amotina!' ~
las "entes. Muchos escritores jóvenes, !'Oídos por ta pasión de ser originales, hablan utilizado las doctri0
nas del filósofo alemán para fabricarse una contra.moral cínica. N~ les bastaba la indiferencia agresiva
de Stendhal, ni la ironía feroz de Banes. Exigian otros disolvente8, Era una fracción de juventud que
tenia empeño en épater á lo~ transeuntes. Lits monstruosidades miis lamentables parecian tener ~ara
ella un prestigio extraiío. Afectaba una indiferencia falsa ante la vida, como si se creyese supenor á
todo lo que le !'Odeaba. Su doctrina era •el cultivo del yo.• L&lt;i existencia, según ella, sólo tenia por objeto acumular sensaciones, y para obtener esas sensacíQnes, era indispensable gozar inmoderadamente
·,le todo, sin limites, en una explosión de egoísmo.
Nadie ha olvidado que uno de esos snob-~, al regresar de la Roquette después de u1rn t&gt;jecución capititl, llrgó á decir que sólo queda retener un detalle; la poca elegancia con que la~~-í~tima habla subido
las escaleras del cadalscJ. Esa juventud tenía dos novelistas prefdl'idos: Rudyard I-.1plmg Y Wells, que
exaltaban la fuerza y descuidaban los problemas del cHa. El t&gt;jemplo ti pico de lo que podía producir esa
alta filosofía, lo proporcionó Jean de TinánJ el autor .~e Aimienne, muerto á los v.iinticinco años. Nada
más doloroso que su libro, en el que hace cuanto puede para parecer perverso, y en el que, a pesar su~'o, se transparenta una alma que se esconde rindiendo culto á la moda. Jean de Tinán, como todos los
extraviados de su generación, temblaba ante la idea de respetar lo que Nietzsche llama una ,moral de
e;clavos,• y hacia imposibles por convencerse.de que el altruismo •impide el libre desenvolvimiento ele
I L vida.• Nadie tiene la culpa de esos naufragios, ni aun el mismo Nietzscht&gt;.
Su locura real pudo ser anterior á. la lectura oficial que le atribuyen las crónicas. Pero es lo cierto
que gran parte de la juventud francesa se dejó arrebata!" por la doctrinas de ese imitador de Eróstrato.
F:I asunto Dnwfus se prnstó como ninguno á la aplicación de sus teorías.
Frente á ¡sa juventud, se levantó otra juventud más numerosa y consid\'.Jrablemente más sincera,
que se inspiraba en Bakounine, Kari Marx y Tolstoi. Proclamaba su fe en la vida y en la naturaleza Y
tenía Ja inmensa ventaja de ser una juventud joven. Si la otra era el producto de una denota, ésta era
la esperanza de una conquista. Traia una gran confianza en el porvenir y un de§e0 violento de reformar las'. cosas y componerlas de una manera equitativa. No provenía ni de la barricada, ni del salón: era
una juventud de libre examen. Se resistía á transigir con los perjuicios de la ciudad, hacia gala de un
espiritu critico muy severo, y no temia marchar contra el acatamiento de la mayorfa.
Sus novelistas favoritos eran Zola, Franca y Mirbeau. No era un gl'Upo de ideólogos, ni una reunión de adolescentes obstinados en ensayar una pose; formaba una corriente de hombres sanos que salian de las universidades armados para la vida, con una base sólida de positivismo defendido por con,·icciones y empujados por e~peranzas. De esa juventud surgían nombres brillantes como Pierre GuilIard, Paul Fort, Maurice Magre y Saint Georges de Bouhélier. Todos arbolaban el deseo de imponer 1'8·
formas sucesivas, hasta alcanzar un estado mejor.
Eran partidarios de una evolución hacia la humanidad. Y es natural que, en el asunto Dreyfus, fueran defensores de la justicia.
.
Estas dos juventudes, una egoísta superfi~ial, otra desiutercsada y concienzuda, han mantenido su
cará.cter, aun después de apacigi.iada la agitación revisionista. Repl'esent-an dos tendencias independientes ge un caso particular como es el de Dreyfµs.
Aquellos continúan buscando rimas raras, acumulando _paradojas y quemando vidas artificiales; éstos persisten en empujar verdades, influir sobre los aconteeimientos y luchar por él triunfo de la verdad.
Sintetizan las dos únicas soluciones del:eterno problema que se plantea á los veinte años. Unos resuel-

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REVISTA MODERNA
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REVISTA MODERNA.
ven acaparar todo el bien, otros hacerlo extensivo á los demás: unos someterse al error de la mayorla,
otros defender su certidumbre; unos conseguir el triunfo, y otros merecerle.

Los que se han mantenido alejados de este movimiento y han persistido en su pereza de dilettanti,
se han visto obligados á buscar otros puntos de apoyo para poder resistir. Los que no han caído en el
nacionalismo, como los disclpulos de Barres, se han precipitado en la monarquia como Charles l\faurrás,
cuyos artículos en Le Soleil son por demás curiosos. l\faun-ás defiende
mo~arquia desde el punto ~e
vista del arte. Esto baria casi suponer que el arte se presta á todas las tan tasias, puesto que de él se ieclamó también D'Annunzio cuando se convirtió al colectiYismo.
Pero seria aventurado suponer que los hombres se deciden poi· la república ó poi· el imperio, influen
ciados por la riqueza de las rimas. No es juicioso que :a suerte de una nación esté á la merced ~e un
soneto. Los que como Maurrás se hao r efugiado en el partido reaccionario, siguen siendo los mismos
indiferentes incurables. Quizá les disgusta la monarquía un poco menos que la repúblic11, pero no tienen una opinión definitiva sobre el particular. Si actualmente parecen 11pasionarse por el re~, ~s porque
el rey no existe. Y es justo confesar que son consecuentes. Signen viajando sobre la vi&lt;la srn rnteresar-

!ª

Catulle Mendés, que tiene ingenuidades extravagantes, ha dicho que la verdadera juventud es la que
conserva siempre la esperanza de meterse la luna en el bolsillo. La insensatez de los que confían en la
eficacia del bien, es quizá la mejor tentativa &lt;le religión. Todos los progrnsos realizados hasta hoy son
debidos á los hombres, los partidos ó las naciones que han tenido la audacia de confiar en una iclea
generosa.
De esta polvareda de ideas ha surgido la Escuela de Altas Estudios Sociales que acaba de fundarse
en París, por iniciativa de Emile Duclaux, director del Instituto Pasteur, Ferdinand Buisson, director
general de la enseñanza, Bourgeois, exministl'O de Instrucción pública, Seailles, profesor de la Sorbona,
y muchos otros hombres ilustres. Es una nueva tentativa de evolución hacia el ideal y un nuevo medio
de emancipación ofrecido á la juventud. Se trata de una Universidad donde se enseñará todo lo que se
calla en las universidades oficiales. Tiene el carácter de una protesta. Y es muy digna de atención, puesto que la vemos formulada por notabilidades que han dirigido y dirigen actualmente la enseñanza superior en Francia.
La Universidad se divide en tres secciones: la escuela de moral, la escuela social y la escuela de periodismo. La primera está dirigida por M. Alfred Croizet, decano de la Universidad de París, la segun•
da por M. Emile Duclaux, y la tercera por M. Cornély, el notable escritor, cuyas correspondencias publicadas en este mismo diario, me eximen de todo elogio.
El objeto principal de la nueva Universidad es enseñará la juventud el mecanismo y el estado de la
sociedad en que debe vivir, por medio de innovaciones acertadas y atrevidas, como las conferencias que
ha iniciado el Secretario del Ministerio de Comercio, M. Fontaine, sobre la organización ob1·era. M. Fontaine se propone agotar su tesis, dejando sucesivamente la palabra al Secretario del Sindicato de cada
profesión, para que exponga la situación presente, en cuanto se refiere á trabajo, salario y aspiraciones.
De esa manera la juventud tendrá una noción clara de Jo que es la sociedad actual y de las reformas
que exige.
Por lo demás, los cursos abarcarán todos los temas y todas las doctrinas. Se anuncian las conferen·
cias de: Anatole Leroy- Beaulieu sobre •Las doctdnas del odio;• de Eugene Furniére sobre •Las teorías
sociales desde 1830 hasta 18t8;• y de Albert Croizet sobre • La historia de la moral griega.•
El prospecto programa de que tomamos estos datos proclama que en la Escuela de altos estudios todas las opiniones podrán manifestarse, y que allí no habrá alumnos, sino ciudadanos reunidos para dis•
cutir los intereses generales de la civilización. El mérito y el prestigio de las personas que encabezan
este múvimiento es indiscutible, y los resultados serán forzosamente considerables. La juventud aprenderá á encarar sin miedo los verdadcl'Os problemas de la {&gt;poca y á tener opinión sobre todos los asuntos, sin caer en el arrivisme, ni dejarse influenciar por los prejuicios de las generaciones anteriores.

En ese mismo orden de ideas, pero con un espiritu más juvenil, acaba de fundarse en Montmartre un
colegio de estética moderna, bajo la presidencia honoraria de Zola, France, Bauer, Charpentier, Rodin y
Deseaves.
Esta vez también se trata de Juchar contra la enseñanza oficial y ceder á las necesidades de la vida
moderna y nuestras tendencias democráticas, creando una casa comtm, con biblioteca y sala de conferencias, para que puedan reunirse los jóvenes artistas independientes. Los iniciadores son Adolphe Retté,
Eduard Rod, Emile Verhaeren, Eugéne l\Ionfort y un grupo compacto de escritores, escultores y pintores
ventajosamente conocidos. El origen de este mo,,imiento remonta á un manifiesto publicado hace algunos
meses por Paul Luis Garnier y León Parsons. La idea se fortificó después. Jean Jaurés dió una conferencia sobre el «Arte nuevo. • Y muchas revistas de la nueva generación como L'E!fort, La Revue Naturiste y L'Oeuvre Sociale, iniciaron una activa propaganda reformadora. La orientación babia cambiado.
Los amanerados que antes inundaban las publicaciones del Quai·tier latin con sus excentricidades estu·
diadas, cedieron el campo á otros escritores más robustos y más sanos que se encaraban con la vida.
Todos los diarios franceses han tenido un aplauso para este enérgico sacudimiento.
Según el partido á que pertenecen y la política que predican, han hecho ó no reservas sobre las doctrinas que parecen animará los iniciadores; pero todos se felicitan de que la juventud sacuda su indiferencia culpable y vuelva á. tener entusiasmos y convicciones. Ya vaya encaminada en un sentido ó•en
otro, la a cción es siempre un slntoma favorable. El verdadero mal está en la degeneración fatal de una
j uYent ud aislada en su egofsmo. Pero-como decla Gambetta-cdesde el momento en que los jóvenes
bajan al arroyo y se mezclan á las agitaciones del arrabal, todos los peligros están conjurados., Podrá
discutirse la eficacia de ciertas doctrinas y la oportunidad de ciertas reformas, pero es preferible que la
j uventud se lance tras una pista falsa (admitiendo que sea falsa), á. que se encastille en su •yo• y se momifique en actitudes pueriles.

sc en nada de Jo que les rodea.
.
. .
Estas tendencias acaban de confirmarse en un congreso-el cougrcso de la Juventud - cuya ultima
sesión ha tenido lugar hace algunos días. Todos los intereses estaban representados en esta vasta consulta á las nuevas generaciones. Los congresistas se agruparon por afinida~cs, en un he1?i~iclo ~ue parecía la cámara de diputados del porvenir. Los nacionalistas, los monárquicos y los catohcos, a la de·echa· los republicanos en el centro, y los socialistas á la izquierda. El feminismo estaba representado
1
'
. d I
.
por tres
escritoras de talento, Miles. Bremontier, Pognon y i\Ieyer. No faltaba un so 1o matiz
e a op1·ón ni una sola clase de la sociedad. El congreso presentaba uu aspecto alegre y extraño. Nada menos
~~m~géneo que aquellos delegados de la Francia futura que intentaban una reconcilia_ci?n en el umbral
de un sio-Jo. Las cabelleras largas de los artistas, las blusas azules de los obreros, el habito negro de los
semioar~tas, y el jacquet elegante de los mundanos, se confundlan en un ambiente tibio d e cortesías
.
.
.
11gresivas y hostilidades fraternales.
Las discusiones han sido á veces violentas, pero 110 han tlesbordado hasta el rnsulto. S1 el presidente
se vió una vez obligado á cubrirse y levantar la s,esión, fué á causa de un orador • insuficientemente preparado• que se obstinó en ocupar la tribuna contra la voluntad de todos. En general, el congreso de la
juventud se ha conducido con más orden y más cultura que muchos parlamentos. .
.
Entre los problemas que debía discutir, el más importante era el de la he1·encta. Las dos corrientes
en lucha lo convirtieron en campo de combate, y expusieron á propósito de él, el conjunto de sus doctrinas. l\l. l\fonteil, nacionalista, 1\1. Sangier, católico, y l\I. Vaugeois, partidario del •gobierno del pueblo
por una élite,• abogaron por el mantenimiento de la ley actual. La mayoría se declaró en cont1:a, Y M.
Paul Baucourt secretario del ministro Vi!aldeck, ensanchó el debate mostrando el encadenamiento de
todas las cosa;, Según él, todo hombre consciente debe, en la época actual, tomar partido en pro ó en
contra del colectivismo, en pro ó en contra del capitalismo.
De abi que cuando se examinó el prohlema del • servicio militar,• todos se declarasen co~tra la gu~•
rra, á excepción de un bonapartista que habló • ~n nombre de la n~bleza á la c_ual ~e'.·tenecia. • 1\1. Fn•
beuro- hizo á ciertos delegados una pregunta incomoda: Cuando seáis soldado, s1 rec1b1s la ~rden de hacer f;ego sobre el pueblo, ¿violentaréis vuesti·os sentimientos dA humanidad ó desobedeceréis á vuestros
jefes? l\1. l\farc Sangnicr, católico, respondió: «Un verdadero cristia~~ no tiene el ~l~recho de s~r sol~ado,
"debe sufrir los peores infortunios antes de someterse á la ley m1htar.• El esprntu revolucwnano de
Tolstoi ha penetrado hasta el corazón de los mejores conservadores. La discusión se h_ace ~ás t!bia.
Todos parecen estar de acuerdo. Y cuando Eugéne i\fontfort habla de las tendencias hter~r~as de la
nueva o-eneración «enamorada de vida, de verdad, de clal'idad,• todos los delegados se reconcilian para
manife;tar sus simpatias á. la escuela naturista y á su fundador Saint Georges de Bocuhélier.
El Con"'reso de Ja juventud ha tenido la cordura de no votar ninguna decisión final. Se ha conteo•
tado con la~ ideas Ja juventud no puede decretarse una actitud para el porvenir. Sus convicciones actuales son quizá sólo una etapa de su marcha hacia la •plena verdad.• Pero el Congreso ha sancionado
un principio elemental que dará rumbos nuevos: la nectisidad de in~uir sobr~ la vida..
Las o-eneraciones recientes van á corregir el error de las antenores, aplicándose a operar sobre los
aconteci.'.:iientos. Las indiferencias de antaño han pasado á la historia. Todos tienen interés en reformar
ó conservar lo que les rodea.
Los jóvenes podrán diferir en cuanto á la e intensidad de aplicación• de ciertas ideas, pero todos estan de acuerdo para ocuparse del bien común. Es un primer resultado apreciable que debe tener su repercusión en América.

.,
:11A~UEL

UGARTE.

�M.I.

Giosuc Carducci.
Gabriel D'Annunzio.

DA MILANO.

DA BOLOGNA. *

/ TRIBUNA DI ROi\IA. MARZO 4 1901 ) .

(TRIBGNA DI ROMA. il!ARZO 2 1901 ).

A

A GIOSUE

GABRIELE D'ANNUKZIO.-FIRENZE.

Salute e gloria Italiana pura sul tuo cammino.
CARDUCCI.
• Telegramas cambiados con motivo de la Canzone de D'.A.nnuozio In ·Morte di Giuseppe rerdi.

CARDUCCI.-BOLOGNA.

Caro e grande maestro:
"N essun plauso eguaglia per me il tuo semplice sal u to.
Ho lavorato ostinatamente per meritarlo. Grazie dell'indicibil bene.

D'ANNUNZIO.

�135

REVISTA MODERNA.

cualquiera. Naturalmente ese Ministro •no distingue á un picapedrero de un escultor, ni á un ala.rife de
un arquite~to,• pero eso es poco junto á las monstruosidades que integran la. soez personalidad de todos
aquellos r oliticastros que la pluma del novelista ha colocado en la merecida picota del m:\s sangriento
ridlculo . .. Un bello dia, tras de asonadas y escaramuzas, la. soldadesca de una. • revolución• triunfante
invade la capital, teatro de la novela, y la canalla incendiaria y asesina es acuartelada en templos, edificios públicos, en la. •Academia• por fin. Y los oprobios que el artista Soria sufre, alC'anzan su •clirnax•
cuando temiendo por sus obras llega acompaiiado de un amigo á una. sala del plantel artístico: e Las
renus, al revés del dios de la luz, miraban al techo del salón, no hacia la tierra. Los soldados entre una
frenética explosión de erotismo bestial, con las puntas de sus bayonetas habían simulado en los blancos
cuerpos de las estatuas el sexo de las diosas•......... •En las divinas alburas de las renus aparecían
con toda claridad las huellas ele los abrazos infames y el inmundo rastro de la más ruin semilla de

NOTAS BIBLlOGRAFICAS.
cJOOl,OS ROTOS• l'Olt )!A~l EL DlAZ RouRfGUEZ.-GARNIEH IIER31A\IOS. PAHI:;,

1901.

LIBROS Y REVISTAS.

hombre.,
•Cuando Alberto abarcó, en toda su magnitud, la miseria de sus creaciones, después de considerar·
las en silencio durante un largo espacio, de su garganta l&gt;rotó, rompiéndose, destrozándose, algo que
fué mitad sollozo, mitad rugido• ... ... ............ . .............. • . • • .. • • . • • •. • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • •

..... ..................................................................... ............... ........ .
'

• A BIBLIOTECA de la América modernista se ha formado. Veo al aza1· los anaqueles de
mi librero: Versos de Darlo, Lugones, Freyre, Argüello¡ prosas de Estrada, Montero,
Berisso, Fombona .... Bajo marroquines, cueros japoneses y viejos brocateles marchito!!, lucen ahl empastadas obras memorables de eufónicos titulos sonoros: •Los Raros;•
• Prosas Profanas;• •Las l\lontaiias del Oro;• •Belkis¡• •El Color y la Piedra• .... En un
rincón obscuro como el nicho de un mausoleo piadoso, los precursores muestran sus
ol&gt;ras veneral&gt;les y robustas á manera de gruesos troncos ele árbol en cuyo alrededor brillan y cantan
todas las flores y todas las aves de la actual floresta lirica. Son los libros de Gutiérrez Nájera, de Asun·
ción Silva, de Julián del Casal, y en el oro flavo de sus títulos hay chispas mortecinas de la aureola saturnina y triste de los • Poetas Malditos,• loado!! por el Pauvre Lelian .... :\Ialogrado por el asesinato de
temprana muerte como Laforgue, considero il Del Casal¡ estremecido por ráfagas de pavorosa ironla, de
terrible desencanto como Tl'istán CorbH•t·e, discierno á Asunción Silva. Y en el alma aristócrata y mística, sensual y enforma, de Gutiérrez Nájera, no hay acaso resplandores de la regía corona de Yilliers y
granos a1·omos!ls del incienso de Verlaine? Como en un C'lmpo de azucenas enfermas albea una fraternal palidez en esas almas y en esos lamentables destinos se ahonda un negror homogéneo, como en un
cielo adverso y proceloso! Pero de expoliario á expoliario puede sostenerse que el nuestro, en el que ca~·erou esos ilustres, en el que jadean los m'\rtires presentes, e!:I el más cruel, el más implo, el más encarnizado y el más sangriento. Allá es un verdugo que aplasta con decisivo golpe de maza, aqul junto al
victimario ha.y un insólito y sabio cJ:mlln de los Suplicios• y un tropel airado de ululantes masticróforos! Allá el Olvido tiene resurrecciones y hay apoteosis póstumos. Aqul la rama del Olvido puede llevar
la momia de un faraón á la pira crematoria, hacer un tenaplén del hipogeo y arrojar luego las cenizas
al hmacán más raudo del Nirvana. No es idéntico sucumbir crncificado en un calvario á perece1· empa·
lado en Tumbuctú, :i morir bajo el salvaje sílex del scalp ....

•!dolo~ Iloto!:I,• la hcr'.11osa novela de :itanuel Diaz Rodrlguez, que de París acaba. de llegarnos, ha
exacerbado en nuestro_ ánimo las desoladoras ideas acabadas de emitir. Novela de tesis si se quiere, pe·
ro s?brc todo ol&gt;~·a vahen te y noble de verdad y de justicia. Diremos en bre\·es palabras la esencia de
su simple y pal_pirante argumento. El héroe Alberto Soria, enviado por su familia á París para completar en la mond1nl metrópoli sus estudios de ingeniel'O, siente ah[ que su sincera. vocación se levanta sobre las insinuaciones del inter(•s práctico y sobre la voluntad paterna, y el ingeniero dejando monteas v
e_stereotomlas se encierra en los talleres de i\Iontrna.rtre hasta surgir con un hermoso mármol que la criuca celebra Y que en un •Salón• alcanza la medalla de plata. Yuelve A su país por asuntos de familia,
dt&gt; la que es mayorazgo, y con el regreso á ese medio misera.ble y rnin, comienza su •vla-crucis.• La
cultura p?r él alcanz~da no tiene aplicación posible en aquella sociedad de cursis vanidosos, de palur~os ~n.fáuc?s, ~e pollt1cos z~~os, elevados de un dla á otro merced á las turbias revoluciones y á las mAs
1mpud1cas mtr1gas. La env1d1a llega á insinuar que la. escultura premiada en París no fué obra de Soria
sino la de un artista mix abois y sin escrúpulos que cambió su genio por dinero. Para nulificar la vil \'.
grosera calumnia el artista modela con morena arcilla de la •tierruca, la fracrante nubilidad de una V~uus criolla que junta con una ninfa, tambiL•n ob;·a suya, regala generosamen~e ú la Academia de Bellas
Artes. En~relazado con dos ~morfos desgraciados que dan pretexto al autor para pintar magistralmen·
te una sene de cua,lros de genero d'ap1·es nature, vividos y perfectamente observados si.,.ne el martirologio _del artista. _se trata de la. erección de una estatua á un héroe, pero como para ~je;utarla no es
necesario ser el meJor escultor, sino _el adulador más listo y el cómplice de los que de Presidente abajo
quieren robar con ese pretexto; el Mmlstro, dlas antes mayordomo ele hacienda, Je da el encargo á un

-•Alfonso tenla ra.zón-pronumpió-Alfonso tenla razón cuando me dijo que me fuera. Yéndome
entonces, cuando él me lo dijo, me hubiera lleYado quizás algo intacto, me hubiera llevado quizás casi
entero el buen am0i' de la tierruca. Alfonso tenla razón: nadie tiene derecho á sacrificar su ideal. El su·
premo deber de un artista es poner en salvo su ideal de belleza. Y yo nunca., nunca realizaré mi ideal
en mi pals. Nunca, nunca podrá vivir mi ideal en mi patria. ¡'1i patria.! ¡1fi pals! ¿Aca,o es ésta. mi pa·
tria? ¿Acaso es éste mi pals?•
• Y antes que en lengua bárbara, la bota. fúrrea. de nuevos conquistadores, la. de los bárbaros de hoy,
venidos también del norte como los l&gt;árbaros de ayer, la. escriba para. la turba. infame, ciega ante la ver·
dad, sorda al aviso, el artista calumniado, injuriado, humillado, escribió con la sangre de sus idealt-s he·
ricios, dentro de su propio corazón, por sobrn las ruinas de su hogar y sobre las tumbas de sus amores
muertos, una palabra irre,·ocable y fatidica: Frn1s PATRLE, ..... .
Para llegará tan amargo desenlace, que narrado por nosotros puede pa1·ecer violento y atrabiliario,
el protagonista sufre cuanta. humillación y oprobio pueden herir y laeerar á un sér huma.no. La indiferencia, la incomprensión de todos, la bárbara. ironia. del Mufle que al contacto de todo intelectual ruge
como chacal hediondo á la vista de un posible beluario¡ las infames intrigas que tornan por blanco al artista. y acaban con su amor romántico r con su enredo pasional, y por fin el supremo ultraje final. ..... !
El monstruoso caso de barbarie social estudiado en cldolos Roto~• tiene una enorme trascendencia,
y aunque el autor quiera radicado en Caracas, es, á nuestro juicio, un problema. de teratologla social
común á todas ó á casi todas las naciones de la América latina, en donde el Arte y la Belleza son despreciados por quienes deberían comprender sus altos fines, por quienes debel'ian estar persuadidos de
que el Arte y sólo el Arte puede, sobre otros esfuerzos, consagrar una. ci\·iliza.ción! Xo nos sentimos tan
pesimistas para creer que uno por uao de los sangrientos golpes de flagelo con que Dlaz Rodrlguez fustiga á •a bárbara sociedad de !;U novela convengan á todas las sociedades de América. i\It•xico, por ejemplo, está en ese sentido mu,\· por encima respecto de Caracas, pero no por eso ha resuelto el grave problema. de encauzar provechosamente en sus arterias, las corrientes de intelectualidad y suprema cultura
que hoy circulan como perdidas, como sin objeto, sobre la periferia del organismo social. No hay aqui
iconoclastas como los de ,!dolos Rotos,, que á golpes de &amp;us indignas armas destrocen el gálibo sagra·
do de las estatuas, y para encontrar un hecho semejante tendriamos que regresar á un pasado, por fo1··
tuna muerto hoy para siempre¡ pero no por eso deja nuestra sociedad de adolecer de muchos de los morbosos y lamentables síntomas que al rojo fulgor del cauterio de Diaz Rodríguez, vemos corroer como
una inmunda lepra el cuerpo de una nación hermana. La novela cldolos Rotos• toca y mueve los inte·
reses de un grupo que engrosa cada dia más en América, a.l analizar cuál es el estado de la. joven inte·
lectualidad, perdida entre la estultez barnizada. y la barbarie vergonzante de los países la.tino-americanos y por eso está llamada á tener una grande y merecida resonancia.
Como obra literaria cldolos Rotos, es la obra de un escritor que domina su m etier, vertida en un
estilo sobrio, claro, harmonioso y florido, lleno de imágenes j ustas y brillantes, abundante en l(•xico y
con un vigoroso sello de modernismo.
Algo quisiéramos cita1·, ciertas descripciones, una magnifica tirada sobre la influencia de Parls en
el alma de los jóvenes emigrantes americanos, y por no quedarnos con el deseo, véase cómo contesta el
protagonista. á quien le habla laciamente de transigir con la estulta sociedad aquella:
-•No te comprendo, Pedro. Unas veces hablas de luchas y te dices luchador, y ahora hablas de
accmodarse al medio. Son dos términos contrarios. Quien se acomoda. al medio es un s(,r pasivo: no lucha. Acomodarse al medio es deponer las armas, ó el arma por excelencia: el carácter. Y el carácter es
todo el hombre. La lucha no es amoldarse al medio, sino combatirlo, modificándolo, haciéndolo á nues•
tras aspiraciones, á nuestras virtudes, á nuestro ideal.•
Y véase ahora cómo entienden su ejercicio ciertas democracias:
c¡Ay de aquel que revelase de algún modo poseer una facultad sobresaliente! la democracia lo exclula, sometiéndole á cuarentena como á un apestado, ó aislándole para siempre como á un leproso.
Expresar ideas propias, tener un ideal de justicia, aptitudes, orgullo del propio valer, sobrepujar

�ARo IV

REVISTA MODERNA.

136

siquiel'a en unas pocas lineas el nh·el de los otros, eso bastaba á se1· inmediatamente sospechado por lo
menos de oligarca. Habla llegado á entenderse por verdadero demócrata un hombre desnudG de méri•
tos, desprovisto de luces, un semibárbaro atado á groseros vínculos zoológicos, falto de pulimento, re·
cién venido de la hez para honra y glol'ificación de la canalla.,
Como una simple belleza literaria véanse estas consideraciones, cuando dos amantes sin haber for•
mulado sn afecto, comprenden, en silencio, que se aman: •Las palabras no sólo hubieran sido inútiles;
brutales hubieran sido, como las guijas con que un chico vagabundo rompe el claro sueño de una fuen•
ta. Los dos lo co1nprendlan y callaban. Sus almas, hasta esa noche oprimidas, necesitaban del silencio.
En el silencio parecfan dilatarse como en la espes_u ra de las frondas la garganta del ave antes de rom•
per en trinos. Y asl dill\tadas, aquellas dos almas llegaron á rozarse, besándose y acariciándose, al tra•
vés de los brazos trémulos, como deben ele acariciarse dos rubíes, dos llamas, dos rosas, ,si de mal de
amores padecen alguna vez las rosas, los rnbles y las llamas. •

MÉXICO,

11\

QUINCENA DE MAYO DE

1901

REVISTA MODERNA
AR T E
DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

V

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dtiblá11,

Concluyo. La novela de Diaz Rodríguez, literariamente considera.da, es· obra que ~erece el amor y
el aplauso, aun de los artistas exquisitos; pero como obra sociológica, como noble reacción de un esplri·
tu re_belionaclo por intolerables infamias, como valerosa protesta contra un vergonzoso y deplorable estado social, su mérito es mucho mayor.
Y al cerrar ·el lihro dos contrarias impresioaes depl'imen y exaltan el ánimo: la ignominia de que
existan sociedades ahogadas por el cieno espeso de tan criminal barbarie y el oí·gulloso placet· de mirar
que en plena frente de esa ciudad beocia y relajada se lev1rnte ht. mano de hierro de un moderno Juve•
nal implacable que á formidables golpes de martillo clave en la frente impura su obra de castigo y ex.
piación, sangrienta y corrosiva como un pasquln, noble y vindicadora como un laudo de tl'iunfante jus·
ticia.

Han llegado á esta Ite&lt;lacción las siguieutes Llevista...~ y Liuro~:
• L'Essai L'ittéraire • Revue mensdelle. Urgane du Salon des poet(•S. Parí,i, Févriér, 1901.
•L'Rrmitage.• París. Févrit'lr, 1901.
•El Cojo ilusfrado.• Edicición quincenal. 1° i\Iarzo, 190L. Carneas.
• La Albol'aJa,• Semanario de letras. 3 Febrero, 1901. :lfontevicleo.
• Venezuela Ilustrada • Quincenario de Ciencia y Letras. 15 y 28 Febrero, 1901.
cl 'ida social.• Semanario de Literatura. Buenos Aires, 3 y 10 Fehrero, 1901.
• El Con·eo Lite1·a1·io.• Semanal. Buenos Aires, Enero y Febrern, 1901.
cEl Pensamiento Latino.• Santiago ele Chile, Enero y Febrero, 1901.
•La Revista.• Parls, Marzo lº, 1901.
• El Tritmfo del Ideal.• Novela de Pedro César Dominici. París, 1901.
•Episodios Militares :Mexicanos• de nuest1·0 colaborador Heriberto Frias.
•Estudios filo~6fico11 y sociales• y •Sociología y Ciencia Económica• de Enrico Piccionr, de Sautia•
go de Chile.
Almanach Popular Brazileirn para o anno de 1901.

J. J. T.

l

NúM. 9

•

'

..

A.urnontA DE J.A PRJl!AV8RA, UN DE1'TAOUO.-J30TTJCET,LT.-FrnEN'ZJi).

�</text>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 8, Abril, Segunda quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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