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                    <text>•
24' Année (1To Siric)

N' l. -

REVUE

15 Décemhre , 922.
Directeur :

F. STROWSKI
Professeur i I&amp; Sorboone

DES

CouRs

Prlx du Numéro

3 francs

ET

CONFÉRENCES
La Revue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décetnbre au 30 juillet
Les Cours et Conférences pubiiés sont rédigés par les professeurs
eux-mCmes, ou sous leur direction.

M. LALANOE
Profe.sseur i'i la Sorbonne
Mernhre de J'lnstilut

Lu tlticriCI; de l' Induction et de l'Expé~
rimentation . . . . .

1

Gustave COHEN

Roml'.:.rd. sa ui~ et son amure (suite) .

Josep~ VIANEY

La Bible dans la podsie fra11faise depui_,
Ala.rol (suite). . • • . • • . • .
Le t.hi.átre romantique, de Dumas pire d
Dumas fils (1iuite). . . . • • . •
La crisc religiemte·dep11is lamort de Gré.goire
V 11 ju:;qu'ó. l'a.vinemuit d' Urb11.in 11
(1085-1088) . . . • . . • • • •
Ernesl Renan. - Essai ch bfographie
intelltctuelle. . • • , • • . • •
l.e~ns S!ir l'histoire de la litfhature
latine (suite). • • . . . • • • •

80

Lea 1nfluences ilrangeres sur Lamartine
(Des pre.miires mi.ditati.ons) (saite d fin).

88

Profeuéur a l•Uoivel'3ité de Slnuhourg
Cbarge de Cours a la Sorhonne
Do.rende lá Faculté.des [,ellres de lrt"onlpaUier

A. LE BRETON
Maltre de Conférenc-es it I• Sarhonne

Augustln FLICHE
Profeaseur a l'Univenitl: de.Montpellier

Jean POMMIER
Profeuelll' .&amp; i'Oniversité d'Ameterdam

Abbé LEJAY
Memhre de l'T1utitut
Professenr a l'ln.,titut ca.tholique

Paul HAZARO
Cba1:g¡; de Conra i la Sorbonne

PARJS
BOIVIN &amp; O•, Éditeurs
J el 5, rue Palafine (1'7')
Téléphone Fleurus 07-88 -

C:ompte chéques postau.x Pari&amp; n° 1604

Tous droits d&lt; traduction et de nproduction rts&lt;rvis.

30
45
57
68

��BIBJ.IOTECA CENTRAL
U. A. N. L.

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1

ANCJENNE LIBRAIRIE PURNE

BOi VI N &amp; Cóe, Editeurs

CO■PTE CHtOUES POSU\JI, PARIS 11• IIN

TtLtfHOIIE fllUIIUS 07·18

24• ANNlB

(1• Súi,)

15 DtcBMBRB 1922

3 &amp;· 5, - Rue Palatine - PAWS (\'/' )

REVUE DES COURS

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

COURS ET CONFÉRENCES

Para1ssa11t le t,j et le 3U de c!t,1r¡11e moIs
(du 15 dt!cemhrc au 30 j111/Je1j

DES

DIRICHUft : • •

P. STIIOWSII,

Profu,evr 4 la Sorbonne,

Franee . . . . .
40 fr.
payables 20 fr. comptant et 20 fr.
ABONNEMENT, CN AN
le 5 aoril.
Etranger. • . . • . . . 46 fr.
Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages ; 3 fr.

I1

A.

Les théories de l'induction et
de l•expérimentation

NOS LE.CTE.UH..S

La Revue des Cours et Conférences publiera, comme les nnnées
precéden/es, les cours principaux de la Sorbonne ~/ _des F~cultés des
Lellre., de l'rouince. Mais conformémenl aux dmrs qu, nons onl
élé exprimés par nombre d'abonnés, nous essaierons de rl:pondre á
leur curiosité scientifique. Nous donnerons, pour commencer, un
cours oli seronl exposés les príncipes de tanalyse malhémalique. Ce
cours es/ profes,é. par JI. E. Le Roy. membre de /'Jnslilul, professeur de philosophie au Colfrge de Frunce, oú il_ a _rempla~é ~~­
Berg•on. Ce cours ne sera pas un cours de uulgarisalton, puuqu 11
s'ag°il dºun enseignemenl ri9011reuxdonl lebul principales(de « monlrer par /'e;,:emple commenl la pensée malhemalique fonch~nne fOUr
elle-méme », mais il n'e:rigera, po11r ilre enlendu, que I hab,tude
de la pensée abslraile el la possession des connaissances qui figuren/
au pro_qramme de la seclion .-l (/alin_-grec; des Lycét~-~oll_ege~.
Nos lecleurs ver ron/ dans ce/ essa, , no/re grand destr d allier la
haute culture h11manisle á /'esprit scieniifique moderne.

F. S.
VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MEMES ÉDITEURS:

BIBLIOTHEOUE DE LA REVUE DES COURS
EDMo:-;n ESTEVE
Proruseur i la Faculté da Leurn de Nancy

LECONTE
L'HO.Mll!E

DE LIS LE

ET

Un volume in.,G brocbé. • .

L'CEU VRE

• . . • . • •

7 fr

Coura de K. L4L4NDE,
Pro/esseur 4 la Sorbonne.

LeQons I et II. - Introduotion.

L'objet de ce cours sera d'étudier, d'une maniere A la fois
historique et technique, les dilTérentes théories de l'induction
et de I'expérimentation. Dans ces deux premiéres Ie~ons, je me
propose d'examiner les dilTérents sens du mot induclion, de limiter
et de divisor le sujet.
I nduclion est la transcription latine du grec lffaywy~ (acte de
mener quelque chose vers, ou a un point déterminé: par exemple,
adduction de l'eau ddns un champ, importation). C'est un terme
du langage courant devenu technique, puis qui a repassé de
l'usage technique au Iangage courant : c'est ainsi qu'on
parle aujourd'hui des • inductions • qui aménent a soup~onner
un crimine!. 11 re~oit actuellement des sens divers ou se combinent deux idées dilTérentes : !'une concernant le degré de certitude du résultat ou l'on aboutit, l'idée d'un cheminement a
lravers des intermédiaires multiples, et par conséquent ne donnant A !'esprit qu'une confiance Iimitée, une indication plutot
qu'une preuve, qui demande vérification ; - l'autre concemant
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCHS

ª.

le trajet de la pensée qui va des faits observés
une formule
universelle, valable pour toute une classe ; et qm, a cet égard
aussi a souvent quelque cbose d'aléatoire, ce qui produit des
combinaisons de ces deux éléments. Caractérisons d'abord ces
opérations au point de vue de leur mouvement logique, en y
conoidérant la question de valeur ou de cert1tude comme subordonnée a cette premiére division.
1o L'induction est un raisonnement ,ju type dit , reconstructif ••
c'est-11-dire. aboutissant a affirmer (plus ou moins fermement)
un fait singulier, grAce a des indices qui nous rnettent sur la voie.
C'eet le cas du diagnostic médica}, des «inductions )&gt; d'un policier,

des , inductions • cosrnographiques ou hisloriques qui non,
aménent a penser que Mara est habité, ou que, au ternpsdu renne
et du marnmouth, les hommes vivaient dans des grottes et se
servaient d'armes et d'outils de pierre. C'est encare ainsi que
M. de Launay, parlant de l'évolution des etres aujourd'hui
fossiles écrit que , lorsqu'on se hasarde a procéder ainsi par
inducli~n pour reconstituer théoriquement la chalne logique de•
etres organisés... on est lancé dans cette voie dangereuse ea
pleine incertitude ». (L'Hi,loire de la Terre, p. 287.) - 11 est
évident que, dans le cas de l'induction reconstructive, la conclusion est le plus souvent aléatoire: mais elle peut avoir tous le■
degrés de probabilité, et meme atteindre, dans certains des caa
que nous avons cités, a une certitudepresquecompléte. Cependant,
c'est l'exception, et il me semble que dans ces cas-la, le langage
courant évite le mot d'induction, dont la compréhension subjective, quand il s'agit de reconstituer des faits, contient toujours
une idée de suggestion plut6t que de vérification. Quand Ariste
a été amené a juger que Trissotin n'en veut qu'a la fortune
d'Henriette, reste a organiser le piege qui justifiera cette
induction.
Ceci dit, je laisserai de c6té, cette année, l'induction ainsi entendue, qui appartient al'étude de la , méthode reconstructivo »
(méthode de l'histoire, de la géologie, de la paléontologie ; méthode de la preuve juridique, etc.). Notons cependant que noua
retrouvons sur un point le contact de ces deux opérations dans
l'inférence du particulier au particulier définie par J.-S. Mili.
2° On entend en second lieu par induction le passage a un degr6
supérieur de généralité. Ou, comme on le dit, dans une formule qui
est la traduction consacrée d 'un texte d' Aristote, le • passage
du particulier au général ». 'En«yc,ry-ii O'iatLv Y¡ ti:n:o -tWv x«8'lxa.a-rov
hl «I x«86).ou lfoSo,. Topique,. I, 12, 105 a 13). Par exemple,

si le meilleur pilote est le plus expérimenté, si le meilleur cocher

THÉORIES DE L'INDUCl'ION B't DE L 1·EXPÉRIKENTATION

3

est le plus expérimenté, etc., on dira d'une maniere générale
que dans chaque profession le meilleur est le plus expérimen~
(Aristote) .
La formule • passage du particulier au général , a été treo
vivement critiquée par M. Goblot; et avec raison, si l'on considere le •en■ actuel des moto. Elle n'est pa• homogéne: le contraire
du particulier, en logique, est l'universel ; le contraire du spécial
est le général. 11 faudrait done choisir et dire que l'induction va
du particulier (quelquu) a l'universel (loa,), ou qu'elle va du
plus spédal au pi~• général (car le spécial et le général, eux,
sont tou¡ours relatifs).
Ce qui explique cette formule vicieuse est l'histoire du mot
général, qui a longtemps signifié univer,ei, en parlant des propo•itions : Auf semel aut ilerum mediu, generalíter esto. Dans la
Logi~ue de Port-Royal, on trouve en ce sens tantat « proposition
universelle •, tantOt « proposition générale •· De meme chez
Newton : • In philosophia experimentali propositiones dedueuntur ex phaenomenis, et redduntur generales per inductionem. • (Phi/. nal. princ. malhem. ad finem. On remarquera d'ailleurs, dans ce texte, l'emploi curieux de deducuntur.)
D'autre part, particulier, outre son sens Iogique, est pris
souvent pour ,ingulier : , Un simple particulier, un pays particulier •· En géométrie : , Parmi toutes les droites qu'on peut
mener d'un point a une droite, il en est une particuliére, qui fait
avec celle-ci deux angles égaux, etc. » Enfin, en anglais, parlicular
(entre beaucoup d'autres sens) a fréquemment celui-Ja : each
parlicular hair. - Particular, substantif, veut dire circonslance
dtlerminée, délail di,lincl.
On comprend done comment ces mots ont été employés autrefois pour traduire la formule d'Aristote et comment ils se sont
perpétués dans cet usage. Mais c'est une explication, ce n'est
pas une justification. S'agit-il de passer des individua aux classes,
des classes usuelles et qui nous sont imposées par la vie a de•
classes plus générales, ou de propositions particuliéres minimales
aux lois universelles dont elles peuvent etre l'amorce ? Nous
devons viser a avoir en philosophie, surtout en logique, unlangage
aussi déterminé que possible : , Je suis tenté de croire, disait
Leibniz, que si l'on examinait plus a fond les imperfections du
langage, la plus grande partie des disputes tomberaient d'ellesmemes, et que le chemin de la connaissance, et peut-etre de la
paix, serait plus ouvert aux hommes. •

Ici, le sens d'Aristote est nettement : le passage de données
singuliéres, c'est-a-dire de données prises une a une (ces donnée1

�1

4

THÉORJES DE L IND UCTION ET DE L'EXPÉRIMENT.~TION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pouvant étre elles-mémes des classes : par exemple des classes
d'artisans, des especes animales) a une formule globale, dans
laquelle elles sont totalisées. II n'y a den, semble-t-il,_ dans s~
formule, qui évoque expressément la not10n de propos1t10n part1culiere au sens propre (c'est-a-dire de partiel, et d'indéterminé).
M. Lachelier a dit, au commencement de sa célebre thése sur
Je Fondement de 1' Induction, que celle-ci était le passage •fos laits
aux lois. En gros, c'est tres exact, et cela parle plus a ]'esprit
que le particulier {ou le singulier) et l'universel. Mais il faut bien
remarquer que les faits et les lois ne sont pas radicalement
distincts. Whewell, le premier je crois, a fait justement remarquer que les vues tbéoriques établies par une génération d'hommes deviennent, quand elles sont bien consolidées, les , faits ,
sur lesquels travaille la génération suivante, et sur lesquels elle
batit de nouvelles hypotheses. L'existence de l'air a du étreune
idée explicative avant d'étre un fait. Les lois de Képler sont
devenues, un siecle plus tard, les faits sur lesquels s'appuyait la
théorie de Newton. - La, formule de M. Lachelier signifie done
surtout, in abstracto, le passage du plus spécial (déja considéré
comme acquis) au plus général (encore discuté). Dans cette
opposition, on retrouve quelque chose de l'« import , dubitatil
du mot induction.

. •.
En fait, il y a lieu de distinguer deux cas :
I. L'induclion amplifiante. Non seulement chacune des cboses
prises une a une est plus spéciale que la formule d'ensemble
a laquelle on aboutit, mais la somme des données énumérées est
elle-méme moins générale que cette formule. Te] est le cas dans
l'exemple des Topiques que nous avons cité. C'est le cas le
plus fréquent : on énonce un jugement universel sur le vu d'une
série d'échantillons dont la· réunion permettrait seulement une
assertion particuliere de méme sujet et de meme prédicat (mais a
laquelle, le plus souvent, personne ne songe). On a vu, un certain

nombre de fois, des rayons lumineux se réfléchir dans leur plan,
sous un angle égal ; on énonce que les rayons lumineux se rélléchissent suivant cette loi. A cette sorte d 'inductionse rattache
toujours la preuve par expérimentation. C'est elle qui fera l'objet
essentiel des le~ons suivantes, parce que c'est elle qui souléve les
problemes les plus complexes et les plus délicats.

0

II. L'induction compléle, dont il est nécessaire de bien marquer
la place et la différence avec la précédente,c'est celle qui peut etre
mise sous la forme d'un raisonnement rigoureux, tout en allant,

.
'

suivant la définition d' Aristote, d'un certain nombre de données
prises une a une a une conclusion totale. Elle revet elle-meme
plusieurs formes, dont la plus classique est celle qui est indiquée par lui dans les Premiers Analyliques (II, 23 ; 68 b 15 et suiv.
On peut l'exposer ainsi, en rétablissant mi ordre plus didactique.)
Soit le syllogisme suivant, allant de la loi /¡ ses applications,
du genre aux especes :
Les animaux sana fiel vivent longtem ps.
Or, l'homme, le cheval et le mulet sont des animaux sans fiel.
Done l'homme, le cheval et le mulet vivent longtemps.

Te! que], ce syllogisme est irréprochable. Iln'a rien d'uneinduction. Mais il est un simple enchatnement de lexis (propositions sans
assertion). Maintenant, quelle est la vérité de la majeure? Si l'on
.suppose que la mineure et la conclusion sont vraies, la majeure

n'en résulte pas. Elle n'en résulterait que si nous introduisions
une troisiéme prémisse : il n'y a pas d'autres animaux sans fiel.

Nous aurons ainsi, par l'énumération complete des espéces, si
elle est possib]e, une induction rigoureuse qui renversera l'ordre
logique oi.J les choses dépendent les unes des autres, mais qw
sera plus accessible pour nous. Cette opposition de ce qui est
premier dans la nature et premier pour nous (yvwp~p.c.'.rre9ov ~¡.t,r~),

du général et du sensible, est d'ailleurs tresfréquemmentlormulée
par Aristote. En somme, nous apercevons déja ici le príncipe qui
joue un role si considérable,quoique plus oumoinsexplicite, dans
toute théorie de la méthode expérimentale : nous nous croyons
en droit d'induire parce que nous estimons que sinous en savions
assez, nous serions en mesure de déduire. La nature pour Aris-

tote est montée sur une hiérarchie de genres et d'especes, done sur
une armature de syllogismes (nous dirions, du point de vue
moderne : les faits sont des résultats de lois) : ainsi nous pouvons
remonter l'échelle.
L'exemple donné par Aristote est d'ailleurs schématique.
Lui-meme sait parfaitement qu'il est inexact ; non en ce qui

concerne l'•xol.,a, l'absence de fiel : il considere celui-ci
oomme un excrément malsain dont le sang se débarrasse en partie dans le foie, et dont la présence est par suite' véritablement
une intoxication, cause de faiblesse biologique; l'absence, une

cause de santé. - Mais en ce qui concerne l'énumération des
espéces, il ne doute pas qu'il y en ait d'autres ; lui-meme cite

�7

REVUE DES COURS ElJI CONFÉRENCES

'lHÉORIES DE L'INDUCTJON El' DE L'EXPáRIMEN'l'A.TION

d'ailleurs l'éléphant: le cerl, le dauphin, dont le foie sécrete
un liquide sucré. Son raisonnement, dans !'esprit finitiste de la
!cience grecque, est celui-ci : si l'on faisait l'inventaire de toutes
les espéces sans fiel, on verrait que to u tes vivent longtemps (et en
poussant plus loin, on en trouverait une rai,on physiológique) ;
nous n'en sommes empechés que par des difficultés pratiques
et pour ainsi dire accidentelles.
Cette induction compléle (on peut l'appeler ainsi, bien que quel-

feuilles de contr6le et s'en tenir au résultat, comme dans l'élimination d'un moyen terme.
En mathématique, on trouve également des inductions completes, qu'on a refusé généralement de considérer comme des
applications pures et simples du syllogisme dea 'xº'º' (voir
Vocabulaire techn/que et critique de la philo,ophie. Bulletin de la
~ociété de philosophie, aot1t 1909), mais qui en tout cas •'en
rapprochent. Une des plus voisines consiste a traiter séparément
plusieurs « cas • dont la somme recouvre tout le champ du théoréme a démontrer ou du probleme a résoudre, Par exemple,
en géométrie, démonstralion de la valeur de l'angle inscrit en
considérant le cas ou !'un des cOtés passe par le centre ; eelui ou
le centre est entre les cOtés ; celui oú les cOtés ne comprennent
pas le centre. - En algébre, beaucoup de discus,ions sont construites sur le meme type : on envisage succes.'iivement tous les
rapports possibles des coefficients: a&lt;b, a= b, a&gt;b; et dam
certains problémes on démontre qu'une meme formule restant
yraie pour chacun de ces cas, qui sont les seuls possibles, elle est
vraie d'une maniere générale (universelle) et sans restriction. L'extension a toutes les figures homonymes de ce qui a été démontré sur !'une d'elles par ecthése est aussi une induction complete, mais non pas une sommation ; d'ailleurs ce problemé-la
est /¡ discuter séparément, car certains épistémologistes considerent qu'il y a simplement, dans ce cas, une application de
l'universalité attribuée ·en príncipe a toute opération logique sur
des termes abstraits et, par suite, virtuellement généraux, et non
singuliers. On ne peut done en faire état qu'en montrant le rOle
joué ici par la construction, ce qui nous menerait trop loin.
Mentionnons enfin la célebre généralisation qui conduit du
théoreme sur la somme des angles d'un triangle 1,. la somme de1
angles d'un polygone plan quelco_nque. Ce n'est certainement pa•
la meme chose; cependant elle constitue, elle aussi, une induction
non amplifiante, puisqu' elle consiste en un pas,age du plus spécial
au plus général, mais sans aléa. U en est de meme des degrés par
lesquels on s'éleve des nombres entiers naturels aux nombres
fractionnaires, aux nombres irrationnels, au.x nombres imaginaires, chaque classe absorbant la précédente.
Ces exemples font la transition /¡ une forme d'induction complete tres importante, qu'on peut appeler l'induction ordonnée,
e'est-a-dire celle oú la preuve résulte non seulement de la sommation des parties, mais de I' ordre dans Jeque! elles sont parcourues. En matiére expérimentale, l'exemple classique est
eelui auquel J.-S. Mili donne, d'apres Whewell, le nom de eol-

'

i111ues logiciens, Mili notamment, aient voulu réserver le nom

d'induction

/¡

l'induction amplifiante) est-elle, commeon l'a dit

souvent, un raisonnement absurde et inutile ? II ne me le eemble
pas. D'abord, il tient une grande place dan• toute la logiq_ue de

la vie courante : presque tous les controles se font ainsi. (Tous
les candidats, pointés un a un, ont remis leur quittance de droits
a'examen ; tous les ·soldals de la compagnie ont été présenls a
)'appel ; aucun des titres appartenant /¡ telle personne n'est
sorti aux tirages déja effectués, etc., etc.) On obtient ainsi des
11niverselles totalisantes qui jouent ensuite un role considérable
Cans le raisonnement, car elles servent puissamment a I' « économie de pensée ». - Une forme secondaire, mais non moins utile
et fréquente, consiste a obtenir par ce procédé des • universelles
a peu d'exceptions pres,, qu'on peut manier comme de vraies
•niverselles en se souvenant des quelques réserves nécessaires :
tous les nome en or sont masculins exeepté uzor1 soror et arbor ; toutes les planétes ont une rotation directe, sauf Uranus et
Weptune ..., etc.- On a ainsi, ce qui estassez intéressant au point
ae vue logique, une désignation en compréhension, limitée par
vne énumération en extension.
.
Dans les sciences, ce procédé n'est pas moins employé. Appliqué aux formes, il permet de passer des espéces aux genres. On
dit que tous les ruminants ont le sabot fourchu apres l'avoir
,éparément constaté du breuf, du mouto~, du cerf, ~u daim! du
Ghamois, etc .. Et l'énumérat10n est complete. II est meme cur1eux
,ie remarquer que ]'opération d'induction complete, mais a l'étage
supérieur, appliquée aux raisonnements, est une nécessité de
toute déduction ; précisément celle qui est relevée par Descartes,
aans ]es Regulae et dans la Méthode, sous le nom d'enumeralio
ou inductio : « dénombrements si entiers et revues si générales
,¡ue je fusse assuré de ne rien omettre (lum in quaerendis muilis,
lum in ditficultatum parlibus percurrendi, •• ajoute-t-il dane la
traduction latine). La vérité déduite ne se communique aux conséquences que si la cha!ne est ininterrompue et si chaque soudure
a été vérifiée une a une : aprés quoi, on peut lais•er de Mté les

1

1

•

�8

1

THÉORIES DE L1INDUCTION ET DE L EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

lig"!ion(I): un navigateur qui revient au meme point apres avoir
tou¡ours eu la cate en vue sur sa gauche est certain qu'il a fait le
tour d'une lle: - De 11;eme, enmathématique, l'ordre des éléments
de preuve qm se succedent peut etre essentiel a la colligation
C'est ainsi qu'on démontre que la somme des termes d'une pro~

gression arithmétique dela n est de la forme n

(\+ l) ,aumoyen

de 1~ somme de n termes _égaux formés tour atour du premier et
d~ n_ term~ d~ la progress1on, du second et del'avant-dernier, et
ams1 de smte ¡usqu'a épuisement complet de la série, qui est
ams1 so'."m~e par une sorte de pointage.
'
. La quest10n se complique, mais nous restons pourtant tou¡ours dans le domame de l'induct.ion rigoureuse ordonnée, quand
n?us apphquonij_ l~ ra1sonnem~nt dit « par récurrence ». La preuve
n Y est pas a~mm1strée effectivement pour chaque nombre, mais
elle est co_n~1dérée con:ime indubitablement possible en vertu
de _la défimtion de la smte des nombres, ce qui autorise a condure
umvers~llemen~ _(2). (Voir GollLOT, Logique, ch. xt.)
Cerrams logic1ens (par exemple Whewell, Mili, M. Goblot)
voudr~1ent que l'on renon~át a nommer inducllon tout ce qui
est ra1sonnement généralisateur, mais rigoureux. Ce serait
re~ettable ; non seulement ce serait contraire a un usage ancien
ArIStote, fréquent, et que Poincaré notamment a suivi · mais
surt?ut ce ser~it méconnaltre la parenté logique étroite de l'induct:on ~mplifiante et de ce que nous avons appelé l'induc~1on n~oureuse. A mesure qu'on examine un plus grand
no1:1bre dé ca_s, on accorde que le raisonnement est de moins en
moms aléat01re, et l'on se rapproche de la totalisation ou il
cesse de l'etre. _c:est la meme raison de continuité qui f;it que
les mathématic1ens modernes considerent zéro comme un
nombre, les coupures comme deséléments réelsd'un ensemble etc.
La probabi1ité qui joue, comme nous le verrons, un role c~nsidér!ble &lt;lans la théorie de l'induction amplifiante, suppose
tou¡ours un rapport entre le nombre total des cas possibles, et le
nombre de cas favorables effectivement observ.és ou calculés.
Mais, objecte-t-on, le nombre des cas individuels est infini et
le nombre des cas observés en réalité est toujours minime ! De
plus, l'avenir reste toujours ouvert !
(1) Mais voir plus loin le sens exact que WherVell lui-méme donnait ~ ce
terme.
(2) La questio_n de l'infini est ici secondaire. On la retrouverait dana
la forme de ra1sopnement mathématique qui consiste a conclure que
0,33~3,_. .. + 0,6~66
.... =. 1 (rigoureusement) ; et dans tous les problemes
de hm1tes et d 11nfin1tés1males.

•

9

Aussi l'opération d'induction complete neporte-t-elle que tres
rarement sur des cas individuels. La science procede, et c'est un
de ses postulats fondamentaux, fortement exprimé par Bacon,
comme s'il y avait individuation par la matiere : , Hoc fit oh
promiscuam rerum naturalium 1 in plurimis, sub una specie,
similitudinem ; ut, si unam noris, orones noris (1). » Quand nous
laisons une induction complete, nos unités sont presque toujours
des das.ses déja faites. Te! ~st le cas pour les &amp;,:olo,, pour les
ruminants. De meme dans l'induction amplifiante : quand
Newton a voulu savoir si tous les corps oscillaient suivant la
meme loi, il a pris de ror, de !'argent, du plomb, du verre, du
sable, du sel; de l'eau, du blé, du bois. Quand Bessel a repris ses
expériences, en 1830, il y a ajouté des pierres météoriques.
Mais ils n'auraient pas cru fortifier l'hypothtlseenrépétantl'expérience avec des morceaux de plomb différents !'un de l'autre.
La raison d'écarter le nom d'induction dans le casen question
paralt reposer sur le désir de pouvoir opposer nettement les
mots induclion et déduction, comme si les concepts qu'ils
représentent formaient une disjonction a la fois exclusive et
exhaustive, recouvrant tout le champ des raisonnements, et
telle qu'aucune opération logique ne pílt Hre a la fois déductive
et inductivo.
Cette idée, regrettable a mon sens, se rattache a l'antithese
classique dont j'ai déja Íait remarquer l'équivoque et le caracttlre
incomplet : • passage du général au particulier, passage du
particulier au général. » Mais il n'y a aucune raison de pril)l?Ípe
pour que déduction et induction désignent des contradictoires, ,ou
meme des contraires :«description » n'est pas le contraire d' « inscription », et rien n'empCche qu'une inscription soit descriptive.
Le malheur est que les antitheses simples et dichotomiques
s'implantent facilement et tendent a passer pour des catégories
fondamentales, comme il est arrivé pour le réalisme et l'idéalisme,
le monisme et le pluralisme, !'esprit et le corps, etc ..
Pour rester pres des faits logiques, et pour résumer ce qui
préctlde, il me semble qu'en fait on applique le terme induc!ion
a toute conduite du raisonnement qui procede : soit 1o des indices
per~us a une réalité inconnue que révelent ces indices (inductio,:is
reconstructivos); soit 20 du plus spécial au plus général , (des
individus a l'esptlce, des especes au genre, des faits aux !oís ;
ou plus exactement, puisque les faits eux-memes, comme nous
(1) De .dignilate, III, ch. 1, § 2. - L'assimilation des figures tolalement
homonymes en géométrie, repose sur le méme principe, qui sera étudié
plus loin en détaiJ,

�JO

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

l'avons vu, sont déjA des interprétat.ions - des lois plus spéciales
Faudrait-il ajouter : des parties au
tout, quand il ne s'agit pas du tout logique qu'est le genre, mais
d'un tout organique ? C'est la quest.ion ou pluWt !'un des sens
de la quest.ion de l'universel concret. Pour le moment, il suf!it
de la signaler.
Ceci étant, il y a des inductions reconstruct.ives rigoureuses,
et d'autres qui sont aléatoires ; des inductions généralisatriceo
rigoureuses et d'autres qui sont aléatoires.. De sorte que si l'on
appelle déduct.ion tout raisonnement rigoureux, tel qu'on ne
puisse nier la conséquence si l'on admet les pr6misses {Claude
Bernard, Couturat, M. Goblot), on doit dire que certains raisonnements sont a la fois induct.ifs et déduct.ifs : par exemple la
démonstrat.ion du théoréme sur la somme des angles d'un polygone plan quelconque. Si l'on hésite Ale faire, c'est probablement
parce que dans la conscience sémant.ique moyenne, lnduclion est
fortement associé A l'idte de risque logique et de conclusion
seulement probable, tant a cause des • inductions •il la Sherlock
Holmea que de l'induction amplifiante qui, elle, en eflet, suggére
toujours, quand on y réfléchit, un sentiment d'iru,écurité et de
décept.ion possible. Comme, d'autre part, elle est debeaucoup la
plus fréquente et qu'elle va facilement au sophismelepluscaractérisé, il n'est pas étonnant que l'import du ¡not s'en ressente.
Mais pourrait-on, par respect pour cett,e nuance, définir l'inducduction : tout raisonnement dont la conclusion n'est que probable?
Ce serait apporter un bien grand trouble a l'usage philosophiquc
du terme, et pour un bien petit avantage.
D'ailleurs,il faut bien remarquer que l'union possible du caractére déductif et du caractere inductif dans certaines démarchea
intellectuelles ne concerne que les raisonnements, et que cela
n'exclut pas uneopposition d'ensemble entre les scien~sdéducllves

THÍi:ORfES

a des lois plus générales). -

caracté.risées par leur rigueur et leur marche construc!.ive,

oynthétique (au sens cartésien de e synthese •) et les scíenct!
inductivu ou, pour mieux dire, ezpérimentalu, dans lesquellei
prédominent l'expérience, la classification, l'induction amplifiante et l'hypothése incomplétement vérifiée. 11 ne faut P""
ouhlier d'ailleurs que ce sont IA des diflérences daos l'état dei
sciences, non dans la nature de leurs objets,et qu'il y a un mouvement continuel de !'un a l'autre de ces états, dans l'enoemble el
dans les partiea, par suite de l'eflort cont.inuel vera l'assimilat.ion
des choses entre elles, et des choses aux esprits. Ainsi, méme dano
cecas, déduclion et induclion ne sont pas les membres d'une v6ritabledivision logique, reposant sur un fundamenlum commua.

o• 1.'INDUCTION B!l' DE 1!.'EXPÉRIMENTAl'ION

11

• •
Ces classificat.ions établies, voici que! oera l'objet des le~ons
1uivantes.
L'induction, quand elle est rigoureuoe, se justifie par les proeédés généraux de la logique, dont nous n'avons pas a nous
occuper en ce moment. Mais l'induction amplifiante pose a
l'esprit, dés qu'iJ cesse de l'exercer d'une maniére instinctive,

...

•n probléme qui o.e présente naturellement, et qui a tourmenté
les philosophes depuis l'époque de Galilée jusqu'A Lachelier
et aux pragmatistes. C'est ce qu'on a nommé le probléme du
e fondement de l'induct.ion •· Comment et de que! droit conclure
plu, - et presque toujours infiniment plus que l'on n'a observé ?
Une part de sa difficulte me paralt venir de ce qu'il n'est pas
simple, mais qu'en réalité il se compose au moins de trois problémes diflérents.
1° Dans qµels cas, sous quelles condit.ions une proposition
induite doit-elle etre tenue pour vérifiée ? Autrement dit, quelle
est la valeur synnomique, obligatoire pour tous, de la preuve fondée
1ur l'expérience ? Et quelle procédure doit-on suivre pour arriver
A la vérité ainsi défü&gt;ie ? J'ai expo~é dan~ un cours précédent
la nécessité de bien distinguer daos la logique les opiraliom
~lémenta/res {équipollence, syllogisme, calcul, etc.) et la conduile
du raisonnement (analyse, synthese, critique historique, etc.).
L'induction suppose-t-elle des opérations élémentaires qui lui
soient propres, comme la syllogistique ou l'arithmétique, ou
bien n'es.t-elle qu'une certaine tactique intellectuelle? - Si elle
est une tactique, quelle doit en etre la discipline pour que la conclusion atteinte soit justifiée ? Par exemple, quelles seront les
hypothéses nuisibles ou fructueuses, négligeables ou plausibles,
ou pratiquement certaines ? - Ce premier aspect du probléme
est proprement celui de la légitimité des inductions : quand
sommes-nous fondés a induire, a réclamer pour nos inductions
l'assentiment des esprits raisonnables ? Il est le plus considérable
A la fois par son importance pratique et par la place qu'il tient
dans l'histoire deptús les origines de la science moderne.
2° On a distingué, depuis quelques années, daos tontea le•
■ciences déductives, deux choses Jongtemps confondues : le•
príncipes et les fondements. Pendant des siécles, on a penséqu'une
bonne chalne déductive devait etre accrochée a des proposition•
evidentes affirmées catégoriquement, s'imposant a !'esprit, soit
d'une maniere absolue et telle qu'il n'y ait aucune possibilité

�12

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

Cette distinction s'applique au probléme qui nous occupe.
Apres avoir examiné la question de la légitimité technique des

de les mettre en doute ; soit au moins d'une maniere relative et
tell e que nousne puissions, en conscience, direque nous doutons de
l~ur vérité. Maisle travail d'analyse des principesdes mathémat1ques, la création de géométries diverses et paralleles, la compara1son de la méthode hypothético-déductive des sciences
expérimentales et de la méthode catégorico-déductive des
scien~~s ~ites « de raisonnement » (voir Goblot, Essai sur la
clas~zf!cation des sciences, 11 e partie), tout cela nous a conduit
a d.1sbnguer! dans tout systeme déductif, deux étages de propos1t10~s qm peuvent sans doute coincider, mais qui sont aussi

susceptibles de se séparer, comme il arrive notamment dans la
géométrie contemporaine : 1° les propositions les plus simples,
les plus élémentaires, logiquement, auxquelles est suspendue
toute la chaine ramifiée des propositions qui forment la théorie
don~ il s'agit: c'est ce qu'on nommera les p'l"incipes ; ou, comme

inductions, nous aurons a considérer, au sens qui vient d'@tre dit,

.

on dit encare quelquefois, en donnant ace mot un sens nouveau et

plu~ large que jadis, les , postulats » ; -

20 le systeme des pro-

pos1bons reeonnues pour tir'.lies et dont ia présence détermine

notre assentiment a !'ensemble de la théorie : ces propositions
peuvent tres bien ne pas coincider avec les précédentes ; elles
peuvent n'arriver qu'apres plu~ieurs pages d'infrastructure
purement logique (Hilbert, Pieri, Veblen), qu'elles justifient
pour ainsi dire en tant que cause finale ; elles peuvent meme
n'etre rencontrées que tres tardivement dans le cours de la
~ons~ruction déductive, comme il arrh e par exemple en optique
phys1que, en thermodynamique el dans les sciences morales
(Sur une fausse exigence de la raison dans la melliode des sciences
morales, Revue de métaphysique, janvier 1907). Ce sont ces
propositions qui doivent etre appelées fondemenl de la science.
C'est en ce sens que Paul Janet écrivait, il y a longtemps déja,
cette phrase approuvée par Durkheim: «Les faits qui servent de
fondemenl a la morale sont les devoirs généralement admis ou

13

•

le príncipe de l'induction : les démarches inductives étant bien
définies, peut-on trouver une ou plusieurs regles logiques
telles qu'en les posant, on transforme la vérification des hypotheses en un raisonnement rigoureux ? C'est la par exemple ce
que vise J.-S. Mili avec ses canons de l'induction; c'est aussi ce
que paraissent chercher Kant et Lachelier quand ils posent que,
pour justifier en droit l'induction, il faut admettre d'abord le
principe. des causes efficientes, puis, comme celui-ci ne suffit pas,

et permettrait encore une sorte de chaos déterministe, le príncipe
des causes finales.
Mais il est évident que nous croyons plus fortement et plus
directement a notre droit d'ii:tduire qu'a la finalité elle-meme :
beaucoup d'esprits qui admettent le premier pensent pouvoir
rejeter la seconde, dont l'admission leur paratt un principe trop
onéreux. A coté de la question des príncipes, il y a done celle du
fondemenl proprement dit : tout ce qui précede n'étant qu'hypothético-déductif, d'ou vient l'assentiment réel, catégorique et
ferme que nous donnons aux vérités, expérimentales ? Psychologiquement, comment s'explique-t-il ? Au point de vue philosophique, quelle conception des choses suppose-t-il ? Toute
logique a pour contre-partie une idée de l'univers qui est sa toile
de fond, son systéme de coordonnées. « Le vrai, disaít Bossuet,
c'est ce qui est. » Peut-Ctre cette vérité, en un certain sens, est~
elle a retourner : ce qui est, en tab.t que réalité connue, c'estce

qui est logiquement établi, l'objectif, ce qui vaut pour n'importe que! esprit. Mais en tout cas, le parallélisme de l'etre et du
vrai demeure intact ; le probleme du fondement de l'induction,
au sens propre, revient a chercher /¡ quoi s'attache immédiatement et en commun notre confiance, ce qui nous fournit le

tout, au moins admis par ceux avec qui l'on discute.)) Et Vail~ti:

type et le paradigme de la vérité de fait.

"Le choix des príncipes (poslulales) dépend du but qu'on a en vue,

Tels sont les trois sens du probléme que nous examinerons
successivement, en nous attachant plus longtemps au premier,

et dmt reposer, dans tous les eas, sur }'examen des relations de

dépendance qu'on peut établir entre eux et !'ensemble des propositions d'une théorfo donnée ... lis ont perdu le « dróit divin n
dont leur soi-disant évidence paraissalt les investir et ils ont
dú se résigner a devenir non les chefs, mais les serví s~rvorum, les
employés des grandes associations de propositions qui forment
les d1fiérentes branches des mathématiques. » (Monis/, octobre
1906, p. 482.) On peut faire quelques réserves, mais elles n'importent pas ici. Nous y reviendrons plus tard.

en raison de son caractere plus complexo e't plus engagé dans
la diversité des laits.
(d suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON CEUVRE

1

arreter (1), d'autant plus qu'elle est donnée par CI. Binet, lequel ne manque pas de souligner que le destin, par une remarquable rencontre, réserva a la France • cette naissance heureuse •
oomme une sorte de compensation au désastre militaire.
Nous savons bien peu de choses de la premiére e11fance d•
poéte ; nous nous doutons seulement qu'elle dut etre turbulente,
car il n'était pas fils unique et le pére ne rentra au foyer qu'ea
1530:

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Conr■ pnblic falt a la Faculté dea Lettrea de Parle
pendant le aeme■tre d'hiTer f.9:lt-i9:l:I

Je ne fu Je fremier des enfans de mon pere,
Cinq davan ma naissance en enfanta ma mere :
Deux sont morts au berceau, aux trois vivans en rien

Par K. GUST.&amp;VE COBEN,
Pro/UHUI' d l'Uniuer•iN de Stra.bourf.

15

Semblable Je ne suis 1 ny de mceurs, ny de bien {2)•

•

•

Les• trois vivans • étaient l'alné :Claude (t 1556), • qui
les armes » ; Charles, plus tard abbé de Tiron ; Louise,
qui, en 1532, devait épouser Fran~ois de Crévent (3). Faut-il
reporter a cette premiere enfance les impressions dont Pierre
fait,au Deuzieme Livre des Poémes, la confidence a Pierre L'Escot (4)? A vraidire,jenelepense pas, bien qu'aitpu commencer
de bonne heure le dialogue du poete avec les Muses des forets,
des vallons et des fontaines, a l'invitation des anciens et surtout
de Virgile.
On aimerait savoir qui lui enseigna les rudiments et lui fit
■cander les Bucoliques, car l'école d'alors ne débutait point par
la langue maternelle, dont se chargeaient les mamans et lea
nourrices. On a parlé de Guy Peccate, prieur de Sougé, mai■
comme il s'agit de Sougé-le-Ganelon {canton de Fresnay, Sarthe)
et non de Sougé-sur-Loir, pres de Couture (5), cela n'est pa•
■Or, et il est plus probable que Jean de Ronsart,l'oncle paternel1
■uivit

III
Enfanoe et adolescence (1)

11 régne, quelque incertitude sur le jour de naissance de Roa•ard. ~ n e~t pas cependant qu'il n'ait pris soin, dans J'autobiographie a Pierre de Pasch;¡I, de nous en parler (2) :
t'an, que le Roy Francois fut pl'.is devant Pavie
~ 01;1r d'un Samedy, Dieu me presta Ja vie
'
L onz1eme. de septembre, et presque je me
Tout auss1to,t que né1 de la Parque ravy.

vy

·' .rrécision plus apparente que réell~, et dont les chartistes fam1 :rs avec l'Ari d~ v~rifier les dales, n'ont pas eu de efue •
démeler l~s contrad,ctions, car la bataille de Pavie ~st du
24-25 février 1525 nouveau style, 1524 ancien style (3) La uello
;nné"!' le po~te a-t-!I entendu désigner ? A~treqdifli. ru . ans I une, n, dans I autre,lell septembre n'est tombé
tmed1 ; _en 1524, c'est un _dimanche; en 1525, un lundi {4).
: ~umo~uer,
une. solution élégante, propose I'heure de
;nu,t,hqm appart,ent, s1 l'on veut, a la fois au samedi 10 et au
, ima~~ ldiéseptembre 1524 ;celle-ci est la date traditionnelle et
¡usqu a couverte d'un acte authentique, il vaut mieux' s'y

!:ft:~ux
tn

1'ª:

¡"

coV)/'oir la
/

lecon Pr6cMente da.ns le nº 16 du 30 ;u~l let de la Revue des

(23)) N/Eoªu","••mdel ~onsard, éd. Laumonier (Lemerre) t IV p 96
(
P oierons désorma·15 1
b é - •
' •
' •
·
(cf.lanotedenotro r ·e 1
es a r Vlahons ordinaires: n. 6.; a. a.
(4) Ct. Nolice bÍOg~:h~;u~~~~
Cfr8, 15~uin 1922, p. 415, n.1).
revue par P, Laumonier au t VIII d (Be omard, de Marty•Laveaux,
,
•
e¡¡¡
uvre,, p. 161.

Rp¡:;;.:e;

•

(I) Yie de P. de Ronsard, de Cl. Bintl, éd. Laumonier, pp. 3-4: et 66-6V .
M:. H. Longnon {Pierre de Ronsard 1 pp. 83-85), précédé d'ailleurs par l'abbí
Goufet, Bibliothb]ue frant;oise, t. '.X!II, p. 194) transpose en nouveau style:
1625 et rectifie I i septembre, qui tombait un samedi. Le passage de Bertaut
qu'invoque M. Longnon est important, mais l'erreur qu'H suppose chez
Ronsard consultant les papiers de son pElre et lisant onze, au Jieu de II est
peu vraisemblable, parce que Loys eü.t écrit: xI et non I l, en chíttres arabea.
Cf. les mots : • xvin de may , dans une quittance de Rabelais, en 1548,
ap. Heulhard, Rabelaia, sea voyages en Jtalie, etc., 2• éd., Paris, Pier1on, s. d., p. 263.
2¡ &lt;Euures, éd.. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97.
3 Cf. le Tableau généalogique, conservé 3. la Bibliothéque N1t.tionale et
pu~lié par l'abbé Froger, a ({Ui les Ronsardisants doivent tant de ~olies
découvertes {Rev. hist. du Mame 1 t. Xl.V).
(4) &lt;Buuru, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 176.
(6) Comme l'écrit M. de Nolhac, Ronsard el l'humantsme, Í · 9, n. l. Sur
Guy Peccate, voir &lt;Euvres de Roneard, éd. Laumonier (Lemerr&amp;), t. vn,
p. 277 et Ode,, éd. Laumonier (Hachettej. t. ll 1 p. 107.

�16

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

curé de Bessé-sur-Braye depuis 1529,fut cet initiateur. En mourant, en 1535, ne légua-t-il pas sa bibliotheque a son neveu, dont,
sans doute, il avait remarqué de bonne heure les dispositions
littéraires ?
Quoi qu'il en soit, les premieres le~ons furent jugées bien insuffisantes, puisque, á peine rentré de la captivité de Madrid, le
pére décida d'envoyer son fila au Collége de Vailly, a Paris :
Si tost que feu neuf ans, au college on me meine :
Je mis tant seulement un demy an de peine
D'apprendre les lecons du regent de Vailly,
Puis, sans rien proílter, du college sailly (I).

Cette demi-année scolaire doit se placer vraisemblablement
dans l'hiver 1533-4. Garganlua ne parattra qu'en aout suivant,
mais il est douteux que sa lecture eut amélioré la pédagogie
des« régents • du college de Vailly, qui semblent avoir tenu plus
de Thubal Holoferne ou de Jobelin Bridé que de Ponocrates.
Pierre n'en devint, pas cependant ufou, niais ... resveux et rassoté ",
parce qu'il résista á leur influence. C'est bien a lui-méme, en
effet, qu'il pense, autant qu'a Pierre L'Escot, l'architecte du
Louvre, quand il écrit a ce dernier (2) :
Et tes premiers Regens n'ont jamais peu distraire
Ton cceur de ton instinct pour suivre le contraire.
On a beau, d'une perche, appuyer les grans bras
D'un arbre qui se plie, il tend tou;ours en bas ;
La nature ne veut en rien estre forcée,
Mais suivre le destin duque! elle est poussée.

Celui du poete n'est pas assuré encore. II semble l'attirer vers
la carriére militaire :
Car favois tout le cceur enflé d'aimer les armes,

Je voulois me braver au nombre des gendarmes {3)
Et de mon naturel, ~e cberchois les debats,
Moins désireux de paix qu'amoureux de combats.

Satisfaisant done aux désirs de l'enfant, et, sans doute aussi
propre inclination, Loys de Ronsard le confie au roi pour
servir de page au dauphin Fran~ois, mais, trois jour~ (4)

a sa

(1) Sorti. cr. &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97, et le
commentaire, malhoureusement trop sommaire, au t. VII, p. 416.
(2) lbid., t. V, p. 177.
Car ~e voulais faíre brillante figure parmi les hommes d'armes,
(4 • Six jours devant sa fin, je vins a ¡on service ,, écrit Ronsard dans
Le Tombeau de Marguerile de Franct, dont l'édition princeps est de 1675.
Plus tard, il corrigea: c. trois jours ,. Cf. &lt;Euvres, éd. Laumonier fLemerre),
t. V, p. 249, et, pour le commentaL~, t. VII, pp. 511~512.

(a¡

1,7

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

apres qu'il eut été présenté a ce jeune prince de dix-huit ans,
celui-ci mourut, a Tournon, dans l' Ardéche, le 10 aout 1536 ( 1.).
Quelle impression pour un gar~on de douze ans que cette moit
d'un adolescent " doux et gracieux, tres sage et modesto , (2) :
Mon malheur me permeit qu'au lict mort •e le veisse {3)
Non comme un bomme mort, mais comme un, endormy,
Ou comme un beau bouton qui se panche a demy,
Languissant en avril ... (4)

Un plus violent spectacle lui était réservé. Comme on soup~onnait un empoisonnement, dont on rendit responsable l'échanson Montecuculli, qui fut exécuté, on fit !aire l'autopsie.
Quarante ans apres, le poete en a encore l'hallucination :
Je vy son corps ouvrir, osant me!t yeux repaistre
Des poumons et du cceur et du sang de mon maistre,
Tel sembloit Adonis sur la place estendu,
Apres que tout son sang du corps tut respandu (5).

J,fais son imagination ne fut pas moins frappée 'des amplos
funérailles réservées au prince qui, a ce moment, assemblait
pour son pere un camp, oU tous les norls
De la Gaule tiroient : les champs estoient couverts
D'hommes et de chevaux; brer, oU la France armée
Toute dedans un ost (6) se voyoit entermée,
Il eut pour son sepulchre, un ·m1mer d'estendars
De bÓuclairs, de cheveux, de larmes de soldars (7).

•

Fran~ois r•r, qui organisait alors, plus au sud, le camp retra11;ché
d' Avignon, pour résister a Charles-Quint, dont les armées •~a1ent
envahi la Provence, fit passer le nouveau page au serVIce de
Charles le troisieme fils, qui lui aussi devait mourir jeune, a
vingt t;ois ans, l~ 8 septembre 1545 (8) et qui, p~r la mort de
son frére, devena1t duc d'Orléans, le cadet Henri étant promu
dauphin.
(1) et. Laumonier, dans Revue de la Renaissanct, 1901, pp. 176-18!?
Vie de Ronsard de Binet, pp. 92-76.
(2) Jean Bouchet, apud H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 95:
.
(3) L'e prétonique en hiatus ne se prononce pas dans « perme1t •, • veisse,.,,
cr. Nyrop, Grammaire historique de la langue frant;aise, t. I I {2e éd.), pp. 256200.
d
(4) Le Tombeau de Marguerite de France, ducltesse de Sauoye, ans u:.umm:
de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 249.
(5) Jbid . Ne prononeer au_cun des s devant consonne, admis dbs le
xm' sibcle . cr. Nyrop, op. cit., pp. -4:10-413.
(6) Armée. Oi se prononce oue.
.
(7) Boucliers... soldats. Ce passage (CBuvres, t. V, p. 249) préeMa cehu

=

que nous avons cité plus haut.
_
(8} Cf. &lt;Euvres, t. V, p. 251 ¡ II, 187-9, 2b0-7 ; VII 1 247.
2

ERRATUM, Lignes 7 et 15, tire Collfge de Navarre, au lieu de
College de Vailly.

�18

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Presque en meme temps, on apprend, en septembre, la retraite
tie l'Empereur et l'arrivée de Jacques V, roi d'Ecosse, qui,
tel un Lohengrin, vient d'une terre lointaine, brumeuse et amie,
pour mettre son épée au service de la France envahie. Il veut
aussi demander a Fran~ois Jer la main de Marie de Bourbon,
filie du duc de VendOme, mais, et ceci ressemble plus a l'Amadia
de Gaule qu'a l'hístoire, il aper~oit un jour en palanquin, une
autre princesse, la propre filie du roí, , Mad~leíne de France,
qui lui apparut dans un charíot, car elle étaít malade et ne
pouvait endurer le cheval ; a peine l'eut-eJle vu, continue le
~hroniqueur Pitscottie, qu'elle devint amoureuse de lui, au point
de déclarer qu'elle n'aurait jamaís d'autre marí, au grand déplai1ir des conseils d'Écosse et de France, car il avait été certifié par
les docteurs et médecins qu'en raison de sa longue maladie,
elle était hors d'état d'avoir des enfants et qu'elle ne sortirait
de France pour aller Al'étranger qu'au péril de ses jours. Objet de
tant d'amour, Je jeune roi dut en etre touché, aussí bien que de
la grace de Madeleine, qui, toute burnelle (brunette] qu'elle
était, ne laissait pas que d'etre belle • (1).
Le mariage fut célébré a Notre-Dame, le l•r janvier 1537, et
Pierre de Ronsard y assista, sans d'ailleurs pressentir Je r6le
que cet événement allait jouer dans son exfatence : ,
Desja ces deux grands Rois, l'un en robe trancoi!1e
Et l'autre revestu d'une mante escossoise,
Tous deux, la Messe ouye et repeaz du sainct pain

Les yeux levéz au ciel et la main en la main,
'
S'estoient confederéz : les fJeurs tomboient menues,I
La publique allegresse erroit parmy les rues (2).

Voulant Caire un cadeau a sa sreur, qu'il aimait tendrement,
Charles lui donna le plus beau de ses propres pages, Pierre de
Ronsard, , qui avait bonne fa~on ». Le voila done qui s'embarque
au Havre-de-grAce sur une de ces « nefs, gallions et carracons :.,
qui, ancrés a l'embouchure de la Seine,y attendaientlessouverains. La flotte aborde a Leith, le 3 mai 1537 (3).
« Qua11d elle fust en Escosse, raconte BrantOme ( 4), elle en
trouva le pays tout ainsi qu'on lui avoit dict et bien diflérent
de la doulce France . Toutefois, sans autre semblant de la repentance, elle ne disoit autre chose sinon:, Helas ! j'ay vou)u estro
(1) Fr. Michel, Lea Scoaaai, en France et lea Fran,ai• en Eco,se, t. r, p. 4
tité par H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 99.
2¡ CEuvru de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 250.
3 H. Longnon, op. cit., p. 101.
4 td. Lalanne, t. VIII, p. 127 ; cité par H. Longnon, pp. 101.2.

¡

19

RONSARD, SA VIE EW SON CBUVRB

reyne •, couvrant sa tristesse et Je feu de •~n ambition. ~•une
•endre de patience, Je mieux qu'elle pou:vmt •· La phtme la
minait et les brouillards des !aes ne pouva1ent que hAter sa fin,
qui su~vint deux mois aprés son arrivée. BranUlme ajoute :
1 M. de Ronsard m'a conté ceci, Jeque! alla ~vec elle en Escoss~ &gt;,
mais au surplus ce dernier nous a parlé lm-meme avec émotion
de cette seconde mort royale, dont il luí était donné de contempler la pompeuse mis.!re :
A peine elle sautoit en terre du navire1
Pour toucher son Escosse et saluer le bord,
Quand au lieu d'un Royaume, elle y trouve la Mort.
Ny larmes du mary, ny beauté, ny jeunesse,
Ny vreu, ny oraison ne flechíst la r~desse
.
De la mort qu'on dit true, a bon dro1ct, de la Nu1ct,
Que ceste beHe Royne avant que portar ~ruict,
Ne mourust en sa fleur : le poumon, qui est hoste
De l'air qu'on va soutlant, luy tenoit ;}i la coste.
Elle mourut sans peine, és bras de son mary
Et parmy ses baisers : luy, tristement marry,
Ayant l'ame du deuil et de regret frappée,
Voulut cent fois percer son corps. de son espée.
La raison le retint, et tout ce fa1t te yey,
Qui teune l'avois Page en sa terre sutvy,
Trop plus que mon merite, honoré d'un te~ Prince,
Sa bonté m'arrestant deux ans en sa provmce (1) .
« Deux ans », écrit-il ici ; « trois ans » précise

l'Ode d Marie

Stuart (2) ; u trente mois, plus six en Angleterre », aflirm?_l'aut~-

biographie a Pierre de Paschal. II régne beaucoup d mcert1tude sur la vie de Ronsard entre 1537 et 1540, et seules des
re"herches entrepríses dans les Record-o/fices ou archives de
Londres et d'Edimbourg, un dépouillement systémati~ue des
comptes de la Maison d'gcosse a cette époque en auront ra1son (3).
Ce qu'on sait, c'est que Jacques V, ayant renon~é a~ percer
son corps de son épée • et s'étant consolé, comme II amve aux
hommes en général et aux rois en particulie_r, épousa, mo_ins
d'un an aprés le triste événement, une autre prmcesse fran~a1se,
Marie de Lorraine.

{!!
(Euvrea de Ronsard, éd. Laumonier {Lemerre), t. V, p. 250.
{2 Qu'on peut dater de 1560 (CEuurt.1, t. VI, p. 306):
Si fay eu cesl honneur d'avo~r quiltt la Fran",
Voguant desaua la mer pour auwre v01tre pere,
Si toin de mon pays, de frere, et de mere,
J' ay dans le vostre ud trois ans de mon enfanu.
(3) Un de nos él8ves amérieains, M. John Mas.son Smith, qui prépa~•
une these sur l'influence de la mise en sc6ne tranca1se sur le théAtre _anglai~
au xv1• si~cle, m'a promis d'entreprendre cette recherche. l! y aura1~ auss1
grand intérét a retrouver dans ces comptes Claudlo Duch1, • le se1gneur
Paul _. des anciens biograpbe&amp;, et dont 11 sera questlon plus Ioin,

�20

REVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Rons~rd chan~e done, lui aussi, de souveraine, mais, sans
doute, d bénéfic1a d'un « congé •, qui lui permit de revoir la
Fra~ce et _ses parents en décembre 1538 et le fit rentrer au
serv1ce du ¡eune duc d'Orléans, mais pas pour longtemps car ¡¡
accomp~gna, le _24 décembre 1538, Claude d'Humiéres, se'igneur
de Lass,gny, ,qm se r~ndait en Écosse, en passant par la Flandre.
Ce voyage n alla P?mt sans encombre, et le page de quatorze
ans connut cett~ lo1s les_émotions d'un naufrago, qu'il a raconté
dans son autob1ographie :
Lo1;1.J temps A l'Escurie en repos ne me tint
iu 1 {l}. ne me renvoyast en Flandres et Zelande
t depms en ~SC-:&gt;sse,. ou la tempeste grande
'
Avecques Lass1gn1 1 cuida (2) faire toueher
Poussée aux bords anglois, la nef contre un' rocher
Plus de trois jours entiers dura cesta tempesle
D'e au, de gi:eele et d'escJairs nous menassant la te~te
A 1a fin, arrtvéz saos nul danger au port
·
La nef,. en cent morceaux se rompt con'tre Je bord
~ous laissant_sur la rade, et point n'y eut de pertC
Smon elle, qu1 ful des flots saléz couvertes
Et le bagage espars, que Je vent secouait '
qui servoit, flottant, aux ondes de touet.
D Escosse retourné, 1e tus mis hors de page ... (3)

E:

La aussi il fa~drait retrouver la quíttance de son , hors d
page •, a l'occas10n duque! l'intéressé dut recevoir de Charl e
d'Orléans une somme d'argent. II devenait.écuyer d'écurie ce q~~
;1e veut pas dire qu'il ne s'occupait que de chevaux. Pourtant
11 a loué son maltre, le , premier Ecuyer », Fran~ois de Kernevenoy, _seigneur de Carnavalet (4), pour son adresse a , fagonner la ¡eunesse • au bel art de l'équitation :
Dirai-je l'expérience
Oue tu as de la science
Ou ta main qui scait l'adrésse (5)
Do fa,;onner la jeunesse
L'acheminant 1). bon trairÍ1
Ou ton art qui ammoneste ((j)
L'esprit de la fiere beste
Se rendre docile au frain ?

C'est au manége aussi que Ronsard vit, vers 1543, le futur
Henri II :
{l) Le duc d'Orléans .

Pensa. de Ronsard
132¡ &lt;Euvre.

1

éd Laumonier Le

&lt;g f;u~!u~~~onsard, éd." Laumonier

l6

Qui dompte.

{~a3i!~~~) t };'¡/gf.1·3.
1

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

21

J'ay, quand j'estois ton page (1), autrefois sous GranvaJ,
Veu dans ton escurie un semblable cheval
Qu'on surnommait Hobere, ayant bien cognoissance
De toy quand tu montois 1 car d'une reverence
Courbé te saluoit, puis, sans le gouverner (2),
Se laissoít de luy-mesme en cent voltea tourner,
Si viste et si menu que la veoe et la teste
Toumans s'esblouissoyent, tant ceste noble beste
Avoit en bjen servant un extreme desir,
Te cognohsant son Roy, de te donner plaisir (3).

Mais l'Écurie royale était alors une sorte d' Académie, comme
on dira au xvn• siécle, , une école de tous honestes et vertueux
exercices », affirmera Binet, et l'on y assouplissait !'esprit aussi

bien que le corps, c'est la probablement qu'il se lia avec Claudio
Duchi, dont l'influence sur lui devait étre décisive et dont nous
reparlerons plus Ioin.
A la fin de mai 1540 (4), le jeune Pierre de Ronsard suit Lazare
de Baif a Haguenau en Alsace, ou il allait assister a la diete ,¡u'y
devait présider Charles-Quint et ou l'Empereur d'Allemagne
et le roí de France voulaient, une lois de plus, essayer de trouver
un terrain d'entente entre catholiques et protestants :
D' Escosse retourné, Je tus mis hors de page ¡ r~
Et 1). peine seize ans (5) avoient borné mon Age~~
Que, l'an cinq cens quarante, avec Balf de vins '
En la haute Allemaigne, oU la langue j'apprins (6).

Mieux que les généralités sur la • Restitution des bonnes
Iettres , (7) le croquis que M. de Nolhac (8) trace de l'homme
qu'accompagnait Ronsard peut nous mettre en contact avec
une Ame de la Renaissance : , Ami de Bembo, de Sadolet et de
Jér6me Aléandre, correspondant d'Érasme, collectionneur de
livres et de manuscrits, Lazare de Baif avait re~u, pendant son
(1) Le terme n'est pas tout afait exact: il a bien été au service de Henri 11,
mais sans étre son page . Cf. &lt;Euvres de R. 1 éd. Laumonier (Lemerre) 1 t. V,
p. 25¡;;
Je te urvi, ,eize an,, dorruslique 4 ses gagu.
(2) Sans que tu le gouvernasses.
(3) Hymne de Henry Deu:r:iesme de ce nom, roy de France, dans &lt;Euvre,,
éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 188.
{4) Ct. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 113, qui cite Pinvert, Lazare
de Batf, p. 70.
(5) Ceci ramene la date de naissance a septembre 1524.
(6) En deux mois1 c'est un peu court, et il est permis d'en douter. Cette
citation est empruntée a l' SUgie autobiographique, t. IV, p. 97 de l'éd.
Laumonier (Lemerre).
(7) On lira au contraire avec profit l'histoire de cette expression par
M. J. Plattard, dans les Mélanges Lanson (Paris, Hachette, 1922, in-8°),
pp. 128-131 : • Resliturion des bonne, letlrttt • et • Renaissance •·
(8) Ronsard d rhumonisme (1921),

p. 12.

�22

RBVUB DES COURS E7 CONFÉRBNCES

1éjour en !talio et son ambassade a Venise, la culture nouvelle
•ous sa forme la plus complete. On s'en aperi¡oit dans les lettrea
grecques_ etla_tines échangées parlui avec lessavants de son temps;
on le vo1t_ ID1eux encore d~ns ses ouvrages d'érudition antique,
De re vesliarla, De VtUcu/11, De Re navali. 11 possédait a lond
les deux langues, écrivait en grec a Guillaume Budé et a Jean
Lascaris, et Robert Estienne lui rend hommage pour des services
re~us dans la revision de son Theaaurus lingu;e lalinre ».
Lazare de Baif, parfait type de ces diplomates lettrés dont
notre ambassadeur en Amérique (1) continuo la Iignée emmenait
4.onc avec hri
'
Romard de qui la tleur un beau truU promettoit (2),

tt Charles-!l!tienne • médecin, qui bien parlan! étoit •· Le spectacle de l'impériale pompe dut émouvoir l'imagination de l'expage, que la fortuno se plaisait a enrichir de visione somptueuses ou tragiques, mais plus encore sans doute l'aspect austére
des sa:,ants philologues de Sfrasbourg, les Sturm (3), les Bucer,
les Sle1dan, Gerbel, éditeur d'Arrien et de Lycophron (4). M. Jusaerand (5) suppose! non sans raison, que Calvin, alors expulsé
de Genéve et_ réfugié dans la ~•ande cité rhénane, confluent de~
deux humamsmes fran~ais et allemand, parut aussi a Haguenau.
Au mois d'aout 1_540, P)erre de Ronsard rentre a Paris, puia
dana so':' Vend6mms, et e est la, semble-t-il, qu'cyant pris Je1
flévres, 11 ful attemt d'une sorte d'otite, qui le rendit • demisourd •, et le for~a de renoncer a la carriere des armes et a la
d.iplomatie, pour se !aire d'église et surtou' « de Iettres ».
• A mon retour », note-t-il dans son autobiographie (6),
une aspre ma.Iadie

Par ne SCIY quel deslin me vint boucher l'oule
Et dure m'accabla d'assommement si lourd •
Qu'encores au~ourd'hui fen reste demy•sou'rd.

Nous avons sur ce point l'intéressant témoignage de son ami

¡

J) M.J.-J. Jusserand.
. 2) Jean-Antoine de B~It, d.ls de Lazare. Ce vera estcité par X LaumonJer
Yie dt. Ronaard dt. CI. Bmd, p. 77.
.
'
{3) Sturm savait bien Je trancais., ayant onseigné it Paria, dans la décade

'!¡

RONSARD, SA VJE SON ET CEUVRE

23

Joachim du Bellay qui, plus tard, luí dédiera l'Hymne de 111
,urdilé (1) :
Dois-tu donques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd T
O que tu es heureux, quand le long d"une 1'.ive,
Ou bien loing dans un bois 3 la eerruque VlVe,
Tu vas, un Hvre au poing, med1lant les doulx sone
Dont tu scais animar tes divines chansons,
Sans que l'aboy d'un chien ou le cry d'une besle
Ou le bruit d'un torrent t'étourdisse la teste.
Quand ce doulx aigulllon si doulcement te poingt,
Je croy qu'alors Ronsard tu ne souhaites point
Ny le chant d'un oyseau, ny l'eau d'une montagRe,
Ayant avec9ues toy la Surd1té compagne,
Qui falct faire sUence et garde que le bruict
Ne te vienne empescher de ton aise le fruict.
Mais est-il harmonie en · ce monde pareille
A celle qui se fait du tintin de l'oreille 'l
Lorsqu,'il nous semble ouir, non l'horreur d'un torrent,
Ains (1) le son argentin d'un ruisseau murmurant
Ou celuy d'un bassin, quand celuy qui l'escoute
S'endort au bruit de l'eau qui tumbe goutte a goutte.

Du Bellay a raison : • par le tintin de I'oreille •, les sourcea
confient au poéte leur murmure, lee oiseaux leurs chansons, lea
loréts Ieur bruissement, éveillant peu a peu en son cerveau
&amp;olitaire les harmonies intérieures qui vont se changer en une
des plus prodigieuses symphonies rythmiques dont se soit honorée notre poésie.
N'est-ce pas chose singuliére que le plus grand des musiciene,
Beethoven, ait été sourd et qu'un des premiers rythmiciens da
notre Iittérature l'ait été aussi ? 11 semble que leur isolement
du monde extérieur leur ait permis de mieux entendre la chanson
du moi. L'art n'est pas l'imitation de la nature, iI en est l'élaboration. Les sons qu'elle rend ne sont pas ceux de !'Ame ; !'esprit n'est pas qu'une harpe éolienne que le vent fait vibrer.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en présence d'une des crisea
Tiolentes qui sont au génie ce que les révolutions sont aUJ:
nations : elles l'orientent vers une destinée nouvelle.
Notre cadet, Iivré a lui-meme, travaillé par la souffrance,
abdique ses premiers revea :
Puisque Dleu ne m'a fait pour supporter le!I arme,,
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes
En imitant les faits de mes premiers ayeux,
Si ne veux-Je pourtant dameurer ocieux (3) :

pricédente. On se. rappellera .que quelquesannéespJus tard en 1546,il se prt-

pare a tafre accuell a Rabelais, exdé a Metz.
P. de Nolhac, Ron,ar&lt;J d rhumani,m.e, pp. 12-13.
6 Rom,ara, pp. 14-16.
6 Qluvre,, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 98.

'

(]) Poúie, fran,aiie, d latine, de J. du Bellay, éd, p. E. Courbet, Collecion Selecta, Paria, Garnier, 1919, t. 11, p. 4,06.

12¡ ~•is.

f3 Inactif.

�REVUE DES COURS E'r CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON ffiUVRE

Ains, comme
pourray, je veux laisser memoire
Que fallay sur Parnasse acquerir de la gloire,
Afln que mon renom, des siécles non veincu
Rechante a mes neveux (1) qu'autrefois fa'Y vescu
Caressé d' Apollon et des Muses aimées,
Que fay, plus que ma vie1 en mon A.ge estimées (2).

Dans les antres secrets de [rayeur tout couver8,
avoir sojn (1) de rien ¡e composois des vers:
Echo me respondoit et les simples Dryades,
Faunes, Satyre8, Pans, Napées, Oreades,
Aigipans qui portoient des carnes sur le front,
Et qui, ballant, eautoient comme les chevres font,
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées
Autour de moy dansoient a cottes degrafées (2).

24

'ª

Sans

Son pere ne Iaíssa pas de luí reprocher de se consacrer A ees
Muses dont les mains ruíssellent de plus de fleurs et de gouttes
&lt;l'eau que d'or et de pierres précieuses:

Je sais bien qu'on peut trouver la source de ce passage dans
Marot (3), maís celuí-cí n'a encore qu'a l'état de germe l'enthousiasme pa'ien qui sera un des caracteres de la Renaissance triom~
phante et ce dédoublement des ames dont nous parlions dans
notre premiere Iegon.
Les premiers essais de l'ancien page,redevenuécolier,soflt en
Iatin. II nous le dit Iui-meme dans les lignes du Discours d Pierre
L' Escol, faisant suite a celles que nous avons citées :

Je fus souventes fois retansé de mon pere
Voyant que faimois trop les deux filies d'Homere
Et les enfans de ceux qui doctement ont sceo
'
Enfanter en papier ce qu'ils avaient conceü
Et me disoit ainsi : • Pauvre sol, tu t'amuses
A courtizer en vain Apollon et les Muses.
ue te ,scaurait donner ce beau chantre Apollon
u:une lyre, un archet, une corde, un fredon (3)'
m se respand au vent ainsi qu'une tumée
'
~ u comme poudre (4), en l'aír vainement donsumée ?
Q.ue te scauroient donner les Muses qui n'ont ríen '/
Smon, autour du chef, te ne scay quel lien
De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine
T'a11echer (5) tout un four au bord d'une f~ntaine
Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer
'
Ton cerveau. mal rassis et, beant, composer
Des vers qui te feront, comme pleins de manie (6)
Appeler un bon fol en toute compagnle ?
P~~~-

~;~;ce· ~u· P~iCr'e; -~~ ·~¿~~tOi;e ·r~q;_;eSi~.

Que mon pe.r~ me flst, H. ne sceüt de ma teste
Oster la Poesie, et plus 11 me tansoit
Plus, 8. faire des vers, la fureur me poussoit.

Je fu premierement curieux du latin ;
/
Mais, voyant par ertet (4) que mon cruel destin
Ne m'avoit dextrement (5) pour le latin tait naistre,
Je me tey tout Frarn;oie, aimant certes mieux estre
En ma langue ou second, ou le tiers, ou premiar
Que d'estre sans bonneur a Rome le dérnier.

1

•

11 nous !'a répétédans I'ode A son Luc(6) quíouvre le Bocage
de 1550 (7), la premiere qu'íl ait composée et qui remonte a la
période de 1541 a 1543 :
Si autrefois sous l'ombre de GA.tine
Avons joué quelque chanson latine,
D'Amarille {8) enamouré,
Sus, maintenant, Luc doré ...
Change ton stile et me sois
Sonnant un chant en frani;ois.

Pn.í_s vient le beau passage qu'admírait tant Sainte-Beuve (7)
et q~1 _n?us montre si bien I'adolescent enveloppé desoncortege

de d,".'mtés des champs et des bois, les
les phs de leur robe transparente I' ame
les autres évoquées des manuscrits et des
dans leur nudité dorée I' ame anti que le
celui de la chair :
'

unes apportant dans
celtíque et fran~aíse,
ruines et ressuscitant
culte de la nature et

Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées
Dans les hautes forests, des hommes recullées,
'
(1) La postérité.

(2) D~but du Discours. d P. l'Escot, seigneur de Clany, pillee postérieure
au 10 ,u1Uet 1559 et pubhée en 1560, en rnte du ]Je livre des Polmes &lt;Euvre,
éd. Lau!Ilonier (L~merre), t. V, p. 174 et VII, p. 492.
'
'
A1r de mus1que; cbanson
4 Poussiére.
·
5 T'attirer.
6 Démenoe.
Au tome XII des Causeries du Lundi, p. 71.

(3¡

¡,,

25

(1) Souci.
(2) Discours a P. l'Escot, déj:\ cité, &lt;Euvres, t. V, p. 176.

(3) Je ne eache pas qu'elle ait été indiquée, mais l'identité de la rime

Dryades : Oreades ne la rend pas douteuse. II s'agit de l'Eglogue au Roy,
parue en 1539, (et. P. Villey, Tableau chronologique du Publications de
Marot, dans la Revue du seizieme siicle, 1921, p. 81) :
Si qu'Q mes plainclz un four les Oreades,
Faunes, Silvans, Satyres et Dryades,
En m'escoutant jecltren~ [armes d'yeu:t.
(l'.Euvrts de Clément Marot, éd. G. Guiffrey, Paris A Quantin, s. d. 1 t. 11,
p. 292-3). LesDryadeset Napées sontles nympbes des bois, les Oréades, eeJles
des monts, les Égipans, les satyres cornus aux pieds de eb~vre.

¡~¡

::o~!;~ent.

6 Luth.

(7 &lt;Euvres de Ronsard, éd. Laumonier (Hachette), t. II, p. 155-156.
La berg6re Amaryllis, célébr~e par tityre dans la premiére Bucoliqu
de Virgile.
(8)

�26

REVUE DES COURS E'P CONPERENCES

Comme d'autres, comme un du Bellay, un Bail, un Salmon
Macrin, il aurait pu faire des vers latins honorables ou meme
élégants, il en a composé d'aiUeurs que M. de Noihac a retrouvés et pubiiés (1). Pourtant, si épris qu'il fOt d'antiquité, c'est
une marque de son génie d'avoir compris que c'eOt été de la
poésie morte, et la France avait surtout besoin d'une poésie
vivante, ou le génie national trouvAt un nouveau lustre., C'est
un crime de léze-majesté, dira-t-il plus tard Au Lecl,ur apprentif (2), d'abandonner le Iangage de son pays, vivaut et fioris•
saut, pour vouloir deterrer je ne •~ay quelle cendre des aueiena
et abb•yer les verves des trespasséz (3). •
La France !'inspire, mais surtout ce VendOmois et plus eneore
ce petit eoin de terre ou il a vu le jour et que dominen t les deux
longues collines paralleles de Gastine et de TrOo :

RONSARD1 SA VIB ET SON CBUVRE

.
f taine de la belle Iris, aetuellement
4e Vauméan ont fa1t la ton
t qw· filtrant lentement sous
r
d'une eau s agnan e
'
.
1
f
osse rem~ ,e
d I voir ou les algues poumssentet e•
terre,va ahmenter un gr~n ~
~ite s'évade en un filet d'eau
grenouilles eoassent, ma1s qm •~ t alors seulement un peu I'
gazouillant sous les saules, rappe an
Argentine fonteine vive
De qui le beau cristal co1;1rant,
D'une fuite lente et tard1ve
Ressuscite le pré mourant (1).

•

· elle n •est pas, g1ace
• au poete ' morte tout
Si mutilée qu'elle so1t,
¡ fait la Déesae Bellerie :

o

Oéesse Belleric,
Belle déesse chérie
De nos Nimphes, don~ la vols
Sonne ta gloire bautame .
Accordante au son des boi~
Voire au bruit de ta fontame
Et de mes vers que tu ois (2).

Deux longs tertres t'emmurent,
Dont les tlancs durs et tors
Des tiers vents qui murmurent
S'opposent aux effors.
Sur l'un GAtine sainte,
Mere des demi-dieus,
Sa teste de verd painte,
Envoie lusque aus cieua,
Et eur l'autre (4) prend vte
Maint beau sep dont le vin
Po1te bien peu d'envie

Tu es la Nimphe eternelle
De ma terre paternelle;
Pour ce en ce pré verdeleL
Voi ton Po8te qui t•orne .
D'un petit cbevreau de Iuct,
A qui l'une et rautre corne
Sortent du tront nouvelet.

Au vignoble Angevin.
Le Loir, tard é. la fuite,
En soi s'ebanoiant (5),
D'eau lentement conduite
Tes champs va tournoiant,
Rendant bon et tertile
Le pars traversé
Pu l'humeur {6) qui distile
Ou gras limon versé (7).

Sur ton bord je me repose,
Et 1a, oisif je compose,
Caché sous tes saules vers
.
Je ne ~i quoi (3), qui ta glo1re
Envoira par l'univers,
Commandant a la memoire
Que tu vives par mes vers.

.........................

Tu seras faite sans. cesse
Des tontainas la pnnce~se,
Moi celebrant le c~ndmt
Du rocber persé q01. darde
Avec un enroué bru1t
L'ee.u de ta source la~a.rde
Qui, trepiilante, se suit (4).

Du pied de la Foret de Giltine jaillit la souree qu'il a le plu,
ahantée : eette fontaine Bellerie, dont les habitants du harnea■
(1) Roruard el l'humanlame 1 pp. 249-257 J voir aussi au t. VI de l'M, Laumonier (Lemerre), pp, 516-518. Fort peu de chose, on•te voit.
(2) &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. VII, p. 97 : Pr6face posthume
de la Franciade (1587).
(3) S'att.acber aux caprices des morts.
La colline qui domine Tróo.
(5 Le Loir lent et musard ¡ rien n'est plus exaet.
(6 L'eau.
(7) Les louangu de Vandomoia, O. JULIEt, P.ECCATE (condisciple de Ronsard
au eollége de Coqueret ; a ne pas eontondre avec le Guy Peccate, dont il a
Ué question plus haut, p. 15). Ct. &lt;Euvru de Ronsard, éd. Laumonier
(Hachette}, t. 1, p. 222-3: ode XYJI du Livre 11.

(4¡

27

les gouttelettes
Dans ces atrophes légéres et r,mp1·des comme
•
de peine a
11ui se poursuivent, le leeteur d'Horace n aura pas
l Odt VI du Livre 111, ibid' t. U, p. 14: A la Fonlain1 &amp;llerie.
Entends (~rononcer : vou8, bou8, ou8).

1~

: jº1~fo~t~in~s~ellerie, ode IX, du Livre 1 I dana lea &lt;Brwre,, éd. Lau•

-.o er (Hachettl), t.. 1, 203-205.

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ouand le ciel et mon heure
Jugeront que te meure,
Ravi du dous seJour
ou commun ,our,
Je veil, fenten, fordonne
Qu'un sepulcre on me donne
Non pr~ des Rois levé
Ne d'or gravé,
Mals en cette i,le verle,
OCl la course entr'ou\·erte
Du Lolr, autour coulant,
Est accolant,
Lll otl Braie s'amle,
.
O'une eau non endorm1c,
Murmure a l'environ
De son giron.
Je detren qu'on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De voulolr mon tumbeau
BAtir plus beau,
Mals bien je veil qu'un arbre
M'ombrage au lieu d'un marbre
Arbre qui soit couvert
Tou84ours de vert.

Terre, a Dieu, qui premiere,
En tes braz m'a receu,
Quand la beJle lumtere
Ou monde faperceo ¡
Et tol, Braie, qui roules
En tes eaus fortement,
Et tof, mon Loir, qui coule
Un peu plus lentement;
Adieu, fameus rivages
De bel email couvers,
Et

vous, antres

(2)

sauvages,

Delices de mes vers ;
Et vous, ricbes campaignes
0(1, presque enrant, Je vi
Les neut Muses compaignes
M'enselgner A l'envi (3),

On s'explique qu'enivré par ce riche pays, source de son inspiration premiére et derniere, le poete ait, des son adolescence,
~vé d'y reposer éternellement et qu'il y ait fait E/eclion de son
Sepulcro (4) dans cette admirable Is/e verle (5), que le Loir
accole et qu'écrasent les frondaisons des peupliers, des frénes

et des charmes:

Antres, et vous, rontaines,
De ces roches hau taines
Devallans contre bas,
D'un glissant pas ;
Et vous, forests et ondea,
Par ces prtt vagabondes, ,
Et vous rlves et bols,
Oiez ma vois.

,

(J) Ode Xlll du Llure lll, p. 149 des CE'uvrud'Uorace, éd. p. F. Ples1h1
el. P. Lejay, Paria, Haehette, f9J9 in-J2.
(2) Voir notre deuxléme l~on, Revue de, Coura, 30 ,umet 1922,
735.
(3) Aupar, de Vandomoi,,[Ronsard] voulanl alltr en Jlalit; ode V du
Livre lV dans &lt;Buvre,, éd. Laumonier (Hachette} t. U p. 91-92.
(4) ,Ode V du Livre IY, ibid., pp. 97-99. Les slropbes t:eÍ&gt;uis: • Je veil •.. •
jusqu a • Mais bien •, ont été supprimées par le poéte depuis 1555. On ne Jes
trouvera done pas dans les éditions ordinaires.
On peut la volr, ili quelques centaines de métres de (:outure, devant Je
Mou in du Pin. C'est du pont sur le Loir qu'on l'ape~it Je mleux; qu'on
ne cherche pa, le eonnuent de la Braie, dont l'ancien cours. encore indiquf
sur les cartea d'état-maJor, a été uséché. Ct. Hallopeau, U Ba,-Venddmo/1,
déjli c11,. Sur La Jtunu,e de Romard, on trouvera un arUcle de M. P.
La:umonier daos la Revue de la Rtnaiuanu de 1901, et un autre de
.M. Ir.. van Bever dans 1- Revue Biblio-ironographique de 1907.

e enterré a Saint-Come-les-Tours
Hélas ! les cendres
~. (l) éparpillées au sein de la
ont été dispersées a la
vo1u ion u¡I ue maniére, cependant,
Nature, mais ne pouvons-nous ~n ~arb~e • nous érigerons dans
réaliser son vreu? ,San~ rompr:n:taphe co~stitué par un enclos
l' lle ..,1,, a peu de lra1s, un c
é ar une grille ombragé par
de la longueur d'un corps, pr~tég 1/stele sur laquelle seraient
un cyprés et entourant une s1mp
.é •
ue
nous
avons
c1t
s.
.
gravés les beaux vers q
.
tembre
¡924 a l'occas1on
C'est ninsi que je pr~posdera1i", en _sep nce de Ron~ard, d'obéir
du quatrieme centena1re e ª. na1ssa
8 la volonté du grand VendOmms (2).

d~[º

f·

(5/

29

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

rcconnattre le modele latin, O fon, Bandusiae (1). Ce n'est pas
une des moindres surprises de l'humanisme que les lettres
antiques ont appris a nos poétes a chanter leur petite patrie,
comme Virgile l'avait fait pour Mantoue et Horace pour Venouse:

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�LA BIBLB DA.NS LA POtSIE FRANCAlSB

La Bible dans la poésie fran9aise
depuis Marot
La Blble dana la P°'•le de Vl1JD1' et
de Lamartine.

Coura de K.

Jo ■ oph

dan■

la poffle

VU.NET,

Do11tn dt la Facultl du LdlrU d&amp; MordJJf//iu.

HUITIEME LE&lt;;ON (1)
L'année. meme oil furent publiées les BUg/e, de Millevoye
et oil fut ¡oué le Saül de Soumet, en 1822 (2), parurent, dans
un recue1I anonyme de Poemes, trois poemes qualifiés de• judalques •: La Filie de JephU, Le Bain, fragmenl d'un poe,m ,u
S~r.anne, La Femme adultere. L'auteur était le comte Alfred de
V1gny.
La couleur locale est dans ces trois poémes trea préciae. Pour
hab11ler et loger ses personnages, pour les faire chanter, danser,
&amp;1mer, po_ur lee mettre en deuil, Vigny a consulté Lu Mmun
du J,rail,iu par l'abbé Fleury, les dissertations de dom Calm8'
sur les vetements des Hébreux ~t sur leurs instrumenta demusique,
et, natu~ellement, 11 a lu auss1 avec attention tous lee passages
de !'~_enture ou le renvoyaient ces auteurs. Rien n'est avancé
en l'a1r,. comme on le voit bien aprés avoir lu lea travaux de
MM. Alline et Estéve (3). Un texto de L'Ecclisiw,lique autorisait
le poéte Amettre sur l'épaule de Suzanne un manteau d'hyacinthe
un t._exte de L'Ecc,U,/w,le A la vetir d'un lin pur comme la fleu;
du lis, un texte d _!sale et un d'Ézéchie! a la couvrir de bijoux.
En ~approch~nt d1ver,o textes scnptura1res, on le justifie d'avoir
quahfié de t,are la coifiure de Suzanne, puisqu 'il est établi que

dtiih;:~~ 1• l~on précédente dans len° 16, du 30 Juillet 1922, de la Revru

rlg),~,::~ ann.H, lu Machab~u d'Alexandre Guiraud, dont. u o'ya,Jecroia,
V.(3) A~lne, Dtu:t aourcu inconnut1 dta pnmier, poime, bibliquu d'A dt
:rny, danspla Revue d_'Hi1l. litt. de la Franu, oct. 1907 • -Esthe 1 6cUÜoa
cr 1que 81 oime1anlique1dmocúrne1,1914.
'

r

31

lea femme, juives portaient la mitre et que la mitre pouvait
s'appeler Liare. Si aucun texte n'offre le mot cothurne, il y a
des textes qui en excusent, qui en appellent presque l'emploi,
du moment oil ils mettent au pied des femmes juives une chaus1ure qui est une espéce de cothurne. Vigny n'aurait pas été
embarrassé davantage pour apporter des textes prouvant qu'il
avait été dan• son droit quand il avait orné d'un tapis d'ggypte
et parfumé d'aloés, de myrrhe, de cinnamome le lit de la lemme
adultere ; quand il avait fait en boi., de cédre le seuil et les
lambris de la maison ; quand il avait aplani le toit, placé dans
la chambre des lampes d'airain, envoyé le mari acheter A Tyr
de la soie, de la pourpre et des miroirs d'acier ; quand il avait
mÍ5 dee vignes dans le pays d'Abel et du blé dans celui de
Mennith ; quand il avait fait chanter les filie.; d'lsrael au son
de la harpe, de la lyre aux dix voix, du kinnor léger et du nébel
étranger; quand il les avait fait danser en battant des mains;
quand il avait jeté des branches d'arbres sous les pieds des
a,;ldats vainqueurs ; quand il avait, en signe de deuil, assis
l'armée de Jepbté et caché sous un manteau les pleurs du général.
Ce que Vict.or Hugo allait répéter si souvent dan&amp; les préfaces
de ses drames, l'auteur des troif poemes judalques publiés
en 1822 aurait pu bardiment l'avancer : a savoir qu'il avait des
documents A produire contre ceux qui contesteraient la vérité de
,;a couleur locale. 11 avait, en etTet, des textes justificatifs a
peu pres pour tout. Et la oil il n'en avait pas a lournir, il aurait
1ans peine invoqué certains usages immémoriaux de l'Orient1
comme celui de suspendre nu cou des femmesun collierde grains
d'ambre encMssés dans des cassolettes d'or ou celui de guider
les chameaux avec le fer d'une lance.
Toute cette couleur locale, Vigny la lond adroitement dans
l'action, a la maniere d'André Chénier, qui est celle d'Homere.
Nous connaissons les vétements et lea bijoux de Suzanne a mesure
que ses suivantes les lui Otent. Nom apprenons que le seuil eet
de cypres quand l'amant le franchit, que la porte est fermée
par un verrou quand la femme le tire, que le lambris est de cyprés
quand le son de la voix vient le frapper:
-C'était ainsi dans l'ombre,
Sur le1 toits aplanil et sous l'oranger 1ombre,
Qu'une femme parlait, et'°º bras abaiss6
Montrait la porte étroite A. l'amant empresd,
Et qu'un verrou secret rapidement recouvre.
Puis ces mots ont trappé le cypres des lambris.

La couleur locale est méme assez souvent un vrai ressort
d'action. Si l'héroine, répétant d'ailleurs les propos que le livre

'

�32

33

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA DIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~~ISE

des Proverbea prete aux femmes impudiques, vante la beauté
de sa parure et de son lit, c'est pour oflrir son amour :

Cependant l'éveil des remords est decrit avec justesse, et avec
assez d'émotion pour que le pardon du lecteur précede celm
de Jésus.
A ce pardon le poete a voulu donner toute sa signification.
11 a rappelé que ce ne fut pas un acte isolé. Bien d'autres ~ctes
semblables s'étaient faits déja : affiictions consolées, guénsons
de femmes que frappait un mal secret et lent, d'aveugles aux
longs cris, de boiteux tremblants, de lépreux impurs. Le poeme
semble done avoir éte écrit pour que dans l'histoira de la
femme adultere fut résumé tcut !'esprit de la religion apportée
par Jésus, et cette religion n'est essentiellement, au jugement
de Vigny, que la pit;é pour toutes les miseros.

Mon lit est parfumé d'alo6s et de myrrhe j
L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez mol de l'~gypte embaumá les tapis.
J'ai placé sur mon tront. et l'or et le la pis;
Venez. mon bien-aimé, m'eniV1'6r de délices
Jusqu•a l'heure ou Je Jour appelle aux sacriflces.

Si l'on nous lait entendre la trompette par laquelle un des
fils d' Aaron, suivant la loi, sonne la priére, c'est parce qu'a
cet appel la femme Msite il consommer le péché et que l'homme
lui lait honte de ses scrupules. Si l'on nous montre les lampes
d'airain mourant dans la ehambre, c'est un signe oU nous reconnaissons que les héros out tout oublié pour le plaisir.
Précisément parce qu'elle est tres abondante, la couleur locale
dans les trois poemes judaiques de 1822 n'est peut-etre pas, ~•
et la, tout il fait vraisemblable. Il est exact que les Hébreux
connaissaient tous les instruments énumérés par Vigny ; mais
joua-t-on vraiment de tous A la fois en allant au-devant de
J ephté ? Il est exact aussi que chez eux un des signes du deuil
était de s'a,seoir ; mais toute l'armée de Jephté s'est-elle assise
dea qu'elle connut le sort de la jeune filie ? Des questions analogues se posent ailleurs.
Mais l'abondance de la couleur locale a surtout l'inconvénient
d'íntéresser au décor et au costume presque plus qu'aux sentiments et aux caracteres.
Nous ne savcns pas quelle eut été finalement l'idée générale
du poeme de Suzanne. Mais nous savons bien que le fragment
publié n'est guere qu'une peinture de vetements.
Dans la premiere partie de La Femme adultere, le lit et la maison
attirent notre attention autant que les propos d'amour. Dans
la deuxieme, la satiété du séducteur et le remords de la !emme
infidele l'atlirent moins que les divers aspects du grand spectacle matinal :
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
A cette heure paisible o\l les chameaux poudreux
Apportent du désert leur lribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvranl la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu palir l'éloile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le Jour et 1'8.ternel ;
Le séducteur, content du succés de son crlme,
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, el1e reste assise, et iion front aans couleur
Du remords qui s'epproche a déJ8 la '{&gt;Aleur.

La Filie de Jephlé est le plus intéressant des trois poemes
publiés en 1822.
Avec toute sa couleur locale, ce n'en est pas moins un poeme
qui rappelle bien sa date. Vigny a fait de son récit le chant par
Jeque! les filies d'Israel célébraient l'anniversaire du sacrifico.
Il nous donne done un récit dans le cadre d'une ode. Ce mélange
des genres épique et lyrique etait alors a la mode. Pour associer
un troisieme genre aux deux autres, Vigny a recherché les eflets
de drame : le lecteur n'apprend le motil de la tristesse de Jephté
qu'au moment oil la jeune fille elle-meme l'apprend ; puis une
grande place est faite aux tableaux : retour de l'armée, deuil
des soldats. Et tout cela, évidemment, fait du chant des filies
d'Israel une bailado romantique bien plus qu'une cantilene biblique.
Mais c'est le sens du poeme qui importe le plus. Or, que!
est-il au íuste ?
Un premier poínt incontestable, c'est que Vigny nous représente d'abord comme l:ioanguinaire la victoire remportée par

Jephté au nom de son Dieu: Jephté de Galaad a ravagé trois
villes ; il a brulé les vignes d'Abel et le, moissons de Mennith,
éteint sous la cendre les chansons d'Aroer, détruit tous les guerriers d' Ammon ; mais aussi la terre des vaincus reste la tributairc

du Seigneur Dieu, et Israel, vainqueur, remercie le Tout-Puissant
du secours qu'il en a re~u.

Un autre point incontestable, c'est que Vigny a adopté deux
des conclusions soutenues par dom Calmet dans ses dissertations:
¡ o Jephté immola vraiment sa filie :
Puis elle vint s'off'rir au eouteau patemel ;

2• En faisant son vreu, l'íntention de Jephté était bien de vouer
3

�34

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

animal, 'mais

a 1a mort, non un
une personne, la premiére qui
sort;rait de sa maison. Et le savant Bénédictin admet sans
hésiter que Jephté songeait nécessairement aux personnes qui
lui étaient cheres . , La chose parle d'elle-meme. Jephté espérait-il
qu 'un bceuf ou une brebis, ou une ohévre viendraient au-devant

de hri, alin qu'il les pOt sacrifier au Seigneur ? Ne sait-on pas
qu'il n'y a que les hommes qui s'intéressent aux victoires des
conquérants, et que pour l'ordinaire ce sont Ieurs amis et leurs

proches, qui s'empressent le plus a venir les en féli&lt;,iter. • Si
Vigny nous montre J ephté, aprés sa conque te, marchant sombre,
la tete baissée, c'est parce que le vainqueur songe a la &lt;iruauté
de la victoire; mais c'est surtout parce qu'il s'attend au sacrifice
d'une personne chére, parce qu'il craint qu'il n'ait a sacrifier

la personne la plus aimée.
Autre point incontestable : nulle part Vigny n'essaie de justifier Dieu avec dom Calmet (lequel s'appuie sur saint Augustin)
d'avoir laissé le vreu s'accomplir. II n'a d'autre explication que

-celle que propose le héros lui-meme, et celui-ci reproche a son
Dieu d'etre « le Dieu de la vengeance n, de « vouloir l'innocence
en échange di; crime », d' &lt;&lt; aimer la vapeur du sang &gt;&gt;.
Dés lors, on est conduit a ces conclusions, oU nous aménent,

d'ailleurs, les idées de Vigny, telles qu'on les connalt par les
poemes postérieurs : le poete condamne la divinité, qui a créé
l'homme avec des instincts sanguinaires, puis le laisse agir

conformément a ces instincts et meme permet qu'il les satisfasse
en s'autorisant de la religion. Ce poeme de couleur souvent si
biblique est un réquisitoire byronien contre le Dieu de la Bible.
Le célebre poeme biblique publié en 1826, Moise, enferme
aussi un tbeme byronien dans un cadre emprunté a l'Écriture :
le hér s y est le symbole de J'homme supérieur que son génie
éleve au-dessus du reste de l'humanité, mais qui paie son génie
par l'isolement.

Déja Je tab!eau initial contient toute la pensée du poén:e.
Moise gravit la montagne de Nébo, et du point ou il s'arrete
il découvre toute la terre Prornise. C'est la son ouvrage : iJ a
conduit un grand peuple jusqu'au pays qui lui était destiné.
Mais voici la rangon de sa gloire. Quand il atteint le falte du
mont, il disparatt dans les nuages traversés par des éclairs, et
les six cent mille Hébreux courbent le front dans la poussiére :
leur conducteur est isolé par les nuées et plus encore par la vénération du peuple.
L'idée de l'isolement du génie est développée, on sait avec

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIB FRANt;AISE

35

quelle ampleur, dan&amp; la plainte de Moise, demandan~ a Dicu
la fin d'une vie glorieuse, mais sans joie. ~lle est repr1s~ dans
la conclusion: Moise est mort; Josué,enhéritant de sa pwssance,
a hérité de son triste isolement.
.
Une des beautés d u poéme, e' est que 1'idée générale s 'est assoc1ée
sans trop d'effort a la couleur biblique, et qu~ Moise a pu !~e
érigé en personnage symbolique sans perdre trop de sa phys10nomie traditionnelle.
Assurément les lecteurs respectueux de la Bible ont des
,urprises. Ils ;'étonnent un peu que le mont Nébo voie _se renouveler pour la mort de Molse les prodiges que le mont Smai avrut
vus se produire pour la promulgation de la loi ; il ne leur semble
pas bien conforme a !'esprit de l'Écriture_ de sup¡,oser que D1eu
ait honoré des memes miracles son serv1teur qm meurt et les
préceptes qu'iJ impose a l'humanité. lis s'étonnent encore q~e,
dans Je résumé qu'il fait de ses merve1lleuses actions, le Mo1se
du poéte non seulement s'en attribue quelques-unes dont aucun
comment.ateur n'a jamais pu découvrir le sens :
Des lombes des humains j'ouvre la plus anli9ue,
La mort trouvo a ma voix une voix prophét1que,

mais qu'il s'en attribue d'autres que l'Écriture attribueseulement
:

a Dieu

Je renverse le! monts sous les ailes du venL.
Ma main fait et défait les généralions.

A ces réserves pres, tout le monde admire rexactitude _du
tablcau de la Palestino, qui n'est qu'une trespoét1quetraduct10n
d'une page de l'Exode. Tout le monde reconna!t encore que,
•i le tableau du peuple en priere au pied ~e la montagne a été
chan¡¡é de place, du moins il est tout a f~1t confo~me aux mdications de l'Écriture. Tout le monde conv1ent auss1 quelepoéme
donne une juste idée de la grandeur de Morse. Enfin, on. ne. peut
contester que la mélancolie du héros est sulUsamment mdiquée
dans un passage des Nombres, pour _que Yigny ait été autorisé
a le transformer en un type du géme qw soutire :
Moise dit au Seigneur : • Pourquoi avez-vous affligé votre se~vi~eur ?
Pourquoi est-ceque je netrouve pointgrAce devant vous?E,tpourquo1m avezvous chargé du poids de tout oe peuple ? Est-ce mol qui u c~~cu_toute cette
grande multitude et qui l'ai engendrée, pour que vous me dmez •. Portez-les
dans votre sein, comme une nourrice a accoutumé,de port.erson pet1t enfant? . .
Je ne puis porter seul tout ce peuple, parce que e est une ch.9-rge trop pes~te
pour moi. Que si votre volonté s'oppose en cela a mon désir,Je vous co~Jure
de me faire plutót mourir, et que Je trouve grAce devant vos yeux, pour n !tre
point accablé de tant de maux. • {Nombre,, XI, 11-15.)

�LA BIBLE OANS LA POÉSlE FRAN~AISE

36

RE\"UE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Colerede Samson et LeMonl des Oliviersont été fails beaucoup plus tard sur le plan de Moise, non par impuis,ance, mais
parce que le poéte voulail que l'on comparAL les Lrois poémes.
Les lableaux dans La Colere de Samson sont d'une couleur
tres juste, et, •i l'on exceple peut-etre l'reul d'aulruche rien
n'y a un inléret de pure curiosité, tout y serl a expliquer sens
du poéme. Ces cheveux dénoués, ces grands yeux aux couleurs
mobiles, les sueurs tiédes de ces bras fins cette souplesse de
léop•~_d, ces pieds voluptueux, ce, flanes élan~és, cetlepeaubrune,
ces b1¡oux barbares, c~ •?nt les piéges ou Samson a été pris. Ce
que d1t cetle tente sohlaire plantée dans l'immense déscrt muet
ce ~u'elle dit clairement, c'est la force audacieuse de l'homme:
Ma1s ce que dit cette chaleur torride non calmée par la nuil

¡¿

et par le vent, c'est la puissance supérieure d'une nature amolis-

sanle et exubl!rante, génératrice de créatures voluptueuse•
comme Dalila.
·
Pourtant, Vigny n'a pas voulu !aire un poéme purement
oriental. L'~xolisme n'est que dans les tableaux. 11 n'est poinl
dan, la plamle d~ héros, qui s'exprime comme pourrait le !aire
tou_t homme Lrahi par une femme. On sait l'éloquence de celle
plamte, oil le poéte a mis les rancunes suscitées par une aventure
personnelle. On en sait aussi la portée. On y trouve condensées
toules les raisons qui peuvent éveiller et entrelenir la haine de
l'homme dans le creur de la !emme : vanité d'allumer un feu
ardent sans en ~prouver soi_-meme les atteintes, peur d'avoir
un maltrc, mépm pour celm qui prend le plaisir sans savoir
le donner, orgueil d'etre
Celle ;) qui\"&amp; l'amour eL de qui vient la vie.

On y trouve condensées aussi les raisons qui rendent la femme
nécessaire a l'homme. On y trouve meme résumée toule la vie
de l'homme, représenlée comme un combat perpétuel contre
la nature et conlre ses semblables, d'ou il ne sort que pour avoir
II livrer un combat, plus misérable encare, contre celle a qui ¡¡
demande Je repos, - et tout cela voulu par Dieu.
Rien ne s'opposait a ce que Samson fut ainsi transformé
en un type trés général, el, tout orienlaux qu'ils soient les
lableaux qui encadrent la plainle suggérent eux aussi l'impre;sion
qu'en Loul pays les memes luttes atlendent l'homme les memes
piéges et les memes trahisons.
'

37

Le pittoresque tableau irritial donne d'avance Jesens du poéme.
Jésus ayant !raid, Jésus devenu indifTérent II ses meilleurs disciplcs qu'il ne peut réveiller, Jésus voyant le ciel lermé a ses
priéres : Vigny nous propase ce spectacle comme l'image de
l'homme condamné a etre malheureux par les éléments, par
l'ingratilude des a utres hommes, par le silence de la divinilé.
Des dcux parties du discours de Jésus, la deuxiéme, si elle
manque de souffie oratoire, a du moins Je mérite de montrer
la parenté de tous les problémes particuliers dans lesquels se
décompose le grand probléme de la destinée humaine : pourquoi
des choses claires et des choses obscures? quels sont les rapporls
de la nature et de son créateur, de la terre avec les a u tres parties
de l'univers? pourquoi l'§me est-elle Jiée a un corps? l'injustice
et le mal sont-ils des accidenls ou sont-ils éternels? les nations
marchent-elles au hasard ou vont-el!es vers le progrés? Toules
ces questions se raménent a celle-ci : d'ou vient l'homme et
ou va-t-il ?
La premiére partie du discours pose le probléme du vrai
caractére et des origine. du Christianisme. Pour Vigny, Jésus
a apporté une parole neuve : il a appris aux hommes qu'ils
élaient !réres. 11 y avait dans ce mot tant de douceur que le
monde en lut comme enivré ; au régne de la force succéda celui
de la persuasion ; l'obole du pauvre fut estimée aulant que
l'ofTrande du riche ; les sacrifices sanglants cessérent ; avant
ce mot on élait esclave, depuis ce mol on est libre. Et pourlant,
ajoule Vigny, le Cbristianisme n'a rien lait d'essentiel ; car la
seule chose essentielle, c'élait de supprimer le doute ; or, le doule
n'a pas été supprimé. Et parce qu'il subsiste, la parole sortie
des lévres de Jésus n'a pas produit d'efTets décisils : il y aura
encare des dominateurs durs, il en naltra meme dans le sein du
Christianisme.
Qu'est-ce que Vigny veut nous amener a conclure ? Que
l'ceuvre accomplie par Jésus n'était pas digne d'un Dieu; qu'elle
n'élait done pas sans doule d'un Dieu. Je dis sans doule, parce
qu'il n'apparatt pas trés nettement si le poéte nie la divinité
de J ésus-Christ.
Que Vigny ait ainsi envisagé daos la meme poésie le plus grand
probléme philosophique et le plus grand probléme historique
qui se posent pour nous, celui de la destinée humaine et celui
de la divinité du Christianisme, qu'il l'ait lait avec autant d'ampleur, de sérieux, et souvent d'éloquence, c'est son honneur. Mais
sans discuter ses conclusions - ce n'en est pas le lieu on

peut bien dire que son Jésus est trop moderne, trap difTérent
Le Monl des O/iviers suscite bien plus d'objections. Cerles on
ne peut qu'en admirer ]'unilé et la plénitude.
'

�38

certainement de ce que fut Jésus, que! qu'il ait été, pour que
les lecteurs ne soient pas déconce.tés. S'ils ne le sont pas davantage, c'est qu'ils ont bien vite oublié la personnalité du héros
pour ne songer qu'a la philosophie du poete. Mais l'on se demande,
des lors, s'il esta propos qu'un lyrique prenne commeinterprete
un personnage dans lequel le lecteur ne reconualtra bien que
l'auteur Jui,..meme 'l

..•

Lamartinc avait été préparé des l'enfance a chercher de,
ins¡ii~ations da~ la Bible (1). C'était en la lui citant que sa mere,
qm I éleva parm1 les pasteurs, lui faisait comprendre le caractere
de la vie agricole : « A chacun de ces beaux ou gracieux tableaux
des labours, des semailles, des foins, de la moisson ... une citation.
d'un verset des ~critures gravait dans notre mémoire une

empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions
sous les yeux. i¡
Une vieille Bible est le premier des livres qu'il nomme a
M. Bru~s d'Oui)ly, dans la préface des Recueil/emenis, parmi
ceux

LA BIBLE DANS LA. POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COUFIS ET CONFÉRENCES

qui

couvraient la table oll son pére s'était assis aprés son

39

mal cousus se retrouvent gil et la dans sa mémoire comme des
notes éparses d'un air oublié ,. Mais de ce qu'il avait lu une
impression prolonde, quoique probablernent toute générale,
lui était restée.
Les poemes lamartiniens directement inspirés de la Bible
ne sont pas nombreux. Les deux plus importants sontanciens :
Saül et Poésie sacrée.
M. Jean des Cognets, qui vient de donner une édition critique de Saül fl), a bien expliqué dans son introduction le principal intéret de cette. tragédie, antérieure de peu aux premiers
chefs-d'reuvre. Le poete y fait parler sous une forme impersonnelle les deux hommes qu'il porte en lui apres la mort d'Elvire :
celui qui doute et celui qui croit, le philosophe qui fait écho
a Byron et le chrétien qui le réfute, l'auteur du Désespoir et
l'auteur de La Prouidence d Chomme. Celui-ci a comme inter-

prete David, le roi soumis, et celui-la Saül; le roi révolté. Et le
plus éloquent des deux, c'est l'impie qui refuse de s'agcnouiller,
qui rejette toute la responsabilité de son crime sur le Créateur;
il est le plus éloquent parce que la révolte a cette date est plus
active dan:'.: l'iime de Lamartine que la résignation :

grand-pere et qu'il avait lui-meme froissés apres eux.
Quelles parties de la Bible connut-il surtout par les citations
maternelles et par les lectures faites a la table paternelle ? Nous

Die u cruel, Dieu 1ie sang, je te brave et t'outrage.
Tout ton pouvoir ne peuL a vil ir mon courage.
Tu triomphes, c'est vrai ; mais lorsque tu m'abats,
Je me releve e.e.. .ore pour insulLer ton bras l
Je ne me repens pas des crimes de ma vie.
C'est toi qui les commis et qui les justifie ;
C'est toi qui de mes jours constant persécuteur,
As semé sous mes pas les pieges du malheur;
Et si l'exces des maux a produit l'injustice,
Tu rus de mes forfaits la cause et le complice.

l'ignorons.

Son Saül, dont la rédaction définitive est de 1818,.atteste une
étude précise seulement des chapitres du line des Rois contenant l'histoire du héros et des Psaumes. En juin 1819, iJ
lut avec e?-thousiasme, nous le savons par la Correspondance,

la traduction des Psaumes par Genoude. Peu auparavant, il
avait adressé au nouveau traducteur de la Bible son dithyrambe
dda Poésie sacrée, oú il s'était inspiré des livres de Job et d'lsaie
dé¡a tradmts a part, puis de Ja vision d'Ézéchiel et des Lamen!aiion~ de J érémie, textes célebres. Chant d' amour suppose la

Comme Lamartine n'a cherché qu'a exprimer par la voix
de ses personnages se~ Eentiments personnels, on ne doit pas
s'étonner qu'il ait fait entrer dálls son Saül tres peu de souvenirs

connaissance_ du Cantique des Cantiques, Sagesse celle du livre

bibliques. Sa pro.pre personne pour les caracteres, la tragédie
d' Alfieri pour le pl•an ont été ses sources, bien plus que l'Écriture.
La seule page biblique de la tragédie est le chant de Mico!.

de ce titre, La Chute d'un Ange celle de l'Apocalypse.
Peut-etre Lamartine n'a-t-il jamais bien lu dans la Bible
d'autres livres sauf ceux que je viens de nommer. Peut-etre
les princfp_ale~ lectures qu 'il en a faites remontent-elles au temps
des Meddallons . Pour les Psaumes eux-memes il avoue a
M. Bruys d'Ouil!y, en 1838, que seulement « quelques versets

etre était-ce Chateaubriand qui avait indiqué quelques-uns
des te,.tes a utiliser (2). Ce qu; est déja lamartinien dans ce
chant, c'est J'harmonie du vers, c'est que la strophe soil si .bfon
rythmée, c'est que l'image soit plaeée la ou elle doit éclairer
1e développemen\ :

(l)_ Je me fais u_n plaisir de remercier M. Zyromski de tout ce qu'il m'a

appr1s sur Lnmartwe-.

Une contamination des Psaumes en a fourni les images, et peut-

(1/

Collcction des Textesfran~ais modemes, 191:8.
(2 Marlyrs, fin du livre III; Saaz.. vers 1016, 1019, 103.L- 1-032.

�•
LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AtSE

40

REVUE DES COURS ET C:ONF.ÉRENCES

Je répandral mon Ame au seull du aanctuaire,
Seigneur, dans ton nom seul, Je mettrai mon espoir

Mes cris t.'6,•eilleront, et. mon humble prJére
S'élbvera vers toi comme l'encens du solr 1
Dans quel abaisscment ma gloire s'est perdue 1
J'erre sur la montagne ainsi qu'un pasaereau ;
Et par t.ant de rigueurs mon dme confondue,

Mon A.me e5t devant toi, comme un désert. sans eau.

Dans Poésie sacrée, la meilleure parlie est celle qui est empruntée
au livre de Job. Le texi,e biblique est souvent traduit. Tantot
il re~oit un développement un peu oratoire :
Ah ! périsse l\ jamais le Jour qui m'a vu nattre 1
Ah : périsse a Jamais la nuit qui m'a concu J
Et le sein qui m'a do'lmé l'étre,
Et les genoux qui m'onL recu 1

Tantat une page entiére est condensée en une seule strophe,
tres pleine, bien (ran~aise par la construction, bien lamartinienne,

M. Zyromski l'a dit, par les prélérences aecordées aux images
gracieuses, celle de la lleur et celle de l'eau courante :
En vain je m'adresse !11 Jeur foule,
Leur piUé m'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux...
L'homme vil un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ¡
Rassa5;íé de sa misére,
JI tombe en On comme la neur ;
11 tombe I Au moins par la rosée
La racine rertillsée
Peut-elle un moment refleurir 1
Mais l'homme, hélas I aprés la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie:
On le cherche, il vlent de tarlr.
Mes jours fondent comme la neige
Au soumc du courroux divin ;
Mon espérance, ~u'il abrbge,
S'1"nfuit comme l eau de ma main .. .

Y a-t-il chez Lamartine, en dehors de Saül et de Poé•i• ,acrée,
des poémes dont l'idée premiére soit due á un souvenir biblique '?
Bien peu sans doute. Peut-etre Sagesse. Certainement 1' E,pril
de Dieu, ou est décrit si vigoureusement la lutte de Jacob contre
l'ange, devenue le symbole de« l'inspiration de Dieu combattant
contre la volonté aveugle et rebelle de l'homme (1) •·
Mais assez souvent peut-etre, si la Bible n'a pasa elle seule
suscité le poéme, un souvenir biblique a bien pu contribuer á
sa conception ou s'est présenté au cours du développement.

Quand ces réminiscences s'ofTrent-elles de prélérence ?
C'est d'abord dans les poémes mélancoliques. Jamais le théme
romanlique de la lassitude de la vie n'esttraité sansquereviennent
des images empruntées soit á Job, soit au Psalmiste. Car pour
Lamarline le Psalmiste lui-meme est avant tout un grand mélan·
colique, et quand il veut nous présenter des images accomplies
de sa propre tristesse, il nomme avec une mer se brisant contre
un écueil, avec ube montagne couverte de nuages, avec un ciel
sans étoiles, la poésie du Psalmiste et les plaintes de Job:
VoilA pourquoi mon A.me est tri~te
Comme une rner brisant la nuit sur un écutil,
Comme la herpe du Psalmiste,
Ouand il pleure au bord d'un cercueil,
Comme l'llorcb voUé sous un nuage sombre,
Comme un clel sane étoile, ou comme un Jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu on ne put consoler,
Qui, le cceur débordant d'une douleur tarouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa boucbe,
Et dlsait: • Lnlssez-moi parJer (l) I •

De fait, bien souvent on ne saurait dire lequel des deux poétes
hébreux a lourni au poéte lran~ais sa comparaison :
La source de mes Jours comme eux s'est écoulée ¡
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon Ame troublée
N'aura pas réOóchi les clartés d'un b'..&amp;U Jour ...
Tes jours, sombres et courts comme des Jours d'automne
DécHnent comme l'ombre au penchant des coteaux ¡
L'amilié te trahit, la pitié t'abandonnG,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Les autres poémes qui doivent á la Bible peut-étre leur naisoance, assurément une partie de leur couleur, sont ceux ou la
nature est considéree comme le temple du Créateur, l'reuvre
de ses mains et la preuve de sa magnificence. Toutes les Harmonies
1ont des lors bibliques ; mais particuliérement les poemes ou
le mot Ca,li enarranl gloriam Dei a été si magnifiquement
amplifié. Des qu'on commence á relire ce recueil, on songe aux
Psaumes, et on peut estimer que sans les Psaumes jamais le
recueil n'eut été composé, ou qu'il eut été bien moins complet,
bien moins brillant.
Ce n'est pas que les emprunts á la Bible y soient nombreux,
ni qu'ils soient jamais tres directo. Ni le Dieu de Lamartine
n'est une personnalité auasi marquée que le Dieu de la Bible,
ni sa poésie n'a la vigueur de la poésie biblique.
{l) Job., eh. xx1 (note de Lamarline). Harmonitt, 111, XII.

(1) C'est Lamartine qui le dlt dans son Commentaire.

,

-11

�___

.

.,.~
...
_,.,:,t,loujcMn
w eo....._

~ . . 1...... - •
•2. . . . . - • PNhei• • l i • ; - i - .

.....

MaMl!w¡m,fari,prieit,-t.nqu.Hm II c i - •
1um qai loacU Din i aot.le _ . _ . e sh
2 'YOia ilJdiñ.

.

:

t'oileau &amp;i~opoau blle,
1.a.wb&lt; . ,_ _ _ •
L-1
--A• brull dM Vllllll et de l'&lt;aa;
L'afr Mall, ) ~ lltts:::c t
au IOlell bollldomÍe.

eoon. .. , ..-.4\lllt
Leo lambeau, 4MINa par l'alli de l'auron,
PJoUeat
au "'1Ü dana ••-t v......u;
La.poVJl"!•-..,••111111uolON ·
•~•dlloldleauteoalelduioied,

º""

co...,.
.•• .damlalfoun
.--Leo_de_roí
d'appanll.

Mlliea,

•
ofl ae reconnalt la viaion propre du poete.
Le plus aouvent l l'image bMlnlque ae nu.Utue m&amp;me une
toute nouvelle. Aimi, dans Le Canliqu• de, Canl:qua
chevewc de l'amante .font aouger 1 des t.roupeaux de chévren,
Jioache 6 ua.e bande d'karfatn. Dau le Cllanfd'_,.,.lamar' len cheveux de )'amante aont aemblablea a un nuage dont.
,p!idear cache aon via,,ige á qu.1'-t.4.-de la permúeion
~ . la bouche 1
dv dphfl'.

1a leaat6 et de l'amour.
·
fA. s.tamfte ent unecriatareau eorpa perfli',forwetr-aá■w.
femme ailMC par le poate fru.~ ent toule inWligence, \ea
Bn elle, il ne d6eril done tonguemmt. que les perw
corps qai manifeltent. la vie int6rieure, aeu poiM 1111 - , i.
1!1!111-, la jambe, mais len yeux, o6 cheque penÑI

n la llitue dana l'enpace :

_.........-.

Oaudla lllllllo dN

........................................ .

_..,i - -•

J■tle ea on volt sur l'eau Umplde
Comme
i'loller l'lmage rapldc
Des cygnes qui tenden\ l'alr;

~

..,

Volt _ _ _ ...__

lea._

a rilalfA Nii d'une )ftClliaa flu• cWlica'81p1e
p1111pr a le pnMe Nprmd le meL da CaltlMJue daCad JPJN •
• Quelle ent celle-ci qui •'avance comme l'aurwe l 1141&amp; t.vv t •
O.. l'aa, l'iJuce ent appliqa'8 l la joue, aur laqunlle il Hmhll
0

...... nyoo glilllnt del'aUJON ae.ai, flúpour\oajeur,.__
- ua
(Hant0niM, 11, 11). D,- ua Mtre, eH. eá
appliqa6e aWl J - . daU W . . _ llltAaue 1'6tJaL .,_..
len 1armea du matin tempirent le feu de l'aurore (M.utaüo111 11,
M). Dau 11111lroil~ alihntllit.ala.fe□-

. . ea p■eaan, daDa tona ce■ textea un v6n1.able préciaion
-vient. awt flenoina de l'enprit. ~ l,.unap biblique
• de Lamartae, on le voit, quelque chOl8 d'adouci et de

k - U cien image. eonwpond 6UDffOBCCPü9DDOUffÜe

daalr.

_,ble

qJJ&amp;tri6me (Harmonm II, 11), il ent ftneme nt expliqué que
la femme, commn aou le ciel, l'heure mat.úlale ent donbelle

l'onde epi ■e nClff

Je-to--,
,
.
,
.
,
.
.
.,. __ .....

••1

RAll',IJ&amp;E

toi.da• ·••adftl9,
11!111 de'ta femmt aoni ici cenen de la pudeur (ll&gt;i4.). Dann

Au toullle -

J••·----.--1-w.-oa•..ine
s•aoauad•..,.,. ma1

u. POMUI

Bf¡ . . . . . . . . . . . . .-

Ce ••• pu uon pi• en. ,.._.. bup 1 · u que I• ülllll'I
du vMemtÍlt, d• nuages et de fa tente du aoleil aont i l Jamart.iaieu• ; ellec ae . . ~ - . ce- e
c!:',, •ae d6velopput:

peat.-ttre, llitue l'image dana le tempe :

D4N8

Et d• myst6NI de la nul•.

t-

Lamartine, toa nlut flll• le poMe

t•---.. .
u -

la boacbe, 1 qui il nufflt d'un aeuftle, d'un mot 1uivi d'un
, d'une plainte, d'un demi-aourire pour que le COlur de

,-ni entende ce qu'elle veut dire:

-t

Tel, ea
par une lyre,
Le ■oullle memo du z6ph1Je
Dnlmt UD n - t áccord.

Da Ion, l'on comprend que cet

étre nftkhi et tendre nou
~ aurtout dana le mouvement, puieque c'eat par le

�4l

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mouvement que se traduisent la peDEée et l'émotion. Et l'on
comprend aussi que les images du zéphyr, de !'onde, du nuage,
des rayons de la !une évoquent autour d'une créature si peu
sensuelle un paysage composé de tout ce que la nature a de plus
léger.
Le portr~t de la, Sulami~e se spiritualise de la meme fa~on
pour devenir dans I Humamlt! (Harmonie,, II, 11) le portrait
de la lemme.
lci comme dans le Chanl d' amour est peint avec prédilection
ce qui _exprime la_ vie int~rieure: le lront, temple ou !'Ame habite,
la. nanne que Ca,t lrém1r l'émotion, la lévre ou nalt le sourire.
le, le lecteur n'est plus invité a voir dans la poitrine que

Le thé~tre romantique
de Dumas pere

a Dumas flls.

Coura de ll. ANDRt L&amp; BRETON,
Matlrt de Confúencts O la Sorborint.

Deux sources d'o(l la vle bu maine
En rulsseaux d'amour doit coultr,

XII
Premlére réactlon oontre le tbéAtre rom1uUq11e :
Ponaard et Raobel (\)

et dans les llancs, que le vaisseau oil l'enfant sera porté :
Sa laille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui da.ose
'
UJrsque la voUe s"arrond1t
Sous son mAt que berce l'aurore
Balance son nanc vide encore '

11 y avait six semaines que les Burgraves av_ai~1•t été jou_és
la Comédie-Fran~ise et fort mal accueilbs du pubhc,
Jorsque, au printemps de 1843, fut _représentée
1 Odéon
une autre piéce a laquelle le meme public fit _un accueil enthousiaste. Elle était intitulée: • Lucreu, tragéd1e en c1?q actes »,
et I'auteur s'appelait Fran~ois Ponsard, - nom mconnu la
veille et célébre dés le lendemain, mais pour_ peu de te~ps.
Une belle édition de ses reuvres en tro,s volumes rn-8°
est précédée d'une notice biographique réd1gée _par Dame!
Stern c'est-a-dire Mm• d' Agoult, la grande amie de_ L1s_zt,
- 1a'grande amic dont il aspirait ase débarr,sser et qui le tu~t
si longtemps a la chatne. La premiére lecture de Lucrece ava1t
cu lieu chez elle quelques mois avant la repr~sentation, alors
que Ponsard, arrivant de sa provmce,. vena1t_ de ~ébarq_uer
a Paris. II était né a Vienne, en Dauph1né, et ¡usqu alors 1I_ Y
avait vécu, laisant ses études de droit, puis s'essayant a écrire
des vers sous l'aiguillon de ce que Mm• _d'~goult appe\le s_a
, vocation ,. Au témoignage de tous ceux qm I ont co~nu:.c éta~t
un tres brave homme, un trés honnele hom':e, quo1qu 1I Y a,t
cu dans sa vie une période troublée, une période de hmt ans, de
1855a 1863, sur laquelle Mm• d'Agoult se Mte de pa~ser l'éponge
et de tirer le rideau, une période a laquelle ses b10 ;raphes ne
font qu'une timide et discréte allusion. 11 paratt qu'a un moment

a

Sous la vague qui rebondit.

lci la beauté étant présentée commeune harmonie des parties
comme ~n accord .des traits, les yeux ne sont montrés qu'ave~
les sourc1ls, la nanne, les lévres et la couleur des joues qu'avec
!'ovale du visage, la chevelure qu'avec le cou auquel elle sert de
collier et la hanche il laquelle elle sert de vetement. Ici touto
la description est faite en vue d'admirer dana la femme le ehefd'reuvre du plu• grand des artistes et d'honorer en elle
Celle par qui l'hrimme est con~u.

(d suivre.j

ª.

(1) Voir la Jec;.on précédenle dans Ir n• 16, du 30 juillel 1922, d1: la

del Cour,.

Revue

�46

dÓlm6 l'excellent Pouard 1e dérangea, entre qllUUltl el
clnauante·11JU1,1'Age critique; il diap.rut; on entendit dire ~
voyageait en l&amp;aü, q.'iWllait d e - u ~ , que aaia-je ? llar
il n•~ pu bomme 6 mourir en pécheur endutti et 1mp6i
nitent : il reviat en irr.-, ae llllria • 1861, fut bon ~
bon ~re, membre de I'Académie fra~aiae, et mourut en 188f,¡~
regretté de - amia et oublié du public.
11 avait faii ; - d'autna J)MCN ,¡ue .l,pr:,w,e : AJ• ~
M""1nu, Cliarlolú Cordag, Horau ,, Ltplü,, Ulg-, rn.,,,,.,
,l fargenl, la Bolll'U, le Lion amoareaz, Galilú. Maia o'•
· Luerit:c qui ftt un inlltant la gloin, de son nom, c'eat celle de piécea qui p-io111111 l'opinion et fut un événement, e'eat ,-_
elle qu'il eignifte quelque chllil8 dau l'hiatoire de notre litUrature ; e'eatelle qui lui valut en 1845 certain prix de l'Aca~
fondé düt UUIÑI aupvannt • JIOW' oppo¡iar une dfcae In
envabiue-nta du remaa•ie- ¡ c'ut d'.tle enlln que Lamlll'ÚM
avait dit, apria l'avoir entendu Jire cbez
d' Agoult : • ~
Glffl'e mar.-e MM; e'eat 1Ule jeuna . . . . . _ ,tUi ....
_.._Ullllpát111111-.1
&amp;a efft&amp;, • pv l'aapnl de - euv.re II eat ,... 4J1le PGnz1'11'
tepdleate w preai• r6b IH111. collln ole 19Tnti
l.atrie, com- dua tout &amp;héaue, il rep•I: ah u . . .
auai oppeaé que po ·11, • &lt;aelai de la p::fntio- p1h 11 mlt.
Pmmia 6 DOIII de DOIII 1111 ]llailMIN, p4ll'Dlil l de ~
tp1'11 eat Yraimeat trop ....,_ble, trop - - , tnip ,age,:z_'a
... g 1 e. Bt le fait ea •'.M •t 1111" i l'UIN!I, raie
n •
411trance, puoi0l!at6mert ou twieuleineat aeu6. ll ~ Ja ~
lit4 - - - • • deeelee,commeoa diNib.'41~
. _ .. _..permettrala.lectareaafille,GII,--~
• fNIIIBt. da&amp; .. ille peraettn Ja JectuN ... ma. n i.
ilia unv,I un joar d'..,. une petite dialon 'Pi
ttre 11a peu lihenine. De_,-~•¡ 1 • 1IDe pap ia .
daa • biCJll'llpme, i1 y a clana - _ , . page IN\ i1 .w
• - de- ain de mnvaia aujet ; •la a'.iaütule a C..

M••

--aont

z-,,, -

u fthTM -.umous

.

11BVU11 DU COUIUI BT CONPfiRBNCB8

il ,. - 4it :

Jo m'oa

VIÚ . . . . . . . . .

OUtuura---

lffalro

8-ooClllp que ..., -1 ¡
P11 ao tia&amp; que Je dlfriro.
Jloa daln eo&amp; de d«alro

•

Lo_, - .. Laoy.

\7,oilllaaeuJepaceH&amp;brewe;.U.11•- ... w.
et ne aurait alfaiblir te renom de aaiDe moralité qui

o

,_...._e.Ses.,__

.._,._tlePaMnl.lleatJe.ba
- ' L Heet.,..
••
.
.. d'aoellmtaconpleiu•._.-•orua•
...
,a,ii:

u,, llomme d'IIODD-

¡¡.. ;Ü ... •..;..,.... . . . . dW IOD emar,

··--. -"'-

qai, r-ip__.

..

-

oet.te . . . . 118 tt\t .tac,llée de
la flD de • piéce :

"ll~,.-......, i

............. ·.:.:.:.~:.,¡ ~: :-i.:,.&lt;.-1....
O,,'oa eotneo...,.......

eehi qui • ,djt, :
.

,gaiud Ja lialt •

,-.Jde, 11 a•eo&amp; pla1 41 Uml&amp;t.

ezhortatiou au bien dea letea de
nl, ~ • • le Mrol,
'-c,nJe pra&amp;ilpa. l_)ana
mariée 6 UD rival pllll
:ti, Ja deuleur de v,,. 11 bi__.
ut,.Mn perdraie,Pt la W.
. . . 411' tui. D'.autrea i : : :
1 11.,.- dit. Pouud, 14!
• iti~
et au V• act.e aoua voy~~::::
•
ll la lace de Laun H ICBW Wll _
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•arraap pour _umer
.-fuemeat iris beureu avec ~.. vet flUl cerk aard, oill aa coutaate aacme
_.., pratique de Po
"l
'il eat.repnad d'etn
.sap et .~onnableD ~ : : : Mlnnl,, noua ~

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aa ~ du IIOI _ . A,- n o n ~ a'c•ue qu il
..u:• NVb - 8 N , et • • '··'-"· IÍeB •
~ de pied 811 cape. qa'il no........
•
Ton6eo' ,Levolla . ..,.- T oO casque , _ 11 est lci •
- - ,..._, 1

'
adielU de 11- Pratlbomme. - muí
luie T _ Le voill 1 - Toa
_ . • pNle : • Ten panp_
lea pieda t ,
t-Lewiá.- Ne te_mou~~ d- de llon - •
&amp;rdement, f01l'
...,::_
u ne faut poma&amp;
tn,
n te _ . . qu'il • reaR. n ~,...l'Nllltlkt
. _ , . ¡¡ a mérité de plaire, ~
é daaa ~ ~
tnire des , . _ ,om ~tilpla,
et pa.- qui!~ le '6taitplua-'- _,....
'il ~ · f . . . ep¡&gt;096. !Dl'Ñllo villnBt; . . . . Nvoet lffl-i ~ ~i 6tait le pot. d._ F et de ••.,.,.. - - - •
enir;,it • · l

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-=....
•

f:

�48

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nouvelle, de la monarchie de Jui!let, de la bourgeoisie. II n'était
plus imagination et sensibilité, il n'était que bon sens, écrivain
aussi honnéte et pondéré que ses prédécesseurs immédiats
avaient été intempérants et volontiers scandaleux. II personnifiait le nouveau régime, le triomphe du bourgeois respectueux
de l'autorité et en meme temps, - notons ce trait caractéristique de notre bourgeoisie a l'époque de Louis-Philippe, voltairien, prenant plaisir a réclamer ou a proclamer la suprématie du pouvoir civil sur l'Église, écrivant tour a tour Agnes
de Méranie et Gali/ée pour dénoncer les abus ou les crimes
de la religion. Le réve de sa vie a été d'etre nommé député et
d'apporter a la tribune les enseignements qu'il était réduit
a nous donner dans ses tragédies. II n'y aurait qu'a grossir un
peu les traits pour apercevoir en lui la tournure d'esprit et, si
j'ose ,iire, les príncipes méme que Flaubert a prétés a son
M. Homais. Mais c'est ce qu'il ne faut pas !aire. II ne faut point
pousser le trait jusqu'a la charge, jusqu'a la caricature; il
ne faut pas oublier que Ponsard est loin d'étre un imbécile.
11 y a dans son théAtre, sinon du talent, au moins de réelles
qualités d'esprit. Tout s'y encha!ne avec logique et clarté ;
1'action est simple et souvert assez forte ; il a le sens des situations dramatiques. Dans Agnes de Méranie, par exemple, lo
premier acte est une trés vigoureuse exposition qui pose bien
le prob!eme a résoudre: nous voyons Agnes unie au roi PhilippeAuguste qui a pour l'épouser répudié sa premiere femme, nous
assistons en quelque sorte a leur bonheur, a leurs reves de gloire
et d'amour, quand soudain appara!t un moine, un légat du pape,
qui vient sommer le roi de chcsser Agnes et de reprendre l'épouse
injustement répudiée, sous peine de voir son royaume en interdit.

La scene a de la grandeur, et surtout elle constitue bien une
situation dramatique, elle pose clairement et fortement un pro!Jleme dont nous attendons la solution.
De meme, dans Lucrece, l'action est simple, claire et bien

conduite. A l'acte !, la scene est dans la maison de Collatin ;
Lucrece est la, maniant la quenouille et le fuseau au milieu
de ses servantes .. Survient Collatin en compagnie de Brutus,
Sextus Tarquin et quelques autres patriciens romains ; ils
ont quitté le camp pour surprendre leurs femmes a l'improviste et savoir ce qu'elles íaisaient, en leur absence. L'épreuve

n'a eté favorable a aucune d'elles, sauf a Lucrece, et en la voyant

si sage, si modeste, Sextus, 111s du roi Tarquin 1 s'éprend d 1 elle.

D'acte en acte, nous voyons croltre parallelement l'amour de
Sextus pour Lucrece et la haine de Brutus pour les Tarquins

•

49

LE THÉATRE ROMANTIQUE

lis sont résolus a tout !'un et l'autre, !'un pour ~mver jusqu'a
Lucréce, l'autre pour pfTranchir Rome. Et c'est l'amour cri•

mine! de Sextus pour Lucrece qui va fournir a Brutus l'occ,sion
tant attendue de renverser les tyrans; c'est la mort de Lucrece,
de Lucrece outragée par Sextus et qui se tue a pres avoir nommé
le coupable, c'est sa mort qui va donner le signa! de la révolution. Je ne crois pas que tout cela rous touche et nous intéresse beaucoup, et je dirai pourquoi. Encore faut-il reconnaltre que la piece est solidement charpentée, que la péripétie
en est sobre, qu'il n'y a la aucune de ces extravagances, de
ces tables ultra-romanesques, dont le drame romantique s'était
si rarement dégagé, et quand meme il y aurait exces de simplicité, de clarté, de bon sens chez Ponsard, il resterait toujours
que ces exces de bon sens ou ces or6ies de sagesse etaient
nécessaires /J la date ou il a écrit ; il resterait qu'il a rendu service
a notre art dramatique en faisant ressortir par le contraste les
folies du drame romantique.
Et cependant ses reuvres n'ont pas survécu ; et cependant,
s'il a porté un coup redoutable au drame romantique, s'il a
incontestablement háté sa mort, on ne peut clire qu'il lui ait
substitué un théAtre nouveau, qu'il ait fondé quelque chose.
Son tort n'est pas d'avoir eu trop de bon sens. Son tort, son
erreur a éte de vouloir ramener notre théAtre a une forme surannee. Son erreur est d'avoir voulu ressusciter la tragedie.
11 ne l'a pas ressuscitée et il était impossible de la ressusciter.

Est-ce a dire qu'elle soit morte ? est-ce a dire que les
pieces de Corneille et de Racine aient perdil pour nous leur
beauté ? Non, elles sont impérissables, éternellement jeunes,
et c'est ce dont la France entiere put se rendre compte a la
méme date a peu pres ou paraissait la Lucrece de Ponsard,
lorsque Rache! se revela et fit reparaltre sur la scene, vivantes,
fremissantes d'éternelle passion, Chimene, Pauline, Hermione,
Roxane, Phedre, et toutes les filies de Corneille et de Racine.
Je ne saurais traiter le sujet que j'etudie sans donner un souvenir
a Rache!, - et de toute maniere n'est-il pas juste de lui en
donner un ? 11 y a quelque chose de si particulier et, au fond,
de si mélancolique, dans la destinée d'une Rache! ou d'une
Malibran, de ces gloires de la scene qui s'evanouissent si vite et
si completement, et qui, apres avoir enchanté, transporté des

•

�U

IO

R8VUB -

COUU 11T CONFÉIISNCIIII
UCBSL,

miPien d'Amel, ae laillem ria apNI ellea, rien, comme fa •
11.-t. qa'ml nom ~ nr UM pierre I U avait chutt lli
llalihnD, il eat mort t.rop t6t pour jfter ea gerbe de lleun 1li!li
la loabe de Recbel ; il eat. mort deus ua avant elle ; múl á'I
l9i avait aurv6ca, il eat probable q11'il e6t voulu tui radie
. , - llommage qa'l la pude cutalrice, ear il avd 6W
de • plua , . . , . . . . achnin.telln, U 1'6tait mtme mlM •
pea d'.-r • toD achnin.tioa. . - qui 1111 deviae II ka'ftl\
. . _ pare de MI euvN9, 11 J a lolri,out ua petit Neiit, UfJ.
_,_. cAa Radtel, qui aemble aipifleatif, PeuWlrt •
plalt-il qa'il moiti6, paree qa'il nou iat.roduit ches l'■obi!lt,
paree qu'il - - la molltre bon de la eeene, ohez elle,
le lainr e1ler oa le lh!bnill~ de ea vie_intime, imprcmala
_ , . , avec lea débria reUouv• dalla le ballet, et
u lá pha quoi avec une cuiller et uae fourcbette 11
11 d6faut clee eouverta qui aont llg-aNI. EUcM'dela\.4ldit •
le petit récit fait appanltre .. mire, 1ID8 mere qui • le ~
de aou nppeler u pea trop 11- Cudiul, 0n ailMl'llit •
u pu ffir Rache! aa NiD de aa famil)e. Elle était •• ea
m 181H,d'-pauvre famille ianélite,lafamille PQk, li
que lepremierm6t.ier delaBUette Mdecbuler dalll lea nlllf~
jouut de la guitare ; elle enait. de ville ea ville affll•
Arririe II Paria, 011 la ftt eatrer 11 1'6cole de muaiqae nHr ••
que diripait Cb6roa, et 1Jimlt6t eelui-oi, la voyut apliwde pour le cbant, la _ . . ■o l!Om6diell S■int,,Aldain,
tui dona MI premiérea le&lt;}Om de déclam■tion, Aprie 11B.
aéjour au Comervatoire, puia au tb6Atre du G ~
eatn en 1838 11 la Comédie-Fr■~, etc'eat ll qu'elle ae ~
Ymtablement, dalla notre vieux ñpertoire tngique. 11
rwuJter du Umoipage ile aes -temporaiu qu'elle •
IIIOÚII de teadrell8 que d'6-gie faroucbe, de grudev, lltl
BGlli.e ; elle joiput II la beaut.6 de la diction aelle del ....,
tadea aealpturlles, Lee denliffle pagea du ricit de 11..la In&amp; 11B peu eat.nvoir, avec la f1amme du pule du, • Y...-

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......,et--....W-.llol,fe..,_.,C'io{Jeplao-lleaa
&lt;fe ""' 1 le jauu... Voal_,. qae J'alBo "'-lllr te

-U.-1&amp; ,,._ 1 ■ 11rnbh

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le_,. l.. VOIII DI - - rlen me....,_ de phu agrtable.
N lml 8' ~i!,u - t d'aa laltut.. elle revleDt - t dw MI
YOIUme do
; oon alr et oa cNmerelle ont je ne oal1 quol de
~
- - . Bl1e ••-lt pril clo IIOi, et la cb1¡¡:¡III• La

••..U.-X; .. -•-qsl•-•l'aulel

t ' - p l t en aourtant.

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_ , , , la llore GIMO rm ...,,.., 1m,uff.,. el •'incltnanl • - ·

ra1me oet bomme-lt l Ouend Je meta le aes dua ce llvn,' ,-,
.-.i-,-.--ir.lil-,w.

ª""~j'-t/

Qull rOle &amp;udila•ftUI mslntMM

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etmel,IIOWIC _ _ . . . , 11.. Pl#N, lellffllpoo6-latabll
delnr. Teut le mo-o"en n. Rullel 4'1m ..... o1pe ..
.-,1 .-1, 8' - l l w la tectaro. DobGN, otte IIIOIIO&amp;oal._
comme
une _
Ut.aaie.
Peu 6_
peu_
elle •'anime.
Nou1 61ban·
•• _ ,
__
....,_.
l!:lleurlneslla•ta

,-.n•

-

.Blle-.-.--&lt;INill•latollle·leirOllt pOl61aota
oppaytemroon~e, elle 1"ai&gt;ondo11DOm&amp;-t, .,_d1Dl
qu•• ml•volx. Tout l coap . . JfJ01' 6tlncellem, - le
llaclne -fle - YI- · elle p6tlt; . . -,11. J■11 INau. de at me,...ceM ; ~ ' au t.h66&amp;re, elle a·a pródutt 1111'

fe,.._

•·enot.

l Rachel, aotre tnpdie eut u replD de jeuúue
elle en aura, du reate, elaaque foia qu'il 1111 rencon~
elle de dignea interpritee, et oee repr'8entatioua ai bril•
~ fureat pu 88D8 naire beaucoup au thütre romantique.
u danpreux voilinage poor Anlollfl ou Hmuml que
oil taat de nilon se m8le il tut de po,!eie, que dea
cl'ane atrueture ai eimple, d'uae v6rit6 ai large et ai prohumaiue. Et plua d'un auteureommit la méme faute
; plua d'llD voulut 1'91',emmMCer Racine et Corneille,
puilul6rent. Latour Saint-Yban donna 11De V ir11inie

Girardin une Judith, puia 11De CllopMN, auxqueHea i;
Rache! prttait un aemblant de vie. Que dis-je? Muaeet
faillit cUer a la commuae i ~ , il réva d'écrire
• poor Racbel, il ~ucba lea premiérea ac6nea d'uae
.. Mail il avait trop d'eaprit, iI 6tait trop clairvoyant
praiater longtempa dana aon erreur, poor eroire lui auui
Ci4 ou IUnnice peuYeat ae reeommencer de uos joun et il
Tite a son projet.
'
'rieill• tragédies du xvue aieele aout dea chefa.d'muvre

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

52

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immortels que nous admirons, que nous aimons. Mais nous

]es aimons et les admirons, parce qu'en elles !'esprit du xvn• siécle
a trouvé son plus parlait moyen d'expression, parce qu'elles
sont en accord en merveilleux accord avec !'Ame meme du
siécle qui les a produites. Elles sont la forme d'art q_ui convenait
a une société aristocratique, a une époque de b,enséance et
de noblesse. C'est un lien commun de critique que de les comparer au chAteau ou ou pare de Versailles, et avant Ta(ne, Hugo
avait déja magnifiquement développé cette compara,son dans
une prélace des Odes el hallades. La comparaison sera toujours
juste, et le plaisir que nous goOtons a retire_ nos. deux grands
tragiques est sensiblement le meme que celm qm nou~ atten~
dans la Grande galerie ou sous les ombrages de Versa,lles. le,
comme la, meme majesté, meme air de grandeur, meme solennité
qui est bien d'un autre a.ge; ici comme 13. une France trés anciennc
et trés belle qui s'évoque pour nous. Nous aimons en notre
tragédie l'image d'une société qui fut glorieuse et qui ~'est
plus, et cette évocation a son charme, quo1que parlo1speut-etre,
malgré le sentiment de piété qui nous raméne vers le passé,
nous puissions bien trouver un peu trop d'appret ou de froideur dans l'ordonnance générale de ce pare et de ce chAteau,
dans le cadre et le style de ces vieilles tn gédies. 11 ne faut pas
moins que le génie de Corneille et de Racine pour nous !aire
accepter certaines parties ou certains éléments de leur théAtre,
pour que dans l'ceuvre du vieux temps 1 dans une ceuvre faite
a l'image d'une société disparue, nous sentions encare frémir
et circuler la vie.

Hélas! on ne sait que trop que, ce génie, il ne faut pas le chercher chez Ponsard ; on ne sait que trop que son bon sens n'est
pas du génie, et dés lors, que pouvait etre une tragédie écriteen
1843, si ce n'est un anachronisme que rien ne dissimulc ou
n'atténue? Que pouvait-elle etre, si ce n'est une reuvre ha.tarde,
disons mieux, une c:euvre morte oU s'accuse entre la société

oontemporaine et la forme meme de l'reuvre le plus extraordinaire désaccord ?
Examinons un peu cela, et d 'abord voyons a que Is procédés
Ponsard a recours pour batir sa piéce. II n'ose pas,

a vrai

dire,

restaurer l'unité de temps et l'unité de lieu dont depuis longtemps
déja on avait délivré le théatre, et sur ce point le parti adverse,
le romantisme, garde le terrain conquis. Dans Lucrece, l'action
dure plusieurs jours, et elle est tantOt chez Collatin, tantélt chez
Brutus, tantOt au palais de Tarquín. En revanche, nous retrouvons ici l'emploi du récit, des longs récits de Théramene qui

nous semblaient longs meme chez Racine, et il y en a deux au
premier acte, dont l'un a plus de cinquante vers. Et, d'autre
part, nous y retrouvons le songe, autre procédé plus 1;1sé enco~e,
a'il est possible, et qui pouvait, de me~e que ~elm du r~c,~,
avoir sa raison d'etre en un temps d'extreme pohtesse et d étiquette formaliste 011 l'auteur se sentait obligé de ménager les
yeux du spectate~r, de par(e~ a son esprit plus _qu'a ses ye1;1x,
mais procédé vra1ment fastid,eux pour nous qu,. sommes moms
timides et qui préférons des tableaux a des réc1ts, surtout au
récit d,'un songe. 11 est interminable, le songe de Lucréce ;
¡¡ a dü couter bien de la peine a l'auteur ; c'est toute une allégorie, toute une vision des malheurs qui menacent Lucrece
et des révolutions qui vont éclater a Rome. Elle s'est vue étendue
sur l'autel du sacrificateur, puis un serpent est venu l'enlac~r,
pl'is elle a sentí un glaive s'enfoncer dans son creur ; ~nf1n,

de chaque goutte de son sang elle a vu n· ltre des _bata1llons
de soldats qui brandissaient leurs lances. Et ce qu'1l y a de
pis Ja-dedans c'est la précision des détails, des paroles entendues
en songe et qu'elle répéte ; nous voyons trop qu'il ne s'agit
pas d'un vrai songe. Lorsque Pierre Loti r&gt;conte, dans le Livre
de la piélé el de la mor!, un reve dont le souvenir l'obsede, ~vee
que] art il sait lui garder l'imprécision, le vague mystérieux
des vrais songes I Le songe de Lucrtlce n'en est pas un ; e~
n'est qu'un artífice de thMtre, et un des plus surannés qm
soient.

Le meme anachronisme s'atteste, d'ailleurs, dans le style de
tout l'ouvrage, style_ tanUlt i_mité de Racine, ~t.tantOt_ de Corneille, style de pastiche tou¡ours. Au d1x~hmtieme s,_écle, un
homme d'esprit entendant lire une tragédie 011 passaient fréquemment d~s vers ainsi laits d'imitation, faisait le g_este de
porter la main a son cbapeau, e,t comme on lm d~manda,t pourquoi, répondait : 1 Je saine d anc1ennes conna1ssances .. , A ce

compte il faudrait écouter Lucrece chapeau has. Parfo1s, sans
doute, Íe pastiche n'est pas mauvais ; des vers se rencontrenl
d'une vigueur cornélienne :
La ride au front sied mieux qu'au front la flétrissure ...

Qi~ 'cies· SOid'tltS ';~m~iñ~,· de ·¿¡s· ;~üi~ñis" ~Oidtlt's .. ..
Qui lout autour de Rome ont conquis des ttals,
Les Tarquins 1 O pudeur I de ces hommes de guerre
Ont fait des bah¡yeurs et des tailleurs de pierre ...

Mais a chaque instant le caraetére archa!que de ce style se
trahit. Ici, un emprunt a Bajazel (III• acte) ; la, un emprunt a

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
54
l'Enéide (imprécations de Didon) ; portout des périphraseo,
un langage timaré qui n'ose appeler aucune chose par son
nom, un Jangage cérémonieux qui détonne si étrang,ement
;\ nos oreilles 1

une de se, e1claues.
Uve-loi, Laodice, et va puiser dans l'W'ne
L'huile qui doit brOJer dans la lampe nocturne.
Les heures du repos viendr~nt un pe~ plus tard,
La nuit n'a pas encor toum1 son prem1er quart,
Et je veux achever de filer cet.le laine, .
.
Avant d'éteindre enfin la lampe deme fo1s pleme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

55

Je devanee d"un four 1'heure des attentats
Qui marquent une époque et ehangent les Etats.

Qui done es-tu 1
Jo suis la SibyUe de Cumes.

LUCRBCR, d

LA NOURRICE

Luc.ri.'ce, ecoutez-moi ; car vous n'oubliez pas
Que je vous ai longtemps portée entre mes bras, etc.

Tel est le début de la piéce, et le meme ron-ron se prolonge
jusqu'il la fin.

..
l\lais encare, procédés mécaniques, abus des rédts et del
songes, pon •if du style, tout cela est sccondaire. Ce qui est
grave, ce qui est effroyable en vérité, c'est d'avoir affaire 8. un
auteur dramatique du x1x• siécle, qui va chercber ses sujeta
de piéces dans l'antiquité grecque ou latine, qui nous convoque
au théAtre pour nous ressasser les vieilles histoires que noua
lisions a treize ou quatorze ans dans Tite-Live, et qui des ce
temps-la ne nous amusaient guere. Ah I Ponsard connatt bien
son Titc-Live ; il est tres au courant de ce qui se passait a Rome
cinq cents ans avant J ésus-Christ. Et nous les voyons reparattre,
les vieux grands bommes, les traditionnelles hérúlnes, dont le
seul nom évoque pour nous des souvenirs de collége et de distributions des prix. Voici Brutus et l'histoire de son ambassade
a Delphes, voici les Tarquins, voici Lucré:ce, la vertueuse, l'infortunée Lucréce I Ne dirait-on pas que depuis cinq cents ans avant
Jésus-Christ jusqu'en l'annéc 1843 de notre ére aueune autre
femme n'ait été aussi vertueuse que Lucréce, laquelle n'a peutetre jamais existé ? Le plus plaisant dans la piéce de Ponsard,
c'esl au III• acte l'apparition d'une femme mystériense, vetue
.de noir, voilée ; elle porte lrois livres sous le bras et une lampe
a la main ; elle parle :
Je viens de loin. Un Dieu me force a voyager.
J"apparais une !ois, messagé.re céleste,
A ceux qui sont livrés a quelque esprit tuneste;

Elle aussi ! la Sibylle de Cumes ! encare une bien ancienne
connaissance.
.
De pareilles ceuvres nous font apprécicr le service que Meilbac
et Halévy ont rendu aux lettres fran~aises en écrivant la
Bel/e H élene en débarrassant la scéne de tous ces revenants,
lle toutes c¡s !armes. 11 était vraimcnt temps d'emporter les
&amp;adavres et de renvoyer la Sibylle a Cumes. Mais avant que
parut la Bel/e Htlé11e Ponsard avait récidivé ; il avait fait
jouer Ji ornee el Lydie, Úavail !ait jo_uer u~ Ulys~e- Et je sais qu'il
a emprunté le sujet d'autres tragédies a I h1sto1redu Mayen Age
ou des temps modernes ; il s'est risqué d'abord jusqu'a PbilippeAu6uste, puis il s'est enhardi, et il a écrit Cha~lolte Corday,
le Lion ~moureua:, il a fait des géants de la Révolution des héros
de tragédie. Ne sent-on pas que, sous, une_ défroque ou . sous
une autre, sous la toge romaine ou sous I bab1t a la J:tobespierre,
de la part d'un auteur dramatique le conlresens éta1t le meme,
et que si ce théAtre constituait une réact!on contre le _dr~me
de Hugo ou de Dumas pere, cette réacbon ne pouva1t etre
féconde et devenir le point de départ d'un art nouveau ? 11
constituait une réaction contre le drame romantique puisqu'il
était un retour a des formes vieillies, d'un autre Age, dont
favait été le mérite de Dumas et de Hugo que de débarrasser
le thMtre. Mais loin d'ouvrir a l'art dramabque une carnére
nouvelle, il l'encourageait A retomber dans la pire erreur que
le romantisme eilt commise, puisqu'il l'invitait a chercher dans
l'histoire ses sujets et sa substance. Oui, la grande erreur du
romantisme avait été de s'emprisonner trop souvcnt dan•
l'histoire, dans le roman ou le drame o: bistorique »; et c'est en
efTet le trait commun a tous les drames de Dumas, Hugo ou
Vigny, c'est la faute que Musset seul avait évitée en ayant soin
de situer ses piéces, qui sont des reves de poete, ~ans_ un cadre
de reve et de fantaisie. Faire de la littérature historique, cela
pouvait etre permis, cela pouvait Hre légitime et bon au
xv11e siecle et méme aux premiers jours du x1x 8 siécle, au temp1
oll l'histoire n'existait pas encore ; les grands romanciers ou
les grands poétes qui s'inspiraient alors de l'his~oire, celui surtout qui écrivait les Marlyrs, ont conhil¡ué a éve1ller la vocat10n

�56

RE\'t.:E DES COURS ET CONFÉRENCES

de nos hist.oriens, et il faut leur en savoir gré. Mais depuis
Chateaubrianrl , ces historiens avaient lait leur reuvre, ils nous
avaient appris que l'histoire est une science, que le vrai est
sacré, que d'.ailleurs il est vain de vouloir ressusciter les morts
sur un tbéAtre, et que c'est dans les documents ou les reuvres
d'art du passé, et la seulement, que nous devons chercher les
hommes du passé.
C'est ce que les auteurs de drames romantiques avaient trop
oublié dans leurs Henri 111, leurs Marichal d'AncNJ ou leurs
Ruy Bias ; du moins avaient-ils cette excuse que sur des tableaux inexacts ils répandaient tous les prestiges de leur pinceau
tout l'éclat de leur palette, et parfois tous les encbantemen~
de la poésie. Avec Ponsard, l'erreur éclate, le prestige se dissipe;
et peut-etre, aprt\s tout, est-ce de quoi il convient de luí étre
reconnaissant, quoiqu'il soubaitAt évidemment une autre
louange. 11 a réintégré le bon sens et la raison dans leurs droits
c'est quelque chose ; il a mis l'auteur dramatique en 6ard~
contre_ les extr~vagances de la lable ou de la péripétie, c'est
tres bien : ma1s remercions-le plus encore d'avoir fait comprendre a des esprits clairvoyants qu'il fallait chercher en dehors
du passé, en dehors de l'histoire, la matiére d'un art dramatique
nouveau. Dumas fils et Augier allaient bient6t profiter de lale~on.
(d •uivre.)

La crise religieuse
depuis la mort de Grégoire VII jusqu'a
ravenement d'Urbain II (1085-1088)
Coun de 11. AUGUSTIII FLICBE,
Profeueur 4 l'Univtrailt de

I. -

Monlpellitr.

L'Égliae á la mort de Grégolre VII.

Le 25 mai 1085, Grégoire VII s'éteignait a Salerne, sur la terre
normande, entouré de quelques serviteurs fidt\les qui l'avaient
accompagné dans sa retraite.
Quelques instants avant qu'il expirAt, les cardinaux, réunis
autour de son lit de mort, le remerciérent des éminents services
qu'il avait rendus a l'Église, puis ils le priérent de désigner
l'homme qui, dans les circonstances critiques que traversait la
chrétienté, lui paraissait le plus capable de présider aux destinées
de l'Église. Aprés s'etre un instant recueilli, le pontile moribond
répondit par ces mots qu'a fidt\lement rapportés son second
successeur, Urbain II : • Élisez celui de ces trois personnages
que vous pourrez avoir, l'éveque de Lucques, l'éveque d'Ostie
ou l'archeveque de Lyon. •
Or, aprt\s la mort de Grégoire VII, la papauté ne lut dévolue
ni a Anselme de Lucques, ni a Eudes d'Ostie, ni a Rugues de Lyon.
La vacance du siége pontifical dura un an et se termina le 24 mai
1086, par l'ollection de l'abbé du Mont-Cassin, Didier, sous le nom
de Víctor III.
Nul n'était moins qualifié que lui pour continuer l'reuvre
rélormatrice de Grégoire VII, et rarement, au cours de l'histoire,
on a relevé un contraste plus accusé entre deux pontiflcats
successifs. Grégoire VII est avant tout une grande Ame, toute
surnaturelle, illuminée par l'amour divin, rayonnante de foi et

�IUIYUII 11118 COVIIII 11T COIIFDBJICIIB

~~~~¡_aublime d'bUIDilÍt6; l ceux qui cherchent l ¡,t&amp;:M.a
- r- intlmee recoim de - esprit et de aon ca,ar J-te
~ eGIDIDe UD grand tMolopm, UD grand a¡,Mre ou ~
lllieu dire, UD grqd AÍllt dont toutea lee pellÑel et
lii!f
~----..~-~....-,la~del'~
Didier-du JlollfAlalin n'c m UD tbNlo(lien, ni UD apO&amp;N, • •
aint, mm ,m letW, UD utilt.e qui 1'entend men'9illeunmri ª
balir•,__•delmomlUrm,A7Huú,tl
al.llÍO"
lalquea, 1ivrea et manU1Critl; eaus donte, il l&lt;&gt;Uhaite ~
le triompbe de■ id• rl!fonnataiee■ A la dM- de■quellli •
pl'édneeur a UB4I toutes •• forcee, maia il aouhaite plua .....,
ment encore le rl!labli11 wlf M la pm- ite~" q u · ~
df - yeux le spectre de■ envabiueun pillards et lui
de dalll sa chére abhaye du MontrCulin la t.nmqallk
e"!f:enee d'UD ricbe amateur d'art. Cet homme de baute cal--,
JDIUI au temp&amp;ament moa et l la volontétzop BOUVeDt vedlJepw,_
~
caractére. N'a-tril pu pollMII aon amour de lá
pux JIIIIC(U l remer - .maltre T Au moment. de Piques lOR;
alon que Heuri IV uai.-ñ Rome, D a o8' prometb'e au nitdelt
Gamanie, l cet apo■tet eudun:i, acommanill et dépo■' par J.l'IIP', qu'l le f«ait COUl'ODDer empereur par Grtgoire "11".lillmlme 11am ta baailique de Saint.-Pieml.
Voill l'homme • qui lea cardinaux, allant • r-'N 48:
dar uprim6 par le pontife dMant, ont con U le IOÍll de. couliul'olavre rMarmatrice de Gr#lgoire Vil et de pounuivra re.xt.l!nllaatien c1u acbilme impmal. Ce n'eet pu tout : Didier n'a M 4l!ll
~ srtce la 16 preuion du pouvoir temponl reprf t6 • ..
cm:omt■nce par lee Normandadea Deux-Sicilel, auxquela ~
~ il n'avait ceu6 de t6moiper une amW6 1111
lnUn.ée et qui ont prollté d'une útuation acl'ption:eell" , - :
Mire la main aur la papaut6.
On'.uaient penNr de cette 61ection lea pan Grigori«. .-,
commeleur mlltre, avaient vod leur vie au l«Viee de laÑIOIIIMI
0n le 4evine aiHment.. D ,tatt. fatal que l'Qeetion de '\lict.or in
~ t . l a dmli~ danal't.glue, et c'eat ll ce qui coutAuela
Cl'lle teligl- qu maugure la mort de Gr"5ohe VII, q u e ~
le
man llJ!IS, l'aTIDement d'Urbain 11, fflii diaciple de M=
IOll'6 VII, eme vraiment dramatique et au coun de ~
l'mnre gÑgOrienne eOt pu aomb- aut■nt. par J"'mert.ie _ , , . .
"Victor 111 que par lea multiple■ agrNliona dont elle fut
1a put dé - advenairel. Du cOt.6 de ceux-ci, on --.lí
• - , autour de Guibert. de Ravmne 'dont ru■ nm'ill,
Brixlll avm fait. l'autipa¡,e Cllment 111 et, comme au •

ic:..

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poNmilpl,, ¡;:slcHe l'«-VN - - • :
~ • F - eaaie 4M ,Mn-114Hr W foil da plua a\'4C UDI•
jli..MNtation appanate qae G,..,.e VII n'a qa'un IChlvNt.i,pe
ti l8llicite lea tiaidee, lea hmtula, lol fail,le1, i'aocepter 11
pape -,mal aut,eur duque! lea eanemil de la rl!lonM -ri.-l
• gn ■per en ua faileeau cr::,perc&amp; A ua tel -ut. l'igliae
tdl J 9i6 • peut oppw que 4liviajon et 4suroí : par la wiK

•"8'.«m • Lya, lee GMgcaieu ~ t a putrtzt
.-tn l'attmtet c&lt;41wai1 1 l'.,ard d• prindpea aUIIÍ lliml qu
,._ penonn•; les mod. . . Eude1 d'o.üe (11 ..,_
Udlain Ill,IODt b !nttan•s; Vict.ar lllllli-mhle,-taut. qa'ila.W
tourmenW par le aanapale ;
peadant dix moia iln'oaeaefaireCODBa-,M dsobeDL- l - ~ piatieeteun, a'eafwyant au Montreuaia ofl
8 d96 de 1'ealermer pou IOlljNn. Et aillli I'..... nmUM,
allud_. par - pilote, ••• lllftit all6e au p de1 _ . . •
. . ftGlta ú l'iop 1laiou dCJllde par GNgoiN Vil ne l'avait __..
. _ • milieu de la tAmp&amp;te, U le droit ca-. fortii6 par ha
a¡wwwta de la poNaiqwe et ül6 par l• alW■ d11 Saiat,Slige, 1111
lai . . . .,... de auivre le . . . . vao6 par le pape 4Nfail 4'.Un lea la venue du -,,eur qaiaera pour elle le ,...,. fnlnpit

a. aa dee cm-litio• fida-, s

UrWn 11.

rt1a

110a lel apec:ta princ:ipamc de la ariN •·ge e 1Qi iloit
, - . l'ol,jet du coun de ceUe - • · ~ • _ , . _ . .
lallie la pa'riW, il a 46. 1 ;--- •• pr I h!ale de .Wflnir l a ~
tiall 4am laquelle Grigoire Vil laiae l'l?ttiae.
li le·poati1leá de Gdgoh&amp; VII a -,tribu6¡,c."IBl81aJW1 ,-t
l ñmplinr •u ..,,_ Age chrétiea la pbyaionwlie qa'il a
..t•I'• par la Rite, - gnndl rl!lult.atl ne ae - t dmJils
• • - hapm,p■ apria. A n'o1-'ver lee faite que ..,...
w - t , l ' a , g y r e ~ a u moment de la aortdu pape,
Jl!!ld ..ne-ent eompromiae par auite de l'--,e 4e la
~ d u a a luúe avec le roi de Qermaaie.
La n!forme l!rll8oñsne, nous l'a_,. prwv6 au _ . . .
ua6el ~nw, eat,la !'origine, d'wchel110131, Mligieux,eooI.tiallill'le ; elle a pour bat de IIMlllt.re fin au aioolalame ou cWlcnn
• da cler9' et l la .;-ie ou traflc . . digniWI eccl6d t·~r ■ ;mail la lutte coat.re la lñmonie a uaitr◄ Ortgoaire Vil
l illMliM as lalqw lle_,... l'inveeüture da fflcbá a
•
ahbay-. De ll lee prot.eatatio• dee p:i.- tmipoNII et
de eelui qui lllt pi• inWreué qa'aucun autre au
01' t"n deaahua, Henri IV, roi de Germanie.Poului, d'aalnl
. . . a'ajclutent la celui qui rl!aulte de l'interdictñoa ele

_....,_t

&amp;••-

�60

REVUE DES COURS ET CON'FÉRENCES

titure lalque. Depuis Othon le Grand, les rois de Germanie, parés
du litre impérial, ont exercésur la papauté une véritable tutelle.
Nicolas II, le 'premier, l'a énergiquement secouée. Ses successeurs, Alexandre JI et Grégoire VII, tout en manifestant Je désir
de vivre en bons rapports avec l'empire qu'ils consídérent
comme indispensable au maintien de la paix du monde, ont
revendiqué pour le Saint-Siége une entiére liberté de mouvements,
nécessaire A l'exercice de l'autorité spirituelle, en méme temp•
qu'ils ont rappelé au souverain,quí réunissait en Jui tous les vices
réprouvés par 1'11:glise et laissait libre cours A ses tyranniques
instincts, que les lois de la morale chrétienne s'imposent A tous
et que l' Ap6tre a prescrit aux rois d'étre les ministres de Díeu
pour le bien des hommes.
Henri IV est resté sourd a ces avertissements. Aussi,le pontificat de Grégoire VII se raméne-t-il a partir de 1076 a une luttc
acharnée entre le champion des droits de Dieu, Je soldat de l'idéal
chrétien que fut Je pape,et le tyranautoritaire, dénuéde s~rupules,
orgueilleux, bypocrite, sans conscience et sans dignité qui a
nom Henri IV. Ce chevalíer sans foi et sans loyauté a su, en
exploitant la surnaturelle candeur d'un pape peu initié aux subtilités trompeuses de la diplomatie, s'acbeminer a pas sQrs vers
le succés et,avec un art consommé,tirer parti de toutes ses victoires, méme de ses défaites. Vainqueur a Canossa ou, grAce A une
mise en scéne savante qui au bout de neuf siécles fait encore des
dupes, il a su faire venir sur les lévres du pontife qu'il avait
injurié la parole de pardon que Je disciple du Christ, incapable de
déméler la trame d'une humilité bypocrite, ne crut pouvoir
reluser au pécbeur qui savait si bien envelopper son endurcissement et sa haine du manteau de la contrition et du repentir;
vamqueur A Bri,cen ou, avec la meme habileté mensongére, il
réussit a décider Guibert de Ravenne, un pauvre homme qui ne
sut pas résister aux tentations de J'orgueil, a accepter la lourde
charge d'antipape et a grouper áutour de Jui les éveques débauchés, les princes avídes et rapaces, en un mol tous ceux qui
étaient trop dominés par les passions d u monde pour entendre
la parole de Grégoire VII ; vainqueur A Rome ou, en 1084, tandis
que le pape légitime, enfermé dans lecMteau Saint-Auge, résigné
A toutes les humiliations et meme au martyre, ne veut pas se
dép~rtir du silence que Jui dicte safoi,il intronise sonantipape et
reg01t de ses mains la couronne impériale; vainqueur enfin a
Salerne ou Grégoire VII finit misérablement sa vie, prisonnier
de ses alliés, pendant que Guibert, revenu a Rome apres le départ
des Normands, tr6ne sur le sicge de saint Pierre, Henri IV, en

L_\

CRJSE RELIGIEt:SE

61

1085, connalt les joies du plus radieux triompbe · iJ est le maltre
de l'heure; ses armes victorieuses font tremble~ J'Allemagne et
l'Italie ; les écrivains a sa solde, tbéologiens, juristes, historiographes, célébrent ses hauts faits avec une impudence sans
nom et osent prétendre que son autorité est une émanation de
l'autorité divine. Sa victoire est aussi bien une victoire juridique
qu'une victoíre militaire.

Sans doute Henri IV peut s'cnorgueillir tout d'abord d'ímP?rtants ~ucc~s mílitair~- 11 a prís Rome ; auparavant, toutes les
v,lles de 1 Itahe septentr10nale et centrale Vérone Milan Pavíe
Lucques, Pise, ont successivement capitulé. La plus fidéle allié~
du Saint-Síége, la comtesse Mathilde, tient bon dans sa citadelle
de Canossa, mai_s ses _troupes vaincues et épuísées sont incapables
de tenter une d1vers10n. En outre, la plupartdes éveques ítaliens
ont adhéré au schisme ii_npéríal : :Ienri, patriarche d'Aquilée,
Tedald, archeveque de M1lan, les éveques de Plaisance, Modéne,
Arezzo et tant d'autresse rangent sous la juridiction del'antipape
Clément III. Le Sacré Collége Jui-meme est entamé par la
défection de treíze cardinaux. Bref, a part quelques fidéles
comme Anselme de Lucques, Eudes d'Ostie le clergé italie~
renie l'reuvre grégoríenne que les Jaiques sont 'impuissants a défendre.
E_n Allemagne, l'opposition saxonne est domptée et l'Église
sub¡uguée. La mort de l'antiroi Rodolphe de Souabe au combat
d_e l'Elster (15 octobre 1080) a été funeste pour la cause grégorienne. C'_e~t ~ue _Rodolphe a été un vrai chef A la fois par ses
talents n:11htaires mcontestables et par son esprit de suite, par so
modérat10n dans la victoire, par la patience résignée qu'il a manifestée devant les atermoiements et les scrupules de Grégoire VII
peu press_é de ratifier son élection a la couronne. De plus, s;
mort_tragique a déconcerté ses partisans qui y ont vu un jugement
de D1cu et provoqué bon nombre de ralliements a Henri IV. Ceux
qui ont persisté dans leur opposition ont mis pres d'un an a
trouver un nouvel antiroi, et que! antiroi I Hermann de Luxembourg est a peu prés aussi qualifié pour conduire la guerre civile
en Alle_magne que Didier du Mont-Cassin pour continuer l'reuvre
grégorienne. Mou, apathique, incapable de prendre une décision
et d'agir au moment voulu, il laisse pendant trois ans Henri IV
conquérir l' Italie, prendre Rome, sans ten ter la moindre cliversion
et, par c_ette abstention prolongée, décourage ses partisans les
plus déc1~és. L'opposition saxonne s'effrite ; elle n'a plus ni
v1gu~ur_ ru méthode .. Les chefs religieux manquent eux aussi de
conv1ct10n et de hardiesse: Gebhard de Salzbourg vieillit; Hartwig

�LA CRIBB IIBLIGIBU911

· RBVUB DD C:011118 ft COlfPiRBNCD

n

lhpebeerg tergi-; i.rs ldnpata a'aemt. JIII' .,._
Nrw ¡awbe la 6ectiuada--. BNf la
. - 11k 11118 pb• ~t.
de tout. engloutir, llt IIIIIDl'-1.
• n8a. Jm übU de 1086 U- IV_. lanil e\ raiMD dla
~ ftlMiU. 1-wteet• 9L tmidM de ri11e11im1 qui pollmlMc
• • •, ., 1-r.
L'attaque royale a ét6 trie habilemilllt. mea6e.
toa¡..., ele a ét6 ¡aépane )111' une pol6mique 1111Vante. Heari a

"°'-._

m-van

e.o-

-Pihet+-dmirdepaix,1'11td«lariprt&amp;bwo1mattnl'mtmieatioadont. Grigoire VII l'avait. frappf, 1i Cllllui m protnail
la ltgiümit6. A cet.t.e 1hr, il • ecmvor¡u6 IN ntq.- it
&amp;111w11p11 pour 1m pnd t.ounioi omoireoo chaeun a ~ L
Le Wpt. Bud• d'Oaüe, eaVOJ' en Allemape
pu OÑgOire VII pea ,.,......,. lea forcea dilpen6ea et. pea
• I wtM ft puti de la Nforme,. a co111eati l ce coleqae et
di
ontear d•Gnsori-faruev6que de SuDloarg
Geitmnl. Or, Gebhanl eut. le d - da• la dilcuaioa • i1
ae , - ria Mjecter i - f - d""'1t.ale produit.e par l'arcÍie..... de 11.,._, W6cil, et qui
Neil laftnble l n..ri IV
li lilll que l'-=!-l""' de Gent.ullgenacbeva deJf •r•s ¡;
p1ñi m
: fh6que Udon d'Hilduhei- - Wre Ccmad, la
comt.e ~erry de KaUenbourg,. d'aukee eacore Hgr i□t
Hemi IV. Apri9 Piqale, le ror ,-. naDH" l May- un
IJDOde qui f t et.test., eNDhien ea poaitiOD Mt fortd l''Prd ..
d'Alw,... "'4 qui pnhadera l l'edcation d• M111iea
ew-ita. La cempomi@n -a Mt. eipillcative. 0n y voiL le,
lloinrclan6qw ➔ b::::s, W6cil
Rgilt ert de Trinf,
8ipiD •• Cwir Limiar de Brtme ...... - - - s..
..._ .............. ,.._t nada U'appel de Hmri IV
permi le~rrmu TbirnJ lle Vsdua, Comad d'Ulrecht,
Jllanatiar, Udoa ..JlólclAwlwm, Ot.bon 4e C-tR'llce et. 1íM foaJe depittnlet. dediacna aimi 1f11e pl.,_ a
1a11ra-. t.e1a ~ ,Wn'!91- de BoWm6, Fr6dá.: de Soaabe, Li..
tGIII de CeriDlllie, le com1e Jinuoill Rapotoa. 0a mdzae
~ 1_11; ~ ~.-.,e&amp;ca d6pmel•haq..~
::, '!1 J~ ~j1lillet 1086, Heari IV va •e a¡lb-cer p a r - ~

• -..-ta.

·12,--.

r.-

de..,_.,,

w.
·.,.::n

C:

1..nt deriftire la Sue, le raí veut.en 8nir avee u
aaln lcJJ.-d'OPF lliti.&gt;n qui ert Mata. L'évtqua Hermnn Mait
le 1111111 . . . . . . le me pacho du RhiD qui ae fet .,_ l la .,._
...U. de Heari IV. l..oa,teillpaiDcerteia, uavailéparl• .,,...
'l'1lisry "9 Verdaa, mm tnp ..u¡ndeu
• aeeepter ntn illfozmatioa, il ■ IOlticü6 IN avill cle on.

- •-YoiliD

,-r

•

.-e VII et. a ét6 le dMtinat.aire de le lettre fame-

63
ota IOllt

I• pri■cipea da goavenaemet. t.h'°'2atiqae. O. Ion,
11111-116 de la juatice de la cauae grigorieDDe. il la d6fmdit avee
1fr•cft+ et. modéntioD tout l la foil, 91\ chercbut. touJ- ,
ea CODduit.e aar celle du pape. n fallait done en a.ir
;awo lai. Le l• juin, Henri IV •t. l lleta ; il dépoze Hermann el
:.an. l • place Geloa, ahh6 de Saint.-Amoul, que Thierry de

-••hr

~INhm••-,r-deecmzacrer.
'l'rnq1allle de ce eOté, Hel!)i IV vole ven le Sue ola UdOD
d'Hildtaheim, trie aicN par l'ahh6 de Henfeld, Hmwig, qui
M,lnit u é'ftch6, lui e fray6 I• voieol ea affirmam que le raí
• 4Ncid6 l rapect.er I• priviWgM jedill accanWa par Clwl&amp;csgre. La plvput d• priDcez foat leur IIOUllliNiDD; le ni
Jlr z;;;n •'eafuit au dell de l'Elhe avec I• ~ • cnndamJM!z
l . . , _ ; Henri IV peuteatrernoleimellemeat.l Magd~et
plMW aur le niép arebiépiacopal l'abh6 de Henfeld qui ~ t
111k
Httion d• maim de W6cil de Mayence.A Halbent.adt,
l .aaeholug, l lliDden, A Meillzen, il inat.alle 6plemeal dea
~ qui lui - t entiiremeat dévouá ; il ue reate pJua ea Sue
-.a 6v6qae gNgorieD. ; c'ea •t. lbú de l'oppoaitior -eti&amp;isae
-■- de l'oppoaition politicpe. ll ea •t. de m6me ea Baviére
. . q,aelqu• prilata qui tenaieat eacore pour Grégoire VII,
........ AdalbéroD de Wurzbourg, TOllt. l'MVen6r et. .-placa

-•!

fil da aohiam■tique&amp;.

.law1 • .AJlemagne la aituetioD a'a 6W plDI favorable pour

llaid IV. Le nprAme effort. de Gr'soire VII a lameat.zblelwlt
...... Dez riv• de l'Elbe l cell• du Rhin, ea degl et. audell d•
le putie aemble perdue pour IN (Wgorienl ; clerea et.
pueillaet dilpozée A recon:nattre l'aut.orit6 de l'utipape
t. 111 qui n'•t. lui-mtine que le pile ,e¡n 61mtmt nr le
a)IOll.olique du trilpaiNaatot.trieaupateroi deG«manie,
B-■ri IV, devenu empereur romain, héritier d• e.in, ■de Charlemape et d'Othon, inVMtipar Dieu du soin de
le mODde.
C'ezt. qu'ea effet la puiaaance de Henri IV n'•t. pu aeulemem
fnit de le politique, de le diplomatie et dez armez. Elle peralt
•iaerée par le droit. Du jour o'II a été fulmiD6 contre Iui l'anapODtillcal, da jour ofl Grigoire Vil l'a dépozé fl. a d61ié
zujeta . du aermeat. de fldélité, tez pempblétairea et IN
1e sont. mil eu tnveil avec une ardear f l ~ 11a ont
millutieuaemeat I• codez ofl était conlignA le droit romain
bien que lez collectioDz canoDiq- ol 6taient rwniez
. . - - dez P6NI, d• papez et. d• CODCilM. CM tate,, ill

�.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

64

les ont interprétés, jalousement sollicités ; en les rapprochaot
a l'aide de déductions savantes qui n'ont d'autre tort que de
reposer sur de fausses prémisses, ils ont édifié un systeme qui
s'écroule par la base, mais dont les résultats ont pu paraltre
convaincants a des esprits superficiels et prévenus . On croit avec
Wenric de Treves que, Dieu pouvant seul délier du serment, les
sujeta sont liés pour la vie au prince auquel ils ont promis fidélité
lors de son avenement, meme si ce prince a vécu dans une perpétuelle révolte contre les lois de la morale et a honteusement
exploité ses administrés au \ieu de les protéger, de les défendre, de
les gouverner avec justice et modération. On croit avec Petrus
Crassus que, saint Paul ayant écrit que • tout pouvoir vient de
Dieu », l'hérédité monarchique a été établie par Dieu comme
signe du pouvoir institué par lui, et que renverser un roi qui tient
sa couronne de ses ancetres, fí\t-il homicide ou parjure, c'est aller
a l'encontre de la volonté de Dieu. On croit avec Guy d'Osnabrück que le roí est au-dessus des lois religieuses cornme des lois
séculieres et qu'il n'est pas plus permis au pape de l'excommunier
que de le déposer. Et ainsi les ennemis de la papauté, juriste• et
pamphlétaires, obéissant e un mot d'ordre, ont lorgé la théorie
de l'absolutisme héréditaire de droit divin réprouvée par les
Grégoriens parce qu'elle justifie l'oppression du faible par le fort
et qu'e\le confére !I Heori lV, tyran et parjure, ,es memes
droits et les memes prérogatives qu'á. un Char\eroagne ou a un
Constantin. A la fin de son pontificat, Grégoire VII s' est préoccupé
d'organiser une réfutation savante et méthodique de pareils
systemes, mais la science pontificale est en retard sur la science
impériale ; pour le moment, le sophisme germanique triomphe
orgueil\eusement et rallie taus les incertains qui courent avec
empressement au-devant du vainqueur.
La papauté romaioe, vaincue par les armes et par le droit,
voit-elle du moins surgir, au moment ou meurt Grégoire Vil,
quelques appuis possibles ? 11 n'en est rien. L'horizon est uniformément sombre. Rien a attendre ni des neutres ni des alliés,
ni des Jaiques ni des clercs.
Les neutres, quels sont-ils? Philippe 1er, roi de France?
Grégoire Vil ne luí a pas ménagé les avances ; á bien des reprises
il tui a lait savoir que le Saint-Siege \ui accorderait volontiers sa
laveur et son amitié. Mais Philippe rer est avant tout un souverain sensuel, égoiste, avide, pillard, qui ne s'accommode des

lois de l'Église que daos la mesure ou elles ne s'opposent pas
a ses mauvais instiocts, ce qui est plut0t exceptionnel. Roi des
simoniaques, protecteur avéréde l'archevequede Reims, Maoasses,

~

LA CRISE RELIGJEUSB

.
qui
groupa1t
de luí ad~é:
to te 1es opp_ositio_ns a l'reuvre de
G,régoire VII, autour
il n'a jamais
n est nullement disposé a vol
é au schisme impérial, mais il
a courir le moindre risque poi; lau sec~u~,del'exilé de Salerne ni
veut _pas et, le jour oil la a e succ s une réforme dont ¡¡ ne
chrétten, voudra l'arrach p ~•u~, garante des lois du mariage
~'Anjou pour mettre fin ae~n ~~ubras voluptu~ux de Bertrade
1excommunication exposer
e adultere, 11 préférera subir
terdit plutot que de renonc:;n..royaume_ aux rigueurs de l'iorer de ce gros homme qui n'a
pass10n._ Done, rien 8 espéet les femmes, dont la foi naive es autres idées que !'argent
aux abbayes royales racheteront
r•re que quelques donations
chirle seuil du paradis.
ses autes et l'aideront a fran-

s;,

_On ne peut compter davanta e
.
r01 d'Angleterre. Moralemen g s_ur Gmllaume le Conquérant
)a réforme, lutte contre les m!::~:~ieur a Philippe rer, il favoris;
Jama1s re~u un denier d'ori ine s m~ur~ de son clergé; il n'a
chasse
. g . ecclésiasbque,
mais , s'1'l po ur• . le nicolaisme et la s1morue
·1
1

m?ruon avec l'orthodoxie ré orí ' s

I

rest~. en parfaíte com-

BOit a Rome ou a Salerne :t ¡fe enne, peu lm importe que lepa e
terre qu'il vient de conquér/t tº~r°zcupéaorganiserl'Angivassaux, a lutter contre la Fr~n r r ner l'opposition de ses
aventures.
11 mourra d' a1·¡¡ eurs ce
pour
et
deux
anssonger. aux lointames
to ~era remplacé par son lils Guillau
I apres Grégoire VII
fé;:,~~• ;1:~l~~.::~~:.;i;::n:~:~pu ::e ;~.~~:it~::!c~e:n~i:~
normand, Orderic Vital '
e » et qm, suivant l'histo .
mo:,as~eres pour satisfair~
r:~~:~/e ¡iller les églises e;\:
. ms1 _les neutres, plus neutres
i~s e ~es concubines.
ta~':"" impassibles a la ruine de 1~~ ii9ma1s, assistent en speccep IODS du c6té des alliés L .
g ISe romaine. Memes défem~e. admirable en qui. un: ~~use. comtesse . Mathilde, cette
myst1c1sme le plus délicat est . ergie. ~oute vmle s'alliait au
~ir
et la papa uté e~ est ~~d'::ft~i~s!: dfns ~a forteresse
l'é .
ormands. Sana doute ils o t
pus s appuyer que
tremte des armées impé . 1
n arraché Grégoire VII a
süre oil ·¡ ª pu, échappant a I'outra
na es et lm ont ménagé une retraite
1
lace VIII, rendre en paix le der . ge rése~vé plus tard a Boni-

.:!

e~::•~

tu_re honorable, mais ils n'ont mer soupir et recevoir une sépul-

~a,r~ servir a la réalisation de 1:~:p:ré la papauté que pour la
e _rég~ire VII, Robert Guiscar essem~ ambitieux. Sauveur
.dommat10n militaire et ébl . d poursmt un vaste plan d
de devenir un jour emper:ur d~; par le mirage oriental, rév:
yzance. En sauvant la papauté,
5

�66

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

iJ a du méme coup anéanti ]'un des projets de Grégoire VI~ '!,ri,
au débuL de son pontifical, avait songé a une réconc,h?bon
religieuse avec Constantinople, séparée de Ro~e_ par le scb1sme.
En outre, en se servant du pape eL de la t~ad1tion romame, les
Normands disposeront d'une force morale qm les a,dera a d1sput&lt;;r
!'ltalie a l'inlluence germanique et a sauver leur propre _dorrunalion du péril que lui faisait_courir la présence d_e Henn IV a
Rome. Tels sont les buts qu'1ls poursmvent; ma1s des grands
intéréts religieux de ]a cbrétienté ils n_'ont cure, et la rélorm_e
de I'Église est le dernier de leurs souc1s. Comment en sera,t-1'
autrement ? N'appartiennent-ils pas a cette roce ~•llarde qm
s'est fait une spécialité de mettre a sac les abbayes, d en arracber
les trésors d'art avec un amour du gain et une a~sen~e de
scrupules qui ont trop souvent déshonoré leurs entrepnses •.
Dans I'Église meme les résultats d~ la rélorme grégonenne
n'apparattront que plus tard. Pour le moment, la laiblesse de la
papauté encourage les récalcitrants et l'élat moral du clergé
reste navrant. Les vices !létris par les Grégoriens r&lt;'pandent leur
inlection a tous les degrés de la biérarcbie ; les clercs contmuent
a se marier et a donner leurs églises aleurs lils et aleurs gendres,
tandis que les éveques vendent le sacerdoce et 1~ sacrements.
JI semble que les cris de détresse poussés par Grégo1re VII retentissent dans le vide et restent sans écbo. Ce n'est pas dans les
rangs du clergé que l'Église romaine trouvera _des délenseu,:s.
Que lui reste-t-il done dans cet abandon umversel ? Il lm reste
la tradition sur laquelle Grégoire VII s'est_sans cesse.appuyé et
qu'il vient de !aire codifier dans des coUecti_ons canomques composées sous son inspiration. Plus que ¡ama1s il apparatt que les
príncipes sont plus forts que les personnes et seuls capables de
remédier a une détresse malgré tout moins grave. que celle du
x" siecle de l'époque oú les filies de Théopby lac_te, d1sposant de la
liare au' gré de Ieurs lantaisies, faisaient gr~vlf les degrés_ de la
cbaire de Pierre a Ieurs amants ou a leurs hls et ou _le_ mome d~
Mont Soracte s'écriait avec le propbete : Fem1mm Mmlnabanl J erusalem. Et pourtant, au x• siécle, cette papauté,
tachée de sang, avilie par la débauch~, non seul~ment a survécu,
mais en raison d'une tradition séculaire, a contmué a ~ercer sa
prim~uté dogmatique et sacerdotale, si bien qu'en j&gt;le~e tour~
mente Ahbon de Fleury pouvait écrire que • celm qui s oppose a
l'Église romaine sépare les membres du tronc et e?tr~ dans. le
corps des adversaires du Cbrist ,. JI devait en étre ams1 a forlwri
pendant lacrise de 1085-1088: l'Église romaine, malgréles assaut.a
du debors et les divisions du dedans, sW'Vlvra en vertu de la

67

LA CRJSE RELIGIEUSE

t.radition que glorifient au méme moment les recueils d' Anselme
de Lucques et de Deusdedit.
Et c'est cette pensée qui dut consoler Grégoire VII a ses
derniers moments. S'il n'a pas prononcé le mot bistorique que lui
préteson panégyriste, du moins est-il permis desupposer qu'il eut
le cceur décbiré, lorsque, sentantl'étreintede la mort, il dut constater que son ceuvre inachevée paraissait fortement compromise.
JI était arrivé au pontifical avec la volonté bien arretée de rélormer les mceurs du clergé, d'arracber les prétres aux turpitudes
du concubinage ; et les clercs continuaient a se vautrer dans
la luxure, déclarant qu'ils ne pouvaient vivre comme des anges et
qu'ils étaient prets a renoncer a l'orthodoxie plut6t qu'a leurs
compagnes. Il avait voulu chasser les vendeurs du temple,
extirper l'bérésie simoniaque ; évecbés, ordinations, sacrements
restent, en bien des cas,l'objet d'un vil commerce. Jlavaitvoulu
allrancbir l'f:glise de la domination temporelle en interdieant
aux laiques de conférer l'investiture : en Allemagne, en France,
en Angleterre, les rois et les seigneurs persistent a luí opposer la
force d'inertie. Il avait revendiqué pour l'Église romaine le
libre exercice du pouvoir de lier et de délier accordé par le Christ
asaint Pierre ; il meurt loin de Rome qu'il laisse aux mains des
acbiamatiques. Il avait songé a établir partout le regne de Dieu, et
... yeux se ferment, aveuglés par le triomphe des pui.ssances
infernales. Comme son mattre, il avait bu jusqu'il la lie le calice
d'amertume et, tandis qu'il jetait un dernier regard attendri sur
ce monde qw J,ri avaitréservé tant de déceptions et de tristesses, il
lit joyeusement a Dieu le sacrifice de sa vie, confiant malgré tout
dans )'avenir, persuadé jusqu'a son dernier souffle que l'Église
Nimaine aerait un joUJ' exaltée, que I' Ap6tre, dont le nom était
revenu tant de fois sur aes lévres, ne manquerait pas, en dépit
d'une crise qui s'annon~ait aigue, de la sauver du naufrage qui
paraisaait devoir l'engloutir.
(d suivre.)

�RENAN

60

la préface des Souvenir,, il évoque Descartes qui, cen ce brillant
xv11" siécle, ne se trouvait nulle part mieux qu'a Amsterdam ,.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.

Cour■ publio falt é. l'Unlveralt.é d' Amaterdam, é. partir
du 6 octobre t 9:;¡:;¡,
par K. JEU POKKIER.
Profeastur a l'Uniut.r1it~ d'Am&amp;terdam.

1. -

L'enfanoe (t8:i3-i8.U).

Parler d'E. Renan dans le pays qui lut l'abri de la pensée
libre, et dans la ville méme ou naquit J'auteur du Trailé lhéologico-poliliqu:e, - parler de lui juste trente ans apres sa mort,
et au momenl oU l'approche de son centenaire, et je ne sais
que! rythme Lienfaisant qui ne permel pas a l'attention des
hommes de s'écarter trop longtemps des objets qui la méritenl,
lui ramene, sinon toujours la sympalhie, du moins la curiosité,
- c'était une tentation il laquelle je n'ai su résister, et que de
si exceptionnelles circonstances de lieu el de temps justifieront
peut-étre a vos yeux. Renan, vous le savez, enlra, par son mariage avec Mll• Cornélie Scheffer, dans une famille d'origine
hollandaise. JI vint a Dordecht en mai 1862, pour assister a
l'inauguration du monument érigé a Ary Schefler par sa
ville natale. De la il alla a Leyde, ou une trentainc d'éludiants
de théologie lui apportérent leurs bommages dans la maison
du Prolesseur Kuenen. En 1877, il prononta a La Haye une
conférence sur Spiaoza, et, quelques mois plus tard, laisant
pour la Revue des Deux Monde• l'éloge lunébre de la reine Sopbie,
il célébra la Hollande comme un •estuaire sacré, asile de la liberté,.
Ces rapports avaient éveillé et satislaisaient •a curiosité des
choses hollandaises. Une lettre a Berthelot, du 4 aout 1863, propose a l'imitation la société Felix merilis d'Amsterdam ; dans

- De son c6té la Hollande connut l'reuvrede Renan. L'un de vos
compalriotes, L. M. de Vries-Feyens, me montrait J'autre jour une
vingtaine de volumes du maltre, soigneusement reliés, qu'il tient
de son pére. Le nombredestraductionsestaussisignificatif· vous
me permettrez d'en citer quelques-unes : a Amerslort, c:lle du
discours d'ouverture du cours de langue hébralque au Collége de
France, en 1862, sur la par/ des peuples ,émiliques dans l'hi,loire
de la civilisalion; l'Mition populaire de la Vie de Jésu, est traduite a Deventer des 1864, et l'édition savante l'est dés 1863 a
Utrecht, puis en 1864 et 1866 a Haarlem. Cette meme année
également a Haarlem, traduction des Ap~lre,, etc ... Brel, dan~
la seconde moitié du x1x&lt; siécle, plusieurs idées jetées par Renan
dans la circulation pénétrerent la pensée hollandaise.
Je ne (erai done ici que suivre ou ranimer u1.:.e tradition :
certes, je le senl', Ala comparer aux vives impressions que rlurent
recevoir vos pcres d'une parole qui alors déchatnait les passions
l'imoge que nous allons nous lormer de Renan sera pAle. Ta:
chons seulement qu'elle soit exacte. Le moment semble venu
d'éludier scientifiquement eette pensée que d·aucuns présentent
plus énigmatique qu'elle ne ful réellement pour donner A leur
subtilité le mérite de percer des nuages, ~e d'autres délormer.t
pour les besoins de leur polémique, que certains meme vouJraient enrouler dans le linceul de l'ignorance et de l'oubli.
J'ai pu recueillir en France, auprés de personnes qui ont connu
Renan, notamment aupres ce sa filie, des indications que les
do~uments écrits ne sauraient lournir : témoignages précieux,
qm manqueront aux générations a venir. D'un autre cOté, le
recul du te_mps est assez lort, sans J'étre trop, pour ordonner
la perspect,~e des valeurs : de la critique biblique de Renan,
de sa phllosophie, de sa poli tique, de son esthétique, nous voyons
avec une sulfisante assurance ce que la postérité retiendra.
Enfln,. depuis sa mo~t! la publication d'inédits, intelligemment
condmte par ses héritiers et ses amis, a ranimé pour nous cette
grande_ conscience a peine éteinte : Renan, par dela le tombeau,
a contmué et contmue de vivre. Sa jeunesse a relleuri. Nous
avons pu lire ses Lellre, d sa sreur, publiées des 1895, ses Lellres
d ,a mere, parues en 1901 et 1902, ses Cahier, et Nouveaux
Cahiers de Jeunesse que la Revue bleue donnait en 1906 et 1907 ·
saos compter le roman italien de Palriu les Letlres d Liart'
d ' a_ut~es pages encore qui lurent ré1,mies en' 1914, dans le vol. in-'
12mhtuléFragmenl• intimes et romane,ques. D'autre part, Mar-

�70

REYUE DBS COURS ET CONFÉRENC'f~S

cellin Berthelot, en éditant dans la Revue de Paristoutd'abord,
puis chez Calmaun-Lévy, en 1898, sa Correspondance ave,;
E. Renan, nous a fourni (encore qu'il ait cru devoir couper et
peut-l!tre altérer le texte) en certains endroits le í:neilleur guide
le long d'une vie qui, pour s'etre développée en ligne droite,
a su pourtant choisir ses paysages., De mon cOté j'ai, depuil
1920, d'accord avec les héritiers de Renan, publié quelque•
inédits remontant a son enfance et a sa prime jeunesse, dont
le plus important, le seul que je mentionne ici, est une premiere
1ystématisation de ses idées sur Jésus, écrite des 1845 sous 11
titre Essai Psychologique sur Jésus-Chrisl, et qu'ont donnée la
Revue de Paris en 1920, et la maison d'édition la Connaissance
en 1921. Enfin, la Société Ernest-Renan, fondée en 1919, va
publier une Bibliographie de Renan, conºue a peu pres sur le
modele de celle de Gaston Paris.
Aussi les critiques n'ont-ils pas manqué de mettre en reuvre
ces matériaux. L'année 1921, pour ne prendre que la plu1
récente, a vu parattre en volume I' Esprit de Rerian, de Gui11011x ;
Ernesl Renan,DerDichler und der Küns!ler de Walter Küchler
et Ernesl Renan de Lewis Freeman Mott. La librairie Garnier, A
Paris, annonce une étude de M. P. Lasserre sur Renan et son
temps, dont des extraits ont déja paru dans diverses revues.
je prépare moi-meme un ouvrage sur la Jeunesse d, Renan,
IJUi comportera la publication de nouveaux inédits, et dont je·
ferai passer, autant que possible, la substance, dans ce cours.
- « Que je voudrais ressuseiter dans cinquante ans ! ,, écrivit,
un jour Renan. Cette attention, cette lerveur dont tant de
travaux témoignent, n'est-ce pas le meilleur hommage que nou•
puissions rendre au mort, la seule fa~on, hélas !de la !aire revivre?

• •
Joseph-Ernest Renan est né le 28 lévrier 1823, et non le 27,
comme l'écrit encore son dernier biographe allemand, a Tréguier en Bretagne. On y montre la maison ou il naquit, a l'angle
de la ruelle Stanko et de la rue Renan {autrefois la Grand'Rue),
tout pres de la cathédrale. Un boulanger y habite ; la premiere
porte latérale du corridor, a gauche, co!lduit a sa boutique, la
seconde a une piece de derriere, étroite et sombre, dont le sol
est la terre nue. C'était la chambre des parents de Renan ; c'est
la, dans le lit breton qui se trouvait alors entre la cheminée et
Punique porte, que Mme Renan mit au monde, par un matin
,l'hiver, son dernier fils Ernest.

RENAN

71

Elle avait déja de grands enfants, un fils atné, Alain, alors
Agé de quatorze ans, et une fille, Henriette, ilgée de douze. Ellem@me avait presque quarante ans, son mari presque cinquante 1

!Is tenaient un commerce d'épicerie; les allaires n'allaient
guére, et M. Renan recommem;a

a voyager,

comme au moment

de son mariage. Ernest avait cinq ans quand un malheur épouvantable survint. Le capitaine de navire au long cours Renan,
commandant le sloop Saint-Pierre, disparut de sonbord, enjuin
1828, dans des circonstances restées mytérieuses. Son cadavre
fut reLrouvé quelques jours apres, sur la greve de Lauruen,
au nord de la commune d'Erquy. II était horriblement défiguré:
on ne le reconnut qu'a ses vetements et a leur contenu.
La gene augmenta dans la famille privée de son chef. La veuve
,ongea a quitter Tréguier, tandis qu'Alain partait pour Paris;
elle se réfugia, avec Henriette et Ernest, aupres de sa mere a
Lannion. C'estla, dans une maison sise au 12 de la ruede l'AlléeVerte, gu 'ils « cachérent leur misere » pendant presque trois ans.

!Is fréquenterent alors un «monde de bourgeoisie beaucoup plus
rangée • qu'á Tréguier. Ernest y lut gilté par ses tantes, dont
plusieurs étaient restées sans se marier, et par ses cousines. « Les
tantes X ... , raconte l'auteur des Souvenirs, n'avaient d'autre

divertissement que, le dimanche, apres les offices, de !aire voler
une plume, chacune soufflant a son tour pour l'empecher de
toucher terre. Les grands éclats de rire que cela leur causait les
approvisionnaient de joie pour huit jours. » Une autre anecdote
nous montre le jeune Renan déja sensible a la beauté, ou du moins
A la gráce: un jour on l'envoya faire une commission chez une
tante qui avait deux filies. 11 s'en tira tres mal, il avait tout oublié.
• Voyons, qui as-tu vu ? lui demanda-t-on au retour. Adéle ?
Alexandrine ? » 11 ne savait pas encore distinguer ses deux cousines par leur nom. &lt;&lt; La jolie ll 1 répondit-il.

Henriette approchait de ses vingt ans. Tres pieuse, elle serait
entrée, si elle avait suivi son inclination, au couvent de SainteAnne, qni «joignait le soin des malades a l'éducation des demoi1elles ». Car elle se sentait du goút pour l'enseignement. Mai•
tés ce moment, elle comprit qu'elle avait un plus haut devoir :
payer les dettes du pere, élever Ernest. Elle resta dans le sieéie,
parce qu'il faudrait lutter davantage, et parce qu'elle se sentait
une tendresse sans bornes pour son jeune lrere. Celui-ci précisément, dans l'hiver de 1831, faillit mourir. « Il a été, écrivait
le 19 mars 1831 sa grand'mere maternelle, quarante jours entre
la mort et la vie, et nous sommes au cinquante-cinquieme jour
41.e sa maladie, et sa convalescence n'avance pas. Le jour, il est

�72

RENAN

REVUE DES COURS ET COt\:FÉRENCES

pas une tendresse pitoyable ? On s'attache a un étre d'autant
plus qu'on a craint pour lui. Ernest devint peu a peu l'objet dominant de la pensée d'Henriette, en attendant qu'il en soit l'objet

passablement ; mais les nuits sont cruelles pour lui : agitation,
lievre, délire, voila son état depuis dix heures du soir jusqu'á
cinq ou six heures du matin, et constamment tous les soirs ».

Mais déja, quand cette maladie se produisit, la famille avait
regagné Tréguier, ou Henriette avait voulu rentrer pour y exercer
les lonctions d'institutrice. Mm• Renan était si aimée dans Je
pays, et les affaires s'y traitaient encare &lt;e d'une maniere si patriarcale », qu'ils purent se réinstaller dans leur maison de la Grand'Rue. Les créanciers ne pressaient pas : il lut convenu que les
Renan paieraient ce qu'ils pourraient et quand ils pourraient.
Mme Renan reprit son commerce d'épicerie ¡ l'Ecole ecclésiastique se fournissait chez elle et Jui achetait bon an mal an pour
trois ou quatre cents franca d'épices. Ces Messieurs s'intéressaient au petit Ernest, dont les Fréres de Lannion avaient
commencé et dont ceux de Tréguier continuaient l'instruction.
On décida qu'il entrerait a l'Ecole ecclésiastique pour l'année
scolaire 1832-1833. II allait alors avoir dix ans. Mais il nous faut
revenir sur cette prime enfance.
Essayant de caractériser son hérédité paternelle, Renan écrira:
« Dans les premieres lueurs de mon etre, j'ai sentí les froides

brumes de lamer, subí la bise du matin, traversé l'apre et mélanoolique insomnie du banc de quart ». Tres jeune, il sera frileux
et rhumatisant. La gene, le deuil accentuerent chez ce rejeton
tardif et chétif d'un pere quinquagénaire la disposition a se concentrer, a rélléchir. « Quand tu vins au monde, Jui disait plus
tard sa mere, nous étions si tristes que je te pris sur mes

genoux et pleurai amérement.

»

II lui arrivait de se perdre en

d.es reveries sans íond I comme si le monde extérieur soudain
s était tu, comme s'il y avait une lacune de la sensation. Ou bien
1

c'étaient des résonances du dehors qu'il entendait se prolonger
étrangement en lui. Au Iieu de se dissipercomme lesenfants ordinaires, il se recueillait 1 avide, tel Michelet vers le mCme ftge,
de jouir et de soullrir. Parlois on le menait jusque sur la c6te :
il jouait avec « les mousses marines, les algues et les coquillages
coloriés n qu'il ramassait &lt;( au fond des baies solitaires ». Au coin
du feu, iJ entendait parler des lointain¡¡ voyages, ou le navire de
peche rencontrait des « glaces !lottantes ,, errait sur des « mers
brumeuses semblables a du Iait ».
Malgré les peines, il n'était pas malheureux ; une llamme
,échauflait le foyer vide : la mutuelle aflection de ces trois etres.
Sa grande sreur l'avait d'abord pris sous sa protection : cet
enlant délicat qu'attendait, semblait-il, un triste avenir, et que
sa douceur silencieuse rendait aimable a tous, ne méritait-il

73

unique. Lui s'accoutuma

•

a cette

bienfaisance : comme il arrive

souvent, elle Jui paraissait si naturelle qu'il oubliait d'en remercier la dispensatrice. 11 exergait sur sa sreur de petites tyrannies.
Quand elle sortait paree d'une robe de lete, il s'attachait a elle
et la suppliait de revenir : alors elle rentrait, tirait ses habits
et restait avec lui. Non qu'il fut égoiste, mais toute sa puissance
d'aimer tendait a se porter sur sa mere. Quánd, pronongant
l'éloge de Cl. Bernard, il dira de ce savant qu' «il perdit son pere
de bonne heure » et que te dans ses premiéres années, comme au
débul de la vie de presque ious les grands hommes, se plaga l'amour
d'une mere, qu'il adorait et dont il était adoré», ce sera avec un
retour sur Jui-meme. L'Age ne fit longtemps que développer cet
amour filial, Jui donner une force injuste au détriment de l'amour
lraternel.
Mme Renan était- une simple femme sans instruction, mais
qui lisait volontiers son livre de messe, les Canliques de Mar-

seille et des leuilletons. Elle était gaie, spirituelle et dévote.
C·e,~ d'elle, de son sang gascon, que Renan prétendait tenir sa
gaieté. Mais le Breton du Trégorrois est gai aussi ; je fus frappé,
en ~e promenant dans ces parages, de la vaillance, du courage
sour1ant que ces bonnes gens apportent a lutter ou simplement
á vi~re. Que parlé-je de courage ? Ce n'est, dans Ieur idée, que
de la décence, leur race fiere ne devant pas plier sous l'adversité. Quoi qu'il en soit, Mm• Renan n'était pas de ces personnes
qui prennent les choses au tragique ; elle savait se faire a.ux circonstances, mais son esprit n'était pas sans étroitesse ni légereté.
Le cerveau, le creur de la famille étaient, depuis le séjour a
Lannion, Henriette : la brulait la lampe de l'autel domestique.
Malheureusement l'école de jeunes filles qu'elle avait ouverte
ne réussissait pas. Sa seule consolation était de voir Ernest se
classer, peu a peu, a l'Ecole ecclésiastique, en tete de ses camarades. 11 était entré, comme externe, en huitieme. A la distribution des prix, i1 eut un second prix de version latine, un premier accessit de thCme, un Je accessit seulement de &lt;&lt; mémoire u
et rien en • orthographe et analyse ». Les années suivantes il
obtint des résultats de plus en plus satisfaisants. En 7•, p;ix
de mémoire, ¡era prix de version latine, de theme, d'histoire et
d'excellence, second prix de grammaire frangaise. En 6•, ou iI
commence le grec, tous les premiers prix sauf en histoire oll il
•'a que le second. En 5•, tous encore saul en version grecque

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

REN_.\N

ou il n'a que le premier accessit. En cette classe, il commence a
étudier l'arithmétique et rencontre a ce cours spécial son futur
ami Guyomar. C'est Guyomar, éléve de quatriéme, et son
atné, qui a le premier prix d'arithmétique; Renan a le second.
En quatriéme, un condisciple qui n'avait eu que de mince•
succés l'année précédente se révele comme un dangereux
émule : c'est Fran~ois Liart, l'autre ami d'enfance de Renan.
L'excellence reste pourtant a ce dernier, qui obtient meme,
devant Guyomar, le 1•r prix de géométrie. Enfin, en l'année
•colaire 1837-1838, la derniére qu'il passa a Tréguier, Renan
a tous les premiers prix sans exception.
Tous ses professeurs, successivement, jugent son caractere
bon et doux ; M. Paseo, son ma!tre en 4• et en 3•, qui s'attacha a
lui, le dit , tres aimable •, et • recommandable par son application et sa bonne conduite ». Les devoirs, les le9ons, la préparation des auteurs, méritent presque sans une exception la note
• tres bien ». 11 n'en est pas de meme de sa piété : a cet égard
Renan, de neuf a treize ans, ne donne pas toute satisfaction.
En se,s'il se tient bien a l'église, il y ,arrive tard ». En 7•,meme
note pour le premier semestre, et celle du second, en insistant
sur les fréquents retards a l'église, n'y qualifie la conduite que

sagea le grand sacrifice : aller a París, comme le frére atn~. Ce
départ, quand ils en parlaient tous les trois, les faisait frémir :
e'éloigner de cent vingt lieues, a cette époque ou il n'y avait
guére que la diligence, se riequer dans cette ville dangereuse,

74

d' 1&lt; assez bonne ».En&amp;, le jugementest encore plus net: Renan
est, a l'église, o: souvent distrait &gt;), il ne« paratt pas avoir grande

piété. • En 6•, sa conduite a l'église est d'un • indifférent ». Est-ce
déja que son reil erre aux volites de la chapelle, tandis qu'il pense
«ala célébrité des grands hommes dont parlent les livres • ?
D'ailleurs, en classe meme, Renan, dont la santé est plus
robuste depuis la maladie de 1831, n'est pas toujours irréprochable. En se, il y est « remuant, mais attentil »; en&amp;&gt;, bien que
sa conduite y soit bonne, il y paralt • un peu léger ». Non qu'il
ait jamais été un garnement comme le fut le jeune Chateauhriand, ni qu'A aucun moment de sa vie il ait connu ce besoin

de dépenae physique qui faisait courir Lamennais a travers lea
arbres de la Chenaie. 11 jouait surtout, enfant, avec les petites
filies. L'une, Noémi, lui plaisait entre to u tes;, ses cheveux étaient
d'un blond adorable ». Elle le prenait par la main et sautant
avec lui le long des ruellos chantait: Nous n'irons plus au bois ou
11 pleul, il pleul, bergére. II daignait s'attendrir sur ces créatures
jolies dont la lragilité appelle a la fois le respect et la pitié.
Leurs petites personnes retenues lui en imposaient et l'attiraient.
Cependant Henriette, apres un projet de mariage qu'elle fit
échouer, parce qu'elle eiit été détachée des siena et mise hors
d'état de les aider, devant l'insucces croissant de son école, envi-

c'était, pour une jeune Bretonne sans soutien, un parti presque

•

au-dessus du courage. Elle s'y résolut cependant, et pul se placer
comme sous-mattresse dans une institution de demoiselles ou
elle eut des debuts tres durs.
C'était en 1835. Ernest resté eeul avec sa mére commen,;ait
acomprendre le sérieux de la vie. L'idée qui le dominait, aumoment
de sa premiere communion, était la nécessité de !aire son salut,
et l'impossibilité de le !aire dans Je monde. 11 entra, a la fin de
1836, dans la classe de M. l'abbé Paseo, et cet événement fut
décisif sur son évolution. Sa conduite a l'église devient bonne ;
au mois de février de cette année scolaire (1837), il est admis
dans la Congrégation de la Sainte-Vierge ; il se tient « trés bien•

a l'église pendant le second semestre, et, l'annéesuivante,sa conduite, pour les deux semestres, yest qualifiée d', édifiante &gt;. 11
fut meme chargé des fonctions de cérémoniaire, qui consistaient
a veiller au service de l'autel et a diriger la marche des thuriféraires dans les processions.
II semble, d'apres ce qui précéde, que la piété de Renan ne
lut pas bien spontanée. Elle fut plut6t volontaire, acquise sous
l'infiuence d'un maltre qui sut parler 8 son tour d'imagination.
Une fois a Paris, Renan ne manquera jamais d'envoyer ses
affectueux souvenirs a M. Paseo, avec qui iluavait passé deux
années si heureuses » ; il lui adressera encore 1 avec la meme plume
dont il écrivait l'Auenir de la science, des souhaits a l'occasion

du premier janvier en 1849. De son cllté, l'abbé Paseo n'eut
longtemps pas de doutes sur la vocation d 'Ernest : • Ecrivezlui, disait-il a Mm• Renan, quand il lut question, a Issy, de ton•urer ReMn ; il est appelé au sacerdoce, je l'ai t,¡ujours pensé.
Comment lui direz-vous comhien je l'aime I Oh ! il le sait bien,
dites a Ernest que je suis et que je serai toujours son véritahle
ami».

L'idée de se !aire pretre fut le complément des qualités scolaires de Renan ; elle s'associa

a ses

aífections familiales, devint

•n élément de son bonheur. D'ailleurs, aux termes de son reglement, l'Ecole ecclésiastique de Tréguier avait été , établie afin
de former des éléves pour l'état ecclésiastique n. Les amis de
Renan, Guyomar, Liart, et ceux de ses condisciples qui apprenaient quelque chose, n'avaient pas d'autre projet. Peut-etre
lui-memeétait-il parmi les jeunesgar~ons que le college recevaitgra-

�77

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RENAN

tuitement, ou pour Iesquels du moins il acco~daitune forte _remise:
Aussi bien dans cette Yille moins bourgeoise que popula1re, qm
voyait-on de plus honoré que ces Messieurs de l'Ecole ? • Quand

l'exercice intellectuel, il éprouvait de chaudes langueurs qui le
Iaissaient plus excité a apprendre et comme enorgueilli. Cette
disposition a céder tour a tour aux p61es opposés, il la portait
dans son goilt des paysages. La ~erte et froide campagnele faisait

76

vous rencontrez un noble, avait-on coutume de dire, vous le
saluez, car il représente le roi ; qu_and vous rencontrez un pr~tre,

vous le salucz, car il représente D1eu •: Enfin le goOt de 1 ét~de,
déja dominant chez Renan, Je poussa1t vers un état sédenta1re_;

il commengait a moins se meler aux Jeux de son Age ; le sav01r
de ses mattres, qui lui paraissait infini, l'eI?plissait d'une pie~se
déférence. , Toutes Ieurs paroles, écrira-t-1! dans ses Souvenirs,

me semblaient des oracles ; j'avais un te! respect pour eux que
je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'3ge de

seize ans, quand je vins a Paris ». L'instinct de l'homme_de lett~es,
qui s'était, s'il faut en croire une page des Souv~mrs, é~e1llé

des la six.ieme année, se développait. Renan se voya1t comp1I~nt
toute la science humaine, faisant des collections de mots ou rien
ne manquerait. Plus tard, dans un monastere d'ltalie, il_ se_ rappellera en souriant ces v1sées encyclopéd1ques. Ses c~nd1sc1ple~,
paysans vigoureux, et ne prenant pas les choses ~oms au serieux que luí, l'entretenaient par leurs conversat10ns ~ans un

ordre d'idées qui eilt été pédantesque sans tant de. na,veté. JI
n'était question que de César, de Salluste, de T1te-L1ve. En eux
Ieur race, toute proche encore de la terre, prenait contact pour
la premiere fois avec les lettres, et ils s'en imprégnaient énergiquement.
.
•
C'est ainsi que Renan se voua a la cléncature. Les pretres
étaient pour lui des professeurs avant d'ctre des ministres de
Dieu; ils olficiaient en claase plut6t qu'a l'autel.Le cñté proprcment sacerdotal de l'étatecclésiastique restait ainsi dans l'ombre;
et quand, quelques années plus tard, il se révéla, avec_ses asce~es,
sa mystique, ses dogmes, le séminariste de Samt-Sulp1ce,
apres quelques essais de compromis, le répudia parce que tous
ses instincts en étaient froissés. Les agenouillements d'un enfant
de chreur n'étaient pas son fait.
Avant de suivre a París ce « déraciné », je voudrais vous le
montrer savourant son enfance bretonne. Car les heures de tension dans l'étude faisaient place a d'autres ou la pensée se relil.chait délicieusement. Renan a insisté, dans ses écrits, sur• les
singularités du caractére breton, oú l'austérité confine a la Iangueur », oú • la force et la faiblesse, la rudesse et la douceur_ »
se mélangent. Cette dualité fut en hü a un degré éminent. Depms
qu'il s'était consacré, il n'osait trop regarder les jeunes filies,
fixer Ieurs yeux couleur vert d'eau. Mais dans.Ie vif meme de

rever

a la

Pro"ence et aux Hes d'Or. Aver la Morale en aclion,

le Iivre qu'il lisait surtout était les Avenlures de Télémaque et
celles d'Arisionoüs; il imaginait Sophronyme, alliant la sagesse
profane et la pureté chrétienne, chantant les dieux sur sa lyre.
II revait de Chio, la« fortunée patrie d'Homere ,. Etil se retrouvait avec plaisir dans un pays de bois et de marais, en Trébeurden
oú il allait parfois chez sa tante Morand, au manoir de Trovern.
11 aimait surtout Tréguier. Quand il était a Guingamp, chez
ses parents Le Forestier, le caractere profane de la ville lui causait de J'ennui et de !'embarras. Mais a peine avait-il revu la
colline natale et les deux cours d'eau qui l'enserrent, que ces

impressions tristes fuyaient d'elles-memes. Le Jaudy et le Guindy
réunissent la leurs eaux jaunes et vont se perdre dans l'Océan
quelques kilométres plus haut. La marée pénétre tres loin,
et le souffle du large est partout perceptible. Ernest, aux longs
cheveux blonds, a l'air grave, déja respecté dans le pays, aimait
a se promener avec sa mere. lis longeaient ensemble les bords
du Guindy, s'asseyant parfois au pied d'un peuplier, pres d'une
fontaine ou d'une niche de saint qui avait son histoíre. Puis ils

remontaient vers la ville, le long de sentiers encaissés dans la
verdure. Tres haut au-dessus d'eux, le vent courbait les cunes
des ormes et fouettait les nuages ; mais eux cheminaient dans le
silence, au sein de la terre bretonne. Parfois, on entendait un
geai grincer dans la futaie voisine. &lt;&lt; Ecoute, disait Mme Renan
en s'arretant, l'oiseau qui se scie le creur. » Et l'enfant ne pouvait
s empecher d'imaginer, comme en ses premiéres années, la petite
scie aux dents « prodigieusement fines» que l'oiseau devait avoir
1

dans sa poitrine et , avec Jaquelle ... il se faisait une entaille au
cceur ».
De la route, on ne tardait pas a voir Tréguier, et jaillissant du creur de la ville, la fleche de la cathédrale, , prodigieusement élancée », « fol essai pour réaliser en granit un idéal

impossible ». La ville elle-meme, écrasée par sa cathédrale, a
un caractCre d'extrérne distinction : on y sent vivre « une forte

protestation contre tout ce qui est plat et banal». BientOt se reconnaissaient les toits familiers, le Collége, l'HOpital Général.
Alors I'enlant sentait sourdre de son ame déja grave « un
murmure pénétrant et doux », rappelant, • comme le son d'une
cloche lointaine de village, le mystere de l'infini ,,. Un élan cha-

,

�78

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leureux le portait vers Dieu, vers Jésus, vers la Vierge, ven
les belles et saintes choses, vers ses livres.
Quand ils arrivaient au pied de la cathédrale, souvent la mere et
le Jils y entraient prier. A cette heuredu soir, l'énorme vaisseau
,ide, éclairé d'une seule lampe, était plein d'ombre. On devinait
seulement les statues en pierre des chevaliers et des nobles dames, couchées dans leurs ni ches et« dormant d'un sommeil calme•·
La froide main du passé s'abattait sur Renan, le rendait, pour
un instant, reveur et pensil. Et il s'agenouillait a cflté de sa mere.
A la maison, il aimait a s'isoler dans sa chambrette haute, ouil
montait, par un escalier étroit et en bois, a l'aide d'une corde
grossiere disposée en guise de rampe. La fenetre qui éclaire
cette piéce n'est guére qu'une lucarne, mais elle donne sur un
tablean inoubliable. Les toits de couvents voisins luisent parmi
les vergers. A l'horizon se pro file le clocher de Trédarzec, et ph.1•
agauche s'aperGoit le Jaudy, large comme un bras de mer. C'est
gracieux et sévtlre, familier et grand. Je ne connais pas de paysage qui captive ainsi )'ame des le premier coup d'reil,sollicite
a la fois et réprime ses abandons, donne avec autant d'autorité
e't de douceur une le~on de noblesse. L'enseignement de Fénelon
devait produire le meme effet.
Renan a dessiné dans ses Souvenirs l'étroitjardinoll ses mattree
promenaient son esprit : entre Rollin et Delille, il y avait peu
de risque de s'égarer. 11 regut en prix l' ltinéraire de Paris d Jérusalem, qui semblait sans doute II ces Messieurs plus digne de conllanee qu'Alala ou René. Le classique par excellence était Racine
le fils, l'auteur du poéme De la religion, dont lesucces, si grand
au xH, .. siécle, se prolongeait ainsi. On n'admettait pas qu'il
püt y a,oir eu, depuis, de bons nrs fran~ais . , Le nom de
Lamartine n'était prononcé qu avec ricanement». Un jour Renan
eut une émotion. 11 vit - et les pretres la lui montrérent avec
horreur - « une lithographie représentant une grande femme,
vétue de noir, foulant aux pieds un crucifix » : c'était une illl.age
de George Sand.
Naturellement, le légitimisme était la regle dans ce milieu
clérical, que les premiers actes du gouvernement de LouisPbilippe n'étaient pas faits pour rallier. La bourgeoisie de
Lannion qui avait entouré Renan était aussi en majorité
carliste. Le petite bonne Nanon l'était également, pour la
raison que « Louis-Pbilippe n'était pas vraiment roi ; car il
n'était pas troné, comme elle disait ». Que Renan eüt été , philippiste », nous ne le savons que par ce passage d'une causerie
au dlner celtique, sous la IIJ• République. C'est un document
1

79

RENAN

insuffisant, bien que cette réaction ne me surprenne pas de la
part d'un enlant chez qui !'esprit de contradiction semble avoir
été précoce, et dont une partie de la parenté était d'ailleurs plus
Iibérale. Quant au faible de Mm• Renan pour la Révolution, il
paralt n'avoir été du qu'au prestige de souvenirs « indissolublement liés a l'éveil de sa premiere jeunesse &gt;. Mais il est certain qu'a entendre sa mere narrer d'une fa~on saisissante
• ces grandes et terribles scenes ,, Renan put prendre un gout
esthétique de la Révolution, qui parla toujours pour elle
dans son creur, malgré les désaveux d'une raison subjuguée par
J. de Maistre.
( d suivre.)

�LE~ONS SUR L' HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature Jatine
Cours de JII. L'ABBt LEJAY,
Membrt dt l' Inalilut, .
Pro/es,eur ó l'ln1!itut calholiqut.

Le plus ancien drolt romaln.
Le drolt publlc (1).

ut etre de toute l'hiEtoire ancienne
Le lait le plus lr~ppant pe d;s dilférents droits, droit public,
de Rome est la d1stmction
. te en réalité des !'origine, ou,
droit privé, dro1t rebgieux. El!~ e:,m nous lont assister a cette
si l'on veut, les récits des º[,1g1~es_té II y a un droit public,
séparation des domames _de . au ori .
parce qu'il y a une constitutwnde Rome est encore celuí d'un
Cependant ¡•~xtérieu~ du ¡~'écarlate la figure grossiérement
roi .sauvage. Vetu et e auss
or~ une couleur qui écarte
!ardée de rouge, ~outeSsa tersonn:~ le précédent les licteurs,
les mauvais gémes. es f.~rre:n faisceaux prCt~s a tout insavec la hache ~t les vergesM1 .e"¡¡¡_ s'arréte a peu pres la ressemtant pour ch_atierRet tue:-1 : : nous le connaissons.,avec les roi~,
blance du ro1 de orne, e q
.
t- uíssants et emprifétiches de leurs peuples, l~orct:~v~:0 ¿.,re chez les primitils
sonnés daos des tabous, fquet on n~ltre pour des nations ancienet que les textes nous on con
nes (2).
té a été décrite par Homere. Le roí
Une autre espece de royau
ir héréditaire consacré
de l' Iliade et de l'Odyssée a un pouvo
'
• 15 du 15 ¡uillet 1922, de la
'
Revue du Cours.
. féti he de Tara roi religieux des Irlan(2) Comparez, par ex empleBle rol- R;vue de, EtJdes anciennes, t. XIiX
dais, dans J. Lon1, d'apres AUDIS,
(1913 ), p. 37-38.

81

par les dieux. Mais il ne le garde que par son ascendant et sa
force personnelle : Laerte, alfaibli par l'~ge, a dfl se retirer dans
la campagne d'Ithaque, oú il mene la vie d'un paysan ;Achille
craint que son pere Pélée ne puisse se maintenir a cause de sa
vieillesse. Le roí n'agit qu'avec l'appui des Anciens, avec lesquels
il délibere dans les festins et juge dans les procés. Il ne dispose
d'aucun moyen pour faire exécuter une sentence _: les parties

s'en assurent préalablement le respect par le dép6t d'un lingot
de métal. La vengeance privée punit les crimes privés. Le roí
est surtout un chef de guerre. Le peuple agit parfois tumultueusement : a Ithaque, tandis que les uns se retirent tranquilles aprés
le massacre des prétendants, d'autres prennent fait et cause
pour les ennemis d'Ulysse et l'attaquent. On convoque le peuple
pour luí communiquer les décisions ; il manifeste sessentiments
par des signes bruyants comme chez les Germains. Il assisteaussi au
procés et y intervient par des cris. Ni daos l'assemblée ni au
tribunal son avis ne compte. Il n'a ni pouvoir ni responsabilité.
Les divers organes de la vie publique ne sont done pas encore
formes. Aucune regle n'établitleurjeunormal. Laforce seuleest le
príncipe qui assure tour a tour la prépondérance a l'un ou a
l'autre. Le hasard et l'imprévu sont la trame ordinaire de la
vie (1).
A Rome, l'autorité royale est un pouvoir constitutionnel,
legilimum imperium, limité par le Sénat ou conseil des Anciens
et par les ~omices ou assemblées du peuple. Daos le train courant des affaires, le roí doit consulter le Sénat. Les comices ont
des attributions précises et doivent intervenir quand il faut
changer une coutume établie, dans les adoptions par adrogation, qui touchent a l'état des lamilles, daos les testaments, qui
changent l'ordre des successionL et l'état des biens des gentes.
Tandis que le roí d'Homere convoque l'assemblée quand il
luí plalt et peut rester des années saos la réunir, les comices
romains doivent Ctre tenus au mo'..ns deux fois par an. Le roi a

l'autorité judiciaire. ll est surtout puissant daos les causes criminelles ; cependant un condamné a mort peut en appeler au
peuple, ad populum prouocare. Al epJque de Cicéron, les antiquaires pensaient que le roí pouv t ne pas tenir compte de
cet appel. Daos la justice civile, son ró e est limité. On a pu remarquer que, dans la mancipation, les ¡,arties sont seules devant
le libripens et les cinq témoins.Ellessont seules, devantlesmemes

(1) Voir la le~on précédente dans le n

p) Voy.

SUJV.

ScHOElfANN, AnliquiUs grecque&amp;, trad. GALUS KI, t. J, 29 p. et

6

�82

1

LEt;ONS SUH L HISTOIRE DE L..\. LITTÉRATURE LATINE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

acteurs, dans le mariage par achat (coemptio) et dans la déclaration de testament écrit; elles sont absolument seules dans plusieurs actions de procédure, elles seront seules plus tard dans la
Bponsio. Mi!me quand le roi est présenL, son r6le est el lacé ;il n'a

83

nanté, c'est-3-dire aux patriciens, quand il meurt, et le sort,
voix cerLaine du ciel, désignera un nouveau dépositaire, un

interroi, a qui la coutume interdisait de clore l'interrégne. C'est
le second interroi, désigné par le premier aprés prise des aus-

qu'a donner son assentiment aux articulations ou aux gestes d 'une

pices, ou un des suivant.s qui nommera ]e roi. Ces pratiques

des parties, addicere. Mais le lait qu'il doit consulter l'assemblée
pour l'adoption par adrogation et pour le testament comitial
établit une distinction entre le droit public et Je droit privé.
Le roi décide de lui-mi!me dans les alfaires de droit privé, quand
on recourt /\ fui. Pour ces formes d'adoption et de testament, qui
ont des effets quasi politiques en chazigeant J'équilibre des éléments de l'Etat, il laut une loi. Un patriden qui lait un testament
ou qui adopte un homme d'une autre gens n'agit pascomme simple

définissent les auspices : ce sont les moyens qui mettent l'Etat

particulier, mais comme patricien, commc membre d'une gens.

Pour que l'acte soit valable, il faut l'assentiment des autres
patriciens. Dans cette distinction pointe déjale pouvoird'abstraction et d'analyse de !'esprit romain.
L'analyse s'est exercée dans le domaine le mieux défendu, la
religion. Le roi n'est plus le chef religieux qu'il a pu etre autrelois.
On attribue a Numa la création des flamines . Les flamines subiront les interdictions qui séparent le sacré du profane. Le flamine Diaie ne peut ni aUer A cheval, ni voir des soldats armés,
ni preter serment, ni porter un anneau qui ne soit pas brisé, ni

avoir un nreud dans son habillement, ni enlever sa tunique intérieure en plein air, ni étre veuf, ni approcher d'un bücher funébre,

ni toucher un mort. Cette énumération de tabous est plus longue
encore dans Fabius Pictor, qui lui-méme doit i!tre incomplet (1).
Un roi-pretre avait toutes ces entraves. On comprend que, de
bonne heure, un roi romain, actif, volontaire, entreprenant,

se soit déchargé de ce fardeau sur d'autres épaules. II ne garda
plus que le vieux culte de Jaous, qui l'obligeait a un sacrifice
mensuel aux calendes et a un sacrifice annuel lors des Quingualrus, fi!te de Mars, le 19 mars. Il avait aussi les auspiecs
publics. C'était le droit d'interpréter les signes des dieux dans
les aflaives de l'Etat. Ce droit est inhérent a la communauté.
Il est délégué a son chef pendant la durée de ses fonctions, au roi
pendant sa vie, puisque son pouvoir est viager. Si le roi a obtenu
des dieux un avis favorable pour le choix de son successeur 1 les

auspices passeot sans interruption du roi mort au roi agréé. Si le
roi n'a pas fait de choix, les auspices retournent

a la

commu-

(1) Voy. FABIUS P1CTOR, furia ponlificii lib. I, dans Auu.:•OELLE X 15
' ' '

Voy. Revue de philologie.

en communication avec les dieux. Le roi les po ssede, en qualité

non de pri!tre, mais de chef de J'Etat, comme les posséderont plus
tard les consuls et les autres magistral.• de kl République.
A Rome , la ro~·auté n'est. done pas une théocratie ni un sacer~

doce ; autant qu'il est possible daos l'antiquité, elle est déga_gée
du lien et des rites relig1eux. Elle n'est pas da,antage patriarcale, car elle n'est pas bécéditaire. Saos ctre élective, elle dépeod
d 1 un choix qui est nécessairement guidé par le vreu de la communauté patricienne. Le pouvoir du roi est exercé en appa~ence sans
responsabilité. Mais il est limité de bien des c6tés, surtout il

est viager. Apres sa mort, ses acles peuveot etre revisés et ne
sont pas cou,erts par le prestige dynastique.
Dés cette époque ancienne, la constitution romaine ébauchait
ce mélange d'autorité et de contróle qui lera l'équilibre du régime
républicain. Le droit public a~ait done atteint une maturité
qui le faisait laisser loin derrriere lui toutes les constitutions des
royaumes grecs. Mais ce qu'il présentait peut-étre de plus remarquahle, c'est qu'il était distinct des fonctions administratives
et de l'exercice de la justice. Le calendrier est le témoin de cette
séparation : il a des jours comitiaux oil le roi peut réunir l'assemblée ; des jours lastes, oil il est permis aux parties et au roi
de proooncer les paroles sacramentelles du droit ; des jours néfastes, interdits a la j ustice et aux corrúces. Dans les Etats grecs,
le droit public et le droit privé ne furent jamais bien séparés.
Pour Aristote, l'homme est un animal naturellement destiné

a la

vie en cité, c¡ióc:m "lt'oÁ~nxOv ~Wo~ (1). Chez les Greca, le

eitoyen l'emporte sur l'homme privé. Tout l'effort des Romains
sera de donner des droits a l'individu. Tout le progres a consisté a se dégager de la seule considération de la famille et du
clan pour assurer a la personne son indépendance légitime et
son développcment normal, pour remonter ensuite de l'individu

a la notion

universelle et abstraite de l'humanité. Observation
concrete, distinctioo, abstraction, généralisation : la marche de
]'esprit romain est toujours semblable.
(1) ARlSTOTe:, Politiqut, I, 2. On se meten soci6té ("1t'óAl,;), pour vivre,

on y reste pour vivre heure ux: "(Evo~.1hn¡ ¡.,.tv -coü t~v lval(a, oOo-il i5&amp; 'to OaU

C~v.

�84

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Dans l'établissement progressif de la constitution républieaine, la métbode sui, ie est la meme. Elle a restreint et mieux
délimité que dans la royauté le pouvoir du magistrat supreme
par la collégialité et l'annalité : il y a deux ou trois magistral•
et ils ne le sont que pour un an. Dans !'ensemble des fonctions
publiques, elle a peu a peu dislingué des provinces qui ont été
assignées a des aulorités dillérentes : les magistratures qui iormeront bient6l une carriere réglée doivent leur origine au démem•
brement du consulat, en définitive a l'analyse.
Ce pbénomene lrés remarquable, qui se développe pendant
des siecles, s'explique par l'histoire intérieure de Rome. La
légende racontait que la ville devait sa naissance a la réunion
de bannis et d 'bommcs mis bors la loi des cités voisines. Dans
un tel groupe, une discipline de fer est indispensable pour assurer
l'existence de tous par le sacrifice de chacun. C'est ce qu'on a
1oujours observé chez les outlaws et dans les bas-fonds des
sociétés modernes. Les bandes ont des lois séveres et exigent
un dévouement absolu /J l'intéret de tous. Cctte cobésion explique
l'unilé de l'Etat romain, Elle sera bient6t si forte qu'elle subsistera en dépit des divisions constitutionnelles et économiques.
Mais en meme temps, ces hommes, \'enus de milieux diíférents
.
'
apporta,ent des mreurs et des coutumes dilférentes. Le beurt
de ces déracinés les provoquait a comparer et a critiquer les habitudes les uns des autres.. Le salut de la communauté leur impo·
sait la regle, leur dissemblance la discussion. La légende est un
symbole de ce qui se passe toujours dans les nations issues d'un

mélange. TI y a lutte et besoin d'équilibre, combinaison et ordre.
La lutte exista d'abord entre Je pouvoir royal et les familles.
f.:ertains historiens considerent cette lutte comme terminée
au moment oU. nous pouvons nous représenter 1a coastitution
de la monarchie romaine (!). D'autres, qui suivent de plus prés

les termes de la légende et les pbases marquées par les noms de
cbaque roi, pensent que cette lutte a duré pendant toute la période
royale, que l'expulsion des Tarquina est une victoire des gentes
que celles-ci aleur tour succombérent lors de la chute desdécem~
virs, et que« l'évolution se poursuivit,dégageantde plus en plus
le droit public desétreintes du droit privé » (2). Quelque systeme
{I) Mommsen et son écolo, pour qui les récits de I'histoire primitive ont
une valeur surlout symbolique.
(2) L_. LANGE, Hisloire inlérieure de Rome jusqu'ó la balaille d'Actium,
t~aduction BeRTHELOT et Drn1ER, t. I {Paris, 1885), p. 45. M. De Sanctis
n ~dmet pas le rOJe politique des gentes. Avec Hirschfeld, et avant lui iJ
vo1t dans la chute du déccmvirat une victoire du patricia t.
'

LECONS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

qu'on préfere, on doit convenir que toute cette histoire est une
série d'oppositions: Romulus et Rémus, Latins etSabins, maiores
gentes et minores gentes, gentes et roi, gentes et curies, gentes et
famille naturelle, patriciens et plébéiens. Dans la suite, ces oppositions se poursuivent entre la souveraineté du peuple et !'auto·
rité des magistrats, entre Jesmagistrats d'égale puissance comme
les deux consuls, entre les magistrats patriciens et les magistrat.s

plébéiens, entre les assemblées du peuple et Je Sénat, entre les
comices centuriates et les comices tributes, entre la domination

domestique du pere de famille et le censeur « qui cite devant son
siege, tel un pédagogue, tous les secrets de la maison (!)»,entre
citoyens et Latins, Romains et Italiens, Italiens et provinciaux.
On vit dans un contraste perpétuel.
Il peut paraltre hardi ou pédantesque de déduire des parlicularités de langue et de style d'une situation politique.Cependant quand cette situation est perpétuelle, quand elle se répete
dans tous les détails de l'organisation, quand l'antithése est
multipliée aux yeux de tous par les mille facettes du miroir de la
vie, on peut se demander si l'reil ne prend pas une babitude
telle des contrastes que le cerveau ne peut ríen imaginer sans
le balancement des oppositions. La phrase latine est généralement binaire. La période, qui n'est que le développement
artistique de la phrase instinctive, est construite sur un plan de
membres paralleles. Décomposons seulement la premiere phrase
d u Pro Marce/lo :
Diulurni silentii patres conscripti,
quo eram bis temporib.us usos
non timore aliquo
aed partim dolore
parlim uerecundia,
PINEM hodiernus dies attulit
idemque INITJUM quae uellem
quaeque sentirem
meo pri8lino more dicendi.

Deux parties dans la période, qui sont liées par idemque;
dans chaque partie deux groupes, dont les détails s'opposent
deux a deux. On peut répéter l'expérience dans Cicéron autant
de fois qu'on voudra. La seule variante appréciable consistera
dans l'existence d'une partie centrale de la période, placée entre
deux groupes de membres paralleles, comme un Mtiment prin•
cipal entre ses ailes. Tres rarement, on trouvera la structure
ternaire, généralement dans des phrases courtes, ueni, uidi, uici.
(1) lHBRING, Esprit du droit romain, t. I, p. 332.

�86

REVUB DES COURS ET CONFtRENCES

Ce n'est pas sculcmcnt le dessin de la phrase qui cst antilhét ique, c'esl le moule de la pensée. Qu'on releve dans la phrase
du Pro Marce/lo, ces adjectifs de meme type lexicographique
qui se répondent et s'opposent : diulurni, hodiernus, prislino,
les substantifs finem, inilium, les pilicrs grammaticaux non,
sed, parlim parlim, quae quae.7ue: on constatera que l'esprit procede toujours de meme, allant d'un point au point opposé ou
au point symétrique, et toujours en les opposant ou en les associant deux par deux. II n'est pas de figure plus employée par
les écrivains latins que l'antithese (!).
La décomposition, la composition, l'opposition sont des opérations d'espriL qui peuvent se retrouvcr dans toutes les ceuvres
intellectuelles. Avant de quitter le droit public primitif, relevons
un progres de nature toute différente, mais qui devait avoir les
conséquences les plus heureuses pour le développement du peuple
romain et de sa littérature. On sait avec quelle dé/lance est regardé
l'étranger chez les peuples primitiís. Les cités grecques le tiennent
a distance. Les théoriciens, comme Platon et Aristote, montrent
á que! point il est suspect. Platon va si loin qu'il interdit aux
citoyens de voyager au dehors sans la permission des magistrats, qu'il soumet les commergants étrangers a une surveillance
genante, qu'il supprime a peu pres completement !'industrie
maritime. La situation de Rome et ses origines l'obligeaient a
plus de largeur de vues. En príncipe, l'étranger n'a aucun droit
et tout Romain peut se saisir de sa personne et de ses biens. En
fait, trois voies lui sont ouvertes pour trafiquer en sécurité. Les
deux premiéres sont personnelles, mais d 'usage général, ce sont
la clientéle et l'hospitalité. Le patron exerce sur l'étranger.
venu a Rome sans esprit de retour et placé dans sa clientele.
la protection garantie par la coutume et par la peine de l'exsécration. L'hospitalité est un lien réciproque entre deux particuliers, qui assure a !'un dans le pays de l'autre un répondant
et un mandataire. La troisiéme situation de l'étranger découle
d'un traité, qui garantit a tous les citoyens d'un peuple donné
certains droits. Te! fut le traité avec la confédération latine en
261/493. Des magistrats spéciaux jugent les affaires des ressortissants des deux nations, romains pour les marchés conclus en
territoirc romain, étrangers pour les marchés conclus en U"rri(1) L'anti_tMse e~t aussi un procédé naturel de la prose grecque. Mals.Jes
.Grecs y éla1cnt arr1vés par une autre voie. Quand la rhétorique a fait connaltre a Rome les balancements et les oppositions d'un Isocrate il y avait
longte~ps que l'on y praliquait les mémes artifices. La le~on du máttre étranger ava1t élé devancée par les habitudes de l'esprit romain.

1

LE90NS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

87

toire étranger. On les appelait récupérateurs. Ils avaient du etre
institués d'abord pour régler a la suite d'une , guerre les torts
qu'elle a causés (1). Leurs fonctions prirent rapidement de la
fixité, et une telle extension que, dés 512/242, un préteur spécial
devra etre affecté a l'organisation de ces proces. Un véritable
droit se crée pour les étrangers, a coté du droit civil. Les exigences du commerce, le besoin de netteté, le sentiment de l'équité
et de la valeur des príncipes déterminerent le peuple romain a
régler un des premiers ses relations juridiques avec l'étranger.
Ainsi l'air du dehors pénétra dans la cité, en méme temps que
les expéditions et les conquétes mettaient de plus en plus loin les
paysans du Latium en contact avec des mreurs et des civilisations inconnues.
(d suivre.)
(1) FESTUS, v 0 Reciperalio : • Reciperatio est, ut ait Gallus Aelius, cum
inter populum et reges nationesque et civitates peregrinas !ex connexit,
quomodo (1°) per reciperatores reddanturesreciperenturque (2°)resque pri•
vatas in ter se persequantur ,. C. Aelius Gallus fut l'auteur d'un De verborum
qua! adiuscinite perlinent significatione, dont la plus ancienne mention se
trouve dans Verrius Flacores.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

Les lnfluences étrangéres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)
(F'in)

,

Coura de K. PAUL BAZ&amp;RD (!),
Charqé d~ Cour, d la Sorbonn,.

11 y a tant de puissance de vie, de variété, de ressources chez
Lamart!ne qu'on a p_eine a _l'abandonner ; essayons plut6t,
en le smvant dans sa b10graph1e, de voir si la suite de sa carriere
dément ses dé~u~s, ou si _on y retrouve le meme équilibre entre
les éléments s1 d1vers qm composent cette §me nuancée · et si
dans le diplomate, dans l'homme politique, dans le vi~illard
des années de détresse et d'héroisme, on reconnatt le Lamartine
des Mt!dilalions.
Le diplomate, nous le rencontrons de 1820 a 1830 environ.
Lamartine s'est marié avec une Anglaise, Mil• Birch. Le contrat
fut signé le 25 mai 1820. Ce qu'il cherchait surtout dans le
ma!"Íage, c'éta!t une fin ; il voulait fLXer sa place dans l'ordre
s0~1al ; 1~ m~n.age, ~e sera l'abri, le terme d'une jeunesse incertame. A1ma1t-il vra1ment sa femme au début ? il l'aima sans
doute a force d'e~time. Arrive enfin la place si longtemps
at~ndue : Lama~tme !st n~~mé att~ché d'ambassade a Naples,
?1i !I va passer s1x m01s déhc1e~x. Ríen a!aire que se promener;
11 s mstalle. rlans une ,helle, ma1son sur la Riviera di Chiaja, ¡¡
Ion~ une villa dans ! lle ~ Ischia, oú il passe souvent, et ses
récits, plus tards, seront 1mprégnés de ces souvenirs de 1820.
M~is sa santé se gAte, il est obligé de se rendre a Rome. A
partir ~e ce moment, c'est la vie errante qui va commencer
pour lm. 11 rentre en France, puis il va pour la premiere fois
en 1821, en Angleterre, d'oú il rapporte le gout du confort et
(I} Voir la lecon précédente dans le n° 16, du 30 fuillet 1922 de ta

11eiJm des Cour,,

'

89

la passion du golhique, qu'il associe a Saint-Point en un assemblage assez extraordinaire, si l'on en ju~e par la piece voutée
et toute tapissée, ou il s'enfermait pour écrire.
Fn 1825, nous le retrouvons en Italie, a Florence, ou il reste
nommé secrétaire d'ambassade. 11 est a son arrivée tres feté
par la société florentine, et c'est, une fois de plus, une période
heureuse de son existence. Un petit nuage, a vrai dire, l'assombrit un moment: dans son poeme du Pelerinage de Childe Harold,
il s'était permis sur l'Italie des développements qui étaient
des lieux communs, mais des lieux communs désagréables :
l'ltalie en décadence, la grandeur passée de Rome et la misere
du moment présent, etc. ; on y trouvait des vers peu aimables
en assez grand nombre :
Le Seythe et le Breton, de leurs elimats sauvages
Par le bruit de ton norn guidés vers tes rivages
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
'
Ne t'apercoivent plus dans tes propres débris
Et mesurant de l'ceil tes arches colossales, '
Tes ternpl~s, tes palais, tes portes triornphales,
Avec un r1re amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument 't
Si l'on attend ~u'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d un peuple occupe tant d'espace 't
Et tu soutrres sans honte un afTront si sanglant ?
Que dis-je ? tu souris au barbare insolent 1

~insi de suite : l'Italie préférant la suprématie artistique a
la l_1berté, ~terre ou les fils n'ont plus lesang de leursaleux»;
ma1s ce qm par-dessus tout blessa les Italiens, ce fut la fin :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre rornaine !)
Des hommes et non pas de la poussiére humaine l

Un Italien, napolitain réfugié a Florence, le colonel Pepe
releve l'insuJte, et, A l'occasion d'un article sur Pinterprétatio~
d'un vers de Dante dans l'épisode d'Ugolin, il lance/¡ Lamartine
des critiques qui équivalent a un véritable défi : « Le rimailleur
du Dernier chanl de Childe Haro/d s'elTorce, disait-il, de suppléer
a l'inspiration qui lui manque et /¡ des pensées dignes de son
su¡et par des fadaises qu'il débite contre l'ltalie, fadaises que
nous nommerions injures si, comme le dit Diomede (V. l'I/iade),
les coups des faibles el des laches pouvaienl jamais porler ... »
Un duel eut lieu et Lamartine fut blcssé, ou peut-etre se laissa
blesser._ 11 crut tout fini, mais malgré !'estime que lui valut
son ett1tude chevaleresque en cette affaire, l'opinion italienne
ne cessa pas de le poursuivre de reproches. Pres d'un siécle
écoulé ne l'a pas encore apaisée.

�91

RE\'UJ::: DES COURS ET COt'iFf:RENCES

LES JNFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAJIARTINB

11 jouit largement de la vie /¡ Florence, il se ruine /¡ embellir
une villa, et dépensc quatrc fois son traitement pour recevoir
• touLe l'Europc en voyage ». L'arrivée d'un nouvel ambassadeur
le ramenc en Francc. Mais pendant tout ce temps-la, les littératures étrangéres n'ont pas cessé de vivre daos ses productions. En 1823, il publie La mor! de Socrate, oil daos une scéne
sublime, il fait annoncer par le philosophe le vrai Dieu :

les qualités de la race et la marque de 1~ nature ~e ~•martine
qui nous avaient lrappés dans les Prem,eres Méddalwns.
En 1825 paralt le Dtrnier chanl du Pélerinage d' Harold :
, Harold cst un jeune voyageur qui, lassé de bonne heure
des voluptés et de la vie, quilte sa Lerrc ratale, l'Argletcrre, et
pareourt le moLde en cbant.ant ce qu'il voit, ce qu'il sent _ou
ce qu'il pense ... » Lamartine veut imiter le _Pélerinage de Ch,lde
Harold et contiI uer l'a,uvre de Byron qm vient de couronner
par un~ mort sublime une vie plei1;1e de vicissitudes,_ en se faisant tuer a Missolon6hi, le 19 avril 1824, li trente--s,x ans. La
noblesse de cette mort touche Lamartine qui reprend le pot!me
oil Byron l'avait laissé, et • sous 1~ fiction transparente du nom
d'Haruld chante les dernieres actions ou les dernit!res pensées
de Lord Byron lui-meme, son passa~e en Grt!ce et sa mort. •
U v a des analogies certaines, avouées, entre l'reuvre de Lamarlin'e et le pot\te anglais dont il se fait volontairement le successeur,
en se proclamant l'inLerprt!te de celui qu'il appelle le plus grand
génie des temps modernes. Mais au fond Lamartine n'est pas
du tout Byronien ; ni ses idées, ni ses sentiments ne proct!dent
du gr, nd révolté que veut etre le poéLe anglais ; il tend vers
la douceur et c'est tout juste s'il ne convertit pas Byron au
moment
sa mort : Cbilde Harold n'est plus s0r d'avoir
choisi la bonne voie en suivant le satanisme : • Harold, tu
t'es trompé ... , C'est Lamartine que nous entendons la, en
vérité, ce n'est plus Byron. Et par la forme aussi, il reste tré•
loin du style byronien.
.
.
.
En 1830, par,issent les Harmomes qw sont encore des Méd,tations. Mais, pour 1e sujet qui nous intéresse, j 'insisterai davantage sur une a,uvre exhumée en 1873 seulement, une muvre
extraordinaire dont nous ne possédons que des lragments,
et un plan qu'en donne Lamartine dans sa lettre du 12
décembre 1823 : les V isions. 11 veut mettre en scene un homme
qui a le don de ne pas mourir, qui vit avec les hommes, condamné a mourir, a rcnaltre et a revivre jusqu'a l'expiation définitive d'une faute. Cet homme, qui existait avanL la créatwn
de la terre, était alors une maniere d'ange ; Lamartine, ~'il
avait achevt! ce poeme, luí aurait fait raconter dans un premier
chant toute la crt!ation. Apres le paradis terrestre, il est chargé
de la garde d'une filie d'Eve, dont il s'éprend. ll obtient de
Dieu de s'unir il elle, /¡ condiLion de devenir un ange déchu, et
de ne rejoindre Dieu dans le ciel qu'apres avoir été purifié par
plusieurs vies et plusieurs morts méritoires. 11 vit au moment
du déluge, au temps des Patriarehes, au temps des Propht!tes,

90

You:1 tou s, grands et pelits, race de Jupitcr, ·
Qui peuplcz, qui souillez les eaux, la terre et l'air 1
Eni;ore un peu de temps, et volre auguste foule
Roulant avec terreur de l'OJympc qui croulo
Fera place au Dieu Saint, unique, universel,
Le scul Oieu que j'adore et qui n'a point rl'autel l

Piece admirable, piéce éloquente, qui direcLement vient
de Platon, de ce Phédon qui charma l'enlance du poéte.
En octobre 1823, ce sont les Nouvel/es Méditalions: elles ont
un médiocre succés : « Si vous me demandez comment j'ai
réussi dans ma deuxiéme publication, écrit Lamartine le 29 décembre, je vous dirai tres mal. On s'acharne sur mes fautes
de grammaire, de langue, de sens commun, etc., etc., si bien
que je n'ose plus faire un vers. • Etrange vicissitude : aprés
l'éclatant succés des Premieres Méditalions, les Nouvelles Méditations n'obtiennent que des critiques. C'est que les Premieres
Méditations étaient les premieres, et les Nouvel/es Méditalions
les secondes, comme Lamartine le remarque luí-me.me : le
charme de la nouveauté avait disparu. Pour nolUI, au contraire, nous les aimons parce que nous y retrouvons une bonne
partie des premiéres; nous y reconnaissonsles memesinfluences
étrangéres. D'ailleurs il s'y rencontre un certain nombre de
pit\ces de jeunesse. Ce sont encare la Bible, avec les fra6'Ilents
de Saül, l'inlluence anglaise, l'inlluence italienne. Relisou
lschia, ou Trislesse :
Ramt'nez-moi, dü;ais-Je, au tortuné rivage
OU Naples rétiéchil dans u.ne mer d'a1.ur

Ses palais, ses coteaux, ses aslres saos nuago,
01) J'oranger fleuril sous un ciel toujours pur ...

.. La

sous les orangers, sous la vigne fieurie
Donl le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur Ja léte une vo0te de fleurs,
Au doux brult de la vague ou du venl qui murmure,
Seuls avee notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumitlre auront plus de douceur ...

La vie et la douceur italiennes ont pénétré cette pit!ce. Mais
en meme temps, nous trouvons dans les Nouvel/es Miditalion,

de

�92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au temps des Martyrs, au temps des Solitaires, au temps de
la Chevalerie, a travers toutes les périodes de grande civilisation. Enfin l'Antéchrist arrive. Seul l'homme qui expie lui
résiste, il est vaincu, le glaive est déja levé sur lui, la terre
tremble, mais l' Antéchrist est foudroyé et le héros reste seul
sur la terre. Puis c'est le jugement dernier, Dieu apparatt, les
hommes sortent de leurs tombeaux, Eva se réveille, les deux
amants se présentent devant l'Eternel, ils sont réunis daos le
sein de Dieu, et les mondes sont finis. Poeme immense, qui
aurait fait entendre une note nouvelle dans l'épopée frangaise :
LamartiLe, en efTet, aurait rompu avec la tradition classique,
son épopée prend la forme mystique, comme Eloa et en méme
temps, la forme d'une histoire de l'humanité, comme la Légende
des siecles. Cette nouveauté essentielle est due sans doute a
des in/luences étrangéres, celle de Milton et celle de Dante.
On trouve d'ailleurs un titre analogue a celui de L. martine,
dans un poéte italien du xv111e siécle, les Visioni, par Varano.
Joce/yn, la Chute d'u11 Ange ne seront que des fragments de
cette immense épopée.
Lamartine échoue en 1824 a l 'Académie, devant un homme
inconnu, un certain M. Droz. Vexé, il refuse de recommencer
ses visites et de s'exposer a un second « souffiet académique ».
Il est, ma l6ré tout, élu a la premiére occasion, et succede a
M. Daru. Mais la tristesse est entrée de nouveau dans sa vie.
ll est fatigué, malade, ennuyé. « J'ai la mélancolie de la pre~iére jeunesse, et je n'ai plus cette vague espérance qui vous
a1de a la supporter, écrit-ilen 1827 a Virieu; je vis en fin comme
toi, je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours
en se rembrunissant ... » Des deuils l'ont frappé sans relilche.
Il avait un fils, né a Rome et baptisé a Saint-Pierre en 1821 ·
il l'emméne avec lui pendant son voyage en Angleterre; l'enfant
meurt au retour, et nous avons de Lamartine une Iettre pleine
de douleur. ll perd encare deux de ses sreurs en 1824, et cu 1829
sa_mére, cette femme exquise. Ces malheurs répétés I'ássombnssent et cett.e premiére période se clot sur de 12 tristeesc
aprés des jourB radieux.
'
Au mo~ent ou se _termine cette période de sa vie, enregistrons
cec, : tou¡ours les mfluences étrangéres l'assaillent ; il cst de
ce~x qui connaissent l'étranger autrement que par les livres,
pu,sque c'est a 'l'étranger qu'il vit. Il semble qu'un souIDe
étranger, aussi, doive animer les créations de son art ... Et pourtant so? reuvre reste fran~aise ; meme ses poésies qui ont trait
a l'Itahe ne sont pas vraiment « italiennes »; comme par une

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

93

fatalité, celui de ses poémes qui e6t subi davantage, p~utetre, le prestige des gran des épopées étrangéres, reste machevé.
Une nouvelle période s'ouvre maintenant pour lui : nous
allons y retrouver ce meme rythme alterné. Ici se place, en
effet, son voyage en Orient: l'étranger, une fois de plus, entre
dans sa vie ; et sous un aspect saisissant.
L'Orient herceau de l'humanité, l'attire depuis longtemps;
des son enfance il revait d'un voyage en Palestine, et, avec les
' voyages de Byron et de Chateaubriand, le prestige ele cet
Orient mystérieux n'a cessé de grandir a ses yeux. D'autre
part, la Révolntion de 1830 l'a intéressé a la politique : ?n
bon citoyen, pense-t-il, ne peut rester neutre. 11 se sent att1ré
par l'action, il veut se moler plus intimement a la vie, et se présenter a la députation. C'est, entre autres raisons, afin de S&lt;l
préparer a son role de conducteur d'hommes qu'!l s'embarque
a Marseille pour l'Orient. Et.rango voyageur, qm va chercher
si loin le recueillement avant la lutte. Il part a vec sa femme,
des amis six domestiques : un train de grand seigneur et
d'ailleurs' sans argent. 11 touche a la Gréce, qu'il n'aime guere
et poursuit vers le Liban ; il est payé de ses peines en arrivant
a Beyrouth, qu'il trouve , beau, grandiose, pittoresque, gracieux, vert, original ,. Il y laisse sa femme et sa filie, et,_part
avec une escorte de vingt-cinq chevaux pour explorer l mtérieur du Liban. A son retour, il trouve sa fille mourante. 11
rentre alors tristement, désenchanté, et cependant ce voyage
fastueux et douloureux compte essentiellement dans sa vie.
ll n'est plus le meme homme ; il s'est pris d'une sympathie
. marquée pour !'Islam, il trouve la voix du muezzin supérieure
/¡ la cloche de nos cathédrales, il voit de plus haut les civilisations et les empires. ll se croit je ne sais que! instinct, quelle
divination, quelle prédestination II de gr&amp;ndes cho~~•· Faible_sse
des hommes illustres, il a rencontré une aventuriere qui lm a
prédit nne grande mission a remplir, et il croit a cette prophélie, car elle répond trop bien /J ses désirs secrets .
Le Voyage en Orient, publié en 18m,, porte la marque de
cette évolution intime, qui s'affirme déja dans une letlre 11
Virieu du 19 octobre 1834 : • ll laut sortir de France et des
coteries européennes pour voir le vrai en politique ; il laut
sortir de nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie ; il laut
sortir du temps et s'élever au-dessus de tous les temps pour
voir le vrai en philosophie. L'horizon borné est toujours faux
et celui d'ou nous envisageons ces choses n'a jamais que le rayon

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..,.... de .... el - - le ,.,.., pi-■ . .
ear le dnpeau ....,. que fflll Nppcllt,a ••• j■- la&amp;
letov da Cllamp de llhn, trelD6 dul le arar a Jlftflt •
et• IS, et le dnpen trieokne • M le tov .. moade,
. . . le gh,ire et fe libetl6 de la patrie. •
......,.. la glolre, la d.U-on. La ncpo1Dp•11~rit4 dil
danlt. li vell\ feire funloia d• partir aur IOD - - . •
_.. tollt 11 _ . ; len da pNbireltill pour la
11 ......,.,..... 11 n'11btintcpe 17JJOO YoiK et
Wíil .,._ • cliPir milliem. So■ rOle p1Mt1.- 111 lllli.
IW-il...,. •
l'aatloa ... ~
de A penainlalll6, 4ur eetf.e tend- la . . . .
d'wll i1Mal 61ev6, eeUe 64 ps ..._, Ul 11!' le
-

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•

••• éW poar lui qa'un ferment ~ qui a
l 1' ·atft 1mcat 4'w utaie Ucollde e t ~
•IM t ella cime l vann lea vidaritadee de • ..,.•
. , _ dea prnli¡ec Je l'Orient, reste &amp;Wle ea a..,'.
Miz principer lnditiaruaalr de la -Nience '-9■iae.
lll~pov la tluJe « je ven 4-ir-l •, te11e )IOWftll
o Me¡peoli ... JJicc:.plM ,._ dwnitne ...._ de la 'ria
. C'• IUl triJ1e et heea 'VieiDerd qai hltf.e • • • 4li nFW ; il 4liit meiatenaat 6 mfllieu. T_:

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• qaoi - . , .. n 41crit, • galéñen de la p1._ ._"'

hiatoriqus : l'Hidoüw • 14 Tiuyuie, l'Huleüw • e
ft l'aatolüotraphie, de■ 1V111W ; U donne -.No• 1w

N-....,..,.

OriMl,et d• oavn,w
et.le Coun t-ilirllelilll, ..... Oe G1
t,,,,,i!fllt fww, 1111 rlrdi• , - -.u, je ae l'e ,.. ~,enW
' . . . . . . -ce&amp;t. ■o&amp;ee■ t.Me: ....•..._ . .,
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ami . . . lea Jigner ront. e■pMjiír pour
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P de lllapcr... OeJa ert t le foia lleaa lli trilte car
ee lüear, il •'7 a pu d'unertume. , 0a lordraiteuJourd'bai
~ une 'Ponge, dit Luautme, qa•de heiae, 011 m&amp;me de fiel ea ~mWt 111r eueun nom
11B

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0ua1o---al&amp;lwllai•..................... .

magaiflqae.

Le lllltu, poa- _Je •e. el'tier 4e - IJIDPatlliea
l ~ ~ '°1que hPi avait doaa.! a&gt;.009 11ectaaw •
ea Aa.11--. Ba l8C9, il ve volr ce d-•• il Wllle mdlre en ezploitttion, maiail ne voave pude oapi-

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PP• • Son~ - O.e■• qa'il J'a m8ri, IIIIIÍI Je fOlld ea IIIIIU Je...._
• UIUpe da 4 man UM8 • une 4'Wptioa ,,._
.-1e l'Qlefflait d'•VCñP-■erv61--.m,,n•. . . .
qa'ea loi le■ qaaliWr da, , - - n'mml.._ , ~-~'lke&amp;: • Bh, qae failou- done, 11-■i u,
..,.,_ - •otia paya, ri ce n'elt II plu Hl:h •

•

C8tle YMliHe• donloare- et. .-.i.de, lea ~
IODt loujoan pÑlellt.er t eaprit. S&amp; e.á'lwit.tl
ff9il. Ba veat-on -.a aempJe ? Ba ISli6, Dfcbm

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

passe a París ; Lamartine veut le voir et d!ne avec lui. Dans
le Cours familier de Litléralure les littératures étrangeres apparaissent tout le temps, a batons rompus, fut-ce au milieu d'un
fatras de toute espece; ce qu'il veut !aire, c'est l'inventaire
de !'esprit humaiu. II commence par l'Inde, puis c'est une digression historique sur M. de Lamartine et l'Italie en 1848,
des pages de voyage et un développement sur Alfieri, puis le
xvne siécle, Bossuet, le xv111e siécle, la Révolution ... Mais les
littératures étrangéres ne sont jamais longtemps sans appara!tre. Aucun pays du monde, ni l'Orient, ni l'Antiquité classique,
ni l' Allemagne, ni 1' ltalie, ni la littérature russe, ni la littérature américaine, n'est oublié. Ce n'est pas toujours tres solide ;
Lamartine parle souvent pour ne pas dire grand' chose ; il compare longuement Moliere et Skakespeare pour finir par conclure
qu'il n'y a rien de commun entre ces dewc talents. Mais cela
fait gagner quelques pages. II s'occupe ainsi, jusqu'a la fin de
sa vie, de l'étranger. Les jeunes, par son autorité, apprennent
a conna1tre des noms qu'ils n'auraient pas connus sans lui ;
et lui, dans la fréquentation des grandes ombres qui peuplent
son déclin, il trouve des ames dignes de lui. Mais, ici encore,
et pour la derniere fois, ce n'est pas l'étranger qui agit profondément sur lui, c'est lui, au contraire, qui interprete l'étranger
a sa fa~on, et qui le voit, un peu, a la fran~aise.
L. Guerrini, LamarUne, secrétaire de légalion. Revue de Paris, 15 octobre~
15 novembre 1915. - L. Farges, Lamarlineil Florence. Revue de Paris, 1900.
-Fortunato Rizzi 1 La lerradei morli.Dal duello di Gab~iele Pepe a una lellera
ignorala d{ G. Prctli. Rivista d'llalia, 15 janvier 1922. - C. Maréchal, Le
Véritable uoyage en Orient de Lamartine. Paris 1908, in-16. -C. Grillet, Le
Voyage er.. u,·ient de Lamarfine et la Marseillaise de la paix. Correspondant,
25 avril 1920. - Henry Cochin, Lamarline et la Flandre. Paris, Plon, 1912,
in-16. - Id. A Lamartine. Paris, Pion, 1919, in-16. - Id. Deua; documenls
lamartiniens inédits au musée de Dunkerque (BullCtin de l'Union Fauconnier
Du11kerque, tome XVIII, 1921). L. Barthou, Lamartine orateur. Pari~,
1-rachette, 1~16.- C. Latreille, Lamarline. Les années de détresseel d'héroisme.
Correspondant, tévrier 1919. - René de Planhol, Le grand reuvre du uieux
Lnmartine, Le cours familier de liltér(llure . .Minerve frani;aise, 1er et 15 ;uillet
1919. - P.-M:. Masson. Lanfarline (Académie fram;aise, prix d éloquence,
1910). Paris, Hachette, 1911. in-16.

Le Géranl :
POITIEr.S. -

FRANCK GAUTRON.

1
~iJC!É1'É FRANCAISE D Il1PBDl'.EBIE.

�</text>
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                  <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
674
aux miens ? Tout est-il perdu, parce que troís ou quatre _ans_ se
sont écoulés sans qu'on aít fait attentíon a nous ? Tu sa1s bien
que tout ceci rentre dans l'ordre commun. Se, désespér~r d'un

fait aussi naturel,aussi normal, auss1 umversel, e est s~ plamdre de
ne pouvoír décrocher une étoíle du ciel, selrapper la tete contre les
murs pour J'uníque plaísír de la chose ,"· ~t prechant d'exemple,_
avec un beau courage, íl persévéra. Il s op1m&amp;tra contre la fortune
et a force de suite et de ténacité, il linit, ayant eu la chance de
vi~re assez ]ongtemps, par prendre sur elle quelques revanche~.
Une de ces revanches, ce fut l'avénement de la tr01sieme
République. Apres 1848, L~conte de Lisie s'étaít retiré de la politique militante. Maís íl ava1t gardé_ mtacte sa fo~ répub~1came. La
journée du 4 septembre 1870 ¡ustiha cette l01. Son reve se réalisaít maís au mílíeu de que! bouleversement et au prix de que!
« efir~yable désastre » ! S'íl qualíliaít de« misérables » les hommes
qui n~us avaient conduits 18., il n'avait qu'une 1:1-édiocre con_fiance
dans ceux qui les avaient remplacés au pouvo1r. lis ne lm sem·
blaient pas « avoir l'énergie nécessaire pour les circonstances ».
Aux angoisses patriotiques vinren~ s'~jouter les t~rtures ~o.rales.
qui résulterent pour lui de la pubhcation des Papiers Imperiaux.
Son nom figurait sur la liste des pens10ns. 11 eut la douleur de se
voir ví\ipendé et trainé dans la boue comme ayant vendu sa
plume au régíme déchu. 11 protesta d1gnemen_t par une lettre
adressée au journal Le Gaulois. « Permettez-mo1 de vous &lt;léela:
rcr que je n'ai jamaís alíéné )a liberté de ma ~e~sée, ~1
vendu ma plumea qui que ce s01t. Depu1s 1848, ¡en a1 ¡amalS
écrit une Ji"ne qui touchat a un événement contemporam. Cette
allocation de 300 francs [par moís] qui m'a été ollerte, et
qu'une inexorable nécessité m'a contrai~t d'accept~r, m'a
uníquement permís de vivre dans . la retra1te, en trava1lla~t a
mes traductions d'Hmnere d'Héswde, de Théocnte et d Es-chyle. n Mais tout en repous'sant fi~rement ces calomnies, i~ en
étaít prorondément aITecté. Écr1vant, sur ces entrefa1tes,
un ami de province, aprés avou· rappelé dans quelles
conditíons il avait accepté la subventíon impáriale - sa pen·
sion de Bourbon supprimée, sa mere« qui manquait de to~t_,,
retombant a sa charge - il poursuívait : « Je me sois sacnfié,
et m'en voici récompensé par les insultes des journaux. Je v:ous
jure que sí les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendra1e~t
un supreme service. Je suis si profondément malheureux:: que Je
me demande si je ne !erais pas mieux de me bruler la ce~ell~,
Apres avoir vécu p-auvrc, dans la retraite et dans le travail,
voici que je n'en recueille que des outrages pour toute récompense.

a

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

675

Tout cela est afireux et me jette dans le désespoir ... Je suís de
garde aux remparts, demaín, au Point-du-Jour. C'est la qu'on
attend l'assaut. Puissé-je y rester ! » Les événements publics se
c~argerent de rédui~e son chagrín pcrsonnel a sa juste mesure ;
d autres préoccupat10ns et d'autres souITrances, matérielles et
morales, luí fírent oublíer celle-la. D'abord, des les premiers jours
d'octobre, la disette de vívres ; puís la menace perpétuelle de
l'émeute, qui aurait eu pour résultat, jugeait-íl, si elleavaitréussi,
de mettre a la tete du gouvernement « la líe et l'écume de París»·
la perspective, des novembre, d'une guerre cívile succédant
a la guerre étrangere ; le bombardement, qui le for~a a chercher
pour les siens un autre asile, les obus prussiens tombant sur sa
maíson; a pres le siege, la Commune, et de nouvelles prívatíons et de
nouvelles angoisses. Leconte de Lisie crut par moments qu'il
devenaít fou. Le 29 mai, il envoyaít au meme ami cette lettre
désolée:
Je vous écris en plcurant d'horreur et de désespoir . L'inf1'lme bande de
scélérats qui tyrannisait et pillait Paris depuis le 18 mars a consomrné son
reuvre en mettant le feu a presque tous nos monuments ... Les bandits ont
été vigoureusement culbutés de toutes Ieurs barricades et sont maintenant acculés a Belleville et a la Villette, oll on les écrasera sans doute avant
peu; mais ils ont Iaissé derriere eux desbandes de femmes qui allument de
nouveaux incendies a tout moment. Elles sont immédiatement fusillées
~ais cent autr~s leur succédent. Jamais de tels crimes n'avaient été prémé:
d!tés et comm1s avec une telle rage de destruction. L'histoire- ne rappellc
rien de semblable. Il esta désespérer d'etre homme et surtout fran¡;ais.

Sous la plume du républicaín de 1848, de !'anclen délégué a la
p_ropagande révolutíonnaire et_ ínsurgé de juin, de telles appréciatJons peuvent surprendre. Mrus ,Leconte de Lisie ne voyaít ríen
de commun entre l'ídéal de liberté et d'humanité pour Jeque!
il avait lutté jadis et les odíeux attentats dont il étaít le témoín.
11 _ne s'agit plus ici de politique, continuait-il ¡ - il s'agit de vols
pubhcs et privés, de massacres dans les prisons, d'hospices incendiés avec les
malades qui y éta :ent couchés, de mafaons en nammes crou.lant avec les
familles qui les -habitaient, de monuments publics contenant des choses
inestimables a jamais perduesk Ce sont 13. des crimes tellement monst.rueux
qu'aucun cMtiment, si ce n'est la mort 1 ne peut @tre inflig'é a ceux qui les
ont commis.

Au surplus, qu'il n'eut rien renié desesconvíctions d'autrefoís,
nous en avons la preuve par les brochures de propagande qu'íl
composa en cette meme année 1871. Outre 1' His!oire populaire
du Christianisme, dont j'ai déja eu l'occasíon de parler, íl publía
une Hisloire populaire de la Révolulion franfaise et un Ca!échisme
populaire républicain. La Révolutiony étaít présentée comme «la

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

676

REVUE DES

couns ET CONFÉRENCES

revendication des droits de l'humanité outragée », comme « le
combat terrible et légitime de la justice contre l'iniquité ,, et la
République définie, lanationelle-meme, vivanteet active,morale,
intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l'entier développement de
ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits,
par l'accomplissement total de ses devoirs envers sa propre
dignité qui consiste a ne jamais cesser de s'appartenir ». Les déclarations nettement rationalistes et antireligieuses coµtenues dan.a
le Caléchisme émurent un des membres de l' Assemblée nationale,
M. de Gavardie. Dans la séance du 6 janvier 1872, il crut devoir
appeler l'attention du garde des sceaux • sur la nécessité de pour•
suivre, en vertu de la législation existante, des faits qui-selon
lui - constituaient véritablement des délits prévus par nos lois
pénales. • Dufaure répondit par quelques paroles évasives, et
!'affaire en demeura la.
Les amis politiques de Leconte de Lisie avaient-ils eu, comme
on l'affirme, la velléité de poser sa candidature aux éleclions du
7 février 1871 ? N'en avaient-ils été détournés que par le facheux
efTet produit par la divulgation des Papiers Impériaux ? Et la
France y perdit-elle, comme on l'a insinué, un grand ministre
de l'Instruction publique? Quoi qu'il en soit, le sort du poete se
trouva assuré d'une maniere moins brillante, mais plus conforme
a ses gouts et plus avantageuse pour son repos. Le gouvernement
républicain lui continua la pension aceordée par l'Empereur, et le
nomma en outre sous-bibliothécaire du Sénat. La lonction, ou il
eut pour collegues des littérateurs de genres divers et de talent
inégal, Charles Edmond, Louis Ratisbonne, Auguste Lacaussade,
Anatole France, était une sinécure. Il la prit tres exactement
eomme telle.
1l s'était installé dans la grande bibliotheque oU se trouve la coupole
peinte par Dt1lacroix 1 dans l'encoignure rormée a gauche par la premiért
grande fenétre qui donne sur le Jardin du Luxembourg. Ltl, assis a un petil
bureau de bois noirei, il n'avait, sur le rayan qui le surmontait, que les étudel
bibliques de Ledrain, le Bhágavata, le Ramayana et quelques livres di
Louis Ménard. Il arrivait taus les jours vers une heure, fumait une ou deui
cigarettes, rédigcait quelques lettres ou transcrivait des vers d'une écriture
lente et super be. 11 aimait surtout a causer, mais ne soufrrait 'pas qu 'un im
portun le troubhU dans ses causeries ou dans sa quiétude.

On pense bien que personne ne s'avisait jamais de réclamer un:
livre a ce bibliothécaire olympien. Un jour, un jurisconsul
nouvellement élu au Sénat, eut la témérité de lui demander le
Prompluarium de Cujas, et, aprés avoir été tout d'abord écondui
la mauvaise grAce d'insister. Leconte de Lisie, furieux, [eignit

677

d'emmener l'indiscret a la recberche du volume et se vengea de
lm en le perdant dans les couloirs.
C'est dans cette paisible retraite dont la tranquillité n'était
lroublée que par la guerre d'épigrammes qu'il menait contre son
collc~ue et compatriote Lacaussade, que vint le chercher le
supreme honneur réservé chez nous aux gens de Iettres. En 1873
et de ~ouvea_u en 1877, il s'était présenté sans succes /¡ I' Académi;
fran~a1se. V1ctor Hugo, non content d'avoir voté ostensiblement
po_ur luí, luí adressail, au lendemain de ce dernier échec, la Iettre
su~vante: • ~Ion _émment et cher confrere, ... je vous ai donné trois
fo1s ma vmx, Je vous l'eusse donnée dix fois ... ConLinucz vos
beaux travaux et publiez vos nobles reuvres qui lont partie de la
gloire de notre temps: .. En présence d'hommes tels que vous,
une Académ1~, el parhcuhérement l' Académie fran~aise, devrait
songer a eec1 : qu'elle leur est inutile et qu'ils luí sont nécessaires ... • Ce billet valait une investiture. L~conle de Lisie se trouv~it désigné par Hugo lui-meme comme son suceesseur évenluel.
C est en efTet comme tel, et d'un accord unanime qu'il fut élu
le 11 février 1886.
'
Quand Coppé~ accourut a la Bibliothéque du Sénat pour lui
annonc~r son triomphe : • Pourvu, s'écria Leconte de Lisie, que
celm qw mere~evra ne cite pas Midi, roi des élés ... ! » Ce fut justemen~ le premrnr de ses poemes - et a peu pres le seul - que
cita in extenso, en lm répondant, Alexandre Dumas fils. L'auteur
des Poem~s Anliques put croire que Némésis elle-meme lui avait,
pour le dialogue académ1que, choisi cet interlocuteur. Écrivain
grave dan~ un ge~re réputé frivole, moraliste de théatre et philosophe de I actuahté, v1sant a la profondeur et s'arretant souvent
au pa~adoxe, aimant les idées moins pour elles-memes que pour
le bru1t qu'elles sont susceptibles de faire dans le monde ineapab)~ de concevoir_une autre société que la sociélé de son t¡mps et
des 1mposede momdre efTort pour pénétrer dans une pensée difTérente de la sienne, esprit brillant ébloui de son propre éclat, avee
cela prosateur-né, bien qu'en sa jeunesse il eut éerit des vers
comme beaucoup d'autres, déíenseur et prélneur de l'art utilitaire
que dans une préface retentissante il avait opposé al'art pour l'art
Alexandre Dumas n'avait ríen de ce qu'il fallait pour sympathise;
avec un poete te] que Leconte de Lisie. Avait-il Ju, avantl'élection
les reuvres du récipien,daire ? Il est a peu pres eertain que non'.
S_e donna-t-11, avant den parler, la peine de les regarder attentivement ? 11 est permis d'en douter. En tout cas il en parla
Apeu pres comme s'il ne les connaissait pas. 11 accu;a lormellement Leconte de Lisie de vouloir substituer, l'idolAtrie du Beau.,

�L 1 CEUVRE POÉTJQI;E DE LECONTE DE LlSLE

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

678
abjurée par l'humanité depuis la prédication de l'Évangile, a
« la religion du Bien », qui, depuis la Divine Comédie jusqu'au
Fau.t de Grethe, avait, selon tui, inspiré « la poésie spiritualiste »,
dont Lamartine, Hugo et Musset étaient chez nous les représentants:
&lt;.:'est cela, lui d!t-il, que vous vene.z combattre; c'est cela que vous voulez
renverf-er. Tentattve comme une autre. Tout est permis quand la sincérité
ra,t le rond, d'autanl plus que ce que vous o.vez conseillé aux poetcs nouvraux de faire, vous l'avez commencé vous-m~e, résolument, patiemment.
Vous avez immolé en vous l'émotion personnelte, vaincu la passion, anéanti
la sensation, étoufTé le sentiment. Vous ,avez voolu dans votre reuvrc que
tout ce qui est del 'humain vous restAt élrangcr. ImpassJble, brillant et inaltérable comme l'antique miroir d'argent poJi, vous avez vu passor et vous
avez refiété tels quels le5 mondes, tes for!ts, tes Ago"', tes cho!-es extérieures ...
Vous nevoulez pas que le poete nous entretienne des ehoses de l'Ame, trop
intimes et trop vulgaires.. Plus d'émotion, plus d'idéal,. plus de foi, plus de
battements de camr, plus de larmes ... t

11 lui reprocha sa philosophie, qui n'oJTrait d'autre enseignement
aux générations nouvelles que « le vide de l'etre, l'apologie de la
mort •·
Heureusement, faut-il vous dire toute ma pensée? Jene crois pasau véritable désir de mourir cbe1; ceux qui Payant exprimé, surtout dans d'au!=si
beaux vers ... , continuent b. viv.re. 1'oute oette désespéranoe me .semhle pure•
ment littéraire. La mort a du bon, mais l'bomme lui préférera toujours la
vie, pour commencer ... Et la preuve, c'est que nous vous voyons lll, vivant,
bien vivant, grAce a Di&amp;u, et m~me immortel ...

Enfin il exprima le regret que Leconte de Lisie n'eut pas jugé 11
propos,dans son discours, d'exposer avec quelques détails les procédés de l'école nouvelle dont, apres Víctor Hugo, il était le chef,
de donner son opinion • sur ces questions de césures, de rejets,
d',enjambements, de rimes riches ou pauvres, avec ou sans con-

sonne d'appui, enlin sur toutes ces questions de technique et de
prosodie qui faisaient tant de bruit sur le nouveau Parnasse. •
Il se garda bien lui-meme de les discuter, mais il les trancha avec
assurance, en se déclarant partisan résolu de la forme classique.
.r'aime les vers qui s'en vont deux a deux comme les bceufs ou les amoureux., et je ro•imagine que les vers appeWs a se fixar daas la mémoire del
bommes sont ceux qui sont eonstruits de cet~ sorte, et qui enferment una
berre idée ou une belle imagc dans un vers dont Boileau eOt approuvé la
structure.

En écoutant, derriere son monocle, tomber des levres de son
illustre confrere ces magistrales bévues, ces réflexions prudhommesques, ces plaisanteries faciles et qui semblaient ramassées dan•
les petits journaux, Leconte de Lisie eut quelque mérite a ne pas
perdre son sang-froid. 11 se contenta de bouillir en dedans et, sans

doute, de se venger, hors séance, par quelques-uns de ces mols
al'emporte-pieco doot il avait le secret. Il sonda, ce jour-la, tout.e
la vanilé des honneurs offtciels, et il savoura l'ironie du sort qui
l'amenait en grande pompe sous la coupole de l'lnstitut, pour y
entendre, devant !'élite du monde leUré et de la société parisienue,
~rononcer son éloge par l'homme de France qui l'avait le moins
compris.

•

• •
Aussi bien cette gloire acadénúque, qui lui arrivait a l'ilge ou
il entrevoyait le terme d'une vie déja longue, n'était-elle qu'une
gloire de fa~ade et de parade. Le véritable gloire, il l'avait connue
beaucoup plus tot, et personne ne pouvait la lui enlever. C'était
le magistere que depuis vingt-cinq ans il exer~ait sur les jeunes
écrivaitis. Ses prenúers recueils, les Poemes Antiques, les Poi,rnes
et Poésies, n'avaient point passé inaper~us. lis ava.ient engagé de
bons juges a en concevoir pour l'auteur les plus belles espérauees.
Le troisieme, les Poésies Barbares de 1862, avait fait de lui un
maltre. « Quand je lis des vers nouveaux, écrivait Saint.e-Be uve en
1865, je me dis presque aussitOt: Ah! ceci est duMusset ! oubien:
C'est encere du Lamartine (ce qui est plus rare); ou.bien: Ceci
rappelle Victor Hugo, dern.iere maniere ; ou : Ceci est du Gautier,
du Banville, du Leconte de Lisie, ou meme du Baudelaire. Ce sont
les chels de file d'aujourd'hui, et ils s'imposent aux nouveaux
venus ! • Des quatre, celui qui décidément, entre 1860 et 1870,
prit la tete et dirigea le mouvement poétique, ce fut Leconte de
Lisie. Théophile Gautier le constatait - sans jalousie, bien qu'il
füt son alné - dans son Rapporl sur les progres de la poésie
· fra11f0i,e de 1830 d 1867 : , Reliré dans sa liere indépendance
du succes, ou plulot de la popularité, Leconte de Lisie a
réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez
l'appeler, de jeunes poetes, qui l'admirent avec raison, car il a
toutes les qualités d'un chef d'école ». Ces jeuncs poetes, c'étaient
ceux que l'on commen~ait des lors a nommer les Parnassiens,
parce que, l'année précédente, ils avaient publié en commun une
serte d'anthologie intitulée Le Parn~•• Conlemporain, recueil de
vers nouueaux. Je ne prétends pas !aire ici l'histoire de l'école
parnassienne. Mais il est impossible de traiter de l'influence liLtéraire de Leconte de Lisie sans \'esquisser au moins a grands traits.
Done, vers 1860, il y avait a Paris un certainnombre de jeunes
homme, qui prétendaient, chacun de son coté, relever etsoutenir
la grande tradition poétique, instaurée ou restaurée chez nous
par le romantisme, et qui paraissait, depuis quelques annees,

'

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

avoir fléchi. Ces jeunes gens étaient d'origine tres diverse. Les uns
étaient parisiens ; les autres venaient de leur province. Les uns
étaier.t pauvres, et les autres étaient riches. Les uns sortaient de

A partir de la publication du premier Parnasse Conlemporain ,
il y eut, pour « taus les jeunes porteurs ele lyre ,, u_n rendez-vous
quotidien, passage Choiseul, dans l'entresol de l'éd1teur Lemerre.
Lit se réunissaient, sous l'invocation de Víctor Hugo et de Leconte
dr Lisle, qÚi étaient comme les Pénates du lieu, Valade et Mérat,
Dierx et d 'Hervilly, Armand Renaud, Coppée, Sully-Prudhomme,
.Jean Lahor, Theuriet, Lafenestre, Armand Silvestre, Emmanuel
des Essarts, José-Maria de Ileredia, Vcrlaine, Mallarmé, Anatole
France ... Je ne saurais les nommer taus. Dispersé par la guerre, le

famiiles bourgeoises, voire aristocratiques ; les autres avaicnt au

moins un pied dans la bohéme. Ils n'avaient de commun que
l'ardetir de la jeunesse, l'amour de leur art, le respcct des mattres
et la noble ambition de devenir des maltres a leur tour. Mais cette
communauté de goúts et d'aspirations lit qu'ils ne tarderent pas
a se joindre. Ils se rencontrérent tout d'abord, sur la rive droite,
dans les bureaux de la Revue Fanlaisisle, que venait de lunder,
avcc la belle audace de ses dix-huit ans, Ca tulle Mendés, t,out nouvellement arrivé de Bordeaux. La lréquenterent, ou tout au moins
pa•serent, Albert Glatigny, Léon Cladel, Villie~s de l'lsle-Adam,
Louis Xavier de Ricard, Sully-Prudhomme, bien d'autres encore.
Flaubert, Baudelaire, Banville s'intéressaient /¡ ces débutants.
Malgré de si glorieux paLronages, la revue n'eut qu'une courte

exi,tence. Elle disparut en 1863, son londateur et directeur ayant
eu l'imprudence d'y insérer une comédie de sa composiLion, en un

acte et en vers, que la magistrature du temps estima outrageante
pour les bonnes mreurs, et qui valut /¡ son auteur, sans parler de
500 francs d'amende, un mois de séjour a Sainte-Pélagie. Apres
cet exploit, on passa les ponts. On se retrouva, entre camarades,
au quartier latín, dans ce fantasmagorique « hotel du DragonBleu

lJ,

pseudonyme piltoresque d'un médiocre garn.i des environs

de la rue Dauphine ou Mendés apprit a Coppée a!aire difficilement
les vers. On se retrouva, entre gens du monde, chez la générale
de Ricard, ou « devant un public de soies et de dentelles, tout
éclatant de diamants au corsage et de perles dans les chevelures »,
devant un public aussi d'écrivains et d'artistes, quelques-uns de
ces jeunes gens osérent jouer Marion de Lorme. On se retrouva
enfin, entre poetes, dans le salon de Leconte de Lisie. L'auteur des
Poémes Barbares était marié depuis quelques années. C'était son
délassement et son luxe de recevoir chaque semaine, dans son
modeste intérieur, égayé par la présence et la gráce d'une jeune
femme, les apprentis littérateurs qui venaient lui demander a
l'envi des encouragements et des conseil!?-.
Aucun de ceux - a dit Ca tulle Menctes- qui ont été admis dans Je salon
de Leconte de Lisle, ne perdra Jamais le souvenir de ces nobles et doux soirs
qui, pendant tant d'années, oui, pendant beaucoup d'années, furent nos
plus belles heures . Avec quelle impatience, chaque semaine accrue, nous
attendions le samedi, le précicux sarnedi oll il nous était donné de nous retrouver, unis d'esprit et de cc:eur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse ! C'était dans ce pctit salon, au cinqui6me
étage d'une maison neuve, boulevard des Invalides, que nous venions dire
nos proJcts, que nous apportions nos vers nouyeaux, sollicitant le jugement
de nos camarades et de notre grand ami.

groupe, une fois la paix revenue, s~ reforma. De nouvelle~ recrues

le grossir~nt: Charles de Poma1rols, Auguste Dorcham, Paul
Bourget, Frédéric Plessis, le vicomte de Guerne. On se renco~tra
aussi vers 1875 ruede CMteaudun, dans les bureaux deLaRepubligu~ des Lellr;s, fondée par !'infatigable Mendes. Mai~ le centre
d'attraction demeura toujours le salan de Leconte de Lisie, transporté, aprés 1872, du boulevard des Invalides au boulevard
Saint-Michel. Dans ce salan non seulement passérent tous les
disci ples du maltre, des générations en ti eres de jeunes po~tes, ma_is
on peut dire que tous les écrivains, ou presque tous, c¡m, a la lm
du dernier siécle et dans les premieres années de celm-c1, se sont
lait un nom dans la liUérature fran~aise, y étaient venus chercher
l'iniliation artistique ou la consécration de leur t.alent. . .
A cette époque - vers 1880 - le Parnasse, le s~cce~ ~1dant,
avait cessé depuis longlemps d'etre un groupe. II n ava1t ¡ama1s
été une éc'ole si nous en croyons du moins le plus complet,
jusqu'a prése~t, de ses hisloriens. Une é_cole su_rpose des i~ées
arrétées, des principescommuns, une doctrme pos1ttve ou négative,

quelque chose qu'on veut détru_ire ou_ quel'\ue chose qu'on_ veut
insliluer. Les Parnassiens n 'étarnnt m des 1conoclastes, m des
révolutionnaires, ni meme, de pro pos. délihéré, des nov~teurs.
Ils se seraient proclamés plutot des conlmu_ateurs et des ép1gones.
lls se donnaient comme des

&lt;&lt;

néo-romant1ques n, descendanL de

Víctor Hugo,«le pére a taus n, parl'intermédiaire des quatre poétes
que Sainte-Beuve, en 1865, signalait comme les conducteu 7s de _la
génération actuelle. A chacun de ces quat~e « ?hefs de flle " 1ls
prirent quelque chose. Baudelatre est celm c¡m exer~a sur _eux
l'influence la moins apparente . 11 leur lransm1tlemal romantique
dont il a été une des plus illustres victimes, le goiit des impressions
étranges, dessensations lortes et desétats d'áme morbide_s, que son
reuvre propagea avec que! succes, on le sa,t, dans I_a httérature
du siecle /¡ son déclin. Mais, en 1865, son heure n'éta,t pas encare
tout a fait venue. L'auteur des Carialides, des Sialacliles, des Odes
Funambulesques, du Pelil lrailé de poésie francaise leur suggéra

�•

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683

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE USLE

:: thémes d'un lrri~me superficie!, brillant et factice; il fut leur
altr~ de prosodie; 1! leur e~seigna a assouplir leurs vers, aenrichir
1
c~"f' nu:s~s,. a franch1ren se¡ouant tous les obstacles quelasyntaxe
a ~ nque opposent a l'inspiration poétique a s'en créer
:u i;:sot dedno¡eaux pour les sunnonter. De Théophile Gaut.ier
;: .ª:U ier es mau:i: el C:amées, «le poete impeccable et arfait
ce:f~ien ~• lettres frangruses •, ils retinrent l'impassibiiilé ue
runsad entre eux,. pendant un temps, professerent, l'indifTére!ce
sereme tout ce qm n'est pas l'reuvre d'art et la conviction u
saos une Iutte avec '? matiére, saos une difficulté vaincue cdt:
ceuvre ne saura1t attemdre asa perfection:
,

il disait en riant, dans la peau d'un autre, et toujours il vous
donnaít suivant votre nature le meilleur conseil. • Ainsi parlait err
18\H, aux funérailles du maltre, son disciple favori. Quelques
années plus tard, Mendes, qui, lui aussi, avait vanté d'abord la
largeur d'esprit et la tolérance littéraire de Leconte de Lisie, lit
entendre un Jangage tout difTérent:

Oui, l'ceuvre sort plus belle

D'une forme au trava.il
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Poi?-t de contraintes rau.::c;es J

Mais que pour marcher droiL
Tu chausscs,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode
Comme un soulier trop 'grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend t

d A '¿~~nte_ de Lisie! ils durent la curiosité de la nature exot.ique
es CIV1 satrnns_ étemtes et des époques lointaines et ce out
pour la forme ép1que qui a laissé sur l'reuvre de la pldpart d' g t
cux une trace plus ou moins fugitive ui a donné o .
en re
Con/es épi~ues de Mendés, au.xRécils éJiiues de Coppé:sas11XancSe.éau/x
moris du vicomte d G
• ,
,
L e e&amp;
[;~fhées de Jti~sé-M:ri~e~:eH~~:~i:~\tf~~?~~~;:~ :~::0 ~~~e~::
e concep on de la poés1e, cette religion de l'art a 1
.
voyaient avec admiration qu'il avait voué sa vie Il I aquell_e ~Is

:~:1;!'11~l:é~:f:::•d;°t

:::r:i:;~~ie~:;

1

~~~~~ut:t~•d~:~te;
il
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•
Jeur
conscience
poétique »· II laissa d'aill eurs eh acun,
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·
•
~1:~~~~~t~{!~f~tt~i1~~:ff~:~~f1;t":~{:~!::~ndi~~r~
r~ble, parc_e qu 'il n'essayait pas d 'imp'oser' sau::i=~e arncompa~
vmrent lm demander des avis 11
.
ceux qm
poétiqne telle qu'elle était et 1;i d pre~•~t chaque ind!vidualité
lui permettre de se dég ,
. onna1 es consE&gt;i!s qm devruent
firmé par celui de Her::. P;~f::~:\iit~~n¿émo~gfage est conParnasse, la faculté si rare de se dédo~bler , deusec me
e trteconnu
du
re, comme

S'il f\lt dans le livre une souveraine _intelligence, s'il ful dans les relations
quotidiennes un mattre clément et un ami serviable a tous ceux qui l'appro•
cMrent, il a óté, i1 raut bien le d.ire, un guide et un conseiller redoutable. En

ma déférente amilié, en ma religieuse admiration, j'ai pensé autrement,

jadis, j'ai c:ru sincerement que nos esprits restaient libres sous sa loi ; je
pense que je me trompais. Si ses conseils turent excellents en ce qui concerne
la discipline de l'art et le respect de la be.auté, si son intimité nous fut con•
scillCre des beaux dcvoirs, il n'en faut pas moins reconnattre aujourd'bui
que le joug de son génie {que certes il ne chcrcbait pasa nous imposer, mais
que nous subissions en notre émcr\'eillement. juvénile de son verbe et de son
esprit) nous fut assez dur et ét.roi1.. II répugnait, hélas I aux nouveautés 1
aux personnatités qui auraient pu cont.redire la sienne ... On peut le dire, il
faillit taire de nous des poetes étrangers a nous-m6mes ; on songe avec terreur a ce qu 'aurait été la littérature contemporaine si elle avait obéi uni•
quement a son vouloir accepté comme supréme ... Affirmateur par la beauté
de son ceuvre, il fut négateur quant a labeautédcbeaucoupd'autresceuvres;
plu!=ieurs d'ent.re nous onLdll se défaire de ses injustices. Mais tous ses dii;ciples,avec l'admiration 1.oujours .grandie de son vaste et parfaittalent, garderont fi6rement sa noble discipline technique.

Les dellX opinions ont quelque chance d'etre vraies toutes les
deux, puisque, a quinze ans d'intervalle, Catulle Mendes les a
soutenues ]'une apresl'autre avec une égale sincérité. Elles ne sont
nullement inconciliables.Leconte deLisle,nous Je savons du reste,
n'était pas l'homme des concessions, des compromis et des demimesures. Avec que\que désintéressement qu'il donnát ses conseils,
quelque e!Tort qu'il flt pour • se mettre daos la peau • des jeunes
gens qui les Jui demandaient, une personnalité aussi puissante que
la sienne ne pouvait manquer d'exercer I meme sans le vouloir, une
influence irrésistible et une domination tyrannique sur les tempéraments moins originaux et les caracteres moins fortement trempés. Sa discipline, comme toutes les disciplines un peu rudes,
broyait les laibles et réussissait allX forts. Mais les premiers euxmemes eurent-ils tellement a s'en plaindre ? et ne Jeur fut-elle
point salutaire jusque daos sa rigueur? Catulle Mendés, vers la
fin de sa carriere, regretta d'avoir marché trop docilement daos
l'ombre du grand homme. Mais cet esprit facile, ondoyant et
superficie!, qui a gaspillé beaucoup de talent et de labeur daos une
foule d'reuvres de tout genre dont aucune probablement ne restera, s'il avait quelque mea culpa/¡ faire, c'était plutllt de n'avoir
pas mieux suivi les préceptes et les exemples que Leconte de Lisie
lui avait donnés, et on est porté a croire qu'il ne se fut pas élevé

�684

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tres haut dans !'estime des lettrés, s'il n'avait pas eu la bonne
forl.une de rencontrer sur son chemin, tout au début &lt;lesa carriére,

le maltre que sur le tard il s'avisa de renier. Ce qui estpositil,
c'est que si on prend les uns apres les autres les jeunes gens qui
ont composé les deux générations de l'école parnassienne, celle
d'avant 1870, et celle d'apres, parmi ces poetes dont plusieurs
au demeurant sont devenus de remarquables prosateurs, on n'en

trouve guere que trois ou quatre qui aient été, au sens étroi't du
mot, des disciples, et dont l'reuvre apparaisse comme une ramilicationou un prolongement de celle de Leconte de Lisie. Sans lui
peut-etre, Léon Dierx n'aurait pas exprimé en vers graves et purs
cette tristesse hautaine, cette adoration de la beauté, ce sentiment
prolond de la nature qui sont fos inspirations essentielles de sa
poésie. Sans lui peut-etre, Jean Labor n'aurait pas tourné sa
curiosité vers les littératures orientales, ni chanté « l'lllusion »,
ni célébré «la gloire du néant», ni développé ce panthéisme natura1iste et ce ce pessimisme hérolque n auxquels s'est complu sa
pensée. Sans lui enfin, celui qui s'est proclamé lui-memeson « éleve
bien-aimé» n'aurait pas congu le dessein, qu'il a brillamment
réalisé, de faire ten.ir en une centaine de sonnets une vision
magnifique de l'histoire et du monde. Mais quelle que soit la
dépendance qu'il y ait de la poésie de Heredia a la poésie de
Leconte de Lisie, on ne saurait conlondre les lresques grandioses
de l'un avec les ciselures d'un merveilleux fini ou les émaux d,un
colorís incomparable que l'autre a exécutés avec lenteur et
avec amour, et on ne retrouve pas l'amóre phílosophie ni la
passion contenue des Poemes Barbares dans ces Trophées, beaux
avant tout, comme le titre l'annonce, d'une beauté décorative et
plastique, et qui ne laissent dans !'~me, avec l'éblouissement et la
volupté d'éclatantes ou de gracieuses images, que la mélancolie
dont s'accornpagne inévitablement l'évocation du passé.
Mais ces quelques noms mis a part, qui sont ceux des poétes
qu'une particuliere affinité de nature a fait entrer plus avant dans
la pensée du maltré, les autres disciples de Leconte de Lisie ne lui
ressemblent guere. C'est la meilleure preuve que la discipline a
laquelle ils se sont rangés n'a gené en rien le libre développement
de leur originalité. Et de leurs rangs memes sont sortis les novateurs qui, vers 1875, ont suscité une réaction conlre l'art parnassien et montré aux jeunes générations des routes ignorées.
Verlaine - il suffit pour s'en apercevoir d'ouvrir les Poemes
Salurniens - s'était nourri, en son temps, des Poemes Anfiques.
Dens le prologue de son premier recueil, il émettait avec convic.tion, sur le role du poete dans les sociétés primitives et dans la

685

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

civilisation moderne, des idées qui rappellent trap sensif eme~t
our ne pas en etre directement inspirées celles que econ e
~e Lisie avait énoncées dans ses prélaces de 18~2 et de 1~5~~
Et dans l'épilogue, il exposait une conceptwn de I a~t que
't
teur des articles de 1864 n'aurait pas désavouée, pmsque e a1
a peu pres exactement la sienne :

,i;

ce qu'il nous raut ~ nous, le~ s;1prAmes po6tes
Qui vénérons les Dieux et quin y croyons pas,
A nous dont nul rayon n'auréola les tetes,
Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme. des coupes
Et qui faisons des vers émus tres.rro1dement,
A nous qu'on ne voit point les s01rs aller par groupes
Harmomeux au bord des lacs et nous pdmant,
Co qu'il nous faut a nous, ciesl, a~x lueurs des lampes,
La science conquise et le somme1l dompté,
C'est le [ront dans les mains du vieux Faust des estampes,
C'est l'obstination et c'est la volonté l...
Ce qu'il nous faut anous, c'est l'étude s~ns tréve,
C'est 1'effort inouI, le combat nor1: pa~eil,
C'est la nuit, l'Apre nuit de travatl! d pus~ H~ve il
Lentement, lentement, l 'CEuvre, ams1 qu un so 1e 1

Ces théories qui convenaient admirablement a une nature
volontaire et te~ace, elles ne s'accordaient guere avec le te_mpérament capricieux et fantasque du « Pauvre Leban », ~out en 1mpre~·ons en sautes d'humeur, en incartades, te! qud appara1ssa1t
:éja dans certaines pieces du Jivre, tel qu'il deva1t se révéler de
plus en plus clairement dans les Féles galantes et dans les
Romances sans paro/es. Et quinze ans plus tard, l'aute_ur de
Jadis et Naguere Jivrait aux méditations de ses contemporams un
Art Poéli ue qui ne devait plus rien aux le~ons de Leconte. de
Lisie « la musique avant toute chose », une certame affectat10n
dans ·le lanaaae n'imprécision et d'impropriété, la recherche ~e

n!

nuance _:

1:

Pas la couleur, ríen que la nuance » - , et un pro on

mépris pour la rime, tels en étaient les principaux préceptes:
De la musique encore et toujours 1
Que ton vers soit la chose envolée
Qu 'on sent qui fuit d 'une Ame en allée
Vers d'autres cieux a d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne av~nture
tparse au vont crispé du matm
Qui va neurant la menthe et le thym ...
Et tout le reste est littérature.

Etsi par son inspiration initiale, il se rattachait étroitementa
Baudei'aire, il avait passé jadis par le Parnasse et par le salon du

�686

RE\'UE DES COURR ET CONFÉRENCES

boul.evard des Invalides, ce Stéphane Mallarmé qui, quelques
annees plus ta•·d, dans •es Diuayalions, proclamait l'abolition
des regles traditionnelles, l'anarchie métrique, la liberté acquise a
chaque poete_de faronnm it son gré l'instrument dont il prétendait
se servil' ; qm ¡:,récorusa,t le vers faux et le vers polymorphe, conlonda,t la poés1e avec la musique, et bannissait de l'art nouvcau
l' expression claire de la pensée et la représentation directe des
choscs, • pour ne garder de rien que la suggestion ».

Philosophie de · l'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCHVICG,
Membre de /' ]n$litul, Pro/e1s,ur d la Sorbonm.

..
Lorsque Leconte de Lisie mourut dans sa soixante-seizieme
année, le 17 juillet 1894, l'école symboliste triomphait. Mais la
gloire du vieux poete n'en lut nullement oflusquée; il était déja,
comme ce Víctor Hugo dontil avaitrecueilli l'héritage académique,
• entré vivant dans l'immortalité ». 8a renommée ne s'est pas
heaucoup étendue au dela des limites de son pays. Cette. poésie
plast1que et, d'apparence tout au moins, impersonnelle n'a pas étó
goiltée en Allt;magne. En Angleterre,elleneparalt pas avoir été
appréciée non plus a sa juste va!cur, en dépit des témoignages
d'admiration qui lui ont été accordés par des hommes comme
Edmond Gosse et Charles-Algernon Swinburne, et de l'inlluence
qu'elle a exercée sur quelques écrivainsde langue anglaise, notamment sur une poétesse hindoue, Toru Dutt. En Italie, elle n'est
connue, nous affirme un Iivre récent, que des initiés.

n est vrai

que l'un d'entre eux la compare aux figures de Michel-Ange. En
France mzme, elle ne sera jamais populaire \eeei d'ailleurs n'aurait
pas été pour déplaire a son auteur) ; mais il est permis de croire
qu'elle occupera un haut rang daos !'estime des esprits eultivés
et lettrés, de tous ceux qui unissent au sentiment de la grande
poésie le gout et le culte de l'art. Et dans cette reuvre lortement
cont~e, longuement mürie, soigneusement exécutée, capable de
surv1vre aux variations des modes Jittéraires et de résister aux
outrages du temps, il y a des pages auxquelles ils reviendront
toujours, comme a ce qu'il y a de plus prolond et de plus parfait
a la lois dans la poésie lran~aise.

L'ldéallsme pratique.

J'aborde, avec la legon d'aujou.rd'hui, la Lroisieme partie de
mon cours de cette année, ou j'essaie de dire d'une fagon directe
et positive ce que c'est que !'Esprit. Jusqu'ici la Philosophie •
de /'Esprit nous apparaissait comme une partie de la Philosophie
de la nalure ; c'était a la cosmologie, a une interprétation réalisLe
de l'univers physique, de décider si les phénomenes donnés
dans le monde étaient homogenes, si l'on pouvait passer, sans
rupture de continuité, du regne inorganique au plan du vital
et du psychique, ou s'il lallait !aire place a des ordres difiérents
de causalité, depuis le mouvement de la matiere jusqu'a l'énergie
spirituelle. La discussion de l'atomisme et du dynamisme, envisagés dans leurs conséquences pratiques et dan.s leurs bases
,péculatives, a eu cette conséquence de nous engager dans
une voie difiérenLe. Nous ne définirons plus !'esprit par la
puissance. Nom, y voyons une conscience, qui s affi.rme pour
soi, c'e•t-a-dire que nous ne la réduisons pasa un drveloppement
spontané, tourné vcrs le debors sous l'impulsion du désir, obéissant malgré soi a la pression d'une passion irrésistible ; la conscience, dont l'apparition marque l'avénement de !'esprit, c'est
la capacité qui se manifeste en l'homme, et en l'homme seul, de
se replier vers soi, de prendre possession de son etre intérieur,
d'y découvrir le foy,,r d'une action créatrice, d'un ordre incom- •
parable lt l'efTet d'un mécanisme matériel ou d'une vitalité purement instinctive.
Cetle conception de la vie spirituelle se rattache a un courant
philosophique, presque aussi ancien que le courant dynamiste.
1

�689

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

688

REVUE DE~ COURS ET CONFÉRENCES

Nous avons vu ,1ue le spiritualisme dynamiste procede do
voü¡; anaxag?rique, o~ !'esprit a ce sens originel {nous serions
tentés de d1re malériel), que le spiritisme lui a conservé d'un
fluide extremement léger, d'un souffie doué de finalité, pable
de débromller le chaos et de créer l'ordre universel.
Or, p_récisém~nt en relation avec la doctrine anaxagorique
se défimt dans I h1st01rc la doctrine de Socrate (ou si l'on prélere
ne pas soulever des problémes d'érudition difficiles dans l'él.at
des témoignages), se manilestcnt les mots d'ordre, les themes
lond_amenta_ux de la pensée antique, placés par des écrivains
auss1 autor1sés que Xénophon et Aristote sous le patronaae
de Socrate. Dans la Mélaphysique, Aristote déclare que Socrnte

e'

s'occup~it de questions morales,

a l'exclusionde ce qui concernait

la phys1que (Mélaphysique, A, 6, 987 b 1). D'autre part, dnns
les Mémorables (IV,_ 7, 6), Anaxagore est pris particuliéremcnt
a par'.1e, pour av01r poussé l'extravagance jusqu'II. s'imaginer
pouvo1r comprendre « les machines des dieux » 'til,; f.l7IX-z•,2:¡; 'to'.iv 8$:i'n.
Nous n'avons pas a conna!tre le monde, parce que, pour
savo1r comment une chose est faite, il faut l'avoir faite. Mais,

pmsque nous sommes les auteurs de nos actions, nous avons a
nous connat~re n_ou~-memes pour comprendre, pour diriger

notre condmte. Ams1 se présente chez Socrate la maxime ·
Connais-loi loi-méme. Ce n'est pas du tout une invitation a 1~
psy_cholog!e. Nul n'a moins été dilellanle que Socrate, moins
cuneux d ass1ster en artiste au d1vert1ssement que procurerait
a chacun de nous le spectacle de la léerie intérieure. Nous devons
nous connaitre, pour _mes~rer n_os forces, pour ne pas nous

lancer dans des entrepr1ses mcons1dérées, pour réussirenobtenant
par le calcul de 1~ prudence ce que la plupart des hommes
attende~t des capnces de la lortune. Or, ici va se placer une découverte ou éclate le géme propre de Socrate, et qui n'est ríen de
moms que la déco:iverle de la raison fralique. Cet effort pour
se conna!tre so1-meme a une lécond1té mattendue: il nous révele,
non pas seulement ce que nous sommes a l'instant oú nous
nous interrogeons, mais ce que nous pouvons devenir, comment

?-ous pouvons nous translormer, par le fait seul que nous nous
mLer~ogeons_. Du moment, en efTet, que l'homme cst un etre
mtelhgent, Il ne peut pas rélléchir au but de son action sans
chercher a compr~ndre le motil auquel il obéit, sans se demander
par smt_e en quo1 ce motil se justifie, non pas pour l'individu
par_ticuher dans les c1rconstances particuliéres oú il se trouve
ma1s pour tout autre individu placé dans les memes circons'.
tances. Ainsi voici Lamproclés, lils de Socrate, qui répond aux

injures perpétuelles de Xantippe par de mauvaises paroles.
Socrate !'invite a se rendre compte de ce qu'il dit et de ce qu'il
fait ; il est l'enfant pour qui la mere s'est dévouée, il est un etre
raisonnable qui comprend qu'au bien il convient de répondre
par le bien. De la réaction spontanée au caractére difficile de
Xantippe, Lamproclés passera done, sous l'influence de la
maieutique et par une génération tout interne des idées a
l'attitude qui exprime, dans sa généralité, le rapport lonctio:iuel
de la mere et de l'enlant. La généralité inhérente a la relation
intellectuelle a engendré, d'une fa~on a la lois logique et néces•
saire, la réciprocité de l'action désintéressée et jusi.e.
Voila done la vérité nouvelle que Socrate apportait a ses contemporains et qui demeure a la base du spiritualisme, telle que
nouo l'entendrons désormais : elle consiste tout entiere dans
la valeur pralique de l'inlelleclualisme. Matérialisme et dynamisme
sont, en effet, des doctrines spéculatives; londées sur la nature
du donné. La nouveauté, la création, qui s'observent dans le
cours du réel, y résultent seulement de la complication de
l'enchevetrement des causes en reuvre. Assurément, nous ~ous
rendons beaucoup mieux compte de cette originalité perpétuel]ement rénovatrice qui est a l'intérieur des forces vitales, en
écartant les illusions du langage, les inlluences uniformÍl!antes
de la société ; mais nous ne faisons ainsi que retrouver la réalit.é
de notre moi prolond, réalité en soi, qui s'impose dans son
cours intrinseque, dans sa présentation immédiate, a quiconque
s'abstient d'en alterer la nature caractéristique, a quiconque
sait écarter l'intervention perturbatrice d'une logique et d'une
morale qui seraient loules failes et venues du dehors. Au
contraire, pour Socrate, la réflexion a prise sur la spontanéit.é
de l'etre : l'homme est un animal plaslique, qu'il appartient
Al'intelligence de transformer dans le sens de son idéal, de recréer
au sens littéral du terme. En opposition au réalisme spéculalif
qui servait chez Anaxagore de point d'appui au spiritualisme,
Socrate aurait done londé la tradition de l'idéalisme pralique.
Ce renversement de points de vue souléve, semble-t-il, une difficulté. La doctrine, introduite par Socrate, est inlelleclua/isle, et qui
&lt;lit intellectualisme dit attachement a la vérité considérée comme
telle. En meme temps, nous avons revendiqué pour cet intellectua!isme le privilege d'etre une doctrine pralique, faisant de la
réflexion une source féconde de translormation et de création.
N'inclinons-nous point. par la du c0té du pragmatisme qui
a'interdit toute curiosité spéculative, qui tout au moim refuse
de s'appuyer sur le primal d'une vérité en soi, et qui précisément

"

�690

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

a déclaré la guerre a l'intellectualisme ? N'y a-t-il pas la une
contradiction, soulignée par &lt;:e paradoxe historiqÜe que le
Socrate, auquel nous venons de nous référer comme au maltre
de la raison pratique, c'est celui-la meme qui aurait détourné
•~s c_om!'atriotes des recherches purement scientifiques, qui
s abaissa1t a une sagesse humble et modeste, jusqu'a paraltre
bien plate, consistant a cultiver notre jardín.
Or, bien enter du, nous ne prendrions pas notre parti de la
contradiction. S'il y a un príncipe qui doit nous servir de critérium
pour apprécier ce que nous appellerons la spirilualité du spirilualisme, c'est celui-ci que !'esprit est unité, qu'il ne comporte
pas u3:1e divisio?, _une_ fragme~tation matérielle, comme en impliquerru.t une d1stinct1on radicale entre la raison théorique et
la raison pratique. Et, plus nous insistons sur le caractére pratique de l'intelligence, qui pour nous est le type par excellence
de l'activité féconde et plastique, plus nous devons maintenir
étroite la correspondance entre la vérité du domaine moral et
la vérité du domaine scientifique, cette correspondance étant
la _sauvegarde nécessaire pour l'objectivité, meme pour le
séneux prolond de la spéculation philosophique.
Seulement, nous croyons qu'il est possible de lever la contradiction, non pas d'ailleurs par une argumentation dialectique
qui ne cbangerait rien au fond des choses, mais par la considération des faits et en partant du paradoxe historique qui se
manifeste dans la situation de Socrate. D'une part, Socrate
condamne la cosmo!ogie des Ioniens ; d'autre part, les grands
disciples de Socrate, Platon et Aristote, s'attachent aux problémes de la philosophie naturelle. Et si Platon, dans le Timée,
ne croit pas dépasser le plan imaginatif, le jeu poélique du mylhe,
il n'est pas douteux qu'Aristote ait pris tout a fait au sérieux
la physique de la finalité. Bien plus, l'instrument logique qu'il
lorge pour le service de la physique, la déduction syllogistique oú
le genre est le grand terme, l'espéce le moyen terme, est expressément emprunté a la dialectique de Socrate : le syllogisme met
sous une forme rigoureuse, il étend au domaine spéculatil, le
mouvement de pensée par lequel Socrate parvenait a définir
l'essence de l'utile, du juste, du courageux, etc .. Le développement
de la pensée socratique aurait done consisté a dépasser la subjectivitédela pra!iquepours'orientervers l'objecliviléde la lhéorie pure.
Mais si l'on y regarde de plus pres, ou plus exaclement si l'on
juge avec le recul de l'histoire, a la lumiere de la critique contem·
poraine du savoir scientifique, on s'aper~oit que cette formule •
ll'exprime qu'une apparence, et une apparence illusoire. La

691

Pl!ILOSOPHIE DE L'ESPRIT

métaphysique aristotéliciennecontredit l'inspiration socratique
dans ce qu'elle a d'essentiel a nos yeux et de plus profond. E~
effet, quand Socrate demande a l'homme de borner les réflexions
de son intelligence aux affaires de l'homme, c'est qu'il considere
que l'on comprend nécessairement ce que l'on fait pa1ce qu'il
y a naturellement adaptation, identité, entre la matiére de
!'action et la forme de la réflexion. II n'en est plus de meme
lorsque cette forme_ est détouruée de sa matiére, et projetée
hors de l'ordre humam pour rendre compte de la nature inanimée 1
1

de la vie inconsci~nte. Alors, nous avons en face de nous
non plus un humanisme, qui recommande de traiter humai~

ne1:llent . les chos~s hurpaines, mais un. anlhropornorphisme,
qm trru.te humamemcnt ce qui n'est pas l'humain. Paul
Tannery_ .ª montré comment le systeme des quatre causes
ar1stotéhc1ennes (et le mot grec al.ia comme le mot laLin
causa est emprunté au langage judiciaire) correspond aux
quatre points d'interrogation que pose un crime : qui en cst
l'auteur _? q,u'a-t-il fait la victime ? comment s'y est-il pris ?
pourquo1 1a-t-Il fa1t ! En fourmssant une réponse a ces
quatre questions par la doctrine de la cause maLérielle de la
cause lormelle, de la cause efficiente et de la cause finale Aristote
saLisfait complétement a la curiosité de !'esprit : L'homme
en sait désormais autant sur la nature que désire d'en savoir
sur les circonstances d'uncrime le tribunal chargé de la sanction.
Que toute la pensée moderne se soit développée pour constituer une sci.ence effective, en opposition a la métaphysique
• anthropomorphique d'Aristote, nous n'avons certes pas besoin
· d'y insister. Mais le probléme pour nous est de savoir oú nous
renvoie la négation de l'anthropomorphisme, et que! caractere
11 convient d'attribuer á la vérité spéculative qui servira de base
de référence pour l'exacte interprétation de la vérité pratique.
La
solution la plus simple, la plus seduisante aussi ' est celle
.
qm se rattache a la tradition du naturalisme baconien. Entralné
par l'élan de son imagination, dupe des fant6mes de la caverne
l'homme a projete son ame sur la nature et sur Dieu, a déduit
la causalité physique d'une expérience intérieure qui double
et surplombe l'expérience externe : qu'il allranchisse sa connaissance de l'univers de ce qu'il y avait introduit de lui-meme
s~us l'impulsion de I'inlelleclus sibi permissus. L'art, c'est l'hommc
a¡outé a la nature. Retirez cette addition, il restera la nature
elle-méme qui est l'objet de la science.
. Le réalisme naturaliste prend pour forme de vérité un cont.act
unmédiat qui s' établirait entre l'homme et les choses. Or, une

á

�1

692

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

expérience immédiate, n'est-ce pas aussi une expérience ongi·
nelle ? II faudrait done que la nature, par une sorte de gracc
spontanée, se présentat a l'homme de telle fa~on que la struc•
ture du sentant n'altérat en rien la réalité du senti ; le but de
la connaissance serait atteint d'emblée, sans qu'il y eut a considérer pour elle-meme cette connaissance, a lui conférer en quelque sorte une dimension intrinséque, a l'interposer entre nous
et les choses.
Que la nature nous ait refusé cette grace, c'est un fait d'expérience ; et il suffit de rappeler cette théorie des idoles a laquelle
je viens de !aire allusion pour qu'il soit superílu d'insister.
Toutefois, il existe une chance de salut, une voie de rédemption,
c'est, suivant Bacon, d'une fa~on plus précise encore suivant
John Stuart Mili, la méthode inductive.
Et, en etret, l'induction révele a l'homme cette vérité surpre•
nante que, pour parvenir a l'action efficace, il convient de défaire,
et non de !aire, de procéder par le moins et non par le plu,.
Nous vouloc• deviner la nature, en raisonnant et en imaginant;
mais nous la connaissons et nous la possédons, la nature, en ce
sens qu'clle nous est déja donnée avec les perceptions. Seulement,
les perceptions sensibles, telles qu'elles se présentent a la cons·
cience, s'enchevetrent dans une complexité et une confusion
déconcertantes, tandis que la nature, cachée par derriére, est
un dessin a lignes régulieres et bien suivies. Aussi ne sera-t-il
pas question d'inventer. Le r6le de la science est de découvrir
le simple qui est contenu dans le complexe, qui est déja donné
en lui, et cela grace a un triage des apparences immédiates, par
une séparation fil a fil du tissu présenté a l'observation vulgaire:
Une telle méthode devait paraltre infaillible puisqu'en faisant
table rase de ce que !'esprit pouvait ajouter a la nature, elle supprimc toute médiation d'intelligence et par la tout risque d'erreur.
On ne voit pas ou la fissure se produirait, puisque l'homme
a eompletement abdiqué devant les ehoses, puisqu'il a fait vreu
de soumission complete, et que c'est a force de savoir obéir
qu'il espere satisfaire l'ambition de commander un jour.
Pourtant, voici le fait mis en évidence par une expérience
séculaire : l'empirisme baconien, meme avec la mise au point
laborieuse que John Stuart Mili en a tentée dans son Systeme
de logique, n'a pas supporté l'épreuve de la réalité scientifique.
Les canons de la méthode inductive peuvent, dans les cas les
plus favorables, constituer des procédés auxiliaires pour un
cxpose justificatif de certains résultats. lis ne sont pour rico
rians la conquete ni dans l'intelligence de ces résultats, ils sont

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

693

étrangers a !'esprit qui anime le savant ou le philosophe. Et
la raison du fait est m~nifeste : c'est qu'en opposant le naturaJisme a l'anthropomorphisme, l'objectivité de l'induction a
la subjectivité de la déduction, l'on ne faisait encore qu'opposer
un dogmatisme a un autre. Le réalisme qualitatif de Bacon
avait cru trouver rlans l'induction une machine a éliminer les
hypothéses. Et, cet.te croyance im~lique le post_ulat qu'il n'y a pa_s
d'autres hypotheses que celles qm sont consc1emment et exph•
citement introduite, dans le systeme du savoir.
Or ce postulat ne résiste pas a !'examen : la conception d'une
nature qui préexisterait a la science et qm se représentera1t,
telle quelle dans !'esprit humain, admise d'emblée par l'empi•
risme, est elle-meme une hypothése, et qu'a directement contre·
dile le dé•:eloppement de la science positive. Que l'on acceple,
en efTet, le príncipe du réalisme qualitatif, on pou~ra cei:tes
Hre amené a constater que la connaissance perceptive la1sse
subsister des !acunes dans le savoir, qui se traduisent par des
mécomptes dans J'action ; a quoi l'on ne parerait pas, en abandonnant la plénitude concrete de la qualité pour l'ombre squelettique de la quantité, mais plutot en prolongeant l'expé_rience
humaine au dela de ce qu'elle a de proprement humam, en
transcendant les données immédiates jusqu'a rétablir l'unité
d'un continu tout qualitatil. Or, ceci accordé, il faut bien
avouer aussi que du point de vue épistémologique, qui nous
oblige a nous tenir dans les cadres de l'expérience humaine, le
probleme se pose tout autrement. S'il est une • variation concomitante » dont la théorie de la science ait a tenir compte, c'est
bien celle-ci : la physique a revetu un caractere de positivité
scientifique d'autant plus accentué qu'il paralt s'éloigner davantage de la qualité, en tant que telle, pour s'at~a.cher aux seuls
coefficients obtenus par la mesure. Cette cond1tJon de mesure
est préalable a toute conception, a tout langage,_ méme d'ordre
scientifique : • Je dis souvent, écr1t lord Kelvm, que s1 vous
pouvez mesurer ce dont vous parlez et l'exprimer par un nombre,
vous savez quelque chose de votre sujet, mais si vous ne pouvez
pas le mesurer, si vous ne pouvez pas !'exprime! en nomb:e,

vos connaissances sont d'une pauvre espéce et bien peu satis·
faisantes. •
De quoi assurément l'on ne pourrait souhaiter ~uere d'illustration plus piquante que les exemples mi!me mvoqués par
Mili : Food nourishes, Fire burns, water drowns. Sont-ce 111, comme
il lecroit, des données immédiatesde l'expérience,dignesdetoute
notre confiance ? Mais non ; de telles asscrtions ne prennent

�694

695

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

une apparence d'immédiation que par les abréviations du langage

également bien se servir de }'une ou de l'autre, qu'il_ n'~ura

usuel, qui les transforme d'ailleurs en autant d'erreurs évidentes.
A des faits vulgaires opposons des faits vulgaires. II n'est pa•
vrai que J'eau noie, car dans l'eau on prend aussi des hains ;
ce n'est pas I1eau qui noie, c'est beaucoup d'eau ; on peut dire,

et je crois sans paradoxe, qu'un peu d'eau dans une mare ne
fait pas le méme effet que beaucoup d'eau dans lamer. De meme,
le feu peut réchauffer sans brúler ; et une trop grande quantité
d'aliments cause

une indigestion au líeu de nourrir. Guérir

et empoisonner sont assurément deux propriétés contraires ;
l'expérience les attribuerait a un meme corps, et nous dérouterait bien plutot qu'elle ne n6usinstruirait, si nous en rapportions
les effets directement a la qualité des substances, et non a leur
dosage. L'empirisme qualitatil demeure au seuil de la connaissance scientifique, parce qu'il n'a pas su constituer une théorie
de la mesure.
Ainsi nous serons conduits

a renvoyer dos a dos, comme deux

especes du genre dogmatisme, l'anthropomorphisme d'Aristote
et le naturalisme de Bacon. Et nous avons /¡ nous demander
si le terrain n'est pas déb]ayé au profit d'une conception de la
science qui s'apptrenterait

a l'humanisme de Socrate.

La physique comme le disait récemment M. Campbell en
téte du prernier volurne, le seul paru jusqu ici, de son grand
1

ouvrage sur la Physique, envisagée philosophiquement mais
ou point de vue du physicien pur, est la discipline qui a pour
objet propre la mesure.
Or, que signifie,pour l'interprétation de la science, cette intervention nécessaire et primordiale de la mesure ? Trois réponses
sont possibles ou plus exactement trois réponses onl été faites
suivant les diverses phases qu'a traversées la science. Dans la
premiere phase, on part de la géométrie euclidienne qui est la
seule géométrie congue, de la théorie des fonctions sous sa forme
classique, et on en déduit l'applicalion nécessaire et univoque
des instr.uments de mesure, qui sont des absolus, a la réalité
de l'expérience : la mécanique rationnelle se présente alors comme
médiatrice entre l'intelligible et le réel, et permet d'espérer
que la science de la nature présentera la miime certitude apodictique que la mathématique. La découverte des géométries non
euclidiennes, accompagnée de la difficulté croiseante de !aire
coincider les príncipes de la mécanique avec les résultats expérimentaux, ébranle cette espérance : le savant s'apergoit qu'il
possede, non la clé de la nature, suivant l'ancienne métaphore,
mais un lrousseau de clés tres différentes, et qu'il pourrait

pour choisir celle-ci ou celle-la que des raisons toutes sub¡ectiv~s,
tout extérieures de commodité, le critérium de la comm~,lé
étant d'nne fagon générale, la simplirilé. Or, i1 semble bien
que ~ous sortions maintenant de cette s~conde pbase, oú 1:1
critique a joué un role si utile pour le pr?gres. de la ~cience pos1tive et de ]a réllexion. philosophique, ma1s qm nous eulla1ssés sur
des conclusions d'un vague déconcertant. Ce que. nous appren~ns
aujourd'hui des physiciens, particulierement avec les théor1es
de la rel~tivité, c'est qu'il n'y a pas un absolu ~e la mesure qm
serait défini en Jui-meme avant toute apphcat10n au réel'. que
J'instrument de mesure doit iitre adapté. a 1'.ob¡et dont ti e~t
destiné 8 mettre en évidence les caracteres mtrmseques, remamé
suivant les indications fournies par les phénom.enes de la propagation Iumineuse ou ~e l'ac~ion gravifiq~e, 1;11a1s ,q1;1'en ~eva:1-~he

ce réel n'est rien dont i1 y a1t appréhens10n 1mmedrnte, mtmt10n
isolée, avant qu'il ait été révélé par l'inst~m~ent fo~gé ¡,our
le capter. Bref, entre ]a mesure mesuranle, qm vient d.e 1 e.spnt ~t
ce que les choses nous donnent a mesurer, 11 y a sohda;ité _réc1proque, i1 y a relatiuifé, au sens le plus fort et,le plus etr01t du
mot. Des Jors, nous n'avons plus que !aire de I a!ternative. entre
la subjectiuilé pure de l'anthropomorphisme et I ob¡.eclwiie pure
du naluralisme. La science est autre chose 1 elle _ex~r~e la cr01s-

sance commune de deme collaborateurs qm n eX1st-:nt '!ue
par ]eur collaboration: la nature et l'homme. Quclle sigmr:cat~on
auraient ]es formules de la propagation ]umineuse ou de l. act10~
gravifique s'il n'y avait des raisonnem_ents. mathématiques •
Mais comment ces raisonnements serarent-Ils nés, comment

se seraient-ils développés, sans une corrélation perpétuelle ª".'ec
une expérience qui, vérifiant partiellement et démontrant partiellement les résultats acquis·, provoque sans cesse

a de

n~uveaux

progres ? C'est en cherchant a conna!tre les choses 'l.ue I homme .
arrive

a se

connattre Iui-meme, en découvrant_ les ressources

insoupgonnées de sa pensée, en déroulant les rephs de_son propre
esprit. La science actuelle, inséparable de .la réfleX1on su.r les
conditions du savoir, sur la nature des no_tions mathémat1ques
dans leur rapport a J'expérience physique, crée done. cette conscience intellectuelle dont J'avenement répond plemement au
mot d' ordre so eratique : connais-loi loi-méme.

.

.

Telle est Ja conclusion a laquelle nous sommes arnvés. au¡ourd'hui paT une voie indirecte et, dont nous devons mamtenant
analyser Je contenu et justifier la portée. Ce sera l'~bjet de notre
prochairr cours.
(d suwre.)

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La Bible dane la poésie fran9alse au XVIII• slécle et sons
l'Emplre : Joseph de Genest ; paraphrases de J.-B. Roaaaean ;
Loais Raciae, Pompignan, Suzanne de Chéaier; Chateaubrland
llillnoye et Sonmet.
'
Cours de 11. JOSEPH VIANEY,
Doyen Cll la Faculté dts Lellres de Monlpellier.

SEPTI:EME LEQON

Esther et Alha/ie suscitérent bient6t d'autres tragédies bibliques : le Jephlé (1692) et la Judith (1695), de Boyer, le Jonalhas
(1700), l'Absalon (1702), la Débora (1706), les Macchabées (1722),
de Duché, le Joseph, de l'abbé Genest, ancien précepteur des
enfants de Mm• de Montespan, organisateur des Céte. de la
duchesse du Maine.
Ce Joseph fit verser des torrents de !armes a tous les Condés.
C'est ce que M. de Malézieu rappelle a la duchesse dans un
Discours qu'il met en guise de préface /¡ la tragédie de son ami
(1711). Monseigneur le Prince, pére de la princesse, disait apres
avoir entendu lire la pillee : « II faudroit n'etre ni frére
ni fils, ni pére, ni homme, pour n'etre pas vivement touché
de la beauté de cet Ouvrage et j'aurois bien mauvaise opinion
.du creur des personnes qui assisteroient /¡ cette lecture,sans y
pleurer autant que moi. n Malézieu ajoute : « Vous savez, en effet,
Madame, qu'il sanglotta depuis le commencement jusqu'a la
fin et qu'il m'ordonna plus d'une fois de suspendre la lecture ;
parce, disoit-il, qu'il se sentoit étoufer. » Ayant su de son pére
combien l'ouvrage était touchant, Monseigneur le Duc vint
• défier » Malézieu de le faire pleurer. « Si cela m'arrive, dit-il,
ce sera pour la premiere fois de ma vie, et jamais aucune piece
ne m'a mené jusques-la. n Mais sa résolution l'abandonna des
le premier acte. 11 dnt se lever deux fois pour aller cacher ses
!armes, honteux de pleurer comme un enlant. Quant au grand

697

prince de Conty, il prouva que l'Ame des héros est encore plus
tendre que celle des autres hommes ; Malézieu ne saurait « représenter l'état » oil le mit la lecture deJoseph. « Laissez-moi, disoit
ce prince, le loisir de pleurer : il faut que je me remette, je ne
suis plus en état d'écouter. n Tant de pleurs arrachés a des yeux
augustes répondent, Malézieu n'en doute pas, du succes de
l'ouvrage « sur les creurs bien faits ».
On le voit: en 1711, la sensibilité est déjadéchalnée. L'histoire
de Joseph pla!t parce qu'elle fait pleurer.
Elle pla!t également parce qu'une reconnaissance surprenante termine l'aventure d'un homme qu'on avait cru mort,
et cette reconnaissance, l'abbé Genest, remarque Malézieu, a
eu l'adresse de la suspendre en la présentant toujours. Or, il
n'y a point alors de tragédie digne de ce nom sans un dénouement
qui dépouille le héros d'un faux nom et jette un disparu dans
les bras de ceux qui l'avaient perdu. L'auteur d' Alhalie est un
pcu responsable de ce grand abua des reconnaissances : « Oui
c'est Joas, je cherche en vain /¡ me tromper. n La Bible en est
responsable aussi pour sa part. De ce livre, oil l'on trouve tout,
on peut tirer rneme des sujet.s de mélodrames. C'est ce que l'abbé
Genest sut voir pour l'enchantement du public de 1711, et l'histoire de J oseph conserva longtemps en France sa grande popularité. Chateaubriand rappelle que le mot fameux Je suis Joseph
laisait « pleurer d'admiration Voltaire lui-meme. • II semble
s'en étonner. Mais ríen n'est moins surprenant, car l'auteur
de Z aire, qui excellait a déguiser les personnages et a préparer
les reconnaistances, ne pouvait qu'aimer chezl'historien de Joseph
un art qu'il pratiquait si bien lui-meme. Ce qui est peut-etre
plus surprenant, c'est que Chateaubriand fosse un aussi long
parallele entre la reconnaissance d'Ulysse par son fils et celle
de J oseph par ses lrere , : en 1802, la reconnaissance est toujours
considérée comme le plus dramatique des ressorts, et l'aul,eur
du Génie du Chrislianisme sait gré au narrateur biblique de
l'avoir mieux manió qu'Homere (1).
Du Joseph de l'abbé Genest rien n'est a citer, non plus que
d'aucune piéce de Boyer ou de Duché. II suffisait de constater,
par le grand surces de cette tragédie, que chaque génération
demandant ala Bible ce qui est conforme a ses aspirations, notre
poésie drarnalique, au commencement du xvm• siécle, lui
demanda de prélérence des histoires fécondes en !armes et
en surprises.
(1) Cinq ans apre:I Le Génie du Chrislianisme 1 Méhul meLLra l'histoire
de Joseph en opéra.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;AISE

698

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Notre poésie lyrique a la meme date s'en inspire mieux.
Notre poésie lyrique, c'était alors surtout J .-B. Rousseau
qui la représentait, et l'on sait que, pendant de tres longues
années, iI conserva la réputation d'etre le plus grand lyrique
de notre pays. II fallut toute une révolution du goOt pour le
déposséder de sa gloire .
En son temps, elle fut légitime.

•

• •
Rousseau continue ,es paraphrases de psaumes et par elles
il continue la lutte contre l'athéisme. Dans son ode II, tirée
du Psaume XVIII, il « éleve l'áme a laconnaissance de Dieu par
la contemplation de ses ouvrages ( 1) » :
Les cieux instruisent la torre
A révérer leur auteur:
Tout ce que leur globe enserre
Célebre un Dieu créateur.

Dans p.Jusieurs odes, notamment dans la VII•, tirée du Psaume
LXXII, il expose, pour les calmer, « les inquiétudes de l'áme
sur les voies de la Providence », alléguant, puis réfutant la vieille
objection du bonheur des impies :
Pardonne, Dieu puissant, pardonuc ama raiblesse.
A l'aspect des rnéchants, conrus, épouvanté,
Le trouble m'a saisi, mes p!is ont hésitó :
Mon zele m'a trahi, Seigncur, je le confesse,
En voyant Jeur prospérité.

........................ .... ... ····· ...... .

De 18., ;e l'avouerai, naissoit ma défiance.
Si sur tous les mortels Dieu tient les yeux ouverts,
Comment, sans les punir, voit-il ces cccurs pervers ?
Et, s'il ne les voit point, comment pcut sa science
Embrasser tout cet univers ?

········· ... .. ········ ...... ............... .

J'ai vu que leurs houneurs, leur gloire, Ieur richesse
Ne sont que des lllels tendus a leur orgueil ;
Que le port n'est pour eux qu'un véritable écueil;
Et que ces lits pompeux oll s'endort Ieur mollesse
Ne couvront qu'un affreux cercueil.

Mais chez Rousseau, la paraphrase desPsaumes sert ad'autres
fins. Ce n'est pas en spectateur indifférent qu'il assiste a ce
grandétalage defausse dévotion quidéshonore la CourdeLouisXIY
vieilli et, nouveau La Bruyere. comme il combat les Esprits lorts,
il flétrit les Onuphres :
(1) C'est ce que Rousseau dit lui-mCme dans son argument.

699

Pensez-y done, Ames grossi8res ;
Co~mencez par régler vos mceurs.
Moms de faste dans vos prieres
Plus d'innocence dans vos ca&gt;u~
Sans une ame légitimée
·
Par In pratique confirmée
De mes préceptes immortels
Vo~re encens n'est qu'une furÓée
Qui déshonorc mes autels.

MCe .{est pas non p]u¿ en vain qu'il est le contemporain de
!ss1 on et de Fénelon. l! transporte done daos le lyrisme sacré
~r ce au Psalm1ste, quelques bons conseils a l'éga d d R . :
11 demande
¡ t •
.
·
r
es ,01s .
d f ºbl
~ue e rone deVJenne ]'asile de l'orphelinetlesoutien
d u / 1 e pupille, _qu'J] chasse l'ambitieux, accueille les ]armes
e 1findn~ cence, smt « de la sainteté des lois le protecteur Je
pl us I e 1e ».
·
Tous
ces
themes
qu
·
t
déb ut du xvm• siecle
..
d' t rté
'
I son ' au
pleins
ua I ' Rousseau les développe dans de belles strophes
qu I emprunte a M_alherbe et qu'il transmettra au romantisme'.
C~ q~ nous ~vons cité montre qu'il les construit bien que son vers
::s an:;:;;z:t~~~t sa Lplirasleh solide, s~~ c~utes' ingénieuses,
.
es. e ma eur est qu il a1me trop les apostr_opl_hes qm do1;1nent l'illusion de la chaleur et les ad¡· ectifs qui
en¡o
.
l' t iventcÍ Ma1s ces ornement s factices
séduiront encare
/u eur es Marlyrs au point que, mettant dans la bouche
Eudore un cant1que en partie tiré du Psaume XVIII ·¡
.
devo· ¡ · - a I'"
, 1 cro1ra
Idréais,er
r,,poux et au Géant les épithétes dont Rousseau
1es a corés :

~"¡

Dans une éclatante voOte

1l a plac~ (e ses mains

Ce soleil qui dani, sa route
Ecla_ire tous les humains.
Environné de lumiére
II entre dans la carri~re
Coi:n,me un époux glorieux
Qu11 des l'aube matinale
De sa ~ouche nuptiale, '
Sort br1llant et radieux .
L'univers, a sa présence
Semble sortir du néant.'
Jl prend sa cou.rse, il s'avance
Comme un superbe géant .

Si Rousseau est de ceux par qui il rcstera dans les premieres
ceuv~es romantiques un peu de la pompe du classicisme ¡¡ est
auss1
'
vécut un de ceux avec qm· se prépare un lyrisme nouveau.
11'
, en effet, assez pour ass1ster aux premiéres effusions de

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRA:"t~AISE

700

701

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cette sensibilité du xvm• siécle qui allait aboutir a la mélancolie
du x1x•. 11 eo subit la contagioo et, voulant rendre la tristesse
d'une mort prématurée, il prit chez Isaie le cantique d'Ézéchias.
C'est la plus célebre de ses quinze Odes sacrées. Lelranc de Pompignan la qualifiait d'admirable et l'avait lue au moins cent fois :
tant il y reconnaissait , le langage du creur et du sentiment &gt;.
Nous-mémes ne la lisons pas sans songer a la Chute des feuilles
ou plutot a Pensée des morls ; car déja nous y trouvons un peu
l'accent, et les tours de phrase, et la musique des élégies lamartiniennes :
J'ai vu mes tristes joumées
DécHner vers Ieur penchant ¡

Au midi de mes annécs
Je touchais :l. mon couchant ;
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres élernelles
La clarté dont je ~ouis ¡
Et, daos cette nmt funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main rlclame
Les dons que j'en ai rec.;us ¡
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus:
Mon dernier soleil se I6ve ;
Et votre soume m'enieve
De la terre des vivants,
Comme la reuille séchée,
Qui, de '!a tige arrachée,
Devient le jouet des vents.

.......................

Ainsi, de cris et d'alarmes
Mon mal sembloit se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
:t:toient 1assés de s'ouvrir.
Je disois a la nuit sombre :
O nuit, tu vas dans ton ombre
M'ensevelir pour toujours 1
Je redisoi.q a l'aurore :
Le jour que tu tais éclore
Est le demier de mes jours 1

•

• •
Rousseau fit école. Ses deux meilleurs éleves furent Loui•
Racine et Lelranc de Pompignan. Louis Racine, qui paraphrasa
un certain nombre de Psaumes, a peut-etre surtout ce titre
a notre attention qu'il aimait associer dans la meme piece
deux et quelquefois trois strophes diílérentes. Pompignan lui
emprunta cette habitude, qu'adopterent a leur tour pendant
Jongtemps nos romantiques.

Pompignan, dans l'histoire de notre poésiebiblique, a plus d'impor:ance que le fils de Racine. 11 fut vraiment« quelque chose »
quoiqu'en dise Voltaire.
'
11 a_paraphrasé des Psaumes et des Cantiques, oil, comme Rousseau, d adresse aux Rois de salutaires avis, prémunit nme fidele
contre les impies, disant : « Non, je ne connais point de Dieu »,
la réconforte dans la foi en la Providence par le tableau sublime
de la création et aussi par cette pensée, bien susceptible de
toucher les hommes du xvm• siécle, que
Ce Dieu qui ton ne et. se venge
Est un D1eu qui s'attendrit.

La maniere habituelle de Pompignan est celle qu'on peut
attendre d'un classique de son temps. 11 croit tout embellir par
l'épithete, tout ennoblir par la périphrase. Chez lui, la nuit est
toujours sombre, l'aurore humide, la rosée féconde, l'herbe
tendre, l'aiglerapide, l'aiglon timide, la cime du cédreorgueilleuse.
Chez lui, les antres d'oil les bétes s'élancent pendant la nuit
ne peuvent étre que fangeux et les repaires oil elles s'enfoncent
pendant le jour ne peuvent etre que ténébreux. Chez lui,
le ciel s'appelle les célestes voiltes, les régions du tonnerre,
la so urce des éclairs, et le vin qui réj ouit le creur de l'homme
devient, en passant du Psaume VIII dans le texte lran~ais,
, le nectar delectable, charme et soutien du creur, que le pampre
doré fait couler sur la table. »
Les memes ornements travestissent souvent l'énergiquc
beauté des Prophétes. L'homme qu'Habacuc nous montre
trompé par l'exces du vin, Pompignan le transforme en un vil
mortel qu'une Iiqueur perfide met au rang de la brute. Quant
aux sauterelles que Nahum arréte sur les haies quand le temps
est lroid et qui s'envolent quand le soleil se leve, comment
les reconnattre dans cette strophe ?
Tel d'lnsectes Jégers un essaim méprisable
Sur le déclin du Jour se rassemble avec bruit ;
Mais au ret.our des reux qui chassent l'ombre hu mide
La 16gion t1mide
'
Dans l'air s'évanouit.

Pompignan était lier pourtant d'avoir le premier, chez nous
ouvert á la poésie une nouvelle route en traduisant les Prophétes.'
II espérait qu'on lui en saurait gré.
On doit, en eílet, lui savoir gré de les avoir parfois traduits
avec une sobriété vigoureuse qui était alors une nouveauté.
Si Víctor Hugo s'est si bien inspiré de la vision d'Ezéchiel, c'esi

.

.

'

�102

REVUE DES COUR~ ET CONFÉRENCES

que la m~le traductiou de Pompignan lui en avait fait sentir,
je croi~, la sublime horreur.
- Hó bien parle, ici tu présié!es ¡
Parle, ó m¿n prophéte, et dis-leur :
ft Écoutez, ossements arides,
Écoutez la voix du Seigneur.

Le Dieu puissant de nos anc~tres,
Du soume qui créa les étres1
Rejoindra vos nreuds séparés.

Vous reprendrez des chairs nouvelles ;
La peau se fcrmera sur elles ;
Ossements secs, vous revivrez. •

•

•

U dit ; et je répete h peine
Les oracles de son pouvoir,
Que j'entends partout dans la plaine
Ces os avec bruit se mouvoir.
Dans leurs liens ils se replacent,
Les nerrs croisent et s'entrelacent,
Le sang inonde les canaux ;
La chalr renait et se colore :
L'é.me seule manqtiait encore
A ces habitants des tombeaux.
Mais le Seigneur se fit entendre,

Et je m'écriai plein d'ardeur:
• Esprit, ha.tez-vous :'i descendre ;
Venez, esprit réparateur;
Souffiez des quatre vents du monde,
Soumez votre chaleur féconde
Sur ces corps pret$ d'ouvrir les yeux. •
Soudain le prodige s'achev~, ·
Et ce peuple de morts se lhe
Étonné de revoir les cieux.

Mais, autant peut-etre que d'avoir tiré de la Bible quelques
strophes presque admirables, on doit savoir gré a Pompignan
d'avoir dans le Discours préliminaire de son recueil de Poésies
sacrées esquissé le c_élebre chapitre de C~aiea_ubriand. La, déja
est admirée la variété de l'Ecriture ; la, dé¡a sont vantés ses
narrations et son lyrisme ; la, déj~ il est soutenu que« son caractere propre est d'émouvoir, d'intéresser !'ame et de parler toujours au creur » ; la, déja elle est compar_ée a Homére, et le~
humanistes sont défiés de trouver chez Pmdare des 1dées qm
approchent de celles qu'ofTre Abdias, de celle-ci, par exemple :
L'orgueil de votre creur uous a élevés, parce que vous habilez dans
les fenfes des rochers, et qu'ayant mis votre Throne dans les lieux
les plus hauls, vous diles en vous-m¿mes, qui me /era lamber en
Terre? Quand vous prendriez votre vol aussi haut que l'Aigle,
et que vous meitriez volre nid parmi les Aslres, je vous l:'rracherais
de Id, di/ le Seigneur.
Le Discours de Pompiguan n'est pouriant qu'une ébauche.

LA BIBL~ DANS LA POÉSIE FRANVAISE

703 '

Ce fut Le Génie du Christianisme qui, dana !'estime du public
fran~ais, établit définitivement l'Écriture a coté, ou plutOt audessus des poemes de l'antiquité claseique.
Mais a l'auteur du Génie, ce fut surtout l'auteur du Paradis
perdu qui révéla la beauté de la Bible.
11 l'avait révélée auparavant a d'autres, meme a desincroyants : .
c'est en effet sous le patronage de Milton,
Grand aveugle dont l':\me a su voir tant de chosos 1

que Chénier place son poéme de Suzanne.

• •
Le poéme n'a pas été achevé. Mais par les morceaux déja
composés, et qui furent publiés en 1833 avec les notes de !'auteur,
on voit tres bien ce qu'il eut été.
C'eut été d'abord un poeme tres pittoresque, car le public
a la fin du xvm• sieele est devenu curieux de couleur locale.
e Cela aura six ehants dont j'ai marqué la séparation », &lt;lit
la premiere note. « J'ai regret de ne pouvoir le !aire plus court.
II faudra l'orner de comparaisons, de détails asiatiques sur les
vetements, les aromates, les richesses, etc., pour en faire un
ouvrage piquant. » La note VIII n'est pas moins instructive :
, Lorsque Suzánne voudra deseendre, lanuit, dans ses jardins,
deux de ses femmes lui mettront aux pieds une chaussure qu'il
faudra peindre. Ce sera comme des pantoufles. Mais quand
elle voudra se baigner, il faudra peindre la chaussure que ses
femmes lui oteront, et qui ne sera point la meme, et peindre
aussi tous les vetements, a mesure qu'elles !'en dépouilleront. •
Chénier voulait peindre eneore les présents que Joachim apporte
asa femme, et les jardins de Sémiramis, et bien d'autres choses,
déeidé a raceourcir certains épisodes afin d'avoir « plus de place
pour des détails historiques et géographiques sur tous ces pays,
Phénicie, Judée, Damas, etc .. •
, Piquant » par toute cette géographie et toute cette histoire
- ear ce que Chénier demande a la couleur loeale, c'est d'amuser
les lecteurs, bien plutilt que d'expliquer les caracteres -le poeme
eut été féerique par .Je merveillem.:. Chénicr avait d'abord
songé a eréer des auges gardiens, qui auraient été tres miltoniens.
Mais il s 'était ra,;isé. Finalement, il avait imaginé de faire surtout
agir les devins babyloniens et de montrer «leurs letes impudiques ~;
etil se proposait deles, biendécrire».L'ange de la pudeur aurait
veillé sur Suzanne. Un ange vengeur aurait apparu aux dewc

•

�705

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~A.ISE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

704
vieillards et devant eux il aurait gravé sur la muraille • l'histoire
de quelque scélérat calomrriateur purri dans l'lkriture ».
Par l'action, le poéme, naturellement, eut été trés voluptueux.
Chénier ne s'en cache point. Il a méme la malice de rappeler
, les vers tout trempés d'une amoureuse ivresse » que versait
, du sage roi la langue enchanteresse , et de demander a la muse
qui inspira Salomon de mettre sur sa propre langue un peu
de ce miel séducteur. Toute une partie du Canlique des Canliques
devait entrer dans la Suzanne, et a ces épisodes sensuels, que le
sujet imposait, d'autres devaient s'ajouter : ainsi pour faire
un beau contraste avec les mreurs de Suzanne auraient été
peintes et les « graces mignardes , et les , fetes impudiques • des
filles de Babylone.
Ce poéme voluptueux eut été en méme temps tres attendrissant. Suzanne, en l'absence de son mari, devait oublier de
manger, entrer dans une réverie prolonde qui aurait répandu
une expression mélancolique sur son celeste visage ; sa belle
main serait allée sur ses yeux essuyer une !arme. Qu'eut-ce été
aprés l'accusation ! Alors Suzanne aurait crié : « Ma sreur, je
vais mourir ! Dis a Joachim... O J oachim. • Alors le pére de
Suzanne serait venu mourir sur la porte de sa fille et les accusateurs pour sortir auraient loulé le cadavre. Alors Joachim,
voyant sa femme menée au supplice, serait tombé a terre et
on l'aurait emporté. Tout ce qui pouvait !aire pleurer les hommes
du xvm• siécle, la Suzanne devait le leur offrir.
_
Elle leur eut o!Tert enfin le plaisir de la surprise, celui de
l'innocence reconnue et de la calonmie déjouée par l'apparition
d'un vengeur.
La Suzanne d'André Chénier, poéme coloré, léerique, volup·
tueux, touchant, surprenant, eut été, on Je· voit, un tres beau,
!aut-il dire mélodrame, faut-il dire opéra ? Les vers de poete,
on ne peut en douter, y eussent ahondé, les vers pittoresques,
mielleux, enchanteurs, sensuels. On y aurait, sans doute, vainemenL
cherché un seul vers religieux et rien n'eut été moins chrétien
que cet ouvrage ou eut été accumulée tant de couleur biblique.
On serait bien injuste, au contraire, en soutenant que Cha·
teaubriand aima la Bible seulement en artiste, encore qu'il
ne l'ait peut-étre pas assez aimée en Chrétien.

• ••
Tout un livre du Génie du Chrislianisme, le V• de la U• partie,
est consacré a l'exaltation de la Bible. Le titre, LaBible el Homere,

en dit dairement le dessein : constater la supériorité du livre
ou s'ahmente 1~ génie du Christiarrisme sur celui ou s'est le plus
alimenté le géme de la poésie pa1enne.
~ans la _Bi_ble, Chateaubriand prétend, cela va de soi; tout
gouter. Ma1s 11 a ses préférences et d'avance l'on devine ce que
va prélérer le pére du romantisme.
C'est ~ncore un peu ce qu'aimait le xvm• siécle: les idylles,
les surprises et les reconnaissances.

C'est, moins qu'on ne s'y _attend, le pitt.oresque des paysages
et des mreurs. Sans doute, il ne manque point d'admirer que
lorsque Abraham re~mt un hé\te , les fils du lieu emménent
les charneaux, et les filles leur donnent a boire ,, ; qu'on lave
les ~ieds du _voyageur, que pour manger on s'asseye a terre.
11 ?- º':'et pomt, non plus, de remarquer que Jacob distribue
la ¡ust1ce sous un palmier et que les mariages se concluent au
bord des lontaines. Pourtant, au moment 011 le grand créateur
?e la couleur locale se fait l'apologiste de la poésie biblique
ll ne semble pas . etre déja aussi sensible a la beauté du déco;
palestiJ~íen et des habitudes patriarcales qu'il le sera plus tard
quand il les aura vus de ses propres yeux.
, Ce qui est déja gouté sans réserve, ce qui est qualifié de sublime,
c est I_e contraste entre la grandeur de 1'1dée et la petitesse quelquelo1s méme la trivialité du mot qui sert a la rendre ; « 'II en
résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l'ame :
car lorsque, exalté par la, pensée, l'esprits'élance dans les plus
hautes rég10ns, soudam l expression, au lieu de le souterrir, le
la1sse tomber du ciel en terre, et le précipite du sein de Dieu
dans le limen de cet urrivers ... ,,
. Plus loin, un exemple précis est donné de ce sublime, « le plus
1mpétueux de tous ,, :
1 La terre, s'écrie Isaie, chaneellera comme un bomme ivre: elle sera trans•
portée ~omme une tente dressée pour une nuit. ,
d Voila le sublime en contraste. Sur la phraseelle sera transporlée I'esprit
emeure suspcndu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophete aj?ute, comme une tente dressée p_our une nuit. On voit la terre, qui nous
paratt s1 vaste, dóployée dans les all'S comme un petit pavillon ensuite
emp~rtée avec aisance par le Dieu forl qui l'a tendue et pour qui
durée
des s1écles esta peine comme une nuit rapide.

ia

« Je n'aime pas Victor Rugo, dísaít un jour la duchesse
de Broglie, fille de Mm• de Stael ; il rapetisse tout, parce qu'íl
compare sans cesse les grandes choses aux moindres et
p~r exemple le ciel a un reil. » Cette dame ne devait don~ pas
aimer beaucoup non plus rri !sale, ni le Psalrniste · car Chateaubriand a bien raison de dire que la Bible o!Tre partout des

,1

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;;AISE

exemples de l'antithese qui, parmi les innombrables antitheses
romantiques, est la plus romantique, celle ·d~ la grandeur ~t. de
la petitesse, souvent associée a ?elle ~u ~ubhme et du tnvial.
Ce qui est signalé encare a I adm1ration de nos poete~ .Pªr
Le Génie du Christianisme, c'est la sublime terreur des VISIOns
bibliques, c'en est le vague, l'imprécis, le mystere.

l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes. » La
Bible réveille des pensées tristes : il n'en faut pas davantage
pour que le grand mélancolique la juge une incomparable
source de poésie.
Y a-t-il beaucoup puisé Iui-meme ? Je n'en suis pas bien sur.
II est alié en Palestine, il est descendu « surla terre des prodiges,
aux sources de la plus étonnante poésie » ; ce sont ses propres
expressions. Devant la Mer ~lorte il a écrit : « Des aspectG
extraorclinaires décélent de toutes parts une terre travaillée
par des miracles : le soleil brülant, l'aigle impétueux, le figuier
stérile, toute la poésie, taus les tableaux de l'Écriture sont la. »
A Jérusalem, il a écrit : « C'est la Bible et l'Évangile a la main
que l'on doit parcourir la Terre sainte. » Et nous avons la preuve
que le voyageur avait bien les deux livres a la main. Mais nullc
part son llihéraire ne me donne l'impression qu'il les avait
dans la mémoire, que c'étaient e&lt; ses livres », ceux oU son imagination avait l'habitude de s'alimenteret son cceur de se réchauffcr.
Son grand p eme religieux, Les Marlyrs, est d1inspiration bien
plus miltonienne que biblique. Pourtant Les M arlyrs doivent
bien a la Bible quelques belles p ·.ges. Le cantiquo par lequcl
Eudore répond au chant paien de Cymodocée prétend meme
condenser toute la poésie de l'Écriture, et il est done curieux
de voir ce que chante Eudore.
II chante la poésie du décor et des noms propres ; car maintenant René a YU 'des palmiers et des chamcaux :

706

Le devin Tbéoclymene, au festin de Pénélope, est frappé des présages
sif'istres qui les menacent...
.
. .
.
Tout formidable que soit ce sublime, il le cMe encore a la v1s1on é'u hvre

de •Job.
. Iorsque 1e somme il end ort 1e pus
1
Dans l'horreur d'une vision de nmt,
profondément les hommes,
,
, Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la frayetrr pénétra Jusqu a

==
• Un esprit passa devant ma t,ace,_ el l~ poil'd ~ ma eh'
atr se hé'
rissa ft orreur,

._ Je vis celui dont je ne conna1!l-sa1s pomt le v1s~ge. Un spectre parut devant
mes yeux et j'entendis une voix comrne un petit souffie. •
11 y a 1a'beaucoup moins desang_, de tónebres, de larmes, que dans Homere;
mai!! ce visage inconnu et ce petrt souffie sont en effet beaueoup plus terribles.

Mais la Bible est pour l'auteur du Génie le livre poétique
entre tous parce que c'est par excellence le livre mélancolique.
{( Aucun é~rivain n'apc,usré la triatesse de 1'5me au degré oll elle
a été porlée par le saint Arabe ... Job est la figure de l_'human,té
souITrante et l' écrivain inspiré a trouvé assez de plamtes pour
la multit~de des maux partagés entre la race humaine. » Et
René cite, commente quelques-unes de ces plaintes avec l'admiration d'un hommo qui prétend savoir ce que c'est q ue la souf!rance. II ne croit pas que jamais les entrailles de l'homme
aient fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux que
celui-ci : « Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable et
la vie a ceux qui sont dans l'amertume du creur ? » ni que le
style ]e plus techercbé puisse peindre la vanité de la vie avec
la meme force que ce peu de mots : « L'homme né de la femme
vit peu de temps, et il est rempli de bea~coup de misere~. » Et
de quelle « merveilleuse redondance » lm semble ce ne de la
femme, qui fait voir , toutes les infortunes de l'bomme dans
celles de sa mere» !
Mais Je livre de Job n'est pas le seul dans la Bible, qui
fasse réfléchir Chateaubriand sur la misere humaine. Cherchant
un mot sur Jeque! il puisse appuyer une conclu,ion générale,
il cite, apres avoir cité une parole de Nestor, cette_ réponse de
Jacob a Pharaon : « II y a cent trente ans que ¡e sms voyageur.
,Mes jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point égalé
ceu.x de mes peres., Et Ia-dessus il ajoute : « Voila deux antiquités
bien différentes : ]'une e,t en images, l'autre en sentiments ;

707

Passant aux jours d'Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit
le palmier, le puits, le chameau, l'onagre du désert, le patriarche voyageur
assís devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallóes du Liban, les·sommets d'Hermon, d'Oreh, et de Sina'i, les rosiers de Jéricho, les cypres de Ca.des,
les oalmes d'Idumée, Éphraim et Sichem, Sion et Solyme, le torrenti des
Cedi-es et les eaux sacróes du Jourdain.

Puis, Eudore dit toutes ces choses attendrissantes ou désolantes : le fils de Tobie annoncé par son chien fidele, Agar détournant la t ete pour ne pas voir mourir Ismael, les !armes de
Joseph reconnu par ses lreres, le cantique du saint roi Ézéckias,
l'exil au bord des fleuves de Babylone, les « nombreuses vanités
de l'homme : vauité des richesses, vanité de la science, vanité
de la gloire, vanité de l'amitié, vanité de la vie, vanité de la
postérité ».
Enlin, Eudore dit la grandeur de Dieu d'aprés les Psaumes,
connus surtout, j'en ai peur, comme le cantique d'Ézéchias,

par les paraphrases de J .-B. Rousseau, mais utilisés par un homme
qui a vraimenL le sens du sublime :

�709

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AISE

A votre voix, le soleil 5'cst levé Cans l'O!'ient ¡ il i:;'est avancé comme un
géant superbe, ou comme l'époux radieux qui sort de la couche nuptiale (1).
Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre tremblant vous répond: • Me voici. •
Vous abaissez la hauteur des cieux; votre esprit vole dans les tourbillons ¡
la terre tremble au souffie de votre coiere; les morts épouvantés fuient de
leurs tombeaux l O Diel! ! que vous etes grand dans vos ceuvres I Qu'est•ce
que l'homme, pour que vous y attachiez votre creur ?

ce recueil d'o'.·ientales, figurent a titre de personnages exotiques,
bien plus qua titre de personnao-es sacrés.
Leur exot.isme n'a rien aujo;rd'hui qui étonne. Mais, en
1822, _quand parurent, six ans aprés sa mort, les Chants élégiaques
de M11levo_ye, les vers par lesquels s'ouvrait le recueil durent
paraltre tres neuls :

708

Le méme pittoresque et la méme grandeur se retrouvent
dans le cantique de gloire que les chreurs des saints et des auges
font retentir devant la Trinité, en un ciel construit sur les plans
de Milton plutot que sur ceux de l' Apocalypse. Le sujet de ce
chant, c'est une fois de plu,¡¡l'invitalion adressée aux justes
de ne pas s'étonner du bonheilr des méchants. Chateaubriand
répete done ce que dit depuis plus d'un siécle notre poésie biblique. Seulement, cette fois, les Prophetes sont interprétés par une
imagination toute romantique et quand les saints de Chateaubriand annoncent la vengeance de Dieu, ils parlent déja comme
l'auteur de Pleurs dans la nuil :
Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point a
cause du bonheur des méchants: ils n'ont point, U est Yrai, de langueurs qui
les tratnoot a la mo1t ; ... i1s portent l'orgueil a leur cou comme un carean
d'or j ils s'enivrent a des tables sacrneges ¡ ils rient,ils dorment, comme s'ils
n'avaient point fait le mal ...
L'insensé a dit dans son coour : ._ 11 n'y a point de, Dieu ! » Que Dieu se
Jeve I que ses ennemis soient dissipés 1 11 s'avance: les rolonnes du ciel sont
ébranlée:. i le fond des eaux et Jes entrailles de Ja terre sont mis fl. nu devant
le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bocche ; il prend son vol, mont~ sur les
chérubins ; il lance de toutes parts ses nec:hes embrasées ! OU sont-ils les
cnfants eles impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l'iniquité des
peres, e\ Dieu vient visiter les enfants dans sa furcur i il vient au tcmps
marqué punir un peuple coupable; il vient réveiller les méchants daos leurs
palais de cedre et d'aloes, et con!ondre le fantóme de leur rapide rélicité.

•

• •
L'inlluence de Chateaubriand est déja sensible chez M1llevoye.
Dans les chants élégiaques de ce pré-rcmantique la Biblc
ne tient qu'une petite place. C'est, si l'on veut, la place d'honneur,
puisqu'on entend d'abord la plainte de la Sulamite qui n'a
pas revu encore son bien-aimé, puis la plainte de David pleurant
Saül et Jonathas. Mais comme a ces chants succedent immédiatement ceux de l' Arabe au tombeau de son coursier, de Zarina
mourant a !'ombre du mancenillier, de Zora pleurant sa gazelle,
de -Zaíde au tombeau du poete persan, du pauvre negre enleve
aux c6tes de Guinée, on voit que la Sulamite et David, dans
(l.) ~omparer J.-B. Rousseau 1 ode 11.

O vi~rges de Sion ! ó mes douces compagnes J
N~ l avez-vous pas vu descendre des montagnes,
B~1llant, comme un rayon de l'aslre du matin ?
D1tes-moi sur quel bord, vers quel sommet lointain
Ses chameaux vont paissant une herbe paríumée ?
So"lt-ils sous les palmiers de la verte Idumée
Ou sous le frais abri des rochers de- Sanir ? '

_Dans les ~ers qui suivent et qui sont, comme les premiers,
tres harmorueux, sont entrées quelques-unes des imao-es du
?élebre Cantique, choisies avec tact et sagement adoucie~ pour
etre accommodées au gout d'un public encore rebelle aux excessives audaces de la poésie orientale :
_A pres une Sulami~e, qui_ est un peu une sreur d' Atala, Millevoye
lait p_arler un David qm raconte toute sa vie, comme René,
et ,,m de toute cette vie se rappelle naturellement surtout les
moments passés dans la solitude :
Cependa~t je partis, et d'une marche lente
Traversa1 de Pharan l'immensité br0lante
Éphralm et Sélo, Séir et Bethzamé.
'
Tantót, pAie, abattu, par la soif consumé
Je me. tratnais, la nuit, sur des sables stÚiles,
Aux tigres du désert disputant leurs asiles
Tantót, assis aux bords des torrents irrités'
,Te camparais ma vie a Ieurs flots agités.
'

L'inf!uence de Chateaubriand se manileste encore en 1822
da.ns le Saül de Soumet, ou pour rappeler au roi révolté que Die~
meme a parlé sur ces bords, le grand prétre Achimélech ne lait
que tradmre quelques lignes des Martyrs :
Lorsqu'un nouveau prodige est tout pri!t d'éclater
Ce n'est pas sur ces bords que l'on en peut douter ':
Abyron et Dathan que les feux consumérent ·
Le mer, o\l trois cités coupables s'abtmCrent '
De Ieurs temples impurs les !aux dieux arradhés

Les

sépulcres rouuerts, Les torrenls desséchés
'
Ces monls, ces roes brisés, ces gro!les eles ora~les
Tout te montr~ un désert sillonné de miracles '

T?ut semble respirer, dans ce terrible lieu, '
L épouvante de l'homme et la grandeur de Dieu.
a~es asp~cts extraordinaires décélent de toutes parts une terre trauaillee
f, d~s m1racles ... Chaque noJ!l renferme un mystt'lre, chaque grolle déclare
s auemr, chaq11e sommet retentit des accents du prophete. Dieu m8mea parlé
u~ ces bords, les tor~enls desséchés, les rochers fendus, les tombeaux enlr'ouver s attestent le prod1ge ;le désert parait encore muet de terreur

�llai&amp; bien d'autzes que Cbateaubriand ont collaboré a ce drame
composite, dans lequel BODt venues converger, comme dana
toutes les tragtldies écloses a la veille de la victoire romantique,
les inapirations les plua diverses. Les principaux événementa
de la rivalité entre Sao! et David - combat contre Goliath,
réveil de Sao! arraché a son délire par la harpe de David, amour
de Micho!, mort d'Achimélech, consultation de la Pythonisse,
mort de Sao! - tous ces événements aecumulés, au mépris de
la chronologie biblique, en l'espace de vingt-quatre heures ;
ajoutons beaucoup d'hémistiches empruntés a Alhalie : voill
la part du classicisme. Un roi achamé a découvrir l'homme que
Samuel a sacré pour lui succéder, ce secret révélé en la présence
de tous les intéressés, SaOI décidé alors a tuer l'usurpateur,
le tuant en effet, mais s'apercevant qu'il a tué son fila Jonathas
revétu des amies de David : voila la part du mélodrame.
Un David qui proméne sa reverie
·
Des champs du Térébinthe aux bords de Samarie,

une Micho! qui devient amoureuse d'un berge, apparu soos
des p&amp;lmiers eo fieurs et ayant la tete ceinte d'aloes parfumés ;
une Pythonisse qui, s'étant liée par un pacte horrible aux espn"ts
de l'ablme, a fermé son A.me a tout penchant humain et repose
ses membre&amp; sur un lit d'ossements ; un Saül infernal qui consent que le monde périsse pourvu que SaOI regne, qui tue David
pour anéantir le Messie, qui lance a Dieu cet insolent défi :
Dieu peut m'anéantir, il ne -peut me soumeUre.
11 est mon ennemi; mais il n•est plus mon mattre;
Mon orgueil obstiné contre lui se débat,
Et j'ai cbangé du moins l'esclavage en comba\.
Plus d'autels, plus de vceux, plu!I d 'enr.e11s, plus de fétes !
Jour exterroinateur, lh·e-1.oi sur m11 t.ll.e 1

Le théA.tre romantique
de Dumas p6re aDumas fila.
CoUl'II de K. &amp;IIDRÉ J.E BBE?OK.
M•U,., de Con/trencu O la Sorhnn&lt;-

XI
La oomédie-proverbe. 11 m faut ;u,., ds ,;.,..

Plusieurs piéces de Musset ont pour titre un proverbe. L'enble de son théAtre est intitulé Comédies el proverbes.
Le proverbe, la comédie-proverbe, est un petit genre littéraire
t il est a coup sur le plus illustre représentant, mais qui ne
pas de luí, et qui avait déja presque un siecle d'existence
il est venu l'illustrer.
La comédie-proverbe était ~ée au xvm• siécle, dans les salona
a xvm• siecle. Un vers fameux dit que
L'ennui naquit uo jour de l'uuilormiLé,

d'ailleurs, fut bientót parodié en : •
L'ennui naquit un jour de l'Univec,ité.

voila la part du romantisme, du satanismo, du byronisme.
Ce Saül oil il y a de tout, y compris meme, malgré tant d'anachronismes dans les !aits et les caracteres, une certaine couleur
biblique, eut du succés et de l'infiuence. 11 valut a son auteur
un tres !latteur hommage. Allred de Vigny dédia un de ses
Poemes anliques « a M. Alexandre Soumet, auteur de Clylemneslre et de Saül , : c'était reconnaltre en lui un des maltre&amp;
qui l'avaient initié aux antiquités grecque et biblique. Mai&amp;
le disciple allait bien dépasser le mattre.
(d suivre.)

La comédie-proverbe, elle, naquit de l'ennui -

de l'ennui

qui était le grand ennemi de la femme au xvm• siecle et comme
le cMtiment de sa vie frivole, de sa vie si factice. « Je m'ennuie

amort - je suis dans le néant - je retombe dans le néant -

il n'y a aucun remede quand on s'ennuie autant que je !ais •···
ainsi parlait la marquise du Def!and ; c'est la plainte qui revient
dans presque toutes ses lettres, c'en est le re!rain. La !emme n'a
jamais sans doute eu plus de grAce et d'esprit que dans les salons
du xvm• siecle ; jamais la vie mondaine n'a été plus jolie, plua
aéduisante ; mais jamais non plus l'homme et surtout la fe.mme •

�LE THÉATRE R0l1ANTIQGE
REYUE DES COUfüi ET CONFÉHENCES
í12
ne se sont plus cnnuyés. Leur vie était Lout artificielle ; ils en
avaient retranché ce qui est l'intéret et !'Orne de la vie, ils avaient
tué en eux tous les sentiments qui seuls nous font vivre ; foyer,
famille, amour, religion, ricn de tout cela ne semblait plus

exister pour eux ; en eux, autour d1eux 1 ils ne rencontraient
plus que le vide ; et toute leur vie se passait a chercher,
comme dit Mm• du Deffand,, un remede a leur ennui ,. Toute
la question était de tuer le temps jusqu'a l'heure du souper,
car dans la petite excitation du soupcr ils redevcnaient des
causeurs, d'incomparables causeurs, et pour un moment ils
ne s'ennuyaient plus ; mais il lallait arriver jusqu'a l'heure du
souper. L'histoire de la vie de salon au xvm• siecle est celle
des divertissements successifs auxquels ces éternels ennuyés
ont eu recours pour tromper leur cnnui et se dissimuler a euxmémes le néant de leur existence. - Sous la Régence, nous disent
les Goncourt, la mode est aux bilboquets, puis aux découpures,
puis aux pantins et pantines que l'on íaisait mouvoir avec une
ficelle et qui coutaient depuis 24 sois jusqu'a 1500 livres ; plus
tard, la tapisserie au petit point est remplacée par les nreuds,
sorte de broderie ou plut6t de filet qui se faisait avec de jolies
navettes d'acier ou d'ivoire ; a partir de 1770, les nreuds sont
abandonnés, et la mode est au • parfilage ,, c'est-a-dire que les
femmes ne sont plus occupées qu'a dé/aire fil a fil toute passemcnterie oil il y a de l'or, et si un visiteur se présente dont l'habit
est galonné d'or, le voici aussitat entouré de femmes et de jeunes
filies armées de pelits ciseaux, qui lui coupent ~es galons : indiscret
pillage dont le duc d'Orléans se vengea certain jour en faisant
coudre a son habit des galons d'or laux. - Ce ne sont pas les
seuls divertissements de salon : tour a tour, le siécle s'engoue
du jeu, du cavagnol qui a détr6né le lansquenet du xvn• siécle,
de petit, jeux tels que le colin-maillard, de musique, de pantomime, de contes débités au coin de la cheminée, -enfin et surtout de théatre. Dans la seconde moitié du xvm• siécle, il n'y a
guere de grand seigneur ou de financier qui n'ait chez lui un
thMtre, - thMtre de paravent dressé en un clin d'reil et oil l'on
joue un peu de tout : des opéras-comiques, des comédies, voire
méme des tragédies. Le thMtre de société a été la plus durable
passion de ce siecle bias~ dont les engouements et les caprices
étaient en général de si courte durée, - et certainement personne
n'a plus contribué que Voltaire a éveiller et a entretenir chez
ses contemporains le gout du théAtre. On sait cambien il en était
lui-meme épris : partout ou il est alié, partout ou il a vécu, et
quelle que fut la difficulté a vaincre, a Cirey chez Mm• du

713

Chatelet, a Sceaux chez la duchesse du Maine comme a
Potsdam chez Frédéric II, a Paris comme en Suisse, a Ferney
comme aux Délices, il a toujours trouvé le moyen de drcsser
une scene, de recruter une troupe d'actcurs mondains, et de
!aire jouer deo pieces, - surtout les sicnnes. II ne manquait
pas d'y jouer son r6le, soit dans des petites comédies houffonnes
et polissonne, écrites en quelques heures, soit dans ses tragédies
les plus fameuses. Dans Zaire,il jouait le r6le du vieux Lusignan,
et, comme l'a dit un jour Brunetiere, ce ne devait pas etre
un petit plaisir que de l'enlendre, lui, Voltaire, déclamer avec
altcndrissement, les mains levées vers le ciel, la pieuse tirade
Sei,;neur, j'•i combaltu soixante ans pour ta gloire.

11 y a une jolie anecdote qui se rapporte a ces représentations
de Zaire chez Voltaire, en son chateau de Ferney ; elle a été
recueillie par Chamlort. Aux c6tés de Voltaire, qui jouait Lusignan, sa niece, la grosse Mm• Denis, tenait le role de Zalrc en
dépit de son ~ge mur et de son embonpoint. Certain soir, un jeune
provincial, qui se trouvait la, lui prodiguait les compliments
et les louanges a la fin de la représentation ; elle répondait
en rninaudant : « Eh I quoi, monsieur1 ne me louez pas tant ;
ce r6le de Zaire n'était point fait pour moi; pour le bien jouer,
il laudrait etre jeune et belle ».•• Et lejeune provincial de répliquer
ing~nument : « Ah I Madame, vous eles bien la preuve du
con'traire ! »
Un jour vint, oil les acteurs de salon se lasserent
de jouer des tragédies, des comédies et des opéras-comiques,
oil ils voulurent renouveler leur répertoire, - et ils créerent
un genre nouveau, celui du proverbe. Ceci, sous le régne de
Louis XV. A !'origine, le proverbe était une piece improvisée,
quelques scenes sur un léger canevas tracé d'avance et qui
devaient etre le développement, la mise en reuvre et en scéne
d'un proverbe que le spectateur était tenu de deviner a la chute
du rideau. « Le proverbe dramatique, dit un des auteurs qui
l'ont londé, est une espece de comédie que l'on fait en inventant
un sujet, ou en se servant de quelques traits, quelque historiette, etc .. Le mot du proverbe doit etre enveloppé dans l'action,
de maniere que, si les spectateurs ne le devinent pas, il faut,
lorsqu'on le leur dit, qu'ils s'écrient : , Ah ! c'est vrai ! »- comme
lorsqu'on dit le mot d'une énigme que l'on n'a pu trouver. »
Le proverbe est done une comédie de salon analogue a la
charade ; toute la différence est qu'il s'agit de développer et
de !aire deviner, non pas un mol de deux ou trois syllabes, mais

�714

715

REVUE DES COURS ET CONFf:RENCES

LE THÉATRE RO:&gt;.fANTIQUE

une sentence proverbiale. On y peut voir une transformation
et une adaptation mondaine de la Commedia dell' arle, delacomédie
improvisée qui avait été si longtemps prospere en Italie, et qui
se jouait encore en France au xvue et au xv1ne siécle sur les
théatres réservés aux acteurs italiens. II y eut des proverbes
joués par des acteurs de la Comédie italienne au temps de
Louis XVI, chez Mm• de Rochelort, proverbes dont le duc de
Nivernais apportait le cancvas et dont les acteurs improvisaient
le texte, et ceci montre bien, ce me semble, le lien entre le proverbe et la Commedia dell' arle. Mais le plus souvent les acteurs
se recrutaient parm.i les hótes habituels du salon, et ce fut pendant
quelques années une manie, une fureur. Tous les beaux esprits
se melaient de composer des proverbes, et parfois on ne se contentait pas de les jouer, on les dansait. Mm• de Genlis eut la
gloire d'avoir fait ainsi danser chcz Mm• de Crenay le« quadrille
des proverbes ». Un des danseurs, Gardel, avait mission d'exprimer par sa danse le proverbe : « C est reculer pour mieux sauter » ;
Mm• de Lauzun, pauvrem.ent vetue, représentait celui-ci : « Bonne
renommée vaut mieux que ceinture dorée » : Mm• de Marigny
avait pour cavalicr M. de Saint-Julien qui s'était fait une tete
de négre, et aprés chaque figure du quadrille elle lui passait
son mouchoir sur le visage, ce qui signifiait : « A laver la tete
d'un More on perd sa lessive ». Les autres couples, la duchesse
de Liancourt et le com.te de Boulainvilliers, Mm• de Gcn!is et le
vieomte de Lava!, étaient aussi parlants. - Voila le quadrillc
des proverbes, voila un des divertissements inventés par les
grands seigneurs et les belles &lt;lames du xvm• siéclc pour tromper
leur ennui. On congoit que cela ne les empechat pas beaucoup
de s'ennuyer.
Dans la littérature d'alors, l'homme en qui s'incarne en quelque sorte le genre du proverbe, c'est Carmontelle. II a vécu de
1717 a 1806 ; il était lecteur du duc d'Orléans quand éclata la
Révolut.ion, et spécialement chargé de régler les fetes qui se
donnaient chez la marquise de Montesson, secrétement mariée
au duc d'Orléans. II l'approvisionnait de proverbes dramatiques
dont il a par la suite publié deux recueils, !'un en 8 volumes,
l'autre en 4 volumes in-8°. II eut des imitateurs, des continuateurs
au x1x• siécle ; aux environs de 1830, le grand maltre du genre
se nommait Théodore Leclercq ; mais Sauvage, Romieu, Scribe
écrivaient aussi des proverbes.
Ceci explique pourquoi nous rencontrons dans le théatre
de Musset des pieees intitulées : On ne badine pas avec l'amour,
ll ne faul jurer de rien, JI faul qu'une porte soil ouverle ou fermée,

On ne sauraif penser d !out, ou encore d'autres piéces dont le
titre rappelle et résume quelque antique dictan, s'il ne le reproduit pas sous sa forme complete. Les Marrons du feu - titre de
la petite piéce publiée en 1829 avec les Premieres poésies de
ilusset - c'est le dicton : « I1 se sert de la patte du chat pour
tircr les marrons du feu » ; La Coupe el les lcvres - autre petite
piece publiée trois ans plus tard - c'est le dictan, d'ailleurs
inscrit au-dessous du titre : « Entre la coupe et les levres, il
reste encare place pour un malheur. » Remarquez que presquc
tous ces proverbes figurent déja dans le recueil de Carmontelle,
que déja celui-ci les avait pris pour texte. Et il est hors de doul.e
que Musset connaissait, qu'il avaiL meme !u de tres pres son
devancier. Je ne suis pas sur qu'il eut beaucoup pratiqué Théodore Leclcrcq ou qu'il fit grand cas de lui. En revanche, il avait
les amvres de Carmontelle dans sa bibliotheque, il les avait
lues et ne s'en cachait pas. Quand il fit jouer en 1849 On ne saurait
penser d tout, il fit écrire sur !'affiche de la Comédie-Fran~aise,
au-dessous du litre : « Imité de Carmontelle ,. En efTet, la piece
est une imitation du Dislrait de Carmontelle qui est la traduction
du meme proverbe. DansLe Dislrait comme dans la piéce de Musset
il est question d'un amoureux si distrait qu'en venant voir celle
qu'il aime il oublie toujoursde ]ui dire qu'il l'aime et de demander
sa main. Voici une page de Carmontelle qui donnera une idée
de &amp;a maniere :

1

SCCNE IV
LA COlfTESSE, LB MARQUIS
LE MARQUIS

Vous aimez beaucoup le mond"', ?ifadame ?
LA CO~ITESS E

Sans doute . Je ne connais que cela. Vous savez comme man mari m'a
rendue malheureuse, pl}ndant trois ans qu'il m'a tenue renrermée avec lui
dans une de ses terres.
LE MARQUIS

D:ms une de ses terres ?
LA COMTESSE

Oc1i, vraimcnt; Hre trois ans, mCme penclant l'biver, a la campagne 1
LA MARQUIS

A la campagne?
LA COMTESSE

Oui.
LE MARQUIS

Cela me tait souvenir d'une compagnie de cavalerie que le chevalier de
Saint-Léger veut avoir,

�LE THÉATilE ROMANTIQUE

716

717

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE !tlARQUIS
LA COMTESSE

C'est que si vous voulez vous rcmarier ...

Est-ce qu'il esta Paris, le chcvalier ?

LA COMTESSE,

LE MARQUIS

Oui, Madame, il est arrivé avant-hier, le jour de ce grand orage ; c'est 13.
ce qui a dérangé le temps, sürement.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous cherchez encare ?

LA COMTESSE

J'en suis tres !Achée ¡ car n ne peut pas y avoir de Tuileries aujourd'bui,
et je les aime beaucoup.
LE MA R QUIS

Aimez-vou&amp; aussi les truites, l\fadame ?

cherchanl sur sa loilelle.

Hé bien, avec qui ?

LA COMTESSE,

cherchant.

Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS

Vous seriez la plus beureuse temme du monde avec moi.
LA COMTESSE

LA COMTESSE

Comment les truites ?

Avec vous 'l
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Oui, j'en ai mangé a Geneve; c'est excellent.
LA COMTESSE,

rianl.

Ah I ah ! ah ! marquis, vous étes délicieux 1
LE MA.RQUIS

Oui, c'est délicieux; c'est ce que je disais ¡ i1 vous a tait bien rirehier,
n 'est--ee pas ?
LA COMTESSE

Comment ? qui?

Oh I s0.reroent.
LA COMTESSE,

cherchant.

Je ne le trouve pas ¡ c'est incon cevable 1
LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous chercbez done l:i 'l
LA COMTESS:E

Un papier que j'avais tout a l'heure.
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Le vicomte; n'est-ce pas de lui que vous me parliez ?

Est-ce une chose de conséquence 'l
LA COMTESSE

LA CO.MTESSE,

rianl.

Ah l ah I ah I A merveille 1
LE MARQUIS

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE,

riant.

Non, non, je vous trouve charmant comme cela. Ah l je n'en puis plus. (Elle cherche quelque chose,)
LE MARQUIS

Qu 'est-ce que vous voulez 'l Du tabac 'l j'en ai de bon.
LA COMTESSE

Qui, donnez.
LE HARQUIS,

donnanl du labac.

Ah l j'oubliais bien !
LA COMTESSE

Quoi ?
LE MARQUIS

Vous voyez bien ce papier-13. ; devinez.
LA COMTESSE

Je ne sais pas deviner; dites-moi tout de suite.

Oui et non. C'est une chanson.
LE ):[ARQUIS

J'en ai Ull recueil ; si vous voulez, je vous le prilterai, etc., ele ..

Meme situation, memes caracteres chez Musset, dans On ne
saurait penser d loul, meme babi! incohérent, mémes ricochets
d'une idée a l'autre. Mais d'une part, On ne saurail penser d loul

est peu de chose, comparé a ses autres piéces. Et d'autre part,
au contraire,Le Dislrait est ce que Carmontelle a écrit demeilleur ;
en général, il a la main lourde, ses plaisanteries sont vulgaires,
ses intrigues banales et fades. II est probable que, si ses proverbes ont plu dans les salons de 1775 ou de 1780, c'est qu'ils
n'y furent pas joués tels que nous les lisons ; sans doute - et cela
seml&gt;le assez clairement résulter de sa préface - il se bornait
a indiquer le sujet de la piéce, l'intention de chaque scéne, il
assignait a chaque acteur et actrice son rOle, et puis ceux-ci
se chargeaient du reste, y apportant !eur propre esprit, leur
gr:lce, leur délicatesse, leur parlaite habitude de la vie de salon.

��REVt;E DES COURS ET CO~FÉRENCES

7W

VALESTl:"'i",

ó parl.

Foulure ! voila un vilain mot.
llaul.

C'est trop de grAce que vous me raites, et H y a de certaines blessures qu'on
ne sent jamais qu'a demi.
CÉCILE

Vous a-t-on servi 3. dójeuner?
VALENTJN

Vous ~tes trop bonne ; de toutes les verlus de votre sexe, l'hospitalité e~t
la moins commune, et on ne la trouve nulle parl aussi douce, aussi précieuse
que chez vous ¡ et si l'intórél qu'on m'y témoigne ...
c{:CILE

Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
Elle sorl.
VAN BUCK,

renlranl.

Tu l'épouseras I tu l'ópouseras ! Avoue qu'elle a été partaite. Quelle natvelé I quelle pudeur divine I On ne peut pas raire un meilleur choix.
VALENTi:,

Un moment, mon ancle, un moment I vous allez bien vite en bcsogne.
VAN BUCK

Pourquoi pas ? U n'en raut pas plus; Lu vois clairement 3 qui Lu as affaire;
et ce sera toujours de méme. Que tu seras heureux avec cette femme-1.1 !
Allons touL dire a la baronne i je me charge de l'apaiser.

721

LE THÉATRB HOMA.NTIQUE

dans laquelle il lui donne rendez-vous le soir dans le bois v01sm
du chateau. En vain, son oncle s'alarme, leve les bras au ciel,
et va meme jusqu'a prévenir la baronne. Valentinquitte le chatean
avec lui, l'emmene dans une auberge du voisinage, ou il
lui olTre un si bon dlner, lui fait boire de si bons vins, que l'oncle
Van Buck n'a plus le courage de se !Acher et de s'opposer a son
projet. La nuit venue, Valentin court a son rendez-vous, et peu
apres il voit venir Cécile. Elle s'est échappée en toilette de bal,
car ce meme soir il devait y avoir un bal au cMteau et les invités
commen~aient a arriver au moment ou elle s'est sauvée pour
rejoindre Valentin. Elle l'a rejoint, - et elle est si charmante
de bonne foi, de confiance, si convaincue qu'en elle c'est sa femme
qu'il aime, si convaincue qu'il n'y a pas d'autre amourquecelui-13.,
elle a tant de charme, elle est si simple, si vraie, si naive en dépit
de son malicieux esprit, si fine en dépit de sa naiveté, si pure
en dépit de sa finesse, que Valentin hésite, semble un peu hontcux
de lui-mCme, oublie ses noirs desseins, abjure son scept.icisme,
et finalement tombe a ses pieds. La scéne est longue, retisonsen du moins quelques tignes :
'

CÉCILE

Pourquoi done, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom ?
VALENTIN

VALENTl:S

Bouillon I Comment une jeune filie peut-ellc prononcer ce mot-1:\ ? Elle
me déplatt ; elle est Iaide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne a Paris.
VAN DOCK

Plaisantez-vous ? oll est votre parole ? Est-ce ainsi qu'on se joue de moi ?
Que signiflent ces yeux baiss6s et cette contenance défaite ? Est-ce a dire
que vous me prenez pour un liberLin de votre espece, et que vous vous
servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour vos mécbanls
desseins ? N'est-ce done vraiment qu'une séduction que vous venez tenter
ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu I S1 je le croyais ... 1
VALENTIN

Elle me déplatt, ce n'est pas ma tau te, et je n 'en ai pas rópondu.
VAN BUCK

En quoi peut-elle vous dóplaire ? elle est jolie, ou je ne m'y connais pas.
Elle a les yeux Iongs et bien fendus, des cheveux superbes, une taille pJssable ¡ elle est parraitement bien élevée ; elle sait l'anglais et l'italien ; elle
aura trente mille livres de rente, et, en attendant, une tres belle dot. Quel
reproche pouvez-vous lui faire, et pour quelle raison n'en voulez-vous pas 1

Je ne puis le dire: c'est un caprice, unegageure que j'avais faite.
cf.CILE

Une gageure ? Avec qui done!
VALENTIN

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies ?
CÉCILE

Avec votre oncle peut-8tre; n'est-ce pas ?
VALENTIN

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connattre, et que personne ne fOt entro
nous.
CÉCILE

Yous avez raison. A votre place, j'nurais voulu taire comme vous.
VALENTIN

Pourquoi es-tu si curieuse, et a quoi bon toutes ces questions? Ne m'aimestu pas 1 ma belle Cécile ? Réponds-moi oui, et que tout soit oublié 1

VALENTIN

CÉCILE

U n'y a jamais de ralson b. donner pourquoi les gens vous plaisent ou vou!I
déplaisent. 11 est certain qu'elle me déplatt, elle, sa toulure et son bouillon.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait et.re plus digne d'@tre
aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous ...

Il se pique au jeu, il s'entéte; il écrit a Cécile une lettre d'amoUJ'

VALENTIN

Regarde comme cette nuit est pure l Comme ce ventsoulevo sur tes épaules

48

�723

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

eette gaze avare qui les entoure I Prete l'orcille : c'est la voix de la nuit
c'est le chant do l'oiseau qui invite au bonheur. DerriCrc cette roche élevl ~
nul rcgard no peut nous découvrir. Tout dort, cxcepté ce qui s'aime. Laissa
ma main 6cartcr ce voile, et mes deux bras le remplacer.

lui - nous l'avons vu en lisant Barberine - est un innocent
qui n'a été pervertí que par les livres ; le cas n'est pas grave ; il
pourra lui arriver de se rendre ridicule, mais on peut etre sur
~u'il ne sera dangeremr pour personne. Barberine a vite lait

722

CÉCILE

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler bolle! Mais ne m'Otez pas votre main ·
je-scns que mon cceur est dans la mienne, et qu'il va au vótre par 1a. -Pour:
quoi vouliez-vous parWr et faire semblant d'aller a Paris ?
VALENTIN

. II le ~allait ; c-'était pour mon onele. Osais-jc, d'aíllcurs, prévoir que tu
v1endrais a ce rendez-vous ? Oh I que je tremblais e1. écrivant cette Iettro
et que j'ai souffert en t'attendant f
'
ctcILE

Pourquoi ne scrais-je pas venue puisque je sais que vous m'épouserer?

n

On pourrait_ rés~mer ne faul jurer. de ríen en disant que c'est
la contre-partie d A quo, ré:venl 7es ¡eunes filies. Dans A quoi
révenl les jeunes filie,, )lusset avait exprimé cet iige de la ,ie .
oU l'imagination est toute romanesque, et oll nous nous figuron5
la vie plus bclle, plus amusante, plus poétique qu'elle ne ]'es~
réellement. Et dans sa piéce, ceci s'applique a la jeune filie ;
mais ceci peut s'appliqüer aussi bien au jeune homme,

a celui

qui n'a pas encore du tout vécu, et qui a tres peu Ju. Un peu
plus tard, en revanche, les jeunes gens traversent une autro crise ;

ils vont a I'excés contraire. lls se hatent de généraliser l'expérience
encore bien courte et incompléte qu'ils ont acquise et qu'il;
sont allés chcrcher ... n'importe ou ; ils se défient de la vie, parce
qu'ils l'ont apprisc a une assez f/i.cheuse école, et comrne ils
se l'imaginaient tout a l'heure plus belle qu'elle ne peut etre, ils
se l'imaginent maintenant pire qu'elle n'est. C'est l'áge des
affirmations ou plutat des négations impertinentes, l'age de
l'ironie, 1'8.ge oU l'on veut se donner l'air de ne plus croire a rien
et d'étre revenu de tout, quoiqu'on ne soit encore alié presque
nulle part.
Te! est, on le voit, le cas de Valentin qui, pour avoir eu quelques petits succés faciles, afTecle de mépriscr les fernmes, de se
prendre pour un Don Juan, et de considérer le mariage comme
une pure duperie. Mais, au fond, il n'est pas bien corrompu;
au fond, il n'est pas bien malade : son crear est resté jeune et
sain, capable encore de c;·oire et d'aimer, et il ne tarde pas a
conlesser son erreur. II prend place, par suite, entre deux a utres
créations de Musset qui sont comme des ét.udes successives
et finement nuancées de la méme maladie morale a des degrés
difTérents : iI prend place entre Rosemberg·et Octave. Rosemberg,

de s'apercevoir qu'il n'est qu'un enfant, et sans- etre dupe
des airs de roué qu'il essaie de se donner, elle murmure : « Ce
gar~on-Ia n'est pas bien méchant. , - Octave, dans La Confession
d'un enfanl du siecle, représente, si je puis dire, la méme maladie

morale arrivée a son paroxysme : ce ne sont plus seulement
ses Iectures qui lui ont gaté irrémédiablement le creur ; il a
vécu ; il a rencontré pres de lui le mensonge, la trahison ; il a
tenté d'oublier, de s'étourdir en se jetant a corps perdu dans
la débauche ; et Iorsqu'un jour il rencontre enfin un amour vrai,
Iorsqu'il rencontre la douce et loyale et fidele Brigitte Pierson,
c'est trop tard ; il ne sait plus, il ne peut plus aimer ; en lui la
loi est morte, la foi en autrui, la foi en la parole humaine ; malgré lui, il torture le creur si tendre qui s'est donné a Iui; il ne
peut plus que torturer, torturer autrui et se torturer lui-méme;
et que! que soit le dévouement de eeIIe qui essaie de le guérir,
iI est perdu, il est incurable : son creur ne saU1'ait rajeunir.
II y avait place entre les deux figures si vraies toutes deux de
Rosemberg et d'Octave pour une troisiéme fignre, celle de Valentin, et des trois peut-étre meme est-ce la plus vraie, celle qui
ressemble le plus a la jeunesse de l'homme. Je ne sais si en
cherchant bien nous ne- pourrions trouver dans notre littérature
quelque esquisse a rapprocher de eeIIe-la, et qui ait pu dans
une certaine mesure gnider Alfretl de Mnsset. II y a bien ~]que
analogie, semble-t-il, entre Il ne faul ju,_r de rim et une piéce de
Marivaux intitulée Le Pefi't-maifre corrigé, ou nomi voyons un
jenne fou de meme espéce que Valentin reconquis au dénouement
par sa femme, et tout pret il devenir désormais, lui aussi, fe
modele des époux. Et chez l'abbé Prévost également, dms un
réciti épisodique perdu, noyé au mili&lt;&gt;u d'nn de ses rongs rornans,
on rencontrerait le- meme theme traité avec émotion et avec
esprit. Mais que Mnsset se sonvlnt ou non de Marivaux et de
Prévost, son Valentin n'en est pas moins f&gt;ien a lui, tout /¡
fait a lui, phra vivant, plus vrai qu'aucune- esquisse antérieure.
Car, ici encore, ne sentons-nous pas bien que-, pour le- peindre,
Musset n'a eu qu'a s'analyser et a se- raconter Iui-meme, tef qu'íl
était a vingt-deux ou vingt-trois ans ? Mieux que personne,
il pouvait étudier la maladie de !'ame dont noussuivons en&lt;¡U&lt;llque sorte le progres en passant de Rosemberg a VaJentin et de
Valentin a Octave. Si ce sont lA des états &amp;ueceesifs de l'dme

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
724
masculine, ne sont-ce pas aussi comme des étapes dans la vie
de Musset lui-meme? -Avant de devenir« l'enfant du siécle ,,
le douloureux poete des Nuils, de la Letlre d Lamarline et du
Souvenir, avant d'etre le désabusé amer qu'il a fini par etre,
il avait été legamin impertinent qui écrivait La Ballade d la tune,
le railleur prompt a désavouer sa raillerie, a pleurer en riant,
a rire en pleurant... En 1840, il disait dans une mélancoliquc
cbanson :

J'ai perdu roa torce et ma vie,
Et mes amis et. ma gatté ...

Mais il avait dit quelques années plus tót, dans La Nuil de mai,
et il avait eu raison de dire :

de routinier dans leur maniere de sentir et de parler, plus aussi
s'affirme la beauté de~ ctres de passion qu'ils cOtoient, des etres
de passion que Musset leur oppose, que ce soitFortunio ou Crelio,
Jacqueline ou Camille. La phllosophie de Musset est, comme
on sait, assezsimpliste; il n'a vu qu'une chose dans la vie,l'amour:
Tournez-vous l:i, mon cher, comme l'héliotrope
Qui meurt les yeux fixés sur son astre chori,
Et préférez 3 tout, comme le M:isanthrope,
La chanson de ma mie et du bon roi Henri,

et, en dehors de ceux qui aiment, l'humanité n'est pour lui qu'une
collection d'absurdes pantins qui font les gestes de la vie, mais
qui ne vivent pas.
CLAUDIO

J'ai vu le temps oU ma Jeunesse

Sur mes tevres était sans cesse
Pr@te lJ. chanter comme un oiseau ...

•

• •

Tu as raison, et ma femme est un trésor de poreté. Que te dirai-je de plus 'l
C'est une vertu solide .
TIBIA

Vous croyez, Monsieur 'l

Cette gaieté a laissé sa trace dans son thMtre, et peut-etre ne
l'ai-je pas encore assez dit; l'occasion s'oflre d'elle-mCme, tandis
que nous leuilletons 11 ne faul jurer de rien.

Il y a plusieurs sortes de comique dans le théatre de Musset.
Il y a d'abord un comique caricatura! qui consiste dans l'étalage
de l'humaine sottise et dans le défilé sous nos yeux de silhouettes boulfonnes, de marionnettes dont les gestes saccadés et la
voix de polichinelle nous font rire. Ce sont, par exemple, le duc
de Mantoue et son chambellan dans Fanlasio, le juge Claudio et
son valet Tibia dans Les Caprices de Marianne, mattre André
dansLe Chandelier, ma!tre Blazius, maltre Bridaine, dame Pluche
et le baron dans On ne badine pas avec /'amour. Tous ces
fantoches appartiennen_t en propre a l'art de Musse~ ; ils
ne sont comparables ru aux boullons de Shakespeare ru aux
grotesques de Moliere ; peut-etre rappelleraient-ils plutOt
certaines caricatures tracées en deux traits de plume par Voltaire
dans Candide ou dans L' Ingénu. Ils sont irréels, et ils sont vrais;
ils ne sont pas vivants, ils ne doivent pas l'etre pour etre vrais : •
ce sont des automates. Ils sont la betise solennelle, mais non
pas représentée en une vaste effigie comme Thomas Diafoirus,
M. Prudhomme ou M. Homais ; ils sont dessinés en quelques
mots, juste assez pour que nous voyions tres bien qu'ils ne sont
que des e~res sans personnalité, sans vie propre, en qui tout
est mécaruque. Et plus s'exagere la raideur automatique de
leurs mouvements, plus se révele ce qu'il y a de conventionnel,

725

LE THÉATRE ROMANTIQUE

CLAUDIO

Peut-elle emp~her qu'on ne chante sous ses croisées 'l Les sírnes d'impatience qu'elle peut donncr dan !I son intérieur sont les suites de Son caractere. As-tu remarqué que sa mere, lorsque j'ai touchó cette corde a été
toul d'un coup du m~me avis que moi 'l
'
TIBIA

Relativemen l

a quoi 'l
CLAUDIO

Relativemenl a ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA

Cho.nter n'cst pas un mal, je rrei.lonno moi-m6me

a tout

moment.

CLAUDIO

Mais bien chanter est difficile.
TIDI .\

Ditricile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas r~u de voix de la nature
ne l'avons pas cultivée ¡ mais voyez comme ces act ~urs de thM.tre s'en tireni
habilement, etc ..

Il y a une autre sorte de comique chez Musset, plus voisin
de celui que nous sommes accoutumés a rencontrer a la scene,
un comique qui met le ridicule d'un caractere ou d'une silhouctte
en reliel, mais qui ne constitue pas toute cette silhouette ou tout
ce caractere. Par exemple ici, dans 11 ne faul jurer de rien, dans
les deux rOles de la baronne et de l'abbé. Il y a la, comme en
raccourci, deux types qui ont bien souvent reparu depuis
dans le roman ou la comedie : la baronne vive, fantasque, hurlu-

�LE :I'HÉATRE ROMANTIQUE
REVUE DES COURS ET CON~ÉRENCES

ber_lu, tete de linotte, ou, comme dit Valentin, v.raie girauette
qw tourne a tout vent, incapabkl de suivre une idée et de causer
autzement que par perpétuel quipeoquo, et pourtant bonne,
cbantable, mere tendre, amie dévouée ; a coté d'elle, l'abbé,
exeellent homme, certes, ame simple, mais timide, cérémorueux
et gauche a ravir. Tout est excellent dans son rOle : d'abord
la pa!tie de piquet, plus loin la scene dans laquelle Cécile fait
de lm sa dupe et l'améne a lui ouvrir la porte en faisant semblant de se trouver mal. Mais la scene la plus jolie me semble
celle du ,er acte, au salon, pendant la legon de danse :
L.i. BAllONNB

C'est une chose assez singuliere que je ne trouve pas mon pelo ton bleu.
L'.ABBÉ

V-0us le teniez il y a un quart d'heure~ il aura roulé quelque part.
LE MAITRE DE DANSE

Si Mademoiselle veut !aire encore la poule nous nous reposerons aprés
cela.
•
CÉCILB

Je v.eux apprendre la valse a deux temps.
.LB MAU'RE A DANSER

_M 1116 la baro~n.e s'y oppose. Ayez Ja bonté de tourner la t@te, et de me
fall'e des oppos1t10ns.

L 1ABBÉ

Que pensez-vous, Madame, du dernier sermon ? ne l'avez-vous pas entendu ?
'LA BARONNE

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
L1ABBÉ

Pla!t-il ?
LA BARQN:t,E

Ah I pardon, de n'y étais pas.
L'ABBÉ

J'ai .cru vous y apercevoir.
LA BARONNE

OU done 'l
.t.'ABB.É

A Saint-Roch, dimanche demier.
LA BARONNE

Nais nui, 1tres bien. Tout Je monde pleur.ait., etr::...

Est-oe la tout le co.mique que nous trouvons a gouter dans le
théatre de Musset ? On sait bien que non. Il y en a un autre, encere plus fin, ou, pour mieux dire, plus profond. -Celui-la consiste

727

dans la constatation et l'aveu de notre faiblesse, des legons
ci,ue nous recevons sans cesse de la vie, des contradictions qui
s accusent sans cesse entre notre langage et nos actes entre
nos résolutions et nos actions. D'autres écrivains ont '1ait la
, méme constatation ; ils l'ont faite avec une ironie 8pre, - ils ont
paru prendre plaisir a nous bumilier sous l'aveu de notre faiblesse
e~ c'~st 1~ cas aujourd'hui de beaucoup de nos auteurs comiques:
c éta,t h1er le cas de ceux qui ont constitué le Théátre-Libre. Musset a le rire moins bruyant et moins cruel ; il sourit, rien
de plus. Par exemple, dans ll ne faul iurer de rien. Que signifiet-elle, au fond, cette jolie piéce, sinon peut-etre que la fillette la
plus innocente, la plus ingénue, est plus fine cent fois que le viveur
le plus endurci ? Valentin a cru tendre un piege, et c'est lui qui
s'y voit pris. Cécile a discerné chacun de ses maneges ; elle l'a vu
causer et comploter avec son oncle derriere le bosquet ou il se
croyait caché ; tandis qu'il avait tant de peine a ourdir sa trame
a lui faire remettre un billet, il lui a suffi a elle d'un seul mot
pour duper l'abbé, se !aire ouvrir la porte de sa prison et s'échapper. Cette ingénuité féminine pourrait bien donner la cbair de
ponle ; elle pouvait servir de prétexte a d'éloquentes et ameres
déclarnations ; Musset s'en est .gardé. ll s'est contenté de sourire
de ce Valentin qui se croyait si fort et de tous celU( qui lui ressem·
blent; et il n'a pas gémi ce jour-la sur le dueJ qui se Iivre centre la
bonté d'homme et la ruse de femme » ; il s'est tou.t simplement
amusé de la comédie que l'bomme et la femme se donnent !'un a
l'autre. - Ce point de vue est probahlement celui du sage, et si
Musset avait su s'y tenir, sa vie et anssi son ceuvre e.ussent sans
doute été rnoins douloureux.
{a suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON &lt;EUVRE

Ronsard, sa vie et son reuvre
Cours public fait a la Faculté des Lettres de Paris, pendant
le semestre d'hiver 1921-1922,
Par M. GUSTAVE COHEN,
Professeur a l'Universilé de Strasbourg, chargé de Cours en Sorbonne.

II
Les origines.

Nous avons essayé, par notre premiere legon, de pénétrer dans
l'atmosphere morale ou baignent, pour ainsi dire, les ames de
la Renaissance triomphante, aux alentours de 1550. Cependant
cette atmosphere se nuance de colorations différentes suivant
les régions et le milieu familia!, c'est pourquoi nous aurons a
préciser le caractere de celui ou naquit et _grandit notr~ poete.
Mais, avant d'aborder cet agréable su¡et, 11 nous faut mventorier nos instruments de pénétration, notre outillage. J adis, cette
tache ardue n'eut pas pris moins d'une heure entiere, aujourd'hui
grace au Manuel bibliographique de la Liiiéralure francafse
moderne (1) de M. Gustave Lanson, notre besogne se trouve smgulierement facilitée. Il y a la un véritable plan-~uide, qui nous
enseigne aussi bien les grandes routes que les peLits chemms. Ne
Je consultez pas en recourant mécaniquement a l'Index alphabétique 1 mais leuilletez-le. Vous verrez comment l'ingénieux architecte, q ui est aussi un penseur, a ordonné la matiére, comment
cet esprit vraiment classique a lait, de la loret vierge et du
bourbier marécageux, un jardín a la lrangaise ; placez-vous aux
, étoiles » qu'il vous indique et, de la, considérez les grandes
avenues qui en partent, les perspectives de notre littérature.
(1) Une nouvelle édition, la troisiéme, a paru en 1921 chez Hachette, en
un tort volume in-8°, xxxu-1820 pp.

729

La lente promenade, qui est ici la plus prolitable, vous lera
rencontrer d'abord un groupe d'ouvrages généraux sur le xv1 8
siecle sur la Réforme et l'Humanisme ; un Chapitre II, sur
Clém;nt Marot et son école ; un Chapitre III, sur Marguerite de
Navarre le Platonisme et l'École lyonnaise; un Chapitre IV, sur
Calvin ¡t les Écrivains religieux de la Rélorme ; un Chapitre V,
sur Rabelais et les Conteurs. Le Chapitre VI, sur les traducteurs,
comporte notamment l' énumération des traductions de poétes :
1) grecs; 2) latins ;3) latins modernes; 4) italiens ; (pas d'espagnols
ni d'allemands, ni d'anglais, alors sans action sur nous). Cette
énumération prépare a mieux comprendre les inlluences
s'exergant sur la Pléiade, objet du chapitre VII et ou Ronsard
occupe les numéros 1576 a 1676 (_I ). Les li':~s y sont _classés
sous les rubriques: 1) Bibliographie; 2) Prmc1pales éd1bons_;
3) Publications de vers inédits ; 4) Biog~aphi~; 5) Études entiques et littéraires ; 6) Sources ; 7) Vers1/1cabon et mus1que ;
8) Langue et Syntaxe ; 9) Réputation de Ronsard.
L'embarras pour le commengant est de choisir entre tant. de
litres ceux qui sont indispensables méme au lecteur non spémahsé.
11 y a un homme, dont j'ai déja cité le nom, et d?nt nous serons
constamment tributaires, qui a consacré sa vie a l'étude de
Ronsard l c'est M. Paul Laumonier, aujourd'hui •prolesseur a• la•
Faculté des Lettres deBordeaux. Le poéte vendómo1s est, pour a1I1s1
dire, sa chose ; il le goute et le conna!t comme person_ne. Afflllité
de race, affinité de tempérament, 11 y a de cela, ma1s ~ aucun
moment cet amour rétrospectil ne le rend aveugle, la science le
préserve des égarements de la tendresse ; sait j uger so~ héros
et nul n'est plus habile a restituer aux httératures class1que et
italienne les emprunts dont celui-ci s'est rendu coupable.
M. Laumonier nous a donné successivement, en 1909, sa thése
de Sorbonne sur Ronsard poele lyrique (2), sa these complémentaire, l'édition critique de La uie de P. de Ronsard, de Clau~e
Bine/ (1586), ensuite, en 1914, a la Société des Textes lran~a1s
modernes, une édition critique des Odes el Bocage de 1550 (3),
enfin, plus récemment, de 1914 a 1919, chez Lemerre, en hmt
volumes in-8º les CEuures complldes. Contramt de se modeler
'
sur son prédécesseur
Marty-Laveaux et den~ pas méme s 'é_car~e~
de la pagination de ce dernier (4), M. Laumomer a, comme lm, smv1

H

~t1T

(1} II ne faut pas manquer de se reporter aux mémes numéros du Supplément, in fine, pp. 1563-1564.
(2J Paris, Hachette, Jn-8°.
,
.
.
.
.
{a) París, Hachette, deux volumes in-12, ópmsés, ma1s en ré1mpress1on.
L".! t. III vhnt de paratLre.
.
(4) Saut

a partir

du tome VI. Cecí facilite d'ailleurs la consultat1on d u

�a 6, :medi1A1
da ,.1rr-t.i1aat.--, -

......i!fwl;. . . ...,_.._
,.io.prñlllUIII Piéee-.A uth•, 1111
, ,., h. Uiabgue 4e Romul e\ d• ..._ (V
1e1
•
taOta . _ ~ YII e\ VIU,d''61111...

..,. par• - - im~Me.
rai doD11 lnjGaale1ylt6ae adoJl\6l'I"' M.
: reprechlil.1s awc arifitue la vlllÚIII
\;.!II-Mlll"81nl:Di • BO!Je kl addiliem, a ~
par'lea 6ditiea ulWcielme.
·- - - - je J'eap&amp;e. le uvaat 10llaMdiaat ul 1
,. , ~ del wxte1 fmll¡aia moderaee, 1M CEOda __. fourailNlit UD apkiuum, Ullll
a,fl'IC11ltui, dluneM!tM•~qae 90lte
dle&amp;~}, montnmtletalellidu~ • ••
,et.d'uae édiUoa.tat.ique~e4eélles i:-,, -4._
peint d'a1,o~t, 1584, l la ffille de la 'IIIIOlt.
• ~ n de._.,., a leur place, 4'aulre■ i\dTr
. ~ 11. Lauoll,-dont l'iHk.••~••ant1e
•a,- _.ntioner (ll, tet ce Roaard d fli
.
lkae, deat j'ai parl6 au déliat de ma pellQ!i
~~tadetra-.aildoatJa lliowr-Plñe pon laquetle le■ li.wel de MM.
)«1.-J.Juwwwud&lt;3) n - - t de~d 11ee
PMrN • .,._.,, td.eu c:INiail .lf. co,..
m.,...,_
(~.
2'Mea dlronalolfluO ............ Jton,ard,-«é 11. l&gt;•. . . _ _
.111 r ..... ltM ¡ .e-- qui - · al'éd.
l'ill.

-,.i:a-.e&amp;.

a. au,laurd'llui ,....,,_.
•
iónvlent c!enppeler a11111 que 11. O.l.anlon1l"apu • - ~ a ..... bion da U- ie l l - eu • ~ ..... fW lllloln
..,. la ~ n'• pu to drGH de JH811111r.
d, Romard, Eual d, Bi•ll!.!'JJllio• ha Andlra, la

&amp;

,-. •

J-.
u.-..
-·
..uoot••

19111· n ---111,BlblleUliqwl
M, ~ 1111s; ""-111-12 11a 111

~ franp,u,, dlrigée par M.F. Slrowlkl,
,-,.11...it fi1114); • YDI. ia--11, -' A 111 ...... &lt;lata, ma a
-dllallt de marque, 11. H. Vapnay, :a dnn6 tho l l l cM p. ele Ronaard, avec 6clalrci81emeD\s et not.loe
(L
H. la k t •·, ltl'- ua ..,.,¡_ ilHI"),
pe11Yelll
ill dr
blloi,I,, pubU... por 8alnte-Beuve, don:!i: grand aom
«re p e • - ......-.-. • ~ . 1 1 --1tl Rouard.
.
~

~DaDI la

241111

"parle, apria quelqu111 mote d'int:zoduct.iOD, l ~
eau, autobiograpllie pñmit.ivemat d.u.Au. en 1664 (
de Puchal, m qui Ru111dvo,d le fats llia .
Pllliade {3). Comme le paaaeba de- vera -oq,uf.iqueu
t llu¡o : un aleul de Tbrace, patrie d'Orplule. ri4'&amp;e d'or
,'maie dontle■ cliMeauxa retron~ )11111!
qu'ea Fonmaoi&amp;,, 11D cadet aveuturiÚ, \1elllt
pour offrir aon 4pÑ au Roi de F1wice : ee IGnt lee OJií.i
krrhle,nes .ie RoDBUd (4), que lea impboyable■ .ial-,
• de M. LoogMa oot digonflée■ a coupa&lt;1'f\piojee l'OIIMIMI
de bawlrw:he.
.
foliad'UD8plU8.iJlrd.reacendlDll8 .11'eat p a a ~
6:rivain: 10D ami Ball jriteDdétreiá8ude Louia J e ~
• .
. dela láe Mélu,4oe¡ ler Valaii, de ~
m ; lea ~ d'.Hercule .et Soota ; Jea Guias,
; pour :ae pu pmer de aign- de momc1ra . 1:0mme Pie de k Mirudole, qui se .Cl'P.)',W, veon 4'lla

«

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

empereur de Constantinople ; Benvenuto Cellini, d'un lieutenant
de César (1) ; les Scaligers, des della Scala et du prmce des Alams.
Tres petits gentillatres au fond que ces Ronsards, « seri;¡_ents•
fieITés », gardes-chasse, j'allais dire búcherons de_ la Foret de
Gastine, qui devait de par la grace des Muses, v~loir leur race
plus d'honneur que d'honneurs. S'ils portent tro1s po1ssons dans
leurs armes, c'est parce que, vraisemblableme~t, !eur IlO;fi leur
vient de celui de la rosse, variété de gardon, ma1s lo est s1 fermé
qu'il tend vers le ou, ce qui explique les_ deux formes Ronsart et
Roussart, qui alternaient comme monlier et mouslter, monsirance
et moustrance (3).
Le grand-pere du poete, Olivier Ronsart -~u Roussart, est
déja en possession du chateau de La Possonmere, dont le nom
vient de posson ou po9on (poin9on), mesure d~ cap?~1té des
liquides ou des grains, mais s'alté:a en _La__Po1~sonmere ~ous
l'inlluence du blason de la fam1lle, ams1 qu en témo1gne
Amadis Jamyn:

quHe du Milanais, et celui-ci l'y lait chevalier. Vingt-Jeux
fois, le seigneur de La Possonniere passa les monts, ce qui
ne l'empécha point de songer a son établissement. Le 2 février
1515, il épousa Jeanne Chaudrier, dont l'ancétre Jean avait
repris La Rochelle aux Anglais en 1372 (1). Elle avait eu une
jeunesse orageuse, ayant été enlevée par Jacques de Fontbernier, puis épousée par Guy des Roches, qui la laissa veuve
a 35 ans, apres quelques mois de mariage. C'est d'elle, non moins
que de Loys, que Pierre de Ronsard peut tenir son tempérament
passionné. L'avenement de Fran~ois d'Angouléme semble
amener pour Loys de Ronsard une apparente disgrace, puisqu'il
fut relev_é de sa charge le30 mars 1515. En lait, c'était la un congé
accordé par le Roi pour que le nouvel épouxputaller !aire sa cour
a la jeune veuve et lui aménager une demeure digne de sa beauté.
Ayant repris du service en 1521 (2), il devient Ma!tre d'Hiltel du
dauphin Fran~ois, participe a la bataille de Pavie (25 février
1525) ; et, un an apres, le 17 mai 1526, suit les Enlants de
France, qui vont a Madrid prendre, comme otages, la place de
leur pere, entre les mains de Charles-Quint, dont seule la paix
de 1529 devait les délivrer.
En Espagne, Loys de Ronsard charme les loisirs de sa longue
captivité en écrivant, car il est aussi lettré que soldat, et c'est lui
qui enseigna a son ami J ehan Bouchet, le rhétoriqueur poitevin
dit le Traverseur des Voies périlleuses, que

732

.ª

La PossonniCre de posson

Se surnomme, non du poisson
Qui des Ronsards nomme la race (4).

Olivier possede aussi le Moulin Ronsard, situé pres de Pont-deBraye et dont les aubes tournent encare. Il est suzerain des du
Bellays, chatelains de la Flotte, pour le hef Bréhault. Dans _ce t~rroir vend6mois lleurissent naturellement les poetes. Le 24 ¡anv1er
1464 il devient échanson du roi, mais Louis XI le révoque pour
avoi; participé a la Ligue du Bien public ; g~~cié, il devi~nt u~ des
Cent Gentilshommes de l'H6tel, poste qu il occupa ¡usqu a la
mort du souverain. D'un mariage avec J eanne d'Illiers des
Radrets, il lui naquit un fils, Louis, né vers 1479, parfait type_du
gentilhomme guerrier et lettré de la Rena1ssance franga1se.
Celui-ci, a quinze ans peut-étre, suit Louis d'Orléans dans_ la pre·
miere expédition d'Italie celle de Charles VIII, et amve par
meren vue de Rapallo, le septembre 1494 (5), 1;egoi~ le baptéme
du feu, et participe a huit tournois dans le M1lana1s . Q~and l~
duc d'Orléans est devenu Louis XII, en 1498, 11 mscrit, lu1 auss1,
son léal Loys de Ronsart parmi les « . Cent Gentilsho~mes de
!'Hotel» a 400 livres par an (6). Le ¡cune homme n a encare
que dix-neul ans, il accompagne son royal maltre a la con·

9

{l) Cf . Jusserand, op. cit., p. 5.
.
g
Laumonicr, Vie de Ronsard_ de Brnet, p. 58; Longnon, p. 41.7- 41 .
(3: cr. m~me a la toni~ue, la rime monslre. [de 1. mon~trer »] . oultre _dans
Je Myslere de la Passion d Arnoul Gr~sban {mil. du xv 11 s10cle), éd . G. Paris.
4) Vie de P. de Ron.sard, de Cl. Brnet, p. 59.
5) H. Lon;11on, Pierre de Ronsard, p. 42.
6) !bid., p. 44 et n. 2,

(21

1

733

les vers masculins

Et femeninz faictz de deux a deux metres
Ont la douceur des carmes panthametres (3),

c'est-a-dire l'alternance des masculines et féminines dans les
pieces a rimes plates.
Qu'il fut artiste, c'est ce dont témoigne le cMteau de la Possonniere qu'il reconstruisit des 1515, pour en faire l'émule de ceux que
la Loire voyait alors sortir de terre ou se translormer selon le
gout du temps. Ah ! le joli manoir Renaissance, qui, délendu, non
par des douves et des lossés, mais par des haies verdoyantes et
fleuries, apparalt tout a coup au pelerin qui débouche de Couture
en Vend6mois (Loir-et-Cher).
La largetacheblanche se détache sur lefond sombre de la longue
colline qui porte les restes de la forét de GHine (4). Du Mayen

¡¡

H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 69 et s.
2 lbid. 1 p. 48.
3 !bid., p. 63.
G 4 Le sens premier de gasline est pillage, de 13. terrain en íriche.

!

odefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue fran,aise.

cr.

�734

REVUE DES

couns

ET C01'FÉRENCES

Age, il n'a plus mcme les grosses tours qui flanquent Chamb-Ord
ou ... Théléme, une seule tourelle hexagonale est encastrée au
milieu de la facade sud pour maintenir l'escalier tournant hors
du gros oouvre. Les lenetres rectangulaires, encadrées de pilastres
ioniques, ne sont plus ameneaux mais a croisées, et leurs lintea~
portent des inscriptions qu'y fit sculpter Louis de Ronsard et qm
sont comme l'enseigne de son ame et de son époque.
Domini oculus longe spec[ulatur], l'ooil de Dieu voit loin, est-il
écrit au sommet de la tourelle, pour témoigner que l'ho=e est
encare pénétré de la pensée chrétienne du MoyenAge. Dom_ine,
conserva me implore plus has le linteau de gauche, au-dessus de la
croisée du p~emier étage, pres de l'angle extérieur. Respice finem,
pense ala mort, dit l'inscription voisine, plus pres de la tourelle et,
/¡ droite de celle-ci, les linteaux avertissent : Avant parlLr, avant
de quitter cette terre, veille it ton salut (1).
Mais voici qui n'est plus chrétien du tout et répond a l'idée que
nous nous faisons du paganisme puissant de la Renaissance. Sur
l'autre faºade, celle du nord, on lit: Veritas, filia temporis, la
Vérité filie du Temps, et, au-dessus de la petite porte d'entrée
pratiq~ée au has dela tourelle : V oluptati et Gra!iis, ~u Plaisir e_ta la
Beauté, dédicace prophét1que aux deux gérues qm se pencherent
sur le berceau du poete et veillérent sur lui jusqu'au tomheau.
Franchissons le seuil de cette maiso.n, que la bienveillance de
son possesseur actuel, M. Hallopeau, un chimiste doublé d'un
historien, et de madame 1-Iallopeau, rendent si hospitaliere. Nous
pénétrons dans une salle au fond de laquelle on · a áressé la haute
cheminée qui a été descendue du premier étage, oú elle se
trouvait jadis. Elle a réchauffé, dans les soirées d'hivet, l'enlance
du poete ·au feudes troncs d'arbres·qui brillaient surles chenets
et, sur le large manteau qui domine l'atre, il lisait son averur
dans l'inscription qui y regne: Non fallu.nf" fulu.ra meren!em,
!'avenir appartient au mérite. Au-dessous de cett,e orgueílleuse
devise s'alignent, sous forme d'écussons, dont ceux des comtes de
(1) Interprétation dil!érente de celle de M. Hallopeau, qui ent~nd: "Av~
de partir pour l'expédition d'ltalie ,, et de M. r.aumomeri qm comprend .
e Jouis de la vie, car elle est bréve ,.
.
.
{l) Je ne sais par quel malheureux.hasardM. Hallays; le pk1erlll pass1onné
· de En fÍdnant a trauers la France (Anjou et Maine, Paris, Perrin, 1918, in-S°J:
n'a pu y péoétrer (cLp. 254). De M. H_aITopeau (L . A.), on Ü!ª le Bas-_Yen~ .
moís de Montoire a la Charlre-s!lr-l,; .Loir (La Charlre,_.J. Mo1re, 1906, tn-8_),

Les Souvenirs des Ronsart au Man nr de la Possonmere et d_ans les Égll.Ses

paroissiales de leurs Seigneuries (Extrait des Annal~ FlécflotfCS, unJ revue
remplie d'articles sur Ronsard), La Fléche, E . Besmer, 1905 1 m:8º; ncussons
au Lion dans le Bas-Vendómois (ibid., 1910) ; ·Essais sur l'histoire des comtes
d ducs de, Vend6me de [a maisan de Bourtmn . Ibid., t. I, 1909, t. 11, 1911.

735

RONSARD, $A. VIE ET SON CEUVRE

Vendome et meme des Valois, les prétentions nobiliaires des
Ronsards, des Chaudrier-La Trémoille et des Illiers des Radrets.
Suivant l'ingénieuse remarque de M. Hallopeau, le E de droite
associe pour Loys Ronsart, en un monogramme, les noms de ses

deuxmattres,LouisXII et Fran~oisl«,en meme tempsquepeutetre son propre prénom, association que je retrouve au-dessus de

la porte d'entrée dans ce Lys oú l'y est cerclé d'un o. Sous l'inscription de la cheminée, délicatement gravées dans la pierre
blanche et tendre, des flammes lechent le pied des ronces qui
les rcmontent: la ronce ard (brule), faisant armes parlantes.
11 ne laut pas quitter le chateau sans pénétrer en lace dans les
grottes taillées a meme le tul, vestiges sans doute d'une plus an, cienne et féodale demeure et dont les entrées gracieusement
sculptées portent, elles aussi, de curieuses épigraphes (1). De la
part une de ces galeries mystérieuses permettant aux assiégés
de s'échapper au loin ou de recevoir des secours du dehors et
qui font tant rever les imaginations enfantines. Ces grottes,
tout le plateau ou gdtine en possede de pareilles, ou -les hab;..
tants de Couture serrent les vins de leurs vignobles et. vont les
déguster le dimanche. Ce sont les « antres secrets, de frayeur
tout couverts », dont nous parlera l'é'crivain.
Comme son souvenir est. encere vivant lcl-bas ! La bonne femme
qui nous. montre ces merveillcs nous remercie de notre visite- :

• &lt;;a fait bien plaisir, bédame, c' est un homme d 'ici ! n, naif témoignage de gratitude du pays vendomois qu'il illustra par ses
vers. Elle nous conte encore l'histoire du pré Bouju (2). On
porta I'enfant pour le faire baptiser, mais arrivée la, la nourrice,

étant a hout, chnt et laissa tomber le petit. Le peuple aime ces
· étymologies-calembours, mais Binet, l'ancien biographe, qui a
su cette Iégende, la narre avec plns de grace, l'enjolivant un
peu, aidé par l'imagination du lyrique :

Peu s'en fallut que le jour- de sa naissanee ne fut aussi le jour de son enterrement : car, comme on le portoit baptizer du Cbasteau de la. Possonmere
en l'Eglise du village de Cousture, celle qui le pol'loit, traversant un pré, le
laissa tomber par mesgarde sur l'herbe et neurs, qui le receurent plus doucement, et eut encor cet aecident un.e autre Tenco-ntre, qu'une Damoi-selle
qui portoit un vaisseau (3) plein d'eau de roses, pens,ant ayder- a recueilfü
l'enrant, luy renversa sur le chef une partie de l'eaue de s.enteur, qui (4) fut
un presage des bonnes odenrs dont il devoit remplir toute la France, de·;

lieurs de ses escris (5).
1

(d suivre.)

(I) Buanderie belle, La fouriere, Vina barbara (vins étrang-f'.rs), cuides uideto
{pre~•is gude a qti tu donnes), custodia dapum (la dépense), Sustine et
o.brtme :« ~ouffre et jeQne), Tibi soli gloria (• Gloll'e3. toi seul »)..
2 Derriére la nouvelle mairie de Couture.
3 Un vase.
4 Ce qui.
.

¡1

(5) La vie de P . 4e Ronsard, de CI. Bínet (1586), p. 4.

�1

L IDÉE DE PATRIE

737

au genre de vie, aux coutumes, tenait et tient encore lieu d'idée

L'Idée de Patrie
Formations et transformations au cours des ~ges.
Le Drapeau.

CONFÉRENCE faite

a l'Unlversité

de Strasbourg,

par le Chef de bataillon breveté H. DUFESTRE,
Jnslructeur m{lilaire de l'Université.

de patrie, et il est loin de cette conception primitive, loin de
l'attachement de l'Esquimau a ses glaces, du Peau-Rouge
a ses prairies, du Turcoman a ses steppes a ce sentiment
inné, prolond, filial, qui nous attache a notre patrie.
Considéré sous cette forme, c'est seulement lors de la phase
agricole, quand les hommes ayant péniblement délriché le sol
en tirerent leur subsistance au prix des plus durs laheurs et
s'y fixerent, que leur vint l'attachement a 1a terre natale,
partant que germa et se développa l'idée de patrie, et, avec
cette idée, la notion des droits qu'elle confere et des devoirs
qui en découlent.
Droits pour l'individu de jouir des avantagcs ressortissant
a la collectivité dont il dépend, devoirs corrélatifs, notamment
le premier et le plus important, celui de défendre sa patrie, meme
au prix de sa vie.

Le role essentiel de J'armée est la délense de la P?trie. L'idée
de patrie se place done tout naturellement en tete du programme d'éducation militaire et, a coté d'elle, celle. du ?rª:
peau qui en est Je symbole. Je vous parlera, done au¡ourd hm
de la Patrie et du Drapeau.
.
.
Le mot patrie, en Jatin patria, dérive. directement du mot
pater, pere. Dans son sens latin, celm umversellement ª?opté,
la patrie est done la terre des peres, puis, par extens10n, le
patrimoine matériel et moral qui s'y rattache, n~tamment )es
grandes idées, les traditions, les exemples qu ils nous ont
Jégués et que nous nous devons de _défend:e comme le plus
sacré de leur héritage, comrr:ie ce q~• constitue notre personnalité en tant que membres d une nation. , . .
. •
Comment est née l'idée de patrie ? A l origme des ages, n?s
Jointains ancetres ne la souP9onnaient guere. Toute la_préhistoire nous Jes montre con!inés dans une gross1ere arum~hté,
disputant aprement au": betes léroces, guere plus !éroces qu euxmemes leur pature quot1dienne.
.
.
Plus' tard a l'aube des premieres civilisat1ons, la not10n de
patrie n'existe qu'a l'état rudimentaire chez les peuplades
primitives celles qui vivaient exclus1vement de la chasse ou
nomadisai~nt perpétuellement a la suite de l~_urs troupeau_x:
L'amour du sol natal, londement meme de 11dée de patrie,
.ne pouvait etre bien prolond chez ces races de chasseurs et.
de pasteurs, pas plus qu'il ne l'est actuellem_en~ encore che~
les tribus de J'ancien et du nouveau monde qm n ont pas !rant
chi ces stades ancestraux. Chez ces peuplades, l'attachemen.

La notion de patrie lut done une notion de progres, je dirai
meme de liberté, car n'en bénéficierent que bien sommairement
les peuples soumis a cet étroit et dur despotisme commun aux
antiques civilisations de l'Asie (Assyriens, Medes, Perses).
On peut meme affirmer que l'idée de patrie est plus particulierement occidentale. Sans parler de l'Égypte mere des
peuples, c'est en Europe, notamment en Grece et en Italie,
que nous pouvons le mieux en étudier le développement.
L'Orient s'y prete peu. II reste par excellence la terre classique
des dominations absolues et celle des grands courants religieux
les unes et les autres étrangers a l'idée de patrie, tels le Bouddhisme et l' Islam.
Les premieres patries furent done des bourgades, des cités
ou des associations de cités, disposant d'un hinterland plus
ou moins étendu d'ou. elles tiraient leur subsistance a une
époque ou. les communications étaient difficiles et périlleuses.
Dans ces embryons de nations lutures, dont la plupart devaient
s'absorber dans des communautés plus vastes, !'esprit de
clocher régna comme il est d'usage. L'étranger devint l'ennemi,
et la guerre entre les cités voisines, partant rivales, ne fut-ce
que par la pénétration réciproque de leurs hinterlands, lut de
regle. L'histoire de la Grece antique comme celle de l'Italie
au Mayen Age sont pleines de ces luttes .
Faut-il en conclure, Messieurs, que la guerre est la conséquence meme de l'idée de patrie, qu'elle s'y rattache essentiellement? Qu'elle s'y líe comme l'ombre au corps ? Ríen n'est
plus faux.
49

�L'1DÉE DE PATRJE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

738

Considérée au point de vue purement objectif, la guerre est
un fait brutal qui a existé partout, a toutes les époques, et qui
semble devoir perpétuellement exister tant il est humain,
j'entends lié aux destinées mémes de tout ce qui est terrestre,
de tout ce qui appartient a notre planete.
La guerre est bien antérieure a l'idée de patrie.
Examinée aux lueurs de l'bistoire et de la préhistoire, on
voit la guerre partout depuis !'origine des ages. Le mythe de
Cain, premier enfant des hommes, tuant son frére Abe!, ce
mythe, qui figure au seuil méme de la Genése, me semble, a
ce titre, la plus formidable, mais aussi la plus véridique image
des destins de notre misérable humanité.
De méme .¡¡ue !'historien, le naturaliste la trouve partout,
la guerre : sur la terre 1 dans les airs, au sein des eaux !
La guerre, le biologiste la rencontre dans ses investigations
journaliéres et exploite l'instinct des microbes a s'entre-dévorer.
L'entomologiste la constate a chaque pas de ses recherches,
et le génial Fabre nous a ouvert a cet égard des ablmes insoupgonnés de férocité.
·
S'imaginer par suite, en particulier au lendemain de ·1a
grande guerre, que la paix va soudain régner sur l'Univers
assagi que es gens du xxe siécle, enfants d' Adam comme
leurs devanciers, vont tout a coup rompre la cbalne de l'implacable destin, me paralt quant a moi ... problématique pour
ne pas dire davantage.
La nature, Messieurs, ne procede pas par bonds, et le mot
progrés implique l'idée de continuité. II nous a lallu des milliers et des milliers d'années pour atteindre le point de civilisation que nous vivons actuellement. Se persuader que, ca;mou!lé par sa mince et si récente couche de civilisation, l'homme
va soudain s'assagir, que notre génération va marquer un
terme dans l'éternité des luttes humaines, réclame a mon seos
une forte dose d'illusion.
La guerre n'est done nullement une conséquence de la patrie.
Celle-ci, bien au contraire, contribua a la rendre plus rare.
Elle tempéra les égoismes individuels, adoucit tes frottements
entre citoyens d'une méme patrie liés désormais par la com·
munauté de sang et surtout par celle si puissante des intéréts.
Entre hommes d'une méme cité, la guerre devint cette exception bideuse qui a nom guerre civile. Le triste renom qui, cbez
tous les peuples civilisés, s'attache a ces luttes !ratricides,
témoigne que l'idée de patrie fut- un adoucissement a ce fait
.brutal qu'est la guerre. Cette idée marque done un progre&amp;
1

739

incontestable de J'humanité ' n ,en dépla1se
. aux antipatriotes.
maintenant le dé ve 1oppement de l'idée de patrie
auExaminons
cours des ages.
Les premiéres patries, ai-je dit f
.
stade, commun a toutes 1
, _urent des c1tés, et ce premier
taines d'entre elles et non ¡"s nat1ons, fut définitif pour cer-

' .
L ancienne Gréce en

es moms remarquable

t· r
'·
qu'a l'état de cité.' Les Pªfu icu
ne connut guére la patrie
Athénes, Sparte, Thébes ~: e lebres des. états helléniques :
due celle d'un de nos
~s, ne dépasserent guere en étentait déja About, aux ale:;.::ir:"~m~its, et, comme le constade nos jours la patrie de L e
e S 54, un prélet administre
essentiellement compartiIJen~:~ued ~ns doute, la configuration
~aucoup dans cette division a /
ª. Gréce fut-e)le pour
mques ; mais sans doute
. extreme des patries hellériste de ses h'abitants et le auss1, le caractére tres particulasonnalité qui leur a d' ·11 ur perslonnahté hypertrophiée, pera, eurs va u dans l' Ant" .
grands hommes contribuerent
. a
iqu1té tant de
. Quoi qu'il en' soit, l'Hellade ••uss1 ,ce morcellement.
¡e dis a peu pres car elle reste tu pres ume de nos jours politiques-fut d~ns l'Antiq ·té . res ~1v1sée de par ses luttes
périodes de son histoire pres ui~c~a ble que~ rares et tres co~rtes
rad1calement inapte a se e' t·tpa e de s entendre et tou¡ours
e f
.
ons I uer en corps d
t·
n ants, s1 grands dans les arts
.
e na 10n. Ses
les lettres, s'épuiserent durant d ' ¡~~ ¡"°iences, la philosophie,
¡usqu'au jour ou en raison de
s1eJ. es _en des luttes stériles,
devint la proie ¿bligée de I
eurs iv1s10ns memes, la Grece
suivre le développement de l~dpémdssante _Rome, oú nous allons
1 e e patne.

t~•

a'

¡"'

. Les Romains l'avaient dans le
.
s1 p~ononcé des ancetres qui e t~~g, cette idé.e, avec ce culte
Qmntes. L'idée de atr-'
. s essence meme des vieux
•~ rattache essentiell~me~et
c(tut des Rremiers ages,
s étend au lur et a mesure des r
r s), Rms. au Latium,
Pu1s, elle gagne l'Étrurie la Cp ogre~ de la dommat1on romaine.
aux rives de Tarente fran'chit 1~:pam~, coule le long de la botte
et crée la patrie ro~aine do t p~nnm, monte dans la Cisalpine
symbole.
n
orne demeure le creur et le

f(; ~;~[.

Des la République et Jus t d
elle enjambe les monta nf
ar ' avec la conquéte impériale,
Pyrénées le Rhi
t g .8 et les océans, franch1t les Alpes et les
I e .~
'
n e meme un moment le D
b
.
I s1ccle, sous les Antonins ces dél"
anu humam,
e, pms, au
'
ices du genre
la

�L1 IDÉE DE PATRJE

740

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

patrie pour le citoyen romain a cessé depuis longtemps d'étre
Rome, pour prendre le sens le plus large dont ce mot soit
susceptible.
Dans cet immense empire qui, du levant au couchant, du
midi au septentrion, s'étend tout autour du bassin de la Méditerranée, des déserts de Libye a l'océan ténébreux, des rives
de l'Euphrate aux colonnes d'Hercule, la civilisation romaine
a fait résonner partout la langue latine, répandu partout les
mreurs et les usages latins.
Le Romain implantait ses coutumes, ses mreurs, partout
ou se posaient les aigles romaines, partout oil il érigeait les
autels de ses dieux aux sanctuaires si largement ouverts a
toutes les divinités étrangeres. De ce fait, chaque cité romaine
d'Europe, d' Asie, d' Afrique, était un diminutil de Rome oil
le Romain s'adaptait aisément, car il retrouvait avec sa langue,
son droit, ses mceurs, son forum, ses thermes, son amphithé3.tre,

son cirque, brel tout ce qui constituait pour lui I' essence et
le charme de la vie antique.
Aussi peut-on alftrmer, qu'a l'exception des habitués du
Palatin, citadins renforcés, tels Ovide ou Lucain, pour qui
rien &gt;n'existait que la capitale, le citoyen romain, qu'il fut du
sang des enlants de la Louve ou un naturalisé, n'avait nul
besoin de porter sans cesse ses regards désolés vers Rome
pour songer a la patrie. A cette époque ou les communications
étaient si laborieuses, qu'en dépit de l'excellence des routes
on faisait bien plus difficilement le trajet de Rome a Thessalonique, Alexandrie, ou a Tréves, que de nos jours le voyage
de Paris a Pékin, l'émigrant d'Italie fut mort de spleen s'il
avait sans cesse été obsédé par cette vision de Rome dont il
était donné a si peu de ses contemporains de se rassasier.
Vivant paisiblement dans sa cité de naissance ou d'élection,
qu'elle s'appelat Tréves ou Cirta, Alexandrie ou Carthagéne,
il s'y considérait dans sa patrie. Pour lui, en effet, elle était
partout, cette patrie romaine, partout ou, en levant les yeux,
il apercevait les aigles de Rome, partout oil, en les baissant,
il trouvait les autels de ses lares. Le reste de l'univers, inconnu
ou laiblement soupgonné de lui, ne comptait pas alors pour
le mortel fortuné qui pouvait dire, dans la plénitude certes
de l'orgueil humain : civis romanas sum !
Ne nous hatons done pas de proclamer, avec certains historiens,
que l'idée de patrie s'aftaiblit progressivement avec l'extension
de l'empire, car les inscriptions tumulaires, répandues un peu
partout sur la surlace de l'ancien IQonde romain, attestenL

741

que beauc_oup ~e légionnaires et de colons portaient intact
en eux, et ¡usqu _au temps d~ la décadence, l'amour de la grande
Rome._ Le_ sentiment patr10tique romain, c'est peut-étre au
contra1re, a partir d'! 11• siecle, a Rome qu'il existe ]e moins 1
A R_ome, _ou aprés Sylla, Tibére et surtout Néron, les vieux
Qumte~ d1sparurent _POUr !aire place aux affranchis, étrangers
au sentiment de patrie.
Po~r c?ncevoir l'extension de l'idée de patrie chez Je Romain
du n. siecle, 11 _fa~t se rappeler avec que! éclectisme la Rome
1mpériale ch01s1ssait ses empereurs. Beaucoup sont originaires
des p:ovmces les plus diverses, et ces memes empereurs, devenus

parfo1s de par leur toute-puissance des monstres de débauche
et _de folie, ne se percevaient, pour les citoyens des provinces
élo1gnées_, qu'a travers les bienlaits si tangibles de J'administration ~pénale, que concrétait la statue du divin César
1mage meme de l'unité de l'empire.
'
, On _peut done prétendre que l'idée de la patrie romaine,
d étro1t~ et d~ rustique qu'eBe éta_it aux primes temps de la
Répubhque, s élar~1t, se c1v1hse, s'1déalise au fur et /¡ mesure
qu~ gagne la dommation_ impériale. L'empire périt peut-étre
moms d? man~ue de patr1?tisme de ses habitants, qu'en raison
de_ 1~ d1mmut10n progress1ve de leur esprit guerrier, qui s'affa1bht au fur et a mesure que la paix romaine s'étendit sur le
monde.
Pour entretenir !'esprit militaire, il eut fallo a défaut de
guerres, reméde extréme, il eUt fallu, tout au moÍns la crainte

de 1~ gu.erre. Comme cette crainte avait disparu a~eo les enneffils memes de Rome, !'esprit guerrier se perdit dans l'empire.
Les armées se pe_uplerent de Barbares, et un j our les frontiéres
démesuré~ent d1stendues creverent sous le poids des envah1ss~urs, n étant plus soutenues par les belliqueux légionnaires
de l_époque du grand Jules ou de Septime-Sévére. Comme
demere cette défense toute linéaire, derriere ce mince cordon
qm sép~r_a,t_ le m?nde civilisé des Barbares, aucune organisation m1hta1re . n existait, sinon quelques milices urbaines
le monde romam s'écroula et devint la proie des Germains'.
Les invasions germaines, ceiles de ces mémes ennemis que
nous avons terrassés hier et qui ont épandu durant des siecles
sur l'Europe d'épaisses ténébres, ruinerent la patrie romaine
et, avec elle, la paix universelle. Tout devint en Occident confu'.
s10n et chaos !
Sans nous arreter a l'empire de Charlemagne, conglomérat

�L'IDÉE DE PATRIE

742

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de peuples que seul son génie put maintenir un instant ras•emblés, nous voyons l'idée de patrie disparaltre en Gaule
pour ne renaitre que vers le x1• siécle.
Que fut-elle auparavant, cette idée, dans notre pays ? Dans
la Gaule celtique, qui constituait le creur milme de notre anci1;.nne patrie, le patriotisme lut avant la conquilte romaine et
meme cbez les Arvernes, le plus national certes des peuples
gaulo,s, assez semblable a ce qu'il était en Grece.
Les Gaulois, divisés en une loule de peuplades hostiles,
sans cesse en guerre entre elles, peuplades de meme langue
et adorant les mémes dieux, se savaient de méme sang. Mais,
c_on,ime aux Grec~, la haute notion de la patrie, celle qui, faisant
htiere. des questrnns de clocher, réalise l'unité et permet seule
de laue face au danger étranger, leur manqua avec la claire
vision de l'intéret commun. Cette forme du patriotismo ne se
mani!esta que tardivement et durant bien peu de temps en
Gaule_, avec Vercingétorix qui réunit un instant la patrie
gaulo1se contre César. On peut done affirmer que cette vieille
Gaule périt par l'excés de son esprit particulariste.
Aprés la victoire romaine, notre pays se latinise rapidement.
tant par la supériori.té de la civillsation romaine, que parce
que Gaulms et Romams ont le meme ennemi dans le Germain.
Incorporés dans les légions, les descendants des Brenns montérent la garde sur les bords du Rhin et beaucoup finirent
tribuns militaires. C'étaient, dans toute l'accept1on du mot
des Gallo-Romains.
'
Avec la domination des Barbares, le sentiment national
s'assoupit chez nous pour se ranimer vers l'an 1000 avec les
progrés memes de la langue frangaise.
'
La Chanson de Roland, qui date du x1• siécle et que nos
soldats chantaient encare en 1812 a l'attaque de Smolensk
est bien une épopée nationale, oil l'amour de la France con'.
sidérée non comme une entité géographique, mais com:Ue le
pays chrét,en par exce!lence, habité par des gens de meme
race, perce a chaque strophe. L'auteur, le trouvére, ou plus
exactem~ntlejongleur normand Turold, n'estcertes pas un savant,
ams, qu en atteste sa totale ignorance des Musulmans, ces
sectateurs du d1eu unique qu'il qualifie d'idolatres · mais son
1gnoran_ce meme nen ren? ~e plus touchant et plus tangible
le sent1ment nat10nal tres vil et purement instinctif qui se
dégage partout de son reuvre.
•

,.

J

'

'

743

Cet amour de la doulce France s'exalte a quelques siécles de
l~ sous la domination anglaise et trouve sa magnifique expressrnn dans la pastourelle Jeanne d'Arc, qui, durant sa breve
vocat10n, est l'incarnation méme de la Patrie meurtrie et foulée

par l'envahisse~r. C'est dans le peuple, a cette époque, bien
plus que dans I entourage corrompu de Charles VII dans cette
Cour

a demi

acquise aux conquérants d'outre-mer' c'est dans

le peuple qu'il laut chercher les pures sources du patriotisme
lrangais. Ce patriotismo trouve, au Moyen Age, sa synthése
dans . le rmracle . des premiéres cathédrales gothiques, reuvre
de f01, certes, mais aussi de sentiment national.
Inspirée par ce sentiment, l'unité lrangaise se forge peu a
peu sur la dure enclume des rois capétien~. Philippe Auguste
saint Louis, Philippe le Bel en furent d'abord les grands ar'.
tisans dont _l'reuvre fut brillamment continuée par Louis XI,
pms_ par füch~lieu et Mazarin. Ce dernier, quoique Italien,
mér1te néanmoms une place d'honneur a coté des grands rois
Bourbons.
L'idée de patrie appliquée a la terre lrangaise est done millénaire chez nous. Bouvines, la délivrance d'Orléans, Rocroy,
sont, dans toute l'acception du mot, des victoires nationales
qui nous sauverent de la domination étrangére au meme titre
que Valmy, ce brillant fait d' armes du Strasbourgeois Kellermann, dont on peut s' étonner de ne pas trouver la statue a
Strasbourg, a coté de celle de Kléber.
L'unité frangaise si brillamment complétée par la Révolution, qui la cimenta par le fer et par le sang, fut done d' abord
l'reuvre séculaire de trois dynasties de princes nationaux.
Par héritage, mariage, parfois par conquete, mais jamais par
conquete violente, ils la réaliserent lentement, progressivement,
surement, depuis Rugues Capet,jusqu'au malheureux Louis XVI
dont l' Amérique vint, au cours de la grande guerre, acquitter
la lettre de change, tirée par lui en 1778 au bénéfice des
Insurgenls.

Le sentiment de la patrie se développa parallelement a cette
urnté et, comme il laut a toute idée un symbole pour la concréter, la France le trouva longtemps dans la personne du
souverain, du Roi, qui, aux yeux de nos péres, l'incarna jusqu,a
la Révolution.
Le role de celle-ci dans le développement de l'idée de patrie
fut d'en changer le caractére, de l'élargir, de l'idéaliser en rendant cette idée indépendante de la personne du sduverain
indépendante de la forme du gouvernement.
'

�744

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'émigration prouva au commun des Frangais que la notio~
de patrie pouvait s'abstraire de son chef, fí\t-il, comme c'éta1~
Je cas chez nous, de souche dix fois séculaire . Le qualificatif
de pairiole, que J'on trouve déja dans nos cités bourgeoises du
xv• siécle, et que méritait certes Jacques Coour, passa a l'état
de cliché.
Les royalistes de la fin du xvm• siécle s' étant par I' émigration ou par l'insurrection exclus d'eux-memes de la patrie,
Je terme de patriote devint, en quelque sorte, le synonyme de
républicain et le demeura jusqu' a I' Empire.
.
.
Napoléon, que Chateaubriand a appelé un poete en act10n,
ce qui est peut-etre sa définition la plus exacte, coi_nprit merveilleusement le supplément de force que son géme pouva1t
tirer pour la marche a l'étoile de l'exploitation a outrance de
l'idée de _patrie.
Des l'Égypte, on le voit expurger son nom de sa consonance
péninsulaire . II signe « Bonaparte » au Iieu de « Buo~apar~e ».
Déja en Ilalie, il avait repoussé toute avance des md1genes
tentés de saluer comme un compatriote le Corse aux cheveux
pla!s. A partir de Marengo et jusqu'a la fin de son regne, meme
bien au dela ' car Sainte-Hélene lui ful un magnifique piédestal,.
il « concréta » la France aux yeux de ses soldats. Or ceux-c1,
par l'élargissement de la conscription, s'appelaient la nation
tout entiére, promue au titre de Grande comme récompense
de ses sacrifices sans cesse renouvelés.
Bien que la folle ambition du despote nous ait coute deux
invasions et la perle de nos lrontieres naturelles conqmses
par la Révolution, sa titanique figure est bien frangaise, ne
serait-ce que par sa clarté, sa netteté, sa précision. Puis, l'Épopée,
unique dans l'histoire, l'Épopée oil notre Alsace, notre Strasbourg ont une si grande place, l'Épopée unique si l'on en excepte celle si Jointaine du Macédonien, suffirait a !aire passer
a jamais le nom frangais a la postérité, si nous n'avions encore
pour cela bien d'autres titres de gloire, dont Verdun et les
deux Mame.
Béranger ne s'y trompa pas et si, malicieusement peut-etre,
il commit une erreur en laisant de Napoléon l'homme du peuple,
l'Empereur qu'il chante n'en mérita pas moins sa longue popularité pour avoir été, en dépit de lui-meme certes, Je grand et
inconscient propagateur de la Révolution en Europe.
Sous son régne de 15 ans, car il date de Marengo, la Grand_e
Armée en renversant et en édifiant sans cesse des trones, d1minua 'la majesté du trone et montra a taus que le droit divin

L IDÉE DE PATRIE

745

n'était plus rien dans le pouvoir essentiellement temporel et
révocable des rois.
De cette terrible constatation, la monarchie demeura accablée, et on peut affirmer que, dans une certaine mesure, toutes
les révolutions qui out éclaté en Europe depuis 1815, y compris
les toutes dernieres, sont en germe dans J'ébranlement profond
que le passage victorieux de nos soldats causa dans toutes
les monarchies.
Or, la Grande Armée, recrutée de· toute la nation qui ne
reva un moment que gloire militaire, n'est que J'ouragan révoJutionnaire comprime et actionné par Je plus formidable soldat
de l'Histoire. En plantant sur toutes les capitales, sur tous
les palais, le drapean tricolore, symbole de· la Révolution, elle
rendit tangible aux yeux de tous la victoire de la RévoJution.
Si le Veillons au salut de l'Empire put etre, durant 10 ans,
l'hymne officiel de la France impériale, La Marseillaise, ce
chant qui devrait s'appeler la Strasbourgeoise, n'en reste pas
moins l'hymne national, celui que l'on entonna dans les grandes
occasions et d'ordre meme du Mattre. C'est a ses accents et a
ceux du 9a ira que la Grande Armée entre a Berlin, Je 28
octobre 1806. C'est a son action entra!nante que Je conquérant,
devenu par ses fautes memes le défenseur du pays, sait parfois
!aire appel, quand il veut galvaniser des énergies.
_L'erreur de la Restauration qui, comme en témoigne J'expéd1tion d'Alger, avait pourtant Je sens national tres aiguisé, fut
de ne pas comprendre l'évolution de J'idée de -patrie, désormais
symbolisée en France par les trois couleurs et La Marseillaise.
Les Bourbons Je payerent a deux reprises de la couronne ;
surement en 1830, et peut-etre aussi en 1873, lors des oflre's
faites par Je partí royaliste au comte de Chambord.
Le pays se sépara .de ses rois qui, avec Jeurs enseignes démodées, n'incarnaient plus a ses yeux l'idée de patrie, telle
qu'il se la représentait. Cette idée en France sera des lors inséparable des idées de liberté, d' égalilé, de fralernilé, que \a Révolution de 1848 inscrivit la premiére sur les plis du drapean.
Elles avaient si bien fait Jeur chemin en France, ces idées, que
le deuxieme Empire dut s'incorporer, en apparence tout au
moins, la nouvelle devise. Vers la fin de son regne, Napoléon
devra accepter Je programme Jibéra] ; puis, quand la guerre de
1870, née de ses fautes, car Sedan est filie de Sadowa, renversa
son t~6ne, Je pays mur enfin pour la République adopta d'enthousiasme cette forme probablement définitive de nos destins.
Gambetta fut a la fois l'homme de la patrie et l'homme de

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
746
la République; le puissant tribun incarna un moment !'une et
l'autre. La résistance des armées de provmce, qm est son ceuvre,
sauva l'honneur de nos armes, cet honneur dont les Allemands
firent litiere en novembre 1918, en livrant leur territoire, leurs
places fortes, Ieur flotte. Dans ses récents mémoires, le maréchal de Hindenburg a rendu un éclatant hommage a cette
résistance dont il fut témoin, en affirmant qu'elle renlerma1t
le germe fécond du relevement national.
Durant pres d'un demi-siecle, la troisieme République va
maintenant forger inlassablement l'épée de la France, en espece !'armée qui, en septembre 1914, seule, ass1stée de quelques
bataillons anglais, arreta les Barbares sur la Mame et sauva
la civilisation.
,
,
Cette épée, on ne saurait trop le procl~';Iler, e' es! l 1rmee
fran,aise, la nation armée dressée tout entiere devant I envabisseur.
La République J'avait prise au Iendemain de Sedan cette
armée ! Elle en lit la premiere du monde, comme en ~tteste
la Grande Guerre.
.
Entre temps pour se tenir en haleine, cette armée ava1t
envoyé ses enf~nts perdus dans les brousses de, l' Asie e~ de
I'Afrique ou ils Jui ont conqms, 11 est particuherement mtéressant de le rappeler en Alsace ou ces choses sont encore peu
connues, un immense empire colonial, le second du monde.
Grace a l'héroisme incessant de ses enlants au nombre desquels figurent beaucoup d' Alsaciens et de Lorrains, le Tonkin,
I' Annam, la Tunisie, Madagascar, Je Soudan, sans parler ?e
I' Afrique Occidentale et du Dahomey, devmrent terre franga1se
ainsi que Je Maroc. Ces contrée~ le devi~rent n~n seuleme~t
de nom mais de lait car pas I ombre d un soulevement n a,
au cour~ de la grande 'guerre, troublé la sérénité de cet immense
et magnifique domaine. Au contr_aire, ces ressources de tout
genre - dont J'enthousiasme guem,er des m~ge:ies -ont be~ucoup contribué au succés !mal, a I ultime victmre. Ces colomes
nous ont donné pres d'un million de soldats ~t de trava,peurs,
Cette reuvre gigantesque échappe un peu a I Alsac1en d avant
guerre, auquel I' Allemagne envieuse avait tout caché de nos
grandes actions. Pour lui, la Patne frang~1se démemb~ée en
1870, dégénérée, affirmait l'Allemand,fimssa1t ~ Brest a I ouest,
a Marseille au sud ! L' Alsacien ne sava,t pas qu au dela du grand
Iac d'azur de la Méditerranée occidentale commengait J'Alriq?e
du Nord, c'est-a-dire une nouvelle France, ou le Fr~ngais,
comme jadis le Romain, retrouvait son drapeau, ses lo1s, ses

t'IOÉE DE PATRIE

747

mreurs, ses coutnmes. Une terre ou il se sent chez lui, oil il
est chez lui, au milieu de populations jadis ennemies, maintenant
entierement ralliées a notre reuvre si féconde. Et cette nouvelle France, si prospere, si ensoleillée, si éblouissante de clarté
et de lumiere, s'étend de Zarzis pres des frontiéres de l'ancienne
Cyrénaique, a Agadir, sur plus de mille Jieues, sur 4.500 kilometres, neul fois la distance de Strasbourg a Paris, en passant
par Gabes, en face de Djerba, J'ancienne lle des Lotophages
oil l'Afrique versa l'oubli aux compagnons d'Ulysse ; en passant
par Sousse, I'ancienne Hadrumete, trois fois millénaire, par
Tunis la blanche, par Carthage, l'ancienne cité de Didon,
par Cirta, la vieille capitale des Numides, par Alger, celle des
deys, par Fez, la ville des sultans, par Rabat, la barbaresque,
par Casablanca, la nouvelle, née du génie de Lyautey, par
Agadir, dont le nom évoque une des innombrables provocations allemandes !
Les artisans de cette grandeur demeureront dans J'histoire.
Militaires, ils ont nom: De Brazza, Galliéni, Lyautey, Gouraud,
hlangin, Franchet d'Espérey, Humbert, Henrys (!), pour ne
citer que les plus illustres. Civils, ils s'appellent : Cambon,
Jonnart, Alapetite, A chacun d'eux, conquistadora ou assimilateurs, on peut rattacher un quartier plus ou moins grand de
l'orange africaine, conquete ou assimilation, et celle-ci est, d'ores

et déja, partie intégrante de la plus grande France. Voila, Messieurs, quelle fut l'reuvre coloniale de la France d'avant guerre,
lruit splendide d'un arbre vigoureux, que d'aucuns, dans l'univers, en Europe, en France meme, proclamaient pourri.
L'écho de nos discussions parfois byzantines, souvent passionnées, comme l'est la voix d'un peuple libre, car on discute chez
nous comme jadis a !'Agora et au Forum, avait pu tromper sur
nos sentiments véritables dans les pays oil la parole est esclave
et la liberté un vain mot. II avait pu !aire croire que J'idée de
patrie était atténuée chez nous: Quelle illusion !
Cette idée de patrie était ancrée au plus prolond du creur
lran,ais, avec Je vieil héroisme ancestral, celui qui, au cours des
siecles, nous a fait traverser le sourire aux lévres des crises les

plus graves, et accepter en 1914;de propos délibéré,avec le sentiment de la justice de notre cause, la guerre ! La guerre, non
lratche et joyeuse, mais celle imposée par J'ennemi héréditaire
. (1) Commandant de l'armée frani;aise d'Orient, le général Henrys, ancien
lieutenant de Lyautey, au Maroc, fit capitular en septembre 1918 touto la
11• armée. Pres de 100.000 hommes et autant d'animaux.

�749

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRili

qui alors voulait nous démembrer et qui se lamente aujourd'hui.
En ao,Ú 1914 au jour de danger, comme en l'an II de la République une et indivisible, l'union sacrée s'est faite instanta-

actuellement les vaincus, les gens d'outre-Rhin. Le passé est
gage de !'avenir.
Les Allemands, qui ergotent aujourd'hui sur les causes de la
guerre, qui refusent de payer les réparations et nient effrontément !eurs responsabilités, furent plus francs tant qu'ils crurent
au soeces.
Reportons-nous a leurs écrits du debut de la guerre, a ceux
des jours ou ils croyaient a la victoire. lis existent toujours !
C'est au nom de la Kultur qu'ils se ruerent . sur nous en aoílt
1914, car, de prétexte avouable, il n'en était point, et ils le
savaient. Ap6tres de la nouvelle religion, du nouveau dogme, du
nouvel évangile, de cette Kultur dont ils ne parlent plus maintenant qu'elle a couvert de ruines et de cadavres l'Europe entiere
et jusqu'au fond des mers, ils prétendaient alors, et l'ont écrit,

748

nément chez nous, contre un ennemi qui, parmi les chances d'un

succés qu'il estimait alors certain, escomptait s0.rement nos
divisions.

.

La conviction de la justice de notre cause, celle que nous av10ns
tout fait pour éviter la guerre, détermina chaque Fran~ais_ a
tout sacrifier, plut6t qu'a accepter la volonté de l'adversa1re
qui visait a nous subjuguer.
De ce fait, l'union fut facile. Dans aucun pays, d'ailleurs,
plus que dans le n6tre, l'unité de race n'était plus complete.
Avant la guerre, notre désir de paix-avait été te! que, tout en
regrettant de tout notre creur les provinces perdues, en y pensant sans cesse, selon la formule de Gambetta, nous attendions,
nous espérions leur retour moins de la force que de quelque mystérieuse et immanente justice. Et ce jour est arrivé i C'est l' A_llemagne, c'est I'ennemi héréditaire, qui s'est_ chargé _d_e réahser
ce miracle, vériliant une fois de plus la vér1té du v101! adage :
Quos vull J upiler perdere, dementa! prius.
Infatué de sa force, grisé de ses victoires mal digérées de 1870,
le peuple des Leibniz, des Kant, des Schiller, des Goethe, pour
ne citer que ses penseurs les plus illustres, le peuple du s~ulevement de 1813, voué désormais par la Prusse au caporahsme
le plus outrancier, s'est rué sur nous en ,aoüt 1914, dans le
but, disons-le nettement, de nous suppnmer en tant que
peuple.
.
Dans sa folie il s'est imaginé non seulement que nous remerions la parole de soutien mutuel donnée a la Russie, mais encore
que, comme gage de notre forlaiture, nous serions disposés 11
livrer a l'Allemand les clels de la France : Belfort, Épmal, Toul,
Verdun, que la Germanie osa récl~mer en juillet 1914 par la voix
de son ambassadeur M. de Schoen.
Les héros de Verdun ont fait justice en 1916 de ces insolences.
Entassés par centaines de mille devant la ville dont le nom est
désormais immortel, devant Verdun, les cadavres all_emands
attestent ce que coüterent a l'assaillant les simples glacis d'une
seule de nos lorteresses, qui ne valait certes, militaireme~t
parlant, ni Metz, ni Strasbourg, ni ces grandes places du Rhm
livrées sans coup férir en 1918.
Rentrés dans notre bien, dans la Metz de Fabert, dans la
Strasbourg de Kléber et de Kellermann, tous trois enfants du
pays, ne nous émotionnons pas des cris de fureur que poussent

avoir le droit, le devoir, d'imposer

a l'univers

entier et, en par-

ticu!ier a nous autres Fran~ais, peuple dégénéré, cette forme
supérieure de la civilisation, soi-disant progres qui, a bien l'examiner, n'est qu'une laylorisalion abrutissante résultant d'un

étatisme étroit qui nie la liberté humaine.
Ap6tres de cette Kultur qu'ils nous apportaient, la torche
en mains, les Germains, race supérieure, peuple élu, possédaient,
d'apres eux, seuls des droits en ce monde. A ce titre, tout leur
appartenait et tout devait !eur revenir : et les provinces du voisin,
et ses colonies, et ses richesses et ses habitants mil~e, réduits
a l'esclavage eflectil durant la guerre, voués a la serv1tude économique apres la victoire.
Dans cette croyance, ils avaient établi a !'avance les conditions qu'ils prétendaient imposer aux vaincus. A l'avance ! car
I' Allemand vend facilement la pea u de l'ours avant de l'avoir
tué. Les corporations de !' Allemagne entiére, ses vereins de
tous ordres furent invités a émettre leurs prétentions, a dire ce
qu'ils considéraient comme indispensable au développement de
l' Allemagne.
Indispensable ! Écoutons-les, Messieurs : « Indispensables,
disent les industriels, nos gisements de Briey et toutes nos
colonies sans exception. Indispensables! proclament les commergants et les navigateurs, les ports de la Manche et nos riches
provinces du Nord, complément obligé de la Belgique d'avance
annexée. Indispensables ! assurent les militaires, toutes nos
cotes lorraines, la terre frangaise jusqu'a la Meuse, au moins, etc ..
Et cela, avant la victoire. Que !O.t-il advenu apres ? Peut-iltre
le vainqueur inexorable eílt-il réclamé tous les territoires de
I'ancien Saint-Empire romain de nation germanique, la Franche-

�750

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRIE

Comté, la Bourgogne, que sais-je encore ! Probablement aussi,
Paris eíit été détruit, tout au moins ses monuments impéris•
sables, ceux qui disent le passé, le génie de notre race, et font de
notre capitale comme de la Rome ancienne, la Ville unique.
Oui, ils eussent été détruits, comme Coucy-le-Chateau, ce donjon
unique, qu'il semblait que des reitres descendants de féodaux
eussent dU respecter ; . détruits comme Arras, corome Soissons,

que les sacrilices exigés en 1813 de l'aristocratie par les
Hohenzollern seront récupérés au centuple, grace a ces memes
Hohenzollern qui conquerront l' Allemagne pour la lancer
ensuite contre la France.
« Siegfried, continue l\1eindorl, je tiens a ce que tu sois le
premier cadet royal a l'école, et que le jour ou !'on tirera le sabre
contre ces gueux de Welches, qui nous avaient réduits a zéro
en 1806 et qui nou~ ont valu la perte des trois quarts de nos
privileges avec leurs príncipes de 89, je veux que tu puisses les
hacher comme de la chair a paté. Je serai déja mort, sans doute,

comme Reims, comme tous ces monuments évocateurs de 1'3.me

de la vieille France, et qui disaient aux barbares notre passé
millénaire.
Comment les fils de cette Germanie sentimentale et méta•
physique, célébrés par ]11me de Stael, de cette Allemagne
qui se grisait, jadis, de vieux lieds et d'iipres controverses,
ont-ils pu en venir a ce point de barbarie et de sauvagerie ? Il
est permis de se le demander ?
lis en sont arrivés la, uniquement par l'action de la Prusse.
Un demi-siecle d'éducation prussienne, basée sur le mensonge
et la haine, aura suffi pour muer en betes féroces les descendants
des reveurs d'antan, ces flegmatiques et bons Allemands du
temps jadis.
11 y a dans Erckmann-Chatrian, notre grand romancier
hicéphale, cet auteur si éminemment alsacien, et a ce titre
connaissant si bien]' Allemagne, des lignes véritablement prophétiques, qu'il est bon de rappeler ici. Je les ai extraites d'une
de ses ceuvres les moins connues et qui, pourtant, mériterait
de l'etre beaucoup. C'est une nouvelle intitulée : L'éducation
d'un féodal.

Le héros de ce récit estle rittmeister, baron Otto von Meindorl,
seigneur de Windland qui, aux alentours de 1830, fait l'éduca·
tion de son petit-fils, le futur colonel Siegfried. Le vieux l\1eindorl,
un ancien officier de Blücher, et type meme du juncker,
déplore tout d'abord devant son petit-fils la perte des droits
féodaux. Le passage mérite d'etre cité, car il explique !'origine
de la haine féroce que nous a vouée cette caste des hobereaux
prussiens, haine qu'elle a inlusée a la Prusse apres 1806, A
l'Allemagne entiére apres 1870.
« Tiens, Siegfried, dit l\1eindorf, en faisant allusion aux bourgeois, aux paysans qui habitent autour de son cbateau, tous
ces gens-la, avant l'arrivée des Frangais en 1806, étaient nol
serfs, ils étaient attachés a notre terre ; nous pouvions les
imposer et meme les vendre, sans qu'ils eussent a réclamer. »
Puis, tournant les yeux vers !'avenir, le vieux reitre espere

751

mais tu te souviendras de moi, tu croiras m'entendre crier :

«Courage, Siegfried! Courage ... Tape ferme ... Hache ... l\1assacre ...
Pas de quartier ... La pitié est une betise frangaise ... Brule tout
ce que Lu ne peux pas emporter ... Happe ... Happe, mon gargon,
c'est le droit de la guerre ... Ce qui est conquis par le glaive est
bien acquis I Canaille ... Nous ont-ils fait du mal avec leurs Droits
de l'homme et leur égalité ; sans eux, jamais le baron de Stein
n'aurait obtenu de Frédéric-Guillaume l'abolition du servage,
ni l'admissibilité des brutes aux emplois civils et militaires. »
Et un peu plus loin: «Ah! oui, les gueux nous ont couté cher ...
Mais, gare ... gare ... nous sommes en train de dresser nos bou!edogues a la chasse, de leur apprendre a mordre, de leur inculquer des l'école la haine impitoya)Jle du Welche. Une fois la
premiere partie gagnéé, !' Allemagne sous notre grille et toutes
ces grosses brutes allemandes disciplinées a coups de grifTes,
nous irons la-has régler le compte définitil de ces bandits. Nous
serons cinq ou six contre un, car ils sont trop betes pour s'attendre a une chose pareille ... Nous les écraserons sous le nombre ...
Nous les écraserons ... Nous hrulerons leur Paris ... Nous prendrons
l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, tout le pays jusqu,..aux deux
mers. »
Quand on parcourt, Messieurs, ces passages véritablement
prop-hétiques, on s'imaginerait qu'ils ont été écrits avant la
grande guerre, et non il y a 50 ans au lendemain de 1870.
Tout ce qu'annonce le vieux l\1eindorf, ses descendants l'ont
accompli, ou presque, et ce qu'ils n'ont pas accompli, comme

!'incendie de Paris, le démembrement de la France, c'est parce
qu'ils n'ont pas pu le !aire, ayant été vaincus dans une guerre
qui nous a couté, a nous autres Frangai,, 1.500.000 hommes,
c'est-a-dire comme le remarquait le maréchal Pétain, lors d'un
&lt;le ses passages a Strasbourg, autant qu'il y a d' Alsaciens et de
Lorrains rédimés.
L'union sacrée de tous les Frangais, groupés autour du drapeau

�752

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tricolore, symbole meme de la patrie, union qui ne ~e déme~tit
as un seul jour au cours de la guerre, sauva la nat10n du pus
rfiroyable danger qu'elle eut certes couru depms les temps
d' Attila.
. ¡ ·t I t
du monde
Le dra eau bleu, blanc, rouge, qm a a1 e our .
.
.
métaphore qui est devenue une réahté
avec nos pperes,
· ddepms
l' A
ue nous l'avons promené en Asie et dans tous les coms . e

.

frique, devint, durant la grande guerre, le point de ralhement
de l'univers civilisé coalisé contre le dang_er commun.
d
II couvre maintenant de ses phs glorieux la tombe e ce
Soldat Inconnu qui, sous le plus splendide des _mausolées, est
et restera dans la suite des siécles l'ob¡et du pieux hommage
de l'univers entier.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premieres Méditations)

Cours de M. PAUL BAZARD,
Chargé dt Cours

a la Sorbonne.

• ont vu

Oui r depuis ces jours de novembre 1918 qm
recule; définitivement les A!lemands, le drapea u bleu,. b¡anc,
rou e est devenu pour l'humanité le symbole de Ia_résIS anee
confr~ les barbares, I'embléme du triomphe de la ¡ustice sur
la force.
t t a
eau
Et c'est autour de ces joyeuses couleurs llot an
n~uv
sur la cathédrale de Strasbourg, que l' Alsace, la Lorrame, 1a
France se rallieraient au jour du danger.

VII
II nous reste a pénétrer le plus prolondément possible dans les
éléments qui constituent l'c:euvre littéraire, a voir leur acc.umulation dans une jeune ame, a distinguer comment de cet amalgame
jail!it la poésie. Il y a certes une part d 'inconnaissahle dans la
création poétique, mais en cherchant malgré tout a voir clair,
nous parviendrons a y reconna!tre le role, d'abord de la personnalité du poéte, puis du génie de la race, deslecturesétrangeres
enfin, et des éléments du dehors, qui, lorsqu'ils s'insinuent dans
une ame, n'y trouvent point table rase, mais bien des données
primitives, fondamentales, déja solidement établies. Ce que nous
essaierons done de voir aujourd'hui en Lamartine, ce sont les

qualités d'une ame, les qualités traditionnelles d'un esprit
fran~ais et l'accommodation d'éléments éLrangers a ces éléments
préexistants.
En quoi consiste au juste le génie lamartinien ? Celui de Victor
Rugo est plus lacilement saisissable, celui de Vigny a quelque
chose de plus arreté, de plus positif. Ici, c'estsurtout d'unequalité
d'ame qu'il s'agit : toutes les sensations, tous les sentiments,
loutes les idées prennent en la traversant une couleur propre.
Ce qu'elle exclut. c'esttout ce qui estvulgaire, plat, petit,mesquin;
~•martine est doué pourne pas voir le vice, lalaideur, la médiocrité;
ll en a entendu parler, mais rien de cela n'a prise sur son
~me. ll ne voit meme pas leridicule; il n'a pas le sens de l'humour;
ll ne plaisante pas, ou, s'il plaisante, ses plaisanteries sontsimples
50

�754

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et enfantines. Il est candide; il exclut l' ex ces, il y répugne. Rien
de ce qui est exagération, caricature, n' est de son domaine.
Elle exclut encare, cette áme, l'amertume. Elleseplaint volontiers, un peu dolente, mais pas aigrie, et n'a jamais de révoltes
violentes. Elle exclut les couleurs brutales, elle aime les nuances
délicates. Si l'on cherchait un blason pour elle, ce serait le cygne.
Brunetiere cite a propos de Lamartine une admirable phrase de
Bossuet :«Pour rendre les ámes pures, il fautles remp\ird'images
saintes ; quand notre mémoire en sera pleine, elle ne nous raménera
que ces pieuses idées : la roue agitée par lecours d'une riviere va
toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son
chcmin ; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur ; mais
si elles sont impures, tout le contraire arrivera ... la meule d'un
moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura
mis dessous ; si c'est de l'orge on aura de l'orge mouhl : si c'est

du blé de pur froment, on aura la farine "· Lam&lt;1rtine n'a jamais
voulu avoir affaire qu'a l'eau tres pure ou au tres pur froment.
Aussi a-t-il pour lui la noblesse et la distinction
Il a encare la mélancolie, il l'enrichitde nuancessubtiles,douces,
voluptueuses ou pieuses. C'est une ame nostalgique, qui considere
la terre comme un \ieu d'exil, et qui attend autre chose a pres la vie
d'ici-bas. Ce qu'il retient le plus volontiers, c'est ce qu'il y a de
moins terrestre: ]'azur et la belle lumiere le séduisent.
C'est un creur généreux ; il aime !'argent, il en dépense, il
tombe dans une misere presque naire ; mais tout ce labeur de la
fin de sa vie fut moins pour ]ui que pour les autres. Dans ses vers,
il se donnera lui-meme tout entier comme il faisait dans la vie.
C'est une Ame harmonieuse,et l'image, si chere ason temps, de
la harpe éolienne lui convient mieux qu'a tout autre. Ce n'est pas
un de ces créateurs brutaux qui donnenttoujours lameme note;
c'est une ame variée, avec quelque chose de languissant, un peu
de mollesse, et cependant un grand goüt de vivre. C'est une ame
aimable, et encare une ame tendre. Il aime aimer, il lu1 faut une
confidente, une consolatrice. Et cet amour terrestre, il le considere comme une union qui fait présager d'autres unions plus
pures. , Quelle qu'ait été la diversité de ses impressions ... , le fond
en fut toujours un prolond instinct de la divinitéen touteschoses.•
Lamartine tend toujours vers le haut, vers les cimes.
C'est une ame ou. triomphe le sentiment nuancé, ardent ou
délicat; elle dépouille tout ce qui n'en est pas la pure essence, elle
dépouille la couleur, la forme nette, et don ne a to utes ses créations
quelque chose de vaporeux, parce que dans nos ames, les senti·
ments sont toujours vaporeux.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

755

•
' Enfin ' il y. a le moro en t ' qm· est umque
; cette ame créat .
napas tou¡ours été comme elle est. elle a été tim"d
ll nce
peur de ses maltres · elle a été . 1 t, ll
, e, e e a eu
elle_ a été_sensuelle: ~ouvenons~~~;~ d: :r:n~éa[::i:~~; passions;
Ma1s mamtenant, a ce moment précis elle sort d'u
ourgogne.
~~~rfa~:ns cette r:douta~leépreuve, l¡s petites tach~:
:p!:~

!~f~f

~~1:ª~f~~~l~?J.ii:{i:;~:::tf:t::::::fia;~{:¡J:t~t

d'ins;ira:!!~ me ne retrouvera jamais plus le meme bonheur
fid~:c~e\t~~~.~;:!Nº~su~fut"e~e_nous f~it-i( pas Iu_i-meme la conne saurions le faire Re1isons lal~~!;~~~:~n~e~ieux que nous

f

f?!-11'!, tend.res, approchez l ici l 'on aime encore .
T ais amo~, épuré 1 s'allume sur l'autel.
'
out ce quila ~•humain a ce !eu s'éva ore .
Tout ce qui reste est immortel.

p

'

Et aussi cette variante du Va/Ion :
~a pensée ~n su!vant la pente qui l'entraine

ans un séJour s1 doux s'adoucit a son tour '
~t ~onfond les objets comme l'heure incertaine
Ul commence la nuit et termine le jour.

EtDieu:

la~!~i~n~!~~:.qualité exceptionnelle de ce premier facteur, !'Ame
C' est aussi le génie meme de la race
.
Le Fra~~~is est un homme qui aime la ]oai ~~\ va opér~r en lui.
compos1t10n, qui se plalt a donner a l e q_ d onnelle, 1 ordre, la
un commencement et une fin a
a mom re de ses créations
l'autre. Chateaubriand d"
marquer les étapes entre l'un et
compos~r un d!ner et un'r~requ~ seuls, les ~rang_ais savaient
Par cela d'abord La
t· . ous avons l esprit d'analyse
,
mar me est Frane ·8 Il
.
·
reuvres les plus touffues.
.
•ª' : pourra Jire
les
en lui, et il mettra de l'o· xeu ~mporte, le géme _de la race opérera
r re ans ses compos1bons. Les dévelop-

·t

,.

�756

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pements y seront non poin_t juxtaposés, '?-~is coord?nnés .. I_l n~
méprisera pas les mots qm rnarquent la l~a1son ou l oppos1twn ,
celui dont il usera de preférence sera le mais.
Le Fran~ais est aussi uÓ homme qui aime genérali~er, étendre
ses impressions; il goute plus qu'aucun autr~ le pla1s1r de causer,
il triomphe dans la conversation des salons; 11 veut_ que tou~ profitent de ses idées, il lait du prosélytisme; c'est en !~1 une vént_able
dérnangeaison de penser a l'hurnanité tout _entiere. Ce tra1t se
retrouve aussi chez Larnartine. 11 générahse, il rend hurnarn tout
ce qui dans sa vie était personnel; tout ce qui est l'accide~l manquera dans ses vers . Nous ne trouverons pas son portra1t dans
les Médilalions. A peine quelques traits cornme « ~on front est
blanchi par Je ten¡ps » ; rnais nous savons combien peu cela
s'accorde avec la réalité. Le je apparalt de temps en temps daos
ses vers mais sans aucune particularité. Nous sentons seulement
que le poéte a éprouvé les grands sentirnents éteri:els; ce n'est
plus a Alphonse de Lamartine que nous avoi:s affaire, ma1s a u~
hornme parmi les hornmes . C'est la une des ra1sons de son succés.
tous ]es hommes, toutes les femmes s'y sont reconnus, to~s
ceux qui avaient souffert. D'Elvire, rien non plus ; aucun détail,
aucun portrait : elle est la Femme. .
.
Lamartine généralise miime les paysages . On a voulu v01r daos
ceux qu'il évoque, tantüt M8.con, tantót Aix ; ma1s ~o~me, on
les y retrouve tous, j'en canelos que le pays3:ge lamartmien n e~t
ni Aix ni Macon ; ni miirne le paysage fran~a1s, ce pa~sage class1que de cot~aux doucement ondulés, de champs culbvés comme
des jardins, avec quelques flocons blancs dans le ciel, on ne le
reconnalt point dans Lamartine . Ici encore, Ii transforme et généralise · ici encore le génie de la race ag1t en lm...
.
Le Fr;ngais est e'ncore un homme qui aime voir cl~ir dans sa vie.
On nous accuse d'etre légers ; mais, dans notre httéra~ure, les
questions religieuses tiennent cependant une_ place cons1d~rable.
D'autres peuples aiment avant tout l'~ctwn, 1ls ag1ssent d _a?ord
puis réfléchissent ensuite. D'~utres v¡yent dans un sceph~1srne
airnable et trouvent des «combrna1sons»qm leurpermettent d ag1r.
Mais nous nous n'avons conliance que dans la raison et la logique
que nous' suivons jusqu'a~ bout. Toutes les °;léditations de
Larnartine afiirment ce besom de vo1r cla1r : le poete sent devant
Jui une obscurité redoutable, il veut comprendre ; il a l'angoisse
métaphysique, et, dans ses poésies am~ureuses, ce sont surtou t
0
des préoccupations philosophiques et rehgieuses que_nous trouvon".
Quelle solution adoptera-t-il? Byron et son satamsrne, Byron_ le
varnpire qui s'abreuve des ]armes de ses lecteurs ?_ Lamartme

LES INFLUENCES ETRANGERES SUR LAMARTINE

757

irnitera-t-il cette attitude désespérée ? Non, nous ne sommes pas
pour les excés, et Byron étonne et choque un peu Lamartine.
Songeons asa priére a Byron : il fait le vceu que Byron se convertisse et abandonne son attitude de défi. II y a bien, dans les
Méditalions, une piéce provocante, le Désespoir, maisLamartine
Jui oppose aussitót la Providence, pour l' equilibre.
Mais il ne croira pas non plus, avec les mystiques, que tout
est divin. II se ralliera a Pascal :
L'homme est un point fatal, oll les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.

On retrouve dans sa poésie les arguments des philosophes et des
théologiens : «La voix de l'univers, c'est mon intelligence », dit-il.
II a foi en sa raison, en son intelligence. Toute la partie philosophique des Médilalions est une discussion. II y a la un esprit qui
ne se satisfait point, qui ne laisse de cóté aucune question. Sa
réponse est toujours celle du bon séns.
En!in, le Frangais est un homme qui a une singuliere force de
résistance au malheur, et touj ours une lueur d' espoir; ilse lamente,
il se décourage; mais ne !'en croyez pas trop, il se relévera des
que ce sera nécessaire, car il sent prolondément l'attrait de la vie,
de l'action, et son caractere a d'extraordinaires ressources de
souplesse et d'élasticité. Te! est aussi Lamartine, nous l'avons vu.
Chose extraordinaire, il lit René ; il en con,oit des réflexions
tristes sur la vanité de nos projets, de nos désirs, l'instabilité
des circonstances, le peu de bonheur qu'on peut gouter
ici, et c~la l'améne simplement au désir de partir en voyage ;
il lit Werlher; il en congoit aussi des réflexions mélancoliques, mais
soudain la note change : « Je viens aussi de Jire Werlher ;
il m'a fait la chair de poule, comme tu dis. Jel'aime pas mal non
plus. II m'a redonné de l'ame, du gout pour le travail, le grec, etc ..
ll m'aaussi un peu attristé et assombri. Mais vive cettetristesse-la !
c'est celle que Montaigne aime tant 1 » Comment, voila, la
lecture de Werther, du plus découragé, du plus impuissant des
homrnes, qui lui donne du gotit pour Je travail, et miime pour le
grer. 1 11 en est de' miime dans ses vers ; il se lamente, mais il reste
· toujours un petit coin pour l'espoir, l'espoir d'une vie meilleure,
plus tard, et peut-iitre miime ici-bas ; miime dans l'Aulomne, il
admet que la vie Jui réservait encore des plaisirs qu'il regrette.
C'est dans cette ame qui porte si profondément la marque du
génie lrangais que les éléments étrangers vont essayer de pénétrer.
Lamartine ouvre la Bible, et elle lui donne de belles images,
éclatantes et !orles, qui enrichissentson vocabulaire un peu épuisé.

�758

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée
Comme l'eau du torrent dans sa source trohhlée
Gloire a toi ! Le malheur en naissant m'a choisÍ ·
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi ·
'
J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma miSére
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colel'e.
•

,. Mai~ il n'ira p~s plus loin; contre le désordre et la puissance de
1rm~gmahon or1entale, 11 sera défendu par sa claire raison, et sa
poésie ne ressemblera enrien, dans son essence a celle de la Bible
Relisons la Poésie sacrée: elle est composée to'ut entiere de mor:
ceaux de la Bible mis ensemble · mais les exordes. les transitions
d'ou viennent-ils done? Ily a d';bord un exorde caractérisé pui~
1~ J?ºel,° annonce qu'il va parler de la Genese; ce développ¡ment
fm,, e est une belle et bonne transition que nous trouvons :
1Mais ce n·est plus un Dieu, c'est l'homme qui soupire ...

Et c'~s~ maintenant de Job, qu'il s'agit. Mais apres Job, nouvelle
trans1t10n, avec un mais :
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaie ...

A pres !sale, nouvelle transition, amenée par un mais :
Mais Dieu ferme a ces mots leslevres d'Isaie:
Le sombre Ézéchiel
SUP le tronc desséché de l'ingrat Israel
Fait descendre a son tour la parole et la vie.

A son tour: c'est bien de l'ordre que Lamartine met dans cette
poésie, jusqu'a la conclusion, qui est un conclusion en lorme :
Silence, o Iyre l et vous silence,
Propbetes, voix de l 'avenir 1
Tout I'univers se tait d'avance
Devant celui qui doit venir ...

De toute cette poésie biblique dont il s'est imprégné, il ne
prend que ce qui lui convient ;ill'adapte aux formes de son esprit·
,
.l
,
1essenbe de son ame n'est pas entamé.
A I'A)lemagne, il ne doit presquerien. Sa dette a Wertber, je
ne la v~1s pas. Ce n'est pas lamémepsycbologie, laméme passion;
sa _P~ss10n a lui a été produdrice ; il ne s'arréte pas a l'idée du
smc1de 1 et trouve dans sa douleur memeune sourced'inspiration.

II n'y a done la ni emprise, ni inlluence déterminante.
Cependant, Virieu lui a rapporté d'Allemagne un beau mot
l'infini: « Tu as trouvé, luí écritLamartine,le vraimot, l'infini »:
11 ~rend bien le mot, mais comme correspondant a des étapes intérieures, et non comme révélation d'éléments nouveaux. II ne
s'assimile rien de la philosophie de l'infini allemande.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

759

II rencontre aussi sur sa route la baronne de Krüdener qui
exerce son inlluence a travers l'Europe et pousse le Tsar, en 1815,
a la Sainte-Alliance; aventuriére, mystique, elle eut son heure de
célébrité et fut pour un temps une des puissances spirituelles de
l'Europe. Que va faire Lamartine devant une mystique ? • Je
IJl'étais betementimaginé, écrit-il le 8 aout 1818, que cette lemmela avait trouvé au moins, dans le troisiéme ciel oil elle vit, la clef de
l'Évangile et de la politique humaine. Mais, hélas! je vois, par une
trentaine de maximes dont elle a farci son petit volume, que si
le ciel !'inspire, ce n'est pas sur les destinées de la terre. Sa politique est tout bonnement celle d'un Marat de bonne foi, et
cette femme qui croit en Dieu croit en un contrat social ! C'est
seulement ajouter une inconséquence a une absurdité ,. Ainsi,
une fois de plus, le besoin de clarté, de raison de sa race domine en
Lamartine.
De méme pour l'ltalie. Celui qui a vraiment laissé.une trace en
lui, c'est Pétrarque. Le genre d'esprit du charmant Pétrarque
s'accordait dans une certaine mesure avec celui de Lamartine ;
Lamartine s'y retrouve avec plaisir, maisencore neva-t-il pas tres

loin. C'est une influence seulement par traces qu'il subit, et il n'a
rien retenu ni du brillant, ni du précieux du modele. Lamartine
a visité l'ltalie, il a eu la sensation de l'ltalie, il a goiité sa mollesse, il s'est enivré d'azur et de lumiere, il est devenu un
lazzarone, c'est certain; et puis, il est arrivé que son ame a réagi,

et cette sensualité qui l'avait pénétré, il l'a peu a peu dépouillée;
de~ pieces des Médilalions qui rappellent cette aventure, elle a
été aussi peu a peu éliminée. Ce qui a surnagé, c'est un certain
élément classiq11e, dans le Gol/e de Baya par exemple ; mais une
impression napolitaine réellement sensuelle, nous ne la trouvons
pas. Ici encore, Lamartine n'a pris que ce qui lui plaisait.
II n'en est pas de meme pour l'Angleterre, et il y a lieu de retenir
l'inlluence anglaise. Entre cette poésie et !'ame de Lamartine, il y
a des correspondances certaines. II doit peut-étre a un Anglais,
Hervey, le nom meme de ses Médilations ; je ne crois pas qu'il
doive a Ossian le doux nom d'Elvire ; mais il lui a ,pris certainement beaucoup de détails; a force delire, des membres de phrases,
des mots ont passé; il a utilisé meme quelques-unes de ces traductions qu'il faisait par jeu. Mais ce qu 'il doit surtout a l' Angleterre,
c'est d'abord l'attitude du poete qui réve et médite devant la
majesté de la nature; et ensuite un décor, la nuit, l'étoile ossianesque, les ombres mystérieuses, les ames qui passent dans les
souffies du vent, la familiarité avec les aspects de la mort; peutétre encore une certaine tonalité, etl'association de la poésie et de

�760

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la douleurqui, depuis Lamartine, sontrestéesconstamment liées.
Voila done ce qu'il a retenu de ses leétures étrangeres; ce n'est
pas grand'chose. Dans un individu, il s'est produit ce qui s'est
produit dans l'histoire de notre race: nous avons subi l'invasion
d'eléments étrangers, mais, chaque fois, nous ne les avons retenus
qu'apres un choix, une discrimination. Les influences étrangeres
agissent, mais non a la fagon des fées, a coups de baguette ; elles
agissent, mais comme un ferment qui met en action ces deux
grandes forces : l'individu et la nature.
Cette solidité de composition, ce goút de la clarté, cette domination de la raison, ce besoin de généralisation au type humain,
cet élément de bon sens toujours présent quenous avons reconnus
en Lamartine, tout cela ne nous rappelle+il rien ? Mais c'est la
définition meme d'une période tres di!Térente de notre littérature,
la période classique. N'est-il pas curieux de voir que le premier de
nos romantiques rentre dans la troupe des classiques ? Ainsi le
romantisme, dont on a voulu faire une déviation de notre tradition, en est ici la continuation. L'expérience est caractéristique;
Lamartine ne cesse pas d'appartenir a notre lignée, a la longue
suite d'auteurs qui ont mis de la logique dans leur forme et cherché a généra!iser leur pensée. Ilcontinuenettement les classiques,
et, classique ou romantique, il est au creur de notre tradition
fran~aise renouvelée.
Zyromski, Lamarline poele lyrique. Paris, Colin. 1896. - M. Citoleux,
La poésie philosophique au XJXe siicle. 1905. - G. Charlier, De Pope d
Lamarline, Revue de Belgique. 1906. - René Doumic, La poésie classique
dans les Méditalions, RevuedesDeux Mondes, 15 janvier 1916. - G. Lanson,
Le Centenaire des Méditations, Revue des Deux Mondes, ¡er mars 1920.

{d suivre.)

La philosophie du langage a propos
de livres récents t1l

« La main, le langage : voila l'Humanité. Ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main-pourrait-on dire-etcelle du Iangage;
c'est le progres décisif de la logique pratique et de la Iogique mentale. » M. Henri Berr, c¡ui dirige la publication de cette belle
collection consacrée a l'Évolution de l'Humanité de la Bibliotheque de Synthése historique, attribue a ces deux instruments une
action déterminante dans la naissance et le développement de la
civilisation. L'individu isolé peut assurer sa protection et subvenir a ses besoins par l'industrieuse habileté de ses mains. Des
l'instant qu 'il unit ses efforts a cenx de ses congéneres, il doit se
concerter avec eux pour introduire de la coordination et de
l'harmonie dans leurs gestes disparates. De la nécessité d'échanger
mutuellement des idées par l'évocation de représentations
appropriées et conventionnelles, sont nés les différents systemes
de signes, simples mimiques ou Iangages articulés.
Le probléme de !'origine du langage a passionné les philosophes
de tousles temps. Les uns, de Cratylejusqu'a Renan, soutiennent
que le Iangage s'est épanoui naturellement (~ú"") sur les levres
• des hommes ; d'autres, de Démocrite a Condillac, que son
invention est toute conventionnelle {0fo" ). En réalité, cen'est la
qu'une question métaphysique ou l'imagination peut se donner
libre cours et les hypotheses s'échafauder comme a plaisir; mais
son intéret scientifique pour le linguiste est nul.
Le champ d'études est déja suffisamment vaste pour qui se cantonne dans le domaine de l'expérience, et la linguistique,sansavoir
(1) MEILLET: Les tangues dans l'Europe nouuelle. Paris, Payot j ALBERT DAUZAT: La géographie linguistique. Paris1 Flammarion (Biblia• ·
theque de culture gén6rale); - G. VENDRYEs, professeur al'Université de
Paris: Le langage, Introduction linguistique a l' Hisloire, Paris, Renaissance du Livre {BibliotMque do Synthe.se historique).

�763

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DU LANGAGE

encore résolu tous'les problémes qui s'offrent ases investigations
-et nombreux sans doute sont ceux qui ne recevront jamais de
solution satisfaisante- a déja atteint un haut degré de perfectionnement.
Ses efforts, ses découvertes sont, en général, mal connus du
public dans leur détail et cependant ils ont contribué a la formation de certaines théories qui ont exercé une influence directe
et profonde sur I' évolution des idées générales contemporaines.
Le concept de nation, par exemple, qui est un des príncipes
directeurs de la diplomatie, puise ses attributs fondamentaux
dans la linguistique: parler la memelangue, c'est adopter la meme
fagon de penser, de sentir. La langue est, entre autres éléments, un
plus sur moyen de dégager l'idée de Patrie que, parexemple, la race,
illusoire et décevante. Géographlquement, la langue aide puissam.
ment a délimiter la Nation ; hístoriquement, elle contribue a en
suívre la formation et a en étayer les traditions. D'autre part,
les phénoménes de cet ordre s'accompagnent de circonstances
économíques : les affinités dans le parler sont connexes a des rapports commerciaux, et les pasteurs et les marchand.s ont pu
apporter avec eux des bríbes de leur ídiome d'orígíne dans les
contrées qu'ils traversaíent, comme le vent porte au loin le pallen
des fleurs. La science s'est e!Torcée d'établir ces relations et d'en
induíre les ]oís qui les expríment abstraitement.
Des équipes de savants de plusíeurs pays- Allemagne., Angleterre, Italie- et surtout de France, ont accumulé des matériaux
considérables, formulé des observatíons intéressantes et établi
les príncipes fondamentaux de la science. Quelques lívres
mettent a la portée du public cultivé le hilan des derniers progrés
accomplis. C'est d'abord Les Langues dans l' Europe nouvelle oil
M. Meillet, esquissant dans sa complexité le probléme des langues
en Europe, en le rapprochant précisément de la question des
nationalités, s'éleve a des consídérations générales sur la langue
et les races, la langue et la nation, la langue et la civílisation.
II nous montrc par une suite de démonstrations rapídes et saisíssantes les deux tendances contraires qui réagissent !'une sur
l'autre : la premiére est la tendance vers l'unificatíon de la
civilisation. C'est elle qui supprime les distances, atténue les
divergences de pensée; elle se traduit, dans le domaíne économique,
par l'intégration índustrielle, laquelle est conséquence de la formation des marchés mondiaux et a, comme corollaire, la spécialisation dans la production qui rend les nations étroitement solidaires. Elle s'oppose ainsi,dans une certainemesure,ala diversité
croissante des langues, tendance contraire qui leur est naturelle,

par suite de leur usure continue et de leur lent travail de désagrégation ou, sí l'on peut dire, d'érosion.
Apres avoir étudié comment les langues se comportent les unes
en face des autres, dans quelle mesure el!es conduísentles nations
a prendre conscience d'elles-mémes en s'opposant aux sociétés
qui parlent un idiome di!Térent, a quelles lois, en quelque sorte
physiques. elles obéissent, il est intéressant de suivre leurs modilications internes, les stratifícations successives des patoís locaux
qui se superposent, s'amalgament et, dans leur fusion intime,
forment la langue oil subsistent, de loin en loin, oubliées dans le
repli d'i¡ne vallée ou incorporées au terroir méme, de savoureuses
formes dialectales. C'est a quoi nous ínitie La Géographie linguislique, de M. Albert Dauzat. Partant des patientes recherches
de M. Gílliéron qui ont abouti au monumental Atlas linguislique
de la France, M. Dauzat expose le but et les caracteres généraux
de cette nouvelle science, meten lumiere ses ten dances et ses príncipes. II passe en revue les phénomenes internes qui alterent petit
a petit les patoís, soumis, il raison de leur tradítion exclusivement
orale, a des varíalions morphologiques qui échappent au contróle
et a la fixité relative des textes écríts. Des recherches sur des
régions limitées permettent d'illustrer d'exemples précis ces vues
théoríques. M. Terracher, notamment, a étudié les patois d'une
partie de!' Angoumois avec une patience et une méthode qui
peuvent faire de son important travail un modele de ce genre
de travaux. Enfin, M. Dauzat signale les échanges qui se produisent entre les dí!Térents parlers, le chemínement des mots selon
certains courants, les barrieres qu'ils ne franchissent pas, et il
marque les centres de rayonnement et d'influence d'ou se sont
propagées les ondes qui, se succédant et s'interférant mutuellement, ont fini par constituer l'harmonieux langage frangais, Jeque!
affírme a son tour la vitalité dont il déborde en se transformant,
en évoluant, en se perfectionnant sans cesse.
Ces deux livres nous font saisír sur le vil quelques caracteres
des langues dans leur dynamisme meme. II reste a pénétrer
leur structure intime et a dégager, si l'on veut, une philosophie
toute expérimentale et concrete du langage. C'est M. Vendryes
qui va, dans son beau livre sur le Langage, nous esquisser l'anatomíe de la langue, c'est-a-dire sa structure interne et les éléments qui la constituent : les sons bruts qui forment, a un degré
plus élevé aprés avoir subí une élaboration, le vocabulaire. 11
en explique également la physiologie, c'est-a-dire qu'il nous mon•
tre la langue en mouvement, la phrase souple et onduleuse se
modelant sur la pensée, les mots se transformant, modifiant ]eur

762

•

•

�764

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

extension et leur compréhension, signes changeant la nature de
leurs rapports, avec la chose signifiée, variable et contingente
elle-meme.
Le langage et la vie sont inséparables. Le langage est né de la

TABLE DES MATIERES

vie, et la vie elle-m@me, apres l'avoir créé, l'alimente. C'est dire

que le langage dépend a la fois de l'individu qui l'utilise et des
conditions particuliéres du milieu social ou cet outil aura a
remplir sa fonction.
Ces langues se forment peu a peu, ne parviennent que progressivement aux stades successifs de leur évolution. Elles s'alterent par
contact réciproque, elles s'interpénetrent suivant des regles en
quelque sorte mécaniques, elles meurent enfin. L'étude de ces
transformations est quelque chose d'inliniment captivant.
Le caractére essentiel de la vie, c'est le mouvement. Un idiome
n'est jamais dans le temps identique a lui-meme; il s'use, il s'enrichit. Peut-on, a l'idée de transformation, adjoindre celle de perfectiannement? En d'autres termes, est-il légitime d'admettre
l'idée de progres des langues ? On sait combien artificiel et
friable est le concept de progrés dans tous les domaines de la pensée et de l'activité. En l'espece, il se légitime moins aisément
encore qu'ailleurs, et M. Vendryés s'attache a le démontrer dans
un chapitre magistral qui sert de conclusion a son livre.
Cette conclusion vaut pour toute étude relative ala linguistique,
a ses principes directeurs, asa portée. M. Vendryés a fortement
raison de rappeler qu'on ne peut concevoirde perlection idéale des
langues. Cette conlusion provient de la fiction encore admise
pour le latin scolaire, d'une époque donnée ou la grammaire et
la syntaxe sont réputées parfaites, a la fin d'une longue période de
perfectionnement et , u seuil d'une ére de décadence. En réalité,
l'évolution des langues se modele sur l'évolution des groupes
ethniques qui les utilisent. • 11 est faux, proclame M. Vendryés en
terminant, de considérer le langage comme une entité évoluant
indépendamment des hommes et poursuivant ses fins propres.
Le langage n'existe pas en dehors de ceux qui pensent et qui
parlent. 11 plonge par ses racines dans les profondeurs de la
conscience individuelle, c'est de la qu'il tire sa force ... Mais la
conscience individuelle n'est qu'un des éléments de la conscience
collective qui impose ses lois a chacun. L'évolution des langues
n'est done qu'un aspect de l'évolution des Sociétés. 11 n'y faut pas
voir une marche a sens continu vers un but déterminé. Le róle
du linguiste est fini quand il a reconnu dans le langage le jeu des
forces sociales et les réactions de l'histoire. »
GEORGES PoTUT.

LITTÉl!.ATUl!.E FRA!ICAISE
XVI• el XVII' lliecles,
Date du N°

La Bible dans l• poésie fran9&amp;ise
depuis Marot ................. .
(suite) ................. .

J. Vianey.

28
15
15
30
15
30
15
80

PE!.t;:e Tome

févr. 22, 485,

maro 22, 598,

I

I

avril 22,
avril 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,
juill. 22,

SO,
97,
228,
481,
587,
696,

II
II
II
II
II
II

Bossuet et son temps : I. . ....... . Fr. Strowski. 15 déo. 21,
80 déc. 21,
II. (suite) ............. .
15 janv. 22,
- III.
. ........... .
15 févr. 22,
- IV.
........... ..
15 IDQJ:11 22,
- v.
.. .......... .

11,
182,
268,
459,
665,

I
I
I
I

Ronsard, sa vie et son oouvre .... .
-

G. Cohen.

15 juin 22, 414, II
30 juill. 22, 728, II

H. Gillot.

15 juill. 22, 628,

II

S6,

I

(•uite)................... .

Lea origines de l'héroisme comé-

lien . ....... , .............. .

I

XVIIl' el XIX' siecles.

Les petits cla.ssiques du xvrne siécle. -M"' du Defland ........ A.
Le théatre romantique :
l. Le9on d'ouverture ..
II. Henri III et•• cour ..
III. Antony ............ .
IV. Hemani ........... .
V. Les Burgraves ..... .
VI. L'OthellodedeVigny.
VII. Chatterton ........ .
- VIII. A quoi rllvent les
jeunes filies . .... .

u

Breton.

15 déc. 21,
30 déc.
30 janv.
15 févr.
15 mare
81 mara
15 mai
81 mai

21,
22,
22,
22,
22,
22,
22,

101,• I
808, I
408, I
6S1, I
741, I
201, II
318, II

15 juin 22, S85, II

�a'ABLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

11

LITTÉRATURE

Date du N° Page Tome

IX. Les Caprices de Marianne ......... .

A. Le Breton. 80 juin 22, 509, II
15 juill. 22, 613, II
X. Barberine. Cannosine.
80 juill. 22, 711, II
XI. IlnefautjurGr derien.

Les méthodes de l'histoire littér&amp;ire :
tablissement du texte : I. Les
éditions ........••

~

-

III .

...., ........... .

IV.

. •..•.......

v.
VI.

············
•...........

VII.
VIII.
IX.
X.
XI.

. .••........
........ . •..
. .......... .
. .......... .
.......... .

P. Flazard.

30 déc. 21,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
15 mars 22,
15 janv. 22,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
80 avril 22,
15 juin 22,
80 juill. 22,

186,
855,
446,
654,

I

I
I
I

197, I
299, I
468, I
512, I
142, II
441, n
752, II

E. Esteve.

15 janv. 22,
30 janv. 22,
28 févr. 22,
81 oe.rs 22,
15 avril 22,
15 mai 22,
81 mai 22,
15 juin 22,
30 juin 22,
15 juill. 22,
80 juill. 22,

214,
322,
560,
706,
55,
264,
838,
450,
586,

I
I
I

I

II
II
II
II
II
648, II
673, II

César écrivain (suite):...........

J. Martha.

15 déc. 21, 50,
15 me.rs 22, 620,

Histoire de la littérature latine.
(Les premiers documents latina)..
(suite) .................•

Abbé Lejay.

15
31
15
15
15

mara 22,
mars 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,

I
I

581, I
692, I
216, II
401, II
577, II

v.

-

VI.
VIL
VIII.
IX.

......... ...
.... . , ......
............
.. .... ... ....
............

............

La Philosophie de Plotin : l. ..... E. Bréhier.
II. (suite) ••....•......
.............
III.
.............
IV.
VetVI. .......
...
.........
VII.
.............
VIII.
- X et XI.- .......... ...
.............
- XII.
.............
- XIII.
- XIV.
········ ·····

·······

Le mouvement religieux en Gr8ce
du vn1e au v1e si8cle...... . ....

(S'Uite) ................•

M. Croiset.

15 déc. 21,
15 janv. 22,
28 févr. 22,
31 mars 22,

........... \ ........ .

20,
239,
496,
677,

I
.I
I
I

31 mai 22, 368, II

30 déc. 21, 115,
15 janv. 22, 206,
15 févr. 22, 436,
15 mam 22, 623,
15 avril 22, 73,
15 mai 22, 282,
81 mai 22, 829,
30 juin 22, 499,
15 juill. 22, 604,
SO juill. 22, 687,
SO janv. 22, 293,
15 févr. 22, 399,
28 févr. 22, 537,
15 mara 22, 647,
81 mara 22, 758,
15 avril 22, 48,
80 avril 22, 156,
15 mai 22, 245,
31 mai 22, 357,
15 juin 22, 468,
so juin 22, 524,

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
La Société et l'Art fran9ais au
xvn1e si0cle : l. . . . . . . . . . . . . . E. Bourgeois. 15 déc. 21,
SO déc. 21,
II. (swite) .•••.•.••••••
15 janv. 22,
III.
. ... , ...•....
15 févr. 22,
rv.
- ·············
15 mara 22,
v.
Types économiques et sociaux du
xvr8 si0cle : Le Ma.rchand ..•...
LeMarchand (suite) .•...

... ..................

... ...... ........... .

I

80 juin 22, 554, II

PHILOSOPHIE
Sur la philosopbie de !'Esprit : .. . L. Bru1'sch,ncg.
II. (suite).. . ..........
. . . . . ... . . . .
III.
... .........
IV.

Le Sacré College au Moyen Age :

LITTÉRATURE GRECQUE

Page Tome

15 déc. 21, 81,

LITTÉRATURE SCANDINAVE
Louis, baron de Holberg, ....... F.deJessen. 30 avril 22, 174,

X.

LITTÉRATURB LATINE

............

Date du N°

Ga,the et le cercle de Darmstadt .. A. Vulliod.
Une légende drama.tique de G.
Hauptmann: Le pauvre Henri ..
Hauptmann: L'Arc d Ulysse ....

D. Mornet.

................... .

L'&lt;Euvre poétique de Leconte de
Lisie : l. . . . . . . . . . .
II. (.mile) ...•.••...•.•

ALLEIIAl'IDE

Un drame néo-classi9iue de G.

II. Les manuscrits ..... .

Les Sources : l. Etude générale .. .
II. La NouveZle Fléloise ..•
Les Innuences étrang0res sur La,.
martina (Les Premieres Méditations ).. • . . . . . • . . . . . . . . . . . . . .

111

DES MATIERES

II

I

I
I
I
II

II

II
II
II
II
I

I
I
I
I
II
II
II
II
[II
II

3,
124,
231,
889,
605,

I
I
I
I
I

L. Febvre.

15 déc. 21, 55,
30 déc. 21, 141,

I
I

O. Jordoo.

30 déc. 21,
15 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
31 mara 22,
30 avril 22,

158, I
279, I
427, I
545, I
727, I
128, II

�Date du N• Pa,e Tome

..., ... ~ a
• • • • • •• • • • • •• •• •
de la Révo-

-

Dé,eri.15 ~anv. 22, 254,
SO J&amp;DV. 22, S4(),

I
I

tt.anoierea

. XVI • . • • . . . . . • M. Marion.

).

................ .

émigrée ........ ..

.....................
:aonguAte de l'Anglet.erre par
Normands:
._ I. La tapaerie Bayeux H.
- II.

Pnnfout,

-m.

nouveauxricbeeetl'bistoire ..
'Amérique et le traité de Ver-

L. Febtwe.

80 janv. 22,
28 f6vr. 22,
15 avril 22,
SO avril 22,
81 mai 22,

86'7,
521,
1,

114,

289,

n

15 avril 22, 16,
15 mai ~. 198, II
81 mai 22, 802, II
15 juin 22, 428,

n

C.-G. Pwtl6t. SO juin 22, 569, II
:«}6ograpbie artistique des PyÑlées. P. Lat,edan. 15 juill. 22, 688, II

ilaUiee, •••••••••••••••• . ....•

VABJ:ftiS
Laperceptiondel'espace .. • ..•.. M. FOUCGUU.
Lee o'riginee de la rime . . . . . • . . . . . Ph. MarlmOn.
Lammmaiefiduciaire.... ..•.....
M. Bey.
La Benaiasa.nce litt6raire de la
Franoe oont.emporaiae... . .. , . . • F. ~
L'Idée de Patrie. . . . . . . . . . . . . . . H. Dufeatre.
La phil011opbie du Iangage. . . . . . • H. Potta.

15 déo. 21, 66,
SO déo. 21, 172,
15 f6vr. 22, 477,

I
I
I

SO avril 22, 190, II
II
SO Juill. 22, 761. II
20 ~uill. 22, 786,

801JTBIA11CB8 DB fB:UBS
--G.~ong, L'abb6 de Saint-Réal: P . ~ - SO jan~. 22, ssi, I
H. Girard. Emile Deechamps :. . H. -GirMd..
15 avril 22, 81, II

JI•• P. de Sunie. Chénedol16 :. . .

Le Gúanl :
POmztll. -

..,

15 juill. ~. 665, II

-

FJlANCK GAUTRON.
1

WOCltrÉ l'BAIICAIII! D DIPIIIKEJUE,

�</text>
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                  <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

�578

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

objet,_ non plus une somme fixée, mais une action, un fait, un
tra~ail ~o~né, qu~lque chose qui ne se mesure ni ne se compte,
ma1s qm s appréc1e seulement. Un tel objet est essentiellement
une chose • incertaine », incerla res, pour un juriste romain. Nous
avons ?ans Caton l'Ancien des formules comme celles-ci : &lt;e Qu'en
garanhe d~ la bonn~ récolte des olives, on donne caution au gr6
~e L. M~nhus ... Qu ~n promette que ceci (dont nous parlons) sera
bvré, fa1t et garanti au mattre ou a celui qu'il aura indiqué et:
qu'on donne caution au gré du mattre))(l). Plus tard,ona trouvé
commode d'étendre ce genre de contrat et on a eu la formule
générale : « Tout ce qu'en échange il faut que celui-ci donne
(ou fasse) dan~ l'inléret de celui-la (2). » L'origine tardive
de ce_s conven~10ns rés?lte des_actions que le patron peut intentel'
au ~hent. Le chent av~1t,parm1 ses devoirs, l'acquittement de pres-,
ta bon~, sui:,ou~ des JOurnées de travail, operae. Cela rentre dam
les ob1ets d1ts mce~tains. Cepe1:1dant, quand il ne s'en acquit ·
pas, le _patron a~a1t co1:1tre lm une action qui comportait une
éva,i_uabon _en ch1~res ; Il soumettait au juge une réclamation;
« Sil ?ºn':1ent qu un_ tel_ donne dix journées de travail (3). t
!)an!l l anc1enne explo1tat1on rurale, la main-d'ceuvre libre devait
etre i;_ans do?te f~u~i_e par les alTranchis .. Ainsi ce genre cíe sttpul~bo~, ~~ esL l or1gme probable de la stipulation « incertaine 11
ava1t prim1tivement une forme « certaine ».
A plus f?rte raison, la plus ancienne fagon de
nexum, était-elle un contrat « certain )), II se concluait el
s'éteignait a la maniere d'une mancipation. Si le peseur était
pr?se_n~ avec sa ~alance, c'était pour peser le bronze qui étai
p;1m1tr~ement l objet, plus tard_ l~ _symbole de l'engagemenL
Nous n avons plus la formule qui lia1t Je créancier · mais GaiUI
?ous a c~nservé celle qui le déliait : ce Quant a ce fait que moi
~e me sms condamné envers toi pour tant de mille as a cetitre
Je me dégage de toi et me libere avec ce bronze et cette balan~
de bronze ; je solde au poids cette premiere et derniere livre
conformé~ent a la lo~ publique_» (4). Rien de plus précis.
Le besom de certitude alla1t done daos les temps anciena

h

1) C~TON, Agr., 144, 2, 5_ 1 ~ O_leu~cogi rectesatisdato arbitra tu L. Manll
14
·t , 2 , . 1 • Recte ha1:c dar1 f1er1 sat1sque dari domino an cuí iusserit proml
t 1 o satiSdatoque arb1tratu domini ,.
(~)) gA~us, IV, 60 1 • Quidquid ?b ea~ rem illum illi dare !acere oportet,.
(
• • 0 IRARD, Manuel de drollromain (6•éd., Paris, 1918)
504 n.
(4) GAIUS, lns/Llut., 111, 174 ¡ • Quod ego tibi tot milibus'fo'ncternna
me ~o nomme a te soluo liberoque hoc aere aeneaque libra . banc
1 ram pr1mam po~tremamque expendo secundum legem publicam',.

rim,

LECONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

579

jusqu'a restreindre le champ des transactions. Il provoqua en
revanche une révolution considérable, I'établissement d'une loi
écrite. La coutume est fixée dans les Douze Tables. La loi devient
un texte. La formule du préteur est un texte. Les sources du droit
sont écrites. Si l'on songe au caractere extérieur et oral des
opérations juridiques, on mesurera l'importance d'une telle
nouveauté. Que certaines classes de la population aient eu un
intéret majeur a la rédaction des lois, cela est incontestable.
Le résultat de leurs efforts n'en íut pas moins la création d'un
droit certain, ius cerlum, opposé au droit incertain, ius incerlllm,
dont parlent les historiens romains a propos du temps des rois
et des premieres années de la République, et qui n'est pas autre
chose que le droit coutumier (1 ). Le droit écrit supplanta si bien
la coutume que, des le temps de Caton, Aelius rapporte tout
aux Douze Tables, que la coutume n'est meme pas nommée
comme une source du droit par Ga1us, qu'on rattacha expressément la procédure archaique et traditionnelle a la loi par le
nom d'actions de la loi, et que, transportant les habitudes du
présent dans le passé, on imagina des lois royales pour
l'époque légendaire de Romulus et de Numa (2). Par contre,
l'imperfection du droit crimine! chez les Rom , ins est, en partie,
due a ce qu'il ne formait pas un systeme lié de dispositions
écrites. Le peuple étant juge rendait sa sentence sur chaque cas
particulier sans se préoccuper des précédents et des príncipes.
On peut dire que la, pendant longtemps, s'est réfugié le droit
incertain.
A c6té de la loi, l'édit et les formules du préteur étaient écrits.
La nécessité de rédiger et la comparaison des dispositions prises
par les prédécesseurs obligerent les magisLrats a une précision
de plus en plus rigoureuse. Ainsi fut élaborée la tangue du droit ;
ce fut le premier travail qui régla et assouplit la langue latine.
Toute floraison littéraire est précédée par un travail de grammairien ; Gorgias fraie la voie a Platon et a Démosthéne ; la
Pléiade du xv1e siecle veut enrichir et étofTer la langue fran~aise; Balzac, Voiture et Vaugelas préparent l'instrument dont
useront Pascal et Racine. La création d'une langue juridique
a Rome n'avait pas la meme conséquence générale. C'était une
langue spéciale, limitée a quelques objets. Mais ces objets étaient
essentiels a la vie ro maine. Tout citoyen était quelque peu juriste.
(1) Po1,1po:-.rns, dans leDigesle, I, 2, 2, 1 et 3.
(2) Digesle, ib., 38 ; GArns, 1, 2 ; sur les actions de la loi, voy. ch. m; les
lols royales sont une flction.

•

�680

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES-

Tout Romain était done appelé a peser et a ordonner ses exp
sions, a prendre des habitudes d'esprit et de parole qu'il dev
porter ensuite dans d'autres occupations.
11 fallut d'abord nommer et distinguer les notions, créer
vocabulaire. Les savants romains n'y ont pas ép'argné leur p ·
et consacrent aux textes juridiques des ouvrages ayant po
titres: De uerborum slgnificalione, De uerbis. priscis ; d'au
traités éclaircissaient le sens d'expressions amphibologiq
comme Je De ambiguilalibus de Julien, le rédacteur de rg
perpétuel. Tous ces efTorts eurent pour résultat une Jan
rigoureuse, mais lente a se former. Pendant longtemps, elle n
pas de terme pour désigner la propriété en général. On se sert
possessif suus, quand la phrase s'y prete ; proprielas, domini
apparaissent sous l'Empire. C'est que ce Jangage porte lama
de conceptions juridiques successives et souvent se trouve
retard sur les mreurs. IJ ne ctmnatL encore que mancipium,
nom de ce genre de propriété si parliculier a la gens rom ·
alors que déja la propriété a pris bien d'autres formes. Ce
langue est parfois composite et trahit l'existence de plusie
couches de droit. superposécs. A c6té de mancipium, propri
quiritaire spécial.:, manceps ne désigne pas le propriétaire d'
mancipium, mais l'adjudicataire de biens vendus publi
ment par l'État. Ce terme cst plus récent ; il nous fait d
cendre a une époque ou Rome s'est étendue par la conqu
et ou les aliénations au nom de l'État se sont multipliées.
meme temps, les travaux publics se sont développés et
mis en adjudications. Acquéreurs de biens et soumissionnai
d'entreprises ont des répondants, praedes, ofTrent des garan
immobiliéres, praedia. En dehors du droit civil, parait un d
nouveau, ius praedialorium, dont parle Cicéron (1). Le man
et le praes relévent de ce droit. Un genre de spéculation,
classe d'hommes d'afTaires, un droitnouveau, ont pris naissan
comme on a vu, au x1xe siécle, avec la multiplication des val
financiéres, se créer une province du commerce régie par d
regles propres. Le vocabulaire juridique suit l'évolution.
La syntaxe latine est adaptée a la situation et a l'auto •
des personnes qui parlent. L'emploi des modes du verbe v
avec elle. Le peuple romain emploie l'impératif ou !'indica ·
l'indicatif a un caractére de déclaration impersonnelle qui
(1) C1ctnoN, Pro Balbo, 45; Sut1·0NE, Claudius, 9; el. C. J. L., 11, 1
(table de .l\Ialaca), COI. IV, l. 50-51.

LBCONS 8UR L'HISTOIRB DE LA LITTiRATURB LATINE

581

ce natureHement dans la Joi. Le sénat n'a pas__de_ pouvo!r
· Jatif du moins théoriquement ; il ouvre un avis, mtrodu1t
cens~ere ou censuerunl, d'ou dépende~t tous les v~r~.s (1).
préteur usant de son pouvoir de mag1strat, empl_01e l II?P~
f.if pour s'adresser au juge : iudex esto, ou aux parties : m,llile
bo hominem (2). Mais dans l'édit, il ue peut ~lonn~! la fo~~
· )ative de l'impératif aux princi~es de dr~1t qu ~) étabh~ ,
uaera du subjonctif : Miltanlur m ~lteres,. m~l1er . par,al, mulier_
unliel, etc. (3). S'il annonce cequ 11 fera, 11 s expnmera aufutur.
1

·onem inlerdiclum dabo, non dabo, iubebo, ralum habebo (4).

and il' s'adresse a une personne en particulier, c'est par ~~
riphrase au présent, mais non point ~ar l'impéra~1f ; a1ns1
)es interdits : uim f ieri ueto, non pas ws non eslo. ~leme en ce
ieas, )es phrases affirmatives sont au futur dabo, decreto _comp~edam ; et parfois les ordres ou les défenses sont au_subJo?cbf:
iluas, ne facias, ne fial (5). Les propositions de 101 so~t mtro8aites par la formule uelilis iubeaiis. Quant aux parties, elles
n'-ont d'ordres a donner a personne. Si le ?emandeur veut amener
le défendeur devant le tribunal, il ne d1ra pa~ : ambula mecum
in ius mais • In ius le uoco. L'indicatif servira pour les déclaration~ objectives : spondeo. Si la déclaration n'a qu'_une _vale~r
personnelle et exprime plut6t la croyance de celm qm pa_r e
qu'un fait certain il faudra se servir d'une pé~phrase avec aio :
Hunc ego homine'm meum esse aio. L'impératif, s_ur les ,lev~
d'une des parties, ne peut qu'annoncer la co11clus1on de I acte :
is mihi emplus eslo. Les témoins n'affirment pas brutalement :
ils subordonnent le récit de ce qu'ils ont vu au verbe II penser • ,
les jurés ne décidant pas ce qui est, mais ce qui paratt bon (6).
· Ie~ r:1°des ordinaires
discours
in(1) 11 suit de lit qu'on aura ensuite
le iademduPoi
stratum,
5
dlrect : l'infinitif, pour énonfcr. u~ r:~tbjo;ct~ ~r&amp;édé dÓ ul (ulil pour
lleniscum uiros bonos adpel ari •, e
am uenirent • le subjonctif
ordonner: • utei ad praetorem urbal_lum.r~i::c(c)anal habuis{s)e uel{l)ot •·
pncédé de ne pour défendre : • nei qui
x 104) et le texte grec
Voy. le sénatus-consulle des Bacchanales {dC. 1· f·• 6 'd'As~lépiade (C. J. L.;
traductionlittérale du sénatus-consulteren u en av ur
203
I,
6A1us, Jnslilul., IV, 34, 36, 37, etc. ; 16, etc ..
3 Digesle, XXV, 4, 1, 10.
.
4 3 · 8 2 · 5 3 préambule; etc.•
13d,6é,fi7n1_;l~4,
On4)Digesle,
notera queII,les
1ons7g,é7né'rlal1~·/sJ~t ~ l¡incli¿atÍf dans l'édit; ainsi
lll, 2, l.
, 15 r . 9 1 pr . 5 I pr ; 12, 1 pr..
Digesle, XLIII, 6, pr. ; 1~. l, P[¡ '
~ 'Q~a~ ~alio'nem ·maiorum...
6 C1ctnoN, Acadtm1~a priora, ' 14 :
·monium diceret ut arbicomprob:it dilige!1tia, qudi..1• uol11:ed~u55n8\:··qt~/q~s:iurati iudices cognouissent
frar, sed1ceret etiam quo pse m 1 , .
nt ea non esse facta, sed ut uideri, pronuntrarentur •·

¡2¡

Dirire,
6l

l

�582

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les verhes signifiant « penser » servent aussi a répondre dana
les consultations que rendent jurisconsultes, augures, féciaux,
pontifes, arbitres de tout genre.
L'initiative réservée aux parties introduit le dialogue : Spondesne ? Spondeo ; les termes de la question ou de la prétention
dictent ceux de la réponse ou du jugement. 11 y a toujours une
corrélation étroite entre la consultation et la réponse du prudent.
Le rescrit impérial reprendra tous les points de I'afTaire, si bien
que les compilateurs ont pu se bcrner a reproduire les rescrita
sans les demandes qui les avaient provoqués.
L'ordre des propositions dans un texte juridique est fixe.
L'objet est mis en tete:« Honc loucomnequis uiolatod »,« Ce boia
sacré, que personne ne le profane (1). » On place aussi en tete
les circonstances constitutivcs du cas proposé, les raisons, les
causes, tout ce qui peut dépendre des conjonctions quod et
quando, la condition et les propositions conditionnelles (2). Apre1
la disposition juridique, qui est la proposition principale, on
énonce les exceptions, les restrictions, les charges, le but ei
toutes les propositions accessoires. Voici quelques exemples
pris dans les documenta épigraphiques. Les plus anciens sonL
les plus simples. Paul-Emile, proconsul de l'Espagne ultérieure,
déclare libres et propriétaires des terres qu'ils cultivent certainl
sujeta de Hasta Regia, au nord de Gades (Bétique) : u Agrum
oppidumque [objet de la décision] quod ea tempestate posedisent [qualités de l'objet] ítem possidere habereque iousit
fdisposition principal e~. dum poplus senatusque romanus uelleL
[restrictionJ (3) ». La phrase complete de la loi de Spolete présente la meme architecture. : « Ronce Ioucom íobjet] nequil
uiolatod [premiere défenseJ, ncque exuehito neque exferto quod
louci siet [deuxieme défenseJ, neque cedito ( = caedito) nesei
quo die res deina anua fiet [ exception a la troisieme défenseJ (4) •·
La disposition générale de la phrase, énoncé de la cause ou de
la condition, proposition principale, restriction ou exception,

c. I. L., XI, 4766,
(2) On remarquera le Iarge emploi de quod, signifiant • quant a ce !ait quu,
sens originaire de la conjonction, et au~si l'acception causale donnée al 'exehlsion de toute autre a la conJonction quando.
(1) Loi prot.ectrice d'un bois sacre pres de Spolete;

(3) C. l. L., II, 5041 (table de bronze conservée au Louvrc): • Le territoire
et le bourg qu 'ils ont possédés a cette époque, il a de m@me ordonné qu"III
le possédassent et le gardassent pourvu que le peuple et le sénat de Rome
le voulQt. • Ce texl.e e11t de 565 /189.
(4) • Ce bois sacré, que personne ne le profane, ({U'on ne voiture debon
ni qu 'on n 'emporte ríen de ce qui fait partie de ce bo1s sacré, qu 'on ne coupl
rien, si ce n'est le Jour ou le sacrifice annuel (ru diuina annua) a lieu •·

LBtONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURB LATINE

583

passera daos la laogue oourante. Dans la littérature, les propoeitions dépendant de si sont généralement en tete, che~
Plaute 378 fois sur 595 cas ; les propositions dépendant_de ni
oo nisi viennent apres la principale, chez Plaute, 98 fois sur
158 exempl es (1).
Une forme de phrase un peu plus compliquée apparat~ dans
une sentence arbitrale rendue par deux Minucii en~re la vdle d~
~es et le castellum des Veturii : « Qua ager pnuatus ~a~teli
Veturiorum est, quem agrum uendere heredemque seq?1. licet,
is ager uectigal nei siet » (2). On a mis en tet~ ~ne défimbon .~~
l'objet : les terres privées situées sur le. ternto1re des Ve~uru ,
pois, une précision juridique sur cet obJet : ce.s terrea qui so~t
IOSCeptibles d'etre vendues ou de passer en héntage. La comphcat.ion consiste dans la structure de ce~ proposition~. Ce sont des
propositions relatives daos lesquelles I attr1but est msé:é, conformément a une regle a peu pres généra_le ~e la langue latme, _q?aod
ta proposition relative précede la pnnc1pal_e : «. qua.e cupidital~
a natura proficiscuntur, facile explentur sme ,i_nmr1a » (3). M~is
on a répété J'antécédent toutes les fois que 11dée en reve?~1t,
m~me dans la proposition principale. Ce genre. de_ ~épét1t1on
passera chez les auteurs littéraires : « Erant. omnmo ill.nert.., du~,
quibus ilineribus domo exire possen~ (4) '.'· S1 Paul-Émile s étaiL
aatreint a ce type de phrase, il aura1t écr1t : u Quem a~num, ~uod
oppidum ea tempestate possedissent, eum agrum, 1d opp1dum
poasidere iussit ».
Nous pouvons maintenant aborder des phrases plus compliquées, plus embarrassées de répét~tions. ~~us prendrons u~
exemple encore simple dans la 101 ~umcipale de César ,
c'est un reglement de voirie : « Quam mam hac leg~ tuenda_m
Iocari oportebit, aedilis quem eam uiam tuenda~ locan ~portebi~,
is eam uiam per quaestorem urbanum queme aerar10 praer1t

&amp;&gt; ~l. ~INDSKOG, BeitrtJge zur Guchichleder Satzsle/lun~ im Latein, Lund,
1 (211icn1. L V 7749 de 637 /117 : • La oú une terre pr1vée dhué &lt;:&amp;t~tellume
• • •
'
'
·
t ilt e vendue et passer a un r1 1er, qu
des
se s01t
tr~uve,
qu!.. 1~~u
eetteVeturü
terre ne
pas ter_re
suJette
1mp Otr• ., agrum est complément de uendere
etsujet de aequi.
(3) C1ctRON, De fl nibus , I, ~3
Un écrivain qui parle une Jangue plus
(4) CtSAR, De be1lo ga 11•• , 6, 1·
.
· r les deux termes au
1ouple, moins asservie_ ªU, style d; la prtt~~ºt-'ievªf¡~:i CicÉRON, Diuin. in
1
lieu de les répéter, ma1s 1 un ~es -~~x e\ . un:en'tem quo díecitaloreo mibl
Caec., 41 ! • Cum illius lempor1~ m1 • uoem e~arauera que dans cette phrase
clicendum sit,... commoueor amm?. • n r.
,
ilt
me dana
et daos celle de César, la proposit1on relative n est pas en t e com
cene du De flnibu1.

�584

REVUE~DES COURS ET CONFÉRENCES

tuemdam Iocato, ~tei eam uiam arbitratu eius quei eam uiam
locandam curauent tueatur (1). » Chaque édile avait comme
parteme_nt une ce_rtaine région de Rome. Celui a qui incombe
d ~nt~eten~r une. voie donnée se trouve désigné trois fois et la
v01e l est cmq fo1s.
~et cxemple montre quel était le style ordinaire des Iois romam~s.' redondan~, ~~ut_eleux, hérissé de relatifs, chargé de
répétib~~s, alourd1 d mc1dentes, _poussant la précision jusqu'a
la puér1hté dans une phraséologie embarrassée et verbeuse.
Ce style .appelait la parodie et!~ parodie n'a pas manqué. Dans
les Capilfs de Plaute, un paras1te rend un édit semblable a ceux
que les édiles étaient obligés de rendre pour la police des ruea
et des marchés :

df

Priu~ edico, nequi~ prop~er culpam capiatur suam i
Contmete uos dom1, prolubete a uobis uim meam
Tum pistores scro!ipasci qui alunt furfuribus sue;
quarum. odor_e praeterire nem~ pistrinum potest' :
eorum s1 quomsquam scrofam m publico conspexero
ex ipsi~ dominis m~is pugnis exculcabo furfures.
'
Tu_m p1scatores qm praebent populo pisces foetidos
qui aduehuntur qua~~upedanti crucia~ti cantherio, '
q_uorum odos subbas1hcanos omnes ab1git in forum :
eis e~o ora _uerberabo surpiculis piscariis,
ut sc1ant -~lleno naso quam exhibeant molesLiam.
Tu_m lanu autem qui concinnant liberis orbas oues,
qu! locant _caedund~s agnos et dupla agninam danunt,
qm petrom nomen mdunt uerueci sectario :
eorum ego si in uia i:ietronem publica conspexero,
et petronem et dommum reddam mortales miserrumos (2).
(1) C. l. L., I, 2q6, 46 ; table de bronze trouvée ~ Héraclée en Lucanie (le
7_09 /45: • ~ett~ v~1e do~t ~n v~rtu de la présente loi il faudra mettre l'entretien en_ ad¡ud1cation,_ 1 éd1le a qui incombera de mettre en adjudication

l'entret1en _de ~ette voie, que cet édile, par l'intermédiaire du questeur urbain
ou_ de _cel~1 qm aura I:i, charge du Trésor, mette l'entretien de cette voie en
ad~ud1catio~ po~r qu on entretienne cette voie suivant ~la volonté de celui
qui ~ura pris som de mettre eette voie en adjudication !. - Cf. H. Wim.,
De l ordre des mols ~ans les langues anciennes, 3• édit., París, 1879, p. 70.
(2) P~UTE, Captifs, 803-804, 807-810, 813-822: • Je proclamea !'avance
mon éd1t, pour _que personne ne soit surpri~ par sa tau te: confinez-vous chez
vo~s, ten~z élo1g:née de vous ma violence. Quant aux meuniers, éleveurs de
trU1es, qui nourr1ssent de son leurs porcs, betes dont l'odéur empllche tout
le monde.de passer le long du moulin si j'aper\;ois la truie de quelqu'un
d'1:ntre eux sur la voie publique, c'est 'cte la personne des maítres que mes
pomgs sec?ueront le son. Quant aux p8cheurs, qui étalent devant les
gens des p01ssons puants amenés par les quatre pattes d'une rosso martyre,
et dont _l'ode1;1r chasse tous les piliers de basiliques sur le f-Orum I Je leur
frappera1 le ".1sage avec leurs p~niers _a poissons, pour leur apprendre quel
dé~agrément ils causen_t au nez. d autru1. Quant aux marchands de bestiaux,
qui préparent aux hreb,s le deml de leurs enfants, qui trafiquent du massacre
des agneaux e~ donne?-t au double de sa valeur la viande d'agneau, qui
appellen~ un . é~er c~riace un. ma~tre mouton, moi, si je vois leur bélier
sur la vo1e publ!que, Je rendra1 bél!er et propriétaire les plus malheureux
des mortels. •

LE,;ONS SUR L'HISTOIRE DE LA. LITTÉRA.TURE LATINE

585

La fagon dont les ilem de cet édit burlesque son~ introduits,
par des nominatifs mis en vedette sans construcbon avec le
reste de la phrase, est encore un proc?dé fa:1~.ilier aux rédacteurs
de Jois. Plusieurs chapitres de la 101 agraire de 643 /111 ~ommencent ainsi : &lt;&lt; Ager populi romanei quei in Italia P . Muc10 L.
Calpurnio cos. fuit », et !a phrase se rattache a cette vedette
d'une maniere adventice (1). De meme, d'autres articles s'ouv.rent
par les mots: « Iluir quei ex h(ac) I(ege) fac tus creatusue erit n ;
ce Pr(aetor) quei ínter ceiues Romae ious deicet » (2). J'emprunte
a la Ioi Cornelia de uiginti guaestoribus, de 673 /81, ~ne phras~
assez claire : « Vialores praecone.~ quei exhaclege lectei s1;1blecte1
erunt, eís uiaforibus praeconibus magistrat?s ~roue1?ag(1stratu1
mercedis item tantundem dato quantum e1 mator(ei) praeconei
darei oporteret sei is uiator de tribus uiatorihus isque praec~
de tribus praeconibus esset quei ante hanc legem rogatam ute1
legerentur institutei sunt (3). » .
.
.
Souvent cependant ce nominatif est mtrodmt dans l~ premiere proposition relative et construit ave_c elle : « _Que1 ager
locus publicus populi romani in terra Itaha P. Muc10 L. Cal~
purnio cos. fuit (4). &gt;&gt; C'est la syntaxe de la langue générale ?
quand une phrase commence par le relatif, on intercale apres lm
son antécédent.
.
· Les jurisconsultes romains parlent une langue plus claire,
plus dépouillée. Meme quand ils citent des lois, ils élaguent ces
broussailles. Ces textes montrent ou mena de bonne heure . le
besoin de ne rien laisser au hasard. On trouvera, dans le tra1té
d'économie rurale de Caton les formules cauteleuses dont un bon
pere de famille doit s'arme~ pour n'etre pas surpris a~ dé~aut de
la cuirasse. &lt;&lt; Le droit civil a été écrit pour les gens qui ve1llent »,
répéteront les juristes. Ils disent e1?-core : ce Ce qu'o~ e;-~rime
nuit, ce qu'on n'exprime pas ne nmt pas (5). » Ouvr1~ l reil, .se
taire a propos: supremes legons de la techmque du dro1t romam.
Legons qui vont a l'adresse de tout homme melé a_ la vie .. Si le
droit romain est une philosophie, il est une p~1losoph1~ de
moralistes. Les Romains n'ont pas cherché a devmer l'érugme
(1) C. l. L., I, 200, 15, 16, 20, 24, etc..
(2) lb., 52, 59, 62, 73, 77, etc..
(3) C. l. L., 202, 11, 31-37.
(4) C. l. L., I, 200, 33.
.
t
XXXV
(5) Di geste, XLII, 8, 24 : • Ius ciuile uigilanttbus ser1ptum es • ;
,
1,52: • Expressa no.cent, non expressa non nocent •·
.

�586

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du monde, mais celle des ames individuelles ; ils n'ont pas scruté
les rapports des éléments ou le jeu abstrait des facultés, mais les
rap~orts des gen~ entre eux et les calculs d'esprits positifs. Leur
réa~1sme les a mis en présence de la vie telle qu'on la vit tous
les JOurs, pour continuer a vivre et se survivre dans des enfants
II, leur a fait déco~vri_r le ressort qui agissait en eux, la volonté:
Ces~ la volonté qui fa1t que tel homme n'est paste! autre. « Rien
n'ex1ste que par l'individu, c'est l'individu lui-meme qu'il faut
connaitre (1). » Le droit romain est done une école de moralistes
observateurs des tempéraments individuels. Cette école a fini
par découvrir le général a travers le particulier I'universel a
travers le contingent. lis ont eu le sentiment de l'unité sans
l~quelle il n'y a ríen qu'efforts dispersés et stériles dans la vie,
~atonm~ments et essais dans l'art. Le besoin de certitude Ieur
11!'1posa1t 1:ordr~ et la n~~teté. Leur tache aiguisa leur faculté
~ analyse _JUsqu a la subtilité, leur puissance de réflexion jusqu'a
~ abstrac!rnn. Cependant, comme ils travaillaient pour le présent,
lis ~ardaien~ 1~ co_ntact avec la réalité. Les formes juridiques
étaient une un1tat10n des scénes de la vie 1 les cérémonies du droit
étaient drama tiques ; elles satisfaisaient le O'Out de tout homme
pour le_ jeu, ~e gout de l'It~lien pour la pararle en plein air, pour
la gest1~ula_faon, pour le dialogue mimé. Le droit romain était
une éducat1on complete par la variété des forces qu'il mettait
en bra:nle. Ainsi se déployaient des qualités contradictoires,
1~ be~om de clarté et !'extreme subtilité, l'abstraction et l'imagmabon ~ramatique, ~'obs~rvatio~ la plus positive et la logiquela plus raisonneuse. L espnt romam n'a pas échappé a cette loi
des .contrastes q_ui régit toute forte personnalité. Mais ces
q_uahtés le. rendaient apte a la littérature bien avant la révélabon hellémque. La semence que les vents d'Orient ont apportée
sur les ~or~s. du ~ibre a trouvé un sol préparé par des siécles de
culture JUnd1que.
(d suivre.)
(1)

TAINE,

Histoire de la lilléralure anglaise, t. I, p. vu.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie blblique dans la deuxieme période
.
de la littérature classique du XVIIe siécle: B01111et et Rac1ne.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyen de la Faculté des Lellres de Monfpellier.

SIXIEME LEyON.

Monsujetne me demande pointde rechercher en qu?i la _doctrine
et l'argumentation de Bossuet sont empruntées a 1 Écnt_ur~. Je
n'ai pas non plus a étudier sa poésie la ou elle n'est pas b1bhque.
Mais quand cesse-t-elle de l'etre ?
Ce qui grace a la Bible entre tres souvent dans son éloquence,
c'est la poésie de l'image.
.
.
Elle y entre d'abord par la citation, loyalement faite. ~1 alors le
poete n'est pas Bossuet, le texte cité n'en colore pas moms toute
la page dont il fait partie, et l'effet est grand, ~n l'a remarqué,
quand la comparaison biblique illustre une pemture de moours
tres modernes :
Écoutez ce saint pénitent: e Je suis, dit-il, devenu semblable a~ pélica!1 des
déserts, et au hibou des lieux solitaires et ruinés ; j'ai pas~é la nm~ en ve1ll~nt
et je me rouve comme un passereau tout seul sur le t~nt Ó; une ,ma1s_on. Au lie~
de cet air toujours complaisant que le monde nous mspire, 1 esprit de pémtence nous met dans le creur je ne sais quoi de rude _et de sauvage. Ce n'est
nlus cet homme doux et gaJant qui Jiait toutes les partie~; c~ n'est plus_ cette
femme commode et complaisante, trop _adroite médiatr1ce et ausH trop
offlcieuse, qui facilitait ces secretes compla1sances ; ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités ; on apprend un autre langage1 on apprend
a dire: Non; a dire: Je ne puis plus ; a ~arer le monde de négatives seches et
Vigoureuses. (Sermon: Ego vo:i: clamant1s m deserto, 1668, cité par M. de la
Broise, Bossuet et la Bible, 1890.)

Du texte cité l'image bien souvent passe dans le commentaire,
011 elle se préci~e, se développe, s'enrichit, 011 I'orateur la fait

sienne :

�588

589

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

• Je les priserai, dit le Seigneur, comme un pot de terre, et les réduira
tellement en poudre qu'il ne restera pas le moLJJ.dre fragment sur Jeque! on
puisse por ter une étincelle de feu ou puise~ une goutte d ·eau. , Étrange état
de cette ~me cassée et rompue I Elle s'approche du sacrement de pénitence
et, de ce fleuve de gr~ce qui en découle, il ne Iui en demeure pas une goutte
d'eau. Elle écoute de saints discours qui seraient capables d'cmbraser les
cceurs; elle n'en rapport~ pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout a fait
brisé et rompu. ( Vigilance, 1665).

Mais arrétez, malheureux ! et ne précipitcz pas votre ~ug~!Il::!b~a~~ir~~
affai-e si import:i.nte. Peut-éti:e que vous trouverez que ce q 1
sion est un art caché ... (Providence, 1662.)

Déja l'orateur, en incorporant ainsi l'image biblique dans son
propre style, se fait poete lui-merne. Mais, par une contagion plus
intéressante, voici que l'image d'origine étrangere suscite dans
le commentaire, non seulernent un développementqui la concrétise
davantage, mais une image nouvelle, par exemple, celle
du fleuve qui complétera celle de l'arbre:

Et il en est du discours direct comme d_e l'i~age. ~ouvent, la

ou le texte ne l'a point mis, le commenta1re l mtrodm\ Ce peu~

etre sous l'influence d'un autre texte auquel songe I orateur .
o la belle distinction des biens et des maux que ~e Prop~e~ a cbantée 1
Mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! V 01c1 les lem¡s de
mélange voici les temps de mérite, ou il faut exercer les bons pour des éyrouver et s~pporter les pécheurs pour les attendre ... ; mais ces_temps _e m an!e
finiront Venez esprits purs esprits innocents ; venez boll'e le vm pur e
D" u s; félicité saos mélang~. Et vous, ó méchants éternellement séparés dt
¡¡ n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de lª!1qu(I}'
plus Je jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance 1vme . •

;:tes

{Providence, 1662.)

• Les brancbes de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées,
et tous ceux qui verront ce grand cbangement, diront en levant les épaules et
regardant avec étonnement les restes de cette fortuna ruinée : Est-ce la
que devait aboutir toute cette grandeur formidable du monde ? Est-ce U1 ce
grand arbre qui portait son faite jusqu'aux nues? JI n'en reste plus qu'un tronc
inutile. Est-ce la ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la
terre ? Je n'aper¡_;ois plus qu'un peu d'écume. ( Ambition, 1662.)

Et voici que, par une contagion plus forte encore et qui est
a l'honneur des deux poetes, l'image est seulement dans le commentaire. A un texte tout abstrait succede un comrnentaire
tout coloré. Le texte lui-rneme n'était pourtant pas de nature
a susciter l'irnage. Mais l'image a surgí parce que c'était un texte
emprunté a ce grand imagier qu'est le Psalmiste, ou a ce grand
visionnaire qu'est l'auteur de l'Apocalypse :
Nomen habes quod vivui et morluus es. On vous appelle vivant, mais en effet,
vous étes mort. Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire
qu'on le déracine. Voyez ce grand cMne desséché qui ne pousse plus, qui ne
fleurit plus, qui n 'a plus de glands, ni de feuilles ; il a la mort dans le sein
et dans la racine ; il n 'en est pas moins ferme sur son tronc, il n'en étend pas
moins ses rameaux. Cbrétien dont le cceur est endurci, voila ton image. Bols
aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine et ne t 'a pas précipité de ton baut
pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré !'esprit de vie. ( Vigilance.)

Avec la poésie de Jlimage entre, par la Bible, dans l'éloquence
de Bossuet, celle du drame; car le poete hébreu ne cesse d'adresser la parole aux hommes et aux choses ou de la leur preter :
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitót qu'il n'y a point d'ordre ; il dit en son
creur: • II n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie bumaine aux
caprices de la fortune. •

Mais, a ce libertin que le Psalmiste vient de faire parler avec
insolence, l'orateur aussit6t réplique avec compassion. Le dialogue
entamé par le poete hébreu, le poete frangais le continue :

II arrive souvent aussi que le développement devienne dramatique simplement parce qu'il se place apre~ un passage ~e
couleurtoute biblique. Iln'est rneme pas nécessairepour ~ela qua
la page précédente l'Écriture ait fourni un text~, une 1dée, une
image. L'apostrophe de caractere biblique ~urg1t _sans suggestion précise, parce que l'orateur a la mémo1re pleme de textes
sacrés :
Et ¡¡ entcnd avec foi comme une voix céleste qui dit aux mécbants fortunés ¡ mép1isent le juste opprimé: O herbe teirestr~ 1 ó berbe ;a.mpante 1
Oses-tfbien te comparer a l'arbre fruitier pendant la rlgu~ur de bive~, s~~s
prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la t1enne ur'.1n ce
froide saison ? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur d~t gr_a nd JUf~md~s
qui te d sséchera jusqu'a la rafi ,e et fer~ germer les 1rm s 1mmor e
orbres que la patience aura cultivés. (Providence.)

J

!

Chez ce poete nourri de la Bible, l'ordre et le mouvement des
idées, le rythme de la phrase sont-ils bibliques ? Fort ra~e~ent.
Bossuet est Frangais et, comme tant d'autres avant lm, ~l est
étonné, ch_oqué probablement, que la poés~e hébr~i~ue associe les
idées présente les images d'une fagon qm est s1 d1fférente d? la
notr:. Et puis, il est orateur, qui doit faire appel a l'attention,
convaincre, émouvoir.
.
Meme quand il traduit, il ne conserve pas touJ?urs cette ét?rnelle conjonction et, qui coordonne souve~t ~es 1~ées en réahté
subordonnées ou oppose des idées en réahté 1dentique~. Co_mme
il sait que le débit oratoire suffit a lier les . mot~ qm do1ven~
aller ensemble et peut suppléer aux conJonctions, comme il
sait encore qu'un parallélisme trop prolongé a quelque chose
{l) L'orateur se souvie!1t du texte de saint .Mathieu, xxv, 34: • Alors le
roí dira ... Venez, les béms de mon pere, etc.•

�590

591

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANvAISE

d'exaspérant pour une oreille frangaise, que, d'ailleurs, il faut,
dans une page oratoire, réserver pour la fin le trait le plus
fort, voici la traduction vraiment conforme au gout frangais
et aux nécessités de l'art oratoire qu'il donne d'un texte bien
connu de saint Luc :

parallélisme hébraique. Les membres de phrase se fon~ écho, les
contraires ou les semblables s'opposent par la symétrie :

Tremblons done, Chrétiens, tremblons devant lui a chaque moment; car,
qui pourrait ou I'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se caohe T
• Ils mangeaient, dit-il, ils buvaient - ils achetaient, lis vendaient - ils
plantaient, ils M.tissaient - ils faisaient des mariages aux jours de Noé et
aux jours de Lot, • et une subite ruine vint les accabler. lis mangeaient, ils
buvaient - ils se mariaient. (Or. fun. de Marie-Thérese_)

Si, meme quand il trad uit, Bossuet prend des libertés avec son
texte, s'il l'allonge ou le raccourcit, s'il supprime ou change les
conjonctions, s'il modifie la place des mots et meme celle des
membres de phrase, aplus forte raison est-il indépendant quand,
au lieu de citer la Bible, il ne fait que s'en inspirer.
II n'y a peut-etre pas dans toute son reuvre oratoire de page plus
biblique par la couleur que le récit de la conquete de la Pologne.
Trois Psaumes, trois passages de Jérémie, deux d'Ézéchiel, un
d 'Isrue, un de Daniel en ont fourni les images: celle du lion, celle
de l'aigle, celle des ares non tendus en vain, celle de la main de
Dieu qui ramene le vainqueur en arriere, celle de la foudre qui
tonne, celle de l'arbre dont on va recueillir les débris épars. Mais,
par le mouvement de l'action et par l'ordre des idées, c'est un
récit fran'-&lt;ais et oratoire. Au lieu de ce parallélisme qui met tout
sur le meme plan, qui morcelle les tableaux, qui ne marque point
le rapport des effets et des causes, qui ne tient. pas la curiosité
en éveil, ici l'image s'organise en tableau : « Charles Gustave
parut a la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa
proie dans ses ongles, tout pret a la mettre en pieces. » Ici, le jeu
des causes est mis en évidence : « La Pologne était nécessaire a
son Église. » Ici, les transitions sont ménagées et des appels a
l'attention sont lancés sans cesse : « Dieu en avait disposé autrement... II la regarde en pitié. » Ici, le récit, qui n'a pas commencé sans avoir été préparé,ne se termine pas sans une conclusion nette et brillante : « Dieu tonne du plus haut des cieux : le
redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la
Pologne est délivrée. i,
N'y a-t-il done rien de biblique chez Bossuet dans l'ordre et le
mouvement des pensées, dans le rythme de la phrase ?
Ce serait étonnant. Et, en fait, meme quand il ne cite pas,
meme quand il n'emprunte a la Bible aucune expression, il
lui arrive de mettre dans sa parole un rythme qui rappelle le

0

Cette puissance supreme qui a construit le monde, et qui n'y a ríen fait
qui ne soit tres bon, a fait néanmoins_ des ~éatures meilleures ~es unes que les
autres. Elle a fait les corps cé!estes qu~ sont 1mm~rtels ; elle a fa1t les terrestres
qui sont périssables. Elle a fa1t des arumaux adffilra~les par leur grande~, elle
8 fait les insectes et les oiseaux qui semblent ID:épr1sables J)ar leur J)ebtesse.
Elle a fait ces grands arbres des forllts qui subs1:&gt;tent d~s s1ecles _enbers; elle
8 fait les fleurs des champs qui se passent du matm au s01r. (Providence, 1662.)

Un parallélisme plus ou moins accus~ se retrouvera~t s_ans peine
dans bien des pages de Bossuet. Ma1s le rythme b1bhque a eu
probablement sur l'orateur frangais une influence qui, pour etre
plus générale et plus lointaine, n 'en a ét~ que pl~s heureuse. B~ssuet
avait-il besoin de Jire la Bible comme 11 l'a fa1t pour devemr un
musicien de notre prose ? Ce n'est pas probable. Mais, sans doute,
ce ne fut pas en vain qu'il eut ~n con_imerce prolongé avec d~_s
écrivains dont la parole est touJours si forteme~t rythn_iée qu il
subsiste un peu de ce rythme meme d~ns nos 11?parfa1t~s t~aductions latines. Habituée a cette mus1que perpetuelle, l oreille
de I'orateur se complut aux combinaisons harmonieuses et expressives, par exemple, au retour des memes chutes de phrase :
Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les
eftace ? ...

_

..

Entassez dans cet espace, qui paratt immense, honneurs, r1chesses, pla1~l!'s;
que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffie de la mort, tout fa1~~e,
tout languissant, abattra tout a coup cette vaine pompe avec la m~_me f~c1li~é
qu'un cM.teau de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servl!'a d avoU"
tant écrit d,ms ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux car_acter~s,
puisque enfin une seule rature doit tout e!lacer ? Encore une r~ture la1ssera1t:
elle quelques traces du moins d'elle-m~me; au lieu que ~e derruer moment qui
effacera d'un seul trait toute votre v1e, s'l!'a perdre lu1-meme avec le reste
dansce grand gouffre du néanl. (Mort, 1662.)

Ce n'est point la le rythme biblique ; mais peut-on douter que
la Bible soit pour quelque chose dans le goút de Bossuet pour la
prose rythmée ?
Relisons pour terminer la page fameuse par ou s'ouvre la
premiere partie de I'Oraison funebre de Madame. Elle n'est que
le développement d'une image biblique, mais un développement
tout original. C'est une démonstration logique et éloquente, qui
donne aux auditeurs la preuve que la comparaison est juste, apres
qu'ils ont été invités a réfléchlr sur sa justesse. C'est une allégorie
ou l'image et l'idée se pénetrent intimement. Le rythme est a
la fois oratoire, puisqu'il souligne les idées essentielles, et poétique, puisque la phrase, par son mouvement meme, par son élar-

�592

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gissement, par ses sonorités, rend sensible a notre oreille cette
marche du fleuve qui, sorti d'une petite source, s'en va se perdre
dans la mer immense :
• Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la prudence
au second Livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau ainsi que
d.es eaux qui se perdent sans retour. • Eneilet, nous ressemblons' tous a des
eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes,
ils ont tous une mllme origine ; et cette origine est petite. Leurs années se
poussent successivement comme des nots; ils ne cessent de s'écouler tant
qu'enfin, apres avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu pl~s de
pays les uns que les autres, ils vont tous .ensemble se confondre dans un
abtme ou l'on ne reconnait plus ni princes, ni rois, ni toutes ces a utres qualitéa
superbes qui distinguent les hommes ; de mi!me que ces fleuves tant vantée
demeurent sans nom et sans gloire, mlllés dans l'Océan avec les rivieres lea
plus inconnnues.

..
*

« L'auteur du xvue siecle qu'on peut le plus justement mettre
en parallele avec Bossuet pour le style biblique, écrit M. de la
Broise, n'est ni un prédicateur, ni un théologien de profession :
e'est Raeine. » II dit eneore: ce Dans son lyrisme, Racine est biblique eomme Bossuet. »
C'est vrai a beaucoup d'égards. Faisons toutefois eette grand,
réserve que si le lyrisme de Bossuet a du s'accommoder aux
exigences de l'ceuvre oratoire, le lyrisme de Raeine a dú s'accommoder a celles de l'ceuvre dramatique.
Le dessein de Iier le chant a l'action luí fut inspiré, nous dit-il
dans la préface d' Esther, par les tragédies grecques. Et, a l'exemple
des tragiques grecs, il fit du chceur un personnage véritable, meM
a l'aetion, destiné a périr ou a triompher avec le héros, par suite
« aidant aux péripéties et au dénouement par la pitié qu'il inspire
aux combattants et l'ardeur dont cette pitie les anime (1) ».
En empruntant aux Grecs leur eonception du chreur, Racine
la rendit plus dramatique encore. II eut tres nettement cette
vue simple : faire des chants du chceur, non pas des odes, mais des
seenes (2).
L'idée de transformer le chceur d'ode en véritable scene lui
futcertainement suggérée par les intermedes de certaines comédies
de Moliere, et, a un bien moindre &lt;legré, par les opéras de Quinault. L'exécution en fut d'ailleurs facilitée par les conditions
memes ou il fit jouer Esther. II désirait, sans doute, pour etre
agréable aux directrices de la Maison de Saint-Cyr, multiplier
(1) E. Faguet.

(2) J'emprunte les trois pages qui suivent a une étude sur Racine ~
• j'ai publiée· dans.la Reuue des Cours et Con/érences en 1913.

593

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

es personnages, de fagon a employer un grand nombre d'actrices.
Ce désir l'amenait a concevoir tout chant du chceur comme une '
conversation tres animée, ou chacune des pensionnaires appartenant aux classes qui jouaient la piece pourrait avoir un bout
de rllle, dire un mot, faire entendre sa voix. De fait, il est possible,
pour faire chanter les chceurs d'Esther, d'utiliser jusqu'a 18voix
différeil.tes. Les moyens dont le poete disposait lui permirent done
de donner a son idée toute son amplitude.
Ses chceurs sont des scenes; c'est-a-dire des dialogues, ou tantot
toutes les ames vibrent a l'unisson, vibrent meme d'autant plus
fort que l'émotion de chaque personnage est multipliée par les
émotions voisines; et tantot un personnage fait entendre sa voix
individuelle.
A la nouvelle du massacre qui les attend, les compagnes
d'Esther laissent éclater leur douleur. Une d'elles, nature timide,
ne voit pas d'autres secours que les pleurs :
Faibles agneaux livrés a des Il&gt;ups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.

Une autre, nature ardente, veut que le désespoir se manifeste

,par des gestes violents :
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tí!te.

Une autre, esprit ironique, renchérit sur sa compagne :
Re,ietons-nous d'habillements
Conformes a !'horrible fí!te
Que l'impie Aman nous apprllte.

Une autre, qui a de l'imagination, se représente la scene du

carnage:
Quel carnage de toutes parts 1
On égorge a la !ois les enfants, les vieillards,
Et la sceur et le frere,
Et la fille et la mere,
Le fils dans les bras de son pere 1
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture !

A la vue de tant de cadavres, une autre -

des plus jeunes, dit

le texte - gémit de mourir a la fleur de l'age et s'étonne de l'injustice de cette fin :
Hélas I si jeune encore
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?
40

�594

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ma vie

a peine a commencé d'éclore.

Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas I si 3eune encore,
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?

Une autre, esprit raisonneur, propose une explication :
Des offenses d'autrui malheureus€-s victimes,
Que nous servent, hélas I ces regrets su perflus ?
Nos peres ont péché, nos peres ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.

Cette explication arrache au chreur entier un cri de protestation:
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combata.
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi I'innocence.

Désorm_ais, dans tous les creurs, I'espoir en Dieu fait place a
la douleur ; mais l'une fonde surtout son espoir sur la haine que
Dieu porte a l'orgeuil :

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

595

A la fin du drame, les compagnes d'Esther chantent la chute
d'Aman.
Une d'elles, qui a une belle imagination, se représente leur ennemi sous la forme d'un guerrier tué par ses armes :
ll a vu contre nous les méchants s'assembler
Et notre sang pr~t a couler ;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre ;
Du haut du ciel la voix s'est fait entendre ;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres fleches l'ont percé.

Une autre d'une imagination plus brillante encore, se représente le vai~cu sous la forme symbolique d'un grand arbre qui
Jevait sa tete jusque dans les nues; mais le temps de passer,
et déja l'arbre avait disparu :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, íl cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer : il n'était déja plus.

11 renverse l'audacieux,

et l'autre sur l'amour qu'il porte a la faiblesse :
II prend l'humble sous sa défense.

Deux autres voient surtouten lui le Tout-Puissant, le glorieUXi
le dompteur des éléments, le souverain du ciel, et deux autres,
« des plus jeunes », voient surtout en luí la Providence, I'ami des
enfants.
DEUX ISRAÉLITES

O Dieu que la gloire couronne,
Dieu que la Iumiere environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le tróne est porté par les anges,
DEUX AUTRES JEUNES ISRAÉLITES

Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges.

Alors, chacune ayant dit son motif d'espérer, I'espoir grandit
dans toutes les ames et, de toutes les lévres a la fois,J jaillit un
chant de supplication :
Tu vois nos pressants dangers ;
Donne aton nom la victoire ;
Ne soufJre point que ta gloire
Passe a des dicux étrangers.

Or, par un changement complet de ton, ~oici qu:aprés ~es
jeunes filies pleines d'imagination é_Iéve ~a vo1x une Jeune f~le
pleine de raison qui, en un style d1dactique et non coloré, tire,
comme le pourrait faire un .moraliste, la legon de l'événement:
On peut des plus grands rois surprendre la ~ustice.
Incapables de tromper,
ns ont peine a s'écbapper
Des pieges de !'artífice.
.
Un creur noble ne peut soup\;onner en autru1
La bassesse et la malice
Qu'il ne sent point en Iui.

Bientot une autre Israélite lance le signal du départ, que tout le
chreur répéte a l'envi :
Les chemins de Sion a la fin sont ouverts.
.
Rompez vo~ fers,
Tribus captives.
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers.
Rasscmblez-vous des bouts de l'univers.

Que représente, cependant, pour ces jeunes filles, la fin de
l'exil ?
Pour !'une, ame champetre, c'est la joie derevoirle paysaimé :
Je reverrai ces campagnes si cheres.

�596

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

~our une autre, ame mélancolique, c'est la douceur de

vo1r pleurer sur la tombe des ancétres :
J'irai pleurer au tombeau de mes peres.

Une autrc,, qui ai11;1e la pompe, revoit déja le Temple debo
le Temple, e est-a-d1re l 1or des autcls, le marbre des coloñn
le cedre des plafonds, l'éclat des cérémonies:
Relovcz, rclovcz les superbes portiques
Du Temple oil notrc Dieu 5C platt d'etre adoró.
Que de I or Je plus pur son autel soil paré,
E_t que du sei_n l'es _monts Je marbre soit tiré.
Liban, d6pomllr-to1 &lt;le tes cedros anliqucs ¡
Pr~trcs sacrés, próparez vos cantiques.

_Une autre, ame plus vraiment religieuse, se représente su
Dieu de retour parmi les siens :
Dieu descend et_revienl babilcr parmi nous.
Terre, frém1s d'allégres..se ot de crainte •
Et vous, sous sa majesté sainte '
Cieux, abais~cz-vous.
'

Vo:la done ?ien, et a tous égards, des dialogues drama tiques.
personnes qu~ par~ent sont difTérentes !'une de l'autre, par l'
p~r le ~our_ d esp~1t, par le degré de sensibilité, par la puiss
d n?agmabon. N ex~gérons pas sans doute et ne disons pas qu
Y. a1t entre el~es des_ d1ss,emblances extraordinaires, ni que chac
a~t une phys10nom1e tres caractérisée. l\fais que le poete, dans
d1alogu~~ chant~s, ait su nous donner, comme dans les dialo
parlé~, l 1mprcss10n tres nctte de la diversité des ames, n' est-ce
certam ? Et, _par?e que les personnages qui élevent successi
ment _lcur vo1x n ont pas la méme fa~on de voir ni de sen
leurs 1dées se heurten~, leurs_ passions s'opposent, si bien que
mouvement de la scene lynque chez Racine est comme d
une autre scéne, produi~ ~ar le jeu des caracteres . .-'.Etenfin pa
que les pers_o~nages_ d1flérent, les styles aussi difTérent : e'
u~ sty~e fam1her et simple dans la bouche des tres jeunes enían
d1dacb9u_e avec les unes, coloré avec les autres, calme ch
celles-c1, 1mpét~e~x chez celles-la. - Enfin, parce que les Am
et ~e~ styles ddierent, les strophes difiérent aussi. Le ch
r~c1men n 1est point, en ef!et, comme le chceur des tra
d1?s grecques, compasé d'une série de strophes dont la p
m1ére donne un ty~e qui sera íi_délemcnt reproduit ensuite
tou_tes !es autres. Ic1, chaque réphque fait sa strophe, sans
log1e ru avec les précédentes ni avec les suivantes ,· le m

597

.
e avec chaque personnage, parce qu'avec chaque :personLA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

cbange la passion ; et pour qu'il n'y ait meme aucune
trave a l'expresion exacte du sentiment, le poete ne place
quejamais daos ses chreurs une strophe aux contours symé·ques, done rigides, une strophe faisant revenir telle rime
tel type de vers a des intervalles marqués d'avance :
reaque chacune de ses strophes a une physionomie tout indiuelle.

.

• •
Decette conception toute drama tique du chreur,il résulte qu'auchceur d'Eslher et d'Athalie ne pourra étre la parapbrase
un poéme biblique déterminé, qu'aucun ne devra son plan
j une page précise de l'Écriture. Mais il en résulte aussi que le
· me de Racine pourra utiliser tres abondamment l'Écritme. Comme ses choristes sont, en effet, des Israélites nourries des
iivres saints, chacune y puisera ses pensées et ses expressions.
llais, comme chacune y choisira ce qui convient a son tempéra ment, le poéte sera conduit, pour conformer le style aux caracteres,
l puiser dans des livres bibliques tres divers.
En faut-il condure que toute la poésie biblique passera dans ses
chreurs? Non certes. Ses héro'ines en excluront une partie, parce
qu'elles sont des jeunes filles et parce qu'elles parlent en fran~ais.
Un certain réalisme leur répugne, trop d'anthropomorphisme

aussi.

Le Psalmistc dit (Ps. xxxvx, 7-8) : « Que ma langue soit attachée a mon gosier, si je ne me souviens pas de toi. » L'héroine
de Racine dit : Puissé-je demeurer sans voix !
Jérémie dit (vm, 2) que les corps des Juifs ne seront pas ramassés, qu'ils resteront sur la surface de la terre comme du
fumier. L'héro1ne de Racine dit: «Quede membres épars, privés
de sépulture ! 11
Le Psalmiste (un, 3) -habille Dieu de lumiere. L'héro1ne de
Racine dit : u O Dieu que la lumiére environne !
Ce qui déplatt encore a ces lsraélites ne parlant plus leur propre
langue, ce sont des procédés de développement qui, daos l'original, renforcent la pensée, mais qui l'affaibliraient, s'ils étaient
directement transportés dans notre idiome. Le Psalmiste croit
étre énergique quand il répete sa pensée : « J'ai vu l'impie
exalté et élevé commeles cedres du Liban. Et j'ai passé et il n'était
plus ; je l'ai cherché et je n'ai plus trouvé la place ou il étaih.

�598

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN&lt;;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'UNE DES TROIS

L'héroine,_raci:°ienn~ n'a besoin que d'une phrase pour faire dis-1
parattre l unp1e, ma1s elle prépare, elle fait désirer sa disparition :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre
Foulait aux pieds ses ennemis vaincu;.
Je n'ai fait que passer, il n'était déja plus.

. D~pouillé ai~si de quelques-uns de ses caracteres, le-lyrisme
hibhqu~ en a-t-ll c?nservé du moins les plus importants ?
Certamement. Si aucun poete moderne n'a réussi as'approprier
toute __ l'im~étuosité, toute la fougue, tout l'élan du lyrisme
~ébra1que, Je doute qu'aucun ait une vivacité plus véritable que
l auteur des chreurs d'Esiher et d'Aihalie. II égale en cela ou
surpasse, et les ~oe~es du xv1° siecle, chez lesquels la soupless~ de
l~ syntax~ aut~nsa1t tous les genres d'ellipse,etles poetes roman
tiques, qui ava1ent pour eux les ressources d'une langue libre des
entraves créées par deux siécles d'un gout trop exclusif. Ríen n'est
véhément comme certaines parties de ses chreurs :
.
LE CHCEUR

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne soulTrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE SEULE

Hé quoi ? dirait l'impiété,

Ou done est-il ce Dieu si redouté

Dont Israel nous vantait la puissance ?
UNE AUTRE

Ce Dieu ialoux, ce Dieu victorieux
J::rémissez, peuples de la terr~,
Ce Dieu 1aloux, ce Dieu victorieux
Est le seul qui commande aux ~ieux
Ni les éclairs ni le tonnerre
·
N'obélssent point a vos Dieux.

Quant au pa1·allélisme,- le changement de personnages et le
changemen~ de metres_ permettaient a Racine de le dépouiller de
sa monotorue et par suite de le reproduire souvent :
UNE AUTRE

II renverse l'audacieux.
UNE AUTRE

II prend l'humble sous sa défense.
TROIS ISRAÉLITES

II nous !ait remporter une illustre victoire.

599

Il nous a révélé sa gloire.

Aprés la vivacité de la poésie héora'ique et son parallélisme;
ce que Racine en a bien compris, c'est l'emploi qu'elle fait de
l'image pour éclairer les idées morales. II n'importait pas beaucoup que Racine donnat ou ne donnat pas asile en ses vers
aux gazelles ni aux oliviers, et qu'il préférat le lis, l'onde pure,
les vents, les nuages. II importait surtout qu'il sut, lui aussi,
comme les lyriques hébreux, rapprocher sans cesse le monde de
nme du monde, de la nature :
Te! qu'un ruisscau docile
Obéit a la main qui détourne son cours
Et laissant de ses eaux partager le secours
Va rcndre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le cceur des rois est ainsi dans ta main.

•* •
C'est dans les paroles des choristes que Racine a concentré l_e
plus de lyrisme biblique. Mais les au tres personnages parlent auss1,
comme une langue naturelle, le langage lyrique de la Bible. Des
qu'ils songent a leur Dieu, des qu'ils en rappellent la gloire, les
promesses, les menaces, les expressions les plus colorées de l'Écriture leur viennent aux levres.
Et le cri de son peuple est monté jusqu'a lui,

dit le prophete rencontré par Élise.
Die.u tient le cceur des rois entre ses mains puissantes,

dit Esther.
Le ciel meme peut-il réparer les ruines
De cet arbre séché íusque dans les racines ?

ditAbner.
11 voit comme un néant tout l'univers ensemble,
Et les raíbles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient paE,

dit Mardochée.
Josabeth pour répondre aMathan, le petit Joas pour répondre
a Athalie, répetent naturellement les Psaumes :
Aux petits des oiseaux il donne la pa.ture ...
Le bonheur des mortels comme un torrent s'écoule.

�60()

REVUE DES COURS ET CON'PÉRENCES

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRAN~AISE

Joad n'attend pas deprophétiserpouremprunter aux prophetea
de fortes images :

Chaque personnage y est un type historique comme il e~t un
type humain. Joad réunit en lui seul les trois personnages qm ont
toujours présidé aux destinées d'Israel: le grand pretre, le pr~phete, le chef militaire ; il est ~a:on,. Isai'e, Gédéon. Athahe
rappelle cette longue suite de ro1s idolatres contre lesquels le
royaume de Juda dut sauvegarder son indépe_ndance et son cultew
Mathan n'est pas une figure moins nécessa1re dans ce tableau
d'ensemble : on peut reconnattre en lui tous les dis~idents que
le sacerdoce juif ne cessa jamais de nourrir dans son se~n.
. .
Le peuple, absent des tragédies profanes de Racme, est _1c1
représenté par le chreur, et du peuple juif, ce chreur a ~ie~
le caractere et les sentiments : la haine de l'étranger et de l'mf~- •
dele, le découragement facile, la foi prompte a renatt~e, l'org~e1l
de son pas&amp;é, dont il rappelle les grands événements s1 volo~~1ers
qu'une foule de perspectives n~us sont ouvertes sur les ongmes
de la nation comme sur sa destmée.
Le templ~ lui-meme revit ici, ce temple qui fut a~socié a
l'existence entiere d'lsrael. Sans doute, nous ne voyons rula roer
d'airain, ni les douze breufs, ni les deux colonnes de h_uit coudées.
• Mais ce que nous voyons bien, c'est la place que tient dans le
culte de la nation

Celui qui met un frein a la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrí!ter les complots.
Grand Dieu, ...
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffie ennemi dans sa fleur a séché ...

LaBible qui, avecBossuet, a fait entrer au xvne siecle lelyrisme
dans l'éloquence de la chaire, ·1•a done fait entrer avec Racine
dans _les chreurs, bien pl~s: dans les dialogues de la tragédie.
Ma1s pour cela ne falla1t-I) pas que les caracteres des personnage~ fussent bibliques comme leurs paroles et que la philosoph1e de la piece le fut aussi ?
Assurément, Hacine, dans ses personnages, qu 'ils soient hébreux
.
.
grecs ou romams,nous
mtéresse
surtouta ce qu'ils ont d'humain.'
Esther est la créature timide, douce et modeste, dont le dévoue~en! a une grande cause, a une idée, a la patrie, a la religion, fait
mopmément, en quelque pays que ce soit, un etre brave, actif
et éloquent. Aman et Mathan commettent l'un et l'autre les
maladr~sses que sus?ite _sous tous les cieux I'orgueil d'une longue
possess10n du pouvoir ; ils font en cela songer a la romaine Agrippine, que rappelle aussi et bien davantage encore Athalie. Quand
Joad manie a son gré les ames d'Abner, d'Athalie, des lévites, on
r?connatt en lui_ le génie du turc Acomat et du grec Ulysse ¡
e est que ces tro1s grands conducteurs d'hommes, sans etre apparentés par la race, le sont par le caractere.
Meme si l'onn'envisage en euxqueleurssentimentsreligieux,les
personnages d'Eslher et d'Alhalie appartiennent a tous les temps
p_l~tot qu'a leur temps. ~t~a~ie est le type de l'éternelle superstit10n, Josabeth de la fo1 tim1de, Abner de la foi tiede Joad de
la foi tout ensemble enthousiaste des ames pures, é;lairée des
théologiens, active des politiques.
. Pourtant, bien qu'il pose toujours des cas largement humains,
Racine entend localiser ses personnages dans leur milieu social
et national. On sait qu'il s'est vanté d'avoir fait dans Britannicus
une peinture de la Cour de Néron et d' Agrippine et d'avoir ce copié
ses deux héros d'apres Tacite &gt;&gt;. II a proclamé bien haut que dans
Esther il s'était fait un devoir de reproduire exactement le
drame que Dieu lui-meme, pour ainsi dire, avait préparé.
De fait,il y a bien dans Esther l'ébauche d'un portrait du peuple
juif. Et ce portrait est devenu dans Athalie magnifiquement
complet.

601

Le seul lieu sur la terre ou Dieu veut qu'on !'adore ;

c'est la place qu'il occupc dans une ~stoire dont son
érection fut la plus grande joie et la destruct10n la plus grande
infortune; c'est l' action, des lors, qu'il exe:ce ; c' est la terreur
qu'inspire aux infideles et la confiance dont revet les cr_oyants
ce personnage si influent , dont l'importance nous est s1gnalée
des le premier vers :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel.

Mais le vrai protagoniste, c'est l'~te~nel lui-meme, ce _Dieu des
Juifs dont Athalie proclame la v1cto1re et ~ont Racme nous
explique par l'histoire de Joas l'éternelle ~rov1dence.
En efTet, comme il a porté a leur perfecti?n tous les procéd~s
par lesquels ses devanciers avaient essayé ~ acco11:1moder la poés1e
hébra'ique au gout frangais, Racine a repr1s leur _1dée de fa1re du
poeme biblique une défense du dogme de la Prov1dence con~re les
libertins.Mais ce n'est plus chez luí, comme chez eux, une simple
ébauche de la doctrine, c'est la doctrine tout entiere. Et cette
doctrine la voici.
Le monde est gouverné par un Dieu, qui a t out créé, qui s'inté-

�602

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DA;:-;S LA POÉSIE FRANyAISE

resse a tout, qui agit sans cesse. De cette Providence tou)~urs
active l'aide au cours de la piece, esta chaque instant solhc1tée
et la p~issan~e a chaque instant proclamée. J oad explique aAb~er
qu'il voit la main de Dieu dans toute 1'11!stoir~ ~ontemp?rame
et en réponse aux craintes de Josabeth, 11 solhc1te ce Dieu de
répandre sur Mathan !'esprit d'erreur. Josabeth croit que c'est
Dieu qui lui a permis de triompher de la vigilance des bourr~aux;
elle le supplie de mettre sa sagesse dans la bouche de J oas mterrogé par Athalie. Quand Abner entre, au cinquieme acte, Zachar!e
s'écrie : ce Dieu nous envoie Abner ». Quand l'armée d'Athahe
est dispersée, le lévite qui apporte la nouvelle attribue la victoi~e
a Dieu: « La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée ». Athahe
reconnatt elle-meme que l'impitoyable Dieu a tout conduit. _
Cette Providence laisse pourtant intacte la liberté humame.
Elle se sert pour ses desseins de nos passions et de nos caracteres.
Elle sauve Joas par la tendresse de Josabeth, elle l'éléve par la
prudence de Joad, elle le remet sur le trone par l'~udace et le
génie d'un chef, qui utilise, comme des ressorts, les maladr~s~es,
les violences, l'ambition d'un apostat, les remords, la cup1d1té,
l'orgueil d'une vieille femme.
.
Mais pour qu'il ne soit pas dit qu'alo~s la Prov1dence ~st une
hypothése inutile, elle manifeste son ex1stence par des m1racles.
Joad en rappelle quelques-uns a Abner ; le chreur en ra:ppelle
d'autres : sécheresse cessant a la voix d'Élie, morts se rammant
a la voix d'Élisée, manne tombant sur l'armée en marche, eau
jaillissant du rocher.
.
Elle prouve encore son existence par la f~gon dont s~rg1ssent
a point nommé les hommes doués des quahtés nécessa1res pour
faire aboutir son reuvre: « Quel autre que Dieu a fait un Joad ? •
nous suggere Racine, pour lui preter le larigage que tient Bossuet
dans l'Oraison funebre de Condé. Mais elle la prouve aussi en se
choisissant des instruments tres débiles, comme par exemple,
lorsqu'elle épargne le dernier-né des fils d'Ochosias, celui que
le fer du bourreau aurait du atteindre le plus grievement.
Et cette Providence a un grand dessein, dont la permanence
et dont le succes sont d'ailleurs, pour Racine comme pour Bossuet,
la meilleure preuve qu'elle existe. Voulant etre adorée par l'homme,
elle lui a donné sa loi, et elle s'est choisiunpeuplequi'oonservera
la loi intacte pour la transmettre a une Église plus vaste que ce
peuple.La ron'dation de l'Église estle centre de l'hi~toire universel~e.
Que l'histoire de l'humanité dépende tout entiere de ce fa1t,
qu'avant d'élever le nouvelle J_érusalem Dieu l'a~t fa_it an~oncer
par ses prophetes, et que l'avenement du Mess1e a1t réahsé les

prophéties : voila ce qui para_t~ ~ Racine démontrer qu 'il _y a . ~ne
Providence, etc' est pourquo1 Il mstalle une preuve auss1 déc1s1ve
au creur meme de la tragédie.
Cette doctrine de la Providence qui anime la piece entiere est
encare enrichie par les chreurs de quelques aspects de plus. Le
chreur affirme l'action de Dieu sur la nature inanimée et prouve
son existence - preuve classique - par la beauté du monde,
par la magnificence dont il a rempli tout l'univers, par la ~aru_re
des fleurs et la maturité des Iruits, par la chaleur et la plme d1spensées a;la terre, par la beaut~ du s?leil etl'ordonnanc~ dessaisons.
Le chreur réfute cette object10n tirée contre la Prov1dence de la
prospérité des méchants, qui avait eu tant de succes dans la
premiere moitié du siecle et qui n'avait pas alors perdu toute son
actualité ·7 et a l'éternel argument de l'impiété, les croyantes
Israélites rép¿ndent, a l'aide de textes déja utiliséspa~ bien d'a~tres en associant le dogme de la Providence a celm de la vie
fut~re. Enfin, parce que le drame n'envisage guere l'action de l_a
Providence que dans l'histoire, le chreur enseigne ce qu'elle do1t
etre dans la vie privée et rappelle le grand commandement de la
loi : aimer Dieu de toute son ame.
Rien, évidemment, n'est original dans cette doctrine de la
Providence. Racine l'emprunte tout entiere a l'auteur du Discours
sur l' hisfoire uniuerselle. Ce qu'il fout admirer, c'est que toutes les
idées que représente pour un chrétien du xvu 0 siecle le mot
Prouidence soient entrées dans une tragédie sans rien perdre de
leur substance, ni pourtant compromettre l'intéret drama~ique.
C'est aussi que, pour apporter asa thése l'appui e~ 1~ prestige de
la poésie, Racine ait su utiliser tous les textes b1bhques susceptibles de l'ill ustrer.
(a suiure.)

603

�1

' PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

605

lumiére elle projeta sur la confusion au milieu de laquelle les
physiologues se débattaient :
En disant qu'il y a, tout comme chez les animaux, une intelligence
dans la nature, intelligmce cause de l'univers et de tout son ordre,
Anaxagore appa:·ut comme un homme a jeun par rapport a des devanciers
qui parlaient au hasard.

Philosophie de ! 'Esprit

Cours de M. LÉOíi B!\UNSCRVICG,
Membre de l'lnstilut, Professeur d Za Sorbonne.

Réalisme et Idéalisme.

L'?-ne des, caract~z:istiques_ des pro~lémes proprement philosoph1ques, c est le ben étro1t qui fa1t dépendre les solution,
adoptées de la ,maniere, parfois impli~ite et d'apparence ingénue,
dont les problemes sont posés. Auss1 vous ai-je demandé d'etre
particuliérement attentifs aux points critiques ou se nouent si
vous me permettez l'expression, les articulations de notre étude.
Or, nous sommes ici a l'ar~iculat~on essentielle pour l'objet du
c?~rs de cette ~nnée: !,a Philosophie del' Esprit se définit par oppos1bon a la Philosophie de la Maiiere. Que! sera le sens de cette
ºf.positi?n ? Le matéri_alism~ est un :éalisme cosmologique ou
n mterVIent pas la cons1dérabon du suJet en tant que sujet : ce
qu'on appelle áme, esprit, seraitconstitué parunagrégatd' éléments
que l'on suppose donnés dans la représentation immédiate dans
l'intuition sensible ?u _intellectuelle. La maniere la plus simple de
co~bat~re_le matéz:ialisme, ce sera d'accepter le principe réaliste
qm auss1 bien ne fait que traduire la croyance du sens commun de
s,~ pla~er sur le meme ~errain de la cosmologie, de faire.. ~oir
l 1:11pmssanc~ de la mati~re ~ engendrer )'esprit, a rendre compte
meme de la vie. Tell e est l attitud_e inaugurée jadis pas Anaxagore,
et nous savons, par un admirable texte d'Aristote, quelle

Mais la fa&lt;ton meme dont Anaxagore con~oit le vou.; pour le faire
intervenir comme source de mouvement et d'harmonie laisse des
dÓutes sur la spiritualité de ce souffie agitateur ; il est ce qu'il
y a de plus léger (lem6-.a,ov) parmi toutes les choses : expression
qu'on traduira sans doute, le plus sublil, le plus fluide, afin de
diminuer l'aspect de la matérialité : mais on ne la supprime pas
tout a fait. L'équivoque se r~nouvelle, s'accentue encore avec les
adversaires de l'atomisme épicurien, avec les Stoi:ciens ; en développant une philosophie de l'activité dynamique de la raison
germinalive, en définissant l'ame et Dieu lui-meme comme un
feu artiste, ils ont fondé le spiritualisme traditionnel qui, en toute
évidence, est un matérialisme littéral.
Peut-on surmonter cette équivoque, tout en demeurarit fidele
au príncipe du réalisme, en se maintenant sur le terrain cosmologique ? Ou faut-il se tourner du coté du sujet, et demander la
base en spiritualisme, non a l'antithese de la matiere et de la vie,
mais a la distinction de la spontanéité inconsciente et de la
réflexíon consciente ? A cette question décisive pour la suite de
nos études, je me propose aujourd'hui de chercher la réponse.
Nous avons vu comment Leibniz s'est frayé une voie de retour
vers le spiritualisme. II appuyait l'affirmation spiritualiste sur
la substitution, dans le domaine physique, du dynamisme au mécanisme cartésien. Dans un opuscule daté de mai 1702, Leibniz,
aprés avoir rappelé comment il était d'accord avec Aristote et
Descartes contre la these démocritienne du vide, d'accord avec
Démocrite et Descartes contre les conceptions aristotéliciennes de
la raréfaction ou de la condensation, d'accord avec Dérnacrite et ,
Aristote contre la these cartésienne qui ramene l'impénétrabilité
a la seule étendue, ajoute enfin, pour terminer le jeu des combinaisons, qu'il est contre Démocrite et Descartes pour reconnaítre,
avec Aristote, l'existence, dans le corps, d'une force active, d'une
Entéléchie pour approuver par conséquent la définition de la
nature comme príncipe de mouvement et de repos.
Le rapprochement de Démocrite et de Descartes estbien caractéristique: atomisme et mécanisme sont comparables en ce sens
qu'ils épuisent la représentation de l'un-ivers, et son explication,

�606

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans ce que le savantsaisitdel'univers,l'atome ou le mouvement.
L'intégration qui conduit Leibniz a le fixer concentre les moments
du devenir phénoménal dans une réalité qui est supérieure au
plan des phénomenes, qui est en dessus de l'actuel étalé dans
• l'espace, qui est une virtualité profonde.
Déja nous pouvons nous demander s'il y a Iieu d'interpréter
cette opposition du mécanisme et du dynam1sme, comme dépassant le plan de la mécanique proprement &lt;lite, comme signifiant
autre chose qu'une maniere d'interpréter les équations, i:,'il est
légitime de la faire servir a la distinction de deux métaphysiques,
l'une orientée vers le matérialisme, l'autre vers le spiritualisme,
A la quantité de mouvement mv que Descartes posait dogmatiquement comme se conservant dans le monde, Leibniz oppose la
force vive, mv2, qui fournirait un fondement a la formule exacte
du véritable príncipe de conservation. Mais ici et la le préjugé
réaliste, qui conduit les deux antagonistes a ériger en réalité
métaphysique le terme de l'équation cosmique, les a induits en
erreur. Comme l'a remarqué Moch, comme y a insisté tout récemment encore M. PierreBoutroux (Revuede Métaphysique, octobredécembre 1921)., Huyghens a fait voirque, dans le choc des corps,
la loi de la conservation du mouvementne s'appliquait qu'a des
quantités afiectées de signes, comptées suivant le sens du mouvement, comme positives ou comme négatives, c'est-a-dire a des
i'elations, non a des réalités. Et c'est pour faire pendant a l'essence ontologique du mouvement, que Leibniz maintient p-our la
force vive l'expression erronée de mv•, au lieu de la valeur exacte
qui est 1 /2 mv2 • Et il est clair que I /2 mv•, e' est une relation complexe, créée par l'opération mathématique destinée a demeurer
sur le plan du mathématique. Quand on en tire une conception
métaphysique, on obéit a un élan de la pensée qui passe pardessus les conclusions - et aussi les bornes - du savoir positif,
afin de se procurer la satisfaction d'une explication totale et déíinitive. On ne saurait prétendre conserver avec la scíence une
liaison assez étroite pour que le caractered'objectivité, de sécurité
dans la certitude, puisse passer du plan de la science au plan de
la métaphysique.
Or, ce qui est vrai du mouvement cartésien et de la force
leibnizienne, est encore plus vrai, d'une évidence encore plus élémentaire,quand il s'agit des relations bien plus complexes encore
de l'énergie et de l'entropie. Comme le faisaitremarquer Lippman,
au Congres de Physique de 1900 :
On ne peut confondre l'énergie potentielle, qui ne dépend pas du temps.
avec la force vive qui en dépend.

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

607

En fait pour le savant, la forre est, parrapportau mouvement quiest directement mesurable, une abstraction du premier degré ; l'énergie est une
abstraction du deuxieme degré, puisque son composant potentiel n-cst pas
homogene a son composant cinétique.

Nous tournons le dos a la science lorsque la préoccupation
d'édifier a tout prix une cosmologie nous fait transformer en
réalité ontologique ce dont la définition meme met en évidence
le caractere tout relatif. Voici cette définition, donnée par lord
Kelvin et reproduite par Bernard Brunhes dans son livre sur la
Dégradalion de l'Énergie (p. 248) :
L'énergie mécanique totale d'un c?rps pe~t étre définie co~e la vale~
numérique de tout l'etfel ql.l'il pourrait produire, en chaleur émise et en ré~islances vaincues, s'il était refroidi a fond et amené a un état de contract10n
indéfinie ou d'expansion indéfinie, suivant que les forces qui agissent entre
ses particules sont attractives ou répulsives, quand tous les mo~vements
thermiques sont arrétés en Iui. Mais, dans notre état actuel. d'1gnorance
relativement au froid absolu et a la nature des forces molécula1res, nous ne
pouvons pas déterminer cette énergie mécanique tot~le po~r une J?Ortion de
matiere, et nous ne pouvons pa~ non plus_ étre súrs qu elle n est 1!ª.s inf1mmerit
grande pour une porlion de mat1ére. Done il est conv~n~bl~ de c~o1s1r un certam
état comme état de comparaison pour le corps dont il s ag1t, et d user, sans autre
qualificatif, de ce terme d'énergie mécanique, ~n en~ndant p~ la que l'on
se reporte :'! un état donné, de telle sorte que I énerg1e mécamque du corps
dans un état donné désignera l'équivalent _mécanique des e~ets qu_e _16: corps
pourrait produire en passant de l'état ou iI se trouve a 1 é_tat 1!11tial, ?U
la valeur mécanique de l'action totale (!he whole agency) qui sera1t requise
pour amener le corps initial a l'état ou il se trouve.

Et s'il fallait insister sur l'espece de trompe-l'reil, sur le tour de
passe-passe que constitue le passage de la donnée scientifique
al'interprétation métaphysique, je ne pourrais invoquer de meilleur garant que M. Bergson, qui écrit dans la deuxieme
édition d'ldentilé et Réalité (p. 309-310) :
L'énergie n'est en réalité qu'une intégrale ... Les manuels ~e physique
contiennent en réalité deux définitions discordantes de I'énerg1e, une premiere qui est verbale, intelligible, apte a é~ablir notre con".iction, mais
erronée, et une seconde, qui est mathém~tique, exacte, _ma1s dépourvue
d'expression verbale. Le professeur dofl:ne d abord la pre~ere, prévoyant,
avec une psychologie inconsciente, ma1s sílre, que l'étudiant, dans ses travaux, ne fera réellement usage que de la seconde.
Avec le dogmatisme de l'énergie, tomber~it également aux_yeux de la
réflexion critique, le dogmatisme opposé, qui_ se réclame du prmc1 pe de la
dégradation. Car J'accroissement de dégra~a~1?n, auquel º1?- a do11:né 1~ ~om
d'entropie, n'est pas susceptible d'une déf1~tI~n verbale, mtelhg1ble 1 1 entropie ne se représente que d'uae tacon mdirecte com!Ile une réphq~e a
l'intuition d'une énergie indestructible, comme un éc?ec a la _métaphys1q~e
du mécanisme ; de telle sortr que le systeme cosmolo~1que ?at1 s1;1r I entropu~
ne serait qu'une imitation a rebours du S)'.Steme b~_t1 sw: I énerg1e. De quo1
Bernard Brunhes n'est pas Ioin de converur Iorsqu 11 écr1t : ~ II y a _des personnes en tous les cas qui se sont interdit d'avance le dro1t de faire Ieurs
réserves sur l'extensioI:i du príncipe de Carnot a !'ensemble d~ I'~nivers.
Ce sont les personnes qui n'ont aucun scrupule a énoncer, pour 1 umvers, le

�608

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

principe de la conservation de la matiere ou celui de la conservation de
l'ónergie.
Or, si dans le premier cas on avait tort de pnusser a l'absolu les résultats
de la· physique mathématiquc, il est difficile de croire qu'on ait raison d_ana
l'autre. Au fond, ici et la, on se trouve en présence de relations quantitahves
a interpréter du point de vue mathématique. Seulement. la complication
de l'expression qui cst désignée par le mot ó'entropie, rendait plus malaisé
l'éclaircissement scientifique de la notion. L'instrument qui avait permis a
Helmholtz de rattacher la tormulc de la persistance de la force aux principes
de la mécanique classique, ne suffit plus pour remire compte de la croissance
de l'entropie.
Les physiciens n'ont surmonté la difficulté qu'en recourant au calcul des
probabiiités. Le calcul, qui avait été jusque-la considérécomme se mouvant
• dans le vide abstrait de la spéculation pure, a pour la premiere fois touché
le sol dans les théories successives de Mawell, Gibh, Boltzmann, dont le
résultat est le suivant : , L 'entropie d 'un gaz, bien connu, d 'a pres la thermodynamique, peut, dit Plenck, etre calculée tout a fait indépendamment de
toute thermodynamique, et uniquement par des considérations de probabilités, c'est-a-dire par l'emploi des propositions élémentaires de la théorif
des combinaispns. un n'a qu'a prendre le logarithme de la probabilité d'un
état, il est proportionnel a l'entropie de cet état. •

Telles sont les conclusions qui nous semblent s'imposer a
quiconque examine, sans partí pris préalable de systeme, le développement de la physique mathématique depuis Descartes j usqu i
nos jours. Ces conclusions doivent-elles etre considérées comme
négatives, par rapport du moins a la Philosophie de l'Espril?
Ne peuvent-elles servir a nous rapprocher de notre but ?
Tout dépend du point d'application sur lequel nous faisons
porter notre efTort. Nous avons déja eu l'occasion d'en faire l'observation a propos de l'atomisme. L'impossibilité qe considérer
l'atome de la physique moderne comme un élément simple qui
donnerait d'un coup la connaissance intégrale de la réalité naturelle serait regardée comme une déception du point de vue du dogmatisme antique qui congoit le savoir comme une communication
directe avec l'objectivité de l'etre en soi. Ce qui dissipe un tel
r-eve, c'est le progrés meme de la connaissance, qui nous en révéle
le postulat implicite: ce monde dont il aspire a pénétrer d'un coup
les derniers secrets, indépendamment de toute imagination subjec·
tive, Je dogmatisme a commencé par se le figurer a l'échelle de
l'homme adapté aux dispositions de sa sensibilité comme aux
tendances spontanées de son intelligence. Or, l'univers est infiniment plus vaste et infiniment plus complexe que nous n'avions
commencé par le croire, que nous ne pourrions le croire si nous n'y
étions contraints par l'évidence des faits. Mais a qui sommes-nous
redevables de cette évidence, sinonau perfectionnement incessant
de la double technique par laquelle l'intelligence oblige la nature
a se révéler, et qui ne cesse de proclamer la subtilité prodigieuse de l'esprit humain, en lutte avec la complexité prodigieuse

609

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

de la nature ? Nous demandions a l'atomisme le dernier mot des
ehoses, et il ne nous le fournissait pas, parce que nous avions
tort de le lui demander ; mais il nous découvre la grandeur de
l'intelligence par l'ingéniosité des procédés qu'elle met. en reuvre
en maniant le calcul des probabilités par la finesse des moyens de
vérification, qui dépassent toutes les espérances. Bref la science
refuse son appui a une métaphysique de la nature, a un réalisme;
elle l'accorde a une philosophie de la pensée, a un idéalisme.
Ce spectacle, nous venons de le retrouver dans l'examen du
dynamisme, et nous en tirons des conséquences analogues. Nous
ne pouvons pas appuyer une philosophie de ]'esprit sur le
réalisme cosmologique de la force, de l'énergie ou de l'entropie :
ces notions ne sauraient ctre considérées comme des expressions
adéquates et définitives ºd'une réalité saisie indépendamment de
l'homme; nous ne pouvons pas les séparer del' activité intellectuelle
qui les a constituées pour mesurer les relations des phénoménes.
Or, puisque cette constitution marque une victoire de l'esprit
humain, comment ne nous servirait-elle pas pour édifier une
Philosophie de ['Esprit ?
_
Dira-t-on qu'en modifiant ainsi le point d'application de la
spéculation sur la nature, nous faisons de nécessilé vertu, que
nous renongons a dominer le savoir scientifique, a proposer des
solutions d'origine et d'essence proprement philosophiques par
l'énigme de l'univers? Nous croyons qu'il est aisé de nous justifier,
parce que pour nous le spiritualisme implique avant tout l'unité
de l'intelligence qui ne se laisse pas diviser en un bureau de la
science et un bureau de la philosophie. Au fond la philosophie
de la nature qui prétendrait substituer une connaissance définitive, portant sur les causes essentielles, a la détermination provisoire de lois toutes relatives, dépend beaucoup plus étroitement qu'elle ne !'imagine du stade particulierou elle trouve la
science positive ; car elle fait état des difficultés auxquelles se
heurtent les savants d'une génération pour transformer ces
difficultés en impossibilités radicales. Or a la génération suivante,
en moins d 'une génération, avec la vitesse touj ours accélérée de la
technique expérimentale, les problémes sont sinon résolus, du
moins déplacés. Le mystére que semblait recouvrir !'origine de
l'entropie, n'est-il pas devenu moins épais, la question n'a-t-elle
pas changé de face avec des théories nouvelles sur la désintégration des atomes ? « Des atomes légers suffisamment rapprochés,
écrivait M. Perrin il y a deux ans (pressions énormes des couches
pro fondes), et fortement échaufTés, produiraient des a tomes lourds
en dégageant une quantité d'énergie bien supérieure a celle qui
41

�610

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

amorce la réaction. Ce mécanisme, qui est au fond celui de la conatruction (il faut « allumer » du cbarbon pour qu'il brule), me
paratt suflire a résoudre le probleme de la chaleur solaire. 1&gt;
11 ne s'agit pas de prendre parti sur cette théorie, que M. Perrin
développait dans une étude toute récente parue dans Scientia:
(novembre 1921). Not.ons seulement comme les savants reculent
sans cesse les bornes de notre horizon intellectuel, soit qu'ila
décélent l'immensité des forces en réserve dans les molécules
infinitésimales, soit qu'ils envisagent les dimensions de la voie
lactée d'un ordre tel qu'elles seraient par rapport a notre Globe
comparables ace qu' est notre Globe lui-meme par rappport a
atome. Or par la, non seulement ils instruisent le philosophe, mait
ils le rappellent a sa propre tache, qui est de faire apparat
corrélativement aux propriétés découvertes dans la nature, 1'
prit capable d'opérer ces découvertes.
.
Cet esprit se caractérise, ainsi que le montre M. Bergson, com
conscience. Mais, suivant. M.Bergson, la conscience a l'reuvre d
la science du monde inorganique, « la conscience se déterrnin
en intelligence, c'est-a-dire se concentrant d'abord sur la matie
semble ... s'extérioriser par rapport a elle-meme. » Or, pour no~
il n'en saurait etre tout a fait ainsi. L'extériorité des éléments s~
tiaux n'entratne nullernent l' extériorité de la conscience ou ces éléo'
ments sont réunis pour former un univers. Bien au contraire, el
c'est ici que l'idéalisme se sépare radicalement du réalisme. .
postulat du réalisme, c'est qu'il suffit a l'esp~ce d'exister ~n •
pour devenir immédiatement objet de conna1ssance. Du pomt ~
vue idéaliste, un tel postulat est inadmissible, car il est contradictoire.
Du moment que nous posons une chose dans l' espace, noaf
refuserons a cette chose le moyen de connaitre ; dire qu'eJle
occupe une place, c'est dire qu'elle exclut de cette place toute
autre chose, qu'elle est exclue de toutes les autres places ou sont
toutes les autres choses. Inversement, si nous connaissons une
multiplicité d'objets extérieurs les uns aux autres, c'est qut
nous ne nous réduisons pasa un point déterminédu systeme,c'~
que nous sommes capables de nous rendre présents simultané~en
a divers points du systeme, de concevoir les relations qm les
rattachent.
Un homme n'est pas seulement quelque chose de locali,é¡
c'est quelque chose de localisant ; il est un corps soumis ala
pesanteur, mais il est aussi un esprit qui a établi la loi de la chute
des corps et résolu le probleme de la gravitation universelle. ~
quelle meilleure preuve de cette intériorité profonde de l'espnf

dans la science, de ce désintéressement inhérent a l'intelligence,
que l'effort sublime pour 8e détacher des données immédiates de
l'expérience terrestre, pour transporter dans !e soleil le centre de
ses spéculations et résoudre ainsi le probleme des mouvements
planétaires ?
'
En d'autres termes, la meme ou le réalisme semblait frappé de
la similitude de l'harmonie, entre la matérialit.é et l'intellectualité, l'idéalisme meten lumiére le contraste entre l' exiériorifé de la
matiére et !'infériorilé de l'intelligence.
('.onclusion importante, parce qu'elle va nous permettre de
définir le problerne propre au spiritualisme idéaliste. II s'agira de
savoir si l'intelligence sera capable de faire pour le ternps ce
qu'elle a réussi pour l'espace, c'est-a-dire si elle saura résister ú
la pression du passé sur le présent, a la contrainte qui est immanente au cours spontané, a la continuité indivisible de la durée
concrete, pour se transporter en idée dans l'avenir et pour
ordonner notre action et notre destinée par rapport a cette idée
de l'avenir? S'il peut se rendre ce témoignage qu'il possede effectivement un tel pouvoir, l'intellectualisme aura véritablerncnt
dépassé le dynamisme, car le postulat réaliste du dynamisme en
faisant du temps une donnée en soi qui commanderait et dorr.inerait la destinée de l'etre spirituel, sans que la réflexion rationnelle puisse y introduire ses valeurs propres, ne perrnet pas d'y
introduire la moindre fissure dans la durée; ce serait la nier que
·d'en rompre l' unité. Le rythme de notre vie intérieure est original,
sans doute, et il se rnanifeste achaque instant par un renouveliement de la mélodie qnenous nous faisons entendre anous-rnemcs;
mais cette nouveauté meme est un effet impliqué dans l'interdependance interne, dans la fusion musicale de tous nos éLals.
solidarité qui nous apparatt d'autant plus étroite, que nous nous
concentrons nous-memes, sur nous-memes, pour saisir notre moi
profond, imperméable a l'éparpillement des événements dans
l'espace, comme a l'influence des individualit.és extérieures. Da:1s
chaque monade,le présent est pres de !'avenir, d'autant qu'il reflete
plus fidelement la to talité du passé. Et ce passé total, I' Évolution
créalrice montre qu 'il est le passé de la vie tout entiére. Sans doute,
le devoir signifie invention, créalion de formes, élaboralion conlinue
de l' absolument nouveau. Mais a la source de la durée est l'unité de
l'élan vital.Orce l'élan est fini et il est donné une fois pour toutes ».
Or l'unité vient d'une vis a tergo ; elle est donnée au début commc
une impulsion ; elle n'est pas posée au bout comme unattrait .»
Ces textes nous font bien apercevoir la raison de l'incertitude
qui pesait sur le dynamisme vital, faisant appel ala rénovation de

611

�612

/

REVUE DES COURS ET COXFÉRENCES

toutes les valeurs, a la libération vis-a-vis de toutes les formes
de tous les cadres ; il devait en vertu de son caractére réaliste q ·
l'attache au donné, retomber finalement sur le passé, se résigne11
au rytbme monotone et lassant du cycle vital. Mais de la nous ne
pouvons pas tirer de conclusion définitive, ni en ce qui concerne 1
bergsonisme, bien entendu, puisque l' Évolulion créalrice ne perm
nullement de dire comment M. Bergson abordera et résoud
les problémes de l'ordre moral, ni non plus en ce qui conceq1
l'intellectualisme.
II a pu nous sembler, a certains moments de notre discussio
que l'intelligence pouvait conférer a )'esprit ce que la vie lui re
sait : ce L'expansio,n des choses infinies », le rayonnement
l'amour véritable et de la générosité. Or, ces promesses, l'intell
tualisme a-t-il de quoi les tenir ? Question séduisante
redoutable, qui fera l'objet de la derniére partie de notre cou
{d suivre).

Le Théátre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de M. ANDRt LE BRETON,

Mallre de Conférence, a la Sorl;onne.

X

Le théat.re de Musset et les conteurs italiens:
Carmosine, Barberine.

Envers l'Italie, la dette de Musset est considérable. De tous les
romantiques qui l'ont aimée et cbantée, altcun, meme Lamartine,
ne l'a aimée autant que lui. II avait appris l'italien dans sa
jeunesse assez pour le lire sans peine, et il avait lu Pétrarque,
Dante, l'Arioste ; plus tard, il a passionnément admiré Léopardi
dont la tristesse ne répondait que trop bien a la sienne. Dans
divers articles, comme dans André del Sarlo, il a dit combien
il cbérissait les grands peintres de la Renaissance. II avait le culte
aussi de la musique italienne, -non pas le culte exclusif: il était
un intelligent dilettante, sensible au cbarme de Cbopin et a la
grace de Mozart ; mais la musique italienne lui était particulierement chere. 11 y a un air fameux de Stradella qui a joué,
La Confession d'un enfanl du siecle l'atteste, un role important
dans sa vie sentimentale. Et quant a l'Oihello de Rossini,
quant a la &lt;&lt; romance du saule », elle lui a inspiré un de ses
premiers poemes. La sont les vers qu'il a depuis transportés dans
sa Lucie:
Elle chanta cet air qu'une fievre b •filante
Arrache, commc un triste et profond souvenir,
D'un creur plein de jeunesse et qui se sent mourir,
Cet air qu'en s'endormant Desdémona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Commc un dernier sanglot soupire au sein des nuits.
. . . . ... . ... .. . ... .. . . . . . . .. . .. . . .. .... .
Filie de la douleur, harmonie, harmonie,
Langue que pour l'amour inventa le génie,
Qui nous vint d'Italie, et qui Jui vint des cieux l. ..

.

,

.

.. . ..

�614

615

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LB THÉATRE ROMANTIQUE

L'ltalie elle-meme, a vrai dire, il l'a tres peu vue. 11 n'y a passé
que trois mois, et l'on sait dans quelles conditions. 11 a entrevu
Florence, puis Venise ou il est tombé malade et a failli mourir.
11 a tres peu vu l'ltalie, mais il l'a revée a travers ses musiciens ses
.
pemtres
et ses écrivains ; il !'a revée et devinée assez pour' lui
emprunter de déli~ieux décors, ou manquent les traits précis, mais
qm sont plus et m1eux qu'un cadre historique qui sont une atmosphere de poésie et de beauté. Et a plusieurs' reprises, comme l'a
montré M. Lafoscade dans une excellente these de doctorat
l'Italie luí a fourni le sujet de ses pieces, notamment de Carmosi~
et de Barberine, !'une imitée de Boccace et l'autre de Bandello.

roman. Pretre a vingt ans, il a successivement aimé - d'un
amour ardent, mais chaste - Violante Borromea, Mencia, Lucrezia Gonzaga dont il avait été le précepteur, et finalement
il a passé en France ou il est devenu éveque d'Agen. 11 avait
beaucoup écrit; seules, ses Nouvelles ont survécu. II n'en avait
pas produitmoins de 214; elles furent publiées pour la premiere
fois en 1554.
Nous ne lisons plus guere aujourd'hui Bandello ni Boccace,
mais il en allait tout autrement jadis, et, en s'adressant a eux, en
leur demandant des themes, des sujets, Musset n'a fait querenouer
lllle tres ancienne ty1dition. II n'a fait que suivre l'exemple de
La Fontaine, entre áutres ; et comme il a eu raison de le suivre l
Comme il a eu raison de rouvrir ces vieux livres ! Livres mal famés,
je le sais, et en effet tres librementécrits,avecun.e rude franchise
et une gatté peu bégueule. 11s sont cependant cent fois moins
malsains que toute la littérature dont on nous régale aujourd'hui;
ils sont un inépuisable trésor d'observations justes, de réflexions
judicieuses' ; ils sont des reuvres de bon sens, de malicieuse
sagesse, et, en meme temps, ils ont tout l'attrait du conte, de la
fiction. Ils appartiennent a un temps ou l'imagination humaine
était encore jeune, ou le reve avait de la variété, de l'imprévu,
et ou, de plus, la réalité elle-meme était infiniment plus diverse,
plus pittoresque, et, disons le mot, plus amusante qu'elle ne l'est
de nos jours. De nos jours, le conte est un genre a peu pres mort ;
la liste ne serait pas longue des écrivains qui depuis le commencement du x1xe siecle s'y sont exercés et y ont réussi : Mérimée,
Nodier, Daudet et Maupassant en France, Dickens et Tolstoi a
l'étranger, - surtout Nodier, Dickens et Tolstoi, carles autres
restent des romanciers réalistes lors meme qu'ils essaient d'etre
des conteurs. Mais autrefois il n'y avait pas de littérature plus
prospere et plus aimable que celle du conte, et il serait impossible
d'étudier notre théatre ou nos romans du xvn6 et du xvme siecle
saos se reporter constamment a l'reuvre des conteurs, surtout des
eonteurs italiens et espagnols. Ce sont deux écoles assez différentes. Le cante italien, plus voisin de nos vieux fabliaux, est
spirituel et licencieux ; le conte espagnol est tragique et passionné.
Mais ils se rejoignent souvent par leurs péripéties, leur romanesque, les belles aventures, sérénades et duels sous un balean, enleve~ents, disparitions mystérieuses, attaques de corsaires, naufrages, captivités t&lt; en Alger », etc .. Tout cela est amusant et
charmant, - a une condition peut-etre, a condition de ne pas
le lire dans le texte ou la traduction littérale, mais chez ceux de
nos écrivains qui ont imité le conte italien ou la Novela espa-

• •
Le nom de Boccace est connu de tout le monde, - ce qui ne
veut pas dire que ses reuvres puissent etre mises dans
toutes les mains. Chacun sait, au moins vaguement, qu'il a véc11
au x1v0 siecle et qu'il est l'auteur du Décaméron, c'est-a-dire:
d'un recueil qui est divisé en dix journées, chaque journée comprenant elle-meme dix petits récits. Et vaguement aussi saDS
doute, on sait que! lien rattache ces récits les uns aux autres :
l'auteur nous peint Florence a la date de 1348, au moment ot.t
une efTroyable peste dévastait la ville et fit périr 200.000 habitants en l'espace de cinq mois. 11 trace un saisissant tableau des
scenes d'horreur qui s'y déroulaient chaque jour; apres quoi, il noUJ
conduit dans une belle maison de campagne située aune lieue de
la ville. Sept jeunes femmes s'y sont retirées en compagnie de troi&amp;
jeunes gens pour échapper au fléau ; l'air y est pur, les fleurs
s'épanouissent, les oiseaux chantent; aucune image funebre ne
vient plus attrister les yeux et la pensée. Cette terre d'asile est
une autre abbaye de Théleme, un paysage de Watteau, ou l'on
vit en paix, galamment, mais innocemment, et en savourant la
douceur de vivre; une partie de la journée se passe a errer dans les
jardins, a chanter, a danser au son de la viole et du théorbe,
sous de beaux ombrages; le reste du temps est consacré a des contes
que chacun d.es trois jeunes gens et des sept jeunes femmes est
tenu d'improviser a tour de ré&gt;le pour le divertissement de ses
compagnons et de ses compagnes.
_On estime a cinq ou six cents le nombre des éditions qui ont été
fa1tes du Décaméron, et aujourd'hui encore Boccace est compté
parmi les classiques de l'ltalie.
Bandello est plus oublié, et c'est dommage.
1480 a 1561 ¡ il était né a Florence, et sa vie

�616

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gnole en l'adaptant aux lois de notre art et aux besoins
notre esprit.
Et par exemple, je ne conseillerai a personne de lire les
Nouuelles de Cervantes ou de tel autre conteur espagnol ; cela
semblerait bien long, bien embrouillé. Mais qu'onlise les Nouuelle,
iragi-comiques de Scarron qui ne sont qu'une adroite imitation
des Novelas ; qu'on lise dans son Roman comique les historiettes
que débitent Ragotin et Inésille, en particulier L'Amanle invisible ou bien Le Juge de sa propre cause, ou encore dans le
Gil Bias de Lesage les petits récits intercalaires de meme provenance et de meme colorís : on sentira que! est l'agrément de ce
romanesque propre a l'Espagne, quand l'art frail(;ais s'en empare
pour le mettre en ceuvre et lui donner tout son prix. De méme,
c'est a travers Musset qu'il faut Jire Boccace ou Bandello, soit
que le conte devienne chez lui un petit poéme et s'appelle
Simone ou Silvia,· soit qu 'il devienne une comédie dans Carmosin,
ou Barberine.

•• •
II a pris le sujet de Carmosine a Boccace, vne récit
xe J ournée du Décaméron, récit que Boccace,
Dans sa simplesse accoíHumée,

avait intitulé La Fille de l'apolhicctire. Lise, filie de l'apothicaire
Bernard, a vu de sa fenetre un tournoi ou le roi de Sicile, Pierre
d'Aragon, pr~nait part et ou il s'est distingué. Depuis lors, elle ne
pense qu'a lm, son cceur est pris, et elle sent si bien l'infranchissable distance qui est entre eux, 1~ folie d'un te! amour, qu'elle se
désespére, languit, semble pres de rendre !'ame. En vain son pere,
peu confiant dans sa propre science et dans les soins d'une nature
un peu spéciale qu'il pourrait lui offrir, mande a son chevet les
plus illustres médecins. Ils ne peuvent soulager son mal. Un jour,
elle appelle le chanteur Minuccio d'Arezzo qui est le protégé du
roi Pierre, et elle le prie de révéler au roi l'amour dont elle meurt,
non dans la pensée de gagner son cceur, mais afin de mourir moina
triste. Minuccio fait composer par un poéte une chanson dan&amp;
laquelle la jeune filie soupire sa peine ; il chante la chanson ; le
roi l'écoute, le questionne, est ému de pitié, et se rend aupres de
cclle dont il vient de surprendre ainsi le touchant secret. II Iui
parle avec douceur, il lui ordonne de vivre, lui choisit un mari, et
se déclare son chevalier, sans luí rien demander qu'un seul baiser
qu'il lui donne en présence de la reíne sa femme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

617

Si l'on se rappelle la piéce de Musset, on voit qu'il y a suivi de
pres le texte italien. La marche de l'action y est a peu de chose
pres la rnéme. En quo_i done consis!e son or~gi~alité ?_ Est,-ce
a faire de Carmosine la hile non plus d un apoth1ca1re, ma1s d un
riche marchand de Palerme ? Évidemment, non ; la petite retou&lt;:he est insignifiante, et la distance sociale n'en est pas moins
grande entre Carmosine et le roí, la piece n'en est pas moins
&lt;:omme un autre Ruy Bias, dans son allure modeste et discréte.
L'originalité de Musset consiste d'abord a introduire sur la scene
quelques personnages nouveaux, deux ~urtout, ser Vespa~iano
et Perillo 1 l'un et l'autre épris de Carmosme, et dont les phys1onomies s'opposent - ser Vespasiano, homme de Cour, hableur,
intéressé et sot un autre Irus, moins épris de Carmosine que de
sa dot - Perilio, tendre et sincere, de longue date ami de la jeune
filie a qui méme il était quasi fiancé. lis ajoutent _de l'intérét a
a l'action; ser Ves.gasiano y apporte san~ le voulo1r un élément
comique, tandis que la présenc~ ~e Penll~, sa ~endre~se pou~
Carmosine son attachement f1dele, et l affection qu elle lm
garde malgré tout au fond du cceur, nous font plus aisément
accepter le dénouement de la piéce. Car il s'agit de le rendre
acceptable, ce dénouement, et je ne suis pas sur qu'~l nous semble
l'étre quand nous lisons Boccace. La, au contraire, se montre
tout le talent de Musset, toute sa légéreté de main. 11 s'agit de
guérir Carmosine d'un amour insensé, de luí faire comprendre
que le réve n'est pas la réalité, mais que la réalité elle-méme, aprés
tout, n'est pas si méprisable ; il s'agit, en d'autres ter~es, d'u~
de ces amours de tete qui font parfois beauc·oup souffnr, et qm
cependant peuvent étre guéris, qu'une main délicate est capable
de guérir. Musset s'est montré bien adroit et bien délicat, en effet,
et de deux manieres: d'une part, en créant ce Perillo que Carmosine a aimé naguére, que peut-étre elle aime encore P!us qu'elle
ne croit, et qui est digne, en tou_t cas, d~ reconqué~ir tout son
creur, et d'autre part en faisant mtervemr au de;me~ acte ~a
reine la femme de Pierre d'Aragon, avant de faire mtervemr
Pierr~ d'Aragon lui-méme. C'est la reine qui vient la ~remié~e
trouver Carmosine, qui la confesse, qui la rassure en ~m ~émo~gnant autant d'estime que de pitié. Ceci est d'un ~rt bien mtell~gent et fin. &lt;&lt; Un mari meme fidéle et dévoué, d1t avec esprit
M. Lafoscade, a touj o;rs mauvaise grace arecev~ir desco;11fiden~es
féminines si indirectes et si voilées qu'elles s01ent. S'1! s'av1se
d'aller co~soler un cceur qui souffre d'amour pour luí, il risque ~ort
de nous parattre ou suspect ou ridicule. Mais que sa femme s01t la
pour écouter l'aveu, pour y répondre ; que, la premiére, elle

�618

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ait pitié de sa pauvre rivale, et que, incapable de jalousie, elle
sache lui offrir une compassion vraie, des paroles sans amertume:
elle évitera a son mari tout ce que la situation aurait pour lui
, d 'un peu plus qu' embarrassant»; il pourra parattre ensuite, donner
a Carmosine un baiser, et mettre la main de la jeune fille dans
celle de Perillo. Cette scene-la, si Boccace luí en a suggéré l'idée,
encore est-ce bien Musset seul qui l'a écrite, et cette scéne-la,
c'est toute la piece :
LA REINE

••. J'ai pour amie une jeune filie, belle comme vous, qui a votre age, qui
est comme vous un peu souffrante ; c'est de la mélancolie, ou peut-etre
quelque chagrin secret qu'eUe dissimule, je ne sais trop ; mais j'ai le projet,
s1 cela se peut, de la marier et de la mener a la Cour, afín d'essayer de la
distraire ; car elle vit dans la solitude, et vous savez de que! danger cela est
pour une jeune tete qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions ; qui prend
pour l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour !'avenir tout ce qu'elle ne
peut voir ; qui s'attache a un reve dont elle se fait un monde, innocemment,
sans y réfléchir, par un penchant naturel du creur, et qui, hélas I en
cherchant l'impossible, passe bien souvent a coté du bonheur.
CARMOSINE

Cela est cruel.

CARMOSINE

Heureuso, si elle en aime un nutre ?
LA REINE

Vous ne répondez pas a ma question prernierc. Je vous avais d~mand,é de .
m~ dire si1 a votre avis personnel, Perillo vous semble, en ~ffet, digne d étre
chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en conJure.
CARMOSINE

Mais, si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra done l'oublier ?
LA REINE, a parf.
Je n'en obtiendrai pas davantage. (Haut.l Pourquoi l'oublier ? Qui le lui
demande?
CARMOSINR

Des qu'elle se marie,

il me semble ..... .
LA REINE

Eh bien J achevez votre pensée.
CARMOSINE

Nr commet-!lle pas un crime, si elle ne peut donner tout son creur, toute
son ame?
LA REINE

LA REINE

Plus qu'on ne peut dire. Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus
nobles et des plus sages, perdre leur Jeunesse et quelquefois la vie pour avoir

Je ne vous ai pas tout ~it, mais je craindrais....
CARMOSINE

gardé de pareils secrets J

CARMOSINE

Parlez, de grace, je vous écoute ; je m'intéresse aussi

On peut done en mourir, Madame ?
LA REINE

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent n'ont jamais su ce
que c'était que l'amour, ni en ri!ve ni autrement. Un homme, sans doute,
doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude de l'activité, Je métier des armes surtout doivent le sauver ; mais une femme 1 Privée de ce qu 'elle aime, ou est son soutien ? Si elle a du courage, ou est
sa force ? Si elle a un métier, ffit-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire oú est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille
ou que son pied fait tourner le rouet ?

LA REINE

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'iltre pas obligé de les plaindre
qu'on ne veut pas croire a nos chagrins. lis sont réels, et d'autant plus profonds qtJe ce monde qui en rit nous force a les cacher ; notre résignation
est une pudeur ; nous ne voulons pas qu 'on touche a et voilc, nous aimons
mieux nous y ensevelir ; de jour en jour on se fait a sa souffrance, on s'y
livre, on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la mort ... Voila
pourquoi je voudrais tAchcr d'en préserver ma jeune amie.
CARMOSINE

Et vous songez

a la maricr. Est-ce que c'est Perillo qu'elle aime ?
LA REINE

Non, mon entant, ce n'est pas lui; mais s'il es• te! qu'on me l'a dit, bon,
brave, honnete, - savant, peu importe ! - sa femme ne serait-elle pas
heureuse 'l

a votre amie.

LA REINE

Eh bien I supposcz que cclu~ qu'.elle aime, ou croit aimer, ne puisse étre

a elle ; supposez qu'il soit mar1é lm-mi!mc.

CARMOSINE

Que dites·VOUS ?

CARMOSINE

CARMOSINE

Que vous me charmez de parler ainsi 1

619

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Ah I Madame, qui étes-vous ?
LA REINE

Jma inez ue la sreur de ce prince, ou sa femme, si vous vo_ulez, soit ins-

~l~1"liI.€iíf~t¡1~;~:~pi}~J};~~~:~!~i]

t.out simpl:cl que cet épou&gt;-: vic orieux, e
m endra sans peine ·
royaume, ait inspiré un sent1mcnt q~e tout le mondea1~t/de sa jeune rivale:
figurez.vous qu'elle n'a aucune déf1ance_, aucune ci; "
't il son honneur·
non qu'elle fasse injure asa beauté, mais parce qu_elL cro\m r un si and
supposez qu'elle veuille enfin que cette entrf~ntethi~~1t ~a~s:é ªdais la s01ftude,
pririce ose l'avouer, afm que cet amour, 1s .
.
s'6p~ en se montrant au grand jour, et s'ennobhsse par sa cause meme.
CARMOSINE, fléchissant le genou.
Ah I Madame, vous @tes la reine 1

�620

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA REINE

Vous voyez done bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier
Don Pedre.

• •
On voit par l'exémple de Carmosine quel heureux partí Musset
a su tirer de l'reuvre des vieux conteurs italiens. 11 leur emprunte
leur joli romanesque, le charme des belles aventures, la grace
archa~qu~ de la donné~ premiere ; mais il corrige, il affine ce qu'il
y ava1t d un peu grossier encore dans leur bonhomie et dans leur
art. Et si la chose est sensible dans Carmosine, elle l'est bien
davantage dans une autre piece puisée aux memes sources dans
Barber~ne ou, selon le titre dela premiereversion,LaQuenou'iltede
Barb_erine, - car il y a eu deux versions successives, la premiere
pubhée en 1835 dans la Revue des Deux Mondes, la seconde écrite
en 1851 en vu~ de la _scene ; et des lors c'est ce dernier texte, plus
développé, qm a touJours été réimprimé.
Le sujet est pris cette fois chez Bandello, dans une nouvelle
intitulée Tour merveilleux joué par une noble dame d deux barons

hongrois.
Ban~ello raconte qu'au temps ou le roi Mathias régnait sur la
Hongne et la Boheme et avait pour femme Béatrice d'Aragon,
il y_ ava~t en Boheme un chevalier tres noble, tres loyal, tres bon,
ma1s tres pauvre, dont la femme s'appelait dame Barbera. Ulric
so~~rait de sa pauvreté, non pour luí, mais pour sa femme, a
qm Il eut voulu faire une vie facile et brillante. Un jour vient ou
elle s'aper~oit d~ sa tristesse; elle le presse de questions. Il lui
avoue son_ mtent10n de se rendre a la Cour afín d'y faire fortune,
et sa cramte de la laisser seule, exposée aux entreprises des
galants. Elle répond qu'en effet, étant femme elle aimerait
elle aussi a tenir un haut rang, qu'elle peut cependant s'en passer
volontiers pourvu qu'elle garde son amour, que d'ailleurs elle ne
s'op:J?ose po_int ~ son projet, comprenant son ambition, qu'il peut
partir sans mqmétude, qu'elle mourrait plutót que de le trahir,
qu'elle est prete a vivre enfermée dans une tourdu chateau si cela
lui convient et s'il n'a pas confiance en sa parole. Ulric se décide
done a partir, apres toutefois avoir acheté d'un vieux sotcier
polonais un miroir magique a l'aide duquel il saura sisa femme
lui ~st fidele ou non. - Vieille fiction qui a souvent reparu dans
la httérature; telle, dans L' Aslrée, la &lt;&lt; Fontaine de vérité &gt;&gt; ou
l'amant qui s'y regarde voit se refléter l'image de sa bien-ai~ée,
a coté _de sa p~opre image si la bien-aimée ne l'a point trahi, une
autre 1mage s1 la trattresse en aime un autre. - Muni de son

LE THÉATRE ROMANTIQUE

621

miroir magique, le chevalier arrive a la Cour, et il est présenté a
la reine Béatrice ; presque aussitot, il a querelle avec un baron
hongrois qui le raille sur sa confiance en sa femme ; un pari est
conclu par-devant la reine, entre Ulric d'un coté et de l'autre
deux barons, Uladislas et Albert. Albert tente le premier
l'épreuve, et le voici chez Barbera. Elle devine son dessein, lui
tend un piege, lui donne rendez-vous, en termes passablement
cyniques, dans une chambre du chateau : des qu'il y est entré, la
porte se referme ;· il e_st pris. Par le petit gui~het,_ u~e.serva1:1te
l'avertit qu'il n'aura nen a manger avant d avoir file la lame
qui est la pres de lui, avec une quenouille e~ ~n fuseau ; il s'i?digne, il se fa.che, et, la faim le pressant, fm1t par céder. S1x
semaines plus tard, arrive Uladislas ; il a meme sort, et dévide
comme l'autre a filé. Barbera prévient alors son mari. La reine
Béatrice envoie son chancelier au chateau de Barbera ; il
ramene les deux barons prisonniers, lesquels se voientcondamnés:
1o a recevoir le fouet ; 2° a perdre tous leurs biens qui seront
donnés a Ulric ; et 3° a quitter le royaume pour n'y plus revenir.
Et Ulric revíent tríomphant vivre et víeillir en paíx aupres de
sa chere Barbera.
Tel est le conte de Bandello. Mais quand on se met a líre les
conteurs, on s'apergoit bíentot qu'ils exploitent en commun un
fonds de légendes populaires, et il esb fréquent de retro u ver chez
l'un ce qu'on víent de lire chez l'autre. Dans le Décaméron de
Boccace, ne Jour-née, 1x8 Nouvelle, íl y a un récit dont le début
tout au moíns ressemble fort a celui de Bandello, et que ;\lusset
s'est également rappelé en écrívant Barberine. Le récit de
Boccace est intitulé Les Malheurs d'une honnete femme ; c'est
l'histoire de Bernard, marchand génoís, et de sa femme Ginevra
Appclé a Paris par ses affaíres, Bernard s'y rencontre avec ?es
compatriotes,notamment avec unjeune homme appeléAmbro1se.
La discussion s'engage sur le méríte et la constance des fem~es,
et Bernard faít avec Ambroíse le meme pari qu'on vient
de voír faire a Ulríc. Ensuíte, il n'y a plus aucune analogie
entre le récít de Boccace et celui de Bandello. Chez Boccace,
Ambroise s'íntroduít dans la maíson de dame Ginevra en se
cachant au fond d'un grand coITre qu'elle fait apport~r dans sa
propre chambre sans savoír ce qu'il renferme ; la nmt venu~,
íl sort du cofTre observe l'ameublement de la chambre, pms
rentre dans sa dachette. Le lendemain, ses complices víennent
reprendre le coffre et délivrent le captíf. Ambroise retourne a
París, et pour prodver a Bernard qu'íl a gagné son parí, qu'il ~
triomphé de sa femme, íl luí décrít en détaíl tous les objets qu'tl

�•
622

623

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

a vus_ dans la chambre de Ginevra. Bernard, égaré par la jalousie,
ne lm demande pas d'autres preuves de sa victoire. Furieux, il
envoie un valet avec ordred'égorger l'épouse coupable.Le valet
apitoyé, fait grace a Ginevra, a condition qu'elle s'en aille bie~
loin etne reparaisse plus. Elle se meten route,habillée enhomme,
elle s'embarque sur un bateau qui fait voile pour Alexandrie ·1
la, elle devient, toujours sous son habit masculin 1 le confident
l'ami du Soudan. Et un jour, le hasard ayant amené a Alexandri~
son mari Bernard etaussi le perfideAmbroise, elle oblige Ambroisea
confesser son crime et pardonne a son trop crédule mari, tandis
qu'Ambroise est condamné a mort par le Soudan.
Mais voici que le conte de Boccace nous mene a un nouveau
rapprochement, car l'histoire littéraire est faite de ces ricochets
de ces reflets qui passent d'une reuvre a une autre ceuvre. On n~
peut Jire Les Malheurs d'une honnéle femme sans y reconnattre
la source d'une des pieces les plus étranges ou les plus étourdissantes qu'ait écrites Shakespeare, son drame de Cymbelin,.
Shakespeare a maintes fois imité les conteurs d'Italie, Fiorentino
dans Shylock, Bandello dans LeJou.r des rois, dans Beau.cou.p de
bruit pou.r ríen, peut-etre meme dans Roméo el J ulielle, etc.. Dans
Cymbeline, c'est Boccace qu'il imite, et de cette imitationla encore Musset s'est souvenu dans Barberine.
Quelle ceuvre extraordinaire que le Cymbeline de Shakespeare!
II y a la toutes les folies et tousles prestigesdesa prodigieuseimagination. Cymbeline, dans la piece, e'est le nom d 'un roí de la GrandeBretagne, au temps de Jules Césaretd'Auguste; il apprend que sa
fille Imogene s'est mariée secretement, sans son aveu, avec Posthumus, et il chasse celui-ci de ses États, sans pitié pour les !armes
d'lmogene. Posthumus se réfugie a Rome, - et alors, c'est l'histoire de Bernard et d 'Ambroise qui recommence, lememe parí entre
Posthumus et Iacchimo, la meme déloyauté d'Iacchimo secachant
dans un coffre pour s'introduire chez Imogene, le meme aveuglement de Posthumus, trop prompt lui aussi a croire au récit du per·
fide et a crier vengeance. Lui aussi, il ordonne a son écuyer de tuer
l' épouse qu'il croit infidele, et, comme dans Bandello, I'écuyer fait
grace. Imogene s'enfuit, déguisée en homme. Mais remarquons
qu'icinousnesommes qu'a la findu second acte, et que la piece en
a trois autres. Et quen'y voyons-nous pas ! Nous courons le monde
entier, tour a tour en Angleterre, a Rome, de nouveau en Angleterre, dans les solitudes, dans les montagnes du pays de Galles.
Et nous y rencontrons trois especes de sauvages d'hommes primitifs, d'enfants de la nature, un vieillard, Belariu~, et deux jeunes
gens, Guiderius etArviragus ; et ils recueillent Imogene, habillée

en homme; ils luí don.nent asile. Puis, ce sont des scenes de tuerie,

de fausses morts, des poisons qui endorment et ne tuent pas ; une
grande bataille qui s'engage sur la scene entre les sujets de Cymbeline et les Romains et ou les Romains sont mis en fuite grace
a l'héroi:sme des trois hommes primitifs et d'un inconnu déguisé
en paysan; et, au dé1wuement, il setrouve quede ceshommesprimitifs deux sont les fils du roi Cymbeline a qui jadis ils avaientété
ravis; il se trouve que le héros déguisé en paysan est Posthumus
lui-meme, le mari d'Imogene, et enfin que Iacchimo, qui est au
nombre des prisonniers, avoue sa perfidie, en sorte qu'Imogene
voit Posthumus s'humilier devantelle et lui rouvrirses bras. Cela est
fou,mais c'est la folie dugénie, c'estcelledu plus grand poetequiais
jamais existé. Achaque instant jaillissent du dialogue des mott
profonds qui nous forcent a poser le livre, qui éveillent en nous
des échos et des reveries sans fin ; pas une scene d'amour ou ne
s'entendent des paroles délicieuses, -a la fin, par exemple, quand
Imogene, enfin justifiée, Imogene qui pardonne, se jette dans le
sein de son cher Posthumus en disant: « Pourquoi m'avez-vous
repoussée ? » et qu'il lui crie : « Reste la, 6 mon ame, suspendue
comme un fruit, jusqu'a ce que l'arbre meure ! » De meme, au
1ve acte, quand un narcotique a endormi Imogeneetque Belarius,
Guiderius et Arviragus, la croyantmoite,l'emport&lt;&gt;nt pourl'ensevelir dans le désert, quelle scene inoubliable ! 11s cbantent:
Ne crains plus les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de l 'hiver furieux :
Tu as [ini ta tache dans la vie ;
Tu as re1,u ton salaire et regagné ta demeure...
Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
~ubh ont la meme destinée que toi et rentrcront dans la poussiere.
Que nul enchanteur ne te fasse du mal...
GoO.te un paisible repos.

Telles, les funérailles d' Atala au sein des solitudes américaines;
telle, la veillée funebre, a l'heure ou la lunerépand dans lesbois
« son grand secret de mélancolie », et ou le vieux missionnaire,
penchésur la jeune morte,murmurel'antique plainte de Job:« J'ai
passé comme une fleur, j 'ai séchécomme l'herbe des champs !... »
Si je me suis longtemps arreté sur trois versions successives
d'une meme donnée, c'est que Musset les connaissait toutes trois
etqu'il s'y est reporté pour écrireBarberine. Plusieurs des propos
qu'il met sur les levres d'Ulric ou de sa femme, plusieurs des traits
dont il a composé la figure de celle-ci proviennent du récit de
Boccace. La lettre qui sert a Rosemberg pour se présenter aBarberine est prise a peu pres mot pour mot dans Cymbeline ; un

�624

REVUE DES

couns

ET CONFfRENCES

peu plus loin, Rosemberg parle d'un livre qu'il a lu et ou il était
question de la ruse employée par Iacchimo pour pénétrer chez
l'épouse de Posthumus. Mais, tout compte fait, c'est a Bandello
que Musset est surtout redevable ; il lui a pris le cadre de sa
piece - Boheme et Cour du roí Mathias - le nom de ses personnages, le miroir magique, l'emprisonnement du séducteur et la
quenouille - ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit ici qu'un plagiaire. 11 s'en faut bien. Que de grace chez luí, de délicatesse
d'esprit qui n'était pas dans son modele ! Car il y avait plu;
d'un trait. sinon graveleux ou brutal, du moins lourd et maladroit
dans le récit, du reste si agréable, deBandello; nous étions fachés
qu'en quittant sa femme, Ulric luí dlt: &lt;• Je m'en vais a regret,
parce que je crains pour mon honneur », et qu'elle répondlt en
offrant de se laisser enfermer sous cié dans une tour du chateau;
a la fin de l'historiette, il nous déplaisait de voir les deux époux
enrichis de la dépouille des barons hongrois. Chez Musset, Ulric
ne craint pas pour son honneur, il ne souffre que dans son amour
en disant adieu a Barberine, ii ne soufire que du chagrín de lui
dire adieu ; Barberine ne lui ofire pas de vivre sous cié ; elle se.
contente de lui tendre sa main, sa main loya•e, en disant :
1, Je j_
ure que je te serai fidele 11 ; et au dénouement, si celui qui
a vouiu tenter son creur est puní, si la reine veut qu'il paye
ayant perdu son parí, elle ne contraint pas Ulric a accepter une
• part de ses biens.
Dans le détail de la piece, dans la vivacité du dialogue, dans la
coupe et l'ordonnance des scenes, dans le style, tout serait a
· goúter, et en particulier la romance que chante Barberine en
l'absence de son mari:
Beau chcvalier, qui par tez pour la guerre,
Qu'allcz-vous faire
Si loin d "ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde n'est que souci ?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi,
Hélas I Hélas I chercheur de renommée,
Votre fumée
S'cnvole aussi.

Mais ce qui est excellent, ce qui n'appartient qu'a Musset,
c'est sa fagon de dissimuler ce que le sujet - ce pari dont
l'honneur d'une femme est l'enjeu avait en soi d'asset
déplaisant. 11 y a une figure tout a fait charmante dans
Barberine, et c'est, bien entendu, celle de Barberine elle-meme,

625

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

•i tendre, s~ vraie, et ~n meme temps si gaie, si malicieuse, si
femme. Mais la merveille est que la figure meme de RosemberO'0
d~ l'i~~erti,nent qui ~ parié d_e triompher de sa vertu en u~
ehn d reil, n est pas od1euse ; lom de la. Chez Bandello Boccace
-et Shakespeare, le r6le ou les rélles qui correspondent ~ celui de
Rosemberg sont purement odieux, · surtout chez Boccace et
Shakes~eare : Ambroise ou Iacchimo, tous deux sont d'infñmes
calommateurs, des trattres dignes de la potence. II en va tout
~ut~ement_ che~ Muss_et. ~ar ~e _jeune homme, qui vient défier
Ulric et qm se pique_ d 1 etre irrésistible pour Barberine comme pour
toute femme, le petit Rosemberg, n'est ni un trattre ni un débauché; c'est ~out simplement un tres jeune homme, presque un
enfant, qm a lu beaucoup de romans, et qui juge la vie et les
f~mmes d'apres ses lectures, un étourdi qui ne sait ríen de la
'lle, au fond tre~ t~mide, et qui fait d'autant plus le fanfaron qu'il
se sent plus timide et plus novice. On sait qu'il n'y a perso?ne de plu~ e?treprenant qu'un timide, lorsqu'une fois il a
pns son partid oser. Non, certes, il n'est pas du tout ha1ssable
ce Rosemberg ; il e~t am~sant, il e_st meme tres airnable, parce qu;
nous ne voyons_ bien vite en lm que son extreme jeunesse. Je
co~pte dans la httératu~e tre~ pe~ de portraits dejeunes gens qu' on
pmsse comparer a ce~m-la ; Je nen compteque trois ou quatre :
le Dora~te de Corneille dans Le Menteur, Lesliedans L'Etourdi
de Moliere, et, plus pres de nous, Nicolas et Petia Rostow
da?s Guerre el paix. Nicolas et Petia sont eux aussi des enfants
qui veulent se. donner des airs d'hommes, des airs de vieux
hussards, et qm essaient d'etre a l'occasion plus mauvais sujets
q~e to~s leurs camarades de régiment: seulement, ils ne savent pas
faire ; ils ne font pas peur du tout ; leurs yeux innocents démente~t leur~ paroles sceptiques, et ils n'arrivent pasa nous faire ouhher qu'ils ont dix-huit ou vingt ans.
. C'est le cas de Rosemberg, et la est, ce me semble, l'originalit~ de la_piece. La femme qu•il veut séduire n'est pas longue a
voir a qm elle a afiaire ; elle s'amuse de luí sans qu'il s'en doute
et, _en le punissant comme un écolier qui n'a pas été sage elle I;
trai~e comme il méritait exactement d'etre traité. Qu\ne est
habite a déconcerter sa galanterie et a Iui faire sentir qu'il n'est
pour elle qu'un enfant !
BARBERINE

~ v~~s pri~ de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre
un étrce e ma1son. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait etre
anger pour nous ....
ROSEMBERG

Vous me pénétrez de reconnaissance. A vous dire vrai,en venant chczvous,

42

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

6'l1

REVUS D~S COUI\S ET toNFtRENCES
ROSBIIBBRO

,- ne tNipt.19 que d'étNI irnportllll, el Je oOlll'l'aill grand yllqUe de le dt"Nnlr
li je lalllaia parlar mon cOIW'.
DAllBBl\JNlt,

a part.

Parla' son oceur I d~jll I quel langage 1 {H..,,l Soycz assuré, telgneur
l\osemberg, que vous ne me génez pas du tout ; car cette liberté que je
,vous offre mtest fort n~cessail'e {I 1nol-méme, et je vous la donne pour en
~•usai.
ROSEII.BERG

Cela a'en"'nd, je connais les convenances, et je ;:ais quels dtvoir5 m'impose
~otre rang. Une cMt,:laine est reine chez elle, et vous l'ét.cs deux tola,
Madame, par la ooble$&amp;e e\ par la b~auté. .
BARBE'ftlN~

Ce n'est pas c,~a. C'est que da.ns ce moment•ci noos sommes en tratn de
bire la wndange.
ROSEKBERG

011i, vraimrnt, j'ai vu, en passant sur c •,s collines, quantité de paysans.
Cela ressemt,le u une Mle, et vous recevcz sans doute, a cctt~ occaslon, les
bornmag,cs de vos vassaux. lis doiven\ élr• beureux, puisqu'ils vollS appir•
t,ienneDt.
BARBERINE

Oui, mais ils sont bien tourmentanls ; ... il me faut aller aux champs tout.e
la jfflllnée pout faire rcntrer kl mais et les foins t'ar&lt;lif6.
ROSEMBERG, d par!.

'SI elle me r~pond sur ce ton, cele. va élre bien peu poétique. ,
BARBERL"ilt. de merm:.
S'il persiste dans ses compliment.s, cola pourra étre divertissanl.
JIOSElo!BERG

J'aVO\le, Comtesse, qu'une chose m'étonn~ Ce n'ost pes de voir une noble

dame veiller au soin de ses domaines ; mais j'aurais cru qllll c'était de plus
loln ...
BAllBERINll
Je contois oela. Vtn111 et.es do la Cour, et les boautés d'Albe Ro~• ne prombnent paa dani l'berbe leurs souliers dorós.
·
ROSUBERG

C'est vrai, '.Itadame, et no trouVllz-vous pas qoe oette vie toute de platsr,
de f~tea, d'enchantemonts et de magnificence, esl une chose vraiment
admll'able ? Sans vouloir médire des verlús champét.zes, la vraie place d'une
jolie temme n'est-clle pas l/i, dans cetle sphere brillante ? Reg-..1rdez votn,
miroir, Comt-.e. Uoe j~ie rernme n'est-eUe pa~ le chef-d'Oll1vre de la
création, et toules l.}s riche,ses du monde ne ~onl-ellcs pas faitss pour l'entou•
rer, pour l'ettlbellir, s'i\ était possible ,
0ÁRBEI\INE

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames no voicnt ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied so pose a lerre, c'eS\
au, un carreau de velours.
1\()$1:MBEll"G

Oh I pas toujours. Ma 'tante Béalrice va aussi comme vou~ dans les champa.
OARBERI!CE

Ah I votre tante est bonne ménagere 'I

Oul, et bien -avare, excepté:pour mol, car elle me donnerait ses coltfes,
BARBERINE

En vérité?
ROSEMBERG

O~ 1 eertainement; c'est d'elle que me viennent p:"eSque tous lee biJoux
que Je porte.
BIJIBERINE, d parl.
Ce garc;;on-la n'est pas bien méchant.

Il n'est pas besoin de souligner davantage la valeur littéraire
des deux petites pieces dont Musset avait emprunté le sujet
&amp;WQ conteurs italiens, celle surtout de Barberine. Peut-etre resterait-il a se demander si, au point de vue moral, Barberine est une
dém?nstration tres concluante. II est a noter que parmi tant
d~ VIeux contes oil est célébrée la finesse féminine - Vigny ellt
dit : la ruse de femme - l'hi. toire de Barberine est la seule
ou la finesse féminine soit associée a la vertu, oil une femme
se ~rve ~e son esp':Ít«pour lebonmotih, non pour tromper son
man, ma1s pour lm rester fidele. Nous en devons conclure, je
pense, que nos peres étaient des impertinenk. Mais devona-noua
en conclure aussi qu'Ulric avait raison de tenir le pari que lui
proposait Rosemberg, et qu'un autre que Rosemberg ellt échoué
~mme lui ~upres de Barberine ? C'est une grande question, et
d y a une p1éce de Musset lui-méme dont le tilre dit qu' • il ne
faut jurer de rien ,.
(d suivre.)

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN

629

I

Les origines de l'héroisme cornélien
Conférence d'agrégation (A propos de Polyeucte¡

Cours de 11. HOBERT GILLOT,
Professeur a l' Unil-ersilé de Stri..sbourg.

Les études les plus récentes sur l'héroisme cornélien, au premier
rang, l'article décisif de M. Lanson sur le Généreux de Descartes,
ont établi les concordances que présente la conception des passions
mise en ceuvre, · des 1636, par le poete du Cid, et la définition
qu'en donne, en 1649, dans son Trailé, le philosophe Descartes.
Rencontres frappantes, a-t-on dit, mais simple &lt;&lt; parallélisme »,
« reflets des memes causes », la chi;onologie !'indique, non point
rapports d'effet a cause, comme en découvre, appliquée a la
doctrine del' Académie de Peinture, la confrontation des théories
cartésiennes et les définitions élaborées par les théoriciens de
l'Académisme.
Ces causes génératrices des memes effets ? L'influence de la
réalité contemporaine qui présente le spectacle courant d'individualités énergiques, «intellectuelles » et réfléchies, d' etres tout de
raison et de volonté : un Richelieu, un Retz ou un Turenne. En
second lieu, l'influence de la Renaissance qui adapte le Stoi'.cisme
antique au Christianisme et, par ailleurs, vulgarise la légende du
Romain mattre de lui, un peu figé dans son attitude de héros impassible et austere. Ajoutons-y- etc'est ce que nous voudrions
établir- l'influence moins connue des conceptions religieuses que
propagent, a la suite de Frangois de Sales, les spirituels del' époque, toute une école, nombreuse, dontlesbellesétudes de M. Henri
Bremond, s'ajoutant a cellesde M. Strowski, viennent de révéler
l'importance dans l'histoire des idées du siecle : néo-stoi'.ciem,,
humanistes la'iques, humanistes dévots, en des mesures diverses,
ont contribué a préparer le type du héros cornélien.

L'on sait l'importance du mouvement néo-sto'icien, en cette fin
du xv1° siecle, qui prépare, dans tous les domaines, l'épanouissement du « Grand siecle ». C'est alors, dans les écrits d'un
Charron ou d'un du Vair (La philosophie morale des Sloiques est
parue entre 1592 et 1603, le Traílé de la Sagesse en 1601), que
s'élabore cette croyance en la volonté raisonnable qui aboutira,
en 1637 et en 1649, ala proclamation du«primat &gt;&gt;delaraison et de
la volonté par l' auteur du Discours de la mélhode et du Trailé des
Passions, et s'affirmera, des 1636, dans l'ceuvre de Corneille.
Conception énergique qui, tant6t, insiste davantage sur la bonté
naturelle de l'homme et, avec du Vair, proclame sa nature « ei
sage mattresse, qu'elle a disposé toutes choses au mei!leur état
qu'elles puissent etre et leur a donné le premier mouvement au
bien et a la fin qu'elles doivent chercher, de sortequequi le suivra.
sans doute, l' obtiendra »; ou, moins optimiste, telle la Sagesse de
Charron, fait la part tres large a« l' etre de misere et de corr~ption
en l'homme » vain, faible, inconstant, « la plus calam1teuse
et misérable ~hose du monde ». Qu'il définisse, comme le fait
du Vair, le bien « l'etre et l'agir selon la nature », ou, qu'aver
Charron, il fasse consister, pour l'homme, la sagesse, a" connattre
bien ce qu'il est, son bien et son mal, combien etjusqu'ou la nalurc
l'a étrenné et favorisé et ou elle lui ·a défailli », le StoYcisme
chrétien ne cesse d'affirmer que la sagesse e&lt; n'est pas sans connaissance, sans discours et sans étude » et fait la part égale a la
raison et a la volonlé dans son exercice.
« Primat de la raison » : &lt;&lt; Naturellement, prononce du Vair,
l'hommedoit etre composé defa¡;on que ce qui est le plus excellent
en lui y commande et que la raison use de tout ce qui se présente,
selon qu'il est plus séant et plus a propos » ; « primat de la volonté»: « Le bien de l'homme, écrit l' auteur de la Philosophie morale,
consiste en l'usage de la droite raison, qui est a dire en la vertu,
laquelle n'est autre chose que la vraie disposition de notre
volonté a suivre ce qui est honnete et convenable », sur ces deux
principes absolus se fonde la sagesse des nouveaux Stoiques.
Mais, convaincus qu'en nous « le principe et mouvement de nos
actions est l'entendement et la volonté, et le bien que nous cherchons, leur perfection », ils sont, pareillement, unanimes a enseigncr la méfiance a l'égard des passions. lis répetentque « vivre
selon la nature », c' est «n' etre point troublé de passions », et proclament que la condition préalable, pour quiconque « veut se

�1

600

LES ORIGINES DE L HÉROISME CORNÉLIEN
RBVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

co~porte~, envers les choses qui se présentent, selon la droite
raison », e est ~e.« purger s?nespritdes passions» qui• éblouissent
de leur fumée I reil de la raison », sagesse virile mattresse d'ellememe, mais reslriclive et privalive, qui consist~ a mettre a l'ame
e le 1r:1ords en bouche », et fait consister le tout de l'homme dans la
prabque de la _« prudence », cette vertu supérieure qui • nous
apprend a av~ir le mouvement de l'esprit droit et la volonté
r;1ée_ par la ~aison ». L_e « prud'homm~», tel que Je définitCharron,
n est-ll ~as l homme bien~ réglé » qm s'est « dépouillé»,«guéri 11
des i:iass10ns e~ « tumu!tuaires afie_ctions »et,« avec mesure et proport?on », réahse en lm « une égahté et une douce harmonie de
ses _JUgements, ~olontés, mreurs •,•se maintient en tranquillité
et !ibe~é », « s01gne et non passionne ,, « ne s'attache et mord
qu a bien peu et se tient toujours a soi 11 ?
U~ idéal d'humanité sage et moyenne, modérée et harmo~ieuse, _Plut6t qu'enthousiaste et impulsive, « pauvre de
désirs et nche de contentement », méfiante souverainement a
l'égard_ des passions « qui ne sont que bonds et volées acces et
reces fiévreux de folie, saillies et mouvements violent; et téméraires », telle est, réduite a quelques formules, la conception que
professent de la ~a~~sse l~s Sto1ques chrétiens: idéal de repos et
~on de lutt~, qm s mgéme a préserver la liberté intérieure au
h eu de la risquer en ~'héro1ques et tragiques aventures o~ de
1
s expo~er a la c~nquérir par de violents combats, en pratique
la« Jomssance qméte et douce » et fuit la « contention , d'une
volon~é trop « bandée », - sagesse propre a faire des bourgeois
supérieurs et non pas des héros.
'
Devarn;anL Corneille et Descartes par le r6le de puis~ance diri•
geant~ et m~ltresse qu'elle assigne a la raison et a la volonté, elle
répudie, a I avance, le culte de la passion généreuse J'élan spontané de_tout l'etre, les« folies sublimes» dela volonté~nthousiaste:
elle traite en ennemies et en rebelles les puissances agissantes et
« exp~nsives u, qui se livrent, dans l'ame des héros et des héroines
cornéhennes, le tragique combat dont l'enjeu s'appelle l'honneul'
ou la gloire.

II
Postérieurs d'une trentaine d'années environ 1 Je Discour, de
~?Iza~ sur le Romain, son Discours sur ,Uécénas, ou sur la Gloi~,
1
~ mspirent_ ~ une sagess~ apparentée, mais déja la dépassent et
portent, VlSlble, 11 empremte d 1 un esprit nouveau.

631

Stoicien héroique, a la fa"on des personnages de Plutarque, co
Polybe ou de Tite-Live, et quelque peu conventionnel, le « consul
romain » dont l'auteur du Sqcrale chrélien crayonne le portrait
idéal a l'honneur de la marquise de Rambouillet. « Ame véritablement souveraine et de premier ordre », il est inaccessible a la
crainte comme a la corruption. « Une connaltninature, ni alliancc,
ni afiection, quand il y va de l'intéret de la Patrie». Les « vainea
apparences des choses humaines », tout ce qui étonllf et éblouit,
ne le touchent point. u Tout ce qu'il y adanslemondeil'effroyahle
et de terrible n'est pas capable de lui !aire cligner les yeux. Tout
ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut donner una
tentation. On ne saurait le vaincre, on ne saurait le gagner. •
« Également !ort de tous cOtés », cette &lt;&lt; partie mortelle », par
ou la faiblesse a prise sur les grands courages, ne se trouve point
en son ame.
A ces lraits, qui n'a reconnu les Romains d'Jiorace, mais aui.si
quelques-uns des héros de Corneille? :'&gt;1ais,il importe de l'observer,
ce portrait qui résume, d'une fa~on définitive, les traits dont les
lecteurs d' Amyot s'étaient plu a composer la figure du u héros11
antique, déja se tempere de quelque humanité et se rapprocho
de la commune nature : « l'héro"isme intégral » des Romains de
Plutarque « s'humanise ». Regardé « par un endroit qui soit plu¡¡
exposé a la vue des hommes », on ne remarque en ses acLions ni
« une íroideur luche et pesanle, ni une véhémence téméraire et
préripiLée », cL, « encore qu'il ne fasse rien médiocrement, il no
fait rien néanmoins avcc ef!ort ». Sa u bonne grace » le fait aimer,
son « charme » lui gagne les creurs. ll sait conserver u la grandeur
et la dignité », memc dans la «plaisanterie », mais la u raillerie •
vient tempércr a propos « l'éternelle sévérité ». Caton le Censeur,
a l'occasion, sáit se dérider et lacher la bride asa u belle humeur ».
e Sages et modestes », les graces o ne fardent pas la majesté » du
Romain. Elles u l'ajustent le moins du monde et l'empechent
seulement de faire peur ». La Gloire est sa passion dominante
et la « fiévre » de son esprit a « ses relaches aussi bien que ses
redoublcments ».
Ainsi, « l'urbanité » et tout ce qu'un souci continuel de grandeur
permet de qualités u faciles », d'humaniLé « douce », souriante el
e généreuse », vient tcmpérer « dans une République de fer et ele
bronze , la sévérité et !'extreme rigueur des premiers ages. A
Scipion, qui personnifie le « bon temps en sa fleur », l'age
d'or des vertus romaines, succéde Auguste qui sail faire régnerlrs
• graces »asa Cour, et voici en Mécénas s'incarner la « vertu j ouisnte et couronnée », la vertu « facile et spontanée n qui n'a

�•
632

\

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus ríen de commun avec la « vertu pénible et laborieuse ,.
des temps stoiques.
Li_béralité, générosité, ce sont la qualités bienfaisantes qua·
prabque, sans efforl, !'ami et le confident d' Auguste. « 11 n'avait
ga:de de contrefaire le libéral et le généreux. 11 eut eu bien de la
peme a s'empecher de ne l'etre pas. Pour cela il ne lui fallait
ni. trayaill_er, ni comhattre. Se laissanl aller d l~ penle de son inclm~lzo_n, 11 ne tombait jamais que dans le bien et dans la vertu.
Et ams1, ses bonnes actions venant de source, et n'étant pas tiréesa force de hras comme celles de quelques héros de notre siécle on
n'~°: estimait pas moins l'aisance de la liberté que l'éclat et la ~a~f1~ence ». Une cc douce émotion » qui se communique a ceux
qw 1 approch~nt, des ce ch~rmes involontaires » qui &lt;c gagnent
l~s sens extér1eur~ en un m~tant e_t donnent passage jusqu'a
l Ame »,_ font de lm un merve1lleux mcitateur a la vertu. cc N'y
ayant ~ien d~ si franc et de si relevé que ]'ame de l'hornme », la
u parfa1te ra1son » est ce celle qui la traite selon la noblesse de sa
nature &gt;&gt;. C'est cc avec douceur ,, que I'on emporte la volonté
': sans beaucoup ~e rés~stance &gt;'., et ce de la volonté on passe ;
e~ten_demen~, qm est s1 ennem1 de Iacontrainte, que, pour l' éviter,
li s élo1?ne me~e de son propre objet et rejette la vérité, quand
on la lm veut faire recevoir par force».
Tout en faisant Ieur part - la premiére - a la raison et a la
volont~ dans la conduite de Ia vie, Balzac répudie la contrainte
et la rigueur. C_ontemporain d'une époque de détente, qui
c?mmence a I?rabquer la douceur des mceurs et travaille ahumamser ~t a pol~r le type du héros, il formule l'idéal de cette sociétéénerg1que qm, tout en menant, te] un Retz, un Condé ou un Turen~e, la lutte contre l'~utorité qui veut centraliser le pouvoir,
cultive et honore la pass10n, dont ellefait la sourcedetoute vertu.
Propos~nt a l'hornme, comme but supreme, la conquete de
la &lt;c glmre », elle tempere l'héroi:srne viril de cette courtoisie chevaleresque qui, des héros de L'Aslrée, fait les soupirants respectueux
de la Femme et les dévots de « l'Honnete Amitié ,,.
1
&lt;c II n'est pas impossible que l'ame se relache sans s'énerver va
rép_étant_Balzac, et, c?mme il y a une Folie composée et méiancohque, 11 peut Y_ avo1~ u:r_ic sagesse libre et joyeuse ». « L'esprit
de dou~eur », qq1 respire a toutes les pages des écrits de saint
F,ran~o~s de Sales, trouvera d'autant plus d'écho dans la France·
~ He~ri IV et de Louis XIII, qu'elle est plus lasse des luttes
1~test?n~s et asp~re davantage a la tranquillité et a la paix.
L op~1m1srne souriant de la spiritualité nouvelle vient réchaufferla fro1de sagesse et la prud'homiestoi:ciennes. Éprise de« sérénité»

!

• •

LES ORIGINES DE L'HÉROISME COR:-ÉLIEN

633

rnais aussi amoureuse de « gloire», l'ame fran~aise répudie les
« boutades '» des cc sophistes violents &gt;&gt; et se rit du « chagrin » de la
« race de Zénon » et de la c, nation des Sto'iques &gt;&gt;.
A la génération des Stoi:ques, voici succéder la génération
des« Humanistes dévots ».

III
Les publications récentes de l'histoiré religieuse. ~ous permettent de situer l'importance du mouvement spmtuel ~ans
l'histoire du siécle. Saint Fran~ois de Sales ou le P. Scupoh, le
P. Binet ou le P. Richeome, initiateurs ou vulgarisateurs, les
mattres de c, l'Humanisrne dévot », créent dans la France de
Louis XIII et de Mazarin une atmosphére d'optimisme spirituel ou va s'épanouir le type d'humanité dont Corneille, dans
son Théálre, ou d'Urfé, dans son Aslrée; nous présentent les •
modeles les plus héro1ques.
Optimistes, les Salésiens, optimistes, les J_és~ites - d_ont Corneille fut l'éléve et le disciple fidéle - opbm1stes souriants, les
Humanistes dévots, car, d' abord, ils font le plus large crédit a l'humaine volonté et la part souveraine au libre arbitre dans _son
exercice.
ce Libre seianeurialemcnt », la volonté, telle que la définit, dan¡;
son Adieu de l' áme dévole laissanl le corps (paru . en 1591 et
tres souvent réédité), le P. Richeome, !'un des précurseurs et,
aussi, l'un des principaux vulgarisa~eursd_ela doctr~ne salésienne.
«Y a-t-il rien de plus gaillard, plus hbre, m plus a so1 des membres
apparents que le bras et la main.? Tout _le corps de 1',hom_me, a
cause de la droiture est fort libre, car Il se hausse, s abaisse et
se tourne plus facilement qu'aucun animal ; rnais, en tout
le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et pl?s démelée _que
le bras avec la niain ;il se joue a tout mouvement;1l s'avance ;Il se
retire · il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond,
en tri;ngle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met
derriére le corps ; il se met devant, a cóté, sur la tete, sous
les pieds, et n'y a endroit au corps ou il_ ne com1;1and~. N'est-c_e
done pas un vrai portrait du franc arbitre et d une hberté vra1ment seigneuriale ? &gt;&gt;
Libre1 aussi souverainement libre, la raison, enseigne, avcf'
tou~son ordre,~taprestantd'autres_,IeJés~it: Hayneufve, l'autcur
de l'Ordre de la vie el des mceurs, qui conduLl l homme d son salul el le
rend parfait en son éial (1639-1640). ce Nos inclinatioris, écrit-il, sont

�•
634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tellement dansla main de notre raison qu'elles ne sauraientfaire
le moindre mal sans sa permission 11. Dieu, meme, ne « voudrait
contraindre »la raison et la volonté de l 'homme. u Le franc-arbi tre,
répete Richeome, est, en certaines matiéres, tout-puissant, car
il peut résister a toute-puissance, tant soit-elle haute, en tant
qu'il ne re1¡oit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de
contrainte. Dieu meme ne le force point, car, s'il for1;ait la volonté,
il détruirait son image et Ierait que la volonté ne serait plus
volonté. Dieu veut que l'homme soit mattre au ménage de ses
actions. La volonté est a soi et mattresse de soi. »
Ainsi définie, la volonté est na turellementportée a la vertu. La nature hu maine est essentiellement bon ne, répelenta I' envi les I I umanistes dévots. Pleins d'admiration pour l'homme, qu'ils définissent
u une ame diviPeroent belle en un corps divinement beau », ils
insistent sur le dogme de la Rédemption plus que sur celui du
Péché origine!, lequel, effacé par le bapteme, ne laisse dans la
partie inférieure de l'ame que certains germes de rébellion qui
s'agitent 1;a et la dans les bas-fonds de notre etre. Rébellion sans
danger, d'ailleurs, et« facilement réglée » avec ul'assistance divir.e
et la raison mattresse ~, bien plus, utile et salutaire, car elle donne
a la volonté l'occasion d'cxercer son courage et de s'élever jusqu'a
l'héroi"sme et a la gloire.
Telest, en cfTet, l'état constant de l'ame: un état de lutte entre
la partie la plus haute et la partie inférieure de notre nature.
« 11 n'y a, écrit le P. Scupoli-I'auteur d'unpetit livre, Le Comba[
spiriluel, qui parut a Venise en 1589, connut cinquante éditions
du vivant de son auteur, et, traduit, une premiere fois, en 1608,
fut souvent réédité en France-il y a dansl'homme deux volontés:
!'une supé1ieure, l'autre inférieure. La premiere est celle que
nous appelons communément la raison ; l'autre a laquelle nous
donnons le nom d 'appétit, de chair, de sens, de passions. Cependant,
comme, a proprement parler, on n'est homme que par la
raison, ce n'est pas vouloir quelque chose que de s'y porter par un
premiermouvement del'appétit sensitif, amoins que la volontésupérieurene s'y porte ensuite etne s'y attache. C'est pourquoi toute
notre guerre spirituclle consiste en ce que la volonté raisonnable,
ayant au-dcssus d' elle la divine volonté et au-dessous l 'appétitsensi tif, et se trouvant commeaumilieu, est combattue presque égalcment des deux cotés, parce que Dieu, d'une part, et la chair de
1'a utre, la sollicitentsans relache j usqu' a ce qu' elle soit déterminée
, pour le bien ou pour le mal. » (Voir encore chap. vm et xvm.)
A l'idéal négatif de « tránquillité » eL de « prud'homie » cher
aux Sto1ques chrétiens, l'Humanisme dévot substitue done une

LES ORIGINES DE L'HÉROISMB CORNÉLIEN

635

conception active et« combative » de l'huinanité. ~es ~ vailla~ts ••
ce sont les « creurs nobles et hardi~ ,, Pompée, M1thndate, T1tus,
ui accueillent avec joie les occas1ons « d exerc~r ,leur volonté »
au rebours des«ameslachesetparesseuses11 qm sen« fA~~ent "•
.;'ennuient » s'ils n'ont l'occasion de livrer • le combat spmtuel »
paur « gagner la gloire •·
. .
n· d
A la volonté éclairée par la raison et solhc1tée par 1e~ e
s'élever jusqu'aux sommets sur la défaite des ~ens _et des pass10~:
qui l'attirent dans les bas-fonds, viennent s of!rir, en effet '.
stimulant, l'appU de l'honneur et la séduction ~e la glo,re.
Jnfluences littéraires et influences morales, cett~ fois enco~\-~
rencontrent et concordent. L'on sait le role ~ue Joue, d~ns a 1
lératurº espagnole dont s'étaitnourri Come1lle! le s~ntiment_ d~
l'honne~r aux pris~s avec la passion égo1ste et mfér1eur?_: am.Bl
dans La piedad en la juslilia de Guilhem de Cast~o, la Nm~ de la
Plata ou El Hombre de bien de Lope de Vega, v01re le senllment
religieuxenconflitavecles passionshumaines dans !-,as d10s Aman~,
del Cielo ou El josé de las mujeres de Calderon. Pomt n ~st b~som,
non plus de rappeler la place que tient le culte du_pomt d honneur et du (( noblesse oblige )) dans les préoccupations _de1c11' ~er
tilshommes du temps, toujours préts a P~~ndre. en mam ep e
pour défendre, en combat singulier, ~ mtégr1té _du non;i ou
l'honneur du blason; quel stimulant, ením, le sentiment ~ bonte aux héros de L' Aslrée quelles aventures glorieuses
neur appor
. '
l'
d la Femme
et héro1ques leur mériteront !'estime et amour e .
·
Moins connue est la conception que professent du «gentilhom?1e
chrétien » les spirituels contemporains. Définissant « l'hon~ete
homme », ils font consister l'honn~teté dans la « pudeur », qui1 e;t
un , amour de sa propre réputation ». Tel, par exe~ple, /
·
Richeome, qui, dans son Académie d'H~nneur, antérieure une
vingtaine d'années au Discours de la Glo1re de Balzac, _pro7lame,
a eu pres dans les memes termes, le désir de la gloir~ mné
!'i{omme. « Dieu a donné cet instinct (la v_o_lo~~é). a l homme,
•·1 l'a créé ala gloire C'est pourquo1 il I mVIte a la verlu
parce qu 1
·
• ·1
l · · 'honorera
par cette amorce : « Je glorifierai, d1t-1_, ce UI qm ~
. ·
Je rendrai roturier celui qui me mépr1sera ». Le F!ls de Die~,
venant en ce monde, commen~a ses legons par la gloire et en t
ses premiers sermons.
.
d' t ·
Se grandir a ses propres yeux- se grand1r aux yeux au ru1
- mériter la gloire étemelle, telles sont les étape~ que, !orle de
sa générosité naturelle, aidée de la grace de D'.eu q~i enveloppe l'~me dans un« réseau de gra~es». parco_urt l hu1;1ame créature, favorite et privilégiée de D1eu. Grav1ssant l échelle de

it.

ª

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Jacob, elle s'éleve, triomphante, jusqu'aux cimes radieuses ou
l'humanité se rencontre avec le divin.
ce Com~e par cette faculté (la volonté), écrit Richeome, l'homme
peut touJours croitre en bo~té, aussi peut-il acquérir plus grande
sagesse sans pause, quand 11 vivrait dix mille ans, en ce monde.JI peut, ave~ la grace de Dieu, d'un cé\té, s'échauffer de la plus
g,rande chanté, _et, de l'autre, s'illuminer de plus grand savoir,
s em~loyer a me1lleurs usages et devenir toujours plus sage et plus •
parfa1t, sans terme, sans fin, a la ressemblance d'une bonté et
sagesse infinies. »
N'est-~e point la, résumée en quelques formules abstraitcs, la
progress1on que parcourt la psychologie cornélienne du Cid a
Hora7e et de Cinnn a Polyeucle, les quatre chefs-d'reuvre qui
consti~uent ce que l'on pourrait appeler le ce cycle de l'héroisme
cornélien n ? Apparenté . directement au Sage stoicien par son
culte de la volonté écla1rée des lumieres de la raison mais
plus_ riche d'ét?ffe humaine, assignant le premier ré\l~ a la
pass10n gé~ératnc_e de ve~tu et d'_héroisme, faisant la place plus
grande ~ ~ 1_mpuls10n, a I enthous1same et - quoi qu'on clise a la sens1b1hté dans la conduite de la vie, qu'il ne corn.;oit que
comme _une lutte, dont la gloire et l'honneur sont le prix; plus
~ombat1~ done, et plus« expansif », ce généreux » et héroique, si
1 « énerg1_que » cornélier.t prop?se a la volonté édairée et guidée
~ar 1~ ra1son, une am_b~t10n s1 haute, c'est que, d'accord avec
l,enseigr.tement ~es sp1~1tuels de l'école salésienne, il estime qu'a
1_ascens1on de I humame nature, portée d'instinct et d'enthous1asme a la vertu, la divine raison n'impose ni limitation ni
obstacle.
~pres Le G_id, qui met la passion égoiste aux prisesavecl'impérat1~ catégor1que de l'honneur familia! et présente le spectacle
s~bhme de deux volontés rivalisant d'hércüsme,et l'amour grand1ssant a mesure que, plus acharné a préserver et a auo-menter
0
sa ." gloire », son objet lui apparait plus digne d'estime, Horace,
qm, retrace la lutte. dou!oureu_se que ~e. livrent dans !'ame du pere,
de I épouse ou du frere, 1 afTect10n fam1hale et I'amoursouverainem~nt dé_sintéressé de la Patrie. Plus haut, encore, dans la hiérarch~e d~s «valeurs :&gt; m_orales, Augusle, l'ambitieux sans scrupules,
q~i, hier, poursmvait par tous les moyens inavouables, voire le
cnme, la rec~e~che du_ pouvoir pour les satisfactionsoigoislés qu'il
proc?re, sacn~1ant auJourd'hui ses has instincts a une conception
s~bh~e et ~ésmtéressée du ré\le du souverain et achetant, par une
v1ct~1:e pémble sur s_on m~uvais moi et un acte degénérosité qui lui
conc1hent ses ennem1s d'h1er et lui conquierent l' amour et l' estime

637

de tous, le droit de gouverner le monde. Au &lt;legré supreme,_ en~in,
Polyeucle, sacrifiant l'amour terrestre, le plus noble qm pmsse
inspirer une créature hu maine, a un_ amo~r plus noble. et plus
désintéressé encore: l'amour de Dieu, 1 amour parfa1t, que
Frangois de Sales assigne pour but a I'efTort mystique de~ ames: •
Conquérir par un effort héro~que _l'honneur et 1~ glo_ire qm
rendent digne de !'amour humam, digne de l_a _patne, digne de
gouverner le monde, digne de partager la féhc1té étern~lle, tels
sont les buts sublimes que propose a la volonté souveramement
libre la raison des héros cornéliens, descendants directs des prud'hommes stoiciens, étroitement apparentés aux Romains contemporains d' Auguste et a la vertu souriante et aisée d'un !"Jécén~s,
dignes émules du «Généreux » de Descar~e~, cor.tt~mporams, enfm,
des héros chrétiens, des ce vaillants », a qm 1 optim1sme des Humanistes dévots, promet la gloire et l'honneur, enjeu et récompense
du Combal spiriluel.
.
Apres Polyeucle, qui clé\t le « cycle de l'héroisme cornéhen »
~t marque le stade supreme que l'inspiration du poéle ne _dépasilera point, Rodogune ou N icomede, étu~es de, cas. excepbon~els
de « volonté pour la volonté », cas cuneux d espece, anomahes,
pluté\t que vérité &lt;&lt; éternellement humaine ».
.
,.
Dans l'histoire des mreurs comme dans la bttérature, 1 age
héro:ique est révolu. L'avenir prochain esta une génération plus
voisine de l'humanité moyenne, qui accordera davantage a la
passion, mais sans lui sacrifier encore 1~ souci de la gran~e_ur
et de la dignité extérieures et, tel Loms X!V, saura conci_her
les exigences de l'étiquelte et le souci de la ?lo;rc a:7ec les_cap~1ces
souverains de la passion et des sens. Pms, apres le r1gonsme
morose des dernieres années du Grand Roi, les « débauches » du
Palais-Royal, la revanche des sens, le lib~rtinage affiché
du « Prince des roués ». Apres la Du Barry, enfm, ~me de Me~teuil et Valmont, le libertinage a froid, la pervers10n, a 1~. fo1s
cérébrale et sensuelle, des disciples de la ce morale du pla1s1r ii:
les virtuoses, les machiavels du libertinage.

�LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

La géographie artistique des Pyrénées

Conférenoe de M. PIERRE LA.VEDAN,
Profe:iseur d: ta facul!é des Lellres de Toulouse.

Le titre et le sujet de cette conférence: La Géographie artislique
des Pyrénées, étaient indiqués par !'esprit meme du cours (1)
dont elle fait partie et qui est consacré a l'étude géographique
de la région pyrénéenne et sous-pyrénéenne .
.Mais d'abord, que faut-il entendre au juste par ces mots :
Géographie artislique ? II ne s'agit point d'une science nouvelle
.
na1ssa~t
aux confins de deux sciences déja constituées, comme le'
xxe s1écle en a vu surgir quelques-unes - la chimie physique,
par exemple - et qui se sont révélées si fécondes en résultats.
Nous désignons simplement par la une méthode d'investigation :
la géographie artistique examinera les phénomenes artistiques
(naissance, développement, rayonnement de l'ceuvre d'art), dans
leurs rapports avec les faits géographiques.
L'ceuvre d'art est la résultante de données multiples et complexes : le génie de l'artiste, le moment historique, la société;
parmi cet ensemble de données, il y a lieu de faire place a la
géographie.
Une telle méthode - faut-il le rappeler? - n'est pas nouveIIe.
C'est la théorie du milieu formulée par Taine. La Philosophie de
l' Arl explique, en bonne partie, l'art hollandais par l'humidité
du climat des Provinces Unies, l'art grec par la pureté du ciel
h~lléniqu~. Vue fécond~, mais dont l'application, telle que l'ind1que Tame, est a la fo1s trop vaste et trop étroite.
(1) Cette legon fai_t partie d'une série do dix conférences sur Ja Géographie
des Pyrénée~, organ1Sées a la Faculté des Lettres de Toulouse par la Société
de Géographie pyrénéenne.
'

639

Elle est trop vaste, car la définitio~ dépasse s~ngulierement le
défini. L'explication donnée par Tame po~rra1t, da~s chaque
cas s'appliquer a d'autres peuples que celm auqu~l 11 a pensé.
Le ~iel est pur a Athénes, mais il est aussi pur au Ca1re et dan~ le
reste de la Méditerranée orientale. Pourquoi done l'art égypben
est-il si difTérent de l'art grec et pourquoi n'y a-t-il pas de Parthénon a Constantinople ?
D'autre part, l'usage que fait Taine ~e son p_rincip~ e~t be~ucoup trop restreint. Pa!mi les élémen~s geograph1ques, Il n a guere
tenu compte que du chmat. 11 a négl:gé :
.
,.
La nature du sol et la considération des matér1aux qu 11 offre
a l'ceuvre d'a:rt ;
La géographie humaine et l'étude de l'art dans ses i'apports
avec les grands courants de circulation.
.
Ce sont précisément ces deux ordres de_ fa1ts que nous voulons examiner ici, a propos de l'art de la rég1on pyrénéenne._ N?us
bornerons nos exemples au l\loyen Age et, dans cette lmnte,
nous allons voir que la géographie prete a _d'intéressantes constatations et peut fournir des explic:¡itions utiles.
·

..
*

II est singulier que l'influence de la _constitutio~ géo!ogique
du sol sur le développement d'un a,rt a1t échappé a Tame. La
Gréce, qu'il étudiait, offrait P?urtant ~ sa théorie _un exe~ple
merveilleusement demonstratif. Ce qm peut exphquer l évolution de l'art, dans le milieu physique grec, c'est beaucoup
moins le climat que le sol et, dans le sol, la présence du marbre.
En Grece, le marbre se rencontre presque pa:tout : dans les 1~es
(Chios, Paros); en Attique (Hymette, Pentéhque) ; en ~hes_salie,
etc.; seuls, de rares districts en sont dépourv~s. 11 est difficile de
ne point établir de liaison entre ces_ de~x fa1ts_: abonda~ce du
marbre architecture de marbre ; d1fficile auss1 de ne pomt remarqu~r que d'autres pays de l'Orient méditerra°:éen! jouissant
du meme ctimat, mais pourvus d'une autre constitut10n geologique, n'ont eu qu'une architecture de brique.
.
,
La sculpture grecque, notamment la sculpture attique, n a sans
doute point eu besoin du marbre pour natt~e et se d_évelopper.
Jusqu'au ve siecle, les praticiens utilisent la pierre calca1re ~ppelée
poros. Plus tard, ils l'abandonnent pour le marbre; ma1s, au,x
deux époques, -chacune de ces sculptures ~:ésen~era des caracteres difiérents dus a l'emploi d'une matiere d1fférente. .
Nous voyons done qu'en Grece le developpement de l'arch1tec-

�640

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ture et de la sculpture est lié aux matériaux naturels du sol.
L"art du Moyen Age nous fournit la méme démonstration.
Dans l'évolution de l'architecture romane, la variété des matériaux ollerts par les dillérent~s régions du sol franc;ais a contribué pour beaucoup a la constitution des écoles régionales.
C'est ainsi que, dans cette école de Bourgogne, qu'illustrent tant
de magnifiques pages de sculpture, nous voyons le M~connais
resler a l'écart, parce que la pierre dont il dispose est rebelle
au ciseau. En Auvergne, oil surgirent tant de volcans, la facilité a réunir des pierres volcaniques de couleurs variées et
tranchées permettra ccrtains ellets décoratifs particuliers. Ailleurs encore, la nature du sol et du malériau qu'il fournit suggérera ou imposera des formes spéciales.
La région sous-pyrénéenne est pauvre en pierres,mais elle est
riche en argile. On verra s'y développer un autre mode de construction : l'architecture de brique. La phrase célebre du chroniqueur sur la blanche robe d'églises dont se para la' Chrétienté
n'a point de sens ici. Les grands monuments toulousams dressent
une masse rose, a laquelle les jeux variés de la lumiére donnent
une teinte tantot délicate, tantot violente: le soleil de midi les
revét d'une pourpre éclatante, l'agonie du jour les baigne d'un
violet subtil et pale.
Si nous laissons de coté la couleur pour ne considérer que
la forme, nous voyons que le Languedoc a développé, avec une
ingéniosité et un gout particuliers, les ressources fournies par
la brique. Il n'a point cherché, comme l'art romain, a dissimuler
sous des revétements somptueux l'humilité du matériau. L'art
toulousain, fidéle a son principe, a demandé a la brique meme ses
effets de décoration : la ligne droite s'y substitue a la ligne
courbe; le triangle remplace l'arcaturc, le losange prend la place
du cercle. L'arc en mitre du clocher de Saint-Sernin ou de la fac;ade
de Notrc-Dame dll Taur montre la logique d'une architecture.
Mais le plus bel excmple de ce style toulousain de brique est
peut-etre l'église des Jacobins. Sa construction (1230) a marqué
une date importante pour l'évolution de l'art gothique dans
le midi · de la France. Nous sommes ici en face d'une création
exclusivemcnt locale. Du choix et de la disposition des matériaux de briqucs est sorti un type de construction particulier
et toulousain.
Si nous passons rnaintenant de la région sous-pyrénécnne au
massif montagneux lui-méme, nous y trouvons un autre élément
du sol beaucoup plus intéressant : le marbre. Ici, la géographie

641

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

va. nous aider a résoudre un probléme historique, auquel on n'a
pomt encore apporté de solution définitive.
,
. La présence du marbre dans les Pyrénées est d'autant plus
importante que le marbre est fort rare en France et que la roche
pyrénécnne est d'une beauté comparable a celle des plus beaux
marbres grecs ou italiens.
Les carriéres pyrénécnnes sont nombreuses ; nous ne pouvons
les énumérer toutes. Il s~ffit de rappeler les principales. Campan
{Hautes-Py~énées) fourrut un marbre_ vert nuancé de rouge et
de b~anc ~u on retrouv~ au Grand Tnanon, au Palais-Royal de
Berlín, 1 Opéra ~e Pans. Au xv11 6 siecle, le marbre de Campan éta1t amené Jusqu'a Sarrancolin, ou on l'embarquait sur la
Neste. Dans la Haute-Garonne, on tire de Saint-Béat un marbre
bla~c q~e la p~re_té de s~ chair égale a l'antique Paros. Les Romam~ l cxplo:1ta1ent déJa, et les carriércs de Saint-Béat ont
f~urru la mat1ere de la colonne Trajane, des beaux médaillonsde
d1eux trouvés a Martres-Tolosane, qui sont aujourd'hui au musée
de Toulouse. JI a été employé a Rambouillet a Saint-Germain
! Versailles, et, de nos jours, lasculpture mod~rne en a tiré plu~
d 1un chef-d'ceuvre.
9~~nt au problém~ historique (~) auquel je faisais allusion, le
vo1c1 . comment exphquer la rena1ssance de la statuaire monumentalc6au x1° sié~~c aprés cinq siécles de disparition complete·?
Du v au xe s1eclc, la statuaire dispara:t en ellet totale~ent _de l'art, curopécn. O_n ne la _trouve ni daos l'art byzantin, m daos 1 art arabc, m en Occ1dent. Je dis : slaluaire non
ec~lpture ; la r~présentation de la figure humaine, les gr¿ndes
ecenes a personnages ont disparu, mais la sculpture subsiste :
elle est devenue une sorte de broderie de pierre destinée a
1!1et~re e~ val~ur des ornements stylisés, pareils a ceux de
1orfe_vrene cl_o1som;1ée: a ce jeu, les sculpteurs byzantins ont
acqms une virtuos1té merveilleuse.
Au x1e_ siécle, au contraire, on assistc a la résurrection de
la statua1re. Sous le ciseau de l'artiste s'éveillent a nouveau
-des pe~s?nn~ges, e~ relief ou en ronde bosse. ).loment décisif
dans_ 1 ~1sto1re de ~ art: alors que l'Occident, et la France en
~~rb~uh~r, scmbl~ient voués a un art dont la technique et
hnsp1rabon aura1ent rappelé beaucoup l'art musulman Je
:lecret de la statuaire antique se retrouve tout a coup. L'art ~no-cierne nait a cet instant.

ª.

_ (l) Cf. Bréhier, Reuue de., Deux Mondes, 15 aoOt 1912 et Reuue de" ·1rl
,ncien et moderne, 1920, p. 263.
'
••
43

�642

NFÉRENCES
REVUE DES COURS ET CO
. •

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

.

. .
tout particuliérement 1c1, car il a
Le fait nous mte~se
é écnne L'ancétre vénérable de
eu pour lhéalre la régwn_ pyr n d' . ....,J·•~
église des Pyré.
, st le lmteau une l""""1""
. .
cett&lt;i staluatre, e e . G . d Fontaines qu'une inscr1ptton
nées-Orientales, Sa1én~-é cmst- dees· la vingt-q'uatriéme année du
d datcr pr c1s men
d s
perme t e .
. 1090-1021. Le mouvemcnt commence an
régne du_ ro1 ~º~¡e~tét. nd~ tout le long de la chalne et dans la
le Rouss1llon , 1 s e ·
r,1o,jon sous-pyrénéenne.
.
"'° ., Un de nos meilleurs
• vi:,
• ¡·
cett.e rena1ssanv,,.
·
Commcnt cxp iquer
éh'er a vu la une conséquencedu
historiens de l'art roman, M. B;cli i u~s des saints et de la fabr~dévcloppcment du cul~ 0 :s citte forme d'art était part1cation des stalurs rehqua1rcs. t
nt a l'Auvergne, commc
culiere au sud de la France et no ~~~!rnard écolatre d'Angers,
Je montre l'&lt;:Lonnt~ment qd?cres~t~~age a Co;ques, en prést;ince
quand il se trouva, l?rs un pe en
de la statue de la s~11nt1·,-L-'I
roposer une autre explication,
On peut, nous sem e J ' • p e de lus pres les faits. Les
géogr_~phique celle-la,_ et q:n~: des C:uvres marquant ce r~prcm1ercs et les plus ~ntér~s e trouvent dans la région pyrenouveau sonL ci: mar re e r s_
évidente entre ces deux faits,
néenne. N'y a-l-il pa~" ~ne ia~f~ournit d'une part, l'art qui en
entre le sol et le malA::nau qu I
,
•
dérive d'autre part?
dé
tration les principaux monuRappelons, pour cetLe mons
,
ments de la ~érie.
r t de Saint-Genis-des-Fontaines. A
J'ai mcnti?n~é. 1e m eau ine a l'extcrieur de l'église de
rautre extrem1te de la chal é 'un Las-relief de marbre blanc
Saint-Paul-l~s-Da":,. est cn~ssrccle. A Toulouse, au pourtour de
provenant_ d u!1 é&lt;l_1ficc du . ; i de bas-reliefs de marbre reprél'église Samt-t&gt;~rmn, une
otres et d'anges sont attribués
.sentant le ChnsL.. &lt;!nlou: :\l . ~e dans Je cloltrc de la célebre
il la fin du x1e s1ecle. r • º~¡~ 'des c6tés se voient des pilicrs
. angles et au m1 1eu
a1i baye, aux
d
1 ·e c:.u.. ces ,plaques sont neuf apotrcs
rcvetus de P!ªqt~l'at~ar¿~r~~d: é\'cc¡ue de Toulouse et abbé
et le portra1t ~ .· '. n nous apprend que ces travaux furent
de ~lo1ssac: une mscnpc10 . .
06
exécutés, sous l' ªf.bé A~~u;~~~~ ~~ull_ ·tou tes les'. reuvres de_ la
Ce n_e sont pas a 1 ·o· pvrénéenne: ce sont, du mo1ns,
statua1re romane dans a reºion J
1
les tetes de série. Et toutes sont e!l mar,Jre.
Notre conclusion_ cst done la sm~:~~;; monumentale s'cst-elle
Pou_rquoi la rcna1ssaé"~ce ~el~~-s!~ai~ lil, d'abord, un milicu baiprodmte dans ccttc r :::: 10n · •

ésc¡,i

A

643

gné d'influences antiques. Les artistes avaient sous les yeux
nombre de sarcophages de marbre gallo-romains, qui leur rappelaient constamment la gloire de la sculpture classique. Mais
d'autres régions avaientdcs sarcophages analogues. Les sculpteurs
de la région pyrénéenne ont imité ce qu'ils voyaient parce qu'ile
disposaient de la matiére.
La présence du marbre est ici comparable a l'étincelle qui
fait jaillir l'incendie déja prct a s'allumer. A qui contestera
la valeur de cette cxplication, rappelons du moins ces « co'inci•
dences » troublantes .
a) La statuaire monumentale apparatt dans la région pyrénéenne;
b) Elle appara1t daos la seule région de France qui possede du
marbre;
e) Les premicres reuvres exécutées sont en marbre.

•* •
Pour comprendre la formation et surt.out l'expansion d'un art,
il faut aussi tenir compte de la situation géographique du pays,
de ses rapports de voisinage, du tracé des voíes de communication qui le traversent, de la nature de ces voies.
Considérons, par exemple, la Normandíe, pays maritime. en
relations avec ses voisins par voie d'eau (mer ou rivieres). Les premiers Normands sont des marins pillards, pour qui leur barque
représente le moyen d'existence. Rien d'étonnant a ce que l'art
normand du ~oyen Age apparaisse comme un art de constructeur de barques, un art de charpentier. Les formes et la technique de la construction en bois se retrouvent dans la construction en pierre.
Pour l'art pyrénéen du Moyen Age, nous noterons l'influence
exercée par le voisinage de l'Espagne. L'art roman représente
une synthése d'éléments variés : antiquité gréco-romaine, art
gaulois, art barbare, Byzance, Orient. Dans la transmission des
motifs orientaux, les Arabes ont joué un r6le important. Établis
au sud des Pyrénées, il n'est pas étonnant que leur action soit
encore tres sensible au Nord de la chatne, comrne le prouvent
certains chapiteaux de Moissac, encadrés d'inscriptions coufiques,
Plus tard, a l'époque de la Renaissance, maints détails des constructions toulousaines rappelleront de meme le voisinage de
l'Espagne.
De tels faits sont patents, mais on aurait tort d'exagérer la
portéc de la remarque. Il est beaucoup plus intéressant de consi-

�644

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

dérer l'art. dans ses rapports avec les voies de communication.
Le réseau de ces voies, au Moyen Age, et spécialement dans la
région pyrénéenne, c'est celui des pelerinages: le grand mouvement est celui des pelerins qui traversent la région pour ae rendre
ASaint-Jacques de Compostelle. .
. Le pelerinage de Compostelle venait, pour l'importance, imm&amp;d1atement apres ceux de Jérusalem et de Rome. Des guides A
l'usage des pelerins décrivaient les routes ; l'itinéraire était aussi
bien fixé que celui des chemins de fer actuels ; des Mtelleries
des hospices pour les pelerins jalonnaient ces voies.
'
/Le plus célebre de ces guides est le Codex de Composlelle' et
les indications qu'il donne étaient toujours bonnes au xvne sie~le
comrne_ l~ montre le guide des Senjaques toulousains, qui
se publi~1t encore a Toulouse en 1650,« a l'imprimerie P. d'Estey,
A l'Ense1gne de la Presse d'or, pres le college de Foix ».
Quatre routes traversaient la région sous-pyrénéenne se rendant
a Saint-Jacques :
a) Route allant d'Orléans aBordeauxparSaint-!\fartin de Tours
Sa~t-Hila~re de Poi~iers, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Eutrope d;
Samtes, Samt-Romam de Blaye. Cette route continue de Bordeaux
A Bayonne par Soulac, puis longe les étangs des Landes par Biscarosse, Mimizan, Saint-Julien. Elle franchit les Pyrénées par le
port de Cize et Roncevaux.
b) Route ~enan~ du ~entre de la France par Vézelay, SaintLéonard en L1mous1~, Samt-Front de Périgueux, la Réole, Bazas,
Mont-de-Marsan, Samt-Sever, Orthez et rejoignant la précédente
a Ostabat.
, e) Route venant de Bourgogne ~t de l'est, par le monastere
d Aubrac, Notre-DameduPuy, Samte-Foy de Conques, Moissac,
Lectoure, Condom, Ostabat.
¡d) Route venant de la Provence par Arles, Saint-Gilles Montpellier, Saint-Guilhem et atteignant la Garonne a Toulous¿. Cette
route se dirige ensuite sur Auch par Léguevin, Pujaudran l'lsle
Jourdain, Monferran, Aubiet. A tous ces points se trouvaie~t des
hospices de Saint-J acques. Le pelerin franchissait les Pyrénées
au Somportet descendait en Espagne par Jaca et Puenta la Reina.
On remarquera que les plus illustres sanctuaires frangais
s'échelonnent le long de ces quatre chemins.
Le guide toulousain de 1650, apres avoir décrit le chemin de
Toulouse a Saint-Jac_ques, ajoute quelques indications pratiques
sur le voyage et termme par une chanson d 'une demi-douzaine de
quatrains inspirés de !'esprit le plus utilitaire :

Vous qui allez il Saint-Jacques,
Je vous prie humblement
Que n'ayez point de Mte ;
Allez loul bellement.

645

Las ! que pauvres malades
Sont en grand déconfort 1
Car mainls hommes et remmes
Par les cbemins sont morls.
Vous qui allez a Saint-Jacques
Au moins en temps d'élé,
Ne prenez point grand charge,
Allez sur le léger.
Car de peu l'on se rasche (fatigue) ;
Je parle a gens de pied,
Ducals a deux visages,
Portez si en avez.
Vous qui allez a Sainl-Jacques,
Je voudrais vous prier
Que ne fussiez point lasches
A appr~ter a dtner.
Les Mtesses sont fines,
Elles ne servent rien,
Qui sail raire cui~ine,
Tt lui servira bien ..

Les deux derniers quatrains, en espagnol, conseillent de chercher des chambres bien propres, ailleurs que dans les hotelleries.
Ne retenons de ces couplets populaires qu'une preuve de l'importance acquise et gardée pendant de longs siecles par des routes
de pelerinages, importance comparable a celle de nos voies ferrées
d'aujourd'hui (1).
Elles ont joué un r6le historique, économique, artistique de
premier plan. M. Malea montré (2) quelle avait été leur influence
sur l'architecture et la sculpture. Je dois rappeler ici ses conclusions.
II en est résulté, pour l'architecture, la propagation d'un admirable type d'église romane, dont le plus bel exemple, sinon
!'original, est Saint-Sernin de Toulouse. Les caracteres en sont les
suivants : la nef, avec doubles has c0tés et grandes tribunes,
éclairée d'un jour difTus par les fenetres des tribunes ; la volite
en berceau sans auc~ne ouverture directe sur l'extérieur ; le
t.ransept, tres large, ou se prolongent les has c0tés de la nef ;
(1) Une des P,lus célebres colleclions contemporaines de Guides de voyages
- étrangere d ailleurs - présente de m@me, en t@te de cbaque volume sous

une forme également rimée, des conseils d'un égál bon sens pratique. '
(2) Rcvue de Pari,, 16 février 1920.

�646

L.\ GÍ,OGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

647

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le chreur entouré d'un beau déambulatoire ou s'ouvrent des chapelles rayonnantes; a l'extérieur, la magnifique harmonie de ces
chapelles, de l'abside, du chreur, du transept, se superposant
jusqu'a la tour qui domine l'ensemble. Ainsi peuvent se définir
les églises formant &lt;• le groupe du chemin de Saint-Jacques » en
France: Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges,
Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse; en Espagne,
Saint-Jacques de Compostelle.
Pour la sculpture, c'est le long de ces routes que se sont
propagés les types créés par la grande école romane de
sculpture toulousaine. A la veille de la guerre des Albigeois,
&lt;e Toulouse, a dit M. Male, fut la merveille du xue siécle ». Les
figures, si curieusement rythmées, la légéreté dansante des ap6tres, que sculpta Gilabertus pour l'anciencloltre de Saint-Étienne,
se reconnaissent a Moissac, a Souillac ; les themes du grand
portail de Moissac jalonnent la route du centre: Cahors, Conques,
Souillac, Beaulieu. De l'autre c6té des Pyrénées, la sculpture toulousaine d'abord, puis la sculpture frangaise du nord descendent
en Espagne le long des routes de Saint-Jacques. Sur la route du
Somport, a Jaca, a Huesca; en Castille, aSaint-Domingo de Silos,
les chapiteaux sont toulousains. A San-Isidro de Léon, c'est l'influence de Chartres qu'onnote. Santiago de Compostelle estla plus
parfaite illustration et le plus beau résumé de la théorie : le
plan de l'église reproduit celui de Saint-Sernin ; au portail
des Orfevres se retrouvent les thémes et les personnages qu'on
peut voir a Saint-Sernin et au musée de Toulouse.
II y a plus. Si nous considérons les arts mineurs aprés les
grands arts, nous arrivons aux memes conclusions. La principale
industrie artistique franºaise au Moyen Age a étécelledesémaux
limousins. Leur renommée s'est étendue fort loin. M. Rupin parle
de_ l'Arménie ~t de la Chine. C'est la méthode géographique
qm nous rense1gne avec le plus d'exactitude sur les conditions
de leur expansion (1).
Si l'on dresse pour la France une carte de la répartition actuelle
des émaux limousins, spécialement des chasses, en ne tenant
compte que des piéces conservées par les églises ou par les
musées,de province - car ce sont les seules qui aient quelque
chance de se trouver encore en place - on constate immédiatement l'existence d'une longue chatne d'reuvres descendant vers
le sud et l'Espagne, a travers les départements de la Corréze,
(1) Ct. Gazelle des Beaux-Arts, septembre 1913, p. 244.

du Lot, de l'Aveyron, du Tarn,delaHaute-Garonne: de~. ~aut~sPyrénées. Cette série d'émaux jalonne a peu pres l 1tméra1re
des pélerins limousins vers Saint-Jacques de Compos~elle. Et
si nous franchissons les Pyrénées, nous constatons de meme que
l'Espagne est riche en piéces d'émaillerie limousine.

..
*

On voit par ces exemples et par cette analyse comme~t peut se
marquer l'influence du milieu géographique sur la na1ssa~ce et
l'expansion de l'reuvre d'art. La nature du sol, les vo1es de
communication ne constituent sans doute pas a elles seules une
explication totale, mais elles représentent un élément d'explication indispensable a considérer. L'architecture de brique ~u
Languedoc, le marbre des premieres ~tatues ro_manes, la transm1ssion de l'art frangais le long des chemms de Samt-Jacques, autant
de faits qui touchent a la fois a l'hisloire générale de l'art et a la
géographie régionale des Pyrénées.

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTtVE,

Pro/useur a l' Universilé de Nancy.

X
L'impaesibilité de Leconte de Lisie.

Un poete évoque a nos yeux les peuples d'autrefois les raccs.
éteintes, les civilisations disparues ; a sa voix cette p~ussiére se
réve!lle et recommence a vivre ; elle retrouve s; religion, ses dieux,
ses rites, ses mreurs, ses légendes; ellereprend son ame, !ruste naive
et sauvage, guerriére, voyageuse ou pastorale. Dans les ~adres
q1;1'il a ainsi restau~és, il pl_ace que!ques grandes figures en qui
s 1m~arn~nt les pass1ons qui ont agité l'humanité primitive : l'orgueil qui s'égale aux dieux, l'amour qui attire ou qui donne la
n_iort, la bravoure qui la méprise, la haine, la vengeance, Je fana~1s!11e. l_l cé~ébre~a beautémagnifiquedelanature; illacontemple,
il l admire, il aspire a se fondre et a se perdre en elle; ou bien il suit
~ans leurs c?urses, dans leurs chasses, dans leur repos et dans leurs
Jeux les ammaux superbcs qui hantent la jungle ou la foret· il
comprend le~rs instincts, il devineleurs rcves, il interpretele~rs
vagues _ang01ss_es. Du spectacle des hommes et du spectacle des
choses 11_ extra1t une philosophie amére, qui retourne et remachr
s?ns rép1t les causes de notre soufTrance, et neluiofTre de consolation ~ue dans la co~viction de la vanité universelle et dans la perspective du goufTre msondable ou tout est destiné a s'engloutir :.
Le secret de la vie est dans les tombes clo~es.
Ce qui n'est plus n'est te! que pour avoir été
Et le néant final des Hres et des choses
'
Est l 'unique raison do leur réalité.

C'est e~ po~te dont u:1e légende littéraire - légende contre laquelle 11 éta1t le prermer a protester - a fait un artiste sans émo-

649

lion et sans entraillcs, un pur &lt;lescriptif, un froid ciseleur de
rimes, un styliste impeccable et imperlurbahlc, et, comme on a
dit d'un mot, un&lt;&lt; impassible ,,. Comme si, pour ranimer et ressuscitcr Je pass(·, il ne fallait pas lui donner de son souffie et de son
ame ; comme si, pour peindre fortement les passions, il ne fallait
p~s non seulcment les avoir observécs et analysécs, maisctre capable de les concevoir et, jusqu'a un certain dcgré au moins, de les
ressentir; comme si, pour pénétrer dans la conscience obscure
d'un animal, il ne fallait pas un donde divination et de sympathie;
comme si, pour accuser et maudire la vie, il ne fallait pas commen•
cer par en avoir soufTert.
On pourrait dire, a ce compte, que 1fichelet est un impassible,
quand il nous trace dó. l\Ioyen Age un tableau qui, s'il est plus
équitable que celui que nous en donne Lecontc de Lisie, n'est pas
plus coloré, certes, ni plus vivant. On pourrait dire aussi que
Sophocle, Racine ou Shakespeare sont impassihles, quand ils
nous représcntent, dans leurs tragédies, les crimes involontaircs
d'&lt;Edipe, ou la vertueuse rébellion d'Antigone, les malheurs de
Dcsdémone et les tourments d'Hamlet, les remor&lt;ls de Phedre eL
les fureurs d'Hermione. On ouhlie que les histoires de la littéralure s'extasient sur la sensibilité de Virgile, parce que Virgilc
a dit en trois vers la désolation du rossignol devant son ni&lt;l dévasté,
ou en un hémistiche la tristesse du breuf qui a perdu son compagnon d'attelage : maerenlem fraterna mnrle juvencum. On oublie
que ces memes histoires fonta Lucrece la réputation &lt;l'un poéte
passionné, pour avoir célébré avec enthousiasme la fécondité
de la nature universelle, et pour avoir déploré la pitoyable condition de l'humanité :
O miseras hominum mentes ? o peclora raec11 1
Qualibus in tenebris vit..e quantisque perictis
Degilur hoc aevi quodcumque est 1

Si nul n'accuse Michelet, ou Shakespeare, ou Racine, ou Virgik,
ou Lucréce, d'avoir été impassibles, si mcme on les brnme ou on
les loue, suivant les cas, d'avoir été le contraire, est-il juste, est-il
logique d'objecter son impassibilité a Leconte de Lisie, et,
avant de lui adresser un reproche de ce genre, ne faudrait-il pas.
savoir ce qu'on entend exactement lui reprocher ?
Car il semble bien, Jorsqu'on accuse Leconte de Lisle d'avoir
manqué d'émotion, de passion, desentiment et de tendresse, qu'on ·
lui en veut surtout de ne pas nous avoir pris pour les confidents de
ses émotions,de ne pas avoir crié sa passion a nos orcillcs et mcm~
par-dessus les toits, de ne pas nous avoir étalé ses sentiments et,

�650

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

fait admirer sa tendresse, de n'avoir rien mis dans sa poésiede ses
aventures et de son histoire, et beaucoup moins d'avoir été un
poete impassible qu'un poete, si jepuis ainsi parler,impersonnel.
Sans vouloir soulever ici une discussion d'esthétique générale,
et en admettant provisoirement que le grief soit de nature a disqualifier l'écrivain qui en est l'objet, il est permis de se demander
si ce grief meme est fondé, si une lectureplusattentivedel'amvre
de Leconte de Lisie et des irnpressions moins rapides ne l'atténuent pasen grande partie, pour ne pas dire qu'elles le dissipent
tout a fait.

..
*

11 est certain que d'une bonne part de cette reuvre, mettons, si
l'on veut, de la plus grande part, la personne de l'auteur est
absente, ou, si elle s'y révele a nous, elle ne s'y révele qu'indirectement. C'est toute la partie purement épique ou dramatique. La
loi mP,me du genre s'oppose a ce que le poete intervienne de son
moi dans son récit ou dans son dialogue. H exprime par le moyen
des personnages qu'il meten scene des sentiments qui, en apparence, lui sont étrangers. Comment conrevoir qu•i] y ait quelque
rapport entre un homme du X!XP. siec!e a pres J ésus-C:hrist et un
,:ontemporain de la Grece péiasgique ou desmigrations kymriques,
ou de la xrxe dynastie, ou des temps antédiluviens? En réalité,
ils' ne sont point tellement impénétrables !'un a l'autre, et l'on
pourrait se demander plutot s'il est possiLle au premier de faire
á ce point abstraction de lui-meme, qu'il ne transporte dans le
passé les idées de son temps, et les aspirations, les tendances, les
réactions et les répulsions de sa propre natur·e. Leconte de Lisie
I'a reproché a Vigny, il l'a reproché a Rugo, et nous Je Iui
avons déja, a un degré moindre sans doute, mais enfin nous le
lui avons reproché a luÍ-mcme. Le poete qui pratique un art impersonnel nous livrc, en partie au moins, sa personnalité, en
dépit des obsLacles qui s'opposent a ce qu'elle parai~se, en dépit
des efTorts qu'il fait et qu'il doit faire pour la cacher, comme une
flamme se devine derriere l'écran qui ne permet pas de la voir. Le
choix de certains sujets, la prédilection pour certains caracteres,
l'insistance ii développer certainssentiments, parfois un mot partí
non pas des levres d'un personnage fictif, mais du creur memc
d'un etre réel et vivant, su!Iisent a nous faire découvrir l'homme
derriere l'auteur. Pour peu qu'il ait de finesse et d'imagination
psychologique, un lecteur pourra-t-il lire le théatre dé Corneille,
celui de Moliere ou celui de Racine, sans se faire une idée non pas

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

651

seulement de leur art, mais de leur caractere et de le':1-r pe~on~e.
« Les ouvrages. disait André Chénier, ont une phys1on~m1e ; 1!s
font connattre · non seulement les humeu:5 et_ le caractere, ma1s
meme la figure ... Convenez que Newton n ~va1t I?ªs un nez obt_us
et de grosses lévres que Voltaire ne pouva1t avo1r que d~s tra1ts
étincelants et fins. '» C'est un plaisir exquis, c:est une cuneu_se et
assionnante étude que de retrouver et de_ réumr de cette phy~10nop · 1 s linéaments incertains et les tra1ts épars. Tache ~ébcate,
::s Joute, difTicile et périlleuse, mais ou l'on p~ut réuss1r '. a plus
forte raison qu'il est permis d'entreprendre;et Je m? fera1s fo rt,
avec une demi-douzaine de poémes de Lecont~ de _Lisie, des p1us
«antiques » ou des plus « barbares », des plus l?m~ams e~ ~es plus .
objectifs, avec Baghavat et (:unaqépa, avec !ViobP etKhiron, avr
Qain, avec I-Iypatie et Cyrille, avec la V ig_ne de N abol_h ou e
Ju ement de Komor, de dessiner, dans ses lignes ess~ntielles, le
po!trait moral de Leconte de Lisie, de marquer les tro1s ou quatre
sentiments essentiels, venus du fond meme. de sa ~atur_e, que sa
poésie, personnelle ou impersonn~lle, exp_n~e, ,s1 vra1ment ce
n'était la besogne absolument inuble, et s1 lm-meme ne ~ous les
avait, a maintes reprises, énoncés de la fagon la plus claire ?t la
plus émouvante·. A cóté de cette partie de son reu':re ou sa
personne n'appara1t pas, ¡¡ y en a en effet une a~tre o~ elle se
montre • a coté de la partie épique ou dramabq~e, Il Y. a la
partie q~'on ne peut pas nommer autrementque lynqu_e, ~1, dans
notre langage actuel, dans nos mreurs modern?s ou la poés1? º? _se
chante plus, ou Je poete n'a plus de lyre, _lynsme peut s1~mher
autre chose qu'expression vibrante et pass1onnée des sent1ments
individuels.
.
Ces sentiments quels son't-ils ? 11 en est que nou~ conna1ssons
déja, car on ne s;urait analyser l'reuvre ~u po,ete, m en marque~
la tendance philosophique, ni en caracténser 1 art sa~s les rencon.
trer sur son chemin. Le plus profond de tous peut-etre! et c?lm
qui est a la base de la vie sentimentale de Leconte de L1s_le, e est
cette nostalgie du pavs natal que ses ver~ ont tant de fo1s exh~lée au cours de plus d'un demi-siécle d'ex1I, avec une mélancolie
'·
touJours
auss1· pénétrant e, pour ne Pas. dire avec. une douleur
·
·
auss1 vive qu 'au premi·er J·our· Nmts
.. merve11leuses dorées
d'étoiles, midis resplendissants delum1ere, couchants et aurores,
Celui qui savoura vos ivresse~ sacrées
y rep!onge a jamais e_n ses rcves sans fin.

n en a emporté sous sa paupiere les visions indélébiles . c'est a
Ieur hantise qu'il a du l'habitude de se détourner du présent, de

�652

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

chercher en arriere, dans son passé et danslepassé del'humanité,
la beauté et le bonheur. Ce regret du pays natal rendait pour lui
plus aprement douloureux le regret de sa jeunesse enfuie pour
toujours. Certes, nous sentons tous, apartir d'un certain age, que
chaque instant qui passe nous éloigne un peu plus des heures
brillantes et fortunées de notre vie, des heures qui ne reviendront
pas. Mais ce sentiment, auquel nous ne pouvonsnous abandonner
saos tristesse, il est atténué dans une certaine mesure par le changement que subissent les choses autour de nous et en meme temps
que nous.. Les images au milieu desquelles nous vivons nous
demeurent contemporaines ; nous voyons toujours a notre hauteur le paysage qui borde les rives du fleuve sur lequel nous
glissons insensiblement; il faut le hasard d'un retour aux lieux
ou nous fumes jeunes, il faut le rappel inattendu d'un souvenir
de notre enfance, pour que nous regardions en arriére et que brusquement nous mesurions avec stupeur la fuite rapide du temps.
De telles pensées, pour la plupartd'entrenous, sontintermittentes;
elles s'imposaient constamment al'esprit de Leconte de Lisie. Ses
souvenirs de Bourbon, toujours présents a sa mémoire, étaient
ce point fixe, ce point de repére qu'il voyait briller au fond de ses
années, toujours aus$i lumineux, mais toujours plus reculé
et plus lointain :
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, ou !'ame en pleurs se noie 1
O lumiere, fralcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers tortunées,
Florissante vigueur de mes je unes années l. ..

Dans ce temps de sa jeunesse, tout pour lui était doux, riant,
heureux, car il portait en son creur une source intarissable de vie,
d'espérance et de joie. Meme les impressions de tristesse qui lui
venaient des choses, en passant a travers son ame, se tournaient en
exaltation et en encouragements :
La nuit terrible avec sa formidable bouche
Disait: - La vie est douce, ouvre ses portes closes
Et le vent me disait de son rale farouche :
-Adore I absorbe-toi daos la beauté des choses

Tous ses beaux reves de jeune homme, aujourd'hui que sontils devenus? 11s sont au fond de ce creur, calme en apparence,
comme aprés la tempete, sous la mer paisible, les cadavres des
marins engloutis :

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

653

... Génie, espérance, amour, torce et jeunesse
Sont lit, morts, dans l'écume et le sang du combat.

11s sont bien morts, et rien désormais ne pourra les faire revivre:
O malheureux I crois en ta muctte détresse,
Rien ne refleurira, ton creur ni ta jcunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutót les yeux vers 1'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans la nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu 11'as point goutés.

Plus l'homme approche du terme fatal, plus le souvenir des jours
de la jeunesse lui devient obsédant et cruel. Comme le voyageur
arrivé au sommet de la colline, il se retourne et contemple le chemin
parcouru, la longue suite d'années qu'il laisse derriere Iui. Image
bien connue, qui exprime un sentiment bien des fois exprimé.
Qui n'a aussité&gt;t a l'esprit la méditation de Bossuet sur la briéveté
de la vie, et les comparaisons saisissantes par lesquelles il essaye
de peindre le néant d'une vie humaine, en apparence la plus longue
et la mieux remplie : &lt;&lt; C'est comme des clous attachés a une longue
muraille, dans quelque distance : vous diriez que cela occupe
bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main !...
C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a une fin est
bien peu de chose. » Et c'est aussi ce que pense Leconte de Lisie
de l'existence humaine. Mais s'il dit, ou peu s'en faut, les memes
paroles, il y met un accent tout difTérent. Tandis que le jeune
diacre de 1649, dans cette considération de la vanité de nos
bonheurs, puisait le détachement des choses de ce monde, le poete,
qui les embrasse et s'y attache éperdument, se désespere, au plus
fort de son étreinte, de les sentir s.'échapper entre ses doigts:
Ah I tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants e.le la mcr et des fortlts, souffies du ciel
Emportant a plein vol l'Espérance insensée,
Qu'est-ce que. tout 'cela qui n'est pas éternel!

Ce qui fait vraiment et proprement le lyrisme, ce je ne_ sais quo~
de plus que l'image, le mouvement et le rythme, ce timbre qm
luí donne toute sa profondeur et qui fait qu'il vibre et se prolonge a
a travers les ames, il est ici ; et je ne sache pas qu'il y ait dans
toute la poésie frangaise quatre vers qui soient, plus que ces quatre
vers de l' Jllusion supreme, directement jaillis du cceur, et chargés,
en meme temps que de' plus d'émotion individuelle, de plus de
large et de poignante humanité. Cet amour passionné de la vie,
c'est un autre sentiment essentiel a la poésie de Leconte de Lisie.
Nu! homme, au cours d'une longue existence, ne s'est sentí mourir

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655

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

peu a peu - en dépit des affirmations de sa phiioso¡.,hie pessimiste
et de la résignation stoique ou par moments il s'efiorce - ayee
plus de regret, de douleur et de désespoir.
Amour passionné de la vie : amour aussi de tout ce qui en fait la
la noblesse et la joie, de tout ce qui vaut la peine de vivre. Toute
l'reuvre de Leeonte de Lisie est un hymne a la beauté. Beauté de
la nature et beauté de la femme, beauté de l'art et beauté intelleetuelle ; a la beauté sous touLes ses formes, a e&lt; la sainte beauté »
commeil l'appelle, il a rei:ldu des hommages d'une gravité qua:si religieuse. Non moins que la beauté, il a aimé la liberté, qui fait la
grandeur et la dignité de l'homme. Ces dewc sentiments, qu'il
avait accoutumé~ d' unir, se rcLrouvent ensemble dans les rares occasions ou le poéte, dérogeant a la regle esthétique qu'il s'était
imposée, s'est laissé inspirer directement par les événements contemporains. En 1859, quand, a la veille de laseule guerre duiecond
Empire qui ait ét.é populaire, iI adressait a l' Italie un éloquent
appel, il saluait en elle la continuatrice de la tradition antique,
l'héritiere de la Grtice, la rénovatrice de la beauté :

la fin du mois d'aout, il avait envisagé les pires catastrophes. Leur
horreur n'avait pas abattu son courage. Avec son t-our d'esprit
absolu et son tempérament violent, il allait du premier mouvement aux résolutions extremes. Des les premiers jours de septembre, enfermé dans París en attendant le siege, il coneevait
tout un plan de résistance désespérée, pour « donner au pays te
temps d'arriver »: « recevoir l'ennemi dans la ville meme, occuper
toutes les grandes voies ... par de formidables barricades, et faire·
payer aux Prussiens lcur victoire probable par. un tel massacre
qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres a tous. » Voila ce qu'it
eut fait, s'il cut été « dictateur de París ». Mais il n'était pas «dictateur », it n'était que simple garde national, faisant, malgré 9es
cinquante-deux ans, son service comme les autres, montant sa
faction toutes les quarante-huit heures, nuit et jour, sur les
remparts, saos abri, pendant les froids et pluvieux temps
d'hiver. Dans les premiers jours de janvier 1871, sentant venir la
fin inévitable d'une lutte héroi:que, il écrivait la grande piece
. intitulée le Sacre de Paris. U y dlébrait en vers maguifiques la
ville qui était a la fois pour lui la capitale de l'intelligence et la citadelle de la liberté.

Depuis la saintc Hella~, ou done est la rivale
Qui marqua eomme toi l 'empreinte de ses pas ?

..........................................

Qui done a su tcnir d 'une puissance tellc,
Trempé dans le solcil, ou plus proche des cicux,
Lo pinceau rayonnant et la lyre immortelle ?

Abcillo ! qui n'a bu ton miel délicieux ?
Reine l qui n'a couvert tes pieds d'artiste et d'angc,
Dans un transport sacró, de ses baisers pieux ?

Cette patrie de la poésie et des arts, elle était maintenant en
proie aux barbares; mais le poetc l'exhortait a se redresser et a
s'affranchir :
Debout ! debout l agis, sois vivante, sois libre !
Leve-toi, levo-toi, magnanime ltalie 1

et il espérait, et il prévoyait que, le jour ou elle s'armerait pour
le combat, la France viendrait a son secours, les dcux ailes ouvcrtes,

Yille augusto, ccr\·eau du monde, orgueil do l'homme,
Ruche immortelle des csprits,
Phare allumé c.lans l'ombre ou sont Athene et Rome,
Arche des nations, Paris !

.............................................

La foudre dans les yeux et brandissant la pique,
Guerriere au visage irrité,
Qui fis jaillir des plis de sa toge civiquo
La victoire et la liberté l

\·oi~ ·, ·1~-h~~cio ~~- p~u· ia~.;º ~;,;;ég~- tos· mti;aiÍI~~ ·1·
Vil troupeau de sang altéré,
De la sainte patrie .ils mangent les entrailles,
lis ba vent sur le sol sacré.

Plutót que d'attendre cela famine ou la hontc », il appelait París
a une lutte désespérée ou bien a un éclatant suicide.« Bondis hors
de tes remparts », lui criait-il, ou bien« allume le bucher inoubliable, ensevelis-toi sous tes ruines fumantes, en laissant a l'univers l'éblouissement de ton génie et l'cxemple de ta mort. »

Par la route de l'aiglo et de la liberté.

Douze ans plus tard, il vibrait encare pour les memes causes,
mais d'émotions bien différentes. Au lieu de l'allégresse et de l'enthousiasme, c'est la douleur et la rage qu'il avait au creur. Des
les grands revers de la funeste campagne de !870, exactement des

Regrets de la jeunesse, regrets du pays natal, amour de la vie,
amour de la beauté, amour de la liberté, amo.ur de la patrie, tous
ces amours, les plus nobles ou les plus profonds que püisse nourrir

�657

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVl'E DES COURS ET CONFÉRENCES

l'ame humaine, ainsi done Leconte de Lisie les a tous éprouvés et
chantés. Aurait-il ignoré l'amour par excellence, l'-amour, que
tous les poetes ont célébré ? Celui-la a tenu trop de place dans
sa vie pour n'en avoir pas une dans son reuvre. ~ous s~v~n~
déja comment, avec son tempérament de créole, 11 ava1t ele
précocement sensible au charme de la fem_me. Nous _l'avons YU
se passionner tour atour a Bourbo~ pour s~ Jeune cousme,
son
escale au Cap pour Anna BesLaucl1g, a D~nan pour Ca~ohne et
pour Marie Beamish, a Rennes, en un s01r, pour Léontme Fay.
Nous tenons ces aveux de lui-meme, et encore sans doute ne
connaissons-nous pas tout, et ne pouvons-nous nous flatter d'énumérer tous les objets charmants pour lesquels a battucecceurqu'on
n,ous représenle comme insensible. II semble bien qu'il faille interpréter dans le méme sens la crise mora)e par_ l~quelle_ il passa au
temps de sa collaboration a LaDémocralie Pacifiq~e, c~1~e que nous
dévoilent ses lettres de 1846, et dans laquelle 11 fa11lit sombrer.
A partir de cette date, ses papiers ne nou~ révelent pl~s. rien. Mais
a défaut de lcttres et de confidences é¡;nLes, ses fam1hers et ses
bionraphes no1.1s en ont dit assez pour que nous puissions affirmer
en toute assurance que sa vie sentimentale et amoureuse s'l!st
prolongée autant que sa vie elle-meme. En les rccoupant les
uns par les autres, en complétant ce qn'ils racontent au moyen de
telle dédicace des éditions originales que le poete a soigneusementeffacée dans les suivantes, ou decertaines allusions qu'il a fait
&lt;lisparailre, on peut reconstituersomm:ii~ement ces rom;,ns ~e son
a"'e mur et de sa vicillesse, esquisst.r la s1lhouette des bellcs mconn~es et meme sous les portraits, mettre des noms. A Dieu ne plaise
que j'écrive ce~ no:ns qui ne nous apprendraient rien. Mais pou~quoi dissimulerais-jequ'entre 1850 et 1855, son creur se partagea1t
entre deme amours. lis lui ofTrirent le sujet d'un de ces « chants
alternés11 com,ne nousenavonsdéjaentendu,oilil aimaita opposer,
dans un¿ anlithese longuement soutenue, deux conceptions,
dcux sentiments, deux images. De ces deux amours, l'un, c'était
l'amour pur, chaste, idéal, qui ne connatt d'autres caresses que
les respects et d'autres aveux que l'adoration muette ; l'aulre,
c'était la p~ssion efTrénée, dévorante et brulante ; c'était l'amour
de )'ame et l'amour des sens. D'un coté une vierge du nord, aux
chcveux blonds au col blanc, aux yeux candides sous ses longs cils
baissés · de I'a~tre une femme dans tout l'épanouissement de sa
beauté, ~ux regard~ a la fois doux et brulants, ou le soleil du midi a
mis ses flammes. Le poete ne va point de l'une a l'autre; ces deux
ima.,.es qui passent devant ses yeux ne s'excluent point ; le cceur
qu'elles enflamment les contient a la fois et les chérit toutes les

.ª

dewc. Laissons-le parler; la pureté n'a pas de plus fervent, dévot:
Que nulle main profane, ó fantóme léger 1
N'ose, m~me en tremblant, toucher ta robe blanche ;
ue nul baiser mortel n'effeuille l'oranger,
ue la neur de l'Éden en par fume la branche 1
t si, de loin, j'adore, en son azur natal,
Ta grAce, ó jeune Esprit rev@tu de mysU:re,
Qui pourrait elTacer mon bonheur idéal ?
Serait-ce vous, douleurs et fievres de la leITe ?

ª

Mais aussitot une autre voix se fait entendre, une voix qui
gronde d'impatience et tremble de désir :
C'est un nom, un seul nom millo fois répété
Dans les pleurs de l 'attente ou les )armes d'ivresse,
C'est l'heure qui contient une immortalit6,
C'est ton vol d'aigle et d'ange, ó rapide 1ounesse 1
C'est lamer ou l'on puise et qui ne pout tarir,
Dont le not nous altere autant qu'il nous onivro;
C'est la félicité dont on voudrait mourir
Et le tourment sans fin dont je veux toujours vivro 1

De ces deux amours, c'est l'amour pur et chaste qui l'emporta,
mais seulement apres que la passion eut fini, comme finissent
d'ordinaire les passions, dans le déchirement et daos les larmes.
Le poete raya de son reuvre le chantalterné dont une des voix
ne se faisait plus entendre ; il n' en retint que les quelques strophes
qui, sous le titre d'Épiphanie, trouverent asile beaucoup plus tard
daos les Poemes Tragiques.
Elle passe tranquille, en un r@ve divin,
Sur le bord du plus pur de tes !aes, ó Norvege l...

Mais l'encens, cette fois, était brulé sur un autre autel ; l'hommage discret que ces stances expriment s'adressait a une
autre beauté, pour qui les soixante ans bien sonnés deLeconte de
Lisie retrouvaient l'ardeur et la flamme de ses jeunes années. Et
dans l'intervalle, quelque quinze ans plus tot, une jeune
femme, une brune au teint mat, d'une beauté royale et orientale,
avait fait sur son creur sensible une impression profonde ; c'est
pour elle, nous dit-on, qu'il avait écrit cette romance de couleur
persane, qui semble une inspiration de Saadi :
Les roses d'Ispahan, dans lcur gaine de mousse,
Les iasmins de :lfossoul, les fleur,; de l'oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
O blanche Lellah I que ton soume léger l...

L'amour, qui avait si souvent traversé, troublé ou consolé sa
vie, l'accompagna jusqu'au terme du : pelerinage. Il éclaira et
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REVUE DES COURS BT CONFÉRBNCES

rechautTa d'un rayon un peu pale-- un rayon de soleil d'hiver le déclin de sa vieillesse. Les derniers vers, ou a peu pres, qu'il
écrivit, ce sont des vers d'amour, ces strophes du Sacri/ice, étonnantes de verdeur et de lougue, oil il souhaite de soutTrir et de
mourir pour celle qu'il aime :
Et je voudrais, le creur abtmé dans ses yeux,
Baigncr de tout mon sang l'aut.cl oll je l'adoro

Ce sont, plus tardiverncnt encore, les deux quatrains descendant,
comme une supreme bénédiction, sur celle par qui il avait sentí
pour des beures trop breves

Sa jeunesse renattre et son creur refieurir",

celle qui avait donné a ce creur nostalgique l'illusion de rccommencer le reve de la vie, et qui lui avaiL rendu « le matin de sea
jours ».
On est bien forcé, apres cela, de convenir que, selon le mot d'un
des plus lideles disciples de Leconte de Lisie, « les femmes ont
beaucoup compté dans sa vie "· Et il paralt difficile de soutenir
que cet amoureux passionné ait été l'artiste au front calme et
aux mains froides quel'on nous a tant de lois présenté. S'ilfallait
le défendre d'avoir été irnpassible, je crois que la cause est
entendue. ~lais je ne sais si cette défense - bien que je me sois
gardé de trahir quoi que ce soit des secretsqu'il avait voulu cacher
- aurait agréé

a l'homme qui avait, de ses mains,si jalousement

relevé ce mur de la vie privée que les poétes de la génération
précédente, tous ou presque tous, s'étaicnt fait, de jeter bas,
un jeu et une gloire. Est-il besoin de citer les poémes fameux
oil, dans leur ardeur a chanter leurs amours, ils en avaient a demi
violé le mystére, et les commentaires, plus fameux encore, oil i1a
1' avaient profané tout afait? Faut-il rappeler cornment Lamartine
- non contentd'avoir écritLeLacouLe Gol/edeBaia- avaitjugé
a propos de mettre an bas de chaque piéce le nom et l'histoire de
celle pour qui il l'avaitécrite; commcnt, dans ce besoin de confidences, ou de confessions, qui depuis un siécle tourmentait nos
écrivains, il avait composé ce roman de Graziella et cet
autre roman de Raphael, ou tout n'est pas authentique, oil la
réalité est idéalisée et embellie, ou le faux est melé au vrai, soit l
dessein, soit par la faute d'unc mémoire royalement inlidéle, mail
ou il subsistait encore assez de faits positifs et d'allusions pnlcises pour donner pature a la curiosité de lecteurs qui n'étaient
pas toujours guidés par des motifs d'un ordre exclusivement !ittéraire? Faut-il rappeler les Nuilsd'Al!red de MussetetLaCon/ession

L\.EU\',HE POÉTlQlJE

nn

LECONTE DE LISLE

659

d'un en/anl du siecle, et les Elle el Lui, et les Lui el Elle, ou les
gneis réc1proques des amants de Venise et de Fontainebleau 1 Ieura
rancreu~ et !eurs. rancunes éta ient largement exposés aux yeuX

~u pubhc ? Faut-il rappeler qu 1un autre, qui pourtant semblait
ce sa_natm:e plus r,és_ervé que ~eux-la, dans ces Conlemplalioru qui
?eva1ent etre « 1 hist01re d un~ Ame», avait, pour peindre cette
ame t&lt; en fleur », mséré tout un hvre oll il contait un amour dont
l'ceil le moi?s exer_cé n'av~it ~as ~e peine a reconnaitre, en dépit.

des précaubons pr1scs, qu 11 n ava,t pas pour objet la mere de ses
enfants ? Cet éta_lage, ou, si l'on me passe le mol, ce « déballagc »
des senbments mt1mes, autant était-il indiscret et indélical
autant était-il en passe de devenir lacheux et dangereuxpourl'art'
a supposer qu'il n'en lil.t_pas la négation meme. 11 révolta cbe¡
Lec_onte de Lisie ce sentiment de fierté susceptible, de dignité
nat!ve, et, pour appeler les choses par leur nom, de pudeur, qui
éta1t, de son caractére, un des traits les plus fortement marqués.
Sa protcstation contre cette littérature d'épanchements sans
réserve, de conlidences déplacées et d'insupportables racontars,
~e_fut le sonnet des Monlreurs, que publia dans la livraison du 30
Jum 1862, trois mois aprés l'apparition desPoémes Barbares la
Revue Conlemporaine. La page est bien connue, je dirais volontlers
~~'elle ~e l'est que trop ; mais il n'en faut pas moins la rappeler
JCJ, ne ful-ce que pour la replacer a sa date et en préciser la porl.ée
et le sens. On sait comment le poete s'y défend avec toute son
énergie, de se laisser tralner en spectacle, • te] q~'un morne animal »sur le pavé des rues, pour leplaisir d'une «plébecarnassiére•,
de que! ton mépr1sant 11 reluse de déchirer devant elle « la robe
de lumiére » dont se voile la volupté:
Dans ~on orgueil muet, dans ma tombe sans gloire
Oussé-JC m'eugloulir pour l'ólernité noire
'
Je ne te vcndrai pas mon ivresse ou mon D'lal,
Je ne Jivrerai pasma vie á tes huCes,
Je ne danscrai pas sur ton Lrétcau banal
A vec tos histrions et tes prostituées.

Da_ns ces vers énergiques, avant tout. c'est l'homme qui par!"
etqm refuse d'acheter la renommée auprix decequ'ilregarde le mol éta1t en toutes lettr_es daos la version originale con_ime, un av11isse~ent. l\1a1s, depui_s longtemps déja, l'artistc
ét.1t_ d accord avec I homme pour ass1gner comme matiére a la
poé_s1e non pas l'expressiondes douleursou desjoies individuelles
m&amp;1s celle des sentiments humains dans ce qu'ils ont de commu~
et de général. Leconte de Lisie a, dans les trois grands recueils

�L 1CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

660

661

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

qu'il a publiés de son vivant, appliqué cette regle de la fa'.&lt;on la
plus stricte. 11 n'a épargné que les allusions - combien discréles
et vagues - a son premier amour. Il a retranché tout ce qui avait
un accent trop personncl, ou un caraclcre anecdotique, tout ce qui
aurait fait dcscendre sa po«'.·sie du piédestal sur lequel, comme une
belle statue, il voulait qu'ellc demeurat exhaussée, parexemple ce
sonnet- intitulé Le Présage - d'un tour spirituel et d'un
humour un peu acide qu'on n'est pas habitué a rencontrer dans
son reuvre:
C'était une adorable enfant : reil noir et doux,
Le\Te on fleur, entr'ouverte avec un frais sourire,
Tout un charme vivant qui ne peut se décrire.
Un pctit chien soyeux jouait sur se, gcnoux.
A pres nvoir longtemps lissé ses fines tres~es,
L'a,·oir ,erré conlre elle en disanl : )Ion amour l
La despole aux grands yeux, belle comme Je jour,
Le murdit jusqu 'au sang au milieu des caresses.
Puis rcdoublant de soins flalleur,, pour apai~r
L'humble gómisscment qui luí plabail dans !'ame,
Elle Je consola d 'un ra pide babc:.
Et je vi~ qu&lt;' c'él::iit dt'ljii toulc la r,•r,1mc;
L'amour dans le capric,· el dan~ lo cruuulé,
·re11e que Dieu !'a faite et pour I'clernilé.

Cet amer badinage n'en exprime pas moins, sous sa forme
légcre, un aspect de sa philosophie de l'amour, telle que nous la
trouvons éparse ~a et la dans des poern~s cl'une allure plus gravt•,
d'oú le paradoxe est banni.
La passion lui était apparue, au temps de sa jeunesse, quand il
était sous le prestige du roma:üisme, comme un.e exaltation sacrée,
so urce de soufTrance pour l'homme, mais aussi source de grandeur:
Désirs que rien ne dompl&lt;', o robe c:-.pialoire,
Tuniquc d('.vorantc c·t :nanteau úo.1 Yictoirc

11 conserva toujours un culte pour clic, et s'il reprocha quelque
chose a son siccle, nous le savons, ce fut de manquer d'enthousiasme et de vivre sans passions. De la passion par excellence,
de l'amour, il vit, selon les temps sans doute et les circonslances,
les bons et les mauvais cotés, surtout les mauvais. Il le regardatomme une puissancc falale et meurtricre, et il symbolisa cette
conccption dans un mylhe dont il emprunta l'idée a Ilésiode.
Ekhidna est un « monstre horrible et beau », moitié nymphe awt.
lcvres roses, moilié reptile cuirassé d'écailles. Elle habite, au,c
gorges d'Arimos,

Une caverne sombre avec un seuil fleuri.

Le jour, elle se cache dans le fond de son antre; le soir, elles'avance
au bord, elle chante, et les hommes, en entendant ses chants, accourent autour d'elle « sous le fouet du désir ». Elle leur promet des
baisers sans fin et des voluptés sans nombre; elle assure qu'elle les
rendra semblables aux dieux. Tous se ruent a l'envi dans l'étroite
caverne,
Mais ceux qu'clle enchainait de ses IJras amow·cnx,
~ul n'en dira jamnb la roulc disparue.
Le monst.ro aux yc11x cbarmants dévo:ait leur chair crue,
Et le temps polissait lcurij os dans l'antre creux.

Comme tous les symboles, celui-ci se laisse tirer en plusieurs
sens. Cette Ekhidna aux formes monstrueuscs « qui ne voit, dit
M. Vianey, qu'elle pcrsonnifie tous les reves et toutes les chiméres
et que le poéte prédit une fin afTreuse a tous les amanls de l'idéal,
atous les chercheurs d'énigmes, a tous les aventuriers de la passion,
a tous ceux qui demandent a la poésie, a l'art, a la philosophie,
al'amour, de les rendre des dieux ? » Te! qu'il se lit aujourd'hui,
le texte peut, en efTet, prcter a cette interprétation élargie. Dans
la version primitive, il y avait une strophe de plus, qui ne laissait
aucun doute sur l'intention de l'auteur et la signification du
morceau : « Les siecles, déclarait le poéte,
Les siecles n'ont changé ni la folie humaine,
fü l'antique El,hidna, ce reptile ú l'reil noir ;
Et malgró tant de plrurs el tant de désespoir,
Sa proie est éternellc, et l 'amour la lui mene,

l'amour, qui est, au gré de Leconte de Lisie, le premier né et aussi
le dernier des dieux, le plus cher, le plus adoré, le plus doux en
meme temps et le plus cruel, et qui fait payer par des « pleurs
sanglants » les« heures de délire » qu'il a accordées d'abord.
Des atteintes de la passion, ríen ne peut défendre la victime
qui lui est désignée, pas meme le reve d'art et de beauté dans
lequel lepoéte a cru s'enfermer. Il s'était assis en face des dieux,
sur la cime antique; il avait détourné ses regards du monde d'a
présent ; il évoquait les ages anciens ; il écoutait l'hymne que la
terre chantait au temps de sa jeunesse. Mais, comme de « noirs
&lt;&gt;iseaux de proie», les passionsse sontjetéessur lui; elles ont enfoui
leurs ongles sanglants dans sa chair ; elles l'ont rappelé a la
réalité et a la vie. Car I'homme qu'elles déchirent ne meurt pas. Il
vit, pour endurer d'incessantes tortures, pour etre« rongé de désir
et demélancolie», inquict etinassouvi. Et quandlapassion !'aban-

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L'IEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

donne, quand l'amour se retire de lui, quand les parfums
sont consumés, quand le flambeau s'est éteint sur l'autel, de ces
moments d'ivresse il ne reste - c'est le poete qui le dit - que
tristesse et que remords. Des spectres, aux beures sombres, hantent sa solitude. Ils se dressent devant lui, froids comme des
morts, faces livides, mains glacées, dardant sur lui des yeux fixes.
Et c'es_t en vain qu'il implore de ces tristes ombres une parole
de tendresse ou de pardon :
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Cberes ~mes, parlez, je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?
Au nom de cet amour dont vous fOtes charmées,
Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux;
Déroulez sur mon cceur vos tresses parfumées J
Mais tandis que la nuit Iugubre élreint les cieux,
Debout, se détachant de ces brumes mortclles,
Les voici devnnt moi, blancs et silencieux.

Cette passion qui a insinué son veninjusqu'au fond des veines,
il faut !'en cbasser, ou il faut périr:
Ployé sous ton fardeau de honte et de miserc,
D'un exécrable mal ne vis pas consumé:
Arrache de ton sein la mortelle vipére,
Ou tais-toi, ldche, et meurs, meurs d'avoir trop aimó

J

Ici, Leconte de Lisie rejoint par le sentiment,et presque par l'expression, le plus passionné de tous les romantiques, cet Alfred
de Musset, pour Jeque] il n'avait pas assez de sarcasmes, qu'il qualifiait de « poete médiocre », et d' « artiste nul », le Musset de Don
Paez, désabusé par une expérience précoce, qui n'avait pas vingl
ans et qui maudissait l' amour :
Amour, fléau dtl monde, exécrable fo1ie,
Toi qu'un lien si frele U la voJupté Jie,
Quand par tant d'autres nceuds tu tiens a la douleur,
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cceur,
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'~me,
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
(Plutót que comme un !ti.che on me voie en souiTrir)
Je t'cn arracherai, quand je devrais mourir .

II se rencontre encore avec lui, quand il parle de la trace ineíla~able et précieuse que l'amour laisse dans le cceur qui l'a connu.
Une des plus belles pieces de Musset et des plus profondément
senties, est celle ou le poete se console de l'abandon et de la trahison, par la conscience qu'il a aimé et qu'il a été aimé:

663

La foudre maintenant peul lomber sur ma tete
Jamais ce souvenir ne peut m'8tre arraché 1
Comme le matelot brisé par la tempMe,
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoil', ni si les champs f_lelll'issent,
Ni ce qu'il adviendra du s_imulacre hu~am,
Ni si ces vastes cieux écJau-eront demam
Ce qu'ils ensevelissent.
Je me &lt;lis seulement: « A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, ell~ était belle.
J'en!ouis ce trésor dans mon :1me 1mmortelle
Et je l'emporte a Dieu ! &gt;

Le « Souvenir » de Leconte de Lisie, c'est le sonnet qu'il a intitulé le Parfum impéri~sable. Qu'elle soit « d'argile ou de cristal ou
d'or ll, la fiole oll I'on a versé gouttea goutte &lt;( l'ame ~dora~te » des
roses en reste a jamais parfumée. Quand on la v1dera1t sur le
sable du désert, quand on la laverait dans les ea1:1x_ des fleu_ves,
quand on la briserait en mille piéces, &lt;( l'ar6me d1v1n &gt;&gt; subs1sterait toujours.
Puisque par la blessure ouverte de mon camr
Tu t'écoules de méme, ó eéleste liqueur,
Inexprimable amour qui m'enflammais pour elle 1
Qu'il Jui soit pardonné, que mon ma_l soi~ béni 1
Par dela l'heure humaine et le temps rnfim
Mon cceur est embaumé d'une odeur immortelle 1

Et !'on peut préférer a la grande déclamation romantique la
sobre comparaison parnassienne, ou l' éloqu~nce _Persuas1ve de
Musset a la calme certitude de Leconte de Lisie : 11 y a la deux
arts qui s'affrontent, deux tempéraments d'écrivain, deux époques de notre poésie ; mais il y a dans l'un et l'autre morceau,
- et c'est sousdes apparences diverseslecommun élément de leur
beauté- un accent qui vient du cceur.

•

••
On Je voit, la poésie de Leconte de Lisle n'~st pas aussi '.' impersonnelle » qu'on affecte de le dire ; encore m~msest-elle « ~pass1ble », si l'on admet surtout, comme ¡e le cro1s, que_ la pass10n la
plus sincere et la plus émouvante n' est pas ceUe qm se r~pand en
cris, en sanglots, en larmes et en paroles, ma1s cell~ qm se contient serre les !evres raidit les muscles, et ne se trah1t que malgré
soi. Et celle-ci a en o~tre l'avantage de se p_reter mieux que cellela a J'expression mesurée et harmonieuse qui est, selon la tradition

�664.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

antique et classique, la forme parfaite de l'art. C'est a cette
tradition classique, en donnant au mot son sens le plus large, que
Leconte de Lisie se rattache. II en a lait profession le jour oil il
a reconnu a l'art le pouvoir de« donner, dans une certaine mesure,
un caractére de généralité a tout ce qu'il touche ,,, signiliantimplicitement par la que de nos émotions celles-la, aplus lorteraison,
sont proprement matiere artistique, qui portent d'avance en elles ce
caractére de généralité, et ne peuvent demeurer étrangeres a aucun
de ceux qui participent de la nature humaine. En parlant et en
pensant ainsi, il réagissait sans doute centre l'individualisme
excessil de l'école romantique; il cédait au goOt de sanature pour
la vie intellectuelle et contemplative, justiliant la définition de
lui-meme,
Je suis l'homme du calme et des visions chastes,

qu'il donnait dans un des poémes de sa jeunesse ; mais aussi,
mais surtout, il obéissait au sur instinct qui a fait de lui, en méme
temps qu'un grand poéte, un des artistes les plus accomplis qu'il
y ait dans notre littérature lrangaise.
(d suivre.)

Chenedollé
(1769-1.833)

A l'aube du romantisme. Chenedollé, 1769-1833, essai blograpbique et litterafre. [Extrails du Journal de Chénedollé, 1802·
1833, d'apres les manuscrits du Coisel et de la collection Spoelberch
de Lovenjoul.] These pour le doctorat es lettres .•. par Mwe Paul de SAMJE,
née Lucy de Lamare. - Caen 1 imprimerie de E. Domin, 1922. 2 vol.
in-8°.

Nous venons, a la suite d'un a1mable guide, de relire l'reuvre
de Charles-J ulien Lioult de Chénedollé, de repasser dans notre
esprit les diílérentes étapes de sa vie, et nous nous associons
volontiers aux élogcs que la thése de Mm• de Samie a regus des
membres du jury du doctorat de la Faculté des lettres de Paris,
le 20 mai 1922.
· Cet ouvrage n'est pas sans défauts ; l'auteur l'a reconnu
avec grace. Ce qu'il faut louer sans résérve, c'est le zele bibliographique et documentaire dont il témoigne (1). Les diverses
correspondances et Je journal intime dont Mm• de Samie enrichit
l'histoire littéraire sont d'une grande valeur pour l'érudition.
Non seulement ils contribueront a nous faire mieux connattre
le pré-romantisme en cette période ingrate, mais non pas stcrile
de la Révolution, de l'Empire et du début de la Restauration,
mais ils éclairent déflnitivement la biographie d'un homme
qui fut sans contestation un vrai poéte et dont la vie, bien
qu'assez obscure et fort correcte en apparence, fut une des
plus romanesques au lond et des plus douloureusement irréguliéres qui se puissentimaginer. Figurez-vouf:une3.mevirgilienne 1
{1) Grflce f-1 1i1me de Samie, nous ¡,avons désormai.s qu'il y a pour l'étude•de
Chénedollé et son temps quatre sources princípalt:s l1 consu~ter_: 1° ~e dossier de Sainte-Beuve confié par M.Trouhat i'l l'lnst1tut, et qui ra1tpartie de la
collection Lovenjoui a Chantilly ; 2° le dossier de Liége qui comprend la
correspondance de Chénedollé avec le fils qu'il eut en exil p~ndant l'Émigration · 30 les Archives du CoiseJ oll. l'on trouve entre autres richesses, avec
le journ~l du poete, une correspondance avec M 11).e de Custine et avec les
membres du Cénacle romantique, ele. ; enfin 4(&gt;, le dossier de _Chened~l!é,
soit aux Archives nationales, soit aux Archives de la Guerre, s01t au MmlStere de l'lnstruction publique:

�666

l'3me d'un reveur, douce et fine, mais faible, un peu pusillanime,
aux prises avec quelques-uns des sombres événements d'un drame

balzacien. La destinée s'offre parfois de ces jeux cruels, qui sollicitent la plome d'un psychologue amer.
- Mme de Samie a eu raison, dans le relevé qu'elle consacre

aux travaux qui ont paru sur Chenedollé, de signaler l'importance de l'étude de Sainte-Beuve, qu'il fit paraltre dans la Revue
des Deux Mondes de juin 1849 . et qu'il publia en 1861 dans le
tome II de . Chaleaubriand el son groupe sous l' Empire, cours
professé a L1ége en 1848-1849. « C'est Sainte-Beuve, dit-elle, qui
eut le premier communication des papiers de Chenedollé.
Mm• de Banville, la veuve du poéte, entretint une correspondance
avec le critique et lui entr'ouvrit les archives du Coisel. II eut
entre les mains les lettres de Chateaubrial)d, de Joubert et
de Fontanes qu'il a publiées ainsi qu'une partie des manuscrits
de Chenedollé ... Cette étude faite d'apres les manuscrits est
l~ _seule qui compte vraiment... Pourtant elle n'est pas défimttve ... » Ces quelques mots sont parfaitement justes, et l'apport
documenta1re - tres probablement définitif, celui-la - que

667

CHENEDOLLÉ

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'est pourtant pas un reproche a !aire a un critique contemporain des événements dont la vie du poete est incrimmée, de
s'Ctre conduit en galant homme. Enfm, on invoque une fo1s
de plus sa haine pour Chateaubriand « dont il est tenté d'embellir
l'entourage pour le !aire paraltre plus noir "· Je ne sache pas
que Sainte-Beuve, a vrai dire, ait été plus sévére pour Chateaubriand quetous les excellents esprits qui, sans cesser de l'admirer
infiniment, ont su ,:nger l'homme en méme temps que le prodigieux artiste, et Lemaitre, ainsi que Brunetiere, Faguet et

M. Lanson ont en somme conclu comme Sainte-Beuve. On ne
prend pas si aisément Sainte-Beuve en défaut. II avait a un
&lt;legré extraordinaire le sens des « contradictions " du cceur
humain qu'ont notées les moralistes, et jamais il ne s'est contenté
de décrire un aspect de la nature d'un homme sans se soucier

de rapporter aussi tous les autres, qui aident a comprendre
sa physionomie et la complétent ; mais, de méme que, s'il est
sévére pour les petits cotés d'un grand esprit, ce n'est que pour
1

mieux le faire conna1tre, de meme, s il aperi;oit

a travers

les

ces secrets du cceur qui invisible-

détours de la vie misérable et douloureuse d'un vrai poéte les
traces persistantes, nonobstant ses errenrs, d'une véritable
noblesse initiale, il laut le suivre dans toutes les nuances de son
jugement et comprendre comment ce juge exquis des cboses
du cceur et de !'esprit les motive. C'est lui qui, en définitive, a
raison : il a compris et il eut pitié. Personne ne savait, d'un ceil
plus perspicace, derriére l'auteur étudié découvrir. l'bomme.

ment
commandent toute une vie; et de cela nul ne s'étonne '
.
ma1s ce qui ravira ceux qui admirent la personnalité si ondoyante
et s1 d1verse de Samte-Beuve, c'est la délicatesse avec laquelle
il a manié, si j'ose dire, la plaie dont souffrait Chenedollé. On
nous dit « qu'il passe sous silence des faits importants de la
vie_ de Chenedollé jusqu'a la rendre méconnaissable, par compla1sance pour la famille "· Mais que n'auraient pas &lt;lit les détracteurs du caraclere de Sainte-Beuve, s'il se !Iit étalé sans pudeur,

appelle la these de doctorat, obligent-elles les amateurs d érudition a des efforts disproportionnés avec le but qu'ils se proposent?
.
Mm• de Samie nous renseigne fort bien dans son Introduct10n
sur l'intérét qu'offre l'étude de Chénedollé. Aucun lettré de
culture approfondie n'ignore le poéte ; aucune ame « un peu
bien située ,, ne refusera sa sympathie' a l'homme.

nous ofTre l'ouvrage de Mme de Samie, non seulement complete

l'enquete, déja si vaste et précise de Sainte-Beuve, mais rend
indi_rectement hommage a la sagacité merveilleuse du grand
critique. Il sut toucher ave-e une sorte de divination, puisqu'il
n'était qu'imparfaitement renseigné, a ces plis douloureux
d'une conscience humaine,

quinze ans

a peine aprés

a

la mort dtr poéte, sur ce cas sinO'ulier

de bigamie qu'offre le double mariage de Chenedollé et qui
seul offrirait une intéressante matiere a une these de
droit, sinon juridique, du moins canonique. Les catastrophes
de l'époque révolutionnaire et les miseres de l'Émigration pour-

a lui

raient servir d'ailleurs, sinon de justification, du moins d'excuse

a une telle

erreur de conduite. Sainle-Beuve a fort bien laissé
entendre que le poete en porta la peine jusqu'a ses derniers jours.
« II i_déalis~ jusqu'a, la rendre méconnaissable, ajoute-t-on, la
physrnnomie du poete, par égard pour Mm• de Banville. " Ce

Aussi, pourquoi les, nécessités de ce genre singuher, q~'on

(t

Son ceuvre n'offre qu'une beauté fragmentaire, c'est vrai;

mais elle a une sincérité d'accent assez personnelle et déja
romantique.

« Chenedollé mérite d'etre étudié comme poete de transition,
comme continuateur de Delille, comme précurseur de Lamartine.
Il doit l'etre si l'on veut suivre l'évolution de la poésie lyrique
entre 1800 et 1820 dont il marque une étape : la derniere avant
les Médilalions. "
Mais sa vie est plus intéressante encore que son ceuvre : « 11
naquit sous Lows XV et moúrut sous Louis-Philippe, Son

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

enfanee fut eontemporaine des dernieres années de Voltaire,
de Rousseau, et sa vieillesse applaudit aux triomphes d'Hernani.
C'est une mémoire riche de souvenirs et qu'il peut etre intéressant
d'interroger, car il tenait registre des faits mémorables de sa vie.
" Il a été en relations avec tout ce que son époque oflrait
_d 'hommes de génie _et de femmes distinguées. Disciple et meme
collaborateur de Rivarol a Hambourg, iI a connu la derniére
fleur de l'!ristocratie fran~aise ; a Coppet, il vit Benjamin Constant, Adr1en de Lezay et tant d'autres. Rue Neuve-du-Luxembourg, confident de l'enchanteur, il fit des lors partie du groupe
Chateaubriand.
• En souvenir de l'Oratoire - qu'il aima toujours - il fréquenta Fouché, Daunou ; plus tard, a la société des BonnesLettres, il verra Nodier, il acclamera Hugo.
_« Mmea
_Flahaut, d_e Montolieu, de Stael furent ses protectnces de l ex1l. Il a1Tect1onna Mme de Beaumont la douce hirondelle ; il consola r,[me de Custine des infidélité~ de René enfin
il aima Lucile de Chateaubriand. Rien qu'a ce titre d';mi &lt;!de
fiancé de Lucile, il éveille la curiosité ... »
'
Eh bien ! tout l'intéret de cette étude était dans Sainte-Beuve
comme l'intéret que comportent les adorables illusions de l;
jeunesse ou certaines « contrariétés » de notre creur sont dans
Dominique ou dans Adolphe. Or, on ne referait pas si aisément
l'un des ces chefs-d'ceuvre. Ce que je pense, c'est qu'il n'est
pa!! plus aisé de refaire un portrait de Sainte-Beuve surtout
quand ce portrait a prés de 200 pages, est presque un livre, l'un
des plus documentés, des plus pénétrants et des plus charmants
de tous les livres.
Je comprend!' l'ambition de Mme de Samie. Je di;; qu'elle
osa trop, mais l'audace était helle. Pour ma part, si j'avais eu
la bonne fortune comme elle de faire une si ample moisson de
documents _de prem!er_ ordre, j'aurais demandé tout simplement
a la Faculte la perm1ss10n pour ma thése deprésenter une réédition
du chef-d'ceuvre de Sainte-Beuve en l'enrichissant de tous ces
documents nouveaux.
~n réalité, je suis comme ces gourmands dévorés d'inquiétude
qm ne sont pas satisfaits des plats excellent', qu'on Jeur sert.
Qu_els reproches sérieux_ pourrai-je présenter a Mme de Samie,
pmsque son ouvrage s1 documenté me permet de faire moimeme, a propos d'_un beau ca~, Je travail dont je reve a propos
des ~ Contemporams » de Samte-Beuve, et qui consisterait a
rééd1ter tout simplement Sainte-Beuve en Je dotant d'un commentaire. Enrichis des découvertes de toute l'érudition ultérieure,

?e

cutNEDOLLÉ

669

ées I Porlraits conlemporains • olTriraient la plus riche encyclopédie des esprits de ce x1x8 siécle dont il a si bien connu les
faiblesses et tres f.tuffisamment dépeint la grandeur.
Nous avons lu bien des études sur Chateaubriand et !'On groupe,
depuis Je cours de Liége en 1848-1849. Je ne nie pas l'intéret
ni le charme des pages qu'ont in1:.piré a des lettrés qui sont aussi
des érudits, et Rivarol et Fontanes, et ce charmant J oubert,
et ces aimables femmes, Mme de Custine, « la reine des roses n,
Mme de Beaumont, la divine hirondelle, et cette énigmatique
Lucile de Chaleaubrian&lt;l, la sreur de René, ce génie-femme,
Ame d'un si sublime et si troublant mystere, mais ni M. Bardoux,
ni M. Maugras, ni M. Beaunier, ni meme Anatole France et
Jules Lemattre ne me font oublier la main qui crayonna d'abord
ces portraits inoubliables. En somme, c'est Sainte-Beuve, apres
Chateaubriand, qui a fait la fortune de ces clrcs d'élite, et aucune
occasion n'était plus favorable a l'expression de ce juste hommage
que Je portrait., qu'on prétend exhumer, de Chenedollé.
Mme de Samie n'ajoute pas grand'chose a ce que Sainte-Beuve
a dit de ce milieu de l'Émigration sur lequel M. Baldensperger
est si bien renseigné et &lt;lont il renouvellera peut-clre l'étude.
Elle est plus heureuse évidemment a cause de sa documentation
•mr l'enfance et l'adolescence du poéte et i.ur son éducation
a J uilly, encare que Sainte-Beuve ait touché a e.es endroits
sereins et calmes de la vie du poete avec sa grace coutumiére.
J'ai lu avec Je plus vif intéret les pages charmantes que
Mme de Samie a consacrées a la liaison de Chateaubriand avcc
Mme de Custine. J'en ai meme admiré la spirituelle composition antithétique : Delphine ~e serait rcfusée quand son amant
la désirait, puis se serait olTerte, quand le caprice de Don Juan
était ailleurs. C'est tres joli, mai~ est-ce vraisemblable ? La
lecture de la correspondance de la marquise avec Chatcaubriand
m'inspire un doute invincible. Je I}'insisterai pas autant 9ue
Mme de Samie sur cette confidence que fit la belle Delphme
au pauvre Chenedollé. qui soupirait aupres d'elle : « ?e n'ai
pas été toute a Jui et je m'en rep ens. » Elle soufTre bien dei.
interprétations dont la plus vraisemblable est que la coquette
marquise ne pouvait pas autrcment conclure en parlant a son
nouvel adorateur. Elle avait, d'ailleurs, bien assez dit (voyez
p. 140), et sans me perdre parmi les nuances de ces amoureux
manéaes ie persiste a croire que Chateaubriand, qui était alors
lié av~c ~ime deBeaumont, trompa son amie, en ces années 1802
et 1803, séduit par l'accueil qu'on luí faisait au chatean de
Fervacques.

�670

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Quant il l'hypothese que la higamie de Chenedollé aurait élé
non seulement la cause de la rupture du projet de mariage entre
le poéte et 1[me de Caud, mais aussi de la mort probablement
tragique de cette créature de reve et d'une idéalité si rare
je l'accepttrais moins encore. On ne saurait parler de passio~
quand il s'agit des relations de Lucile avec Cbenedollé, et lui seul.
en tout cas, paralt avoir été fort épris. J 'admets que Lucile
a1t été touchée de la tendresse que Chenedollé lui témoignait
et que cet etre d'exception ait songé parfois a s'appuyer sur
l'aflection, du poete ~-certaines heures de sa destinée singuliere;
mrus on na ¡amrus l 1mpress10n, quand on lit leur correspondance, qu'elle éprouva pour cet ami le sentiment triste et délicieux de l'amour, et que, privée de lui, elle dut renoncer lt vivre.
Parmi les lettrns qu'elle écrivit avant sa fin prémLturée soit
a Mm• de Beaumont, soit il Chateaubriand ou a Chénedollé
il y e~ a d'admi~ables, mais ce sont justement celles qu'ell;
écriva,t a son frere ; ces leUres-ci rendent vraiment le son
d'une inefT~ble tendresse ; toute son ame est dans ce qu'elle
lm dit et lu1 confie, et non pas dans ce qu'elle écrit a Chenedollé.
Tels sont les points sur lesquels je me séparerais des conclusions
de Mm• de Samie. Je suis heureux de me rencontrer avec elle
quand elle analyse ce qu'eut de complexe et d'inachevé l~
tempérament poétique de ce pré-lamartinien. Ce fut essentiellemcnl un poete de transition, et, puisqu'elle tenait il démontrcr
peut-etre /J. l'excés, qu'il faillit devancer Lamartine, je regrett~
que A[me de Samie n'ait pas assez fait ressortir les dons d'observation et d'expression dont il lut doué pour la poésie rurale
et familiére. La Normandie peut etre fiére de compter Chenedollé
parmi ceux qui sentirent le charme de ses paysages. 11 aurait
une place honorable dans l'étude qu'il laudrait consacrer lt notre
romantisme provincial. Et puis, el ~urtout, puisqu'il s'a!!i.ssait

d'un cas bien caractérisé de poésie vécue, il aurait lallu rech~rcher
dans l'reuvre du poéte l'expérience de sa ,~e douloureuse et
montrer comment s'est opérée chez luí la transposition du réel
a l'idéal. J'aurais aussi souhaité que son biographe si bien informé
nous l,t plus d'un rapprochement entre la mélancolie de l'auteur
du_ Génie de l'homme et la tristesse d'Alfred de Vigny. Vigny luimeme, qm lut un autre esprit, une autre intelligence que Chenedoll~, n'eut _pas non plus avec toute l'ampleur désirable le génie
de l cxpresswn qui trah1t SI souvent Ch nedollé. 11ais ce dernier
a par moments, et moins en vers qu'en prose, et dans ses notes
qu'on pourrait appeler amsi le Journal d'un poele, rcndu presque
avec autant de force que Vigny le charme douloureux et si pro-

671

CHENEDOLLÉ

fnndément amer d'existcr, d'etre seul au sein de la nature splendide et indifTérente, d'aimer et de passer.
Nous recommandons la lecture du chapitre consacré aux
rclationsdu poétevieillissant avec les membres du premier Cénacle
romantique . ~tme de Samie apporte encore ici d'utiles compléments a la documentation déja si expressive de Sainte-Beuve.
, La publication des Éludes poéliques en 1820, écrit ce dernier,
avait mis Chenedollé en communication avec les poétes nouveaux, et lorsqu'on fonda La Muse franraise, il fut de ceux dont
on réclama d'abord la collaboration comme d'un lrere et d'un
ami. » Sainte-Beuve avait signalé les traits de ressemblance
qu'on peut relever entre Soumet et luí. On n'étudiera plus
l'auteur de la Divine Épopée sans tenir compte de l'influence
de l'auteur du Génie de l'homme. Mais ce qui cbarme ceux qui
recherchent les liens de filiation qui rattachentune écolenouvelle
comme le romantismc avec les écoles antérieures c'est de voir
avec quclle sympathic un poete encore aussi classique que
Chenedollé voyait grandir tous ces talents divers : Víctor Hugo,
Soumet, les lreres Deschamps, Vigny, Rességuier. Du fond de
sa province ou le retenaient ses fonctions d'inspecteur de l'Université et aussi le gout passionné de la chose rustique, le culte
du sol natal et l'amour de son verger et de ses roses, Chenedollé
s'informa sans cesse pendant plus de vingt ans, de 1815 a 1830,
du réveil progressil des arts et des lettres. II voulait connaltre
ces jeunes hommes en qui brUlait « un feu de poésie au creur »,
suivant la jolie image d'Émile Deschamps ; il se faisait envoyer
leurs livres ; il y avait entre eux et lui commerce intime de
propos littéraires et d'amitié. Chenedollé, comme Brizeux en
Bretagne, comme Aloysius Bertrand en Bourgogne, comrne
les fréres Tisseur a Lyon, comme Edmond Géraud et Delprat
a Bordeaux, comme Adolphe Dumas en Provence, Chenedollé
en Normandie jouait le róle de missionnaire du romantisrne.
Le contact de París avec la province est un curieux objet d'étude.
Ce serait un intéressant chapitre de l'histoire des mreurs et du
gout frangais qu'il faudrait écrire. Chenedollé répandait autour
de luí la renommée des poétes p~risiens. II applaudissait aux
succés dramatiques de Pichat, de Soumet ; il lisait avec passion
les traductions de Grethe et de Schiller, celle du Romancero.
Lui qui avait fait connaltre autrefois Klopstock a Mm• de Stai'l
elle-meme, il lélicitait Émile Deschamps de ce r61e qu'il s'était
donné d'intermédiaire entre la France et les littératures étrangéres. Surtout il prodiguait augénie d'Hugo,qu'ilavait su reconnattre, ses applaudissements enthousiastes : « Quel déluge
1

�672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�</text>
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30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Au théatre, Corneille donne son Polyeucle et sa Théodo~e,
Rotrou son Saint Genest, Desfontaines et Baro leurs Sa1ni
Eustache.
Mais on voit par ces litres que la poésie religieuse cesse a~ors
d'etre surtout biblique comme elle l'a été presque exclus1vement au xv1e siécle.
D'abord, la Jérusalem délivrée du Tasse a produituneimmense
impression. Elle a fait admettre que le sujet épique_ par excellence était celui des Croisades; et c'est,en efTet,le suJetque_plusieurs de nos prétendus poétes épiques reprennent e~ le locahsa~t
dans l'hisLoire de France. D'autre part, sur la scene, le pubhc
s'est habitué au décor romain et aux triomphes de la volonté_;
les plus beaux sujets religieux p~raissent done ce~_x que fourrut
le martyrologe ; les Chrétiens qm ont affirmé héro1quemen~ le~r
foi en face des empereurs et des proconsuls so~t cons1dé:es
comme des héros plus dignes de la tragédie que Sédécias et David.
Et puis, les guerres civiles s~nt finieso~ a¡¡soupies. On n'éprou"'.e
plus le besoin de tirer de la Bible des pnéres contre ses enne1:11s
et de maudire sous des noms hébreux les adeptes de la confess10n
rivale. Enfin - et surtout - la poésie, qui aime a ~e renouveler est un peu lasse d'une source ou elle a tant pmsé.
Ce~endant la source est trop riche, elle est trop vénérée pour
qu'on l'abandonne entiérement, et l'on saura bien s'y adresser
encore.

l'idée de Providence est déja celle qu'en 1656, dans son premier
&amp;rmon sur la Providence et en 1662 dans le deuxiéme, Bossuet
considérera comme « leur forteresse » : s'il y a une Providence,
pourquoi souffre-t-elle le bonheur des méchants ?
De tous ceux qui se réunissaient dans la petite chambre du
réformatcur de la poésie, aucun n'avait l'ame plus religieuse que
Racan (1). L'idée qu'on peut sincérement ne pas croire a l'existence de Dieu, a la supériorité de l'homme sur !'animal, a la vie
future, n'entrait pas dans son esprit. Il expliquait l'athéisme par
une vanité qui nous pousse a nous distinguer et qui nous fait
persévérer ensuite dans l'attitude une fois prise (2). Une lettre
au P. Garasse nous le montre particuliérement attaché au dogme
de la Providence. Garasse, ayant publié, en 1625, la Somme théologique des vérités capitales de la religion chrélienne, y avait répondu
a l'éternelle objection : &lt;e il n'y a point de justice en ce monde ;
les gens de bien sont toujours malheureux, et les méchants toujours heureux. &gt;&gt; Or, il se félicitait que la Providence eut de bons
et puissants avocats : Du Perron, Malherbe, Bertaut, les trois
premiers poétes du temps ; a ces noms, il ajoutait celui de M. de
Racan, &lt;e l'un des meilleurs esprits de notre age », et il citait deux
dizains des ce Incomparables Bergeries », en les jugeant égaux
e&lt; aux meilleures saillies de l' Antiquité (3) ». Racan répondit
pour remercier, et en termes qui ne laissent aucun doute sur son
désir de travailler a défendre le dogme de la Providence. Ce
fut surtout dans ce dessein qu'il entreprit ses Paraphrases.
Déja, en 1631, il avait publié : les Sept Psaumes de Messire
Honorat de Bueil, chevalier, sieur de Racan, dediez a Mme la
duchesse de Bellegarde.
, Ce sont les Psaumes de la Pénitence. Par le sujet, ces Paraphrases se rattachenta tantde poémes chrétiens éclos en Italie et
en France dans les dernieres années du xv1° siecle sur le théme
du pécheur repentant : sonnets de Desportes, de Régnier et de
bien d'autres, Larmes de saint Pierre par Tansillo et par Malherbe,
Larmes de la M adeleine par Pagani et Valvasone, Larmes du
Pénitent par Grillo. Par la forme, ces Paraphrases se rattachent
aux poémes de Malherbe : d'amples strophes bien construites,
beaucoup de logique dans le développement de l'idée, les images
bibliques conservées, mais préparées, expliquées, d'habitude
espacées, parfois, au contraire, rapprochées, mises a la fin ou

482

...

Les disciples de Malherbe continuent les paraphrases.
Dans le petit cénacle que présidait le tyran ~~s m?ts et deE
syllabes, et ou Racan fut introduit ?u temps ~u Ii éta~t page, on
était Chrétien avec indolence, ma1s on é.ta1t Cbrétien. Quelqu'un soutint meme un jour que la P?ésie devrait se mettre
au service de la foi et défendre la Prov1dence contre les ~thées.
C'est Racan qui nous l'apprend dans une lettre a Cbapelam :
Je pense avoir ou1 dire a quelqu'un de ces grans homme~ qui me faisoient
l'honneur de me souffrir en leur compagnie en _mon hab_1t d,~ page_ que le
principal dessein de tou tes les i~ventions po_ét_1ques éto1t d rnstrmr_c a. la
vertu agréablement en faisant vo1r, contre l'opin1on des athées, que la JU_sbce
divine agissoit des ce monde ; que les gens de bien n'estoyent pas tou¡ou~
malheureux ni les méchants toujours heureux ; qu'enfin la vertu trouvoit
sa récompe~se etle vice sa punition. (Ed . de Latour, t. I, p. 350.)

Le passage est instructif ; il confirme ce que nous s~vions par
ailleurs : au temps de Malherbe, l'objection des libertms contre

{l) Voir sur tous ces points le Jivre de M. Arnould.
(2) Latour, t. I, p. 306.
(3) Ces dizains sont dans l'éd. de Latour, t. I, p. 67-68.

483

�484

485

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L.-\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

d'une partie de la strophe ou de la strophe enliére, comme une
lumiére qui doit éclairer l'idée, alors que dans le texte hébreu elles
sont souvent la !eule expression de l'idée :

faire : au lieu de « rendre le sens de • David, il attaque les vices de
son propre siecle : les exactions des percepteurs d'impOts, les
blasphémes des esprits forts, et cet honneur du monde contre
lequel Bossuet va bient6t prononcer un si beau sermon :

Ma force n'esl plus animée,
:Mon leint a changé de couleur,
Ce qui me reste de chaleur
S'on ira commo une ruméo ;
Ce grand fcu que j'ay resscnli
So vorra bicn-lost amorli
Dan, mon corps, déjil rroid et blesme
Commo en un lizon allumé
'
La braize s'csloint d'elle-mesmo
Aprés qu'ello l'a consumé.

······· .................. .

En ces miseros incurablos,
Je sens mes os pcrcer ma pcau ;
Ceux qui seichent dans le tombeau
Ne me sont gueros dissemblables ;
Au de.,ert le plus écarté
L'cnnuy dont jo suis tourmcntó
Chercho la solitudc et l'ombre;
Et, dans ce Jieu qui m'est si doux,
J'imile l'humeur tristo et sombre
Des policans et des hiboux.
Quand la nuit au lit nous rappcllc,
Et que ces appas innocens
Charment nos soucis et nos sens,
C'est quand ma peine renouvellc.
L'horrour que j'ay do mon peché
)le relient tout le jour caché
Commo un passoreau solitaire ;
~tais mon souvenir, en tous lieux,
Pour m'empl!chor de m'en distrairo,
Me le rcmet dovant les youx.
.
(!bid., t. II, p. 258. )

Le second recueil de Racan esl plus intéressant. Il parut en
1651 et contenait 32 Psaumes. Il avait étécommencé en 1648 a
la requete de dom Denis Remefort, abbé de la Clarté-Di;u.
Quand il fut achevé, l'auteur le soumit a ses confréres del' Académie frangaisc, leur cxpliqua son dessein et les consulta sur le
titre a adopler. Conrad répondit par une lettre d'éloges et proposa ce litre, qui fut docilemenL accepté : Odes sacrées dont le

sujel est pris des Psaumes de David el qui sont accommodées au
temps présenl. Racan continua son reuvre et publia un Psautier
r.omplet en 16G0. Par une attention délicate, il s'abstint de paraphr_aser les deux Psaumes que Malherbe avait paraphrasés en
ent1er, le vme el, le cxxvme, et flt entrer dans le volume les
Psaumes de son l\latlre.
. Dans sa lettre d'envoi a l'Académie frangaise, Iui-meme
s1gnale son Psaume X JI 1 comme un exemple de ce qu'il a voulu

Les mourtrcs sont entr'eux au rang des moindres crimes ;
Ils vont il pas comptez aux guerras légitimes,
Ou l'ceil de la Vertu voit ce que nous valons ;
Mais quand il faut marchar pour leur propre querelle
Et que ce faux honneur sur le pré les appelle,
La vanité leur mct des aisles aux talons.

Mais, c'est aux négateurs de la Providence qu'il en veut surtout.
et les meilleures de ses Odes sacrées, les plus personnelles, les plus
émues, sont des réquisitoires contre les libertins. L'intention de
s'en prendre a leur impiété apparatt des les douze premiers vers
du recueil :
O bien-heureux celuy qui prit des $On printcmps
La vortu pour objet do ses premiéres fidmes
Et qui n'a point hanté les forts esprits du temps,
Dont le contagion pord les corps et los dmes !

lis disent que lo Sort rcgno scul dans les cieux,
Que les foudres sur nous tombent il l'avanture ;
Ils disont que la Crainte ost mere dos faux-dieux
Et n'en connoissont point d'autros que la Nature.
Ce poison des eqprits corrompt toule ma cour,
Et l'amo dont la foy n'en cst point pervertie
Avecquc !'Eterno! s'entretient nuit et jour,
Et rend gracc aux bontoz qui !'en ont garantie.

La Providence n'est pas défendue avec moins de vigueur en
d'autres Psaumes, par exemple au Psaume 74 et au Psaume 72,
oü se retrouvent une fois de plus, avant qu'elles entrent dans les
deux serroons de Bossuet, l'objection favorite du libertinage et
la réponse traditionnelle du croyant :
Cependant ma pensée a commis un blaspheme
Quand j'ay vu les méchans dont le bonbeur extri!me
N'est d'aucun malheur combattu ¡
Je disois: Le Seigneur est un Diou d'injustice,
Qui d'un aveugle choix récompense le vice
Du salaire de la vortu.

.........................................
l\lais il n'exerce point sa justice éternelle
Que nous n'ayons quitté cette robe charnelle
Dont la terre nous a vestus .
11 re&lt;;oit d'icy bas nos vceux et nos victimes,
Et so reserve aillours a chastier los crimes,
Et recompensar los vertus.

��488

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lllais sans monlcr si haul d'u'n vol plein d'insolence
11 vaut mieux admirer par un profond silence
'
Ce divin jugement,
'
Et que chacun apprenne it mcspriser le monde
Ou les prosperitez s'écoulenl comme )'onde '
Et qui pour sa nature a pris le changement. '

. Cet avocat de la Providence a, d'ailleurs, en faveur de la divi~té du ~hristianisme, un argument qui, pour son temps épris
d énergie mo~ale, e~t d:une rare puissance. Lequel? C'est qu'aucune source d énerg1e n est comparable a l'amour que le Chrétien
po~e a son Dieu. Celte idée, qui dans quelques années
arui_nera la grande apologie du Christianisme que sera la tragéd1e de Polyeucle, est celle que Godeau exprime a chaquepage
~e ses ~glogues Sacrées, et il !'exprime justement en vers cornéhens, s1 l'on peut qualifier ainsi des vers ou l'on trouve la facture de Corneille, mais non son génie. Oui, l'époux et l'épouse, qui
dans les ~glogues de Remi Belleau parlaient la langue mignarde
des court1sans de Hen~i. 111, nourris de pétrarquisme, parlent dans
celles. de Godcau le vml langa ge des courtisans de Louis XII 1
n~ums ?u sto'icismc de du Vair et de Balzac. Écoutez l'épous~
cr1ant bien haut I1énergie dont son amour la rend capable:
~onnez-moi done la main, ot con&lt;.lui~&lt;'Z mes pos,

S1 vous es tes pour moy je no lrem!Jleray pa,.

M¿~ ~a,;~; ·¿;~s· ~~; co~b~ts· ;,éi.oñ~~-ci~ ~~s "ró~ces,

11 n~ sent plus les traits qui l'onl jadis blcssé,
11 n est plus dans les fers dont il ostoit pressó
Qucl~uo ,vent q11i l'altaque, iJ demeurf' imO-:obilo,
Quo) qu 11 vueille enlrcpren&lt;.lre, il le lrou,e racile.

Écoutez-la apostrophant, comme fera Polycucte, les voluplés du
monde:
Objets dont aulrcfois mes sens furent ravis.
'!onneurs que j'ay cherchez, plaisirs que j'ay suivi~,
l ou~ arrcster mon cccur vous n'avez plus d'amorce ;
11 fa1t avecque vous un éternel divorce.

. Écoutez-la encore aílirmant que l' énergie chrétienne est contagieuse, et annon~ant ainsi le dénouement de la tragédie de
Corneillc :
~~ux qui sont ses caplifs s.is palmes se couronnen l.
L ilg ont des envieux, Jeurs vertus les estonnenl;
eur constance se rit de ses persecuteurs
Et les change souvent en ses adoratcurs. '

On a depuis longtemps remarqué que Corneille doit a Godeau
le trait dirigé par Polyeucte contre la volupté du monde :

&lt;!89

1 Bt

comme elle a l'éclat du verre, elle en a la fragilité. "Mais, probablement, l'auteur de Polyeucle doit a l'honnete Godeau bien
autre chose qu'une mauvaise pointe. Sans trancher cette question
d'emprunt, disons du moins que Polyeucle ne fut point une
uuvre isolée a sa dale, puisqu'on trouve, plusieurs années aupanvant, dans les Églogues Sacrées de Godeau, et l'idéc générale
,de la tragédie de Corneille, et la générosité de ses héros, et une éloquence qui ressemble a la leur.
Elle y rcssemble par l'abondance du développemcnt et par
habituelle fermeté du vers. Elle est toutcfois bien plus verbeuse. Godeau a l'amplification facile : chacunc de ses formules
.t concise, mais il lui en faut plusieurs pour la meme idée. La
ota aRacine suffira ce seul vers :
Cieux, écoutez ma voix I Terre, p1éle l'oreille

out un dizain est nécessaire a Godeau :
Thrones estincelans du Seigneur des armées,
l\liroirs ou son pouvoir reluit si vivement,
Palais de la clarté, vo0tes d'aslres semées,
Cieux qui sans vous lasser marchez incessamment,
Globes qu'on,voit ensemble et légers et solides,
Arreslez vos courses rapides,
Cessez vos doux concerls pour ouyr mes discours ;
Et toy dont la beauté me remplit do merveille
Partage des mortels, Terre, preste l'oreille,
Et porte ma parolle á les antres plus sours.

Comme l'orateur trop abondant, le précieux apparatt dans ce
dizain. 11 étale toutes ses graces dans la parapbrase du Canlique
iu lrois enfanls, Benedícite opera Domini. Elle est antérieure
l l'épiscopat de Godeau, et la légende prétend qu'elle le fit éveque.
Richelieu, a qui elle futrécitée, aurait remercié en disant: «Vous
m'avez donné Benedicile, et moi je vous donne Grasse. » Si
Godeau avait d'autres litres a l'éveché de Grasse que d'avoir
auggéré un calembour a Richelieu, c'était bien avec un mot d'esprit qu'il convenait de recevoir un poéme ou s'était faite une tellc
cUbauche d'esprit. Godeau était le nain de Julie. C'était lui qui
avait eu l'idée de la fameuse Guirlande, composée pour M110 de
Rambouillet par toutes les Muses de la Chambre Bleue. Lui-meme
eomptait parmi les plus ingénieux génies de ce cénacle ou surabondait l'ingéniosité. Aussi son Benedícite est-il un des spécimens les
plussignificatifs de la poésie précieuse. Alors que dans le can tique
la6breu un bref et sec appel est adressé a tous les etres de la nature,
Godeau fait de la plupart de ces appels des énigmes infiniment

�490

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

piquantes, l' etre. invité a louer le Seigneur étant désigné d'habitude p~r une série de périphrases mirifiques, jusqu'a ce que son
no~ so1t do~n_é-etil ne l'estpastoujours- comme le mot de
l'érugme. Vo1c1, par exemple, l'invitation lancée a la !une et aux
astres:
LoQez sa grandeur nompareille
Inconstant Soleil de la nuit
'
De qui le char roule sans br~it
Lorsque la nature sommeille
Illustre Courriere des mois '
Lune, dont les secretes lois '
Gouvernent les plaines salées ;
Feux errans, celestes Flambeaux
Fleurs d'or sur le Ciel estalées '
Aslres benissez Dieu qui vous~ faicts si beaux.

Et voici celle que regoivent ensuite la rosée et les nuages :
Perles brillantes et liquides
Douce nourriture des fleurs '
Celeste miel, rertiles pleurs '
Dont l'Aube rend les prez humides
Et vous Corps sans Ame mouvans '
Objets trompeurs, jooets des vents
Sour~es d'agréables orages,
'
Espo1rs des blez a demi mors
Voiles du ciel, subtils nuages '
Loüez Dieu dont la main dispense vos thrésors.

Apre~ avoir publié ce premier recueil, ou la poésie biblique
convert~e en éloquence et. parfois infectée de préciosité était
em~loyee a défendre la _fo1 contre les libertins, Godeau reprit,
a pres. Desportes, le proJet de donner au Catholicisme tout un
Ps_autier e~ vers frarn;¡ais. Le recueil parut en 1648. Des I'année
sm:ante'. Il en fut fait une 2 8 édition, et le poete eut la
satisfacbon que des musiciens missent des airs sur plusieurs
de ses pieces.
• &lt;e Il a pris, explique-t-il danssa Préface, le milieu entre la Verswn et l~ Paraphrase. &gt;&gt; En général, il traduit. Pourtant, il a préfé~é le titre de P~raphrase parce qu'il a été souvent obligé de
mel~r ses pensées a celles du prophete. Qu'est-ce qui l'y contraignait ? C'était d'abord la nécessité de &lt;e faire des liaisons entre les
versets qui, dans !'original, sont fort detachez ». C'était ensuite
la néc~ssit_é &lt;e d'adoucir les changements des personnes que le
Psalm1ste mt~od_uit et fait parler tout d'un coup, sans y préparer
le lecteur ». Ams1 Godeau a cru devoir expliquer quelles sont ces
po~tes que l~ d,i_vin chantre somme ~e hausser Jeurs tetes et
qu est-ce qm l mterroge sur Je personnage attendu dans le
temple:

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

491

O vous I dont en esprit j'admiro la structure,
Portes de son Temple fameux,
Le Roy de Gloire vient, (aites luy l'ouverture
Du sejour qu'il choisit pour entendre nos vreux.
Que si vo~s demandez qucl est ce Roy de gloire,
Qui veut entrer en ce saint lieu ;
C'est celui dont les mains gouvernent la victoire,
C'estle Maistre du Monde, en un mot, c'est un Dieu.

Mais ce qui imposaitle plus de corrections et d'additions, c'était

la nécessité e&lt; d'accommoder plusieurs des comparaisons de David

a notre fagon de concevoir et de dire les
choses &gt;&gt;.
Ce que Godeau entend par«notre fagon de concevoiretdedire»,
c'est celle, naturellement, du classicisme naissant. On devine ce
qu'elle va faire des comparaisons de David. Elle conserve a Dieu
son habit de lumiere, mais c'est seulement apres que plus de deux
strophes de préambule nous ont préparés a tant d'audace, et c'est
en donnant a l'Éternel le soleil pour trone, la terre pour marchepied, le ciel pour palais. Elle laisse les zéphyrs tratner le char
divin, mais elle orne le char d'or, d'ivoire et de diamants. Elle
bannit du chreur des protégés de la Providence, l'ane, le héron
et le hérisson, etres bas et romantiques ; mais elle y introduit les
escadrons des abeilles et le lievre que chassent les gentilshommes.
Les lourdes baleines sont conservées parce qu'elles fournissent
cette belle fin de strophe qu'on u les prend pour des écueils sur les
flots de la roer n. Et, sur tout cela, jettent leur noblesse et leur
élégance ces périphrases dont notre classicisme s'engoue et
demeurera entiché pour deux siecles: l'astre du jour, le monarque
des saisons, le char d'ébene de la !une, l'émail des prés_, les
pavots du sommeil, le liquide d'argent et le cristal des fontames,
les humides plaines de lamer. Tout n'est point, d'ailleurs, mauvais
et, par exemple, l'on sait gré a l'éveque de Grasse ~'avoir
peint en trois jolis vers la beauté des paysages de son d10cese:

ou de ses expressions

Et dessus les costaux voisins,
Parmy les oliviers aux feui!les toujours verte_s,.
On voit meurir la pourpre et l'ambre des ra1sms.

Le Psautier de Godeau est un témoin précis de ce que le gout
frangais, vers le milieu du xvne siecle, pouvait supporter d'hébra1sme. Et ce fut pour avoir bien accommodé la poésie de David
au tour d'esprit de ses contemporains que Godeau fut tenu en une
tres haute estime. A la fin du siecle, on l'apprécie encore. Quand
Racine écrit les chreurs d' Esther, il n'a que trois livres sur sa

�492

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

table, je l'ai constaté : la Vulgate, la traduction en prose de
Lemaistre de Saci, le Psautier de Godeau. Marot, Desportes,
Racan lui paraissent négligeables. Mais il demande a Godeau des
avertissements, des conseils et des suggestions. Quelques-uns de ses
vers bibliques les plus connus sont des vers pris a Godeau et remaniés (1). Esther et Athalie n'auraient pas été tout ce qu'elles
furent sans cet estimable précurseur.

..
*

C'est ici qu'il convient, je crois, de dire quelques mots des
Psaumes de Corneille; car, bien que publiés dix ans apres ceux
de Racan, vingt-deux ans apres ceux de Godeau, ils appartiennent
a la meme école : ils sont d'un disciple de Malherbe.
Corneille a publié en 1670 un volume contenant le texte latin
et la traduction en prose et en vers de 1'0ffice de la Sainle Vierge,
desSeptPsaumes pénitenciaux, des v¿preset Complies du Dimanche,
d·extraits de l' I milation, des Hymnes du Bréviaire. Le tiers du
Psautier se trouve traduit dans ce volume.
Sur un point, Corneille s'écarte de ses devanciers immédiats:
il désapprouve !'extreme variété deleurs strophes, l'ampleur de
la plupart d'entre elles. Lui-meme vise a la concisionet a l'unité.
Tous ses Psaumes, sauf le 1er des Matines de l'Office de la Sainte
Vierge, sont traduits en strophes de quatre vers. Seulement, pour
concilier la variété avec l'unité, il modifie constamment le
quatrain, unissant tantot des vers semblables et tantot des vers
différents, transportant atoutes les places possibles un vers plus
court que les trois autres, associant de toutes les fa~ons deux vers
courts avec deux vers longs, combinant la diversité des vers avec
celle de la disposition des rimes.
Par ailleurs, Corneille résout bien comme ses devanciers le
probléme de l'accommodation de la poésie biblique au gout fran~ais.
Voici les transitions mises entre les versets :
Ce n'esl pas toul: il faut en moi
Créer un cwur si pur, qu'il tienne l'ame pure;
Renouveler en moi cet esprit de droiture
Qui n'agit que sous votre loi.
Lorsque vous m'aurez pardonné
Ne me rejetez pas de devant votre face,
Et ne retirez pas !'esprit de votre gracc
Apres me l'avoir redonné.

( l) Voir nos notes sur les chamrs d' Es(her dans la Reuue d' Histoire lilU·
raire de la France, 16• année, n ° I.

493

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Voici la version oratoire:
Que sert tout Je pouvoir hu~ain ?
A batir un palais qu'en sert toutl'art1llce?
Hommes, vous travaillez en vain,
A moins que le Seigneur avec vous le bdtisse.

Voici le mot propre traduit par une périphrase :
Jusqu'en mon sein faites couler .
Ces eaux qui de blanchir ont le grand prlVllege (I).

I

Voici l'image conservée, mais expliquée :
Le pélican est moins sauvage
Au fond de son désert que moi dedans ma cour ;
Et eomme si le jour me faisoit un outrag:e,
Je fuis comme un hibou les hommes et le ¡our.
Tel qu'un passereau solitaii:e,
. .
J'ai peine a supporter mon ombre qui me suit ,
Et tout le long du jour si je ne puis me taire, .
Je repose encore moins tout le long de la nuit.

Voici un exemple significatif de l'image conservée, mise en
relief, mais longuement préparée :
Vous done, si vous voulez éviter les tempiltes
Que son juste courroux roule a chaque moment,
Mortels ne soyez pas semblables a des Mtes
Qui ma~quent de raison et de discernement.
Domptez avec Je mors, domptez avec la bride
Ces esprits durs et !iers, ces naturels brutaux, .
Qui refusent, Seigneur, de vou~ prendre pour guide,
Hommes, mais apres tout, moms hommes que chevaux.

Voici l'image biblique de la fumée combinée avec la noble
image d'un arbre frappé par le tonnerre :
Mes jours ne sont que la fumée
D'un tronc que vos fureurs viennent de foudroyer.

La voici enjolivée par une réminiscence de l'Aslrée:
Soudain les plus hauts monts de joie en tressaillirent
Comme un troupeau sur l'herbe au son des chalumeaux;
Soudain tout alentour les collines bondirent
Comme bondissent les agneaux.

Corneille en 1670, ne renie pas ce qu'il aimait déja trop en 1640.
II reste Co;neille, d'ailleurs, le bon ouvrier qui, meme apres le
( 1) Bible: • Vous m'arroserez avectde l'hyssope, je serai nettoyé. •

�494

495

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L \ BIBLE DAN3 LA POÉSIE FRAJl.t;AISE

déclin de la gra~de inspiration, sait, comme personne, forger un
vers, mettre un mota sa place et construire une phrase :

_Ce_tte femme si fiére ne saurait, quand on lui impose une
nuss10n périlleuse, avoir d'autre crainte que celle d'échouer et
elle détrompe dédaigneusement Mardochée, qui se méprend su~ la
nature de son épouvante :

Je l'avouerai, Scigneur, votre ju~te colcre
Ne peut avoir pour moi trop de sévérité;
Mais ne me corrigez qu'en Pere
Et non pasen mallre irrité.
Avec compassion regardez ma faiblesse :
Je soutfre sans reH\éhe et languis sans repos.
Guérissez-moi, le mal me presse.
Et passe jusque dans mes os.

11 n'y a aucune couleur biblique, et peut-etre n'y a-t-il aucune
idée religieuse dans les seules tragédies estimables que la Bible
ait alors inspirées, celles de du Ryer: son Saül, joué en 1641 et
publié en 1643, son Esther, publiée en 1644.
Son Esther est une piéce romanesque et politique.
Le danger des Juifs ne commence vraiment qu'a l'acte IV.
Jusque-la, on assiste seulement a la rivalité de Vasthi etd'Esther.
Elle est fomentée par Aman, qui, amoureux d'Esther, voudrait
bien qu 'Assuérus reprJt la reine disgraciée et lui laissat la nouvelle
élue. Dépité par le triomphe d'Esther, ilcomplote contre Assuérus,
et c'est pour cela qu'il périt, tout autant que pour avoir projeté
le massacre des Juifs.
Dans cette tragédie ou tout le monde fait de la politique et oti
tout le monde ruse, meme Esther, qui feint de ha'ir les Juifs pour
obtenir d' Aman l' aveu de son dessein, pres que tout le monde
aussi a cet orgueil que nous appelons cornélien, parce que c'est
Corneille qui lui a donné sa plus belle expression. L'Esther de du
Ryer est bien une héroine de 1644. Elle n'abandonnera pas d'ellememe le trone ou on l'a fait monter, elle attendra qu'on l'en
chasse:
Je ferai voir alors une vertu si haute
Qu'on croira que je donne un sceptre que l'on m'óte.

La disgrace ne sera pas un déshonneur :
En tomber innocent, c'est en tomber sans honte.

Pensez-vous done qu'E~ther, peu forte et mao-nanime
C?~~e un fai':&gt;le soldat ait besoin qu'on J'anime 1 '
S1 J a1 peur mamtenant, hélas I hélas I j'ai peur
De manquer de succes, non de manquer de camr.

Le Saül de du Ryerest plus cornélienencore que son Esther. II a
déja l'opiniatreté et la rhétorique de ces orgueilleux en qui
le Corneille de la décadence admirera une volonté héro"iquement
tendue vers le crime. 11 poursuit son gendre David dela haine dont
Cléopatre poursuivra sa bru Rodogune et il ne repousse pas avec
plus de véhémence que ne fera celle-la « le ridicule retour d'une
aotte vertu » :
Sortfz, sortez, remords, de mon cceur ao-ité.
En vain. vos visions m'avaient épouva~té.
Vous na1ssez seulement de la faiblesse humaine •
Mais ne troublez que ceux qu'une Ombre meten peine.
Ne pe~sez plus m'atteindre et m'imposer des lois:
La cramte et les remords sont indignes des Rois.

Lui et ses fils iront vaillamment au combat ou les attend la
défaite et la mort : bien combattre quand le succés est incertain
c:est _I'effet . d'une_ vertu commune ; bien combattre quand 1~
VIcto1re est 1mposs1ble, cela n'appartient qu'auxroisgénéreux,
Pour qui la honte seule est un mal dangereux...
11 faut me souvenir que je suis en un rang
Ou je dois a l' Etat mes enfants et mon sang.

En publiant cette tragédie, du Ryer demande qu'on luí sache
gr~ d'etre le premier qui ait fait parattre sur notre théatre un
SUJ~t ~~ré de,s Histoires saintes (les tragédies bibliques du
xv1 siecle n ont P?s été repr~sentées), et il souhaite pour sa
~compense de servir en cela d exemple a ses « mattres » : il veut
~re a ce ces grands génies qui rendraient l'ancienne Gréce enVleuse de la France •&gt;. Si Corneille et Rotrou ne répondirent pas a
cette invitation, ce fut sans doute parce que du Ryer n'avait
P~s su l~ur mon~rer en quoi un $ujet biblique pouvait se distinguer
d un SUJet romam.

AMAN

Mais enfin, c'est tomber.
ESTHER

Mais c'est vaincre en tombant.
La honte est dans la cause et non pas dans la chute.

La Bible n'eut pas alors a se louer de notre poésie épique plus
que de notre théatre.

�496

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES
,I

Mogse aauvé, pour parler seulement de l'reuvre la plus significative, parut en 1653. Longtemps auparavant, Saint-Amand
avait commencéunJoseph qu'il n'acheva point et dont il utilisa
des morceaux,dans son nouveau poeme. Celui-ci avait été rédigé,
une'premiere fois, bien avant 1653. S'il fut remanié avant la publication, il appartient par sa conception aux plus beaux temps de
la préciosité.
II eut un succes que suffirait a attester la place qu'il occupe daos
la critique de Boileau. Comme le dit fort bien Trissotin, l'acharnement de l'auteur des Salires contre certains représentants de
la littérature précieuse prouve a que! point ils lui semblaient des
adversaires redoutables.
Saint-Amand était, en 1653, un personnage considérable,
membre de l'Académie frangaise depuis sa fondation et sana
qu'il eut sollicité cet honneur, grand voyageur,' ami d'une reine,
homme spirituel, aimable et joyeux, aussi recherché dans les
salons par les jolies femmes que dans les cabarets par les gens de
lettres, poete par moments d'une fantaisie toute romantique qui
le destinait a la sympathie de Théophile Gautier.
Une réussite dont il fut particulierement fier, ce fut d'avoir
enfermé l'action de son Moyse en l'espace de 24 heures et transporté ainsi de la tragédie dans l'épopée-et cela lui semblait une
grande nouveauté - la regle des uniLé5. De cette conception, il
était d'autant plus orgueilleux qu'il a entassé dans ce poeme en
douze chants et dans cette ac tion d'une journée une matiere immense en utilisant les procédés favoris de la tragédie : le songe
et le récit des événements antérieurs mis dans la bouche d'un personnage.
Que trouve-t-on, en e1Tet, dans Moyse sauvéTToute l'histoire de
l'entrée des Israélites en Égypte, et reprise a ses plus lointaines
origines ; toute l'histoire de leur sortie, et prolongée jusqu'a
l'arrivée aux confins de la Terre Promise. Ajoutez tous les themes
traditionnels de la pastorale : l'orage et la tempete, la bergere qui
éleve des oiseaux, la bergere qui se noie et que peche le berger,
le berger que blesse un animal féroce et que la bergere guérit
par des simples, la bergere qui apprend qu'elle est aimée en lisant
son nom gravé sur un tronc d'arbre, le repas champetre, et,
comme l'idylle est marine autant que pastorale, les pecheurs
s'unissent aux bergers. Ajoutez naturellement les thémes de
l'épopée ; en particulier, le merveilleux, surtout ce merveilleux
magique dont l' épopée ne sait plus se passer depuis I' Alcine .de
I'Arioste et l'Armide du Tasse, et qui s'étale ici a son a11e
puisque les métamorphoses créées par la baguette de Moise

497

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

1'imposent comme d'authentiques miraeles a la foi des lecteurs
chrétiens de Saint-Amand.
Assurément, si la beauté d'une reuvre se mesure au nombre des
difficultés vaincues, Saint-Amand est un grand artiste pour avoir
combiné dans une seule et breve action tant d'épisodes divers.
Mais son principal titre a l'enthousiasme des ruelles fut d'avoir
prodigué dans le Moyse toutes les beautés du style précieux. C'est
la, en efTet, qu'il faut avouer que les choses se disent « d'une
maniere particuliere ». C'est la que l'on peut faire une belle
collection de périphrases. C'est la que le crocodile devient :
Un amphibie énorme, un trattre qui se plaint,
Qui pour l'hommo attraper, les pleurs do l'homme feint;

le bouc, un « animal barbu qui de cornes est brave », les poissons, « les rapidrs muets »,
Les nagours écaillés, ces sagettes vivantes
Que nature empenna d'ailes sous l'eau mouvanles ;

et la poule qui a couvé des canards, une mere domestique qui se
tourmente en vain sur le bord aquatique quand elle voit sur les
flots le fils adoptif éclos so~s sa chaleur. C'est la que le poisson, en
mordant a l'hamegon, re1jo1t
Sa véritable mort sous une ombre de vie,

et se trouve ensuite, quand le pecheur leve sa ligne de poisson
changé en oiseau. C'est la que le nageur transform¿ ses bras en
jambes et avance a mesure qu'il ramene ses jambes en arriere.
C'est la que se passe cette aventure étrange que, quand l'enfant
exposé sur le Ni! en a été tiré par un esclave noir, l'image d'un
ange est sauvée par celle d'un démon et qu'un bras
d'encre est propice a des membres de lait. Mais combien plus
étranges encore sont toutes les merveilles qui, sous la baguette de
Moise, jaillissent de la tete de Saint-Amand : la pluie de sang fait
que les poissons qui restent dans l'eau s'y noient et que ceux
qui en sortent meu~ent pour avoir eu peur de mourir ; le passage
de la mer Rouge fa1t que le chameau, marchant sur des perles
foule plus de trésors qu'il n'en porte, que le cheval bondit 0 ~
&amp;ouffiait la baleine, que les breufs marchent a pied sec la ou flottai~nt les thons, et que tout cela s'~ccomplit,. comme l'a remarqué
Boileau, sous les regards ébahis des po1ssons qui se sont mis
aux fenetres.
Et voila tout ce que le grand événement biblique du salut
34

�498

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Moise et de la sortie d'Égypte parait avoir été pour le ~oete
·
eher aux préc1euses
.• un the'me qui se prétait a une &lt;&lt; funeuse
dépense d'esprit ».

Philosophie de !'Esprit

•
• •
L Moyse füt réédité en 1660. La méme année, Bo~suet p~h ; a París dans l'église des Minimes. L'année smvan~, ~l
e r::hait dans la chapelle des Carmélite~. L'année d:apres,
p ·chait au Louvre et aü cours de ce careme, les court1sans, qm
pre • t eut-e·tre' d'~dmirer les gentillesses de Saint-Amand,
vena1en P
.
,.
d
· ·che
entendaient les passions mutmées dans 1ame u ~a':1-vais n
erier: Apporte, apporte ; ils voyaient la veng~ance d1~me fr~pper
et rompre la porte ; ils voyaient ent~ les mams de Dieu la cotpe
rem lie des trois liqueurs ; ils voyaient le grand. arbre élev en
hauÍeur, étendu en ses branches, fertile en ses reJetor:éb~~b-1r
d'une grande chute et couvrir la montagne_ de ses . ~s ' Is
voyaient Dieu déraciner les royaumes et les Jeter ou Il l~n platt
eomme un roseau que les vents emportent. Avec ce préd1cat~ur,
toute la grande poésie biblique entrait dans I' éloqu~nce frarn;¡a1se.
(d suwre.)

1!

Cours de M. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslilul, Professrur a la Sorbonne.

H UITIEME

LE CON.

L'intelligence et la vie.

Je compte poursuivre aujourd'hui, en passant des conséquences
pratiques aux bases spéculatives, !'examen du dynamisme vital,
c'est-a-dire de la doctrine qui oppose au matériaJisme analytique, a l'atomisme, le primat de la vie,biologiquement définie.
Les considérations, que- j'ai indiquées la derniére fois, ont montré
que cette expression: la Pie biologiquemenf définie, ne fait pas
pléonasme ; car il s' agissait précisément de savoir si les valeurs
proprement biologiques, celles qui sont communes a l'homme
et a l'animal, parvenaient a rejoindre et a justifier, en fin de
eompte, les valeurs proprement spirituelles, celles qui distinguent
l'homme parmi les espéces auxquelles zoologiquement il ressemble, qui permettent de le caractériser comme animal polilique
ou comme animal religieux.
·
Cette question se posait des l'aube de la civilisation moderne :
)Iontaigne et Pascal l'avaient résolue.
,
L' ApoloqiedeRaymonddeSebonde raillel'illusion del'homme qui
se croit capable de s'élever au-dessus de la condition de !'animal,
qui renonce aux impulsions de l'instinct naturel, et se perd dans
la double chimére d'une vérité unique et d'une justice absolue.
Quant a Pascal, s'il maintient l'idéal dogmatique de la vérité, de
la sainteté, c'est en refusant a l'homme de s'y élever par ses
s~ules forces : « Pour faire de l'homme un saint, il faut bien que
ce soit la grace, et qui en doute ne sait ce que c'est que
saint et qu'homme. » L'ceuvre propre de Rousseau, g'a été
de briser l'alternative du scepticisme et du théologisme: Rousseau se place sur le plan de la nature ; il y rencontre l'instinct ; il
en proclame la divinité.

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

600

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais, par dela l'optimisme invraisemblable de Rousseau,
la divinisalion de l'inslinci devait conduire la pensée moderne a
prendre parti pour l'un des termes de l'alternativc suivante. Ou
le divin dans l'inslinct, c'est ce qu'il y a de supérieur et d'irréductible a l'animalité, ce qui rétablira do.ne, en dessus du plan
de l'entendement abstrait, de la critique stérile, le regne de
la raison; par la raison, l'homme conquiert l'autonomie, il 11ppartient a la république des citoyens libres, au regne idéal des fins.
Ou bien l'instinct est l'antithese radicale de la raison, et alors
nous voici au niveau de la vie elle-meme, définie par les con
ditions du développement organique. Sachons alors, demande
Schopenhauer, contempler la vie face a face, saos etre dupe des
artífices éblouissants de sa richesse, de sa beauté, de sonharmonie;
mettons a nu le rythme fastidieux, désolant, pathétique, a
force d'etre monotone et morne, de l'exaltation et de la dépression, de la grandeur et de la décadence, de la naissance et de
la mort. Le primal du vouloir vivre, fondé sur l'idéalisme de la
connaissance, n'e.,t done pas le dernier mot de Schopenhauer.
Le vitalisme entralne le pessimisme, .et le pessimisme raméne
l'idéalisme. C'est a l'intelligence qu'il appartient de dénouer
le drame, en dénonc;ant l'absurdité radicale de la vie, en inspirant
le renoncement dans l' ascétisme et daos la pitié.
Défaillance du vitalisme, qui n'a pas su se vouloir jusqu'au bout." Il faut, écrit Nietzsche dans la Volonté de puissance, rendre aux hommes le courage de leur instinct naturel. •
On revient alors a l'optimisme de Rousseau : « Tout ce qui est
bon, suivant un aphorisme du Crépuscule des ldoles, sort de
l'instinct. » Mais cet optimisme, au lieu de se dissimuler a luimeme son caractere sous la rhétorique grandiloquente et vaine
du eomantisme naissant, tiendra le langage sévere et brutal du
réalisme : " De savoir que l' on possede un systeme nerveux, et
non pas une ame, cela demeure le privile~e des plus instru~ts •
(Volonlé de puissance, § 88). Cependant Nietzsche ne se rés1gne
pas a ce que réalisme soit purement et simplement matérialisme.
11 écrit, dans la Généalogie de la Morale :
•Quand quelqu'un ne vient pas a bout d'une • douleur psychique•,la fauLe
n'en est pas, allons-y carrément, a son Ame, mais plus vraisemblablement
a son ventre (y aller carrément, ce n'est pas encore exprimer_ le vreu d_'l!lal
entendu, d 'étre compris de celte fac,on ... ). Un homme !ort et bien douéd~re
les événements de sa vio (Y compris les faits et les forfaits), comme il digére
ses repas, meme lorsqu'il a dO a valer de durs roorceaux. S'il ne s'accoromode
pas d'un événement, ce genre d'indigestion est aussi physiologique que l'autte
- et souvent n'est, en réalité, qu'une des conséquences de l'autre. - Unt
telle conceplion, entre nous soit dit, n'empéche pas de demeurer l'adversaire
résolu de tout matérialisme...

501

. Je ne sais s'il est aisé de tirer au clair la distinction du vitahsme et du matérialisme. Nous touchons ici a la pé1iode ou il
semhle que_ la.pensée nietzsc~éenne s'enveloppe daos le nuage de
se~ c~ntrad1c~10ns,_avant de d1sparattre définitivement. Toutefois,
~o~ci _ce que Je cr~1s apercevoir. Le matérialisme exclut les valeurs
1deal~stes, !-&lt;&gt;ut s1mplement parce qu'il les ignore ¡ Je vitalisme
l~s me! mais en les dépassant et en les dominant. Autrement dit,
J mtelhgence qui,_ chez ~chopenhauer, apportait Je dénouPment,
forme, daos la ph1losophie comme daos la carriere de Nietzsche
le n~ud du drame. Nietzsche se proclame anlisocralique. IÍ
explique pourtant comment Socrate a pu fasciner: « Il a découvert
une nouvelle espece de combal ; il fut le premier mattred'armes
po~~ le_s hautes spheres d'Athenes. 11 fascinait en touchant
l J mstmct combatif des Rellenes. »
~tte fascination du combat livré par la critique intellectu_ahste aux valeurs qui sont purement sentimentales qui ne se
la1ssent
pas JUS
· t·1fi1er ,_en ra1~on,
·
'
.
e1le s'est toujours exercée
sur
Nietzsche, malgré qu JI en a1t -comme il s'est laissé fasciner et
~eme terrifier, lui, I'annonciateur des valeurs nouvelles par' le
VIeux myt?e du ~etour éternel - comme il rouvre, che¡ le surhomm_e qm deva1t tout détruire et tout anéantir des illusions et
des faiblesses de l'antique humanité une source de pitié et de
bonté. L'exaltation de la puissanc~ qui devait s'emparer des
choses.~t des_ hommes s'acheve (ainsi qu'il arrive pour Rousseau)
~ans l irréahté d'un reve poétique ; rien n'égale chez Nietzsche
~apre~é a célébrer la b?nne_ gu~rre, s~on la facilité a se dégouter
l'u ll'_lomp_he, avant d avo1r rien fa1t pour l'atteindre, avant de
avo1r séneusement espéré.
si ~u fon~, S~hope1;1hauer et .~ietz~che ont bien apergu l'oppol tion de I mstmct Vltal et de l mtelhgence ; mais cette opposition
~ troublés ,P1us peut-etre qu'ils ne l'ont dominée. Ils ont eu le
dentiment qu lis ont relourné l'antique antithese de ]'esprit et
'1 corps : a travers la fierté que leur donne cette transvaluation
une c~rtaine inquiétude _sur le résultat de l'opération.
m ut_ e~ ra1llant leurs adversaires sur leurs illusions, tout en
ultiphant contre eux les attaques du ton le plus insolent et le
1 ~rovoquant, on dirait que Schopenhauer et Nietzsche leur
Pus
:-t l~1ssé le b~néfice de ce príncipe, qui pourtant du point de vue
tahste, sera1t le malentendu fondamental : la vie c'est le
coi~~• en ~ace de l'intelligence qui prétend a !'esprit. '
L mcertitude d~ vitalisme au cours du xix0 siecle fait comf~ndre tout le pnx et toute la porté? q~'il convient d'attacher
~uvre de ~f. Bergson. Avec lm, le v1tahsme consiste, non plus a

t

rc,rce

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
502
rabattre les valeurs de la "\'Íe spirituelle sur le plan de !a vie
biologique, puis a s'interroger ensuite pour savoir si l'on est
ou si l'on n'est pas devenu matérialiste,mais a montrer cornment
naissent súr le plan de la biologie ces valeurs spirituelles, auxquelles ne saurait atteindre l'intelligence, reléguée elle-memc
sur le plan de la matiére.
Une telle philosophie ne procede pas d'un rnot d'ordre pratique,
d'une attitude systématique, qui commanderait a !'avance l'interprétation des faits. Au contraire, et M. Bergson exprimait, dans
une discussion a la Société de philosophie (2 mai 1901), le rythme
original de sa pensée dans ces remarques caractéristiques :

,On s'étonne de ne pas setrouverenprésence d'une these. Mais comment
formuleraLi-je des aujourd'hui une conclusion définitive alors que la méthode que je propose exige qu'on aille progressivement aux idées par Je long
et dur chemin des faits ? Vous voulez toujours (continuait-il en s'adressant
a son interlocuteur, M. Belot) que nous procédions en mathématiciens par
Je développement a priori d'une conception simple. ,

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

503

fabricat_ion s'exerc~ exclusivel!1ent sur 1~ matiere brute, en ce sens que,
mime s1 elle emplo1e des m:i-tér1aux o~gamsés, elle les traite en objets inertes,
sans se Pt:éoccuper de la v1e qullesamformés.Delamatierebruteelle-ml!me
elle netet1e~t guare que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité m@me. Si
done I mtell1ge_nce tend a fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a defiuide
dans Je ré_el lm éc~appera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital
dans !~ vivant lm échappera tout a fait. Notre inlelligence telle qu'elle sort
des mains de la nalure, a pour ob¡et principal le solide inorgar!isé. •

Alors la transmut~tion des valeurs est accomplie intégralement.
Sehopenhauer et Nietzsche, en plagant la vie et l'instinct audessus de l'intelligence, n'étaient pas bien sürs de ne pas retomber
sur la matiére ; et de cette incertitude spéculative était résultée
l'impuissance· pratique de leur philosophie. Au contraire avec
M. Bergson, etre au-dessus de l'intelligence, c'est etre au-dessus
?e ~a matiére. Le p_rimat de la vie (suivant une direction déja
md1quée par Schelling, et ,que Ravaisson avait heureusement
in~roduite dans laphilosophie frangaise du x1xe siécle), rétablit la parenté de la vie individuelle et de la vie universelle de
l'action instinctive et de la création artistique.
'
L'intelligence se sent a l'aise dans le solide, parce qu'elle le
fixe_ et le f~agme~te_; elle e~t essentiellement représentation
statique et d1scontmmté. La vie, elle, est mobilité et continuité.
~-lle _n~ s'arrete pas au:" limites ou temporelles ou spatiales de
l md1V1du. « Tous les v1vants se tiennent » dans I'unité de l'élan
ori~inel. « ~ous cédent a la meme formidable poussée. » Cette
n:mté se révele par un caractere fondamental de l'instinct. « L'instmct es~ symp~thie. n °'.1· Be~gson insiste sur ce qu'on a rapporté
de_cert~mes gu~pes, qm mamfestent la plus subtile des techniques
chirurgicales afm de paralyser leurs victimes des grillons ou des
chenilles, et d'en réserver le régal a Ieurs la~ves.

Cette méthode progressive, M. Bergson en a fait l'application
de la maniere que vous savez. Dans son premier ouvrage, le
mécanisme scientifique, qui s'appuie sur les propriétés de 1'espace,
se trouve opposé a la conscience prise dans sa réalité immédiate,
qui est continuité indivisible; durée et liberté. Reste au mécanisme l'espoir de prendre possession de l'etre intérieur, une fois
qu'il a cessé d'agir, de la masse de souvenirs qui s'accumulent
avec le déroulement meme du temps et qui semblent avoir élu le
cerveau pour siege. Maliere el mémoire dissipe cette illusion:
La perception pure qui a la limite coYnciderait avec la réalité
donnée de l'univers physique est antagoniste du souvenir pur,
qui est essentiellement d' ordre spirituel. Le débat se resserre
enfin dans l' Évolution créairice ou il est porté sur le terrain de
la vie ; il révele la meme inversion de sens entre la fonction
propre de l'intelligence qui raméne tous les objets qu'elle prétend
expliquer a des concepts tout faits, a des éléments statiques, et le
role réservé a l'intuition qui s'insére dans le cours meme de la
durée agissante, pour en saisir la totalité indivisible et perpétuellement changeante, novatrice, créatrice.
La discussion, appuyée sur !'examen le plus minutieux, le
plus approfondi des faits scientifiques, n' aboutit nullement a une
condamnation de l'intelligence. II s'agit, non de prendre partí
contre une faculté de l'homme, envisagée in abstracto, mais d'en
délimiter le domaine, d'en mesurer la portée. Et, pour cela, dit
M. Bergson :

• Toute la difflculté vient de ce que nous voulons traduire Ja science de
ls'Hyménortere en te~mes d'i?telligence. Force_ nous est alors d'assimiler le
phex a l entomolog1ste, qui connatt la Chenille comme il connatt tout Je
res~ des c~oses, c'est-a-dire &lt;!"!-1 dehors, sans avoir, de ce c0té, un intérét
spéc1al ~t vital. Le ~phex aura1t done a apprendre une a une, comme l'ento~olog1ste, Je~ posit1ons d~s centres nerv~~x de la CheniJJe,- a acquérir au
llloms !_a conna1s~a!1ce,pratique de ces pos1t10ns en expérimentant Jes effets
de sa i?Iq!lre. Ma1s 11 n en ~erait plus de m~me_ si l'on supposait entre le Sphex
edt sa v1ctime unesy~p~!h1e (au sens étymo~og1que du mot) qui le renseignAt
u dedan_s! pour ams1 d1re, sur la vulnérabillté de la Chenille. Ce sentiment de
r11nérab1hté _pourrait ne rien devoir a la perception extérieure, et résulter
e la seule mise en _présence du Sphex et de la Chenille, considérés non plus
comme deux orgamsmes, maiscomme deux activités. 11 exprimerait,sousune
forme con~rete, Je rapport de !'un a l'autre. Certcs, une théorie scientiflque
~e P~ut fa1re appel a ~es &lt;:&lt;&gt;nsidérations de ce genre. Elle ne doit pas mettre
a~tion avan~ 1 orgamsat1on, _la symp,ithie avant la perception et la conn:issance. Ma1s, encore une fo1s, ou la philosophie n'a rien a voir ici ou son
rule commence 111 ou celui de la science finit. •
'

• 11 suffit de se placer au point devue du sens commun. Partons dono de
l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord 11 fabriquer. La

La philosophie de M. Bergson nous raménerait vers une inter-

"

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

prétation de l'instinct qui est apparentée a l'~ptimisme de
Rousseau ; aussi bien M. Bergson a-t-il eu l'occas10n, en 1915,
de parler de Rousseau, et voici en quels termes: ce La r~form_e
qu'il opéra dans le domaine de la pensée pratique fut ª?ss1 radicale que l'avait été celle de Descartes dans le domame de_ la
spéculation pure ... Son ceuvre apparatt a chaque générabon
nouvelle sous quelque nouvel aspect : elle agit enc?re sur no~s. »
Mais immédiatement une différence apparatt, qm est essenhelle
pour le probleme qui nous préoccupe, et qui est liée a la maniere
toute scientifique dont M. Bergson a cherché le rapport entre
l'instinct et l'intelligence. Du fait qu'il l'étudie en biologiste, au
lieu de commencer par le glorifier en moraliste, M. Bergson
applique a l'instinct le meme procédé d'analyse critique qu'a
l'intelligence; il prend a U.che d'en limiter exactement la portée:
,·L 'instinct est sympathie. Si cette sympatbie pouvait étendre son o~jet et
aussi réfléchír sur elle-m@me, elle nous donnerait la cié des ~pératio~s vitales,
de méme que I'intelligence développée et redressée,_nous. mtrodu1t ,.dan_s la
matiere. Car, nous ne saurions trop le répéter, l'mtelh_genc_e et I mst~ct
sont tournés dans deux seos op_Posés, ce~l~-la v~rs la_ mat1ere_ merte, celu1-ei
vers la vie. L'intelligence, par l'mtermédia1re de ,a science qu! est son ~uvre:
nous !ivrera de plus en plus completement le secret des opérations phys1ques,
de la vie elle ne nous apporte, et ne prétend d'aille1,1rs nous apporter, qu'une
traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour,,prenan;, du dehors,
Je plns grand nombre possi~Ie de vues ~ur c_et objet qu elle att1:1'e chez elle
au lieu d'entrer chez lui. Ma1s c'est a l'mtérieur méme ~e la v1e que n_ous
conduirait l'inluilion, ~e veux dire l'instinc~ de,·enu désm~é~essé, C?nsc1ent
de lui-méme, capable de réf!échir sur son ob¡et et de l'élarg1r mdéfimment. •

Voici done ce qui manque a l'instinct, c'est le désintéresce la conna~ssance, si connaissance il y a, n'est qu'implicite. Elle s'extériorise
en démarches précises au lieu de s'intérioriser en conscience. »
Or, la conscience qui fait défaut, d'une fagon générale dans !'instinct, accompagne l'intelligence : « L'instinct sera plutót orienté
vers la conscience, l'instinct vers l'inconscience. » L'inconscience
de !'animal le rend esclave ; l'intelligence fait de l'homme un
etre libre : &lt;e Avec l'homme, la conscience brise la chaine.
Chez l'homme et chez l'homme seulement, elle se libere. &gt;&gt; D'ailleurs il a fallu' acheter cette liberté en renongant, provisoirement
du ~oins, au privilege de l'instinct, en tournant le dos parfois
a la connaissance intégrale qui serait aussi la vie véritable, a
l'intuition :

sement, c'est le repliement sur soi. Dans l'instinct,

• La conscience chez l'homme, estsurtout intelligence. Elle aurait pu, elle
aurait dll, sembl~-t-il, @tre aussi intuition ... U~e.bumani~é comple~e et parfaite serait celle ou ces deux formes de l'act1v1té consciente attemdra1ent
leur plein dévelC1ppement. •

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

505

Au tournant de la doctrine se dégage l'originalité déci_sive
du bergsonisme. L'homme qui réfléchit cesse d'etre un anu_nal
dépravé, portant atteinte a la divinit~ de l'inst~n~t.•~u ~ontraire,
l'intelligence apporte avec elle ce qm manqua1t a l mg~mct pou~
s'égaler a l'intuition : par elle se développe la c_on~cience, qm
implique elle-meme le replieme~t sur s01, le désmteresseme_nt,
qui permet l'avenement de la science, le regne de cette généros1t~,
dont M. Bergson a parlé si magnifiquement dans l' Énergie
spirituelle :
• Créateur par excellence est celui dont l'action, intense elle-méme, est
eapable d'intensifier aussi l'actiondes autres hommes,etd'allumer, généreuse,
des foyers de générosité. •

Et alors aussi a ce tournant de la doctrine, nous sommes en
droit de nous d~mander si la perspective générale du vitalisme
ne s'en trouve pas modifiée, la place qui y était faite a l'intelligence étant changée du tout_ au to_ut. !ant qu'en_ effet on
demeurait au point de vue réahste, qm fart abstracbon de la
tonscience pour ne considérer que l'objet pris en soi, l'intelligence, ac~ordée sur la matiere, étaithiérarchiquementl'inférieure
de l'instinct, identifié a la vie. Mais il n'en est plus de meme avec
l'avenement de la conscience, qui confere a l'intelligence la propriété dont l'instinct était dépourvu, de se détac.her de son
objet,' pour se retourner vers soi. L'inconscie~ce de l'instin~t
le rivait au réalisme de l'exlériorilé ; la conscrence affranch1t
l'intelligence de ce réalisme, elle rend possible un idéalisme de
l'inlériorilé qui découvrirait des valeurs spirituelles d'un ordre
supérieur a l'ordre de la vie biologiquemenl définie.
Autrement dit, le moment est venu que j'avais prévu, en
amor~ant !'examen du dynamisme vital, ou le développement
intime de la doctrine allait rendre la parole a l'intelligence.
Elle sera entendue, je ne &lt;lis pas encore comme arbitre et c?mme
juge mais du moins a titre consultatif ; elle sera autorisée a
port~r tém~ignage, av~nt que son sort soit réglé. Or, la formal~té
préalable a la déposition d'un témoin, c'est l'interro~atoire
d'identité. L'intelligence se reconnatt-elle dans le portra1t que
M. Bergson a tracé d'elle ?
Suivant l' Évolulion créalrice, la caractéristique de l'intelligence
serait celle-ci : L'intelligence ne se représente clairement que le
disconlinu. En un sens, la chose est vraie; l'arithmétique de
Pythagore est le modele de la discipline directement et inté€ralement transparente a !'esprit ; l'atomisme de Démocrite
fournit l'image élémentaire sur laquelle l'humanité a fait fond

�506

507

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

pour s'assimiler, de la fa~on la plus simple et la plus facile, la
complexité des phénomenes universels. Nous ne contestons pas
que tout eflort pour dépasser les bornes de la représentation
numérique et atomistique s'est traduit par un malaise, a entratné
une crise, et, de cette crise, le génie grec a porté un témoignage
retentissant dans les fameuses apories de Zénon d'Elée; lelangage
des mathématiciens en garde encore les traces, lorsqu'ils nous
parlent de nombres irrationnels ; mais a-t-on le droit vraiment
de dire qu'apres plus de vingt siecles de réflexion scientifique,
surtout apres la constitution de l'algorithme différentiel, la
crise dure encore a l'état chronique ?
Nous pouvons utiliser, pour une réponse péremptoire a la
question posée, les résultats auxquels nous avons été conduits
dans la premiere partie de ce cours. Nous savons déja ce qu'il
faut penser des philosophes pour qui la mathématique moderne
est demeurée lettre morte, précisément parce qu'elle suppose une
intelligence toute dynamique, toute spirituelle, de l'infini et
du continu, et qui s'embarrassent encore dans les paradoxes de
Zénon d'Elée. Nous avons montré qu'ils avaient completement
dénaluré conscience et intelligence, parce qu'ils avaient transporté dans le monde intérieur }'image matérielle, sinon matérialiste, de l'atome élémentaire. Et d'ailleurs, les Berkeley et les
Hume ou leurs disciples, les John Stuart Mill et les Taine,
ce sont les philosophes dont M. Bergson a combattu la méthode
associationiste et qu'il a ainsi lui-meme disqualifiés pour etre les
représentants authentiques de l'intellectualisme.
Nous sommes done tout a fait libres pour mesurer a son exacte
portée la représentation du discontinu. 11 est vrai qu'elle accompagne l'intelligence des rapports mathématiques, dans le stade
élémentaire de pensée que marque le calcul des entiers positi!s·
Mais c'est une exigence insoutenable du dogmatisme renouvi~
riste que d'ériger en correspondance nécessaire cette concom1•
tance, si avantageuse qu'elle soit pour l'imagination. Des
le 1éveil de la science, h· pensée a repris son essor, et elle a trio~phé de tous les obstacles. La loi de série qui entratne le devenir
infinitésimal d'une quantité perpétuellement décroissante permet
l'expression rigoureuse de l'unité par la sommation d'~e
infinité de fractions :
1
1
1
2 + 4 + 8' etc.

cessus de l'intégration permet de capter dans le mécanisme
opératoire du mathématicien le flux du temps.
Avec Newton, la théorie des fonctions se manifeste capable de
soutenir le poids d'une physique matµématique ou l'intelligence
affirme sa capacité de vérité objective, en rompant définitivement avec l'egocenirisme de la pensée instinctive. Non seulement le soleil est placé au centre du systeme d'ou dépendent les
mouvements terrestres et les apparences visuelles ; mais la loi,
qui soutient ce systeme, est une formule de liaison réciproque qui
aupprime toute considération de propriété inhérente a un corps
pris apart, qui suspend la destinée de chaque corps a!'ensemble
des mouvements individuels.
Or, la méthode newto:Ó.ienne, c'est la méthode lamarckienne,
et le passage s' explique (ainsi que le faisait remarquer récemment M. Lenoir, dans ta Revue Philosophique) par les newtoniens
naturalistes tels que Buffon. « Avec Lamarck, dit M. Bergson,

Comme l'ont fortement indiqué les créateurs du calcul infi·
nitésimal, en particulier Barrow, le mattre de Newton, le pro-

La France a fourni ala science et a la philosophie, au xvm•siecle,Ie grand
principe d'explication du monde organisé, comme, au siecle précédent,
avee Descartes, elle leur avait apporté le plan d'explication de la nature
inorganique. 1

Une idée fondamentale est, croyons-nous pouvoir ajouter,
commune a ces deux plans d' explication: ce qui se détache, comme
isolé et disconlinu devant la représenlalion immédiaie aux yeux de
fimaginalion, est, pour la raison scienlifique, fonciion d'un univers
qui est affi.rmé comme un et comme réel, grace d un réseau de relalions
intellectuelles.
·
L'unité substantielle de la vie, qui forme une des theses
caractéristiques de l' Évolulion créalrice, était déja chez Schopenhauer, qui l'avait empruntée au spinozisme. D'autre part, la
précision éclatante et positive de la mécanique newtonienne
a mis en pleine évidence la fonction unifianle et solidarisanfe
de l'intelligence. ce Les idées calculées de la causalité » qui (suivant l'expression remarquable de Geoffroy Saint-Hilaire) ont
guidé Lamarck sont celles qui avaient fait leur preuve dans
le domaine physique : la dépendance de tout etre particulier,
dans l'espace, par rapport a !'ensemble de la nature, de tout
événement dans le temps par rapport au cours changeant des
circonstances et des conditions.
Tandis que Cuvier ressuscitait pour un temps la logique
déductive et le finalisme statique d'Aristote, Lamarck, et quelle
que soit la destinée de son évolutionisme propre, incorpore a
la science humaine ce príncipe que le monde des etres vivants

�508

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

est un monde comme le monde des corps. Le sentiment de son
isolement et de son indépendance, que l'individu trouvait dans
sa conscience immédiate, est une abstraction. Grace aux memes
méthodes qui ont permís d'établir l'unité du systéme solaire, se
découvrent, et la solidarité del'etre avecsonmilieu, et, par suite, en
opposition aux tendances centripétes de l'instinct 011 la sympathie
elle-meme n'est qu'un moyen pour la satisfaction de l'égoisme,
les valeurs de désintéressement et de réciprocité, de justice et de
générosité qui apparaissent dans l'histoire comme les conquetes
et qui demeurent les priviléges de l'intelligence.
Te! paratt bien etre le témoignage que l'intelligence donne
de soi, des qu'elle est interrogée directement sur la capacité
dont elle a fait preuve au cours de son devenir effectif. Par la1
nous aboutissons, non certes, a une conclusion, mais a un probléme. Le vitalisme est nécessairement un réalisme. Dans l'inconscience de l'instinct, su jet et objet se confondent ; il est vrai de dire,
alors, suivant l'axiome antique, que le semblable seul connait le
semblable. Mais, pour nous, la question sera de savoir si l'avé,;
nement de la conscience n'introduit pas un terme que le réalisme
n'avait pas prévu; si, a l'alternative-ti:.-ée desqualités des objets:
matiere et vie, ne s'ajoute pas, ne se substitue pas, une
alternative tirée de l' attitude des sujets, ce qui nous conduirait a
dépasser le plan du réalisme. C'est ce que nous examinerona
la prochaine fois.
(d suivre.)

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférences ó la S orbonne.

IX
Les Capricee de Marianne.

A dix-sept ans, Musset s'écrie dans une lettre a son ami Paul
Foucher : « Je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais etre Shakespeare »! - comme Hugc; s'écriait au meme age : « Je serai
Chateaubnand ou ríen », - et il ajoute, étant loin de Paris
ala ~~mpagne : « Je doll!1~rais vingt-cinq francs pour avoi;
'\me p1ece de Sha~espea~e 1c1 en anglais. » A vingt ans, lorsqu'il
co?1pose sa premiare p1ece, La Nuit vénitienne, il y inscrit en
ép1graphe le mot d'Othello : « Perfide comme !'onde. o Un peu
~lus tard, au mon_i~nt 011 JI se dégage des partís pris roman~ques et se réconc1lie avec nos grands écrivains du xvne siecle
il a s?in de déclarer qu'il n'en demeure pas moins fidelc a so~
prerruer mattre :
Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table
S'endort pres de Boileau qui leur a pardonné. '

Ce culte pour Shakespeare a Iaissé de nombreuses traces
dans ses Comédies el proverbes.

l II lui e~prunte assez souvent des données qu'il développe
lesa i:n~mere. Telle boutade, dans Comme il vous plaira sur
_Pla1s1r d'etre un fou en habit bigarré, un bouffon de Cour,
a, selon toute apparence, suggéré l'idée de son Fantasio.
uelques fragments de Cymbeline ont passé dans Barberine.
~ns Le Jour des roi~, Viola, déguisée en homme, entre en quade page au serv1ce du duc d'Illyrie ; celui-ci, épris de la

t•
D

�f,10

REVUE DES COURS ET CO'NFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

•

comtesse Olivia lui envoie son page avec mission de plaider
auprés d'elle la ~ause de son amo~r, e_t la co?1te~se, dédaig~a~t
le duc, s'éprend du faux page qm lm serva1t d avocat : ams1,
dans Les Caprices de M arianne, l'héroine dédaigne Crelio pourcelui
dont il avait fait son messager et son défenseur auprés d'elle.
On pourrait multiplier les exemples et citer notamment Lorenzaccio ou l\Iusset a évidemment essayé d'imiter Hamlel. Je ne
suis pas sur d'ailleurs que ce jour--la il n'ait pas fait fausse
route. Dans, tout son 'théatre, Lorenzaccio me semble l' reuvre
je ne dis pas la moins forte, mais la moins neu:ve, celle qu~ s·écarte
le moins du drame roroantique tel que l'ava1ént constitué Dumas et Víctor Rugo. Malgré le role de Lorenzo, création
curieuse coroplexe, et intéressante par sa complexité meme,
ce draro~ touffu, en cinq actes, ce drame d'histoire ne vaut p~•
ses petites piéces. G"était de sa part une erreur que de voulotr
rivaliser avec les grands chefs-d'reuvre de son maitre, avec le
Shakespeare d'Hamlel ou d'Othello.
Car si Musset ressemble a Shakespeare, ce n'est pas par la
puissance du souftle et du génie créateur ; c'e&amp;t bien p!u~t
par sa liberté d'allures, par la grace primesautiére de son es~r~t
et par sa sensibilité si tendre ; c'est bien plutot par sa fantawe
de poete. Et saos doute, il n'est pas le seul de nos poétes do~t
la fantaisie rappelle celle de Shakespeare ; on a souvent dit
et on aura toujours raison de dire qu'il y a quelque chose de
shakespearien dan:; les premiéres comédies de Corneille, te~ea
que Clilandre et L' Illusion comique, dans certaines coméd1esballets de Moliere telles que Le Sicilien ou l' Amour peintre, ou
encore dans certaines comédies féeriques de Marivaux, quoique
du reste Shakespeare n'ait été connu m de Corneille ni de Moliere;
ni probablement de Marivaux. Mais chez Musset la ressemblance
avec le po~te anglais est plus frappante, parce qu'il y a plus de
poésie chez lui, dans sa fantaisie, que dans celle d'aucun autre
écrivain frangais. Comme Shakespeare, il nous emporte au
pays du reve, au pays bleu, dans le pays fabuleux et charmant
ou déja nous promenait, l'auteur de Comme il vous plaira, du
J our des rois, de Cymbeline, et des Deux gentilshommes de Vérone.
Les piéces de Musset ressemblent a ces jolis caprices de l'imagination shakespearienne ; elles leur ressemblent et sont seulet
a leur ressembler autant, roais sans en etre la copie, sans etre
pour cela moins personnelles. Et pourquoi meme n'oserais-je
pas ajouter qu'a roes yeux elles les égalent ou les surpassent?
Je n'ai pour le prouver que !'embarras de choisir entre plu:
sieurs d'entre elles. J'en aurais pu trouver la preuve dans A quo&amp;

511

l'lvenl les jeunes filies ; je la pourrais trouver dans On ne badine

pas avec l'amour ou dans Fanlasio. Et je serais assez tenté de
m'arreter a Fanlasio, tant il y a la d'esprit,degrace,parfoismeme
de sens profond sous la grace et l'esprit. Quoi de plus aimable
et plus piquant que le prernier acte de Fanlasio ? Mais enfin
~-faut ~ien av?uer que t?ut n'y vaut pas Je premier acte, qu~
Jmtent10n de l ouvrage n est pas toujours claire, et que l'esprit
1 est quelquefois un peu bien rnaniéré ou cherché. Je choisis
¡4onc, tout compte fait, Les Caprices de Marianne qui ont bien
la mine_ d'etre le chef-d'ceuvre dramatique de Musset. Il me
,era facde de rnontrer que la, tout en étant tres voisin de Shakespeare, Musset est cependant lui, tout a fait lui par la forme
qu'il a donnée a sa pensée comrne par sa pensée ehe-rneme.
A la premiere page du texte se lit cette indication : « La scene

esta Naples ». Mais en fait, le lieu de la scene n'est guere rncins
indéterminé, moins idéal que dans A quoi réuenl les jeunes filles
~~ dans les autres pieces de Musset. Ríen ne nous dit en quel

mecle, a quelle époque se déroule l'action ; aucun détail n'en
fixe avec netteté le décor. Sauf lenorndeNaples et, a laderniére
leen~, celui. du Vésuve, il n'y a pas un mot, pas un trait qui
locatis~ vér1tablement le drame, et qui vienne restreindre,
rétrécir le reve. « Une rue devant la maison de Claudio » - « la
maison de Claudio », - « le jardin de Claudio», -«une tonnelle
de!ant une auberge », - puis encore « le jardín de Claudio »1 pms « un cimetiere », - des sérénadee sous une fenetre des cli~et~s d'épée_s, des cloches qui sonnent a l'église voisine, et
ta~tot le soleil d'été, le ciel bleu, tantót la nuit, le ciel étoilé :
V?Iia. tout l'élément de:.criptif, et c'en est assez pour l'iroaginabon du lecteur.
1 L'ac~ion elle-meme est tres peu compliquée.
UD: Jem~e homme, Ccelio, aime Marianne, la jeune femme
du VIeux Juge Claudio. 11 ne lui a jamais parlé ; il I a vue et
d~puis qu'.fl l'a vue, il ne vit plus que pour elle. 11 s'est efI~rcé
d émouvo1r son creur. il luí a écrit : elle a déchiré ses lettres
l't les lui a renvoyées en lambeaux · il vient de lui adresser
la vieille Ciuta qu\l avait chargée d; lui parler en son nom :
t.lle a refusé d'entendre Ciuta. Crelio a un ami Octave · il tui
eonfie sa pein~, et Octa~e, qui se trouve et!·e v;guement' appaau man de Mar1~nne, promet d'etre son porte-parole
u~res de la belle déda1gneuse. Comme slle vient a passer,
il l aborde :

:Uté,

�512

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES CCURS ET CONFÉRENCES

513

OCTAVE
OCTAVE

Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regar~
sur le plus indigne de vos serviteurs.

Oue vous les connaissiez ensemble, et qu ~ vous ne les sépariez jamais,
, oíia le souhait de mon ca:ur.
MARIANNE

lllARIANNE

En vérité ? ... Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octavo ; voila une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Qui etes-vous ?
OCTAVE

Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE

Venez-vous pour le voir ? entrez au logis, il va revenir.
OCTAVE

Je ne viens pas pour Je voir, et n'entrerai point ª? l?gis, de _pe~r qie vous.
ne m'en cbassiez. tout a l'heure, quand je vous aura1 d1t ce qui m am ne.
MARIANNE

Dispensez-vous done de le dire, et de m'arréter plus longtemps.
OCTAVE

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie _de vous arréter pour l'entendre. Cruelle Marianne I vos yeux ont caus~ b1~n du _mal, et vos parole•
ne sont pas faites pour le guérir. Que vous ava1t fa1t Cceho ?
MARIANNE

De qui parlez-vous, et que! mal ai-je causé ?
OCTAVE

Un mal Je plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance ; le plus ~rible car c'est un mal qui se chérit lui-méme et repousse la coupe salutaINt
~us ~e dans la main de J'amitié ; un mal qui fait pAlir. les le\Tes sous des
~oiions plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une plu1e de !armes le
le lus dur, comme la perle de Cléopll.tre ; un mal c¡ue tous _les aroma s,_
toifte la science hu maine ne sauraient soulager, et qui se nournt du ve_nt qui
passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une. ~hanson, et qui sue:
J'éternel aliment de ses souffran~es dans1 tou_t ?e. qm l entoure, comme un
abeille son miel dans tous les bu1ssons d un JaI dm.

ciur

MARIANNE

Me direz-vous le nom de ce mal ?
OCTAVE

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rl!ves d~ v:
nuits, que ces orangers verts, cette fratche cascade vous I 1apprefrent •. ~on
vous puissiez le chercher _un beau soir, vous le trouverez sur vos vres ,
nom n'existe pas sans lm.
MARIANNE

·
Est-il si dangereux a dire, si terrible dans sa cont ag1on,
qu •¡¡ etlraye une
langue qui plaide en sa faveur ?
OCTAVE

Est-il si doux
appris a Crelio.

a entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l'avez..
MARIANNE

C'est done sans le vouloir: je ne connais ni i'un ni l'autre.

Marianne ne se contente pas d'éconduire Octave comme
elle avait éconduit la vieille Ciuta ; elle avertit son mari et
le prie de veiller que ni Crelio ni Octave ne pénet.rent jamais
dans sa maison.
Une seconde fois, cependant, Octave, qui s'entete a secourir
son ami et qui a mis son point d'honneur a gagner son proces,
aborde Marianne au moment ou elle allait aux vepres ; et
si Marianne l'écoute d'un air hautain, si elle lui répond avec
mépris et colere, encore est-il vrai qu'elle l'écoute et qu'elle
lui répond. Et quelques instants plus tard, au retour de l'église,
e'est elle qui s'approche de lui, tandis qu'il boit attablé sous
la tonnelle d'une auberge. Elle lui parle ; elle fait meme un peu
la coquette avec luí. Rentrée chez elle, elle se heurte a son
ridicule mari qui l'a vue causer avec Octave ; il la querelle,
la menace, luí fait défense d'échanger un seul mot avec cet
Octave. Sur quoi Marianne se révolte ; d'abord, elle renverse
toutes les chaises qui luí tomhent sous la main ; ensuite, elle
envoie dire a Octave qu'elle veut lui parler. II accourt : J'ai
ehangé d'avis, lui dit--eJ1e ; il me plait d'etre aimée ; mais point
de Crelio. Choisissez-moi vous-meme un cavalier ; je m'en rapporte a votre choix ; qu'il vienne chanter ce soir sous ma fenetre,
il trouvera ma porte entr'ouverte ; voici mon écharpe en gage
de ma foi : qui vous voudrez me la rapportera. » -Si clair que
soit un tel langag{), Octave ne veut pas le comprendre ; il veut
que Crelio seul profite du caprice de Marianne. Vite il va trouver
son ami, luí remet l'écharpe, et l'envoie sous la fenetre de Marianne. A peine Crelio est-il sous cette fenetre qu 'il entend la voix
de Marianne : « Fuyez, Octave, dit-elle - car dans l'obscurité
de la nuit elle n'a pu reconnattre ses traits, et, quant a elle, c'est
bien Octave qu'elle s'attendait a voir parattre - la maison
.est entourée d'assassins ; mon mari vous a vu entrer ce soir;
il a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si
vous res tez une minute encore. » - ce Octave !.. . gémit Crelio qui se croit trahi par son ami, qui croit perdre tout ensemble
sa mattresse et son ami - tra1tre Octave, puisse mon sang retomher sur toi !. .. O mort, je t'ouvre les bras ; voici le terme de
:35

�·14

REVUE DES COURS ET co:-.FÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

,
s le . ardin de Claudio ; on entend
mes maux. » 11 s él~nc\ ~~~ ées ~ui s'entrechoquent, et Octave,
des cris étouffés, un rm
mours de son cher Cc.elio, arrive
qui venait veiller encore sur es a
trop tard pour le sauver.
Il y a une derniere scene.. ·

Les Caprices de Marianne renferment une ou deux scenes
"COJDiques, grace a Claudio et a son valet Tibia. Cet élément
de eomédie se retrouve dans presque toutes les pieces de Musset
-et n'est pas négligeable. Mais j'aurai une meilleur~ occasion
d'en par!er.Je neveuxsentirencemomentquecequ'ily adepoésie
en une pareille ceuvre. Tout y est poésie, non seulement le
cadre dont cette derniere scene suffirait a donner une idée,
mais aussi les figures des personnages, depuis Hermia, la mere
de Cc.elio, si douce, si belle sous son voile de veu\'.e, jusqu'a
Harianne, Octave et Cc.elio lui-meme, Ccelio aussi tendre, aussi
craintif et mélancolique qu'Octave est hardi et léger. En l'un
&amp;'exprime toute l'insouciance de la jeunesse, en l'autre, toute
a pureté ; l'un est le plaisir, l'autre est l'amour, - et entre
eux deIDC passe Marianne, son livre de messe dans les mains,
les paupieres baissées, avec l'énigme de son sourire, son sourire
de Joconde. Quant au style, il faudrait tout relire pour savoir
quel en est le prix, pour en gouter l'inexprimable harmonie,
le rythrne des mots qui se répondent dans le dialogue, la délicieuse musique des monologues ou des tirades de longue haleine.
f.ela ne peut pas plus s'analyser que de la musique ; mais il
auffit d'entendre quelques phrases pour en reconnaitre la proivenance et dire : « C'est du Musset &gt;&gt;, comme en entendant deIDC
ou trois mesures d'un Nocturne ou d'un Imprompiu on dit sans
eraindre de se trornper: ce C'est du Chopin » ;ces deux couplets,
par exernple, qui s'opposent, a la premiere scene de l'acte I :

:&gt;

Í

un cimetiere.
ÜCTAVE

et

MARIANNE,

aupres d'un tombeau.

OCTAVE
t d
lona
Cette w'ne d'albatre couver e e ce ...,
:Moi seul au monde je l'a~ co~nu.
C'est ainsi qu'une douce mélancolie
voile de deuil est sa parfa1te imag:, dre et délicate. Pour moi seul, ceLte
voilait le~ perfe~tions_ é\~t~enª!;st:~e. Les Jongues soirées qle
vie silenc1euse n a p01tn mme de fratches oasis dans un. déser. a~1 torhbéeS
passées ensemble son co
ttes de Nsée qui y so1en
ont versé sur mon creur _les seul~s g.ou . elle est remontée au .c~el avec lul.
Coolio était la bonne part1e de mo1;::i-~~eii connaissait les pla1S1rs, et. leur
C'était un homme d'u:n aut.J:e te ~e~ les illusions sont trompeuses? ~t 11
préférait la S?litude ; il lsavé~\iº~~le efit été heureuse, la femme qui l eOt
préférait ses illus1ons a ar i .
aimé.

n?~: .ª!t:

t

MARIANNE

.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, 1a femme qui t'aimera1t ?
OCTAVE
f
etll
.
le savait La cendre que ren erme ~
Je ne sais point aimei:,; _Cooh~ ~~~\aterre tout ce que j'aimerai. L~i
tombe est tout ce que l a1 a1m
toutes les sources de bonheur qm re
savait verser dans une ª!-ltre ame_
able d'un dévouement sans ~ornes
saient dans la sienne. Lu~ seult_tta1\.1!premme qu'il aimait, aussi fac1lemea
lui seul efit consacré sa VJe en reJe ne suis qu'un débauché sans ~oour,
qu'il efi.t bravé la mort po~ ~ e.
ue ''ins'.lire est comme cel~~ que
n'estime point les fem~es 'd~ ~ms~'::°geq Je Jne sais pas les secrets qu il sa~
ressens : l 'ivresse passag re u
d' ~ histrion mon coour est plus VI
:Ma gaieté est comme le ,masqu~entplus. Je ne suis qu'un lache ; sa m
qu'elle, mes sens blasés nen veu
n'est pas vengée.

ll

MARIANNE

.

'
.
ins de risquer votre vie ? Claudlo
Comment aurait-elle pu 1 éJrej ªeft~op puissant dans cette ville pour r
trop vieux pour accepter un ue ,
craindre de vous.
OCTAVE

.. , .
t pour luí comme il est mort pour ~
Coolio m'aurait veng~, sil_ét~i5im~~i qu'ils ont étendu sous cette_ troi
Ce tombeau m'apparl!ent ,? e =~aient a1guisé leurs épées ¡ c'est 1:1101_ qu
pierre ; c'es~ pour m_otéq~eil~a ¡·eunesse, l'insouciante folle, la ~1e ~br:ott
ont tué. Ad1eu la gaie
. 1 s bru ants repas les causeries u
1oyeuse au pied du Vé~ure ~::~:lsteAdielNaples ets~s femmes,lesi111=
les sérénades sous les ahco les Jongs soupers a l'ombre des forllts
torc es,
t
des a la lueur desI ma
ra
place est vide sur la erre.
l'amour et 1,ami•t·é
1
MARIANNE

.

,

11? tfo

Mais non pas dans mon crour' Octave . Pourquoi dis-tu: • Adleu I amo
OCTAVE

. epas , llfarianne .' c'était Crolio qui vous aimail.
Je ne vous a1m

515

OCTAVE

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au
poing, suspendu en l 'air entre le ciel et la terre ; a droite et a gauche, de
Vieilles petites figures racornies, de maigres et pales fantómes, des créanciers
lgiles, des parents et des courtisanes, toute une légion de monstres se suspendent a son manteau et le tiraillent de tous cótés pour lui faire perdre l'éC(Uilibre ; des phrases redondantes, de grands mots encMssés cavalcadent
autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires.
ncontinue sa course légere de l'orient a l'occident. S'i! regarde en bas, la
téte lui tourne ; s'il regarde en haut, le pied lui manque. U va plus vite que
le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser
une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte a la sienne. Voila ma vie, mon cher
ami; c'est ma fldele image que tu vois.
C&lt;ELIO

Que tu es heureuoc d 'lltre fou !
OCTAVE

Que tu es fou de ne pas lltre heureux I Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te

lllanque?

C&lt;ELIO

11 me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir ou

tous les objets se peignent un instant, et sur lequel tout glisse. Une dette est

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

516

511

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour moi un remords. L'amour, dont vous autres vous faite&amp; un r.asae-t;em
trouble ma vle entle-e. O mon ami, tu lgnoreras toujo~rs ce qu~ c ~st qu
eomme moi I Mon cabinet d'étude est désert; .1epms un mo1s_l erre au
de eette maison la nuit et le jour. Quel charme J éprouve, au le'lier de la 1
conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chreur mo
8de musicienR, á marquer moi-meme la mes?J'e, a les ent~ndre. chan~
beauté de Marianne I Jamais ene n'a paru a s_a fenetre ¡ ¡ama1s elle n
venne appu)'l'r son [ront charmant sur sa jalou~1e.

Cetle poésie n'est, du reste, nulle part plus sensible et n
part plus exquise, que dans la der~iere sc~ne, cel)~ du cimeti
et s'il fallait démontrer le tort qu on a fa1t aux p1eces de Mu
en les adaptant a la scene, l'exemple scrait probant.. C'
Musset lui-meme, je ne;l'ignore pas, qui a retouchéLes Caprice,
Marianne en vue de la représentation ; mais il tui a fallu
cela lier l~s scenes les unes aux au tres, éviter les incessants ch
gements de décor ; il lui a fallu, disons-le mot, mutiler sa pi
Au théatre, la derniere scene se soude a l'avant-derniere; ro
se passe devanl la maison de Cl~udio, sur u~e_place publique;
~•est sur une place publique qu Octave, qui vienL de décou
le corps de Crelio au {ond du jardin, parle a Marianne et
dit : « Regardez la-has, derriere ces arbres... la est couché
seul ami ... Regardez lb.-bas ... :\loi seul je l'ai connu, etc. ».
reste est conforme au texte . primitif. )lais n'cst-il pas
certain que le travail de refontc, que la soudure s'aper~oit,
comment ne pas regretler le lableau incomparable que la s
du cirnetiere évoquait devant nous ?
Et que celte scene ou mcme que cette piecc dans son ensem
nous fasse penser a Shakespeare, je ne &lt;lis pas non, je le
bien haut, au contraire, car le rapprochement quis'impo~e a·
a notre esprit me paralt tout au profit de Musset. Ou1, n
reconnaissons ici la couleur de songe, la grace immatéri
l'idéale beauté ' la douce .lueur de clair de lune dont s'envel
.
paient les plus aimables créations de Sbakespeare, et si n
ne sommes plus parmi les féeries du Songe d'une nuil d'
nous sommes bien, en revanche, au pays de Comme il vous pi
dans la meme atmosphcre de reve et de poésie. Mais ne sento
nous pas que, malgré des rapports incontestables, malgré 1
contestable influence de Shakespeare sur :Mussct, l'art
Musset reste un art original, aussi foncierement frangais
celui de Shakespeare est fonciérement anglais ? Exam·
d'aussi pres que nous voudrons le théatre de Sbakespe~re
nous y trouverons bien de droite et de gauche un mot, une 1d
une situation, dont Musset s'est '. souvenu dans Les Capr_
de 1\,1arianne ; nous n'y trouverons aucune piéce dont Les Capr

Marianne soient la contrefa~on. Et nous y trouverons part, et dans Les Deux gentilshommes de Vérone, ou dans
mme il vous plaira aussi bien que dans Le Jour des rois, un
ordre, une folie romanesque, des extravagances, · des loneurs, un mélange de grossiereté et de préciosité qui nous
oncerteront, qui nous empecheront peut-etre de gouter
délicieuse poésie éparse et a demi cachée la-dessous. •Admi"
la puissante imagination de Shakespeare, pardonnons-lui
brutalités ou ses folies en faveur de ses gracieuses ou sublimes
pirations. Mais prenons garde que notre admiration pour lui
nous rende injustes envers les représentants du génie fran. , envers les charmantes qualités de l'art fran~ais, ces qu~
de gout, de mesure. de clarté, qui lui sont propres, et qui
le condamnent pas - on le voit assez par l'exemple de
u~et - a etre un art terre-a-terre, prosa'ique et bourgeois,
s qui en font un art essentiellement et profondément humain
•que dans ses plus poétiques symbole!I.

•

• •
Humain, cerles, l'art de Musset est vraiment humain. Une
vre telle que Les Caprices de Marianne est aulre ehosequ'un
usement littéraire, qu'un agréable jeu d'esprit ; elle est
· toire, la confession d'un creur, du creur meme du poete
;ítlt peut etre, en meme temps que son histoire ou sa confession:
alle de beaucoup d'autres creurs. C'est'ce qu'il me reste aindiquer.
Cette reuvre qui nous faisait penser a Shakespeare, regardonsla plus attentivement, et, sous chaque mot, nous apercevrons
Jlusset, l'homme qu'a été Musset. Jl est tour a tour en Crelio
et. en Octave ; si difTérents qu'ils soient l'un de l'autre, ils sont
1r.un et l'autre son vivant portrait. Dans tout son théAtre, dans
toutes ses reuvres en prose ou en vers, reparaissent sous un
'liom ou sous un autre ces deux figures antithétiques, celle du
d_éhauché et celle du reveur, celle qui est étourderie, malice
!1euse, fringante impertinence, et celle qui est inquiet désir,
mCJuiéte nostalgie, reve d'amour et de pureté. Toujours deux
'YOIX alternent dans l'reuvre de Musset, parce que toujours
deux voix se sont répondu dans son creur. Cette dualité, cette
-complexité de l'ame moderne, qui fait qu'en nous deux hommes
luttent, et se contredisent, et se tourmentent sans eesse l'un
par l'autre, qui en a mieux connu le supplice que l'auteur de
Bolla et de La Confession? Et remarquons ceci: il s'estsi si ncéTement exprimé dans Les Caprices de Marianne qu'onestpresque

�REVUE Í&gt;ES COÚRS ET CONP(RENCES
518
tenté d'y cbercber des allusions l l'événement qui a été le
drame de sa vie. Ce jeune homme frappé du meme coup d
son amour et son amitié, ne serait-ce pas Musset a Venise en
M- Sand et Pagello? Le fait est qu'a cette heure funeste •
sa vie il n'était guere moins jeune que Crelio ... Mais non;
piéce ; paru dans la Rer,ue des Deux Mondes en mai 1833, de
mois par conséc¡uent avant la premiere rencontre de M
avec Mme Sand, plus de six mois avant leur départ pour Ve
Et pourtant il est vrai que le dra~e imaginaire n'es_t pa~
analogies avec le drame de la réahté, et ces analogies s
quent; elles s'expliquent par le caractere, par la ~ersonne m
de l'auteur. A Venise ou ailleurs, l' amour devait touJours etre
luí la source des memes angoisses et des memes soutTrances.
était voué pour toute sa vie au mal qui torture Crelio, parce
des sa premiere jeunesse, des son entrée dans la vie, il s'é
pénétré d'une pensée qui ne l'a plus quitté, parce qu'il ju
!'Ame d'autrui impénétrable aux regards de notre dme, pa
qu'il avait un vif sentiment de la solitude de l'fime hum ·
et se sentait condamné a douter éternellement d'autrui.
était sa blessure secrete, la était la douleur qui l'a rendu poete
et ce qui fait l'originalité des Caprices de Marianne, c'est
cisément qu'ils sont l'expression de cette pensée, de cette doule
Reprenons la piece pour en étudier de plus pres les dive
significations et pour en dégager, si possible, le vrai sens.
•
Quel est le sujet? Est-ce l'ame féminine, son illogisme,
« caprices » ? Le titre le ferait croire, et, dans une ce •
mesure, effectivement, c'est bien cela. Marianne dédai
Crelio, elle dédaigne Octave : que son mari lui défende de le
parler, elle n'aura rien de plus pressé que de combiner un rend
vous. Et qui aimera7t-elle ? Est-ce celui qui l'aime elle-mem
celui qui depuis des semaines ne pense qu'a elle, et dont lec
jeune, pur, semb!e si digne d'inspirer l'amour? Non ; ce
qu'elle aimera, c'est l'autre, le débauché, celui qu'elle surp
attablé devant un cabaret, et dont elle connatt les amours
gaires avec je ne sais quelle Rosalinde ; celui qu'elle aime, e'
celui qui ne se soucie pas d'elle et qui ne peut pas l'aim
• O femme, trois fois femme ! luí dit Octave. Crelio vous dépla
mais le premier venu vous plaira. L'homme qui vous ai
depuis un mois, qui s'attache a vos pas, qui mourrait de
c&lt;eur eur un mot de votre bouche, celui-la vous déplatt 1 11
jeune, beau, riche, et digne en tout point de vous ; mais il vo
déplatt ! et le premier venu vous plaira. »
Cette psychologie de la femme n'est pas sans valeur, a co

LE THÉATRE ROIU?&lt;ITIQUE

519

• Mu88et était un grand maltre en pareille maüe1·e. Néanmoins
• n'est pas ce qu'il y a de plus profond et de plus poignanÍ
Les Caprices de Marianne.
Le vrai sujet est au~re. Le vrai sujet, c'est le supplice du doute
le cceur de Cceho, et sa crainte anxieuse de la trabison.
on relit la piece, on verra que l'intenlion en est fort claire
q~e toute 1~ piece est admirablement faite pour mettre l'in~
on en lum1ere. Des la premiere sceue entre Octave et Ccelio
que Ccelio a demandé a Octave de parler a Marianne e~
faveur et qu'Octav_e y a consentí, Crelio s'inquiete,setrouble:
e m~ trompe pas: Je t'en conjure.; il est aisé de me tromper ;
_e s~1spasmeméf1er d'une action que je ne voudraispasfaire
_i-meme »... Et au moment ou ils se séparent, ou Octave le
te ~~ur parler ~ Mariann~, Crelio dit encore : « Je ne sais
qu? J ~prouve. N~n, _ne lm parle pas. - Pourquoi ? - Je
pu1~ d1re pourquo1; il me semble que tu vas me tromper. •
vam Octa~e répond qu'il ne le trahira pas ; en vain Octave
en effet, mcapable de le trahir. Crelio a peur ; la meme
le hante sans ~esse, ~evient une obsession pour luí, et,
9ue, n_o~s le .sentions bien, le poete a imaginé une scene
t Je n a1 nen d1t en analysant la piece, celle ou Crelio est seul
sa, me~e Hei:mi~. 11 sait vaguement qu'une tragédie sanLes ~st JOuée Jad1~ dans la vie de sa mere, qu'un parent
aon pere est mort d ªf!lour pour elle ; il la supplie de luí dire
ent les choses se sont passées.
HERMIA

Votze pere _ne ro'avait jamais vuo alors. 11 se chargea, comme allié de ma
e, de Catre agréer la demande du jeune Orsini qui voulait m'épouser

t ~e~~ comr_ne_lc ~éritait son rang par volre gr~nd-pere, et admis dan~

lntimrlé: Or,1ru éta1t ~n exc~llent parti, et cependant je le refusai. Votre
, ~n _pla1!1ant pour lu1, ava1t lué dans mon creur le peu d'amour qu'il
v11t mspiré pendant det)X mois d'assiduilés constantes. Jo n'avais pas
onné la force de sa pas~10n pour moi. Lorsqu 'on lui apporta ma réponse
ba, privé de connaissance, dans les bras de vou-e pere. Cependant u'~
absenc~, un vora~ qu'il enlroprit alors, et dans legue! il augmenta sa
ne, deva1ent avoir d1ss1pé son chagrin. Votre pere changea de rOle 1 et
nd~ pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'airnals d 'ua
"!' su~cere, et l'es_time qu'il 3:vait inspiré á mes parents ne me permit
d hés1ter. Le m~r1agc fut d6c1dé le jour méme et l'église s'ouvrft pour
8 quelque~ semames apres. Orsi11i revint a celte époque. 11 vinl trouvPr
Jere, l accabla do reproches, l'accusa d'avoir lrahi sa confiance ét
0 causé le refus qu'il &amp;'l.'ait essuyé. •Du reste ajouta-t-il sivousa, z
t trma perle, v~us serez s_atisfait. 1 Epouvanté de ces paroles, votre pé~e
ouver le 1_111e~ e~ hu demandant ~on témoignage pour désabuser
nib-Hélas l1ln éta1tplus temps ;on trouva danssa chambrele pauvre
omme traversé departen part de plusieurs conps d'épée.

La scene s'arrete la, et le poete n'a pas besoin d'en dire plus
que nous comprenions ce qui se passe dans le creur de

�..
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
520
Crelio. Chaque fois qu'il reparatt en scene, nous le voyons en
proie a la meme terreur qu'il ose a peine s'avouer. 11 envoie
Ciuta dire a Octave qu'il renonce a son projet, et qu'il le prie
de ne point parlera Marianne.Lorsqueensuite ilrencontreOctave:
, Te défies-tu de moi ? demande celui-ci. Qu'as-tu ? te voila
pale comme la neige... » Et luí : &lt;( Pardonne-moi ! pardonne-moi 1
fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. Dis-lui que me
tromper c'est me donner la rnort, et que ma vie est dans ses
yeux. » 11 en va ainsi jusqu'a la fin de la piéce, jusqu'a l'heure
oü Ccelio entendant Marianne prononcer le nom d'Octave croit
v9ir se justifier tous ses soupgons et se jette sur l'épée dea
assassins.
Cette peinture du doute et des ravages qu'il peut faire dans
un cceur, n'était pas entiérement nouvelle dans notre littérature a la date de 1833 ; mais a ma connaissance elle ne s'y
était rencontrée encore qu'une seule fois, et c'est dans un petit
roman du xvne siecle dont tout le monde connait le titre, mais
que personne ne lit plus, dans la Zayde de Mme de La Fayette,
ou plus exactement dans un récit épisodique de Zayde, dan&amp;
l'histoire de Ximénes et Bélasire, admirables pages qui méritaient de survivre. Ximénés a été trahi jadis par cellc qu'il
aimait; il ne croit plus a l'amour. Or, voici qu'il renconlre
Bélasire et, qu'il le veuille ou non, il se prend a l'aimer. Mais
il ne sait plus aimer ; s'il ne doute pas d'elle dans le présent, il
craint qu'elle n'ait été jadis aimée par d'autres que luiet, apprenant d'elle-meme qu'autrefois en effet elle a été aimée du comte
de Lare, mort depuis, tout bonheur est fini pour lui. 11 la presse
de questions ; il_veut savoir ce qu'a été cet amour ; il se reproche
de la tourmenter de la sorte, et ne peut s'empecher de la tourmenter. Bélasire, la loyale Bélasire a beau luí dire tout, elle a
beau lui ouvrir son creur il n'est jamais surd'y avoir lujusqu'au
fond. El un jour vient ou, rencontrant son ami le plus fidele
devant la maison de la jeune femme, il le soupgonne comme il
la soupgonnait, il le provoque, il le tue, - n'ayant pas su
mieux lire dans le cceur de son ami que dans le cceur de sa
ma'.ltresse.
Il n'est pas besoin de soulig~er le rapport entre le récit de
)1me de La Fayette et la piéce de Musset. 11 y a toutefois cette
notable différence entre les deux reuvres, que, chez Mme de La
Fayette, Ximénes apparait comme un malade ;···son aventure,
si émouvante qu'elle soit, semble un cas particulier, exceptionnel. Pouvons-nous dire que notre impression soit la meme,
quand nous venons delire Les Caprices de Marianne, alors surtout

521

LE THÉ.\.TllE ROl\lANTIQUE

que da~s _tan~ d'autres_ ceuvres Musset a pour ainsí dire comme~~é I h1st01re de Cceho, et fait ressortir ce qu'il y a de général
et a éternel dans sa souffrance ?
Ce monsieur qui passe esl charmant soupire Fantasi
J 5 · u
cet ho_mme-la a dans I:_i. t~te un i:nm\er ct\ctées qui me sonf abs:iu !~nl
es, son essence 1111 est part1cuhere. Hélas I tout ce que ¡ 5 h

ftrt~~

t

ent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangenl sont re~m';!efo~~
{ours les m8mes_ dan_s loutes leurs conversations ; mais, dans linté1ieur de
t~urs ces m;chmes 1solées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est
enusi~~:º1Q~3r:sc:o~f~d~i~~:~~~~ ~~~ :~;~i~~~~!~r na!t et qui meurt

Qu'es~-ce qu'~n~ré del Sarlo, si on écarte les ornements
romantiques et sr 1 on va au fond de l'ceuvre ? C'est l'histoire
d'un ?omm~ qui se _fíe entierement a ss1. femme et a son ami,
et
se vo1t soudam tro~pé par cette femme et par cet ami.
01:1 est-,ce c¡:ue La Confesswn d'un enfanl du siecle ? C'est l'histoire d un Jeune homme, fort semblable au Ximénés de Mme de
La Fa_yette, qui a fait lui aussi le dur apprentissage de la trahison,
et qui plus tard rencontrant un amour vrai, un cceur sincere,
blesse e~ cceur, tue cet amour par ses soupgons continuels, par
sa contm_uelle défiance. Et qu'est-ce eníin que La Nuil de décembre, sinon le développement de la meme idée ?

1m

Du temps que j 'étais écolier
Je reslais un soir a veiller '
Dans nolre salle solilaire
Devant ma table vinl s'asseoir
Un écolier v@tu de noir
Qui me ressemblait comme un frere ...

Le. poete évoque ainsi successivement toutes les époques de

sa vie, enfance,, adolescence, vingtieme année, puis les années
de voyages el d aventures, les années de passion douloureuse ·
íantom;
qm ~•est que son propre reflet ; et il lui parle, il luí demande :
' Qui done es-tu ? » A quoi le fantome répond enfin

a~baque époque, il a vu reparaltre le sombre et muet
Je ne suis ni dieu ni démon
El tu m'as nommé par mo'n nom
Quand tu m'as appelé ton frere ·
Ou tu vas, j'y se~ai toujours, '
J us~ue~ a~ dern~er de tes j ours
Ou J ira1 m asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confié ton cceur.
Quand tu seras dans la douleur
Viens a moi sans inquiétude. '
Je te suivrai sur le chemin.
Mais je ne puis toucher ta main
Ami, je suis la solitude.
'

�•
522

523

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Solitude a tous les a.ges de la vie, impossibilité de communiquer avec autrui, d'ouvrir son ame a autrui ou de Jire dans
l'ame d'autrui, solitude jusque dans l'amour, - éternel malentendu des cceurs !. ..
Tel est bien le sens des Caprices de Marianne. Et peut-etre
objectera-t-on que Crelio a tort de douter, puisq~e Octaven'a
nulle envie de le trahir, puisque Octave ne le trah1t pa~. II est
vrai. Mais si Octave donne tort a Crelio, Marianne lm donne
raison. Crelio se trompe en aimant Marianne comme en se défiant d'Octave · de toute maniere il se trompe. De toute maniere
apparatt l'isole~ent du moi, l'impénétrabilité du moi d'autrui.

l'épisode de Bertrand d 'Allamanon. Quand la nef de JofJroy Rudd
arrive en vue de Tripoli, il est déja un mourant : il ne pourra
débarquer, parvenir jusqu'a Mélissinde, jusqu'a celle vcrs qui !1
est venu de si loin, et a travers tant d' épreuves. Bertrand, sonam1,
s'ofJre a aller en son nom au palais de la Princesse, a etre aupres
d'elle son interprete, et a la ramener vers lui. Joffroy accepte,
et loin de douter de Bertrand comme Crelio doutait d'Octave,
il le pare de ses propres bijoux pour le rendre plus digne de
parattre aux yeux de Mélissinde. A dire vrai, quand Bertrand
parvient jusqu'a elle apres s'etre battu en héros de légende,
contre ses tarouches gardiens, quand il lui apparatt sanglant,
héroi:que, vainqueur, il est si beau qu'elle_ se trouble, elle est s!
belle elle-meme qu'il est tout pres d'oubher Joffroy ; elle et lm
sont tout prets de céder a une involontaire surprise des sens.
Mais ils se ressaisissent ; ils se souviennent de celui qui les attend,
qui les attend avec une entiere certitude. Et les voici pres de lui,
avant qu'il ait exhalé son dernier souffie. Ils n'ont pas trompé
son attente, précisément parce qu'ils savaient son absolue
confiance en eux et que cette confiance leur était une grande
force. Cat le plus sur moyen de rencontl'er le bien, c'est encor~
d'y croire soi-meme, c'est d'ennoblir et d'exalter l'ame d'autrm
par la confiance qu'on meten elle ; et le poete a mill~ fois _raiso_n
de dire, dans un tres beau vers que nous ne devnons 1ama1s
oublier :

Cette idée, Musset en a tant souffert, il l'a exprimée a tant
de reprises et avec tant de force qu'il l'a faite sienne en quelque sorte ; il semble qu'elle lui appartienne en propre. En réalité,
elle se rencontre chez beaucoup de nos grands écrivains modern es,
depuis Chateaubriand jusqu'a Loti, depuis Vigny juc-qu'a SullyPrudhomme. Elle n'en est pas moins désolante, et si grands que
soient ceux qui l'ont formulée, est-il dono sur qu'elle soit juste ?
Quand ils se complaisent a nous répéter que les ames 1&lt; ne
se touchent jamais n, que le visage humain n'est « qu'un masque
aux traits savants », que la parole humaine n'est que mensonge,
et que nous ne lisons ni dans le creur ni dans les yeux de personne,
on est tenté de leur demander s'ils ontjamais regardé dans des
yeux d'enfant, et s'il est vrai qu'ils ne lisaient pas dans lecreu.r
de leur mere, ni celle-ci dans leur propre creur. Ah ! ces grands
enchanteurs qui nous apprennent a nous torturer nous-memes,
qui nous enseignent les subtils et maladifs raffinements de la
sensibilité, les vaines tendresses et les vaines inquiétude~, ne
faudrait-il pas les appeler, comme faisait autrefois le bon N1cole,
« des empoisonneurs publics » ? Mais non ; ils savent guérir
le mal qu'ils nous font, et c'est a un autre poete, moins grand
sans doute que Musset, mais plus sain et bien réellement poete
lui aussi, qu'il faut demander la contre-partie et le contrepoison des Caprices de Marianne ; c'est a ce charmant Rostand,
que nous n'aimions pas seulement pour son esprit ou son étonnante virtuosité, mais pour son généreux et invincible idéalisme, parce qu'il était un croyant au sens le plus large du mo~,
parce qu'il nous rendait la foi en nous-memes et en autru1,
l'espoir, l'enthousiasme, le désir et la joie de vivre. Rappelonsnous, dans cette Princesse Loiniaine qui est son chef-d'reuvre,

En croyant a des fleurs, souvent on les fait nattre.

(d suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

525

solution. II peut done exister une continuité dans l'histoire de 111

La philosophie de Plotin
Cours de ll. :tMILE BRtBIER,
Matre de Confércnces

ó

la Sorbonne.

XIVe LEQON
L'Un (fin). -

Conolusion.

Je voudrais, pour conclure, vous montrer, dans le systéme
de Plotin, le type d'un nouvel idéalisme,· qui s'introduit, a ce
moment, dans la pensée philosophique occidentale, et dont ~n
peut suivre la persist~n~c .iusqu'a nos jours.. Non p~s ~u~ Je
considere la pensée plotmienne comme une réahté en s01 qui s e&amp;t
ajoutée purement et simplement aux idées ré~nantes
s'~t
maintenue intégralement dans la pensée postérieure. L h1sto1re
de la philosophie ne nous fait pas connattre d'idées existant en
elles-memes, mais seulement des hommes qui pensent ; sa
méthode comme toute méthode historique, est nominaliste ; les
idées, p~ur elle, n'existent pas a proprement parler ; il n'existe
que des pensées concretes et ac~~ves ; les problemes que po~ent
les philosophes et les solutions qu 11s en donnent sont des réacbons
de pensées originales agissant dans des conditions bistoriques
et dans un milieu donnés. II est bien permis, sans doute, d~
considérer isolément les idées ou les représentations du réel qui
résultent de ces réactions ; mais, ainsi isolées, elles sont comme
des effets sans leurs cause&amp; ; l'on peut bien alors classer les sys·
temes sous des titres génér.aux ; mais les classer, ce n'est pas
en faire l'bistoire.
Est-ce que le nominalisme, dira-t-on, n'aboutit pasa dissou_dre
l'histoire de la philosopbie en une poussiere d'individuahtés
sans lien entre elles ? Nullement, car rien n'eII\Peche que des
tendances se propagent d'un individua l'autre, avec les répulsions
et les affinité&amp; qu'elles manifestent pour tel probleme ou telle

,e~

philosophie. Mais nous voyons se produire, dans ces grands courants de pensée qui Iient l'une a l'autre les consciences individuelles,- le meme phénoméne qui est depuis longternps familier
aux historiens de l'art ; la séve créatrice s'épuise, et les créations
originales du début font place a des formules rigides et mécaniquernent appliquées ; c'est alors seulernent qu'on peut dire que le
systéme philosophique existe comme tel, en tant qu'idée. Mais
alors aussi, il est pres de sa mort. Un nouveau progrés ne sera
obtenu que par un nouvel effort original, qui aboutit d'ailleurs
: ouvent moins a une création qu'a une renaissánce, a une reprise
de contact direct avec la pensée premiére.
La méthode nominaliste n'empeche done pas d'affirmer la
eontinuité. D'autre part, cette méthode n'aboutit nullement,
comme on pourrait le croire, au scepticisme. Si, en effet, il y a une
continuité dans la pensée philosophique, si, en un mot, une philosophie réussit, au sens élevé du terme, c'est que son créateur a
révélé aux hommes des tendances profondes qui, jusque-la,
n'avaient pas satisfaction dans notre représentation de la réalité.
Une vraie réforme philosopbique, comme celle d'un Socrate ou
d'un Descartes, a toujours pour point de départ une confrontation des besoins de la nature humaine avec la représentation
que !'esprit se fait de la réa.lité. C'est le sentiment d'un
manque de correspondance entre ces besoins et cette représentation qui, chez des esprits exceptionnellement doués, •éveille
la vocation pbilosophique. Ainsi la philosophie révéle peu a peu
l'homme a lui-meme ; c'est la réalité de ses propres besoins, de ses
propres tendances qui est le point d'appui de la pensée philosophique vivante. Une philosophie qui ne donne pas l'impression
d'etre indispensable au moment ou elle apparait, n'est qu'une
curiosité vaine et futile.
Aussi, lorsque j'ai dit que Plotin introduit un nouvel idéalisrne
dans la philosophie occidentale, je ne l'entends pas d'une idée
nouvelle qui s'ajouterait aux précédentes, mais de la mise en
évidence d'une tendance profonde qui transforme notre représentation de la réalité.

Avant tout, il nous faut chercher a quels besoins répond, ch~z
Plotin, cette théorie de l'immanence de l'ame dans le premier,

�526

527

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEí!

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

principe, théorie dont l'extase donne, pour ainsi dire, le controle
expérimental.
Ce besoin c'est le meme que nous avonsvua l'reuvredanstout
le rest.e de doctrine de Plotin ; c'est le besoin de trouver dans la
réalité extérieure non pas un objet inerte et résistant, mais un
líen favorable a l'activité spirituelle. Je vous ai montré. ~ue
c'était la raison de la physique animiste qui ramene en défimhve
toute force naturelle a la contemplation de la forme qui doit se
réaliser dans un etre · la production est une contemplation. Nous
avons vu ensuite com~ent les différentes facultés de l' ame, depuis
les plus hautes jusqu'aux plus basses, de;aient etre ?ons!dérées
comme les degrés divers auxquels peut s éle~er ou s_abaisser la
vie spirituelle. Nous avons vu comment les ames umes, sans se
confondre dans une meme vie spirituelle, pouvaient au::.si se
séparer, s'isoler, et comment ainsi tout le ~r~bleme de ~a d~st~née
des ames se ramenait a celui de leur vie spmtuelle. Enfm, 11 n y a
pas, pour l'intelligence, d'objets extérieurs a elle, ce qui ferai~
de la vie intellectuelle un accident heureux, une rencontre qw
aurait pu ne pas se produire ; l'intelligible est intérieur A
l'intelligence, c'est-a-dire que l'intelligence est pensée d'ellememe et ne pense les autres etres que parce qu'elle se pense ellememe. L'état de plus haute concentration spirituelle, ou tout
objet extérieur a disparu, est en meme temps l'état ou l'on connatl
la plus profonde réalité.
.
.
.
C'est alors que &lt;&lt; tout est présent a la vie b tel pomt que nen
ne differe plus d'elle ; une t elle vie est la vie totale, la vie claire
et parfaite qui a en elle toute l'ame et toute l'intelligence. C'est
alors qu'elle se suffit a elle-meme et qu'elle ne cherche plus
rien n, (V, 3, 16).
L'intelligence, pas plus que ]'ame, ne sont done des choses ou
des objets extérieurs. Elles sont les étapes d'une vie qui devient
de plus en plus intérieure a elle-meme, de plus en plus autonome,
de plus en plus libre. Celui qui est arrivé l_'intelligenc: « ~e possede pas cette vie comme une chose d1stmcte de lm-meme ».

surtout du huitieme traité de la sixieme Ennéade, un des plus
profonds de toute l'reuvre de Plotin. Dans la vie intellectuelle,
Plotin voit surtout la liberté et l'affranchissement. L'action, sous
son aspect extérieur, ne peut jamais etre libre ; ce n'est que par
contrainte que la vertu a une activité pratique. &lt;e C'est pour
autant qu'elle reste en elle-meme, qu'elle est libre et qu'elle
libere l'ame ; par suite de circonstances fatales, elle a a diriger
les passions et la pratique ; mais elle n'a pas voulu cela, et,malgré
tout, elle continue, en ces circonstances, a ne dépendre que
d'elle-meme. C est qu'elle fait retourner toute activité a ellememe ; elle ne se subordonne pas aux choses ; par exemple, s'il
lui semble bon, elle ne sauve pas le corps du péril, mais elle
l'abandonne ; elle ordonne a l'homme de renoncer a sa vie,
a ses richesses, a ses enfants, a sa patrie meme. » (VI, 8, 6).
Ainsi le détachement, le sacrifice sont considérés comme les
symboles et l'expression de cette liberté radicale.
II est clair qu'il y a, dans la liberté ainsi comprise, autre chose
et plus que le simple dynamisme interne d'une intelligence qui
trouve, en elle-meme, les lois et les regles de sa propre pensée.
Dans l'intelligence de type platonicien, ,la liberté consistait
seulement dans l'indépendance de la dialectique qui, par une
nécessité tout interne, produisait ou du moins découvrait ses
objets, en se pensant elle-meme. 11 s'agit ici d'une liberté plus
profonde, plus intérieure encore, puisqu'elle n'est prisonniere
d' au cune des formes de la réalité. Cette liberté supra-intellectuelle,
c'est « cette nature que nous sentons parfois en nous ; elle ne
contient aucune des choses qui sont liées a nous-memes, et qui
nous contraignent de subi11 les accidents de la fortune ; sauf elle,
tout ce qui est de nous est esclave du hasard et arrive selon la
fortune ; par elle seule, nous avons la maltrise de nous-memes et
l'indépendance ». Or, cette nature est ce qui, en nous, correspond
al'Un ou au Bien.« Elle est l'acte d'une lumiere semblable au Bien
et qui, dans sa bonté, est supérieure a l'intelligence... Remontons
jusqu'a elle ; devenons cette lumiere toute seule, et laissons
le reste ; que dire alors, sinon que nous sommes plus que libres et
plus qu'indépendants ? ... Nous sommes devenus la vie véritable;
ou bien nous vivons en cette vie, qui ne possede rien d'autre
qu'elle seule. » (VI, 8, 15).
L'Un apparalt done ici commel.a substance de la vie spirituelle,
et, en meme temps, le fondement véritable de son autonomie.
« L'Un est au dedans de toutes choses et en leur profondeur. »
(ibid., 18). Loin de pouvoir etre considéré cómme une chose
étrangere a nous, c'est done, au contraire, lui seul qui nous révele

1d

.ª

(1, 4, 4).
.
Mais la vie spirituelle, ce processus graduel d'affranchissement
et d'intériorité, peut-elle s'arreter a l'Intelligence ? Nullement.
u II faut contracter sa pensée jusqu'a l'Un véritable, étranger a
toute multipliciM, l'Un qui a toute simplicité et qui est réellement simple. n (V, 3, 16).
.
11 nous faut, pour bien comprendre cette nécessité de la v1e
spirituell~ de se dépasser elle-meme, présenter les rapports de
l'Intelligence et de l'Un sous un nouvel aspect, en nous servant

�528

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

a nous-memes.

II faut, avant tou~, cesse~ de juxtaposer . I'~n
et les choses comme deux réalités d ordre d1fTére~t, comme SI I on
se figurait, par exemple (et ici Plotin songe év1demment. a .une
interprétation trop Iittérale du Timée}, une m~sse, ~haohque
répandue dans I'espace, et I'Un intervenant de I exteri~_ur _po_ur
I'ordonner (ibid., 11) ; car l'Un est au contraire d.ans I mhm1té
des choses le príncipe universellement répandu gra_ce auq~el les
choses sont intérieures a elles-memes, c'est-a-dire vra1ment
libres (ibid., 13).
.
Le Bien nous fait etre nous-memes. « Plus est grande la porhon
de bien qu'un etre posséde, plus son esse~ce est, a son gr~, plw
elle est voisine de ce qu'il veut etre, au pomt qu e_lle n~ fa1t plus
qu'un avec sa volonté ; et que sa volonté la fa1t ex1st,er... La
présence du Bien en lui ne dépend pas du basar~ et n est pas
étran"ére a sa volonté ; son essence meme est défime par le Bien,
et grfice a Iui 1 elle s'appartient a elle-meme. » (13).
'Aussi « des qu'on s'élance vers Iui, on ne peut dire 011 il est;
il appa;ait partout devant les yeux de notre ame ; 011 qu'elle
tende son regard, elle le voit ». (ibid., 19). . .
.
Toute la spéculation de Plotin, en parbcuher dans le tra1té
que j',utilise aujourd'hui, tend a démontrer que l'Un ~st ,absolument libre en ce sens qu'il n'est pas une chose, et qu 11 napas
d'essence. L:etre intelligible est ce qu'il est en vertu de sa pr~pre
essence ou nature, et c'est en ce sens qu'il est maitre de ~m,_ et
qu'il est libre. Mais en quoi consiste c~tte, liberté ? «. Le prmc1pe
qui fait que J'essence e~t li?re, ... c~lu~ ~u on pour_rmt appeler le
rréateur de la liberté, a quo1 pourra1t-Il etre asserv1 ? A sa p~opre
essence? Mais l'essence tient de luisa liberté;elle est postérieure
a Iui ; et il n'a pas d'cssence. » (ibid., 12). II n'est d~nc pas n:iattre
de Iui au sens ordinaire du terme, puisque la maitns_e de s~1 suppose une distinction au moins Iogique entre une partie dommante
et une partie dominée ; la liberté,. au ~ens l_e plus élevé ou la
morale grecque l'avait conque, consiste ~ «agu selon la natu~e».
Cette liberté suppose done une nature_qm est une donnéede~rmere
1
etirréductihle ;cen'estpasencorela liberté de I Un« qm ve~t
etre ce qu'il est, et qui est ce qu'il veu~ etre. Sa. volonté ~e fa!t
qu'un avec lui ». (ibid., 13). On peut d!re ~u' &lt;, 1I :e.produ1t Ju!·
meme » (ibid.), qu' « il est cause de _lu~-m~me » (ib~d., 14), ~aJS
a condition qu'on ne fasse aucune d1sti:1ction en_ lm. entre 1 ~cte
producteur et le produit. « Sa product10n de lm-meme est hbre
de toute entrave · elle ne vise pas a exécuter une reuvre ; e~le est
un acte qui n'exé~ute point un travail, mais qui est déja lm tout
entier ; lui et sa production de lui-meme ne sont pas deux choses,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

529

mais une seule. Son etre est identique a sa production et, en quel-que sorte, asa génération éternelle. &gt;&gt; (ibid., 20).
La these de Plotin sur la liberté de l'Un avait rencontré, et
peut-etre meme dans son école, des contradicteurs. C'est ce qni
ressort des objections qu'il examine dans le traité. Cette these
devait, en effet, singuliérement choquer les habitudes d'esprit
des hommes habitués au platonisme et au sto'icísme. Cette idée
de l'absolue liberté était étrangere a la philosophie grecque ;
la mettre a la racine des choses, n'était-ce pas y mettre l'accidentel, le hasard, c'est-a-dire tout ce qu'une tete grecque bien
pensante devait consídérer comme une réalité déficiente etsubordonnée. Car, ou bien, disaient a peu pres les contradicteurs, vous
faites de l'Un un etre éternel, qui n'est point engendré, et alors
• il se borne a user de ce qu'il est, et il y a done nécessité a ce
qu'il soit ce qu'il est, et rien autre chose » (ibid., 10) ; ou bien,
si on nie de luí toute nature et toute essence, il est parmi les
choses qui peuvent etre autrement qu'elles ne sont ; il est par
hasard ou par accident (ibid., 9).
Ce qu'on voit le mieux par ces objectio.ns, c'est la difficulté
de faire entrer la nouvelle notion dans les anciennes catégories
de la philosophie grecque, celle de l'essence et de l'accident. La
raison en est simple. Ces catégories servaient a classer les choses
ou les ohjets. Or, !'Un de Plotin n'est ni une chose, ni un objet; il
est le sujet pur, absolu, solitaire, sans aucun rapport a des objets
extérieurs. Il est a la limite oú toute détermination du sujet par
un objet, aprés s'etre effacée progressivement, a enfin disparu entiérement. .Je rappelle que l'intelligence était une étape
dans cet effacement progressif; tandis que la sensation et le
raisonnemeht ont affaire a des objets extérieurs, l'intelligence
est pensée de soi-meme, et n'a plus d'autre objet qu'elle-meme.
Mais il y reste cependant une dualité, au moins idéale, entre le
sujet et l'objet, une détermination du sujet p~r l'objet. Au
contraire, dans l'Un, cette limite a absolument disparu. II n'est
plus pensée de lui-meme, mais il est, comme le dit Plotin, « pensée ,,
tout court (VI, 7, 37) ; or, la pcnsée, c'est ce qui fait penser les
élres pensants (ibid., 23) ; la pensée elle-meme ne pense pas.
L'Un est bien pour Plotin le sujet pur et comme le moi pur.
1
La premiére hypostase ne consiste pas en une chose inanimée,
ni en une vie sans raison. » (ibid., 15). Déja dans l'intelligence,
l'acte est identique a l'i\tre (ibid., 7) ; dans l'Un, l'identité est
absolue. « Ce que l'Un aime en lui, c'est un acte immobile et une
espéce d'intelligence ... Comment existe-t-il ? C'est comme s'il
a'appuyait sur Iui-meme et. s'il jetait un regard sur lui-meme. Ce
36

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVU~ DES COURS ET CONFÉRENCES

530

qui correspond a l'existence en lui, c'est ce regard. » (ibid., 16).
Qu'est-ce qu'un regard, ou, comme il dit aillems, une intuition
qui n'est plus une pensée, sinon l'activité pensante en elle-meme,
l'activité subjective, 011 toute trace d'objet s'est évanouie (1).
Cette interprétation a encore pour elle l'argument suivant :
tant que Plotin considere l'intelligence comme un ordre complexe
et composé, on distingue facilement chez lui l'Un, príncipe de cet
ordre, de l'organisation elle-meme. Mais quand, ~ous l'influence
de la pensée indienne, il désigne par le mot intelhgence cet état
de recueillement parfait 011 l'objet est pleinement absorbé dans
le sujet, il n'y a plus alors a u cune distinction précise entre l'Intelligence et l'Un. Pour retrouver cette distinction, par exemple,
dans le troisiéme traité de la cinquieme Eu-néade, Plotin est
obligé de passer subrepticement de la seconde conception a la
premiére et d'opposer !'Un moins a la pensée de soi-meme qu'a
l'orrlre intelligible, tel que le con~oit Platon. De meme, qu~nd
Plotin nous parle dans les quatrieme et cinquieme traités de la
deuxieme Ennéade, de l'etre universel auquel !'ame est identiqúe
en son fond, on voit bien que, par cet etre universel, il veut
désigner l'Intelligence ; mais, par la maniere dont il le décrit,
en disant qu'il est tous les etres sans etre aucun d'eux, qu'il
est a la fois partout et nulle part, il lui donne des attributs qui,
ordinairement, se rapportent a l'Un.
,
Cette interprétation se trouve en outre etre celle d'un de&amp;
hommes qui était le mieux préparé, par sa nature d'esprit, a
comprendre Plotin, de Hegel, dans son Hisloire de la Philosophie grecque (Werke, vol. XV, p. 41). Répondant aux reproche&amp;
de ceux qui font de Plotin un mystique enthousiaste, il dit que,
pour lui, l'extase était « pure pensée qui est en soi (bei sich) et se
prend pour objet ». &lt;&lt; Plotin avait l'idée que l'essence de Dieu
est la pensée elle-meme et qu'elle est présente dans la pensée. •
(ibid., p. 39).
.
.
Et c'est pourquoi Plotin peut répondre a ceux qm lm
reprochent de mettre, avec !'Un, le hasard et l'accident au creur
des choses. Cette pure spontanéité, qui est « comme la racine
du grand arbre du monde &gt;1 est « une volonté qui n'est ni arbitraire, ni accidentelle ; une volonté qui tend au parfait n'est pal
arbitraire n. (VI, 8, 16). C'est sans doute parce que l'Un es\
« veille et superintellection éternelle » (ibid.) que l'intelligence
peut tirer de lui son ordre fixe et stable.
(1) • Il est tout entier tourné vers lui-meroe, intérieur
8, 19). 1

a Jui-meme. • (VI,

531

• *•
, 11 suit de la_ que l'Un n'est pas, comme on pouvait le croire
d abord, la rég1on ou la pensée philosophique cesse pour se transformer dans le bégayement inarticulé du mystique. La réalité
d? l'U:n. correspond a l'affirmation de l'autonomie radicale de la
VJe spmtuelle Iorsque cett? vie est saisie en elle-meme, non pas par
fragmen~s détachés, ma1s dans sa plénitude concrete. C'est
pou~q?o1 Hegel a eu raison de dire que « l'idée de la philosophie
plotiruenne est un intellectualisme ou un idéalisme élevé »
Ce so~t les caracteres de cet idéalisme que je voudrais marque;
en termmant.
Le caractere original de cet idéalisme, qui en fait quelque
chose de .~ouv_eau et de f~cond, c'est qu'il a eu égard, non pas,
comm~ I 1déahs~e _hellémq~e, ª?x objets, mais aux rapports
du suJet et de I obJet. Cet 1déahsme ne consiste pas en effet
com~e chez Pl~ton et chez Aristote, a substituer a'ux obje~
sensibles d~s obJets pensables, et a faire des objets pensables
formes ou 1dées, l'essence des ?bjets sensibles. Ces objets pen~
sables r~stent en efiet des obJets, et le sujet proprement dit
ne _peut etre_ que comme un miroir qui les reflete ou un réceptacle
q~1 les c~nti~nt. Les sto'iciens n'ont-ils pas dit, eux aussi, que la
r818on n éta1t pas_ autre chose qu'un conglomérat d'idées ?
Tou_t a~ contr.a1~e, ce que Plotin place sous les choses, ce
do~t. il fa1t _I~ reahté véritable, ce sont des sujets actifs, des
act1VItés. spmtuelles. Un des récents interpretes de la pensée
de Plotm, Max, Wundt, dit ~ue Plotin n'a pas de doctrine.
En un sens, c est tres vra1 ; Plotin est un guide spirituel
~Iutót qu'un doctrinaire; ce qu'on est habitué a considérer comme
l essenhel de sa doc~rine, la trinité des hypostases, Un, Intelligence et ~me, deva1t apparaltre seulement commeune banalité
ou au moms. comme un point de départ aux yeux de ses premiers
lec~eurs, ha~1tués de longue date ades spéculations de ce genre. Ce
q~ il _Y ava1t de _nouveau, ce n'était p1:1s la lettre, mais !'esprit ;
~¿ta1t de suppr1mer des réalités éternelles ces objets fixes les
ées, ou tout au moins, d'en faire, a l'étonnement de Porphyre
entrant dans l'école, des modes ou manieres d'etre de l'Intelli~
gence, ~t no~ _Plus des choses ; c' était de faire entrer dans le
:ond~ mtel!~g1bl~ le sujet individue! lui-meme avec la richesse
ncre~ et 1mfimté de toutes ses déterminations ; c'était enfin
~e cons1dé~er les hypostases elles-memes, non pas comme des
choses, ma1s comme des attitudes spirituelles. Car il n'existe, dans

�532

REVUE DES COURS ET CONFÉRENC~S

la réalité véritable, rien de tel que des choses ; il n'existe que des
sujets qui contemplent, et chez qui la contemplation, comme
dans les monades de Leibniz, est a un degré de concentration
et de pureté plus ou moins grand. Sujet pur, l'Un, sujet séparé
idéalement de son objet, l'Intelligence, enfin, sujet qui s'éparpille et se disperse dans un monde d'objets, l'ame, ce sont partout
des sujets actifs, a différents degrés d'activité.
Mais, dans une pareille représentation des choses, le sujet que
nous sommes nous-memes ne se sent plus isolé en face d'un monde
d'objets ; entre un sujet et un objet, il n'y a d'autre líen que la
connaissance ; entre des sujets, il y a des liens plus intimes de
sympathie intérieure. 11 n')' a jamais de différence absolue, d'extériorité rigoureuse entre des sujets. Leur différence n'est marquée
que par leur &lt;legré de concentration spirituellc. Chaque sujet
peut done, par une transformation intime, devenir autre qu'il
n'était. &lt;&lt; Le moi ne connait pas ses propres limites » ; par la víe
intérieure, il franchit celles qu'il croyait etre les sienncs. Toute
nouvelle connaissance est ainsi non pas seulement juxtaposée
au.x autres, elle transforme dans son intimité !'ame elle-meme.
De cette notion de la vie spirituelle découlent deux conséquence&amp;
paradoxales et liées ensemble : en premier lieu, que 11\ c'lnscience
n'est nullement la mesure de notre etre spirituel; en second lieu,
que notre destinée n'est pas dans l'action, comme I'ont cru les
stoiciens. La conscience n'éclaire qu'un fragment infime du sujet
que nous sommes réellement, puisque « nous sommes tous les
etres, quoique nous ne le sachions pas ». La conscience vient dono
d'une opposition de notre réalité apparente a notre réalité vraie.
L'action, de meme, suppose des relations d'extériorité, qui ne
sont pas des relations vraies et qui détournentl'ame &lt;lesa propre
nature. Non pas que l'idéalisme de Plotin soit une école de
fakirs ; dire que l'action extérieure n'exprime pas notre puissance
propre, ce n'est point recommander l'inactivité par une sorte
de peur et de crainte ; c'est seulement estimer qu'elle est a un
niveau plus has que la pensée, qu'elle n'est que « l'ombre de la
contemplation, » et qu'il ne faut pas chercher dans l'action une
amélioration vraie et durable de notre etre.
:\iais un pareil idéalisme( et c'est la ce qui, aux yeux des contero·
porains, faisait sa principale valeur) permet de poser et de résoudre, a l'intérieur meme de la philosophie, le probleme de la
destinée. La vision de l'univers, fournie par la philosophie, était,
pour la premiere fois, en complet accord avec la vision de l'univers,
exigée par la solution du probleme de la destinée. Rationalisme
philosopbique et esprit religieux s'appuyaient etsecomplétaient.

LA PHILOSOPHIE

DE PLOTIN

533

Tandis que, chez Platon, le mythe de la destinée de l'ame appa;

ratt comme un conte surajouté a l'explication rationnelle de
l'univers, tandis que, dans le Christianisme, la-destinée religieuse,
avec la création, la chute et la rédemption, faisait intervenir des
forces spontanées et imprévisibles qui se révélaient successivement dans l'histoire mais sans etre liées a la nature des ch:ises,
au contraire, chez Plotin, la destinée des ames n'est que la connaistance rationnelle de l'ordre des choses, connaissance qui, en
•'achevant a son príncipe, a !'Un, fait parvenir l'ame a l'affranchissement complet qui est le « but du voyage ». Sans doute,
l'idée que la connaissance de la nécessHé affranchit l'homme
avait déja été une idée favorite des stoiciens, et Plotin doit
beaucoup ici a leurs suggestions. Mais chez eux, ceLte idée de la
nécessité est chargée de loutes sortes de représentations, phyaiques et religieuses, qui en altérent la nature; le caractére matériel de leur Dieu igné d'une part, les intentions et la finalité qu'ils pretent a sa volonté d'autre part, s'opposent a la
pureté rationnelle de la nécessité. Chez Plotin, au contraire, la
aeule nécessité est la nécessité d'une vie spirituelle qui s'épand,
et elle se raméne tout entiére aux conditions de la connaissance
de soi.
C'est parce que le sujet de la destinée, !'ame, est, aufond etdans
son intimité, le meme que le príncipe de l'univers, que cette solution est possíble; le príncipe de l'univers est ce sujet, a l'état de
pureté, la connaissance de ce qu'íl y a de divin est identique a la
connaissance de nous-memes. Notre destin éeest tciute alors dans
notre vic intérieure. Plotin emploie encore comme symbole la
topographie fautasLique de l'univers, mise a la mode par la religion
du salut. Mais íl est aisé de voir qu'il n'y a plus pour luí de difTérence locale entre les diverses régions ou passe l'ame dans son
ascension. La différence d' &lt;&lt; ici » et de « la-has », de supérieur et
d'inférieur ne signifie plus que la dillérence entre la dispersion
dans le sensible et la concentration intérieure.
• La destinée de !'ame n'est done pas composée d'épisodes
historiquement différents, qui se déroulent sur des scénes dífférentes. La pensée religieuse de Plotin est aussi opposée aux représentations ordinaires de, l'univers dans les religíons du salut que
aa pensée philosophique est opposée au rationalisme grec.
Une meme idée commande cette double opposition ; c'est celle
de la vie spirítuelle. Certes, Plotin n'est pas l'inventeur de la
spiritualité, et, depuis de longues générations déja, les écrits
des Paiens comme des Chrétiens ont mis en honneur le détachement des choses sensibles et le retranchement de !'ame a l'inté-

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

rieur d'elle-meme. 11 n'est meme pas le premier a avoir donné a
la vie spirituelle un sens a la fois moral et cosmique, en faisant d~
)'esprit la force qui anime les mondes en méme temps que celle qui
restaure l'ame dans son état heureux. Mais il congoit d'une
maniere ~ien particuliere les rapports d_e l'ame av~c Dieu : ~n
premier heu, c'est un rapport 1mmédi~t, san~ 1mtermédia1re
d'un sauveur ou d'une communauté mystique ; e est « seul a seul •,
par la puissance de sa propre méditation, que le philosopbe est
en contact avec !'Un. En second lieu, ce rapport a Iieu sans appel
de la divinité ; l'Un n'a pas la volonté de sauver les ames ; ses.
bienfaits s'exercent par la seule nécessité de sa nature, comme la
lumiere éclaire. En troisieme lieu, enfin, s'il en est ainsi, c'est que
l'Un est partout et qu'il y a identité fonciere entre le moi et
l'Un ; l'ame trouve l'Un au plus profond d'elle-meme comme le
sujet pur qui fait d'elle une substance, un etre autonome et
indépendant.
.
.
Or, ces trois caracteres correspondent tra1t pour tra1t a la
pensée religieuse des lndiens, telle que nous la rencontrons dans
les Upanishads.
.
Plotin a saisi I'affinité qu'il y avait entre cette conception
religieuse et le rationalisme grec ; son idéalisme est né de ce
rapprochement. La philosophie grecque a toujours cherché une
expression de la nécessité rationnelle selon la~uelle _les formes_ de
la réalité procedent les unes des autres. Or, e est bien la aus~1 le
probleme de Plotin : mais, les formes du réel ne peuvent etre
considérées comme des réalités inertes existant indépendamment
des actes spirituels qui les ont posées ; si elles sont vraiment susceptibles d'une déduction rationnelle, il faut que le:ur su~~tance
consiste dans ces actes spirituels eux-memes. La réahté spmtuelle
unique découverte par le mystique, l'acte qui est le fond de touf:e
réalité sans etre aucune réalité déterminée, devient done soh' rationalisrue compris en ce sens.
daire du
*

" "
Ce type nouveau d'idéa~isme créé par Plotin s~ manifeste danl
l'histoire de la philosophie, comme une fo~ce 1~~ép~ndante et
solide. Je n'ai pas a aborder, meme de lom, l histo1re d~ ~~t
idéalisme. 11 y aurait lieu de montrer comment, dans notre CIVIhsation occidentale, son esprit s'est manifesté sous la for~e d'une
philosophie a la fois religieuse et rationaliste, mais pourtant
profondément rebelle a la forme chrétienne.

535

Le trait essentiel, qui persiste a travers tous les siecles, c'est
l'affirmation de la complete autonomie de la vie de !'esprit.
Non seulement, elle n'est pas commeunaccidentheureux arrivant
dans un monde déja tout formé, non seulement elle est la substance meme du monde, mais elle n'est aucunement prisonniere
des formes sous lesquelles elle se réalise en fait. L'Un, qui est le
fond meme de cette vie, est liberté absolue. La liberté, en nous, ne
se réalise pas, par conséquent, comme une spontanéité naissant
de ríen dans un monde existant, comme un « empire dans un
empire », mais par une communion de plus en plus intime avec
la vie de l'univers.
La vie de !'esprit, qui est en meme temps la vie personnelle,
a, par conséquent, un fonds d'infinité. L'Un estla «puissance de·
toutes choses ». On ne peut pas exprimer d'une maniere plus
nette que, ce qu'il cherchait dans le principe, c'était une force,
capable de produire et de maintenir infiniment la vie spirituell?.
La conviction intime de Plotin, c'est que cette force, au fond, éta1t
nous-memes, et que notrevéritable destinée estde nous yrattacher;
et les mots qu'il a prononcés sur son lit de mort, d'aprés le récit
de Porphyre, résument et condensent tout son idéal philosophique
et religieux : « Je m'efiorce de ramener le divin qui est en moi
au divin qui est dans l'univers. » (Vie de Plotin, 2).

�1

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'cauvre poétique de Leconte de Lisle
Oours de JI. EDHOND EST!:VE,
Professeur d CUniversité de Nancy.

IX
L'art de Leconte de Lisie.

Leconte de Lisie a eu - il l'a proclamé assez ho.ut - la religion de l'Art. Mais il ne s'est pas contenté de la professer. _ll l'a,
au cours de sa longue existence, tres exactement prat1quée.
Depuis e temps lointain ou il discutait passionnémf'n_t, avec ses
camarades de Bourbon, sur le style qui convient a l'élég1~ et s~r les
mérites ou les faiblesses des poésies de Dayot, JUsqu aux
extremes années de sa vieillesse, quand il jouissait dans un
repos olympien d'une gloire tardive, il a :éc_u non pas ~e l'Ar~ l' Art, hélas ! ne lui a j amais donné de quo1 v1vre - ma1_s par l Art
et pour l'Art. Jusque dans son aspect extérieur il porta_it le cara.:tere d'un homme occupé de pensées au-dessus du vulga1re et voué,
pour parler le langage de 1840, a une tach_e s~~lim?. 1 &lt;&lt; ~'Art,
a-t-on dit, était pour lui un sacerdoce. 11 ava1t 1 a1r d un-pre~re. •
Il en avait quelques-unes des vertus. La plus apparente éta1t la
gravité. Non qu'il eíit rien de gourmé ni de pé?antes~u~. Au ~
moignage de ses familiers, l'homme, dan_s la v1e ordma~re, éta!t
gai, spirituel, mordant, capable de pla1santer et de :ire. ~a~
quand il faisait ceuvre de poete - j'allais di~e quand 11_ offic1a1t
- il reprenait tout son sérieux. Dans ses vers, 11 ne se dénde et ne
se détend presque jamais. A peine sa poésie se permet-elle quelques sourires. Ces sourires, ce sont, p~r exemp~e, les C~anso~s
écossaises qu'il a imitées de Burns, les Eludes latines ou I1 a prts
pour mattre Horace, ou les Médailles Anliques qu'il a _gravées
d'apres Anacréon. lis sont trop rares pour déranger les hgnes de
i;on ceuvre et,pour en troubler la beauté austere. Personne assu•

537

rément n'a moins accordé que Leconte de Lisie a cette forme
eapricieuse de l'imagination qu'on appelle la fan~isie. Personne
aussi n'a été plus persuadé de la nécess1té du travail et des dangers
de l'improvisation. Il n'attendait pas l'inspiration, comme font
certains de ses confreres: il .allait au-devant d'elle. Il ne la demandait pas, comme d'autres, a des excitations factices : il la
sollicitait par la lecture et la méditation. Il ne rougissait pas
des recherches que lui coOtaient ses poemes ; il parlait de « la
série non interrompue &gt;&gt; de ces études préparatoires comme d'une
ehose toute naturelle et indispensable. Cette méthode quasi scient.ifique a donné, nous le savons, a son ceuvre une solidité remarquable. Elle a été cause, en revanche, de sa relative exiguité. Les
trois ou quatrevolumes que Leconte de Lislenous a laissés représentent le fruit de quarante années de labeur. Je ne crois pas qu'a
eux tous, ilsexcedent sensiblement le contenu de la seule Légende
des Siecles.
Qu'importe, si a ce grain il se mele peu ou point de paille.
Rareté de la production n'est pas nécessairement synonyme
d'infécondité. Elle peut signifier aussi - et c'est ici le cas sévérité a l'égard de soi-meme, conscience scrupuleuse, souci de
l'exécution parfaite. Il ne tenait qu'a Leconte de Lisie de multiplier les recueils de vers. Il a attendu juaqu'a trente-quatre ans
pour publier le premier. Ce premier était en réalité le troisiéme ou
le quatrieme. Sans parler de celui qu'en 1839 il projetait de faire
imprimer de compte a demi avec Rouffet, il en rapportait un de
Bourbon en 1845, celui que, selon la légende ou l'histoire, il
effeuilla sur les vagues de l'Atlantique. En 1847, il avait de quoi
fournir la matiere d'un autre. Il écrivait, dans le courant de juin
ason ami Bénézit: &lt;&lt;Je publie un volume considérable au commencement de l'hiver, et je n'attends pour commencer l'impression
que la fin d'un poeme auquel je mets la derniere main. &gt;&gt;' De celuila, les éléments sont demeurés, en grande partie, épars dans les livraisons· de La Phalange. C'est ce millier ou plus« de ses meilleurs
vers »-du moins il les jugeait tels a l'époque- qu'il regrettait
d'y avoir «enfouis sans profit pour l'École comme pour sa réputation »: Hélene, Architeclure, Les Épis, La Recherche de Dieu, Les
Sandales d'Empédocle, Taniale. Le Voile d'Isis, tous ces poemes
amples 'et éloquents, d'inspiration humanitaire et de tendance
vaguement socialiste, dont je n'ai pu citer a mon regret que de
trop courts passages, et non pas peut-etre, au point de vue poétique, lesplusheureux. Unautreleseíitconservés avec soin. Leconte
de Lisle, héroiquement, les sacrifia. Et ce ne sont pas les seuls.
En feuilletant les éditions originales de ses recueils ou les livrai-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
538
sons de la Revue Conlemporaine dans lesquelles parurent d'abord
la plupart des Poemes Barbares, on en trouverait d'autres qu'il a
résolument exclus de son reuvre, parce qu'ils ne répondaient pas,
ou ne répondaient plus, asa conception del' Art. Quant aceux qu'il
a gardés, il les a remis sur le métier, corrigés,remaniés. Avantqu'il
se décidat a les livrer pour la premiere fois a l'impression, quelles
peines lui avaient-ils déja coutées, il faudrait. pour le dire, avoir
eu ses manuscrits sous les yeux. Mais ríen qu'avec les variantes
que présentent les textes imprimés, il y aura de quoi faire, quand
le moment sera venu, une édition critique fort intéressante.
Certains de ces poemes ont été récrits presque entierement. C'est
le cas, notamment, des &lt;e poemes grecs » parus dans LaPhalange
en 1846 et 1847. Leconte de Lisie s'imposa la tache ingrate de
refaire plusieurs centairles de vers uniquement pour restituer
aux dieux de l'Olympe leurs appellations authentiques, et remplacer Saturne, Vénus ou Neptune par Kronos, Aphrodite et Poseid6n. 11 en est, comme les Asceles, dont il modifia le sens, ou
comme les Étoiles Morlelles, dontil changea le rythme, ou comme
La Fonlaine aux lianes, qu'il refit stance par stance, simplement
pour les faire mieux. Et, non content d'une premiere revision, dans
certains cas il en fit une seconde. De Niobé, par exemple, nous
avons jusqu'a trois états successifs. Une preuve assez curieuse
de l'attachement de Leconte de Lisie a tel sujet qui lui avait plu
et en meme temps de sa difficulté a s'avouer satisfaitde lui-meme
nous est offerte par la piece des Poemes Anliques intitulée le&amp;
Éolides. Ce n'est pps au demeurant une desmeilleuresdu recueil.
L'idée premiere en remonte fortloin, au séjourde Leconte de Lisie
enBretagne. 11 la développa a cette époque en une dizaine de
quatrains octosyllabiques dédiés a une de ses sreurs et glissés dans
une nouvelle que La Variélé inséra en 1841. Le poete s'y adre~sait
aux brises, aux brises du printemps, aux brises de son pays peutetre:

O brises qui venez des cieux,
Et qui riez sur toutes choses 1
De vos baisers caprir,ieux
Pourquoi ravir l'encens des roses ?

11 leur reprochait, a ces brises folles courant de la montagne a la
greve, de sécher en passant la rosé&amp; dans le calice des fleurs ;
etil_reprochaitaux chimeres de l'amour et de la jeunesse, a ces
« br1ses d~ creur &gt;) comparables aux brises des champs, de passer,
elles auss1, sur les ames, en emportant leurs illusions et leurs
espoirs. Le morceau appartenait au genre sentimental qu'en ce

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

539

temps-la il 'cultivait encore volontiers. 11 n'était plus compatible

avec la nouvelle maniere qu'il avait inaugurée dans ses « poemes
f8CS .». ll ne_voulut ras tou_tefois perdre un mouvement qu'il
JU~a1t grac1eux. L mvocabon aux brises du printemps, ame
b~ses de Bourbon ou de la Franca, devint une invocation aux
bnses _d~ 11 Ilyssos et. de l'Eurotas, de l'lonie et de l'Attique,
de la S1cde et de l' ltahe, aux brises qui avaient sou piré d 'amour .
sur les le~res de Théocrite, ou entendu le Mantouan parler
d'Amarylhs:

O vous que parfuma l 'é&lt;&gt;ile
O
Souffles, invisibles liens
'
Des douces flíltes de Virgile
Et des roseaux siciliens,
Brises des mois fleuris, brises harmonieuses
Pleines d'un frais encei:i,s, com¡.,agne:i &lt;l;es beáux jours,
Sur terre et dans les cieux, oh I pu1ss1ez-vous toujours
Planer de vos ailes joyeuses 1
Puissiez-vous, céleste trésor
D'amour, de joie, et de délire,
Modérant votre heureux essor
Parfois vous poser sur ma lyre !

. Sans ~oute trouva-t-il que dans cet appel al'inspiration antique,

il y _ava1t ?n_c~re u~ tour d'un lyrisme trop personnel. Dans la
yers10ndéfm1bve, cesta lamodernehumanité, auseindelaquelle

il se confond et se perd lui-meme, qu'il supplie ces brises fortunées d'apporter le parfum des ages évanouis:
Vous qui flottiez jadis aux levres du génie
Brises des mois divins, visitez-nous encor ·'
Versez-nous en passant avec vos urnes d'or
Le repos et l 'amour, la grlice et l 'harmonie !

•*•
, Prépa.ration ~nutieuse, fermeté de la conception, probité de
l e_xécut10n, gravité un peu austere, recherche d'une forme parfaite, ce s~nt la ~ut¡m~ ~e caracteres del'art de Leconte de Lisie.
lis !uffüa1ent déJa a d1stmguer cet art de l'art romantique dont il
e,et 1ssu et _qu'il continue sans lui ressembler, et a le rapprocher de
l art class1que, avec lequel, toutes modernes que soient les idées
e~ les senti~ents de_ J'auteur, il a, par l'intermédiaire
d André Chéruer, une mcontestable parenté. Mais ce ne sont
en~~re l.a que ses caracteres extérieurs. Si l'on veut saisir son
ongmalité a la source meme et poser la loi qui le régit, il faut la

�541

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

chercher, non pas dans des considérations d'histoire littéraire ou
des déterroinations d'influences accidentelles, mais dans l'organisation du poete et dans la maniere meme dont le monde se révele
a luí. J'ai signalé a plusieurs reprises le tour nostalgique que prend
presque invariablement la poésie de Leconte de Lisie. Cette inclination a revenir sans cesse vers le passé, a s'y attacher et a s'y
complaire, tienta bien des causes, dont l'une - et ce n'est peutetre pas la moindre - estla persistance indélébile et l'obsession
constante des images enregistrées par sa mémoire quand elle
était dans sa premiere fraicheur. Le poete n'a qu'a fermer les
yeux ou qu'a refuser son attention a~x objets qui _I'en~ourent
pour qu'aussitot se dressent devant lu1, dans leur réahté v1vante,
les sites de son pays natal : la maison au toit roux, le mais en
fleur, les cannes dorées par le soleil, les oiseaux merveilleux etles
corolles magnifiques, et le Piton des Neiges resplendissantsur l'azur
du ciel. Mais les scénes qu'il n'a pas vues et les paysages que lui
suggerent les livres, son imagination les lui représente avec un
relief égal et une couleur aussi intense. II est vraiment de ceux
pour qui, selon le mot fameux de Théophile Gautier, « le monde
extérieur existe i,. On pourrait meme dire que pour lui il n'existe
que celui-la ; pour parler plus justement, que les idées ne prennent
pour lui de réalité et de consistance que lorsqu'elles sont reveiues de formes sensibles. Veut-il les exprimer a l'état pur et en
termes abstraits, il faiblit, il gauchit, il perd la précision et la
netteté : maint passage de ses préfaces ou de ses articles en prose
en fournirait la preuve. Mais s'avise-t-il de leur donner un corps,
elles revetent du coup une véritable splendeur. Cette beauté dont
il s'est f ait le serviteur et le pretre, il serait bien en peine de la
définir. ll n'y essaye meme pas, et il a raison ; il fait mieux : il la
voit. Elle apparatt /J. l'reil intérieur comme ,, la lumiere de l'§.me ·&gt;,
comme un marbre d'une candeur éblouissante :

richesse, la puissance, le tour particulier de son imagination. Les
images que le poete porte accumulées en lui, il faut qu'il les
rappelle dans le champ de sa vision inférieure. Mais il ne les y
rappelle pas toujours quand il veut et comme il veut. Elles ont,
selon la nature de chacun, leurs lois auxquelles elles obéissent.
Ici, elles se présentent spontanément, elles se pressent, elles se
multiplient, elles foisonnent, elles envahissent la pensée du poete
qui s'en délivre en les fixant. La, elles sont rares, lentes a renattre i
on sent qu'il a fallu les chercher, les solliciter, les amener de
force a la lumiere. Chez l'un, elles semblent vivre d'une viequileur
est propre ; elles se croisent, se combinent, se transforment; elles
prennent des développements inattendus, qui sont comme des
créations nouvelles ou I'on ne reconnatt plus le fragment de réalité
étiré, souftlé, métamorphosé, dont elles sont faites. Chez l'autre,
elles demeurent telles que l'ceil les a apergues d'abord, inertes,
toujours identiques a elles-memes, comme de brillants papillons
épinglés dans la b?tte d'un collectionneur. Tantot elles sont p§.les,
vagues, floues, v01lées de vapeur et estompées de brume ; tántot
nettes, franches, découpées a l'emporte-piece, avec des contours
arretés et des couleurs vives. C'est de ce dernier genre que sont
celles de Leconte de Lisie. Son imagination n'est ni seche, ni
tumultueuse, ni débordante, ni visionnaire : elle est exacte et
précise. Ce poete voit les choses avec l'reil d'un sculpteur et d'un
peintre. II démele comme eux, dans leur spectacle d'abord confus,
!e rapport des tons et le dessin des lignes ; il s'en p~netre, il en
Jouit ; et quand il fait reuvre d'artiste, il transporte dans son
poeme, comme eux dans leur marbre ou sur leur toile, en la simplifiant et en la parachevant, l'harmonie dont il a puisé l'idée et les
éléments dans la nature.
Telle est la faculté maltresse de Leconte de Lisie. Elle explique
mieux que des considérations de doctrine et des professions de
foi csthétiques, ses gouts littéraires, sesattractions et ses répulsions,
~•¡¡ a fini par éprouver pour Lamartine, qu'il avait aimé dans sa
Jeunesse, une antipathie véritable ; si, malgré de réelles affinités
d'e~prit et de caractere, il n'a accordé a Alfred de Vigny qu'une
es_time tempérée de réserves ; si, au contraire, il a exprimé pour
V1ctor Hugo, dont les idées étaient, sur beaucoup de points,
en désaccord avec les siennes, une admiration enthousiaste
e'est que ni chez le premier, ni chez le second, mais chez celui-ci
seulement il reconnaissait une vision des choses analogue a sa
propre vision. Il l'a loué d'avoir « saisi d'un reil infaillible le
détail infini et !'ensemble des formes, des jeux d'ombre et de
lumiére ». C'est que lui-meme avait conscience de les saisir

540

Elle seulo survit, immuablc, étcrnelie.
La mort peut dispersor les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie, et tout rena!t en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs 1

Le trait dominant de l'organisation mentale, chez Leconte de
Lisie, c'est done l'aptitude a saisir, a retenir et a reproduire les
formes des choses, leurs lignes et leurs couleurs. En d'autres
termes, c'est une remarquable mémoir'e visuelle. Une faculté de ce
genre est précieuse pour un poete. II est meme difficile d 'en concevoir un seulqui en soittotalement dépourvu. De la qualité de cette
mémoire, de sa richesse, du jeu de son mécanisme dépendent la

�542

543

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

avec autant de puissance et de les regarder du mame c:eil. T?ute
la différence entre eux, c'est qu'i! ne l1~s dé!or~e pas. L'~agination de Leconte de Lisle, c es~ l 1magmat10~ du V~cl?r
Rugo de la premiere maniere, du V1ctor Hugo d a;vant l exil,
la solitude et le prophétisme. Dans la revue que 1 auteur des
Poemes Barbares a faite de l'reuvre imm~n~e ~ccomplie ~ar
son prédécesseur, il a réservé une place privi!ég1ée aux Orie~tales. Sans doute, c'est qu'il avait regu des Orientales, coI?me il
le dit lui-meme, la révélation de la nature et la révé_labon de
l'art. Mais c'est aussi, mais c'est surtout que ce _recue1!, le plus
objectif, le plus plastique des premiers recu?1ls Iynques de
Víctor Hugo lui avait révélé sa propre concept1on de la naturt
et sa propre conception de l'art.
.
Subordination du sentiment personnel a la représ~nt~ti?a
pittoresque, gout des belles formes, brillantes et pures! obJecbvtté
et plasticité, qui, a ce double caractere, ne reconnaltra1t P~~ d~
ce poete dont on a voulu faire un Celte, sous prétexte qu il_ était
né d'un pere Breton - lequel ~~ait Normand! - ou un Hmdol
ou un Scandinave, !'un des héntiers les plus d1rects et ~es représentants les plus qualifiés que nous ayons ,dans notre li~térature
de l'art méditerranéen par excellence, del art gréco-latm. E~ n_e
voyons pas ici seulement l'effet_de l'édu~a.tion ~egue, ou ~e l'umtation volontaire, ou des su3ets cho1S1s. D autres poetes, ~
d'autres pays, ont eu le gout de l'~ntique ; ils ont essayé d'en faire
et ils en ont fait. Mais que ce s01t Keats, ouShelley, ouGoethe,
ils ont emprunté aux Grecset auxLatinsdesnomsetdeslégendel
dont ils se sont servis pour exprimer leurs propres conceptionB i
ils ont habillé a l'antique un frais sentiment de la nature, _un
lyrisme nuageux une idéologie compliquée ; ils ne nous ont nen
rendu de l'art d,'Homere et d'Eschyle, de Virgile et d'Horace.
Celui-ci au contraire, comme avant lui Ronsard, comme avan:t
Iui Ché~ier retrouve sans effort la maniere des anciens ; il
voit les ch;ses comme ils les voyaient et il les peint comme ewc.
II reproduit la forme antique, parce qu'il la porte, en quelque
sorte, préfigurée en lui-meme. Les he!lénis~es po~rront relev~r
sans peine des contresens dans sa vers1on d Homere, et les l~tínistes diront qu'il a traduit Horace c?mme il ne faut pa~ trad~J.l'e.
j,lais qu'importent des erreursdedéta1lou demétho_de, s il posse~e,
des maitres qu'il étudie, mieux qu'une conn~1ssance érudite
et livresque s'il est véritablement de leur fam11le et marqué i
leur ressemblance, s'il a leur tour d'esprit et leur forme d'imagination, cette imagination plastique qui explique et commande
tous les procédés de son art.

C'est elle qui l'a guidé dans le choix de ses sujeta. Elle ne l'a pas
seulement détourné des sujets d'ordre purement lyrique - il n'y
a pas, je crois bien, dans toute l'c:euvre de Leconte de Lisle des
themes lyriques qui ne soient posés tout d'abord sous la forme
d'un tableau ou d'une vision ;-.ellelui a faitrechercherdessujets
simples, de ceux qu'un peintre ou mieux encore un statuaire
aimerait a traiter. Un seul personnage, dieu, homme ou animal, y
est décrit dans une attitude unique et immuable. Quand,
apres avoir lu les Poemes Anliques, on fer-me le livre, ce qui se
détache devant les yeux, ce qui demeure dans la mémoire, ce sont
des gestes, des poses, des lignes. C'est la Nafade mollement
étendue dans la source :
Elle songe, endormic ; un rire harmonieux
Flotte sur sa bouche pourprée;

c'est le Cyclope, « énorme, coucbé sur un roe écarté ))' en face de
lamer aux volutes bleues ; c'est le pasteur sicilien gardant son
troupeau de béliers, de boucs et de chevres, allongé sur le thym
sauvage et l'épaisse mélisse, s'appuyant sur son coude, et se laissant baigner de lumiere ; c'est Kléarista qui
... s'en vient par les blés onduleux,
Avec ses noirs sourcils arqués sur ses ycux bleus,
Son tront étroit coupé de fines bandelettes,
Et sur son cou flexible et blanc comme le lait
Ses tresses oil parmi les roses de Milet
On voit fleurir les violettes.

Ouvrez les Poemes Barbares ou les Poemes Tragiques, vous trou•
verez d'autres figures, d'un autre galbe et d'une autre couleur,
mais congues de la meme fagon et traitées par le meme procédé :
la Persane royale, immobile,
Derriere son col brun croisant-ses belles mains,
Dans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins,
Sous les treillis d'argent de la vérandah close ;

Qain, debout au faite d'Hénokhia, regardant l'ombre et le désert
antique
Et sur l'ampleur du sein croisant ses bras velus ;

ou le dernier Sagamore des Florides, assis
des troncs géants de la foret :

a l'indienne

dressant son torse tatoué
D'ocre et de vermillon, il fume d'un air grave,
Sans qu'un pli de sa tace austere ait remué.

contre un

�544

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et si nous passons aux animaux, c'est le lion s'étirant, ~u
seuil de son antre, le tigre dormant dans l'herbe,leventreenl a1r;
c'est le loup assis sur ses jarrets et hurlant a la lune, ou le con?or
immobile daos les hauteurs glacées du ciel. No~bre .de ces SUJetsappellent la pierre ou Je bronze. 11 ~ en a un qm, u:ieme en vers,
semble avoir été exécuté par le Ciseau : c'est N10bé, contemplant, « immobile et muette », les cadavres amoncelés de ses
enfants:
Commo un grand corps taillé par. une ~ain h~bile,
Le marbre te saísit d'une étremtc 1mmobile ;
Des pleurs marmoréens ruissellent de ;es yeux ;
La neige du Paros eeint ton front s~uc1eux;
En flots pétrifiés ta chevelure épa1sse
Arrete sur ton cou l'ombre de cha9ue tr~sse ;
Et tes vagues regards ou s'est étemt le JOur,
Ton ópaule superbe au sévere contour,
Tes larges flanes, si beaux dqns leur splen~eur royale
Qu 'ils brillaient a travers la pourpre orie~t.ale,
Et t.es seins jaillissants, ces futurs _nour~1c1e_r~
Des vengeurs de leur mere et des D1eux Just1c1ers,
Tout est marbre I la foudre a consumé ta robe,
Et plus ríen désormais aux yeux ne te dérobe ...

Cette figure hautaine, figée dans son expression douloure~se,
demeure Je symbole de ce qu'il y a dans l'art de Leconte d~ Lisie
de sculptural et, pour emprunter au pciéte lui-meme une ép1théte
caractéristique, de marmoréen.
.
Parfois le sujet se complique un peu, ma1s sans excéder la
mesure au dela de laquelle il serait difficile d 'en do~ner une représentation plastique. Au lieu d'un personnage umque, on a un
groupe; Herakles enfant étouff~nt dans ses poings déja forts les
deux serpents envoyés contre lm :
Ils fouettent en vain l'air, musculeux et gonflés,
L 'enfant sacré les tient, les secoue étranglés ;

Pan saisissant au passage la vierge errante a l'ombre des halliers:
transporté de joie,
Aux clartés de la !une il emporte sa proie ;

dans l'ordre animal, le breuf fuyant au hasard par les plaines sans
bornes avec le jaguar cramponné a son dos,
L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre

a sa

chair rivé;

ou bien l'aigle attaché par ses ongles de fer au col de l'étalon sur
Jeque! il s'est abattu,

545

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Et plongeant son bec courbe au fond des yeux qu'il creve.

Rarement Leconte de Lisie dépasse le nombre de trois ou quatre
personnages, du moins de trois ou quatre personnages principaux.
Quant aux scenes tumultueuses, qui plaisent a l'imagination
tourmentée d'un Rugo, il ne les recherche pas ; il les éviterait
plutot. Ce n'est pas, quand il veut, qu'il n'y réussisse. Dans Le
Combal homérique, la melée des guerriers, tourbillonnant comme
un essaim de mouches au soleil, donne une impression de grouillement. Dans Les Para boles de Dom Guy, la ripaille des moines attablés dans le réfectoire de leur moutier, ressemble a une kermesse
de Téniers:
Cent moines tres joyeux, a la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant
Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant
De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres,
S6mblaient autant de loups sanglants au fond des antres.
Derriere ces goulus, non moins empressés qu 'eux,
Convers et marmitons, avec les mattres-queux,
Les caves ou cuisaient les choses étant proches,
Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches,
Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon
De diables tout mouillés des eaux du goupillon.

Mais ce sont la, dans son reuvre, tabl1;iaux exceptionnels. Un de
ses plus beaux poemes, Le Massacre de Mona, a pour sujet le
carnage qui est fait de tout un peuple. 11 semblerait qu'il y euL
la matiere a des scenes violentes et animées. II n'en estríen. La
majeure partie du poeme est remplie par le long récitatif du barde
évoquant les traditions anciennes, et la tuerie est expédiée au
dernier moment, en sept ou huit vers. Meme dans les paysages
bourboniens, ou la vie pullule, ce pullulement se fait avec ordre
et, si l'on peut dire, avec calme, et sans que rien soit troublé de
l'harmonie du morceau.
S'il évite instinctivement les actions trop vives et les scenes
trop compliquées, c'est qu'elles s'accorderaient mal avec ses
~abitudes de composition. II aime les ordonnances simples, maJestueuses, ou le tablean de l'activité humaine, réduit aux gestes
essentiels, sert de toile de fond a quelque grande figure qui
occupe le premier plan et impose a l'ensemble ses proportions et
son unité. Dans Khiron, la description du soir sur les plaines
d'Haimonie et de la vie bucolique menée par les vierges et les
pasteurs encadre et releve par le contraste la gravité souveraine
d'Orphée:
.
Silencieux, il passe, et les adolescents
Écoutent résonner au loin ses pas puissants.

37

�546

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LJSLE

C'est un Dieu I pensent-ils ; et les vierges troublée_s
S'entretiennent tout bas, en groupes rassembléeb.

.ª

C'est autour de ce personnage central et par rapport luí quel'oouvre s'organise. Le souci de l'équilibre et des proporbons Y est.
toujours sensible. Niobé en fournit un excellen~ e~emple. 11 Y !•
dans la premiere partie du poeme, une descripbon du pala.18
d'Amphion, corsée de chants·exécutés par l'aéde. Ces c_han!-5 en
l'honneur de Zeus, d'Apollfin, d'Artémis, ne sont_pas m~bles lt
l'action puisque ce sont eux qui irriteront l'orgue1l de Niobé et
feront ~onter le blaspheme a ses levres ; mais on peut trouver
u'ils sont un peu Iongs, comme on peut par contre trouver un
~eu court le récit fait par le chreur de la mort de~. quato~ze enfants
de la reine sous les fleches des dieux. C'est qu 11 falla_1t balancer
la composition et laisser aussi exactement que poss1ble en so_n
milie~ la grande tirade dans laquelle la f~lle de Tantale déf1e
et brave les Jmmortels. Dans les poémes ou il ne se trouve ~as de
ersonnage central, l'équilibre est obtenu _pa~ _la sy~étne dea
~arlics. Dans La Légende des N ornes, les tro1s v1e1lles ass1s~s sur les
racines du frene y ggdrasill prennent tour a tour la parole . elles la
gardent chacune pendant un nombre sensiblement égal de ven,
et le dessin général de la composition nous est connu dés qut
nous savons de quoi parle la premiére : du ~-ornen~ qu'e)le est le
passé, la seconde sera le présent ~t la tro1s1e~e 1 avemr: D~~
Baghaval, les trois brahmanes, procedent d~ la meroe fagon , et, u:t,.
la symétrie de l'ordonnance est en~ore soul:gné? par les formes dll
style brahmanes puisque chaque d1scours s achev~ pa~ une coi:i,clu,..
sion identique, chacun d'entre euxrépétant lameme11;1voca~10nl
Baghavat, en y changeant seulement un mot, le mot qm _expr11?e
genre particulier de sou ~rance humaine - souvemr, dés1r 011\
doute - qu 'il cst chargé d 1mcarner.
Du plan général du poeme,ce souci d'uni~é,d'or~onnance et de
proportions se propage a chacune des parbes qm le comp?senL
Chacune d'entre elles, par le choix, l'agencement et l'harmom~ d.,
détails, est comme un tout a l'inté:ieur du tout, et la 11:1om~
esquisse traitée par le poete deV1ent un quadro qm pe?1
dans une certaine mesure, se suffire a lui-me1?~· J usqu'a ~uel po1n
Leconte de Lisie poussa l'art de la compos1bo~, nous nen avoU6
pas de meilleure preuve que le tres précieux ouvrage ot.
M. Vianey rapproc~e perpétuel)ement le texte du po~te des sour~
auxquelles il a pmsé. Ce sera1t ur~e e~reur_ de croire qu~ quan
Leconte de Lisie s'inspire, comme il lm arrive sou~ent, un modele déja parfait, il n'a eu que bien peu d'effort a fa1re. Meme dana

?

547

cecas, il remanie et recompose asa guise, et il ne se borne pasa
recomposer ; il invente, en harmonisant si justement ce qu'il
apporte avec ce qu'il regoit, qu'a moins de suivre !'original ligne
1 ligne, on ne distingue pas ce qui est a autrui et ce qui est a lui.
On pourrait faire cette expérience sur ses imitations de Théocrite,
d'Anacréon ou d'Horace. Mais la comparaison sera encore plus
instructive si elle est faite avec un original ou l'art est moins
parfait. Voici dans le poeme antédiluviende Ludovic de Cailleux,
dont j'ai déja eu l'occasion de parler, un passage qui a ému l'imagination de Leconte de Lisie et qui lui a suggéré une des plus belles
pages de son poéme de Qain. L'auteur, dans la forme un peu
bizarre qu'il a adoptée, et qui prétend reproduire la coupe des
versets de la Genese, décrit l'aspect d'Hénokhia,la ville desForts,
ala tombée du soir:
11 était soir, temps ou les jeunes filies ont coutume de sortir de la ville
d'Hénochia pour puiser de l'eau; temps ou les voyagours font reposer leurs
cbameaux aux portes de la ville.
Orle puits était creusé pres des portes sur la route du désert ;
Des troupeaux étaient coucbés á l'entour, tiUr le penchant de l'Aride.
En ce temps-1:l, il était coutume aux paslcurs d'Hénochia, apres avoir
ramené leurs troupeaux aux portes de la ville, de s'arreter pour les complcr.
Alors les cbevres fatiguées se couchent sur les bords du chemin ; leurs mamelles pleines tratnent sur l'herbe ; les chevreaux se Ievent debout sur les
pierres de l'abreuvoir; les autres se frollent contre un cMre.
Les onagres, les chameaux, les dromadaires se roulent ou se repos,mt
sur les sables que le soleil ne brOle pes ; et, au signa! du pasteur,les troupeaux
rentrent dans la ville, vers une étable pleine de paille, pour donner leur Jnit,
al'aurore, aux Colossiens.
Or done, les pasteurs ayant fait boire leurs chameaux, leurs onagres,
leurs dromadaires, leurs chevres, Jeurs brebis, rentraient lentement ver,; les
portes.
Et les derniers mugissements des troupeaux allaient se perdre du e Oté des
rigions de la solitude.
lis passerent ainsi longtemps, et déj:l le soleil avait disparu de la le•re.
Et ses rayons expirants embrasaient les murailles de la viUe de Karn,
comme des murailles de feu.
Et les jeunes filies sortirent d 'Hénochia ;
Suivant la cou turne des femmes de leur pe uple, elles élaient couvertes d 'une
robe et d'un voile de lin blancs.
Elles remplirent les urnes et les vases qu'elles portaient sur l'épaule, rt les
Placant á terre, elles se reposerent sous un palmier qui s 'élevait pres du puits.

II y a dans cett,e description,assurément, de l'iroagination, de la
couleur, du pittoresque ; mais elle est diffuse, tratnante, elle se
répéte, elle est mal composée et mal équilibrée. Des trois parties
essentielles dont elle consiste, rentrée des troupeaux, rentrée des
hommes, sortie des femmes pour aller puiser de l'eau ala fontaine,
les deux premieres sont, par rapport a la troisiéme, !'une trop
longue, l'autre étriquée; elles se suivent et ne tiennent pas l'une
a l'autre, faute d'un point de vue d'ou elles s'étagent et se coor-

�546

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

donnent. Leconte de Lisie a élagué ce qui était superflu, r~sser~é
ce qui était prolixe, ajouté ce q~i manqu~i~, lié ce qui éta1t
décousu et mis le tout en perspect1ve. Et v01c1 ce que de la page
médiocre de tout a l'heure, il a tiré :
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d'ou s'enroulaient des spirales de tours
Et de 'palais cerclés d'airain sur des bio'cs J~urds,
Ruche énorme, géhenne aux l~gubres entr~1lles_,
Ou s'engourrraient les Forts, prmces des anc1ens Jours.
lis s'en venaient de la montagne et de la pl~ine,
Du fond des sombr~s bois et du désert sans fmi
Plu~ massifs que Je cedre et plus hauts q~e le pm,
Suants, échevelés, soufftant leur rude hale~e
.
Avec Jeur bouche épaisse et rouge, et plems de fa1m.
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes
A J'épaule ou le cerf, ou le Jion !':lnglant.
Et les rem;nes marchaient, géan_tes,, d'un pas !ent
Sous les vases d'airain qu'empht 1 eau des c1ternes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur Je !Jane.
Elles allaient, dardant leurs prunelles _superbes,
Les soins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour a tour dans la ronce et !e~ herbes
Leurs pieds termes et bJancs avec tranqu11llté.
Le vent respectuoux, parmi leurs tresses sombres,
Sur Jeur nuque de marbre errait en frémissant,
Tandi-; que Jes parois des roes couleur de sang,
Comme de grands miroirs_susl?endus dans les ~mbres,
De la pourpre du soir ba1gna1enL leur dos pu1ssant.
Les unes de Khamos, les vaches aux mamelles
Pe~antes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds
Se ho.taient, sous l 'épieu, par files et par bonds ;
Et de grands chiens mordaient Je jarret des chamelles ;
Et les portes criaient en toumant sur leurs gonds.
Et les éCJats de rire et les chansons féroces,
1,lalés aux beugloments lugubres des troupeaux,
Tels que le bruit des roes secouós par les ea&lt;1x,
Montaient jusqu'aux tours ou, le poing sur leurs crosses,
Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux.
Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines,
De son écume errante argentait leurs bras roux,
Immobiles, de lourds colliers de cuivro aux cous,
Et qui, d'en haut, dardaient., l'orgueil plein les narines,
S111 laur racc des yeux profonds comme des trous.

Au premier plan, l'aspect farouche et violent des guerriel'B,
contrastant avec la beauté calme et sculpturale des femmes ;
au fond, dans un nuage de poussiere, les troupeaux s'enfonQant
pl!le-mele sous les portes de la ville ; en haut, les vieillards immo-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

549

hiles au sommet des tours. Ainsi par paliers successifs se distribue,
s'étage et pyramide, pour ainsi dire, tout le tableau, baigné dans
cette lumiere sanglante du couchant qui achéve de lui donner
son caractere et renforce l'unité de composition par l'unité
d'impression. Ce souci de l'unité d'impression est tel chez Leconte
de Lisie qu'il luí fait plus d'une fois forcer la note. Tous ceux
de ses poemes qui ont trait au Moyen Age en sont, nous l'avons
déja vu, autant d'exemples ; et récemment encore, comparant
scene par scene, et presque vers par vers, ses Érinnyes avec
l'Oreslie dont elles prétendent etre une adaptation, un critique
constatait qu'il avait constamment renchéri sur son modele en
fait de sauvagerie et de violence. Il lui arrive d'etre plus eschylien
qu'Eschyle, plus grec que les Grecs, et plus barbare que les
Barbares.
II resterait a montrer, en poussant dans le détail, comment dans
le style meme de ces poemes on retrouve ce sentiment de l'harmonie et ce souci de l'art. La langue en est d'une extreme richesse, et
on en comprend la raison. Ayant, au degré que nous savons, le
gout de l'exactitude, de la précision et de la couleur, demandant,
d'autre part, ses sujets atous les temps, a tous les pays, a toutes
les civilisations, a toutes les races, il a dO, s'il voulait éviter l'a
peu pres, la périphrase et le délayage, puiser largement dans le
vocabulaire propre a chaque temps, a chaque race ou a chaque
pays. Ses descriptions de Bourbon fourmillent de termes empruntés a la faune et a la flore des régions tropicales, ou au
langage créole :il n'y est question que de gérofliers et de vétivers,
de mangues et de letchis, de martins et de paille-en-queue, de
bygailles, de varangues, de bobres, de calaous. Dans ses poemes
orientaux, il pa. e d'émirs et de kaliies. de fakirs et de houris de
hnka et de santa! ; dans ses poeme'3 scandinaves, de Jarls, de
skaldes, de runes ; dans ses poemes égyptiens, de pagne, de nome,
de sistre et de nopal · dans ses poémes grecs, de khlamyde, de
quadrige, d'hyacinthe, de 'otos, de cratéres et de canéphores ;
dans ses récits du l\Ioyen Age, de moutiers et de nonnes, de si res et
de donjons, de hart et d'escarcelle. de frocs et de cagoules,
d'estrapade et de chevatets. Il e!it, je crois bien, de tous nos grands
poetes, celui dont les vers roulent le plus de mots étrangers a
l'usage de notre temps, ou meme étrangers a l'usage de la langue
fran~aise. Mais il les emploie avec un sens si délicat de leur valeur
pittoresque et de leur charme un peu bizarre, il les introduit ;¡
habilement, il les répartit avec tant de mesure et les place si a
propos, qu'ilssurprennent parfois,mais qu'ilsne détonnent jamais.
Et tous ces vocables insolites ou mystérieux, exotiques ou suran-

�550

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nés, que ni Bossuet, ni Racine, ni Lamartine, ni Musset n'ont
insérés dans leur prose ou daos leurs vers, que Hugo lui-meme, le
grand remueur de mots, n'aurait pas osé employer, iI les sertit
daos une phrase d'un tour si net et d'uo galbe si pur, que nous
avons, en dépit de ces oouveautés, l'impressioo d'uo style tout
classique et fermement attaché a la tradition fran~aise.
*

• •
La beauté plastique des Poemes Anliques et des Poemes Barbares incline a voir avant tout dans leur auteur un sculpteur ou un
peintre. Mais il n'aurait pas été un poete complet, s'il o'avait été
en meme temps un musicien, s'il n'avait COOQU et réalisé, aussi
bien que l'harmonie des lignes et des couleurs, l'harmonie des sons
et des rythmes. Est--il possible, saos entrer dans un détail qui
deviendrait vite fastidieux, de donner une idée au moins de la
musique inhérente asa poésie ? On n'en finirait pas de citer tous
les beaux vers qui, le livre fermé, chantentencore dans la mémoire.
Les uns sont rudes et rauques, ils évoquent les mille bruits de la
tempete, le siffiement du venta travers l'espace :
Dans l'immense largeur du Capricorne au Póle,
Le vent beugle, rugit, siffie, rA!e, et miaule.

Les autres sont retentissants et sourds, comme le choc des
vagues contre les rochers de la c6te :
Vois I cette mer si calme a, comme un lourd bélier,
Effondré tout un jour le flanc des p;omontoires,
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les roes, qui hurlent sans plier,
Le trisson écumeux des longues houles noires.

Les uns sont larges et graves comme le murmure des forets agitées par la brise :
Le vent d'automne, au bruit lointain des mers pareil,
Plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues,
Balance tristement, le long des avenues,
Les lourds massifs rougis de ton sang, O soleil 1

Les autres sont limpides et frais comme une voix de ferome
qui monte en chantant dans la nuit :
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne,
Elle coule a flots d'or, retombe et s'amollit,
Comme l'eau des bassins qui, áaillissant de l'urne
Grandit, plane et s'égrlme en perles dans son lit. '

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

551

D'autres sont durs, déchiraots, métalliques :
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunessJ, ó désirs, ó visions sacrées,
Comme un chceu~ de clairons éclatant a l'aurore 1

D'autres sont doux, apaisés et chuchotants :
Sur son cceur enivré pressant sa bien-aimée,
Réchauffant de baisers sa lévre parfumée,
Cuna1cépa sentait, en un r¡;ve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité 1
Et &lt;;:anta l'enchatnait d'une invincible étreinte 1
Et ríen n'interrompait, durant cette heure sainte,
Ou le temps n'a plus d'aile, ou la vie est un 9our,
Le silence divin et les pleurs de l'amour.

Mais si l'oo veut mesurer jusqu'a quel degré d'exquise finesse
et de subtilité iogénieuse va chez Leconte de Lisie le sens des sooorités, il n'est que de comparer entre elles les deme strophes d'une
si parfaite harmonie dont l'uoe commence et l'autre termine le
gracieux poeme intitulé La V érandah. La premiere, avec ses sept
vers sur deux rimes, les deux derniers reprenaot en seos inverse
les deux premiers, avec ses allitérations et ses voyelles sourdes
sur lesquelles tranchent a intervalles irréguliers des voyelles
plus claires, donne l'impression du chant monotone et léger de
l'eau qui tombe goutte a goutte et fuit hors de la vasque de
marbre:
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l'lran mélent leurs frais murmures,
Et les ramiers réveurs leurs ro1,1coulements c),oux.
Tandis que l'oiseau gr¡;le et le frelon jaloux,
Siffiant et bourdonnant, mordent les figues roo.res,
Les rosiers de l'lran m¡;Jent leurs frais murmures
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.

Mais voici que sous les treillis d'argent de la vérandah ou elle
repose, la belle Persane s'engourdit peu a peu dans un demisommeil ; le bruit de l'eau daos la vasque, et de la brise dans le
feuillage, et des oiseaux daos les hranches, et des insectes autour
des fruits n'arrive plus a son oreille que comme un vague chuchotement qui semble s'assoupir en meme temps qu'elle ... Pour
donner de ce glissement daos le sil enee la sensation quasi physique,
il a suffi au poete de reprendre les memes vers, en éteignantseulement les notes trop vives et en accentuant la monotonie du
rythme:
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux;
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,

�552

r;;

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L'oiseau grde et le frelon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mílres.
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

Ce qui donne ~eur valeur musicale aux vers de Leconte de Lisie,
c'estle choix des sons plutot que la variété des rythmes. 11 n'a sur
ce dernier point rieninnové, rien inventé. Le vers qu'il a employé
de préférence est l'alexandrin, l'alexandrin assoupli et libéré que
lui léguaient les romantiques. II s'en est contenté, et il !'a meme
beaucoup moins «disloqué» que ne !'a fait Victor Hugo. La seule
liberté qu'il se soit permise avec Iui, et que son illustre prédécesseur n'aurait pas approuvée, c'est d'assourdir la syllabe sur
laquelle tombe l'hémistiche, en mettant a cette place un proclitique, une préposition notamment,et meme une syllabe muette.
D'un bout a l'autre de la salle a vofite épaisse ...

Mais il le balance en général d'unefa~onbeaucoupplusréguliére
et plus classique que Iui. En fait d'autres métres, il n'a guére
employé que l'octosyllabe et aussi le décasyllabe scindé en deux
mesures égales :

...

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elles joyeux dansent sur la plaine.

C'est la, sauf erreur, une coupe qu'il a été, avec Théodore de
Banville, un des premiers a pratiquer. Ces rythmes, plus rapides
et plus courts, il les a réservés a certains sujets, ou ils étaient
nécessaires. Mais le plus ordinairement il s' est servi de rythmes
graves, majestueux, un peu lents et Iourds, massifs comme est
souvent sa poésie elle-meme: le tercet, le quatrain a rimes croisées ou embrassées ; la strophe de cinq vers qui n'est qu'un
quatrain a rimes croisées, ralenti et alourdi encore par l'insertion en son milieu d'un vers suppléroentaire qui triple !'une
de ses deux rimes. Le quatrain est exactement a la mesure de
sa phrase poétique et en suit on ne peut mieux le mouvement. 11
y a meme, dans certains de ses poémes, des tirad es entiéres d'alC:.
xandrins a rimes plates qui se décomposent non sans quelque
monotonie en groupes de quatre vers. 11 ne faudrait pas conclure
de ces remarques que la métrique de Lecont~ de Lisie soit
totalement dépourvue de variété et de souplesse ; mais il est
juste de reconnattre qu'elle s'adapte mieux aux grandes images
et aux sentiments profonds qu'aux conceptions gracieuses et légeres, et que, prise dans son ensemble, elle achéve de donner a son
reuvre le caractére d'ampleur, de majesté, et meme,si l'on veut,
de solennité, qui en demeure le trait le plus apparent.

L'&lt;E.UVRE POÉTIQUE ,DE LECONTE DE LISLE

553-

•*•
Cette reuvre est belle, d'une beauté réguliére, harmonieuse et

calme, pure de lignes comme l'antique dont elle est souvent ins-

pirée, voluptueuse et chaste a la fois cornme lui. Elle a la splendeur

du marbre auquel on l'a souvent comparée; elle en a aussi, disent
ceux qui ne l'aiment point, la froideur. On reproche au poéte de

n'avoir atteint la perfection de l'art qu'aux dépens du sentiment,
d'avoir modelé des formes admirables et peint des tableaux ma-

gnifiques, mais de n'avoir pas donné de vie a ces tableaux et de
n'avoir pas mis une ame dans ces formes. O,n lui en veut surtout
de n'y avoir rien mis de la sienne, de n'avoir rien trahi,dans sa
poésie, de l'homme qu'il était sans doute, semblable a nous, faible
et passionné comme nous, d'avoir été non seulement impersonnel,
mais impassible. C'est un grief que confirme trop facilement une
lecture superficielle de Leconte de Lisie. II vaut la peine de l'examiner spécialement et de le discuter a fond.
(d suivre.)

�UN DRAME NÉO·CLASSIQUE DE G, HAUPTMANN

Un drame néo-classique
de G. Hauptmann
Leqon de H. A. VU.t.LIOD,
Professeur

a l' Uniuersité de Naney.

« L'Arc d'Ulysse. »

La Danse de Pippa et La Fuile de Gabriel Schilling, que nous
avons étudiéesantérieurement, étaient des ceuvres tres difiérentea
l'une de l'autre, bien que composées durant la meme année. La
premiere était symbo!ique, tout imprégnée de romantisme, et elle
était demeurée, pour un grand nombre de spectateurs de.1901,
une énigme. Elle n' était pas scénique, en raison de l'incertitude ou
elle laissait !'esprit, non seulement quant a la signification du
symbole, mais encore quant ti la proportion de réalité et de
fiction qu'elle contenait. Cette piece avait échoué et Hauptmann
avait différé la représentation de Gabriel Schilling, drame d'analyse, d'une aílabulation toute réaliste et contemporaine,
de couleur ibsénienne pourtant, dont il redouta l'insucces.
Entre 1906, date de l'échec de Pippa, et 1912, date du succes
théatral de La Fuile de Gabriel Schil!ing, l'intervalle est comblé
par une série d'ouvrages de caractere tres distinct et de valeur
tres inégale.
En 1907, G. Hauptmann avait fait suivre la plus absconse,
la plus difficilement pénétrable, de ses ceuvres dramatiques:
La Danse de Pippa, par la plus banale et la plus faible, la comédie
intitulée Les Demoiselles de Bischofsberq. On eüt dit qu'il eut voulu
prouver qu'il était en mesure, s'il luí plaisait, de recourir aux
procédés les plus usés, les plus rebattus, des imitateurs d'Iffiand
et de Kotzebue. Dix années auparavant,la chute de Florian Geyer
avait fait rebondir son auteur jusqu'au légitime et tres noble
succes de La Cloche engloulie et il avait pris une tres authentique
revanche. Maintenant et pour la premiere fois, la réaction manquait et le dramaturge semblait rendre les armes.

555

L'année suivante, en 1908, Hauptmann exploita, comme il
avait fait avec Le pauvre Henri, une légende du Moyen Age,
combinée avec l'étude d'un cas morbide. Mais L'Olage de l'empereur Charles, la nouvelle piece, au lieu de s'établir sur l'intégralité d'un poeme médiéval, prenait texte simplement d'un
fragment de chronique italienne du xv1e siecle, ou il était relaté
que Charlemagne s'était épris, vers la fin de son régne, a ce
point d'une jeune fille perverse nommée Gerfuind, qu'il en avait
négligé tout ce qu'il se devait a lui-meme et tout ce qu'il devait
Ason peuple. Hauptmarrn avait traité sa matiére comme celle
qu'il avait empruntée a Hartmann von Aue, en pentamétres
iambiques. Le projet du drame ne manquait pas de grandeur ;
l'exécution en fut médiocre, parce que l'élaboration en avait
été insuffisante et que le personnage principal, dessiné avec trop
de hate, ne laissait voir dans son ame aucun conflit tragique, mais
présentait seulement un phénoméne de déchéance.
A partir de ce tournant de sa carriére, Hauptmann ne reviendra
plus qu'a deux occasions au réalisme dramatique, auquel il
s'était entierement adonné avec prédilection, je veux dire a
la figuration et a l'interprétation des thémes tragíques ou
comiques qu'offre la vie, dans le présent et autour de luí. 11
maniféstera une tendance toujours plus accentuée a recourir
aux inspirations de l'idéalisme et sous les biais les plus multiples. 11 semble qu'un moment soit venu ou l'auteur des
Túserands et d'Hannele se trouvait avoir épuisé l'intéret des
aujets vers lesquels son attachement a sa province natale
l'avait tout d'abord porté. Apres La Danse de Pippa, il n'a plus,
que je sache, remis en scene le paysage silésien, ni fait entendre,
dans des ceuvres nouvelles, le dialecte auquel il avait ouvert
une si large place dans ses' premiers drames. Le constant besoin
de renouvellement, qui avait été !'une des caractéristiques les
plus singulieres de son individualité d'auteur dramatique, allait
l'amener a des hardiesses d'adaptation qui n'auraient plus rien
de commun avec celles qu'il avait tent~es, en 1889, sur l'étroit
aentier ouvert par Arno Holz. II devait, a plusieurs reprises, non
aeulement quitter les errements du naturalisme, mais s'évader
tout a fait -par surcroit- de l'ambiance meme du germanisme.
Par une sorte de gageure, il disposa d'assez de souplesse pour
restituer, en 1911, le milieu cher aux initiateurs du Théatre-Libre,
dans la tragi-comédie berlinoise qu'il intitula Die Rallen, et pour
ne pas craindre de luí opposer, presque sans transition, une piéce
néo-classique, dont la scéne était a Ithaque.
Pour se mettre au point de départ de la nouvelle orientation

�556

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de G. Hauptmann, il faut se reporter au voyage qu'il fit, au
printemps de 1907, par mer, le long des c6tes de l' Adriatique
jusqu'a Corfou, et par dela jusqu'en Attique. JI en a noté les
impressions, sous le titre de Griechischer Frühling, dans une
sorte de journal de route qui rappelle le Voyage en Italie 4e
Grethe, mais dont la valeur et l'intéret résident surtout &lt;lana
les clartés qu'il projette sur les sources les plus intimes de la
sensibilité du poete, sur cette double nature qui fait de lui un
réaliste illuminé par les pressentiments du romantique, wt
romantique toujours capable de renouer le contact avec la vie,
palpitante et réelle. L'antiquité hellénique et le monde modeme
ne parurent pas a G. Hauptmann etre deux domaines séparé&amp;
l'un de l'autre par des cloisons étanches, mais deux milieux au
sein desquels l'homme a été tourmenté d'angoisses et transpo
de joies, qui se correspondent a travers les siecles. Son sens arden
de la réalité sentimentale, si je puis ainsi m'exprimer, lui permit
de ressusciter intuitivement l'hellénisme, non pas tant du point
de vue du dilettante et de l'esthete que de celui d'un amateu
d'émotions humaines éternellement susceptibles d'etre évoqué
et ressenties.
On se souvient que, dans le drame écrit en 1906 et dontl'actio
se joue sur les bords de la Baltique, le sculpteur Maürer press
son ami, l'infortuné Gabriel Schilling, del'accompagner en Grec
ou il retrouvera la joie de vivre. Cette circonstance rend une
fois de plus sensible la part d'autobiographie que G. Hauptma
ne cesse d'insérer dans ses amvres. Au moment oit il composa·
La Fuile de Gabriel Schilling, il nourrissait done le projet qu'il
réalisa l'année suivante, en compagnie de sa seconde femm
et de son jeune fils, et duque! il escomptait, pour lui-meme, un
bienfait intellectuel et bien mieux, une sorte de rajeunissement
de tout son etre.
Des lors, le long de ce périple qu'il fit de Corfou, par Leucade
et les multiples Hes de lamer Ionienne jusqu'a Théaki, l'ancienn~
lthaquc, il congut le plan du poeme dramatique qui ne devait etre
représenté et publié qu'en janvier 1914, L'Arc d'Ulysse (der
Bogen des Odysseus).
Entre le retour de G. Hauptmann et l'impression de cet ouvrage
qui semble, au premier abord, si étrangement en dehors dlli
cercle d'oú naissent d'ordinaire ses suggestions dramatiques, il
faut placer (outre ,la légende du temps de Charlemagne, dont
j'ai déja parlé) plusieurs pieces et plusieurs romans.
Des le début de sa carriere, Hauptmann s'était exercé dans le
genre narratif. Quelque part qu'il ait donnée de lui-meme au

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

557

théatre, on a souvent remarqué qu'il a écrit des drames qui
a'apparentent, a bien des égards, avec l'épopée, par l'abondance
et le développement des récits qu'ils contiennent. En 1892,
la meme année que Les Tisserands, il avait fait paraltre deux
no~velles proprement dites. Le Garde-barriere Thiel et L'Apólre,
écntes plusieurs années auparavant. Ce ne fut done pas un
événement inattendu que l'apparition,en 1910, du grand roman
si significatif, si plein d'ame et de pensée, auquel il donna le
titre de Emanuel Quinl, l'inscnsé en Jésus-Chrisl (Der Narr in
hristo, Emanuel Quint).
Je ne m'arreterai pas sur cette reuvre qui ne rentre pas dans
le cadre de l'étude que je me suis imposée cet hiver. ll est imnosaihle toutefois de l'omettre tout a fait, pour peu que l'on 'soit
préoccupé de donner, a propos du théatre de G. Hauptmann, un
apergu général de sa production.
Emanuel Quint, comme L' Apólre, comme Ames solitaires, comme
Les Tisserands, comme Hannele, et encore comme La Cloche
engloulie, Michael Kramer et Le pauvre Henri, est tout entier
pénétré de l'idée religieuse et il l'est aussi d'un sentiment de pitié a
'égard des faibles et des souffrants. Quint est un chimérique
religieux, un homme qui s'estprescrit, commeTolstoI,le devoirde
réaliser par sa propre vie le strictidéal du Christianisme primitif.
Les influences piétiste, qui avaient marqué sur l'adolescence de
G. Hauptmann l'avaient prédisposé a faire intervenir le souci
religieux, d'une maniere active, a l'occasion des réalités les plus
matérielles de l'existence quotidienne, a dépouiller la religion
du dogme pour meler son ferment a la vie sociale, dans ses manifestations les plus familieres. Emanuel Quint marque un effort
en vue de tirer du spectacle de la misere humaine la justification de l'enseignement essentiel du Christ. II en résulte que
l'idéalisme s'y trouve en quelque maniere impliqué dans la mise
en ceuvre naturaliste. Ce livre, dans lequel Hauptmann a fait
entrer une part considérable de lui-meme, peut etre considéré
comme la somme doctrinale de tout le reste de la production de
aon auteur, comme le résumé le plus expressif de tous les
éléments dont se constitue son individualité sentimentale.
Le roman d'Atlantis, paru en 1912, procure, dans le genre
narratif (si on le compare a Emanuel Quinl), une impression
analogue a celle qu'éprouverait un spectateur qui assisterait
a une représentation des Demoiselles de Bischofsberg, au sortir
d'une audition de La Cloche engloulie. Au lieu que Quint vise
a atteindre l'ame, Atlantis captive surtout par le pathétique
d'une situation (celle d 'un grand paquebot chargé de passagers et

�558

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui s'apprete a couler au fond de l'Océan). Hauptmann agit ici
par son aptitude de dramaturge a mettre en mouvement }t!9,
ressorts qui ébranlent l'émotivité du premier venu, et sa detcription est animée d'un pittoresque tres saisissant. Romancier
aussi bien qu'auteur dramatique, il semble qu'il veuille atteindre
alternativement les milieux les plus opposés, et qu'il s'entratne 1
cet effet a user avec dextérité des moyens les plus diversifiéa.
La suggestion initiale qui amena Hauptmann a écrire AUanli,
provint de la réminiscence d'impressions recueillies par lui, au
cours d'une traversée de Southampton a New-York en 1892, et
que le voyage en Grece,en 1907, avait ranimées. Une fois de plus
nous remarquons le partí qu'il ne cesse de tirer de ses expériences,
pour la production de ses ouvrages. Cette intervention si fréquente de l'émotion vécue, de &lt;&lt; l'Erlebtes », indique la prédominance de la subjectivité, et tout compte fait, du sentiment.
dans son muvre. De la la part de réflexion, de conscience, d~
systeme, qui restreint, dans la plupart de ses drames, la sponta•
néité. Devant la vie, Hauptmann ne garde pas cette sérénitj
qui garantit a Shakspeare, par exemple, l'objectivité sans trouble.
Entre la publication du journal de route intitulé Griechis~
Frühling (1908) et celle du roman religieux Emanuel QuinJ
(1910), se plaQa la représentation de Griselda. Pour la 3e fois,
le romantique attardé qui cohabite, chez le poete du Pauvre H enri~
avec l'écrivain naturaliste, empruntait un sujet de drame a la
tradÍtion du Moyen Age, mais pour en transformer du tout au tout.
les données et pour la compliquer de cette autre hantise de l'éta~
d'esprit romantique, l'intervention de l'élément pathologique.
Dans le theme populaire de Griselda, tel que l'avaient interprété Boccace et Pétrarque et tel que la plupart des littérature&amp;
européennes l'avaient traité a leurs débuts, l'attrait principal
avait résidé dans l'amour du jeune noble pour la paysanne.
Hauptmann a exploité cette matiere traditionnelle avec verdeur,
avec ce relief que lui permet la connaissance exacte des milieux
plébéiens. Il a mis en contraste saillant la saine et énergique
nature de la pastoure et le tempérament brutal du Markgraf
Ulrich et, a l'inverse de la légende, il a montré Griselda dana
l'humilité de sa condition, fiere et robuste, récalcitrante et non
point soumise, triomphant au dénouement de la perversion
morbide d'Ulrich, dans le cmur duquel soudain une jalousie
haineuse a l'égard de son enfant nouveau-né s'était exaspérée
jusqu'a la démence.
Griselda avait été la premiere composition dramatique de
G. Hauptmann, apres son retour de Gréce. Elle fut suivie, en

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

559

1911, d'un retour momentané de l'auteur d'Avant l'aurore a Ja
fermule la plus an~ienne d? &lt;l naturalisme conséquent » marquée
par la r~présentati~n de Die Rallen, une tragi-comédie berlinoise.
Le miheu populaire de ce que l'on appelle le GrossBerlin c'est~ e l'a~glomération berlinoise avec sa grande hanli~ue, a
touJo_urs mtéressé G. Hauptmann comme un certain nombre
~ l~ttér~teurs . et d~s arti~tes. _allemands de sa génération. II
l avait mis en scene tres particuherement dans LaPelisse de castor
et dans Le Coq rouge. L'action de la tragi-comédie de 1911 était
placée a Berlín m~me, et, s'~l en faut croire une confidence que Je
dram~turg~ ,aurai~ alors faite, Les Rat~ ne de~aient etre que la
premiere p~ec~ d un cycle dont le SUJet serait la peinture des
mreurs berlinoises.
Comme th_eme,. cet ~uvrage présentait la tragédie de l'instinct
maternel qUI avait déJa fourni le fond de Rose Bernd et de Gri•eM.:1-. ?º~me cadre, l_a promiscuité d1un faubourg de grande ville.
!'faIS 1_act1?n, en partie douhle, avec ses péripéties multiples et le
Jeu ép1f°d1que _des personnages secondaires, avait entravé, sauf
en que ques scenes, la forte impression que le dramaturge avait
médité de procurer.
L'année meme ou Hauptmann, pal' un retour déconcertant
vers une formule dramatique qu'il semblait avoir abandonnée
décevait tous les pronos~ics . que .c~rtains indices avaient par~
prononcer sur son évoluhon, Il réc1d1va une derniere fois dans le
aens de la comédie de mceurs, en écrivant Peler Brauer. '
~e meme que Le Coq rouge avait été,en 1901, la suite de La
Pe~iss,e de loutre (1893),Peter Brauer,qui n'a étéjoué qu'enl921 et
q_w na rempo~té, au ~ustspielhaus de Berlín, qu'un succes d'estune! e&amp;t la sm_te tard1ve de College Cramplon, comédie contemP?rau~e des Tisserands. G. Hauptmann paratt avoir une prédilect1on pour ces prolongations d'une étude de caractere ou
de mmurs. La preuve est pourtant faitequ'ellesportent rarement
honheur a l'é~rivain dr~matique. II est rare qu'il n'ait pas épuisé
par sa prem1ere création tout l'intéret qu'il est susceptible de
dégager d'une matiére. L'apparence de survie qu'il prete a son
personnage est trop factice pour soutenir l'illusion du public.
Un~ atmo_Psh~re e~e~eme~t difiérente, et malgré l'antiquité
du SUJet tra1té, Je pUis bien d1re « entierement renouvelée » e:,t
c~Ue dani, laq?elle se_ m~u~ent les héros de L'Arc d'Ulysse, la
~~e néo-class1que qUI faisa1t de. G. Hauptmann, d'une maniere
· ll mattendue, l'émule de Grillparzer et de Gmthe.
. Da~s plusie_urs des n?tes p~ises au cours de son voyage en Grece,
Ü ava1t témo1gné de I attrait profondément humain qu'exerQait

�560

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sur lui tout ce qui tenait a la légende du roi d'lthaque. Elle lui
faisait l'effet d'etre un theme éternel, et la figu~e du ~erger
Eumée J'émouvait par sa cordialité, par sa fidéhté a l égard
d'Ulysse dont il faisait une incarnation de la douleur.
,.
Dans la série des reuvres de Hauptmann, le drame ~rec s_msére
immédiatement entre le Feslspiel in deutschen Reimen JOU~ _'1
Breslau, au cours de l'été 1913, et die Winter~allade, une fanta1s1e
dramatique composée en 1917, d'apres un réc~t deSel~aLagerlüf.
L'Arc d' Ulysse condense en 5 actes l'essentiel des circonsta_nces
narrées dans les onze derniers chants de l'Odyssée, depuis le
moment ou, déposé par les Phéniciens Slli' _la cote d'~thaque, le
héros est conduit par Athéné, sa protectnce, sous l apparence
d'un mendiant devant la cabane d'Eumée.
Le décor représente un paysage de l'tle es~arpée, couverte de
chenaies ombreuses. Le vieux porche~, ass1s sur _un banc de
pierre, est occupé a fourbjr un are, tand1s que deux Jeun_es filies.
chacune portant sur la tete une jarre pleine d'eau, grav1ssent la
te d'un sentier qui accede vers la demeure rurale. Melanto, la
du chevrier Melanteus, et Leukone, la petite-fille d'Eun:iée,
s'entretiennent, en cheminant, selon le rythme du pe~ta?1et~
iambique, que la poésie néo-classique allemande, depuis l Iph,génie auf Tauris, s'est réservé en pr?J?re.
Leur dispute nous fournit I'expos1tion. Elles nous _appr,~nnent
ce qui se passe dans le palais du roi d'Ithaque, tand1s qu_Il erre,
au gré des vents sur la roer inclémente. Melanto est vame des
avances quelui o~t faitesles prétendants eux-me~es de Pénélope et
Leukone maudit cet Eury Machos et cet Antmoos, le~ profanateurs de l'hospitalité. Melanto parle apre_ment, ~ans _voile ; elle
tourne en dérision sa compagne qu'elle c:1'01~ en_ devotion dev~nt
Télémaque, le jeune fils d'Ulysse qm n é~a1t encore qu un
nourrisson lors du départ du héros po~r Tro_1e.
.
Mais voici qu'Eumée interpelle de lom les Jeunes filies. Il c~!t
voir a quelque distance, un étranger en marche vers la m~ta~rie
et il'en voudrait confirmation. Or, non! Leukone a beau a1~1ser
son pergant regard : elle ne découvre personn~. ~ors, le ~1eux
porcher se plaint des hallucinations dont une d1vm1té taqume le
harcele, et qui ofTrent a sa vue tantot un adolescen~ et tanta~
un ai'eul. Mais se léve-t-il pour saluer le nouvel arnvant et Iu1
donner la bienvenue l'apparition se résoud en fumée.
La langue dans laquelle Eumée s'exp:im~ est ~e belle tep.ue, 8
Ja fois tres familiere et tres noble. Cette 1llus10n v1suelle que cause
l'obsédante impatience du retour d'Ulysse et de ~~lémaque,
cette hallucination décevante provoquée par un Daimon, elle

hf~

561

UN DRAME NFO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

est un trait bien antique, mais il ne nous étonne pas qu'un romantique comme G. Hauptmann l'ait retenu.

Une complexité bien savoureuse rend, des l'abord, cette reuvre
attachante. On a le sentiment que le poete s'est épris de l'antiquité hellénique, en raison de l'intuition qu'il a eue de la persistance, dans l'ambiance grecque, des suggestions qui ont donné
naissance aux chefs-d'reuvre de l'art antique. 11 voit l'antiquité
sous les espéces de la vie; il en a la notion meme qu'avaient recommandée Frédéric Schlegel et les romantiques de la premiére école.
Elle n'est pas pour lui matiere morte, abandonnée aux investigations des érudits. 11 l'évoque en interprete qui a le sens de ses
mythes. De la la vigueur, la couleur de sa restitution. En sorte
que, traitant l'épisode du retour d'Ulysse a Ithaque, G. Hauptmann se sent a peine sur une terre étrangére. 11 est convaincu
de la pérennité des thémes homériques et il ne fait que transposer
ses modes habituels de création et d'expression. L'expérience qu'il
doit a la vision de la Grece, dont rendent compte ses notes de
voyage, l'a persuadé qu'il n'existe pas de rupture entre un classicisme vivant et pénétrant et le modernisme meme. 11 n'est pas
sans intéret de voir sa conviction d'écrivain naturaliste, qu'il n'a
jamais reniée, se muer en humanisme, a l'occasion de L'Arc
d'Ulysse.
Leukone et Eumée échangent leurs réflexions anxieuses sur Je
sort dont' est menacé Télémaque, récemment parti d'Ithaque a
la recherche de son pére. Les prétenda1;1ts épient son retour et
ils veulent le faire périr avant qu'il n'ait abordé l'tle.
C'est alors que le vieux patre instruit sa petite-fille de !'origine
et de la valeur de l'arc qu'il tient enmains. Il futl'arme d'Apollon,
· puis du Centaure Siléne et enfin d'Ulysse. Eumée l'a sorti de sa
cachette, en raison du reve qu'il eut la précédente nuit. Athéné luí
est apparue et· lui a commandé de fourbir et de tenir pretl'arc
de son mattre.
A peine a-t-il parlé que les chiens aboient, annongant l'approche
d'un mendiant, qui bientot, hors d'haleine, en haillons, tombe
devant Leukone et embrasse ses genoux.
C'est Ulysse lui-meme, vieilli, misérable, méconnaissable.
Un instant, son épuisement est tel que ses botes, empressés
autour de lui, le croient mort. Mais il se réconforte et il dit son
désarroi : ce Non, les Immortels n'écoutent pasmes supplications
et iI me faut porter, sans relache et sans terme, le poids de la vie. »
II esquiase en termes si vagues son infortune que le serviteur
remplit a son égard les devoirs de l'hospitalité sans s'aviser qu'il a
devant lui le roi d'Ithaque.
38

�562

R~UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ulysse ne reconnait pas davantage son tle natale. II a perdu
la nolion de la réalité. II dit qu'il luí semble étre enveloppé de
figures de reve. Et cetle affirmation nous arrete. Cet état d'Ame
est-il celui d'un ancien Hellene? Cet Ulysse, que G. Hauptmann
fait revivre, ne revit-il pas avec l'ame d'un moderne ? Eumée
a'est éloigné, allant préparer le repas qu'il servira a l'étranger,
au nom du mattre absent, de ce mattre dont le sort est pire que
le sien. Seul avec Leukone, Ulysse interroge : u Comment se nomme
cette terre ? ... »Et le vocable d'lthaque, qu'il fáit répéter par la
jeune filie ne l'éclaire pas. Au contraire, on dirait que celte chére
appellation sonne a son oreille comme un sarcasme. « Je le sena,
puissances cruelles, je ne reverrai jamais, au lointain de l'horizon,
la íumée de mon foyer monter dans le ciel. » On comprend des lort
que ce personnage d'Ulysse a conquis Hauplmann, parce qu'il lui
apparaissait sous les. traits de l'homme éprouvé par le deslin,
las, pitoyable, presque dément, d'une psychologie rendue morbide par le malheur. Ulysse a été le jouet de la fatalité et il ne se
possede plus lui-méme. « Privé de tout secours, je tAtonne,
enveloppé de folie. Ou ai-je abordé ? Je l'ignore. Avec qui
suis-je venu ? Je n'en sais ríen. D'ou ? je ne saurais le dire. •
Et il n'empeche que le personnage, auquel Hauptmann a prétf
quelques traits de l'homme moderne, apparatt dans une ambiance
purement hellene.
Au nom, une troisiéme fois répété, d'lthaque, il commence
a concentrer son attention, a pousser son enquéte. Leukone lui
vante la gloire de ce sage dont la ruse triompha de la résistance
d'llion,et qui régna sur l'tle, avant que la violence et la haine n'y
eussent usurpé le pouvoir. Il commande a Leukone d'épeler le
nom d'Ulysse et il se voile la tete.
Mais il ne peut croire ni ala persuasion des paroles, ni a celle del
paysages. « Illusion provenue des dieux », dit-il. u Que je fennt
les yeux ou que je les ouvre, l'image est laméme et c'est le meme
bienfait pour l'Ame et pour les sens. Et cependant c'est un mensonge. » Tant de fois il a été d~u déji.1, qu'il ne peut se rencbt
a l'assurance que lui donnerait maintenant la conformité di
souvenir qu'il a gardé et du spectacle qui frappe ses regarda.
Cependant la certitude graduellement s'impose a lui. Derriert
les collines aux pentes douces que revét la grise parure d•
oliviers, il sait," et Leukone luí confirme, que s'élévent les mun
de son ancien palais. Alors, il prend une poignée de terre : • Oui,
c'est de l'or, non de la glaise, de l'arobroisie, non de la glaise 1
Mais non, ce n'est que de la terre. Seulement de la terre, de la
terre, » s'écrie-t-il plein d'exaltation. Des lors, il sait.

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G• HAUPTMANN

563

A son tour, Leukone l'interro e » Q .
un _biais pour répondre : « Ulyssegétait ~~:onc_ es-tu ? « Il prend
retient de se révéler encore Et b. 1 .
ami ». Un scrupule le
de se vanter comme tant d' iten Ul pren~. Leukone le dissuade
,. '.
au res, par so1f de g ·
.
am, et de préte nd re qu il a1t vu le héros qu•1·11• ·t
A•.t d
,
a1 serv1 qu'il 81·t été
•
cu~s ans le ventre du cheval du T . m'
BSSls a ses
Le premier tableau s'acheve
ro~. ysse est mort.
son bote (cet envoyé des dieu~ :~~~t ~umée ~eparatt, conviant
bger le repas qu'il a appreté UI
mendiant) a venir parentre la certitude que l'évide~ce ¡ss\e~~ partagé dans son creur
et le doute que la dépression de ses ré a ité_s le presse d'admettre
décevants et tant d'épreuves ont ?nfil;~rg1e, ~ue tant de mirages
Leukone luí a décrit la torture su: i r en lm comme un poison.
tion de Télémaque et l'émofo ie p~r Pénélope et la résolude passer le seuil d'Eumée le hlér~s rn ms~ant, l'a terrassé. Avant
Encore une fois I'Ulyss~ de G He momlle de ses lévres.
tranchons le mol, 'un malade et ~et~uptma1;1n_ est un soullrant et,
ses épreuv~s, est pour le poéte un att:~;b1d1té, conséquence de
Le deuXIeme acte se dé I
,..
d'Eumée. Elle est composlee ~~~: 1ª I i~térieur de la maison
H~uptmann a la mise en scéne Ul se s01~ que donne toujours
~msme. Quand Eumée l'assur . y s~ a 1 ame pé~étrée de pessiil ~roteste qu'il est maudit de: ~~~: ~~e1:1t~nu~ qm lui est faite,
pres du foyer dont il ba. I
. ,
1 s ass1ed dans la cendre
la malveillance.
ise a pierre, comme pour en éloigne;
Eu_mée remarque son obses~ion. « Qu
.
.
ce ~imple foyer ne cache aucun cÍé e fa1s-t_u ? .La p1erre de
aruo~~x ; elle ne recouvre aucune
~on qui d,~1ve te rendre
eonc1her ou craindre Ell
t
pmssance qu il te faille te
.
e por e un feu h
·ta¡·
commc. pour moi-meme. '' Et il l' d.
.
_osp~ . ier pour toi
Le v1eux patre ne comp d a Jure . « S01s vml. ''
·
ren pas cet hote éL
·
« L aisse-moi caresser Ja fla
d
r~nge qm repartit :
profondément dans la bra:Cm! e e~ foyer ; larsse-moi imprimer
commc un enfant cache sa tete ~~n:1~age .déshonoré et maudit,
Eumée se prend a dire d'Ulysse : « II e sem de sa mere. ,&gt; Alors,
Ulysse aupres d'Eumé
t a
a perdu le sens. ''
pauvre_ Henri au foyer
~:ttfrk~~
~an,s la situation du
pou_rra~t au premier abord croire tout ro_1 d Ithaque, que l'on
ordma~re des personnages du théatre
~1t en dehors du cercle
c~ntra1re, essentiellement ourv
e . Ha~p~mann, est, au
dillérencient. Ulysse est I p
~ des caractér1stiques qui les
Ulysse a peur U a e p~pre rere du pauvre Ilenri
palais de Pénéiope eieur_ ~ cette. l\Ielanto qui a ser~i dans le
qm s est faite l'exécutrice des mauvais

d:

t:es
J

�564

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

desseins des prétendants. Plus on avance dans le drame, plus il
apparalt comme un homme marqué par le falum, par l' Anagké.
« 11 porte sur le front, dit Eumée, le signe qu'inscrivent leadieux."
Comme le sont la pluparl des drames de G. Hauptmann dans
la diversité deleur alTabalation, L'Arc d'Ulysse est un drame de la
fatalité.
A ce point du développement dramatique, l'épreuve a laquelle
est sournis Ulysseconsiste dans la nécessité ou il est maintenu de
se taire, de se renier lui-meme, alors qu'il est assuré d'etre dans
son domaine, sur le territoire de l'tle ou il a régné avant son départ.
pour Troie. Il est Ulysse, et pourtant il lui est interditde prononcer
le nom d'Ulysse, sous peine d'etre cbassé comme un simulateur
et un aventurier. Son dénument actuel, !'usure de son énergie pa
lt malheur ont créé une individualité nouvelle, dont le pouvoir
est nul. Le héros qu'il était est mort en elTet, et il n'en est pl
que I'ombre.
L'entrée soudainede Télémaque, le fils qu'il n'a pas vu grandir,
souligne le caractére poignant de cette situation. Ulysse a soufTert
et I'efTet ultime de sa longue épreuve est l'impossibilité ou il s&amp;
trouve de se faire r!)connatlre des etres chers qui l'appelaient.
Bien plus, tout éclat de sa sensibilité contenue le fait tenir polJI!
un aliéné.
Eumée accueille Télémaque comme il ferait son propre fils,
cependant Ulysse assiste en témoin a ces échanges, en vaincu, etil
ne peut que s'exclamer devant l'adolescent radieux.
En un long récit, d'une ligne rigoureusement classique, celui •
raconte a Leukone ce qui lui est advenu depuis son départ d'Ith
que. Tous les éléments de cet exposé sont rétrospeclifs. On croir ·
Jire une page délachée de l'Odyssée ; elle apparticnt au ge
narralif. S'il est admis que l'action soit l'unique ressort de 1•·
lérét dramatique, elle produit au théatrel'efTet d'un hors-d'reu
Mais pourtant cette scene, dont l'ampleur verbale rappelle
tradition de l'épopée, ne manque pas de présenter, par
conlenu moral, le puissant attrait qui est le propre de la tragé
classique.
Tandis que Télémaque parle, Ulysse semble endormi.
demeure certain pour tous qu'il n'est qu'un mendiant, un roa
heureux et peut-etre un fou, mais nous comprenons nonobs
qu'il est la personne principale, celle dans le creur de laquelle
joue le drame essentiel.
Ulysse entend tout ce que rapporte Télémaque. Partout d
l'Hellade, le nom du roi d'lthaque est révéré. Les aédes cban

565

aes lou~nges. On renda sa mémoire des honneurs qui l'ass· ·1 t

la un d1eu. Car on le tient pour mort. Désormais attend1m1 en
reto é ·
d ·t ,.
,
re son
ur qm:vau ra! &lt;t un blaspheme, car, comment admettre ue
les souverams de l Olympe prolongent, loin de sa terre natale qles
épreuves de leur favori ?
'
. Télé_maque con~e qu'a peine avait-il quitté la c3té d'ltha ue
iJ ava1t c·omm~mé, _devant l'immensité de la roer, avec rlm;
paternelle. II lm ava1t semblé que cette ame chérie l'envel
·t
et demeu~ait pres de lui. « Au milieu de la nuit, quand je te:!fsª:e
gouvernall et que les flots. roulaient sous la coque du navire Je
aouffle _de mon pére passa1t sur moi. J'eusse dit qu'une m:Un
~ressa1t mo~ front et mes épaules. Mon creur battait et s'enfiait
d un mystér1eux bonheur. Et quand nous tournames a nouv
p_roue vers ~thaque,_ son esprit me précédait. Le son que
nve quand Je sauta1 du bord me sembla etre un salut envo é
par,Ulysse des demeures souterraincs et réclamant les ho
y
funebres. »
nneurs
~é!émaq~e est done plein de la pensée de son pere ; ¡¡ est son
héntier et_ll sera son veng~ur. II souhaite asa mémoire la bienv~n~e. Ma1s qu~nd l~ ~en~ant, ne se contenant plus, se dresse et
ene . • Ensevehs-mo1, Je sms Ulysse l » le jeune héros n'a qu'
parole : « Cet homme m'inspire du dégout ». Et ¡¡ s'élo·
une
Leukone.
igne avec

=

re:~~

Ulysse se fait l'efTet d'etre dédoublé. Sur terre il ne connalt l
que _le mépris. Mais la gloire de ses gestes (ainsi qu'il s'ex rfm~s
a fm sa pe_rso~e et _elle resplendit du haut du ciel étoilé. PD'uni
part, ~on md1v1duah~é terrestre, réduite a n'etre qu'un paquet
de hadlons, et de l autre, Je rayonnement immortel et d" ·
de son nom.
ivm
~e. nous méprenons pas. C'est bien ce cas psychoJogique qui
"• invité G. Hauptmann a porter a la scéne le sujet du retour
d Uly_sse a It~aque. L'anomalie de ce destin et les consé1tuences
morb1des_ qu'll en pouvait déduire : délabrement moral, épuiaement mtellectuel, dédoublement de la personnalité • t
cette étude qu_i rattache s1 étroitement la tragédie néo-cl;ssi~::
n_ous étud1ons, a la légende médiévale dramatisée du pauu,.;
enr,, que nous avons précédcmment analysée
fo Toute la ~uite des scénes du second acte reno~velle, sous une
.:ume g?uallleuse et boufTonne, la situation posée. UJysse allait
.. ' plem de dégouL, quand Eumée rentre accompagné d'une
VIeille serva~te qui le raille d'imiter les gens du palais, de dissi er
i table les biens du maltre absent. lis parlent librement crume~t
ne prenanL pas garde au loqueteux. Soudain celui-ci 'se leve et

¡ue

�566

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

clame : « Sacrifiez et faites bombances ! sacrifiez et faites bombances 1» Eurykleia demande : « Qui done est c~thomme, ~umée? »
Alors le p&amp;tre répond : « Personne, au~ant dire q~e ce n est personne. » Eurykleia ne d9ute pas que cet mtrus ne s01t de la ~équelle
de ceux qu'attire le désordre d'Ithaque. « L~s vautours s assemblent partout 011 il y a de la charogne », d1t-elle.
Le paradoxe du role auquel il est ravalé prov~que la ~~rve
amere d'Ulysse qui se tourne, lui-meme, a hau~ vo1x, en déns1on:
Pour ce coup, Eurykleia s'indigne qu'il ne s01t p~s- souflleté, 1~1
qui injurie l'illustre roi d'lthaque. Avec_une doc1hté dolente, il
feint de &amp;'outrager lui-meme. Puis, il burle sa douleur comme
un forcené, et il part.
.
A Jire ce développement d'épisodes qui fait un tres captivant
tablean, on pense involontairement, tour a to~r, a Théocnte et a
Shakespeare. Alternativement, ce sont les. 1_dylles colorées du
poete grec et !'a.pre et scintillante fanta1s1e du dramaturge
anglais qui sont pour nous remémorées.
.
Eurykleia et Eumée s'entretiennent du scandale qui se perpétue
autour de Pénélope. L'épouse d'Ulysse s'alarme de l'absence de
Télémaque. Survient ensuite Melanto, mise en cause, la s~rvante
rebelle et impudente, dont l'audace arrache tous ~es voiles. Ce
sont bien la les petits tableaux de mceurs. de T~éocr1te.
Mais voici que la place tout a l'heure la1ssée_v1de par U!ysse e~t
tout d'un coup occupée par un vieillard, auss1 loquet~ux que lmmeme et qui Iui ressemble comme un_ frere. Eurykle1a seule est
frappée de la similitude de leur~ tra1ts. Le nouv~au venu est
Laerte le pere d'Ulysse. 11 est sémle. 11 rappelle le pere Kranse de
Vor s:nnenaufgang. G. Hauptmann l'~ traité selon les ~rocé?é.s
du naturalisme, tout en maintenant a I ensemble ~e la sce~e ou _il
le place, son coloris grec. Et c'est une accentuat10n de I mtéret
dra.matique, cette mise en présence du pere et du fils,. également malheureux, également déchus, pareils a deux sos1es tragiques.
Le pessimisme du drame s'accuse, en effet, au III0 acte,_ dans la
scene initiale 011 les deu '{ hommes, cote a cote, s'entreti~~e_nt.
Ce que le dramaturge a voulu ici faire éprouver!_c'est~'.hum~hation
de la personne humaine par l'action de la fatallté. L I~pmssance
a luquelie la séniliLé a rédui~ Laert~, s_ur cette tle 011 ~egnent les
usurpateurs débauchés, a fa1t de lm le Jouet de ses anc1ens valets.
Son intelligence est obscurcie et il ne reconnatt pas son fils. Le
long éloignement et la souffrance ont également rabaissé Ulysse et
ils l'ont mis hors d'état de recouvrer son prestige et son bonheur:
Le dénument le dépouille de tout caracter~ sacré. Il est aussi

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

567

dépourvu que l'est Laerte, qu'il reconnatt etre son pére et qu'il
vénére malgré sa déchéance.
Quand les prétendants introduits par Melanto envahissent
avec impertinence la·cour d'Eumée, Ulysse est plus que jamais
le mendiant, l'etre que l'on peut impunément abreuver de moqueries. Mais Eurymachos, Antinoos et Ktésippos ne font que
passer. Une autorité qu'il ne s'explique pas retient au contraire
Télémaque devant &lt;e ce vieillard qu'une démence sacrée agite •
ainsi que dit Leukone, et qui semble voir les dieux face a face.
Aux questions inquietes qu'il lui pose, Ulysse se revet avec sarcasme de la dénomination méprisante qu'a donnée de lui le pAtre.
ll s'appelle Personne. Mais sous ce voile, il résume explicitement
son destin: « Qui done es-tu ? » demande Télémaque, et il répond:
« Un désespéré ».
Dans l'ame juvénile de Télémaque, les velléités se pressent.
ll aspire a libérer son patrimoine ; il révére la mémoire de son
pere, mais le présent surtout l'occupe ; il est trop possédé du désir
de réaliser ses propres reves pour fixer d'assez pres l'énigme que
posent les paroles du mendiant. Il est d'une outrecuidante naiveté
et il affirme, il jure devant Ulysse qu'il reconnattrait son pere
au premier regard.
Progressivement les signes se multiplient. Des bergers accourent,
se félicitant du terme subit d'une longue sécheresse. Une breve
églogue les rassemble devant Ulysse qui se prend a pleurer aleur
vue. Ne sont-ils pas le vivant rappel de t,ous les biens qu'il a
perdus? Il a connu leur insoucian~e et leurs peresl'ontaccompagné vers Ilion.
Daos cette ceuvre mi-pa1enne, mi-romantique, le merveilleux
joue naturellement son role. Il n'est dans l'intention du poete que
figuratif de la réalité psychologique et sentimentale. II traduit
le développement du drame intérieur qu'il fait progresser.
Ulysse et Télémaque sont les deux personnes principales, et
c'est au fond de leur ame que le miracle se prépare. L'émotion
que soulevent les paroles énigmatiques du mendiant se projette
en quelque maniere sous forme visible. A mesure qu'Ulysse gagne
en autorité sur lui, Télémaque a l'impression de voir sa taille se
redresser et s'élever.
De meme Leukone interprete les phénomenes qui co1ncident
av€c ses pressentiments. Elle attribue le récent orage a cet homme
qui lui fait l'effet d'etre un demi-dieu, sous ses haillons.
Seul, Eumée ne soupgonne rien ; il est trop simple, trop borné;
il affirme qu'il reconnattrait Ulysse quelque forme qu'il eut pu
prendre.

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Durant toute la scene du banquet des prétendants, vers la fin
du 1ve acte, Ulysi,e feint la démence. 11 est assuré de dérouter
ainsi des etres que la débauche asservit et aveugle. Sur les planches,
ces longues agapes fournissent un spectacle. Elles ne sont
en réalité qu'un 1,timuJant de l'action véritable, le rapprochement
de Télémaque et d'Ulyi,se. Ils s'observent, ils achevent d~ se
conquérir l'un l'autre sous la pression de l'indignation qui les
emplit. Les exces, l'impudence de Ktésippos, d'Eurymachos et
de leurs compagnons développent dans l'Ame de Télémaque une
passion qui la fait décidément clairvoyante, et sa bravoure juv&amp;nile et loyale procure a son pere une joie qui anime son regard
et le fait parler.
« Reconnais-tu maintenant le regard de cet homme, demande
Leukone a Télémaque, le regard inoubliable venu de notre
enfance? »
Le miracle est accompli. Le pere et le fils se sont trouvés.
Comme il est arrivé pour la plupart des drames de G. Haúpt.mann que nous avons analysés, le dénouement en fait est acquia
au terme du 1ve acte. Le ve appartient a la réflexion. Ses héros
méditent sur le destin que les dieux leur ont fait et ils s'entretiennent en confiance.
Télémaque confesse a son pere qu'il l'avait trahi dans son
cceur. Maintenant il a pris conscience de sa virilité : la route eat
droite devant luí et son regard est clair.
Ulysse croit élever sa tete hors d'un songe, comme fait un
nageur hors de lamer. La derniere vague de l'épreuve l'a lavé, l'a
rajeuni tout entier.
Ce Ve acle est aussi un reglement de comptes. Ulysse fait
usage de l'arc qu'Eumée lui a conservé et que, seul,il est capable
de tendre. A mesure qu'ils sortent de la salle de l'orgie, le roi
d'Ithaque étend les prétendants de Pénélope sur le sol. ll ne
régnera pas ; il remet aTélémaque son pouvoir, et il vivra, comme
a fait Laerte, de l'existence du patre ou du laboureur.

L' Amérique et le traité de Versailles
Conférence de 11. C.-G. PICAVET (t),
Professtur &lt;\ I' Unireraiti dt Tou'ouac.

Étudier 1'Amérique et le traité de Versailles, c'est pose~ un
grave probleme de politique internationale. Comment exphquer
en efTet que les États-Unis, qui ont participé avec ardeur a la
Grande Guerre sur terre et sur roer, dont l' éminent représentant,
le président Wilson, a joué ~n rl&gt;le esse1:1tiel d~ns l'~laboration de la
paix et du pacte de la Soc1été des Nations, a1ent f~nalement refusé
de ratifier le traité de Versailles, conclu une pa1x séparée avec
l'Allemagne en 1921, et se soient tenus a l'écart de la politique
européenne et du Covenant ? Po~r ~ésoudre cette. ?pparenLe
énigme, il convient d'examiner obJectivement. la pohtique extérieure et plus encore intérieure des Ét~ts-U~s, analysée dans
ses traditions anciennes et dans ses mamfestations récentes.

• *•
1

Quelgues considérations préliminaires sont 1;1écessai~es.
.
Les Etats-Unis constituent une agglomérabon cons1dérable qw
comprend une centaine de millions d'habitants. Cette population
est d'origine européenne : Anglais,_ Scandinaves,_ Allemands,
ltaliens, etc., se sont établis en Aménque, les prermers au xvue
siecle, les autres depuis 1800. Tous ont cherché hors d'Europe
une vie plus libre au point de vue religieux,_é~~no~que ousocial,
loin des guerres et des entraves de la c1vil1sahon. _Comment
s'étonner des lors qu'eux-memes ou leurs descendants a1e~t g:trdé
la défiance de l'Europe, de ses querelles et de ses comphcations,
et nourri le désir de n'y etre impliqués ni directement ni indirectement?
(1) Conlérenco faite aux officiers de la garnison tle Toulou~e sous les aui,pices de la Faculté des Leltres.

�570

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~•~st done p_ar la formation des États-Unis que s'explique la
pohbque exténeure traditionnelle de ce pays. La charte en est
la. F&lt;l;ewell Adress de Washington qui date de 1796 ; elle conse~le mstamment au peuple américain de se tenir politiquement
al écart d~ l'Europe, laquelle «aun systeme d'intérets primordiaux
sans relation ?vec les notres, ou qui en sont tres éloignés », et surtout de ne pomt conclure d'alliance (1).
Le ~.omplément de la doctrine sera fourni par le président
Monroe dans_ son message de 1823: ni immixtion desÉtats-Unis
dan~ les afia1~es_européennes, ni immixtion de l'Europe dansles
afTa1res améncames.. Un _seul ca~ d'intervention en Europe est
prévu en termes préc1s: «s1 nos dro1ts étaient violés ou sérieusement
menacés. »
, Une seconde co~idé~ation s'i_rnpose, inspirée cette fois par
l étu~e de la Consbtut10n améncaine de 1787. Sans doute le
Prés1dent de la Rép~blique est tres puissant : il peut exercer ;on
veto sur_toutes les 101s votées par le Congrés; il nomme les ambassa~eurs ; il ?st le chef supreme de l'armée et de la marine; enfin.
Il a le dro1t de conclure des traités, mais seulement sur l' auis ei
le consentement du Sénat, et pourvu que ces traités soient ratifiés
par le Sénat ~ la majorité des deux tiers. La pratique est d'accord
avec la théor1e: en 1898 des sénateurs ont collaboré a l'élaboration
de la paix de Paris entre les États-Unis et l'Espagne ; d'autre
part, le~ exemples sont nombreux avant 1914 de traités signés par
le Prés1dent, et définitivement repoussés par le Sénat.

.

• •
Il n?us est désormais loisible d'examiner successivement
l' Aménque_ avant la p~ix de Versailles, la participation américaine
~ la r~dact10_n du tra1té, et la conduite ultérieure des États-Unis
Jusqu a~ tra1té de paix.séparée avec l'Allemagne.
Depms 1912, la prés1dence des États-Unis est aux mains des
démoc~ates re~rés~ntés par Wilson, ancien professeur, théoricien
du. dro1t co~sbtut10nn~l américain, ~artisan dans ses écrits antérieurs ~~ l aug~entat10n des pouvo1rs présidentiels, adversaire
de c~ qu il considere comme l'omnipotence du Sénat. Wilson
réuss~t ~u début de la guerrre a maintenir intacte la neutralité
aménc?me, et la reconnaissance des États-Unis facilita sa
réélect10n en 1916 contre le républicain Hughes.

kf~

d (1
tr~u~era les textes classiques pour l'ótude de la politique extérieure
es a s- nis daos N. l\Iurray Butler, American Foreign Policy (Carne ·e
Endowment for International Peaco, Washington. 1920).
g¡

L' AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

571

Les raisons qui déciderent Wilson a prendre position contre
l'Allemagne et a lui faire déclarer la guerreen avril 1917 par l~
Congres sont bien connues. A ce point de vue, le message du 2 avrd
est particulierement significatif, comme aussi pour l'indicati?n
des buts de guerre de l'Amérique. Il s'agit de défendre les ~ro1ts
américains et le droit de l'humanité. « Nous ne poursmvons,
ajoutait Wilson, aucun but égo'iste ; nous ne désirons ni conquete
ni doinination ; nous ne recherchons ni indemnités pour nousm~mes, ni compensation matérielle pour les sacrifices que nous
(erons sans compter. » Et voici qui mérite encore d'etre noté,
parce que, sans doute, personnel au présiden~ Wilson --: Il!'ais
d'accord également avec la tradition démocratique améncame,
qu'avait jadis formulée le président Monroe en face de la SainteAlliance - les États-Unis ne font point la guerre au peuple
allemand, mais au gouvernement autocratique d~s Hohenzollern.
Un accord stable sur la paix ne peut se maintemr que dans une
soeiété de nations démocratiques. Enfin les États-Unis ne sont
point les alliés de !'Entente, mais simplement leurs associés :
la Farewell Adress n'est pas oubliée.

. •.
Vint la victoire en 1918. Elle avait été précédée, le 8 janvier de •
la meme année, de la proclamation dans un message au ~?n~res
des quatorze points indiquant les buts de guerre americams,
et dont l'influence sur l'élaboration du traité de Versailles sera
considérable. Vaste programme de reconstitution de l'Europe et
du monde, comprenant, a coté de stipulations précises (restituti?n
de l'Alsace-Lorraine, restauration de la Belgique, de la Roumarue,
de la Serbie etc.), l'énonciation de príncipes généraux : établissement de la Société des Nations, liberté de la navigation sur mer,
réduction des armements, suppression des ententes secretes entre
pays, etc.
L'armistice du 4 novembre 1918 fut rédigé par les conseillers
Inilitaires de !'Entente sur la demande del' Allemagne au président
Wilson. L'accord se fit entre Wilson et !'Entente. Le texte
définitií fut transmis par l' Amérique et accepté par I' Allemagne
le 11 novembre.
Restait a préparer la paix. Wilson -voyage sans pr~cédentsquitta les États-Unis pour venir au congres de Versa1lles. Dans
la délégation qui l'accompagnait ne figurait aucun sénateu~. Ce
qui fut plus grave, c'est qu'au moment ou le président W1lson
s'embarquait pour l'Europe, il se trouvait déja en minorité dans le

�572

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
L' AMÉRIQUE ET LE TBAITÉ DE VERSAILLES

Congrés. Des élections avaient eu lieu le 5 novembre, qui avaienl
donné aux républicains, ses adversaires, la majorité dans la Chambre et le Sénat. Des cette époque, Je président Roosevelt conseilJaita J'Europe de rédiger Je traité de Versailles sans tenir compte
des quatorze points et de la Société des N ations; il niait que Je président Wilson représentat l'opinion américaine.
Le 12 janvier 1919 se réunissait le Conseil des Dix (1). Uli
projet de Covenant lui fut soumis par Wilson: le 14 février, Je p
.sident partait pour I' Amérique, afin de prendre contacta ce suje
avecl'opinion publique. L'idée du Covenanl y était bien connue:
suffit de rappeler la ligue formée par le président Taft po
assurer la paix meme par la force. Le projet de Versailles soule
en Amérique de vives critiques, surtout de la part des sénateu
républicains Borah et Knox ; on luí reprochait d'empiéter .s
la s9uveraineté américaine, d'engager les États-Unis dansla pofi.i
tique européenne, d'assurer, dans la future société, la prépo
dérance de J'Angleterre et de ses Dominions. Le court séjo
du président Wilson en Amérique ne désarma pas l'oppositio
La veille de son départ pour l'Europe, Lodge faisait voter au Séna
une résolution (2) tendant a la non-acceptation de la Ligue d
Nations et a la conclusion d'une paix rapide avec l'AJlemagn
La seule modification introduite par Wilson dans le projet de Covenanf fut la réserve faite dans l'article 21 en faveur « d'ententea
régionales comme la doctrine de Monroe », qui ne seraient pas considérées comme «incompatibles avec aucune des dispositionsdu
présent pacte ».
Le 14 mars, Wilson était de retour a París. Alors commencerent
de graves discussions, aujourd'hui encore incompletemen
connues, sur le contenu meme du traité de Versailles. Lne dea
plus essentielles semble avoir porté sur le sort de la rive gauche d
Rhin. C'est a ce moment que fut faite a la France l'ofíre d'une
alliance de la Grande-Bretagne et des États-Unis en cas de retour
offensif de l'Allemagne, engagement restant en vigueur jusqu'l
ce que la Société des Nations fut assez forte pour assurer la paix.
Seulement, le Parlement britannique et le Parlement américain
devaient avoir a se prononcer sur la validité de cet engagement.
La question du bassin de la Sarre et de son rattachement momentané a la France se posa de maniere encore plus grave entre
Clemenceau et Wilson. Elle faillit amener une rupture : le
7 avril, on annon~ait que Je président, découragé, avait mandé f.
(1 ) cr. Tardhm, f.a Paix. Paris, 1921.
(2) CI. Hutidin de 1111-'rc~se américa111e, annécs 1919-1920-1921.

573

!rest Je George Washington. Fut-ce, d'ailleurs, la ~eule raison
pour Jaquelle Wilson manqua d'abandonner ~a part1e ? 11 ne le
eemble pas, a Jire les mémoires de son secré~1re Tumu!ty. ,
Finalement l'accord se fit sur un comprom1s : on déc1da qu un
plébiscite aur;it lieu pour la Sarre au bout_ de qu!nz~ ans. M~is
)'alerte avait été vive et eu t son écho en Amérique, ou, s1Wt le tra1té
connu, il se trouva des journalistes pour parler, a propos de la
Sarre, des exaclions fram;aises.
.
.
Le 28 juin, les Allemands signaient la_paix a Versa11les, et le
président Wilson repartait pour 1'Amér1que.

•* •
Restait, pour Wilson, a faire ratifier par le Sénat 1~ traité de
Versailles, y compris le Covenanl, et le pacte de garantie- francobritanno-américain. Malheureusement pour la France, leur so~
devait etre solidaire, et, aux États-U~s, la !ut~e _entre le. pa_rti
~publicain et le parti démocrate pass1onna_ 1 o~m10n amér1came
et, lui apparut plus essentielle que la consohdat10n des résultats
de la guerre mondiale.
.
.. .'
• Le 10 juillet, Wilson se présenta1t au Sé~at. 11 y pla1da_1t
cause de la Ligue des Nations, affirmait que l 1solement amér1cam
avait pris fin a l'issue de la guerre avec l'Espagne,et,p~rlantde la
reconstitution mondiale, ajoutait : « La seule quesb~n est de
aavoir si nous pouvons refuser la direction morale qm nous est

!ª

offerte. •
.
f'té d 1' b
Mais J'opposition, minime en 19_19, ava1t_pr_o 1
e a. sence
de Wilson ; elle avait aussi élarg1 et mult1plié. ses terrams de
combat ; elle protestait contre le pacte_de ~ara_ntie,. contre la cesBion du Chantoung au Japon {déjala Chines ét~1tret1rée de la Conférence et préparait avec l'Allemagne une pa1x séparée), contre
l'absence de l'Irlande parmi les États représentés.
.
Au Sénat, la Comm~sion des AtTaires étr~n~eres se metta1t au
travail. Aux leaders de l'opposition répubhcame Lodge. e_t K!lox
a'opposait le démocrate Hitchcok, partisan de la rallf1cat1on.
En minorité dans le Congres, Wilson n'avait plus qu'une seulé
ressource: s'adresser au peuple, briser les r ésis~ances _du Séna~ par
la pression de I'opinion publique, comme 1ava1ent fa1t aplus1eurs
reprises ses prédécesseurs. 11 le tenta en _septembre! prena~t
comme plateforme la Ligue des Nations ; ma1~ la malad1e I abatt1t
l Pueblo, et il fut rapporté mourant a Washmgton : pendant de
longs mois, ¡¡ allait vivre isolé du monde, entre sa femme, son
médecin et son secrétaire.
1

�57-4

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Au Sénat, l'opposition allait grandissant ; elle n'avait compris, au début, que trois démocrates et douze républicains ; elle
s'augmenta de l'appui des radicaux, déno~ant agrand renfort de
citations du livre fameux de l'Anglais Keynes les tendances
impérialistes du traité.
De vains efTorts de compromis furent tentés ; s'y ingénierent:
Taft du coté républicain, Bryan du coté démocrate. Les diplomaties fran~aise et anglaise devaient meme aller jusqu'l
accepter, le _cas échéant, la ratification du trai~é avec des réserves.
La prem1ere manreuvre du Sénat eut lieu en octobre. JJ
s'agissait d 'américaniserle traité par 1'adoption de quatorze réserves, dont quelques-unes tres graves. Seuls, les États-Unis seraient
juges de l'opportunité d'une intervention, aucas ou seraient tran,gressées les frontiéres nouvelles des États européens; ils n'admettraient aucune immi::--..i.ion dans leur législation, en ce qui conce,nait l'émigration ou la réglementation du travail; la Grande-B~
tagne et ses col_onies ne disposeraient que d'une ~o_ix _dans la
Société des Nations, etc. Le 19 novembre, la ratif1cabon pure
et simple était rejetée.
Un artífice de procédure et la modification du reglement permirent un nouvel examen du traité. l\Iais Wilson n'admiC
aucun tempérament, aucune réserve apportée au texte. L'intraosigeance du président facilita le rejet, qui fut définitif lors du vote
du 19 mars 1920: sur 84 sénateurs, 35 se prononcérent négativement, 49 affirmativement. La majorité des deux tiers n'ét.ait
pas atteinte : elle cut du etre de 56 voix contre 38. Du
meme coup était frappé a mort le pacte de garantie.
Victorieu:-e, l'opposition poursuivit ses avantages. La résolution Porter, proclamant l'étatdepaix avec Berlin,adoptéeenavril
a la Chambre des représentants, devint la résolution Knox, accel)".
tée en mai au Sénat, mais arretée par le veto du président, seul pouvoir qui demeurat entre ses mains. Sim~le geste sans p~rté~, au
moment ou dans toute l'étendue des Unded Siales se hvra1t la
hataille présidentielle !
Comme a la précédente élection, deux partís s'afTrontaient,
républicains et démocrates, les premiers rcprésentés par Ilarding,
les seconds par Cox. Sénateur, Harding entendait gouverner
d'accord avec le Sénat, revenir a la pr!l.tique normale de la Constitution ; il rejetait le Covenani et ctait favorable a une _raix
sépar~e avec l'Allemagne. Cox conservait la Société des Nabons,
et, malgré Wilson, se déclarait partisan de la ratification du traif;'
de Versailles, avec des réserves. La paix européenne devenait
l'enjeu de la lutte entre deux partís aux États-Unis.

L'AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

675

Le 2 novembre, Harding remportait une victoire co~p)~.
11 n'entra d'ailleurs en fonction, conformément a la Constitution,
qu'en mars 1921, et prit comme secrétaire d'État Hughes : ~uelle
allait etre sa politique en fonction de l'Europe et du tra1té de
Versailles ?
Son message inaugural du 4 mars le montrait hostile a toute
entente meme limitée. « Nous ne serons jamais sourds a l'appel
de la civilisation... Mais l'Amérique, édifiée sur les fondements
qu'a posés l'inspiration de nos péres, ne saurait faire partie
d'aucunc alliance militaire permanente {l). »
En avril 1921, un dernier effort semble avoir été tenté d~ caté
franl&lt;ais par l'envoi de la mis~ion Viviani ;_ ~u ~oins en ce q_ui coneernait la Société des Nations, la rabf1cabon du tra1té de
Versailles et du pacte de garantie, l'échec fut com_Pl~t.
.
Entre temps la motion Knox, déclarant rétabh 1_état de p~ix
entre les États-Unis et les Puissances Centrales, ava1t été repnse
au Sénat 1 et finalement adoptée le 2 juillct. Un projet analogue
lvait été accepté par la Chamhre ;·cette fois, iln'y eut plus de veto
présidentiel.
·
.
Un pasen avant, décisif celui-la, allait etre fait par H~rd_mg po~r
l'établissement d'une paix réguliére. Des . né~oc1ation~ ~1rectes eurent lieu a Berlín entre le comm1ssa1re amér1cam
Dresel et le Dr Rosen · elles aboutircnt le 25 aout a un traité (2).
La jouissance de tou~ les avantages stipulés p~r le traité de
Versailles en matiere de désarmement, de réparabons, de clauses
financieres et économiques, était accordée a l'Amérique. Tous les
articles relatifs a la Société des Nations, aux frontieres de l'Allemagne et de l'Europe en général, étaient retranchés. Les démocrates furent presque seuls a protester. .
.
En fait les États-Unis ne se sont pomt désmtéressés des avantages qu¡' pouvaient leur échoir en vertu du traité de Versailles.
D'une maniere interinittente, ils ont eu des représentants, délégués
officiels ou simples observateurs, a ~a Conférence des am~assadeurs a la Commission des Réparabons, aux Conférences mteralliée~. lis ont meme gardé des troupes sur le Rhin, dont la
majeure partie, il est vrai, a été évacu_ée en 1922. En_ ~ar~ de la
meme année, ils ont rappelé, du fa1t de leur par_tic1p;i.t1on a
l'armistice leurs droits au remboursement des fra1s d occupation. Enf~, vis-a-vis de la France et de l'Angleterre, ilsontmain{I) Prcsque aussi retentissanles furont, en novcmbrc 1921, it Liverpool,
les déclarations de I'ambassatleur des Étab-Unis a Londres, George Ilan·ey,
rappelant lo message de Washington en 1796.
(2) Ct. France-Amérique, 1921, p. 282.

�576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Le bible dans la poesie francaise</name>
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        <name>Le theatre romantique</name>
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        <name>Philosophie de Plotin</name>
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N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�386

LB 'l'Rf:ATRB ROl(ANTIQUE

REVUE DES COIJRS BT CONFÉRENCE8

app~rut toute bario~ée de carreaux verts. Des lors, le brouhaha
~evmt tel qu 1a peme entendit-on le nom de l'auteur quand
il fut prononcé a la fin de la piece.
'
L:au~ur était Alfr~d de Musset. 11 avait tout juste vingt ana,
-quo1qu il fut p_resque 1llustre, ayant publié un an auparavant son
prem1er re_cueil de vers, les ~onles d' Espag':e el d' Italie jusqu'l
et~ c~mp?S M ardoche. 11 ava1t a coup sQr I'mstinct dr•matique,
et 111 ava1t prouvé ?éja dans ses Conles d'Espagne el &lt;f Ilalie ea
donnant l! form? d1aloguée au petit conte intitulé Les Marron,
dufeu. Ma1s, apres la mésaventure deLaNuit vénilienne il fit serment_de ne plus fai~e jouer aucune piece, de ne plus 's'exposer
a~ nsées d 1un publ_ic plus se_nsibl~ au gros intéretdela péripétie
qua la va!?ur _po_étique_ ou littéra1re de l'reuvre représentée. D
déclara qu Il d1sa1t_ « ad1eu. a la ménagerie », et. s'il ne renon~
pas pour cela a écnre des p1eces, celles qu'il écrivit peu de tempe
apres ne furent pas j~u~es et ne semblaient pas pouvoir l'etre. n
!I'ouva pour les défm1r et les classer une appellation nouvelle ;
d les appela Speclacle dans un fauteuil. Telle est la rubrique sous
laquelle parurent dans son second volume de poésies publié en
1833, _deux peti~s reuvres intitulées La Coupe et l~ levres et
A quo, révent les ¡eunes filies. Elles y sont précédées d'un Avil

au lecteur:
Figure-toi, lecteur, q_ue ton mauvais génie
T'a fa_it prendre ce s01r un billet d'opéra.
Te voila devenu parterre ou galerie
Et tu ne sais pas trop ce qu'on te chantera.
I1 se peut qu'on t'amuse, il se peut qu'on t'ennuie •
I1 se peut que l'on pleure, a moins que l'on ne rie .'
Et ,l_e terme moyen, c'est que l'on brullera.
'
Qu importe ? c'est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t'olTre une chance égale
I1 te coOte a peu pr~s ce que coOte une stalle ·
·
Ouvre-le sans colere, et lis-le d'un bon reil. '
Qu'il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune •
Un spectacle ennuyeux est chose assez comm~ne
Et tu verras le mien sans quitter ton tauteuil.
'

La Coupe el les levres et A quoi révenl les jeuna fillu n'étaient
qu? le c~m~encement d'une longue série d'reuvres qui constituent
auJourd hm pour nous le théatre d' Alfred de Musset, et qui s'éc-..,
l?nnent de 1833 a 1855. La plupart, et les meillelll'es, ont paru ea
1 espace ~e quatre a~s, de 1833 a 1837; ce sont : André del Bario,
La Capri~ de Mar~anne, Fantasio, On ne badine pas avec l' amOIII',
Lorenzacc_io, Barb!rme, Le Chandelier, 11 ne faul jurer de rien,
Un Caprice. Enswte, sa production s'est ralent.ie. 11 ne aerait pll

387

to1tt l fait exact de dire que Muuet. ~t.ait. fioi a vingtrae~ am,
ni méme a trente; mais il est vrai qu'a partir de sa trent.ieme aDDÑ
il a peu produit. En fait de poéaies, il n'a plus produit que
de petites choses, stanc~, sonnets ou ~ha~o~; et, en fai~ de

preces,

s'il en a produ1t encore de b~en Johes: ll faul qu_ un,

perle soit ouverle ou ferm,e, On ne saurad penur d loul, Louilon,
Carmosine, Beltine, l' Ane et le r-uiBSeau, elles ne valent pourtut
pas les premieres.
Jusqu'en 1847, aucune de ces pieces ne fut jouée. C'est en 1847
qu'une actrice fran~aise, Mme Allan-Despréaux, eut pour la premi~re fois l'idée de jouerune piéce de Musset, aSaintrPétersbou:rg,
ofl elle se trouvait de passage. Elle joua Un Caprice, et, de retoud
Paris, le joua de nouveau, cette fois au ThéAtre-Fran~. Et o~
m successivement parattre sur la scene: llfaut qu'une parle ,oit
orn,erle ou fermie, ll ne faut jurer de ríen, Le Chandelier, Arulré al
Sarlo en 1848 - Louison et On ne saurait penser d loul, en 1849
- B;ttine et les Capricu de Marianne, en 1851- puis,apres la
mort du poete, On ne badine pas aoec l'amour, en 1861 -: Carmosine en 1865 - Fantasio, en 1866 - .A quoi rér,en1 lea ¡eum,
fiQes e~ 1880- Barberine, en 1882- Lorenzaccio, en 1896.
11 ~'est rencontré en I'espace de soixante-dix ans trois ou quat.re
acteurs dignes de jouer du Musset. Ce furent jadis Augustine et.
Madeleine Brohan¡ pluspres de nous, Delaunay et Le 1=1argy. Et.
• je ne dis pas qu'ainsi jouées les pieces de Musset ne s01ent pour
le spectateur un exquis plaisir. Mais il est trop ce~tain q1;1e ce
sont la des cas exceptionnels; et, de plus, pour qu elles _pwssent.
6tre jouées, il faut leur faire subir des arrangements qw sont ~e
véritables mutilations, de vrais sacrileges. II est bon de savoll'
qu'il n'y en a quetrois, Un Caprice, llfaut qu'une porlesoilouueru
ou fermée, et Betline, qui aient été jouées .~t pu.iss~nt I l'étre
tenes que Musset les avait conc;ues et telles qu il les avait d abord
écrites. Toutes les autres ont été remaniées en vue de la représentation. Quelques-unes l'ont_ été par ~ui-m~me;d'.autres, apres ~
mort par son frere Paul, et, il y a enVIron vmgt-cmq ans, lorsqu I1
prit fantaisie a Mme SarahBernhardtdejouer Lorenzaccio, c'estun
certain Armand d' Artois qui se chargea ~ corriger Musset et
d'adapter l'reuvre aux exigences de la scene. Je ne puis songer
ll indiquer en quoi consiste pour chaque piece le travail d'arrangement. TI consiste quelquefois en additions, plus souvent en coupures, refontes, transpositions dans l'ordre des scenes. L'étude en
serait longue et semblerait assez fastidieuse. On peut la faire
soi-meme en comparant au texte les variantes qui figurent
aujourd'hui dans toute bonne éditiondeMusset. DumoiD1puis-je

�38t

RBVUB DES COURS ET CONFÉRBNCBS

U1 THiATBB ROJIANTIQUB

úDrmer qu'il n'est aucune de ses piécel qui n'ait beaucoup soutles

"krit en septembre 1832 et pub~é avec~aCoupe el ~~en 1 ~
je veux dire A quoi rlo,nl lu 1w_na f~, la dermére p1éce qu il
ait écrite en vera jusqu'a sa Lou,aon qui est de 1849.
•
En quel temps en quel paya se puse I'action ? Je n'en t1a18
rien • le texte ne
d'autre indication que celle-ci : • La aeéne
est o~ l'on voudra • et les personnages t1'appellent Laert.e, ll'WI,
Silvio, Ninon et Nh'lette, Flora, Spadille et ~uinola. La • premiére scene ae passe dans la chambre de N1non. Ce M1'81t u11
meurtre que de I' analyser :

388

d'étre«anangée1delasort.e,memecellesqu'ilaarrangéeslui-m6me
pour en rendre la représeni&amp;tion pouible. Car si charmantea
encore qu'ellea puiuent nous sembler il la scéne, elles n'y sont
pu a leur place, et c'est pitié de les voir lil. Leurs fratchea
couleun se fanent, leur grAce aérienne se Oétrit il la
broi&amp;le lumiére de la rampe ; le reve se matérialise. Elles sont
bien du thé&amp;tre, puiqu'elles sont une pensée del'auteurtraduite
en silhouettes d'hommes ou de femmes qui vont et viennent, et
parlent. et sourient ou pleurent devant nous. Mais, plus encore que
celui de Hugo ou de Vigny, ce théAtre est un théAtre de poéte qui
échappe en réalité il toute définition, qui ne connatt aucune loi
et. ne tient compte d'aucune difficulté ou d'aucune néce88i~
matérielle, un théAtre qui est la Oeur du romantisme et qui
cependant est quelque chose de plus et de mieux que du drame
romantique, un tbéatre qui est poésie toute pure. LA est son originalité, le secret de son éternelle jeunesse. Nous n'avons pu
noua emp&amp;her de nous apercevoir qu'il part de rares exceptiona
lea drames de Hugo et de Vigny ne valent pas leur reuvre lyrique.
L'art du théltre est un art si conventionnel que le génie peut a'y
trouver il l'étroit, et que le vrai y prend toujours I'apparence de la
fiction. Mais le cas de Musset est tout autre. Son tbéAtre n'est pas,
comme chez Hugo ou Vigny, la partie a demi mortedesonreuvre;
il en eat la partie la plus vivante, la plus jeune, la plus originale.
Je sais qu'il a eu des mattres, et je le dirai. On n'en sentira qutl
mieux combien son art est personnel. Mieux encore que daos aes
plus beaux vers lyriques; mieux encore que dans Namouna ou
Rolla, les Nuilsou leSouuenir, il s'est peint lui-m6me et livré dam
son théAtre. 11 est la, vivant, l'ironique et douloureux « enfant
du siécle 1 1 dans l'étrange complexité de son etre, avec toute
sa fantaisie, tout son esprit impertinent et toute sa tendre sensibilité; et nulle partil ne s'est montré plus véritablement poéte
que dans ces piéces presque toutes écrites en prose.

..
Je ne puis les étudiertoutes en détail,etparexemple,jene m'atiardepasil parlerdes Marromdufeu, deLaNuil r,énilienne, ni m&amp;me
de La Coupe el les levres. Dans ces trois premiers essais, et malgÑ
les beaux vers que renferme le troisiéme, Musset n'est qu'un
écolier qui s'amuse ; il n'est dégagé ni de l'influence de Byron,
ni des partis pris romantiques; il n'est pas vraiment luí, quoique aa
personnalité commence a poindre. Je vais droit au chef-d'c.euvre

porte

N1NETTB

Onu heures vont sonner. - Bonseir, ma ch~re 1mur,
Je m'en vais me coucber.
Nncol'C
Bon1oir. Tu n'as pas peur
De traverser le pare pour aue, ll ta chambre 'l
11 Hl si \ard 1 - Veux-tu que fappelle Flora 't
Nll'IETTB

Pas du tout. - Mais vois done quel beau ciel de aeptembn 1
D'ailleurs, j'al Bacchanal qui m'accompagnera.
Bacchanal I Bacehanal 1
Elle ,ort en appelanl ,on claitn.
,•agenouillant 4 10n prie-Dieu.
O Chri,le I dum ffzut cruci
Ezpandi1 orbi brachia,
Amare da crucem, tuo
Da no, in amplezu mori.
Elle dithabille,
:'.111:cETTE rcnlrant ipouvanlie ti ,e Jetanl dan, ~n fauleuil.
· ·
'
Ma chere, je slll8 morte 1
N1N01C,

,e

N1NON

Qu'aa-tu 'I qu'arrive-t-il 'l
NINBTTB

•

Je ne peux plus parler.

N1NON

Pourquoi , mon Dieu I Je tremble en te voyant trembler.
NtNETTE

.Je n'élais pas, mach~~. u,trois pas de ta porte;
Un homme vient l!. m01, m enllwe dans ses bras,
M'embrasse tant qu'il r.ut,me repose parterre,
•
Et se sauve en couran •
NtNOl'I
Ah I mon Oieu I comment faire ,
C'e&amp;t. peut-itre un voleur.
NtNETTB

Oh I non, je ne crols pas.
11 avait sur l'épaule une chatne superbe,

�LE TBÉATRE ROMANTIQUE

390

REVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir
Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe'.

.............................................
NINON

C'est peut-étre papa qui veut te !aire peur

Dans tous les cas, Ninette, il taut qu'on te r;mene
Hóla l Flora, Flora l reconduisez ma soour.
·
Adieu, va, ferrne bten ta porte.
NINETTE

,
Et tol, la Uenne
Elles s embras,ent. Ninette sort avec Flora. •
seule, mettant son verrou.
Des éperons d'argent, un manteau de velours 1
Une chalne l un baiser l - C'est extraordinaire.
N1NON,

.. . . . . . .. . . . . ... . . .. . ..~·............... .

Elle ,•auoupil. -NOn entend par la fen~tre le bruit d'une guitare et une voix
lnon, Ninon, que tais-tu de la vie 'l
·
L'heure s'enfuit, le Jour succede au Jour
Rose ce soir, dernain flétrie
·
Comment vis-tu, toi qui n'as pai d'amour 'l
N!NON, ,•~veillant.
E5t·ce un réve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour.

LA. vovc, au dehors.
Regarde-toi, la jeune filie f
.
, . Ton _creur bat, et ton ceil pétille.
AQu3~urd hui le prmtemps, Ninon demain l'hiver
uo1 l tu n'as pas d'étoile, et tu v~s sur la mer 1 •
Au ~ombat, sans musique, en voyage sans livre 1
iur l tunas pas d'amour, et tu parles de vivre 1
0 'pour un peu_ d'amour je donnerais mes jours
Et ;e les donneralS pour rien sans les amours.
N!NON

Je ne me trompe pas ; - singuliere romance !
Comment ce chanteur-la peut-il savoir mon nom 'l
Peut-étre sa beauté s'appelle aussi Ninon.

Se~ .é.pe.roii~· d;a'r~iii·b;ill~~it" d;~~ ·1~· ;¿;é~·:.
Unne chatne a glands d'or retient son rnanteiu noir.
releve en rnarchant sa rnoustache frisée
Que! est ce personnage, et cornrnent le sa~oir 'l

L'émoi de Ninon et de Ninette est déja bien grand le lendemain
quand elles se levent. Au déjeuner, outre leur pere le bon vie~
duc Laerte, outre leur cousin Irus - un grand dadais toujours
é}égant ,comme une gravure de modes et qui voudrait bien épouser
l une ~ elles, sans trop savoir laquelle il préfére - elles
aper~oivent un nou~eau venu, Silvio, fils d'un ami de leur pére.
La pensée leur VIent probablement qu'il est le mystérieux
chanteur de la nuit précédente ; elles osent a peine le regarder.

391

Mais voici que Flora, la servante, les prend l'une apres l'autre
en particulier, et leur glisse a chacune un billet galant signé
Silvio ; c'est une demande de rendez-vous pour le soir méme.
Le soir venu, avec mainte précaution, mainte petite rose, Ninon
eherche a se débarrasser de Ninette, Ninette a se débarrasser
de Ninon, chacune voulant rester seule sur la terrasse pour y
attendre l'heure du rendez-vous :
·
Que fais-tu la si tard, rna petite Ninette 'l
II est temps de dormir. Tu prendras le serein.

Et l'autre:
Va te coucher, Ninon; ¡e ne saurais dormir.

Peu a peu, et toutes deux pressées du mémedésirdeconfier a
quelqu'un le secret qui les trouble, elles se montrent les lettres
qu'elles ont re~ues lematin :horreur !horreur et mystere! .lesdeux
lettres sont exactement pareilles et signées du méme nom.
Elles se récrient, indignées. Quel monstre que ce Silvio, et quelle
énigme ! II faudrait pourtant savoir qui il est, et qui il aime, et ce
qui se cache au fond de tout cela. Leurs petites tetes travaillent,
se montent, et, au 1ieu de rentrer, de fuir l'infame séducteur, elles
l'attendent. Soudain, il arrive, une épée au poing, drapé dans un
grand manteau, et, en méme temps, par une autre porte, survien
nent le duc Laerte et lrus. Les épées s'entre-choquent ; Irus,
qui est un poltron, crie: &lt;t Je suis mort ! » et tombe par terre,
bien qu'il n'ait pas re~u la plus petite égratignure. Ninon et
Ninette pleurent, se tordent les bras, et se jugent a tout jamais
déshonorées par un tel scandale. Et le lendemain, au réveil,
Laerte les voit venir toutes deux, d'abord en habit de religieuses,
puis en habit de bergeres. Elles lui disent leur ferme résolution
de renoncer au monde et de vivre soit au clottre, soit aux champs,
hors de la société qui leur semble horrible. Elles sont bien résolues
a ne pas épouser Irus, qui est un sot et un pleutre ; et quant a
Silvio, comment épouser celui qui est venu jeter le trouble au foyer
de leur pére, qui est. venu pour les séduire, pour les enlever peut~tre, une guitare ou une épée au poing 'l Mais le pére sourit;
il a deviné sans peine que, si toutes deux détestent Irus, toutes
deux aiment Silvio; et, puisque de son c6té le creur de Silvio s' est
prononcé, puisque Ninon est celle qu'il aime, il l'épousera:
Il ne s'en ira point, ne pleurez pas, Ninette.
Embrassez votre frere - il est aussi le mien. Et vous, mon cher Irus, ne baissez pas la t~te :
Soyez heureux aussi : - votre habtt vous va bien.

�LE THiATRB ROIIANTIQUE

RBVUB DBS COUR8 ET CONFéRENCES

e:

. ~nai le duc Laerte en vient A son but, qui était de rendre I
~:1~ule ~ux ye~x ~e aes filies et de marier l'une d'elles Ason
VI~C
~ui, e eat Laerte lui-méme qui avait monté la pet.ite
co~ . e ~atinée A transformer Silvio en héros de roman . c'eat
lw qui ava1t embras~é Ninet~e daos le jardín, luí qui avait ¡hanW
aous la fenétre de Nmon, lm qui avait dit A Silvio d' t
h
ell~_l'épéet ~ la ~ah~. 11 a ~onté la petite comédie un
qu I1es ga1, qu 11 a1me A nre :

;t

e:e:rp:r:

C'est le métier des vleux de dérlder le temps,

et surtout parce qu'il connatt le creur féminin
une tbéoriep:~~fi

0 ird été jeu_ne. 11 a toute
: 0 ;;v·e.ntJ. d 'afin"'.
10 11 1a
u premier acle :

Recevoir un mari de la main de son per
Pour une jeune filie est un pauvre régaT:

fi;~;tii~; ¡;; ~~i.is"

d;été; ¡~; ·i:~~ ~¡~·c~·é¿h¡1j9
n~ P e 8 la mam, un manteau sur les yeux '
Qu une enfant de qulnze ans réve ses amouréux
tv•~t de se montrer, il faut Jeur apparaltre
·
e re ouvre la porte au matériel époux '
~•. a toujours l'ldéal entre par les tenétre;
o,la, mon cher Silvlo, ce que fattends d~ voua
Connalssez-vous l'escrime ,
•

f.

SJLVJO

Oul, je tire l'épée.
L.t.ERTE

~~ pour lo plstolet, vous tuoz Ja poupée,

e5 l•ce pas ' - C'est tres bien · vous tuerez
Mes filies tout li l'heure ont rec;il deux billets ~es valets.
~: 1h~rchez pas, c'est mol qui les ai fait remeÍtre
Une 1!'irr:uda' comprelniez ce iue c'est qu'uno lett~ 1
amour, orsque 1 on a quinze ans 1
g~elle charmante place elle occupe longtemps 1
abord aupres du creur, ensuite il la ceinture
La _poche v,ent apres, le tiroir vient enffn
'
~::i:;omme on promene, en tralneaux, ·en volture 1
e on 1a m.,ne au bal I que de fois en chemin
le fond d~ la poche on la presse,' on la serre' 1
_comm~ on r1t tout bas du bonhomme de ere
u1 ne vo1~ J_amais ~len, de temps immémor1f1 1
uel travall 11 se fa1t daos ces petltes tétes 1
Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous étes
rous, n l'heure qu'il ost? - Vous étes l'ldéal'
e prince Galaor, le berger d'Arcadie.
•
Vou~ etes un Lara ; - J'al signé votre 'nom
Lo v1eux duc vous prenait pour son gend •
ton I Vous tombez du ciel comme une tr!';Mle mais non,
ous rossez mes valets ; vous forcez mes verro~ •
~ous ca_res~ez le chien ; vous séduisez la fflle . X '
ous fa1tes le malheur do touto la famllle .
'
VollA ce que l'on veul trouver dans un 6p.oux.

~:ns

8

;ª

,.

e~°;a:

•
• •
L'idée que Musset exprime la, et qui eat le sujet méme de sa piéce,
at, on le voit, qu'une Ame jeune ne saurait se contenter du réel,
'elle s'imagine la vie plus romanesque, plus aventureuae, plus
e que la viene l'est réellement, et qu'il faut qu'elle se trompe
ai pour étre heureuse, qu'il est bon qu'elle se trompe ainsi.
N'y a-t-il que les Ames tres jeunes qui faBBent de ces réves ou qui
complaisent en ces illusions-la ? Je ne sais trop. Je croia
p'il n'y a que les sages - c'est-A-dire des gens bien vieux, bien
busés, bien revenus de tout - pour accepter la vie telle
111'elle est, pour comprendre l'inutilité du réve et se résigner A la
ihlité. Oli est la raison d'étre de l'art et de la littérature, sinon
UDB l'étemel besoin qui nous pousse Afuir la réalité dans le réve?
est en particulier le secret de la prodigieuse fortune que
1e roman a faite depuis quelques siecles. Et il y aurait tou~ une
liatoire Aécrire des eflorts que l'Ame humaine a tentés de tout
lemps pour se dissimuler a elle-meme les platitudes et la monotolie de l'existence. Qui ne voit, par exemple, qu'ainsi s'expliquent
toua les jolis mensonges de la vie de salon A la fin de l'ancien
ngime, depuis les jours de l'HOtel de Rambouillet jusqu'aux jours
tle Trianon ? La biographie de la société aristocratique au xvn6
d. au xvmº siecle pourrait se résumer dans ce seul mol : l'artilic:iel. Précieuses de 1630 ou marquis de 1760, toute cette humaliU si coquettement apprétée, si factice - factice de la téte
aux pieds et depuis son vocabulaire jusqu'b. ses modes sentimenlalea, depuis ses robes A paniers jusqu'a ses perruques - n'était
lU fond qu'une humanité blasée, laBBe de vivre, et qui cherchait
Aae distraire en se donnant a elle-méme une perpétuelle comédie.
Mais si nous révons a tout Age, si a tout Age nous cherchons
..iinctivement 11. embellir le réel au tour de nous, ce besoin de l' Ame
•'eat jamais plus impérieux que dans la premiere jeunesse.
Deat impérieux, et il ne Jaisse pas que d'étre assez respectable
1t touchant, car, au fond 1 il est une forme du sentiment de l'idéal.
f.Drneille était un contemporain de l'HOtel de Rambouillet ;
• lragédies ont paru daos le méme temps que le Cyrus ou La
CUlie, et c'est en somme le méme instinct de l'Ame humaine qui
•'exprime ici en réve héroique et sublime, la en reve sentimental
et ~lant. Peut-étre est-ce un tort que de railler un instinct aussi
paíasant que celui-la, et qui, s'il nous expose parfois a de plai•
~~ déconvenues, est aussi celui qui nous rend capables de nous
aftl' au-dessus de nous-mémes. Cervantes le savait si bien qu'en
-.Iant s'égayer aux dépens des réveurs ou des idéalistes, en

�394

395

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

contant l'histoire de Don Quichotte, il a écrit un livre qui touch
par instants encore plus qu'il ne donne envie de rire, et qu'en 1'
refermant nous nous demandons si c'est Don Quichotte qui a to
ou si ce ne serait pas lui, par hasard, qui a raison. J'ai touj
pensé que, dans sa comédie desPrécieuses ridicules, Moliere av ·
été bien dura ses deux jeunes héromes, Cathos et Madelon,
quelles ne sont, a y regarder d'un peu pres, que Ninette etN·
en robes Louis XIV. Les deux marquis, du Croisy et Lagrange,
conduisent a leur égard comme de simples goujats, et elles
raison de dire qu'ils leur ont«jouéunesanglantepiéce» enles
aant a prendre deux laquais pour deux héros de roman. Et
était done leur crime pour que Moliere ait jugé a propos de ~
égayer ainsi a leurs dépens ? Leur crime était celui de N ~
et de Ninon ¡ il était, comme elles le disent, de ne
vouloir se trouver mariées du jour au lendemain sans avoir pp
choisir leur époux, sans que leur creur ait battu, sans qu'ella
aient eu leur petit roman avant d'etre a jamais condamnée1 Ua
prose de la vie conjugale ; leur crime était, de ne pas aimer
gens qui « viennent de but en blanc au mariage » et «preJllltlJl.,
justement le roman par la queue &gt;&gt;. J'aime mieux la souriallt.e
indulgence du duc Laerte que la brutalité de Lagrange et de
Croisy, et je sais gré a Musset d'avoir eu ici la inain plus 1~
que Moliere.
A deux reprises, en revanche, le theme d' A quoi révenl les¡,.,.
filies a été traité, ce me semble, avec une légéreté de main prelql&amp;
égale a celle de Musset, une premiere fois au xvme siecle par
Marivaux, une autre fois de nos jours par Edmond Rostand i G
il n'est pas de meilleur moyen de gouter le petit chef-d'ceum
de Musset que de le comparer au Jeu de l'amour el du hasará •
aux Romanesques.
Le théatre de Musset doit quelque chose a Marivaux, cela
pas douteux. II présente meme, ga et la, des traces d'imitalltlt
consciente et directe.L' Ane et le ruisseau, qui estla derniérepiice
de Musset et ne fut publié qu'apres sa mort, est imité de l'H~
,tratageme, de meme qu' Il jaut qu'une porte soit ouverle ou fen,,#1
est imité du Legs. Ailleurs, si l'on ne peut dire qu'il y ait imitation, on ne peut s'empecher de remarquer qu'il y a des r ~
blances, des rencontres, une certaine communauté ou P ~
d'humeur, Marivaux ayant eu, luí aussi, bien de la fan
dans !'esprit, et ayant en outre été toute sa vie, comme M~
le peintre ou le poete de la femme et de l'amour. Mais il reall
toujours entre eux cette différe:,:ice que Marivaux est plus h ~
de théatre que Musset, et Musset, plus poete que Marivaux.

c'est ce que l'on sent bien en comparant le J eu del' amour el du
ja,ard avec A quoi révenl les jeunes filles.

a

n.'•

La donnée, en son point de départ, est la mem~. _L'héroi~e ~u

Jeu de l' amour el du hasard, la tres aimable et spmtuelle SilVIa,
est aussi une jeune fille a qui la vie semble bien plate et qui n_e
détesterait pas d'y meler un petit grain d'aventure. Elle auss1,
tlle pense que :
Recevoir un mari de la main de son p~re
Pour une jeune filie est un p'auvre régal.

Quand son pere lui parle d 'un certain Dor:inte, a qui ~l _voudrait

la marier, elle ne dit pas non, mais elle fa1t ses cond1tions. La
condition, c'est qu'elle va changer de co~~ume avec sa soubrette,

et jouer aux yeux de Dorante, !º~qu_il se pr,ésent~ra, le, ~er.aonnage de Lisette ; elle pourra ams1, dit-elle, l étud1er a l aise,
le bien connattre avantde dire oui ¡ que s'il venait a s'éprendre
d'elle sous son travestissement, a l'aimer sans la connattre et
malgré son petit bonnet, tant mieux : elle ser~it done sure
llU'elle est aimée pour elle-meme. II m'a touJou~ semblé,
,uant a moi, qu'elle raisonnait assez mal, et que s1 Dorante
•'éprenait d'elle, comme il arrive, tout en la prenant pour une
1Gubrette, cela prouverait surtout que Doran~ est_ capable a
l'occasion d'aimer une soubrette - et cec1 sera1t un. peu
inquiétant pour !'avenir du ménage. Mais n'impo~e ; le fait est
que comme Ninette et Ninon, Silvia veut avo1r son roman i
tt ~lle l'a 1 grace a la complaisante bonhomie de M. Orgon son
pere, qui 8 e prete a ce caprice; elle~'ameme bien plus com~let
1
011 plus compliqué qu'elle ne I ava1t prévu.. ~ar, de son coté'.
Dorante a imaginé meme ruse, avec la complic1t~ de M. Orgon,
il a changé d'habit et de r6le avec son valet Pasqum, en sorte que
Silvia sent bienwt non sans épouvante, qu'elle s'éprend de ce
valet en qui se cache Dorante, tandis que celui-ci s'éprend, non
llns remords, de la soubrette en qui se cache Si_lvia. . .
.
ll faut Jire la piece de Marivaux pour savo1r comb1en il ava1t
~'esprit et de grace dans !'esprit. ~•e~t, d'un ~out a l'a~tre, ~n délice, soit qu'on entende parler Sil:"1ª• et q~ ?n la v01e d ª~?rd
tchapper, a force de malicieuse gaieté, au ~1d1cule de la pos1ti~n
ti fausse ou elle s'est mise soit qu'on voie peu a peu sa petite
Ut.e s'égarer et battre la ca~pagne, a mesur~ qu'~lle se,nt l'amour
llatlre bien malgré elle dans son creur- s01t enfm qu on observe
l'attitude de son pere et de son frere Mario, qui tous deux sont
4ans le secret de la comédie, s'amusent de son embarras, et
tttnnent malicieusement plaisir a l'accrottre.

�396

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maie, d'une part, remarquons combien une pareille reuvre
dalie, malgré ~e. qu'il y a d'imprécis dans son cadre, malgré
noma de fanta1S1e que portent lee personnagee. Une' époque
déterminée revit sous ces jolis costumes Watteau et c'est p
sém~n~ !'époque méme de Watteau, c'est le xvn~e siecle qui
l~ahit ici ~ toute minute. 11 y a la de la tendresse, un peu d'
bon, un peu de poésie, certes ; mais il y a la surtout de l'
et de !'esprit. Est-ce une jeune filie que Silvia ? Si on l'é
causer ~vec Liset_te a la premiere scene, on verra qu'elle en
long d~Ja sur la ~e~tles~ensonges de la vie,surle mariage et
décepbons. On I a dit mamtes fois et avec raison : les jeunes
d_u théAtre de Marivaux sont des femmes. Ce sont des femmes d
siecle qui n'étaft q~'esprit. ~•amo~r est chez elles le cap·
une forme de l ennui, une distracbon cherchée · il est selont~tre de la piece, « un jeu • et un sourire; il parle ~n jolÚa
fm, alambiqué, précieux ; mais le chant, les divines effua·
des amants de Musset, ne les demandons pas ñ Marivaux.
Et, d'autre part, pouvons-nous un seul instant oublier
lisantLe J eu de l' amour el du hasard, que nous sommes au théA'
~omment l',~ubl_ier? ~omme?t ne pas sentir ce qu'il y a d'
ciel dans l mtngue si adroitement conduite dans ce do
d~guisement}e ~ilvia et de Dorante, tous deu~ prisa leurpropll
piége, dans I mtngue paralléle que forment les amours de ·
et de Pasquín, travestís eux aussi, chacun croyant duper l'a
et dans le double dénouement qui unit la soubrette au valet.
meme temps que la mattresse au mattre ? C'est du théltle
délicieux, mais c'est toujours du théatre.
. J'en di_rai a peu pres autant des Romanesques, la jolie peli!!
piéce qui fut le coup d'essai d'Edmond Rostand alors qa'I
avait vingt-cinq ans.
'
, Que le . sujet soit celui d'A quoi r~venl les jeunu fiU,,.
1auteur lui-meme est la pour nous en avertir. 11 ne se cache
d'etre l'éléve de Musset, et il a eu soin d'écrire 1 comme •
mattre, en tete de sa piece : "La scene se passe ou l'on vouda;
pourvu que les costumes soient jolis. &gt;i
Deux peres, vieux amis et voisins de campagne Bergarnin el
Pasquinot, ont l'un une filie, Sylvette, et l'autre u~ fils, Pe ·
lis souhaitent de les marier afín de vivre désormais et pourtouj
ensemble. l\~ais les de~ jeunes gens ne s'aimeront pas, s'ilscroi
que leur umon est le fait de la volonté paternelle. 11 s'agit d
d~ renouveler la vieille ruse du duc Laerte. Bergamin et Pas~
!eignent d'etre brouillés a mort. Entre leurs deux prop ·.
ds élevent un grand mur : défense a Sylvette d'aimer P

39¡

• Percinet d'aimer Sylvette. Aussitl&gt;t, ils s'éprennentl'un de
t.re, et Percinet est sans cesse perché sur le haut du mur,
oguant tendrementavec Sylvette. Puis, Bergamin et Pasquinol
binent avec un certain Stratlorel, expert en ces délicates ma' un simulacre d'enlévement ; Sylvette croit qu'on a voulu
ever en chaise a porteurs, Percinet croit l'avoir délivrée en
· lant contre Stratlorel. lis sont l'un pour l'autre des héros
roman; ils s'adorent et ne demandent pas mieux que de se
·er, réalisant ainsi a leur insu le secret désir de Pasquinot et
min.
Tel est le premier acle, et, jusqu'ici, on le voit, la piéce est bien
e rédaction nouvelle d' A quoi rivenl ... Et cette rédaction
velle, je suis bien éloigné d'en faire fi. J'y trouve bien de la
et de la fratcheur, une verve endiablée, un éblouissant
ement d'esprit,et toutes les prouesses d'élocution, toutes les
vailles d'expression que nous avons admirées depuis dans les
s ceuvres du m~me auteur. J'y trouve la verve d'un romane de 1830 avec les habiletés de métier de nos plus illustres
assiens, par exemple, dans le fameux couplet des enleve-

ta:
BERGAIUN

Pour un enlevemenl, que prcnez-vous, chor mallre 'I
5TRAFFOR1U,

Cela dépend Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
On rait l'enlbvement un peu dans tous les prlx.
Mais, dans le cas présenl, el si j'ai bien compris,
11 ne raut pas compter du tout. A votre place
J'en prcndrais un, Monsieur, lá, - de premiére classe 1
BERGAIUN,

tbloui.

Ah I vous avez plusieurs classes '!
STRAFFOREL

Évidemment. 1
Songez que nous avons, Monsieur, 1'1mlevement.
Avec deux bommes noirs, l'enlévement vulgaire,
En !lacre - colui-li1 ne se demande guere L'enlevement de nuit, l'enlévement de jour,
L'enlevement pompeux, en carrosse de cour,
Avec laquais poudrés et frisés - les perruques
Se payent en dehors - avec muets, eunuques, .
Negres, sblrt1!, brigands, mousquetaires, au ch?•X 1
L'enlevement en poste, avec deux chevaux, t.ro1s,
Quatre, clnq, - on augmonte ad libilum le nombre, L'enlevement discret, en berlina, - un peu sombre ... Etc., ele.

llaia si on relit Les Romanesques apres
·

A quoi r~venl ... , voici

ft88ion qu'on éprouve.
On1'ape~oit_quel'ceuvre est aussi nettement datée que Le Jeu

�398

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de l' ~mour el d~ hasard. Le texte a beau dire que la scene se pallt'
« ou il noll:s _pla1ra », c~s personnag~s, qui parlent souvent le par
argot pans1en de la fin du X1X8 s1ecle, cette Sylvette qui s'écrie,
quand Percinet veut l'embrasser:
...•...... Mais jamais de la vie l •.

ou qui dit de son pere :
ll est un peu serré, papa !...

ces amoureux qui parlent par moments comme ceux de G
ou de M. Maurice Donnay, ces deux peres qui habitent un coin
banlieue ou leur idéal est d'avoir un bassin avec des poiss
rouges et une boule de verre bleu suspendue sous la tonnelle,
nous les cop.naissons, nous les avons apergus l'été devant quelque gentille maison blanche de Chaville ou de Viroflay.
Et puis, n'est-il pas vrai que l'art ou l'artifice se voit un pn
plus qu'il ne faudrait, et que chez Rostand, comme tout a l'heme
chez Marivaux, on se sent trop au théatre? Je n'ai résumé que le
premier acte ; mais il y en a deux autres, oi.t !'intrigue se noue,
s'embrouille adroitement, pour se dénouer le mieux du monde l
la derniere scene. D'abord, c'est la désillusion de Sylvette etde
Percinet, lorsqu'ils découvrent la ruse paternelle, lorsqu'ill
savent a quoi s'en tenir sur la scene de l'enlevement; et c'est le
brusque départde Percinet, qui s'en va courir le monde en quate
d'aventures authentiques. C'est ensuite son retour, le retour de
I'enfant prodigue, et sa réconciliation avec Sylvette, grace l
StrafTorel qui s'est travesti en marquis de je ne sais plus quoi pour
dégouter a tout jamais Sylvette des romans et des héros de roman. Sylvette et Percinet s'apergoivent que la vraie poésie dela
vie est dans l'amour de deux jeunes creurs l'un pour l'autre, et
non dans les belles aventures :
La poésie, amour, mais nous fOmes des fous
De la chercher ailleurs, lorsqu 'elle était en nous 1

Tout cela est ingénieux etjoli, bienfait- un peu trop bienfait
peut-étre, trop voulu, trop conscient. Tout cela forme une piece
qui peut se jouer, qui platt a la scene, une tres aimable piece, maia
une piece. Sylvette ou Percinet, Bergamin, Pasquinot ou Strafforel sont de spirituelles marionnettes, mais des marionnettes, eL
nous voyons bien la main qui les fait manreuvrer en tirant adrvitement la ficelle. Comment la traduire, cette impression que
nous ressentons tous en passant de Musset a Rostand ? ... A la

LE THÉATRE ROMANTIQUE

399

ne aujourd'hui, a l'Opéra surtout, on imite tres bien le clair
lune avec de l'électricité, et on met du elair de lune dans toutes
scenes d'amour : des que les deux amants sont ensemble :
Enfin, seuls ! ... »vite, le doux rayon de Iumiere inonde le déeor.
'est tres poétique. Seulement, ouvrez votre fenétre la nuit quand
fait clair de lune, un vrai clair de lune sur la verdure, sor ~n
urs d'eau, sur lamer, sur le silence de la eampagne endonme,
Le clair de !une bleu qui baigne J'horizon,

puis comparez. - Les Romanesques, c'est du clair de lune
rique.
Qu'on relise, par contre, la scene d'A quoi révenl les jeunes filies
Silvio est seul aupres de Ninon :
Écoutez-moi, Ninon, ~e ne suis point coupable ...

celle ou Ninon et Ninette, « dans deux bosquets séparés », disent
trouble de leur creur :
- Cette voix reteqtit. encore a mon oreill~.
- Ce baiser singulier me fai t encor frénur:
.
- Nous verrons, cette nuit ; il faudra que Je v~11le.
- Cette nuit, cette nuit, je ne veux pas dormir.
- Toi dont la voix est douce, et douce la parole,
Chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir,
Ou comme en soupirant l'hirondelle s'envole, .
Moii bonheur fuira-t-il, n'ayant duré _qu'un s01r ?
- Audacieux rant0me a la forme voilée,
Les omhrage&amp;ce soir seront-ilssans danger?
Te ,everrai-je encor dans cette somb~e allée,
Ou disparattras-tu comme un cham01s léger ? •.•

Ou plut0t qu'on relise toutela piece,.~ton ~•aur~ pas de peine a
sentir qu'elle est autre chose qu'une piece bien faite, autre ch?se
que de l'art, autre chose qu'une image de la vie aune ép?que déterminée. Bien faite, non, la piece ne l'est pas, car Il n'y a nul
lien entre les scenes et l'on y passe sans cesse d'une chambre
dans un jardin, d'un jardin dans un salon, ouA d'un sal?~ sur
111le terrasse. Le dénouement meme pourrait preter a la critique,
puisque la pauvre Ninette, qui a eu _part a~x sérénades. et
dont le creur s'est ému autant que celu1 de ·Nmon, reste fille
t.&amp;ndis que Ninon épouse Silvio. Non, encore une fois, ceci n'est
paa du théatre, ceci est poésie, ceci est un chant, le chant de
rétemelle jeunesse. Ceci eut été vrai il y a 2.000 ans, et malgré
tous les changements survenus dans les mreurs ou les mod~s,
eeci est vrai encore et sera vrai toujours. Paul de Musset dit,
dan&amp; la Biographie qu'il a écrite de son frere : (&lt; Ninette et Ninon

�400

REVUE DEB COCRS ET CONFÉRENCE8

sont lea portraits de dewc sreurs qu'il avait connuea au Mans..
Je pe~ qu'Alf~d eilt un peu souri de cette affirmation. Q
on lu1 ~eman~a1t, apres_Lu Capricu de Maripnne, ou il avait
sa Mananne, 1~ réponda1t : «Partout et nulle part; ce n'est poi-.
une fe~me, c est la femme. , De meme ici ce n'est pal
portra1t de telle ou telle jeune filie ; c'est un Age de la vie doa
Musset a écrit le poéme.
Tr~nsporter ce poéme a la scene, ah I que ce serait dommage~
Ne !aisons p~s rev~tir a Ninette ou A Ninon les traits de quelqae
anc1en _prem1er l?nx du _Conservatoire, de quelque ingénue de
~méd1e-Fran~a1se. Ne f1gurons pas avec des portantset un mo•
h~r de théAtre la chambre ou Ninon s'endort la chambre
gmale :
•
·

a.

Doux mystére du toit que l'innocence habite
Cha~ons, réve~ d'amour, rires, propos d'enfa~t,
Et to1, charme mconnu dont rlen ne se défend
Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerlte l... '

~em~rci~ns plutot le poéte d'avoir laissé le champ libre a llCI(
1magmations. Il nous a laissé la liberté d'ajouter a son reve 16
n~tre qu'é~eille la musique de ses vers. 11 en est de ses vera co
d une mus1que, _en efTet: en l'écoutant, tout un tableau se dessull!
dans notre espnt, tableau imprécis et charmant ou flottent
no~s des ombres gracieuses, des etres de reve ou de chers souvenin.
MalS_ le charro~ serait rompu si un décorateur de tbéAtre v
préc1Ser et réabser le tablean avec des toiles peintes et des arb
~e carton! et si une actrice quelconque, fut-elle meme tres jolM;
1~~rposa1t _sa pe~onne entre nous et la vague et douce vision.
L 1d~al dev1endra1t le réel, et l'on sait trop combien le réel diff
de 1'1déal.
(d suivre.)

Leqons sur l'histoire
de la littérature latine
Coura de 11. L'ABBt LEJAY,
Membre de l' Inr!ilul,
Profe:i,eur a l' lnatüul callwlique.

Le clroit romain oonsid6r6 en général (suite).

L'analyse est le fruit de l'abstraction. Par une Lendance presque
tpposée, les Romains avaient le gout des spectacles. Chez tous
les peuples, le droit primitif était en action et en symboles. Plus
. .e beaucoup d'autres, et d'une maniere étonnante pour des
bommes qui avaient un tel penchant a l'abstraction, ils ont gardé
.1aepect extérieur et sensible des usages juridiques.
Tout se passe en plein air, au Foruro, devant les regards des
-eurieux. Les parties sont debout ; le préteur est assis sur sa
aaise curule. Elles ne peuvent pas se faire représenter, ni soullleltre leurs prétentions dans des mémoires écrits. II faut
qu'elles soient la, en personne ; qu'elles prononcent les paroles
•cramentelles ¡ qu'elles accomplissent les gestes prescrits. Si
cJea témoins"doivent etre entendus, ils comparattront eux aussi. Si
en doit preter serment par Jupiter, on ne peut jurer par le
dieu sous un toit, on doit le prendre a témoin sous le ciel (1 ).
Si l'objet d'un litige est un meuble, il doit etre apporté. Si c'est
un immeuble, le préteur se rendra sur place ; on le montrera en
tendant le bras, longa manu. Si c'est un champ, une motte de
terre avec de l'herbe le figurera devant le tribunal. Le débiteur
lle peut etre vendu qu'aprés qu'on l'a exposé a trois marchés
IUccessifs et qu'on a crié en meme temps le chiítre de la dette.
Lea atlaires criminelles se jugent a l'assemblée, dans trois réunions
,IUccessives. Les coupables sont exposés. Quand un plaideur va
-eonsulter un juriste, c'est a la porte du prudent qu'il le trouvera,
*11) VARRoN, De ling. lat., V, 66
lerare oportere. •

1 •

Quidam negant sub tecto per hunc

28

�403

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

HISTOIRB Dll LA LITTÉRATURE LATINE

c'est au milieu des consultants qu'il questionnera
la réponse.
La procéd?re est orale. La parole est employée par les part.ie$,
par les témoms, par le préteur, par le jurisconsulte. On a Je droit
de ~uer sur place le voleur de jour qui se défend, mais c'est april
~vo1r pou~sé ~es cr~; la , clameur • donne une sorte de publicité¡
1 a~te de ¡usbce pnv~e (1). Le demandeur peut saisir Je délendeur
qui _se r~fuse a le suivre devant le juge ; mais ce n'est qu'apne
avo1r pr~s les assistanl;5 ~ témoin. Il faut des témoins pour la
plus ª?c1enne ~orme d ahénation de la propriété ( mancipation),
P?ur 1afrranch1ssement, pour le testament. Le testament étm
~ a~ord lu devant tout le peuple. Quand on pratiqua le testament
ecnt, le testateur dut présenter aux témoins les tablettes ferméel
en!eur décl_~rant ~ue tell es étaie_nt ses volontés: « Ces choses, de la
meme mam~re qu elle~ sont écntes dans ces tablettes et sur cea
pages de c1re, de meme ¡e donne, de mcme je legue, de meme
¡eprends a témom, et de meme, vous Quirites, rendez-moi t.émoignage (2)., Le prononcé de cette formule, nuncupalio, est indispensable et seul donne a l'acte sa validit.é. Une déclaration analogue est req_uise dans la mancipation et dans le nex1Jm Je vieur
c?ntrat romam. Tous les actesécrits doivent etre montrés' et ost.ens1bles, sous forme de ~blettes ou de petits rouleaux (libelb).
La pré~cnce des t.émoms e~tnécessaire dans des acles puremenL
oraux. L acle établ~t le d,ro1t ; étant verbal, il passe avec Je
moment_ oil on Je fa1t .. Il nen reste rien. La sauvegarde du droil
est conf1ée aux témoms dont la mémoire maintient le souvenir
de l'acte.
Le~ termes juridiques confirment ce caractére oral du droil
ron_iam. La plup~rt se . rattachent a la racine qui signifle

. Par c_ontre, non~ n~ trouvons dans J'ancienne terminologie
nen q~1 ~uppose I écnture, aucun terme comme praescribere,
praescrtpho. De tels mots sont postérieurs ; iJ suffit de rappeler
les , rescrits • des empereurs.
L'écriture pénétra dans la procédure par la formule que délivrait
le préteur et par l'édit qu'il rendait au commencement de sa
magistrature. Elle n'était done pas employée en justice antérie~rement a la création de la préture ; ensuite, les antique•
act1ons orales subsistérent en meme temps. Dans les acles Je
testament écrit est trés ancien, bien que nous ayons des souvecirs
d'un temps oil cette disposition de volonté se faisait seulement
de vive voix. Beaucoup plus tard, l'habitude que les péres de
famille romains avaient de tenir un Jivre de leurs recettes et de
Jeurs dépenses, labulae accepli el e:epensi, fera naltre un nouveau
genre de contrat. Par Je fait qu'un nom de débiteur y était transporté de la page des recettes a celle des dépenses, tran,scriplum,
une obligation était créée en faveur du possesseur du registre
qui faisait foi en justice. Ce genre de contrat est déja ancien et
fort employé au temps de Cicéron (1). Une créance finit par
s'appeler simplement un nom, nomen. ,Mais ce sont la des
innova'tions.
Le droit romain est done essentiellement oral, visible, sensible,
dramatique. 11 est bien différent du droit moderne qui se dilue
en écritures et en paperasseries, dits, contredits, enquetes,
compulsoires, rapports d'experts, transports, interlocutoires,
baux et procés-verbaux, appointements, exploits ; toutes ces
piéces remplissent les sacs dont Je juge Dandin fait provision
pour trois mois. Qu' on ne dise pas que les Romains sont des
Méridionaux et des Anciens, que les peuples de l' Antiquité et
encore maintenant les peuples du Midi vivent dans la rue, avec
une surabondance de gestes et de paroles. Les Grecs anciens
avaient une justice écrivassiére. Une action publique a Athenes
s'appelle une écriture, yp~~~ ; accuser, c'est écrire, yp&lt;i~m (2).
Dans tous les proces, civils ou criminels, la plainte doit etre
«rite ; elle est ensuite affichée. D' autres piéces forment une
sorte de dossier des deux parties, documents, textes de lois,
aveux arrachés aux esclave~, dépositions des témoins. Car les

402

« dire, parler » : wdex, iud1c1um, uindiciae iurisdiclio uind,t:,

•~ndicio, condiclio, inlerdiclum, nuncupali~ (nomen ~apere) ;
d autres expr1ment une act10n : paclum, conuenlio, conlraduJ.
uu se rattachent au nom du témoin : teslamenl~m.
Le droit pontifical était également oral. Le calendrier étail
une proclamation faite par le souverain ponfüe : calendae calan.
intercalare. Les ant(quaires romains parlent d'un rituel ~ugural
non écnt, que les pretres se transmettent de vive voix (3).
(1) C1c~RoN, Pr~ Tullio, 48 (commenf:ant les Douzo Tables).
(2)_ GAIU_s, Jnsl~tut., 11, 104 : • Haec 1la ut in bis tabulis cerisque scriPlltl
1unt. ita do 1ta Iegotla testor ita que uos Quirites testímonium mibi perhibelol.e'(3) V~RRON, pe ling.
VI, 27, Festus (dans Paul), vº arcani,, ... a ~
s.acrl~cn Q';'Od m arce 11t ab auguribus adeo remotum a no ti tia uulgan ut DI
utter1s qu1dem mandetur, sed per memoriam succcssorum celebretur ••

!ª'·•

. (1) ll en est surtout question dans le Pro RoJcio comoedo, dans le deuxieme
discours de la seconde action contre Verres, et dans les lettres.
(2) L'expression .v.asse en latin quand elle est traduite du grec ! dicam
(transcription de O(x~v) scribere, dans Pu.UTE, Aul., 769 ¡ Poen., 800 ;
TAnENCE, Ph., 127,329,668 ¡ C1ctR0N, Vur., 11, 37 {a propos de Siciliens).

�HISTO'IU DE LA LITTÉlfA.TUaE LA&lt;TINE

404

BEVUE DES COURS BT CONPÉRENCES

thnoignages sont recueillis par écrit et lus aux débats; les témoins
ne sont présent.s au proces que pour confirmer par le silence Ieure
déclarations antérieures. Les serments et les refus de serment
sont enregistrés. Toutes ces pieces sont recueillies et enferme
non dans un sac de toile, comme chez nous au xvne siecle, maia
dans une terrine : le pays est celui de la céramique. Pendant lee
débats, on lit ces documenta. Le role du greffier est important.
A Rome, il n'y a pas de greffiers ; les scribes sont attachés seulement a certaines administrations qui comportent une comptabilité, la censure, les questures.
Par ailleurs, la différence frappanteentreledroitgrecetledroit
romain estsurtout une difJérence de développement. u: droit romaia
est, sur tous les autres points, plus mur, plus perfectionné, ptm
compliqué, plus précis que le droit grec. Mais !'esprit conservateur a protégé a Rome les pratiques anciennes, pittoresquee
et antérieures a la diflusion de l'écriture. En Attique, la procédm,
del'Aréopage contre les meurtriers a seule survécu. Le magistrá
qui continue l'ancienne royauté, l'archonte-roi, présicle.
Le plaignant siege sur la pierre de l'intransigeance ou de !'implacable, ávonitlau; ).(6oi; ; l'accusé, sur la pierre de la violenct,
06ptwi; ).(8oi;. Les deux parties prononcent des serments terriblea,
la main sur les débris des victimes immolées avec des rite&amp;
particuliers. L'affaire est religieuse, car le meurtrier est impur.
C'est ce caractere religieux qui a perpétué l'ancienne procédure;
partout ailleurs, les Athéniens, amis des nouveautés et d'un ra~
nalisme conséquent, l'ont transformée.
Par ces traits sensibles, qui s'adressent a la vue et a l'oule,
le droit touehe au folk-lore. Les Romains élimineront cet élément
a mesure que leurs conceptions juridiques se préciseront ; ele
meme la littérature, en devenant littérature, cesse d'etre 11B
folk-lore. Le droit garde des survivances, l'usage de la pierr.e
pour frapper la victime dans la conclusion des traités, de l'épeautre (far) dans le mariage religieux, de la lance pour couper ~el
cheveux de la fiancée, des lingots de bronze dans les cérémorue&amp;
de la mancipation et du nexum. Ces usages sont antérieurs aus:
haches de bronze et de fer, au développement de la culture du
froment, a l'emploi des couteaux, a la monnaie. D'autre part.
certains objets et certains actes ont une valeur symbohque.
L'homme primitif donne a l'idée une forme sensible. La lance,
par laquelle l'homme de cceur se rend mattre du bien de son
ennemi, est le symbole de la propriété quiritaire. Une espece
de bonnet, le piléus, est le symbole de la liberté ; les bandelet~,
celui de la consécration a la divinité ; la main, celui de la pUJ&amp;-

4f&gt;r&gt;

les mains jointes, cclui de l'alliance. La chaise cunde,
oü s'assied seul le magistrat de puissance supérieure, s'oppose
a la banquette, sur laquelle prennent place c6te a cote les magistrats plébéiens. On discute le sens de certains gestes, comme
la pirouette de l'esclave qui vient d'etre affranchi, de certains
objets, comme le plat que tient la victime du vol dans la perquisition domiciliaire. Nous en saurions davantage si les ouvrages
de Varron n'étaient point perdus. A travers tels récits, telfes
images de Virgile, nous soup\tonnons des rites symboliques disparus. Mézence voue par le jet de sa javeline Lausus et son
armure:
ll6!1Ce ;

Dexlra mihi deus et telum quod mis1ile libro
nunc adsint I Voueo praedonis corpore raptis
indutam spoliis ipsum te Lause lropaeum
.A.eneae (1).

On croit voir Rienzi couper l'air de son épée en se toumant
auecessivement vers les trois parties du monde et disant cha&lt;¡ue
leis: « Ceci esta moi. » Chez un peuple dont l'aetivité juridique
ftait si féconde, malgré le respect de la tradition, ce qui mourait,
meurait entierement. On ne gardait pas le souvenir de symboles
tombés en désuétude, puisqu'ils ne servaient a rien, pas plus
fl'on n'avait éprouvé le besoin de les conserver par l'écriture
qiaand ils étaient vivants.
. Survivances et symbolisme révelent chez les Romains une
•agination parfaitement saine. On ne trouve chez eux ni reverie
morbide, ni vague naturalisme, ni obscénité, rien de ce qui se
montre achaque pas dans les antiquités j uridiques del' Allemagne.
Sar la bruyere et dans les clairiéres de la marche germaniqu~, les
Jites juridiques s'associent aux pratiques de la sorcellerie ; ce
'1i y survit encore du paganisme, au :,ave et au xve siécle,
•la poésie trouble et décevante ou la grossiéreté brutale des pays
dll Nord (2). Dans la poésie et les coutumes les plu~ pittoresques,
l'esprit de l'antiquité classique, surtout !'esprit romain,_ porte
tne netteté réaliste qui dissipe les fant0mes et les brouillards.
U) V1RGILE, Énéide, X, 773.

.
(t) Volr une page curieuse et sophistique de M1casLET, Origines du d'roil
~ (Paris, Hachette, 1837), p. LXxxm-LXxx_rv. Égaré ~ar son romanÜSIJ!e et_sa passion aveugle pour L'Allemagn!), !ihchelet e~sa\e. de remire ªl.!
~Plr1tuahsme un panthéisme ou plutOt un !étichisme de pr1m1ti!s. Vo_y. auss1
ib., e- cvn-cvm, ou 1'épithete de • décev_ante • est ré_pétée deux !01s pour
qtlallfier les images des coutumes germamques. On sa1t que cet ouvrage est
lllrtout un recueil d'extraits traduits du livre de Jaeobus Gano•, Deutache
ltec11L,a¡1er,amer, 1828, in-4°.

�406

RBVUB DBI

couM

HIITOIRB DB U

BT CONRRBNCBI

11 a . ~ne franchise qui écarte les équivoques et les mirages.
subbbté mame eat une recberche de précision.

•••
.~e cea 8?9le8, d~ ces paroles, de ces symboles dont la vie pri
ID1tive ava1t constitué un folk-lore pour les Ages suivants l
~omains avaient fait un choix ; certains avaient été at~ch
mséparablement aux acles juridiques. La constanee de
formes est le formalisme.
La forme d'un acle juridique est la maniere dont se manif
la voloD;té. Un serrement de mains peut etre la forme d'
convenbon entre deux parties. Tout aete juridique a done
forme, puisqu'il est une manifestation de la volonté. 11 faut bi
que la volo_nté prenne. un moyen sensible pour s'exprimer
debors. Mais le formahsme est le earaetére obligatoire d'
forme donnée, dont l'absenee rend l'aete nul. Quand la fonne
libre etl_aissée au ehoix des parties, elle est indéterminée, elle
6trecec1 ou cela, elle est un accident de l'aete juridique. Quand
est obli~atoire, elle est ceci et non pas cela, elle a un lien in ·
~éce88alre, a~ec la volonté exprimée ; elle est une pa
mbéren~e de l acle. La forme ne peut etre non plus une form
accesso1re, comme chez nous l'emploi du papier timbré ou
déclaration a l'enregistrement.
La forme obligatoire a pour principal avantage la séc •
qu'elle donne aux eontractants. Elle est une invitation a réfl
avant ~e s'engager, une garantie contre les doutes qui peuv
survemr, une protection contre l'arbitraire. Un acle juridi
entouré des formes prescrites est indestructible. Il résiste a
attaques i_ntéressées des partieuliers et a l'ingérence du pouv
Le formalisme est une néeessité dans les législations naissantes (1
On le voit a Rome en décroissance, a partir de la fondation
l'Empire. Les empereurs byzantins l'accablent de sareasmea (
C'est qu'il n'est plus en harmonie avec une mona
absolue. 11 avait ses ineonvénients. Un vice de forme un
. pour un autre rendait l'acte nul. Certains acles
' étai
pm
impossibles acertaines personnes, aux absents. Mais le form ·
a duré assez longtemps pour que nous pensions que les avan
l'emportaient sur les inconvénients. Ce rigorisme étroit
(l) G1DE, El. aur la novalion, p. 22 suiv.
(2) Code juslinien, 11, 58, 1 ; Vl, 9, 9 ; 23, 15 ; 30, 17

UTTiRATURB UTINS

ur lM esprits une forte discipline qui lea obligea d'attacher
mots un sena précis et leur inspira ce respect de la lettre aana
el il n'y a point de légalité.
Le formalisme a eu pour elTet d'émonder la riche végét.atioa
coutumes populaires. Les Romains laissérent leur droit ae
elop_p?r avec des allures dr!~atiques et des dialogues dans
pubhc1té de la roe. Ils rédms1rent seulement les solennités
commerce juridique qui devint un peo monotone. Chez eux,
_forme s'étendait a tout, au culte, a la vie publique, a la vie
v~e, aux usages domestiques. Elle répondait a leur gollt pour
signes, pour l'aspect extérieur, pour l'action, a leur besoin.
clarté, par l'intuition sensible dans une soeiété ou le costume
tinguait « l'homme libre et l'esclave, le majeur et le mineur
aénateur patricien et le sénateur plébé'ien, le chevalier et l;
ple c_itoyen, le magi~trat ayant s~n siége a Rome et celui qui
agna1t un poste élo1gné, le eand1dat, l'accusé, l'exilé(l)•. En
e temps, les Romains avaient un besoin de fixité et d'ordre.
formes leur étaient done agréables, mais ils ne pouvaient les
ettre que réglées.
La forme la plus simple d'un acle est la question et la réponse :
T'engages-tu a me donner eet eaclave? - Je m'engage a t.e
er cet esclave •, ,pondesne ? spondeo. La spomio est un cont purement verbal, garantí par l'emploi du mol ,pondeo.
type de eontrat était susceptible de variétés a l'infini : « Me
eras-tu?- Jetedonnerai• ;« Mepromets-tu? - Jeteprots » ¡ u Feras-tu ? - Je ferai. , Ces formes n'appartiennent
au droit civil, mais au droit des gens. Entre citoyens romains,
forme obligatoire est l'emploi du verbe spon-Iere et non pa•
autre (2).
Une forme aussi simple ne saurait etre primitive. L'humanite
toujours du eomplexe au simple ; le simple est le produit.
la réflexion analytique qui ne s'exerce qu'aprés coup. La
e typique la plus ancienne d'un acle juridique est celle de la
cipation (mancipium). On distinguait anciennement les biem
pres au patrimoine et ceux qui étaient en dehors, pratient;d'une part les fonds de terre situés en ltalie avec leurs
'ludes et les outils animés néccssaires a leur exploitation,
ves et betes de somme, d'autre part tous les autres bieos,
de terre provinciaux, argent monnayé, meubles, petil6
peaux. La premiére catégC&gt;rie s'appelait res mancipi, la

DX

l½) iBBRINO, E1prit du droil romain,
( )

AIUB,

Jn,lilul., 111, 92-93.

lr.

rr., t. 111, p. 202.

�408

MVUB DD COURS BT eoNPfm■NCBtt

seeonde re, nec maru:ipi. Pour aliéner les m mancipi,
semr de la mancipation.

C'était un vrai drame a plusieurs personnages. 11 faUait ehiq

témoins, puberes, citoyens romains. Un sixieme cite-yen de m&amp;m

condition tenait une balance de bronze; c'ftait le libripe111.
L'objet a vendre était la. L'acquéreur lesaisissait d'une Iil •
de l'autre, il tenait un lingot de bronze et récitait la form~ t
« Cet homme, moi je prononce qu'il est mien de par le
quiritaire et qu'il soit acheté pour moi avec ce bronze et cet
b~lance de bronze. • Il frappait la balance avec le lingot, po
fa1re sonner la qualité du métal. Ensuite, il remettait le b
au vendeur, en guise de prix. La formule était invariable sa
la désignation de l'objet; Gaius nous l'a conservée, appliquff'
une vente d'esclave. Il nous dit que seuls les fonds de terre
vaient etre vendus « absents ,. On peut croire que plus ancie
ment on les représentait par une motte de terre, comme dana
procédure de revendication, ou qu'on se transportait sur
lieux (1).
La mancipation est un acte type. On retrouve les témo·
le libripens et le bronze dans une série d'actes qui furent ass· ·
a une vente : le mariage (coemplio), l'adoption, le testame
l'obligation appelée ne:eum. Une école de juristes rom ·
frappée par ces ressemblances, voulut meme donner le n
de ne.rum a tout acte ou paraissait le peseur avec sa bal.anca
C'était une généralisation abusive, mais qui fait ressortir l'unif
mité du systeme juridique romain (2).
Nous devons noter dans ces pratiques l'importance des m
decertains mots al'exclusion d'autres, cerla uerba, ,ollemnia r,,r
plus tard, quand la loi les aura sanctionnés, legitima u
Ces mots nécessaires correspondaient aux noms des actes, co
spondeo dans la sponsio (3), ou les faisaient reconnattre po
valables. Varron répond, dans son traité d'agronomie, a
préoccupation du bon pére de famille romain. Quand on ach
des meubles ou du petit bétail, res nec mancipi, on ne pou
(1) GA1us, Imfifuf., J, 119-122. On se transporlait d'abord sur pla~
l'ager romanas était un territoire de culture autour du bourg. La mottl'
ten:e suppose déjl\ des dist.ances. Galus comprend par au, non un
ma1s une piece de monnaie. A !'origine, il ne peut @tre question que
lin¡ot. On appela au la monnaie, pour ne pas chan~er les formules.
(2) La question du nezum est controversée. J adopte ici l'opial9el
lH_E~UNG (Esf..rit du droil romain, t. III, p. 226, notes 276 et 277), _oplillOA
su1v1e par d autres auteurs. Elle me paratt seule pouvoir se concilier a'VII
}'ensemble du systeme.
(3) Voy. IHERINO, Esprit du droit romain, tr. fr., t. IJI, p. 269.

~lftOIIUI:

n u

Ul'ftlBlolTUD

urnn

-

rec:ourir a la mancipation et. a ses 8VRMÍes, on riaquait d'Mre
évmcé par le vendeur. Varron recommande d'exiger de hri la
promesse qu'on sera laissé en paix par lui, ltabere liare (1). Cea
mots haber, licere caractérisent la stipulation et sont. indispen•
sable~ pour sa validité. Le locataire était protégé par une stipulation analogue dont les termes obligatoires étaient. les ~
fruí licere (2). L'exemple classique de la rigueur verbale da
femmles juridiques est celui qui, des Jn,fifufea de Gatus, a pallé
dans tous nos manuels. La loi des DouzeTables interdisait de eoaper les arbres ; la partie lésée avait contre le déprédateur une
ad.ion en jmtice pour arbres coupés, de arbo,ibus ,uccilis. On
,ooupe des pieds de vigne a quelqu'un. La victime attaque et
perd son procés parce que, dans le dialogue de la procédure, elle
a dit • vignes » et non pas ,, arbres ,, • quia debuissel arlxwo
DOminare, eo quod lex XII tabularum ex qua de uitibus succ:ilia actio competeret, generaliter de arboribus succisil loquemtur (3) ,. Horace ,dans le premier livre des Saliru, a pu eopieuaement discuter l'histoire et les lois de la satire saos la nommer.
Le premier des deux emplois qu'il fait du mot ,atura est au
eomrnencement du second livre, dans la consultation plaisante
qu'il prend aupres de Trebatius : quand on pose une quest.ion.
juridique, on doit appeler les choses par leur nom.
Cette rigueur verbale paratt avoir une lointaine origine reli~u~. • Pour le Romain ancien, le mot est une pui8118DC8 •,
~ t lhering avec plus de raison qu'il ne pensait (4). Le pouvoir
JU~dique du mot dérivait d'une croyance plus profonde a sa
pwssance~La religion romai.nea aussi ses cerla uerba. Elle a ses scrupules d'expression; pour etre tout a fait so.re de nepassetromper
ma'adressant a un dieu, elle ajoute: «Si tuesdieuou déesse; &amp;ion
l'appelle de ce nom ou d'un autre.•. (5).,, Ces précautions ontparu
a de bons juges les roueries de paysans madrés, qui ne veulenL
paa etre pris au piege des formules. Ce calcul a pu se faire jour
quand l'acte religieux esl devenu une sQrte de contrat entre
I&amp; dieu eL le fidele. Mais les peuples primitifs croient a la vertu
d_u mot. par lui-meme. Pour eux, la parole est quelque chose de
• élonnant et de si mystérieux qu'ils placenL en elle un pouvoir
propre, comme ils logent un esprit dans les arbres des forets
VARRoN, Rer. rusfic., 11, 2, 6; 3, 5; 4, 4 : il s'agit de moutons, de
et de porcs.
HBRING, Esprit du dr. rom., t. IV, p. 143, n. 206.
•
AIUS,, Instilul., IV, 11.
,
■EJUNG, Esprit du droit romain, t. 111, p. 130.
ACROBE, Saf., 111, 8, 3 ; 9, 7 j 9, 10.

�HISTOIRE DB U

410

REVUB D88 COURS BT CONPiRBNCES

et dans les rochers des montagnes. Par le développement de cette
croyance, le mol-fétiche devienl un príncipe de la religion, la
cause de pratiques qu'on ne sail s'il faut les qualifier de religieuses ou de magiques. Les 8gyptiens étaienl surs d'évoquer
un dieu et de le conlraindre, quand ils connaissaienl son vrai
nom, le nom secrel. On lenail caché le norn sacré des villes, pour
les empecher de tomber au pouvoir de l'élranger. Peu a peu
l'espril romain a pris une aulre direclion. 11 avait hérilé d~
Ages anciens la croyance en la puissance du mol. Mais ses habitudes d'analyse onl prévalu. 11 a dépouillé le mol de sa vert.u
m~gique pour lui donner une force purement humaine, étabhe par la coulurne el par la loi, puissance plus réelle que celle
des abraxas et des incantations. L'élémenl religieux a été rejeté;
seul .ª élé con.servé un résidu qui a élé ulilisé pour la pratique de
la v1e. La pmssance d'abstraclion de )'esprit romain a été assez
grande pour transformer partiellement la nature de l'invocatioL
~li_gi~use elle-~eme et l~i imprirner le caractére d'une obligation
Jund1que. Le dieu, réguhérement appelé et prié, doit son concoun.
non pas en vertu de l'efficacité de son nom, mais en échaJl81
~e la prestation des fideles. Chez un peuple naturellement formahste, toutes les activités de la vie prennent le meme aspecL
A_J'origine, il n'en était pas ainsi. Le motétaitunepuissancepar
lm-meme ; la dégradation de cette puissance lui a plus tard
assuré sa valeur juridique. A c0té de cette cause initiale du for~alisme, on doit considérer comme secondaires la pratique tardive de l'écrilure et la conservalion du droit dans les arcanes
d_es pon~ifes. Les formules et les acles juridiques s'étaienl conttilués bien avant l'usage de l'écriture ; les Pontifes les ont soigneusement gardés a l'abri de toute curiosité. Ainsi la fidéli\4
littérale a été assurée par une longue tradition.
La fidélité littérale entratne l'interprétation littérale et le mépril
de l'équité au nom du droit ; c'est a propos « de J'interprétation
perverse du droit » que Cicéron nous a transmis l'aphorisme:
Summum ius ,umma iniuria (1). D•une maniere générale, l'observation servile des formes avait des conséquences facheuse&amp; ~
elle s'opposait souvent a l•équité et toujours au progres. Lea
. (1) C1cÉR0N, De off., I, 33 (et. Tf:ru.NCE, Heaul. , 796). Voy. d'autres crlUquea analogues,De or., 1,236; Pro Caec., 65; Pro Mur., 25-29. Mais l'oratear
~voue avoir cédé, dans le Pro Murena, au plaisir de railler devant un publle
mcompétent : . Apud imperitos tum illa dicta sunt, aliquid eUam coronae
datum • (De fin., IV, 74). Ce genre de reproche n 'esl point particulier a'IIX
Romains; cr. S0PH0CLE, 8leclre, 1042 : 'AH' t~,v ,v6cz "1,.T¡ ohtT, ~).cíS\Y
'f'P"• et AR1ST0TE, Elh. Nic., V, 10,8; MtNANDR&amp;, dans STOBÉE, 42, p. 277,

LlffBRATURE UTINB

411

lloma.ins tournaient alors la difficulté par les actes apparents,

les fictions légales et les voies détoumées. Cet ensemble de
pratiques acheve de car~~tériser le fonnalisme ..
Agir en apparence, d1c11 causa, est accomplir un acle, par
-exemple, une vente, pour atteindre l'etletd'unacte completement
différent, par exemple,.l'adoption ou le choix d'un bériti~r. La
mancipation par le moyen du bronze et de la balance a paru une
,nétbode commode qui a fait passer la cérémonie dans dt:5 •~tes
qu'on assimilait a une vente. La formule meme de la manc1patio~,
dans sa 'premiére partie, n'est pas une formule de vente, ma1s
une formule de revendication : Hunc ego hominem ex iure Quirilium meum esse aio. Ce gout pour l'acte apparent ne semble s'ex•
pliquer ici que par l'esprit régulateur des Romains. 11s veulent
une certaine netteté, et ils J'obtismnentpar la simplification ~t la
repétition. Au lieu des formes variées et abondantes que leur
avait transmises le folk-lore, ils réduisent les acles a deux ou
trois types. L'apparilion du peseur avec la balance et des témoins
rend monotone la pratique du dr?iL. C'est pr~cisé~e~t ~n. cela
que se montrent la logique et la ngueur de l espnt. Jundiqu~.
Ce partí pris favorise une autre tendance des Romains, l'~p~t
conservateur. lis ne repoussaient pas les nouveautés, mais ils
les faisaient rentrer dans le systeme sans rien toucher aux formes
existantes. Le tuteur était responsable pour tous les acles de
son administration. S'il n'administrait pas, il échappait a l'obligat.ion. Au lieu de changer un mot dans la formule et de remplacer
• administration » par « tutelle ,, on a introduit une nouvel!e
obligation, celle d'administrer (1). La loi des Douze Tabl~s ava1t
laissé toute liberté au testateur. Il y eut des abus, et il fallut
imposer une limite a certaines libéralités. O~ ~e toucha p_o~nt
i la loi. Le testateur garda sa liberté. Ma1s s1 le bénéfic1a1re
easayaiL de réaliser des legs interdits a partir d,'un ce~ain ta~,
il était condamné a payer le quadruple (2). L emplo1 des vo1es
indirectes avait pénétré aussi dans le droiL public. ~rirnitivem~nt, ,
les lois votées dans les comices centuriates deva1ent recevo1r la
aanction des patriciens ; la palrum auctorilas pouvait done ann1:1ler
par une sorte de veto la volonté du peuple. Dans les prem1ers
temps de la République, une loi Publilia dé~ida que la p~lru'!'
®cloritas serait donnée avant le vote de la 101. On ne suppnma1t
pu la garantie patricienne, mais on la rendait inefficace en la
l) Dige,te, XLVI, 6, 4, 3 (aclio lulelae utilis).
2) Loi Furia, de te,tamentia, du terops do Caton l'Anclen (C1cÉRON, Pro
Bálbo, 21; GAIUS, 11, 225; IV, 23-24; ULPIEN, prér. 2). - Voy. plus haut
la DcUon de la loi Cornelia.

!

�4}2

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

faisant donner avant le vote, quel que fut le résultat. Cetlle
pratique fut étendue aux élections par une loi Maenia (1). Ainaii
s'accordaient le culte des survivances, le respect de la forme
et ~~ exigences de la vie. De tels détours sont fréquents dans la
rehgion et le folk-lore : on suhstitue des gateaux de fol'IDlt
anímale aux victimes prescrites, des moutons qu'on appelle
cerfs aux cerfs requis par le rituel, des mannequins a des victiJDe11
h~maines (2). La palrum auclorilas tenait a la religion par le
v1eux droit familia!. Y toucher n'était pas une faute, mais ua
sacrilege, nefas. Dans d'autres cas, le danger était d'oidre religieux et civil. On l'écartait par une apparence, ou par une clause
de nullité. Ce dernier cas est celui des lois consacrées-, lego
s~&lt;!'ae. Beaucoup de législateurs anciens avaient mis leurs lo~
d1541t-on, sous la sauvegarde des dieux et défendu d'y porter
atteinte sous peine d'exécration, la mort religieuse qui entratnait.
forcément I'immolation du coupable. Zaleucus avait porté unt:
mesure de ce genre chez les Locriens. Les Romains, eux at181Ír
avaient des leges sacralae, dont l' abrogation entratnait la coJl86.
cration de l'auteur et de sa famille, sacralio capitis el familia&amp;
Pour éviter les suites de l'abrogation, on ajoutait au projet
une clause qui assurait l'impunité a I'auteur de la propositioa
ou rogation ¡ et, comme le vote de cette clause dépendait d'a
vote du peuple, qui aurait pu la rejeter, on ajoutait encoN'
une clause de nullité de la rogation, si celle-ci était interdite.
Sylla, au plus fort de sa puissance, enleva la qualité de citoyes
a~ habitants des villes qui avaient repoussé ses col-Ons ; mais
C1céron rapporte que, dans la loi proposée a cet effet, il inséaw
cette clause : « Si le droit n'existe pas pour quelque point decette proposition, que ríen de cela n'ait été proposé par cette loi ',
Si quid ius non essel rogarier, eius ea lege nihilum mgalum (3).
De_s le temps de Cicéron, on abusait du formalisme pour adapter
la 101 ades hesoins nouveaux qui étaient ceux de mamrs plu,
f~ciles. Ce fut bien pis sous l'Empire : « Des femmes sans réputaition, pour éviter les peines portées par les Iois, se firent dépouiller des droits et de la dignité de matrones romaines en se faisanl:
inscrire comme filies publiques ; tous les jeunes gens des deui:
(1) _TITE-LIV~, VIII, 12, 15 (loi Publilia, de 415 /339); et. I , 17, 9; io1
.Maenia de date mconnue : C1cÉRoN, Brulus, 55.
(2) GAteaux représentatifs de victimes animales truies d'or et d'argent
offertes a Céres, dans FEsTus, ~• porcam_ ; moutons ~ppelés certs, dans SER·
vrns, En,, II, 116; mannequms subst1tués a des victimes greeques (lei
Argées), dans VARRON, De ling. lat., VII, 44, etc,
(3) CICÉRON, Pro Caecina, 95.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

413

ordres, sénatorial et équestre, qui étaient perdus de dépr~vati~n,
pour ne pas subir les conséquences d~ s~natus-c?ni:ulte qm le~rmterdisait le métier de la scene et de l arene, se fa1sa1ent eux-memes
infiiger la note d'infamie. » Tihere, sévere défen~eur d?s ~raditions, le11l"mffigea l'eJcil a tous et a toutes_ (1). M~1s le pnnc1~al
inconvénwnt des actes apparents et fict1fs éta1t de prodwre
peu a peu dans le monde romain une sorte de nihilisme moral
et juridique. On sacrifiait la vérité des choses pour leurs appaJ&amp;llee$. Pour assurer l'extinction de la ~harge onéreuse du c~ll:e
domestique, attaché a l'hérédité,. ~ne jeune fe1;11me se mana1t
pour un prix con~en~ av,_ec un _v1e1!lard décrép1~ dont la mort
prochaine procura1t h1entot l 1extmct1on de la fam1Ue et du culte.
Les femmes étaient soumises a une tutelle perpétuelle. Pour
éviter le controle de parents genants, au lie~ d'avoir, dit ~icér?n,
des tuteurs qui les tinssent sous Ieur pmssance, on ~magina
des tuteurs qui étaient sous la puissan~e de leurs pup1lles ~2).
Pour tourner la loi interdisant les donations entre ?poux, mar~ et
femme divorgaient, puis se remariaient ?ne f?!s la donation
tce0mplie (3). Il n'était pas d_e ru,ses _qu on n,mventat po~r
4(uder les restrictions au dro1t d héntage qu Auguste av!1t
imposées aux célibataires, a~x ve~fs et ~ivorcés, a~x gens In:ª"~
qui n'avaient pas un certam ch1fT~e d enfants. _Bien des mstitutions furent avilies par le formahsme, le manage fut une des
1'N!mieres atteintes.
Ainsi le respect de la tradition finit par tuer !'ame du fass~.
Meis il y fallut des siecles et, plus tard, ~uan~ les peu~les d Occ1dent ehercherent la protection d'un dro1t, e est la sohde armure
&amp;! formalisme romain qu'ils revetirent.
(d suivre.)

ll
~terfuges.
Digeste,

SutTONE Tibérius, 35.
. .
é d
2 CicÉRON,'Pro Mur., 27. Diverses expllcat1ons ont été propos es e ces

IU

(3)

•

XXIV, 1, 64.

�ROIISA.RD, SA. VIE, SON &lt;BUVRE

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Qoura publlo falt. • la Faoulté des Let.trea de Paria penda&amp;
le semestre d'htver t92t-t922,
Par •· GUSTA.VE COBEK,
Profe11eur 4 l'Uniuerailt de Slrcubourg, charg, de Cours en SorboMc,

«Qui se contente aujourd'hui pournotre Ronsardde la timidti
rébabilitation de Sainte-Beuve? »demande M. Pierre de Nolhat
au déb~t de la préface de. Ron,ard el l'humani,me (1), le plll
récent livre consacré au Pnnce des poetes fran~ais du xv1e si~
• Une époque de recherches critiques, continue-t-il le met •
plac~ bien ,Plus haute que ce.lle oil les Romantiques ~e croyai
bard1s de 1 élever. Nous sounons de leurs bésitations et de lellll
réserve'3, et notre admirat.ion Iie se réduit plus a cboisir d
cette reuvre immense quelques odelettes et quelques soDD
Nous voulons mesurer l'ensemble du monument et en ex ·
les _détails. Les parfaite~ réussit?s n'y font pas dédaigner l'etJ
moms heureux ¡ la Plé1ade entiére bénéficie de la curiosité
s'attache au mattre, et rien ne nous laisse inditlérents de ce
tentative d'oil est sortie toute la poésie moderne de la France. •
Le _savan~ aute~r d~ Pélr?rque el l'humanisme (2) n'au ·
pu ~1eux d1re,_ et J1espere qu apres avoir suivi les douze l~oDI
que Je voudra1s consacrer a l'reuvre et a la vie de Ronsard et
par lesquelles je m'.efforcerai de vous rendre moins pénible l'a'bsence du m~ttre é~ent que vous regrettez et que vous aimez (3),
vous souscnrez a ce JUgement et si vous ne l'avez fait déja, volll

(ll
París, Ed. Cbampion, 1921, in-8•.
(2 lbid., 2° édit., 1907. 2 volumes in-8°.

(3 ~l. Cba_mard, en mlssion a Columbia University (New-York) pendall
l'~~née. sco!a1re ;921-1922, et que fai été chargé dt suppléer dans sa c)lailt
d h1sto1re httéra1re de la Renaissance fran!jaise.

415

grossirez la cohorte de ces Ronsardisants, dont M. Paul Laumonier est le chef incontesté.
Une préoccupation d'ordre esthétique a déterminé tout d'abord
le choix du sujet, car nous ne sommes pas de ceux qui, comme
le professeur H. Morf, dans sa l~on inaugurale a l'Université
de Berlin en 1909, estiment que la valeur artistique d'une muvre
eat indifTérente a !'historien de la littérature et que la portée
• culturelle » suffit. Nous ne saurions oublier que l'objet de nos
6tudes est la beauté ou, plus exactement, les écrits q~ s'assignent
pour fin de nous la rendre sensible et que, par conséquent, notre
discipline présuppose une discrimination de nature exclusivement esthétique.
D'autres considérations aussi, d'ailleurs, devaient nous déterminer : l'une, d'ordre universitaire, qui, pour vous, n'est
pas négligeable, Ronsard tout entier figurant au programme de
l'agrégation des lettres; l'autre, d'ordre moral, ce poete étant un
professeur de vitalité, bon a suivre en un pays ou les hommes,
pour avoir trop souri a la mort ont besoin de rapprendre a sourire a la vie.
L'état d'Ame de cet écrivain et de son école s'explique par
l'esprit de leur temps, car ils arrivent a l'Age d'homme vers 1550,
point culminant de la Renaissance triomphante.
ll est des sentiments puissants, qui dominent toute l'élite
d'une génération, telle la désespérance pour la jeunesse romantique. La génération qui naquit ent~e 1493, date supposée de la
naissance de Rabelais, et 1524, date probable de la naissance de
Ronsa1·d, est entratnée au contraire, par une sorte d'allégresse
semblable a celle qui s'empare de nous, quand, apres avoir
longtemps erré dans une grotte, nous apercevons tout a coup,
vers la sortie, la raie fulgurante du soleil.
Cette sensation d'éblouissement, nous la trouvons exprimée
sous des formes a peine variées chez des auteurs tres ditlérents.
~coutons d'abord le précurseur. Toute époque en a un qui est
son héraut d'armes. Chateaubriand, né en 1768, est celui des
Romantiques ¡ Érasme, né en 1469 (?), est celui de la Renais•
sanee. Sa prescience d'un age nouveau se traduit éloquemment
dans l'enthousiasme d'une letlre adressée d'Anvers a notre grand
Budé, le 21 février 1516-1517 (nouveau style)(l): « Dieu immortel,
( 1) Le llyle de la Circoncision, qui commer,ce l'année au 1•• janvier (et ntn
P1ua aPAques), ne tut prescrit en France que par l'édil de Charles IX de jan•
Yier 1563-4, enregistré bientOt par les Parlements de Toulouse et de Bo~deaux
:rls sculement en 1667 par celui de París. Aux Pays-Bas, qui,souls1 importent
, ce style fut employé dés 1660; il en rut de mi!me souvont, chez nous,

�RONSARD, SA VIE, SON &lt;EUVRE

416

REVUE DES COUBS ET CONFÉRENCES

quel monde je vois poind.re I Ah ! que ne puis-je rajeunir 1 ~ '{l)
Et maintenant, entendez Rabeiais parler a un de ses amis de la
premiere heure, le 3 juin 1532: • Commentse fait-il, cher et savant
Tiraqueau, que, dans celle éclalanle lumüre de nolre sieele, oil, par
un bienfait particulier des dieux, toutes les sciences ont recouvré leur ancienne splendeur, comment se peut-íl, dis-je, qu'ilte
trouve des etres ain.si faits qu'ils ne parviennent pas a se dégager
des ténebres infernales de leur a.ge gothique, pour élever lelll'I
regards vers l'insigne flambeau du soleil ? » (2).
Tous les yeux ne sont done pas dessillés, seule !'élite e
e enluminée ». Quelques mois apres, en novembre 1532, dans le
Panlagruel (II, 8) qui est, on le sait aujourd'hui (3), le véritabte
• premier Livre », Gargantua s'adressant a son fils lui dit : « Le
temps estoit encore tenebreux et sental\t l'infelicité des Gothz...
Mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon aap
rendu es lettres ».
Meme note chez le poete néo-latin, Nicolas Bourbon, dans une
Ode de 1533 que traduit M. H. Hauser (4) : « Jusqu'ici noa
vivions aveugles et menés par des aveugles... La vérité redesceni
sur la terre... Partout la passion des sciences bienfaisantes eL le
gofit des langues enflamment les vieillards aussi bien que lel
jeunes : c'est du haut du ciel que nous vient cette lumiere ».
Étienne Dolet ( 1546) est plus enthousiaste encore (5) :
« .Plus que jamais les lettres sont cultivées, la seve de l'Étude
circule dans toutes les brancheB de l'art., et le monde, sortantd9
chaos intellectuel, marche avec l'aide et sous l'impulsion de la

t

dans la vie privée, en dehors des actes offlciels. Cf. Giry (A.), ManuelckDtplomatique. París, Hachette, 1894, un vol. in-8°, p. 106.
(1) e Deum immortalem, quod saeculum video brevi futurum I UtinaDI
contingat rejuvenescere. • Citation empruntée a la belle these de A. Renau•
det, Préréforme et humanisme a Paris pendan! i,es premieres guerres d' Jlalie
(1494-ll&gt;l7), París, Éd. Cbampion, 1916, un vol. in-8°, p. 688.
(2) • Qui fit, Tiraquelle dllctissime, ut in hac tanta seculi noslri luce quo
disciplinas omneis meliores,singulari quodam deorum munere, postliminio
.receptas (restaurées) videmus, passim inveniantur, quibus sic affectis 8518
contigit ut e densa illa gothici temporis calígine plus quam Cimmeria [ = ia•
fernale) ad conspicuam solis facem oculos attollere autnolint aut nequeant ?,.
Cf. ~abeiai~, &lt;Buvres, éd. Moiand, revue par H. Ciouzot, collection Selecla,
Par1s, Garmer, s. d., 2 vol. pet. 4°, t. II, p. 396.
(3) Voyez l'irréfutable démonstration de M. Abe! Lefranc en t~te de la
grande édition in-4° des &lt;Buvres de Rabelais. Pal'is, Éd. Champion (t. 1,
p. VI-VII), dont le t . III est sous presse.
(4) Études sur la réforme fran,aise, citées par M. Abe! Lefranc dans u~e
des le!,ons sur La Civilisalion inte!lecluelle en France a l'Époque de la Renais•
sanee publiées par la Revue des Cours el Con/érences, 1909-1910, t. II, P· 486,
(5) Traduction de Bou!mier citée par H. Gillot, La querelle des Anc1e~• el
des Modernes, these de la Faculté des Lettres de París {Paris, Éd. Champ10ll,
1914, un vol. in-8, p. 32).

ffi

littérature a la conquete de la justice et de la vérité. Maint~n-ant
les hommes ont appris a se connaltre, maintenant leurs yemc
s'ouvrent a la lumiere universelle ».
Enfin, en 1566, a une époque oú cependant le sentiment dout
nous parlons s'atténue par la tristesse des dissensions religieuses
et l'apreté de la lutte intestine, Henri Estienne écrit encore (1):
• Car ne se soucians que de faire de grosses murailles et. espesses,
ils [nos ancetres] se privoyent cependant de la commodité de kl
clarté, faute d'avoir !'esprit de faire le fenestrage tel qu'on le
fait aujourd'huy. Au Iieu qu'ils se pouvoyent mettre au large, se
mettoyent a l'estroit, faisans force trous ou nids a rats au lieu
de faire quelque nombre de membres assesz larges et spatieux. •
11 ne semble pas qu'il faille interpréter ce passage dans ua
sens purement matériel : l'architecture traduit une tendance
générale. Comme la lumiere est entrée dans les esprits, il fanL
qu'elle baigne a flots la demeure. De meme dans l'abbaye de
Théleme, par les« beaulx arceaux d'antique i,, c'est-a-dire par lea
larges baies en plein cintre, pénetre la clarté !
Ainsi ce sentiment de sortir des profondes ténebres médiévales ou gothiques pour renaltre a !'insigne rayonnemel\t do
jour, voila quelle paratt etre l'impression dominante de la génération qui arrive a l'age adulte et, partant, a la production,entre
1530 et 1550.
Cet état d'ame s'explique, d'une part, par le recul des bornes
de la terre, grace a la découverte d'un continent nouveau (année
1492 et suivantes) et de peuplades étranges (2); d'autre part, pal'
le recul des bornes du ciel, grace aux travaux de Copernic (3);
enfin, par le recul des bornes de !'esprit, élargi au contact de la
pensée antique et de la civilisation italienne, qui, des le xve i.iede,
avant meme la chute de Constantinople (1453), en est devenn&amp;
l'interprete.
Un philologue hollandais, Daniel Heinsius, dans son De lragoediae conslitulione, de 1611, se servira, pour désigner le siede
précédent, de I'expression post lilleras renalas, ce qui peut se
traduire « apres la résurrection des lettres antiques ». ce Réveil de
la science morte », dira de son coté Ronsard, a propos de Dorat,
dans une Ode publiée en 1550. C'est le sens primitif du terme
Renaissance, la notioú essentielle qu'il contient, et contre laquclle
(1) Au t. II, p. 134 de l'éuition Ristelhuber, 1879. 2 vol. in-8°.

(2) Tels que les roprésentent les fresques des Loges et galeries de Thél~me
. (3) Son De reuolutionibus orbium caelestium libri V 1, ne parut qulen lW,

" ~u!emberg, mais ses théories ont pu se répandre bien avant par la traasm:ss1on orate.

�418
REVUE DBS COURS ET CONFÉRBNCES
prot.estait J.-V. Leclerc dans l'Hialoin liturain th la Franu(l}
« Ce mot trop légerement employéde« Renai888nce des lettres 1
aaurait s'appliquer aux lettres latines ; elles n'ont point reaamcft4
parce qu'elles n'étaient point mortes ».
A maint.c. égards ce critique a raison : le Moyen Age a cona
quelque 96 auteurs latins. dont les plus grands. Bien plus, il s'
nourrit, s'en pénétra et nous les transmit. Le meilleur romanciet
du xn 8 siecle, Chrestien de Troyes, débuta par des imitati
d'Ovide. 11 en témoigne lui-meme dans les premieres li
de son Cli9es (2) :
Cil qui fist d 'Erec et d'Enide
Et les comandemanz (3) Ovide
Et l'art d'amors an romanz (4) mist.

Son art ra.ffiné ne s'explique que par l'imitation des ceu
de ses prédécesseurs : le Roman de Thebes, l' Enéaa, le Roman
Troie, qui tous appartiennent au cycle ou a la « matiere antiqul'
et dont le nom dit assez les sources et le sujet.
Mais il est certain que si le Moyen Age, prodigieux créa
de formes sociales, économiques, artistiques et sentimen
n'est pas la sombre nuit gothique dont parle Rabelais et qu
s'imagine parfois encore aujourd'hui, s'il n'est pas non plus ,
vilain monstre lgnorance 11, dont nous parlera Ronsard, il n'a
un f&amp;:ible degré, et seulement chez ses plus profonds philosoph
l'esprit critique, le sens hi~torique, qui consiste essentiellem
en la perc ption du différent ,lans le passé. Aussi habille-t-il
auteurs anciens a la mode médiévale, coro.me dans ses miniat
il nous peindra les guerrins d' Alexandre en broigne, heubert
heaume. Ce qui le préoccupe dans la quatrieme Églogue de Vi
ce n'est pas le charme d'une description poétique de l'Age d'
c'est une prédiclion de la conception et de la naissance de J
qu'il luí platt de trouvcr dans ces vers:
0

Jaro redit et Virgo (6), redeunt Saturnia regna
Jaro nova progenies coelo demittitur alto.

· 11 ne faut done pass'étonnerdevoirle douxchantrede Man
figurer dans la procession dramatique des Prophetes du
(1) T. XXIV, p. 426; cité p. A. Lerranc, daos les articles invoqué&amp;
haut de la Revue du Cours el Conférencu.
2j CC. l' éd. W. Foerster (Halle, M. Niemeger, 1884), p. l.
3 Sans doute les Remedia amoris.
4 En frani,ais.
(5) C'est le lieu de eiter les beaux Jivres de Et. Gilson, Étudu de philOIO
mMitvaleJ... Strasbourg, 1921, in-8°, et La Philosophit au Mo¡¡en Age.
Payot, hr2'l, 2 v. in-12•.
(ll) En fait Virgo désigne la Justice qui ramenera l'Age d'or sur la t.er1t
une nouvelle race d'hommes venus du ciel.

¡

RON8MID, SA VJB, 80!C CBUVRB

419

a la suite de Molle, Jérémie, Daniel, David, Élisabeth et. eaint
Jean-Baptiste, répondant. a son tour il. l'appel du Praeceplor ou
Meneur de Jeu qui lui crie:
Vates Maro gentilium
Da Chr'..sto testlmonium (1).

C'est au méme titre de prophete du Christ qu'on rencont.re
Virgile dans la Divine Comédie comme guide de Dante a travers
les cercles de l'Enfer et du Purgatoire chrétiens.
D'ailleurs, on ira chercher jusque dans les Mélamorphou,
d'Ovide des symboles catholiques selon lesquels Daphné repr6aen~nt la virginité, finit par etre la Vierge Marie elle-mé~e (2).
S1 done le Moyen Age a connu la littérature latine, il ne l'a
pu toujours bien interprétée ou il l'a trop interprétée, n'en aai~ant a fond ni l'art, ni l'ame. De plus, s'il a fréquenté lalatiniW,
il a, a part quelques exceptions comme Scot et Occam, ignoré
le grec. Sans doute, on étudie et on commente Aristote, mais
en n'ayant sous les yeux que des traductions qui, faites par les
Arabes sur le grec et par les Juifs en latín sur l'arabe, sont élrangement éloignées de l'original. Songez aussi qu'on ne lit l'Évangile grec et la Bible hébra'ique, substance méme de l'intelligence et de la sensibilité médiévales, qu'a travers la Vulgate
latine.
Le retour au texte, la préoccupation philologique de la veraion
aut.hentique, obtenue par collation du plus grand nombre posaible
clemanuscrits, le souci de comprendre ingénument, sans apporter,
dana l'interprétation, des préjugés et des «préoccupations •, sont
l la base du travail de la Renaissance et déterminent son esprit.
~ ~e dira jamais assez l'importance de la philologie dans les
qm.es de la Réforme et dans la constitution del'humanisme (3).
Cependant, une chose distingue l'humaniste du philologue
(et taus les philologues du xv1e siecle sont en m~me temps des
humanistes), c'est que celui-la ne se borne pas coro.me celui-ci
l 6t.ablir des textes corrects et a tAcher de les comprendre, mais
-911'il s'en assimile l'Ame pour l'intégrer a la sienne. Proceasua
avene, par conséquent, de celui de l'Age précédent: la, la pensée
Cf.(l) • Virgile Maron, propbele des gentils, apporte ton témoignage au Cbrist.•
-•-du M6rll, Origines latinea du thé4lrt moderne, Paris, 1849, p. 184, de la
nuupression Welter.
&lt;11 V~ir l'lntéressant chapitre de M. Chamard Intitulé Lu Originu de
1'1udemam,me dans ses Origines de la poéait frani;aiat de la Renais1ance, Paris
'
1 • Boecard, 1920, in-8°, p. 251.
\3) Sur le travail pbilologique de la Renaissance, onconsultera avec fruit.
~me l! de Norden, Die anlike Kunstpro1a, et Sandys, Historyofclauical
anlup. Oxford, Clarendon Press. 3 vol. in-8•, au t. 11, 1908.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS
420
médiévale !ait violence a la pensée anti que pour tenter del'adapler
11 sa propre mentalité ; ici la pensée antique s'impose a la pensée
moderne, docile a écouter sa le~on, dont voici, semble-t-il, les
principaux enseignements, qu'elle !era siens :
1° 11 laul vivre en beaulé dans la lumiére; l'arl doit etre sana
cesse melé II la vie ; la forme n'est pas moins importante que le
contenu. Enseignement grec et latin, transmis par un pays avec
lequel les expéditions de Charles VIII, Louis XII et Fran~ois !••
nous ont mis en contact, et oil le peuple a sans cesse ala bouche,
a propos d'une lleur, d'un tableau °" d'une femme : « Che bellezza ?»(!).
2° La chair nue n'est pas un péché et l'amour charnel n'est
point le gou!Tre sans fond oil se perd !'Ame. Dans sa Responce auz
injures el calomnies de je ne BfªY quels Predican• el Minislres de
Geneve (1563), Ronsard nous le ,lira en termes ardents, proclamant pour lui et pour ses freres humains la légilimité du plaisir:

J'ayme 3. faire l'amour, fayme a parler aux temmes,
A mettre par escrit mes amourcuses flammes.
J'ayme le bal, la danse, et les masques aussi,
La musique et le luth , ennemis du soucy (2).

3° La nature est bonne conseillére, et il faut se ranger a sa loi.
J ean de Meun nous l' avait préché déja dans la deuxiéme parlie
duRoman de la Rose, maisenlongsdiscoursscolastiqueset pédants.
Ce n'est pas l'abandon confiant de l'enfant dans le sein de 8l
Mere Nature, tri qu'on le trouve chez Rabelais ou encare ches
Ronsard daos un passage qui précede celui que nous venons de
Jire :

car si l'apres.disnée est plaisante et sereine,
Je m'en vais promener, tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois.
J'aime fort le• jardin1 qui aentent le ,auvage,
J'aime le flot de l'eau qui gazoullle au rivage. (3)

RONSARD 1 SA. VIE 1 SON CEUVRE

auquel d'ailleurs on n'a pas cessé de croire. L'athéisme présumé
d'un Dolet ou d'un Jodelle est une exception, qu'il est d'ailleurs
malaisé d'établir ;•te déisme méme d'un Rabelais est rare. Les
, Évangéliques , (1) chercbent dans l'hébreu et le grec, a l'aide
des méthodes de la pbilologie, une image du Christ plus vraie
que celle que leur lournit l'Église, mais les calholiques semblent
avoir deux Ames, !'une palenne, l'autre chrétienne, les plus mystiques d'entre eux lrouvant la satisfaction de leurs aspiralions
parliculiéres daos le Platonisme, tel qu'il se mani!este chez un
Sce'&gt;'e ou un Héroét (2). Une épitaphe, composée vers 1550, par
un futur évéque, Charles d'Espinay (3), distingue l'amour divin
et l'amour humain a la fa~on de PlatondansLeBanquel ; une autre
épitaphe a une sreur morte a vingt ans, en 1554, compare lachasteté de celle-ci a celle de Minerve et non 11 celle de la sainte
Vierge, qui n'est méme pas nommée. La stéle aussi est antique.
A l'église de Bais (Ille-et,.Vilaine) trois frontons triangulaires
présentent, au milieu, une téte de Sénéque et, a la base de !'un
d'eux, s'étale, d'une fa~on assez inattendue, letriomphe d' Aphrodile. J'ai done quelque raison de parler de dédoublement des
Ames. La Renaissance a réalisé, saos se donner la peine de la promulguer, laséparalion de l'Église et de la Poésie, proclamant en
méme temps l'alliance de celle-ci avec le Paganisme.
Rien ne permet de douter de la sincérité de l'o!Trande aux
mAnes telle que la souhaite pour lui-méme Ronsard dan•
l'Éleclion de son Sepulcre (Odes, IV, 1v) (4):
Ainsi dlra la troupe,
Versant de mainte coúpe
Le sang d'un agnelet
Avec du laict

· et que reprend, avec moins de grAce, Olivier de Magny dans
ses Amours (1553) :
Aprés, de grand'devoLion
Y ferons une oblation,
Epandans du vin et du laict
Et maintes odoranles fleurs,
Sacrifians (les ycux en pleurs)
Un tout blanc et tendre aignelet.

Amadis Jamyn de son coté dira : • Je veux suivre la Nature ••
résumant ainsi la lendance de l'époque tout entiére.
4° L'esprit peut penser, la moraleexister en dehors du dogme(4),
(1) Aux témoignages souvent cités de l'admiration des Fran1;ais décOU•
, rant la terre classique de la beauté, j'ajouterai celui de Rabelais, au Quarfo
Livre 1 eh. xi, p. 57 de l'édition Moland-Uouzot.
(2) (E1wru, éd. Laumonier. Paris, Lemcrro, t.VII 1 p. 657,passagcsupprlll6

apres 1573.

f."

(3) !bid., t. V, p. 412.
(4) C'est dans ce seos que notre matt.reAbel Lerranca
dérinirla Renaitsance • une latcisation intelleetueUe de l'humanit.é •· C . Revue des CoUl'lt
1909-1910, t. 11, p. 724-5.

421

(1) C'est le vrai nom entre 1530 et 1550 de ceux qu'on appellera plus tard,
et d'abord par d6rision, des Calvinistes.
(2) La Société des Textes francais modernes a r6édité les CBuvre, po~liques
de Héroet (p. p. F. Gohin, 1909), et laDelie de Sdve (éd. Parturler). Sur le
Platoni,me au XVI• ailcle, voir A. Lefranc, Scrivainl fran,ais de la Renais•

..,.,.,
(.3) Objet d'une tbése de l'abbé Busson, encore inédite et ti laquelle fem~
prunte les détails concernant cet imitateur et ami de Ronsard et les renseigne·
ments sur l'bglise de Bais.
(4) Au t. If de l'édition Laumonier (Soc. des Textes fr. mod.), p.101.

'

�422

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

. 6° • 1:'holl;'me, commande encore la sagesse antique, est un
digne su¡et d étude pour l'homme, (1). • L'humanisme, a écrit de
son cOté Brunetiére, c'est l'homme devenu la mesure de tout.e
chose. •·Cecine signifie pas que le xv1• siécle soit plus« anthropocentnste • que le Moyen Age, mais que l'individualité y atteint
un plus complet développement et une extraordinaire puissance
manilestée en ltalie par le virlú (2), en France, dans Rabel..:
par la soif de science d'un Gargantua, non moins surprenante que
11&amp; taille.
Si vous étudiez la littérature du Moyen Age, en France, vout
rencontrere~ des genres et des auteurs souvent excellents, qui
les ont pral!qués; s1 vous étudiez au contraire le xv1 • siecle, volll
rencontrerez des individua qui ont créé des genres, souvent IÍ
adéquats a leur tempérament qu'ils y sont restés isolés et inimitables : Rabelais, Ronsard, Montaigne.
La conséquence de cet état psychologique résolument individu_aliste se m~nifeste dans • le gotlt de la gloire ,, qui, comme
cehu de la cha1r, cesse d'Hre un péché (3) et dans un orgueil d6mesuré, te! qu'il se manileste a un trés haut degré, chez RonsaNI
par exemple, dans les vers qui tenninent la premiére éditioa
des Ode,, en 1650 (4) :
Sus donque, :Muse, emporte au ciel la gloire
Que j'ai galgnée annoncant la victoire
Dont a bon droit je me voi jouissant,
Et de ton flls consacre la memoire
Serrant son fron\ d'un laurier verdis.~nt 1

(d suivre).
( l) La formule est de H. Hauser et est empruntée, ainsi que la suivant.e, l
Abo! Lelranc, art.icle cité, p. 494,

(2) 11 faut re1ire a ce sujet la page classique de H. Taine dans son Vova,e

aus Pyrénéu. ltd. Hachette, in-184 p. 76.

(3) Voyez les exemples que cile M. H. Chamard, Lu origines dt la pot,il
fran,aist dt la Rtnai,sanct, déj8. citées, p. 192.
(4) 1'dilion de la Sociélé des Texles Ir. mod., t. 11, p. 153.

Les nouveaux riches et l'histoire
Une vue d'ensemble sur l'histoire sociale du capitaliame

Legan de ll. LUCl&amp;II FEBVRE,
Profe,sew d'hi6toirt m'JderM d l'UrHwdM de Straabourg.

En 1913, le Congres historique intemational de Londres avail
la bonne fortune de recevoir une communication du grand hist.orien beige, Henri Pirenne. Accueillie avec la plus grande laveur
par les savants de nationalités et de tendances diverses qui l'entendirent, traduite en anglais et publiée en avril 1914 dans
!'American Hislorical Review, reprise, développée, légeremenL
modifiée par l'auteur lui-meme, elle prenait finalement la
lonne d'un mémoire copieusement annoté d'une quarantaine de
pages et, le 6 mai 1914, l'auteur en donnait lecture aux membres
de la classe des Lettres de l' Académie Royale de Belgique dont
il était alors le Directeur (1). Seulement, la guerre survint avant
que l'insertion du texte et des notes soigneusement établies par
!'historien ait pu avoir lieu dans le Bullelin de la Compagnie ;
et l'on sait, en France, avec reconnaissance, quels devoirs nouveaux - et quelles épreuves - l'invasion de son pays ne tarda
point a !aire naltre pour celui dont l' Hisloire de Belgique n'était
pas seulement un monument de science bistorique, mais un acte
elficace de loi nationale. Brel, c'est seulement aprés l'armis1.ice que, pratiquement, en France, le travail terminé par
Pirenne, en 1914, put étre connu, étudié et discuté.
II en vaut la peine, on s'en doute d'avance, par son envergure
mAme, par la multitude des problemes qu'il pose, par l'autorité légitime et l'expérience reconnue de son auteur, par sa hardiesse surto ut. 11 a pour titre : Les Périodes de l' hisloire socia/e
{1) On la trouvera publite dans le Bulll!in de la clasae des Lertrt.1 de
'Aeadlmie Rogai. de Belgique, année 1914, pp. 258-299.

�,C4

LBS NOUVBAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ü eapitali,me. Histoire Sociale, qu'on l'entende bien. Henri
Pirenne n'a pas prétendu nous donner une étude sur }'origine

la formation, l'évolution du capitalisme - l'analogue, en pl~
-nate, de l'article déja ancien mais toujours utile d'Hcnri Hauser
~iant en 1~2! daos la Revue d' Économie Politique, les on!
ple&amp; du Cap1tahsme moderne en France ni, si l'on veut
encore, une réplique superflue de l'essai relativement récen\
d'Arturo Labriola, publié a Turin chez Bocea en 1910 : JI capi,.,
lali,mo, Lineamenti slorici, résumé et mise au point d'un cou11

,rofessé a l'Université de Naples.
,
Non. Pirenne ne se propose pas d'étudier le mode de formatioa
tlu capital, mais bien de déterminer l'origine et de caractériler
la nature propre du détenteur de ce capital - il serait plus exael,
tle tlire de l'acquéreur et du détenteur de ce capital - aux dif..
~tes époques de l'histoire économique. En d'autres termes,
Piren.ne nous met en présence d'une étude, non d'histoire économique, mais d'histoire sociale au sens plein du mot. Et cette étudr
annt tout vaut par une hypothese - intéressante et féconde 1(
la fois. C'est elle qui justifie le titre de notre le~on ; formu
en 1913, avant le grand bouleversementmondial de la gue
eDe ~emble avoir re~~ des faits une singuliere, une imprévue el
lomndahle confirmation. A tout le moins, elle nous trouve infi..
niment mieux préparés, aujourd'hui qu'alors, a en mesurer
,ortée réelle et les développements possibles.

•* •
La these est des plus nettes. On est généralement d'acc
lrirjour~•~ui,. entre historiens et économistes, pour distingo
dans l h1sto1re économique générale des sociétés politiquee ele
~rope occ!dentale, ~n certain nombre de grandes périodell
lñen caractérisées et qu on ne saurait confondre les unes avec lel
autres. Qu'on les prenne telles que les spécialistes nous les donnenl,,
sans entrer plus avant daos la discussion de leurs caracteres OI
de Jeurs limites, au point de vue de l'histoire sociale un fait apparaltra, frappant : c'est qu'a chacune de ces périodes distinctes a
correspondu, en réalité, une espece distincte de capitalistes.
Les capitalistes d'une époque, ceux qui apparaissent lorsque
eette époque succede a l'époque antérieure - ceux qui monten\.
avee elle, pour ainsi dire et, daos une certaine mesure !'in~
aent - ce ne sont jamais des fils, des héritiers, des succepeUJ'I
directs des capitalistes marquants de la période immédiaternea'
précédente. Au contraire. C'est une loi générale, aemblo-ti-0.

426

qu'une fois le succes assuré, les fils de ceux qui, en jouant des
eoudes en affrontant le risque, en se jetant a corps perdu et,
pnéraÍement, sans scrupule dans la mMée, se sont fai~ les prolteurs et les gagnants d'une certaine époque - se rebrent de la
tte soit dans leur personne, soit dans celle de leurs héri\'lers. Au bout d'une ou deux générations (toutdépend ici des
eirconstances) ils setransforment finalement enaristocrates d'arP,t plus ou moins éloignés des affaires, ou du moins ne prenant
plÚs parta celles-ci qu'en qualité de bailleurs de fonds.
En d'autres termes, tout se passe comme si ces capitalistes,
rois ou successeurs des rois financiers d'une période économique
déterminée se roaintenaient a la tete du monde des affaires
t.out natur~llement, tant que persistent les conditions générales
de marché de trafic et d'existence qui, précisément, servent aux
bietoriens Á caractériser cette période ; mais, ces conditions se
transformant ils se trouvent incapables, ou moins capables que
4'autres de 'suivre les transformations inéluctables et de s'y
adapte/ A leur place, des hommes nouveauxsurgissent. Parleurs
. .alités, par leurs défauts également, ils se trouvent adaptés saos
eflort tout naturellement et tout spontanément, a leur époque.
Ce so~t eux qui « proufitent » comme dit Rabelais - qui, partis
de ríen ont le secret de faire de colossales fortunes, scandaleuses
aux ye~x des petites et moyennes gens ; ce sont eux qui. amassent
le capital, s'élevent a la puissance que_ c?nfere ,la r1chesse. et
Ñgnent - jusqu'a ce qu'a leur tour, victimes d une évolubon
qui ne s'arrete point, leurs fils cedent la place a d'autres_, plus
habiles a exploiter des besoins jusqu'alor~ inconnus, a l'a1~e de
procédés et par des méthodes a.uparavant memplo~ées ; ma1s. les
11s de ceux-ci, a leur tour, cederont le champ a d autres qui. les
aupplanteront comme acquéreurs du capital, comroe cap1taliates actifs si l'on peut dire, capitalistes en mou~~ment, en asce~lion, en pleine puissance bientot - par oppos1t1on a ces cap1talistes repus, fatigués, désorientés d'ailleurs _par des mreurs et
des nécessités nouvelles et qui, préoccupés umq~e~ent de c~nsolider ce qui leur est resté aux mains pour. en JOUlr, se rebre~t
poar ainsi dire dans une sorte d'honorar1at flatteur et dem1-

oisif.

On n'est pas capitaliste, en ce seos-la, de pere en fils ; . on

n'est pas avec plus de précision, ramasseur, assembleur de cap1ta
.de pere e~ fils. Et chaque époque a les capitalistes qu'elle mérite
-faits asa mesure et a son image. Nous ne sommes pasen P.réaence d'une montée lente et réguliere, mais d'une success1on
de degrés. De-ci, de-la, des paliers plus ou moins étendus : c'est

�LES NOUVBAUX RICHES

426

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

une génération de nouveaux riches, chaque fois, qui s'inatalle.
Et la lutte qu'elle engage nécessairement, non seulement avec lea
pauvres et les candidats a la ri9hesse qu'elle évince, mais avec
les • anciens riches •• soitqu'ilsconserventd'importants capitaux,
soit qu'ils voient leur avoir diminuer rapidement et fondre pour
ainsi dirc dans un milieu nouveau, cette Jutte est un des aspecll
les moins étudiés jusqu'a présent, mais certainement les plua
curieux et les plus dignes d'intéret de l'histoire universelle ...
Telle est l'hypothese centrale du mémoire d' Henri Pirenne,
telle. la vue d'ensemble qu'il s'agit de vérifier. Les faits ' ou da
moms ce que nous connaissons dés maintenant des faits de
l'histoire économique générale, l'infirmenl,-ils ou la confirment,.illt
La question se pose immédiatement. II est évident que la démollltration sera d'autant plus probante qu'elle sera plus Jarge,
qu'elle pourra s'appuyer sur la considération d'une période pll»
étendue. En théorie, le mieux serait de prendre son point dt
départ dans I' Antiquité. Mais l'histoire économique de 1' Antiquité est encore si mal connue, ses rapports avec les périodtt
postérieures nous échappent tellement qu'il est impossible d'J
chercher et d'y trouver une base éprouvée. Force est de recuhr
jusqu'au Moyen Age. C'est sur le développement de J'histoiff
économique, telle qu'elle nous est connue depuis Je début di
Moyen Age, que Pirenne va essayerd'établir le bien fondé de &amp;GIi
hypothese initiale.

•
• •

•

Seulement, tout de suite, une grave objection se présente. Ba
quoi l'histoire du Haut Moyen Age peut,.elle servir a la vérilcation d'une vue d'ensemble sur l'histoire du capitalisme, oU,
plus exactement, des capitalistes ?
C'est une espéce d'axiome, en effet, que le capitalislll
moderne est né aux temps de la Renaissance, et que Je Moy•
Age !'a compltltement ignoré. C'est la thése, non seulement de
Sombart, l'auteur de ce gros travail sur Je capitalisme model'III
(Der moderne Kapilalismus) , qui en est a sa troisitlme éditiOI
aujourd'hui ; il refuse, on le sait, au Moyen Age, toute connaitsan_ce d'une économie capitaliste quelconque, dans ses volumelt
plems de contradictions et de fatras, mais toujours intéressanll
et parfois suggestifs. Ce qui est plus grave, doctrinalement P""
lant, c'est que c'est aussi la théorie de Karl Bücher.
.
Dans son Enslehung der Volkswir,chafl, que Pirenne, préct'
sément, a fait traduire jadis en fran~ais par un de ses éleVelt

427

Hansay (Éludea d'hisloire el d'économie polilique, Bruxelles,
París, 1901), Bücher passecompletement sous silence l'action, le
16le, l'existence meme du capital, lorsqu'il nousdonne sa descrip\ion systématique, si attachante et si forte, de!' économie médiévale.
On sait quelle est sa conception d'ensemble, et comment il
41iatingue trois stades successifs dans J'évolution générale de la
Yie économique européenne. C'est d'abord le stade de l'économie
llomestique fermée. Point d'échanges. Tout est produit dans la
lamille, par la famille, pour la famille. Cette économie est celle
du Haut Moyen Age. Et sans doute, la famille d'alors s'élargit
'rolontiers jusqu'a engloher oes grandes économies domaniales
mtre Jesquelles se répartissent les vastes propriétés de la royauté,
de la noblesse et du clergé, exploitées par des serfs et des dépendants ; sans doute aussi, Je Haut Moyen Age finit par connaltre
m échange, rudimentaire et restreint, de quelques produits
aaturels et de quelques produits industriels d'une valeur spélillque considérable ; mais cela n'inllue en rien sur Je systeme
6conomique général, qui reste essentiellement un régime fermé ;
eL il n'existe alors ni entreprise, ni capital dans le seos d'un appro'riaionnement de biens fait en vue d'acheter de nouveaux biens.
Les catégories de: capital industrie], capital commercial, capital
de pret et capital d'usage, ne se rencontrentabsolument pas dans
le Haut Moyen Age.
D'un tel stade, on passe au stade supérieur : celui de l'échange
direct ou de J'économie urbaine. On produit alors en vue d'uue
clientele, et non d'un groupement familial. La ville était une
lorteresse - un burg. Elle devient, par surcrott, un marché. Elle
devient essentiellement un marché. Et la regle de ce marché
lient en deux formules :
A. -gchange direct du producteur au consommateur - !'argent servant uniquement a compenser, et toute ingérence. d'intermédiaires entre les parties demeurant formellement mter-

dit.e.

B. Monopole de la product.ion assuré aux gens de la ville,
dans la ville, pour les gens de la ville proprement dite et pour
eeux du petit cercle territorial qui en dépend ; ses habitants,
protégés par un monopole analogue, viennent porter sur le marcaé leurs produits : beurre, fromage, amis- et les échanger contre
lea produits des gens de la ville : out.ils et objets manufacturés
principalement. Ici encore, ]'argent n'intervient que pour com,enser. Et point de place non plus pour lecapitalisme-du moins
pour un capitalisme développé. Car, s'il se glisse, et timidement,

�LES NOUVBAUX RICHES

428

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

semi-clandestinement,apparatt parfoisdés lors, c'est a la fav
de certaines opérations particuliéres, dans le cas, par exemple,
une industrie fait défaut dans la ville ; en ce cas, les produits
!'industrie étrangére y sont admis, avec toutes les conséque
qui découlent de cette admission.
Le capitalisme, pour K. Bücher, n'existe, ne peut e ·
que dans le stade de l'Économie Nationale - dont l'étab ~
ment coincide avec celui des grands États modernes, des gran
puissances centralisées - ce qui nous met a peu pres au tem
de la Renaissance. Il ne s'agit plus de produire pour la fa •
ni pour la ville, mais pour la nation. Le marché, en d'au
termes, devient, d'urbain, national. Et alors, signe visible d'
telle extensi:m , apparaissent les grandes foires comme celles
Francfort; et alors également, le capital prend l'essor et sed
loppe librement;et il ne se contente plus d'etre capital march
il devient capital d'entreprise pour }'industrie indigéne qu'il
mule, qu'il incite a la production en grand avec division du
vail et concentration de grandes masses de travailleurs d
des manufactures ou des fabriques déja importantes.
Au fond, telle était déja la conception de Karl Marx. P
lui aussi, il le disait expressément au livre XXIV, § 1 du Cap
l'ére capitaliste datait du xvie siécle. Elle avait été précédée
une période de transition qui avait vu, dans quelques villea
la Méditerranée, au xiv6 et au xv8 siécle, les premiers coro
cements, tout a fait sporadiques, de la productioncapitaliste.
le point de départ véritable, c'était au siécle de la Renai
et de la Réforme qu'il s'empressait de le chercher.
Or, Henri Pirenne, résolument, prend le contre-pied
théses et, nommément, de celle de Karl Bücher . .

•

• •
Il est faux, nous dit-il, que le l\foyen Age soit une é
a-capitaliste. 11 a connu le capitalisme. Et particuliérement, il
connu, mais avec une intensité, une force, une liberté que o
ne soup&lt;¡onnons pas, dans sa premiére période - dans
période du Haut Moyen Age, d'ou précisément Bücher le
avec le plus de rigueur. Et la preuve, c'est que, dans la deu •
période, dans la période qui va de la fin du xnie a la fin du xv6
ele, les collectivités ont pris, pour se défendre contre lui,
sortes de précautions minutieuses et multipliées. On ne ch
point a se garantir, sans doute, de ce qui n'existepasetn'est
redoutable '?

429

En d' autres termes, le Moyen Age se divise, aux _yeux d_e K.Bner, en deux époques successives: l'une, la prem1ére, ngoure~ent a-capitaliste ; la seconde, a peu pr~ complé~ment 9:-cap1. te. Aux yeux de Pirenne, au contraire, la prem.tére péno~e a
nnu, en bien plus grand nombre qu'on ne croit, des mandes:
tions capitalistes caractérisées ; et la seconde, a son tour, a s1
'en su ce que c'était que le capitalisme - qu'elle est, dans son
emble nettement anti-capitaliste ...
Sur qu~i s'appuie la démonstration del'histo~ie':1 ~elg? ? ~ssen• llement sur deux séries de faits ... Les uns, d origine 1tahenne ;
les tire' de l'histoire économique et sociale des ré~ubliques
iterranécnnes, comme Veni~e, Gen~s, Flore~ce, Pise, _et~...
autres d'origine flamande; 11 les pm~e dans 1 !rsenal s1 bien
1
i qu'alimentent
les archives des pmssa~tes cités d~s Payss: Gand, Ypres, Bruges, TournaiouDoua1,-:-E~, préc1sément,
tort de Bücher, aux yeux d'H. Pirenne, le prmc1pe ,et la source
son erreur, c'est que le savant all?mand n1e _s est appuyé
e sur des faits allemands, sur une conna1Ssa~ce d ailleurs remarable des villes allemandes des xiv8 et xv8 siécles. Or_, la ~rande
jorité des cités germaniques _de ~ette époque éta1t lom du
jegré de développement qu'atteignaient alors les grandes communes de l'Italie du Nord, de la Toscane ou des Pays~Bas. Ce D;e
10nt pas, comme on l' a trop cru et dit, des types class~ques, m~11 ,
1-en des exemplaires incomplets et attard~s d~ la c1t~ méd1énle qu'elles nous fournissent. La systématis~bon de B~cher est
pufaite en tant qu'elle s'applique uniquement aux v1lles allemandes qu'il a étudiées. Elle est ~nsuffisante dés lors qu'ell_e
prétend valoir par }'ensemble des villes du Moyen Age en Occ1-

dent.

é rté
Cette vue critique est ingénieuse. Mais qu'est-ce done, e~ r a 1 . ,
que cette premiare période de l'histoire médi~v~le qm _ser~it,
111 dire de Pirenne caractérisée par une acbvité capitahste
relativement intens~? D'ou proviennent, commentse présen~1;1t,
COlnment s'expliquent aussi les manifestations de cette acbVlté
~i ont frappé \'historien beige ?
.
.
C'est, nous dit-il, a partir du momento~ appara~ssent les villes
•ropéennes qu'on les peut saisir sur le fa1t. Ces villes ~ont fill~
du commerce. IJ s'ensuit nécessairement que les premiers_ capitalistes ont du etre au x1e, au xnª siécle - et ont été, en fa1t, des
commer~ants.
· · d·
ll faut se rappeler qu'alors,la richesse réguliére, po~r ams1 ire,
et normale c'était essentiellement la richesse fonciere. Or, les
l'flvenus qu~ les détenteurs du sol tiraient de leurs serfs ou de

�430

LES NOUVEAUX RICRES

431

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leurs censitaires conféraient a ces détenteurs une puis
soc!ale éno~e ; mais cette puissance n'était pas, entre le
mams, un outil économique efficace; et rien de ce qu'ils détenaieni
ne se détournait vers le commerce. - Ce commerce c'é •
bien, au contraire, le faitd'hommes nouveaux, de dérac~és: gem
de la campagne, le plus souvent, fuyant l'exploitation rurd
pour venir chercher fortune a l'endroit 011 on chargeait et déc
ge~it des marchandises, oil on Mlait des bateaux, 011 il e ·
ta1t des moyens de gain et de profit résultant de la naissance
des progrés de cet organisme vivace : un porlus marchand s' r
colant a un cMteau féodal. Ces gens sont sans capital ini ·
Comment en serait-il autrement ? Leur grand leur seul capi
, l
.
,
c est eur mtelligence - leur sens commercial plus exactem
leur activité, leur esprit pratique. Leur grand moyen de g ·
c'est le commerce maritime, le commerce extérieur - comm
errant a la fois et collectif, car il faut se grouper pour résister •
commerce par caravanes avec achats et ventesencommun ré
titi?n des _bénéfi_ces au prorata des mises - déja, !'esprit
soc1été qui fleunra plus tard, si fortement, au seuil des te
modernes ; commerce de gros également, le menu commerce
détail étant abandonné aux colporteurs ruraux, aux minOlf
porte halles circulant a pied par les routes hasardeuses.
D'étranges figures apparaissent dans les textes, pre
par hasard, pourraitron dire, carie Haut Moyen Age s'occupe
généralement, on s'en doute, de l'histoire sociale et de ses e
si~és .. Mais voici, par exemple, signaléepar Pirenne, la pittoresqll,
~st01re d'un saint - saint Godric de Finchale, qu'un
·
hvret consacré a sa vie et a ses miracles : Libellus de vita el rnite(
cutis S. Godrici, ceuvre d'un moine pieux, nous fait suffisammell
connattre. Fils de paysans, né a la fin du x1e siécle dans le Uncolnshire, il se fait d'abord, faute de mieux, batteur de grev•
et chercheur d' épaves: métier de gueux. Est-ce cemétier dumoill
qui lui donna les moyens d'acheter une pacotille et de se faift
colporteur ? Le voila par les routes-pierre qui roule - et qui.
contrairement au dicton, amasse un peu de mousse ; car son biographe nous le montre ensuite, associé ades marchands plus riches
et plus puissants, membre d'une de ces caravanes dont nout
p~rlions plus haut, et qui, avec ses compagnons, va de foire 81
fo1re, de marchés en marchés, menant la rude vie du negociallt
ambulant et risque-tout des époques sans maréchaussée ni oeatralisation. Bientót, il peut fréter un navire avec quelques aSIIO"
ciés, caboter le long des cótes d'Angleterre, d'Écosse, de Dane:
mark, de Flandre, transporter a l'étranger les marchandises qui

y font défaut, les vendre a haut prix, et, en retour, y acquérirdea
denrées dont il va se défaire la ou la demande est plus forte q~e
l'offre. Ainsi, en quelques années, cette p~udente c~utume d acheter bon marché et de vendre tres cher fa1tdeGodnc un homme
puissamment riche. Il ne lui re~te plu~ qu'.a ~e convertir, pour
la beauté de l'histoire, et a se faire erm1te : il n y manque pas.

•

• •
Qu'est-ce que Godric ? Henri Pirenne n'hésite point : ?'est un
capitaliste nous déclare-t-il sans ambages : ce Godnc nous
a paratt c~µi.me un calculateur, je dirai meme comme un spéc!lateur conclut-il (p. 276). II a le sentiment tres juste de la
pratiqu; du commerce, sentiment qu'il est d'ailleurs fréq~ent de
rencontrer chez des esprits sans culture. II est~nflammédel ª1:°?ur
du gain, et l'on reconnatt nettement c~ez lu1 ~e fa~~ux spirilU;I
capitalisticus dont on a voulu n~us f_~ire cro1re qu ti ne ~ata1t
que de la Renaissance... II ne s mqmete pas de la théone du
juste prix, et le décret de Gratien réprouve en termes expr~s ses
spéculations coutumieres ... Aprés tout cela, co~ment hés1ter a
reconnattre dans Godric et dans tous ce~x .qui ~nt mené le
meme genre de vie, autre chos_e _que de~ cap1tahstes . »
,
L'exemple, en effet, est sa1s1ssant, 1lle fa~t avouer. Et l_ apparition en plein x 1e siecle, et en Angleterre, ~ une figure qui, avec
quelque effort d'imagination, peut nous fa1re songer a tous ces
grands créateurs d'affaires, aux Jaluzot~ _et a~x Cognacs de
France, aux Pierpont Morgans et autres milharda1re~. des _gtatsUnis - dont le capital initial, a tous, ne fut ~u~ d mtelligenee,
d'activité et de sens pratique - cette appar1tion ne manque,
on l'avouera ni d'imprévu ni de pittoresque ...
Seulement' du capital qu'il était ainsi possible d'acquérir a ces
époques lointaines que nous considérion~, jusqu'a ces_ de~ieres
années, commetouta fait ignorantes préc1sément?u.cap1tahsme et
de ses manifestations, cette prétendue caracténstique de. notre
époque, quel usage faisaient les rnarchands . dont M. P1r~nne
retrouve la trace dans les textes auxquels renvo1e_ so~ étude •.
D'abord ils le faisaient travailler. Ils ne le la1ssa1ent pas mutile au fond des coffres. Ils le pretent - et les emprunteurs ne
leur font pas défa·u t des lors, princes, ville_s, monastéres ou nobles.
Mais ils le consolident aussi, en le convert1ssant en terre:, ~~ prés,
en vignes, en maisons. Des le commen~erne~t du ~m s1ec~e, le
sol urbain un peu partout est aux mams d une ar1st?crat1~ de
patriciens dont les textes ne parlent qu'avec respect. Qm sont-ils !l

�432

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sans nul doute, les de~~endants des ~ardis voyageurs des gildes
et des hanses du xu• siecle. La théone a vécu, qui nous montrait
e? _eux les héritiers directs des anciens habitants fixés dans les
cw,tales et les castra de I' époque franque. Leur fortune, en réshté, est née du commerce. Les textes abondent, qui nous montrent
des marchands, a cette époque, employant leurs bénéfices a l'ach~t de propriétés loncieres. lis ne !aisaient point ainsi une mauvaise o~ération, ~ar. l'accroissement continu de la population
bourgeoise détermmait ?-•ns les citésl'acc;oissementproportionnel
de la rente du sol. Aussi, bien souvent, des le début du xm• siécle,
lesyeti~s-fils des marcbands fils deleurs reuvres duxu• abandonnaie~t-ils totalement le commerce, ses fatigues, ses aventures et
ses risques pour se con ten ter de vivre confortablement du revena
de leurs terres. Renon~ant A la vie nomade du , caravanier ,
s'établissant dans des maisons de pierre orgueilleuses a crénea~
e~ a tours al_tieres, ils prennent en mains le gouvern~ment de la
ville ; parlois meme, ils commeneent déja A s'allier a la petite
noblesse locale ; en tout cas, ils pratiquent des lors avec régula·
rité les rites essentiels de la vie noble. Les petits-fils de nouveaux
riches qu'ils sont bnt oublié l'a1eul qui courait pieds nus sur la
grt\ve, en quete d'une aubaine hasardeuse ou coltinait les lounll
ballots de marchandises exotiques. Ilssont de vieux riches maintenant, honorés! cultivés et bien assis. Et ils méprisent violemment ceux qm vont les supplanter bienUlt: les nouveaux richlll
du xul" siécle.

•

•
• •
Des temps nouv~aux sont venus en eflet. Done,
nouveaux, fatalement.
Simples organismes commerciaux au début, les villes se trantforment peu a peu en organismes industriels - certaines villes
du ~oi?s! et c'est la un~ tres grosse révolution. Évidemmen~
des I ongme, toute~ les mtés contenaient un petit noyau d'arti·
sans. Mais ~es artisans ne travaillaient que pour l'alimentation
locale. Du ¡our ou le commerce put !aire aflluer dans certaiDI
centres, en quantités. industrielles, certaines matiéres premiereli
de ce ¡our, les travailleurs, affluant eux aussi de toutes parll,
purent commencer a créer une industrie d'exportation véritsble.
Ce fut _le cas, par exemple - et l'exemple est illustre- pour la
draperie des Flandres. 11 s'opéra en conséquence une sorte de
partage entre les villes. Ou plus exactement il s'établit alOl'I
toute une catégorie de villes secondaires qui se ~ontentérent d'un

LES NOUVBA.UX RICHES

433

commerce local, de la possession et de l'exploitation d'un marché
local ; a cóté d'elles, quelques grandes villes, puissantes et rayon•
nant au loin, devinrent autant de marchés européens de véritables marchés internationaux.
'
Lea villea a marché local, nécessairement, devinrent assez
Tite, et par une démarche toute naturelle, des organismes nettement anti-capitalistes. Point de gros entrepreneurs parmi leura
~urgeois, pointde gros commer~ants; toutau plus quelques courliers, achetant en gros aux marchés des grandes villes pour revendre en détail sur le marché local. Dans !'ensemble des bouliquiers, gagne-menu et sans grande ambition, d'esprit étroit
et borné, ne demandant qu' aetre protégés, par un protectionnisme
atrict, contre l'étranger, et a consolider a tout jamais la médiocrité qui les contentait par l'établissement á leur profit d'un sys16me de monopole, a la fois naif et compliqué, par une réglementation précise, faisant al'intérieur de la ville la part de chacun des
groupes d'artisans ou de commer~ants qui y vivaient, et, dans
maque groupe,lapartdechaque individu qui y prenait son rang.
J?ans les gran?-es _villes, au contraire, dans les centres d'exportalion et de fabncation a ray,onnement mondial, non seulement
le capitalisme subsiste, mais il se développe, ilseperfectionneavec
rapidité. Les instruments de crédit apparaissent :lettres defoire,
lettres de change. Le commerce de !'argent se développe. La
coutume des foires donne naissance a un véritable droit commercial. La circulation monétaire s'élargit et se régularise. La frappe
de l'or reprend ; la sécurité augmente ; les routes s'améliorent ;
des installations commerciales grandioses, comme les halles
d'Ypres - dont le souvenir seul survit aujourd'hui - attestent
la puissance des lerments nouveaux.
C'est une distinction fort intéressante et fort utile que celle de
ces deux catégories de cités. Elle permet a H. Pirenne de !aire
avec précision sa parta la théorie de Bücher. Les villes a marché
local - c'est a elles, nous dit-il, que s'applique, a elles seules, la
th~orie de l'économie urbaine telle que l'a formulée J'écono~te allemand. Ingénieuse remarque et qui éclaire ce que par
~lleursa signaléPirenne: l'étatrelativementarriéré de ces grandes
Cltéa a\lemandes sur la connaissance de qui s'appuyait Bücher. Enmeme t~mps, il le note: c'estquelquechose de nouveau que les
mamfestabons de cet état d'espritétroitement protectionniste,
etmonopoleur, et anticapitaliste des organismes urbains de la
aec.~nde série. Du meme coup, la remarque vient a l'appui de ce
qllll _Prétend étahlir, touchant le caractere particulier de la
!)l'enuere époque médiévale.
30

�434

LBS NOUVEAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A ceU,e époque, point de réglementations oppres~ive~ et pro_ •
bitives. Le marchand est libre de ses allures. Godric n e~t ,
obligé de se confiner dans tel ou _te! genre de ?égoce; JI n
point surveillé, gené, bridé, restremt a chaque mstant da~.
initiative par des prescriptions légales. Les seules restncti
qu'il connaisse viennent de la _hbre e~ brutale conc~rrence,
l'hostilité des hanses ou des gildes nvales, et auss1, des
ditions encore primitivesdu trafic, _de l'org?nisation moné •
notamment, et bancaire. Temps abo)1s. Car mem,e, da?s ces g_ran.
cités a puissant rayonnement ~UJ gardent es¡:mt cap1
actil et vigilant, si, par centames, _des cap1~ahstes de gran
envergure apparaissent, ils n~ grand1ssent ¡,omt sans obsta
ni entraves. Si puissants qu'1ls se fasse~t, 1ls s~ heurtent a
législations municipales des villes seconda1res et meme des gr .
villes ; il Ieur faut compter avec elles. lis se heurtent p~
ment aux résistances, aux coaht10ns p~rl01s des artlBII!"
tisserands et foulons des Flandres se souciant de leurs sa
et se groupant pour les protéger. lis se heurtent encore aux.
themes de l'Eglise, qui renlorce contre eux,contreleursprati
et Ieurs , usures » ses prohibitions canoniques .. Tout cela
des conditions nouvelles, une atmosphere_ écononuqu~ tout a
que celle de l'époque \'récédente. _La vie_ co~mer~1ale e:t.

!

malaisée en un sens, romos hbre, moms arb1traire qu au ~n

81

Cette translormation acheve d'en détourner les anmens
mergants petit a petit mués en patriciens. lis laissent
place a des hommes nouveaux, et qui ont d'autres aptitud
d'autres talents que ceux grAce auxquels se sont londées
dynasties urbaines du xn• siecl~ finis~ant: Les la~ultés que
compagnons, les associés de Godric apphqua1ent au libre comm
errant et maritime eux doivent les apphquer a tourner
obstacles qu'oppose'nt, aux profits rapides et dé1!1es1_1rés, les
mentations urbaines et les interdictions ecclésrnsllques. Au
temps, autres conditions, autres na~ures ~•esprit, autres
rations de nouveaux riches. Elles na1ssentd entrepreneurs_habil
celles-ci, de vendeurs de travail, de courtiers, de banquie~
tout, spéculant sur les besoins 'd'argent sans ?esse fand ar!
des princes et des rois, sans scrupule, sans cramte, smon P
sans catastrophes ...

••
Et ainsi se déroule le !leuve humain, tranquille et monoic:i
sur l'espace &lt;ie longs biels bien unis : puis, tout d'un coup,

435

rapides, une chute, des remous - et de nouveau le calme qui
renalt, un nouveau hiel qui s'ouvre, et les eaux qui s'étalent.
Cette lois, c'est a la fin du xve siécle, au début du xvie que
a'opére le changement : une vraie révolution, on le aait. Tout a
la fois, ce sont les grandes découvertes maritimes qui viennent
modifier la direction des courants commerciaux ; ce sont les
grande états monarchiques se constituant et qui entrent en
lutte pour l 'hégémonie ; ce sont les grandes crises monétaires,
l'alllux des métaux précieux, le bouleversement des prix ;
enfin, ce sont les progrés de l'Etat, s'élevant petit a petit audessus des villes, restreignant leur autorité politique, allrancbissant en meme temps le commerce et !'industrie des tutelles qui pesaient sur eux. C'en est fait du protectionnisme
et de l'exclusivisme des bourgeoisies. Elles résistent, sans doute;
elles se délendent. Mais cambien de centres nouveaux qui se
créent, 11 cOté des vieux centres privilégiés, et qui écbappent d'emblée aux réglementations tatillonnes, et qui rapidt:ment
aurmontent les anciennes cités qui s'étio!-,nt et meurent de routine? C'est Verviers, par exemple, dans le pays de Liége; c'est,
exemple illustre entre tous, Anvers la libre détronant Bruges la
riglementée ...
Un espriL de liberté sans contrainte, sans limites presque, soullle
sur le monde. L'individu se permet toutes les audaces. C'est vrai
dans le domaine de !'esprit, non moins vrai dans celui de !'argent.
Spéculations sans lrein, ici et la. II n'est question que de monopoles, d'accaparement, d'usures, de banqueroutes aussi, et de
vols,et d'assassinats. Une fievre d'or s'emparedumondeentier. Et
unegénérationinnombrable de nouveaux riches surgit, qui incarne
puissamment les tendances de l'époque. Parvenu, un Jacques
Creur. Et un Jakob Fugger. Et un Gaspard Ducci, de Pistoia.
Et un Christopbe Plantin, simple fils de paysans de Touraine.
Et lant d'autres.
Entre eux et les , riches , de l'époque antérieure, aucun líen.
Ceux-d, désorientés par les conditions nouvelles, déconcertés
par ce vent de liberté et de licence, qui, tout d'uncoup,ébranle
les vieilles réglementations en marge desquelles ils avaient édifié
)eurs lortunes - ils se sont retirés de la bagarre en philosophes ;
ils ont acheté des terres et consolidé leursituation par un mariage
noble.Curieuse alternance,entre parentheses, des époques de liberté
et des époques de réglementations. Elles se succédentréguliérement
1~ unes aux autres : a la liberté des xie et x11" siecles, la régula~té de l'économie urbaine; aux xm• et x1v• siecles, la libre expans1on du commerce errant aboutit a la canalisation précise du

�LES ¡&lt;,jQUVEA.UX RICH6S

,436

REVUB DES COURS ET CONFÍ!RENCES

tr!fic urhain p_lus ou moins monopolisé. Et celle-ci, a son tour,
fait place a la hcence sans lrein du xv1• siécle; mais cet essor individuahste de la Renaissance - ce qui lui succéde, c'est précisément le mercanbhsme et ses réglementations - qui dispar~ltroi:it, a la fin du xvm•, au début du xtx8 siécle, par ¡'e,¡ser
victorieux et tout-puissant du grand capitalisme moderne .i.
bridé, sans loi, sa_ns frein: ceuvre de parvenus, lui aussi, d'hodim■
nouveaux, et qui se sont faits eux-mémes: un Rothschild, un
Krupp, un Schneider, un Peugeot, un Cockerill un Laffitte-toua
. de i:ien
. égalem~nt ave~, comme seul capital,
'
par~
l'intelligenoe:
une m~elh~•n~e spéciale, qui n'est pas celle de l'intellectuel, qui
peut_ n avoll' nen de commun avec celle-ci ; une intelligence tonti
p_rat1que,_ sens spécial et avisé du gain, de l' opportunité - "11
risque bien calculé.
En résúmé, un mouvement rectiligne, uniforme etmonotonu t
E':' aucune fa~on. Un~ série de poussées interrompues por d•
cnses mdépendantes I une de l'autre - puisqu'elles ne se prolongent pas.

•

• •
Telle est la grande hypothése - plus exactement, te! est !'ensemble d'hypothéses ingénieusement articulées et ajustées let
unes aux autres que nous présente le remarquable mémoil'e
d' Henri Pirenne.
11 y a un fait hors de doute. C'est que - dans la mesure od
r?agit, avec d'autres et aprés d'autres qu'il ne manque point de
citer, contre ce qu'avait d'infiniment trop absolu la schémafisa~on d'un B_ücher -_Pirenne a raison, cent fois raison, et qu'il
fait reuvre utile en attirant l'attention sur lesdangersd'unethHrie des plus séduisantes et des mieux charpentées. Les faitl
qu'il met en lumiére prennent, rapprochés les uns des autrel.
un caractére nouveau - alors méme qu'ils ne sont point nouveaux en eux-mémes. Au fond, c'est l'excellente et naturelle
réaction d'un observateur- d'un ohservateur éminent d'ailleUl'lt
et remarquablement pénétrant - contre un théoricien ; c'est.
je ne dirai pas le conflit, mais la féconde collaboration d'un bittorien et d'un économiste - le premier mettant au point lea
théories trop rigides, trop peu souples, tsop générales du second.
~ourtant je dois l'avouer. Quelque chose en moi, malgré tool,
résiste a l'emploi de ce qualilicatif de « capitaliste » accolé ••
nom et a l'reuvre d'hommes du x118 siécle. Car, ou bien on donne
a cette épithéte un sens tres vague et tres général - et alors, ce
n'est pas au xn• siécle seulement qu'il faudrait remonter paur

437

pouvoir parler sinon de capitalisme, du moins de capitalistes
- mais au monde antique, et par dela; il y a bien longtemps qu'un
critique de Marx, Slonimski, l'objectait a l'auteur du Kapital :
• La séparation entre les travailleurs et les moyens de production qui forme la base et l'essence du capitalisme est un fait de
la vie économique qui se trouve déja dans la plus haute Antiquité ; et rattacher ce fait a l'époque toute récente qui commence
avec le xv1• siecle, c'est ignorer l'histoire •· Ceci revieot a dire qu'il
laut s'entendre sur la fa~on de délinir le capitalisme. Car tout
4écoule de la, en vérité.
Or, H. Pirenne est parti d'une défiiiition qu'il a prise, telle
quelle, dans Sombart. U y a capitalisme, nous dit ce dernier,
• la oil il y a biens exploités par leur détenteur dans l'intention
de les reproduire avec prolit ». H. Pirenne nous dit que s'il
emprunte la formule de Sombart, c'est d'abord parce qu'il la
trouve fort exacte - mais aussi « alin d'éviter le soup~on de
définir le capital pour les besoins de sa thése •· Nous avons rap·
pelé, en elfet, que Sombart ne pouvait précisément point passer
pour un des champions désignés de cette thése : tout au contraire. Mais on peut toujours se demander, noW! semble-t-il,
s'il est bien légitime, ou tout au moins, s'il est bien prudent,
pour un historien, d'emprunter a un économiste une délinition
tomme celle que nous venons de reproduire - une délinition purement économique et qui peut etre excellente pour les économistes,
-de leur point de vue a eux, mais pour les historiens 1
Ceci ne va pas a dire qu'il y a deux capitalismes, comme cet
autre jadis professant qu'il y a deux morales. Mais je dirais volonl~ers (en m'excusant d'ailleurs d'aborder une aussi grosse queslion) que s'il y a une ou des définitions du capital élaborées
par les économistes qui sont pleines de sens et de précision,
~t que !'historien ne doit pas ignorer, il y a par ailleurs, peutetre, une notion historique de « capitalisme n qui n'est pas exactement superposable a la notion économique du capital, qui
est plus complexe, plus vivante aussi, beaucoupmoinsrigoureuse
logiquement, mais beaucoup plus riche de sens précis. En d'autres
te~es, il serait bon peut-etre, au moment de partir pour un
._, ~and voyage, de pousser un peu plus avant dans la psychol~gie du capitalisme - ou, plus exactement, du capitaliste,
de bien délinir la nature véritable de la mentalité capitaliste
moderne, qui est essentiellement de gagner de !'argent, non pour
1~ dépenser et mener la vie large et insouciante (c'est la néga~on meme de !'esprit capitaliste); mais degagner de !'argent pour
1économiser, pour se privcr au besoin, afin de le mettre plus

�438

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

largcment _de c6té et de pouvoir a nouveau le faire
se reprodmre et se mult.iplier.

•

• •
Quant a ~a t?ése générale de H. Pirenne, quant a cette fa~on
de co~cevo1r ~ ensemble l'évolut.ion du capitalisme, non poinl
BOu~ 1 ~spect d_ un développement uniforme, régulier, cont.inu,
ma1s_ d une sér1~ d_e P?Ussées discontinues, quant a cette introd~c~101;1, dans I h1stoire, du « nouveau riche • considéré pout
a~nsi. d1re,_ ~01;11m~ un ferment normal et indispensable d~ cetle
h_istoire, 1c1, 11 n Y a qu'a louer et qu'a approuver sans restrict.ions.
Le mérite d'une hypothése se mesure a ses conséquences :
Aucune de celles que peut entralner avec elle l'hypothese que
~ous venons d'.exposer n'a enr.ore été étudiée et vériflée. Raison
e plus po~r .s,gnaler celles qui, du premier abord, nous parailsent ~evo1r etre! avant toutes, examinées soigneusement. Bt
celle-m, au prem1er chef :
Si vraiment, a chaque période de l'histoire économique correspond une _classe nouvelle de capitalistes, il y aura Iieu de
re~herc,her so1~euse1;11ent quelle influence l'apparition, dans l'biJ..
to,~e d une soc1été bien connue et facile a étudier, d'une gén6rabo~ ~e • n~uveaux riches • d'un type déterminé, a pu exercer
sur I onentat10n générale de cette société, sur sa vie intelleotuelle et morale.
Ne prenons qu'un exemple. C'est unfait qu'A la fin du xv" si6~1,", au début du. xvie si~cle, tandis que déclinent les dynastitll
entr~prene~rs mdustnels, de courtiers, de marchands, de
~nanc1ers '!m ont su exploiter le régime économique né au début
d~ xnie su!cle, de conditions nouvelles - une génératiOII
ommes n_ouveaux, de parvenus, de nouveaux riches notll
apparalt, ~rumée d'un esprit de liberté et de concurrence effr6n~e, m~pnsant la tradition, u s'abandonnant avec ivresse a se.
vutu~sité •• se livrant sans scrupule A cette fit!vre formidable
d~ gam et de spéculation qui donne au grand marché capitaliste
~I Anvers, ~ cette époque, son allure si particuliére et si trooante. Ma1s noter ces traits, si saillants et si caractéristiques,
n'est- ce p_oint poser le probléme meme de la Renaissance, dant
une ~ertame mesure et, mieux encore, de la Réforme? On s'est
apphqué souvent a chercher quelle influence les religions, la
protest~nte, par _exemple, ou la juive, ont exercé sur l'activité
économ,que spéc1ale de leurs adeptes. Recherche assez vaine,

LBS NOUVBAUX RJCHES

,m

eemble-t-il, et qui repose sur bien des illusions ou des conventions. 11 serait plus utile, sans nul doute, de se demander quelle
put etre l'influence de !'esprit économique des hommes, aux
diverses époques et dans les diverses sociétés, sur les religions
qu'ils professaient. Et peut-étre trouverait-on alors que cette
influence ne lut point sans portée ; et peut-etre arriverait-on,
pour nous en tenir au xv1• siécle, a cette notion que la Réforme
dut une partie de ses caractéres sans doute, et une partie de son
111cces certainement, a ces nouveaux riches dont la mentalité
.t'accordait si bien avec certains traits de la nouvelle doctrine,
qu'on le sait assez : ils comptérent généralement, aux Pays-Bas
eomme en France, comme ailleurs - parmi les adeptes les plus
déeidés et les plus lervents de cette meme Rélorme.

•
• •
Une derniére remarque. Un des grands bienfaits possibles de la
remarquable théorie de Pirenne, et non le moindre sans doute,
e'est de nous permettre de liquider une de ces not.ions pesantes,
tonluses et encombrantes qui pésent lourdement sur notre concept.ion de l'évolution sociale : la notion du u bourgeois •·
11 n'y a pas, Atravers l'histoire, de • classe bourgeoise •• mas_sive, et compacte, et sans nuances, qui naisse lentement au
lloyen Age, se constitue petit a petit, se développe a partir da
XV1" siécle surtout, grandit lentement au xvn• et au xvm•,
s'épanouit et s'étale brusquement au seuil du x1x•, emplit enfin
l'univers de sa puissance et de sa grandeur contemporaine. Le
regard d'ensemble que jette Pirenne sur l'évolution sociale du
tapitalisme nous avertit de nuancer davantage notre esquisse,
et de mieux regarder la réalité. L'historien de la Belgique conclut, pour sa part, en disant que • toute classe capitaliste est
animée au début d'un esprit nettcmeRt progressiste et novateur,
mais qu'elle devient conservatrice a mesure que son act.ivité se
régularise ,. C'est introduire la diversité la oil trop de constructions massives cherchent a implanter une unité lactice. Encore
la formule sauvegarde-t-elle peut-etre un peu trop la vieille conception d' une classe bourgeoise faisant bloc a chaque époque,
d'une classe capitaliste, une et cohérente dans chaque pays, a
cbaque moment de l'évolution historique. La réalité, et telle
qu'elle ressort de l'exposé meme de Pirenne, c'est qu'il y a
toujours et partout juxtaposition de classes bourgeoises, de bourgeoisies trés différentes d'allures, de sentiments, de situation
éeonomique meme ; c'est qu'il y a le plus souvent conllit, et en

�«o

REVUE DES

corns

ET CONFÉRENCES

tout di~ti_ncti~n entre les anciens riches et les nouveaux riches
les trad1bonalistes et les héritiers, les novateurs et les fils d'eux!
mémes .
. ~a langue de l'histoire sociale ne tient pas compte de ces oppe-&gt;
s1t1?ns. Elle ne connalt qu'un mot: bourgeoisie-qu'elle appli
1~d1stmctement a des sociétés et /J des groupes singulieremeaL
d1f(érents les uns des autres. Cela revient a ce que nos analysa
soc,1ales sont encore d'une épaisseur extreme. La langue n'a
qu u_nmot, parcequel'esprit n'aqu'unconcept. Etc'estpourcela,
~réc1sément, qu'on ne signalera jamais assez des efforts comDII
1elfo~ récent du maltre historien de la Belgique ; ils peuven&amp;,
Il_sdo1ventdevenir le point de départ de recberchesetde distiue~o?s nouvelles, dont ils rendent l'intéret sensible aux plus , timers comme aux mieux allants.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Coura de M. P.lUL HAZ!RD,
Chargi de Cour, ó la Sorbonne.

VI
11 laut limiter, nous l'avons vu, ces inlluences étrangéres qui,
si largement sur Lamartine.
11 n'avait preté qu'une attention inégale aces lectures étrangeres ;
ce n'étaient guere, aussi, que des qualités négatives qu'il pouvait
trouver chez plusieurs de ces auteurs ; il y avait contradiction
flagrante enlre certaines de ces inlluences, et Lamartine,avec cette
habitud e si constante du mirage que nous a moutrée Graziella, se
faisait illusion sur leur puissance. 11 avait en lui-memeles forces qui
devaient s'opposer a cette invasion étrangére, les obstacles qui
devaient limiter ses elfets, et e' étaient ses lectures fran;aises, la
nature de sá tecbnique ; enfin et surtout, la qualité meme de son
Ame.
Ses lectures frangaises, nous les avons négligées jusqu'ici, et
adessein ; mais il ne faut pas croire qu'il s' est pro mené seulement
dans des pares a l'anglaise, et qu'il a négligé nos beaux jardins.
11 a lu beaucoup de nos auteurs ; dans les bibliotbéques qu'il
lréquentait, il y avait plus de livres frangais que d' étrangers.
ll nous suffit, pour nous en assurer, d'ouvrir encore une fois sa
correspondance : nous y rencontrons : en 1807, Gresset, Moliere,
Voltaire, Mérope, Zaire, Alzire, Racine, Iphigénie, Phedre,
Mme de Gralfigny, M""' Cottin et bien d'autres. En 1808, il est
vrai, nous trouvons Pope, Ossian, Sterne, Richardson, Fielding,
~ l'italien qu'il commence ... mais, il y a aussi, pele-mele: Gresset,
Palioaot, Labarpe, Gilbert, Chateaubriand, La Fontaine, Delille,

apremiére vue, semblent avoir agi

•

�442

443

REVUE DES COURS El: CONFÉRENCES

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINI!

P révost, Mm• Cottin, Montaigne, Voltaire, etc. Voila done quantité de lectores fran~aises. Essaierons-nous de marquer la force
de ces inlluences et la gradation de leut puissance sur !'Ame
Lamartinienne ?
Les classiques, en premier lieu, forment un groupe imposant, a commencer par Montaigne, dont il a entendu « tant parler
qu'il faut bien leconna1tre»; Moliere, qu'ila connu des son enfance
et que sa mere lui lisait, le soir, avant la priére en commun, mais
en sautant les mots risqués ; La Fontaine aussi, dont il dira du
mal plus tard ; Racine enfin, qu'il ne pourra jamais répudier,
car il y a eu vraiment, de !'un a l'autre esprit, action, et quelque
chose de racinien subsiste dana les vers de Lamartine ; il s'y
perpétue une tradition de grilce, d'aisance, de distinction, qui s'est
transmise de !'un a l'autre poel.é.Tous réunis, ces classiques présentent une doctrine : étudier de pres le creur humain, avec le
souci de claire analyse ; le gout de l'exactitude, des notationa
psychologiques ; ils aiment aussi a l.éndre a la généralité,, et
tous ils sont épris de l'ordre, de la logique, de la clarté dans la
présentation. Tout cela fait une belle et noble école, la premiere
que Lamartine ait fréquentée.
Un autre groupe comprendrait Mme de Sta~! et Chateaubriand. Mm• de Stael a été une des admirations de Lamartine ;
il a dit d'elle du bien et du mal, mais Corinnefut pour lui une véritable révélation : il ne veut plus Jire de romans apres celui-la,
• de peur de se gater la bouche ». Ce jeune littérateur en herbe,
qui voulait mettre dans sa chambre les bustes d'auteurs étran·
gers illustres, entendait placer parrni eux celui de Mm• de Sta~!;
elle le transportait • dans un autre monde, idéal, naturel, poé·
tique, opposé en tout ll cette aride et froide société, a ce monde
si ridicule et si fier dans ses idées, si despotique et si mort dans ses
opinions .. , • Tous ses beaux sentiments, disait-il, nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se réveillaient
a cette lecture, toutes les aspirations idéales qu'il portait en
lui.
A coté d'elle, Chateaubriand, le grand maltre, celui que l'on
trouve a toutes les avenues du siecle, et qui a inllué sur tous
les poétes, car il était vraiment le premier poete qui fut apparu
dcpuis longtemps dans notre littérature. ll a renouvelé toute
la poésie lyrique, posé tous les grands themes, theme de l'amour,
théme de la nature, théme de la mort, théme de l'apres-mort.,
et surtout sa grande reuvre a été de tout transformer en beauté,
car c'est la l'essence milme du romantisme, avoir tout transformé
en beauté, avoir substitué a la vérité meme le souci des choses

helles. Des critiques ont dit que beaucoup des poés~es de L~mart.ine sont du Chateaubriand mis en vers ; Brunetíére a s1gnalé
des réminiscences frappantes dans son Évolution de la poésie
lgrique : , Vous connaissez les vers •. italiens • de Lama!tine.
écrivait-il, son Ischia, son Golfe de Baia, ou encore ceux-c1, que
j'emprunte au Passé :

0

Combien de fois pr~s du rivage
OU Nisida dort sur les mers,
La beaulé, crédule ou volage,
Accourut ¡i nos doux conccrts 1
Cambien de fois la barque errante
Berca sur l'onde transparente
Deux couples par l'amo'!r conduits
Tandis qu'une déessc am1e
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfum6 des nuits.,. •

Vers d'ailleurs fort beaux, qui semblent propres a Lamartine,
mais ce théme avait déja été indiqué dans les M_arlyrs par Chateaubriand : « Hélas, dit Eudore, nous poursmvons nos fau:x
plai,irs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la vo1r
a'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des llots,
voguer avec elle sur lamer dont no~s s~rnions 1~ surface de lleurs,
auivre l'enchanteresse ... telle éta1t 1occupat1on de nos ¡ours,
10urce intarissable de !armes et de repentirs •·
Dans Le Lac encore Chateaubriand a laissé, sur la poésie de
Lamartine, sa grande' trace. Tout le monde sait par creur les
vers célebres :
Un soil', t'en souvient-il, nous voguions en sile!lce ;
On n'entendait au loin sur l'onde et sous les c1eux,
Que le bruit des rameu~s qui frappaiont en cadenee
Tes flots harmonieux.
Tout a coup des accents inconnus a la terre
Du rivage cbarroé trapp6rent les éebos :
Le Uot fut attentif, et la voix qui m'est ch6re
Laissa tomber ces mots ...

Mais ce qu'on connalt moins_, c'_est A~a1a : • Rien n'interrompait ses plaintes, hors le brmt m~ens1ble de _notre canot sur
!'onde , ... , Nous joignions notre stlence au silence d~ ~ette
acene du monde prirnitif, quan~, to~t a c~up, la fille de 1 ex_1l fit
éclater dans les airs une voix pleme d émobon e_t de mélancohe ... •
C'est Chateaubriand qui a fourni ici a Lamar~me sa forme.
Dans un troisieme groupe, nous tro~ver1ons deux. auteurs
contemporains de Lamartine. Le prenuer, A~re gentilhomme
cévenol, dur, impitoyable, marqué par le terrmr, M. de ~onal~.
De 1817 a 1819, on publie ses CEuvres compleles ; la théorte poh-

�444

445

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES iNFLUENCES ÉTRANGBRES SUR LAMARTINE

tique qui s'y affinne est dure et inflexible ; les chartes, la co111titution, toutes ces faveurs accordées au peuple sont des erreum
et des crimes qui méritent chAtiment. Le seul pouvoir est de
droit divin ; done, pas de constitution, pas de charte, mais UBe
hiérarchie : Dieu, Le roi, les ministres, des sujets, et ríen d'autze.
Lamartine professe les memes théories ; il s'intéresse vivemeot
a la politique, et ses opinions, celles d'un royaliste, d'un pur,
sont en accord avec celles de M. de Bonald. 11 écrit a 111 11• de
Canonge qu'il croit bien « que la seule fin pour laquelle on doit
gouverner est la paix, l'ordre et la justice, mais que le seul moyen
de gouvernement, c'est la force», et il n'admet que la monarchie
de droit divin. 111. de Bonald était ami de 111m• Charles et fréquen•
tait son salon ; Lamartine, a Aix, en attendant Elvire, écrit
l'ode sur Le Génie et la dédie a 111. de Bonald ; 111me Charles la
montre au grand homme qui l' apprécie avec une condescendance
dédaigneuse: « Je vous sais bien bongré, répondit-il, de m'avoir
transmis le témoignage d'amitié de votre excellentjeune homme,;
il ne voulut pas la laisser publier dans les Méditations ; mais en
revanche, aprés le succésdes Médilalions, il la fit parattre en premiere page,dans son journal Le Défenseur. L'ode aux Fran~ail
doit étre aussi attribuée a l'influence de 111. de Bonald.
Le second, tout a fait différent, une Ame de feu, mobile,
prompte a se donner, a se retirer, a blesser, et a regretter d'avoir
blessé, un talent original qui veut suivre la logique et parle
sentiment : Lamennais. En 1817, il publie son Essai sur l'indif•
férence en maliere de Religion, oil il preche la restauration individuelle et sociale du Christ, et met la politique au service de la
religion. Le 23 mars 1818, on signale a Lamartine ce livre qui
remporte un succés considérable. 11 le lit, 1-'impression est immédiate et durable, il trouve la « du bon, du beau et meme du su•
blime », et c'est aussit6t une influence incontestablement
frangaise qui va s'emparer de lui. On a exagéré cette influence;
on a voulu·que, des ce moment, la poésie de Lamartine n'ait plua
été qu'un reflet de la pensée de Lamennais ; c'est aller trop
loin; mais il est incontestable que Lamennais a fourni a Lamartine des arguments et une disposition d'esprit générale : dans
la méditation sur La Foi, dans L' lsolemenl, Dieu, La Prooí•
dence, L' Homme, A. Byron, on peut relever des traces évidentes de
Lamennais.
111ais voici le plus surprenant : le groupe qui a le plus agi s111'
Lamartine, c'est celui des auteurs du xvm• siécle; nousles retrouvons tous: Rousseau, dont Les Confessions, L' Émile, LaNouo.U,
Héloise sont pour Lamartine presque des livres de chevet ;

Bemardin de Saint-Pierre, qui lut, d'aprés son propretémo1gnage,
un des mattres de son imagination ; Gresset, Parny, Ducis; jusqu'a Laharpe. Il a lu les poetes, le poéte mourant, Gilbert,
dont il cite la stropbe connue :
Au banquet de la vie, 1nfortuné convive,

J'apparus un jour, et Je meurs.
., .
Je meurs et sur la tombe oil lentement J arr1ve
Viendra-t-on répandro des pleurs ?

• Ah! pleurard, tu te lamentes, s'écriait a la leeturedes Médítations 111. Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie Fran~ise ; tu es semblable a la feuille flétrie, et poitrinaire. Qu'est-ce
que cela me fait a moi ? le poete mourant ! le _POete moura~t 1
Eh bien, créve, animal, tu ne seras pas le prem1er 1• Lamartme
a'était pas le premier...
.
,
.
Mais de tous le plus présent a son es~nt, e est Volta1re .. II
s'est pénétré de Voltaire, et de tout Voltaire; il a lu le Voltlnre
des tragédies, le Voltaire des grands poemes, et le Voltaire de,a
petits vers légers, ironiques, délicats. JI a meme essayé d\m1ter
sa maniere - toutes ses manieres, dans les d1vers essa1S poétiques dont sa correspondance nous a_laissé la trace.
.
U a done lu des auteurs frangais, il en a Ju beaucoup, ti en a lu
plus que d' étrangers, il en a lu des_ grands et des tres grands. lis
sont entrés dans le cercle de lum1ere de sa lampe quand il travaillait le soir ; quand il voyageait, ils ont été dans ses poches_ il
cOté d'Ossian. Représentants les plus siirs du géme fran~a,s, 1ls
ont Jutté consLamment contre les étrangers. Souvenons-nous du
mot de Fogazzaro : « Notre ame est semblable a une Mtellerie,
nous ne sommes pas responsables de ceux qui la traversent,
mais de ceux que nous y retenons.»L'affinitédela race et la communauté de la tradition ont retenu, en !'ame de Lamarbne,
surtout des Fran~ais.
.
On ne peut s'empecher de sourire en lisant les Commenla'.res
ajoutés en 1849 aux Médilalions. Voyons, par exemple, celm de
l' lsolen;ent : le p~éte part sur la montagne, ~vec son Pétrarque ;
son creur n'est pas encore guéri de sa pre?.'u\re ~rande bles~ure ~
il s'émeut au souvenir de la personne qu ti ava1t le plus a1mée
jusque-la; il écoute pleurer son creur, et il écrit ""." vers : c~quet:
terie de poéte, et aussi conséquence de la t~éor1e du géme_ qm
fleurissait /¡ l'époque romantique. En _réahté, aucun a~tJsan,
aucun ouvrier de vers ne fut plus apphqué que Lamartme. 11
suit a sa maniere la théorie du xvn• siecle, commencer par travailler péniblement, afin de parvenir a donner une im~ress.ion
de facilité. Pendant des années, il s'est assouph la mam, 1! a la1t

�447

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES INFLUENCES tTRANGERES SUR LAHARTINB

de~ ga~mes. Enten d~ns-nous bien : il n'est pas de ces ouvriera
qm fOlisse~t et repohssent chaque pierre ; mais il prodigue les
esquisses, 11 les recommence inlassablement. 11 fait des vera
frangais,_ comme exercice, d'une fa_gon tres consciente ; il étudie
la techruque, ?ell~ du vers de dix pieds, celle de l'alexandrin.
De cette apphcat10n studieuse, nous trouvons d'innombrables
exemple~: le 10 juin 180;J, il écrit a Guichard, a propos du poéme
sur Tobie proposé par I Académie de Niort : le sujet est banal
• il ne paratt pas m~me tre~ difficil~, et pour nous aulres, qui vo,;.
lons ªP_prendre d bien m~ni~r un v~rs, ii ne laisserait pas d'étre
fort utile • ; le
mars, 1! s ~x_erga1t dé¡a sur • un morceau pl111
long, plus trava1llé, sur I am1tié, en forme de discours en vera,
•~e _sais, di~ai!-il a Viri~u, que c'est un sujet bien banal etpresqu;
tnvial, ma1s ¡e veux m ~ercer dans ce genre-ld, d /' exemple d,
L~arpe et autres ; et ~ms, c,e_Ia me donne toujours la facilité, la connaissance du ~ers, qui es! 1 instrument du poe!e ... • Le 6 janvier
1813, 11 tradmt en vers les Sépultures de Foscolo : « Ce son! da
vers pour apprendre d (aire des vers »... Dieu sait cambien il a écrit
de ces vers your apprendre a !aire des vers. Quelquefois meme,
s~s tra~uctions de texte~ étrangers n'étaient qu'un exorcice de
v1rtuos1t_é. Ce bon ouyner, cet « excellent jeune homme » sail
que la d1fficulté techmque en est plus considérable.
~l relit son Boileau! ce Boileau qu'il plagait déja, en 1808, ea
év1dence sur sa chemmée, a c6té de sa grammaire italienne :

lyre dont on devrait etre fatigué depuis Pindare ; et ce sont des
périp•hrases : - ramer se dit tracer un rapide si/Ion - et de ces
vers qui sentent leur xvin• siecle :

446

l?

Je tirai doucement quelques vers né17Jigés
Trop souvent applaudis 1 pas assez corrÍO'és
'
O
Des vers a l'amitié, préconisés par elJe
'

Des vers ~ la beauté1 Joués par urie beUÉ,
De ma veine novice entants présomptueJx;
Je donn~i quelques pleurs Uleur sort malheureux •
La flamme lesrecut, Ma muse bien-aimée
'
Vit ses premiers honneurs s'en aller en tumée
J'en vo.uJais de plus. silrs ; je relus mon Boile~u.
Je repr1s malgré mo1 la lime et le marteau
Et rejetant en fin un systéme commode '
Je !ais de ces bons vers qui sont toujou'rs de mode.

II a tiré d~ ces exercices le précieux bénéfice d'avoir protégt
son vocabula1re, son style et meme son rythme contre les influences du dehors, et d'etre resté dans la tradition frangaise. 11
ahonde en mots et en expressions du plus pur xvm• siecle : dans
ses poem~s, le soleil se promene sur un char, et poursuit sa carritrf
enflammee ; les colombes s'appellent les oiseaux de Vénus ; on y
tro?ve des andes, de, nocturnes zéphyrs, l'airain gémissanl; le
glawe destrucleur du lemps, le sein de Thétis, la Reine des ombres,
et le char de l' Aurore ; trop soúvent, il brandit ce /uth ou cette

L'amour est lnnocent quand l• ,•ertu l'anime.

11 a suivi Delille, qui, méme mort, ne cesse pas de sévir, Delille,
l'homme de la description et de la périphrase. MM. Chérel, Delaruelle, Esteve ont retrouvé dans Delille des expressions et
des images lamartiniennes. Lamartine a subí la une influence
certaine. Le roman anglais avait apporté une vérita]¡le révolution dans notre style. C'était un houleversement de nos habitudes; au lieu de suivre l'ordre de la raison, le style anglais
suivait lcelui de la sensibilité, et mettait en premier lieu le mot
le plus rort. Et les premiers lecteurs de la prose ou des vers
anglais, tout surpris, appelerent ce style, désordonné et étrange
a leurs yeux, le « style oriental ,. Lamartine n'a pas suivi cette
évolution.
11 n'a pas pris non plus le rythme poétique anglais ; cette
musique du vers anglais ou italien était si forte qu'elle passait
meme dans les traductions vagues de l'époque. Par exemple,
la poésie romantique a subí l'influence de Byron, meme pour le
rythme ; la musique du vers de Musset rappelle celle du vers
byronien ; mais ce rythme de Musset jeune, négligent, grand
seigneur, désinvolte, capricieux et souple, ce rythme-la n'est pas
celui de Lamartine. Lamartine déclare, il est vrai, qu'il prend ll
Byron la division du poeme par couplets; mais ce n'est la qu'un
procédé tout extérieur.
Ainsi il n'y a pas, dans la tradition frangaise, des classiques a
Lamartine, rupture brusque : elle se prolonge naturellement en
luí. 11 y a certes, dans les Premieres Médilalions, une part d 'indéniable nouveauté; mais il faut aussi marquer la grande part
du xvm• siecle, et du xix• siecle débutant : c'est ainsi que, dans
ce royaume des ombres, on a pu découvrir des précurseurs de
Lamartine, au génie pres.
La personnalité meme du poete, enfin, cette ame vigoureuse
et riche, était de taille a résister a une invasion brutale. Ce n'était pas une matiere molle et !lasque, a prendre toutes les empreintes. 11 y avait en lui une originalité puissante, qui tiraiL
sa premiere force de ce bel appétit de vivre qui !'anime sans cesse
et le pousse a l'action, meme au fort de la douleur. Voyons-le
aux prises avec Montaigne, /' ami Montaigne : il le lit, il croit
qu'il I'aÍine ; enfm; et décidément, il ne l'aime plus des qu'il
ne le lit plus: u II faut étre froid, dit-il, pour se plaire a Montaigne, ;

�448

449

RBVUE DES COURS BT CONFÍ&lt;RBNCBS

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINB

!.out ce qu'il admire en lui, c'est sa grande amitié pour LaBoétie.
Lamartine l'a aimé, tant qu'il n'a rien eu dans le cceur, et ce
qu'il a pris de Montaigne, c'est ce qu'il trouvait déja en luimeme, c'est-a-dire le culte de l'amitié.
L'essentiel des Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine, en pel'pétuel débat, en perpétuel conllit avec elle-meme, blessée dana
son amour, et qui saigne encore; mais, a cllté de ces sou!lrancea
qui accablent un instant le poéte, nous trouvons une tres vive
réaction contre elles : c'est le gout de la vie qui peroiste malgÑ
!.out, avec seulement l'amertume de n'etre pas satisfait, et aual
un immense désir de consolation et d'apaisement moral, qui coaduira Lamartine a croire a un au-dela oi.t tout sera meilleur ; et
il passe, au gré des impressions qui l'assaillent, du désespoir et de
la douleur /¡ l'espérance et a la sérénité, mais avec un élément
constant, son amour de la nature. N'est-ce pas la le Lamartine que nous avons vu au cours de sa vie, avec tous ses appétitl,
tous ses désirs de gloire et d'amour ? Ne l'avons-nous pas w

en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on Je retrouve au
~ment ?~ l'ony son~eait le moins ... »Ce qui réapparalten 1820,
e eet le vie1l h?mme, 1 ~nfant avec tousses sentimentsd'autrefois

aimer, n avons•nous pas vu aussi la souffrance entrer dans sa vie,
1

et, tres vite aussi, la reprise a J'existence succéder au désespoir,
Je désir de relaire sa vie, de r~conquérir sa place dans la société?
N'avons-nous pas enfin trouvé dans sa correspondance, a chaque
instant, le re!let de son prolond et sincere amour de la nature ?
Ces deux images concordent done, le Lamartine que la vie
nous montre, et Je Lamartine que peignentles Premiért$ Médi·
lalions ; si cependant elles divergent parfois, c'est que J'image
du Lamartine des Médilalions est épurée. Comme toute Ame
énergique et vivante, Lamartine n'était pas, dans la vie, saDI
égoisme, ni sans cruaut~ ; i1 ne manquait pas de moments qui
n'étaient pas toujours plaisants pour celle qui l'aimait, et il
était doué d'une faculté d'oubli rapide. Toutes ces ombres s'eatomp6nt dans les Médilalions, mais ne disparaissent pas completement. C'est que les Médilalions sont vraiment l'expression
de la nature intime du poéte, qui triomphe enfin malgré lea
livres qui mena~aient de l'étouf!er. On pourrait montrerun Lamal'tine tres jeune, avant les Jectures, qui est déja celui des Médi·
lalions ; ses prcmieres poésies de college sont déja des Médi•
lalions. Dans son Ame toute jeune, on découvre les passions, les
ennuis, les désespoirs, les croyances qui a la fin s'épancberont
dans ses poésies, avec la meme sensibilité exaspérée. RelisoDI
cette lettre qu'il écrivait a Virieu Je 30 novembre 1814, en reD·
trant a Milly, en automne : i1 retrouve, dans sa solitude, des
impressions d'autrelois qui le charment uniquement parce
qu'autrefois cela était ainsi:, En vérité, il y a cinq ou six hommel

afllrmés en lw. « Je sulS redevenu, au milieu de tout cela dit-il
encore, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nou; étiona

tJ! sortant des

mains de l'admirable, de l'adorable nature ... 1
~q ans, cela nous ramene a 1809, au moment oi.t i1 commenpit ses_ lectures. •. ~e croirais:-tu, je sens mon cceur aussi plein
de senbments dé11c1eux et tristes que dans les premiers accés
de fievre de ma ¡eunesse ... • Ces senliments délicieux el tristes
••~t-ce pas la déja u.ie épigraphe toute trouvée pour les Mblifa!ions ? ... « Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infimee me passent au travers de la téte /¡ chaque instant Je soir
lllrlout,_ quand je suis comme a présent enfermé dans m; cellule
•, que ¡e n'entends d'autre~ bruits que la pluie et les vents ,'.
N eet-ce pas encore une ép1graphe, et tout Lamartine n'est-il
pa la dedans ?
Les _Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine ; c'est dans la perlOIIIlalité meme du poéte que se trouve la limite ame influences
~toutes_ les lectures; n?us trahirions les grands hommes, si nou.s
11 Y prewo~ garde? et s1 1;1ous n'avions soin d'alfirmer fortement
leura prem1ers dro1ts, qui sont ceux du génie.
{d suivre.)
~:netiere, L'éuolulion de la poé,ie lgrique. Paris, Hachette. 1894. 2 vol,

~tª; M_aréehal, La'!'menais et Lamarline. París, Bloud.

1907. ln•l6

Ptanee:
191ir yek1{ºi'Ct~é e~ Lumartine._(Re~e d'histoire litléraire de 19
JlldUalion, \ibid., 1iÍo). re' nsouuenirdel Hommedeschamps dan, les
0

¡.mond Estéve,
le, ~amarline le~eur ~e Delille (lbid.
romanli1me (lbid. 1912).
Delarue

1911).

Dlz-huilltme sittle d

31

�L'&lt;EUVRE POfTIQUE DE LECONTE DB LISLB

L'oouvre poétique de Leconte de Lisl
Coun de M, EDMOND ESTtVE,
Profeauur ó l' Univusil~ de Nancy.

VIII. _ Les !dées Uttéralre■ de L•conte de Ll■le.

Leconte de Lisie a laissé la réputation d'un artiste. D'auc
meme veulent qu'il n'ait pas été autre chose. Ils accordent qu
a eu le don des beaux vers et l'amour des_bellos fo~mes. lis
relusent a admettre qu'il ait preté quelque sen~1me~t A
formes ou enfermé quelque pensée dans ces vers. Rie~ n est
superfi~iel et plus injuste que ce jugement. En ce qui re~ard,e
pensée il me par'alt amplement réfuté par l'analyse que JO vtdtr
de fai;e de son reuvre. L'auteur des p?"'!'" . Anliques et
Poemes Barbares a eu sur la religion, sur 1 h1stoire, sur la natwe.
des vues et des idées dont certaines sont discutables, dont b~
. t , •d J'époque • intéressantes et neuves, et ttémo,gn
coup étaien
· t 11
d'un esprit curieux, ouvert, att~nti[ au ~ouvemen m º. ec 'I
tout le contraire d'un esprit fnvole et vide. On peut d1re qu
été dans la mesure ou un poéte peut l'etre, un penseur._Pour
:ui ;st de sa sensibilité, ou, si l'on aime mieux, de so~ ,m . ~
bilité, i1 y a la-dessus beaucoup /¡ dir~, et j'y re".iend~~•- Mali•
ne fut pas un artiste exclusivement, ¡J est certam q~ il fu~ a I'
tout un artiste. Non seulement de tres bonne heure 11 eut e . f
un sentiment vil et prolond, mais de tres b~nne_heur:
s'attacha a réfléchir sur son art, et, a ce ~u1 et, ~¡ a eb~trai
plusieurs reprises, soit sous la forme de cons1dérabons a inl
soit sous la forme de jugements portés sur ses contempor~ 11
conlréres en poésie, des conceptions tres arretées et tr
sonnelles.

=

.•.
Le sentiment de l'art, ramené a ce qu'il a d'élémentaire
d'essentiel, est une disposition /¡ ne pas se contenter de ce q1l8

4:&gt;1

nature, livrée a elle-meme, produit spontanément et sans elfort.a,
Aconcevoir la possibilité et le désir d'une réalisation plus parfaite,
et a chercher par la réflexion et par l'étude les moyens d'y parvenir. Avoir le sentiment de l'art, c'est avant tout etre diflicile
pour les autres et pour soi-meme. Cette disposition est contemporaine, chez Leconte de Lisie, de ses tout premiers essais. Elle est
d'autant plus remarquable que, dans le milieu ou s'ébaucha
son éducation littéraire, elle était moins répandue. Les amateurs
de poésie, a Bourbon, se satisfaisaient, on !'a vu, /J peu de frais,
1vec les vers de Parny, ou les vers de Baour-Lormian. Ceux qui
avaient le goüt de rímer ne croyaíent pas qu'on püt imaginer
quelque chose de mieux. Le poéte de !'lle, vers 1385, c'était un
certain Eugéne Dayot, d'une dízaíne d'années plus Agé q°"
Leconte de Lisie, auteur d'élégies a la la~on de Míllevoye, « ou il
y a, nous dít-on, de beaux vers et une assez grande puissance
de sentiment. , C'est sur lui que s'exer~a tout d'abord la facu!M
critique de son jeune émule. Une des premiéres lettres ~cril,e¡¡
par Leconte de Lisie a Adamolle, aprés son arrivée en Bretagne,
contient une appréciation détaillée d 'une poésie de Dayot. Le
morceau faít suite, évidemment, a des propos du meme genre
échangés entre le jeune homme et son ami a Bourbon, et nous
apporte un écho des conversations littéraires qui se tenaient, le
dimanche soir, sur la gréve de Saint-Paul.
J'ai lu, mon ami, avec la plus grande attention, la petite élégie de Dayot.
C'est bien taible, ou plutOt ce n'est rien. Plusieurs personnes ont été de mon
avis. Ce genre - l'élégie - est pourtant l'un des plus proeres au sentiment
qui, seul, constitue la poésie élégiaque ; mais, je te le dis, Jamais tu ne trouveras, daos la troide maniére de la vieiUe école, la touchante et pittoresque
expression de la moderne. Prends vingt sujets semblables \raités par des
classiques, et compare-les aux rratches et nalves compositions de Ia Utt6rature moderne : c'est la nuit, c' est le jour. Lis la simple et ingénieuse élégie
de Rességuier, oU tant de grAce respire ¡ lis l'orientalo élégie de Victor Hugo,
brillante de souplesse et de pcnsóe ¡ lis Delorme, Mme Tastu, Emi!e Deschampa et de Vigny. J. Lefevre, etc., etc.. Lis-les, Gmon ami, et puis compare

el Juge.

.\Jais Je te parle ici des difTérences qui sont entre les deux école~. Dayot.

n'y a peut-étre jamais pensé. S'il croit qu'une rime adaptée au bout d'une

Phrase fait la poésie, il se trompe. 11 a done eu torl de se servir d 'expressions
~abA.chées depuis cinquante ans. Le siécle vcut du nouveau ¡ ce qu'il veut,
ti raut le fair e, ou si, taire. Tu m"avoueras que ce quatraln--ci est par trop
fort:
Rose était aimable et jolie,
D'une mére faisait l'orgueil;
Elle devait almer la vie :
Pourquoi l'as-tu mise au cercueil ?

C'est vraiment lrop prosaJque. Et ce dernier vers :
Au ciel elle donna la main.

�L'OnJVRE POÉTIQUB DB LBCONTB DB :USLB

-

U\'UB DBI

couu

BT coNP'iBB!ICBI

Qoe veut dlre eela t Qoelle iDC(il'NIC\e exp\'elllon J Quelle ghe 11 Y a daM
wu, cela I Combien • plua douce, eL mle~ dite, la méme penaée reJMlae
alnsf par Resaéguier :
Plus de roae1 d'hymen•.. plus de révea de mi~l 1
Oh t sa mort esl sans doute un doux el sai.nt mysüre 1
Une vierge de moins gémira sur la terre,
Un pur '!-11119 de plus sourira da.ns le ciel 1

La page eat amuaante ; elle a de la verve, de l'entrain,du ~or- .
danL 11 ne faudrait pas toutefois en ex~gérer l~ p~_étraüon.
JM ven de Dayot - au moins ceux qui sont c1tés ic1 - sont
d'une platitude a soulever le cceur. E_t si_Ia sévérité du jeune
homme l leur endroit est amplement JUBtifiée, _le ~le-méle de
aes admirations nous surprend un peu, et certames d entre ell~
nous font sourire. Nous ne sommes pas persuadés que le quatraín
maniá"é de Rességuier vaille beaucoup mieux en son genr_e que
¡•octosyllabe raboteux auquel il est opposé. co~me !e Jour .11
la nuit. A cette époque, et a dix-neuf ans a peme, 11 éta1t pernus
de e'y t.romper. Au début du séjour en Bretagne, le gout de
JMonte de Lisle n'est pai1 encore formé ; il se ressent de la
jeanesse du poete et de son origine exotique. N~tr~ cr~le eat
un fervent partisan de la poésie sentimentale : mcbnation, en
soi nullement blAmable ; mais il confond le sentiment avec la
miévrerie, la grAce avec ce q~ 'il _app~lle • la gr_aci~useté ,, _l'616gie avec la romance. Des V oix '?térie";l'es, qm vie~ent Justement de parattre, il s'empresse d extra1re et de cop1er, pour les
envoyer a Adamolle, desmorceaux comme La Tombe el la Rou,
et la piécette qui débute par ces vers :
Puisque ici-bas toute Ame
Donne il quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son partum, etc...

• Que Dayot étudie cela 1 s'écrie-t-il; voila tout le secret de
l'Bégic. •· No\18 sommes encore lo~, rec~~mB?ns-le, des ~oe"":'
Antiques. Mais reconnaissons auss1 que s 11 falla1t a tout pnx su1vre la mode et composer des romances, encore était-ce prouver
quelque sens artistique que de recommander de les écnre il la
fa~on de Victor Hugo.
.
,
A ce sentiment, le séjour en France, la fréquentatíon d une
aociété plus lettrée que la société de l'tle, de camara_des plus
instruits et moins paresseux que les jeunes créoles de Samt-Paul,
la lecture et l'ét.ude vont donner un développement rapide. Da
la fin de 1838, on trouve dans la eorrespondance avec Rouffet

453

dee passagea oü se révéle un jugement. littéraire déja aiguilé et
peno~el. Cette année 1838 est celle ou ont paru Jocelgn et
Rug Bla,, 0n s'attendrait. que notre apprenti littérateur
entratné par le gout. de son Age pour la nouveauté et roman:
~que convaincu, parlAt de l'un et l'aut.re ouvrage av~ l'ent.boulla&amp;me d'un disciple, qu'il en louAt aveuglément lea ciéfauta
autant que,~es qua~~- Point du tout : il donne son opinion avtc
le flegme, 1 impartíalité et la meaure d'un critique expériment.6 :
Je m!l suis décidé enfln a lire Jocelyn ; je vous avoue que 1,a n'a pas 6t6
pem_e. Je •vals M. de Lamartine LrM capable, lllllll nul doute de readre
_avec v6r1té une exlstence aussi remplie de poésie par elle-mémé · mala je
me doutais aussi qu'~I sacrifieralt souvent la douce et gracleuse pe~ture que
comportait un tel suJet au vague prétentieux qui ahonde dans ses plus beaux
ouvrages. 11 y a &lt;les morceaux charmants dans Jocelr,n des pages magn1.
ll~es de hau~ poésie., La peinture de la nuit a la Grotte aux Aigles esl
'¡8•~ent subltme, et I on rencontre des piéces exqulses de eenUmenls et
d intimes_ douleurs ; mals aussi vous avouerez qu'il y a bien des longueun
qui affad1ssent de beaucoup le cbarmant et incorrect ouvrage.
lall8

La sentence, dans l'ensemble, est sévére,et certains mots sont
particuliérement durs. Le drame de Víctor Hugo n'est pas
t.raité avec plus d'indulgence. Leconte de Lisie en fait consciencieusementl'analyse, al'intention de sonami, etilajoute :,Apart
la mi~e en scen~ qui dé~lalt généraleme~t, a part un style souvent
gross1er_, peu digne d~ l auteur des Feu1lles &lt;f Aulomne, ily a dans
cette p1éce de magmfiques morceaux poétiques. • 11 en donne
comme spécimen la fin du célebre monologue, et conclut : "Voila
R~y Bias, mon cher Rouffet. Du génie, toujours. Mais peu ou
pomt de regles.• Il est curieux de noter, dans un cas comme dans
l'autre, ce souci, surprenant a l'époque et chez un si jeune homme,
de la correction et de la régularité. Celui-la, cerlcs, n'est pas un
adep~c de la « littérature facile • et il développe a sa fa~on la
max1me de La Bruyere, 11 qu'il faut plus que de l'esprit pour etre
auteur».
L'enseignement que don~aient a Rennes lesprofesseursde la
Faculté des Lettres ne pouvait que contribuer, en élargissant le
cercle de ses connaissances et de ses lectores en le familia. avec les grandes ceuvres de la littérature' universelle Ale
nsant
rendre pl~s difficile encore. Entre 1838 et 1843, les auditeu:S qui
fréquenta1ent les cours universitaires entendirent parler non
eeulement ~e noa clauiques, mais des auteurs du Moyen Age
et du XVI8 ~1é&lt;?le; non seulement des écrivains franc;ais, mais des
~ds écrivams étrangers, de Shakespeare et de Dante. Fait
mtéressant a retenir, presque toute la poésie greeque y fut paaaée
en revue, la tragédie, la comédie, enfin l'épopée depuis Homere

�L'&lt;EUVRB POÍ!TIQUE DB LECONTB DB LISLB

454

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

et Hésiode jusqu'A Apollonius de Rhodes, jusqu'aux derniel'9
représentants de l'hellénisme, Nonnus, Tryphiodore, Coluthus,
:Musée, et jusqu'au Byzantin Tzetzes. On a des raisons de croire
que le futur auteur des Poemes Anliques employa une bonne
parlie des longs loisirs que lui laissait la préparation buissonniere
de la licence en droit Alire la pluparl de ces reuvres, sinon daos le
texte, tout au moins dans un gros volume de la collection du
Panlhéon lilléraire, paru en 1839, qui lui en ollrait, sous le titre de
Pelib poem•• grecs, une traduction rajeunie et colorée. C'est la
,¡u'il lit connaissance, notamment, avec les poemes orphiques,
avec Théocrite et avec Anacréon. Mais la prose d'Ernest Falcon•
net et de ses collaborateurs n'aurait pas reussi A lui donner le
sentiment de la beauté antique, si, dansle meme temps,iln'avait
assidllmentpratiqué l'reuvre d'André Chénier.
ll esl probable qu'il ne la connaissait pas avant de venir en
France. Elle fit sur lui une impression assez forte pour qu'il
vlt dans son auteur un des plus grands noms de la poésielranQaise,
le successeur immédiat - tout l'intervalle, et dans cet intervall•
il y a Racine, étant compté pour rien - de Ronsard et de Cor·
neille, et notre • Messie litléraire •· Or, si Chénier lui paralt si
grand, ce n'est pas par la qualité de son inspiration, puisée aux
sources du paganisme, et non, comme l'aurait souhaité en ce
temps--la le jeune rédacteur de La Variélé, Acelles duspiritualisme
ohrétien. C'est par la perlection de sa forme. • André Chénier,
déclare-t-il, était palen de souvenirs, de pensées et d'inspirations ;mais il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique .•.
La facture du vers, la coupe de la phrasepittoresqueeténergique
que tout un siécle avait bannie ont fait de ses poémes et de ses
élégies une reuvre nouvelle et savante, d'une mélodie entierement
ignorée, d'un éclat d'autant plus saillanl qu'íl était plus inattendu
et plus hardi. • L'article dontj'extrais ces jugements oppose, dans
une conclusion vigoureuse, A l'art tel qu'il était A la !in du
xvni&lt; siecle, , méprisable routine, absurde mélange des tradítions
palennes et des croyances modernes », • chaos sans príncipe el
.,,ns forme», l'arl « régénéraleur » d'André Chénier:
Commenl avait-il done deviné, ce moderne entant de la vieille Grece, que
la poésie lyrique attendait. un rayon de soleil , plongée qu'elle était depuis
deux sltcles dans l'ombre de l'oubli ?... Comment avait-il deviné que la
France intelligente demandait un Jibérateur 'l ... Nul ne Je sait sans doute ;
mais sait•on bien ce que Chénier a fait de ces morceaux de fadeur, froids
et vides, que le xvm• sibcle appelait des élégies ? ll veut bien nous le taire
connallre dans un seul vers, harmonie el délicatesse vivantes 1
Le baiscr dans mes vers étincelle et respire.

456

llals sail.on ce qu'il a talt de ramour, de l'entbouslasme et de l'énergle
cea trois rayons de Ja poésie spontanée ignorés avant Jui f
1J en 8 t · ·
1:8,mar~lne, Hugo, Barbier : 1~ senliment de la méditatlon ou..de J'harmon~~t
\ode,~/•m~ 1 11 a bien mérllé de nolre littérature actuelle si étincelante'
•, mo le1 s1 pr~ton.de aussi, ~uoiqu'on en dise ; car elle n'a 'd'autre passl
·
d autre seve pr1miüve que lu1.

Consid~ré comme une page d'histoire littéraire, ce morceau
ap~llera1t les plus expresses réserves. 11 n'est pas douteux qu'en
knvant ses lambes, Auguste Barbier n'ait pris pour modele les
la_mbes ~'André Chénier. Mais il semble plus qu'aventureux de
faue dér1ver les Odes de Víctor Hugo de l'Ode sur le sermenl du
J,u de Paume, ou les Médilalions et les Harmonies des Élégies et
des ~f?llres ; et l'on s'étonne que, parmi les dísciples de Chénier
1~ critique de La V ariéU oublie justement de nommer celui qui
üent de luí la lradition du • poeme •• l'auteur de Symélha et de
I! Dryad~, l_e seul ou A peu pres de la premiere génération romanüque qm a1t cherché A faíre • du Chéníer •· N'est-ce pas, d'autre
parl, un Pª;adoxe, que de présenter la poésie artíficielle et li~que de 1~uteur des B~co/1ques comme un produit de l'inspi~üon_ créatnce et du géme sponlané ? Mais la justesse des vues
histonqu_es de Leconte de Lisie n'ímporte pas ici. Ce qu'il y a lieu
de r~temr, c'est le go0t qu'il manifeste pour cette littérature
cbAbée, ralfmée et savante, si opposée aux elfusíons sentimentales
en alexandríns :-,er?eux et_ prosa'ques ,ou aux plats couplets de
romance que lm-mem_e ava1t pns et qu on prenait encore, trop
aouvent, pour la poés1e véntable. André Chénier lui révéla le prix
~l la beauté;d'une forme acco':°plie, et1 com':°e on a dit depuis,
!mpec~able.11 développa_ cbezlm la conSC1ence hlléraire et le beso in
1mpéneux de la perfect1on.

.• .
Vers 1840, Leconte de Lisie comprenait done toute l'ímpor~n~e d~ l'art. Mais sur l'arl en général,aussi bien que sur sonarl,
1. n ava1~ encore que des idées assez conluses. Les premieres qu'il
ait expr1':°ées ont ce caractére de généralité qui plall d'ordinaíre
~~ tout ¡eun~ gens. 11 est _séduit par la theorie de l'uníon, ou de
mterpénétration des arts, 1dée chere aux romantiques que Vígny
notamment, des_ 1825, avait développée dans un fragmentasse¡
peu . co~nu déd!é aux Man•• d, Girode!. Chaque art, pris en
part1cuher, mus_1que, peinture ou poésíe, est une harmonie ;
ces tro1s harmomes se completent, et en s'unissant l'une a l'autre
lorment une harmonie tolale qui, au sens absolu du mot, esL

�.(66

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTB DE LISLE

REVUE DBB COURB 11T COl'friRBNCES

l'art. Telle est la these que Leconte de Lisie se proposait de
soutenir dans un « poeme spirituali.ste et artistique ,, don_t il
exposa le plan /¡ Roulfet, en lui deman~ant sa c?llabor?bon.
, C'est, disait-il, un sujet immense et magmfiqu_e. » S_1 magmfique
et si immense en elfet, que I'exécution rest~ smguherement audessous. Le « 11Piritualisme » qu'il compta,t mettre dans son
poeme, c'était sans doute le spiritualisme a la fa~on de George
Sand qui était comme nous le savons, sa grande adm1rat10n de
cette'époque; ~'est chez elle aussi qu'il se lournissait de théorie&amp;
esthétiques. On s'en apergoit en parcourant c~s Sept Cardes dt
la Lyre, qui furent, de son propre aveu, un des hvres ~uquel ,l ~ut
le plus, et dont il est indispensable, pour cette ra,son, de dU'e
quelques mots.
.
.
, .
.
Cet ouvrage, bien oubhé au¡ourd hm, est un dram~ ~hilosophique en cinq actes, dont le Faust de Grethe a fo~rm I affa·
bulation Pierre Leroux les idées et George Sand le Iynsme, selon
son ordi~aire, vertigineux. La combinaison donne ~ne allé~on~
dont le sens, .en gros, est assez clair. Albertu~ personmfie la ra1son,
Hélene, le sentiment, ou l'intuition poét1que ; les sept co~de&amp;
de la lyre, ce sont les grandes aspirations de !'ame, bU1Da•~8 ,
élan vers l'infini amour de la nature, amour de I humamté,
amour de la vie. Et la raison doit s'unir a l'intuition, l'intelligence
et le sentiment doivent se pénétrer l'un l'autre, et les sept cor_de&amp;
vibrer a la fois, pour produire l'harmonie qui est l'ame humame,
qui est la beauté, qui est Dieu. Mais, dans le déta,I, que d_'obscu·
rités ! 11 y a de tout dans ces deux cents pages: d~ la métaphysique et de la poésie, de la sociologie et de la pohtique; entre
temps, quelques dissertations sur 1~ beauté et sur l'art don!:
Leconte de Lisie n'a pas manqué de fa1re son profit. Albertus, qlll
est philosophe et meme professeur de philosophie, discul.e avec
ses éléves sur la nature de la poésie. 11 ne voit en elle • qu'une
forme claire et brillante dcstinée a vulgariser les austeres vénté&amp;
de la science de la mor;le, de lafoi, de la philosophie, en un mot. •
Mais ses dis~iples qui, s'ils sont moins inst~uits, sont beauco~p
lus intelligents que leur maltre, lm exphquent que le poete
P
·
·
a sa fonction propre, et. une foncbon
sup éri~ure,
au se1·n de
.
l'humanité. Dieu, disent-ils, a divisé la race humame en un certam
nombre de familles.

~fse

L'une de ces familles s'appelle les savants1 une autre les gu~rriers,
autre les mystiques une autre les philosophes, une autre les industrie.,
une autre les admin~trateurs... Toutes sont nécessaires et doivenl concou~
également au progres de l'homme en bien-étre, en sagesse, en vert_u, de
harmonie. Mais il en est encare une qui résume la grandeur et le mérit.e

457

loutes les autres ; car elJe s'en inspire, eJle s'en nourrit, elle se les assimile ;
elle les transforme pour les agrandir, les embellir, les diviniser en quelque
sorte ; en un mol, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce
qu'elie parle la langue universelle ..• Cette famille est celle des artistas et
des poetes.

Les hommes, qui pourtant ont « besoin des créations et des
prestiges de I'art pour sentir que la vie est autre chose qu'une
équation d'algebre », traitent les artistes « comme les accessoires
frivoles d'une civilisation raffinée. , lis prétendent les réduire
au róle de simples amuseurs. Mais les vrais artistes refusent d'abjnrer et de trahir la vérité. Peu leur importe d'etre incompris
de leurs contemporains ; ils • travaillent en martyrs du présent
pour la postérité ». lis refusent, pour se rendre intelligibles, de
rétrécir et d'abaisser leur forme, parce que « l'art est une forme
et rien autre chose », et que si on "abaisse et si on rétrécit cette
forme au gré des gens qui n'aiment pas le beau et le grand, il n'y
a plus d'art. Or, l'art, le grand art, est indispensable a la vie
humaine. C'est lui qui, par le sentiment de la beauté infinie,
éleve les Ames vers l'idéal, qui aide les hommes a gravir les degrés
de cette échelle de J acob dont le sommet se perd dans les nuées
célestes. La métaphysique s'évertue a prouver Dieu, mais la
poésie le révele. Et l'on retrouve ici l'article premier et essentiel
du credo littéraire de Leconte de Lisie, a savoir que, dans la hiérarchie intellectuelle, l'art et les artistes sont placés au sommet:
conviction qui fut encare affermie en Iui par le !Acheux suecos
de ses expériences politiques, et qu'il mit, nous l'avons vu, toute
son éloquence a !aire partager par son ami Louis Ménard.
Une autre scene,d'un caractere tout différent,met en présence
un poete, un peintre, un musicien et un critique. Ni ce poete,
ni ce peintre, ni ce musicien ne sont de ces grands et vrais artistes
dont George Sand parlait tout a l'heure. 11 n'y a en eux qu'orgueil, vanité et présomption. Et le critique prend acte de leur
impuissance pour proclamer "la dégénérescence de l'art moderne
et recommander a ses contemporains d'aller chercher Ieurs
modeles dans le passé.
1

~e~te douloureuse expérience nous confirme dans la con•1iction pénible,
ma1s 1rrévocable, que l'inspiration n'existe plus, et que nos peres ont emporté
dans _la tombe tous les secrets du génie. U ne nous reste plus que l'étude
labor1euse et l'examen austere et persévérant des moyens par lesquels ils
ont revétu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde.
:rra':'aillez done, Oartistes l travaillez sans relAche et, au lieu de tourment.er
muti_lement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres,
apphquez-vous ti. encadrer, du moins, 6ans des lignes pures et réguliéres, les
types_éternels de beauté qu'iJ n'appartient pas aux générations de changer.
pepu1s Home.re, toute tentative d'invention n'a serví qu'A signaler le progr8s
mcessant et fatal d'une décadenee inévitable. O vous qui voulez manier le

�REVUI! DES COURS ET CONFÉRENCES

sistre eL la lyre, éludiez le rytbme et rentermez-vous daos le style. Le style est
tout, etl'inveotion n'est rien, parce qu'il n'y a plus d'invenlion posalble.

Cette tirade est, dans la pensée de George Sand, fortement
teintée d 'ironie. Autant que des mauvais artistes elle se raille
du critique, envieux par nature, impuissant par définition, inutile par surcrolt, bon tout au plus a • tracer des épitaphes sur
des tombes •• a !aire « un métier de croque-mort ». Mais les
paradoxes qu'elle luí fait débiter sont tombés dans !'esprit de
Leconte de Lisie, on le verra, comme des germes de vérité.
Enfin, dans un tablean qui est des plus saisissanta du drame
- sinon, aprés la No/re-Dame de Víctor Hugo et le París d'Allred
de Vigny, un des plus originaux - Hélene, suivie d'Albertus,
monte sur la cathédrale ; elle s'éleve jusqu'au sommet de la
fleche qui la domine, et de la, suspendue pour ainsi dire dans
les airs, elle embrasse du regard tout l'empire de l'homme.
L'Esprit de la lyre luí fait admirer les merveilles con~ues etexécutées par la race industrieuse : temples majestueux, coupoles
resplendissantes, ares de triomphe, musées, théalres, ports
encombrés de navires, chemins aux rails de fer qui transportent
des populations entieres.
Et maintenant, lui dit-il, écoute l Ces myriades d'harmonies terrible&amp;
ou sublimes qui se confondent en un seul rugissement plus puissant mme
fois que celui de la tempéte, c'est la voix de !'industrie, le bruit des machinet,
le sifflement de la vapeur, le choc des marteaux, le roulemcnt des t.ambours,
les fanfares des phalanges guerri~res, la déclamation des orateurs, les mélodles
des mille instruments divers, les cris de la aoie, de la guerre et du travall,
l'hymne du triomphe et de la force. &amp;oute, et réJouis-toi ¡ car ce monde esl
riche, et cette race ingénieuse est puissante 1

Mais Hélene se refuse a admirer et a se réjouir. Elle n'a devant
les yeux • qu'une masse de fange labourée par des fleuves de
sang , ; elle ne voit que souffrance, injustice, oppression, misere,
tortures ; elle n'entend que des sanglota et des cris de douleur.
De toutes les forces de son Ame, elle nie la poésie de la civilisation,
la beauté de !'industrie ; il n'y a la pour elle que des objets
d'horreur.

•
••
Religion de l'art, poussée jusqu'au • fanatisme • - le mot est
dans Les Sepl Cordesde la Lyre-horreur de la civilisationind~strielle, retour aux formes de beauté réalisées par l'humamté
primilive, ce sont les idées maltresses que nous retrouvons dans
les deux prélaces écrites par Leconte de Lisie en 1852 pour les

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTE DI! LISLI!

45\J

Pllfflle• Anliques, en 1855 pour les Po;me,

el Poé,ies, et qui, se
continuant et se complétant l'une l'autre, forment a elles dem,
eomme son manifeste littéraire. Au début de la premiere, il
définit nettement le caractére original de l'ouvrage qu'il prétente au public.
• Ce livre est un recueil d'études, un retour réfléehi a des formes négligé&lt;'tou peu eonnues. Les ~motions personnelles n'y on~ Iaissé que peu de traces ;
IN passions el les ra1ts contemporalns n'y appara1ssent point. Bien que l'art
pu~_donner, dl'.lns une certa,ine mesure_, un caractere de généralilé a tout
ce qu 11 touche, ~l y a dans 1 aveu pubhc des angoisses du cceur et de &amp;e!volupt.és non m~ms ameres une vanité et une proranation gratuites. D'autrr
part, q.uelque v1vantes que solent les passions politiques de ce temps elle!appartie~nent au monde d~ l'action ; le travail spéculalif leur est étr~nger.
Ceel explique l1 impersonnahté et la neutrolité de ces études.

L'auteur ne se dissimule pas les critiques auxquelles son reuvre
41. exposée. On reprochera aux Poemes Anliques, il le sait

d'avance, leur archa!sme et leurs allures érudites. Mais, persuade
que ces objections tomberont d'elles-mémes, une fois admise
la conception littéraire qu'ils réalisent, c'est cette conception
m6me qu'il se propose de justifier par !'examen des conditions
prélentes de la société el de la littérature, et par une vue générale de l'évolution de l'humanité. Voici, dans leur enchalnement
logique, et résumés aussi fidélement que possible, les principaux
arguments qu 'il fait valoir.
e La poésie mod.erne - entendez la poésie intime et Jyrique,
la poésie romantique - reflel confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubria~d, de la réverie mystique .d'outre-Rhin et du réalisme des
Lakistes, est au bout de sa course. Elle a lassé la patience par ses
• divagations » et son , autolAtrie • : on n'en veut plus. En lace
d'elle s'est dressée récemment une áutre école, • restauratrice
un peu niaise du bon sens public ,. C'est l't'&lt;,.o)e qui reconnalt
pour chef Fran~ois Ponsard. A celle-ci, Leconte de Lisie ne daigne
méme pas !aire l'honneur d'en discuter les théories : elle • n'est
paa née viable » et • ne répond a ríen ». Ainsi le champ esl libre
pour une poésie nonvelle. Mais, cette poésie, 011 cherchera-t-ellt'
a::in inspiration et ses lois ? Abandonnera-t-elle le lyrisme pour
l épopée ? Mais l'épopée n'est possible que dans une société
na!ve et jeune, 011 le poete est, en méme temps qu'un artiste, le
gu1de et !'historien des nations. Dans les temps ou nous vivons
~ ~mplois sont. dévolus a d'autres. La poésie n'a plus pou;
°!!8810~ de condwre les peuples, d'enfanter les actions héro!ques,
d msp1rer les vertus sociales, d'enseigner l'homme, ni meme de
consacrer la mémoire des événementa qu'elle n'a ni prévus ni

�460

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE' LI'SLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

amenés. L'épopée moderne est impossible. Le seul moyen de
salut, c'est de tourner résolument le dos au présent, de se plonger
dans l'étude du passé le plus lointain, d'aller chercher la matiére
épique la 011 elle ahonde, aux origines meme de l'humanité.

o poetes ... , - s'é~ri~ le poe~e - instituteurs du genre humain,, voici que
votre disciple en sa1t mstmcbvement plus que vous. 11 soutlre d un travail
intérieur dont vous ne le guérirez pas, d'un désir religieux que. ".ous ~•exau\
cerez pas si vous ne le guidez dans la recherche de ses trad1t10ns 1déales.
Aussi étés-vous destinés, sous pe"ine d'etlacement définitif, a vous isoler
d'heu~e en heure du monde del'action, p~&gt;Ur vousrétugier da~s la v~e contempla ti ve et savante, comme en un sanctua1re de repos et de pur1ficabon ...
Ce faisant, ils ne se sépareroat pas, comme on serait p~rt.é

a le croire de la pensée de leur époque ; ils seront, au contrrure,

en pleine ¿ommunion avec elle. La scienée du xlx" siecle se montre
par-dessus tout préoccÚpée du probléme des origines. '. Les i~élla
et les faits la vie intime et la vie extérieure, tout ce qm constitue
la raison d'tetre de croire, de penser, d'agir des races anciennest
appelle l'attention générale. Le génie et la U~he de c?. siecle sont
de retrouver et de réunir les titres de fam1lle de I mtelligeace
humaine ». Et, en retournant vers le passé, les poetes reviendront
aux sources memes de l'art et de la poésie, car , depuis Homé~
Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont env~
!'esprit humain ». A ces sources , étern_ell~ment pures • ils
retremperont , l'expression usée et affa1bhe des sentiments
généraux ,, ils retrouveront le secret des formes nettes ~t précises · ils rendront a la pensée et a l'art « la séve et la V1gueur,
l'har~onie et l'unité perdues , ; ils prépareront !'avenir. PIUI
tard dans quelques siécles, , peut-etre la poésie redeviendra-t-elle
le v~rbe inspiré et immédiat de l'ilme humaine. En attendant
l'heure de la renaissance, il ne lui reste qu'a se recueillir et l
s' étudier dans son passé glorieux ».
.
.
11 était impossible, je crois, de mettre plus cla1rement a_u ¡our
la liaison étroite par laquelle !a ¡,.oésie de Leconte de Lisie ~
rattachait au mouvement intellectuel contemporain, en particulier la dépendance 011 elle se Lrouvait pa_r rapport a ces_ scien~es
du passé, histoire, archéologie, mytholo_g1e, ethnogr_apbie, phil':
logie, qui furent la création et l'orgueil du x1x" s1écle. Le l,a1t
aujourd'hui nous créve les yeux ; en 1852, peu de gens ~ en_
ape~urent. On ne manqua pas de !aire au poéte les objectioDI
qu'il avait prévues et que d'avauce il s'était efforcé de réfulerOn l'accusa en haine de son temps, de « repeupler de fant6met
les nécropoles du passé », et « dans sou amour exclusil de la
poésie grecque »de« nier tout l'art posférieur ,. C'estace double

•

461

reproche que, dans la préface des Poemes el Poésies, il répondit
longuement.
Le premier lui parut e on ne peut plus motivé » ; il le reconnut
, par l'aveu le plus explicite •· 11 ne contesta pas qu'il haissait
son temps. 11 déclara son horreur pour la fumée de la houille
et pour ,les clameurs barbares du Pandémonium industrie!, son
mépris pour les prétendus progrés de la civilisation et pour une
soeiété a laquelle les poétes deviennent de jour en jour plus
inutiles. 11 ne cacha pas sa médiocre estime pour « les hymnes
et les odes inspirés par la vapeur et la télégraphie électrique •;
il protesta liautement contre je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de !'industrie. « C'est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue,
affirma-t-il, que je hais mon temps. Haineinoffensive, malheu•
reusement, et qui n'attriste que moi. • Sur le second point, il
prit la peine de s'expliquer et de se défendre. 11 se lit fort de
prouver la s·upériorité du polythéisme hellénique dans le domaine de l'art. 11 montra qu'il répondait a toutes les aspirations
poétiques de la nature humaine, et que, par ses qualités d'ordre,
de clarté et d'harmonie, il donnait une satisfaction toute particuliére a ses besoins intellectuels. 11 compara les figures idéales
et typiques que l'imagination grecque a con~ues, CEdipe, Héléne,
Prométhée, Pénélope, Antigone, aux créations des poétes modernes, a l'Hamlet de Shakespeare, a la Béatrice de Dante, au
Satan de Milton, a la J ulie de Rousseau, au Maufred de Byron .
11 ne retrouva pas dans celles-oi - sauf toutefois dans les per•
sonnages de Moliere, dans un Alceste, un Harpagon ou un Tartuffe - , ce caractére un et général qui renferme dans une
individualité vivante l'expression complete d'une vertu ou d'une
pa88Íon idéalisée. »Parmi les reuvresdesderniers siécles qui donnent
le mieux l'impression du génie, il n'en vit point qui fussent
comparables, pour l'ampleur, aux grandes compositions épiques
de la Gréce - et aussi de l'Inde - , a ces nobles récits qui se
déroulaient a travers la vie d'un peuple, qui exprimaient .son
génie, sa destinée humaine et son ideal religieux ». De nouveau,
il affirma la nécessité de détourner la poésie de l'actualité médiocre et de la retremper dans le passé, convaiucu « qu'a génie
égal les reuvres qui nous retracent les origines historiques, qui
s'inspirent des traditions anciennes, qui nous reportent au temps
oó l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur
lvrce et de leur beauté, exciteront toujours un intéret plus profond
et plus durable que le tablean daguerréotypé des mreurs et
des laits contemporains. •

�462

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Par ces deux préfaces, Leconte de Lisie marquait, de la fa~n
la plus nette, sa position par rapport a la litterature de son temps.
Le romantisme avait, par une action déjaséculaire, produit dew,:
principaux effets, qui n'étaient pas liés nécessairement !'un A
l'autre, qui meme dans une certaine mesure étaie_n~ _contra~~toires : il avait exalté jusqu'au paroxysmelessens1b1htésmd1V1duelles ; il avait, aprés une longue période de sécheresse et de
prosaisme, rafralchi et revivilié le sentiment_ de l'art. _D~ l',éco~e
déclinante et déja condamnée, Leconte de Lisie répud1a1t 1 héntage sentimental, effervescence des passions, manie des confidences étalage du moi, lyrisme intempérant. Il n'en acceptait
que la t~adition d'art - et cela sous bénéfice d'inventaire : il
voulait qu'on assainlt la langue poétique, et qu'on demandAt a la
méditation des grandes reuvres lle l'antiquité le secret de cette
forme pure et parfaite, grAce a laquelle elles se sont conservées
et transmises jusqu'a nous. Revendications en somme lort
modérées et raisonnables, en dépit du tour paradoxal qu'elles
prenaient volontiers sous sa plume. Et le ton sur Jeque! elles
étaient présentées n'avait rien d'outrecuidant. C'était le ton
d'un débutant qui a conscience de sa valeur parce qu'il l'a longuement éprouvée, qui a confiance daos ses idées, parce qu'il les
a soigneusement mUries, et qui compte, pour les imposer, sur leu_r
vérité meme. Quand, dix ou douze ans plus tard, en 1864, )l
reprit la plume du critique, la situation était changée. Il venut
de publierses Poésies Barbares, qui consacraient son talent et en
révélaient un aspect nouveau. Il s'était lait sa place d~~ le
monde littéraire ; il y avait noué des relations et des am1ttés ;
il avait conquis de haute lutte l' estime de ses pairs. Les jeunes
poétes, en quete d'un guide, se tournaient vers luí. Il n'était pas
le Maltre - ce titre étant réservé a Victor Rugo, alors confiné
dans son exil de Guernesey · - mais il était un maltre. Il le
savait : on s'en apergoit aux formes tranchantes de son s~yle,
si tranchantes qu'il se croit obligé, au moment d'entrerenmatt~e;
de s'en excuser ou tout au moins .de s'en expliquer., Qu'on veudle
bien dit-il ne point s'irriter de la forme aflirmative qui m'est
habituelle ;t qui me permettra la concision et la netteté. » En fa!t
de «·concision » et de « netteté », l 'Auanl-propos qui ouvre la séne
des études données au Nain ;aune sur les Poeles conlemporains ne
laisse en effet ríen a désirer. En quatre ou cinq pages, c'est to?te
une poétique, et meme toute une esthétique, que Leco~te de Ltsle
nous expose. En voici les articles, ou pour parler plus ¡ustement,
los dogmes essentiels.
L'art, déclare superbement le potlte, est « un luxe intellectuel ••

L'lEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE D~ LISLE

463

11 est réservé a un trés petit nombre d'élus. ll n'est pas lait pour
la multitude qui, de son coté, instinctivement, l'a en horreur.
Leconte de Lisie est meme persuadé que le peuple frangais y
est particuliéren¡ent rebelle. « Race d'orateurs éloquents, d'héroiques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit ; mais ríen de
plus. » L'art n'a pour objet ni l'utilité pratique ni l'enseignement
moral. 11 a pour. objet le Beau. Qu'est-ce que le Beau ? L'auteur
paralt en faire une sorte de notion premiére, acquise par l'intuition
pure : il se sent, et ne se définit point. A défaut de ce qu'il est,
apprenons du moins ce qu'il n'est pas, et sachons du meme coup
quelle place il occupe dans le monde de l'intelligence : • Le Beau
n'est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine
et humaine. U est le sommet commun oú aboutissent les voies
de !'esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences., La fonction propre du poéte est de réaliser le Beau « par
la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des
couleurs et des sons, non moins que lpar toutes les ressources de
la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car
toute reuvre de !'esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de
beauté sensible, ne peut etre une reuvre d'art. 11 y a plus ;
c'est une mauvaise action, une 13.cheté, un crime, quelque chose

de honteusement et d'irrévocablement immoral. • C'est la beauté
de l'reuvre d'art qui fait sa vérité ; c'est elle aussi qui fait sa
moralité: « La vertu d'un grand artiste, c'est son génie. La pensée
surabonde nécessairement dans l'reuvre d'un vrai poéte, maltre
de sa langue et de son instrument. Il voit du premier coup d'reil
plus loin, plus haut, plus profondément que tous, parce qu'il
contemple l'idéal a travers la beauté visible, et qu'il le concentre
et l'enchasse daos l'expression propre, précise, unique. » Quant
aux « clameurs du vulgaire », et aux reproclies ou aux éloges
de la critique, il n'a pas ~ s'en occuper.
Cette théorie, qui repose sur une conception indéfinissable et
quasi mystique de la beauté, réduit en somme toute l'esthétique
a la question de l'art. C'est, comme on disait alors, une théorie
de l'art pour l'art, de l'art considéré non pas seulement
comme une fin en soi, mais comme la fin supreme de toute
l'activité intellectuelle et morale de l'humanité. On voit dés
lors sur que! príncipe se fondera la critique de Leconte de Lisie.
Aux poetes dont il examinera l'reuvre, il ne demandera compto
ni de la moralité de cette reuvre, ni de sa vérité, ni de son utilité
sociale, ni meme de l'idéal de beauté qu'ils se seront assignés.
Il les jugera uniquement sur l'emploi qu'ils auront fait des moyens
d'expression dont ils disposaient pour réaliser cet idéal. ll s'en-

�466

1

464

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

querra avant tout de leurs «titres d'artiste », certain de rencontrer
un penseur et une haute nature morale la oil il pourra admirer
• la passion, la grace, la fantaisie, le sentiment de la nature et la
compréhension métaphysique et historique, le tout réalisé par
une facture parfaite, sans laquelle il n'y a rien ». Et je ne crois
pas ni que cette théorie soit indiscutable, ni qu'elle soit si éloignée
des conceptions communes que son auteur se l'imaginait, ni
qu'elle ouvre sur la nature et les conditions de l'ceuvre d'art des
vues si inattendues et si pénétrantes ; je ne erais pas en un mot
qu'elle ait ni la solidité, ni l'originalité, ni la profondeur auxquelle_s visiblement elle prétend. Mais, si elle est, /¡ mon gré, un
peu simple et un peu courte, elle a du moins le mérito d'etre
nette, et Leconte de Lisie en a fait l'application a ses contemporains avec la rigueur qu'pn pouvait attendre d•un caractere
entier et d 'un esprit absolu.

. •.
Le premier de ses contemporains dont il s'occupe - j'allais
dire auquel il s'attaque - est Béranger. On serait un peu surpris
de voir le chansonnier si durement traité par un écrivain auquel,
en des jours mauvais, il s'était employé a rendre service, si
Lec?nte de Lisie n'avait pris soin de se justifier d'avance par un
d,stmguo analogue a celui qui permettait a Boileau d'exercer
sans remords sa verve satirique aux dépens · de Chapelain :
&lt; L'homme était bon, généreux, honnete. II cst mort plein de
jours, en possession d'une immense sympathie publique, et je
ne _v~ux,. cert~, contester aucune de ses vertus domestiques;
ma1s ¡e me radicalement le poete ... » Celui qu'on présentait alors
- sa réputation a bien baissé depuis - comme « un grand poete
populaire et national » en qui s'incarnait !'ame de la Franee,
n'est
. pour lui qu'un, esprit médiocre, rusé · sans finesse ' malie1eux sans verve et sans galté, sous le couvert d'une sorte de
bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bour·
geois qui l'a toujours guidé, dans le eours d'une longue vie, avee
l'infaillibilité de l'instinct », dénué de tout savoir, hostile a la
grande poésie fran~aise aussi bien qu'étrangere, « manquant de
souffle et d'élan, parlant une langue sénile, terne et prosalque,
se servant avee une ineertitude pénible d'un instrument impar•
fait. » Le jugement est sévére, mais il est en grande partie
justifié: si l'auteur du Vieu:t Sergenl et des Souvenirs du Peuple
n' est pas tout a faitle faux bonhomme et le plat rimeur que nous

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTB DB LISLE

peint Leeonte de Lisie, si meme il est en son genre un artiste,
on reconnaltra sans diffieulté qu 'il n' est pas un grand artiste,
et que les e6tés médiocres ou vulgairesde sontalent ont largement
contrihué a la vogue extraordinaire et a la p.opularité incroyable.
dont il a joui de son vivant.
Lamartine est traité avec moins de d.ésinvolture. Entre Bé-.
rangru: et lui, il y a la distance « du néant 11 la vie ». II a eu du génie.
Mais il a eu aussi le tort d'arriver a la gloire , sans lutte, sans fa.
tigue, par des voies largement ouvertes ». C'est un fort mauv~
signe.« II n'est pas bon de plaire ainsi aune foule quelconque » la foule, en, l' oceurrenee, étant le public mondain. « Un vrai poéte
n'est jamais l'écho systématique ou involontaire de l'esprjt ,
public. C'est aux autres hommes a sentir et a penser comme lui ...
Je l'affirme résolument : la marque d'une infériorité intellectuelle
caractérisée est d'exciter d'immédiates et unanimes sympathies. •
La remarque; pour venir d'un homme qui a eu a percer le mal que
nous savons, n'est pas sans fondement. N'oublions pas toutefois
qu'il peut y avoir et qu'il y a eu d'illustres exceptions a la regle,
et qu!au surplus, quand Lamartine débutait par un coup de
maltre, il avait derriére lui tout un passé de réflexion et d'étude,
de projets avortés, d'essais manqués et mis virilementaurebut,
douze ou quinze années d'apprentissage littéraire, autant, a bien
eompter, que Leconte de Llsle, avec cette dil!érenee qu'il eu.t
l'heureuse fortune d'en ,ecueillir du premier coup tout le fruit.
Mais, ce qui est plus grave, le poéte des Méditations n'est pas
suffisamment artistc. : son vers est mou, sa pensée vague, sa
sensibilité trop facile. Et puis, aprés lui et asa suite, il y a la queue
de l'école élégiaque et sentimentale, taus ceux « que M. de Lamartine laissera derriére lui eomme une expiation, cette multitude
d'esprits avortés, loquaces et stériles, qu'il a engendrés et eongus,
pleureurs selon la formule, cervelles liquéfiées et cceurs de
pierre, misérable famille d'un pére illustre ». C'en est assez pour
justifier toutes les rigueurs du critique, qui résume son opinion
sur son illustre eonfrére en le qualifiant dédaigneusement d'amateur, « le plus extraordinaire des amateurs poétiques du
xixe siécle

&gt;1 1

mais enfin un amateur.

Avec Augusto Barbier, Leconte de Lisie a l'impression d'entrer
d_ans le monde des vrais poétes. Un goilt naturel pour l'intransigeance des sentiments et l'énergie du langage l'entralne vers
l'auteur des lambes ; mais il découvre, a son regret, ,, sous la
:,:iolence et la crudité des termes, un esprit timide et un caractére
mdécis. » Comme il le dit spirituellement, e.e virulent satirique
est, au fond, « un homme de concorde et de paix; rev~tu de la
32

�.C66

REVUE DES COURS ET CONFiRENCES

Peau de Némée ». « Il est vrai, s'empresse-t-il d'ajouter, que les
poils du lion l'enveloppent souvent d~ tell~ s~r:te q?'on s'y
trompe. » Personne ne s'y trompe plus auJourd ~m, e_t L. ldole et.
La Curéen'ont plus guére d'action que sur des 1magmabons tres
novices. Si Barbier est resté inférieur A lui-meme, c'est, selon
Leconte de Lisle qu'il était trop préoccupé de l'enseignement.
moral. 11 donne 'de son échec une raison plus plausible q~and
il voit dans ce poete inégal, essoufflé et ronfla~t, chez qui des
6\clairs de génie ne peuvent compenser les dé!a1ll~nces trop lfé:
quentes de l'inspiration et de la forme, un artiste mcomplet, qm
mit son idéal tres haut, trop haut pour lui, et qui n'eut pas la
obance ou la force d'y atteindre.
A Vigny, Leconte d~ Lisie n'a au~un motif d~. ménager son
admiration. Celui-la lm est sympath1que pour n etre pas populaire pour etre meme - c'était rigoureusement vrai en 1864 • in~onnu au plus grand nombre » ; pl~s sympathique encore
par ses vertus d'homme de lettres : « 1 élévat10n, la ca_n~eur
généreuse, la dignité de soi-meme et le dévou?ment rehg1e_ux
a l'art. » Et puis, sans le dire tres h_aut, _PªS a~ss1 haut d? mo!ns
qu'on s'y attendrait, Leconte de Lisie, jusqu a un certam point.
se reconnatt en lui. En ce poete auquel 11 manque tantde choses,
qui n'a pas eu le mouvement et la couleur, u ni meme !ª. cer~tude
constante de la langue, la solidité du vers et la préc1_s1on rigoureuse de l'image », mais qui, en 1822, écrivait Morse! 11 découvre
• un précurseur déja admirable de la Renaissance_ mod_er~e ••
entendez de la poésie selon le c&lt;.l'ur de Leconte de L1sle. S, V1gny
u'a pas eu « le sens intuitiC du caractere particulier des diverses
antiquités n, s'il ne lui a pas été donné « de dégager net~ement.
Partiste de l'homme et de se pénétrer a son gré de~ sentimenl:5
et des passions propres aux époques et aux races d1sparues », d
a écrit quelques poemes superbes, non seulement Moise, ou Éloa,
ou Le Délu ge, mais La Morl du Loup et La Cole:e de Samson. «_So~
nom et son reuvre n'auront point de retent1ssement vulga1re !
ils survivront parmi cette élite future d'esprits fraternels qui
auraient aimé l'homme et qui consacreront la gloire sans tache
de l'artiste. »
. •
Mais, pour Leconte de Lisle, le po~te par ?xcellence, celm ~•
offre a son admiration « le spectacle d un esprit tres mAle et tres
mdividuel se dégageant de haute lutte et par bonds des entra:ves
commune~ , et par ses défauts aussi bien que par ses quahtéa
commandant une sorte de vénération, c'est yictor Hu~o, tel
qu'il apparatt des Orientales a LaUgende des Siecles. ll«~ 1mpose
a toute intelligence compréhensive comme une force v1vante a

1

L CEUVRE POtTJQUll DE LECONTE DB LISLE

467

la fois volontaire et fatale ..• On se sent en présence d'une volonté puissante conforme a une destinée, ce qui est la marque
du génie. » C'est le seul poete lyrique que nous puissions opposer,• avec la certitude du triomphe •• aux littératures étrangéres, « excessif » sans doute, mais dont les excés sont des
chefs-d'reuvre ; capable des plus grandes pensées comme des
sentiments les plus tendres ¡ par-dessus tout, • artiste sans
pareil », dont l'reuvre immense exprime a la fois toutes les
voix de l'Ame et tous les bruits de la nature. Cet éloge enthousiaste Leconte de Lisle le fit entendre de nouveau, et presque
dans Íes memes termes, en 1887, lorsqu'il vint s'asseoir sous la
coupole a la place laissée vide par Víctor Hugo. C'était la premiere fois que. depuis 1864, il exprimait publiquement ses idées
littéraires. Ceux qui les connaissaient de longue date purent constater qu'elles n'avaient pas changé. Comme préambule A l'éloge
de son illustre prédécesseur, éloge accompagné et relevé, selon
l'usage académique, de quelques inoffensives. c~i.tique~, il esquis~a
l'histoire de la poésie depuis Homere et Valmiki Jusqu a la Rena1Ssance du seiziéme siecle et la rénovation littéraire du dix-neuvieme. II salua en Víctor Hugo « un grand et sublime poete,
c'est-a-dire un incomparable artiste, car les deux termes sont
nécessairement identiques • et le dernier représentant peut~tre
• de la race des génies universels ». Ainsi, jusqu'au bout,. demeurait--il fidele a l'idéal littéraire qu'il avait con~u dans sa Jeunesse
et qu'il exprimait en 1852 dans la préface de son premier livre,
donnant l'exemple d'une unité de doctrine, ou, pour mieux dire,
d'une persévérance dans la foi qui impose le respect. 11 nous
reste maintenant a voir comment il a justifié sa foi par ses
muvres, ses théories par sa pratique, a lui app!iquer a lui-meme
son propre critérium, en examinant la quahté, la valeur et
l'originalité de son art.
( d suivre.)

�l.;\

La philosophie de Plotin
Co111'11 de ■. illlLB IRDIBR,
M allrt de Conf'1'tnces II la Sorbonne.

Xlll8 LECON
L'Un (1uile).

Intellect.ualiste et mystique : ces deux mots sont tres loin
d'~tre suffisants pour caractériser la doctrine du prcmier principe
ebez Plotin. Car elle partage ces deux caracteres avec toutes les
doctrines de l'époque ; si paradoxale que semble cette union,
ene n'en est pas moins un fait constant; et elle est le postulat.
commun de la pensée théologique aussi bien dans l'Orient heHéniaé que, peut-etre, dans la théologie occidentale. On ne trouve
aucune difficulté a consiMrer Dieu a la fois comme le premier
terme d'un systeme d'explication rationnelle des choses, et comme
objet d'une intuition directe et incffable ou disparaissent les
-choses mernes a expliquer, les choses finie~.
D'une maniere générale, des que la pensée religieuse de l'Orient
veut se traduire dans la langue universelle des Grecs, elle ne se
contente plus d'affirmer l'union du croyant a son Dieu ; elle
e'adjoint une explication integrale des choses, un ensemble de
dogmes. Voyez, par exemple, ce qu'est devenue la prédication de
Jésus chez le théologien du quatrieme Évangile, et comment le
Christ est devenu le Verbe qui joue un role dans l'économie de
la &lt;'réation et celle du salut. Toute l'histoire de la dogmatique
chrétienne est une preuve de notre these, aussi bien que l'histoire
des autres religions orientales hellénisées. C'est un état d'esprit
déja ancien dans le monde grec : le stoicisme en est le premier
exemple, puisque, surtout sous ses demieres formes, il repose

1'Hff.OS01'Hl'B DE PLOTffl

489

sur l'union intime _de _l'Ame humaine Á une raieon, qui est en
m~~e temps le ·pnnCJpe ?e toute_ réalité. Un autre exemple,
extremement net, est celm de Phdon d' Alexandrie : chez lui
comme chez P~otin, le culte spirituel, la prophét.ie, l'extase a~
mélangent enberement a une théorie rationnelle du développement des formes de la réalité entre Dieu et le monde sensible.
Pas plus qu'on ne peut nier la présence d'un de ces dem:
éléments, rationalisme et mysticisme, dans le systeme de Plotin,
il ne faut done pas faire de l'union de ces deux éléments la caractmistique de sa philosophie. Tout au contraire, c'eat la le fond
co~un d? to_ute la pensée pbilosophique de son temps. n eat
touJo~rs d1ffic1le, lorsqu'on lit un auteur éloigné, de distioguer
ce ~1, ame yeux des contemporains, y était la pensée baoa14'
eonnue de tous, et la pensee originale. 11 arrive que, avec la sui~
aes temps, les valeurs se renversent. Mais on peut affirmer que
aux yeux des contemporains, cette affirmation si étrange pou;
un lecte?.r de_ ~illia~ ?ames par exemple,quel:Unauquelon est
lié par 1mtmtion rehgieuse est aussi le principe explicat.if et la
cause des essences, est une affirmat.ion des plus ordinaires et des
plus banales.
Aussi importe-t-il d'expliquer moins cette union en général
que le caractere précis de son mysticisme et la ma.w.ere dont il
se lie ason intellectualisme.
La question qui se pose nécessairement a tous les interpretes
~e Plo~ est la su~vante : quelle est, dans son systeme, la place de
1expén_ence mysbque, de l'extase? D'une part, la mét.aphysique
de Plotin s 1 offre a nous comme une solide construction rationnelle ou les diverses formes de la réalité sont liées les unes aux
aot~ selon des lois nécessaires. D'autre part, il nous décrit
parfoJS une expérience rare, discontinue, incommunicable
l'expérience mystique de communion avec l'Un. Ne peut-o~
pas penser, au premier abord, qu'entre la construction ration~elle et l'expérience, toute subjective et individuelle de l'extase
il _n'y a qu'un lien assez lAche? C'est ce qu'ont cru beaucoup
d'.mterprétes. Une simple impression momentanée et pusapre
n est-elle pas une base trop fragile pour la construction du
systeme? Telle n'est pas la these que je sout.iendrai,. 11 faut se
rappeler qu'il n'y a jamais, pour Plotin, de connaissance intellectuelle sa~s vie sp~rituelle ; l' Ame, par exemple, ne connatt l'intellige~ce q_u en s 1 umssant a elle. Les réalités vraies ne sont pas des
ObJ~ts !nertes de connaissance, mais des altitudes spiritueíles
eubJecllvcs.

�470

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

•
• •
Mais avant de démontrer ma thése, je voudrais préciser ce
qu'est, chez Plotin, l'expérience mysti~ue. .
.
Or, sommes-nous obligés, pour I exphquer, de sorbr du
domaine de la philosophie grecque ? N'est-ce pas chez le maltre
par excellence, chez Platon, qu'il a trouvé son mo~éle ? Si Plotin
a distingué, comme je l'ai dit, un double accés au Bien, d'une part,
la connaissance de la gradation ascendante des etres qui en donne
la connaissance raisonnée, d'autre part, la purification (VI, 7, 36),
est-ce que Platon, avant lui, n'avait pas parlé d'une double
voie pour remonter au príncipe, d'une part, la dialectique
rationnelle qui procede par induc tion, d'a_u~re part, la _dialectiq?e
de l'amour celle du Phedre ou I ame, sa1S1e de la fohe du dés1r,
arrive A u~e intuition subite et ineflable du Beau ? La purification, telle qu'elle est décrite dans le !'hédon, n'est-elle pas
aussi un moyen d'arriver a la contemplat10n ? Les deux aspects
de la notion du Bien, chez Plotin, l'aspect intellectuel et l'aspect mystique correspondraient done a cette double voie d'accés
vers lui.
De fait l'Éros platonicien joue t¡n role important dans les
Ennéades.' Comme !'a montré M. Arnou, il désigne la tendance
universelle de toutes les choses vers le Bien, « le désir de Dieu •·
L'amour c'est la force universelle qui porte les etres a rechercher
leur bien. « Le bien de la matiére, c'est la forme, et si la matiére
voulait, elle aimerait la forme ... Le désir que ressent chaque etre
et les eflorts qu'il fait témoignent qu'il y a un bien pour tout
étre ... La preuve qu'on a atteint le Bien, c'est qu'on s'améliore,
qu'on n'éprouve plus de regret., que l'onestrempli de lui, que l'on
reste auprés de lui, et que l'on ne cherche pas autre chose. •
(VI, 7, 25. 26).
Depuis la matiére jusqu'au Bien, les réalités s'échelonnent
selon leurs degrés de perfection. « 11 y a une hiérarchie a~cendante telle que chaque réalité soit le bien pour celle qm est
au-dessous d'elle, pourvu que cette marche ascendante _n'aban•
donne pas l'égalité de rapport entre_ un terme. et le smva°:~ et
continue toujours vers un terme supérieur ... Le bien de la ma~1ere,
c'est la forme ... Le bien du corps, c'est !'ame sans laquelle il ne
pourrait ni exister ni se conserver. Le bien de !'ame, c'est la vertu.
Plus haut encore est l'lntelligence, et, au-dessus d'elle, la nat?re
que nous appelons le Premier. » (VI, 7, ;!5)- Chaque forme arr~ve
A sa perfection et se conserve tell e qu elle est, seulement grace
0

•

4'M

au lien d'amour qui l'unit a un etre qui lui est transcendant•
Un etre ne trouve jamais en lui les conditions de sa pleine
réalité. ,-Direlebien d'un étre,ce n'est done pas dire ce qui lui
est propre ! - Non ; le bien d'un etre doit s'estimer par quelque chose de mieux que par ce qui lui est propre, par quelque
chose de supérieur vis-a-vis de quoi il n'estlui-meme qu'en puissance. » (ibid., 27). L'Éros, dans un etre, marque done a la fois
le cóté déficient de sa nature, et la possibilité de combler ce
manque en s'attachant a un etre transcendant. 11 est done le lien
universel qui établit la continuité entre les etres.
Aussi, nous retrouvons fréquemment chez Plotin les développements du Phedre et du Banquet sur la « folie amoureuse •·
C'est certainement un des thémes platoniciens qu'il reproduit
avec le plus de prédilection, comme avait fait avant lui Philoa
d' Alexandrie, et comme leront, aprés lui, les mystiques de tous
les temps. Je ne m'attarderai pasa ces descriptions bien connues.
• Le désir nous fait découvrir l'etre universel ; ce désir est l'Éros
qui veille a la porte de son aimé ; toujours dehors et toujoura
passionné du Beau, il se contente d'y participer autant qu'il
peut. • (VI, 5, 10).
Je veux plutót rechercher d'abord en que! sens le Bien est
considéré comme le terme de la dialectique amoureuse. Plotin
a lait au sujet de l'amour une profonde remarque : • Un objet,
dit-il, a beau etre propre a l'ame, s'il n'est pas un bien, !'ame
le luit. Elle se laisse meme attirer par des objets bien éloignés
de ses objets propres et bien inlérieurs a eux ; si elle s'éprend
pour ces objets d'un amour passionné, ce n'est pas parce qu'ils
sont ce qu'ils sont, c'est parce qu'il s'est adjoint a eux un
autre élément qui leur vient du Bien. » (VI, 7, 21 ). Aucun objet
défini, déterrniné pour l'intelligence n'est aimable par lui-meme ;
il ne devient aimable que par un élément ad9"itionnel, une chaleur, un éclat, une vie qui ne font pas partie de son essence, mais
s'ajoutent a lui. « Quand l'activité de l'intelligence est puro et
distincte, dit-il, un peu plus loin, quand la vie a tout son éclat,
c'est alors qu'elle est aimable et souhaitable ... Cet état a sa.
cause en quelque chose qui lui donne de la couleur,dela lumiere,
et de l'éclat. » (ibid. 30).
C'est l'imagination qui ajoute aux etres leur attrait., Tant que
le, amants s'en tiennent a l'aspect visible, ils n'aiment pas
encore; mais, de cette forme, ils se font en eux~memes dans leur
Ame indivisible, une image invisible ; alors l'amour natt ; s'ils
cherchent a voir leur aimé, c'est afín de léconder cette image et
de l'empecher de se llétrir. » (ibid., 33).

�472

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

C'est cette théorie illusionniste de l'amour qu'il laut avoir
présente a !'esprit si l'on veut comprendre le mysticisme de Plotin
et la notion du Bien sous son aspect mystique. L'amour mystique,
c'est l'amour véritable et complet, c'est-a-dire l'amour qui n'a
plus l'illusion de pouvoir s'arreter lt un objet défini et fixe. Le
Bien est la réalité indéfinie, illimitée, sana forme, qui est la
contr;,-partie de cet amour. « L'amour qu'on a pour lui est sans

quand il fait appel au témoignage de « ceux qui ont vu ,.
{IV, 8, 1 ; VI, 9, 4. 9).
La transe mystique est liée d'une maniere étroite a la dialectique platonicienne de l'amour. Elle est l'état momentané et rare
oil le sentiment d'amour est ressenti dans toute sa pureté. Les
caracteres de cet état ont été décrits avec heaucoup de précision
par Plotin, notamment au traité 7 de la oixieme Ennéade {§ 34).
11 est précédé d'une préparation et d'un« arrangementintérieur»
de l'Ame. Cette préparation consi,te a « se détourner des choses
présentes II et a dépouiller l'dme de toutes ses formes ; elle ne
ccnnatt rien, ni bien r,i mal (1 ). Alors peut se produire,par chance,
d'une maniere subite et inattendue, entierement imprevisible et
aoustraite A la volonté, ce que les psychologues de nos jours ont
appelé le « sentiment d'une présence 11 (2). Plotin parle ailleurs
(§31) d'un • choc • qui semble précéder etannoncer cette présence.
Ce mot indique que la conscience est envahie par un état qui
contraste violemment avec l'état antérieur de vide. Le sentiment
subit de ce contraste me paralt etre l'ossature de J'état mystiqne
chez Plotin. Pour en saisir la nature, il faut serappeler que l't.mo
~n état de contemplation mystique est possédée d'amour et de
désir. La préparation intérieure, qui a produit la vacuité de l'Ame,
l'a dépouillée de toute la représentation des objets de son désir,
mais ne l'a pas dépouillée de son amour. L'amour saos nbjet
remplit alors la conscience. 11 semble bien que c'est le contraste
sentí entre l'absence de toute représentation intellectuelle et la
plénitude du sentiment d'amour qui soit la cause véritable du
sentiment de présence.
L'aimé, le Bien, est considéré comme identique a l'amour
lui-mllme; non seulement le mystique atteint l'idéal que recherche
l'amant terrestre « qui veut se confondre avec l'objet aimé »
{VI, 7, 34), mais le Bien Jui-mllme est amour. « 11 esta la fois objet
aimé, amour et amour de soi... Il s'aime ; il aime sa pure clarté; il
est lui-meme ce qu'il aime. » (Vl, 8, 15, 18). De l'aveu meme
de Plotin, il n'y a pas autre chose dans cette « présence II que le
sentiment d'amour lui-meme, a l'état completement pur.
Telle est l'expérience mystique, de nature sentimentale et
supraintellectuelle que décrit Plotin. 11 reste maintenant le
probléme : comment un état rare, exceptionnel, te! que l'extase,
a-t-il pu etre, pour Plotin, la base d'un systeme philosophique ?

mesure ; oui, l'amour est ici sans limites, puisque l'ai!llé lui~

•

meme est sana limites ; sa b&lt;lauté est d'une autre espece que la
beauté ; c'est une beauté au-dessus de la beauté. » (ibid., 32).
L'Ame « habite a découvrir son aimé • {ibid., 31),-este consumée
de désirs, tant qu'elle est attachée a une forme déterminée. Elle
voit les beautés d'ici-bas « lui glisser des mains•, et apprend ainsi
qu' « elles tirent d'ailleurs cet éclat qui circule en elles ,. Arrivée
aux intelligibles, aux idées, elle s'aper~oit que le príncipe de la
beauté qu'elle aime en ces idées « ne doit pas etre une quelconque
d'entre elles ; car il serait une idée et une portion de l'intelligible.
11 n'est point telle forme, ni telle puissance, non plus qu'il
n'-est toutes les ·formes qui sont engendrées et résident dans
Je monde intelligible ... IJ est infini, et, s'il est infini, il n'a p•s de
grandeur... 11 n'a ni mesure, ni figure 11. (ibid., 32).
La méthode qu'on suit pour arriver au Bien, la « prép-..ration •
de J'Ame- qui doit rendre l'amant aussi semblable que possible. a
son aimé, est done une méthode d'abstraction. « Lorsque vous
prononcez son nom ou Jorsque vous pensez a Jui, quittez tout
le reste ; laites abstraction de tout. Laissez ce simple mot : lui.
Ne cherchez rien a ajouter ; mais demandez-vous s'il ne reste
ríen que vous n'ayez encore écarté de lui, dans la pensée que
vous en avez. • {VI,8, 21). Ilfautavant tout « brouiller et efTacer
les contours distincts de l'intelligence 11. (VI, 7, 35).
Une telle préparation aboutit par!ois a cet état momentané de
, stupeur joyeuse , et de « plénitude heureuse » qu'on appelle
l'extase. JI ne faut pas la considérer comme une spéculation
philosophique;elleétait sentie comme une expérience déterm.inée,
ineffable et impossible a reproduire a volonté. Plotin était sujet
a ces états mystiques ; mais ils étaient chez lui fort rares,
puisque Porphyre nous dit que, pendant tout le temps qu'il fut
avec Plotin, celui-ci y atteigrrit seulement quatre fois (V ie de
Pin/in, ch. 23).
Comme l'a fait remarquer lnge, nous sommes tres Join, dans
l' école plotinienne, de ces milieux plus tardifs oil la transe mystique devient une maladie épidémique et un état fréquent. Plotin
n'en parle dans les Ennéade&amp; qu'avec beaucoup de discrétion,

473

{l) Ct. L'ertort vers l'immobilité de la pensée : elle ne veut pas penser
• ~rce 9ue la pensée est un mouvement., et qu'elle ne veut pas se mou-

vo,r •. (§ 35).

(2)

cr. Je mol nopooal«, VI, 9. 4.

�474

475

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

Comment le mysticisme peut.il étre en mtlme temps intellectualiste ? Comment l'état tout subjectif de désir et d'amour
pourrait-il servir a déterminer la réalité, telle qu'elle est en
elle-méme ?
Ce probleme s'est posé d'une maniere tres précise a Plotin.
11 se demande ce qu'est cetélément identique qui, en chaque étre,
indépendamment de son essence, est le Bien. « Abandonneronsnous au désir et a !'ame la solution de la question ? Et, nous
fiant a l'impression de !'ame, définirons-nous le bien par le désirable ? Ne ehercherons-nous pas pourquoi !'ame désire ? Alors
que nous apportons des démonstrations sur la quiddité de cha que
étre, abandonnerons-nous au désir la détermination du Bien ? 11
en résulterait plusieurs absurdités. D'abord, le Bien ne serait
qu'un attribut. De plus, il y a bien des étres qui désirent et qui
désirent des choses difTérentes. Comment décider par le seul
désir si !'une est meilleure que l'autre ? ... Nous ne saurons pas ce
qui est meilleur, puisque nous ne savons pas ce qui est bien. •
(VI, 7, 19).
D'autre part, nous ne pouvons définir le Bien d'une maniere
purement intellectuelle, en disant que c'est l'essence d'un étre,
puísque le bien consiste toujours a se dépasser, a devenir autre.
Ainsi il y a un véritable conflit : nos aspirations subjectives sont
trop incertaines, pour que l'on puisse affirmer la réalité de leur
objet: nos concepts sont trop fixes. « L'on pourrrait, de ce qu'il est
désiré, tirer une preuve qu'il est le Bien; mais il faut encore que
cet objet du désir ait une nature qui justifie son nom de Bien. »
(ibid., 24). « Oui, le Bien doit étre désirable, mais iI n'est pas le
Bien parce qu'il est désirable ; il est désirable parce qu'il est
le Bien.» (ibid., 25).
On voit done ici comment la question se renverse. 11 s'agit de
justifier, et de justifier intellectuellement pour ainsi dire la
dialectique de l'amour. L'extase, qui est au bout de cette dialectique; est une expérience qu\ ne peut, sous peine de perdre sa
portée, étre isolée d'un systéme. Cen'est pas quecette expérience
n'ait sa valeur en elle-meme, sa valeur immédiate. &lt;e Un etre
capable de sentir en venant auprés du Bien le connalt, et il dit
qu'il le possede. Mais (demande un contradicteur), s'il se trompe?.
- II faut que ce soit une image du Bien. qui le trompe ; si cette
image existe, le Bien existera comme modele de l'image qui le
dé~oit ; et, lorsque le Bien survient en lui, cette image trompeuse
s'éloigne. » (VI, 7, 26). Autrement dit,la valeur d'une expérience,
en pareille matiere, ne •aurait étre déterminée que de l'intérieur,
et par l'expérience meme. « La seule preuye que l'on a atteint le

Bien, c'est que l'on reste aupres de lui et que l'on ne cherche
plus rien. » Cette satisfaction pleine et entiére suppose un objet
réel et tangible. Dire que l'on peut éprouver cette satislaction
sans posséder l'objet qui la provoque, cela reviendrait a dire
, qu'on peut éprouver le plaisir delaprésence de son enfant, alors
qu'il est absent... , ou que l'on peut éprouver le plaisir de la
table sans manger ». (ibid., 26).
Mais, si le sentiment de satisfaction qui accompagne l'extase
est une preuve de sa valeur, ce n'est pas encore une preuve en
faveur de sa portée métaphysique. Comment cette expérience
singuliére, qui repose en somme sur une espéce de dialectique du
sentiment et nous éloigne de toute réalité, peut-elle etre en meme
temps celle qui approfondit et consomme notre vision de la
réalité ?
Un tel paradoxe ne peut se résoudre chez Plotin que par une
interprétation théorique de l'expérience de l'extase. Cette interprétation doit étre distinguée avec soin de l'expérience ellememe, et, comme j'essayerai de le montrer, elle en devient tout
a fait indépendante.
C'est la difficulté centrale de la métaphysique plotinienne. En
accumulant les contrastes entre la réalité donnée a l'intelligence
et la réalité illimitée oil se perd l'amour extatique, il semble que
Plotin ait coupé tous les liens qui attachaient la premiére a la
seconde, qu'il ait con~u, par conséquent, la viereligieuseason plus
haut degré, comme radicalement distincte de la vie intellectuelle,
comme étant d'une autre nature qu'elle, et, pour ainsi dire, dans
une autre sphére. 11 serait ridicule, répéte-t-il souvent, de vouloir
!aire servir notre intelligence a déterminer la nature de !'Un.
« Dire qu'il est au dela de l'étre, ce n'est point dire qu'il est ceci
ou cela ;... cette expression ne l'embrasse nullement ; et il
serait ridicule de chercber a embrasser une immensité comme la
sienne. » II faut ml!me bien s'entendre sur le nom d'Un, qu'on lui
donne, et qui, au premier abord, paratt etre un caractére positif.
11 n'en est rien. « Ce nom d'Un ne contient peut-étre rien que la
négation du multiple ; les Pythagoriciens le désignaient symboliquement entre eux par Apollon, qui est la négation de la pluralité. Si le mot un et la chose qu'il désigne étaient pris en un sens
positif, le principe deviendrait moins clair pour nous que s'il
n'avait pas du tout de nom. • (V, 5, 6). (1). Les textes abondent,
(l} Inge a remarqué que, peut-etre, Plotin n'utifüe le mot un que parce
que les Grecs n'avaient pas de symbole pour le zéro. 11 appeJle un ce que Scot
Erigene 1 dans le De divisione naturae, appellera nihil ( The philosophy o/
Plolinus, 11, p. 107-108),

�476

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA PHlLOSOPHIE DE flLOTIN

qui mettent en garde contre tout essai de communiquer avec
l'Un autrement que par une vision et une communion directe.
Pour décrire cette pré,ence, Plotin a recours a la sensation qui,
d'apres les idées antiques, est II la fois la plus immédiate et
la plus obscure, la sensation de contact (VI, 9, 7). « Que paTcourir dans ce qui est absolument simple ? Il suffit alors d'un
contact intellectuel. Mais, au moment du contact, on :li'a
ni le pouvoir ni le loisir de ríen exprimer., (V, 3, 17). Plusieurs
lois aussi, la présence est décrite sous la forme d'une lumiere.
I1 faut se rappeler que, contrairement aux vues d' i\ristote sur
la sensation lumineuse, Plotin a essayé de montrer dans un traité
spécialement consacré a ce point, que la sensation Iumineuse ne
supposait entre l'objet senti et l'organe sentant aucun intermédiaire, et qu'elle était due a une immédiate sympathie de la lumiére intérieure a l'reil et de la lumiére extérieure. Rien n'empeche
done de concevoir la sensationlumineuse comme un contact et
meme une union. « C' est le contact avec cette Iumiere, la ~sion
qu'elle en a, non pas grace a une autre lumiere,maisgrace a cette
lumiére meme qui lui donne la visiou. » (ibid.)
Mais, cont_act, lumiére ne sont que des images destinées

a

mettre en év1dence que,dans cet état, les conditions normales de
la conscience ont disparu. Il n'y a plus une chose qui voit et une
chose qui est vue : « Lorsque l'on voit le Premier, on ne le voit
pas comme diflérent de soi, mais comme un avec soi-m@me. »

(VI, 9, 10). « Plus aucun intermédiaire : les deux (Ame et Dieu)
ne lont qu'un ; tant que dure cetteprésence, aucune distinction
n'est possible., (VI, 7, 34).
Dans la legon précédente, !'Un nous apparaissait comme le
príncipe de la raison, le ferment dela vie intellectuelle. Ici, il nous
apparalt comme le contraire de cette vie, comme le pur irra~ionnel, objet d'une expérience ineITable,que Plotin décrira,quand
il voufüa la décrire, en termes d'expérience sensible, comme
I'objet d'un contact ou d'une vision. L'Un apparaissait la-bas
comme enclos dans un systéme rationnel. lci, il est en dehors
du systemc.
Qu'il y a la une difficulté mtérieure au néoplatonisme, c'est ce
que montre, en toute évidence, le développement historique d1l
systéme. Chez Damascius, le dernier grand représentant du
neoplatonisme grec au VI• siécle, ces deux aspects de la théorie
de !'Un ont fini par se scinder en deux réalités distinctes; audessous du systéme trinitaire des hypostases, constitué par
!'Un, la Vie et l'Intelligence, Damascius aplacé un arriere-fond
du réel, qu'il a relusé a désigner par un autre t rme que par le

477

mot _incffa!&gt;·_e. L'ineITable est définitivement dégagé de toute
relat10n •:ii~•ssa~le avec la pr?cession des hypostases.
. Y aura•~-•! dé¡a, chez. Plotm, cote a cote, ces deux métaphy&amp;qu~s, qu! &amp; "':' son_t dégagées plus tard ; d'une part, une métap_bysique wr~101_1aliste ~ffirmant le caraetére décidément excep,t.i~el du prmc,pe, qui n'est pas plus « príncipe qu'il n'est pas
~c1pe, • su_1vant 1~ 11;ot de Damascius, et une métaphysique
rationnelle ou le pmnCipe entre comme ptemier terme dans 18'
oonstruction de la, réalité i
Puisqu'une pareille conclusion est tres Ioin des intentions
de Plotin! il faut voir comment il a fait lace a la difficulté. II
faut _explii¡uer cette déclaration paradoxale: « Bien ne doit étre
pareil a hn, et il faut qu'il y ait des choses pareilles a lui ,, (V
5, 10) oil., dans la meme phrase, il nie et il affirme la possibilité
de trouver une commune mesure entre !'Un et.les choses. y a-t-il
la autre chose qu'incohérence ?
. Opposons nettement les deux points de vue : le rationalisme
platonicien, c'est l'affirmation de la transcendance de !'Un
mesure .universelle ~es ch?ses, et qui, par conséquen-t, Iem·
hétérogene ; la théor1e-de I extase, c'est l'affirmation de l'imma~ e de !'ame et de_ l'intelligence dans l'Un. La doctrine platollielenne pose un ben de dépendance extérieure entre l'Un et
le multiple ; l'Un est extérieur au multiple comme I'uoité de
mesure ame. choi,es a mesurer ; seule, cette trans~ndance assure
le fonctionnement solide de la raison. L'inunanence des choses
dans l'Un supprime au contraire ces limites.
Or, l_a. doctrin~ propre de Plotin, e' est que la transcendance
platommenne, bien comprise, implique au fond l'immanence
en d'autres termes, qu'il ne peut pas y avoir de continuité véri:
table ~•ns le domaine des réalités spirituelles, s'il n'y a pas
al&gt;~rp~10n de !~- réahté mférieure dans la réalité supérieure. II
ne sag1t pas de 1 1mmanence, tell e que la concevaient les Stoiciens
Asavoir de la circulati~n et de la dispersion du premier príncipe A
lravers les choses, ma1S, tout au contra1re de ce qu'on pourrait
appeler l'immanence ~•~ le transcenda~t, d'une absorption
des choses dans leur pnnc1pe (1). « L'etre qui vient de !'Un ne se
Bépar~ pas d~ lui, bien qu'il ne soit pas identique a lui.,, (V, 3, 12).
• L ame n est pas dans le monde ; mais le monde est en elle ·
~ le corps n'est pas un Iieu pour !'ame. L'ame est dans l'intel~
"!l•nce ; le corps est dans !'ame ; !'ame est en un autre príncipe.

esi

(l) Cf. La bonne discussion d'Arnou, Le DéBir de Dieu, p. 162 sq.

�478

LA PHILOSOPRIE DB PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maia cet autre principe n'a plus rien de dillérent oü il puisae &amp;tre;
il n'est done paa en quoi que ce soit, et, en ee sena, il n'eat nulle
part. Ou sont done les autres choses ? En lui. Done, il n'est pal
éloigné des autrea ehoses, bien qu'il ne soit pu en ellea.,(V,5. 9).
Que la continuité entre les choses spirituelles ne peut pu 6tre
purement et simplement extérieure comme si les choses étaient
rangées le long d'une ligne, e'est un principe absolument général
dans la pbilosophie de Plotin, et nous en avona vu de nombrewc
exemples. Les Ames, par leurs parties supérieures, fusionnent
entre elles et ne font plus qu'une seule Ame. L'Ame elle-m&amp;me
eoineide par son sommet avee l'intelligence, par ce qui, en elle,
n'est plus une Ame. C'est de la meme maniere que l'intelligence
« qui aime » cesse d'étre • l'intelligence qui pense » et entre ea
eommunion avec I Un., Rien n'etit séparé par une eoupure de ce
qui le precede dans la hiérarchie. » (V, 2, 1;. u Chaque ehoae
devient identique a son guide, tant. qu'elle suit ce guide. •
(V, 2, 2).
D'autre part, cette union n'est nullement une confusion et un
mélange, comme si le principe supérieur se perdait dans les cbose1.
• La réalité simple de l'Un, diflérente de toutes les choses qui
viennent apres elle, est en elle-meme, et ne se mélange pas avec
les choses qui la suivent. Elle a d'ailleurs une autre maniere de leur
etre présente. » (V, 4, 1). Cette autre maniere de leur &amp;tre
presente, ce n'est pas de descendre et de se mélanger a elle, maia
c'est de les faire remonter a lui. « Parmi les choses qui viennent
apres le Premier, la seconde se ramene au Premier, et la troiaieme
a la seconde. » (ibid.). e Toutes cboses font en quelque sorte retour
a l'Un. » (V, 2, 1). « Toutes choses sont le Premier, parce qu'ellel
en dérivent. • (ibid., 2).
L'immanence, ainsi comprise, semble etre a Plotin, non pu
l'opposé, mais, au contraire, la condition de la véritable traDlcendance. Toute autre supposition couperait les liens spirituell
qui doivent exister entre le príncipe et les etres qui en sont déduitl.
L'etre déduit, chez qui n'existerait aucune connaissanceintime de
son lien avec le príncipe, se perdrait dans l'infini, comme la
matiere : ce n'est pas une relation puremeot extérieure et
connaissable de l'extérieur qui fonde cette déduction : Il ~•y a
pas des choses et un esprit qui les connatt. Le travail intime ~e
!'esprit n'est pas difiérent de la réalité meme : a la pensée fa1t
exister les etres. » Mais cette connaissance intime du príncipe ne
peut étre qu'une communion avec le príncipe. Elle ne peut
étre que l'extase.
De la, la signification et la portée que Pl?tin donne au phé-

479

nomene de l'e~tase. La forme rare, except.ionnelle, momentanée
IO~s laquel!e d se présente dans l'Ame liée au corps n'emp&amp;ch;
qu elle est 1~tat norm~l et nécessaire de l'Ame et de l'intelligence.
La commum~n ~vec l Un et la pensée du multiple sont, en droit.
~mm~ en f8lt, 1nsé_p~rables. « Est-ce en un temps diflérent que
1mtelhgence .ª. la ~s1on des étres partie par partie, et qu'elle 8
~t!-t autre v1sion {l extase) ? Un exposé didactique présente ces
m1ons co~me des événements ; mais, en réalité, l'intelligence
posse~e touJou~ ~t la ~ensée et cet état ou elle ne pense pas, mais
a de l Un une v1s1on d11Jérente de la pensée. Car. en voyant l'Un
e~e possed~ les étres qu'il engendre ; et elle connatt par 88 eons~
ae~ce ces etres engendr~ qui sont en elJe. Or, les voir, c'est ce
Cf!1 on a~pellc p~nse~ ¡ ma1s elle voit aussi l'Un par cette puissance
~elle-meme qm lm permet de penser. » (VI, 7, 35). (1). Ainsi
1exta_se consomme et féconde la vie spirituelle.
~a1s cet é~t 1;1e supprime-t-il pas, avec toute distinction du
111Jet et de l obJet, la connaissance elle-méme ? « Comment
demande un contradicteur, serons-nous dans la beauté si nou~
De la voyons pas ? C'est que, répond Plotin tant que' nous la ·
voyons comme une chose différente de nous, ~ous ne sommes pas
eneore dans la beauté ; nous ne sommes dans le Beau que si nous
~mmes deven~s leBeau lui-méme., {V, 8, 11). 11 en est comme de
l et.at de maladie et de santé ; la maladie cause des impressions
plus fo~s, et la ~nté est a peine ressentie ; c'est parce que
la maladi~ nous fa1t échapper a nous-méme; la santé consiste,
au eontr~1re, en un état d'union avec notre propre essence.
Ji
v01t l_e sen~ de l'effort fait par Plotin pour unir d'une étroite
aiso~ rat1?nahsme et mysticisme. Au fond, la connaissance
m~tu~ue, n e~t I'.our l~i ~ue l'expérience claire et vivante qui
Batisfa1t 1 asp1rat1on a l umté, c'est-a-dire l'aspiration fondamentale de la ra1son. Cette croyance en l'unité est une notion com~un~; c'est la prés~pposition de toute pensée. (Enn., VI, 5, I) :
l Qu u_ne ~eule et meme chose puisse etre tout entiere et partout
d la foIS, c est la une notion commune; et le mouvement spontané
e la pensée porte les hommes a parler du Dieu qui est en ehacun
de nous... C'.est bien la le príncipe le plus solide de tous... 11 est
~~e a~~éneur au princ!pe ~ui po~e que toutes choses désirent
l' B~en , •Il suffit, pour qu JI so1t vra1, que to utes choses aspirent a
un!té,. qu'elles forment une unité, et qu'elles aient le désir
de 1umté. »
Ce qui est dans les choses doit étre aussi en nous. Comme les

?n

(1) Cf. V, 3, 7.

�480

30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

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                    <text>REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

�290

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

disait-il « voir un homme qui, apres avoir volé le bien d'un ~utre
et avoi; transigé avec le propriétaire véritable, réclamera1t un
dédommagement pour le vol dont il s'éta~t rendu coupable ! 11
Ces gros mots froissaient extremement les hb~raux, et la séance
fut des plus chaudes. « Ainsi, s'écrie M. Méchm, un des orateurs
en vue du partí libéral, ainsi voila déjales possesseurs de terres
d'émigrés traités de voleurs a la tribune ,!_. .. » .
• •
.
•
Ce n'est pas seulement a la tribune qu 1ls éta1ent ~ms1 tra1t~s ,
un journaliste du parti, M. de Martainville, pu~lia u,1:1 arbc~e
félicitant chaudement M. de Puymaurin de la sor~ie qu 11 ve~a1t
de faire, le félicitant d'avoir qualifié les biens nabonaux « b1ens
volés » et d'avoir appelé les choses par leur nom.
Ain;i les passions étaient déj/cl. surexcitées lorsque c~m_menga
la discussion. Elle fut précédée du rapport de la comm1ss10n de
la Chambre, rapport dont le rédacteur fut _M. Pardess:1s, Ce
rapport était favorable et, en général, a~opta1t les ~.onclus10nsdu
projet Martignac, mais ne les adopta1t pas enberement. Par
exemple, M. Pardessus faisait remarquer qu'avec les b~ses adoptées, les émigrés dont les biens aurai?nt été v~ndus anténeu~eme~t
a prairial an III subiraient une lé~1on cons1?érable: Le f_a1t éta1t
exact. En conséquence,il demanda1t une légere_rect1ficatio1:1 da~s
les bases du calcul de l'indemnité. En secon1_heu- _etcec1 éta1t
plus grave - M. Pardessus entendait que 1 mdem~té en 9uestion fut une indemnité de justice et non pas une_mde~mtéde
grace qu' elle fut une restitution et non un cadeau; 11 falla1t, selon
lui, q~e les gens appelés a bénéfic~er _de l'i"I;d,em1;1ité fus~ent le,,
héritiers au moment du décés de l ~migré: s1 l ém~gré é!~1t m~
avant la Ioi, et, au besoin, ses légata1res ; e est-a-d1~e qu_ il prenait
1
absolument le contrepied de l'attitude qu ava~t pnse M. ~
Martignac et qu'il revenait entierement sur la 101 de 1814 qu!,
elle avait été congue dans un esprit absolument opposé. La devajl;
etr; évidemment le champ de bataille.
La discussion s'ouvrit six jours apres la lecture du ~app~rh,
le 17 février 1825 et elle dura a la Chambre des Députés Jusqu 811
15 mars. Des orateurs de la gauche, nous n'aurons pas bea:1coup i!
dire. Le langage qu'ils devaient tenir e~ la ci~constance éta1t_connll
d'avance : ils devaient repousser bien lom cette tentative 'u
dédommagement pour des bommes coupables a _Ieurs Y~~ d
crime et ils devaient aussi demander comment_ Il _se fa1sa1t qu
l'on songeat a faire un pareil cadeau aux ém1gres . seulement,
tandis qu'on ne faisait rien pour les victimes du max1m1:1m, p_oul'!
les victimes du papier-monnaie, pour les Vendéens qm avaie
défendu en France la cause_royale, et, en général, pour tous

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

291

royalistes non émigrés qui avaient cependant aífronlé des périls
autrement graves que les émigrés et qui avaient tous les titres
possibles pour ne pas etre oubliés.
Tels sont les points de vue principaux qu'ont développés
les orateurs du parti libéral, M. Labbey de Pompiéres, M. Méchin,
M. Basterréche, Benjamin Cons'tant, le général Foy.
Le discours de M. Méchin est particuliérement intéressant.
M. Méchin dit que, depuis tres longtemps, les émigrés étaient
indemnisés et que ce n' était pas la peine de les indemniser encone•.
11 rappelait les restitutions commencées en 1802, complétées en
1814, et disait qu'enfin ces émigrés avaient été l'objet de tant de
faveurs, de tant de cadeaux depuis le début de la Restauration,
que, s'ils avaient subi des pertes, ces pertes étaient maintenant
largement réparées. lis avaient eu tous les postes qu'ils avaient
désirés, ils avaient meme éliminé quiconque occupait une fonction a leur convenance. Quels droits avaient-ils done pour venir
maintenant demander une indemnité ? ... Cette indemnité serait
assurément mieux placée dans les poches de ces royalistes non
émigrés dont on parlait si volontiers et dont Basterréche plaida
tout particulierement la cause dans un discours assez intéressant.
« Sans doute, disait-il en parlant des vingt-cinq années de Révolution-car, pour la Chambre de 1825, la Révolution avait duré
25 ans, de 1789 a 1814 - sans doute, il n'y eut dans cette longue
période que trop de jours de malheur et de sang, mais ce n'est pas
aceux qui les virent de loin qu'appartient le droit exclusif de les
déplorer sans cesse, c'est plutót a ceux qui, demeurés en France,
ont été en butte a tous les exces ... )&gt;
Tel fut égalementlelangage du comte de Thiard, jadis lui-meme
émigré, mais, qui par la suite, s' était rallié a fond au Gouvernement
im.périal; son langagedevait, en cette circonstance, prendre un intéret tout particulier. 11 s'éleva vigoureusement contre le projet
de l'indemnité et s'indigna que l'on songeat a donner un milliard
aux émigrés aprés qu'on avait eu la bassesse de donner un
milliard aux étrangers !... Reproche assez naturel et propre
afrapper les esprits, mais faux, attendu que la Restauration
n'a payé le milliard des étrangers que bien malgré elle, et surtout,
atten~u qu'entre le milliard des émigrés et le milliard des étrangers, ~Ya une différence considérable. Qu'est-ce qu'a co-0.té l'in~emmté de guerre aux étrangers? C'est en chiffres ronds 95 milfüm~ de rente que le Trésor fran¡;ais a été obtigé d'émettre pour
suf~e aux ?épenses de l'occupation militaire et au paiement
de _l mdemruté de guerre. Et qu'est-ce qu'a couté le milliard des
émigrés ? 26 millions. Y act-il égalité entre 26 et 95? ... Voila ce que

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

292

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Iaissaient dans l'ombre ceux qui comparaient des choses
différentes.
.
Benjamin Constant pronon~a aussi quelques parol~s d~gnes
d'etre relatées.11 termina un de ses discours par ces mots 1romques
adressés a!'extreme droite: « Si je voulais, dit-il, _boul_ev?rser un
pays je m'y prendrais de la maniere suivante : Je ?1ra1s a dea
hom~es nombreux, actifs, puissants par leur industrie: ::ous n~
pouvons pas, vu les circonstances,vo~s ~isputer vos propnétés, ni
vos droits légaux ; roais nous vous s1gmfions qu~ no~s. regardona
ces droits comme usurpés, ces propriétés comm~ 1llég1bmes. No~
ne vous proscrirons pas, nous ne vous dépomllerons pas, malf
nous déclarons que ne pas vous avoir dépouillés est un scan~ale...
Vous savez maintenant ce que nous pensons : allez en pa~x, ~
apres avoir dévoré nos injures, croyez ~ nos promesses d~ _n altaquer ni vous ni vos biens... Tel sera1t mon langage s1 Je voulais boulever~er le pays. parce que je calcul?r~is que les ~omm
ne se résignent pas plus a etre méprisés qu aetre dépomllés. !'
La contre-opposition de droit~ est, dan~ le dé~~t en quest10
beaucoup plus intéressante a smvre que 1 opp?s1bon d~ gauch
car la contre-opposition de droit? représe~ta1t le vra1 dang
pour le Ministere et pour le proJet_ de 101. C~tte ~ontre-op
sition allait faire appel a des sent~ments qui, meme dans
grande majorité ministérielle, n'étaient p~s sans rencontre~
certain nombre d'adhérents, et on pouva1t se demander 1,1 l
corrections considérables, meme_ le bo~le'~ers~ment compl
qu'elle entendait faire subir au proJet de 101, n alla1ent pas abou
a infliger au ministere un grand échec. .
L'attente ne fut pas trompée. M. Dupless1s-Grenédan -:
en cela, malheureusement assez fidele, d'une notable p~r~1e_ de
Chambre _ se refusa a admettre un seul instant _la lég1b~mté
la dépossession des émigrés et de la vente des b1ens na~10na
C'était un vol, et la Charte elle-meme n'avait pas quahté
sanctionner et pour légitimer un vol.
.
En conséquence de ce príncipe, voici 1~: de La~rencm et M.
Coupigny qui pensent et déclarent que s il y a heu de v~ter
indemnité, elle doit etre pour les acquéreurs, _auxquels l État
fait faire une mauvaise affaire. et auxque.ls Il ~01t, un déd,
roagement ¡ roais, quant aux b1ens e~~-mem1es, 11 n y a q~
seule solution qui soit possible et lég1time, e est de les resti
purement et simplement a ceux auxquels on les a con~s
Peut-etre est-il trop tard pour accomplir une chose auss1 e
dérable ; peut-etre faut-il tenir comp~e. des nombreu~es
qui se sont écoulées. Mais, alors, vo1c1 leur conclus1on. qu

.ª

293

établisse une indemnité, mais qu'on ne la fasse pas payer a l'État,
qu'on ne la fasse pas payer aux contribuables qui, dans leur
majorité, sont innocents de ce qui s'est passé ; qu'on la mette a
la eharge des aequéreurs; ils ont profité de tout cela, c'est a eux
maintenant d'en subir les conséquenees. Ils avaient des propriétés contestables, des propriétés qu'ils ne pouvaient pas
vendre a leur véritable valeur, dans lesquelles ils ne se sentaient
pas chez eux ; eh bien ! on va passer l' éponge, on va
1mgmenter la valeur de leurs biens, légitimer leur possession; on
leur fait ainsi un cadeau considérable, ils doivent quelque chose
en eompensation ; qu'ils payent done les 4/5 de la valeur actuelle
de leurs biens. Ainsi on aura les fonds nécessaires pour l'indemnité, et la justiee sera satisfaite. '
M. de la Bourdonnaye n'a pas manqué de se rallier a ces vues,
et il a fait une critique tres violente du projet de loi ; il a déclaré
que, bien loin de panser les dernieres plaies de la Révolution, ce
projet ét,ait fait pour en ouvrir de nouvelles : il ne voulait yvoir
qu'un moyen de confier a un seul homme - et il visait 1\1. de
Villele - le pouvoir de disposer a son gré de la fortune publique.
M. de la Bourdonnaye aífectionnait les personnalités, surtout
lorsque M. de Villele était en cause. ce Une loi d'indemnité, concluait-il, qui admet que les émigrés ont perdu leurs propriétés, est
une loi antimonarcbique et un attentat contre la sécurité de la
France. »
Enfin, un des orateurs de l'extreme droite qui parlerent avec
le plus de netteté et dont le discours est le plus curieux, est M. de
Beaumont. Beaumont raisonnait ainsi : les acquéreurs et leurs
ayants droit n'ont jamais été un seul instant légitimement propriétaires et ne le sont pas encore ; il est désirable qu'ils le
deviennent. Seule, la volonté de l'ancien propriétaire légitime
peut leur communiquer cette légitimité. En conséquence, il
faudrait faire souscrire a l' émigré, quand il recevra son indemnité, un contrat de vente a l'État du bien pour lequel il est
~ndemnisé. L'État, muni de ce titre, traitera avec l'acquéreur;
11 vendra cette consécration de son droit al'acquéreur moyennant un supplément de prix égal a la différence entre la valeur
'- nalionale et la valeur patrimoniale. Quand tout cela aura été fait,
l'acquéreur deviendra enfin légitime propriétaire ; il aura le
droit, d'ailleurs, d'abandonner le bien qu'il détient et alors l'émigré pourra le reprPndre ou ne pas le reprendre. En tout cas, si
l'_on ~rrive a une indemnité il est indispensable que le mot de restitubon figure dans la loi et qu'elle s'exprime ainsi: « Indemnité
aux émigrés pour leur lenir lieu de la restitution de leurs biens. 11

�294

295

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE !\IILLIARD DES ÉMIGRÉS

Enfin :\L de Beaumont s'est placé a un autre point de vue qu'il
a été étonnant de voir oublié par ses coreligionnaires politiques :
le point de vue électoral.
.
Vous 7ous rappelez qu'il falLtit, p,J:.,r etre electeur du premrnr
colleae
payer 300 fr&amp;.ncs de contributions directes et que, po•u
0
etre él~cteur du second degré, appelé grand collége, dans te
département, il fallait faire partie du quart le plus imposé d'un
département. II y avait done un tres grand intéret, éleétoralement
parlant, a payer de Cortes contributions : or les rentes qu'on
allait servir aux émigrés étaient exemptes d'impots. M. de_ Be~umont voulait que les rentes r~ues par les émigrés en resbtut1on
de leurs biens leur conférassent les memes droits électoraux et les
memes droits d'éligibilité que leur auraient conférés les biens qui
leur avaient été enlevés.
Telles furent les theses principales développées par les orateurs
d'extreme droite. De pareilles manifestations passionnaient les
esprits; elles étaient écoutées d'un coté avec admirati~n, _de _l'~utre
avec stupeur, et si les choses avaient longtemps dure ams1, ti est
difficile de dire a quelles extrémités on en serait arrivé. L~ gauche
était tout a fait dans son role en faisant le plus complet st!ence et
en écoutant avec un redoublement d'attention les orateurs de
)'extreme droite qui venaient demander que l'on punit les acquéreurs, car c'était bien une punition que cette amende des quatre
cinquiemes des biens.
.
.
M. de Villele, il faut lui rendre cet hommage, quand il a senti
que la Chambre se laissaitentratnera dcsextrémitésaussifé'leheu·
ses, n'a pas hésité a barrer le cbemin. On lui a reproché - et. dans
une certaine mesure, ce reproche est fondé - de trop céder a soa
partí. C'est, en effet, un défaut qu'il faut reconnattie quelque·
fois avoir été le sien. Mais il faut reconnattre aussi que, daos tes
cas extremes il savait combattre les siens et les rappeler a la
raison, lorsq~'ils s'en écartaient. Il monta a la tribune apres le
fameux discours de Laurencin et déclara tres nettement que
l'introduction dans le projet de loi de dispositions en contradiction avec la Charte obligerait le gouvernement retirer ce projet de loi, et que la discussion cesserait si on s'obstinait a Y
introduire des clauses en opposition avec le pacte fondam,ental
de la France.
II fut écouté et il ramena de son cóté un certain nombre dedroitiers hésitants. Ajouterai-je - le fait est assei curieux pold'
etre mentionné - que lorsqu'il fit cette intervention a la tri~nt
et que, pour employer une expression moderne, il posa la 11uestioa
de confiance, il se vit reprocher de iyranniser la Chambre,

d'attenter a sa liberté, et ce reproche lui fut fait non pas seolement par son adversaire ordinaire, La Bourdonnaye, mais meme
par des orateurs libéraux, comme Casimir Périer. Casimir
Périer reprochant a M. de Vil1éle d'attenter a la liberté de la
Chambre en empechant celle-ci d'aller a la remorque des folies
de l'extreme droite, c'est un spectacle curieux et qui prouve a
quelles extrémités !'esprit de parti peut entratner un homme !...
Enfin, grace a cette intervention vigoureuse du Gou vernement,
il fut a peu pres décidé que 1a loi ne serait pas modifiée dans ses
dispositions essentielles. Mais ne le serait-elle pas daos plusieurs
de ses articles importants ? C'est ce qu'il reste a voir.
On avait été tres mécontent, en général, dans la droite modérée,
des violences de langage de la Bourdonnaye, de M. de Beaumont.
On en fut tellement mécontentmeme daos ce quenous appellerions
maintenant &lt;&lt; le centre droit », qu'une certaine disposition s'y
manifesta a faire cause commune avec la gauche. Toujours est-il
que deux députésde laSeine, M. Mestadier et M. Breton, notaire
parisien, jugerent nécessaire de prendre la parole au nom des
royalistes non émigrés et de soutenir que, en opposition avec
les violences ordinaires de la Bourdonnaye, Laurencin et de
Beaumont, il ne fallait pas penser a autre chose qu'a une libéralité et a une libéralitéqui devrait etre modeste, car les royalistes
non émigrés avaient affronté des dangers plus graves et avaient
subi des pertes plus considérables que les royalistes émigrés. En
conséquence, ils déposerentun amendement en vertu duque! il ne
pourrait etre alloué a aucunémigréplus de 10.000 francs de rente,
et le fonds a y consacrer devraitetre limité non pas a 30 millions,
comme dans le projet gouvernemental, mais a 10 millions, et
cela en rente 5 °/0 , attendu qu'il était injuste, affirmaient-ils,
de faire contribuer les royalistes non émigrés a la réparation
du mal qu'avaient subi les émigrés. Cet amendement fut
d'ailleurs facilement rejeté.
La question br0lante du droit des héritiers ex tune ou des
héritiers ex nunc donna lieu a de tres vifs débats. Le président
Chiffiet, qui s'est surtout spécialisé dans l'étude de cette partie
du projet de loi, réussit a faire passel' l'amendement, que le rapporteur, d'ailleurs, avait déja proposé, par lequel l'indemnité
devrait aller aux héritiers au moment du déces et non pas
aux héritiers actue1s. Il déclara que la loi de 1814 était
~upable d'avoir conservé trop de ménagements pour les
1dées révolutionnaires, que maintenant les circonstances étaient
changées, qu'il fallait effacer toutes les traces de la Révolution,
rentrer dans le droit, et, par conséquent, ne reconnattre comme

a

�296

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

époque déterminant la dévolution de l'indemnité que l'époque de la mort naturelle ; rl'ou cette conséquence que les
émigrés morts antérieurement a la présentation de la loi d'indemnité avaient du conserver jusqu'a leur dernier soupir une confiance inébranlable dans une restitution prochaine : que si, par
hasard, ce sentiment avait été absent de leurs esprits, ils auraient
péché gravement contre la royauté et contre la justice, ils
auraient commis un oubli impardonnable, meme crimine!, du
principe sacré de la propriété, base conservatrice de la société
tout entiére.
D'ou cetle conséquence grave que de ces biens a leur revenir ils avaient pu, a bon droit, disposer par testament.
Un amendement qui fut aussi tres discuté fut l'amendement Duhamel. II consistait en ceci : ajouter au projet de loi
un article en vertu duque!, pendant une durée de cinq ans, tous
les actes translatifs de propriété d'un bien national a un ancien
propriétaire seraient enregistrés moyennant un droit fixe et
invariable de 3 francs. II s'agissait évidemment de développer le
plus possible ces restitutions qui, au fond, étaient bien le but
essentiel que se proposaient les défenseurs des émigrés. Étant
données les discussions antérieures et l'état d'esprit qui régnait
d ans les parties extremes de la Chambre, cet amendement semblait
impliquer que l'indemnité elle-meme ne terminait ríen et, qu'apres
elle comme avant elle, il y aurait toujours des propriétaires dépossédés ayant droit de se plaindre et des acquéreurs se sentant
mal a l'aise, peu confiants dans leur propriété. Les orateurs
de la gauche, et Benjamín Constant notamment, ne manquerent pas de souligner ce caractére de l'amendement ; ils y mon·
trerent le véritable but de la loi, qui était de faire rentrer les
émigrés dans leurs biens. Sur quoi, M. de la Bourdonnaye,
enfant terrible du partí, comme toujours, s'écria qu'en effet c'était
bien cela, que le seul moyen de satisfaire la justice, c'était de
remettre les classes de la société dans l'état ou elles se trouvaient
avant la Révolution. Le Gouvernement était peu partisan de
l'amendement, mais il sentit la Chambre tellement décidée A
marcher de ce coté, qu'il n'osa pas, cette fois, s'y opposer et le
Iaissa voter.
Quant a l'amendement Hay, ce n'était que la reproduction
pure et simple de l'article premier de la loi du 5 décembre 1814.
IJ disait en substance qu'il serait interdit de rechercher toutes
décisions administratives, tous jugements rendus, par l'effet
desquels les biens confisqués nationalemcnt auraient été aliénclf
et transmis a leur propriétaire actuel. Cela signifiait que, sans

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

1

doute, il y avait eu, pendant la Révolution, beaucoup de ventes
de biens d'émigrés qui avaient été faites contrairement a la
légalité révolutionnaire elle-meme, sans les formalités requises,
sans avoir été publiées a )'avance, par exemple, sans que les •
amateurs pussent s'y présenter, des ventes qui avaient été, en
réalité, des transmissions presque gratuites de biens nationaux :
mais que, depuis, le temps avait paEsé, et qu'il fallait maintrnant renoncer a se prévaloir de ces irrégulariLés. La loi de 1814
avait imposé silence sur ce point, attendu que, si on voulait se
livrer a ces rechercbes, c'était un incendie général qu'on
allumerait dans la France entiére. II s'agissait, sur la proposition de Hay, d'introduire, dans la loi de 1825, un article confirmant I'article premier de la loi de 1814. M. de Villéle y tenait
beaucoup, mais, encore cette fois, il ne fut pas assez fort pour
imposer a son parti cette mesure de sagesse et de précaution, et
l'amendement fut rejeté.
Enfin, !'ensemble de la loi fut voté le 15 mars 1825, a la Chambre des Députés, par 259 voix contre 124, minorité considérable et
qui indique a quel point la violence de !'extreme droite avait
rejeté vers les libéraux une notable partie de la droite modérée.
La discussion a la Chambre des Pairs fut intéressante aussi.
Dans cette Chambre, qui était en général beaucoup plus libérale
que la Chambre des Députés, des orateurs, intéressés eux-memes
au succés de la loi, parlerent néanmoins contre elle, en raison
surtout de l'espéce de guerre qui avait été déclarée, pendant la
discussion a la Chambre des Députés, aux acquéreurs de biens
nationaux. Tel est le cas du duc de Broglie qui dit rejeter
la loi, précisément parce qu'elle avait transformé, grAce aux
modifications récemment subies, une indemnité de grace en
une indemnité -de droit strict et qu'elle avait, pour ainsi dirc,
voulu enfoncer les racines de la loi dans le droit, dans la légalité.
Et tel fut aussi le point de vue auquel se placérent. des hommes
comme le duc de Choiseul el le duc de Barante.
Chateaubriand, qui s'était tu en 1824, parla, en 1825, contre
la loi et le fit dans un discours plein d'antithéses, verbeux et
déclamatoire. Un de ses grands arguments étaitcelui-ci: On allait
créer, a propos de cette indemnité, un nouveau fonds de rente,
ce 3 °lo dont il s'était toujours déclaré l'ennemi implacable.
On allait créer un 3 °/0 d'émigrés qui ne tarderait pas, par le vice
de son origine, a devenir un 3 °/onational et qui serait en butte a la
défiance dont on avait autrefois írappé les biens nationaux:
11 ne fut pas difficile a M. de Villéle de réfuter un discours a~ss1
creux. 11 réussit également a déterminer la Chambre des Pairs,

�298

299

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

a fin d' éviter un conflit, a se résigner a la plupart des changements,
meme facheux, que la Charnbre des Députés avait introduits dana
le projet, l'arnendement Duharoel, dont la Chambre des Pairs ae
voulait pas, le droit des héritiers au moment du déces, dont elle ne
voulait pas non plus ; elle se résigna, sur la demande du Ministere, a les voter ;mais en revanche, M. de Villele tint absolument
a ce que la Chambre des Pairs rétabltt cet amendement Hay,
nécessaire a la paix sociale, que les Députés avaient si malheureusement écarté. Il fut done décidé qu'aucune des disposiüons
de la loi ne pourrait préjudicier aux droits acquis avant la publication de la Charte et maintenus par la loi du 5 décembre 1814.
M. de Villele espérait avoir assez d'action sur la Chambre basse
pour la déterminer a changer son vote sur ce point.
C'esi ce qui arriva en effet. Les orateurs d'extreme droit.e,
comme Duplessis-Grenédan, de la Bourdonnaye, s'épuiserent
en vains efíorts pour !aire rejeter l'amendement. DuplessisGrenédan développa en vain cette idée que, l'admettre, c'était
sanctionner tous les crimes de la Révolution, y compris
celui qui était a ses yeux le plus grave, la mort du duc d'Enghien.
Une majorité se forma pour accepter Vamendement et !'ensemble fut voté, le 7 avril, par 221 voi.'C contre 130, minorité toujours considérable.
Il faut constater, comme l'ont fait unanimement tous les hi&amp;toriens de la Restauration, que l'avenir a donné absolument
raison au Gouvernement contre les diverses oppositions am,quelles il s'était heurté, et que la loi de 1825, loi injustem.eat
impopulaire, a été bienfaisante et utile pour tout le monde. Elle a
été favorable aux anciens propriétaires, qui ont regu un.e somme
assez importante; elle a été plus favorable encore peut--etre aux
nouveaux détenteurs qui ne jouissaient que d'une propriété dépréciée. Lorsque la loi eut été votée, et lorsque tout parut dit sur oe
sujet brulant, les biens ci-devant nationaux retrouverent leer
valeur et ils furent, si je puis m'expriroer ainsi, patrimonialiséa.
L'opinion et le marché cesserent demettrela différence maintenue
jusqu'alors entre un bien national et un bien patrimonial.
Quant a !'ensemble du pays, il a beaucoup profité de la toi
de 1825, par le seul fait que la rivalité, la guerre sourde &lt;¡ai
mettait aux prises deux parties de la France, s'est trouvée tet'minée. Ajouterai-je que !e Trésor public, l'enregistrement, s'ea
sont bien trouvés a cause du surcro1t de valeur qu'a obteau,
groce a cette mesure, une tres notable partie des biens ?...
Tout le monde eut done a se féliciter du succes de la loi de 1825,
Mais tout le monde n'eut pas a s'en féliciw également. Les

indemnisés, il ne faut pas se le dissimuler, n'ont pas regu, il s'en
faut de beaucoup, une valeur égale u celle dont ils déploraient
la perte. On avait estimé leur capital a 997.819.000 francs : en
chiffre rond, un milliard. Mais quelle avait été la valcur en temps
normal, par exemple avant la Révolution, des bien-s confisqués
non seulement sur les émigrés, mais encore sur les déportés et
les condamnés ? Ce chiffre, qu'il est impossible de déterminer,
a'élevait incontestablement fort au-dessus de ce milliard qu'on
allait leur servir. L'ancienne aristocratie et la partie de la nation
qui, sans appartenir a cette aristocratie, a été victime des memes
événements, sont tres loin d'avoir été indemnisées totalement.
De plus,dansleseinmeme de cettecatégoriequiétaitindemnisée,
les uns ont regu beaucoup, d'autres ont re&lt;;u extremement peu.
Dans le chapitrc I, en effet, ou furent compris les anciens
propriétaires n'ayant ríen recouvré de leurs biens vendus, il y
avait deux sections : la section I comprenant les ventes faites
&amp;Tilc indication du revenu de 1790, e' est-a-dire les ventes postérieJres a Prairial an III. Ces ventes-la ont été faites de fagon trés
désavantageuse, mais la trace meme qui restait du revenu
de 1790 suffisait pour que, avec la base de calcul adoptée par la
loi, l'ancien propriétaire regut une indemnité a p-eu prés semblable
acette valeur. Les gens qui ont eu la chance de n'avoir eu leurs
biens vendus que postérieurement a Prairial an III n'ont done pas
eu beaucoup a se plaindre. Mais en revanche, ceux qui ont eu la
makhance d'etre compris dans la section 11 du chapitre 1 Y,lntes antérieures ñ Prairial an III, done sans mention du revenu
~ 1790-n'ont pas pu tenir 1ememe Jangage et ces gens-la précisément étaient la tres grande majorité. Tous ceux dont les biens
ont été vendus .au cours de l'an II et de l'an III n'ont pas
r~u, sauf pour une tres faible partie, la valeur de ce qu'ils
avaient perdu. On a calculé leur indemnité sur le prix d'adjudication, converti en valeur réelle, mais ces adjudications
étaient faites, la plupart du temps, sans enchérisseurs, pour des
Prix tres modiques, par des gens qui étaient aux aguets pour
écarter les compétiteurs et pour se faire adjuger les biens a tres
has prix. De plus, les biens vendus en l'an II et en l'an III avaient,
été disséminés entre des quantités de petits acquéreurs ; leul'S
anciens propriétaires n'ont guére eu la chance, que d'autres ont eue
quelquefois, de pouvoir 'l'acheter quelque chose de leurs biens : et
le has prix des ventes faites a leur débitant a pesé sur leur indem-

1

nité.
On pouITait citer bien des chiffres qui prouveraient cett.e

&amp;9Sertion. Je me bornerai a citer un -seul exempie qui est typique.

�300

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une demoiselle de Saint-Simon, fille et héritiére d'un émigré du
départcment de la Gironde, avait une grande propriété qui fut
vendue en Messidor an IY et qui, par conséquent, semblait devoir
bénéfider de la clause relative aux hiens vendus postérieurement
a Prairial an 111. Pour son roalheur, diverses circonstances
faisaient que cette vente avait été retardée outre mesure et
qu'elle avait été commencée avant Prairial an IIT ; or, il était de
n':gle que, quand une vente avait été commencée sous l'empire
d'une loi, elle continuat a ctre régie par cette loi, quand bienmeme
des mois et des années se seraient écoulés dans l'intervalle. Grace
a cette disposition, M11e de Saint-Simon a done été liquidée dans
la section 2 du chapitre I au lieu de l'ctre dans la section 1 du
chapitrc l. Et v«;&gt;ici en chiffres la différence que cela faisait :
si elle avait eu la bonne fortune d'etre assimilée a ceux dont
les biens avaient été vendus postérieurement a Prairial an 111,
elle aurait du, d'apres le revcnu de 1790, toucher 178.460 francs
CD rentes. ~iais elle n' re~ut que 60.559 francs, soit une différence
de 118 000 francs, résultat du retard, bien involontaire de sa part,
qu'avait suhi la vente de son bien.
Cette différence entre les valeurs, suivant la section dans laquelle
était liquidé l'émigré, se retrouvea chaque page decette histoire.
Aussi est-ce en prévision de cette inégalité qu'on avait, d'un
commun accord, introduit dans la loi cette modification qu'au lieu
de mult,iplier le revenu de 1790 par 20, on le multiplierait seulement par 18, afín de faire de la difCérence un fonds commun qui
serait distribué pour atténuer leurs pertes aux émigrés les plus
maltraités par l'e!fet des dispositions de la loi. Cette idée était
!'lnge et, si elle avait été exécutée, il est tres possible en effet que ces
grandes inégalités eussent été non pas supprimées complétement,
mais un peu atténuées. Malheureusement pour les émigrés; le
íonds commun n'a jamais eu lieu. Les opérations de la liquidation
ontété longues,elles se sont prolongées pendant plusieurs années,
si bien que la Révolution de 1830 est arrivée avant que la liquidation f0t terminée et, alors, on est meme revenu sur certaines
des dispositions tout a fait expresses de la loi de 1825. CeLte
loi était formelle ; elle disait que 30 millions de rente étaient
aífectés a l'indemnité des émigrés, que ce chifíre était définitif et que jamais, ríen, n'y serait ajouté. On n'avait pas pensé
a dire dans la loi, tellement la chose paraissait invraisemblable,
que rien non plus n'en serait retranché. On n'avait pas prévu la
Hévolution de 1830.Maisquand elle se fut produite, il fut ünp&lt;&gt;Ssible a la l\lonarchie de Juillet de continuer desliquidations desti·
• nées a protlter a des ennemis politiques. Alors intervint la loi du

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

301

5 janvier 1831, en vertu de laquelle 3 millions de rente, sur ces
30 millions qui n,'avaient pas encore été atLribués, furent retirés
de l'indemnité des émigrés et furent affectés aux besoins de
l'État qui les négocierait au fur et a mesure de ses nécessités.
Une autre annulation de 900.000 francs de rente fut encore
prononcée, si bien qu'en définitive, la somme de rente qui a
él é ailouée aux victimes des confiscations révolutionnaires n'a pas
été de 30 millions, mais a peine de 26 millions.
En calculant au pair ces rentes 3 0/0 qui ont été allouées aux
anciens dépossédés, on arrive non pas au chiffre fatidique d'un
milliard, toujours cité, mais au chiffre de 866 millions. Cela si l'on
compte la rente au pair;mais elle n'était pas au pair, il s'en fallait
de beaucoup ; supposons que ces rentes aient valu, au moment
ou elles ont été distribuées, a peu pres 80 francs (et ce chiffre est
supérieur a la réalité), ce ne serait plus alors un capital de
866 millions qui aurait passé áux anciens propriétaires, maif,
693 millions, et c'est a ce chiffre qu'il convient de réduire le •
fameux milliard.
On peut dire que ce ne fut pas acheter trop cher la pacification
générale de laFrance, l'augmentation de valeur dusol, qui fure,1t
les excellents résultuts de cette loi de 182ó. Si elle a été et si elle
est encore impopulaire, c'est surtout aux yeux de gens qui nt&gt; se
sont pas rendu compte, d'abord du peu qu'elle c0tita a la France,
et ensuite du bien qu'elle lui procura.

�LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LBS NO_R MANDS

303

tate anglo-saxon. Pour Edelestand Du Meril, iI n'y a aucun

La Conquete de l' Angleterre
par les Normands
Cours de ll. H. PRENTOUT,
Proftsseur d'histoire de ,','ormandie ó l'UniversiU de Caen.

La Tapi1serie de Bayeu:x (&amp;uite)

Cherchons par une autre méthode la date et dcmandons-nous
si nous pouvons savoir quel est l'auteur de cette reuvre.
Il y a longtemps que l'abbé De la Rue a remarqué certaines
particularités qui trahisscnt une participation anglo-saxonne
a la Tapisserie, ce qu'il appelait, inexactemcnt, des expressions
anglo-saxonnes : /Elfgyva, Wadard et Ceaslra. C'était un des
argument.s qu'il invoquait pour rejeter l'attribution traditionnelle a la reine Mathilde. L'un de ses contradicteurs n'avait pas
de peine a luí démontrer qu' iElfgyva et Wadard sont des noma
propres et non des termes désignant une dignité.
Edelestand Du Méril, dar¡.s ses Éiudes sur quelques · poinl8
d'archéologie et d' hisfoire liitéraire, parues en 1862, a repris la these
anglo-saxonne que les archéologues anglais n'avaient pas rejetée,
mais qu'ils n'avaient pas non plus développée ni précisée.
Malheureusement, il y a melé des diatribes contre tous ceux
qui s'étaient occupés de la Tapisserie ; il a employé des argumenta
singuliers qui se retournent souvent contre sa these ou bien des
exagérations bizarres, reposant sur des étymologies tirées par les
chevcux, qui ne sont elles-mcmes que des calembours savants.
Wadard est un éclaircur anglo-saxon (au service de Guillaume) 1
Wad, aller ; ar, en avant. Vital est un cspion, Wil signifiant
apercevoir et al tout !!! Turold est une dénomination aoglosaxonne ; Turold est l'homme des aociens jours. Ces étymologiescalembours, ce parti pris de ramener a des dénominations
anglo-saxonnes des personnages incontestablement normanda
nuisent a quantité de fines remarques sur le latin de la légende,
accompagnant la Tapisgerie, mauvaise traduction latine d'un

raaeignement a tirer de la Tapisserie ; tant au point de vue
archéologique qu'au point de vue historique, elle n'a aucune
wleur. 11 se donnait ainsi la joie de se moquer des anliquaires
des archéologues bajocasses, municipaux comme il disait, dont
qoelques-uns pourtanl tels que Pluquet et Larnbert étaient des
bommes de valeur.
Il est dangereux d'avoir trop d'esprit quand on fait de l'archéolofJie ou de l'histoire. Pour mett,e en reuure les connaissances
atdtiologiques ou hisloriques le bon sens suffit ; l'esprit invite au
peradoxe et a l'hypercrilique. Or, il est plus facile d'abuser de
la critique, de faire de l'hypercritique que de s'en tenir a la
critique, plus facile de tout nier que rle distinguer le vrai du
f1mc, le hon argument du mauvais. Edelestand du ~eril n'a eu
que trop d'éleves de notre temps.
·
Relenons de ses arguments ceux qui valent : l'orthographe
dt Gyrlh, y ayant le son eu. l'emploi du '-i.J,
Aux remarques de l'abbé De la Rue et d'Edelestand Du Meril,
Travers ajoutait les formes Bagias, prononcez Bayas, Wilgelmus;
certaines graphies telles que celles que l'on peut relever dans
ces mots : Eadward Hestinga.
M. Levé a vu la une persistance d'une influence saxonne a
Bayeux. On lui a répondu que c'était Caire un sort inattendu aux
Slxones Bajocassini, a l'Ollinga Sa.xonia. Je sais mieux que
personne que l'Otlinga Saxonia n'a plus laissé de traces a partir
dt 860 ; j'ai cru et crois encore qu'elle est autre chose que le pays
dtaSaxonesBajocassini (1), mais je crois que le pays de Bayeux
• con~rvé longtemps une certaine originalité ethnique.
lla1s on peut aller plus loin que du Méril et dire que les proc6d~ °:1emes de composition décorative en usage dans la
~ªP!SSer1e révelent l'imitation d'une reuvre anglo-saxonne :
aDBl les arbres encadrant les différentes scenes, dans les
bo~rt:S, les représentations de la vie des champs, sujet alors
baité dans les manuscrits anglais (2). Ajoutons-y les scenes imitées
afables d'Ésope: celles-ci, nous l'avons vu, n'ont été connues
• ·Moy_en Age que par une traduction latine, puis par une
traduction anglo-saxonne faites au temps du roi Alfred.
Peut-on prétendre que l' inspiralion meme est anglo-saxonne ?
la(~) Et j'afflrme aussi qu'on ne 3aurait placer cette Otlinga Saxonia sur
rive g-a~che de !'Orne_ d'apres 1;1ne élymologie qui rerait dériver ~terville
~~avilla, étymolog1e contra1re a toutes les lois de la philologie et
t\""8J.ªr tous les romanisles.
( ) • Sauvage,.dan~ Je compte ren(lu du livre de l\. Levé, a !ait d'autres
remarque:; d11 meme genre.

�REV\JE DES COURS ET CONFÉREN«:58

On a dit que l'auteur de la Tapisserie avait ménagé l'amour•
propre anglo-saxon; nous avons noté qu'Harold a genou:t d~
Wace, lorsqu'il prete le serment, le prete debou~ d!ns la Tap1ssene.
Quand Harold fait l'expédition de Br?tagn~, 11 tire du s~bl~. lea
Normands enlisés, scene vécue, ma1s qm donne de lu1 l id•
d'ün homme fort et obligeant. C'est ainsi que le dépeint encore
Orderic Vital. Le chef anglo-saxon est, nous l'avons npté avec
:M. Lanore, appelé Haroldus rex depuis son couronnement jusqu'~
sa mort, titre que Wace, qui voit en lui un usurpateur, ne hu
donne pas, mais que tui accordait Guillaume de Poitiers, panégy•
riste du Conquérant, et ceci flte toute valeur a la remarque(l),
Les brodeurs anglo-saxons étaient renommés au temps ~e la
Conquete. Un texte formel nous parle de cette réputabon _i
cet art était aussi, remarquons-le en passant, un art scandr•
nave ; il y a des broderies bistoriques en Norvege.
Admettons done une main-d'reuvre anglo-saxonne (2). Ccpen
dant, les savants bajocasses - et Travers a ~epri~ ce
tradition - remarquent le role considérable qu~ Joua1t _ da
la Tapisserie l'éveque Eudes ; il béni_t _le repas, 11 se _tie~t
la droite de Guillaume dans le conseil, 11 est dans la bata1Ue, il
jette au milieu de ses soldats un instant débandés : Episco
conforlalpueros. (Fueros, il y a unéquival?ntendanois,_g~rgons po
diresoldats.) Comme le remarque je ne sa1s plusquel critique réce
M. Levé, je crois, et avant lui M. Lanore, Eudes est l'éveq
-episcopus; on ne le nomme meme pas toujours ; ?n savait q~'
seraitreconnu. D'autrepart, lesarchéologues angla1s, relevantl
reur commise par l'abbé De la Rue qui voyait, dans Wada
un chef de la garde ducale, avaient retrouvé Wadard dans
Domesday-Book et noté qu'il figure dans ce cadastre de l'Angl
terre dressé en 1086, comme un vassal, un homme qui «tient • d
fiefs del' éveque.
A ces arguments, j'en ajoutai un autre dans mon Caen
Bayeu:r.: Vital, dans la Tapisserie, commande les éclaire
chargés d~ reconnattre l'armée anglaise. Or, dans le Livre !'1
de l'évcché de Bayeux, on voit un Vital ten~nt des i:na1_
de l'éveque qui avait a Caen des droits étendus. C est UD fa1t
d'attention que les rares personnages non célebres qui figu
dans la Tapisserie sont des gens de l'éveque de Bayeux !
(1) Et ccci ne saurait autoriser :'l"'dire que la Tapisserie est • lo
do la chute de !'indépendance saxonne •• écrit par • un clerc saxon •
a,, 1\ dr.mi &lt;fusimulé par nécessité ses sentiments intimes ,, comme
dit M. Sauvage dans le compte rendu du liVTe de M. Levé.
(2) Commeje l'avais déj ,i fait dans la l" édition de mon Caen d Ba,
1909.

LA CONQUiTB DE L'ANGLBTERRB P4R LES NO~DS

306

De quelques-unes de ces remarques, Travers concluait que
t,te ceuvre a été exécutée dans le comté de Kent par des

art.istes" saxons, pour Eudes de Conteville, par ses ordres et
~•apres ses inspirations. Elle est done contemporaine de la
Conquéte et due a l'un des témoins et des principaux acteurs
i)e la glorieuse épopée dont elle rappelle les épisodes a la postérité.
Travers avait meme essayé de préciser la date de fabrication;
vie d'Eude! de Bayeux, si on l'envisage dans ses rapports avec
Guillaume, se divise en trois périodes : amitié avec le roi qui
le comble de faveurs, le fait éveque de Bayeux, comte de Kent,
Jui confíe le gouvcrnement de l'Angleterre; puis, rupture lorsque
l'éveque voulut jouer un role plus considérable encore, devenir
pe : Guillaume le fit alors enfermer a Rouen ; il ne ful libéré
u'apres la mort de son frere, et ce serait a cette époque, apres
1088, qu'il aurait fait exécuter la Tapisscrie. Eudes, brouillé avec
le Conquérant, Eudes, comte en Anglelerre, a bien pu, en effet,
inspirer cette reuvre.
Cependant contre l'attribution al' éveque Eudes, M. Edelestand
Du Méril a invoqué un argument que l'on s'atlendrait plutot a
voir invoquer .contre la reine Mathilde ou l'lmpératrice. (Si
l'abbé De la Rue ne l'avait pas invoqué contre l'attribution
la reine )lathilde, c'est précisément qu'il l'attribuait a une
1utre femme, sa petite-fille, l'lmpératrice.) Cet argi.lment est
i que j'appellerai l'argument de la pudeu:-.
C'est un senliment qui, pour traverser une crise a l'heure actuelle- dumoins 11. Marcel Prévost nousl'affirme, - est unsen:timent relativement récent. Le :\foyen .'\ge ne l'a point connu. Les
chapitcaux des cathédrales représentent parfois des scenes qui
11B sont point infiniment plus chastes que celles de la Tapisserie.
Blles passaient pour édifiantes. On voulait inspirer l'horreur
do vice en le montrant dans sa Jaideur. Ainsi,les Spartiates montnient a lcurs fils des llotes ivres. Le Moyen Age, on l' offl&gt;lie trop,
a'est que la suite de l' Antiquité ; c'est une .\ntiquité chrétienne
ou christianisée. L' Antiquité a ignoré la pudeur, je ne dis pas la
ehaslelé, ce sont choses différentes. Dans certain manud de
morale du x1ve siécle composé par un noble seigneur pour ses
filies, il leur raconte des histoires que des bommes un pm délicats
ne sauraient se dire au ourd'hui.
N'oublions pas q uJ la Tapisserie était encore exposée dans la
eathédrale au xvmesiccle ! La pudeur-je ne dis pas cela pour en
diminuer le mérite, bien au contraire - me paratt etre une fleur
délicate de la civilisation ; tres probablement, elle est née du
ehristianisme, mais le fruit fut tardif. )lon mattre et ami Sei22

�REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES
306
gnobos me disait unjour, que le grand siecle chrétien: c'était le
xvine siecle, je dirais volontiers, le xixe ou le xxe ; le triompbe de
la pudeur est également chose récente. L'argument qui rcfuser~it
l'attribution de la Tapisserie a la reine Mathilde, a l'lmpératrice
ou a l'éveque Eudes pour raisons de convenance ne por~ pas _(1).
Une autre théorie avait été, il y a quelques années, 1magmée
par un savant allemand et qui est tres proche de celle soutenue
par M. Travers. Reprenant, lui aussi, une remarque faite par une
archéologue anglaise, miss Strickland, il attribuait la Tapisserie
a Turold qui y est figuré. Ledocteur Tavernier, en de nombreux
articles sur la Chanson de Roland, s'est effo1•cé de prouver que
l'auteur de cette geste était un Normand, l'éveque Turold de
Brémoy qui fut le successeur d'Eudes. II n'hésita pas a lui_ attribuer aussi la Tapisserie. 11 a donné un argument qm m'a
beaucoup frappé, c'est que Turold aurait signé son reuvre, daos
ce cartouche ou est représenté un personnage que les archéologues
anglais ont pris souvent pour un nain, un bouffon. Récemment,
on s'est demandé si le cartoucbe ne désignait pas plutot le Normand appuyé sur sa lance que le nain qui tient les chevaux. Tave~nier pensait que le cartouche encadrant le nom de Turold d~•·
gnait plutot le nain qui, d'ailleurs, n'es~ peut-etre ~as un 1;1a1n,
mais un bouffon de Cour, un trouvere; 11 peut auss1 y avo1r la
un effel de pen:pective voulu.
Tout est dit sur la Tapisserie ; tout est dit aussi sur la Chanson
de Roland, et si intéressantes que soient les suggestions de
Tavernier, dont la conversation était plus intéressante que les
articles ! tout ce qu'il a dit avait déja été indiqué. En ce qui
conccrne la Chanson de Roland, Gaston Paris avait dt\ja remarqué qu'ellc avait df.t etre composée sur les frontieres de la
Normandie et de la Bretagne. Léon Gautier angevin, mais n6
en Normandie, la revendiquait pour un Normand de la Conqu&amp;te
qui l'aurait composée en Angleterre oil se trouvent tant ~~an~

________ _...,......,~ ......,.-;ii,,

( 1) Cert.aines des scénes les moins ebastes &lt;1;e la bord ure - i1?-férieure deli
Tapisserie paraissenl représenterdes ~erriers dansant. m1mant _une ~
de pyrrhique, frappant sur leurs bouclie_rs avec !eurs baches._ Cec1 pourru•
etre une reproduction d'une scene cla_ss1que, putsque _les anciens. ont conJ?•
des danses analogues. Mais qu'on_ las? le De geslis ,Herwardi Saxonu.
ouvrage légendaire composé a la glo1re d Hereward dans 1 abbaye de Crow,-•:::
au xn• siécle, on y voit le béros de ce poeme, suryenant pendant une, orgie
les guerriers normands et leurs compagnes sont 1vres. Un jongleur s en allaiL
chantant, se moquant de la race des Ang)ais, _et• incompositos quasl
nos fingens saltus. , Les Normands attr1bua1ent done aux Anglo-Saxo!19
danses de ce genre, d'ou leur pr~en_ce dans la Tapisserie. Je ne cro';8 ~
qu'on ait donné jusqu'ici d'explication de ces danses, de ces scenes d O•e-•
Lambert a Hé accusé de le.5 avoir biaginées.

ans,=

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

307

crits de la Chanson. II y a enfin le vers final de la Chanson :
Ci falt la geste que Turo!dus declinel.

Ce vers, rapproché des faits que je viens d'indiquer, nous
semblerait assez clair, mais les romanistes, gens plus difficiles
que nous a contenter, déclarent que l'on ne sait pas ce que veut
dire Décliner et que, par conséquent, le dernier vers de la Chanson ayant un sens que l'on ne peut préciser, on ne saura jamais
quel a été le role de Turold dans l'élaboration de la Chanson, ni
par conséquent l'exacte origine de celle-ci.
M. Bédier ne rejette pas l'hypotbese du D' Tavernier ; elle
lui paratt intéressante. M. Bédier, qui s'est surtout attaché a
prouver l'unité de composition de la Chanson, n'était pas fáché
de connattre le poete qui l'avait composée (1).
(1) Tavernier s'est donné beaucoup de mal pour édifier une biographie
de Turold, év~que de Bayeux, successeur d'Eudes, que l'on apj:&gt;elle géné•
ralement Turold de Brémoy et que Tavernier veut appeler Turold d'Envermeu (Selne-lnférieure), précis6ment pour en faire un sujet du comte de
llaLbieu, ce qui explique le rOle important du comte Guy dans la Tapisserie
ellkprésence de Turold a la Cour de ce prince.
L'inconvénient de la tbese de Tavernier, c'est qu'elle repose sur une identilleation. Or, comme Génin l'avait fait justement remarquer dans l'lntroduclion de son édiüon de la Chanson de Roland, il y a beaucoup de Turold
en Normandie. Ce nom, essentiellement scandinave, en rapport avec Thurou
Tbor, a été porté notamment parTurold , moine de Fécamp dont Guillaume
le conquérant fit un abb6 de Malmesbury, puis un abbé de Peterborougb.
Or, ou trouve-t-on la premiare trace de la Chan.son de Roland ? Dans la
blbliotbeque de cette abbaye qui en possédait deux excmplaires. Le
manuscrit d'Oxford est, Fans doute. l'un deux.
Remarquons que la tradilion d'apres laquelle la Chan.~ori dt R oland aurait
6t6 chantée au début de la bataille d' Hastings est fortancienne. Déjalepoeme
de Guy de Pontbieu, év@que d' Amiens, cbapelainde Matbilde, nous parle du
Jongleur Taillefer. lncisor Ferri. qui précede l'armóe en jonglant avec son
~ . mais aussi exbortant les Fran~ais : Horlalur Gallos verbis.
Guillaume de Malmesbury, au commencement du xu• siecle, dans ses
Gula regum, ne parle pas de Taillefer ; mais il raconte qu'au commencement
de la bataille, l'armée a entonné la Chanson de Rotand : • Tune cantilena
Rollandi inchoata, ut marlium vi.i exemplum pugnatµros accenderet. ,
Or, si Turold, abbé de Pderborougb, mais auparavant abbó de Malmesbory, estl'auteur de la Chan~on,Guillaume le bibliotbécaire de cette derniere
ah~aye aura été bieifplacé pour recueillir la tradition. Puis Wace a opéré la
foa1~n des deu&gt;1; traditions, celle du j11ngleur dont GeofTroy Gaimar raconte
&amp;1188í les explo1ts, et celle de la chanson ent onnée sur le champ de bataille.
Taillefer qui mult bien cbantout
Sur un roncin qui tost alout
Devant le cluc alout chantant
De Karlemaigne et de Rollant
E l d 'Olivier et des vassalx
Qui morurent en Renceval:;...

Mais, .e~ somme, _e 'est par Guilla u me de Malmesbury que s'est introduite
1 trad1tion relative a l'armée normande chantant ñ Hastings la
C•8n,on de Roland.

•L

�.

LA CONQUtTE DE L 1ANGLETERRB PAR LES NORMANOS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

308
Et, tout de meme, il y a une unité de eomposition dana la
Tapisserie. Cett.e attribution n'est pas incompatible avec
celle de Travers. Celui qui commande, c'est l'éveque de Bayeux;
celui qui dessine les cartons, c'est Turold ; la main-d'reuvre,
l'exécution est anglo-saxonne. Cett.e attribution a l'avantage
d'expliquer la préscnce, au premier plan, de gens qui ne sont.:
pas des personnages historiques, tels que Turold, Vital, Wadarcl.
Elle n'expli4ue pas JElfgyva. !Elfgyva, mais me direz-voua,
Or, le méme auteur nous dit que le rooine de Fécarop a été nommé a
de Malmesbury, a cause des grands services qu'il avait rendus au Conquéran
• qui eum roagnis demeruerat obsequiis• ( Gesta Ponliflcum). Quels services t
?ti. Génin a imaginé que Guillaume l'avait ainsi récompensó du service q_11'
luí avait rendu en composant un P.Oeme dont l'ardeur gu~rriere avait an1
les combattants d'Haslings . .Mais obsequia no conviendra-t-il pas mieux
uno amvre composée :\ la plus grande gloire de Guillaume, c'e,l-/1-d
a laSans
Tupisserie.
doute, lo Turold que nous dépeint Guillauroe de Malmesbury n'a p
le caractere élevé que M. Tavernier voulait relrouver dans l'auteur de
Tapisserie et de la Chansort de Rofond, et qu'il croit reconnattre daos le Turo
év6que de Bayeux, dont, au reste, roéme aprcs sa consciencieuse élude
si fouillée, si hypothótique aussi, uous savons !ort peu de chose.
Turo•J, abbé de Malmesbury et de P ·lerbo ·ough, esl ou contraire un gu
rier, un rudo homme, selon la Chronique anglo-saxon•if; il a été tres d
pour les tenancier:; de ~lalmesbury, il s'est comporté, dit Guilla u me
Malm~sbury, phn en soldat qu'on abbé, si bien que le Conquérant s'é
qu'il va le m~ttre a m~me ,d'exercer ses talents militaire; et lui donoe
combattre le cher des oullaws du Fen, Hereward.
Mals n'ima~ine-ton pas aisément q,1e l'autenr de la Ch&lt;Jnson de Ro!
et nussi celui de la Tapisscrie de Bayeux a dü 1,·oir un t,•mpéramenl guerriea:
voire bclliqueux? La Tapisserie dépeint la guerre brutale, Yiolenle:
cendie des maisons, fuite des pauvres gens ; sur le champ de bataille,
carlavres sont dépouillós. les gestes des soldats, le port de la lance ~ont ex
Comme l'óvaque Eudes, qui tient une grande placo dans la Tapisserie, IO
auteur se complaisait au milicu des soldats.
.
M. Tavernier, pour donner place sur sa Tapi,,erie ú Turold de Bré ,1oy
mourut au milieu du xu• siecle, est obligó de supposer qu'il était alors
enfanl au s;:rvice du co,ule de Ponthieu ; ceci expliquerait d:in; la
touch·~ rlo J1 T p, i.::-orie sa pct.ile laille, mais non sa barbe,
Turold de Púterborough meurt, nous dit la Chroniq ,e anglo-so.ron
en 1098; il pouvait etre un homme mur en 1064, et avoir écril, avant 10
la Chamo"? de Ro'and ; il aurait comp J•é les carlons de la Tapisserie e
1066 et 1068 ou 1069, date a laquelle il arriva á Malmesbury si on ~-eut
ce soit pour !'en récompenser que Guillaume lo Conquéranl luí alt do
cette abbaye, en tout cas avant 1093, d'lte de sa mort.
La Tapisserio serait done bien du x1• si~cle : conclusion a laquello nou1
mené toute nolre discussion.
fü1ls si nous prérérons l'hypothesc Turold, abbé de Peterborough, it l'h
these Turohl de Brémoy, comme auteur de la Chanson de Ro/and ou de
naleur de la Tapisserie, nous aurons la prudence de dire qu'il n'y a 1:\ qu'b
pothcses. Uo méme que, nous le verrons tout a l'heure, il y eut bcauc
d'iElr ¡yva en Angleterre, il y eut beaucoup de Turold en Normandie.
Seulement. per:;uadés que les reuvres littéraires ou artistiques
Moyen Age sont génóraleroent signées, nous croyons qu'il y a Jieu de te
compte el du dernier vers de la Chan,on et du cartouche de la Tap·
(O I a s:1uve·1l wu~c~• 1¡11c 1l Ta 1iss:ri~ r1•p.-ésentai1. Taillcfer chanta
et jo,igla·1i; je n'y vob rien d~ tel.)

309

.
quel nom singulier ! Il y a bienWt vingt ans que je cours aprea
cette femmé décevante; je marche, d'ailleurs, sur les traces des
érudits fran~ais et anglais. Nous ne nous arreterons paa a
l'hypothése de l'abbé De la Rue, qui voyait dans ce nom un
tare, une dignité-comme dans Wadard, lechef de la garde; selon
Jai. JElfgyva, ce serait la reine.
Il faut remarquer que plusieurs princesses ont porté ce nom ;
"9ns compter les femmes que nous ne connaissons pas), car
il paratt avoir été assez répandu en Anglet.erre.
ll y a JElfgyva Ernma, fille du due Richard qui épousa Ethelred,
roi d'Anglelerre, puis, apres la mort de celui-ci, Knut; elle
joue indirectement un r6le daos la Conquete puisqu'elle
inaugure les rapporls de l'Anglcterre et de la Normandie. Or, ce
aont ces rapports, c'est la fuite d'Ethelred en Normandie, la
ret.raite d'Emma et de ses enfants qui ont constitué les premiers
droits de la famille ducale de Normandie au tr6ne d'Angleterre.
Mais elle mourut en 1051.
·
JEUgyva, est-ce Adéle, la filie de Guillaume, qui fut plus tard
comtesse de Blois, que Wace appelle Ele? Est-ce Adelize, autre
filie de Guillaume ? Promise n Harold, elle aurait con~u une
"Yh-esympathie pour le beau chef anglo-saxon, aurait été inconsolable de sa mort ; et, fiancée ensuite au roi de Castille, Alfonse,
elle aurait {ait des vreux pour mourir avant d'arriver en Espagne.
Ses vreux se seraient réalisés et elle aurait été inhumée a
&amp;yeuxl
Ce rornan repose sur l'autorité d'Orderic Vital. Mais il faut
nmarquer que c'est en 1064 que semble se placer le voyage
d'Harold en !'lormandie. Or, quelle que soitla date que l'on donne
au mariage de Guillaume, comme il est né vers 1027 ou 28, il est
difficile qu'il se soit marié avant 1049. Les filies de Guillaume
devaient etre bien jeunes en 1064.
S'agit-il d'lElfgyva sreur d'llarold? M. FQwke a imaginé ici un
IWlan bien amusant. Remarquant que la scéne de la Tapisserie
ou figure JElfgyva précede celles qui retracent l'expédition de
Bretagne, s'appuyant aussi sur certaines scénes de la bordure
proches de celle ou figure JEHgyva, il imagine qu'JElfgpa, sreur
d'Harold, a été en Bretagne victime d'un attentatde la part d'un
chef breton, et que c'est la la cause de l'expédilion de Bretagne.
Ceci explique qu'Harold ait pris part a l'expédition ; il allait
venger l'honneur de sa sreur ! Mais aucun te:it'le ne nous apprend
qu'lElígyva rot alors en Normandie P-t les Gesta de Guillaume de
Poitiers, qui racontent l'expédition de Bretagne, luí donnent
llne cause générale : l'hostilité des Bretons contre les Normands

�LA CONQUJiTE DE L' ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

310

REVUE DES COURS ET CO:"l'FÉRENCES

et
le relus
des Bretons de puis 150 ans de reconnaltre la suicraineté
normande.
JEllgyva peut elre enco ¡ f
,
sreur d'Edwin et de Morkerre aMe!"m.e d Harold, filie d'JElfgar
·
·
e a1s r1en ,. d'
,
¡ama1s venue en Normandie·~n n I'
n m ,que qu elle soit
Harold; son mariage avec ~e e a pas vue s'embarquer avec
viendrait-elle !aire dans la T . pn~ce? est meme douteux ; que
II
JEII
ap1ssene
Yª
gyva de Northam to 1·
.
nous savons qu'elle s'était rélt ién, a concub,~e de Knut dont
apres la mort de ce prince m g_ e sur le,_co~tment en Flandre
la cour de Guillaume a cette é a,s nen n md1que qu'elle soit a
Enf'
. .
poque.
m! que s1gmfie la scéne entre JElf •v
donné bien des interprétaf
.
g) a et le clerc? On en a
m
wns . 1e e1ere apporte un I tt
essage oral annon~ant II Mathilde l' .
'
e e re ou un
gendre (ou al'unede seslillesl'arri é ;rnvé~ d Harold, son lutur
D,u Meri) d_it que le clerc donne un :o~ff~:~~
~f. Edelesta~d
C est, d1t-1l, pour qu'elle n'oubl' .
. _ , oY' a. Pourquo1 ?
1-Iarold car il est de ceux
. ie. ¡ama,s qu elle est fiancée á
d G -•
qm cr01cnt qu'JEllgy
t
e lll1laume.(Dujour ou elle éta'td t' é
º va es une filie
1

~~f!l•

u?~ princesse normande prenaitl;

l

no:;:ª~ a

épouser un Angla is,

S1 ¡e regarde la Tapisserie il me sembl ·º o-saxon de JElfgyn.)
,Ellgyva un soufflet. il 'éta·t
ffe h1en que le clerc donne a
soufflet aux enfants p~ur q ,\ en
et d'usage de donner un
ment, d'un acte. Des chart~s,:o~ assent mémoire d'un événeprocédé expéditil et primitif d'e and~s conservent trace de ce
procurait un témoin. Jeme dema::g,\re~ent par lequel on se
soufllet a JElfgyva pour l'engager a s1 e e •~e ne donne pas un
se passer . ./Ellgyva, ce seraitalors lasi::uvemr de tout ce qui va
de reproduire plus tard les événement deusc0 de la Cour, chargée
. Je vous livre ces réflexions p
s qm ; nt s'accomplir (1).
importe, c'est la présence dans fau~ti qu elles valent. Ce qui
nages qui ne sont ni des rois . d p •~ene de quatre personTurold, JElfgyva Cent ~ns
~ les prmces : Vital, Wadard,
personnages n' au;ail plus e a¡,r s a conquéle la présence de ces
sen tés, il y avait encore des ~::cun_
Qu~nd ils out été repréce qu'ils étaient, pour lesquels ~ qm e! conna1ssa!ent, qui savaient
D'autre part ces
a h' eur pr sence ava1t de l'intéret(2).
Ceas/ra sont de; témoifua:es'~s,e temam-d
~. cc,5reuvre
formes
Heslinaa,
anglo-saxonne,

J

rns.

0

(l} pumaume pouvail étanl d

3

lis

~e3 deux coura, avoir, avafiLla con~1:iéÍ!
rappor~s entre les deux Pª""' et
e~sos ~nglo-saxons,
• Eon serv1ce des brodeurs ou "bro·
. (2) AJoutons avec G Paris que la
.
l1ons \Vido, Rednes esi. un lémoign/geers1s~an~ede ladentaledans ies inscrip·
qui reJelte la Tapisserie au x 1e sibcle.

311

et aussi de J'antiquité de la Tapisserie : car plus on s'éloignait
de la Conquete, moins il y avait de chances, meme en
Angleterre, qu'elles lussent employées (1).
Ces constatations me sullisent a conclure modestement, mais
contrairement a Edelestand Du Méril, que la Tapisserie est un
monument contemporain de la Conquete, un monument du
x1• siecle, un témoignage qui peut etre utilisé et employé pour
l'histoire de la Conquéte, avcc critique néanmoins.
Discutons encore une question secondaire.
Y a-t-il lieu de considérer comme une source pour l'histoire

de la Conquete un poéme latin que Baudri de Bourgueil, éveque
de Dol, poéte réputé, a écrit pour Adele, filie de Guillaume,
femme du comte de Blois, roi d'Angleterre, poéme oil il décrit les
appartements de la comtesse Adéle tels qu'il les voudrait voir
décorés. 11 imagine une série de tapisseries représentant la création du monde ... la conquete de l' Angleterre; mais rien n'indique
que ces tapisseries aient jamais existé, rien n'indique meme qu'il
faille regardcr ces vers de Baudri comme des cartons devant
lracer le cadre d'une description. Pour ma part, je serais porté
a croire que le poeme de Baudri de Bourgueil est un pur exercice
de lettré. Au x1• et au xu• siécle, on a eu la passion des vers
latins. On en !aisait partout : á la Trinité de Caen, dans les
abbayes ; les Rouleaux des Morts en contiennent et de fort hien
tournés. Le poéme de Baudri me paralt etre de cet ordre.
Lesscenesquireprésententla Conquete ne sauraient etre rap·
procbées de la Tapisserie. L'histoire de la Conquete s'arrete á la
bataille d'Hastings daos la Tapisserie ; dans le poeme, elle va
¡usc¡u'a la prise d'une ville. Faudrait-il admettre que nous ayons
perdu la fin de la Tapisserie? Je ne Je crois pas. II y a, d'ailleurs,
une autre dilférence plus frappante. Le poeme de Baudri de
Bourgueil laisse completement de coté toute l'histoire de l'e:&lt;pédition en Bretagne. Il commence avec l'apparition de la
comete et la réunion du conseil de Lillebonne qui décida l'expédition et ou Guillaume prononce un long discours. Or, ceci
ne figure pas dans la Tapisserie, et comment représenter un
discours dans une Tapisserie ? II y a des concetti, des jeux de
mots, c'est bien un exercice de lettré. Ala fin,Baudri dit lui-méme:
Nempe dect! talem lalia thafamus comitissam.
At plus quod decuit quam quod eral cecini.

11 réclame dans les derniers vers le prix de son travail et de(1) Et cec:.i nouc; rameue plulOL U un óvlque de Bayeux comme iflc:pi·
raleur de l'muvre.

�312

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mande a la comtesse d'etre généreuse. C'est un poeme de courtisan qui veut rentrer en grAce.
Le poeme de Baudri de Bourgueil montre que, vraisemblablement, l'on connaissait, a la date ou il a été compasé, au
commencement du x1ie siecle, l' existence de la Tapisserie. «On ne
trouvait ríen de mieux a imaginer qu'une telle décoration pour
orner l'appartement de la princesse. &gt;i l\fais c'est la une fiction qui
n'a ríen a voir avec l'histoire et que l'on ne saurait a aucun titre
comparer a la Tapisserie, reuvre composée évidemment peu de
temps aprés la Conquéte, ce qui en fait la valeur historique et ·
ce qui en précise l'emploi au point de vue archéologique.
M. Lanore, dans le tres remarquable article qu'il consacrait
en 1903,.dans la Bibliolheque de l' École des Charles, a la critique
du prem1er ouvrage de M. Marignan sur la Tapisserie, sans dire
que! était l'auteur de cette ceuvre, inclinait en somme vers la
tradition bajocasse. Il remarquait ce détail typique, et qui nous a
toujours beaucoup frappé, que la scene du sermentsur les reliques
y est placée a Bayeux, alors que d'autres sources la placenta
Bonneville-sur-Touques ou a Rouen. Sans vouloir tranchar le probleme de l'attribution qui restera toujours insoluble, nous restons
persuadés que l'ceuvre a été inspirée par un éveque de Bayeux
ce qui n'exclut pas d'ailleurs l'emploi d'une main-d'ceuvreanglosaxonne. Le faitest parfaitement vraisemblable, en quelqueendroit
qu'on l'ait employée, que ce soit dans le Kent ou a Bayeux
méme. C'est ce que nous avons dit dans. notre Caen el Bayeu:c
(publié en 1909). C'est a quoi !'examen des questions posées par
des ouvrages plus récents ou par leurs critiques nous a toujours
finalement ramenés ; l'évéque Eudes inspirateur, Turold dessinant les cartons, .!Elfgyva les faisant broder, ou encore,
l'éveque commandant l'reuvre, Turold l'inspirant et .!Elfgyva
l'exécutant, hypothéses ; mais quasi certitude : l'inspiration
bajocasse et une date assez proche de la Conquete pour qu'on
y püt rec':~~ttre ces gens de Bayeux, Wadard et Vital (1).
· (1) Notons encore FimportatÍce donnée a l'expédition de Bretagne si
longuement retracée. L'armée qui y fut employée a dQ se former a Bayeux
pour gagner le Mont Saint-Michel par la voie des pelerins, si tacile en•
core a reconnattre. Léon Gautier relevait aussi l'importance ctu Mont Sáint•
Michnl daos la Chanson de Rolartd,

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférencu

a

la Sorbonne.

VII
Chatterton.

Quille pour la peur est une petite comédie Louis XV tres
apirituellement écrite; Vigny l'a composée pour Mme Dorval, qui
avait envíe de s'essayer dans la comédie ; la donnée en est assez
scahreuse. La Maréchale d'Ancre est un drame d'histoire qui
contient quelques belles scénes, surtout au ve acte, ou 1' auteur
a'est rappelé, pour peindre les derniers instants de Léonora
Galiga1, les souffrances de Marie-Antoinette au Temple et son
attitude devant ses juges. Déja, sans doute, ce drame historique
• différait sensiblement de ceux qu'écrivaient a la meme époque
Alexandre Dumas et Víctor Rugo ; on sent que Vigny s'y
efTorce de substituer a l'intéret de la couleur locale et des péripéties romanesques un intérét supérieur, celui de la pensée, celui
de la vérité morale ; on sent, end'autres termes, que La Maréchale
d'Ancre est un acheminement a une nouvelle forme d'art dramaÜt¡ue, a ce drame philosophique ou symbolique dont Challerlon
eet le modele et qui a triomphé un moment a la fin du xixe siecle
avec Ibsen. Mais, dans La Maréchale d'Ancre, la tentative est
encore hésitante ; la pensée ne se dégage pas ; l'reuvre semble
longue, peu claire, et lorsqu'elle a été reprise, voici une vingtaine
d'années, a la Comédie-Fran!&lt;aise, elle y a été écoutée avec plus
d~ déférence que de plaisir. II n'y a en réalité qu'une piece de
Vigny qui demeure vivante et tout a fait digne de lui, et c'est
Clatterton.

�314

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De meme que Quif!e pour la peur, Challerlon a été écrit pour
?,Jme Dorval. L'reuvre appartient a cette courte période de la •
du poete qui va de 1831 ~ 1835,_et qui fut l'heure la plus fiévre~,
la plus douloureuse, mais auss1 la plus féconde et la plus b
lante de sa vie. Il aimait ; il aimait d'un amour plein
remords de hont.e et d'angoisse, qui maintenait son creur d
un état 'd'exaltation et de frémissement continuel, el qui
tou~mentant son creur enflammait et fécondait son génie. Et 1
belles reuvres naissaient sous sa plume: en l'espace de quatre
il publiait, outre les piéces que je viens de mentionner, Sl
puis Servilude el grandeur mililaires qui. date_ co_mme Chall .
de 1835. Ah ! quand il a écrit Challerlon, 11 éta1t bien pres du J
qui devait marquer la fin de sa jeunesse et le réduire . soud
au silence. Mais enfin, quoiqu'il eut déja le creur ternblem
meurb'i, il n'avait pas encore regule coup mortel ; il a~ait ~n
confiance dans son génie et daus l'amour de celle qui alla1t
son interprete. II écrivit sa piéce rapid~ment, dans ~-ne so
d'ivresse, et il fut deux fois heureux le so1r de la prem1ere rep
sentation en entendant acclamer le nom de Mme Dorval en me
temps que le sien. 11 n'y a dans les a~nales du théAtr~ roma
tique aucun succes comparable a celm de Chalterlon ; 11 dép
ceux d'Henri III et d'Hernani, qui avaient élé bruyants, m
contestés. Et certes, le talent de Mme Dorval y contribua, su
dans la scene finalr, dans la fameuse scéne de l'esc~lier escalier tournant que Kitty Bell, l'héroine &lt;le la p1ece, gra
poui' aller au secours de Chatterton, rt d'ou elle reto
eomme foudroyée lorsqu'elle voit que Chatterton est mort.
soir de la premiére, Mme Dorval eut la un jeu de scene, si cela
,;'appeler ainsi, qui étonna, bouleversa tout le mon~e, _et nol} .
Jement les spectateurs, mais meme les acte~rs qui lm_ donnlll
la réplique. Entrée depuis peu a la Coméd1e-Fran&lt;;~1se, elle_
.s1mtait peu aimée de ses nouveaux carnarades qm afTec
de ne voir en elle qu'une actrice de mélodrame, une &lt;t ac
de boulevard ». Aux répétitions, elle avait joué tres sage
ou meme froidement, cachant son jeu. Et ce rut, le soir de
premiere représentation, un efTet extraordinai~e : arrivée
haut de l'escalier a l'instant ou Chatterton expire, elle po
un grand cri, redula épouvantée, se renve~sa_ en_ arriére, le
sur la rampe de l'escalier, et, se laissant ams1 ghsser le ~os
cette rampe, descendit ou plutot tomba en tournoyant J .
la derniére marche, comme tournoie et tombe un 01seau tué
plein vol.
.
. ,
.Mais quel que f~1t le lalent de Jtme Dorval, s1 l~e soir-la G

315

Sand r,ort~t du théatre tout en larmes, sans pouvoir parler, et si
~es centames de spectateurs ressentirent la meme émotion ce
n'est pas A !'interprete, c'est au poéte, c'est a l'reuvre q~'en
revient l'honneur. Aujourd'hui meme, cette reuvre est de celles
qui émeuvent profondément. Elle nous émeut, elle nous plalt
autant peut-étre qu'elle a pu plaire aux hommes de 1835. Je
tl'Ois seulement qu'elle ne nous platt plus par le:, memes raisons.

Chalterlon a plu jadis par la thése qu'il renfermc.
Cette thése, Vigny l'avait soutenue une premiére fois dans
Sltllo dont Challerlon n'est qu'un chapitre habilement adapté
l Ia scene. Stello est un dialogue entre deux personnages Stello
et le Docteur noir, qui ne sont au fond qu'un dédouble~ent de
l'auteur lui-meme - l'un, Stello, étant son creur tendrc,
enthousiaste, épris de justice, et l'autre, le Docteur noir étanL
.
. .
. .
'
a ra1Son
1romque, unp1toyablement lucide et désabusée.
Stello est triste, Stello est las ; il s'ennuie, il se tourmentc,
i eat en proi~ a i_nille &lt;e di ables bleus », amilie chimeres vaines qui
le fo~t soufJm; d.ª appelé le Do_cteur noir a son aide. Et pour le
:pénr, a sa mamere, en subst1tuant une souflrance précisc a
une vague mélancolie - ou plut6t pour lui faire sentir toute
l'inutilité des !armes et des plaintes en lui monlrant la vie
~e qu'elle est, en luí montrant l'irrémédiable misére de l&amp;
oondition humaine - le Docteur noir lui conte trois histoires.
La premiére s'inlitule Hisloire d'une puce enragée. Certain jour,
áu temps de Louis XV, le docteur a eu a donner ses soins chez
11. de Beaumont, archeveque de París, a unjeune poéteinconnu,
Jft8que mo~rant, a ~oitié fou, qui était venu se jeter aux pieds
de_ 11 archev~que et lm demandcr les sacrements. Tandis qu'il le
IO~e, on v1ent chercher le Docteur de la part du roi ; il y courl,
JDllS ce n'était qu'une fausse alerte, une simple frayeur tl1:
~ 0 •_de Coulanges, la favorite du jour. Jllle de Coulanges s'imagmait avoir été mordue par une puce enragée ; de la sa fraycur.
Le Docteur profite de l'occasion pour plaider la cause du jeune
poe~ ; l~ r~1 ho~he la ~ete: refuse sa protection ; le 1oi a peur
~ l esprit, 11 estime qu 11 n y a que trop de poetes. Et quelques
JOurs apres, !e Docteur est de nouveau appelé auprés d'un mala de;
le con~mt dans une man~~rde, d~n~ un grenier ou il retrouve
mém~ Jeune homme a qm ll s'éta1t mtéressé : c'est Gilbert, le
poete G_llbert, que la misére a lué et qui meurt entre ses bras.
avait été_ poete, conclut le narrateur ; des lors, il appartenait
a race touJours maudite des puissances de la terre. ,i

¡:

¡r

�316

LE THÉATRE ROKANTIQUE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le troisieme épisode de Stello est intitulé : Une hilloire
La Terreur. Ce sont les derniers jours d'André Chénier racon
par un de ses disciples, car Chénier a été le premicr modele!
premiér mattre de Vigny aux envir~ns de 1820, quand cel
écrivait ses poemes antiques ; auss1 est-ce avec une émo
profonde qu'il a raconté sa fin si cruelle, si révol_tante-les he~
de captivilé a Saint-Lazare, puis la conda1?nat~on7 et. ce\t! ..
d'été cette soirée du 7 Thcrmidor an 11, e est-a-d1re du 21JU1ll
1794: ou les sinistres cbarrettes rouges cbcminerent jusqu'A
Barriere de Vincennes, conduisant a la mort avec beauco
d'autres victimes un de nos plus grands et de nos plus p
poetes.
Quant au second épisode, il porte en litre Hisloire de Killy B
du nom de l'héro'ine imaginaire ; mais le béros en est un étre
encore un poete mort jcune, mort á dix-huit, ans, le poete angl
Chatterton. Ce chap1tre de Sfello est quelque cbose d'exquia
cela est d'une simplicité, d'une discrétion qui enchante -s~rt.
quand on vient de relire les écrits des autres gr~nds romanti
Rien de tbMlral ici ; point de grandes phrases m de gra~ds ges
les · silhouettes passent devant nos yeux sans bru1t, co
enveloppées d'une Jégere brume, de ce brouillard de Londres d
il est plusieurs fois question dans le récil. Cela comm
par le portrait de Kitty : « Kitty était une jeune femme coro~
y en a tant en Angleterre, meme ~ans le peuple ! elle ava1t
visage tendre, pale et allongé, la trulle élevée et mmce, avec
grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et déconte
que je trouvais plein de charme. » Ainsi parle le Docteur n
11 explique ü Stello que Kitty était tout bonnement. un~ marc
de gateaux, tenant pres du ParleIJ1cnt une pebte boutique, ou
membres des deux Chambres venaient.entre deux séances ero
quelques patisseries telles que buns_ et mince p~es._ Elle
mariée a un sellier de Londres et mere de deux 1ohs enf
En voyant Kitly, vous eus~iez dit la stalu~ de la Paix. L'~rdrc et lf
respiraient en elle, el tous ses gestes. en ét1&gt;1ent la preu,e 1_11lcmcb,e.
s'appuyait il. son comptoir, et pencha1t_sa_téte dans une attit~de douce,
regardant ses beaux entants. Elle cro1sa1t les bras, attend:ut les P
avec la plus angélique patience, et les recevai,~ ensui~o en_ se_ le:ar.t •
respect, répondait juste et seulement le _mot qu 11 falla_1t, fa1sa1t signe l
gan_;ons, ployait modestement la monna1e dans du pap1er pour la ren
et c'était Ji&gt;. toutc sr1 journée, il. pcu de ehose pres.

Le Doeteur conte done que vers 1770, habitant Lond .
venait chaque jour s'asseoir dans la boutique de Kitty a~
regarder son doux visage et ses cheveux blonds. 11 fimt

317

•~arquer que tous les jours, a l'heure ou le jour baisse, • e entre
chien et loup », une ombre passe sur le trottoir devant les vib-es
de la boutique, et qu'aussitot Kitty, se levant de son comptoir,
met dans les mains d'un de ses enfants un petit paquet qu'il
court porter dehors; il remarque que l'ombre est celle d'unjeune
mme, tres jeune, enveloppé d'un manteau noir ; il se dit
1¡t1e Kitty est amoureuse, et il sourit, quoique un peu dépité:
&lt;k, une aprés-midi, en venant a son ordinaire manger des buns
et des mince pies, il recule stupéfait a la vue de Kitty :
C'était la m~me flg·ne, les m¿mes traits ·ré00 uliers et calmes · mais ce
n'était plus Kitly B,ill,_ c'óLait sa statue tres re-5e mblante. Oui, jamais statue
ft marbN .ne Cut au~s1 dJcoloróe; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la pea u
1-lan?he ,fo sa figure une soule gonLte do sang ; ses Iovres étaient presque
•uss1 ;i,Ue, que le re;te, et le rea de l::i viene brlllait que le bord de ses grands
;19ux.

1! s'approche, elle lui montre une lettre qu'elle tient dans sa
. m, tout cela sans échanger une parole. Il lit cette lettre qui es~
•ée : « Thornas Ch-itlerlon ». C'est la confession de Chatterton
c'est son adieu a Kitty Bell et a la vie. Il dit sa lamenlable des~
tinée, et pourquoi il est résolu a se tuer, résolu a mourir a dix-huit·
~- La destinée l'avait fait naltre avec l'ame et le génie du poete,
nnpropre a toute autre chose que rever et chanter ; il a revé,
:-ithanté, publié de nombreux poemes en vieil anglais oiJ il contait
conquéte de l' AI;1gleterre par les Normands ; il avait si bien
'té la tangue du xve siecle, il avait si bien su ressusciter la
sie des vieux ages, que les pédant.s ont craint d'etre dupes
ont affirmé qu'il n'était pas l'auteur, mais seulement l'éditcur
iié ces vieux pocmes ; on l'a raillé, bafoué, on luí a refusé le droit
d'exister. U ne lui reste qu'une chance de salut : elle est en
11. ~eckford, lord-maire de Londres, a qui il aécrit. Si la réponse
Dp v1ent pas, il n'a plus qu'a mourir, en bénissant au fond de
JOn cceur le seul étre qui lui ait été doux et compatissant : Kitty
Ben. Et c'est pourquoi Kitty Bel! est aujourd'hui pareille a une
aatu~ de marbre: c'est pourquoi elle est figée asa place, répétant
• He 1s gone ! (Il est parti !) » - Mais tandis que le Docteur noir
i:herche a la consoler, on entend le ·bruitd'un lourd carrosse : le
lord maire en personne entre dans la boutique, et en meme temps
que lui s'y glisse une ornbre, l'ombrc pale aux yeux bruns qui
elaaque jour passait devant la boutique a la tombée de la nuit.
~est Chatterton. Le lord maire lui parle avec une bonne humeur
Joviale, plaisante sur la manie des jeunes gens d'écrire des vers,
ílll&amp;ure que lui-meme il en a commis quelques-uns a vingt ans,

�318

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et s'en va laissant entre les mains de Chatterton une lettre qui
conlient l'ofTre d'une bonne place, sure et lucralive : ([ Lisez ceci,
lui dit-il, et réfléchissez murement ; cela en vaut la peine ¡ il
s'agit de cent livres sterling par an. » Et le gros homme s'en va,
au milieu de l'admiration et des louanges de tous les assistanta
qui s'extasient sur tant de bienveillance et de générosité. A peine
est-il sorti que Chatterton, ayant jeté les yeux sur la lettre, prend
ses manuscrits, les jette dans le feu, et s'élance dans sa chambre.
Le Docteur sent qu'une main a saisi la sienne et l'entratne ver&amp;
cette chambre : c'est Kitty qui a tout deviné, tout compris,
et qui murmure : , Vite ! vite ! allez ! » 11 se bate de gravir
l'escalier, et arrive a temps pour recevoir dans ses bras Chatterton
qui vient de s'empoisonner. Il entend derriere lui Ketty qui
cssaie elle aussi d'accourir et qui monte l'escalier en ce tratnant.
sur les genoux. Au meme moment, une voix dure críe en has:
,, Come, Mislress Bell ! » C'est la voix du mari. Kitty entre d
la boutique, s'assied a son comptoir, tire sa petite bible de •
poche, et reste évanouie dans son fauteuil.
Son mari u mit a gronder, les femmes a l'entouror, les enrants a crier, lel
chiens a aboyer.
- Et vous ? s'écria Stello en se levant avec chagrin.
- .Moi? je donnai a .M. Bell trois guinées qu'il re~ut avec plaisir et sang•
Croid en les comptant bien.
- C'est, tui dis-je, le loyor de la chamhre de M. Chatterton qui est moat.;.
- Oh I dit-il, avec l 'air satisfait.
- Lo corps est a moi, dis-je, je le ferai prondre.
- Oh I me dit-il, avec un air de consentement.
11 était bien a moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang-froid di
laisser sur la table un billet qui portait 1l peu pres ceci :
,Je vends mon corps au docteur (le nomen blanc) a condition de payerl
ltl. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme de trois guin~
Je désire qu'iJ ne reproche pasa ses enrants les gA.teaux qu'ils m'apporlaiel&amp;
chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie. •
Ici, le docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle i1 étail plac6 el
s'y enron~a jusqu'a ce qu'il se trouvA.t assis sur le dos et méme sur les épa~
- La I dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ay...
fini son histoire.
- Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle ? dit Stello en cherchan1 l
lire dans les yeux froids du Docteur noir.
- Ma foi, dil celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des médecilt
anglais dutlui !aire bien du mal ... Car n'ayant pas été appelé,je vins quelq
jours apres visitcr les gaUeaux de sa boutique. Il y avait la ses dcux bea
enrants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en trap
la porte de maniere a la briser...
- Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoirc, dit Stello en retoabant assis.
Tous deux restérent en tace l'un de l'autre, pendant trois heures quara
quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Apres
Stello s'écria comme en conlinuant:
- Mais que lui offrait done M. Beckford dans son petit billet '1
uf;
- Ah 1 a propos, dit le Doctour noir comme en s'éveillant en su!'II
C'étail une place de premier valet de chtimbre chez lui...

LE THÉATRE RO:\I.\NTIQUE

319

lntercalée dans Slello entre l'histoire de Gilbert et celle de
Chénier, l'histoire de Chatterton ofrrait déja une signification
assez claire. L'intention est encore plus fortement soulignée dans
le drame que Vigny en a extrait, et de plus, pour que toute
équivoque fut impossible, pour que personne ne put se méprendre
1Ur ses intentions, en publiant sa piece, il l'a fait précéder d'une
préfoce - Derniere nuit de lravail du 29 au 30 jui11 1834 - ou
la these se précise encare.
La these, c'est que le poete est la victime ou le martyr de la
lie sociale ; c'est que la société, au lieu de veiller sur luí comme
mson enfant de prédilection, le repousse et le condamne a mort,
parce que son génie le rend incapable des besognes positives et
locratives que le commun des hommes sait accomplir. u La cause
que je soutiens, dit Vigny dans cette préface frémissante et vibrante, la cause, c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolat.ion du Poete. La cause, c'est le droit qu'il y aurait de vivrc.
La cause, c'est le pain qu'on ne lui donne pas. La cause, c'est
la mort qu'il est forcé de se donner. » Et pour justifier son reuvre
gui, avrai dire, ressemble fort a une apologie du &amp;uicide, il
trouve cette comparaison étrange, mais frappante :
ll y a un jeu a troce, commun aux eníants du Midi, tout le monde le sait.
011 forme un cercle de charbons arde:its ; 011 saisit un scorpion avec des pinces
el.on le place au centre. 11 demeure d'abord immobile jusqu'a ce que la cha~ le brOle ; alors il s•errraie et s'agite. On rit. Il so décide vite, marche droit
l la nammc, et tente courageusement de se Crayer uno route a travers le~
eurbons ; mais la douleur etit excessive, il se retire. On rit. II fait lentemenl
lo tour du ccrcle, el cherche partout un passage impossible. Alors il revient
•• centre et rentre dans sa premiere mais plus sombre immobilité. Enfin, il
l)lend son parti, retourne contre lui-méme son dard empoisonné, et tomhe
lllOft sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

Une proclamation des droits du poete, un réquisitoire contre

cet.te société prosaYque, bourgeoise et matérialiste qui réduit
le poete au suicide, voila ce que le public de 1835 a vu et applaudi

dans le drame de Challerlon. La génération romantique recon-

Daiasait la l'éloquente formule d'un de ses dogmes favoris, de ce
dogme qui partageait a ses yeux l'humanité en deux classes, en
deme familles ennemies et irréconciliables : le poete ou l'artiste
d'une part, c'eslra-dire une toute petite élite, une élite sublime,
Baerée, et d'autre part l'immense foule des ames médiocres et des
jppétits vulgaires, le troupeau humain qui vit la face tournée vers
e~), :vers le réel, ceux qu'en 1830 et encore en 1835 on appelait
~t~s, épiciers, bourgeois. La génération romantique recon~ 1 t dans Challerlon le theme que Mme de Stael avait déja
traité d'une main un peu bien prétentieuse dans Corinne, le theme

�•
.320

REVUE DES

couas

ET CONFÉRENCES

que Dumas a repris dans son drame de ~e~n ou Désordre et ~
theme qui était, a le bien pr~ndre, celm _d Obermann et. de Je
sais combien de strophes lyriques du meme temps, theme
Balzac a lourclement développé dans plusieurs de ses romana
que Berlioz a paraphrasé tout le long de ses 1vlémoi~es.
.
On n'éprouverait aucun embarras a montrer comb1en ce th
ou ce dogme est creux et faux et impatientant sous la plume
Berlioz de Balzac ou de Dumas. Il en coute davantage de ne
se rendre aux arguments d'un pense~r aussi noble q~'A
de Vigny. Et pourtant, il faut bien avo1r le cour~ge de dire
y a la un sophisme, et meme un dang~reux sophisme:
C'est un sophisme d'abord de vouloir rendre la soc1été res
sable de la souflrance ou de la mort du poete, de vouloir
former son histoire en un probléme social, parce que le poete n'
pas, pour parler le langage_ de Ba!zac, une u_ espece sociale r. 11
un etre d'exception, et V1gny d1t ave~ ra~son dans sa préfa
Lorsqu'une nation en a d~ux, en d1x s1écles, elle se tro
11
heureuse et s'enorgueillit. ll y a tel peuple qui _n'~n a pas un,
n'en aura jamais. » Soit ; mais ne se. contred1t-il pas _lors
ajoute a la ligue suivante : _« D'ou vient,~onc ce qui ~a
Pourquoi tant d'astres étemts des q1~ lis com~eng~1ent.
poindre? » Si les poetes sont si rares &lt;_IU il en p_ara1sse a
« deux en dix siecles », comment la soc1été se v01t-elle_ acc
d'avoir étcint « tant d'astres ». - et comment pourra1t-elle
prendre pour prévoir, reconnattre et_pr~Lég~r ~'éclosion ~7e
ames divines qui se montrent a de si lointams mtervalles . Il
a un peu de creux dans tout cela, ou plutot disons qu'il
a la une illusion de l'orgueil. Les poete~ 'aiment a se
plus malheureux que les autres hommes ; 1ls ont cet avan
sur les autres de pouvoir donner a leur douleur une expr
parfaite qui segrave dans le souvenir de tous, en sorte que .
les croyons, sur leur parole, réservés a des infortunes e:-cep_
nclles. On pourrait cependant leur répondre que celm qui
se plaindre ainsi est moins malheuretDC que ceux dont la
sure saio-ne en silence, ce qui est le cas de tous les autres ho
« En se° plaignant, on se console, , ~ dit :Musset ; ·et t
compLe, les poétes doivent etre a dem1 consolés, attendu
se plaignent beaucoup.
. , .
Oui la these de Chatlerlon est un sophisme, et meme, Je I al
un sophisme dangereux. Il n'est pas exact de ~ire q~e l'a~
. phere sociale est irrespirable au pocte, e~ qu'1l es~ 1mp
a s'y faire place ; bien dE-s poé~es, ~t pa_rm1 les plus 11lustres,
vécu une longue vie, et ont fa1t d auss1 belles fortunes, ou

LE THÉATRE ROMANTIQUE

321

Ues, que s'ils avaient passé leur temps a auner du drap ou l
ndre du sucre ; Hugo en est une preuve suffisante. Le nombre
t bien petit de ceux qui, ayant du génie, n'ont pu échapper ala
· re. II y en a pourtant, et n'y en aurait-il jamais eu qu'un, ce
ait trop encore, ce serait un souvenir poignant pour nos creurs.
ais est-ce a la société qu'il faut s'en prendre, ou n'y a-t-il pas la
de ces ironies de la vie, une de ces mystérieuses et innombles cruautés de la vie auxquelles nous nous heurtons sana
, qui nous révoltent, que nous ne comprenons pas, et auxelles il n'y a d'autre réponse que ce mot: résignation ? Il ne sert
rien de repiocher a la société la mort prématurée d'un poéte,
· on n'indique pas du meme coup par quel moyen la société e0t
in J'empecher. Nous dira-t-on qu'elle doit adopter et pensiontout jeune poéte qui vient d'éclore ? Oui, c'est a peu prés
ee que dit Vigny ; il le dit presque en propres termes : Chatterton qui refuserait les secours d'un particulier, d'un ami,
'adresse au lord maire, parce que s'adresser a luí c'est, dans sa
ée, s'adresser a la société elle-meme, a l'État. Il faudra done
e l'lhat se charge de discerner le mérite, et, au milieu de tant
jeunes gens, qui font, comme on dit, de la littérature, c'est _
lltat qui se chargera de séparer le bon grain de l'ivraie, et de
nnaltre l'élu, le front prédestiné, le véritable poete? Hélas !
il siége-t-elle et ou se recrute-t-elle, cette commission de fonc. aires capables d'un si délicat arbitrage ? Ou sont-ils, ces
es infaillibles qui sur quelques essais de jeunesse diront :
t Voila un futur Victor Hugo, un futur Alfred de Vigny ; ins. ons-le sur la liste des pensions. » Ceci menerait probablement
de facheuses bévues ; ceci menerait a multiplier les ce prix
Rome », et non pasa sauver, a préserver le génie, qui ne releve
d'un jury officiel, mais a encourager les fausses vocations et
limédiocrité qui sait, bien mieux que le génie, les divers moyens
plaire a un ministre ou a ses délégués.
Et tel a bien été aussi le tort de ce beuu, généreux et charmant
Cltatterlon : il a encouragé les fausses vocations ; il a contribué
l développer chez nous la maladie littéraire dont nous soufTrons.
Da formulé le Credo de quelques milliers de jeunes gens qui
leolent a tout prix etre écrivains, quand la nature leur a si
•temellement prodigué toutes les qualités néccssaires pour
pharmaciens ou notaires. 11 a été le livre chéri ou les bohémes
fu temps de Mürger cherchaient des arguments pour just,iller
longues flaneries et leur existence de &lt;e ratés ». On s'est
andé meme s'il n'avait pas eu des effeLs plus graves encore :
lb jeune litterateur, Émile Roulland, se suicida a París peu de
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REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

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Íº?1:' apres la rep~ésentation de la piece ; et Thiers, qui était alors

mimstre, racontait a Sainte-Beuve qu'il recevait tous les matins
quelque lettre ainsi formulée : « Une place, ou je me tue ! »
Je ne sais, apres tout, si Chalterlon a causé des suicides. Non
son tort est au contraire de n'avoir pas assez preché une certain~
sorte de suicide, je veux dire d'avoir idéalisé, poétisé dans
l'~sprit de la jeunesse le métier d'écrivain, _de ne l'avoir pas
mise en garde contre les séductions de l'art et de la vie littéraire.
11 ne faut ~as se tuer a dix-huit ans, ni meme a aucun age ; maia
en gé?é~al il est ~onde tu_er en soi_ a dix-huit_ou vingt ans l'apprenb rimeur ou l apprenb romancier, et de fa1re ensuite sa tache
d'homme a la place, au rang que le destin nous a assigné.

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Est-ce a dire que le drame de Vigny nous plaise moins qu'a
nos_ gra~ds-péres ou arriere-grands-péres ? 11 ne nous platt pas
moms; 11 nous platt pour d'autres raisons. Si la thése dont il
était l'expression ~ tant soit peu vieilli, si elle nous inquiete ou
nous chogue~ oubhons-la ; ne c~erchons dans le drame ríen que le
drame lm-meme, et nous le hrons ou le verrons jouer avec un
plaisir infini.
J'ai résumé le chapitre de Slello : voyons comment l'auteur
s'y est pris P?ur tirer de ce mince récit, si délicat, si voilé, UD
drame en trois acles.
~n pr~mie~ lieu, il a ajouté quelques personnages a cem:
qu Il ava1t fa1t apparattre dans son récit. Chatterton KiUy
Bell, le lord maire sont restés tels a peu pres que ~ous le&amp;i ,
avions vus déja. Mais master Bell, le mari de Kitty, n'esl
plus le meme homme ; ce n'est plus un artisan, un sellier de
Londres ; il est un riche industrie!, possesseur de plusieurs usines
ou fabriques, et en lui s'incarne le brutal égoisme de l'homme
d'argent. Tout tremble devant lui, ses ouvriers qu'il rudoie, 81
femme et ses deux petits enfants qu'il ne traite guere avec plat
de douceur. Une autre figure apparatt, qui remplace ici le Docteur
noir. C'est la figure d'un vieux quaker, qui habite coJJlll18
Chatterton la maison de master Bell et qui joue dans la piece 111
role considérable. 11 correspond a peu pres au role que jouait
dans le théatre ou le roman du xvme siecie le personnage
« philosophe » ; il est le sage qui fait entendre les paroles de pi~~.
ou d'indulgence ; mais sa philosophie n'est plus celle que noa&amp;F'·'
prechait le vieux créole dans Paul et Virginie ou le vieux paria ,
dans La Chaumiere indienne, et s'il leur ressemble un peu, dljl

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LE THÉATRE ROMANTJQUE

323

il annonce le Myriel de Víctor Hugo. Sa philosophie a lui n'est
a~tre que la ~orale du Christ: il est la pour s'opposer au mal, et,
a il ne peut 1 empecher, pour consoler ceux qui succombent, pour
18 pencher sur leur agonie et prononcer sur eux la divine parole de
pardon. C'est une création singulierement originale que celle-la.
0n ne se tromperait pas, j 'imagine, en pensant que Vigny a peint
d'apres nature le portrait du bon quaker. 11 était tres au courant
de la vie, des _mreurs et de la religion anglaise ; on s'en aper~oit
sans cesse en hsant Chatterton. Sans cesse, on croit lire une reuvre
anglaise parfaitement bien traduite ; il y a des scenes qui semblent
avoir été pensées en anglais ; non seulement les mreurs de
1'Angleterre sont peintes avec vérité, mais le rythme meme de la
phrase semble celui de la phrase anglaise, et ceci ajoute a l'c.euvre
une saveur tres particuliere, un charme que l'on ressent, mais qui
reste presque indéfinissable, - notamment dans la premiere
scene que je vais transcrire.
Toute l'action dans Chalterlon se déroule en une journée.
Vigny a résumésa piece en disant : &lt;1 C'est l'histoire d'un homme
~ a écrit u~e lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au
eo1r ; elle amve, et le tue. » Et toute l'action se déroule dans le
méme ~écor - ce qui prouve, soit dit entre parentheses, que les
romantiques, et Vigny lui-meme, s'étaient un peu trop pressés,
en 1~~9 ou 1830, de ra~ller l?s vieil!es regles du théatre classique,
la vie1lle regle des tr01s umtés. V1gny s'y est soumis et le plus
naturellemen~ du monde dans. Chatlerl?n, et pour etre simple,
pour etre log1quement constrmte, la p1ece n'en est pas moins
vivante, loin de la.
~orsqu'elle commence, Kitty Bell est assise dans lavaste salle
qui sert d'arriere-boutique, et au fond de laquelle un escalier
t.ou~ant mene a la chambre de Chatterton. Elle a presd'elle son
pe~t gargon et sa tres jeune fille Rache! ; le quaker lit dans un
com de la salle.
KITTY BELL, a sa filie qui montre un liure a son frere.
ll me semble que j'entends parler, Monsieur; ne faites pas de bruit en•
la.nts.
'
Au quaker.
He pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

Le quaker hausse les épaules.
, Mon Die';I I votre pere est eI?, colere 1 ~ertaineme;'lt, il est fort en colere ; ¡e
1entends bien au son de sa voix. - Ne Jouez pas, Je vous en prie, Rache!.
Elle laisse tomber son ouurage et écoute.
11 me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, M'onsieur?

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�LE THÉATRE ROMANTIQUE

324

325

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le .quaker /ail signe ,que oui et continut aa ltcture.
ir;f!N'essayez pas ce petit collier, Rache! ; ce sont des vanités du monde
nous ne devons pas meme toucher. - Mais qui done vous a donné ce livreC'est une Biblo ; qui vous l'a donnéo, s'il vous plalt ? Je suis sOre que c
le jeune monsieur qui demeure iei depuis trois mois.
RACUEL

Oui, maman.
KITTY BBLL

Oh ! mon Dieu 1qu'a-t-elle fail la ? - Je vous ai dé!endu de rien accep
ma filie, et rien surtoul de ce pauvre jeune homme. - Quand l'avez-vo
vu, mon enfanl ? Jo sais que vous eles allée ce matin, avec votre frére l'e
brasser dans sa chambre. Pourquoi etes-vous entrés chez lui, mes enfanta
C'est bien mal.
Elle les embrasse.
Je suis certaine qu'il écrivait encore ; car, dcpuis hier au soir, sa lamp
t.rQlail toujours.
RACHEL

Oui, et il pleurait.
KITTY BELL

- Il plc;ir:lil I Allons, taisez-vous I ne parlez de cela a personne. Vous i
rendre ce livre a :'tL~'om quand il vous appellera ; mais ne le dérangez jam ·
et ne re!:evcz dJ l&lt;.11 auc•m présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu
log,i ici, i~.nc lui ai f?15me pa~ parlé une fois, et vous avez accepté quclq
cho,e, un hvrc. Ce n e~t pas bien. - Allez ... allez embrasser le bon quak
- Allez, c'cst biea le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Les e:1./ants courent s'asseoir sur les genoux du quaker.
LE QUAKER

V.enn ~:u m~3 g..inoux tous deux, et écoutez-moi bien. Vous allez dire
votre bonae petito mere que son coour est simple, pur et vérilablement cb
tien, mai~ q,l'olle est plus enrant quo vous dans sa conduitc, qu'elle n'a
nssei: rófléchi i:t ce qu'ello vient de vous ordonner, et que je la prie de e
dérer que remiro a un malhoureux le cadeau qu'il a !ait, c'est l'humilier et
faire mesuror toute sa misere.
KITTY BELL s'élance de sa place.
Oh I il a raison I il a millo rois raison I Donnez, donnez-moi ce li
R1chel.- 11 raut le garder, ma filie l lo garder toute ta vie. -Ta meres
trompée. - Notre ami a toujours raison.
LE QUAKER, ému et l!Li baisant la main.
Ah I Kitty Bell I Kitty Bell I dme simple et tourmentée 1- Ne dis ~
cela ele moi. - Il n'y a p:i'! de 5agosse humaine.-Tu le vois bien: si j'avalt
rai.;on a11 fonrl, j'ai ou tort dans la forme. - Devais-jc avertir les enran
de l'orrcur légere do leur mere? 11 n'y a pas, o Kitty Bell, il n'y a pas si bell
pen-;úe a laquelle ne soit supérieur un élan de ton creur chaleureux, un d•
s0•1pirs de ton Ame tendre et modeste.
On enlend une uoiz tonnante.
KITTY BELL, e//rayée.
Oh I mon Dieu I ancoro en colere. - La voix de leur pero me répond 11.
Elle porte la main a son cmur.
Jo ne puis plus respirer. - Celle voix me brise le cccur. - Que lui a-L
(ait? Encore une colere commc hior au soir.
Elle lombe sur un /auleuil.
J'ai besoin cl'etre a'!sise.- N'cst-ce pas commc un orage qui vicnt ? et
,es orages tombenl sur mon pauvre creur.

LB QUAKER

Ah I je sais ce qui monte a la tétc de votre seigneur et maltre ; e 'est une
querelle avec les ouvriers de sa fabrique, - lls viennt&gt;nt de Jui envoyer, de
Jlorton a Londres une députation pour demander la grAce d'un de leurs
eompagnons. Les pauvre;; gens ont fait bien Yainement une lieue a pied 1
lletirez-vou~ tous les trois... Vous ~tes inutiles ici. - Cel homme-111 vous
laera ... C'e,t une c,pecr de vautour qui écra!I' ,a couvée.

Jusqu'ici, comme on le voit, l'amour de Chatterton et de Kitty
at. un sentiment encore enfoui dans leur creur. Kitty ne lui a pas
ecore adressé une seule fois la parole ; elle ne sait pas qu'elle
l'aime, il ne sait pas davantage combien elle lui est chere. A la fin
'11 premier acte, lorsqu'il apparatt, lorsqu'il entend la voix de
mster Bell qui gronde, lorsqu'il devine les larmes de Kitty, il
eat ému, il se trouble, mais sans bien comprendre la raison de son
kouble. Cet amour qu'ils ignorent l'un et l'autre, seul leur vieil
a» le quaker l'a deviné ; il s'en épouvante et veut les sauver
L'ln de l'autre. Aussi, avant que Kitty revienne et des qu'il entend
1avoix, il se bate d'emmener Chatterton.
A l'acte II, son attitude change brusquemenL. D'anciens amis
de Chatterton, de jeunes viveurs, de jeunes fous, lord Talbot, lord
Kingston, etc., ont reconnu Je poete touta l'heure, tandis qu'ilse
promenait avec le vieillard; ils l'ont suivi jusque dans sa retraite,
jusque dans la maison de master Bell ou depuis trois mois il se
cachait sous un nom d'emprunt. lis l' ont nommé de son vrai nom
devant Bell et Kitty ; ils ont dit qui il était, et en meme temps ils
ent donné a entendre que tout ce mystcre cachait sans doute
quelque galante aventure ; ils ont souri en regardant tour a tour
Chatterton et Kitty. - Eux partis, la jeune femme fond en
lazmes ; elle craint d'avoir été la dope, le jouet de Chat,terton et
de ses amis ; elle lui parle presque durement, et il sort désespéré,
en proie a un égarement tel que le vieux quaker ne peut s'emp6cher de frémir. Et c'est lui, lui si soucieux de l'bonneur de
Kitty, de son honneur et de son bonheur, c'est lui qui dit maintenant : « 11 t'aime I aie pitié de lui ... », car il ne voit plus d'autre
a.oyen d'empecher le suicide de Chatterton, il ne voit plus de
mnede et d'espoir que dans la bonté de la douce et pure Kitty.
La scene est étrangement hardie, et elle est admirable ; il fallait
pour l'écrire toute la noblesse d'lime de Vigny et toute sa délicates&amp;e.
Au troisieme et dernier acle, le vieux quaker vient lrouver
2&gt;:8tterton dans sa petite chambre, ou il travaille en proie a la
uevre, essayant en vain d'aligner des rimes, dans un état d'exallation proche de la folie, et tout entier déja a son idée de suicide;
l1lr sa table, pres de lui, est posée la fiole d'opium quicontient sa

�LE !fHÉATRE ROMANTIQUE

326

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d élivrance. Et, de meme que pour le sauver, il venait de dire a
Kitty: « Aie pitié de lui, car il t'aime », le quaker dit maintenant a Chatterton : « Elle t'aime, veux-tu te tuer encore et la
tuer avec toi ?... » Mais rien ne pourra le sauver. Le lord maire
survient, comme dans le récit de Stello ; il tient a Chatterton le
meme langage que dans le roman et sort en lui laissant la meme
lettre. Chatterton boit le poison. A. peine l'a-t-il bu que Kitty
accourt. Sans savoir ce qu'il vient de faire, elle pressent que sa
force est a bout, qu'il faut venir a son aide; le mot qu'elle n&amp;
lui avait jamais dit, qu'elle croyait ne jamais lui dire, ce moi
lui échappe ; c'est entre eux la premiere, l'unique scéne
d'amour. ldée digne d'un poete, et qui est peut-etre ce qu'il y a
de plus beau dans la piece. C'est a un mort que Kitty dit:
« Je vous aime »1 puisque déja Chatterton a bu le poison ; et
c'est un mort qui lui répond: « Je vous aime, Kitty. » Entre d&amp;.
pareilles ames il ne pouvait y avoir d'autre roman que celui-ll
Et tout a coup, au moment 011 Chatterton la quitte, ou il remonte
dans sa chambre pourmourir, elle apergoit par terre la fiole vide:
SCENE IX
KITTY BELL, LE QUAKER
LE QUAKER,

accourant.

Que faites-vous ici ?
KITTY BELL,

renversée sur les marches de l'escalier.

Montez vite I montez, M:msiéur, il va mourir; sauvez-le ... s'il est temps.
Tandís que le quaker s'achemíne vers l'escalier, Kitty Bell cherche a voir,. 1-l
lravers les portes vílrées, s'il n'y a personne qui puísse donner du secours ; puu,
ne voyanl ríen, elle suít le quaker avec terreur, en écoutanl le bruil de la cham
de Chatterton.
·
LE QUAKER,

en montant a grands pas, a Kilty Bell.

Reste, mon enfant, ne me suis pas.
1l entre chez Chatterlon et s'enferme avec luí. On devine des soupirs de Challtf.
lon et des paroles d'encouragement du quaker. Kitly Bell monte, a demi. "'1a-11ouie, en s'accrochant a la rampe de chaque marche : elle fait etfort pour tlftf' I
elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On uoit Chatterlon mourant el lom~sut
le bras du quaker. Elle crie, glisse a demi marte sur la rampe de l'escalrer
loml&gt;e sur la derniere marche.
On enlend John Bell appeler de la salle voisine.
JOHN BELL

Mistress Bell 1
Kitly se leve tout
JOHN BELL

a coup comme

par ressorl.

une seconde fois.

l\Iistress Bell 1
Elle se me! en marche el uient s'asseoir, lisant sa Bible et balbuliant toul NI
des paro/es qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent el s'atlachent asa rok,

LE QUAKER,

du haul de l'escalicr.

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

Il va prts d'elle.

Ma filie I ma filie 1
JOHN BELL

entran! violemmenl el montanl deux marches de l'escalier.

Que fai~-elle ¡~¡? oa est ce jeune homme ? Ma volonté est qu'on l'emmene•
LE QUAKER

Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL

Mort 'l
LE QUAKER

,

Oui, mort a dix-huit ans I vous l'avez tous si bien rei;u, étonnez-vous qu ti
soit parti !
JOHN BELL

Mais...
LE QUAKER

Arretez, Monsieur, c'est assez d'effroi pour une f_emme.
Jl regarde Kitly et la uo1t mouranle.

:1-lonsieur -emmenez les enfants ! Vite, qu'ils ne la voient pas.

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Il arrache le: enfaJnlhs Beselpl1leesspr:nd'a p'art et reste slupéfait. Ki!ty Bell meurt
mtre dans ses vras. o n
dans les bras du quaker.
·
JOHN BELL, avec épouvanle.
Eh bien I eh bien I Kitty I Kitty I qu'avez-vous 'l
'
.
Il s'arrele en voyant le quaker s agenouiller.
LE QUAKER,

a genoux.

Oh I dans ton sein I dans ton sein, Seigneur, regois ces.deux martyrs 1

N'est-il pas vrai que cette ceuvre si simple, si p~re ~t si tris~e,
. f ·t . d' couler tant de larmes en pourra1t fa1re cou e_r
qm a a1 lª is .
,
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. ' • ·
? J'ai dit et 11
encore, si nous avions l occasion de la voir JOU~r. ·
.
fallait bien le dire - que la th~se pr_ésentée 1c1 par Vig~! ne ~~
semhlait pas juste. Mais je sera1s mamtenant tenté ~e ire qudé
a obtenu plus qu'il ne demandait. 11 ne _no~s a .P~mt persu: ·t
que les poetes soient les victimes de ~a soc1éte ; ma~s 11 not"s ~l a1 t
. sentir chemin faisant d'autres vérités plus certames e q? I es
' opportun de ' nous rappel er. n nous a arraché
toujours
,. d autres
t ?
larmes que celles qu'il voulait tirer de nos yeux. Qu ~.Por e ·
ce sont toujours des larme~ de pitié, et une !arme de p1t1é ne se
perd jamais elle trouve touJours 011 tomber ·
ul d t Q
Elle tombera sur Chatterton lui-meme, sans n
ou e; ue
&amp;a mort soit imputable ou non a la société, le f~it es~ qu elle .ª
droit a un pieux et tendre souvenir. Ce poete de dix-huit ans était

�328

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

vraiment un poéte ; les fragments de ses reuvres que Vigny a
reproduits et traduits en publiant son drame, en font foi ; il était
bon qu'il se rencontrat un autre poete pour honorer et fleurir sa
tombe. Vigny a eu a un haut &lt;legré la pitié pour les morts, pour
ceux qui ont souffert dans le passé, meme dans un lointain passé.
La plupart de ses reuvres sont sorties de ce sentiment, que ce soit
Stello, La Maréchale d' Ancre ou Cinq-Mars. II s'est penché sur le
passé, iI a recueilli la plainte des vaincus, de ceux a qui la vie a été
cruelle. C'est une legon qu'il n'était pas inutile de nous donner.
II convient assurément d'avoir d'autres pitiés que celle-la ; il y
aurait un peu de dilettantisme a réserver toute sa compassion
pour les morts. Mais songer aux morts, s'émouvoir, s'attendrir
sur les drames du passé, c'est un assez bon moyen d'ouvrir son
creur a la pitié du présent, a toutes les pitiés. Et les larmes de
pitié que nous arrache Chatterlon, je pense, en efTet, qu'elles
ne couleront pas seulement sur le poete anglais qui donne son
noma la piéce. Elles couleront sur d'autres martyresque le sien,
sur d'autres nobles défaites : sur ceux et sur celles dont ]'ame
élevée, délicate, se voit opprimée par les lourdes et vulgaires
réalités de la vie, sur toutes les ames qui luttent et qui étouffent.
ce J'ai peor, » dit au premier acte la petite Rachel, la fille de
Kitty Bell ; et le quaker lui répond : ce De frayeur en frayeur tu
passeras ta vie d'esclave. Peor de ton pere, peur de ton mari un
jour - jusqu'a la délivrance. » II y aura toujours parmi nous
des Rache], des Kitty Bell et des Chatterton ; toujours il y aura
des détresses d'ame a consoler, toujours ]'esprit sera tourmenté
ou meme accablé par le réel; - et voila pourquoi je conclus que
si Vigny a soutenu dans Chalterton une these paradoxale, il y a
pourtant plaidé et gagné un beau procés.
(d suivre.)

Philosophie de l'Esprit
Cours de 11. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l'lnslilul, Professeur a la Sorbonne.

SEPTJEME LE~ON

Les valeurs morales de la vie.

J'ai consacré les deu,-x let,;ons précédentes

a suivre,

dans ges

liases spéculatives et dans ses cons~quen~es pratiq?es, le courant

de pensée qui s'oriente vers le spmtuah~me en s appurant sur
Je réalité dynamique de la vie. Je voudra1s procéd~r ma~te:n-ant
l l'examen critique de cette pensée, et, comme Je le d1sa1s en
termina~t mon cours p~écéde~t, la tache ~• est pas _commo~_e. .
Qui dit examen critique, d1t en effet inlervenlwn de l mtellir,.nee ·, or, J. ustement, l'intelligence est récusée. des l' abord,
eomme incompétente pour juger des chos~s de 1~ ~1e. Par rapp~rt
l la vie, M.Bergson ne recule pas ~evantl a~sociatio~, au_prem1er
abord si étrange, des termes inlelltgence et mcomprehenswn . .
Nous devons mettre a profit l'avertissement. Nous ne la1ss~rtns d'abord l'intelligence figure:: qu'a titre d'observaleur (s01,ant l'expression remarquable qui,_récemmen~, par suit_e de
rllbstention des États-Unis dans la paix de Versa11les, a été mtroduite dans le langage diplomatique) ; nous émettons seulemen~,
et tres timidement, l' espoir que, dans le cours du débat, elle s01i
invitée a dire son mot, qui sera peut-etre, finalement, le mot
décisif.
Pourquoi le dynamisme vital entendait-il fermer la bouc~e a
l'intelligence, lorsqu'il s'agissait de juger les val~urs de la VIe ?
C'est que, suivant l'expression de Pascal, la ra1son « ne peut
mettre du prix aux choses ».
La philosophie définie au sens du xvn8 siecle comme spéculat.ion sur la nature' ne vaut pas une heure de peine, parce qu'elle ne
Preeure pas une h'eure de joie véritable. Le bonheur, q~ es~ la fin
Xleturelle de l'homme, puisqu'il n'exprime que la réahsat1on de

�330

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

son etre, ne saurait se trouver a la surface de l'abstrait et du
réfléchi ; mais il lui faut la profondeur et la plénitude de la vitalité, une exaltation intérieure, qui ne souffre et ne craigne aucune
rupture, aucune chute.
Or, la vie, considérée d'une fagon absolue, satisfait-elle a une
telle aspiration ? On pourrait a cela répondre que la question
ne doit pas etre posée : vivre, c'est s'abstenir de s'interroger
pour suivre l'impulsion immédiate, infaillible, de I'inslincl. Le
vitalisme ainsi entendu ou pour mieux dire ainsi pratiqué,
s'avoue matérialisme : u Les autres, écrit Pascal, parlant des
Jibertins de son temps, ont voulu renoncer a la raison, et devenir des brutes. » (Des Barreaux.)
Ou bien l'on pose la question1 et les valeurs de la vie appa·
rattront diverses et contradictoires. Lesquelles correspondent au
mirage d'un reve illusoire ? Lesquelles ont leur fondemen~
légitime dans la réalité ? Ou, pour parler encore avec Pascal,
lesquelles sont de fanlaisie, et lesquelles sont de senlimenl?
L'intelligence ne fournit point de regle; et, en effet, « la raisoa
s'offre», mais, ainsi que le disait déja Montaigne, «elle est ployable
a tout sens ». Du moins, la raison fournira-t-elle une ligne de partage. Ce que le génie de Pascal a mis en évidence, c'est qu'il
n'y avait pas deux ordres entre lesquels il fallait se prononcer,
l'ordre de l'intelligence et un autre. II y en a lrois : un ordre
infra-inlellecluel et un ordre supra-inlellectuel, tous deux semblables en ce qu'ils sont contraires a l'ordre de l'activité proprement humaine, a l'ordre de !'esprit, mais qui n'en sont pas moins
conlraires l'un a l'autre : dans !'un, dans l'ordre de la chair,
l'homme est sujel d' en bas, soumis passivement aux impulsions de
la nature anímale ; dans l'autre, dans l'ordre de la charilé, il est
sujel d'en haul, recevant du dehors la révélation du dogme ~
obéissant aux mouvements de la grace.
Et alors, le probleme pour le dynamisme vital se pose avec une
irrécusahle netteté. Le dynamisme vital, spéculation propre·
ment philosophique,qui laisse de coté par suite la transcendance
théologique, qui, nécessairement, rabat le troisieme plan s~r
le premier, aura-t-il de quoi dépasser la sphere de la vie sp~
fiquement biologique, la grandeur de chair pour rejoindre ~
pour justifier les valeurs spirituelles de communion interne.
de charité ? C'est a ce probleme que prétendent tour a to~
répondre les philosophes dont nous avons parlé la derniere fOIS:
Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche. Nous allons examiner leurs
solutions, en nous efforgant de ne les juger que d'apres le systernt:
&lt;le mesure agréé par ces philosophes, en essayant, par cons~quent,

PHJLOSOPHIE DE L'ESPRJT

331

de mettre en lumiere les conséquences internes de leur doctrine
par rapport au primal de la vie définie biologiquement.
Rousseau divinise l' inslincl : il restitue a l'homme son innocence originelle ; iI met, pour ainsi dire, la nalure en état de grácc.
Et, en effet, si nous prenions Rousseau pour «juge de Jean-Jacques », nous n'aurions aucun droit a le charger d'un péché, de
le soumettre a la loi. Rousseau goute, en se réfugiant dans l'intimité de sa conscience, l'intégrité du préadamile. Jamais, quela
que soient les écarts de sa conduite, ne viendront (ou ne devraient venir) le trouhler, soit les mouvements spontanés du
repentir, soit les reproc~es d~s. autres ho~es. ~eu!e~e~t, un
pareil cas est-il susceptible d etre généralisé ? Ic1, l ~1st~1re_ se
1
substitue a la psychologie. Elle nous montre que I mspirabon
de Rousseau, comme il est arrivé tant de fois dans l'histoire de
l'humanité' a manifesté sa fécondité en se dissociant pour donner
naissance a des courants différents.
L'un de ces courants nous y avons fait allusion la dernierc
·fois e' est celui qui a so~ origine dans Le Conlral Social; il fonde
sur '1a bonté essentielle de la nature humaine une loi qui sera
l'expression d'une volonlé générale et qui pai:ticipera des l~rs a
l'universalité de la raison. De Rousseau procedent authenbquement et le ralionalisme moral de Kant et le ralionalisme politique de la Révolution frangaise.
A cette tendance, rien de plus opposé que l'apothéose d~
sentiment et de la passion,suscitée par LaNouvelle Héloise et qui
s'épanouit dans Werlher et dans René, ~ntra1nant la vogue du
vitalisme romantique. Avec le romantisme, la valeur morale
du dynamisme vital va done subir l'épreuv~. de. l'exp~~ence.
Le probleme est celui-ci : Entre la poésie de I mstinct d1vm et
la prose de l'instinct animal, y aura-t-il d'autre différe~ce que
l'artifice d'une transposition verbale? L'ivre~se romant~q~~ se
célebre d'un autre ton que l'ivresse des libertms _du xvn. _S1ecle,
comme ce Des Barreaux dont parle Pascal ; mais, derriere la
fa~ade des mots, Je philosophe considérer~ la réali~ ~es choses.
Or l'exaltation de la vitalité, avec ce senbment qm I acc?mpa·
gne, ~entiment vi/ interne et cru infaillib~e d'une absolue liberté,
n'est-ce pas en fait, et pour une conscie~ce plus scrupuleuse,
plus approfondie, Je signe de l'escl~vage qw suspend le co_urs de
l'imagination, du désir, de la passion, au r;1,thme de la V1e corporelle, ainsi que l'avaient montré, avec tant de force, ?escartes,
Malebranche,Spinoza ?Yoici que Schopenhauer, du p~mt de vue
méme du primat de la vie, discerne dans I'ahsolu du reve roman.

�332

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique le reflet d'une exigence organique. Un Saint-Preux, un
\Verther expriment, par des métaphores transcendantes qui
semblent planer au-dessus des choses terrestres, la valeur infinie
qu'ils attribuent a la femme aimée. Mais, répond l'auteur de
la Mélaphysique de l' Amaur, &lt;&lt; l'individu agit ici, sans le savoir,
pour le compte de l'espéce, qui lui est supérieure. &gt;&gt;
L'inslinci divin n'est done qu'un mot; l'instinct est une chose,
et une chose unique ; vérité que le romantisme avait dissimulée
sous le voi1e du lyrisme, que le réalisme du milieu du XJX8 siecle
achevera de mettre en pleine lumiere. Comme en témoigne par
exemple l'reuvre de Flaubert, le réalisme sera la conscience du
romantisme; et, avec le réalisme, la vision de la nature humaine,
bornée au niveau de la vie organique, se ramene a un rythme
monotone de yevé,m.; et de 90opCii, recommengant perpétuellement et dissimulant sous une apparence fallacieuse de finalité,
le défaut radical d'une raison d'etre :
Quand je considere (disait Gcethe dans la lettresupposée éccite le 22 mai
par Werther) les étroltes limites entre Iesque!les se resserrent les forces
actives et intelligentes de l'homme; quand je vais que taus ses eftorts n'ont
d'autre résultat quede l'affranchir de ses besoins, qui n'onteux-mí!mes d'autre
but que la prolongation de notre triste existence. et que nos soucis, sur plus
d'un point, n'ont poiir tr@ve qu'une sorte de résignation rílveuse, pareille a
celle du prisonnier qui s'assied entre deuxmurs peints d'images variées et de
paysages gais, Wilhelm, tout cela me rend muet.

Ce theme, renouvelé lui-meme d'Héráclite et d'Épicure, le
succes de la philosophie schopenhauérienne en a fait un lieu
commun de la pensée contemporaine ; sous l'impulsion du vouloir-vivre, nous multiplions nos efforts en vue de satisfaire a
nos besoins, et nous nous épuisons dans cet effort : il sembk
que le temps nous lue ; mais, si par impossible nous n' avons plus
d'effort a satisfaire, si nous nous retirons de la vie active dans
l'espoir de gouter le repos, alors il ne nous reste plus que l'ennui :
nous cherchons a iuer le temps.
Pourtant, le pessimisme n'est, peut-etre, qu'un moment dans
l'évolutiondu dynamisme vital,et, peut-etre, un moment contradictoire ; car comment du primat de la vie pourrait découler la
négation de la vie ? Au fond, remarquera Nietzsche, cette contradiction, dont l'intelligence tire argument pour amener le coup
d'État qui clot le systeme de Schopenhauer, est un apport de
l'intelligence ; et, lorsqu'elle prétend dénoncer « le menso~
vital », l'intelligence demeure fidele a son role d'esclave, car il
n'existe de mensonge que pour les esclaves. L'instinct de vie
est trop fier, trop noble, trop puissant, pour se laisser enfermer

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

333

dans des « convictions » qui sont des

e&lt; prisons ». Nietzsche dé(ie
:-ocrate comme il défie J ésus.
Nietz~che, par dela les formes extérie~res ~e la lo~ique, satisfait
a l'exiuence de cohérence interne dont Il fa1t la 101 et la marque
du pdseur véritable, lorsqu'i_l fait rebondir le dyna1:l1-isme vital
jusqu'a l'affir:r:!.ation de 1~ vrn _comme valeur essent1elle, e~sentiellement positive. II s'ag1t mamtenant de fixer av~c exactit~de
le sens de cette affirmation. Est-elle une affirmabon en sm et
pour soi, lhese sans anlil~ese, q~i 1;1e laisserait pl~ce. a. auc_une
détermination a aucune d1fférenciat1on, a aucune d1scrmunation,
qui exclurait l~ retour sur ~~i, l~ cons~ience, c?.mll:1e. des atteintes a
la pureté originelle de I znslznc~ vital ? L ~~1V1du absol? d_e
Nietzsche, négation radicale de l homme pohtique. que defimt
Aristote c'est comme le dit Aristote encore, ou bien une bele,
iucapable de dommunauté, _ou bien un dieu, ~oustr~it par s_a
perfection au besoin d'autrm ¡ plus exactement 11 ;;;era1t al~ fo1s
béle et dieu car on dénaturerait l'instinct si on prétenda1t le
qualifier d'~nimal ou de divin. Qui fait l'ange fait la bete, et qui
fait la bete fait l' ange, indistinctement.
.
. ,
A certains moments, il semble, en effet, que Nietzsche he l U'!}
a l'autre les caracteres de l'unmensch et de l'übermensch, l'inhumain et le surhamme,comme si les deux développements inve_rses
vers le haut et vers le bas vers la grandeur et vers le mal, étaient
solidaires. Ainsi le dyna~isme vital retomberait a~ nive_au du
matérialísme vulgaire. Mais ce n'est p~s la_ ce q_u~ exprime la
direction fondamentale, et surtout la direct10n ongmale de la
pensée nietzschéenne. La pensée nietzsché~nne se. t~nd vers un
ascétisme de la vie, ou tout au moins (car 11 faut 1c1 rapprocher
Nietzsche de Rousseau, qu'il détestait pourtant), elle est une
aspiration littéraire a l'ascétisme de la vie. Le t~eme le pl~s
fréquent de cette littérature, c'est que l'affirm~t1on de la v1e
ne saurait, sans renoncer a soi, sans se co~tred1re, se dé~acher
dam, l'absolu en laissant de coté la nécess1té de lutter, l effort
pour vaincre; vivre, c'est s'opposer pour daminer. J'emprunte au
Crépuscule des ]dales ce texte significatif :

• L'Église voulait de tout temps l'anéantissement de ses ennemis: nous
autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons not:~ avantage a ce que
l'Église subsiste... Il en est de meme de la grande_ po\iltque.. Une n~uv~l\e
création, par exemple le nouvel Empire, a plus besom d ennem1s _que d alllis_:
ce n'est que par le contraste qu'elle commence a se sentir nécessrure,, a dwenu:
nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement_al'égardde 1 • ennem1
intérieur • · la aussi nous avons spiritualisé l'inim1t1é; la auss1 nous ayons
compris sa 'valeur. n' faul Btre riche en oppositions, ce n'est qua ce pr1x-1a
que l'on est fécond; on ne reste jeune qu'a condition que !':\me ne se repose
pas, que J' Ame ne demande pas la paix. •

�334

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voici done posé a la fois, et pour l'Empire allemand (que
Nietzsche n'aimait pas, mais qui a aimé Nietzsche) et pour l'idée
nietzschéenne du surhomme, le probleme capital : la vie, interprétée comme volonté de puissance, comme instinct de domination, va-t-elle surmonter l'épreuve de la vie ? Bien entendu, ce n' est pas la défaite qui pourrait fournir une réponse
décisive, car la défaite ne saurait avoir d'autre effet que de redoubler l'ardeur pour la lutte. C'est a la victoire qu'il appartient
de découvrir la faiblesse du dynamisme vital. Et c'est pourquoi,
au passage de Nietzsche que jeviens de vous lire, faitdirectement
éc~o une page publiée il y a plus de vingt ans, dans la Revue de
Paris par :\f. Romain Rolland (Article sur Richard Strauss du
15 ju~n 1899, et réimprimé dans les Musiciens d'Aujourd'hui,
211 éd1t. 1 1908, p. 140-142). ~I. Romain Rolland éclaire l'reuvre.
de Strauss a la lumiere de la philosophie nietzschéenne et il
décrit ainsi le héros idéaliste,enqui se reflétait l'Ame alle~ande
a la fin du XLX8 siecle :
11 a pris c&lt;insci_en~e de sa force pa_r la vi~toire; maintenant son orgueil nt
connatt plus de hm1tes; il s'exalte, 11 ne distingue plus la réalité de son rtve
~émesuré, con,im~ le p~up_le qu'il re!IHe. 11 y a des germes morbides dal
l Alle_magne d auJou~d bu1 : une folle d orgueil, une croyance en soi et llll
mépr1s des autres qui rappelle la France du xvn-siécle. Al'Allemagne ap,-.
lienl_ le mo,'!de, ~isen~ tr~nquille'!lent les gravures étalées aux vitrines de
~erlin... L ~déal!stc, a qui appartient le monde, est facilement sujet au,v. .
~ge. 11 éta1t_ fa1t pou~ rógner sur son monde intérieur. Le tourbillon del
1mages extér1eures qu'1l est appel~ il gouvemer, l'affole. 11 en vienta div~
com"!-e un C~sar. A peine parvenl!e a. l'empire du monde, l'Allemagne a trom
la vo~ de N1e_t~sche. et de ses arllstes hallucinés du Deutsches Thealer et dela
Séceas1on. Vo1c1 mamtenant la gran~ose musique de Richard Strau•.O\'l vont toutes ces fureurs ? A quo1 done aspire cet hérolsme ? - CeUe
volonté dpre ~t tendue, a_ pei!1e arrivée au but, ou mi!me avant, défaille. BDe
ne sait que faire de sa v1cto1re. Elle la dédaigne, n'y croit plus ou s'en ta•
Tout c~t ét~l~ge de volonté pour aboutir au renoncement, au z Je ne wu
plus_. C est 1c1 le ver ron~eur de la pensée allemande je parle de l'élite ~
tcla1re le présent et deYme !'avenir. Je vois un peuple hérotque enivr6 í1I
ses _triomphes, de sa richesse immense, de son nombre, de sa 'force, aal
étremt le D!-Onde avec ses grands bras, qui le dompte et s'arréte i,rW
par sa vlcto1ro, se demandant : Pourquoi ai-je vaincu ?
'

Certes, d_e ce que la p~nsée nietzschéenne a pris corps, d'une
f~c;on contmgente peut-etre, et encore extérieure, dans la deetmée de l'Allez_nagne conte~poraine, il ne s'ensuit nullement qae
ce corps exprime et contienne son ame tout entiere. Tout de
meme, _dans ce dé~enchantement et cette abdication de la volont.6,
dont Niet~sche lm-mem~ avait discerné les signes avant-coureull,
cet. A quoi ~on ? du vamqueur qui voit s'évanouir les derniérel
~és1stances, il me semble bien y voir les conséquences du rytbJDe
mhérent a l'exaltalion de la vie qui ne poursuit que sa propre
A

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

335

exaltation. Si le surhomme s'éleve au-dessus de l'humanité avec
le seul but et pour la seule joie de la surpasser, je crains qu'il
doive renoncer a etre affranchi définitivement de cela meme qu'il
délaisse et qu'il méprise; car, élre atfranchi, c'est un élal, tandis
que l'affranchissement est l'acte de s'affranchir, un effort p~rpétuel sur soi. Le héros nietzschéen fer a la guerre, non pour la pa1x,
mais pour la guerre. Il se défmit par opposition a son ennemi
intérieur et l'opposition, c'est encore une liaison, c'est encore
une dép;ndance. &lt;&lt; Ou est, demande Nietzsche,dans la Généalogie
de la morale, la volonté adverse en qui s'exprime un idéal ad111rse? » Bref, dans la transmutation des valeurs, ce qui l'attire
et. le fascine, ce ne sont pas les valeurs elles-memes, une fois
t.ransmuées, car elles retomberaient dans l'absolu statique des
philosophies périmées, c'est l'op~ration ~eme de la transm~t.ation. De meme que la Symphonia domestica nous montre Richard Strauss déchatnant une orchestration monstre pour accompagner les pas de l'enfant qui trottine dans la chambre, de meme
les rythmes enfiévrés du Zaralhouslra nous apparattraient comme
des variations éblouissantes sur le theme de la vie la plus pauvre et la
plusmesquine :«lelievrene nous garantiraitpas de la vue de la mort
et des miséres1 mais la chasse-qui nous en détourne - nous en
garantit... Ce n' est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent. » Texte pathétique ; et comme il le devient plus encore
quand on se réfere a la vie réelle que Nietzsche a menée, en contraste avec le trpe de parfait équilibre organique, de santé
insolente, avec la joie de domination universelle qu'il a sans
cesse devant les yeux et qu'il incarnait dans l' ens realisissimum
d'un Napoléon l Quel rapport y a-t-il done entre le surLomme et
son prophete? Celui qui existe, suivant une image saisissante de
!'Origine de la Tragédie, entre la vision extasiée du martyr et
la torture qu'il subit.
Cette conclusion est-elle définitive ? Je le crois d'autant moins
que j'attends avec impatience l'achevement des admirables
lravaux dont M. Andler a commencé la publication, et qui nous
éclaireront d'une maniere complete sur les tendances finales de
la pensée nietzschéenne. Et, en tout cas,ilest sur qu'aucune formule ne saurait fixer et arreter a un niveau déterminé la transmotation des valeurs. Le meme Z arathouslra qui recommande aux
génies créateurs de pousser la force d'ame jusqu'a la dureté,
ne dit-il pas aussi: , Que ta bonté soit ta derniere victoire sur
lOi-meme. D
Faut-il accorder qu'un effort ultime de transvaluation réta:
blirait ainsi les vertus communes, bafouées avec une verve s1

�1

PBILOSOPBJB DB L B8PIUT

336

RBVUB

nd

couas BT coNFBRBNCBs

sincére et si cruelle? Pour ma part., j'avoue que j'hésite. T
souvent les offlciants du Te Deum et les rédact.eurs de co
niquél se sont amusés a nous donner le change en présen
coro.me objeclif voulu, prémédité, celui ou leurs chefs avaient
acculés par la faiblesse de leur vouloir efíectif devant la fa
des résistances et des événements.
Aussi bien ne s'agit-il pas ici de mettre au point la psychol •
de Nietzsche ; le probleme est de voir clair dans la significa ·
du dynamisme vital, de ne pas laisser les idées se brouiller
le cliquetis des polémiques et des aphorismes. Or, voici l'al
native en face de laquelle nous sommes placés, si je ne fais fa
route. Ou nous devons prendre tout a fait au sérieux Nietzac
lorsqu'il écrit daos Le Crépuscule des Idoles : « Formule
mon bonheur·: un oui, un non, une ligne droite, un bul. » Et
il n'y a pas de doute qu'il faille suivre jusqu'au bout ce
Nietzsche appelle mon hypolhese, a savoir « que chaque e
spécifique tend a s'emparer de l'espace entier et a étendre in
fmiment la sphere d'action de ia force.» Que cette volont6
puissance puisse etre brisée dans son élan, ou obligée de pa
ser avec d'autres pour adapter son action a sa fin, cela
possible. Mais ce qui esl; impossible, c'est que d'elle-meme
change de direction, qu'elle abdique l'ambition insatiable
tout conquérir et de tout absorber.
Ou bien il y a, par dela l' exaltation de la vie acceptant et d
nant le rythme du retour étemel, place pour une nouvelle
mutation des valeurs qui rejoindrait, qui créerait, si l'on préf
un idéal d'universalité, de bonté. La sagesse de Nietzsche s
alors la ao9(cx véritable, par oppositiona la sagesse d'un Grethe
trop habile tout de meme a combiner les intérets et a cale
les attitudes, demeure sur le niveau médiocre de la ·rpóv'l}a~;,
n'a jamais paru pleinement satisfaisante qu'aux dilettan
attardés dans le culte de leur moi, « centre de tout ». ~lais la co
dération du dynamisme vital ne suffirail; pas · a expliquer
courbe totale de la pensée nietzschécnne : il faudrait y introd ·
suivant l'expression pascalienne, un renversement du pour
contre ; et le renversement du pour au contre, pris a part de ton
transcendance et de toute extériorité, c'est un rythme d'o
intellectuel. Mais alors aussi, ala volonté de puissance qui exp ·
l'exaltation spontanée de la vie et au nom de laquelle l'indi ·
s'égale, du moins en pensée et en désir, a la totalité de l'univ
viendra s'adjoindre, et finalement pcut-etre se substituer,
processus inverse : le processus de l'intelligence qui envil
l'individu en fonction du tout, et d'ou natt, comme l'ont mo

337

eacart.es et Spinoza, la vertu fondamentale de la générosité.
Du dilemme que je viens d'exposer, allons-nous conclure a la
damnation du dynarnisme vital ? Ce serai~ prématur~. 11
possible qu'un approfondissement des noüons de VIe et
'instinct, d'intelligence et de matiére, permette de reprendre
e probléme sur de nouvelles bases et avec de nouvelles tenes. Et telle sera en effet l'reuvre de l' Évolulion créalrice,
laquelle je compte consacrer roa prochaine le~on.
(d suiore.)

�L'&lt;EUVBB POÉTIQUE DB LEC0!4TE DB USLE

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de 11. EDIIOND EST1:VE,

,

Professeur a l'Université de Nancy.

VII
Le pessimisme de Leconte de Lisle.
Néant des dieux, abjection des hommes, indifTérence de la
nature, tels sont les trois termes auxquels se raméne en sui.
tance l'reuvre de Leconte de Lisie, envisagée des trois pointa
de vue ou nous nous sommes successivement placés. Il semble
que la simple énumération en soit assez éloquente. S'il est vrai,
comme l'a dit' l'auteur des Poemes Barbares, que« toute vraie
et haute poésie contient une philosophie », sa philosophie, a lui,
est ce qu'on est convenu d'appeler une philosophie pessimiste,
et cette définition pourrait etre considérée comme suffisante, si
ce terme de pessimisme avait par lui-meme un sens qui ftU
suffisamment précis.
l\lais le pessimisme - j'entends le pessimisme poétique n'est pas une doctrine; c'est laréactioninstinctive d'unesensibilité froissée par la vie et qui se venge en dénigrant et en maudissant la vie. Chacun de nous a ses raisons particulieres de soutYrir
et sa maniere propre de réagir a la soulTrance. C'est dire qu'il y
a autant de pessimismes qu'il y a d'individus. Il y en a de vul•
gaires, et il y en a de nobles ; il y en a de triviaux, et il y en a de
distingués ; il y en a d'égo'istes, et il y en a de généreux ; il y en a
de déprimants, et il y en a d'héroi:ques. Selon les motifs qui les
déterminent, ils dif!erent en qualité et ils diflerent aussi en &lt;legré;
depuis le pessimisme passager, qui n'est qu'un acces de mauvaile
humeur élevé a la dignité d'un príncipe, jusqu'au pessimismt
systématique qui a la fermeté d'une convict.ion philosophique

339

et implique une conception de l'univers. En sorte que ce qui est
intéressant, quand nous avons alTaire a un écrivain qui voit
régu!ierement - comme c'est le cas de Leconte de Lisie - le
mauvais coté des choses, ce n'esl pas de constater qu'il est pessimiate, c'est de savoir pourquoi et jusqu'a quel point il l'a été.

..
On l'a dit bien des fois : on nait pessimiste - comrne aussi
et inversement on natt optimiste - on ne le devient pas. Si on
veut remonter jusqu'a la cause initiale et a la raison derniére du
pessimisme, il faut en chercher la plus profonde racine dans le
caractere meme du pessimiste et jusque dans son tempérament,
pour autant que de notre organic;ation physique dépend notre
diaposition morale. C'est ce qu'a l'occasion on n'a pas manqué
de íaire. 11 y a, dans la littérature du x1xe siecle, avant Leconte
de Lisie, un cas illustre de pessimisme poétique. C'est celui
d' Alfred de Vigny. On a expliqué gravement que s'il était né
triste, comme il le reconnatt lui-meme, c'est qu'il était né de
parents agés, le plus faible et le dernier de quatre enfants dont
les troi, premiers moururent en has age, et que s'il ful, pcssimiste,
et. que. s'il {ut infécond, « ce fut faute de vitalité nativc, de vigueur
constiLutionnelle, de richesse physique ; en un mot, ce fut faute
de vie. 11 On accordera volontiers que l'reuvre d' Alfred de Vigny
n'est pas tres nombreuse ni volumineuse, et que cette ceuvre
n'est pas gaie. On pourra toutefois se demander si vraiment i1
y a lieu de taxer d'infécondité un écrivain qui a enrichi de trois
ou quatre chefs-d'reuvre la littérature de son siecle. On pourra se
demander aussi si l'auteur des Deslinées est bien le moralisle
dhabusé et découragé qu'on nous dépeinl d'habitude, et si on
ne le qualifie pas de pessimiste surtout parce qu'il n'a pas été
optimiste éperdument et avec fracas. En admettant qu'il ait été
ce que l'on dit, encore s'agirait-il de savoir jusqu'a quel point
il peut elre avantageux a la critique littéraire d'emprunter a la
médecine et a la pathologie les élémcnts de ses définitions et les
considérants de ses jugcments. Mais, dans le cas de Lcconte
de Lisie, il n'y a rien qui releve de la pathologie ou de la médecine.
Né saín de parents sains, il a prolongé jusqu'a soixante-quinze ou
seize ans une existence que la maladie ne semble a aucnne
époque avoir notablement éprouvée. A soixante ans, on nous le
montre capable de monter a cheval, luí, homme sédentaire et
«Mshabitué des longtemps des exerciccs du corps, pour escorter

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

340

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

une jeune femme dans ses promenades, et meme d'accomplir en
mer, sous s_es yeux, des «prouesses de nageur »; et les Parisiens qui

quelque. d_1x ,ºu douze ans plus tard, le voyaient, a la fin d'u~
aprés-IDidl d eté, sortir du palais du Luxembourg et remonter
vers so_n_ appartement du boulevard Saint-Micbel, admiraient ce
b?au v'.eillard, marchant d'un pas alerte, le torse large et droit
bien pris dans la redingote grise, la tete haute, le monocle a l'reiÍ
s~us ~n chap~au haut de forme soigneusement lustré. Celui-la
": ava1t pas l_ a1r d avoir jamais manqué de « vigueur constitut10nnelle » m de « r~chesse physique », et si l'on admet que Victor
J;Iugo dut a la ~mssa:nce indéniable de son tempérament et a
1 excellence prog1d1euse de son estomac l'optimisme qui est a
tout prendre, le trait marquant de son reuvre, on ne constakra
pa~ sans quel~ue étonnement que l'auteur de La Légende des
Siecles et celm des Poémes Barbares, ayant regu !'un et l'autre
de la nature une constitution également et exceptionnellement
robuste,_ se s_ornnt fa1t de Dieu, des hommes et du monde, une
con~eption _si d1~ér~nte! pour ne pas dire absolument oppost\e.
S1 done Je cro1s mutile de remonter jusqu'a la naissance de
Leconte. de_ Lisie, et meme par dela, pour exposer la genése de
son pes~1m1~me! en revanche il me paralt intéressant de signaler
chez lm, d apres son propre témoignage, des le temps de son
sé1our a Bourbon,_ de¡¡ accés d'angoisse inexpliquéc et de tristesse
0

sa~s cause, qm lw sont demeurés comme un des souvenirs inou-

bhables de son adolescence. Dans une piéce écrite vraisemblablement au cours de sa vieillesse, a l' époque ou comme il disait
a Jules Breton, « il revivait ses impressions pr;miéres », il décrit
un _de_ ces beaux pays~ges, ~e Bourbon que son imagination se
pla1sa1t a ~voquer, pl?m d 01seaux, de feuillages légers, d'arbres
en !leur, d eaux hmp1des, et de splendide soleil :
Tout n 'était que lumiere, amour joie harmonie •
Et moi, bien qu'ébloui de ce mo~de charmant ' •
J'avais au fond du c_ceur comme un gémissem0nt
Un dot.1:loui:eux soupir, une plainte inflnie,
'
Tres lomtame et tres vague et triste amerement.
C'est que ~evant _ta ¡rrO.ce et ta beauté, Nature 1
Enfant qui n'ava1s nen soufTert ni deviné
Je ~entais crottre en moi l'homme prédesÜné 1
Et Je pleurais, saisi de l'angoisse future,
Épouvanté de vivre, bélas l et d'étre né.

Sans doute le commentaire est postérieur de bien des anné,.
re~ue. La vie a repassé sur le trait ioitial pour
l'approlondir et l'envenimer. La sensibilité de l'adolescent est

a l'impression

34 \

aiguiséc rétroactivement par la sensibilité de l'homme. Mais
l'impression est certaine. Elle révele, sans que nous en puissions
bien démeler la cause, une tendance précoce a la mé\ancolie
chez « l'enlant songeur ,.
Cette mélancolie n'était encore qu'une disposition vague et
presque inconsciente. Elle dut se préciser et s'aggraver a mesure
que se révéla la contrariété intime qui semble avoir été la source
de la plupart des déboires essuyés par Leconte de Lisie au cours
de son existence. La nature, en meme temps qu'elle avait mis
en lui une intelligence supérieure, l'avaitdoué d'un tempérament
de créole, a la fois indolent et passionné. Il n'aimait pas l'acLion,
ni meme le mouvement. Il était le premier a le reconnaltre.
A la suite d'un voyage de Rennes a Dinan, en 1838, il s'excusait
aupres de son ami Rou!Tet d'avoir tardé a lui écrire : « Tout
déplacement produit une espéce de trouble en moi, tant est
grande mon apatbie physique. » Cettenonchalance était demeurée
dans !'esprit de ses camarades de jeunesse comme le trait caractéristique de sa nature. En 1860, !'un d'entre eux, Charles
Bénéút, son ancien collaborateur de La Variélé, le taxait de
paresse, et le poete ne protestait contre le reproche qu'au point
de vue del' esprit. « Quand tu me traites de paresseux, je présume
que tu veux parler de mes jarabes, car, pour le travail intellectuel,
j'affirme que peu de bceufs me valent. » Et il en fournissait la
preuve. Il n'en eut peut-etre que mieux valu pour lui, s'il avait
eu, avec un corps plus actif, une A.me moins contemplative, s'il

eut vécu davantage bors de lui-meme, s'il ei\t éLé plus disposé
ase melera la foule des bommes et plus apte a y jouer des coudes,
plus remuant et plus habite. Il faut le prendre te! qu'il était,
te! qu'il s'est peint lui-meme a nous dans une de ses nouvelles
en prose, sous le nom de Georges Fleurimont. Ce Georges
Fleurimont lui ressemble étonnamment au physique : « de
grands yeux bleus, le lront large, les levres fines et les cheveux
blonds. » Au moral, il paralt bien qu'il en est de meme : « une
passion, d'autant plus violente que sa nature normale é tait
apathique, s'était allumée daos son cceur, et ses désirs inassouvis
le dévoraient,. » Dans l'il.me du jeune Leconte de Lisie, ce n'est
pas une passion, c'est toutes les passions qui s'étaient allumées

a la

fois ; non seulement, comme nous l'avons vu, l'amour de la
femme, mais l'amour de la poésie et l'amour de la gloire, mais

l'amour de la justice et l'amour de la liberté. Dans une de ses
plus belles piéces, et de celles qui jettent le plus de lueur sur son
eLre intime, il a fait allusion a ces heures tumultueuses de son
adolescence :

�342

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers réves
Sortait en tourbillons de mon cceur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des greyes,
La face vers le cíe! et vers la liberté ;...
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j'embra,ssais dans une irrésistible envie
L 'ombre de tous les biens que je n 'ai pu saisir...

Un fragment de ses lettres de jeunesse complete et commente
de la maniere la plu3 heureuse ces confidences discretes de sa
poésie. II vaut la peine de citer en entier cette page aussi sii:rnere
que pénétrante :
J'ai toujours été un étre nomade - écrivait-il á Rouffet le 26 mars 1839
- et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune
que je fusse alors, n'a jamais été propre a fixer mes idées et mes sensations.
Aussi, je m 'effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma téte, mes pens6es
sans résultat, désirs ardents sans but réel, abattements soµdains, élans inutiles, se heurtent dans mon Ame et dans mon creur pour s'évanouir bien!A1t
en ind:&gt;lence soucieuse. Ríen de fixe et d'arrllté pour !'avenir; mon passé
ml!me semble évoquer mes souvenirs, preuve de mon inutilité passée, pour
me prédire mon incapacité !uture, J'ai revé, comme un autre, d'amour et de
jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher¡• mais ce
n'était la qu'un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobi ité pour
espérer une telle vie, si toutefois i! m'était donné de jamais la réaliser. La
monotonie m'abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses,
que je me sentirais capable d'éprouver en un mois tout l'amour, toute la
haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie tout
entihe. Oui, me voila bien, mon ami. Pardonnez-moi de m'étre posé en
sorte de probleme, et essayei de me résoudre. Notez qu'avec tout cela je
i;uis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable
vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est
qu'une paresse incarnée. C'est peut-etre vrai.

Déséquilibre de la reverie et de l'action, disproportion enl,re
l'infini des désirs et l'étroitesse des réaliLés, repliement sur soimeme, découragement et trist.esse, si ce sont la les causes et les
symptómes de ce qu'entre 1830 et 1840 on appelait encore « le
mal du siecle », Leconte de Lisie en a été atteint, et, de son pessimisme, le point de départ, autant du moins qu'il est accessihle
a l'analyse psychologique, se trouve la. Plus enclin a agir, il eut
moins embrassé par le reve ; il euL appris a limiter ses aspirations,
a choisir un but prochain, a y concentrer ses pensées et a y proportionner ses efforts. II se fut contenté peut-etre de ces « joies
réelles » et modestes que lui recommandait timidement Adamolle ; ,
il eut atteint son idéal parce qu'il l'aurait placé moins haut ; il
ef,t été plus heureux, mais il ne fut pas devenu le poete, et le
grand poete, qu'il a été.
·
, Ajoutez - pour lui rendre la vie encore plus difficile - a
cette disposition premiere, la raideur d'un caractere altier et

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

343

.
enait d'une réelle droiture de cons- .
intransigeant. ~ette ra~deu.~ ~ a dignité personnelle; elle venait
cience, du sentiment tres v1 e s il &lt;t Je sais écrivait-il un jour a
.
t t d'un immense orgue •
,
. .
auss1 et sur ou
ueil _ et je ne saurais me le d1ssunuler
Rouffet, que, dans m~n org1 s forte parfois que ma volonté meme
- une envíe de dommer p _u
entait-il incapable de s'abaisser
est en moi. » A plus for~ ~:iso~ s:: dis pas d'une bassesse, mais
ou de plier. La seule i e, Je .
d'une démarche qui le mtt
·tat·
d'une concession,
. .
d'une sollici ion,
dans l'obligation d'autrui, lui éta1t msupsous la dépendance ou .
.
l83º de publier de compte a
•·¡ 'éta1t ag1 en
"•
'
•
portable. Lorsqu 1 s
' de poésies qui devait leur ouvr1r
1
demi avec RoufTet, ce ".º um~ loire la proposition, avancée
a tous les deux le c~em_m d~ ª g ar s~uscription, luí avait causé
par son ami, de le f~1re impruner p e que c'est que de faire impriun sursaut de colere,: ((S!.,vez-vous cd1·sposé a vous tratner a deux
· ti' ? i:;tes-vous
.
.
mer par souscr1p on ·
.
·ent fort peu de vos vers, afín
ens
qui
se
souc1
d
genoux d evant es g
p
moi· non seulement cela est
. de l' argent ?· . our
, mieux ne jamrus
. publier
d'en obtemr
., . erais
au-dessus de mes forc_es, ma1s.f ;~ vulgaire. » On n'a pas oublié
une ligne que la devo1r a la p1 ~l _uflexibilité arrogante, il enjoide quel ton cassant, avec que ~-ma aucune modification de la
gnait a Adamolle de ne c¡nsen l~tre au Courrierde Saint-Paul ;
«copie» qu'il était ch~r_g~té e~:::ine il rejetait, tout d'abord
avec quelle susceptibili l
ffres de la Démocratie Pacifique,
et de premier mouvemen~ es o uelque chose de l'intégrité de
de pcur de parattre ~han
point est une force. La conses opinions. L'org~e~l, I,&gt;ºr.
cui ne s';baisse devant personne,
viction d'une supénonté intime, &lt;:I est un ressort puissant dans
que personne ne peut vous ~avir, ve Mais ce meme orgueil est
l'adversité, un soutien dans l épreu ~e de faiblesse et de soufaussi une infirmité morale, une caluur méconnue dut rendre
· e de sa va e
.
.
frances. La conscienc
't
dépit de sa « rés1gnat1on
le poe e en
.
d
plus cruelles encore pour T t'
, les injustices, les déborres e
philosophique », les hum1 1~ I~~és par les hommes ou par la
toute sorte qui lui furent m ig
- fortune.
Leconte de Lisle ne savait pas
Avant de quitter Bourbonff nce Jene sais si,a cette époque,
encorece que c'était &lt;:Iue la sou _ra d~nt il a, dans le Manchy et
était déja morte 1~ 3eune cous1~e 11 est fort possible, du reste,
ailleurs, immortalisé le souverur. Stendhal appelait un phénoqu'il y ait eu, da1;1s s?n cas, ce ~u~e souvenir idéalisé de ce~te
mene de cristalhsation! e_t ~u lus douloureux que la réalité
passion malheureuse _lm a~t et{8~7 il avait grandi librement au
meme. En tout cas, Jusqu en .
'

º{tt i

�344

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

milieu d'une nature m
·¡¡
paternelle, ent.ouré de:;::: ique et charmante, dans l'habitation
réchauITait son ca,ur et d~!f~?"; d_e s? age dont la sympathie
orgueil. A peine eut-il mis¡ . : IIDra wn juvénile flattait son
le transporter en France e ~-1¡" sur le_ pont du_ navire qui devait
1
1
de la solitude morale q~i q~é~ose s~nl!~t v!h par le sentiment
surtout maintenant u .
rma1s a a1t etre son lot. « C'est
molle, au milieu d'hoi::me ¡e ::;/rouve Jeté, écrivait-il a Ada•
nous aimons a causer q~ I~ I rents sur t.outes les choses dont
comprenne la mienne' et :oi: sens l?ut le prix d'une ame qui
déja a regretter comme ¡¡ d' compnse d'elle. » 11 commengait
'
ira un peu plus tard
Ces parents chers et bons

,

'

Tous. ces amis grandis a m~~~~é~ccordait le CieJ,
Que Je pJeure parfois dans mes Jours
. ~, dom~
rr~res...
sohtaires

La solitude, en eITet au lieu d '
Bretagne, s'était aggra~ée du faii s atténuer a son arrivée en
fam1lle de Dinan On l'
't .
de son malentendu avec ••
de son c0té senti ~n pay:~~~ti¡ugtl f~~it_et méprisant. 11 s'était
l'y portait que trop - a vivr:· av s a .itu~ - son caractére ne
autres. 11 afTecta des allures d
. ec lm-meme, a se passer des
de n'avoir point d'ami II e m1santhrope. 11 se déclara content
chers. Mais ils lui furent ~-hers :~r:\~ºJ.rtant, et qui lui furent
mon cher RoufTet : nous s m
.u
istance. « Vous l'avez dit,
que de prés. 11 n'est pas
~h:~ºJ
b~aucoup
mieux de loin
1
au fond un excellent gareon
. ~vmer pourquo1. Vous étes
vot é 1
.
'
; ma1s ¡amais ¡·e • .
re ga en or1ginalité. De mon cot/ .
.
n a1 rencontré
tére et considérablement fati é d
'¡e sms emporté de carac1mpossible que nous puissio!i:1 vi es autres hom_mes '. il était done
so1!1mes plut0t faits pour nous
bonn~_mtelhgence. Nous
v01x. » Quant au reste de l'h
't re de. 1 ame que de vive
n'avait aucune sympathi
umam é, il ¡ugea bien vite qu'il
les jours ou pesait plus p/n'1·bª1ucun ~éconfort a en attendre. Dans
emen., ~ur Im

IuJ'cf

e:;:n~n

Le poids cruel et lourd de notre isolement,

ild' se disait
.
qui•·¡ ne manquait peut-etre a
avo1r connu sa souffrance pour chercher asles semi blables que
.
e sou ager :
Mon D1eu I s'ils savaicnt bien le malheur d'~tre seuls 1

l\lais l'illusion ne durait as ¡
de la prose amére d'Alfred ~e .;.ngte~ps. 11 s'était trop nourri
cas de Chatterton et sur c . h igny, 11 avrut trop médité sur le
.
'
e1m, e,aucoup plus proche, d'Hégé-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

346

sippe Moreau, pour avoir, lui poéte, quelque confiance dans un
siécle « qui ne reconnalt que l'or pour dieu •• dans • une société
abrutie et sourde , qui laisse les poétes mourir de faim. Les
bommes n'estiment que ceux qui leur sont utiles, et les poetes
leur sont inutiles: ils le prétendent, du moins.
Ah I puisque nul ne veut comprendre ici nos cris,
Puisque devant nos pas on seme le mépris,
.
Puisque chaque homme enfin á notre a.me altérée
De la pitié refuse une goutte sacrée,
Mon Oieu, rappelle a toi tes trop faibles enfanls,
Donne-nous le re pos, le dernier, il est temps !

C'est le mol du Quaker devant les cadavres de Chattert.on et
de Kitty Bell : « Oh ! dans t.on sein ! dans ton sein, Seigneur,
re,¡ois ces deux martyrs ! »
Tels étaient les sent.iments qu'il rapporta, en 1843, dans son !le
natale. 11 s'y trouva corome étranger au milieu des siens. Sa
misanthropie s'exalta encore dans la solitude totale ou, a SaintDenis, il se trouva plongé. Elle se serait adoucie peut-etre, une lois
le poete retourné en France, devant les sourires de la lortune ;
elle aurait fondu a « ces premiers rayons de la gloire, qui sont
plus doux que les premiers feux de l'aurore ». Mais, l'homme est
l'art.isan de sa destinée, et nous savons déja que Leconte de Lisie
n'avait ni les qualités ni les délauts qu'il fallait pour rendre la
sienne heureuse. 11 n'eut pas a subir de retentissantes inlortunes,
mais a lutter, ce qui, a de certains égards, est pire, contre la
difticulté incessamment renouvelée d'assurer son pain quotidien.
Pendant toute sa jeunesse, et meme jusque dans son ~ge múr, il
se trouva dans une situation non pas modeste, roais précaire, et
souvent meme plus que précaire. Nous l'avons vu a Rennes,
reduit, par sa faute sans doute, mais enfin réduit pour vivre a
de miserables expédients. Nous l'avons tetrouvé a Paris subsistant maigrement des faibles appointements qu'il recevait de la
Democratie Pacifique et d'une petite pension que lui faisait sa
famille. En 1848, tout Iui manqua a la fois. 11 n'eut plus d'autres
re.sources que de donner des le~ons de grec et de latin, et de se
mettre aux gages des libraires. Comment en vivait-il ? Béranger,
dont il avait fait, on ne sait trop par quelle voie, la connaissance,
et qui s'intéressait a lui, va nous le dire. Au mois de janvier 1853,
l'auteur des Chansons recommandait- rapprochement inattendu
~ l'auteur des Poemes Anliques, qui venaient de paraltre, a la
b1enveillance de Pierre Lebrun, poéte lui-meme, sénateur et
membre de 1' Académie frangaise, en compagnie et a la suite
d'un obscur littérateur de l'époque, Hippolyte Tampucci. • Mon

�346

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

autre recommandalion, écrivait-il, est en faveur de M. Lecont.e
de Lisie, dont je vous ai remis le volume ; volume plein de magnifiques vers, ainsi que vous avez pu vous en assurer.Jevous dirai,
moi qui recommandc plus les auteurs que les livres, que ce jeuae
homme est ici dans un état voisin de l'indigence. • Les Polma
Anliques, en efTet, n'avaient pas trouvé beaucoup d'acheteurs;
on prétend meme que, pour se !aire quelque argent, Leconte de
Lisie en devait vendre les exemplaires aux bouquinistes des quais.
Le recueil, et celui qui suivit en 1855, les Poemes el Poésiet,
valurent a l'auteur deux prix académiques, plus une gratiflcation de cinq cents francs, obtenue du ministere del'Instruction publique par les efTorts combinés de Pierre Lebrun, de Scribe
et d'Alfred de Vigny. Mais ces maigres subsides ne pouvaienl
rétablir une situation depuis longtemps obérée. Le 1er septembre
1856, c'est le secrétaire pcrpétuel de l' Académie lrangaise, Villemain, qui, a son tour, fait appel, en faveur du lauréat de l'illustre
compagnie, a la puissante iníluence.du sénateur impérial : « Je
viens de voir M. Leconte de Lisie ... 11 est fort malheureux, et il en
porte la trace visible : il est fort maigre et pal e, comme un ho,nme
qui n'a pas soufTert seulement de chagrín. Je sais que le pris
Lambert (1.000 francs) n'éteindra pas tout a fait sa dette principale, qui est une dette pour premiers besoins de logement et
de nourriture. Un acompte sera accepté sur cette dette, et !ui
laissera pour usage immédiat le reste du prix. Mais ce sera bien
peu, et bientat absorbé, quoiqu'il n'y ait, j'en suis assuré, nul
désordre, nul!e dépense de fantaisie. Mais le nécessaire, le plus
indispensable nécessaire n'est pas assuré. Les Poésies nouverr..,
tirées a 500 exemplaires, sont presque épuisées, mais sans produit
pour l'auteur. II n'y a nul travail utile en perspective. Et le
découragement est grand, comme la soufTrance, et m'a été expri·
mé simplement et noblement. » Villemain concluait en pressanl
son ami d'obtenir du ministre ce qu'il appelait, voilant de médiocre latin la misére des choses, aurum honorarium aul poli,u
alimenlarium,la pension dequinze cents ou deux millefrancs qui
metlrait le po.lte a l'abri des besoins les plus immédiats. Pierre
Lebrun Ulrda peut-étre il. se mettre en campagne. Toujours est,.il
que, le 9 octobre, il recevait de Leconte de Lisie aux abois, la
supplique suivanLe, qu'il n'est pas possible d'appeler autrement
qu'une demande de secours:
Press6 de tous cOté.3, et ne t.rouvant plus d'issues, momenlanément du
moins, pour óehapper a des embarras cruels et mullipliés, je me vois coa·

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

347

ui doublement puisc;anL. Si ;e

tn,int, Monsieur, d'~v'?ir recou¡s. 3. vr~r: ~g:;.me je l'ai déj3 fait longtemps,
toultrais seul, je subirais_a':'ec r. Slgna f ' s désormais.
Ja fortune contraire i ma1s _Je sf 1sr:~;i~e~r~eÓblenir du ministAre de I'lnlsltruc?

Qserais-je done vous pner e
s sur les tonds destinés aux le res
lion publique une somme de 5~0 r;anc dre el je vous serais vivement reCetle allocation ~e per~&lt;"tl~a1t _d att~cnt 'á soulever un peu mon fardeau.
eonnaissant d 'avo ir contr1bu1: pmssam

L r· tervention de Pierre Lebrun.
On ne sait que! succés eu m
. néral de la Réunion
Le salut cette fois vint d'ailleurs. Le Con_seil gé
é rl' Académie
attribua au jeune c?mpatriote, de~f fo~~c;:;~n~u~l~ues années,
frangaise, une pellte pens10n,. q , P_ r on la lui supprima.
luí lut réguliéremcnt servie. [uis, t"\t~i~le ayant a pourvoir
C'est alors, en 1864, que econ e é a e'
¡¡ s'était marié
non seulement aux _dépenses d~ sl?e:;:Ctfe; d'une partie de sa
s _ ma1s encore ~
é · ¡
entre temp
.
.
t mbée a sa charge pmsa a
lamille de Bourbon,1(~1 tta1t t:ner lui anti-bonapartiste, lui
coupe d'amertume.

u se _r si . '

ter une allocation

républicain, lui ancien révol~t1onna~:, ¡~~::~~le. On la lui a plus
de 300 lrancs par mo1s sur haé casQseelle ironie' Pour un caractére
· durement rcproc e. u
·
bli
d'une ¡o1s
.
h Tation meme ignorée du pu c,
comme le sien, une telle um1, to' ture plus cruelle que les
meme intime et secrete, éta1t une r
plus cruelles P:ivations.
ill e illustration que cctte vie a la
Je ne conna1s pas de me eur
maxime amere et profonde de J uvénal :
Haui facile emer~unt, quorum virtutibus obstat
Res angusta dom1.

Quand on songe que c'est au milieu de ces souc~sr:~:r:::tu:;
dans les intervalles de ces pénibles -~émarches que I osent ac(ue!ou écrites la plupart des belles p1eces qui ~omp de avec une
lement le recueil des Poemes Barbares, on se era:elle robuste
,orte de stupeur que! amour pa~sionné de so~o:~é fallut a cet
confiance en lui•meme et que! e tenace ;{ton ne risque plus de
homme pour persévérer dans son etl~r\
thémes qu'il lance
prendre pour des déclamations bana es es ana
contre la société de son temps.
¡
uement des
Si je me suis laissé entrainer, en elTet,_ \ parler 'o~gpas pour le

J

embarras pécuniaires de Leconte de L1s_e , _ce_n es 'est

as non

plaisir d'étaler la misere d'un grarr d écr~vt~ '~e :es dé:endent
plus que, dans ma pensée, ses op1mons p i o,op q ·- 'est our
nécessairement de l'état de son porte-monna:\mª'°'t~ignaft de
que l'on comprenne bien que le poéte, quan I se P

�348

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la vie, avait quelques raisons d'en dire du mal. Si l'on ajoute ~
ces causes de découragement le regret toujours présent et dou..
loureux de son pays natal, on ne s'étonnera pas des plaintes ameres
dont sa poésie de cette époque - et de toutes les époques, unefois Ie-pli donné au caractere - est si souvent l'écho :
Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne a pas Jents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline ou la route dévie
Je m'arréte et vois fuir it l'horizon dormant
Ma derniere espérance, 1,t pleure amerement...

Et l'on comprendra qu'il y a autre chose que de l'excitatioa
cérébrale, de la rhétorique ou de la « littérature » dans ces aspirations au repos, au néant, a la mort qui reviennent lugubremen,
dans ses vers. Tant6t, c'est le regret de n'etre pas mort jeune, de
n'avoir pas été afTranchi de la vie avant d'en avoir connu les
tristesses :
Nature I immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abtme ou dort l'oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n'avais encor ni soutTert ni pleuré ?

Tantot, c'est l'insistance avec laquelle il évoque l'image du
suicide apaisant et libérateur, du détachement insensible et doux
de cette vie. La fin des Éioiles Mnrlelles, telle surtout qu'on
peut la lire dans la version primitive, est significative a cet égard.
IJs sont la« deux beaux enfants »,l'amoureux et l'amoureuse,qui,
toute la journée, pareils aux Amanls de Monlmorency que jadia
Vigny avait mis en scene, ont couru les bois, en riant et en cueillant des fruits et des fleurs.
O r@veurs innocents, fiers de vos premiers songes,
Jeunes esprits, creurs d'or rendant le mi!me son,
Ignorant que la vie est pleine de mensonges,
Vous écoutiez en vous la divine chanson 1

Le soir ils se sentent troublés par la nuit qui tombe, ils ont
vaguement peur, ils se prennent par la main pour se sentir moins
seuls. lis s'arretent au bord d'un large étang, ou s'amoncellent,
sous la nappe profonde des eaux, les pleurs d'argent tombés du
ciel noc~urne.
Les entants, inclinés sur la pente des rives,
Essuyant pour mieux voir leurs yeux ou nage encor
Un reste de tristesse et des larmes narves,
Contemplaient á l'envi ce splendide trésor.

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

v::!~le:if1e!{E~~rz¡:eS,

1~sci~:g:1tsª&amp;i~~:e~
Et le bois entendit comme u
t
iel
Effleurer le teuillage en retournan au e .

,
tement son intention d' en finir
Parfois le poe~e declar~ o~ver existence qui lui est a charge.
prontptement, v1olemmen avec une
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure ...

•
'
ortir de ce monde en répandant
Son « vreu supreme n, e esbtl de s
omme le soldat ou comme
sa vie a flots par une large essure, c
lemartyr:
o sang mystérie~x. ~ spletide ~:ri:~:bété,
Puissé-je, ~uxdcrits bp1~~~xpreu ; ; mon éternité 1
Entrer, cemt e a
'

'
t u'un reve En fait,il n'estpas
Mais ce n'est la:qu un v~u,e q it u'o~ ne s'en reconnaisse
possible d~ s' é~ade~ de~: :~1:ttcae~ 1~\rile courage. 11 fau~ suivre
pas le dro1t, so1t qu on
1
p Il faut se résigner a v1vre, en
.
' b t sa voie dou oureuse.
.
é
..
¡usqu au ou
. 1 . ,est plus qu'un songe vanom •
enviant les morts, pour qui a v1e n
•
sont consumés i
Oubliez, oubllez, vos creur8 e s sont vides.
De sang et de chal~urhvos :~; r:n proie aux vers avides,
O morts, morts b1 1t~t ~~\a vie et dormez 1
souvenez-vous P u
'
d je pourrai descendre,
Ah I dans vos
P~~!
~~iq:iFt tomber ses fers,
1 11
Comme un f~r1,a ~ .
des maux soufferts,
Que j'aimera1 _sentir, llbJe s la commune cendre 1
Ce qui tut m01 rentrer an

litl ~f

. t our s'aider a en supporter
Et pour se consoler de la v1e, e p ée sur le terme inévitable,
le poids? il n'es~ que tde
et ason jour:
lequel v1endra tot ou ar , 0
. . r81·t . il nous la taul subir.

:~e: ~t~~~:

La vie est amsi
e·
t l'insensé s'irrite ;
Le faible souftre et p~etur~c~ant qu'il doit mourir.
Mais le plus sage en r1 ' sa

..
l tristesse dont les premiers
Une disposition naturelle
nt s'ét~ient fait sentir de
symptomes et co11;1me le pr~ssen i::;:.t-il, de larencontremalheubonne heure, et qm provena1th~e:e· et d'une ame ardente ; cette
reuse d'un tempérament apa _1q t ces d'une vie pénible et
.
..
an
d1Spos1tion,
accrue par les c1rcons
.
t du pays natal par 1a so1·1précaire, par l'éloignement des siens e
'

ª ;.

�350

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tude morale, par des embarras matériels .
.
seulement des privatio diffi il
qm entratna1ent non
comparaisons douloureu~!s entie e:en~ su~portables,. mais des
etre, et d'intolérables humiliationsc tdt éta1i t ce qm aurait0dO

i~~:.

0

f

1

~: ir r:::~ie~ei;~~~:1:s

J:ur:c~::t

~u, pe::i;i~m:s
:
justifient ses paroles aro, qu/les exphquent etmeme qu'ellea
de la vie. Mais ce ne sonteres e son pr?fond désenchantement
pour édifier sur elles une
la ~?utefo1s des bases assez larges
J'ceuvre de Leconte de Lisie itef ion g~nérale_ des choses, et, de
phil~sophie,_ si, a ces motifs', q! ~t:~:!~\,~~s ~;eu de dé1g~gerAune
ne sen éta1ent ajoutés d'autres d'
a es pour m-meme,
et d'un caractere plus désintére é une portée plus universelle
Leconte de Lisie app t
·t ss .
.
1848. Cette générationª\~~!1 par sa,na1ss~n~e ala génération de
par la générosité de se; as . ~~us, s est d1stmguée entre toutes
et sa capacité d'ill .
pira i_ons, la f~r_veur de son idéalisme
bli9ue. Que la
i?éal pohbque, c'était la RépuJmllet ! Son idéal socia( c'ét ~1~ :en~ sous la monarchie de
inscrivait dans son credo '1 . a1 e ~n e_ur de l'humanité. Elle
entre_ les citoyens, l'améli:r~t~:éd la Justice et l'amour, l'égalité
la paIX universelle,la fraternité d u sort
plus. grand nombre,
le notre. Mais instruits
d es peup es. Cet 1déal est encore
combien il est 'difficile et
a\íres expériences, nous savons
gres moral est une con ue g
a iser. _Nous savons que le prol'homme, le fruit d'un ~ff
d\~ous les mstants sur l'égoi:sme de
pas qu'on puisse tout d' or, pa ient et continu. Nous ne pensons
On le croyait vers 184~n ~ou~~ransformerla sociétéetlemonde,
dissaient dans leur bien-~tr:nd is que_ les possédants s'engourla misere et des souffran
d es espnts aventureux, touchés de
substituar a l'ordr d hces u ~euple, cherchaient le moyen de
choses meilleur. C~es: te ~:: qm ~embl~t c_ondamné un ordre de
théories et les systemes
ps 0 ~ Surgissaien~ de tous cotés les
1
et les religions. 11 sembl~i;8 ~top1es_ et. les Icar1~s, les sociologies
nouveau, par qui le mond1u on ass1stat a l_a naissance d'un culte
monde antique l'avait été moderne_ s~ra1~ régénéré, corome le
raient a en e·t l
, par le christiarusme. Plusieurs aspire e prophete II
·t
selle, et les poetes ínter. ré Y avai co~e u1;1e attente univerdemandaient avec ~n tph t~nt ces aspirations obscures, se
en ous1asme angoissé :

~!!

Ré;:~~~s~:º:

tu

Ío:

t:

Qui de nous ' qu·l d e nous va devenir un Dieu ?

Cette confiance
• cetteconvictiondel'aptitude&amp;U·
. .
périeure
d'une fo dans
d l' avemr,
rme e gouvernement a instaurer le reune
de la
o

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

351

~ustice ~~ de la paix parmi les hommes, cette foi républicaine, - et
il faut 1c1 donner au mot son sens mystique - Leconte de Lisle
la possédait depuis ses jeunes années. Elle lui était commune
avec les jeunes créoles qui faisaient cercle autour de lui, le dimanche, sur la greve de Saint-Paul. te Adieu, mon cher ami
prions pour Elle !ii - entendez: pour la République - écrivait-ii
qtielques jours a pres son départ a son ami Adamolle. Son séjour
en Bretagne ne modifia pas ses sentiments, bien au contraire. II
se fit un plaisir, ne fut-ce que pour faire piece a l'oncle Leconte,
d'afficher ses sentiments républicains. A son retour en France,
en 1845, ses espérances, ou si l'on veut ses illusions, se trouverent
encore surexcitées par le milieu do.ns Jeque! il vécut. Quand éclata
la révolution de 1848, il crut qu'elles allaient etre comblées.
Au bout de deux mois, on sait ou il en était. La déception fut
rude et la chute profonde. Toute l'orientation de sa pensée en fut
changée. Les radieuses visions d'avenir, de paix, de bonheur
universel, vagues - mais combien séduisantes ! - qu'il s'était
complu a évoquer dans ses poemes phalanstériens, s'effacerent, en
lui laissant le souvenir d'un mauvais reve. II condamna a l'oubli
la plupart des ceuvres - dont certaines fort belles - ou il les
avait développées. Des trois ou quatre poemes qu'il conserva de
cette série, il effaQa, avec un soin jaloux, tout ce qui pouvait
rappeler l'état d'esprit dans lequel ils avaient été composés.
Non pas qu'il rougtt de s'etre abusé; mais il ne l'était plus, et il
ne voulait plus le paraitre, ni donner une adhésion, meme platonique, a des espérances qu'il ne partageait plus. II n'avait pas
perdu sa foi dans la République; il avait, ce qui est plus grave,
perdu sa foi dans l'humanité. Désormais,il ne regarda plus !'avenir
que pour entrevoir dans ses profondeurs la fin d'un monde ou
rien ne subsistait plus des généreux enthousiasmes, des passions
sublimes, amour de la liberté, de la justice, de la beauté, qui
avaient enilaromé sa jeunesse, et qui lui paraissaient les seules

raisons de vivre.
ll ne renonga pas pour cela a caresser ce reve de bonheur, de
bonheur individue! et de bonheur social, de vie riante et libre
dans un monde plus beau, dont l'homme n'abandonne la poursuite qu'avec la vie, quand il n'est pas soulevépar une espérance
surnaturelle qui lui en offre la réalisation par dela. Mais il le
déplaQa dans le temps et dans l'espace ; il le transporta de la
France dans l'Hellade, et de !'avenir dans le passé. 11 y eut pour
lui un temps ou l'e:xistence humaine avait été heureuse, une
contrée ou avait fleuri la beauté. C'est de ce coté qu'il tourna les
pensées d'une ame essentiellement nostalgique, et ses aspirations

�353

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

352

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

devinrent des regrets. Ce tour d'esprit se faisait déja sentir ch
lui avant 1848 : témoin le poeme d'Hélene dont j'ai ci
qu~lques fragments; témoin aussi, dans ce poeme de Qain, dont
les 1dées roattresses remontent, selon moi, a 1845, les passages
le poete, avec une visible complaisance, développe les pl::1in
de l'inconsolable exilé :
Eden I O vision éblouissante et breve,
Toi, dont avant les temps j'étais déshérité l...

iicie"~ i o·le· piu·s· ~h~; et¡~ pÍ~s do~·,¡ de; ~o~ge; ..

Toi vers qui j'ai poussé d'inut1les sanglots 1 '
Loin de tes murs sacrés éternellem1mt clos,
La malédiction me balaye, et tu plonges
Commc un soleil perdu dans l'abtme des nots f... .•

témoin encore, dans LaPhalangedel847, la longue tirade d'Orp""et Chir,m, ou le centaure revit comme en un songe les jours l
plus lointains de son passé :

•

Oui, j'ai vécu longlemps sur le sein de Kybele.. .
Dans ma jeune saison que la terre était belle l.. .
O jours de ma jeunesse, Osaint délire, Oforce 1
O chénes dont mes mains brisaient la rude écorce,
Lions que j'étou!Jais contre mon sein puissant,
Monts témoins de ma !!'loire et rouges de mon sang 1
Jamais, jamais mes p1eds fatigués de l'espace,
Ne suivront plus d'en bas le grand aigle qui passe ;
El comme aux premiers jours d'un monde nouveau-né,
Jamais plus, de flots noirs partout environné,
Je ne verrai l'Olympe et ses neiges dorées
Remonter lentement aux cieux hyperborées l...

Cette tendance naturelle a l'esprit du poete, elle était alors
réprimée, combattue, refoulée par les affirmations et les espoins
qui se faisaient jour autour de lui. Apres 1848, elle ne rencontra
plus d'obstacle. La pensée de Leconte de Lisie, se détournant.
des réalités qui lui étaient douloureuses, se réfugia dans l' antiquit.é
comme dans un age d'or. Son hellénisme se composa, pour une
part, du sentiment de la beauté grecque, pour une part aussi de
sa sympathie pour un peuple passionnément amoureux de la
liberté. Mais il n'eut pas de fondement plus solide que son aversion
pour k. laideur du présent. Et, de la Grece, ce qu'il aima, ce fut
sans doute la Grece classique, la Grece historique, la Grece « de&amp;
héros, des chanteurs et des sages », la Grece de Sophocle, de Phidias et de Platon ; mais ce fut au moins autant, sinon plus, la
Grece primitive, mythique, préhistorique, la Grece pélasgique et.
anté-homérique, celle du légendaire Orphée etdu fabuleux Khir6n.
Dans cette nature et cette civilisation également primitives, il&amp;e

trouvait a l'aise. II y oubliait les vulgarités et les b~ssesses d'u~e
civilisation corrompue et dégradée. Dans son bellémsme, en dép1t
de la difTérence du décor et de l'art, il entre un peu de la disposition d'esprit de ce Jean-Jacques qu'il avait lu jadis, dans les
longs loisirs de son adolescence a Bourbon.
Mais l'apotre du retour a la natur~ n'avait pas _c~u lui-mer_ne
qu'il fut possible a l'homme de rev~rur, apres des ~1lher~ ~ anne~s
de vie sociale et de culture, a la v1e sauvage et hbre ou Il aura1t
trouvé le bonheur. De meme le beau reve grec de Leconte de
Lisie n'était qu'un reve de poetc. Le passé ne pouvaitplusrcviv~e.
E-Ot-il élé désirablc memede le faire revivre? Dans ces temps lomtains, iln'y avait pas quedes heureu:-:. Ce~te Grec~ i~éal~ connaissait
déja le blaspbéme ; on y sou~ra1; déJa ~e l mJustI~e et de la
méchanceté des dieux, et déJa l bumamté chercha1t da_ns u~
passé plus Iointain encore, le bonbeur qu'il ne lui est Jama1s
donné de saisir. ((Tais-loi », ditNiobé a l'aedc dont les chants en
l'honncur de Zeus, d' Apollon et d' Artémis l' ont excédée :
IJ était d'autrcs dieux que les tiens, race auguste,

Donl le sang était pur, dont l'empire était juste ...

Quant au dieu d'aujourd'hui, elle le traite a peu pres comme
Qain traite l'lahveh biblique, les memes sentiments appelant les
m~mes insultes :
O Zeus I toi que je hais l Dieu jaloux, Dieu pervers,
Implacable fardeau de l'immense univers...

Et, dans ces temps lointains ou les dieux du :polytbé~sme hellénique, encore tout pres de leur naissance, régnaient pmssamment
sur l'imagination des bommes, déjal'angoisse du doute étreignait
les esprits.
Est-il done, par dela leur sphere_éblouissanl~,
Une Force impassible, et plus qu e':1x.lous pu1ssante,
D'inaltérables dieux, sourds aux cris m&amp;ulteurs,
Du mobile Dcstin auguste, speclaleurs,
Qui n'onl connu jamais, se contemphnl eux-memes,
Que l'éternelle paix tle leurs songes supremes ?

Ainsi, dans le passé, comme dans le présent et dans !'avenir,
il n'y a qu'une réalité qui demeure, immuable a travers les ages,
c'est la soufTrance humaine, toujours renouvelée, jamais apaisée.
La constatalion en est faite par le poéte dans un passage qu'il
faut citer, non seulement pour la magnifique beauté des vers,
mais encore parce qu'il résume toute son expérience et toute sa
philosophie de la vie :
25

�354

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
Lamentation Jarge et soutlrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais etlacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, Ovoix triste et profonde
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
'
Cri de l'Ame, sanglot du creur supplicié,
ui t'entend sans frémir d'amour et de pitié 1
ui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
~ sprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
Qui t'ignores toi-mtime et ne peux te saisir,
Et, sans borner jamais l'impossible désir,
Durantl'humaine nuit qui jamais ne s'achéve,
N'embrasses J'Infini qu'en un sublime r~ve 1
O douloureux Esprit, dans l'espace emporté,
Altéré de lumiére, avide de beauté,
Qui retombes toujours de la hauteur divine
Ou tout @tre vivant cherche son origine,
Et qui gémis, saisi de tristesse et d 'effroi,
O conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi 1

Le probleme du mal, cette fois, est posé dans les termes les plUB
larges, d'un point de vue qui n'a plus rien d'intéressé ni d'égoiste,
d'un point de vue purement intellectuel, et comme qui dirai~
des hauteurs de Sirius. II ne nous reste plus, pour connattre toute
la pensée de Leconte de Lisie, et pour avoir fait le tour de sa
philosophie, qu'a enregistrer, de ce probleme métaphyeique, la
solution métaphysique que le poéte a donnée.
Cette solution, il ne l'a pas inventée. 11 l'a trouvée dans les
conceptions du brahmanisme, auxquelles il avait été initié dans le meme temps a peu pres que Louis Ménard lui transmettait ses idées sur l'histoire des religions - par un autre de
ses amis, un disciple d'Eugéne Burnouf, Ferdinand de Lanoye.
Elles avaient d'abord excité chez lui, semble-t-il, plus de curiosit4
que d'admiration, si on en juge par le ton ironique et amusé
d'une nouvelle hindoue, la Princesse Y aso' da, qu'il publia, en
1847, dans La Démocralie Pacifique. Elle raconte l'histoire malheu·
reuse et touchante d'une vierge royale, « la rose du Lasti D•jumbo,
la perle du monde». La princesse a pour pere le saint roi Satyava·
tra, devant qui les méchants frémissent de crainte rien qu'A
voir « la ligne droite de son nez auguste, signe inflexible de l'infail·
libilité de sa justice ». Mais en approfondissant la littérature:
hrahmanique, et spécialement le Bhagavata-Purana, Lecont&amp;
de Lisle fut séduit par la doctrine panthéiste dont cette littérature est l'expression. Le monde, pour les sages de l'Inde, n'est
qu'un tissu d'apparences. Il n'y a d'autre réalité que l'etre
unique, infini et éternel, source et príncipe de toutes choses, dont
la pensée est l'univers. Telle est la vérité que révele a Brahm&amp;i

L'&lt;EUVll.E POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

355

dans un des plus beaux parmi les Poemes Anliq~es, Hari, l'etreprincipe, le dieu parfait, toujours jeune et touJOUI'S heureux.
• Toute chose, lui dit-il,
fermente, vit, s'achéve ;
l\fais rien n'a de substance et de réalité,
.
Rien n'est vrai que J'unique et morne Etermté:
O Brahma I toute chose est le reve d'un rt\ve.
La lliiyll. "d ans mon sein bou~llon~e en fusion,
.
Dans son prisme changeant ¡e vo1s tout appara!tre ,
Car ma seule Inertie est la source de_ l'Etre :
La matrice du monde est mon Illus1on.
C'est Elle qui s'incarne en ses formes diverses,
Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux. •.

Cette déclaration, Leconte de Lisie l'a reprise a son propre
compte par deux fois, en prose et en_ vers. ~n prose, dans une
alltre nouvelle hindoue, Phalya Mam, pubhée ~n 1876 dans La
1
Répuélique des Lellres, et qui n'est qu un; réphque, sur le mode
sérieux cette fois, de La Princesse !aso~ª· E_n vers,_ da_?s le
douzain intitulé la Máyá (la Maya, c est I Illus1on) qui clot les
Poemes Tragiques :
l\iaya I Maya I torrent des mobiles chi_méres,
Tu fais jaillir du cceur de l'homme umversel
Les breves voluptés et les haines ameres,
.
Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel ;
Mais qu'est-ce qu~ le c~ur de:' hommes éphémeres,
O Maya I sinon to1, Je m1~age 1mmortel_?
Les siecles écoulés, les mmutes proch~mes,
S'abtment dans ton ombre, en un meme ID?ment,
Avec nos cris, nos pleurs e~ Je sa~g de nos vemes :
Eclair reve sinistre, étermté qui ment,
La y¡; antique est faite inépuisablement.
Du tourbillon sans fin des apparences vames.

Ce n'est pas sans raison assuréfD;ent q~e le po~t~ inscr~~ait ces
vers a la derniére page du recue1l qu il pubha1t a I age . ,de
soixante-sept ans, et qu'il pouvait_co~sid~rer comme la dermere
de ses reuvres. Cette doctrine, qm fa1t s1 peu de cas de notre
individualité éphémére, qui réduit a un pur íantóme cette personnalité a laquelle nous tenons tant, pe_ut ?º~s p~ra!tre ~és?lante. Et certes Leconte de Lisie la jugea1t ams1. Malí, il gouta1t,
a s'en bien pénétrer une amere satisfaction. Elle rendait le calme
asa pensée; elle rés~lvait, en supprimant l'un des termes, le c~nf!it
entre la réa'lité et le reve qui avait été la souffrance de sa v1e, et
qui est en son fond cel le de toute vie humaine. Des deux hommes
qui étaient en Iui, le poéte au creur tumultueu:" et _le cré?le au
corps nonchalant, elle justifiait l' un de n' avo1r pomt ag1, elle

�356

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

consolait l'autre d'avoir désiré I'°
'bl .
.
est vaine, puisque vain est le désir 1mposs1 e, pmsque l' action
le disait Hari a Brahma est le re·v'epd~1sqm~ « toute chose, comme
'
•
un reve » et que po
u~ ~rob rasser d un regard indifférent et ac ill'
le bien et le mal la doul
. . ~ue ir une ame pa1s1ble
vérité et de s'e~ et
eurbet laJoie: il suffitd'avoir connu cette
'
re, une onne fo1s, convaincu.
deTilsf;pradité,fadatnsdseds grandes lign~s, le pessimisme de Leconte
·
u e ocuments qm per tt t d
.
précision, dans le~r ordre chronologique, 1:~é!navrc:e:u~;r~llavec

i

'

~~~~!~1~ée~t:ee:: Pr:~:!~vj::\,cherché a e¡pli~~~:u~
deses conceptions J'e • fi . . .
enchalnement log1que
.
· n a1 m1ams1 aveclasubstan d
t;~fr:~:/e l'envisager désormais au poi~; ;:º:u:u;!

;::~:;~~

8

La philosophie de Plotin
1

Cours de M. tMILE BRtHIER,
M attre de Conférences a la Sorbonne.

;!;:::

(d suivre.)

xne

LECON

L'Un.

J'ai montré, dans les dernieres legons, qu'il y avait, dans la
notion que Plotin se faisait de l'lntelligence, une double inspiration : d'une part, elle est l' ordre intelligible et éternel, fait de
rapports fixes et déterminés qui sert de modele al' ordre sensible.
D'autre part, elle est la pensée de soi-meme, ou s'évanouit toute
distinction du sujet et de l'objet, ou le moi se fond dans un etre
universel.
11 m'a semblé que cette seconde maniere de voir était étrangere
ala tradition de la pensée grecque. L'intelligence n'est plus que la
satisfaction intime, savourée dans une contemplation vague et
indéterminée, d'avoir échappé a toutes les formes particulieres
de l'etre : elle ne cherche· aucune explication rationnelle. Toutes
les relations morales et intellectuelles qui font une pensée et une
personne se perdent dans cette contemplation. Ce s·o nt des traits
particuliers a la doctrine religieuse des Hindous, telle qu' elle
s'exprime dans les Upanishads. C'est pourquoi il m'a paru qu'il
fallait rattacher le systeme de Plotin ala pensée indienne. Ce qui
l'y apparente, c'est son gout exclusif pour la contemplation dont
il fait la seule réalité véritable, son dédain pour la vie morale
pratique, enfin le caractere a la fois égoiste et universel de la vie
spirituelle telle qu'il la congoit. En effet, a son plus haut degré,
la vie spirituelle est la relation « seule a seul » de l'ame avec le
príncipe universel, elle exclut toute union avec d'autres etres
et d'autres personnes.

�358

LA PHILOSOPHIZ DE PLOTIN

359

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Cette hypothese est la seule u.
difficultés de la doctrine de Pl f q \ permet de débrouiller les
avec le principe supreme et o m t r es rapp~rts del'Intelligence
C'est cette doctrine ~¡ a ~~r a n_ature meme de ce principe.
gences d'interprétation~. Quell:n!s~1eu aux plus grandes divernature exacte de cette doctrine ? E ' rteut-on se demander, la
n'est pas le principe dernier q~e ¡° a i~mant que l' Intelligence
toute détermination intellectuelle :1i:i~ne, d:\etres léchappe a
auteur, en Occident, d'une m ,
. n es_ -1 ~as e premier
plus, puisqu'il considere ce . ~taphys_1que irrat10naliste ? De
expérience sui generis d'uni~:~;pe radical ~omme _l'objet d'une
ligent, tres différent d~ la connais!e con_ta;\i1mméd1at et inintelvrai, encore en ce sens qu'il
.¡.ce m e ectuelle, n'est-il paa
blemJ tde la cons~ruction ratfi:!~1:ed~o:~:;~;t~b~dle ~troen e e une expénence a titre absolu
.
I?e re
par sa nature susceptible d'a
, ~ne expérience qm n'est
donnée opaque a toute intell"ucune ana yse, c'est admettre une
C' t
. .
1gence.
•
1
de ;::her~;;~~}:c:!~º:ra~:
~~nirrationalisme que j'ai l'in~ention
la notion de !'Un se rattache a}::~it:n~cette_ lego?, en quel sena
Dans une seconde legon "'étud' . a sme ~déahste de Platon.
~rrationaliste et mystic¡~e. E~~rai
doctrine so~~ son aspecl
J'essayerai de montrer commen;°'sou:n~,- uf~e tro1:1eme le1;00,
indienne, se rencontrent dans 1' d t . m uence e la penaée
d'
•
.
,
a oc rme de J'U l
un idéahsme nouveau aussi diff~ t d
. n, ~ gennes
que du mysticisme.
'
ren u rationahsme grec

dª

•• •
J'ai rappelé, dans une des é éd
des doctrines philosophi ue/~ e entes legon~, que la théologie
de l'intelligence. Faire tle Í'intell:s Grefs ?posait sur l'apothéoM
les choses réelles
ne sont que d esgentce
e des
ieu m
suprer'ne
dont toute.s
.
ac es et
nif t ti
,
une e.::c:press10n du rationalisme inhérent al
a es a ons, e est
:Ma1s ce n' en est a certain é
' a pensée grecque.
insufftsante. On s~nt immét tª rds , qu une expression tout afait
forme beaucoup plus coro leªteement_ que ce rationalisme a une
chez les Stoi:ciens et mero/ h
ngoureuse chez Platon que
dieu supreme était l'Intell' e ez tnsto~e; or, chez ces derniers:le
. .
igence, andIS que PI t
d .
prmc1pe transcendant a 1,. t lli
. a on a a mis u.o
ou !'Un.
m e gence, qu'1l appelait le Bi~

¡t.

C'est qu'il Y a entre le «ratio r
nalisme ,&gt; de Platon toute d';éa ISme» d~sStoi:cienset le«rat.io1ª 1 rence qu 11 Y a entre une pensé&amp;
'

l culture biologique et morale et une pensée a culture surtout
mathématique. Pour les Sto'iciens, l'intelligence cst avant tout
une force vivante qui a en elle-meme la source et la loi de ses
déterminations. Pour Platon, au contraire, l'intelligence est
avant tout la faculté de déterminer des mesures dans les etres,
de substituer des rapports fixes et mathématiquement exprimables aux rapports indéfiniment changeants et évanouissants
que nous présente la réalité sensible.
Or, comme le dit Platon dans le Polilique (283 d), l'art de la
mesure est double : ou bien l'on peut comparer directement une
ehose plus grande a une chose plus petite, pour voir combien de
fois la seconde est contenue dans la premiere ; ou bien l'on peut
eomparer une grandeur donnée a une unité de mesure prise
eomme un absolu, pour voir de combien elle s'en écarte par exces
ou par défaut. Ce second art de la mesure, qui constitue la dialcctique, implique done une unité de mesure absolue et valable par
elle-meme. Cette unité est de modéré, le convenable, le nécessaire &gt;&gt;
(ibid., 284 e) qui permet de ne pas se contenter de mesures
relatives, mais d'obtenir la mesure absolue des choses.
Mais l'unité de mesure est nécessairement transcendante aux
ehoses quel'on mesure, et qu'elle serta évalueret a fixer.C'est
probablement en ce sens qu'il faut entendre le texte de la Répu•
Wique (509 b) si souvent cité par Plotin : « le Bien est au dela de
l'essence et la surpasse en dignité et en puissance. » C'est· en tout
eas en ce sens, comme nous le verrons dans un moment, que Plotin
l'entend. Une essence ne peut etre ce qu'elle est que grace ala
mesure qui en fixe exactement les limites, et qui est appelée ici
le Bien. La mesure elle-meme ou le Bien qui est producteur d'esaence et qui rend l'essence manifeste ala pensée, comme le soleil
éclaire les plantes en meme temps qu'il leur donne la force végétative, ne peut se confondre avec aucune de ces essences.
Aifümer en ce sens la transcendance de l'Un par rapport a
l'intelligence, ce n'est done nullement etre infidele au rationalisme ; c'est dire, ce que répete en eflet souvent Plotin, que
l'intelligence ne pourra saisir aucun etre déterminé, et ne sera
pas une véritable intelligence, avant d'avoir été illuminée par
l'Un, et d'y avoir trouvé la mesure qui lui permet de saisir
des rapports fixes et stables.
A l'époque de Plotin, cette théorie platonicienne de la transcendance de l'Un était depuis longtemps revenue au premier
plan de la pensée philosophique des Grecs. Des le ¡er siecle avant
notre ere, le réveil du pythagorisme et le gout du symbolisme
numérique qui l'accompagnait avait rappelé l'attention sur la

�360

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pensée platonicienne. La théorie de Dieu, chez Philon d'Alexandrie, en est imprégnée; la transcendance a la mode juive, celle
d'un Dieu personnel, se mele presque inextricablement dans sa
·pensée avec la transcendance platonicienne, celle de l'Un qui
mesure toute chose.
En cette matiére, Plotin n'a pas innové;son role a été surtout
celui d'un exégéte. Mais il a fixé la tradition en des formules si
claires et i;,i pénétrantes que sa doctrine, surce point, est devenue
un élément permanent et solide de tout le néoplatonisme gree
postérieur, tandis que tant d'autres de ses doctrines ont été
abandonnées. C'est qu'il se trouvait ici dans la tradition meme de
l'hellénisme. 11 importe done de voir avec quelque détail la
maniere dont Plotin formule cette doctrine.
Elle est parfois présentée, en particulier dans un écrit de
la premiere période de Plotin, d'une maniere qui l'apparente
au stoi:cisme plus qu'au platonisme. Dans le 9e traité de la
sixieme Ennéade, Plotin part de ce príncipe stoi:cien que «c'est
par l'Un que tous les etres ont l'existence. » Qu'il s'agisse de
grandeurs discontinues, comme une armée ou un troupeau, ou de
grandeurs continues comme un corps, elles perdraient l'etre « si
elles perdaient leur unité ». Que! est maintenant le principe de
cette unité ? Ce n'est pas l'ame, puisque l'ame elle-meme est
multiple, et faite de facultés diverses qui doivent u etre unies par
l'Un comme par un lien. » Les StoYciens ont done le tort de voir
dans !'ame un principc radical d'unité. Ce n'est pas davantage
l'essence d'un etre qui fait l'unité de cet etre ; et ici, Plotin
s'attaque, sans le nommer, a Aristote. L'essence de l'objet est,
en effet, toujours une notion complexe ; u l'homme est animal,
raisonnable, et plusieurs autres choses encore. » II faut done une
unité transcendante a l'essence pour en lier les parties. L'intelligence, qui est la totalité des essences, n'a done pas d'autre _unité
que celle d'un ordre systématique qui reflete l'Un réeletvéritable.
L'Un apparatt done ici comme la condition d'un systeme ordonné.
Au traité I de la cinquieme Ennéade (§ 5), Plotin se demande
d'ou vient la multiplicité des objets intelligibles. ce Une multiplicité ne peut pas etre primitive » ; car ~out nombre est engendré
par l'action de l'Un surla dyadeindéfinie. La dyade indéfinie est
le rapport indéterminé de plus et de moins qui, par lui-meme,
~•est pas un nombre, mais qui est le substrat de tous les nombres.
Si l'on suppose que ce rapport se fixe, il nattra un nombre. Ce
rapport sera, par exemple, le double ou rapport de deux a un, et
ainsi naltra le nombre deux. Cette fixation vient de l'action de
l'Un sur la dyade indéfinie. Non que l'Un se soit mu et qu'il ait

361

.
C
' t seulement parce que l'Un ou la
voulu cette action. ar e es
.
u'il reste comme
mesure reste étern~llemednt immobile, tª;~~acfere» qu'ii produit
le dit ailleurs Plotm, ce ans son prop

~:ºt~~~ ?~~;~e~

so~:~i::~t

don~/est:e~:
i~~ri:~=~igc;&gt;:C;
prendre le néop~ . agor1s l' "té de ~esure devient grace a la
. l egard dmgé vers um
'
' ,
d
qm, e r
.
bl d déterminer en elle-meme es
vision de cette :1mté, ?ª1ª e t:e attitude,si nousl'hypostasions,
rapports fixes. S1 nous iso ons~otin veut dire par la genese de
nous comprendrons ce que '
.
h si ue de la pro1' Intelligence. Une s'agit pas dtune aac1~s1od~!n/ac€io~ spirituelle.
. d'
chose par une au re, m
C
duct ion
_un-e
d
l'Un aíin d'etre intelligence. » e
u L'Intelhgence regar e vers
' t ar la meme une converregard vers l'Un est en ~eme temps, ~ p de la liaison svsté.
• , st a-dire la consc1ence
•
s1on sur s01, ce t'
Plotin appelle auvix(aO·,¡cnc;.
matique et ~~e de s~s par ~es,_qu:ne le ouvoir d'engendrer les
C'eat cette v1s1on ~e I Un q?tilmfid~és dansp une limite déterminée
, t a due 1es ce e res ix
. 11·
essences, e es - t ét t table (a,cfoic;) pour les mte 1et dans un état stab~e.; ce t la fo;me d'o1) ils tirent leur réalité
~bles,, c'e)st }Ta détfm~~i~é equi ªmérite le nom d'etre est done due
(~-.toai:aaL~ . » ou e r ·.
. é ar l'Un.
~ cette vi~ion de l'Inte}hge~~Z;l:r;{:ti~ ~e demande comment
Au tra1té 2 de_la meme ,
cst sim le et qui ne montre,
• tous les etres _v1ennent de 1.un,g;é et aucJn repli. )&gt; Plotin disdans son idenbté, aucune i~e~s\rois moments. ce L'un, étant
lingue dans cette produc;10 rabondance produit une chose
parfait, surabo~de ; et cet e :u drée se retourne vers luí ; elle
diilérente de lm. La e ose enºen e ard sur elle-meme (1), elle
est fécondée ; et, en tournant son r g
t ,. }'Un la produit
.
.
.
arret par rappor ' a
'
.
devient mtelhgence , son
' é
elle meme comme intelhcomme etre ;_ et ~on re,ga~d to_~~: p:~;\e re~arder elle-meme, elle
gence. Et pmsqu elles es arre ,
11 est aisé de voir ce qu'on
devient a la fois intelligence ~t et~e. ¡héogonie . la chose indéterdoit entendre sous cette ~spt~~ : e appelé e'ncore dyade indémi?ée qui na_t~ d~ l'Un, c,es au :ercier moment. En se retour~
fime, ou matiere idéale .. C est le l ~ ant déterminer par luí, ce qm
'U
'est-a-dire en se a1ss
. . fi
nant vers l n, c
it en elle-meme des hm1tes ixes,
est le second moment, elle conna •
et par la elle se connatt elle-meme.

i

'

'

la le on de l'édition de Volkmann
\1) Je lis ix/rtó avec ~e~ mdssv·•. m~g~: la ph¡losophie de Plolin. Paris, 1921,
(idi:6). Cf. Arnou, Le Des1r e ieu ª
p.196.

�362

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

L~ troisieme traité, au § 10, nous décrit
mamere cette genese. L'intelli ence
a peu_ pres de la meme
penser, avoir des objets multipl!s et ~:-ous est-Il dit, do_it: pour
• ne progresse pas vers un état diITérenfº-~l"S; di~érents. S11 esprit
completement arreté il n
' , s arretera ; et une fois
empruntés au SophisÍe il ~,fu~~~~¡ Pª\' ln termes platoniciens
pensée du meme et de'l'autre
y a1 ans chaque objet de la
objet un et indivisible il n' · ' 1 a pensée veut s'appliquer aun

's.\

;!:

11 faut done qu'un etre'qui p!n!
de ver~e (l-6yo,) possible ...
objets qu'il _pense présentent de la v:'éf:~sd11Téren~e~, e~ que les
pe_nsée,_ ma1s cette sorte de contact
d ans quo1,d n y a pas
mmtelligent qui existe avant I
o_u e toucher meITable ou
touch_er n'est pas penser. •
a naissance de l'!ntelligence ;
MaJS quelle est la raison de
d
.
au § 11, a décrire le second d:.: J:am,~me ? f'.lotin s'attacbe,
d_ans le mouvement de retour
¡•·
que ¡'ai distingués:
tingue encore deux moments A
m e _,gence vers !'Un, il distendance vers !'Un ue I'"
un prenuer moment, • il y a une
cité ». Alors elle n:e;t p m lligence veut saisir dans sa simpli. ,
'
as encore mtelhgenc
•
..
qm napas encore d'objet Ell '
e, • rna1s une v1S100
représentation » ne posse;~ ?na tout au plus qu'une • vague
a. désir de voir ;t vision sansqie~~~•• v~~~e esquisse ». Elle est

de ~~f'"
te .

timent vague de la mesure L

-

.

e a, en somme, le sen-

sera de multiplier,enl'appliqu:i;!~~~} d¡ son _contact avec !'Un
commune. Alors • son oh. et d'
e vers1fiant, cette mesure
t
ainsi qu'elle le conna!t pou~ 1 vo~º~teS ,d1~venu multiple ; c'est
en acte ».
qu e e est devenue visiOII

¿

On ne peut décrire d'une maniere 1
plus exempte de tout m t" .
p us nette et, ajoutons-le
intellectuelle qui prenJs ,cisme, le processus de la connaissan~
vague d'une 'mesure a tr:~v:~urce et sa force daos le sentiment
dans la connaissance de 1 ' et se préc1se et se fixe peu a peu
11 peut paraltre étran e pus en_plll:s détaillée _de cette mesure.
mais il ne faisait en ce~
Plotml a,t hypostas1é cette attitude ;
Done, !'Un est considé~ sm_vre a trad1tion de l'idéalisme grec.
l'union des étres ue com moms co_m".'e le príncipe statique de
ligence. 11 est moJis l'ob. e~:~ prmcipe d)'.namique de I'inrelqui fait que l'Intelligenc! a d ebde I mtelhge1_1ce que la raison
c'est de lui que l'Inteff
es_o ¡ets. "Le Bien est príncipe;
Quand elle le reaarde ¡¡ ~.::~e tie~t les ilt~es qu'elle a produits.
rien penser que° de p'e
pas .P us perm1s a l'intelligence de ne
.
nser ce qm est en ¡ · . •
rera1t
pas.
De
Jui
elle
ti
t
.
m , smon, elle n'engend
1
rassasier des étres' qu'ell/~n a ~mssa?ce d'engendrer et de se
gen re ; Il lm donne ce qu'il ne

r:

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

363

possede pas lui-méme. De !'Un vient,- pour l'lntelligence, une·
multiplicité; incapable de contenir la puissance qu'ellere&lt;¡oitde
lui, elle la lragmenl.e et la multiplie, a fin de pouvoir la supporter
ainsi partie par partie. » (VI, 7, 15).
L'Un est done le príncipe toujours présent, infiniment lécond
desactesde l'intelligence. Ce n'est pasen lui, mais en elle, qu'est
l'activité productrice dont il est le príncipe. 11 n'y a point dans
l'intelligence, a proprement parler, une vision de !'Un; car cette
vision, oil elle s'absorberait sans se difiérencier, ne serait plus la
pensée intellectuelle.«11 ne faut done pas dire qu'elle le voit;elle
vit orientée vers lui ; elle se suspend a lui ; elle se tourne vers lui. •
(ibid., 16). Elle en tire la !oree de poser daos l'indéfini les rapports fixes qui a la lois constituent les étres et les lui lont voir.
• Au moment oil la vie dirige sur luises regards, elle est illimitée ;
une lois qu'elle l'a vue, elle se limite ... ; ce regard vers !'Un
apporte immédiatement en elle la limite, la détermination et la
forme... Cette vie, qui a re&lt;¡u une limite, est l'jntelligence. •
(ibid., 17). Le mot vie désigne ici le courant dynamique qui part
du Bien, avant toute autre détermination ; quand ce courant
se détermine et se limite, la vie devient intelligence. « La vie est
un acte dérivé du Bien, et l'Intelligence est cet acte meme,
quand il re&lt;¡oit une limite. , (ibid., 21). C'est toujours le meme
processus, le passage de l'indéfmi au défini, de l'illimité a la limite.
Mais la lorme sous laquelle il est présenté ici est historiquement
intéressante, parce que la triade Un, Vie, Intelligence, est le
modele suivi par la scolastique néoplatonicienne postérieure a
Plotin, en particulier par Damascius. Mais, chez Plotin, la vie
n'est pas encore une hypostase ; le mot ne fait que mettre en
vedette le substrat conlus, illim,té de l'intelligence proprement
dite.

...

Conlormément a la tradition de Platon, reprise par les néopylhagori.ciens, !'Un, chez Plotin, nous apparatt done comme la
condition supréme de la vie spirituelle, le príncipe grace auquel
l'intelligence peut se créer des objets et les contempler.
Mais, pour bien comprendre une doctrine, il ne laut pas
se borner a en analyser la structure logique et a en démonter
les pieces. 11 faut voir la valeur que lui donne son auteur, les
intérets auxquels elle se rattache. A ne considérer la doctrine
que de l'extérfour, elle para1t nou• indiquer une méthode a suivre,
nous suggérer un plan de vie intellectuelle. C'est. en somme.,la

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

364

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dialectique platonicienne qui, maniée par Platon, s'était montrée
si féconde en applications aux questions physiques, morales et
sociales. Or, il n'est pas douteux que, chez Plotin comme dana
tout le néoplatonisme, cetLe méthode, comme telle, ne demeure
stérile. L'intelligence n'y trouve aucun stimulant pour poser les
problemes. Ce qui était peut-etre, chez Platon surtout, une méthode s'est transposé en une réalité métaphysique. Cette réalité
n'est plus !'esprit vivant, chercheur et questionneur ; c'est une
intelligence parfaite, éternellement achevée, qui n'a plus rien l
chercher. Sans doute, idéalement, la connaissance intellectuelle
est la fin d'une recherche : l'intelligence elle-meme est un désir
(VI, 7, 37) . .Mais cette « course vagabonde », que l'intelligence
accomplit au milieu des essences, n'est pas un mouvement réel.
Car« comme l'Intelligence est partout chez elle dans la plaine de
la vérité, cette course est en réalité une station en elle-meme. •
Son mouvement est éternellement achevé. « Elle doit se mouvoir
ou plut6t avoir achevé son mouvement dans toutes les directions.•
{VI, 7, 13, 14).
Cette doctrine de Plotin ofTre, comme toutes les doctrines de
son époque, un spectacle tres instructif eu nous montrant comment la transposition d'une méthode en une réalité métaphysique
peut retirer a cette méthode toute vie et toute efficacité.
C'est de cette maniere,parexemple, que l'arithmétique se transforme en un symbolisme rigide, oú certaines combinaisons
numériques privilégiées sont considérées comme des réalités
absolues qui écartent ]'esprit de la recherche des autres combinaisons. C'est ainsi encore, comme l'a montré P. Dubem, que les
combinaisons géométriques el phoronomiques destinées a «sauver
les pbénomenes n astronomiques et a les prévoir se transforment
en des réalités physiques, les spheres célestes porteuse11 des astres,
qui fixent J'astronomie et J'entravent pour longtemps. La philosophie de Plotin, avec son Inte1ligence rigide et fixée, qui n'a
plus de la dialectique platonicienne que le dessin et le contour, ne
fait qu'exprimer les défauts d'esprit communs a toute son époque,
et qui étaient allés toujours s'accentuant au cours de l'histoire
de la philosophie grecque.

..
Mais il faut bien comprendre les raisons de ce défaut et aussi
sa contrepartie. On ne peut pas l'attribuer sans plus a· !'esprit
réaliste. II faut en chercher la raison dans un déplacement d'intérets. Le platonisme et le néopythagorisme enseignaient que

'

.

365

s sa raison en elle-meme e~ que sa
h t. C'était, originairement,
source devait etre recherch~e f ~slle~~uelle et de lui donner des
un moyen de stimuler la ~ie
:ur Plotin, l'affirmation qu'elle
buts toujours nouveaux. es '
u'elle doit etre dépassée. L~
ne se suffit pas a elle-mfme e' ~ moyen et un degré par ou
vie intellcctuelle n·es~ p us _q~ ~écondée.
.
arriver au terme supén_eur qu; l ~n arle del'« objection obs~1~ée »
Dans un pa$sage cuneux, p o . pl b' n que dans le pla1s1r et
·
cut voir
e de
ie bien, a posséder 1•·m t_el de l'Épicurien qm ,ne v
en fait
demande « ce que l on gagn~, . le plaisir de la contemplation
ligence », et si ce n'. est_ pas ~ s1mfst un bien. « Peut-etre remarintellectuelle qui fa1t dire qu ~~e t· on que le Bien est plus haut
ue-t-il, pressent-il par son o ¡ec i
iue l'Intelligence. » (VI, 7, ~9).
l'Un ou le Bien a une valeur
C'est reconna1tre, semble-t-il, q~e . tellectuel dont il est la
absolue et indépendante du systeme
l entm comme dans ce syst'eme,
piece dominante. Il n' est plu; se; 1:~ondtion est de donner leurs
l'inconditionné, la mesure o: il ne prend de sens que da~s ce
limites aux etres .• ~hez Pla~o , . mais il est encore une idée.
s stéme ; il est l _1dé_e su~reme ' valellr Iui sont prop~es, et
dhez Plotin, sa s1gmficat1on e~esan'est done pas l'intelhgenc~,
indépendantes ~e ses efie~. « Chaque intelligihl~ est ce qu 11
comme telle, qm ~ous y ?menedésir uesilel&gt;ienlefa1tcha~oyer ...
est ; mais il ne ,dev1en: ob¡et d~u tou~entratnée vers l'intelh_gence,
Auparavant l ame n est :Pªs .
'
u'une beauté merle,
si belle qu''elle soit ; l'mte~hgenJ~ ~i:n~ l'f¡me, d'elle-I?eme,
avant d'avoir re&lt;_;u la lum1ere_
t et bien que l'intelhgence
s'a!Jaisse, indolente ; elle reste mer ~~ p~nser Mais, des que la
lui soit présente, elle a la pa~~sse d des f~rces elle s'éveille,
chaleur de la-has l'a ~agnée, e i:npr:~ assionnée ~our ce qu'e_lle
elle a réellement des ailes, et, b 11 q'élive \égere vers un ob¡et
voit a présent aupres d'ell~, e ,e l~e en a'. Et, ta~t qu'il y a des
plus haut, grace au souvemr
~ actuel elle s'éleve, soulevée
objels plus hauls que ~on u~ {~a douée' d'amour. Elle _s'élcve
spontanément par celm q
. lle ne peut poursmvre sa
lus
haut
que
l'intelligence,
et,
~~le
, a ríen au-dessu~. »
P
.
course au dela du Bien,
c'est qu 1 n Y
.
(VI, 7, 22).
.
nels l'indépendance de la ne
C'est la marquer en traits f~rt
'
v arriver que &lt;1 parce
aupres du Bien. San~ dou_te, l am¡ n :.e1l~ ~'est comme intellecqu'elle est dcvenue mtelhge~t/Ob'~t supreme elle abandonne
1
tualisée ; mais des qu'elle voi
'
tout. » (VI, 7, 35).

la vie intellectuelle n ava1t pa l

9

tf

i~

�366

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le contraste avec les vues platoniciennes que fai exposées au
déhut de la Iegon, est tres frappant. Tandis que, tout a l'heure(V, 3, 11), le progrés de l'Intelligence allait d'une vision confus&amp;
il une vision distincLe ; maintenant (VI, 7, 35), son véritable
progres consistera a passer de la vision distincte des objets a la
' vision toute simple de !'Un. Son pouvoir de contempler des objets
distincts est «l 'acte de contempler qui appartient aune intelligence
sage ; le second de ces pouvoirs (celui de la vision de !'Un), c'est
l'intelligence qui aime. Hors d'elle-méme et enivrée de nectar, elle
devient intelligence aimante, en se simplifiant pour arriver a cet
état de plénitude heureuse. »
Dans le premier passage, l'action de l'intelligence était présente
comme un mouvement allant d'une vision indéterminée, vague,
a une vision déterminée et précise. Dans le second passage, il est
bien question de ces deux visions, rnais Plotin leur donne des
valeurs toutes différentes. La vision dti Bien par ce l'intelligence
qui aiJne &gt;&gt; et qui cesse de penser est supérieure a la vision déterminée et distincte des essences, comrne la vision déterrninée
est supérieure a la vision ébauchée et esquissée de l'Un. Ces
deux textes se placent a des points de vue fort différents : dans
le prernier, l'Un est la présupposition rnéthodique, si l'on peut
dire, par laquelle est orienté le travail de l'inteUigence, et
c'est en ce sens que Plotin nie qu'il y ait une vision de l'Un par
l'Intelligence. Dans le second, il y a cornmunication et fusion
de l'Intelligence avec le Bien, et l'lntelligence y perd tous ses
traits distincts. Le Bien lui-mérne y apparatt dégagé de toµte
cornpromission avec la fonction intellectuelle par laquelle il
avait été d'abord déflni.
Plotin reconnalt d'ailleurs lui-méme· que la science ou connaissance raisonnée du Bien est différente de la vision du Bien.
« Platon dit que le Bien est la plus gran.d e des sciences; il entend
par science, non pas la vision du Bien, mais la connaissance
raisonnée que nous en avons avant cette vision. Ce qui nous
en instruit, ce sont les analogies, les négations, la connaissance
des étres issus de lui et leur gradation ascendante. Mais ce qui
nous mene jusqu'a luí, ce sont nos purifications, nos vertus, notre
ordre intérieur ... Ainsi l'on devient contemplateur de soi-meme
et des autres choses, et en rnéme ternpb objet de sa propre con·
templation ; et, devenu essence, intelligence et animal total, on
ne voit plus le Bien de l'extérieur. &gt;&gt; (VI, 7, 35).
Ainsi le Bien, au sens platonicien strict, comme unité de mesure,
est considéré a titre de fondement de la connaissance scientifique. Mais le Bien qui apaise et satisfait l'ame est mis en rapport

367

.
et reli ieuses, et, d'une maniére plus
avec les pratiques ~ora~s 1 méitation intérieure. Nous sommes
précise, avec la pratique e a
differents.
la dans deux plans de pensé¡ tou~. du Bien notion mystique et
C'est parce ~~e la sec?n e no ;;!te de tout essai d'exp_lication
religieuse, fonc1erement mdéper sur la premiere et. s'est imposé~
rationnelle des ch?s~s, a
~e active celle qui construit et_ qui
a Plotin, que la v1e mte e_c ue . sens et'sa valeur. La dialecbque
explique, a perdu, che~_lm, son éthode unferment pourl'esprit.
platonicienne a ~essé d etret~: ~a théorie du Bien présente chez
Mrstique_ et dmtel~lt~ctq:~ ;~ tbéorie de l'Intelligence.
Plotm la meme ua i
•
)
(d suwre.

1ttª

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

Une légende dramatique
de G. Hauptmann
Leqon de M. A. VULLIOD,
Professeur

a l'Université de Nancy.

« Le pauvre Henri ».

A la suite du sombre drame fataliste, Michael Kramer dont
nous avons parlé précédemment, G. Hauptmann avait donné
presque immédiatement, en 1901, avec le sous-titre de ce tragicomédie ))' une piece qui était présentée comme la suite de la
Pelisse de Castor. Elle était intitulée Le Coq rouge et la scene en
avait été placée dans la banlieue de Berlín. Elle continuait la
série des ouvrages dramatiques composés suivant la technique
de l'école naturaliste et c'était une comédie sociale, dont la satire
était enveloppée d'humour.
Avec Le pauvre Henri (der arme Heinrich) G. Hauptmann se
plaga, en 1902, sur le terrain de la Iégende. Cette ceuvre écrite
en pentametres iambiques; représentée pour la premiere fois a
Vienne, au Hofburgtheater, puis illustrée, lors de son impression,
par Heinrich Vogeler, le peintre de Worpswede, était une légende
(eine deutsche sage) découpée en 5 actes.
En écrivant La Cloche engloutie, Hauptmann avait été le
créateur de sa matiere ; il I'avait élaborée selon )'esprit d'un
conte. En écrivant Le pauvre Henri, il interprete une tradition
déja exploitée par un certain nombre d'écrivains allemands et
dont le premier metteur en reuvre avait été, au xne siecle, le
poete épique Hartmann von Aue.
Pour l'essentiel de l'afiabulation, Hauptmann s'est maintenu
en contact étroit avec la légende traditionnelle. Comme dans le
poeme en moyen-haut-allemand, son héros est un chevalier
attcint de la lépre, que sauve le sacrifice volontaire d'une jeune
filie. Celle-ci, dans un élan d'amour, s'est ofierte a donner son

369

sang pour assurer la guérison, du ~eigneur ; mais sur cette ~onnée,
tres ancienne, a laquelle I av:a1t rame~é u_n court . poeme de
Chamisso, il a grefié des ép1sodes qm lm appar~1ennent en
propre. Surtout, il a trait~ la légcnd~ dans un esprit co,nform~
a sa conviction philosophique. 11 a tiré des éléments qu elle lm
remettait une reuvre ou l'on peut, sans trop d'études, re~rouv:~r
les tendances et les thémes qui prévalent, en des cadres smg\1herement difiérents, dans la plupart de ses productions antérieures.
.
.
,
Pour la premiere fois, l'action se déroula1t dan~ 1 Al_lem?gne
méridionale. en Souabe. Hauptmann se transporta1t tres lomdc
I'ambiance silésienne ou berlinoise, et il acceptait de ~e déta?~er
entierement de la réalité contemporaine, comme auss1 de la v,erité
historique, telle qu'il l'avait congue a l'occasion de Florian G~yer.
u ne Iui était jamais arrivé, non plus, de rétroc~der., en ra1~on
meme de sa matiere, vers un temps dont la res~1tutI?n réabste
eut paru devoir le solliciter, et de l'om_ettre a~ss1 1:l-éghgemmen;.
Dans le Pauvre Henri, visiblement, 11 ne s est mtéressé qu ~
l'adaptation de la légende médiévale a son mode de penser, et 11
s'en est tenu, pour le reste, au dosage classique de couleur locale,
par exemple dans les proportions ou elle se trouve dans N alhan
le Sage ou dans Don C rlos.
,
..
, J •
La scéne représentait la terrasse d ~ne méta~r1e, en Fo_re~-No1re.
Sous un vieil orme une table de p1erre, pms a prox1m1té, des
étendues de gazon ;t des sapins. La_ pers~ective de la montag~e
fermc l'horizon. On est en été, et le JOUr VIent de se lever. Tand1s
que le métayer Gottfried vaque a s~ besogne matinale, un varlet
d'armes, tout équipé, se montre ; il parait t:-es pres~é et tou~
indique qu'il eut désiré n'etre pas vu. Le~ ra~sons qu·JI donne a
Gottfried de son prompt départ, dans sa hate a seller son che~al,
sont embarrassées. Cet Ottacker a beau vanter ses :mc1ens
exploits, ses faits d'armes au pays d~s Turcs, il paratt peu
vaillant, a l'im,tant ou il parle, et en pr01e II une sccret~ ter~eur.
ll ne prend pas congé du paysan, mais littéralement II fmt.
Gottfried ne reste pas longtemps seul a s'in~e_rroger ~u~ cet,
in-::ident, et voici que survient sa femme Brig1tte,. sUivie de
aa fille Ottogebe et toutes deux sont chargé~s de ~mge et de
vaisselle. Elles veulent dresser le couvert d un s~1gneur q~e
nous n'avons pas encore vu, maisau ser:7ic? d~quel 1lse _pourra,t
que fut le varlet que nous venons de vo1r s élo1gner a bride ~ba ttue. La jeune filie parait tres impression?a~Ie ~t, a la mou:~d~e
remarque du pere au sujet de la coquettene mus1tée de son a1u~tement, elle perd toute contenance. Les deme parents échangent
26

�370

371

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'~E LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

ensuite, en tete a tete, leurs impressions sur ce prince qu'ils ont
sous leur toit et dont l'arrivée est toute récente.
11 fut, quelques années auparavant, déja leur hélte mais il
leur semble de toute autre humeur, assombri. lis s'étonnent,
au surplus, de la retraite si inopinée qu'il vient prendre chez
eux, a un moment ou l'on annongait son prochain mariage. Des
propos prononcés la veille par Ottacker, rendu bavard par le vin
de la bienvenue, sont aussi rappelés par Brigitte : il a parlé de
lepre en termes incohérents.
Ils n'ont pas fini de deviser que se montre, a son tour, Heinrich
lui-meme. Il est comme perdu dans ses pensées et, a Brigitte
qui l'accueille, il répond d'une maniere énigmatique. Quand
elle s'est retirée, il continue de méditer a voix haute ; iI admire
la paix de cette ambiance rurale.Secommuniquera-t-elle,desbois
et des champs a son creur qui l'appelle.
Tout ce qu'il dit, trahit un état d'ame tourmenté. II conjure
Gottfried de ne pas prendre a tache de distraire sa solitude. A
l'aube, apres ses nuits d'insomnie, il veut calmer l'agitation de
son ame, en errant seul dans la campagne. Non qu'il ait du dédain
pour le métayer : au contraire, aucune distraction ne lui sera plus
agréable, que de l'entendre parler de sa culture, de sa ferme, de
son bétail. Combien a-t-il de betes dans ses étables ? Quelles
récoltes a-t-il engrangées ? Voila les nouvelles qui le peuvent
captiver. Sur tout le reste, sur les afTaires de l'Empire ou de la
chrétienté, il veut le silence. Les arbres, les fleurs, les enfants,
voila sur quoi son regard se fixe et a quoi sa pensée s'arrete.
La veille au soir, il a voulu lier amitié, des sa venue, avec un
chreur de petits -villageois groupés autour d'un feu de branches
mortes, mais ils se sont dispersés comme un vol de moineaux, des
qu'il leur a parlé. Une seule fillette est demeurée debout, le
fixant du regard. 11 l'a interrogée, et elle s'est tue. A cette caractéristique qu'Heinrich donne de l'enfant, dans son récit, le métayer reconnatt Ottogebe, et il s'ouvre sur elle au seigneur, sur ses
étrangetés, sur les soucis qu'elle luí cause.
Les récits abondent, d'une plus ou moins longue étendue, dans
cette légende dramatisée qu'est Le pauvre Henri. lis proviennent
pour la plupart de l'épopée chevaleresque d'Hartmann von Aue,
ou bien G. Hauptmann a été influencé par le ton général de
l'reuvre dont la trame l'avait inspiré. II est de l'essence de I'épo~
de multiplier les épisodes et de les traiter chacun a part avec un
soin particulíer. Peu importe le retard qu'ils occasionnent, l'épOpée étant un genre narratif qui se complatt dans le récit, poor
l'amour du récit, et qui ne tend pas, comme le drame, impa-

tiemment vers un but. Qu'il ait découpé sa matiere en actes, au
lieu de maintenir les sections traditionnelles du vieux poeme et
qu'il ait preté une individualité extérieure de personnes théatrales
aox héros épiques, ce dispositif de G. Hauptmann n'a pu pourtant
pourvoir d'un intéret dramatique proprement dit le sujet auquel
iI manquait des !'origine. Le pauvre Henri a irrémédiablement
tous les caracteres d'une légende épique, mise a la scene, c'est-il.dire d'une succession de tableaux dramatisés.
Le nom d'Ottogebe prononcé par Gottfried donne au mélancolique prince l'occasion de faire un retour vers le passé, vers
le temps ou son creur était libre et goutait sans appréhension les
joies quotidiennes. Lors d'un précédent séjour dans ce domaine,
il s'était attaché a I'enfant; il s'était plu a la caresser et a l'appeler
• sa petite épouse ». Comme au cours d'une méditation toute
empreinte de regret, il détaille les souvenirs qu'il a gardés de ce
temps a jamais révolu des félicités juvéniles.
On saisit excellemment dans ce passage ce qu'entendaient
Schiller et Grethe dans leur Correspondance de 1797, par le terme
de « Retardierung », de « régression », qu'ils s'accordaient a
reeonnattre comme spécifique qualification d'un procédé const.ant de l'épopée. Si l'on observe que G. Hauptmann y recourt,
presque achaque page de ce poeme, on constate bien au vif qu'il
n'a fait reuvre théatrale que pour le dessin extérieur, mais qu'en
fait, pour la technique, il est resté complaisamment dans la tradition du sujet qu'il avait accepté de traiter.
Demeuré seul avec Ottogebe, Heinrich tente de la faire parler.
Par son attitude, par sa gene, par la domination inconsciente
jusqu'a la fascination qu'elle subit de la part du maitre, la jeune
filie est des l'abord étroitement apparentée a la Kiitchen von
Heilbronn de Kleist.
Dans l'reuvre de G. Hauptmann, la figure d'Hannele Mattern
nous a paru déja avoir des traits communs avec cette héroine
fameuse du poete romantique. 11 y a, au surplus, dans Le pauvre
Htnri comme dans l'Assomption d'Hannele, une abondance
d'éléments propres au Romantisme allemand, et dans la personnalité complexe de leur auteur, la prédilection pour la psychologie d'exception est une caractéristique qui le relie a la génération de 1810.
Ottogebe, dans le poeme de G. Hauptmann, difTere de l'héroi'ne
qui lui correspond dans le poeme d'Hartmann von Aue, par tout
ce qu'il y a de romantique en elle. Devant Heinrich, elle est aussi
Ülstinctivement soumise que Kiitchen devant le Graf Wetter
vom Strahl. C'est une abdication véritablement pathologique

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

372

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de tout son etre, qui lait d'elle son humble servante. Elle n'est
pas mue, comme ?ans l~_poeme du ,:cu• siecle, par la seule piét.é
chréltenne; elle cede a 11mpuls10n d une force inconsciente qui
réduit sa personnalité a néant.
'
. Une de ses réponses ingénues a provoqué dans !'esprit d'Heinr1ch, au cours de ce pramier entretien 1 une nouvelle réminiscence'

11 ~ompare, comme se parlant il lui-meme, sa situation présente

al'.1vresse d'un séj~ur qu'i~a fait deux ans auparavant, aGrenade,
pms a Palerme. _L évocation est colorée, frémissante. G. Haupt1

rnann y a tradmt (en une page qui rappelle les beaux vers &lt;11
Torquato Tasso de Grethe sur les délices d'Aranjuez) l'émotion
tou¡ours vibrante, en lui du voyage _qu'il avait lait, en 1888, 1'
long des cotes de I Espagne et de la Sic1le. On est assez lacilemem
amené a déduire, de cet indice et de quelques autres qu'il a
expr1més par la bouche du pauvre Henri quelques-uns de ses
états d'Ame personnels.
'
lleinr'.ch est tres captivé par l'anomalie de la jeune Hile, qui
semble etre devant lm comme en extase. Une association t.ril
spontanée et tres subtile d'impressions et d'images l'amene alon
á l'invoquer elle-meme comme une sainte en priéres : « Sainle
Ottogebe, avec ton auréole de lin et de soie », lui dit-il, assimilanl
sa blande chevelure a un nimbe soyeux.
11 serait pres d'oublier, a ce moment, le tourment qui l'oppre,ae,
et sur lequel nous ne sommes pas encare inlormés. La nouvelle de
la luite d'Ottacker l'y raméne. Alors il retombe dans sa mélancolie. 11 somme Gottlried de ne plus luí rendre hommage. JI
venu . dans cette sohtude, 1:1-on en prince, mais en pelerin, en
supphant, le bourdon en mam et la corde a la ceinture. IJ nev.que l'apaisement de sa détresse.
Pour les creurs simples de. Gottlried et de Brigitte une tel1'
protestation d'humilité est mystérieuse. Seule, Ottog¡be semble
avmr un obscur pressentiment. Elle a dit qu'elle veutopérer ellememe, le salut d'Heinrich.
Dans Loute la mesure oú ce poéme comporte une action dra·
maltque, celle-ci est ainsi engagée au terme du 1er acte. Le
dévouement de l'etre ingénu sera soa ressort. En sorte que le
d;ame 1ssu de la légende sera (nous le devons prévoir) une crill
d ame, comme tel est le cas d'un grand nombre de pieces de
G. Hauptmann, si !ort qu'elles dillerent les unes des autres par
la technique.
Le n• ade se passe a l'intérieur du logis de Gottlried. Dans la
vaste cmsme oú régne Brigitte, Pater Benedikt, l'crmite de la
chapelle perdue daos la loret voisine, est venu recevoir ,,, pre-

es,

1

373

vision de lromage et de pain. ll se delend de répondre aux questions dont le presse Brigitte, au sujet d'Heinricb, et il luí _lait
un devoir d'une délérence discrete. Puis il calme ses appréhens1ons
sur Ottogebe. Malgré les bizarreries de cette enlant, on pcut croire
qu'un miracle s'accomplit en elle. Elle donne par sa piété les
signes d'une prédeslination divine.
Ottogebe est, en elJet, sous l'inlluence quotidienne du moine.
Elle peut redire, en propres termes, ses prédications, que nous
r-0mprenons etre assez dans le ton de celles d' Abraham a Santa
Clara. Suivant Benedikt, jamais le mal n'a eu tant d'empire
sur le monde, et tout se passe comme si Dieu s'était /J jamais
dét.Qurné de l'bumanité corrompue et l'abandonna1t aux cMt1ments les plus terribles.
Ottogcbe est d'une docilité exceptionnelle a obéir aux suggestions mystiques. Elle a la certitude, la conviction imperturbable
d'une illuminée. Ce que le saint homme lui enseigne, en matiere
de foi, elle le retient dans sa letlre. Elle le re~oit comme une
injonction surhumaine.
G. Hauptmann a mu!Liplié les jeux de scéne qui donnenL á
comprendre comme dans la «Kii.lchen c?n Heil~ronn » que _n~u.i:
avons allaire a un cas de psychologie morb1de. L émollv1te,
l'impressionnabilité d'Ottogebe est analoguc a celle d'une malade,
el le dramaturge a pris soin de le souligner.
Sur le secret d'Heinricb, peu a peu le jour se fait. C'est ci'abord
une lumiére dilluse qui filtre et a laquelle bientót l'reil ne peut
,. lermer. On dirait que l'on se délende de voir et de savoir.
11 est manifeste a un certain moment que chacun est au la1t,
sans que personne s'en explique. C'est comme une ':'érité redoutable inavouable interdite qui s'est !rayé son cbemm, elle seule.
Le'prince vit d;ns la mét~irie de Gottlried, commeun solitaire
muet, n'adressant qu'a Ottogebe seule quelques rares paroles.
Secrétement il a convoqué l'un de ses parents, Hartmann,en vue
de lui confic~ certains documents d'Étal, et l'on apprend qu'il a
l'intention de quitter ses b6tes, on ne sait dans que! but.
L'arrivée d'Hartmann est pour tui comme un assaut troublant,
alTolant de réminiscences. L'élément épique et l'élément dramatique du sujet se soudent ici !'un a l'autre. Le malheureux
est provoqué par le rappcl, de son opulence et de son bonheur,
acrier sa damnation et sa misére, arévéler avoix haute et a grands
cris, l'atroce destin dont il avait dévoré, pendant lant de mois,
l'obsédante horreur au lond de lui-meme.
Ainsi, la sollicitude de l'ami qui ignorait son mal et qui l'a
preMSé de revenir au monde, a provoqué la péripétie tragique
1

�374

REVUE DES e OURS ET CONFERENCES
.

d'ou
résulte
un accroissement
de soritude autour du pestiféré,
au
terme
du second
acte.
En établissant, par le recourc,. au
éd d
. .
violent entre deux ages de 1 . . p~oc é escr1pt1f, un contrasteau spectateur, par l'exaspér:t~;: qu Rfi~ci
¡elpoete a procuré
du malheureux une é t·
~ 1 ª1 e ater dans !'ame
s'identifie pas,' au
e~:cf~hét1que. Mais le pathétique ne
En réalité, la toile tombe sur !' u h ~rme, avec le dramatique,
.
·
ac evement d'un t bl
.
nous c~nna1ssons, au préalable la lé end
.
a eau, et s1
de quo1 se composera le tablea~
gh . e méd1évale, nous savons
·t·
proc am.
P ar déflmi wn, en efiet l'individ l'
e~re active. II est condadmé par 1 a~té1~~ :pau".re Henri » ~e peut
d1ablement passif. II ne se pe t
•·¡ a I
subir un sort irrémé,
•
u qu 1 entratne le dé 1
.
ve oppement
d une action proprement &lt;lite a
l'identité d'une évolution des ~e t1oms qu~. nou~ n'admettiom
et de l'action dramatique elle-;e:nn;~nts a 1 mtér1eur d'une ame
Un tel ouvrage ne sollicite
l
. .
.
pement, dans le cadre s h
a cur1os1té; il est le dévelopIl procure les satisfactio~/;"t~ifque, de panneaux successifs,
gende épique projetée deva;t 1 iques dque peut donner une léplus immédiate, ar la conv ~ regar . et rendue plus vivante,
de la · disposition pdu public ¡ntw.~ scémque. Son succés dépend
cette ce Retardierung » narrativ!°u ;r, au th~at~e? l'ag~ément de
Grethe et Schiºlle
. ' qu ont défime si mgémeusement
r, comme Je ¡,.. rap 1 • 1.1
Quand Hartmann entr d
~
pe ais
Y a un instant.
a Dame Bri itte il se m e ans la salle commune qui sert d'office
fait en amoguredx de la ~aª/acontter comment il a fait la route. 11 le
tagne a cheval dans la _ure e ~n poéte. II a traversé la monen a eu plus d~ joie que ntgt t~m a efTacé les sentiers, mais il
dans le silence hivernal d!t- ~ ig~e. &lt;~Jtre assis sur mon destrier
1entement gravit la pe~te
m iter, pendant que la bete
quel ravissement ' La nei e s ouvre un chemin sous la foret,
les branches glacées des !ap1~uvr~ \ sol d'une épaisse couche,
pas d'autre bruit que de t s p len sous elle, et l'on n'entend
tintement. Si les voix de
e~ps. autre, un craquement ou un
dans la mélodie qui mo!€ee~!s1 o1se~ux se so~t tue~, on s'absorbe
pas par le sabot du ch I a ne1ge durcie, fro1ssée a chaque
p .
eva. »
ms, entre le nouveau ven t
mations se poursuit en
~1 e ses liotes, un échange d'inforrétrospectives, de ré~its dceo~ :rce, par un~ suite d'évocations
un tel ouvrage nous n'a' . t ª eaux. En d autres termes, dans
truites selon 1:s lois de si51\on: ~aS, comme dans les piéces cons·
a une succession d'événemen
ª ect s,mque
dramatique traditionnelle,
auxquels nous avons l'illusion

se::;o

:f

Pt .

et '/

A

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

375

de prendre part, et qui composent, en quelque maniere, par
leur entrecroisement, le tissu d'une situation constamment
renouvelée jusqu'au terme du dénouement. Au contraire, des
témoins nous racontent ce qui s'est passé dans l'intervalle des
scénes ou méme a une époque antérieure, et encore ne s'agit-il
pas d'une intrigue, ne s'agit-il pas d'une action cohérente, mais
. d'états d'ame.
Une minime possibilité de complications proprement dramatiques est impliquée dans le sujet emprunté par G. Hauptmann a
l'épopée chevaleresque. Tout l'intéret qu'il peut susciter s'attache a l'analyse des émotions qui travaillent le creur d'un homme
précipité du comble des faveurs terrestres au comble d'une
infortune sans rémission. Pour nous retenir, le dramaturge n'avait
qu'une ressource, c'.é tait de douer l'ame de son héros d'une vie
intense, d'entretenir autour de lui la mobilité d'une sympathie
active, de le représenter comme capable de susciter l'amour et
de provoquer, a son insu meme, cette manifestation supréme de
l'amour qui est le sacrifice, le don de soi.
Telle est la fonction et tel est le sens de la scene a laquelle
donne lieu l'arrivée d'Hartmann. Des confidences qu'il échange
avec le métayer, il ressort qu'Heinrich a toujours été aimé et qu'il
est ainsi une victime innocente de la fatalité impitoyable-: &lt;&lt; Que
ne l'avez-vous vu cet homme si doux et en méme temps si fier, dans
tout l'éclat de sa fortune, raconte le chevalier, quand les femmes
se pressaient vers le sourire de ses yeux bleus ». Et l'humble
paysan, Gottfried, au foyer duquel le lépreux taciturne est assis,
déplore a }'avance le moment ou il s'en ira. &lt;&lt; Chose étrange et
pourtant vraie, ce malade au creur souvent si sombre emplit pour
moi la chambre d'un éclat de féte. » Enfin, quand la frénésie
presque démente du désespéré aura impérieusement éloigné de lui
tous les autres, Ottogebe restera du moins encore a ses pieds et
celle dont il disait tout a l'heure a Hartmann qu' elle est son
csclave volontaire &lt;&lt; qu'il eut chaque jour, mille exigences a
satisfaire, elles ne lasseraient pas son zéle, et que, jamais rassasiée de le servir, elle porterait toujours vers lui, avec l'humilité
d'un chien, le regard suppliant de la fidélité », cette Ottogebe
l'adjurera: « Mattre chéri, mattre, pense a l'agneau divin. Jesais,
je veux porter le poids des péchés. J'en ai fait le serment. 11 faut
que tu sois racheté. »
Bien mieux, toute la valeur pathétique de la scéne, dans son
ensemble, résidera dans une impression de déchirement, en ce
que la souffrance amene cet homme a repousser par la violence
les dévouements que lui mérite son ame. Encore une fois, cette

�376

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
y.?fl\~~.~~,i:,;.

situa_tion est pleine de tragique, pleine de pouvoir émotif. La
hard_1esse de G. . Hauptmann, toujours curieux d'innovations
scéruques, a com1sté a la porter sur le théatre, bien qu'elle fu.t
dépourvue de ressort extérieurement dramatique.
Pour que nous nous attachions a Heinrich dont l'infortune
terrestre paratt sans issue, il faut que son dme' s'ouvre et s'étale
deva~t nous. L' expérience si poignante de la fragilité du bonheur
h~ma1~ _que le sort l'a mis cruellement en étatd'acquérir, quelles
d1spos1bons a-t-elle créées en lui, quelle est sa réaction sentimentale ? Est-il résigné ?
Plus nous pénétrons, plu~ nous sommes conscients du lien qui
rattache Le pauvre Henri a toute l'ceuvre antérieure de
G. Hauptmann. La dramatisation de la légende transmise par
Hartmann von Aue a été pour lui une occasion nouvelle de
?gurer _un_ aspect de la misére humaine, de montrer le caractére
a la fo1s méluctable et arbitraire de ses assauts de faire voir
l'amour aux prises avec cette fatalité et arrivant; la réduire.
Plus délabré sera le creur du lépreux, plus révolté sera-t-il
plus ardent sera son anathéme contre la Providence et en revanch~
plus pu~ssant app~rattra l'amour et plus ~ctorieux son
effort.Vo1la pourquo1 le poéte a voulu que la déclaration du dévouement d'Ottogebe, dévouementsans restriction futintroduite
par _l'écla_t de l'exaspération forcenée d'Heinrich et par sa pro-·
fess1on v1rulente de négation et d'incroyance.
Comme dans La Cloc~e engloutie, la philosophie pessimiste
de G. Hauptmann s'expr1me largement et intensivement dans Le
p_auvre Henri, et ce drame est un fragment de la « longue confess10n » que représente l'ensemble de sa production dramatique ou
r?manesque. A cette fin du
tablean de la légende, le héros
s est déco~vert. Nous savons, smvant sa propre hyperbole, qu'il
a été attemt, dans le dos, par les fleches d'un chasseur félon.
Nous savons sous l'épre?-ve de quelle disgrdce physique son dme
a versé, de l_a confiance a1lée oi:t elle se complaisait, danslarébellion
du ~ésespo1r. Le dramaturge désormais n'a plus a choisir. Le
destm de son héros \ a mettre deux doctrines morales aux prises.
Le ~e acte _nous transporte dans une solitude de la montagne,
e1:1 pleme foret. On est devant l'entrée d'une caverne. Heinrich,
h1rs~te, méconnaissable, est a mi-corps dans une fosse qu'il
acheve de crcuser avec une beche. La scéne initiale montre le
lépreux interpellé de loin par le varlet que nous avions vu fuir
de la métairie, tout au début du drame. Les deux hommes
entrent e~ conversation par un échange d'injures bouflonnes
et de déf1s. Ottacker demande au solitaire, s'il ne saurait lui

ze .

377
•

donner nouvelle de son ancien mattre, qu'il ne sait pas avo1r
devant luí. Ses questions, tout son extérieur, ses rodomontades
:eussi l'ont fait aussitot reconnattre d'Heinrich, qui laisse a
dess¡in se prolonger la méprise du poltron et qui 1:e _se ~év~ile
i lui qu'au moment oi:t, l'ayant a tres grande proxnmté, il femt
de lui pardonner et !'invite a se jeter dans ses bras.
Cette scéne est un interméde comme il s' en trouve dans La
Cloche engloutie ; elle introduit un peu de d~ten~e, au centre de
a piéce. Elle souléve le rire du spectateur_ qm _vo1t décam~er :une
seconde fois, atoutes jambes, le varlet pus1llarume. Elle mamb~nt
e contact entre la légende et les dispositions d'une humamté
Jus proche.
.
.
. ,
Puis cet Ottacker, qm aime malgré tout son seigneur, qm 1 a
ien secondé sous les armes, mais qui ne peut se défendre de
redouter la lépre, cet Ottacker est 'v enu avec une bonne
intcntion. II était le messager de Gottfried et d'Hartmann, et du
plus fort qu'il peut, il críe a Heinrich, tout en fuyant, qu'il dépend
de luí de se guérir du terrible mal, s'il plonge ses mains da.ns le sang
d'une pure jeune filie.
Quand Ottacker s'est perdu sous l'ombre des arbres, le lépr~ux
goute, avec une joie amere, sa solitude retrouvée. « Mon em~nre !
a'écrie-t-il. Je suis protégé par une rude armure ! Mon umvero
aurgit a nouveau autour de moi, autour de moi seul ! Je n'éprouve
pas l'isolement. La solitude n'accable_ pas m~n cceur ! ~on !
Je n'étouffe pas, enseveli dans le dur cnstal del_ espace ..: » Et ce
monologue se poursuit, impressionnant,. h~utam et. fro1dement
désespéré, en belle forme, dans un sens qui 1: es~ pas ~om d_e rappeler certaines méditations d'Hamlct. Hemnch s expnme par
métaphores bibliques, d'une valeur_ plei?e, en1 _homme qui ~t
face a face avec sa propre dme. Pms, meme, s 11 se parle a lmmeme, s'il pense a haute voix, ses paroles s~nt breves, sacca~~es,
caractéristiques du désarroi funeste oi:t dén~e la pensée de l etre
humain sevré du commerce de ses semblables.
A peine a-t-il repris son travail de. fossoyeur que le m~ine
Benedikt info1mé sans doute de sa retra1te par Ottacker, survient
pour le ~atéchiser. II eut été invraisemblable _qu'Haupt~ann
omtt d'écrire cette scéne. II fallait que le blaspheme du pestiféré
Iéfutat l'admonestation de l'ermite. L'antithése morale de la
Providence et de l'humaine détresse était trop saillante, dans
\llle situation ainsi composée pour étre omise par le dramaturge.
Elle était d'un effet théatral trop assuré. «La terre serait_ un É~en,
•'écrie Heinrich si Dieu se laissait émouvoir par les mams qui se
fm-dent, en s~pplication, vers luí. » A-t-il besoin, le lépreux

�378

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est, d'un preche sur l'existence de Dieu ? II sait que Dicu vit •
mais il sait aussi que ce Dieu déchire le creur qui veut l' aimer, qu'il
oppose le sarcasme au bon vouloir de sa créature.
Puis, c'est encore le métayer qui vient a la rescousse. Depuia
qu'Heinrich a quitté la métairie, Ottogebe est dans un étrange
état. 11 semble qu'un feu intérieur la consume et qu'elle n'appartienne plus a la terre. Le regard vitreux attaché au firmament,
elle refuse toutenourriture, et (symptome plus inquiétant encore
il lui arrive de demeurer, plusieurs journées de suite, étendue
sur sa couche, inerte et rigide comme si elle était de bois ou
de fer.
Une fois de plus, Hauptmann a insisté sur le caractére morbide
de l'état, tant physiologique que psychologique, d'Ottoge
11 est d'avis que les actes des malades et leurs conséquences ont
lieu d'etre éLudiés et exploités par le dramaturge. II est tout.e
une multiplicité d'états morbides, et les malades interviennent
plus activement et plus redoutablement dans la vie sociale que le
commun des hommes ne le pense.
Done Pater Benedikt et Gottfried sont venus supplier le lépreur
de réintégrer la métairie, sinon Ottogebe mourra. Le varl
Ottacker lui a mis dans l'esprit qu'il existe a Salerne un méd ·
qui se fait fort de guérir l'affreuse maladie avec le sang d'une
jeune filie, pourvu que celle-ci l'ofTre en esprit de sacrifice. La
piété d'Ottogebe consent avec ardeur ce don d'elle-meme.
Mais Heinrich n'oppose que la raillerie a de tels propos. La
raillerie sarcastique du négateur se complique, dans sa réponse,
de l'indignaLion d'un chevalier qui redoute (et qui a déja tenu
a distance de lui) la tentation en provenance d'Ottogebe. Elle
s'est approchée naguére de sa caverne etil l'a repoussée avec del
pierres. La souillure de son corps n'a pas encore atteint son ame,~
il veut la garder pure comme le lin hlanc.
En ce passage, la conscience domine l'aveugle fatalité. Le
lépreux se dresse ici avec la fierté loyale d'un Siegfried. 11 esl
immaculé dans son creur, et son intelligence est claire et libre.
11 répudie l'erreur qui tente de s'insinuer ; il tient tete a l'assaut
du malin esprit. Et c'cst une hautaine, une paradoxale et émouvante attitude que la sienne : il ne nie pas Dieu, mais il l'acc09!,
11 répond par le blaspheme a la damnation imméritée qui l'aSlt'
mile, dans son innocence, a un réprouvé, et que Dieu a permise:
Toute cette fin du me acte estl'expression renouvelée duparti
pris déterministe, du pessimisme métaphysique de G. Hauptmann.
Qu'es-tu done ? s'écrie Ileinrich, en s'adressant a Pa~
Benedikt, qu'es-tu done pour oser croire que Dieu pcnse ato1f
&lt;(

NN

UNE LÉGENDE DRA!llATIQUE DE G. HAUPTMA

379
..

. .
d tu t'accuscs ? Combien est r1d1Combicn es-tu rid1cul?, qu~n t
e tu aies accompli un acte
l ton repentir ! T'1magmes- u qu
cu e
D"
}' it voulu ? »
quelconque, que ieu ne a mais s~n f1me n'abdique pas.
Heinrich est un désespé_ré, t, . fait de luí savictime,ma1s
s'insurge contre le Tout-rmss:f.es1~~tdu mal. II ne capitule pa~.
il ne consent aucun av~r ag:on édié ses imporLuns visiteurs, d
Cependant, quand 1., a isgdu trouble. Le lépreux, le déchu,
manifeste pou~ la prermere ~~-t de de Surhomme. Il penseencGre
se roidit en vam dans une a i ul incohérentes iraduisent son
une fois tout haut, et ses ~aro es 'il avait jusqu'ici victorieudésarroi intime. La tenlat1on,_tq:i1e as demeurée? On di~ait
sement tenue a distance,_ ne sera1 fp ntome el qu'il la chasse.
' fTre a lu1 comme un a
ts 1
b
qu'Ottoge e so .
il se redit les derniers mo , a
Comme malgré lu1 pourtant, B
d"kt . « L'hiver sera dur.
derniere adjuration de Pater en~l 1 ' .
Cherchez un asil~ ! cherchez
ts~ eeii: de Benedikt, au milieu
Le ive acle s ouvre dans a e P.
es et de na"ifs ex-voto.
des bois. Elle est tupissée_ de P,ieu=~~/:¡:~nent. Nous apprenons
Dame Brigitte et le mo1?e s y
, de la mélairie comme un
qu'on a vu Heinrich se ghsser lup~e~ ncdikt garde-t-il Ottogcbe
loup et s'y tenir aux agnets. uss1 e
sous' sa sauvegarde, dans sa c~!~ule~ fonl que l'état de la jeune
II ressort ?es confid~nces qu 1 ~ ~lle der:ieure fascinéc; ell~ tient
filie est tonJours auss1 alarmantll ée qui symbolise sa fo1 dans
sans cesse en 1:1ains u~e lamp_:!é ~:ra~heter et d'afTranchir. E ~le
le retour du prmce, qu elle a J l t ·res et elle ofTre de mou r1r.
se soumet a des eh't"
a iments vo on
. a1ue nous voyons Ottogeb e.
A peine Brigitte est-elle par_Lie1lnrich ce jour meme. Dcux
Elle a le pressentiment de i-evo1r e1. nnonce l'approche d'un
fois elle a cru entendre la crécelle, q:11 a · 1ui disaient : u Veillcz !
'
. 11
peri.¡u des vo1x qui
,
•t,
lépreux. _La nuit'. e e a
1 » Et elle décrit, en détail, a 1 erm1 e,
votre Se1gneur vient a vo:1~ ·
ses hallucinations, ses v1s1onstl l 'gende dramalisée qu'esl Le
Une fois de plus, dans ce e ~ e au Jieu d'agir, raconte.
pauvre Henri, le personnagd\~n sc¡,~Ltogebenesont pas figurées,
Les illusions visuelles o~ au i i¡ecss et dépeinlcs. Le spectateur se
pour le spectaleur, ma1s ~arr t·1 n de l'audileur des Chansons de
trouve a peu pres dans la s~~~? ~ Il lui est demandé de faire le
gestes, dans le ~hateau m 1,e:a ~ orle d'ordinairc au théatre.
sacrifice des ex1gences que I o
PP . ns vu de nos yeux, grace
Daos L' Assomplion d' JI annele, nous a~JO ar;issent a la petite
· e, les figures qui émotivité
app
amourante.
un art1 ice seémqu
qui. lui. f a1·t a·
Ici, Ottogebe - par son
'

!1

t

•n

�380

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mesure qu'elle parle, ressentir a ncuveau la terreur de sonréve,il nous semble qu'elle projette sous nos yeux sa chimere. A la
vérité, son récit a pour nous la vivacité, l'intensité, d'un spectacle,
« Je sortis, oui, pere, raconte-t-elle a Benedikt, et j'attendis,
impatiente, sur le seuil, devant la porte. Et comme j'étais assise
la, si calme, recueillie en moi-méme, ne prenant pas garde
a la tempéte qui m'enveloppait, tout a coup,comme un éclair,
une terreur m'assaillit, plus effroyable que toutes celles que
j'&amp;vais éprouvées ! La tentation, pensai-je ! D'effroi, je perdis
presque connaissance. L'air était plein de cris, de grincements,
d'éclats de voix, de rire¡, d'aboiements. Le souffle farouche du
vent paraissait provenir de la gueule ardente de loups tout
pres demoi. Je voulais fuir, m'accrocher a ta poitrine., acet autel.
Je prenais mes mains devant mes deux yeux ! Et pourtant tout
m'apparaissait en pleine lumiere, comme je te vois. » Et elle
poursuit, longtemps encore. A l'horreur de l'infernale vision succede l'extase d'une illumination céleste.
Ottogebe se souvient avec transport qu'Heinrich l'a parfois
appelée une petite sainte. Puis, pendant que le moine la rappelle
avec précaution a l'humilité et qu'il la met en garde contre le
danger d'un attachement trop confiant a une espérance que Dieu
peut décevoir, elle tombe en faiblesse.
C'est a ce moment que le lépreux, battant sa crécelle, humble,
l'reil hagard, vient se jeter, en suppliant, au pied des marches
de l'autel. Les paroles qu'il prononce sont celles d'un homme
qui gémit de ne pouvoir prier. II est las,il est saturé de l'existence:
Au lieu de prier, il demande des comptes a Dieu. « Pourquo1
nous nourris-iu du lait du tourment ? Pourquoi souffrons-nous
misérablement sous la ílamme du soleil, sans une goutte de
rafratchissement. » II supplie Dieu de le tenir quitte. II compare
la création a un édifice, bati sur un sol trempé de sang et dont les
pierres seraient scellées par un mortier que le sang aurait mouillé;
qu'importe qu'ily manque le grainde poussierede son propreétre?
Au moine, qui ne le reconnaít pas sous la capuce qui le revet,,
il répond par des ph,ases breves, énigmatiques, celles que prononcerait un sphinx aux oracles déprimant~. Puis il quitte_ ce
ton, et, de nouveau, il supplie.
Depuis le terme du précédent acte, un intervalle est censé s'etre
écoulé, durant lequel Henrich s'est melé aux hommes, et c'est au
retour de ces courses errantes qu'il vient de reparaitre. Les .
hommes l'ont accusé d'empoisonner les fontaines. ; ils l'ont
lapidé; les buchers fument tout a la ronde, ou ils menacent
de le jeter. 11 adjure Benedikt de le protéger contre leur rage.

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

381

.
. dé ·t Nous ne laissons pas, ~ous le
A son tour, 11 conte, i~ e c~~~ é isodes se succedent; ils sont
voyez, la mét~ode narrativ . t
n'importe ; ils ressortent de
dramatiques, ils, sont ~m~uv::d:· celle de l'reuvre théatrale.
.
lá technique del épopee e no_ .
r une meute cruelle qui
Hein_rich ~ été pou~st:: d~!nerait-il pour . que le ~otn~
insulta1t son impur~~é. Q
de son Dieu sa guénson. « D1s-lu~,
la flt taire, I?our_ qui~ ob~lnt ,·¡ n'a lus rien a anéantir en mo1.
moine, s'écr1~-t-il, dis-lIDMiu ~é oufue est trop rebutante pour
Je suis déch1ré, b~oyé. ien Óieu, notre Seigneur, est ~ra_nd,
fournir le repas d un ch . d 1 . . en n'existe. Je ne smsnen,
.
t Je le loue · En
e m, n
pmssan.
. dehors
1
mais je veux vivre, v1vre . »
nous assistons au drame d'une
A ce point, s'il est enten.du que l fouet de l'épreuve, nous
. d'une ame sous e
11 '
destinée, ~ la cnse
t ou elle est prete a se rendre, ou e e n a
avons attemt le mom~n.
l'or ueil de la résistance va cédcr.
ou
g
. seul pur sans amour,
Plus la force de se ro1d1r,
,
,
.
t é 11 cru pouvo1r
Heinrich .ª t?ut ten · f:ce et braver Dieu, qui l'ava1t frap~é,
fixer la pire mfortune de .
l' ff lé Alors il s'est rapproc,1é
sans qu'il eut p~ché.Lasoht:t:hafnª r: ~egu a' coups de frond1
de son procham, et son p
.
tinguible brule en hu.
Maintenant il s'humilie. Une flamme mex

11

&gt;

11 veut vivre !
•¡ anal se l'état de son ame. 11 Y
De':'ant Benedi~t, décon~:;~\~ter) pathétique, la fougue, les
met (Je ne me retlens pas
certaines pages de Ruy Blas
jeux d'antithese que l'o_n tr~u~:i~3:s mais son destin est si par~et d' Hernani. Son e~pnt es
u~vre a lui-meme. ce Bien que Je
doxal qu'il a le sentiment de se s
e eAtre ballotté harcelé par
'
.
,
é ave un pauvr
,
•,
ne sois plus r1en qu ~ne p e' au fond de ma démence, une voix
les tortures, une vo1x ra~ot
f t ou j'étais un des grands de
vaniteuse qui rappelle qu un tDei_npls u . J'ai été enseveli récem. . • d ne ? 1s- e-mo1.
.
·
ce monde. Qui sms-Je O •
d mes ancetres et Je suis
d ns le caveau e
'
ment a Constance, a
. e réve dans ma tombe ?
,
encore vivant. Est-ce que J . .
•¡ ,1·nforme d'Ottogebe. Ou
trans1t10n 1 s
.
¡
Brusquement ' sans
'
bterfuo-e ne lm donne e
est-elle ? Aucune défaite, aucun ~uQu'a-t~on fait d'elle? La
" O, est la ce peti te épouse ,i .
ehanºe. u
·t U morte ? »
cache-t-on ? Ou bi~n sera1 -e
'u~ tel changement s'opere
y a-t-il de la vra1sembla~ce_ hce? qSu déchéance physique, son
·
·t·ions d'Hemnc
a ? Nous avons vu que 1e
dans les d1spos1
1
délabrement moral 1~ permettené-1a:e~ graduellement. Mais, au
dramaturge s'est apphqué ~ le pr P t J·ustifiable le poete est
• t ·1
rationne11emen
'
demeurant, ne f u -1 pas
f
.
putable que l'on nomme
en droit de faire appel a cette orce msup

1!

!

t.

�382

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le ':ouloir-~ivr_e, et de fon_~er sur elle la légitimité du coup de
théatre qm onentera sa piece vers le dénouement. Heinrich est
atteint d'une maladie qui le disgracie, qui le rend rebutant mais
qui ne met pas son existence en danger, qui laisse intact au dedans
de lui l'instinctif be~?in vital. ~~ plus, ne revient-il pas de prendre
c?nta~t avec la soc1eté ? Les m1ures, les outrages qu'il a endurés,
n ~nt-11s p~s pu etre comme un stimulant pour lui, en Iui faisant
vo~: a quo1 hen_t la faveur des hommes, en lui enseignant tout ce
qu 11 récupérera1t, avec le renouveau de sa santé. Cette exigence
de l'instinct de conservation se fait en lui si impérieuse qu'elle
réfute la ~aison et qu'il n'ex~mine plus si le pouvoir que l'on prete
au médecm de Salerne est digne de confiance. Bien mieux, il ne
prend plus garde aux risques de la tentation qui le peut faire
défaillir, a la vue d'Ottogebe.
11 n'est pas contestable que ne soit dramatique, au sens propre
du terlll;~• le coup de théatre qui remet en présence le Iépreux et
cell~ qu il ª. appelée, touteenfant, par caresse, sa &lt;e petite épouse ».
!l s est ~m mstant mép:is sur le sensd'une parole deBenedikt,et
il la cro1t e&lt; aupres de Dieu » quand voici qu'une voix provient de
la cellule, disant: « Ottogebe vit ! »
L'effet théatral de ce jeu de scene n'est pas artificiellement
obtenu. II correspond au progres qui s'est accompli dans les diS:positions de_ !'ame d'Heinrich. Le l~preux retrouve Ottogebe a,u
moment ou 11 a le plus ardent désir d'elle, c'est-a-dire au moment
ou elle s'identifie pour lui, le plus intensément avec ce vouloirvivre dont il est maintenant possédé.
'
Tout d'abord, il se refuse a croire a la réalité de son bonheur:
&lt;, Comment pourrais-je, prononce-t-il comme en extase commcnt pourrais-je contenir dans mes yeux la Iumiere qui tra•
verse le ~urde ma prison bénie, car je fus aveugle tout le temps de
de ma v1e et, seulement au fond de l'abime, j'ai été doué de vision.
Au lieu de maudire, je devrais bénir. »
. Les alternatives de l'espoir et du doute partagent son creur et
11 déborde. Alors, comme immatérielle et nimbée dans Je demijour de la petite église, celle qui représente la rédemption vienta
lui d'une démarche directe, et, forte d'un ascendant tout nouveau,
elle l~i fait s~gne de se lever : « Viens, il s'est fait tard, pauvre
Henr1 ! » Et Il se dresse, insoucieux de savoir ou elle Je conduit.
Sa soumission envers elle est un acte de foi un acte de foi dans la
vie et dans l'amour, fut-ce a travers la ~ott.
Comme il arrive si fréquemment dans l' reuvre dramatique de
G. Hauptmann, le dénouement est acquis au terme de cet avantdernier acte de la piece. J'ente~ds par la Je dénouement moral,

mm

LÉGENDE DRAMATIQUE OE G. HAUPTMANN

383

celui qui met au clair la crise d'ame qui faisait le véritable objet
du drame. L'acte final est surtout un ajustement de~ consé~uences
extérieures de cet achévement véritable _du des~m de l reuvre.
Le ye acte du Pauvre Henri, comme 11 fall~1t s Y. atte~dre,
transporte le spectateur dans le chat~au se1g~eur1al d Aue.
On vient d'y recevoir un message du prmce,_ qm annonce son
prochain retour. Mais dans quel état ph?7s1que, _dans quelles
dispositions d'ame rentrera-t-il? Nul n~ le sa1t. De~ms son départ,
les plus contradictoires nouvelles ont circulé. Dans la grande salle
Hartmann, Ottacker et Pater Benedikt devisent du P!s.sé,
évoquant le lépreux et s'efforgant de comprendre quelle déc1s1ve
pression porta Ottogebe au sacrifice. Fut-ce la p1_été ? Fut-ce
l'amour ? Pour Hartmann, quel que Iut le mob1le, Ottogebe
demeure la sainte.
Pendant qu'ils s'entretiennent, les présages favorables au
destin d'Heinrich se succedent. On apprend que l'usurpate'?r de
son treme, Conrad, son cousin, vient de succ?m?er_ a A1x-laChapellé au cours d'un tournoi. La légende a1gmlla1t le dramaturge' vers une solution optimiste, vers u~ dénouement_ de
rachat. Ce qui doit en faire pour nous le prix, e~ _sera sa ]UStification ce sera la conciliation qu'il fera du déterm1msme et de la
possibilité de libération laissée ouverte au ~éros. Comment
Heinrich aura-t-il réussi a s'évader de la fatahté ?
L'attente ou l'on était de lui, entre les rours de son. chatea~,
n'a pas été dégue. II rentre, dissimulé sous un fr~c, punfié, gué~i.
11 n'est plus le lépreux honni et laroen_table, ma1s s~n salut na
point couté de sacrifice. Ottogebe v1t. Ottogebe l accompagne
et va l'épouser.
. .
.
· d
Tout I'intéret du long récit qu'Hemr1ch fa1t a Bened1kt es
cireonstances de sa guérison consiste dans l'effort qu'a tenté
Hauptmann pour se libérer du merveilleux de la lége~de, ~t pour
faire admettre a !'esprit du spectateur c~ntemporam ~u elle se
soit effectuée par voie naturelle et sans miracle. Jusqu au te:me
de J'reuvre le dramaturge aura tenu a ne pas desserrer exténeurement les liens par lesquels il avait accepté de s'attacher a
légende médiévale. Mais l'analyse attentive démontre quel ~om
il a pris de l'int:erpréter, de l' adapter, dans toute la mesure ou la
chose était possible, a la sincérité de sa propre p~nsée.
,.11
Le début de la purification du lépreux (d'apres le compte qu
rend Iui-meme) ce fut quand la pure ame d'Ottogebe sepencha
vers Iui avec c'ompassion. Ce fut le p_remi~r rayon de la gra_ce,
le premier regard du destin red~ven1;1 h1enve1_llant .. II se dépouilla
de toute violence et de toute hame ; ll se senbt pac1fié.
1

!ª

11

�384

N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

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                    <text>192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�194

REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

Matbilde, filie d'Henri ¡er; nous avons mon~ré qu'aucu_n des
arguments n.éga,lifs de l'abbé De la Rue n'éta1t,_ en ce qm ~?ncerne la reine Mathilde, irréfutable, et, en ce qm_ ~oncerne l 1mpératrice, qu'il n'a apporté aucun document posiltf.
M. Marignan, rajeunissant par des argument~ nouve~ux _la
these de l'abbé De la Rue et raje~n~ssa~t auss1 la Tap1sser1e,
voulait qúe \'auteur iJ.~ cartons se fut msp1ré d~ Roman de Ro'.1
de Wace, et, le Roman de Rou aya~t. été ré~1~~ vers 1165, il
reportait la Tapisserie a la sec~nde m01bé du ~ s1ecle.
Son premier argument éta1t une compara1son entre les deux
c:euvres. Mais nous avons fait remarquer, avec l'abbé De la Rue,
que. précisément, il y_ avaitbe~ucoup de différences entre le Roma":
de Rou et la Tapissene, celle-c1 contenant beaucoup de choses q~1
n'étaient pas dans le roman, et réci.proquement. Il Y a ~uss1,
bien entendu, des ressemblances ; c_e sont toutes celle~ qm sont
inévitables entre deux sources qm racontent le mem~ év_énement. En ce qui concerne le Roman de Rou et la Tap1ssene,
il est évident que l'inspiration differe.
.
Mais M. Marignan a d'autres arguments, et no~s allons ~uJourd'hui )es exposer et les discuter en procédant al examen mterne
de la Tapisserie.
. .
Avec M. Marignan qui. malgré toutes les cnbqu~s _adre1:1sées
a sa thes~ l'a reprise dans un :n.ouveau vo~ume mbt~lé: Les
mélhodes du passé dans l' archéologie fran~aise, é~ud10ns les
inscriptions qui accompagnent la Tap1sserie ; étud1ons-les au
point de vue des graphies.
. . .
.
M Marignan releve le sigla ?• = et qui, d1t-il, est mconnu
au ~e siécle et n'apparait que vers la moitié ~u siecle suivant.
M. Travers y voyait un signe spécialement us1té par les AngloSaxons • en tout cas, je le trouve des 1085, dans une cbarte
normande des Archives de la Seine-Inférieure que. nous av~ns
récemment lue au cours de paléographie, M. Mar1gnan re.leve
dans les inscriptions des ligatures, c'est-a-dire des lettres hées.
M VN CONRA q~'on remarque, dit-il, tres souvent_ au
xne siecle. A la vérité, il taudrait dire que _l'on ren~ontre cees )~gatures au xiie siécle, mais qu'elles a~para1ss~nt des le x i,1ecle
dans l'écriture lombardique.M.Marignanvo1tdans le en_- barré
employé pour désigner le frere d'Harold, Gyrtb, une ligature,
mais c'est la lettre qui, en anglo-saxon ou dans les langues norraines marquait le son th si fréqu'ent dans ces langues.
t
Pas~ons a l'examen archéologique. On sait que dans tou
monument du M-0yen Age, la figuration laisse de cót~ ~e que nous
appelons la couleur locale, ce qu'il faudrait appeler 1c1 la couleur

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANO

195

du temps. Jamais les artiste$ de ces époques ne se sont préoccupés
de figurer, de représenter les personnages qu'ils mettent en scéne
avec le costume de leur pays et de leur époque. En appliquant
cette remarque, M. Marignan reconna'lt dans les costumes, le
mobilier, l'armement de la Tapisserie, des traits qui la datent dela
seconde moitié du x1ie siecle. Presgue to11te sa dissertation repose
sur cet examen, et c'est pour nous une occasion d'étudier la Tapisserie au point rle vue archéologique.
Je laisse de cóté certaines remarques sur les usages qui sont
quelque peu puériles. M. Marignan note que Harold valematin !i la
messe a l'église de Bosbam. Je ne sais si c'est le matin Harold
pa~~tt .faire une priere a l'entrée de l'église, mais ríen ~'indique
qu Il a1lle a la messe, et en tout cas, ceci serait de tous les siécles
comme l'avait fait observer M. Lanore.
'
Passons a des arguments plus sérieux: étudions le mobilier et
le costume.
Edouard le Confesseur donne une audience a Harold avant
son départ. M. Marignan note que le tróne est décoré de tetes
et de pieds d'animaux. «xne siccle, dit-il ! » Or, on lui a démontré qu'u?- pareil t~óne se voit sur le sceau de Philippe Jer, contempor~m, suzera1_n .du Conquérant.. Regardons le personnage.
M. Marignan considere comme un signe du xn° siecle le globe
crucifére qu'il tient. Or. un tel globe se trouve sur les sceaux du
Conquérant lui-meme et de son successeur Guillaume le Roux.
La couronne est a trois fleurons. On trouve ces trois fleurons
aux_~~uronne_s d~ ces prin~es, a ~elle du roi de FrancePhilippeier,
et J aJoutera1 meme, apres av01r consulté la Colleclion des sceaux
de Douet d'Arcq, sur le sceau de son prédécesseur, Henri Ier.
É_douard po~-te un vetement long ; il caractérise, au x1ie siecle,
d1t M. Mangnan, les personnages dans l'attitude de majeslé
donnant une audience. Mais la Tapisserie est ici tres exacte et
représente Édouard Jer tel qu'il était figuré de son vivant sur
un sceau qui peut etre daté de 1053 a 1065.
'
~xaminons _les personnages de la Tapisserie a un point de vue
moms décorabf et plus familier. Une chose nous frappe. Édouard
et un personnage, sur lequel nous reviendrons, portent la barbe ;
Harold et, en général, les Anglo-Saxons ont la moustacbe; les
Normands s~nt rasés, comme le sont les Anglais, les Américains
et les Frarn,;a1s de notre temps. C'est la mode nouvelle. M. Marig,nan p_rétend que c'était la mode nouvelle aussi au xne siecle. Il
5 appme sur ~n curieux texte d'Orderic Vital dont on s'est
~eaucoup servi, et dont on fait souvent un mauvais usage, ou
l auteur anglo-normand faisantla satire des mc:eurs de son temps,

�196

LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS
REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

dit qu'alors on commen11a a la Cour de Guillaume le Roux a
porter les cheveux longs ; les jeunes gens de l'ento~rage du Roux
dont la Cour a eu la meme facheuse réputabon que celle
d'Henri III en France, laisserent pousser leurs cheveux co~e
des femmes. Porter longs les cheveux et la barbe fut cons~déré
alors comme indice de mauvaises mreurs. (En 1848, c'éta1t un
signe d'opinions républicaines avancées, ~•o~ l'expres~ion. de
vieilles barbes pour désigner les purs répubhca11:1s._) Ordene Vital
raconte encore qu'Henri Jer, successeur d~. Gmlla~me le Roux,
fut invectivé par l'éveque Serlon parce qu 11 porta1t les cheveux
longs, reste des mreurs efféminées de la Cour de .~on prédé~esseur.
Le roi fut tellement ému par ce sermon qu d consenbt a se
laisser couper les cheveux a l'instant meme. Alors l'éveque, da~s
l'église de Carentan, tirant des ciseaux de sa mante, se tn~t
a tondre de ses mains le roi et la plupart des grands et, a partir
de ce moment-la, tout l'entourage du roí fut tondu.
Or, a quel moment se passa cette scene curieuse 011 l'éveque
raseur traita de fils de Bélial, le roi et ses courtisans? En 1105.
En bonne logiquc, M. Marignan devrait seulement en con~lur_e
que la Tapisserie peut etre postérieure a cette date. ~~1s d
tient, nous l'avons vu, a ce qu'elle soit de la seconde mo1bé du
xnesiécle; alors, il suppose que le clergé a eu beaucou~. de !11ª1
a mettre fin a cette mode des cheveux longs et qu Il lm a
fallu plus de cinquante ans pour l'extirper. Suivant lui, c'est
seulement a la fin du xue siécle qu'on porta les cheveux ras, et la
Tapissérie est de cette date.
.
Qui ne voit que ce raisonnement ~st facile a réfuter? 11 ressort
du texte d'Orderic Vital que cette mode des cheveux longs a
commencé a la Cour de Guillaume le Roux, vers 1095 (1). L'auteur
de l' H istoire ecclésiaslique fait le tablea u des mauvaises mreurs
de la Cour du Roux ; il s'indigne de voir les courtisans porter les
cheveux longs et les souliers pointus qu'il appelle pigaches, mode
qu'un jeune coquin de cette Cour noinmé Robert aurait amenée d'Anjou 011 elle florissait depuis Foulques le Réchin. Ces
pigaches devinrent des souliers recourbés_ en fo~e de co~nes de
bélier, ce sont déja les so.uliers a la poulame. Ma1s Ordene pla~e
ce changement dans la mode sous Guillaume le Roux, a la f1~
du x1e siécle. Il est évident qu'auparavant, puisque tout cec1
fut considéré comme innovations malsaines, les Normands por(1) Et non 1146, comme le dit M. Enlart dans son Manuel d'ar~héologie,
oü iJ fait partir, d'apr~s M. Marignan peut-étre, toute une révolution dans
la mode et le cost.ume de cetle date de 1146.

197

taient des souliers ordinaires, des cheveuxcourts et qu'ils étaient
rasés. C'est bien ainsi que les a dépeints Wace: la tradition était
établie que ces visages rasés surprirent les Anglais, puisque le
poéte du Roman de Rou fait dire a un de leurs éclaireurs qu'il
a débarqu{· en Angleterre une armée de pretres qui allaient
messe chanler. La Tapisserie a représenté, non les courtisans
efféminés du Roux, mais les rudes guerriers du Conquérant.
S'il y avait quelque chose a tirer de cette argumentation, c'est
que la Tapisserie serait antérieure au regne du Roux ; je crois
simplement qu'il faut dire qu'elle est d'un temps 011 on se représentait les Normands comme ayant les cheveux et la barbe rasés.
Ils ont meme les cheveux tellement courts qu'on se demande
- Travers et bien d'autres -s'ils ont la tete nue ou s'ils portent,
en dehors de la bataille, une sorte de béret.
En costume de guerre, ils portent le casque, nous dirons meme
le casque a nasal. M. Marignan dit que ce casque n'apparatt
qu'au xne siecle. 11 nous montre Guillaume retirant son casque
pendant la bataille pour rassurer ses soldats qui l'ont cru mort.
Mais na justement relevé que la Tapisserie est ici d'accord avec
Guillaume de Poitiers qui nous raconte cet épisode et nous
montre Guillaume 6tant son casque en le prenant par le nasal,
per nasum galere.
Les chevaliers de la Tapisserie portent la cotte de mailles.
M. Marignan dit qu'elle apparatt pour la premiere fois sur lesceau
d'HervédeDoncy en 1120. Mais Douet d'Arcq reconnait la cotte
de mailles, la broigne sur le sceau de Guillaume le Roux (nº 9999,
entre 1087 et 1100), M. Demay sur celui de Guillaume le Conquérant 1069, M. Birch sur les sceaux de ces deux rois conservés
au Brilish Museum (cat. n°8 15 et 22). II s'agit en réalité de
broignes garnies d'anneaux, de rondelles, formant dans la partie
inférieure une sorte de culotte collante. En effet, quelques personnages ont des chausses a treillis protégeant le has des jambes.
M. Marignan date de 1119 leur apparition, mais Orderic Vital les
signale a la premiere croisarle (1095).
Ainsi to~s les traits par lesquels M. Marignan a cru dater la
Tapisserie du xi18 siecle apparaissent au xie siecle, et !'examen
archéologique est défavorable a sa thése.

.

• •
Un officier de cavalerie, le commandant Lefebvre des Noettes,
a repris le probléme sous une autre forme ; il a étudié le harnachement des chevaux et l'équipement des cavaliers. Notant

�198

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que les auteurs les plus autorisés proposent pour la Tapisserie
des dates qui s'échelonnent entre 1070 et 1180, il va demander
la solution du probleme a la cavalerie qu'elle figure ;il remarque,
que, la aussi, il y a eu des modes, des transformations ; qu'un
cavalier de Louis XIV ne conduit pas sa monture comme
un cavalier d'Henri IV:
uL'ar~on des cavaliers de la Tapisserie est remarquable par la
forme de ses arcades, le pommeau et le troussequin dont la
saillie tres forte se recourbe en sens opposé vers la tete et vers la
queue du cheval.
Cette forme d'argon qui laisse au cavalier une grande liberté
de mouvements existe déja sou~ les Carolingiens ; mais, au x1e siécle, elle es d'un usage courant. Elle persiste au début du
xne siécle, comme on le voit sur un chapiteau du déambulatoire
de Morienval, puis, vers le milieu du xn8 siécle, elle dhiparatt
devant un ar~on aux arcades relevées, emboitant mieux le
cavalier et dont le troussequin va jusqu'a prendre la forme
d'un dossier de fauteuil de bureau.
Les argons a volutes opposées des selles dela Tapisserie sont
done un élément a,dérieur d la premiere moilié du XJie siecle. »
Mais, disons-nous, M. Lefebvre des Noettes a constaté lui-meme
qu'ils étaient d'un usa ge couranl au X Je siecle.
« Au xie siéde, les sangles sont toujours uniques. II en est de
meme au début du xu8 siécle, mais, vers 1150, on voit se dessiner
une mode singuliere qui semble co'incider avec le changement
de forme de l'argon. Au lieu d'une r,angle, on en met deux, trois
ou meme davantage. La sangle unique des selles de la Tapisserie est done un caractére qui se rallache au X Je siecle. »
L'étrier vient de Chine par Byzance.Au 1xe siecle, « il apparatt
dans l'Occident latin sur des peintures de manuscrits. Au xe siécle, il se propage assez lentement. Au XI8 siécle, il est de plus
en plus représenlé, mais les cavaliers sans étriers sont cependant
nombreux encore. Au x1ie siécle, le triomphe de l'étrier estdéfinitif
sur la plupart des documents figurés. La Tapisserie de Bayeux,
sur laquelle les cavaliers ont presque tous des étriers, nous
semble done sous ce rapport se ranger franchement parmi les
documents du xue siécle. Mais, dirons-nous encore, puisque l'étrier est de plus en plus représenté des le xe siécle, il pouvait
etre d'un usage tres répandu au x1e.
Pour le mors, M. Lefebvre des Noettes distingue le mors de
bride, qui agit sur les barres du. cheval, du mors de bridon, qui
agissait sur la commissure des lévres ; il constate que les mors de
bride apparaissent au x18 siécle, mais ne l'emportent définiti-

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

199

vement qu'au x¡¡e et au xuie siecle. « Or, tous les cavaliers de la
Tapisserie ont un mor~ de bride, c'est done __un carac~ére. du
·x1~ siécle avancé. » Ma1s M. Lefebvre des Noettes a lm-meme
constaté que le mors de bride apparaissait des le xie siecle. .
M. Lefebvre des Noettes, combattant par des arguments qm
ne sont pas irréfutables la these de Quicherat et d~s archéologues
a1lemands,d'apres Iaquelle la ferrure a clou aurait été en usage
des l'époque gallo-romaine, déclare que la ferrure apparatt en
Occident sur les documents latins; elle se propage lentement, et
c'est seulement vers le milieu du x1iesiecle qu'on voit les chevaux
souvent ferrés. Or, sur la Tapisserie, la plupart des chevaux
porten! des fers; c'est done, la encore, un caractere du xne _siecle.
On peut toujours faire au commandant la meme réponse :il y en
avait, de votre aveu memel « au début du· xJ.8 siecle ».
M. Lefebvre des Noettes étudie ensuite l'armement ; je ne
reviendrai ni sur le casque, ni sur la cotte de mailles ; mais
le bouclier ovale qu'il releve sur la Tapisserie appartenant
aux deme siecles, xie et xne, il n'y a pasa en tirer argumenten
faveur du xne siécle.
D'autres ont dit que les Anglo-Saxons avaient des boucliers
ronds et les Normands des boucliers ovales, mais il est évident
que les Anglo-Saxons ont des boucliers ovales.
Le commandant des Noettes voit sur la Tapisserie deux sortes
de lances. Champion n'en voyait qu'une ; la différence vient
peut-etre de la fagon dont elles sont tenues.
Plus intéressante est l'observation du commandant Lefebvre
des Noettes sur la maniere de combattre : le cavalier bien posé
sur l'argon recourbé entre le pommeau et le troussequin, appuyé
sur l'étrier, peut, au lieu de projeter la lance en avant, au risque
C.:e la laisser échapper, la tenir comme le lancier moderne, serrée
entre le bras et le corps ; il a alors un point d'appui. Dans l'élan
qui entraine le cheval et le cavalier, il pointe sa lance sur
l'adversaire pour le jeter a terre.
M. Lefebvre des Noettes remarque que sur la Tapisserie, si
beaucoup de cavaliers combattent encore el). hrandissant la
lance, d'autres la tiennent dans cette nouvelle position. M. Levé
nie que cette position figure sur la Tapisserie, mais c'est qu'il
veut absolument la vieillir. En réalité, on l'y trouve plus d'une fois.
Remarquons que la lance est accompagnée d'un gonfanon,
un petit drapeau trilobé qui était comme le fanion d'un seigneur;
mais on voit un tel gonfanon, M. Marignan le reconnait lui-meme,
des le x1e siecle sur les sceaux de Guillaume le Conquérant et de
Guillaume le Roux.

�20()

REVL'.E DES COURS ET CONFÉRENCES

En résumé M. Marignan apportait_ des prémisses fa~s.ses ;
il datait mal quantité de particular1tés du costume c1v1l et
militaire, de la mode, qu'il attribuait ~u x1ie siecle, aJors qu'el_Ies
sont du xie et il en tirait nécessa1rement cette conclusion
fausse que la' Tapisserie était du xue siécle.
.
Le commandant Lefebvre des Noettes apporte sur la cavalene
de la Tapisserie une quantité d'observations intére~santes,. des
points de comparaison curieux. Mais c'est la conclus1on q~'1l en
tire qui est fausse. Beaucoup de choses obs_ervées par lm _relativement a 1'équipement du cheval et du cavalier sont du x1ie s1ecle,
mais se voient déja au x1e siécle, et il en tire une date moyen_ne
entre 1120 et 1130. Nous répondrons : il n'est pas un ?es tra1t~
relevés par le commandant, étrier, arc;¡on, s~ngle un~quei qm
n'apparaisse des le xie siécle. Alors pourquo1 la Tap1sser1e ne
serait-elle pas du xie siecle? D'autant, nous l'avons remar_q~é, que
les Normands de ce temps-la n'étaient pas des gens routimei:s ou
retardataires. Ils avaient une organisation finaociere supéneure
et étaient en avance, au point de vue des institutions militai_res,
sur les autres peuples. Pourquoi n'auraient-ils pas été auss1 en
avance sur leurtemps au point de vue del' éq?ipe~ent ?_Guillaume
n'a rien du négliger a cet effet. Ces améhorat1ons v1ennent de
l'Orient ;mais, précisément, pour de triples raisons, les Normands
connaissaient l'Orient. N'ont-ils pas fondé, au commencement du xie siecle, l' état normand des Deux-Siciles 011 ils étaient
en rapport avec lacivilisation arabe?Beaucoupd'entre eux n'oJ?-tils pas combattu les Arabes au Portugal ~t en Espagne ? Enfm,
par Jeurs origines memes par les Suédo1s, par les Varangues,
ils ont été de tres bonne heure en relation avec l'Orient byzantin
et arabe 011 ils auront pu se mettre au courant des progres dans
l'équipement et l'armement (1). Ainsi, nous ne disons pas que la
Tapisserie est du x18 siecle, mais nous disons qu'au cours de
!'examen paléographique et archéologique au~uel ~ous ve~ons
de nous livrer rien ne nous a été révélé qui empeche qu elle
soit du xre sie~le.
{d suivre.)
(1) Lappenberg remarquait déj/J que le Ms Coll Col. A. _YII. du !lrítish
Museum qui date du temps de C'lilut, représent&lt;i des guerr10rs dano1s avec
un armement semblable a celui des guerriers de la Tapisserie.

Le Théatre romantique
de Dumas pere a Dumas flls.
Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférence, ó la Sorbonne.

\'I
L 'Othello d'Alfred de Vigny.

La premiere piece qu' Alfred de Vigny ait fait représenter est
sa traduction en vers d'Othello. La piecefutjouée, pour la premiere
fois, le 24 octobre 1829 a la Comédie Franc;¡aise. Vigny donna
ensuite trois pieces en prose : une petite comédie, Quille pour
la peur, en 1833, et deux drames,LaMaréchale d'Ancre, en 1831,
Chatlerion, en 1835.
Quand on a beaucoup Ju ses poésies, quand on a Ju le Journal
dans lequel il se confessait et qui a été publié apres sa mort, on
est un peu étonné, je crois, que Vigny ait écrit pour la scene.
En se rappelant ses vers, et aussi ce que ses contemporains ont
dit de sa personne et de son caractere, on se fait de luí une idée
telle, on se le figure si constamment isolé, silencieux, a l'écart
de la foule et du bruit, si constamment renfermé en lui-meme,
dans son pur et noble reve de poete, qu'on ne voit nul rapport
entre un homme de théatre et lui. Cette impression n'est pas
tout a fait fausse ; Vigny n'a, certes, jamais été au sens propre
du mot un homme de théatre. Mais il a un momeni travaillé
pour le théatre, un moment il a pris part, et d'une fac;¡on tres
personnelle, a la bataille romantique, et s'il a toujours dédaigné
la popularité, la réclame, si son attitude a toujours été réservée
et ~~ peu hautaine, ce n'est cependant que dans la seconde
mo1tié de sa vie qu'il s'est véritablement retiré, cloitré dans
la ce tour d'ivoire ».
Dans !'ensemble, il est vrai, son reuvre n'est guere. autre chose
qu~ le poeme de la désillusion ; il n'en est pas de plus mélancohque, et peut-etre meme le mot n'est-il pas assez fort, peut-etre

�203

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE· THÉATRE ROMANTIQUE

faudrait--il dire : de plus triste, de plus sombre ; il n'en est pas
ou manque plus completement le rayon de joie ou d'espoir,
quoiqu'il n'y en ait pas non plus d'ou se dégage pour nous une
plus belle legon de résignation, de fermeté sto'ique et en meme
temps de tendre pitié. Mais enfin, Vigny n'est pas venu au monde
avec rnme d'un désespéré ; personne ne_natt désespéré ; il n'y a
que dans les livres que les René et les Obermann naissent avec des
ames de vieillards. 11 a été jeune moins longtemps que la plupart
des hommes, je le veux bien, je le crois ; encore a-t-il commencé,
lui aussi, par etre jeune et par rever l'action, la gloire, l'amour, le
bonheur. Né en 1797, il était enfant a l'heure ou l'épopée napoléonienne emplissait l'air de ses fanfares, et l'on sait que son
premier souhait fut d'etre un de ces héros qu'il voyait parader
dans les rues de Paris au lendemain de Friedland ou de Wagram;
son premier souhait fut d'etre lancier dans les armées de Napoléon.
11 fallut se contenter d'entrer, en 1814, dans les gendarmes de
la garde royale, et, en 1815, d'escorter le vieux roi Louis XVIII
jusqu'a la frontiere, lors du foudroyant retour de l'tle d'Elbe.
II porta treize ans l'uniforme, vécut la vie de garnison a Strasbourg, Bordeaux, Pau, et s'apergut vite que l'épopée était finie.
Un autre reve vint le consoler, celui de la gloire littéraire. II
était encore officier que déja il avait publié son premier recueil
de vers et son beau roman de Cinq-Mars. Lié avec les jeunes
représentants de la littérature nouvelle, en particulier avec Rugo
a qui il servit de témoin le jour de son mariage, il s'intéressait
autant que son ami a la grande lutte qui passionnait les esprits
et qui partageait la France en deux camps. S'il était fidele,
en politique, a la vieille monarchie pour laquelle ses peres avaient
combattu et souffert, en poésie, en art, il appartenait au parti
de !'avenir, au partí de la révolution, et en était meme un des
chefs. II jugea nécessaire de porter la lutte sur le théatre, sachant
qu'une victoire remportée a la scene pouvait seule etre décisive.
C'est ce qu'il a tres nettement exposé dans la préface de son
Othello, préface qui fit moins de tapage que celle de Cromwell,
parce qu'elle était écrite avec beaucoup plus de modératiori. et
de sobriété, parce qu' elle n'était pas empanachée de somptueuses
métaphores, et ou pourtant les idées ont une tout autre précision que dans le retentissant manifeste de Rugo. Mais une
préface, si intéressante qu'elle soit, n'est qu'une préface; un
exposé de doctrines importe moins que l'ceuvre qui est le produit de ces doctrines; en d'autres ·termes, c'est d'apres l'reuvre
qu'il faut juger la doctrine. C'est done la piece elle-meme, c'est
l'Olhello d'Alfred de Vigny qu'il faut envisager. Il serait superflu

d'en raconter en détail la premiere représentation qui suivit de
quelques mois celle d' Henri 11L, précéda de quatre mois celle
d' Hernani, et fut a peu pres aussi bruyante. Je ne m'attache
qu'a trois questions: en premier lieu, pourquoi, voulant appuyer,
fonder l'art nouveau sur l'exemple et l'autorité de Shakespeare,
Vigny a choisi entre toutes les ceuvres du poete anglais Othello
ou le Mort de Venise; en second lieu, comment il l'a traduit;
et,enfin.ceque plus tard il y a lui-meme ajouté, ou, si l'on veut,
quelle expression il a donnée a son tour et en son nom personnel
de la souffrance morale analysée dans Olhello.

202

*

• •
Quelle est la plus belle piece de Shakespeare, en vérité, je
n'en _sais trop ríen. II en a tant écrit, et de si différentes, et de si
admirables dans des genres différents, qu'il est bien malaisé
de les c!asser par ordre de mérite. Peut-etre aujourd'hui, si
nous av1ons a nous prononcer, nommerions-nous en preiniere
ligne Hamlel. 11 semble bien, tout compte fait, que nulle part
Shakespeare ne s'est montré plus grand peintre de l'ame humaine,
plus grand penseur et plus grand poete. Et il n'est pas téméraire
de supposer qu' Hamlel devait plaire a l'ame inquiete d'Alfred
de Vigny. Si Hamlel incarne en lui le plus cruel et le plus sublime
tourment de l'ame humaine, s'il est le vivant symbole du doute,
a qui pouvait-il mieux plaire qu'au poete du Monl des Oliviers,
a celui qui a si passionnément, si anxieusement cherché le mot
de l'énigme humaine, qui a si ardemment désiré croire, et qui a
tant souffert de demeurer sans espérance ? Vigny, néanmoins, n 'a
pas traduit Hamlel, non plus que Macbeth, le Roi Lear ou le Son ge
d'une nuil d'élé ; et, s'il avait collaboré avec Émile Deschamps
a une traduction de Roméo et J uliette, s'il a donné une traduction
ou plutot une spirituelle et charmante réduction en trois actes
de Shylock ou le M archand de V enise, son Othello est la seule
pie~e traduite de S~akespeare qu'il ait fait jouer. II faut bien qu'il
Y_ a1t a ~ela une ~a1son, et il y en a une en effet, et bien simple,
b1en_fac1le a devmer. Car,alors meme quenousjugerions aujour-d'hm Hamlet ou telle autre piéce de Shakespeare supérieure encore
a Othello, nous ne_pourrions nier que de toutes ses pieces Othello
est la ~lus access~ble ~ l'esprit frangais, celui de tous ses grands
c?_efs-d ceuvre qm ava1t le plus de chan_ces de réussir en 1829 et
d 1mposer le nom, l'art de Shakespeare a l'admiration et au
r?s~e~t du public. Le public de 1829, des l 'enfance habitué aux
turudités de notre vieille tragédie frangaise, ce public dont

�204

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

on avait si longtemps ménagé les yeux et les oreilles, a qui on
avait si longtemps offert des pieces réguliéres de sobre et nette
structure a qui on offrait toujours des récits de Théramene au
lieu de ;anglants tableaux, - qu'aurait-il pensé, qu'aurait-il
dit en voyant tout a coup parattre les sorcieres de Macbeth ou
les fossoyeurs d' Hamlel? Qu'aurait-il éprouvé ,de~ant des ce~~~s
si touffues si désordonnées, si surchargées d ép1sodes et d me1dences, da~s lesquelles le comique le plus grossier se mele aux
plus tragiques horreurs ? Oihello se rapproche dava~tage de nos
traditions; il heurte moins violemment nos habitudes d'esprit ; et toutefois le génie_ de Shask?speare y a 1?arqué as~ez
puissamment son empremte, sa gr1ffe, pour qu une pare1lle
ceuvre, fidelement traduite, put apparattre, en 1829, comme la
révélation d'un art nouveau.
11 n'est aucun de nous, je pense, qui ne la connaisse, qu~ ne l'ait
lue · du moins est-ce une hypothese polie. Mais on peut bien n'e_n
garder qu'un souvenir un peu lointain et vague, et ce ne sera1t
pas assez pour apprécier la besogne du traducteur. Je rappelle
done ce que contient la piece de Shakespeare, con_iment elle est
faite ; et si je parle de Shakespeare plus ,que de V1gn~, du créateur plus que du traducteur, j'espere qu on voudra bien ne pas
me le reprocher.
.
La piece s'ouvre par un dialogue, dans une ruede Vemse, entre
Roderigo et lago, et, des les premiers mots, toute la scélératesse
d'lago, toute sa bassesse d'ame se dévQile. C'est _une ame bass_e
et m,ie lime aigrie. 11 n'est plus jeune ; ?e~ms longtemps 1~
guerroie sous les ordres d'Othello, un Af~1cam, un More,. qui
esL venu a Venise mettre son épée au serv1ce de la répubhque
et s'est illustré dans je ne ·sais combien de combats. lago n'a
pour lui que de la haine. II le hait parce q_u'il n'a pu obtenir_ de
luí le grade de lieutenant, donné a un plus digne, au brave Cass10 ;
il le hait parce que sa carx:iere, comme on dit, n'a pas _march,~, •
qu'il n'est encore qu'ense1gne, malgré le zéle hypocn_te qu 1!
déployait pour se faire bien venir de son chef. 11 le ha1t a~~s1
parce qu'il le soupgonne d'avoir voulu séduire ~~ fe~me :Bm1ha.
Ríen n'est plus faux ; mais toute suppos1tion mfame est
naturelle a une ame abjecte comme celle d'lago. Et lago n'a plus
qu'une pensée: se venger, - se venger d'?thello_qui lui a re!'1sé
le grade de lieutenant, se venger de Cass10 a qm le grade vie~t
d'etre donné. Comment se vengera-t-il au juste ? 11 ne le sa1t
pas encore ; mais il sait que Roderigo est amoureux ?'une jeune
Vénitienne Desdémona, et que, d'autre part, Othello vient d'épo~ser secrete~ent la jeune fille, a l'insu du pere de celle-ci ; il do1t

LE THÉATRE ROMANTIQUE

205

y avoir la pour lago une occasion de lui nuire, de le perdre peutetre, en s'aidant, comme d'un instrument, de ce Roderigo qui est
amoureux et qui est un sot.
Done, lago et Roderigo sont sous les fenetres du sénate_ur
Brabantio, pere de Desdémona ; ils le réveill_ent pa~ leurs cr~s:
ils lui annoncent que Desdémona est en fmte, qu elle a smv1
Othello, qu'elle vient de l'épouser; et tandis que Roderígo _reete la
pour donner des détails et échauffer la colere de Braba~tio, lago
s'en va rejoindre Othello, le ramene en causant am1calement
avec lui, et le met soudain en présence de Brabantio. Brabantio
appelle ses valets, críe vengeance, menace Othello. Un m?ssager
· qui survient, apportant un ordre du doge, suspend un mstant
la querelle. Tous sont convoqués sans retard devant le sénat.
La république est en péril ; une flotte turque fait voile vers
Chypre et seul Othello semble capable de tenir tete a l'ennemi.
Le sénat lui défére le commandement des galeres vénitiennes.
Mais Brabantio se leve, formule sa plainte ; il accuse Othello de
luí avoir enlevé sa filie, de l'avoir séduite, corrompue, elle, filie
tendre, filie si soumise aux volontés paternelles, a l'aide de quelque maléfice, de quelque magique breuvage. Othello, pour ~e
justifier, raconte comment I amour estnéentreDesdémonaetlm:
«Elle m'aima, dit-il,pourlesdangers quej'avais courus,je l'aimai
parce qu'elle en avait pitié. » Desdémona vient a son tour confirmer le récit d'Othello ; d'un ton respectueux et tendre, mais
digne, mais ferme. elle dit a son pere que, sans oublier ses devoirs
envers lui, elle en a maintenant d'autres envers son époux :
• Autant ma mere vous a montré de dévouement en vous préférant a son pere, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner
au More, mon seigneur. » - « Dieu soit avec vous, j'ai fini »,
répond Brabantio, et il se tait jusqu'a la fin de la scene, jusqu'au
moment ou, voyant Othello pret a partir pour Chypre avcc
Desdémona, il lui jette pour dernier adieu ces mots terribles :
« Veille sur elle, More ; aie l'ceil ouvert sur elle ; elle a trompé son
pere, elle pourra te tromper. » Othello se contente de répondre :
« Ma vie sur sá foil» et tous sortent, a l'exception d'Iago etde
Roderigo. - « En route pour Chypre, s'écrie lago, et emportez
de !'argent, de l'argent, beaucoup d'argent.»· Car, maintenant,
son projet s'ébauche dans sa cervelle, ou tout au moins est-il plus
résolu que jamais a se venger a la fois de ce Cassio qui lui a pris sa
place et de cet Othello a qui tout réussit. 11 s'inspirera, s'aidera
des circonstances : tout moyen lui sera bon, pourvu qu'il ait
un jour la joie de faire dumal a ceux qu'il hait et dont le bonheur
le torture.

�207

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉ ATRE ROMANTlQUE

A l'acte 11, la scéne est dans un port de l'tle de Chypre. Nous
voyons arriver les vaisseaux qui portent Cassio, Desdémona et
Émilia, femme d'lago, lago, Othello. Point de récits ; tout est
en action, tout se passe sous nos yeux. La tempete a dispersé
la flotte turque ; Othello peut rester en paix auprés de sa chere
Desdémona ; ils sont heureux, rien ne trouble leur félicité. lago,
secondé de Roderigo, tend un piége a Cassio; il l'entratne a s'enivrer dans la salle de garde ; une rixe éclate. lago envoie vite
Roderigo sonner le tocsin et donner !'alarme, et Othello accourt
a l'instant meme ou Cassio ivre, hors de luí, blessait d'un coup
d'épée un autre des buveurs. Othello s'indigne, et aprés avoir
écouté le perfide récit d'lago qui accable Cassio en affectant de
plaidersa cause,'il dégrade Cassio. Resté seul avec celui-ci, lago le
console, !'exhorte a ne pas désespérer ; il lui conseille de s'adresser
a Desdémona pour rentrer en grace aupres d'Othello. Et il
s'applaudit, il jouit d'avance du mal qu'il va causer ; il n'est pas
seulement un crimine!, il est un dilettante du crime.
Au commencement du IIIe acte, Cassio supplie Desdémona
d'intervenir en sa faveur et d'obtenir d'Othello son pardon.
lago améne Othello juste au bon moment, et ici est peut-etre la
scéne la plus remarquable de toute la piéce. La difficulté pour
lago est d'insinuer, d'éveiller dans l'ame d'Othello le premier
soupgon ; il sait bien qu'ensuite tout lui deviendra facile, qu'une
fois le doute éveillé, c'enest fait a jamais de la confiance premiere,
qu'une ame ou le doute a germé est une ame blessée a mort qui
ne guérira pas. Mais encore faut-il faire germer ce premier doute,
et la est la tres grande difficulté. Othello aime de toute son ame,
avec toute la bonne foi et l'abandon d'un amour vrai : comment
troubler cette paix, cette confiance absolue ? lago joue gros jeu,
il joue sa tete, il court risque de recevoir un coup d'épée au
premier mot qui porteratt atteinte a l'honneur de Desdémona.
Je ne vois pas de scéne plus difficile a écrire que celle-la. Cbez
Sha~espeare elle est merveilleuse ; rien de supérieur, de plus
habile, de plus fort, dans aucun tbéatre. D'abord, en arrivant sur
la scéne, en apercevant de loin Cassio qui salue Desdémona et
se retire : &lt;e Ah ! ah ! ceci me déplait, » murmure lago. - « Que
dis-tu ? n répond Othello. - « Rien, seigneur, ou si ... Je ne sais
trop. » - «N' est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme? »« Cassio, seigneur ? Non, surement, je ne puis croire qu'il ef1t
voulu s'enfuir ainsi, comme un coupable, en vous voyant arriver. »
Voila le premier coup, aussitot détourné, paré, si je puis dire, par
la loyauté charmante de Desdémona qui s'élance vers Othello,
toute joyeuse de son retour, lui raconte son entretien avec Cassio,

demande sa grace et l'obtient sans trop de peine. « Adorable
créature ! s'écrie Othello tandis qu'elle s'en va. L'enfer me saisisse
s'il n'est pas vrai que je l'aime. » Alors lago commence son travail
de taupe malfaisante. Avec mille détours, rnille assurances d'amitié, de dévouement, par des questions posées comme d'un ton
indilTérent, puis par des silences, ou de breves i nterjections, des:
« Rien, po'úr savoir l - En vérité ! - Par le Ciel l. .. » il oblige
la pensée d'Othello a revenir toujours a Cassio eta Desdémona a
rapptocher invinciblement ces deux noms; puis, soudain corni:ie
s'il devinait ce qui se passe dans !'esprit d'Othello, co1~me s'il
s'en épouvantait : « Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie i&gt; ...
et voya~t qu'Othello se trouble, :peu apeu il s'enbardit, ilrappelle
la dermere parole de Brabantio: « Elle a trompé son pére en vous
épousant, et quand elle semhlait repousser vos regards c'était
alors qu'elle aimait le plus. - Il est vrai, elle faisait ~insi. Eh bien, alors ! allez,cellequi sut sijeune soutenir un role pareil»...
Et il la.che enfin le mot décisif, le mot qui semblait d'abord
impossihle : « Veillez sur elle et sur Cassio. n
Toutes les femmes diront probablement en lisant cette scene :
« Quel pauvre sot que cet Othello ! Quel misérable et la.che creur
qui ne sait pas défendre son amour ! n Mais aucun homme n'osera
dire avec certitude qu'a la place d'Othello il eüt été moins troublé
que lui. La scene est ainsi conduite qu'il ne se peut pas qu'Othello
n'écoute jusqu'au bout ce lago qu'iltient pour le plus honnebe d~s
hon:iil!es, qu'_il appelait sans cesse : ce Honest lago &gt;,. A la fin, il est
vra1, 11 le qmtte brusquement : qu'importe ? Le venin a pénétré
dans la morsure. Il s'en va songeant : e&lt; Cet honnete homme en
sait assurément plus qu'il n'en a dit. n Des lors le role d'Iago
s'arreterait la que c'en serajt assez pour q;ue le bo~beur d'Othello
et de De_sdémona lit irrémédiablement gaté, empoisonné, pour
1
qu en b?1san~ les, levres de Desdémona Othello craigntt touj ours,
comme Il le d1t, d y trouver les baisers de Cassio. lago, du reste, ne
s'arrete pas la ; il veut plus, il veut du sang.
. II faut ~ prés~nt,, et c'est ce qui remplit le Ive acte, qu'il fourn1sse a la 1alous1e d Othello des preuves, des preuves matérielles.
Elles n'auront p?s besoin d'etre tres solides et par elles-memes
tres concluantes. lago sait et il le dit, que ce des bagatelles légeres
comme l'air sont aux yeux d'un jaloux des autorités aussi fortes
que les preuves de la ~ainte Écriture ». 11 commence par rapporter
a Othello des paroles mía.mes qu'il accuse Cassio d'avoir proférées
dans le sommeil ; il s'empare adroitement d'un mouchoir
qu'Othello avait donné a Desdémona, et il s'arrange de fagon que
ce mouchoir tombe entre les mains de Cassio et qu'Othello l'y

206

f

�208

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aper~oíve ; il combine diverses scenes qui fortifi~nt e~core
l'erreur d'Othello ; il est inépuisable en ruses, en expédients d1a?oliques, et sous la main de ce bourreau Othello se d~bat, ~ne ;
a un moment meme, le malheureux tombe évanom : ma1s la
main implacable ne le lache pas. Et voici qu'Othello et Desdémona
sont pris désormais dans un réseau inextricable. Desdémona ne
peut plus se justifier, en dépit de son innocence. Chaque roo~
qu'elle dit pour se justifier, n'est plus aux yeux de son man
qu'une preuve nouvelle de sa perfidie, qu'un nouveau men~onge
qui montre toute la perversité de son ame et la rend plus od1euse.
&lt;&lt; Perfide comme !'onde! »... Il en vient a l'injurier grossierement,
a la frapper devant les envoyés du doge, a railler les_larmes qu'un
.traitement si indigne, si inattendu, lui arrache. DéJa sa mort est
résolue dans le creur d'Othello; et déja, sans soupgonnerseulement
que! est son crime, elle a compris qu'Othello la tuera.,.
.
Te! est en effet comme on sait, le dénouement, l mév1table
dénouem¡nt. Au ve ~cte, Othello étouffe Desdémona sous l'oreiller
du lit dans lequel elle dormait. Et presque aussitot toute la scélératesse d'lago se découvre ; sa femme Emilia, agenouillée devant
le cadavre de Desdémona, raconte comment il lui av~it dérobé
le mouchoir qui est devenu contre elle une arme s1 funeste.
De son c6té, Roderigo qu'il a poignardé apres l'avoi~ Pº?ssé a
,égorger Cassio et afin de se débar~asser d'u~ témom_ genant,
Roderigo expirant parle, avoue ses cnmes, dévo1le du meme coup
ceux d'lago ; la lumiere se fait, trop tard ; et, pendant q~'on
,tratne lago au supplice, Othello se peq¡ant de son épée, v1ent
mourir a c6té de Desdémona, les levres sur ses levres.
Voila, évidem:rµent, un art tres différent de notre art classique,
,un art plus vaste et plus libre qui ne s'embarrasse pas dans les
petites contraintes des unités de temps et de lieu, et dans_ les
entraves des bienséances et d'un prétendu bon gout, un art qm ne
cherche pas a garder la mesure, a se préserver de tout exces,
mais qui, au contraire, n'hésite point a de~cendr~- au plus ~as,
jusqu'a l'analyse des plus abominables malad1es _de 1 ame huma1~e,
pour rebondir de la jusqu'aux plus hautes CJmes de la poés1e.
« Come high or low, - envole-toi, ou rampe, » - c'est le mo~ de
lady Macbeth, et c'est celui que Vigny a inscrit sur la prem1ere
page de sa traduction. 11 y a la poésie humaine e~ il_y a la fange
humaine dans Olhello ; a c6té d'lago, !'ame pourne, 11 y a Desdémona, l'ame en fleur, Desdémona .si pure, si chaste, si douce,
Desdémona q~i, au moment d'ex~irer, se ranime pour ~bsoudr_e
..et défendre son trop cher meurtner, et murmure : « Ces~ m01,meme qui me suis tuée. » Et entre lago et Desdémona 11 Y a

209

LE THÉATRE ROMANTIQUB

~thello, si_ vivant, si vrai lui aussi, si pitoyable ! Othello qui
a1me et qu_1 tue, Othello qui embrasse Desdémona endo mie avant
de la réve1ller pour la tuer. L'art fran~ais a donné de belles et
fortes _études de la jalousie et de la dépravation • Racine a créé
Herm10ne, Roxane, Phed~e ; Moliere a écrit Tart~ffe et Diderot
le Nev~u de Rameau. Ma1s, pour avoir l'équivalent d'Othello, il
faudra1t fondre ensemble toutes ces belles reuvres fran~aises
fondre e~se~ble l~ 1_'arluffe, le NeveudeRameau, Bajauf, Phedre:
et que sais-Je ? Y J0mdre encore Bérénice. II faudrait rassembler
tout cel~ pour avoir l'équivalent d'Olhello en vérité et en beauté,
en _hardiesse dans la_ peinture de_ la perfidie et de l'abjection, en
p_mssanc~_dans la ~e~nture de la Jalousie, en poésie dans l'expression _de I ame ~émmme et de l'amour. To.utes nos reuvres d'art
para1ssent pebtes, comparées aux immenses chefs-d'reuvre de
Shakespeare.
Et cependant, sans ríen ra~attre de c~s louanges, Olhello nous
offre, ce me semble, une cuneuse occasion de remarquer ce que
l'art _du théatre a toujours d'un peu factice, meme dans ses prod1ucbons I_es plus par~aites. ~ar si lago est une création admirable,
c_ est auss1 une créabon arbficielle; c'est un procédé d'art drama~1que. Dans la r_éalité, celui que tourmente la jalousie, injuste ou
ondée, est lm-meme son propre lago. C'est en Iui-meme qu'il
• entend la ~mx mau_vaise qui luí souffle le doute, qui Iui suggere
les hypothe~es abommables, qui! 'incite au meurtre. lago, e' estl'élém~nt 1,r:talsa~n q?e peut renfermer une ame d'amant; c'est le travail d_imagmabon et de déduction auquel se livreet se complait
c~t~il ame malade ; ce sont les larves qui grouillent en elle devenues
\1 81 es et conde~sées en un etre vivant; c'est la partie malade
fe cett; ame qm est en quelque sorte extériorisée, objectivée.
ago, c est le tourment du doute objectivé · c'est un déd
blemen! d'O~hello lui-~em~. Notez que dan~ la piece Oth:1fo
u~ et~e a1mant, ma1s passif, sans imagination ; lago est son
tagmabon _détachée de lui, devenue un etre distinct de Iui.
ago personmfie le monstrueux travail d'imagination ou se
::sume u_n ~mant jaloux. Et avec quelle habileté Shakespeare
matér1ahser, mettre en action et en scene, par l'intermédiaire
_ago, ~ous _les soupgons, toutes les infames suppositions que
1a Jalo_us1e fa1t 1;1attre, en effet , dans un cerveau d'homme !
Artifice, ma1s génial artífice, que lui a d'ailleurs suggéré le
conteur
· artífice sans lequel la piece était
.
. 1·ta rien, a·iraId'1 e·mth10,
imposs1ble
·
si
' puisqu'il s •agi·t d'ana1yser le supplice intime de la
Ja1ou e, supplice qui, dans la vie réelle se cache au fond d'un
cmur. U fallait cet artífice, il fallait ce ' dédoublement du moi

ª.

ft

, d'¡°

16

�210

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d'Othello pour que l'étude de la jalousie put ~tre profo~de et
complete dans une piece de théatre. Un tel suJet peut bien se
preter au roman d'analyse a la Stendhal! et surtout au romanconfession ; il a pu etre traité, et de mam de mattr~, dans un
chapitre deZayde, dans la Confession d'un enf~~ld~ siecle et_dans
la Sonale d Kreulzer; mais il n'en est guere qu 11 s01t plus vam de
vouloír aborder au théatre. Le théatre_ne peut pas présenter un
pur drame de conscíence, une so~ffr~nce tou~ ínté!ieure ; il ne
seraít que monologue. Il ne pouv~1t pemdr? le su~pli~e. du d~ute,
du moins a ce degré de large vénté humame, qu a l aide d lago
qui est un artífice.
Ouí un artífice. Dans la réalité, lago n'existe pas. Dans la
réalité, le premier doute peut bien etre éveillé en nous par l'intervention d'un tiers, par une parole entendue ou par u~e le~tre
anonyme ; mais la se borne le role des tiers, et souvent Ils D: ºD:t
pas a intervenir meme dans ~et~e fai_ble mes?re-la. Ph;s or~ma1rement1 les Othello de la réahté, mqmets, défiants par eux-memes,
parce qu'ils aiment et que d'autre part ils _ont le creur gaté par
des expériences antérieures, n'ont besom d~ personne. pour
s'alarmer, pour découvrir ou suppose~ 1~ t~ahison, pour mterpréter a leur maniere les faits les f lus _1~s1_gmfiants et l~~ r~pprocher en un systeme de preuves d ou Ja1lht pour eux l ev1dence
de la trahison.
. ,
Dans la réalité, la démarche de Desdémona en faveur de Cass10
peut suffire a rendre Othillo jaloux sans que lago s'~n ~ele ;
il n'est meme pas indispensable que cette démarche a1t heu. S1
Othello est un malade comme les hérosde Mm0 de LaFayette,de
Musset ou de Tolsto1 comme Ximénes, Octave ou Podsnischeff,
- et tout amant pa~sionné est un malade, - ~l doute, d'elle
depuis le jour ou elle I'a aimé en trompant son pere. Et des lors,
a la moindre occasion, il saura, toujour_s sans l'aide ~d'lago,.suspecter, douter, induire et déduire, dénatur?r le sens des propos
ou des actes les plus jnnocents, se faire du po1son de tout ....
Libre a nous, apres cela, de préférer le roman a la p1~ce de
théatre. II restera toujours qu'avec les moyens dont d1spose
l'auteur dramatique, Shakespeare est alié, il y a trois cents ans,
aussi avant dans l'analyse de !'ame humaine que les plus grands
romanciers modernes.
Et il reste aussi que, malgré to~tes les différences qu'elle offre
avec nos tragédies classiques, sa piece est de toutes ses grandes
cré¡¡.tions, la moins déconcertante pour nous Frangais, parce qu'elle

LE THÉATRE

ROMANTIQUE

211

en est la plus simple et la plus humaine. Sa fantaisie n'est pas
venue cette fois meler a des etres humains des etres de légende ou
d1e reve ; _l'action garde une inflexible logique, ne se perd pas, ne
s embromlle pas en un enchevetrement de péripéties · et les
souffrances qu'il étale devant nous, ne sont pas, comide celles
d'Hamlet, réservées a une élite, a l'élite douloureuse des ames
inquietes : ce sont des souffrances que toute créature humainc
peut connattre et comprendre.
Aussi, avant meme que Vigny entreprit de traduire Olhello la
piece avait séduit plus d'un de nos poetes et déja plus d'un a;ait
tenté d'acclimater chez nous le génie de Shakespeareenadaptant
Othell? au goút frangais. Déja Zai"reen était une adaptation, mais
on n'1gnore pas combien la copie différait du modele. Tout le
drame dans Za1re repose sur un quiproquo; sur une erreurd'identité; Zaire est la sreur de ce Nérestan en qui Orosmane croit voir
un rival, et l'on ne sait trop pourquoi elle s'obstine a garder le
secre~, po':lrquoi ell~ réduit ainsi Orosmane au désespoir : rien
ne ~m sera1t plus fac1le que de se justifier, elle n'aurait qu'un mot
a d1re pour détourner le poignard qu'il va lui plonger dans le sein.
Zalre reste d'ailleurs la meilleure tragédie de Voltaire c'est-a-dire
une tra_g~die romanesque assaisonnée de philosophie ~oltairienne
• et de spmtuelles a ttaques contre le christianisme, une tragédie écrite
avec verve et qui n'ennuie pas ; mais elle ne nous restitue aucu~ement les beautés d'Olhello, et ne nous montre ni ce qu'est la
Jalousie, ni ce qu'est l'hypocrisie. Elle nous montre les inconvénients qu'il y a pour une jeune filie a avoir été dans son
enfance prise par les Turcs, a devenir amoureuse d'un de ses
ravisseurs, a retrouver un beau jour son pere et son frere parmi ses
compagnons d'esclavage, et a vouloir recevoir le bapteme en
cachet~e ; autremen~ dit, la piece ne signifie ríen, sinon que les
tragéd1es de Volta1re sont d'agréables romans d'aventures .
. L'Othello de Ducis, joué en 1792, est-il une copie ou une imitabon pl~s fid~le de l_a piece anglaise ? Je voudrais pouvoirle dire:
ce Duc1s éta1t un si bon homme ! Et c'était sans nul doute une
a~e de poete ; il y a dans son Olhello, comme dans toutes ses
p1eces, quel~ues jolis vers de tendresse. Mais il faut avouer que
nous ne le hsons pas aujourd'hui sans sourire.
Son Olhello fait sourire d'abord par une foule de petits détails ou
s'~~testent les timidités du goút frangais au xvme siecle et la
na1veté du bon Ducis lui-meme.. 11 admire Shakespeare, mais il a
un peu peur de Ju~, c'est visible ; il cherche a apprivoiser le
monstre. ll débapbse ses personnages, sauf Othello ; il leur
donne des noms nouveaux, d'une harmonie douce : Odalbert,

�LE THÉATRE

212

REVUB DES COURS ET CONFÉRE~CES

Lorédan, Hermanee, Moncenigo, Pezzare, Hédelmone. I_l n'ose
pas transporter l'action de Venise a Chypre et d'un pala1s dans
unerue ou dans un corps de garde: il s' arrange pour qu'elle sedéroule
toutentiere a Venise. Lemouchoir de Desdémona faitplace aun
bandeau orné de diama.nts qu'Othello s'étonne et s'alarme de ne
pas voir sur le front d'Hédelmone, meme 1~ nuit, quand el~e est
couchée. L'oreiller fait place au classique po1gnard. II y a rmeux:
Otltello change de couleur. Ducis n'a pas osé mettre sur la scene
un negre, cela lui a paru une audace impossible ; il a trouvé un
accommodement dont il se loue dans sa préface :
Quant a la couleur d'Olhello, j'ai cru_ pouvo!r me dispenser de lui donner
un visage noir en m'écartant sur ce pomt del usage du thMtre de Londres.
.J'ai pensé qu~ le teint jaune et cuivré, pouvant ~•a~Jleurs co1;1venir aussi
iJ un Africa in, aurait J'avantage de ne point révolter l reil du pubhc et surtout
celui des remmes ..•

'

Et ceci prouve que si Ducis avait vécu de nos jours, il n'eut pas
fait partie de l'Académie Goncourt, et n'eut pas couronné Baiouala. J 'ajoute que, pour achever de rendre son Othello agréable
non seulement aux femmes, mais aux hommes, aux spectateurs
de 1792 il a glissé dans sa piece de véhémentes tirades contre
les nobl;s ; nous avons la surprise, aune acte, d'entendre Othel~o •
parler en général républicain pret a marcher contre les ro1s
et les aristocrates.
Mais tout cela n'est ríen. Ce qui est amusant, c'est qu'en
croyant imiter Othello, Ducis a supprimé la piece elle-m~me, ~e
qui est le vrai sujet de la piece chez Sha~espeare_. La Jalous1e
ne tient presque aucune place dans les tro1s premiers actes. La
question, dans son Othello, au moins j~squ'a _l'acte IV, es~ de
savoir si le pere d 'Hédelmone consenbra enfm a son manage
avec le More. Par la-dessus se greffe un roman plus étrange
encore que celui de Za1re : l'histoire d'un certaii;i Lorédan, fils
du doge et amoureux d'Hédelmone. C'est de ceLorédan &lt;I:U'Othello
devient jaloux, et, comme dansZaire,l'héro'ine n'aura1~ aucu~e
peine a se j ustifier si elle le voulait: rien ne l' e~i:iechera1t ~? d1re
a Othello qui est ce Lorédan, et comme quo1. il sert d mte!médiaire entre elle et son pere. Mais elle ne le d1t pas, et soudam
Othello devient jaloux ou plutót fou furieux, et la poignarde.
Le meurtre est si imprévu qu'a la premiere représentation plusieurs personnes s'évanouirent. J;i:t lago, que devient-il chez
Ducis ? lago devient Pezzare, il a un r5le insignifiant jusqu'au
1ve acte, et tout le temps un role incompréhensible ; ~ar
rien en lui ne trahit l'hypocrite; nous sommes dupes de son JeU

ROMANTIQUE

213

aussi bien qu'Othello, et ce n'est qu'au dénouement qu'a notre
grande surprise nous découvrons en luí un trattre.
Autant dire que Vigny est bien le premier poete qui ait fait
jouer Othello en fram;ais. Sa t.raduction est, en somme, exacte. ll
co_nn~issait fort bien l'anglais ; il avait épousé une Anglaise, il
fa1sa1t de fréquents séjours en Angleterre, et ne conversait qu'en
anglais avec sa femme. 11 n'était done pas exposé a commettre
des contre-sens en traduisant Shakespeare, et de plus il était
un trop grand esprit pour etre tenté de l'embellir. Non qu'il
n'ait fait subir au texte aucune modification, mais celles qu'il
s'est permises sont fort discretes et elles n'ont rien de f~cheux.
~l a fiµt quelques petites coupures ; il a supprimé par exemple le
r6le du bouffon qui cause avec Desdémona au IIIe acte, mais
dans le texte meme ce role est tres court et insignifiant. 11 a fait
de son Inieux pour respecter le texte. S'il luí est arrivé d'atténuer
1.t; et la, d'en:'1oblir un peu le langage de Shakespeare,je ne sais
s d faut le lw reprocher : Shakespeare a parfois des brutalités
qu'une oreille fraill;aise supporterait malaisément. Je crois,
tout compte fait, qu'il a réussi autant que cela était possible en
une telle entreprise - ce qui ne signifie pas que nous n'ayons
peu~-etre encore pl~s de plaisir a lire Olhello dans une prosai:que
et httérale traduct10n, comme celle de Guizot ou de Frani;ois
Rugo. U_ne_ trad_uction en vers, fut-elle d'un Alfred de Vigny,
~e saura1t Jama1s serrer le texte d'aussi pres que la prose. Mais
11 faut savoir gré a Vigny d'avoir accompli une si rude tache ; il
Y avait de sa part bien du désintéressement a se réduire au r6le
de traducteur, quand. il était lui-meme si capable de créer des
amvres originales. Sa traduction a certainement contribué a
faire connattre et aimer Shakespeare en France · elle a contribué
a faire triompher la cause du romantisme, c'est-a-dire la cause
du progres dans la poésie et dans l'art, et aujourd'hui encore elle
a de quoi plaire, elle mérite d'etre lue. Je n'en cite que quelques
vers qui donneront une idée du reste :
DESDÉMONA

Du moins, vous me croyez vertueuse ?
ÜTHELLO,

se leuant et la conlemplant auec une mélancolie profonde.

O misere 1
·
Comment t'es-tu flétrie, Otoi, fieur solitaire !
O fleur si belle :l voir et dont le pur encens
A ton approche seule enivrait tous les sens ?
J e voudrais que le Ciel ne t'eO.t jamais fait nattre !...

La ~omance du saule et toute la scene qui l'accompagne sont
tradmtes avec le meme charme mélancolique.

�214

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

.

• •
Mais j'ai &lt;lit qu'apres avoir traduit Oihello, Vigny y avait
ajouté quelque chose ; et, en effet, un jour devait venir dans sa
vie ou il connattrait par lui-meme ce supplice du doute dans
I'amour et de la jalousie dont Othello est une si puissante expression. Un jour est venu 011 il a douté lui aussi, et a trop juste
titre, 011 iI a connu l'horreur de la trahison, et ou il a crié sa
souffrance dans une courte piéce de vers qui a fait plus pour sa
gloire que sa longue et consciencieuse traduction d'Othello.
Je ne raconterai pas en détail le drame intime qui avait laissé
au fond de son creur une inguérissable blessure, et qui explique
pourquoi la seconde moitié de sa vie s'est écoulée dans la retr_aite
et le silence. Ce drame n'a été que trop souvent et trop mmutieusement conté. II est de mode aujourd'hui de fouiller dans la
vie des morts illustres et d'y chercher le scandale. Combien de
tombes n'avons-nous pas vu ainsi profaner ! Musset avait &lt;lit
pourtant:
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du creur ont aussi leur poussiere ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Je me borne done arappeler que, vers 1830,Vigny s' était passionJlément épris de Mme Dorval, la grande actrice du théatreromantique, nature ardente, sans frein, mais avec des retours, des
remords, des élans mystiques, une sincérité qui faisait sa séduction et la rendait singulierement dangereuse. Ce fut, entre
elle et Vigny, un amour comparable a celui qui unit jadis Racine
a Mlle Du Pare ou :i. Mlle de Champmeslé : en elle il aimait a la
fois la femme et !'interprete de son génie, celle en qui l'etre revé
par lui vivait et respirait. Elle fut la Kitty Bell de son Chatlerfon.
Et puis, l'heure vint ou il ne lui fut plus possible d'ignorer sa
déloyauté, et tres dignement, sans prieres ni révolte, il se détacha
d'elle, se réfugia au Maine-Giraud. Mais la blessure fut lente a
guérir, si tant est qu'elle ait jamais guéri, et quatre ans plus tard,
en 1839, il écrivait la Colere de Samson :
Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homtne et la ruse de Femme,
Car la femme est un etre impur de corps et d'ame.
L'Homme a toujours bosoin de caresse et d'amour.
Sa mere !'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance;
Et luí donne un désir d'amour et d'indolence.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

215

Troublé dans l'action, troublé dans Je dessein,
I1 r8vera partout a la cbaleur du sein,
Aux cbansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la levre de feu que sa Jevre dévore,
Aux cbeveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marcbant, le suivront.
11 ira dans la ville, et, la, les vierges folles
Le prendront dans leurs !aes aux premieres paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est·grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l'Homme a cbercher un sein ou reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tache:
Vient un autre combat, plus secret, trattre et lache ;
Sous son bras, sur son creur se livre celui-1/1. ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila...

Les chefs-d'reuvre de la poésie ne s'évaluent pas d'apres le
nombre des pages, et c'est pourquoi je n'ai nul scrupule a égaler
la Colere de Samson a Oihello. Peut-etre memela plainte du poete
moderne nous touche-t-elle davantage. - Mais peut-etre aussi
nous semble-t-elle bien amere, bien inj uste meme ? ... Rassuronsnous ; dans la vie comme dans l'reuvre de Vigny nous pouvons
-trouver de quoi nous rassurer. Sa souffrance a pu le rendre un
moment trop sévere a la femme, injuste envers elle. Mais, dans
une ~me aussi haute, l'injustice ne pouvait etre que passagere.
ll était de ceux qui finissent toujours par pardonner. Le meme
homme, qui a écrit la Colere de Samson, est celui qui, pendant
trente ans de sa vie, ajoué le role de garde-malade aupres de sa
vieille mere d'abord, aupres de sa femme ensuite ; pendant trente
ans, il a vécu, peut-on dire, a leur chevet ; s'il s'isolait parfois au
sommet de sa tour du Maine-Giraud, au moindre appel il posait
sa plume, redescendait aupres de sa pauvre Lydia. Et il est
aussi celui qui devait écrire la Maison du berger, chanter Eva,
Avec son pur sourire amoureux et souffrant,

celui qui devait dédier a la femme, commeun supremehommage
ou un supreme pardon, cette divine strophe :
Mais si Dieu pres de lui t'a voulu mettre, ó femme 1
Compagne délicate, Eva I sais-tu pourquoi ?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre ame,
Qu'il entende .ce chant qui ne vient que de toi :
L'enthousiasme pur dans une voix suave;
C'est afin que tu sois son juge et son esclave
Et regnes sur sa vie en vivant sous sa Joi.

(d suivre.)

�217

HISTOIRB 'DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours de JI. L' ABBt LEJAY,

Membre de l'lnstilut,
Prof~sseur a l' Inslitul calholique.

est le pouvoir de la main, manus. Le grand-pretre consacre le
flamir..? dial? et les vestales en les saisissant : « Ego te capio ». Le
créancier agit de meme sur son débiteur, manum inicil.
Dans la sphére du droit, la volonté de celui qui a le droit est
absolue. Personne ne peut contrari-er ou discuter. Chacun a, dans
son droit, le pouvoir meme d'abuser du droit. Trois mots résument
le d_roit de propriété, uti, fruí, abuti, user, jouir, disposer. Tout
dro1t se raméne a un pouvoir ; lés rapports juridiques sont
fondés sur la puissance, tandis que la morale est fondée sur le
devoir. L'homme qui tue son fils ou son esclave peut avoir tort
de~ant la conscience ; mais il a le droit. S'il ne l'avait pas, la
pmssan?e paternelle et la propriété du mattre n'existeraient pas
souverames. Entamer ce droit, c'est créer des obligations du
pére et du mattre envers le fils et l'esclave ; c'est changer le
sujet du droit. Si tel est le droit, le garder, c'est vouloir ce qu'on
peut ; . le défendre, c'est assurer son pouvoir.
ll:tre libre ·c'est
.
pouvo1r exercer sa vo!onté.
·
Une telle conception du droit suppose, dans le sujet, un sentiment de dignité qui le protege contre les abus une modération
qui regle ses actes, un équilibre général de l'esprit et des moours.
La vol?nté peut etre toute-puissante quand luí fait contrepoids
le sent1ment de la responsabilité.
~a volonté est si puissante que, dans un droit formaliste, elle
fra1era la voie a un droit purement consensuel. Les Douze tables
proclarnent que °Ia parole fait le droit, la parole organe de la
~olonté _: Vfi lingua nuncupassit, it11 ius esto. Ce príncipe est
l ~ffirmabon de la liberté du citoyen romain, de l'énergie indiv1duelle créatrice des droits et des obligations.
La liberté est absolue, indépendante du controle des pouvoirs
publics_ aussi bien dans la revendication que dans l'exercice
du dro1t. La vengeance privée tend a disparattre de la législation
avant le temps des Douze tables. Mais la justice reste toujours
une affai1? privée. Les intéressés doivent vouloir pour soutenir
et revend1quer leur droit. La partie lésée doit mettre en mou~ement la mécanique judiciaire. Le magistrat n'intervient que
81 ?D recourt a lui. S'il donne raison au demandeur, il ne prend
pomt part a l'exécution de la sentence. Le demandeur se rendra
!llaitr~ lui-meme de ce qui luí est attribué ; il est seulement
mterd1_t au défendeur d'opposer de la résistance. Meme si le
créanc1er a enlevé sans jugement et par la violence au débiteur
ce_qu'il luí doit, il l'a fait impunément; cet exercice de la justice
pn_vée est défendu, reste illégal, mais n'a pas de sanction. La
pmssance publique ne peut done empiéter sur le terrain du droit
)

Le droit romain considéré en général (suite).

Le droit, chez les Romains, est un fruit de l'énergie individuelle.
La propriété est ce que la main saisit, mancipium. La vente est
une mainmise sur l'objet vendu, mancipalio. Acheter, c'est
prendre: emere signifiait d'abord « prendre »,etagard'é ce sen_s en
osque et en ombrien. Occuper,c'estprendre en devam;antun rival.
La propriété la plus propre au propriétaire est le butin : « Maxime
suíl, esse credebant quae ex hostibus cepissent (1) » ; l'étranger
n'ayant pas de droit, le bien qu'on lui enleve est absolument
le bien du vainqueur. Entre Romains, I'acquisition par la force
est réprimée; mais c'est encore au propriétaire légitime a vouloir.
Car le possesseur injuste est déclaré dépourvu de protection
vis-a-vis du possesseur juste. Celui-ci peut user de violence
envers celui-la. Les interdits, qui protégeront plus tard contre
tout le monde le fait simple de la possession meme injuste, ne
protegent pas ie possesseur injuste contre celui qui a été. dépouillé
par violence (2). L'enlévement symbolique de la femme ·a rem:
placé l'enlévement réel ; le pouvoir qu'exerce sur elle son mar1
(1) GAms, Ins!ilut., IV, 16. - • A !'origine de tous_ les pouv_o!rs, je dis de
tous indistinctement, on rencontre la force. • {Gu1zot, Cw1l1s.en Europe,
3• le1,on).
(2) C'est ce qu'énonce la clause nec ui nec clam nec precario, insérée des le
temps de Térence (Eunuque, 319) dáns la formule des interdits. GA1us,
Instit., IV, 154 : • Eum qui me ui aut clam aut precario possidet, impune
deicio • ; cf. Dig., XLIII, 17, 3, praéambule.

�REVUE DES COURS E'f CONFÉRENCES
218
privé ; l'appareil qui réalise le droit n'a que cet usage et reste
inaccessible a toutes les ingérences extérieures. Cela est de conséquence, n'allant pas moins qu'a séparer radicalement de la
justice toutes les taches administratives et gouvernementales.
Les affaires publiques elles-memes sont du domaine de la
volonté de chacun. L'État n'est pas une entité distincte de ceux
qui le composent, il est !'ensemble des citoyens. II n'absorb_e
pas l'individu. L'individu a conscience d'etre une p¡l.rcelle v1vante de l'État. En conséquence, chaque citoyen peut exercer
la police sans formalités, ou du moins intenwr une action, dans
l'intéret public. Ce type d'actions, les actions populaires, est
fort ancien. Festus, Plaute, Cicéron les mentionnent; des lois
anciennes sanctionnent leurs dispositions par l'ouverture de
l'action populaire (1 ).
Ces mreurs sont fort éloignées des n6tres. Nous avons presque
abandonné le sentiment de I'indépendance individuelle devant
l'État. Le fonctionnaire s'éleve seul au-dessus de la masse démocratique, tout-puissant devant l'abdication générale. A R?m~,
une partie de l'histoire du droit est l'histoire des efforts de l'md1vidu pour arracher a l'aristocratie, et aux pontifes organe de
l'aristocratie, les secrets de la procédure et de la jurisprudence.
Les premieres lois écrites, les Douze Tables, sont le résultat des
efTorts tendus par la volonté des plébéiens. Le droit n'est pas
seulement l'exercice de la volonté, il est la conquete de la volonté.
L'histoire le prouve, la légende le rend manifeste. Nous n'avons
pas a discuter l'histoire des rois de Rome. Nous la prenons
comme J'idée que les Romains se faisaient de leurs origines,
comme un témoignage de leur conscience nationale. Que dit ~e
témoignage ? Romulus fonda l'État par la royauté et la c~nstitution, la famille par l'enlevement des Sabines et le maria~e ;
Numa, la religion ; Ancus Martius, le droit international ; Servrns
Tullius, les institutions populaires. Plus tard, la législation des
Douze Tables sort d'un compromis entre la plebe et le patriciat;
pas de législateur inspiré, pas de prodiges, pas d'oracle sibyllin i
rien que les démarches naturelles et prudentes de l'ho~e.
Ainsi Rome a tout créé d'elle-meme, par sa propre énerg1e.
Son droit et ses institutions ne sont pas l'reuvre lente et obscure
du temps,ni la révélation brusque et brillante apportée du ciel

( l) FEsTus, V• uindiciae: « Praetores secundum populum uindicias dicunt•.i
PLAUTE, Persa, 66 ; True., 762 ;
Deor. nal., III, 74 1 • iudicium pub!,-

HISTOIRE DE LA. LIT'fÉRATURE LATINE

par une divinité. Les Romains ne versent ni dans le mysticisme
romantique, ni dans la mythologie. Un nom, une volonté, voila
ce qu'ils croient trouver quand ils remontent dans le passé de
chacune de leurs institutions. Si les récits qu'ils font de leurs
rois sont de .la mythologie, c'est une mythologie humaine,
inventée pour la plus grande gloire de l'énergie humaine, et
le produit elle-meme de la volonté qui crée consciemment des
mythes ad demonstrandum.
Une conséquence secondaire, qu'il faut mentionner en passant,
est la part réduite faite a la religion. Pour les Romains, elle est
l'reuvre du second roi de Rome et ne s'ajoute qu'a l'État et a la
famille déja établis. Des l'époque royale, le culte proprement
dit est délégué a des flamines et sa direction générale aux pontifes. Au cours des temps, chaque victoire des plébéiens, c'est-adire cha que progres du droit, s' obtiendra aux dépens de la religion,
qui deviendra de plus en plus une simple branche de la politique.
II faut bien comprendre la nature de l'énergie romaine passée
dans le droit. Elle n'est pas simplement le sentiment qu'a naturellement de sa force un peuple guerrier. Le maitre est le maitre de
par sa conviction intime. C'est en lui-meme qu'il trouve l'assiette
de son droit. La vraie force n'esL pas celle du poing, mais celle
du creur, ce qui fait l'homme, uirlus. La volonté porte ou la main
n'atteint pas. C'est du creur que procede l'autorité. Auctor ne
veut pas dire &lt;&lt; auteur » avant la décadence de la langue. L'auclor
est le garant, le créateur responsable, l'autorité. L'auctoritas est
le sentiment de l'autorité responsable. Droit et autorité font
partie de l'individu. La forc.e est au service de ces sentiments.
Les Romains avaient conscience de sa légitimité. lis avaient
une liberté d'aulant plus grande que la fermeté et la constance
des individus arretaient les abus de la puissance.
Ces réflexions expliquent la puissance des magistrats sous la
République. Élus du suffrage populaire, hier ils étaient les
humbles solliciteurs des votants. Leur souveraineté est armuelle ;
demain ils pourront avoir a répondre des actes de leur administration; Cependant, ils agissent avec la liberté de maitres
absolus. Polybe les compare a des rois (1). lis sont, de fait, irrespo_~ables. En théorie, tous les magistrats pouvaient etre pours1;11v1s devant les tribunaux ordinaires. Dans la pratique, les
regles des pouvoirs respectifs des magistrats supérieurs rendaient
cette faculté illusoire ; les poursuites contre les magistrats infé-

c,c.,

cum reí priuatae lege Plaetoria » ; Brutus, 131 ; loi de Lucérie (Apulle)
C. l. L., IX, 782, J. 6, ; etc ..

219

(1) POLYBE, VI, 11, 6 ; 12, 9.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
220
rieurs n'étaient poc;sibles que si l'accusé les acceptait sous
la pression de ses collegues. L'intervention d'un tribun de la
plebe était habituellement contrariée par les autres qui intercédaient contre leur collegue plus hardi. L'humeur des magistrats
était en harmonie avec leur puissance. On ne sait s'il faut prendre
pour certains tant de mots historiques qu'on leur prete, qu'on
prete surtout aux Scipions. Ces paroles superbes, si volontiers
répétées, révelent du moins les qualités qu'admiraient les
Romains : &lt;&lt; Silence a ceux pour qui l'ltalie n'est qu'une belle:
mere !. .. Vous ne me ferez pd craindre libres de fers ceux que j'~•
amenés enchatnés ... Taisez-vous, s'il vous platt, Quirites ; je sa1s
mieux que vous ce qui est utile a l'État (1). »
Le peuple goutait ces manieres impérieuses qui reflétaient la
majesté du nom romain. Il estimait les magistrats dont l'ascendant personnel grandissait l'autorité ; Tite-Live prete au
sénat cette pensée, qui appartient a tout le peuple romain :
&lt;&lt; Le prestige de ceux qui commandent ajoute
au droit et a
l'éclat de l'honneur qu'ils exercent (2). » Quand un caractere
vigoureusement trempé releve une dignité, ilressuscitedes droits
tombés dans l'oubli. Q. Fabius Maximus restaure l'autorité
absolue de la dictature et sa suprématie a l'encontre des consuls.
C. Valerius Flaccus rétablit le droit qu'avait anciennement le
flamine diale d'assister et de voter aux séances du sénat. César
fait revivre l'honneur antique qui entourait le consul dans le
mois ou il n'avait pas les faisceaux : il se fit précéder d'un appariteur et suivre des licteun, sans faisceaux. La fin du chapitre
ou Suétone nous raconte le fait prouve que César pense a bien
autre chose qu'a une restauration de l'étiquette. Mais s'il s'attache
a un tel détail, c'est qu'il en trouve l'exemple dans le passé;c'est
qu'il veut lui-meme se poser pour un de ces hommes d'autrefoi&amp;,
un Scipion, un Fabius, pleins d'autorité et d'indépendance (3) .
Cette énergie, soutenue avec opiniatreté, explique le role
historique dccertains Romains. La censure d' App.Claudius Caecus
montre bien comment un magistrat audacieux peut maintenir sa
volonté contre tous et par quels artífices un bon juriste peut
sophistiquer la loi. La durée de la censure avait été !imitée par une

(1) VALÉREMAXIME, VI, 2, 3; III, 7, 3.
.
(~) T1TE•L1vE, I:V, 8, 5: • ...ut opes eorum qui praeessent, ipsi honori ius
ma1estatemque ad1cerent ,.
(3) Q. Fabius Maximus : APPIEN, Hann., 12 (cf. C. ·w. KEYES, dans
Studies in Philo/ogy, t. XIV [1917], · 301 = Revue des revues, XLI (1918),
62, 18) ; C. Valerius Flaccus : T1TE-L1vE, XXVII, 8, 6-10 ; - César :
SUÉTONE, Jul., 20.

HISTOIRE DE LA LlTTÉRATURE LATINE

221

toi Aemilia en 320 /434 a dix-huit mois. Cette magistrature
restait quinquennale ; au bout des dix-huit mois, les censeurs en
charge abdiquaient, et le poste restait vacant trois ans et demi.
En 442 /312, App. Claudius entre en fonctions avec son collegue
Plautius. A la fin des dix-huit mois, Plautius abdique. Claudius
reste en charge. 11 n'en sortit que pour devenir consul en 447 /307.
Voila l'énergie de la volonté. Voici maintenant la subtilité du
juriste romain. Le tribun de la plebe P. Sempronius entreprit,
sans succés, d'obliger Appius a l'abdication. Celui-ci se défendit
par les termes d~ la loi centu:iate '.P-1i l'avait ~nves~i de 1~ censure:
« Sit censor eo mre quo qui optimo », «Qu Appms s01t censeur
avec la pleine étendue du droit ,&gt;. La formule optimo iure devait
s'entendre de la censure telle qu'elle existait alors. Mais Appius
prétendait que la loi centuriate, derniére manifestation de la
volonte populaire, annulait l'effet de la loi Aemilia. Et il garda
ses fonctions (1).
Le cas d' Appius est symbolique. Un autre personnage de
meme taille est Caton l' Ancien. Cornelius Nepos peut résumer sa
biographie en disant qu'il s'attira des ennemis pendant to~tc
sa vie et que cela ne lui enleva ríen de sa réputation ; au contraire,
a mesure qu'il vieillit, crut la renommée de ses mérites (2).
C'est surtout dans les conflits entre magistrats que brille l'autorité d'un caractére rigoureux. Les tribuns de la plebe menacent
de faire enchatner les magistrats consulaires : tantot les consuls
cedent tantot les tribuns de la plebe trouvent devant eux un
Servili~s Abala qui leur tient tete. Pendant la censure d' Appius.,
les consuls de 311 refusent de convoquer le sénat d'aprés la
liste dressée par Appius et reprennent l'ancienne liste. Un souverain pontife peut empecher un consul ou u~ p~éteur de gag11:er
sa province (3). L'histoire du tribunat ~st l'his_túlre des accr~1ssements de pouvoir que s_e sont proc~res l~s tnbuns, de l~ ple~e
par des initiatives audac1euses, depuis le J0Ur ou l un d eux se
saisit de quelques jeunes sénateurs, u~ant, ~ous le co~ve~t de son
inviolabilité d'un des attributs de l'imperwm (4). Ains1 la force
' rnorale et la ~olonté déterminent les pouvoirs réels des magistrats.
La garantie contre les abus est d'abord la supposition que tout
(1) T1TE·LIVE, IX, 33-34; voy_. surtout 34, 11-1~. Cette histoire a été contestée · vraie ou fausse elle témo1gne pour la consc1ence romame,
(2) éoRN. NEP., XXI~ _(Cal~), _2, 4 : • A multis tei_n~tat1:1s non mod9
nullum detrimentum ex1stimatloms fec1t, sed, quoad u1xit, uirtutum laude
creuit. ,
(3) TITE-LIVE, IV, 26; V, 9; XXXVII, 51, 1-3.
, .
(4) TiTE-LlVE, II, 56, ll.

•

�REVUE DES COURS E'P CONFÉRENCES
222
détenteur de la puissance publique en usera dignement, puis
l'énergie des citoyens qui opposeront volonté a volonté. La liberté
est le frein de la liberté.
En dehors des crises politiques et de l'action d'individuaHtés
exceptionnelles, le role normal du magistrat est prépondérant,
bien que l'on ne puisse aller aussi loin que le veulent certains
auteurs modernes. Darts les comices électoraux, les candidats
devaient se faire agréer par le magistrat président. Celui-ci
pouvait refuser de recevoir un nom. Apres le vote, il proclamait
l'élu ; cette proclamation assurait la validité de l'élection et seule
procurait le droit d'auspices, nécessaire a l'exercice d'une charge.
Mais le magistrat pouvait refuser de proclamer. Ainsi en 687 /?7,
le consul C.· Calpurnius Piso empecha l'élection de M. Lolli~s
Palicanus au consulat ; il déclara d'avance que si Lollius éta1t
élu, il ne le proclamerait pas (1). Le consul n'aurait pu agir ainsi
sans l'appui certain du sénat. Mais il avait le droit. On comprend
tout ce que pouvait alors un homme hardi, qui exerg~it sur ses
pairs une influence indiscutée. A leur sortie de charge, les
magistrats devaient abdiquer. Bien qu'élus pour un temps, leurs
fonctions ne cessaient que s'ils y renongaient expressément.
Sans doute, on pouvait prendre un détour pour les y contraindre.
Mais on ne pouvait les destituer. Ici encore, la légalité est sauvée
par la forme.
Dans le domaine restreint de la justice, l'autorité du magistrat
se fit jour quand la préture fut fondée et quand le préteur p~t
créer et transformer le droit en établissant les regles de sa jur1diction. Nous verrons plus en détail ce role des préteurs. Notons
seulement la différence qu'il met entre la Greceet Rome. En Grece,
les juges étaient une foule : a Athenes, cinq cents juges pour une
affaire criminelle ; quatre cents pour une affaire civile ordin.aire ;
deux cents pour les menues affaires. Ces chiffres ne sont point
particuliersauxAthéniens(2). La conséquence est l'irresponsabilité.
Chaque voix ne compte que pour une dans le nombre. La plupart
des juges étaient passifs, sans moyen pour faire prévaloir leur
opinion. De telles foules aussi étaient accessibles a toutes les
passions, surtout aux passions politiques, a l'envie, a la haine
qu'attisaient des accusateurs sans scrupules. Dans les afiaires
civiles au moins, le juge romain, avec son autorité de plus en plus
grande, ofirait d'autres garanties, meme s'il exergait un pouvoir

( l) VALER E MAXIME, III, 8,
DARESTE, La science

(2) R.

3,

du droil en

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

223

presque sans controle. De plus, la division de l'instance en deux
phases, en distinguant le droit et le cas particulier, assurait un
meilleur éclaircissement des difficultés de droit et de. fait. Enfin '
le juge du droit est un magistrat élu, le juge du fait, un citoyen
nommé par le magistrat apres entente des intéressés. En Grece,
les juges sont tirés au sort, parce que le sort supprime les manreuvres, fait obstacle a la domination exclusive d'un parti,
contente le sentiment d'égalité envieuse propre aux démocraties.
On disait que le sort manifestait la volonté des dieux. Les Romains
préféraient la volonté des hommes ; il Ieur répugnait de laisser les
choses aller au hasard et ils avaient besoin d'y mettre la main.
lis ne recouraient au tirage au sort qu'a égalité de valeur individue!Ie, pourrait-on dire, par exemple pour déterminer les provinces de magistrats égaux ; et encore en ce cas, le sénat avait
toujours le droit de changer les résultats. Rien de plus contraire
a }'esprit romain que le tirage au sort qui fait de l'homme un
numéro échangeable.
·
L'énergie de la volonté est le ressort de l'histoire romaine.
Il a done pressé sur toutes les parties du droit, langue juridique,
principes généraux, rapports de l'individu avec l'État,. légende
explicative, pratique du droit public et de la justice privée.

•
• •
Le droit n'a de valeur que par sa manifestation. L'esprit qui
l'anime regle ses procédés. Nous n'avons pasa décrire les procédés
du droit romain, cette tache est celle du juriste. Mais nous avons
a reconnaitre les qualités de ces procédés, l'analyse, le caractere
sensible, le formallsme, la précision techníque.
Un mélange de peuples te! que celui de la Rome primitive
produit un conflit d'institutions qui aiguise de bonne heure le
sens critique. Cette comparaison des mreurs difiérentes dans une
meme cité n'a conduit a l'unité, puis a l'universalité du droit,
que par l'analyse des idées juridiques qu'apportaient les Latins,
les Sabins, les Étrusques. Un des premiers fruits de I'analyse est
la distinction du fas et du ius: le fas est le droit religieux s'opposant au droit profane. Cette distinction est accomplie des le temps
ou nous reportentnos premiers renseignements. Dans le droit crimine!, qui a eu une évolution moins rapide et plus gauche que les
autres parties du droft, l'élément religieux n'est pas tout de suite
nettement séparé de l'élément laic, et encore le role de la religion s'explique par le caractere religieux de certains délits. Si la.

�225

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

224

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

courtisane doit unebrebis a Junon, c'est qu'elle a souillé l'autel
de la déesse en le touchant; si la peine du faux serment est un
sacrifice aun dieu, c'est qu'on a juré par ce dieu ; si la profanation des murs de la ville ou d'un lieu sacré fait du coupable un
condamné a la vengeance des dieux, un horno sacer, c'est qu'il a
violé la loi divine. Certains autres crimes, l'attentat contre la
sureté de l'État (perduellio), le déplacement des bornes des
champs, les infidélités aux devoirs du patronat, de la clientele,
de la piété filiale, atteignent les dieux de la cité, des champs, des
groupes naturels, en meme temps que la discipline sociale. Mais,
en dehors de tels cas, le droit tres ancien ne confond plus le sacré
et le profane. On est libre de supposer que, plus tot, le roí a réuni
t.ous les pouvoirs civils et religieux; que le droit a d'abord été
un tabou ou une observance religieuse. Cela est une hypothese philosopbique, qui est en dehors de l'histoire, c'est-a-dire
des faits constatés et des documents vérifiés.
La méthode analytique s'est appliqué~ a la fois aux notions
générales, comme le fas et le ius, aux notions particuliéres et aux
cas concrets. C'est l'analyse qui a permis les définitions, parce que
toute définition contient une distinction. C'est l'an:ilyse qui
a permis d'établir les regles générales, parce qu'elle a éliminé des
cas concrets leurs aspects individuels pour n'en abstraíre que
les traits communs. C'est encore l'analyse qui sépare dans une
espéce les opératíons diverses qui s'y trouvent melé~s.
Lorsqu'un débiteur paie a une tierce personne sur l'ordre de
son créancier, le juriste discerne deux opérations, le paiement
du débiteur au créancier réalisé entre les mains d'un tiers, et un
acte entre le créancier et ce tiers, acte qui peut etre un autre
paiement, ou une donation, ou un pret (1). Je remets a quelqu'un
une certaine somme, pour qu'il la garde a títre de pret, si telle
condítion se réalise : j'accomplis deux áctes, un dépo~ et un pret
condítionnel (2). « C'est une vente que nous avons conclue et
que nous venons de transformer en une vente nouvelle, en substituant au prix convenu d'abord un prix plus élevé. Qu'avons-nous
fait ? Les jurisconsultes romains nous le disent avec leur précision
habítuelle : nous avons fait deux actes juridiques au lieu d'un, et
deux actes qui sont tout a fait indépendants l'un de l'autre, car
chacun des deux se suffit a lui-meme et vaut par lui seul : le
premier est une résiliation de vente mutuo dissensu, le
(l¡ Vo_y. pour la théorie générale, Diges!e, :XLVI, 3, 44.
Digeste, XII, 1, 10.

(2

second e~t un co~trat de ".ente ordinaire... Cela ne serait-il pas de
toute év1dence, s1 le premier acte et le second s'étaient accomplis
séparément et a quelques jours d'intervalle? Or, qu'ils aient été
faits le meme jour, a la meme heure, qu 'ils soient enregistrés dans
le meme écrit, ce ne sont la que des circonstances matérielles
auxquelles on ne saurait attribuer a u cune influence juridique (1 ). »
La ratification d'un acte antérieur nul, dans des conaitions ou
cette ratification devient valable, n'est pas une partie de l'acte
antérieur, mais un acte nouveau. Ainsi le droit romain interdit
les libéralités entre époux. Si le mari a donné quelque chose a
sa femme, la femme ne posséde pas. Ils divorcent. Le mari
confirme la donation. Alors il y a un acte nouveau et valable,
une donation (2). Meme procédé d'analyse pour les actions :
« Si quelqu'un dépose chez moi de !'argent et si, ensuite, la mcme
personne me vale, moi, j'aurai contre elle une action de vol elle
' '
contre m01,. une action de dépot (3). n
Une telle distinction paratt au profane subtile et vainc.
~~néque, auquel le de_rnier exemple est emprunté, ne la respecte
1c1 que parce que la 101 la consacre. 11 réserve ses critiques aux
jurisconsultes ; mais l'exemple qu'il cite est d'un choix malheureux : « Les arguties des jurisconsultes sont bien aiguisées,
comme quand ils disent que l'hérédité ne peut etre acquise par
l'usage (usucapio), mais que les choses de l'hérédité peuvent
l'etre, comme si l'bérédité était différente des choses de l'hérédité (4). » Précisément, Sénéque touche a une distinction qu'auraient voulu avec raison introduire certains auteurs de son temps.
~n bien meuble sans maitre, au bout d'un an et un jour, un
unmeuble, au bout de deux ans et un jour, devenaient la propriété
de celui qui l'avait occcupé : ce mode d'acquérir était ce qu'on
appelait l'usucapion. Or, on avait étendu a l'hérédité' l'usucapion
d'un an et un jour. Mais l'héréditécomprenait non seulement des
hiens, ea quae in heredilatc sunt, mais des charges, notammentle
culte domestique dans lequel l'héritier devait continuer le défunt.
Les biens eux-memes étaient généralement des meubles et des
(1) G(DE, Et. sur la noualion, p. 4; Dig., XVIII, 5, 2.
(2) Digeste, _XLI, 6, 1, 2 1 • Post diuortium... si maritus...concesserit quasi
nunc donasse mtellegatur ,.
'
.d (3) S~~~QUE, De benef., VI, ~. 5, 1 • Si qui apud me pecuniam deposuerit,
1
d em ~ih1 postea furtum fecent, et ego cum illo furti agam et me mecum
epos1ti ,.
(4) SÉN_ÉQUE, ib., 3 : • Iur~sconsulto1:um istae ineptiae sunt acutae,
qu, here~1tatem n~gan~ usuca¡)I posse, sed ea quae in hereditate sunt, tamquam qu1cquam almd s1t hered1tas quam ea quae in hcreclitate sunt ,.

17

I

�226

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immeubles. Les ponti fes, qui furent les premiers juristes, ne firent
pas de distinction. Ils voulaient assurer, sans trop de retard, la
continuité du culte. Contrairement a la logique, il en résulta que
l'usurpateur, au lieu de recevoir la simple possession des biens
occupés par lui, entra en quelque sorte dans la personne de l'héritier,
meme s'il ne s'était emparé que d'une partie de l'héritage, qu'il
était tenu aux frais du culte et a l'acquittement de toutes les
créances, qu'il acquérait la propriété meme des immeubles au
bout d'un an (1 ). L'analyse juridique n'est que l'application
de_ la logique a une matiere spéciale, et la ou l'analyse est en
défaut, la logique soufTre. Ce n'était done pas, ni pour parattre
plus savants par la connaissance de matieres plus difficiles, ni
parce qu'ils ignoraient J'art d'enseigner ce qu'ils savaient, comme
le suppose aimablement Cicéron, que les jurisconsultes entraient
dans ces distinctions a perte de vue, &lt;e saepe quod positum
est in una cognitione, id in infinita dispertiuntur (2). » On distingue pour ne pas confondre.
Cicéron Jui-meme, en bon avocat, savait tirer partí de !'esprit
analytique de la jurisprudence romaine. Dans le De domo, un~
partie de son argumentation repose sur la loi Caecilia-Didia
(de 656 /98) qui interdisait de présenter un texte de loi sur deux
objets différents ; deux ans· plus tot, il comptait cette loi
parmi les ancres du salut de l'Etat, remerlia rei publiwe (3). Elle
n'était que l'application de l'analyse au droit public.
Le droit religieux subissait la meme influence : un temple
ne pouvait pas plus abriter deux dieux différents qu'un acte
juridique ne pouvait établir deux relations différentes, qu'une
action ne pouvait servir a soutenir deux prétentions différentes (4). Partout l' esprit d' abstraction décomposait et isolait (5),
II simplifiait en meme temps. Chaque acte juridique ainsi
séparé devient du meme coup un etre bien délimité, de contenn
strictement déterminé, fixe et invariable. Un tel acte est inattaquable (6). Le testament seul échappe a cette loi de simpli(1) P. F. GIRARD, Manuel de droil romain, 6• éd. (1918), p. 891, n. 7.
(2) De /egibus, II, 47.
(3) C!CÉRON, De domo, 53 ; Ali., 11, 9, l.
(4) TITE-LIVB, XXVII, 25, 7-8.
(5) Cesdistinctions sont renduesévidenteschez nous surtoutpar la tenue des.

livres dans les opérations financieres. En septembre 1918, le Trésor américaín
met 200 millions de dollars a la disposition du gouvernement fran(,ais. Celui-cl
le~ cede a la Banque de France. Celle-ci lui en paie la contre-valeur au pair,
~01t 1 milliard 36 millions de francs. Le Trésor fran~ais fait a la Banque Ull
remboursement d'importance égale. Quatre opérations oú le profane o'ea
verrait que deux.
(6) GIDE, Et. sur la novation, p. 6 suiv.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

227

fica_tion.' Son but est l'institutiond'héritier. mais il peut
temr' en .outre' d e_s. ma t·!eres
,
t res
. d1verses
.
' : legs particuliers
con
~hérédations, lég1t1mat1ons, nominations de tuteurs aff '
e ssements. C'est qu_'a !'origine, le testament est une'loi r:~:
sentée au peuple réum en comices . plus tard i'l a été
'p
to t t
é
·
'
,
un moyen
u rouv pour fa1re prévaloir la volonté dans des d' t'
ou I d ·t
·
.
1rec 10ns
e_ ro1 en v1gueur lm opposait un mur. Le testament est le
preIDI~r acte ou l'on voit prévaloir la volonté sur la .
fJté~elle des _rapports juridiques, alors que toute la d;r~~e~;
mpire romam ne suffira pas pour faire sa place a la volonté au
contsentement, dans la vente, la location et les autres actes' Le
·
·
tesL'ament
1 a ' 'd'es nos prei~uers
textes, un caractére particulier.
a f a;a ~sen esl:, p_as sans mconvénient. Exercée surtout poussée
on ' e le condmt d'a~ord a la précision, puis a la ¡ubtilité.
?n, des plus gran?s adm1rateurs des jurisconsultes romains a pu
c~{e sur ce tra1I:, caractéristique de la technique juridique .
«
ne tro~ve son pendant que dans la littérature scolasti ue et
dans les é?r1ts des talm~distes et des jésuites (1). » Les écritains
~l~,¡uel C1c?ron_ et Séneque, qui n'étaient pas asservis aux regle~
e co e, n avaient done pas tort de faire leurs réserves.
(d suivre.)
(1)

hlEIIING,

L'esprit du droit romain, tr. rr., t. III, p. 88.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN{:AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La poésie biblique sous Henri IV et sous la régence de
Marie de Médicis : Tragédies de Montchrestíen, Psaumes de
du Vair, Baif, D11port.ea, Bertaut, Malherbe.

Cours de 11. Joseph VIANEY,
Doyen de la F acuité des Lellres de M onlpellier .

QUATRIEME LE{:ON.

L'avenement d'Henri IV et la pacification du royaume
n'arretent pas en France la floraison des vers bibliques. Ils continuent a etre nombreux. Mais ils prennent nécessairement les
caracteres que prend alors peu a peu toute notre poésie a mesure
qu'elle s'achemine vers le classicisme.

Le poete qui, a cette date, rappelle le plus les poetes de la génération précédente est Antoine de Montchrestien.
C'était un croyant. Ce fut meme un militant. Il fit le coup de
feu pour la défense de sa foi, il prit une part active aux révoltes
des protestants contre Louis XIII, il mourut d'une arquebusade,
et son corps fut ramassé par les vainqueurs sur le cbamp de
bataille poul',' etre roué.
Il a essayé de résumer ses croyances dans ses deux tragédies,
Que l'h.om.me « peche a toute heure, qu'il fait toujours mal quelque chose qu'il fasse » ; « qu'il est a chaque pas tout pres de
trébucher s'il n'est soutenu par la divine grace (1) &gt;1; mais que
la miséricorde de Dieu peut relever le plus grand coupable ;
voila ce que veut démontrer son David. Que pour préparer l'a,e•
l. Voir Ed. Petit de Juleville, p . 2'29.

229

nement du Messie Dieu s'était choisi un peuple, qu'afin de faire
éclater sa puissance il exposa plus1eurs fois ce peuple a la destruction et le sauva contre toute attente par une faible main :
voila ce que veut démontrer son Aman.
Les sujets étaient bien choisis. Mais l'auteur a-t-il su leur
donner le développement dramatique qu'ils exigeaient ? A-t-il
meme réussi a bien démontrer sa these ?
Ce qui peut etre intéressant dans l'histoire que David conte a
son confident des origines de sa coupable passion pour Bethsabée,
c'est la peinture des efforts qu'il a faits pour y résisteretdel'étourdissement auquel il s'est,malgré lui,laissé prendre. On attend le
récit dePhedre a IBnone :
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue .. .
Par des vceux assidus je crus les détourner ...
Contre moi-méme enfir.. j'osai me révolter .. .

Mais,de ces révoltes, le David de Montchrestiennejuge pas
propos de parler autrement qu'en deux mots:

a

Que n'ay-je fait, ó Dieu ! pour m'arracher du cceur
La pointe de ce trait qui cause ma langueur ?

Ce que son maitre a fait, le confident ne le saura point. 11 sait,
en revanche, que Bethsabée est une beauté digne d'inspirer
d'interminables pointes et il a la surprise d'entendre le Psalmiste
s'exprimer comme un mauvais pétrarquiste :
Je sentí s'escouler la glace de mon ame,
Sous le !eu doux-cuisant de sa jumelle flame,
Qui demeurant tousjours dans les flots allumé,
Jallissant hors des flots, m'a le cceur consommé.
Mes sens tous assoupis d'une humeur letargique
Languissoient comme attains par un charme magique :
Je mouru pour la voir, et pour ne la voir pas
Un moment m'aporta mille cruels trespas.
(lbid., p. 205.)

Ct-. qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin,
quand David rec;¡oit la nouvelle que !'adultere va éclater a tous les
yeux et qu'alors le conseil lui est donné de faire revenir le mari,
c'est que le coupable soit saisi de honte et qu'il consente seulement
&amp;ous l'empire de la passion et sous la crainte du déshonneur a la
lAcheté qu'on lui propose. Mais le David de Montchrestien n'a pas
un instant d'hésitation.
Ce qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin, quand
le mari ayant refusé de voir sa femme, on engage David a faire
périr ce geneur, c'est que le roi adultere oppose une longue résis-

�L.\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

230

231

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tance avant de se transformer en assassin. Mais sa résistance, chez
Montchrestien, se borne a échanger avec le roauvais conseiller
quelques paroles sentencieuses a la maniere de Sénéque, et, tres
vite, il cede.
Ce qui peut etre intéressant enfin, a la nouvelle de la mort
d'Uri, c'est la peinture des sentiments contraires qui doivent
se disputer l'flme de l'homicide : la joie de la passion satisfaite
et de l'honneur sauvegardé, la bonte du crime irrépar.able : mais
le David de Montchrestien n'est attentif qu'a la beauté du récit
épique qu'on lui fait de la bataille.
Bref, Montchrestien, ayant a traiter un sujet qui n'était pas
sans analogie avec celui de Phedre, l'a traité sans parattre en
soup~onner l'intéret psychologique.
Sa tragédie d' Aman est un peu meilleure, quoique tres maladroitement construite.
L'action est prise au moment ou Aman forme le dessein d'exterminer les Juifs. Pendant deux actes, on entend ses rajsons, on
assiste a ses efforts, et l'on connalt dónc d'abord les personnages
qui doivent etre sympathiques seulement par Je mal que dit
d'eux leur ennemi. En une seule scene, Aman emportel'adhésion
d' Assuérus a son homicide projet, cr qui est d'une invraisemblance presque comique. Mardochée et Esther apparaissent au
~e acte, sans que l'auteur trouve le moyen de raconter l'élection
de la nouvelle reine, alors que Racine a fait de ce récit une admirable exposition, qui nous apprend a la fois le passé de l'héroi"ne
et son caractére. Pendant tout un acte, l'oncle et la niéce concertent leurs plans sans se voir ; car Montchrestien,respectueux
des mreurs orientales, n'ose introduire un homme dans le harem.
Mardochée donne done ses instructions a un gardien du sérail,
qui les porte a Esther, et les réponses lui arrivent parlamemevoie.
Le décor simultané, qui met sous les yeux des spectateurs pl~sieurs lieux a la fois, rend faciles ces va-et-vient, mais ralentít
l'action, et, pour occuper les spectateurs pendant les voyages du
messager, Montchrestien fait adresser par Mardochée et par
Esther des priéres a Dieu. A un maigre acte IV, qui contient
seulement la visite de la reine chez Assuérus, succéde un acte V
tres touffu ou tout le reste de l'histoire est entassé : le songe
d'Assuérus, la consultation d'Aman sur la récompense dont il
convient d'honorer un bienfaiteur insigne, le récit de la proroenade triomphale de Mardochée a travers la ville, Je festin cheZ
Esther, l'accusation contre Aman, et il ne faut pas plus de quel·
ques mots a Esther pour détromper le crédule Assuérus, comme
il n'avait pas fallu b. Aman plus de quelques roots pour Jetromper,

Dans cette piece d'un plan si gauche et d'une psychologie assez
pauvre, qu'y a-t-il done qui ait de la valeur ? D'abord une
ébauche, incompléte et peu cohérente, mais par endroits vigoureuse, du personnage d'Aman, en qui Montchrestien a sans doute
voulu _flétrir les libres penseurs de son temps, négateurs ironiques
des m1racles et de Ja Providence :
;\" on, je n 'ay pas le creur si ramoli de crainte
Qu~ vos cont~s de vieille y facent quelque empreinle.
Sus, sus, D1eu mensonger, invisible inconnu
:'llontre que! tu veux estre a !'advenir t~nu.
'
II ne faut maintenant que ton bras se repose ·
Fay voir á ce bon coup ~i tu peux quelque chÓse.
(lbid., p. 249-250.)

i\iais Montchrestien est surtout un lyrique, qui, disciple de
Desportes, et disciple souvent meilleur que le mattre sait développer l'im~ge et ~iguiser le trait, a de la grace et po~rtant de la
force, mame parfa1tement les strophes alors a la roode : le sixain
et le quatrain d'alexandrins :
Tout ainsi que l'oibeau pipé de l'oiseleur
S'eschape des filets tendus pour son malheur
Et s'essore dans l'air d'une libre volee : '
Des laqs qui nous serroient il nous a dégagez ;
Ceux nous veulent du bien qur nous ont outragez ·
Ceux qui nous desoloient nostre ame ont consolee:
(!bid., p. 277.)
Pourquoy diront les gens d'une profane boucbe :
Qu'est devenu le Dieu qu'ils souloient invoquer?
Qu 'en fin le cbcr souci de tes sorvans te touche
Et ne pormets qu 'en nous on te puisse moquir.
. que duSoleil levant jusqu 'au bout de la terre
So1ent connus les meschans par leur punition
\fin que desormais nul n'esmeuve la guerra'
Contra la Dieu des Dieux qui preside en Sion.
(!bid., p. 259.)

La Bibie a fourni a Montchrestien des élégies meilleures encore
que cette priere contre les persécuteurs, ou, par la bouche de
Mardochée, il semble solliciter de Dieu a la fois la punition des
négateurs de la Providence et celle des ennemis de la Réforme.
L'une est un chceur de la tragédie de La Carlhaginoise sur la vanité
des ambitions :
Oyez nos tristes voix
Vous qui logez vostre asseurance au monde ·
Vous dont l'espoir sur ce Roseau se ronde,
'
Oyoz nous cette !ois.
Toute vostre grandeur
N'est que vapeur qui se perd en {umée:
C'est de la cire aussi tost consumée
Qu'elle a senti l'ardeur. '

�LA BIBLE O \;'\S L.\ POÉSIE YR-\:-i&lt;;.\ISE

REVUE DE~ COURS

ET

233

CO~FÉRENCES

, . C'est. le veslige en l'air,
Que 1 ~•seau la1s,e enlrecoupanl le vng11e ;
Lo tra1t coulant tracti dedans la vague ·
011 ccluy do l'esclair.
'
C'est un negeux monceau
Donl la blancheur eslJloQil noslre veue ;
i\fa1s aux rayons qui traversent la nue
II se dissoult en cau.
•
(!bid., p. 125.)

L'autre est u~chreur de la tragédie de La Reined' Écosse, oti, pour
développer le heu commuo de la brieveté humaine les images
de Job ont éLé associées a celles d' Horace :
'
Qu'est-ce, ó Dieu, q~e de l'bomme I uno !leur passagere
Que la _chaleur nestnt ou que le vent fail choir ;
'
Un~ vame fuméc, une ombro fort legerc
Qui so JOU~ au malin et passe sur le soir ;
'l!n Soleil de la lcrre assez clair de lumiere
Ma!s ~uc millo IJrouillats vont sans ce»e c~cbant,
Qu! s esleve au_ ber~eau pour tomber en la bierc
Qui de, son Orioul mcline a son couchanl :
'

........................................

La Lune a un S?leil pour reparcr sa perte
EL !emphr_son cro1ssa!1,l uno Coi, tous le, muis ;
Ma1s depu1s. que la vio esL do la morL couverte,
Elle ne rena1sl pas en mille ans une rob.
Si le_s arbrcs l'Hiver perdent leur chevelure
Lo Printemp:; les rcvesL d 'un reuillago plus boau ·
EL l'hommo ayant perdu sa plaisante verdure
'
Ne doit poinL esporer de second rcnouveau. '
On ne peuL rendre aux fleurs leur couleur printenniero
Lorsqu'ellcs ?nt scnli les cbaleurs de !'Esté:
Quand une fo1s la mort fle~trit nostre paupiere
Ycux, vous pouvcz bien dire : adieu, douce ~!arlé.
(/bid., p. 87.) "

. L'allianc~ des deux antiquités produira-t-elle a l'époque claas1que de bien plus heureuses combinaisons ? S'eo faut-il de
beaucoup que cette élégie puisse etre qualifiée de chef-d'reuvre ?
Et de _tels ve~ ne font-ils pas d'autant plus d'honneur a Montchresben qu'tls sont antérieurs a l'iofluence de Malherbe ?

• •
~es Psaumes, en ces années-la, ont un grand succes. Les meilleurs
poe~es du, temps les traduisent ou les paraphrasent.
~ est d abord que tous ont lu les Méditalions du futur chanceher de France, Guillaume du Vair: Méditalions sur les P,aumes
de la pénitence et Médiialions sur les Psaumes de la Consolation,

écrites vers 1585, et que vont suivre vers 1590 les Méditalions
sur les livres de Jérémie et de Job.
Ces Méditations ne sont que des parapbrases, et meme des
amplifications, ou, pour suppléer au défaut de liaison entre ks
versets, l'auteur, de son propre avcu, « étend ... la naive signification des paroles. » Dans le dessein d'etre clair, il est long.
Pourtant, il est sensible a la poésie de son texte, a ses images et il
les développc, a ses familiarités et il les conserve jusqu'a les
rendre vulgaires, a ses apostrophes et il en ajoute d'autres, a ses
antitheses et il les aiguise. Des lors, une méditation de du Vair,
c'est déja, moins les rimes, une paraphrase de Bertaut. Mais une
page de du Vair, c'est quelquefois mieux que cela ; c'est un beau
morceau oratoire qui fait prévoir comme toute proche l'éloquence
de Bossuet:
Mais ce, pauvres aYeuglcz, qui onL toujours les yeux {ichez en lcrre, qui
ont leur esprit en{erm~ &lt;lall!, Jeur bourse, qui n'onl entendcmcnt que pour
aymor les choses qui n'ayment ríen, qui ncgligent le Soleil et la Lune, churd'reuvre de la naturc,pour admirer des pierres et des roarbres, de l'or et dt•
l'argont, qui dissipent el rcspandent en vain les vertus de l'inlelligencc pour
as,embler et amonceler les excremens de la terre, laisseront les richessc~
qu'ils ont tant aym~s et pour lesquelles ils ont hay tout le reste. Vous
les verr, z tirer contra la mort, tratner jusqucs au tombeau lcurs ricbesse, ;
mais la mort leur donnera sur les doigts, et Jeur fera lascher prise. Demy
morts ils entrouvriront les paupieres, pour chercher du coin de l'reil. leur$
thrésors; mais en{in il raut marcher, il faut Jaisser oet attirail, une forte
puissanco les ontratne. Et a qui laisseront-ils cet équipage ? Peut-estrc a un
e,lranger incogneu, qui se bagnera dans les sueurs de ces pauvres miserables,
ausquels on ne laisscra pour partage qu 'un sepulcre de quinzc 011 vingl pic1I~
pour le plus: voila leur maison pour jamai~, qu'il~ s'y licnnenl ,;'ils vculcnl.
{Ps. 48, verset 10.)

Cette page est tirée d'une des Médilalions sur les Psaumes de la
Consolalion. Ce sont les c,antiques ou le Psalmiste se réconforLc
contre le spectacle, troublant pour les justes, de la prospérité et
de l'insolence des impies ; ou la Providcnce est défendue contre
les libres penseurs disant aux croyants : qu'est votre Dieu, puisqu'il n'exclut pas de ses faveurs, puisque meme il en comblc
les bommes qui ne croient pas en lui ? Cet argument sera encore
celui des libertins quand Bossuet prooonccra ses Sermons sur
la Providence. Ce sera celui que le tentatcur opposera inutilement

aPolyeucte :

Vous me montrez en vain, par tout ce vasle empire,
Leb ennemis de Oieu pompoux et noris:sants.

Ce sera celui que Racine ré[ul,era dans une partie des chreurs

d'Athalie. Au temps de du Vair, il est sur bien des levres. Car, dans
les batailles acharnées que se sont livrées les croyants au nom de
la foi, le vrai vaincu a été souvent la foi,et,avec la foi,la morale.

�LA BlBLE DAN8 L.\ J'OÍsSIE FRA'.1-c;:.\J!&lt;F.

234

REVUE DES COURS ET CONJ,'ÉRENCES

La constatation que Dieu laisse s'entredéchirer des hommes qui
pr~~en~ent le servir et que la gucrre profite a la débauche comme
a ,1 1mp1ét~ a ébranlé les fondements de la religion. La libre pensée
n,1e audac1euseme~t qu'il y ~it un Dieu, ou, s'il y en a un, qu'il
~ occupe des a!fa1res humames. Contre ces négations, du Vair
cprouve le besom de se forl:.ifier lui-meme et de prémunir ses amis.
Presque tou~ son reuvre ~hilosophique va etre un plaidoyer
pour la Prov1dence (1 ). Or, 11 commence a se faire l'avocat de
cette ~rande cause en paraphrasant les Psaumes de la Consolation.
Ce qu_1 prouve bien son intention, c'est que, lorsqu'il paraphrase le
prem1~r verset du premier de cesPsaumes, qui est le Psaume XXVI,
11 Y fa1t_ entrer, _sa~ qu'elle soit dans le Lexte, la question de la
prospér1té des 1IDp1es comme une introduction nécessaire a ce
groupe de Psaumes :
.... '.\l~is quand tournant les yeux de tous cotez j'apor!;OY que ceste affiict•~n m est co1!1muno avoc tous les gens de bien, que je voy de toutes parts
l~&gt;_p:•~L•e~ qu on Ieu_r drcsse, comme leur constance cst conlinuellement á
I e .. O), et au eontra1re comme les meschans regorgent d'aise de plaisir:; et
~o toutes S?rtes de bicns, je deme u re tout confus et estonné. 'car d 'un cOté,
JO ":1ª souvie~s que vous estes le grand Dieu do justice, duque! l'reil tout
VO} ~nt cogno1t les plus proro~des cachettes, duquel la main toute puissante
att~int. les plus eslo1gnees part1es üu mon~e. Et d'autre costé je voy que ceux
q!li levent la teste contre vou~. et oppr1ment vos pauvres et innocens ser•
v1teurs, prosporent á v_ostr.e veue, et s'enorguellissent Lous les jours aux
~eurcux suc~ez de leur 1mp1ét6. Je confosse, Seigneur, que je suis demeure
c~°:me ~tup1de et ~sblouy en ce~te c&lt;?ntem~Iation, sans pouvoir penetrar au
ti a\ er:; de cet espab bro011las qm env1ronno1t1es yeux de mon entendemcnt.

Ce scandale qu 'est, pour le juste, l'insolentbonheur des mécbants
du Vair l'~xprime, au ~ours de ses diverses paraphrases, avec un~
grande v1gueur, et Il répond, naturellement, comme feront
Bossuet, Polyeucte, les chreurs de Racine : &lt;e Attendez la fin ; Dieu
a des supplices pour le méchant, des joies pour les justes ; le
dogme de la Providence et celui de la vie future n'en font qu'un. »
11 répond ainsi d'apres le Psalmiste.
Or, c'est parce que la réponse est chez le Psalmiste c'est parce
que du Vair les a si bien avertis qu'elle y était, q~e Bertaut,
Mal~erbe, Raca~, Godeau vont a leur tour le paraphraser. A
pa1t1r de du Va1r, ce que notre poésie demandera souvent aux
Psaumes, ce sera de contribuer a défendre contre les libertins
l'idée de Providence.
Une autre raison suscite a cette date des Psaumes en vers
franc;ais. Les catboliques envient aux protestants les cantiques
de Marot. Donner un Psautier au catholicisme avait déja été
!) Voir Radouant,

Guillaume du Vair, 1908.

~

pendanL vingt ans, de 1567 a 1587, l'occupation principale de
Baif, l'une des grandes étoiles de la Pléiade (1). Ilécrit, en 1569,
qu'il est « en intention de servir aux bons catholiques contre
les psalmes des hérétiques. » Quelques années plus tard, il déclare
la meme volonté dans une supplique adressée au pape Grégoire XIII. Mais Baif est, de tousles membres de sonécole, le plus
féru d'antiquité. A ses amis, eux-memes pourtant si érudits, son
érudition paratt plaisante. Ils l'appellent le docte, doclior et
doclime Baif. Ce trop docte poete a la singuliere idée que, pour
vaincre Marot, qui a transformé les Psaumes en chansons populaires, il doit les traduire en vers mesurés a la maniere:des Anciens.
De 1567 a 1569, il compose done soixante-neuf Psaumes, en
associant des breves avec des longues, et il qualifie d'ioniques
mineurs ou de tétrametres le résultat deses combinaisons. Alor5,
mécontent, il remanie tout, associe autrement les dactyles avec
les spondées, les anapestes avec les iambes et acheve cette fois
le Psautier. Mécontent encore, bien qu'il ait trouvé un musicien
pour mettre des airs sur quelques-uns de ses prétendus vers, il se
décide a parler une langue qui permette de mesurer les syllabes
et il traduit le Psautier en vers latins. Mais, coinme ce n'est pas la
le moyen de faire concurrence a Marot, il comprend enfin qu'il
n'a qu'a essaver de battre le Psalmiste Huguenot sur son propre
terrain, et il traduit les Psaumes en vers vraiment fran~ais, c'esta-dire en vcrs rimés. Le 20 janvier 1687, il termine celte quatrieme version.
Elle ne ful point publiée, non plus que les deux versions en
vers mesurés. Fut-ce une perte pour notre poésie ? Une grande
perte, non ; une peri:.e pourtant. Car il y a dans cette version
quelques bons passages, et Baif manie bien certaines strophes,
par exemple celle dont la Consolalion a du Perrier et le poemc
A Villequier ont montré la vertu élégiaque :
Sauve-moi, Seigneur Dieu ; flot sur flol jusqu'au tontl
De mon Ame penetre.
Je suis au plonge entré dans un bourbier profond :
Rien de rerme :i me mcttre.
Je suls venu tumber daos un ablme creus,
Sous des vagues prorondes,
Oü le courant des eaus dans un gourre hideus
lli'accable et couvre d'ondes.

..
*

Ce Psautier du catholicisme, que Baif, apres vingt ans d'efforls,
( 1) Voir Augé-Chiquet, La vie, les idtes el les reuvres deJeanil.nloine deBa1/,
1909, p. 306.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;:AISE

236

·

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'a point pu donner au public, Desportes, a son tour, entreprend
de le composer. II fait parattre 62 Psaumes en 1592, 75 en 1594,
100 en 1598, 150 en 1603, et le succes en est vif. Vauquelin de la
Fresnaie les loue avec enthousiasme ; saint Fran'tois de Sales en
recommande la lecture aux fidéles ; il s'en fait plusieurs éditions.
Des Psaumes de Desportes, on connatt surtout aujourd'hui le
jugement qu'en porta Malherbe. Le poéte avait invité le réformateur a dtner. Avant qu'on se mlt a table, il voulut aller chercher
un exemplaire de sa traduction pour l'offrir a son hote. e, Laissez
done, répondit Malherbe ; votre potage vaut mieux que vos
Psaumes. »
Ce fut en vain que Mathurin Régnier prit, dans une célebre
satire, la défense des Psaumes de son oncle contre ce poéte « froid
a l'imaginer », qui ne savait que « regratter un mot douteux au
jugement ». Desportes ne s' est jamais bien relevé des coups que lui
a portés la critique de Malherbe.
II a, en effet, tres peu de strophes qui résistent entiérement a
un examen attentif. La plupart sont bien, comme le leur reproche
Malherbe, pleines de u bourres ». Ce n'est pas qu'il soit toujours
embarrassé pour attraper la rime. Mais il pousse jusqu'a l'excés
le besoin de la clarté. Jamais il ne croit avoir été assez précis,
jamais les transitions ne luí semblent assez ménagées. Et, de la,
d'élégantes chevilles, qui n'apparaissent pas telles a tous les
yeux, mais qui amollissent singuliérement le style.
Si Malherbe avait commenté les Psaumes, comme il a fait des
poésies profanes, voici a peu pres ce qu'eut été ce commentaire :
Asperge moy d'hysope ot jo uerray soudain
Ma souilleure éfacée.
Je passeray, Seigneur, me lavant de ta main \
La blancheur de la nége en flocons amassée. ·

(Ps. L.)

Je verray : bourre, car c'est un de ces semi-auxiliaires qui
n'ajoutent a l'idée qu'une précision inutile. En flocons amassée :
addition qui dénature l'image, puisque de la blancheur l'attention
est détournée sur l'abondance de la neige. Me lavant de ta main ne
peut se rapporter qu'a je, ce qui fait un seos absurde (1).
Ou fuiray-je, O Seigneur, oil m'en pourray-je aller,
Evitant ton esprit el l'aspect de ta lace '1
Tu rempbs tous les cieux si j'y pense uoter,
(1) Desportes a corrigé daos les éditions postérieures:
S'il te platt, OSeigneur, me laver de ta main
Jo passeray la neigo ...

237

Et tout au mesme instant si ;e change de place
Je te trouve aux Enfers quand /'Y veuz devaler
(Ps. CXXXVlll.)

Pourray-je, j'y pe~~e! j'y ve~ : bou~~es ; ~ar ~ sont e~core
d'inutiles semi-aux1haires. Si le fug1tif qui éta1t au ci.el se
trouve maintenant aux Enfers, il a, évidemment, changé de place;
alors pourquoi le dire ?
Si J'attache :\ mondos le plumage dfuers
De l'Aube si leg~re et recelle ma f~ite.
Jusqu'aux extrémitez des plu~ lomtames mer~,.
Ta main par tout m'atrape arden/e d ma poursu1te,
Et ton bras ne me pert en l'obscur des deserts.

D ivers : addition qui dénature l'image, puisque de la rapidité
des plumes l'attention est détournée sur l?u: bigarrure.. Recelle
ma fuite : il doit etre question ici de la rap1d1té. de la_ fmte, non
de l'obscurité de la retraite. Ardenle d ma poursuzle: év1dent, done
inutile.
Malgré tous leurs défauts, les Psaumes de Desportes n'en
marquent pas moins une date importante dans l'histoire de
notre lyrisme.
.
Dans l'histoire de notre strophe d'abord, et M. Martmon a
rendu justice a Desportes comme a Marot. Le~ trois recueils qui,
au xVIe siécle 1 ont créé les formes de notre lynsme moderne sont
le Psautier de l\tarot, les Odes de Ronsard, le Psautier de Desportes,
et celui-ci n' est pas celui qui eut le moins d'influence. Les strophes
nouvelles y sont probablement plus nombreuses encore que dans
les Odes et beaucoup sont bonnes. Des strophes q1,1i n'étaient pas
nouvell;s ont re~u la leur consécration. C'est Despor~s qui a fait
la fortune : et du sixain q'alexandrins, ce bel éqwvalent de la
stance italienne ; et du quatrain d'alexandrins, le m?tre par
excellence de notre élégie ; et de la strophe rendue célebre par
la Consolation d du Perrier et de la strophe que Hugo a employée
dans l' Épopée du Ver. C'est lui qui a donné a Malherbe, par maints
exemples heureux, l'idée de faire entrer da~s une strophe. de
grands vers un seul petit vers, dont la place, d' ailleurs, peu~ var1er.
C'est lui qui semble avoir imaginé d'associer l'alexandrm avec
l' octosyllabe; c' est luí, en tout cas, qui a démontré la valeur de cette
association :
Je críe a toy de Jour, je crie a toy de nuil,
Seigneur, Dieu de ma délivranco,
Oy ma priere, hélas I qu'elle entre en t~ prese~ce,
Ten l'oreille á mon cry, voy le mal qui me nuit.

�238

239

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

De douleurs et d'ennuis, roa pauvre ame est soulée,
Ma vie a touché le trépas :
On me conte entre ceux qui descendent la has,
Ma vigueur tout a coup de moy s'est écoulée.
(Ps. LXXXVI f.)

croyance que ce roi a été donnéa ce pays,et ce pays au monde,
pour que la paix regne ici-bas.
Dans une des meilleures pieces, il vante le bonheur du juste.
Mais pourquoi le juste lui paratt-il heureux? Parce qu'il est celui
« qui regit prudemment les désirs de son ame, » celui

Mais ce ne fut pas seulement une belle collection de strophes
qu'apporterent a notre poésie les Psaumes de Desportes. Ce fut,
comme l'a bien vu M. Martinon, &lt;&lt; le sentiment d'un lyrisme plus
élevé que celui de Ronsard ». L'inspiration biblique, avec ce
Psautier nouveau, continuait done a favoriser le développement
de la poésie fran9aise. Si notre lyrisme tendait trop a s'y transformer en éloquence, il y prenait une ampleur jusque-la inconnue:
Seigneur, de race en race et de toute durée
Tu l'cs tait voir des ticns la retraite asseurée:
Avant qu'en auci,rn lieu
Le haut sommet des mons commenc,lit de paroltre,
Que la terre print forme, et que le monde eilt estre,
Du siecle jusqu 'au siecle ú jamais tu es Dieu.
Tu tournes lo mortel jusq11 ':'t le voir dissoudre,
El dis, Enfans d'Adam retournez en la poutlre
Ou tout homme est réduit :
Car mille ans devant toy sont comme la journée
Qui fut hier flnie. ou l 'espace ordonnée
Pour une sentinelle en sa garde ele nuit.
(Ps. LXXXIX.)

.* .
Les Psaumes de Desportes ont done eu de l'influence. Toutefois,
pour la gloire d'un poete, 150 cantiques, qui ont apporté du nouveau en leur temps, mais qu'on ne lit plus, comptent moins que
deux ou trois belles pieces qui se liront toujours. Or, ces deux ou
trois pieces, le Psautier de Desportes ne nous les offre pas. Nous
les trouvons, au contraire, dans l'reuvre biblique de ses deux
successeurs immédiats, disons de ses deux éleves : Bertaut et
:Malherbe.
Bertaut ne traduit pas. Ses titres eux-memes nous préviennent
qu'il ne veut pas exprimer la pensée du Psalmiste, et que le texte
hébreu lui sert seulement de point d'appui: Caniique doni l'argument est pris de te[ Psaume de David, Paraphrase de te[ Psaume,
lmitaiion du 7¡e Psaume en forme de priere prophéiique pour la
grandeur et prospérilé de Monseigneur le Dauphin.
Dans ces paraphrases, parfois assez éloignées du texte, qu'est-ce
ce que Bertaut a done mis ? Quelques-unes des idées de son tem_rs.
Dans plusieurs pieces, ce qu'il exprime, c'est son affectton
podr Henri IV et pour la France, aimés du meme amour; c'est la

Qui n'admire en son cceur rien qui soit sous la Lune,
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune :
Qui ne luy laisse avoif nul empire sur soy:
Qui vrayment et d'cffect est ce qu'il veut parestre:
Qui de nul maistrisé, de soy mesme est le maistre,
Rcgnant sur ses desirs, et leur donnant la Ioy:
Et de qui le courage abhorrant la vengeance,
D'un volontairc oubly noye en sa $Ouvenance
Les torts qu'il a reccus, et les biens qu'il a faits.
Cct homme-1:i ressemble a ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives.

Mais, cet homme-la, beaucoup plus qu'a un arbre de la J u~ée,
ressemble au chrétien nourri de stofoisme dont, une dizaine
d'années auparavant, Guillaumedu Vair a tracé le portrait dans
sa Sainle Philosophie, puis dans sa Constance, et il ressembfe
d'avance a l'Auguste de Cor~eille,
Qui, de nul maistrisé, de soy-mcsme est le maistre.

Dans la meme piece, Bertaut affirme sa foi en la Providenct&gt;,
qui traitera chacun suivant son mérite et mettra fin au scandale
qu'est le bonheur de l'impie :
Alors le miserable envoyé pour pasture
An feu qui sert la bas aux ames de torture,
Payra ses courts plaisirs d'eternelles douleurs.

Dans le plus connu de ses cantiques, il démontre ' l'existence

de Dieu par les beautés de la nature. C'est la piece, ou, en invitant
chaque créature a louer le Créateur, il fait tout un tableau du
monde. La peinture est parfois trop ingénieuse ; elle donne alors
l'impression que le Créateur avait beaucoup d'esprit et la certi,..
tude que Bertaut, comme du Bartas, aimait trop Lucain :
Et faittes retentir son nom parmy vos oncles
Gouffres qui vomissez mille mers en lamer ...
Et toy gresle polie, et toy glace qui paves
Au pesant chariot les sentiers du bateau.

Mais les belles strophes sont nombreuses

elles · le SQDt

"\

�REVUE DES COURS ET CO:'ffÉRENCES

mcmc asscz pour qu'on ait pu, sans trop d'exagération, dire de ce
psaumc de Bertaut, que c'étaít la premiere en date des Harmonies
de Lamartine (1).
Faite~-la dire aux bois dont vos fronts so couronncnt
Grands monts, qui comme Rois les plaines maistrisez :
Et vous humbles coustaux ou les pampres !oisonnent
Et vous ombreux vallons, de sources arrouscz.
'
Feconds arbres fruitiers, l'ornement des collines,
Cedres qu'on peut nommer geans entre les bois,
Sapins dont Je sommct fuit loin de ses rocines,
Chantez-le sur les venls qui vous servent de voix.
Animaux qui paisscz la plaine verdoyante
.
Et vous que l'a1r supporle, et vous qui serpenlans
Vous trainez apr~s vous d'une échino ondoyante,
Naissez, vivcz, mourcz, sa louange exaltaos.

L'amour d_e la France, le désir de la paix, la foi en la Providence,
une conception un peu stoicienne de la vertu chrétienne : voila
done les themes qu'a développés le lyrisme chrétien de Bertaut,
en s'appuyant plus ou moins sur des textes de David. Rien,
assurément, n'était plus légitime que cet emploi du Psalmiste.
El, pas plus que d'avoir cxprimé ses propres sentiments, nous ne
luí reprocherons d'avoir été plus orateur que poete, puisque
c'était la son talent, ni d'avoir ulilisé, sans ríen créer de nouveau,
un tout pelit nombre des strophes de Desportes, puisque, dans ces
slrophes, surtout dans la stance de six alexandrins et dans la
stance de quatre, il a su enfermer une phrase ample et bien
rythmée.

.•.

i\Ialherbe dépasse de beaucoup Bertaut." Aussi eutril une tout
autre gloire. S'il paraphrasa trois Psaumes seulement, le se, le
12&amp;!, le 1456 , les hommcs du xvu6 siecle ne cesserent de les Jire de
les citer, de les apprendre par creur. lis avaient raison, ca; ils
retrouvaient condensées dans ces trois courls chefs--d'reuvre
les idées sur lesquelles ils fondaient la vie et les qualités de style
auxquelles ils tenaient le plus.
Quand il exer~ait son sens critique sur les strophes de Desportes,
Malherbe savait fort bien qu'il ne s'exposait point a des représailles. C'eut été en vain qu'on eut cherché dans les siennes des
iropropriétés, des fautes de Jogique et surtout des bourres. Pourtant, luí aussi allongeait et développait le texte du Psalmiste,
(1) Voir Grenle, Jean Bertaut, 1903.

241

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRANC,\ISE

~fais ce qu'il ajoutait, ce n'étaient pas des mota vides de sens
c'étaient des mots recouvrant des idées, et des idées qui formaient
une conceplion d'ensemble.
Veut-on refaire le travail par lequel Malherbe transforme un
Psaume. Rien n'cst plus facile.
Le premier verset du Psaume VIII exprime l'admirationdevant
l'reuvre divine : ce Seigneur, notre mattre, que votre nom est
admirable dans toute la terre I Car votre magnificence est élevée
au-dessus des cieux. • Malherbe se fait les demandes et les réponses que voici: Qu'est-ce qui rend admirable l'reuvre de Dieu?
Le nombre et la diversilé de ses aspects. De quel mot, cependant
con~ent-~l de désigner les reuvres divi:nes quand on songe qu'ell~
ont eté brées du néant ? du mot m1racles. Et Dieu, que! titre
doit-il recevoir si l'on considere en lui l'auteur de l'univers ?
cclui de Créaleur. Quelles sont celles de ses puissances que maniícste la création ? sa sagesse, puisque son reuvre est bien faite ·
son élernilé, puisqu'il vivait avant que son reuvre fut. - De c~
réflexions sort une strophe, ou chaque mot porte, ou est
résumée presque toute la doctrine chrétienne de la création :
O Sagesse éternelle, ll qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divcrs
Qu'on voit également sur la terre et sur !'onde 1
Mon Dicu, mon Créateur,
Que ta magnificonce étonne tout le monde 1
Et que le ciel cst bas au prix de ta hauteur 1

1;,e deuxiéme verset du Psaume constate brieveroent que Dicu
a tiré_« de la bouc~e des enfanl:5 et ~es nourrissons une louange
parfa1te pour détru1re ses ennem1s &gt;&gt;. Malherbe songe: Ces ennemis
en quoi consiste leur hostilité ? A rabaisser la puissance divine'.
Comment s'appelle leur crime ? Le blaspheme. Quel est le dessein
de ces impies? Opprimer les innocenls. Qu'cst-ce qui les encouragc '?
L'~rgueil, amenant, la perle du sens. Mais qu'est-ce qui rend si
puissante la profession de foi sortie de la bouche des enfants? Sa
sin~érilé. - De la cette strophe, ou est ramassé d'avance le
pla1doyer en faveur de la Providence que les prédicateurs du
xv1ie siecle feront contre les libertins :
.
Quelques blasphémateurs, oppresseurs d'innocents
A qui l 'exces d 'orgeuil a fait perdre le sens,
'
De profanes discours ta puissance rabaisscnt:
)lais la naYveté
Dont mesmes au berceau les enfants te confossent
Clót-cllc pas la bouche IJ. leur impiété ?

Aux deux versets qui suivent, le Psalmiste se demande, en
18

�243

REVUE DES COURS 'E'l' CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

considérant fa grandeur de la création, ce que peut bien. -e~e
l'homme pour que Dieu se souviennc de lui. - Malherbe se d~t :
si Dieu nous regarde, qu'est-ce que ce regard suppose chez .lm ?
et il répond : l'amour. Il se dit encore : quelle est la_ part1e de
nous-memes qui est confondue par tant d'amour? et Il répond :
l'entendement:

Ainsi, quand Malherb~ paraphrase le Psaume VIII, il ne cesse
de préciser et d'expliquer le texte; or, par ces précisions et ces
explications, ce qu'il introduit dans son cantique, c'est une vuo
d'ensemble du monde, c'est une psychologie de l'homme, c'est,
si l'on peut dire, une psychologie de Dieu ; ce sont les grands
themes qui vont animer la prédication du xv1J6 siécle.
Meme plénitude et meme actualité dans les deux autres
Psaumes: dans le 128e, qui est un sermon sur la Providence, dans
le 1456, qui en est un sur l'ambition des courtisans, et ou de cette
ambition tout nous est dit : qu'elle procede de l'envie, et d'une
envie sans courage, qu'elle dure la vie entiere, qu'elle impose a
notre corps une attitude pénible, a notre ame la souffrance d11
dédain, et tout cela pour rien, puisque les princes auxquels nous
confions notre fortune sont comme nous voués a la mort :

De moi, toutes les fois que j'arrete les y~ux
A voir les ornements dont tu pares les c1eux,
Tu me sembles si grand, et nous si peu de chose,
Que mon entendement .
Ne peut s'imaginer quelle amour te dispose
A nous favoriser d'un rrgard seulement.

Get homme qui est si peu de chose, Dieu, observe le Psalmiste,
ne l'~ mis « qu'un peu au-dessous des anges » ; il l'a « c.ouronné
de gloire et d'honneur » ; il a mis« toutes choses sous ses p1eds ». L'homme, songe Malherbe, est peu de chose. Oui, mais ~n quoi
consiste sa faiblesse ? Précisons, et, condensant Monta1gne en
trois vers, disons que l'homme a la triple in~r~ité du corps, de
l'intelligence et partant des propos, de la sens1~1h~é. La_ place que
Dieu donne dans le chreur des créatures a cet etre mfirme, le
Psalmiste la détermine bien, et il n'y a qu'a le rép~ter : audessous de l'ange ; mais encore faut-il expliquer q~e,si Dieu amis
l'homme la, c'est par amour, par bonté:
II n'est faiblesse égale :i. nos infirmités;
Nos plus sages discours ne sont que vanités,
Et nos sens corrompus n'ont goílt qu':i. des ordures:
Toutefois, ó bon Dieu,
Nous te sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange a le premiar, I'homme a le second lieu.

Le Psalmiste con\inue a admirer la place accordée a l'homme :
Elle est glorieuse, elle est utile. Mais utile comment? Le Psalmiste
dit seulement que les brebis, les breufs, les oiseaux, les poissons
sont « sous nos pieds ». - Malherbe ici précisera peut-etre trop ;
car il restreindra l'utilité des autres créaturesa fournir nos repas.
Du moins expliquera-t-jl fort bien que l'homme qui veut user
des créatures y est poussé par le désir, que le désir est excité par lo
besoin, que le choi:I; nous est rendu possible par la largesse de Dieu
et que tout cela a été par lui admirablement réglé :
Sitót que le besoin excite son désir,
Qu 'est-ce qu 'en ta largesse, il ne trouve :i. choisir ?
Et, par ton r~glement, l'air, la mer et la terre,
N'entretiennent-ils pas
Une secrete loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets focrrnira ses repas ?

En vain, pour satisfaire :i. nos Ill.ches envíes,
Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes
Et meurent commo nous.

Comme les Psaumes de Malherbe doivent leur substance a la
théologie, a la morale, a la psychologie de son temps, leurs
qualités littéraires sont celles qu'apres Malherbe toutle xv116 siécle
recherchera : les idées y sont liées clairement, l'attention est sans
cesse appelée sur l'essentiel, le sens ne se termine qu'avec le ·
dernier mot de la phrase, le vers est harmonieux, la strophe ample
et bien rythmée. Ce seraitla, moins de la poésie quedel'éloquence,
si la Bible n'avait pas fait entrer dans ces vers quelques belles
images, que, de lui-meme, Malherbe saos doute n'aurait pas
trouvées. Elles sont accommodées au gout frangais. Mais la
saveur n'en est pourtant pas détruite parce qu'il est expliqué
comment il peut y ~voir de l'herbe sur les toits :
La gloire des méchants est pareille acette her be,
Qui, sans porter jamais ni javelle ni garbe,
Crolt sur le toit pourri d'une uieille maison ;

ou parce que : « Ils ont labouré sur mon dos » est devenu :
Et le coutre aiguisé s'imprime sur la terre
Moins avant que leur guerra
N'espéroit imprimer ses outrages sur moi.

C'est sans doute encore a la Bible que la poésie de Malherbe
doit la franchise de son réalisme :

�244

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et, dans ces grands tornbeaux o~ leurs :lrnes haulaines
Font encore les vames,
·
lis sont rnangés des vers.

En parlant du poeme ou on lit les vers que je viens de citer,
Lancelot l'helléniste de Port-Royal, l'auteur du Jardin des
Racines grecques, disait : « ces quatre stances valent mieux que
tout ce que Malherbe a jamais fait et prouvent qu'on travaille
plus heureusement sur de beaux sujets que sur des niaiseries ».
Le mot niaiseries était sévere s'il visait toute les poésies profanes
de Malherbe. Mais il est bien vrai que les quatre stances de
cette paraphrase du Psaume 145 ont plus fait, a elles seules, pour
la gloire de leur auteur, que tout le reste de son reuvre. Et cela
prouve, évidemment, que la Bible fut pour notre lyrisme la plus
heureuse source d'inspiration.
(d suivre.)

La philosophie de Ploün
Cou rs d e 11. tKILE BRtBIER,
Mmlre de Confér.::ncu

xe

1) la

Sorbonne.

&amp; XI• LE(¡ON

L 'intelligence (Suite}. - L'orientalisme de P lotin .

Le double aspect que j'ai rencontré dans la ·notion de l'lntelligence. chez Plotin, me force a poser aujourd'hui une question
extremement délicate et peut-etre impossible a résoudre completement, c'est celle des influences orientales sur la pensée de
Plotin. On se rappelle en quoi consiste cette dualité : d'une part,
l'intelligence est un systeme articulé de notions définies ; d'autre
part, elle est l' etre universel au sein duquel toute différence est
absorbée, ou a cessé completement toute distinction du sujet et
de l'objet. Sous le premier aspect, elle exprime la these rationaliste
qu'une science du monde est possible et que la réalité est pénétrable par la raison. Sous le second aspect, elle implique l'idéal
mystique de l'unification totale des etres daos la divinité, avec
le sentiment d'évidence intuitive qui l'accompagne (VI, 7, 15).
Or, nous comprenons aisément les sources et la nature de la
premiere de ces deux conceptions : elle exprime le résultat de
l'exégese de Plotin sur les systemes helléniques de Platon, d'Aristote et des Stoiciens, systemes qui nous sont connus. 11 n'en est
pas du tout de meme de la seconde. Sans doute, Plotin essaye de
la rattacher a une origine hellénique. Cela est tout naturel
chez unphilosophe quiaffirmait n'etre qu'unexégetede la pensée
grecque. J'ai indiqué, dans la derniere legon, comment la philosophie grecque lui en fournissait le moyen; l'intelligence, chez les
philosophes grecs, est non seulement la faculté de connattre les
objets, mais la faculté de se connattre soi-meme ; et la connaissan~e de soi apparatt comme le but de la philosophie et le plus
haut degré de la réalité.
Plotin s'est-il cependant borné a faire prévaloir cette seconde

�246

247

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHJLOSOPHIE DE PLOTJN

conception de l'intelligence ? Sa théorie de l'intelligence n'est-elle
que la conception grecque développée dans un seul sens ?
L'on arriverait ainsi a cette conclusion, tout au moins singuliere,
que le mysticisme de Plotin n'est que l'abus du rationalisme grec,
et sa terminaison. L?intelligence, a force de se recueillir sur ellememe, ne voit plus qu'elle-meme en sa propre universalité.
C'est la conclusion d'Eucken, que j'exposais dans la derniere
lec;on, et la conclusion de ceux qui, a toutes forces, veulent voir
dans le systeme de Plotin le résultat d'un développement interne
de la pensée grecque.
Or, il y aurait a expliquer d'abord pourquoi cetaspectdel'intelligence, qui dissolvait le rationalisme grec, a prévalu sur l'autre.
Pareille explication n'est. possible que par des circonstances qui
ne tiennent pas évidemment au développement, interne de la
pensée grecque, mais a l'arret de ce développement par des habitudes mentales toutes nouvelles, nées de croyances religie11ses
dont !'origine était en Orient, en dehors de l'hellénisme. De plus,
il n'est pas exact d'admettre que Plotin, en affirmant quel'intelligence est pensée de soi-meme, a simplement mis en évidence
une notion déja existante dans la philosophie grecque. 11 ne faut
pas etre dupe de la ressemblance des formules. La connai~sance
de soi, chez Épictete, par exemple, garde un sens entierement
rationnel et pur de toute mystique ; elle est la connaissance des
forces morales que nous avons en nous, la conscience que nous
prenons du pouvoir d'user de nos représentations et d'etre ainsi
mattre de nous (1). Entre cette conception de moraliste, qui se
rattache a la tendance socratique, et la conception plotinienne,
d'aprés laquelle la pensée de soi est la consciencedenotrepropre
identité avec l'etre universel, il y a tout un monde ; ce n'est point
l'exagération de cette these, c'est autre chose; etil est impossible
de comprendre par quelle transmutation l'on peut passer de
l'une a l'autre.
Je suis done nécessairement amené a poser, a propos du probleme de l'intelligence, une question dont la solution peut éclaircir
ce qui me reste a exposer du systeme de Plotin : qu'y a-t-il
d'étranger a la philosophie grecque dans le systeme de Plotin ?
Quelles sont la nature et la source des idées qui, chez luí, ne proviennent pas de la philosophie grecque ?
C'est la fameuse question de l'orientalisme de Plotin, question
que sont forcés d'aborder, fut-ce pour la résoudre par une fin
de non-recevoir, tous ceux qui se sont occupés de la philosophie

de Plotin. La solution de cette question dépasse d'ailleurs de

(1) Enlretiens, I, 20.

beaucoup en intéret l'exposé du systeme de Plotin. La philosophie néoplatonicienne indique en effet une direction nouvelle
de la pensée occidentale. En fait, c'est par Plotin que, directement
ou indirectement, les idées helléniques ont pénétré en Occident.
11 importe done de chercher s'il n'a pas introduit, en meme temps
que l'hellénisme, des courants d'idées d'une autre nature.
Essayons de préciser la question. La doctrine de Plotin est
certainement iroprégnée d'hellénisme ; il vit avec Aristote et
surtout avec Platon, qu'il cite continuellement. Les concepts dont
il use pour se représenter la réalité sont ceux de la philosophie
grecque. La conception du monde sensible est issue a la fois de
l'astronomie, de la physique du Timée et de la physique stoicienne. Il en est de meme du monde intelligible dont la représentation est, comme je l'ai montré, solidaire de celle du monde
sensible, et par suite de l'ame, con&lt;;ue a titre de force cosmique.
ll y a une parfaite unité dans cet ensemble de conceptions.
D'autre part, il emprunte a Platon le mythe de la destinée de
l'Ame et de ses réincarnations successives ?
Pourtant, comment se fait-il que, tout en imaginant la réalité
dans les cadres qui lui sont imposés par son éducation hellénique, il se pose des problemes qui n'ont jamais été posés par les
penseurs hellenes auxquels il se réfere ? Comment se fait-il qu'il
soit amené, pour résoudre ces problemas, a juxtaposer aux
images traditionnelles des images nouvelles ?
Considérons en effet chez ,fllotin non pas la représentation du
monde qui s'impose a lui par son éducation hellénique, et qu'il
accepte sans la discuter, mais les problemes qui sont pour lui les
problemes vivants, et nous verrons sans peine qu'ils sont en
dehors de la tradition hellénique.
Tous ces problemes se ramenent au fond a un seul: c'est le
rapportdel'etreparticulierque nous avonsconscience d'etre avec
l'etre universel. Comment le moi conscient, avecses particularités,
sa liaison a un corps déterminé, ses facultés de mémoire et de
raisonnement a-t-il émergé de l'etre universel et s'est-il constitué
en centre distinct ? Quel est le rapport des ames particulieres a
l'Ame universelle ? D'une maniere générale, de quelle fagon l'etre
universel est-il tout entier présent a toutes choses sans cesser
cependant d'étre universel ?
·
Sans doute, ces problemes sont, en un sens, des problemes de la
philosophie grecque. Il est certain que la question des rapports
du particulier a l'universel est un des objets les plus importants
de la spéculation de Platon, d' Aristote et des Sto1ciens.

�249

REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES

L \ PIIILOSOPHIE DE PLOTIN

Mais,chez Plotin, elles ont un sens tout différent. Considérons,
par exemple, la conception du destin chez les Stoiciens: le destin
est la loi universelle qui lie tous les etres particuliers. C'est une
conception qui satisfait a la raison et a la moralité : d'une part,
c'est un ordre rationnel du monde, et d'autre part, c'est le principe
de la conduite du sage et de sa soumission volontaire a l'ordre
des choses. Tout autre est cette soumission raisonnable a l'ordre
universel, qui nous affranchit ; et tout autre est la conception
plotinienne du rapport de l'individu avec l'etre universel. Ce n'est
plus une unité rationnelle qu'il cherche ; c'est une unification
mystique, oil la conscience individuelle doit disparattre.
La conscience individuelle nait d'une limite, et, comme le dit
Plotin (VI, 5, 12), du non-etre. e&lt; C'est par le non-étre que vous
etes devenu quelqu'un. » Mais, en prenant conscience de ce que
nous sommes réellement,. cette conscience individuelle disparattra, et nous nous trouverons identique a l'etre universel.
Débarrassé de toute individualité, &lt;e vous ne &lt;lites plus de vous
meme : voila que! je suis ; vous laissez toutes limites pour devenir
l'etre universel. Et pourtant vous l'étiez des l'abord. ; mais,
comme vous étiez quelque chose en outre, ce surplusvousamoindrissait ; car ce surplus ne venait pas de l'étre, puisque l'on
n'ajoute rien a l'etre, mais du non-étre. ii
II est visible qu'il ne s'agit plus ici, a aucun &lt;legré, d'une explication rationnelle, mais d'une expérience. La« vraie science n
dont parle Plotin (VI, 5, 7) n'est qu'une intuition immédiate de
l'unité des etres. ce Dans la participation a la vraie science, nous
sommes les etres ; nous ne les recevons pas en nous, mais nous
sommes en eux. Et comme d'autres, tout aussi bien que nous,
sont alors les étres, tous ensemble, nous sommes les étres; done,
anous tous, nous ne faisons qu'un &gt;i. ce Nous ne sommes pas séparés
de l'etre ; mais nous sommes en luí. Et il n'est point séparé de
nous ; tous les étres ne font qu'un. » (VI, 5, 4).
De cette maniere de poser le prpbleme vient l'importance
que prend, chez Plotin, une notion qui passe presque inaper~ue
chez les philosophes grecs antérieurs, la notion de conscience et
de moi. C'est que toutes ses préoccupations se rapportent a
l'individu conscient. Il s'agit de comprendre comment une individualité distincte a pu émerger de l'étre universel et comment
elle pourra s'y résorber. La question des conditions de la conscience individuelle passe au premier plan. De la, les modifications
qu'il fait subir, comme je l'ai remarqué, au mythe platonicien de
la descente des ames. Au lieu de cet etre errant et voltigeant que
Platon fait descendre du ciel a la terre, l'ame, d'apres Plotin,

reste éternellement liée a l'intelligence ou a l'étre universel, et le
moi qui s'isole dans le corps est un reflet passager qui n'altere
pas l'universalité de l'essence de l'ame.
Ce n'est done pas la conception plotinienne du monde, mais e'est
la nature des problemes qu'il se pose qui nous force a voir chez lui
un plan de pensée tout autre que le plan hellénique. Remarquez
que ces problemes ne sont nullement liés a cette conception. La oü
Plotin nous parle de l'identitédenous-mémes avec l'étre universel,
il semble qu'il oublie completement la savante architecture des
hypostases. Sa conception de la réalité devient tout a fait
sommair.e ; il n'est plus question d'un monde intelligihle compliqué, dont les linéaments donnent le modele du monde sensible,
mais d'un etre universel sans aucune distinction. Les quatrieme
et cinquieme traités de la sixieme Ennéade, par exemple, p0 urraient se lire, bien souverÍt, sans aucune référence a la philosophie
grecque. La question de !'origine de ces idées s'impose done.

248

..
*

Ce n'est pas une réponse suffisante de parler en termesgénérau:'
du courant de mysticisme qui, depuis deux siecles déja, ava1t
pénétré dans le monde gréco-romain. Le mysticisme de Plotin a,
en effet, une nuance toute particuliére qui le distingue profondément de celui des religions orientales a la mode de son temps.
11 faut songer, malgré l'accusation de plagiat qu'il a subie de
certains adversaires, &amp; l'impression de nouveauté et parfois
d'étrangeté que causaient ses idées. Par exemple,contre le néopl"tonisme courant de son époque, celui d' Apulée ou d'Albinus, qui
pla!;ait entre l'ame et le Dieu supréme une armée innombrable
de dieux et de démons, Plotin a[firmait: &lt;e Recherchez Dieu avec
assurance ; il n'est pas loin du tout, et vous y parviendrez ; les
intermédiaires ne sont pas nombreux. II suffit de prendre dans
l'ame qui est divine la partie la plus divine. &gt;i (V, 1, 3.)
Je puis généraliser cette remarque. D'une maniere génér::ile,
le systeme de Plotin se distingue de tous les systemes phil0 sophiques et de toutes les religions de son époque par l'abscnce
a peu pres complete de l'idée d'un médiateur ou d'un sauveur
destiné a mettre l'homme en relation avec Dieu. ce Le don intellectuel, remarque-t-il, n'est pas comme un cadeau qu'on transporte. )&gt; C'est l'ame elle-méme qui, dans son progres, devient
l'Intelligence et, arrivée au but du voyage, n'est plus séparée
de l'Un. Il n'y a, de la part des étres divins vers lesquels elle
tend, aucune volonté, spontanée ou réfléchie, de la ramener vers

�250

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eux. L'idée propre de salut, qui suppose un médiateur envoyé
par Dieu a l'homme, lui est étrangere.
Par la, la religiosité de Plotin se distingue radicalement de
eelle d'un penseur a qui on a voulu le rattacher, de celle de Philon
d' Alexandrie. Peu importent ici les nombreuses ressemblances
de détail que l'on peut découvrir entre leurs reuvres. L'idée
dominante de la doctrine de Philon, c'est celle d'un Logos, d'un
Verbe sauveur, dont la mission est de diriger l'homme dans ses
efforts vers le bien. A cette idée correspond une dévotion faite
d 'effusions lyriques, de prieres, d 'actions de grAces, et qui met sans
cesse en Jumiere le néant de l'homme livré a ses propres
forces.
Rien de pareil chez Plotin. La piété, au sens habituel du mot,
y est presque absente. La priere, qui apparatt a peine dans quelques textes isolés, alors qu'elle est si fréquente non seulement
dans le judaisme alexandrin, mais chez les derniers philosophes
paiens, se réduit, soit a une concentration intérieure de l'Ame qui
cherche sa propre essence, soit a une formule magique qui produit
nécessairement son effet, non pas parce que les dieux l'ont vonlu,
mais en vertu de la sympathie qui lie ensemble les parties du
monde (IV, 4, 30sq.).11ais la prieren'ajamais unaccent personnel;
elle n'exprime jamais un rapport intime de l'Ame avec une personne supérieure.
Lorsque des néoplatoniciens postérieurs, Jamblique ou JulieD
l' Apostat, voulurent greffer sur le néoplatonisme une religion
a opposer au christianisme, ou bien ils furent infideles ala pensée
de leur mattre, ou bien ils échouerent completement. Juli8D
l' .\postat, par exemple, était un initié aux mystéres de Mithra, et,
en essayant de répandre le culte du Soleil sauveur, il voulait
seulement substituer au Christ un autre médiateur. Au nom de
Jamblique se rattache le développement des pratiques de la
magie qui, peu a peu, prirent une place considérable daos le
néoplatonisme finissant, comme en fait foi la vie d'Isidore,
écrite par Damascius. Le néoplatonisme de Plotin se distingue
done des autres mouvements religieux de l'époque par son
incapacité a donner naissance a une véritable communauté religieuse, malgré les velléités de quelques-uns de ses parti·
sans.
Au moment ou Plotin fréquentait Ammonius, nous dit-il {ch.3),
&lt;e il avait tellement d'acquis en philosophie, qu'il voulut prendre
une connaissance directe de la philosophie pratiquée chez les
Perses et de celle qui réussit chez les Indiens ». C'est dans cette
intention qu'il accompagne l'armée de l'empereur Gordien dalll

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

261

son expédition contre les Perses. Cette expédition échoua
d'ailleurs, et Plolin eut assez de peine a se sauver.
'
P~ur un Égyptien hellénisé, comme Plotin, cette « philosophie
prabquée chez les Perses » ne peut désigner que l' ensemble des
idées théologiques cristallisées autour du culte de Mithra. C'est
la théologie que 1\1. Cumont a désignée et étudiée sous le nom de
théologie solaire; elle assimile 1'8tre supreme a une source lumineuse qui émet des rayons qui percent et illuminent l'obscurité
de la matiere. Elle affirmait done la transcendance du Dieu
supreme d'ou émanent comme des rayons les ames qui viennent
animer le monde.
_Or, sur le rapport de Plotin a cette théologie solaire on peut
fa1re deux remarques. En premier lieu, Plotin emploie continuellement des métaphores tirées de l'éclat d'une source lumineuse
pour expliquer la nature et l'action du premier príncipe. Sans
doute, il en trouvait le modele chez Platon, dans la fameuse
comparaison de l'idée du Bien avec le soleil, a la fin du livre VI de
la République (p. 508). Mais il présente souvent cette métaphore
avec des trails qui ne viennent pas de Platon, et qui ne sont pas
no~ pl?s de son invention. C'est ainsi qu'il dit : u ll y a des gens
qui pretendent que les ames sont comme des traits lumi neux
(~oH&lt;;), si bien que l'etre {d'ou elles émanent) reste fixé en luimeme, et que les ames émises par lui correspondent chacune a un
etre animé. » (VI, 4, 3).
Or, et c'est la ma deuxieme remarque, Plotin est tres loin
d'admettre l'exactitude d'une pareille image qui aurait pour
effet de séparer l'etre de ses manifestations comme deux réalités
l~!lement différentes. Le véritable sujet des traités 4 et 5 de la
muero~ Ennéade, intitulés ,¡u'une seule et méme chose peut étre
d la_ fois pariout pourrait bien etre la critique de cette tbéologie
sola1re. Sans doute, reconnatt-il, quand nous voulons exprimer
le rapport de l'etre a ses manifestations, u nous parlons quelquefois
nous-meme de rayonnement... Mais il faut, maintenant, parler
un langage plus exact ». {VI, 5, 8.)
ll est é_trange, d'ailleurs, que, dans un entourage aussi habitué
8 •~x prabques dévotes, non s• olem~nt Plotin « ne recherche pas
D1eu », conformément aux vieilles maximes du sto'icisme mais
encore rec~mmande positivement de ne pas lechercher. Porphyre,
dans _sa V Le ~e Plotin {ch. X), raconte qu'il scandalisa un jour
ses p1e~x arrus. &lt;'. Amélius, qui était fort exact a sacrifier et qui
célébr~1t av~c som la fe~ de la nouvelle )une, pria un jour Plotin
de ve~r ass1ster avec lm a. une cérémonie de ce genre. Plotin lui
répond1t: e C'est a ces dieux de venir me chercher, et non pas a

�LA PHILOSOPIIIE DE PLOTJ:11
RF.YUE DES COURS ET CONFÉRENCES
252
moi d'aller les Lrouver. » Nous ne pumes comprendre pourquoi il
tenait un discours dans lequel paraissait tant de fierté, et nous
n'osames pas luí en demander la raison. »
Cette raison se trouve pourtant, semble-t-il, dans les Ennéades.
Continuellement, il y affirme que l'etre universel est partout et
en toutes choses. « La nature divine est infinie ; elle n'est done pas
limitée. Cela veut dire qu'elle ne fait jamais défaut ; et si elle ne
fait jamais défaut, elle est présente en toutes choses. » (VI, 5, 5.)
11 faut non pas aller le chercher, comme s'il était en un lieu éloigné
de nous, mais seulement sentir sa présence. Et on la sent par
un simple changement de perspective. « Ou bien vous etes capable
de l'atteindre, ou plutot vous etes déja dans l'etre universel, et
alors vous ne cherchez plus rien;ou bien vous y renoncez, parce
que vous vous inclinez ailleurs ... II n'est pas besoin qu'il vienne
pouretre présent; c'est vous quietes partis;mais partir, cen'esL
pas le quitter pour aller ailleurs; car il est encore la; mais, tout en
restant pres de lui, vous vous en etes détournés.» (VI, 5, 12.) Dans
cette théorie, il n'y a aucune place pour la pratique religieuse.
Plotin rattache sa doctrine sur ce point a une expression de
Platon: « Dieu, dit Platon, n'est extérieur a a1.1cun etre¡ il est en
tous les etres ; mais les etres ne le savent pas. » (VI, 9, 7.)

..
Ainsi nous trouvons, au centre meme de la pensée de Plotin,
un élément étranger et rebelle au classement. La théorie de
l 'intelligence comme etreuniversel ne tient, ni du rationalisme grec,
ni de la piété répandue dans les cercles religieux d'alors. Cette
t.einte d'exotisme frappait les contemporains, nous l'avons vu.
Ceci est si vrai que le néoplatonisme postérieur i1 Plotin ne fut
nullement, comme on le croit d'apres des exposés insuffisants, un
simple développement du systeme de Plotin, mais l'abandonna
en l)ien des point.s, el, parLiculierement, dans la doctrine qui noua
occupe, celle des rapports de l'Ame individuelle avec l'ame
universelle.
Je sui.c; ainsi conduit a rechercher la source de la philosophie
ele Plotin plus loin que l'Orient proche de la Grece, jusque dans la
spéculation religieuse de l'lnde, qui, a l'époque de Plotin, étai~
déja fixée depuis des siecles dans les Upanishads, et avait gardé
toute sa vitalité.

..

Les arguments qui ont été rassemblés récemment par K.-H. Mül-

ler ( 1) contre la tbese qui admet des inrluences orientales dans le
systeme de Plotin sont tres exacts, mais ne portent pas du tout
contre la these que j'ai l'intention de soutenir. Müller a tres hien
montré que la pensée de Plotin se mouvait tout a fait en dehors
des idées religieuses des cultes orientaux répandus a son époque
dans l'empire romain. 11 y a plus : il y a comme une hostilité
implicite contre ces cultes : l'idée du salut et l'idée de médiateur
avec le genre de piété qui en était inséparable, sont des idées pou;
lesquelles Plotin témoigne de l'antipathie.
Mais ce sentiment dérive-t-il, comme le conclut ~lüller, du
profond attachement au vieil idéal du rationalisme hellénique ?
C'est ce que je ne crois pas devoir admettre. 11 y a tout un coté
d? la spéc~lation ~e. Plotin qui n' est pas moins étranger al 'hellémsme qu au_x rehg1ons du sal~t. Et ce n'est point, chez lui,
l'Hellene qui proteste contre l'1dée d'une activité divine providentielle qui s'exercerait avec intention en faveur de l'homme ·
l'hellénisme s'arrangeait fort bien de cette piété. C'est au no~
d'un idéal religieux tout différent qu'il proteste.
. Nous sentons chez Plotin la meme résistance a accepter cette
1dée que l'on sent chez Spinoza ou Schelling, qui repoussent
comme lui et pour des raisons analogues, les idées, devenue~
l~aditionnelles, de la reJigion du salut. La résistance provient de la
d1fférence des sentiment.s religieux. Ce n'est pas parce qu'il est
cartésien et rationaliste que Spinoza repousse la vérité de la foi
chrétienne dont s'accommodait parfaitement Descartes. C'est
parce qu'il concevait tout autrement qu'un chrétien les rapports
de l'ame avec l'etre universel.
Avec Plotin, nous saisissons done le prernier chatnon d'une
lradition religieuse, qui n'est pas moins puissante au fond en
Occident que la tradit.ion chrétienne, bien qu'elle ne semanifestc
pa_s de la meme maniere. C'est a l'Inde que j'aisupposé que remonta1t cette tradition.
Je voudrais d'abord vous montrer que cette hypothese n'a en
elle-meme rien d'étrange, memesi elle choque d'abord une maniere
trop étroite de concevoir l'histoire des idées pbilosophiques.
La réalité historique est loin de se plier docilement aux catégories
que notre esprit est obligé de créer pour l' étudier. Les civilisations
ne forment jamais des touts autonomes et fermés. Meme dans
l' ~ntiquité, les contacts entre des civilisations éloignées par la
d1stance et par le langage se trouvent beaucoup plus direct.s cL
nombreux qu'on ne pourrait croire.
(I) Orientalisches bei Platinos ? llermcs, année 1914, p. 70.

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

254

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En particulier, les Grecs del' Antiquité sont des commergants,
de grands voyageurs et des amateurs d'exotisme. Les civilisations
orientales, plus vieilles que la leur, exergaient sur leur imagination
un extraordinaire attrait. Platon, par exemple, ne se lasse pas de
révérer la sagesse des Égyptiens et celle des Perses. II est diffici~,
et peut-etre impossible, d'énumérer tous les apports de la pensée
orientale dans la pensée grecque.
En ce qui concerne l'lnde, du moins, nous savons que, a partir
de l'expéditiond'Alexandre, les Grecs furent vivement frappés
par les modeles d'impassibilité et de sang-froid que leur donnaient
les ascetes hindous, ceux qu'ils appelaient les gymnosophistes.
Víctor Brochard soutient non sans raison que Pyrrhon, le chef
de l'école sceptique au lile siecle avant J .-C.. ne s'est pas proposé
d'autre idéal pratique que d'imiter cet ascétisme. Les traités de
littérature morale édifiante mentionnent tous, a partir de cette
époque, le gymnosophiste Calanus, qui refusa d'accompagner
Alexandre en Europe, et mourut en se jetant dans un b-0.cher.
Jusqu'a l'époque de notre ere, il y eut une littérature considérable consacrée aux choses de l'lnde. Strabon, au livre XV
de sa Géographie, nous en a conservédesfragments et des analyses.
Mégasthenes, dans ses Indica, décrfvaitle.systeme descastes, puis
s'étendait longuement sur ceux qu'il appelait les « philosophes ••
qui se divisent selon lui en deux classes : les Brachmanes qui
« considerent comme de vrais songes tout ce qui réjouit ou chagrine les hommes »; ils admettent un Dieu qui« circule a travers
tout l'univers... »et ilsinvententdesmythes,alamanierede Platon,
sur l'incorruptibilité de l'ame, les jugements dans le Hades, et
autres choses semblables ; la deuxieme classe des philosophes
est celle des Garmanes, les ascetes des forets qui vivent dana
l'abstinence et la chasteté, et qui ont avec la divinité (~6 6t!ov)
des relations particulieres.
.
A partir de l'époque d'Auguste, des relations commerciales
suivies semblent s'etre établies, d'apres Strabon, entre le monde
occidental et l'lnde par Alexandrie, le Nil et le golfe Arabique.
Les Hindous envoyaient a Rome des ambassades, chargées de
présents, comme l'ambassade a Auguste, dont nous parleStrabon,
et l'ambassade a l'empereur Élagabale, mentionnée par Porphyre (1). Les curieux ne manquaient pas de s'informer des
coutumes et des idées de leur pays. C'est ainsi que Porphyre noUJ
donne le résumé d'un traité que Bardesane de Babylone avait
consacré a raconter ses entretiens avec les Hindous, envoy~ en

ambassade a Éla.gabale. ll y est longuement question des ma,urs
des Brachmancs et des ascetes de la foret.
C'est vers le meme temps qu'a été rédigé par Philostrate le
roman d'Apollonius de Tyane. Ce livre est le récit de la vie d'un
p~o.nnage de l,égende, Apollonius_ de Tyane, philosophe pythagor1e1en, que 1 auteur paratt avo1r écrit surtout pour contrebalancer l'influence du christianisme; Apollonius est le personnage que les paiens veulent opposer au Christ. Or,ce romandénote
un gout tres vif pour les choses de l'Inde. La sagesse des Hindous
et des Grecs, de Pythagore et d'Apollonius, est considérée comme
un idéal supérieur a la sagesse si vantée des J;;gyptiens. II ne faut
certainement pas prendre au sérieux ce roman d'aventures
sinon comme indice d'un état d'esprit. II n'en contient pas moin~
un détail curieux, et d'un intéret spécial pour la question que
je traite ( l ).

•
• •
Toutes ces circonstances empechent de considérer comme
invraisemblables les relations de la doctrine de Plotin avec la
pensée religieuse de l'Inde. Si l'on vient maintenant a considérer
les conditions dans lesquelles s'est formée la pensée de Plotin
la vraisemblance ne fera que crottre.
'
~alheu~eusement, nous sommes tres mal renseignés sur ce
pomt, pmsque Porphyre, dont la Vie de Plolin est notre seule
s?urce, n'a connu Plotin, a Rome, que lorsque son mattre avait
ctnquante-sept ans. Toutefois, nous y apprenons que Plotin vécut
a Alexandrie jusqu'a l'age de trente-neuf ans. Cette ville était un
mili~u extremement favorable pour apprendre tout ce qu'un
Occidental pouvait connattre des idées du lointain Orient. Alexandrie était sur la route qui menait de l'Inde a Rome.
Nous savons d'autre part que sa pensée philosophique se fixa
assez tard. II ne trouva d'abord aucune satisfaction a écouter
les mattres grecs a qui il fut présenté a Alexandrie. C'est seulement _a l'age de vingt-huit ans ou vingt-neuf ans qu'il rencontra
le phdosophe néoplatonicien Ammonius Saccas, aupres duquel
il r1;5ta pendant dix ou onze ans. Plotin ne paratt done pas
avo1r . accepté sans hésitation ni résistance l'enseignement
hellémque traditionnel.
Porphyre nous apprend qu'il avait, en eífet, un gout passionné·
(1) Vie d'Apollonius, 111, 18.

(1) Stob6e, Bclog., I, 3, 56 ¡ Porphyre, de Abslinenlia, IV, 17.

255

�256

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEi;

pour la philosophie barbare, c'est-a-dire pour toutes les doctrines
étrangeres a la tradition hellénique.
Les habitudes littéraires de Plotin sont telles qu'il est difficile
-de retrouver dans les Ennéades la preuve directe de ce gout.
Contraireme~t a la plupart de ses contemporains, a son é\eve
Porphyre par exemple, c'est l'homme qui aime le moins faire
-étalage de son érudition. C'est par Porphyre seulement, par
.exemple, que nous pouvons connattre d'une maniere un peu
précise les gnostiques auxquelsil aconsacréune longue réfutation.
Pourtant, j'ai signalé, dans une précédente legon, des allusions
tres claires aux cultes orientaux etparticuliérementau culte d'lsis.
De plus, un passage des Ennéades (V, 8, 6) nous donne la preuve
que Plotin essayait de comprendre la sagesse profonde qui,
prétendait-on, se cachait sous les hiéroglyphes égyptiens. Cette
sagesse, c'est la connaissance intuitive et immédiate de la réalité,
qu'il oppose a la connaissance discursive. Les hiéroglyphes
« n'imitent pas les sons du langage et les propositions verbales ... ;
chaque signe désigne l'objet meme ; chaque signe est done un
savoir et une science ; il est la réalité meme vue d'un coup, et
non pas réfléchie par la pensée discursive ».
Ce passage nous montre aussi ce que Plotin allait demander
aux Barbares : c'est le contact direct avec la réalité, l'intuition
vivante que risquaient de faire perdre les constructions savantes
et compliquées de la philosophie grecque.
Ce gout d'exotisme est, d'ailleurs, tellement général a cette
époque qu'il ne caractérise pas spéci,alement Plotin. La philo-sophie, depuis l' époque hellénistique, est passée entierement
aux mains des Orientaux : les grands noms de l'école stoicienne
sont des noms de Grecs d' Asie-Mineure, de Rhodiens, d'ÉgY.ptiena
et meme de Babyloniens. Aprés Plotin, e' est en Syrie et en Egypte
que se développa le néoplatonisme. Les chaires de l' Académie
a Athenes étaient occupées par des Syriens. Les livres saints,
sur lesquels Proclus appuyait son enseig1,1ement, c'était non
seulement le Timée de Platon, mais de prétendus Oracles chaldéens, poéme composé vers le 11 6 siecle de notre ere, apocryphe
ou l'on croyait retrouver la vieille sagesse de l'Orient.
L'accord des idées de Plotin avec la philosophie des Indiens a
été depuis \ongtemps remarqué. Déja, en 1857, Christian Lassen,
dans ses Jndische Allerlhumskunde(t. III, p. 415-439), appuyant
des indications données par Ritter, dans son Histoire de la phiIosophie, fait ressortir un grand nombre de ressemblances. Il a le
sentiment tres net que le plotinisme contient trop de nouveautés.
_pour pouvoir etre attribué a un développement interne de la

257

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

philosophie grecque. et il su O
•
l'lnde sur Plotin. l\fais l'antJr1o~~éucte mflue?ce historique de
indiens, auxquels il compare la hil ro:_ologique ~es systemes
assez bien établie pour qu'on P. osfo~ ie de Plotin, n'est pas
tration.
pmsse aire fond sur sa démonsLes savants allemands qui d
.,
singulierement accru notr
' a_ns ces dermeres années, ont
l'Inde par leurs traductionescoetnnla1ssance de la philosophie de
•
eurs commentaire
' t
manqué de fa1re remarquer l'affinité d
.
s, non pas
dentaux avec la pensée ind·
e certams penseurs occide Schelling, c'est celui d/;~~:¡ Ave~ les _noms de Spinoza et
dans les travaux de Deu
t n' qui rev1ent le plus souvent
philosophie de Schelling r::n ed d ~ldenberg. L'identité dans la
1
intellectuel chez Spino¡a '-OD~nde ame av_ec Dieu dans l'amour
de l'identité du moi avec '1•·t es ~oncept10ns proche parentes
retrouvent dans les Upanis; dre umversel chez Plotin ; elles se
D
a s.
eussen, en particulier qui ' t
égale des philosophies de 1:Inde ::~ ocf¡°~é avec u.ne c~mpétence
son Histoire de la philoso nie t ece e:;de_IaGrece,c1tant,dans
du chapitre 3 de la Vie d:Pl orne II, partie 1, p. 485) le texte
idées néoplato . .
o in,note « l'accord remarquable des
rnciennes avec le · dé · •
aussi qu'il n'admet as une . s _1 e~ m~iennes »._ II est vrai
ce qu'il app~lle une taffinité i!~ation h1stonque, _ma1s s_eulement
de reconnattre dans les lig
e~ne~- Pourtant, 11 est bien &gt;bligé
au moins une «'conna·
nes pr cé entes, que Plotin avait toút
puisque Porphyre di¡~sance ~ague» de la philosophie des Indiens
il voulut préciser ses xpt·ress ment que, al'age de trente-neuf ans'
no 1ons sur cett hil
hi
'
sanee vague» dans un
·t d ' e p osop e. Cette « conMissuffit-elle pas' a établ' espnfil' e env~rgure de celui de Plotin, ne
de l'influence d'
ir une i iation historique ? Lorsqu'on parle
un penseur sur un t ·1
de retrouver chez le se d t lI au re, I ne peut etre question
doctrine du remi
con ' e e queIIe et sans altération la
pour la réfl~xion er. Les pensées étrangeres sont des ~timula~ts
nouvelle doctrine ~ersonnelle. et non pas des matériaux de la
a d'abord une affi -~/~ ~ens, 11 n'y aura pas d'influence, s'il n'y
de Plotin un indi:~istt ~rne.fp n'e~~ d~nc pas besoin de faire
quelques breves fo
,
su it qu i1 a1t eu connaissance des
indienne pour
r1?ules º~.aimait a se cond.enser la philosophie
avo1r matiere a un t ravai1 de pensée qui en
pénétrat, le sens profond.

¡.

!

•
·
' La. philosophie mdienne
anté.• neure
.•
.
.
au bouddh1sme
est aujourd hui assez facilement
access1ble, grace aux travaux des spé19

�258

RE\TE DES COURS ET CONFÉRENCE&lt;:;

L.\ PHILOSOPHJE DE PLOTIN

cialisles. Drussrn a donné des traductions d'un gran~! ~ombre
d'Upanishads (1) et ele lexlesphilosophi~ues rmJ?~untésa l épopée
du Mahabarata (2\. Regnaud a pubhé, 11 y a déJa lon~temps, des
Éludes de philosophie indienne, oil il a classé d'une mam?re méth;-)
dique traduit et comroenté des fragments des Upamsha_ds 1 •
Enfin' Deussen et Oldenberg ont écrit sur le meme SUJet des
études extrememcnt précises et détaillées (4).
On sait que les lJpanisbads font partie du Véda. Le Véd~, ou
science sacrée, contient toutes les connaissances que doi:vent
osséder les pretres pour accomplir correctement le _sacr1fice,
~te central de la religion védique. II contient d?nc essenbelle_ment
trois recueils rituels : un recueil de vers a réc1ter, un recue1l des
hymnes a chanter, enfin une collection des formul~s a prono_n~er
pendant le sacrifice. Mais, a chacun de ces recueils, e~t adJ?m;
une sorte de manuel théologique, un Bra~ana1;11, ~m ensei~
la maniere de les utiliser. Ce manuel se ?1v~se lm-meme, en t1:°18
parties 1• la premiere contient des prescriptions et des regle~ ,
seconde une exégese mythologique du texte des Védas; enfm ~
troisieme est le V édanta, ou l'Upanishad ; elle est compos
de considérations théologiques sur l'essence des choses. De pl'::,
il y a, pour chacun des recueils du Véda, presqu~ autant e
ces manuels théologiques qu 'il y a d' u éc?les théologiques » dan&amp;
}'Inde ; chacune, en traitant le meme s~Jet, asa nuance pr~preÍ
L'Upanisbad est done un livre théolog1que, g~effé_ sur le ntue
véd•que ; mais il acquiert pe~ a pe_u m~e certame mdépendance
et finit par devenir un genre httéra1re (b).
. .
.
Quelle que soit la difficulté de dater les textes md1ens, 1~ est
du moins admis universellement que la spéc~lation . théologiqu:
des Upanishads, au me siecle de notre ere, éta1t depms longtemp
développée et fixée.
· hads
Le theme commun et assez monoton~ de tout~s les Upams.
c'est de faire connattre une certaine sc1ence qm assure a cel~1 q
la posséde une paix et un bon_heur indéf_ectibles; _Cette ~c1e:t
i)'est la connaissance de l'idenbté du mo1 a~e~ l etre uruve rae•
La disposition d'esprit qu'indique un pareil 1déal a été ca

!ª

ul

(1) Sechzi9 Upanishad's des Veda. Lcipzig, 1897.
(2) Vier philosophische Texte des Máhabaratam."
XXVIII e&amp;
(:3) Dans : Bibliothéque de l'École des llaules dudes, tomes "
XXXIV, 1876, 1878.
PI·¡
h" tome I partie 2.
O) Deussen. Allgemeine Ges~hichle der
. u osop ,e, der B~ddhismUI,
Olóenberg. Die Lehre der UpanL&amp;haden und d,e Anf4nge
GOLtinaen 1915.
.
· d
traducUOD
(5) J'l'em'prunt.e ces détails a Deussen, dansl'inlroduct1on esa
dce soixante Upanishads, p. 1-4.

259

térisée d'une maniere précise par Oldenberg (p. 39) : « Dans l'Inde,

dit-il, le senliment de la personnalité n'acquiert pas sa pleine
énergie ; d'autre part, on n'y reconnatt pas aux objets une
existence solide et bien assurée dans des limites précises. C'est que
la vie n'y est pas dominée par l'action qui se rapporte a la nature
individuelle et fixe d'objets résist.ants, et qui est forcée, pour
atteindre son but, d'en approfondir et d'en estimer les moindres
particularités. Ce qui domine, c'est l'impatience d'une intelligence
qui ne peut pas connattre assez vite l'unité, par la connaissance de
laquelle l'univers entier est connu ... L'reil se ferme aux apparences
et a leur détail coloré ; on cherche a saisir comment le courant
vital, unique en toutes cboses, sourd daos ses obscures profondeurs. ,,
La difficulté que l'on a a saisir cette doctrine provient done
non pas de sa complication systémalique, car elle est tres sommaire, et tienten un petit nombre de formules. Mais il est, difficile
a des esprits habitués a une représentation plastique et définie
de la réalilé de se mettre dans un état ou ces formules aient un
aens. Car, c'est précisément cette représentation définie des choses
qui esL un obstacle ala science, telle que la con~oivent les penseurs
de l'Inde. « Quoi que l'homme atteigne, dit une Upanishad, il
tend a le surmonter. II atteint le royaume de l'air ; il tend plus
haut. Il atteint le monde qui est au dela ; il tend plus haut. »
(Oldeoberg, p. 41.) La véritable science consiste done non pasa
classer les formes et a en saisir les rapports, mais, au contraire, a
dépasser toute forme finie.
Mais non pas a dépasser le moi. En effet, l'etre universel,
B~hman_, cette chose « invisible, qu'on ne peut toucher ni saisir,
qui ~st « mdescriptible ,,, est en meme temps l'etre u fondé dans la
certitude de son propre moi ,,. (Deussen, Sechszig Upan., p. 579.)
Nous touchons ici, semble-t-il, au trait absolument particulier
de la théorie des Indiens. L'etre universel, Brahman, est, avant
tout, sujet de connaissance, acte de connattre (Oldenberg, p.101 ),
et c'e~t pourquoi, d'une part, il n'est pas un objet proposé a la
conna1ss~nc;, a la maniere des objets limités, et d'autre part,
n~tre m01, 1 Atman, dans ce qu'il a d'essentiel et de plus profond,
lu1 est absolument identique.
. D'une part, il n'cst pas un objet de connaissance.« Tu ne peux,
dit une Upanishad, voir le voyant de la vue, entendre ce qui
e_ntend daos l'ame, comprendre ce qui comprend daos l'intelhgencc, connattre ce qui connatt daos la connaissance. ,, (Deussen,
Geschichte, p. 73).
Aussi cette science n'est pas affaire d'entendement et d'éru-

�L.\ PHILOSOPHIE DE PLOTJN

26()

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dition. La connaissance du Véda est insuffisante pour y
a111ener ; il y faut la méditation et les exercices ascétiques. L'identité du rol.Ji avec l'etre universel n'est pas une conclusion rationnelle obtenue par l'intelligence, mais une sorte d'intuition, due
ala pratique de la roéditation.
La philosophie des Upanishads, en effet, ne dépasse pas ~e
moi. C'est la son trait caractéristique. Seulement,elle a la cerbtude que ce moi est sans limites et qu'il est toutes choses. Elle
utilise deux concepts fondamentaux, celui de Brahman, l'etre
universel, le príncipe insondable de toutes les formes de la
réalité et celui d' Atman,qui est le príncipe en tantqu'il est dans
l'ame bumaine, le moi pur, indépendant de toutes les fonctioilB
particulieres de l'Ame, fonction nutritive ou fonction de connaissance par exemple. La these essentielle, c'est que Brabman est
identique a Atman, c'est-a-dire, comme le dit Deussen ( Geschichle, p. 37), que la force qui crée et conserve le mon~e es.t
identique a ce que nous trouvons en nous comme notre_ v!a1 mo1!
des que nous y faisons abstraction de toutes les actIVItés qw
se rapportent a des objets défmis.
La véritable difficulté de la doctrine des Upanishads est done
la mcme que je vous ai signalée chez Plotin. Elle consiste a rechercber en quel sens le moi, en se recueillant sur lui-meme, trouve
en lui le príncipe meme de l'univers. « Pour quiconque a connu,
vu et compris le moi, l'univers entier est connu. » (Deussen,
Geschichte, p. 40.)
D'une part, le moi ne trouve aucune limite a son etre et se
diff use dans les cboses. , Le moi est une trace de toute existence ;
car, par luí, on connatt toute existence ». "L'espace qui est. a
l'intérieur de mon cceur est aussi grand que l'espace du monde.
Tous deux, terre et ciel, sont inclus en lui ; le dieu du feu et.
du vent, le soleil et la lune. n (Cité par Oldenberg, p. 125.)
.
Ainsi natt peu a peu, d'une contemplation vague et mdéfirue,
qui n'est pas dirigée ni limitée par l'action, le sentime~t d'une
intériorité réciproque du moi et des cboses. Tout sentiment ~
dislinction entre sujet connaissant et objet connu s'efface. Le xnOI
est aussi bien l'univers que l'univers est le moi. D'une part ' le
moi qui pénetre tout, qui est plus grand que le ciel, c'est mon
moi ». D'autre part, lorsque l'etre universel, Brabman, dem~de
al'Ame voyageuse: « Qui es-tu ? n elle répond: «Ce que tu es, 1ele
suis. » (lbid., p. 125-126.)
En un sens, il est vrai, cet état est un état d'arrachement au
moi et a la personne. &lt;&lt; Ceux qui, en s'adonnant pure~ent a la
méditation, sont sans moi et sans conscience de leur m01, ceux-la

261

atteignen~ le monde supreme •, dit un texte du Mahabarata
l'épopée qui est postérieure aux Upanishads, mais qui doit etr;
antérieure au uie siecle de notre ere (Deussen, Vier philosophische
Tute, p. 993). Mais ce moi auquel on s'arrache c'est le moi de
la conscience limitée. En revanche, on a atteint Íe moi véritable
celui qui est tout et qui, par conséquent, est sans désir. « La form;
d'existence ou le désir est satisfait, ou l'on est sans désir » est
en meme temps celle « ou l'on désire le moi ». (Oldenberg,
p. 141.)
. I1 s'ensuit que la plus grande valeur est accordée aux états ou
la conscience personnelle diminue et s'efface. C'est alors seulement
que le moi se connatt dans ses profondeurs. On arrive au but en
particulier dans l'état de sommeil « ou l'on ne ressent aucun désir
ou l'on ne reve pas... , ou l'on ne sait ríen, ni des objets extérieurs'
ni de soi-meme ». (lbid., p. 140.)
'
L'etr~ uni~ersel n'est _done plus connu comme un objet, mais
comme 1dentique au m01. Le but est atteint au moment ou tout
intermédiaire a disparu. « S'il admet en lui un intermédiaire ou
une séparation si petite qu'elle soit entre lui comme sujet et
l' Atman comme objet, alors son trouble continue · c'est le trouble
de celui qui se _croitsage. » (Deussen, Sechszig U pa'nishads, p. 232.)
Cette connaISsance n'est done pas une connaissance ordinaire
puisque c'est celle du sujet meme de la connaissance et de l'acte'.
• La_ ou ~out est devenu son moi propre, comment pourrait-il
sentir, v01r, entendre etconnattre? Celui par lequel il connatt tout
com~ent pourrait-il le connattre ? Comment pourrait-il connattr;
ce qui connatt ? » « Tu ne peux pas voir ce qui voit dans la vue
enten~_re ce_qui entend dans l'ou'i~, comprendre ce qui comprend
dans l mtelhgence, connattre ce qm connatt dans la connaissance.
ll n'y a ríen en dehors de lui pour le voir, le comprendre et le
connattre. n (Deussen, Geschichle, p. 73-74.) L'Atman n'est done
p~s un objet de science. Cette identification est au-dessus de la
ac1enc~. « Qu~conque ne le connatt pas,le connatt; inconnu par le
c~nna1ssant,_1l est con_nu parlenon-connaissant. Il n'est pas atteint
ru par des d1scours ru par la pensée, ni par l'reil. On dit : il est.
Con:i~e~t ~erait:il s~s_i autrement que par ce mot? »(lbid., 77.)
Si J a1 bien fa1t sa1s1r la genese de cet état on voit comment
cette abs~raction la plus vide est en meme te~ps la connaissance
la_ plus riche et la plus pleine, qui donne a l'~me la certitude
trio~phante d'etre le tout, et d'avoir vaincu la mort elle-meme.
• ~u1c~nque connatt l' Atman,quiconque a su: je suis l'Atman,
qu a-t-11 a chercher de plus, et comment souffrirait-il en son
corps ? Quiconque a trouvé l' Atman, quiconque s' est éveillé a lui,

�262

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eelui-la est le créatcur de tout ; car l' Atman crée tout. Le monde
tui appartient ; car il cst lui-meme le monde. »
Il est facile de voir par quels traits précis cette spéculation
s'oppose a l'idéal hellénique et judéo-chrétien. D'abord, contrairement a la philosophie grecque, elle ne contient aucune tentative d'explication rationnelle des choses; leBrahman et l' Atman
ne sont pas des forces dcstinées a expliquer les choses, mais des
etres en lesquels ces choses se résorbent. Comme le dit un lexte
du Mahabarala, Brahman est le «non développé». Ce qui correspondra a l'explication rationnelle, c'est, tout au plus, une théorie
de l'émanation, que M. Oldenberg signale a l'état de ten&lt;lance
dans la philosophie des Upanishads (p. 127). Les choses ne seront
que le développement et l'épanouissement des forces unies dans
l'etre universel. Le dynamisme, l'idée du développement d'une
meme vie est bien loin de l'ordre rationnel des formes recherché
par les philosophes grecs.
En second lieu, la connaissance de soi n'a, dans cette philosophic, aucun caractere moral. La concentration de l'amc. sur
elle-meme, nous dit un texte du Mahabarata, « est plus importante que tous les autres devoirs ; elle est le devoir supreme. •
(Deussen, Vier philosophische Texle, p. 392). C'est proclamer
nettement que la vie religieuse est extérieure et supérieurc a la
vie morale ordinaire, loin d'en etre la substance. Aussi l'unité
de tous les etres ressentie par l'intuition n'a ríen d'une union
morale, comme l'a fait remarquer Oldenberg (p. 143). Que l'on
songe combien cet idéal est différent du monde stoicien, dana
Jeque! des etres moraux, qui sont aussi substantiellement les
memes, sont unis par des liens juridiques comme des citoyens
faisant partie d'une meme cité.
En troisieme lieu, enfin, Brahman, identique a l'Atman, quoiqu'il soit en un sens un moi, un sujct de connaissance, n'a pourtant rien d'une personne morale, parce que, en l'isolant completement de la nature et de tout ce qui n'est pas lui, on a supprimé
toutes les relations qui font la personne morale. « La création, nou!
\!st-il dit, est l'etre meme de Dieu. Que peut-il souhaiter, cehn
qui a tout ?» (Deussen, SechszigUpan., p.579).Dans la complete
. solitude de son etre, il n'a aucune relation avec les autres etres.
L'ascete hindou n'est pas a son égard dans l'attitude confían~
d'un fidele. 11 essaye seulement de supprimer tous les voiles qlll
le séparent de lui.
·

• •
Or, meme avant Plotin, nous avons des indices qu'il y avait.

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

chez quelques-uns, dans le monde grec, un sentiment plus ou
moins vague de cette originalité de la pensée indienne.
Comme l'a fait remarquer M. Regnaud, cette formule d'une
Upanishad : « Celui-la obtient tout ce qu'il souhaite qui, l'ayant
cherché, acquiert la notion de l' Atman ll, équivaut au précepte
yvw8i r_¡air:h. « :\1ais l'identité n'est qu'apparente... Les Grecs,
en prenant pour base de leurs études la connaissance de l'homme,
donnaient un but positif a leurs investigations ; tandis que les
Indiens n'avaient en vue que la notion d'un etre mystique (1). »
Or, nous trouvons, sur le meme suj et, une anecdote racontée par
Aristoxene de Tarente, un contemporain d' Aristote, et qui a
exactement la meme portée (2). « Socrate, raconte-t-il, rencontra
a Athenes un Indien qui lui demanda quelle philosophie il pratiquait ; Socrate luí ayant dit que ses recherches portaien_t sur
la vie humaine, il se mit a rire et dit que l'on ne pouva1t pas
contempler les choses humaines; si l'on ignorait les choses
divines.»
Si fausse que soit l'anecdote, elle indique le seos tres net des
différences que j'ai mentionnées. Mais voici un texte plus probant
tiré de la Vie d'Apollonius par Philostrate.Apollonius rencontre
un jour des sages hindous qu'il pense embarrasser en leur
demandant s'ils se connaissaient eux-memes. I1 estimait, comme
tous les Grecs, dit Philostrate, que la connaissance de soi était
la plus difficile a acquérir. Les Hindous répondirent : « Si nous
connaissons to utes choses, e' est que nous nous connaissons d'abord
nous-memes ·1 et nous ne serions nullement arrivés a la sagesse, si
nous ne nous étions d'abord connus nous-memes. » Apollonius
leur répliqua en leur demandant qui ils croyaient etre. « Des
Dieux », répondirent-ils. « Et pourquoi '1 » demanda-t-il. u Parce
que nous sommes des hommes de bien (3). »
Ainsi l'on retrouve dans la bouche de ces Hindous de fantaisie
la doctrine de l'identité du moi avec l'etre universel et avec Dieu,
la connaissance de soi science de sa propre divinité, si distincte
de la connaissance de' soi telle que l'entendaient les moralistes
grecs, c·est-a-dire des theses caractéristiques de la philosophie
plotinienne .
(d suivre.)

(l) Bibliol/1tqut dtl'École des Haules Éludes, tome XXVIII, p. 212..

(2) Dans Aristocles, néoplatonicien du 11• sieclc oc notrc ere, cité par
Eusebe, Préparalion évangélique, XI, 3, 28.
(3) Vie d' Apollonius, III, 18.

�1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTEVE,
Professeur

a l'Uniuersité de Nancy.

266

Or, quand on cherche quelles traces cette nature a laissées
dans son reuvre, c'est a peine si on en trouve. De son séjour en
Bretagne, on dirait qu'il ne lui est resté aucun souvenir. 11 a
gouté cependant le charme mélancolique ou sauvage de la terre
bretonne. Certaines lettres de sa jeunesse le prouvent ; j'ai déja
eu l'occasion d'en extraire un joli passage sur la vallée de la
Rance vue a l'automne des remparts de Dinan. Mais, de ces
impressions, rien n'est passé dans ses essais poétiques de cette
époque. Une piece, datée d'octobre 1838, semble au prernier
moment devoir quelque chose aux «marines» que le jeune hornme
a pu contempler pendant ses courses d'aoO.t et de septembre,
et particulierement au spectacle des marées del'équinoxe:
O tempete, ó beauté, nature échevelée,
Océan, vieux lion, crinier_e soulevée,
Qui croises ton regard avec l'éclair des cieux...

VI
Leconte de Lisie et. la Nature.

Leconte de Lisie a passé en France plus de soixante années de
sa vie. De trois a dix ans, il a habité, avec sa famille, la ville de
Nantes. Les premiers paysages qui se sont peints dans ses yeux
d'enfant et dont il a pu garder quelque chose de mieux qu'une
impression confuse, ce sont les riantes campagnes de la vallée
de la Loire, les vastes prairies que bornent des coteaux mollement
abaissés, que baigne un grand fleuve largement épandu dans
son lit doré, étreignant, de ses bras ou se reflete un ciel d'un bleu
adouci, des tles verdoyantes. A dix ans, il est retourné a Bourbon ;
mais, vers dix-neuf ans, il est revenu en Europe. 11 a séjourné
en Bretagne. 11 n'a pas seulement vécu dans les villes, a Rennes
ou a Dinan ; il a parcouru le pays a pied, a plusieurs reprises,
une fois au moins en compagnie de peintres, de gens _qui étaient
venus pour voir et qui savaient voir. II a erré, nous dit-on, au
clair de !une sur la lande de Carnac ; il a failli s'enliser dans les
greves du Mont-Saint-Michel; il a vu la grande houle de l'Atlantique déferler sur les rochers du Raz ou de Penmarch. Plus tard,
pendant une résidence ininterrompue de cinquante années dans
la capitale, il a du avoir maintes occasions de visiter les sites
aimables et délicats de l'lle-de-France ; et si, pour bien des
raisons, il n'a pas été un grand voyageur, il n'a pas été non plu~,
j'imagine, au cours d'un demi-siecle, sans étendre ses pérégnnations, ou ses villégiatures, ou ses promenades a d'autres
régions de notre pays. 11 semble qu'il ait été a meme, autant au
moins que tel ou tel de nos grands poetes, que Victor Hugo ou
qu' Alfred de Vigny, de connaltre la nature frarn;aisc.

Mais on s'aper&lt;;¡oit, sans aller plus loin, que cette image ne s'est

a son esprit qu'a travers une piéce bien connue des
Feuilles d'Aulomne. Si l'on veut, dans sa poésie, découvrir a
toute force quelque vision personnelle des cotes de Bretagne et
de l'Océan furieux qui les bat, il faut les aller chercher dans ses
poemes celtiques. Quand il décrit le chateau-fort du Jarle de
Kemper, rnanifestement il se souvient de la baie des Trépassés :
otlerte

Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver,
La tour du vieux Komor dressait sa masse haute,
Telle qu'un cormoran qui regarde la roer.
Un grondement immense enveloppait la cote.
Sur les flots palpitaient, blemes, de toutes parts,
Les Ames des noyés qui moururent en faute.

Dans Le Massacre de Mona revient, a plusieurs reprises, comme
un accompagnement lugubre, une sorte de basse continue qui,
par instants, domine et interrompt le récitatif du Barde, le
tumulte du vent et des flots déchatnés autour de l'tle ou sont
assemblés les derniers descendants de la race des Purs :
L'Esprit rauque du vent, au falte noir des roes,
Tournoyait et souffiait dans ses comes d'aurochs;
Et c'était un fracas si vaste et si sauvase,
Que la roer s'en taisait tout le long du rivage...
L'Esprit du vent souffiait dans ses clairons de fer,
En aspergeant le ciel des baves de la mer...
Et la lourde nuée en montagne de brume
u-oula vers l'Occident qu'un morne éclair allume.
La roer, lasse d'elJorts, comme pour s'assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir...

�266

RBVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Ailleurs, Leconte de Lisie a évoqué en quelques traits rapides
des paysages qui,a une autre époque de sa vie, s'étaient gravés
dans sa mémoire. Ici, c'est un grand pare royal, Saint-Cloud ou
Versailles, détachant les masses noires de ses ormes rentenaires sur un ciel d'automne ensanglanté par le soleil couchant:
La feuiJle en t.ourbillon~ s'rnvole par leg nueg,
Et l'on voit osciller dans un fleuve vcrmeil,
Aux approches du soir inclinés au ~ommeil,
De grands nids teints de pourprc au bout des branches nues.

La, ce sont les taillis de :'lfeudon et de ~Iontmorency, oi.I, le long
des sentiers moussus, de belles promeneuses cueillent les violettes
et défleurissent les églantiers; oi.I, les soirs d'été, des amoureux,
« les doigts rougis du sang des mures », se penchent sur un étang
solitaire pour voir se refléter dans l'eau noire
Le trésor ruisselant des perles de la nuit.

La matinée de printemps que nous décrit la piéce intitulée
Juin, avec son u frais soleil » et son « odeur d'herbe verte et
mouillée », a bien le charme d'un matin de France, et les « breufs
blancs II que Midi nous montre
Bavant avec lenteur sur leurs Ianons épais,

ont tout l'air d'avoir élé vus dans quelque paturage du Berry
ou du Bourbonnais. Mais, ces exceptions une fois faites, il n'y a
rien dans l'reuvre descriptive de Leconte de Lisie qui vienne
proprement de chez nous. La nature qu'il a connue, qu'il a aimée,
qu'il a dépeinte, c'est la nature de son pays natal, celle au milicu
de laquelle il a passé les années décisives de l'adolescence. C'est
la nature de l'tle Bourbon, « cette ardente, féconde et magnifique nature qui, - comme il disait lui-meme, - ne s'oublie pas ••
ou, pour parler plus largement, e' est la nature tropicale qui a
fait de luí un paysagiste, qui a fait de lui un animalier, qui a déterminé enfin sa conception personnelle desrapports de l'homme
avec la puissance mystérieuse qui se manifeste a nous par la
beauté de l'univers.

..
Bourbon, nous !e savons déja, demeura dans la mémoire de
Leconte de Lisie comme une sorte de paradis terrestre, &lt;&lt; un beau
pays tout rempli de fleurs, de lumiére et d'azur ». Ce n'est pas que

L'CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

267

l'tle n'eut ses aspects désolés et sauvages : sommets couverts
de neiges éternelles, ravines encombrées de rochers gigantesques,
mornes dévastés par les laves, savanes brulées par le soleil. Ce
séjour enchanteur était ravagé de temps a autre par un de ces
épouvantables cataclysmes dont les habitants des régions tempérées ont peine a se faire une idée. Quelques stances, parmi les plus
sombres que le poete ait écrites, évoquent le souvenir, persistant
a pres de longues années, d'un raz de marée dont il avait dO, la-has,
etre le témoin :
Le vent hurleur rompait en convulsives ma~ses
Et sur les pies aigus éventrait les ténebres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglcments runebres.
Semblable a quelque monstre énorme, épileptiquo,
Dont le poil se hórisse et dont la bave fume,
·
La montagne, debout daos le ciel frénétique,
Geignait al?reusement, le ventre blanc d'écume.

Mais·ces specLacles lugubres ne sont pas ceu~ sur lesquels il aimait a arreter sa pensée. Lorsque, dans son quatrieme, sur la cour,
rue Cassette, ou dans son modeste cinquiéme du boulevard des
Invalides, il fermait les yeux aux réalités médiocres de sa vie
quotidienne et laissait se lever en lui les images du passé, ce qu'il
revoyait, c'étaient les paysages éclatants qui avaient ébloui sa
jeunesse : l'aube dardant ses fleches q'or sur la mer sereine, la
montagn.e nageant dans l'air avec ses verts coteaux, ses eones
d'azur et ses forets mouvantes,
Et l'lle rougissante et lasse du sommeil,
Chantant et souriant aux bais&lt;'rs du solcil ;

ou bien la lumiére s'éveillant a l'orient du monde, s'épanouissant
en gerbes de flammes, inondant l'espace, bleuissant le ciel et la
mer et teignant de rose le Piton des Neiges, le seigneur géant des
grandes eaux, le vieux pie
Qui dresse, dédaignl'ux du fardl'au dt'S années,
Hors du gouffre natal ses parob décharnéc,.

'.\lais, de ces sites merveilleux, ceux qu'il évoquait, le plus volontiers, c'étaicnt, comme il est naturcl, les sitos parmi lesquels son
adolescence s'était déroulée : lrs deux ra,ines, la ravine du
Bernica et la ravine de Saint-Gillcs, qui bornaient de part et
d'autre le domaine familia!, et, au versant des collines, sous son
toil aux u bardeaux roux jaspés de mousses d'or », au pied de

�268

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCBS

la foret, parmi les plantations verdoyantes, l'habitation paternelle.

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE LISLE

269

Mettez-les a part, et ce paysage des bords du Gange pourra
passer pour un paysage de la Réunion :

So':'s. les lilas géants oü vibrent les abeillcs,
Vo1c1 le vert coteau, la tranquille maison
Les ir~appes de letchis et les mangues vermeilies,
Et 1 01seau bleu dans le mats en tJoraison ;
Aux pentes des pitons, parmi les cannes grelcs
Dont la peau d'ambre mQr s'ouvre au jus attiédi
Le. v?I ~if et strident des roses sauterelles '
Qui s en1vrent de la lumiere de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries
Versant ~u baut des roes leur neige en éventail ;
El la br1se embaumée autour des sucreries
Et le fourmillement des Hindous au travail';
Le café rouge, par monceaux sur !'aire seche
Dans les morliers massifs le'son des calaous'
Les grands parents assis sous la varangue fratche
El les rires d'enfants il l'ombre des bambous... '

Cette description_ est ~leine de fratcheur et de vie. Celles, qu'l
mon grand regret Je do1s renoncer a citer du Bernica et de fa
~avine ~e Sa!~t-Gi~les,donnenta un p'us h;utdegré encore cette
1mpress1on d mépu1sable fécondité, de luxuriance de la végétation
et de pullulement des etres, qu'avait laissée sur l'imagination
de L:conte ~e Lisie la nature de son pays. Toutes, elles ofTrent
la meme vanété, la meme franchise, la meme vivacité de couleurs:
vert, bleu, rose, rouge, ambre et or. 11 n'y a pas de place ici pour
le~ tons neutres, pour les colorations ternes, pour les demitemt~s, pou~ les bruns, les -~s ou les noirs. Toutes baignent dans
la meme é tmce!ante lum1ere, la grande lu~ere de midi qui,
tombant d 1 un ciel sans nuagcs, embrase l'a1r et la terre avive
les nuances, sup~rime les ombres, vibre S.).lr les pierres, r~bondit
sur les eaux et la1sse le spectateur dans l'éblouissement. Mouvcment, couleur, lumiere, c'est de ces trois éléments essentiels
qu'est faite I_a beau~é inaltérable du « paysage intérieur » que
Leconte ~e Lisie ava1t apporté avec lui sou~ notre ciel changeant,
aux sourires trop souvent brouillés de vapeur ou trempés de
larmes ¡ et c'est d'eux aussi que sont composés la plupart des
paysages qu'il ne s'cst jamais lassé d'imaginer.
,
C'est eux qu'on retrouve, sans en etre é onné dans ses tableaux
de l'Inde. Entre la nature de Bourbon et la 'nature de Ceylan
ou du Bengale, la parenté est évidente. Meme bouillonnement
de vie, meme éclat des couleurs, meme intensité lumineuse meme
végétation, meme flore. 11 n'y a en plus que les serpents 'et les
fauves : heureusement pour elle, Bourbon n'en possede pas.

Sur les bambous prochains, accablés de sommeil
Les oiseaux au bec d'or luisaient en plein soleil '
Sans dnigner secouer, commc des étincelles '
Les mouchrs qui monlaient la pourpre de letirs ailes.
Rev~tu d'un poi! rudc et noir, le roí des Ours
Au ~rondement sauvage, irritable toujour,, '
Alla1t, se nourrissant de miel et ue bananes.
Les singes oscillaient, ijuspendus aux lianes.
Tapi dans l'herbe humide, et sous soi replié,
Le tigre au ventre blanc, au souple dos rayé,
Dormait ; et, par endroits, le long des verles tl&lt;'s,
Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.

Si vous poursuiviez, vous verriez des fleurs de pourpre et des lys
d'argent, autour desquels vibrent les abeilles, des jujubiers
balanc~s par le vent, des étangs bleus ou voguent les cygnes,
des bo1s ou chantent les bengalis ; et, au-dessus des vallées, des
forets, des collines; tout comme la-has le vieux Piton des Neiges
l'immense Kailac.;a dresse son front éblouissant. Vrairoent, pou;
décrire ces contrées merveilleuses, Leconte de Lisie n'aurait pas
eu besoin de consulter le Ramayana ou le Bhágavala-Purána ;
il n'avait qu'a se rappeler les paysages de son tle chérie, ses
savanes, ses bois et ses montagnes, et qu'a les reproduire en les
agrémentant des botes miaulants, grondants ou rampants qui
devaient donner a ceux de l'lnde leur caractérc original.
11 devait se sentir un peu plus embarrassé, quand il s'agissait
de peindre les siles de la Grece qui servent de cadre a la plupart
des P()emes AntiquPs. 11 n'avait pas visité l'Hellade. 11 ne la
connaissait que par les récits des voyageurs; il s'en faisait surtouL
une idée a travers ses .poetes. Aussi ne faut-il pas s'attendre a en
trouver dans son reuvre des descriptions réalistes et personnelles.
La nature grecque, telle qu'il nous la représente, est une nalure
simplifiée et stylisée. Le paysage est réduit a quelques traits
caractéristiques: le ciel radieux, d'ou
L' Archer rrsplendi~~ant dardo ses belles fleches

jusqu'au fond des sources, a travers le feuillage des bois ¡ la mer
déroll:la~L ses volutes d'azur le long des plages, ou palie comme
un ID1roir et brillante de lumiére; des forets ou errent des animaux
sauvages, des cerfs bondissants, des biches craintives, des renards
et des sangliers, et, chose plus surprenante, des lions ; pour
fixer la latitude, quelques noms d'arbres ou de plantes, glanés
dans les auteurs anciens : pin, olivier, yeuse, téréhinthe, cytise,

�270

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

hyacinthe, rnélisse et thym ; et, répandu sur tout cela, un air
de fratcheur et de nouveauté, le charme d'une nature pour ainsi
dire encore jeune et vierge :
Une eau vive étincelle en la for~t muelle,
Dérobée aux ardeurs du jour ;
Et le rosean s'y ploie, et fleurissent autour
L'hyacinthe et la violette.
Ni les chevres paissant les cytises amers
.
Aux pentes des proches collines,
N1 les pasteurs chantant sur les fhites divines
N'ont troublé la source aux flots clairs.
Les noirs cMnes, nimés des abeilles fideles,
En ce beau lieu versent la paix,
Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais,
Ont ployé leurs cols sous leurs ailes ...

De cette nature un peu conventionnelle, Leconte de Lisie
nous montre tour a tour deux aspects sensiblement différents
suivant l,~ lieu
il p~a.ce la scene et les. auteurs dont il s'inspire:
selon qu Il se fa1t S1c1hen avec Théocnte, ou Dorien avec les
mattres du lyrisme choral. Voici en douze vers un quadro qui
évoque une nature aimable, riante, humanisée, faite a notre
mesure et pour notre pJaisir; c'est la contrée bucolique par
excellence, la Sicile agreste et maritime :

º?

Des chevres !}il et la, le long des verts arbustes
Se dressent pour atteindre au bour0 eon nourri~ler
Et deux boucs au poi! ras, dans
élan guerrier '
En se heurtant du front courbentleurs cols robus'tes.

u::

Par dela les blés mOrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux 011 croit le térébinthe
Semblable au clair métal de la riche Korinthe '
Au loin la mer tranquille étincelle au soleil. '
Mais sur le thym sauvage et l'épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau.
Le reflet lumineux qui rejaillit de l'eau
Jette un fam·e rayon sur son épaule lisse...

C'est cette campagne que traverse Kléarista a l'heure ou l'aube ·
divine baigne l'horizon clair, _tandis que les me~les siffient, que les
alouettes·montent dans le ciel, que les lievres bondissent du
creux: des ~illons,. pour aller rejoindre le berger de l'Hybla qui
la vo1t vemr a lm, dans le brouillard du matin comme la forme
de son reve. Mais d'autres tableaux nous rével;nt une nature de
p~oportions pl':1s vastes, une nature majestueuse et magnifique,
d1vme! pourra1t-on dire, ou l'ceil ne pergoit que les teintes élémenta1res, les grandes lignes des choses, le jeu des forces perma-

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

271

nentes qui entretiennent la vie du monde, et transmet a l'ame
des visions qui prennent d'elles-memes un caractere religicux :
Hélios, désertan t la campagne infinie,
S'incline plein de gloire aux plaincs d'Haimonil' ·
Sa pourpre flotte encor sur la cime des mont~. '
Le grand fleuve Océan apaise ses poumons
Et l'invincible Nuit, de silence chargée,
'
Déjil d'un voile épais couvre les flots d' Aigée...

7

i~ ~·u'¡t ·t·o~i:i~'á¿s ~ie·~;; ·1~ 'i&gt;éúei~·é~~;~~-

Aux lueurs d'Hékata projette au loin sa forme ·
Et sur la cime al tiere 011 dorment les for~ts '
Les astres immortels dardent lcurs divins traits.

Mais, que ces paysagcs appartiennent a la nature bucolique
ou ala nature mythique, qu'ils soient riants ou séveres, grandioses
ou familiers, tous, ils ont ce trait commun qu'ils sont baignés de
l~mie~e, de cette lumiere des cieux que savoure en paix le berger
d Agr1gente, que contemple avec extase le vieux centaure
Khiron,
O vous, plaines d'Hellas I o montagnes sacrées
De la Terre au grand sein. mamelles éthérées i
O pourpre des couchants I o splendeur des matins l...

de cettc lumiere dont l'éternel été de Bourbon a imbibé les yeux
du poete, qu'il a pour ainsi dire absorbée et concentrée en lui
et qu'il projette, avec un éclat presque brutal, sur nos cieu~
souvent voilés, sur nos campagnes aux tons doux, sur nos horizons noyés de brumes mauves ou de vapeurs bleuatres :
Midi, roi des étés, évandu sur la plaine,
Tombe en nappes d argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait L'air flamboie et brílle sans haleine,
La terre est assoupie en sa robe de feu.

De telles journées, qui sont rares dans notre climat. donnaient
au créole exilé et nostalgique l'illusion du pays natal. II oubliait,
pour un instant, le « ciel mélancolique ii sous lequel la destinée
l'avait condamné a vivre, &lt;( l' a vare soleil » qui, désormais, éclairait
ses jours ; il se croyait revenu « au bord des mers dorées », dans
l'éden d'ou il était exclu. Mais on comprend aussi que, dans
~es brouillards et les boues de Paris, par les courtes et noires
Journées d'hiver, il se soit tourné passionnément vers les lumin~uses contrées dont le mirage éblouissait son imagination, vers
la Grece, vers l'Orient, et on s'explique la part presque exclusive
qu'il a faite dans ses vers aux tableaux de cette nature lointaine
qui était vraiment pour lui la nature.

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

..
Leconte de Lisle est un de nos grands paysagistes. C'est aussi
un de nos meilleurs animaliers, le Barye ou le Frémiet de la poésie
francaise. On rencontre, en parcourant son reuvre, sous le couvert
des bois, dans les fourrés des jungles, sur les sables du désert ou
sous les vagues de l'océan, les plus beaux et les plus redoutables
échantillons de la faune sauvage. Il a visiblement pour les
carnassiers de la terre, de la mer et de l'air, pour les chasseurs
aux sens aigus, aux muscles d'acier, aux gestes prompts et surs,
une prédilection innée, que développerent les grands voyages
accomplis dans sa jeunesse de Bourbon a Nantes et de Nantes a
Bourbon. Avant de quitter son ile en 1837, il est probable qu'il
n'avait jamais rencontré de fauves ailleurs que dans les livres
a images. La premiere fois qu'il en vit, en chair et en os, il en fut
subjugué. On se rappelle, au Cap, avec quelle admiration il
suivait a travers les barreaux d'une cage, le~ ébats « effrayants et
sublimes ,, d'un couple de jeunes lions, avec quelle volupté il
écoutait leurs rugissements. Faisant escale a Saint.-Louis du
Sénégal, il visita, nous dit-on, les dépendances d'une maison qui
faisait le commerce des animaux féroces. De grands ours velus
étaient parqués dans un cirque immense ; leur nourriture était
déposée dans de hautes cages. Le poete, jusque dans sa vieillesse,
aimait a raconter « de quel bond nerveux, de quelle souplesse
de chat s'enlevaient les lourdes betes » ; il avait, paratt-il, pour
peindre leur élan, un geste a luí. Il eut l'occasion, pendant ses
interminables traversées, de suivre bien des fois, dans le ciel, le
vol des grands oiseaux de mer, dans le sillage du navire, quand on
arrivait aux parages de l'équateur, les évolutions des requins, «des
horribles beles avec leurs gros yeux ronds». Le divertissement traditionnel, c'était de regarder les matelots pecher,un de ces monstres
ala ligne, le haler tout vif sur le pont, et le dépecer a coups de
hache, en dépit de ses terribles coups de queue. Une fois fixé
en France, il ne vit plus guere, en fait d'animaux féroces, que ceux
du Jardin des Plantes, ou ses promenades le conduisaient assez
souvent : par exemple, ce vieux lion, qu'il nous peint allant et
venant dans sa cage « comme un damné qui rode dans l'enfer», et
« heurtant les deux cloisons avec sa tete rude ». Mais son imagination en rencontra d'autres dans les récits des voyageurs. Je le
soup~nne d'avoir été un lecteur assidu du Tour du Monde,
qui commen~a de paraitre, comme on sait, en 1860. Des obs~rvations qu'il avait faites d 'un reil amusé et attentif, des détatls

273

précis qu'il avait retenus de ses lect~res, il composa cette « galerie
zoologique » - Je mot est de Loms Ménard - don~ aucun de
nos poetes, ni avant lui, ni a~re~, ne nous a olTert l'éqm~alent.
Cette galerie est peuplée d ammaux nombreux et var1és, appartenant a tous les ordres : quadrupedes, oiscaux, reptiles ~t poissons. Mais. de meme que la nature, pour Leconte de L~sle, e~t
toujours la nature de l'Extreme-~rient, les animaux qu'il ~~crit
appartiennent a peu pres exclus1vement a la faune des reg1ons
tropicales. La faune europé~nne ne_l'intéress? pas. Elle n'est pas
assez féroce ason gout. Il lm est arrivé une fo1s ou deux de mettre
en scene un fauve de nos contrées, ours de Finlande, ou loup
de Hartz. Mais ses héros préférés, ce sont les Iions et l~s éléphants
de l' Afrique les chiens sauvages du Cap, la panthere de Java,
le tigre du Bengale, le condor des Andes, le _Pytho~ de l'Inde ou
l'aboma des Antilles. Avec quelle complaisance 11 les replac_e
t.out d'abord dans le cadre approprié ! C'est ~ur les bords d_u NII
blanc dans la plaine rugueuse du Sennaar, JOnchée de pierr~s
rouss;s sous un ciel de cuivre ou passe un vol de vautours, tand1s
que s'épaissit une nuit pleine de bruits étranges et d'acres senteurs,
ou bien encore, c'est au fond d'un ravin semé de blocs e~tassés,
de flaques d'eau luisantes, dans un décor apo?alypt1~ue et
lunaire, que nous apparatt le roi du désert. Et_le ro1 de la Jungle,
lui, c'est dans le fouillis d'herbes hautes ou ghssent les serpe~~s,
oiJ vibrent les cantharides, que nous le voyons, le ventre en l a1r,
dormir son sommeil de gros chat fatigué et repu. Autour du
troupeau d'éléphants dont nous suivons la marche pesan~e, le
sable rouge s'étend comme une roer sans limites, dans une sohtude
que ne trouble aucun passage d'oiseau ni de quadrupede, s?us
l'immense soleil qui brule l'espace enflammé. Du haut de son aire,
l'aigle, avec son reil pergant, voit galoper dans la steppe mongol~,
atravers l'herbe jaune et drue, la horde d'étalons a la~uelle 11
s'attaquera tout a l'heure ; et le ciel magnifiq~e d'une nmt dorée
des tropiques réfléchit a l'infini ~es con~tell~hons flamboyantes
sur les grandes vagues oú le requm se la1sse mdole~me~t berce~.
C'est seulement lorsque la scene est prete que le poete y mtrodmt
le bel animal pour lequel a été disposé ce décor.
Il ne s'attarde pas a nous donner son signalement en détail.
En trois ou quatre traits, - t_rois ou qu~tre coups de crayon, ou
trois ou quatre touches de pmceau, - il le dres~e ?evant no_us,
avec sa forme, sa couleur, son attitude caractéristique. Le hon
vient au seuil de son antre,
Arquant ses souples reins fatigués du repos,
Et sa criniere jaune éparse sur le dos,

20

�274

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour humer l'air du soir ; ou bien, il marche dans la nuit, le col
droit, l'ceil au guet, flairant les senteurs qui montent a lui des
ténébres. La panthére noire qui, a. l'aube, regagne son glte,
ondule d'arbre en arbre dans sa robe de velours ; elle glisse en
silence sous les hautes fougéres, s'enfonce et disparait entre les
troncs moussus.
Les é!éphants rugueux, voyageurs lents et rudes,

traversent le désert dans un nuage de poussiére monté des dunes
de sable qui croulent sous leurs pieds; l'oreille en éventail, l'reil
clos, la trompe entre les dents, ils suivent sans jamais dévier de
la Iigne, le vieux chef qui les conduit :
Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine,
Sa téte est comme un roe, et l'arc de son échine
Se vofite puissamment a ses moindres efforts.

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

275

rayées, mouchetées, tachetées, ces plumes épaisses ou ces écailles
aux reflets métalliques. 11 ne voit pas dans les animaux, comme
l'eOt fait un disciple de Descartes, des automates compliqués
marchant par roues ei par ressorts. 11 n'en fait pas non plus,
comme un fabuliste, de simples prete-noms des qualités et des
défauts de l'humanité. JI ne leur attribue pas a eux-memes,
comme Buffon dans son H isloire nalurelle, des vertus et des vices
semblables aux no tres : la noblesse, la clémence et la magnanimité au lion ; au tigre, la bassesse, la cruauté et la férocité.
Il ne le'ur prete pas non plus, comme Kipling, rles propos pleins
de profondeur et une sagesse merveilleuse. Il les prend tels qu'ils
sont et pour ce qu'ils sont, des etres soumis a la tyrannie de trois
ou quatre instincts élémentaires, poussés irrésistiblement a
l'acte par les. images que déroule sous leur era.ne plat, dans leur
cerveau aux circonvolutions grossiéres, e&lt; le songe intérieur qu'ils
n'achévent jamais ,&gt;. Dans la tete d'un ruminant, ce songe intérieur n'évoque que des visions paisibles, de vast s paturages ou
l'on enfonce jusqu'au ventre, d 'innombrables troupeaux paissant
al'ombre des arbres, au bord des eaux. Dans celle d'un grand
fauve, ce sont d'autres scénes. Le jaguar, allongé sur une roche
plate, lustrant sa patte d 'un coup de langue et clignant ses yeux
d'or hébétés de sommeil, n'a point !'ame bucolique:
0

Troublé dans son sornmeil par les vagues rumeurs du jour,
l'aboma hausse sa spirale vers le soleil; il raidit le col aux rnuscles
puissants qui souiient sa tete squameuse, fouette l'eau de sa queue
et se dresse,
Armur·é de topaze et casqué d'émeraude
Comme une idole antique immobile en ses nceuds.

Le vent du large a beau beugler, rugir, siffier, raler, miauler,
pulvériser l'eau bleme et déchiqueter les nuées, }'albatros,
volant contre la rafale, l'ceil au loin, ses ailes de fer rigidement
tendues,
Vient, passe et disparatt majestueusement ;

et plus haut que le plus haut sommet des Cor~illi~res, ~ans _les
régions ou l'aigle n'ose pas monter, ou le vent lm-meme n atteint
pas, le condor, poussant un cri rauque, s'enléve en fouettant
la neige,
Et loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
II dort dans !'air glacé, les ailes toutes grandes.

Ces belles créatures, que le poéte contemple d'un ceil d'artiste,
il n'a pas voulu seulement nous en montrer les forme.'! élégantes,
sinueuses ou massives.'Ils'est efforcé de pénétrer jusqu'aux ames
rudimentaires qu'enveloppent ces peaux rudes, ces fourrures

11 réve qu'au milieu des plantations vertes,
11 entonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Le poéte n'en est ni surpris ni choqué. L'aigle qui fond sur un
liévre, dans la plaine, la panthére qui déchire un cerf, le requin
~i happe de ses machoires de fer tou te proie qui passe asa porté e,
~w paraissent accomplir leur fonction propre, celle pour laqqel!e
lis ont été faits, comme le bceuf pour brouter l'herbe ou l'abeille
pour butiner de fleur en fleur. S'ils tuent, s'ils dépécent, s'ils
dévorent, ce n'est pas a eux qu'il faut s'en prendre, c'e¡;;t a la
nature qui n'entretient la vie - la vie des hommes aussi bien
que celle des animaux - que par des massacres perpétuels.
La faim sacrée est un long meurtre légitime,
Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissanls,
Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, OMort, sont toús deux innocents.

N'y a-t-il pas cependant, pour animer ces créatures féroces ou
gr~ssiéres, d'autre impulsion que le retour périodique des instincts
qui les poussent a se conserver et a se reproduire ? N'y a-t-il

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

276

REVUE DES COURS ET CONFÉI\ENCES

pas, dans leurs cceurs comme dans les n6tres, place pour des
affections et des passions, pour l'amour et la haine? Le roi du
Hartz, le loup au poi) rude que le poete nous montre, par une
nuit glacée d'hiver, assis sur ses jarrets et hurlant a la lune,
garde dans ses rouges prunelles l'image de la Iouve blanche et des
petits qu'au retour de ses courses il a trouvés morts a l'intérieur
de son antre, et de l'homme, du massacreur qui les a égorgés. Et
du fond de ces ~mes enténébrées semblent par moments monter
quelques-unes des aspirations qui prendron dans la conscience
humaine la forme la plus noblement douloureuse. Sur la plage
aride du Cap, Leconte de Lisie a jadis entendu, pendant des nuits
entieres, de maigres chiens aboyer lugubrement.
La queuc en cercle sous leurs ven tres palpitants,
L'ceil dilaté. tremblant sur leurs pattes fébrilr.s,
Accroupis ~a et la, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants.

11 se demanctr., apres bien des années, que) est le sens de
cette lamentation i,ans raison et sans fin.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des ~oires ondes,
Faisait pleurer une Ame en vos formes 1mmondes '/
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés '/
Je ne sais ; mais, ó chiens qui hurliez sur les plages,
Apres tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages 1

Darwinattribuait aux animaux un instinct religieux.Jenesais
s'il aurait plu a Leconte de Lisie d'aller jusqu~-la ; mais _dan&amp;
ces créalures qui ne pleuraient ni de froid ni de faim, ma1s de
quelque douleur indicible, de quelque inexplicable inquiétude,
il reconnaissait un tourment analogue au tourment de la pensée
hurliaine, et il voyait en eux, comme Michelet-: « nos freres inférieurs ».

Le spectacle de ces paysages ruisselants de lumiere, de cette
végétation étrange, luxuriante et magnifique, de ces betes
superbes qui ne connaissent pas d'obstacles a leurs instincts
et qui sont capables de tenir tete aux éléments, de toute cet_te
nature pleine de parfums, de couleurs, de mouvement et de bru1t,

277

)aisse le lecteur ébloui et émerveillé. En contemplant ces tableaux
d'ou l'homme, le plus souvent, est exclu,ou il n'occupe, quand ~\
y trouve sa place, qu'un~ P?rtion tres ex~gue, il ~pprend a _es,timer soi-meme 1 comme d1sa1tPascal, son Juste prix. 11 se considere
comme perdu dans l'ample sein de la nature, simple dépositaire,
parmi tant d'et~es dont beauco~p so_nt plus beaux et pl~s forts
que lui, d'une étmcelle de cette vie qm partout germe, éclot, palpite, étincelle, s'agi_te, so_upire, gronde, bour~?nne et_ chante. Le
sentiment de la vie umverselle, telle est 11mpress10n la plus
profonde que le poéte a regue de son contact avec la nature, et
telle est aussi l'impression qu'a notre tour nous recevons le
plus fortement de son ceuvre ; et cette impression est tout
d'abord délicieuse :
Ce sont des chceurs soudains, des chansons inflnies
Un long gazouillement d'appel~ joye~x melé,
Ou des plaintes d'amour a des r1res umes ;
Et si douces pourtant flottent ces harmonies,
Que le repos de l'air n'en est jama is trou~lé.
Maisl'ame s'en pénetre: elle se plonge, entiere,
Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ;
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumiere ;
Elle rev6t ta robe, ó pureté premiare,
Et se repose en Dieu silencieusement.

Cette fuite de la personnalité comme par mille_ invis~bles fissures cette diffusion a travers les choses, cette d1spers10n dans
l'infi~i, répand dans l'etre tout entier un~ sens~tion_ d'allégement;
elle le débarrasse de ce poids mort fa1t d espoirs avortés, de
songes dégus, de souvenirs amers et de ~ristes pensées que
l'homme tratne a pres lui tout le long de son existence ; elle l'affranchit et le vide, pour ainsi dire, de lui-meme :
Et !'ame qui contemple et soi-m@me s'oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
.
Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vam,
En un r~ve éternel s'ablme ensevelie.

Elle se plonge dans uneadoration muette _; elle s:absorbe da~s la
beauté de I'univers · et par une pente msens1ble, elle ghsse,
' ' longtemps attendu, a l' anéant·1sseme~t.
comme dans un sommeil
A ce terme, la nature nous achemine encore par une autre V?~e..
De la contemplation de ses tableaux les plus magnifiques surg1t,
aussi bien que le sentiment de la vie universelle, l'idée d~ la mort
omniprésente. A tout instant la nature enfante des etres ; a
tout instant elle en détruit. Elle est la matrice toujours féconde,

�278

279

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

et la tombe toujours ouverte. Tout ce qu'elle a produit est voué

apparatt a ceux qui la regardent de sang-froid, calme, impa~sible,
súre d'elle-meme, présidant sans lenteur et sans ha_te, sans mcertitude et sans fievre, a l'accomplissement de ses lo1s:

a la mort,et les astres eux-memes n'échappent pasa la loi commune. La lune qui, au-dessus de nos tetes, tend son grand are
d'or, n'e5t que le spectre monstrueux d'un univers défunt:

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
Villusion t'enserre et ta surface ment.
. .
Au tond de tes douleurs comme au tond de tes ¡01es,
Ta torce est sans ivresse et sans emportement.

Autretois revetu de sa grace rremiere,
Globe heureux d'ou montait la rumeur des vivants,
Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumiere,
Aves ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,
Sa robe de vapeurs moUement dénouées,
Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées,
Dans la pourpre du ciel et sur l'aile des vents.
Loin des tiedes soleils, loin des nocturnes gloires,
A travers l'étendue il roule maintenant.

Son sort, ce sera un jour le sort de notre globe. Le poete, avec
ses yeux qui percent !'avenir, voit déja &lt;e la face de la terre absolument nue ». Plus de villes, plus de forets sonnantes, plus de
mers battues des vents ; plus rien de cf' qui fut la vie, la vie des
choses ou la vie de l'homme, la vie des corps et. la vie de !'esprit:
Tout, tout a disparu, sans écho et sans trace
Avec le souvenir du monde jeune et bea\L
Les siecles ont scellé dans le m@me tombeau
L'illusion divine et la rumeur des races.

•

Le pere des blés, des íleurs et des rosées, la lampe du monde,
le soleil, va s'éteindre a son tour ; les astres d'or détachés de
sa ceinture, l'un apres l'autre, s'engloutiront dans les gouffres
de l'étendue.
Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre
Informe, dans son vide et sa stérilité,
L'abtme pacifique oü gtt la vanité
De ce qui fut le temps, et l'espace et le nombre.

Leconte de Lisie goute une sorte de plaisir sauvage a multiplier
ces images de décadence, de décrépitude, de dissolution et de
ruine. Devant ces visions d'apocalypse, il est pris d'une horreur
religieuse et comme d'un vertige sacré.
Partagé entre le spectacle de la vie universelle et la conception
de l'universel anéantissement, il ne peut se décider ni a bénir cette
nature qui donne la vie, ni a maudire cette nature qui inflige
la mort. II n'est pas dupe de l'illusion sentimentale qui nous
montre en elle, suivant l'aspect sous lequel nous l'envisageons,
suivant aussi le penchant de notre caractere ou la disposition
de l'heure, une consolatrice ou une persécutrice, une amie ou
une ennemie, une mere ou une maratre. 11 la voit telle qu'elle

11 la voit avec les yeux d'un philosophe et d'un savant, avec
· ceux si l'on veut d'un Lucrece ou d'un Buffon, pour prendre parmi l~s savants et ies philosophes ceux qui ofTrent a la poés~e une
matiere tout élaborée et déja pret.e. JI a, comme eux,le senbment
de la permanence de ce systeme de forces que nous . appelo,ns la
nature sous le changement incessant des formes qm est l effet
de Ieur action et la condition de leur durée. II s'incline devant
une nécessité que sá raison con\toit. C'est la loi de la vie que les
etres ne se renouvellent qu'aux dépens les uns des !utres, que
toutes choses naissent, croissent et meurent pour fa1re place a
d'autres qui naitront, croitront et mourront a leur tour, et
ainsi j usqft 'a l'infini :
Cedil enim rerum novifale exlrusa vetustas
Semper, et ex aliis aliud repa:are n~c~sse esl...
Sic alid ex alio nunquam des1st, t or1r1.

Dans cette chaine sans fin des existences, qu'importe a la
puissance qui les engendre les circonstances particulieres, les
joies ou les peines, le bonheur ou le malheur dont c~a~une est
accompagnée ? Que lui impoTte la .douleur ? Que lm, importe
la mort ? La nature disait Buffon, « ne permet pas a la mort
d'anéantir les espece~, mais la Iaisse moissonner les in?ivid~s et
les détruire avec le temps pour se montrer elle-meme mdépendante de la mort et du temps, pour exercer a c~aque instant
sa puissance toujours active, manifester _sa plémtude par sa
fécondité, et faire de l'univers, en reprodmsant, en renouv?lant
tous les etres, un théatre toujours rempli, un spec~acle tou1ours
nouveau. » La nature, dit a son tour Leconte de L1sle, ne donne
nulle attention aux accidents qui tiennent tant de place dans
notre vie, et qui nous paraissent tenir tant de place dans le
monde :
La nature se rit des souffrances humaines;
Ne contemplant jamais que sa prop~e grandeur,
Elle dispense a tous ses forces souverames,
Et garde pour sa part le calme et la splendeur

�280

Ü&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

281

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

II y a, dans cctte maniere de concevoir les rapporLs de l'homme
avec la nature, une largeur de vues, une hauteur de pensée et une
fermeté d'ame qui donnent a la poésie de Leconte de Lisle un
caractere de grandeur et une indéniable originalité. Parmi ses
illustres devanciers, ni Lamartine, ni Víctor Hugo n'av aient
songé - si ce n'est a la rencontre et sans y insister - a
interpréter de la sorte le spectacle de l'univers. Seul, Alfred
de Vigny avait exprimé une conception jusqu'a un certain
point analogue, dans quelques stances de la Maison du Berger.
Elles sont assez connues pour qu'il soit superflu de les citer. La
Nature en personne, on le sait, fiere de sa puissance et de sa
pérennité, « impassible &gt;&gt; et « screine », y déclare formellement
son indiITérence aux vicissitudes des créatures, et confond dans
un meme dédain les hommes et les fourmis. Vigny, s'il avait
!'ame stoi:que, n'était pas assez stoYcien pour apporter de bon gré
a cette conception du monde, que luí imposait sa raison, une
adhésion qui froissait sa sensibilité. II n'avait donné la parole a
la Nature que pour protester de toutes ses forces contrc
cruauté dont il é1tait indigné :
•
C'estla ce que me ditsa voix tristeetsuperbe J
Et dans mon camr alors je la hais, car je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis a mes yeux qui lui trouvaient des charmes:
Ailleurs tous vos regards, ailleurs tou tes vos !armes ;
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Son creur souffre et son imagination se révolte. Tout le vieux
levain d'individualisme que, depuis cent ans, les initiateurs et les
mattres du romantisme ont déposé dans les ames, fermente et
bouillonne dans la sienne. II déteste cette nature méchante et
meurtriere ; il n'en veut plus voir la beauté ; il n'a d'yeux que
pour l'etre unique, précieux, irréparable, qu'elle a créé hier et
qu'elle anéantira demain. Combien l'attitude de Leconte de Lisie
est plus philosophique ! Si la nature est insensible et indiITérente,
- et personne n'en est plus convaincu que lui, - ce n'est pas
une raison pour qu'il s'interdise ni pour qu'il nous dissuade de
la regarder et de l'admirer. Au contraire, la fratcheur qu'elle
répand dans les sens, le calme qu'elle ins'inue dans l'ame ont
une vertu bienfaisante ; les images qu'ont gravées en nous les
premieres impressions de sa beauté nous áccompagnent jusqu'au
dernier jour. Les tristesses de notre destinée particuliére s'atténuent et se dissolvent dans la contemp)ation des choses, et, a
défaut de consolations positives, tout i:iu moins pouvons-noui

attendre de la Nature qu'elle nous afTranchisse de notre individualité misérable, et qu'elle nous fasse goO.ter par avance l'inaltérable paix qui est réservée aux hommes comme aux dieux.
Homme, si le cceur ,Plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers mid1 dans les champs radieux,
Fuis I la nature est vide et le soleil consume,
Rien n'est vivant ici, ríen n'est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goftter une supreme et morne volupté ;
Viens I le soleil te parle en paroles sublimes.
Dans sa tlamme implacable absorbe-toi sans Iin,
Et retourne a pas lents vers les cités intimes,
Le cceur trempé sept fois dans le néant divin

On le voit, la conception que Leconte de Lisie se fait de la
nature correspond exactement a celle qu'il se fait des dieux et a
celle qu'il se fait de l'humanité. Ce sont trois aspects d'une meme
pensée, trois traits qui, s'ajouta~t et s'ajus~ant l'~n a l'autre,
déterminent dans ses grandes hgnes la philosophie que nous
pouvons maintenant dégager de son reuvre.
(d suivre.)

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

283

J'eppellc tousioursraiso11 eette apperence de diseours que chacun forge
en soy; cctte raison, de la condilion de laquelle i1 y en peull avoir cent contraires aulour d 'un meme subie.:t, c'est un instrument. de plomb et de cire,
allongable, ployable, et accommodablc a tous biais et a toutcs mesures.

Philosophie de !'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l'IMlilul, Profcs.vur a la Sorbo111u.

S1xrbrn LE&lt;,oN

Les conséquences pratiques du dynamisme vital.
Nous allons suivre, dans l'exposé du dynamisme vital, la
mélhode que nous avons appliquée a l'analyse atomistique. Apres
avoir scruté les bases spéculatives de la doctrine, nous allons
nous efforcer d'en suivre les conséquences pratiques. Et ici encore, ici a plus forte raison, l'histoire nous servira de guide. On
pourrait, a la rigueur ou a la limite, concevoir une science de
l'univers qui serait tellemenL adéquate a la réalité qu'elle pourrait
!aire absiraction du devenir humain, et se présenter dans son
achévement intrinseque. Mais, en abordant le domaine moral
nous avons nécessairement affaire a des valeurs qui n'existent
qu'e~ tant qu_'ell~s se sont produites au sein de l'humanité, qui ont
acqms leur s1gmfication propre en agissant sur l'orientation de
nos destinées. CommenL l'appel a la puissance créatrice de la vie
a-t-il pris dans la société moderne une efficacité pratique ?Telle
est la qucstion a laquelle je dois répondre aujourd'hui.
L'initiateur de la pensée moderne est Montaigne. Les Essais
constituent un inventaire de toutes les valeurs léguécs par la
double tradition de l'hellénisme et du christianismc une critique de ces valeurs au nom de l'intelli!!;ence libre et de la conscience pure. Or,ces valeurs s'effondrent,des qu'elles sontplacées,
sans hypocrisie et sans arriere-pensée, en face des principes dont
elles se réclament. C'est la logique qui condamne la déduction
scolasti9u~ a ~me perpétuelle pétition de príncipe ; et cette
co~trad1cbon, _mhérente a la transcendance du réalisme &lt;:péculailf, se tradmt en fait par la diversité ruineuse des systémes
dogmatiques.

Et de meme l'épreuve des guerres de religion a fait éclater
l'impuissance du christianisme a s'enraciner dans les creurs, et
ay devenir un artisan efficace des vertus memes que, théoriquement, et pour la fagade, le christianisme recommande :
bonlé, bénignité, tempérance.
• Confessons la veritéqui : lrieroit del'armee, mesme legitime, ceulx qui
marchent par le seul zele d'une aftection religieuse, et encores ceulx qui
reprdent seulemeot la protection des loix de Jeur pals, ou service du, priocel
ll n'en stauroit bastir une compaignie de geots d'armes complette. • Quan
au•: vices : haine, cruauM ambition, auariu, ddraction, nbellion, • nostre
religioo... faicte pour (les\ extirper, ... les couvre, les nourrit, les incite... •
Et en ertet 1suivaot une formule que Pascal reproduit a peu pres telle quelle
dan&amp; les Pensies), •l'usage raict veoirune distinction enorme entre la devotion
el la cooscience. •

Au fond, pour Montaigne, la croyance, qui se prétend d'origme
,urnalurelle, est un résultat des forces naturelles qui agissent
sur rhomme, des préjugés et de la coutume.
• Nous sommes chrestiens, a mesme tiltre que oous sommes ou P.erigordins, ou allemans. • Et si la !égitimité des valeursreligieuses estuoe musion,
une chimere, a fortiori en sera-t il de méme pour la légitimité des valeurs morales:• Les loix de la cooscience, que nous disons oaistre de nature, naissent
de la coutume : chacuo, ayant en veneratioo intime les opioions et mreurs
approuvees et receues autour de luy, ne s'eo peult depreodre sans remords,
énl s'y appliquer saos applaudissemens. •

Certcs avec Descartes, avec l\lalebranche, avec Fénelon
chez nous, - avec Geulincx, avec Spinoza, avec Leibniz, - la
spéculation philosophique fera un magnifique effort pour restaurer, sur les ruines de la scolastique et en face de la négation
critique, la vérité de la spéculation scientifique, l'ordre de la
perfection morale et religieuse. Mais a consulter tout au moins
l'évolution immédiate de la pensée, il est difficile de soutenir
que cet e!Tort ait e!Tectivement, ait historiquement réussi. Le
xnue siécle SE' retrouve, comme était le xv1e siecle apres le
Moyen Age, une époque critique.
_C omment est-il sorti de cette crise ? ou qu'est-il sorti de cetlc
cr!s~ ? L'événement décisif a cet égard, c'est l'éelat projeté au
m1~1eu du siecle par l'reuvre de Jean-Jacques Rousseau,
qui modifie brusquement le cours du monde moderne. Or
cette reuvre va résolument dans le sens d'un spiritualismc
dynamique qui met l'Ame au-dessus de l'ldée.
Suivant Jean-Jacques Rousseau, on fait fausse route lorsqu'on

��286

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

homme artificiel a l'homme de la nature. Le Conlral social rétablira, d'ailleurs, l'équilibre entre la naturc idéale de l'individu et
la nature réelle de la société en fondant la législation de l'~tat
sur la volonlé générale, qui exprime précisément l'essence de la
nature humaine.
Or, cett_e réponse devient un paradoxe, des que l'on se replace,
comme fa1t Kant, dans les conditions normales de la vie morale
des qu'il s'agit, non de célébrer le devoir, mais de l'accomplir'.
Rousseau imaginait un passé destiné a l'excuser, revait un
avenir susceptible de le justifier. Pour luí, la faute et le remede
étaient d'ordre social, extérieurs l'une et l'autre a la volonté
véritable de l'individu. Mais le premier commandement de la
conscience n'est-il pas de confronter ce que nous faisons avec ce
que nous devons; par suite, de nous condamner sans faiblesse
lorsque nous avons mal agi, et surtout de nous tendre énergiq~ement vers une conduite meilleure? Kant, piétiste scrupuleux,
rémtegre dans la conscience morale et l'obligation de la loi et
le mérite de l'eflort, que Rousseau en avait « laissé ·tomber ,,
avec tant de candeur et de quiétude. La conscience morale
apparatt alors raison pralique. Pourtant, une idée essentielle de
Rousseau demeure, chez Kant : que la raison pratique est sur
un plan supérieur a l'entendement, impénétrable et inaccessible
au mécanisme par lequel nous nous représentons, par lequel
nous coordonnons l'univers des phénoménes. II y a un déterminisme des lois naturelles, et du moment que nos actions se produisent dans l'espace et dans le temps, elles font partie inté~rante_ de ce déterminisme : ce sont les conséquences qui sont
hées rigoureusemenL, et sans échappatoire possible, a .des antécédents donnés. Mais ce déterminisme est lui-meme l'eflet de
quelque chose qui le dépasse, parce que cette chose est située
par dela le plan des phénomenes qui remplissent l'espace et Je
temps. Ce qui est par dela le déterminisme, c'est la liberté ce
'
qui. dépasse les causalités phénoménales, c'est la causalité noouménale_ ou intelligible. Vis-a-vis de la loi morale, noµs affirmons
noLre liberté, nous avons la responsabilité de ce qui fait le mérite
de nos péchés, par un acte qui échappe aux conditions de lieu
et de temps, par un choix inlemporel ou nous nous constituons
nous-memes dans notre caraclere inlelligible, fondement
noouménal du caracLere erhpirique ; et le caractére empirique
s'insere dans l'enchevetrement des causes et des efiets a travers
l'univers ; par la, il contribue au déterminisme rigoureux du
monde phénoménal.
C'est par des considérations morales et religieuses, pour

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

287

concilier avec l'exigenceintellectuelle de la sciep.ce newtonienne
l'aspiration piétiste a l'absolu du devoir et de Dieu, que Kant
a été conduit a l'opposition radicale entre, d'unepart, lacausalité
i?temporelle et le caractere dit intelligible, d 'autre part, la causahté phénoménale et le caractere empirique. Mais cette opposition
peut etre débarrassée des considérations laborieuses qui ont
imposé une forme si complexe a l'architecture du Kantisme.
Po_u: un esprit a l'emporle-piece comme Schopenhauer, et qui
éd1fie son systéme avec un petit nombre d'intuitions massives
l'antithése des deux caracteres prend une signification tre;
simple, presque immédiate.
Du moment que le caractere empirique est donné dans le
déterminisme du plan phénoménal, et que ce déterminisme résulte
lui-meme d.e la priorité des formes spatiales et temporelles,
des catégones de I'entendement, l'idéalisme subjectif est vrai :
· le monde des phénomenes est une apparence, sinon une illusion
que l'homme se crée a lui-meme. Ou est le príncipe de ceLLe
création ? Kant a fourni la réponse lorsqu'il a établi, par
dela les phénomenes présentés a la connaissance, un monde
ina?cessible a la raison spéculative et dont elle est pourtant
obhgée de confesser la réalité absolue : le monde de la causalité
libre. Cette causalité, si nous voulons la saisir en elle-meme
laissant de coté les u prénotions » d'ordre moral et religieux, nou~
l'apercevrons dans l'innéité du caractére. C'est ce qu'indique, de
la fagon la plus claire, une formule de la Critique de la Raison
pralique:
Tout ce qui résulte immédiatement du libre arbitre d'un homme, comme
est ce~tai~ement. toute action ~aite_ avec intention, a pour fondement une
cau~hté h~re qu,, des sa prem1llre ¡eunesse, exprime son caractére dans ses
marufestat1ons phénoménales (les actions).

L'impuissance de l'entendement a pénétrer jusqu'a cette
origine radicale de notre conduite atteste que cette origine est
d'e~sence extra-intellectuelle. La raison délibére sur les moyens ;
ma1s les fins lui sont imposées par quelque chose de supérieur,
que nous pouvons appeler volonté, mais a la condition, bien
entendu, d'écarterde ce mot tout ce qui serait d'ordre rationnel.
La volonté de Schopenhauer, comme le dit excellemment
M._ Ruyssen, c'est « la volonté aveugle, sans raison (grundlos),
qui, par une inexplicable spontanéité, engendre un monde
a~surd_e et mauvais. Sur ce point, on ne peut qu'admirer la parfaite ngueur de la these de Schopenhauer. A aucun moment,
par aucun biais, il n'a tenté de réintégrer dans la volonté origi-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

�</text>
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                    <text>96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

David succombe, en effet, apres·qu'on nous afait assister a tous
les maneges d'une coquette raffinée. C'est alors que Dieu le grand Dieu de la Bible, cette fois - prend a son tour la parole,
pour se repentir d'avoir été si bon quand les hommes sont si
méchants. Cependant, a la requete d'une allégorie virgilienne,
la Clémence, il accepte que son serviteur infidele regoive l'avertissement du prophete. Et le récit s'achemine ensuite a pas de
course vers le dénouement, peut-et.re parce qu'Horace fait de
cette brieveté une loi de la narration, mais probablement parce
que Belleau est beaucoup moins édifié par le repentir de David
qu'il n'avait été amusé par son péché.
Belleau a fait, heureusement, beaucoup mieux. Ce qu'il a fait
de meilleur, ce sont des prieres empruntées au livre de Job.ll est
le premier de nos poetes modernes qui se soit inspiré de ce poeme
ou plus tard nos romantiques sont allés souvent chercher des
aliment.c:; a leur mélancolie. Pendant l'une des crises de la maladie
tres douloureuse - on ne sait pas bien laquelle - dont il était
souvent tourmenté et dont finalement il mourut, il relut les
plaintes du Lépreux. ll y trouvait l'image de ce que son propre
corps était devenu :

99

Du livre devenu son réconfort, il tira neuf pieces, qu'il plaga
en tete de sa Deuxieme Journée. Ce sont des traductions, exactes,
assez souvent vigoureuses, dont chacune a sa strophe propre car, meme malade, un poete de la Pléiade s'intéresse toujours
aux rythmes - et plusieurs de ces prieres ont par endroits une
harmonie et une abondance presque lamartiniennes :
Veux-Lu esprouver ta puissance
Contre la fueille qui ballance,
Qui chancelle et branle a tous vens ?
Quoy ? me veux-tu Jivrer bataille,
Poursuyvant le chaume et la paille,
Qui n'a plus d'huroeur au dedans ?...
Et comme le bois mort se mine,
Pourry et mangé de vermine,
Tout ainsi je vis en langueur :
Ou comme le drap d'une robe,
Ou la tigne ronge et desrobe
Le fil, la grace et la couleur.

Plus tard, "en 1576, Belleau publia les Discours de la Vaniié,
traduits de !' Ecclésiaste en vers alexandrins et les dédia au
frere du roí. La meme année, il publia, en les dédiant a la nouvelle
reine, Louise de Lorraine, des Eglogues sacrées traduites du
Caniique des Canliques. En tete de chaque Eglogue, un argument
tres édifiant avertit la pieuse reine qu'elle aura un grand
profit spirituel a relire le plus beau des Cantiques dans la traduction que lui en offre l'auteur des Baisers, l'imitateur de
Catulle et de Jean Second.

Mes os sont pris tout le long de mondos
Contre ma peau, et ma chair ulceree
En s'y collant s'cst du tout retiree,
Et ne suis plus qu'une ordonnance d'os,
Sauf eschappé des fieres destinees,
Monstrant la peau de mes dents descharnees.

Il y trouvait aussi l'expression de sa propre angoisse a la pensée
de la mort inévitable et prochaine :

EGLOGUE m. - L'Eglise sous la figure de l'ame pecheresse, estant pressee
du sommeil d'ignorance, et sommeillant és tenebres du peché, cherche
JESus-CHRIST au hasard et danger de sa vie.
EGLOGUE v. - JEsus-CHRIST vient au secours de son Eglise, invitant toute
ame fidelle a l'aimer, et s'enivrer de sa parolle, a fin de tenir la porte ouverte
et tousjours preste a le recevoir, quand i1 nous fera la grace de s'y presenter

Mon ha!eine est devenue
Si courte et si corrompue,
Et la fin me presse tant,
Que je ne voy plus que l'ombre,
Et la fosse noire et sombre
D'un sepulcre qui m'attond.

Ce pavillon dévot couvre une marchandise qui l'est beaucoup
moins.
Pourtant, il y a moins de sensualité que de mignardise chez
Belleau, le gentil Belleau, et ce n'est pas précisément d'avoir
fait d'un poeme sacré un poeme assez lascif qu'il est coupable ;
c'est d'avoir mis trop de grtice langoureuse la ou il y a tant de
vigueur ; aussi est-on tout étonné d'entendre qu'elle a un reil
terrible comme un~ armée rangée en bataille, cette Épouse qui
vient de suggérer ces aimables diminutifs :

ll y trouvait enfin, voluptueux qu'il était, mais pécheur sans
malice, vrai La Fontaine du xv1e siecle, les raisons d'espérer que
Dieu n'aurait pas le courage de le damner :
Dieu gardien, j'ay peché : mais pourquoy
M'as tu creé si contraire a toy, Sire,
Oue ce malheur me charge et me rend pire
En combatant moymesme contre moy ?
Souvienne toy avant que me damner,
Que de limon, et de bourbe fangeuse
Tu m'as formé, et qu'en terre poudreuse
Apres rna mort me feras retourner.

Le miel frais espuré des ruchetes gaufrees,
Distile, savoureux, de tes Ievres sucree~ :

•

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sous ta langue mignarde un ruisseau doucelet
S'escoule gracieux et de manne, et de laict.

.... ··············· .... ... ............. .

M'amie est du fardin la vive fontainette,
Le puits de vive eau qui sourd argentelette
A petits flots ondez des cymes du Liban.
Sus done Iaisse cet air, orage Borean,
Ruine du Printemps, et des fleurs tendrelettes :
Vien Soulerre au dous flair, et d'ailes plus mollettes
Au mignard eventail sous un soume benin
Evente promptement les fleurs de mo~ Jardín,
Afín que son parfum et son odeur gentile,
Sur moy son cher Espous de toutes parls distile.

Belleau est, d'ailleurs, un poete de la nature plus encore qu'un
poete de l'amour. Ce qui le séduit dans le célebre poeme, cen'est
pas tant que l'amour y soit si vif, c'est, d'abord, qu'il ait pour
décor un si beau paysage, et l'auteur de La Bergerie en a su rendre
tout le charme printanier :
.•. desja la Tourterelle
Dessus cest arbre sec redouble sa querelle :
Desja sur le figuier la figue s'engrossist
Pleine et gonfle de laict, et le vent s'adoucist:
Les vignes sont en fleur, dont la fleurante haleine
Embasme de parfum l'air, les monts, et la plaine.

Ce qui lui plalt encore, c'est que cet amour s'exprime par des
comparaisons d'une si franche rusticité. II les déclare &lt;&lt; admirables» dans un de ses arguments, etil en a traduit quelques-unes
assez bien pour qu'il fasse songer a Alfred de Musset.
Sa taille haute et droitte est comme un grand Palmier
Sur la forest branchue haut eslevé dans l'air.

Et il les a traduites, d'ailleurs, plusieurs fois, en les expliquant ;
car il s'est bien rendu compte qu'un lecteur frangais ne voit
pas immédiatement en quoi des cheveux sont comparables a
des chevres ou deux rangées de dents a des brebis qui reviennent
de l'abreuvoir :
L'yvoire blanchissant de tes dens bien couplees,
Ainsi que le troupeau des brebis despouillees
De leur robe de laine, en revenant du bain,
Le poi! blanc et poly des ondes du Jourdain,
Qui fecondes tousjours portent d'une ventree
Deux petits aignelets il la peau bigarree,
Sans qu'une seulement d'entre elles ait le flanc
Ou sterile ou brehain : Ainsi sont ranc il ranc
Les deux rempars jumeaux de tes dens agencees,
D'une egale blancheur justement compassees.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

101

Voila qui est clair, qui peut-etre l'est meme trop; mais, pour
etre trop accommodé au gout frangais, le tableau n'en a pas
moins conservé un peu de saveur. Et l'on voit done que si
le xv18 siecle eut le sentiment de la nature, la Bible y fut pour
quelque chose, sinon autant que Virgile, Théocrite et Sannazar.

•* •
L'reuvre la plus considérable que la Bible ait inspirée a notre
poésie dans le dernier tiers du xv1e siecle est celle de du Bartas.
Aucune ne contrjbua davantage a faire surgir d'autres poemes
bibliques. Aucune n'eut un plus grand retentissement. Son succes
franchit les frontieres de la France. Du Bartas eut meme l'honneur
d'etre imité -par le Tasse. Aussi ses admirateurs crierent-ils
bien haut que Ronsard était dépassé. Et Ronsard s'en émut.
Prenant a témoin le maitre qui l'avait initié aux beautés de
l'antiquité profane, Daurat, il qualifia énergiquement de menteurs ceux qui osaient dire que Ronsard était « moins que le
Bartas ». 11 revint plus tard a la charge pour rappeler a la pudeur
ces disciples qui se disaient plus grands que leur mattre :
Vous étes mesruisseaux, je suis votre fonlaine.

II avait certes raison de s'indigner puisque sans lui du Bartas
peut-etre n'eut rien été,et puisqueayantété,comme on l'a dit, sa
caricature, il l'a discrédité.
Pour~ant, du ~~rtas apportait un peu de bon, et il mérite qu'on
se souvienne qu 11 a fa1t autre chose que des vers ridicules sur
le galop du cheval.
Son intention n'est pas douteuse. Ill'expose en toute occasion:
dans son poeme intitulé Uranie ou la Muse chrétienne, dans la
préface de sa Judith, dans les préambules de ses deux Semaines.
II veut réagi~ contre l'iID:moralité de la poésie contemporaine,
&lt;e _sauver la v1e a ses conc1toyens » qu'une profane envíe d'étermser leur nom « attache a l'atelier d'amour ». 11 se propose
d'écrire
Des vers que sans rougir la vierge puisse lire.•.

II met sa plume au service de la religion et de la morale. C'est
Dieu qu'il invoque, etil lui demande de faire qu'en instruisant les
autres il s'instruise lui-meme. Mais; pour autant, il ne veut point
.cesser d'etre _un bon humaniste, un fidele imitateur des classiques.
Son prem1er grand poeme fut une épopée de J udith en six

�102

Hvres. Comme il la fit parattre en 1573, au lendemain dela SaintBarthélemy, on l'accusa d'avoir voulu coilseiller le ~eurtre d~~
rois impiei. II s'en défend dans _sa réface, en aff1~ant qua
son avis ceux-la seuls ont le dro1t d attenter a la vie du chef
de l'État qui en ont regu de Dieu !'indubitable vocation. II oublie
toutefois de nous dire a quel signe une femme peut reconnattre
qu'elle est appelée a u_ne mission aussi p~u ?rdinaire: Congue
antérieurement a la Samt-Barthélemy, écrite a la requete de la
reine de Navarre, la Judith, sans recommander le régic_ide,était
certainement, dans la pensée de du Bartas, un averbssement
adres&amp;é aux persécuteurs.
Il se vante dans la méme préface d'etre le premier en France
qui ait fait une épopée sacrée. II aurait méme pu se vant~r,
puisque La Franciade n'avait pas été_achev~e, d'é.tre le yrem1er
qui eüt fait une épopée. C' est done la Bible qm, .apres a~o1r d?nné
a notre poésie moderne avec Marot son preIDier recueil lynque,
et avec Beze sa premiere tragédie, lui a donné encore, avec du
Bartas, son premier poeme narratif ou il y ait des traces de
talent.
L'art toutefois en est peu biblique. De son propre aveu, l'auteur de Judilh n'a pas « tant suivi l'ordre ou la phrase du texte
de la Bible qu'il n'a essayé d'imiter Homere en son lliade et
Virgile en son Énéíde ». En effet,la Bible n'a guere fourni que
les faits. C'est l'humanisme qui a fourni les themes épiques et les
procédés de style. Et aucun ne manque a l'appel. Les bonnes
recettes ont été appliquées en toute conscience. Le poete,en ses
six livres a su faire entrer les principaux ingrédients dont il
est conv~nu que doit se composer la sauce épique : dénombrement des guerriers, conseil des chefs, siege, comhat, festins,
récit des événements antérieurs a l'action mis dans la bouche
d'un personnage, description de tapisseries, comparaisons de
tout genre. Une comparaison de Virgile nous aide a comprendre
le combat qui se livre dans le creur d'Ahraham invité a immoler
son fils (liv. 11, vers 53 et suiv.). Et, comme u!1 h~maniste f~angais du xvie siecle ne sépare pas dans son adm1ration les ltahens
des Latins Judith emprunte, comme l'ont fait Cassandre et
Olive, ses appas a Alcine; Holopherne, pour lui dire son amour,
répete les déclarations de Roger a Angélique (1) et les combats
qu'il se vante d'avoir livrés sont ceux quelivrent Charlemagne
contre Agramant et Bradamante contre Marphise (2).
( 1) Furieux, X. 113-114 = Judith, VI, 70-76.
(2) Judith, V, 327-356 = Furieux, XVI, 56, 58, 68. Furieux. XXXIX, 14-15.

.
•
Jud1/h, V, 307-366

103

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

=

Mais plus que les poetes épiques del' Antiquité et de l'ltalie,
les poetes orateurs de la décadence latine ont alimenté de leur
éloquence cette épopée bihlique. Les vraies beautés de la Jud~ih
sont des heautés oratoires a la maniere de Séneque ou de Lucam.
Ce ne sont pas d'ailleurs des beautés méprisables. Comme dans
les tragédies de Garnier on trouve la le bon vers proverbe :
La paille tost s'allume et s'esteint vistement ;
(III, 189.)

la bonne harangue en vers antithétiques :
Hé J quoi ? vous voulez done limiter la puissance
Du Pere tout-puissant et captiver ses i:nains .
Dans les fresles chainons de vos conseils humarns ?
Ju o-es
sans jugement, vous voulez loy prescrire .
0
Au Dieu, qui prescrit loy mesme au celeste emp1re :
Vou3 voulez alTermir sous la course du temps
L'autheur des jours, ·des mois, des saisons et des ans ?
N~ vous abusez point : la divine puissance
'í'a point ses bras liez d'aucune circonstance.
,.
.
Dieu peut tout ce qu'il veut, D1eu veut tout ce qu il do1t.
(III, 456-465.)

le dialogue symétrique, que du Bartas chérit au point de l'im~
poser a un seul personnage se parlant a lui-méme :
Las ! pour faire un te! coup ton brasa peu de force.
Assez fort est celui que l'Éternel r'enforce.
Mais ayant fait le coup, qui te garentira ?
Dieu m'a conduite ici, Dieu me r'amenera.
Et si ton Dieu te livre es mains des infideles ?
Mort le Duc, je ne crain les morts les plus cruelles.
Mais quoy ? tu souleras leur impudicité 1
Mon corps peut estre /J eux, mais non ma volonté.
(VI, 123-131.)

D'assez b.:ins vers descriptifs se rencoatrent aussi

ºª et la :

Les Arabes heureux, ceux qui sur des civieres
Promenent leurs maisons couvertes de fougercs
Les subtils Tyriens, qui la fuyante voix
Arresterent, premiers, sur l'escorce du bois...
Et bref, toute l' Asie estoit comme enfermee
Dans le clos retranché de cette belle armee.

De qui sont ces vers ? De Hugo faisant le dénombrement
de l'armée de Xerces? Non: de du Bartas faisantdans la Judith
le dénombrement de l'armée d'Holopherne. Car cet orateur, ce
rhéteur si l'on préfere le nommer ainsi, a du poete épique le
goüt et le sens de ce que l'on appellera plus tard la couleur
locale, si bien que dans sa J udith, d'un art en général si peu bi-

�104

·105

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BJBLE D.\.NS LA POÉSIE FRANvAlSE

blique, il y a parfois une certaine couleur juive, qui permet de
-eonsidérer du Bartas comme un des précurseurs du romantisme :

le déluge (1). Les effusions morales et_r~ligieuses s'ajouten~ :?n~
s' meler a ces descriptions d'une ongme toute profane e _u
•y • '
· ·té Lesavantparle le croyantparle ensmte,
mtéret de pure cur1os1 .
'
,
Et lus d'une
tou. ours moins longtemps. Ils ne font pas qu un. , p
.. .
. J le croyant n ' est que l'écho d'Horace
.
, ou des poetes sto1c1ens
f 01s,
L B'bl
'
d u ¡er siecle voire des Pétrarqmstes.
L'art lui ' auss1. est surtoui d' un hurna m'ste · a 1 e n a
presque' rien a re~endiquer ni dans les tro~ nombreux dMauts,
ni dans les quelques vraies beautés des Semaines.
Les défauts sont bien connus.
. . . .
Ce sont, d'abord, toutes les formes de la prec1os1té .
les pointes :

Adonc le grand Pontite, assisté des ncveux
Du grand Eleazar, Pretres dont les cbevcux
N'avoient esté rongnez, une mitre emperlee
Pose devotement sur sa perruque huilee :
Et d'un linge sacré, qui a ses riches bords
Frangez de cloches d'or, couvre son sacré corps ;
Puis brusle en holocauste, et tue en sacrifice
:Maint bouc, maint aignelet, maint veau, mainte genice,
Teignant avec leur sang les cornes de l'autel,
Et sa voix eslevant. prie ainsi I' Immortel.
(1, 137-145.)

11 rentre avecque bruit au regne du silence ;

La Judilh est oubliée. Du Bartas, pour la postérité, reste
l'auteur des deux Semaines.
La premiere Semaine, dont la plus ancienne édition connue
est de 1579, est l'histoire de la création du monde. La deuxieme
Semaine (1584) est l'histoire de la création de l'homme, du péché
origine!, d'Abel et de Carn, de Noé. Elle devait avoir une
suite, dont quelques fragments furent publiés en 1591. Si l'auteur
en avait eu le temps, il aurait conduit l'histoire du peuple hébreu
jusqu'au Messie, puis peut-etre l'histoire de l'Église jusqu'au
xv1e siécle.
La premiére Semaine est done une peinture du monde ¡ la
deuxieme, une histoire universelle. Dans l'une, toute la nature ¡
dans l'autre, toute l'humanité, et Dieu dans toutes les deux.
Ce plan grandiose ne pouvait faire sur les premiers lecteurs qu'une
impression profonde.
A ces deux poemes, lascience de l'humaniste afournihien plus
de matiére que la religion du croyant. Aussitot qu'il a dit : « Et
Dieu créa les poissons », c'est a Pline l'Ancien, c'est aux polygraphes de!' Antiquité qu'il demande de quoi peip.dre les moours
des poissons, et, curieux comme un contemporain de Montaigne,
crédule, comme on l'est en un temps ou la critique nait a peine,
il se complatt a admirer de préférence dans la nature les bizarreries que la narve science des Anciens y reconnaissait. L'impression nous est ainsi souvent donnée que la création est l'oouvre
amusante d'un esprit ingénieux. Les poetes eux-memes ont
apporté leur contingent: Homére, Virgile, Lucrece, Ovide, Ovide
surtout, qui, suppléant aux !acunes de la Genese, apprend a
du Bartas ce que c'était que le chaos et comment íut déclanché

les calembourgs :
Dans des coches non moins adorez que dorez ;

l'emphase:
Les bourgeois d' Amphitrite
Trouvant pour se sauver lamer meme petite ;
1

les méLaphores cheres a Cathos et a Madelon : les_o:e!lles app~lées les portieres de !'esprit ; _et l'~stomac, un cms1~~r parfa1t.
C'est aussi le burlesque, qm a s1 souvent pour ongme la préciosité :
Avec de friands mets n'irrite point ta bouche:
Le travail soit ta sauce.

Voila ce que peut donner, quand un poete manque naturellement de gout, un commerce trop fréquent avec_ les rhéteurs
de la décadence latine et avec les Italiens de la Rena1ssance.
Ce qui a fait surtout a du Bartas une facheus.e réputatio_n,
c'est qu'il a pris tout a fait au sérieux quelques-uns des conseils
donnés par Ronsard pour enrichir notre langue poétique des
ressources propres aux langues anciennes. Le mot composé,
dont Ronsard n'use, en somme, qu'avec discrétion, devient chez
du Bartas le principal ornement du style. Dieu ayant le premier
jour créé la lumiere
(!) Sur les sources de la science de du Bartas, sur toute son reuvre, v~ir
l'excellent livre de Georges Pe)Jissier, La vie el les amvres de du Bartas. Paris,
1882.

�106

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Chasse-ennuy, chasse-deuil, chasse-nuit, chusse-crainte,

crée le deuxieme jour
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme ;

puis, le troisie.me,
la Terre porte-grainc,
Porte-or, porte-san té, porte-habits, porte-humains
Porte-fruits, porte-tours.
'

Plus tard, l'homme, créateur du mal, invente la guerre
Raze-forts, verse-sang, brusle-autels, aimc-pleur,.

Ce sont la quelques exemples entre cent de la fagon dont du
Bartas parle grec en frangais.
Quelquefois il s'avise meme de transporter dans la langue
frangaise les redoublements : il fait flo-flolter lamer, cra-craqueier
le feu, et, étendant au substantif un procédé que la langue grccque
réservc,_ daos des conditions d'ailleurs tres précises, au vcrbe, il
nous fa1t entendre le babailemeni des arteres.
I1 est presque inevitable qu'un poete. qui emprunte ainsi aux
langues de l'antiquité pai:enne ses procédés d'art, en vienne
a meler facheusement aux histoires bibliques les légendes de la
mythologie. Du Bartas n'a pas su s'interdire ce genre d'ornement.
II montre le Créateur serrant et lachant la bride aux postillons
d'Éole. II compare David a l'amie d'Anchise. Goliath lui rappelle
les Cyclopes. II fait intervenir les Amours avec leurs fleches pour
enflammer le creur de Salomon. II se demande si le fruit de l'arbre
de vie ne serait pas le nectar qu'Hébé sert aux Olympiens.
II conte que le premíer effet du péché origine} fut de faire sortir
des Enfers les trois Furies ; il les en tire et, tout de suite on reconnatt les Furies dont Virgile nous a laissé le portrait. '
Le pis, c'est qu'outrant I'anthropomorphisrne hébra1que, il
transforme en un Jupiter le Créateur contemplant l'reuvre
des six jours :
O:, son nez a \ong~ traits odore une grand plaine,
Ou commence a flairer l' encens, la marjolaine...
Son oreille or' se paist de la mignarde noise
Que le pe,upl~ vol~n~ par les forests desgoise...
Et bref, 1 ore1lle, 1 ceil, le nez du Tout-Puissant
En son reuvre n'oit rien, rien ne void rien ne sent
Qui nepresche son los ou ne luise sa fa~e
'
Qui n'espande partouÍ les odeurs de sa glace.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANyAISE

107

C'est ainsi que du Bartas, donnant a la vérité l'art de la fable,
prépare a Boileau des armes contre la poésie chrétienne.
ll est f§.cheux qu'il faille chercher au milieu de tant de vers
choquants les vers estimables. Mais on en trouve. Quelques-uns
sont des vers de vrai poete; des vers d'une harmonie virgilienne :
Le jonc au chef barbu, qui dans le fleuve tremble.

........ ........................ ..........

Le branle des rameaux agitez par le vent.

La plupart sont des vers oratoires, des vers comme en ont
tant forgé ces grands artistes de l'antithes·e que sont Lucain
et Séneque :
Hébreux, en vous perdant vous gagnerez assez.
Je n'ay point d'autre Dieu que mon glaive 1trancbant.

Pour un danger otTert il en recherche cent.
Tu as Dieu dans la bouche et dans le cceur Satan.
Tu blasmes en autruy le vice ou tu t 'onfonces.

-Ce sont la des vers d'une allure toute latine. Ces vers,
du Bartas sait aussi bien que personne les grouper en faisceau
dans une ample période, soit qu'il preche les lieux communs de
la moral e, soit - et c' est plus intéressant - que, lointain précurseur de i'auteur de La Chute d'un ange, il essaie de dire pourquoi il ne peut parler du Dieu des chrétiens qu'imparfaitement :
Je sc;ay eertes ......... . ........... . .... . .....•
Qu'on ne void point le Sainct, le Grand, le Tout-Puissant,
Si ce n'est par le dos : et c'est mesme en passant.
La trace de ses pas nous est plus qu'admirable.
Son estre est incompris ; son nom est ineffable :
Si bien que les bourgeois de ce bas element
N_e peuvent point parler de Dieu qu'improprement.
S1 nous l'appelons Fort, ce sont basses louanges.
Si bien heureux Esprit, nous l'égalons aux Anges ;
Si Grand sur tous les grands, il est sans quantité ;
Si Bon, si Beau, si Sainct, il est sans qualité :
Veu que dans le parfait de sa divine essence
L'acc1dent n'a point lieu: tout est pure substance.

Comme du Bartas, son ami et son compatriote Ao-rippa
d'Aubigné a raconté la création ; comme tant d'autres, iÍ a t~aduit
les Psaumes en vers . .Mais de ses Psaumes et de sa Créaiion qu'est-

�REVUE DES COURS ET CO:-IFÉRENCES
108
ce qu~ lit encore un seul vers? Son reuvre de poete, ce sont Le,
Trag,ques, épopée et satire, ou en sept vastes tableaux sont
e:'~osés : les Mis~res du peuple de France en proie aux guerres
civiles, les turpitudes des Princes qui ruinent ce peuple et oppri"
ment sa conscience, les forfaitures des juges installés dans la
Chambre dorée, les Feux qui s'allument contre les protestants,
les !"ers_ qu'on dirige contre leurs poitrines, les Ve11geances que
le ciel brera des bourreaux, le Jugemenl qui enverra chacun au
séjour qu'il aura mérité d'habiter éternellement.
Les Tragi?ues, publiés seulement en 1617, furent congus
ap~és _la_ bataille de Castel-Jaloux et composés dans les années
qui suivirent. Les retouches que l'auteur fit a ses vers avant de
~s offrir au public n'ont pas suffi a leur enlever les caracteres
essentiels qu'ils devaient a la date ou la plupart furent écrits.
Le poéme est bien de_ l'époque des grandes guerres religieuses,
non du régne de Ilenri IV ou de Louis XIII. L'auteur des Tragiques, par son gout, par son éducation, par ses lectures est
contemporain de l{obert Garnier et de du Bartas.
'
Lui aussi e~t un humaniste, et un humaniste qui, comme ceux
de ~a génération, goute les grands modeles de la belle époque
moms que les poétes trop orateurs de la décadence. Lui aussi
a Virgile p~éfere. OviQ.e, J uvénal, Séneque le tragique, Lucain.
Et done lui_ aussi ap~strophe, s'exclame, amplifie, répete, énumére, ~t !ªi~ d~~ po~ntes, ég~lant, dépassant meme peut-etre,
quand il s agit d 1magmer de bizarres horreurs son mattre Lucain
. pourtant, a su rendre si amusant, dans le 'récit fameux d'une
qui,
bataille navale, le spectacle d'hommes qui se noient:

. .
La mort ingénieuse
Fr?1S~o1t de ~ests les tests ; sa maniere douteuse
Fa1s?1t une ~hspute aux playes du martyr
De I eau qui veut entrer, du sang qui veut sortir.
(Ed. Lalanne, p. 22.}

Lui _auss~ mele aux souvenirs bibliques la mythologie et des
allé~ories, 1ssues tres probablement de cet éblouissant Roland
f ~rieux que tous nos poetes du xvie siécle, meme les plus chrét1ens, ont tant chéri. Lui ~u_ssi, et plus gr!vement peut-etre que
du ~artas, tra~forme la vis10n apocalypt1que en vision pa'ienne
et Dieu en Jupiter :
Dieu voulut en veoir plus ; mais de re~ret et cl'ire
Tou t son sang escuma : il tuit il se retire
Met ses ma\ns au devant de ses yeux en'courroux.
Le Tout-Pu1ssant ne peut residcr entre nous.

LA BIBLE DA.NS LA

pof:srn

FRAN~AISE

109

Sa barbe et ses cheveux de fureur herisserent,
Les sourcils de son front en rides s'enfoncerent,
Ses yeux ehangez en feu jetterent pleurs amers.
Son sein cnfl(• de vent vomissoit des esclairs...
(lb., p. 207.)

Naturellement, tout n'est pas mauvais dans ce qui dérive chez
d'Aubigné des seules sources profanes. Ne faisons pasa ce fils du
sol frangais le tort de croire qu'il ne pouvait etre bon quand, au
lieu d'etre biblique, il n'était que latin et disciple des latins. Il
n'y a rien dans les tragédies de Robert Garnier qui vaille ce
dialogue antithétique ala maniere de Sénéque ou le poéte vengeur
ferme aux damnés toutes les portes de l'espérance. 11 n'y a pas
dans l'Arioste de portraits plus pittoresques ni plus spirituels
que ceux des personnages allégoriques installés daos les stalles de
la Chambre Dorée :
~~~te:
.
Son reil morne et transi en voyant ne void pas ·
Son visage sans teu a le teint &lt;lu trespas.
'
Alors que tout son banc en un amas s'assemble
Son advis ne dit rien qu'un triste oui qui tremb!c'.

L'lvrognerie
Bruit un arrcst de morl d'un gosicr enroué,

L'Ignorance :
Ses peti ts yeux eharnus sourcillent sans re pos
Sa grand bouehe demeure ouverte a tous p~opos ·
Elle n'a sentiment de pitié ni misere ·
'
Toute cause lui est indifler~nte et clai;e •
Elle dit ad idem, puis &lt;l!'mande que c'est. '
(Id., p. 136-14'2.}

•

Et personoe, avant le iV icomede de Corneille n'a eu en vers une
éloquence plus vigoureuse ni plus mordante que l'orateur nourri
de Juvé~al, qui, a la vertu du preneur de villes, oppose la vertu
du duelliste :

º?

ap_pelle aujourd'hui n'avoir rien faict qui vaille
D,avo!r percé_premier l'espaix d'unc bataille,
D avo1r p~em1er porté une enseignc au plus hault,
E~ fran~h1 devant tous la breche par assaut...
Bl,en !aire une retraite, ou d'un scadron battu
R alh~r _les delTa-icts, cela n'est pas vertu.
, La vo1c1 pour ce temps : bien prendrc une querelle
Pour un oiseau ou chien
Au _plai~ir d'_u~ valet, d'u~ ¡;o·u"11Ó~ g~~o~IÚ~~t ...
Qui veut, d1t-il, savoir si son maistre e~l vaiÍlant...

�110

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De cette Ioi sacree ores ne sont exclus
Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus ;
On les monte, on les arme, on invente, on devine
uelques nouveaux outils a remplir Libithinc ;
n y fend sa chemise ; on y montre sa peau;
Despouillé en coquin. on y meurt en bourreau.

8

(Id., p. 65-66.)

Au reste, il est bien rare qu'on puisse séparer chezd'Auhigné
deux inspirations qui, le plus souvent, s'associent.
L'inspiration biblique est certainement chez luí bien plus
profonde que chez aucun de ses contemporains. ·
Elle n'atteint guere la langue. D'Aubigné ne commet point
la faute de parler hébreu en franc;ais. S'il emploie le mot
hasmal et le mot quicajon, c'est seulement parce qu'ils désignent,
le premier un métal, le deuxieme un végétal, qui n'ont pas de noms
en frangais. Parce qu'il appelle une fois Nabuchodonosor Nebacudnezer et deux fois l'ange Chérub, ne croyons pas qu'il ait
avant Leconte de Lisie le respect superstitieux de la forme des
noms propres. Non. En matiere de langue, son hébraisme ne
va guere plus loin qu'a aimer les superlatifs du type: « le Seigneur
des Seigneurs, lés forts des forts, les malheurs des malheurs )) 1 et
surtout les génitifs déterminatifs, dontil a une tres ample collection, les uns textuellement traduits comme la bouche de louange,
les autres tres ingénieusement dérivés de génitifs bibliques,
comme couronne de douceur fait sur corona gloriae et mespris du
ciel fait sur opprobrium hominum, ou d'autres enfin créés par
simple imitation du tour comme tribunal de lriomphe.
L'art du développement, non plus, n'est guere biblique. Pour
etre toute nourrie de termes et d'images bibliques, une phrase
de d'Aubigné n'en a pas moins un mouvement tout frangais :
Voicy le grand heraut d'une estrange nouvclle,
Le messager de mort, mais de mort eternelle.
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Calns fugitifs, ou trouverez-vouslieu?
Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles,
óu quand l'aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher.
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre lamer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt, ni la veue...
(Id., p. 323.)

Ce qui est biblique, c'est le style. Déja l'influence de la rhétorique latine y a semé les antitheses : la Bible en accrott encore
le nombre, et, sans qu'on puisse toujours distinguer ce qui vient
d'une source et ce qui vient de l'autre, l'antithese biblique se

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

111

reconnatt pourtant d'habitude a ce qu'elle est moins un contraste
qu'un parallélisme :
Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine.

o~ ~~~ ·s·a·1¡~·pe~he;,.cie :;_o·s· ~~in~s· ii;;¿üe;..
i:iesj; ·1;~~-;eú~tit ~i ·1; .tr~~p~tie' ~¿~~~:
(Id., p. 321, 325, 322.)

Déja J'influence de la memerhétorique Iati~e a multiplié _les apostrophes : la Bible en ajoute d'autres, qm se caractérisent par
leur brusquerie :
Les bons du Sainct Esprit sentent le tesmoignagc.
ns sont vestus de blanc et Iavez de pardon.
o tribus de Juda I Vous estes a la destre,
Esom, Moab, Agar tremblent a la senestre.

Déja Juvénal a suggéré quelques f_ortes images : mais la Bi~le
est pour d'Aubigné Je grand réservo1r. Par la roétaphore b_reve
ou la comparaison développée, el~e transporte dans Le~Tragiques
toute la vie de la nature. Elle fait du pécheur un_ asp1c, ~n vermisseau, une fleur sans seve, quí tombe au p~emier ~oled ou se
fane au vent sorti de la bouche céleste. EJ!e fa1t ~e Dieu un _bon
cultivateur, qui un jour vendange les rois et qm un autre JOur
tient son van pour roeLtre l'aire au point et consumer l'éteule
au feu inextinguible. Elle fait des derniers martyrs d~s roses plus
exquises que d'autres, puisqu'elles sont des roses tard1ves, écloses
a l'automne de l'Église. Elle fait du croyant_ brulé une ~ouve~le
plante fleurissant au milieu des parvi~
S10n. E_lle fa1t b?1re
aux tyrans la lie du vin de la colere d1vme. Elle fa1t extermmer
les courtisans des mauvais rois par la chute de Ieurs protecteurs,
comme on voit le chene en tombant écraser les petites herbes, la
fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,_ l'écureuil et
l'abeille, tout ce qui, ayant eu part a l'ombre, a mamtenant part
au danger.
.
. .
Avec la vie de la nature, la métaphore b1bhque transporte
encore dans Les Tragiques bien des aspects de la vie sociale: l_e
glaive et Je bouclier du combattant, la couronne et le tr6ne du ro1,
la balance du marchand la fumée de la maison, les horribles
douleurs de la femme en 'couches. Elle y transporte enfin toute
la poésie des grands souvenirs, puisque, les no?1s et les faits de
l'histoire du peuple hébreu fournissant a d'Aub1gné les é~éments
d'une langue allégorique sans cesse renouvelée, le ~ath?lique est
pour lui un Esaü et le réformé un Jacob, les mauva1s prmces, des

?e

�LA BIBLE DANS LA POÉSJB FRAN~AJSB

112

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Pharaons, des Achabs, des Roboams, des Hérodes, les ministres
sanguinaires, des Amans, les conseillers fideles, des Michées, les
gens de bien, les tribus de Juda, tes méchants, Edom, Moab, Agar.
Si les images bibliques affluent en telle abondance sous la
plume de d'Aubigné, c'est que la Bible n'est pas pour lui un livre
qu'on lit pour le plaisir ; c'est le livre sacré, source et fondement
de la foi ; celui qui donne la réponse a tous les problemes, et, des
lors,on comprend que le poete n'ait ni une joie, ni une colere, ni
un espoir, ni une idée qui ne cherche dans ce livre ala fois un aliment
et une expression. Mais, par cela meme, c'est un livre dont il ne
saurait trop respecter le texte comme !'esprit. D'Aubigné, qui est
conduit a s'en inspirer sans cesse, l'est done aussi a s'en inspirer
toujours avec la crainte de le dénaturer. Ríen de ce qui est biblique ne répugne ason art, et, par exemple, sa poésie nous transporte hardiment au ciel et a l'enfer, nous fait assister au terrible
, jugement et, auparavant, a l'apparition du juge sur les nuées.
Mais, respectueuse dans sa hardiesse, cette poésie - sauf en
quelques endroits malencontreux - se fait une loi de ne point
dépasser les affirmations de la Bible. Toute la Bible, mais ricn
que la Bible. C'est commettre une tres grande erreur, a mon sens,
que de parler de l'imagination dantesque de d'Aubigné. L'enfer
et le ciel de Dante sont l'reuvre d'une imagination qui s'abandonne. D'Aubigné surveille la sienne. Quand il donne aux tyrans
une image du chatiment qui les attend, il paraphrase un chapitre
, du Deuléronome. Quand il nous fait entendre le double arret du
juge qui appelle au royaume ceux qui l'ont vetu au temps de sa
froidute et jette au gouffre ceux qui lui ont donné de la pierre
au lieu de pain, il ne fait que traduire un chapitre de saint Luc.
Quand il décrit le bonheur du Ciel, il répete presque en propres
termes l'Apocalypse. Dans une page comme celle qui nous
peint la venue du Fils de Dieu, nous devons admirer, cerne semble,
· la discrétion du peintre presque autant que son audace. On I¼
souvent dit, et on est bien obligé de le répéter toutes les fois qu'on
parle de lui - puisqu'il faut prendre, méme contre les poetes,
la défense de la langue et du gout - que d'Aubigné est plein de
défauts : qu'il est dur, rocailleux, imprécis, incorrect. On lui a
souvent reproché, et avec raison, sa terrible intempérance. Mais,
précisément pour cela, il est a propos, en terminant, de relire la
page dont je viens de parler ; car on y voit un d' Aubigné trop
peu loué : le d'Aubigné fort parce qu'il sait se borner, et grand
peintre parce qu'il laisse notre propre imagination !aire ce
tablean dont il ne nous donne, d'apres l'Écriture, qu'uneesquisse
rapide :

113

Voicy le Flls de l'homme et du grand Dieu le fila,
Le voicy arrivé a son terme preflx.
Desja l'air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne...
Les neuves sont seichez, la grand mer se desrobe.••
Montagnes vous sentez douleurs d'enfantemens ;
Vous fuyei comme agneaux, O simples eslemens 1
Cachez-vous changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l:Eternel, ni sa voix rude et forte.
Dieu paroist : le nua~e entre luy et nos yeux
S'cst tiré a l'escart, 11 s'est armé de reux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L'air n'est plus que rayons, tant il cst semé d'anges (1).
(Id., p. 322.)
(1) Je do is beaucoup au livre de Trénel, r liiément biblique dans ramvre
poétique d'Agrippa d'Aubigné ; París, 1904.

(d suivre.)

10

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

Le Milliard des Émigrés
Cours de 11. MA.RCEL MA.RION,
Professeur au College de France.

Nous avons vu la derniére fois que le gouvei:nemen~ de la
Restauration avait l'intention de procurer une ~ndemmté aux
· és, et, d'autre part, de déposer un proJet
de converÉ m1gr
. d 75
f
sion de la rente 5 % en rente 3 % au pa1r . ~
~ancs.L' économie prévue était de 28.000.000,,.et 28 m1!l10ns é\~ient a
peu pres la somme de rente annuelle qu il sembla1t que I mdemnité dut couter.
.
.
Nous avons vu également que ~e projet s~ recommanda1~ ~out a
fait au point de vue de la nécess1té, au pomt de_ vue. de I oppor· mai·s qu'il avait rencontré des adversa1res 1mplacables
t um·te,
t I ·
et ue l'opinion générale était fortement ~ontée con re _m:
L~rsque M. de Villéle eut déposé son proJet, et que celm-c1
fut· l'objet d'un rapport favorable de la pai:t de _M. Masson, la
discussion s'engagea et elle débuta, comme 11 éta1t naturel, par
un discours d'un des ennemis personnels les plus ardents de
M de Villéle j 'ai nommé M. de La Bourdonnaye.
·M de La 'Bourdonnaye était d'un caractere intraitable, et il
·t· contre M. de Villéle des griefs de plus d'une sorte. II semble
ava1'
.. t'ere'. M. . de La
bien que, Iorsque M. de ' Villele arriva au. Mmis
Bourdonnaye ait fait quelque demande,_ s01t pour I_m, s01t p_our
son fils qui n'a pas été agréée, qm ne pouva1t pas etr_e
agréée '; d'ailleurs, son caracter_e éta_it . tel . que, me~e s'1l
avait obtenu satisfaction, le confht éta1t mév1table un Jour ou
l'autre entre lui et le chef du parti royaliste r~isonnable..
M. de La Bourdonnaye attaqua done le proJet avec la v1rulenc~
qu'il mettait toujours Iorsqu'il parlait de quelque c~ose qm
venait de M. de Villele. C'était, suivant lui, de la perfidie q~e de
joindre la question de la conversion a l'indemnité des Ém1grés

115

et que de déposséder des rentiers pour leur donner quelque
chose. C'était un calcul machiavélique qui avait pour but de
rendre odieuse devant l'opinion publique l'indemnité allouée aux
Émigrés. Il préférait, pour sa part, que les victimes de l' éinigration
supportassent encore longtemps leur misere p~utot 9u~ d_'y mettre
un terme aux dépens des rentief!. Le proJet, d1sa1t-1l encorc,
blessait la justice, blessait la morale, blessait_ l'i1;1téret de l'~tat
qui a du acheter tres cher le concours de cap1tahstes étr_angers.
Ce dernier point était le grand argument des adversa1res du
projet. Toutes les fois que l'on voulait attaquer une concep~ion
financiére de M. de Villele, on mettait en avant les banqmers
anglais, allemands, autrichiens, auxque!s il s'adressait.
M. de La Bourdonnaye rassembla done ses traits les plus acérés
contre le 3 %- « Ce 3 %, disait-il, est doué de quelque vertu
secrete, de quelque mérite occulte ; que! est done ce secret ? que!
est done ce mérite ? C'est l'agiotage ! Opération trop semblable
a ces engagements usuraires que d'honnetes Israélites font
conlracter a des fils de famille. »
Pures déclamatioris qui ne supportent meme pas la discussion
tellement elles sont vides.
.
On entendit ensuite un discours tout a fait différent, celui
de M. Humann, qui siégeait parmi l'opposition modérée et qui
allait etre, quelques années plus tard, ministre des Finances de
Louis-Philippe. II loua le projet de conversion; il loua la réduction
de l'intéret, la jugea a la fois nécessaire et tout a Iait légitime.
Seulement il s'attaqua a cette disposition du projet qui consistait
a convertir le 5 % en 3 % ; il aurait voulu qu'on ne franchlt pas
d'un seul coup cette étape, que l'on éonverUt en 4 %, quitte a
convertir ensuite ce 4, si les circonstances le permettaient,
en 3 %, tout au moins en 3 1 /2. II faisait remarquer que 6 francs
de rente 3 % a 75 représentent un capital de 150 francs, tandis
que 6 francs de rente 5 % représentent un capital de 120 francs.
Comme je l'ai déja dit, si l'on se place au point de vue des
príncipes, M. Humann avait cent fois raison. II aurait été infiniment préférable de faire la conversion de 5 % en 4 % et de se
réserver ensuite la possibilité de convertir le 4 % en 3 % ; on
aurait réalisé une économie de deux fois 28 millions au Iieu d'une
fois. Seulement, il fallait pouvoir le faire. Toute la question était
la, et M. de Villele a toujours été convaincu que le crédit, si
solide qu'il fut, ne l'était pas encore assez, que le pair n'était
pas encore suffisamment atteint, pour qu'on put se lancer
dans l'aventure d'une semblable conversion. II ne voulait
hasarder la chose qu'en se sentant soutenu par le consortium

�LE MJLLIARD DES ÉMIGRÉS

116

117

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

des banquiers et ceux-ci ne s'engageaient qu'a la condition
qu'on leur donnerait du 3 % a 75.
Vint ensuite M. Casimir Périer qui était banquier lui-meme et
qui souffrait de se voir évincé par ces banquiers anglais ou alle,
mands comme l'étaient M. Baring et M. de Rothschild. C'étaitd'ailleurs, un vieux grief; si '/ous vous en souvenez, lors des emprunts de 1818, Casimir Périer avait censuré tres aprement. les
déterminations du gouvernement frangais parce que ce gouvernement s'ét.ait adressé a Londres et a Amsterdam.
M. Casimir Périer fut done tres violent. II se plaga surtout a ce
point de vue que la lutte dans 1a question présente était engagée
entre la propriété fonciére et la propriété mobiliére ; que le
gouvernement, et la Chambre a sa suite, se préparaient a accabler
la propriét.é mobiliére, chose d'autant moins surprenante que
cette Chambr · se composait en tres grande majorité de grands
propriétaires Ionciers. On avait done sacrifié la propriété mobiJiere a la jalousie, aux rancunes, en tout cas aux intérets de la
propriété fonciére qui dominait dans la Chambre des Députés.
C'était, disait-il, un hourrah - il employait ce mot qui rappelait
les cosaques- c'était un hourrah que l'on se préparait a faire des
déparlements contre la ca pitale: París allait etre sacrifié a la
province. Ensuite il s'indignait que l'on eut fait connattre a un
mcmbre du Parlement anglais et a un consul autrichien ce que
l'on n'avait pas fait connattre a. la Chambrc; iln'ajoutait pas que
ce membre du Parlement anglais était Baring lui-meme et que
Je consul autrichien était M. de Rothschild. 11 abondait naturellement dans le sens de M. Humano et regrett.ait la conversion en
3 %M. de Villéle n'eut pas de peine a réfuter toutes ces critiques,
ces reproches, et a montrer qu'il était lié par la nécess1té et
qu'il avait été absolument obligé pour trouver des banquiers
qui répondissent du succés de l'opération d olTrir un intérét réel
de 4_ en émettant du 3 O/o a 75. II fallait choisir entre cette
solution ou ne rien faire du tout, et M. de Villéle préférait agir.
« D'ailleurs, ajoutait-il, - et ceci montre comment la question
de la conversion, maintenant, et la question de l'indemnité un
peu plus tard, étaient liées a celle de l'amortissement - d'ailleurs, il était nécessaire d'adopter une mesure qui donnat a la
Caisse d'amorLissement le moyen d'agir dans une sphére audessous du pair. »
Ceci mérite un peu d'explications. L'amortissement a été une
des gloires de la Restauration. II a été poursuivi avec une régularité véritablement admirable, de telle sorte que si ce gouver-

nement a été obligé d'émettre beaucoup de rentes, elles subissaient une diminution constante par le jeu de l'amortissement
qui, jamais, n'avait été pratiqué d'une fagon aussi fidele en France
qu'a ce moment-la. Par la suite, les théoriciens financiers n'ont
pas tardé a s'apercevoir et a enseigner que les apparences étaient
en ceci plus belles que la réalité et qu'amortir, lorsque, d'autre
part, on 6mprunte, est une opération contestable ; qu'il aurait
peut-etre mieux valu emprunter moins, par exemple en 1817
et en 1818, et renoncer a l'amortissement. C'est une vue qui
est parfaitement exacte, mais exacte en supposant une situation
normale, en supposant le crédit affermi, en supposant de bonnes
habitudes prises soit daos le public, soit dans le gouvernement..
Or, telle n'était pas alors la situation. Tout était a faire en
matiére de crédit ; il fallait tenir grand compte des dispositions
psych?logiques. Il était indispensable, pour apprendre au public
a avo1r confiance daos la rente frangaise, qui lui avait joué de
si mauvais tours, de lui montrer, de l'obliger a apercevoir un
fonds d'amorlissement toujours respecté. Aussi y avait-il la une
raison d'ordre subjectif qui rendait, a mon sens, l'amortissr
ment, meme fut-il un peu coílteux, absolument indispensable
sous la Restauration.
C'est ce que pensait M. de Villéle ; il rejetait bien loin toute
i~ée de porter atteinte a l'amortissement ; il voulait que l'amorbssemcnt !~t chose sac~o:sainte et ci:ue l'on continuat rhaque
an~ée a u~1hser les _77 milhons et dem1 de revenos que possédait
d_éJa la Ca1sse a étemdre les rentes par rachat. Mais racheter des
btres 5 %au-dessus dupair,lespayer 102.103, 104et meme davantage par la suite! c:était insensé. Alors que faire ? ... Imaginer
un autre fonds qm íut au-dessous du pair et que l'on put racheter
sa~s se m~ttre en contradiction avec la logique : c'était une des
ra1sons pmssantes qui l'avaient déterminé a vouloir convertir la
rente 5 % en 3 % au-dessous du pair pour que l'amortissement
eut le temps de jouer.
Telles. étaient les considéraLions, sur lesquelles s'appuyait
M. de V1lléle.
, On en fit valoir d'autres et on mit en avant des arguments
d ordre moral.
~lusieurs orat~urs, affectant de ne pas comprendre ce que c'est
qu une convers1o_n ou peut-etre d'ailleurs ne le comprenant pas
réellement, parla1ent ~e cette réduction éventuelle du 5 % en
4_, comme d 1 une opération banqueroutiere, comme d'une opérat~on rappe~ant les ré~uctions de rente de l' Ancien Régime, opérations de triste mémo1re: ou bien ils alTectaient de se placer au

�118

REVUE DES COt:RS ET CO:&gt;.FÉRENCES

point de vue de ces pauvres rentiers qui aUaient etre sp~liés
du jour au lendemain du cinquiéme de leur revenu, oubhant
que, si lesrentiers sont dignes d'intéret, les contribuables le sont
encore davantage, et qu'il est inique d'iníliger a ceux-ci un
accroissement inutile de charges pour l'intéret des rentiers.
C'est la doctrine qui a été soutenue par un tres grand nombre
d'orateurs. Crignon d'Ouzouer parla avec véhémence de l'injustice, de la mauvaise foi, de la barbarie, qu'il y aurait a amputer les
titres de rente d'un cinquieme de leur revenu.
C'est a ce propos que M. de Villéle a rappelé dans ses notes que
ce Crignon d'Ouzouer avait acquis autrefois au cours de 7 francs
80.000 francs de rente et qu'il n'avait vraiment pas le droit de se
dire sacrifié quand on lui ofTrait un capital de 100 francs pour les
7 francs qu'il avait jadis déboursés.
Puis un député de la gauche, Stanislas de Girardin, évoqua
un nom qui fut pendant longtemps et qui était encore a ce
moment-la le synonyme de la mauvaise foi la plus éhontée.
M. de Girardin compara le projet de M. de Villele a ce qu'avait
fait un certain abbé de triste mémoire, l'abbé Terray. ll ajouta
que le Gouvernement avait évidemment obéi dans l'idée de cette
conversion au désir de íaire íleurir l'agiotage et qu'il s'était mis a
sa discrétion. « L'agiotage, disait-il, allait mourir maintenant
que la rente était arrivée au pair : les spéculateurs avaient réclamé pour luí un aliment, et le ministre leur en avait fourni un
champ beaucoup plus vaste en imaginant son malheureux 3 %- 1
Puis survinrent des amendements-commentles appellerai-je?
amendements humanitaires, amendements de générosité,
comme celui-ci : exempter de la conversion les rentiers ayant subi
autrefois la banqueroute des deux tiers, a condition que leurs
titres n'eussent pas été transférés, ne fussent pas sortis de leur
famille depuis lors. I1 semble, en efTet, que ce fut conforme a la
justice, aI'équité, et que l'on pouvait éviter cette perte ades gens
qui, autrefois, en avaient subi une aussi considérable. Mais la banqueroute des deux tiers avait été faite de telle sorte, et les titres
si babilement mélangés, qu'il était impossible de savoir quels
étaient ceux qui avaient subi la banqueroute ; personne n'était
en état de dire sur qui elle avait pesé.
Voici un autre amendement dont il est intéressant de dire
un mot, pour montrer que certaines propositions peuvep.t se
produire aussi bien dans des Chambres issues d'un sufTrage tres
restreint, que dans des Chambres issues du sufTrage universel.
Cet amendement consistait a dispenser de la conversion les
nntiers qui établiraient qu'ils n'avaient pas plus de 1.000 francs

LE ~tlLLURD DES É~IGRÉS

119

de rente. C'est une de ces propositions qui ne manquent
jamais lorsqu'elles sont émises dans des Parlements modeme~,
de rec¿voir beaucoup d'applaudissements. II par~tt tout a f~1t
a propos de dispenser les petits d'un sacrifice qu on veut fa1re
pe1er sur les gros.
.
.
Examinons cependant a quoi aurait about1, en pratique, un
amendement semblable.
.
.
Voila les rentiers au-dessus de 1.000 francs qui seront su1ets
a la conversion tandis que les autres en sont exempt~. Pren~ns
deux rentiers, dont )'un aurait 1.020 francs de rente, 1 autren en
aurait que 980 ; le rentier de 1.020 francs, dont le revenu ~ra
ditninué d'un cinquieme, n'aura plus que 816 francs; le renbe~
qui avait 980 francs gardera ces 980 francs. !lse_trou~eraque celm
qui avait le moins aura davantage que celm qui ava1t plus.
.
L'application de semblables lois entratne de ces anoma}1es
inévitables quand un impot distingue, quand tout le monde n est
pas traité de meme et que la loi n'est pas égale pour tout le mond?.
C'est ce que dit M. de Villéle. 11 demanda comment on pouva~t
diviser avec justice et sans tomber dans d'inextricables co~phcations cette masse de rentiers, tous acquéreurs au meme btre,
tous régis par des príncipes lé?aux d'une pa~faite identité; _comment diviser, pour une part1e, une opérat10n que la momdre
oscillation des cours pourrait ensuite rendre impraticable pour les
uns apres avoir été subie par les autres. 11 n'y a rien oajouter a ces
arguments décisiís.
. .
.
Un autre amendement,l'amendementLeroy, cons1sta1t en cec1:
convertir le 5 % en 4 %, mais progressivement, d'année en année,
un dixieme chaque année ; l'opération serait achevée au bout
de dix ans, de maniere, disait-il, a laisser aux renliers le profit
qui, sans cela, allait passer aux banquiers.
M. de Villéle ne fut pas satisfait de cette proposition ;
mais comme il sentait que l'opinion lui était peu favorable, il
crut nécessaire, pour le suc!:és de sa combinaison, de parattre au
moins faire quelque chose dans ce sens et il se résigna a dire qu'il
accepterait cet amendement, mais a la condition qu'il serait émis
néanmoins de ces 3 % a 75 auxquels il tenait par-dessus tout.
Tout le monde crut que la était la solution, que tout allait se
terminer par une embrassade générale et on se sépara un certain
soir tres satisfails les uns des autres. On n'avait pas réfléchi que
proposer aux gens, d'une part, du 4 % au pair et d'autre part
un revenu de 4 % aussi, mais au capital de 75 et qui aurait des
chances de hausse, c'était en réalité ne leur proposer aucune
option : nul ne serait assez fou pour préférer le premier fonds

�120

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au second. Ons'apergut que l'amendement ne tenait i. as debout,
et le lendemain il fut rejeté.
La Chambre vota enfin le projet ministériel par 238 voix contre
145.
Cette minorité était tout a fait imprévue. Dans cette Chambre.
ou le Ministere semblait absolument le maltre, on trouvait 145
opposantsa une mesure qu'il avait particulieremell;t a cceur, p~ur
laquelle il avait vigoureusement combattu. C'éta1t un échec mquiétant pour M. de Villéle et qui démontrait la formation d'un
certain mouvement d' opposition qui pouvait etre dangereux.
Les opposants, les ennemis de M. de Villéle, accueillirent ce
résultat avec beaucoup de satisfaction et d'espoir, et c'est peutetre alors que son collégue - je ne dirai pas son ami,_car il s'en
faut de beaucoup qu'il l'ait été - M. de Chateaubriand, dont
]'attitude pendant la discussion avait été telle que les plus aveugles se rendaient compte qu'il était de cceur avec l'o~position eut un mot qui est resté célebre. A propos de la mauva1se aventure
dans laquelle s'était fourvoyé son Présid~nt du Conseil -: j'emploie ce mot parce qu'il répond a la réahté _des c~oses bu~n que
M. de Villéle ne fut pas Président du Conse1l en titre - d d1t :
« J'ai déja vu bien des gens se casser la tete contre un mur ; mais
voir des gens batir un mur expres pourse casser la tete la-contre,
je ne l'avais jamais vu. »
Restait a emporter l'adhésion de la Chambre des Pairs. Ici,
la lutte allait etre encore plus difficile, et elle se termina par un
désastre pour le Ministere.
D'abord, le rapport de la commission des Pairs fut confié a un
ami intime de Chateaubriand, le duc· de Lévis, personnage qui
avait déja écrit sur diverses questions financiéres et qui l'avait
fait quelquefois avec beaucoup d'intéret. M. de Lévis, aprés avoir
combattu en passant la foi et peut-etre un peu la superstition
qu'avait M. de Villéle pour l'amortissement, admettait la
nécessité de la conversion. II concluait a l'adoption du projet,
mais en y mettant ce que quelqu'un appela un post-scriptum
venimeux. II concluait a l'adoption, mais il exprimait le
regret que ce projet ne fut pas aussi bien congu qu'on aurait
pu le désirer et il insinuait que peut-etre aurait-on pu trouver
un meilleur moyen d'arriver au meme résultat. « N ous n'avons pas
a examiner si d'autres combinaisons pouvaient amener au meme
but avec le meme avantage : c'est sur le projet deloi qui nous est
présenté qu'il s'agit de statucr. » C'était dire : « Votez le projet
si vous voulez ; il n'est pas mauvais, mais il y en a d'autres
qui seraient bien meilleurs. »

LE IIHLLIARD DES ÉMIGRÉS

121

M. de Lévis avait eu aussi le tort d'insérer dans son rapport
un entrefilet qui fit beaucoup d'impression. II fit connattre qu'unc
compagnie de banquiers avait ofTert de se charger de ]'opération,
tout en continuant de payer quelque temps aux rentiers leur
intéret de 5 %- La chose fit une profonde sensation. Tout le
monde s'émut. Mais M. de Lévis ne disait pas que cette
proposition émanait d'un individu sans compétence et sans
qualité pour intervenir dans l'affaire, qu'elle émanait du
banquier appelé Sartoris qui avait l'habitude lorsqu'une opération était en train et qu'il n'avait pas pu y trouver place - ce
qui était le cas - d'aller faire aprés coup des offres plus avantageuses quen'avaient faites ses concurrents. La chose fut ébruitée.
Laffitte, Baring et Rothschild s'empresserent de le désavouer~
de dire qu'il avait parlé en son nom personnel, qu'eux n'y étaient
pour rien et qu'ils restaient sur leurs positions. La chose nuisit au
projet auprés de beaucoup de membres de la Chambre des Pairs.
Il est inutile d'entrer dans le détail des discours qui furent
prononcés dans cette Chambre et particuliérement de mentionner
l'opposition modérée, mais réelle cependant, de deux prédécesseu~s de M. de Villéle au ministére des Finances, ce qu'on
appela1t alors le Partí des Anciens Ministres. 11 est assez naturel
que des anciens Ministres ne trouvent pas merveilleux le projet
. d'un de leurs successeurs ; cette opposition est dans l'ordre
des choses. Ainsi firent M. Roy et M. Mollien. Ils avaientété consultés par M. ~e Villéle _quand il avait préparé son projet ; a
ce mo~ent.-la, 1ls y avaient adhéré, mais maintenant ils n'y
adhéra1ent plus, ou du moins ils faisaient beaucoup de restrictions
et de ~é~erve. Bref, ils concluaient plutot meme au rejet de la
prol_los1t10n et a la formation d'un nouveau projet dont ils indiqua1ent les bases d'une fagon, d'ailleurs, un peu vague.
_U_n a~tre orate_ur parla ensuite qui attaqua a fond le projct
m_m1sténel ; c'ét~1t aussi un ancien ministre, mais non pas des
F1!1ance~, P~sqmer. M. Pasquier combattit le projet qui, selon
lm, alla1t fa1re perdre a la Restauration « cette fleur de loyauté
dont elle avait toujours entouré ses actes ». 11 s'étendit ensuite
en ~e. longues ~onsidérations sur l'état troublé de l'Europe, _ en
quo1 11 exa~ér~1t n?tablement, -il se demanda si on n' aurait pas
a se repenbr d av01r porté un coup aussi funeste au crédit en cas
de collision européenne: le j~ur ou l'on serait obligé d'émettre
un gros empru?t, on po~rra1t t~ndre 1~ main aux banquiers
étr,angers, on n_ y trouv~ra?t plus r1en. Enfm il se plaignit aussi
q~ on eut,as~oc1é la spohat1on des rentiers a la question de l'indemmté des Ém1grés d'une fa\¡on aussi étroiLe.

�122

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

L Chambre des Pairs entendit enfin un dernier discours q_ui
eut ~lus de retentissement, ce fut celui de l'archeveque dePans,
Mgr de Quélen. Ce prélat combattit le projet du &lt;?ouvernement
en parlant au nom de la charité .et des pau:vres ; d se demanda
1· l réalisation du projet n'alla1t pas avo1r pour conséque~ce
: neª diminution d'au moins un cinquieme, et peut-etre de bien
davantage, dans les charités. II fit_ i~pression et il gagna a. cett~
attitude une popularité extraordma1:e. Sous la Resta~r~tiº?• d
était tres dangereux d'avoir contre so1 le Clergé. M. ~e Villele l eut
ce jour-la. II avait done contre luí, º"?tre ses ennem1~ personn~lst
la gauche, !'extreme droite, une partie du centre d_ro1t. Le p~o~et
succomba sous cette hostilité, et, dans la séan~e célebre du 3 JUID,
le projet de conversion fut rejeté .P~r 128 vo1x contre 94. Ce fut
un échec tres cruel pour M. de Vdlele. , .
Son dépit, son irritation en furent tres VIfs et s~ .montre~t
encore comme au premier jour da~s ses notes..Selon lm d y aura~t
eu des moyens de faire passer la 101 de convers1on des rentes, ma~s
son honneteté avait reculé devant ces. moycn~-la : on sera1~
venu le prévenir qu'il y avait un moyen sur de fa1re passer la 101
des rentes devant la Chambre des Pairs,. c' était de distribuer dans
cette Chambre un certain nombre de btres 3 % ou de rappele~
au ministere des Afiaires étrangeres M. de Montmorency qui
en avait été écarté dans les circons_tlances que nou~ a~ons v~es ~t
dont le partí puissant ne pardonnait: pa~ a M. ~e V1llele de I avo1r
Jaissé mettre de cóté. Bref, - et Je cite t?uJours _les notes du
Ministre _ on aurait vu dans cette occas10n verur dans cette
Chambre ces « figures sénatoriales_ c~arg~es d'années et de méfaits politiquee que l'on n'y voya1t Jamais que dans ces occasions-la ».
·
M. ·
Le 3 juin au soir, il y avait une tres grande _réc?pbo_n au rnistere des Finances. On y vint en foule. On était bien ai~e, dans l~s
milieux parlementaires, de voir comment M. d~ V1llele allait
supporter ce coup et on épiait sa figure a~e~ attenti~n.
.
M. de Villele n'était pas seul a etre irrité. Loms :'(VIII lu:meme n'acceptait pas ce coup ave~ p~ilosop_hi_e. Il te.na1t au s~csC:~
de la conversion · avant de mourir, il dés1ra1t avoir attache
nom a l'indemnité des Émigrés; en outre, il n'aimait p_as Chate~ubriand; et Mme du Cayla, qui étaita ce moment-la qua~1 souverai~e
aux Tuileries ne voulait pas non plus de Chateaubriand et était
bien aise de l:écarter pour pouvoir mettre asa place son protégé,
le d-uc de Doudeauville. M. de Villele d'un cóté et Mme d11 Cayla
de l'autre n'eurent done pas de peine a exciterle mécontentement
de Louis XVIII contre Chatcaubriand.

LE MTLLIARD DES ÉMIGRÉS

123
Le 4 et le 5 juin, plusieurs événements se passérent qui eurent
pour effet d'accentuer la défection de Chateaubriand.
0n discutait a la Chambre des Députés la question de la
septennalité. Chateaubriand voulut prendre la parole ; mais il
en fut empeché par M. de Corbiere, ministre de l'Intérieur,
ami dévoué de M. de Villele, qui dit que la question regardait le
ministere de l'Intérieur, qu'il avait a parler d'abord et il devanc;a
son collegue a la tribune.
Tous ces faits étaient de mauvais augure pour Chateaubriand.
Le dimanche 6, iJ devait y avoir une grande réception aux
Tuileries aprés la messe. Le matin, de bon matin, M. de Villele
fut appelé aupres du Roi qui lui dit : « Chateaubriand nous a
trahis comme un gueux, je ne veux pas le voira la réception apres
la messe. Faites tout de suite l'ordonnance de son renvoi; qu'on
la lui remette a temps, je ne veux pas le revoir. » On se mita la
poursuite de M. de Chat.eaubriand, on le rejoignit a temps.
11 quitta le ministere furieux. Il trouva un asile au
Journal des Débals, qui épousa entiérement sa rancune.
Le ditecteur des Débats, M. Bertin de Vaux, alla hautainernent
proposer a M. de Villele la paix ou la guerre :la paix en réintégrant Chateaubriand ; sinon la guerre, et elle serait terrible.
II rappela que c'était le Journal des Débats qui avait déja renversé
le ministére Decazes et le ministére Richelieu. (&lt; Oui, aurait
répondu M. de Villéle, vous avez renversé les ministéres Decazes
et Richelieu en faisant du royalisme: mais pour me renverser,moi,
il faudra que vous fassiez de la révolution. » Et la prédiction s'est
trouvée exactement réalisée. ~on pas que je partage cette opinion,
soutenue maintes fois, que la cause profonde de la Révolution de
1830 fut la rupture de Chateaubriand avec le ministere : Chateaubriand n'était pas assez puissant pour cela, mais il est certain
que la campagne ardente qu'il mena des lors contre Villéle afiaiblit dans l'opinion l'homme d'État qui aurait peut-etre été
capable d'orienter la Restauration vers de meilleures destinées.
La conversion était done condamnée, mais l'indemnité des
Émigrés le serait-elle ? M. de Villele, Je gouvernement tóut
entier, tenaient trop a ce projet et ils résolurent de le réaliser
autrement. Seulement, Louis XVIII qui, au moment de ces
événe~ents, av_ait déja un pied dans la tombe, ne devait pas voir
ce proJet aboutir. II mourait le 16 septembre 1824, et c'était son
successeur qui devait avoir l'honneur - ou le malheur selon le
point de vue auquel on veut se placer, - de faire vote;cette loi
fameuse de l'indemnité.
La session s'ouvrit le 22 décembre 1824. Le discours du tróne

�124

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

annonga entie autres chose~ une l?i qui, sans augmenter les
impots, sans nuire au créd1t ~ubhc, sa~s retra~cher au~ull;e
partie des fonds destinés aux d1vers serv1c~s pubhcs, réuss1ra~t
a fermer les dernieres plaies de la Révolut1on et a accomphr
un grand acte de justice et de politique. .
.
.
_
On ne perdit pour ainsi dire pas une mmute. Le 3 Janvier 1825,
M. de Martignac lut a la Chambre le fameux projet dont tout
le monde s'entretenait depuislongtemps. Cetexposéest une&lt;l:uvre
digne de la plus grande _admi~at~o.n. Si ~a loi a d~n~é pr1se ~
bien des critiques, le proJet prim1tif et _l expos~ qm 1 accompa
gnait étaient des mieux c?rn;¡us, et jama1s peut-etre les Chambres
frangaises n'ont entendu s1 beau langage..
.
M. de Martignac commenga1t par étabhr que, p~r smt~desévénements inou1s de la Révolution, les hommes de bien ava1ent pu se
trouver incertains et partagés; les uns avaient pu juger que l'honneur, que les intérets dela Patrie les attachai?nta~sol natal, d' a_utres
avaient jugé que cet honneur et que ce_t mté~et de la Pat~1e l~s
appelaientsurune terre étr~ngére_ou une royalemfort~ne ava1t déJ a
cherché un asile. II rappelait ensmteque la C~arte av_a1t assuré aux
détenteurs actuels des biens nationaux la hbre et mcommutab~e
propriété des biens dont ils s'étaient rendus acq~éreurs _; mais
que les familles dépossédées n'en avaient pas m~ms dr01t a ~a
bienveillance du Roi et a la justice du pays. La 101 de 1814 éta_1t
déja entrée daos cette voie. On aurait été beaucoup_ p!us ~om
daos son exécution sans tous les événements qm s éta1ent
suivis : 1815, les Cent-jours, l'invasion, l'in_demnité, la, guerre
d'Espagne. Mais, maintenant, le ~oment éta1t ve1:1u de_ s occ~per
de cette plaie saignante qui porta1t sur le corps entier, bien qu elle
ne parut afTecter qu'une de ses parties. Et, a ce pr?pos, M. de
Martignac reconnaissait que les malheurs et que les rumes c~usées
par la Révolution s'étendaient bien au dela ~u cercle ~esÉm1grés:
que si on voulait indemniser tous ceux qm en ava1e~t éprouv:é
quelque préjudice, il ne fau~rait pas se bor~er aux Ém1gré~, mais
qu'il faudrait aussi indemmser_les gens r~nnés par le ;max1m~m,
ruinés par le paiement en pap1er-monnaie, par les devastat10ns
de la Vendée et par les autres guerres intérieures, ou par les
invasions successives. « Mais, disait-il tres justement, si l'on
voulait entrer dans une pareille voie. les richesses de la France
n'y suffiraient jamais. Il fallait se borner a indemniser 1~ _s,Poliation des biens immeubles, parce que les pertes mob1heres
peuvent etre cruelles, mais que le _souv~nir s'e~. _efTace pr?gressivement tandis que les confiscations 1mmob1heres, subs1stant
toujours,' sont une tache visible qui blesse la conscience d'un pays

LE MILLJARD DES ÉMIGRÉS

125

par son éternelle présence. » II rappelait ce propos l'exemple de
l'Irlande que les causes semblables avaient depuis des siecles
laissée en état de trouble et d'insurrection constante. II constatait qu'il y avait la un véritable volean et il demandait le concours des Chambres pour éteindre ce volean, dans notre pays.
Ainsi done, il fallait indemniser, mais comment et sur quelles
bases ? 11 exposait que son administration s'était déja livrée a
des travaux considérables pour faire procéder a des estimations
par des experLs et pour consulter des matrices de la contribution
fonciere ;_ mais le¡¡_,résultats de ces essais étaient si fautifs qu'il
ne pouva1t etre question de les utiliser.Faute de mieux on était
d?nc obli?é de prendre pour base les prix d'adjudication des
b1ens nationaux de seconde origine, en traduisant ces prix en
valeur réelle d'apres letableau ~edépréciation des assignats dans
le dépa~tement de la situation des bons. 11 y avait eu aux dépens
des ém1grés ou des condamnés 370.617 ventes jusqu'au mois
de prairia! ar_i III : le prix de ces ventes, calculé d'apres l'échelle
de dépréc1ation propre. a_ chaque département, représentait une
valeur réelle de 605 m1lhons ; ensuite, apres prairial an III et
surtout apres la loi du 28 ventase an IV la vente s'était faite
d'apres l'indication du revenu de 1790; et la on avait une base
plus sure. II s'était fait sous ce régime 81.455 ventes, pour un
revenu de 34.620.380 francs. En multipliant par vingt le chiffre
de ce revenu, on arrivait a un capital de 692 millions. 605 millions
avant Prairial, 692 millions ensuite, cela faisait au total 1 milliard
( 1.297.760.000 francs), m?ntan~ des bi_ens confisqués sur les émigrés
ou C?ndamnés. De ce ch1ffre, 11 falla1t retrancher 309 millions de
pass1f que l'État avait payé pour les émigrés. 11 restait done
987.819.962 francs, somme dont FÉtat pouvait se Gonsidérer
comm~ étan~ tenu envers les émigrés, puisqu'on voulait allouer a
ceux-c1 une mdemnité.
En~~e 987 million~ e~l- rnilliard,la distance n'est pas tres grande,
et volla_ quelle es~ l or1gme de l'appellation classique de milliard
de~ énugrés. Ma1s avant d'y arriver, je dois dire que cette appellati_on. est absolument fausse. Il n'y a jamais eu de milliard des
émigres, ~ttendu que ~e chiffre de 987 millions n' est pas celui qui
a été attemt p~r l,e capital des_ rentes qui ont été données en paiement aux ém1gres. Par la 101 de 1825, on accordait pour représenter ce c~pital, 30 millions de rente a 3 °/0 a 'répartir aux Émi(]'rés
0
en prop?rt10n de leurs pertes. Mais ce chiffre de 30 millions n' a pas
été attemt en ré~li_té; o~ n'a pas dépassé celui de 26 millions,
~e sort~ que le milhard s est trouvé réduit a peu pres a 866 milhons, 51 on compte la rente au pair, et a beaucoup moins, si on

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
126
compte au cours les rentes qui leur ont été allouées, la supposant un cours moyen de 80, cours d'ailleurs supérieur au
cours réel, cela ne fait plus que 693 millions.
Puis une question plus difficile se présentait : a qui irait l'indemnité ? Tel était le troisiéme point qu'abordait M. de Martignac. Lorsque les anciens propriétaires étaient encore vivants,
la chose allait de soi: le propriétaire dépossédé serait indemnisé,
on lui attribuerait une quantité de 3 °/0 proportionnelle au chitire
de ses pertes. Mais quand il n'existait plus, a qui irait l'indemnité?
Aux héritiers ? Mais seraient-ce ses héritiers au moment de la promulgation de la loi, tels qu'ils étaient en 1825 ou tels qu'ils
existaient au moment du décés de l'émigré qui était a indemniser?
Si nous prenons pour exemple en émigré morten 1812, faudrait-il
attribuer l'indemnité aux héritiers qu'il avait en 1812 ou a ceux de
1825, qui pouvaient ne pas etre les memes ? Surtout a qui irait
l'indemnité si l'émigré a indemniser a.vait avant de mourir fait
un testament dans lequel il aurait disposé de la totalité ou de
partie des biens qu'on lui avait confisqués? Bref, considérerait-on
les béritiers ex nune ou les béritiers ex tune ?
Cette question avait une importance politique capitale,
car, si la loi ne connaissait que les héritiers du moment
présent, cela impliquait l'idée que les émigrés avaient été valablement dépossédés, que la Révolution avait a bon droit et
justement confisqué leurs biens, que leurs propriétés étaient
légalement passées a d'autres et que si on les indemnisait, c'était
parce qu'on le voulait bien et sans y etre forcé. Faire prévaloir
la thése en faveur des héritiers ex nunc, c'était accorder une
indemnité de grace, non pas une indemnité de justice.
Si, au contraire, on appelait a profiter de l'indemnité les béritiers au moment du déces, et a plus forte raison les légataires
auxquels les émigrés auraient pu attribuer tout ou partie de leurs
biens, la loi changeait de sens, impliquait l'idée qu'ils n'avaient
jamais cessé en droit et en équité d'etre propriétaires des biens
qui leur avaient été soustraits ; que, par conséquent, les acquisitions révolutionnaires étaient parfaitement nulles et que les
émigrés étaient en droit de revenir sur ces ventes; qu'en un mot,
l'indemnité considérée ainsi était une indemnité de justice,et non
pas une indemnité de grace.
Voila quelles étaient les dell{ opinions absolument opposées
a propos desquelles on batailla pendant toute la durée de la discussion du projet.
M. de Martignac avait parfaitement apergu la gravité de ce
probléme et, par conséquent, l'importance capitale qu'il y avait

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

127

a bie~ établi~ que ceux qui seraient appelés a bénéficier de J'inde~ruté sera1ent les ayants droit des émigrés présents en 182."
11 v1t r~pouss~e l'idée d'une indemnité de justice et il s'en tenai't
a une !~de_mmté de grAce. Il le voulait pour que cette loi de
r~conc1hab~n ne fut pas autre chose, qu'elle ne put pas donner
heu a des discordes e~tre les tenant.s de l'Ancien Régime et les
t!fants de la Révolubon '. et ~nfin parce que faire autrement serait
a e~t~·/?vant de co~plicat10ns inextricables ; car en fait il y
ª".ª1 Ja e~ une 101 de restitution, ou plutot d~ reinis~ la
101t de l814 d aprés laquelle cette remise avait été un cadea~ un
:: :e~~r~~r,etnon_pas la reconnaissance d'un droit. A la s~ite
o1, 11 y ava1t eu procés, lorsque des légataircs étaient
~~enus rrlamer leur. part des restitutions. Quelquefois les triawc, es co~rs mem~s leur avaient donné raison . mais la
f:u.r de Cassat10n, ~ard1enne vigilante de }'esprit de la l~i, avait
UJOurs cassé les Jugements qui leur avaient donné ain
cause; elle ne connaissait que les héritiers ex n
t g
_de
les légataires.
une, e non pomt
la ~!t;cª'!~i:l:::~t!r\que la loi_ de 1825 déflt a cet égard ce que
civile dans la France a1 ' ?n alla1t seme~ des germes de guerre
Révolut'
ent1ére, entre amis et adversaires de la
et dans
allum.er le feu de. la discorde entre les fainilles
en grandemar~:u:e:eme de~ fam1ll_es ; on risquait de déposséder
l'abri d' P, l
gens qui pouvaient se croire parfaitement a
apres es termes de la loi de 1814
Telles furent les sag
•dé . ·
gouvernement avait ré: écons1 ra~1ons d'aprés lesquelles le
verrons que les Chambresg son proJet. _M~lheureusement nous
qu'elles firent subir au ne _surent pas 1m1ter cette sagesse et
modifications.
proiet gouvernemental de fAcheuses

It,tt

(d suiL•re.)

�129

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

Le Sacré College au Moyen Age
Cours de K. JORD.lN,
Professeur a la Sorbonne.

Nous savons maintenant quelle a été,'quant aux relaLions
du Saint-Siége et du Sacré Collége_, la théori~ et la pratique des
papes eux-memes; comment. en fa1t, un certam _nombre de papes
ont plus ou moins cédé a l'influence des cardmau~ ; comment,
en droit, ils ont toujours maintenu avec une certame p~udence,
~ans heurter trop de fron~ l'opini~n opposée, la. th~o~1e de la
plenitudo poleslalis, ou ple'.n J?ouvoir du pape. Ma1s, d a1lleurs, la
doctrine opposée, celle qui, smon subordon~e _le pape au Sacré
Collége, du moins lie toujours_ le pape a l'opm10n du Sacré Collége, cette doctrine a eu la vie tres l_ongue ; au M.oyen Age! elle
se rencontre chez nombre de canomstes ; elle a été expnmée
suivant les circonstances avec une force plus ou moins grande.
Nous avons aujourd'hui a en étudier l'expression et a en suivre
les principales manifestations.

§
Sur quoi d'abord repose cette doctrine, sur quel principe 7
C'est avant tout sur l'analogie que l'on établit entre la_situation du pape par' rapport au Sacré Collége_, et la ~itu~tion d'un
éveque ordinaire par rapport a son chap1tre. H1stonquement,
ce rapprochement est d'ailleurs justifié, puisq¡i.e le Sacré ~ollége peut etre considéré asse~ exa~tement comme le chay1tre
del'église de Rome (avec la particulanté de la présence ~es ~veques
suburbicaires), et que le développement des deux ~nstitutions
est analogue, notamment en ce qui concerne le dro~t électoral.
On peút en tirer un argument sur lequel ont insisté certains canonistes du xme et du x1ve siécle. LecardinalLemoine, par exemple,

écrit que « le pape se comporte vis-a-vis du collége des cardina~ comme un _autre éveque vis-a-vis de son collcge, c'esta-d1re de son chap1t~e. Done, de meme que l'éveque ne peut pas
enlev_er a son ~hap1tre ses _pouvoirs d'administration légitime,
de meme celan est pas perrms au pape». Une cinquantaine d'années plus Wt on trouverai; la ~em~ doctrine, et meme développée
plus longuement, chez l Hostiens1s : « Entre les cardinaux et
le pa_pe, dit-il, il y a une telle union qu'il convient qu'ils se commumquent t_out l~s uns aux autres. De meme qu'entre un éveque
et son chap1tre, 11 y a une communion plus intime qu'entre le
meme éveque et les autres églises quelconques de son diocese
de meme et beaucoup plus encore il y a une union plus parfai~
entre le f~pe et le collége de l'.Église romaine qu'entre n'importe
quel ~a ,narche et. son chap1~re... Et cependant le patriarche
ne do1t pas expédier les afiaires graves sans le conseil de ses
fréres ... A ,bi~n plus for~e raiso?. done convient-il que le pape
de.r_nande l ª;1s de ses fr?res. D adleurs, toute décision est plus
soh~e l_orsqu elle a. été pr~se par le concours de plusieurs. »
. Ains1 l~ pape do1t cons1dérer le Sacré College comme son chap1tre: Ma1s! toute une théorie du droit canonique (il y est fait
allus101: déJa dans les passages que je viens de citer) prescrivait
aux éveque~ de prendre dans une foule de questions l'opinion de
leurs chanom~s. Dans le _recueil des décrétales promulguées par
le pape G~é?oire IX, le titre 1er ~u livre III a pour objet de rég!e~ préc1sement cette consultat10n. Il porte le titre caracténstique: « Des chose~ qui sont faites par un prélat sans le consentem~nt ~e son chapitr~ ». ':"oici les principales dispositions de
ce titre ! vous. allez vo1r qu elles ont pour objet et pour résulta; de her, en somme, asse~ étroitement., le pouvoir épiscopal.
D abord, on rappelle un ancien canon d'un concite de Valence •
« :oute donation, toute vente, tout échange de biens d'Église·
fa1ts par les éveques sans l'approbation et la souscription d;
leurs cl~rcs, seront nuls. » Voila un premier point : l'éveque ne
peut al:éner seul, sous quelque forme que ce soit. C'est ce que
~éclara1t encore Alexandre III, dans une décrétale également
m~érée au recue!l de Grégoire IX: ce Toute concession, qui a été
faite par un _éveque malgré son chapitre, est nulle dans la rigueur d~1 dro1t et dé~ourvue de valeur, a moins qu'apres cou
1~ chapitre • ne la ratifie. » Il ne s'agit pas seulement d'alién!
tio:,. De meme, Alexandre III, dans une décrétale adressée au
pa riarche ~e Jérusalem, le blame de se passer trop facilement
de son ch_apitre : « N?us _avons appris, dit-il, que sans le conseil
de tes freres, tu as rnstitué, destitué des abbés, des abbesses,
11

...

�131

REVUE DES COüRS ET CO~FÉRE~CES

L&amp; S \CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

et d'autres personnes ecclésiastiques. Nous t'inter~iso~s c~Ia par
l'autorité apostolique ; nous déc!a:ons ~ue les mstitub~ns et
destitutions faites dans ces cond1t10ns n ont aucune espeoe de
valeur. » Ainsi, toutes les nominations importantes faites par
un éveque doivent etre délibérées en chapitre.
Un autre genre de question se présentait tres souvent aux xne
et xme siécles ; c'est ce que l'on appelait les incorporati~ns,
c'est-a-dire l'acte par lequel les éveques confiaient une paro¡sse
a un monastere qui en était chargé désormais et la faisait desservir par des moines. Une décrétale d'Innocent III, adressée ~
l'archidiacre de Metz, s'exprime ainsi : « Tu nous as demandé s1
1'évéque avec son seul archidiacre et sans le consenteme~t du
ehapitre (sous prétexte que ce consentement est présumé, pmsq~e
1'éveque est élu par le chapitrej, peu~ ,conférer des ~l_ises baptísmales (des paroisses), a des mona~teres ou ª. des eghses monastiques conventuelles. ,Cette quest1on est év1demment tranchée
par une décrétale du pape Léon IX dans laquelle on lit que l'éveque ne peut donner, échanger ou vendre quoi que ce so~t des
biens de son église, si ce n'est dans l'intéret de cette éghse et
aprés délibération et consentement de tbut le clergé. Sauf cette
condition tout acte de ce genre fait par l'éveque est nul. »
Alexandre 111, dans une dácrétale adressée a ce meme patriarche
de Jérusalem, dont je vous parlais tout a l'heure, qui en prenait
si a son aise avec son chapitre, a soin de couper court a un abus
analogue a celui que nous avons vu se produire dans les relations du pape et du Sacré Collége : ce prélat n'hésitait pas a supposer le consentement de tel ou tel chanoine absent. ce Nous ordonnons a ta fraternité, lui écrit le pape, que tu consultes tes freres
dans les concessions, confirmations et autres grosses affaires
de ton église et que tu les traites toutes avec lelll' consentement
ou au moins avec le consentement de la sanior pars ; qu'avec
ce consentement tu établisses ce qu'il faut établir, que tu corriges les fautes et abolisses et supprimes ce qu'il faut supprimer. Tu ne dois pas permettre que l'on inscrive au has des actes
les noms de ceux de tes chanoines qui seraient absents, car de
tels procédés sont vains et faux et tu pourrais a bon droit, si tu
y recourais, encourir la note de faussaire. Nous décidons que yius
les priviléges dans lesquels les noms de chanoines absents sera1ent,
sans qu'ils le sussent, apposés, seraient nuls a !'avenir et d'aucune valeur. » Tels sont les textes sur lesquels les canonistes
du xme siécle ont construit toute une théorie pour distinguer les
actes qui sont permis a l' éveque par s.a propre actorité, et ceux
qu'ils ne peuventfaire qu'apres avoir consulté le chapitre, ceux

enfin pour Iesqueli; le consentement meme du pa~e est nécessaire.
Voici en gros les afTaires de la seconde catégorie :
10 Les aliénations de biens d'Église, en prenant le mot aliénations dans le sens le plus large ; 2° les changements importants dans I'état bénéficial de l'Église, suppressions de bénéfices, ou, au contraire, érections de bénéfices nouveaux, particulierement de nouvelles prébendes de chanoines a l'église cathédrale ; 30 colla tions · de canonicats (et encore dans bien des
églises des coutumes particulieres font-elles dépendre ces colla·
tions exclusivement, du chapitre sans que l'éveque interviennej.
Pour les autres nominations ecclésiastiques, en général, l'éveque
doit consulter le chapitre sans etre lié par son avis.
Telles sont les regles que le raisonnemcnt par analogie dont
nous avons parlé permettait d'appliquer au pape. Dela, les theses
que nous rencontrons chez un certain nombre de canoniste,; du
xme siécle, qui soutienncnt que le pape n'a pas le droit d'aliéner quoi que ce soit des biens de l'Église romaine sans l'avis du
Sacré College, - vous vous rappelez d'ailleurs que Grégoire IX,
avait promulgué une décrétale en ce sens, - que le pape ne pouvait
non plus sans !'avis du Sacré College faire une loi générale concernant toute l'Église, ni déposer un cardinal, ni envoyer un
cardinal légat ; toutes ces mesures que l'éveque n'a pas le droit
de prendre pour son diocese, le pape non plus n'a pas le droit
de les prendre pour l'Église universelle.
Mais il est intéressant de rechercher sur quoi repose elle-meme
l'obligation de l'éveque vis-a-vis de son chapitre. Est-ce simplement sur cette idée qu'il y a des chances pour qu'une mesure
qui a été délibérée dans une assemblée soit plus réfléchie, plus
mure, qu'une mesure prise par un seul homme? Non, ce n'est
pas seulement. cette considération pratique que l'on invoque,
mais une idée presque mystique et théologique : ce n'est pas
l'éveque seul, ce sont l'éveque et les chanoines ensemble qui cons
tituent l'Église ou mieux qui la représentent ; c'est dans leur
réunion que réside l'autorité, elle n'est tout entiere ni dans le
personnage isolé qu'est l'éveque, ni dans le corps qu'est le chapitre ; elle s'exerce par leur collaboration a tous deux. Pour rappeler une métaphore qui a été tres souvent employée au Moyen
Age (et vous savez quelle importance ont a cette époque les méta•
phores, que l'on prend tres souvent pour des raisons), éveques
et chapitres forment un corps dont l'éveque est la tete sans doute,
m~is _dont les chanoines sont les membres ; la tete ne peut pas
agir mdépendamment des membres; elle les dirige, mais elle a
besoin d'eux, et ne peut s'en séparer. Cette théorie, pour peu

130

�133

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

qu'on la pressAt, serait extremement dangereuse pour les conceptions orthodoxes sur la constitution de l'Église. Elle a été
trés souvent soutenue par des gens qui n'en voyaient peut-etre
pas toutes les conséquences théologiques, et tres souvent appliquée au Saint-Siége. De la, la fréquence et l'importance des expressions qui sont constamment employées pour désigner les cardinaux : membrum Ecclesim, ou membrum capitis, membres de
l'Église ou de la tete de l'Église, membrum nobile Ecclesim romanm. Le pape Jui-meme s'en sert trés souvent en parlant des cardinaux. S'il s'agit, par exemple, d'accréditer un cardinal légat
auprés d'un souverain quelconque, il fera ressortir qu'il s'agit d'un
«membre particuliérement distingué» de l'Église romaine. Comme
le disait Urbain IV, les cardinaux ont été créés pour etre « comme
des membres étroitement unis - membra in unum convenienlia
- et servir le Souverain Pontife comme leur propre tete». Ainsi,
il y a pour ainsi dire indivisibilité entre le pape et les cardinaux.
Pressez un peu cette théorie; poussez-la encore un peu plus loin;
vous pourrez en condure que la vraie autorité appartient au
Sacré Collége, qui, pour plus de commodité seulement, choisit un
chef qui n'est que l'exécuteur de ses volontés.
Cette idée, en efTet, nous la .trouvons a la fin du x1e siécle dans
la lettre du cardinal Rugues a la comtesse Mathilde. J'ai eu occasion de vous la citer déja d'un autre point de vue, pour ce qui
concerne les roles respectifs des cardinaux-éveques d'une part,
pretres et diacres de l'autre. Elle n'est pas moins intéressante
par les vues qu'elle exprime sur les rapports du Sacré Collége et
du pape. &lt;&lt; C'est, dit le cardinal Rugues, le privilége du Siége
romain de toujours assister par l'entremise descardinaux-pretres
et diacres le Souverain Pontife, c'est-a-direle vicaire de ce Siege.i&gt;
Vous voyez la conception ; Je Siége de Rome, l'Église romaine,
considérés comme une espéce d' etre moral extérieur pour ainsi
dire a la fois aux cardinaux et au pape qui n'en sont que les représentants momentanés. Les cardinaux, done, assistent le pape,
« c'est-a-dire celui que le Saint-Siége prend pour bouche, par
lequel et avec lequel il preche, par Jeque! il administre les sacrements, par Jeque! et avec lequel il confirme ce qu'il faut confirmer et improuve ce qu'il faut improuver ; san;; la souscription
de ce Saint-Siege (représenté par les cardinaux) toute décision
du souverain pontife est invalide ». Ici la théorie du pape, tete
de l'Église en un sens, mais serviteur du corps de l'Église en un
autre, a pris sa derniére et sa plus forte expression ; elle aboutit
a un véritable parlementarisme. Non seulement le controle, mais
presque l'initiative appartiennent au Sacré College ; le pape

encore une fois n'est la que pour enregistrer les décisions. Je me
bate de dire que nous avons du aller chercher cette expression
sousla plume d'un schismatique, car ce cardinal Rugues, au moment ou il écrit sa lettre a la comtesse Mathilde, est en pleine
révo!te contr~ le pape Urbain II. 11 appartient au groupe des
cardmaux qm, a l'extreme fin du pontificat de Grégoire VII,
en 1084, cédant a la pression d'Renri IV et inquiets des avent~res dans lesque_lles il leur semble que la _politique trop intrans1geante de Grégo1re VII risque de lancer l'Eglise, se sont séparés
du pape et ont passé a l'Empire ; ils ont persévéré dans Je schisme
sous les pontificats de Victor III et d'Urbain II. Comme il arrive
a l'appui de leurs actes ils constituent une théorie.
'
Si l'on s'en tient aux canonistes orthodoxes et notamment
aux gra11ds jurisconsultes du xme siécle on tro~ve cette théorie
indiquée,_ mais en passant seulement, san~ que l'on veuille, a coup
sOr, e:'1 t1rer to utes les conséquences. En somme, leur langage sur
~e pomt ~st_ assez :lottant. Ce sont parfois les memes noms que
Je v~us a1 ~•tés, au!ourd'.hui, a l'appui des théories parlementaires
et, l a~tre Jour, a I appm de la théorie pontificale. On trouve chez
les,~eme~ auteurs ,~es textes a l'appui des deux théses; on dirait
qu 1ls bés1tent, qu Iis veulent éviter de pousser a bout l'un ou
l'autre systéme ;ils vont jusqu'a se contredire, ou bien leur langage manque d~ cla~té ; et,. quand ils parlent de l'obligation de
consulter le _coll~ge, 1ls ne d1sent pas clairement de quelle nature
est cette_obhg~t10n, de convenance ou bien de nécessité.
Un fa1t ca~1tal et ~ar~ctéristique montre bien que la théorie
« :parlementaue », n éta1t pas tres sure d'elle-meme; c'est ce
qm se pa~se en ~as de vacance du trone pontifical. S'il y avait
~ne oc~s10n ou 1l sembl~t naturel que Je Sacré Collége exer~at
l au~orit~, supposer qu'1l en fut la véritable source c'était bien
la d1spar1~10n de ce~ui a _qui ill'a~ait déléguée.Logiq~ement,tous
les pouvo1r~ du Sa1nt-Siege auraient du faire retour aux cardinaux.t~~fo1s, en effe_t, on a soute~u qu'il en était ainsi. A la fin
du_x1 siecle, Ie_cardmal Deusded1t, - ce personnage si curieux,
qm, est la f01_s un_ défe1:1seur tres convaincu des prérogatives
del Égl_1s~ romame v1~-a-v1s du pouvoir impérial, maisqui, d'autre
part, distmg_ue parfo1s entre cette Église et le pape, et montre
une gra~de mdépendance a critiquer les faiblesses du pape D_e~sdedi~, done, dans l'introduction a sa collection canoniq'ue
ou Ii .exalte l'É
. gl'1se de R orne et ses prérogatives expose en ces'
termes ce _qm, préciséme~t, s~lon lui, constitue ~ne des preuves
les plus saillantes de sa s1tuation exceptionnelle. « Cette Église
a obtenu de la part des anciens Peres un tel respect, que l'il-

132

.ª

.ª

•

�REVUE DES COURS ET CONF.ÉRENCES
134
lustre martyr Cyprien, d'apres ce que l'on lit dans se_s épttres!
a obéi avec humilité aux décisions des pretres et des diacres qm
gouvernaient l'Église de Rome apres le mar~yre de F~bien ; et
il leur a rendu compte par ses lettres de ce qm se passa_1t dans sa
province. »Ce n'est pas sans arriere-pensée que Deusded1t rappelle
qu'au me siecle, en J'absence du pape, le corps presbytéral et
diaconal de l'Église romaine prend les renes du gouvernement
et se fait obéir par les éveques des provinces, y compris un personnage aussi considérable que saint Cyprien._ « Et on_ lit da~s
les lettres que ce meme clergé a adressées a samt Cyprien, qu 11
écrivait aussi en Sicile et dans d'autres régions; avant meme
l'élection du pape Comeille, il a convoqué les éveques en synode
a Rome pour traiter les affaires qui s'imposaient alors. » Vous
vous rendez compte que de textes pareils, on pouvait déduire
la toute-puisssance des cardinaux durant la vacance. Quelques
auteurs des :xne et :xm 0 siecles, Huguccio, Jean le Teutonique,
Barthélemy de Brescia, J'ont fait: A !'extreme fin du
xrnª siecle encore, un canoniste d'occasion il est vrai, le célebre
franciscain Pierre Olive, déclare qu' « apres la mort du pape et
tant que l'on n'a pas élu son successeur, l'autoritésupreme réside
chez les cardinaux ». Et, au début du x1v6 siecle, Gilles Colonna,
l'un des champions les plus convaincus de l'omnipotence du
pape, mentionne cependant cette opinion.« On prétendait, dit-il,
que l'Église ne meurt jamais ; e_t qu'en c_onséquence pendant
la vacance du Saint-Siege le pouvoir pontifical reste dans l'Église c'est-a-dire dans le college des cardinaux ». Enfin il est
arri;é que le Sacré College lui-meme a revendiqué ce pouvoir
supreme. Une lettre des cardinaux, écrite en 1243, quelques
semaines avant la fin du long interregne qui sépare les pontificats de Célestin IV et d'Innocent IV, s'exprime ainsi : « Nous,
•.. dans lesquels réside le pouvoir, le Saint-Siege étant varant ».
Voila bien la prétention ; mais outre qu'elle est assez rare sous
eette forme absolue, les faits n'y répondent et ne la justifient
pas. En somme, il est beaucoup de droits tres importants que
les cardinaux n'ont jamais réclamés ni exercés: ainsi celui de se
recruter, ou la juridiction sur les éveques, ou le droitde les nommer.
Si l'on dresse la liste, d'ailleurs extremement. courte, des lettres
émanées du Sacré College durant les vacances, nous y trouvons
essentiellement et avant tout des mesures politiques de circonstance et d'intéret urgent, relatives a l'État pontifieal,.a la.sécurité de la ville ou momentanément réside le college, par conséquent, au moins d'une fagon indirecte, a la sécurité des opérations de J'élection. S'il s'agit de mesures politiques ou religieuses

LE S.\CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

135

en apparence plus considérables, si, par exemple, en 1269, le Sacré
College confie a l'un de ses membres, le card'inal Rodolphe d' Albano, la· mission de légat, d'abord en France pour aider sa.int.
Louis a préparer sa croisade, ensuite a Tunis pour accompagner
l'armée; si la meme année, il continue les négociations en vue
de l'union avec lesGrecs inaugurées par Urbain IV et Clément \V,
et. rédige la formule de profession de foi que devront jurer ceuxci ; si, en 1277, durant le conclave qui précede l'élection de Nicolas HI, il charge les ministres généraux des freres Precheurs
et._ des freres Mineurs d'une médiation diplomatique entre les
r01s de France et de Castille ; si, en 12537, il intervient pour procurer la Iibération de Charles le Boiteux, fils de Charles Jer
d'Anjou, fait prisonnier par les Siciliens révoltés, il faut remarquer_ que, dans tou~es ces _circonstances, il ne fait, a vrai dire, que
contmue~ ~es affa1res déJa amorcées sous le pontificat précédent. (Ams1 Ro~olphe _d'Albano avait déja été désigné par Cléme~t IV pour l emplo1 de légat ; on ne fait guere qu'exécuter
les mtent~?ns du pape défon~.) Sauf ces exceptions, dontvous
voyez qu 11 faut se garder d exagérer la portée, il est remarquable que les cardinaux restent assez bien, spontanément
et d'eux-memes, dans la sphere aasez étroite que nous allons
voir les papes leur assigner.
, C'est, en efTet, dan~ la seconde moit~é du treizieme siecle que
l ?n a commencé a Iégiférer sur la quest10n des pouvoirs des cardmaux durant la vacance. 11 n'y a pas la simple hasard : ce
probl~me, penda~t tres longtemps, n'avait eu qu'une importance
théor1que, une 1I?port_ance ~'école ; les vacances pontificales
étant courtes (et 11 était adnns par tous qu'elles devaient etre
?ourtes ), les c~rdin~ux n'.avaient pas le temps, pendantlesquelques
JOU~ consacres a l éle?~1on, de prendre des mesures importantes.
Ma1s. ~a seco?d; mo1tié du xm 0 siecle, ou, plus exactement
la penode qm s ouvre en 1241, a la mort de Grégoire IX et. le
début du xive siecle, sontmarquées par des vacances extrem~ment
l~ngues. C'est l'effet de cette diminution du nombre des cardm~1;1x dont_ nous avons étudié les causes, et aussi des rivalités
polit1ques v10lentes qui divisent un Sacré College aussiréduit
C'estl'épo~ue, dis-je, ou les vacances se prolongent. Iln'est pa~
rare que_ l _mterregne dure des mois et parfois des années. Dans
ces co_nd1tion~, la quest.ion de savoir ceque les cardinaux ont
le_ dro1t de. fa1re devient urgente et grave. 11 était presqueinév1~ble q~'lls fussent tentés d'empiéter beaucoup ; ils pouvaient
faire va~o1r 1~ ~éces~ité meme de ne pas arreter pendant si Iongtemps l adm1mstration, le gouvernement, la vie de l'Église. De

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
136
la un danger possible contre lequel le Saint-Siege s' est prémuni.
II est tout a fait caractéristique de voir que ce sont les memes
constitutions qui, d'une part, établisscnt le conclave et 'édictent
son reglement (c'est-a-dire imaginent un procédé extremement
efficace pour contraindre les cardinaux a une prompte élection),
et, d'autre part, limitent aussi tres étroitement les pouvoirs d_u
college durant la vacance. Cela est déja le cas pour la constitution Ubi periculum que Grégoire X promulgua au deuxieme
concile de Lyon ; érigeant en loi, pour ainsi dire, les irrégularités et les violences qui avaient marqué la longue vacance entre
Clément IV et Grégoire X, elle édictait qu'a la mort d'un pape,
et un certain délai expiré pour les obseques, les cardinaux devraient se réunir dans un rpeme local, fermé a cié, et ne pourraient en sortir que le pape élu, avec interdiction, en attendant,
de communiquer avec le dehors. Or, cette constitution (qui
est restée encore la base de la législation en matiere d'élection
pontificale), contient un article portant que &lt;&lt; les cardinaux
devront donner tant de soin a Mter l'élection, qu'ils ne se meleront d'aucune autre affaire, a moins que, par hasard, une nécessité
absolument urgente ne les presse et quJil ne s'agisse de défendre
les terres de l'Eglisc, ou une partie d'entre elles, ou a moins qu'il
ne surgisse un danger tellement grand et tellement évident
que tous les cardinaux a l'unanimité estiment qu'il faut immédiatement y parer. » Ainsi, normalement, ce n'est que de l'administration de l'État temporel que les cardinaux doivent s'occuper ; et encore, en cas d'affaires a la fois absolument
urgentes et exceptionnellement graves.
Cette constitution fut tres mal accueillie et je vous ai expliqué
l'autre jour par quels procédés d'habiles divisions, de négociations en détail, Grégoire X réussit contre l'opposition des
cardinaux a la faire passer au concile deLyon.Adiversesreprises,
a la fin du xm 0 siecle, elle fut supprimée ; un pape enclin a etre
déférent aux vreux du Sacré College n'avait pas de meilleur
moyen de luí plaire. Mais qu'un pape é:r;iergique revlnt, il la rétablissait ; en fin de compte, elle fut définitivement confirmée par
Clément V au début du x1v0 siecle dans sa constitution Ne Romani ; confirmée, et précisée aussi, et justement sur le point
qui nous occupe, sur les pouvoirs du college durant la vacance.
Clément V explique qu'il y a Jieu d'écarter une opinion qui
tend a se faire jour. « Pour que I'élection du pontife romain ne
puisse souffrir aucun obstacle, aucun retard résultant de la
diversité d'opinions incertaines, considérant tout particulierement que la loi portée par un supérieur ne peut pas etre suppri-

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

137

mée par un inférieur (remarquez ici une formule extremement
nette ; cela n'est dit qu'en passant, dans un attendu, mais il
est affirmé que le pape est le supérieur, et le Sacré College, l'inférieur), nous repoussons, de l'avis de nos freres, comme contraire a la vérité, la théorie qui s'efforce, a ce qu'on nous dit,
de prévaloir, et d'apres laquelle la constitution portée par notre
prédécesseur Grégoire X sur l'élection du pontife romain pourrait etre durant la vacance du tróne apostolique modifiée, corrigée ou changée par le college des cardinaux ; ou bien d'apres
laquelle le meme college pourrait y retrancher ou ajouter quoi
que ce soit, ou s'en dispenser d'une maniere quelconque ou meme
y renoncer entierement ; et nous déclarons vain et nul tout ce
que le Sacré College aurait cherché a exercer de puissance et de
juridiction appartenant au pontife romaindurant Sl:/- vie, si ce n'est
dans la mesure et dans les cas ou la constitution susdite le permet. » Ainsi la juridiction du college pendant la vacance reste
Iimitée comme l'a établie Grégoire X. Le pape n'introduit qu'une
exception ; il autorise le Sacré College sede vacante a nommer
un certain nombre de hauts fonctionnaires chargés de services
qui ne souffrent pas d'interruption, ainsi le camérier (le trésorier, le ministre des finances de l'Église), le grand pénitencier
~t.les pénitenciers inférieurs, si ces offices viennent a vaquer par
smte de mort ou autrement ; il ne s'agit d'ailleurs que de simples
substituts dont les pouvoirs durent autant que la vacance. Le
motif qui est mis en avant par Clément V, et l'un des buts du
reste que se proposait déja Grégoire X, c'était de hater l'élection du pape. ll est bien clair que si toute l'administration de
l'Église avait passé au college, si, par conséquent, ríen ne fO.t
resté en souffrance par suite de la vacance, cela eO.t fait disparattre une des raisons qui pouvaient presser l'élection. Mais accessoirement et implicitement les papes se trouvent aussi avoir
~ranché en faveu~ du pouvoir pontifical un point de tres grande
importance théonque plus encore que pratique.
De tout ceci, il résulte que dans les circonstances normales
les cardinaux sont pour le pape jusqu'a un certain point u~
élément modérateur, mais ne constituent pas une véritable limitation a son pouvoir.
Mais nous disons : en temps normal. Qu'il survienne une crise,
un~ lutte_ grave dans laquelle le Saint-Siege se trouve engagé,
qu Il 't a1t quelque part un pouvoir, un souverain intéressé a
o~g~~1ser une _opposition contre le pape et surtout' a créer des
dlVlsions au se1? du Sacré College, qu'il y ait parmi les cardinaux
des hommes qm n'approuvent pas la politique pontificale, immé-

�139

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

diatement la these parlementaire renatt pour ainsi dire. Périodiqueqient, on la voit ainsi reparattre au grand jour et trouver
des expressions parfois tres brutales. Tout a l'heure nous la
voyions formulée par les cardinaux révoltés contre Grégoire VII
et Urbain II ; on aurait pu la trouver de meme sous la plume
des cardinaux soulevés contre Pascal II a propos de la question
des investitures, non pas favorables a l'empire, mais plus papalins au contraire que le pape. C'e.st surtout au xm6 siecle et
au début du Xlv 6 , avec les grands adversaires du Saint-Siege
qui s'appellent Frédéric II et Philippe le Bel, que la théorie a re&lt;;u
sa forme la plus nette, et la plus élégante en quelque sorte. Frédéric II a tres nettement soutenu que les cardinaux peuvent
juger les actes du pape, etre arbitres entre lui et les souverains,
s'opposer a ses décisions, ou tout au moins, au besoin, saisir
l'Église universelle par la convocation d'un concile. II l'a fait
notamment dans sa lettre du 10 mars 1239, destinée, dans sa
pensée, en 'nattant leurs tendances oligarchiques, a détacher
du pape quelques cardinaux (en fait, il se trompa dans ses calculs, et ne réussit qu'aupres du seul Jean Colonna). Les termes
dans lesquels il s'exprime sont d'ailleurs intéressants : ce Le Chriit
est la tete de l'Église; il a fondé son Égfüe sur la pierre et il vous
a établis les successeurs des Apótres. ;) (Toutes les fois que l'on
a besoin d'opposer les cardinaux au pape, on les déclare les successeurs des Ap6tres, comme le pape est le successeur de saint
Pierre). « Vous qui etes les flambeaux de l'Église vous etes placés sur la montagne et non pas sous le boisseau ; ... vous avez
le droit de participer également a toutes les choses que celui qui
préside au siege de Pierre (remarquez cette périphrase tendancieuse pour désigner le pape ; elle est choisie a dessein pour montrer que le pape n'est qu'un simple président du siege de Pierre
que les cardinaux représentent presque aussi bien que lui) se
Jlropgse d' établir ou se propose de détruire. . . Qui ne serait
surpris et frappé de stupeur en voyant que celui qui est assis
sur le trone de Pierre(meme périphrase)et entouré de la réunion
d'un si grand nombre de peres vénérables veuille cependant
procéder sans les consulter? .. C'est pourquoi nous supplions
votre corps vénérable de contenir par votre influence les actes
du Souverain Pontife que le monde entier reconnatt etre aussi
injustes que spontanés. C'est a vous qu'il appartient de pourvoir
a la tranquillité de l'Église entiere et a la fin des scandales. »
Vers le meme moment dans une lettre a Richard de Comouailles,
le frere du roi d'Angleterre, qu'il s'efforce d'intéresser a sa
cause, Frédéric II se plaint que le pape l'ait excommunié mal-

gré l'avis d'une partie des cardinaux, « de la meilleure part ».
Soixante ans plus tard, au cours des deux différends successifs
entre Philippe le Bel et Boniface VIII, les memes théories alimentent les polémiques, et cette fois d'autant plus que la querelle
entre le pape et le roi se mele d'une autre, celle qui éclate entre
Boniface VIII et les deux cardinaux Pierre et Jacques Colonna.
Les causes de ce dernier conflit étaient a la fois d'ordre politique et d'ordre privé. L'une des principales. était que Boniface VIII, un Gaetani, favorisait sa famille et jetait le fondement
de sa grandeur, au point d'exciter la jalousie des Colonna et
des vieilles familles de l'aristocratie romaine, ' qui ne voyaient
pas sans mécontentement une famille nouvelle s'établir a c6té
d'elles et en partie a leurs dépens.Mais les Colonna une fois révoltés contre le pape, excommuniés et dépossédés par lui, s'em•
presserent d'imaginer ou plutót d'aller repecher dans le passé
des arguments de droit public ecclésiastique qui leur étaient
commodes, qui pouvaient leur servir a discréditer le pape et
son gouvernement. A leur tour, ils ont contribué a fournir des
matériaux aux actes d'accusation que Philippele Bel afait dresser
contre Boniface VIII, soit du vivant de ce pape, soit apres lui
contre sa mémoire. Dans ces actes d'accusation, comme dans
les mémoires et les pamphlets émanés des Colonna, la question
des droits ~u Sacré College revient constamment. D'abord, on
accuse Bomface VIII de méconnattre les droits des cardinaux et
leur susceptibilité légitime. Il y avait quelque chose de fondé
da~s ce~ reproc:ies. Je vous disais l'autre jour que Boniface VIII
éta!t tres certamement un des papes qui ont traité le Sacré College de la fa&lt;;on la plus raide et .presque la plus brutale. Notre
source la plus abondante (je ne dis pas 1~ plus su.re, il s'en faut
de beaucoup) pour étudier ces rapports de Boniface VIII et de
ses cardinaux, ce sont précisément les récits ou les racontars,
comme v?us voudr~z, des cardinaux Colonna. Voici quelques
texte~ qui _sont cur1eux, mais, encare une fois, il serait imprudent, J_e c~oIS, d_e les pren_dre au pied de la lettre; ils ont, du moins,
u,1!e ~1e sm~uhere. Bom_face VIII ce avait coutume de dire que
s II n Y ava1~ pa~ d~ d1scord~s dans le college des cardinaux,
le_ pap~ ro~am n éta1t pas vra1ment pape et ne pouvait dominer
DI la ~Ille DI le~ terres de l'Église; mais s'il y a discorde entre eux,
alors_ 11 est vra1me~t le mattre et fait tout ce qui lui platt ». « Il
raba1sse et a raba1ssé tant qu'il l'a pu l'état des cardinaux ». « On prouvera qu'il a dit souvent devant les cardinaux eux-memes
q~e le monde_ n'irait bien que lorsque dans l'Église il n'y aurait
d autres cardmaux que le pape. On prouvera qu'il ne demandait

138

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pas aux carilinaux des conseils a suivre, mais qu'il exigeait leur
consentement a ce qu'il voulait ; quand il y en avait dans les
consistoires qui ne parlaient pas selon ses désirs, il les injuriait,
les couvrait d'opprobres, les comblait d'outrages, d'invectives
et de grossieretés. Un jour, le seigneur cardinal Lemoine (ce nom
est cité a plusieurs reprises) mu par le zéle de Dieu, lui dit
en plein consistoire : «Ce que vous faites, ce n' est pas demander
conseil comme le pontife romain devrait le faire, mais exiger des
consentements. » A ces paroles, le susdit Boniface, pris de fureur,
se mit a crier contre lui: « Picard, Picard, tu as une tete picarde;
mais pardieu ! (il y a ici un jeu de mots difficile a traduire) je
te piquerai et ferai en toutes choses ce qui me platt ; je ne renoncerai pas a faire ce qui rn,e plalt ni pour toi ni pour vous tous
qui etes présents. Tu parleras picard ailleurs, mais pas devant moi. »
Les choses allérent si loin, a en croire les Colonna, que Boniface VIII finit par reprocher aux cardinaux eux-memes leur
platitude a son égard et la faiblesse avec laquelle ils supportaient
ses inj ures. Notamment, lorsqu'il eut dépossédé les Colonna d'une
fac;on, d'apres ceux-ci, absolument irréguliere, il blama « tres sou ·
vent et publiquement les cardinaux en plein consistoire de ne
s'etre pas opposés a une telle iniquité, a une telle destruction
de l'Église et de l'état des car~inaux ; et il disait que de son
temps a lui, quand il était cardinal, jamais pareille chose n'aurait
pu se faire ».
Indépendamment de ces critiques personnelles contre Boni- •
face VIII, les Colonna font de la théorie ; ils exposent ainsi ce
qui, selon eux, devrait marquer les rapports des papes et des
cardinaux. « Les cardinaux, disent-ils, sont les conseillers nécessaires et non pas volontaires du pont.ife romain; c'est-a-dire
qu'il ne dépend pas du pape de les consulter ou non ; ils sont
les conjudices du pape [ils jugent avec lui], ses coassislanles, ou
assesseurs ; « la déposition des Colonna est nulle de plein droit,
car la cause d'un cardina! (ici les Colonna auraient été fort embarrassés pour citer le moindre texte canonique a l'appui de leurs
prétentions) ne peut etre traitée que dans un concile général &gt;&gt; ;
- «les cardinaux ont été établis pour assister le pontife romain;
comment un seul cardinal osera-t-il désormais reprendre les pontifes romains qui parleraient ou agiraient contre la vérité, si
sans aucun motif le pape peut l'expulser et le priver du cardinalat. Les cardinaux ont été faits pour résister en face du pontife romain. . . comme Paul a résisté a Pierre ; . . . comment
désormais un cardinal osera-t-il résister au pape ? Ils sont les
membres, non pas seulement du corps de l'Église, mais de sa tete,

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

141

comment peuvent-ils sans motif ctre privés de leur dignité ? »
Je ne fais que vous citer quelques exemples des accusations
portées contre Boniface VIII et des principes opposés établis
par les Colonna. Ce qui est intéressant, c'est de constater que Philippe le Bel, de son coté, est revenu a la meme tactique que Frédéric II ; il s'est efTorcé de eéparer les cardinaux du pape, il
s'est efforcé de s'appuyer sur ceux-la contre celui-ci. Nous avons
un témoignage tres curieux de cette tactique dans un document
du 10 avril 1302 qui appartient a la seconde période du difJérend. C'.est une piece qui est émanée des nobles Jaiques du royaume,
et qui a été rédigée daos cette assemblée des trois États que l'on
est convenu d'appeler d'une fa\:;on d'ailleurs un peu impropre
les premiers États généraux. Au lieu d'écrire au pape, les nobles
adressérent leur protestation contre les empiétements ou prétendus empiétements du Saint Siege « a honorables percs, lors
chiers et anciens amis tout le Colliege et a chascun des cardinaux
de la Sainete Eglise de Rome ». Ils se plaignent a eux des &lt;&lt; entreprises de celuy qui en present est ou siege du gouvernement de
l'Eglise ». (Remarquez comment naturellement - du reste il
est possible qu'il y ait eu une imitation consciente - on revient
aux tour_nures de Frédéric 11 ; on évite de nommer le pape,
on le dés1~ne par unepériphrase qui diminuesonautoritépropre.)
Apres avo1r énuméré leurs griefs contre Boniface, ils ajoutent :
1
• &lt; Parquoy nous vous prions et requerons tant affectueusement
comme _nous pouvons que comme vous soyezestablis et appellez
en part1e ou gouvernement de l'Eglise, et chacun de vous (c'est
encor~ la formule frédéricienne), en ceste besoingne veillez tel
conse~l mettre et tel remede que ce qui est par si legier et par
que s1 desordenné m_ouvement commencié soit mis a bon point
et a b~n estat ». Cec1 est presque la traduction du manifeste de
Frédér1c II aux cardinaux.
Tout~s ces crises, d'ailleurs, sont passageres et ne risquent pas
d~, mod1fier réellement la constitution meme de l'Église · le SaintS~ege_ les surm~nte toujours; jusqu'au début du x1ve siecle, la
victmre_ appartient régulierement au principe de la pleniiudo
p~leslafis. Sur un seul point les efforts des cardinaux ont triomphé
des ~ette époq~e. 11s ont obtenu une part precise daos l'administ~ation financ1ere et daos la jouissance des revenus du SaintSiege_ ; nous au_rons a voir daos quelles conditions, et comment,
depms le x1ve s1ecle,_ i~s ont fait un nouvel effort, qui fut plus persévérant et plus smv1 au xve, pour limiter la monarchie pontificale au moyen d'un systeme qu'il nous faudra étudier dans son
ensemble, le syst.eme des capitulations.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

143

belle scene, de plus en p1us romantique, sur le lac, et enfin l'hymne

t

Les Influences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Cours de 11. PAUL RAZARD,
Char(Jé de Cours ó la Sorbonne.

C'est le 27 juin 1816 que Mme Charles. est partie pour Aix ;
Lamartine s'y rend aussi pour sa santé, et_ ils se rencontrent dans
la meme maison, chez le docteur Perrier. Quelque chose_ de
tout nouveau va entrer dans la vie de Lamartine : la pass1on.
et tres vite la douleur; une fois de plus, l'amour et la m~r_t seront
intimement unis : l'amour, la mort : de la nattront défi~tivement
les Médilalions. 11 y a, dans ce roman d~ Lamartme et de
Mme Charles, un caractere frappant de ~éalité _: ce ~e sont paa
deme anges, mais deux créatures hu1?ames qui_ le VIvent, av
toute leur personnalité, et la scene n en est pomt dans le pay
des reves: c'est une histoire vraie, qui n'est ~as belle d'un_h_ou
a l'autre mais dont la beauté est d'etre de la v1e, avec ses m1ser
et ses gr;ndeurs, et de nous donner le spectacle poignant de de
ames humaines.
Sur les tout premiers débuts, nous savons peu de chose. Nou
avons bien Raphaiil, mais c'est une maniere d'estampe roman
tique ; comme personnage~ : un pere· noble, Charl_es ; un
femme presque divine, Juhe ; un homme, Raphael, . beau
sombre marqué par le sceau du destin. Toutes les crrc?ns
tances ~ont embellies, forcées jusqu'au sublime_: la d~amatiqu
rencontre dans la tempete, l'aveu, romancé lm auss1, la t

la joie de cet amour longtemps revé et enfin trouvé. ll y a dans
tout cela quelque chose d'immatériel, il ne s'agit que des Ames,
et Elvire le fait entendre a Raphael. Tout ce récit a sa couleur
propre, désuete et un peu fanée. ~fais il ne fut écrit qu'en 1849ct
tout y est arrangé, a commencer par le titre, « Pages de la
Vingtieme année»: Lamartine avait alors vingt-six ans. Les faits
ontsubi une doubledeformation, dictéepar un double souci : ilfaut
d'abord innocenter Julie, faire ouhlier qu'elle était mariée, et
cela ne va pas toujours sans quelque gene ; et il faut aussi qu'il
n'y ait pas un geste qui ne soit de grande allure, pas un mot qui
ne soit pai,hétique. Mais en faisant disparattretoutdétail vulgaire,
Lamartine a enlevé ce goflt de vécu qui pour nous est essentiel.
et nous n'accordons plus a Raphael qu'un tres mince crédit.
Combien plus évocateurs, ces quelques mots écrits au crayon,
par Lamartine sur le carnet de J ulie : « lls se rencontrerent, ils
e'aimérent ,1 ; sur le carnet de Lamartine cette simple phrase :
«Donné par Julie, 1816, a Aix »; et aussi ces vers, un peugauches,
mais qui montrent l'inspiration du moment et le désir de íixer
l'instant fugitif:
O toi qui m'apparus daos ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagere en ces lieux...
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin f
Ton berceau fut-il sur la terre,
Ou n'es-tu qu'un souffie divin ?
Ah, que! que soit ton nom, ton de~tin. ta patrie,
Ou filie de la tcrre, ou du divin séjour,
Ah laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte et mon amour...

Le prernier séjour a Aix fut tres court : Julie quitte les eaux
le ~ octobre 1816, et Lamartine l'accompagne pendant une
partie de son voyage de retour.
P~dant les mois qui suivirent, il n'a qu'un souci : la rejoindre
A Pans. Mais sa famille le tient et il est obligé d'imaginer des
ruees et de s'assurer la complicité de Virieu : Virieu lui écrira
de venir a Paris, en s'engageant a l'aider a se caser. La famille
se laisse convaincre et Lamartine se met en route. Son arrivée
fut un coup de théatre, le 25 décembre 1816 dans le salon de
I'Institut_ ou il fit son apparition au milieu de la soirée. Julie
ne_ ~ut lm parler seule aseul ; mais le soir, des qu 'il fut partí, elle
sa1S1t sa pl~me et se rnit a lui écrire. II a brulé plus tard ces
lettres, ma1~ pas toutes; il en a gardé au moins quelques-unes,
tres peu, tro1s ou quatre. M. Doumic les a retrouvées et publiées
dans la Revue des Deu:x Mondes, et chez Hachetle en 1905. Elles

�144

sont fort belles parce que tres sinceres: c'est l'épanchement d'un
creur aimant, cultivé, mais pas le moins du mon?e ~é?ant ; elles
sont touchantes, et meme poignantes dans leur smcerité.
.
La premiere (1) est écrite le 25 décembre a 11 h. 1/2, ~uss1t~t
apres le départ de Lamartine : les indiffér~nts sont ~?rbs? ma1s
Julie souffre encore de cet obstacle : « J'a1 cru que J alla1s leur
dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas v~us,
que j'ai beaucoup souffert, .etqu'i1, est temi:s, pour que Je vive,
qu'il me ranime sur son sem. » C est une _ame a la Ro':'sseau,
et son premier mouvement est de rendre _graces a Prov1dence,
la supreme bonté qui lui a rendu Lamart~~e .; ma_1s_ son reme~ciement est aussi une priere, d'une subbhte fé:I1.mme tres dél~cate : elle remercie pour le passé, mais a cond1bon que ce s01t
la meme chose pour l'.avenir. Puis, c'est un ~etour vers le~ souvenirs de la chere vallée d'Aix; puis, des proJets, des effus1ons ...
Elle succombe a son émotion; elle croit ne plus trouver ses mots
et en trouve d'admirables, et son amour prend une nuance
curieuse d'amour maternel, jaloux, calin et protecteur.
La seconde lettre est du 1er janvier 1817. C'est d'abord une
conversation passionnée. Puis Julie s'arrete par pe1;1r de parat.tre
pédante, et fait acte d'humilité : ce Que cette ~ev~se est vraie :
Un homme doit braver l'opinion, une femme doil s V, soum_eitre...
Que je serais une bonne femme avec vous !_ Que J en sms une
ordinaire avec un autre. » Dans cette pass1on, des . causes de
souffrance entrent bientot. Lamartine a donné a Juhe des vers
a lire · elle les lit tout d'une traite, et en trouve dans le nombre
qui a;aient été écrits pour Graziella. Elle fait un triste_ re~our
sur elle-meme elle se compare a Graziella et se trouve m_d1gne
.d'aimer Lama~tine comme Graziella l'aurait aimé. Ce sentiment
tres beau, presque trop beau, la tour~ente ; elle confíe s?n
angoisse a Virieu qui lui répond : _« C'é~a1t une excellente pebte
personne, pleine de creur, et qm a b~en ~egretté Alphonse. •
Voila done ce qu'un jour on pourra d1re d elle! ~lle s~ révolte,
elle ne pourrait supporter un pareil éloge; elle veut etre a1mée pou
elle-meme. Elle ne comprend pas que l'amour de Lamartine pou
Graziella était bien autr.e chose que celui qu'il a pour elle ; que
e' était un amour tout littéraire ; elle souffre, elle est malheureuse,
Dans la meme matinée, elle découvre un autre motif de douleu~¡
elle re«1oit de Lamartine une let_tre qui la m~t hors d'elle,:
-semble qu'il l'ait priée de rédmre son affection a celle duna

.ª

!ª

..

14::i

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LA}IARTIN'E
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

(l) M. Séché, dans son Post-scriplum au ·ro~an de Lamarline,_proposeu
autre classement chronologique des lettres pubhées par M. Doum1c.

mere, et luí ait laissé craindre un départ. 11 avait osé meme
écrire qu'il n'avait pas de soup(1ons, mais, qu'a vrai dire ii
n'avait plus de confiance. Cette dureté provoque une c;ise
affreuse dans l'ame d'Elvire. Elle commence une réponse et
l'exces de la douleur lui fait perdre connaissance. Puis ell; se
repr?nd, et Lamartine, e~ lisant~ette l_ettre, ne pourra pas ne pas
sentir la force de la pass10n, et 1 agome d'unetre torturé.Ce sont
des sanglots et des cris, des expressions qui remuent Je creur.
Mais,meme au milieu de la douleur, pas une révolte contre lui ·
Julie est d'une humilité touchante, et c'est elle qui finit pa;
?emander pardon : « Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas
mgrate, crois-le· bien, mais je redoute plus que la mort de perdre
mo~ ~phonse. Ah! 9~'il me rest?, cet ange chéri ! ce fils adoré !
Qu il d1spose de mo1 a quelque btre que ce soit, et je suis a lui. »
Elle est done loin d'etre sereine, l'atmosphere ou se débat leur
a~our dan~ ces_premiers mois de 1817 ; mais, dans ces orages,
c est la réahté v1vante et complexe ducceur humainqui apparalt.
11 faudra cependant que Lamartine éprouve une secousse senti~entale plus ~olente encore, pour que la poésie jaillisse de son
ame. 11 est obligé de regagner Macon en inai 1817 et on doit se
ret~ouve: a l'automne a Aix. Lamartine sera a~ rendez-vous;
ma1s Julie trop malade ne viendra pas, et c'est du 16 au 25 septembre 1817, en l'attendant, que Lamartine composera l'Ode
au lac du Bourget : le poete de génie, cette fois est né La piece
est écrite sous l'influence de Mme Charles, ou plutot d; souvenir
Mme Charles ; l'attente exaspere et poétise son sentiment •
il ~?ut une consolation et a besoin d'une effusion: c'est aux ver~
qu Il recourt, et ce sont les premiers vers sortis de son cceur
et non de son imagination.
_Les pressentiments étaient trop vrais. Julie languissait a
~irof!ay, ou on l'avait transportée d'abord, puis a Paris 01,i' on
l a~a1t ra_men~e. L~martine, tenu au courant par le bon docteur·
Ali~, éta1~ triste J:1squ'a la mort : ce Je suis au point le plus
terrible _ou ~a destmée peut me conduire, écrit-il, le 24 octobre
{817. Rien na changé qu'en pis dans ma déplorable situation •
a pe~sonne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept
semames dans _les horreurs d'une affreuse agonie et je suis ici
dans l'absolue 1mpossibilité d'aller aupres d'elle, ~t dans les plu~
durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. » C'est
s,ans dout~ ~e temps. ou sous la meme inspiration il coro ose
1l I':1morlalile,
lettre a Mme Charles intitulée d'abo d Mp'di.
t
· J /'
,
'
r
ce
e a ion a · u ie » ; e est la question de la survie qu'il se pose en
songeant a cette femme qu'il va perdre, il le sait. Il ne veut. pas

?e

12

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE
REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES
146
que tout soit fini et il réagit de toute la force de son amour contre
l'idée de l'anéantissement :

Pour moi, quand je verrai, dans les céleslcs plaincs,
Les astres s'écartant de leurs routes cert.aines,
Oans les champs de l'éther l'un par l'autrc heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
uand j'entendrais gémir et se briser la terro ;
uand je verrais son globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant \'homme détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ;
Et quand. dernier témoin de ces scenes funebres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténebres,
Seul je serais debout: seul, malgré mon eftroi,
l!:tre infaj))ible et bon, j'espérerais en toi,
Et certain du retour de l'éternelle aurore
Sur les mondes détruits je t'attendrais encore 1

8

Apres cette déclaration, la méditation prend le ton de la lettre et
s'adresse directement a Julie.
Une légére amélioration permet a Mme Charles d'écrire a
Lamartine une derniere lettre. (10 novembre 1817 .) Elle souffre,
et cependant elle croit qu'apres de longues souffrances, elle vivra.
Mais, pour etre en paix avec sa conscience, pour reconnattre
« les graces immenses » que Dieu lui a faites, il lui faut sacrifier
son amour. Elle ne veut plus recevoir d'autres lettres de Lamartine; elle ne le désire meme pas. Elle lui écrit tout de meme, sous
des prétextes ingénieux et charmants, et, avec un illogisme
bien féminin, elle lui demande, pour finir, une prompte réponse.
Elle s'inquiete pour lui, elle le conseille tendrement : « Soignezvous, ne venez pas, cela vaut mieux je pen&amp;e. » Dans l' Immorlalilé (rédaction premiere) Lamartine avait écrit :
Pourquoi suis-je né ?
Pourquoi? Pour mériter, pour expier peut-etre.

MmeCharles,dans sa lettre, reprend ce mot et le souligne: «Je
crois qu'apres de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour
expier ». Voila, aussi intimement melées qu'il est possible, la
poésie et la vie.
Cependant Julie s'éteignait. Elle meurt le 18 décembre 1817,
a trente-cinq ans. Lamartine était a Macon ; Virieu n'était paa
la, non plus; mais, des son retour a Paris, il écrivit a Lamartine
pour lui raconter les derniers moments : « Aucun de ses trait&amp;,
ditril, n'a été défiguré. Ses cbairs sont seulement devenues
blanches comme de l'alMtre. Sa bouche était entr'ouverte ;
ses yeux a demi fermés, et il y avait sur toute sa figure une
expression céleste de douceur et de repos » ; et nous trouvons

147

aussi cette phrase qui nous étonne quelque peu : « en tout, elle
a été tres bien soignée ... il ne lui a manqué que nous deux. » Le
docteur Alin, enfin, envoya les derniers détails.
Puis, Lamarline regut ses lettres, que Mme Charles avait
mises sous enveloppe au nom de Virieu ; il re~ut aussi 1' Imitalion et le crucifix de la morte. 'Ra douleur fut incontestablement
profonde, et nous en trouvons la preuve dans sa correspondance
de 1818; on sent son abattement et sa tristesse ; tout son etre
est brisé, la vie lui est a charge, il cherche une consolation dans
le travail et un apaisement dans la fatigue. Dans toutes ses lettres,
il est hanté par l'image, la pensée, le désir de la mort. De sa
douleur, nous avons un autre témoignage, celui de sa mere : au
mois d'aout 1818, elle le dépeint « calme, mais triste, plus que
jamair, vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers
qu'il ne montre jamais... on dirait aussi qu'il est abattu par
quelque chagrin secret qu'il ne dit pas, mais que je crains d'entrevoir. 11 n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet age se confine auasi absolument dans la solitu~e; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort, ou autrement, je ne
sa1s quel objet qui cause sa mélancolie si profonde ». Ces vers
étaient les Méditalions ; la source de poésie véritable commen~t a jaillir : l' Isolemenl, le Désespoir, le Chrélien mouranl le
Soir, l' Apparilion, Souuenir, le Vallon. « J ulie était morte é~rit
M. Doumic, Elvire allait commencer de vivre. Comme o~ voit
dans les légendes na'ives et pleines de sens, toute une floraiso~
~aillir d'une tombe a peine fermée, ainsi, sur la tombe de la
Jeune femme, l'amour refleurissait en poésie. »
Pendant les deux années qui suivirent, de la fin de 1817 au
début de 1~20, nous trouvons souvent Lamartine déprimé et
acc~blé,' m~1~ nous sentons ~ussi le goüt de vivre qui reprend, le
dés~r d a~tiVlté, la nature VJgoureuse qui peut se laisser abattre
mais ~~1 ne ~emeure pas abattue. II s'occupe de littérature,
de p_ohtique ; 11 songe a une carriere possible, la diplomatie, et
auss1 a u~ établissement_ par le mariage. Vignet lui propose
deux part1s, et, sept m01s apres la mort d'Elvire Lamartine
s'occupe de 11ue D... , puis va se présenter a :\{lle B. .., a París.
Un peu t~t, di~~-t~n ? Mais c'est a une nature réelle que nous
avons affaire.Sil n est pas heureux, c'est moins peut-etre a cause
du p~ssé _que parce qu'il est impatient de s'assurer !'avenir.
De :\~1~ly, 11 _se re~d a Paris en septembre 1818, et il se prodigue
en -~1s1tes htt~ra1res, politiques et mondaines. 11 présente son
Saul a Talma; 11 _se fai~ habiller; il tache de redevenir«joli gargon»
et, pour un peu, I1 sera1t nommé secrétaire d'ambassade a '.\Iunich.

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais la nomination ne se fait pas, Talma n'accepte pas Saül,
et, en novembre, nous retrouvons Lamartine a Milly, ou il s' écrase
de fatigue pour s'épuiser et faire taire le démon intérieur ;
dégoOté du théatre, il songe a son grand poeme épique Clovis,
et surtout aux Médilalions poéliques qui de plus en plus
prennent corps.
Il veut s'en aller tres loin, a Naples, puis en Grece, et a Jérusalem, avec un bourdon et un sac ; ou bien encore, on ira en
groupe coloniser une petite tle déserte en face de Livourne. Mais,
encore et toujours, le souci de la renommée littéraire le tourmente, et le voila de nouveau a Paris en 1819. Il a su s'y ménager
des relations, et il devient l'enfant gaté du Faubourg SaintGermain; il vit dans un monde charmant ; il est « caressé, aimé,
accueilli, prévenu sur tous les points », et une p~incesse italienne
prend passion pour lui. « C'est l'époque voluptueuse de roa vie,
écrira-t-il plus tard, voluptueuse et immorale, entre mon amour
que je pleurais, et mon mariage que je pressentais. » Il est en
vogue, c'est l'homme du jour, on parle de lui, il se pousse et
sollicite partout des appuis, on le cherche et on le recherche, et
c'est une véritable popularité que lui valent ses lectures de Saül, ·
qu'il porte de salon en salon. Puis il est obligé de quitter Paris,
il est encore ballotté, de Paris a Macon, a Montculot, a Aix-lcsBains. 11 retrouvc a Aix Maria-Anne-Elisa Birch, qu'il avait déja
rencontrée a Chambéry, et qui devait devenir sa femme. Puis,
une fois de plus, Milly , Macon, Milly et de nouveau Paris, ou il
tombe soudain gravement malade.
~fais n'avons-nous pas perdu de vueles littératures étrangeres?
Non : meme au milieu de ces amours, de ces douleurs, de ces
projcts, de ces ambitions, elles ne cessent pas de le solliciter et
de poursuivre leur invasion dans son ame. En pleine passion
pour Mme Charles, il fait connaissance d'un poete portugais,
obligé de fuir sa patrie pour échapper au Saint-Office, Manoel,
un de ces émigrés qui ont toujours trouvé a Paris bon accueil,
et fait de la France leur seconde patrie littéraire. Lamartine
va le voir, lui parle de Camoens, le prie de réciter quelques vers,
lit lui-meme une traduction de Manoel, le Choix de poésies
lyriques, publié en 1808. De ces relations littéraires sortiront
deux méditations : la Gloire, méditalion X Je, composée entre la
fin de décembre 1816 et les premiers mois de 1817, et l' Enlhousiasme, méditalion JXe. L'Académie de Macon, entre temps, est
gratifiée d'un discours sur Manoel, ou Lamartine ne manque pas
de faire quelques remarques sur la pompe et la nouveauté des
comparaisons ; en technicien attentif, il souligne aussi la

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR L.\MARTINE

149

maniere
dont •le po"te
por t uga1s
. termme
. ses
d 1 · vive et· brusque
•
~
o es, a1ssant _ams1 le lecteur sous l'impression qu'il a fait nattre.
celle d'Alfier1· , ne cesse pas de
• Une autre mfluence
L
. étranoere
.0
'
amar~me :_ il a repris, nous l'avons vu, ce Saül
8 exercer sur
co:°~u en 1812_et q~ devient vraiment son grand reuvre; il en
~1t une tragéd1e en cmq acles qui est le« chef-d'reuvre des chefsreuvre », au_x yeux de sa famille, des gens de Macon et des
tªWns ~e Par1s tout au moins. Il l'allait lisant partout de sa
e e vo1x, et on l'applaudissait. Talma, il est vrai le refusa mais
e,n y mettan_t des forI?es, et en admirant le gé~ie poéti ~e de
l a~teur. Cuneuse_fatahté des mouvements littéraires: ce fit Saül
qm ~ré~ara la voie aux Méditaiions : des critiques dont le oete
fit tous les frais, et les Médit!ions

!~~~e~l~~~t:0~~\e~~~~iJ~i

Et c'est aussi le grand poete d l'é
. . .
By_ron, dont Laroartine subit fiinfi:e~::• crt qou·1tfa1dt scanddéale,
po1rs et du bias h ·
d
·
P e e es
sestout indi u
p em~,. es dése~chantement,c, et du néant, est
L
t' q é dans la per10de de tr1stesse qui suit la roort d'Elvire
amar _me nous a donné trois versions difíérentes de sa rencontr¿
~vec \m,Cdans le C~m:71enlaire joint a la Médilation IJe en 1849
ans e ours de litieralure en 1856 t d
l C
'
en 1865. Méfions-nous d
. ' e ans_ e . onstitutionnel
bablement a Paris en l~l~es v~r1tés co~trad1cto1res ; c'est proparler de B ron e'
, qu I ?ntend1t pour la premiere fois
il lui dédie 1~ ..\1idi~a'f¡~:7Jen? hre ses poésies ; en tout cas,

ª

Toi d_ont le monde cncore ignore le vrai nom
~sl?r•t mytitérieux, mortel, ange ou démon '
J•~l~~~ tut sois, Byron, bon ou fatal génie
C
.? _es concerts la sauvage harmonié
s~:~:Jtª:te bruit de la foudre et des vénts
ans orage a la voix d es t orrents 1

ir,

Bi~:~i~ntº:Jf;rs ~a~~ ttte mem~ période, il s'intéresse a la
se lie d'amitié a'v p r~ ta traducti?n de Genoude. Lamartine
C'est une ac .. ?C au eur et pratique assidument son texte
Lamartine J.~lSlt1on, et une acquisi~ion importante: jusqu'alors·
son enfance ; c'~~rnu q_ue le Psautier et l'Histoire sainte, dan~
qu'il découvre et mamtenant Job, Isaie, Ézéchiel et Jérémie
douloureux. O~tre ~=\~fJ~t~~ph~;J~émentes pla~sent au poete
nous devons a cette r /ªion
~• Chanls lyru¡uesdeSaül... ,
la Poésie sacrée dil/ ª iqbue Mde la Bible la M édilalion XXIVº,
ce M de G
' d yram e d . de Genoude.
• · est enou
e a qui
¡e poete,
le prem'ier
q . c~t d'th
I _yrambe ~st adressé, dit en note
Ul a1 vra1ment fa1t passer dans la langue

�LES INl'LUENCES ÉTRANG~:RES SUR LAMARTI:--E

150

RE\'UE DES COURS ET co=-,FÉRENCES

franc;aise la sublime poésie des Héhreux. J usqu' a présent, nous ne
connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaie, de David ;
grace a lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie
vivent aujourd'hui dans notre langue. »
Mais voila que les Médilalions vont parattre. Elles ont été
admirablement lancées, par des lectures, des sollicitations de
toute espece, avec des précautions prudentes pour tAter le
terrain. Le 8 aout 1819, Lamartine porte a Didot une de ses
Méditalions pour la faire tirer a dix exemplaires : « Ce n'est rien,
dit-il a Virieu, c'est pour voir l'effet que font mes vers imprimés. »
Le 13 avril, il en« laisse imprimer » une vingtaine d'exemplaires,
« tous retenus ». Le 21 avril, il envoie a Virieu « un modele de la
fa~on dont Didot imprimera ses Médiialions ,,. On le persécute,
dit-il, pour imprimer « au moins un volume de Médiialions ».
Mais il hésite ¡ il ne veut pas mettre au jour ses vers; il croit qu'il
serait plus sO.r d'etre placé avant, car il ambitionne toujours un
poste de secrétaire d'ambassade, et « c'est un titre défavorable
auprcs des hommes qui possedent ce monde matériel que de
s'occuper de notre monde idéal, et ils me rejetteraient a jamais,
s'ils savaient que j'aie fait un vers sérieusement.» Tout de memc,
il se laisse vaincre; le 19 février le manuscrit est a l'impression, et
l'ouvrage paratt en mars 1820. Ce fut la gloire, la vraie, la grande
gloire tout de suite. Ce qu'il avait cherché, désiré a travers tant
de dégouts, de rebellions, d'anxiétés, la gloire, entrait tout a coup
dans sa vie. Le succes fut inou'i, universel ¡ on s'arracha les premieres éditions, et ce succes ne s'est pas démenti avec le temps,
puisque, de 1869 a 1882, on a vendu 22.626 exemplaires; de
1882 a 1895, 16.000, et de 1895 a 1914, 42.600, soit au total
81.226 exemplaires en 45 ans.
Nous sommcs ainsí parvenus au terme de notre enquete a
travers la vie et les lectures de Lamartine, jusqu'aux Premieres
1'.Iédilalions, et nous pouvons constater que toujours, en toutes
circonstances, il a lu, et lu des auteurs étrangers : meme pendant
son amour avec Mme Charles, au plus fort de sa passion ou de
sa douleur, il lit. Ces lectures sont tout a fait considérables, et
de l'étranger notre Lamartine doit avoir re~u beaucoup ; comme
ses contemporains, il s'est tourné vers les différents exotisme~
et s'est fait une culture européenne. Mais de cela qu'a-t-il retenu ?
Peut-on saisir dans le résultat, les vers, des traces nombreuses et
profondes des reuvres du dehors? Des 1808, il déclare que l'amour
suit toutes sortes de modes, et, dans son Cours de Lillérature, il
dira que W eriher a été une maladie sentimentale ¡ a-t-il suivi la
mode ? Dans le salon de Mme Charles, il y avait une gravure

151

~~ian =. f:St-ce un symbole? Et la gravure qu'il demande A
. de Vmeu P?Ur orner son ouvrage, « un rocher sauvage et
p1ttoresque dommant un lac, ou une plaine ou un fleuve ou
une mer. Quelques arbres superbes sur le ro~her et la !un¿ se
levant par-dessus e~ éclairant tout cela d'un beau jour. Sur le
rocher, debout,_ as~1se ou couchée, une figure de femme représentdantdla ~féd1tabon ou l'Entbousiasme, avec ce vers gravé en
b as u essm:
• Le désir et l'amour sont les ailcs de l'é.me

1

fst-ce
un pay~age o~sianesque que ce paysage ? Interrogeons
contemp?rams : !e Jeune Víctor Hugo dit dans Le Conservaleur
es
qt
Lamartme a pris souvent le style des Peres et des Prophetes

:,Jª~att le ranger parmi ceux qui ont suivi la mode exotiqu;
ssian, de Klopstock et de Schiller. Dans le Journal des
~avanls, on déclare que ce génie est no'uveau en France s'il ne
est pa~ en A~gleterre ni en Allemagne i et Stendhal affi:me ue
~;~~:~eÍi ces~ lor~ Byron peigné a la franc;aise. Faut-il s~en
,.
. ces_ m01gnages? Je ne crois pas pour mon com te
Y. ª1\ eu '.nfluence ~rofonde i je crois que Lamartine est les
il , ga1s e _qu a pre~ avo1r beaucoup re~u du Nord et du Midi
'an a J?tªª pris grand chose - beaucoup moins a coup s0r qu'on ne
l ura1 pu supposer.

i~~l

...

avRaison~ons un pe~ : il a beaucoup lu, mais il n'a pas tout lu
t ec la ~~eme at~nb?n. Il a lu Clarisse Harlowe une premiere fois
e nous avons i~scn,t a notre hilan i mais nous découvrons un
fie:o~~u;a:r!~~cu diléJ~/f,~as pu enévenir a bout la premiere f~is :
i:1 i:ilre une r serve
11 11 a lu d~ S~akespeare, sans doute, ~ais l'a-t-il bien coro ris ?
«
dfi:td;r.~er, A juger par la le~tre du 23 janvier i818 ·;
du Shakespeare l'au;nstant
a~e ~nber de Saül ; celui-la est
du Racine ce n,'
re sera u. acme ... ,, Du Shakespeare et
1818 ·1 . '.·
est pas tout a fa1t la meme chose I Le 17 juillet
' 1 ms1ste : « 11 faut du Shakes eare é rit
.
Cette fois je proteste. S'il a lu Sh k p
~
p~r Racme ... »
profondément.
ª espeare, Il ne I a pas lu tres

Je:~1:~r:~:

u:

Et Pétrarque t La p
·, f •
,.
.
une toute petite .phras:e~mere o1s qu il le cite! il en a lu tout juste
citation et il n'a pas v ~?s~~Nfutlle Hélo1se i c'est une simple
tembre Í810 qu'iln
u or1gma. 1 avoue,d'ailleurs, le 30 sep'
e connatt pas le poete italien, etc' est seulemenL

�LES INFLUENCES ÉTR.\::'\GERF.S SUR J.,\'.\I.\RTINE
REVUE DES COURS ET CONFÉRE:'\CE~
152
a son retour d'ltalie qu'il commence a le comprendre. On a fait
grand cas du Pétrarque de poche, et des vers que Lamartine
y a écrits. Mais une critique attentive fait voir que c'est en 1824
que Lamartine cst venu u faire cette traduction, et que le sonnet
lraduit serait non la source, mais une reprise del' Isolemen/.
11 s'est imprégné de poésie anglaise ? Mais le 3 mars 1809, il
est encore bien indécis, et ses jugements n'ont guere d'autorité :
• Je crois vraiment la poésie anglaise suptkieure a la frarn;¡aise
et a l'italienne ; au reste, j'en parle saos en rien savoir et sur
des fragments de Dryden et d'autres ... » II avait l'air d'avoir
lu et jugeait saos avoir Ju, suivant en cela l'habitude d'une
époque saos grands scrupules d'exactitude et de précision. Aussi
la liste des auteurs lus est-elle effrayante - et tous n'y figurent peut-etre pas - mais on se rassure en pensant qu'il ne
les a pas pratiqués profondément, que peut-etre meme il ne les a
pas pratiqués du tout, et qu'il n' en a ríen retiré. Certains auteurs
sont t!'es capables d'avoir une influence, d'autres sont faibles et
impuissants. Pope, par exemple, qu'a-t-il pu apporter a Lamartine de profondément original qui ne fut déja passé daos l'usage
courant et exprimé par nos déistes du xvnfl siécle ? L'éloge que
Lamartine fait de lui ne prouve pas grand'chose, et n'est pas un
éloge poétique. Lamartine a lu Manoel ; il luí a emprunté des
images et des comparaisons ? Mais si Manoel était lui-meme tres
classique, et pseudo-classique, s'il ressemblait a Lefranc de
Pompignan, que! profit Lamartine a-t-il pu en tirer ? Des expressions comme ce Généreux favoris des Filles de Mémoire » ? Mais
cela avait été dit déja dix et vingt fois. Daos ce qui provoque
l'enthousiasme des lecteurs de Manoel, nous retrouvons le
plus pur xvme siecle.
Toutes ces influences si diverses ne sont elles pas d'ailleurs
contradictoires ? Ne pourrait-on pas se livrer au petit jeu de les
accoupler : Ossian et Platon, le De Amicitia et Werlher, Sapho
et Le Vicaire de Wakefield. Le Tasse et Fielding? C'est un mélange effarant de gouts, d'idées, deformes, de poésie et de prose.
Pour n'en citer qu'un exemple, voyons les différentes sources
possibles de la Méditation IJe sur l'Homme : &lt;&lt; l'inquiétude sur
la destinée de l'homme et sa place dans l'univers est un theme
de la poésie sentimentale et philosophique du xv111e siécle. Pope,
daos l' Essai sur l' Homme {Épttre I, et début de la ne), l'avait
traité en termes qui souvent paraissent résumer les développements de Lamartine. Voltaire l'avait touché daos le Poeme sur le
désaslre de Lisbonne. Young y revenait souvent dans ses Nuils,
et Baom-Lormian a la suite de Young daos ses Veillées [)Qé-

153

tiques el morales... Chenedollé également daos son Génie de
l'Homme... » C'en est trop ; tout ceci est impossible et contradictoire; Lamartine n'a pas pusubirtoutes cesinfluences alafois ;
les origines de sa poésic sont complexes et melées, mais il ne
faut point tout croire.
L'influence ilalienne elle-meme, qui porta, nonseulement sur
son reuvre mais aussi sur sa vie, est beaucoup moins profonde
qu'on ne l'a dit. C'est un jeu amusant de regarder d'un peu pres
l'épisode de Graziella. Le fait esL qu'apres Naples Graziella n'a
laissé en lui aucun souvenir profond. Peut-etre pense-t-il a elle
pour la premiére fois a Beauvais en 1814,et encore c'est le ciel
plus que l'héro'ine qu'il évoque. Elle n'existe que lorsque
Mme Charles lit les vers consacrés a Elvire, et semhle ainsi n'avoir
pris corps que vers 1815, 1816, trois ans apres le reLour de Naples.
Ce n'est done point la un drame qui a bouleversé le cceur de
Lamartine, et c'est bien cette &lt;&lt; petite aventure » dont parlait
Virieu. La jeune fille ossianesquede jadiss'accoudait asa fenetre
« pour regarder écumer le torrent et courir les nuages, et ses
beaux cheveux noirs pendaient en dehors, fouettés contre le
mur par le vent d'hiver ». Graziclla n'apparatt pas autrement
a sa fenétre, la nuit de la tempele : u de ses longs cheveux noirs '
la moitié tombait sur une de ses joues ; l'autre moitié se tordait
autour de son cou, puis, emportée de l'autre c6té de son épaule
par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert.,,
Etrange fataliLé qui veut que lorsqu'une femme apparatt a
Lamartine, elle ait toujours de longs cheveux noirs batlus par le
vent d'hiver I C'est que c'est toujours la meme femme - et une
femme irréelle.
~l la chronologie de Graziella ! Daos les Con/ ide11ces, Lamarline
amve a Naples le ¡er avril ; Virieu l'y rejoint bient6t, et ils
~assent e~semble plus d'une année, jusqu'au mois de mai de
1 a~née smvante. Or, en réalilé, Lamartjne n'est resté que quatre
mo1s a Naples, et, pendant plus d'un mois, il n'aconnu personne,
c~mme,!e prouve sa correspondance. Ce n'est que vers le 14 janv1er qu 11 va loger chez son parent Dareste. Virieu, qui fut témoin
~es 1ébuts ~e l'aventure galante, ne vient le rejoindre que fin
JanYl:er, et d reste tout au plus deux mois pour l'idylle. Comme
ce mmce épisode s'est enflé avec le temps! Plus amusant encore:
apr~s avmr raconté Graziella dans les Confidences, Lamartine
s avise que peut-e~re ce n'est pas exactement ainsi que les choses
~e so_nt p~ssées, et il en donne une autre version dans les Mémoires
inédt!s : ti v~ dire cette fois la vérité - une autre vérité 1
Graz1ella éta1t une cigariere chargée des rapports entre le per-

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sonnel et le directeur, dans la manufactura de Dareste, en somme
une bonne; pendant une visite de Lamartine au Vésuve, elle
s'enfuit, dépitée de n'etre pas aimée. Lamartine la cherche et la
retrouve et, a partir de ce moment, le récit des Confidences est
vrai.
Mais il est un autre fait curieux a signaler : parlerons-nous de
plagiat? Non, car les critiques d'aujourd'hui permettent aux
auteurs le plagiat, mais nous interdisent de le signaler. Toujours
est-il que M. G. Charlier, dans Le Correspondant du 10 juillet
1912, exhume un roman qui pourrait bien avoir des rapports
avec Graziella : en 1810, le comte de Forbin, peintre apprécié,
qui fut, sous la Restauration, Directeur général des Musées de
France, fit parattre Charles Barimore, qui fut patronné par la
société élégante de l'époque et arriva a plusieurs éditions. Voici
}'intrigue de ce roman a succes : le héros, un jeune Anglais,
vient en Italie se distraire d'un chagrín ; a peine est-il a Naplel'
qu'il sent l'iníluence engourdissante du climat... Mais c'est la,
pour nous, une note déja connue, et la co'incidence mérite d'etre
relevée. Mais CharlesBarimore rencontrebient6t unejeune beauté
de 1'1le de Procida ... C'est curieux. Il a vite fait de s'éprendre
d'elle, il se rapproche de sa famille ; le matin, la Procitane,
Nisieda, vient timidement lui apporter du lait, des coquillages,
et du pain noir ... C'est vraiment tres curieux. Mais des obstacles
se dressent devant cet amour naissant. Nisieda s'est promise
a un couvent ; de la, grande mélancolie, maladie de l'héroine,
et maladie du héros, semblable, elle aussi, a une certaine maladie
que nous n'avons pas oubliée. La crise se dénoue, les obstacles
sont Jevés, les deux amants se rapprochent et s'aiment. Ici, les
analogies cessent, Je jeune Anglais épouse la Napolitaine. Mais
il y a ensuite, comme dans Graziella, un abandon ou un pseudoabandon qui cause la mort de l'héroine. Si l'on peut nier qu'il
y ait plagiat, on ne peut pas affirmer non plus que Charles
Barimore n'est pas l'origine de Graziella. Bornons-nous done
a souligner ces co'incidences troublantes.
Mais ce que nous pouvons affirmer en toute assurance, c'est
que l'iníluence de l'ltalie sur Lamartine ne fut pas, a beaucoup
pres, aussi profonde qu'il nous l'a lui-meme, a plusieurs reprises,
affirmé.

TEXTES: Lamartine : Raphall, 1849. (Nouvelle édition), Hachette, 1910.
- Poésies inédites, publiées par Mm• Va/entine de Lamartine, 1873, in-S•. llanoel : Obras completas de Filiulo l!lysio. Paris.1817-1819, 11 vol. in-8°. -

LES l!l!FLUENCES ÉTRA.NGERES SUR L.HI.\RTI:-;E

155

Poúie lyrique porlugaiae, ou choix des Odu de F. Manoel, par Sané. Pari~,
1808,
in-8°. - A. France, L'Elvire de Lamarline. Paris, Champion, 1893;
~Tuoes.
voir aussi Le Tsmp, du l0février 1911. - Léon Sl&gt;ché, Lamartme, de 1816
a 1830, 3• éd. Paris, Mercure de France, 1906. - R. Doumic, Letlres d' Elvíre
a Lamarline. Paris, Hachette, 1905.- Henry Bordeaux, Lamartine en Savoie,
Revue hebdomadaire, 16 octobre 1920. - A. de Treverret, Lamartint et
lord Byron, Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1879 (reproduit
dans la Revue del' Agenais, 1889). - P.-M. Masson, La Jeunu1e de lamarline,
Revue des Cours et Conférences, 1904. - Gustave Charlier, La genese de
Gra:tiella (Le Correspondan!, 10 juillet 1912).
(d suivre .)

�•

La philosophie de Plotin
Cours de· M. ÉMILE BRÉBIER,
M aflr e de Conférences

a

la Sor bon ne.

VIIIe LECON
L'Intelligence.

L' Ame' d'ou émanent toutes les forces qui organisent et vivifient
. se
l'univers 'sensible, peut, par un roouvement de. co~vers10~,
recueillir en elle-roeme et remonter a son prmc1pe, qm est
l'Intelligence. C'est cet te hypostase que je vais étudier dans
les lec;ons qui vont suivre.
La théorie plotinienne de l'Intelligence contient en elle tant
d'éléments hétérogenes et répond a tant de problemes divers
qu'il est particulierement difficile de l'analyser et d'en bien faire
comprendre l'unit~. D'une part, l' Intelligence correspond aux
Idées platoniciennes ; elle concentre en elle la substance d e_la
théorie aristotélicienne de la forme; et elle a quelque chose du Dieu
supreme des Stoiciens, · l'intellige~ce qui. gouverne l'u~vers.
Mais ce ne sont la que les aspects philosoph1ques de la thé~ne, _ou
l' Intelligence est considéréc en tant que cause et exphcation
du monde sensible. Car, d'autre part, I'lntelligence marque un
degré dans la vie spirituelle, une étape dans le voyage as~ensionnel de l'ame vers sa fin derniere. C'est la un aspect tout d1fférent ; il nous fait songel' a l'Esprit au sens de saint Paul,l'Esprit
libéré de la chair, bien plus qu'a l'Intelligence, au sens de la
philosophie grecque.
.
,
Cette diversité d 'aspect se marque par les d1ílicultes q~~
rencontrent les traducteurs pour rendre le .mot Nou&lt;;, que J al
traduit jusqu'ici par intelligence. C'est le terme e~ployé par
Bouillet dans sa traduction des Ennéades, et il a pour lm une long ue

LA PHILOSOPTIIE DE PLOTIN

157

tradition; dans la scolastique du xme siecle, le mot intelliqeniia désigne presque toujours l'intelligence séparée et hypostasiée, telle
qu'on la trouvait dans la philosophie des Ara bes, issue d' Aristote et
de Plotin. Au contraire, les interpretes récents paraissent s' accorder
pour employer un autre terme. M. Arnou (Le Désir de Dieu dans
la philosophie de Plotin, París, 1921) se sert du mot esprit. M. Inge
(The Philosophy of Plotinus, London, 1918) choisit le mot spiril,
qui, d'apres lui, met en évidence la parenté de cette notion avec
le 1tVEv¡i.11 paulinien. De meme, dans une étude récente (Plotin,
Leipzig, 1921), M. Heinemann emploie le mot Geid, qui, sous
la plume d'un philosophe allemand, s'enrichit du sens qu'il a pris
dans la philosophie hégélienne.
Ces traductions, du moins les deux premieres, ont l'inconvénient
de ne pas désigner assez clairement l'aspect philosophique du
co~cept. D'autre pa~t, le mot intelligence (et c'est peut-etre la
ra1son pour laquelle 11 est actuellement rejeté) a l'inconvénient de
suggérer le sens dans lequel il est pris par nos théories antiintellectualistes modernes, c'est-a-dire, le sens de pensée discursive ; or, chez Plotin, l'intelligence est essentiellement intuitive.
Malgré cet inconvénient, je garderai, toutes réserves faites ce
mot consacré par la tradition.
'
On voit déja ce qui fait la difficulté et la signification de la
théorie de Plotin ; le spiritualisme d'un saint Paul se soucie fort
peu du monde intelligible, comme modele du monde sensible ·
il a, vis~a-vis du monde sensible, qui est le monde de la chair'
une attitu?e. pu~ernent r.égative; !'esprit n'en donne pas l;
s.~cret,_ ma1s 11 sen dégage. Contre ce mouvement qui vidait
l m~elhg~nce de tout contenu rationnel et explicatif au profit
de l esprit, a cornmencé de bonne heure, des avant saint Paul un
~ouveme~t d'idées inverse, qui aboutissait a helléniser pour ;insi
du-e, ~a v1~ spirituelle, en l'identifiant au monde intelligible.
T_é~om P~ilon ?'Alexandrie, dont le Logos esta la fois la pensée
d1".1ne qm conbent les ~odeles des choses, et le guide spirituel
qm sauve les ames ; témoms, plus pres de Plotin, les gnostiques
chercha~t a montrer_ c?mment le lieu des esprits, la « terre nouvelle » ~u so1;1t_accue1lhs les pneumatiques, est en meme temps le
monde mtelhg1ble.
L~s. vues de Plotin, sur ce point, ne sont done que des vues
trad1bonnelles,_ mais arrivées a un &lt;legré d'élaboration qui les
met hor_s _de pa1r. Sa doctrine propre, c'est de montrer que l'attitu?e spmtuelle a son plus haut &lt;legré, le recueillement sur soimeme nous ~on~e l'etre dans toute sa richesse et sa variété.
« Se penser so1-meme, répéte-t-il souvent, c'est penser les etres».

�158

LA PHJLOSOPHJE DE PLOTIN

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

« Ce que !'time regoit (dans le recueillement sur ell~-meme)
est voisin de la réalité vraie. » (V, 9, 3.) Le recue1llement

intérieur est en meme temps, le plus haut degré de l'etre. « 1!.tr?,
au sens fort' ce n'est pas multiplier et grandir, c'est s'apparterur
a soi-meme '; et on s'appartien~ a soi-mem?, q~and .~n se. p~nche
sur soi-meme ... ; cette direction vers s01, e est l mténonté..,,
De la, le plan que je vais suivre dans ces legons ~ur l'Intelhgence ; celle d'aujourd'hui sera cons3:crée a dfterm~ner les éléments philosophiques de _la co~cept1?n de l Intelhg~nce chez
Plotin. Dans la suivante, Je montrera1 comment Plotm les met
en c:euvre et les conforme a son but, qui est le développemen~
de la vie spirituelle. Enfin, dans une troisieme ~egon, je_ m?ntrerai
comment la vie spirituelle trouve au-dessus d elle sa hm1te et sa
consommation.

•• •
Je cherche d'abord par quelles considérations philosophiques
s'introduit, chez Plotin, la notion de l'Intelli~ence. D'a~ord,
l'Intelligence apparait comme le terme nécessaire de la d1alectique de l'Aroour, telle que Platon l'a dé,crite dans ~e ~anquel.
En second lieu, son existence résulte de l analys~ qu Anstote a
faite del' etre sensible en matiere et en forme. Enfm, elle apparatt
a titre de condition ultime de la sympathie des parties du monde,
dont Plotin trouvait la peinture chez les Stoiciens.
.
Dans l' Ennéade V (9, 2), Plotin s'insp_ire du d~scours_ d1e Diotime de Mantinée: « On arrivera a la rég10n supérieure,. s1 l ~~ est
de nature amoureuse, et si, des le début, on a les d1spo~1tions
d'un vrai philosophe; il appartient a l'afil:ant de ressentir pres
du beau les douleurs de l'enfantement; 11 ne supporte pas la
beauté des corps, mais s'enfuit vers les beau~és ~e l'áme, la vertu,.
la science, les occupations honnetes et les lo1s ; 11 remonte. ene ore
a la cause des beautés de l'áme, et encore plus haut... Ma1~ com·
ment monter ? D'ou lui viendra ce pouvoir ? Quel d1scoura
luí enseirnera cet amour ? N'est-ce pas le suivant? Les beautés
des corp~ sont acquises · elles sont en eux comme des formes dan&amp;
une matiere... Qu'est-c~ qui done a produit la beauté dans 188
corps ? En un sens, e' est la présence de la beauté ; en un aut.
sens c'est l'áme qui les fa\;onne et.meten eux la beauté. Quo1
l'am'e d'elle-meme est done belle? Non, puisque certaines aro
sont prudentes et belles, d'autres insensées et laides. C'est don

de la prudence que vient la beauté dans l'ame. Mais qu'est-ce
,qui donne la beauté al' ame? N' est-ce pas nécessairement l'intelligence, non pas l'intelligence qui, tantot reste elle-meme, tantot.
-est privée d'elle-meme, mais-la véritable intelligence? »
Tandi'&gt; que Platon conclut a l'Idée du Beau, Plotin, par la
meme voie, conclut a l'Intelligence. C'est que, pour lui, l'une est
identique a l'autre. Les Idées, identiques a l'Intelligence sont
ce qui donne aux choses leur valeur de beauté. En rem~ntant
~ar les_ degrés
la dialectique, « l'ame ira d'abord jusqu'a
l Intelligence ; 11 saura que, eIJ. elle, toutes les idées sont belles ·
et il prononcera que c'est la la Beauté, a savoir: les Idées »'.
(1, 6, 9.) L'Intelligence apparatt done d'abord comme une sorte
d'art naturel, qui se reflete dans les choses sensibles comme
l'artdu statuaire donne ses formes au marbre. (Cf. V, 9, 5.')
L'esthétique de Plotin est en effet imprégnée de cette idée que
la beauté ne s'ajoute pas aux choses comme un accident extérieur
mais en ~onstitue véritablement l'essence. (I, 2.) II proteste contr¿
la thé_one selon laqu_elle l~ beau:é ne co_nsiste que dans la symétrie
exténeure des parties d un meme obJet. Si la beauté n'est que
symétrie, le~ partie~ d'une chose belle ne seront done pas belles ?
Et pourquo1 le v1sage d 1 un cadavre ou d'une statue serait-il
touj?urs moins beau qu~ celui d'un étre vivant? Enfin comment
exphquer que des choses simples et sans parties peuvent etre
belles, comme l'éclat de l'or ou un éclair dans la nuit ? II faut
done que la beauté soit un élément foncier de l'étre beau 1 et
qu'elle soit le reflet d'une ldée, qui fait de cet etre ce qu'il est.
Valeur esthétique et valeur intellectuelle coincident.
?.'est ~our les memes raisons que l'élévation moralenous amene
a 1 mtelhgence, comme la contemplation esthétique. Les vertus
au s~ns le plu~ élevé, celles qui ne consistent pas en des action~
~ratigues, ma1s _en de~ « purifications », sont des imitations, dans
1 á~e, de propnétés mhérentes a l'Intelligence. II y a dans l'Intel?gence un;. justice en soi. vers laquelle nous élevent la justice
qm est dans 1 ame ou celle qm est dans la cité.« La justice consiste
en ce que_ chaque etre re':Ilplit sa fonction propre ; mais supposet-elle touJou~ un~ mult1pl~cité ~e parties ? Oui, la justice qui
est dan~ le~ etres: ame ou cité, qm ont plusieurs parties distinctes;
~on, 1~ Justice pnse en elle-méme, puisqu'il peut y avoir en un
etr~ simple accomplissement de sa fonction. La Justice en sa
vé~it~, la Justice e~ soi ~st dans le rapport a lui-mémede cet etre
qm ~ a_pas de parties d1stinctes. &gt;&gt; (I, 1, 6.)
l'IA:i~~, tous les modeles des vertus ne sont que des aspects de
n igence. « En elle, la science ou sagesse, c'est la pensée ;

?e

�160

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la tempérance, c'est son rapport avec elle-meme ; la justice, c'est
la réalisation de l'activité qui lui est propre ; l'analogue du
courage, c'est son identité avec elle-meme et la persistance de
son état de pureté. » (Ibid.,7.) «Dans l'ame,les vertus sont des
imitations de ces modeles ; la justice est une activité tendue
seulement vers l'Intelligence; la tempérance, un retrait intérieur
dans l'lntelligence; le courage, une impassibilité qui imite l'impassibilité naturelle de l'lntelligence. » (]bid., 6.)
Les valeurs intellectuelles sont done des valeurs morales,
comme elles sont des valeurs esthétiques. Ce n'est qu'abstraitement qu'on peut les séparer. L'activité morale et la contemplation du beau nous menent a l'lntelligence tout aussi droit
que la science.

..•
La seconde avenue qui mene a l'Intelligence est l'analyse
aristotélicienne des choses sensibles en matiere · et en forme.
« Nous voyons que ce qu'on appelle un etre est composé ; aucun
etre n'est simple, qu'il soit fabriqué par l'art ou constitué par
la nature. Les etres artificiels contiennent de l'airain, du bois
ou de la pierre ; et ils n'ont pas leur I'éalité pleine avant que
l'art n'en fasse une statue, un lit ou une maison, en introduisant
la forme qui vient de lui. Parmi les composés naturels, les u
sont tres complexes ; on les _appelle des combinaisons, et ils s
résolvent... ? par exemple, l'homme en une ame et en un corps, e
le corps en quatre éléments. Mais chacun des éléments est com•
posé d'une matiere et de ce qui lui donne la forme ... ; et l'on
demande d'ou la forme vient a la matiere. L'on demandera s·
l'ame, a son tour, est un etre simple, ou s'il y a en elle matie
et forme ... Transportant les memes príncipes a l'univers, o
remontera aussi a une Intelligence, dont o'n fera le véritab
créateur et démiurge. L'on &lt;lira que le substrat qui re~oit 1
formes, c'est le feu, l'eau, l'air et la terre, mais que ces forro
luí viennent d'un autre etre, et que cet etre est l'ame. L'a
ajoute aux quatre éléments la forme du monde dont elle le
fait don ; mais c'est l'intelligence qui lui fournit des raiso
séminales, de meme que l'art donne a l'ame de l'artiste des regl
rationnelles d'action. L'intelligence, en tant que forme, esta
fois la forme de l'ame, et ce qui fait don de la forme. 1&gt; (V, 9, 3,
Dans cette page, l'lntelligence apparalt done comme la for

. des form~s, le dalor formarum sur 1
.
161
la scolast1que occid entale d ' .
equel la ph1losophie arabe et
que Plotin s'inspire ici d~v~~n~ plrs ta~d ~ant spéculer. Bien
argumentation est péripatétici~:eed' e. ~rmc1p~ qui guide son
énoncé un peu plus loin
,,
ongme. C est le princi
an~érieur a I'etre en puis~~:cel
ac_te est. nécessairem!ni
pmssance devienne etre en acte. s'il ,ou v1~ndra1t que.l'et.re en
fasse passer a l'acte ?» (lbid 4 ') L'. ~~tvait pas de cause qui Je
for~arum, est done l'acte ., ~r I~ e_ igence, ,en tant que dator
réahsé dans sa pleine et entier~ d A~1stote, e est-a-dire l'etre
Sous cet aspect l''t
perfection.
l'Inte1hgence..
.
' e re aristotél!
est posé du
. a bstra1tement
.
L'analyse
. moms
avant
d~s ~tres, ce qui fait qu'ils sont e~c~~n~e nous c?nduit a l'~ssence
ams1 ~éterminé, est l'etre dans s
me~es. ~a1s, parce que l'etre
Intelhgence. Ce point est d'i a prfecbon, il est en meme temps
ve~! : on doit aller de l'etre ffaºr anee, et Plotin y insiste soua etre. L'etre. est pensé parce q~;f~~~• _e\ n?n pas de la pensée
es pensé. Plotm a vive
t
' I n est pas parce ''l
id~a!iste, déja entrevueZ:~º cJ;¡°qt:¡té contre une interprétaifo~
memde. ((Ce n'est pas par
,
e par Platon dans le p
qu? 1~ justice est née ; etc~:?º pensé la quiddité delajustf;;
qmdd1té du mouvement
es pas parce qu'on a en
1
I'objet de~rait etre a la f~~e ~5~~fevement, ex~ste ; la p~ns:;
tant
auss1 antérieure, s'1ºJ t·1en
p t son ure· a
11
t I obJet pensé
• , et p ourest_ absurde que la justice ne s . . ex1s ence de cette pensée
l'o~ répliquait que &lt;&lt; dansºi~;1:; que sa propre définition···
es I enbque a son ohjet'i&gt; (1) il fa ~ res sans matiere, la scien~~
non pas en ce sens que 1 . '
u comprendre cette for
considere l'objet est l'o:j:~1rn~e :st l'obje~, et que la raiso;~'¿
se?-s que l'objet lui-mem
UI-me~~• rnais inversement
I
fo1s un in_telligible et une ;•e~::;e qu il est s,~ns matiere, ~s::
que_ sera1t sa définition ou 1 , non pas q~ ¡] est une pensée tell
avo1r, mais q
é
a représentat1on q l'
e
qu'intelJ'
ue, tant dans l'intelligible ·1 ' ue .ºº peut en
. ig~nlce et que science. n (VI 6 6 ) ' I n est lm-meme rien
AUSSI (( l n'est pa
t
! ' .
pensées, si on le prensd ::ac de d1re que les choses sont d
qu'elle est, ::ipres que l'int ~r-sens qu'une chose devient'ou tes
faut dire que I'etre est epl~ce¡ce en a e~ la notion. » (V ~s ;)
igMenc_e ne vient qu'apres. (VI 6 8a)u prem1er rang et que h~teia1s,. en un autre sens, on pourra
' ' . dire, au cont .
raire, que parce

~~r~,e~

!

t

d:

Et,~~

f:

p

(l) Formuled'Ar1s
· tote, souven t rép6t6
e par P!otin.
13

�162

LA

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est etre en acte, il est, substantiellement, pensée et intelligence. En effet, l'etre dans sa plénitude, l'etre en acte, t&gt;st en
meme temps raison d'etre. « Si l'on développe chaque forme dans
son rapport avec elle-meme, l'on trouvera en elle sa raison d'etre.
Si cette forme était inerte et sans vie, elle n'aurait pas du tout
en elle sa raison d'etre; mais, puisqu'elle est une forme qui
appartient a l'intelligence, d'ou tirerait-elle sa raison d'etre ?
Serait-ce de l'intelligence ? Mais elle n'est pas séparée d'elle,
puisqu'elle est elle-meme intelligence... La-has, la raison d'etre
est antérieure ou plutot simultanée a l'etre ; elle est non pas
raison d'etre, mais maniere d'etre ; ou plutot, raison et maniere
d'etre ne tont qu'un... S'il est parfait, on ne peut dire quel défaut
il a, ni, par conséquent, pourquoi il n'existe pas. » (VI, 7, 2.)
Mais, si l'intelligible est raison d'etre, parce qu'il est l'etre
dans sa plénitude, il est une pensée ; les intelligibles « sont bien
des pensées, puisque ce sont des raisons. » (III, 8, 8.) La raison
d'etre ne peut se concevoir que comme une contcmplation.
Ainsi, l'analyse aristotélicienne l'amene graduellement de la
forme a l'essence, et de l'essence a l'intelligence.

cosmologiques asa raison d'etre I I
163
de la ~ensée religieuse des Gr a p ,us profonde dans la nature
app~rbent a l'histoire des idée:c:· r ~ apothéose de l'Intelligence
des idées philosophiques . elle n' e ;gie~ses tout autant qu'a celle
l~ppemen~ de leur myth~logie. {,~l:itn moment dans le dévef1pe C?~m1que, concentre et résume en wence, en tant que ·prina rehgion des Grecs . me
e e tout le naturalisme d
monde, elle reste la t~rce :::;and el_le est tran~cendante a~
que. dans son
qm n'a de sens
. rapport au monde que
• ell umverselle
é
raliste, arn~ée a son dernier de ' é e,repr sen~e le mythe natuOr, la not10n de l'Int JI'
gr d abstract10n.
natu_ralisme. L'Intellig:;~:::~• ~~ezilotin, est toute pénétrée de
contient tous les autres '1 .
ieu,_ un Dieu multiple
.
est 1
d, l
. " a1s pourquo ? C'
qui
e mo e e du monde sensible « L'
I
.
est parce qu'elle
rourd_sa gran?eur, sa beauté, l'~rdre odn admire le monde sensible
es ~eux qm sont en lui .
. .e son mouvement éter
qu~ l on remonte a son
, ?ieux v1s1bles et invisibles . ne!,
13-b~, tou, les inte:::;/,1:: et a sa .-éalité vérilahle
a conna1ssance intime d'
q__m ont par eux-memes l'ét . n
p~re Intelligence qui est l eux-memes et la vie ; que l'o er~té,
vie du d"
.
eur chef et la r d. .
n v01e la
to
l ie,u, qm_ est satiété et
lli p o igie~se sagesse et la
des etres _1mmortels, toute ~nt~1fce. Car il contient en lui
L:In~~tgu~ece1mmobilité éternelle. » (~e~ce4 )tout dieu, toute
t
..
, sous cet as t
, , .
ra?spos1bon idéale du m ¡ec d~ monde intelligible
t
moms sa matérial'
, on e sensible. C'est le
, es une
a remplacé le tem ité, c est-_a-dire moins le chan monde s~nsible,
D'une maniere pl~s), et~om~ l'extériorité récip!ement (l éter:1el
que se le représen~ p~étse, Il est parent du mon~ue des parbes.
a été pleinement ac~: t~s Stoi"ciens ; leur théorie deel sensible, te]
une rigoureuse dé d p ee par Plotin. Cette s
a ~ympathie
moins sur leurs
anee mu~uelle des partie/d:path1e, qui est
tout semblable d
ns mécamques que sur le
monde, repose
malgré la dista' ans l? physique de Plotin
ressemblances '
portée a la lim~ce qm les sépare. Si nous ~~gi sur son semblable;
constitue l'lnteltl~ cette sympathie, nous aprr~osons accentuée et
•
1gence L
1vons a l' ·
?u « tout est trans
· e :r:nonde intelligible , t urnté qui
etre y est . . parent ; nen d'obscu
. ' ces un monde
une lumiére v:~~le a tout _etre jusque dr~n~\de ~és~s~nt; tout
et voit toutefch une lum1ére.Tout etre a e
~nt1m1té ; il est
C~aqueetre est to:st tn autrui. Tout est part~ut ioutes choses
d e?x est le soleil.. .Ü a-has, ~e soleil est tous 1 . . out est tout.
mais tous les
. ~ caractere différent
es astres,et chacun
caracteres s'y m ·r
ressort en chaque e't .
am estent... Ici-bas, une partie
re '

t"

iq~.";,:IB

Int

ar::

La théorie philosophique de l'Intelligence répond enfin a des
préoccupations d'un ordre assez différent. Pour le bien comprendre, il faut songer a la tres longue tradition qui, dans la
philosopbie grecque, reliait le probleme de l'intelligence au probleme cosmologique. Pour Anaxagore, si peu renseigné que
l'on soit sur sa doctrine, il est sur qu'il considérait l'Intelligence
avant tout comme cause de mouvement. L'lntelligence est,
d' a pres lui, un etre qui sait et un etre qui meut. Chez Aristote,
toute la raison d'étre et l'essence de son Dieu supreme, u la pensée
de la pensée, » est d'etre le moteur immobile du monde ; s'il a
admis, selon certains interpretes de sa doctrine, et particulierement selon Plotin, qui l'en critique (V, 1, 9), une pluralité
d'intelligences au sommet des choses, c'est parce que chaqu
sphere céleste, ayant son mouvement propre et indépendant,a
besoin d'un moteur particulier. Chez les Sto'iciens, de meme,
l'Intelligence est, avant tout, un príncipe cosmique, une raison qui
enferme en elle tous les détails de l'univers.
Cette liaison du probleme de l'lntelligence aux problern

PHILOSOPHIE DE PLOTIN

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�164

L\ PHILOSOPHIE DE PLOTIN

I\EVUE DES COUI\S ET CONFÉRENCES

vient d'une autre partie, et chaquc chose est fragmentaire ;
la-has, chaque étre vient a chaque inslant du tout, et il est a la
fois particulier et universel.,. (VI, 8, 4.)
L'image suivanle, de style tres plotinien, fera roieux voir a
quel point l'Intelligence est avanl lout, cbez tui, une sorte de
concenlralion du monde. « Supposez que, daos notre monde
visible, cbaque partie reste ce qu'elle esl, sans confusion, mais
que toutes se rassemblenl en une¡ de telle sorle que, si l'une
d'entre elles apparatl, par exemple la spbére des ftXes, il s'ensuil
immédiateroenl l'apparilion du soleil et des autres astres ; l'on
voit en elle, eomme sur une spbére transparente, la terre, la mer
et tous,les animaux; efTeclivement alors, on yvoit touteschoses.
Soit done, dans l'ame, la représentation d'une telle sphere ...
Gardez-en l'image, et représentez-vous une autre sphére pareille,
en faisant abstraction de sa masse ; faites abstraetion aussi des
difTérences de positions et de l'image de la matiére ; ne vous
contentez pas de vous représenter une seeonde sphere plus
petite que la premiére ... Dieu vient alors, vous apportant son
propre monde, uni a tous les dieux qui sont en lui. Tous sont.
chacun, et ebaeun est tous ; unis ensemble, ils sont di1Térenl8
par leurs puissances ; mais ils sont tous un étre unique avec une
puissance multiple. 11 (!bid., 9.)
·
L' Intelligence apparatt iei tres clairement corome une sorle
de fusion et d'union de toutes les réalités cosrniques, union
plus intime qu'elle ne peut étre dans le monde matériel, et dont
la sympathie des parties du monde visible est une image aiTaiblie.
Nous saisissons iei le moment ou la tbéorie stoicienne de la svmpathie universelle se transforme en une théorie que l'on pou;rait.
appeler, d'apres le nom qu'elle a pris ehez Leibniz, le roonadisrne.
La liaison syropathique affümée entre les etres n' est Possible
que si ehaque étre est une pensée, et s'il est lui-méme un univers.
Alors ehaque étre eontient tous les autres. Plotin a parfaiteroen
approfondi les exigences de cette théorie ; il a vu qu'il pouvai\
y avoir des diílérenees entre les parties du monde intelligibl
bien que ebaeune eonttnt l'univers ; elle le contient a sa
parce que, daos chacune, ..ressorl• un aspect difTérent. De l'ln
ligence, émanent des intelligenees qui sont chacune toutes ch
et qui sont pourtant roultiples, parce qu'elles sont des pe
plus ou rooins obscures. ( 111, 8, 8.)
Le lien de dépendanee entre les étres devient done un líen d
nature tout intellectuelle. Les intelligences sont a l'lntellige
supréroe et sont entre elles comme les théoreroes d'
méme science sont a la seience totale et sont entre eux ; cbac

fa"ºº

d'eux
.
diflérecomprend en pu1ssance
tous les autres b"

,.

165 .

1 f dnt. (V, 9,8.) La loi qui relie les intelli
, ien _qu il en soit
l~lnon _substantiel de leur étre • Le ét gences flrut par devenir
telligence, ni apres ell . . . s res réels ne sont ni avant
ou plutot la loi mP.me de ,:~r ma_1steelle est comme le législateur
_Si l'lnlelligence, est telle o exts nce. , {V, 9, 5.)
f&amp;1t la vie par excellence : «'LaºJ:~prtnd C0!11171ent Plotin en a
pe~... La vie premiére est I
p us vraie_ est la vie par la
plation et l'objet de contempi8 /ensée prerruere ... La contemchoees vivantes et des .
a ion sont, l'une et l'autre dv1es. • (III 8 8) L'I
.
' ""'
un system~ de rapports abstraits' d' .
ntell!gence n'est pas
la plérutude d'etre et la satiélée ifn~epts hiérarchisés ; elle
onner les descriptions les lus
. otin ne se lasse pas d'en
s'y évanouir, s'y combinenpt sensuel!es ; les sensations loin de
Elle est • comme une qualité
au uní
contra1re .et s •y f ont p!us' riches.
~utes les autres, une douceur q 9ue q~1 a et conserve en elle
o eur, en qui la saveur du vio
s~ra_1t en meme temps une
sa~eurs et toutes les autres couleiru~a1t avec toutes les autres
qui sont,per~ues par le tact
. rs , elle a toutes les qualités
p:i 17'oreille, puisqu'elle es(!:::1 :outes ~elles qui sont pe~ues
, , 12).
armorue et tout rythme 11•
(
Une conception aussi riche ris
m~me. Elle est l'ldée platoni . quede succ~mber sous sa richesse
~uelles se relient aux valeu;1:::~tétien qui les valeurs intellecessence et la raison des h
ques et morales Elle t
Elle est l'unité sympathie oses, a la ~aniére du Dieu d'Aristo:
des Stoiciens. 11 y a la :Se des parties du monde, a la manier;
:éme d'inspiration tout op!l;::ºtt d'aspect bien difJérent et
omment Plotin a prétendu les unir. sera nécessaire d'examiner

:;t

:,1

IX• LE{:ON
L'iDt.elllgenoe (suite).

L'hypostase
aspect
d'un intellig~nce apparait, chez PI .
(Aristote) d' monde ,d ldées {Platon) de 1'
sous le triple
' un systeme de monades ( sympathie
or1~e
des formes
stoicienne).
A

º~•

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES couRS ET CONFÉRENCES
166
ce tiLre, la théorie de l'intelligence est l'affirmation de la réalité
des valeurs rationnelles, morales et esthétiques qui dominent le
monde sensible et le jugement que nous portons sur lui.
Mais ce n'est qu'un aspect de la théorie. L'attention de Plotin
a été vivement attirée par ces états de concentration spirituelle
ou le sujet connaissant s'identifie a son objet, et devient pour
ainsi dire toute vision. Toute connaissance n'est-elle pas une
dégradation plus ou moins accentuée de cet état parfait ?Toute
connaissance repose sur une assimilation plus ou moins co:nplete
entre le connaissant et le connu, y cornpris la sensation elle-meme.
(&lt; C'est parce que la vision est lumiere et parce qu'elle est unie a la
lumiere, qu'elle voit la lumiere. » (V, 3,8.) L'intelligencedésigne
proprement un état ou cette assimilation est complete, ou l'objet
n'est pas différent du sujet : elle est la connaissance de soi, vers
laquelle tend, comme vers un idéal, toute autre connaissance.
« On peut penser autre chose ; on peut aussi se penser soi-íneme,
ce qui fait échapper davantage a la dualité. Dans le premier cas,
l'on voudrait aussi se penser soi-meme, mais l'on n'en est pas
capable; on a bien en soi l'objet de sa vision, mais c'est un objet
différent de soi. L'etre qui se voit lui-meme n'est pas séparé de
son essence, et, parce qu'il est uní alui-meme, il se voit lui-meme ;
lui et son objet font un seul etre. ll pense au sens fort, parce
qu'il possede ce qu'il pense ; il pense, au sens primitif du terme. n
(V, 6, l.) Le recueillement sur nous-memes, dans lequel nous
devenons intérieurs a nous-memes, n'est qu'une imitation dans
!'ame de cet état de l'intelligence. u C'est l'illumination de l'intelligence qui fait que l'ame se retourne vers soi et l'empeche de
se dissiper. » Quant a l'intelligence, elle est, pour ainsi dire, la
limite de ce recueillement. (( Elle est la lumiére primitive qui
éclaire primitivement par elle-meme, éclat tournévers soi, a la foi&amp;
éclairant et éclairé, véritable intelligible, qui pense aussi bien qu'il
est pensé, qui est vu par soi-meme, qui n'a pas besoin d'autre
chose, et qui se suffit a lui-meme pour voir ; car ce qu'il voit, c'est

lui-meme.
» (V, 3, 8.)cette dualité dans la conception de l'intel ·
Pour comprendre
gence, j'essayerai d'abord d'en chercher la source dans l
tradition grecque. Or, l'idéal du savoir, dans la pensée grecqu
est nettement doubl~. D'une part les premiéres tentatives de l
pensée grecque, depuis la théogonie d'Hésiode, sont un effo
pour classer les formes de la réalité, et découvrir l'ordre rationne
suivant lequel elles se subordonnent les unes aqx autres. D'au
part, avec le mouvement issu de Socrate, apparait un idéal nou
veau ; la sagesse est avant tout la connaissance de soi-meme

de ses_ prop~es pouvoirs ; l'ob. et de 1
.
,
. 161
du su1et qm connait. Épictét~ (Entra _science n es~ ~as d1stinct
so~es d~ sciences, ce11es dont l'ob. e/ltens! I, 20) d1stmgue deux
suJet qui le connait telle que la ~ es~ d un autre genre que le
gram_mairien, et le~ sciences ou sl~~e:c~ u cordon_nier ou celle du
le SUJet. Telle est la sagesse . la
Je est de meme espéce que
en_ meme temps la connais~anc!ªg?sse e~t un bien, et elle est
ra1so~ capable de se contero ler d un b1.en. La sagesse est la
Ma1s, dans la philoso hie p
elle-meme (8ewp"l)-nxoc; &lt;16-toü}.
ne restent pas distincts pet gdrecque, ces deux types de savoir
. .
, ne onnent pas na·
p~s istmcts de sciences telles
l
. issance a deuxgroud
sciences de la nature L' , ·t que . es sc1ences morales et le!ó
l
. espn ne s'affir
a ná~ure, pas plus qu'il n' ff
I me pas comme distinct de
de lm. Depuis Platon il
a irme .a nature comme dístincte
d eux tendances. Non' seulement
Y a un contmuel
· entre ces
l
. comproIDis
pénétrées de valeurs humain
¡?.s sciences de la nature sont
mais le premier príncipe de:s, he idée d'harmonie et de finalité
te~ps, l'etre ou se réalise a rZta~ses de_ la nature est, en mem;
so~ posée par Socrate co~me l'idé~tlint, cet_te connaissance de
m1~r moteur est, chez Aristote la &lt;&lt; u sav01r humain. Le preRa1son qui chez les st .. .
,
pensée de la pensée » . la
d e~t·i~, est 'par excellence
01c1ens
, le
I' etr~estu.¡a ¡o1· naturelle elle-meme,
prmc1pe des choses le prem·
i se contemple lui-meme Le
faiOt qu'h?'p~stasier 1'a connais:~n~e ~ino~ dans l'ordre natureÍ, ne
n v01t a1sément le da
e so1:
de ~e réaliser en un sys~~:d;ecett~ fus1on :_l'intelligence, au lieu
d_ev1ent une attitude spirituelleno~1~ns darticulées et séparées
ntJuelle, mais inutilisable pour le' r1c _e
se1:1s pour la vie spi~
e voudrais mont
savmr scientifique.
l'In t ~.11·igence commererordre
comment
. la conception de
ratioch ez PIotm,
. mod1f1ée, transformée radi 1
nnel entre les choses a été
i~ence,,~omme attitude spfr~t:r:if:ttªr la_lconception de l'Inteles qu il con1;oit l'intellige
e recue1 lement sur soi-meme
p~rement fo,melle, un
:;mme. un~ attitude spirituell;
_:. er de tout objet qui la genera~c s01, n est-11 pas_ forcé de la
. em~, _et la forcerait a s'exté . . dans sa convers10n sur elle~telhg1ble naissait du roo ~10nser ? La ríchesse du monde
r:::xtit ; ~e m_orcellemen[:~
e1:1t ídées, de ~a limite qui
out a fa1t impo"sibl 1
m1 e ne sont-1ls pas ce ui
avec elle-meme 'f
~- e e contact direct de 1'1'nt e11·1gence
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�168

REVUE DES COURS ET co:-FÉRE!',CES

...
Cclle qucstion se pose a Plotin sous un~ forme extrememe~t
nette el il la résout sans équivoque. 11 s'ag1t en somme de savo1r
comn~enl on doit interpréter le platonisme, si l'on doit. admet.lre
que les Idées sont extérieurcs a l' Intell!gence qu_i les conlemple,
et si les ldées sont comme des exempla1res extérieurs aux choscs
sensibles qui les imitent. Résoudre positivement la premicre
question, c'est. forcer l'lntelligcncea sortir d'elle-m~me pour con_nattre · elle n'est done plus essentiellement. conna1ssance de so1.
Résoudre positivement la seconde, c'est admettre daos l'.etre
intelligible des ldées un morcellement correspondant a ce_lu1 des
cboses sensibles, et, par conséquent, entraver la conna1ssance
intellectuc:lle.
Or1 ces solutions étaient celles du platonisme traditionnel, et
uous voyons, par la lecture des Ennéades comme par la Vi~ de
Plolin de Porphyre, que le philosophe a eu a lutter, ~u~ ce pomt,
conlre les opinions tres arretées de la plup~rt de ces d~se1ples. ,.
Au sujet, de la transcendance des ldées, 11 expose lm-meme l mlr.rprétation de Platon qu'il eorobat, et indique les text.es ?u
1'imée sur lesquels s'appuyait, cette intcrprétati~n. ~ Platon a d_1t:
• L'Intelligence voit les Idées qui sont dans l animal en so1 »,
, et ensuite : le démiurge « réfléehit que cet univers doit eomprendre les choses que l'lntclligenee voit dans l'animal en soi. •
Il dit done que les ldées sont antérieures a l'lntelligenee, et
qu'cllcs sont, lor:;que l'Intelligenee les pense. Demando~s-nous
d'abord si cet etre (je veux dire l'animal en soi) est l'Intelhgenee,
ou s'il est différent de l'Intelligence. Ce qui le contemple, c'est
l:Intelligence · l'animal en soi n'est done pas l'Intelligence, mait
l'intelligible, ~t ce que voit l'lntelligenee est en debors d'elle. 1
(UI, 9, 1) (1).
.
, .
TelJe est, l'exégese traditionnelle, celle qui, encore _auJour~ hui,
est le plus ordinairement aceeptée. Contre elle, Plolm a écrit un
traité ent.ier, le cinquiéme de la einquiéme Ennéade. 11 se préoe(1) 11 e~l vrai que Heinema_nn, Pl~lin, Leip~ig, 192~ 1 p. 19 sq. u ~ontest6
}'authenticité Lle ce traité. Ma1s la ra1son princ1pale qu 11 e~ donn~, c esl que
le pas,age que j'ai cité, el qui ~sl au début, ~xpos,• une op1!1ion d1r~ctement
contraire ¡\ la doctrine de Plolin. Or, c'esl bien naturel, pu1sque, ic_1, comme
bien des rois, suivanl son procédé ordinaire d'enseignement, PJotin expoee
d'abord l'ex.égé~e qu'il va réruter ensuite.
,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

169

cupe, tout comme Desearles au début de ses Médilalions, de la
condition formelle de la connaissance intellectuelle ; cette eondition, c'est l'évidenee, évidence inaltérable qui doit lui etre
toujours liée. Or, l'évidence sensible est une fausse évidenee,
parce qu'elle n'atteint peut-etre que nos propres impressions ou,
du_ moins, qu'elle ne saisit que les images des objets, non les
obJets eux-memes. Si, maint.enanL, l'on se figure les intelligihles
co~me tran~cendants et_ extérieurs a l'intelligence, qu'on le
veudle ou qu on ne le vemlle pas, on se représentera la ronnaissance intellectu~lle sur le t.ype de la connaissance sensible ; ce
se~ u~e eonna1ssanee accidentelle, qui peut aussi bien ne pas
avo1r heu ; une connaissanee qui possede non pas les réalités mais
leurs cmp:eintes, et qui,_ des lors, ne peut atteindre la réalité que
par u.~ ra1s_onnement qui peut la tromper. De plus, si l'on admet
~ue I mtelhgence ne p_osse~e _pas les intelligibles, c'est admettre,
amversement, que les mtell1g¡bles ne possedent. pas l'intelligence ;
l faudr_a alors se figurer l'intelligible, la matiere a penser, eomme
une sé~•e de termes diserels, séparés les uns des autres, tels que
beau, Juste! :le., membres épars que l'intelligence réunit du
dehors, apres e~re all~e a leu:s reeherehes ; l'intelligence devient
alors p_ei:isée d1scurs1ve, qui ne fonetionne qu'en émetta'nt des
propos1t1ons. Enfin l'intelligence, qui ne possede que des images
d~ la réal!~é, ou bien le saura et reconnatLra son erreur, ou
bien elle I ignore, et elle vit daos l'illusion.
Mais si l'intelligible doit etre dans l'intellig&lt;'nce ¡¡ faut bien
comprendre la contreparlie de cette thése : e'est qu; l'intelligible
8 ~ confond avee l'intelligence elle-meme. u La vérité essentielle
n est pas accorcl avec autre chose, mais accord avec soi-meme ·
el!~ n'é~once ríen qu'elle-meme ; elle est, et elle énonce son et.re.;
~ •,~telhgen~e e~~ don~ un passage immédiat de la pensée
: 1 ~!,re, ~a~s a I etre meme de la pensée. Affirmer l'il'nmanence
e I mtel!igible, e~ ~e seos, e~ n' est pas une simple différenee avee
1e_ platomsme trad1bonnel; e en est le contre-pied ;c'est nier toute
d1fférence dans le monde intelligible.
Telle est l'~nalyse de ce eurieux traité, que l'on peut considérer
ccom~e le po_mt de départ de la ligne de pensée qui aboutit eu
ogilo cartés1en.
La question de l'exemplarisme ehez Platon donne lieu a
~ne exg~se lo~t a fait analogue. Que veut-on dire exactement
ors~~t ~on fait du monde intelligible le modele du monde
se~si e · On est_, la plupart du temps, dupe de l'imagination
qui ~épare et qm moreelle. • Nous posons d'abord une réalitó
sens11Jle.et nous meltons daos l'inldligib)P l'eLre qui doit etre par·

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
170
tout; puis, nous imaginant le sensible comme un espace immense,
nous en venons a nous demander comment la nature intelligible
peut s'étendre en une chose aussi grande. ~(VI, 4, 2.) Plotin a ici
en vue une interprétation toute matérialiste et imaginative de la
participation, celle meme que Platon, semble-t-il, a critiquée
au début du Pa;ménide, et qui aurait pour effet de la rendre
inintelligible, en séparant radicaiement le sensible de l'intelligible.
Mais, c'est pour arriver a une conception 011 l'idée d'exemplarisme disparatt totalement, parce que le monde intelligible,
avec toute sa richesse et sa diversité, se résorbe en un etre universel et sans différence. Dans cet etre universel « tout rempli de
lui-meme, égal a lui-meme, qui est daos l'etre, et qui est done
aussi en lui-meme » (VI, 4, 2), dont nous parlent les quatrieme et
cinquieme traités de la sixiéme Ennéade, nous reconnaissons
bien cette intelligence transparente a elle-meme, dont je parlais
tout a l'heure, mais non plus le monde de notions articulées
dont parlait Platon.
Aussi la participation n'est-elle nullement une imitation.
« La nature supérieure est partout toute présente ; mais elle
n'apparatt pas, parce que le sujet est incapable de la recevoir. »
(VI, 5, 12.) Les idées ne sont nullement des etres isolés les uns des
autres d'oil émanent des puissances, localement distinctes d'elles ;
une puissance ne peut etre que la 011 est l'etre dont elle émane.
« L'etre universel est présent coro.me une vie une ; on s'y assimile,
en ne s'arretant a aucun etre particulier, en laissant toutes
limites pour devenir l'etre universel. Le surplus ne vient pas de
l'etre, mais du non etre ; c'est par ce surplus qu'on devient quelque chose. » (VI, 5, 12.) Done, la diversité des etres, loin d'avoir
son fondement dans l'etre intelligible, vient d'une limitation
et d'une incapacité qui leur sont propres.
Nous voyons, par cette interprétation du platonisme, que
l'lntelligence a cessé d'etre chez Plotin ce qu'était chez Platon
l'Idée, et, cbez Aristote, la forme, un outil pour la connaissance,
le point de départ d'une synthése progressive. C'est la valeur
meme de la connaissance rationnelle qui est atteinte. La connaissance, en tant qu' elle exige une pluralité d'idéesliées ensemble,
n'a lieu que dans une forme décbue de l'intelligence, dans la
pensée discursive. Le néoplatonisme nous apparatt, a cetégard,
comme un retour offensif de tres anciennes idées, un retour a la
« pensée prélogique » qui brouille toute représentation distincte.
La vie intellectuelle, chez Plotin, est toute formelle. C'est
le sentiment d'évidence, cette sorte « d'euphorie intellectuclle•,

LA. PHILOSOPHIE DE PLOTIS

171

selon l'expres~ion de ~l. Goblot (Loqi7ue, p. 24), « qui accompagnc
l'activité qui s'exerce saos obstacles ».
Aussi j'admets (tout au moins en partie, comme il ressortira
par la suite) les conclusions d'Eucken sur ce sujet. 11 n'y a plus
vraiment,chez Plotin, de connaissance objective daos l'ancien
seos du terme; la connaissance ,, comme union immédiate avec
les choses se transforme en une émotion obscure, un sentiment
vital sans forme, une Stimmung insaisissable. L'intellectualisme
s'est détruit par sa propre exagération. n

...
Pourtant, c'est la une vue incomplete et unilatérale. En meme
temps que le plotinisme termine un mouvement d'idées, il en
annonce un autre. Il peut etre considéré comme le véritable
précurseur des doctrines idéalistes qui posent !'esprit comme une
réalité concrete et substantielle, s'affirmant par lui-meme,
indépendamment de la chose. Telles sont, a des titres bien différents, mais relevant toutes directement ou indirectement de
Plotin, les philosopbies de saint Augustin, de Descartes ou
de Hegel. Dans les pages 011 Plotin donne, comme type de l'évidence incomparablement supérieure a l'évidence sensible, l'évidence de la pensée qui se pense elle-meme et qui ne se connait
qu'en tant que pensée, nous sentons, pour la pretniére fois dans
l'bistoire des doctrines philosophiques, les préoccupations qui
donneront naissance a la métaphysique de Descartes.
C'est qu'il y a autre chose, dans l'affirmation de lapensée par
elle-meme, que l'affirmation d'une identité vide, ou vient sombrer
toute différence. Elle veut signifier aussi que l'intelligence esl
un ldynamisme qui ne pcut se fixer en aucune forme concrete
et arrctée.
ll me faut montrer briévement comment l'intelligence pensée
de soi-meme est, chez Plotin, le príncipe d'une dialectique
constructive, et en quel seos il a entendu cette formule qu'il
répete si souvent : «se pensersoi-meme, e' est pensertouteschoses ».
La_ dialectique est, par opposition ala logique, technique pratique
qui ne s'occupe que des propositions et des réales du raisonnement, une science nature\le qui porte sur des ~éalités. • Elle
arrete nos errements a travers les choses sensibles en se fixant
daos l'intelligi!Jle, et c'est la qu'elle borne son a~tivité ... Ell-:

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

use de la méthode platonicienne de division pour discerner
les espéces d'un genre, pour définir et pour arriver aux genres
prem1ers ; par la pensée, elle fait, de ces genres, des combinaisons
complexes, jusqu'a ce qu'elle ait achevé de parcourir le domaine
intelligible ; puis, par une marche inverse, celle de l'analyse elle
rcvient au príncipe.» (1, 3, 4.)
'
Or, si l'on veut chercher le moteur de cette dialectique chez
Plotin, on le trouvera dans l'impossibilité pour la pensée de
s'arreter a un terme défini que! qu'il soit. Se fixer un objet de
contemplation déterminé, c'est s'arreter de penser. « S'il ne progresse pas vers un état diiférent, íl s'arretera, et, une fois arreté,
il ne ~ensera pas. » (V,3, 10.) Par suite,la pensée totale, la pensée
de s01-meme est le terme du mouvement qui produit successivement la pensée de toutes choses.
Cette dialectique est, d'abord, une détermination progressive
des especes depuis les genres premiers jusqu'aux especes infimes.
:( Dans la figure unique de l'intelligence qui est comme une
enceinte, se trouvent des enceintes intérieures qui y limitent
d'autres figures ; il s'y trouve des puissances, des pensées et une
subdivtsion qui ne va pas en ligne droite, mais la divise intérieurement, comme un animal universel qui comprend d'autres
animaux, puis d'autres encore, jusqu'aux animaux et aux puissances qui ont le moins d'extension, c'est-a-dire jusqu'a l'espece
indivisible, ou elle s'arrete. » (VI, 7, 14.) Toute diminution
d'extension est done compensée, selon une sorte d'équilibre, par
une augmentation de compréhension. « A mesure que l'intelligence baisse d'un c6té, elle se releve d'un autre coté ; il lui
suffit d'elle-meme pour trouver en elle un remede aux défauts
des etres. » (VI, 7, 9.)
Cette conception de la dialectique, comme classification des
eLres, est assez pauvre et banale en elle-meme. Elle prend de
l'intéret par l'insistance avec laquelle Plotin fait remarquer son
caractere indéfiniment progressif. « II y a de l'infinité dans
l'intelligence. » (VI, 7, 14.) Ace coté de la dialectiqueplotinienne
se_ rattache la curieuse théorie de la matiere intelligible, qui ne
fa1t que mettre en lumiere cette infinité de l'intelligence (II, 4.)
Enfin, il est une these qui devait parattre paradoxale entre
toutes aux platoniciens orthodoxes et qui achéve de préciser
le rapport entre cette dialectique et la pensée de soi-meme. C'est
cette these, qu' « il y a des idées des choses particulieres », a
laquelle Plotin a consacré un court traité, le septieme de la cinquiéme Ennéade. Quelle en est la signification ? te Puisque je
m'éléve a l'intelligible, dit-il, c'est que mon principe est la-has.»

173

LA PHILOSOPHJE DE PLOTIN

L'argument, on le voit, est tiré de l'aptitude de l'individu a
s'élever, par la pensée, au monde intelligible.-Mais d'ou vient cette
aptitude elle-meme ? Elle vient de ce que, au fond, l'individu est
toutes choses ; l'ame d'un individu, contient les memes raisons
que l'univers ; il est done apte a s'assimiler a l'etre universel.
C'est ainsi que l'individu peut trouver son etre vrai et l'etre
universel par la pensée de soi-meme. La dialectique plotinienne
montre ainsi son plein sens ; des qu'elle considere l'intelligence
comme pensée de soi-meme, elle ne peut borner l'intelligible a
des co~cepts génériques ; l'intelligible est ce moi lui-meme qui,
poursmvant sa course a travers des concepts généraux, ne se
contente d'aucurte détermination abstraite et ne se satisfait
que }o¡:squ'il s'est trouvé lui-meme dans son infinité. &lt;e Car il ne
faut pas craindre l'infinité que notre thése introduit dans le
monde intelligible. »
( d suivre.)

�175

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

·un émula scandina.ve de Moliere

pénétrante de son esprit. C'est en invoquant son indulgence
pour un simple Mte de passage, que je lui exprime notre profonde gratitude pour sa présence parmi nous. Nous nous croyons
autorisés a y voir la preuve de l'intérct que porte M. le recteur
aux relations intellectuelles entre l'Europe scandinave et la
France, dont la civilisation possede dans la Sorbonne son f'lyer
fécond et sa forteresse inexpugnabl~.

LOUIS, BAR9N DE BOLBERG

II
Conférence de

1(.

DE JESSElf

faite en Sorbonne le t9 mara 1.922, sous la présidence

de 11. Paul Appell, Recteur de l'Untversité de Paria.

MONSIEUR LE RECTEUR1
:\IESDAMES ET l\1ESSIEURS,

La derniere fois que l'reuvre du grand émule nordique de
Moliere, Ludvig Holberg, fut exposée ici, en Sorbonne_, c'était
en 1864 l'année de douleur du Danemark, quelques mo1s avant
la signature de cette paix de i\Tienne, qui devait précéder la catas•
tophe de Sadowa et le traité de Francfort.
A cette époque, un jeune littérateur franc;ais, normalien des
plus distingués, M. A. Legrelle, conquit le grade de docteur ~
lettres avec un excellent ouvrage sur Holberg, considéré comme
imitateur de Moliere. M. Legrelle, lors de la soutenance de sa
these revendiquait bautement, au nom de l'esprit et de l'art
fran1;~is,les liens étroits de parenté qui unissen~ l'reuvre du poete
dramatique dano-norvégien a celle de Moliere._ Au m~roent
ou la France et le monde viennent de feter le tncentena1re de
J .-B. Poquelin, nous devons a l'inépuisable bienveillance de
M. le recteur de l'Université de Paris de pouvoir rappel~r de
nouveau un autre titre a la gloire du grand génie frangais : a
savoir son influence détisive sur la littérature du Nord.
Tout étonné et fort troublé de me trouver dans une chaire de
cette illustre maison ou, a vrai dire, roa place ne devrait et.re
que parmi ceux qui écoutent, je m'incline done avec une reco~naissance respectueuse devant M. Paul Appell, ce grand Fran~a••
qui l'est doublement par son origine alsacienne et par la clarté

Moliere s·éteignit prématurément a Paris le 17 íévrier 1673.
Envir~n dix ans plus tard, le 3 décembre 1684, lorsque Louis XIV
régna1t sur la France et Christian V sur les Royaumes-Unis de
Da?ema~k e~ de Norvege, naquit a Bergen Louis Holberg. Il
éU?t le f1ls d un soldat ~ui, par ses capacités, son ardeur au trava1l et son courage ava1t conquis le grade de lieutenant-colonel
dan~ les troupes norvégiennes de sa Majesté. Le colonel Holberg
ava1t guerroyé a Malte et sous les drapeaux de la République
Venise! en terre itali_enne et dalmate. 11 mourut lorsque le
~em~e Loms, le cadet de s1x _freres et sreurs, n'avait que dewc ans ;
d la1ssa sa veuve et sa íam1lle dans la misere. Louis hérita seulement de son vai_llant pere_ un esprit aventureux et un gout de
vagabondage. qui ne le qmtterent que sur le tard de sa vie Son
enfance fut pénible ; il semble pourtant avoir fait de bonnes
é~udes préliminaires dans sa vil!~ na_tale et il obtint, a l'age de
dJX-n~uf ans, le baccalauréat qui lm permit de se fa.ire inscrire
parmi les étudian~s de l'Université de Copenhague.
Or, _dans ,la ~ap1tale de _ce~ empire qui s_'étendait alors du cap
Nord_ Jusqu a 1 EI~e, les d1fficultés de la VJe parurent un instant
dev01r accabler le Jeune homme isolé et loin de tous ses proches
Il lu~tait vaillamm_ent et c'est probablement des ce moment qu'iÍ
appr1t a compter Jalousement ses deniers et a s'accoutumer a une
existenc_e d'extréme frugalité et de continuelles privations.
!~utefo1s, malgré ses efforts héroiques, il ne réussit point a
JOmdre les deux bouts et il dut, comme tant d'autres étudiants
pauvres. cher~her l'emploi de précepteur dans quelque famille
chez l~quelle I1 trouverait le lit et la table.
'
Le ~~une ~olberg obtint chez un pasteur d'un village norvégien
ce qu 11 ava1t cher~?é, et, sur le désir de sa mere, il se prépara a
embrasser
fé la
'il carnere. ecclésiastique. C'est lui-méme qui· nous
a con 1 q~ monta1t de temps en temps en chaire et que ses
sermons lm valurent un certain succes aupres des ouailles du
pasteur, son mattre.

?º

0

�L'iJl1JLB
176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A vingt ans, Moliere avait déja fondé son • illustre tbéltre •
au désespoir de l'bonnete famille de tapissiers dont il aurait du
recueillir l'héritage.
Lorsque Holberg avait vingt ans, il se trouva, malgré la misere
dans laquelle il s'était débattu, a la tete d'une pet.ite somme
d'argent qu'il ne reva qu'a dépenser en voyages. Il retoume a
Copenhague, termine rapidement ses études de philosophie et
de théologie, trouve encore le temps de donner des l~ons, d'apprendre un peu ,de musique - la seule passion de sa vie - et,
par une sage gestion de ses finances, il arrive a pouvoir réaliser
les hardis projets qu'il avait nourris depuis l'enfance. En 1704,
riche de 60 écus, il s'embarque a bord d'une goélette norvégienne
pour la Hollande. Mais, a peine descendu a terre, des soucis de
toutes sortes l'assaillent. Il marche de ville en ville, se privant
de tout pour pouvoir prolonger autant que possible son voyage,
mais sa constitution faible et fragile s'oppose a cette existence
irréguliere et il tombe malade.
Plus tard, il nous racontera les détails de sa vie avec une
franchise, peu commune dans les Mémoires des grands écrivains.
Mais il ohservera une grande réserve au su jet de ce premier voyage
de jeunesse. Nous ne pouvons que deviner entre les lignes de ses
Épitres autobiographiques, les souffrances, les humiliations
physiques et morales, auxquelles il avait été exposé, lorsque, se
tratnant a Aix-la-Chapelle, il dut roendier des secours ou essayer
de gagner un repas, en jouant du violon devant les botes des
auberges de la route. Enfin, il regagna un port. hollandais ou il
trouva moyen de se rembarquer pour la Norvege.
Ce premier voyage avait done mal réussi et il n'osa point se
présenter devanl ses proches. Il s'arreta dans le petit port. de
Christianssand, en i'\orvege, et ici, sans un sou, affaibli par la
maladie et les privations, il s'improvise professeur de fran&lt;;¡ais.
Bien qu'il ne sache que fort. médiocrement la langue, il réussi\
a trouver dans ce petit. trou perdu un certain nombre d'éleves,
ses affaires semblent se rétablir, presque prospérer, lorsque,
malheur, un Hollandais, également échoué a Christianssand;
lui dispute l'honneur et les profils du professorat de fran&lt;;¡&amp;is.
La concurrence devient acharnée et les éléves se sentent de pi
en plus désorientés, parce que les deux professeurs n'enseignen
ni le meme vocabulaire ni la roeme prononciation. lls co
viennent alors entre eux d'instituer une sorte de tournoi avec
public comme arbitre. Ilolberg donne dans ses Épilres
amusante description de cette rencontre, au cours de laquelle l
deux professeurs, a l'ahurissement des éleves assemblés,

SCANDINAVB DE IIOUBBB

1'7

combattent en franco-norvégien t h

fran~se, ajoute-t-il n'a eu e ~llan~o-fran~ai1. • La langue
que ~nd~nt cette lutte. ,, p t-elre Jamais été aussi maltraitée

DéJa, 1 année suivanle Holb
,
. .
tunes qu'il enlreprendra' un noerg s est s1 bien remis de ses infordest.ination de l,Angleterre II étuveau
· celte fois a
d. avoyage, mau.
de renconlre~ une noble fa.mille ~a1e . Oxf~rd ou il a la chance
pa~er son Jeune fils en Allem n01se qm le charge d'accom1mvent les cours de l'Université dagne.. L~ précepteur et l'éleve
co~p !dmiré la science an laise e Le1pz1~. Holberg avait beauLeipzig, il ne trouve que :es édet en av~1t beaucoup proflté. A
ment aux cours raconte-t 1·1 p ~nts." ~ous assistions régulierechose que pour' nous amuser
- , de
m01ns pour y apprendre quelque
~oute~ois, la musique allemandes:rofes~urs e~ de leur débit. •
l étud1a avec ferveur et il se p f etile la1ssa pomt indifférent . il
· · des projets dont
er·1ec onna é~aJement en fran~is
•
- en préV1s1on
A son retour au Danema k I ¡ntrevoya1t la réalisation
'
débute daos la carrierelilté~air:n a708, a l'Age de 24 ans, Holberg
sur lesquels mieux vaut n
p _r q_uelques travaux historiques
l'_Université et aux travau: laª: ms1sl~r.. Assidu aux cours d;
ti~er' _par des opéralions ~ges e~ le:uBibhotheques, faisant frucsa1t f8ll'e sur les revenus inc ta. p dentes, les économies qu'il
n~ se pennettant guere d':~trms e~ mode:-tes d'un inlormateur
VIolon, Holbergpasse cette ann:a d~tract10ns qu'une partie d;
pre~_e par quels prodiges il a u
penhague, sans qu'on comm~ Jeter les bases d'un avenir. non seulemcnt éviter la misere,
est dans ces memes années d .
3()e a_nnée, que .Moliere dis arut e Jeun~sse, entre la 25e et la
~ VJlle le chariot de Thes~is Aen bprovmce, lralnant de ville
:::~~1eet se~ée de ronces, ·se ~ro:~!
cetle longue route,
Roi-S 1 ·¡ gérue de celui qui allait ébl ronp o~ L' Élourdi lit.

t

l'U~~e~~té~~fb:;º!~i!~o~e~:t;;!t fl~;s::en:e":t ~ªn ~s~r du
e1'81 de Copenha e
. ,
u nommé professeur a
que sa misere fut com .gu ' ma1s sans traitement C'est
diant, ne l'etait p!us a~letef car ce qui avait été p¡rmis a l~¿~rs

~ pa,ücuJ;é,es de I,~;.:;i~n!l· ne pouvait plus donne, d:

pay~t&gt;dn rang,l~enouveler ses veleme:: ou/~ musi,que. 11 devait
re
es sou iers convenables t • us s Jusqu a la corde se
dum;:,~tF~J;'-:ute. Heureuseme:t 1::m;e fair_e boucler régulieobtint
ne V accorda sa prot:cr
s ~e1gneurs de la cour
une modeste bourse lui
ion au Jeune professeur ui
ger, et celte fois pour Pa;is. permettant de partir pour l'étr~n14

�178

III
Holberg arriva en Hollande dans l'année 1714. A pied, il se
rendit par la Belgique et le nord de la France a Paris, ou il resta
dix-huit mois. Il y fit son entrée en pélerin, le Mton a la main,
le sac au dos. Ce fils du Nord refit le chemin qu'avant lui avaient
parcouru tant de jeunes gens dont les noms restent gravés dans
l'histoire des peuples scandinaves; car, depuis le Moyen Age, l'Université de Paris, telle une fleur mielleuse les abeilles, a attiré la
jeunesse nordique.Lorsqu'on parle,en Sorbonne,du fondateur du
théatre danois, on ne saurait oublier que le pére de la littérature
danoise, Kristiern Pedersen, a été un de ces « clercs parisiens » qui,
de retour dans leur patrie,devenaient les dignitaires de l'Église ou
les gouvernants des royaumes. C'est ici, au Quartier latin,
que Kristiern Pedersen, sur l'ordre du roí Christian 11, faisait imprimer en 1514, chez Jacobus Badius Ascencius, l'bistoire
du Danemark par Saxo le Grammairien. C'est ici enfin que, pour
la premiére fois, virent le jour les paraboles de Pierre Laale et ces
missels, ces livres d'heures, qui, aux bords riants de la Baltique
ou sur les cotes baignées par la sévére mer du Nord, firent l'admiration des princes de l'Eglise et le doux bonheur des ames éprises
de foi et d'idéal.
Voici done qu'a son tour, Holberg arrive dans la capitale
frangaise, au moment ou le vieux roí Louis XIV, apres tant de
gloire et tant de revers, attend dans son vaste palais, froid et
morne, la mort bienvenue. A vrai dire, le professeur miséreux de
l'Université de Copenhague ne se soucia que fort peu du siége de
Paris par les Normands, d'Absalon, de Kristiern Pedersen, ou
meme de Louis le Grand. Il était fatigué de sa longue marche et il
aspirait au repos. 11 demande done a un passant de bien vouloir
lui indiquer un logis approprié a ses modestes moyens. Quel ne
fut pas l'étonnement de M. le professeur de frangais en s'entendant
répondre: ce Excusez-moi, Monsieur, mais je ne connais point de
Mademoiselle Lucie ! »
Pour un homme du Nord, cette anecdote est fort difficile a
raconter a des Frangais. En effet, la distinction entre les sons,
produits en frangais par les lettres j et g et le ch, reste presque
imperceptible a nos oreilles. Nous n'entendons guere la différence
entre le nom du pays du Soleil-Levant, le Japon, et celui de
l'appétissante bete rótie et farcie qu'.est le chapon. II en est de
meme pour la prononciation de vos différentes s et de votre c. La
langue frangaise nous tend la des piéges dans lesquels Holberg n'a

179

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

RSVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

p~s manqué de tomber. 11 a su~ement du prononcer lochi, et rien
d étonnant_ a ~e que la fille del auberge, dans laquelle il loua une
chambre, a1t d1t a M. le pr~fesseur qu 'il parlait le frangais comme
u_~ &lt;&lt; cheval allemand ». J ignore d'ailleurs pourquoi, au cours des
s1ecl~s, ce« cheval allemand » s'est changé en« vache espagnol
et ah:1 dene pasm'exposer a etre comparé par mes auditeurs a l~u~
oua l a~tre de ces ammaux ~ymb?liq~es, je ne m'attarderai point
aux r~c1ts des autres décepbons lmgmstiques de Holberg a p .
, Le Jeune professeur était fort isolé dans la grande ville ét:::~
II passa la plus grande partie de ses journées dans les biblioequ~s, da~s les Musées, au Palais de Justice, ou en d'autre-s
~ndro1ts qu i.l put fréquenter sans bourse délier. Le matin avant
I ?uverture, ~I attendait a la porte de la Bibliothéque M;zarine
ou l~s étud1a~t~ pau_vres faisaient queue pour s'em arer le,
de Bayle · Par miracle , 1·¡ t rouva
p moyens
dprem1ers
' h tdu dd1ctionna1re
b'
e
s
ac
e
er
es
illets
pour
les
théatres
o-~
les
Pa
.
.
d. · t
D
u
nsiens applau1ss~~n un ancou~~• un Destouches et un Dufresny, bien qu'ils
poss assent un Moliere. Encore trente ans plus tard la lume de
Holbe_rg trem~le d'indignation en constatant la dégé
~u gitt franga1s au début du xvme siécle. Dans une de :e:'t;~~:!
I . ª. me ce pauvre Destouches. Mais chaque f i
•·¡ '
ams1 rétrospectivement de la décadence du th~:tqu; s oc~up~
1
~~:~:t!º~~r:~ Holber? ne d~vraitp_as vivreassez Jo:gt;~n;:;¿u:

r:~e.

r

danois était arri~a;~h:~:d ~:1lan::~e.lorsque le pére du théatre
{Jn beau_ matin, apres un séjour d'un an et demi
.
Ho_lberg qmtta la capitale frangaise. De nouveau po é a Par1s,
gout des voyages, il traversa a pied ou sur d
. uss par son
entiere jusqu'a Marseille. De la il· s' bes pémches la FraD:cc
en partance pour l'Italie Apres rr:a· t em arqua sur un navire
attaqué par les barbare~ ues - ~les ~vent~res:- le bateau fut
classique et reprit le bato~ du
IDit enfm pied sur la terre
nelle, ses bibliotheques se
pe rm pour gagner la Rome éterrables. 11 retourna a Co , s mus es, s~s collections incompail obtint a l'U ·
·tépenhagu~ par Pans et, peu de temps aprés
mvers1 une chrure de mét h .
.
,
laquelle il professait un supreme é . a~ y~1que, science pour
l'échangea pour la chaire d'élo
m plnst: ro1s ans plus tard, il
Les an é
. ,
quence a me.
sous un p~e:~~! ~:e:~!taient pass~es. E~ 1719, Holberg publia,
un style homérfque, il poéme héro1-corruque Pierre Paars; dans
artisan danois qui fait u!e ~aconte les aventures d'un modeste
voir sa fiancé~. Ce livre fut :::e~éZ d~ quelques lieues ~o.ur aller
1
de l'esprit mordant de son aut r .". abh?n du tale1_1t satmque et
eur' 110 tmt un succes retentissant.

·i .

�1

18\

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

Les critiques des confreres, les tracasseries des import~nts pe~sonnages qui se croyaient vis~s, créerent une ~tmosphere d a~tation et de curiosité dont le hvre profita. La littérat~re dano1se
s'était enrichie d'un monument satirique, d~nt les s1ecles_ n'ont
pas pu ternir l'éclat. Comme, ~~us d'un~ fo1s, l~ protect10:1 de
Louis XIV avait été utile a Mohere, le ro1 Frédénc IV se m1t du
coté de Holberg et écarta les persécuteurs, quelles que fussent
leur richesse ou leur puissance.
,
.
.
L'heure est enfin venue ou Holberg, pénétré de l espr~t latu~,
va mettre a profit les études de la civilisati.on franga1se, qu'~l
avait poursuivies avec méthode et ardeur. Sur de ses ~oyens,
confiant dans son génie, il dotera sa patrie d'un théatre digne du
maitre frangais dont il se proclamera l'émule.

ampoulé ; d'autre part, la troupe frangaise du Roy qui, déja du
vivant de Moliere, avait fait connaitre, dans sa langue, les reuvres
du maitre. Ces comédiens frangais, amenés par un sieur Rosidor
réussirent a implanter solidement la cómédie frangaise dan~
la capita!e. danoise. La Cour et la société y prirent tant de gout
que le mm1stre de Danemark auprés de Louis XIV, Meyercrone,
fut chargé de trouver des recrues dramatiques. II eut la chance
de mettre la main sur des comédiens de mérite nommés Montaigu et Pilloy.
'
Pour des raisons d'éconornie et autres, Frédéric IV, ·1e premier
des pr~tecteur,, r?yaux de Holberg, avait du congédier sa troupe
frarn;a1se. Celle-c1 loua alors, a Copenhague, un petit théatre
aménagé par un machiniste et décorateur frangais du no~
d'Ét!enne Capion, ~ui tenait également boutique de marchand
de vms. Tou_t ce petit ~o~~e frangais qui semble avoir pris racine
dans la cap1tale hosp1tahere du Danemark désirait remonter
sur les tréteaux, ~t, 1:1algré la c?ncurrence de~ troupes allemandes
et des cha_nteurs 1tahens - les implacables rivaux des Frangais,
- ~fonta1_gu demanda par un placet, écrit en frangais, l'autori
satt~n ~e Jouer des piéces en danois. II fut écouté par le roí, mais
tel e.tait a~ Danemark le prestige de Moliere que la premiere
representation, doi:née sur ce nouveau théatre danois, fondé par
des. act~urs franga1s, ne fut pas une ceuvre nationale danoise,
ma1s. L Av~re de Jean-Baptiste Poquelin. C'est seulement la
sem_ame .~m~ante,. ~¡~ septembre 1722, que fut représenté le
Poi~r elain pohltcien de Ludvig. Holber~. Cet an de grace
192-, n est done pas seulement le tr1centena1re de la naissance
de Moliere, mais également le bi-centenaire de la naissance du
théatre danois, ven~ au mond~ sou~ les auspices du génie frangais.
T~_nt que le théatre dano1s exista sous sa forme primitive,
1-~oliere ne cess_a d'y ~lt~rner avec Holberg. ·Car le professeur
d é,loquenc~ latme a l umversité de Copenhague s'était associé
a l entrepnse des a~teurs frangais. Avec une facilité qui rappelle
celle. de son maitre, tl créa une série de comédies, parmi lesquelles
plusieurs s~nt des chefs-d'ceuvre. II est rare que Holberg se
c?n~ente. d ar;a_nger pour la scene un simple sujet de farce et il
n. a Jamais eu a mventer des spectacles de circonstance, avec des
brades ou des ballets, destinés a glorifier un prince et un regne.
S~n reuvi:e est. une collection de comédies de caracteres. D'un
cetl peu hien~eil!ant? i_l a regardé les hommes et, comme plus tard
Beaumarcha1s, l héntier fran1,ais de Moliere il &lt;&lt; se presse de rire
de tout... de peu~ d'etre obligé d'en pleure~ ». Le plus souvent,
Holberg personmfie un travers quelconque de J'humanité qui

J80

IV
Moliere avait 31 ans, lorsqu'il écrivit la premi~rede ses comédie~
conservées L' Elourdi. Le poete dano-norvégien a composé, a
}'a.ge de
a 40 ans, dans la péri?de de 1722 a 1724, l~s vingt
premieres et de beaucoup les me1lleures ?e ses coI?_édies. Les
quinze chefs-d'ceuvre, environ, du réperto1re de Mohere o~t ét~
écrits au cours de quatorze années, entre 1659 et 1_673. 11 e~t vra1
qu'a coté de ses ceu~res ~ramatiq~es, Ho_lberg a la~ss? un~ 1m~ortante productionh1stor1que et philosoph1que. En general, Il fau., se
aarder de pousser trop loin le parallele entre les deux grands
~uteurs. Au cours de cette étude rapide nous verrons qu'il n'y a,
en réalité aucune ressemblance entre leur personnalité ou entre
}eurs carriéres qui se sont développées dans des conditions et des
milieux totalement dissemblables. Mais ils possedent en commun
le génie de l'observation. Bi~n que_ Holberg .ª~t été un iI?itateur
de Moliere1 il n'est ni un cop1ste, m un plag1a1re. 11 a pmsé chez
son grand prédécesseur une inspiration, dont il s'est serví pou_r
créer une ceuvre personnelle. et nationale. Cette c:euvre est a lu1,
exactement comme Moliere a été le créateur de Tartufe, du
Misanlhrope et de l'Amphylrion, meme aprés Térence et Pl~ute.
Au milieu des ténebres qui, jusqu'au début du xvme s1ecle,
enveloppaient la vie intellectuelle des trois pays _scandinav.es,
Moliere avait conquis la faveur des peuples dano1s, norvég1en
et suédois. A Stockholm, on jouait Le Bourgeois genlilhomme
devant Charles XII. A la cour de Copenhague, deux troupes de
comédiens se produisaient; d'une part, les barides allemandes avec
leurs bouffonneries, leurs arlequinades et leurs drames en style

38

1

�182

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

l'entoure. Renchérissant sur Moliere, il sacrifie a la nécessité
d'avoir un héros comique vers lequel tout converge. Mais comme
son mattre, Holberg entend donner en meme temps qu'un divertissement artistique, un enseignement utile. 11 ne lui suffit pas de
se montrer psychologue, il aspire a etre moraliste. Ses comédies
possedent, pour ainsi dire, un double fond, exactement comme
le Tartufe et le Misanlhrope. 11 est possible que Moliere ait luimeme joué ces deux grands rOles en bouffon et, si je puis m' exprimer ainsi : en caricaturiste. Or, ces personnages ne sont pas
uniquement risibles, mais ils provoquent plutot soit l'indignation,
soit la pitié. 11 en est de meme pour Holberg. Si nous prenons
une comédie comme celle qui est intitulée Yeppe de Bierget, il me
sera peut-etre possible d'exposer clairement l'esprit dans lequel
elle a été congue. Comme toujours chez Holberg, le sujeten est
simple : un paysan ivrogne et fainéant, maltraité par sa femme qui
le trompe avec le bedeau du village, s' adonne a son vice. Le
seigneur du sol, pour se distraire, fait transporter le pauvre Yeppe
ivre mort dans le lit du chateau. Le lendemain, celui-ci se réveille
aux sons d'une douce musique, tandis que des laquais s'empressent
autour de lui. Yeppe se demande s'il est mort et s'il se trouve
transporté au Paradis. Mais comme il s' accoutume vite a sa
nouvelle existence, il cesse de se demander si elle est réelle ou
fictive. Les instincts brutaux prennent le dessus ; il se montre
tyran, exigeant et méchant. Le seigneur,effrayé des conséquences
de !'aventure, le laisse s'enivrer de nouveau, et lorsque Yeppe
se réveille, apres son court passage au Paradis, il se retrouve
sur le tas de fumier a la porte de sa misérable cabane.
Dans cette comédie, Holberg a créé des situations qui ont fait
rire six générations. Parmi les répliques que l'auteur a mises dans
la bouche de son héros, il en est une qui a passé a l'état de proverbe dans la langue danoise. Elle dépeint toute la misérable
existence d'un travailleur de la glebe, au début du xvme siecle.
« Oui, s'exclame-t-il, on dit bien que Yeppe boit, mais on ne dit
pas pourquoi il boit 1 » Ah, mon Dieu, ce gueux cherche dans
l'eau-de-vie la consolation, parce qu'il est né malheureux et
parce que personne_, depuis qu'il est au monde, n'a eu pour luí un
mot de douceur, un geste de tendresse. 11 boit, parce que c'est
seulement dans la boisson qu'il trouve l'oubli, et parce que, ici-bas,
l'ivresse est la seule félicité que ses moyens luí permettent de
concevoir et de saisir. Certes, on pcut rire de ce grossier paysan
se réveillant dans le lit du seigneur, mais on a encore plus de
droit de s'indigner contre ceux qui jouent avec lui saos se rendre
compte que ce sont eux les responsables de la misere de cet

L'hlULE

SCANDINAVE DE MOLIERE

183

homme, cyniquement maintenu a l'état de bete d
somme.
ni Moliere
1
. éta·t
1 . l'ennem~· ac h arné de l'hypocrisie. Saose épargner
tisr: v;mté, m_ la fatmté, Holberg combat surtout le pédane. a colll:édie, E:asmus Montanus, est une merveille de satire
contre les vames . d1sp_utes scolastiques qui resterent longtemps
en usage a~x Umver_s1tés allemandes et scandinaves. Un . eune
paysan revient ~u village apres avoir étudié a l'Universiié de
~PJ.nh~gue. II s y rencontre avec le bedeau de la localité vieil
E u ian raté.Aucoursd'unepassed'armesentrelesdeuxho~mes
rasmb ua. prouve par A
B, que Pierre le bedeau est un coq Le'
gros
on
sens
du
e
d
f ·
·
$C révolte contre 1e rge~J' u ;.ere Jt de quelq~es a~tres auditeurs
réd . 1 é
ima ias e ce galopm qm se permet de
1 mre e ". nérable quasi-ecclésiastique a l'état d'animal Mais
,~ pl:u::;•e~re l_e bedeau :pleure a chaudes !armes de son m~lheur
;on fils de:em;1 stune vamqueur se pame d'admiration pour
Car, lorsque Pierr!rfente~~vaant. Tou\efois, sa_gl~ire ne peut durer.
homme a an
u, avec a conv1ction profonde d'un
avance qJe la\::;eª::; pt:t!:nd des choses. terrestres et célestes,
et annonce a
omme une crepe, Erasmus s'indigne
ronde comme gi:and renfort de preuves scientifiques, qu'elle est
lui et la mere :ire~;;~eg~~~t le mond_e se tourne al?rs contre
devenu fou. Telle est la betise ~e:e; cramdre que son f1ls ne soit
abracadabrant fait couler 1 1 ommes. Le_ non-sens le plus
L'annonce des vérités les pei8 ar_mesl ou excite _l'admiration.
signe de démence.
us s1mp es est cons1déré comme

+

Comme c'est le cas en fra
·
M .,
do répliques des personn:i:s!Sd~o~~ lbohere, un grand nombre
proverbes dans la langue d
.
o erg sont devenues des
'I d
ano1se. « Nous l'avon
d
,, a ame, échappé belle » est
.
. s, en ormant,
qui ignorent les Femmes sa un terss~•té par bien des personnes
livre ou dans un article de . van es¡d. I vous rencontrez dans un
JOurna es vers comme ceux-ci:
~~fs ªe1~!¡; ~~\ ~ableaux couvrir les nudités
amour pour les r éalités,
'

vous savez, sans avoir besoin d'
•
qu'ils sont de la main de M 1·,,.
en etre expressément averti,
Lo
,
o Icre.
rsque 1 homme aux rubans verts s'exclame :
D'éloges
rcgorg
.
Et
mon on
valet
d e,hu la t @te on les Jette
e e ambre est mis dans la gazette .. .

ou quand Sganarelle observe que :

�184

REVüE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner ríen,
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien,

Vous vous étonnez de constater combien les mreurs changent
peu avec le temps.
Holberg a de son coté frappé des mots qui expriment aujourd'hui, comme de son vivant, des profondes vérités et quirefletent
lumineusement l'observation de la nature humaine. Ainsi,
le titre meme de sa premiere comédie, le Potier d' Elain poliiicien,
est passé dans les trois langues scandinaves comme nom commun
pour désigner les personnes discourant dans le vide sur la politique. Si le métier de potier d'étain a presque disparu de nos jours,
le nombre des potiers d' étain politiciensreste toujoursconsidérable.
Potiers d'étain politiciens sont les braves bourgeois qui se rassemblent au cabaret et y démontrent au moyen d'allumettes et de
soucoupes les mouvements stratégiques que le grand capitaine
aurait díi exécuter, pour remporter la victoire. Lorsque dans
l'auberge du village, la réunion des clients critique séverement
le gouvernement sous lequel le prix des cochons de lait tombe et
les poules cessent de pondre, vous pouvez etre síirs d'avoir a faire
a des potiers d'éLain.
II ne sera pas possible d'analyser, meme sommairement, les
principales comédies de notre grand auteur nordique. Les quelques observations sur trois de ses principales reuvres, que je viens
de vous soumettre, ne peuvent évidemment pas suffire a vous
donner une impression de la variété de ses moyens dramatiques
et des idées de son théatre. Peut-etre sera-t-il possihle de compléter quelque peu notre étude en exposant brievement les différences qui séparent les reuvres de Moliere de celles de son génial
émule.
Moliere fréquente le plus souvent les seigneurs de la Cour et la
bourgeoisie opulente. Les personnages d'Holberg appartiennent
en grande partie au monde des petites gens : les paysans des
villages de la Seelande, les artisans de Copenhague, ou enfin les
domestiques des fermes et des maisons de la petite bourgeoisie.
II a créé de véritables types de valets et de servantes, personnages
rusés et espiegles, pleins de bon sens et qui ne craignent pas
les mots crus.
Moliere avait écrit pour une Cour et pour le public exigeant du
grand siecle. Holberg écrivait pour le peuple. Des l'ouverture du
théatre danois, l'aristocratie danoise inanifesta une certaine
froideur pour ces spectacles. a cause précisément de la liberté de
langage des coquins de serviteurs qui peuplent les comédies de

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

l85

Holberg, et aussi parce que le milieu dans lequel se déroule
l'action, est des plus populaires. PourtanL, sur ce point, Holberg
n'a jamais voulu transiger. En 1747 parut la premiere traduction
frangaise de son théatre. Écoutons un instant les paroles du
mattre dans sa préface :
Pour juger sainement du mérite de ce théatre danois, il faut faire attention
- dit-il - que les scenes ne sont pas á Paris, ni dans quelque autre ville de
~rance ; mais l? pl~part a Copenhague. C'est la raison pourquoi je n'ai pas
JUgé a propos d y fa1re de changements ; ce n'efit plus été peindre les mceurs
de notre Septentrion, mais déguiser des Comédies du Nord en les habillant
a la fran~aise ... C'est par la mllme raison qu'on a retenu presque tous les
noms et les caracteres danois. Car on joue quelquefois des artisans de
Copen~ague, quelquefois de simples bourgeois, et non de faux marquis
rran~a:s.

Et Holberg d'ajouter finement :
, Cependa_nt, i! 1;'Y a pas absolument si loin ,des mceurs et des caracteres
d une mat1ere a 1 autre que les Franc,ais ne puissent profiter de la critique
de la plupart des défauts, dont on a fait ici la peinture d'apres nature : car
les hommes, dans tous_ les pays civilisés, sont a peu pres les mí!mcs surtou t
par r:ipport aux pass1ons ; de rnrte qu'en critiquant les défáuts des
D~no1s, on J?CUt !ort bi~n dire iJ quantité d'étrangers: De le fabula narratur 1
(C est de to1 qu'J! s'ag1t dans cctLe histoirc !)

Done il y a une grande différence entrl'! les cadres et les milieux
~es thé~tres des deux grand,~ auteurs comiques. II est vrai que
1un et I autre donnent plus d 1mportance a la psychologie de leurs
personn?ges qu'a la composition d'une intrigue a effets imprévus.
T~ute!o1s Hol?erg, homme d'étude habitué a la sévere discipline
sc1enbfique, n admet nulle part les énormes invraisemblances si
f~équentes dans les comédies. de Moliere. L'auteur dano-nor~ég!en n'a jamais recours a un deus ex machina ; il conduit fort
s1mplement son action vers un dénouement sans éclat mais
dont la logique s'impose a l'attention du spectateur. II ~'évite
pas plus que Moliere les monologues et les répliques en aparté ces I?oyens auxquels l_a ~echnique ?ramatique n'a renoncé que
relativement tard. Ma1s Il prend bien plus de libertés que son
m~tLre, écarte de propos délibéré les regles classiques des trois
umtés et campe, comme bon luí semble, ses personnages sur
la scene, dont la lumiere crue et impitoyable semble dévoiler
tous les secrets de leurs ames.
, Enfin - et comment oublier un sujet pareil 1- enfin, il y a
l amour 1. Ah, fran~hement, sur ce point capital aucun rappro~~em_ent entre Moliere et Holberg n'est possible. Chez le premier,
l u_itrigue amoureuse marche de pair et quelquefois domine la
pemture des mreurs. Chez le second, elle'est réduite au minim~m'.

�186

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les fiailcés des comédies de Holberg parlent comme s'ili: répétaient le manuel des parfaits amoureux. Tous, jeunes gens et
jeunes filies, simples accessoires, sont prodigieusement insignifiants.
Quelle nature magnifique ne fut pas celle de Moliere ! ll
conquiert a la pointe de son talent l'admiration des princes et des
foules ; il dépense sans compter ses forces spirituelleset physiques,
son amour, son argent. ll gagne l'amitié des rois et reste fidele au
plus humble de ses cabotins. Les seigneurs de la Cour eux-memes
se laissent impressionner par sa générosité ; il sait murmurer les
paroles qui voilent l'reil de rosée et allument le sourire sur les
levres tremblantes. II sait aussi hai'r et se lancer courageusement,
la visiere levée, contre les préjugés et les vices des puissants.
Dans ce corps frele et miné par une maladie qui ne pardonne pas.
vit une ame ardente, pleine d'indulgence pour ceux qui souffrent
et assoiffée d'amour.
Hélas, M. le professeur Holberg ne ressemble en rien a ce
portrait de son mattre frangais. Économe jusqu'a l'avarice,
s'imposant une frugalité que d'autres appelleraient des privations
de moine en careme, il soigne ses rhumatismes et se soumet a
un labeur incessant, interrompu seulement par quelques solitaires 1
parties de violon ou de fhite. 11 déclare bien dans une de ses
Épllres qu'il s'est assez plu dans la compagnie des femmes, mais
soyez en surs, il faut prendre cette affirmation dans le meme sens
que la parole de Boireau, lorsque celui-ci disait : &lt;&lt; Ce que j'aime
dans les duchesses, c'est qu'avec elles on peut causer. » Dans
la vie de Holberg ne se rencontre aucune Armande ; il resta ermite
jusqu'a la fin de ses jours. Ses collegues danois et étrangers de
l'Université le détestaient franchement. II était grincheux, et
n'acceptait pas la moindre critique. On lui reprochait de ne ríen
faire pour sa famille, restée en Norvege dans des conditions de
vie assez difficiles. 11 n'avait point d'amis, se brouilla meme
avec ses admirateurs et semble avoir été mécontent de tout le
monde.
·
Lorsque Moliere s'éteignit dans le costume et sous le masque
du Malade imaginaire, - comme l'a dit si finement, ici meme,
M. Robert de Flers, - et la charité en se penchant cachait que
l'amour n'était pas la ». Holberg, chargé d'ans et d'honneurs,
mourut seul, comme il avait vécu. lI avait tout réglé avant de
par~ir pour le supreme voyage.Ses relations avec l'Église avaient
touJours été froides, mais correctes. 11 avait légué sa grande fortune et sa bellé bibliotheque a un college de jeunes nobles. II
avait été créé baron par son roi reconnaissant. Tout était en

187

ordre. Mais sur le marbre de son sarcophage ne tomba aucune
larme, comme aucune priere d'un creur de femme ou d'enfant ne
monta vers Dieu. - Les lettres seules étaient en deuil.
IV
En l'année 1745, lorsque Holberg avait déja conquis la célébrité
dans les pays scandinaves et en Allemagne, il était revenu a Paris
ou il fréquentait nombre de beaux esprits. Tout porte a croire
que le principal but de sa nouvelle visite était de préparer la voie
a une représentation de ses reuvres dans la patrie de Moliere.
II avait en effet traduit lui-meme le Polier d' Elain politicien et
une autre de ses comédies ; il les envoya a Louis Riccoboni,
le directeur de la troupe italienne du jeune roi Louis XV. Toutefois, celui-ci renvoya le Poiier d' Eiain politicien avec force
compliments ; il en estima une représentation publique impossible parce que la piece touchait beaucoup trop a la politique.
Certaines personnes haut placées pouvaient y voir des allusions
offensantes. La meme déception attendait Holberg, lorsque
parut, en 1747, la traduction en frangais, par un sieur Fursman
du premier volume de son théatre. Holberg donne lui-meme dan~
les épitres des explications assez artificielles de l'insucces de
l'entreprise. En réalité, la raison en est bien simple : le traducteur
était un juriste danois qui, certainement, comme Holberg luimeme,_ posséd:3-it u~e so_lid~ connaissánce théorique de la langue
frarn;¡a1se, ma1s qm éta1t mcapable de fournir une traduction
littéraire, appropriée aux exigences de la scene. Holberg, qui a
co~posé ~n latín plusieurs reuvres historiques et un poeme
philosoph1que, resta toute sa vie dans la dépendance de la langue
classique et il ne réussit jamais a s'en affranchir. Nous connaissons
pa_r des témoignag~s contemporains les difficultés que rencontrerent les Franga1s de Copenhague pour faire admettre. par
M. ~e baron que le~ regles de la langue latine ne s'appliquent pas
!,ouJours au franga1s moderne. Holberg ne pouvait done pas etre
Juge de la valeur ~•une traduction de ses comédies en frangais.
Tou~e correcte et httéral~ qu'elle fut, l'édition de 1747, autorisée
par 1 auteur, ne donna pomtauxFrangais une justeidée del'importanc~ de cette ceuvrc dramatique. Lafauteen est al'esprit d'éconorme e~ au car~ct~re difficile du grand homme.
qm a été ~m~1 per~u du vivant meme de l'autem·, n'a pas
P~ ~tre ~econ~ms, Jusqu a ce jour. L'émule nordique de Moliere
n a Jama1s été Joué sur une scene frangaise, dans une de ses reuvres

C:

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
188
originales. Au commencement du x1xe siecle, le Polier d' Elain
politicien et une autre de ses comédies ont été adaplées par des
auteurs frarn_¡ais. La carriere de Holberg en France a été hérissée
de difficultés. Malgré sa parenté étroite avec le plus grand génie
comique frangais, et malgré la haute valeur intrinseque de son
ceuvre dramatique, il est resté presque un inconnu.
Depuis la traduction de 1747, dont je viens de parlér, et qui ne
contient que quatre des comédies de Holberg, - le livre est
aujourd 'hui presque introuvable, - aucune autre traduction
frangaise n'a paru jusqu'en 1919, lorsque Mme de Quirielle, sous
son pseudonyme de Jacques de Cousange, publia les ceuvres
choisies du maitre, précédées d'une belle étude biographique
et littéraire. Cette édition contient trois des meilleures comédies.
Dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1832, M. J.-A.
Ampere, professeur a la Faculté des Lettres de Paris, a écrit une
courte, mais substantielle étude sur le maitre danois et il la
réimprima dans son volume de Liiléralure, voyages el poésies,
paru en 1853.
Toutefois, l'ouvrage le plus important de la littérature frangaise sur Holberg reste la these de M. A. Legrelle que j'ai déja
nommé au début de cette conférence. II repose sur une connaissance approfondie des textes originaux avec une clarté lumineuse
et une méthode impeccable, il établit les liens étroits ·de parenté
qui unissent Holberg a son maitre vénéré, Moliere.

*

• •
Dans une parole célebre, Byron a dit que les mots sont des
choses, et une petite goutte d'encre tombant, comme une rosée,
sur une pensée, la féconde et produit ce qui fait penser ensuite
des milliers d'hommes. Depuis le Moyen Age,le génie frangais a
su féconder ainsi la pensée des peuples du Nord. Holberg en est
un des exemples les plus frappants. La portée de son reuvre est
immen~e : il libéra les langues des nations-sceurs auxquelles il
appartient, de leurs cha1nes étrangeres ; il fonda un art national,
et il dota ses deux patries d'un monument littéraire impérissable.
La rosée frangaise était tombée sur sa pensée et l'avait fécondée.
Sous un ciel septentrional, son génie avait fait éclore en une floraison immortelle les semences apportées de la terre ensoleillée
de Moliere.
.
·
Holberg repose depuis bientot deux siecles dans son superbe
tombeau au bord d'un lac d'azur, dans lequel se mirent de large&amp;

L 7 Í:MULE SCANDINAVE DE MOLIERE

189

Mtres. Depuis deux siecles et demi, les cendres de Moliere ont été
dispersées par un vent sacrilege. Et pourtant, ils vivent parmi
nous, l'un et l'autre. On dirait que c'est a eux, a Moliere et a son
grand émule nordique, que le poete a pensé, lorsqu'il chanta
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui Iuttent. Ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit ¡ •a.me et le front,
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'a.pre cime,
Ceux qui marchent pensi!s, épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur, ou quelque grand arnolll'".
Ceux-la vivent, Seigneur 1

F.

DE JESSEN.

�VARIÉTÉS

Variétés

La Renaiesance littéraire de la France contemporaine.
par M. F0RTUNAT STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne (1)

M. Strowski est trop connu des le~teurs de cette R~~ue J.&gt;0 ur
qu'il y ait lieu de dire le bien que l on y pense de lui , mais l_a
ublication de chacun de ses nouveaux ouvrages est ull: petit
ténement littéraire que l'on ne saurait y pa~s.er sot~s si)ence,
sans quelque injust.ice a son égard. Un livrede critiquen est-11 pas?
a sa maniere, sinon un cours, du moins une série de conférences •
Et quand ce Jivre traite des reuvres les plus récentes de la pensée
contemporaine n'est-il pas la plus piquante des conférences sur
des hommes dont il n'est pas encore possible de parler dans
une chaire d'Université ?
.
C'est l'actualité qui a déterminé le choix des reuvres. et des
hommes dont M. Strowski entretient ses lec~eurs ; poetes ou
prosateurs romanciers ou critiques, journahstes ou hommes
d'État, p;risiens ou provinciaux, écrivains a l~ur début o~
auteurs illustres, ceux qu'il passe en rev~e sont ~elés a ce mout
vement de renouveau littéraire, ·que l on devme confus~men.
dans les tendances de l'heure présente. Quelques-uns. le suivent,
d'autres le précedent et l'indiquent ; tou_s y contnbuent. ~~
esprits chagrins peuvent douter de sa réahté; notre auteur n :
doute point. n a, pour en démontrer ~'exi~tence, une_ mé~~o :
simple mais dont on a un peu perdu 1 hab1tude, depuis qu il_e8
'de bon' gout d'éreinter les gens : il s'efforce de mettre en lum1~;:
Ieurs qualités. •Pour leurs défauts, il sera toujours temps d

-

(1) Un volumc. Pion et Nourrit, éditeurs. Paris, 1922.

191

parler, lorsqu'ils deviendront choquants. Et puis, il y a des
silences et des prétéritions auxquels il est impossible de se méprendre. Les écrivains qui boudent a cette tache de la Renaissance
littéraire de la France ou qui s'entetent aux routines d'antan,
comme s'il ne s'était rien passé depuis 1914, ceux-la, M. Strowski
les laisse « tomber ». Voila pourquoi il y a tant de jeunes parmi
ceux en qui il voit se dessiner cette figure nouvelle de la France,
Ils sont la toute une pléiade, d'inspiration tres diverse et de
souffle inégal. mais emportés d'un magnifique élan vers les formes.
de la vie et l'émouvante expression de la vérité. C'est HenryJacques, celui quevient précisément de couronner le jury du prix
de la Renaissance ; matelot dont la guerre fit un soldat et un
poéte, et que! poete ! le plus spontané, le plus sincere et le plus
profondément humain de ceux qui ont chanté cette effroyable
épopée. C'est Pierre Hamp, cet ancien ouvrier manuel, qu'un
effort persévérant a transformé en t-echnicien, puis en homme de
l ettres, mais en homme de lettres qui porte dans ses écrits le
sens aigu des réalités industrielles et économiques. Et voici des
auteurs, comme cet Ernest Tisserand, tout aussi a l'aise, pour
nous présenter un nouveau systeme financier, que pour nous
donner ce Cabinet de Porlrails, dont les originaux sont peints en
action et par leurs actions. Careo et Arnoux, !'un avec l' Équipe,
l'autre avec Indice 33, romans dont on goutera la saveur étrange
et dont l'un au moins n'est pas loin du chef-d'reuvre. Et le
délicat Maurice Brillant. Et encore des poetes, ce Camo et ce
Lamandé qui s'est révélé également le plus souriant et le plus
neuf des romanciers de talent. Ce n'est pas en vain que toutes
ces sensibilités frémissantes ont subi le rude contact de la guerre ;
leur ame y a pris quelque chose de plus male et de plus sain. Cette
méditation forcée de la mort a été pour eux la meilleure école de
la vie et de la pensée.
Tout aussi instructive apparatt a M. Strowski l'évolution
actuelle des littérateurs d'avant-guerre. Dans les Forces élernelles, la comtesse de Noailles adjoint des inspirations nouvelles a
celles qui faisaient vibrer jadis son cceur innombrable ; a ses
anciens émerveillements se melent aujourd'hui les sentiments
plus finements nuancés, de la fuite du temps et de l'infinie détresse qu'enveloppe la passion satisfaite. En nuances aussi, a la
vérité, d'un ordre assez délicat, les analyses de l'auteur de Vagabonde Mme Colette de Jouvenel, il n'est pas possible d'écrire plus
~pirituellement, ni de peindre plus nettement les attitudes, les
1dées et les fagons de sentir de ces humanités qui fournissent
les personnages de Chéri. Mais ce sont des humanités tres spé-

�192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�■ IBLIOTECA

U.

CENT

A. N. L.

REVUE
DII'

' p

COURS ET CONFÉBENCES

�V1NGT•TROISIEIIR ANNÉK, .:_ DEUXl~ ME SÉIIIE.

Année scolaire 1.921.-1.922

REVUE DES co URS
4

•

ET

CONFÉRENCES
P CBLIÉR SOOS LA Dllll!CflON DE

FORTUNAT

STROWSKI

Pro!esseur i\ In Sorboone

PARIS
ANCIENNE LI BRAIRIE FORNE

BOIVIN &amp; Cie, ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI•)
Tout droit de traduction et denproduction réserv~.

�15

AvRIL

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECTBUR :

11. F. STROWSKJ,

Professeur ó la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. IIARCEL IIARION,
Profeueur au College de Fránce.

Le 2 décembre 1823, le duc d'Angouleme faisait sa rentrée
triomphale a Paris, au retour de sa campagne victorieuse d'Espagne. Ce fut peut-etre le plus beau moment de l'histoire de
la Restauration. Le Gouvernement était arrivé, a ce moment, a
l'apogée de sa puissance : l'opposition était réduite a peu pres
a rien, l'armée était réconciliée avec le Gouvernement, et les
finances, nous l'avons vu, étaient dans l'état le plus prospere.
Quelques jours encore, et on allait enregistrer ce grand
succés : l'arrivée de la rente au pair.
Le moment était done tout a fait favorable pour mettre a
exécution les idées les plus cheres du parti royaliste, pour mettre
en pratique le programme qui était le sien depuis le début de
la Hcstauration, mais que les circonstanccs l'avaient jusque-la
empcché d'appliquer.
Que! était ce programme ? II se composait d'un certain nombre
d'articles qui n'ont pas beaucoup varié. Des 1819. Chateaubrian&lt;l,
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE MILLI.\RD DES ÉMIGRÉS

&lt;lans Le Conservaleur, l'avait tracé a peu pres exactement.
II voulait, a ce moment-la, hanger la loi éleclorale-maintenant
la chose était faite - il voulait reconstituer sur des bases solides
l'aristocratie ; il voulait empecher la division des propriétés et
il voulait indemniscr les Emigrés. Voila ce qur. le parti royaliste
réclamait en 1819 et voila a peu pres ce qu'il réclamait encore
a la fin de 1823.
Deux journaux Iibéraux, Le Conslilulionnel et Le Courrier,
se procurerent un texte qu'ils publierent ironiquement et qui
résumait tres exactement les pensées et~ les arriere-pensées du
parti royaliste. C'était bien a peu pres ce que . Chatcaubriand
demandait en 1819. Donnrr au clergé l'ínstruction exclusive
de la jeunesse ; établir des jurandes et des maitrises, alin
&lt;l'exclure les patentés de .toule iníluence élcctorale. Enfin
indemniser les Émigrés et mettre des entraves législatives a la
division des propriétés.
De ces deux articles, celui peut-elre qui tenait le plus a creur
au partí vainqueur, était l'indemnité a fournir aux Émigrés, et
le moment favorable était venu. Les finances, je le répete, étaient
dans la situation la plus brillante. Or, il ne faut pas oublier que.
jusqu'alors, il y avait toujours eu des raisons tres puissantes qui
s'étaient opposées a ce que l'État contracUt ce supplément dcdette. II y avait eu d'abord les indemnités de guerre a payer aux
Alliés; ensuite, la nécessité de procéder a la diminution de l'impot
foncier et, tant que cette diminution n'était pas faite, on ne
pouvait songer a un surcrott de dépenses; puis était venue la
guerre d'Espagne. Mais tous ces événements étaient finis
et le moment était venu de décider ce qu'on íerait pour les
Émigrés.
Afin d'etre plus sur du terrain, le partí royaliste prit une mesure
tres importante, la dissolution de la Chambre. Elle eut lieu le
24 décembre 1823 et on procéda a des élections nouvelles, avec
l'arriére-pensée de supprimer désormais les élections partielles
et d'étendre au moins a cinq ans, peut-élre méme a sept ans, la
durée des pouvoirs de la nouvelle Chambre.
Cette nouvelle Chambre fut élue les 26 février et 6 mars 1824.
La pression électorale, qui fut exercée a cette occasion, est
rcstée célebre dans les annales électorales de la France ; elle
était d'ailleurs absolument inutile, tant la victoire du parti
royaliste était certaine d'avance. Jamais encore pareil triomphe
élcctoral ne s'était vu depuis les quatre ou cinq années déja que
toutes les élections tournaient ason avantage. Cette fois, l'opposition fut pour ainsi dire balayée cornplclement; sur 430 sü~gcs

,

3

qui étaient a pourvoir, c'est tout au plus si les libéraux en
obtinrent 19.
• d' ·11
Le fameux Manuel ne fut pas réélu et, en bonne pa~tie a1 eurs
grlice a la mauvaise volonté qu'il rencontra parm1 ses propres
partisans.
. . ,
· é d'
Le général Foy et Casimir Périer, ams1 qu une po1gn e autres, échapperent au désastre général et ils allaient se retr~uv_er
sur les bancs de la gauche de la Chambre future ; mais 1ls
devaient étre impuissants par leur peti~ no11;1br~.
.
. .
Louis XVIII eut un mot qui caractérise tres bien la s1tuation_ •
« c'était, disait-il, la Chambre relrouvée .. » Avec elle º°: alla1t .
pouvoir faire tout ce qu'aurait voulu fa1re la Chambre mtrouvable.
.
Ré I t'
Les Royalistes pousserent des cris de jo1e : « La
vo ~ ion
est aux abois » disait Le Drapeau blanc ; « la monarchie est
inébranlable dé~ormais », répondait L' Éloile.
La premiére question a étudier é~ait _évidemment c~lle des
Émigrés. Elles'était posée des les prem1ersJours de la prem1ere Re~tauration et nous avons vu combien, a cette époq?e, elle ava1t
été irritante et comme elle avait passionné les espr1ts.
Quand Louis XVIII remonta s?r, le ~rone, i! faut reconna~tre
qu'il était impossible que ceux qm s étaient rumés a son serv1ce,
qui l'avaient suivi en exil ou qui avaien~ co?1battu pour sa cause
en France, ne profitassent pas de la V1cto1re. Pla~ons-nous par
la pcnsée dans la situation ou était le gou:'erne,i:n,ent ~e!ª Rest_auration ; nous sommes forcés de convemr qu 11 éta1t 1mpo~s1ble
que ce gouvernement ne írt pas quelqu? chos? pour les Émig;és.
La légitimité lui rappelait-on ou lm aurait-on rappelé, n est
pas I'apanag¡ d'un homme, elle doit profiter a to~t. le monde.
Sans doute la CLarte avait consacré l'irrév_ocab1hté _de la
vente des biens nationaux, mais cela n'empechait pas une m~emnité, et c'est sur ce point que les royalistes modérés, les ;~yahstes
sages, purenl tout de suite se groupe~,. par oppos1tion. aux
ultra-royalistes qui ne voulaient _ras d mdeu_m1té et qm ne
réclamaient qu'une chose: l'expuls1on pure et s1mJ?le des_ acquéreurs. Quand ils parlaient d 'indemnité, ils voula1ent dire une
indemnité que l'on devrait verser a ces acquéreurs_ dépossé~és,
en compensation du prix qu'ils avai~nt pu payer ; .1ls voula1e_nt
leur expulsion et la restilution des b1ens aux anc1ens propriétaires.
Vous vous rappelez certainement cette loi du 5 décembre ~81~
dont nous avons parlé précédemment d'une fa~on as~ez complete ,
cctte loi tres sage, tres acceptable, reuvre de la partie modérée du

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
4
parti, restituait aux Émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient
pas été vcndus ; c'était une restitution qui s'imposait par la
force des choses. Et cette loi avait grand soin de stipuler aussi
que ceux des biens confisqués aux Emigrés, qui étaient affectés
a un service public, par exemple a des hopitaux, a la Caisse
d'amortissement, ne seraient point restitués, quel'État les garderait, mais qu'il s'arrangerait ensuite pour donner une indemnité correspondante a leurs anciens propriétaires qui ne recouvreraicnt rien.
JI résultait de cette disposition, et peut-étre encore davantage des débats auxquels cette loi a donné lieu a la Chambre,
que c'était la une faveur, un cadeau, que le Gouvemement
faisait a ces Émigrés rentrés, mais qu'il aurait eu le droit de ne
point faire et auxquels il mettait - comme lorsque l'on fait un
cadeau - les conditions et les limites que bon lui semblait.
Or voila qui n'était point du tout du gout des royalistes
ar&lt;lents ; ils considéraient cette loi de 1814 comme une loi de
spolialion qui confirmait, qui corroborait les spoliations révolulionnaircs.
Au cours des débats qui précédercnt la promulgation de cette
loi, une voix particulieremcnt éloquenle et retentissante avait
cléveloppé les raisons majcurcs qui dcvaient empcchcr toute
rcslitution généralc,tout désavcu des« ventes révolutionnaires »:
cclte voix était cellc du maréchal )Iacdonald.
Macdonald n'hésita pas a montrer, dans la Chambre des
Pairs de la Restauration, que plus d'un million de ventes de
hiens nationaux avaient eu lieu - exactement 1.055.189 - que
le maintien de ces ventes intéressait, non seulemenL les premiers
ª:quéreurs, mais leurs créanciers, mais ceux qui avaient pu acquénr d'eux de seconde main, et il évaluait au moins a 9 millions et
tlcmi &lt;le Fran&lt;;ais ceux qui avaient un intérét direct et personnel il
la stabilisation des ventes de biensnationaux. Et il ajoutait qur.
!'Ontre ce colosse, le Gouvernement le plus fort que l'Histoire ail
jusqu'alors connu, le Gouvernement de Napoléon, se serait luiméme brisé, s'il avait voulu essayer de l'entamer ; Napoléon n'a
J'ailleurs jamais eu cctte pensée. Le maréchal ajoutait toutefois
que, bien que ces ventes reposassent en paix a l'abri des lois il
u'était pas supernu, en raison des événements qui venaient 'de
5e produire, de leur donner une autre égide, de leur donner l'appui
de l'opinion publique, de réconcilier la France ancienne avec la
France nouvelle : « Et cela se ferait facilement disait-il si nous
voulions nous lancer, armés de toute noLre géné¡osité et de toutes
les forces dr la Nation, dans un vastc systemc d'indcmnité.

.

Que la Patrie se place par une indemnité entre les anciens et les
nouveaux propriétaires et que, par sa libéralité pour les uns, elle
efface les souvenirs de tous. n
Je ne sais si l'influence du maréchal Macdonald et. de tous
ceux qui pensaient comme luí - ils étaient alors la majorité
dans les Chambres - aurait été suffisante pour couper court a
toutes les réclamations irritantes qui se produisaienta l'extréme
droite. L'histoire ne permet pas de répondre a cette question,
puisque peu de temps apres survenaient les événements, que tout
le monde connatt, qui reléguaient au second plan, et pour bien
longtemps, la question des Émigrés : 1815, tous les malheursqui
suivirent l'invasion, l'indemnité de guerre: tout cela, je le répete,
ne permettait pas un seul instant, meme aux plus ardents, de
remettre en question l'indemnité ; l'État avait malheureusement
des charges trop lourdes pour pouvoir accepter celle-la.
La situation se prolongea ainsi pendant plusieurs années.
Cela n'empécha pas que, pendant ce laps de temps, certaines voix
continuassent a s'élever au sein du partí ultra-royaliste pour
exposer des réclama tions inopportunes.
Déja, en 1814, quelques écrits avaient vu le jour, remplis
d'imprécations et d'attaques contre les acquéreurs de biens
nationaux ; ils revendiquaient ouvertement l'annulation de
toutes les ventes révolutionnaires. Il serait trop long de les
énumérer tous ; je me bornerai a en citer un qui a eu un grand
retentissement et qui a été un véritable événement en son temps;
c'est le petit opuscule que Bergasse fit parattre en 1821 sous ce
litre : « Essai sur la propriété ou considérations morales et politiques sur la question suivante : Faut-il rendre aux Émigrés les
héritages dont ils ont été dépouillés ? »
Bergasse avait écrit cet opuscule un peu avant la rentrée de
Napoléon aux Tuileries et pendant les Cent jours; seulement, il
l'avait gardé en portefeuille et il ne le publia qu'en 1821, tel qu'il
avait été congu primitivement, mais en y ajoutant un postscriptum qui est peut-étre plus intéressant que l'écrit lui-méroe.
Son essai sur la propriété est le manifeste le plus complet des
idées royalistes les plus intransigeantes quant a cette question
des biens nationaux. Il part de ce principe que les Émigrés ont
soutenu une cause juste, la seule cause juste, et que, par conséquent, tous les décrets qui ont été rendus contre eux sont nuls ;
que le temps lui-méme n'a pas sanctionné l'aliénation des biens
des Emigrés, car le temps ne peut pas sanctionner ni légitimer
un crime. II repousse également l'idée si souvent exprimée que
les biens acquis dans les ventes de biens nationaux avaient

�6

REYUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE :\HLLL\RD DES ÉMIGRÉS

·passé de mains en mains et que pres que toute la France se trouve

tenait cette idée particulierement impopulaire, qu'il faut dans le
pays une aristocratie tres fortement constituée, qu'iI faut pour
cela rétablir le droit d'ainesse, qu'il faut des manoirs seigneuriaux et qu'il faut que, dans les campagnes, l'influence appartienne aux seigneurs, vous aurez une idée des théories de .
Bergasse ; cet auteur était pour les royalistes un ami tres compromettant.
Dans son post-scriptum, il est vrai, il est beaucoup plus modéré et tient compte du temps écoulé. II se rallie a l'idée d'une
indemnité; seulement, il tient toujours a ce que cette indemruté
soit absolument égale a la valeur réelle, en temps normal, des
biens qui ont été vendus nationalement. C'est a ses yeux le seul
moyen de mettre en repos les consciences et de donner aux biens
confisqués et passés dans le commerce une valeur égale a celle
des biens patrimoniaux.
C'était en somme une déclaration de guerre faite aux acquéreurs de biens nationaux. Le Gouvernement s'émut ; il savait,
par l' expérience de 1814, combien de telles paroles étaient funestes
a sa popularité et combien elles étaient capables d'ébranler le
trone. Bergasse fut poursuivi pour sa publication ; il comparut
en cour d'assises et il eut meme affaire au fameux avocat général
Marchangy, qui se montrait si dur pour les délits de presse ou pour
les conspirations militaires. Mais Marchangy, cette fois, changea
completement d'attitude, et l'on vit cette chose extraordinaire
d'on réquisitoire ressemblant a un plaidoyer. Bergasse fut acquitté avec honneur, mais le coup avait été porté, et nous sommes
renseignés sur l'effet immédiat que produisirent cette publication
et cet acquittement par la lecture des rapports de police. Nous
trouvons, en effet, dans l'un d'eux, daté de juin 1821, les ligues
suivantes : &lt;e Le proces Bergasse a eu pour effet immédiat de
rendre a peu pres invendables les biens nationaux. J'ai été a
rneme de voir chez un notaire a que! point ils étaient décriés et
avilis depuis la derniere discussion a la Chambre et notamment depuis les dernieres observations du ministre des Affaires
étrangeres. C'est un grand malheur. Jamais les acheteurs ne
voudront a aucun prix une propriété ou il y ait une tache de
nationalité. ii Nous voyons ici ce fait essentiel, dont il faut tenir
grand compte, qu'en effet les menaces prodiguées aux acquéreurs
de biens nationaux avaient pour résultat de faire perdre a ces
biens une notable partiede leurvaleur et, parconséquent,d'affecter le Trésor public qui a le plus grand intéret a ce que les ventes
d'immeubles se fassent d'une fagonprofitable, afín que l'enregistrement en profite, lui aussi.

intéressée au maintien des ventes.
II soutient, done, une these conLraire a celle du maréchal
Macdonald ; les biens acquis sur les Émigrés ne l'ont été que par
un tres petit nombre de Frangais et ces biens sont demeurés
hors du commerce et pour ainsi dire frappés d'anatheme. Si les
Émigrés ne sont pas reconnus comme propriétaires et comme
n'ayant jamaii cessé d'etre propriétaires des biens qu'on leur a
eruevés, c'est a désespérer du respect de la propriété en France ;
tout le systeme de la propriété en sera ébranlé dans notre pays.
Songeant a une objection qui n'a pas manqué d'etre faite tres
souvent, a savo1rqu'il n'y a pas de raison, si l'on veut revenir en
arriere, pour ne revenir que sur la vente des biens nationaux et
non sur les pertes mobilieres que presque toute la France a éprouvées au cours de la Révolution, Bergasse établit, entre la propriété foncier~ 1 la ce propriété réelle » - c'est le mot qu'il emploie
- et la propriété immobiliere, une opposition absolue. « Les révolutions,dit-il, dans la propriété mobiliere ne sont que passagere.s,
tandis que dans la propriété réelle, elles sont profondes et elles
intéressent les destinées des États. » 11 craint que si on n'opere pas
cette restitution,il ne subsiste dans l'esprit du peuple une disposition générale a profiter des occasions que les événements pourront offrir pour envahir les propriétés d'autrui. Le seul moyen de
couper court a ce danger, c'est de rendre, et si on ne rend pas,
tout au moins de fourrur une indemnité, non pas une indemnité
modique, non pas une indemnité telle que celle qui sera votée en
1825, mais une indemnité intégrale, égale au prix que les anciens
propriétaires auraient pu demander en vendant leurs biens,
s'ils les avaient vendus volontairement a une époque de tranquillité.
11 n'accepte d'ailleurs cette derniere combinaison qu'a son
corps défendant et a défaut de mieux ; elle le laisserait toujours
inquiet sur !'avenir et mécontent ; et il répete qu'il y a en
somme tres peu d'individus qui aient participé a la spoliation
dont les Emigrés ont souffert, et qu'il serait vraiment tout a fait
injuste que la masse de la nation, presque tout entiere innocente
de ces attentats dont les Émigrés se plaignent aveé tant de
raison, soit cependant tenue d'acquitter une dette qui n'est pas
la sienne, une dette qui n'est pas moins celle de la justice que celle
de l'humaruté.
Voila quelles étaient les idées développées par Bergasse. Si
j'ajoute qu'il entrait ensuite, apres ces théories menagantes,
dans d'autres développements, non moins impolitiques, ou il sou-

7

�8

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Il '[ avait done des arguments sérieux a faire valoir du coté
royahste pour établir la nécessité d'une indemnité, mais autres
que .celui de la ~écessité de la pacification des esprits ou que
celm de la nécess1té de rendre a des biens passagerement dépréciés toute Ieur valeur.
On aurait pu rappeler la maniere lamentable scandaleuse
meme tres souvent, dont les listes des Émigrés avaient été faites
au tei:nps de la R~volution. Lorsque la Révolution s'empara
des b1ens des Ém1grés, elle agit pleinement dans son droit
atte_ndu que les Émigrés, au moins certains d'entre eux, lui
avaient déclaré une guerre a mort et qu'elleétaitbien forcée d'en
teni_r compte et d'agir pour sa défense. Prendre les biens qu'ils
ava1ent la1ssés_en France et ne pas Ieur laisser ce mayen d'attaque
c~~tre elle éta1t u1:1e chose tout a fait indiquée, et je suis tres Ioin
d et_re de ceux qui pensent que la nationalisation des biens des
Ém1grés dépassat les limites du droit.
. Mais, s'il était naturel et tout a fait Iégitime que I'on prit Jes
biens de ceux qui allaient a l'étranger combattre ou conspirer
~ont~e la France, ~n rev~nch_e, il ne l'était pas du tout que J'on
mscnvi~ sur des hste_s d Ém1~rés le nom de gens qui n'avaient
pas é~1g~é et qu~ l'mattent1on, la précipitation, la partialité,
la mahgmté gross1ssent les listes d'Émigrés d'une quantité de
nom~ de gens qui n'auraient pas dú y figurer. Comme Portalis
l'a d1t au ~onseil de~ A~ciens, il aurait ~allu, dans ces temps de
trou_h~e, qu un. propriéta1re, ayant des b1ens sur plusieurs points,
habitat,~ la fo1s s1;1r ch~cun des points ou il avait des possessions
pour n etre pas 1~s~nt sur la. liste des Émigrés. On y avait
apporté t~nt de d1fhcultés pratiques que les certificats de rési~ence éta1en~ généralement impossihles a fournir et que les
hstes se gross1ssaient ainsi d'une foule de gens qu'on avait intéret
a Ymettre pour s'emparer de leurs biens.
~~s exeI_Uples sont_ no~hreux d'hommes qui ont été poursu1v1s, qui ont été mscnts comme Émigrés dans te! endroit
pendant 9~e dans te! autre ils exergaient _des fonctions publiques.
En vo1c1 un, ~-otam_men_t _: celui du ministre Monge qui a
figuré pendant qu 11 éta1t mm1stre sur une liste d'Émigrés de son
département.
1~ Y a _eu des détenus qui, pendant qu'ils étaient en prison, ont
été 11:1scnt~ co~~e émigrés. Il y a eu des engagés, défenseurs de Ja
~atn_e qm, prec1séi:nent parce qu'ils n'étaient pas Ja, ont été
mscnts co1;0me éffi:1grés. II y a eu des morts qui ont été portés
com~e ém1grés et 11 y eut meme des gens que J'on venait de tuer
et qm ont quand meme été inscrits sur les listes.

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

9

Je n'en citerai qu'un exemple parmi beaucoup d'autres.
Mais il est assez curieux pour mériter d'etre reproduit. C'est
J'histoire épouvantable du capitaine de frégate Bastero~ de ~a
Barriere qui était a Toulon au début de 1793 et qm éta1t
affligé de trouhles d'esprit tels qu'ils con~naient de tres pres _á
Ja démence. C'était au moment ou la VIlle de Toulon éta1t
partagée, en proie a des luttes horribles, entre les Jacobins
d 'une part, la Bourgeoisie et les Of~iciers_de la Flotte de l'au~re,
011 régnaient des sentiments ré_vo~ut10nnaires prononcés. I~ _arnva
sur ces entrefaites que le cap1tame Basterot de la Barner~ fut
chargé, pour son malheur, de faire une croisiére dans la M_éd1terranée, vers les cotes italiennes et vers les cotes algén~nnes.
Comme il était tres mal vu de ses hommes, en sa quahté de
noble, une insubordination, une insurrection se prod~isit dans
son équipage. Au retour, pour ce fait et pour certa~ns ~utres
également, Ba_sterot d~ la_ Barriere !ut ~ccusé de n avo1~ pas
réprimé cette msubordmat10n et de n av01r pas été assez rigoureux. On Je fit comparaltre devant un Tribunal qui le condamna
a mort. 11 fut fusillé sur la greve le 28 mai 1793, bien qu'il fut de
notoriété publique qu'il ne jouissait plus de s~s facultés.
.
Cet événement avait eu a Toulon un retentissement cons1dérable. On peut dire qu'il a été connu de tout le monde ~t qu'il
a été meme une des causes principales de l'insurrection de
Toulon qui éclata contre la Convention quelques mois plus
tard.
Tous ces faits n'empecherent pas ce malheureux d'etre inscrit
comme Émigré le 5 nivose an II sur la liste des Émigrés du Var,
et bien qu'aucun de ceux qui ont pu l'y inscrire n'ait pu
ignorer son déces.
.
Voila qui peut vous montrer dans quelle mentahté ont été
trap souvent faites les listes d'Émigrés. II y avait la un argument
tres puissant que les royalistes auraient pu invoquer. lis pouvaient reconnaltre - et il eut été politique de leur part de le
{aire - que la confiscation des bíens des Émigrés, véritablement
émigrés, méritait respect et devait etre maintenue, mais que 1~
confiscation des biens des inscrits a tort était un scandale qm
demandait et qui exigeait réparation. Ouí, íl y a eu des inscriptíons d'une iníquité absolument révoltante, suívies de ventes
d'une íníquíté également révoltante. Sí l'on s'étaít tenu sur ce
terrain, on aurait embarrassé beaucoup ceux qui étaient opposés
a l'idée d'une indemnité.
Voila a peu pres dans quelles conditions se présentaient la
question et le débat, devant la fameuse Chambre retrouvée.

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

10

Cellc-ci n'ét~it p~s en~orc réunie lorsque se produisit un événement financ1er d une 1mportance considérable.
. Le 17 f_évrier 1824, la rente 5 ¾ atteignit le pair. Quelques
Jours apres, elle le dépassa. Le 5 mars 1824 elle atteignait le
co~rs de 1~ fr. 80. C'était presque exacteme~t le double de ce
qu ell~ ava1t valu lorsque, en 1817,on avait été tresheureux de
pouvo1r trouver preneur a 52 fr. 50. En moins de sept ans la
rente avait doublé de príx.
'
~oila l'occ~sion, depuis si longtemps attendue, de fournir aux
~m1grés une mdemnité, sans que pour cela leTrésor futamenéa
rien débou~er, sans qu'il se chargeAt d'une dette nouvelle.
Il ! ava1t un moyen tres simple d'y pourvoir, c'était le moyen
class1que qu 1 on appelle la conversion. Convertir la rente 5 ~
en une rente ?'un taux moindre, et le bénéfice que l'Etat en tirer:
pou~a ad~irablement bien servir a foumir l'indemnité aux
Ém1grés. C est ~~ que p~nsa M. de Villele. II était tout a fait disposé a do~ner l mdem~1té; mais, en sa qualité de financier tres
sage et tres économe, il ne voulait la servir qu'a la condition
qu'elle ne fu~ pas ~our l'État un supplément de chargt's. Aussi,
lorsque_le Ro1 ?uvrit la session, le 23 mars, il annon\¡a deux
choses . un_ proJet pour la septennalité de la Charobre et un projet
de convers1on ~e la ren~ « pour, dit-il, diminuer les impots et
fermer les derm_eres pla1es de la Révolution ». Ces paroles, personne ne po~va1t en douter, annon\¡aient un projet d'indemnité
pour les Em1grés.
•
con':ersion était tout a fait indiquée par les circonstances,
~ais en ~eme temJ?s, cependant, elle éta1t certainement quelque
chose d assez hard1. La conversion n'était pas inconnue en
Franc~; c'e~t un~ chose ~ui se pratique d'elle-memetoutes les fois
qu~. le:s a_ffa1res d un déb1teur sont en assez brillante situation pour
qu/1 Pll:Is~~ se pr?cu:er l?s capitaux a un taux moindre que ceux
qu il do1t , 11 fa1t mstmctivement une conversion
, \La. conve~s!on avait done été chez nous déjil. pratiquée sous
1/, ncicn J:egim~, non pas par l'Etat, bien entendu, puisque
1 Et:i-t était t?uJours tres au-dessous de ses affaires, mais' elle
avait été prabquée par _cas ad~inistrations dont la gestion était
sage et prudente, au moms rclativement, qui s'appellent le Clergé
de France et les Etats provinciaux.
Le _Clergé ?e Fr~nce avait une grosse dette, mais une dette
dont 1 payait les mtérets avec une ponctualité irréprochable
ll avait, par conséquent, beaucoup de crédit et il pouvait ero~
prunte~ a des taux tres modérés. Tandis que l'Etat était obligé
de subir des taux de 7, 8, 9 et 10 ¾, le Qlergé trouvait facilement

½ª

!

ª,

11

preneur a 5 ¾ en temps de guem:, 4 ¾, et quelquefois ~eme
rnoins en temps de paix. II ava1t l bab1tude de convertir les,
empr~nts contractés a un denier fort en nouveaux ~m?runts
contractés a un denier faible. La meme chose se prodmsa1t Pºº:
les itats provinciaux dont la gestion était d'aille_urs a_uss1
habile et aussi ferme que celle du clergé de France, 11s ava1cnt
du crédit et, en général, au xvm8 siecle, ils empruntaient a 5 ¾
pendant la guerre et a 4 ¾ pendant la paix. .
. .
La conversion n'était done pas inconnue, mais ses trad1tions
n'étaient pas tres familieres aux esprits. Les souvenirs étaient
asscz confus. La conversion n' était pas encore entrée ni dans les
habitudes du public, ni dans les discussions des théorici_ens. 0!1
vivait surtout sous l'impression des réductions de rente s1 mulbpliées et si scandaleuses qui avaient été faites s?us l'Ancien
Régime, et on était porté a confondre une convers1on avec une
réduction, dcux choses qui sont cependant si différentes qu'elles
sont presque l'opposé l'une de l'autre._
.
.
Voila pourquoi le projet de convers1on présenta1t certamement
booucoup de difficulté. ?11. de Villéle tint ce~endant a !e dépose~.
pare~ qu'il le jugcait nécessaire et tout a fa1t opportun. Ce nunistre n'avait, en cela, qu'un seul tort, le tort hab1tuel aux gra?ds
hommes, de voir plus juste et plus loin que ses contemporams.
Il avait compris tout de suite la nécessité et l'avantage de la conveniion; ses contemporains, en général, ne l'ont pas compris .. Il
en vit bien la difficulté,,aussi ne se lan!;a-t-il dans cette affaire
qu'apres avoir pris beaucoup de précautions. Il consulta les de_ux
hommes dans lesquels il avait le plus de confiance en pare1lle
matiere, M. Roy et M. ?llollien, les deux anciens ministres. Tous
deux s'accordcrent a reconnaiLrc la justice d'abord et l'avantage
ensuite de la combinaison projetée. Ils firent seulement quelques
réserves sur la question d'opportunité.
M. de Villele tint aussi a s'assurer le concours de banquei:;
puissantes, car il était a craindre que, le jour ou la conversion
serait décidée, la plupart des rentiers, ne comprenant pas bien
l'avantage qu'elle présentait pour eux,ne se fissent rembourser.
Quatre compagnies de banquiers se constituerent et furenL
sondées relativement a cette affaire, quatre qui, plus tard, s&lt;'
fondirent en une seule a la tete de laquelle íurent les banquiers les
plus importants, ceux auxquels on avait eu recc,urs en plusieurs circonstances : Rothschild, qui était le conseiller financier
de ~L de Villele, Laffitte, qui, bien que de l'opposition, partageait
les vues du ministre en ce qui concernait la conversion, et plusieurs
autres encore formerent un consortium - pour employer un mot

�12

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

contemporain - qui s'engagea a fournir de quoi satisfaire a
houtes les demandes de remboursement qui pourraient se produire
et a prendre le fonds que l'on se préparait a substituer au 5 %,
c'est-a-dire du 3 ¾ émis au taux de 75. Ils demandaient simplement, pour le risque et pour les frais, de jouir jusqu'a la date
du 1er janvier 1826 de l'intégralité de l'intéret 5 ¾Apres avoir ainsi assuré le succes de sa combinaison par cü
appui, certain désormais des banques, M. de Villele fit connaitre
son projet. C'était la faculté pour les porteurs de 5 ¾ ou bien
d'etre remboursés a 100 francs, ou bien de recevoir 4 francs de
rente au lieu de 5 francs, en rente 3 ¾ émis au taux de 75.
On connaissait exactement le chiffre des rentes 5 ¾ existant
a ce moment : il était de 197 millions et une fraction qui est
négligeable.
Sur ces 197 millions de rente 5 ¾, 57 appartenaient a de,1
établissements tels que la Caisse d'Amortissement ou a d'autres
établissements publics, et auxquels on ne voulait pas toucher.
Restaient 140 millions de rente a convertir. Si, au lieu de Ieur
allouer un intéret de 5 %, on le réduisait a 4, c'était un bénéfice
d'un cinquieme, c'est-a-dire un bénéfice de 28 millions. Or,
28 millions, c'était précisément a tres peu de chose pres, d'apres
les sondages qui venaient d'etre pratiqués, le chiffre qui serait
convenable pour allouer aux Emigrés une indemnité suffisante.
Te! était le projet de M. de Villéle. Ici apparatt une objection
qui n'a pas manqué d'etre faite et qui a meme été maintes
fois répétée pendant tout le cours des longs débats auxquels le
projet de Ioi a donné lieu.
Si, au lieu de convertir le 5 ¾ en 3 ¾ a 75, on le convert.issait
en 4 ¾ au pair ou a un cours voisin du pair, ce serait aussi
28 millions de gagnés, mais avec cet avantage que le capital
nominal de la rente ne serait pas accru et qu'apres avoir ainsi
converti en 4 ¾, on pourrait un peu plus tard, si les circonstances continuaient a etre aussi favorables, convertir en 3, gagner
encore un coup 28 millions et retrancher 56 millions au lieu de
28 sur les arrérages de la rente frangaise.
Ceci est incontestable : il est évident que, si les choses avaient
pu réussir de cette maniere, la double conversion, en 4 d'abord et
en 3 ensuite, aurait été infiniment préférable a la conversion
une fois faite en 3 au cours de 75.
Si~- de Villele ne s'y est pas arreté, c'est qu'évidemment un
financier, expert et sagace comme lui, avait des raisons majeures
pour ne p~s cro_ire I_a ch~~e r~alisable. II craignait l'opposition
générale; 11 craigna1t qu 11 n y eut beaucoup de demandes de

LE MILLL\RD DES ÉMIGRÉS

13

remboursement. II avait besoin de l'appui des banquiers ; il était
dans Ieur dépendance. Or, il n'oubliait pa~ qu'il ª".ait ~u ass.~z d_e
peine a obtenir leur concours dans les limites que Je_viens ~ md~quer et que, s'il leur avait demandé davantage, Il ne 1 aura1t
pas obtenu. II fallait, pour les décider a marcher, leur m~ttre
devant les yeux la perspective d_e bénéfic~s pro~ables, poss1bl~s
tout au moins Iorsque ce 3 ¾ qm leur serait rem1s a 75 montera1t
par le fait de' prospérité gé;ér~le ou par !e fait ,de rachats ~e
la Caisse d'Amortissement et s approcherait peu a peu du pa1r.
En un mot, il fallait que les banquiers gagnassent_ d~ !'argent,
ou eussent I'espoir d'en gagner, pour que M. de_ V11lel~ o~ttnt
leur concours. Certes, si on avait pu s'en passer, 11 ~ura1t mieux
valu convertir en 4; mais on était dominé par les c1rconstances,
¡¡ fallait faire ainsi ou ne ríen faire du tout ; M. de Villele préférait agir.
.
.
Le 17 avril, lerapport sur ce proJet de Io1futd_épos~al~C~ambre
des Députés par un Mattre des Requetes q_m éta1t l mtime de
.\l. de Villele et qui venait précisément de fa1re paratt~e dans Le
J,foniteur plusieurs articles favorables a la convers10n. 11 se
nommait M. l\lasson.
Ce rapport n'eut pas de peine d'abord a établi~ la légalit~ incontestable de la mesure qui était projetée ; un déb1teur a touJours le
droit de rembourser, sauf stipulation contraire. II en montra
non seulement la légalité, mais l'utilité, et ceci est tellement
élémentaire qu'il est inutile d'y insister. .
. .
II en montra enfin la nécessité, car s1 on ne fa1sa1t pas cette
conversion ne serait-il pas absurde que la Caisse d' Amortissement
continuat ::_ acheter et a payer au-dessus du pair des rentes que,
si elles étaient converties, elle pourrait acheter a des prix beaucoup plus modérés ? Ne serait-il pas absurde d'imposer a la
Caisse d'Amortissement l'obligation de racheter .du 5 ¾
104, 105 ou 110 peut--etre, tandis qu'elle pourrait acheter un
chiffre égal en 3 ¾, au cours de 75 francs ou U1;l peu au-dessus ?
Voila tout ce que développa M. Masson, et I1 ne manqua pas
d'ajouter, pour répondre aux critiques que je signalais tout a
l'heure, que certes, si l'on convertissait directem~nt en 4 1/2 ou
en 4 cela vaudrait mieux, mais qu'on ne le pouva1t pas.
C~s raisons sont véritablement décisives, mais si décisives
qu'elles soient, n'oublions pas combien on était timide, routinier,
hésitant a cette époque ; combien les esprits étaient uniquement
pleins du souvenir des réductions opérées sous l' Ancien Régime ;
combien enfin les rentiers menagés de réduction étaient nomhreux et influrnts dans la vill_e de Paris, car les rentes sur l'Et at

�LE MILLIARD DES ÉMIGRf:S

14

15

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

étaient encore un fonds presque uniquement parisien ; elles
avaient peu pénétré en province; les rentiers se trouvaient presquc
tous agglomérés, réunis dans la capitale, s'indignant, se surexcitant les uns les autres, établissant dans Paris une opinion politique factice.
En 1819, on avait essayé de répandre la rente dans les départements et on avait créé les petits grands-livres · mais la
.
'
mesure ava1t eu tres peu ·de succes, et le Paris de la Restauration restait, comme le Paris de l'Ancien Hégime, cssentiellcmcnt une ville de rentiers.
C~s rent~ers se défeD;daie?t a outrance contre le projet de convcrs10n qm les mena~a1t et ils eurent recours a toutes les intriaues
possibles pour ameuter l'opinion contre le projet du mini:tre.
Des hommes qui avaient commencé p.ar assurer M. de Villele de
leur appui, par exemple le comte d' Artois furent si bien travaillés
qu'ils commencérent a faiblir visiblement. Des lettres de menaces
furent, parait-il, adressées a la duchesse d'Angouleme a Mme de
Villele.
'
Un. c_ollegue de M. de Villele, qui ne perdait jamais l'occasion
de lm etre désagréable, et qui était avec lui en rivalité constante, Chateaubriand, affectait de dire qu'il était complétement
élranger a ce projet et qu'il ne s'inquiétait pas le moins du monde
de le voir réussir.
Un passage des Mémoires si curieux de M. de Villele montre
a que!s moyens on avait recours pour échauffer l'opinion contre
le proJet. 11 en accuse les Parisiens et surtout les Parisiennes. « Les
femmes! dit-il, de haut parage voyaient commc conséquencc de la
convers1on la suppression d'une de leurs voitures d'autres la
réduction. de le~r pens~on de toilette, celles-ci, la p;ivation d'un
mattre utile a l éducation de leurs enfants celles-ci la nécessité
de ?ongédier une cuisiniére, et, jusqu'aux~oindres servantes, le
fru~t d_e leurs économies laborieuses diminuées. » Si bien qu'on
?ss1sta1t dans cette année 1824 a un spectacle extraordinaire
moui. II y ~ut quantité de gens pour soutenir que la conversio~
au?me?terait la dette de l'E:tat, pour soutenir qu'un débiteur
qm do1t une rente augmente sa dette quand il voit diminuer
cette ~ente, et pour soutenir, d'autre part, qu'un créancier es!.
dépomllé quand il va etre remboursé. »
C'était d'autant plus absurde et scandaleux - je ne peux pas
cmployer d'autre mot - que ce créancier, a qui on offrait de le
rembourscr au pair, avait tres probablement acquis cette rente
selon l'époque a laquclle il l'avait achetéc ou bien a 90 ou bic1;
a 80, ou bien a 70, ou bien a 60, ou me~e, sic'était e~ 1817, a

52 fr. 50, ou bien enfin, si cela remontait jusqu'au Directoire, il
l'avait pu acquérir pour le prix de 11 francs et quelques centimes.
Vous n'avez pas oublié qu'au momentdu 18 brumaire, le 5 ¾
fran~ais se vendait couramment 11 francs 38 et, meme un peu
auparavant, il était tombé beaucoup plus has.
M. de Villéle, dans ses Mémoires, a noté cruellement et spirituellement qu'un des orateurs, qui. parlait aux Chambres avec le
plus de véhémen::e contre le projet de la conversion, avait acheté
au prix de 7 - je ne garantis pas ce chiffre ; c'est celui que
M. de _Yillele annon~ait - ces rentes qu'il s'indignait maintenant
de vo1r remboursées au prix de 100.
~en done de plus digne d'approbation que le projet de convers1on ; et cependant peu de projets ont suscité une opposition
plus violente.
(d suivre.)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS

La Conque te de l' Anglaterre
par les Normands
Cours de 111. H. PRENTOUT,
P;•ofesseur d h 'sloir¿ de Norman'.lie

a l'Uniuersilé de Caen.

I
Les Sources. - La Tapisserie de Bayeux.

Naguére, nous avons étudié l'histoire de la Normandie depuis
ses plus lointaines origines jusqu'a l'établissement de la bande
de Rollon; nous avons décrit la civilisation des vikings, l'organisation de leurs bandes militaires, et nous nous sommes demandé
quels avaient été les résultats de l'invasion des Scandinaves et ce
~u'i~s a_vaient apporté dans notre pays : race, langue, droit,
mstitut10ns.
150 ans passent et les Normands francisés font un nouvel
établ~sseme?t, ils conquiérent l 'Angleterre. Ces 150 années, je
les a1 étud1ées dans mes conférences ; ici je me contenterai
de résumer en une leQon les résultats que l'on peut dégager de
cette étude. Sans doute, il serait fort intéressant d'exposer en
détail la transformation de la société militaire et pa'ienne qu'était
la bande de Rollan en une société féodale, chrétienne et a demi
policée, telle qu'était la Normandie ducale au moment ou Guillaume et ses Normands conquirent l'Angleterre. Retracer cette
évolution n'est pas possible, vu la sécheresse des sources normandes, leur pauvreté, leur indigence. Maintenant que nous
avons fait justice de Dudon de Saint-Quentin (1), tout se résume
en que!ques pages de Guillaume de J umiéges qui nous apparaissent bien courtes, et le plus récent éditeur les a encare dépouillées
des interpolations qu'y avaient insérées d'illustres ~opistes,
auteurseux-memes d'reuvres réputées, mais fort postérieures (2),
Orderic Vital et Robert de Torigni.

Il H. Prentout. Étude critique sur Didon de Saint-Quentin. Paris, 1915,

. (

lll·8 •

(2) Ed. Marx. ponr la Société d'Histoire de Normandie.

.

17

Or, l'archéologie ne peut venir ici au secours des chroniques.
Que nous est-il resté des monuments construits avant Robert
le Magnifique et Guillaume le Conquérant ? -Bien peu de chose,
et ce peu de chose est peut-etre antérieur aux ducs.
Et de meme pour les institutions. Les chartes sont si peu nombreuses que M. Haskins, mon savant collégue d'Harvard, déclare qu'il est impossible de tracer le tableau des institutions
ducales avant Guillaume. Aussi je n'ai pas cru devoir faire ici
des legons qui auraient .été toutes de discussions critiques ou se
seraient bornées au récit des luttes des ducs contre leurs voisins
ou contre leurs vassaux. Voila pourquoi je résumerai en une
legonl'histoire de la Normandie ducale et consacrerai ce cours a
la Conquete.
On a tant écrit de volumes, de volumes célebres, lus el
relus comme ceux d'Augustin Thierry, de gros vplumes comme
ceux de Freeman dont l'reuvre fut longtemps considérée comme
un 1 monument de la science historique anglaise, qu'il semble
qu on sache tout de ce grand événement, qu'on le sache avec
sé~urité, et qu:il n) ait plus ri¡m a dire depuis cent ans que le
SUJet a été tra1té (11 1 a été quatre fois), et il semble, a Jire Freeman, qu'on _en connaisse _les plus petits détails. Les gens qui
peuvent crorre cela sont bien heureux. Mais pour les spécialistes
de l'étude des sources, qui croient fermement que la critique des
textes, des monuments, des témoignages de toutes sortes qu'offre
I'~rchéologie est la. base de l'füstoire, il faut avouer qu'il reste
bien des doutes, bien des obscurités. En fait on ne sait rien de
l 'histoire de la Normandie avant le xne siécle. Quant a ce qui
c?ncerne la conquete, je m'émerveille que Freeman ait pu écrire
cmq gros volumes de 600 a 900 pages chacun, et tout particulierement son 3° volume, avec des matériaux qui mis bout a bout
ne !ormeraient pas sans doute la moitié de cette étendue et qui
d'ailleurs sont souvent si peu surs. J ugeons-en.
1

Co,mme i~ arrive toujours, l'histoire de la conquete a été raco~tce plutot par les conquérants, par les vainqueurs que par les
vamcus. La seule source anglaise contemporaine la chroniquc
ou plu~ exactement les Chroniques anglo-saxonne; notre source
?r_dm_aire po~r l'histoire de I'Angleterre avant la Conquete, sont
1c1 tres lacomques ; mais aussi précises que Iaconiques.
Les sources normandes sont assez nombreuses et ne sont certes
2

�•

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES

LA. CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

pas dénuées d'intéret. Ici comme pour l'bistoire antérieure de la
Normandie le fond est constitué par l'Hisloria Normannorum de
Guillaume, moine de Jumieges. Ecrite entre 1070 et 1087, elle
a été dédiée a Guillaume le Conquérant. Si la chronologie en est
défectueuse, si elle est bien seche, il faut s'en prendre au défaut
total d'annales monastiques antérieures. Les invasions normandes
avaient ou détruit ou ruiné les abbayes, done plus d'annales
monastiques. Guillaume de Jumiéges a manqué de moyens d'information. L'auteur a essayé, si on l'en croit, de s'informer :
a partir du regne de Richard II, il déclare qu'il a écrit partim
intuitu, parlim veracium relatu. Comme il a vu peu de choses et
que les gens véridiques sont rares, son reuvre est fort courte.
D'une lecture plus attrayante sont les Gesta Guillelmi ducis
de Guillaume de Poitiers, écrits en un latin élégant, prétentieux;
l'auteur vise a l'imitation de l'antiquité, mais manque de goO.t
et quelquefois de correction. En dépit de son nom, Guillaume était
normand. Né aux Préaux, pres de Pont-Audemer, il fuL d'abord
chevalier, puis étudiant a Poitiers, et archidiacre de Lisieux
sous les éveques Rugues et Gilbert Maminot. II était a meme
d'etre renseigné; chapelain de Guillaume, il devint naturellement
son panégyriste. C'était un homme instruit qui - chose rareen
ce temps - avait beaucoup lu, meme du grec, s'il faut en croire
Orderic Vital. 11 vécut a Lisieux a la cour de Gilbert Maminot
dans un centre fort cultivé. Cel:. éveque mathématicien attira
autour de lui nombre de savants auxquels il confia les charges de
son église : Guillaume de Glanville, doyen et archidiacre, Richard
d' Angerville. De ce milieu littéraire est sortie une reuvre tres
soignée mais qu'on aurait préférée moins pompeuse et plus naturelle. Guillaume avait Ju Dudon ; le début de son reuvre jusqu'a
1047 est perdu, et la . fin depuis 1068. Orderic nous dit qu'il
s'arretait a 1071. L'reuvre est done apeu pres contemporaine des
événements; bien qu'elle ait pu etre écrite apres la mort du Conquérant, tres probablement elle a été composée plus tot.
Guy de Ponthieu, éveque d' Amiens, est le chapelain de
Mathilde. Élevé a Saint-Riquier, éveque en 1058, il accompagne
la reine en Angleterre. C'est un poete latín; il a écrit entre
autres reuvres un poeme De Haslinge pr;elio, en 418 distiques,
qu'Orderic Vital avait lu. Ce poéme, longtemps perdu, a été
retrouvé au xxxe siecle et publié par Fr. Michel dans les Chroniques anglo-normandes ; il est antérieur a 1074, date de la mort
du prélat.
Orderic Vital est l'auteur d'une histoire ecclésiastique qu'il
compasa en Normandie, au monastere de Saint-Evroul. Orderic

était le troisíéme fils d'un pretre d'Orléans, Odelericus, qui suivit
Roger de Montgomery en Angleterre et vint s'établir sur un
domaine que celui-ci lui céda a la porte de Shrewsbury
sur les bords de la Meole. Orderic naquit apres la conquete, le
16 février 1075 ; il regut a son bapteme ce nom d'Orderic. A dix
ans, il fut consacré par son pere a la vie religieuse et prit le nom
de Vital. 11 fut envoyé en Normandie, a Saint-Evroul, monastere
situé au milieu des forets du pays d'Ouche, célebre par , son
antiquité et surtout par sa belle bibliotheque. Orderic y put
trouver, avec beaucoup de livres de liturgie, des vies de saints,
des reuvres classiques : Ovide, Perse, Lucien, Plaute, Térence. Il
a consulté toutes les sources de l'histoire de Normandie: Dudon,
Guillaume de Jumieges. Son ,reuvre est tres intéressante, mais
tres confuse. II devait d'abord, sur l'ordre de son abbé, écrire
une hístoire de Saint-Evroul, puis son plan s'est .élargi progressivement, il en a fait une histoire générale ; de la résulte une
composition extremement défectueuse, de fréquentes redites.
Mais l'reuvre est tres vivante, tres intéressante au point de vue
de l'histoire des mreurs, de la société, de la vie féodale. Les
événements qui concernent la conquete sont racontés au livre IV.
Orderic y a utilisé tous les ouvrages précédents ; pour certains
épisodes, il a eu évidemment entre les mains des manuscrits
anglais, une vie de saint Waltheof, traditions recueillies pendant
un séjour a l'abbaye de Crowland. En effet, Orderic Vital avait
beaucoup voyagé, il est retourné en Angleterre son pays natal, il
a interrogé beaucoup de gens. Mais son 4e livre a été écrit vers
1125, ce n'est done plus une source contemporaine.
Plus éloignée encare des événements est la Brevis relatio de
Willelmo Conquesiore qui a été écrite sous Henri II.
Puis viennent les poemes en langue romane, ils sont agréables
a Jire, mais ont peu de valeur historique. Examinons tout d'abord
le Roman de Rou. Son auteur, Waee, né a Jersey, fut de bonne
heure amené a Caen ; il dit lui-meme qu'il y a passé la plus
grande partie de sa vie. II devintmattre lisanta l'école del' Abbaye
' Aux Hommes et fut chanoine de Bayeux. Si Orderic était le fils
d'un pretre frangais, Wace était le fils d'un des soldats de la
conquete. Son reuvre consiste a mettre en vers romans et a
int~rpréter, d'une fagon intelligente d'ailleurs, ses prédécesseurs
latms. Nous aurons surtout a parler de luí a propos des rapports
de son reuvre avec la Tapisserie de Bayeux. Son poeme a été écrit
vers 1160. 11 l'abandonna quand il apprit qu'Henri II avait
commandé une reuvre analogue a Benoit. Celui-ci doit sans
douteetreidentifiéavecBenoit de Saint-More l'auteur du Roman

18

'

H)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NOR!IIANDS

20

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Troie. ~a Chro~ique des ducs de Normandie a été publiée par
1\1. Franc1sque l\hchel, elle est beaucoup moins intéressante que
le Roma11 de Rou, c'est du délayage.
Quant aux difTérentes rédactions des Chroniques de f•:ormandie, •
elles ~•o~t pas e~core été étudiées avec critique. Ce sont des
comp1lat1ons tard1ves et encombrées de légendes dont il faut
beaucoup se défier.

• •
Si la chronique anglo-saxonne contemporaine est bien laconique, trouverait-on quelques renseignements dans les historiens
anglais po_st~rieurs, dans les écrivains de cette école anglo-normande qui s ~st développ~e sur le sol anglais ? Remarquons que
tous o_nt écr~t au x_ne s1ecle, sous Henri Beauclerc, quand la
conquete éta1t termmée. Florent de Worcester mourut en 1117
ou 1118. Son reuvre n'est qu'une suite de celle de Marianus
Scotus, moine irlandais qui écrivait a Mayence loin des événements, et elle doit beaucoup pour cette période aux Chroniques
anglo_-saxonnes, dont rile est comme une paraphrase latine.
Gmllaume de Malmesbury, né dans le Wessex, moine aMalmcsbury, armarius, bibliothécaire du monastere, a dédié a Robert
de _Glouces~r, un Mta~d de la fam!lle rorale, une Historia regum
qm fut termmée en 1125. Elle témo1gne d une lecture considérable ·
c'est une reuvre intéressante aux tendances moralisatrices
mais rarement originale.
'
Siméon de Durham, Dunelmensis, moine vers 1060 a Jarrow
pui~ a Durham, a écrit une Historia regum anglorum ; il a l~
G1;11~laume de _Malmesb~ry, son récit de la Conquete n'est pas
ongmal. Henn de Huntmgdon, fils d'un archidiacre de Lincoln
lui-meme archidiacre de Huntingdon, dédia en 1130 son ceuvre ~
l'éveque de Blois. C'est un lettré et un curieux. Son Historia an?lorum va jusqu'en 1154, la partie contemporaine seule est
mtéressante.
En somme, si l'on en excepte les reuvres des historiens norma_n?s, Gu~llaume de Jumieges, G. de Ponthieu, Guillaume de
Po1t1ers qui sont des panégyristes, tout le reste a été écrit loin des
év~~em~nts, longtcmps apres, et ne présente presque aucune
ongmahté.
11 cst done important de ne néaliger aucune source d'iníormation et d'étudier un monument archéologique qui lui aussi
raconte la Conquete; nous voulons dire la Tapisserie de Bayeux ( 1).
1

(1) Toule c~lle_discussion r~lalive a la Tapisserie de Bayeux a élé accompagnée de pr0Jecl1om, reprodmsanl des ~cl'nes de la Tapisseric, des él{roents

21

Peut-elle etre considérée comme une source de cette histoire et
comme une source contemporaine ?
De !'origine de cette Tapisserie, nous ne savons a peu pres ríen.
Elle est mentionnée pour la premiere fois dans un inventaire
des ornements appartenant a Notre-Dame de Bayeux, dressé
dans l'année 1476, ou elle estainsi décrite : « Itero une tente tres
longue et étroite de telle a broderie de ymages et escripteaulx
faisans représentation du conquest d' Angleterre, laquelle est
tendue environ la nief de l'église, le jour et par les octabes des
reliques », c'est-a-dire a la fin de juin et au commencement de
juillet; d'ou le nom de Telle de la sainl Jean qui lui a été quelquefois donné. Elle serait restée ignorée des savants, sans l'intendant Foucault dont le nom est lié a l'histoire de la Tapisserie
comme a celle des fouilles de Vieux. L'infatigable curieux en avait
fait faire un dessin enluminé. M. de Boze, secrétaire del' Académie
des Belles Lettres, trouva ce dessin dans les papiers de Foucault.
11 le communiqua a M. Lancelot. Celui-ci lut, a cette Académie, le
21 juillet 1724, un premier mémoire sur la Tapisserie; il croyait
qu'elle ornait la tombe du Conquérant a Saint-Etienne de Caen.
C'est le Pere Montfaucon qui, le premier, eut l'idée de rechercher l'original. 11 apprit du Révérend Mathurin Larcher, prieur
de Saint-Vigor de Bayeux, que la Tapisserie existait toujours a
Bayeux ; il la fit reproduire dans son grand ouvrage : les Monumenls de la monarchie franraise, 1729-1730.
Stukeley, en 1746, en parle comme du plus noble monument
-relatif a notre vieille histoire d' Angleterre.
Ducarel en donne une description dans son Appendice aux
Anglo-Norman Antiquilies publié en 1767. A cette époque, la
Tapisserie était encore exposée le jour de la saint Jean elle
faisait tout le tour de la nef. Pendant la Révolution ell~ fut
réquisitionnée pour servir de bache ; elle fut heu~eusement
réclamée par Leforestier et par le comité des Arts. M. Anquetil
dit qu'il aurait été question de s'en servir pour décorer le char
de la déesse Raison.
Vint le Consulat : ce monument intéressa vivement Bonaparte
au ~oment ou il so:1geait a la conquete de J' Angleterre. 11 fit
réd1ger par Denon, directeur général des Musées une notice intitulée :Notice histori'}ue sur la Tapisserie brodée de' la reine Mathilde.
épouse de Guillaume le Conquérant. 11 la fit venir en 1803 a
de comp~raison emprunlés aux sceaux, aux articles du coromandanl Lefebvre
Des Noetlcs, :\ d~s _reproducl!ons ~e miniatures des manuscrits anglosaxons. Elles préc1sa1cnt la d1scuss1on la démonstration mais eelle-ci
resle.
'
'

�,

22

REVUE nES COl!RS ET CONFÉRE:\CES

Paris ou elle fut cxposée. Trois auleurs de vaudevilles : B~rré,
Radet et Desfontaines composerent une comédie ou on voit
Mathilde partageant son temps entre la priere et la confection de
1a Tapisserie. Quand, en 1804, le projet de descente fut abandonntl, une letlrc de Denon a la municipalité en annorn_;a le retour
a Bayeux avec recommandation de bien conscrvcr ce monument
qn~ fut déposé a la Bibliothéque du collége, puis a l'h6tel de ville.
En 1812, l'al&gt;bé De la Ruc envoya a son ami Douce une nolice
qui fut ,tra~uit~ p~r c~lui-ri four l'Archre/ogia. II y prétendait
&lt;¡ue la 1 ap1ssrrie n éta1t pas 1 reuvre de la reine Mathilde, mais
rrlle de l'Empress 1lalhilde, filie de Henri Jer ce qui rajeunissait
la Tapisserie de cinquante ans.
'
Af?rés la ch1:te de Napoléon, les Anglais purent venir sur le
conlrncnt el Ils se mircnt a étudicr la Tapisserie. En 1814,
Hudso~ Gurncy la vil alors a la sous-préfccture de Bayeux ou
rlle éta1t enroulée autour d'une machine analogue a celle qui
remonte les sraux d'un puits. Pour la montrer aux visitcurs on
la déployait sur une table.
'
D_'aut~e parl, la Rcstauration qui vit nattre la Société des
Anbqua1res de Normandie fut dans les deux pays riverains de la
Manche une époquc fécondc en travaux archéol~giques, d'aulant
que les avants des deux pays avaient noué des relationsau temps
rle l'émigration.
Alors se snr.cédcnt les mémoires de Gurnby, d'Amyol de
Dawson Turnrr, de SmartLe Thieullier enAngleterre. de Yisc¿nli
en -~rance, e~c. Les mémoires sont encore nombreux sous LouisPh1hppe, ma1s alors que l' Angleterre ne nous oiTre plus que ceux
~e B?lt~n Curney et d~ Ba~ton Ella, en France, Lambert défend
1 anhqmté de la Tap1sserie, Liénard maintient l'attribution a
la reine ~lathilde.
Une commission est nommée pour trancher le probléme et
naturellement elle n'aboutit pas.
'
Sous le second Empire, la Tradition bajocasse est encore
!loutenue
l'abbé Tapin, l'abbé LafTetay. Cependant Edelestand du ~lén~, en un mém~ire brillant et paradoxal, dénie toutc
vale~r h1stor1que a la Tap1sserie. Le South Kensington Musée
rachete le fragment emporté par le dessinateur Stothard et
Fowke le rapporte a Bayeux en 1864 (1). Car déja on avaiÚait

Pª:

(1) Slolhnrd, chnrgé por la Sociélé des Anliquaires de Londres de la fairt'
essmer ~n 181G, n'avail pus&lt;&gt; tenir, en bon Anglais, d'en emporler un mor
cea~, 1Ju_1 peul-elre en était céjá détaché. LI' ré:-umé de l'hislori ue de Ja
!ª1?1,.scrUJ par ;\l. Fowke e~t a,sez complet: cependant il y aurait 6eaucoup
a a¡outer dans cet ordre d'idécs, surtout pour la dale postérieure a 1870.
d

L.\ CO!\QUETE DE L A:'(GLETERRE P.\R LES ,SOR~l.\~DS

Pª:

:l3
-

reprodttire la Tapisserie
le dessin,il y eut aussi de nombreu~es
• reproductions photographiques. A C~pen?ague _une repro~uction
en est faite pour le musée royal. C est l occas1on pour l 11lustre
professeur royal de l'Université d~noise J. Stcenstrup, d'en !aire
une étude critique qui a été tradmte en allemand (1885 et 1900).
Au commencement du xxe siecle, un petit livre de M. Marignan
rouvre la période eles polémiques. Cet écrivain, nourri de la science
allemande, a voulu rajeunir beaucoup d'reuvres du moyen age,
et au nombre de celles-ci la Tapisserie.
Ce livre a fait couler des flots d'encre, il a provoqué de nombreux comptes rendus critiques : les noms de quelques-uns. de
ceux qui les ont signés montrent assez l'importance de la quesbon,
l'intéret qu'attachent a ce monument archéologues et_ ~iswriens.
Ce ne sont ríen moins que Muntz dans la Revue critique, son
dernier article, Prou, dans le Moyen Age R, de Neuville, dans la
Revue des quesüons hisloriques, G. Paris, dans la Romania et
Lanorc d:1ns la Bibliolheque de l' Ecole des Charles.
En memc temps, la Tapisscrie était étudiée a des points de vue
spéciaux, les navires par un Espagnol, le capitaine de vaisse~u,
Fernandez Duro, la cavalerie par le commandant Champ1on
(Les chevau r el les ca1Jaliers de in Tapisserie de Bayeux), puis par
le commandant Lefcbvre Des Noettes. (La Tapisserie de Bayeux
dalée par le harnacheme11l des chevaux el l' équipemenl des cavaliers.)
La queslion de la date et de l'attribution était reprise par
E. Travcrs dans le Congres archéologique de France. II attribuait
la Telle rlu Conquesl a l'évéque Eudesde Bayeux et la datait de la
fin du x1e siedc. Enfin, tout récemment ont paru le bon résumé
&lt;le Fowke, le livre contestable d'Hilaire Belloc, fameux com-sdondanL de gucrrc anglais qui ne fait que reprendre la these de
M. \larign:m, puis le livre de M. Levé qui revient a la tradilion
bajocasse en amrmant qu'elle a été donnée a la cathédrale de
Bayeux par la reine \lat.hilde, lors de la consécration de la cathédrale en 1077. Et aussitot un comptc rendu de la Bibliotheque de
l' Ecole des Charlres conteste cetle théoric et rouvre le débat.
Des controversc~ antérieures, j'ai donné dans mon Caen el
Bayeux un résumé ou je me suis surtout appliqué a étre clair et
concis. Les ouvragcs nouvellement parus et l'objet méme de ce
cours m'obligent a reprendre la discussion, sans modifier mes
conclusions.
La Tapisserie de Bayeux présente un double intéret. C'est un
document pour l'histoire de la Conquéte de l'Angleterre, comme
l'avaient tres bien compris Augustin Thierry et Freeman. Celuid y a consacré deux discussions critiques: The Aulhorily of lhe

�2-1

RE\'UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Bayeux Tapeslry; lhe 1Elfgyva of lhe Bayeux Tapeslry. D'autre
~a~t, c_'est un document de premier ordre, presque unique, pour
1h1st01re du costume, de la civilisation a cette époque, comme
l'ont remarqué Quicherat, Hisloire du Coslume en France · Yiolet
le Duc, Diclionnaire raisonné du mobilier fran,;ais · Enla;t dans
son Manuel d'archéologie, Le Coslume.
'
'
A l'un et a l'autre de ces points de vue, il importe de datcr ce
monument, d'en connattre, si possible, les auteurs. A-t-il été
ex~cuté ~ous _la direction de contemporains, ou bien est-il postér1eur d un s1écle, d'un siecle et demi ?
, To~t est di~ sur la Tapisserie; depuis deux cents ans qu'on
1 étudie, le meilleur est enlevé. Nous ne nous efTorcerons ni de
fair~ ?n his~oriq~e complet de la bibliographie, ce qui scrait
fast1dieux, m de d1re du neuf a tout prix : ce qui, a pres deux cents
ans d'étu~es que lui ont consacrées les archéologues des deux
pays, sera1t présomptueux et risquerait de nous mener a des paradoxes (1).
Nous aurons le souci d'etre critique et d'étudier la Tapisserie
comme nous avons étudié Dudon de Saint-Quentin.

•
••
La Tapisserie, comme le dit justement l'inventaire de 1476
est une « telle a broderie de ymages et escripteaulx ». Tres exac~
tement, ?.'est 1:1n~ broderie qui par une série de tableaux accompagnés d mscripbons assez laconiques, mais suffisamment claires
(le pl~s souv~nt, du moins),retrace toute l'hisLoire de la conquete
'.}cpms ~es origines j~s~u'a Ia, déroute de l'armée anglo-saxonne
• 1 , Ilastmgs : Les or1gmes, e est-a-dire le départ d' Anglcterre
d Il~r?ld _avec son voyage en Ponthieu et en Normandie sa
partic1pat10n a l'expédition de Bretagne. Puis viennent 'son
serment, son retour en Angleterre, la morL d' Edouard, le couronnement d'Harold, les prép!l.rati fs rnaritimes et militaires de la
conq_uete, par _Guillaume, le débarquement a Pevensey et la
b~ta1l,le d Hastmgs, en tout 79 tableaux se íaisant suite, quelquef~1s separés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre
genéralement (2). Ces tableaux se Lrouvent dans la partie cen
. ~l) )L )luntz daos son .~rticl~ S! Couilló de la Revue crili 11e re&lt;&gt;retta ¡ t
;1 u ~;1e. grande sommo ~ 1~gó01os1t6 et de scionce eOt étó qdépcnséc par
.,1·..~1ar1gnan pour about1r a un paradoxe.
.'í :-lous montrerons daos notre Je~on sur l'Anglelerre el la civ:lisalio:1
anJ o-saxonne avanl la co.1qulle, que de nombreux manuscrit~ an&lt;&gt;lai,
comportent des encadrements de ce genro : nous avons fait reproduir~ en

LA.

co:-;QüETI:! DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

2;,

trale, une double bande l'encadre ; l'une et l'autre contiennent
des représenlations d'animaux tirés des BesLiaires, des animaux
alTrontés, des représentations de la vie des champs, labour, chasse,
des illustrations tres sommaires des fables d'Esope, des scenes •
trop libres pour nos yeux, qu'une théo~ie récente a eu la sin~ulié~c
idée d'attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tap1sser1e
au commencement du x1x8 siécle ; puis la bataille déborde dan~
la bande inférieure, et celle-ci sert a recueillir les blessés, les
mouranls, les morts.
La Tapisserie peut-elle etre datée ? La question est fort controversée.
Nous ne referons pas l'historique des discµssions qui serait
forcément embrouillé, puisqu'on a reposé plusieurs fois les mémes
queslions, reprisles memes theses et... qu'on les reprendra encore.
Cinq dates, en somme, ont été proposées :
1° et 2° La Tapisserie est contemporaine de la conquete, les
uns veulent qu'elle ait été terminée avant 1072 ; d'autres comme
M. Travers, entre 1088 et 1092.
3° et 4° La Tapisserie est l'ceuvre de l'impératrice ~1athildc
(r'est la thésc de l'abbé De la Rue qui l'avait empruntéea Hume),
elle est done du xn8 siécle. En réalité M, Marignan renouvelle avec
plus d' « apparatus 1&gt; en utilisant. les ouvrages allemands sur la
civilisation et en laissant de coté l'impératrice Mathild.e, la these
de l'abbé De la Rue que l'on peut appeler la these du rajeunissemenl.
5° On a aussi soutenu que la Tapisserie était postérieure a la
réunion de la Normandie a la couronne de France, elle serait
c.lu xmª siécle. Bolton-Corney apportc une seule preuve a l'appui
de cetlc these, l'emploi dans la légende du mot Franci pour
désigner les soldats de Guillaume.
Discutons ces cinq dates. II est íacile d' écarter la derniére hypothese. Que! intérct aurait eu la fabrication de la Tapisserie a cette
date ? Augustin Thierry a fait justice du seul argument de
Bol ton, en re_marquant que les Anglo-Saxons appelaient Franci
les habiLants de l'aulre coté de la Manche. C'esL l'appellation
usitée dans la chronique anglo-saxonne. D'ail!eurs il y a dans
l'armée de Guillaume des Franci, des gens de l'Ile-de-France.
f'l'Ojection cerlaines ~cenes qui sont il comparer avec des gcenes de la Tapis~erie pour la disposition : de mi!me les ~cenes de la vie des champs ont été
tra1tées par des calendriers an{Jlo-saxons. C'était d'ailleurs un des themes
iun~iliers du moyen O.ge et qui avait élé étudié par mon regretté éleve et ami ,
Juhcn Le Senécal, le petit-fils de l'archéologue Emile Travers. Ces calen~lriers anglo-saxons, nous les avons rait également reproduire par des pro¡t•cllons.

�• •
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~

En réalité, tout le débat est entre ceux qui soutiennent que 1 a
Tapisserie est contemporaine de Guillaume .et ceux qui veulent
la placer au xne siecle, disc1+tons done la these deceux-ci.
,
Donnons d'abord acte a l'abbé De la Rue que rien n'indiquc,
en effet, que la Tapisserie soit l'reuvre de la reine Mathilde. A
Bayeux, au xve siecle, on l'appellelafoiletle de saint Jean a cause
de la date a laquelle elle était exposée dans la cathédrale, la
loilette du duc Guillamne parce qu'elle racontel'histoire du prince.
L'attribution traditionnelle a Mathilde n'est constatée qu'au
xvme§iecle. L'abbé De la Rue ajoutait que1 la Tapisserie n'était
pas nommée dans le testament de la reine Mathilde. Argument
insignifiant : Si eJle l'avait fait exécuter, elle l'aurait donnée
auparavant, par exemple pour la consécration de la cathédrale
,de Bayeux en 1077. Elle ne figurait pas davantage, dit l'abbé,
daus la liste des dons faits par Guillaume a Sá int-Etienne de
Caen ; mais on ne voit pas pourquoi elle aurait figuré la. Le
principal argumcnt de l'abbé De la Rue est que si la Tapisserie
était l'reuvre de la reine l\Iathilde et qu'elle ait été donnée a la
cathédrale, elle aurait disparu dans Je grand incendie qui eut
Iieu lors de la príse de la ville par Henri Jer, lorsque ce roi s'empara de la Normandie, sur Robert Courte-Heuse en 1105. En
admettant, dit-il, qu'elle eut échappé a !'incendie, elle n'aurait
pas échappé au pillage auquel se livrerent les Manceaux.
11 est facile de répondre que !'incendie n'a pas été total, et que
l'o~ a du mettre la Tapisserie ~ )'abrí. C'est ainsi que d'autres
obJcts du trésor, la chasuble de saintRegnobert par exemple,et k
c?fT~e byzantin qui !'enferme nous sont bien parvenus. De la Rue
disa1t « que ces objets du culte purent etre épargnés par l'eITet
d'une terreur religieuse, qu'une toile ornée des exploits des Normands_ ne pouvait inspirer de tels sentiments aux Anglais leurs
ennem1s ou aux :\fanceaux et aux Angevins, jaloux de leur gloire ,,.
De la Rue prete aux soldats de Henri Jer des sentimenLs qui
leur étaient bien inconnus.
•
~Jn ªtgument be~ucoup plus sérieux ou du moins qui le paratt,
pmsqu 11 a été repns longuement par M. Marignan, est celui-ci :
&lt;&lt; ~ silence absolu de Wace sur cette Tapisserie dans le long récit
qu'.1l a fait de_ l'cxpédition de Guillaume ne peut s'expliquer,
pmsque nul n'était plus a portée que ce poete, chanoine de
Bayeux, de connattre ce monument, ni plus intéressé a le citer. ,,
Cet argument, il a été reproduit par M. Marignan E;_t le sera par
d'autres.
L'abbé De la Rue faisait remarquer l'espritcurieux et critique de
Wace, curieux, oui ; critique ? parfois. 11 lui arrive d'aller vérifier

LA CONQU'~TE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

27

une tradition sur place, de douter d'une autre, de ?e pa~ vouloir •
se prononcer sur la mort d_e Guil~aume ~ongue Epee. Ma1s,. a-t-on
répondu, Wace, qui résida1t a Samt-Etienne de Caen, a pu ~gnorer
l'existence de la Tapisserie, n'étant venu a Bayeux qua _une
époque ou les travaux de réfection de l'église cathéd~ale 11:'étaient
pas achevés ; il ne l'aura pas vue exposée. Cela est mgéme~x. J_e
dirai simplement que Wace n'aura pas considér~ la Tap1s~~ne
comme une source: il interroge les ouvrages écnts, la trad1tion
orale ; il n'aura pas pensé peut-etr~ qu'un monument de ce genre
fut une source. Surtout il faut d1re que Wace, comme tous les
auteurs de son temps, n'indique pas ses sources, sauf en passant,
ou pour justifier te! passage de _son récit. ~l a pu conn,attre la
Tapisserie et n'avoir pas l'occas1011 de la c1ter .. Wace n est pas
candidat au diplome de l'École des Chartes m au d?ctorat en
Sorbonne. L'abbé De la Rue dit que « nul n'était plus mtéressé a
la citer n. Mais pourquoi ? pour diminuer la valeur de son reuvre
propre !
.
L'abbé de la Rue ajoute: « II est fac1le de connaitre par quelques particularités de son histoire qu'il ne l'a jamais ~onnue. ''
II est en effet bien certain que le récit de Wace et celm qu? l'on
peut établir d'apres la Tapisserie ne conc?rde!1t pas ; des ép~s?des
capitaux sont représentés dans la Tap1ssene avec quanhte de
détails précis dont certains ne se trouventmeme que_ la. Or, cette
simple remarque réfute la these propre a M. Mangn~n. P?ur
celui-ci la Tapisserie est la reproduction d'une reuvre httéra1re,
et cette ceuvre littéraire ne peut etre que le Roman de Rou avec
lequel elle concorde parfaitement. Le malheur est précisément
que cette concordance fait défaut.
.· .
Voici en eITet quelques scenes qui rn trouvent dans la Tap1ssene
et qui ne sont pas dans Wace : le colloque d'Harold et de ~uy
de Ponthieu, l'éveque Eudes bénissant le repas avant l~ bata1l_le
d'Hastings, la scene tres curieuse ou pendant la bata1lle Gwllaume releve son nasal pour se faire reconnaitre par ses soldats.
Des personnages, tels que JElfgyva, Vital, Turold Wadard
Stigand, que figure la Tapisserie, sont inconnus de Wace. Par
contre, le conseil de Lillebonne qui décida l'expédition, longuement racontée par Wace, ne se trouve pas dans la Tapisserie, et
de meme la chute de Guillaume en touchant le sol anglais, la
destruction de ses navires. Enfin il est des scenes qui ne sont pas
rapportées dans la Tapisserie et dans le Roman de Rou avec le_s
memes détails: dans W ace, Harold fait son serment a genoux, 1l
est représenté debout dans la Tapisserie ; on a meroe ajouté qu'il
n'y était pas fait allusion a la supercherie commise par Guillaume

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

• q~i. l'aurait fait jurer sur des reliques ; la Tapisserie montre bien
d a11Ieurs u~ ser~ent sur _une cuve remplie de reliques. Harold
dans la Tal?1sser1e est t?nJours appelé Rex anglorum (I) ; jamais
Wace ne lm donne ce litre. Parmi les freres d'Harold, Wace ne
connatt et ne nomme que Gurth, Guerd ; la Tapisserie nous montre la mort de Lefwine et de Gyrth.
A!nsi, _De la Rue avait raison, il n'y a aucun rapport entre la
Tap~sser~e et _Wace ; mais si Marignan n'a pas prouvé que la
Tap1sserie éta1t une figuration du Roman de Rou l'abbé de la Rue
a eu t?rt de tirer un argument quelconque de' ces divergences
pour d1re que la Tapisserie n'existait pas du temps de Wace.
'
1° D'abord parce qu'elle pouvait exister et que Wace ne l'eut
pas connu~, e!le p~uvait e~re a cette époque ailleurs qu'a Bayeux.
On pourra1t 1magmer qu elle a été déménagée en 1105 et n'est
rent~ée a Bayeux que beaucoup plus tard. 20 Parce que Wacc
aur~1t pu la conna!tre, ou, l'ayant vue, ne pas se croire obligé de
le d_ire. En,core une fois, c'est un homme curieux et intelligent,
mais ee n est pas un savant qui cite ses sources c'est un lettré
et un poete.
'
L'abbé De la Rue re!avait encore des expressions purement
saxonnes telles que lElgifva, de Wadard, de Ceslra, il veut dire
?ªs~ra. Cette graphie est en efTet anglo-saxonne. Aussi il avait
md1qu? d'~ne f~gon _bien imparfaite !'origine anglo-saxonne de
la Tap1sserie et Il éta1t tou't naturel qu'un savant qui avait vécu
en :'-ngleterre et _avait été en rapport ayee les membres de la
S?ciété archéolog1que de_ Londres ait fait ces constatations que,
bien entendu, les Angla1s accepterent. Mais tout cela méritait
d'etre repris. J?'ailleurs si la main-d'ceuvre se révélait anglosaxonne, Math1lde pouvait rester l'inspiratrice.
Pour dater la Tapisserie du xue siecle, l'abbé De la Rue note
encore 1~ représentation de fables de Phedre. Sans doute ces
fa_bles n ont été découvertes qu'au xv18 siecle par les freres
Pit~ou ; or on ne saurait reculer jusqu'a cette date la Tapisserie
ma1s l'abbé De la Rue croit qu'Henri Jera été le premier tra~
ducteur des ~ables et qu'il n'a pu faire cette traduction que sur
des exempla1res rapportés de l'Orient lors de la 1re croisade et
par conséquent 18 ou 20 ans apres la mort de la reine MathiÍde.
(l)Íl n'y ~- rien a _tirer de cette constatation pour faire de la Tapisserie
u~e c:eu;.r~ d msp1ration anglo-saxonne. Cette inscription veút simplement
dire qu 1c1 ~arold. est r~présenté en roi. II est d'ailleurs remarquable que
les Gesta W1/helm1 d!'c1s, appellent Guillaume duc et Harold a partir de
son couronn~ment ro1. Or s'1l y a une c:euvre d'inspiration normanda c'est
bien cel!e qui est ~ue au chapelain &lt;le Guillaume, de ml!me que l'ceuvre du
chapelarn de Mathilde, Guy de Ponthieu.

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

29

Ceci peut etre encore réfuté : Marie de France a tradui~ des
fables non pas celles de Phedre mais celles d' Eso pe, a la fm ~u
xue siecle, et elle s'est servie évidemment d'un texte angla1s.
Ysope apele ou icest Jivre .
Qu'il translata et sut escrire
De grieu en latin le torna
Le roí Alvrez qui mult !'ama
Le translata puis en anglois.

Ainsi on attribue au roi Alfred une traduction des fables
d'Esope en latín et en anglais; ce recueil n'était pas encore perdu
au xne siecle puisque Marie de France écrivant a la fm du
xue siecle s'en est servie. Adémar de Chabannes, avant son
départ pour la premiere croisade, avait déja fai_t un r~cueil de
Fabul::e anliqu::e auquel il a joint d'autres histo1res qm provenaient, probablement de ces récits orientaux importés par les
Juifs qui ont eu de tous temps une riche littérature d'apologues.
La Tapisserie a pu s'inspirer de ces recueils.
Ainsi tombent tous les arguments employés par l'abbé de la
Rue pour reporter la Tapisserie au xue siecle, ~ )'épo~ue d~
l'Empress Mathilde. Il n'apporte pas une preuve ~éc1s1v~ al app~1
ele sa these, pas un fait qui montre que la fille d ~enr1 I~r sera1t
l'auteur de la Tapisserie. Car c'est une plaisanter1e de d1re que
nulle n'avait plus qu'elle intéret a célébrer la gloire de son grandpere. Ceci pourrait etre dit de tous les descendants de Guillaume.
Tout ce que nous pouvons concéder aujourd'hui a l'abbé De
la Rue, c'est qu'il n'y a aucune preuve,non plus,de l'attribution
traditionnelle de la Tapisserie a la reine Mathilde, femme de
Guillaume. Avec l'i'ndication de la main-d'reuvre saxonne, le
seul mérite de son argumentation est qu'elle réfute,par avance,
la these de M. Marignan sur l'identité entre la Tapisserie et le
Roman de Rou. Il nous restera a voir si M. Marignan a réussi
a rajeunir la these de. l'abbé De la Rue par des arguments
archéologiques.
(d ·suivre.)

•

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

31

d' Ulysse. 11 demande au Seign~ur _Tout~Puissant d'envoyer au
prince de Condé un Mercure qm lm dess~Ile les yeux. Pourtan~,
ce familier de l'Olympe éprouve le besom de s adresser parfo1s
a la Bible pour se mesurer avec des adversaires qui y puisent
de si bonnes armes. Il leur cite Jacob, Gédéon et saint Paul.
11 leur démontre qu'ils sont les sauterelles de l'Apocalypse, et
comme il est un vrai, un grand poet e, un beau jour, ce pai:en tire
des Évangiles l'une des plus éloquentes pages qu'elles aient
inspirées a notre poésie:
1

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
Les poémes bibliqaes suscités par la réaction contre la
Pléiade : I. Les tragédies
Jephté, Saal le Furieux, La
Famine, Les Juives.

Cour s de M. Joseph VIANEY,
Doyen de la Faculté des Leltres de Monlpellier.

DEUXIEME LE&lt;;:ON.

La Pléiade est tout hun¡aniste. Ronsard, q_ui connatt a fond les
poet es de l'antiquité profane, lit si peu l'Ecriture que l'on est
étonné comme d'une bizarrerie de rencontrer !&lt;ª et la dans ses
vers, non les héros del' Énéide, mais les personnages dela Bible :
Mais que s~auroit voir l'homme au Monde de nouveau ?
C'est tousjours mesme Hyver et mesme Renouvcau
Mesme Été, mesme Automne, et les mesmes années'
Sont t~usjo_urs pas a pas par ordre retournées.
Ce soleil qui reluit, 1uy-mesmc reluisoit
Quand le bon Josué son peuple conduisoit
Et nostre Lune aussi, c'estoit la Lune mes'me
Qui luisoit a Noé ; et la voute supreme
Du Ciel qui tout contient, c'est ceste mesme-lá
Ou sur le char flambant Hélie s'en vola.
(Élégie xzx, publiée en 1560.)

Meme lorsqu'en 1562 il se jette dans la melée Ronsard reste
le. disciple des Grecs, des Latins et de~ Italiens. 'La mythologie
lm est une langue trop naturelle pour qu'il ne s'oublie pas sans
cesse a la transporter en des sujets qui l'excluent. II fait fomenter
l'hérésie luthér!enne pa~ une divinité allégorique conºue des
amvres de Jup1ter au sem de Présomption. II compare l'ensorcellement des Huguenots a celui ou Circé tient les compagnons

Orce !ils bien-aimé qu 'on nomme Jesus-Chrisl
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d'unc nature humaine,
Et sans peché porta de nos pcchez la peine ;
Publiquement au peuple en ce monde prescha ;
De son pere l'honneur, non le sien, il chercha,
Et sans conduire aux champs ny soldats, ny armées,
Fit germer l'Evangile és tcrres Idumées.
Il fut accompagné de douze seulement,
Mal-logé, mal-véstu, vivant tres-pauvrement
(Bien que tout fusta luy de l'un a l'autre pole) ;
II fut tre;;-admirablc en reuvre et en parole,
Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,
Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;
Il saoula de cinq pains les troupes vagabondes,
11 arresta les vents, il marcha sur les ondes,
Et de son corps divin mortellement vestu
Les miracles sortoient, tesmoins de sa vertu ( l ).

Des que la tourmente s'apaise, Ronsard se retire de la lutte.
II ferme sa bible, qu'il a feuilletée d'une main un peu distraite ;
i1 rouvre son Pétrarque, et, avec plus de poésie que jamais, il
refait pour Héléne les chansons qu'il faisait jadis pour Cassandre :
Vivez, si m'en croycz, n'altendez a demain:
Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Voila les vers que publiait, en 1578, le poete qui avait voulu
pendant un moment etre le champion de la foi traditionnelle.
Mais, précisément parce qu'il avait trop écrit de vers pareils ,
une réaction se dessinait alors contre le paganisme de son école,
et cette réaction faisait germer une moisson de poemes bibliques.
A peu pres tous les poétes frangais qui, a cette date, c'est-a-dire
dans les vingt années antérieures a l'avenement de Henri IV,
s'inspirent de la Bible, affichent hautement leur intention de
protester contre les mensonges, les fables, l'immoralité de la
poésie jusqu'ici en honneur. Eux-memes feront une oouvre vraie
(1) Response aux injures et calomnies ... ; éd. B!anchemain, t. VII, p. 108.

r

�33

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

32

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et saine, par cela meme, croient-ils, plus belle. Un siecle avant
Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault, plus de deux
siecles avant Chateaubriand, ils soulevent la question des anciens
et des modernes, réclamant pour des chrétiens le droit de n'avoir
pas une littérature pai:enne.
Mais ils sont tous, pourtant, d·eb humanistes. Des lors, ib
cherchent tous a concilier leur respect pour la Bible avec Jeur
secrete affection pour les poetes de l'antiquité classique. Et cela
va plus ou moins loin, toujours assez loin. lis prennent dans
l'Écriture des sujets qui, rappelant ceux de la légende grecque,
l~s. au~orisei:t a mettre dans I~ bouche des personnages de
l h1sto1re sa11:1te des vers tradmts des tragiques anciens ; ils
pretent a la filie de J ephté la priere d'Iphigénie et a Saül furieu..'&lt;:
la folie d'Ajax; ils refont Les Troades dans La Famine et dans
Les Juives; ils font adresser aJoseph parla nourrice de la femme
de Putiphar les déclarations qu'Hippolyte a regues de la nourrice
de Phedre ; ils meublent la maison de Judith de tapisseries prises
dans l' Énéide. Ils ont moins de scrupule encore a combiner le
par~llélisme hébra'ique avec les antitheses de Séneque ou le
réahsme des Psaumes avec celui des Satires de Juvénal. Et cependant, ils ne s'apergoivent pas qu'imprégnés de !'esprit de leurs
modeles profanes, ils paganisent, au moins par endroits, leur
ceuvre.

..
Nous examinerons d'abord les tragédies. Elles sont nombreu~es : Aman par Rivaudeau, 1566 ; Saül le Furieu:x et La
Fa111:zne fªr Je?n de la Taille, 1572 et 1573 ; Holopherne par
Adnen d Ambo1se et Joseph le Chasle par Nicolas de Montreux, 1580 (1) ;Les Juives par Robert Garnier 1583 · Esther
par Mathieu, 1585 ; Vaslhi et Aman par le meme '1589 · 'Jephté
traduction par Florent Chrestien de la tragédie l;tine d~ Bucha~
nan, 1~8?.. Mais nous n~ p~rlerons que ~es pieces qui ont une
place leg1bme_ dans l h1sto1re de la poésie, c'est-a-dire celles de
J ean de la Ta1lle et de Robert Garnier.
Toutefois, _il est_nécessaire de dire au préalable quelques mots
de la tr~géd1e latme de Buchanan, parce qu'elle semble avoir
eu_ ~e l mflue~~e sur toutes les tragédies bibliques qui l'ont
.smvie au xv1es1ecle, etqu'elle appartient bien al'histoire de notre
1

(1 ) Pour ces deux pieces, je donne la date que propose E. Faguet.

poésie par !'estimable traduction que Florent Chrestien en
faite en vers frangais (1).

J

• •
Jephlé est une tragédie ou tout est a la maniere de Séneque.
Un prologue résume d'avance l'action et en dégage la philosophie.
Le récit d'un songe commence l'exposition, que complete la
narration épique d'un combat. Dans des scenes toutes didactiques, le héros défend contre des contradicteurs la moralité de
sa conduite. Apres chaque épisode, un chreur de jeunes fill@s
chante et disserte.
Et, naturellement, a cette tragédie sur le sacrifice d'une lphigénie biblique, Euripide a fourni les scenes essentielles : d'abord,
le pathétique dialogue ou la jeune filie manifeste une joie na'ive
a retrouver son pere, et ou celui-ci se dérobe a ses effusions ;
puis, la grande scéne ou la mere reproche au pere sa cruauté, ou
la fille demande la vie en rappelant les tendresses dont elle fut
Loujours prodigue, ou le pere répond pourtant : « Ma filie, il faut
céder ; votre heure est arrivée » ; puis, et cette scene n'Pst chez
Buchanan que la fin de l'autre, celle ou la jeune fille se résigne,
puisque sa mort est utile a la patrie, et demande a sa mere de
ne jamais reprocher son trépas a son pére.
En imitant ainsi de pres les Anciens dftns un sujet biblique,
l'auteur s'exposait a de fausses notes. La filie de Jephté, avant de
quitter la scene, apostrophe le destin: O Fala, Fata, et aussitot
apres le chreur accuse de sa mort l'injustice des Destins (injuria ,
Falorum), la cruauté impitoyable de la Parque (immanis feritas
Parcae). La moralité meme de l'ceuvre est atteinte.Lesréflexions
habituelles du Chreur different peu de celles qu'il fait dans les
lragédies pa'iennes : le malheur suit toujours de pres le bonheur ;
uul ne peut se vanter de prévoir sa destinée, etc ..
Apres la joye il vient un deuil extresme :
Ainsi succede au jour l'obscurité,
Et au printemps l'hiver Iroidement blesme.
Voila comment il n'y a volupté
En son entier si pure et delicate
Que la douleur de son fiel infecté
En un instant ne corrompe et n'abatte.
Toujours Je sort inconstant et leger
Cruellement nous gouverne et nous gaste.
Telle est la mer quand vuide de danger
(1) La tragédic de Buchanan, écrite, croit-on, vers 1540, a probablement
été publiée en 1554 ; c 'est la da te de la dédicace il Charles de Cossé, maréchal
de Franco. La traductiou de Chrestien a été publiée a Paris chez Mamert
Patisson en 1587.
3

�RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En temps serein, et ouvrant le passage,
Elle est traitable et vient a se ranger,
Et que soudain le turbulent orage
Vient tout brouiller pesle-mesle en choquant
Et que l'écume a redoublé sa rage.

ó~. ~ó~ir'e' ~ié 'e'si. ieiie ~~iiere~é~i ...
Pleine de bruit, de meurtre et de martyre,
Pleine de trouble, et pleine incessamment
De pleurs, de mort, plus que la mort fascheuses.
Que s'il advient quelque contenteme_nt
Quelque Jueur des choses plus Joyeuses,
Cela s'envolle aussi soudainement
Que la splendeur des flammes chaleureuses,
Qui ont bruslé la paille de froment (l ).
Sans doute 1 les réflexions de ce genre ne sont pas étrangeres
elles
reviennent un peu souvent dans le Jephté de Buchanan et d'une
fagon qui fait plus songer a Horace qu'a l'Écriture.
. .
Pourtant bien que le sujet ait probablement été cho1s1
surtout pou~ son analogie avec celui d'Iphigénie d Aulis, Buchanan a fait autre chose qu'un pastiche d'humaniste.
Homme du xv1e siecle il admire en Jephté le respect de la
parole donnée. Croyant, 'il ~dmire_ en lui l'héro~sme d'une fo~
prete a accomplir, pa~ce qu elle lm p_ara1t presc~1te pa~ une 1~1
divine, une action qm révolte sa ra1son et qm le_ fa1t_ horriblement souffrir. Le pretre, que le héros consulte et qm le d1ssuade
d'accoroplir son vreu,lui oppose des choses singuliereme~t fortes:
que Dieu n'est pas a~ide de victim?~• qu'aucu~ fru!t ne lm
revient de tous ces sacrifices, que ce qu Il réclame, e est l offrande
d'un creur pur ; il lui dit encore qu'on_ ne peut licitemell:t promettre ce que licitement on ne _peut fa1re ; qu'en no~s d1sant :
11 vous remplirez vos vreux », Dieu sous-entend : « ma1s vous ne
vous engagerez pas par des vreux a faire ce qui est contraire
a mes lois éternelles. » Tout cela est si fort qu'on se demande par
moments, si le pretre ne serait p~s le port~~parole de l'auteur, et
si Buchanan n'a pas entendu faire une p1ece contre les vreux.
Pourtant1 il me semble bien que non ; que son pretre n'est dans
sa pensée qu'un tentateur et un casuiste, - car il est rhéteur; que l'auteur est contre le pretre et avec le héros qu~nd Jephté
termine l'entretien en s'écriant qu'il préfere la vérité sotte et
simple (stultam et simplicem) a une sagesse dont l'impiété
est masquée par la splendeur du fard (splendidam f~co impian:i).
Mais quoi que Buchanan pense de Jephté, ce qui est certam,

a la Bible : le livre de La Sagesse en est meme plein. Mais

(1) Traduction de Fl. Chrestien, p. 18.

LA BIBLB DANS LA POÉSIE FRANCAISE

35

c'est qu'en son héros ont dú sans peine se reconnattre bien des
hommes du xv1e siecle.
•*

• •
La préoccupation de satisfaire a la fois les aspirations du
croyant, nourri de la Bible, et de l'humaniste, nourri de l'antiquité classique, apparatt bien en 1572 dans Saül le Furieux par
Jean de la Taille. La dédicace est un acte de foi. Le poete y met
sa plume au service de Dieu, et directement, dédaigneusement,
il prend a partie Ronsard en personne. Dans l'ode a Pisseleu,
imitée de la premiere ode d'Horace (Maecenas atavis edite regibus),
le chef de la Pléiade s'était écrié que d'autres seraient avocats
et d'autres militaires, mais que lui-meme aurait comme seule
occupation les vers, et comme seule passion la gloire :
L'honneur, sans plus, du verd Laurier m'agrée

Vers magnifique dont José de Hérédia a fait l'épigraphe de se"'

Trophées. Mais Jean de la Taille proteste contre la basse ambition
d'un écrivain qui,créé pour le ciel,n'aspire qu'a cueillir des lauriers
sur cette terre :
Je ne daigne invoquer ces Muses en mes vers,
Nema Thalie aussi de qui mon nom se tire•;
Je ne daignerois plus de ces tables esc~ire, .
N'invoquer le secours d'un tas de D1eux d1vers :
Je t'invoque plustost, Seigneur de l'univ~rs, ,.
.
Vien t'en a moy de grace et ton esprit m msp1re,
Afín que par mes_ vers a ton be~u ciel j'aspir~,
Non point aux vains honneurs d un tas de lauriers verds.

Si l'invocation est d'un croyant, la préface, intitulée De l'Art
de la Tragédie, est d'un humaniste, tres averti et qui a beaucoup
réfléchi sur son art. Les théoriciens de notre théatre n'ont pas
manqué d'en signaler l'intéret. Nulle part au xv1e siecle, nulle
part peut-etre avant les Discours de Corneille, 1a conception classique de la tragédie n'a été mieux comprise. Haute dignité
des personnages, sujet susceptible d'exciter la pitié, tristesse
obligatoire du dénouement, division de la piece en cinq actes,
respect absolu de la vraisemblance, liaison des scenes, nécessité
de jeter les personnages dans l'angoisse au moment oú. ils sont
dans la joie, unité d'action, unités de temps et de lieu (celles--ci
toutefois entendues d'une fa~on encore un peu vague): tous les
aspects de la tragédie sont envisagés avec une rare intelligence par

�36

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ce premier théoricien du genre. Aussi, apres avoir condamné
comme indignes d'un théatre chrétien les sujets empruntés
a la fable, les fureurs d'Hercule et la folie de Roland, i1 n'hésite
pasa condamner, par une allusion précise a Beze et a Desmasures, le sacrifice d' Abraham et le meurtre de Goliath comme
des sujets impropres a un lhéatre vraiment tragiquc.
Lui-méme va done essayer de faire une reuvre qui soit a la fois
d'un chrétien et d'un humaniste. :'lfais, saos qu'il le veuille,
l'humaniste jouera quelques tours au croyant.
Le sujet est assurément fort bien choisi. L'histoire de Saül
mourant est en effet la contre-partie de celle d'Abraham sacrifiant. Le pere d'lsaac, comblé de graces par Dieu, regoit l'ordre
d'immoler son íils unique. La nature et la raison se révoltent
contre ce commandement, qui, d'ailleurs, semble mettre Dieu
en contradiction avec lui-méme, puisque apres avoir puní le
meurtre d'Abel il réclame le meurtre d'lsaar, et qu'apres avoir
promis a Abraham une postérité il luí demande de sacrifier
l'enfant qui peut la lui donner. Cependant, Abraham obéil. Sa
foi triomphe des révoltes de la raison.
Choisi par Dieu dans un rang obscur pour etre élevé au rang
supréme, sans ccsse victorieux, Saül re~oit un ordre que sa
raison n'accepte point. En livrant les Amalécites a sa merci,
Dieu lui a prescrit, par la bouche de Samuel, de massacrer le
peuple infidele, hommes, femmcs, enfants, animaux méme.
Or, Saül épargne le roí d' Amalee et les brebis les plus grasses.
Alors, abandonné a lui-méme par son divin protecteur, il tombe
de chute en chute jusqu'au suicide. Par l'histoire de Saül, brisé
pour n'avoir pas obéi a Dieu, le croyant qu'est Jean de la Taille
veut faire, comme Béze l'avait fait par l'histoire d'Abraham
récompensé pour avoir obéi, l'apologie de la foi qui ne dispute
poinl.
Oui, mais Aristote intervient, qui rappelle impérieusemcnl, i.t
l'humaniste qu' un personnage de théatrc ne doit étre ni tou L
it fait bon, ni tout a fait mauvais. Jean de la Taille veut dom:
nous o(frir un Saül que nous ne détestions point tout en le condamnant. La tache est malaisée. Elle cut été facile au dramaturgc
génial qui a su nous inspirer a la fois de la pitié pour Phedre el
de l'horreur pour le crime de Phedre. Mais Jean de la Taille
n'était pas Racine. Dans la crainte de rendre ~aül odieux, il
l'a rendu sympathique au point qu'ayant entrepris soa dramc
pour flétrir l'orgueil humain et precher la soumission a Dieu, il a
cependant plaidé contre Dieu presque aussi bien qu'.\.lfred dl!
\'igny ou Leconte de Lisie.

37

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Apres nous avoir donné d'abord en spectacle SaOI fo f .
comme l'A · d s h 1
u urieux,
l
.
LJaxh e op oc e, et voulant tuer ses enfants il luí rend
a ra1son. e éros nous conte alors son histoir
'
,
tendons protester contre l'ordre inhumain qu'if'n~! ;ous l
exécuter parce qu'il ne le comprenait pas :
as vou u

er

~ que sa Providence est cachée aux humains 1
Eiur eslre done huma in j'esprouve sa cholere
pour eslre cruel il m'est done debonnaire.

t;t~~:a

Invité S'humilier, il refuse U se décide •
le~_malheul's q_ui Í•~ttendent e::::• fº~incs:~~e:ttr;
r
e, !en que Dieu a1t défendu de s'adresser aux né-

~c~::i~~sie~o~ ~~f~~t:s~:t.y~hs:~sps~ l_'~mbre dde Samuc:l vient
01
Loin de 'h ·1 ·
·
Jusque ans ses enfants
s um1 ier, 1e révolté reproche a Dieu de ne l'avoir él .
que pour le frapper et de lui avoir mis l'amb'f
u
un piége pour le faire trébucher :
J ion au coour comme
O la belle fllSOn d'aller ainsi chereher
ics h~m mehs, pour a pres les faire trebucher ¡
u m a11oc as d'honneurs t
• 1
Tu me fis trio_mphant, tu ~e 0
gloire,
1u ~e flslla1re il loy, et comme tu voulus '
u rans ormas mon cueur toy-mesme t
•
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsa eu m esleus,

J :::i:: !7c~~:~

~!

~i~r:~~fs ;~:e~t~f,t~~i~:3:a!ºe~
parsage,
A fm de m entondrer en mil malheurs aires 1

sa!f~~=pnan_tt la,.victoire de ses ennemis et l'élection de David
pre e ª se rcndre sur le h
d b .
'
superbcment a Dieu un autre défi : c amp e ataille et jette
Tu eslis aonc des Roys de mes ennemi
l ~if:n ayme les done et favori~e les . s mesmes :
1.5 Je vas, puis qu_'ainsi en mes maulx tu te plais
mir au camp mes Jours, mon malheur et la haine'.

f
/ª

de;º~:; ~:i;ssu~ fn luif annonce que ses fils sont tués il ose
quo1 es en ants ont a expier les fautes du 'pere :
Mes Entans sont occis I ó nouvelles tr d
O lam~nlables fils, ó defortuné Pere YP ures.,,
Fault-11 que detisus vous lomba le triste fais
Des pechez el des maux que vostre pere a faicts 1

.
·
se C'est
b' ainsií que l'aut~ur de sau"l l e F uriewr,
pour avoir voulu
ien
con
ormer
a
l'1dée
qu''l
f
.
·t
d'
d'un
. hé
I se a1sa1 '
apres les anciens
vra1 ros de tragédie, a transformé l'orgueilleux chAtié

�38

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRANCAISE

par la main divine en un champion sympathique d~. la, raiso_n
en révolte contre la Providence. Et je doute fort qu d sen s01t
apen;u.
· beauco?.P ,.étu d'é
A son insu encore, parce qu'il ava1t
1_ les
.
anciens sa pensée est ~a et la restée antique alors qu d s 1magmait,
lui aqs;i faire « une &lt;Euvre antique sur des pensers nouveaux ».
Qu'on li;e son sonnet au prince de Navarre:
Qui veult voir les effects de Fortuno maligne,
Combien elle est perverso et cons~ammen~ muable,
Qu'il vienne se mirer au porlra1ct adm11'8.ble_
D'un Roy que je descris d'un vers non assez digne.
D'un Roy a qui Fortuno expressement benigne
Octroya pou! un temp~ sa ro_ue f!l,vorable
Afin qu'il ve1st a pres m1lle fo1s m1se~ble .
De sa grand 'inconstance un plus ev1dent signe.

Si le héros avait été un personnage de l'histoire ancienne ou
de la mythologie, y aurait-il eu dan~ ces quatrains un mot a
changer ? Mais ce n'est la qu'une déd1cace. Voyons pluUl_t d~ns
la piece meme la scene finale ou est tiré~ 1~ m_orale _d~ 11 h1stoire.
Assurément cette scene est d'une or1gmahté saIS1ssante. La
mort de Satll' est annoncée a un personnage que l'on n'avait
point vu encore, a celui qui, étant l'héritier de la c_ouro~m~,
l'est done de toutes les déceptions de la royauté : a David. Ains1,
- et l'on n'a pas manqué de le remarquer déja, - dans le poeme
de Vigny, a peine Mol'se est-il mort qu'on voit Josué succéder a
son pouvoir et a son triste isolement.
.
Quelles réflexions cependant inspirent aux surv1vants la
mort de Saül ? Celles qu'ils pourraient faire sur
moi:t, d'un
&lt;Edipe, et ce drame qui a voulu etre biblique, _qm l'a bien été
assez souvent, se termine, comme une tragéd1e de Sophocl~,
sans que le nom de Dieu soit meme prononcé, par des cons1dérations tout humaines sur la roue de la Fortune et sur la
vanité des grandeurs.

!ª

LE

SECONO ÉCUYER,

Ha, sort leger, flateur, traistr~_et muabJe,

Tu monstres bien que ta Roue est var1ablr.
Puis que celuy que tu as tant hauss~
Est tellement par toy mesmes abba1ssé.

..... . . . . . . .

.

..

O pauvre Roy tu donnes bien exemple
Que ce n'est rien d' un Roy, ny d'un Regno amplo !

39

DAVID,

O couronne pompeuse,
Couronne, helas, trop rlus belle qu'heureuse 1
Qui scauroit bien le ma et le meschef
Oue soulTrent ceux qui t'ont dessus le chef,
fant s'en faudroit que tu fusses portée
En parement, et de tous souhaittée
Commo tu es, que qui te trouverolt,
Lever de terre il ne te daigneroit.

Le comble est que le successeur de Saül admire ensuite son
prédécesseur d'avoir été vaillant jusque dans la mort, si bien
que dans les deux derniers vers de cette tragédie, écrite par un
Chrétien, on a la surprise d'entendre le saint roí David faire,
comme un contemporain de Séneque, une sorte d'apologie du
suicide:
Tu fus, O Roy, si vaillant et si fort
Qu'autre que toy ne t'eut sceu mettre a mort.

•*•
La Famine (1573) est la suite de Saül le Furieux. Elle met en
scene la mort des derniers fils et petits-fils de Saül, sur lesquels
la malédiction de Dieu s'étend, comme l'avait annoncé
Samuel. Une !amine dévaste Israel: elle ne doit cesser que quand
les enfants de Rézefe, veuve de Saül,et ceux de Mérobe, filie de
Saül, auront été livrés aux Gabaonites, que Saüljadis a indignemenL traités.
Au croyant, ce sujet va permettre de reprendre l'idée générale de sa premiere piece et de lui donner une nouvelle illustration. Peut-etre se dit-il que son idée apparattra mieux encore
que dans l'autre drame, puisque la punition tombe, non sur le
coupable lui-meme, mais sur sa racc. P eut-etre se dit.-il que
l'histoire des fils de Saül est l' histoire meme de l'humanité
entiere, l'histoire de tous les fils d'Adam, condamnés a mort
pour la faute d'e leur pere.
A l'humaniste, ce sujet rappelle aussitat celui d'&lt;Edipe-Roi,
qui lui fournira un acte, et celui des Troyennes qui lui en fourniront deux. Comme dans &lt;Edipe-Roi, le Roi, pour faire cesser
le fléau qui extermine son peuple, envoie consulter un prophete.
Apres quoi, la triste fin des fils de Saül devient celle du fils
d'Hector, telle que Séneque l'a représentée apres Euripide.
Chcz Séneque, Andromaque raconte qu'Hector luí est apparu.
11 est venu luí annoncer que les Grecs, craignant de voir restaurer
un jour la puissance de Troie, ont formé le sanguinaire projet

�40

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de massacrer Astyanax. Qu'elle cache done l'enfant. Andromaque le cache dans le tombeau paternel. Survient Ulysse, qui le
réclame. La mere conte qu'il est mort. Ulysse, devinant qu'on
le tro~pe, s'avise d'un stratageme: « Heureuse mort ! dit-il ; elle
délivre Astyanax du supplice terrible qui l'attendait : il devait
etre précipité ·du haut d'une tour. » Andromaque pousse un cri
d'horreur. « Votre fils vit, dit aussitot Ulysse. n II le cherche,
le trouve, l'envoie au supplice.
Chez Jean de la Taille rien n'est changé que les noms : sur
ravis de Saül, qui luí apparatt en songe, sa veuve Rézefe cache
les enfants dans le tombeau paternel ; mais un Ulysse israélite,
Joabe, par un stratageme emprunté a l'Ulysse latín, arrache a
la mere le cri révélateur, et les enfants sont découverts.
L'auteur semble s'etre rendu compte qu'il risquait de nous
faire prendre parti pour les victimes contre tous ceux qui parti7
cipent a leur mort, contre Joabe, contre David, contre Dieu luimeme, et par conséquent, qu'au lieu de nous conduire a nous
incliner devant la céleste justice, il nous exposait a la condámner.
Adroitement, il nous a done rappelé a diverses reprises les crimes
de Saül. Ce n'est pas Dieu, c'est Saül qui a voué ses enfants a la
mort : voila ce que nous disent et le chreur (fin de l'acte III),
et Joabe, et David, et le prince de Gabaon.
DAVID,

De qui vostre fureur
Se veu t-elle venger ?
LE PRINCE,

De nostre massacreur.
DAVID.

La mort a clos ses yeux d'un sommcil éternel.
LE PRINCE.

illais ses fils respondront du péché paternel.
DAVID.

;\lais ils sont innocents.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

41

DAVID.

Hé l soyez plus humain.
LE PRINCE,

Comme il nous l'a esté,

Enfin, sur la nouvelle que leur mort est nécessaire au salut
d'Israel, les enfants eux-memes acceptent de mourir pour la
patrie.
En dé~it des précautions qu'il a prises pour que nous rejetions
sur le ro1 coupable la responsabilité de leur infortune Jean de
la Taille n'en a pas moins fait admirer et aimei:: la ve~ve et les
~1:1fa_nts. de Saül, au détri~ent de la these qu'il voulait défendre.
l:&gt;1 ,s1?cere que paratt avo1r été en lui le croyant, si bien doué
qu a1t ~té_le dramaturge, - et les tres grands éloges qu'on a faits
de celui-c1 ne sont pas exagérés (1), - ils n'ont pas réussi a bien
concilier leurs mutuelles exigences.

.. •

.

Bien autrement heu_reuse est l'alliance des deux inspirations,
en 1583, dans Les Juwes de RobertGarnier. Aprés n'avoir mis
en scéne pendant une quinzaine d'années que des héros de l'histoire romaine et de la mythologie grecque, luí aussi s'avise enfin
de s'~dresser aux so~rces bibliques, et il s'en félicite : « La prérog~tive que la vér1té prend sur le mensonge, dit-il dans sa
d~d1cace au duc de Joyeuse, l'histoire sur la fable, un sujet et
d1scours sacré sur un profane, m'induit a croire que ce Traitté
pourra preceller les autres. » II a bien jugé : Les J uives précellent
les autres tragédies, non seulement de Garnier lui-meme, mais
de tous les tragiques du xv1e siecle.
C'est l'histoire de ~édécie, roi de Juda, frappé dans sa personne et dans sa fam1lle par Nabuchodonosor, aprés la prise de
Jérus_alem. En vaii:i, le vainqueur est-il invité a la clémence par
so~ heut~nant, pms par la reine sa femme, puis par la vieille
re~ne Am1tal, mere de Sédécie, puis par le roi des J uifs ; il ne
!em~ de par~onner que pour imposer au vaincu un pire supplice :
11 fa1t décap1ter les enfants devant le pére, puis le fait lui-meme

LE PRINCE.

Ainsi estoient ceux-la
Que miserablement le Tyran decolla...

(1) Voir la these_ d'E. F~guet et le chapitre d'E. Rigal dans l' Histoire de
la ltttérature fran,a1se ¡:,ubllée sous la direction de Petit de J ulevi!le.

�42

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aveugler. Sédécie vivra, mais les yeux clos, et avec ce souvenir
affreux que le dernier spectacle vu par ses yeux paternels aura été
le meurtre de ses eniants.
Garnier a bien su mettre en présence les personnages que
l'on désire voir aux prises : le roi vainqueur et le roi vaincu, les
deux reines, Nabuchodonosor et sa femme, Nabuchodonosor et la
reine des Juifs. Son action, pour etre peu animée, n'en est pas
moins susceptible de produire l'intéret de curiosité : des personnages s'efforcent, en effet, de changer 1a résolution de celui
de qui tout dépend, et ces efforts ne sont pas vains : seulement
ils amenent le contraire de ce qu'ils voulaient amener, puisque, au
lieu d'adoucir Nabuchodonosor, ils l'aigrissent, et que Sédécie,
au lieu du pardon, rei;oit un plus cruel supplice. C'est la bien
entendre l'action et la fatalité dramatique.
L'imitation de Séneque a été dans Les Juives deGarnier beaucoup plus discrete que dans La Famine de Jean de la Taille.
Sans doute, le sujet a été probahlement choisi surtout pour sa
ressemblance avec celui des Troyennes, que le poete avait déja
traité. Troie a succombé : que vont devenir les fils et les filles
des vaincus groupés autour de la vieille Hécube? Tel est le sujet
de l'Hécube et des Troyennes d'Euripide, des Troyennes de
Séneque, de La Troade de Garnier. Tel est aussi, avec des nom.s
nouveaux, le sujet des Juives : Hécube devient Amital; Talthybius, le Prevost de l'Hostel, et Cassandre, le Prophete.
Mais l'imitation, restant d'habitude toute générale, n'a ríen
qui porte atteinte au sens de l'ceuvre. Sans doute encore, l'imitation de Séneque a semé la piece de vers sententieux et de dialogues antithétiques ; mais la couleur biblique n'en est pas
sensiblement altérée. Sans doute enfin, les personnages discutent
trop souvent tous en moralistes sur la clémence ; mais on ne
peut pas reprocher a Garnier d'avoir recommandé avec tant
d'insistance la modération a ses contemporains, qui en apportaient si peu dans les guerres civiles.
Ce qu'une admiration malheureuse pour Séneque a fourni de
vraiment facheux aux Juives, c'est le personnage du roí assyrien.
Ce monstre d'orgueil, de cruauté et d'hypocrisie que Garnier
nous présente sous le nom de Nabuchodonosor est la réplique
de l'éternel tyran factice que Séneque appelle, suivant la piece,
Pyrrhus, Atrée, Thyeste, mais qui jamais ne change de physionomie, ni n'oublie sa rhétorique. Quand le personnage de Garnier
s'écrie qu'il s'avance pareil aux Dieux, quand il jure qu'avant
.qu'il ne pardonne le soleil luira pendant la nuit, quand il fait des

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

43

réponses d'une féroce ambiguité, il n'est que l'écho du grand
rhéteur latin (1). Et le résultat, c'est que l'action des Juives
en est assez gravement viciée, puisque aucu? mouvement n'est
possihle dans le cceur de ce héros figé une fo1s pour tout~s dans
une attitude artificielle ; c'est qu'un etre de convenbon est
introduit dans un groupe d'etres vivants.
.
Car il y a dans Le, Juives des etres vivants, et qm le sont, parce
que l'auteur en a trouvé les modeles ou autour de lui ou en lui,
dans les croyants qu'il voyait a ses c6tés' ou dans le croyant
qu'il était lui-meme.
Un personnage bien vivant, c'est d'abord le prophete, don~
la foi intrépide ne se laisse jamais effleurer par le doute, qm
porte la confiance en Dieu jusqu'a le sommer ave? le to~ du commandement de tenir ses promesses, et rappelle 1mpéneusement
a I'adoration de la Providence ceux qu'il soupgonne de désespérer.
SÉDÉCIE,

Voyez-vous un malheur, qui mon malheur surpasse ?
LE PROPHETE.

Non il est infini, de semblable il n'a rien.
II e~ faut louer Dieu, tout ainsi que d'un bien.

Mais il tient ce langage autoritaire parce qu'il parle au nom
de Dieu, et non par dureté naturelle ; car il n 'y a pas d'homme
plus tendre, et, chargé de raconter aux Reines la mort de leors
enfants, il craint de succomber a la tache.
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
Un si funeste encombre, et moy le rapporter ?

Aupres de ce J oad du xv1e siecle se tiennent, bien ~vants
aussi, quoique peu complexes : le grand pretre Sarrée, qm offre
sa vie a Dieu pour le peuple ; la reine Amital, résignée, digne,
maternelle, ingénieusement subtile a trouver des arguments qui
détournent de son fils et fassent tomber sur elle le courroux du
tyran ; la reine d'Assyrie d'une compassion délicate, mais timide ;
et surtout le roi Sédécie, rappelant son vainqueur au respect de
la dignité royale dont ils sont tous deux revetus, et défendantt

(l)Voir Joachim Rolland,Les-Juives; Pa;·is, San5ot, 1911.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN\;AISE

44

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au risque de sa vie, contre l'impie qui !'insulte, le Dieu dont le bras
l'a si durement frappé:
NABUCHODONOSOR.

Qui t'a mis en l'esprit de faulser ta parole ?
N'en !aire non plus casque de chose rriuole ?
De parjurer ta foy ? Seroit-ce point ton Dieu,
Ton Dieu, qui n'a credit qu'entre le peuple Hebrieu ?
N'est-ce point ce Ponure, et ces braves Prophetes,
Les choses predisans apres qu'elles sont raites ? •••
SÉDÉCIE.

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
Qui de ríen a basti le ciel, la terre et l'onde:
C'est luy seul qui commande a la guerre, aux assaus :
11 n'y a Dieu que luy, tous les autres sont faux ...

Comme il a mis dans ses principaux personnages un peu de
son Ame croyante, Garnier a fait circuler dans toute sa piece
l'idée qu il se faisait, avec les croyants de son temps, du gouvernement du monde. « Or vous ai-je icy, écrit-il dans sa dédicace,
presenté les souspirables calamitez d'un peuple qui a comme
nous abandonné son Dieu. C'est un sujet delectable, et de bonne
et sainte edification. » Garnier est Catholique, etil dédie son drame
· a un des chefs de l'armée catholique, a Monseigneur de Joyeuse,
duc, pair et amiral de France. On a voulu en condure qu'en
disant: « un peuple qui a comme nous abandonné son Dieu »,
il visait l'abandon qu'une partie de la France avait fait de la
religion traditionnelle. Ce n'est pas impossible. II n'y a, en tout
cas, dans son drame, absolument rien qui sente le pamphlet et
puisse blesser un Protestant ; car c'était un homme tres modéré,
auquel les guerres civiles firent horreur. Aussi ce qui me para1t
probable, c'est qu'en accusant la France de son temps d'avoir
abandonné son Dieu, il l'accuse tout simplement de vivre mal.
II croit done par l'exemple de Sédécie devoir l'avertir que Dieu
chatie les nations infideles.
Son idée générale est celle de la Providence. S'il faut luí reprocher d'avoir
et la oublié cette idée, soit pour des idées particulieres d'une importance relative, soit pour l'idée tout antique
de l'assujétissement des hommes a une fortune capricieuse ; s'il
faut regretter en outre qu'il ait trop envisagé Dieu dans son róle
de justicier, et qu'il se soit fait de l'action divine une conception
étroite, on doit reconnaltre que l'idée de Providence domine bien
la piece. Par la, comme par d'autres caracteres, la tragédie

ºª

45

des Juives a mérité de retenir l'attention de Racine et doit etre
considérée comme une belle ébauche d'Alhalie.
.
.
Et probablement est-ce par Les Juives qu~ ~acme a senti
toute la poésie de l'histoire d'lsrael et d~s no1?s b1bhque_s. ,.
Le moment ou Garnier prend son suJet lm permetta1t d ~ntroduire dans sa tragédie beaucoup d'histoire juive. Il Y, ~n a mtroduit au moins un peu. Les personnages dans leurs rec1ts et dans
Ieurs discours, les captive., dans leurs pla~ntes font un a~s~z
orand nombre d'allusions au passé de la nation : au péché d ori~ine, a la sortie d'Égypte, au pacte concl~1 entre Dieu. et &amp;on
peuple, aux infidélités du pe~ple, aux chat1m?nts de Dieu. _Le
prophete annonce la restaurat10n du te1:1ple, la fm des prophéties,
la naissance du l\Iessie. Et tous ces fa1ts apportent dans la tragédie des J uives une couleur poétique dont jusque-la les se~les
aventures de l'histoire romaine et de la fable grecque avaient
paru susceptibles. Garnier découvre aux lecteurs de Ronsard
que les noms d'Oreb, d'Aphec, d'Hébron, ~e Bethel, de Gafer
sont aussi bien que ceux d'Argos et de Tro1e nés pour les vers.
11 leur apprend que les miracles de la Bible peuvent, comme les
merveilles de la mythologie, susciter une grande éloquence et
íournir de bonnes rimes :
Je t'atteste, Eternel, Eternal, je t'appelle,
Spectateur des forfaits de ce Prince i1:fidelle,
Descens dans une nuii, et avec tourb1llons,
Gresle tourmente, esclairs, brise ses bataillons,
Comm~ on te veit briser la blasphemante armee
Du granJ Sennacherib, a nos murs assomee:
Et le chef de ce Roy foudroye aux yeux de tous,
Qui superbe ne craint ni toy ni ton cou~roui:c, .
Trouble le ciel de vents, qu'en orage_ 11 noirc1sse,
Qu'il s'emplisse d'horreur, que le Sole1! pal11sse,
Que le reu qui brusla les deux enfans d' Aron,
Qui brillant consomma les fauteurs d'Abiron,
Qui devora les murs de Sodome et Gomorre,
Descende, petillant, et ces bourreaux devore.

Aux admirateurs des odes pindariques il montre que pour l'ode
épique l'ascension des Muses aupres de Jupiter est un theme
bien inférieur a la sortie d'É6ypte et a la marche dans le désert:
Quand il nous cut, il main puissante,
Tirez de ton servagc dur,
Que la mer eut, obcissante,
Fait de ses eaux un double mur,
Decouvrant sa deserte arene,
Pour nous donner passagc seur,
Ainsi qu'au travers d'une plaine,
Contre l'ennemy pourchasseur :

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN-:,AISE

46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Que la manne il nous e~t do~nee,
Qu'il nous eut ressas1ez d eau,
Couvers d'un nuau la Journee,
Et guidez la nuit d'un flambeau :
Detestables d'ingratitude.
Apres tant de miracles samts,
Nous appliquasmes nostre e~tude
A forger un Dieu de nos mams,
Le peuple, qui_l'ldole ".aine
Moula, fond1t et b?r1_na,
D'une reverence v1J:i-m~
Vers elle son chef mclma,
Et de mainte folastre dance,
Avec la fleute et le tabour,
•Epris de sotte esjouissance
Alla caroler tout autour.

n dressa des banquets p1;1bliques

Dessoµs Je veau delflé
Des holocaustes pacifiques
Qu'il luy avoit sacrifié. .
,
Voila (ce disoyent les v1eux _Pe1es)
Nostre Dieu, peuple, nostre D1eu,
Qui nous a par les eaux am~res
D'Egypte, conduits en ce heu.

Mais J'Eternel, qui de la nue
.
Ces voix et blaspheme ente.~dit,
Eut l'ame de cholere émeu_e,
Et son bras vengeur étend1t :
Si que sans les pleurs de Moyse,
Qui appaiserent son cou_rroux,
Sa fureur ¡ustement epr1se,
Nous eust des l'heure abysmez tous.

· · de J üémie la plainEt il prouve enfin que quand e11e s ,inspire
.
tive élégie est amenée a trouver ~es stroph~s plus e~ress1ves
encare que lorsqu' elle s'inspire de T1bulle ou d Anacréon .
Nous te pleurons lamentable cité_
Qui eus jadis tant de prospénté_
Et maintenant, pleine d'advers1té
Gis abatue.
.
Las t au besoing tu avois eu tous¡ours
La main de Dieu levee a ton secours,
Qui maintenant de rempars et de tours
T'a devestue •

. . .. . . . . .. . . .. . . .. . .. . . .. .
Com~e¿t ~e~t~~~ -q~e m~fu't~~~;;;t· ..
Si desolees
Nous allions Ja flute entonnant
Dans ces valees ?
Que le luth touché de nos dois
Et la Cithare
Facent resonner de leur voix
Un ciel barbare ?

47

Que la harpe, de qui le son
Tousiours lamente,
Assemble avec nostre chanson
Sa voix dolente ?

Quelques-unes des odes les plus heureuses qu'ait produites
notre lyrisme au xv18 siecle, quelques beaux récits, une action,
qui sans doute ne progresse pas d'un pas tres vif'i mais qui
tient pourtant la curiosité en éveil, des situations suscitant la
pitié et l'admiration, un groupe de persbnnages vivants : voila
ce qu'on trouve dans la tragédie des Juives ; et voila ce qu'on n'y
trouve que parce que l'inspiration hiblique a libéré l'auteur d'une
trop grande dépendance a l'égard des anciens et d'une excessive
admiration pour Séneque, parce qu'elle luí a permis de mettre
dans son reuvre un peu de ce qu'il y avait en luí de plus profond.
(d

suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

La philosophie de Plotin
n de K. UILI BBDIIB,
C01I
MaC!re de Confmnco • ta Sortonne.

vn• LE())N
L' .A.me. (Fln)

J!

.
. au sens spécial du mot'. est
Tout.e la psych?lore de P_l,:r:ité dans la derniere l~~n . •
dominée par le pnnc1pe que l isse fixer ses propres lmutes,
' a as un point ou t'on P?
i • (VI, 5, 7).
n y •epe a dire : • jusque-la e est. mo • érieur le sentiment de
m~:a les états spirit.uels de degri supue l'attention aux eboses
personnalité disparatt, en !°ééme ~~: int.elligible • n'a pas ld~
L
u1,
ext.érieures. 'bomme .arr1v
eineau
. il ne se rappe11e pas. que e'est une
t.out. de souvenir de lu1-n\
' ·t s'il est une intelhgenee "~ d
~ate, qui contemple; 1 néetaaaits de contemplation tres pro _on ~
•6me. Que 1,on songe a ces
ée
fait aueun ret our sur elle-meme
ti "té,
an,e ici-bas, ou la pens ne
. ais toute not.re ae V1
:ous nous possédons nous-me~e:~u:1devenons cet objet ; nous
t, rigée sur l'objet contemplé '
tiere qu'il enferme ; noua
es di
l. l . eomme une
ma
oua ollrons II ui
,
uissanee ».
ne sommes plus nous-:memes qu er p de l'esprit, rai~onnemen~:
n
ant aux fonet1ons norma es
le centre, ma1s des_ dér1
éQu . e sensibilité, elles sont no~ pas. ·tuelle. La consc1enee,
m mo1r '
r "tations de la v1e spm
.
t et comme
vations, des uru.Plotin l'essentiel, est un ace1denl'Ame d'une
loin d'étre, pour
'
. n resultant pour
un atTaiblissement. La possess10 s de force que nous e~ avon~

r~rr:(k~~:~~;~
a

dis~nsosi!~°:~:~c~e({~ ,\~ :;ta;~:~upéens(ol~s
m01
. urs notre
pens
e rapporte
' '
ne perceYons pas to UJO
d elle
ne se
pas
{de la pensée) échappc, quan

u n obJel

49

sensible ; car ce n'est que par l'intermédiaire de la sensation
qu'on peut rapporter son activité a des objets intellectuels ...
L'impression en a lieu, semble-t-il, lorsque la pensée se replie
sur elle-meme, et lorsque l'etre en action dans la vie de 1'1me est
en quelque sorte renvoyé en sens inverse; telle l'image dans un
miroir, quand sa surface polie et brillante est immobile... Si rette
partie de nous-meme dans laquelle apparaissent les reflets d'! la
raison et ge l'intelligence n'est point agitée, ces reflets y sont
visibles ; alors, non seolement l'intelligence et la raison connaissent, mais en outre, l'on a comme une connaissance sensible
de cette action. Mais si ee miroir est en pieces a cause d'un tronble
survenu dans l'harmonie du corps, la raison et l'intelligence
agissent sans s'y refléter, et il y a alors pensée sans images ...
On peut trouver, meme dans la veille, des activités, des méditations et des aetions tres belles que la conscience n'accompagne
pas ; ainsi celui qui lit n'a pas nécessairement conscienee qu'il
lit, surtout s'il lit avec attention. »
II s'ensuit que dans !'Ame, au plus haut degréde vie spirituelle,
il n'y a pas de mémoire, puisque l'ílme est en dehors du temps,
pas de sensibilité, puisque l'dme n'a pas de rapport avec les
choses sensibles, pas de raisonnement ni de pensée discursive,
puisqu'il « n'y a pas de raisonnement dans l'éternel •· Entre
les fonctions normales de la conscience et la nature intime de
I'Ame, il y a une contradiction.
L'explication psychologique, chez Piotin, consistera a montrer
comment ces fonctions de l'ílme naissent graduellement d'une
déchéance de la vie spirituelle. C'est par l 'abaissement clu niveau
de l'Ame dans la réalité métaphysique que nous voyqns se produire en elle mémoire, sensibilité et entendement. La psychologie consiste a déterminer que! est précisément ce niveau pour
une fonction donnée. Elle est, chez Plotin, tres fragmentaire.
11 a consacré de longs développements ala mémoire ; je les étudierai d'abord.

..
A que]· niveau se produit la mémoire ? Est-elle, comme
l'ont pensé les Sto,ciens, une fonction de la partie de !'Ame qui
est unie au corps ? Nullement, puisque la mémoire a lieu apres
l'effacement de I'impression sensible. De plus,on n'a pas souvenir
seulement des choses sensibles, mais aussi des connaissances
acquises dans les sciences (IV, 3, 25).
4

�50

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Répondra-t-on que la mémoire a li~u dan~ l' ame uni~ a un
corps? Sans doute; I?ais d'abord, _l emp~emte,, produ~te par
1
l'objet sensible, n'est nen de I?aténel_; lame n ~st pomt une
« surface enduite de cire » ; l'1mpress1on dans l ame es~ une
1( espece d'intellection », meme dans le ca~ des ~hoses sensibles.
De plus si le souvenir est une conservation, e est a cause des
caracter¡s propres de l'áme, et« parce qu'elle n'_est pas des choses
qui sont dans un écoulement perpétuel n. E~fm le corps, est ?~
ebstacle a la mémoire; la boisson ne prodmt-elle pas I oubh .
(ibid., 26).
,
t t
, II
Done Ja mémoire appartient en propre a l ame, en an qu e e
a'est pas engagée dans le corps. Mais a quel niv?au la pl~cer
dans J'ame ? Faut-il Iier achaque faculté le souvernr des obJets
qui s'y rapportent,etdire, par exemple,quec'estpar la facultédu
désir que nous nous rappelons l'objet désiré ? Nullet?ent ; car, .
sans doute, a la suite d'un désir satistait, il se prodmt, ~ans la
faculté de désirer, une modification qui se conserv~ ; ma1s cette
modification est une simple· disposition ou affecbon présente ;
ce n'est pas un souvenir proprement &lt;lit (ibid., 28). ,.
, .
Le souvenir n'est pas davantage la persistance del 1mpr~s~10n
sensible. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas la ha1son
nécessaire, qu'il devrait y avoir, dans ce cas, entre une bon~e
mémoire et une perception précise et affinée. Ce sont des .fa1ts
d'un autre ordre. La mémoire, du moins celle des choses ~ens1ble~,
a pour objet propre l'image, a la~uell~ ab~utit _la_ sensation, ma1s
dont la conservation dépend del 1maginat10n (1b1d., 28).
On objectera qu'on expliq~e ainsi le sou~enir des choses se~sibles, mais non pas la mémo1re des choses mtellect~elle~. Ploti~
répond que, s'il y en a, a proprement parler, mémorre,c es~ umquement dans la mesure ou elles sont liées a des images sensibles.
Si, comme Je dit Aristote, une image accompagne toute p!&gt;nsée,
la persistance de cette image, qui est comme le reflet de la_ conception, expliquera le souvenir de l'objet connu: Parm1 ces
images, il y en a qui ont une importance toute spéciale : ce sont
les formules verbales qui accompagnent toute pens~e. « La pe~sée
est un indivisible; tant qu'elle ne s'est pas expnmée exténeurement tant qu'elle reste intérieure, elle nous échappe ; le langage, e~ la développant et en la faisant passer de. l'~tat de I_&gt;en_sée
a celui d'image, reflete la pensée comme un m¡ro1r; et ams1 la
pensée est pergue ; elle dure et elle est ~appelée &gt;&gt; (ihid.~.30).
On voit alors la place propre de la mémo1re; elle est dans l ame,
mais non pas dans l'ame purifiée de tout contact avec le corps.
Aussi, amesure que cette purification a lieu, la mémoire s' élimine

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

51

grad~ellement. « Pl~s _l'ame s'eff~rce vers l'intelligible, plus elle
oubhe les choses d 1c1-bas ; auss1, en ce sens, on peut dire que
!'ame b?nn~ est_ o~blie~se (ibid., 32). n ~ la limite,l'ame, placée
dans le heu mtelhg1ble,n a plus de souvemrs. « II n'est pas possible,
lorsque la pensée s'applique aux intelligibles, de faire autrechose
q~e d~ les penser et de les contempler ; et la pensée actuelle
n 1mphque pas le ~ouvenir d'avoir pensé. » Que l'on n'objecte
pas que la pensée m~llectuelle est un_~ouvement qui comprend _
des moments success1fs, tels que la d1v1sion du genre en especes,
et, par conséque~t, a chaque moment, la mémoire des moments
précédents. Car 11 s'agit ici d'une antériorité et d'une postériorité logiques, qui ont rapporl a l'ordre et non a la succession
dansle ~emps; de meme, l'ordre de dépendance qu'il y a entre
les parties d'une plante n'empeche pas qu'on la voied'un coup
(IV, 4, 1).
.
Partant de c_et état supérieur, l'on peut voir maintenant comme~~ la 1?~mo1re natt dans l'ame. Elle natt, des que l'ame sort
de _l mtellig¡ble et veut s'en distinguer. Alors iI n'y a plus assimiIa__tion complete entre !'Ame et son objet. C'est cette distance ou
l'a~e est du mo~de intelli~ble qui fait qu'ellene posséde plus que
des 1;11ages. « L ~e possede encore toutes choses ; mais elle les
possede seconda1rement, et ainsi, elle ne devient pas parfaite~ent t?utes ~ho~es. » L'image natt done d'une pénétration
mcomplete de I obJet, suffisante cependant pour disposer l'ame
conformément a cet objet (ibid., 3).
• Pourtant! pourrait-on ohjecter, la vie des ames, et meme des
ames supérie~res com~e celles des astres, n'est-elle pas liée a
!~ ~urée? Lame de lastre n'agit-elle pas dans la durée pour
dmger son corps, et ne doit-elle pas, malgré sa supériorité
garder _le s,ouvenir des moments passés de son action ? Mais ¡~
souv~~r d un de ~es moments supposerait que ce moment peut
~e d1st~~uer et _s 1s?ler de tous les a utres. Or, il n'en est pas touJ~urs ams1. La vie d un astre ne se morcellepas en fragments que
1 ?º peut séparer. &lt;&lt; Distinguer dans la période d'un astre un
~1er et une année derniére, c'est comme si l'on divisait en plusieurs mou".e~ents le ~ouvement ~u pied_ qui avance d'un pas,
et_ c?~? s1 1 o~ voyai~ dans cette 1mpuls10n unique une multiP!1cité d 1mpu~s10~. ~mques et successives. » La durée de la vie
d. u1:l astre est 11:ldIVIs1ble, et c'est nous qui, de notre point de vue
dis~mguons_ les JO~rs et les nuits et les parties du temps (ibid., 7)'.
1 C~s considérabons nous font mieux voir a quelles conditions
ª. ~ie dans la durée est accompagnée de mémoire. C'est a condition que cette dur~e perde son unité et se fragmente. La rné-

�~2

REVUE DBS COURS ET CO~FÉRENCES

moire dépend alors de l'attitude de 1'11.~e. Ell~ ne réveill~ le
passé qu'autant qu'elle a intéret a le réve1ller. S1 des_sensations
différentes provoquées par des objets diffé~ents ne l'1~tér~sen~
pas, elle ne les accueille pas dans sa mémo1:e. En particuh~r, s1
nous avons a faire toujours la meme action dans les memes
conditions(ce qui est le cas de l'ame d~ l'astre),nous ne garde~ns
pas le moindre souvenir de la s?ccess~on _du temps. « Lorsqu on
répete toujours le meme acte, il est mu~1le ?,e conserver I_e souvenir de chaque détail de cet acte, pmsqu I1 reste le ~eme. n
(ibid., 8)·. La mémoire n'a d~~c sa p~ace que dans une vie fr~gmentée, assaillie sans cesse d 1mpressions nouvelles et de besoms
sans cesse renaissants.

L'étude que Plotin fait de la mémoire est des plus pro:¡_&gt;res a
donner l'idée de sa méthode dans les r~cherches psychologiques.
Voyons comment il a appliqué cette méthode au probleme du
plaisir et de la douleur.
.
Le plaisir et la douleur sont aunnivea u pi~~ has que!ª mém?1re.
lls n'appartiennent pas completement a, I ame, .ma1s auss1, au
torps qui lui est lié, et au comp~sé ~e l'íl.me _et d~ co:ps. II n Y a
point d'affection dans l~ corp~ marumé, qm est md1ffére~t a _la
dissolution de ses parbes, pmsque sa substance reste , ~a1s,
lorsque le corps veut s'unir a l'ame,il forme ~vec elle ce une alhance
dangereuse et instable, n qui engendre des d1!ficul~es. Le co:ps est
en effet soumi11 a toutes sortes de mod1ficab~ns, _qui_ ~ont
plus ou moins compatibles avec la présence 4e v_1e q~1 lm v1ent
de }'ame. Lorsqu'il est atteint dans son orgamsation, 11 y a t&lt; u~
recul du corps, en train d'etre privé de l'image d~ l'ame qu'1l
possede, » et, au point précis qui est a~teint,se ~rodmt ladouleu:.
·C'est pourquoi la douleur est ressenbe et locahsée dans la parbe
patiente. Seul le corps souffre. Inversement le plaisir se produit,
au moment ou la modification corporelle est telle qu'elle permette
au corps de recevoir a nouveau l'influence _de l'ame.
En un mot, le plaisir est une a~gmenta!-i?n, et la douleur u~e
diminution de 1a vitalité du corps. Du pla1sir et de la douleur, 11
faut distinguer la perception qu'en a l'ame, et quLse produit
a un niveau supérieur. ce La sensation elle-meme n'est p~s souffrance, mais connaissance de la souffrance ; étant connaissance,
elle est impassible ». (IV, 4, 18-19).
. .
Le désir est, selon Plotin, un phénomene complexe. qui a h eu

!ª

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

53

a différents niveaux ; son point de départ est dans le corps vivant,
c'est-a-dire liéal'image de l'ame. nCe n'estpasl'Amequirecherchc
les saveurs douces et ameres; c'est le corps, mais le corps qui ne
veut pas étre un simple corps, » et qui les recherche pour
augmenter sa vitalité. A ce stade, le désir est penchant ou prédésir;
il dépend del' état actuel du corps. A un second stade, le désir est.
dans la nature, c'est-a-dire dans cette partie émanée de l'arne
qui conserve le corps vivant ; la nature n'accueille pas tous les
penchants du corps, parce qu'elle cherche uniquement ce qui
peut le guérir ; elle ne s'unit done aux désirs du corps que si
ce sont des désirs qui ne dépendent pas de l'intéret modientané
d~ l'organe afl'ecté, mais qui visent a la conservation de l'organisme. A un troisieme stade, enfin, le désir pénetre jusqu'a l'ame.
nLa sensation présehte l'image de l'objet, et, d'apres cette image,
ou bien l'Ame, dont c'est le role, satisfait le désir ou bien elle v
rési~te, elle le suppor~e, et elle ne fait attention ni au corps 011 1~
désu,-a commencé, m a la nature qui a désiré ensuite. n (IV 1 4
20-21).
'
Da~s la colere, Plotin_ distingue aussi ce qui vient d~ corps,
le bomllonnement de la hile et du sang, et ce qui vient de }'Ame ;
c'est d'~bord la p~rception ou J'image de l'objet qui a causé cette
révolution orgaruque ; c'est ensuite la disposition de l'A.me a
attaquer et a se défendre. Mais il y a aussi une « colere qui vient
d'en haut » ; la représentation -de l'objet, et la disposition
morale sont alors antérieures aux modifications physiologiques.
(IV, 4, 28).
Ces exemples suffisent a montrer quelle est l'ampleur de la
~éthod~ de ~l_otin dans les questions psychologiques, et comment
Il ~ eu l'mtu1tion, d'une maniere peut-etre plus précise qu'aucuñ .
philosophe de I' Antiquité, de l'importance des phénomenes
organiques dans la vie de l'ame.
. L'entendement ( chá.vw.t ) est considéré par Plotin comme le
mveau propre et normal de l'~'ime, intermédiaire entre I'intelligence et le monde sensible. L'entendement c'est nous-memes
tandis que l'intelligence, d'une part, le corp~, d'autre part, sont
seulement notres,
L'enten~e~ent a trois fonctions principales : d'abqrd il comp~se. e~ d1v1se en partant d'images dérivées de la sensation.
Ains1, ll développera l'image qu'il a de Socrate en détaillant ce
que lui fourl!it l'imagination. En second lieu, il ~juste les données
~e. la se_ns~tion aux empreintes qu'il regoit des idées Jntelbgibles; Il distingue, p~r exemple, si Socrate est bon, non pas dans
les pures données sensibles, mais parce qu'il a en lui la regle du

�54

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

bien. Enfin, il fait correspondre les images actuelles et récentes
aux images anciennes ; il reconnatt ; dans la personne qui se
présente a lui, il reconnatt Socrate.
L'entendement a done, pour Plotin, une fonction discursive,
une fonction de liaison ; « il sait qu'il est discursif, c'est-a-dire
fait pour comprendre les choses extérieures. » Mais, dans cet
effort de compréhension, il s' éleve vers l'intelligence dont il
reQoit l'illumination. (V, 3, 2-3).
Ce serait mal comprendre cette psychologie que de considérer
les facultés inférieures comme s'ajoutant a l'ame a mesure qu'elle
descend a un degré inférieur. Ce serait admettre que la deseen te
de l'ame, loin de l'appauvrir, l'enrichit, est pour elle un progres,
et fait passer al' acte des puissances jusqu'ici dormantes. Enréalité,
les facultés inférieures ne sont qu'une expression appauvrie et
une forme déficiente de ce que l'ame contient éternellement. La
faculté de sentir qui est en l'homme sensible est, par exerople, le
reflet d'une faculté de sentir plus élevée qui est dans ce l'horome
intelligible, » c'est-a-dire dans la partie supérieure de l'amP.,
« Les etres intelligibles peuvent etre nommés sensibles, puisqu'ils
sont, a leur maniere, obj'Elts d'une perception. La sensation, icibas, que nous nommons sensation parce qu'elle se rapporte a
des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l'intelligible, et elle n'est plus claire qu'en apparence. Nous nommons
sensitif l'homroe d'ici-bas, parce qu'il per~oit moins bien et
per~oit des images inférieures a leurs modeles ; ainsi les sensations
sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des
sensations claires. i&gt; (VI, 7, 7).
(d suivre.)

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisle
Cours de 11. EDMOND EST1:VE,
Professeur d l'Université de Nan cy.

V. Leconte de Lisle et les Hommes.

\

L'reuvre de Leconte de Lisie, considérée d'un certain biais
est, ,n?us _l'avons ~u, un~ ~hé~gonie. Mais l'auteur ne sépare pa~
de l h1sto1re des dieux, l h1sto1re des hommes qui, par un renversement du rappor~ habit?el des termes, ont créé ces dieux. Et
comme c~tte h1sto1re ne s attache pas a suivre l'ordre des événements, m a en dérouler totalement le récit ni a enchatner
les caus~s _et les effe~, mais comme, au gré de la f~ntaisie poétique,
elle _c~o!Slt d~s ép1sodes et traite des fragments, recueille des
tradihons, pemt d?s mreurs, ranime des passi'ons et recrée des
ames, elle n'es_t pomt une histoire, mais une épopée, plus exaotement une suite de_ ~ourtes épopées, une légende de l'humanité,
c~tte « légende des s1ecles » que Víctor Hugo portait déja dans sa
tete au temps meme ou paraissaient les Poemes Anliques et
pour laquelle, avec ce sens du style lapidaire qui luí était pro~re
11 a trouvé, a~res quelques tatonnements, le titre définitif.
'
Le mot _lu1 ~ppartient, sans conteatation possible. Mais la
c~ose, a qm rev1ent la gloire d'en avoir été l'inventeur ? Est-ce a
lm ? Est-ce a Leco~te de_Lisie ? A s'en rapporter exclusivement
aux. dates, on a vite fa1t de trancher la question. Les Poemes
Anliques sont d~. 1852; la premiere série de La Légende des Siecles'
est'tde 1859.
·t · «·tS il, faut - comme on a dit - que l' un des d eux
P,0 e es ~1 1m1 é I autre », on en conclura, et on en a conclu ce que
e tst yictor ~ugo, puisqu'il n'est venu qu'a la suite ». Ce serait
peut-etre vo1r les choses un peu simplement. D' abord, parmi

�56

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

les poemes qui composent le recueil de 1859, on en peut compter
un certain nombr~ qui avaient été écrits entre 1840 et 1852 ;
et, si ce qu'il y avait daos la tentative de Victor Hugo de particulierement original, était d'embrasser l'histoire entiere de l'humanité, depuis la créabion jusqu'au jugement dernier, l'idée
n'avait certainement pu lui en venir de ce volume des Poemes
Anliques, exclusivement voué, ou peu s'en faut, a la glorification
du génie hellénique, et grossi, sans plan arreté, d'une douzaine
de morceaux qui n'ont ríen d'antique, ni ríen d'épique,ni meme
rien de commun entre eux, tels que Juin, Midi ou Nox, et La
Fonfaine aux Lianes, et les chansons imitées de Burns. Et l'on
serait tenté, au contraire, de penser que c'est Le_conte de Lisle
qui a pu etre engagé par l'exemple de Victor Hugo a étendre
le cercle de ses compositions aux civilisations du Nord et au
Moyen Age, si, en 1854, tels des poemes, et non des moindres,
qui figureront dans les Poésies Barbares de 1862, - c'est le
Runoia que je veux dire, - n'avait été inséré dans la Revue de
Paris, si la plupart des autres ne s'étaient succédé de 1857 a
1860 dans la Revue Conlemporaine, si, enfin, le titre du recueil
n'avait été trouvé des 1858. Faut-il done a tout prix que l'un des
deux poetes ait « imité » l'autre, et cette questiond'antériorité
ne perd-elle pas toute l'importance qu'on a cru devoir y mettre,
si tous les deux,s'emparant presque au meme moment d'unsujet,
- ou d'un ordre de sujets,- qui, depuis quelque temps déja (&lt;était
dans l'air n, ils l'ont conc;¡u d'une maniere fort différente et mis en
reuvre chacun a sa fa\¡on ?
A supposer, en effet, qu'on veuille remonter jusqu'aux origines
de cette épopée moderne dont, vers le milieu du XIX8 siecle,
Víctor Hugo et Leconte de Lisle nous ont donné les chefs-d'reuvre,,
i1 faut, en derniere analyse, les chercher dans le grand et persévérant labeur d'érudition scientifique qui, depuis le milieu
environ du xvme siécle, nous avait fait de mieux en mieux connattre les commencements de notre race et les premiers Ages
de l'humanité. Ce sont les eílorts accumulés de consciencieux
chercheurs et de modestes savants qui l'avaient rendue possible ;
et celui qui fut vraiment, sinon le créateur, tout au moins Jlinitiateur du genre, celui qui le premier fit jaillirdescendresrefroidies
du passé une étincelle de vie, c'est celui qui fut atissi l'initiateur
de l'histoire moderne, - j'entends de l'histoire considérée comme
reuvre d'art, - ce Chateaubriand dont la grande figure domine
tout notre XIXª siecle littéraire, et se dresse a l'entrée de
toutes ses avenues. Je ne citerai pas une fois de plus la page
fameuse d'Augustin Thierry, si souvent alléguée et que tout le

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

57

monde connatt; mais je ne puis m'abstenir de rappeler ici que c'est
de Chateaubriand et de ses Marlyrs, et, pour préciser encore, du
Vl8 livre des Marlyrs, tout plein d'une si pittoresque et si poétique barbarie, que se sont inspirés et réclamés les jeunes écrivains qui, aux alentours de 1830, ont entrepris de !aire de l'histoire le récit animé et vivant des actions des hommes, de nous
restituer non seulement la teneur et la trame des faits, mais le
décor ou ils se sont encadrés, mais 1es passions dont ils ont été
les gestes, mais les idées, les croyances, les préjugés ou les mirages
qui onL mis ces passions en jeu, de représenter chaque époque,
chaque peuple, chaque siecle, avec sa fac;¡on propre d'etre, de
penser et de vivre, son langage, son costume, sa couleur, en un
mot non pas d'enregistrer mais de ressusciter le passé. C:ette
devise féconde que Michelet n'avait pas encore inscrite au fronton
de son Hisloire de France, mais dont son Hisloire du Moyen Age
était, avant la lettre, l'illustration, elle convenait aux poetes
encore plus qu'aux historiens, et il était naturel que le mot
d'ordre passé par la poésie a l'histoire fO.t repassé par l'histoire a
la poésie. C'est de la rencontre de cette conception poétique de
l'histoire avec l'idée, chere aux philosophes, du progres indéfini
ou tout au moins de l'évolution nécessaire de l'humanité que
sortit, entre 1850 et 1860,cette renaissance de l'épopée que, des
1828, en une page quasi prophétique, Quinet avait appelée et
annoncée. Aux épopées a la fa\¡on antique, lliade ou Odyssée,
Ramayana ou Mahabarala, « conc;¡ues par l'esprit national, .•.
reuvre et tableau d'une race et d'une nation », il opposait l'épopée
de Dante, qui lui apparaissait comme « l'reuvre et l'image du
genre humain. »
Et maintenant, - ajoutait-il, - qu'un homme dispose des annales de
I'hu,m_aru;é comme de cenes du P.euple grec, que pour unité il choisisse J'unité
de I histo1.r_e et de 19: nature, qu'!l rapproche des @tres réels ~ travers les siecles
dans la vo1e merve1lleuse de l'inflm, ~ue ces se/mes se succedent et s'enchatnent non plus ~ans les ombres de I enfer, du purgatoire ou du paradis du
Moyen Ag~, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumiére plus
complete, 11 aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans Je
monde modeme.

_A c~tte dat~ de 1828, déja Lamartine, dans un moment d'illummation, ava1t jeté le plan de cet immense poeme allant du ciel
a la terre et de la terre au ciel, dont Jocelyn et la Chute d'un Ange
ne furent que des épisodes, et Alfred de Vigny avait montré, dans
les plus remarquables de ses Poemes Antiques el Modernes, dans
son Déluge, dans son Moise, quelle grandeur épique peut se
d~ploy_er dans le cadre.. de quelques centaines ou meme de quelques
vmgtames de vers.

�58

59

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Ainsi, ce dont il convient de louer Victor Hugo et Leconte de
Lisie, ce n'est pas d'avoir inventé de toutespieces, et avant tous
autres, l'épopée de l'humanité, c'est de l'avoir réalisée, et de
l'avoir réalisée d'une maniere si différente. Si l'on veut savoir
daÍls que! dessein Victor Hugo a entrepris son reuvre, il suffit
de relire ce paragraphe de la préface qu'il y a mise :

tout au moins parcouru, et parfois )u de tres pres toute une bibliotheque. 11 ne s'est pas contenté, comme le plus souvent
Víctor Hugo, des encyclopédies, dictionnaires et autres ouvrages
de vulgarisation, dont l'usage est rapide et facile. 11 a recouru
aux travaux de premiere main, il est remonté aux textes ; et ces
travaux, comme ces textes, s'ofTraient a luí sous la forme de gros
livres dont il était impossible, sans un véritable labeur, de s'assimiler le contenu, ou meme d'en extraire les parcelles de poésie
qu'il pouvait recéler. Pour son poeme de Baghaval, il a mis a contribution les quatre volumes de la traduction faite par Burnouf
du Baghavala-Purana, non sans s'inspirer en meme temps de
celle que Fauche avait donnée du Mahabarftla. Pour NéférouRa, il a consulté une série d'articles publiés dans le Journal
Asialique par un égyptologue de marque, le vicomte de Rougé.
Pour la Légende des Nornes, il a utilisé l'Hisloire de Danemark
de Malet, les ouvrages d'Ampere, d'Ozanam, de Marmier. Pour
composer ses poemes grecs, non seulement il a lu a peu pres tout
ce que les Grecs nous ont laissé de poésie, depuis Homere jusqu'a
Théocrite et Apollonius, mais encore il a eu connaissance des
travaux d'Ottfried Muller sur les Doriens et fait son profit des
découvertes archéologiques du Dr Schliemann. 11 serait aisé,
au besoin, ~e multiplier les exemples. Ül! reconnattra que nul
encore en France, le seul Chénier peut-etre excepté, n'avait mis
au service d'une imagination de poete une telle abondance
d'érudition.
De cette érudition, toutefois, il ne faut s'exagérer ni la solidité
ni la profondeur. Elle est, sur bien des points, déja démodée.
Tandis que Leconte de Lisie fixait ses conceptions poétiques en
beaux groupes marmoréens, la science poursuivait ses enquetes.
Elle découvrait des faits nouveaux ; elle construisait des théories
nouvelles;_elle remplagait par d'autres- hypotheses les hypotheses qui passaient, il y a un demi-siecle, pour des vérités. On ne
saurait reprocher a l'auteur des Poemes Barbares d'avoir mis une
entiere confiance dans les savants dument qualifiés qú'a l'occasion il prenait pour guides, d'avoir, notamment, sur la foi de
M. de Rougé, tenu pour un document officiel, émanant de
Ramses 11, une inscription fabriquée quelques centaines d'années plus tard. On ne saurait meme lui en vouloir d'avoir eu quelquefois la main moins heureuse dans le choix de ses ínspirateurs :
il y a soixante ans, qui n'aurait vu dans Henri Martín ou Hersart
de Villemarqué des autorités plus que suffisantes ? Mais il faut
jouer quelque peu sur les mots pour admettre qu'on trouve réalisée dans cette poésie, toute « savante &gt;) qu'elle soit et qu'elle

Exprimer l'humanité dans une espéce d'reuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, table, philosophie,
religion, science, lesqu~ls se r_ésument en un seul et immense ~o_uvement
d'aseension vers la lum1ere; !aire apparaltre, dans une sorte de miro1r sombre
et clair ... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale
et sacrée, l'Homme ; voiU1 de quelle pensée, de quelle ambitlon, si l'on veut,
est sortie la Légende des Siecles.

Et si l'on veut savoir dans quel esprit LecontedeLisle a com•
posé lasienne, il n'est que de se reporter au discours dans lequel il
a fait l'éloge de son illustre confrere. Apres avoir cité le passage que je viens de reproduire, il ajoute :
Certes, c'était la une entreprise digne de son génie, que)que colossale qu'elle
tot. Pour qu'un seul homme, toutefois1 pOt réaliser completement un dessein
aussi formidable, il fallait qu'il se fut assimilé tout d'abord l'histoire, la
religion, la philosophie de chacune des races et des civilisations disparues ;
qu'il se fft tour a tour, par un miracle d'intuition, une sorte de contemporain
de chaque époque et qu'il y revécOt exclusivement, au lieu d'y choisir des
thémes propres au développement des idées et des aspirations du temps oá
il viten réalité.

Comme il arrive souvent, en indiquant en quoi Víctor Hugo, a
son sens, avait manqué, il a, du meme coup, précisé a quoi,lui,
il aurait voulu réussir ; si bien que notre tache peut se borner
a !'examen des trois points sur lesquels il a lui-meme attiré
notre attention.

...

11 faut, nous dit Leconte de Lisie, que le poete se soit « assimilé
tout d'abord l'histoire, la religion, la philosophie de chacune des
races et des civilisations disparues ». Cette épopée de l'humanité,
elle est, avant tout et dans s3; substance, une reuvre de savoir.
Convenons, sans nous faire prier, que le savoir ne lui a pas manqué. M. Vianey s'est donné la peine de rechercher les sources
auxquelles il a puisé pour écrire un certain nombre de ses poemes,
ceux justement qui sont de caracter_c historique ou légendaire.
11 résulte de cette tres précieuse enquete, - encore que, malgré
toute la diligence qu'y a mise l'auteur, elle demeure incomplete, - que, pour ce faire, Leconte de Lisie a, sinon dépouillé,

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1

61

REVUE DES COURS ET CONFERENCES

L &lt;EUV1lE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISI.E

prétende etre, cette union étroite, cette confusion de l'art et de
la science que l'auteur, dans ses préfaces, assignait comme but
aux efforts désormais convergents de l'intelligence humaine.
Lorsque Leconte de Lisie empruntait a ses lectures le sujet de
quelque poeme, il lui arrivait de se déterminer moins par rauthenticité du récit que par l'effet poétique qu'il espérait en tirer ;
et si, pour mettre les choses au mieux, une rapsodie oomme

références qu'il énumere dans ses préfaces avec une précision
ostentatoire, il en prend a son aise avec les documents. Son
imagination, toute puissante qu'elle soit, ne saurait y suppléer.
Aussi y a-t-il souvent dans ses peintures historiques, quelquechose
de faux, tout au moins d'inconsistant et de conventionnel.
Il n'en va pas de meme chez Leconte de Lisie. Tel de ses poemes,
en effet, n'est qu'une mosa'ique dont on retrouve les fragments
épars dans l'ouvrage ou. il s'est documenté.L'Arc de Civa ramasse
en trente stances un millier de vers du Ramayana. Le poeme
d'Iiélene est fait avec des morceaux empruntés a une demi-doudouzaine de poetes grecs ou latins. Les quatorze vers du sonnet
intitulé le Combat Homérique ont été glanés dans trois chants
del' Iliade. Certains poémes espagnols sont des centons du Romancero. Comment les piéces sont choisies et ajustées, avec quel art
cela est fait, nous aurons a y revenir. Pour le moment, tout ce
que nous voulons observer, c'est que cela n'est pas fait de rien,
et que si les tableaux que nous présente Leconte de Lisie nous
frappent par leur relief et par leur couleur, et s'ils nous entrent,
comme on dit, dans les yeux, c'est qu'il se mele, dans leur composition, a l'intuition poétique, un fort élément de réalité.
En meme temps qu'elle a donné de la solidité ason pittoresque,
l'érudition lui a donné aussi de la variété. Puisant pour chaque
poéme a une source difiérente, et suivant ordinairement d'assez
pres le texte dont il s'inspirait, Leconte de Lisie avait quelques
chances de tracer de chaque pays, de chaque époque, de chaque
race, une image qui apparttnt en propre a ce pays, a cette époque,
a cette race, et ne se confondit pas a vec les images voisines dans
un archaisme vague ou un exotisme banal. On sait comment,
pour mettre de la couleur sur ses Orientales, Rugo avait composé
5a palette de tous les souvenirs qui s'étaient, au hasard de ses
lectores, déposés dans sa mémoire, amalgamant Turquie, Arabie
Perse, voire meme Grece et Espagne, dans la peinture d'un Orient
imaginaire. Les tableaux que l'on rencontre chez Leconte de
Lisie de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, se distinguent au premier
eoup d'reil par des traits particuliers et une physionomie originale.
Lisez -seulement dix vers de {:unacépa :

I'Histoire de la dominalion des Arabes en Égyple el en Portugal,
rédigée sur l'Iiisloire lraduile de l'arabe en espagnol de M. Joseph
Conde par M. de Marles, pouvait !ni en imposer par la longueur

de son titre et le luxe de garanties qu'elle semblait ofTrir, il n'avait
aucune illusion a se faire sur la valeur scientifique du Foyer
Breton d'Émile Souvestre ou du Monde Anlédiluvien de Ludovic
de Cailleux. Et cela luí importait sans doute moins qu'on ne l'a
cru et qu'il n'a voulu le faire croire lui-meme. Et, en somme,
il avait raison. Poete, il faisait son méti.er de poete. Ce qu'if
demandait aux livres d'apres lesquels il travaillait, ce n'était
pas des documents pour écrire l'histoire, mais le choc qui ébranIait son imagination et les matériaux dont il avait besoin pour
batir une ceuvre beaucoup moins objective et impersonnelle
qu'il ne l'a affirmé, comme nous le verrons tout a l'heure.
Je ne veux pas dire, toutefois, que cette érudition, - toute
discussion sur saqualitémise a part,-n'ait conféré a Iapoésie de
Leconte de Lisle des mérites que sans cela elle n'aurait pas eus.
Elle a donné aux représentations, ou, si l'on veut, aux recons-•
titutions qu'il a tentées d'un passé lointain, une cohérence, une
tenue, une uniLé que noLre Iittérature n'avait pas encore connues.
Il y avait, lorsqu'il publia ses premiers poemes, trente a quarante ans que nos poetes s'essayaieµt a faire, - pour appeler les
choses par leur nom, - de la couleur Iocale. lis y apportaient,
comme on sait, un zele aussi ardent que médiocrement éclairé.
Je ne parle pas des écrivains de dixieme ordre, qui, quoi qu'ils
fassent, le font mal. Je ne parle pas non plus des fantaisistes
a la maniere d'Alfred de Musset, qui, ayant découvert assez vite
le secret du procédé, professaient a son égard,- je vous renvoie
a Namouna, - le scepticisme le plus irrévérencieux, et s'ils
brossaient un décor italien ou espagnol, s'ils encadraient leurs
créations dans les montagnes du Tyrol ou l'enceinte d'une vieille
petite ville allemande, ne se donnaient pas la peine de chercher
ailleurs qu'en eux-memes les éléments de leurs tableaux. Je
pense aux mattres du genre, au Víctor Rugo des Orientales,
et au Víctor Rugo de Notre-Dame, et au Víctor Rugo de Ruy Bias,
et meme au Víctor Rugo de LaLégende des Siecles. En dépit des

Sous la varangue basse, aupres de son flguier,
Le Richi vénérable acheve de prier. ·
Sur ses bras d'ambre jaune il abaisse sa manche
Noue ~utour de ses reins la mousseline blanche,
Et cro1sant sos deux pieds sous sa cuisse l'ceil clos
Immobile et muet il médite en repos.
'
·
Sa temme a pas légers vient poser sur sa natte
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;
Puis elle se retire et va manger A part...

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L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

· Lisez maintenant une strophe ou deux de la Vérandah :
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,.
Dans l'air tiede embaumé de l'odeur des jasmms,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane foyale, immo~ile, repose,
.
Derriere son col brun cro1sant ses belles mams,
J)ans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins
Sous les treillis d'argent de la vérandah'close.

.

'

Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor,
Sur les.coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
La branche du hfika róde comme un reptile
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'am~re arrondi baise encor.

Et lisez enfin ces quatre stances, prises dans l' Apoihéose de
Mouga-Al-Kébyr :
Voici. Le Dyouan s'ouvre. De place en place
Chaque verset du livre, aux parois incrusté,
En lettres de cristal et d'argent s'entrelace
Du sol jusqu'a la vofite et sans fin répété.
Sous le manteau de laine et la cotte de mames
Et le cimier d'ou sort le fer d'épieu carré, .
Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes ta11les
Autour de Soulyman,l'Ommyade sacré.
Les Imans de la Mekke, immobiles et graves, ·
Sont la l'écharpe verte enroulée au front ras,
Et les chefs des tribus chasseresses d'esclaves
Dont le soleil d'f:gypte a corrodé les bras.
Au fond, vHus d'acier, debout contre les portes,
De noirs Éthiopiens semblent, silencieux,
Des spectres de guerriers dont les a.mes sont mortes,
Sauf qu'un éclair rapide illumine leurs yeux.

N'est-il pas vrai, malgré un air de parenté indéniable entre ces
trois formes de la civilisation orientale, qu'on se sent a chaque
fois transporté dans un monde nouveau, et que par l'abondance,
et la p'récision, et l'originalité des détails, chacun de ces tableaux
exclut l'impression qu'il ait été fait de chic.
·
La recherche de l'exactitude a ses avantages, meme pour un
poete ; elle a aussi ses inconvénients. 11 arrive notamment qu'elle
se fasse trop sentir. L'auteur, plein de son sujet, la mémoire
obsédée de tous les traits pittoresques, suggestifs, curieux, qu'il
a notés dans ses livres, ne peut se résoudre aux sacrifices nécessaires et ne vous fait grace d'aucun. De la parfois une surcharge
dont le lecteur est accablé. C'est surtout quand il rapporte les
traditions des peuplades primitives que Leconte de Lisie, cédant

63

a l'attrait puissant qu'exerce sur lui le mystere des origines, se
laisse facilement entrainer. Voyez dans Khiron toute l'histoire,
d'ailleurs contestable, des inva·sions doriennes dans la Grece
pélasgique. Voyez dans le Massacre de Mona le récit des migrations des Kymris. Voyez, dans la Légende des Nornes, les contes
sans fin que font les trois vieilles assises sur les racines du frene
Yggdrasill. Ou bien encore, c'est quand il énumere les horreurs,
les calamités, les violences et les turpitudes des plus sombres
époques du Moyen Age que sa verve ne sait pJus borner son
cours. Quelles que soient la beauté des vers et !a vigueur des
peintures, il faut s'y reprendre a plusieurs fois pour achever des
morceaux, comme le Corbeau, Hiéronymus ou les Paraboles de
Dom Guy, et on en vient a souhaiter, tandis que roulent d'un
flot égal, avec un fracas uniforme, ces tirades interminables,
que l'auteur fut plus concis, ou qu'il fut moins savant.
.
L'abus de I'érudition ne produit pas seulement la lassitude ; il
engendre l'obscurité. Pour comprendre les poemes mythologiques
et historiques de Leconte de Lisie, il faudrait souvent etre aussi
informé que l'auteur Iui-meme, connattre les sources ou il puise,
avoir Ju les Iivres qu'il a Ius. La priere védique pour les morls,
par exemple, n'est pleinement intelligible, j'entends dans son sens
, littéral, que si le lecteur a quelque teinture.du Rig-Véda. Parfois
le contexte apporte une suffisante clarté ; parfois aussi il ne
fournit que peu de lumiere. Faute d'un.e annotation que le poete
ne pouvait guere, sans tomber dans le pédantisme, mettre au bas
-0u a 1~ suite de ses vers, nous en sommes réduits a charger notre
mémoire de termes étrangers dont la signification nous échappe,
ou .d'allusions dont nous ne saisissons pas la portée. Ajoutez
que la préoccupation de I' exactitude dégénere en prédilection
pour l'insolite et pour le bizarre. La question des noms propres,
en particulier, tient dans la poésie de Ceconte de Lisie une place
qu'on ne peut s'empecher de trouver un peu excessive. 11
semble que fa été pour lui la grande affaire, et le témoignage le
plus éclatant de son esprit scientifique, que d'appeler ses héros
des noms les plus dissemblables de ceux sous lesquels on les
com:~ait ordi1:1airement. !I luí est meme arrivé de changer a
plus1eurs reprises sa mamere de les écrire. Assurément il était
lé~itime d_'y apporter une attention méticuleuse, quand il s'agissa1t des d1e~x de la Grece, qu'il était índispensable de distinguer,
~n Ie~r resbtuant leurs appellations authentiques, des dieux de
1 Itahe avec Iesquels on les avait trop-longtemps confondus. Mais
on :reut ~e de~ander quel intéret et quel avantage il pouvait y
avo1r a d1re Surya au lieu de Sourya, Nurmahal au Iieu de Nour-

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L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

t l'on sourit volontiers des efforts réitérés faits par le
mahal e
·
t
poete pour donner au nom de Cai:n, devenu s_uc~ess1vemen sous .
sa plume Kain, puis Qain, un aspect qui fut suffisamment
barbare a nos yeux.

•
••

Le lecteur aurait tort, néanmoins, de se laisser rebuter I.'ªr ces
dehors un peu rébarbatifs de la poésie de Lecont~ de_ L1~le. A
regarder de plus pres, il s'apercevra que cet appar~il scientifiqu_e
répond a une intention plus profonde que le souc1, as_sez puéril
en'somme de l'exactitude matérielle ou de la oorrection orthographique'. Si l'auteur nous surprend par des, détails s~nguliers
et des dénominations inattendues, c'est que des lepremierab?rd
il veut que nous nous sentions tra_nspor~és hors de D:otre sphere,
que nous ayons l'impression quas1 phys1que _de la d1fférence des
milieux et des époques. Mais il se propose b1~~ de ~e ~as s'en
tenir la. II veut nous faire pénétrer avec lm Jusq? a l ame des
temps passés e~ _des races_ ~s~aru~s .•Pour réuss~r dans,. cet~
entreprise, il falla1t, nous d1sa1t-1!"lm-meme, ;rnn mira~le d mtm
tion ». Ce miracle, lui a-t-il été donn~. d~ 1 accom~hr ? On ne
saurait s'attendre, évidemment, a ce qu 11 ait pous~é JUS~ue ~ans
le dernier détail la psychologie tles peuples. Ce n aura1t pu et~
qu'au détriment de la poésie e~_de I'ar_t. M?ins exigeants que lm,
nous ne demanderons pas « qu 11 se s01t fa1t touratourlecontemporain de chaque époque et qu'il y ait revécu exclusiv~ment.. »
II nous suffira qu'il en ait rendu exactemen~ la phys1o~om1e
générale, qu'il ait démelé avec jus~esse e~ ~ouhgné avec VIgueur
les traits dominants et le caractere ongmal de chacune des
grandes races ou des grandes civilisations auxqueiles il a demandé
le sujet de ses tableaux.
. .
.
.
.
.
L'Inde, soit légendaire, s01t h1stonque, lm a fourm le SUJ~t de
quelques-uns de ses plus beaux poemes. Pays étrange, qm rassemble en lui les plus étonnants contrastes : ardeu~ s~nsuelle et
extase mystique, voluptés savant_es et extraordmaires_ macérations. 11 semble que personne n'y fasse grand cas de la vte, de la
vie des au tres aussi. bien que de la sienne. La, passi?n, so~s ce
climat de feu, s'exaspere et va facilemen~ jusqu au cr1me. DJihanGuir, le maharajah de Lahore, s'est épr1s, a entendre monte~ ~a
voix dans l'air nocturne, de la blanche Nurmahal, l'ép?use d,~hKhan, que la guerre retient au loin. Et Nurmahal a 3ur~ d etre
fidele ; mais elle est faible, mais elle est femme ; elle a1me ~es
richesses1 les grandeurs, le luxe, les fetes, la soie et l'or? l~s saphirs
et les diamants. Elle ne résiste pas au penchant qui l entratne.

Mais pour éviter de commettre un parjure, elle commence par
se débarrasser d'Ali-Khan :
Par un coup de poignard a la fois reine et veuve,

elle pourra s'asseoir aux cótés de Djhan-Guir sur le tróne mongol.
Le vieux nabab d'Arkate, Mohhammed, est le mari tresamoureux
d'une trop jeune femme. « Défie-toi, lui souffie le fakir accroupi
ases pieds:

•

Nabab Ita barbe est grise et ta prudence est jeune...
Pourquoi réchauffes-tu le yeptile en ton sein ?

Et Mohhammed regarde « le front ceint de grace etde noblesse »
l'ceil jeune et pur, la bouche trop belle pour mentir, et il ne coro~
prend qu'une chose, c'est qu'il aime, qu'il aime comme s'il avait
vingt ans: La nuit vient : au fond du palais sombre, Mohhammed
repose ; il gít immobile, roide, la gorge ouverte au milieu d'une
mare de sang. - Le roi Ambarisha ofTre aux dieux une victime
h?maine. Au moment ou le sacrifice va s'accomplir, la victime
d1sparatt, dérobée par Indra. II faut de toute nécessité ou la
retrouver, ou lui ~n substituer une autre. Apres beaucoup de
tec_herch~s, ~mbarisha rencontreun pauvrebrabme, pieuxet sage,
qm a tro1~ f1ls. II demande au brave homme de lui Iivrer, au prix
de cent m1Ile vaches grasses, un de ses enfants. Mais le vieillard
ne veut pas céder son fils ainé, et sa femme se refuse a vendre
le plus jeune. Alors le second, &lt;;unacépa, se leve. II se dévoue.
II ·?em_ande seulement un jour de grace, pour dire adieu a celle"
qu Il_ a1me, a la fleur de son printemps, la tendre et pure &lt;;anta.
II lm_ annonce qu'il va mourir. La vierge aussitélt déclare qu'elle
le smvra dans la mort :
Tu veux mouru, dit-elle, et tu m'aimes l Eh bien
Le couteau dans ton cceur rencontrera le mien f '
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-iJs voir encore
L? monde s:éveill~r, &lt;!,ésert achaque aurore f
e, est par. to1.qu_e I ore11le _ouverte _aux bruits joyeux,
J écouta1s les 01seaux qui chanta1ent dans les cieux
Par toi que la verdeur de la vallée enivre
'
Par toi que je respire et qu'il m'est doux de vivre...

Et ~l ~e dépend point d'el~e que son sacrifice ne soit accepté. V_alm1k1, l_e poete 1mmortel, Iui, est tres vieux. II a cent ans. Sa
v1e est pleme, son ceuvre est faite. II monte au sommet de l'Himavat, il s:arr~te ~o~s levaste Figuier verdoyant l'hiver comme l'été.
!mmob1le, Il Ia1sse une d_erniere tois ses yeux se fixer sur le monde,
Il se plonge dans la glo1re de Brahma. Et tandis qu'il est perdu
5

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

dans cette extase surhumaine, par centaines, par milliers, par
millions, de blanches fourmis grimpent a l'assaut de son corps.

la favorito de Pallas Athéné, « la Cité surhumaine l&gt;, « la Fleur
magnifique des a.ges ll, que le poete voit, dans l'aurore et l'azur,
monter aux cieux élargis, et s'épanouir sur le monde enchanté,

Elles couvrent s.es pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent rongent la chair, pénetrent par les yeux
Dans la Joncavité du era.ne spacieux,
.
S'engoultrent dans la bouche ouverte et v1olette,

et de ce qui fut Valmiki, l'immortel poete, elles ne laissent qu'un
squelette roide,
Planté sur l'Himavat comme un dieu sur l'autel.

La Grece connatt,elle aussi,les passions qui tou~mententl'homme.
Elles sont de tous les temps et de tous les chmats. Lecont~ d~
Lisie nous montre Clytemnestre féroce, Hélene sensuelle, N1~be
orgueilleuse. Mais de cette terre _heureu~e, ou la race humame
s'est ép-anouie plus librement qu'a1lleurs, 11 a r~tenu d~ préférence
des images riantes. Les dieux y sont tout ~res de I h_omme, et
J'homme s'y sent presque au rang des d1eux. Les 1~mortels
aiment les femmes de la terre, et les nymphes ne crment pas
s'abaisser en poursuivant de beaux jeun_es hommes_ d'une t~ndresse que ceux-ci n'accueillent pas tou1ours. La v1e est facile,
les mreurs sont douces :
Ni sanglants autels, ni rites barbares,
Les cheveux noués d'un líen de fleurs,
Une Ionienne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des cithares.

Sans doute la Grece a produit en foule guerriers _héroi'ques et
navigateurs aventureux ; mais, pour Leconte de Lisie, e~le est
surtout la patrie de l'intelligence et des_ arts, le sanct~a1re de~
Muses, dont il évoque a la fin del' Apollonide le .chceur maJestueux.
Nous sommes les Vierges sacrées,
Délices du vaste univers, .
Aux mitres d'or, aux ~aur~ers verts,
Aux lévres toujours mspir~.
L'homme éphémere et souc1_eux
Et l'Ouranide au fond des c1eux
Sont illuminés de nos flammes,
Et parfois nous réjouissons
De nos immortelles chansons
Le noir Hades oú sont les §mes !...
A travers la nue infinie
Et la fuite sans fin des temps,
Le chceur des astres éclat~nts
Se soumet a notre harmorne.. ,

Les Muses sont !'ame du monde. Mais leur séjour préféré, c'ést

..

La ville des Héros, des Chanteurs et des Sages,
Le,Temple éblouissant de la sainte Beauté.

Quel contraste entre cette lumineuse vision et les tableaux
que Leconte de Lisie a retracés du monde barbare 1 Dans ces
dures contrées du Nord, glacées de neige ou noyées de brume,
l'homme est sauvage comme la_ nature. Les corp::s sont robustes,
et les ames violentes. Point de dissimulation, de perfidies ni de
ruses: le sang .monte a la tete, le geste devanee la parole ; les
passions dominantes sont la haine jalouse et la soif de la vengeance. Ici, nul renoncement a la vie, mais le parfait mépris
de la mort. II est beau de mourir en combattant, d'épuiser d'un
seul coup, la part d'existence assignée a chacuri, d'.entrer joyeusement dans un autre monde. Hialmar est couché sur le champ
de bataille ; son casque est rompu, son armure est trouée, ses
yeux saignent ; il rassemble ses forces pour appeler a luí le corbeau
qui tout a l'heure dévorera son cadavre :
Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon creur tout chaud a la filie d'Ylmer..•
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'~i fait mon temps. Buvez, ó loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir, parmi les Dieux, dans le soleil l

Ceux qui sont morts laissent un devoir a ceux qui restent.
A défaut des hommes, les femmes se leveront pour venger
l'époux ou le pere tombés. Hervor court au tertre sous Jeque!
repose Angantyr, elle réveille son pere dans la tombe, elle réclame
l'épée que le héros égorgé a emportée avec lui:
Anga!1tyr l Anga!ltyr' l rends-moi mon héritage.
Ne fa1s pas cette mJure a tarace, ó guerrier l
De ravir a ma soif le sang du meurtrier...

. De ~elle~ héroi'nes, quand elles aiment, sont plus portées a la
Jalo-usie 9u a la tendresse. Et elles l'exercent avec des raffinements
de féroc1té. Brunhild ne s'en prend pas. a sa rivale Gudruna · elle
frappe le roi Sigurd, qu'elle aime et qui l'a délaissée po~r la
Franke.
Voila ce quej'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée l
Pleure, veille, languis et blaspheme á ton tour l

�1

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ffiUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

qu'au rooment roeme, elle se tue sur le corps de
l'infidele qu'elle a poignardé.
.
Ces ames barbares sont aussi des ames e~~antmes : elles
se plaisent aux contes merveilleux, au~ tr~d1tions venu~s de
génération en génération des a'ieux lomtams ; _elles s attachent passionnément au culte qu'elles ont hér1té de _leurs
peres. Survienne une religion nouvelle, a l'appel _de leurs pret~es,
elles opposeront dieu a dieu dans une lutte mégale, ou bie~,
voyant la résistance impossible et ne se sentant plus de ra1sons de vivre, elles se laisseront comme les Celtes de Mona, ~vec
une indifférence dédaigneuse, massacrer par leurs n:ieurtriers.
Leconte de Lisie les regarde avec une visib~e ~y~pathie opposer
un supreme obstacle a la di_ffusion di_i Chnstiamsme. Le temps
viendra pourtant ou les dermersrécalc1trants auront r_egu le b~pt'me 011 l'Occident tout entier s'inclinera sous la 101 du Christ.
Itor~ commenceront les Siecles M audils, comme le poete les appelle:

mins, en quete d'_h?rribles nourritures, cette tres noble dame qui,
dans sa grande p1tié pour leurs souffrances, croit fermement faire
un a_cte de cha,rité en mettant le feu aux quatre coins de la grange
ou s1x cents d entre eux ont trouvé un refuge, et en les expédiant
au plus vite et d'un seul coup en l'autre monde :

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n est vrai

Hideux siecles de foi, de lepre et ~e Cai_nine,
Que le reflet sanglant des büchers 1Uumme,
Siecles de désespoir, de peste et de haut mal 1. ••

ª.

Siecles du serf ~nchatné a la glebe, du J uif torturé petit feu, des
hérétiques scellés dans les murs ; siecles ducenoble sire aux aguets
sur sa tour», pret a descendre de son ~ire féodale pourrangonner
le marchand qui passe ; siecles du goup11lon, du froc, de la cagoule,
de l'estrapade et des chevalets ; siecles d'égorgeurs, de taches,
et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l'humanité.

Ent,:e les sept monts de Rome se dresse et grandit
Une bete écarlate ayant dix mille gueules,
Qui dilate sur les continents et lamer
L'arsenal monstrueux de ·ses griffes de fer.

Ce monstre qu'on dirait sorti de I'Apocalypse, c'est l'Égli~e
catholique instrument d'oppression sur les corps et de tyranme
sur les a~es. La papauté toute-puissante tient_ le monde en
servage· par la crainte de l'enfer, et courbe a ses pieds les peuples
et les empereurs. Sous cette domination insurmontable, la chrétienté est livrée en proie a la misere et" au fanatisme : roisere
morale autant que matérielle ; fanatisme sincere, mais dont
la sincérité n'est qu'une preuve plus lamentable de l'égareJ?,ent
auquel s'est abandonné l'esprit humain. Témoin, en un temps de
famine, ou les pauvres paysans vaguent le long des grands che-

Tous passerent ainsi dans leur éternité
Prompte mort, d'une paix bienheureusé suivie...

Aussi le poete voit-il poindre avec joie l'aube de ce xve siecle
qui marquera le déclin de la théocratie. 11 fait, en de truculentes
par~boles, dire par _Dom Guy, le prieur de la bonne abbaye de
Clairvaux, leurs véntés aux antipapes qui se disputent la· chaire
de saint Pierre, aux reines qui se roulent dans la débauche aux
roí~ qui font de la terre un lieu de boucherie, aux moines goi~fres
et 1vrognes, aux hommes de lucre qui changent la maison divine
en_ une caver~e de v:oieurs, a toute cette engeance maudite que le
ro1 Jésus-Chnst remera au dernier jour. 11 s'incline avec admiration devant les preroiers martyrs de la libre pensée qui sur le
bO.cher ou ils sont mordus par la flamme, trouve~t en~ore la
force d~ ~e redresser intrépidement et de narguer leurs bourreaux.
La V1s1on du Moyen Age que Leconte de Lisie nous offre est
un_e visi~n ?'enfer. Est-il nécessaire de souligner ·ce qu'un parti
pns auss1 v10l~nt co~porte d'e~agération, d'injustice et de fausset~ ? Cert:s, d sera1t tout auss! excessif de faire de cette longue
péno~e, ag1tée par des guerres interminables, éprouvée par des
calam1tés _de toute sorte, une réalisation de l'age d'or. A supposer
que certams de_ nos contemporains expriment parfois quelque
regret de n'avo1r_ pas vé?u ~ails ce bon vieux temps, c'est un
regret to_ut platom~ue, et d n est personne qui forme sérieusement
le ~ouha1t de I_e vo1r revenir. Est-ce une raison pour n'en parler
qu avec mépns et avec horreur ? Tout en admirant la vigueur
avec laquelle Leconte ~e Lisie a brossé les tableaux qu'il nous
e~ donne, on est en dro1t ~e se plaindre qu~il les ait systématiquement poussés au no1r. Avec beaucoup de violences . de
souffrances, de brutalité et d'iniquité il y a eu en ce rude te~ps
de 1:ent_housiasme, de la beauté, d~ la vert~, de la grandeur:
11 ~ était ~as per~is, apr~s 1850, a qui que ce ftit, meme a un
poete, de ~ en t~mr a une 1mpression si sommaire. Pour invoquer
une autorité qui ne saurait etre suspecte, Leconte de Lisle aurait
pu -trouver dans I'Hi~loire de Michelet les éléments d'une pein}te pl1_1s exac~e, des lignes plus justes et des couleurs plus vraies.
d aurait _appris tout au moins a parler avec une pitié fraternelle
e ce « trIS_te enfant arraché des entrailles meme du Christianisme,

�70

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui naquit dans les )armes, qui grandit dans la priere etla re:verie,
dans )es angoisses du cceur! qui _mo~rut sans ac_hever nen »,
maís qui« nous a laissé de lui un s1 po1gnant souvemr, que toutes
les joies, toutcs les grandeurs des ages modern~s ne su~ront pas A
nous consoler ». Il a préfété s'en tenír a Volta1re et a I Essai_ sur
les Mreurs. II s'était, pendant son adolescence a Bo~rbon,, tmbu
de ces opínions surannées : il y demeura fidele Jusqu a ~es
derniers jours. En 1872, il publiait so?s !ª forme ~•une pet1~e
brochure, aujourd'hui tres rare, une Hisloire populair~ du Chr1stianisme. II avertit lui-meme son lecteur que ce n est pas la
« un travail de critique et de discussion ». Entendez que c'est
une ceuvre de partialíté et de haine. II y résume en f~rm~les
tranchantcs les jugements que ses vers d~veloppent en d1atnbes
éloquentes et passionnées. Le pape Gré~o1re l~ Gra_nd est présenté
comme un des plus redoutables ennem1s de I espnt ,: « ª?cun d~s
Conquérants Barbares qui s'étaient emparés_ de I Itahe n_e f1t
plus de ;nal que Iui a l'in_telligence _humame ». Le xe s1écle,
_ qui est le siécle constituLJf de la soc1é~é féodale - est caractérisé « cornme le plus ignare, le plusstup1deme~,tréroce e~leplus
brutalement corrompu de tous les siécles de I ere ~hrétien~e. ))
Au moins, Louis IX, dont l'Église a fait un de ses samts, 1:1a1s_ en
qui la France voít une des plus grandes figures de son h1stoire,
trouvera-t-il grace devant !'inflexible sévéríté de l'auteur ?
II est loué mais il est loué de telle sorte que l'éloge est pr~sque
plus insul~nt que le blame. &lt;&lt; Saint Louis était un homme Juste,
généreux, plein d'honneur et d'héroisme. C'_est ~e plus btau
caractere du xme siécle. Les grandes vertus lui éla1e~t pro_pres,
ses vices étaient chrétiens. &gt;) Et pour conclure : « Le Chr1stiamsme,
et il faut entendre par la toutes les communions chrétiennes,
depuis le catholícisme romain jus_qu'a~x plus infi~es se~tes protestantes ou schismatiques, na Jama1s exercé qu une mfluence
déplorable sur les intelligen~es et les m°:_urs. »
telles affirmations portent leur réfutat10n en elles-memes: S1 elle~ pr~u_vent
quelque chose, c'est jusqu'a que! point pass10~ anb-religieuse
peut rétrécir et aveugler un grand espnt. Au pomt de vue proprement littéraire, nous en concluron_s par su~~rott que Le~~nte
de Lisie n'était guére en état de remphr la d_ermere des cond1t10ns
qu'il imposait a l'auteur d'une épopée cychque embrassant_ dans
son largc développement l'hu1;fla~lé to~t. entiére, et que s1 l'on
peut reprocher a quelqu'un d avo1r cho!s1, dans le pass?, «. des
thémes propres au développement des ~dées et des asp!rabons
du temps ou il vivait en réalité »,_ c'~st bien ~u poéte qui a g~té
une partie de son ceuvre, et ,.qui n en aura1t pas été la moms

pe

!ª

1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

71

neuve et la moins attraya~te, en y iníusant le philosophisme du
xvme siécle et l'anticléricalisme du x,xe.
Est-ce a dire que ce contempteur du MoyenAge professe pour
les temps modernes une admiration sans bornes,ouqu'il ait une
confiance illimitée dans )'avenir qui s'ouvre devant le genre
humain ? S'il a nourri, a une certaine époque de sa vie, des illusions de cette sorLe, elles se sont dissipées assez vite, et il a pris
soin lui-meme, - nous avons pu le constater déja, - d'efTacer
presque touLes les traces qui auraient pu en subsister dans son
ceuvre. La civilisation actuelle ne luí inspire pas moins d'horreur
que la société féodale. « Depuis Homére, Eschyle et Sophocle,
déclare la préface des Poemes Anliques,... la décadence et la
barbarie ont envahi )'esprit humain. &gt;) On s'attendrait qu 'il
saluat avec enthousiasme la nenaissance, qui remit les intelligences a l'école des mattres antiques. II n'en est rien. A partir
du xv1e siécle, il cesse de s'intéresser a l'histoire de l'humanité.
Seuls, obtienncnt de lui quelque marque d'attention et unesymp_athie non déguisée les représentants attardés des races primitives, les sauvages qui, dans la prairie américaine ou sur quelque tlot de la Polynésie, perpétuent cette alternance d'activité
violente et d'indolente songerie, qui fut sans doute, aux temps
préhistoriques, la loi de la vie humaine. II met une visible complaisance a décrire,
Assis contre Je tronc géant d'un sycomore
Le cou roide, les yeux clos, comme s'il dormait,

une plume d'ara, jaune et rouge,au sommet du crane, et le calumet
aux lévres, le dernier Sagamore des Florides, le sachem tatoué
~'ocre et de vermillon, immobile, étrange et beau comme une
1dole rouge ; - ou bien encore le dernier des Maourys, le vieux
Mangeur d'hommes, unique débris d'une race turbulente et
guerriére, qui boit l'oubli dans l'eau de feu, et s'en va le Ion,., de
0
la plage, la tete basse et les deux bras pendants,
FantOme du passé, silencieuse image
D'un peupJe mort, fauché par la flamme et le fer.

Q~ant aux représentants des races dites supérieures, ces blancs
qui prétendent faire la loi a l'univers il n'a pour eux - et il ne
'
se gene pas pour le leur dire, - que le'plus complet mépris
:

.

Vous vivez !Achement sans réve sans dessein
Plus vieux, plus décrépits que la terre infécond~
Ch:Hrés des le berceau par le siecle assassin
'
De tou te passion vigoureuse et profonde.

...

�72

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ils n'en ont qu'une, et la pl1;1s basse et la plus vile de toutes,
l'appétit des richesses, la soif de l'or. Mais la destruction guette
ce monde de corruption et de boue : « Les temps ne sont pas
loin », s'écrie le poete,
Ou, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Vous mourrez betement en emplissant vos pocbes.

Et ce sera la fin. « La voix sinistre des vivants &gt;&gt; se taira sur
la surface de la terre, et le globe pulvérisé ira fertiliser de ses
innommables restes

Philosophie de 1'Esprit
Cours de 11. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslitut, Pro/esseur á la Sorbonne._

Les sillons de l'espace ou fermentent ~es mondes.
CINQUIEME LE{:ON

Ainsi le poete a constaté le néant des dieux; ~la lancé l'ana~héme
aux hommes ; il ne nous reste plus, pour épu1ser sa concept10n de
l'univers, qu'a nous demander ce qu'il pense de la nature.
(d suiure.)

Les bases spéculatives du dynamisme.

J'ai indiqué des ma premiere legon que, dans un cours comme
celui-ci, destiné 11. !'examen des grandes directions. de la pensée
philosophique, le point délicat, ou la critique doit exercer une
surveillance rigoureuse, consiste dans la distinction meme et dans
la position initiale des doctrines. II faut done, en abordant la
seconde partie de ces ét.udes, consacrée au dynamisme spiritualiste, que je m'eíTorce de mettre en lumiere ce qu'il représente
a travers l'histoire, en quoi il correspond a une aspiration constante de la pensée humaine.
A cet égard, je trouve un appui précieux dans le Vocabulaire
philosophique, dont M. Lalande est en train d'achever la publication. En particulier, je citerai quelques formules tres frappantes des observations suggérées a Jules Lachelier par la critique de M. Lalande sur le mot Spirilualisme : « Au point de
vue purement spéculatif, l'opposition la plus profonde est peutetre entre le mécanisme et la vie ». Et Jules Lachelier ajoute :
« On ne peut parler trop séverement du mal que Descartes a
fait a la philosophie , en substituant sa doctrine a celle
d' Aristote. n
Je prévois, quant a moi, que nous aurons occasion d'en appeler d'un semblable jugement, et d'invoquer meme la dialecti&lt;¡ue i_déaliste de Jules Lachelier pour donner au Cogito son interprétat1on la plus profonde et la plus féconde. Mais, pour le moment, n?us avons a faire sortir de ces formules la lumiére qui
nous gu1dera vers notre but. II y a une antithése Aristote-Descarles, et qui a survécu au triomphe du cartésianisme. Descartes
a cr~ travailler pour la cause du spiritualisme, en faisant rentrer
la vie dans le cadre du mécanisme ; en réalité, il aurait bien

�74

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plutot servi les intérets du matérialisme. Aussi serait-ce déja
un progres pour la philosophie de }'esprit que d'avoir suspendu
le mécanisme aux causes finales et aux forces psychiques, ainsi
que l'a fait Leibniz ; mais ce sera encore un plus grand progres
d'établir que la vie est d'un ordre autre que la matiére, qu'elle
a un rythme original qui la rend inaccessible aux prises de I'intelligence, qu~elle releve de la conscience, ainsi que l'a fait
M.Bergson.
Tels sont les différents points que je vais essayer d'éclaircir
aujourd'hui.
La base du spiritualisme, c'estlaconception de l'ame. Or, chez
Descartes, l'ame est res cogilans, et elle n'est que cela. Pour
Aristote, c'est bien l'ame qui pense, et puisque la pensée abstraite s'appuie sur l'iruagination, c'est bien !'ame qui sent ; mais
pensée et sentiment ne constituent pas les fonctions essentielles,
fondamentales, de l'ame ; les plantes ont une ame, et pourtant
on ne peut pas dire qu'elles sentent ou qu'elles pensent. Que se
passe-t-il done en elles, qui réclame, qui atteste la présence
de l'ame ? C'est un mouvement de croissance, vers une forme
d~terminée, un processus de maturation qui a son rythme parfa1tement défini, une yivt,ni; suh'.ie d'une 96op&amp;..
En nous plagant sur le terrain de la biologie végétale, nous
avons chance de saisir l'intuition centrale du spiritualisme
aristotélicien, d'ou nous pourrons descendre dans le domaine
proprement physique, et nous élever au domaine proprement
psychologique: Partout, en effet, pour Aristote, le probleme est
posé de la meme fagon. Ce dont il s'agit de rendre compte,
ce ,~'est pas. des phénomenes considérés quanlitalivement, en tant
qu Ils occup,ent une p.artie plus ou moins grande de l'espace,
en tant qu 11s se succedent dans le temps, mais de l'ensemble
qualitalif qu'ils forment, de l'ordonnance qu'ils présentent, de
l'harmonie interne par quoi ils nous donnent le spectacle du
monde, du K6crp.o,;. De la l'inadéquation de l'atomisme Aristote appréciait la rigueur rationnelle de la science dé'mocrit~enne ; mais il ne croyait pas que le mode proposé d'explicafao!1 répondtt aux exigences de l'expérience, car un mouvement
qm ~e ?ontinuerait de lui-meme irait a l'infini, ce qui est en contrad1ction manifeste avec la réalité. D'autre part, les résultats
du concours et du choc des atomes seraient des résultanles au
sens propre du mot, c'est-a-dire des agrégats et des événements
~~lconques, qui n'offriraient pas cette régularité et cette périod1c1té dont nous sommes les témoins, qui ne se preteraient ni
aux lignes simples d'une classification ni aux émotions esthé-

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

75

tiques de la contemplation. Quand une plante se développe,
nous voyons bien qu'elle augmente de volume, et nous pouvons
dire assurément que de nouvelles particules de matiere viennent
s'ajouter a elle ; mais une addition purement mécanique ne nous
éclaire pas sur ce que nous désirons expliquer : comment le terme
de ce développement est l'apparition de la pl;mte dans la plénitude et la perfection de son type, avec une taille, une proportion des organes, une durée, qui se retrouvent telles quelles dans
les végétaux de meme espece, qui se conservent de génération en
génération. La nature vivante est un mystere impénétrable pour
qui prétend résoudre le composé a venir dans les composants
déja donnés ; elle se dévoile au terme de son processus, par la
fin qu'elle réalise, et c'est en remontant le cours du temps, en
renversant l'ordre de l'apparition, que l'on atteint l'ordre de la
produclion. La cause qui fait de la plante ce qu'elle est, c'est ce
qui contenait déjd en soi cette réalisation, qui a communiqué a la
graine le pouvoir de devenir le végétal en acle, c'est l'lv-tElExda.
Cette conception de la causalité s'explicite d'elle-meme lorsqu'on l'applique a une reuvre d'art; car, ici, les différents moments
sont donnés a part les uns des autres : le marbre sur lequel le
sculpteur travaille et les coups de ciseau successifs qui en dégagent
la statue ; la forme qui se révele pour les témoins a l'achevement
mais qui préexistait dans l'esprit de l'artiste, et la fin en vue de
Iaquelle il a travaillé. Dans la nature, les causes sont immanentes
a la matiere meme du devenir, comme il arrive d'ailleurs chez
l'homme en cert_aines circonstances accidentelles, par exemple,
chez le médecin qui se soigne lui-meme. L'etre vivant est l'artisan, le sculpteur de soi ; !'ame est en luí ce qui informe le córps,
ce qui le nourrit et le conserve dans la spécificité de son type.
De cette parenté entre la nature et l'art, qui a été l'un des
themes principaux du romantisme, Aristote a eu le sentiment
tres net. Je vous rappelle seulement ':In passage de la Physique :
. Si doi:ic les choses artificielles son! produites en vue de quelque «;hose,

il est év1dent que les choses de la nature le sont aussi ; car, dans les choses

a.rtificielles et dans les choses de la nature, les conséquents et les antécédents
sont entre el!JC dans le méme rapport.

Quant au car.actere anthropomorphique de cette conception,
caractére dont on voit que Platon avait pris pleine conscience,
et par le f~rneux passage du Phédon qui concerne Anaxagore,
et par le Tzmée ou la cosmogonie finaliste est présentée expressément comme une mythologie, il se dissimule chez Aristote,
sous une vision esthétique des choses qui, précisément parce

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'elle est esthétique, donne I'impression, ou si vous le préférez, l'illusion d'une intuition immédiate et spontanée. Pour un
génie d'artiste, chez un peuple d'artistes, il n'y a pas un effort
spécial a faire pour aboutir a l'animation, a la divinisation de
la nature ; ce génie et ce peuple voient directement l'ame et la
divinité dans la nature.
Telle est, dégagée des textes qui l'expriment sous une forme
abstraite, et qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours faciles a concilier, la doctrine de la vie chez Aristote.
Com~ent de cette biologie procedent tour a tour psychologie
et phys1que ? C'est ce que nous indiquerons brievement. Du moment que l'ame est forme du corps, énergie préexistant en quelque
sorte a sa réalisation, provoquant et par suite expliquant le passage de la puissance a l'acte, l'ame purement nutritive des végétaux,l'amesensitive des animaux, l'ame raisonnable des hommes
apparattront comme des fonctions successives qui occuperont
des ra~~s d? plus e_n plus élevés dans un tableau hiérarchique :
la m~bere m~rgamque _étant la puissance que l'ame nutritive
orgamse, la vie végétative étant la matiere de la vie sensitive,
laquelle se concentre a son tour dans l'activité de la pensée abstraite, jusqu'a l'acle pur, forme sans matiere, opération sans
changement, sans déplacement, ou se confondent perpétuellement le lerminus a quo et le lerminus ad quem.
. D'autre part, comment tendre compte de cette espece particubere de changeme~t qui s'opere dans l'espace, du mouvemenl
local, de la translat10n? II y a des cas ou nous voyons se succéder
la cause et l'effet, également donnés a la perception, quand,
par exemple, nous _langons un projectile. Mais ce cas semble
trop facile po~r étre intéressant, encore qu'il y ait a se préoccuper de sav01r comment le mouvement continue un certain
temps apres que la main cesse de tenir le projectile. Les mouvements ou l'on apergoit directement un moteur sont des mouvements víolenls, tandis que les mouvements n'aturels sont ceux
dont la cause est invisible : la pierre tombe .e t la fumée monte.
Or, la contrariété de ces tendances, inhérentes aux différents
corps, imp~i.que la pr~sence, et l'a~tion d'une forme qui s'exerce
sur la ~at1ere, et q~1 ~onfere, s01t aux graves, soit aux légers,
la propriété caractéristique qui les qualifie. Le but ou tend cette
forme, c'est la position dé la matiere dans son lieu naturel, qui
sera le haul ou le bas ; de telle sorte que pierre et fumée se déplacent, parce que ce sont, a littéralement parler, des corps a la
recherche de leur ame.
,
J'ai réduit cette esquisse du monde aristotélicien a ce qu'il

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

77

y avait d'essentiel pour faire apercevoir toute la portée, et de
la révolution cartésienne, et de l'effort ultérieur afin de remonter
le courant du cartésianisme, de retournera. un dynamisme dans le
domaine de la physique et de la biologie.
La cosmologie cartésienne, fondée sur le príncipe de l'inertie
et sur le príncipe de la conservation du mouvement, considere
tout phénomene comme une résullanle qui se résout intégralement dans ses composanls, a. l'aide d'une équation entre les coefficients convenablement choisis des antécédents et les coefficients des conséquents. La cause, physiquemenl parlanl, n'est
autre chose que la raison, mathématiquemenl parlanl. Des lors,
il n'y a plus lieu de faire appel a la force d'une ame qui serait
génératrice du mouvement, qui l'aménerait a sa forme : le monde
physique s'explique tout entier, pour l'intelligence, sur le niveau
des phénoménes, grace a l'application purement géométrique
des lois fondamentales. Le monde matériel est ce qui exclut la
causalité d'ordre spirituel, comme l'essence spirituelle se définit
par l'impossibilité d'un contact direct avec la matier , contact
qui aurait inévitablement pour eITet de le situer dans 11espace et
par suite d'en nier la spiritualité. L'ame n'a d'autre fonction que
de penser ; il n'y a qu'une ame : l'áme raisonnable. Propositions
qui se confirment par a prétention qu'émet Descartes d'incorporer au mécanisme (ainsi que nous l'avons vu dans notre premiere legon), le domaine de la biologie, une grande partie du domaine psychologique.
Or, Descartes en a-t-il fini avec le dynamisme aristotélicien?
Point du tout, nous l'avons dit. M0is ce qui est tout a fait curieux, c'est la íagon dont s'est opéré ce retour a l'inspiration
d'Aristote. II ne s'agit nullement de la survivance d'une tradition qui se maintiendrait, par l'effet des habitudes acquises,
en face d'une autre tradition. Leibniz accepte pleinement la conception cartésienne ou, pour mieux dire, mcderne de la science ;
il récuse, comme une régression vers la barbarie scola~tique, le
dynamisme brutal des Newtoniens·qui font de la gravitation une
qualité premiére, de l'attraction une force vérit8ble. Il ne va
pas, comme Aristote, de la vie a la matiere; mais, de l'étude méme
de _la matierc, il dégagera la nécessité de recourir a quelque chose
qm dép_asse le plan de la matíere, et de réhabiliter, suivant son
express1on, les f'&gt;rmes subslanlielles, lesenléléchies lesámes et cela
par une discussion d'ordre mathématique et méc~nique, ~n montrant que les équations cartésiennes du mouvement équations
pure:zient algébriques, ne suffisent p&amp;s ,i rendre compte des phénomenes.

�78

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Descartes avr.it ehoisi, po11r fondement d, sa cosmologie, le
chcc co:i;isidéré dans l'instant: avant le choc et a pres le chcc doit
$e retrouver le meme quantité, produit de la masse par la vitesse.
Mais les lois de Galilée sur la chute des corps ont révélé un autre
type de phénomene : un mouvement qui s'accrott avec le temps
et dont la connaissance est réservée a une autre sorte de calcul,. celui-la méme que Leihni:r constitue grace a 18 découverte
.de l'algorithme différentid. La détermination de ce mouvement
a un inst·mt donné ne fournit qu'un term" isolé dans la série,
et .·:e terme ne s'e'Cplique pas si on ne le réintear3
., pas c'ans 13
séne tout entiere, si on ne le faitp'lrtidp~r a laloi dynamique qui
est génératrice et ronstitutive de la série. Or, ~ette intégration
des ID:)uvements qui se succedent a travers le t.emps, fournit la
force vive: 1 /2 mv2 que 1 eibniz (sous 1~ forme mv11 a l'exemple tle
H uyghens) substitue, comme. inv :zriant universel, a l 'invariant
cartésien : mv.
Ainsi b fcrce, sdentifiq11ement parlant, est une inlégrale ;
au moyen de cette intégratitm, la s~ience parvient a la réalité,
par del?t le cara-:tere de rtlativité, qui est inhérent au mou·vement.
Vcici a, cet égard, une déclari&gt;tion que j'emprunte au Discours
de Mélaphysique :
·
Le mouvement, si on n'y considere que ce qu'il comprend précisément et
!or~ellement, c'est-a-dire un c~angement de place, n'est pas une chose
~nt~erement réelle,_ et quand plusieurs corps changent de situation entre eux;
il n Y est pas poss1ble de détermmer par la seule considération de ces chan~ements, ~ qui eJ?,tre e~x le mouv~ent et le repos doit étre attribué, comme
Je pourra1s_ le faire vo1r géométr1quement, si je m'y voulais arreter maintenant. Ma1s la force ~u cause prochaine de ces changements est quelque
chose d~ P!US réel, et 1~ y, a assez qe fondement pour l'a ttribuer a un corps
plus qu a l autre ; ~uss1 n est-ce que par la qu'on peut connattre a qui le
mouvement appartient davantage,
'

La !orce, prise en soi, dans ce q11'elle &amp; de primilif, est de rn1ture
psych1q•ie ; car l'ame se définit esse.atiellement intégration et
co1;1centr~tion. L'ame est un miroir vivant qui e:xprime dans son
umt~, smva1;1t sa perspective particuliere, la multiplicité des phén_omenes umversels. Le monde, vu du dehors, est un ,mécanisme
ngoureux! ré~, COJ?me l'avait compris le génie de Descartes,
par un prmc1pe umque de co~servation. Vu du dedans, c'est un
~onde de tendan_ces conf~ses ou claires 1 d'appétitions inconscientes ou de dés1rs conscients, un monde de fins et d'ames gouverné _par une loi d'ordre moral (ou pluti&gt;t peut-etre d'~rdre
esthétique) : l' harm-0nie préélablie.
Le syste?I_e ne_ prés~nt~ pas de !acune, pas de discontinuité,
.entre le spmtuahsme mtegral de la Monadologie et la i:evision

79

du mécanisme cartésien par la substitution de l'équation de ·1a
force vive a l'équation du mouvement. Mais cette continuité
marque les limites de la spéculation leibnizienne, et permet d'en
décele_r la fragilité. II est vrai qu'elle assigne a chaque monade
un centre original de perspective, un rythme particulier de vie
intérieure. Mais ces perspectives et ces rythmes ne sont pas indépendants les uns des autres ; ils sont soumis aux conditions
imposées par un créateur géometre a qui Leibniz préte la joie
de résoudre \Jn difficile probleme de maximum et mínimum : ils
doivent ne jamais faire double emploi, tout en différant aussi
peu que possible les uns des autres. Au fond, Leibniz ne dépasse
le mécanisme géométrique de Descartes qu'au profit d'un mécani~me mélaphysique qui asservit, et, par suite, dénature, pour le
fa1~e entre_r da~s un cadre d'universelleintelligibilité, l'originale
et 1rréductible liberté de la force et de la vie.
11 y~ done une derniere étapeafranchir,danslavoieque j'aia
parcounr avec vous, aujourd'hui. A cette étape, la science elle-meme a d_onné son app~i, e~ établissant, en face du príncipe de
c~°:servat10n_ d~ l'énerg!~ qm est une extension du príncipe leibn!~1en, le _p~1_nc1pe de I mégalité de l'énergie utilis~ble, príncipe
d 1rrévers1b1hté temporelle, dont l'importance a été soulignée dans
des t ravaux qui sont devenus classiques : la these de M. Lalande :
La dissolution opposée d l'évolution dans les sciences physiques
el morales ; l'ouvrage de M. Meyerson : Idenlilé el réalilé.
Or le príncipe de Carnot-Clausius conduit a fonder sous une
forme singulierement précise et nette le dynamisme de la vie
gr~ce au rapport qui s'établit entre la physique et la biologie'.
Ic_1, nous rencontrons une des theses capitales del' Évolution créalrice, d'un~ part, la loi de Carnot•Clausius, dégagée de la forme
?Iathématique sous laquelle-1' ont présentée ses inventeurs devient
mdépendante de toute convention. Elle est :
la p~us métaphysique des lois de la nature, en ce qu'eUe nous montre
du do1gt, sans symboles interposés, sans artiflces de mesure la direction ou
~arche le monde. D'autre part, elle nous conduit a poser de Ía fai;on la plus
~!iecte
probleme qui dépasse les ressources de la ph.ysique proprement
1
e :. • n monde tel que notre systeme solaire apparatt comme épuisant a
tout m~tant q~el~e c!lose de _la mutabilité qu'il contient. Au début était
le maxunum d _ut1hsation poss1ble de l'énergie : catte mutabilité est allée
sans cessc en d1minuant. D'ou vient-elle ?
«

üº

. Posé en ces termes, &lt;&lt; le probleme est insoluble si l'on se mainti,ent sur le ~erra~ de la physique, car le physicien est obligé
d atta_cher l énergre ~ des particules étendues, 'et, meme s'il
ne vort dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste

�80

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans l'espace ; il mentirait a son r6le s'il cherchait !'origine de
ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien la cependant, a notre sens, qu'il faut le cherchern. Du moment, en efTet,
que « tous les processus physiques ont une tendance a se dégrader
en chaleur et que la chaleur elle-meme tend a se répartir d'une
maniere uniforme entre tous les corps », ne faut-il pas admettre
que « l'un des traits essentiels de la matérialité, c'est d'etre une
chose qui se défaii » ? Et, que conclure dé la, sinon que le processus
par lequel cette chose se f ail est dirigé en sens contraire des processus physiques et qu'il est, des lors, par définition, immatériel ? &lt;&lt; Notre vision du monde matériel est celle d'un poids qui
tombe ; aucune image tirée de la matiere proprement dite ne
nous donnera une idée du poids qui s'éleve ».
Nous sommes done amenés a considérer la vie comme transcendante a la matiere. Mais ce n'est pas la une proposition négative, appuyée sur l'impuissance de l'intelligence et du mécanisme
a rendre un compte satisfaisant des phénomenes biologiques.
Le lien de la matiere et de la vie est beaucoup plus rigoureux :
la matiere descend une pente, et la possibilité de descendre ne
se comprend que grace a l'efTort pour remonter la pente ; c'est
la physique qui réclamera done « un processus inverse de la matérialité, créateur de la matiere par sa seule interruption ii. e&lt; En réalité,. conclut M. Bergson, la vie est un mouvement, la matérialité
est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements
est simple, la matiere qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui le traverse en y découpant
des etres vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de meme quelque chose
du second; il en résulte entre eux un modus vivendi, qui est précisément l'org;misation ii.
Ainsi s'acheve l'évolution de pensée qui contredit le mécanisme
au profit d'un dynamisme de la vie. C'est, si l'on veut, la revanche
d' Aristote sur Descartes ; mais il ne subsiste plus rien de la méthode aristotélicienne, qui consistait a projeter directement dans
l'univers physique une vision esthétique de la vie. C'est en se
plagant sur le plan du déterminisme phénoménal, en appliquant
les procédés techniques de la science moderne, que l'on. voit
surgir, des solutions atteintes par les physiciens, un appel a la
puissance créatrice de la vie.
·
Comment le meme appel a la meme puissance créatrice se
retrouvera dans l'examen des problemes moraux, que souleve
l' évolution des sociétés modernes, e' est ce que nous auro ns a indiquerla prochaine fois.
(d sui:Jre. )

Emile Deschamps (1791-~871)
Exposé de la these soutenue par lf. Henri GIRARD.

tf

b .:: en~i Girard, _cr~lir¡ue el écrivain bien connu des lellrés
¡ w ecaire d la Biblwiheque naiionale a soulen
.
'
el avec le pl1,:-s v_if succes deux fheses en Sorbonne : l'u~/f~;7~~n~
1
U n bourgeo1s dilettante a l'é
.
É .
u ee ·
(1791-1871) el l'auire·É •¡ p~quehromanti_que; m1leDeschamps
e
.
· mi e ese amps d1lettante relationsd'u
po te rornantique avec les peintres, les sculpteurs et les mu - . n
de son temps (París, Édouard Champion).
swiens
L~ so~lenance .ª ~ié tres brillante. Nous avons cru u'il s .
parliculieremenl inferessanl pour nos Lecieurs d' a . .q. 1·, erait
cand'd t f ·1 ¡
voir 1c1 exposé
que Le
.
La a ai ,seon l'usage,au débuidela" solenniié,i
expliquer son but, son plan el sa méfhode Nous
.
pou_r
culieremenl M G · d d
. · . remercwns parti. irar e nous avoir aulorisé d reproduire ses
paroles.
F. S.
Quand je me pose a moi-meme devant
1'
.
d~ savoir ce que j'ai voulu faire, il ~e sembl~ed'~~~~dl:uqu_es~o:11
repondre que je n'ai pas voulu écrire uni
e Je _oJS
le~ent une biographie. Ai-je besoin d'affir!uemen~ et; e~s:ntie!pris Deschamps pour un homme de énie .? ~u:-{e ~ a1 Jama1s
qu'il avait un charme que J·'ai taché dg défi.. a1 i. s_1mplement
· intéressé en lui e , tmir
et pmsJ'y ai cédé
ee qm· m'a vra1ment
l
.
.

e;,

~~:;:;;~:~~,!:~:

~r:~~=;1pPl~¿r~i'saémpent ~arcde qu'il ~•-~s¡spa:
'
ermis e cons1dérer 1
t·
certains aspects différents d
e roman 1sme sous
e ceux sous lesquels _
· d'h surtout - . on., est tenté de 1e cons1'dé. rer.
auJour u1
E n vénté, J ai sans cesse 'té é
littéraire je devrais m' e d_pr occ~pé de décrire sous son aspect
'
~ eme ire : urnquement poétique et artis6

�•
82

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique, une époque de notre vie nationale, une des plus brillantes
et des plus pathétiques sans nul doute, une de celles qui nous
intéressent le plus passionnément encore, cette époque romantique
autour de laquelle on a tant débattu, et plus généralement ce
x1xe siecle, si grand et si critiqué, qui reste si cher a quelques
homnies de notre age, parce qu'ils se sentent liés a luí par toutes
les fibres de leur nature intime et de leur culture, et parce qu'ils
comprennent mieux avec le re·cul de l'expérience et des années
l'apre élan de ce siecle individualiste et lyrique vers la vérité
transcendante, avec son reve héroi'que et son désespoir final
et qu'ils le trouvent grand, malgré sa faillite momentanée, .d'avoir
fait planer, sur ce désespoir, sa protestation, sa supreme espérance en la jeunesse renaissante, en l'idéalisme quand merúe.
J'ai done voulu présenter une apologie discrete et mesurée,
mais tres ferme et tres motivée du romantisme frangais.
Mais on ne fait pas tenir l'histoire littéraire et morale d'une
époque quelconque de _la France en un vo!ume de 400 ª.
pages,
et c'était bon pour un Jeune homme de vuigt ans que J a1 connu,
d'avoir eu l'idée d 'écrire l'histoire du Mal du Siecle ni plus
ni moins.
.
Le moindre étudiant d'aujourd'hui, devenu familier, comm.e on
ne l'était pas dans notre jeunesse, avec la bibliographie, recule
d'épouvante devant les s1;1jets trop va~!es. Nous-meme, qui a:vons
appris-avec les bons espr1ts du x1xe s1ecle a nous défier des 1dées
générales sans cesser de les adorer, nous voulons, par respect
pour ell;s, les appuyer ~ur un monde de faits patiemment
recueillis, soigneusement tr1és, et, comme nous n~nous p~rmett?ns
l'induciion que dans les limites d'une expénence bien faite,
nous avons cherché dans le champ du xixe siecle littéraire, ou
le Romantisme, comme disent ses adversaires, a sévi, un exemple
signifiant, un beau cas, pour examiner leur diagnostic sévere.
Nous avons essayé, par conséquent, de détachersur le fond plus
vaste de tout un siecle littéraire la vie d'un homme né avant
l'époque incriminée et mort apres que le romantisme eut produit
tous ses effets.
La longue vie, l'reuvre significative d'Émile Deschamps, et
son róle important dans l'École offraie~t cet avan~age : nou_s
avons pu montrer ce que l'art romantique recouvra1t de class1cismeéternel. Nous avons étudié avec Émile Deschamps le romantisme des poetes-artistes, soucieux avant tout des problemes
de langue, de versification, de facture, de forn:ie, et nous_ avon~
fait ressortir cette veine essentiellement puriste et artiste qui
circula depuis le Cénacle jusqu'a cette école parnassienne

?~

83

qu'Asselineau a joliment appelée 1&lt; le regain du romantisme »
~ntre l'Éco~e ro~antique pr-0prementdite etl'école parnassienne:
l exemple d Émile Deschamps permet de le prouver il n'y a pas
de solution de continuité.
'
.Mais son ~xemple a une autre portée : dans I'ordre moral,
met en l:muere le fond de sociabilité,- de gaieté, d'optimisme
quand meme, done de moralité essentielle qu'on trouve chez
un ?omm_e doué de tou~ le bon sens néces&amp;aire pour accepter
la v1e, ma1s persuadé qu'Il faut rendre a tout prix la vie poétique.
Or, cet heureux mélange de bon sens et de reverie ne fait de Iui
en aucune mániere, une exception. Nous le définissons volontier~
comme le type exquis de l'honnete homme au x1xe siecle. Desc~amps n:est une exception ni par la supériorité des dons indi".1duels, m par les anomalies d'une destinée malheureuse et singuh~re. II _ne compte ni parmi les enfants perdus du romantisme,
m ~arm1 les h~mmes de génie de cette seconde Renaissance du
l~ris~e franga1~. 11 ~st aus~i loin, si l'on veut, d'Alphonse Rahbe,
d Etienne Egg1s, d Aloysius Bertrand, de Gérard de Nerval
que d~ ses ?lori~ux _amis les Vigny, les Hugo. Comme poete, bie~
que fres arbste,_11 fa1t son er un peuaMusset,et,parcequ'artiste,
davantage a Samte-Beuve, heaucoup a Banville. Ses égaux, ce
sont tous les etres charmants, hommes et femmes qui l'ont
entou_ré et lui fon~ cortege dans cet ouvrage, ce sont les meilleurs
pariru les Franga1s et les Frangaises de son temps. Deschamps
fut, avant tout, un homme du monde et de son monde • sans
cesser d'etre r?mantique ~t dil?ttante c~mme pas un, il sut 'rester
~omme de ~?ut: Nature mfim~en~ sensible, encline a l'amour,
il se~ble ~u il a1t pu dans sa VIe pr1vée faire au sentiment, a la
pass10n me~e leu~ p_art sans troubler l' équilibre élégant et discret
de sa condmte prati~u~, et c'est meme cet accord de la passion
et de la _me~ure que J a1 essayé de symboliser dans les deux mots
contrad1cto1res de mon titre : 'un hourgeois dilettante.
, Que ces deu.x rr:ots soient une antithese vivante; j'en ai fait.
l épreuve au pres d excellents esprits que j 'ai consultés.
L'un d'entre eux, dont je tairai le nom (1 ), m'a soumis ses scrupules avec _grace. « Émile Deschamps l un bourgeois dilettante 1 _
11,Y ~ to_uJours eu. ~ans !'esprit des hommes de ma génération
m écnva1t ~on spmtuel correspondant, une opposition si com~
plete entre l ame romantique et le tem~érament bourgeois que ces

n

(1) Tous les lettrés ont deviné qu'il s'auiss •t d
.
conservateur honoraire de la Biblioteq e l' vª1
M. A~h1lle Thaphanel,
a connu Émile Deschamps.
u e ersai les, qui dans sa jeunesse

.f

,,,

�84

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

deux mots rapprochés et appfiqués au meme personnage me
semblent s'exclure l'un l'autre ... ·Pour moi, le type du bourgeois
dilettante serait, . par exemple, le Dr Véron ... Mais Émile Deschamps n'avait ríen du bourgeois, du philistin, pour lequel il
professait la meme horreur qu'un Musset ou qu'un Gautier.
Dilettante, oui certes, l'homme du monde en luí dominait l'artiste,
le poete. II était un amateur passionné de poésie et d':irt. Le
comte de Circourt, que Sainte-Beuve a si bien connu et apprécié,
était-il un bourgeois ? Doudan lui-meme, le délicieux Doudan que
j'adore, n'était-il pas plus pres du cuistre que du bourgeois !
II faut entendre ici cuistre, comme l'entendait Jules Simon,
quand il disait : « Soyons des cuistres ! « Ce n'est pas une injure,
c'est la constatation d'un pli professionnel parfaitement honorable. Émile Deschamps était un Doudan, mieux né, d'une urbanité moins acquise, - et tout a fait l'égal d'un Circourt pour la
science du monde et la grace des manieres. »
Telle est l'objection qui me fut faite et vous·me saurez gré de
vous avoir lu cette page charmante, écrite par un homme qui
s'y connatt en fait d'atticisme et d'urbanité.
Et moi, j~me souviens que j'ai protesté avec véhémence contre
toute comparaison possible entre l'odieux Dr Véron, prototype
insolent et vulgaire de ce que nous appellerions l'arrivisme
satisfait, et le « délicat et charmant Deschamps », comme disait
Sainte-Béuve, Deschamps, si noble de cceur, et d'esprit, et de
race, « cette vestale exquise de !'esprit frangais », comme se plaisait a l'appeler Théophile Gautier.
Eh bien, soit ! a:dmettons qu'il y ait - c'est certain -deux
sens toujours possibles au vieux mot de bourgeois, et plut a Dieu
que le Dr Véron et les gehs de sa sorte qui soulevaiént l'horreur
des ames d'élite, depuis Gautier et Musset jusqu'a Flaubert,
eussent disparu a jamais en emportant avec eux l'épithete
flétrissante qui leur avait été décochée, et plO.t au Ciel aussi qu'ils
en eussent débarrassé, en disparaissant, et notre patrie, et notre
langue ! II reste qu'aupres de cette acception péjorative et
tout a fait temporaire, le vieux mot en question représente en
France un élément tout a fait durable et solide et grandernent
estimable de la nation, et c'est dans ce sens qu'un homme du
monde aussi bien né qu'Émile Deschamps, puisqu'il appartenait par sa mere, Marie de Maussabré, a une antique maison
du Berry, peut souffrir l'épithete qu'Henri Heine donnait au
marquis de Lafayette avec le commentaire suivant : « 11 y a
chez lui, disait-il, tant d'amabilité et tant de fine ironie a la fois
qu'on se sent enchatné comme par une curiosité magique, par

ÉMILE

DESCHAMPS

(1791-1871)

85

une do_uce énigme. On ne sait si ce sont les manieres choisies d'un
marq_ms_ frangais ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen
améncan~. :out le bon coté de l'ancien régime, le chevaleresque,
la ~ourto1sie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la
~eilleure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité,
l absence de faste et la probité. » A cette charmante définition
ne reconnatt-on pas _tout de ~uite !'élite de la société frangaise:
telle _9ue la R~volubon I1ava1t faite, !'élite de notre bourgeoisie
du. siecle dermer, non pas celle qu 'á grisée la fortune mais celle
qm . respectait l'intelligence, et qui nous a donné l~ majeure
part1e de nos savants et de nos philosophes, et, chose anoter presque tous nos grands poetes.
'
Bourgeo~s et dilettante, voila done ce que fut Émile Deschamps._ S1 nous ~vons réussi a démontrer qu'une ame d'artiste
peut am;ver,at1: pnxde beaucoup de bonsensetd'ironie,as'accommoder d une vie bourgeoise, semblable a celle de tout le monde
on _nous accordera que nous avons répondu au reproche d'immo~
rahté_ qu'on adresse si volontiers, et de fagon si pédante, au romanbsme.
IV

_Mais on Iui adresse une critique non moins grave quand on
!~1 repr~che am~relll:ent d'etre un mouvement d'origine étrangere, meme antmabonal. Or, nous croyons que sur ce point
encore, le cas d •~mile Deschamps pose d 'une manie~e intéressante
le probléme des mfluences étrangeres sur notre Iittérature.
ll_ Y a ?'abor~. une question préjudicielle que nous croyons
avoir élu~1dée. L mcontestable sympathie de nos romantiques
pour le_s httératures étrangéres, et, si l'on veut leur généreuse
~entahté cos~opolite, qui ne les empecha pas 'd'ailleurs d'etre
d a~dents patnote~, fut sans danger. Pourquoi ? - Parce qu'ils
étaient de grands_ 1gnorants. Ils ne savaient rien,01:1 presque ríen,
tes_ p~uples dont Ils prétendaient nous donner une idée Jittéraire
a ais ils eur~n~ le sentimen~ de cet~e !acune, et préparerent la voi;
une générat10n plu_s érud1te et mieux avertie. On ne &lt;lira jamais
:~~~: ce que le~ sciences_ h_istoriques et philologiques ont du
e, an spontane de la cur16s1té romantique.
eSt d?n~ du fond du génie de notre race, sollicité par quelques
ex rao_rdma1res événements historiques, comme la Révolution
fran~ai~e et, par contre-coup, la dislocation de l'ancienne hégémome mtellectuelle de la France en Europe qu'est né ce grand
mouvement de rénovation de notre langue 'et de notre poésie.

f

�REVUE DES COUR8 ET CONFÉRENCES
86
11 faut partir de cette observation essentielle, quand on parle du
romantisme, qu'il s'agit de poétes et de poésie, et que ces poétes
se trouvaient devant des ruines, ruines d'abus et de priviléges
séculaires, mais ruines aussi d'une situation européenne glorieuse,
mais surannée, et que la Révolution elle-meme avait contribué
a précipiter. La génération qui arriva a l'age d'homme de 1820
a 1830, brulait, comme le dit Émile Deschamps, « d'un feu de
poésie au creur ». Est-ce que la littérature desséchée de l'époque
impériale pouvait continuer a donner le ton dans cette Europe
nouvelle, l'Europe de Grethe et de Byron, de Walter Scott et
de l\fanzoni, de Schiller et d' Alfieri, de Monti ? Pouvait-elle,
en France, suífire a charmer les passions qui s'agitaient dans les
ames ardentes des Hugo, des Lamartine, des Vigny ? ... Évidemmeiit non, et toute la question estla, et Deschamps l'a prouvé
victorieusement dans sa fameuse Préface des Éludes. II fallait,
apres la Révolution qui entratna, parmi tant de chutes, celle de
notre ancienne esthétique, secouer a tout prix le joug insupportable des routines qui pesaient non seulement sur les sentiments
et les pensécs, mais sur la langQe et la versification depuis
cent ans de classjcisme en décadence. 11 s'agissait non pas de
découronner Racine et Corneille, pas meme Boilcau, mais de
ruiner l'cmploi que Iaisaient les pseudo-classiques de ces grands
noms, et, puisque, comme on l'a tres bien dit, on se sert du génie
pour paralyser le génie, nos romantiques en appelaient a Byron,
a Grethe, a Dante, aShakespeare, qu'ils connaissaient peu, pour
réclamer au nom d'une esthétique différente, le droit d'etre
eux-memes et de faire ce qu'ils voulaient.
L'explosion de lyrisme débordant, qu'on appelle le romantisme,
n'a jamais été a aucun moment une révolte contre les lois éternelles de l'Art ; elle représente au contraire une des conditions
néccssaircs de la vie artistique, la revendication, sous le nom de
liberté de l'art, de liberté daos l'art,de théorie de l'art pour l'art,
des droits de la personnalité géniale en face des prétentions
du gofit public qui, a de certaines époques, et comme par l'effet
d'un rythme, tend toujours a l'ankylose et a besoin d'etre rafratchi, assoupli par un souffle puissant de nouveauté.
Remarquons que le nouveau n'est pas nécessairement l'inconnu : quand nous assistons par exemple, a la fin duxvme siecle,
a la renaissance de l'antique, cette beauté grecque quiréapparatt
radieuse alors, n'était pas inconnue en France, mais elle était
redevenue nouvelle.
C'est la fonction que remplissent, a toutes les époques de notre
vie artistique, les littératures étrangeres, comme d'ailleurs les

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

87

littératures antiques. Elles répondent a cet appel vers la nouveauté que lance le génie pour réagir contre les rigueurs d'un
goO.t suranné. Cette loi inéluctable du changement qui explique
le développement de la vie sociale, explique aussi l'évolution de
la vie artistique, et ce que nous avons voulu prouver, c'est que
ce ne sont pas des barbares qui accomplissent cette tache et
poussent cet appel, c'est au contraire une élite !'élite de ceux
.
qu' on a touJours
appelés en France les« honnetes' gens».

V
Pou_r terminer, il nous reste a jeter un coup d'reil sur la bibliographie que nous avons mise a la fin de ce livre. Nous l'aurions
so~haitée a la fois plus complete et plus expressive. Si nous
av1ons ala remanier, nous y ajouterions probablementdeux tables.
L'une serait p_ure_ment géo,graphique et donnerait par pays
les noms des_ écnvams et poetes étrangers que les Frangais du
groupe d'Émile Deschamps ont contribué anous faire connattre.
L'autré table oífrirait un autre intéret. Elle donnerait les
me~es noms d'a~tistes étrangers_, daos l'ordre de ce que j'appellera1s nos conquetes extra-class1ques. On y verrait briller sous
la r?brique des c~itiques, le nom des Schlegel ; sous la rubrique
de I humour, celm de Sterne ; sous la rubrique de la philosophie
transcendante et pessimiste, les noms ·de Kant de Léopardi
de Novalis, de Schopenhauer ; sous la rubrique' de l'exotism;
et_ d?s particularis~es n~tionaux, les noms de Carducci, de
M1ck1ewicz, de N1emcew1cz, de Mestscherski d'Alecsaridri
de Petrefi, et ce joyau d~ l'épopée chevaleresqu;, le Romanccr~
esp~gnol ; sous la rubrique du drame, Shakespeare, Grethe et
Sc_h1ller ; sous la rubrique du merveilleux chrétien, Dante et
M1lton ; sous la rubrique du fantastique et de l'occultisme
Hoff~ann, Lava~r, Radcliffe, Lewis, Edgar Poe ; sous 1~
rubrique de_ la mus1que, Pergolese et Cimarosa, Rossini, J\1eyerbeer et Berhoz, Beethoven, Liszt et Chopin; en(in, sous la rubrique
du fo~-lore et de la poésie populaire, le recueil des Ballades
écos~1ses de Percy, Bürger et Grethe, Uhland, Robert Burns.
V~ila ~ne table qui aurait enchanté l'arni de Leconte de Lisle
et d Ém1le Deschamps, ce grand curieux de Thales Bernard
dont Deschamps vieillissant flaUait volontiers les manies exoti~
ques et cosmo~olites. Elle semble avoir été dressée a l'usage des
poetes parna~s1ens ou des critiques qui les étudieront.
Cette_ dermere :t3ble aurait sur l'autre l'avantage de rappeler
non pomt la variété des nationalités impliquées dans I'effort

�88

ÉMILE DESCHAMPS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du romantisme frangais, mais plutot la diversité des inspirations
extra-classiques dont le romantisme tenta de faire parler en
frangais l' essentiel.
Ce qui nous intéresse, en effet, ce n'est pas qu'un Fran~ais ait
connu et tranuit le Rhénan Grethe, le Souabe Uhland, l'Ecossais
Robert Burns, le Roumain Alecsandri, le Russe Lemontov, mais
c'est qu'en se penchant sur Ulhand ou sur Burns, sur Burger
et sur les ballades de Percy, il ait compris la nécessité pour la
poésie trop mondaine et polie de la France de se rapprocher de la
poésie populaire et de puiser aux sources du folk-lore. Voila
une préoccupation nouvelle et qui caractérise a merveille le poete
honnete homme du xixe siecle.
Faudrait-il, pour le prouver, non seulement évoquer le réveil
de notre poésie locale en France : Bretagne, Languedoc, Provence,
Nivernais... et ce qu'on pourrait appeler notre romantisme provincial incontestablement aiguillé, comme Émile Deschamps qui
patronnait ce mouvement, le savait bien, dans le sens du folklore, mais encore vous signaler l'initiative du gouvernement
sous le Second Empire, et ce fameux décret de M. de Fortoul
ordonnant la publication d'un Recueil des poésies populaires de
la France,en 1852,etle beau rapportd'Ampereen qui revit !'esprit
de Fauriel ? Émile Deschamps a suivi de tres pres ces efforts,
mais cette attitude d'esprit, inverse de celle d'un honnete homme
du xvne siécle, et qui se dessine dans un homme de la meme
lignée, un homme de salon comme Émile Deschamps n'est p~s
plus caractéristique d'un état d'ame nouveau que le parti pris,
chez ce poéte qui croit a la prééminence de son art, d'observer
cependant avec intéret le mouvement et le progrés des autres
arts. II faudrait remonter jusqu.'a la Renaissance pour trouver
une pareille sympathie des arts les uns pour les autres. Mais
de la sympathie a l'influence la distance est grande et cette
distance a été franchie par nos symbolistes. On peut certes déclaref arbitraire et plus métaphorique que réelle l'intrusion des
procédés d'un art comme la musique par exemple dans un art
aussi différent que celui de la poésie, néanmoins les plus originales
tentatives--de nos poétes de la fin du siecle dernier ont été inspirées par leur prétention de rivaliser avec les musiciens et,
s'ils ont quelquefois heurté et violé ce qu'on a appelé les possibilités du verbe, leur excuse est dans ce beau désir qui tourmente
le vrai poéte d'exprimer, grace a des rythmes seulement, comme
le musicien, par dela les idées et les mots, l'ineffable.
Ainsi la préoccupation du folk-lore pour renouveler le fond de
la poésie, ses idées _e t ses thémes, et le souci d'imiter les procédés

I

(1791-1871)

89

de la musique pour en nuancer et en assouplir la forme, tels
seraient en deux mots les éléments constitutifs principaux de
l'état d'esprit nouveau du poete et de l'honnete homme au
x1xe siecle. 11 y a plus: Le fantastique et!' occultisme dont la veine
circule a travers l'reuvre de Deschamps comme a traver~ celle
des poétes romantiques sont un indice qu'il y a quelque chose
de changé dans !'ame moderne. Les récents travaux d'Albert
Monod et de Pierre-Maurice Masson en ont fait la preuve: L'effort
de deux siécles de critique religieuse, de Pascal a Chateaubriand
et au dela.en passant par Voltaire, est un fait considérable dont
il faut relever le contre-coup en littérature ...
Nous avons défini Émile Deschamps un voltairien discret.
Doudan lui-meme, qui vécut dans l'intimité de la famille de
Broglie et de la pieuse comtesse d'Haussonville, n'était-il pas un
voltairien fieffé ? Mais Deschamps n'était-il pas quelque chose
de plus, un voltairien superstitieux, debout comme son ami Rugo,
Debout, mais incliné du cóté du mystera.

Cette attitude rendrait compte de la place qu'occupe la littérature fantastique au x1xe siécle, d'Hoffmann a Edgar Poe, en
passant par Nodier, Th. Gautier, Émile Deschamps lui-meme.
Enfin, le gout d'évoquer le passé est une des formes de l'exotisme qui caractérise le mieux la mentalité romantique ;
l'exotisme dans le temps complete naturellement le gout de
l'exotisme a travers l'espace, et nous ne nous étonnerons pas
que les hommes du groupe de Deschamps, les Parnassiens en
particulier, que sollicitent moins que d'autres les reves de
palingénésie sociale, fondent volontiers la culture sur l'étude
et l'amour du passé. Passé national et barbare, passé antique,
mé~iterranéen et oriental, telles sont les sources diverses ou
s'ahmente leur éclectisme. La conciliation se fait jour et
bientot s'impose entre le culte des anciens et celui des modernes
et la fameus e querelle qui avait divisé les horinetes gens du
xvue et du xv111e siecle s'apaise depuis que Grethe a Weimar,
Chateaubriand et Mme de Stael en France ont jeté les bases plus
vastes et plus compréhensives de ce que nous avons appel{
l'Humanisme moderne.
On voit done ou nous a conduit cette comparaison entre la
largeur d'esprit dont le Romantisme a doté l'h9nnete homme
du x1:xe siécle et la relative étroitesse de l'~déal qui suffisait a
un F~angais cultivé deux siécles auparavant, et, s'il fallait, comme
le_ fa1t Nisard, établir par le compte des gains et des pertes le
hilan de la culture m?derne qui date du Romantisme, nous ne

�90

REVUE DES COURS ET °CONFÉRENCES

voyons pas trop ce qu'on pourrait appeler des pertes, a moins
qu'il ne faille : en matiere de versification, gémir sur l'abandon
du culte de la césure médiane ; en matiere de théatre, sur l'oubli
dans lequel sont tombées les regles des Unités; en matiere de
critique, sur le discrédit de l'esprit absolu et du tout dogmatisme.
C'est assurément parmi les gains que nous placerions le relativisme de la critique ·actuelle, qui est une conquéte de l'esprit
historique.
Deschamps a ceci de tres intéressant en plein romantisme,
c'est que poete, et plutot poete de la tradition mondaine et
artiste des Marot, des La Fontaine et des Voltaire, il est sorti
de ce milieu des idéologues, qui fournit Ginguéné et Fauriel.
II avait ce gout de l'analyse et ce respect dela raison, «cette bonne
raison qui sert a tout et ne nuit a rien », comme disait la mere
?e Mme de Stael, qui lui fit tres jeune apercevoir l'arbitraire
mhérent aux prétentions d'hégémonie d'une littérature, quelle
qu'elle fut - fut-elle la littérature frangaise. Il assista et contribua a cette dislocation inévitable de l'hégémonie intellectuelle
de la France que l'on constate et que l'on étudie actuellement
chez les principaux peuples de l'Europe et qui fut peut-etre
une des causes déterminantes de l'éclosion locale sur le continent
de tous les romantismes nationaux 1• Par son admiration intelligente, bien que chez lui superficielle, des formes les plus diverses
du sentiment de la Beauté il a travaillé, selon sa mesure a la
~réation de notre moderne humanisme. La France a pu p~rdre,
Il y a cent ans, cette hégémonie temporaire qu'elle dut a l'éclat
de la période classique de sa littérature, elle n'en a pas moihs
gardé une part magnifique d'influence dans le monde actuel
de l'art et de la ~ensée, et les hommes du groupe d'Émile
Deschamps, les espnts doués de sa culture honorent comme lui
leu_r pays en montrant ce qu'il y a de justice et d'équité dans la
pmssance de sympathie intellectuelle qui est une des plus belles
et des plus aimables qualités de notre race.

II
Émile Des~hamps dileilanle, relalions d'un poele romanti&lt;¡ue· avec
les peintres, les sculpleurs el les musiciens de son lemps.
. • • ....... ·..•. Je tiens a m'expliquer sur cette épithete de
dilettante qm dans son acception limitée d'amateur de musique
l. Cf.. en parti~ulier sur ce point capital l'étude de 1\1. Hazard sur la
Réuolut1on franga1se et les letlres italiennes.

I

ÉMILE DESCHAMPS

(1791-1871)

91

italienne, comme dans son sens plus large de connaisseur accessible aux formes multiples du sentiment de la Beauté, caractérise
a merveille une attitude d'esprit, celle des freres Deschamps.
Qu'il y ait une pointe de dandysme dans cette attitude, chyz des
hommes qui furent les amis du Comte d'Orsay, de Musset, de
Berlioz, c'est tout ni}.turel. Écoutez ce charmant Émile jeter a la
face des graves bourgeois qu'il a aimésd'ailleurs d.e tout son creur
et de tout son bon sens, mais qui l'agagaient peut-etre un peu
quand il les voyait, malgré leur expérience de la vie et des
révolutions, trembler toujours pour leurs intérets et se croire
toujours a la veille de sauver le Capitole : « Tenez, leur disait-il
en 1844, votre politique, la politique memE: en.général, n'est pas
une chose sérieuse. On ne peut appeler ainsi que ce qui est vrai
toujours et partout : une ode d'Horace ou de Victor Hugo, un
air de Mozart ou de Rossini, une tete de Raphael ou d'lngres :
voila ce qui est sérieux, parce qu'on dira partout : cela est beau, et
qu'on le dira toujours. 11
Nous entendons le sens profond de cette boutade ; mais qu'elle
soit E:nveloppée d'impertinence, comme il convient au propos
d'un dandy, c'est ce qui n'échappe a personne.
Quand je feuillette la table des matieres de ce petit volume,j•y
vois sans cesse des noms qui jurent d'etre accouplés: Deschamps
et Delacroix, Deschamps et Ingres, Deschamps et Mozart,
Deschamps et Schubert, Deschamps et Berlioz ! C'est ici,
Messieurs, que je ne voudrais pas que vous vissiez une impertinence.

I
Deschamps n'eut, a aucun moment de sa brillante carriere,
la prétention d'avoir du génie. Son bon sens en fit un modeste ;
son cceur charmant en fit un enthousiaste ; mais, si l'on a remarqué qu'il n'avait aucune des vanités de l'homme de le.Ures,
il avait encore moins les fagons d'un rapin. II avait trop de race
et d'éducation pour cela. Je crois meme qu'il eut été choqué que,
dans l'histoire, la postérité insouciante mtt son nom a coté de
celui des grands hommes qu'il avait aimés et défendus.
II était né amateur, comme on l'était sans prétention et avec
grace dans l'ancienne société frangaise, et, apres quelques essais
dans la carriere artistique, il s'en rendit compte, choisit délibérément son role et s'y tint.
ee role est celui d'interprete des artistes aupres du public de
son temps. Des 1819, il défend Géricault; de 1825 a 1830, Rugo

�ÉmLE DESCHAMPS

92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et Delacroix; puis, aprés 1830,Vignyet Berlioz, Mozart et Schubert,
toujoÚrs Hugo, toujours Berlioz, toujours _et fidéle~ent Lamartine, puis enfin Baudelaire. Les Florent1ns l'aura1ent nommé
Orateur de la République des Lettres et des Arts, et nous avons
admiré les dons innés et les ressources du fin diplomate.
Ce role de l'auteur du Poeme de Rodrigue,un peu plus relevé et
digne du laurier dans l'ordre littéraire, il le voulut infiniment plus
modeste dans l'ordre des arts.
Virtuose en matiére de versification, il n'était pas peintre pratiquant comme Théophile Gautier, 1'.i musicien_ exécut_a~t ;
peine était-il plus connaisseur en mus1que que V1gny ~m l éta~t
beaucoup, que Musset qui l'était moins. Seulement, 11 a_dora1t
la musique et la peinture, bien que tres fier de la préémmence
de la poésie.
. .
Quelle était la valeur de son sens esthétique ; en partI~u~1?r,
de quelle qualité et de quelle profondeur était sa sens1b1~1té
musicale? L'un d'entre vous, Messieurs, m'a posé cette quest10n
de psychologie esthétique. J'aurais voulu pouvoir y répondre.
J'en sens toute l'importance et tout l'intérét. Mais je confesse
mon incompétence. Je ne peux a cet égard que rapprocher quel- .
ques textes 1.
J'ai noté, page 30, qu'il discerne tres bien la supériorit.é de
Bellini sur Donizetti, la grace, la .suavité, la délicatesse du
premier, et la virtuosité de médiocre aloi du second, sa vulgarité et son manque de scrupules artistiques.
Il adore Rossini sans réserves. Son frére Antoni était seul capable d'en faire quelques-unes, p. 29. Parti du sensualisme italien
comme tous les dilettantes du début du siécle, il n'y est pas
limité cornme Stendhal, cet épicurien de Stendhal qui n'a certainement gouté dans la musique qu'une volup~é sensuelle. _Deschamps compt_e parmi ces dilettantes v:ra1ment ~vertis_ et
pénétrants dont la vive compréhension mus1~ale ren~1t pos~1ble
le succés des symphonies de Beethoven a Paris, a la fm du regne
de Charles X et dans les premiéres années de Lou~s-Philippe. .
Enfin, signe inquiétant peut-étre d'un éclectisme superfic1el,
il défenditBerlioz toute sa vie, mais il ne fut pas moins un enthousiaste ami de Meyerbeer.
Sur l'exquise qualité de son discernement musical il plane done
un doute. D'ailleurs, j'avoue que dans les mémoires et correspondances du temps, ceux de Berlioz ou de Delacroix, si fin

.ª

I. Cf. sur ce point la délicate élude de M. G.·J. Aubry sur Delacroix el la
musique, parue dans la Revue musicale du 1•• avril 1922.

(1791-187] )

93

mélomane, c'est le gout d'Antoni Deschamps que ces mattres
paraissaient estimer au plus haut point,plutot que celui d'Émile.
Fraternel comme il l'était par nature, il croyait a la fraternité
des arts, et surtout il croyait aux bienfaits de leur influence
réciproque. Cette influence réciproque n'est-elle pas plus métaphorique que réelle ? C'est une question qu'il n'a peut-étre pas
posée tres nettement. 11 a été tout de méme frappé de la ressemblance des efforts que Delacroix, Hugo et Berlioz furent également
obñgés de tenter pour arracher la technique de leurs arts, et leur
ame et leur génie aussi - a la routine de leurs devanciers.
Mais, c'est ici qu'éclate la différence entre l'attitude d'un
Gautier, d'un Berlioz et ceile d'un Deschamps. Nous n'avons
pas manqué d'y insister. Gautier et Berlioz durent, par nécessité,
consacrer une part de leur activité a l'éducation du public, et
l'on sait avec quelle humeur grondeuse ils accomplissent
leur tache de chroniqueurs. Rien n'est plus émouvant que de
voir ces nobles esprits condamnés a souffrir par profession d~
pullulement effroyable des ceuvres médiocres. Que de fois leur
génie altier a bondi sous l'outrage que leur infiigeait la nécessité
sous la forme, qui leur était odieuse, de l'ceuvre d'un Castil-Blaze ou d'un Eugéne Scribe ! On se rappelle i'admirable profession de foi du grand poéte : « Pour notre compte, s'écrie
Gautier, nous aimons assez l'art hiéroglyphique, escarpé, ou
l'on n'entre pas comme chez soi : il faut relever la foule jusqu'a
l'ceuvre et non pas rabaisser l'ceuvre jusqu'a la foule. »
Hélas ! Émile Deschamps dilettante, E. D. bienveillant et
doux par nature, E. D. esprit plus éoquet que profond, trop
homme du monde, n'a pas osé entendre son role avec cette fiére
intransigeance. Banville et Mendes, jeune alors, lui ont reproché
d'avoir pu supporter d'entendre avec une bonhomie indulgente
débiter dans son salon de bien mauvais vers et jouer de la musique
assez fade. « Ah ! ce n'est pas Gautier qui aurait eu cette patiencela ! s'écriaient-ils. » - Eh bien ! c'est vrai : Deschamps si intelligent et si fin, Deschamps qui avait le sens de la grandeur en
toutes choses et qui discernait, avec la sureté d 'un mattre, dans
une ceuvre d'art, l'élément héro'ique d'une personnalité géniale,
se laissa toute sa vie soumettre au joug d'une médiocrité élégante
et banale. Souvent, j'en fus faché pour lui - lui qui avait. écrit
d'admirables vers et qui avait dit sur les peintres et les musiciens
novateurs tant · de courageuses vérités, il dispersera son talent
en mille riens de circonstances, qui n'ont pas toujours eu une
reuvre de charité ou l'envie de plaire a une jolie femme pour
excuse. Non seulement, il a contribué a la prolification vraiment

�94

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

-facheuse pour notre réputation artistique des Albums et des
Keepsakes poétiques, pittoresques et musicaux du milieu du
siécle dernier, mais il a coroposé toute sa vie avec prédilection,
je le crains, des romances dont j'ai essayé d'extrai:e la qui~tessence poétique. Or, cette poésie et cette rousique, Je ne les rue
pas; elles furent une mode de la sensibilité de nos grand'méres, elles
eurent Ieur charme,elles enivrerent peut-etre,mais je trouve que le
vin de cette ivresse est bien léger, je ne crois pas qu'il ait rempli la petite coupe d'onyx ciselée et taillée par ce disciple
d' Horace et de Parny.
Et, ce qu'il y a de triste,c'est que le charmant homme le voyait
bien : Descbamps avait la forme, roais il n'avait pas le génie.
Commcnt son gout, qu'il avait exquis, ne le préserva-t-il pas ?
Ah ! j'en dirais bien a demi-voix la cause : Deschamps était
un Franl&lt;ais par excellence, c'est-a-dire Franºais a l'exces.
11 eut quelques-unes des grandes qualités de notre race, mais il
eut tous les défauts du peuple trop sociable que nous sommes.
Ce sont les salons qui ont perdu Deschamps, les salons et l'amour
des dames, comme c'est. l'esprit mondain qui (pour généraliser)
nous empeche de briguer le premier rang au point de vue lyrique,
comme sans doute au point de vue musical.
Mais revenons sur ces affirmations un peu vives, et faisons,
comrne il le faut, pour etre juste, une équitable palinodie.
.
Oui, Deschamps a composé trop de fades romances pour pla1re
aux dames ; il a humilié la Muse en composant trop de livrets
exsangues ; il a coromis parfois ce crime spirituel - je songe
au livret d'luanhoe, a celui de Don Juan - de ne·pas relever la
foule jusqu'a l'reuvre, roais de rabaisser l'reuvre jusqu'a la foule.

II
A ce prix-la, on n'est pas Rugo ni Delacroix, on n'est pas
Berlioz ni Gautier. :Mais voici la question que j'ai posée: Que serait
l'reuvre de ces grands hommes sans l'intervention des Deschamps?
C'est ici qu'il faut bien s'entendre et c'est ou se justifie une
part du Credo romantique.
Oui certes il faut aux grands esprit,s qui nous éclairent en ce
monde et rendent notre misérable vie un peu poétique et digne
d'etre ~écue, il leur faut non seulement le fort parti pris de
solitude et de recueillement, mais encore la lutte contre leur
siécle, l'incompréhension de leurs contemporains, leur ho_stilit~
meme, tout cela est bien, parce que tout cela est nécessa1re. ~1
l'histoire du génie est celle de la résistance de la matiére a !'esprit

EMILE DE:SCH.\MP.S ( 1791-1871)

95

et si l'esprit puise dans cette opposition, avec une plus grande
conscience de soi-meme, cette force d'enfanteroent et de crois•
sanee, cet élan dynamique qu'on appelle l'énergie créatrice il
faut avouer d'autre part, que les artistes, les créateurs manq~eraient leur mission en ce monde, s'ils étaient seuls en face du
public de leur temps, hostile et incompréhensif. Les grands
hommes éch~ppent par essence a leur race, a leur milieu et a
leur temps ; 11s sont purement eux-memes et la généralité de leur
reuvre n'est que fa mesure de leur idéalité intérieure · ils sont
simplement humains. Pour qu'ils pénetrent la société de leur
temps, pour qu'ils aident au développement de la vie ambiante,
ils ont besoin d'auxiliaires ; pour qu'ils deviennent ce qu'ils
doivent etre, dei: civilisateurs, il faut qu'ils trouvent dans la foule
des interpretes dignes d'eux, des ferments.
Or, cette fermentation de !'espritpublic, sollicité pardeshommes
comme Deschamps, n'est pas toujours une reuvre de beauté ·
cette t~aduction, si j'ose dire, de la langue un peu hermétiqu¿
du géme ne s'opére pas ..sans de considérables déchets. Cette vie
de s~lon dont nous avons médit, parce que nous croyons a ses
~éfa1ts_ en France, est tout de meme une forme distinguée de la
v1e nat1onale et une forme relativement exquise de la vie de
}'esprit. C'est par les salons que la France a rayonné en Europe
~t c'est ~ar des ho~mes de salon, doués de quelques-unes des qua:
htés subt1les des artistes,que s'est faite l'éd ucation de notre société.
Émile Deschamps a été le modele remarquable de cette
famill~ d'esprits intermédiaire entre les artistes et le public, entre
1~ géme c_réateur et le gout connaisseur. Ce petit livre n'est que
I dlustrat1on de cette thése.Tel est le sens de nos études sur le
salon de 1819, ou sur les livrets d'opéra. C'est pour la démontrer
que nous nous sommes arretés sur les dénaturations successives
du Don Juan. Elles füent crier de douleur les véritables artistes ·
elles íurent probablement nécessaires pour acclimater dans u~
milieu bostile des beautés nouvelles.
II faut entendre Berlioz parler de Morel et Lachnith, ces arrangeurs de Ucheuse mémoire, qui, pour faire connaltre La Flúle
enchantée de Mozart, la travestirent en ces invraisemblables
Mysie•es d' !sis.
« 9uand j_e d!s une traduction, s'écrie-t-il, c'est un pasliccio
que Je devra1s dire, un informe et absurde pasiiccio. »
Or, nous avo~s montré l'usage que les arrangeurs du groupe
de Deschamps f1r~nt du pa!'liccio au début du xixe siecle. lls ont,
p~r ce moyen, fa1t entendre pas mal de musique nouvelle aux
dilettantes franl&lt;ais.

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

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                <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 23, No 9, Abril 15</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>La biblie dans la poesie fracaise</name>
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.:,,. -

A'.}~ALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
08

L'HISTOIBE DES BELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTJON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE

coscouns

DE

MM.. A. BARTH, membre de la Société Asia.tique ; A. BOUCHÉ LECLERCQ, profest'eur a Ja
Facullé des lettres de Paris; P. DECHAR.\IE, professeura la Faculté des lettres de Naucy¡
J.-A. HILO. professeur 8. la Faculté des lettres de Poilier:.; G. LAFAYE, professeurll. la
Facultó des lettresde Lyoo; G, .\fASPEHO, cJel'In~litut, proresseur au Collége de Frouce
E. HEN"AN, de l'lnstitut, professeur o.u Collbgc. de Frauce ; A. RÉVILLE, proresseur a.u
CoUege de France; C.-P. TIELE, professeur fl'Uuiversilé de Leyde, etc.

HUITIEJJJE

ANNÉE

TOME QUIN ZIEME

PARTS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28,

RUE

BONAPAUTE,

i 887

28

��•
V

BIBLIOTECA CENTRA&amp;.

U.A.N.L

REVUE
DE

'

L'HJSTOIRE DES RELTGJONS
TOME QUINZIEME

1

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'

..

•

�ANNALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
r.

PUBLIÉE S00S LA DlREC'rlON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, professeur a la
Faculté des lettres de Paris; P. DECHARME, professeur ala Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poiliers; G. LAFAYE, professeur á la
Faculté des lettresde Lyon; G, MASPERO, de l'Institut, professeur au College de France;
E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au College de France ; A. RÉVILLE, professeur au
College de France ; C.-P. TIELE, professeur a l'Université de Leyde, etc .

)rn,

A.'IGERS, ll!PRJ!\IERIE BURDl!'i ET cie.

HUITJÉME

i

ANNÉE

TOME QUINZIEME

PARIS
ERNEST LERO UX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
i887

�UNE CONT RIBUTlON A L' tTUDE DU PAULINISME
DK LA

0.UESTION DE L'ORIGINE DU PÉCHÉ
D'APRÉS LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

La maniere dont l'apótre Paul s'est représenté l'origine du
péché et s'en est expliqué l'universelle et fatale domination
dans le monde, est un des points les plus obscurs et les plus
controversés de sa doctrine. Cette obscurité ne tient point au
style de ses lettres; nous n'en connaissons aucun, avec tant
d'infirmilés extérieures, qui soit en réalité plus précis, plus
vigoureux et plus clair. Si la question de !'origine du mal
moral reste mal éclaircie dans ses lettres meme les plus
didactiques, c'est que Paul, missionnaire du Christ encore
plus que philosophe, ne l'a jamais ni posée ni résolue d'une
faoon directe. Il était préoccupé d'autre chose que de spéculation et de logique.11 éprouvait bien plus le üésir de changer
le monde que de le comprendre. Sans doute un systeme
théologique, d'une admirable unité, ·se dégage des écrits qui
nous restent de luí, parce qu'il est dans la nature meme de
tout esprit original et puissant de penser systématiquement;
mais il est juste de dire qu'il n'eut jamais le propos délibéré
ni meme l'intenlion de faire un systeme. 11 n'ajamais procédé
a la maniere d'un philosophe qui construit d'abord sa doctrine et qui l'enseigne ~nsuite a ses disciples. 11 y avait autre
chose que de la métaphysique a la base de sa prédication ; il
i

�•
2

REVUE DE L'msTOlRE DES Rl!:LlGIONS

y avait le fait moral de sa conversion, la certitude qu'il avait
vu le Christ ressuscité et avait re¡;u de lui l'ordre de convertir
les pa'iens au Dieu vivant et vrai. Jamais il n'a traité de queslion purement spéculative. Toutes celles qu'il a débattues el
résolues avec la vigueur et l'ingéniosité de sa dialectique sont
des questions qui naissaienl de son reuvre missionnaire et
qu'il fallait résoudre dans l'intéret de cette reuvre elle-meme:
lelles sont les questions de la justification par la foi, de la
circoncision et de la valeur de la loi dans l' économie de la
religion nouvelle, de la condition des juifs et des pa'iens
devant l'Évangile. Sur tous ces points d'ordre pratique, il a
fait une éclatante lumiere. Au contraire, sur les questions
d'ordre spéculatif ou métaphysique, comme la nature essentielle du Christ, la nature du Saint-Esprit, la distinction des
forces ou des personnes dans la divinité, !'origine du monde
et de l'homme, les rapports de la liberté et de la grAce, il ne
s'est jamais expliqué d'une fa&lt;¡on expresse et formelle et l'on
est le plus souvent réduit a les résoudre suivant le reflet que
les príncipes généraux et directeurs de sa doctrine paraissen t
jeter sur elles. De la viennent des controverses sans fin. Or,
la question de l'origine du péché esf, au premier chef, une
de ces questions spéculatives et les exégetes les plus consciencieux discutent toujours sur les textes qui s'y rapportent
sans réussir a se mettre d'accord sur la maniere de les
entendre.
Il y a quelques années, en préparant la seconde édition de
l'Apótre Paul i, je me suis heurté a cette question et n'ai pu
alors que faire l'aveu de mes hésitations et de mon embarras.
Je constatai sur ce point, dans la pensée de l'apotre, deux
courants allant en sens contraires: l'un qui semblait conduire
a la doctrine traditionnelle du péché origine!; l'autre qui nous
i ) L'apotre Paul (esquisse d'une histoire de sa pensée), 2• édit. Paris.
Fischbacher 1881.- Voyez la note de la page 266. On y trouvera l'idée-mere
de cetle étude.

1

UNE ;:;oNTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULI~IS)IE

3

ramenait a la constitution physiologique de l'homme comme
a la cause de tout péché. J'avouais en meme temps que je ne
voyais pas comment ces deux explications se pouvaient concilier. Le probleme était ainsi posé, non résolu. On ne saurail
admettre en effet dans la pensée d'un tel homme une contradiction si flagrante. Je me suis done remis en quete d'une
solution et e' est le résultat de cette nouvelle étude que je vais
essayer de résumer ici. Peul-etre trouvera-t-on qu'une
lumiere assez vive jaillit de ce point sur tout le reste du
systeme.
'
Cette étude comprendra deux parties : dans la premiere,
j' examinerai les textes les plus importants relalifs a la doctrine du péché; dans la seconde, j'essaierai de montrer la
corrélation intime et l' étroite solidarité de cette doctrine avec
les autres grandes idées du systeme paulinien. C'est dire que
la seconde partie sera comme la vérification logique de la
premiere.

I
Les racines de la pensée de Paul sont dans l'Ancien Testament. Sa conscience est l'héritiere et la füle de la tradition
religieuse et morale des prophetes d'Israel et de la loi mosa'ique
dont le trait principal est le souci de la sainteté. Le péché est
essentiellement pour elle la transgression d'une loi positive
de Dieu ('mxpo:6ixat~ -.ou v6¡,.ou). C'est assez dire qu'il est le fait de
la volonté, et n'est constitué que par la détermination de la
volonté. Cette désobéissance, qui est une révolte contre Dieu,
provoque nécessairement le déploiernent de la colere de
Dieu (óp,~ 8eoü, Rom., 1, 18), qui n'est pas autre chose que la
réaction de la justice divine contre la rébellion humaine. Le
sentiment de la culpabilité et de la responsabilité est une
donnée immédiate de l'expérience religieuse et morale,
au dela de laquelle Paul ne songe pasa remonter. C'est le
point de départ de ses réflexions subséquentes , que celles-

�•
4

1

REVUE DE L HISTOIRI&lt;: DES RELIGIONS

ci, quelles qu'elles soient, ne sauraient ensuite ni modifier
.
'
m compromettre (Rom., 1, 21 et 11 ; 11, 1-11).
Toutefois, l' on s' aperQoit bien vite que l'on a affaire non a un
.
'
esprit du commun, mais a un penseur. Le chatiment infligé
par Dieu au péché n' est point considéré comme une peine arbitraire et surnaturellement édictée contre Je mal. La peine du
péché sort du péché lui-meme par unmouvement organique;
elle en estle chatiment parce qu'elle en est le fruit. C'est la
dialectique intérieure de la vie morale qui mene le pécheur
a la mort, comme elle mene le juste a la vie. Relisez le développement du péché dans le monde pai'.en esquissé dans le
premier chapitre de la lettre aux chrétiens de Rome · cette
liaison interne de la mort au péché est sensible. Nou~ avons
un scul et meme processus dont la violation de la loi divine
est le premier moment et dont la ~ort du pécheur est le der1
nier • Voila ce qui fait la tragique gravité du péché et la
nécessité d'une rédemplion qui sera comme une création
intérieure nouvelle et comme une résurrection d' entre les
morts.
1. Paul emploie au pluriel et au singulier le mot &amp;:¡,.cip'tlo:.
Au singulier, ce mot ne représente pas seulement la somme
de tous les péchés particuliers. L'apótre ést réaliste, pour
parler le langage du moyen a.ge. Sa personnification du
péché n'est pas une simple figure de rhétorique. Il y voit une
puissance qui ne se révele sans doute que dans ses effets, a
savoir. les transgressions parliculieres, mais dont les effets
aussi ne s'expliquent que par elle. Nous avons ici exactemenl
le rapportorganique des individus al'espece. L'espece n'existe
que dans les individus; mais les individus a leur tour sont les
produits de l'espece. Ainsi en est-il du péché considéré
comme puissance et principe des transgressions partii) Cette idée esl vivement exprimée dans ce passage dont il est irripossible de rendre l'énergie concise : -ra 1tot6~11om" -rwv &amp;¡,.otp-rlwv T«
-roii v6¡,.ou
lv,¡pyE!-ro lv 1;0,, ¡,.É,Eatv -1¡¡,.wv d, -ro xotp1to:pop;¡aott -r0 6cxvCÍT&lt;¡J• (Rom., vu, 5.) Le
péché fruclifie pour la mort.

º'"

UNE CONTRlBU'CION A L'ÉTUDE DU PAULTNISllIE

5

culieres. Les secondes sont les manifeslations organiques du
premier. Celui-ci n'existe sans doule que dans celles-la, mais
les transgressions a leur tour apparaissent a ce point de vue
comme les fruits de la puissance générale du péché, qui,
e~trée dans le monde avec la premiere transgression du premier homme, y regne souverainement depuis lors.
Le péché est universel; tous les hommes sont constitués
pécheurs. Cette universalité du péché, Paul l'établitpar trois
preuves : la premiere est tirée de l' observation empirique
de l'état moral du monde pa'ien et du monde juif de son
temps (Rom., 1 et JI). La seconde, e'est la pre uve scripturai_re qu'~l ne néglige jamais (Rom., m, 10-20). « 11 n'y a
pomt de Justes, non, pas méme un seul. .. etc.» La troisieme,
essentie1Iement psychologique, va beaucoup plus loin et plus
au fond. A l'universalité objective du péché daos l'histoire,
correspond la fatalité subjective du péché dans chaque individu, fatalité fondée sur le conflit de ]a nature charnelle de
l'homme et de la loi toute spirituelle et parfaite de Dieu
(Rom., vn, 7 et s.). L'apótre n'hésite pas a reconnaitre dans
cette universalité et cette nécessité intime du péché qu'il
constate au dehors et au dedans, une loi divine qui se réalise
dans l'histoire et dans la vie individuelle. Car meme le péché
ne se développe sans loi. « Dieu, dira-t-il, quand il résumera
son systeme, a enclos d'abord tous les hommes pour la désobéissance, afin de faire ensuite miséricorde a tous » (Rom .,
x1, 32)1. 11 y a une dialectique providentielle daos l'histoire de
l'homme sous la domination du péché, comme il y en a une
dans le développement de l'reuvre de rédemption; ou plutót
c' est une seule et meme dialectique qui mene a son terme
l'idée divine de la justice par deux moments opposés et
successifs.
Jusque-la tout va clairement et les exégetes sont d'accord.
1) C'est dans le meme sens que Paul daos Rom., vu, 23 parle d'une loi
dans les membres luttant contre la loi de l'entendement, v6µo~ ev -ro,~ ¡,.é.Eatv.

�6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

La difficulté commence des qu'on se demande ou est la cause
premiere et de cette fatalité psychologique et de cette
universalité historique du péché. C'est ici que nous rencontrons deux séries de textes, qui nous menent dans deux
directions opposées ou tout au mofas divergentes 1 • D'abord
ceux sur lesquels on appuie d'ordinaire, a partir de saint
Augustin, la doctrine traditionnelle du péché origine!. Que
Paul ramene ce fleuve du péché au péché du premier homme
comme asa source, cela ne fait aucun doute. Mais il ne faut
pas confondre le commencement d'une chose avec sa cause,
et il s'agit de savoir si ce premier péché, en meme temps
que cause, n'était pas lui-meme l'effet d'une cause plus profonde et plus générale. En attendant, a cóté de ces textes qui
ramenent le fleuve du péché dans le monde au péché d'Adam,
il y en a d'autres non moins explicites, non moins éloquenls
qui font sortir le péché de la rencontre de la loi et de la chair.
On saisit la différence radicale des deux explications: d'apres
la premiere, on explique les péchés actuels, par le péché du
premier homme qui reste lui-meme alors un acte sans explication et saos cause; d'apres la seconde, on peut expliquer
le péché du premier homme par la meme raison qui explique
aujourd'hui tous les autres. La pensée de Paul est-elle restée
dans cette antinomie? N'y a-t-il aucun moyen de subordonner
les uns aux autres, et d'expliquer les uns par les autres, les
passages contraires qui semblent la créer? En d'autres
termes, avons-nous a constater une incohérence dans le systeme paulinien, ou une erreur d'exégese de la part de ceux
qui l' ont commenté? Pour en décider, il est nécessaire de
reprendre l'étude de ces textes eux-memes et de préciser
exaclement la portée de chacun d' eux.
2. Nous commencerons par le plus célebre qui seprésente
i) La premiere série de ces textes comprend : Rom., v, 12-21 et II Cor.,
xr, 3 et ss. - La seconde série est formée surtout de Rom., vu, 7-24;
vm, 3; Gal., v, 17 et 18, etc.

7
a nous le premier (Rom., v, 12-21 ). Ce serait une erreur de
croire que l'apótre est ici préoccupé de donner une solution
a la question métaphysique de !'origine du péché. Le contexte
prouve qu'il avait un souci plus pratique et tout différent. 11
avait parlé précédemment de l'muvre de réconciliation entre
Dieu et les hommes, opérée en Jésus-Christ. Ce qu'il tente
maintenant, du verset 12 au 21, c'est un parallele entre le
déve]oppement dans l'histoire de l'humanité, du príncipe de
péché qui est un príncipe de mort et le développement du
príncipe de vie qui est dans la juslice justifiante du Christ. Et
l'intention de ce parallele n'est pas d'expliquer la provenance
du péché, mais d'exalter l'muvre de la grAce en montrant.que
celle-ci a été encore plus puissante que le péché; car, outre
qu'elle est universelle comme lui, elle a cela de plus, qu'elle
agit et triomphe dans des conditions beaucoup plus difficiles
(vers. 15-16). Ainsi, malgré les apparences, le point de départ
de la pensée de Paul, n' est pas Adam, mais Christ. Le premier
ne sert que d'illustration au second : 'Ao&amp;µ, o; aa'tw "t61to; 'to:i
¡.,.DJ,o,,'to; (vers. 14). Cela dit, voyons ce que l'on peut tirer de
ce texte, pour éclaircir le point qui nous intéresse.
Nous y lisons d'abord que le péché est entré dans le monde
par un seul homme, c'est-a-dire que le péché, en tant que
puissance générale ici personnifiée, a fait son apparition daos
l'histoire au moment oi'l le premier homme a commis sa
premiere transgression. 11 ne faut pas confondre en effet
cette &amp;¡,.o:p-tfo: qui entre dans le monde alors, avec le péché
d' Adam qui est une 1t:xp:x6&amp;at; spéciale. C' est par la 1tcip:x66.at~,
acte positif particulier, que l'&amp;¡,.cip"tici, puissance ou virtualité universelle , se réalise et entre dans la vie de l'histoire, en sorte quecette &amp;¡,.cipT(ci générale comprend, en réalité,
et la transgression d'Adam et celles de tous ses fils,
comme le príncipe contient les conséquences, et l'espece,
les individus. Or, des que l'on entre bien dans cette
maniere de penser, n'est-il pas déja tres vraisemblable que
Paul regardait l'acte particulier d'Adam, comme l'effet de la
puissance générale du péché, et non celle-ci comme produite
U:'.'!E CO~TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAHLINIS!IIE

�8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

par celui-la.? Si l'on ne peut douter que Paul ne soit un
idéaliste-réaliste par le genre de ses conceptions, on ne peut
douter davantage que l'acte particulier ne fut pour lui l'effet
du príncipe général et non le contraire. Des lors, il ne faut
point dire, comme on le fait, que la ,-:zpa:Mat~ d'Adam a·créé
dans le monde la puissance générale et universelle de
l'&amp;¡i.ap'tfa:, mais que celle-ci, au contraire, a été la cause productrice de la trap.sgression premiere d'Adam, comme de toutes
celles qui l'ont suivie.
II ne suit pas de la que le premier péché n'ait pas plus
d'imporlance historique que tous les autres. 11 est de méme
nature sans doute, mais il est le premier, la source de tous
les autres, et lous les autres tiennent a lui comme tous les
anneaux d'une chatne tiennent au premier anneau, comme
le cours d'un fleuve tienta sa source. II faut méme dire plus:
toute la puissance de péché, aujourd'hui disséminée et partagée entre une infinilé d'actes particuliers mauvais, se
trouvait concentrée et condensée dans le premier péché. De
méme que le premier homme portait dans ses flanes toute
l'humanité, de méme sa premiere transgression était grosse
de toutes les transgressions futures, non pas en ce sens que
l'acte d'Adam souillat toute sa descendance, mais en ce sens
que ce premier péché était la manifestation d'une puissance
de péché qui allait se réaliser dans la vie de chaque homme
comme elle s'était réalisée daos celle d'Adam. C'est pour
cela que l'apotre écrit ces mots : ai'
cxv6pwi.ou et qu'il
dira plus loin : 4. Par le moyen de la désohéissance d'un seul
homme, la totalité a été conslituée pécheresse. » Cela ne veut
pas dire le moins du monde que ]a désohéissance d'Adam et
sa coulpe onl été imputées a toute sa race, maís que sa désobéissance a été la breche premie re par laquelle la puíssance
du péché est entrée et s'est réalisée dans · l'hisloire sous la
forme d'une infinité de transgressions. Ce qui suit va achever
de le démontrer.

~"º~

A la suite de la puissance du péché, la mort est entrée
dans le moQde « et s'est élendue a tous les hommes parce

U'.'\E CO'.'iTRIBUTlON A L'ÉTUDE DO P.AULI'.'ilSME

que tous ont péché : .;;~ 'ltrmt; CX'16pwi.ou; at;&gt;¡),6i•1 sqi'~

!)
'ltfflE~

f¡¡,.apm (v. 12). On n'aurait pas si longlemps ni si bizarrement

disputé sur ces mols, si depuis saint Auguslin on n'avait pas
voulu y faire entrer le contraíre de ce qu'ils signifient le plus
clairement du monde. La conjonclion sqi'~ mise pour ai.1 -:oü'to
o-n est souvent employée par l'apótre et toujours dans le sens
de« parce que»•. L'aoriste~1.1.a:p-rov n'estpas moins clair;il esl
impossible, comme je l'ai pensé autrefois, de le traduire par
le passif « ont élé faits pécheurs ». II ale sens actif et signifie
simplement : ont péché, c'est-a-dire la mort est venue sur
tous les hommes, parce que tous ont commis aussi des transgressions, en sorle que leur mort arrive non en vertu du
péché d'Adam, mais en verlu de leurs propres péchés. Ce
r.&amp;,mc; ~µ:i:p'tov exprime done la réalisation subjeclive et universelle de la puissance objective du péché. Il faut, en effet, que
le péché existe comme péché, c'est-a-dire comme violalion
posilive de la loi, avant de pouvoir produire la mort. On voit
done que, loin d'appuyer la doctrine devenue orlhodoxe depuis Augustin, du péché originel, le texte de Paul implique
et exprime une doctrine toute conlraire.
Ce qui suit immédiatement prouve en toute évidence que
nous sommes sur la voie de la pensée de l'apólre. Les versets
13 et 14 ne peuvent étre compris que comme une ohjection
a ce qu'il vient de dire et dont il tient a se débarrasser.
Comment soutenir, en effet, que la mort est survenue a
tous les hommes parce que tous ont péché, lorsqu'il est constant qu'avant la venue de la loi (mosai:que) les hommes n'ont
pas laissé de mourir? Oui, répond notre auteur, il est vrai que
la ou il n'y a pas de loi, le péché n' est pas imputé ; oui encore
d'Adam a Moi'se la morl a régné sur tous les hommes; mais
c'est la preuve qu'ils avaient péché réellement, bien que
dans une autre forme qu'Adam lui-méme. Le péché était présent dans le monde avant la loi de Moi:se et y suscitait des
transgressions sans nombre, bien que ces transgressions ne
i) Comparez Phil., ru 12 ; u Coi·., v, :l.

I

�{O

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fussent pas semblables à celles du premier homme. Toute la
réponse de Paul à l'objection qu'il veut réfuter est dans ces
mots jetés à la fin de sa phrase : xixl hl 'tooç µ-fi à:µixp'tf,alfflaç 't&lt;j&gt;
011-otwlJ,IX'tt n)ç 'lt1Xpix6Gfaewç 'Aa&amp;11-. Où donc était la différence entre
la transgression d'Adam et celle de ses premiers descendants?
Elle était en cela que ceux-ci n'avaient pas reçu, comme le
premier homme en Éden, un commandement extérieur
positif. Mais ils n'élaient pas sans loi pour cela. Avant la loi
de Moïse et hors d'Israël, les hommes ont toujours eu d'après
Paul une loi intérieure, un commandement écrit dans leurs
cœurs, ypar.to'I È'l 'tixîç xap8(atç aù'tw'I (Rom., n, 14 et i5). C'est ce
commandement intérieur violé qui les constitue pécheurs non
moins qu'Adai;n, quoique d'une autre manière. Or, cette
façon de répondre à l' objeclion impliquée dans les versets
13 et 14 de notre texte, n'est-elle pas la confirmation éclatante de notre manière d'entendre le Èq&gt;'~ 'lta'l'teç ~11-ap'tO'I du
verset f 2?
Nous en trouvons une seconde non moins décisive en considérant l'ensemble de ce parallèle entre Adam et Christ. Les
lecteurs qui le lisent ayant l'esprit préoccupé par la doctrine
traditionnelle, y trouvent une difficulté dont je ne les ai
jamais vu sortir à leur entière satisfaction. Dès que l'on
tient que nous sommes rendus coupables par le péché d'Adam
sans notre participation, il est évident que l'équilibre entre
les deux Adam est rompu, et que même (à l'encontre de ce
que l'apôtre veut établir), l'œuvre de la grâce est inférieure
à celle du péché. En effet, landis que je suis rendu pécheur
et coupable sans ma volonté, je ne puis avoir part à la justice
de Christ que par ma volonté, c'est-à-dire par la foi. En
d'autres termes, pour se réaliser entièrement, l' œuvre de
justice a besoin d'une condition subjective, qui manque dans
la réalisation du péché. Nous estimons que c'est là une erreur
que la dogmatique a fait commettre à l'exégèse. L'idée qu'il
y a péché là où il n'y a eu ni volonté ni loi, est absolument
étrangère à Paul. Prenez, au contraire, le Èq&gt; ~ 'ltmeç ~l'-IXf"tO'I
dans le sens actif que nous avons donné, et alors vous avez

UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

H

la condition subjective de la mort du pécheur. Les hommes
meurent parce qu'ils ont péché comme ils sont justifiés par
ce qu'ils ont cru. A ces mots &amp;q&gt;'~ 'lta•m:ç ~11-:ip'to•1, dans le premier
moment, correspondent les mots o1 't')i'I 'ltZptaae(a,, n)ç 1.ap:'toç
Àix11-M•1oneç (v. 17) dans le second. De cette façon, l'inégalité
choquante dont nous parlions disparait, l'équilibre rompu se
trouve parfaitement rétabli.
·
Si notre exégèse est juste, on voit que le texte laisse
intacte la question de l'origine du péché. Nous voyous bien
que tous les péchés découlent d'un premier péché, mais ce
premier péché lui-même, d'où vient-il? Quelle est la cause
du péché d'Adam? A cette question, le passage examiné ne
fournit aucune réponse.
Il en est un second, II Corinth., xi, 3, qui semble au premier abord nous faire faire un pas de plus; en réalité, il nous
laisse au même point. Il est dit là que le serpent séduisit Éve.
Cela prouve que Paul admettait l'autorité des premiers récits
de la Genèse et croyait au diable, car pourlui le serpent, c'est
évidemment le diable. On pourrait donc dire qu'à ses yeux la
cause première du péché est dans le diable lui-même. Mais
alors pourquoi l'apôtre ne dit-il pas que le péché est entré dans
le monde avec Satan et par lui? C'est qu'évidemment, dans sa
pensée, Satan a conseillé le premier péché, mais n'en est
pas l'auteur. La suggestion du diable a rendu la séduction
plus forte, mais le péché a été le produit de la volonté d'Adam,
et la question subsiste toujours : Pourquoi le premier homme
a-t-il succombé à la tentation? Où faut-il chercher la cause
de sa faiblesse et de sa défaite?
3. Nous pouvons aborder maintenant la seconde série de
textes que nous avons signalée. Dans les précédents, l'auteur
de l' Épître aux Romains avait décrit le développement historique du péché; il va nous en expliquer dans Rom, vu, 724, la genèse psychologique. Al'universalité objective correspond dans sa pensée la nécessité subjective du péché. Sans
doute encore ici Paul ne traite pas la question d'origine; il

�/

1

i3

REVUE DE L HIST01RE nES RELIGIONS

UNE CONTRIBUTION A L ' ÉTUDE DU PAULINISME

explique seulement comment se produisent les péchés actuels.
Mais il est amené à des considérations psychologiques qui
pourront nous conduire ·plus loin.
Ce qu'il venait de dire touchant la loi semblait aboutir à la
conclusion que la loi était responsable du péché. Il relève
l'objection en disant: « La loi est-elle donc péché? Loin de
là! mais sans la loi, je n'aurais pas connu le péché. Ainsi je
ne connaitrais point la convoitise, si la loi ne me disait: tu
ne convoiteras point. Alors, prenant essor sous l'aiguillon du
commandement, le péché (puissance) a produit en moi toutes
les convoitises. En l'absence de toute loi, le péché est une
puissance morte. Jadis, quand j'étais sans loi, je vivais; mais,
le commandement survenant, la puissance du péché prend
vie et moi je meurs; et le commandement, dont le but était
la vie se trouve réaliser la mort, car le péché prenant essorpar
l'effet du commandement me séduit et, par ce commandement
même, me fait mourir.»
Tout cela est très clair, noussemble-t-il ! Jadis, quand j'étais
sans loi, je vivais; ce qui veut dire, sans doute : ma vie était
simple, sans contradiction intérieure et sans contrainte. C'est
la vie de l'enfant avant l'âge de la conscience et de la raison ,
la vie psychique ou animale dans sa candeur et sa facilité
naturelles. Avant d'avoir perçu soit du dehors, soit au dedans,
la prescription catégorique de la loi, je ne connaissais pas le
péché. Les désirs naturels de la chair ou de la vie animale
n'ont été qualifiés moralement de convoitises coupables,
c'est-à-dire de péchés, qu'après que la loi m'a eu dit: &lt;1 Tune
convoiteras point. » C'est ainsi que l'expansion naturelle de
la vie animale devient l'étoffe même dontla volonté humaine,
violant !aloi, constitue les péchés. La loi fait plus encore;
elle fait vivre, c'est-à-dire réalise la possibilité abstraite du
péché, en provoquant en moi toutes sortes de convoitises.
Voici une étrange expression : « En l'absence d'une loi, le
péché est une puissance morte : » xwp\ç v6µ.ou, &amp;µ.o:p,(o: vi;r.p&amp;
(vers. 8). Qu'est-ce que le péché mort? Je ne crois pas que
l'expression soit synonyme de péché latent, car une force

latente est une force concentrée, non une force morte; une
force latente est simplement une force non manifestée. Par
péché mort, il faut entendre un péché qui n'existe pas encore;
c'est-à-dire une possibilité ou virtualité abstraite de péché.
Paul ne dit pas, en effet, que le péché, en tant que violation de
la loi et partant punissable, préexiste caché dans l'organisme
humain; il ne tient pas la chair pour mauvaise en soi. Pas le
moindre manichéisme dans sa pensée. C'est la volonté qui
commet le péché, et c'est la volonté seule qui le peut commettre. Mais, en fait, cette volonté morale est devancée et
prévenue par le développement de la vie animale qui, dans
tout être, apparait la première. Et, dès lors, quand la loi ,qui
est bonne, sainte,· spirituelle, arrive, la volonté de l'être
moral la reconnait comme telle, la salue, se sent obligée
par elle; mais elle n'en est pas moins impuissante à l'accomplir. « Je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que
j'abhorre», dit plus loin l'apôtre (vers. 15} 1 • Rien n'est plus
juste. Ainsi éclate dans l'homme un tragique conflit qui va
s'aggravant par tous les efforts qu'il fait pour y mettre fin,
conflit où périt l'homme naturel divisé et armé contre luimême et d'où la seule grâce créatrice de Dieu peut
faire sortir l1bomme spirituel ou l'homme nouveau (vers.
26-24).
Telle est, en gros, cette fine et profonde analyse psychologique, page véritablement lumineuse, la plus moderne comme
la plus éloquente que nous ait laissée l'antiquité. Dans l'état
actuel de l'homme, le péché jaillit toujours inévitablement
de la rencontre de la nature psychique ou animale avec
la loi essentiellement spirituelle, et après le péché, la condamnation et la mort. Tout est dans cette antithèse posée
par Paul avec tant de vigueur au verset 14 : ô v61.1.oç -.t'lauµ.Q:ttY.6;
fo·m, èyw oà a&amp;pY.w6ç e't1.1-t.

A cet ordre d'idées s'en rattache un autre plus original et
i) Voyez aussi le verset 18, plus explicatif encore: « Il m'appartient bien
de vouloir le bien, mais de le faire, non. »

�14

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plus surprenant encore: je veux parler du rôle et du but que
Paul assigne à la loi. C'était la partie la plus scandaleuse de
sa doctrine pour les Juifs de son temps et elle ne l'esl guère
moins pour les honnêtes gens du nôtre. Dans le dessein éternel de Dieu, la loi avait pour destination réelle non d'amener
l'homme à la justice, mais de provoquer et de réaliser le
péché, c'est-à-dire d'enclore à la fin l'humanité entière dans
la conscience du péché el sous la condamnation. « La loi est
intervenue pour faire abonder les transgressions » (Rom.,
v, 2). Comparez ce que Paul écrit encore aux chrétiens de
Galatie: « Quel est donc le but de la loi? Elle a été surajoutée
(à l'économie du plan divin), pour développer les transgressions » (Gal., m, f9, et encore ibid., nI, 22 et 23; Rom., xr,
32, etc.).
·
On peul voir d'ici par quel chemin il a été conduit à celte
conception étonnante chez un homme d'origine juive el
pharisienne. Le contenu idéal de la loi est bien la justice et,
par ce côté, elle exprime aussi la condition idéale de la vie
heureuse: « Celui qui fera ces choses, vivra.» ~lais la loi qui
prescrit ainsi la justice est impuissante à la réaliser, à cause
de la chair : 'tO yàp &amp;auvaw1 'tOÜ v6µou, èv ~ ~a8lvet atèc 't~Ç aetpi'.OÇ
(Rom., vm, 3). Cela veut dire qu'il y a disparité et disproportion entre la loi qui est essentiellement spirituelle et la
chair qui est d'un autre ordre et d'une autre nature. Plus la
loi sera élevée, plus l'idéal qu'elle éveille en l'homme et lui
propose sera sublime, plus aussi s-Orement, au lieu de produire la justice et la vie, elle produira leur contraire, savoir
le péché et la mort. Telle est la donnée de l'expérience
morale. La pensée de Paul est d'une incomparable hardiesse.
Dans les fails qu'il constate et dans leur enchainement, il
n'hésite pas à reconnaître l'effet d'un conseil même de Dieu.
Puisque la loi ne produit et ne saurait produire que la conscience du péché et de la condamnation, il faut admettre
qu'elle a été donnée pour cela. L'apôtre est à cent lieues de
penser que Dieu ait eu besoin de s'y reprendre à plusieurs
fois et de plusieurs façons pour réaliser son œuvre de jus-

C~E CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINIS~IE

15

tice; qu'il ait d'abord essayé de la loi, et que la loi n'ayant
pas réussi, il ait eu recours à la grâce. Dieu savait très bien
que, proposée à des êtres charnels, la loi ne pouvait que
réaliser la conscience du péché, en donnant lieu aux transgressions. Aussi ne lui a-t-il jamais assigné une autre destination, parce qu'il fallait avant tout provoquer dans l'être
charnel une crise intérieure d'où l'être spirituel p-Ot sortir.
Paul le dit d'une façon générale et absolue dans sa lettre aux
Galates : et yàp è.86811 v6µoç 6 ouwxµsvoç ~WO'ltOt~aett, 0\/'tWÇ èv \/OfJ.&lt;J) ~ ~\/
11 ot~toav·rr,. « Si une loi quelconque capable de procurer la vie
avait été donnée, alors réellement la justice aurait procédé
de la loi» (Gal., m, 21 ). Cette affirmation de Paul a le caractère d'un axiome; elle est absolue et ne souffre aucune exception. Elle est vraie de toute loi, de celle de la conscience
comme de celle du Sinaï; car la raison générale par laquelle
Paul l'établit, c'est la forme même de la prescription légale
qui fait connaitre à l'homme ce qui est bien, mais ne lui
donne pas la force de l'accomplir. Aussi bien Dieu la destinait-il essentiellement à un autre rôle, à celui d'une préparation transitoire : elle devait réaliser la conscience du péché
pour que p-Ot se former ensuite la conscience de la grâce justifiante. Dieu a enclos tous les hommes pour la désobéissance
afin de faire miséricorde à tous (Rom., XI, 32).
Pour nous résumer et achever de bien éclaircir cette
étrange notion de la loi, il faut dire que Paul distingue dans
la loi deux éléments: 1° son contenu idéal qui est la volonté
de Dieu, et qui propose à l'homme la justice comme sa destination véritable; et c'est en pensant à ce contenu idéal que
l'apôtre dit toujours que l'Évangile établit ou accomplit la loi
au lieu de la détruire (Rom., m, 31 ; Gal., v. 13-15). En ce
sens, en effet, elle vise à la vie, è.11-.oÀ~ eiç {w~11 (Rom., vu, 10).
2° Sa forme extérieure, celle du commandement impératif,
le ypcxµµx qui, venant s'adresser à un être charnel,le rend tout
ensemble esclave et pécheur, le mène à la condamnation et à
la mort. « La lettre tue » et le ministère de la loi est un ministère de mort, !:a:x.ovla -.ou 6av,b:u (Il Cor., m, 6 et 7). Dans ce

�i6

REVUE DE L'HlSTOIRE Df:S RELIGIONS

sens le chrétien, c'est-à-dire l'homme nouveau et spirituel
doit être affranchi de la loi comme du péché ; 'lu'li 3è.
x:xTI)py~Ornm ô:,.à -.oî:i 'loµou (Rom., vu, 6), et l'autorité extérieure
de la lettre vieillie doit être remplacée par la force nouvelle
et intérieure de l'esprit. Cette contradiction radicale entre la
visée idéale de la loi et son effet réel, prouve que le régime
de la loi n'est qu'un moment transitoire dans le plan divin,
qu'elle n'est pas son .but à elle-même, mais qu'elle mène à
Christ, qui est la fin de la loi, -.éÀoçèlè. '16f1.ou Xplo"toç.
Nous savons maintenant quelle est la genèse des péchés
actuels, et dans quelle corrélation fatale se troqvent aujourd'hui pour l'apôtre Paul ces t_rois termes : loi, chair et péché.
La dernière question qui se pose à nous est de chercher s'il
ne s'expliquait point par la même cause, le premier péché
d'Adam. Pourquoi ce péché initial en effet n'aurait-il pas eu
la même origine que tous les autres?
On pourrait faire valoir en faveur de cette assimilation que,
dans le point de vue de Paul) il n'y a aucune raison de penser
que le péché d'Adam, entrant dans une même série avec les
péchés qui l'ont suivi, soit d'une nature essentiellement différente; qu'il faudrait supposer autrement que la constitution physiologique de l'homme a été modifiée dans son
essence par la désobéissance d'Adam, idée dont les épitres
ne présentent aucune trace. Mais ce ne seraient là jamais que
des conjectures. L'unique moyen de répondre positivement à
cette question est de savoir quelle idée Paul se faisait de
la nature du premier homme. Entre les deux textes que nous
venons d'examiner, il faut donc en faire intervenir un troisième qui nous éclaire sur ce point, et nous parait concilier
ainsiles deux autres. C'est le texte (I Cor., xv, 45): «Le premier
Adam est venu en âme vivante, alç (j,ux·~" ~waa'I, le dernier
Adam en esprit vivifiant, !àtç 'it'ialîf1.a ~wo1tôtoü'I. L'opposition ici
marquée est expliquée nettement dans les versets qui suivent:
« Ce n'est pas l'être spirituel, c'est-à-dire celui dont le -.t'1aî:if1.a
est la substance qui apparaît tout d'abord, mais l'être psychique; ensuite vient l'être pneumatique. Pris de la terre,

:f. 1

UNE CONTRIBUTION .A L'ÉTUDE DU PAULINISME

le premier homme est terrestre, le second vient du oiel. Tel
a été l'homme terrestre, tels aussi sont les terrestres. Et
com?1~_nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons
aussi limage du céleste. » Remarquons qu'il s'agit dans le
contexte de l'idée de la résurrection et que les explications
de Paul, que nous venons de citer, portent sur la constitution
respective et originelle des deux hommes qui sont mis en
parallèle. Il ne s'agit plus d' une opposition morale comme
dans Rom., v, 12, mais d'une opposition de nature et d'essence. Nous trouvons donc ici sur la nature du premier
homme le rel'I.Seignement que nous cherchions. Adam fut une
(jl~xlJ ,wa.x et, comme l'apôtre explique ensuite cette exprgss100) un être l)luxlx.6;, formant une antithèse avec l'être
1t'lauµa:·nx.6ç. Or) nous savons ce que ce mot de l)luxtY.6ç veut dire
dans la langue de Paul; il est l'équivalent de a&amp;pxt'loç que nous
avons trouvé dans Rom., vu, 14. C'est l'homme animal
l'homme retenu encore dans les liens de la vie sensible. C'est
ce que prouve sans réplique un texte de la Jre épitre aux
Corinthiens. ,&lt; L'homme psychique, dit Paul, ne reçoit pas,
ne comprend pas les choses du -.tvaî:if1.0r: de Dieu, car elles lui
sont une folie. Il ne peut les connaître, parce que ce n'est que
spirituellement qu'on en juge » (1 Cor., 11, 14). Pour Paul,
en effet, la l)lux~, comme le nephesch des Hébreux, est le
principe vital de la chair et forme antithèse au 'lt'laî:if1.a:, comme
la vie de la chair à la vie de l'esprit. ll ne faut pas objecter
que l'apôtre connaissait le récit de la Genèse (Gen ., n, 7), où
il est dit que Dieu forma l'homme de la poudre de la terre et
souffla dans ses narines l'haleine de la vie. C'est à tort, en
effet, que les commentateurs out vu dans cette « haleine
vivante», la communication du 1t'leî:iµ0r:, au sens où l'entendait
l'apôtre. Dans le passage (I Cor., xv, 45 et s.) que nous discutons, il cite en effet ce récit de la Genèse, d'après la traduction grecque des Septante. Mais il l'interprète autrement
que l'orthodoxie catholique ou protestante; car cette haleine
de vie, c'est précisément ce qu'il appelle une l)lux~ ,waa, et
qu'il met en opposition avec le 1t'leî:iµa ~wor-otoî:i'I du second
2

�1

UNE CONTRlBUTlON A L ÉTUDE DU PAULI:SIS:IIE

ta

REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

Adam. Nous pouvons donc conclure qu'Adam était, comm~
nous, acxp1.i'loç. Il ne l'était pas devenu par suite du péché; il
l'était d'origine et de nature, parce qu'il avait été« pris de la
terre n, ainsi que Paul l'explique fort bien. On voit co~~ien
il est éloigné de l'opinion traditionnelle touchant la spmtualité et la perfection morale du premier homme. Adam, sans
doute, pouvait et devait devenfr -.t'1auµ.&lt;X,tY.6ç et c'est_ dans cet~e
vocation finale que consiste l'image de Dieu mise en lui;
mais il avait été créé dpi; et cj,uz-fi. Esl-ca à dire qu'il füt mauvais pour cela? Nullement. La vie sensible esl légitime dans
sa sphère; elle est même bonne à sa place. Car le dési~ de
la chair ne devient mauvais et coupable que lorsque la 101 est
venue, et que la volonté a donné son adhésion expresse à
l'instinct de la chair, c'est-à-dire que l'instinct est devenu
acte volontaire et par conséquent moral. Encore une fois,_ la
chair n'a rien en soi de condamnable. Après la création
entière et avant la venue de la loi el du péché, Dieu pouvait
dire que « tout était bon, &gt;&gt; comme on dit d'un enfant à sa
naissance qu'il est bien venu, sans pour cela qu'on méconnaisse le développement par lequel il doit passer encore avant
d'arriver à l'âge mllr. De même toutes les parties d~ ~a création
divine pour l'apôtre Paul étaient bonnes et légitu~es, sans
qu'aucune d'elles fô.t parfaite. L'état psychique devait précéder pour l'homme l'état spirituel. Il fallait passer par l'enfance avant d'arriver à la maturité.
S'il en est ainsi et nous ne voyons pas comment on pour1·ait le contester, Paul peut et doit dire d'Adam ce qu'_il disait
tout à l'heure de nous-mêmes. Avant la loi et sans lm, Adam
vivait· sa vie toute instinctive encore s'épanouissait joyeuse,
une facile. C'était le paradis. Mais la loi survenant s'est
trodvée violée du premier coup par l'instinct de 1~. chair.
Car la chair, dil encore l'apôtre dans un autre endroit, a une
1
loi naturelle qui n'est pas celle de l'esprit : ri yàp aàp!; lr.i6uµ.E
Y.Gt,ix ,oü 7t'lauµ.~'t~ç,

,o os.

'ï.'lëÜIJ.IX

Y,&lt;X'tt:l ,~ç a&lt;XpY.6ç, ,aü,&lt;X 1 /xp &amp;),).;~~otç

· , • (Gal v 17) La loi a donc constitué le premier
&lt;X'l'ttY.~\'t(X\
•' '
•
homme pécheur, comme elle fait nous-mêmes et avec la

l9

même nécessité intérieure. Pour lui comme pour nous elle
s'est trouvée faible à cause de la chair. Aussi bien f~ut-il
ajouter ~ue la loi donnée à Adam en son innocence, pas plus
que la 101 de l\loïse ou celle de la conscience naturelle, n'avait
P?ur but, da~s le dessein de Dieu, de procurer la vie imméd_1atement, _bien qu'elle fût l'expression de la justice, condit~on de la vie ; ~ais positivement de provoquer la transgress10n et de réaliser la conscience du péché d'où sortirait
ensuite l'homme spirituel. La loi est donc le péché et la
cause du péché? s'écriaient à l'envi tous les adversaires de
Paul incapables de suivre la profondeur de sa dialectique et
de s'élever à son point de vue. Nullement, répondait-il mais
sanslaloi, je n'aurais point connu le péché. La loi est bonne
sainte, spirituelle, et c'est parce qu'elle est tout cela qu'ell;
r~ali~e d'auta~t mieux en moi l'état intérieur de péché.
Amsi la théorie du rôle de la loi, dans le développement de
l'être h~m~in, formulée par Paul ne souffre aucune exception;
la plus mbme cohérence règne dans tous ses raisonnements
et ~ous pouvons conclure qu'à ses yeux le père des hommes
éta,t, par nature, semblable à se&amp; enfants et que son histoire
de tout point a ressemblé aussi à la leur.
Nous prévoyons ce qu'on objectera à cette manière de
comprendre les textes de Paul sur la question du péché. On
dira qu' ?~le n' e~t p~s ~dmissible, parce que cet apôtre aurait,
en défimhve, fait ams1 remonter le mal jusqu'à Dieu même.
Nous avouons que cette raison nous touche peu; car elle est
d'ordre métaphysique et ici nous ne faisons que de l'histoire.
Si la difficulté existe, c'es~ à Paul qu'il appartient d'y répondre,
no~ à nous. Cependant, il_nous semble qu'il n'aurait pas de
peme à s_e laver de cette accusation. Est-ce que le péché dans
sa théorie, ne reste pas toujours le péché, c'est-à-dire l'acte
dela seule volonté ~e l'homme? Est-ce que le péché, s'il est
provoqué
par la 101 sous forme de transoression
n'est pas
. 1
0
,
s1mu ta~ément conda~né par elle? N'est-il pas toujours pour
la co:science et au_ pomt de vue subjectif, ce qui ne doit pas
être. Enfin y a-t-,1 un autre système où la loi de responsa-

�20

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

bililé s'exerce plus rigoureuse et plus invincible, ou la peine
du péché sorte plus nécessairement du péché meme? Nos
péchés actuels sonl aussi inévitables a notre volonté. Qui ne
se sent esclave du mal? Or si cette nécessité intérieure iL
laquelle personne n'échappe aujourd'hui ne détruit pas la
vie morale, n'accuse pas Dieu et laisse intacte sa justice, je
ne vois plus tres bien pourquoi, alors meme qu'elle se ful
rencontrée chez Adam,~elle lui serait une mortelle offenrn.
D' autre part, en expliquant naturellement !'origine du premier
péché, la théorie de Paul le ramene toujours a la volonté
humaine, jamais a la volonté divine; il n·est manichéen a
aucun degré. A Dieu rien de mauvais n'est attribué directement. La chair ou la vie psychique qui se développe la premiere est bonne ; la loi qui vient ensuite est bonne; la
rédemption est une reuvre de souveraine justice et la grace
n'a d'autre but que de réaliser la sainteté. Done toutes les
forces primordiales créées par Die u étaient bonnes. Ce n'est
que plus tard, dans la sphere meme ou doit agir, pour se
développer, la volonté de l'homme et daos les complications
ultérieures qu' elle ame ne, que le péché se produit. La nécessité qui le caraclérise ne saurait en compromettre le caraclere moral; elle est d'un autre ordre quelanécessité physique.
Si un probleme subsiste encore, c'est celui qui nait des rapports mystérieux de la volonté humaine et de la Providence,
du caractere contingent des faits historiques et du plan divin
qui s'y réalise, en d'autres termes et pour tout dire, de la
coexistence meme du Dieu infini et de sa créature finie.
Mais dtit cette difficulté métaphysique n' etre jamais pleinement résolue, elle ne saurait infirmer les résultats del' exégese
historique et grammaticale. C'est aux textes de Paul qu'il en
faut toujours revenir pour savoir non ce qu'il aurait dtl penser,
mais ce qu'il a pensé réellement. Or je remarque que l' objection dont je viens de parler, c'est précisément l'accusation perpétuelle dont ses adversaires n'ont cessé de le poursuivre. Sa doctrine du péché et de la grace . était, a leurs,
yeux, essentiellement immorale et sa théorie de la loi bias-

U'.IIE COl(TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINTS~IE

2t.

phématoire. On disait aussi qu'il en arrivait a décharger
l'homme du péché et a en charger Dieu et que toute sa théologie aboutissait enfin a cet adage : « Faisons le mal pour que
le bien en sorte » (Rom., m, 5-8; IX, 18-20; vI, t; vn, 7.;
Gal., v, 13-18). 11 a toujours écarté ce reproche avec la plus
grande vivacité et a meme consacré les trois plus beaux
chapitres de sa leUre aux Romains a le réfuter (vr, vu, vm).
Qu'il y ait .réussi ou non, nous n'avons pas a en juger ici.
Mais le fait que sa doctrine du péché soule.ve aujourd'hui
encore la meme objection de la part du meme légalisme
moral, n'est pas la preuve que nous l'ayons mal comprise ni
mal exposée. Nous y trouverions plutót une confirmation de
-la justesse de notre exégese.
(A

suivre. )

A.

SABATIER.

�•
LE PESSJMISME CllEZ HOMERE ET HÉSIOD.E

LE PESSIMISME 'MORAL ET RELIGIEUX
CHEZ

HOMERE ET HÉSIODE
(Deuxieme artic/e)1 •

II
Le mythe de Prométhée et de Pandare. et l'amour. - La gloire.

La femme

Cette constatation drarriatique de la misere originelle de
l 'humanité par les poetes primitifs de la Grece) ne nous
autoriserait pas a revendiquer pour eux le renom de pessimisme, si a coté du mal, quelque grand qu'il soit, ils reconnaissaient des remedes proportionnés et des compensations
suffisantes. Les plus optimistes d' entre les moralistes et les
philosophes sont obligés d'avouer que la somme des souffrances est considérable ici-bas et que, pour un grand nombre
d'étres, elle l'emporte sur la somme des jouissances. D'autre
part, la littérature et l'art en général, ayant besoin, pour
réaliser l'idéal, de nous présenter l'homme dans quelque
situation extreme, il n'est pas surprenant qu~ de .l'ceuvre
littéraire se dégage, plus encore que du spectacle de la vie,
une impression de tristesse et de désenchantement. Lors
méme que les poetes s'attachent a arréter nos regards sur
des perspectives riantes, a acheminer leurs fables vers une
1) V. t. XIV, p. i68, septembre-octobre i886.

í

23

conclusion heureuse, il leur faut, pour saisir l'imagination,
des contrastes et pour attirer l' attention, des péripéties
variées. C'est-a-dire que la littérature la plus optimiste par
ses tendances et par son but se croit obligée de se servir du
malheur, del' erreur, de'la faute pour faire apprécier davantage ses reves d'innocence, de sagesse et de félicité. Ajoutons a cela que chacun de nous porte en lui-meme des prédispositions qui luí font colorer en rose ou en noir les objets
de son observation ou de ses lectures. Il y a une sorte de
sophisme a rendre responsable, ou le monde réel dont l'histoire étale le spectacle sous nos regards, ou le monde idéal
créé par les poetes, de certains sentiments que nous y
mettons plus qu'ils ne nous les suggerent. Ce n'est done pas
en cherchant chez Homere et chez Hésiode une source de
réflexions mélancoliques sur l'homme et sur le monde, que
nous aurons prouvé leur pessimisme ; mais en démontrant
que la morale de leurs ouvrages et les croyances religieuses
qui en fo.r;-ment le fond, condamnent logiquement l'humanité
a la souffrance sans remede efficace, que, lui imposant la
faúte sans responsabilité réelle, et jelant le trouble dans la
conscience , elles essaient en vain de le dissiper par les
moyens mis en leur pouvoir. C'est a dégager ces príncipes,
qui menent au pessimisme par une conclusion logique, que
nous consacrons la suite de cette étude.
11 en est un que les théoriciens modernes du systeme se
sont attachés a mettre dans tout son jour, en montrant ses
applications variées aux diverses conditions de la vie, en
l'opposant comme un ironique défi aux aspirations de l'humanité vers le bonheur. C'est qu'une contradiction inhérente
a la nature des choses, change en une source de miseres
nouvelles, ce·qui s·emble avoir été établi par l'ordre universel
pour etre le remede de la misere ; c'est que la premiere
phase del' existence étant représenlée par une souffrance, si
le génie de l'homme, si l'ingéniosité de la nature fait succéder
une phase de jouissance ou tout au moins d'apaisement,
l' effort qui a obtenu cette compensation, la générosité appa-

�24

25·

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

T.E PESSIMISME caEZ HOMERE ET HÉSIOnE

rente du sort qui nous en a fait l'aumOne, sont la cause d'un
mal nouveau, souvent plus grand que le premier et qu'ainsi
toute compensation est illusoire. La science qui prétend
réaliser le progres, l'amour qui épanouil l'Ame et charme les
sens, la gloire qui exalte l'activité et repose de l'effort par la
satisfaction du but atteint, la puissance et la richesse qui
multiplient les moyens de jouir et diminuent les occasions de
souffrir, n'aboutissent le plus souvent qu'a. envenimer la
blessure de l'Ame qu'ils devaient guérir, ou qu'a. ouvrir une
blessure nouvelle. 11 n'y a pas un seul élément de ceux que
l'on ferait entrer a priori dans la trame d'une existence réputée
heureuse, qui ne contribue pour sa part a développer la
douleur 1 • Voila ce que dit le pessimisme systématique, voila
ce qu'il essaie de démontrer en étalant au regard et l'inanité
des efforts par lesquels l'humanité cherche a échapper a la
souffrance, et cette fatalité irrésistible du mal qui sous loutes
ses formes, prend naissance au sein de ce qui devait etre son
contraire : Medio de fonte leporum surgit amari aliquid quod
in ipsis floribus angat '.
·
Le génie hellénique a entrevu des la plus haute antiquité,
la génération du mal ou physique, ou moral, par le bien
inventé pour mettre un terme aun mal antérieur. Il en a fait
un mythe original entre tous, le plus ancien des mythes
philosophiques, celui-la. en meme temps qui, apres etre sorti
des entrailles des Grecs primitifs, a vieilli le moins a travers
les a.ges ; car lorsque la pensée moderne veut revetir d'une
forme poétique le probleme de la destinée humaine, elle
aime a évoquer encore les figures de Prométhée et de Pandore 5. Et quoique la subtilité de Grethe 7 de Leopardi, de

Quinet, pour ne nommer que les plus éminents, ne conserve
pas toujours a la fable sa signification originaire, il n'en subsiste pas moins entre leurs fantaisies les plus raffinées et la
na'iveté du vieux drame hésiodique, une parenté réelle et
intime. La .nation qui possede parmi ses légendes les plus
vénérées et les plus populaires cette image saisissante de
l'impuissance mortelle a réaliser le bonheur par le progres,
de la contradiction fatale qui fait sortir le mal de ce qui semblait en etre le remede, ne saurait etre rangée parmi les
nations optimistes. Hésiode, daos la Théogonie et daos les
fEuvres et les Jours, l'a fixée par ses traits essentiels et permanents ; la figure du Titan audacieux qui dérobe ala nature
ses secrets pour améliorer la condition humaine, et celle de
la femme, chef-d'reuvre de grAce trompeuse que les dieux
ont donnée aux mortels en apparence pour les charmer, en
réalité pour les perdre a nouveau, sont son ouvrage 1 • Le
mythe ou ces deux personnalités jouent le principal role est
le complément de celui ou est définie la déchéance progressive de l'humanité; il indique le point de départ de cette
déchéance, il en formule la raison d'etre ª. Sa ressemblance
avec celui de l'arbre de la science dans la Genese est manifeste; Pandore et Eve sont la meme personnification. Il y a

i) Cette idée est développée systématique:nent par Scbopenhauer dans les

Aphorismes sur la science de la vie. OEuvres completes, v. p. 329 et suiv.
2) Lucrece, Nat. Rer. II, 1133.
3) V. Gcethe, Prometheus. Dramatiscbes Fragment, surtout la derniere scene,
sous cette réserve que Prométbée, libre penseur et contempteur des dieux, n'a
rien d'antique. E. Quinet, Prométhée, Paris, i838, peche également contre
l'e¡¡prit grec en faisant de Prométhée une sorte de cbrist renverunt le paga-

nisme. Leopardi, Histoire du genre humain, le Pari de Prométhée (daos les
Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples). Il est vrai que M. Caro (Le pessimisme
au x1x9 siecle, p. 13) a dit de Leopardi : « que c'est un grave torta lui d'avoir
imaginé, pour les besoins de sa cause, une antiquité de fantaisie et voulu nous

persuader que le pessinisme 1/taít dans le génie des grands t!crivains d'Ath~nes
et de Rome. » En ce qui concerne les Grecs, on verra qui est daos le vrai, de
M. Caro ou de Leopardi, si on veut bien comparer au texte d'Hésiode que
nous comm.eotons, le résumé que M. Caro lui-meme oous donoe de l'Histoire du
genre humain raconlée par le pessimiste italieo (ib., p. 63). 11 est certain qui!
Leopardi avait lu Hésiode a travers sa propre tristesse; mais il l'avait mieux
lu que M. Caro.
1) Hés., Théog., 510 et suiv. Op. et D., 42 et suiv.
2) Cf. Welcker, Griech. Goetter/,ehre, I, 756 et suiv. Cf. du meme, die Aeschyleische Trilogie, p. 67 et suiv, Sur les rapports du mythe de Pandare avec
le récit de la Genese, v. entre autres Buttmann, Mythologus, I, 48 el suiv. et
Welcker, Aesch. Tril., 72 et suiv.

�26

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

cette différence que, dansla Genese, Dieu a donné a l'homme
la femme sans arriere-pensée mauvaise, sans intention de
haine ; tandis que, ehez Hésiode , le don de la femme est la
revanche des dieux, atteints par Prométhée dans leurs prérogatives 1 • Autre différence plus profonde: Adam n'est qu'un
agent en quelque sorte passif des maux que la science du
bien et du mal atlirera sur lui et ses descendants; il cede aux
charmes de la femme et se laisse tromper par elle. Prométhée
au contraire a, de propos délibéré, engagé la lutte contre
l'ordre naturel, c'est-a-dire contre les dieux 2 ; en dérohant
le feu, par un effort de son énergie intelligente, il a sciemment rompu l' équilibre des forces cosmiques qui, jusqu'alors,
écrasaient l'homme. Et si la femme compromet ensuite son
reuvre, ce n'est pas faute par lui d'avoir prévu le piege et
év1mté la rus e des dieux 3 • Prométhée personnifie dans sa
fiere indépendance, dans ses aspirations aussi vigoureuses
que clairvoyantes, le génie de la race humaine en général,
celui surtout de la race hellénique; c'est une figure tout
d'une piece, sans mélange de faiblesse ou d'étourderie. Mais
i) V. Hes., Op. et D., 57 : cxv't\ nvpó~ íJ,J,c,oo &gt;&lt;oti&lt;Óv ,Í, ~•v é!notvT~pspnwv'totl &gt;1ot'ta
6vµov H&gt;v &gt;1oti&lt;ov &amp;µ,potyotnwv'tt~. Cf. ib., 82. V. la méme 1dée e:x:pr1mée plus nette-

ment encore, Théog., 570.
2) Théog., 562. Zeus a reíusé aux hommes le don du feu, pour les punir de
la ruse que Prométhée avait pratiquée a son égard. C'est pour achever son ceuvre
d'émancipation que le Titan le ravit.
3) Op. et D., 85. Sur la signification du type de Prométhée,_ ~• Welcker'.
Aesch. Tril., p. 68. Le savant mythologue insiste sur les d11l'erences qm
séparent ce pessimisme nai:f de ce qu'il appelle les spéculations de Rousseau
sur la corruption par le progres et sur l'affaissement de l'humanité par les
influences civilisalrices. En cela Welcker araison contre Heyne, De Theogonill ab
Hesíodo condita, p.147. L'esprit grec ~e pouvait juger ainsi l'action de!ª science
et des arls. Ce qui sorl du vase de Pandore ce sont du reste les malad1es et par
suite la mort prématurée (Cf. Hor., Od., 1, 3, 25 et suiv.), non tous les maux;
mais l'esprit grec a bien compris que le génie .inventif est une cause de _souffrances en méme temps que de progres. Sur l'épithete de ttA,py¡o--rotl (inventores)
donnée aux hommes par Homere et Hésiode, v. Od., 1, 349 el v1, 8, avec la
note de Pi.erron; et Theog ., 512, 011 il est dit d'Épimélbée : el;
~ apx~,
yÉvE't' /ívopotaiv cx).,py¡c,-rjic,,, Tous les passages 011 cette épithete figure impliquent
que l'humanité est vouée au mal.

"""º•

27

il a un frere qui prend asa charge les défaillances funestes,
celles que la Genese a incarnées dans Adam; c'est l'imprévoyance d'Épiméthée, qui accueille Pandore et avec elle tous
les fléaux; apres les avoir reQus dans sa demeure, il ne sait
point se garder d'une duperie fertile en miseres; il n'empeche
pas la femme de s'abandonner ala curiosité qui doit déchainer
le mal sur l'univers.
Schopenhauer a fort bien saisi la signification du type
de Prométhée, tel que Hésiode l'a conQu et que Eschyle
1'a accommodé aux exigences du drame trilogique : &lt;&lt; Prométhée, écrit-il, est, a proprement parler, la personnification de la Prévoyance humaine ; il incarne le soufi
des choses a venir, lequel place l'homme au-dessus des
animaux. C'est pour cela que Prométhée est doué de la
science prophétique; elle signifie le pouvoir dela prévoyance
réfléchie. C'est pour cela encore qu'il procure a l'homme
l'usage du feu, qui n'appartient a aucun animal, et dont il
fait le fondement des arts utiles a la vie. Mais ce privilege de
la Prévoyance (Vorsorge), l'homme est contraint de l'expier
par le tourment incessant du souci (Sorge), que l'animal ne
connait pas. Voila le vautour qui dévore le foie de Prométhée
enchainé. Quant a Épiméthée qui semble avoir été inventé
apres coup, par déduction, il représente la peine qui suit
le mal, la réflexion qui vient derriere l'action (die Nachsorge), le salaire propre de la légereté et de l' étourderie 1 • »
Mais Schopenhauer est moins heureux, lorsqu'il cherche
a se rendre comptedu róle que le poete fait jouer a Pap.dore.
J'avoue que tout n'est pas limpide dans cette partie du mythe
antique et qu'il faut admettre une lacune assez considérable 2 •
Est-ce Pandore qui emporte de l'Olympe, outre les séductions funestes que les dieux ont accumulées sur sa personne,
i) Parerga, Einige Mytbolog. Betrachtungen, OEuvres comp., t. VI, p. 442.
2) Cf. l'Hésiode de Goettling, au vers 94' des CEuvres et des Jours. Nous
avon_s du reste sur ce point un témoignage de Proclus, d'apres lequel Prométhée
aura1t rec;u le vase des mains des Satyres et l'aurait confié a Épimétbée avec
recommandation de ne pas accueillir Pandore.

�28

celui des deux vases ou Zeus puisait les maux qu'il envoyait
jusque-la aux mortels en y mélant les biens? Ou Promélhée
lui-meme, l'industrieux bienfaiteur de l'humanité, a-t-il
réussi, apres avoir dérobé le feu, a rassembler tous ces maux ,
et a les emprisonner dans le vase dont il confie la garde a
son frere? Le texte actuel d'Hésiode est muet sur la fa9on
dont ce vase est venu daos la maison d'Épiméthée. Ce qui
n'est pas douteux, c'est que le nom de Pandara est ironique 1
et que ce sont bien les maux, ou, pour etre plus exacl,
les maladies, qu'elle laisse échapper du vase entr'ouvert. 11
est d'autant plus singulier que Schopenhauer se soit mépris
sur ce point, qu'il aurait trouvé dans le mythe tel qu'il est,
une confirmation originale de sa théorie sur la duperie de
l' amour. Voici comment il expose ses do u tes ' : « La fable de
Pandore ne m'ajamais paru bien claire; elle m'a meme ton~
j ours semblé boiteuse et incohérente. Je soupQonne que
Hésiode lui-meme en avait perdu le sens vrai, quand il lui a
donné ce tour bizarre. Ce ne sont pas tous les maux, mais
tous les hiens que Pandore, comme d'ailleurs son nom !'indique, détient daos sa botte; lorsque Épiméthée l'ouvre a
l'étourdie, tous les biens s' envolent, saufl'Espérance qui seule
nous reste. » C' est en effet de cette maniere que des mylhologues postérieurs s ont transformé la fable de Pandore ;
mais en la transformant, ils en ont altéré l'esprit propre, el
remplacé l'ironie pessimiste du vieux poete béotien, par un
1) V. Op. et D., 80 et suiv. Pandora est originairement une épithete de Gafa,
la Terre-Mere, appelée aussi Anésidora. Pandore, personnification morale chez
Hésiode, est une ancienne divinité de la nature, Mmme les Titans en général.
V. Prelter, Griech., Myth., I, p. 76, n. 2, et l'opuscule : Die Vorstellungen der
Alten, etc., dans les Écrits choisis, édit. R. Kolher, Berlin, 1864, p. 211
et suiv.
2) Op. cit., p. 443. Schopenhauer n'a pas bien lu Hésiode. Chez ce dernier, ce
n'est pas Épiméthée qui ouvre le vase, mais Pandore elle-méme. Philomene,
1tep\ sva.6, 130, cite una lradition qui rapporte l'action a Épiméthée.
3) Schopenhauer cite lui-méme une épigramme de l'Anthologie et Babrius,
Fab. 13, edil. Schneider, ou Zeus a enfermé tous les biens dans le vase de
Pandore.

29
faux optimisme ou la morale chrétienne a marqué son
empreinte. Pandore, présent funeste, est ornée de toutes les
séductions agréables; les Olympiens se sont entendus a faire
de sa personne une merveille de gr/lee : 8,xu¡i.,x to1fo8&lt;Xt 1 • Si
en outre, ils luí confiaient le vase ou Zeus puise les biens,
comment le poete pourrait-il l'appeler : un fl,éau ravissant de
beauté, un assemblage rusé destiné a tromper les hommes '?
Sa parure divine est l'appat qui doit faire accepter du meme
coup la dot de misere qu'elle emporte avec elle, luí laisser du
I?oins la libre disposition du vase plein de malheurs que
Epiméthée détient en son pouvoir. « Jusqu'a ce jour, dit le
poete, les générations des hommes vivaient sur la terre
exempts de maux, loin des soucis facheux, et aussi des
maladies funestes qui leur ont ensuite apporté la mort. Mais
la Femme ayant soulevé le couvercle du vase, les dispersa, et
les hommes furent en proie aux peines lamentables. L'Espérance seule ( 'E),1tl~) demeura renfermée daos les profondeurs
du vase, sans en franchir les bords et ne s' en envola point ;
car Pandore auparavant avait fait relomber le couvercle 2 • ))
Cette Espérance a été prise a tort par Schopenhauer pour la
vertu chrétienne qui fonde la résignation dans le mal présent
sur la persp~ctive d'une réparation a venir 5. Pour Hésiode, et
longtemps pour les Grecs en général, Elpis est l'attente trompeuse d'un bien toujours fuyant, sentiment irritant plutót
que consolateur, qui, au malheur matériel acharné sur nous,
LE PESSIMISME CBEZ HOMBRE ET HÉSIODE

REVUE DE L'H!STOIRE DES RELIGIONS

-

o

1) Théog., 581; cf. 588; et surtout l'expression de u:&gt;-ov 1tctxov &lt;iv.' &amp;ya6o,o; ib.
585. Cf. Welcker, Gr. Goetterlehre, I, 767.
2) Op. et D., 90 et suiv. Cette partie du mythe manque dans la Théogonie;
était-ce une raison pour que Welcker fíit autorisé a voir dans les deux récits
une morale différente? Il est vrai que ·pour lui la Théogonie n'est pas du vieux
poéte béotien a qui nous devons les CEuwes et les Jours. Aesch. Trü,, p. 76 et
Gr. Goet., 767 et suiv. - Ses argumenls ne m'onl pas convaincu.
. 3) V. la note de Goettling au vers 94 des CEuvt·es et des Jours. Preller, ouv.
cit., P· n, n. i. et Naegelsbach, Nachhom. Theol., VII, 6, p. 382 ou les deux
aspects de Elpis devant l'opinion hellénique jusqu'a Euripide sont caractérisés
par des lextes nombreux. Le Prométhée d'Eschyle dit (252) : qu'il a mis au
creur de l'homme des espérances aveugles; Tu:p&gt;-«,..• l&gt;.1t!ocx,.

�30

31.

REVUE DE L' HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMBRE ET HÉSIODE

ajoute une sorte de blessure morale. A ce titre,l'Espérance
est bien a sa place dans ce vase ou sont enfermés tous les
fléaux; et si elle continue d'y séjourner apres que tous les
autres se sont dispersés parmi les hommes, la signification
de ce détail est claire : les maladies, personnifications concretes et en quelque sorte matérielles de ce que les philosophes appelleront le mal physique, lequel dans une civilisation primitive est le mal par excellence, errent ca et la,
frappant au hasard, sans jamais plier a la volonté d'aucune
de leurs victimes 1 • Au contraire, la souffrance intime, qui
résulte d'une attente toujours dégue, est la forme du mal que
chacun de nous emporte avec soi, et dont il est libre de disposer. C' est pour cela que Théognis a pu dire de l'Espérance,
a la fois : &lt;&lt; qu'elle estla seule divinité favorable demeurée
parmi les mortels, alors que les autres sont remontées vers
l'Olympe i&gt; ; et ailleurs, au contraire: « que l'Espérance et le
Danger se valent au regard de l'homme; que tous deux sont
de funestes divinités 2 • &gt;&gt; Naegelsbach remarque avec raison
que cette faoon de concevoir l'Espérance est bien dans l' esprit
de la morale et de la religion antique, incapables de lui offrir
un fondement assuré dans une réparation transcendante.
Cepen_dant la poésie grecque a nettement aperou l'insuffisance de cette vie devant la conscience. Elle ·aspire, sans
y réussir pendant longtemps, a imposer la nécessité logique
d'une félicité idéale qui doit compenser, dans l'infini,
l'injustice des miseres réelles; c'est pour cela que l'Espé- .
rance est pour ces poetes grecs une personnifi.cation double :
divinité mauvaise et funeste, lorsqu'ils se la représentent
suivant les conditions relatives de ce monde ; génie bienfaisant et consolateur, lorsqu'ils s'élevent instinctivement jusqu'a l'idée d'une réparation a venir. Celle-cin'existant encore
que confuse et incertaine chez les moralistes primitifs, il

n'est pas surprenant que leur logique ait résolu dans le sens
d'un pessimisme formel , le probleme de la destinée
humaine.
Si l'ambition de l'homme qui veut s'égaler aux dieux est
la cause du malheur, la légereté de la femme annulant ses
efforts en est l'instrument 1 • Voila l'idée originale qui, introduite dans la mythologie morale par Hésiode, a été, sous
diverses formes, rendue dramatique par Homere dans
l'lliade et dans l'Odyssée, et qui domineavec une persistance
digne de remarque la littérature hellénique tout entiere ~.
La haine de la femme, « ce f).éau de beauté )&gt;, élant un
article du Credo pessimiste selon Schopenhauer et Hartmann,
démontrer leur parenté sur ce point avec les poetes qui sopt
aussi les philosophes les plus anciens de la Grece, n'est pas
la partie la moins intéressante de notre sujet.
Il n'est pas douteux que, pour Hésiode, Pandore est la
représentation de la femme, telle que l'homme déchu de sa
félicité premiere est condamné a la subir. Pandore n' est pas
plus la premiere femme, au sens absolu du mot, que Prométhée ne peut etre considéré comme le premier homme ~.
Avant que les dieux etles mortels n'entrassent en contestation

i) Cf. Schmidt, Rhein. Mus., X, p. 333 et suiv.; et Lehrs, Quaest. epic., p. 225:
Jovis cura factum est ut femina, antequam spes evolaret, clauderet dolium; sic
igitur malorum jam non habet potestatem, spem sibi habet.
2) Théog., H35 et 637. Cf. Naegelsbach, loe. cit., p. 384.

i) Welcker, Aesch, Tril., 74 et suiv.
2) Ce n'est pas ici la place d'u11 e:xposé des opinions helléniques sur ce poínt.
Qu'il nous suffise de rappeler Euripíde et les poetes de la Comédie nouvelle, chez
lesquels la haine de la femme s'est affichée par tant d'expressions violentes ou
de satires comiques. Si' celte haine est la caracléristique dominante de la morale
pessimiste, on se· demande comment les Grecs ne seraient pas les premiers
pessímistes du monde.
3) Pandore et Prométhée sont des personnifications mytbiques, placées en
dehors de la chronologie, par conséquent de l'humanité réelle; ce sontdes Démons.
V. notre article Daemon, Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio,
ii• fascicule, p. iO et suív. Mais l'humanité a été par Hésiode lui-méme (v.
frag. 30 et 31, édit. Grettling, p. 258) rattachée généalogiguement a Prométbée
et a Pandore; ils ont pour fils Deucalion. D'autres fables nous montrent Prométhée fabriquant le premier homme avec de l'argile, et dérobanl le feu du soleil
pour en faire son ame; voir Schol. Find. Ném., VI, I et Serv. ad Virgil. Eclog.,
VI, 42. Une varia.nle curieuse est celle qui fait pétrir l'argíle a Prométhée avee
des !armes, pour en tirer l'homme. (Pa.us., X, 4-, 3.)

�32

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGIONS

a lUéconé

au sujet de leurs prérogatives réciproques, la
femme existait, pareille sans doute, par ses qualités, aux
générations héro'iques ou fabuleuses ; elle a suivi ensuite le
mouvement de la déchéance universelle, et, achaque phase,
elle a perdu un peu plus de ce qui contribuait au bonheur
réel de l'homme. Finalement, elle ne garde des charmesde
son sexe que la heauté du corps, l'habileté dans les ouvrages
d'Athéna, la grace qui vient d'Aphrodité, le pouvoir d'inspirer
les désirs violents, les passions qui dévorent les membres 1 •
Mais son esprit est plein d'impudence et de ruse ; de ses
levres, ou réside la Persuasion, coulent le mensonge et les
discours séducteurs ; le héros de l'Olympe, l'astucieux Hermes, lui a communiqué les charmes de sa voix. Voila la
femme nouvelle, telle qu'elle convient a un état social nouveau; compagne de l'homme déchu et brouillé avec les dieux,
cgent de faiblesse et de misere, inventé par les dieux pour
assurer, comme par un contrepoids, leurs prérogalives entamées. Le sentiment qu'elle inspire et qui la rend puissante
est un enfant de la Nuit, un frere de la Duperie 1 : « Éros, le
plus beau d'entre les immortels, brise l'énergie des dieux et
des hommes sans exception; il anéantit daos le creur et le
sens droit et les sages conseils. » Voila pour la généalogie
fo.buleuse de l'amour et de la femme.
Leur action dans les choses réelles est d'accord avec ces
origines. Parmi les recommandations que Bésiode fait a son
frere ª, figure celle de se défier de la femme, de la toilette a
l'aide de laquelle elle releve ses charmes, des flatteries habiles
i) Op. et D., 60 et suiv. Theog., 590 et suiv.
2) Théog., 120; ib., 224. Hésiode est absolument de l'avis de Scbopenhauer:
« Les femmes sont persuadées que la fonction de l'homme est de gagner de
)'argent, et la leur de le dépenser. « Parerga, OEuvres completes, VI, p. 651.
Tout ce paragrapbe 379 peut étre considéré comme un commentaire inconscient
des idées d'Hésiode.
3) Op. et D., 373 et suiv. Le vieil Hésiode ne recule pas devant le terma
grossier, pour ne rien dire de plus; v. notamment l'épithete de miyoGT6&gt;-o, ou
l'on a voulu voir la parodie triviale de l'homérique : !htcrfat1t&gt;so,.

33
par lesquelles elle sollicite la générosité du mari et provoque
la ruine de la maison : « Se confier a la femme, c'est se confier au voleur. » Aussi Uésiode professe-t-il a l'endroit du
mariaoe une opinion toule aussi vaillante que celle de
Panur~e. La force meme des choses l'oblige a s'en occuper;
dans les CEuvres et les Jours, il fixe l'lige convenable pour
cette union 1 ; il cite la femme entre la maison de ferme et le
breuf de labour, comme un élément indispensable de_ l'exploitation rurale. 11 convient que la conquétela plus p_récieuse
pour l'homme est celle d'une femme honnete, tand1s que la
femme perverse, gourmande, celle qui sent échauffer ses
instincts de luxure durant l'été \ est le pire des fléaux. Sans
tison 1 elle consume un homme, quelque vigoureux qu'il soit,
et le 1ivre a une triste vieillesse. Dans la Théogonie, c'est a
peine s'il admet que la femme honnete puisse existers.
Toutes les femmes sont filies de Pando re, éprises de luxe et
de frivolité, bonnes seulement pour dévorer, comme les
frelons dans la ruche des abeilles, le fruit des travaux de
l'homme. Et Zeus, par une ironie haineuse, ne s'est pas
borné a faire a l'humanité ce cadeau de malheur. 11 a voulu
encore que l'homme ne pftt pas s'en passer, car celui quin.e
se marie pas est condamné a vieillir tristement dans la sohtude, a travailler pour d'indignes héritiers qui guetteront le
moment de sa mort '. Pour celui qui a la chance d' épous~r
une compagne vertueuse, au creur ferme, il y aura dans la vie
LE PESSIMISME CHEZ BOlIBRE ET IlÉSIODE

t) Op. et D., 695 ; 405 ; 702.
.
2) lb. 586 : IL«x&gt;-61:«1:cx, lll: yvv«rxt~. Pour 11«x&gt;-ocrvV'll (pellacia), vice do~ma?t de
de Ja femme selon Homere et Hésiode, cf. Il., xuv, 30 et fragment d Hés1ode,
41, Ed. Goettling. La sensualité perd ·meme les femmes les plus sages, Hom.,
Od., XV, 420.

,

N

3) Théog., 500 et suiv. La femme honnéte est appelée : xtov"l•··· «xo,1:,v,
ap'l)pur«v 1tp«1t1/ltcratv.

.

.

4) Théog., 602 : é'.-rtpov ¡¡~ x«xov, c'est-a-dire de ne pouvo1r se d1spens~r ?u maria"e
sans conséc¡uences facbeuses. Catonle censeur avait la meme op'.n~on sur
0
Ies femmes : Nec cum illis satis commode, nec sine illis ullo modo vivi poss~.
r:r. Tite-Live, xxxiv, 2 et suiv. L'esprit romain est d'~illeurs tout autre que I esprit
grec vis-a-vis de la femme et du probleme de la v1e en général.
3

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

du bien et du mal a égalité; si, au contraire, il nous tombe en
partage une femme perverse, c'est une douleur de chaque
instant qui nous rongera le creur et rien ne pourra guérir
notre blessure. En tout état de cause, la femme est un don
funeste, puisque la meilleure ne fait qu' équilibrer un bien par
un mal 1 etqu'avec la femme mauvaise, il n'y a point de compensation. Ajoutons, comme un détail caractéristique, que
Hésiode souhaite a Perses de léguer son héritage a un fils
unique; tout au plus, avec un égo'isme féroce, lui en permetil un second aux portes de la vieillesse : « C' est ainsi que la
richesse croit dans une maison 2 • » Voila l'application pratique du mythe de Prométhée et de Pandore ala vie de chaque
jour. En dérobant le feu du ciel, embleme pour l'humanité
du génie inventif qui, par les métiers, croit embellir la vie et
la rendre plus facile, le Titan attire et sur lui-meme et sur
les mortels qu'il a trop aimés ", des causes de souffrances
auparavant inconnues. Pandore, personnification des charmes
de l'amour qui menent le monde, qui lui procurent les jouissances les plus sures et les mieux comprises de tous, est
l'agent de ces souffrances nouvelles, comme elle est celui des
plaisirs; ces plaisirs memes ne sont qu'un piege ou lajalousie
des dieux entra'i.ne notre faiblesse ; pris a ce piege, nous
sommes forcés de confesser notre infériorité devant la nature
victorieuse, et la jouissance d'un instant, dont l'appat nous a
i) Theog., 609 : x«xo~ eaa&gt;.,¡-, cimq,epí~e,.
.
.
2) Op. et D., 376 et suiv. Cf. Plut., de Frat. Am.,6. 11 est vra1 que Hés10de
ajoute, a moins qu'il n'y ait une interpolation : (&lt; Méme a. plusieurs, Zeus peut
donner facilement une grande richesse. » Si je ne me trompe, le vers suivant
retire cette concession : &lt;( Quand il y en a plusieurs, les soucis sont plus
nombreux et la dépense est plus grande. » Le passage dans son ensemble
manque de clarté. Le philosophe Th~les, inter~ogé par Sol~n pourquoi il ne
s'était pas marié, répondit que c'éta1t pour év1ler les ango1sses que causent
aux parents les dangers et les malheurs de leurs enfants. L'hellénisme est
plein de paroles de ce genre. Cf. Térence. Adelphes, I, 1, 43: Quod fortunatum
isti putant, ua;oi·em nu-mquam habui.
,3) Cette idée est d'Eschyle, mais se dégage naturelleroent du Mythe
d' Hésiode. P.rom. Vinct., 123, éd. Blomfield.

LE PESSIMJSME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

35
dupés, est anéantie par une suite indéfinie de maux. Ainsi se
vérifie une fois de plus la loi générale de la compensation
qui, devant la morale des Grecs, regle les·destinées des etres ;
le principe pessimiste qu'un mal est fatalement engendré par
le bien contraire et en annule l'effet, n'est, en somme, qu'une
des conséquences de cette loi.
Homere n'a nommé nulle part ni Pandore ni Prométhée,
quoiqu'il connaisse les Titans et qu'il les loge avec Cronos au
fond des enfers, comme les représentants des sombres puissances dont la dynastie des Olympiens a pris la place 1 • Mais
Homere n'apprécie pas autrement que Hésiode, le róle de
la femme dans l'ordonnance universelle du monde ; s'il était
venu le dernier, on pourrait dire que l'lliade et I'Odyssée sont
l'application na'ive et puissante de la théorie morale, d'abord
ébauchée dans la Théogonie et dans les fEuvres et les Jours.
L'reuvre délibérément pessimiste du poete d'Ascra, quoique
postérieure a la brillante épopée d'Homere, semble, a plus
d'un titre, lui avoir fourni les idées générales et la conception
philosophique des choses 2 • Mais si la question de priorité n'est
pas douteuse, les ressemblances n'en sont que plus frappantes. Seulement, tandis que les Achéens, les Doriens, les
Ioniens, races aventureuses et guerrieres, se laissent emporter
par le tourbillon de leur activité héro'ique, dont le spectacle
se réfléchit na'ivement dans leurs poemes, les Éoliens sédentaires, besoigneux et méditatifs, aiment a épiloguer sur les
principes et sur les causes 3. De la. le relief qu'ont pris dans
leurs tradition~ légendaires, les mythes morau.x:, tels que
celui de Prométhée et de Pandore, mythes restés al'arriere1) ll., x1v, 278. Cf. Paus., vm, 37.
2) L'antiquité avait subi cet effet de mirage transposant les deux poetes.
Hérodote fait d'Homere et d'Hésiode des contemporains (u, 53); Éphore et
plusieurs autres admettaient l'antériorité d'Hésiode. Xénophane le premier
soulient l'opinion opposée. V. Aulu-Gelle, N. At., m, H. Cf. Grote, Hist. de la
Gréce, trad. Sadous, 1, 85.
3) Welcker, Griech. Gret., 1, 734, qui cite encore le mythe d'Ogyges comme
dérivé de la méme source.

�37
non, ou Briséis devenue la propriété d'Achille t, n'apparaissent que pour engendrer la diversion entre les Grecs ; par
elle les guerriers périssent ou sous les traits d'Apollon ou
sous les coups des Troyens. L'Hélene vertueuse de l'Odyssée, Pénélope avec toute sa sagesse, n'en est pas moins une
cause involontaire de souffrances pour son fils, pour le
peuple d'Ithaque et pour les prétendants 2 • L'affreux carnage ou ces derniers succombent, est la ran&lt;¿on de sa fidélité
inébranlable; pour que Ulysse retrouve l_'amour paisihle
dans la chambre nuptiale, il luí faut marcher sur les cadavres
d'une brillante jeunesse dont la faute était légere en
somme; il ne retrouve la possession de sa femme qu'apres
s'étre couvert d'un sang qui n'avait ríen de crimine!~. Dans
le domaine du fantastique, ou l'imagination d'Homere transporte les préoccupations du monde réel, Circé, Calypso, les
Sirenes représentent l'a~tuce, la sensualité, la perfidie; Nausicaa seule personnifie la grAce unie a la vertu. Enfin, dans
l'lliade aussi bien que dans l' Odyssée, les divinités féminines,
comme les mortelles a l'image de qui le poete les a dépeintes,
n'exercent guere qu'une action funeste. Jalouses dans la
personne d'Héra, lascives dans celle d'Aphrodité, artificieuses
sous les traits d'Athéna, les femmes de l'Olympe sont surtout
occupées a duper les dieux pour le malheur des mortels, ne
pouvant les tromper pour leur propre malheur 4 •
Mais la figure qui entre toutes semble avoir étécréée par le
poete, pour étre le résumé de tous les charmes funestes qui
entrainent l'homme a sa perte par des chemins semés de
fleurs, est celle d'Hélene. On dirait Pandore elle-meme,
adaptée par Homere a l'action de son épopée s. Comme PanLE PESSIMISYE CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

36

REVUE "DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plan de l'épopée homérique. Les préoccupations qui se
trouvent aufondde ces mylhes n'en sont pas moins communes
a toute la race hellénique; d'ou la parenté d'idées qui permet
d' embrasser sous des points de vue identiques, la morale ainsi
que la théologie d'Hésiode ou d'Homere.
Nous avons déja remarqué, dans un précédent chapitre, la
grande place que la loi de compensation oblient chez Homere
pour l'explication de l'ordre universel. C'est en vertu de cette
loi que la duperie de l'amour, tout au moins des jouissances
matérielles décorées de ce nom, est au point de déparl:- de
I'Iliade; que nous la retrouvons, mélée comme un facteur
imporlant, a l'action de I'Odyssée, etqu'en somme la femme,
agent de cette duperie, est dans le monde homérique, aussi
bien sur terre qu'au sommet de l'Olympe, une cause de
désordre, partant de souffrance. La femme honnete, celle
qui a le cceur exempt des passions coupables, est l' exception;
les filies de Pandore, charmeresses perfides et funestes,
dominent l'homme de leur influence; le plus souvent la perversité des unes engendre une torture pour l'innocence des
autres 1 • Épouses, meres ou concubines (le terme d'amantes
ou de mattresses ne convient pas a la civilisation héro'ique),
celles des femmes homériques qui, par leurs qualités, méritent
d' obtenir l' estime d'Hésiode, sont généralement des victimes;
celles dont il flétrit les vices, celles qui représentent a ses
yeux l'idéal mauvais de leur sexe, sont des bourreaux inconscients et impunis quelquefois. Des deux filles de Léda, l'une
est.au point de départ de l'Iliade, Hélene; l'autre a la conclusion, Clytemnestre ! • Celle-la sert d'instrument aux dieux
pour allumer la guerre de Troie, celle-ci, quand la guerre
est finie, pour précipiter le vainqueur. Des figures a peine
ébauchées comme la fille de Chrysés, captive d'Agamem1) Oulre les exemples qui suivent, cf. Amphiaraüs lrahi par sa femme, Od. xv,
244. Il. xm, 430; et l'aventure de Phénix, Il., 1x, 448.
2) V. Clytemnestre et Hélene maudites ensemble, Od., x1, 436; pour Clylemnestre, ib., 111,255 et xxiv, i98.

1) Il.,

IX,

339.

2) V. la fai;on dont l'apparition de Pénélope daos sa beauté égare les
prétendanls, Od., xvm, 212.
3) Od., xxr, passim . V. aussi le ch:l.timent des servantes impudiques, ib.,
381 et suiv.
4) V. surtout la scene du mont Ida, Il., xiv, i53 et suiv., et le réveil de
Zeus, xv, i4.
5) Celte assimilation tres juste est de Preller, Ausgewrehlte Aufsretze, p. 2i7,

�38

llEVUI!: DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dore, elle a reou en partage la bcauté irrésistible qui fait
oublier le devoir et rend capable de toutes les fautes ; et
avec la beauté, la dissimulation, la frivolité. les instincts
mauvais. On a cité maintes fois la scene des vieÚlards sentant
'
a sa vue se réveiller les ardeurs de la jeunesse, et reurettant
a
peine queTroiepérissepour la cause d'uneaussibelle°femme 1 •
11 est certain qu' on chercherait vainement ailleurs un hommage plus éloquent a la puissance de l'amour, une définition
plus énergique des ruses par lesquelles la nature marche a
son but par l'union des sexes. Tout le reste dans l'lliade est
a 1'avenant : PAris a beau faire preuve de lAcheté dans sa
lutte contre Ménélas, de perfidie dans ses rapports avec les
Grecs ; il a beau vi oler ses serments et se couvrir d'opprobre ;
au creur d'Hélene, la passion est la plus forte ; dans un monde
ou le courage est la vertu supreme, celle en qui se résument
toutes les autres et que les femmes memes savent estimer, la '
plus belle se donnera au plus lAche, et cela quelques instants
a peine apres qu'il a commis devant tous la lAcheté qu' elle
avait cependant flétrie d'avance ! • 11 n' est pas jusqu'a la sincérité du repentir d'Hélene, rougissant de ses faiblesses, qui
ne serve arehausser encore le pouvoir mystérieux que, par sa
beauté, elle exerce sur les hommes, et qui, par une action
réflexe, la pousse elle-meme au crime 5 • Elle se décerne les
épithetes les plus infamantes, se nommant odieuse, abominable, pleine d'impudence; elle regrette que la mort ne l'ait
pas frappée avant sa faute, qu'elle n'ait pas été ou enlevée par
un tourbillon de vent ou précipitée dans le sein des flots. Sur
le cadavre d'Hector mort pour elle, elle verse des larmes
ameres. Et cependant, regardons a la conclusion du poeme ;
dans le remarquable article : Die Vorstellungen der Alten von dem Urspl'Ung

eles menschlichen Geschlechts.

f) Il., 111, 156. Comment ne pas songer en lisant ce passage a cet aphorisme
de Schopenhauer sur l'amour : « L'union des sexes est un piege que la nature
nous tend, » (Memorabilien, p. 355.)
2) ll,, m, 390 et suiv.
3) Il., 111, f73, 241; v1, 34,í,; xx1v, 762. Cf. Od., xxm, 218, etc.

LE PESSIM:ISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

39

voyons comment le poete a réparli les destinées entre les
femmes qu'il a mises en scene. La chienne impudente que
la Grece et l'Asie entiere couvrent d'imprécations, qui est
forcée de se maudire elle-meme, retrouve un époux apres le
siege qui luí a pris son amant, et avec l'époux une existence
opulente que le remords ne trouble guere. Andromaque,
Hécube, d'autres encore qui n'ont pas failli et qui comptent
parmi les femmes au creur ferme et vertueux, sont réservées
a toutes les amertumes. Frappées dans leurs maris et dans
leurs enfants, la fable ne les dédommage en rien de ces
souffrances injustes, ne les récompense enrien de leur vertu
inutile. Leur sort a été d'enfanter dans la douleur des fils qui
tombent pour un amour coupable, d'aimer des maris vaillan,ts
qui périssent pour des lAches, d'etre torturées enfin par la
mort que ni elles ni eux n'avaient méritée et qui est l'reuvre
de l'amour.
Lorsque l' on envisage dans son ensemble ce role de 1'amour
dans la poésie héro'ique des Grecs, il est impossible de méconnaitre que, pour Homere comme pour Hésiode, les satisfactions qu'il procure sont considérées comme peu de chose au
prix des dbuleurs dont il est la cause. S'ils lui accordent un
grand pouvoir pour le mal de l'humanité, en revanche ils ne
l' estiment guere comme ressource pour le bien ! • Il est a
leurs yeux une faiblesse a peine excusable chez la femme,
2
une abdication honteuse de sa dignité virile chez l'homme •
París dans l'lliade, Égisthe dans l'Od¿¡ssée,sont desetres vils
el méprisables, parce qu'a l'amour ils ont sacrifié les grands
devoirs de la vie. Le plaisir physique qui en est le but, a
i) Le dédain de la femme et de l'amour est proclamé souvent. V. le.disco~rs
d'Ajax a Achille. Jl., 1x, 637; cf. ib., x1x, 57; Od., xv, 20. Cf. les conse1ls plems
de nai've impudeur que Thétis donne a son fils et la maniere dont celui-ci les
re1,oit, ll., xx1v, 130 et suiv. Platon dira : T¡llov~ ét1táv-twv ci:&gt;.cc~ovÉ&lt;&gt;'&lt;G&lt;-tov. V. la
métapbysique de l'amour chez Scbopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstel·
lung;et les extraits qu'en donne M. J. Bourdeau, ouv. cité, p. 82 et suiv.
2) La fat,on dont Homere a caractérisé Paris et Egisthe est digne de remarque.
V. Il.111, 454; x1, 369et suiv.; xm, 769:xxiv,30. Od. m,265 etsuiv.;ib. 1v,
529.

�40

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

4i

quelque chose de has et de grossier; ceux qui l'achetent,
comme eux, plus cher qu'il ne vaut, semblent frappés par
les dieux de quelque folie immense : ils sont des fléaux
divins, des monstres dans la nature 1 • On dirait que la na'ive
philosophie des deux poetes se sent saisie d'un trouble
étrange, lorsque dans la question de l'amour 1 elle rapproche
la cause des conséquences. Pleins de dédains pour lafemme,
en tant qu' elle est un instrument de plaisir, ils la considerent ·
avec épouvante quand, avec ce. plaisir, ils la voient mener le
monde. Probleme étrange, en effet, plus encore pour la
na'iveté des premiers a.ges que pour notre sentimentalité
raffinée. La passion d'Hélene provoquant la ruine de l'antique
royaume de Priam ! La perversité de Clytemnestre renversant
le grand· roí au sein meme de son triomphe ! C'est ainsi que
le nez de Cléop/Ure, disposant des destinées du monde, a
étonné Homere et Hésiode avant de troubler Pascal, avant
d'exercer la pénétration ironique de Schopenhauer. Comme
ces deux grands pessimistes modernes, les vieux poeles de la
Grece ont mis dans la balance ce que la femme, objet de
l'amour, c011te a l'homme et ce qu'elle lui rapporte; comme
eux, ils ont estimé que la femme et l'amour lui offraient un
marché de dupe. C'est pour cela qu'ils se sont bien gardés,
comme fait le plus grand nombre des romanciers et des dramaturges modernes, d'assigner l'amour pour but a la vie, de
chercher dans les satisfactions de l' amour la meilleure compensation offerte par la nature a notre originelle misere 2. La

grandeur pro pre de l' épopée h éro"iq ue chez les Grecs est
d'avoir cherché cette compensation plus haut, de l'avoir
placée dans les jouissances idéales de la gloire, inséparables,
chez Homere surtout, du contentement, amer plus souvent
qu'il n'est doux, que procure a l'ame de l'homme l'action en
soi, indépendamment de ses résultats.
Il n'y a pas de témoignage plus éclatant de la générosité
du tempérament hellénique, que son ardeur a poursuivre le
bonheur par la gloire. C'est la seule aspiration dont ne se
lasse aucun des héros mis en scene par Homere, la derniere
a laquelle, sous l'influence d'un désespoir violent, tel d'entre
eux renooce, la premiere aussi qui revit, avec une sorte d'énergie sauvage, lorsque ce désespoir cede et se transforme:
On peut dire qu'elle fait le fonds meme de l'héro'isme, qu'elle
constitue son ess·ence 1 • 11 y a dans l' épopée homérique des
imprécations contre l'amour, des expressions de dédain pour
la richesse et les satisfactions qu' elle procure, l'indifférence
méprisante pour tous les plaisirs en général. On y chercherait vainement une insulte a la gloire. Etre honoré de son
vivant, faire durer son nom dans la mémoire des hommes,
le léguer a la postérité avec un cortege de grands exploits,.
voila l'ambition supréme, voila le vrai but de la vi~ 2 • C_hez
Homere, l'exagération de ce sentiment va si loin que la sublimité en confine a l'absnrde. Pour lui, tout ce qui est grand,
l'expédition des Grecs, la ruine de Troie, la faute d'Hélene,
les souffrances de Pénélope, n'existe que pour fournir aux

f) Ce sentiment éclate dans les imprécations d'Hector, Il., VI, 280 et suiv.;
Paris est, comme Pandore chez Hésiode, et parce qu'il a subi l'ascendant de la
Pandore :argienne : !LEY"··. "''ii!L", pour Troie et la race de Priam. A-t-on pris
garde que Paris et Egisthe, ces personifications de l'amour fatal et coupable,
n'ont point d'enfants avec Hélene et Clytemnestre? L'amour irrégulier est une
manifestation de la haine des dieux ; nous aurons a traiter a part cette grande
question.
.
2) U y a cette grande différence entre L_eopardi et Schopenhauer que celui-c1
fait de l'amour la duperie supréme de la nature, tandis que le premier y voit le
remede unique au malheur. Voir la conclusion de l'Histoire du genre humain,

trad. Dapples, p. l5. Mais il s'agit la d'un amour idéal ou les sens n'ont point
de part, de celui-Ja méme que Platon glorifie dans le Phedre et dans le Banquet
et qui compte parmi les aspirations transcendantes de l'humanité désabusée.
1) Cf. Buchholtz, Homerische Realien, III, 2, p. i61.
2) Sur la gloire, élément du bonheur, v. Leopardi, Dialogue de la nature et
d'une dme (trad. Dapples, p. 41) : « L'excellence dont tu veux me douer pourra
bien me servir a acquérir la gloire, mais loin de me conduire au bonheur, elle
me vaudra une infortune spéciale, etc. » V. aussi Schopenhauer. Aphorismen
:;ur Lebensweisheit, ch. IV, OEuvres completes, V, p. 373 et suiv.; surtout 415
suiv.

�42

43

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISf&gt;IE CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

aedes les chanls qui en transmettront le souvenir aux Ages a
venir 1 • La gloire distribuée par la poésie, sa grande dispensatrice, n'est pas la conséquence du mérite; elle en est la
raison d'etre. Si Homere n'avait pas dti chanter, Ulysse et
Achille auraient pu se dispenser d'etre héro'iques. Aussi la
gloire est-elle le premier stimulant du courage, qui est le
devoir par excellence. Au bout du long discours que Phénix
adresse a Achille, elle fournit le dernier mot, le seul capable
de Yaincre une obstination intraitable 2 : &lt;&lt; Les Achéens
t'honoreront a l'égal d'une divinité. » Si la mort par ellememe est le plus grand des maux, la mort sans gloire est le
mal supreme. La seule consolation que Hector offre aAndromaque émue par la perspective de sa perte, c'est que les
Troyens, la montrant au passage lorsqu'elle sera veuve,
sa~ueront en elle la veuve du glorieux Hector s. Quand l'instant fatal est arrivé, c'est-a-dire quand le héros comprend
que les dieux l'abandonnent, il se soucie peu de succomber;
mais il ne veut pas mourir sans honneur ; il accomplira
encore quelque grand exploit qui fasse parler de lui dans
l' avenir •. La destinée a laissé a Achille le choix entre une
existence longue, pleine de vulgaires jouissances, mais sans
gloire, et une courte vie. remplie d'honneur en meme temps
que d' épreuves 5 • 11 choisit la gloire avec to utes ses conséquences ; jl aime ce qu' elle lui coúte, quoiqu' elle lui coú.te
cher; car elle représente a ses ·y eux le bien supreme, on peut
dire le seul bien, puisque pour elle il sacrifie tous les autres.

Meme sur la foule des guerriers sans nom, la gloire cxerce
son attrait. Dans une occasion difficile, Agamemnon a bien
soin de recommander a Ménélas de se départir de la dignité
royale, d'appeler chacun des soldats par son nom et de les
flatter par le souvenir de quelque grand exploit 1 • Pour
arreter les fuyards, Ajax ne sait rien de plus efficace que de
faire appel au sentiment de l'honneur, au souci du qu'en
dira-t-on, cette monnaie courante de la gloire, a laquelle
tout le monde peut participer 2 • Quand Achille s'est retiré du
combat, c' est-a-dire loin des occasions ou se conquiert la
gloire, il charme ses loisirs en célébrant sur la lyre l'illustration des héros qui l'ont précédé : c'est encore la passion
de la gloire qui le console, apres qu'il semble y avoir '
renoncéª. Dans les larmes que verse Ulysse, lorsque l'aede
Demodocus célebre les exploits accomplis devant Troie, le
poele n'a pas mis seulement le souvenir douloureux des
épreuves passées, puisque ailleurs il déclare que ce souvenir
est agréable ; il en fait le témoignage du sentiment a la fois
mélancolique et doux qui saisit l'Ame généreuse_. lorsque,
ayant travaillé pour la gloire, il lui est donné de g_oú.ter
secretement sa récompense •. C'est pour cela aussi que les
Sirenes, pour attirer le héros et en faire leur proie, ne
trouvent rien de plus persuasif que la promesse de leurs
chants, célébrant Troie et ses vainqueurs s. La douceur de la
gloire pénétrant l'reuvre des Muses, leurs chants sont un
remede a la douleur : &lt;&lt; Quand quelqu'un a au creur une
souffrance récente et cruelle, si l'aede, serviteur des Muses,
célebre la gloire des anciens héros et les dieux bienheureux
qui babitent l'Olympe, tout aussitót le chagrin est oublié et
la souffrance s' évanouit 6 ! »

i} Od., vm,580, Il., vr, 358. Od,, xxrv, 197.
2) Il., 1x, 603; cf. vn, 89.
3) It., v1, 441 et suiv.
4) lb., XXII, 297.
5) Il., 1, 352; 4i4; xvm, i04 et suiv. Ce dernier passage était célebre dans
l'antiquité. Socrate se l'applique a lui-méme, Apol., 16, pour s'e.xhorter amourir.
La morale homériq ue est bien éloquente dans sa simplicité; un seul mot: apÉt-.¡
exprime la fois l'idée de courage, celle de vertu enfgénéral et celle de félicité.
V. Od., xxu, 322; xvr, 45; xvm, 433; xrv, 402; x1x, i14 et J'expression pro_
verbiale, vm, 329 : ovx ápE-r~ xuit lpya. Cf, Buchholtz, Homer. Realien, III,
2, p. {22.

a

.,.

i} Il., x, 67.
2) Il., xv, 561. C'est le sentiment exprimé par le mot
3) Il., IX, :189.
4) Od., vm, 521; cf. ib., xv, 399.
5) Od., XII, 189.
6) Hés., Théog., 98.

atow,.

�44

REVUE DE L'BISTOII\E DES RELIGIONS

L'exemple d'Achille sacrifiant a l'honneur une longue existence de plaisirs vulgaires, nous montre la passion de la
gloire portée au plus haut point et le vrai idéal de la vie
défini par les traits les plus énergiques. C'est elle qui lui
fait renoncer aux combats et c'est elle qui l'y ramene, plus
encore que le désir de venger Patrocle : « Je mourrai puisqu'il le faut ; mais tandis que je suis debout, je veux remporter une gloire illustre. i&gt; Cette aspiration puissante jusqu'a la férocité prouve que, pour Homere, c'est la gloire qui
est la seule sanction efficace des grands devoirs, la seule
récompense digne des souffrances endurées avec patience,
de la mort bravée avec courage. Mais cette sanction et cette
récompense sont de l' ordre idéal eúranscendant; la foi en
la gloire est une forme de la foi en la vie a venir 1 • Aux temps
de scepticisme, elle en tient lieu ; aux temps de na'iveté philosophique elle ·y achemine 2 • Et l'immortalité de la gloire ne
pouvant etre que le privilege d'un petit nombre, de ceux-la
seuls que les aedes auront jugés dignes de leurs chants,
Homere par la-meme déclare que, pour la masse de ceux qui
resteront saos nom, la vie est en réálité sans but, et le devoir
· sans compensation suffisante. C'est en ce sens surtout qu'il
est exact de dire avec le poete latín, commentant la morale
homérique : Quidquid deliran! reges plectuntur Achivi ª. Des .
peuples ~n tiers s' entredétruisent pour que le nom de quelques
chefs résonne un jour, accompagné de la lyre des rapsodes,
aux oreilles des hommes. Ceux-la sontl'ignobile vulgus, « nés
pour manger le fruit de la terre• ))' c'est-a-dire pour n'ob· i) Leopardi (Dialogue d'un marchand d'almanachs, etc.; trad. Dapples) a fort
bien dit (et nous ferons de ses paroles d'autres applications a Homere): « La vie
que nous appelons belle n'est pas celle que nous connaissons, mais celle que
nous ne connaissons pas; la vie future, jamais la vie passée. »
2) V., entre autres, Cic., pro Arclt., 9, ele.
3) Hor., Ep., 11, 2, i4.
4) Ib., 27 : Nos numerus summus et fruges consumere nati. Horace traduit
Homere, Il., v1, i42: oi &amp;:povplJ, -xctp1tov ~oou,m. Simonide avait défini les hommes
avec la méme concision méprisante : svpuóoou, 8ao, -xctp1tov ct¡vvµt8ct ,:8ovó,.

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

45

tenir, en dédommagement de leurs efforts obscurs, que des
satisfactions misérables, justement dédaignées par les ames
généreuses. Y a-t-il aveu plus éclatant de l'insuffisance de la
vie, quand on la borne aux destinées ordinaires, :finies et
contingentes? Y a-t-il une faoon plus expressive de déclarer
que pour justifier l'héro'isme, laconscience du poete a besoin
de la gloire, puisque toutes les autres jouissances sont peu de
chose en comparaison des efforts, des dangers, des douleurs
dont elles sont le prix? C'est une soif arden.te de justice, un
espoir indomptable de réparation pour les iniquités réelles
de l'existence et pour ses déboires immérités, qui ont poussé
Homere a se réfugier dans la conception des compensations
idéales. Or, cette tendance qui s'accentuera davantage de
siecle en siecle chez les poetes et chéz les philosophes di\ la
Grece, est une marque indéniable de pessimisme. Nous
aurons a voir plus tard comment Homere, par une intuition
de génie, a ouvert a lapensée hellénique les perspectives consolantes ou Pythagore et Platon, les enseignements mystérieux d'Éleusis et les leoons de l'Académie, répandront une
si éclatante lumiere.
J.-A. HILD.

1

�mm

UNE

ÉPITHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

Une épithete assez fréquente des dieux dans le Rig- Veda
~st l'adjeclif, amúra, sur la signification exacte duquel les
mterpretes allemands sont peu d'accord. En effet. tandis que
l\I. Roth le traduit par irrthumlos, « qui n'est pas sujet a
erreur )&gt; untrüglich, « infaillible, » MM. Grassmann et Ludwig
le rendent généralement par nicht threricht « qui n' est pas
égaré, affolé », weise, « sage », einsichtvoll, « intelligent )&gt;.
Chez nous, l\L Bergaigne, le seul indianiste qui fasse autorilé en pareille matiere, ne dit ríen de ce mol daos ses Études
sur le le:cique du Rig-Veda; soit qu'il se réserve pour en parler
plus tard, soit qu'il n'ait pas fait encore de choix entre les
deux traductions précitées.
Nous essaierons de suppléer a son silence en appliquant a
la recherche du véritable seos de l'épithete en question une
méthode que nous avons employée différentes fois déja daos

la Revue.
Amúra n'est pas un mot simple. Il se compose de a privatif
el d'un adjectif múra auquel MM. Roth, Grassmann et
Ludwig donnent de concert le sens de « sot, stupide ». Mais
cet accord cesse quand il s'agit d'en déterminer l'étymologie.
Pour M. Roth, múra serait en rapport d'origine avec la racine
m~r, .« bro~er, briser », et le sens étymologique de cet
adJectif serait en conséquence « eslropié d'esprit » (geistig

gebrochen).

ÉPITllETK DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

41

Grassmann, au conlraire, y voyait avec )l. Bugge, un
dérivé d'une racine múr, apparentée a múrch, et signifiant,
comme cette derniere, &lt;&lt; Mre raide, engourdi » (erstarren).
Cette explication est évidemment la bonne : múra se rattache
en sanskrit a la meme racine qui a donné le participe passé
múrta, « séché, durci, matériel, corporel, etc. l&gt;, et le substantif múrti « chose seche, solide, épaisse, concrete, )&gt; d'ou,
« forme matérielle, corps, etc. » Comme substantif, mura,
devenu plus tard múla, a pris le !:-ens de chose dure et seche
qui sert de base a un arbre, « souche, racine », puis,
« fondement, support, príncipe, etc. )&gt; Pour '.des ldérivations
significatives semblables, comparer le lat. stipes, « tronc
d'arbre )&gt;, et stipo, « serrer, durcir )&gt;, aupres de la racine
voisine stup, dans stupidus (angl. stop, « affermir, arre ter »,
russe stipi, « steppe, espace de terre seche et stérile ») ;
stirps, « souche, racine » aupres de torpeo, « etre dur, engourdi », pour sto1-peo; et le franQais Mche, employé en
style trivial daos le seos de stupide.
En grec, mCtra est représenté avec une rare fidélité par
l'adjectif ¡,.wpóc; ,&lt; sot, stupide, fou )&gt;. En latín, nous croyons
pouvoir y rattacher d'une maniere tout aussi sure mó1'a,
« arreb&gt; (cf. angl. stop) móles et múrus, primitivement « amas
de choses dures et seches. )&gt; L'idée commune a toute celte
famille, et par conséquent primitive, est celle de « elre
sec )&gt;.
Or, si nous remarquons d'une part et au point de vue
phonélique, qu'une racine mur, múr, mol', mór, ou, avec le
lambdacisme, mul, múl, etc., peut avoir une série de doublets
vocalisés en a ou en d (comme le prouve mor dans le lat.
morior, et le sanskrit múrna, aupres de la rae. mar) ;
d'autre part, et quant aux antécédents de l'idée de sécher,
elre sec, qu'elle dérive constamment, comme nous l'avons
fait voir ailleurs 1, de celle de briller-brOler, nous en conclurons : Jº qu'a la meme famille se rattachenl encore le gr.
1) Essais de linguistique évolutionniste, p. 63, n. 3. ·

•

�¡i.:xp-¡i.:x!pw « hriller », ¡.,.xp·lAr¡ « braise », sk. mld (pour m' l-d,
mar-d) et gr. ¡i.:xp:xfvw « sécher, faner, flétrir », le sansk.

mer-u « montagne d'or (dans la mythologie)

mar-u,

désert (espace sec et brülé) », gr. ¡i.áp-¡i.:xpoc;, &lt;&lt; pierre dure,
marhre, etc. » ; 2º que la véritable généalogie du sens de
múra peut etre indiquée par les mots suivants : brülé, desséché, immobile, engourdi, stupide 1 •
Nous pouvons maintenant en prendre le sens final sur le
vif, pour ainsi dire, dans les citations védiques qui suivent.
Dans l'hymne vm (21, 15) du Rig-Veda, le poete dita Indra:
&lt;&lt; Jouissant d'une amitié telle que la tienne, ne vieillissons
pas a la maison comme des engourdis (ou comme des
souches), (aussi) nous asseyons-nous autour de la liqueur du
sacrifice. »
)&gt;,

49

UNE ÉPlTHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VÉDA

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

&lt;&lt;

(Md te amájuro yatha múrása indra sakhye tvavata/J, ni
sadama sacá sute.)
Dans un autre hymne, vm (45, 23), l'auteur s'adresse au
meme dieu en ces termes : &lt;&lt; Les engourdis et les moqueurs
désireux de largesses ne parviennent pas a te tromper ;
n'accorde pas ton amitié aux ennemis de la priere (les indifférents et les sceptiques). &gt;&gt;

(Md tva múrá avisyavo mopahasvána d dabhan mákím
brahmadviso vana/J,.)
Ces passages fournissent déja d'importants indices pour la
détermination du sens exact de amúra; mais les ·plus u ti les
a cet effet sont ceux, comme les suivants, ou amúra est
opposé a múra ::

(x, 4, 4.)
O Agni, toi qui es éveillé (d'esprit), nous sommes pareils
mais toi, ó lumineux, tu
connais certes la grandeur. »

. (Múra amura na vayam cikitvo mahitvam agne tvam anga
vitse.)
(x, 46, 5.)
« Les (hommes) engourdis ont manifesté (fait apparattre)
le victorieux (Agni), l'inspirateur des grands, l' éveillé
(d'esprit), celui qui brise la ville. »

.(Pra bhúr jayantam maham vipodham mú1·d amúram puram
darmánam).
Nous sommes parfaitement fixés désormais, ce semble, sur
le sens de amúra, et s'il pouvait nous rester quelques doutes,
le fait que cet adjectif est presque toujours une épithete
d'Agni, l'intelligent, le savant, celui
qui connait toute chose '
.
les dissipera.it. Agni en effet est amúra, e' est-a-dire non en.l
gourdi, éveillé, intelligent comme il est kavi, « entendu »
.
.
'
vzr;vavid, « omniscient », cikitvas, « éclairé », etc.
L'origine de ces épithetes est, du reste, partout la meme.
Agni) brillant de sa nature, est par la-meme éclairé, v~yant,
l'idée de voir étant en corrélation constante, a titre de dérivée,
avec celle de briller 1 ; et, comme voyant, il est savant ou sage.
Le développement du mythe en ce sens s'est fait, comme tres
souvent, en conformité étroite avec l'évolution significative
qu'impliquait le nom principal dont il est revetu 2 •
Les passages ou le mot m(l,ra est opposé a amúra donnent
lieu d'ailleurs a une remarque qui peut expliquer quelques
faits assez obscurs en rapport avec l'exégese védique. Dans
ces passages, qui sont au nombre de trois, m(l,ra (comme l'a
remarqué Grassmann, s. v. amúra) désigne les hommes (les
engourdis) 3 par opposition ,aux dieux (amúra, les éveillés).

&lt;(

a des engourdis (ou a des souches),

1) ~es mürad~vas, c'est-a-dire les dieux muras (ou ceux qui les adorent),
dont Il est question a titre de démons malfaisants dans trois passages tlu RigVeda (vu, 104, 24; x, 87, 2 et 14), sont probablement ceux qui brülent, qui
dessechent, comme Qusna et d'autres.

..

1) Voir Essais de linguist. évol., p. 133 et suiv.
2) Voir pour des exemples analogues, Revue de l'hist. des Relig., t. XII, p. 237
et suiv. C'est pour la méme raison qu'Agni est appelé jatavedas &lt;e celui qui
connait les étres ». Cf. Bergaigne, Rel. ved., 1, 14.
3) J'ai fait voir alleurs (Annuaire de la Faculté des Lettres de Lyon, i885,
fase. 3, p. 425 et suiv.) que plusieurs des noms de l'homme en sanskrit dérivent, au contraire, de l'idée de leur activité, mais par opposition, en ce cas, a
l'inertie des choses immobiles.
4

�30

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Or , étant donnée l'identité fondamentale des racines mar et
mur ou múr, on est bien tenté de voir dans les termes si souvent opposés daos le Rig- Veda pour désigner les hommes el
les dieux, marta-amrta, un couple tres voisin pour la forme
et le sens de múra-amúra. Marta a pris le sens de mortel et
amrta celui d'immortel; mais est-on bien en présence de l'acception primitive? Pour notre part, nous so_mmes tr~s disposé a en douter. D'abord, l'idée de la cessahon de la VIe~ en
tant que phénomene particulier et déterminé, est, ~mon
abstraite, du moins indéfinissable el, par conséquent, mnomable pour des hommes privés de connaissances scientifiques,
lels qu'on peut se'\-eprésenter ceux de l'époque védique, et, a
plus forte raison, leurs ancetres. La mort les a frappés
d'abord par l'immobilité et la rigidité qui en sont les conséquimces immédiates les plus caractéristiques. C'est ainsi que
le sen.s prim_itif de l'allemand sterhen, « mourir )&gt;, en rapporl
étymologique avec le lat. torpeo et stirps, l'all. derh 1, « dur i&gt;
etstrauhen, « etre raide, hérissé n, le gr. a-tip90;, a-tápt9:x;, :;-:~pipYto;,
« dur », etc., est tres probablement « etre raide, immobilc 1&gt;.
Le rapport du sk. múr, « etre immobile )&gt;, avec má1·, « mourir »; de múr-ta, « durci », avec mr-ta, « mort )&gt;; de múr-ti,
« cho se solide, matiere, corps », avec mr-ti, « la mort »,
semble bien indiquer qu'il en a été de meme en sanskrit.
autrement dit, que mar, mourir, dérive pour le sens de mar,
« etre, sec, dur, immobile, etc. ».
S'il en est ainsi, on s'explique que des formes de participes
passés comme mar-ta, amr-ta, aient pu désigner primitivement les hommes et les dieux, non pas comme mortels et
immortels (marta et amrta ne pouvant signifier propremenl
que les morts et les non-morts), mais bien les engourdis, les
lents (comp. múra), ou peut-etre les incorporés, les épais
(comp. múr-ta, múr-ti) el les éveillés ou les subtils !. Par la,

UNE ÉPITBETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

l'adaptation du sens a la forme grammaticale devienl réguliere et l'on se rend compte de !'origine des idées de mortalité et d'immortalilé qu'on ne peut guere se représenter
comme primitives. Qu'on ne se méprenne pas cependant sur
notre pensée. Il est de toute évidence que marta et amrta
ont pris le sens de mortel et immortel; tout ce que nous
voulons faire entendre, c'est que ce sens est probablement
métaphorique et, par conséquent, i-econdaire, eu égard aux
acceptions propres et primitives ,de raide et de souple, au
physique et au moral.
Nous ajouterons a ces remarques quelques considérations
plus générales.
A voir les divergences des interpretes, il est de toute évidence que ni la lumiere qui se dégage du contexte, ni le sens
élymologique prochain etllahituel des mots difficiles, ne suffisent a une explication sure des hymnes védiques. Le seul
moyen de parvenir jamais a.les élucider completement, réside
a notre avis, dans une étude a la fois plus profonde et plus
large qu'on ne l'a fail jusqu'ici des tenants et des aboutissants, et par la des antécédents et des origines lointaines des
expressions qui restent obscures. Seulement, l'emploi d'une
pareille méthode exige le sacrifice de certaines idoles dont
le culte traditionnel est encore généralement en honneur.
Nous voulons parler surtout du dogme de l'individualité
a principio des racines indo-européennes. Tant que ce
préjugé que, ni la logique ni l'observation des faits ne justifient, et dont l'influence stérilise le champ de la linguistique
et de la mythologie, restera en vigueur, rien de définitif ne
s'accomplira en matiere d'exégese védique.
PAUL REGNAUD.

celle qui est dans marta-amrta. Pour Ov,;-ró;-a8Giv&lt;X'to; dont l'étymologie est
douteuse, on ne peut que s'appuyer sur l'analogie des couples précités.

i) P our le rapport étycnologique de stel'ben d del'b, voir enes Essais de ling.
lfvol., p. 400.
2) Mémeexplication pour le gr. ~po'tó, et cx11-6p0To,, ou la racine correspond a

�LE CHRTSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES
(Deuxieme article) 1 •
•

III
L'élude de l'antique religion égyptiennemontre que la vallée du Nil partageait le sort général du monde a l'ép_oqu_e ou
le christianisme commenQade faire entendre ses préd1cabons.
Les croyances superstitieuses y étaient aussi abondante~ que
aulle part ailleurs ; mais el~es étaient d'un ~rd~~ supérieu~,
si je puis ainsi parler. Depms lo?g~emp_s déJa, 1Egypte ava1t
laissé derriere elle, .si elle les ava1t Jama1s connues, les formes
de superstition fétichiste et elle en éta_it arrivé~ presque au
meme point que les modernes populations occidentales. On
a déja vu dans les paragraphes précédents qu'elle étai~ ~arvenue aux formes supérieures et déifiques de la supersLit10n.
Ses dieux ne faisaient pas difficulté de parcourir sa vallée
pour veiller a l'observation des lois, venir au ~ecours des
faibles et punir les méchants; d'innombrables gémes, dans les
airs et sur la terre, accompagnaient les défenseurs du bon ou
du mauvais príncipe. C'étaient deux armées rangées en
bataille, toujours pretes a en venir aux mains : compagnons
d'Horus, défenseurs d'Osiris ou dubon príncipe; compagnons
de Set, propagateurs et défenseurs du mauvais príncipe dans
i ) V. t. XIV, n• 3, p. 308 a 3-i5

53

tout l'univers. 11s pouvaient a l'envi, comme leurs chefs, se
métamorphoser en toutes les formes qu'ils voulaient, devenir
tour a tour hommes, crocodiles, lions, serpents, etc., conservant sous chacune de leurs métamorphoses leurs vertus particulieres, selon qu'ils appartenaient au bon ou au mauvais
dieu. C'étaient ces bons génies que l'on se rendait tout d'abord propices; ces mauvais génies, que l'on écartait par des
prieres et des offrandes ; car ils se melaient a tous les actes
de la vie, méme la plus commune. Leur influence se manifestait méme pendant le sommeil, et les songes jouaient un
grand role jusque daos les actes les plus importants de la vie
politique. La maladie ou la santé étaient leur reuvre, et il ne
fallait pas moins que la statue du die u Rhons pour rendre la
santé a Bentresh, filie du prince de Bakhtan. Les légendes
religieuses reflétaient cet état de la pensée égyptienne, et de
la vint cette vénération superstitieuse du peuple pour cer_
tains animaux, vénération que si longtemps on a prise a lort
pour l'expression exacte de la religion égyptienne. Selon
leurs effets bons ou mauvais dans l'économie générale de la
vie humaine, les animaux avaient été rangésparmi les possessions du bon ou du mauvais príncipe, et il fallait la vertu
toute-puissante de~ incantations magiques pour se les rendre
favorables ou pour s' en garder.
Le christianisme, en s'implantant en Égyple, ne détruisit
point les génies populaires ni les dieux d'un ordre plus relevé
qui se melaient ala vie du peuple. Comme le panthéon romain
s'était ouvert aux dieux étrangers de toutes les nations, le
cycle de la mythologie populaire égyptienne s'accrut et r eQut
en son sein les myriades d' esprits bons et mauvais auxquels
croyait le christianisme. Loin de vivre mal ensemble, les anciens et les nouveaux génies se trouverent de prime abord
dans la plus parfaite conformité de destination et d'habitudes.
Tous les génies de l'ancienne Égypte s'étaient rangés dans
une double calégorie, les bons ou les mauvais, les serviteurs
du bon ou du mauvais principe ¡j les compagnon·s d'Horus
vengeur de son pere Osiris, l'Etre bon , les compagnons de

�54

j

1
J

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELlGIONS

Set, l'adver"saire d'Osiris et son bourreau. De meme, dans le
cbristianisme, les Esprits ou Anges étaient rangés sous une
double banniere : les uns étaient demeurés fideles a Dieu, les
autres s'étaient révoltés contre lui et avaient suivi le parti du
plus brillant d'entre eux, Lucifer. Ce Lucifer avait un nom
qui est plus connu, Satan. Et comme on l'a pensé, non sans
quelque apparence de raison, Satan est le meme nom que
Set; il est aussi de meme origine. De chaque cóté il y
avait émulation; chacun s'. évertuait a servir le roi sous la
banniere duquel il s'était enrolé, et le champ de bataille sur
lequel ils se rencontraient le plus souvent était la pauvre bumanité. D'apres l'antique légende osirienne racontée par le
pseudo-Plutarque, auteur du traité de Iside et Osiride, c'est
aussi parce que l'Etre Bon par excellence, Osiris, enseignait
aux hommes la vertu avec les arts de la civilisatiort, que le
méchant Set résolut de le tuer par trahison. Avant que ne se
füt élevé entre eux ce désaccord, ils vivaient en bonne intelligence, comme les Anges dans le ciel. 11 est évident que
jusqu'ici les deux religions présentent d'étranges ressemblances. Cependant il faut en noter une plus grande encore.
Osiris, pendant sa vie, ne semble pas avoir eu de compagnons
proprement attachés a son service ; dans la salle du banquet
ou Set l' enfermadans le coffre, personne ne vinta son secours,
landis que son adversaire étail entouré d'aide~ vigilants .
Cependant, dans la lutte qui suivit sa mort et qui le vengea,
lorsque le fils qu'Isis avait conou de son frere mort fut devenu grand, il s'adjoignit des compagnons pour la lutte terrible qu'il allait entreprendre. Ces compagnons sont nommés
dans la mythologie égyptienne les compagnons d'Horus, les
Shesu-Hor. Désormais ce n'est plus Osiris, qui repose dans
sa gloire, c'est Horus qui représente et défend le bon principe. De meme dans la doctrine chrétienne sur les Anges,
apres la défection qui eut lieu dans le ciel, comme Dieu ne
pouvait descendre jusqu'a combattre avec l'une de ses
créatures, meme pur esprit, Michel se présenta pour combattre Satan, et au cri de : Qui est semblable a Dieu (Mikaél),

LE CHRISTIANlSME CHEZ LES ANCIENS COPTES

il livra bataille a Lucifer et le précipita daos les enfers. Des
lors, Michel fut reconnu chef de toutes les milices célestes
c' est-a-dire de tous les esprits restés atlachés a Dieu, au'
bon príncipe ; il devint l'adversaire acharné de Satan,
comme Horus de Set. Il le poursuivait en tout lieu. Comme
Horus avait combattu Set changé en crocodile, Michel combattait Satan métamorphosé en dragon, et lui f aisait subir le
meme sort : l'art populaire ou religieux représentait Horus,
monté sur deux crocodiles ; Michel était représenté foulant
aux pieds le dragon : c'étail toujours Set, ou Satan, le vaincu.
La parité est done parfaite entre les deux. Aussi je suis étonné
que l'on ait essayé de reporter la légende d'Horus sur un
autre personnagé fort vénéré en Égypte : saint Georges.
Saint Georges jouit en effel de tres bonne heure d'une
immense popularité chez les chrétiens de la vallée du Nil ;
mais il ne la dut qu'aux légendes dont on le fit le centre,
légendes fort variées ou 011 ne le voit pas cependant combattre de dragon 1 • La méprise vient de ce que le cavalier qui
combat le dragon a été pris pour lui ; mais Michel est toujours représenté dans les reuvres coptes comme un brillant
officier de l'armée impériale, armé d'une épée flamboyante
dont il menace Satan et sa famille.
Cette ressemblance entre Horus et Michel fut certainement cause de l'immense popularité dont le dernier jouit en
Égypte. Des les premieres reuvres coptes, il joue un róle des
plus brillants. C' est presque toujours luí qui descend du ciel
pour fortifier les martyrs pendant leur combat, qui les ressuscite, qui leur annonce le bonbeur final avec la couronne
impérissable : quandJésus-Christ lui-meme daigne descendre,
il se lient respectueusement el fidelement a son cóté. Rarement, Gabriel et Raphael sont employés dans le m~me role.
1) Je puis appuyer cetle idée par la vie méme de saint Georges, conservée
en copte, ainsi que par les dix miracles ou récits légendaires dont on la fa¡t
suivre. Je n'y ai pas rencontré la moindre mention d' un semblable combat.
Georges ne combat que les ennemis du roi.

�56

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Dans la vie des moines, ce role est moins brillant ; mais il faut
dire que les moines ne semblent pas_avoiFeu grande dévotion
pour un ange pris en particulier, ou meme pour un archange.
Quand ils font intervenir un agent purement spirituel, c'est
toujours l'Ange de Dieu; mais ils ne le désignent pas par
son nom. Cependant cette absence n'est qu'une absence pour
ainsi dire officielle. Si les noms de Michel, de Gabriel, de
Raphael, ne figurent pas fréquemment dans les vies des
grands moines, les moines, en général, ne se priverent aucunement d'un commerce des plus intimes avec ces grands
archanges, surtout avec Michel. Leur imagination fertile créa
de toutes pieces tout un cycle de légendes dont Michel est le
héros. Le nombre de ces légendes est prodigieux et les
moines qui en furent les auteurs ne mirent aucune borne a
leur fdntaisie. Avec la tournure d'esprit qui leur était familiere, le plus petit événement de la vie la plus prosaique leur
fournissait un sujet de conte. 11 ne se ba.tissait pas une église
sous le vocable de l'un des archanges, qu'on ne lui attribuAt
une origine merveilleuse et qu'on n'en fit un récit des moins
véridiques, mais des plus accommodés au gout de l'Égypte
pour le merveilleux.
Le cycle de Michel est, a ma connaissance, le plus varié;
cet archange était sans cesse en mouvement, tantót en guerrier, tantót en batelier-, descendant sur sa barque aériemie
jusqu'au fond des enfers, trempant son aile dans les lacs de
feu et en retirant les damnés. S'il rencontrait Satan sous la
forme d'un dragon, il le coupait en morceaux, comme Set
avait fait d'abord a Osiris, et comme Horus devait faire a Set
dans la légende primitive : les morceaux du dragon, lancés
par Michel, tombaient sur dix villages et les écrasaient. Le
portrait de Michel était une sauvegarde contre Satan, comme
les statuettes d'Horus contre tous les mauvais génies. D' apres
les légendes coptes 1 , il dut y avoir un moment ou tout fervent
1) J'ai réuni et traduit un certain nombre de ces récits : ils paraitront,
j'esp~re, prochainement.

57
chrétien en Égypte devait avoir son tableau de l'archange. II
est le seul : preuve évidente que son róle avait été greffé sur
celui d'Horus; car on ne comprendrait pas que Gabriel et
Raphael n'eussent pas été traités de la meme maniere, si,
comme eux, Michel était une importation purement chré•
tienne.
Raphael, Gabriel et Uriel eurent cependant, eux aussi,
leur cycle de légendes, nouvelle preuve que, pour le peuple
d'Égypte et pour les moines, les écrils apocryphes avaient la
meme valeur que les livres insérés dans le canon authentique.
Meme dans les Actes des martyrs, Uriel joue un certain róle.
Ces quatre grands archanges sont les seuls dont le róle soit ,
distinct. Quant aux autres· anges, ils ne comptent guere. La
hiérarchie céleste, dont on trouve la liste dans les Épttres de
saint Paul, était inconnue en Égypte. Les chérubins et les
séraphins sont mentionnés quelquefois, mais tres rarement.
Ils étaient connus par les passages de l' Ancien Testament ou
se trouvent ces noms. Quant aux puissances, aux vertus, aux
trónes, aux principautés et aux dominations, on n' en
trouve les noms que dans les passages ou saint Paul en parle.
lis furent toujours profondément ignorés du vulgaire. 11
fallait déja avoir une certaine science pour connaitre les
séraphins et les chérubins; on s'en tenait aux anges et, sous
ce nom, l'on rangeait toris les esprits. Les archanges n'étaient
pas un ordre spécial, c'étaient simplement des chefs de
bataillon, les commandants des milices célestes, et Michel
était le général en chef. Comme je l'ai dit, quand un esprit
quelconque intervenait, c'était l'Ange de Dieu, l'Ange du
Seigneur, dénomination prise de l'Ancien Testament. 11 est
impossíhle de savoir si les Coptes en faisaient une dénomination personnelle, ou simplement générique. Ce qu'il y a de
certain, c'est que cet ange du Seigneur était terriblement
occupé. 11 n'y avait pas un moine qui ne l'eut a son service et
vers lequel cet ange ne dut descendre au gré des moindres
caprices. 11 ne fallait pas moins que toules les qualités attribuées aux esprits pour lui permettre de remplir sa ta.che.
LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

,...

�58

1

REVUE DE L HlSTOlRE DES RELIGIONS

Chez le peuple juif, il n'avait que rarement a intervenir dans
les choses humaines ; chez les moines, il était toujours mis
en réquisition et n'avait pas un moment a perdre.
Ces exemples montrent déja que les chrétiens d'Égypte
vivaient dans une atmosphere a part, je veux dire dans le
merveilleux le p!us incroyable. La crédulité du peuple étai t
si grande que le plus petit fait de la vie journaliere prenait
une apparence merveilleuse, grace a la facilité extraordinaire
de l'imagination enfantine de la race égyptienne. Les
moines étaient encore plus friands des prodiges les plus insens·és. Dans leurs récits, ils firent de l' emploi du merveilleux une qualité littéraire-; ils ne pouvaient raconter la
plus petite chose sans l'orner de.circonstances tenantdu prodige. Les maladies étaient toutes des possessions du diable,
en v2rtu de la croyance que les anges du mauvais príncipe,
de Set ou de Satan, n'avaient rien de plus cher que de nuire
a l'homme ; les phénomenes physiques étaient des pieges de
Satan ou des inventions diaboliques ; les pensées les plus
humaines n'étaient que des suggestions de l'esprit mauvaif'-.
Si quelque homme les contredisait, c'était Satan, ayant pris
la forme humaine; s'ils rencontraient une femme, c' était
encore Satan ou sa fille, car il y avait des diables males el
femelles, comme je le dirai plus loin. L'état de faiblesse corporelle dans lequel devaient les entretenir des macérations el
des privations souvent exagérées, les prédisposait aux hallucinations les plus baroques ; ils commenoaient d'abord par se
dire que telle ou telle chose pourrait bien leur arriver, ils
s'imaginaient ensuite qu'elle leur arrivait et finissaient
par croire qu'elle leur était arrivée.
La vie de Pachóme renferme plusieurs traits de ce genre
ou l'on saisit admirablement cette gradation. Tout jeune
encore, Pachóme, selon l'auteur de sa vie, sans connaitre le
nom du Christ, refusait d'adorer les idoles et de prendre
part aux festins qui suivaient les sacrifices que ses parenls
faisaient offrir dans un temple situé au bord du fleuve et dont
les principales divinités étaient les habitants des eaux, pois-

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

l
1
1

1

J.'

59

sons ou crocodiles. Cette conduite lui attira des reproches de
ses parents et saos doute aussi de ses voisins et des habitants
de son village. Ses parents possédaient un petit bien qu'ils
faisaientcultiver par des ouvriers. Un jour, on remitau jeune
Pachóme une marmite pleine de viande, et on luí dit de
l'aller porter aux ouvriers qui travaillaient dans les champs.
Le jeune garoon, selon la coutume de son pays, plaoa la marmite sur sa téte. Mais a peine fut-il hors du village, qu'il se
vit entouré d'une foule de démons sous la forme de chiens
qui aboyaient apres luí et qui luí causerent une grande
frayeur; il souffla sur eux, et les démons disparurent. TI est
évident que seule l'imagination de Pachóme enfant dut.,
prendre les chiens pour des esprits : quiconque a v~yagé
dans la Haute-Égypte sait qu'on ne peut traverser un v1llage
sans avoir sur ses pas toute une meute de chiens hargneux.
Plus tard, quand Pachóme fut convertí, les esprits devinrent
des démons et quand il racontait ce trait de son enfance,
Pachóme cr~yait fermement avoir· été en butte a la jalousie
des démons, ainsi que le témoignent les réflexions do_nt il
accompagnait son récit. A peine échappé aux chiens,
Pachóme fit la rencontre d'un vieillard qui le connaissait sans
doule et qui avait entendu parler de sa répugnance a accompagner ses parents au .temple. Le vieillard luí en fit des reproches que Pachóme ne go11ta pas. Plus tard, le vieillard
devint un Satan, comme l'on disait, et Pachóme racontait
n'avoir eu qu'a souffler sur luí pour le faire disparaitre. Apres
sa conversion et daos la premiere ferveur de sa dévotion,
Pachóme se livra a une abstinence tres sévere et qui serait
impossible en tout autre pays que l'Égypte ; il eut des hallucinations vraiment extraordinaires. Sa maison tremblait,
croyait-il, toutes les fois qu'il se mettait en prieres ; s'il faisait
une génuflexion ou se mettait a genoux, il croyait voir la terre
s'entr'ouvrir devant lui; s'il se mettait en devoir de prendre
sa légere nourriture et disposait son pain devant lui, il voyait
toute une troupe de femmes nues qui venaient s'asseoir a ses
cótés, manger avec luí et luí faire mille agaceries. Quand il

�60

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

racontait ces traits et une foule d'autres dont je citerai
quelques-uns bientot, Pachóme croyait fermement que tout
cela lui était arrivé, et qu'il avait eu les visions merveilleuses
qui remplissent sa vie. 11 n'était pas le seul : ses moines le
croyaient aussi, on le croit méme de notre temps. Schnoudi,
qui avait un tempérament plus vif et une plus grande connaissance du creur humain, se servit de cette prédisposition de sa
race pour se faire de son vivant toute une légende vraiment
fort curieuse a étudier. l\1ais lui , le plus souvent, il ne
croyait pas sans doute ce qu'il racontait; il se contentait de
le faire croire. Ses hallucinations étaient dangereuses, voulues ou non voulues ; si quelqu'un se présentait a son monastere, un magistral par exemple qui, sur une plainle des
moines, venait remplir son office, et qu'il prtt fantaisie au
terri!Jle moine de déclarer que c' était Satan en personne avec
ses séides, le malheureux magistral, malgré les insignes de
sa charge, était tout a coup jeté a terre et ba.tonné d'importance par Schnoudi lui-meme; il n'échappait qu'a grand'peine.
L'esprit des chrétiens d'Égypte ne recula jamais devant un
prodige quelconque, si mesquin fut-il. Qu'importait en effet
que l' on en attribua.t a Dieu un de plus ou de moins? Une fois
la possibilité du miracle admise, les Coptes ne se demanderent
pas si tel ou tel acle était bien digne de Dieu, si on le pou.vait faire agir de telle ou telle maniere dans telle ou telle
circonstance, sans profaner la pure nolion de la divinité el
sans commettre le plus horrible sacrilege ; ils ne voyaient pas
si loin et ne faisaient pas de si profondes réflexions. En Occident, le christianisme a entouré le miracle de certaines conditions sans lesquelles la théologie déclare que le miracle ne
peut avoir lieu. Par exemple, Dieu ne fait pas de miracle •
pour arriver a unbut mauvais, pour perpétrer une vengeance
ou un crime; le thaumaturge doit elre habituellement un
homme d'éminente sainleté. En Orient, rien de tout cela
n'est requi~; les actions les plus ridicules, par conséquent les
moins dignes de Dieu, lui sont attribuées saos scrupule ; au

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

6{

contraire, plus la chose esl baroque, petite, mesquine, plus
la bonlé de Dieu parait grande ; on exige tout de lui parce
qu'onle traite sans cerespect plein de tremblement dont nous
entourons la divinité.
Cette habitude du merveilleux passa de la vie ordinaire dans
la littérature : la vie d'un moine, si célebre et si vertueux qu'il
eut été, n'aurait eu aucune chance de succes si l'on s'était
borné a raconter ses actions telles qu'il les avait faites. En
partant de ce príncipe que to utes les actions d'un saint homme
doivent étre saintes et extraordinaires, on en vient tout naturellement a mettre le merveilleux dans les choses les plus ordinaires de la vie. Ce fut jadis un moyen de faire un poeme
épique selon toules les regles de l'art : sous ce rapport, les
compositions des auteurs coptes ressemblent beaucoup aux
poemes épiqucs. Le poete, comme Virgile ou Torquato Tasso,
ne croyait évidemment pas aux actions qu'il pretait aux dieux,
aux déesses ou aux génies qu'il mettail en scene : les Coptes
n'y croyaient pas davantage tout d'abord; ce n'était que plus
tard que l'reuvre de leur imagination leur semblait avoir été
réelle. Les générations suivantes n'ont pas hésité un seul
instant a tout admettre, et les Occidentaux, grAce aux moines
grecs ou latins, ont longtemps vécu des imaginations poétiques
et merveilleuses des auleurs coptes. ll n'est cependant pas
possible de douter qu'il en ait été ainsi, car assez souventle
meme fait est raconté de deux manieres différentes, et l'on
peut prendre l'auteur en flagrant délit de composition merveilleuse. Ainsi Schnoudi, dans ses reuvres, avoue qu'il ne
sait comment, d'un coup de ha.ton, il a tué un moine; car
souvent il a donné des coups de ha.ton sans que ses moines en
aient été assommés. Mais si l'on prend le récit de sa vie, l'on
trouve que le moine a été foudroyé par Dieu. De meme,
Schnoudi, comme je l'ai dit, assomme deux adulteres et les
fait enterrer; l'auteur de la vie raconte que la terre s'était
entr'ouverte pour engloutir les coupables. Je pourrais citer
une foule d'autres exemples semblables ; ceux-ci suffiront
amplement.

�62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGJONS

Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'armée céleste et du merveilleux pour la bonne cause et le bon príncipe, si je puis
m'exprimer ainsi; mais ce n'est pas le seul. ll y a tout le
coté démonologique et ce n'est pas le moins extraordinaire.
Satan, précipité du ciel par la victoire de l'archange Michel,
était censé avoir roulé jusqu'au plus profond des abtmes;
mais lorsque nous parlerons des enfers, nous aurons beau
chercher, nous ne l'y trouverons pas. C'est que d'apres la
croyance populaire des Coptes, il n'y était pas. Privé de son
pouvoir céleste, chassé du ciel, Satan n' en était pas moins resté
de nature spirituelle, je dirais meme de nature divine comme
l'antique Set ; il avait le génie du mal, c'était sa raison d'etre
et, s'il ne se fut pas occupé a persécuter la race humaine, a
lui susciter mille maux, et finalement a la damner, il n' eú.t
pas eu b~soin d'etre. Quant a le damner lui-meme, on n'y
songea jamais, parce que jamais on n'avait damné Set. On luí
donna un royaume a part, une cour, un palais; mais onne
prit aucunement soin de délimiter ce royaume, d'indiquer ou
se trouvaient cette cour et ce palais. C'était un pere de famille
qui gouvernait sa maison, grande maison, immense famille.
Sans qu'on lui connaisse d'épouse, il avait des enfants, garoons et filles. Les petits Satans, qu'on me passe cette expression qui se rencontrent achaque instant dans les reuvres populaires, avaient le plus grand respect pour leur pere et tremblaient de frayeur a son aspect. Je ne connais qu'une fille a
Satan; peut-etre en eut-il plusieurs ; mais on ne parle jamais
que de la fille de Satan, fort belle personne, richement ornée,
ne marchant jamais qu'escortée d'une troupe de ses freres,
créée tout expres pour tenter la vertu des moines. Elle ne
parait jamais que dans les grandes occasions : dans le cours
ordinaire de la vie, ses freres suffisent. D'ailleurs les Satans,
d'apres un nombre considérable de passages qui ne peuvent
s'expliquer autrement, étaient hermaphrodites, ils pouvaient
a volonté prendre l'un ou l'autre sexe: l'on ne voyait aucune
difficulté a ce changement. Les incubes et les succubes
étaient déja fort connus, et rien n'est plus commun que de

LÉ CHRISTIANISl\lE CREZ LES A:\'ClENS COPTES

63

voir les démons frapper a la porte des moines ol'gueilleux,
sous la forµie de femmes, toujours belles et toujours passionnées, qui se présentent comme poursuivies pour dettes,
ne sachant ou aller passer la nuit, craignant d'etre dévorées
par les betes féroces si le moine ne leur ouvre sa cellule hospitaliere. Naturellement, le moine cédait, pour n'avoir pas
ce reproche sur la conscience; mais a peine entrée, la prétendue femme lanoait « les fleches du désir » dans le creur du
moine, les mains se rencontraient, les levres s'unissaient el
quand le moment supreme approchait, soudain le moine se
sentait renversé a terre et roué de coups. 11 se repentait alors
et il reconnaissait l'ennemi; mais il était trop tard : l'ennemi
ricanait et disparaissait pour aller raconter sa victoire a son'
pere. C'étaient la les bons tours que les diables jouaient aux
pauvres moines.
Cependant on se tromperait fort si l'on faisait de Satan el
de ses enfants des etres méchants, cruels et rusés . Ils étaienl
au contraire de bons vivants, toujours joyeux, gais, rieurs,
s'amusant a.des riens. Sans doute ils faisaient la guerre aux
moines; c'était leur métier et daos les deux camps on se
détestait de tout creur ; mais chez les Satans la haine était
gaie et comique. Ils n'épargnaient ni les plaisanteries, ni les
gambades, ni les rires, ni les chants ; leurs ruses étaient
simples, souvent niaises, et bien souvent les malheureux
étaient pris dans leurs propres :filets. On les traitait alors sans
miséricorde : on les pendait, on les enchatnait, on les torturait; pour eux, ils poussaient de grands cris, avouaient leurs
fautes, se faisaient humbles et finissaient toujours par obtenir
leur grace. L'un d'eux avait réussi un jour a faire mettre
un martyr de la Haute-Égypte dans une sorte de cangue.
Pour mieux jouir de son triomphe, il alla visiter le martyr
dans la prison, mais il fut bientót reconnu et, grace a sa
sottise, il remplaQa bientót le martyr dans l'instrument de
supplice. Quand Pachome marchait dans le désert, les diables
accouraient en foule, se rangeaient sur deux lignes en avant
de l'ascete, lui faisaient de grandes salutations, se bouscu-

•

�REVl!E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laient les uns les autres, affectaient un empressement exlraordinaire, gambadaient et s'écriaient : &lt;&lt; Place a Pachóme,
place a l'homme de Dieu l ;&gt; Ils voulaient luí inspirer de I' orgueil, mais ils ne réussissaient pas. D'autres fois, ils s'attachaient par milliers a une corde énorme pour trainer une
feuille ou une toute pe tite pi erre ; ils semblaient faire des
efforts surhumains, peinaient, suaient, soufflaient, cherchanl
a faire rire le saint homme et perdant leurs peines. On ne
peut nier qu'ils ne fussent de joyeux tentateurs. II faut leur
accorder aussi que pour des esprits ils n'étaient guere spiriluels, et que pour des elres qui passaient leur existence a
circonvenir les malheureux humains par toutes sortes de
ruses, ils n'étaient guere rusés. Ils ne savaient a proprement
parler que faire des niches. Je ne dois pas oublier que les
malheureux recevant tout leur esprit de l'imaginalion des
Co¡,tes, leurs plus grands ennemis, ils ne pouvaient se prévaloir de trop d'esprit et de trop de science. Les ruses qu'on
leur préta sont éminemment coptes: c'est tout dire.
Quand ils avaient fait quelque action d'éclat, ils n'avaient,
comme je l'ai dit, ríen de plus pressé que de retourner pres
de leur pere rendre compte de l'emploi de leur temps. 11
semble meme qu'ils ne devaient pas passer lrop longtemps
saos venir prendre de nouveaux ordres ; ils étaient punís
ou récompensés selon leurs mérites. 11 y a a ce sujet dans la
littérature populaire une anecdole tres curieuse. Satan tenait
un jour cour pléniere: il était assis sur un tróne éclatant et
chaque diablotin venait lui rendre compte de ses actions.
L'un arriva tout joyeux : il avait couru le monde, traversé les
mers, voyagé dans les airs sans discontinuer; finalement il
s'était abaissé sur la roer Rouge et ayant vu toute une flotte
voguer paisiblement, il avait appelé a son aide tous les vents,
avait suscité un épouvantable tourbillon et englouti toute la
flotte. 11 était fier de son coup et n'avait passé que quatorze
ou quinze jours pour perpétrer ce chef-d'reuvre. 11 s'attendait
a des remerciements et a des éloges. Grande fut sa surprise
lorsque Satan s'écria: « Eh quoi ! si peu d'ouvrage en tout

LE CHRISTIANIS:\IE CB~Z LES ANCl~:NS COPTES

65

ce tcmps l qu 'on lui applique trois cents coups de fouet et
qu'on le jette en prison. » Le pauvre diable eut heau dire et
heau faire, il ne put échapper au chAliment. Celui qui lui
succéda était aussi fier. 11 avait employé quarante jours a son
affaire ; mais il avait réussi a exciter des trouhles daos une
ville populeuse, les citoyens s'étaient livrés des combats fratricides et les deux tiers de la ville avaient été consomés par
un épouvantable incendie. A ce récil: « N'est-ce que cela?
s'écria Satan; quarante jours pour cette bagatelle l En prison
et trois cents coups de fouet. )&gt; Le troisieme avait une mine
modeste ; mais le feu de son regard indiquait un intime contentement. ll avait passé quarante ansa tenter un moine :
ses efforts avaient toujours été vains. Cependant il ne s'était
pas découragé, et la veille, le moine avait succombé et violé
la chasteté. A cette nouvelle, Salan, plein de joie, se leva de
son tróne, embrassa son fils, le combla d' éloges et d'honneurs,
le proposa en exemple a tous ses freres : « Les moines,
s'écria-t-il, voila nos ennemis. Faire pécher un seul d'entre
eux esl préférable a toute autre chose 1 » A vrai dire, les
bons moines avaient un peu de vanité, et il n'était pas aussi
difficile de leur faire commettre de gros crimes. D'un autre
coté, les démons avaient un peu de forfanterie et n'étaient
pas a l'abri de toute fanfaronnade. Un jour que Schnoudi
était assis, dans le désert, a la porte de la caverne ou il
se livrait a ses plus étonnantes morlifications, il vit venir a
lui le grand Satan en personne. Satan était grand causeur et
ne dédaignait pas d'entrer en conve1~sation avec ses ennemis
les plus acharnés. Il avait en général plus de tenue que les
moines, il ne disait pas d'injures grossieres et se contentait
de les recevoir comme chose a lui due. Ce jour-la, mis de
bonne humeur plus encore que de coutume par les invectives
de Schnoudi, il s'efforoa de prouver au terrible moine qu'il
disait toujours la vérité, quoiqu'on l'accusAt d'etre le mensonge personnifié et le pere du mensonge. Pour prouver; sa
véracilé, il offrit de faire un miracle et de séparer, par sa
seule parole, en deux parlies parfai lement égales, la pierre sur
5

�66

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laquelle élait alors assis Schnoudi. Celui-ci accepta la gageure:
mais le pauvre Satan avait trop présumé de ses forces, il ne
fit qu'écorner la pierre. Schnoudi, au contraire, la partagea
en deux parties exactement semblables : ce ne fut qu'un jeu
pour luí, et Satan s'enfuit tout confus. D'ailleurs les rebuts
J).e l'irritaient guere, il n'avait jamais de rancune, quelque
mauvais traitement qu'on lui ait fait subir.
L'un des traits les plus plus curieux du type de Satán tel
que l' ont conou le~ Coptes, était le suivant: Salan était mortel,
il devait exister jusqu'a une certaine époque ; Dieu le luí
avait promis. Cette époque venue, il devait mourir. Quand il
était tombé entre les mains de moines fanatiques comme
Schnoudi, sa plus grande peur était qu'on le tmlt avant
l'époque fixée . 11 aimait la vie et il la trouvait sans doute
pleine de charmes. Unjour que Schnoudi était en conférence
avee, Jésus le Messie en personne, Satan passa pres d'eux
portant une couffe de paille toute neuve. Il avait sans doute
quelque méfait en vue, auquel la couffe devait servir, car il se
M.ta de la cacher derriere la montagne, du coté del' ouest. Mais
Schnoudi l'avait vu. Le moine s'élanoa sur lui, le saisit, l'entraina, l'attacha a un pieu et se mit en devoir de l'étrangler.
Satan 'é tait bleme de peur; il criait de toutes ses forces, la
montagne en tremblait. Jésus-Christ vint a son secours, il
ordonna a Schnoudi de ne pas le tuer, parce que son heure
n'était pas .venue. Schnoudi fut fort scandalisé; il ne comprenait pas cette pitié d'un Dieu pour Satan; il ne craignit
pas de demander a Jésus pourquoi cette miséricorde. JésusChrist condescendit alui expliquer sa conduite et Salan s' enfuit pendant l' explication, non pas toutefois sans que Schnoudi
le menaoat de l'exiler a Babylone de Chaldée, s'il osait
revenir. En de pareils momentst- Satan promettait tout ce
qu'on voulait; mais il se M.tait de manquer asa promesse.
D'ailleurs, s'il l'eut tenue, qu'auraient fait les moines? la
matiere leur eut manqué pour leurs contes et pour leurs
légendes.
JI était done vrai de dire que Salan était partout excepté

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

67

dans le lieu ou les chrétiens le placent d'habitude. On a vu
de plus qu'il ne ressemblait aucunement en Égypte a ce noir
tentateur, vetu de flammes, tenant une fourche a la main,
portant des cornes et affligé d'une queue. Ces attributs dont
nous l'avons orné sont le produit de l'imagination du moyen
a.ge: l'imagination égyptienne était réel~ement plus riante.
Elle s'exeroait d'ailleurs sur des sujets bien différents du
monde démoniaque : elle ne dédaignait meme pas de se
porter sur des créatures regardées ordinairement comme
inférieures a l'homme chez tous les peuples et qu'on est
étonné de rencontrer sur les autels en Égypte. Cette anomalie
vient de cet amour du merveilleux dont j'ai déja beaucoup
parlé et sur lequel il me faut encore revenir ici. Le voyant de,
l'Apocalypse raconte qu'il viten son ciel quatre animaux aux
pieds du tróne de l'Agneau, et vingt-quatre vieillards se prosternant dévant ce tróne et disant : &lt;( Amen, gloire, honneur
et bénédictiona. celui qui est assis sur le tróne et a l'Agneau.
Les Coptes prirent ces paroles a la lettre ; ils crurent que
véritablement il y avait dans le ciel les quatre animaux dont
les prophetes juifs avaient déja parlé et les vingt-quatre
vieillards que le voyant de Patmos avait décrits; ils le crurent
avec une telle fermeté qu'ils établirent dans leur année liturgique une fete spéciale en l'honneur des quatre animaux et
des ' vingt-quatre vieillards. Quel mal y avait-il a célébrer
pareille fete, a honorer des animaux? Leurs dieux n 'avaient-ils
pas été souvent représentés sous la forme d'animaux? Thoth
n' était-il pas ibiocéphale, Horus hiéracocéphale, Ammon
criocéphale? llathor n'était-elle pas représentée sous la forme
d'une vache et Hapi sous la forme d'un taureau? 11 n'est done
pas étonnant que les memes chrétiens quin' auraient pas reculé
devant les honneurs di vins a reudre a un beau tau reau, comme
le lémoigne la vie de Théodore, disciple chéri de Pachóme 1 ,
)&gt;

i) Cette vie dit expressément que Théodore, ayant vu un beau taureau
dans le troupeau du monastere, le fit tuer afin que les cénobites ne l'adorassent pas. Le taureau avait sans doute tous les signes des Apis ; mais quel
christianisme que cclui de_ces moincs si van tés !

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
68
n'aient pas reculé davantage devant une féte en l'honneur des
quatre animaux que nous nommons symboliques et qu'ils
regardaient comme réels.
Mais il y a plus extraordinaire encore. Tous les voyageurs
qui sont allés en Égypte ont pu constater le plaisir que les
habitants modernes de la vallée du Nil ont a voir les danses et
les gambades d'un sin.ge qui fut toujours un ami pour eux; je
veux parler du cyn_océphale. On en rencontre a chaque instant, de toute taille et de toute dimension. On est toujours
sur de les voir entourés par la foule des qu'ils condescendent
a montrer leur savoir-faire. Les anciens Égyptiens, qui
trouvaient ce singe fort intelligent, l'avaient dressé a un
cerlain nombre d'usages domestiques dont il paratt s'etre
fort bien tiré. Parmi les symboles religieux, le cynocéphale était l'un des plus communs : les dieux a tete de
chien sont de la plus grande fréquence . On n'eut garde
d'oublier un animal aussi aimé quand le christianisme vint
s'implanter en Égypte , on en fit meme un collaborateur
des Apótres. Ce n'est pas une plaisanterie, le fait est réel.
Parmi les vies apocryphes et les prédications des Apótres,
il en est une ou l'on voit réellement un cynocépbale etre le
compagnon de saint Barthélemy et de saint André : il faisait
la terreur des habitants dans les villes ou se portaient les
d_eux apótres et se livrait parfois a de véritables orgies de
massacres. Je crois meme qu'il avait des instincts anthropophages. Quand les deux .Apotres eurent accompli leur
mission, ils firent réflexion que le cynocéphale qu'ils élevaient a la dignité humaine , leur avait été d'un grand
secours; qu'une créature qui avait convertí tant d'hommes
a la religion :chrétienne, ne devait pas elle-meme, fut-elle
un singe, rester privée des bienfaits de la nouvelle religion
et que par conséquent il fallait en faire un chrétien. D'apres
ce raisonnement, les deux Apótres baptiserentle cynocépbale
qui abandonna ses habitudes anciennes , vécut comme un
homme civilisé et comme un sainl. La sympathie des Coptes
le suivit apres sa mort ; on le mit sur les autels et le synaxare

LE CHRISTIANISME CHEZ LES A~CIENS COPTES

69

copte contient reellement un jour ou l'on fait la féte du saint
c ynocéphale . .
D~ quoi pourrait-on s'étonner apres cela? Cependant ce
sera1t une e~reur d? croire qu'apres un tel fait il n'y a plus,
comme on dit vulga1rement, qu'a tirer l'échelle. Le surnaturel
e_t le merveilleux ne s'étaient pas cantonnés dans l'imao'inahon des conteurs, i]s avaient envahi la vie ordinair;. En
Égypte tout le monde était magicien ou du moins se croyait
tel. On raconte fort gravement dans la vie de Macaire qu'une
femme, qui avait voulu demeurer fidele a son ~ari fut
changée enjument grAce aux sortileges d'un magicien ~avé
pa_r le_s~ducteur. II est vrai que la vertueuse femme ne p~- ,
ra~ssa1t ~ument_ qu'aux yeux de son mari et aux yeux de Maca1re qm romp1t le -c harme et imposa pénitence a la pauvre
métamorphosée. Ríen n'est plus commun que l'accusation de
magie: les magistrats romains l'avaient toujours a la bouche
contre les martyrs. II est vrai que ceux-ci leur jouaient toutes
sortes de bons tours et qu'avec eux la macristrature devenait
un emploi plus que pénible. Les martyrs le~ rendaient muets
aveug~es, sourds a volonté, ·paralytiques. Si un gouverneu;
prena1t une coupe remplie de vin, son bras restait suspendu
s~ns qu'i~ püt approcher la coupe de ses levres. Les maisons
s écroula1ent, les obélisques se mettaient en mouvement et
renversaient tout. Les martyrs eux-memes ne soufl'raient
ríen, il~ mou~aie~t et ressuscitaient aussitót. Saint Georges
ressusc1ta tro1s fo1s dans des circonstances toutes plus dróles
les unes que les autres : ce ne fut que la quatrieme mort qui
fu t la bonne. Quand les martyrs ne furent plus en cause
l'éla~ donné ne s'arr~ta pas. Comme on ne pouvait témoigne;
sa fo1 d~n~ les s~pplwes, on se suicidait pour souffrir et l'on
r~ssusc_1tait e~smte. 11 est fait mention dans les reuvres coptes
d un ~a.mt mome {un maniaque ayant la folie du suicide) qui
se smcida sep! fo1s et ressuscita sept fois pour prouver son
ª~?ur pour D1~u.Il se pendit, se laissamourir de faim, seprécipita duhaut d un rocher, s'enterra vivant et meme je crois
qu 'il voulut se faire manger par un crocodil~. Rien n'y faisait,

�REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGlONS
iO
cela va sans dire, et lout en se suicidant de la sorte, le moine
parvint a une sainteté éminente. 11 n'est pas le seul qui ail
agi de la meme fa&lt;¡on, mais il est le plus célebre. Si je ne
craignais d'employer une comparaison irrévérencieuse, je
comparerais volontiers !'ensemble des moines égyptiens a
une immense collection d'aliénés ou chacun aurait été affligé
d'une sorte de danse de Saint-Guy, et qui avait formé une
vaste danse macabre plus horrible que celle revée par le
moyen age, ou toutes les folies des superstitions humaines
s' étaient donné rendez-vous et se présentaient comme
l' expression la plus parfaite du plus bel hommage que l' on
püt rendre a la divinité.

lV
Si l'onne s'en tenait qu'au mobile de toutes les étrangetés
que je viens de signaler, rien assurément ne serait plus
noble; car le but de toutes ces folies était d'arriver au ciel.
Je sais bien qu'on a parlé de la folie de la croix; mais rien
dans les folies des moines égyptiens ne ressemblait moins
a ce que l'on entend par la folie de la croix dans le langage
des ascetes modernes. Le copte, moine ou la'ique, ne recherchait la souffrance que pour lui-meme, et non pour Dieu.
Son but n'était pas de s'immoler sur l'autel de l'amour; il
était beaucoup moins idéal et heaucoup plus égo'iste. Si le
moine se mortifiait, - et il faut le dire, il se mortifiait d'une
maniere qui nous épouvante encore a distance, - c'était.
pour acheter le ciel avec toutes ses félicités: il vendait a Die u
une partie des félicités terrestres, quelquefois toutes, a condition que Dieu le payat en félicités célestes. 11 n'y perdait
vraiment pas. Le copte a toujours été un marchand de race,
aussi délié que les Juifs 1 •
1) Encore aujourd'hui les Coptes sont de tres rusés marchands. Un proverbe dit a ce sujet : rusé camme un musulman du Maghreb, un Iuif de

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

71

Cette maniere de voir était d'ailleurs profondément égyptienne; je l'ai déja montré en parlant de la priere. Il me faut
ici entrer dans de plus grands détails, car le sujet prend des
proportions plus vastes.
Toute la religion de l'ancienne Égypte aboutissait ala doctrine de l'immortalité de l'ame. Quels que soient les points
obscurs de la religion égyptienne en général, et quelques
difficultés qu'on éprouve a en faire l'analyse, il y a un point
parfaitement certain, c'est que tout en Égypte ahoutissait a
la vie d' outre-tombe, dont la vie terrestre n'était que l'ombre
et le prélude. Les mythes sous lesquels les pretres et le
peuple voilaient cette doctrine peuvent etre plus ou moins ,
faciles a expliquer, plus ou moins obscurs : il faut toujours
en arriver a cette conclusion. L'Égyptien ne vivait que pour
se préparer a la mort : la mort était pour. lui le commencement de la véritable vie. Cette vie ne pouvait etre vécue par
le défunt qu'a la condition de conserver son etre intact: de
la tous les rites et toute l'importance de la momification le
.
'
soin que l'on prenait de se faire construire les magnifiques
tombeaux qui font encore notre admiration, et que l'on nommait des maisons d'éternité, ou. l'on vivait absolument comme
si l'on n'était pas mort, ou le mort se promenait dans ses
jardins, mangeait avec ses amis, allait a la peche, a la chasse,
passait un beau jour avec sa femme et ses enfants, etc. La
double condition de ce bonheur était d'avoir accompli tous
les rites des funérailles et d'avoir mené une vie innocente
sur terre. A peine l'Ame avait-elle quitté le corps, qu'elle se
dirigeait vers l'Amenti et disparaissait a l'Ouest par la fente
ou le soleil lui-meme commen&lt;¡ait sa course nocturne. Le
voyage était long i:it fatigant; il était parsemé de dangers et
d'épreuves: il fallait combattre des ennemis, des crocodiles,
des anes, des serpents, une infinité de monstres, savoir les
mots de passe pour traverser les endroits difficiles, enseRosette et un Copte du Sahid. On dit aussi qu'il faut trois Grecs pour rouler
un Juif et trois Juifs pour rouler un Copte.

�1

72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencer des champs et produire des moissons. L'observation
de tous les rites des funérailles et sans doute la récitation de
certains chapilres du Livre des morts, appris par cceur, rendaient le défunt assuré de la victoire et lui faisaient faire un
bon voyage. Pour lui mieux assurer le succes, on mettait
dans la boite a momie un papyrus contenant les principaux
chapitres du rituel, quelquefois le rituel au complet, et Von
écrivait des chapitres entiers a l'extérieur comme a l'intérieur des boites elles-memes. Lamomie était couverte d'amulettes et de symboles sacrés qui écartaient tout danger.
Lorsque le mort avait surmonté victorieusement toutes les
épreuves auxquelles était soumis son voyage d'outre-tombe,
il arrivait dans la salle de la Double-Justice, ou l'on récompensait et punissait. La Anubis psychopompe venait le
prendre et le conduisait devant le tróne ou siégeait Osiris,
assisté de quarante-deux assesseurs. Au pied du tróne se
trouvait placée une balance : dans l'un des plateaux de la
balance on placait une statuette de la vérité, dans l'autre le
cceur du défunt. Celui-ci faisait alors ce que l' oñ nomme la
confession; mais e' était une confession négative ; au lieu
d'avouer se~ fautes, il se déclarait pur par trois fois et passanl
en revue les crimes les plus communs, il déclarait ne les
avoir pas commis. ll devait prendre soin de n'avancer que la
vérité, car le Dieu Thoth, le scribe du cycle des Dieux, se
tenait pres du plateau ou se trouvait le cceur, un rouleau
de papyrus a la main, sur lequel étaient écrites les actions
du défunt. Si la confession du mort était exacte, les deux
plateaux se faisaient équilibre, le mort était sauvé, il pouvait
a son gré prendre les formes qu'il trouvait luí etre avantageuses, il devenait élu. Compagnon de RA et admis en sa
barque en cette qualité, il parcourait les deux hémispheres
et vivait de la vie divine. Si au contraire le cceur était trouvé
trop léger, le défunt devenait d'abord la proie d'un monstre
qui se tenait pres de la balance et que l'on nommait la grande
dévorante; selon le &lt;legré de la culpabilité, il était puní de
supplices affreux dont il pouvait cependant obtenir la gra.ce

•

73
quand le feu l'avait assez purifié, ou il était décapité, jetó ·
dans des lacs de feu ou des génies le tourmentaient a qui
mieux mieux, jusqu'a ce que la seconde mort ou l'anéantissement, la plus terrible des punitions, arriva.t pour luí. C'était
la la destinée de l'Ame, ou pour mieux parler, de la partie la
moins corporelle de l'homme. Quant au corps, il reposait dans
sa syringe; mais il pouvait reprendre vie. A vrai dire, de
cette nouvelle vie il ne jouissait guere ; mais un autre· luimeme en gofttait les délices. En effet, selon la doctrine égyplienne, le corps était la partie la plus matérielle de l'homme,
celle qu' on était obligé d' embaumer et de momifier pour la
préserver de la corruption. Cette partie de l'homme restait
dans le tombeau. Elle avait toutefois un dédouQlement, partie
moins dense du composé humain, mais corporelle cependant
et en tout semblable a l'enveloppe charn'elle : on la nommait
ka, double 1 • Ce double ne pouvait exister s'il n'avait un support : e' est pourquoi on remp]issait le tombeau de statues ou
de représentations _du défunt, pour prévoir le cas ou la momie
se détériorerait ou meme serait détruite. Ce double, gra.ce a
certaines opérations magiques parfaitement entrées dans les
mceurs et lareligion, vivait dans le tombeau comme le défunt
avait fait pendant sa vie terrestre. II était lui-meme le support
de l'a.me ou ha que nous avons vue dans la salle du jugemenl:
il y avait meme une quatrieme partie de ce composé humain,
la plus ténue et la plus spirituelle, qu'on appelait le khu, et
dont jusqu'ici on n'a guere pu délerminer les attributions.
C' était l'Ame, le ba et peut-etre le khu qui participaient ala
vie divine et entraient dans la barque du soleil. Le sort de
l'homme ainsi fixé était éternel, sans que nous sachions
cependant si•les Égyptiens attachaient au mot d'éternité le
méme sens que nous.
Il était nécessaire de résumer l'antique dootrine, afin de
bien faire comprendre quelles étaient les idées des Coptes,
LÉ CilRISTlANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

!. ) L'honneur de cette découverte, qui étail en réalité tres difficile, revient
tout entier a M. Maspero.

�74

REVUE DE L 'msTOlRE DES RELIGIO:'i'S
LE CHRlSTIA;";ISllE CHEZ LES ANCIENS COPT.ES

c'est-a-dire des Égyptiens chrétiens. Ces idées, il nous esl
facile de les connattre, car la vie ultra-terrestre était, pour les
Coptes comme pour leurs ancetres, la seule r~iso~ d' etre .~e
la vie terrestre et des souffrances ou des pnvahons qu ils
enduraient. En conséquence, loin de chercher a cacher
quelles étaient leurs espérances et leurs croyances, ils ont
cherché toutes les occasions de les manifester avec un luxe de
détails qui défie l'analyse. Il n'est pas un seul moine lant soit
peu hors del' ordinaire qui, comme dans l' Odyssée ou l'Énéi~e,
n'ait opéré, de son vivant, sa descente aux enfers: Or, lorn
d'agir comme les ressuscités qui n'ont jamais pu fa1re la description de ce qui s' était passé pour eux entre leur mo~t et
leur résurrection, les moines étaient loquaces et n'ava1ent
ri en de plus pressé que de raconter a leur~ confreres c_e
qu'ils avaient vu dans leur voyage souterram. Schnoud1,
Pachóme, un grand nombre d'autres opérerent leur descente
aux enfers. 11 était peut-etre encore plus facile de monter au
ciel et d'écouter les concerts angéliques. Cette facilité n'est
peut-etre pas un moyen bien sür de nous convaincre de la
réalité de toute cette fantasmagorie; mais certainement c'est
un tres bon moyen de nous renseigner sur l'idée que les
Coptes, moines ou autres, se faisaient de cette autre vie que
l'homme a toujours cherché a connattre.
Quand un homme était sur le point d'entreprendre le grand
voyage et de passer de cette vie dans l'autre, du haut du ciel
des anges descendaient ou montaient du fond des enfers vers
le lit ou le malade agonisait. Si le moribond avait mené une
vie vertueuse, les anges qui venaient alui, sachant qu'il pouvait aspirer au bonheur du ciel, descendaient du paradis au
nombre de trois, dont l'un se mettait a sa tete, un autre a ses
pieds. 11s tenaienl a la main un vetement de gloire dont ils
revetaient l'AI:Qie qui sortait du corps au moment ou la vie
cessait. Cette Ame étail exactement semblable au corps ; elle
était meme corporelle; on l'habillait, puis l'un des anges la
prenait par la tete, l'autre par les pieds, et on l'emportait
ainsi vers le ciel, pendant que le troisieme ouvrait la marche

75

en chantant des hymnes d'actions de gro.ces. Personne, pas
meme Pachóme, ne pouvait comprendre ces hymnes chant~es
dans unfl langue inconnue dont un seul mot s'entenda1l :
alleluia 1 ! Mais les favorisés entendaient distinctemenl les
chants et c'était chose tres ordinaire a Pachóme et a son disciple Théodore. Si, au contraire, le moribond avait mal vécu
et était prédestiné a la damnation, du fond des enfers montaient deux anges tourmenteurs, appelés aussi anges sans
pitié, qui prenaienl place a la tete et au pied_ du _mourant: Le
premier, pendant que le malheureux malade hvra1t sa dermere
lutte contre la mort, lui mettait a la bouche un gros hameQon
avec lequel il retirait une ilme noire qui était aussilot attac~ée
sur un cheval-esprit (qu'on me pardonne cene express1on
copte). Ces psychopompes d'un nouveau genre, dans les
deux cas, accompagnaient l'Ame vers le tribunal du juge souverain. Le voyage était pénible : on devait échapper a une
foule de dangers, éviter les ruses de l'ennemi, résister aux
puissances démoniaques. Quelquefois pendant le voyage, une
puissance, a. face de chacal (Anubis), se présentait pour enlever
le mort : il fallait alors que les apótres, les anges ou les
saints vinssent au secours du malheureux ; la puissance
résistait, mais elle cédait quand on lui montrait le jugement
de Dieu écrit sur un livre. C'est notamment ce qui arriva (en
songe) a l'eunuque Sisinnius, comme il est raconté dans un
sermon attribué a saint Cyrille. Lorsqu'on arrivait pres du
tribunal redoutable, il fallait traverser un grand lac de feu;
c'était l'épreuve la plus redoutable, on pouvait y rester, y
etre dévoré par des monstres sans nombre. Quand les moines
parlaient, a l'heure de la mort, des dangers d'outre-tombe,
c'est au sujet de ce lac de feu qu'ils manifestaient la plus
o-rande frayeur. On le passait cependant, quoiqu'a grand';eine, et l'on se présentait devant le tribunal ou JésusChrist siégeait entouré de ses apotres, comme assesseurs, et
1.) Cela signifie que l'hymne était en hébreu. Il y a contradiction, mais
cela importait peu aux Coptes .

..

�76

1

I\EVUE O.E L HISTOIRE DES I\ELIGIONS

plus tard de Schnoudi auquel avait élé promis le qualorzieme
1
siege • Un ange, armé d'un grand livre, montrait au nouveau
venu, les actions de sa vie enregistrées heure par heure;
c'était d'apres ce livre que l'Ame était jugée, glorifiée ou
condamnée.
Si le jugement était favorable, les anges célestes dont la
dignité répondait aux mérites de l'Ame jugée, entrainaient
joyeusement celle-ci vers le nord et lui faisaient embrasser
d'un coup d'reil la création tout entiere et les épouvantables
tourments auxquels elle venait d'échapper. Puis on la faisait
avancer encore plus vers le nord et l'on arrivait a la Jérusalem céleste et l'on s'arrétait devant la porte de la Vie.
L'Ame, avec le secours des anges ses conducteurs, devail
réciter les paroles de passe et dire : « Ouvrez-vous, portes
éternelles, ouvrez-vous, et le roi de gloire fera son entrée. »
Les auges qui veillaient a la porte répondaient : « Quel est ce
roi de gloire?» L'Ame ajoutait; « Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats, le Seigneur des
vertus, voila le roi de gloire ~. » Les portes s'ouvraient alors
et en entrant l'Ame devait encore dire : (&lt; Voici la porte du
ciel; c'est par elle que les justes feront leur entrée 3 .» Alors
toujours en raison de la dignité et des mérites du nouvel
arrivant, les saints déja parvenus au bonheur paradisiaque
se levaient pour aller au devant de leur compagnon dans le
bonheur éternel. Si l'Ame était de grand mérite, on allait au
devant d'elle jusqu'a la porte de la vie; si elle n'avait qu'un
mérite moyen, on se contentait d'aller jusqu'a moitié chemin;
si le mérite était tout a fait ordinaire, les saints du paradis
attendaient l'Ame dans leurs habitations et se contentaient de
la saluer avec indifférence. Ce qui se passait sur la terre, lors1) Saint Paul occupait le treiziéme : quoiqu'on dise les douze apólres, c'est
les lreize qu'on devrait dire, el Schnoudi, par la grace du Messie lui-méme,
s'était accordé la quatorzieme place.
2) Psaume XXIV, v. 8-10.
3) Psaume CXVIII, 20.

LE CHRISTIANIS31E CHEZ LES ANCIENS COPTES

77

qu'on recevait des visiteurs, se reproduisait identiquement au
ciel. Apres avoirindiqué a l'Ame l'habilation qui serait désormais la sienne, les anges se meltaient en devoir de la présenter au Seigneur Jésus le Messie I qui l'admeltait au supr~me
bonheur de voir son humanité divine et lui adressait quelques
paroles de bienvenue. Si l'Ame était celle d'un moine, c'était
son pere spirituel qui la présentait a Jésus-Christ. Quand le
pere spirituel n'était pas mort, on lui ~onn_ait un remp~a¡;ant;
pour les cénobites de Pachóme, e éta1t samt Paul qm remplissait cet office, en attendant la mort du ~ondateur du cénobitisme. L'entrée ainsi faite, l'Ame était hbre d'entrer dans
son repos et de commencer sa vie céleste.
.
La vie qu'on menait dans le paradis était de !oqt po1?t semblable a celle qu'on avait menée sur la terre, c est-a-d1re que
les Coptes, n'imaginant pas de bonheur plus grand que de
mener au ciel la vie qu'ils avaient menée sur terre, a la
condition qu'elle f0t exempte de toutes le~ vicissitude~. terrestres, la dépeignaient d'apres leurs gross1eres convo1bses.
Chacun y habitait sa cellule ou sa mais?n, comme su~ la
terre. On y vivait avec ses amis; les momes y ret~ouva1~nt
leur monastere, les la1ques leurs familles; on pouvait se fa1re
des invilations et on usait de la permission. Dans un pays
br0lé par des chaleurs torrides, la fratcheur des ~mb~ages
et des sources a toujours été regardée comme un bien m_estimable; les jardins nommés du mot persan firdous (par~d1s),
étaient le nec plus ultra du luxe anciennemen_t co~me ~~JOUrd'hui; le paradis chrétien était vraiment un Jard_m _délic1_eux;
il était planté d'arbres parmi lesquels on_ d1stmgua1t de
magnifiques pommiers, sans doule en souvemr de la pomme
d'Eve. On pouvait se promener, s'asseoir a l'ombr~ de ces
arbres, manger de leurs fruits. Des sources merve1lleuses,
1

i) Jésus-Christ était ainsi a la fois au ciel et aux enfers sur un tribunal :
ce lle bilocation était..peu importante. D'ailleurs les légendes ne concordent pas
loujours. Cetle discordance ne saurait infirmer les preuves nombreuses que
j'apporle.

�REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS
78
dont les quatre fleuves paradisiaques n'élaient qu'une pale
image, arrosaient le jardin et ses arbres; elles répandaienl
une délicieuse fratcheur que venaient encore augmenter ces
souffles du nord si ardemment désirés par les anciens habitants de l'Égypte. A l'ombre de ces arbres, a la fratcheur de
ces sources, au bruit murmuranl des ruisseaux ou des jets
d' eau retombant en légeres cascades, la vie était douce ; la
terre ne devait évidemment pas laisser deregrets, puisqu'on
en retrouvait tous les bonheurs centuplés. D'ailleurs, si l'ou
conservail encore quelque souvenir des humains condamnés
a la vie terrestre, si l'on s'inquiétait de leur sort, on pouvait
en avoir des nouvelles et etre en rapports fréquents avec eux.
L'entrée du paradis n'était pas ínterdite aux humaíns qui
n'avaient pas satisfait aux épreuves de la vie et du voyage :
on pouvaitmeme facilement faíre le voyage céleste. Schnoudi,
en compagnie de l'un de ses amis qui parut un jour l'avoir
oublié, allait au paradis le samedi, afin d'y entendre chanter
l'Apocalypse. Un moine des plus simples avait pris la douce
habitude d'y aller toutes les semaines: sous prétexte d'aller
visiter l'un de ses amis dans un monastere voisin, il se mettait en route le vendredi et passait le samedi et le dimanche
en compagnie des anges. 11 n' était pas toujours facile d 'entrer, mais en se faufilant parmi les nombreux arrivants, on
pouvail passer sans etre aperou. Comme le double avait la
parfaite ressemblance du corps, on ne courait pas grand
risque d' etre reconnu, l'éclat des habits seul différait; mais
les moínes n'étaient pas séveres sur l'article, et avec un peu
de propreté, l'on passait. Notre bon moine y emmena un
jour son ami; mais ils s'y oublierent dans leur bonheur el
une semaine passa sans qu'ils s' en fussent aperous. 11 n'y
avait rien d'étonnant a cela; dans la cité céleste, ils retrouvaient les memes habitudes que dans leur monast~re: les
moines bienheureux priaíent, chantaíent, lisaient l'Écriture
aux memes heures dujour et de la nuit; ríen n'était changé.
Ils pouvaient meme goftter aux fruils des arbres. Un jour,
Schnoudi, dans un des moments d'amertume dont sa vie ne

LE CHRISTIANISME CllEZ LKS ANCIE~S COPTES

79

fut pas exempte, maladc et ne sachant que manger, eut
envie d'une pomme. La saison n'était pas favorable. On le luí
dit. Mais l'un des moínes, celuí qui avait été chargé de la
garde des bestiaux, avait entendu la demande de son pere et
avait résolu de luí donner ce qu'il désirait. Comme il n'y
avait pas de pommes sur la terre, il se dit qu'il en trouverait
au ciel. Rendu dans son champ avec ses bestiaux, il adressa
une fervente priere a Dieu. Aussitót l'ange du Seigneur le
prit et le mena au ciel devant un magnifique pommier couvert
de fruits superbes, il lui dit d'en prendre ce qu'il voudrait
pour son pere. Le moine ne se fü pas príer, fit sa provision
et se ha.ta de redescendre sur terre pour aller porter le bíenheureux fruit a son pere. Schnoudi guérit de S{!ite, il serna
l'un des pépins et soudain un arbre crut et se couvrit de
fruits. Tous les freres en mangerent; tellement merveilleuse
était sa vertu qu'il suffisait d'en avoir mangé pour ne plus
etre exposé aux ophtalmies. Dans un pays ou l'on esl
continuellement exposé a cette maladie : un tel arbre eftt
été bien précieux; mais le ciel n'avait fait que le preter
a la terre et le pommier remonta un jour de lui-meme
au lieu dont il était descendu. Cependant quel que fftt le
sort privilégié des mortels, le paradis n'offrait pas toujours
des jouissances pures aux bienheureux. Certains moines
étaient consignés a la porte , attachés a un arbre, et
éprouvaient ainsi en quelque sorte le supplice que la Grece
a personnifié en Tantale. Pour les heureux saos mélange,
il y avait encore d'autres plaisirs : si l'on était en faveur
pres du chef de toutes les milices célestes , du stratélate
Michel , on pouvait etre admis a monter dans sa barque
aérienne et l'accompagner dans se~ navigations célestes ou
infernales. Voila, certes, un étrange paradis; mais que faisait
Dieu dans ce jardín de délices? Dieu, on ne pensait guere
a luí, on l'avait relégué derriere un voile sur son tróne
entouré des quatre archanges. La, il vivait dans sa gloire,
humait les parfums de la priere et de l' encens : c' était son
lot. Les élus vivaient a leur guise et s'en trouvaient fort

�80

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

bien; car Dieu étail un bon pere qui laissait toule latitude a
ses enfanls.
Entre ce paradis a la mode égyptienne et la syringe ou le
double retrouvait tous les plaisirs de sa vie, se promenail
daos ses jardins, se reposait a l'ombre de ses arbres et a la
fraícheur de ses bassins, pourvu qu'on eú.t pris soin de figurer
le tout sur les parois de la tombe, je ne vois pas grande différence. Le double avait aussi ses festins, ou l'on exécutait
les chants les plus doux et les danses les plus gracieuses. Les
chrétiens avaient tout conservé et avaient mélangé ensemble
la vie du double et celle du ba ou du khou pour en faire un
seul bonheur enivrant. ll serait difficile de nier cette ressemblance des deux paradi::. Nous allons retrouver la meme identité dans le Tarlare ou Amenti.
Tout d'abord, les Coples n'avaienl éprouvé d'aucune fa9on
le besoin de donner a l'enfer chrélien un autre nom qu'a la
région souterraine et ténébreuse que leurs peres avaient
nommée Amenti: preuve évidente qu'il n'y avait pas grande
différence. En outre, cette Amenti des Coptes était, comme
celle de leurs peres, divisée en un certain nombre de régions
et s'étendait dans la direction du sud-ouest. Elle était remplie
de fleuves, de ruisseaux, de canaux, de marais et de fossés de
feu, peuplée de serpents, de vers énormes, de dragons a sept
teles. Dans les fleuves, canaux, marais et fossés, onjetait les
ames et on les faisait enfoncer jusqu'a ce que leurs tétes
eussent disparu. Évidemment encore ici, il ne saurait s'agir
d'Arries telles que nous l'entendons, mais du double qu'on
avait attaché sur un cheval-esprit, c'est-a-dire sur le double
d'un cheval. Selon le cas, chaque damné avait un compartiment séparé, ou l'on réunissait ensemble plusieurs damnés.
Les malheureux ne pouvaient se plaindre ou parler, car il
aurait fallu ouvrir la bouche et ils auraient absorbé des
flammes. Ils se contentaient de gémir sourdement. Pres de
chaque compartiment se lrouvaient d'innombrables anges
sans pitié, génies chargés de lourmenter les damnés et s'acquittant de leur mission avec une joie féroce. Ces génies ne

LE CBRlSTIANISME CITEZ LES ANClENS COPTES

81

ressemblaienl en ríen aux démons : c'étaient de véritables
ano-es au meme titre que les séraphins, n'ayant d'autre destin~tion et d'autre désir que de glorifier Dieu en punissant
les damnés. Armés de lances ou de longs fouets, ils per9aient
ou fouettaient les ámes des que l'une d'elles venait a lever sa
tete hors de la fosse de feu pour respirer un moment. Afin
de les mieux tenir en respect, on passait en la bouche de
chacune d'elles un mors de fer. Les Anges sans pitié s'cxcitaienl tour a tour a faire souffrir les suppliciés. Rien n'égalait
le plaisir qu'ils avaienl a montrer aux moines, leurs visiteur~,
les raretés et les curiosités de leur enfer. La chose allai l
meme si loin et était tellement en dehors de tout ce que pouvait imaginer un homme, que Pachóme s'en étonna et ne put
s'empecber d'en faire la réflexion. Selon les cri~es, le~ supplices étaient plus ou moins cruels, et cbaque vice ava1t son
quarlier séparé. Les enfants qui avaient abusé de_leur cor~s
avant que leurs parents ne les eussent mariés ét~rnnt réu?1s
dans une forteresse carrée et monolithe ou ils éta1ent cha.hés
en conséquence. A cerlaines époques, on variait les supplices;
mais le nouveau était toujours plus douloureux que le précédent. L'endroit le plus terrible était un précipice sa~s fond,
car en deux jours de marche on eú.t a peine pu en v01r la fin•
La grouillaient pele-mele les Ames et les monstres les plus
hideux · les premieres servaient de palure aux seconds.
Cepend~nt, comme dans le Tartare grec, au _jour o~ Orph~e
fit entendre les sons merveilleux de sa lyre, 11 y ava1t pa_rfo1s
relAche o-énérale dans l'Amenti et, comme les Eumémdes,
les Ang;s sans pitié oubliaient de se servi_r de l~urs fouets.
Tous les supplices cessaient. Cette ces~ahon éta1t me~e un
fait normal et avait lieu cbaque semame, le samedi et ~e
dimanche, de meme que tous les jours de grand~ fete; ma1s
apres ce re pos, l'Amenti reprenait vie et les supphces recommern;aient plus douloureux.
Pour la plupart des damnés, l'enfer devait e~re ,un séjour
sans fin ; mais celle éternilé des peines so~ffra1t d as~ez fréquentes exceptions. Le Seigneur le Messie, a l! priere de

�82

REVt;E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

servileurs aussi dévoués et fcrvents que Schnoudi, M~caire
et Pisentius, l'éveque de Keft, faisait grace,_ meme a des
pai:ens. Schnoudi, nous l'avons vu, était condmt en enfer par
Jésus-Christ lui-meme, et nous ne devons pa5 no~s éton~er
qu'a sa requete le llessie ait fait grace a un ouvrier verr1~r
morl pres d'Akhmim ou Panopolis, vers le temps ou ~vait
lieu la fuite en Égypte. Au jour de sa fete, l_'archange M1chel
montait sur sa barque aérienne, descenda1t aux enfers, et,
par trois fois, il trempait son aile dans _les profonºd eurs de ce
Tartare dont il fallait plus de deux JOurs de marche pour
atteind;e le fond; achaque fois, il la retirait_chargée_d'une
multilude d'ames chrétiennes ou non, qu'1I sauvalt ~es
flammes del' enfer, car Dieu lui avait assuré cette prér~gahve
en récompense de sa brillante conduite dans la rébelhon de
Salan et de ses Anges. Moyennant une rétribution graduée,
Schnoudi se faisait fort de tirer de l'enfer !es parent~ de
ceux qui lui offraient de l'argent pour son ég!1se. Un 1:11ome,
se trouvant un jour dans un tombeau rempb de mofill?S des
temps les plus reculés, trouva le moren _de le_s_ ressusciter et
de leur demander leur histoire. S01t d1spos1t~on naturel!e,
soit effet des moyens puissanls qu'on em~loya1t, les mo~me_s
n'ont jamais refusé de satisfaire au _dé_s1r de c~ux qm les
interrogeaienl. Celles-ci raconterent s1 bien leur v1~ terrestre
el leurs souffrances infernales que le c°:ur du mome en _ful
to ché. II ne savait comment leur tém01gner sa compass1on
et~es délivrer de leurs tourments, lorsque soudain une idée
brillante lui traversa le cerveau. Sans plus tarder, il baptisa
toules les momies qui, par l'effet nécessaire du baptem~,
furent transporlées de l'enfer au ciel, des tourmenls a la féhcité. Je crois qu'on ne peut rien trouver de plus fort ~ue ce
fait pour prouver que dans la pensée des Coptcs, 1 enfer
ouvait ne pas etre éternel. Le christianisme catholique
!nseigne, au contraire, que l'Ame co?damn~e a l'enfer n'en
saurait plus sortir: pour les Ames qm, ~ans etre assez pures
pour etre admises sans tarder dans le ciel, ne sont pas assez
coupables cependant pour elre p.récipitées dans l' enfer, le

LE CHRISTIA~IS)IE CIIEZ LES ANCIENS COPTES

83

christianisme a créé le purgatoire. Les Coptes n'ont pas
connu le milieu, du moins ils n'en font jamais mention; ils
n'ont pas de mot pour le désigner. Ils s'en sont tenus a la
vieille doctrine égyplienne qui admettait une sorte de purification, si les textes qu'on interprete en ce sens ont été bien
expliqués.
Pour résumer les idées et les faits de ce paragraphe, il est
évidenl qu'il y a dans les idées que je viens d1exposer un développement ultérieur des antiques idées de l'Égypte, développement qui s'est produit sous l'action pénétrante du chrislianisme; mais le fond est identique. En lisant dans la vie de
Pachóme la description des supplices infernaux, on croirait
lire la description des tombeaux de Séti ¡ er ou de Ramesses V,
avec leurs interminables serpents et leurs lacs de feu ousont
plongés les damnés dont on ne voit que la tete. Les Anges
sans pitié ne sont autres que les génies égyptiens; ils ont les
memes insignes, la lance et le fouet de flammes. Le juge supreme est le meme, qu'il s'appelle Osiris ou Jésus le Messie ;
les anges psychopompes remplacent Anubis, et ceux qui
apportent le livre fatidique ne sont que des dédoublements
de Thoth. Mais ce qu'il y a de plus remarquable a mon sens
dans cette concordance d'idées, c'est ce qui se rapporte a
l'Ame. L'Ame a la figure du corps, elle a des pieds, des
mains, une tete; en un mot elle est un corps; on la brüle d'un
fcu réel, et non pas du feu mystérieux de l' enfer chrétien qui
ne peut etre qu'un feu symbolique. Au moins jusqu'a la résurrection des corps, on l'attache a des arbres avec des
cordes solides, et non pas le moins du monde avec des liens
fantastiques; en uu mot, la description qu'on enfait est celle
du corps. Et cependant il ne peul s'agir du corps, car le corps
a élé transporté a la montagne occidentale au milieu des
gémissements, des chants funebres et des nénies, comme
sous les Pharaons, s'y est décomposé et attend le grand jour
de la résurreclion générale. II ne peut non plus s'agir d'un
principe immatériel. De quoi s'agit-il done? Je le répete, a
mon avis, les Coptes avaient conservé sur l'Ame humaine la

�LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
84
théorie que M. Maspéro a si bien mise en lumiere; ils croyaien t
au double : dáns les anciennes tombes, le double vivait,
recevait ses amis, revivait sa premiere vie, malgré l'immobilité apparente du cadavre momifié ; d'apres les croyances
dites chrétiennes des nouveaux Égyptiens, le double menait
au ciel la vie meme qu'il avait menée sur la terre ou était puni
daos l'Amenti des supplices qu'il avait mérités pendant sa
premiere vie, celle qu'il avait passée sur terre. ~l est assez
curieux de rencontrer dans les ceuvres chrébennes des
Coptes la confirmation de la découverte faite par M. Maspéro 1 ; mais cette confirmation est réelle, et, abien examiner
le fond des choses, elle est moins surprenante qu'elle peut le
paraitre de prime abord. Elle paraitra meme toute naturelle, je l'espere, a ceux qui auront suivi le développement
des idées religieuses et chrétiennes en Égypte, tel que je viens
de l'exposer.
Dans la description de ces croyances coptes sur l'enfer et
le ciel, comme sur les autres points que j'ai traités, je n'ai
ríen inventé, rien ajouté et rien retranché; je n'ai fait que
traduire les récits que nous ont transmis les principaux intéressés, les Coptes eux-memes. Pour l'enfer et le paradis,
j'ai suivi Pachóme, car ce saint homme monta une fois ~u
ciel et descendit au moins deux fois en enfer pendant sa v1e
terrestre. Du reste, il s'en cacha si peu qu'il fut condamné a
mort par les éveques de la Haute-Égypte, réunis en concile a
Esneh'. Je ne pouvais done avoir de meilleurs guides, et pour
savoir ce que Pachóme, les moines et les Coptes croyaie~t, je

1) Cetle théorie a été développée tout au long dans une Conférence faite a
la Sorbonne par M. Maspéro et publiée ensuite dans la Revue philosophique.
2) Je dois encore rassurer mes lecteurs : Pachome r~~ut si~plement q~elques coups de matraque et fut enlevé par de~x mo1~es v1goureux ~m le
firent sortir a la dérobée de l'église dont on ava1t ferme les portes. Lom de
nier ce dont on l'accusait, il fit une simple distinction : on lui reprochait
d'avoir dit qu'il était alié au ciel, il niait cetle parole ; il avait simplement
dit qu'il avait été conduit au ciel. La différence lui semblait énorme ! elle
était en effet assez grande pour ses contemporains, si on les juge d'apres
leurs idées ; or Pachóme ne pouvait résister a un ordre venu des cieux.

80

ne pouvais mieux faire que d'interroger les Coptes, les moines
et Pachóme, et de rapporter fidelement leurs paroles. C'est
ce que j'ai fait sans arriere-pensée.
Et. maintenant, que résulte-t-il de cette exposition un peu
longue peut-etre, mais en laquelle cependant ont été omis
. quantité de faits et de croyances secondaires? La religion des
Coptes était-elle le christianisme tel que nous le connaissons
par les monuments des premiers siecles de l'ere chrétienne,
par les ouvrages des Peres de l'Église d'Orient ou simplement
des docteurs de l'Église d'Alexandrie? Était-elle la pure religio'n de l'antique Égypte telle que nous l'ont révélée les papyrus, les monuments lapidaires et les explicatious des égyptologues ? 11 serait également téméraire de répondre
affirmativement a l'une comme al'autre question. Ce qu'il y a
de certain, c'est que les croyances populaires des Coptes,
moines ou laiques, étaient une sorte de produit batard de l'ancienne religion égyptienne et du christianisme. Les éléments
. purementégyptiens y dominent,comme ilm'aétépossiblede le
démontrer. Évidemment entre l'Égypte chrétienne telle que le
la dépeignent les histoires, et l'Égypte chrétienne telle qu'elle
ressort de cette étude, au point de vue des croyances, il y a
une énorme distance. On ne saurait cependant en accuser
trop vivement les historiens qui n'avaient a leur disposition
que les sources grecques et latines. Cependant, en face des
prodiges et des monstruosités qu'ils rencontraient, ils auraient
pu réserver leur jugement. Les véritables coupables sont les
abréviateurs grecs ou latins qui ont induit le monde occidental en erreur. On peut réclamer, il est vrai, en leur faveur
certaines circonstances atténuantes : ils avaient peu ou point
de jugement ; les choses les plus extraordinaires étaient les
plus favorablement accueillies par eux et ils n'ont jamais
soupt¡onné le vrai caractere du peuple égyptien. 11 en est tout
autrement d'un homme qui avait certainement un esprit peu
ordinaire et meme des prétentions a la critique, mais que
son caractere violent et son imagination malade ont entratné

�86

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dans une suite d'erreurs que la plus grande partie des chrétiens partagent encore aujourd'hui : je veux parler de saint
Jéróme. C'est a lui surtout que remonte la responsabilité de
cette duperie universelle, ainsi qu'a quelques autres, notamment a Rufin. Saint Jéróme ne trouvait pas de mots assez
éloquents pour défendre la vie angélique de ces moines ;
c'était, d'apres lui, le paradis sur terre que ces réunions de
moines, que ces déserts peuplés d'ascetes qui n'avaient de
l 'homme que l'apparence corporelle. 11 a peut-étre cru ce qu'il
disait ; cependant il n'hésitait pas a traiter ces memes moines
d'hérétiques et de démoniaques lorsqu'il s'agissait de ces
puériles controverses religieuses du 1v• siecle, surtout de
l' origénisme. On est en droit de réclamer de lui un peu plus
de critique et de jugement que des autres auteurs de son
époque, car il prétendait décrire des réalités. Or, la vérité
est tout autre qu'il ne l'a dépeinte. Saint Jéróme a obtenu
ainsi des succes littéraires, il n'a mérité aucune confiance de
la part de !'historien.
Ces réflexions expliquent en grande partie la différence qui
existe entre la réalité et l'histoire officielle. Cette histoire
officielle esta refaire. La conclusion que je tire serait encore
plus évidente si j'avais eu aparler des moours de ces célebres
moines. J'ai voulu m'en tenir ici aux seules idées dogmatiques : j'ai traité ailleurs et je traiterai encore, quand l' occasion s'en présentera, de la vie morale des cénobites et des
anachoretes égyptiens. Si le christianisme n'avait ríen de
mieux a présenter a l'admiration humaine que ces religienx
de l'Égypte, il aurait vraiment peu de chance d'obtenir la
premiere place qu'il revendique dans l' élévation progressi ve
de l'humanité par la morale religieuse. Heureusement pour
la religion chrétienne, elle a d'autres vertus que les vertus
égyptiennes. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette question, on
a pu voir combien les croyances que j'ai exposées ont eu d'influence sur les dogmes actuels. Cette influence n'a pas toujours peut-etre produit des effets purs de tout alliage superstitieux ; mais quelle est la religion dont on ne puisse en dire

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

87

autant? Plus l 'homme avancera dans le temps et dans la connaissance de son histoire intime et de sa genese: plus ses pensé es s'épureront, plus il se délivrera des superstitions que lui
ont léguées les siecles passés et son origine peu brillante.
Le progres n'a pas lieu en un seul jour : il est le fruit
presque toujours latent d'une foule de causes qui agissent de
concert; on ne l'aperi;oit que lorsqu'il a eu lieu. Ríen ne
peul mieux servir au progres général de l'humanité que la
connaissance la plus exacte possible du développement de ses
croyances religieuses. A ce point de vue, j'espere que la présente étude ne sera pas inutile : démasquer l'erreur, c'est
proclamer la vérité.
E. AMÉLl~EAU.

�LES HÉTÉENS

LES HÉTÉENS
UN NOUVE!U PROBLEIE DE L'HISTOIRE D'ORIENT

Histoire de l'art dans l'antiquité, par G. Perrot et Ch. Chipiez, tome IV.
Livre VI•, Les Hétéens. Paris, i886. - The Empire ofthe Hittites,
by W. Wright, with decipherment of hittite inscriptions, by Prof.
A. H. Sayce. Second édition. London, 1886.

Les queslions orientales sont fort a l'ordre du jour; dans certains
pays comme l'Italie et l'Espagne, en &lt;lehors d'un cercle tres restreint, on ignore jusqu'a leur existence méme. En France, il y a
une nuance ; si, par exemple, les grandes découvertes de l'Egyptologie et de l'Assyriologie ont trouvé un accueil sympathique, l'hommage s'adresse aux savants plutót qu'a la science. En effet, la résurrection des vieux empires des bords du Nil et de l'Eupbrate ne
semble pas faite pour toucber nos conte~porains. On s'accommodait fort bien des légendes accréditées ou des lambeaux de vérité
conservés dans les auteurs grecs et quelques chapitres des livres
bistoriques de l'Ancien Testament. Peu importe qu'une commission
composée d'hommes compétents recherche les traces de la servitude des Hébreux sur la terre d'Égypte ou bien que les savants
trouvent d'étonnantes confirmations de l'Écriture dans les textes
assyriens? Cette érudition semble superflue; une question traitée
au point de vue abstrait de la science pure ou de l'exégese biblique
laisse le grand public parfaitement indifférent.
11 n'en est pas ainsi dans les pays protestants. Tout ce qui concerne la Bible offre un intérét considérable ; il en résulte pour les
études orientales une publicité tres étendue. Des découvertes
récentes ont sollicité l'attention d'une maniere spéciale, a cause
des liens intimes qui rattachent ces données nouvelles a plusieurs
passages des Livres saints. Il ne s'agit rien moins que de l'étonnante

..

89

apparition d'un empire oublié qui est venu tout a coup réclamer sa
place dans l'histoire. A cóté des civilisations connues qui ont partagé
le monde antique, échappant aux narrateurs officiels, tels que
Hérodote ou Ctésias, une vaste confédération aurait existé depuis
les bords de l'Euxin jusqu'a la mer Ég~e, sans laisser d'autres traces
que celles qu'on retrouve dans des textes encore indéchiffrés pour la
plupart et quelques sculptures répandues en Syrie etenAsie-Mineure.
Cette confédération aurait été toute-puissante avant l'apogée de la
domination assyrienne. Les découvertes du Docteur Schliemann a
Troie et les monuments épars en Asie-Mineure jusque dans le voisinage de Smyrne prouvent l'étendue de cet empire au nord, tandis
que, au sud, son existence semblerait s'étre affirmée avant l'Exode
des Hébreux. De plus, si l'on adoptait certaines théories de Mariette
sur l'origine d'une des dynasties des Hycksos, on ve.rrait encore
jusqu'en Égypte des traces de cetle prépondérance.
Le livre de M. Wright intitulé : The Empire of the Hittites contient l'historique de la découverte des inscriptions qui ont servi de
base aux premieres tentatives d'identification et un aper&lt;;u des
monuments, de la langue et de la civilisation des Hétéens, puisque
c'est ainsi qu'on est convenu de nommer ces nouveaux venus. Ce
livre et celui de M. Perrot (Hist. de l'art, t. IV) sont les deux reuvres
qui résument l'état de la question au point de vue de l'épigraphie
et de l'archéologíe.
M. Wríght a été l'un des promoteurs des études hétéennes. C'est
lui qui a signalé (1872) l'importance des inscriptions revétues de
ces étranges hiéroglyphes dont on se préoccupe en ce moment. La
découverte des premieres inscriptions s'est accomplie dans des
círconstances tres particulieres, présentées par M. Perrot, dans son
remarquable article de la Revue des Deux-Mondes (15 juillet 1886),
d'une maniere si intéressante que nous n'avons besoin que de les
rappeler sommairement.
Le voyageur Burckhardt avait remarqué despierres couvertesde
hiéroglyphes dans une maison d'un bazar a H~math. En 1870,
MM. Johnson, consul général des Etats-Unis a Damas, et Jessup,
missionnaire, en prirent des empreintes ; celles-ci ayant été communiquées a la Société Palestine Exploration Fund, on envoya
M. Drake en Syrie relever les inscriptions signalées. En 1872,
M. Wright parvint, a force d'adresse et de sang-froid, a mouler les
pierres et a expédier les moulages au Musée Britannique. Depuis

�90

REVU.E DE L'HlSTOIB1: DES RELlGIONS

lors, l'intéret éveillé ne se lassa pas, et on entreprit l'étudo
consciencieuse de ces caracteres bizarres.
.
M. Perrot, apres avoir retracé le développement de l'art oriental
et défini le concours qu'apporterent les Phéniciens dans cette reuvre
de diffusion était arrivé a l'étude de ces documents nouveaux. L?rs
de sa grande Exploration en Galatie, il avait déja ~ompri~ 1:1mportance de certains vestiges de l'art dont il relevait les irrecusables témoignages en des lieux a peine connus des v?yageurs. l~
les avait étudiés, ne se doutant pas de l'utilité qu'auraient ~~ur lm
ces constatations minutieuses. Moi-meme, intimement lie avec
Texier,j'étais loin de penser cambien je m~ pré~ccupe~~s a mon
tour de ces memes documents, alors que j'ecouta1s le rec1t de ses
longues courses en Ptérie, narrées avec cet entrain e_t cette verve
qui faisaient de mon savant ami un conteur sans pareil.
La question que nous allons essayer de faire _connaitre,__se pose
complexa des Je début; !'origine du peuple rem1s en lumiere, son
intluence en Asie, la part qu'il a prise aux événements contemporains, entourent de difficultés une étude dont l~s éléments so_nt
d'une nature toute spéciale. Si le siége de l'empire est peu fac~le
a définir, s'il y a lieu meme d'en contester l'étend~e. et_la duree,
quels ne doivent pas etre les tatonnements et les hes1tations, lorsqu'on aborde les problemes épigraphiques au sujet ~•un:,lang~e
a peine soup&lt;;onnée et d'une écriture étrange, enfant~e: J osera1~
dire conservé e sur de rares moouments ?... Or, c'est prec1sément a
l'aide de ces derniers que la lumiere · s'est faite, et que certaine~
ruines, jusqu'alors d'une attribution douteuse, se sont vues tout a
· coup reportées a l'actif des Hétéens ; ainsi, par exempl~, ce~es de
Boghaz-Keu'i, petit village de la Galatie, visitées en dermer ~ieu par
MM. Perrot et Guilla'ume. Elles avaient déja attiré l'attentio~ des
voyageurs Barth, Hamilton et Texier ; on les rattacha~~ géneral~ment a l'art mede. nen était de meme de celles de Eumk, cons1dérées comme la résidence d'été d'un satrape ou d'un gouverneur
de province. A Boghaz-Keu'i,le monument de la Pierre écrite tYasiliKafa) est d'une conservation parfaite et n'a jamais eu d'_autres_ acce~soires que ceux qui existent maintenant. Une encemte d1sposee
par la nature, agrandie et régularisée par la m~n, de~ h?mmes
forme une salle rectangulaire ; sur les rochers tailles a pie sont
sculptés les bas-reliefs disposés en différents tableaux qui l'entourent a une bauteur de quelques pieds seulement.

LES HÉTÉENS

9t

C'est la que s'avancent, a droite et a gauche, des processions
d'hommes et de femmes, les uns vétus de courtes tuniques, la tete
couverte d'un bonnet conique recourbé, les autres portant de
longues robes trainantes, les cheveux épars sur le dos, coiffées de
hautes mitres crénelées. Cerlains brandissent des symboles, des
signes mystérieux ; tous convergent vers le fond de la salle ou •
s'accomplit la rencontre des deux corteges.
A Karabel, pres de Smyrne, puis en Cilicie, Jans les défilés du
Taurus, a Ibreez, non loin du sommet couronné de neige du BulgarDagh, enfin sur l'emplacement de l'antique cité de Karkemish, on
retrouvait des sculptures accompagnées de caracteres hiéroglyphiques. Ces caracteres étaient pareils a ceux que tiennent a la
main les divinités mitrées de Boghaz-Keu'i; ils accusaient des
rapports intimes avec les inscriptions découvertes aHamath et tout
d'abord appelées &lt; hamathéennes. &gt; Quand M. Wright suggéra que
ces textes étaient dus aux Hétéens, il avoue que sa théorie fut
rec;ue magno cu,m, risu. Maintenant elle est acceptée de tous les
savants, et M. Sayce, tombant d'accord avec MM. W. Wright et
Hayes Ward, les a rattachés aux monuments, d'apres la ressemblance des symboles mélés aux personnages. La langue s'est
trouvée de la sorte intimement reliée a l'art, et les épigraphisles
ont pu donner la main aux archéologues pour marcher ensemble
vers la solution du problema.
Qu'était-ce que ce peuple des Hittites? La Bible, les inscriptions
assyriennes et les textes hiéroglyphiques sont la pour répondre.
La Genese nous fait connaitre les Hétéens comme descendants
de Heth, second fils de Canaan ; il en est fait mention pour la
premiere fois au temps d'Abraham lorsque ce patriarche vint a
Hébron (Kirjath-Arba) acheter le champ et la caverne de Machpelah,
apparlenant a Ephron, le Hétéen, afin d'y déposer les restes de
Sara. Dans l'Exode, le nom des Hétéens ne se présente que dans
la formule du dénombrement des peuples qui occupaient la terre
promise. Josué semble désigner, a cóté des fils de Heth, un autre
peuple auquel il attribue pour domaine une région située au nord
du pays de Canaan , jusqu'a la grande mer qui regarde le soleil
couchant. La Bible offre sur eux peu de détails; elle se tait sur
leur religion et les montre absorbés daos des occupations commerciales; sous les Rois, on les voit trafiquer avec l'Égypte pour
vendre des chevaux et des chars.

�92

REVUE DE L'llrSTOIRE DES RELIGIONS

L'un ou l'autre de ces peuples peut-il etre assimilé aux KMtas
des textes égyptiens et aux Khatti des inscriptions assyriennes?
Sont-ce les enfants de Heth ou bien les Hétéens du Nord que l'on
trouve sous Séti J.., puis sous Ramses II (XIX• dynaslie) combattant
a Qadesh, sur l'Oronte, ligués avec les Dardaniens, les Pédasiens,
les Mysiens, etc., contre la puissante armée égyptienne, lutte mémorable dont le poete Pentaour chanta avec transporls les péripéties
ainsi que la vicloire du Pharaon? Le pylóne de Louqsor, le grand
spéos d'lpsamboul et les murs du Ramesseum ont enregistré les
scenes émouvantes de cette bataille célebre.
D'apres les inscriplions assyriennes, la puissance des Khatti (les
Héléens du Nord) fortement ébranlée au xne siecle par Tuklat-palAsar fut enfin totalement détruite par Sargon, fondateur du second
Empire (vmº s.). Pisiri, dernier roi des Khatti, fut jeté dans les fers,
et le vainqueur transporta les habitants de Karkemish au pays
d'Assur. Karkemish était alors le centre d'un transit important, et
commandait, par sa siluation géographique, la grande route de
l'Asie-Mineure livrée, apres sa chute, aux conquetes assyriennes.
Tous ces faits rapidement esquissés prouvent l'importance de
l'étude des rares textes hétéens, étude a laquelle s'applique
M. Sayce avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer. L'épigraphie a conquis peu de chose, il est vrai ; ce~. inscr'.pt~ons
résistent jusqu'ici aux efforts des savants d'une maniere qui p1~e
d'autant la curiosité. Les quelques déterminatifs de noms de ro1s
·et de pays qu'on est parvenu a dégager font espérer pourtant que
bientót on s'en rendra maitre.
Une fois en possession de ces nouveaux renseignements, on sera
en droit de se montrer exigeant. Que révéleront-ils a notre légitime
curiosité 1 11 esl évident qu'au point de vue de l'art et de son développement régulier dans la Haute-Asie, bien des lacunes seront
comblées. Des maintenant, on pressent que les Phéniciens n·ont
pas été les seuls intermédiaires entre rOrient et l'Occident, c'~sta-dire entre les peuples anciennement civilisés des vallées du Nil et
de l'Euphrate, d'une part, et, de l'aulre, les tribus encore sauvages
qui habitaient les i.les et les rivages de la mer Égée. Vers l'ouest
de la Mésopotamie, au nord-ouest de la Syrie, la configuration
meme du sol permet de deviner les rapports faciles qui pouvaient
s'établir entre des populations si éloignées. Le courant civilisateur,
apres avoir subí certaines modifications d'apres le génie propre

93

LES BÉTÉENS

í

aux nations qu'il visitait, se dirigeait vers les embouchures de
l'Hermus et du Méandre et atteignait enfin les mers de la Grece.
Ce róle d'initiateurs semble avoir appartenu aux Hétéens aussi bien
qu'aux Phéniciens.
M. Perrot a enregistré avec son admirable méthode les documents
connus jusqu'ici, depuis les bas-reliefs de Singirli jusqu'aux
longues processions de Yasili-Kaia; il a groupé ceux qui sont
attribués aux Hétéens en cherchant le lien logique, a défaut de
textes déchiffrés et de dates précises. Les sculptures, steles royales,
ou bas-reliefs, sont rares, peu flatteuses pour l'ooil. C'est un art lourd,
maladroit, quioffre des réminiscences de certaines oouvres d'artistes
orientaux sans jamais atteindre a leur originalité et a leur expérience. Ajoutez, en plus, la '.Présence genante des mqssifs hiéroglyphes, taillés en saillie, qui achevent de détruire le peu d'harmonie que parfois on pourrait trouver. Je me r~fuse a attribuer au
puissant empire des Khétas, en rapport avec l'Egypte et l'Assyrie,
certains échantillons que l'on possede. L'impression que ces derniers produisent sur moi est tres saisissante. Quelques sculptures
accusent, non l'archai'sme, mais le déclin; elles semblent etre
aux produits achevés d'un art dont l'époque brillante, encore
inconnue, nous échappe, ce que sont a l'époque grecque les basreliefs de la décadence romaine dans lesquels les traditions les plus
élémentaires sont méconnues, la plastique étant retombée en
enfance I Je parle dans certains cas, et en faisant des réserves,
trop longues a expliquer ici.
Les fouilles, entreprises sur plusieurs points du territoire occupé
par les Hétéens, donneront des résultats sérieux ; mais, pour l'instant, il faut se contenter des notions confuses que nous venons
d'esquisser rapidemeot.
Le point capital qui demeure acquis, c'est qu'on ne peut plus
s'en tenir au cliché vieilli et qui date de hier a peine, a savoir que
l'Orient, c'est-a-dire la Chaldée, l'Assyrie et l'Égypte, ont légué
leur expérience aux Grecs, grace a l'intervention des Phéniciens.
On aperi;oit a cóté de ceux-ci les Hétéens, agents jusqu'alors
inconnus. Ils semblent ~tre restés indépendants, possesseurs d'un
art et d'une langue différant totalement de leur entourage. S'ils
ont résisté, par contre, qu'ont-ils donné? Telle est la question
intéressante qui se trouve désormais posée.
J. M.

�REVUE DES LlVRES

REVUE DES LIVRES
Notice sur le livre de Barlaam et .Joasaph, accompagnée d'extraits
du texte grec et des versions arabe et éthiopienne, par H. Zolenberg. Paris,
imprimerie Nationale, 1886.
Sous ce titre modeste, M. Z. nous donne une étude approfondie sur un roman
cbrétien des plus intéressants et presque unique en son genre dans la littérature des contes édifiants qui, venus de l'Orient lointain, se sont répandus jusqu'aux dernieres limites de l'Occident, et apres s'etre transíormés et modifiés
chemin faisant suivant les croyances et le génie des peuples qui les ont adoptés,
conservent encore le charme primitif du milieu enchanteur qui les a fait éclore.
Telle est la légende sacrée de Bouddha Qakyamouni, qui, rédigée dans l'Inde
pour l'édification des Bikschous, est devenue, sous le nom de « livre de Barlaam et J oasaph », une sorte de catéchisme universel dans lequel les orthodoxies
les plus irréconciliables, musulmane, juive et chrétienne, ont pu trouver et
metlre leur enseignement de salut. Mais, si !'origine indienne du roman aseétique est connue, l'auteur et l'époque de sa rédaction restent encore a déterminer et c'est cette tache ardue que M. Z. a entreprise dans ce mémoire. II procede avec une méthode lumineuse et avec cette vaste érudition dans les littératures patristique et orientale qui fait de ses ceuvres les répertoires les plus
súrs pour ces recherches difficiles et induement délaissées de nos jours.
Déja en 1864, M. Z. donné, avec M. Paul Meyer, l'édition d'une version
franc;aise du roman de Barlaam et Joasaph. Les éditeurs s'étaient alors bornés
a dire que l'ouvrage avait probablement été composé en Egypte et qu'il était
antérieur a l'islamisme. Ces conclusions, adoptées par Littré, ont été contestées
par M. Max Muller et M. G. París qui considerent le texte grec comme une
traduction due a saint Jean Damascene. M. Z. reprend la question et cherche a
établir que c'est une ceuvre originale. Puis, il produit des raisons qui doivent
faire admettre que ce texte a été rédigé en Syrie, dans la premiere moitié du
vn• siecle, gu'il renferme les traces des controverses religieuses du temps et,
enfin, qu'il a été la source de toutes les traductid!ls et imitations connues.
Le mémoire de M. z. se divise en sept chapitres. Je les analyserai successivement afin d'en faire comprendre tout t'intéret.
Premiere partie. - M. Z. commence par donner la liste complete des manuscrits qui représenlent dans les bibliotbeques européennes le texte grec du livre

a

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de Barlaam ·et Joasaph. Avec une vaste érudition bibliographique tres rare, il
compulse en meme temps les nombreux manuscrits des Bibliotheques publiques
de Paris, Vienne, Munich et Oxford, les manuscrits isolés existant au Musée
britannique, a Heidelberg, a Rome, a Fiorence, a Venise, a Turin, a Madrid, a
Moscou et jusqu'a ceux de la bibliotheque patriarcale du Caire, du couvent de
Saint-Saba et de celui du Mont Athos. Les plus anciens de ces ms.nuscrits,
ceux du x1• au xv• siecle, a l'exceplion de deux exemplaires, nous apprennent
que l'histoire de Barlaam et de J oasaph a été apportée dans la ville sainte
(Jérusalem) par un moine du couvent de Saint-Saba nommé Jean. Quelques
copies modernes désignent ce personnage « comme moine du couvent SaintSinai' ou Saint-Sina1tes ». Dans un petit nombre .d'exemplaires des xvi• et
xvu• siecles, on lit que ce récit, apporté par quelques hommes pieux de l'lnde
a Jérusalem, au couvent de Saint-Saba, a été rédigé par saint Jean Damascene.
D'apres le titre de deux exemplaires de la Bibliolheque Nationale, le texte du
livre précité serait une traduction faite en langue grecque par un moine géorgien, nommé Euthyme d'Jbere, personnage célebre dans l'histoire ecclésiastique
et littéraire de la Géorgie. Les légendes rapportées a son sujet nous montrent
que les commencements de la littérature géorgienne, peu originale d'ailleurs,
ne datent que de la seconde moitié dux• siecle. Il parait done tres invraisemblable qu'un ouvrage d'une forme si achevée, a la fois si profond et si éloquent,
comme le livre de Barlaam et de Joasaph, ait été composé primitivement en un
idiome encore inculte. 11 y a plus : les innombrables cilations de la Bible et
des Peres de l'Eglise qu'il renferme sont reproduites littéralement ~•apres le
texte grec de ces livres. Outre cela, !'origine grecque est prouvée par plusieurs
étymologies qui ne sont possibles qu' en grec.
Tandis que le témoignage des quelques copies qui indiquent Jean de Sina'i
comme auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a été accepté comme authentique que par un ou deux savants du xvn• siecle, la traduclion qui attribue
l'ouvrage a saint J ean Damascene a rencontré l'assentiment plus g~néral de
la critique. Néanmoins, en présence de la diversité des titres, les écrivains
qui se sont occupés du célebre roman ascétique ont jugé nécessaire d'appuyer
leur opinion par des preuves tirées du livre lui-méme.
DeU3Jieme partie. - L'abbé de Billy, traducteur latin du livre de Barlaam et
Joasaph, a réuni plusieurs arguments souvent reproduits en faveur de l'attribu·
tion a saint Jean Damascene. II se résume en ces cinq points: 1° Georges de
Trébizonde, savant gr&lt;!c renommé, considérait saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph; 2° le style du livre de Barlaam et
Joasaph est le méme que celui des écrits de saint Jean Damascene ; 3° on
rencontre dans le livre de Barlaam et Joasaph, comme dans les ouvrages de
saint J ean Damascéne, de nombreux passages empruntés aux écrits des Peres
de l'Église, parliculierement de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze;

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REVUE DES LIVRES

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REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

i• le livre de Barlaam el Joasaph contient heaucoup de passages littéralemeot
empruntés au traité de saiot Jean Damascene De Orthodoxa Pide, notamment
le passage sur le libre arbitre; 5° le livre de Barlaam et Joasaph renferme
une dissertation sur le culle des images, question fort controversée du temps
de saint Jean Damascene.
M. z. n'a pas de peine a écarter cés difficullés. Au témoignage de George5
de Trébizonde, il oppose l'autorité plus grande du P. Lequien qui avait exclu le
livre de Barlaam et Joasaph de la série des écrits authentiques de saint Jean
Damascene. On peut aussi négliger l'affirmation vague et dépourvue de preuves
relative au style de sainl Jean Damascene. L'appréciation du style de saint
Jean Damascena par le P. Lequien n'est pas au fond tres favorable. ll est ln
effet peu d'écrivains ecclésiastiques dont la diction révele, a un degré plus prononcé, la pensée orientale dans un vétemenl d'emprunt. Jean Damascene parait
d'ailleurs lui-méme avoir eu conscience de son inbabileté dans l'art d'écrire. Le
livre de Barlaam et Joasaph, au point de vue de la diction !'un des plus
remarquables de la littéralure ecclésiastique, se distingue, au contraire, par la
parfaite correction du langage, par l'usage des nuances les plus délice.tes de la
syntaxe, par l'ordonnance savanle des périodes et surtout par la variété et la
richesse du vocabulaire; il n'emploie ni néologisme ni constructions inusitées.
M. z. donne a l'appui de cette affirmation des exemples tres variés et lout a fait
probants.
Le troisieme argument allégué par l'abbé de Billy, dit M. Z., quand méme il
serait mieux fondé, ne prouverait pas encore que le livre de Barlaam et Joasaph
a saint Jean Damascene pour auteur. Les écrivains ecclésiastiques appuient
d'ordinaire leurs démonstrations par des citalions nombreuses d'auteurs plus
anciens; il serait done tout aussi légitime, si I'on admettait ce raisonnement,
d'atlribuer le livre de Barlaam et Joasaph a n'importe que! Pere de l'Eglise.
D'ailleurs les extraits qui se rencontrent daos les deux ouvrages font voir entre
eux certaines dilférences, attestant que saint J ean Damascene et l'auteur du
livre de Barlaam et Joasaph n'ont pas eu sous les yeux le méme exemplaire du
texte sacré. D'autre part, est-il bieu vrai que ce livre renferme de nombreux
passages littéralement transcrits du traité de saint Jean Damascene? M. Z. fait
remarquer avec raison que ces sortes d'aoalogies sont loin d'apporter la certitude. En effet, on peut supposer : 1 ° que le livre de Barlaam et Joasaph, plus
ancien, a été connu de saint Jean Damascene et cité par lui ou 2° que les écrits
de saint Jean Damascene ont élé utilisés par l'auteur du livre de Barlaam et
Joasaph, ou enfin 3° que le livre de Barlaam et Joasaph plus ancien que les
écr;ts de Jean Damascene, a été interpolé apres coup, pour établir un accord
dogmatique qui n'existait pas primilivemenl. M. Z. releve toules les discordances qui existent entre les deux auteurs relativement a la pratique de l'aumone, au détachement des choses de ce monde et aux facultés de !'Ame
humaine. U en résulte que la dissertation sur le libre arbitre insérée dans le

livre de Barlaam et Joasaph est indépendante du chapitre de Jean Damascena
qui traite du méme sujet; qu'elle est en grande partie directement empruntée
au traité de Némésius sur la nature de l'homme dont a fait usage également
saint Jean Damascene, et que la définition amplifiée de la volonté qui parait
venir de quelques commentaires d'Aristote est le seul passage reproduit litléralement dans les deux ouvrages.
11 subsiste néanmoins quelques passages communs dont l'analogie ne peut
pas étre mise en doute. M. Z. reconnait ne pas étre a méme d'indiquerla source
premiere de ces passages. On se trouve ainsi de nouveau en présence des
hypotheses énumérées plus haut, dont celle qui a été adoptée par l'abbé de Billy,
est peut-étre la moins vraisemblable. Nous savons que la plupart des démonstrations de Jean Damascene sont empruntées a des ouvrages antérieurs. Depuis
que daos les controverses religieuses, notamment daos les débats des Conciles,
la coutume s'était établie d'argumenter par des citatioos des Peres de l'Eglise,
il existait-des col!eclions de textes, des Paralleles, dont les écrivaios du vn• et
du vm• siecle faisaient un fréquent usage. C'est d'un recueil de ce genre, on
peut le supposer, que les extraits dont il est question oDi passé daos le roman
aussi bien que daos le traité théologique de Jean Damascene.
Quant au culte des images, invoqué par l'abbé de Billy, il faut remarquer
qu'il avait existé depuis le rv• siecle. Longtemps avant les premieres controverses que lit naitre le décret de Léon l'Isaurien, les auteurs ecclésiastiques,
dans leurs polémiques contre les pai:ens et les juifs, avaient été amenés plus
d'une fois a expliquer et a justifier la vénération dont les fideles entouraient les
images et les reliques sacrées.
Déja saint Cyrille d'Alexaodrie réfute les sarcasmes de l'empereur Julien touchant l'adoration de la Croix. Une apologie tres positive du culte des images
contre les objections des juifs, par Léonce, évéque de Néapolis, en Chypre, qui
vivait au commencement du vn• siecle, sous le regne de l'empereur Maurice, se
trouve citée daos la quatrieme action du deuxieme Concile de Nicée, aiosi que
daos la troisieme dissertation sur les images attribuée a saint Jean Damascena•
La Disputatio cum Herbano Judeo, qui fait suite aux lois des Homérites, composée vers 630, contient une défense expresse du culte de la sainte Croix.
D'autres défenseurs de ce culte sont Jean Philopon, Anasthase le Sinai:te;
patriarche d'Antioche, Constantin,'.diacre de Constantinople, et plusieurs autres.
On le voit, les phrases du livre de Barlaam et Joasaph se rapportant au culte
des images, peuvent appartenir aussi bien au v1• siecle qu'aux deux siecles sulvants. Elles ne sauraient prouver que ce roman soit sorti de la plume du plus
fervent défenseur du culte traditionnel, et il n'est pas besoin, pour expliquer
leur insertion dans un ouvrage anlérieur a l'époque de sainl Jean Damascene,
d'avoir recours a l'hypothese d'une interpolation. Au reste, il ne serait pas
impossible que ce passage ne ftit qu'un écho des débats auxquels donnerent lieu
les opinions hautemeol professées par les principaux docteurs monophysiles,
7

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1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELlGIONS

tels que Sévere d'Anlioche et Phyloxene de Maboug qui s'étaient élevés, sinon
contre le culte des images en général, du moins contre l'usage de représenter
les étres incorporels, c'est-a-dire Dieu et les anges.
Troisieme et quatrú!me parties. - Apres avoir montré que les faits sur lesquels on s'est fondé pour altribuer le livre de Barlaam et Joasaph_ A ~aint Je~n
Damascene avaient été en partie inexactement observés, en partie mterprétes
d'une maniere trop absolue, M. Z. examine si, a défaut d'un témoignage direct
et de citations plus nombreuses, l'ouvrage ne renferme pas d'autres indications
permettant de fixer, avec un certain degré de probabilité'. l'époque ou il a été
composé. Le systeme théologique dont rexposé est étrollement rattaché a la
narration nous fournit quelques témoignages assez précis. En transformant
l'histoire du Bouddha &lt;;akyamouni en un conte édifiant a l'usage des lecteur~
chrétiens J'auteur a fait du récit de la conversion du prince indien A la fo1
hrétienn~ le cadre d'un enseignement doctrinal, 11 a voulu démontrer d'abord
e vérité absolue
'
1
du christianisme et sa supériorité sur toutes 1es au tres re¡¡·
g1ons
c:nnues, et en second lieu la vanité du monde et l'excellence de la vie contemlative, Les théories ascétiques et mystiques étant, de leur natur~, en dehors
:e toute relation de temps et de milieu, ne refletent que d'une maniere_ généra~e
les circonstances au milieu desquelles elles se produisent. Les doctrm~s rehgieuses, au contraire, sont du domaine de l'histoire et se prétent plus facilement
a un classement chronologique.
La théologie du livre de Barlaam et Joasaph, aussi bien les prihcipes de la
foi que !'ensemble des institutions chrétiennes, est en général conform~ A la
dogmatique des écrivains de l'Eglise orthodoxe d'Orient du Vl 8 et ~u vu•_ s_1ecle.
A cette époque les croyances chrétiennes, se recommandant de l auto rite des
Peres du rv6 et du v• siecle et des Conciles, avaient fini par former un corps
de doctrines définitif et univers'ellement accepté.
Ainsi que son grand modele, Grégoire de Nazianze, l'aute ur ~u livre d~ ~arlaam et Joasaph expose, sur Dieu, sur la Trinité, sur l'Incarnat1on, la creat1on,
la chute et la rédemption, sur le baptéme et la résurrection, sur toute la mé!aphysique et les insfüutions chrétiennes, les opinions traditionnelles sa~s y mtroduire de longues démonstrations telles que l'on en trouve chez samt ~ean
Damascene. 11 définit Dieu, a l'exemple de saint Cyrille de Jérusalem, par dilférents attributs négatifs, Le dogme de la Trinité est défini a\'ec une grande pré. · n, sauf une certaine confusion en ce qui concerne les hypostases. Ce qu'on
CISIO
•
dans cet ouvrage touchant la création et la nature de l'ho_mme est en ~art1e
littéralement emprunté a Grégoire de Nazianze et a saint Bas1le. En ce qm concerne les institutions chrétiennes, l'auteur ne parle qu'incidemment de l'eucharistie, mais il s'étend longuement sur le bap~me et la pénitence, Ici se manifeste une divergence entre notre auteur et samt Jean Damascene.
.
Le sys~me théologique que nous venons de résumer renferme une profes_s1on
de foi dithélétique caractérisée par une tendance tres apparente de polém1que

tt

REVUE DES LIVRES

99

conlre la doctrine du monothélétisme, dont la naissance et les évolutions donnerent lieu a de nombreuses controverses durant la plus grande partie du
vn• siecle. De ce fait il est permis de conclure que le livre de Barlaam et Joasaph
a été composé a cette époque. En ne considérant que le terme des deux volonlés et des deux opérations, on peut assurément admettre que la profession de
foi de ce livre a élé rédigée au moment ou la nouvelle doctrine commen1,ait a se
produire publiquement, c'est-a-dire vers 620. Mais le canon du libre arbitre
parait se rattacher a une phase ultérieure du débat. Par conséquent, si l'on
considere en outre que le passage du livre de Barlaam et Joasaph sur Je libre
arbitre, a certaines parties communes avec une disserlation de Maxime le
Confesseur sur la volonté, on peut admettre comme probable que la profession
de Coi qui affirme en Jésus-Christ deux natures douées de volonté, d'action et
de libre arbitre, a élé écrite antérieurement a l'an 634. Cette date, en effet, se
trouve confirmée par quelques indications d'une autre nature.
Cinquieme partie. - Au commencement méme de l'ouvrage, énumérant les
limites de l'lnde, l'auteur profite de la mention de la Perse pour exprimer ses
sentiments a l'égard de l'ennemie séculaire de l'empire romain, en ces termes:
« Du cóté du continent (l'J nde) confine a la Perse, contrée qui, depuis longtemps, était couverte des ténébres de l'idolatrie, qui était tombée dans une
extréme barbarie et était adonnée aux plus détestables actions. » Cette invective, fort n,aturelle sous la plume d'un écrivain vivant a une époque ou la lulte
entre les deux nations durait encore, et dans une province continuellement
exposée aux attaques d'un voisin barbare, ne se comprendrait pas si l'on voulait supposer que l'auteur a écrit apres Je triomphe de l'Islamisme, alors que la
Perse était anéantie.Le souvenir encore récent de l'invasion de la Palestinepar
les Perses en l'an 6i4, a pu inspirer au vieux moine ces paroles ameres adressées aux infideles. Cependant, la victoire s'étant déclarée pour les Romains
quelques années plus tard, et l'empereur Héraclius ayant reconquis la sainte
Croix, il est peut-étre permis de voir une allusion a cette heureuse tournure
des événements dans un autre passage du livre oü on lit: « Et bien que l'ennemi (Salan) ne pouvant se résigner a la défaite, suscite encore maintenant
des guerres contre nous autres croyants, persuadant aux sots et aux faibles
d'esprit de rester attachés a l'idolatrie, sa puissance est tombée et ses armes
sonl brisées, par la puissance du Christ. » Du reste, biE,n qu'il nous représente l'histoire d'un prince indien, l'auteur a choisi les modeles et les couleurs de sa composition dans le royaume de Perse. On doit surtout prendre en
considération un passage, souvent répété qui est une réponse aux reproches,
fréquemment formulés par les sectateurs de la religion mazdéenne contre le
christianisme, d'étre une religion antisociale. Les épisodes de la persécution
dirigée par le roi indien contre les chrétiens reproduisent en substance les
scenes analogues qu'on lit dans les auteurs syriens et arméniens représentant,
avec la méme exagération, le fanatisme des rois sassanides.

�iOO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGJONS

Si, dans sa polémique contre le polythéisme grec et égyptien, l'auteur n'apporte que des arguments tirés des discussions des anciens Pares, il expose,
d'une fai;;on plus précise, les croyances des Perses, qu'il désigne toujours sous
le nom de Chaldéens. Il dit que le príncipe de leur religion est le culte des éléments, c'est-a-dire du ciel « qui tourne », de la terre, de l'es.u, du feu, des
vents, du soleil, de la !une et de l'homme. Par l'homme, il entend évidemment
le roi de Perse auquel on attribuait le caractere divin. 11 insiste a plusieurs
reprises sur l'erreur qui consiste a croire a l'existence d'un regne du mal. Les
relations du prétre et du chef des mages avec le roi indien rappellent le róle
des Mobeds et du Mobed supréme de la religion mazdéenne dans le royaume des
Sassanides.
On sait que Chosroes AnoO.schirwan, souverain a. !'esprit ouvert et curieux,
cherchait, malgré son attacbement a la religion nationale, a se rendre compte
des croyances et des pbilosophies étrangeres, Le portrait du roi du livre de
Barlaam et Joasapb ressemble singulierement au grand Chosroes.
L'une des principales scenes du livre, le colloque entre les paiens et les chrétiens en présence du roi de l'Inde et de son fils, rappelle par plus d'une ressemblance un fait historique , l'assemblée solennelle dans laquelle furent
discutées, devant le roi QobAd et son fils Chosroes, les doctrines de la secte de
Mazdak, et ces analogies, a. part le sujet de la controverse et a part aussi le
dénouement, ne paraissent pas dues seulement au hasard.
Quoiqu'il en soit de ces rapprochements, il ne parait pas douteux que l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'ait compasé plusieurs de ses tableaux
d'apres nature, ayant sous les yeux le royaume encare existant de la Perse et
avant la conquéte musulmane. II met dans la bouche du principal orateur de
la conférence dont il vient d'étre question, la déclaration suivante : « Nous
savons, en effet, o roi, qu'il y a trois sorles d'hommes en ce monde : les adorateurs de ceux que vous appelez dieux, les juifs et les chrátiens. » Si, au
moment ou il écrivait ces lignes, l'islamisme avait élé connu en dehors de
l'Arabie, aurait-il pu passer sous silence une secte religieuse qui venait d'apparaitre avec tant d'éclat sur le théAtre du monde? On ne saurait non plus
prétendre qu'il rentrait daos le plan de l'auteur de ne pas mentionner la religion
musulmane, parce qu'il aurait voulu placer sa fiction dans les premiers temps
du christianisme, car on ne trouve dans l'ouvrage aucun indice d'une telle
préoccupation; on a vu, au contraire, qu'il représente le christianisme triomphant
dans la plus grande partie du monde, et le domaine du paganisme fort réduit.
Mais la. violente polémique contre le paganisme montre a.ussi que celui-ci
n'avait pas entierement disparu, et le seul genre d'idolatrie que l'auteur ait pu
connaitre est celle de la religion mazdéenne.
Sixieme partie. - M. Z. a. montré au commencement de ce mémoire que le
titre qui attribue le livre de Badaam et Joasaph a saint Jean Damascéne
ne se rencontre que dans les manuscrits les plus récents de l'ouvrage et qu'il

REVUE DES LIVRES

iOl

doit son origine a. une simple hypothese. Cependant la. rubrique a peu pres
uniforme de la plupart des textes anciens souleve elle-méme certains doutes.
Elle nous apprend que ce récit a. été apporté de l'Inde dans la ville sainte de
Jérusalem par un moine du couvent de Saint-Saba, nommé Jean. II reste a
savoir si le moine de Salnt-Saba a.vait apporté a Jérusa.lem le récit original qui
ensuite a.urait rei;;u sa forme actuelle, ou si son róle s'était borné a. l'office de
transmettre le livre déja rédigé. Dans la préface, l'auteur nous dit qu'il a composé son ouvrage d'apres un récit dont il a.vait eu connaissance par quelques
hommes de l'Inde qui, eux-mémes, l'ava.ient traduit de véridiques documents.
Par conséquent il est évidenl que la rubrique qui n'a pas été écrite par l'auteur
lui-méme renferme une erreur. M. Z. suppose qu'il y a une !acune dans le texte
et, cette rectification faite, il n'y a plus aucune raison sérieuse pour mettre
en doute l'authenticité des renseignemenls donnés par le titre, a savoir que le
récit a été a.pporté de l'Inde a J érusalem et qu'il a été rédigé par un moine
du couvent de Saint-Saba, nommé Jean.
L'origine indienne de l'histoire de Barlaam et Joasaph est certa.ine. Signalée
déja au xv1• siecle par !'historien portugais Diogo do Conto, · et de nos jours par
feu M. Laboula.ye, l'identité des légendes de Joa.saph et de Gautama (:a.kyamouni, le fonda.teur de la. religion bouddhique, a. été démontrée d'une maniere
définitive par M. F. Liebrecht, professeur a Liege. Et comme la. légende de
Bouddha exislait déja. avant la naissance du christianisme, il faut nécessairement cOJ¡clure que le roman chrétien en est l'imitation. Nous a.urons seulement
a nous demander quelle était l'ordonnance du récit que l'auteur du livre de
Barlaam et Joa.saph a reproduit, dans quelle mesure il !'a transformée et de
quelle maniere il lui est parvenu.
Mais quelle que fO.t la. forme de l'histoire de Bouddha dont il s'est inspiré,
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a reproduit le récit original qu'a.vec
certaines modifications, se déduisant de la transforma.tion de la figure de
Bouddha. en celle d'un saint chrétien. Telle est la. suppression de la na.livité
divine et de toutes les manifestations surnaturelles. Un autre changement de
cette nature est le dédoublement de la personne de Bouddha, dont les deux
aspects sont représentés dans le roman par deux personnages : le prince
iodien Joasaph, le véritable héros, passif et contemplatif, qui est conduit a. la
vérité chrétienne et a l'état de sainteté, et Ba.rlaam, l'initiateur et Je guide
vers la perfection. D'autres traits qui distinguent le héros chrétien sont
empruntés a. la légeode des saints. Comme les plus illustres des saints et des
martyrs, il est obligé de lutter contre son pere, et il subit des persécutions. Ce
sont les souverains et les institutions de la Perse qui ont fourni le modele de la.
fi~ure du roi et le tableau de son gouvernement et de sa. religion, ainsi que les
ép1sodes de la. persécution du christianisme, en particulier de l'a.scétisme
chrétien.
Si notre ouvrage n'est pas une pa.raphrase ma.is une imitation de la légende

�!02

REVUE DES LIVRES

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

indienne, on constate d'un autre cóté une si grande précision dans la reproduction de certains épisodes et de certaines paraboles, qu'on incline acroire que
l'auteur a entendu de la bouche des narrateurs une interprétation littérale de
cetle pal'tie des documents apportés de l'Inde.
Ces narrateurs ou interpretes étaient des Indiens indigenes et des chrétiens.
On sait en effet qu'il existait au v1• et au vn• siecle, sur la cóte occidentale
de l'Inde et dans l'lle de Ceylan, une chrétienté nombreuse qui se rattachait a
l'Église de Perse. Il est possible qu'au milieu des établissements des Nestoriens
dont le principal centre parait avoir été la cote du Malabar, il y eut aussi quelques communautés de chrétiens monophysites, mais tout porte a croire que la
chrétienté de la presqu'ile du Gange était en majeure partie, sinon en totalité
nestorienne et que les personnages qui avaient apporté a Jérusalem la légende
de Bouddha étaient Nestoriens. U reste a savoir comment ces hérétiques se
sont trouvés rapprochés de l•auteur tres orthodoxe du livre de Barlaam et
Joasaph. Deux explications sont possibles. Dans la premiere moitié du
vn• siecle, les liens hiérarchiques qui rattachaient l'église indienne au siege
patriarcal de Séleucie avaient été rompus par la faute du métropolitain Siméon
et de son prédécesseur. 11 se peut done que quelques fideles se soient rendus a
Jérusalem pour demander un évéque orthodoxe. On peut poser la question,
mais il serait téméraire de vouloir la trancher. Pour rendre compte des rapports
courtois entre un fervent Chalcédonien et des personnages hétérodoxes, fait
assez anormal pour l'époque, il est une explication plus simple : ces Indiens,
chrétiens de nai~sance ou bouddhistes nouvellement convertis, versés dans la
connaissance de la littérature bouddhique, étaient probablement des pelerins
visitant les lieux saints qui, a cause de l'intéret qui s'attachait á. leur pays
d'origine, inspiraient au moine de Saint-Saba des sentiments de sympathie
qu'il aurait refusés a des hérétiques plus rapprochés.
Le livre de Barlaam et Joasaph a été probablement compasé au couvent
méme de Saint-Saba. L'auteur, an commencement de l'ouvrage, en décrit la
situation par rapport a l'Égypte; il ne s'ensuit pas qu'il se trouvait lui-méme
dans ce pays; c'est parce que la navigation, au départ de l'Égypte, était la voie
la plus habituelle entre l'Inde et l'Occident. II dit que la vie des premiers chrétiens de cette contrée ressemblait a la vie des anges, Ces mots désignent sans
doute les moines et les anachoretes de la Thébai"de qui, encore au commencement du vue siécle, jouissaient d'un grand renom de sainteté.
Au point de vue de l'histoire littéraire, l'illustre Laure de Saint-Saba, a part
le livre de Barlaam et Joasaph et le célebre Typicon, n'a produit que des écrits
de second ordre. 11 est vrai que, suivant la tradition, c'est également a SaintSaba qu'auraient été composés la plupart des ouvrages de saint Jean Damascene. Cette ;tradition cependant ne repose sur aucune donnée sérieuse. On peut
admettre que Jean Damascene a été temporairemcnt l'hóte du couvent, sans
avoir été re1,u au nombre de ses membres. Le nom de Jean, par sa fréqurnce

!03

du vi• au vn• siecle a été une source infinie de confusions. Parmi les ouvrages
qui portent le nom de saint Jean Damascene, il en est plusieurs qui lui ont été
attribués a tort. Le livre de Barlaam et Joasaph a eu le méme sort. Portant en
tete le nom de Jean, moine du couvent de Saint-Saba, il a été attribué a saint
avec le célebre couvent.
J ean Damascene, que la tradition mettait en rapport
.
.
b
,
Une étude tres circonstanciée sur les différents momes de Samt-Sa a nommes
Jean, conduit M. z. a supposer qu'il s'agit de Jean Pr:sbytere, d: Saint-Saba,
signataire d'une supplique adressée aux évéques réums ~u concile ~e Latran,
identique peut-étre a saint Maxime le Confesseur, qui se trouvait a Rome
en 649.
.
Quoiqu'il en soit, on n'hésitera pas a admettre que le livr~ de Barlaam e~
Joasaph a été composé par un moine grec du couvent de Samt-Saba, nomme
Jean, dans la premiere moitié du vu• siecle. Le systeme théologique de l'ouvrage, aussi bien que les détails de la partie narrative, nous conduis~nt a c_ette
date qu'il faut considérer comme certaine, quand méme on parv1endrait a
prouver que quelques passages ont subi plus tard des altérations ou des interpolations.

Septieme partie. - Le livre de Barlaam et Joasaph parait étre resté pendant
assez longtemps inconnu dans les anciennes provinces helléniques de l'empire
d'Orient. Ce n'est qu'au x1• siecle que l'on a commencé a en multiplier les
copies. 11 n'en est fait aucune mention dans la littérature grecque du moyen
~ge, et l'bistoire des deux saints héros n'a re1,u la consécration de l'Église qu'a.
une époque relativement récente. Cependant, en 1354, l'empereur Jean Cantacuzene, en renon1,ant au tróne et en prenant l'habit monacal sous le nom de
Joasaph, s'est probablement posé comme modele le saint roi indien du romm
ascétique.
On ignore a quelle époque l'ouvrage a été traduit en latin. Les plus anciens
manuscrits de la version latine remontent au xu• siecle et avant la fin du méme
siecle, le récit jouissait déja. en Occident d'une certaine popularité. II n'a pas
rencontré une moindre faveur en Orient. De bonne heure il a été traduit en
arabe et mis en vers par un poete musulman, La rédaction musulmane, a son
tour, est devenue la source d'une paraphrase hébrai"que. Plus tard, le premier
texte arabe a servi d'original a une version éthiopienne. On connait en outre
deux rédactions arméniennes, l'une en prose, l'autre en vers.
Comme la plupart des ouvrages arabes d'origine grecque ont été traduits du
syriaque, on a pu supposer qu'il en était de méme du livre de Barlaam et
Joasaph. Mais rien ne prouve qu'il ait existé une version syriaque, et il n'est
pas probable que les Syriens aient adopté un récit édifiant d'une tendance
orthodoxe si prononcée. Au surplus, la version arabe porte en elle-méme plus
d'un indice établissant qu'elle a été exécutée directement sur !'original.
Les noms propres, autres que ceux de la Bible, sont littéralement transcrits
du grec tres souvent avec leurs désinences de flexion. Des malentendus non

�104

REVUE DE L'mSTOJRE DES RELJGIONS

moins caractéristiques que renferment les interprétations de certains mots et de
cerhines phrases montrent également que le traducteur a eu sous les yeux un
texte grec. De plus, cette version se distingue par la tendance a représenter
mol a mot le texle original. Quant au langage, il ne differe pas essentiellement
de celui dont faisaient usage la plupart des écrivains chrétiens de la Syrie et de
l'Egypte. M. Z. profite de ses lectures extraordinaires pour donner la bibliographie complete des manuscrits arabes.
La traduction arabe du livre de Barlaam et Joasaph est mentionnée pour la
premiere fois dans l'encyclopédie ecclésiastique d'Aboíll-Barakíl.t, auteur chrétien de la fin du xm• siecle. .Mais elle est sans doute beaucoup plus ancienneD'apres le Kit&amp;.b-al-Fihrist, Abíl.n Ibn Abd al-Hamid al-Lahiqui, poete musulman
du second siecle de l'Hégire, qui a mis en vers le livre de Kalila et Dimna,
l'histoire d'Ardeschir et d'autres contes et romans, était l'auteur d'une version
poétique d'un livre intitulé Bilauhar et Yowasaph. ll est düficile de décider si ce
nom de Bilauhar est une corru ption du nom de Barlaam ou un changement inten tionnel díl a une réminiscence de la forme syriaque de ce nom, Bar Láha, ou
encore si le poete musulman a eu sous les yeux une version syriaque aujourd'hui perdue. Cependant en tenant compte des habitudes des scribes arabes
dans la transcription des noms étrangers, on s'explique le procédé qui de
Barlaam a fait naítre la forme Bilauhar. Le méme ouvrage, sous le litre légerement différent de Yowasaph et Bilauhar, est encore mentionné dans un autre
chapitre du Kitab-al-Fihrist, parmi les contes d'origine indienne traduits en
arabe. Comme dans ce dernier passage il n'est question ni d'Aban ni d'une
rédaction poétique, M. Z. suppose que l'auteur de cette énumération bibliographique a voulu désigner la version en prose, celle qui était la source de la composition poétique.
Apres avoir donné une description tres détaillée de la paraphrase hébnüque
qui découle de l'reuvre d'Abíl.n, M. Z. résume sa pensée en disant que le poete
du deuxieme siecle de l'Hégire a probablement mis en reuvre une version arabe
plus ancienne en prose, soit celle qui a été exécutée, d'apres !'original, par un
chrétien, a l'usage des chrétiens, soit une autre, adaptée aux croyances musulmanes et au génie arabe. L'original chrétien a done díl exister au COII!mencement du n• siecle de notre ere. M. B. Dorn a cru pouvoir afiirmer qu'il ne
remontait pas au dela du x• siecle, parce que le mol "E&gt;;X'l)ve, dans le sens de
pai:ens, y est traduit par ac-()abioun, les sabiens, acception qui, d'apres les
recherches de M. Chwolson, ne serait pas antérieure au 1v• siecle de l'Hégire.
Mais ce résultat ne parait pas absolument certain. 11 est probable au surplus
que la version chrétienne a été exécutée au couvent méme de Saint-Saba ou, de
bonne heure, on avait eu soin de traduire en arabe les légendes des saints
auxquelles on attachait un intéret spécial.
Ce chapitre se termine par la discus~ion du passage d'un ouvrage juü qui
contient la parabole du roí élu pour un an, tirée du livre de Barlaam et Joasaph;

REVUE DES LIVRES

i05

enfin vient la description des manuscrita éthiopiens et d'une histoire arménienne
de Barlaam et Joasaph signalée par feu M. Brosset. Ce dernier texte ne renferme pas une traduction du roman-grec, mais constitue un abrégé et ne
reproduil que les faits principaux de la partie narrative.
L'analyse qui précede peut donner une idée des recherches profondes et
variées auxquelles le savant auteur a dO. se livrer pour obtenir les résultats si
intéressants et si inattendus dont il enrichit l'histoire littéraire du christianisme
militant. Sur ce terrain aussi nouveau pour moi, j'ai été obligé de me tenir
strictement aux expressions originales de peur de m'égarer dans le dédale
inextricable de la théologie chrétienne dont M. Z. a éclairé les insondables profondeurs. Bien peu de personnes en France, je ne crains pas de le dire,
possedent a un degré aussi éminent, cette littérature difficile, ou les abstractions
les plus quintessenciées prennent un corps au souffle de la foi et ou les nuances
les plus vaporées se solidifient en dogmes contradictoires pour alimanter le zele
des croyants et les excommunications mutuelles des sectes. M. Z. connait
admirablement son sujet et, ce qui plus est, manie avec autant d'aisance que
de gra.ce l'art si difficile de faire comprendre aux autres dans quelques minutes
ce que l'on a eu de la peine a apprendre pendant de longues années de travail
assidu.
Dans de telles circonstances, l'reuvre de la critique devient d'une délicatesse
extréme. C'est done a titre d'un simple acquit de conscience que je me permets
d"avoir une opinion a cet égard. Je crois que M. Z. a définitivement réussi
dans son opposition a. l'opinion re~ue qui regarde saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph. L'hésitation n'est possible qu'en ce
qui concerne la question de date et les autres points qui s'y rattachent. A cet
égard je me permettrai de soumettre au jugement du savant auteur une série
de considérations qui m'ont été suggérées a la suite d'une lecture attenlive
et souvent répétée de la derniere parlie de son précieux Mémoire.
Et voici d'abord une réflexion qui prime toutes les autres : le livre de Barlaam et Joasaph repose foncierement sur la légende indienne du Bouddha et
néanmoins, rien dans le caractere des principaux héros ni dans la nature du
paganisme qui y est combattu, ne présente une physionomie indienne, La description des hommes et des choses est empruntée a l'étranger; il n'y a pas la
moindre trace de couleur locale. Ce fait indéniable semble cadrer fort peu avec
la supposition que le récit indien aurait été directement communiqué a l'auteur
du roman chrétien par des indigenes de l'Inde. II entame du méme coup l'originalité du texte grec, originalité que les perfections de rédaction de l'ouvrage
rtmdaient déja si difficile a concevoir. Dans une reuvre de transformation secondaire, la disparition de la couleur locale premiere et le perfectionnement de la
forme s'expliquent tout naturellement.
Une autre réflexion a encore sollicité notre attention; elle consiste en un
simple poin(d'interrogation. Que! motif a pu avoir l'auteur chrétien pour désigner

�1.06

REVUE DES LIVRES

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

les Perses sous le nom de Chaldéens? N'aurait-il pas d(l plutOt conserver
la désignation universelle des ennemis de son pays et de sa religion, si
son intention était elfectivement de combattre le gouvernement et la religion
perses 'l
Ce phénomene bizarre invite naturellement a examiner les principes du paganisme visé par l'auteur. L'impression qui se dégage de la description est loin
d'élre satisfaisante. L'adoration des corps célestes et des éléments est commune a tous les systemes parens et n'a rien de particulier, pas méme l'adoration
de l'homme, si par l'homme il faut entendre le roi de Perse, car le paganisme
égypto-grec et romain ne s'est pas fait faute de diviniser les rois et les
empereurs. Un écrivain de l'époque des Sassanides aurait trouvé bien d'autres
choses a blil.mer et a mettre en opposition aux pratiques cbrétiennes, par
exemple la multiplication extraordinaire des Pyrées, les mariages inceslueux,
l'exposition des morts, les purifications avec l'urine de vache, etc. De ces traits
vraiment caractéristiques du mazdéisme sassanide l'auteur ne dit pas un
seul mol; ne serait-ce pas parce que le paganisme qu'il a en vue n'est pas celui
des Perses?
Le mazdéisme écarté, il ne resterait qu'A prendre la désignation de Chaldéens au sens propre du mot el A entendre les Araméens pa'iens de la Mésopotamie. On en connalt deux gro upes : les Harraniens de la Mésopolamie supérieure
dont l'idolAtrie a persisté plusieurs siecles apres l'apparition de l'Islamisme el les
Nabat de la Mésopolamie inférieure qui, sous le nom de Mandéens, se sont perpétués jusqu'a nos jours. Lequel des deux groupes est celui que le livre de
Barlaam et Joasapb a tout parliculiérement visé 'l La description cilée plus haut
nous le dira sans ambages ; car, si le culte des corps célestes et des éléments
se retrouve chez les Mandéens comme cbez les autres pai:ens d'Orient, l'adoration de l'homme semble au conlraire ne convenir qu'aux Harraniens seuls. On
. sail en elfet, que d'apres le témoignage unanime des historiens syriens et
arabes, les paiens de Hard.n étaient censés conserver dans leur temple le corps
d'une victime humaine, préparée d'une fac,on spéciale et dont la téte détacbée
élait adorée comme une divinité. L'auteur arabe qui nous donne les plusamples
renseignements sur ce sujet ajoute que« les Harraniens ne coupent leurs cbeveux,
ne mangent et ne boivent qu'au nom de cette téte•. » Tout porterait done a
croire que la polémique du livre de Barlaam et Joasaph est dirigée contra le
paganisme barranien. Faisons ancore remarquer que ce dernier systeme admettait
aussi la natura essentiellement mauvaise de certaines combinaisons astrales et
par conséquent le regne du mal absolu.
L'interprétation qui précede rend aussi compte de la raison dont l'auteur
cbrétien s'est autorisé pour attribuer aux Indiens la religion chaldéenne. D'apres

t) Voir l'excellent mémoire de MM. Dozy et de Goeje dans les Actes du
VI• Congres des orientaliste~, tenu a Lelde en l.884, II, 364-6.

-t07

1a croyance générale du temps, sabéisme était synonyme de paganisme. L'auteur
arabe cité ci-dessus identifle sans la moindre bésitation le paganisme harranien
avec le brahmanisme de l'Inde.
Si le livre de Barlaam et Joasapb, comme il nous parait probable, polémisait
contre les Harraniens afin de les convertir au cbristianisme; l'omission de l'islamisme s'expliquerait d'elle-méme el la concurrence formidable de cette religion
monotbéisle aurait pu obliger l'auteur a placer sa flction aux époques antérieures,
ou le cbristianisme n'élait en présence que d'une seule religion monothéiste, le
judaYsme.
Voila les réflexions qui semblent favoriser l'idée d'une date relativement
récente et post-islamique du roman cbrétien. Mais la méme conclusion semble
résulter ancore de l'observation des faits que voici : le nom du béros chrétien
Joasaph, quand on le compare au nom indien primitif Bodisatwa, se montre avec
la plus grande évidence comme une altération ayant son origine dao.s des confusions de lettres qui ne sont possibles que dans !'écriture arabe. Ainsi, c'est en
arabe seul que les consonnes b-d-s-f peuvent étre prisas pour J-o,..s-f. De méme,
les consonnes de Bilauhar, savoir b-l-w-h.lf', peuvent étre confondues a vec
b-l-r-h-m balraham dont la forme grecque Bar-la-(h)am ne dilfere que par
une légere métathese qui allega la prononciation.
Je laisse au savant auteur le soin d'apprécier la valeur des remarques que je
lui soumets saos autre prétenlion que celle d'apporter quelques éléments de
plus a la solution du problema. Ce dont je suis certain, c'est que tout le monde
sera d'accord a louer comme moi l'excellente facture de son Mémoire, sa clarté
et la riche variété de ses renseignements. Les extraits annexés a titre de
spécimens feront la joie des orienlalistes a cause de l'extréme correction des
textes et de la grande abondance des notes.
J, li.u.ÉVY,

=

Hisioire générale des Races humaines. Introductioo a l'Etude
des races humaines, par A. de Quatrefages, membre de l'Institut
(Académie des sciences), professeur au Muséum. - Questions générales,
avec 227 gravures dans le texte, 4: planches et 2 cartes. - Paris, Hennuyer,
imprimeur-éditeur, 47, rue Laffite, 1887.
Cet intéressant volume ouvre !'importante Bibliotheque ethnologique enlreprise par la maison Hennuyer sous la direclion de MM. de Quatrefages et
Hamy. 11 roule en majeure partie sur la question des races humaines, de leurs
di!Iérences et de leurs affinités. Oo sail que l'éminent professeur du Muséum
se prononce pour le monogénisme contra le polygénisme et qu'il croit pouvoir
expliquer les phénomenes dont on tirait la conclusion opposée d'une maniere
qui donne completement raison aux partisans de l'unité de l'espece humaine,
Nou s n'avons pas A entrer dans cet ordre de discussions étranger il la compé-

�108

-l.09

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tence de cette Revue. La seule partie de ce livre tres savant et pourtant de
lecture fort agréahle qui nous intéresse directement, c'est la derniere 011
l'auteur releve et met en plein jour le caractere universel, naturel, spécifique, de la religion dans l'espece humaine. Il est d'avis, et nous le sommes
avec lui, qu'on s'est absolument trompé quand, sur le témoignage d'observateurs mal préparés ou prisonniers de conceptions trop étroites, on a retusé
toute notion religieuse a des populations, a des races entieres. N'a-t-on pas été
jusqu'a ranger parmi les peuples sans religion ces nations bouddhistes qui
nous étonnent par le nombre et l'épaisseur de leurs croyances? N'y a-t-il pas
des voyageurs sérieux qui retranchent d'un trait de plume de la liste des
nations religieuses des peuples dont ils racontent ensuite par le menu les
superstitions singulieres 1
Peut-étre, entrainé par sa these qui est au fond la vraie, le savant naturaliste
croit-il un peu aisément aux " idées élevées », au monothéisme spiritualiste de
certaines fractions du gen re humain. S'il faut se défier des témoignages dénigrants, il faut aussi user de circonspection vis-a-vis des traducteurs trop
sympathiques pour leurs textes originaux. La partialité dans un sens est aussi
possible que dans l'autre. Mais, toute part faite aux critiques de détail, M. de
Quatrefages n'en a pas moins raison au fond. Dans son ensemble soli livre est
de ceux que doivent Jire ceux qui, saos s'adonner exclusivement aux sciences
naturelles, désirent posséder une vue d'ensemble sur les résultats obtenus et
sur les questions posées par cette belle et grande science de l'ethnologie, !'une
de cel!es dont notre siecle a le droit d'étre fier.

La seconde élude, de beaucoup la plus importante, roule sur le Deutéronome;
elle comprend une introduction, malheureusement inachevée, la traduction du
texte traditionnel, sa restitulion et un commentaire. Nous admirons sincerement la haute et respectable assurance avec laquelle M. d'Eichtbal reconstitue
et redistribue les textes du Deutéronome; nous l'admirons d'autant plus que
nous n'oserions nous-méme entreprendre le méme travail pour les parties de
l' Ancien Testament qui nous sont le plus familieres; nous l'admirons enfin
parce qu'une pareille reconstitution exige du savant qui n'est point hébrai:sant
un jugement et un tact d'autant plus s0.rs et d'autant plus aiguisés. M. d'Eichthal repousse l'opinion, généralement acceptée, en vertu de laquelle le Deutéronome, a part quelques additions, a été composé a l'époque de Josias. 11
estime que la critique rigoureuse de cet écrit n'a point encore été faite, et il
y retrouve, quant a lui, huit documenls dilférents. 11 croit enfin que le Deutéronome, « s'il n'émane point du scribe Esdras, ce que nous n'avons aucun
moyen de vérifi,er, a du moins été composé dans l'intérét de la réforme poursuivie en commun par lui et par Néhémie. » Nous avons été tres heureux de
voir la grande part faite a Esdras, par M. d'Eichthal, dans l'ceuvre de la restauration d'lsrael; c'est° une these que nous avons nous-méme soutenue, Mais
l'auteur ne tombe-t-il pas ici dans l'hypercritique? Quels rapports établira-t-il
désormais entre le Deutéronome at le code sacerdotal, et, en plac,ant le premier
de ces écrits a une époque aussi tardive, ne renverse-t-il pas !'une des
colonnes le plus solidement établies pour la reconstruction de l'édifice religieux
et littéraire du peuple israélile 1
La derniere étude est relative au nom et au cáractere du dieu d'Israel,
lahveb, qui est, d'apres l'étymologie, soit l'etre par excellence, soit le créateur.
Quant a la formule de l'Exode (III, 14) : « Je suis celui qui suis », c'est une
définition métaphysique de la divinité, tardivement introduite dans le Pentateuque. Suit un appendice sur la déclaration des droils de l'homme et l'étre
supréme.
Quelles que soient les critiques qu'on puisse adresser aux théories de
M. d'Eichthal, la lectura de ses travaux approfondis est d'un haut intéret
pour quiconque s'occupe de l'bistoire ds l'Ancien Testament.
Eo. MoNTET,

A.

lliVI.LLB,

Gustave d'Eichthal. Mélanges de critique biblique, i vol. in-8º ;
Paris, Hachette, i886.
· Le volume que nous annonc,ons et qui vient rl'étre publié par M. Eugene
d'Eichthal, le fils du sympathique critique, renferme trois études principales,
dont deu::1:, la premiere et la derniere, sont des réimpressions.
M. d'Eicbthal s'est efforcé tout d'abord de reconstituer « le texte primitif du
premier récit de la création », cet enseignement philosophique et religieux de
l'ordre le plus élevé, comme l'appelle nolre auteur. II y voit l'ceuvre du génie
israélite, au temps de sa complete maturité, c' est-a-dire du prophétisme du
vm•, du vu• et du v1• siecles, apres qu'il eut vécu dans de longs et intimes
rap~orts avec l' Assyrie, la Chaldée, la Perse et le mazdéisme. Noús y trouver1ons meme une négation positive de la co~mogonie persane. Pour qui sait
les difficultés, a peu pres insurmontables, attachées a la détermination des
époques 011 se sont formées, soit les antiques tradilions des Israélites, soit les
croyances du mazdéisme, cette derniere conclusion paraitra quelque peu
basardée.

Le Tibet, le pays, le peuple, la religion, par Léon Feer. Orné de
gravures. ( Bibliotheque ethnographique. Paris, Maisonneuve, in- 16 de
i07 pages.)
Un des derniers volumes de la Bibliotbeque ethnographique est consacré au
Tibet. L'auteur, par ses nombreux travaux sur le bouddhisme et ses savantes
traductions du tibétain, était tout désigné pour cette publication. M. Feer n'a-t-il
pas aussi enseigné cette langue a l'École des tangues orientales, jusqu'a sa

�HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

réorganisation, alors que le cours de tibétain ful supprimé, le gouvernement
n'ayant pas d'agent consulaire et diplomatique dans cette région de l'Asie.
Quoique ce volume ne contienne que 107 pages, nous y trouvons un tableau
cornplet de l'état actuel de nos connaissances sur ce pays si peu exploré. Les
trois premiers cbapitres nous entreliennent de la géographie pbysique, des
productions du sol, du gouvernement, de l'état social, des mreurs.
Le porlrait que trace M. Feer des Tibétains actuels rappelle celui que Mai;oudi,
le célebre historien arabe du x• si~cle, nous a laissé. « La douceur du naturel,
la gaieté, la vivacité qui sont l'apanage de tous les Tibétains, les portent a
cultiver la musique avec passion et a. s'adonner a. toute espece de danses. »
(Tome I, page 351, trad. de MM. Barbier de Meynard et Pavet de CourteiUe.)
Ce peuple connut des jours de splendeur et conquit au vm• siecle un empire
assez vaste. « Le Tibet, dit Mai;oudi (lome I, p. 352), touche a la Chine d'un
cOlé et des autres c0tés a l'Inde, au Khora~n, et aux déserts des Turcs. »
La grande étendue de cet empire est conflrmée par l'histoire tibétaine tra.duite
par M. Emile Schlagintweit et par les historiens chinois '.
Le quatrieme chapitre est consacré a la religion qui est, comme on sait, une
branche du bouddhisme indien. Elle s'est développée au Tibet a partir du va•
siécle de notre ere, aux dépens d'une religion plus ancienne, le culte de Bon,
sur laquelle on ne possede que tres peu de renseignements. n est naturel de
supposer, comme le dit M. Feer, que ce culte primitif a non seulement fait
beaucoup d'emprunts au bouddhisme, mais que celui-ci lui en a fait de son
cOté. Le difflcile e11t de déterminer avec précision en quoi consistent ces
emprunts et de reconstituer ainsi dans ses traits principaux l'état religieux qui
avait précédé la prédication bouddbique. La croyance aux démons, bons ou
mauvais, et les pratiques de sorcellerie destinées a s'assurer les bons offices
des uns et a prévenir et combattre les maléfices des autres existaient dans
Inde bouddbique a une époque antérieure a l'introduction au Tihet de la
doctrine de Qa.kyamouni, ou tout au moins a une époque contempora.ine. Ainsi
le célebre pelerin chinois Hiouen-Thsang (tome I, p. 133, trad. de Stan. Julien)
rapporte que, dans le royaume d'OudyAna, le dragon Apa:AJa laissait écbapper
d'une source un coura.nt d"cau blancbe qui anéantissait tous les produits de la
terre. QAkya, ému de pitié pour les habitants de ce royaume, descendit en cet
endroit et voulut convertir ce méchant dragon. Un génie, armé d'une massue
de diamant, Vadjrapa.ni, frappa les hords de la montagne. Le dragon fut
rempli de terreur, il sortit de l'étang et vint faire sa soumission. JI obtint de
Bouddha la permission de détruire tous les douze ans la récolte des champs
pour pouvoir subvenir a sa nourriture. VadjrapAni, la foudre a. la main, est
aujourd'hui encore au Tibet le protecteur des monasteres et I'exterminateur des
mauvais génies.
·

1\EVliE DES LIVllES

Notre voyageur alla dans le Gandha.ra voir un stoupa ou Ca.kya. avait inslruit
la Mere des démons.
Un ouvrage bouddhique, traduit en chinois au v11• siecle, nous apprend a ce
sujet qu'une femme nommée Ho-li-ti avait fait vreu de mange~ tous l~s
petiti; enfants de la ville de Rildjagrfoha. Apres sa mort, elle revmt a la v1e
daos la classe des Yakchas. Les habitants de_füldjagricha allerent donner cette
0 velle a Q~a. qui la converlit. Elle dit alors au Bouddha : « Moi et mes
:in~ cents enfants que mangerons-nous ~aintenant? » ~e Bouddba lui _répondit:
" Les Bhikchous vous olfrironl cha.que Jour une parhe de leurs ahments. »
C'est pourquoi, dans tous les couvents de l'Inde, on représ~nte par une statue
en terre ou une peinture, la mere des démons et chaque JOUr on dépose des
aliments devant elle. (Stan. Julien, Mém. de Hiouen-Thsang, tome 1, p. i20,
note 2.) Daos beaucoup d'autres pa.ssages Hiouen-Thsang parle d~e déess~s :l
de démons féminins et de la tra.nsmigration dans les six classes _étres arum s
(tome II, p. 101). L'Adi-Bouddha, les Dhyani-Bouddha et Aval0kité~vara av~c
ses onze tétes sont mentionnés dans le Karanda-VyO.ha, ouvrage népala1s
dont Burnouf a donné une analyse (Introd. au Bouddhisme, p. 220). Ce soO.tra.
a été traduit en tibéta.in par Qakyaprabha et Ratnaraxita • qui vivaient a.u
1x• siecle sous Tal-pa-chan.
.
On pourrait multiplier ces exemples qui prouvent que la cramt~ d~s démons
males el femelles forma.it da.ns l'Inde bouddhique, comme aujourd hui a.u Tibet~
le fond des croya.nces populaires. On ne doit done pas perdre d~ ~ue la ~ss1bilité que ces éléments aient été entra.inés p~r le co~ant rehg1e~x q~1 de
l'Inde s'est répandu a.u nord de l'Himalaya, et 11 faudra1t se_ garde~ d attr1bu~r
a priori a la religion primilive de cette c~ntré~ to~t ce qw ne fa1t pas part1e
de nos connnaissances actuelles du bouddb1sme mdien •
De méme que dans l'Inde, la doctrine de Qak!amoun_i eut daos le !ibet
beaucoup de sectes. Csoma en compte neuf. La dermere, qui date du_ x1v• s~ecle,
est eelle des bonnets J. aunes dont le fondateur Tsong-ka-pa a écrit plus1eurs
. .
les possedent
a.ms1
ouvrages. Les bibliotheques de Saint-Pétersbourg
.
.
.
. que
plusieurs histoires des différentes doctrmes qui se trouvent auss1 a P~s daos
la bibliotheque de l'Institut. Lorsqu'on aura traduit ces documents ent1erement
ou en partie, on pourra avoir une notion exacte d u lamaisme et de s~n culte.
Quant a l'institution du Dalai-lama, elle est toute moderne. M. Feer fa1t remarquer a.vec raison que « Navang-Lobsa.ng aurait été le vrai fondateur, .?u du
mo'ins l'organisateur de cette dignité sous la forme actuelle. » Ce Dalai-~~a.
qui est regardé comme le cinquieme, vivait de 1617 a 168-2. (Kreppen, Religwn
des Buddha, tome ll, p. 235,)
·
¡ d 6 ¡ Bibl'otbeqt1e nationale de Paris, t. VII du Mdo,
i) KandJour, exem\&gt; ·
ª K~nd •our de Csoma (p. 2i6 de la traduction de
fol. 37L) Cof1Pª1~rz
de" l'Académie de Saint-Pétersbourg, pultlié
M.
' lsdet,on
parFSeehr
e m
p. 20n• Ce sotltra a été traduit par Jinamitra et Danac¡lla.

d!:dJYKa~jur

1) J{(aproth, Tabl. ltist. de l'Asie, p. IH et suív.

fff

�H.2

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LlVRES

M. :ee_r termine son savant travail par un exposé historique et une biographie
des prmcipaux voyageurs; naturellement les missionnnires catholiques sont les
plus nombreux de cette liste. Si jusqu'a présent ils n'ont pas réussi a convertir
ce p~ys et A s'y inst.aller, il íaut considérer que les autorités tibét.aines ne se
soucient nullement de la propagande chrétienne, et comme ils le faisaient clire
le 26 septembre 1867, par les légats de l'empereur de Chine a Mgr Chauveau '.
" ~~ co~trées tibétaines sont consacrées aux supplications et aux prieres;
~:ligi_on Jaune est fondée sur _la justice et la droite raison; elle est adoptée
e pui_s un gran~ .nombre de s1ecles; on ne doit done pas précher dans ces
ontrees une rehg1on étrangere; nos peuples ne doivent avoir aucun rapport
avec ~es hommes des nutres royaumes. » (Desgodins, Miss-ion au Tibet, p. 142.)
~ais ce_tte réponse ne.dé~ouragera _pas le zele des missionnaires catholiques
et ~n do1t ~sp~rer, auss1 bien dans l'mtérét de la science que dans celui de Ja
religion, qu'il v1endra. un jour ou le culte des dieux a plusieurs tétes ne sera
plus qu'un souvenir historique consigné dans les livres.

¡¡

!

Eo.

SPECHT,

Saint Paul d'apres la libre critique en Franca, par V. Courdaveau:c,
~roíesdseur a. la Faculté des lettres de Douai. París, Fischbacher, 1886,
m-t2 e vm et 149 p.
" Voici un petit volume que les éruclits trouveront probablement bien minc11
et le~ gens du monde bien sérieux. Seulement entre les gens du monde et le;
éruclits, en pa.reille matiere surtout, il existe une classe plus ou moins nombreuse
de lecteurs qui, tout en n'ayant ni le goOt ni le loisir de suivre des discussiona
histo~iques ou scientifi_ques poussées jusqu'au dcrnier dét.ail des choses, ne
sen mtéressent pas m01ns a toutes les grandes questions prises de haut. C'est
~our ceu~-la que no~~ publion_s ce petit livre » (Préface, p. vn). Ces quelques
lignes qui servent d mtroducbon a la récente publication de )'honorable professeur de la Faculté des lettres de Douai, caractérisent paríaitement l'reuvre et
l'auteur. Nous avons affaire ici a une reuvre de vulgarisation destinée aux lecteurs instru_its ~ui ne so~t pas familie:s avec les questions de'théologie biblique,
pa~ un esprit d une paríaite loyauté qui a sérieusement étudié les principaux interpretes modernes de la. pensée paulinienne. M. Courdaveaux se glorifie a juste
titre de conserver le respect le plus complet de la grandeur morale chez ceux-la.
méme~ dont il repousse le plus loin les idées (p. vm), mais des les premieres
pages il ne cache pas que les idées de l'apOtre Paul ne sont pas les siennes. De
1~ une certaine allure de controverse qui contribuera peut-étre au succes du
hvre~upres du p~l'.c, plus avide de plaidoyers que de clisserta.tions, mnis qui ne
con_v1ent ~as auss1 bien a la sérénité de l'bistoire et a l'impartialité de la critique
vra1ment hbre.
Ce ton de la controverse nous parait d'nutant plus regreltable qu'il est tout

H3

exlérieur. Le fond des récita et des raisonnements de l'auteur n'en est pas sensiblement afTecté. Pourquoi donner les apparences d'un pla.idoyer a. ce qui est
en réalilé un résumé solide et consciencieux de cert.ains trava.ux autorisés
d'histoire biblique? Nous avons lu, pour notre part, le livre de M. Courdavea.ux
avec un réel plaisir, non pa.s que nous n'ayons des réserves a faire sur plu•
sieurs points, mais a cause des qualités tres sérieuses qu'il présente. M. C. n'est
pas un exégete de profession; il n'a pas consacré sa vie a l'élude des questioos
bibliques; il a a.bordé son sujet avec la curiosité et la íorle culture d'un lettré
et avec les convictions d'un libre penseur. Mais au lieu de se lancer dans de
grandes considéralions sur l'enseignement de Paul, il est alié aux sources; il a
lu tres atlentivement les travaux des hommes les plus compétents sur la
mnliere ; il s'est e!Torcé de replacer l'apOtre Paul dans le cadre de l'histoire
véritable et de lll juger comme un chrétien du 1" siecle, non comme s'il avait
· affaire a un docteur contemporain; Dans une reuvre destinée au monde scientifique, ce sont la des qunlités élémentaires; dans les reuvres deslinées a un
public plus étend u et portant sur des queslions d'bistoire biblique, elles ont
été infioiment rares jusqu'a p!'ésent parmi nos compatriotes a cause des divisions religieuses qui les agitent. II y a la un grand progres que nous aimerions
a voir s'établir d'une ía.&lt;;on définitive.
M. Courdavea.ux commence par disculer la valeur des documents que nous
possédons sur la personne et l'reuvre de l'apOtre Paul. ll montre a.vec quelle
prudence il convient d'accepter les renseignements des A.ctes des apótres. Il
discute l'authenticité et l'autorité des épitres pauliniennes, rejelnnt nbsolument
les épilres aux Hébreux, a Timothée et a Tite, suspecta.nt trbs fort l'épitre nux
Ephésiens, mais admettant les autres, malgré les divergences des enseignements qu'elles renfermenl, parce qu'il ne voit pas de raison pour refuser a
l'apOtre le droit d'a.voir modifié sa doctrine au cours de ses missions, Apres avoir
. résumé de la sorte les principaux résultats de la critique biblique concernant
les écrits attribués a Paul, M. C. nous donne une caractéristique de l'apOtre et
l'histoire de son développement spirituel. Toute la seconde partie du livre est
consacrée a l'étude de la théologie et de la morale de Paul et a la comparaison
de son enseignement avec celui de l'Église.
Nous n'étonnerons aucun de ceux qui connaissenl tnnt soit peu les travaux
de la critique moderne sur la persoone et l'reuvre de Paul, en déclarant que
sur bien des points les aífirmations de M. C. pourront étre contestées. Aussi
ne nous arréterons-nous pa.s aux contestntions de détail; nous ne chicanerons
pas l'auleur lorsqu'il parle d'anciens (1tpta6vTopo,, p. 132) dans les communaulés
pauliniennes, alors que ce terme ne parnit pas une seule fois da.ns les épitres
authentiques, ou lorsqu'il veut établir entre différents passages des épitres aux
Corinthiens des contradictions qu'une saine in lerprétation íait dispa.raltre
(p. 33). Nous ne lui reprocherons pas dava.ntage d'accorder, comme tant d'autre1
critiques, et des plus éminents, une trop grande importance a rexistence ou
8

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlO~S

a l'abseoce de citations bibliques dans les écrits chrétiens du 11º siecle pour
établir l'authenticilé des épitres, quoiqu'il nous paraisse singulierement hasardé
de fonder des conclusions sur une base aussi contestable. La lillérature chrétienne du u• siecle est si restreinte et l'ha.bitude de ciler des traditions sacrées
plutót que des écrits sacrés est encore si générale !
A notre avis, le principal défaul du tablea.u tracé par M. Courdaveaux, c'est
qu'il n'a pas suffisamment fait ressortir l'idée centra.le de la christologie paulinienne ni la haute et belle mysticité de sa pensée. Le point central de la cbrislologie de l'apótre, celui auquel aboutissent les conceptions plus positives de
ses premieres épitres et dont dérivent les glorifications métaphysiques du Cbrist
dans les derniéres, est la conception du Christ comme le second Adam, type et
fondateur de l'humanité nouvelle, spirituelle (pneumatique), d'aprés le plan
éternel de Dieu. Voila le nreud de la spéculation paulinienne sur le Christ. Sa
conception du salut s'y rattache inlimement. Il n'en est pas de la nouvelle
humanité comme de l'an cienne. L'homme individue! appartient a celle-ci par la
naissance pbysique ; il devient membre de la premiére par la foi, par l'union
mystique avec l'homme type, ce que nous appellerions de nos jours l'homme
déa.l, en qui la plénitude de !'esprit s'est réalisée et, par conséquent, aussi la
plénitude de la vie. Cctte seconde naissance est un fait tout intérieur qui se
produit déja dans le cours de la vie terrestre (voir toute la premiere partie du
ch. v1 de l'ép. aux llomains). Le viei! homme doit étre crucifié comme le Cbrist,
mourir au péché et échapper ainsi a la mort qui est la conséquence inévitable
du péché, pour ressusciler avec Christ a une vie nouvelle.
Voila le centre de la pensée paulinienne; voila ce qu'il faut dégager, pour le
public, des subtilités et des bizarreries de l'exégese rabbinique et judéo-alexandrine da.ns lesquelles Paul, en fils de son temps et de son milieu, a exprimé ses
idées philosophiques et ses príncipes de mora.le. On n'interprete vraimenl un
auteur pour le public incapable de le comprendre par lui-méme, qu'en joignant a
l'exposé rigoureusement fidele de sa pensée la traduction de cette méme pensée
en langage moderne. Cetle ta.che, sans doute, est infiniment délicate, mais elle
est indispensable si l'on veut rendre pleine justice aux auteurs d'un passé
éloigné. En langa.ge moderne, nous résumerions ainsi la doctrine de Paul sur
le Christ et son reuvre : Le Christ est l'homme idéal qui s'est réalisé dans une
personnalité concrete a l'heure voulue de Dieu dans le plan éternel de la création
et de l'évolution du monde; le fidele doit s'unir a ce Chrisl au point de s'identifier avec lui, de telle sorte que l'humanité idéale, victorieuse du péché et de la
mort, se substitue chez le fidéle a l'humanité charnelle. La grandeur de l'amvre
de Paul, c'est d'avciir insisté sur la nécessité de la transforma.lion du creur
huma.in pour arracher l'homme a la puissance du mal, ii'avoir condamné comme
illusoires tous les moyens extérieurs, observances légalistes, pratiques dévotes
ou enseignements scolastiques, et ce qui le distingue parmi tous les propagateurs de cette vérité morale, c'est d'avoir enseigné que la transformation

H.5

REVUE DES LIVRES

du creur ne peut s'opérer que par l'union mystique avec le Christ ou le second
Adam.
En recherchant, sur chaque point de doctrine, le rapport entre l'enseignement
de l'Église et celui de l'apótre, M. Courdaveaux a accentué l'élément didactique
des épitres de Paul au détriment de leur portée mystique et spécialement
morale. Mais ces réaerves ne nous empéchent pas de reconnaitre que, parmi
les ouvrages devulgarisation scientifique sur ces questions difficiles et délicates,
celui-ci est l'un des meilleurs, a la fois simple de forme et sérieux de fond,
complet et néanmoins facile a comprendre pour tout Jecteur tant soit peu
instruit.
JEAN RÉVILLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Publications récentes : 1. E. de Pressensé. L'Ancien monde et le Christianisme (París, Fischbacher, 1887, gr. in-8° de XL et 669 p.). Ce livre forme
Je premier volume de la troisieme édition de l'ouvrage bien conn~ de M. ~e
Pressensé sur l'Histoire des trois premiei·s siecles de l'Église chrétienne; ma1s
cette troisieme édition a été si fort complétée et tranMormée qu'elle doit étre
considérée comme une reuvre nouvelle. Le développement considérable qu'a
pris l'histoire des religions depuis la premiere publication de l'ouvrage, ~~lige
l'auteur a donner une extension beaucoup plus grande a la revue des rehg10ns
de l'antiquité et a l'esquisse de l'évolution religieuse de l'ancien monde q~'il
nous présente comme une introduction au christianisme dans toute _l'accep:1on
de ce terme. Au point de vue historique comme au point de vue pbilosopb1que
et religieux, il faut y voir, d'apres l'auteur, une préparation au christianisme._
« Toute l'histoire du vieux monde paten n'est autre chose que ce long voyage
de !'a.me humaine a la recberche du Dieu de !'avenir, qui reste, pour elle, le
Dieu inconnu » (p. xxxvn) : telle est la lhese qui pourrait servir de devise a ce
voiume et dont M. de Pressensé poursuit la démonstration en nous promenant,
a la suite des guides les plus autorisés, a travers les religions des peuples
sauvages, les religions du vieil Orient, celles de l'Inde, de la Grece et _de_ ~orne.
L'un de. nos collaborateurs traitera prochainement d'une fat,on plus detaillee les
importantes questions soulevées par M. de Pressensé.
2. Comte F.-A. de Noer. L'Empereur Akbai·. Un chapitre de l'Histoire de
l'Inde au xvr• siecle, traduit de l'allemand par G. Bonet-Maury, avec une
introduction par Alfred Maury, vol. II (Leide, Brill, gr. in-8° de 433 p.). Le
premier volume de cette traduction, publié en i883, a été signalé déja dans la
Revue par M. Barth, dans le dernier bulletin des Religions de l'Inde (t. XI,
p. 188), et le personnage meme d'Akbar n'est plus un inconnu pour nos Iecteurs,
puisqu'il leur a été présenté par M. Bonet-Maury dans le ~~me tome XI• (p. 133
a 159 " Akbar un imitateur de l'étude comparée des rehg10ns et un précurseur
de la 'tolérance'dans l'Inde »). Le second volume qui vient de paraitre contient
la fin de l'ouvrage. L'auleur nous y décrit successivement la pacification de

H7

l'Inde, la conquéte du Kacbemir, la conquete du Dekhan et les dernieres années
d'Akbar. Le chapitre sur l'empereur et sa cour est !'un des plus intéressants et
des plus originaux de l'ouvrage entier. II fau~ savoir gré a M. Bonet-Maury
d'avoir rendu accessible au public fran&lt;,ais l'histoire d'une des personnalités les
plus singuliéres et, a beaucoup d'égards les plus altrayantes, de l'histoire religieuse générale.
3. Edmond Le Blant. Les Sarcophages ch!·étiens de la Gaule (París, Hachette,
1886; in-folio de xx et 17i p. et LJX pi.). Ce magnifique ouvrage mérite les
éloges des historiens du christianisme comme des archéologues et des historiens de l'art. On y retrouve la méthode prudente et la slireté d'érudition qui
caractérisent les ouvrages du directeur de l'École fran«;aise de Rome. La
persistance des suje.ts de décoration paienne sur les monuments chrétiens
éclate une fois de plus· dans ce travail. 11 est également intéressant de no ter
comment certains sujets inconnus ou peu communs sur les sarcophages d'autres
régions se trouvent sur les monuments .analogues de la Gaul~. L'ouvrage de
M. Edmond Le . Blant fait partie de la collection des documents inédits sur
l'histoire de France, publiés par les soins du Ministere de l'Instruction
publique.
'
4. Bibliographie des CEuvres de Son Em. le card. Pitra (Solesmes, impr.
Saint-Pierre, i886. Gr. in-8° de 24 p.). La congrégation des Bénédictins de
France a publié cette brochure a l'occasion du jubilé du cardinal Pitra, éveque
de Porto, bibliothécaire de la sainte Église romaine. On y trouve l'énumération
des nombreux travaux du cardinal sur la Patristique et l'Histoire ecclésiastique,
ainsi que la liste des écrivains ecclésiastiques qu'il a fait connaitre pour la
premiere fois dans le Spicilegium et dans les Patres Antenicami.
5. Le Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers (livr. de
janvier i887) a publié la le«;on par laquelle notre collaborateur M. J.-A. Hild a
ouvert son cours sur les Fastes d'Ovide. L'bonorable professeur s'est attaché a
montrer combien il importe de pénétrer dans la vie réelle des anciens et
comment les lettres anciennes ne peuvent litre comprises et golitées que si on
les éclaire par la science des mythes, des cérémonies et des pratiques religieuses
qui remplissaient la vie des Grecs et des Romains. II a fait ressortir ensuite
l'importance des Fastes a ce point de vue. Nous espérons que les lecteurs de
notre Revue pourront profiter plus tard des études que M. Hild développe
actuellement devant ses auditeurs de Poitiers.
6. Une nouvelle hypothese sur la composition et l' origine du Deutéronome:
Examen des vues dellf. G. d'Eichthal,pai· Maurice Vernes (París, i887. Leroux'
in-8° de 53 p.). Se raltachant aux conclusions de M. d'Eichthal, dans les
Jfélanges de critique biblique, M. Maurice Vernes vient de publier une forte
brochure qui fera sensation dans le monde des hébra'isants et des historiens du
peuple d'Israel. Nous recevons cette brochure au moment de mettre sous presse,
-en sorte qu'il faut nous borner pour le ·moment a la signaler. M. Vernes adopte

�H8

\
1

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

en partie l'opinion de M. d'Eichthal sur la composition littéraire du Deutéronome; il admet !'origine post-exilienne du livre. II met en doute l'exactitude du
récit des Rois concernant la réforme de Josias et, tout en reconnaissant un certain rapport entre le Deutéronome et les prophéties de Jérémie, il conclut en
rejetant l'authenticité de la plus grande parlie de ces prophéties. 11 en résulte
que M. Vernes se range a l'opinion de M. Havet sur !'origine post-exilienne de
!'ensemble de la collection prophétique; toutefois il en place la rédaction au
v•, 1v• etm• siecles avant notre ere, sans descendre jusqu'au u•siecle et jusqu'au
temps d'Hérode, comme M. Havet, et sans se refuser a faire remonter quelques
fragments de la collection aux temps antérieurs. On voit que M. Vernes a completement renoncé a la these de l'école grafienne qu'il a défendue autrefois
dans cette revue.
Le Folk-lore en France. - L'étude des traditions populaires se développe
singulierement chez nous depuis quelque temps et s'e!force de prendre une
tournure de plus en plus scientifique. Nous avons depuis deux ans deux recueils
mensuels exclusivement consacrés au folk-lore (la Mélusine, 3° année, et la
Revue des traditions populaires, 2• année), autour desquels se groupent de
nombreux amateurs, ardents a la propagande, et quelques érudits dont les
travaux joignent a l'agrément des sujets traités la solidité des recherches
sérieuses. Récemment, M. Loys Brueyre a présenté le folk-Iore au public d'élite
qui fréquente les conférences du cercle Saint-Simon. Il avait pris comme tbeme
la littérature anglaise et les traditions populaires (voir la Revue des traditions
populaires, livr. du 25 janvier), et i1 a profité de l'occasion pour plaider chaleureusement la cause des études qui Iui sont cheres, en montrant par l'exemple
de la littérature anglaise l'influence des traditions populaires sur les reuvres
poétiqutis et littéraires.
Parmi tous nos folk-loristes il n'en est point cependant de plus instructir et
de plus zélé que M. Gaidoz. Non seulement il prend une part prépondérante a
la rédaclion de la Mélusine, mais il vient d'inaugurer, chez l'éditeur Alph.
Picard, une collection d'ouvrages sur le folk-lore, intitulée Bibliotheca Mythica,
qui comprendra des travau.x: sur l'histoire des religions, la mythologie, les
traditions et la littérature populaires. Prechant d'exemple, M. Gaidoz s'attaque,
dans le premier volume, a uu sujet qui joint l'intérét de l'actualité a celui des
études historiques. Dans La llage et Saint-Hubert (1 vol. in-8°), il passe en
revue les croyances de l'antiquité relatives a la rage et nous raconte la légende
. de sain( Hubert considéré comme guérisseur de !'horrible maladie. A cóté de
saint Hubert, nous voyons défiler d'autre saints anti-rahiques et nous trouvons
l'énumération des recettes, des remedes et des pratiques auxquels les croyants
d'autrefois avaient recours pour se préserver ou pour se guérir des morsures
de chiens enragés. 11 est a souhaiter que les volumes suivants de la Bibliotheca
.mythica ressemblent au premier.
Nous avons déja. signalé le recueil de M. Cosquin, Contes populaii'es de la

CBRONIQUE

H9

Lorraine. De tous les recueils de contes et de légendes populaires qui ont paru
depuis deux ans, c'est le plus scientiflque. L'auteur, en e!fet, ne s'est pas
borné a collectionner des contes, mais il y a joint des commentaires et
surtout il les a fait précéder d'une inlroduction tres intéressante sur !'origine
et la propagation des contes populaires européens.
N ouvelles diverses. - Fouilles a Delphes. Le gouvernement fran~ais vient
d'obtenir du gouvernement grec l'aulorisation de faire exécuter des fouilles a
Delphes, dans des conditions apeu pres identiques a celles qui avaient été
obtenues par le gouvernement allemand a Olympie. Delphes a été pendant
plusieurs siecles le sanctuaire le plus important de la Grece. 11 est certain que
l'histoire de la religion grecque tirera un grand profit des fouilles qui vont étre
entreprises sous la direction si éclairée de notre école d'Athenes.
Les sectes juives en Galicie. Le 29 janvier M. Sacher Masoch a fait une conférence tres intéressante, au siege de la Société des Études juives, sur les
sectes juives de la Galicie, en particulier sur les Chassidim et lés Karai'tes qui
n'ont rien de commun avtic les anciennes sectes de la Palestina. Voici le résumé
de cette conférence, d'apres le compte rendu du journal le Temps :
La secte des Chassidim est, comme !'indique l'étymologie de son nom, celle
des fervents, des exaltés. Le Chassid, en effet, non seulement suit rigoureusement les prescriptions de la loi, mais doit faire plus. Il s'impose une multitude
de privations, fait subir a son corps mille macérations : il s'ahstient de viande,
de beurre, de miel; il ne mange point d'reufs, il porte un cilice dont J'étolfe
rugueuse meurtrit sa peau; en plein hiver, il se jette dans l'eau glacée des
rivieres. Les Chassidim s'étaient fait aussi une regle de nejamais séjourner plus
d'une nuit dans le méme endroit; en se fustigeant, ils pouvaient entrer,
croyaient-ils, en communication avec les anges, avec Dieu méme, Le plus souvent, ils se livraient a l'étude de la Kabbala. Israel Balchem, dont le nom
signifle : homme capable de faire des cboses merveilleuses, fut le fondateur de
cette secte, La légende s'est emparée de sa vie : on raconte qu'il rendait la vu e
aux aveugles, qu'il ressuscitait les morts et qu'il avait le pouvoir de sauver les
a.mes de l'enfer. On le racontait de son vivant. C'était l'époque ou Cagliostro et
ses adeptes avaient prédisposé tous les esprits a la croyance au merveilleux.
Balchem eut bientót de nombreux disciples : ceux-ci, apres sa mort, se répandirent en Russie et en Pologne, malgré les anathemes des rabbins. 11s obéissaient A l'autorité des « zadigs ,,, sorte de papes qui sont aujourd'hui une centaine environ. Le Chassid ne paye point le zadig en argent, mais il lui fait des
présents, il ne le laisse manquer de rien. L'ohéiss'ance parfaite au zadig est,
avec la croyance aveugle en Dieu, le premier de ses dogmes. Le jour du sahbat,
les Chassidim se réunissent chez le zadig dans une sorte de pique-nique ou
chacun apporte sa nourriture. Le zadig distrait ses convives par ses improvisations sur les versets de la Bible qu'on lui propose ; il chante des airs gais, il
s'e!force en un mot de prolonger la réunion parce que, tant que dure le sabbat,

�120

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

la béalitude regne dans les cieux et l'enfer se repose. Les Chassidim croient
aussi a leur réunion avec Dieu par la contemplation de la divinité; envers celui
qui n'est pas Chassid, le Chassid doit faire preuve d'une fermeté dans sa foi
allant jusqu·a l'insolence. Pour bien comprendre les Chassidim, dit M. Sacher
Masoch, il faut connaitre le milieu ou ils vivent. Sur ces plaines mornes, sans
limites, que le printemps fleurit et que l'hiver couvre de neige, l'homme éprquve
plus que partout ailleurs le sentiment de l'infini : son esprit apprend a se
recueillir, A se concentrer en lui-meme. JI devient bient0t un Hamlet ou un
Faust.
La seconde secte dont M. Sacher Masoch a parlé est celle des « Karai:tes ».
Ceux-ci sont les jansénistes juifs. 11 ne faut point servir Dieu, disent-ils, dans
l'espoir d'étre récompensé; il ne faut point lui obéir dans la crainte d'•füe puní.
Mais il faut suivre sa loi ·parce que c'est la loi : on doi"t étre vertueux par amour
pour la vertu. ex La ou la révélation et la raison sont d'accord, di:ient aussi les
Karailes, nous suivons ce qu'elles enseignent de leur double lumiere; mais la ,
ou elles se contredisent, nous abandonnons la raison, bien qu'elle soit une
lumiere divine; car si la raison était suffisante, la révélation serait superflue. »
Les Karailes rejettent tous les commandements qui ne sonl pas expressément
contenus dans l'Écriture. Sa!omon dit lui-meme qu'il ne faut pas exagérer la
pitié, Les Karailes admettent le divorce en cas d'adultere, ils ne croient pas
aux démons, ils croient, quoi qu'on ait pu dire, a l'immorlalité de l'ame et a la
vie éternelle. Une de leurs maximes est_: « Si tu ne peux ce ·que tu veux, tu dois
vouloir ce que tu peux. » Les Karai:tes sont sobres; leurs prieres doivent toujours étre di tes en langue hébrai"que; ils restent debout en priant. lis observent
• rigoureusement le sabbat, et des le vendredi soir n'allument plus de feu, meme
par les grands froids qui regnent en Galicie. Il est vrai qu'ils peuvent le faire
allumer par des chrétiens.
On trouve des Karaltes a. Alep, a Constantinople, en Tarlarie, en Crimée et
en Égypte : on en compte 4.0,000 en Galicie seulement. Les Karai"tes s'interd1se11t
tout commerce. lis ne doivent vendre que les produits de leur agriculture ou de
leur industrie ; tout trafic leur est interdit. lis parlent une langue mi-tartare et
mi-hébrai"que. Depuis quatre siécles, selon leurs statisticiens, pas un Kara1te
n'a subi en Pologne la moindre condamnation. Les Karai"tes ne pretent pas sermenten justice: ils se bornent a donner au juge une poignée de main,en signe
d'affirmation. Leurs croyances leur interdisent de verser le sang; aussi furent-ils
pendant longtemps exemptés du service militaire. A l'heure actuelle, on les
incorpore dans le service des ambulances.

AUTRICHE-HONGRIE
L'enseignement de l'histoire des religions en Hongrie. - Le mouvementqui porte les universités et les gouvernements a donner une place officielle
dans les cadres de l'enseignement supérieur a l'histoire des religions, s'est aussi

CHRONIQUE

i21

fait sentir en Hongrie. A l' Académie théologique de Presbourg et dans les deux
Instituts théologiques d'Éperies et d'OEdenbourg, l'histoire des religions non
seulement fait l'objet d'un enseignement spécial, mais elle figure méme parmi
les matieres obligatoires imposées aux futurs ministres des églises évangéliques
en Hongrie. M. Stephan Schneller, professeur a. l'Académie de Presbourg, !'un
de ceµx qui ont le plus vaillamment combatlu pour le triomphe de celte bonne
cause, vient de publier en tirage a part un article qui a paru daos le Bulletin
annuel de l'Académie, dans Jeque! il réfute les objections dirigées contre le
nouvel enseignement et justifie l'existence d'un cours d'histoire des religions
dans les institutions pour l'enseignement supérieur de la théologie (Az általános VaUástorténetjogosultsdga a theologiai intézeten. Pozsony, Wigand F. K.
Nyomdája, i886). L'auteur commence par établir que l'histoire des religions,
en faisant connaitre !'origine et les développements des religions, peut seule
faire comprendre la religion dans son essence, comme facteur généi;al et vérita, bloment central du développement de !'esprit humain. Se pla&lt;,ant a un point de
vue philosophique tres élevé, il prouve que te·s études des jeunes théologiens
doivent porler sur toutes les manifestations de !'esprit religieux dans le monde,
sur ce qu'il appelle l'action universelle de !'esprit divin sur !'esprit humain. La
seconde partie de la brochure a pour but de réfuter les objections dogmatiques
de ceux qui, partant de la vérité absolue du christianisme, jugent inutile d'étudier les autres religions. M. Schneller n'a pas de peine a montrer combien cette
opinion, méme si l'on en accepte les prémisses, témoigne d'étroitesse d'esprit
et combien elle différe de la pensée de l'apótre Paul, de l'auteur des écrits
johanniques, des plus illustres Peres de l'Église qui considerent non seulement
le judai"sme, mais aussi les religions pai"ennes comme une préparation au christianisme. ll insiste avec raison sur ce fait que la valeur d u christianisme ne
peut étre appréciée que par comparaison avec d'autres religions.
Nous ne pouvons pas nous arréter aux détails de cette apologie pro domo sua,
a cause de leur caractere individue! et local. Mais nous faisons les meilleurs
vceux pour le développement et le succes de l'enseignement de l'histoire des
religions en Hongrie et nous nous félicitons qu'il y soit défendu par un bomme
d'un esprit aussi large et aussi élevé que M. le D• Schneller.
Un nouveaujournal oriental. - Les directeurs del'« Institut oriental
de l'Université de Vienne » ont décidé d'entreprendre a. dater du mois de janvier i887 la publication d'un Journal Oriental de Vienne. Le but de ce nouveau
journal, publié, avec le concours du ministere des cultes et de l'instruction•
par M. Holder (Rothenthurmstrasse, 1.5, a Vienne), est de créer en Autriche
un organe consacré exclusivement aux études orientales. II contiendra des articles originaux sur la philologie et l'histoire orientales, des recensions d'ouvrages
orientaux et des notices. La partie critique du journal formera la suite de la

Litterarisch-kritische Beilage zur· resterreichischen Zeitschrift für den Orient.
Les articles pourront étre rédigés en allemand, en franc;ais, en anglais ou_en

�1.22

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

italien. Les fascicules paraitront en janvier, avril, juillet et octobre. Le prix
d'abonnement est de 6 florins (12 fr. 50). On souscrit a Paris chez M. Ern~st
Leroux (28, rue Bonaparte). Parmi les articles annoncés, nous remarquons
ceux de M. W. Cartellieri. « Subandhu and Bana, the Mahabh.\rata and the
Puranas as known to Subandhu », et de M. Winternitz, « Les Sraddhas et le
culte des morts chez la race indogermanique. l&gt;

HOLLANDE

Publications. - i O Ristorisch-critisch onderzoek naar het ontstáan en de ver•
zameling van de boeken des Ouden Verbonds, I, 2 (p. 33! a 554, Leide-Engels).
M. Kuenen vient de publier, en seconde édition, la deuxieme partie du premier
volume de sas recherches historiques et critiques sur !'origine des livres qui
forment le recueil de l'Ancien Testament, La. premiere partie consacrée a
l'Hexaleuque a été analysée ici meme par notre collaborateur, M. A. Carriere
(t. XIII, p. 2062i4). La seconde partie, que nous annonc;ons actuellement, a pour
objet les livres historiques de l'Ancien Testament depuis les Juges jusqu'au
livre d'Esther. Elle a été remaniée avec autant de soin et d'une fac;on aussi
complete que la précédente. A peine y a-t-il huit a dix pages de la premiere édition qui aient été conservées sans aucune modification. La disposition des
matieres n'est pas non plus restée la meme. 11 n'est pas étonnant que les innombrables travaux qui sont éclos pendant les vingt dernieres années aient changé
sur certains points les conclusions primitives de l'auteur. C'est particulierement
dans J'apprécialion des livres des Rois et des Chronigues que M. Kuenen a
modifié sa maniere de voir. Mais !'esprit et la méthode de l'ouvrage sont restés
les mémes. On peut considérer cette seconde édition comme l'expression la plus
autorisée des résultats de la critique biblique indépendante de la tradition ecclésiastique.
_2• G.-A. Wilken. Ueber das Haaropfer -und ein'ige andere Trauergebriiuche
bei den Volke-rn Indonesiens (Amsterdam, J. H. de Bussy, i886). Nous avons
rec;u-le tirage a part de ce mémoire qui a paru dans la Revue coloniale internationale. L'auteur se rattache a une étude du Dr Frazer publiée dans le Journal
of thP, anthropological '.lnstit~te of Great Britain and Ireland (XV, p. 64-101)
sur [les pratiques funéraires considérées comme témoignages des conceptions
spiritistes primitives. Il nous montre comment les peuples de la Malaisie
présentent toutes sorles de pratiques et de coutumes qui ne peuvent avoir
d'autre raison 'd'étre que la peur a l'égard des esprits et des morts ou le désir
de se les rendre favorables; tantot ils fuient l'endroit ou !'un des leurs a
succombé ; tantót ils cherchent a. l'empécher de rentrer dans sa dem,ure; tantot
les survivants s'efforcent de se rendre méconnaissables. M. Wilken étudie aussi
la q uestion, le plus souvent négligée, de la durée des pratiques funéraires et des
conditions dans lesquelles elles sont arrétées. Enfin il s'occupe des idées répandues chez ces mémes peuples au sujet des secondes noces. Les notes nom-

CHRONlQUE

123

breuses et :nourries ajoutées par l'auteur au has de chaque page renferment
une foule de renseignements curieux qui complétent et illuslrent de la fa~on la
plus intéressante les informations déja tres abondantes du texte. On pourrait
peut-étre reprocher a M. Wilken de plaider sa these avec trop de conviction et
de donner a certaines pratiques une signification qui n'en ressort pas avec évidence. G'est la matiere a discussion; mais ce qui est indiscutable, c'est la
connaissance approfondie des peuples malais dont l'auteur fait preuve a chaque
page,
3· L'Apocalypse. Dans notre précédente livraison, nous avons signalé (p. 376)
la these tres originale d'un tout jeune théologien allemand, M. Vischer, qui
considere l'Apocalypse du Nouveau Testament comme le remaniement chrétien
d'un écrit originairement juif. L'accueil qu'elle a rencontré chez quelques-uns
des historiens les plus versés dans la littérature chrétienne primitive a été
particuliérement favorable. Mais aucune appréciation bienveillante ne vaut a nos
yeux la confirmation qu'elle rei:oit du travail d'un exégéte hollandais qui, sans
connaitre du tout l'ceuvre de son 1collegue allemand, a publié dans une revue
de son pays, les Utrechter Theologische Studien (i886, p. 45i a 470), une
étude sur l'Apocalypse, 011 il présente une hypothese toute semblable. Dans un
article intitulé Compilatie en Omweki-ogshypothesen toegepast op de Apokalypse
van Johannes, M. 0.-J. Weyiandt passe en revue les hypotheses anciennes et
modernes sur l'existence d'interpolations daos l'Apocalypse attrihuée a l'apotre
Jean et aboutit a cette conclusion que l'Apocalypse a été composée p!l,r un chrétien qui a combiné deux apocalypses juives antérieures en y ajoutant quelques
éléments de son propre cru. La distinction de ces deux appcalypses juives est
sujette a caution; mais la n'est pas la question. Ce qu'il y a de curieux. c'est
qu'a de tres minimes différences pres, M. W eylandt détache les mémes passages
que M. Vischer comme l'ceuvre de l'auteur chrétien. Les deux interpretes ont
fait leur analyse d'une fac;on enlierement indépendante !'un de l'autre; ils
obtiennent des résultats a peu pres identiques. Une pareil Je coí'ncidence ne
laisse pas que d'etre frappante.

�DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SA.VANTES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. -

Séance du

29 décembre 1886. M. Bergaigne expose la suite de ses recherches sur l'histoire
de la Rig-Véda-SamhiUl.. Dans un premier mémoire, il avait étudié les principes
numériques du classement·desbymnes et signalé comme suspects les morceaux
qui violent ces principes. 11 a cherché depuis, par d'autres calculs, a distinguer
daos le recueil plusieurs couches d'inlerpolations. La Sambitá, composée déja
sans doute par des additions successives, de dix livres nommés mandalas, a élé
plus tard divisée pour les besoins de l'étude, et sans aucun égard pour le classemenl primitif, en 64 adhy&lt;iyas (lei;ons), groupés par 8 en ashtakas (huitiemes),
et qui n'ont d'autre raison d'étre qu'une égalité aussi exacte que possible.
M. Bergaigne établit que le príncipe de cetle égalité n'est pas, comme on l'avait
cru, le nombre des vargas, mais celui des pra91tas, comptés d'apres les indications du Pra.tii;!lkya. Selon ce calcul, 50 adhydyas sur 64 sont aussi rigoureusement exacts qu'on pouvait les faire en respectant l'inlégrité des hymnes.
Aucun, dit M. Bergaigne, n'est au-dessous de la moyenne, mais f4 la dépassent notablement, plusieurs d'un chiffre considérable. Tous ceux-li\. renferment
précisément des hymnes déja suspects, dont quelques-uns, au moins, ont dO.
étre interpolés postérieurement a la division. D'autre part, les mandalas eux·
m~mes ont été divisés en pa.rties égales appelées anuv&lt;ikas, etc. (Compte rendu
reproduit de la Revue critique.)
Séance du 7 janvier 1887. M. Bréal est nommé président pour l'année 1887.
M. le marquis d'Hervey de Saint- Denys est élu vice-président. - Séance du
14 janvier. M. G. Perrot signale les fouilles exécutées dans une nécropole
voisine de Sfax, en Tunisie, par le docteur Vercoutre, médecin en chef de l'hOpital. On y trouve des sépullures ou les corps sont enfermés dans deux jarres
coniques mises bout i\. bout, semblables a celles qui ont été découvertes a

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

125

Biskra. D'autre part, M. Víctor Waille, professeur i\. l'École supérieure d'Alger,
a repris les travaux de déblaiement pres de Cherchell, a un endroit ou s'élevaient probablement des lhermes. 11 y a trouvé diverses statues de divinités.
Séance du 21 janvier. M. Reuzey dépose le mémoire de MM. Ed. Pottier et
Salomon Reinach sur « La Nécropole de Myrina ». Ce travail, qui fait honneur
i\. l'école d'Athenes, renferme d'ingénieux aperi;us sur l'hisloire de l'art grec, sur
certains riles religieux et funéraires et témoigne d' une grande érudilion. Séance du 28 janvier. Élection de M. Viollet, bibliothécaire de la Faculté de
Droit en qualité de membre ordinaire. - La séance est levée en signe de deuil
apres communication de la mort de M. Germain, membre libre, doyen de la
Faculté des Lettres de Montpellier, connu par ses recherches dans les archives
des évechés de Maguelonne et de Montpellier et par plusieurs ouvrages historiques, parmi lesquels nous citerons l'Histoii-e de l'Église de Nimes. Les écrits de
M. Germain ont été plusieurs fois couronnés par l'Académie.
Séance du 4 février. M. d'Hen•ey de Saint-Denys fail une communication relativa a cerlains objets trouvés dans l'intérieur d'une idole a Hué: un Jambeau
d'étoffe de colon, un écheveau de fil de soie, un miroir, un imprimé bouddhique
chinois de l'an 1830. Ces objets sont des symboles représentant les éléments du
corps de la divinité. L'usage de placer de pareils symboles dans les statues
bouddhiques de la Chine parait remonter au vu• siecle de notre ere. Les disciples de Confucius n'admirent jamais celte pratique. lls n'ont jamais représenté
le souverain maitre sous une forme quelconque. A ce propos, M. d'Hervey
de Saint-Denys réfute l'opinion émise par M. Renan, lorsqu'il affirmait qu'il n'y
avait pas, en chinois, de mot pour désigner Dieu. 11 est vrai qu'il n'y a point
de mot monosyllabique ayant le sens du Theos grec ou du Deus latin; mais
íl y a un mot dissyllabique, sans pluriel, qui implique la réalilé d'une foi monothéiste.
II. Journal asiatique. - Novembre-décembre 1886: Senart. Eludes sur
les inscriptions de Piyadasi. - Ru!ien Duval. Syrische Grabinschriften aus
Semirjetschie, herausgeg. von D. Chwolson.
Janvier 1887 : De Harlez.
Tcbou-tze-tsieh-yao-tchuen, résumé des príncipes de Tchou-hi. (Extraits.) - ·
Clermont-Ganneau. La stele de Mesa, examen critique du texte.
III, Revue historique. - Janvier-février: Vic. G. d'Avenel. Le clergé
franc;¡ais et la liberté de conscience sous Louis XIII (suite et fin).
IV. Revue critique d'histoire et de littérature. - /O janvier:
L. Feer. La vie du Buddha par M. W. Rockhill.
V. Revue archéologique. - Novembre-décembre 1886: H. Bazin. L'Artémis marseillaise du musée d'Avignon. - Bapst: Le tombeau de saint Denis.

=

VI. Revue des Questions historiques. -

Janvier : Paul Allard.

L'Empire et l'Église pendant le regne de Gallien. - Paul Fournier. Le liber
pontificalis et la nouvelle édition de M. l'abbé Duchesne. - G. Kurth. Une
nouvelle histoire des papes, - (Du méme). Deux travaux aliemands sur Hinc-

�126

DiliPOLllLLEMENT DES PffiRIODlQUES

ma1•• - A. de Barlhélcmy. Les charles de l'abbaye de Cluny. - Martinov
(le R. P.). A propos de la légende ilalique.
VII. Mélusine. - 5 janvier: H. Gaidoz. Quelques recueils de conles. Les yeux arrachés (voir le numéro suivanl).
5 févr-ier: Israel Lévi. La fleche
de Nemrod (suite). - La Grande Ourse (suite). - J. Tuchmann. La fascinalion

121

ET DES TnAVALlX Dl!:S SOCIÉTÉS SAVANTES

XVU. Revue orientale et africaine. - 1886, n• 2: A Castaing. Trilons et Tritonis.

VIII. RevuE, des traditions populaires. •- 25 décembre -1886: Paul
Sébillot. Les superstitions iconographiques. (Voir le numéro suiv.)- Z. Wissendortf. Notes sur la mytbologie des anciens Lellons, Deux légendes lellonnes.
IX. Revue des Études juives. - Octobre-décembre 1886 : J. Halévy.
Recherches bibliques. Le chapilre X de la Genése (fin¡. - S. Reinach. Notes sur
la synagogue d'Hammam-el-Enf. - Ad. Neubaue1·. Le Midrasch Tanbuma.
x. Controverse et Contemporain. - 15 janvier : L'abbé Fillion.
L'authenticité du quatricme évangile. - Paul Allard. La persécution d'Auré-

XVIII. Mémoires de la Société d'ethnographis. - -1886 : L. de
Rosny. Les Antilles. Étude elbnograpbique, archéologique et religieuse.
XIX. Bulletin de la Société philomathique vosgienne.
I f 0 année: F. Voulot. Sur deux antiques inédils retrouvés a Grand (Vosges). P. de Bou1'eulle. L'Alsace de la Réforme.
XX. Bulletin de la Société académique de Brest. - T. XI (i885i886) : L. Leballe. Une féte musulmane a Gabes.
XXI. Revue de Gascogne. - Juin 1886 : A. de Lantenay. Labadie et le
Carmel de la Graville (voir les numéros suivants). - Juillet: L'abbé J. Dudon.
Du lieu de naissance de saint Philibert (voir aoO.t-seplembre).
Octobre:
A. Plieux. Le Carmel de Lecloure.
Novembre: A. de Lavel'gne. Les chemins
de Saint-Jacques en Gasr.ogne. - L'abbé Ducruc. Les curés de ' Grabiey au

lien.

xvnº siecle (Voir les numéros suivants.)

=

(suite).

XI. La Révolution fran9aise. - U décembl'e 1886: J.-F. Tht!nard.
Élection du curé de Fourqueux. - (Du méme). Un sermon civique et constitutionnel en 1700. - V. Jeanvrot. Pierre Suzon, éveque constitutionnel de Tours.
(Voir le numéro suivant.)
XII. Revue égyptologique. - IV, 3 et 4: E, de Rougé. Mémoire sur
quelques inscriptions trouvées dans les sépultures des Apis. - P. Pierret.
Religion el mythologie des anciens Égypliens d'aprés les monuments.

XIII. Mémoires de la Mission archéologique fran9aise au Caire.
- Nº 3: U. Bouriant. Rapport au Ministre de l'Instruction publique sur une
mission daos la Haute-Égypte {i884-i885). - P. Ravaisse. Essai sur l'histoire
el sur la topographie du Caire d'apres Makrizi (pala.is des kbalifes fatimites).
XIV. Recueil d'archéologie orientale (de M. Clermont-Ganneau). L'inscription phénicienne de Ma'soub. - Une inscription pbénicienne de Tyr. Une nouvelle dédicace a Baal Marcod. - Un nouveau titulus funéraire de
Joppé. - Le temple de Baal Marcod a Deir El Kal'a. - Anliquités et inscriptions inédites de Palmyre. - Mané Thécel Phares el le festin de Ballhasar. Segor, Gomorrhe el Sodome.
.
xv. Mémoires dela Société des Études japona1ses. - 1886, n•3:
A. ll'Irgens-Be'l'gh. Le bouddbisme siamois. N• 4: Joseph d'Autreme1·. La vengeance légale au Japon. - Uon de Rosny. Cban-ha'i-king, traduit du chi11ois
avec un commentaire perpétuel. - James Legge. La préface des \'oyages du
péle1 in bouddhiste Hiouen-tbsang.
•
X.V'l. Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 3:
A. Pousse. Sur les notations numériques dans les manuscrits biératiques du
Yucatan.
N• 4: A. Gastaing. Études sur la religion des anciens Péruviens.
Les ministres du culte. Les Sacrements. - Pret. La danse religieuse de l'urine

=

=

chez les Indiens Zunis.

=

=

XXII. Revue de l'Agenais. - XIII, I et 2 : Ph. Lauzun. Les couvenls
de la ville d'Agen avant i789. Le couvent de Saint-Antoine.

XXIII. Bulletin de la Société archéologiqua de Tarn-etGaronne. XIV, 3: L'abbé A.Lury. - L'Ave Maria.

XXIV. Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de
Geneve. - 2° sé1•ie, t. II (i886) : Th. Dufour. Un opuscule inédit de Farel.
Le résumé des Acles de la Dispute de Rive (1535). - Eug. Ritter. Cbroniques
de Genéve écrites au temps du roi Henri IV. -A. Rilliet. Le billet d'adieu d'un
éveque de Geneve (1483).
XXV. Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique. 4• sél'ie, I, 4 : Van Bastelae1·. Les trois zeupires, pierres levé es ou menhirs, a
Gozée, pres de Thuin.

XXVI. Muaéon. -Janvier: A. Gueluy. Mreurs des musulmans de l'Asie
centrale. - A. Meherjibhai. L'état religieux de la communauté parsie. - De
la méthode daos l'enseignement de l'histoire des religions. - C. de Harlez. Le
livre des conseils d'Aterpat Mansarspendan. - F. Robiou. La religion égyptienne. Le Phénix.
XXVII. Academy. -25 décembre: Maa: Müller. An ethnological survey
·¡n India. (Lettre a M. H.-H. Risley pour recommander aux etbnographes de
ne pas appliquer sans examen les termes et les classifications de la philologie
comparée a la sociélé bindoue, les divisions des langues ne correspondant
pas nécessairement aux divisions de races.) - Egypl Exploration fund.
(Compte rendu de la quatriéme séance générale annuelle du 8 décembre :
résultat des fouilles a Naukratis, Gemayemi, Nebesheh et Defonneh; annonce
d'une nouvelle expédition de MM. Naville et Griffith pour reconstituer le
chemin de l'Exode.)
I •• janviel' .f 887: V. Taylot Smith. Tiele's bistorv of
Babylonia and Assyria. - J. Edkins. Eastern spread of chaldrean thought (aux

=

�128
Indes r,t en Chine).
at Gizeh.

DÉPOUILLElllENT DES PÉRIODIQUES

= 8 janvier : W. Jf. Flinders

Petrie. Recent excavationa

XXVIII. Athenieum. - 25 d~cembre: J. Hirst. Notes from Athens (sur
les fouilles d'Eleusis).

XXIX. London Quarterley Review. -

Janvier : Jewish Iife in

the time of Christ. - The religion of Burmah.

XXX. Church Quarterley Review. - Janvier: Egyptian chrislianity. - A Scottish bishop of the eighteenth century. - Early Church history. - The spiritual significance of the Apocalypse.
XXXI. Scottish Review. - Janvier : D. Bikelas. Byzantinism and
hellenism. - St. Magnus of the 0rkneys.
XXXII. Expositor. - Janvier: Prof. Sanday. The origin of the christian ministry. Recent theories. - W. H. Simcox. Canon Wescott. - Prof.
A. B. Davidson. The prophetess Deborah. - A. !!aclaren. Tychicus and 0nesimus, the letter bearers.
XXXIII. Antiquary. - Janviel': Munrot, Sorne traces of paganism in
gaelic words.
XXXIV. Scottish geographical Magazine. - Janvier: Ch. Warren.
Palestine, theland and the people asthey_are.-:- J. W. M, Crindle. Fa-Hien's
travels in India.
XXXV. China Review. - XV, 4 : Chalmers. The Sacred Books of
the East. - Eiclzler. The life of Tsze-Ch'an. - Parker. Chinese and Tartars,
Tibetans, etc. - Taylor. Heroes and villains in cbinese fiction. - Lockhart.
To the folklore of China.
XXXVI. Babylonian and oriental Record. - 1886 : Rob Brown
(junior). Babylonian astronomy in the wesl: the Aries of Aratus. - C: de
Harlez. The four-eyed dogs of the Avesta. - T. 6. Pinches. The babylomans
ás a maritime people. - Terrien de Lacouperie. The Sinim of Isaiah, not the

XL. Hermas. - XXII, ,/ : Wissowa. Die Ueberlieferung ueber die romischen Penaten. - Stengel. Zu den griechischen Sacralallerthümern.
XLI. Historisches Jahrbuch. - VIII, .f : Maye1·. Bischof Friedrich
Nausea von Wien auf dem Concil von Trient.
XLII. Rheinisches Museum für Philologie. -- XLI[, I : Kerameus. Neue briefe von Julianus Apostata.-Nissen. Ueber Tempelorientierung.
XLIII. Gottingische gelehrte Anzeigen. - .f887, N• .f: Holtzmann. Farrar, History of interprelation. - Kolde. Keller, Die Waldenser und
die deutsche Bibeluebersetzungen. - Krueger. Vischer, Die 0lfenbarung Johannis. - Horst. Jülicher, Die Gleichnisreden Jesu. - De Lagarde. Gwynn.
0n a syriac Ms. belonging to the collection of the archbishop Usher.
XLIV. Baltische Monatsschrift. - XX.XIII, 8 et 9 : Marholm. Das
Chrislenlhurn in der skandinaviscben Dichtung.
XLV. Monatsschr¡ft für Geschichte und Wissenscháft des Judentums. - 4886. N•• U et 42: Der historische Hintergrund und die Abfassungszeil des Buches Esther und der Usprung des Puritnfestes (fin). - Graetz.
Zur Bibelexegese (fin). - Theodor. Die Midraschim zuro Penlateuch und
der dreija.hrige palreslinensische Cyclus. (Voir i887, n• i.)
XLVI. Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft. - XL, 3: Heidenheim. Die neue Ausgabe der Vers. Sam. zur Genesis. - Stenzle1·. Das Schwertklingengelübde der Indier. - Bothlingk. Nachtraege zu Vasis~ba. - Kuhnert. Midas in Sage und Kunst. - Guidi. Die Kirchengeschichte des Catholicos Sabprisoc.
XLVII. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. N• .f2: Buchner. Religion, Künsle und Fertigkeiten bei den Kámerunera.
XLVIII. Zeitschrift für Assyriologie. - 1, 4: Sayce. The Hillite
Boss of Tarkondemos. - Noeldeke. Mene lekel upharsin.
XLIX. Ausland. - .f886, N• 50: v. Seidlitz. Die alte Kosrnogonie der
Grossrussen.
N• tu: lfailandt. Mylhische Elemenlen in Rumanien. - Der
Schlangenlanz der Mokis in Arizona. (Voir n• 52.)
1887. N• 2: v. Thümen.
Der Mondaberglauhe unter der Landbevolkerung de.s oeslerreichischen Küslenlandes.
L. Deutsche geographische Bliitter. - IX, ,f: Post. Zaubereiprocesse
· und Gottesurleile in Afrika.
LI. Sitzungsberichte der kgl. preuss. Akademie der Wissenschaften. - N• 5.f : Hirschfeld. Die kaiserlichen Grabstiitten in Rom. Pel'nice. Zum rremischen Sacralrechte (2° art.).
LII. Theologische Quartalschrift. - .f886, N• ,f: Schmid, Zacharias
Chrysopolitanus und sein Commentar zur Evangelienharmonie. - Schanz.
Die Wirksamkeil der Sacramentalien. - Martens, Die drei unechten Kapitel
der Vita Hadrians I. - Fwchner. Deber die Hypothese Steinthals dass
Simson ein Sonnenheros sei.

=

Chinese.

XXXVII. Indian Antiquary. - Décembre: Fleet. A collection of Canarese ballads. - Beal. The age and wrilings of Nagarjuna bodisatlva. Fleet. Sanskrit and Old-Canarese inscriptions. - Wadia. F~lklore in western
india. (Voir \e numéro suivant.) - Natesa Sastri. Folklore in soutbern India.
(Voir le numéro suivant.)
Janvier. Rev. Thomas Foulques. The Dakhan•
in the times of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions

=

towards the study of asialic symbolism.

XXXVIII. Journal of the American Oriental Society. - XI, 2:
Hopkins. 0n the professed quotalions from Manu found in the Mahabharata. Hall. The arabic bible of D• Eli Smith and Cornelius V. A. van Dyck. - Bloomfield. On the position of the Vaitana-Sutra in the lileratureof lhe Atbar~a ~et.la.
XXXIX. Historische Zeitschrift. - 1887, N• 2: Gor!'es. Die h1storische Kritik und die Legende,

129

ET DES TUAVAUX DI•:S SOCJ.f:l'ÉS SAVANTES

=

9

�1.30

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

LIII. Katholik. - Novembre: Apostolicit1Bt des Jakobusbriefes nach lnhalt und Forra. - Die geistliche Stadt Gottes von der ehrwürdigen Maria von
Agreda.
Décembre: Gab es im rcemischen Officium Schriftlesungen vor der
Zeit Gregors des Groszen? - Pastor's Geschichle der Piibste.
LIV. Zeitschrifi für Kirchenrecht. - XXI, 4 et XXII, I: W. J1ai-lens. Die Besetzung des prebstlichen Stuhls unler den Kaisern Heinrich III
und Heinrich IV. - Meurer. Die rechtliche Natur des Tridentiner Matrimonialdecrets. - Weiland, Die constantinische Schenkung.
L v. Jahrbücher für protestantische Theologie. - Xlll, 1: Voigt.
Melanchton's und Bugenhagen's Stelhmg zum Interim. - Feine. Zur synoptischen Frage (2• art.). - V. Soden. Der Epheserbrief. - Scküre1·. Zu
Adrianos. - Siegfi·ied. Das neue Testament im hebrreischen Gewande. Gelzer. Zur Praxis der ost-rcemischen Statsgewalt in Kirchensachen.

=

LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX, 1 :
A. Hilgenfeld. Die neueste synoptische Evangelienforschung (C. Holsteu et
C. Weizsacker). - Mensinga. Die Geschichte des Cherubs. - Gii1Tes. Ritter
St-Georg in Geschic!ite, Legende und Kunst.
LVII. Zeitschrift für kirchliche Wissenschaft. - N• 11 : Gebhardt. Der Himmel im Neuen Testament. - Behm. Bemerkungen zur Didache, IX, 2.
N• 12: Hohne. Die drei Hauptnamen des jüdischen Volkes im
Allen Testament. - Zcihn. Die Anfiinge des apostolischen Zeitalters.

=

LVIII. Evangelisches Missionsmagazi?:.. - Janvier 1887: Schultze.
Totenverehrung in China. (Voir Février.)

LIX. Bullettino dtilla Commiss:on;i archeol. communale di Roma.
Novembre: Gatti. Un nuovo frammento degli Atti de' Fratelli Arvali.
LX. Archief voor Nederlandsche kerkgesehiedenis. - II, 1 :
Acquoy. Het geestelijk lied en de Nederlanden vóór de Hervorming.

BIBLIOGRAPHIE

1

GÉNÉRALITÉS

C. A. de Cara. Notizia de' Iavori di egittologia e di lingue semitiche publicati
n Italia in questi ultimi decenni. - Prato, Giacbetti, 1886, in-8 de 103 p.
W. Schneider. Die Naturviilker. Missverst!i.ndnisse. Missdeutungen und Misshandlungen. - 2 vol. in-8 de x1-3i0 et x-501 p. - Paderborn, Scbreningh, 1886.
CHRISTIANISME

L. Dumas et A. Marion. Évangile selon saint Luc, collationné sur les meileurs textes, avec des notes grammaticales, Iittéraires, historiques et géographiques. - París, Belin, {887; in-12 de x et 158 p.
F. Kaulen. Einleitung in die heilige Schrift des Alten und Neuen Testaments.
II, 2. - Besondere Einleitung in das Neue Testament. - Fribourg en Brisgau,
Herder, 1886; in-8, p. 371 a 599.
F. Buhl. Jerusalem paa Kristi og apostlenestid efter de nyere udgravninger
og undersogelser. ~Copenhague, Gyldendal, 1886; in-8 de iU p.
R. F. Grau. Das Selbstbewustsein Jesu. - Niirdlingen, Beck, 1887.
D. Gla. Die Originalsprüche des Matthausevangelium. - Paderborn, Schiiningh, :1887.
Maurice Schwalb. L'ap0tre Paul. Sa vie et ses ceuvres, Traduction par Jules
Steeg. - París, Fischbacher, 1886; 1 vol. in-16 de x1x et 297 p;
F. A. Henle. Kolossll. und der Brief des hl. Apostels Paulus an die Kolosser.
- Munich, Stahl, 1887; in-8 de vm et 93 p.
R. A. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden, ll,
L - Brunswick, Schwetscbke, :1887; in-8 de 472 p.
E. Egli. Altchristliche Studien. Martyrien und Martyrologien mltester Zeit.
- Zurich, Schulthess, 1887 ; in-8 de m et 1i2 p.
1) En dehors des nombreux ouvrages mentionnés dans la Chronique et dans
le Dépouillement des périodiques.

�132

1

REVUE DE L BISTOinE DES RELlGIONS

H. Usener. Acta S. Marínre et S. Christophori. - Bonnre, Georg, i886; in-8
de 80 p.
G. Frommberger. De Símone Mago, ~- De origine Pseudo-Clementinorum.
- Vratislavire, i886, in-8 de 53 p.
F. A. Lehner. Die Marienverehrung in den ersten Jahrhunderten. - Breitkopr,
Harte!; in-8 de xxv et 342 p.
S. Aur. Augustini, Hipponensis episcopi, operum sectionis III, i : Liber
qui nppellatur speculum et líber de divinis scripturis sive speculum quod fertur
S. Augustini. Rec. F. Weihrích (Corpus scrípt. eccl. lat.; v. Xll). - Vienne,
Gerold, i887 ¡ in-8 de Ln et 725 p.
J. Gerdin. S. Aurelius Augustinus sasom kristlig uppfostrare. - Upsnla,
Schultz, 1886 ¡ in-8 de 75 p.
J, Ficker. Die Darstellung der Aposte! in der altchrísllichen Kunst. - Leípzíg, Seemann, 1887 ¡ in-8 de m et 4.8 p.
F. Loos. Leontius von Byzanz und die gleichnamigen Schtiflsteller der griechíschen Kirche, l. Das Leben und die polemische Werke des Leontius von
Byzanz. (Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Lileratur
de v. Gebhardt et A. Harnnck; III, i et 2.) - Leipzig, Hinríchs, i887 ; in-8
de vm et 3i7 p.
G. T. Stokes. Ireland and the Celtic church. A history of Ireland from
St-Patrick to the English conquest in H72. - Londres, Hodder et Stoughton, 1886.
A. C. Chai:JJ de Lavarene. Monumenla pontificia Arvernire decurren tibus IXº,
x0 x1° et x11° sreculis. Correspondance diplomatique des papes concernant l'Auvergne depuis le pontifical ele Nicolas I•• jusqu'a celui d'Innocent III. - Clermont-Ferrand, Bellet, 1886; in-4. de xu et 560 p.
L. Gautier. Histoire de la poésie liturgique au moyen age. Les Tropas l. Paris, Palmé, 1886; in-8 de V111 et 280 p.
Em, Burnouf. Les cbants de l'Église latine. Restitutíon de la mesure et du
rythme selon la méthode naturelle. - París, Lecoffre, 1 vol. in-8.
Jean Jansen. L'Allemagne et lo Réforme. L'Allemagne et la fin du moyen age,
traduit de l'allemand. - Paris, Pion, Nourrít, 1 vol. in-8.
E. Sacl.'Ur. Richard, Abt von Saint-Vannes. - Breslau, 1886; in-8de iOO p.
J. A. Chabi·and. Vaudois et protestants des Alpes; recberches historiques
contenant un grand nombre de documents inédits sur les vaudois et les protestants des Alpes dauphinoises et piémontaises. - Grenoble, Drevet, 1886; in-8
de 287p.
Luther' s Briefwechsel. Ed. L. L. Enders (avril 1519-novembre 1520). Calw, Vereinsbuch, 1887; in-8 de vm et 536 p.
- Regesta Clementis Papro V ex Vaticanis archetypis- S. D.N. Leonis XIII
P, M. jussu et munificentia cura et studio monacborum ordinis S. Benerlicti
(A. IV). - Rome, Typ. Vat. i886; in-4 de 483 pages.

DlDLJOGR Al'HIE

133

Corpus reformatorum V. LX. J. Calvini opera, edd. G. Baum, E. Cunitz,
E. Reuss. V. XXXII. - Brunswick. Schwetschke, i887; in-4 de 752 colonnes.
Correspondance des réformateurs dans les pays de langue franc,aise, ed.
A. L. Herminjard. T. VII (154! a 1542). - Geneve. Georg, i886¡ in-8 de
546 pages.
E. Gothein. Ignatius von Loyola. - Halle, Niemeyer, i886; in-8 de t8i pages.
W. Beckei·. Immanuel Trebellius. Ein Proselytenleben im Zeitalter der Reformation. - Breslau, Dülfer, !887¡ in-8 de 55 pages.
P. Leclerc. Fausta Socin. Biographie et critique. - Geneve, Georg, !886;
in-8 de t20 pages.
K. Rothenhiiusler. Der Untergang der katholischen Religion in Alt-Würtemberg in seinen Ursachen dargestellt. - Leutkirch, Roth. 1887; in-8 de III et
ii6 pages.
H. M. Baird. The Huguenots and Henry of Navarre. - Londres, Paul, 1886;
2 vol. in-8 de xxn-4.58 et xvu-525 pages.
J. Addington Symonds. Renaissance in Italy. The catholic reaction, Londres, Smilh, 2 vol., 1886.
Memoriale ordinis fratrum minorum a fratre Joanne de Komorowo compila.
tum edd. H. Liske et Ant. Lorgiewicz. - Leopoli, i886 ¡ in-8 de 4.20 pages.
K. Eubel. Gescbichte der oberdeutscben (Strassburger) Minoriten-Provinz. Würzbourg, Bucher, 1886; in-8 de viu et 4-08 p.
A. Vuillet. Scenes de la réformation dans le pays de Vaud (i526 a i538). Lausanne, Bridel, 1886 ¡ in-12 de 96 p.
Ch. Falletti. Jacob Vernet, théologien genevois (1698-1789). - Geneve,
Georg, 1886; in-8 de i20 p.
A. de Pontbriant, Guerres de religion. Le capitaine Merle, baron de Lagorce,
gentilhomme du roi de Navarre, et ses descendants. - París, Picard, i886;
1 vol. in-8.
C. J. Abbey. Tbe English church and its bishops (1700-i800). - Londres,
Longmans, i887, 2 vol. in-8, de 780 p,
F. W. Woker. Agostino Stell'ani, Biscbof von Spiga, apostolischer Vicar von
Norddeutschland (i709-i728). Cologne, Bachem, in-8 de vu et 134 p.
A. Carayon. Documents inédits coucernant la compagníe de Jésus (i874i886). - París, Taranne, i886, in-8 de xxm et 4.96 p.
R. de Cesare. II conclave di Leone XIII. - Cita del Castello. S. Lapi, i887.
'
in-8 de 431 p.
J. F. Schulte. Der Altkatholicismus. Geschichte seiner Entstehung, inneren
Gestaltung und recbtlichen Stellung in Deutschland. - Giessen, Roth, 1887,
ín-8 de xv et 683 p.
Eug. Cecconi. Histoire du Concile du Vatican d'apres les documents originaux. Préliminaires du concile. - Trad. de l'italien par Jules Bonhomme et
D. Duvillaret. - Paris, Lecoffre, t887, 4.vol. in-8 de 111, 553, 500, 724 et 828 p.

�134

REVUE DE L'IUSTOIRE DES RELIGIONS

135

lllBLIOGRAPBIE

Ricard (Mgr). Vie de Mgr de la Bouillerie, archeveque de Perga, colldjuleur
de Bordeaux, - Paris, Palmé, {887, i vol. in-8 de 400 p.
St. Zalenski (le P .). Les Jésuites de la Russie Blanche. Trad. du polonais,
par le P. Alex. Vivier. - París, Lelouzey, i887, 2 vol. in-8 .
Amherst. The history of catholic emancipation and the progress or the catbolic church in the Britisb isles from i771 to 1820. - Londres, Kegan Paul,
1886, 2 vol. in-8 de 656 p.
1. E. narras. Histoire de l'Église depuis la création jusqu'au xn• siecle, continuée jusqu'au pontifical de Pie IX, par J. Bareille et J. Fevre. - T. XXXIX
(1740-1800). T. LX (!800-1846). - Paris, Vives, 1886, 2 vol. in-8 de 642 et
644 p.

R ELIGIONS D E t 'ASIE

G. Le Bon. Les Ci vilisations de l'Inde, - en livraisons , - Paris, Didot,
1887.

Suhrllekka. Brief des Nagarj una an Konig Udayana. Aus dem tibetisc hen
uebersetzt von H. W enzel. - Leipzig, Voss.
Maitrayani Samhita, ed. L. von Schrreder. T. IV.
F OLK- LORE

l
JUDA.lSME ET ISLAMISME

H. von W lisloc.ki. Marchen und Sagen der transsilvanischen Zigeuner. Berlin, Nicolai, i 887.
11. Gaidoz. La Rage et Saint Huber t. - Paris, P icard, 1887, 1 vol. in-8.

A. Kuenen. Historisch-critisch onderzoek naar het ontstaan en de verzameling
van de boeken des Ouden Verbonds, 2° éd., I. 2. De historische boeken des
Ouden Verbonds . - Leide, Engels, 1887, in-8, p. 331 a 5M.
N. Howard. Beitraege zum Ausgleich zwisschen alttestamentlicher Geschichtserziihlung, Zeitrechnung und Prophetie einerseits und assyrischen und babylonischen Keilinschriften andererseits. - Gotha, Perthes.
G. Rawlinson. Bible topography. - Londres, Nisbet, 1886, in-l.2 de H,2 p.
B. Stade. Geschichte des Volkes Israel. I. 2. Berlín, Grote, 1887.
l. T. Belloc. Jérusalem. Souvenirs d'un voyage en terre sainte. - París
Palmé, !886, in-4 de 1v et 376 p.
'
S. Goldsmith. Geschichte der Juden in England im x1• und x11• Jahrh. Berlín, 1886, in-8 de 1v et 76 p.
A. Wünsche. Der babylonische Talmud in seinen haggadischen Bestandthei
len wortgetreu ueberselzt. II. 1. Leipsig, Schulze, 1886, in-8 de vm et 378 p .
J; Rosenfeld. Der Mischna-Tractat Berachot (die vier ersten Abschnitte)
uebersetzt und erlautert. I. - Presbourg, 1886, in-8 de 64 p.
H. Hirschfeld. Beitrrege zur Erklrerung des Koran. - Leipzig, Schulze,
1886.
A.Müller. Der Islam im Morgen-und Abendland. II. - Berlín, Grote, 1887.

•

LES RELIGIONS DU MONDE A.NTIQUE

H. Bazin. L'Aphrodite marseil!aise du Musée de Lyon. "- Paris, Leroux,

i887, i vol. in-8.
Th. Homolle. Les Archives de l'Intendance sacrée a Délos (531 a i66
av. J.-C.). - París, Thorin, 1887, i vol. in-8.
Kennerknecht. De Argonautarum fabula qure veterum scriplores tradiderint.
- I et II. Munich. Lindauer.
W. Gre-if. Die mittelalterlichen Bearbeitungen der Trojanersage. Ein neuer
Beitrag zur Dares-und Dictysfrage. - Marbourg, Elwert, i886.

Angers, impr. et slér. A. Buaorx el Ci•, 4, rue Garnier.

�UNE CONTRIBUTION A L'ETUDE DU PAULINISME

DE LA

,

,

QUESTION DE L'ORIGINE DU PECHE
D'APRES LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

(Deuxieme article.) (t)

II
Dans tous les syslemes religieux dont l'objel principal est
la rédemption de l'homme, comme c'est le cas pour le
systeme de l'apotre Paul, la partie négative concernanl le
péché est toujours dans la plus intime correspondance avec
la partie positive concernant le mode et les moyens de salut.
La maniere dont on concoit le mal détermine nécessairement
celle dont on présente le remede ou vice versd. II ne sera
done pas inutile de rapprocher la doctrine du péché alaquelle
l'étude précédente nous a conduit, de la théorie du salut que
l'apotre abeaucoup plus nettement formulée. Sinotre exégese
a touché juste, non seulement il doit y avoir harmonie profonde entre l'une et l'autre doctrine, mais encore un jour
nouveau doit rejaillir de la premiere sur la seconde, et celle-ci
apparattre avec un relief d'originalité tout nouveau. Comme
il faut nous reslreindre, nous hornero ns les rapprochements
auxquels nous songeons, a ces trois points essentiels : la
f. Voir p. i

a :!L

10

�!38

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIOJSS

UNE CONTRIBUTIOli A L'ÉTUDE DU PAULlNISME

christologie, la théorie de la rédemplion proprement dile,
le plan divin ou la philosophie religieuse de l'histoire.
1. La christologie ou la doctrine de la personne du Christ,
n'est touchée que sur un point par la doctrine du péché. 11
est évident qu' entre l'idée du péché de l'homme et des theses
comme celles de la nature divine ou de la préexistence du
Fils de Dieu, les rapports sont tres indirects. Ce n'est qu'au
moment ou ce Fils de Dieu apparait comme etre véritablement humain dans l'hisloire, qu'il y a contact et renconlre
entre lui et le péché. La seule question qui se pose est done
celle-ci : Comment, dans la pensée de Paul, le Christ a-t-il
pu etre réellement un homme et n'étre pas atteint de la
souillure du péché? Les deux theses, en effet, sont expressément affirmées : 1º Le Christ a été un réel descendant de
David selon la chair, et il est ven u dans le monde de la meme
maniere que tout autre individu humain (Bom., 1, 3; Gal.,
1v, 4). 2º 11 n'a pas connu, c'est-a-dire il n'a pas commis le
péché et a accompli parfaitement les commandements de
Dieu; il a réalisé la justice entiere (atY.&lt;X(w¡,.ix Rom., v, 18;
II Cor., v, 21). Avecla doctrine du péchéque nous avons établie comme étant celle de Paul, rien n' est plus aisé a entend1·e.
Christ a pu venir en chair, comme individu charnel, c'est-adire constitué physiologiquement comme tout autre individu
humain, sans etre souillé par le péché, puisque la vie de la
chair, en soi, n'a rien de mauvais. Par ce coté physique, il
était dans la meme condition qu'Adam; mais il faut ajouter
qu'Adam n'était pas dans la meme condition spirituelle que
lui; car si le premier homme était ~uztY.6~, il n'était pas encore
,m:u¡,.ix'ttx6~. Au contraire, le second Adam, outre la ~u;,:-~ ~wa&lt;X et
la aáp!;, avait encore la force divine du 'it'lali¡,."· 11 n'était pas seulement spirituel, il était !'esprit méme (II Cor., 111, 17). Il suit
de la qu'entre le premier Adam qui était seulement un etre
ps:,¡chique et la loi de Dieu qui était d'essence spirituelle
(Rom., vn, 14) il y avait disproportion et disparité, en sorte
que la transgression était facile a prévoir. Au contraire, entre
le second Adam qui était spirituel par essence et la loi spiri-

luelle de Dieu, il y avait parité et h.armonie, en sorte qu'il
pouvait et devait moralement triompher la ou le premier avait
succombé. En d'autres termes, l'un avait bien« le vouloir »,
mais il n'avait pas « le pouvoir » ; l'autre a eu l'un et l'autre.
Aussi le Christ a-t-il pu venir impunément sous la loi. Sa vie
en a été l'accomplissement, c'est-a-dire un otY.&lt;Xlw¡,.&lt;X d'ou a
découlé ensuite la justification de tous les croyants, membres
de son corps, comme du péché d'Adam est sorti la vie
pécheresse de ses enfant.s. Ainsi, entre cette partie de la
christologie de Paul et sa lhéorie de la loi et de l'origine du
péché, la cohérence est intime. C'est la meme psychologie
qui rend compte de l'une et de l'autre.
11 nous semble qu'il n'en est pas ainsi dans la maniere
traditionnelle d'entendre la doctrine paulinienne. Si la chair
a été souillée, en effet, par le péché d'Adam et si elle est
pécheresse en soi, il est clair que le Christ n'a pas pu revetir
cette chair ni vivre réellement de la vie de la chair sans étre
constitué pécheur du meme cou p. 11 n'a pas pu etre un homme
comme nous ni venir dans le monde par les voies ordinaires.
11 faut faire intervenir un miracle spécial, un miracle physiologique pour le préserver de cetle contagion universelle. Ce
miracle est celui de la conception surnaturelle dans le sein
d'une vierge. Encore méme ne voit-on pas dans cette théorie
pourquoi la chair de la femme serait moins contagieuse que
celle de l'homme. Ce miracle, la théologie ecclésiastique l'a
payé tres che1·; car il a fait verser irrémédiablement la christologie traditionnelle dans le docétisme. Mais il n'e"t pas nécessaire de discuter les inextricables contradictions de ce
•
dogme. 11 suffit de constater que l'apótre Paul l'a absolument
ignoré, et la vérité est qu'a son point de vue et pour sauvegarder la sainteté du Christ, il n'en avait nul besoin.
2. Entre la théorie de la rédemption et la notion du
péché, le rapport est plus intime encore. Chose tres curieuse
et parallélisme fort remarquable : quand on lit rapidement
et superficiellement les texles de Paul relalifs a l' reuvre

\

�i40

•

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

rédempfrice du Christ, oa est arreté par une dualité de vues,
une divergence dans les raisonnements et dans les images
tout a fait semblable a celle que nous avons constatée dans
sa doctrine du péché. II faut ici faire le meme effort et le
meme travail pour ramener al'unilé ces these.s-en apparence
contraires.
Ainsi, d'une part, la rédemption est assimilée dans une
comparaison ou métaphore, aux sacrifices expiatoires lévitiques et se présente alors comme une expiation transcen-•
dante et extérieure, s'accomplissant uniquement entre Dieu
et son Fils. Ce serait le dogme officiel de l'Eglise 1 • D'autre
part, celte amvre rédemptrice nous est expliquée tout
différemment. Ce n' est plus le Fils éternel, le Dieu second
qui meurt pour apaiser le Dieu supreme, c'est l'humanité et
l'humanité seule qui meurt avec et dans le Christ. Celui-ci
ne meurt pas pour satisfaire Dieu, mais uniquement pour
anéantir le péché en faisant mourir la chair qui en est le siege,
en sorte que la rédemption n' est plus que la crise historique
que la mort du Christ opere dans l'humanité et dans laquelle
celle-ci meurt a la vie de la chair et ressuscite a la vie de
l'esprit. Dans la maniere traditionnelle de comprendre la
pensée de Paul, la résurrection du Christ n'a pas de valeur
sotériologique; elle n'est que la démonstration visible que
le sacrifice du Fils de Dieu a été accepté par le Pere. Au
contraire, dans la seconde maniere d' entendre la rédemption,
la résurrection est aussi essentielle que la mort et en représente ]a partie positive , comme la mort sur la croix en
représente la partie négative 2" On voit tres nettement la
divergence des deux conceptions. 11 s'agit de voir s'il ~'est
pas possible, comme nous l'avons fait pour les passages relatifs au péché, d'expliquer ces textes en apparence contraires,
es uns par les autres et de les ramener a l'unité en les met-

1) Rom., III, 24.
2) Rom., IV, 25; Vlll, 3 el 4; VI, 6-8.

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

14{

tant sous leur jour vérilable et dans une subordination légitime. On voit que la difficulté est la meme.
Rappelons les résultats essentiels de ·notre exégese touchant la doctrine du péché. Celle•ci est constituée par trois
éléments : 1º l'impuissance de la chair aaccomplir la volonté
de Dieu ; 2º l' empire de la loi qui rend nécessairement
l'homme psychique péchant et pécheur ; 3° la sentence de
condamnation a mort portée par la loi contre tous ceux qui
ont péché. Étudions a ce point de vue l'reuvre de la
rédemption. Pour qu'elle soit parfaite, il faut de toute nécessité qu'elle abolisse ces trois choses : la sentence de aondamnation (x1Xtá-1.p1µ1X), la faiblesse de la chair et le régime religieux de la loi. L'abolition de la premiere ne saurait suffire,
car, apres que satisfaction aurait été donnée pour les péchés
anciens, si l'homme restait a l'état psychique et sous la
domination de la loi, il surviendrait nécessairement de nouveaux péchés qui exigeraient une expiation nouvelle ; c' est
dire que la rédemption ne seraitjamais accomplie.
11 fallait done qu'il y e-ot et il y a réellement trois choses
correspondantes dans la théorie paulinienne du salut. Et,
tout d'abord, l'abrogation de la sentence de condamnation.
Christ, venu daos la chair et sous la loi, a subi la malédiction
de la loi. Celui qui n'a pas connu le péché a été fait péché,
e' est-a-dire, a été identifié et fait un avec l'homme psychique
et pécheur (II Cor., v1, 2t; Gal., m, 13; Rom., m, 24). C'est
sur cette partie négative de la rédemption et sur elle seulement que porte la comparaison avec l'expiation lévitique.
Mais cette comparaison n'est qu'uneillustration populaire de
la pensée paulinienne; elle ne l' épuise pas, tant s'en faut;
et ce serait un grossier procédé que d'aller chercher maintenant dans le Lévitique la notion antique du sacrifice
expiatoire pour en déduire a priori l'idée de Paul sur le
sacrifice meme du Christ. 11 est évident que l'image est
imparfaite, car il y a dans la mort du Christ qnelque chose
d'essentiel et qui ne se trouvait pa·s dans celle des taureaux
et des boucs immolés sur l'autel de Iahveh; ce quelqne

�'142

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

cho se, e'est le don volontaire de la victime elle-meme ; elle
n' est pas dévouée ; elle se dévoue librement et par amour
(Rom. v, 6-9). Par la, son sacrifice uevient un acte moral, au
lieu d'etre un rite magique, et ce point est si essentiel que
e' est luí seul, et non les souffrances physiques, qui fait toute
la valeur réparatrice de sa mort. ll y a eu done deux choses
dans cetle mort: la malédiction supportée et l'amour divin
manifesté. On voit ainsi combien on se trompe quand on
veut l'enfermer tout entiere dans le type ancien du sacrifice
expiatoire comme dans un type absolu et partir de celui-ci
pour condure a celui-la. L'image du sacrifice expiatoire ne
se rapporte qu'au caractere le plus général et le plus extérieur
de la mort du Christ. Il faut la traverser et chercher au dela,
dans les textes memes de Paul, ce qu'il a réellement pensé
sur ce point et comment il s'est expliqué l'abolition du
xo:'t&amp;;i.pt¡,.o: ou de la sentence de condamnation.
Est-ce par une décision arbitraire que Dieu renonce a
punir les pécheurs? L' effet de la loi est-il simplement
suspendu? Ou bien Dieu est-il satisfait par cela seul qu'un
innocent a souffert et est mort a la place de.s vrais coupables?
Nullement. Il y aurait eu dans cette maniere de voir quelque
chose qui aurait violemment froissé le sentiment tres absolu
que l'apólre avait du droit pénal. La vérité est que loin
de professer cette théorie qu'on lui prete communément, il
en a eu une toute différente, autrement rigoureuse au point
de vue du droit et autrement profonde au point de vue
moral. A ses yeux, il faut que la sentence de la loi se réalise
jusqu'au bout et pour tous les pécheurs; qu'elle fasse sortir,
comme on dit dans la langue du droit, son plein et entier
effet. Autrement la loi ne se:rait plus loi, e' est-a-dire quelque
chose d'imprescriptible et d'absolu. Remontons done aux
vrais príncipes de la théorie paulinienne.
L'apótre a nettement formulé deux axiomes juridiques
d'ou partent toutes ses pensées sur ce sujet. Le premier est
celui-ci : « L'homme qui est mort est quitte du péché; ó i'ªP
~r.:;80:•1wv c€ct;i.o:(cu'to:t ~r.o ,?¡; &amp;¡,.o:p·do::; (Rom., v1, 7), et cela se com-

1

UNE CONTRJBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

143

prend, puisque le salaire du péché, c'est la mort. Le pécheur
qui subit la mort a payé sa dette. Voila pour le péché et voici
pour la loi : « La loi n'a autorité sur l'homme que pendant
. » ; "1 v:;:1.0;
,
,
' o '
, ' "or;ov
le tem ps qu '·1
1 es t en vie
1.upt€nt
,o:i-· a·1
pw..ou eg&gt;
xp6-10•1 ~?i (Rom., v11, 1). C'est son second axiorne juridique. De
ces deux axiomes, il suit logiquement que pour etre quitte
du péché et affranchi de la loi, le pécheur doit nécessairement mourir. Le Christ n'est done pas mort a la place des
pécheurs ni surtout pour dispenser les pécheurs de mourir.
Paul n'aurait jamais admis celte doctrine. Le Christ, au
contraire, meurt pour faire mourir les pécheurs avec lui ;
pour que l'hurnanité meure en lui et1 en mourant, soit tout
ensemble libérée a l'égard du péché et affranchie du regne
de la loi. En effet, l'apótre répete a chaque ligne que le
pécheur par la foi meurt réellemenl avec le Christ : 1.~l. ú¡,.et;
&amp;8~'10:'t"WO-,¡'tt 't(:J •1Óµ4&gt; aici 'tOÜ O'W(J,O:'to; 'tOÜ XPtv't"OÜ. ( Rom.' VII' 4 ; Gal.,
11, 20; Rom. v1, 1-8, etc). ll n'y a pas d'idée qui revienne plus
souvent dans toutes ses épttres; il n'en est pas de plus essentielle daos son systeme. La mort du Christ n'opere done pas
la rédemption, parce qu'elle offrirait a Dieu ou a sa loi une
satisfaction extérieure et arbitraire a la place de celle que les
pécheurs lui dev¡:lient. Il ne saurait etre question d'un échange
en vertu d'un calcul d'équivalence entre la peine subie sur la
croix et celle qui était légalement a subir. Non, la mort du
Christ fait la rédemption parce qu'elle fournit aux pécheurs,
croyants et repentants, le moyen de mourir personnellement
et de se libérer ainsi par leur mort al' égard du péché comme
a l'égard de la loi. On parle done mal quand on dit, pour
traduire la pensée de Paul, que le 1.0:'tcf-t.ptµo: ou sentence de
condamnation a été gracieusement levé ; il vaudrait mieux
dire qu 'il a eu son accomplissement effectif pour ceux qui
ont cru au Christ crucifié e.t, parcet accomplissementméme,
a disparu. Le condamné n'a pas été proprement dispensé de
la mort, ce qui, aux yeux de Paul, était en droit et moralemenl impossible ; il a subi sa peine et e' est pour cela que
logiquement il en est libéré. En d'autres termes, la grAce

�144

REVUE DE L'HlSTOJRE DES RELlGTONS

de Dieu ne porte pas sur la remise de la peine, mais uniquement sur le don du Christ, c'est-a-dire sur le moyen offert
au pécheur de mourir et de ressusciter ensuite « en nouveauté
de vie )&gt;. Cela est autrement logique et profond que le dogme
traditionnel. Pas la moindre entorse n' est donnée dans la
théorie de Paul a la loi de justice, puisqu'elle repose tout
entiere sur l'application rigoureuse et stricte du droit pénal
tel qu'il existait de son temps dans les écoles pharisiennes.
Nous ne sommes ·pas au bout de la pensée de Paul. Pour
sauver l'homme, il ne s'agit pas seulement d'abolir la
sentence de condamnation ; il íaut encore le faire sortir de
la vie inférieure de la chair et du régime de la loi. Aussi le
croyant meurt-il a la fois comme un coupable qui subit sa
peine et comme un etre charnel qui doit se dépouiller
de la chair, et, par cette crise, s'élever a une forme de
vie supérieure. Aussi Paul déclare-t-il que la chair, c'esta-dire la vie naturelle primitive, est détruite sur la croix
du Christ; elle est crucifiée avec la chair du Christ luimeme (Gal., n, 17-21; Rom., vm, 3 et 4; v1, 1-7). C'est d'une
nécessité non moins grande que la loi exigeant la salisfaction qui lui est due. La chair, en effet, et entendez toujours par la les instincts de la vie anímale, ne peut pas
accomplir la loi de Die u ; par l' effet du commandement de
la loi, il se forme, grilce a la chair, un aw¡.,.!X 'til~ a¡i.ap-.ía~, c'esta-dire un organisme dont le péché est la loi intérieure, et la
dissolution et la mort, la fin inévitable. 11 faut détruire cet
organisme asservi au péché. Ce qui va done s'opérer dans
. la rédemption paulinienne, ce n'est pas seulementl'expiation
des fautes commises ou la restauration d'un élat perdu; c'est
une crise organique et vitale, une transformation dans la
substance de l'homme, et par cette transubstantiation interne,
le passage de la vie psychique a la vie spirituelle, du regne
de la acfp; au regne du 1mü¡La. Le 'it'/Eü¡.,.a, en effet, prendra
désormais la place de la chair dans la constitution de l'individu. Comme tout, dans l'homme ancien, était charnel, jusqu'a l'entendement et a la volonté, tout, dans l'homme nou-

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULT:S-TSME

veau, deviendra spirituel, jusqu'a l'organisme lui-meme qui,
au jour de la résurrection, se transformera, par une nouvelle et supreme crise, en un corps spirituel (awfL!X r.'IE:Jfl.!X't!.xó-,,
I Cor., xv, 44).
On est bien loin de l'idée de Paul, tant que l'on réduit
l' effusion de l' esprit divina quelques inspirations ou affections
nouvelles suggérées a l'ilme naturelle de l'homme. La vérité
est que !'esprit arrive a former la pleine et entiere substance
de son etre, apres la destruction de sa nature primitive; c' est,
pour nous servir des termes memes de l'apótre, « une nouvelle création » {II Cor., v, 17). L'histoire de la chenille rampante, devenant papillon aérien, ne serait encore qu'une
image imparfaite de cette métamorphose; car la chenille
réellement ne meurt pas, et le papillon, avec ses ailes, reste
toujours soumis a la loi de la pesanteur. Quelque étrange que
cela puisse parattre et précisément parce que cela est psychologiquement fort étrange, il faut le redire : dans la pensée
de Paul, l'homme naturel et primitif meurt positivement ;
l'homme spirituel qui sort de cette mort, est moralement et
substantiellement nouveau, si bien que le point difficile dans
cette théorie est de savoir ou se trouve la cause persistante
de l'identité personnelle qui relie, pour l'individu, l'état
d'avant la crise et l'état d'apres la crise.
Cette cause ne saurait se trouver que daos la foi du pécheur
repentant; car la foi, qui est le germe de l'homme nouveau,
peut etre considérée comme l'appel désespéré et le supreme
effort de l'homme ancien expirant. (Rom., vn, 24, 'ta°Aafotwpo,;
é-yw &lt;X'l8pw1to,;. 't[~ ¡.,.e púc-a'tat h 'tOÜ aw¡.,.a,o,; 'tOÜ 8a'lcf'tóU 'tOlJ'tOU).
La crise dont nous parlons, qui s'accomplit subjectivement

par la foi dans le croyant, s'est d'abord accomplie objectivement dans le Christ lui-meme. Sa morl et sa résurrection
acquierent ainsi une valeur représentative universelle et elles
achevent la rédemption de l'homme en luí donnant, ave¡de
moyen de payer la peine ancienne, celui de sortir de l' état
psychique pour arri ver a l' état spirituel. Ainsi se trouvent
conciliés les deux points de vue que nous constations en com-

�'

t¡

146

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencant: celui de l'expiation réparatrice et celui du progres
régénérateur. Le péché n'est pas seulement expié; il est
organiquement vaincu. L'homme meurt, mais, par cette mort
meme qui est le salaire de son péché, il échappe également
a la chair et a la loi. Le meiÍ:ie acte qui l'acquitte envers Dieu
le délivre en meme temps de la chair et l'éleve a une vie
supérieure. Mais il faut bien le remarquer, cette conciliation simple et logique des deux éléments de la rédemption
paulinienne si souvent mis en contradiction réciproque, n'est
possible qu'au point de vue de la doctrine du péché qui nous
a servi de guide. Remplacez cette doctrine par une autre;
admettez, comme l'orthodoxie officielle, l'état de perfection
du premier homme et la notion d'une chute arbitruire, comme
on le fait communément, immédiatement l'incohérence reparatt dans la théorie paulinienne de la rédemption ; les élémen ts qui la constituent s'opposent les uns aux autres, tout
se brouille et se confond, et l'on accuse ce grand penseur de
tous les illogismes que l' on commet soi-meme en l'interpré~
tant. II n'est plus besoin d'insister. Chacun doit sentir a cette
heure que cette doctrine de la rédemption correspond exactement dans toutes ses parties a la doctrine du péché, telle
que nous l'avons dégagée. L'une appelle l'autre invinciblement et elles se confirment tour a tour de la plus éclatante
maniere. Toutes deux réunies forment enfin la philosophie
religieuse de l'histoire esquissée par l'apótre. C'est le dernier
point qu'il nous faut toucher.
3. La pensée de Paul ne s' arrete pas dans les antitheses de
chair et d'esprit, de loi et de grélce, de transgression et de
justification ou nous avons vu jusqu'ici sa dialectique se
déployer avec lant de puissance. Les notions de chair, de
péché et de loi caractérisent la premiere période de l'histoire
humaine; celles de justification, d'esprit et de vie définissent
la seconde. Dans le célebre parallele d'Adam et du Chrisl, il
y a déja autre chose que la simple opposition de la chute et
du relevement. Adam est le représentant du premier élge de

UNE CONTRTBUTJO'.'i A t'ÉTUDE DU PAULINISME

147

l'humanité, le Christ, le représentant de l'élge mftr. Ici nous
ne prétons pas aPaul une idée philosophique moderne. Avant
Pascal, il a comparé l'humanité a un homme qui vivrait toujours. Cethomme universel passe par l'enfance avant d'arriver
a la pleine maturité. II traverse un temps .de tutelle et de
minorité avant de pouvoir atteindre l'élge de majorité et
d'affranchissement (Gal., 1v, 1-4).Ces deuxpériodes, dans la
pensée de l'apótre, avaient leur raison d'etre dans les lois
mémes de l'histoire telles que Dieu les avait arretées dans
son conseil éternel. Comme ce logicien rapporte tout a une
prédestination divine, il ne faut point douter que la premiere
de ces périodes, si misérable et si coupable qu'elle nous
paraisse, ne ful aussibien prédestinée dans la sagesse de Dieu
que la seconde. C'était un moment transitoire mais nécessaire dans le développement humain, comme il est nécessaire
que l'individu passe par l'enfance avant d'arriver a la virilité.
U y a la une loi divine. La vie psychique devait venir avant la
vie spirituelle, puisque, dans l'ordre établi des choses, la vie
spirituelle ne· peut se développer que sur la base de la vie
psychique (1 Cor., xv, 46). Il en est de méme de la loi; elle
devait venir avant la grélce, car la grélce ne pouvait se produire que la ou la loi aurait réalisé la condamnation du
pécheur. Paul conclut toutes ses considérations sur ce point
en disant que « Dieu a enfermé tous les hommes dans la
désobéissance (o-u-1b.Ae:to-e'I ó 6e:oi; ·d ii; 'itá-l't&lt;Xi; di; émd6e:i&lt;X'I) pour faire
miséricorde a tous. » - Ce qui veut dire, traduit dans notre
langage philosophique, que la loi a réalisé en tous la conscience du péché et de la condamnation, pour que de cette
conscience méme pú:t jaillir, par l'Évangile, la conscience de
la grace et de l'adoption divine. Cette idée n'est pas un détail
dans les épitres de Paul; elle revient sans cesse, et forme
comme la clef de voute de sa philosophie religieuse de l'hisloire. Supprimez-la et le paulinisme perd toute son originanalité et toute sa profondeur. Elle couronne l'épitre aux
Romains et donne aux déductions antérieures toute leur force
et toute leur vérité. L'apótre sait bien et ne dissimule pas

�148

1

UNE CONTRIIIUTION A L .KTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L'HlSTOTRE DES RELJGIONS

ce qu'e1le peut avoir d'étrange et meme d'incompréhensible
pour la conscience des chrétiens. Aussi, ne voulant pas la
sacrifier aux objections morales:qu'on lui fait de toutes parts,
s'incline-t-il devánt la souveraineté de Dieu et il termine sa
démonstration par ce chant d'adoration et de reconnaissance:
« O profondeur, ó richesse de la sagesse et de l'intelligence
de Dieu! Que ses décisions sont impénótrables et mystérieuses
ses voies ! Mais toutes choses sont de lui, par lui et pour lui.
A lui soit la gloire daos tous les siecles l »
Nous n'osons prendre sur nous d'atténuer dans un sens ou
daos l'autre cette vue historique et philosophique de l'apótre,
tant il l'a développée avec énergie et conséquence. L' exégese
historique n'a qu'un devoir: celui d'exprimer en toute na1veté
le contenu des textes eux-memes.
Or, ce n'est pas, nous semhle-t-il, ce que fait l'exégesc
traditionnelle.
Pour celle-ci, la rédemption est juste la réparation équivalente de la chute. Tout alors devient, a la fois, accidente}
et surnaturel. La chute est un accident, auquel correspond
l'accident de Ja rédemption; mais rédemption et chute n'appartiennent pas réellement au développement organique de
la vie humaine. L'homme est purement replacé dans l'état
normal d'ou il était tomhé. Dans ce point de vue, il n'y a ni
développement ni progres, et, par conséquent, pas d'histoire
au seos vrai de ce mot, mais seulement une large parenthese
dans l'histoire de l'humanité. Nous ne craignons pas de
dire que réduire a cela la philosophie religieuse esquissée
par Paul, c'est la méconnaitre et la dépouiller de toute originalité.
D'autre part, c'est la fausser également que d'absorher le
drame moral du péché et de la rédemption dans le développement dialectique d'une these spéculative, comme cela est
arrivé aux exégetes qui ont interprété Paul d'apres Hegel. II
y a, chez l'apótre, autre chose que le processus logique qui
éleve l'Mre d'une forme inférieure a une forme supérieure de
la vie. Ce n'est pas bien entendre ni bien traduire sa pensée

r

f.i.9

que de présenter le péché comme un moindre bien_ ~t par
conséquent l'absoudre. Supprimer la réelle culpab1hté du
pécheur, c'est du meme coup sup~rimer ~out le, d_ra~e m~ral
qui constitue proprement cette ph1losoph1e de I h1sto1re, c est
détruire tout le paulinisme. Non, le péché est et reste toujours a ses yeux une transgression posi~v~ de la loi de Dieu,
a laquelle répond un acte de la volonté d1_vme daos I_a ré~emption. Tout le mystere est ici : métaphys1quement mév1table,
le péché est moralement coupable et digne de condamnation. Voila le conflit tragique dans lequel s'agite la conscience de Paul comme sa pensée. II y a une sentence réelle
de condamnation portée par la loi de Di~u, qu1il s:agit de
lever comme il y a un état charnel duque} il faut sorbr. Nous
avon~ relevé ces deux éléments que Paul affirme avec la ~eme
éner()'ie
dans sa doctrine de la rédemption et daos sa philosoO
phie de l'histoire, le premier correspon~ant au car_actere
moral et subjectif du péché dans la conscience humame, le
second a la Ioi du développement nécessaire de la c~é~tion
arreté daos le conseil de Dieu. Ce qu'il y a de caractér1sh~ue
et d'admirable a nos yeux daos le paulinisme, c'est la man~ere
dont il a concilié cette antithese qui le travers~ tout enh_er,
daos sa conception de la mort et de la rés~rrectwn du ?hrist,
en sorte que, daos cette crise représental1ve ~e la cr!se pa_r
laquelle toute l'humanité doit passer, celle-c1 a la fo1s sub1t
la peine de la mort encourue, et en meme t?mps se transfo~m~
et ressuscite avec le Christ dans une vie no?velle. Am_s1
l'expiation du péché et le développement orgamque ~e la v1e
se font en meme temps; c'est un seul et meme acle qm répare
le passé et inaugure un meilleur avenir. .
.
..
Pour mettre en pleine lumiere cette philosophie rehg1euse
de l'histoire, il nous suffira de commenter un passag~ de la
lettre aux Galatesou Paull'a résumée d'une
lum1~euse,
Gal., iv, f-11 : « Toutle temps que l'h~r!her est _mmeur,
bien qu'étant possesseur de tout, sa cond1twn ne d1ftere en
· d elle de l'esclave · il est placé sous la lutelle de ses
rien e c
'
.
.
,. ra. d
mailres et des administrateurs de ses b1ens Jusqu a ge e

~ª?ºº

�150

1

REVUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIOXS

majorilé fixé par le pere. De meme, nous aussi, durant notre
minorité spirituelle, nous avons élé sous le joug des institutions religieuses élémentaires du monde, úd -.:e aiot:r.et:nou
x.óa¡,.ou. » Sous cette expression ta: a-.otxet:x Paul réunil hardiment
lareligion juive et les religions pa1ennes, en tant que moyens
d'éducation rudimentaires aujourd'hui dépassés. Puis il continue ainsi : « ~ais, quand fut venue la plénitude du temps,
c'est-a-dire quand cet enfant mineur auquel il compare le
genre humain arrive a l'époque de sa majorité, quand il est
mür pour la crise d'ou il doit sortir homme fait, alors Dieu
a envoyé son fils, né de fernme, venu sous la loi pour nous
racheter de la loi et nous rendre fils de Dieu comme lui par
l'adoption divine ; ce qui réalise en nous cette filialité divine,
c'est l'esprit du Fils de Dieu meme qui, infusé daos nos
cceurs, met sur nos levres ce mot: Abba, Pere ! »
Le christianisme est done autre chose qu'une révélation
doctrinale, ou meme la simple réparation équivalente du
passé; il est l'achevement organique de la vie humaine, la.
supreme étape du développement qui la fait sorlir de l'étal
psychique pour la mener a l'état spirituel, qui fait passer
l'homme de l'esclavage a la liberté, de l'a.ge de minorilé a
l'a.ge de la majorité. D'autre part, il est certain que cette
transformation est amenée par un acle surnaturel de Dieu
(ó 8eo,; &amp;~:x;;latEtAE'I -.0-1 útó'I :x~-.ou). Mais ce qui est tres remarquable, c'est que cette intervention surnaturelle ne rompt
nullement la chatne du développement organique parce
qu'aux yeux de l'apótre, la direction de l'histoire est une
création continue; parce que Dieu ne cesse jamais d'etre
actif et présent dans son ceuvre. L'envoi du Fils au terme
des temps d'esclavage et de minorité est un couronnement,
l'achevementdel'ceuvre commencée,non un accident ou une
exception.
Le christianisme est la religion absolue; et la religion
absolue vient avec la plénitude du temps. Pourquoi vient-elle
alors et non plus lól, si ce n'est qu'elle ne pouvait apparattre
avant que les conditions historiques de sa réalisation fussent

mm

1

COXTRIBUTIO:-; A L ÉTUDE DU PAULL'l¡IS.\IE

151

remplies? L'humanilé devait etre müre pour sortir de tutelle
et elre reconnue majeure. Faire mürir l'humanité adolescente,
ce fut la ta.che de ces institutions rudimentaires, le juda'isme
et le paganisme dont l'apótre a parlé. lUais alors, dira-t-on,
qu'y a-t-il de surnaturel ou d' extraordinaire dans le christianisme? Ou est le drame moral de la rédemption? Le fruit
est múr et il tombe, voila tout. Cette objection vient de ce
qu'on se méprend completement sur le gen re de cette préparation ou maturation de l'humanité. On est aux antipodes
de la pensée paulinienne quand on s'imagine qu'elle consistait
daos une élévation graduelle el une amélioration morale, en
sorte que l'homme passerait par une transition insensible du
moins bien au bien et du bien au mieux. La plénitude du
temps, au contraire, est venue quand vint la plénitude de la
conscience du péché. Réaliser cette conscience désespérée
du péché et mener jusqu'a la mort l'étre charnel, ce fut la
ta.che de la loi et le but de cette premiare période. Ainsi
d'une fa&lt;¡on toute morale, la loi qui provoque et condamne
en meme temps le péché dans tous les hommes, créait dans
l'histoire et daos la conscience la réelle possibilité del' entrée
de la gra.ce dans le monde. Ou manque le sentiment du
péché, en effet, et avec ce sentiment le désespoir de l'etre
moral d'y échapper jamais, le sentiment de la gra.ce est
impossible, car les deux sentiments sont corrélatifs et se
déterminent l'un par l'autre. On voit done que la premiare
période de l'hisloire qui aboutit a la dissolution et a la mort
n'est pas moins nécessaire que la seconde; car, sans celle-la,
celle-ci ne pourrait venir. Tou tes deux rentren t daos le plan
divin et en forment les deux parties essentielles selon le mot
de l'apótre : « Dieu les a tous enfermés pour la désobéissance,
afio de faire miséricorde a tous. »
Ce lien interne apparattra mieux encore daos ce qui suit :
&lt;&lt; Dieu envoya son fils, dit l'apótre, né de femme, ven u sous
la loi (ye-16¡.,.mv h yuv:.ctY.ó;, 'fE'ló¡,.E•10•1 ú;;o 116¡,.~'I) ». A quoi tendent
ici ces déterminations en apparence superflues? L' exégese
tradilionnelle voit dans la premiare, ye-16:,.s-1~-1 h 'f;,¡,1:,,:::d;, une

•

�152

1

i53
nilé doit passer par l'état psychique avant d'arriver a l'état
et a la conscience de fille de Dieu. Des lors, le christianisme
n'est plus quelque chose d'extérieur a l'humanité ou d'accidentel d8:°~ son histoire, mais un degré prévu du développement rehgieux et moral de la nature humaine elle-meme 1 la
suite et l'achevement de la premiere création de Dieu. Ne
peut-on pas dire, en effet, que c'est la nature humaine qui
meurt avec le premier Adam, et que c' est cette meme nature
humaine qui, pour se transformer, ressuscite avec le second?
Apres s'etre opposées, les deux périodes s'enchatnent, en ce
sens que la premiare a son but et sa fin dans la seconde
comme celle-ci a ses racines dans la premiere. Ajoutons:
en . effet, ~u' au point de vue h~storique, elles ne sont pas
rehées umquement par la consc1ence du péché, mais encore,
dans la révélati?n divi_ne, par_ « la promesse » (1¡ h"yyE)-!") et
par les prophébes qm entretmrent a travers toute l'histoire
d'Israel la validité de la promesse faite a Abraham(Gal., m).
La promesse, en effet, daos la conception paulinienne, c'est
déja l'évangile de la justification par la foi venu avant la personne du Christ; c'est, dans la saison premiare, l'anticipation
de la saison future, comme, dans celle-ci, apres la crise de
la mort et de la résurrection, il ne manque pas dans la vie
du croyant de restes de sa condition antérieure dont il ne se
dépouillera que peu a peu (2 Cot. 1v, 16).
~l faut tir_er une de:n~ere conséquence de notre interprétal10n des 1dées pauhmennes. Comme il est certain que le
premier Adam, d'apres Paul, était essentiellement psychique
ou charnel et n'avait pas le ,.vó'.üfl·" ~w~,.otoü•1 , l'esprit qui
fait vivre, il est certain aussi qu'il ne pouvait pas avoir les
fruits de cet esprit, a savoir la justice et la vie éternelle. En
d'autres termes, loin d'etre immortel par essence, l'homme
primitif était, par essence, mortel et corruptible. Remarquez,
en effet, que ce n'est que grAce a la transformation de la
nature humaine daos le Christ, lorsqu'elle devient spirituelle
de psychique qu'elle était, que cette nature mortelle revet
l'immortalité, et ce qui était corruptible; l'incorruptibilité ;
UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

allusion a la conception surnaturelle de Jésus dans le sein
d'une vierge, c'est-a-dire l'exclu!-ion de tout pare humain.
On ne peut pas tomber dans une plus grande méprise. Non
seulement cette idée n'est pas dans ce texte, mais il y en a
positivement une toule contraire. L'étre né de la femme est
ici appelé de ce nom pour Mre assimilé a tous les autres
hommes, non pour en étre distingué. C'est un homme réel,
entré dans la vie par la voie commune a tous les autres
enfants des hommes, parce que, devant porter sur la croix
toute la premiere humanité psychique et charnelle, il lui
devait appartenir réellement. C' est pour la meme raison que
l'apótre ajoute : « venu sous la loi », parce que, le régime de
la loi étant celui de l'humanité mineure, et comme c'est en
lui que l'humanité tout d'abord devait subir la crise d'évolution vers une vie supérieure, il fallait que le Christ eú.t en
lui tous les caracteres essentiels de la premiare période, la
chair et la tutelle de loi. Car, aux yeux de Paul, quand le
Christ meurt, c'est l'ancienne humanité qui meurt en lui, et
quand il ressuscite, c'est encore l'humanité qui ressuscite en
celui qui la représente. Qu'on ne s'y trompe point : l'ere
nouvelle pour Paul ne commence pas a l'incarnation du
Christ, mais seulement a sa résurrection. C'est sa croix qui
fait la séparation des deux Ages.
11 fallait, avons-nous dit, que le Christ résumAt en lui la
premiere humanité psychique pour que celle-ci püt accomplir en lui l'évolution qui devaitlamener a une vie supérieure.
Voila pourquoi, enfant de la femme comme tous les autres
individus humains, il est aussi venu sous la loi, pour accomplir la loi et supporter en meme temps la malédiction portée
par la loi sur l'humanité pécheresse. Vhumanité mourant en
lui et par lui, paie sa dette de mort et, quitte du péché comme
de la mort, peut ressusciter avec lui et par lui a une vie
toute nouvelle. Ne voit-on pas des lors quel líen organique
relie cette seconde période de l'histoire a la premiere?
Comme il est de la condition humaine que l'homme passe par
l'enfance avant d'arriver al'Age de raison, de meme l'huma-

,

11

�i54

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

c'est-a-dire que l'homme n'entre dans l'immortalité qu'en
entrant dans « le royaume éternel de Dieu ». Ces deux
expressions sont parfaitement équivalentes chez Paul. Paul
n'a pas J'idée d'un corps charnel qui serait inattaquable a la
mort. Dans son langage, les notions de chair et de corruption
sont corrélatives et inséparables. 11 &lt;lira que « celui qui seme
pour la chair moissonnera la corruption. » (Gal., v1, 8.) On
comprend également pourquoi il ne s'occupe pas de la condition des méchants dans son eschatologie et pourquoi
surtout il est aux anti podes d'un enfer éternel. Le pécheur
impénitent ne sort pas de l'état charnel et reste par conséquent soumis a la loi de corruption et de destruction qui régit
les etres charnels. Ils périssent et sont comme s'ils n'avaient
jamais été.
Mais alors il faut entendre aussi autrement qu'a. la fa&lt;¡on
vulgaire, cette parole qui sert de point de départ a tous les
raisonnements de l'apótre : « La mort est le salaire du
péché ; elle est entrée dans le monde par le péché. » Puisque
le premier homme n'était pas immortel de nature et par
essence, il ne faut pas dire que la loi physique de la mort
n' existait pas dans le monde avant le péché d' Adam. Paul
n'a jamais dit cette absurdité que s'est appropriée la doctrine
traditionnelle. II ne se représente pas la mort comme une
punition surnaturelle du péché, comme un ch&amp;.timent venant
du dehors s'abattre sur un etre créé immortel. La chair n'a
pasen elle le principe de la vie parce qu'elle n'a pas le príncipe de la justice. D'elle sortent le péché et la mort par la
meme dialectique interne qui fait sortir la justice et la vie
du príncipe spirituel de l'humanité. En d'aulres termes, la
chair est d'essence corruptible parce qu'elle ne peut jamais
etr~ que dans un rapport négatif avec le royaume de Dieu.
Au fond, pécher, c'est déja commencer de mourir et mourir
c'est achever de pécher, c'est-a-dire de s'écarter de la source
de la vie. Le péché et la mort sont deux moments organiques
du meme processus de dissolution provoqué dans la chair
par la loi. L'homme était appelé 1 sans nul doute, a une vie

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISJIJ!l

155

supérieure qui devait etre en meme temps pour luí la vie
éternelle; mais il n'y pouvait arriver qu'en se transformant
~'etre psychique en etre spirituel. Tant qu'il reste psychique,
Il reste nécessairement pécheur et mortel. La mort n'est le
salaire du péché que parce qu'elle en est le fruit ' et l'une et
1,autre sont les fruits naturels de la chair.
On voit combien les idées de l'apótre Paul sont déterminées et conditionnées les unes par les autres. Tout est lié
dans ce systeme si profond et si orio'inal et le meilleur sio-ne
d'une juste interprétalion sera toujiurs Íe maintien de c;tte
cohérence intérieure entre toutes ses parties.

A.

SABATIER.

�LE L\AIMON

LE

AAIMON
HISTOIRE D'UN MOT ET D'UNE IDÉE 1

L'origine significative du sanskrit deva, du grec Ztú, et 8tó,, du
latin deus, dieu, primitivement brillant, ne laisse aucun doute sur
celle de 011i-11wv, qui se rattache a la meme racine que 011iw, je brille,
je brftle (cf. a:;¡-10,, brillant; sanskrit, di, parf. di-day-a, briller).
Ainsi s'explique l'identilé de sens dans Homere des mots 8tó; et
a11iv-wv désignant l'un et l'autre la divinité.
L'élymologie adoptée par Pott, et a laquelle Curtius parait assez
favorable, qui fait dépendre 011iv-wv de otxlw &lt; couper, diviser, distribuer », et qui en identifieraill'idée premiere avec celle de la divinité
en tant que dispensatrice des biens et des maux, n'a d'autre raison
d'etre que l'inobservation de la double acception primitive de
011lw, briller, brú.ler.
L'explication ancienne, qui rattacbait 011iµwv a 011~¡.r.wv, intelligent,
savant, était plus pres de la vérité, les racines 011,¡ et 011, procédant
d'un meme antécédent et le sens de savant (celui qui connait, qui
voit) dérivant généralement de celui de briller, etre éclairé, etc.
Bien que 011.iµwv, comme nous l'avons déja vu, ait chez Homere le
sens de dieu et se confonde souvent avec celui de Ot6;, on peut
constater pourtant dans l'emploi homérique des deux mots les
différences suivantes :
011ív-wv est d'un emploi bien moins fréquent que 8tó,; otx1v-wv n'est
i) Résumé dº une conférence faite

dernier.

a la Faculté

des LeUres de Lyon en mars

i57

presque jamais employé au pluriel, 8tó, l'est tres souvent; aa.lv-wv
n'a pas de forme féminine, tandis que le féminin 8tci correspond a
8t6;. Les 8tol sont qualifiés, déterminés; le poete les dit immortels;
ils habitent l'Olympe, ils sont opposés aux hommes, aux mortels;
de plus, 8tó, est le terme générique sous lequel sont compris Zeus,
Apollon, Poseidon, etc., dont les traits, le caractere, les actes, les
fonctions , sont sans cesse indiqués. Rien de tel pour le 011!µw·1,
divinité isolée, anonyme, sans sexe, sans altributions définies et
qui, a ce titre, est essentiellement propre arésumer en soi tout ce
que comporte l'idée divine a l'époque héroique et particulierement
l'omnipotence, abstraclion faite des passions anthropomorpbes,
comme la colere, la pitié, l'amour, etc., qui peuvent en contrarier
l'exercice.
Ainsi doit s'expliquer, je erais, le róle déji:i mixle du 011/µwv cbez
Homere. Tout-puissant, inflexible, impassible, de lui dépendent le
bien et le mal. 11 est identifié en quelque sorte au destin. En un
mot, c'est la divinité corn;ue comme cause de toute chose et par
conséquent du bonheur el du malbeur des hommes '. Tel il est
resté d'ailleurs dans tout le cours de l'antiquité paienne et de la
les mots de tulitx!µwv, celui pour quila divinité est bonne,heureux et
K11xolla.iv-wv, celui pour qui la divinité est méchante; l'influence favorable ou néfaste qu'attribuent Plutarque et Apulée entre autres
aux 011!µove, devenus légion, etc.
Ce n'est qu'avec le christianisme que le 011iµwv, ou plutót les
lltx,µov.,, ont pris un caractere nettement mauvais. Ils sont assimilés
au diable, dont ils semblent, pour ainsi dire, la monnaie; ils
forment l'antithese de Dieu, qui leur laisse l'empire du mal en se
réservant celui du bien.
La conception du otxlv-wv ho;nérique constilue done des ces hautes
époques comme un embryon de monothéisme rationnel ou le germe
de l'idée d'un dieu unique de qui tout dépend, et par conséquent
responsable de tout. Mais un tel dieu était trop abslrait pour soutenir la concurrence avec ses rivaux anthropomorphes, exclusivement bons a ce titre pour ceux qui les priaient et les comblaient
d'offrandes. La mylhologie étouffa ainsi la semence,de la philosopbie naissante qui ne devait ressusciter en Grece que bien des
1) Pour les détails, voir Hild, Étude sur les Démons, et Monin, Critique philosophique, nouvelle série, I, p. 201-202.

�•

158

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGTONS

siecles plus tard et sous des formes qui conserverent souvent et
pour longtemps l'empreinte des mythes qui l'avaient précédée.
En tout cas, c'est a cette intluence de la mythologie, a l'idé~
qui vient d'elle des dieux anthropomorphes, essentiellement bons
pour leurs adorateurs, qu'est due surtout l'importance prise par
l'insoluble question de !'origine du mal. Les dieuxbons nécessitaient
l'hypothese des divinités malfaisantes ; de celle-ci et de ceux-la
découlait a son tour la nécessité d'une synthese dont pendant de
longs siecles l'esprit humain s'est tourmenté vainement a chercher
la formule.
PAUL REGNAUD.

BULLETIN CRITIQUE
DE LA

RELIGI ON ÉGYPTIENNE

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

E. Scbiaparelli, Il Libro dei Punerali degli Antichi Egiziani, tradotto e commentato da Ernesto Schiaparelli, Roma, Torino, Firenze, Erro. Lrescher,
1881-1882, gr. in-4, 1 vol. de texle, vm-166 pages, prix 50 francs, et
3 volumes de planches, prix 100 francs.
1. Dümichen, Det Grabpalast des Patuamenap in der Thebanischen Nelrropolis, in vollstiindiger Copie seiner Inschriften und bildlichen Darstellungen,
und mil Uebersetzung und Erliiuterungen derselben, herausgegeben von
Johannes Dümichen, Leipzig, J.-C. Hinrichs, 1884-1885, 2 vol. in-4, I,
xm-48 pages, xxv1 planches; IJ, 56 pages, xx1x planches.

Les textes des Pyramides, que j'ai analysés brievément dans un
article précédent 1, font partie d'un rituel des plus compliqués,
dont on observait scrupuleusement les indications en tout ce qui
concernait la consécration du tombeau, les cérémonie.s des funérailles et celles des services commémoratifs qu'on célébrait chaque
année, adate fixe, en l'honneur des morts. bes versions d'Ounas 9 de
Teti, de Pepi l"', ne donnent le plus souvent que les prieres, sans
1) Cf. Revue eles Religions, t. XIU, p. 123-139.

�160

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

indiquer les personnes qui prenaient part aux sacrifices , leurs
mouvements, leur mimique, l'instant précis ou chaque parole
devait étre prononcée, ou chaque objet devait étre présenté. Celles
de Mirinrl et de Pepi II fournissent déja quelques détails de mise
en scene. Celles du second Empire thébain, de l'époque sa'ito, des
temps gréco-romains, suppléent au silence des monuments plus
anciens, et multiplient les indications ritualistiques; quelques-unes
meme joignent au texte des tableaux qui illustrent chaque moment
des opérations, et qui nous permettent de reconstituer le drame
des funérailles, de le noter avec la méme exactitude qu'on ferait
aujourd'hui un ballet. On comprend facilement la raison qui a
déterminé les scribes égyptiens des ages récents a multiplier ainsi
les renseignements. A mesure que les siecles s'accumulaient, le
sens véritable des rites tendait de plus en plus a se modifier,
peut-etre meme a disparaitre; on les pratiquait indifféremment et
comme par machine, sans trop savoir quel motif les aneétres avaient
eu de les établir. Beaucoup d'entre eux ne répondaient plus en
aucune fai;on aux idées qu'on entretenait sur les conditions de
l'autre vie. On les respectait cependant, et on s'obstinait d'autant
plus a les accomplir qu'on en comprenait moins la portée. De
méme que les libraires chargés de copier le Livre des "flforts,
lorsqu'ils hésitaient entre deuxlei;ons différentes d'une meme phrase
ou d'un meme chapitre, les transcrivaient a la suite l'une del'autre,
et laissaient a l'ame le soin de discerner la bonne, les prétres,
auxquels revenait le soin d'enterrer les momies, ne voulaient ríen
retrancher du cérémonial traditionnel, de peur de supprimer
quelque formalité utile au bonheur de l'homme en son tombeau;
et, comme il était a craindre qu'on oubliat bien des choses, si l'on
continuait a ne tracer que le texte des oraisons dans les chambres
funéraires et sur les papyrus, on commern;a d'y joindre en rubriques
toutes les recommandatíons nécessaires a qui voulait les réciter
efficacement. Les ouvrages ou l'on a reconnu ce mélange de
priéres et d'índications professionnelles, se rapportent, les uns,
comme le Rituel de l'embaumement, a. la préparation du cadavre,
les autres, comme le Livre des funérailles, a. la mise au tombeau.
Le Livre des funfrailles a été découvert, vers 1877, par M. E. Schiaparelli, et publié par lui, a partir de 1881, dáns un mém9ire, qui
malheureusement n'est pas encore achevé. M. Schiaparelli a établi
le texte au moyen de trois documents principaux. Le premier est

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

r

i61

conservé au musée de Turin. C'est un cercueil de bois, en forme
de momie, qui appartenait au scribe royal de la nécropole thébaine,
Boutehiamon, fils de Thoutmos et de la dame Bokiamon. Ce personnage, qui, pendant sa vie, avait ·pris part a tant d'enterrements,
voulut sans doute emporter avec lui dans l'autre monde un exemplaire du livre ou il s'était instruit a ses fonctions, et le fit transcrire entierement, aux encres rouge et noire, sur les deux couvercles de son cercueil. Le manuscrit compte environ trois cents
lignes en hiératique de la XX• dynastie, net et lisible. Quelques
égratignures du bois ont fait disparaitre i;a et la des mots ou
méme des portions de lignes. Ces !acunes sont presque toujours
faciles a combler, grace au papyrus de l'Hathorienne Sa'i, l'un des
plus précieux que possede la riche collection du Louvre 1 • Ce
papyrus a été commandé, vers la fin du premier ou le commencement du second siecle de notre ere, pour une dame thébaine
nommée Sai, qui appartenait probablement a une grande famille
d'archontes, celle des Soter. C'est done un des monuments les plus
récents qui nous soient parvenus de la paléographie égyptienne;
l'écriture en est maigre, gauche, anguleuse. Dévéria en avait
reconnu l'importance et s'en était serví, a plusieurs reprises, dans
le mémoire qu'il consacra au fer et a l'aimant chez les Égyptiens •,
mais la mort l'empecha d'en donner l'édition qu'il méditait.
M. Schiaparelli l'étudia sur lieu pendant l'hiver de 1877-1878, vit
qu'il contenait une version du Livre de Boutehiamon, et le calqua
en entier. Un hasard heureux luí révéla bientót une troisieme
recension plus importante peut-etre que les deux autres. Champollion et Rosellini avaient dessiné dans la ~syringe de Séti lº', puis
publié, une série de scenes des plus curieuses, ou l'on voit des
prétres occupés a vetir, a huiler, a nourrir la statue du roL Les
trop courtes légendes qui accompagnaient les tableaux concordaient
tres exactement avec certaines indications du Livre des funérailles;
d'ailleurs M. Naville avait fait connaitre, en ·1873, dans la Zeitschrift,
quelques lignes des inscriptions gravées sous les figures, et ce
fragment co'incidait avec un passage du livre de Boutehiamon.
1) Th. Devéria, Catalogue des Manuscrits égyptiens, p. 170-171, vn, 4, Inv.
n• 3155.
'

2) Le fer et l'aimant, leu1' nom et leur usage dans l'ancienne l!Jgypte, dans les
Mélanges, t. I, p. 45.

\

�162

REVUE DF. L'RTSTOIRE DES RELIG!ONS

U .: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAJRE

M. Schiaparelli eut la fortune de retrouver une copie complet

da.ns les papiers inédits de Rosellini, et, comme un bonheur ;;
meme
qu'un malheur ne vient J' amais seul , M. Navi'lle 1m· commu.
mq?a, vers le m~me tomps, ses carnets de voyage, ou il avait consi?ºe un_e c?pie plus fidele que celle de Rosellini. La version de Séti I..,
illustree a profusion par des sculpteurs de grand talent, luí permit
n~~ seu~ement de comp~endre le texte, mais de retracer les péripehes d1verses de la céremonie. Jusqu'a présent il n'a tradu't
1
Té
.
'
I que
a mo1 1 env1ron du Livre des funérailles; le reste paraitra des que
l'état de sa santé lui permettra de reprendre le travail. La traduction
est nette, pr~s~ue part?ut _excellente, les notes philologiques soni
~o~rtes en general, mais bien placées, le commentaire est des plus
mtere~sants, malgré la tendance mystique qu'on y remarque par
endroits, et rend un compte suffisant de ce qui se passait pendant
le sa~rifice en !'honneur d_es morts. M. Schiaparelli a depuis lors
passe_plus de ~1x mois en Egypte, et a recueilli dans les tombeaux
de Thebes des documents nouveaux dont il profitera pour compléter
son oouvre.
Ceux q1:e M. Dümichen a placés a sa disposition, et a celle de
tous _les Egyptologues, peuvent des a présent compter parmi les
plus i~portants. La plupart des voyageurs qui ont visité la plaine
de Thebes sont entrés dans le tombeau de Petéménophi mais n'
sont pas demeurés Iongtemps. Sans parler du dange~ qu'ils ;
a~r~ntent de glisser inopinément et de tomber dans un puits, les
mllho~s ?e chauve-so~ris qui y ont établi leur quartier général,
leur ~1wan, comme d1sent les bourriquiers arabes, l'ont empesté
au pomt qu'on ne peut y séjourner quelque temps sans etre saisi
d'un mal de coour irrésistible. Méme les employés du Musée de
Boulaq, a~ue~ris, par métier, a toutes les odeurs, ne se sont pas
acco~tu~es a celle-la et paient leur tribut comme les autres.
M. D~m1ch~n avoue n'avoir pas été, lui non plus, a l'épreuve de la
nausee, et Je me figure aisément ce qu'il a du souffrir a copier les
textes dont ce tombeau maudit est littéralement couvert. Non
seulement il a_entrepris ce travail, mais il y a persévéré pendant de
longues semames, et c'est la un acte de dévouement dont on ne saurait t_rop luí e_tre reconnaissant. JI n'a eu ni le temps ni le désir de tout
dessmer'. ma1s ce qu'~ a recueilli lui a fourni la matiere de six grands
volumes m-quarto, dont deux sont déja entre nos mains. Les murs
du tombeau et les inscriptions ont souffert beaucoup du temps

.l..
1
1
1

163

et des hommes. M. Dümichen a profité des versions du Livre des
funérailles et des textes des pyramides pour combler les lacunes.
Ses restitutions, indiquées avec soin, évitent au lecteur les difficultés qu'on éprouve d'ordinaire a se reconnaitre au milieu de phrases
mutilées; l'examen le plus superficie! montre d'ailleurs qu'elles
ont été exécutées avec une habileté et une précision qui laissent
peu de prise ala critique. Les introductions renferment la traduction
complete de tous les morcéaux. Le premier volume est consacré
presque entierement a la table d'offrandes. Elle était tres développée dans le tombeau de Pétéménophi~ M. Dümichen l'a compa. rée a d'autres documents du meme genre qu'on trouve dans les
mastabas de l'Ancien Empire et d·ans les syringes de l'époque
thébaine et salte. On y trouve melés une partie des texte~ de
Schiaparelli, mais illustrés de vignettes nombreuses , dont les
données rectifient parfois et parfois completent ce que nous
avaient appris les vignettes du tombeau de Séti ¡er. Ce qui vient
ensuite reproduit pour la plupart les formules que j'ai copiées dans
les pyramides royales de la v• et de la VI• dynas~ie. Les variantes
y sont rares, et celles meme que j'y ai relevées me paraissent
provenir souvent d'erreurs commises par les scribes. La langue
archaique de ces documents ne devait plus etre comprise couramment pendant les siecles qui précéderent notre ere, et les pretres
les plus habiles devaient commettre en les lisant plus d'un contresens. II est a remarquer que les fautes se rencontrent presque
toutes dans les endroits ou les égyptologues modernes hésitent et
proposent des interprétations diverses. C'est la un fait de nature
a les encourager dans leurs recherches; il est beau d'en etre arrivé,
apres soixante ans seulement d'étude, a comprendre les textes les
plus anciens et les plus obscurs de la langue aussi bien que pouvaient le faire les Égyptiens instruits qui vivaient sous les dernieres
dynasties indigenes. Les traductions de M. Dümichen ne different
de celles de M. Schiaparelli ou des miennes que par des nuances.
Les savants étrangers au déchiffrement, et qui voudraient se servir
de nos traductions pour connaitre les idées des Égyptiens sur
l'autre monde, peuvent les employer avec confiance, sans courir le
risque de se tromper sur autre chose que sur des points de détail.
J'ai déja rappelé a plusieurs reprises que les cérémonies
de l'enterrement avaient pour objet de préparer au mort une
maison, de la meubler, de l'approvisionner, et de le placer luí-

�i64

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

meme dans des conditions telles, qu'il ne mourtit pas une seconde
fois a jamais, mais qu'il profitat de tout ce que la piété de ses
enfants ou sa propre prévoyance lui avaientassuré pour l'entretenir
en santé a pres sa disparition d'entre les vivants. Bien des personnes
ont été surprises de la minutie avec laquelle j'ai suivi cette idée
jusque dans ses dernieres conséquences et se sont demandé si je
ne m'étais pas avancé trop loin. La minutie n'est point mon fait,
elle est le fait des Égyptiens eux-memes. Cet étrange peuple, l'un
des plus subtils et des plus formalistas qui ait jamais existé, n 'avait
voulu rien laisser au hasard en matiere aussi importante. 11 ne se
contentait pas de faire une offrande au mort; i1 s'inquiétait aussi
de savoir comment elle parviendrait a son adresse. La momie n'était
plus qu'un corps inerte, emprisonné de bandelettes, incapable de
marcher, de manger, de parler, de voir, d'accomplir aucune des
fonctions inséparables de la vie en l'autre monde comme en celuici. On s'effor9a de lui rendre ce qui lui manquait, et on imagina
pour cela un cérémonial des plus compliqués, celui-la meme qu'Hor
avait inventé au profit de son pere Osiris. Tantót c'était la momie
elle-meme qui le subissait, tant0t c'était une des statues en bois
ou en pierre qu'on enfermait dans le tombeau et qui servaient de
support au double. Le décrire en entier serait fastidieux; je me
contenterai d'en exposer la partie la plus importante, l'opération
par laquelle on ouvrait la bouche et les yeux du mort pour lui
permettre de recevoir et de manger le repas funéraire. Elle s'accomplissait dans une des chambres de la chapelle extérieure et sur
l'espace libre qui s'étendait devant le tombeau. Plusieurs personnes
y prenaient part. C'était d'nbord l'officiant (khri-hibou) qui, le rouleau de papyrus en main, dirigeait la cérémonie, indiquait a chacun
la place a prendre ou les gestes a exécuter, récitait ou souftlait les
discours qu'on devait tenir a chaque moment de l'action. 11 était
aidé dans sa tache par un domestique (somou, sotmou), par un ami
(smfrou) qui, ou bien était réellement choisi parmiles amis ou bien
était un employé de rang secondaire chargé de les représenter,
par le füs meme du mort, son {lis qui l'aime (si-mirif), par les deux
pleureuses en chef, la grande qui figurait lsis, la petite qui figurait
Nephthys, par un bouche1· (monhou, amenhou), et par des figurants,
l'Amiasi (celui qui est dans la syringe), les Ami-Khonti (ceux qui
sont a l'intérieur), les Masniti (gardes du c_orps d'Hor) 1 , I'Horkhitit
i) Les Afasinou, Masniti sont représentés a Edíou la pique a la main et for-

LE RITUEL DO SACRIFICE FUNÉRAIRE

!65

et d'autres encore. C'étaiL la représentation d'~ ~yste~e. divin
qu'on jouait a chaque enterrement. La momie eta~t Osms, les
pleureuses, ses deux soours, Isis et Nephthys; Anub1s, Ho_r, tous
les dieux de la légende osirienne se préssaient autour de_lm. O~ se
demandera peut-etre combien d'acteurs exigeait la representat10n
de ce drame? Autant qu'on voulait mi qu'on pouvait s'en procurer
pour toutes les scenes qui s'accomplissaient a l'exlérieur du tombeau, le convoi, la lamentation, le sacrifice sanglant, le repas
funéraire, fort peu pour celles qui avaient le caveau comme
théatre. La momie n'avait presque jamais autour d'elle plus de
quatre personnages ala fois, Hor et ses trois enf~nts, _les_ dieux de~
quatre points cardinaux du ciel, ceux q~i ~va1e~t Ja~s enseve~
Osiris. Ces quatre personnages, donl le prmc1pal, 1 º:fic1ant,. re~resentait Ilor devenaient tour a tour, selon les besoms del act1on,
l'Amiasi, 1e's Amioukhonti, les Masniti, peut-etre meme le fils du
mort.
. .
Les mouvements et les discours de ces personnages sont consignes
dans l'écrit spécial qui portait pour litre : e Faire l'ouverture de
la bouche (Ouap-ro ) et des yeux a la statue • du mort, ou ,,« a_u
mort , lui-meme. Elle aurait d0 s'accomplir toujours dans 1 mterieur du tombeau, que les Égyptiens appellent la Salle d'or (Ha~noubou), c'est-a-dire dans la chambre meme du sarc~phage, ~a1s
l'étude directe des monuments montre qu'il ne pouva1t pas en e~re
ainsi le plus souvent. Dans la plupart des mastab~s ~t de~ hypogees
de l'Ancien et du Nouvel Empire,la chambre funeraire n est pas ~e
plain-pied avec les autres salles; on n'y parvient que par un .puits
vertical, dont la profondeur varie entre trois et quarante ~etres.
Si done l'Ouverture de la bouche avait dti s'y faire, les prelres el
les gens de la famille auraient été obligés de descendr~ et d_e
remontar a chaque instant au bout d'une corde , . ~e qm aura1t
compliqué leur oouvre de piété et l'aurait rendue per11leus_e. 11 me
parait résulter de !'examen des peintures et des bas-reliefs que
ron dressait le plus souvent la statue, soiL dans l'une des chambre~
de la chapelle extérieure, soit meme sur la petite plateforme ~u1
précédait le tombeau, et qui devenait la Salle d'or pour la c1r· t la garde d'Horus. (Cf. Lanzone,Diziona1·io di lllitologia Egizia, p. 326-327,
ma1enX,3.JLeur nom vient de la racine mas, mos,piquel',_pe~
.
Tav.
cer, d'o11 seul':pte,·
~t naítre. lis sont liUéralement ceux qui piquent, ceua; qm pomtent de la lance.

�·166

7

REVUE DE L JIISTOIRE DES RELIGIONS

conslance. On la posait, la face au sud 1 , sur une couche de sable
de dix ou quinze centimetres d'épaisseur, qui simulait la montagne funéraire, la région stérile de l'Occident, puis le domestique ou
I'ami entrait en scene. II tournait autour d'elle, l'encensoir a la
main, en répétant a quatre reprises : « Tu es pur, tu es pur, o
Osiris N &gt; et commenc;ait les purifications préliminaires. C'était
d'abord avec l'eau contenue dans quatre vases a goulot latéral.
II passait quatre fois derriere la statue et l'aspergeait en récitant
une courte formule : « Ta propreté est la propreté d'Hor et réciproquement, ta propreté est la propreté de Sit et réciproquement, ta
propreté est la propreté de Thot et réciproquement, ta propreté est
la propreté de Sopou et réciproquement : tu as pris ta tete et tu
as purifié tes os aupres de Sibou. &gt; Les quatre dieux invoqués
présidaient aux quatre points cardinaux, Hor au sud, Sit au
nord, Thot a l'ouest, Sopou a l'est. Ici, comme daos beaucoup
d'autres cérémonies, on disposait tout de telle sorte que le personnage fut pret a se présenter dans chacune des quatre grandes
maisons du ciel, devant chacun des dieux qui y siégeaient, et chacun des vases répondait a l'un des dieux. La libation avait pour
effet premier de rendre au mort l'usage de sa tete, que l'embaumement luí avait enlevé, et de nettoyer ses os Ala satisfaction du
díeu de la terre dans laquelle il reposait, Sibou. La purification par
l'eau a peine terminée, recommenc;ait une seconde fois avec quatre
vases de formes différentes, nommés les rouges. Le domestique ou
I'ami refaisait a quatre reprises le tour de la statue en invoquant
les quatre dieux, puis il ajoutait en guise de conclusion : , Tu es
pur, tu es pur, Osiris N &gt; par quatre fois encore: , Tu as rec;u ce
qu'il y a dans les yeux d'Hor et les deux vases rouges de Thot, te
purifiant de ce qui ne doit pas exister en toi •. &gt; D'apres la théologie
égyptienne, tout ce qu'il y avait de bon au monde était sorti del'ooil
d'Hor, tout ce qu'il y avait de mauvais de l'mil de Sit: l'offrande
qu'on présentait au mort était doncappelée l'CEil d'Hor, que ce filt
de l'eau comme ici, une cuísse de boouf comme nous le verrons plus
loin, du vin, du lait, une plante, une pierre précíeuse, un parfum,
une étoffe. La purification par l'eau n'était pas la seule des cérémonies qu'on exécutat en partie double; la plupart des rites
1) Schiaparelli, pl, La, p. 28-30.
2) Schiaparelli, pi. L b-c, p. 30-37.

LE RITUEL DU SACRIFlCE FllNÉRAIRE

167

religieux étaient répétés par deux fois. Le monde était, en effet?
partagé en deux mondes qui se complétaient mutuellement, c~lm
du Nord et celui du Sud, celui de la couronne blanche_ et celm de
la couronne rouge. Le mort ne pouvait etre assure dans son
tombeau qu'a la condition d'avoir acces a l'un et ~ l'autr~ et de
dísposer a son gré de ce qu'ils renfermaient : on lu1 ~onnait done
le blé du Nord et le blé du Sud, le vin du Nord et le vm du Sud, le
bmuf du Nord et le bmuf du Sud, ici l'eaudu Nord et l'eau du Sud,
dans les paragraphes qui suivent immédiatement l'encens du Nord
et l'encens du Sud.
.
La purification par l'encens comportait trois degrés. En pre~ie_r
lieu le domestique ou l' ami prenait cinq grains d~ parfu~. du mid 1,
de la ville de Nekhab, la derniere des grandes villes rel!g1~use~ de
I'Egypte méridionale aux temps les plus anciens, et tournait qua_t~e
fois autour de la statue en répétant: &lt; Tu es pur, tu es pur, Osms
N » a quatre reprises « Parfum, [le voici] ton parfum [q_u~] ouvr~ ta
bouche • Osiris N. goute son gout dans les demeures dmnes. C est
l'exsud;tion d'Hor, le parfum, c'est l'exsudation de Sit, le parfum,
c'est ce qui affermit le cmur des deux Hor, le parfum de ta bouche,
car ton encens [c'est celui avec lequel font leurs] purifications les
dieux suivants d'Hor. &gt; La nécessité de présenter au mort les deux
sortes d'encens était déja indiquée suffisamment ici, car Hor :,~t
le dieu du Sud, Sit celui du Nord, les deux Hor c'e~t Hor et :sit
consídérés chacun comme roí d'une des parties de l'Egypte. Cette
allusion fort nette n'empeche pas l'ami ou le domestiqu~ de prése~ter cinq nouveaux grains de parfum du Nord, de l'espece nomm.ee
Shirit-pit (Shit-pit), la fille du ciel : , Ta senteur est 1~ sent~~r
d'Hor et réciproquement, ta senteur est la senteur de S1t et rec1proquement, ta senteur est la senteur de Thot et réciproq~e1:1ent:
ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Sois etabli
au milieu de ces dieux, car ta bouche est [aussi nette que]. la
bouche d'un veau de lait, le jour de sa naissance. &gt; Les gram.s
de parfum du Nord et du Midí ne suffisaient pas encore; il falla~t
les meler avec un parfum d'origine étrangere, l'encens (sennoutri,
le parfum divin). La marche autour de la statue reprenait de p~us
belle mais avec une variante. Le domestique avait mis les grams
dans' une petite corbeille ou dans une écuelle. II la posait a plat
sur la paume de la main gauche et la portait deux fois ala bouch~,
deux fois aux yeux, une fois a la main de la statue, autant de fo1s

..

�168

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

en lout qu'il y avait de grains. Puis il reprenait sa litanie : « Ta
senteur est la senteur d'Hor et réciproquement, ta senteur est la
senteur de Sil et réciproquement, ta senteur est la senteur de Thot
et réciproquement, ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Tu es pur, tu es pur, Osiris N (quatre fois); ton double
est pur, tu es parfumé, tu es parfumé. Sois établi au milieu de tes
freres les dieux, car ta tete est parfumée, ta tete est parfumée, tes
os sont nettoyés de ce qui ne doit pas exister en toi. O Osiris N,
je t'ai donné l'reil d'Hor (l'encens) pour en garnir ton visage [et le
parfum] monte, monte [vers toi]. &gt; La présentation terminée, le
domestique ou I'ami entassait tous les grains sur un plat creux en
terre ou en bronze, puis l'élevait a deux mains vers le visage, et le
promenait une seule fois autour de la statue. « O Osiris N., l'CEil
d'Hor t'est présenté et son odeur monte vers toi. L'odeur de l'CEil
d'Hor monte vers toi, il vient le parfum méridional, issu de la
ville de Nekhab, il nettoie, il pare, il s'établit a demeure sur tes
deux mains, et tu es pur, tu es pur, 0risisN. (quatrefois) 1 • &gt; Telles
sont les purifications préliminaires de toute offrande solennelle.
Les morts n'en avaient pas le privilege : les statues des dieux les
subissaient aussi a I'occasion, et l'on voit, au temple de Dei:r-elBahari, Amon honoré par Thoutmos III de l'eau du Nord et de l'eau
du Sud. Le roi tient a deux mains, sur un plateau, les quatre
aiguieres et les quatre vases rouges ; il tourne quatre fois autour
du dieu etluirépetea chaque fois: &lt; Tu es pur, tu es pur, comme
le domestique ou I'ami du sacrifice funéraire.
Ce prologue achevé , de nouveaux personnages paraissent en
scene. L'offl,ciant et !'interne (Ami-khonti) vont vers la &lt; syrioge et
entrent pour voir le mort ». Ils ont l'un et l'autre !'uniforme de
rigueur, le pagne court et une écharpe a trois plis longitudinaux,
passée sur l'épaule gauche. L'interne a les mains vides; l'officiant
tient a la main gauche le rouleau de papyrus sur Jeque! sont tracées les prieres ; d'ordinaire il récilait par cwur ce qu'il avait a
dire, et le rouleau n'était guare qu'un insigne de sa fonction.
Tandis qu'ils approchent, &lt; le dispositif de la Salle d'Or• &gt; a changé.
i) Scbiaparelli, pi. L ci, LI, a-e, p. 37-53; Dümicben, Der Gra~palast des
Patuamenap, t. I, pi. VI, l. i0-15, p. 13-18 ; Maspero, La Pyramiáe d'Ounas, dans le Recueil, t. JU, p. 182-183.
2) Zosrou m Mit-noubou.

U: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

!69

Le domestique s'est enveloppé le corps d'une longue piece d'étoffe,
et a ramené les deux mains fermées sur la poitrine, ou elles
reposent poing contre poing; les deux coudes sont en dehors,
saillants sous l'étoffe. 11 s'est couché sur un lit bas et court,
l'angareb des Nubiens d'aujourd'hui, les jambes repliées, comme
s'il dormait. Les documents que M. Schiaparelli a connus ne lui ont
point fourni de figures qui illustrent cette partie de la scene, mais
j'en ai trouvé nombre d'exemples a Thebes, entre autres dans une
belle tombe de la XVIII• dynastie, que j'ai mise au jour pendant
les fouilles de 1886 1 • En entrant, I'offlciant et !'in.terne trouvent
done &lt; le domestique couché et sommeillant &gt; devant la statue;
l'habitant de la Syringe (Amiasi), debout derriere elle, veille sur le
dormeur. L'habitant de la Sy1·inge s'écrie en les voyant paraitre :
&lt; Pere, pere (quatre fois) et réveille le domestique 1, pour lui dire :
, Je trouve les internes debout a la porte. &gt;1 Le domestique se
redresse aussitót et s'accroupit sur son lit ou sur une sellette préparée a cet effet, sans dépouiller le linceul qui l'enveloppe. Les
deux Internes annoncés, c'est-a-dire l'offl,ciant et !'interne proprement dit, vont se ranger derriere la statue, a c0té de I'habitant de
la Syringe, et tous quatre réunis représentent, selon la glose•,
les quatre enfants d'Hor, les dieux tete d'épervier, de singe, de
chacal et d'homme, qui ont enseveli la momie d'Osiris. Le domestique est le premier a rompre le silence : &lt; J'ai vu mon pere en
toutes ses formes. &gt; Les trois Internes (I'of(lciant, !'interne et l'habitant de la Syringe) lui répondent, en faisant allusion au mort et
a sa statue : &lt; N'est-ce pas ici ton pere f &gt; Le domestique réplique
par une allusion a Osiris, le « dieu dont la face est voilée et qui est
roulé dans ses bandelettes » funebres : &lt; Le dieu dont la face est
[recouverte d']un filet, l'a enveloppé du filet •. &gt; Les internes
reprennent aussitót la formule du domestique, formule qui leur
appartient comme a lui, puisqu'ils sont, eux aussi, les fils d'Hor :
« J'ai vu mon pere en toutes ses formes 4, - (Les Internes) proté-

a

f) La paroi sur laqualle est représenté Je sommeil du Domestique est reproduite, en fac-similé, dans Maspero, L'Archéologie tgyptienne, p. !47, fig. 151.
2) SchiapareUi, pi. LII e, l. 1.
3) Le pronom sou, le, représente ici le pere du domestique, donl il a été
question a la ligne précédente, c'est-a.-dire Je mort.
4) Ici le texte de Séti I•• insere au has de la colonne, une glose de Jaquelle
il résulte que les quatre enfanls d'Hor étaient considérés comme, prennnt la
l:.l

�{70

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGl08S

geant celui qui n'est plus - (Le domestique) &lt; si bien qu'il n'y a
pas de trouble en luí 1 • ,, Les paroles sont mystérieuses, le sens de
la cérémonie ne rest pas moins. La figure qui en illustre les derniers mots dans le tombeau de Séli ¡er, nous !'explique pourtant :
c'est une ombre haute et fluette, noire a l'exception des yeux, dont
l'ovale allongé se délache en blanc, nue et les bras ballants. 11 me
semble que cette apparition est significative. L'ombre (Khaibit),
apres avoir été considérée aux temps les plus anciens comme étant
l'ame meme de l'homme, n'était plus depuis longtemps qu'une des
parties de la personne humaine, comme le double, l'ame, le lumineux et le nom. Disparue au moment de la mort et pendant les
cérémonies de l'embaumement, tout le temps que le cadavre étendu
ne projetait plus d'ombre, on devait la rappeler au moment ou on
reconstituait l'homme pour sa vie nouvelle, et la rattacher a la
statue et au corps, a l'ame et au lumineux, pour que le défunt
put aller et venir dans sa syringe, en e sortir et y rentrer pendant
le jour &gt;, accompagné de son suivant reglementaire et, surtout,
assister au sacrifice el en recevoir sa portion. Le sens du rite et
son objet s'expliquent done : le jeu et les discours des acteurs
demeurent une énigme pour moi et ne seront intelligibles que le
jour ou nous connaitrons en leur enLier les légendes qui se ratta. chaient a la mort d'Osiris et le détail des opérations qu'lsis, Nephthys, Hor et lcurs compagnons avaient accomplies pendant l'enterrement du dieu .
La statue et le mort sont purs, l'ombre est fixée au corps et a
l'dme, l'ouverture de la bouche et des yeux peut commencer. Elle
ne s'obtenait qu'au prix de manamvres compliquées et par le
sacrifice de deux bceufs au moins, sans parler des oiseaux et des
gazelles. Avant toute chose, le domestique se leve, dépouille le
manteau qu'il avait porté jusqu'alors, s'arme d'un baton court
terminé p::tr une fleur de lotus a moitié ép:mouie, et s'attache sur
les épaule:i un rabal en verroterie ou en pierres fines, un éphod,
qui lui descend du cou au creux de l'estomac. Ses trois compagnons
prennent pour la circonstance le nom générique de Gardes du corps
(Jfasnitiou), et les quatre réunis représentent une fois de plus les
forme, le premier d' une mante religieuse, les trois autres de trois guépes ou de
lrois abeilles.
1) Scbiaparelli, pi. LII a-e, p. 54-68.

LE RITUEL DU SACRJFICE FUNÉRA.IRE

:l.7i

quatre enfants d'Hor. Silót coslumé, le domestique s'avance vers la
statue et la salue du baton : e J'ai désiré mon pere, j'ai sacrifié a
mon pere, j'ai dressé mon pere, je l'ai modelé grande image. , 11
continue et tout le monde reprenden chc:eur avec lui 1 : e Voici les
choses qui sont utiles a mon pere. - Un seul garde du corps.
Travaille-lui la tete. - Le chmur des gardes du corps. Frappe ton
pere •, et ces paroles l'encouragent a atlaquer la tete de la statue
et a la toucher avec les instruments destinés a l'ouvertnre de la
bouche et des yeux. &lt; Je suis venu, dit-il, pour t'embrasser, moi,
Hor; je t'ai pressé la bouche, moi, Hor, ton fils qui t'aime », et, le
bAton dans la main gauche, il leve la main droite vers la tete
de la statue, touche la bouche du petit doigt, et passe derriere elle,
tandis que les gardes viennent se ranger a la place qu'il occupait
auparavant. &lt; Frappez mon pere, voici qu'il est louable de frapper
ton pere, la statue de l'Osiris N. »; puis, chacun revienta sa place
et le domestique dit a l'un des gardes : &lt; Je suis Hor-Sit, je ne
permets pas que ce soit toi qui fasses briller la tele de mon pere. &gt;
C'était, en effet, le devoir du fils de rendre au pere les derniers
devoirs, et le domestique, qui représente le fils d'Osiris, Hor, n'entend pas en laisser le soin a un étranger. Il passe ensuite derriere
la statue, s'y transforme, pour quelques minutes, en un personnage
nouveau, le Suivant d'Hor (Ami-Khit-Hor), et les trois Internes en
ligne devant la statue s'écrient : e Isis, Hor est venu embrasser son
pere. • Le domestique regagne alors son poste et les Internes
reviennent au leur, et l'un d'eux, l'officiant•, luí dit: e Viens voir
ton pere. • Le domestique avait pris le baton et le rabal pour se
faire introduire aupres du mort : maintenant que la présentation est
achevée, il dépose ces insignes, revet la peau de panthere, et va se
placer debout derriere la statue pour suivre les péripélies di verses
du sacrifice sanglant. L'offi,ciant prend le róle d'Hor, et annonce
l'arrivée prochaine de l'offrande : &lt; J'ai délivré, dit-il, mon ooil
de sa bouche et je lui ai abattu la cuisse. » C'est Sit, l'ennemi
d'Osiris, qu'il désigne de la sorte par u~ simple pronom, sans pro1) Les gloses du texte de Séti I•r: «Romou-nibou, tous les bommes;-llfasnitiou, les gardes du corps; - Masniti, un garde du corps ; - Masnitiouashtiou, beaucoup de gardes du corps, » ne me paraissent pas pouvoir élre
comprises autrement que j'ai fait dans la traduction courante
2) Schiaparelli, pi. LII a-d, LIII a-e, LIV a-e, LV a, p. 68-81.

�i72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE RITUEL Dti SACRTFJCF. FülSÉRAIRE

noncer aucun nom de mauvais augure. Au cours de la guerre qui
s'était engagée entre les dieux:, Sil, travesti en porc, avait saisi l'(Eil
qui renfermait l'ame d'Hor et avait failli la dévorer; mais Hor avait
sauvé son (Eil. Apres la victoire décisive, les partisans de Typhon
s'étaient cachés daos des corps d'oiseaux, de quadrupedes et de
poissons; découverts malgré leurs déguisements, ils avaient été
décapités. Le sacrifice fuoéraire était une répélitioo de ces scenes
de carnage : en égorgeaot les animaux qui le composaient, on
égorgeait une fois de plus les ennemis d'Osiris. Le domestique
1
insiste sur cetle idée : &lt; Tu as tranché ton (Eil ou est ton ame • &gt;
Cependant les victimes attendaient au dehors le rooment fatal.
Les breufs étaient d'ordinaire du nombre de ceux qui avaient été
attelés au traineau et avaient amené la momie a sa derniere
demeure. Les enfants d'Hor sortent tous de la chambre; la statue
demeure seule pendant quelques instants. Le breuf était déja lié
et couché sur le sol, peut-etre méme était-il déja égorgé au moment
ou les internes paraissaient a l'entrée du tombeau. L'offl,ciant
amenait le domestique en face de la tete de la béte, plac;ait aux
pieds la Grande Pleureuse, celle qui personni:S.ait lsis, et s'écriait :
« Domestique, saisis-toi du taureau du .Midi. &gt; Le domestique
brandissait un instant le casse-tete au-dessus du cou de !'animal,
sans doute pour simuler l'abattage, puis le boucher fendait la
poitrine, enlevait le creur saignant, le mettait sur une écuelle, et
détachait la palle de devant du c0té gauche, tandis que la Pleureuse
murmurait a l'oreille du domestique : &lt; Ce sont tes levres qu'on te
fait, c'est ta bouche qu'on t'ouvre. &gt; Le domestique amenait deux
gazelles et leur tranchait la tete, une oie et la décollait. « Je te les
ai empoignés, luí disait l'officiant, je t'ai amené Les ennemis, leur
tribut sur leurs mains et sur leur tete &gt; comme les prisonniers des
Pharaons au retour de campagnes lointaines « et je te les ai immolés, O Toumou, qu'on n'attaque pas ce dieu. » Cependant « le
boucher donne la cuisse a l'officiant, le creur a l'ami, et voici, la
cuisse étant aux mains de l'offlciant etle creur aux mains de l'ami,
l'officiant et l'ami courent &gt; vers la chambre funéraire « posent la
cuisse et le creur aterre devanl ce dieu, » et l'offl,ciant s'adresse a
la statue : « Je te présente la cuisse, CEil d'Hor, je t'ai apporté le
creur de ton ennemi; qu'on n'attaque plus ce dieu ! - Je t'ai
1) Schiaparelii, pi. LV b-d, p. 82-85.

173

apporté la gazelle qui t'attaquait 1 , tranchant sa tete ; je t'ai appor té
l'oie, tranchant sa tete. &gt; Le sacrifice est accompli; il ne s'agit plus
que d'en tirer les conséquences et de préparer la statue ou plutót
le mort a le manger•.
On débutait par lui faire gouter la part qui lui revenait. Le
domestique ramassait la cuisse que l'officiant avai t posée a terre
et• ouvrait la bouche et les yeux du défunt "• en d'autres termes,
il frottait ou faisait, qualre reprises, le simulacre de frotter la
bouche et les yeux de la statue avec la chair saignante. o: O statue
de l'Osiris N., je suis venu pour t'embrasser, moi ton fils; je t'ai
pressé la bouche, moi ton fils qui t'aime. Je t'ai ouvert la bouche.
Ta mere en pleurs l'avait frappée, tes alliés (les enfants d'Hor)
l'avaient frappée, mais ta bouche était toujours bouchée, et c'est
moi qui l'ai remise en état, ainsi que tes dents , o statue de
l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche avec {a cuisse, (Eil
d'Hor. , Ce n'était qu'une sorte de dégustation, bonne tout au
pÍus a exciler l'appétit du mort. Restait a lui ouvrir réellement la
bouche. On simulait cette opération sur la statue ou sur la momie,
au moyen de plusieurs herminettes manche de b ois et a lame
de fer, ou de quelques autres outils du méme ge~re. Chacun d'eux
avait son nom spécial qui désignait ses vertus sans que nous
puissions toujours le traduire exactement. Les deux premiares
berminettes, construites probablement avec le fer et le b ois du
~~rd et du Sud, s'appelaient les deux divines (Noutriti), et avaient
ete employées pour la premiare fois par Anubis, lors de l'enlerrement d'Osiris: prises séparément, on les nommait l'une la (h•andeEtoile (Siboirou), l'autre la pointeuse (Tounitot). Le domestique
prend les deux divines et en met la lame a quatre reprises sur la
bouche et les yeux de la statue, en répétant : « 'fa bouche était
toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état ainsi que tes
dents, O statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche,
statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai ouvert les yeux. O statue de
l'Osiris N., je t'ai séparé la bouche avec l'herminette d'Anubis, je

a

a

i) 11 Y a la. un jeu de mots intraduisible entr¿ arou, le nom de la gazelle, et
le verbe ~rou, m_onter contre ... , attaquer.
p.2J.¡ch,aparelh, LV d, LVI a-b, p. 85-98; Dümichen, t. 11, pi. I, l. i-i6,
3) Lilt. : " Je l'ni équilibrée ayer. tes dents. »

�i74

1

LE RITUEL DU SACRIFTCE FUNÉRAIRE

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

t'ai ouvert la bouche avec l'herminette d'Anubis, la cuisse eil fer
avec laquelle on sé pare la bouche des dieux •. Hor, ouvre la bouche
a la statue de l'Osiris N., Hor, sépare la bouche a la statue de
l'Osiris N. Hora ouvert la bouche a la statue de l'Osiris N. avec ce
qu'il emploie pour séparer la bouche de son pere, avec ce qu'il
emploie pour séparer la bouche d'Osiris, avec le fer issu de Sit,
avec la cuisse en fer dont il se sert pour séparer la bouche des
dieux. Tu ouvres la bouche a la statue de l'Osiris N. et il vient, il
va, son corps est avec la Grande Neuvaine des dieux dans le
Grand Temple du Prince qui est a Héliopolis, et il y prend le
diademe aupres d'Hor, maitre des hommes. » L'Habitant de la
Syringe marque la fin de cette priere du cri quatre fois répété :
• O pere, pere. » L'ouverture est faite, les levres et les paupieres
sont séparées, mais la plaie n'est pas cicatrisée, et elles ne peuvent
pas encore agir. L'instrument Oi'rhikaou (le puissant en sortileges)
achevait l'reuvre des herminettes. C'était une tige de métal, tordue
en forme de serpent, et terminée par une tete de bélier que surmonte une urreus lovée •. Le domestique saisit I'o'írhikaou, le
brandit trois fois, applique la tete de bélier a quatre reprises sur
la bouche et les yeux de la statue. L'ofllciant parle pour lui : &lt; Ta
bouche était toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état
ainsi que tes dents, ó statue de l'Osiris N., Nouit t'a levé la tete;
alors, Hor a pris son diademe et ses vertus, alors Sit a pris son
diademe et ses vertus, alors le diademe est sorti de ta tete t'a
,
'
amene tous les dieux, tu les as enchantés, tu les as fait vivre, tu
es devenu le plus fort et tu·as pratiqué les passes de vie avec eux,
derriere la statue de cet Osiris N., pour qu'il prospere et ne meure
pas ; tu t'es melé aux doubles de tous les dieux, et comme tu te
leves en roi de la Haute-Égypte comme tu te leves en roi de la
· Basse-Égypte, souverain parmi tous les dieux et leurs doubles,
alors done, Shou, fils d'Atoumou, c'est lui l'Osiris N., s'il vit tu vis;
il t'a armé Shou, il t'a acclamé Shou, il t'a exalté Shou, il t'a fait
1

1) Le dessin de l'herminette égyptienne rappelle celui de la cuisse de bamf.
~ette ressemblance avait frapp é les pretres el lcur avait suggéré plus d'une
1mage analogue a celle que nous avons dans notre texte.
2) Pour préparer leurs statues a recevoir le sacrifice.
3) La plupart des demi-serpents en cornaline ou en jaspe rouge qu'on voit
dans les musées (Maspero, Guide du visiteur au musee de Boulaq, p. 279,
n• 4195, p. 283-284, n° 4241) sont des Oirhikaou de petite taille.

175

souverain Shou, et tu as pratiqué les passes de vie derriere la
statue de l'Osiris N., si bien que ta vertu de vie est derriere lui
pour qu'il vive et ne meure jamais. O stalue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert les deux yeux avec l'herminette
divine et l'o'irhikaou dont on se sert pour séparer la bouche de
tous les dieux du Midi. &gt; Ici encare l'Habitant de la Syringe poussait par quatre fois son appel accoutumé: &lt; O pere, pere ! 1 &gt;
Le discours de l'offlciant n'est pas aussi mystérieux qu'il en a
l'air, pour qui connait certaines idées égyptiennes. Les dieux
avaient a leur disposition des forces de diverse nature, les unes
innées en eux ou du moins en certains d'entre eux comme la
force de vie (Sa-ni-ankhou), les autres extérieures, comme les
s?rtileges (hikaou) de la magie. Grace aux sortileges, aux incantations magiques, ils se dominaient l'un l'autre de la meme maniere
que les hommes les dominaient eux-memes: le dieu qui adjurait
ses confreres avec les formules voulues , ou qui dirigeait contre
eux l'influence des talismans nécessaires, les obligeait a travailler
pour lui. L'o'irhikaou était une véritable baguetle magique, celle-la
peut-etre que la tradition mettait dans la main des savants de
Pharaon et qui s'animait a leur voix •. Par les sortileges dont il était
remplí et qui luí avaient valu son nom, non seulement il remettait
en état la bouche et les yeux du mort ; il lui assurait la domination
sur les autres dieux. Nouit avait, en pareille occurrence, soulevé la
tete de son fils Osiris pour qu'Hor et Sit y pussent placer chacun
son diademe, diademe de la royauté du midi et diademe de la
royauté du nord. Elle rendait le meme service a chaque mort ;
les sortileges contenus dans ces couronnes, ou dans l'urreus qui
les décore, enchantaient (shodou) les dieux, les réduisaient a ne
plus vivre qu'au gré et par l'intluehce du défunt, et a n'employer
leurs influences que dans son intéret. La vertu innée des dieux
(sa) parait avoir été regardée par les Égyptiens comme une sorte
d'esprit, de fluide, analogue a ce qu'on appelle chez nous de différents noms, fluide magnétique, aura, etc. Elle se transmettait
par l'imposition des mains et par de véritables passes, exercées

i) Schiaparelli, pl. LVII a-b, LVIII a-e, LIX a, p. 98-i2i; Dümichen, pi. I,
l. 17, pi. III, l. 49, p. 4-6.
2) Exode, vn, i 1-12.
•

�i76

REVU.E DE t'HISTOIIIF: DES RELIGIONS

sur la nuque ou sur l'épine dorsale du patient 1 : c'était ce qu'on
ar,pelait Sotpou sa, et ce que j'ai traduit a peu pres par pratiquer
des passes. Les dieuxf contrainls par les sortileges qui les dominent, se placent derriere la statue avec l'of(l,ciant et avec le mort
qu'il représente; ils lui imposent les mains, et lui pratiquent les
passes qui doivent l'animer, lui iofuser la vie. Le reste de la priere
n'est que la répétition, sous une autre forme, de cette idée fondamentale. Le mort, désormais tout-puissant, est roi des deux
Égyptes, ce qui entraine le pretre a l'identifier avec l'une des plus
populaires parmi les divinités qui avaient régné sur la vallée du Nil,
Shou, fils de Ra. En tant que Shou il renouvelle sur sa propre
statue les manamvres vivifiantes qui l'empecheront de jamais
mourir, et tout cela, grace aux herminettes et a l'Oirhikaou de fer,
celui-la meme avec lequel on ouvre la bouche et l'reil des die~x
lorsqu'ils viennent a mourir eux aussi.
Le premier sacrifice n'était pas plus tót achevé que le second
commen~it. 11 était plus court, car la statue n'exigeail pas de
purificalions nouvelles, mais il n'élait pas moins important que le
précédent. La bouche était ouverte ainsi que les yeux , mais
certains détails manquaient encore qui ne permettaient pas au
mort de se servir de ces organes aussi aisément qu'il l'avait fait
sur terre. Ils étaient ternes et sans couleurs, les machoires étaient
encore serrées et n'agissaient pas librement. 11 fallait, pour remédier
a ces inconvénients, l'intervention de nouveaux personnages. L'un
d'eux, l'héritier (Erpd) n'a qu'un róle secondaire. 11 prend, pour
un moment, la place du domestique derriére la statue, ou plutót
il est le domestique sous un autre nom, puis il récite a l'off¡,ciant
la formule que le domestique avait déja employée: e Sa mere en
pleurs l'a frappé •, dit-il, daos la chambre funéraire, puis il la
quitte, et, arrivé daos la chambre aua; parfums, il ajoute: • ses
alliés l'ont frappé • "· Le suivant d'Hor reparait et s'écrie de nouveau en présence des internes : • Isis, Hor est venu embrasser son
p~re. &gt; Le domestique déclare aux gardes du corps, comme il l'avait
fait quelques instants auparavant, qu' • il est Hor-Sit, et qu'il ne
leur permet pas d'illuminer la téte de son pere », mais cette fois,
1) E. de Rougé, Étude sur une stele égyptienne appartenant a la BibliotMque
impériale, p. i20 sqq.
2) Voir plus haul, p. i 73.

LE RITUEL DU SACRIFICE FU.SRRAIRE

i77
au Jieu de se réserver pour lui-meme le róle d'Hor, il le confie au
fils meme du mort. Le flls qui l'aime (Si-miri-f), pour l'appeler"
comme faisaient les Égyptiens, ou, a défaut du fils, le personnage
qui tient son róle, était hors du tombeau avec le reste de la famille.
• L'offl,cianietledomestique sortentetle trouvent ala porte&gt;, puis
le raménent et • l'introduisent daos la syringe, pour qu'il voie
Hor &gt; c'est-a-dire son pére. Le domestique le tient par la main
droite, et, de la main gauche, l'oblige a courber la tete devant
la statue. « O statue de l'Osiris N., je suis venu, je t'ai amené ton
fils qui t'aime, pour qu'il te sépare la bouche, pour qu'il t'ouvre
les yeux. &gt; L'habitant de la Syringe se place derriere la statue, en
lui criant : • Vois le fils qui t'aime. &gt; L'of(l,ciant dit de son cóté :
• Fils qui l'aime, ouvre la bouche et les yeux du défunt N. (quatre
fois répété), d'abord avec le ciseau de fer, ensuite avec le doigt de
1
vermeil • &gt; Le fils prendle ciseau, qui a la forme d'un ciseau de
sculpteur, l'éleve a deux mains et touche respectueusement du
tranchant la bouche et les Y,eux. L'officiant récite cependant la
formule: • O statue de l'Osiris N., j'ai pressé ta bouche. Cette
pesée sur ta bouche, O statue de l'Osiris N., [je te la fais] en ton
nom de Sokari •. O statue de l'Osiris N., Hor t'a pressé ta bouche,
il t'a ouvert les yeux; Hor t'a séparé la bouche, il t'a ouvert les
deux yeux et ils sont désormais solides 1 • O statue de l'Osiris N.,
ta bouche était encore bouchée, je l'ai remise en état ainsi que tes
dents, je t'ai séparé la bouche, Hor t'a séparé la bouche et je
t'établis solidement la bouche. O statue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert la bouche et les yeux. &gt; Le domestique succéde au fils, refait l'opération, avec le petit doigt d'abord,
avec un sachet rempli de pierres rouges, jaspe ou cornaline.
• O stalue de l'Osiris N., dit pour lui l'of(l,ciant, ta bouche était
fermée (le domestique parcourt du petit doigt la fente de labouche•)
1) C'est le prololype des doigls en jais et en verre noir qu'on trouve dans
les tombes. (Maspero, Guide du visiteur au musée de Boulaq, p. 23i-232,
n• 4562.)

2) lci, nouveau jeu de mots intraduisible entre le mot sok, tirer, peser, et le
nom du dieu Sokari.
3) Lilt. : « ils sont fondés ", sontit senou.
4) Cette action est rendue, dans la glose, par le verbe hamga, serrer, enfoncer. I1 y a évidemment jeu de mols entre les deux verbes hounga, fermer, du
textc, el hamga, de la rubrique.

�i78

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

je t'ai remis la bouche en état ainsi que les dents (il fait le simulacre de relever la levre supérieure et d'abaisser la levre inférieure
avec le petit doigt 1). - Ilor t'a séparé la bourbe, et ta boucbe est
établie solidemc::nt •. - 11 a pesé sur ta bouche (le domestique pese
avec le sac sur la bouche de la statue), - et ta boucbe est établie
solidement, tes yeux sonl établis solidement. •&gt; Je soupyonne que
la présentation des pierres rouges avait pour objet de rendre aux
levres et aux paupieres décolorées par la momification Ieur teinte
naturelle : le jaspe et la cornaline sont en e.ffet appelés souvenl le
sang d'Isis. L'ami succede au domestique et va se poster derriere
la statue, sur l'ordre de l'officiant: e Tu es venu, tu as purifié ton
pere .&gt; Puis c'estle tour du flls qui l'aime. 11 prend quatre briquettes
en fer du Nord et du Midi •, et pese quatre fois sur la bouche et les
yeux, sépare quatre fois la boucbe et les yeux avec chacune d'elles,
tandis que l'officiant récite la formule: e O défunt N., ta boucbe
est établie solidement, établis solidement tes deux yeux, ó défunt N.,
car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai séparé la boucbe, je t'ai séparé
les yeux avec les quatre briquettes. &gt; Restait a écarter les deux
machoires et a leur rendre l'élasticilé naturelle : c'est a quoi servait
une amulette spéciale nommée le diviseur de la máchoire (Poshi-nikafa). Le domestique l'apportait a deux mains et le présentait a la
bouche de la statue: &lt; O Osiris N., disait l'officiant, j'ai établi
solidement tes deux machoires a ta face, et désormais elles sont
divisées. &gt; Le mort pouvait done macher ce qu'on lui offrait. L'offi,c-iant le soumettait a une premiare épreuve pour voir si l'appareil
entier fonctionnait bien. Jl disait au domestique : &lt; Approche les
grains de sa bouche. &gt; Celui-ci prenait un panier ou un vase rempli
d'une substance en grains ou en bouletles arrondies que les textes
nomment sirou, et qui était probablement soit du beurre ou du
fromage, soit une graisse 4 , choisissait un grain et le portait a la

LE RIT'GEL DU SACRIFICE FONtRAIRE

&lt;

f) Cette action est rendue par le verbe Makha, peser, metlre en équilibre.
2) Au has de la colonne, la rubrique, la bouche est fondée, qui marque la fin
de l'opération avec le petit doigt.
3) L'ordre de présentation n ous montre que ces briquettes sont nommées sur
la table d'offrandes, fer (Ba) du Midi et fer du Nord. (Dümichen, t. I, pi. VI,
1. i7-i8; pl. XVIII, 6 a-b.)
4) Le mot sirou, sairou, a été rapproché par moi du copte saire, beurre, par
Dümichen (t. I., p. 20), du copte saeir, {romo.ge. La cérémonie décrite ici en abrégé

l.

{79

bouche de la statue: &lt; O Osiris N., on te présente l'CEil d'Hor a
prendre. Prends-le, et qu'il ne s'échappe pas, lorsque tu prends
le grain dans la boucbe. &gt; Le domestique saisissait ensuite une
plume d'autruche et en caressait quatre fois le visage de la statue
en disant: e L'(Eil d'Hor t'est présenté, Osiris N ., afin que ton
,·isage n'en soit point privé 1 • &gt; Le sens de ce rite ne m'est pas
clair. La plume joue-t-elle ici le róle d'un éventail et n'a-t-elle
pour objet que d'écarter les moucbes? N'a-t-elle pas plutót une
force que nous ne connaissons plus, mais que les Égyptiens lui
attribuaient universellement? Le contact d'une plume d'ibis frappait
le crocodile d'immobilité 1 ; la plume d'autruche avait peut-élre la
vertu d'ouvrir par simple attouchement tout ce qui élait fermé.
Peut-étre enfin n'avait-elle d'autre prétention que de rappeler que
tout était juste, en regle, et que la cérémonie avait été accomplie
jusqu'alors avec toute l'exactitude désirable: la plume est en effet
le symbole de l'exactitude et de la justesse. Le plus probable est
qu'il faut voir daos cette cérémonie une variante de celle ou le
domestique versait a la statue la libation de lait et la libation
d'eau. Les tables d'offrandes présentent, en effet, vers cet endroit,
apres le beurre et la graisse, la mention du lait et d'une eau spéciale qui est désignée par le mot mensa, et par celui de shou, c'esta-dire par le nom méme de la plume d'autrucbe •. La plume, trempée dans le liquide, servait comme de pinceau pour humecter les
lévres de la statue.
Ce qui suit n'est guére que la répétition de cérémonies déja connues. Une fois de plus, l'of(lciant s'identifie avec Hor et annonce
l'ari-ivée prochaine de la victime : &lt; J'ai délivré, disait-il, mon mil
de la bouche de Sil, et je lui ai abattu la cuisse. &gt; De nouveau,
le domestique lui répondait : « Tu as tranché ton reil ou est ton
ame. • De nouveau, le flls qui l' aime prend les quatre briquettes et
se décomposait ordinairement en trois acles. Dans les deux premiers, on donnait le sairou du Nord et celui du Midi; dans le troisieme, une autre graisse,
nommée shakou. (Maspero, OuNAs, l. 26-29 dans le Recueil, t. IU, p. 183; Dümichen, t. I, pl. VI, l. 17-20, p. 19-2f.)
1) Nouveau calembourg entre le nom de la plume shouit, et le verbe shou,
étre vide de..•, étre privé de...
2) Horapollon, édit. Leemans, II, Lxxx1.
3) Cf. la table d'offrandes de Pétéménophi dans Dümichen, t, I, pl. VI,
l. 21-22, pl. XVIII, H a-b.

�180

LE RITUEL DU SACIUFICE FUNÉRAIRE

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les présente quatre fois chacune au visage de la stafoe pour lui
ouvrir les yeux et la bouche, et l'officiant s'écrie: e O défunt N.,
ta bouche est solidement établie, solidement établis tes deu:x.
yeu:x., ó défunt N., car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai sépar.! la
bouche, je t'ai séparé les deux yeux avec les quatre briquettes. &gt;
Le domestique refaisait la meme cérémonie, mais avec une autre
intentíon: e Apporte une paumée d'eau », luí disait I'officiant, et
il continuait en s'adressant a la statue: e On t'a présenté l'CEil
d'Hor ainsi que la paumée d'eau qu'il renferme. &gt; Le moment du
second sacrífice était arrívé,les prétres, avant de sortir, admettaient
le fils qui l'aime a prendre congé de son pere. Le domestique ou
l'ami le saisissait par le bras droit et le for¡;ait de la maín gauche
a courber la téte devant la statue, puis il le e renvoyait sur terre
et le livrait a l'Am-tot 1 &gt;, personnage nouveau, dont je ne
comprends pas bien le nom, mais qui étaít chargé de le ramener
au jour •. .
Le fils sorti, les autres pretres quittaient la chambre et allaient
assister au sacrifice. Cette fois il s'agissaít du taureau du Nord ',
et la petite pleureuse, Nephthys, prenait le poste de la grande.
A cela pres, la seconde opération ne différait poínt de la premiere.
L'officiant pla¡;ait le domestique a la tete de la béte et lui dísait :
e domestique, saisis-toi du taureau du Nord. &gt; Le domestique
brandissait de nouveau le casse-téte, le boucher enlevait le cceur
et la cuisse et les remettait a qui de droit. Des gazelles et une oie
du Nord partageaient le sort du taureau, puis le cortege rentrait
processíonnellement dans la chambre et recommencait les
manceuvres de l'Ouverture de la Bouche et des yeux avec 1~ cuisse,
et avec les herminettes : on ne poussait pas cependant le scrupule jusqu'a employer de nouveau I'oirhikaou et le sac de cornaline. Les príeres étaient identiques a celles qu'on avait déja réci1) C'est ainsi, je. cro_is, que les variantes nous obligent a comprendre Je
membre ?e phrase d1ffic1le : Nozertot ni .~i-mirif tou m-sa-to sapi ni am-tot.
2) Scb1aparelli, pi. LIX b, LXII, p. 122-150; Dümichen, t. IJ, pi. Ill, J. 50,
pi. V, l. 107, pi. VI, 1.1-17, p. 6-H.
•3) ~ans quelques texte~, tels que A. de Schiaparelli (p. 151), le scribe a
repé_te, par erreur, la mentton taureau du midi, qui n'appartient qu'au premier
sacnfice. Les texl:s plus soignés (C. de Scbiaparelli, p. 151, et Dümichen,
pi. VII, l. 18) fourm~sent la le¡¡on véritable, taureau. du No1·d.

i81

1

tées , et, comme plus haut, l'H abitant de la Sy1·inge indíquaít la
fin du rite par le crí quatre foís répété : &lt; Pere, pere • ! &gt;
Mouvements, gestes, paroles, tout était prévu, r églé, avec une
telle mínutie, que nous pourrons aujourd'hui encore, le jour ou
cela nous plaira, reconslituer entierement la cérémonie. Et ce
qui se passait a l'ouverture de la bouche n'était qu·une parlíe des
manipulations auxquelles on soumettait la statue. On la préparait a recevoir les étoffes, les parfums, les insignes de toutes sortes,
et chaque objet était accompagné d'actions et de prieres appropríées a sa nature. Je me contenterai de montrer ici comment on
s'y prenait pour la parfumer et la revetir des coufiyehs et des
bretelles en toile qui soutenaient son pagne dans les grandes
circonstances. L'officiant dit au domestique : • Prends la coufiyeh,
enveloppe de la coufiyeh l'Osirís N. &gt;, puis il récite: « Elle est
venue la coufiyeh, elle est venue la coufiyeh ! Elle est venue la
blanche, elle est venue la blanche. 11 est venu l'CEil d'Hor blanc,
dont il (Hor) a coiffé les dieux ! Qu'il coíffe ta face,qu'il te pare
en son nom de Couronne blanche de Nekhab. &gt; Ceci n'étaít qu'une
introduction a la présentation des parfums. Comme tous les
peuples de l'ancien Orient, les Égyptiens aimaient a la folie les
huiles et les pommades odorantes ; des la plus haute antiquité,
les monuments nous font connaitre sept especes d'essences qu'on
devait donner au:x. morts, et plus tard le nombre en fut porté a
neuf et meme a dix. Out.re le plaisir que l'ame éprouvait a les
sentir, elles rendaient au corps la souplesse et la vígueur qu'il
avait eues pendant la vie, l'empechaient de se dessécher ou de
se crevasser aux ardeurs du soleil, entretenaient en luí une jeunesse éternelle. Chacune d'elles était préparée selon une recette des
plus compliquées, dont les temples d'époque ptolémai'.que nous ont
conservé des copies•: ici'encore, les Égyptiens ont été si scrupuleu:x. a énumérer les ingrédients, a énoncer les quantités, a décríre
les phases de l'opération qu'un éyptologue de grand mérite, Victor
Loret, a pu fabriquer deux de ces parfums en collaboration ave&lt;.'

f) Voir ces prieres, p. i76 sqq.
·
2) Schiaparelli, pi.· LXIII a-e, et p. 150-166; Dümichen, t. II, pl. VII, J. tB,
pi. VIII, l. 48, p. H-12.
3) Dümicben, t. II, p. i3-32.

�i82

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

MM. Rimmel et Domére 1 • La présentation commence par une formule
générale. Le domestique, toujours revetu de sa peau de panthere,
prend de la main gauche un pot plein d'huile, y plonge l'index de
la main droite, et barbouille la bouche et les yeux de la statue.
L'officiant récite en meme temps la formule : &lt; O défunt N., je t'ai
rempli la face d'huile, et j'en ai enduit tes deux yeux, puis j'ai
fardé ton mil de fard vert et de poudre d'antimoine. - De meme
qu'Hor n'a éprouvé aucune angoisse, quand son (Eil est revenu a
son corps, le défunt N., n'éprouve aucune angoisse quand ses yeux
reviennent a son corps, mais l'(Eil d'Hor t'orne en son nom de
Verte, et il te parfume en son nom de Parfum. &gt; Ce couplet et ceux
qui suivent sont construits sur un modele uniforme. C'est d'abord
une allusion a l'opération que subit la statue, puis une comparaison avec l'(Eil d'Hor et avec les mythes qui s'y rattachent, enfin
une description de l'effet produit, ou les bienfaits réels ou supposés de l'objet sont énoncés par des jeux de mots ou des allitérations malaisées a traduire et souvent assez niaises pour nous : ici,
par exemple, si l'huile parfume (snozmou-sti) le mort, c'est parce
qu'elle porte le nom de parfum (nozmou-sti). Apres cette entrée
en matiere, les parfums défilent devant la statue, l'huile d'abord,
puis le Parfum de Pete (Sti-hibou), le Parfum d'invocation (Stihakonou), la poix (Sifti), l'eau de Noum, l'eau d'Adoration(Touait),
l'Essence d'Acacia (Hait-nt-ashou), I'Essence de Tahonou (Hait-enttahonou), l'Abiro et l'huile de Myrobalan (Bik). Une courte formule
de présentation correspond a chacun d'eux, etla cérémonie s'acheve
par une longue apostrophe de l'officiant. &lt; O toi ce parfum, ce
parfum, [toi] cette meche de devant Hor, qui est au front d'Hor,
mets-toi au front du défunt N., pour qu'il soit parfumé par toi,
et pour qu'il tire profit de toi; accorde qu'il redevienne maitre de
son corps, accorde que ses yeux soient fendus (de nouveau, car ils
avaient été fermés par l'embaumement), pour que tous les Lumi,
neux le voient, pour qu'ils entendent tous son nom. Car, ó défuntN.je te remplis l'reil d'huile, je te remplis la tete d'huile sortie de
l'(Eil d'Hor en son nom d'huile. Des qu'elle est mise sur ton front,
des que la déesse Sokhit l'a eu cuite pour toi, le dieu Sibou t'a
1) Des échantillons de ces paríums égyptieos ont été déposés sur le bureau
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , dans la séance du 29 octobre t886.

il33
assuré par décret son héritage, tu as la voix juste parmi les dieux
Gardiens, tu as pris la couronne parmi les dieux, ceux qui sont
encore sur tel'!'e t'acclament. [Anubis], le Guide des chemins du
Midi et du Nord est devant toi pour ouvrir tes voies contre tes
ennemis; car tu as pris ton (Eil [l'huile], et, t'unissant a lui, tu
l'as donné [a garder] a tes chambellans 1 • &gt;
Ces exemples suffisent pour montrer et les difficultés spéciales
que présentent ces textes et l'ardeur avec laquelle on les a étudiés
depuis quelque temps. C'est en examinant avec attention ceux
d'entre eux qui étaient connus, que j'ai été amené a découvrir, il
y a une dizaine d'années, les idées que les Égyptiens avaient sur la
survivance humaine. On pourra, si l'on veut s'en donner la peine,
en extraire des renseignements précieux sur des matieres qui
semblent etre étrangeres au culte des Morts. Le culte des dieux
n'a jamais été étudié jusqu'a présent. Ce n'est pas que les sources
manquent, mais les innombrables tableaux t:t les interminables
inscriptions qui auraient du nous renseigner a ce sujet, ont été
tlétris, des le début, de l'inévitable épithete banal, insignifiant, et
personne ne s'est inquiété d'en profiter pour rétablir les grands
riles qu'on accomplissait dans les temples, en faveur des dieux
égyptiens. Le dédain a été poussé si loin qu'on ne s'est rueme
pas demandé sérieusement quelle était la nature exacte des scenes
représentées. La plupart des égyptologues croient, sans trop savoir
pourquoi, qu'elles sont pour ainsi dire idéales et ne répondent a
aucun fait matériel dans la vie des rois et des prelres. Un tableau
ou l'on voit Séti ¡er debout devant Amon-Ra, coiffé et posé d'une
certaine maniere, est censé ne représenter que le roi devant la
divinité, adressant une priere et un hommage a l'idée abstraite du
dieu. 11 ne faut pas cependant grande attention pour reconnaHre
que la figure d'Amon n'est pas une image impalpable, mais en
pierre ou en bois, analogue aux statues des morts et animée comme
elles, mais de plus qu'elles, capable de remuer, de gesticuler et
m~me dt: parler. Ces statues fatidiques, dont j'ai déja parlé ailleurs 1 , se comptaient par centaines dans les grands temples, comme
le prouvent les débris d'inventaires qui nous ont été conservés.
c•~st a elles directement que le roi s'adressait et qu'il présen tait
LE RITUEL DU SACRIFICE FU:'IÉRAII\E

1) Dümichen, t, II, pl. VIII, J. 49; pl. IX, l. 72, p. 12-13.
2) Rectteil, t. I, p. 152-160.

�{S-4

REVUE DE L'IJISTOIRE DES RELIGIONS

l'offrande, et les bas-reliefs ou le roi et la statue sont figurés en
face l'un de l'autre illustrent, jusque dans les plus petits détails
la_pratique des diverses religions qu'on pratiquait dans un temple~
lc1 encore, la meilleure maniere d'en montrer l'importance sera de
décri~e et d'analyser quelque monument sur lequel nous soyons
certams de trouver, dans un ordre facile a saisir, les différents
moments d'une meme cérémonie.
~~ cons_é~r~tion des obélisques était accompagnée d'un service
spe~1al,_ d1_r1ge par le roi en personne ou par le personnage qui les
ava1t fait_e~~ver. Les o_bélisques paraissent n'avoir été a !'origine
que_ d: veritables ense1gnes, des stéles hautes, placées de chaque
cote d une porte et sur lesquelles les noms et les titres du maitre
de la maison étaient inscrits pour l'édification du public. Mis a la
porte
ils annon~aient a tout venant le nom du die u a'
. d'un temple,
.
qui appartenalt le temple et celui du roi qui les avait élevés. Le
p~us ~ouvent, leurs. faces ne sont couvertes que d'inscriptions long1tud1~ales, ~auf pres de la base ou du pyramidion 011 l'on rencontre
~e scene ~ offrandes. Dans certains cas pourtant, l'inscriplion
n occupe qu une bande longitudinale et est flanquée a droite et a
gauche de nombreux tableaux. Le grand obélisque de la reine Hatsb'.1psitou a Karnak est le plus intéressant de tous a 'étudier 1. Les
scenes sont partagées en deux séries répandues symétriquement
sur les quatre faces, la premiare sur les faces ouest et nord, la
seconde sur les faces est et sud. Comme je l'ai déja dit plus haut •
cette double répartition en deux et en quatre répondait a la divisio~
du mond~ égyptien en deux terres et a celle de chaque terre en
d~~ m~1sons, _se~on la_ d_ir~ction des points cardinaux. Chaque
ceremome deva1t etre repetee deux fois, une fois pour les dieux du
~di, une _fois pour les dieux du nord, et les dieux du midi, pays
d Hor, avaient le pas sur les dieux du nord, pays de Sit. Les riles
s'accornplissaient autour d'une statue d'Amon-Ra en grandeur
~at~relle, qu'on amenait du temple pour la circonstance. Le dieu
eta1t debout, vetu d'un pagne court, coiffé du diadema it longues

. 1) La p~emiere reproduction exacte en a été donnée par Burton, Excerpta
hieroglyphica,pl. XLVIII-L. Je me suis servi du texte de Lepsius Denkm JII

hl. 22-23.
2) Voir p.166-167.

'

.,

'

i85
plumes qui lui est propre (Nº xxvu de Rochemonteix 1). A chaque
acle nouveau le pretre l'adorait, autant que possible, avec une épi•
thete nouvelle, de sorte qu'a la fin de la fete, il avait été invoqué
sinon sous tous ses noms, du moins sous les principaux d'entre
eux, et ne pouvait, par conséquent, se refuser a exaucer les prieres
qui lui avaient été adressées. La reine étatt a!'sistée, pour la circonstance, de son frére cadet Thoutmos III, qui régnait des lors
avec elle; mais, comme le premier projet des obélisques avait été
con~u par Thoutmos 1•r •, mort depuis longtemps, au moment de la
dédicace, le jeune roi prenait par intervalles le titre et faisait l'offrande au compte de son pére. Je ne noterai. pas ces différences de
personnes, qui sont accidentelles, et je remplacerai le nom de chacun des souverains par le litre général de souverain. Au début,
la statue est placée le dos tourné a la face méridionale, mais assez
loin de l'obélisque pour qu'on puisse circuler autour d'elle. Le
souverain, coiffé du pschent, le baton a la main gauche, la massue
a tele en pierre blanche a la main droite, se présente devant elle
et annonce a &lt; Amon, roi des dieux, maitre du ciel » qu'il va
ft lui dresser deux obélisques. , Cette premiére scene est gravée
sur la face Est, vers le milieu de la hauteur de l'obélisque : les
scénes suivantes s'étagent au-dessus et semblent monter vers le
ciel. La plus proche nous montre le souverain coiffé du diademe
osirien (n• xxxvI de Rochemonteix), élevant a deux mains, vers la
face d' &lt; .Amon de Karnak, maitre du ciel », un plateau chargé de
quatre vases d'eau du nord (nomsit). 11 &lt; tourne quatre fois ,
autour de la statue, en luí disant : • Tu es pur, tu es pur. , A
l'étage supérieur, il a la coiffure a longues plumes, mais posée sur
deux cornes de bélier flamboyantes (nº XXI de Rochemonteix), et
LE RlTUEL DU SACRJFICE FUNÉRAIRE

i) Comme une description des différenls diademas dont il sera question dans
les pages suivantes prendrait trop de place et ne serait peut-étre pas comprise, je
préfere renvoyer le lecteur a la planche que M. de Rocbemonteix a publiée dans
le Recueil, t. VI, pi. II, et oil sont représentés les types i&gt;rincipaux de coiffure~
des dieux et des rois égyptiens.
·
2) Le fait est prouvé par l'inscription de la face Est : « La reine a élabli de
fa1;on durable le nom de son pere sur ce monument, quand la majesté de ce
dieu [Amon] rendit gloire au roi Thoutmos 1°•, lors de l'éreclion des deux
g:ands obélisques par la reine, pour la premiere fois, et que le maitre des
d1eux [Amon] lui dit: « C'est ton pere, le roi Thoutmos I••, qui a P.réparé
« l'ére_ction des obélisques, et c'est ta. Majesté qui a renouvelé ces monume¡its. »
(Leps1us, Denkm., III, bl. 23.)

13

-

�-

{86

REVOE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

offre a e Amon-Ra, maitre de la création des deux terres ,, les
quatre vases rouges. e Quatre fois il passe derríere , la statue, en
répétant a chaque fois : « Tu es pur, tu es pur. ,. Dans les deux
registres qui suivent, il a encore une coíffure a plumes (nº xix
et n• xxxvr de Rochemonteix), mais il parfume a deux reprises
,, Amon-Ra, maitre... ~. ,, avec cínq grains puis avec une grosse
pastille d'encens'. Au-dessus (coíffure n• xxvn de Rochemonteix),
il donne le blé a Amon-Ra, e maitre de la terre, maitre du ciel ,.
Puis (coíffure n• x1x de Rochemonteix), c'est l'huile parfumée, et
au-dessous meme du pyramídion (coiffure n• XLV de Rochemonteix),
ce sont les étoffes que le díeu re9oit. II réndait en échange de
chaque objet un souhait qu'un pretre devait énoncer pour lui et qui
est inscrit sur l'obélisque en abrégé : e 11 donne toute vie et toute
santé ; il donne la force et la vaillance, ele. , Apres l'offrande du
linge, on retirait le sceptre et la croix ansée des mains de lastatue et on lui disposait les bras de fa9on que la main droite posait
sur le bras gauche du roi et semblait le saisir, tandis que le bras
gauche se recourbait derriere le cou du roi comme pour l'embrasser. Sur le pyramidion, nous assistons a la fin du premier acte.
Amon est assis sur son tr0ne, le souverain, agenouillé devant lui,
lui tourne le dos, tandis que le dieu luí pose le casque sur la tete.
La cérémonie terminée sur la face Est, la statue d'Amon était
reportée en avant de la face sud et le second acle commen9ait. 11
renfermait le meme nombre de scenes moins une, que le précédent, et les acteurs y reparaíssaient dans le meme ordre, dans le
meme costume et avec les memes coiffures ; les offrandes seules
élaient changées. Apres s'etre présenté devant le dieu, le souveraín
le saluaít a quatre reprises, puis, le casse-tete ala main droite, le
ha.ton et la massue a la main gauche, il présidait dans l'attitude
sacramentelle, au sacrifice du boouf et al'apport des morceaux de la
victime; il présentait successivement la chair rOtíe (?) et les deux
vases de vin, e jetait devant le dieu la masse blanche de farine,,
et versait la double libation d'eau fraiche : le couronnement par
Amon est retracé une seconde fois sur le pyramidion. Ces deux
actes formaíent la premiere partie de ce petít drame religieux,
1) Lepsius a passé l'une de ces deux scenes, me.is Burlon les donne l'une et
l'autre, et ce que nou11 avons vu plus haut, p. 167-168, dans la cérémonie de
l'ouverture de la bouche, montre qu'il a raison et non Lepsius.

LE RITUt:L DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

i87

celle qui était consacrée aux dieux du sud. Les memes cérémoníes
SP, reproduisaient, dans le meme ordre, sur les deux autres faces
en l'honneur des dieux du nord. Ce qui frappe avant tout c'est
ridentité presque complete de ces riles solennels avec ceux qu'on
accomplissait pour les morts pendant l'Ouverture de la bouche. Les
purífications et les offrandes diversas s'y succedent de la meme
maniere, les quatre vases Nomsit, les quatre vases rouges, les
deux fumigations d'encen::;; le roi tourne quatre foís autour de la
statue du dieu, comme le Domestique autour de la statue du mort,
et répete les memes paroles. Cette identité de manoouvres extérieures nous oblige a penser que l'objet était le meme dans les
deux cas. On préparaít le dieu et le mort, ou plut0t leurs statues
animées, a recevoir d'abord les purifications préliminaires, puis les
mets, les parfums, les víandes, les habillements qui leur étaient
nécessaires. Seulement, tandis que le mort, une foís repu et approvisionné, ne faisait ríen, et probablement ne pouvait ríen, pour
récompenser le vivant, le díeu, en pareille circonstance, avail le
droit et la faculté de se montrer reconnaissant. La statue avait re9u
par la consécration la vertu divine, lesa dont j'ai parlé plus haut 1 ;
le sa de vie, envoyé par le díeu qu'elle représentaít, était derriere
elle, qui l'animaít et pénétrait en elle, au fur et a mesure qu'elle
usait une partie de celui qu'elle possédait en le transmettant. Chaque
déperdition de la force divine était réparée par un aftlux conslant,
grace aux incantations prononcées au momenl de la consécration et
renouvelées virtuellement, sínon expressément, a chaque sacrifice.
La statue commern,ait par embrasser le roi, lui imposait les maíns,
et parfois, si elle représentait une déesse, lui donnait le sein; puis
elle le couronnait et lui rendait en autorité divine ce qu'il avait
apoorté en offrandes matérielles. 11 va de soí que le peu d'espace
dont l'artisle disposait sur l'obélisque ne lui a point permis de
représenter le détail des cérémonies, de placer a c0té du souverain les pretres qui l'aídaient, ni de graver les príeres qui accompagnaíent chaque mouvement. Sans chercher bien longtemps on
trouvera, sur les murs du temple, les memes scenes reproduites
par le menu et on pourra rétablir le cérémonial dans son intégrité.
Ce n'est pas ici le lieu de le faire : j'ai voulu seulement montrer

f) Voir p. i75-i76.

�188

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO~S •

par un exemple quel intéret ces tableaux si dédaignés ont pour
l'histoire du culte et par suite de la religion égyptienne.
Qui d'entre nous aura la patience de les recuei!lir, de les classer,
et de les traduirl:l?
Paris, mars 1887.
G.

MASPERO,

LES DÉCOUVERTES EN GRECE
AU POINT DE VUE

DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

BULLETIN DE 1886

Jamais, depuis que la Grl!ce a reconquis son indépendance, elle
n'avait vu accourir a elle, pour étudier ses monuments, autant de
missions étrangeres que dans ces dernieres années. Les nations les
plus puissantes se disputent, avec un zele qui croit de jour en jour,
l'honneur de lui rendre ses tilres de noblesse, enfouis sous les
ruines de ses anciennes cités. Bien qu'elle ait elle-meme fondé une
sociélé archéologique au lendemain de sa résurrection, bien qu'elle
ait aujourd'hui des savants de grand mérite, le monde civilisé tout
entier veut prendre part a ses recherches; il se produit meme une
recrudescence dans l'ardeur de la phalange cosmopolite, qui explore
en tous sens le sol de la vieille Grece. La France a donné l'exemple,
il y a plus de quarante ans, lorsqu'elle a installé une école a
Alhenes; l'Allemagne l'a imilée en 1876. Voici que les États-Unis
entrent en scene a Ieur tour: ils ont en Grece depuis 1885 une
mission permanente, qui dresse le plan des villes antiques, mesure ,
et décrit les restes de leurs édifices, exhume les statues, les inscriptions et les monnaies. On annonce que l'Anglelerre se pique aujeu
et qu'elle va bientót avoir aussi son école d'Athenes. L'Italie n'a pas
encore songé a une institution du meme genre ; mais cbaque année .

�i 90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO;.'(S

elle donne une bourse de voyage a quelques j eunes gens choisis
qui doivent, comme au temps de Cicéron, perfectionner chez sa
voisine leur éducation classique. La Russie, sans sortir de son em~
pire, recherche sur le littoral de lamer Noire les traces des colonies
grecques qui l'ont peuplé jadis. Enfin la Turquie, oui la Turquie 1
manifeste l'intention de faire exécuter des fouilles dans ses provinces d'Asie Mineure. C'est, comme on voit, un mouvement irrésistible, qui se communique de proche en proche jusqu'a gagner
ceux memes qui s'étaient montrés les plus récalcitrants. La
Société archéologique et les écoles étrangeres dont le siege est a
Athenes consignent les résultats de leurs étudas dans des publications qu'elles rédigent chacune dans leur langue nalionale; c'est
manquer de miséricorde pour les lecteurs, qui, ne possédant pas
tous les idiomes de l'Europe, désirent s'instruire des résultat!:.
obtenus dans le cours d'une meme année. II ne s'agit encore (sans
parler du fran~ais) que du latin, du grec moderne, de l'allemand et
de l'anglais; peut-etre faudra-t-il bientót y ajouter l'italien ; et qui
sait s'il ne prendra pas fantaisie a la Russie et a la Turquie de
publier aussi dans leurs langues un bulletin archéologique ! Ce
jour-la je devrai renoncer a remplir l'office de rapporteur. En
attendant, j'essaierai d'exposer ici, d'apres les études publiées en
1886, les découvertes récentes, qui présentent le plus d'intéret pour
l'histoire des religions de la Grece antique.

En 1884, l'École franraise d'Athenes 1 a détacllé un de ses membres, M. Holleaux, sur le mont ~toon, pres de la ville béotienne
d'Acrrephia, ou Apollon avait jadis un sanctuaire et un oracle
fameux. Ils étaient florissants au temps des guerres médiques.
Pindare et Alcée les célébrerent dans de beaux vers, que Strabon
nous a conservés. Le sac de Tbebes par Alexandre, en 335, Ieur
port~ ~ cou~ fatal. On possede, il est vrai, quelques inscriptions,
posterieures a cette date, qui attestent qu'ils jouirent encore d'une
certaine réputation; mais leurs beaux jours étaient passés. C'était
précisément la une raison pour espérer que des fouilles, entreprises
1) Bulletin de correspondance hellénique,

d'Athenes. 1886. París, Thorin_

LES DÉCOUVERTES EN GRECE

i9l

dans le terrain qu'ils avaient occupé, rameneraient a la lumiere des
monuments de la grande époque. Déja le colonel Leake et Ulrichs
avaient fixé l'emplacement du temple. M. Holleaux en a tiré plusieurs statues représentant Apollon, qui pour la plupart remontent
au v1• siecle; elles sont d'un travail archaique et doivent etre
classées dans une série, déja assez nombreuse et souvent étudiée,
dont les échantillons les plus célebres proviennent d'Orchomene,
de Théra, de Ténéa et d'Actium. La pose du dieu est raide, le
visage souriant; les bras sont collés au corps, les jambes tres rapprochées, les muscles figurés d'une fa~on sommaire et seche. La
découverte de cette curieuse collection offre une riche matiere aux
savants qui étudient les origines de l'art grec. En meme temps ont
reparu des vases, des terres cuites, des bronzes et plus de soixante et
dix inscriptions, qui sont en ¡majeure partie antérieures au rv• siecle.
MM. Pottier et Reinach continuent dans le Bulletin de correspondance hellénique la publication des antiquités découve.rtes dans la
nécropole de Myrina, qui leur ont fourni la matiere d'un ouvrage
spécial, tout récemment mis en vente t. Parmi les figurines en terre
cuite qu'ils décrivent, il faut signaler deux groupes représentant
Dionysos et Ariadne, qui se distinguent par un curieux détail de
fabrication ; chacun d'eux porte au revers trois petits tenons de
terre cuite, percés d'un trou central, qui ont été fixés apres coup
dans la pate. Ce ne sont pas des anneaux de suspension, car les
groupes ont une assiette solide, qui montre manifestement qu'ils
étaient destinés a etre posés sur une surface plane. M. Pottier
suppose que l'on plac;ait ces figurines comme ex-voto autour des
sanctuaires rustiques en plein air, qui étaient tres répandus dans
la campagne grecque. Il rappelle que Platon, dans le Phedre, décrit
un petit monument de ce genre consacré a l'Achéloüs et aux Nymphes, pres d'Athenes, sur les bords de l'Ilissos; c'était un autel de
gazon, entouré de statuettes d'argile ou de pierre, que les p~tres
des environs y déposaient comme offrandes pienses. 11 est probable
que l'on passait dans les anneaux, appliqués au revers du groupe,
trois baguettes, qui servaient a le fixer sur le sol. C'est la une
, hypothese ingéniense, qui explique d'une fa~on tres satisfaisante
un fait inconnu jusqu'ici. Sur des fragments en forme d'ailes, qui
devaient etre appliqués au dos de certaines statuettes, on lit des

publié par l'École fran',aise
1) Pottier, Veyries et Reinacb, la Nécropole de Myrina, Paris, Thorin, 1887.

�192

1

REVUE DE L HISTO1RE DES RELIGIO:SS

inscriptions comme celles-ci : éphebe, porteur, ioueur de lyre, etc.
Ce sont, suivant .MM. Pottier et Reinach, des indications gravées
par les ouvriers eux-memes, pour leur permettre de se retrouver
parmi les accessoires moulés a part, et de se rappeler a quelles
figurines ils étaient destinés. Ainsi, il est probable que les ailes de
l'éphebe avaient été préparées pour un Eros. On voit par la avec
quelle désinvollure les dieux, dont les terres cuites nous représentent l'élégante image, étaient traités dans les ateliers. Pour
l'ouvrier le sens mystérieux des figurines sacrées, qu'il modelait de
ses mains, disparaissait presqu'mtierement. 11 n'y voyait plus
guere que des • bonshommes ,, comme le disent les deux archéologues qui les ont retrouvées. On est assez disposé a conclure avec
eux qu' • il est essentiel de distinguer dans l'histoire d'un type,
d'une part les origines, qui sont généralement religieuses et subordonnées a des considérations mythologiques, d'autre part la répétition du meme type a travers les ages, sous l'influence des traditions d'atelier, qui finissent par en émousser completement le sem,
primitif. A }fyrina, en dépit d'une exécution soignée et d'un gout
artistique tres développé, la part a faire au sens religieux des coroplastes est assez mince. , De la nécropole de Myrina proviennent
encore des osselets, portant des inscriptions; ils ont pu étre déposés dans les tombes comme ex-voto offerts aux manes; on sait en
efiet par des invenlaires de temples qu'il s'en trouvait souvent
parmi les objets, que la piété des fideles consacrait aux dieux.
11 y a quinze ans que l'École a fait de Délos sa province. Pen.
dant cette période, elle y a envoyé successivement MM. Lebegue,
Homolle, Hauvette, Reinach, París et Durrbach, sans oublier
M. Nénot, pensionnaire de la villa Médicis, aujourd'hui architecte
de la nouvelle Sorbonne, qui a prété a s~s camarades d'Athenes le
précieux secours de ses connaissances artistiques. Aucun des membres de l'Ecole, -qui ont été chargés de recherches dans l'ile, ne l'a
quittée sans en rapporler quelque étude qui en éclaire l'histoire.
M. Homolle est de tous celui qui y a fait le plus long séjour, qui a
consacré a sa tache le plus d'efforts et auquel on doit les découvertes les plus importantes. Il en a exposé les résultats dans
deux theses, qu'il a brillamment soutenues il y a quelques mois
devant la Faculté des lettres de Paris 1 ; la Revue ne saurait man1) Homolle (Théophile), les Archives de l'intendance sacrée á Dl!los (3i5-166

LES D1:COUVERTES EN GRECE

,f 93

quer d'en entretenir ~s lecteurs; elle en rendra compte dans un
de ses prochains bulletins bibliographiques. Pour aujourd'hui, jo
me bornerai a signaler une longue inscription, rédigée en l'an 364
avant J.-C., qui contient l'inventaire des objets sacrés conservés
daos les temples de Délos. Comme elle sortait des limites chronologiques, daos lesquelles M. Homolle a enfermé le sujet de sa these
frarn;aise, il en avait réservé la publication pour le Dulletin. Ce
document ne comprend pas moins de cent quarante-sept lignes,
dont la moitié environ ne sont reproduiles dans aucun des inventaires des années postérieures, que nous possédons. Nous voyons
la que chaque année les cinq Amphictyons, délégués dans l'ile pa1·
les Athéniens, faisaient, en quittant leurs fonctions, qui expiraient
avec l'année, et en les transmettant a leurs successeurs, le récolement de tous les objets sacrés, dont se composaient les trésors
des temples confiés a leur garde : • Les objets étaient passés en
revue un a un, comptés, pesés, soit isolément, soit en groupes;
apres quoi la transmission avait lieu de college a college. L'invenlaire valait pour l'un des deux décharge, et pour l'aulre prise en
charge. Les deux secrétaires enregistraient a mesure les objels
inventoriés et se contrólaient réciproquement. Apres qnoi, les catalogues étaient gravés sur des steles de marbre et déposés en
double exemplaire a Délos et a Athenes. A part quelques ustensiles
el meubles de fer ou de bois, lustres, casseroles, broches, réchauds,
tables et lits, on ne catalogue que les objets d'or ou dorés, d'argent ou argentés et de bronze , , tels que les vases de toutes
formes et de toutes dimensions, les bagues, les cachets, les couronnes, les colliers, les corbeilles, etc. Pour chaque série d'objels,
l'invenlaire indique non seulement le nombre, mais le poids; la formule usuelle placée en tete déclare que le trésor a été transmis
par les Amphictyons aTct8¡,..¡¡ xct\ cip,6¡,..¡¡ : • La pesée n'était pas seulement une précaution nécessaire pour éviter tout détournement;
elle devait permettre d'évaluer une partie de la richesse sacrée,
qui n'était pas sans importance, et qui constituait une réserve en
temps de crise. Aussi employait-on, comme poids, de la monnaie
d'argent... Toutes les regles auxquelles se conforment les Amphictyons sont celles qu'on imposait a Athenes aux trésoriers
av. J.-C.). Paris, Thorin, 1887. - De anti.quissimis Dianae simulacris deliacis.
Paris, Thorin, 1885.

�i9.t

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

d'Athéna, et qui sont exprimées dans un décret de l'an 430 avant
J.-C. &gt;
A titre de curiosité et comme échantillon de ces sortes de pieces,
je donne ici la traduction des premieres lignes de l'inscription : ·
Timocrates étant arcbonte a Athenes, Aiétion a Délos,
Les objets suivants ont été inventoriés dans le temple d'Artémis et transmis,
en nombre et en poids, de concert avec le Conseil des Déliens et les hiéropes
Apatourios et ses collegues, par les Amphictyons des Athéniens, Arislon, du
bourg d'Aphidnai, et ses collegues, assistés de Praxitéles, fils de Praxias, du
bourg de Céphali, secrétaire; ame Amphictyons des Alhéniens, Thrasonides, du
bourg d'Eupyridai, et a ses collegues, assistés de Ménes, fils de Ménéclée,
secrétaire :
Premier groupe: Objets en argent. Poids: 2 talents. Nombre des phiales: 140.
Deuxieme groupo : Poids: 2 talenls. Nombre des pbiales: 138.
Troisieme groupe : Poids : 2 talents. Nombre des phiales : 135, dont une sans
pied.
Quatrieme groupe : Poids : 2 talents moins 264 drachmes. Nombre des
phiales : 136, dont une sans omhilic. Phiales ornées de rayons (?), 29. Coupes
de Laconie, 3.
Cinquieme groupe: Poids: 1 talent, 1,950 drachmes. Dans ce groupe ont été
sés: Aiguieres d'Atramytrion en argent, H; aiguieres dorées, 2; tasses
archesia\, 1; vase a boire de Cydonie, 1; coupes de Laconie, 3; coupes de
~ halcis, 35; vases a boire offerts par des chreurs, 2; gobelet (cymbium) olfert
par Léostratides, 1; vase a boire de forme asiatique, xovov&gt;-wT6v (?), 1; vase
Tp16&gt;-10v (?), 1; vases (o:JJybapha) pour l'huile, 2; pour le vinaigre, 2; fragmenta
d'argent et débris divers, U; bagues, 2; petites figures de satyres provenant
de tasses (carchesia), 3; boutons fouvant servir d'ornements plaqués, 2;
phiales formant en nombre un tola de 5i9, un cratere d'argent du poids de
1 talent 3,600 drachmes, etc., etc.

Cet extrait ne représente pas la septieme partie de l'inventaire.
Que l'on se figure par la ce qu'étaient les trésors des temples de
Délos.
·
Grace a une autre inscription, le dernier des successeurs de
M. Homolle, M. Durrbach, a déterminé sur le sol de Délos l'endroit ou s'élevait l'autel de Zeus Polieus (protecteur des cités); il se
trouvait a l'angle sud-est de l'enceinte sacrée, qui entourait le
grand temple d'Apollon. Du reste, M. Homolle, qui était présent
lorsque cette inscription a été ramenée au jour, a pu faire son
profit du renseignement, et sur le plan qui est ,annexé a sa these
franc;aise l'autel de Zeus Polieus est indiqué en son lieu.
Le m~me genre d'intéret s'attache a quelques autres inscriptions
récemment recueillies par l'École sur divers points du monde hel•
lénique : elles servent a fixer l'emplacement des monuments du
culte. D'autres mentionnent des surnoms de la divinité, des fétes
ou des sacerdoces, qui ne figuraient encore dans aucun catalogue.

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i95

Une catégorie plus importante est celle qui concerne l'administration des temples. Un texte relevé a Phoinix, dans la Pérée rhodienne, contient une liste de pretres appartenant a divers sanctuaires de cette ville, qui ont fait en commun une offrande a tous
les dieux; les noms de ces personnages sont suivis de ceux de
21 hiéropes ou intendants des temples; mais tandis que les pretres
sont groupés suivant les divinités dont ils desservent les autels, la
liste des hiéropes est unique. On voit par la qu'ils devaient former
un seul et meme college, chargé de l'administration de tous les
temples de la cité. Les fonctions des hiéropes pouvaient etre assez
lourdes; car les biens meubles ou immeubles, dont ils avaient a
répondre, représentaient souvent une fortuna considérable. Par
suite, il y avait aussi des proces longs et couteux, auxquels il fallai t
quelquefois prendre part. M. Clerc a copié sur un marbre de Thyalire (Lydie) un fragment d'une lettre, adressée a cette ville par
P. Cornélius Scipion, qui fut proconsul de la province d'Asie sous
Auguste. Des particuliers contestaient a un temple la propriété de
certaines sommes qui luí avaient été données ; ils firent a la ville
un proces et le perdirent. La cause ayant été portée devant le proconsul, il confirma la sentence des premiers juges. Le fragment
de la lettre qu'il écrivit a Thyatire en cette circonstance, est conc;u
a peu pres dans ces termes : &lt; Je trouve juste et équitable que
vous vous conformiez aux sentences, que les juges ont prononcées
au sujet des sommes appartenant au temple, et que vous n'écoutiez
plus les réclamations ou accusations, qui pourraient se produire a
ce sujet. •
Dans le riche butin que l'École offre cette année a ses lecteurs et
ou l'histoire des religions pour sa seule part a tant a prendre, une
mention spéciale me parait due a une série de documents, qui étendent et précisent nos connaissances sur les associations religieuses
des Grecs. C'est ainsi que nous voyons dans une petite ville du
golfe Céramique, a Kédréai, se réunir, au deuxieme siecle avant
notre ere, un college d'adorateurs des Dioscures qui s'intitule:
College des Dioscuriastes de Théodote; ce nom est celui d'un réformateur, qui avait modifié les regles établies a l'époque de la fondation ; on a dans les inscriptions quelques exemples de cet usage.
A Thyrrhéion, dans l'Acarnanie, M. Cousin a retrouvé la liste des
membres d'un college, dont le véritable caractere reste indéterminé; mais la religion, comme partout, y tenait une place; car on

�i9G

Rl!:VUE DE L'HISTOTnE DES RELIGIOXS

y remarque un joueur de fltlte, un devin, un cuisinier et un diacre,
qui, tous les quatre, devaient évidemment jouer un róle daos les
sacrifices et les banquets sacrés du collége. La liste se termine par
les noms de plusieurs enfants, qui sont en majorité fils de sociétaires. L'ouvrage que M. Foucart a consacré aux associations religieuses des Grecs est bien connu des savants; une inscription,
récemment découverte dans l'ile de Rhodes, fournit a l'auteur l'occasion de compléter le développemenl, déja tres riche, qu'il a donné
a son sujet. On ne compte pas moins de vingt associations, qui se
sont formées a Rhodes pendant le troisieme et le second siecle
avant J.-C., en vue d'honorer des divinités étrangeres; et il est bien
probable que la liste ne doit pas s'arréter a ce chiffre. Celle que
nous fait connaitre M. Foucart avait été fondée par un personnage
originaire de Cyzique; la pluparl des membres dont elle se compose
sont, comme lui, des étrangers; ils appartiennent par leur naissance a différentes villes de l'Égypte, de l'Asie, des iles ou de la
Gréce propre. Par la cette associa tion se distingue de celles qui
avaient leur siege au Pirée et a Délos, et dont nous possédons un
grand nombre d'actes. &lt; Leurs membres, en effet, ont toujours
une commune origine et le but principal est le culte du dieu
national. Ainsi les Ilerma'isles de Délos sont les négociants romains
ou italiens, qui adorent Mercure P.t J\fa'ia; les roarchands tyriens
forment le thiase des Héracléisles sous le patronage de l'Hercule
de Tyr; les Posidoniastes sont des gens de Bérytos, réunis pour
fonder un temple au dieu marin de leur patrie. Au Pirée, on peut
constaler que les Cbypriotes de Kilion ont pour objet le culte de
leur Aphrodite, les Égyptiens, celui d'Isis. »
ll n'en est pas de méme ici. II n'y a pas entre les memb1·es communauté de patrie; aussi ne pouvait-il y avoir communauté de
culle, que si la divinité qu'ils adoraient avait un caractere vague et
indécis, qui se prétait aisément aux identifications, comme par
exemple l'Artémis asialique. Mais son nom ne nous est pas parvenu. L'association, quoique composée en majorité d'étrangers,
admet aussi des Rhodiens. Elle comprend un esclave et des femmes.
Tous les membres cités daos l'inscriplion portent le litre de bienfaiteurs, qui saos doute, comme chez nous, n'était atlribué qu'a
ceux qui versaient une somme déterminée d'avance par les staluts.
La famille du fondaleur occupe une situation tout a fait prépondérante; il a fait entrer daos l'association sa femme, son fils, sa filie,

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i97

sa bru, son gendre et ses quatre petits-enfants. 11 l'a divisée en
trois seclions ou tribus, dont les parrains ont ,été pris parmi ces
divers personnages; l'une porte le nom méme &lt;lu fondaleur, l'autre
celui de sa femme, la troisieme celui de sa bru. Enfin l'association
a des jeux annuels organisés sur le modele des jeux publics, mais
auxquels ses membres seuls prennent part. 11 est permis de sourire de l'importance qu'ils se donnent, de la vanilé na'ive qu'ils
apportent dans les obscures fonclions de leur vie commune. N'oublions pas cependant que la faveur dont jouissaientles associations
dans Loules les classes a été une des forces vives de l'ancien
monde: le culte n'en était i:touvent que le prétexte, elles avaient
leur raison d'étre dans les néce.ssités du commerce; c'est pourquoi
elles se multiplierent surtout apres Alexandre, lorsque les relations devinrent plus faciles et plus fréquentes entre les peuples du
bassin de la J\fédilerranée. Jusque sous l'empire romain elles servirent puissamment la cause de la civilisation.
Une inscription grecque d'Asie-Mineure nous révele une autre
parlie de l'organisation des sociétés religieuses; nou~ y _trouvons
l'énuméralion complete des récompenses dont elles gra t1fiaient leurs
bienfaileurs. Des adorateurs d'Adonis ont accordé aun personnage
qui s'était créé des droits a leur reconnaissance: 1º une couronne
de feuillage, renouvelable a chacune de leurs fétes patronales; 2• la
proclamation, a la méme date, de tous les honneurs accordés. A
ces récompenses assez communes l'association en ajoute d:aulres
qui supposent des services exceptionnels; ce sont: 1º le _titre d~
bienfaiteur a perpétuité; 2• l'exemption de tous les dro1_ts ordt ·
naires; 3° l'exemption des redevances extraordin_aires, payees ~our
les fétes, les sacrifices et les banquets. Parmi les textes du meme
Celui-ci provient de Loryma
ooenre il y en a peu d'aussi instructifs.
.
(Pérée rbodienne) el date de l'Emp1re.
II

Les succes de M. Schliemann a Troie, a .Mycenes et aTirynthe ont
dü nalurellement tourner l'attention de l'École allemande I vers
raurore de la civilisalion grecque. Le recueil qu'elle publie contient
f ) JUillheilunyen des kaiserlich Deutschen archaeoloyischen lnstituts. Athenische Abtheilimg, i886.

�f98

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

cett~ année _plusieurs études sur des monuments, dont on peut a vec
certitude fa1re remonter la date jusqu'au vue siecle; telles sont les
g~mmes provenant des nécropoles de Mélos, qu'a classées et décrites M. Duem~ler. Ell;s ont été conservéE-s dans le pays grace
aux v~~t~s ,mag1ques qu on leur attribue; on croit qu'elles ont Ja
propriete d augmenter la quantité du lait chez lesjeunes meres qui
le_s port~nt ~uspendues a leur cou; on les appelle pour cette raison
pierres a lait.
~ur le~ vin~t. pieces recueillies par M. Duemmler il y en a un e
qm parait anter1eure méme au vn• siecle; a la surface est gravée
une sorte de figure géométrique, composée d'une série de croissa~t~;. c'est peut-étre l'image de quelque grossiere idole des temps
prum_tifs. Une autre de ces gemmes represente le type archaique
d~ Medusa; ~e- corps ~u mo~stre est hérissé, au-dessus des genoux,
d une q~antite de pehts tra1ts, qui doivent simuler des poils. Les
plus anciennes nécropoles de Chypre ontaussi livré a M. Duemmler
une riche série d'objets, appartenant A une période de l'art tres
~e?ulée. Ils présentent des analogies frappantes avec ceux qui ont
ete découverts en Troade par M. Schliemann; les uns et les autres
sont les produits d'une méme population, dont la race est encore
mal dét_erminée, mais dont la domination a dú. s'établir plus de
~~ux ~1lle an~ avant notre ere, pour ne cesser qu'a l'époque de
1mvas10n dorienne, au xr• siecle; les Phéniciens lui succéderen t
alors dans l'ile de Chypre. Les nécropoles, ou reposent ses restes
contiennen~ des st~tuettes en calcaire ou en terre cuite, représen~
tant u~e dees~e qm pose les deux mains sur sa poitrine ; ce type
apparait auss1 sur les cylindres babyloniens; on l'a rencontré en
Troade ;_ les Phéniciens, en prenant possession de Chypre, l'ont
c~nserve ~t souve~t .r~produit. C'est sans doute l'image d'une
deesse, qm symbohsait a la fois, comme la Déméter des Grecs la
maternité et la mort, le mouvement incessant et infatigable' de
la nature, qui puise dans la corruption les forces nécessaires pour
de nouveaux enfantements. La collection comprend ancore des
terres cuites de forme bizarre et d'une exécution grossiere dans
lesquelles on reconnait un boouf et une tete de cerf avec sa ra~ure .
ces figurines représentent les animaux que l'on immolait dans le~
sacrifices. M. Duemmler donne aussi le dessin d'une sorte de tré
pied circulaire en terre cuite, qui supporte des vases et un;
colombe ; il le regarde comme une réduction de ceux que cette

t99
population primitive consacrait á ses dieux. Cependant ces simulacres d'animaux et de trépieds, ne l'oublions pas, ont été trouvés
dans des tombes. « Peut-etre, dit M. Duemmler, les offrait-on au
mort lui-meme, considéré comme un héros; peut-etre aussi
croyait-on par la leur rendre service, en pla&lt;;ant la tombe sous la
protection de la divinité. Enfin, dans le cas présent, je risquerais
volontiers l'hypothese, qu'on donnait au mort comme une réduction du bois sacré ou il avait coutume de sacrifier, afin qu'il pftt
continuar, dans sa demeure souterraine, a se concilier la faveur
des dieux. &gt; Je n'oserais pas suivre l'auteur bien loin sur un terrain
si peu solide. Dans cette partie toute neuve de l'archéologie, qui
semble avoir ses préférences, les textes faisant absolument défaut,
on est réduit a procéder par conjectures. Aussi l'imagination doitelle redoubler de prudence. M. Duemmler donne peut-etre un peu
trop libre carriere a la sienne. Mais apres tout, M. Schliemann luimeme n'aurait pas, sans son imagination, jeté dans le courant de la
science tant de merveilleuses nouveautés. Son exemple est bien
fait pour séduire ; on con&lt;;oit aisément qu'il ait éveillé l'ambition
de M. Duemmler. Souhaitons a celui-ci de remporter, pour le plus
grand avantage des études historiques, les memes succes que son
devancier.
11 y a longtemps que le gouvernement fran¡;ais devrait avoir
attaché un architecte a son école d'Athenes; un pensionnaire de la
villa Médicis y fait chaque année un séjour de quelques mois;
c'est trop peu pour qu'il puisse prendre part avec suite et profit
aux travaux communs. L'Institut allemand a mieux entendu ses
intérets en s'assurant depuis quelques années les services de
M. Doerpfeld. Cet artista vient d'explorer les restes du grand
temple de Corinthe ; c'est le plus ancien de toute la Grece parmi
ceux dont il subsiste des morceaux au-dessus du sol; il date du
v1• siecle, peut-etre meme son origine remonte-t-elle encore plus
haut. On ne sait a quelle divinité il était consacré; deux inscriptions, qu'on y a trouvées récemment, ne le disent pas. M. Doerpfeld
a pris les mesures des parties qui sont encore debout, il les a complétées a l'aide de quelques fouilles et il a tracé le plan de l'édifice;
la cella était entourée de trente-huit c;olonnes, dont les plus
grosses, cellas des petits cótés, mesuraient 1m,12 de diametre.
MM. Lolling et Petersen ont fait dans l'ile de Lesbos une campagne tres fructueuse pour l'épigraphie. Quelques-uns des textes~
LES DÉCOUVERTES EN GRECE

�200

1

REVUE DE L 1IISTOII\E DES RELIGIONS

qu'ils ont rapporlés, élaient déja connus, mais ils en donnent des
copies plus exacles. Leur récolte comp~end un ~~sez grand nombre
de dédicaces aux divinités ·qu'adora1ent Mytdene, Thermre, Methymna, Eresos. Aucune ne présente, au point de vue_ général, un
inléret de premier ordre. Toutefois plusieurs me_ntionne~t des
offrandes importantes. C'est ainsi qu'a Erésos, un cltoyen fall don
d'un capital, qui doit etre employé a des sacrifices annuels dan~ le
sancluaire d'Alhéna; la ville approuve solennellement la fondation
par un décret, dont deux exemplaires sont exposés, l'un sur la pla~e
publique, l'aulre dans le temple; une troisiem_e inscription, gr_avee
sur l'autel ou le sacrifice doit avoir lieu, perpetuera le souvemr de
cet acle de pieuse générosilé.
.
,
.
A Athenes méme, les fouilles, que la Société g1·ecque d _archeologíe poursuit avec tant de bo~heur depuis quelques a~nees, o~t
fourni des sujets d'étude a l'Ecole allemande. En 1880, on ava1t
publié de beaux fragments de sculpture, mis aujour sur l'~c~opol~,
qui provenaient d'un fronton représentant la lutte d Her~kles
contre l'Hydre. M. Studniczka en rapproche deux autres, qui ont
· té trouvés au meme endroit; il établit qu'ils faisaient partie d'une
:rande composilion, inspirée par la légende de la lutte d'IIér~kles
contra Triton; il ne reste plus que le torse du monstre, enlace par
les deux bras de son adversaire, et un des replis de sa longue
queue de poisson: la scene était placée dans le champ d'un fron~on,
qui faisait pendant a celui de l' Hydre, sur l'autr~ face du meme
temple. M. Studniczka voit dans ces deux bas-reliefs un ouvrage
du vi• siecle. D'une part, le slyle dont ils portent la marque ne
ermet pas de leur assigner une date postérieure; d'autre part, il
~'est pas possible de faireremonter plus haut !'origine de la Ut7ende
qui met Ilérakles aux prises avec les, divinilés de_~a mer; elle ~st
ente des poemes homériques; e est au vr,0 s1ecle,
et en As1e,
ab s
.
·
qu'elle parait avoir pris naissance. Elle est representee sur p1usieurs
monuments archalques, par exemple sur la frise d'Assos, que nous
possédons au Louvre. Mais quel était l'é~ifice que ~écora~ent ces
deux frontons? En dépit du sujet, on n est pas necessa1rement
conduit a supposer qu'ils ont été exécutés pour un temple d:H~raklcs. Néanmoins ce héros recevait déja un ~ulte chez les Athemens
au v1• siecle, et l'hypothese n'a rien d'invraisemblable; on peut
admettre que l'Ilérakléion de l'Acropole ful détruit par les Pers~s et
qu'il ne se releva pas de ses ruines comme d'autres sanctua1res.

LES DÉCOUVEIITES E:'\ GRECE

201

.M. Studniczka, qui a décidément un flair parliculier pources recons-

titutions, souvent tres délicates, des anciennes amvres d'art, signale
a l'attention des archéologues un autre bas-relief, conservé depuis
une dizaine d'années daos la cave du Varvakion; il a été déterré
au pied de l'Acropole, au sud du théátre de Dionysos. 11 représenle
une .Ménade dansant entre deux satyres a queue de cheval, dont
l'un joue de la double fltite. M. Doerpfeld avait précédemment
reconnu sous terre les restes d'un temple de Dionysos, plus ancien
que celui qui fut conslruit apr~s les guerres médiques. Il est probable que le fragment du Varvakion appartenait a un bas-relief
bachique, qui décorait le fronlon du temple primitif.
Ce n'est pas tout. Les fouilles de l'Acropole ont encore rendu a
la science plusieurs fragments de sculpture, que l'on peutaltribuer
sans crainte de mép1·ise a une école du v1• siecle. Le morceau
principal est un buste d'Athéna en marbre de Paros; la déesse,
coiffée du casque, penche la tete en avant; son visage a cette
expression souriante, qui est un des caracteres distinctifs de
l'archai:sme; ses cheveux pendent sur ses épaules, a l'exception de
quelques boucles rejetées par devant; l'égide, ornée des serpents
de la Gorgone, couvre la poilrine et le dos. La main droite tenait
une lance. &lt;;a et la on remarque des traces de peinture; les écailles
de l'égide étaient rouges et verles; sur les cheveux apparait encore
une teinte rouge, qui sans doute a passé, ou qui servait de dessous
pour une nuance plus foncée et plus naturelle. Des ornements de
bronze concouraient certainement a l'effet de cette décoration. La
figure entiere devait mesurer, avec le cimier du casque, qui a disparu, environ 2m,30 de hauteur. Elle occupait le centre d'un fronton, sur lequel se déroulait la scene de la Gigantomachie. On a
retrouvé plusieurs membres des géants, que combatlait Athéna, et
des dieux a qui elle portait secours. La maniere de l'oouvre est
absolument comparable a celle du célebre fronton d'Égine, qui est
aujourd'hui conservé a la glyptotheque de Munich; elle a dti etre
exécutée a la meme époque, peut-etre quelques années plus tard,
dans la seconde moitié du v1• siecle. II n'est pas douteux que nous
avons la les restes d'un fronton, qui surmontait le temple primitif
d'Athéna, commencé par Pisistrate, achevé par son successeur et
détruit par les -Perses. Il y a déja assez longtemps qu'on avait
reconnu des débris de ce vénérable ancetre du Parthénon dans des
tambours de colonnes et des fragments d'architrave, qui étaient
H,

�202

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

encastrés au milieu du mur de l'Acropole. Les fouilles de la
Société archéologique ont permis á M. Doerpfeld de déterminer
I'orientation de l'édifice et d'en reconstituer le plan exact : iI était
contigu á la fa9ade méridionale de l'Erechtheion; le grand axe
suivail la direction du sud-est au nord-ouest. On a retrouvé sous
terre les fondements á peu pres intacts. Tout autour du temple
régnait un portique, qui mesurait 21m,34 sur 43m,44 de cóté. A
chaque extrémité du temple lui-méme s·ouvrait un pronaos ou vestibule; á I'est se trouvait la cella, '\ue deux rangées de colonnes
divisaient en trois nefs. La partie de l'ouest était occupée par un
opislhodome et par deux chambres plus petites, qui en dépendaient. Jusqu'ici les archéologues avaient quelquefois soutenu que
le Parthénon de Pisistrate n'avait pas d'opisthodome et que par Iá
il se distinguait de celui de Périclés. Les constatations de M. Doerpfold montrent que cette opinion est erronée. ll n'y a entre les
deux édifices qu'une seule différence : l'opislhodome du plus récent
se compose d'une salle unique; celui du plus ancien en comprenait lrois. Nous pouvons done des maintenant nous faire une idée
suffisamment précise du Parthénon primitif. ll faut cependant nous
attendre á de nouvelles découvertes qui la préciseront encore.
, Personne ne saurait calculer, dit M. Studniczka, quels trésors
recélent les flanes de l'Acropole, ·et en particulier l'exhaussement
de terrain qui s'est produit au temps de Cimon entre le Parthénon et le mur du sud. L'expérience de I'an dernier prouve que dans
l'énorme amas de ruines, que les Perses laissérent derriére eux,
aucun morceau n'a été perdu; on peut compter que les savants
grecs, qui ont entrepris la glorieuse tache de débiayer en entier le
sol de la citadelle, la retrouveront dans l'état exact ou elle était
avant I'invasion des Perses, á l'exception de ce qui a été emporté
par I'ennemi, ou employé de nouveau dans les grandes constructions de l'age postérieur qui ont disparu. &gt;
(A suiure.)

GEOROES LAFAYE.

REVUE DES LIVRES

L'ancien monde et le christianisme, formant la pr~miere _série d'~ne
nouvelle édition enti6rement refondue de l'Histoire des trois premi~rs
siecles de l'Eglise chrétienne, par E. de Pressensf!, de xL--669 pages. Pans,

Fischbacher, f887.

L'éminent historien des Trois premiers siecles de l'Eglise ch1·~tiennc reste
fid6le, .dans ce volume, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, a_c_e qu Il nomme les
,e données chrétiennes &gt;i, il y présente le christianisme pos1t1f com_m~ Je ter~e
final de toute l'évolution religieuse et il y dépeinl Jes diverses rehg1o~s anterieures comme ayant 1&lt; préparé les voies au Christ par u~ ensemble de d1spensations qui tendaient a,•aincre les résistances de l'humamté. »
•
A premiere vue, il semblerait qu'un pareil ou:rage _do.t écbapper _aux appreciations d'une Revue qui s'est soigneusement mterd1t toute excurs1on ~ans la
sph8re dogmatique. Mais il faut tenir compte qu'en abordan! celte esqu1sse du
d
mon e anr1que, l'auteur affirme 1&lt; le ferme dessein d'obéir scrupuleusement
A aux
· ·¡
Iois de la critique historique qui sont J'honneur de notre temps ».
quor
1
ajoute : o: Serait-il vrai qu'il suffit d'accepter le. pri~cipe fondamental du
christianisme pour élre en dehors de la métbode scient1fique dans la constatation des faits? » Évidemmenl non, faut-il lui répondre, pourvu ~u•o~ ne mette
pas celte croyance subjective dans la balance des argumenta sc1entifiq_ues. La
est toute la question. Dans le Jivre qui nous occupe, on trouv~ra pe~t~elre que
les idées personnelles de l'auteur sur Ja dire~tion de l'évol~tion rehgreuse ont
influencé certains de ses jugements relatifs a quelques pomts encore obscurs
de l'hiérographie (qui de nous n'a encouru ce reproche?), ou encare, que ses
convictions religieuses se rév8lent dans la préoccupation de retrouve~ partoul
la notion d'expiation morale et l'appel a. un rédempteur divin. Mais, ni dans _un
cas, ni dans rautre, _ si I'on excepte Jes quelques phrases de la conclusron

�204

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:,.iS
REVUE DES LIVRES

qui se rapportent au caracl8re exceptionnel du judai'sme et qui se rallachent

plutOt au volume suivant, - il ne se laisse entrainer a produire d'autres arguments que ceux íournis par les méthodes rationnelles et, a ce Litre, il a Je droit
de se revendiquer du libre examen « dans toute sa rigueur et sa loyauté &gt;1.
Méme la prétention de voir dans les croyances religieuses qui ont précédé la
venue du christianisme une sorte de « préparation » progressive n'a rien d'anliscientifique, puisque, en un cerlain sens, toute religion est prt!parée par les
eultes qui l'ont précédáe et l'on ne peut faire un grief il l'auteur d'avoir cherché
ehez les Orees, les Romains, les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, voire chez
les Hindous, les élémenls théologiques ou moraux qui se sont relrouvés plus
lard dans la doctrine chrélienne, quand nous voyons lant d'écrivains présenter
la religion du Chrisl comme tombée toute faite du ~iel, ou. du moins, comme
se rattachant exclusivement aux croyances juives. L'essentiel,-et M. de Presseocé s•explique neltement a cet égard - c'est de ne pas sacrifier la part de la
liberté humaine, en faisant de cette « préparation n une é\'olution falale et, en
quelque sorte, préordonnée chez cho.que peuple.
Sans étre précisément uoe reuvre de vulgarisation, le nouveau livre de
M. de Pressensé résume, en quelques pages claires et précises, l'histoire &lt;le
toutes les grandes religions antiques, a l'exception du judaisme. La seule
critique d'ensemble que nous aurions a formuler tient plut0l au genre de
l'ouvrage qu'aux vues de l'auteur. L'histoire des religions est désormais une
science suffisamment faite pour qu'on puisse exposer d'une fa"ºº succincle
l'évolution des principaux cultes historiques. l\fais encare faut•il y distinguer
soigneusement ce qui est historiquement établi, ce qui est vraisemblable et ce
qui est purement hypothétique. Ainsi, rien de plus aisé, avec les documents
que les égyptologues ont mis entre nos mains, que de reconstituer l'état de la
religion égyplienne sous la XVIII 0 dynastie et peul•étre méme jusque sous
la XII". Mais, lorsqu'on arrive nu:x croyances de l'ancien empire, et, a plus
forte raison, lorsqu'il s'agit de rechercher comment ces croyances onl déhuté,
on est réduit, da.ns le premier cas, a suppléer tant bien que mal aux ]acunes
innombrables de rare.s documenls qui forment tout au plus des points de
repere, el, daos le second 1 a formuler de simples conjectures, suivanl la falsan
dont on con"oit le premier développement logique des idées religieuses. Or, ce
sont ta des nuances qu'il est difficile de faire sentir dans un simple résumé.
La difficulté apparait surtout quand il s'agit de points controversés oll il est
cependant impossible de mettre sous les yeux du Iecteur taus les arguments
produits de part et d'autre. L'auteur est alors réduit a prendre parti saos dire
pourquoi et son !'ésumé risque de ne plus représenter, au moins sur ces poinls,
I'état exact de la science. C'est ainsi que 1\f. de Pressensé nous donne comme
des faits établis certaines interprétations mythologiques qui sont l'objet de vives
controverses, si méme elles ne re"oivent généralement une solution conlraire.
En voici quelques exemples: (p. 143) la mort et la résurrecLion d'Adonis repré-

•

}

205

sentent exclusivement le le,•er et Je coucher du soleil; (p. i79) Abura Mazda est
un dieu solaire; (p. 213) les divinités suprémes du panthéon védique ont été
d'abord des dieux solaires ou sidéraux; (p. 234) la prédominance d'Agni et de
Soma est anlérieure A celle de Varouna; (p. 305) Siva el Roudra ont commencé
par élre, comme Rama, de simples appellations ou manifestations de Vishnou ,
(p. 397) Hermes est une personnification du crépuscule; etc.
Je me ha.te d'ajouter que ces critiques de détail ne doivent pas nous !aire
méconnaitre la pénétralion avec laquelle l'auleur a démélé l'idée directrice et
retracé les principaux caracter.es des grandes religions antiques. Son livre, du
reste, n'a pas la prétention d'étre un tableau a la fois général ~t complet des
anciennes religions, dans le genre du précieux Manuel de M. C.-P. Tiele. En
somme, c'est plutót une étude approfondie de l'altilude qu'elles ont prise devan)
le problema du mal. II esl vrai que ce problema est nu fond de toutes les
re!igions, comme sentiment du contraste entre ce qui est et ce qui de,•rait étre,
entre la vision d'un idéal de bonbeur ou de perfection et la conscience de notre
impuissance 11 l'atteindre par nos seules forces. M. de Pressensé estime que la
question s'est posée en termes poignants des le premiar éveil du sentiment
religieux ; aussi conclut-il volontiers avec M. von Hartmann : &lt;e La religion
nait partout de l'étonnement dont l'homme est saisi devant le mal, devant le
pér.hé, ainsi que du désir qu'il éprouve d'en expliquer l'existence, et, s'il est
possible, de le détruire. »

Ici,, toutefois, il y a une distinction a !aire : celle du mal physique ou souffrance et du mal moral ou péché. Pour M. de Pressensé, c'est toujours le mal
moral qui semble en jeu, méme chez les peuples placés au &lt;legré inférieur de
l'échelle : &lt;&lt; L'idée morale, écrif...il, n'est jamais totalement séparée de l'idée religieuse ,1, el, A l'appui de cette assertion, il fait valoir que parmi tous les peuples, méme les plus arriérés, se retrouve Ja croyance A une certaine rétribulion
aprCs In mort. Mais celte croyance est loin d'étre aussi générale qu'il veut
bien le dire; il ne serait pas difficile de montrer qu'elle constitue, au conlrairP;,
une exception chei les peuples non civilisés et qu'elle apparait seulement
dans un état relativement avancé de l'évoiution religieuse. En fait, In. moralc
et la religion semblent, A !'origine, absolument indépendantes l'une de l'autre:
l'n.uteur lui-méme ne le reconnnit-il pas, quand, s'appuyant sur l'étude du sauvage actuel pour reconslituer les croyances primitives, il écrit : " Le divin lui
apparait surtout sous la forme d'esprits malfaisants qu'il Iui fa'ut conjurer
dans la vie d'abord et surtout daos la mort? •

-

Méme a une élape supérieure de l'évolution religieuse, si nous prenons les
religions historiques daos leurs débuts, nous en trouvons plus d'une oU. l'idée
de rétribution morale est encare absente. Sans doute, le sentiment du pécbé
éclate de bonne heure, et en accenls parfois sublimes 1 dans certains hymnes des
Chaldéens, des Égypliens, des Hindous ; mais il !aut remarquer que ces docu•
ments datent d'une époque déj11. assez n.vancée dans le dé,•eloppement religieux

�20G

207

REVUE DE L'HISTOIRE DES R~;LlGlONS

REVUE DES UVRES

de ces peuples. Nous serons des premiers a reconnaítre que, dans toules les
religions, on en est venu a regarder le divin comme la plus haute personnification de la vérité et de la justice. Mais ce progres témoigne d'un état religieux
déja fort éloigné des commencements, et c'est alors seulement qu'a surgí le probleme du mal moral, c'est-a-dire la difficulté de réconcilier avec l'omnipotence
divine la présence de la souffrance et du péché.
Comment échapper au terrible dilemme de la métaphysique qui met en cause
soit la bonté, soit la puissance de l'ordre divin? Le moyen le plus simple est
fourni par le dualisme, ou les pouvoirs du bon príncipe sont limités par ceux
d u mauvais. Mais la conscience se contente rarement de cette solution qu'adopta
la religion de Zoroastre, Ainsi que le dit M. de Pressensé, « la spéculalion a
toujours pour mission de ramener a l'unité les conceptions de !'esprit bumain, »
et alors reparait la question : cette divinité supréme, unique, qui est le dernier
mot de la théologie, faut-il la tenir pour injuste ou impuissante?
Les héritiers des rishis védiques, une fois lancés dans les voies du panlhéisme,
se tirerent d'affaire en faisant du monde une simple fantasmagorie, un réve
divin, ou, a part l'Etre universel, rien n'a de réalité, ni les hommes ni les
choses, ni par conséquent le bien et le mal. Les bouddhistes allérent plus loin
encore en niant la divinité elle-méme. Quant aux Grecs, ils se trou vérent
préservés des solutions nihilistes par leur « humanisme », c'est-a-dire par
leur tendance esthétique et morale a retrouver dans le divin les caracteres les
plus nobles et les plus élevés de l'idéal humain. Aussi chercbérenl-ils a s'expliquer l'existence du mal par l'hypothese d'une faute a expier. Que cette faute
soit le fait de l'individu lui-méme ou de ses ancetres, qu'il l'ait commise dans
cetle vie ou dans une existence antérieure, les dieux vengeurs lui en infligeront
le chAtiment, soit sur la terre, soit au dela du tombeau, a. moins qu'il ne
réussisse a. se l\lver de la tache ou a désarmer la vengeance célesle. De la, les
sacrifices expiatoires et les cérémonies purificatrices des mysteres qui passaient
pour ouvrir aux initiés, en les régénérant, les portes de la vie éternelle. Mais
ces procédés étaient insuffisanls pour donner satisfaction au besoin de réparation une fois éveillé. Il fallait, pour effacer les derniéres traces de la coulpe que
les hommes sentaient de plus en plus peser sur leurs épaules, un Dieu plus
grand que toutes les divinités positives, un sacrifice plus élevé que tous les
sacrifices humains. Ainsi l'on en arriva a compter sur la venue d'un etre surnaturel, d'un médiateur, qui pO.t non seulement dévoiler a. l'homme le chemin vers
le Dieu inconnu, mais encore s'offrir en holocauste pour effectuer la !'éconciliation du pécheur avec la perfection divine.
L'auteur montre que cette notion de faute et de rachat se rencontre méme
dans les religions orientales. Les Chaldéens et les Assyriens invoquaient l'intercession d'un médiateur pres du dieu mystérieux, pour obtenir le pardon de
leurs péchés. Les Phéniciens connaissaient plus ou moins les cérémonies expiatoires. Les Perses croyaient a la défaite éventuelle d'Ahriman qui devait finir

par succomber sous les coups d'un héros divin, Craosba. Les Hindous fonderent leur théorie des at•atars sur la croyance que le dieu supréme lincarne
d'age en a.ge pour rétablir l'ordre, « chaque fois qu'il y a défaillance de la vertu
et renaissance du vice ». Seuls peut-étre les Égyptiens, si pénétrés de l'idée
morale qu'ait été leur religion, sont restés trap salisfaits d'eux-mémes pour
aspirer a un libérateur chargé de mettre fin aux miséres de ce monde. Mais,
nulle parl, le sentiment de l'imperfection humaine n'a abouti a des résultats
aussi décisifs que chez les Grecs et les J uifs, paree que, dans aucune des re ligio ns orientales, !'esprit humain n'a pu débarrasser ses dieux de leurs altaches naturistes; pour ces religions, le mal dans la nature est fatal et on ne
peut s'y soustraire qu'en cessant d'exisler : le nirvana est le dernier mol &lt;lu
naturisme.
En développant de main de maítre ce tableau de l'évolution morale qui
prépara l'avenement du christianisme, l'auteur complete, pour ainsi dire,
l'reuvre de M. Havet, qui n'a peut-étre pas suffisamment insisté sur ces cOtés de
la question, dans sa description de l'état moral et religieux du monde antique.
Mais M. de Pressensé, a son tour, fait-il une part suffisante, dans l'élaboration
de la religion nouvelle, aux influences intellectueiles et philosophiques du
monde gréco-romain? Il nous retraee bien l'bistoire de la pensée grecque depuis
Thalés jusqu'a Plutarque et il n'hésite pas a. reconnaitre que l'reuvre de la
philosopbie grecque a été d'une valeur « inappréciable » pour la préparation
du christianisme. Mais il semble qu'a ses yeux celte valeur ait surtout consislé
dans l'insuffisance de lous les systemes philosophiques ou plutOt dans le fait
qu'ils se réfuterent les uns les autres. Sans doute le christianisme, comme le
dit M. de Pressensé, fut « plus qu'une révélation théorique sur Dieu et sur
l'homme », ce ful une organisation nouvelle de la vie, un idéal nouveau proposé
a la conscience et a la société. Mais il n'en eut pas moins sa théologie, et ici
nous croyons que l'auteur passe trop légerement sur l'action direcle des systemes
contemporains. Apres avoir démontré que le dernier terme du mouvement
philosophique aux approches du christianisme était dans une « accentuation »
du platonisme qui, ayant creusé plus profondément encore la distance entre la
création et l'~tre inconnaissable, s'effori,ait de combler cet ablme par l'idée de
divinités inlermédiaires, il ajoute que « cette idée essenliellement orientale
devait enfanter plus tard l'émanatisme néo-platonicien et le gnosticisme ». N'a-t-elle pas concouru a enfanter autre chose encore ?
Quoiqu'il en soit, pour apprécier définilivement les vues de l'auleur a. cet
égard, il convient d'allendre le volume suivant, ou il sera nécessairemenlamené
a examiner les rapports du néo-platonisme avec le juda'isme et le christianisme
alexandrins. Bornons-nous, pour le moment, a constater la sévérité de ses
jugements a l'égard des tentatives, tant religieuses que philosophiques, qu
marquent les derniers temps du paganisme. .A l'entendre, le contact des culles
orientaux n'avait produit qu'un double courant de superstition et d'impiélé. Le

�208

1

llEVPE DE L HISTOIRE DES RELTGJOXS

syncrétisme, c'est-a-dire la tentativa de réunir et de fondre ce que tous les
cultes en présence renfermaient de meilleur, était une reuvre condamnée
d'avance, car elle ne pouvait aboutir qu'a rendre plus poignante l'insuffisance
de ces religions. Le culte de Mithra n'était qu'une infillralion des superstilions
orientales. Apollonius de Tyane était un pur charlatan, un « magicien rusé »,
un « faux Messie ». - Nous ne pouvons, sous ce rapport, qu'en appeler au
judicieux ouvrage de M. Jean Réville sur La Religion sous les Séveres; on y
lrouvera, de méme que chez M. Renan, une apprécialion plus juste des mouvements religieux qui tendaient ll. épurer le paganisme et qui furent comme son
cbant du cygne.
Cependanl ríen n'est plus 'COntraire aux dispositions et aux habitudes de
l"auleur que l'élroitesse de sentiments ou d'idées. Dans son livre sur les Origines, oi.t il passe en revue a peu pres tous les systemes de philosophie contemporains, M. de Pressensé o. donné la mesure de la loyauté avec laquelle il sait
résumer les vues de ses adversaires et rendre justice a leurs elforts. Le présent
ouvrage fournit une nouvelle preuve d'indépendance de pensée, par la these
qu'il adopte relativemenl a !'origine ou plutOt a la premiare forme des religions.
Il y a peu de problemes qui mettent davantage aux prises la critique indépendante el la critique orlhodoxe. Nous pensons que la solution s'en trouve dans
l'étude des phénomenes religieux chez les peuples placés au dernier degré de
l'échelle civilisée. !\fo.is le droit d'opérer ce rapprochement, bien que de plus en
plus admis dans la science, est encore vivement contesté, el par ceux qui, a
!'instar de M. Maurice Vernes, repuussent toule application de la méthode
ethnographique dans l'hisloire des religions, et par ceux qui persistent a faire
du senlim~nt religieux Je produit d'une révélation surnaturelle, directe et
primordiale. Aux yeux de ces derniers, c'est faire acle d'alhéisme et de matérialisme que de demander aux peuples les plus arriérés le secret des premiers
balbutiemonls de la religion dans la conscience de l'humanité. Voici pourtant
un penseur - donl personne ne conteslera les convictions spiritualistes ni
méme la croyance au caractere révélé du christianisme - qui nous donne
l'étude des sau,·ages dans les deux mondes pour le meilleur moyen de
« construire avec quelque précision l'élat social et religieux de la ruda enfance
de l'humanilé, car les sauvages en sont les survivants ».
M. de Pressensé croit, il est vrai, qu'A !'origine de l'histoire, l'humanité
n'élait plus dans son élat « normal», qu'elle était « déchue », par sa propre
faule, enfin qu'avant celte déchéance elle avait peut-étre possédé une religion
parfaile. Mais il n'en déclare pas moins s'en tenir aux faits constatés par
l'observation, et, par suite, accepter pour point de départ del'évolution religieuse
« la phase préliminaire du développement religieux que nous retrouvons en
plein chez les peuples sauvages », sous celta seule réserve que le germe de ce
développement soit cherché dans la conscience morale et non simplement dans
la contemplation de la nalure. - Saos doute, quand il affirme que J'idée

209

llEYUE DES LIVRES

monolhéiste tend a « reparaitre » méme parmi les so.uvages, nous écririons
plutOt: apparatt,·e; quand il monlre, jusque dans le culte le plus grossier,
un sentiment de « décbéance » nous meLtrions : d'insuf{isance; quand il explique
celle impression comme « le sentiment indéterminé d'une époque oi.t la. vie
était meilleure », nous substituerions volonliers au passé le futur ou le conditionnel. - Néanmoins, une fois qu'il s'abstient de faire état de son hypolhese sur l'existence d'une révélation antérieure et qu'il va jusqu'a u repousser
absolument l'explication traditionnelle de !'origine des religions qui les rattacherait uniquement a une antique tradition », il n'y a plus la, entre nous, au
point de vue pratique, qu'une question de terminologie, et la croyance au
« monothéisme primitif », ainsi entendue, devient trop platonique pour que
nous devions renoncer a invoquer l'aulorité de M. de Pressensé, quand nous
prétendons appliquer a l'évolution religieuse la loi générale du développement
humain.

G. o'A.

Les civiliaaUons de l'lnde, par le D• GusrAV&amp; L11: BoN. Paris, FirminDidot et C•, 1887.
Dans un livre qui, comme tous ceux que publie a la fin de chaque année la
lihrairie F. Didot, se distingue par la beaulé de l'exécution typographique et
des illustralions, M. le D• Le Bon a écrit l'histoire des civilisations de l'Jnde
depuis l'époque védique. Ce livre emhrasse done un espace d'environ trois mille
ans.
Cet ouvrage, fait avec soin, sera utile a. la propagation des études indiennes
en les présentant sous une forme attrayante, et c'est justement a cause de cela
que je désire présenter quelques observalions au sujet de plusieurs affirmations
de l'auleur sur le bouddhisme.
Au chapilre III du livre IV, qui traite de la civilisalion de la période bonddhique,
on lit :
« · 11 y a cinquanle ans, l'auteur qui aurait voulu écrire un chapitre ayant le
litre que nous avons mis en léle de celui-ci, n'aurait pas trouvé une ligne pour
le remplir. C'est a. peine si on soupi;onnait alors en Europe le rOle et la nature
du bouddhisme, cette religion qui est pourtant la Joi supreme d'un demi
milliard d'hommes. »
En réponse a ce passage qui se trouve au has de la page 334, je dirai qu'il
y a cinquante ans et méme soixante, on aurait tres bien pu écrire un intéresso.nt mémoire sur le bouddhisme en se servant des livres frani;ais dont voici
les ti tres:
Des l'année 1759, Deguignes publiait, dans le lome XXVI des Mllmoires de
littérature, tirés des Registres de l' Académie des insc1·iptions et belles-lettres,

�2i0

1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELIGIONS

des Rechel'cl1es SU?' les philosophes appeli!s Samanéens (les Sramanas bouddhistes), 35 p. in-8;
Puis, en 1773, des Recherches sur la i·eligion indienne, etc., tirés des
Registres de la méme Académie, XL.
Le Journal asiatique de !825-26, VII-VIII, contientaussi des Recherches su,·
la religion de Fo (Bouddha), par Deshauterayes.
Abe! Rémusat a écrit, sur le bouddhisme, plusieurs mémoires dont voici les
tilres et les dates :

i O Essai sur la cosmographie et la cosmogonie des bouddhistes, d' apres les
auteurs chinois. (Journal des savants, 1831.)
2o Recherches sur l'origine de la hiéra1·chie lamaique. (Journal asiatique,

1.824.)
3• Mélanges asiatiques, 1825-29, 4 vol. in-8.
4° Observations sur quelques points de la doctrine samanéenne et, en particulier, sur la Triade suprt/me cher. les bouddhistes, {831.
5° Foe Koué Ki, Relation des royaumes bouddhiques, traduite du chinois,
revue, complétée et augmentée par Klaproth et Landresse, i836; in-4,
PP· Lxvi-424. Excellent ouvrage rempli de renseignements sur le bouddhisme.
Si maintenant, nous cherchons parmi les voyageurs ceux qui, les premiers,
ont attiré l'attention sur le bouddhisme, c'est encore des noms franc,ais qu'il
fuut citer :
L'abbé Choisy, Voyage a Siam, 1687;
Nicola.s Gervaise, HistoirJ du ,·oyaume de Siam, i688;
La Loubere, Relation du royaume de Siam, 169t.
Eugene Burnouf a done eu raison de dire, dans son Introduction a l'histoil'e
du bouddhisme indien, que les premieres notions sérieuses sur le bouddhisme
sont dues a l'érudition fran¡;aise.
Voila pourquoi je n'ai pas voulu laisser passer sans réclamer le passage cité
des Civilisations indiennes , Jeque! prouve qu'on oublie trop souvent chez nous
les savants franc,ais qui, avant tous les autres savants européens, ont fourni des
doeuments précieux pour les sciences, les littératures et les religions de
l'Orient.
Quanl aux étrangers qui ont publié des mémoires sur le bouddhisme avant
1836, nous trouvons : Hülmann, 1795; Colebrooke, 1808; Upham, 1833 ;
Clough et Csoma, 1834 ; Hodgson, i828-{835, etc.
Le lecteur désireux d'avoir des renseignements bibliographiques plus complets
sur le Bouddha et sa religion, les trouvera dans un volume qui confü,nt les
litres d'environ cinq cents ouvrages se rattachant plus ou moins a l'étude du
bouddhisme. C'est celui qui a été publié á Londres, en i869, par Trübner :
Buddha and his doctrines. A bibliographical essay by Otto Kistner.
Mais que de livres, de mémoires et d'articles de revues et journaux ont été
publiés depuis ! On dit méme qu'i: y a en ce moment, en Allemagne, une

REVUE DES LIVRES

2lt

association de bouddhiste1 qui exigent un examen pour étre admis dans leur
Société. On a signalé aus11i a Paris des adeptes du bouddhisme.
Mais revenons aux travaux qui appartiennent a la France. Pourquoi
M. Le Bon, en citant, p. 334, le lotus de la bonne loi et le Lalita Vistara
comme les livres bouddhistes les plus importants qui aient passé dans les
Jangues européennes, n'a-t-il pas dit que les traducteurs de ces livres étaient
tous les deux frani;ais? Le premier a été traduit par Eugene Burnouf qui a
joint a sa traduction vingt et un mémoires excellenls qui n'ont pas vieilli,
quoiqu'ils datent de 1852, et que feront bien de consulter tous ceux qui
s'occuperont sérieusement du bouddhisme. Je ne dirai rien du Lalita Vistam,
par la bonne raison que je suis l'auteur de la traduction franc,aise de ce livre,
laquelle fait partie des Annales du musée Guimet, t. VI.
Puisque l'occasion se présente de parler du bouddhisme, j'en profile pour
faire quelqttes observations sur ce chapitre 1v du livre de M. Le Bon.
J'y trouve, p. 336 : « Des ressemblances frappantes exislent entre les faits
légendaires de sa vie (celle du Bouddha) et certains récits des Évangiles.
Comme le Christ, le Bouddha naquit d'une vierge. »
Nulle part, le Lalita Vistara, qui contient l'histoire de la premiére partie de
la vie de &lt;;akya Mouni, ne parle de la virginité de la mere du Bouddha, et
l'Abhinichkramana, autre rédaction de la vie de &lt;;akya, conlient un passage
qui contredit nettement cette assertion.
M. Le Bon dit, mGme page 336 : •&lt; Le jetine de Jésus dans le désert et la
triple tenlation de {;il.kya Mouni, dans la solitude des jungles, se ressemblent
extraordinairement par toutes leurs circonstances. &gt;&gt;
Ici, encore, le Lalita Vistara n'est pas d'accord avec M. Le Bon. Au lieu du
simple récit de l'Évangile ou l'on voit le Diable venir de lui-meme aupres de
Jésus pour le tenter, c'est (;akya Mouni qui, dans lalégende indienne, provoque
Je démon lequel, apres un court entretien, voyant qu'il ne peut rien contre le
Sage, rassemble son armée composée de milliers d'Gtres fantastiques lan&lt;,ant
des projectiles qui se changent en fleurs en tombant sur (;akya Mouni. En
voyant son attaque inutile, le démon envoie ses trois filies pour séduire le
solitaire, mais celui-ci, sans meme les regarder, les change en vieilles
décrépites.
L'auteur des Civilisations de l'Inde ajoute, p. 337 : « De tels rapprochements
ne peuvent etre considérés comme dépourvus d'importance si l'on songe que,
dans le fond, les deux religions ont bien plus d'analogie encore que dans la
forme. »
Ici, je ne parlage pas davantage l'opinion de M. Le Bon. Qu'est-ce done qu'il
appelle Je fond du bouddhisme?
Au fond du bouddhisme, de méme qu'au fond du brahmanisme, nous trouvons
e dogme de la transmigration des ames dans le corps d'un homme ou d'un
animal, dans un végétal et m~mcjusque dans un minéral. Cette croya.nce est

�2i2

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGLONS

la suite de la doctrine du Karma (l'muvre), en vertu de laquelle « 11 n'y a pas
annihilation de deux actlons, l'une étant bonne et !'autre mauvaise. • En
d'autres termes, toute bonne action aura sa récompense et toute mauvaise sa
punition, jusqu'au jour ou tout péché ayant été expié ou détru¡t par Je feu de
la science, comme disent les Hindous, on arri vera au NirvAna ou délivrance
finale. Quel rapport y a-t-il ici avec la doctrine chrétienne ou les priéres des
vivants peuvent servir aux morts et ou les bonnes ceuvres et le repentir sincere
conduisent tout droit au ciel?
Le Bouddha, malgré sa toule-puissance, ne pourrait promettre a un homme
cette délivrance immédiate, car la loi implacable du mérite et du démérile,
comme nous venons de le dire, retient l'homme daos le cercle de la transmigration jusqu'a ce qu'il en sorte purifié par la science,
Aussi Qil.kya Mouni ne se présente-t-il pas comme un rédempteur qui
efface les péchés du monde, mais seulement comme un sauveur, a Ja condition
qu'on suivra ses préceptes pour arriver a la science parfaite, seul moyen de
salut.
De plus, la venue du Bouddha daos ce monde n'est pas une incarnation et ne
peut e~ etr~ une, p~isqu'il n'admet pas de Dieu supreme; c'est une simple
transm1gration. Il v10nt de passer, dans le ciel des dieux Touchitas dearé
inférieur des spheres célestes, cinquanle sept fois dix millions, plus :oixa~te
fois cent mille années, comme récompense de ses bonnes ceuvres :mtérieures.
Il entre daos le sein de sa mere par le flanc droit de celle-ci, sous la forme
d'un petit éléphant blanc, suivant les bouddhistes du Nord et sous la forme
d'un nuage, suivant ceux du Midi. Le temps venu, il en sort de méme par le
flanc droit et se met, aussitót sa naissance, a faire sept pas en disant avec
satisfaction : « Dans le monde, je suis le meilleur, le plus excellen_t; je détruiro.i
le démon et son armée ; je ferai tomber la pluie du grand nuage de la loi J »
En quoi ceci ressemble-t-il au récit que fait l'Evangile de la naissance de
Jésus?
Je lis, p. 347, du livre de M. Le Bon : « Le bouddhisme apportait au monde
une nouvelle morale. Quant aux dogmes, il n'en avait qu'un, puisque sa seule
affirmation était l'affirmation de l'illusion et du néant. »
Était-ce bien une morale toute nouvelle, celle qu'apporlait (:ílkya Mouni?
Pour en étre stlr, il faudrait prouver que !elles maximes qu'on trouve aussi bien
chez les brahmanes que chez les bouddbistes ont été, pour la premiere fois,
répandues par le Bouddha.
Les Brahmanes disent :
« Qu'on ne fasse pasa un aulre ce qui serait déplaisant pour soi-méme ,
c'est la, en abrégé, la loi, tout le reste procede de la passion. » (Mahabhar-ata
édition de Calculta, t. II, p. 146.)
'

Et nous relrouvons ces paroles exaclement traduites· dans les livres bouddhistes du Tibet. (~soma, Grammaire Tibétaine, p. t65.)

REVUE DES LIVRES

213

R-emarquons, en passant, que l'Évaogile va plus loin encore en dirnnt :
Toul ce que vous voudriez que les hommes fissent pour vous, faites-le. C'est
la loi et les propheles. &gt;&gt; (S. Mathieu, v11, 12.)
Le ltfahábhdrata et les lois de Manou contiennent un tres grand nombre de
.scntences qui prescrivent « la douceur, la bieoveillance et la tolérance universelles » que M. Le Bon altribue au bouddhisme seul. La supériorité de ce
dernier, et elle est considérable, c'est qu'il mit soigneusement en pratique ces
maximes, tandis qu'on a souvent reproché justement aux brahmanes de ne pas
fui re ce qu'ils conseillaient avec tant de raison.
Quoi de plus gracieux et en méme temps de plus empreint d'un sentiment
de cbarité que la stance suivante de Bbarlrihari :
« L'homme de bien ne se met pas en colere, occupé qu'il est de venir en aide
aux autres, méme au péril de sa vie. - Meme quand il est coupé, le bois de ,
sa11dal parfume le tranchant de la hache. »
M. Le Bon, p. 354, semble attribuer au Bouddba « l'idée d'élever les enfanls
en leur apprenant a avoir le plus grand respect pour leurs parents, car, clisent
les livres bouddhiques : Quand méme un enfant prendrait sa mere sur une
épaule et son pere sur l'aulre el les porterait pendant cent ans, il ferait moi11s
poux eux qu'ils n'ont fait pour luí. »
Mais, de son cóté, Manou, le législateur brahmanique, nous dit, II, 227 :
« Plusieurs centaines d'années ne pourraient.pas faire la compensation des peines
qu'endurent une mere et un pere pour donner la naissance a des enfants et les
élever. Que le jeune homme fasse done constamment ce qui peut plaire a ses
parents. "
Quant a l'affirmation de l'illusion et du néant (p. 347) attribuée au Bouddha,
le doute est ici tres permis. Lisez ces ligues de Eugene Burnouf dont l'autorité,
en pareille matiere, ne saurait étre récusée,
« Je ne puis croire que les di verses rédactions de la Pradjna paramita (c'esl
le titre général des livres qui développent la théorie de l'illusion et du nihilisme)
nous donnent la doctrine répandue plus:eurs siecles avant notre ere par le
solitaire de la race des Qílkyas. Il n'y a pas de trace de ces théories mdicalement
négatives dans les premiers sotltras (lraités) ou, pour le dire plus exactemeot,
ces théories n'y sont qu'en germe et ce germe n'y est pas beaucoup plus
développé qu'il ne l'est dans les écoles b1·ahmaniques. (lnt1·oduction a l'histoire
du Bouddhisme indien, p. 520.)
On voit clairement, en étudiant les plus anciens livres de l'Inde, que
brahmanes et bouddhistes y ont également puisé. Les légendes les plus
célebres se retrouvent aussi bien chez les uns que chez les autres.
Telles sont, entre autres, la légende de RO.ma et celle du roi Cibi, adoplées par
les deux sectes rivales qui les ont accommodées a leurs idées. La derniere
légende, répétée trois fois dans le Mahdbhürata, se retrouve daos un recueil de
légendes bouddhiques qui a élé traduit du tibétain en allemand par
«

�2U

REVliF. DE L 'HISTOlllE Jl],:5 IIELIGIO;,iS

I.-J. Schmidt. Cette légende témoigne, daos les deux rédaclions, d'un exces
de charilé tellement au-dessus de la nature, qu'elle mérita d'élre raconlée La
voici, abrégée, en suivant le récit des bouddbistes :

" 11 y avait autreíois dans l'Inde un roi nommé Cibi; riche et heureux il gouvernait de maniere que tout le monde était entouré de bienveillance. En ce
méme temps, Indra, le maitre des dieux, se vit privé des attributs d'un corps
divin, et voyant que le terme de sa vie (divine) approcbait, il était tres aflligé.
Vic;vakarman I I'ayant vu se désoler, lui demanda ce qui l'aflligeait.
« Jndra dit : Des signes évidenls de transmig ration ! m'apparaissent et comme
il n'y a pas de Bodhisattva 3 daos le monde, je ne sais vers qui aller en
reíuge.
Vic;vakarma dit : Mattre des dieux, il y a dans l'Inde un grand roi qui se
conduit comme un BOdhisattva; il se nomme Cibi. Par sa vertu el son héro1sme
il deviendra un Bouddha accompli . Si tu allals en refuge vers lui, il serait certainement ton protecteur.
«

« Indra dit ; Pour savoir s'il est vraimenl Bodbisaltva, il faut le metlre a
l'épreuve. Change-toi done en pigeon; pour moi, changé en faucon, je te
poursuivrai. Arrivé pres du roi, tu l'éprouveras en lui demandant asile.
« Vic;vakarman se changea alors en pigeon et lndra en un faucon qui semblait
poursuivre le pigeon. Celui-ci s'étant posé sur le bras du roi lui demanda de
protéger sa vie. Le faucon qui le suivait de pres dit au roi : Ce pigeon esl ma
nourriture; que le roí me le donne, car je suis tourmenté par la faim.
« Le roi dit : J'ai fait vreu de ne pas abandonner tous ceux qui viennent en
refuge vers moi ; je ne te donnerai pas ce pigeon.
« Le Faucon dit : Si leroi donne asile atous, il doit m'accorder ma nourriture,
sinon je mourrai. Pourquoi serais-je excepté entre tous T
« Le roi dit : Si je te donnais d'autre cbair, la mangerais-tu?
· « Le faucon dit : Si c'était de la chair fraiche, je la preodrais.
« Le roi pensa : Si je lui donne de la chair fraicbe, je nourrirai un étre par le
meurtre d'un autre; c'est un conlresens. Exceptémon propre corps,j'épargnerai
celui de tous les etres animés.

« Prenant alors un couteau, il coupa la chair de sa cuisse et, en la donnant au
faucon, racheta la vie du pigeon.
« Le faucon dit : O roí, pour élre parfaitementjuste, il faut, si tu veux racheter
la vie du pigeon, te servir de balances, pour qu'il y ait égalité parfaite.
« Le roí prit alors des balances, mit le pigeon dans un des plateaux et ayant

i) Espece de Vulcain chargé de fabriquer la foudre, les chars divins et tout
autre objet a l'usage des die.ux.
2) lndra n'est immortel que pendant Je temps ou il est récompensé de ses
bonnes reuvres antérieures.
3) Personnage qui, par ses bonnes reuvres, est parvenu a un élat de
perfection qui fui donne, pour la suite, la cerlitude d'étte un Bouddba.

REVUE DES LIVRES

21.5

mis de ea cbair en contrepoids, quoique la chair de sa cuisse füt épuisée, elleétait plus légere que le pigeon. Puis, toate la chair de son corps apres noir été
éouisée en la coupant, n'ayant pas égalé le poids du pigeon, le roi lui-meme,
~algré sa faiblesse, eut encore la force de se mettre dans le plateau de la
balance, en disant : Maintenant, c'est bien I Et il fut rempli de la plus grande
joie.
« Indra reprenant alors sa figure dit : Quand le roi fait des choses auss
difficiles, désire-t-il élre un monarque universel ou étre Indra 1 't
« Le Bodbisattva dit : Je ne désire pas autre chose que l'état de Bouddha que
rien ne surpasse.
« Indra dit : En tourmentant ainsi ton corps, quand tu en es venu
une soufTrance qui pénetre jusqu'aux os, n'as-tú pas de regret?
« Le roi dit : Je n'ai pas de regret.

a éprouver

« Indra dit : Si ces paroles : « Je n'ai pas de regrel " sont la vérité, comment croirai-je que tu n'as pas de regret?
« Le roi dit : Du commencement a la fin, je n'ai pas eu la pensée d'uo regret
et tout s'est passé comme je le voulais. Si ces paroles sont vraies, que ce corps
redevienne saos blessures, absolument comme auparavant 1
« Ces mots étaient a peine prononcés que le corps du roí devint encore plus
heau qu'auparavant. Daos les mondes des dieux et des hommes, lous íurent
remplis d'étonnement et de joie. Au méme instant, le roi Cibi devint
Bouddha. »

La légende qu'on vient de Jire, si on la compare a celle que les brahmanes
ont écrite sur le méme sujet, prouve que l'idée de charité universelle appartient,
sana distinclion, a tous les pbilosophes de I'lnde ancienne. Elle nous donne
aussi, sur la nature des dieux de I'Inde, certaines notions qui détruisent la théorie de M. Le Bon, quand il assure que nul culte ne fut plus polythéiste que le
bouddhisme.
Les dieux et les génies de toutes sortes n'étant, aux yellX des lndiens, que
des étres élevés au-dessus de l'humanité pour un temps seulement, puisque
la transmigration a laquelle ils restaient soumis pouvait, comme on vient de le
voir pour .eur chef Indra, les ramener sur la terre, il s'ensuit que, pour les
brahmanes, il n'y a de dieux éternels que ceux de la trinité hindoue ;
Brahma, Vicbnou et Civa.
Pour les bouddhistes qui ne reeonnaissent pas cette trinité a la place de
laquelle ils ont mis: Le Bouddha, la Loi et l'Assemblée des fideles, la nature
des dieux est également sujette a la transmigration. Tout étre, par ses auslérités
el ses bonnes reuvres, peut devenir un habitant de l'Elysée d'Indra.

t) En demandan! au roi s"il dé~ir_e devenir le _personn!lge qui n'est nutre que
lui, Indra, il nous ramene a 1'1dee bra~mamque _qui suppose que, par un
mérile extraordinaire, un homme peut fa1re décho1r un d1eu et prendre sa
place.

�216

1

HEVCE DE L HISTOIIIE DES llk::LIGIO:\"S

Seul, I'état d'un Bouddha est éternel parce quºil n'y en a pas qui 1ui soit
supérieur. Eug~ne Burnouf a done eu raison de dire qu'il serait préférable
d'employer Je mot Déva (un étre qui esl brillant et dont le corps ne projette pas
d'ombre) au lieu de Dieu, qui préte a l'équivoque.
Quaod les brahmanes accusaient les bouddhisles d'étre des Nd.stikas, c'estil-dire des athées qui n'admettaient pas de Dieu crénteur, les Dévas n'ayaienl
rien a faire la, car ils n'étaient, pour eux, que des bienheureux ou des héros
di,•inisés a la maniere des demi-dieux de Ja Mythologie grecque et latine,
sans devenir, comme ceux-ci, vraiment immortels.
En répondant a une cilation de M. Max Müller oU il est dit que les bouddhistes n'élevaient pas d'auteis, pas méme au Dieu inconnu, M. Le Bon écrit,
p. 354-, au has : &lt;&lt; La derniere partie de cette assertion confirmant les idées
qu'on se fait encore en Europe du bouddhisme est loul a fail erronée, comme
nous le prouverons, en montrant par les monuments, quejamaisreligion n'eut,
en réalité, plus de dieux que le bouddhisme. ))

Si M. Le Bon veut bien rétablir le vrai sens du mot dieu, comme nous l'avons
faiL dans Jes pages précédenles, il trouvera, j'espére, que l'assertion de
M. Max Müller n'est pas aussi erronée qu'il le croit, et que le bouddbisme
nncien n'est pas polythéiste comme il le dit.
Quant au culta d'Adibouddha, c'est-U.-dire le bouddbisme tbéiste du Népill,
que .M. Le Bon 1ise les pages excellentes q1J'Eugéne Bumouf écrivait sur ce
sujti:t, en 1844, dans l'lntroductfon a l'histoire du bouddhisme indien, il y verra
qu'il y a bien pres de cinquante ans, l'illustre orienlaliste frani;ais, quoiqu'il
n'ait jamais voyagé dans l'Inde, ne Iui a pas laissé grand cbose de nouveau a
dire sur le houddhisme.

P.-E. FoucAu.x.

Le comte Goblet d'Alviella. Histoire religieuse du Feu. Bibliotltéque
Gilon, Verviers, 11, Pont Saint-Laurent, 1887.

M. Goblet d'Alviella est un éminent et sa,,ant vulgarisateur. II a beaucoup Ju
et bien Ju, il sait heaucoup, il possede l'art de Ja comparaison, il a l'intelligence
tres lucirle; par conséquent, il aime la clarté et ne se laisse dominer ni par la
superstition du passé ni par l'engouement du jour. II a raison de vouloir que les
cólés les plus pitloresques et les plus accessibles a la moyenne des intelligences
de la science des religions entrent de plus en plus dand le domaine public el ne
restent pas le monopole de quelques esprits. Autant on a raison de dire que
l'enseignement primaire a hesoin, pour prospérer, de l"enseignement supérieur,
autant il est vrai que celui~ci ne se déploie puissamment que s'il est soutenu
par cette connivence, cette sympathie, cette bonne volonté qui suppose que l'on
sait, ou du moins qu'on pressent a peu pres de quoi il s'agit daos la haute

217

REVUI': DES LIVOES

science. Un cerLain tacl esl requis de eeux qui veulenl servir d'in\~rmédiaires
·entre la science aust.ere et un public qui l'esl fort peu. 11 faul qu ~Is sa~be~l
intéresser Ieurs Iecteurs et pourtant qu'ils ne sacrifient jamais la vér1té scienl~fique au désir d'élonner ou de plaire. Ils doivent savoir ~rfirmer - le publ1c
aime qu'on affirme - et pourtanL n'affirmer qu'il. bon esc1enl et preuve~ en
mains 1• mais ils doivent aussi savoir douter et ne pas répondre aux. cur1eux
quand ¡¡ nºy a pas de réponse, du moins de réponse vérifiée, A leur faire ..
Toutes ces qualités, M. Goblel d'Ahiella les possede, et s~ monogra_phie du
Feu, considéré comme un objet de religion, d'adoration, de ntuel, est ~ ra.nger
parmi les meilleures reuvres qui aient encore.p~ru dans _cetord~e~e ~et1t~ hvr~s
scientifiques a la fois et populaires. Elle se d1V1se en tro1s part1es . i Theologie
du feu; 2º Le rOle du feu daos le culte; 3° La mythologie du feu.
.
Daos Ja premiere, la divinisation du feu personnifié, le caractere ~ob1le, ~ssez
antasque, de ce dieu-Feu, a, moins que, comm·e· f~~er permanent,. 11 ne so1t ~u
contraire considéré comme un élément de stal:ultle 1mmuable, pu1s, la suprema ti e relative du feu comme principe animaleur du monde; dans la seconde, le
role du feu comme médiateur céleste, comme purificateur, exorciseur, devin et
rotecteur de la communauté; daos la troisieme, les mythes relatifs A la pro;uclion naturelle et artificiclle du feu, ceux en particulier qui assimilent son
invention a un Jarcio ou a un rapt violenl et qui ne se rencontrent pas seule~ent
chez les Aryens - tel est le conlenu de ce petit livre plein de cboses et de fatls.'
Un de ses mériles est de mettre en plein jour ce qu'il y avait d'un peu étro1t
daos les tbéories qui voulaient expliquer, par la philologie indo-européenne, des
mythes, des croyances el des riles qui se retrouvent chez des peu~les _saos
aucu.n rapporl avec les Aryas anciens ou modernes, et da.ns celles auss1 qui ont
tenté de nos jours de ressusciter l'évhémérisme.
. .
En r6gle générale et autant que nous sommes en é~t den Jug~r no~s-m~me,
les faits reproduits par M. Goblel d' Alviella sont h_1en ~~pu yes, pu1sés_ a d~
bonnes sources. 11 me permettra toutefois deux ou trms enligues de déta1l qur
n'Otent rien a la valeur de !'ensemble.
A propos du préjugé, assez répandu sur la. face de la. terre, d'a~res lequel il
esl inlerdit de mettre une arme de fer en contact avec le feu, l _auteur pense
qu'il faut l'expliquer par la crainte cle _« b~esser »_le feu, de lm. 1&lt; cou:er la
téte », comme disenl les Tartares. L'exphcatrnn sermt excellente s1 elles ét.endait aux ustensiles ou aux armes de pierre, d'airain ou de toute ~utre ma~1ilre
dure non combustible. Comme elle ne s'y étend pas, que je sache, 11 vaut m1eux:
en rester a l'idée que Je fer ful partout, a un certain momcnt, une nouveauté
profane, par conséquent fa.cilement probibée. sur le t~rrain religieux. La preuve
esl dans J'emploi riluel des outils d~ p1erre qm se prolongea quand le fer
ffi
•
1·
était depuis Iongtemps connu et lorsqu·il s'ag~ssait de_ cerlaines. 1mmo ation_s.
Je crains aussi que M. Goblet d'Alviella n'ait comm1s une p~l1le erreur h1stor1que,
p. 59, oll il dit que (&lt; clans l'Église primitive, la rénovat1on du feu sepas.

15

�218

1

REVUE DE L lIISTOIRE DES RELIGIONS

sait le jour de Paques, entre trois et six heures du matin ». Je ne me rappelle
absolument aucun lexte des écrivains chréliens des trois premiers siecles qui
puisse appuyer cette assertion. Elle dénoterait un genre de préoccupation bien
étrangére a l'ordre d'idées religieuses qui régnait daos les premieres communautés. J'en dis autant des « lampes perpétuelles » (p. 77) qui, « selon Montanus » (que! Monlanus? l'illuminé Phrygien du n• siecle ?), auraient été allumées,
toujours dans l'Église primilive, par le moy_en de la friction. La coutume d'allumer des cierges ou des lampes dans les églises chrétiennes dans un autre but
que de s'éclairer remonte au 1v• siécle. Au 111•, Lactance se moque encore des
paYens qui allument en plein jour des Oambeaux et des lampes dans le culta
qu'ils rendent a leurs divinités (Instit. Div., v1, 2). Au iv•, la eoutume doit avoir
pris pied en Orient. Du moins Atlianase reproche aux Ariens d'avoir envoyé aux
idoles des cierges que des chrétiens auraient consacrés dans l'église. Il est a
présumer que le partí arien, toujours plus ou moin~ rationalistc, sympalhisait
médiocremenl avec ce symbolisme nouveau. Ce qui confirme cette supposition,
c'est que daos sa polémique violente contre Vigilance (premiéres années du
v• siécle), JérOme reproche A son ad.,ersaire de blamer la coutume 01·ientale
d'allumer des cierges dans les églises, méme quand le soleil luit, en signe de
joie, peudant la lecture de l'Évangile. Cela suppose que cetle coutume, déja
générale en Orieul, n'était pas encore répandue en Occident.
I1 faudrait aussi raycr les couteaux d'obsidienne en usa.ge chez les Aztecs dans
les sacrifices, de la liste des faits dénotant la répugnance religieuse contre le
fer (p. 78). Les Aztecs ne connaissaient pas ce mélal, ou du moins son emploi,
avant l'arrivée des Européens.
Ces observations, auxquelles il sera facile de faire droit saos apporter aucun
changement essentiel a ce bon petit livre, n'enlevent ríen a son mérita ni a la
validité de ses conclusioos, auxqurlles nous nous associons de grand creur.
ALBERT RÉVILLE.

D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alta monai·chia seQondo
le fonti bibliclie críticamente esposte. :\Iilano, i887, i vol. in-16.
Nous avo ns rendu compte, &lt;lans celle revue, en 1885, d'un iotúessaot
ouvrage de M. Castelli : La lene del popolo ebreo nel suo svolgimento storico.
Le nouvel écrit que nous aunonc;ons aujourd'hui conlribuera luí aussi, et á un
haut degré, a répandre en ltalie les résultats les plus récents de la critique
biblique. Ce volume n'est d'ailleurs que le prcmier d'une série daos laquelle,
nous l'espfrons, l'auteur nous exposera l'bistoire complete du peuple d'Israel.
Daos une longue introduction, l'auleur montre tout d'abord comment doit se
lraiter l'histoire du pe~ple israélite. II y fait preuve d'une grande impa:rtialité,
puisqu'il va jusqu'a dire (affirmation dont on pourrait aisément contester le
bien fon dé) : « La religion el la. morale de I'Ancien Testament, dans leur

REVVE DES LIVRES

219

ensemble, ne sont pas supéricures á celles des autres peuples civilisés du monde
antique (p. x,). » Puis il examine successivement les livres hisloriques de
l'Ancien Testament, l'Hexateuque el les divers éléments dont il est formé, le
livre des J uges et les sept premiers chapitres de Samuel. JI termine par un
rapide exposé des difficultés chronologiques.
Le premier chapitre esl une étude des récits bibliques depuis la créatioo jusqu'au déluge. Le second roule sur le déluge et les descendants de Noé; le
troisieme sur les patriarches. Daos le quatrieme, l'auleur nous conduit en
Égypte, ou les Israélites sont établis et dont ils vont s'éloigner; daos le cinquieme, il nous transporte au désert; dans le sixiéme, il nous fait assister a la
conquéte de la Palestine; enfin, daos un septii:me et dernier chapilre, c'est la
période des Juges qui nous occupe.
Le court aperc;u que nous venons de donner de l'ouvrage de M. Castelli sulfit
cependant a meltre en éviden ce son caractere essentiel : cet ouvrage est bien
plus une élude de critique et de théologie bibliques qu'une histoire d'Israel; il
correspond done plutOt au sous-titre qu'au litre méme. Une histoire d'Israel, en
efret, ne peut et ne doit commencer qu'a une époque historique digne de ce nom,
l'exode égyptien, par exemple. Au dela de cette date, que plusieurs peut-étre
trouveront extréme, nous n'avons que des traditions vagues, des récitsmythiques,
des récits légendaires, qui reposent assurément sur un fond hislorique, mais
d'ou il est difficile de tirer un enchainement de laits historiques, une bistoire.
Aussi estimons-nous qu'on doit écarter d'une histoire d'Israel l'analyse et la
critique de ces documents, ce qui n'empéchera pas d'ailleurs d'en donner, sous
forme d'introduction, le substl'atum. Si M. Castelli avait suivi cette méthode, il
aurait fait reuvre d'historien, tandis qu'il a plutOt fait reuvre de tbéologien
indépendant ou de critique biblique. Les problemes que soulevent les mytbes
du paradis, de la chute, de Babel, des Bene-Elobim, du déluge, etc., ne me
paraissenl point a leur place daos une histoire d'lsrael. Les discussions auxquelles se livre M. Caslelli sur ces divers sujets sont du plus haut intérét, mais
elles ont l'inconvénienl de nuire a l'exposition historique en l'entravant.
Quant au point de vue de l'auteur daos ces questions si controversées, il est
mixle, c'est-a-dire qu'il ne se rattache exclusivement a aucun sysléme, mais
qu'il emprunte aux uns et aux autres. Dans l'histoire des patriarches, par
exemple, nous avons des mythes, des légandes, mais aussi des !aits; de méme
pour Moi'se. Nous citerons un passage de la conclusion de notre auteur sur le
législateur hébreu, comme type de sa métbode el de ses jugements : « Morse
peut avoir été le Scheikh d'une borde noma.de, doué d'un esprit supérieur a
beaucoup d'autres; il peut avoir entrevu el espéré pour sa nation des deslinées
meilleures et plus hautes que celles du présent. 11 peut avoir méprisé les superstitions polytbéistes de ceux qui l'entouraient et avoir enseigné le culte d'un seul
Dieu, qui portait déja, d'apres la tradition, le nom de El-Scbaddai ou Elohim,
et plus récemment celui de Jahveb; enfin, i1 peut avoir enseigoé le Décaloguc,

�220

REVUE DE L'UISTOLI\E DES RELIGIONS

sinon tel que nous le lisons dans l'Exode el le Deuléronomc, du moins daos ses
traits fondamenlaux, etc. » (p. 269). On serait sans doule en droil d'exiger plus
de rigueur d'un travail s'adressant au monde savant, mais ces appréciations
judicieuses sonl celles qui conviennent le mieux a un ouvragefail pour le grand
public. Aussi ne doutons-nous pas de son succes el lui souh~itons-nous de p_énétrer dans les milieux étroits et fermés ou il dissip~ra merveilleusemenl préJugé
et ignorance.
ÉoouARD MomET.

22-1

REVUI, DES LlVRES

Son ¡¡ vre se divise en trois parties. Dans la premiere, il nous fait connaitre les
principaux personnages qui prirent une part active a l'éleclion de Léon XIII
l'état de \'Europe et les dispositions des dilférentes puissances européennes au
commencement de l'année 1878. La seconde partie nous offre un journal du
conclave. La troisieme partie renferrne une série de documents.
M. de Cesare fait tres bien ressortir les raisons qui valurent au cardinal
Joachim Pecci la tiare pontificale. D'une plume sobre, il signale plus d'un contraste pique.nl et trace plusieurs portraits de cardinaux qui ne manquenl pas de
relief. Le Sacré College comme les divers gouvernements de l'Europe désiraient un pape conciliant, a te! point que le principal électeur de Pecci fut le
cardinal Bartolini, !'un des plus obstinés intransigeants du conclave. II n'y avail
pas beaucoup de cardinaux papables; des l'abord, une partie des cardinaux,
mécontents du long pontifical de Pie IX, étaient favorablement disposés pour
un candidal qui n'avait jamais été bien vu ni du pape défunt ni du cardinal
Antonelli, et ses adversaires étaient divisés. Il n'y eut pas, de la part des cardinaux ilaliens ou des cardinaux étrangers, de ces faclions, de ces hoslilités
opiniatres dont la chronique des élections pontificales nous offre tanld'exemples.
Les circonstances étaient graves et, surtout, il ne s'agissait plus, comme autrefois, d'élire a la fois le chef d'un royaume de plus de quatre millions d'habitants
en méme ternps que le chef de l'Église. Les seuls intérels de l'Église pesérent
dans la balance. Les puissances catholiques n'exercerent aucune pression; il
n'y eut point de cabale, point d'inlrigues de la part des grandes familles
romaines, aucune des scenes de désordre qui se renouvelaient avec plus ou moms
d'intensilé a la mort des papes antérieurs. Jamais conclave n'a élé aussi nombreux, et rarement il y en a eu d'aussi calme et d'aussi digne, N'est-ce pas la
premiere fois que tous les cardinaux, a l'exception du cardinal de Hohenlohe,
renoncerent a faire venir leurs repas du dehors, parce qu'ils n'éprouvaienl
aucune défiance a l'égard de la cuisine du Vatican? Jamais enfin aucun conclave
n'a élé aussi libre que celui-ci.
Telle est l'impression qui se dégage s.vec une grande netteté de l'ouvrage de
M. de Cesare et dont il n'est guere possible de contester l'exactitude historique.
C'esl la, si je ne me trompe, l'intéret essentiel de sa publication; c'esl la ce qui
fera de ce conclave une page importante de l'histoire de la papauté, de méme
que, selon toule vraisemblance, le pape qui en est sorti marquera sa place dans
I'histoire de l'Église a un double litre, d"abord par les acles de son pontifical,
ensuite pour les facilités nouvelles qu'il a données a cette hisloire en ouvrant
les archives du Vatican, et pour les encouragements qu'il a prodigués aux hautes
études dans le sein de l'Église catholique.
0

Raphael de Cesare (Simmaco). Le Conclave de Léon XIII, 1 vol. gr. in-8
de 346 p., avec quatre porlraits et documenls. Paris, Calrnann-Lévy; Vienne,
Berlín, Leipzig, Brockhaus ; Rorne, Pasqualucci, 1887.
.11 csL encare bien tót pou1· fo.ire l'hisloirn du dernier conciaye, alors que le
pape élu dans cetle assemblée est celui-la méme qui dirige actuellement les
affaires de l'Éo-Jise et que la pluparl de ceux qui ont promis de ne rien divulguer
o
'
des négociations ou des délibérations auxquelles ils prirent parta cette occas1on
sont ancore vivants. Ordinairement, les révélations sur l'histoire intime des
conclaves se font atlendre plus longtemps. M. Raphael de Cesare a jugé qu'il y
avait tout avantage a ne pas remettre a une époque plus tardive la publication
des documents qu'il a réunis et la divulgation des tradilions orales qu'il a
recueillies. Les nombreux témoins survivants des faits qu'il nous expose pourront ainsi rectifier ses erreurs ou ses inexactitudes, s'il y en a, et nous ne
voyons pas qui pourrait se plaindre de ses indiscrélions, car la plupart des
clocuments putiliés par lui ont déja paru dans les Livres verls ou dans les
journaux catholiques, et les anecdotes qui donnent a son récit un caractere parfois piquant sonl r~contées de f'ai;;on a ne compromeltre personne. C'est meme
la une discrétion qui nuit parfois a la valeur de l'ouvrage comme documenl
historique.
En ciehors des documents diplomatiques déja publiés, l'auteur a puconsulter
des pieces conservée.s aux archives diplomatiques du minislere des affaires
étrangeres, a Rome, ainsi que les notes d'un certain nombre de conclavistes
décédés; il a compulsé les journaux, les discours, les notes conternporaines,
et collectionné une quanlité de détails qu'il a recueillis de la bouche méme des
cardinaux, des prélals, des minislres et des diplomates. 11 ne cache point son
patriotismo ilalien, ni la satisfaction qu'il éprouve a la pensée que le premier
conclave réuni a Rorne, sous le gouvernement du roi d'Italie, se soit tenu avec
un ordre et une dignité exemplaires; mais il garde constarnment le ton etl'altitude de !'historien, le respecl pour l'auguslc assemhlée el pour le souverain
ponlife a l'élection duque! il nous fait assister, et mérile le Lémoignage d'imparLialilé auquel il aspire.

lEAN RÉVILLE.

�222

1

REVUE DES LlVRES

REVUE DE L IIISTOIRE DES Rl".LIGlO:'i'S

John Wyclyff, sa vie, ses ceuvres, sa doctrine, par Victo,· Vattier,
ancien professeur d'histoire, proíesseur de philosophie. i vol. in-8, de
347 pages. Paris, Ernest Leroux, i886.

v1

et

Parmi tous ces hommes que l'histoire nomme, iJ. bon droit, les Réformateurs
avant la Réforme, Wicleff est un des plus illustres; il est l'un des créateurs
de cette langue anglaise que parlent aujourd'hui 80 millions d'hommes. L'Angleterre le vénere ; elle a magnifiquemcnt solennisé le quatrieme anniversaire
cenlenaire de sa mort; elle lui a consacré, dans la vieille église de son ancienne
paroisse, un magnifique monument ; muis, par un singulier contraste, la. vie de
cet homme, qui a joué un si grand rOle et laissé de tels souvenirs est, en réalilé,
fort mal connue. Son vérilable nom, du moins l'orthographe de ce nom, est
ignoré. Les plus anciens documents l'écrivent d'une vingtaine de fa~ons
différentes et l'on ne sait quelle est la bonne. La date précise de sa naissance
reste un mystere; lout ce qu'on sait, c'est qu'elle doit probablement étre fixée
entre i320 et i324, Quant iJ. son lieu d'origine, l'incertitude est iJ. peu pres
pareille. On a cru longtemps, sur la foi de Leland, historien du xv1• siecle, que
Wicleff élait né a Spresswell, petit villo.ge pres de Richmond, c'est-a-dire aux
environs de Londres. 11 est aujourd'hui démontré que le village en question n'a
jamais existé et le plus probable est que le Réformateur élait né do.ns le nord
de l'Angleterre, sur les bords de la Tces, et que le nom sous lequel il est connu
est celui d'une pelite paroisse ou il vit le jour.
L'histoire de sa vie présente de méme une foule d'obscurités. A-t-il ou non
siégé a.u parlement comme commissaire royal? Comment se fait-il qu'il ait été
un moment investí d'une sorte de mission diploma.tique ? Quelles furent, a
Oxford, ses diverses charges? Quand ont commencé ses démélés avec les ordrcs
mendiants? D'ou vient qu'il ait si longtemps échappé aux « poursuites ll, lui, le
fondateur et le chef de ces « pauvres pretres », de ces prédicateurs ambulants
que l'Église pourchassait? Tout cela., et bien d'autres points de détail, reste
encare passablement obscur, malgré de sa.vantes et minutieuses recherches, et ne
sera peut-étre jamais completement éclairci. II en est un peu de meme pour les
nombreux écrits du Réforma.teur; en dresser la liste exa.cte et complete est
chose fort difficile ; s'il en est dont l'authenticité ne fait point questioa, pour
btJaucoup d'a.utres le doute s'éleve,
M. Víctor Vattier a fait de louables efforts pour dissiper, autant que possible,
ces incertitudes ; il a étudié son sujet avec toutes les ressources d'une érudilion
étendue et d'une critique pénétrante et impartiale; quand il n'arrive pas a
élucider un de ces problemes d'une fagon suffisaate, il l'avoue franchement, et
les solutions auxquelles il s'arrétc nous onl paru, en général, sinon démontrées
sans réplique, du moins fort vraisemblables. Pour tout ce qui tient au cOté
purement historique du sujet, son livre est cerlainement ce que nous possédons,
en tran~ais, de plus complet et de plus satisfaisa.nt.

223

Aussi avons-nous élé fort surpris de voir un historien auss érudit et
compétent tomber do.ns la vieille erreur qui confond les Vaudois et les Albigeois.
Da.ns le chapitre v de sa. troisieme partie, qui traite: Des soui·ces de la Docti'ine
de Wyclytf, et qui est peul-étre le moins satisfaisant de tout le volume,
M. Vattier réunit da.ns un meme paragraphe Vaudois et Albigeois et s'exprime
ainsi : « Les Albigeois se composaient de diverses sectes particulieres issues,
pour la plupart, des Va.udois ll,., (page 281 ). 11 est a.u coatraire parfaitement
établi aujourd'hui que les doctrines des Cathares (les purs), vulgairement appelés les Albigeois, avaient pour fondement le Dualisme qui a toujours été étro.nger aux Vaudois, dont l'hérésie était strictement évangélique 1 • Sans doute
comme les Vaudois, comme les Lollards, comme Wicleff, comme tant d'aulres,
les Albigeois attaquaient l'Église, ses cérémonies, ses pro.tiques, son organisa.tion hiérarchique, son clergé corrompu; mais il n'en résulte pas qu'ils aient
fourni aucun élément a la doctrine de Wicleff, dont le point de départ est tout
différent du leur.
Quoiqu'il en soit de cette inadvertance, le Lra.vail ne M. Vattier garde sa
valeur historique. Nous avons déja. loué son impartialité. II ne se la.isse pas
troubler par les violentes attaques des catholiques contre Wicleff; il reconna.it
que la célebre profession de foi, présentée par le Réformateur, lors des poursuites dirigées contre lui en 1382, n'a, a aucun degré, quoiqu'on en ait dit, le
caractere d'une rétractation (page 131) ; il rend un complet et sincere hommage
a la pureté de sa vie privée (p. 341) et s'il estime qu'il s'est monlré plus d'une
fois aigre, violent, subtil da.ns la polémique, il reconnait que c'étaient la plus
encore les défauls du temps que ceux de l'homme. II le loue également comme
écrivain, siaon comme latinista, et salue en luí un des créateurs de la prosa
anglaise, titre que lui mérite surtout sa traduction de la. Bible.
On ne saurait done soutenir que M. Vattier ait été injuste pour Wicleff et
cependant nous devons bien a.jouter qu'a notre sens il ne lui rend pas complete
et entiere justice. 11 nous a.vertit, des la. premiere ligne de sa. préface, que« son
livre est avant tout un livre d'histoire et non l'ceuvre d'un critique religieux »,
mais c'est la précisément, a nos yeux, le défaut du volume. Wicle!T est un
novateur religieux, un réformateur, un hérétique. Raconter sa. vie, apprécier
son influence sur ses contemporains, son rO!e da.ns l'histoire sans discuter ce
coté principal de sa carriere, sans se ranger parmi ses partisans ou ses adversaires, parmi ceux qui approuvent ou qui bla.ment son entreprise, c'est se
condamner a passer a cOté de ce que le sujet qu'on traite a. de plus important.
Ainsi, pour ce qui est de cette traduclion de la. Bible, qui fut un des grands
moyens d'a.ction de Wicle!T et luí attira. les imprécations des catholiques,
M. Vattier insiste a peu pres uniquement sur le cOté littéraire de la question. II
i) Voyez C. Schmidl, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois. 2 vol. in-8, París, i848.

�224

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGTO~S

IEVUE DES LIVRES

constate que cette traduction a exercé une puissante influence sur la formation
de la langue anglaise, mais le lecteur qui s'en tiendrait aux informations qu'il
don ne ne comprendrait pas bien pourquoi et comment. La vérité c'est q 11e W1cleff non seulement avait, a bien des égards, forgéjlui-méme l'instrumenl, le
langage dont il se servait, mais surtout qu'il s'était nourri de la Bible, s'en
était pénétré, et qn'il en a rendu le sens avec une étonnante fidélité. Un fait
tout récent, postérieur a la publication du livre de M. Vattier, en témoigne.
Tout le monde sait que l'Angleterre, et tous les pays de langue anglaise, ont
fait longtemps et font encore usage d'une version biblique officielle, vulgairernent nommée: la Version autorisée, qui ful faite sur les textes hébreu et grec
par ordre du roi Jacques T•r et date de i6H. Ces dernieres années elle a été
revisée a fond par un comité ou figuraient les premiers linguistes d'Angleterre el que secondait un comité semblable, aux États-Unis. Un pasteur américain, M. Ewell, a eu l'idée de comparer cette savante revision et la version
autorisée elle-méme, avec la traduction de Wicleff, et il a constaté que, dans
bon nombre de passages, les linguistes du xrx• siécle, armés de tout l'appareil
de la science moderne, ont abandonné le sens adopté par les traducteurs du
roi Jacques, pour revenir a celui qu'avait donné Wicleff et qui se trouvait beaucoup plus conforme au texte. Le fait est d'autant plus remarquable que Wicleff,
qui ne savait guére le grec et pas du tout l'hébreu (ainsi que le constate
M. Vattier p. 15), n'a pas travaillé sur les originaux, mais a traduit en anglais
la version latine, la Vulgate, elle-méme si déíectueuse. Malgré cet énorme
désavantage, le Réformateur s'était si bien nourri de la Bible qu'il la comprenait mieux que les savants théologiens cbargés plus tard par Jacques I•• de
la traduire. C'est parce qu'elle avait ainsi une haute valeur religieuse, parce
qu'elle répondait a un besoin religieux que sa traduction s'est répandue, popu•
larisant du méme coup, dans loutes les classes de la société, la langue nouvelle
et meilleure que l'auteur avait comme créée pour les besoins de sa propagande. Ici done l'action religieuse et l'action littéraire ne sauraient se séparer;
l'une explique I'autre; l'reuvre du réformateur permet seule de comprendre
I'influence de l'écrivain.
Le réformateur, M. Vattier l'a systématiquement, semble-t-il, laissé autant
que possible de cOté. Nulle partil ne se prononce pour ou contre. On dirait
qu'it veut, avant tout, conservar la neutralité. Il rend justice a Wiclelf dans les
questions de détail; il admire son caractére, son énergie, sa prodigieuse activité ; mais en méme lemps iI semble garder l'arriére-pensée qu'aprés toul cet
homme était un hérétique que l'Église n'avait pas tort de poursuivre.
Le défaut de ce sysleme de neutralilé a toul prix, c'est d'amoindrir singuliérement la personnalité du héros. Le porlrait, minutieu:z: comme une miniature,
cst ressemblant; mais il n'atteint pas la grandeur naturelle. Wicleff a exercé
une action bcaucoup plus profonde et puissante, et il a fait beaucoup plus de
bien ou de mal, selon l'opinion a laquelle on se range, que ne le dit M. Vattier.

Pour nous il n'esl pas seulment l'un des créal9urs 1le la langue anglaise. il
est un des fondateurs des libe-tés anglaises. JI a contribué, plus puissammenl
que personne, a empécher la 1apauté de meltre délinilivementla main sur l'Anglelerre. 11 a préparé le lerrait que ses successeurs ont labouré. il a jet_.í la
semence que la réforme a faitcroitre et mllrir; il a ainsi contribué, plus d1rectement qu'aucun autre, a la céation du prcmier peuple libre qu'ail vu l'Europe.
M. Vattier, dar.s son livre, ail bien connailre le philosophe, le théologien,
encore tout enveloppé de scoLstique, l'écrivain, le polémiste; nous regrellons
qu'il ait beaucoup trop laissé ,e caté le Réformateur religieux, l'émancipateur
des dmes, le libérateur.
Étienne CoQuBr.Er..

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enseignement de l'histoire des religions A Paris. - Le rapport
sur les travaux de la Section des Sciences Religieuses a l'Ecole pratique des
Hautes-Études pendant la premiere année de son existence (1886) a paru chez
Delalain, a la suite des rapports présenlts, pour la méme période, par les quatre
sections plus anciennes. Nous relevons daos ce document les lignes suivantes
qui témoignent de l'accueil favorable que le nouvel enseignement de celte
Section a rencontré aupres du public, malgré les défiances injustes de ceux
qui, poussés par des passions religieuses ou antireligieuses, l'ont mise pour
ainsi dire a l'index, tantót comme un foyer antithéologique, tantót comme le
dernier refuge de la Lhéologie abhorrée, alors qu'elle ne vise a rien d'autre qu'a
faire modestement de l'bistoire daos un domaine que l'on a trop souvent sousa
trait a J'histoire et it la critique :
« En général, les directeurs et maitres de conférences n'ont eu qu'a se louer
des excellentes dispositions qui ont constamment animé leurs auditeurs. L'enseignement nouvea:u créé a la Sorbonne a été favorablement accueilli. Cent
treize auditeurs se sont fait inscrire pour suivre une ou plusieurs conférences.
Tous, il est vrai, n'ont pas donné suite a leur projet, soit parce qu'ils ne pouvaient pas disposer d? leur temps aux heures des conférences, soit parce que
l'enseignement de l'Ecole des Hautes-Études ne répondait pasa. l'idée qu'ils
s'étaient faite des études d'histoire religieuse, soit, enfin, parce qu'ils ne possédaient pas une préparation suffisante pour suivre les travaux avec profit. Mais
chacune des nouvelles conféreoces a réuni, durant le cours de cette premiere
année d'existence, un nombre suffisant d'auditeurs assidus et zélés. II y a
lieu de se féliciter d'autant plus de ce résultat que Ja nature particuliere des
sciences enseignées dans la cinquieme section avait provoqué certaines
appréhensions dans une partie du public. Le caractere exclusivement historique de l'enseignement et les bons rapports des auditeurs entre eux ou avec
leurs professeurs ne se sont pas démentis un seul instant.
« Il a été tenu par onze directeurs ou maitres quatorze conférences hebdomadaires d'une ou de deux heures. Elles ont été suivies assidtiment par soixante-

227

quinze candidats-éleves ou auditeurs. La Section n'ayant pas unan d'existence,
ne peut pas encore avoir d'éleves. Outre les auditeurs dont les noms sont
mentionnés plus loin (dans la suite du rapport), un certain nombre de personnes, ayant pris leurs inscriptions, ont suivi les conférences d'une fa1,on
intermittente. »
Pour le semestre d'été de l'année courante (1886-1887) la plupart des directeurs et maitres de conférence ont conservé les mémes sujets qu'ils a.va.ient
traités pendant le semestte d'hiver et que nous avons déja mentionnés dans une
précédente cbronique (T. XIV, p. 248-249). Nous nous bornons a signaler les
modifications apportées au programme du premier semestre :
M. Sylvain Uvi étudié, les mercredis a neuf heures et demie, les Sectes
indiennes vers le vm• siecle, J'apres le (:ankara-vija.ya, et les samedis a dix
heures et demie, il explique des textes bouddhiques dans la Chrestomathie pali
de Frankfurter.
M. Maurice Vernes continue ses travaux sur les origines nationales des
Hébreux. Apres avoir étudié le royaume de David et de ses successeurs, il
s'attache, pendant Je second semestre, a I'histoire des royaumes de Juda et
d'Israel.
M. André Be,·thelot a substitué, dans sa seconde conférence, l'Histoire de
l'Oracle de Delphes a. l'Explication des hyrnnes homériques, et M. Sabatier se
livre a !'Examen critique du coutenu de I'Apocalypse de saint Jean et de ses
origines, tandis que M. Massebieau traite des rapports de la littérature cbrétienne primitive avec les OEuvres de Philon. Enfin, daos la conférence de Droit
canon, M. Esmein, qui a expliqué la Pragmatique Sanction de Charles VII
pendant le semestre d'hiver, développe une comparaison de ce document avec
le Concordat de 1516.
L'enseignement de la religion de l'Égypte est momentanément suspendu,
M. Lef~bure ayant été nommé professeur a l'École supérieure des Lettres
d'Alger. Mais les jeunes égyptologues, désireux de s'initier a l'étude des problemes de la religion égyptienne, ne seront pas, pour cela, dépourvus de
ressources. Nolre éminent collaborateur, M. Maspero, consacre justement pendant ce semestre ses coníérences de la Section des Sciences historiques et
philologiques a l'étude de la religion égyptienne d'apres les données fournies
par les pyramides.
Au College de France, M. Albert Réville continue son cours sur la religion
romaine et ses modifications sous l'influence de la civilisation grecque et des
religions orientales.
Dans le programme de !a Faculté de théologie protestante, nous relevons les
modifications suivantes : M. Philippe Berger traite de l'histoire du peuple juif
depuis la destruction de Jérusalem jusqu'a nos jours; M. Bonet-Jffaury continue
jusqu'a Charlemagne l'histoire de l'Église et des missions chrétiennes,qu'il avait
menée jusqu'a l'époque de Grégoire le Grand, pendant le premier semestre.

�228

1

RP.YUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

ClillONlQUE

M. Massebieau étudie le traité de Cyprien sur l'Oraison dominicale en le comparant aux traités analogues de Tertullien et d'Origene.

Les classüications des religions et l e r ole de l'histoire des
r eligions dans l'enseignement public. - Dans la Revue critique d'histoire et de littt!rature, du 4 avril, M. Théodore Reinach a consacré un article
fort intéressant au récent volume de M. Vernes sur l'bistoire des religions. 11 y
a tout intérét pour nous A connartre le jugement d'un critique éclairé et désintéressé dans cette q1rnstion déjfi. tant de fois discutée parmi nous. Apres avoir
noté les objections de M. Vernes contre les divers classements des religions
proposés par les principaux hiérographes contemporains et en avoir reconnu
Ja justesse, M. Reinacb reproche iL l'auteur d'avoir poussé trop Ioin sa défiance
envers les classifications actuelles. Ajuste titre, il rappeI/e qu'une classification
scientifique des religions ne saurait étre artificielle, mais qu'elle devra reposer
sur un principe de filiation. Et M. R. continue ainsi :
(e • •••• Lorsque l'examen scrupuleux des faits aura révélé entre les pratiques
ou Jes croyances de deux peuples des ressemblances qui ne peuvent s'expliquer
ni par le hasard, ni par l'emprunt, nous croyons que l'hypotMse d'une deseendance cornmune s'impose et qu'elle fournit le principe d'une classification
rationnelle.

(( Je n'oublie pas toutefois que les éléments religieux, en voyageant d'un pays

A l'autre, se métamorphosent, s'adaptent A leur nouveau milieu. Ce phénoméne
d'adaptntion est commun aux Iangues, aux arts 1 aux religions, mais c'est en
matiere religieuse que son import.ance est la plus grande, parce que la religion
tient de plus prés aux racines mémes de l'élre moral d'un peuple. En réalité,
il n'y a que les formes des religions qui voyagent, Ieur esprit leur est insuffié
par les gens qu'elles visitent. Lorsque cet esprit demeure le méme tout en
changeant de milieu, c'est que l'emprunteur était arrivé au méme point et au
méme genre de civilisation que le préteur, mais cette transmission intacta est
bien raré ; le fait général est la modification plus ou moins profonde : voyez ce
qu'est devenu le bouddhisme en passant de l'Inde en Chine, le christianisme
en passant de la Judée dans le monde gréco-romain. Des lors on peut se
demander s'il est légitime de considérer la re1igion, ainsi transformée par la
greffe, comme le simple prolongement de la religion primitive; qui doit l'emporter dans la classification , la mati8re ou !'esprit? La question est embarrassante : je erais cependant qu'ici encare la linguistique doit servir de modele. Il
est fort possible que si nous conna.issions la langue des anciens Gau loia, nous
trouverions plus d'analogie entre la structure génP.rale, le lour de cette langue
et celui de la nOtre, qu'entre le fran~ais el le latin¡ de méme, les érudits de la
Renaissance ont déj!l remarqué que sur beaucoup de points de syntaxe, le
fran~ais est plus voisin du grec que du latin. Néanmoins il n'y a que des fous
ou des réveurs qui puissenl songer, dans une classiHcation rationnelle des
tangues, a ranger le frani;ais avec le celtique ou le grec plutOt qu'arec le latin,

T

229

qui lui a fourni les tl'Ois quarts de son vocabulaire et toutes s~s Oex_ions. 11 en
est de méme d~s religions. Quelque transformation que le géme national fasse
subir a une reliaion d'emprunt, la classification devra faire ressortir, avant
tout 1 le lien d'o~igine, la filiere, quitte a montrer qu'en matiere d'évolutio,1
religieuse, comme ailleurs, les fils ne ressembl~nl pas toujo~r.s a le~rs p:re.s.
· En d'autres termes des que l'on admet une sc1ence des rehg10ns, e est-a-dire
qu'on envisage les :eligions comme des objets d'étude séparés, la summa cli~isio
doit prendre pour base les rapports de filiation des di verses croyances; mais le
savant ne doil jamais oublier que les religions, pas plus que les langues, ne
constituent de véritables unités concretes, qu'elles ne sont, au fond, que des
organes ou des produits de la civilisation d'un peuple, isolés_ p_our la. comm~dité
de l'élude ; que tout en vivant de leur vie propre, elles partic1pent de la v1e de
l'ensemble organique auquel elles appartiennent!; en un mol, l'hiérographe,
comme le linguiste, ne peut se passer de l'historien, ou plulOt il fau~ q~'il soil
lui- méme un historien, ne s'absorbantjamais daos sa recherche part1cuhere au
point de perdre de vue l'objet général des sciences morales : l'homme présent
et passé, danS toule sa complexité.
« Ceci me mene a. dire deux mots du second sujet abordé par M. V. : la
place que la science des re!igions doit occuper daos l'enseign~ment s~péri~ur.
Celte place, l\f. V. la trouve daos les facultés des lettres, et Je ne pu1s qu approuver cetle opinion. Les facullés des lettres sonL, au fond, des fac~llés
d'hisloire, en prenant ce mot dans le sens le plus large. De tou_tes les matieres
qui peuvent y étre enseignées, la métaphysique est la seule qui ne rentre pas,
par quelque endroit, dans la science de I'homrne moral, laquelle se ~onfond ave~
l'histoire; or la métaphysique ne s'enseigne guere, ou ne s'~nse1gne pas. Si
l'on distribuait les chaires de la Sorbonne d'aprés u11 plan rationnel, on pourrait les grouper sous les chefs suivants : i O étude de l'humanité actuelle (géographie politique, sociologie, psychologie, etc.); 2° étude générale ~e l'_humanité da.ns le pa.ssé (histoire politique, histoire de la civilisation}i 3° h1sto1re des
divers produits intellectuels de l'humanité : art, philosophie, langues, litl~~alures. On voit que la religion se place tout naturellement sous cette dermere
rubrique, et c'est bien ainsi que l'entend M. Vernes. Uexistence de facultés
spéciales pour les sciences religieuses n'avait de raison d'étre que ~orsque l'enseignement de ces sciences poursuivail un but essenliellement prat1que, comme
celui du droit et de la médecine. Du moment que l'État a renoncé A form~r
Iui-méme les futurs prélres - et M. V., qui n'a pas demandé la suppression
des facullés de Lhéologie catholique, s'en console assez aisément - la science
des religions, devenue purement Iai:que et théorique, n'est a sa pl~ce q.u'il. la
faculté des leltres, en contact intime avec les autres enseignements h1stor1ques,
oü. elle doit saos cesse se retremper. L'existence de facultés de théologie lalcisées en Hollande s'explique historiquement, mais elle ne peut se justifier rationnellement.

�230

En ce qui concerne l'enseignement supérieur, M. V. a obtenu a peu pres
gain de cause, puisqu'outre la cbaire du College de France, la science des
religions est aujourd'hui professée dans une section de l'École des HautesÉtudes, qui n'est qu'une annexe de la Faculté des lettres. Mais il ne se contente pas de ce résultat. Il réclame trois chaires d'bistoire des religions dans
chaque faculté des Jettres (une chaire générale, une consacrée au judaisme, une
au christianisme). C'est beaucoup; trouvera-t-on partout, des a présent, the
right man for the right place? Provisoirement, du reste, M. V. se contenterait
dans la plupart des facultés de deux chaires ou meme d'une seule, a la condition que cet enseignement eut une sanction : il demande que la licence et
l'agrégation de philosophie comportent désormais une interrogation sur l'histoire religieuse. Je goute peu, pour ma part, ce mariage de la philosophie et de
la religion, qui n'ont jamais fait bon ménage ensemble que lorsqu'elles étaient,
!'une ou l'autre, assez malades. Je goute encare moins l'ídée de M. V. de faire
a l'histoire religieuse une part plus large dans l'enseignement secondaire et rle
l'introduire dans l'enseignement primaire. Le paragraphe qu'il propase d'insérer dans le programme d'bistoire des lycées : « Jésus de Nazareth », ferait
pousser les hauts cris aux ennemis de l'Université et sufflrait a éloigner d'elle
bien des familles timorées. Quant aux instituteurs primaires, commcnt supposer qu'ils aient assez de science et de tact pour enseigner cette Histofre
sainte lafcisée que reve M. V. apres M. Astmc, saos tomber dans !'un ou
l'autre écueil, ou de ressusciter l'ancien enseignement du catéchisme ou de
froisser les consciences? Certes il est regrettable de voir des éleves quilter les
bancs de l'école sans avoir jamais entendu parler de Moise ni de Jésus, sans
pouvoir rien comprendre, par conséquent, a tant de chefs-d'reuvre de l'art et de
la littérature qui ont puisé leur inspiration dans la Bible et l'Évangíle; mais
dan~ l'état actuel des partis, je ne vois pas de remede a ce mal, et aprés tout,
c'est une infime minorité d'enfants qui ne reQoit aucune instruction religieuse... »
A ces considérations en général fort justes nous nous permettons d'ajouter
que, sans introduire ni dans l'enseignement secondaire, ni dans l'enseignement
primaire des le~ons spéciales d'histoire religieuse lai'que, il nous parait d'un
grand intérét de donner aux fulurs maitres dans ce double ordre d'enseignement quelques connaissances sérieuses d'histoire religieuse, afin que toutes les
fois ou les questions religieusés paraitront dans leurs cours, - ce qui est inévitable, - ils sachent se tenir sur le lerrain purement historique, aussi loin du
fanatisme irréligieux que de la superstitíon. Nous nous sommes expliqué a ce
sujet dans un article récent sur l'Histofre des religions; sa methode et son i·óle
(t. XIV, p. 360 el suiv.).
Mélusine et le Folk-Lore. - La nolice que nous avons consacrée,
dans la précédente Chronique (p. i l8-H9), a l'étude du folk-lore en France et
particulierement aux travaux de 1\1. Gaidoz, nous a valu de la parl de nolre
«

CHRONIQUE

REVCE DE L'HISTOI1'E DES RELIGIONS

23i

tres honoré confrere en hiérographie quelques observalions sur le róle de Melua nos lecteurs. En parlant
des deux recueils mensuels qui, dans notre pays, sont exclusivement consacrés
au folk-lore, la llfelusine et la Revue des traditions populai?'es, nous avions dit
que la premiére de ces deux publicalions en esta sa troisiemti année d'existence.
« Mélusine, nous écrit M. Gaidoz, est dans son troisiilme volume, par suite de
son mode de publication et d'ahonnemenl, mais elle est dans sa onzieme année,
son premier numéro portant la date du 5 janvier i877. Elle a, il est vrai, interrompu sa publication en i878, pour reparaitre seulement au commencement
de 1884; mais elle n'en a pas moins aujourd'hui onze ans d'existence, et elle a
le droit de le rappeler au moment ou les études dont elle a pris l'initiative se
répandent de plus en plus en France. Nous disions en 1884, dans notre programme de réapparition : « L'initiative de llfélusine n'n pas été pe1·due; ella
« avait suscité un mouvement qui lui a survécu, et I'activité qui, depuis six
« ans, a régné en France dans cet ordre d'études a continué son rnuvre et com" plété son programme. On pourrait donner le nom d' « École ele llfelusine » a
« ce noyau de folk-lorisles qui dans ces dernieres années ont entrepris l'explo« ralion des légendes de plusieurs de nos provinces. »
« Le développement de nos études et des publications qui prennent Melusine
pour modele a 'justifié de plus en plus nos paroles de 1884. Nous nous en
louons, mais nous pensons que la galerie se rendra compté de la chronologie
et de la genese du mouvement folk-lorique en France. »
Nous donnons acle, tres volontiers, il. Melusine de sa réclamation. Nous
n'avions pas compté au nombre de ses années d'existence les années ou elle
n'a pas paru. Mais nous ne demandons pas mieux que de lui teni; comple
des annécs ou elle a vécu invisible, a la f~on des fées dont elle nous conle si
bien les aventures. Qu'elle ait onze, quatre ou trois ans, personne ne lui contestera son rang de srnur ainée dans la famille des folk-loristes franQais.
Nous profilons de cette occasion pour la féliciter de la naissance d'une nouvelle petite srnur, la Tmdition, organe de la Société des traditionnistes frangais, avec M. Henri Carnoy pour rédacteur en chef. Trois revues mensuelles &lt;le
folk-lore, c'est peut-étre beaucoup. La matiere cst abond.ante, mais le nombre
de ceux qui s'entendent a. l'extraireeta la travailler, n'estpas aussi considérable.
Publications. - 1° Le Nouveau Testament pi·ovenqal. La Faculté des
lettres de Lyon a entrepris de faire reprodufre par la pbotolithographie le
Nouveau Testament provenga! conservé au palais Saint-Pierre a Lyon et que
les auteurs du prospectus continuent a désigner sous le nom assez inexact de
Bible vaudoise. Le travail sera exécuté par un excellent photographe lyonnais,
M. Lumiere, sous la diraction de M. Clédat. La reproduction aura, comme le
manuscrit, 482 pages in-8. Le prix de s.ouscription est de 30 francs. L'initiative
de la Faculté des lettres de Lyon sera fort appréciée de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la Bible au mayen age et a celle de l'hérésie cathare.
sine que nous nous empressons de faire connattre

I

�232

1

ílEVUE DE L 81STOIHE DES RELIGlONS

2• La stcle de Mésa. M. Clermont-Ganneau a publié, en Lirage a part, l'article
du Joui·nal Asiatique que nous avons déja signalé daos un précédent dépouillement des périodiques, sous le titre de : La stele de bfésa, examen critique du
texte (Paris, Leroux, 1887; in-8 de 43 p.). C'est une réponse a l'édilion du
texte de la célebre stele par MM. Smend et Socin, que M. Garriere a présentée
aux lecteurs de celle revue (t. XIV, p. 238 el suiv.). M. Clermont-Ganneau
reproche aux éditeurs de n'avoir pas tenu compte d'un document essentiel, la
copie faite par l'Arabe Sel!m el-QAri de sept lignes consécutives de !'original
avant sá mutilatioo,d'avoir donné comme cerlaioes des lecturas qui soothypothétiques. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des discussions épigraphiques. L'un de nos collaborateurs reviendra sur le sujet. Des a présent toutefois,
il faut signaler dans la hrochure de M. Clermont-Ganneau, le fac-similé de la
copie parlielle (lignes 13 a 20) prise par Selim el-Qari et la supposition de l'auleur qu'il serait possible a un explorateur habile de retrouver encore d'autres
fragments de !'original, soit entre les mains des Bédouins qui leur attribuent
une vertu magique, soit dans les matériaux de quelque construction postérieure.
Au moment de meltre sous presse, nous recevons la derniere livraison de la
Scottish Review commenc;ant par un article dans lequel le R. A. Lowy, secrétaire de l'Association anglo-juive, prétend démontrer le caractere apocrypbe de
l'inscription tant discutée. Pour lui, la pierre est ancienne, mais l'inscription
moderne. Sa démonstration ne nous a pas convaincu. Mais il faut décidément
que M. Clermont-Ganneau nous donne une édition définitive de ce texte.
3• Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, dirigé par MM. Daremberg et·;Saglio (Hachette). Le onzieme fascicule de cette excellente publicatioo,
qui a paru au mois de mars, renferme plusieurs articles importants pour l'histoire des religions : la fin de l'article Cupido (Eros), par M. Collignon, Cybele,
par notre collaborateur M. Decharme, Dremon, par notre collaborateur M. Hild,
Danaides et Danaus, par M. Giraud Teulon, Daphnephoria, par M. P. París,
Deadia, par M. J ullian, et Delia, par M. Homolle. Les illustrations sont toujours
nombreuses et fidéles et les renvois aux sources rendent ce dictionnaire doublemenl précieux pour les travailleurs.
4° L'Allemagne ti la fin du moy.m dge (Paris, Pion, io-8 de xLm el 603 p.).
Tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la Renaissance et de la Réformation connaissent la célebre Histoire du peuple al/emand depuis la fin du
moyen áge, par M. Janssen. C'est la traduclion de cet ouvrage, aussi savant
que passionné, que la librairie Pion nous offre, d'aprés la quatorziéme édition
de !'original et avec une préface de M. G.-A. Heinrich, doyen honoraire de la
Faculté des lettres de Lyon, daos laquelle se refléte un esprit tout semblable a
celui qui a inspiré !'original. Le livre de M. Janssen n'en est pas moins tres
riche en détails sur l'enseignement, les croyances et la vie populaires au commencement &lt;lu xv1° siecle. A ce litre il esl forl heurcux que nous en possédions

233

CHRONIQUE

une traduction. C'est un livre que l'on ne peut se dispensar de coosulter, mais
dont il est indispensable de conlróler les assertions.
. 5° Parmi les traductions d'ouvrages historiques de date récente, il nous faut
s1goaler aussi l'Histoire des réfugiés huguenots en Amérique, de M. C.-w. Baird,
traduite de l'anglais par MM. A.-E. Meyer et de Richemond. (Toulouse,
Lagarde, 1887 ; in-8 de xx: et 632 p. avec cartes et planches.)

ANGLETERRE
M. Gladstone et Poseidon. - M. Gladstone a repris avec une nouvelle
ardeur ses études sur l'antiquité grecque et sur la civilisation homérique, depuis
que de récentes controverses lui ont montré que les idées qui lui sont restées
cheres dans ce domaine, ne sont pas favorablement accueillies par la plupart
des m!thologues et des hellénistes. Larevue aoglaise The Nineteenth Century,
du mo1s de mars, nous apporte un arlicle de lui sur Poseidon qui semble devoir
étre la premiere d'une série de monographies sur les priocipaux dieux de
l'Olympe homérique (The greate1' gods of Olympos. I. Poseidon). Voici Je résumé
de cet article :
Les grao~s dieux de l'Olympe homérique sont au nombre de cinq: Zeus,
Héré, Pose1don, Apollon, Atbéné. Chacune de ces divinités a une individualité
nettement marquée et correspond a une conception déterminée. En Zeus, l'idée
centrale est la puissance de gouverner (la poliliké grecque); chez Poseidon
c'est la force physique; chez Hére, la nationalité; chez Athéné, la force spiri~
tuelle, et chez Apo!lon, la soumission a la volonté de Zeus. On se trompe sur le
compte de Poseidon en le représentaot comme l'altc1' ego de Neptune. II est
essentiellement un dieu terrestre, fort, indépendant, sensuel, jaloux et vindicatif. 11 _n'y ~, a proprement parler, ríen de divin en lui, hormis sa puissance.
Se~ attnbut10ns sont mulliples et c'est justement l'analyse de ces attributions
qui nous permet de nous débrouiller dans la question des origines achéeones.
Apres avoir établi sa these générale, M. Gladstone étudie successivement la
situation de Poseidon parmi les dieux, son caractere, ses attril.Juls el ses fonctions selon les indications fournies par les écrits homériques. II est impossibl
d't
·1 d
d
e,
1 -1 , e compren re soit Poseidoo, soit Hades, a moins de reconnaitre que chacun d'eux ful a !'origine un dieu supréme. La t&amp;che du poete était de concilier
les majeslés de ces divers dieux suprémes, en évitant de les mettre en conflit et
en faisant ressortir la suprématie de chacun d'eux sur un point spécial. Poseidon n'est pas non plus une force de la nature personnifiée, mais une individualité qui exerce un pouvoir souveraio sur un grand domaine de la nature saos
exclusion d'at.tres divinités. Ce pouvoir s'exerce saos doute sur Ja mer ~ais ¡¡
se manifeste aussi dans les tremblements de terre. Ce n'est pas comme' dieu de
mer, q~e Po_s~idon est aussi le dieu des chevaux, c'est parce qu'il est Je dieu
d une région ou 1I Y a beaucoup de chevaux. La méme explication nous doone

1:

iG

�234

cunoNIQt,;E

m:vuE DE L'IIISTOIRE DES RELIGIONS

la raison pour laquelle il est le dieu protecleur des constructions. C'est un dieu
exotique acclimalé chez les Achéens. Ses cheveux noirs trahissent encore son
origine méridionale et orientale. Le dieu des navigaleurs, des Pbéaciens, est
devenu le dieu de la roer. Voila la véritable genese du Poseidon homérique ;
aussi le rO!e de ce dieu est-il beaucoup plus considérable uans l'Odyssée que
dans l'Iliade.
llrf. Andrew Lang et Demeter. - La meme revue qui a puhlié l'article
de M. Gladstone nous donne, dans le numéro suivant (avril), une courle étude
de M. Andrew Lang, intitulée Demeter and the pig. L'aimable et savant é::rivain y signale une fois de plus le double caractere de la religion grecque,
humaine et rationnelle, d'une part, sauvage et saturée d'éléments magiques,
d'autre part, a propos de deux trouvailles faites par M. Newton dans le temple
de Demelera Cnide. Il s'agit d'une fort belle statue de Demeter et d'ossements de
porcs trouvés, avec des statuettes représentant des porcs, dans une caverne souterraine voisine de l'emplacement ou gisail la statue. Celle-ci est un des chefsd'reuvre de la statuaire grecque, d'une expression touchante, une véritable
Mater Dolorosa de l'Hellénisme. Que viennent faire aupres d'elle ces images
vulgaires? M. Laog rappelle a. ce propos que cbez les peuples les plus divers
on a offert en sacrifice aux divinilés de la terre des victimes humaines ou des
porcs. On mélangeait, sur l'aulel, leur chair et leur sang au grain pour obtenir
des dieux la fertilité, tandis que l'on enterrait leurs os. Un passage du scoliaste
de Lucien (daos le second Dialogue des courtisanes) nous permet d'établir
qu'un rite tout semblable était pratiqué en Grece aux Thesmophories, et nous
avons ici une preuve de plus a l'appui de cette vérité qu'ilfaut chercher !'origine
des rites bizarres des mysteres grecs dans les pratiques des temps antérieurs a
la civilisation.
M. Lang cite aussi un parallele assez étrange de la légende de Demeler,
inconsolable du rapt de Proserpine jusqu'a ce qu'elle soit réconforlée par une
coupe de cycéon (mélange d'orge et d'eau) et par les farces grossieres de la
servante Iambé. C'esl une tradition des Indiens de l'Amérique du Nord, rapportée par Schoolcraft de la fai,on suivante :
« Les Manitous étaient jaloux de Manabozo et de Chit&gt;iahos. Manabozo averlit
son frere de ne jamais rester seul; mais un jour celui-ci s'aventura sur le lac
glacé et fut noyé par les Manitous. Manabozo se lamenta sur les bords du lac,
11 engagea la guerre contre tous les Manitous ..... 11 appelait le cada vre de son
frere. 11 terrifiait toute la contrée par ses lamentations. Alors il enduisit de noir
son visage et s'assit pour se lamenter pendant six ans, en prononi,ant le nom
de Cbibiabos. Les .Manitous tinrent conseil afin de trouver un moyen d'apaiser
sa tristesse et sa colere. Les plus anciens et les plus sages qui n'avaient pris
aucune parta la mort de Chibiahos, oll'rirent de tenter la réconciliation. lis construisirent une cabane sacrée a coté de celle de Manabozo et préparerent un
somptueux festin. Puis ils se réunirent, a la file, l'un derriere l'autre, chacun

\

235

portant sous son bras un sac de la peau de quelque animal préféré, lels que le
castor, la loutre, le lynx, contenant toutes sortes de plantes médicinales rares
et précieuses. Ils les lui montrerent et l'inviterent a festoyer par des paroles
joyeuses et par des cérémonies. lmmédiatement il leva la téte, se découvrit,
neltoya les couleurs sombres dont il était enduit et les suivit. lis lui offrirent
une coupe de la liqueur préparée avec les plantes choisies, ala fois en guise de
propitiation et comme cérémonie d'initiation. 11 la but d'un seul trait et sa mélancolie disparut. Alors ils commencerent leurs dan ses et leurs chants, avec des
cérémonies variées. Tous danserent, tous chanterent, tous remplirent leur r0le
avec la plus exlréme gravité, avec exactitude, régularité et justesse. Manabozo
était guéri. Il mangea, dansa, chanta et fuma la pipe sacrée. C'est ainsi que
furent introduits les mysteres de la grande danse médicale. Alors les Manitous
unirent leurs pouvoirs pour rappeler Chibiahos a la vie. Ainsi ful fait ; ils lui
rendirent la vie, ruais il était déíendu de pénétrer daos sa cabane. A travers une
ouverlure ils lui passerent un charbon brulant et lui dirent d'aller présider la
Région des ames et de régner sur le pays des morts. Manabozo, des lors, se
retira loin des hommes ; il laissa a Misukumigakva ou la Mere de la terre le patronage des plantes médicinales et lui offrit des sacrifices. »
Le déchift'rement des inscriptions hittites. - M. J. Menant a mis
récemment nos lecteurs au courant des problémes soulevés dans le monde des
orientalistes par les monuments et les inscriptions de l'Asie-Mineure que l'on
désigne sous le nom de hétéens ou hittites. Voici que le président du Palestine
E:r;ploration Fund, le capitaine Conder, prétend avoir trouvé la clef de ces
mystérieuses inscriplions. 11 a annoncé sa découverte dans une lettre datée de
Cbatham et publiée par le Times, dont nous donnons ici la traduction :
« Depuis quelques années le déchiffrement des étranges hiéroglyphes découverls a Hamath, a Alep, a Karkemisch et, d'une fai,on générale, daos toule
l'Asie-Mineure, se présente a nous comme !'un des plus intéressants problémes
de l'archéologie orientale. On a tenté plusieurs fois de les Jire, mais aucune de
ces tentatives ne pouvait réussir tant que la langue a laquelle ces textes appartiennent restait inconnue. J'ai eu la bonne fortune de découvrir ce mois-ci (en
février) quelle est cette langue et je ne pense pas avoir beaucoup de peine a
convaincre les orientalistes de la réalité de cette découverte, puisqu'il se trouve
que non seulement les termes, mais aussi la grammaire de ces inscriptions appartiennent a une langue bien connue. La découverte, quand on la connait,
parait a tel point simple et évidente que je m'élonne qu'elle n'ait pas encore été
faite. La leclure complete des textes ne laisse pas, saos doute, d'ofi'rir encore
quelques diíficultés, d'abord a cause des mutilations et du mau\"ais état des
inscriptions, ensuite a cause des fautes des reproductions publiées. Dans certa.ins cas le sens de quelques symboles que l'on ne rencontre qu'une ou deux
fois doit rester obscur jusqu'a ce que l'on en découvre d'autres exemples. Je ne
doute pas néanmoins que l'étude attentive des originaux ne fasse disparailre

�236

REVUE DE L'lllSTOlllE DES RELIGIONS

un grand nombre de ces difficultés de délail, lorsqu'on aura reconnu la ele[
simple et évidenle de ce langage. Je n'hésite pas a déclarer qu'il est des a présent possible de comprendre le sens général et les caracteres des dix principaux
textes acluellement connus. On sait que ces caracteres étaient en usage 1400
ans avant Jésus-Christ et qu'ils remontent, selon toute vraisemblance, a une
beaucoup plus haute antiquité. Je prépare un mémoire dans lequel je me propose de donner une analyse complete du sujet et je m'attaque au décbilTrement
des plus importantes de ces inscriptions qui sont certainement déchilTrables.
Ce sont des invocations aux dieux du Ciel, de l'Océan et de la Terre, - exactement les divinités (y compris Set) que les monuments égyptiens et les textes
cunéiformes nous font connaitre comme objets d'adoration chez les Hittites et
les autres tribus de l'Asie-Mim,ure. Nous aurions déja díl. Je soup&lt;¡onner, puisqu'en certains cas, ces inscriptions se trouvent sur les bas-reliefs oü sont représentés des dieux. On éprouve, sans doute, quelque désappointement en constatant qu'elles ne fournissent pas de renseignements historiques; mais je serai
en état de montrer qu'elles permettent néanmoins d'établir des déductions historiques tres importantes et qu'elles jettent un jour nouveau et vraiment étonnant sur l'ancienne histoire de I' Asie occidentale et de l'Égypte. Cette décou:
verte provoquera síl.rement une certaine incrédulité jusqu'a ce que l'on puisse
en démontrer la justesse par de nombreuses preuves tirées de l'interprétation
grammaticale ; c'est, en effet, la construction particuliere des phrases qui explique pourquoi elles n'ont pas déja été déchiffrées. Voila pourquoi j'ai remis a
deux orientalistes bien connus (MM. W. Wilson et C. Warren) un exposé
des príncipes de la découverte, qui servira a montrer que la méthode adoptée
n'est pas arbitraire et que les conclusions auxquelles elle aboulit, sont de la
plus haute importance pour tous ceux qui étudient l'histoire d'Orie11t.
« Voici, sauf corrections ultérieures, le sens des textes les plus importants.
Le premier est une priere au soleil :
« Puisse le saint, fort et puissant, entendre les prieres qui montent. J'in« voque le Tres Haut... J'adore mon Seigneur... Brille, Seigneur. Grand
« esprit, qu'il en soit ainsi. 11 me donne la pluie du ciel. »
« Une seconde priere est adressée au dieu de l'Eau, du Firmament et de
l'Océan :
« Je prie ... mon Dieu de l'Eau, le majestueux Seigneur de l'Eau, le Dieu
« du Ciel. Je fais une inscription en son honneur. Je !'exalte. Je provoque une
« grande libation en guise de sacrifice. J'olfre un sacrifice au Tres Haut, Je Roi
« de l'Eau. J'invoque le (fort) Seigneur, le puissant. Le (fort) Roi, (forte)
« lumiere ; Dieu, chef du ciel... Je sacrifie a... Je crie... Je (le) glorifie
« priant pour de l'eau. •
« Un troisieme texte se lit de la fa!}on suivante :
« A toi, le puissant. .. le fort, le chef, le Seigneur reconnu, soient adressées
« les prieres ... Je crie avec priere au Saint, le grand Seigneur... a Dieu et

CHRONJQUE

231

a Déesse ensemble, je crie au grand (étre) spirituel ... Amen. Je... a mon
Dieu-Eau. Lui Set mon Dieu-Eau.'.. chef... J'invoque. Au dieu bieníai« sant de l'aurore... je crie ... A mon Saint. [Puisse-t-il faire... ma sup« plication ?] Offrant une libation au Dieu du Ciel. Je lui fais offrir une excelo&lt; lente libation... Accepte mon excellente libation...
La ]une cr.oissante
« grandement je... ,,
« Ce texte est tres mutilé et contient divers signes rares; mais le seos général est hors de doute. J'ai également traduit un long texte analogue, mais le
mauvais état dans lequel il nous est parvenu fait qu'il y reste beaucoup de
!acunes. Bref, j'ai appliqué ce langage a dix des textes principaux. Les sceaux
et les pierres gravées recouverts des mémes caracteres ne sont pas difficiles a
lire. Le cylindre trouvé a BabyIone parait étre un cylindre magique, couvert
de caracteres, comme plusieurs autres déja connus ... »
Il importe de n'accepter ces traductions que sous bénéfice de conlróle.
N'oublions pas, en effet, que le capitaine Conder est au moins le cinquieme a
proposer une clef pour l'interprétation des inscriptions hittites. Ceux de nos
lecteurs qui désirent suivre de pres l'histoire des tentatives de déchiffrement,
trouveront un tres intéressant aper&lt;¡u des divers systemes proposés jusqu'a ce
jour, daos un r.ouveau recueil périodique anglais dont nous avons déja annoncé
la publication, mais que nous nous plaisons a signaler une fois de plus : le
Babylonian and Oriental Recoi·d (Londres, Nutt, sous la direction du prof. de
Lacouperie), livraison d'avril i887.
Archéologues et philologues. - Puisque nous avons commencé le
récit des découvertes du président du Palestine Exploration Fund, nous ne
saurions négliger l'article qu'il a publié, peu de jours apres la leltre précitée,
dans la livraison de Mars du Contemporary Review, sous le titre de : Old
Testament: ancient monuments and modern critics. C'est une vive attaque
contre la méthode et les procédés de l'école critique d'interprétation de 1'Ancien
Testament. Le cap. Conder reproche aux hébra1sants de se renfermer trop
exclusivement dans l'étude pbilologique des textes de l'Ancien Testament et de
ne pas tenir un assez grand compte des découvertes de plus en plus importantes
qui se succedent dans le champ de l'archéologie sémitique et de l'égyptologie.
II prétend montrer par une série d'exemples portant sur la diffusion du nom
de Jéhovah, le tabernacle, l'année hébraique, les récits de la Genese, les
Rephaim, les mreurs et les coutumes des Hébreux, etc., que les découvertes
de l'archéologie et l'étude comparée des civilisat.ions et des religions sémitiques
condamnent un grand nombre des affirmations de l'École critique et que la
défiance avec Jaquelle le public accueille les conclusions de celle-ci, est justifiée
par la témérité des hypotheses et l'insuffisance de la documentation. C'est
surtout a M. Wellhausen que le cap. Contler s'attaque.
Ce cboix, il faut le reconnaitre, est particulierement malheureux. Le savant
philologue et historien allemand sera sans cloute étonné d'apprendre qu'il n'a
«

«

�238

REVUE DE L'IIISTOIRE DES nELlGIONS

pas suffisamment étudié les religions sémitiques. 11 n'aurait pas grand'peine a
établir que les certitudes archéologiques auxquelles le cap. Conder attache une
si grande valeur, ne sont pas toutes aussi évidentes que le prétendent leurs
heureux inventeurs et que les conclusions que ce dernier en tire pour appuyer
certains récits bibliques sont fort contestables. M. Roberlson Smith, l'auleur
d'un des plus beaux ouvrages qui aient paru sur les anciens Arabes, lui a
verlement répondu dans la livraison d'avril de la méme revue. Nous n'avons pas
il. prendre parti, lorsqu'it accuse le président du Palestine Ereploration Fund de
ne pas savoir l'hébreu et de n'avoir qu'une connaissance imparfaite de la
philologie sémitique. Les éléments pour juger le différend nous manquent. II
n'est malheureusement plus rare de voir des critiques ignorant l'hébreu se
méler de disséquer les textes mémes de l'Ancien Testa:ment. Mais il faut bien
reconnaitre avec M. Robertson Smith que l'Apre critique de Wellhausen ne
semble pas l'avoir lu avec suffisamment d'attention.
Nous retrouvons ici en réalité la nouvelle rivalité des folkloristes et des
philologues, greffée sur l'ancienne rivalité des conservateurs et des critiques
daos le domaine de l'exégese sacrée. En s'adressant a des hommes comme
MM. Wellhausen et Kuenen, le cap. Conder se trompe d'adresse. Son article
renferme cependant un averlissement utile a recueillir pour bon nombre
d'exégetes modernes de l'Ancien Testament. Il ne faut plus, dans J'état actuel
des études sémitiques, se renformer exclusivement dans la dissection des textes
bibliques, comme si le développement de la religíon d'Israel ne devait pas étre
éclairé par les travaux multiples des autres
sections de l'histoire, de I' archéoloo-ie
.
e
et de la philologie sémitiques.

Publications. - 1° Ch. Bigg. The christian Platonists of Alexandria
{Oxford, Clarendon Press, 1886; in-8 de xxvn et 304 p.). Sous ce titre le D•
Ch. Bigg a réuni les huit conférences qu'il a prononcées a Oxford, en 1886,
sur l'invitation du comité chargé de gérer le legs du Rev. Bampton. La
premiere est consacrée a Philon et aux gnostiques, les cinq suivantes traitent
de Clément et d'Origene, la septieme a pour objet la Renaissance parenne et la
derniere expose l'action des deux grands docteurs alexandrins sur le développement ultérieur de la pensée chrétienne. L'auteur n'a pu épuiser le suj et en
quelques conférences ; mais il a traité Clément et Origen e avec une connaissance
approfondie de leurs écrits et avec cette sympathie intellectuelle qui provient
d'une certaine affinité de son esprit avec le leur. Les Platonistes chrétiens
d'Alea;andrie font un digne pendant il. l'Organisation des Eglises chrétien nes
primitives du or Hatch qui ont déja élé publiées, il y a quelques années, comme
conférences Bampton.
2° Dictionary of religion. La librairie Cassell vient de publier une encyclopédie
des doctrines cbrétiennes et des enseignements d'autres religions, comprenant
l'histoire des sectes, hérésies, dénominations ecclésiastiques et la biographie
des hommes qui ont exercé une action quelconque dans le domaine religieux.

CBRONIQUE

239

Ce dictionnaire est l'reuvre du Rev. William Renham.
3• Arthur Lillie. Buddhism in Christendom or Jesus the Essene. - (Londres,
Ke"'an Paul 1887 • in-8 de :xu et .UO p.). M. Lillie est l'auteur de la Vie
po;ulaire d~ Bouddha. II nous donne ici un parallele du Bouddha et du C~rist.
D'apres lui, on ne comprend les origines du christianisme que par le bouddhisme.
L'auteur d'ailleurs, ne manque pas d'imagination.
4° On 'annonce la publication d'un nouveau volume de M. W, J. Wilkins,
l'auteur d'un bon traité de Mythologie hindoue. Ce nouvel ouvrage est intitulé
Modern Hinduism. C'est une e:xposition populaire de la vie quotidienne des
Hindous dans l'Inde septentrionale. A :;,ignaler particulieremenl les chapitres sur
les castes sur le culte et sur les sectes. L'éditeur est M. T. Fisher
Unwin.

'

Nouvelles diversas. - i O Le Codex Amiatinus. L'hypothese de M. de
Rossi, d'apres lequel le célebre manuscrit de la Vulgate de la Bibliotheque
Laurentine a Florence était l'reuvre, non pas du moine bénédictin Servandus
(5U), mais d'un abbé anglais de Wearmouth (Northumberland), nommé
Céolfrid, vient de recevoir une éclatante confirmation de la part de M. Hort,
professeur il. Cambridge. M. de Rossi avait cru reconnaitre dans les parties
grattées de l'inscription du manuscrit, au verso de la premiere page, le nom de
ce Céolfrid qui, d'apres Bede, apporta en 716 au pape un manuscrit de la Bible
copié par ses soins. M. Hort a eu l'idée que, - chose étrange, - personne
n'avait encore eue, d'ouvrir la vie anonyme de Céolfrid qui est imprimée a la
suite des reuvres de Bede, dans le tome VI de l'édition Giles. I1 y a lu, non
seulement que Céolfrid ava~t fait copier les trois beaux manuscrits mentionnés
par Bede, mais encore l'inscription meme qui se trouve au verso de la premiere
page du Codex Amiatinus. L'origine de ce manuscrit esl done certaine; il date
de l'an 716 .e t vient d'Angleterre.
2° Hibbert-Lectm·es. Les conférences de la fondalion Hibbert ont lieu cette
année, comme d'habitude, a Londres et a Oxford. Le conférencierest M. Sayce;
il a choisi pour sujet la Religion de l'Assyrie et de la Babylonie. L' Academy
annonce aussi que le comité de la fondation Hibbert publiera tres prochainement
un volume de !'un de ses pupilles, de Cambridge, intitulé : La cosmologie du
Rig-Veda.
3° Manuscrits sansc,'its. La Bibl. bodléienne a récemment acquis une
précieuse collection de 465 manuscrits formée par M. Hultzsch pendant son
dernier voyage en Cachemire. Une vingtaine seulement de ces manuscrits
appartiennent a l'ancienne littérature des Brahmanas et des Upanishads, Il y
a aussi une vingtaine de textes de Puranas. C'est la littéra\ure ja"ine surtout
qui est largement représentée dans cette collection. Elle n'y compte pas moins
de cent pieces.
4º Nécrologie. On annonce la mort du Rév. James Long a l'age de 73 ans. I1 '
avait passé une grande partie de son cxistence comme missionna.ire aux Indas

�240

RE ♦-UE DE .L,HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

ou il faisait beaucoup de bien. Peu de temps avant sa mort, iÍ a donné la somme
de cinquante mille francs a la Church llfissionnary Society pour qu'elle organise
pendant sept années consécutives une série de conférences populaires sur les
religions du monde oriental.

préparation au sacrifice, les préparatifs du sacrifice, son accomplissement et
les offrandes qui s'y rattachent. Par sa nature méme un ouvrage de ce genre
ne saurait élre analysé dans une courte notice. C'est presque
catalogue,
mais un catalogue qui nous parait fait avec beaucoup de soin et qui trahit
une grande érudition. L'utilité de pareils travaux pour l'étude critique des relations, entre les écrits auxquels l'auteur emprunte ses documents, parait incontestable.
4° C. Pesch. Der Gottesbegriff in den heidnischen Religionen des Alterthums.
Eine Studie zur vergleichenden Religionswissenschaft. - (Herder, Fribourg en
Brisgau, i886; in..S de x et 144 p.). Nous avons affaire ici a une tentative de
plus pour établir le monotbéisme primitif au moyen d'une argumentation et
d'une documentation tres nourries. L'auteur étudie la notion de dieu successivement chéz les peuples de langue sémitique et cbez quelques autres peuples
moins connus de l'antiquité. On peut supposer que ce travail ne gagnera pas
un grand nombre de nouvelles recrues a la these de l'auteur.
5° Gustav Krüger. Lucifer, Bischof von Galaris und das Schisma der
Luciferianer (Leipzig, i886, Breitkopf et Hiirtel.; in-8 de v1 et 130 p.). Voici
une bonne et consciencieuse monographie d'un personnage et d'un mouvement
ecclésiastiques, dont l'importance intrinseque n'est peut-étre pas bien consid~rable, mais dont I'histoire éclaire d'un jour caractéristique les dispositions de
l'Eglise chrétienne dans la seconde moitié du 1v• siecle. M. Krüger expose dans
un premier cbapitre l'histoire de l'évéque de Cagliari. Le second chapitre
cootient la description du schisme intransigeant des Lucifériens. Un appendice,
qui n'est pas la partie la moins intéressante du livre, contient une étude critique
des écrits de Lucifer.

m;

ALLEMAGNE
Publications. - 1º Ludwig Pastor. Geschichte dei· Ptibste seit dem
Ausgang des Mittelalters. I (Fribourg, Herder, 1886; in-8 de xLvm et 723 p.).
Ce premier volume d'un ouvrage qui doit en former six permet d'augurer une
excellente histoire des papes, faite sans doute au point de vue catholique, mais
animée d'un esprit relativement large. L'auteur a tiré graod profit des archives
du Vatican ; c'est méme l'utilisation des documents fournis par ces archives
qui donne a ce livre un caractere nouveau et un intérét de premier ordre.
M. Pastor se meut avec une véritable aisance au milieu des renseignements de
tout ordre qu'il a accumulés avec une grande patience; son histoire est a la
fois concise et complete. Le premier volume que nous annorn,ons ici est
consacré aux papes de la Renaissance et s'arréte a l'élection de Pie II.
2° E. Pfleiderer. Die Philosophie des Heraklit von Ephesus im Lichte der
Mysterienidee (Berlín, Reimer, i886; in-8 de x et 384 p.). M. Pfleiderer, bien
connu de nos lecteurs par ses travaux sur l'histoire et la philosophie des
religions, s'est attaqué dans ce livre a !'un des problemes les plus obscurs
de la. philosophie antique. 11 s'acquitle de sa tache avec la vaste érudition et
la persévérance au travail que nous lui connaissons de longue date. 11 y a
deux propositions saillantes dans ce livre. La premiare, c'est que la philosopbie
d'Héraclite, considérée comme un panzoismos, ne s'explique ni par l'influence
des philosophes ioniens ni par celle des éléites, mais par l'action des principes
enseignés dans les mysteres religieux. M. P. signale surtout, a cel égard, le
principe de I'indestructibilité de la vie a travers ses manifestations changeantes
et temporaires. La seconde tbese a noter, c'est que I'auteur croit pouvoir
retrouver l'action de la philosophie d'Héraclite dans l'Ecclésiaste dans la
Sapience et jusque dans le prologue du quatrieme évangile.
'
3° Das altindische Thieropfer mit Benützung handschi·iftlicher Quellen bearbeitet ~on D• JuliusSchwab (Erlangen, Deicbert, 1886; gr. in-8 dexx1v et 168 p.).
M. Juhus Schwab, attaché a la Bibliotheque nationale du Grand Duché de
Bade, a Carlsruhe, nous otrre duns ce livre une étude tres minutieuse du
sacrifice des animaux selon le vieux rituel hindou. Pour permettre au Jecteur de
se reconnailre dans ce chaos de prescriptions rituelles avec leurs variantes
l'aut_eur a di~sé ~on ouvrage en un grand nombre de petits paragraphes. Dan;
u.ne ~ntro~uct10n, 1I nous fait connaitre les sources et la littérature du sujet, Ja
s1gn'.ficallon et le caractere général du sacrifice animal, ainsi que l'époque du
sacr1fice. Le corps proprement dit de son étude ,comprend trois parties : la

24i

I

6º Nous. avons rec;u le tirage a part d'un excellent article publié par
M. E. Lucius, professeur a l'université de Strasbourg, dans la Zeitschrift ffü•
Missionskunde und Religionswissenschaft (II, 1), une nouvelle revue allemande
consacrée, comme son titre !'indique, a l'histoire des missions modernes
e~ a l'histoire des religions des peuples chez lesquels le christianisme se répand.
C est pour le moment la seule revue allemande consacrée a l'histoire des
religions. L'article de M. Lucius est intitulé: Die geschichtlichen Voraussetzungen des Sieges des Christenthums im Riimischen Reich, L'auteur y étudie
les conditions philosopbiques, religieuses, morales et sociales qui ont amené la
société antique au cbristianisme.
. 7° Gustav Teichmüller. Religionsphilosophie (Breslau, Kcebner, f886;
m-8 de XLV! et 558 p.). Voici comment l'auteur, qui prétend renouveler a la fois
I'histoire des religions et la philosopbie par une nouvelle théorie de l'entendement, explique le but de son ouvrage (p. xxxu): « II s'agit d'une chimie
logique de la vie religieuse ; les religions reconnues d'une fac;on empirique sont
décomposées en leurs éléments qui forment des coordonnées constantes. De .la
la possibilité de déllnitions précises et déterminées et des subdivisions exactes.,,

�242

1

243

REVt;E DE L HJSTOIRE DES RELIGJONS

CHRONIQUE

Apres un premier chapitre sur les défioitions de la religion et sur la nature des
fooctions de l'i\me, l'auteur doone une classification des religioos, toute
mélaphysique, en religions projectives ou l'homme sépare Dieu de lui-méme et
le pose en Cace de lui comme objet extérieur a lui, religions panthéistes ou le
dieu objectif est reconnu comme inséparable du sujet pensant, et enfin le
cbristianisme dans legue! la personnalité du sujet esl maintenue en face de
l'objet sans projectivilé. - On voit que les beaux jours de la métaphysique
dans l'histoire des religions ne sont pas encore passés.
8° Bellarmin's Selbstbiographie, lateinisch und deutsch, herausg. von
J.-1. Dollinger und F. H. Reusch (Bonn, Neusscr, f887; in-8 de v1 et 352 p.).
MM. Dollinger el Reusch ont rendu service :\ l'bisloire en publiant cette
autobiographie du célebre cardinal qui n'avait pas encore paru, malgré le grand
intérét qu'elle présente, parce que l'ordre des Jésuites avait tout mis en reuvre
pour en prévenir la publication.
9° Nous lisons dans la Revue Histoi•ique (t. XXXIII, p. 456-i57) que la
Sociélé pour l'hisloire de la réforme allemande, qui compte aujourd'bui plus de
6000 membres et dispose d'un revenu annuel de 20.000 mares, a publié dans
ses Jahl'esberichte de i885-i886 un intéressant mémoire de M. Th. Schott sur
Francfort considéré comme asile des réfugiés proteslanls. Les publicalions de
la Société, depuis 1885, sont les suivantes : Schott, Die Aufhebung des Ediktes
von Nantes (i685); Gothein, Ignatius von Loyola; Iken, Heinrich von Zutphen;
Holstein, Die Reformation im Spiegelbilde der dramatischen Lilteratur des xv1•
Jahrh. ; Walther, Luther im neuesten rremischen Gericht; Sillem, Die
Einführung der Reformation in Hamburg; Kalkoff, Die Depescben des Nuntius
Aleander.
Nécrologie.- La science allemande a perdu cet hiver deux de ses servileurs
les plus dévoués. M. W. Henzen est mort a Rome le 27 janvier a la suite d'une
paralysie pulmonaire. Il laisse dans les volumes du Corpus inscriptionum
latinarum qui concernent la ville de Rome un monument qui lui survivra
pl\ndant longlemps. Tous ceux qui ont élé en rapport avec lui conserveront un
bon souvenir de sa courtoisie et de sa bienveillance.
Avant lui, au mois de novembre, esl mort aKrenigsberg, a !'a.ge de cinquanlequatre ans seulemenl, M. H. Jordan, le continuateur de la Mythologie romaine
de Preller, l'auleur de nomhreux travaux sur J'archéologie et la topographie de
l'ancienne Rome, l'un de ceux qui connaissaient le mieux les queslions encore
si obscures qui se rattachent a l'ancienne religion romaine.

d'un beau manuel de l'histoire religieuse rédigé en allemand par son collegue
d'Amslerdam, M. P.-D. Chantepie de la Saussaye. (Lehi'buch del' Religionsgeschichte, I. Fribourg, J.-C-B. Mohr, i887; grand in-8 de x-465 pages).
Ce livre auquel nous nous proposons de consacrer sous peu un compte rendu
spécial fait partie de l'excellente collection de Manuels tbéologiques publiés
par la maison Mohr, de Fribourg, parmi lesquels nous avons déja signalé avec
tous les éloges qu'ils méritent l'Inlroductic1n au Nouveau Testament de
M. Holtzmann (dont la 2• édition vient de paraitre!) et le premier volume de0
l'Hisloire des Dogmes de M. A. Harnack.

HOLLANDE
Menuels d'histoire des religions. - Tandis que M. le professeur
Tiele prépare la seconde édition de son Mánuel désormais célebre aupr~s de
quiconque s'occupe d'histoire religieuse, nous recevons le premier volume

1
1

Socibté Asiatique du Bengala. - Nous emprunlons a une revue
anglaise quelques fragments du rapport annuel Ju par M. E.-T Atkinson devant
la Socil!t/1 Asiatique du Bengale, dont il est le président, a la séance générale
du 2 février demier.
« L'excellente collection de manuscrits thibétains otl'erte a la Société par
M. B.-H. Hodgson a été mise en ordre et collationnée par un Jama bouddhiste
du district thibétain de Hor-Tol. Le catalogue en est sous presse, il s'imprime
sous la direction du Babou Pratapa Chandra Gbosa. 11 a été fait aussi des
démarches en vue de publier des passages choisis de ces manuscrits, sans
qu'il soit question, pour Je moment du moins, d'en faire une édition. L'?n
c,uvrirait ainsi aux savants européens une source de renseignements trop
longtemps négligée. lis sont rares en Europe et plus rares encore aux Indes,
ceux qui font du thihétain l'objet spécial de leurs études, et la principale raison
en est, sans doule, l'absence de textes... Un grand nombre de ces textes thibétains ~ont d'anciennes lraductions du sanscrit, faites par des pandits hindous
du x• au x11• siecle; elles paraissent présenter souvent un texte plus pur et plus
correct que ceux des originaux tels qu'ils existent aujourd'hui aux Indes,
tandis que pour plusieurs les originaux ont disparu. Le Babou Sárat Chandra
Das, nommé récemment membre de cetle Société pour ses lravaux sur la litlérature thihétaine, rédige une liste des termes pbilosophiques et des autres
expressions techniques, en thibétain, avec leurs équivalents en sanscrit et en
anglais. A cet etl'et iJ a été aulorisé a se servir de l'excellent manuscrit de
Csoma de Koros, que la Société possede, et qui contient, de la main méme
de Csoma, un vocabulaire tres considérable de mots thibétains avec leurs équivalenls sanscrits et anglais. ll dispose aussi d'un manuscrit hirman rare, sur le
méme sujet, qui se trouve dans la bibliotheque de la Société...
« Les manuscrits hirmans et siamois posséd~s par la Société ont aussi été
examinés. Les premiers ont été catalogués par un moine de la Haute-Birmanie.
La liste de ces manuscrits est sous presse et sera publiée sous la direction de
Moung Hla Oung. Notre nouveau pandit acheve le catalogue de nos manuscrits

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanscrits et un Malwie de Madras travail!e ii. la liste de nos manuscrits arabes
et perses, suivant un systeme établi par le D• Hoernle. »
Passant aux explorations et aux fouilles, le président s'cxprime ainsi :
« A Gaya, sous la direction du général Cunningham, M. Beglar a creusé a un
endroit en dei;ii. de l'ancien garh ou fort. Il y a découvert les restes d'une
construction que l'on est en droit d'identifier avec !'un des grands monasteres
mentionnés par Fah Hien, le voyageur chinois du v• siecle. A Patna, !'examen
• du mur du fort, le long de la riviere, a conduit M. Beglar ii. la conclusion que
les fondations contiennent des restes des murs de la forteresse qui existait en
cet endroit au temps d'Asoka. On a dressé aussi le plan et les coupes de la
mosquée d' Adina, dans le district de Malda, le plus ancien et Je plus important
des monuments musulmans au Bengale. On s'est également préoccupé de
conserver, dans une certaine mesure, les constructions qui entourent le lieu du
fameux arbre bo, ii. Gaya, et l'on va recueiJlir dans Je Musée Indien un choix
des ruines éparses qui en ont été retrouvées. L'idée de M. Edwin Arnold que le
détenteur actuel du temple hindou ii. Gaya soit invité a abandonner ses droits
pour que le lieu, si sacré pour les bouddhistes, soit confié aux soins de
bouddhistes de Ceylan, sera sans doute exaucé ; mais nous ne devons pas
oublier a ce sujet que nous avons, en Birmanie meme, un nombre encore plus
grand de sujets bouddhistes dont il convient de tenir compte ... »
« ... En examinant le registre de la littérature indigéne, je trouve que daos
l'année 1885-1886, il y a 2572 déclarations nouvelles, soit 762 ouvrages concernant l'éducation et 1810 ouvrages portant sur d'autres sujets. Pendant le premier trimestre de 1886, il y a eu 523 publications, sur lesquelles 60 0/0 sont
entierement ou partiellement en bengalí, le reste en anglais, en sanscrit, en
uriya et en hindou. Sur ce nombre, il y a 83 publications périodiques et
145 ouvrages d'éducation, en comprenant sous cette dénomination les livres
scolaires, les anthologies pour les examens des indigénes et les traités de Jégislation et de médecine. Au Bengale, comme d'ailleurs dans l'Inde en général,
le travail littéraire, en dehors de ce qui est consacré a l'instruction publique,
se porte sur la religion plus que sur tout autre sujet. Ce phénomene ressort
avec évidence de la statistique que nous avons devant nous; non seulement on
y remarque les efforts soutenus pour faire revivre l'hindouisme lui-méme
mais encore une réaction, tres sensible dans la lillérature indigene des der:
nieres années, contre !'esprit rationaliste et l'influence européenne. Quoique
plusieurs de ces ouvrages ne soient que des rééditions de récits du Mahabharata
ou du Ramayana,- fort habilement appropriées aux gens peu instruits ou aux
orthodoxes, - il y en a néanmoins qui ont une valeur originale ; telle Krishna
Charitra de Bankim Chandra Chbatarji, qui conlient une critique des mythes
de Krishna. Dans la partie de l'ouvrage déja publiée, l'auteur montre que la
conception de Krishna dans le Mahabharata est celle de J'homme parfait, de
l'idéal humain dans son acception la plus larg~. R.-C. Datta dans son Sansa1·

CIIRONlQUE

245

nous dépeint avec fidélité la vie de la elasse moyenne des Bengalis, el Sasadhar
Tarkachuramani, dans son Dharma Vyákhhya, essaie de donner une 'description
scientifique des riles et des doctrines de l'hindouisme. Rajanikánta Gupta a
publié une partie de son histoire de la guerre des cipayes, T. N. Mukharji,
une partie de son encyclopédie; Shyii.m Lál Goswami, un dictionnaire mythologique; et Ráma Náráyana Vidyáratna publie la suite de divers ouvrages sanscrits avec traduction en bengalí, appartenant surtout a la littérature vaishnava.
En hindou Bihári Damodar Sastri a rendu compte de ses travaux daus l'Inde
méridionale et en Uriya, Je fakir Mohan Senapati, Je poete bien connu, continue sa version en vers du Mahabharata. La fiction, la poésie, le drame, les
essais sociaux et politiques occupent une place importante; toutes les écoles y
sont représentées ; il y a des conservateurs, des progressistes, des libéraux,
des radicaux et meme des révolutionnaires. Il n'y a guere de tendance de
quelque importance qui ne soit pas représentée dans ces listes; mieux qu'aucune autre indication, elles fonl connaitre les influences et les aspirations qui
agissent en ce moment... »
Littérature parsie. - !f. James Dai·mesteter a fait une conférence a
Bombay, le 2 février, pour exhorter les Parsis a publier les trésors de leur littérature qui se perdenl jusqu'a présent dans des manuscrits inutilisés. Cette
littérature inédite renferme des texles pehlvis, perses et en gujarati. Il estime
que l'on n'a pas rendu suffisamment justice ii. l'immense valeur historique de
la littérature pehlvi. C'est ainsi qu'il y a a Bombay deux manuscrits du
Bundehesch original qui sont les plus anciens et les plus complets de ceux que
nous possédions, car ils contiennent le double du Bundehesch fragmentaire qui
a été publié, traduit et commenté tant de fois en Europe, et ils fournissent une
abondance de renseignements nouveaux sur certains points tres discutés de la
doctrine zoroastrienne.
La crémation d'un lama kalmouk. - Le 14 décembre passé a eu
lieu sur la rive droite du Volga, dans le voisinage de la bourgade de Vettranka,
la crémation de la dépouille mortelle du lama du peuple kalmouk, mort le
5 décembre. Pendant sept jours, le corps du Jama est resté exposé dans le
khouroul, assis sur un fauteuil en fer auquel il était attaché par un fil d'archal.
Le jour de la crémation, Je fauteuil a été porté trois fois autour du khouroul,
On !'a déposé ensuite sur une espece d'esplanade et l'on a conslruit tout autour
une espece de four en briques. Ce four a été rempli de combustible, qu'on a
allumé au son d'une musique kalmouke. La cérémonie de la crémation s'est
accomplie devant une assistance tres nombreuse, dans laquelle on voyait beaucoup de Russes.
Le défunt lama était tres aimé pour sa bienfaisance et sa bonté. Il était
toujours pret a rendre service ii. tous ceux qui s'adressaient a lui. Il n'aura pas
de successeur, car il a été décidé de supprimer la dignité sacerdotale dont il
éLait re\'etu.

�246

247

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:-iS

CHRO:-iIQUE

Une auperstition chinoise. - Des témoignages dignes de foi établissent
que les pirales chinois qui ont assailli récemment M. Hallce, attacbé a la commission de délimitation du Tonkin, sur la frontiere chinoise, a Monkay, ont
mangé son creur et son foie et bu son fiel délayé dans de l'eau-de-vie de riz.
lis espéraient faire passer ainsi le courage du jeune Franc,ais dans leur corps,
a eux. Voici un exemple de plus d'une pratique et d'une superslition dont on
relrouve la trace dans la plupart des religions.
Les Fetes du Tet et les tombeaux royaux en Annam. - Le
journal le Temps, du 3 avril , a publié une correspondance de l'Annam qui contient quelques détails intéressants sur les mreurs et les superslitions des Annamites. Nous en exlrayons les passages suivanls:
« Il y a trois jours (la lettre est datée de Hué, 30 janvier) une salve de d'.x
coups de canon a annoncé que le roi venait d'inaugurer en personne la céremonie « des bambous » el le peuple tout entier a suivi l'exemple royal. Devant
la plus humhle case on voit une maigre tige de bamhou planlée au milieu du
pelit enclos que les ambitieux décorent du nom de jardin. Presq~'a~ sommet de
cette tige esl une petite cage grossierement tressée, avec un pelit Jouel accompagné quelquefois d'un fruit ou d'un gateau. Tout cela est destiné a apaiser le
diable et a lui fournir matiere a amusement. Pendant qu'il prendra ses ébats
sur le bambou, on pourra soi-méme s'égayer e~ paix, se réunir et festoyer ~aisiblement daos les cagnas autour du plat de r1z ou de nuoc-man, sans cramte
que ce facheux s'en vienne réclamer sa part et troubler le bonheur des braves
gens, en curieux qu'il est. Ne rions pas trop vite, songeons _q~e nous so~mes
dans un pays ou la superstition religieuse est un rouage pohhque essent1el et
que, si enfantine qu'elle se fasse, elle a derriere elle un peuple prét a se lever

AussiLOt apres la réception du personnel européen, les mandarins de lout
rang et de tout degré, en habil de gala, sonl venus a leur tour daos la grande
salle d'audience lui foire leur lais, c'esl-a-dire se mettre a genoux el par cinq
fois se proslerner en joignant les poignets et frappanl la terre du front.
« Le lendecnain, des la precniere heure, le roi s'est embarqué sur la grande
jonque de gala qui ne sert guere qu'une fois l'an, el, remorqué par des sampans a trente ou quaranle rameurs, il a lentement remonté le fleuve pour aller
faire ses dévotions au tombeau de Tu-Duc et adorer les milnes de son pere
adopti!. Ainsi le veut le rite royal, ainsi le veut aussi cette religion daos laquelle
le culte des ancétres figure au precnier rang des dogmes.
« 11 m'a élé donnÁ de visiler dernierement ces tombeaux royaux dont la plupart, - Tu-Duc, Mingh-Mang, Tieu-Try, - s'échelonnent tout le long de la
riviere, daos un rayon de quatre ou cinq lieues de Hué a peine. Vous ne sauriez vous imaginer el je ne saurais peindre moi-méme l'impression de soleanelle
grandeur qui se dégage de ces tombeaux. Ce sont d'immenses enceinles de
plusieurs kilometres de tour, de grands pares royaux enfouis dans le mystere
de la plus merveilleuse verdure, ornés d'arbres gigantesques et de pieces d'eau
qui dorment enlourées dans une ceinture de rampes de bronze merveilleusement fouillé ou de fai:ence aux mosa1ques de mille couleurs. Un peuple entier,
- quinze ou vingt mille soldats, - a travaillé aédifier cela pendant des années,
a opérer ces terrassemenls, a construire ces pagodes, a violentar la nature
pour faire d'elle la complice du respect dO. a le. majesté royale. Un peuple y
habite. C' est presque comme une ville de soldats, de femmes et de gardiens qui
veille autour du roi défuut el le défend.

pour elle.
.
.
.
,.
.
« Quand on discutait avec la cour , il y a deux mo1s, le proJel d mstallat10~
de la nouvelle concession franc,aise au Mang-Ka et le creusement du canal qui
devait la délimiter, le roi el ses ministres cherchaient a abriter leurs résistances
politiques derriere des scrupules religieux. « Ne craignez-vous pns, disait le
« plus sérieusement du monde S. M. Dang-Kangh, d'atteindre et de blesser en
« creusant ainsi la terre les griffes du dragon qui veille sur la citadelle? » On
promil de prendre toutes les précautions possihles et on calma a grand'peine ces
scrupules royaux.
Tous les pélards qu'on tire sur le fleuve et a bord du moindre sampan ont
pour mission de chasser les mauvais génies et d'oblenir d'eux la paix pour
l'année qui s'ouvre. La légalion de France, elle aussi, a tenu a chasser les mauvais génies; !'avenir dira si elle a réussi. Pendant plus d'une demi-heure,
pétards el pieces d'artiflce ont fait rage dans la cour d'honneur. Les Annamites, ivres de joie, couraient a travers les tourbillons de la fumée acre, se
disant qu'un peuple élait bien heureux qui était assez riche pour pouvoir chas•
ser si loin tous les diahles et s'assurer une si durable félicité ...

«

« L'usage veut que le vulgaire - et nous en faisions partie - ne sache point
exaclement ou repose la dépouille royale. On nous montre bien de superbes
mausolées, des IQ.onolithes qui sont réputés l'abriter. Erreur l Ne vous y arrélez
pas. Vous en seriez pour vos frais de respecl et d'émolion. Les restes du roi
reposent dans un pelit coin perdu et solitaire de l'enr.einte, ou les oulrages des
révolutions seront impuissants a les deviner et a les troubler et que, seuls, connaissenl les membres de la famille royo.le. Des dois (mandarins mililaires) préposés a la garde de ces tombeaux, en ont fait obligeamment les honneurs et permis
d'en visilerles moindres détails, tandis qu'un de nos amis se hll.tait d'inslaller,
au milieu d'une curiosilé un peu encombrante, ses appareils pholographiques el de prendre des vues. On ne sait auquel de ces tombeaux: donner la
préférence, ni lequel l'emporte pour la beaulé du sile. Jl faut élre vraiment roi,
el roi oriental, pour s'offrir un semblahle régal de pittoresque posthume.
« Non loin du mausolée sonl de vastes salles lapissées de naltes ou de hauts
slores de hambou enlrctiennent un demi-jour élernel. L'l sont déposés les
objets qui ont servi au roi défunt : voici son grand lit de repos a bois rouge
fouillé d'or, enlouré de lourdes draperies en baldaquín, oü sont brodées avec
un grand arl des sen ten ces confucistes; voici des. vases, des coupes, de~

�248

l\EVUE

m:

0

L lllSTOlll!!: DJ::S IIELIGIONS

brobes
n de
b gala dont
, la. splendeur fanée parle d'une époque d'o pu¡ence et des
majeslé royale ·, des diadé me s, des sceptres en ¡ade
·
. e es eures de I anctenne
.
•
a ~ólé, ~n vase de ~evres, présenl apporlé jaclis par quelque ambassade fran:
1,a1se, detonne
·
. parm1 ces religues orientales·, el comme ¡¡ faut que le com1que
conser~~ lou¡ours se. place, méme en pareil lieu, des objets de la plus plaisante
vulgar1te do~ment la d'un majestueux sommeil, enlourés des hommages des
fideles. A ~mg-Man_gh, ~percevant dansla salle des religues royales un tablea.u
susp_endu a la muraille, Je me suis approché gravement et avec tout Je respect
~equis. O pr~ranation I C'étaient deux fleurs banales dessinées !'une en bl
l autre en no1r, avec ·mscr1pllon
· · en frani,ais · « Eludes a .,_ '
·anc,
p .
•
ux &lt;&gt;&lt;:UX crayons, lith.,
~~is,» et enlourées d'un cadre innocent de huis a fil els noirs,comme ceux a.u
m11ieu desquels se prélassenl encore dans nos petiles auberges rustiques de
~rance, ~!ore, Cérés et Pomone. Par que! miracle ce naYf produit de notre esthét1que occidenlale est-il venu s'échouer la. et s'égarer en pareille comp
· ?
C'est
te
. ' .
agote
un_mys re que Je n a1 pa.s eu le temps de pénélrer.
" ~OUJOurs est-il qu'on sort de la visite de ces tombeaux profondément ému
surpris au f~nd que ~e peupl~ de si petite taille, ou tout semble élriqué el mi~
n~scule, qu_1 constrwt de pelltes maisons da.ns lesquelles ¡¡ faul se baisser pour
penétrer, ai~ su faire de_ si vast~s choses et montrer un pareil sentiment de Ja
grandeur._ Ces~ ~ue ce JOur-la 11 obéissait au double sentiment qui alimente
toule sa v1e rehg1euse et sociale ; le culte des morts uni au ~ulte de la ma¡·esté
royale. »

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODH}UES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. - Séance du
18 février. Élection de M. Léon Gautier. - Signalons pa.rmi les livres présentés: P. Pierling, Bathory et Possevino, documents inédils sur les rapports du
Saint-Siege avec les Slaves, et A. de Bourmont, Index processuum canonizationis et beatificalionis qui asservantur in Bibliotbeca nationali parisiensi.
Séance du 25 février. Élection de sir Henry 'Rawlinson comme associé étranger de l'Académie, en remplacement de M. Madvig. - M. Le Blant signale de
Rome diverses curiosités archéologiques, entre autres une pierre funéraire sur
Jaquelle on voit un squelette humain conduisant une danse avec une double
Mte; un autre squeletle, daos l'attilude de la danse, a élé trouvé a cOté du
précédent, mais il esl brisé. C'est le premier exemple d'une dansemacabre daos
l'arl romain. - M. Homolle signale une nouvelle inscription de Délos, da.ns
laquelle un certain lomilcos ou lécbomélekh, déja connu par d'aulres inscriptions du 1v• siecle, est qualifié de Carthaginois. M. Six a done eu torl d'identifier ce personnage avec un roi de Byblos mentionné au C01-pus Inscriptionum
semiticarum (I, 8, pi. 1), daos un texte paraissant a d'autres égards provenir
de l'époque des Achéménides. M. Homolle, au conlraire, avait raison de voir
dans Je Iomilcos de Délos, consacrant deux couronnes d.'or a Apollon el a
Artémis, un ambassadeur carlha.ginois mentionné, sous le nom de Odmilcas,
dans une inscription incomplete d'Athenes datant du 1vº siécle.
Séance du 4 mars. M. Heuzey entretient l'Académie de la nouvelle série de
monuments d'Asie-Mineure, dils « hittites )), que l'on constitue en ce moment
au Louvre, et dont les élémenls les plus précieux sont dO.s a la libéralilé de
M. Sorlin-Dorigny. ll décrit plusieurs cylindres et pierres gravées proveuunt
1) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicalions qui concernent l'histoire des religions.
i7

�250

DÉPOUILLE)IE:ST DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOClli'TÉS SAVA.'ffES

des environs de Tralles. Voici, en particulier, la description de l'un de ces
cylindres, telle qu'elle est donnée daos le compte rendu du journal le Temps :
« C'est un morceau d'hématite taillé et poli avec une rare perfeclion; on y
sent la main d'un graveur habile. La décoration, presque microscopique, esl
exéculée avec un soin remarquable. Le style se rapproche manifeslement du
travail assyro-babylonien. La scene qui y est gravée nous monlre une présentalion a. la divinilé. Trois personnages, daos l'atlilude de l'adoration, tenant a.
la main un objet qui semble une pique ou une crosse, ayant sur la téte une
étoile, les deux premiers vétus du kauna.kes, le troisieme portant un vétemenL
court et des chaussures recourbées, sont conduils par le d1eu a. double visage.
En face est la déesse, devant elle une table d'offrandes; elle tient un bouquet
composé de trois fleurs; un sceptre est appuyé au dossier de son siege. Derriere
elle, une autre divinité apparait, de taille plus petite, assise sur un trOne porté
par un bouquetin; elle a des cbaussures recourbées. A ses cOtés sont deux
génies ailés. Elle est suivie de deux personnages, dont !'un tient un vase d'ou
jaillit un double flot, dont l'autre semble nager. Cette glyptique a cértainement
son prololype dans la Chaldée; mais elle présenle ici des caracteres distinctifs,
principalement dans l'ornementation qui accompagne la scene religieuse. Cette
scene est encadrée par une double bordure formée d'ornements compliqués. On
remarque, en haul, de riches entrelacs; en has, l'encadrement est aussi tres
beau. C'est a. tort que ces motifs de décoration ont élé allribués a. l'art de la
Chaldée ou de l'Assyrie; ils sont propres a l'art de l'Asie-Mineure. 11 y a la des
enroulements superposés qui rappeUent cerlains plafonds égyptiens ou des
détails de l' orfevrerie mycénienne, mais qui ont une originalité suffisante pour
caractériser un groupe d'objets d'art et une école, Ce beau cylindre appartient
a une série dans laquelle on remarque aussi un large cachet portant des signes
idéographiques, au nombre d'une trentaine; le style en est le méme que celui
du cylindre; il semble que les deux monuments sont de la main du méme
ouvrier. M. Heuzey cite encore un cube d'hématite sur lequel sont représentées
des divinités assises sur des animaux, tenant dans leurs mains élevées le croissant lunaire. En comparant a ces objets le monument bien connu qui représente
l'androgyne et qu'on a attribué tantOt a. l'art persan, tantOt a. l'arl chaldéen, on
est conduit avec certitude a le rapporter a l'art héthéen de l'Asie-Mineure. »
St!ance du f f mars. M. de la Blanchere envoie une note sur les travaux exécutés en Tunisie par le service beylical des antiquités et des arts pendant
l'année 1886. U signale des épitaphes nouvelles trouvées sur l'emplacement de
l'ancien cimetiere chrétien de Leptis (aujourd'hui V1mta), la découverle d'une
catacombe a Sullectum {Arch Zara) el, a Taphrura (aujourd'hui Sfax), les restes
d'une importante nécropole chrétienne, comprenant une église, des mosa1ques,
un baptistere. - M. l. Delaville Le Roulx présente un mémoire sur les statuts
de l'ordre militaire de l'HOpital de Saint-Jean de Jérusalem (appelé ·aussi ordre
de Rhodes ou de i\Ialle). A la l'egle de Saint-Benoit succéda bientót une nou-

251

velle regle, en dix-neuf chapitres, édictée par Raymond du Puy avant le ~ilieu
du xn• siecle et confirmée en 1185 par le pape Lucius III. Cette regle sub1t une
série de modifications sur l'initiative du chapitrc général de l'ordre. - M. Julien
Havet explique comment il a trouvé la clef de l'écriture secrete de Gerbert, qui
ful pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003).
Si!ance du / 8 mars. M. Mowat présenle le moulage d'une des steles en terre
cuile trouvées aux environs de Capoue et conservées au Musée Britannique, de
forme quadrangulaire, avec inscriptions osques de deux a tr_ois lignes et ~oulures en relief (par exemple un Apollon avec casque, une Mmer~e, etc.). L mscription incomplete se lit Vireium ... vesulia... deivin. Ce sont vr8:1se~bl~blement
des textes votifs sur Jesquels ont été moulés d'anciennes monna1es llahques. Parmi les ouvrages présentés, nous signalons : Katyayana, Sarvanukrananl of
the Rig-Veda, with extracts from Shadyurucishya's commentary, ~ditioo de
M. A.-A. Macdooell dans les Anecdota Oxoniensia, Aryan series, I, 4;
E. Senart. Inscriptwns de Piyadasi,, vol. II.
Séance du 25 ma!'s. Élection de M. Saglio comme membre libre. - M. Léon
Heuzey présente le plan d'un remarquable pilier en briques trouvé par M. de
Sarzec a Tello en dehors du palais, en l.881. Oltte découverte prouve que les
architectes ch¡ldéens connaissaient les supports. La colonne dont il s'agit est
composée de quatre colonnes circulaires assemblées, construites, avec une réclle
habileté, en briques rondes, triangulaires ou échancrées. On a découverl su~
ces briques deux ligues de plus que sur les inscriptions ordinaires du pates1
Goudéa, désormais célebre. Les assyriologues y voient la mention d'un li_eu ou
se prononi,aient des oracles. U s'agit, en effet, d'un fragment du sanclua1re de
Nin-Ghirsou, le grand dieu local assimilé au dieu assyrien Ninip. Ce sanctuaire,
d'apres les inscriptions, devait étre en bois de cedre; les fouilles ont, en effet,
mis a. découvert des fragmenls de ce bois. La découverte de nouvelles colonnes
semblables derriere un large perron permet de reconstituer une entrée monumentale. M. Heuzey signale a ce propos divers rapprochements avec l'architecture hébra1que (les deux colonnes a l'entrée du temple de Jérusalem et le portique
aux lamhris de cedre du palais de Salomon) et rappelle les colonnes égyptiennes
a quadruple tige, ainsi que les piliers a faisceaux de no~ cat~édrales. M. Senart présente l'édition de Vallabhadheva, the Subha.sh1La.vali, par Peter
Peterson et le pandit Durgaprasada, dans la Bombay Sanskrit si!ries.
Séance du / cr avril. M. Philippe Berger étudie une inscription de Tamassus,
bilingue, en phénicien et en chypriote, contenant une dédicace a. Apollon
d'Hélos, dieu du Péloponese. Les deuir principaux dieux phéniciens de l'ile
de Chypre étaient Résef Amykolos et Résef Alottes. L'inscription de Tamassus
montre !'origine grecque du second; le premier est évidemment le méme que
l'Apollon d'Amyclée, non moins célebre dans le Péloponese. Ces deux divinités
ont done été importées A Chypre par. les Achéens et identiflés avec le Résef ou
Arsouf phénicien.

�252

DÉPOUILLEMENT DES PÉRlODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCJÉTÉS SAVA~TES

Séance du 6 avril. 1\1. Philippe Beryer signale une nouvelle inscription chypriote, une dédicace a la déesse AnaLh par les rois Baalmelek I, Azbaal et
Baalmelek II. Cette inscription est surtout importante pour l'histoire politique
de Chypre. - 1\1. Le Blant envoie de Rome la descriplion d'un sarcophage
chrétíen inédit qui se trouve au musée du Campo santo dei Tedeschi : une
femme, debout, en priere, entre deux arbres sur chacun desquels est une
colombe. A droite, le bon pasteur portant une brebis. La partie gauche, mulilée,
représente le pasleur posant la main gauche sur une corbeille remplie de pains
et touchant de la main droite un sarcophage. C'est l'illustration de cette parole
du Cbrist : « Je suis la résurrection et la vie ».

Séance du / 5 avril. M. Saloman Reinach propose une nouvelle interprétation
d'un bas-relief en marbre, du Musée Britannique, représentant J'apotbéose
d'Ho:nere. On y voit ordinairemenl les neuf muses avec Apollon et la Pythie.
M. Reinach se prévaut d'une figure exactement semblable trouvée récemment
sur une terre cuite de Myrrhina, pour établir que la prélendue Pythie est une
muse. La méme conclusion s'impose pour une autre personne du bas-relief. II
y aurait ainsi dix muses; M. Reinach en distingue une, la plus grande, en qualité de Mnémosyne, mere des muses, celle-la méme que l'on prend ordinairemenl
pour Melpomene. La muse qui deseend du Parnasse serait Calliope, et la prétendue Pythie serait Thalie, qui, d'apres la légende, aurail été la mere des
Corybantes, aimée d'Apollon.
II. Académie des Sciences morales et politiquee. - Séance
du 26 mars. Une parlie de la séance est consacrée a des pi'ésentations de livres,
parmi lesquels nous relevons l'.Ancien Monde et le Christianisme, de M. de Pres_
sensé, et une étude de M. Jean Réville sur l'enseignement de l'histoire des
religions. - Séance du 2 avril (compte rendu du journal le Temps). Les biens
de l'Église et la dime sous Richelieu, tel est le litre de l'étude historique et économique dont M. G. d'Avenel poursuit la lectura devant l'Académie. Sous
l'ancien régime, deux sources alimentaient les revenus du clergé : d'une part,
le produit des terres qui lui appartenaient en propre; d'autre part, la dime
paroissiale, dont la quotité varie suivant les lieux et la nature des objets dimés
du treizieme au vingtieme, au cinquantieme. Les dépenses du clergé étaient le
service du culte, la réparation et la construction des édifices religieux, des
aumOnes obligatoires et un léger imp0t qu'il payait a l'État sous le nom de don
gratuit, afin de maintenir le principe qu'il n'était tenu a aucune contribution
envers le pouvoir tempnrel. Tel est, dans sa structure générale, ce qu·on pourrait appeler « le budget des cultes au xvn• siecle ». Il est impossible (M. d'Avenel
en fait justement la remarque) d'ajouter foi aux chilfres officiels qui établissent,
il y a deux siecles, ce budget; ces cbilfres sont intentionnellement diminués;
par conséquent, J'histoire en est réduite a des hypotheses, lesquelles cependant,
contrOlées les unes par les autres, confinent a la certitude. Un mémoire fait par
Richelieu, en 1625, estime que le clergé possede le tiers des biens du royaume.

253

M. d'Avenel les évalue au minimum au quart en 1640 et aucinquiemeen 1789.
Si, pour atleindre la vérité sur ce point, on néglige, comme. il convienl, l~s
cbilfres fantaisistes de Vauban, qui estime, en i695, a 134 millions le produ1t
des dimes ecclésiastiques, et les évaluatioos exagérées de l'auteur de la Théorie
de l'impot, qui porte leur valeur en 1760 a 16'1 millions, on peut accorder crédit
au Secret des finances, imprimé en 1581, et qui les considere comme donnant
annuellement 25 a 30 millions. D'aulre part, calculées en moyenne au dix-huitieme, elles passent, en t 789, pour cotlter a J'agriculture 133 millions. Ces deux
chiffres, quoique tres différents en apparence, concordent en réalité. Selon le
poids du métal, 30 millions de livres de 1580 font 80 millions de 1789. L'augmentation du revenu des terres de la fin du xvi• siecle a la fin du XV111•, le
nombre des terres défrichées durant cet intervalle, l'agrandissement de la
France, qui compte sept ou huit provinces de plus, suffisent a éleverles 80 millions au dela de 130.
« II est exlrémement difficile de déterminer d'une maniere générale les
ressources tres variables du curé de chaque paroisse. Toutefois, une centaine
de dimes relevées par 1\1. d'Avenel dans quioze de nos départements, sous le
ministere de Richelieu, ressortaient l'une dans l'autre a 650 livres environ.
Daos Je diocese de Rennes, le revenu moyen est de 750 livres; dans celui du
Puy, de 420 livres; dans celui du Mans, de 4.00 livres. Ce sont la des chiffres
of'liciels, par conséquent atténués, et peut-élre faudrait-il porter de 9?D a
1,000 livres la moyenne générale des produits de la dime dans chaque paro1sse.
D'ailleurs, ces produits ne constituent qu'une partie des revenus de la cure; il
y a encore le domaine de la cure, ses biens propres, d'une importance beaucoup
moindre sans doule. L'hisloire des biens ecclésiastiques et de leurs revenus,
depuis Louis XIII jusqu'a la révolution fran&lt;;aise, en tenant compte de l'augmentalion du prix des terres et des nombreuses mises en valeur de terres
incultas, montre ce que pouvait étre la fortuna de l'Église au jour de la spoliation. Soixante-quinze millions de Jivres représentaient, a 5 0/0, taux ordinaire
de l'intérét des immeubles, un capital de quinze cent millioos de livres, ou
deux milliards huit cent cinquante millions de francs. Mais la valeur de ces
terres, comme de toutes les autres, est deux fois et demie plus grande en 1789
qu'a l'avenement de Louis XIV et arrive, en dernier compte, a sept milliards !
« Quelque élevé que le chiffre paraisse, il ne constiluait plus, dit M. d'Avenel,
le quart de la fortune fonciere frani,aise, incontestablement supérieure alors a
28 milliards.
,, Le revenu du clergé, de 1640 a 1789, n'a pu augmenter dans la méme proportion que la valeur de son capital. Le taux de l'intérét avait baissé d'une
époque a l'autre, pour les immeubles comme pour toute es pece de bien. De 5 0/0,
l'intérét des terres était tombé a 3,5 environ. De 75 millions de iivres (142 millions de francs), sous Louis XIII, les rentes du clergéavaienldu s'élever seulement, en 1790, a 245 millions de francs. »

�254,

DÉPOUILLE3IEXT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTBS SAVANTES

III. Revue h istorique. - Mars-avril : Charvériat. Les affaires religieuses
en Bohéme au xvi• siecle. (Compte rendu par E. Denis; ce livre est l'erreur d'un
homme qui s'estfourvoyé daos un travail pour Jeque! iln'étaitnullement préparé.)
I V . Jour n al d es Savants. - Pévrier : Perrot, Les statues de Diane a
Délos.
V. Nouvelle R evue. - IS f&amp;vrier: d'Avenel. Ricbelieu et les protestants frani;ais apres La Rochelle.
I•• mars : Loti. Kioto, la ville sainte.
VI. Controverse et Contemporain. - I S février: Paul Allard. La
persécution d'Aurélien (fin).
15 mars: de Harlez. La religión populaire de
la Chine. - Gust. Comestin. La croix et le crucifix. - Mgr Ricard. L'abbé
Maury et Mirabeau, les luttes doctrinales A la Constituante.

=

=

VII. C orresp ondant. - /O février: V. deChevigny. Ct.lrrespondance de
Marie d'Agreda et de Philippe IV.
10 mars : Vicomte llfayol de Lupé. Un
pape prisonnier. Rome, Savone (voir le n• suivant). - Comte de Pontmartin.
Le cardinal de Bonnechose.

=

VIII. Mélus ine. - 5 mars: H. Gaidoz. L'anthropophagie (voir le n• sui= 5 avrü : H. Gaidoz. Corporations, compagnonnages et métiers. L.-P. Sauvé. Superstitions relatives au mariage.
I X. R e vue d es tradi tions p o p ulaires. - 25 mars : Paul Sébillot.
Les tremblements de terre. - Aug. Gittée. Le folklore en Flandre. L.-P. Sauvé. Tradilions de la Basse-Bretagne (Les soldats de Saint-Cornély.
vant).

Les danseurs maudils.)

X . Vie chrétienn e . - Janvier : A . Viguw. Bonavenlure des Périers et
la Réformefran~aise. - G, Bonet-Maury. La religion d'Edgar Quinet.
X I. R evue historique de l'Ouest. - II. 5: Vallette. Petites pages
d'histoire vendéenne. Les établissements religieux de Fontenay-le- Comte
(suite). - Audiat. Un déporté, évéque de Saint-Brieuc, Mathias Legroing
de la Romagere (suite). - Dubois de la Patelliére. S ur la paroisse de
Coueron.
X II. Muséon. - Avril : E. Beauvois. La légende de saint Colomba. P. Robiou. La religion égyptienne.
X III. A cademy. - 12 février: John Sarum. The date and history ofthe
great latín Bible of Monte Amia!.a. (Voir notre Chronique; - voir, dans les
9
n• suivants, la longue et inléressante discussion de MM. \V. Sanday, Martin
Bule, J. White, Maunde Thompson et Wan•en.) - Am.-B. Edwards. Tbe
sarcophagus of Anchnesril.neferab. (A propos du livre de M. E.-A. Wallis Budge.)
19 février : Edouard Naville. Egypt exploration fund. (Rapport sur ses fouilles
a l'est i:!e Zagazig entre Tell-el-Kebir et Belbeis). /9 mars : Fr.-T. Marzials. The reformation in France.
26 mars : Georges Bertin. Babylonian
astronomy. -== 9 avril: L.-C. Casartelli. The elymo!ogy of tbe name Zarathustra.
- Discovery of a lomb-temple at Sidon. (Description du monument retrouvé par
le D• H. Jessup de Beyroulh.)

=

=

=

255

XIV. Athenaium. - / 2 mars: Rob.-K. Douglas. Fa-llien's description of
the image of Msitreya Buddha. (Voir les articles de M. James Legge dan~ les
n•• du i9 mars et du 2 avril, celui de M. Douglas, 26 mars, et celu1 de
M. s. Beal, 2 avril.)
9 mars : Sp.-P. Lambl'os. Notes from Athens. (Voir le
n• suivant.) 9 avril : W. Lea{. Notes from Alhens.
XV. Contemporar y Review. - Février : A .-M. Pairbain. Theology
as an academic discipline. - Mars : Capt. Conder. The Old Teslament :
ancient monumenls and modern critics. - Avril: Emilio Casteúw. The call oí
Savonarola. _ Robertson Smith. Capt. Conder anJ modern critics.
XVI. Nineteenth oentury. - Mars : Gladstone. The greater gods of
01 ympus. I . Poseidon . - Avril : Matthew Arnold. A friend o{ God.
Andrew Lang. Demeter and the pig.
XVII. National Review. - Mars : The church question in Scoll~nd.
_ Helen Zimmern. Plato and theosophy. - R.-S. Gundry. India and Th1bet.
XVIII. Church quarterly Review. - Avril: The Ma~s~retic ~e~t of
tbe Old Testament. - The empress Eudocia. - The early chr1sllan mm1stry
and tbe Didache. - The language spoken by Christ and lhe aposUes.
.
XIX . China R evi ew. - XV. 2 : Allen. Similarity belween Buddh1sm
and early Taoism. - Stanton. To the folklore of China.
.
X X. Arch aeological Journal. - N° 172 : Pullan. The 1conography of
angels. - Hodgson. On the differences of plan alleged to exist between churches
oí austin canons and those oí monks.
XXI . Histor isch es J ah rbu ch . - VIII. .2 : Schanz. Das Jahr der
Gefangennahme des heil. Apostels Paulus (avec une répo~s~ d~ pr~fesseur
Kellner). - Denifle. Quellen zur Disputation Pahlos Cbr1slla01 m1t Mos_e
Nachmani zu Barcelona (1263). - Unkel. Die ,Coadjutorie des Herzogs Ferdinand von Bayern im Erzstift Koln (premier article) .
XXII. Archlv f ür Litterat ur-und Kirchengeschichte d es Mittelalters. - III. / et 2 : Ehrle. Die Vorgeschichte des Concils von Vienne
(fin). - Denifl.e. De origine et progressu juris scolastici Paduani.
XXIII. N e ues Archiv der G es ellsch a ft für altere d eu tsche
Geschichtskunde. - XIJ. I : G. Waitz. Ueber den ersten Theil der Annales
Fuldenses. - S. Herzberg-Frankel. Deber das iilteste Verbrüderungsbuch von
Sanct-Peter in Salzburg. - II. Hahn. Die Namen der Bonifazischen Briefe im
Liber vita&gt; ecclesiie Dunelmensis. - O. Holde1·-Egger. Zur Translatio S. Benedicli.
XII. 2 : Bruno Krusch. Chlodovechs Sieg ueber die Alamannen.
XII. 3: Bruno Gebhardt. Die Confutatio primatus papre.
XXIV . Mittheilu ngen des k. d eutschen archaeol. I n stituts.
A t h enische Abth. - X.1. 3 : F. Duemmler. Mitteilungen von den
griechischen Inseln. IV. Aeltesle Nekropolen auf Cypern.- Lolling. Lesbi_sche
Inschriften mit Anhang von Petersen. - Doerpfeld. Der Tempel von Kormth .
- Pctersen. Athenasstaluen von Epidauros.

=

=

=/

=

�256

DÉPOUILLElfENT DES PÉRIODIQUES

XXV. Poodagogium. - IX. 5: Mo1'f. Salzmann als Reformator des Religionsunterricht.

XXVI. Philologus. - XLV. 4.: Scotland. Die Hadesfabrt des Odysseus.
-.Bornemann. Pindars VII nemesiscbe Ode als Siegertolenlied.
XXVII. Zeitschrift für Assyriologie. - II. .f : Jensen. Hymnen
auf das Wiedererscheinen der drei groszen Lichtgótter, l.
XXVIII. Globus. - N• 8: Der Nestorianismus in Asien. -N• /0. Keller.
Volksalemente und Volksleben in Madagascar (premiar article).
XXIX. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. - N• .2:
Temple. Ein Menschenopfer in Rajputana.
XXX. Monatsschrüt für Geschichte und Wissenschaft des
Judentums.- /887. N° 3: Graetz. Die Bedeutung der Priesterscbaft für die
Gesetzgebung wabrend der zweiten Tempelzerslórung. - _Perlitz. Rabbi
Ahahu. Cbarakter und Lebensbild eines Paliistinensiscben Amor!lers (suite).
XXXI. Archiv für das Studium der neueren Sprachen. LXXVII. 3 et 4. : Rudolf. Der germanische Licbtgott Balder und der beilige
Johannes. - Veckenstedt. Die Llorona, das weinende Mil.deben der Mexicaner
und ibre Scbwestern bei den Ariern und Mongolen.

XXXII. Archiv für slavische Philologie. - IX. 4.: Kotschubinskü.
Eine serbiscbe Evangelienbandschrift vom Jabre 1436 aus Zeta. - Jagié. Ein
serbischer Beitrag zur Georgiuslegende. - Novahoviteh. Ueber die Entstehung
mancher Volkslieder. - Wolter. Mytbologische Skizzen.
XXXIII. Zeitschrift für exacta Philosophie. - XV. .f : Flügel. Die
Sittenlebre Jesu.
XXXIV. Zeitschrift für Missionskunde und Religionswissenschaft. - II. .f : A.hles. Buddhismus und Christentbum. - Lucius. Die
geschichtlicben Voraussetzungen des Sieges des Christentums im Rómischen
Reich. - Das Christentbum in Japan.

XXXV. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX. 2 :
Kuttner. Die religiose Gewissbeit und das Bewustsymbolische in der Religion.
- Weiss. Ein neuaufgefundenes Kanon-Verzeicbnis. - Draseke. Zum Hirlen
des Hermas. (A contr0ler au sujet de cet article le travail de M. A. Harnack,
dans la « Theologische Literaturzeitung » du 9 avril, intitulé : Ueber eine in
Deutschland bisher unbekannte Falschung des Simonides.) - A. Hilgenfeld.
Zu dem griecbischen Schlusse des Hermas Birlen. - Noldechen. Terlullian vom Fasten. - Garres. Arianer I im officiellen Martyrologium der
Romischen Kirche.

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N. T. daos len• suivant.) Zietlow. Der Baum des Lebens. - Grote. Wo liegt
Golgatba?

XXX VII. Deutsche evangelische Blootter. - .f 887. N" 3: Beyschlag.

ET DES TRAVAUX DES SOCI"ÉTÉS SAVA'NTES

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Aus D• von Schulte's Gescbichte des deutschen Altk-atbolicismus. - Bacmeister.
Luther und Loyola. - Weitbrecht. Noch einmal die Hexenbulle Innocenz' VIII.

XXXVIII. Katholik. - Février: Wann waren Petrus und Paulus in
Rom? - Die K0rperlebre des Thomas von Aquin. - Der Primal in der Kirche
Galliens und der VI• Kanon des Nic!lnum.
XXXIX. Evangelisches Misaionsmagasin. -Avril : Missionsarbeit
in Malabar. - Heiratsgesetz und Hochzeitfeier im Kurgland.
XL. R11vista de Espana. - N° 4.50 : El templo de Esculapio en
Atenas.
XLI. Theologisch Tijdschrift. - Mars : J.-H.-A. Michelsen. Kritisch
onderzoek naar den oudsten tekst van Paulus·Brief aan de Romeineo.
J.-A . .Bruins. Nog eens de Basílica Novorum of Novarum te Carthago.

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ANOBRS, IIIPIUIIIER.IE BORDIN ET el• , ROE GARNIBR,

4,

�BULLETIN CRITIQUE
DE LA.

RELIGION ÉGYPTIENNE

LE LIVRE DES MORTS

Ed. Naville. Das Aegyptische Todtenbuch der XVIII bis XX Dynn,stíe, aus
verschiedenen Urkunden zusammengestellt und herausgegeben von Edouard
Naville , mit Unterstützung des Koniglich Preussischen Ministeriums dcr
Gcistlichen, Unterrichts- und Medicinal-Angelegenheiten, Berlin, Asher und
C0 , i886, Einleitung, in-4, v-204 p.; i•r Band, Text und Vignetten, in-folio,
ccxu pi., 2• Band, Varianten, 447 p.

Le 19 septembre '1874, les égyptologues, réunis a Londres, al'occasion du deuxieme Congres International des Orientalistes, déciderent qu'il y avait lieu de publier &lt; une édition de la Bible des
anciens Égyptiens, - le Rituel, comme Champollion l'appelait, ou le
Livre des Morts, comme l'intitule Lepi;ius, - aussi critique et aussi
complete que possible. Cette édition devait fournir une triple
récension de ce vénérable monument de la langue, de l'archéologie
et de la religion égyptiennes ; en d'autres termes, nous donner le
Livre des Morts, tel qu'il était: - 1º Sous l'ancien empire; 2° sous
les dynasties thébaines du nouvel empire ; 3º sous les Psammétiques (XXVI• dynastie) 1 • » M. Naville voulut bien se charger de
1} Transactions of the Second Session of the International Congress of Orientalists, held in London in September 1874, Londres, Trübner, 1876, p. 442.
18

�266

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

rassembler les matériaux; M. Lepsius assura a l'reuvre l'appui de
l'Académie de Berlin et du gouvernement prussie12; un comité
s'organisa, qui fut composé de MM. Birch, Chabas, Lepsius et
Naville. Des les premiers jours, on dut reconnaitre que le projet
présentait des difficultés d'exécution presque insurmontables. Si
les textes de l'ancien empire sont rares et incomplets, ceux de
la XXVI• dynaslie sont trop nombreux et contiennent si peu
de variantes réelles, que la collation de vingt papyrus, pris au
hasard, donne des résultats insignifiants. Le comité modifia son
plan primitif, et M. Naville déclara, au Congres de Florence, qu'il
bornerait désormais ses recherches aux manuscrits de l'époque
thébaine. L'ouvrage, tel qu'il le concevait, n'était pas une édition
critique ·avec un texte reconstitué artificiellement, mais un recueil
méthodique des documents nécessaires a qui voudrait ensuite
entreprendre une édition critique. &lt; Il devra done se composer, en
premier lieu, d'une introduction donnant tous les renseignements
voulus sur les matériaux employés, puis d'un texte de base qui
sera la reproduction exacte de chaque chapitre pris dans un cerain
papyrus, puis de toutes les variantes recueillies, enfin d'un lexique
complet de tous les mots du Livre des M orts 1 • &gt; Cette édition
restreinte, M. Naville nous l'a donnée en 1886, douze ans apres
la décision du Congres international de Londres. La mort avait
dans l'intervalle dissous le comité : Chabas partit le premier, puis
Lepsius, puis Birch. M. Naville a exécuté fidelement le plan qu'il
s'était tracé en i878. 11 a eu la chance~de rencontrer dans sa propre
famille un ouvrier incomparable, qui a dessiné figures et inscriptions avec une fidélité et une élégance qu'on ne saurait trop
admirer. Aussi le volume de textes et de vignettes est d'une fort
belle venue. Celui des variantes est d'un trait moins fin et
moins sur, mais suffisamment net et tres lisible encore. Dans
l'introduction, qui forme un tome a part de format plus petit
que les autres, M. Naville a rendu pleine justice a ses devanciers,
et l'histoire qu'il trace des différentes publications ou tentatives
d'interprétation qui ont précédé la sienne, pour etre breve, n'en est
pas moins instructive. Sur un point seulement, il me parait avoir
commis une méprise ; c'est quand il attribue a E. de Rougé l'idée
i) Atti del IV Congresso Internazionale degli Orientalisti, tenuto in Pirenze
nel Settembre 1818, Firenze, Lemonnier, i880, t. I, p. 95.

LE LIVRE DES MORTS

267

que les papyrus funéraires étaient écrits íprimitivement en cursive, et que les textes hiéroglyphiques ne sont que la transcription
des textes hiératiques. Il fallait done, d'apres lui, commencer
l'étude par ces derniers, et beaucoup de fautes des textes hiéroglyphiques s'expliqueraient d'elles-memes des qu'on connaitrait bien
les textes hiératique~ 1 • 11 Je pense que M. -Naville a compris d'une
maniere trop générale les expressions de M. de Rougé. Celui-ci
ne prétend pas que tous les textes hiéroglyphiques du Livre des
Morts sont des transcriptions de l'hiératique. &lt; Nos musées
possedent, dit-il, de magnifiques exemplaires de l'ancien style,
qui sont touiours écrits en hiéroglyphes linéaires disposés en
colonne; malheureusement les tableaux et les vignettes semblent
y jour le róle principal ; l'écrivain a passé fréquemment des mots,
des phrases, des demi-chapitres tout entiers; il semble n'avoir eu
pour but que de remplir matériellement sa page, dans un travail
qui, une fois achevé a l'occasion des funérailles et déposé avec
la momie, ne devait jamais etre contrólé par les regards d'aucun
homme vivant. Les transcriptions opérées entre les manuscrils des
diverses sortes d'écritures, devinrent une autre source d'inexactitudes. Ainsi le bel exemplaire hiéroglyphique de Turin estrempli
d'erreurs qui JYrouvent suffisamment que le copiste travaillait
d'api·es un manuscrit cursi{; son calame exercé le transcrivait
en beaux hiéroglyphes, mais cet excellent calligraphe n'était pas
un savant; on remarquera, en effet , que les signes qui, dans
l'écriture cursive, se ressemblent jusqu'a la confusion, sont précisement ceux qui ont donné lieu a des méprises •. » Le passage est
bien clair. M. de Rougé, apres avoir déclaré que les papyrus
d'ancien style sont touiours en hiéroglyphes , constate que le
papyrus hiéroglyphique de Turin, publié par Lepsius et qui est
d'époque sa'ito-grecque, a du etre copié sur un texte hiératique, et
que beaucoup des fautes qu'il renferme s'expliquent, si on suppose
un original cursü mal interprété par un scribe ignorant. 11 me
parait avoir pleinement raison en cela, mais il aurait tort que le
passage ou il développe cette idée ne comporterait pas le sens
que Naville lui a attribué. 11 cite un cas particulier, il ne pose pas
une regle générale. Comme Naville, il reconnaissait l'importance
ce

i) Einleitung, p. 3 sqq.
.
2} Étude sur le Rituel funéraire des anciens Egyptiens, p. 7-8.

/

�268

LE LIVRE DES MORTS
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des textes thébains en hiéroglyphes : s'il s'est attaché surtout a
l'étude des textes saites en hiératique, c'est que le Louvre et les
musées d'Europe renferment un nombre considérable de manuscrits
de l'époque. salte contre quelques douzaines de manuscrits de
l'époque thébaine. C'est la une critique de détail qui n'enleve rien
a la valeur de l'introduction. Apres avoir exposé les vicissitudes
diverses par lesquelles son entreprise a passé depuis 1874, M. Naville apprécie brievement l'histoire du Livre des Morts et de ses
éditions successives 1, décrit et classe les manuscrits dont il s'est
servi, ajoute quelques détails sur le sujet de chaque chapitre et
sur la place qu'il occupe dans chaque exemplaire : le tout se termine par une table des chapil.res avec leurs titres hiéroglypbiques.
Le texte original de l'introduction était naturellement en frangais ;
comme les frais de publication étaient a la charge de l'État prussien,
M. Ludwig Stern a donné du frangais de Naville une traduction
allemande fort soignée. L'ouvrage est digne, en tous points, et
des grands savants qui en ont surveillé l'exécution, et du gouvernement qui l'a pris a son compte.
Le Livre des Morts a déja été traduit deux fois en entier, en
anglais par Birch, il y a vingt ans ', en frangais par Pierret, il y a
six années a peine•. Si estimables et si utiles que ces reuvres aient
été a leur heure, l'apparition du livre de Naville leur a enlevé
beaucoup de leur importauce : elles ont été faites l'une et l'autre
d'apres le texte de Turin et ne représentent qu'une legon souvent
inintelligible de l'ouvrage égyptien. Je ne puis songer a en publier
ici une traduction nouvelle, mais peut-etre ne sera-t-il pas inutile
d'en donner une analyse exacte. Le Livre des Morts était destiné
a instruire ' l'ame de ce qu'elle doit faire apres la vie. C'est un
recueil d'incantations, ou, si ce mot effraie trop les personnes qui
1) Einleitung, p. 18-46.
2) Dans le grand ouvrage de Bussen, Egypt's place in Universal History,
t. V, 1867, p. 123-333.
3) P. Pierret, Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, in-18. París, i881,
t. XXXJII de la BibliotMque Orienta/e elzévirienne de E. Leroux. Brugsch en
avait entrepris une traduction allemande dont les quinze premiers chapitres ont
seuls été publiés : Das Todtenbuch det Alten Aegypter dans la Zeitschrift, 1872,

p. 65-72, 129-134.
4) Saql'OU.

269

ne peuvent pas s'habituer encore a reconnaitre dans les rites égyptiens quelque chose qui ressemble plus a la magie qu'a la religion, un recueil de prieres, dont les unes ont pour objet de donner
a l'homme des renseignements généraux sur le sort qui l'attend
au dela du tombeau, et dont les autres s'appliquent a des cas particuliers de l'existence funéraire. La premiere condition a remplir,
pour en saisir le sens et la composition, est done de rechercher
quelle idée ceux qui l'ont compilé se faisaient de l'ame et du milieu
dans lequel elle tombait en quittant le corps. Point n'est besoin
de l'étudier pendant longtemps pour découvrir que cette idée n'est
ni une, ni simple. Ce qui survit de l'homme est traité parfois comme
un double (ka), parfois comme une ombre (kha'ibit), parfois comme
un esprit lumineux (khou) , parfois comme un épervier a tete
humaine, comme un vanneau, comme une grue (ba), parfois enfin
comme un personnage composite qui tient a la fois du double et
de l'ombre, de !'esprit et de l'oiseau. Le lieu ou réside cet etre
mal défini est, pour les uns, le t&lt;,mbeau meme qui renferme le
corps, pour d'autres, notre monde entier ou celle des régions de
notre monde ou il lui plait se transporter, pour beaucoup, un
monde différent du nótre et qu'on atteint apres un voyage plus ou
moins pénible. J'ai parlé déja et du double et du sort qui l'altendait
dans son tombeau 1 : je n'ai pas eu encore l'occasion d'exposer
ce que c'était que cette autre terre que· les textes mentionne_nt
souvent. La description complete ne s'en trouve nulle part, ma1s,
en réunissant ce que nous apprend le Livre des Morts aux enseignements que conliennent les autres livres religieux, on parvient
a en recomposer le tableau général et, par conséquent, le systeme
de l'univers tel que les Égyptiens l'avaient imaginé.
Au commencement, &lt; quand il n'y avait pas encore de ciel, qu'il
n'y avait pas encore de terre, qu'il n'y avait pas encore d'hommes,
que les dieux n'étaient pas encore nés, qu'il n'y avait pas encore
de mort •, &gt; le Nou seul existait, l'eau principe de toute ·chose,
et dans cette eau primordiale, Toumou, le pere des dieux •.
1) Cfr. Revue de l'histoire des religions, t. XII, p. 123 et suiv.
2) PEP1 Jer, l. 664, dans le Recueil, t. VIII, p. 104.
.
3) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvn, l. 3-4. Dans le passage de Pé?1
que j'ai cité, Toumou e0t aussi le dieu primordial et a pour femme Nouit.
(l. 664 sqq.),

�270

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

Le jour de la création arrivé, Shou souleva les eaux sur l'escalier qui est dans Khmounou 1 .' La terre s'aplanit sous ses pieds,
comme une longue table unie, le ciel apparut au-dessus de sa tete,
comme un plafond de fer sur lequel roulait l'Océan divin •. Hor et
ses fils Hapi, Am~it, Tioumaoutf, les dieux des points cardinaux, allerent aussitót se poster aux quatre Goins de la table
inférieure, et rec;urent les quatre angles du firmament sur la pointe
de leurs sceptres • ; le soleil apparut a la voix du dieu, le premier
jour se leva et le monde fut désormais constitué, tel qu'il devait
rester a jamais. On avait cru d'abord de bonne foi que les quatre
supports étaient des poteaux fourchus au sommet, comme ceux
qui étayaient le toit des maisons, et l'on craignait sans cesse qu'ils
ne fussent renversés au milieu de quelque tourmente, pendant
laquelle le ciel s'abattrait sur la terre : les mots qui désignent
l'orage, la tempete, les pluies torrentielles, ont pour déterminatif
le signe du ciel détaché de ses quatre soutiens et tombant. Plus
tard, on en modifia la nature et la forme. On imagina d'entourer
la terre d'une ceinture de hautes montagnes, sur le sommet
desquelles le firmament s'appuyait de tous cótés, plat selon les
uns, légerement voúté selon les autres '· Quatre pies marquaient
les quatre points cardinaux : le nom de celui qui se dressait au
nord est encore inconnu, ceux du sud, de l'est et de l'ouest ,
s'appelaient Apitto, la corne du monde 6 , Bakhou, le mont de la
naissance, Manou ou Onkhit , la montagne de vie 6 • Bakhou et
1) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvu, l. 4 sqq. C'est de la que vient son
nom Shou, de la racine Shou , soulever. Ce n'est, je ,crois, ¡que plus tard, et
par calembourg, qu'il devint le Lumineux.
2) Les peintures et les figurines en terre émaillée nous montrent deux
moments dans l'acte de Shou. II est d'abord a genou.x: et souleve péniblement
la masse des eaux ; puis il parait debout, les jambes écartées, les bras allongés
au-dessus de la téte et soutenant le ciel sans effort apparent. C'est J'illustration
tres exacte d'un passage de l'hymne a Ril.-Harmakhis : « Tu as élargi la terre
a l'écartement de tes enjambées ; tu as élevé le ciel a la longueur de tes bras »,
ou Ra-Harmakhis, selon la doctrine syncrétique de l'époque Ramesside, joint
a son rO!e propre celui de Shou et des autres dieux.
3) Cfr. OuNAs, l. 474, TEn, l. 232-233. DeUJc de ces sceptres-piliers sont
figurés sur beaucoup de steles, adroite et agauche de l'inscription ou du tablean.
4) C'est ainsi que le signe du ciel, qui surmonte beaucoup de steles funéraires ou historiques, s'arrondit et suit le cintre de la pierre.
5) Cfr. l'expression géographique des Grecs N6Tov xÉpa~.
6) Sur Bdkhou et Manou, voir Brugsch, Ueber den Ost-und Westpunkt des

27i
Manou, qui marquaient le lever et le coucher du soleil, étaient de
beaucoup les plus imporlants. Bakhou n'était pas une montagne
fictive. Le pays situé entre le Nil et la roer Rouge renferme plusieurs
pies, dont quelques-uns s'élevent a pres de deux mille metres et
sont visibles de la vallée. L'un d'eux, qui est souvent mentionné
dans les listes géographiques, s'appelait Bakhou, Bashou, et est
identifié par Brugsch avec le Mont des Émeraudes des géographes
anciens 1 • Sans insister sur l'identification, on peut admettre que le
pilier oriental du ciel a été placé, par les plus anciens habitants
de l'Égypte, sur l'un de ces pies qu'ils apercevaient a l'horizon
lointain, et derriere lequel le soleil paraissait naitre: de la, ce nom
de Bakhou, enfantement, qu'ils lui donnerent. Plus tard, quand le
cercle de leurs connaissances géographiques s'agrandit, le norh
resta a la montagne, mais on supposa qu'il y avait, bien loin a
l'est, une autre montagne Bakhou, qui était le soutien véritable du
firmament. Ce pie fabuleux ·avait, disait-on •, trois cent soixante-dix
perches de haut et cent quarante coudées de large•. 11 était gardé
par le serpent Amihahouf', long de trente-cinq coudées, et dont
la tete avait trois coudées de section 5 • Les dieux de l'Occident et
des ténebres, Toumou, Sovkou le crocodile, Hathor, y attendaient
l'arrivée du soleil 6 • Le dieu sortait par un portail immense qui faisait communiquer le paradis, les jardins d'Ialou, avec notre monde.
Le portail confinait vers le nord a l'Étang des mille oies, vers le
Sud au Ruisseau des oies, et deux sycomores, tout en pierres
précieuses de couleurverte 1, l'encadraient de chaque cóté. C'est
entre ces deux sycomores que le soleil paraissait, d'apres certains
LE LIVRE DES MORTS

Sonnenlaufes nach den Alt,Egyptischen Vorstellungen dans la Zeitschrift, 1864,
p. 73-76, article rédigé sur des indications de J. Dümichen.
.
.
1) Die altagyptische Volkertafel dans les Verhandlungen des 5ten OrientalistenCongresses, t. II, Afrikanische Section, p. 62-63.
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, pi. CXIX, l. i-2. Les chilfres
varient selon les exemplaires.
3) Environ sept cent quarJnte metres de haut et soixante-treize de large, en
prenant, avec Lepsius, la perche pour six pieds métriques et la coudée pour
cinquante-deux centimetres ou a peu pres.
4) Litt. : « celui qui est dans sa flamme. »
5) Environ dix-huit metres et demi de long P.t un metre et demi de section,
6) Livre des morts (édit..Naville), ch. cvm, pl.f XIV, l. i5.
7) Livre des morts (éd1t. Nav11le), ch. c1x, pl. CXX, l. 2-6; ch, CxL1x,
pl. CLXVIII, l. 9-i4.

�272

REVUE DE L'IDSTOffiE DES RELlGIONS

mythes qui identifiaient le ciel, sa mere, avec une vache, sous la
forme d'un veau qui vient de naitre 1 • Le pie de .Manou avait probablement répondu, vers l'origine, a quelque colline du désert libyque
dont on apercevait la cime des bords du Nil, mais nous ne pouvons
pas encare, comme pour Bakhou, affirmer ce fait avec assurance.
Jl était un peu moins haut et un peu moins large que le pie de
l'Orient, mais le serpent qui le gardait, Sittisou, avait soixante-cinq
coudées de long. Les vignettes du chapitre ctxxxv1 • nous en
montrent les talus abrupts, recouverts de sable comme ceux de la
chaine Libyque. Au pied, la déesse Hippopotame, Apit ou Touirit,
debout sur ses palles de derriere, une courbache' ou un sceptre' a
la paLte de devant, veille le museau tourné vers l'Orient. Au sommet, un fourré de lotus jaillit brusquement de la pente aride, et
la vache Hathor passe la téte ou le train de devant par une feote
de la montagne. A mi-cote, on aperi;oit quelquefois un mince
croissant de lune nouvelle 5, quelquefois, un busle de femme sans
téte et deux longs bras blancs qui s'étendent pour saisir le disque
solaire : c'est la cime de Manou •, qui rei;oit son pere Ra en son
coucher. Le dieu, parvenu a l'extrémité de sa course, entrait
dans la montagne, d'apres les théologiens d'Abydos, par une
fente (poka), d'apres d'autres écoles, par une porte analogue a
la porte d'Orient, et qu'on appelait la porte des couloirs, Ro-Staou.
La vignelte d'un papyrus, qui appartenait jadis a la collection
Minutoli ', le représente a ce moment critique de son existence.
L'avant de la barque a déja plongé dans les profondeurs de la
montagne; la poupe n'a pas disparu encare, et les deux déesses,
Isis et Nephthys, se retournent 'pour jeter un dernier regard sur
le monde qu'elles vont quitter.
Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, vignelte.
Livre des mo,•ts (édit. Naville), c:h. cLnxv1,. pl. CCXII.
Livre des morts, pi. CCXII, L, b.
Livre des morts, pi. CCXII, A, p.
5) Livre des morts, pi. CCXII, A , p.
6) Livre des morts, pi. CCXII, L, a; D, a; J. 15.
, ~) Ce pap~r~s a été publié a Paris, il y a cinquante ans en viron, mais je
n a1 pu réuss1r a me_ procurer u~ exemplaire de l'édition. Je ne le connais que
p~r un~ photograph1e tres rédu1te, qui accompagne le catalogue de la vente
Mmutoli : Catalog der Sammlungen von Müsterwerken der Industrie und Kunst
zusammengebracht durch Herm Freiherrn D• Alea:ander von Minutoli Cologne
1875, p. 263, nº 5378, avec une notice de H. Brugsch.
'
'
i)
2)
3)
4)

LE LIVRE DES MORTS

1
.,_

273

Le soleil sortait done du ciel a son coucher, comme il y éta1t
entré a son lever. S'il fallait en croire la plupart des égyptologues,
le chemin qu'il suivait pendant la nuit l'aurait mené sous terre, et
ce serait sous terre que nous devrions chercher le douaout, les
iardins d'Ialou et toutes les contrées qu'il parcourait. Cette erreur
provient, comme beaucoup d'autres, de la confusion qui s'établit
presque invinciblement dans notre esprit, entre l'idée qu'on se fait
aujourd'hui de l'univers et celle que pouvaient en avoir les anciens
Égyptiens. La barque solaire, une fois entrée dans la montagne,
ne descendait pas sous le monde des vivants. Elle continuait sa
course, en dehors du ciel, dans un plan parallele a celui de la
terre, et courait vers le Nord, cachée aux yeux des vivants par les
montagnes qui servaient d'appui au firmament. Elle voyageait le
long d'une vallée dont le fond était occupé par un grand fleuve,
l'Ourounas 1 , et qui était divisée, par des murs munis de portes,
en douze régions correspondant a chacune des douze heures de la
nuit. La premiere de ces régions n'avait pas de porte d'entrée : la
premiare porte de l'autre monde s'ouvrait au commencement de
la seconde heure. Au sortir de la sixieme heure, la barque du
soleil franchissait la porte septentrionale, puis revenait a l'Orient,
afin de gagner le pie de Bakhou et le portail de l'Est. Cet itinéraire est décrit tres clairement au chapitre xvu du Liv1·e des blorts •:
&lt; v. 14. Je vais, dit l'ame, par la route que j'ai appris a connaitre
sur le lac des Deux-Vérités; - V. 15. J'arrive a la terre (Var. au
lac) des habitants de la montagne d'Horizon, et je sors par la Porte
Sacrée. &gt; La route que le mort connait sur le lac des Deux-Vérités, &lt; c'est, explique la glose du verset 14, la région de la porte
des couloirs (Ro-Staou), dont la porte méridionale est a Anroutef
et la porte septentrionale au domaine d'Osiris; quant au lac des
Deux-Vérités, c'est Abydos. - En d'autres termes, c'est la route
par laquelle Toumou s'avance, lorsqu'il se dirige vers lesiardins
d'Ialou. • Le texte et la glose décrivent done le chemin que la
barque solaire parcourait jusqu'a l'entrée duiardin d'Ialou, c'esta-dire, comme l'affirment d'autres textes, jusqu'a la fin de la
sixieme heure de la nuit. La navigation commeni;ait a Abydos, sur
1) Birch a, il y a longlemps, comparé l'Ourounas a l'Ovpctvó~ des Grecs.
(Description of the Papyrus of Naskhem, p. 6.)
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvu, l. 23-28, pi. XXIII et p. 45-49.

�274.

REVUE DE L'HISTOII\E DES RELIGIONS

e lac des Deux- Vérités, aussitOt apres la disparition du dieu derriere
l'Horizon, et se faisait a ciel ouvert pendant la premiere heure,
heure du crépuscule ou le firmament conserve encore le retlet de
l'astre. L'entrée dans l'autre terre s'accomplissait au début de la
seconde heure, a la premiare porte de la région des couloirs, porte
qui était, selon la glose, au Jieu appelé Anroutef. Anroutef est le
nom de la nécropole de Hnes, Héracléopolis Magna 1 • La porte de
la seconde heure de la nuit, c'esl-a-dire, en réalité, la porte de
l'autre monde, était done a la hauteur de Hnes. D'Abydos a Héracléopolis, le soleil avait marché vers le Nord. Et ce n'est pas tout.
Le chemin que le soleil parcourait durant cette premiere heure
élait évalué a la distance qui sépare Abydos d'Héracléopolis.
Comme chaque heure avait un domaine de longueur égale 1 , peutetre a vons-nous le droit d'estimer que la longueur totale du
monde entre Abydos et la Porte Sacrée équivalait a six fois l'espace qui sépare Abydos d'Iléracléopolis : si ce calcul est exact,
combien était borné l'horizon géographique des Égyptiens a
l'époque ou le mylhe prit naissance I La glose du verset 15 complete les renseignements que celle du verset 14 nous avait fournis.
La terre des habitants de la montagne d'Horizon, a laquelle le mort
arrive, est « le jardín d'lalou, ou des dieux qui sont derriere le
sarcophage produisent les provisions •. Quant a cette porte Sacrée,
c'est la porte ou Shou souleve le ciel 4, - en d'autres termes, c'est
f) Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 346-347.
2) Le papyrus sans nom que Devéria a traduit (Catalogue des manuscrits
l!gyptiens, p. 2f sqq.) et que Pierret a publié en transcription hiéroglyphique
(Recueil d'Inscriptions inédites, t. I, p. i03 sqq.), nous donne les dimensions
du domaine de chacune des trois premieres heures de la nuit. Chacune d'elles
avait un champ long de trois cent neuf atourou (f,866,785 m.), large de cent
vingt (763,800 m.), Le domaine des autres était de méme longueur, comme
on le voit par d'autres documents.
3) Ces dieux, que les vignettes du ch. xvu (édit. Naville, pi. XXVIII)
montrent en efl'et derriere le catafalque sous lequel repose la momie du mort,
sont, ou bien les deux Nils du nord et du sud, ou bien le Nil et sa forme féminine Mirit, les maitres de l'inondation.
4) La Porte Sacrée est représentée dans les vignettes, tantOt ouverte et laissant paraitre entre ses deux montants le disque solaire ou le dieu Toumou a forme
hu maine, tantót fermée et verrouillée (Livre des morts, édit. Naville, pi. XXVIII).
Le texte dit que les soulevements de Shou s'y accomplissent, c'est-a-dire que
Shou y commence a soulever la déesse Nouit chaque matin. J'aurai plus loin
l'occasion d'expliquer ce que signifle cette phrase.

275
la porte Nord du Douaout, - P,n d'autres termes, c'est la porte
a deux battants par laquelle s'avance Toumou, lorsqu'il s'avance
vers la montagne Orientale du ciel. , La terre a laquelle arrive le
mort est done le domaine propre d'Osiris, le jardin d'Ialou, le
paradis ou il vivra désormais nourri des memes provisions que les
dieux. La porte par laquelle il pénetre dans ce jardin, la Porte
Sacrée, est placée par les deux gloses au nord du ciel, au point
ou Shou commence a relever la déesse Nouit et a préparer le jour.
Si l'on veut savoir a quel moment précis de la nuit le soleil arrive
a la porte, et par suite aquel endroit précis de l'autre monde la
porte se dresse pour le recevoir, nous devons nous adresser au
Livre de savoit' ce qu'il y a dans le Douaout. La, les douze heures
sont partagées en deux séries, dont chacune est décrite sur un
mur opposé du tombeau. Les six premiares sont tracées sur le
mur du sud, c'est-a-dire sont rattachées a la fois au sud et a l'occident; les six dernieres sont dessinées sur le mur du nord, c'esta-dire sont rattachées a la fois au nord et a l'orient 1 • Quand le
soleil parvient au domaine de la sixieme heure, iI y rencontre
Osiris, qui siege sur son tribunal pour le jugar comme il juge
tous les morts, hommes ou dieux •. La séntence rendue, l'ame
humaíne ou divine pénetre dans la septieme heure, ou elle subit
sa destinée. Osiris est établi, comme on voit, en avant de son
domaine, pour en interdire l'acces a l'ame dont les lettres de
créance ou le passeport ne lui paraitront point valables. Ses
domaines propres, les jardins d'Ialou, commencent avec la septieme heure. La porte Sacrée est la porte qui sépare la sixieme de
la septieme heure; et, puisqu'elle est la porte septentrionale du
Douaout, le point extreme de la course du soleil, celui a partir
duque! il se dirige vers l'orient, est placé juste au milieu du
Douaout, a égale distance de Bakhou et de Manou. Le systeme
est a la fois grossier et compliqué, pas plus cependant que ne
l'étaient les théories des auteurs de cosmogonie et des premiers philosophes chez les Grecs •. On en retrouve chez les apoLE LlVRE DES MOR'IS

i ) Pierret, Recueil d'Inscriptions, p. H2-ii3, ou le texte égyptien n'est pas
traduit.
2) Cfr. Lefébure, The Book of Hades, dans les Records of the Past, t. X,
p. iU sqq.
3) Cfr. J'exposé du syst~me d'Ana:r:.imene dans Hippolyte, Sur les Hérl!sies,I,

�276

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO.NS

LE LlVRE DES MORTS

logistes chrétiens de langue grecque et latine, qui ne sont pas
beaucoup plus raisonnables 1 • Ajoutons que la mythologie donnait a ces idées une forme plus extravagante encore que celle
dont les revetait la science égyptienne. D'apres la théorie tres
ancienne a laquelle j'ai déja fait allusion, le ciel est une vache au
ventre étoilé, dont les quatre jambes représentent les quatre
piliers du monde, et le soleil nait au matin par les voies naturelles
sous la forme d'un veau •. Ce veau devient, au cours de la journée,
le taureau de Ra, ou le soleil-taureau, taureau qui a quatre cornes,
comme le bélier d'Amon ou d'Osiris a quatre tetes, une corne et
une tete pour chacun des quatre points cardinaux •. Ce taureausoleil était le Mnévis d'Héliopolis qui, de meme qu'Hapis de Memphis, devenait apres la mort un Osiris-taureau, c'est-a-dire Osiris,
taureau de l'Occident, et renaissait le lendemain matin, sous forme
de veau, des flanes de la vache céleste. D'apres une autre doctrine, le ciel était une déesse a corps de femme, étendue sur le
dieu-homme Sibou, la terre. Chaque matin, vers l'emplacement de
la Porte Sacrée ', Shou arrachait la déesse aux embrassemenls de
son époux et la soulevait graduellemen t : les deux pieds tl les
deux mains demeuraient attachés au sol et figuraient les quatre
étais du firmament. A la fin de la douzieme heure de la nuit, elle
enfantait le soleil, qui, sortant d'entre ses cuisses 5, naviguait le
long du ventre et de la poitrine jusqu'a la bouche de sa mere, par

277

laquelle il disparaissait le soir. Pendant la nuit, la déesse se rabattait de nouveau sur Sibou, qui la fécondait : elle accouchait au
matin et les différentes fonctions de sa vie, répétées réguliere'
ment de vingt-quatre en vingt-quatre heures, devaient s'exercer
aussi longtemps que durerait la vie de l'univers et des dieux 1 •
Dans un monde construit de la sorte, 011 était la place des
morts? Selon les uns, elle était sur terre, dans les chambres du
tombeau : ils y subsistaient tant bien que mal des offrandes réelles
qu'on leur apportait a certaines fetes, puis des nrovisions ficlives
qu'on dessinait sur les murs de la chapelle funéraire, sur les
parois du sarcophage et jusque sur les ais du cercueil. Que la survivance füt un double, une ombre, un oiseau, cela ne changeait
rien a sa condition : elle pouvait sortir de son tombeau, y rentrer,
se promener ou se reposer pendant le jour a l'ombre des arbres
de son jardin, y respirer le vent frais du nord, voyager par toute
l'Égypte, et m~me s'envoler vers le ciel, mais son point d'attache,
celui auquel elle devait sans cesse revenir, ce que nous aurions le
droit d'appeler son domicile légal, était le caveau 011 reposait son
corps embaumé. D'autres ne se tenaient point pour sat~sfaits de
cette conception. Ils pensaient que le mort restait en Egypte le
temps nécessaire a l'embaumement et a la mise au tombeau, mais,
qu'aussitót apres les funérailles, il abandonnait son corps momifié
et quittait sa patrie pour aller chercher fortune au loin. On l'envoya d'abord dans quelque partie de notre terre inconnue aux
vivants. Pour les Égyptiens comme pour les Grecs de la premiere
époque classique, le séjour des hommes était une ile ceinte de
tous les cótés par l'Ouaz-oirit, la Grande Verte, le fleuve Océan.
Un conte populaire, dont le manuscrit a été découvert au musée
de Saint-Pétersbourg par M. GolénischeffS, parle d'un vaisseau qui
remonta le Nil jusqu'au point 011, selon les croyances du temps, il
prenait sa source dans la mer mystérieuse, et aborda a l'Ue du
Double, qui parait avoir été l'une des régions réservées par la

7 : ov 'XtVEia8cxt .O$ Ó'lto y9¡v Trt ria-rpa; AÉye, xa;8wt; f-repo, Ó'ltOA~ipa;a,v, CXAArt 11sp\ T~V
i¡¡,.s-rÉpa;v xsipa;1~v a-rpÉips,a;, -ro m1íov, xpó1t-rea8a;1 -re -rov ~1,ov ovx Ó'lto y9¡v ysvó¡,.evov,
«n• Ó1to -rwv ~. y;¡, ólJ¡y¡&gt;.o-répwv ¡,.spwv axsmó¡,.svov, xa;\ o&lt;cx ~v 1t).e1óva; -1¡¡,.wv a;u-rov
yevo¡,.évy¡v lt1tóa-raa,v. Qu'Anaximene ne fO.t pas seul a penser de la sorle, cela
résulte du passage d'Aristote (Météo1·ol., II, i, 354, a, 28): -ro 1tonov,m,a89¡va,
-rwv ctpl(a;Íwv ¡,.e-rewpoMywv -rov ~1,ov ¡,.~ ipépea8a;, Ú1to y9¡v, 1tep\ ~v y9¡v xa;\ -rov TÓ1tov
-.oii-ron. -r. &gt;-. Sur ces opinions, v. Zeller, La philosophie des G-tees (trad. Bou-

troux), t. I, p. 250 sqq.
1) Voir a ce sujet Letronne, Des opinions cosmographiques des Peres de
l'Eglise, rapprochées des doctrines philosophiques de la Grece, daos ses CEuvres
(édit. Fagnan) II• partie, t. I, p. 382 sqq.
2) Cfr. plus haut p. 271-272.
3) OuNAS, l. 577-578 dans le Recueil, t. IV, p. 70.
4) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvn, J. 26-27, pi. XXIII; cfr. plus
baut, p. 274' et note 4.
5) Cette idée est forl ancienne, car on la trouve déja exprimée tres crüment
dans les textes des Pyramides, par exemple, dans T1m, l. 31•35.

1) Pour les représentations figurées de ce mythe, voir, entre autres, Lanzone,
Dizionario di Mitología Egizia, pi. CLVI sqq.
2) Sur un ancien Conte Égyptien, Notice lu;, a:i Con~res des Oriental~tes
Berlin, par W. Golénischeff, 1881, sans nom d ed1teur, m-8, 2i p. lmpr1merie
de Breitkopf et Harlel a Leipzig. Reproduit dans le t. II des l'.'erhandlunge~
des 51cn internationalen Orientalisten-Congresses gehalten zu Berlin, 1882, Africanische Se~tion, p. 100-122.

.ª

,,

�278

1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

volonté des dieux aux ames désincarnées. Elle était gardée, comme
les cimes de BAkhou et de Manou, par un serpent gigantesque, et
ressemblait assez aux iles Fortunées de la tradition grecque. 11
n'était pas donné á tout le monde d'en trouver le chemin, et les
vivants étaient sans doute peu nombreux qui y avaient abordé.
Quiconque en sortait n'y pouvait plus rentrer : elle se résolvait en
vagues et fondait au sein des tlots '. Les quatorze iles de l'Amenti ',
qui sont énumérées au chapitrecxux du Livre des Morts•, et dont
les vignettes du chapitre CL représentent au naturel la forme
exacte •, étaient probablement, elles aussi, situées jadis au milieu
de l'Océan qui entourait notre monde, et ont été lransportées
apres coup dans l'autre monde, comme plus tard les Ues Fortunées d'Homere dans l'enfer romain. Encore á l'époque des premiares dynasties, cette conception du séjour des ames était des
plus répandues. Dans beaucoup de tombeaux memphiles, i] est
question du lac d'Occident, du lac d'Occident excellent, du tac d'Occident tres excellent. Le mort, embarqué á bord d'un grand
batean, commande lui-méme la manoouvre, et , cingle vers le
Champ d'Offrandes, • ou ,, croise dans l'Amenti excellent, , ou
• va, en remontan! le courant, pour rejoindre le marais verdoyant
d'Hathor, dame de l'Occident•. , Ce voyage, une fois commencé,
ne tarda pas á entrainer l'ame au dela des limites de notre terre,
dans une autre terre • inaccessible aux vivants. Les Égyptiens ne
la pla9aient pas au-dessous du sol, comme ont fait beaucoup de
peuples de l'ancien et du nouveau continent. La nature particuliére du pays qu'ils habitaient ne se prétait pas au développement
i) Maspero, Les contes populaires de l'Egypte ancienne, p. Lxxr1-1.n:1x.
2) Le terme att qui sert a désigner les localités énumérées daos ce chapitre,
est rendu d'ordinaire par demeure (Pierret, Le Livre des Morts des anciens
Egyptiens, p. 507 sqq.). Le mot signifie également Ue dans bien des cas, et
Ja description de chacune des ait correspond plus Al'idée qu'on se fait d'une ile
qu'a celle qu'on se fait d'une demeure. Ces Ues furent plus tard transportées
daos les Jardins d'Ialou; elles sont figurées, comme J'a déjii vu Birch (The
Funereal Ritual, p. 145) daos la vignette du chapitre 1x (Édit, Naville,
pi. CXXIII).
3) Livre des Morts(édit. NaviUe), pi. CLXVUI-CLXXI.
4) Livre des Morts (édit. Naville), pi. CLXXII.
5) Maspero, Études égyptiennes, t. !, p. 123-126.
6) C'esl l'expression de la stele d'Anlouf (C, 24, l. 2) au Louvre (Gayet,
Musée du Louvre : Stéles de la XII• dynastie, pi. XVI!),

LE LIVRE DES MORTS

279

d'une conception de ce genre. Le terrain cultivable est si précieux
aux bords du Ni!, qu'á part certains cantons situés au coour du
Delta, on n'y enterrait point. Les cadavres étaient transportés au
désert dans la montagne, surtout dans la montagne d'Occident: le
cimetiére, le pays des morts, n'était pas sous les pieds des vivants,
mais á coté de lem• domaine. On supposa done qu'il y avait, dans
les montagnes de l'Occident, des cavernes ammahit, des couloirs
staou, des galeries de carriere ou de mine khrit, coupées d'espace
en espace par d'immenses chambres voútées, qu'on appelait des
fours (qririt), á cause de leur forme. Cette mine, cette carriére
divine, khrinoutri, communiquait avec notre terre par la porte des
couloirs, Ro-staou; elle servil plus tard de modele aux tombeaux
que les Pharaons se creuserent dans la vallée des Rois. Une derniere théorie, la plus répandue á l'époque historique, sans doute
parce qu'elle se conciliait mieux que les autres avec l'hypothese
astronomique d'un firmament, pla9ait le royaume des morts au
dela des frontiéres du monde. Le soleil, en sortant de notre terre
et de notre ciel, traversait les montagnes de l'Occident, et pénétrait dans une terre nouvelle, dans un ciel nouveau, le Douaout •,
qu'il parcourait pendan! les heures de notre nuit : c'était la
demeure des ames. Ces imaginations diverses, si opposées qu'elles.
fussent, ne se détruisaient pas !'une l'autre : elles subsistaient
pele-méle dans les mémes cerveaux, et se fondirent tant bien que
mal au cours des siécles. U, au dela&gt; des Égyptiens est une sorle
d'enfer éclectique, ou l'on trouvait réunies les conceptions les plus
contradictoires. Tous les mots qui marquaient soit la tombe mllme,
soit les iles bienheureuses, soit les souterrains, soit l'autre monde,
sont employés indifféremment a. le désigner dans les textes du
Livre des /Jforts, et le contlit perpétuel qu'on renconlre dans la
plupart des chapitres entre ces différents termes et les idées, souvent irréconciliables qu'ils exprimen!, s'est opposé dés le début
et s'opposera longtemps encore á ce qu'on en comprenne aisément
toutes les parties.
Ceux qui pensaient que le ciel était supporté par quatre piliers,
mais qui ne faisaient pas de !'ame un oiseau muni d'ailes assez
forles pour s'élever jusqu'au firmament, n'avaient pas hésité a se
f) C'est le mol qu'on traduit de fafon trés inexacte par l'expression de
Ciel infmeur.

�280

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

u:

servir d'une échelle pour franchir la distance qui séparait les deux
étages du monde. Cette échelle, dont on déposait encare un modele dans le tombeau a l'époque gréco-romaine ', les uns croyaient
qu'elle était établie a demeure sur la berge occidentale de la
terre, les autres que chaque mort devait la dresser lui-meme ou
obtenir par les priéres de ses parents qu'elle ftl.t dressée spécialement pour lui : , Aprés que le roi Teti s'est lavé sur cette meme
berge de la terre oit se lave Ra, priant, il hausse l'échelle, et les
habitants de la Grande-Demeure (les habilants du ciel, dieux (?)
ou morts ?) lui tendent la main • pour l'aider a monter'. L'échelle
était parfois consacrée a Hathor, parfois identifiée avec Hathor
elle-meme, et qualifiée fille de l'Amenti, don de Thot '. Elle appartenait également a Sibou, a Hor, a Sit, a Ra; ces dieux la dressaient et en assuraient les montants de leurs mains, afin que
l'homme pul sortir au ciel sans obstacle •. En quittant l'échelle, il
arrivait au lac de l'Autel, oit le génie Niou lui accordail franc passage, puis, aprés s'etre concilié, les bonnes graces d~:taurea~ áquatre
carnes de Ra, il entrait au champ des Offrandes, ou Il v1va!len pa1x
'.
d es Provisions que ses amis donnaient aux dieux a son intention
,
Ce procédé na\f était en faveur aux trés anciennes epoques ;
•8 dés le temps des dynasties memphites, on ne le trouve menmai,
.
.
tionné que dans un petit nombre de textes, touJours les memes,
dont denx ou trois seulement out été encare copiés_a _la XII• ~ynastie •, et sous les Sa\tes ', par des amateurs de relig10ns ant1quesi) Témoin la petite échelle que j'ai découverte en 1884, dans un tombeau .d~
la nécropole d'Akhmim, efquiestaujourd'hui déposée au musée de Boulaq. J a1
, d · des débris d'échelles semblables, mais plus grandes, et méme des
trou ve epms
. ,
m analogues a ceux que les Arabes emplo1ent.encore et
troncs fourch us de dou ,
•·¡
alifient du nom de sellem, échelle, da.ns des hypogées de la XIIIº et de
qu Is qu
, M
··
la XXª dynastie, a Drah abou'l Neggah et a Gournet- ourrat.
2) TETr, l. 36-37, dans le Recueil, t. V,. p. 7; .cfr. dans P;PI ler, l. 200-...9 0i
·¡ t V
197) l'invocation aux d1eux qui apportent l échelle.
(Recuei • • 'p."75-576
' dans le Recueil, t. IV, p. 6970
. hen, Der
- ; o··um1c
UNAS,
1
.
a
,
3) O
Grabpalast des Patuamenemap, t. Il, pl. XXIX, l. 30.
4) ÜUNAS, l. 579-583, dans le Recueil, \, IV, p. 70-7! ; PEPl I", l. !9'2-196,
i99-202, dans le Recueil, t. V, P· !94- 198 ·

...

l. 575.5-;9 dans le Recueil, t. IV, p. 69-70; Dum1chen, Der
Grabpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXlX, l. 30-32.
6) Lepsius, Aelteste Texte, pl, XXXVIJI, l. 33-69.
7) Dümichen, Der G,•abpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXIX, l. 30-3"0
5)

ÜUNAS,

•

281

LlVllE DES .:UORTS

La substitution d'une chaine de montagnes aux colonnes permet-

tait, en effet, qu'on se passat de l'écheUe, Les morts n·avaient
qu'á se rendre, a pied ou en barque, au point pt·éc_is oit l'entrée de
l'autre !erre s'ouvrait dans la montagne. Selon la légende osirienne, ce point élait a l'occident d'Abydos, sur le prolongement
d'une gorge creusée dans la chaine Libyque, un peu á l'oueslnord-ouest de la viile, et dans laquelle le soleil parait s'enfoncer,
quand on le voit se coucher du site ou le temple d'Osiris s'élevait
jadis '· La go,·ge de la Fente menait au territoire de la Fente,
domaine de la premiére heure de la nuit ', et les morts y accouraient en foule de tous les points de l'Égypte pour sortir de notre
monde. La vignette qui accompagne le chapitre cxvn du Livre des
Morts les représente en route pour la porte des Couloirs. Le ,báton
de voyage á la main, ils posent le pied sur la pente de la montagne et commencent l'escalade '. La porte ne s'ouvrait pas sans
difficulté; on n'en franchissait le seuil qu'aprés s'etre assuré l'appui de plusieurs dieux influents ·'. Une fois entré, que trouvait-on
au-delá ! L'ame égyptienne, sous quelque forme qu'on se !'imagine, double, ombre, oiseau, esprit, était sujette a la souffrance, a
la faim, aux accidents, a la mort, comme le vivant dont elle était
le reste, Encare le vivant pouvait-il se procurer, par sa seule
énergie, des armes, de la nourriture, des vetements, des talismans contre les dangers qui le rnena9aient. Au conlraire, le mort
ne pouvait plus rien par lui-meme; tout ce qu'il avait, il le devait
a la piété de ses amis et de ses proches, ou a la prévoyance qu'il
avait eu de se préparer pendant la vie un viatique et comme un
pécule, De meme qu'il n'était qu'un vivant amoindri et dégénéré,
le monde oit il s'agitait était moins riche et moins hospitalier que
1) C'est la vallée dont il est question dans la DeSC?'iption de l'Égypte, Antiquitt!s, t. IV, p. 7, et a laquelle Jomard attribue l'ensablement des ruines
d'Abydos. Elle mene a l'Oasis Thébaine et sert encore parfois de route aux
caravanes.
2) Le nom de territoire de la Fente est, je erais, appliqué da.ns le mythe
d'Abydos, a la partie du monde de la nuit que le soleil parcourait A ciel ouvert,
pendant la premiére heure, avant d'entrer dans la région des Portes {Cf.
pp, 273-274),
3) Liv,·e des morts (édit. Naville), cb. cxvn pl. CXXVIII, •a, Ai,
4.) Cfr. a ce sujet les chapitres cxv11 etcx1x du Livi·e des morts (édit. Naville),
pi. CXXIX-CXXX.

19

�282

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

c_elui qu'il avait quitté : , L'Occident est une terre de sommeil et
de ténebres lourdes, une place ou restent ceux qni y sont ! Dormant en leurs formes de momies, ils ne s'éveillent plus pour voir
leurs freres, ils n'aper9oivent plus leur pere, leur mere; leur cceur
oublie leurs femmes et leurs enfants. L'eau vive que la terre a
pour quiconque est en elle, c'est de l'eau croupie avec moi; elle
vient vers quiconque est sur terre, et elle est croupie pour moi
l'eau qui est pres de moi 1 • &gt; Le monument qui nous a conservé
cette plainte lugnbre est contemporain de César Auguste; le
lableau qu'il nous retrace est d'une haute antiquité, et les éléments s'en retrouvent épars a toules les époques. L'Amenli élail
vraiment le pays des ténebres épaisses : le soleil, pendan! les
douze heures qu'il y passait, était un soleil verdatre ', sans ardeurs et sans éclat. L'eau y étail chaude a ne point la boire, ou
croupie et infecte, l'atmosphere lourde, pesante, chargée de tempétes. Partout des serpents venimeux, des animaux nuisibles, des
génies aux formes effrayanles, qui se nourrissaient du cceur et du
sang des morts, de leurs ames et de leurs ombres. Quelques oasis
étaient éparses dans cette contrée sinistre, le champ des Offrandes,
les Jardins d'Ialou, mais quelles chances !'ame avait-elle d'y
atteindre saine et sauve? A bien considérer les choses, je suis
tenté de croire qu'au début les hommes ne survivaient gueres a la
mort, et que la perpétuité de l'ame au dela de la vie était le privilege d'un petit nombre, rois, ricbes ou nobles. Non qu'il y eut
différence de nature entre ce qui subsistait des uns et des autres,
mais ies esclaves et les pauvres n'avaient pas d'ordinaire les
moyens d'instruire (saqrou) et d'équiper (áprou) leur ame aussi
completement et aussi sitrement que les gens de bonne maison '.
Avant d'arriver aux Jardins d'lalou, il fallait affronter des grottes
obscures et des lieux déserts ou peuplés de bétes féroces, franchir des torrents q'eau bouillante et des !aes barrés de filets, traverser des pylones, des chateaux, dont les portes étaient gardées
1) Maspero,

Études égyptiennes,

t. I, p. 187-188.

2) Un disque de Mafkait, c'est-8.-dire de pierre verte, selon l'ex:pression des
textes.

3) Sur la distinction entre le Khou instruit et le Khou équipé ou muni, voir
G. Maspero, Rapport sur une mission en ltalie, dans le Recueil, t. III, p. 105-

106.

LE LIVRE DES MOllTS

283

par des démons affamés. L'ame n'avait d'espoir que si elle savait
opposer a chacun de ces dangers le talisman qui convenait le
mieux, pour échapper au poison des serpents, a la dent des crocodiles, aux mailles des filets, aux mains avides des génies malfaisants. Elle devait avoir des provisions, ou les charmes nécessaires a se procurar des provisions de bouche. Les pauvres connaissaient rarement toutes les formules indispensables; les mets
et les libations qu'on offrait pour eux étaient rares et insuffisants.
Leurs ames étaient piquées par les serpents, dévorées par les
crocodiles, mises en pieces par les génies, ou bien souffraient
la soif et la faim, se repaissaient d'excréments humains et d'urine,
seule nourriture qu'elles eussent a leur portée, et succombaient
d'inanition. De toute fa,;on, c'était pour elles la seconde mort,
c'est-a-dire le néant. Les riches ou les nobles, parvenus aux
champs d'Offrandes et aux Jardins d'Ialou, y étaient désormais a
l'abri de l'infortune et de la mort. Ce paradis était des plus grossiers. La description qu'en font les textes nous donne l'idée d'une
sorte d'Égypte céleste, d'une fertilité inépuisable. Le blé y avait
sept coudées de haut, dont deux pour l'épi. Des canaux, sans
cesse remplis d'eau, y entretenaient la fécondité et la fraicheur.
Les morts y passaient leur temps a manger, a boire, a jouer aux
dames. On n'exigeait d'eux que la culture des champs et les travaux de la moisson, qu'ils faisaient par corvées, comme les fellahs
ordinaires; encore pouvait-on les exernpter de ce labeur, en leur
procurant des rempla9ants, ces petiles figures en terre émaillée
ou en pierre qui sont si nombreuses dans nos musées. Osiris, le
Maitre de tout, régnait sur eux et n'exigeait pour les admettre a
sa suite que la •connaissance de certaines incantations et le don
d'offrandes abondantes. Plus tard seulement, on imagina de tenfr
compte au mort des actions bonnes ou mauvaises qu'il avait
commises pendant la vie, et, l'idée de la rétribulion se répandant
Osiris imposa aux ames l'obligation de se confesser a lui avant
d'entrer au. jardín, et décida de leur vie ou de leur mort en les
pesan\ dans la balance du jugement. Plus je considere les données relatives aux Jardins d'Ialou, au sort des morts qui l'habitent, aux attributs du dieu qui y régne, Osiris, et de ses assesseurs, moins je pu\s y reconnailre une forme du mythe de Ra ou
de l'un des dieux solaires. Osiris, au début, .ítait un dieu des
morts et n'était que cela. Son histoire, !elle que nous la connais•
1

�284

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

sons par les livres classiques et par le témoignage des monuments, est comme l'histoire idéale de l'homme pendant la vie
terrestre et pendant la vie d'au dela. Ce n'est pas ici le lieu de
développer cette idée; je me bornerai a rappeler ici le dernier
trait de ce mythe, la confusion entre le dieu et l'ame qui fait que
tout mort devient un Osiris.
D'autres doctrines avaient cours, dont les traces ne sont pas toujours faciles a reconnaitre. Le passage de l'ame humaine dans un
corps de bete, la métempsychose, était encore admis généralement,
a l'époque ou l'Égypte .entra en contact avec la Grece civilisée, et
il semble bien que les chapitres du Livre des Morts relatifs aux
transformations en vanneau, en serpent, en hirondelle, en oie,
aient été primilivement rédigés pour répondre a une idée de ce
genre. Ces théories tomberent en discrédit ou disparurent meme
presque entierement lorsqu'on imagina de comparer le cours du
soleil a la vie de l'homme, et par suite, de donner au soleil la
meme destinée qu'on pretait aux ames. Le soleil se leYe ou nait le
matin a l'Orient, pour se coucher ou mourir a l'Occident ; il sort
du ciel et nous laisse dans l'obscurité pendant la nuit pour renaitre
et mourir de nouveau le jour sui vant. 11 semble que le privilege de
monter sur sa barque, de parcourir avec elle le Ciel et Je Douaout,
d'y vivre de ce dont il vivait, d'y partager ses triomphes et ses
périls, ait été d'abord réservé au roi, fils et représentant de Ra
sur la terre 1 • Puis le simple particulier fut admis a l'honneur de
se meler a l'équipage divin, en se présentant, il est vrai, comme
un Pharaon. Puis, de meme que le suivant d'Osirís s'était peu a
peu identifié avec Osiris et était devenu un Osiris aux siecles antérieurs a l'histoire, le suivant de Ra s'identifia avec Ra et devint un
Ra, vers la XX• dynastie au plus tard •. Ici encore, je n'insisterai
pas : les images et les textes qui nous révelent cette doctrine sont
familiers aux égyptologues. 11 est certain d'ailleurs qu'elle se mela
tres tót, des avant r époque ou furent rédigées les prieres gravées
dans les caveaux des Pyramides, avec toutes les doctrines qui
1) Ainsi la vignette du chapitre xvn ou la barque est dirigée par six rois,
trois de la Basse-Égypte a l'avant, trois de la Haute-Égypte a !'arriare. Cfr.
E. de Rougé, Études sur le Rituel funéraire, p. 49.
2) G. Maspero, Rapport sur une mis,ion en Ilalie, dans le Recueil, t. III,
p. iOi-106.

LE LIVRE DES ~IORTS

285

avaient cours sur l'ame de l'homme et sur l'autre monde. 11 résulta
de ce mélange un ensemble de théories confuses, formées de fragments empruntés a droite et a gauche, impliquant des idées contradictoires. Le meme mort qui montait au ciel par l'échelle, dans
un endroit de son tombeau, s'y transportait sous forme d'oiseau
dans un autre. Ici, on nous affirme qu'il vit dans son tombeau, a
cóté de sa momie ; la, on nous la montre assis dans les Jardins
d'Jalou ou traversant le lac de l'Autel; plus loin, il rame dans la
barque du soleil et parcourt avec Ra le ciel de jour et le ciel de
nuit. On aurait tort de s'effrayer de ces dissonances et d'essayer
de les écarter en torturant les mots et les phrases pour en
extraire un sens symbolique dont la vague sublimité permit de
tout concilier. 11 faut prendre la pensée égyptienne telle q\l'elle
est, avec ses obscurités et ses absurdités sans fin, trop heureux
si les textes nous permettent de la saisir partout et de la présenter a nos contemporains dans toute sa simplicité.
Le Livre des Morts reflete fidelement cette confusion de doctrines. Les formules qu'il contient ont toutes un objet commun,
prolonger la vie de l'ame et l'empecher de s'éteindre, mais les
moyens qu'elles emploient a cet effet montrent qu'elles ont été
écriles sous l'influence des conceptions tres diverses que j'ai
exposées brievement, et se contrarient souvent l'une l'autre par
l'idée qu'elles refletent de la survivance humaine et du milieu
dans lequel ses destinées se continuent apres la mort. Les unes
tiennent pour démontré que l'ame est un double et lui donnent a
manger dans son tombeau 1 , les autres supposent qu'elle voyage
en ce monde et lui procurent un bon accueil dans Pou • ou dans
Héracléopolis s; ici, elle monte sur la barque de Ra et se laisse
emporter dans sa course journaliere', la elle s'établit a jamais
dans le royaume d'Osiris 5 • Chacune de ces conceptions, poursuivie
t) Ch. cv : Chapitre d'approvisionner le double. Ch. cv1 : Chapitre de
donner l'abondance chaque jour au défunt, dans Memphis.
2) Ch. cxu : Chapitre de connaitre les !lmes de Pou.
3) Cb. nu : Cbapitre de repousser la deslruction dans Kbninsouten.
4-) Cb.cxutv: Chapitre d'a\ler a la barque de R!l,pour etre parmi les suivants
du dieu. Ch. cxxxv, A : Chapitre de travailler a la manmuvre dans la barque
de R!l.
5) Ch. CXLVI : Chapitre de connaltre les pylones¿du palais d'Osiris dans les
Jardins d'lalou .

�286

REVUE DE L ' HISTOlRE DES RELIGIONS

jusque dans ses moindres détails, fournit prétexte a des prieres
nouvelles : les Égyptiens porterent en cette matiere cette meme
prudence minutieuse que j'ai souvent signalée ailleurs 1 • Partant
du principe que l'ame doit agir dans l'autre monde comme elle
agissait en celui-ci, il ne leur suffit pas de lui accorder d'une
maniere générale le droit ., d'aller et de sortir•; &gt; ils s'inquiétérent
de lui procurer tous les organes qui luí étaient nécessaires a ces
fonctions, et eurent des chapitres spéciaux pour lui rendre la
bouche", le creur•, les jambes•. Ce n'était pas tout de lui restituer
ces organes, on vonlut l'empecher de les perdre a nouveau, et on
chercha des prieres dirigées contre les puissances qui voudraient
les lui enlever, lui dérober son creure, lui crever les yeux '. lui
trancher le cou 8 : on ne lui accorda pas seulement de ,vivre 9 , on
lui procura de ne point mourir 1 º. C'était, pour chaque homme, le
meme travail de recomposition qu'Isis avait accompli pour Orisis,
apres qu'elle eut ramassé ses membres épars. Comme certaines
formules ne paraissaient pás assez efficaces, on en inventa
d'autres, puis, comme apres tout on n'était pas bien sur que les
formules d'autrefois eussent perdu leur valeur, on continua a les
employer a cóté des plus récentes. Le nombre en fut bientót si
considérable que l'ame n'aurait pu se les rappeler et faire son
choix parmi elles, si on ne les avait classées préalablement de
maniere a lui rendre moins difficile la ttwhe de les retenir. Champollion avait déja songé a partager le LiV?·e des Morts en trois sections d'inégale longueur 11 • Charles Lenormant y avait cru reconnaitre une vaste composition dramatique dont l'action se passait
1) Cfr. Revue des religions, t. XV, p. 163-164'.
2) Ch. xu : Chapitre d'entrer et de sorlir au Khri-noutri.
3) Ch. xx1, xxu, xxm : Chapitre de donner ou d'ouvrir la bouche du mort.
4) Ch. xxvu : Chapitre de donner le creur au mort.
5) Ch. LXXIV : Chapitre de remuer les jambes et de sortir sur terre.
6) Ch. XXVII, XXVIII, x.ux, XXXI.
7) Ch. xu . : Chapitre de ne point trancher les yeux du mort dans le
Khrinoutri.
8) Ch. xtm : Chapitre de ne point trancher la téte du mort dans le Khrinoutri.
O) Ch. XXXVIII A, XXXVIII B.
10) Ch. xuv : ChapiLre de ne point mourir une seconde fois.
11) II fait perpétuellement allusion a cette i;livision dans ses écrits, mais n'en
a jamais publié le détail exact.

LE LIVRE DES MORTS

.

287

partie sur la terre, partie dans le ciel 1 • Un exam_e n rapide . des
titres de chaque chapitre nous permettra peut-etre de mieux
reconnaitre les procédés mis en pratique par les prétres égyptiens
pour assembler les formules et en composer un se~l o~vrage.
Les quinze premiers;chapitres forment une sect10n a part. Cham~
pollion l'avait déja démontré, et M. de Rougé ava_i: reconnu que
&lt; cette division était conforme a l'intention des hierogrammates,
car ils ont terminé cette portian par une vignette v~rticale
(Ch. xvI de Lepsius) qui interrompt le texte, et coup~ hablluellement tout le manuscrit : elle contient des scenes relat1ves au tex~e
du chapitre xv. Les quatorze premiers chapitres s~nt cou~?nnes
une :in.eme vignette et par un meme titre qui sert d mtropar
.
.
·t
duction au livre tout entier •. &gt; Ce tllre se lit dans les manuscr1 s
d'époque sa'ite : , Commencement des rhapitres de sortir_ penda_nt
le J'our d'aceomplir les riles pour sortir et entrer au Khri-noutri. •
' manuscrits d'époque thébaine, il est remp1ace, presque
Dans les
toujours par le titre suivant : , Chapitre d'aller vers les gardes
d'Osiris". » On est porté a conclure de ce fait qu'il ne saurait s'appliquer a l'ensemble de la collection, mais seulem_ent aux chapitres
qui le suivent immédiatement de I a xvI. On sait en e~et que ~es
Égyptiens commenyaient tres souvent un ouvrage par 1 e~press1on
collective Ha m ... « Debut de ... , : • Há m st'otou debut des
chants , de victoires destinés a célébrer les exploits d'un Pharaon ;
., Ha m sbaiou ... Début des instructions &gt; d'un sage a ses éleves ou
a ses enfants; ici , Há m roou... Début des portes, des chapitres &gt;
composés pour rinstruction du mort. A chaque collection nouvelle,
la méme formule reparait ; ainsi au chapitre xvn « Ha m stesou ...
Début des accomplissements de riles pour sortir et entrer au
Khri-noutri, , au chapitre ex ., Ha m roou... Début des chapitres
du Jardín des Offrandes, et des chapitres de sortir pendant le
·our N. » Le nom de Livre de sortir pendant le iour qu'on a
:ppliqué au Livre des Morts entier est ~onc inexact : _il fau~ le
réserver pour la premiere section du hvre , celle qm conhent

1) Fr. Lenormant, Les Livl'es chez les Égyptiens, 1857, p. 9-20.

2) E. de Rougé, Études sur le Ri tuel fun/Jmir e, p. 10.
..
3) De tous les textes réunis par NaYille, le papyrus Ag (Bn hsh llluseum,
n• 9901), a seul le premier titre.

�288

llEVUI, DE L'msTOIRE DES RELIGIOXS

les chapitres que Champollion avait déja séparés du reste. lls
ont en effet un objet unique, une tendance commune, qui nous
explique pourquoi on les récitait le jour des funérailles. lls traitent en général des procédés a employer pour transporter le mort
de cette vie dans l'autre et pour lui assurer en gros une existence
tranquille et confortable : ils lui concedent l'autorisation d'accomplir ce qu'on appelait le pírou-m-harou. Ces mots ont été traduits
de vingt fagons différentes, et M. Naville )'interprete, apres Déveria,
par sortir du iour: « C'est, dit-il, la traduction qui se rapproche le
plus de la signification habituelle du verbe pil'ou et de la préposilion m. D'ailleurs divers textes prouvent qu'on désignait par
l'expression le four d'un individu, la durée de sa vie sur terre.
Sortir dufour ou de son jour ne signifie point quitter la vie et
perdre ajamais l'existence,- il y avait aussi une vie onkh de l'autre
cóté de la tombe, - mais franchir les limites de la vie terrestre,
n'avoir plus ni commencement ni fin, mener une existence que ne
bornent plus ni le temps ni l'espace; aussi la phrase sortir dujour
est-elle souvent complétée par les mots sous toutes les formes
qu'il plait le défunt revetir 1 • &gt; L'interprétation me parait etre bien
subtile, et ne pas répondre a ce que nous savons des idées des
Égyptiens sur l'autre monde. Dans toutes les formules que nous
connaissons jusqu'a présent, !'ame égyptienne, comme l'ame
grecque, redoute Stlrtout les ténebres de la nuit et appelle a grands
cris la lumiere. Elle demande a pouvoir « entrer a volonté dans
sa syringe et en sortir, se rafraichir a son ombre et boire l'eau
de son lac chaque jour... , se promener sur son lac chaque jour,
sans cesse, se poser sur les arbres du jardin qu'elle s'est fait a
elle-meme, prendre le frais sous ses sycomores 1 &gt;, toutes actions
qui montrent qu'elle continue a séjourner, si elle le veut, sur
cette terre, et a sortir pendant le 7011.r du tombeau ou elle a été
déposée au temps des funérailles•. La traduction sortir pendant
le four, sortir de jov.r, a été proposée par M. Lefébure il y a une
quinzaine d'années ', et les raisons dont iÍ l'appuie concordent si bien
1) Einleitung, p. 23-24.
2) Stele C 55 du Louvre.
3) Ainsi au ch. xxxi, l. 11-12 ( édit. Lepsius, pl. XVI) : Le mort so1't pendant
le jom· et marche sur terre avec les vivants.
4) Le Per-m-hrou, Étude sur la vie future chez les Égyptiens dans les
,lfélanges Égyptologiques, de Chabas,
série, t. II, p. 218-241.

m•

LE LIVRE DES MORTS

r

289

avec mes propres recherches que je !'adopte sans hésiter. Ce que
les seize chapitres du début valaient au mort qui les avait appris;
c'est celte faculté de sortir pendant le jour dont la possession
décidait du bonheur de l'ame.
Le premier chapitre l'introduisait parmi les compagnons d'Osiris
ou, comme le veut une rédaction abrégée publiée par Naville 1,
fait entrer la momie dans l'autre monde le jour de l'enterrement.
Des le second et le troisieme chapitre, elle obtient l'autorisation de
&lt; sortir pendant le jour et de vivre apres etre mort •, • a quoi les
Rituels de l'époque sai'te joignent un sauf-conduit pour &lt; cheminer
au ciel et sur terre • ,. Toutefois cette permission n'aurait pas
suffi a elle seule. Les morts étaient corvéables comme les viva~ts :
a l'appel de leur nom, ils étaient obligés de labourer les champs
divins, de moissonner, de transporter les grains. Le chapitre v
avait, pour objet de les « dispenser de faire les travaux dans le
Khri-noutri , , ce qui leur procurait le loisir nécessaire pour sortir,
et, comme les dieux n'étaient pas d'humeur a laisser leurs domaines
improductifs, le chapitre v1 leur rendait les ouvriers que le chapitre v
!eur avait enlevés. C'étaient ces petites figures de pierre, de fai:ence
ou de bois qu'on ramasse par milliers dans les cimelieres: armées
de la houe et du sac a grains, non seulement elles gardaient le
personnage dont le nom était tracé sur leur corps, et écartaient
de lui ce qui aurait pu lui nuire ', mais elles répondaient en ses
Jieu et place,d'ou leur nom d'ouashbiti, les répondants, et cou•
raient piocher la terre ou manier la rame '. Dans le chapilre vu,
Je mort , passait sur le dos du serpent Apópi, ce maudit • , qui
lui barrait le chemin, et apres l'avoir percé de sa lance, il e sortait pendant le jour et pénétrait au Douaout &gt; par la vertu des
chapitres vm et 1x '. Les prieres suivantes insistent sur le meme
1) Naville, t. I, pl. V, et Einleitung, p. 416.
2) Naville, t. I, pi. VI, et Einleitung, p. 116-H7.
3) Lepsius, Todtenbuch, ch. IV, pi. II.
4) Maspero, Sui· une tablette appartenant a M. Rogers, dans le Recueil, t. II,
p. 16 sqq.
5) Chapitre v, de dispenser le défunt de {aire les tmvaux au Khrinoutri
(Naville, t. I, pi. VII; Einleitung, p. 117); chapitre VI, de {aire exécuter par
les ouashbil'i les travaux du mort dans le Khrinoutri (t. I, pi. VIII, Einleitung,
p. i17-118).
6) Naville, t. I, pi. IX.
7) C~apitres vm et 1x, Naville, t. I, pi. X, Einleitung, p. f 18-119.

�290

REVUE DE L'HISTO!RE DES RELIGIONS

ordre d'idée que le chapitre vn, mais en se tenant toujours dans
les généralités : elles assurent au mort la justesse de voix nécessaire a prononcer les invocations I qui luí vaudront la victoire sur
les ennemis \ luí accordent une fois de plus &lt; d'entrer au Khrinoutri et d'en sortir • a volonté ", « d'entrer dans l'Occident et d'en
sortir ', • elles « détruisent tout ce qui pourrait soulever le dégout
contre luí dans le cceur du dieu ' . , Ces quatorze formules suffisaient amplement et composaient un volume complet, terminé par
un quinzieme chapitre analogue, pour le sens et pour l'intention,
a celui que nous rencontrons a la fin du livre entier, un hymne
au Soleil 6 • La grande vignette (ch. xv1 de Lepsius), qui sépare la
premiere section du reste de l'ouvrage, en est le complément nécessaire : elle montre le Soleil se levant le matin, puis accueilli le soir
par les divinités de l'Occident et pret a s'enfoncer dans la nuit,
comme l'homme dans la tombe, au milieu des acclamations des
génies célestes 7•
La seconde section commence, elle aussi, par un chapitre de
généralités, le dix-septieme du Recueil complet, rnais ce ne sont
déja plus des généralités vag~es cornme celles qui ont précédé,
des &lt; incantations pour sortir et aller dans le Khri-noutri, pour
etre glorieux dans l'O_ccident excellent, pour sortir pendant le
· jour. • Le titre seul ajoute des détails de nature plus précise, ou
se révele l'esprit minutieux des Égyptiens : [il parle de « jouer
aux &lt;lames, de s'ass·eoir dans le kiosque de plaisance, de prendre
toutes les formes qu'on veut, de so~tir comme ame en vie apres le
1) Le chapitre x de Lepsius (pi. III): Chapitre de sortir en juste de voüc, ne
se trouve jusqu'a présent a l'époque thébaine que dans le papyrus Aa (n• 9,900
du British Museum) et a été reporté par Naville (Einleitung, p. ii9, t, I, pi.
LXIII) au chapilre XLVIII avec legue! il se confond.
2) Le chapitre II de Lepsius (pl. III) : Ghapitre de sortfr contre les ennemis
dans le Khrinoutri, ne s'est pas rencontré jusqu'a. présent dans les manuscrits
d'époque thébaine (Naville, Einleitung, p. H9),
3) Chapitre xn, Naville, t. I, pi. XI, Einleitung, p. 119.
4) Chapitre xm, Naville, t. I, pi. XII, Einleitung, p. H9.
5) Chapitre x1v, Naville, t. I, pi. XIII, Einleitung, p. 119-120. ·
6) Chapitre xv, Naville, t. I, pi. XIV-XX, Einleitung, p. 120-123. La rédaction salle de ce chapitre a été publiée, tra.duite et commentée par E. Lefébure,
Traduction comparée des hymnes au soleil composant le xv• chapitre du Rituel
funtraire égyptien, París, Franck, 1868.
7) Chapitre xvi de Lepsius (pi. VI), do.ns Naville, t. I, pi. XXI-XXII.

u:

j our de renterrement

LIVRE DES MORTS

29i

• &gt; Le chapitre xvII a été admirablement
traduit et commenté par E. de Rougé •. C'est une sorte de résumé
tres condensé de ce que l'ame égyptienne devait savoir sur les
dieux et sur ses destinées surhumaines. Les formules en sont
breves et énergiques, si breves qu'on sentit de bonne heure
l'obligation d'y joindre un commentaire qui en éclaircit les obscurités. Ce commentaire a son tour ne sembla pas assez clair et on
y ajouta des explications. Chaque verset y est done accompagné d'une glose qui, elle-meme, rec;oit d'autres gloses. Le sort
de l'homme est décrit sommairement. Apres s'etre identifié avec
les dieux pour mieux triompher de ses ennemis, il quitte la
terre pour aller rejoindre son pays, le royaume d'Osiris, et ppur
pénétrer aupres du Soleil. Le double terme de son voyage sera
atteint, au chapitre cxxv, lorsqu'il comparaitra devant Osiris pour
y etre jugé et pour aller ensuite aux Jardins d'Ialou, au chapitre cxxx, lorsqu'il s'embarque sur le navire du Soleil. Les chapitres intermédiaires nous feront connaitre les opérations intermédiaires qu'il doit accomplir avant d'arriver au terme de sa course
aventureuse.
Le premier point pour lui c'est de pouvoir employer efficacement
les prieres qui lui serviront de sauf-conduit, et en Égypte, comme
dans tout le monde antique, la vertu d'une formule dépend beaucoup de la fagon dont elle est récitée. Si elle est débitée d'une voix
fausse, avec des gestes mal appropriés, elle ne vaut rien ; si au
contraire elle est déclamée avec l'intonation juste et la mimique
convenable, les dieux ne peuvent se dispenser d'y obéir. Les
chapitres xvm, x1x et xx sont done consacrés a donner au mort
cette précision d'intonation sans laquelle ses armes magiques
devenaient impuissantes, a le transformer en juste de voix
Makhróou •. Thot, le dieu de la parole, du chant et de l'écriture, se
1

f) Chapitre XVII, Naville, t. I, pl. XXlll-XXX, Einleitung, p. 123-f25. _
2) E. de Rougé_, Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens, p.
36-83. Lepsius, appliquant les príncipes établis dans le mémoire de Rougé aux
versions du moyen empire, a disséqué les premieres lignes de ce chapitre dans
ses lElteste Texte, p. 25-53, et a essayé de séparer les couches successives de la
glose. Le méme travail a été refait depuis, sans grand changement, par Brugsch,
Religion und Mythologie, p. 21-26.
3) Sur le sens de Mdkhr6ou, qu'on traduit ordinairement par véridique,
justifié, triomphant, voir Maspero, Notes sur ·quelques points de grammaire et

�292

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

chargeait de cette opération délicate, dont le bénéfice était assuré
par la vertu de la couronne de feuillages, de tleurs ou de bandelettes, la couronne de voix juste qu'on pla&lt;;ait sur la tete de la
momie le jour des funérailles, et qu'elle emportait parfois dans son
cercueil t. La couronne était l'amulette, le signe matériel qui
assurait a l'ame la possession de cette voix juste qui lui permettait de réciter victorieusement les formules du livre sacré • : ce
n'était pas trop de trois chapitres pour lui communiquer une vertu
aussi précieuse •. Ainsi armé, il procédait a la reconstitution de
son etre, qui avait été mutilé par les cérémonies de l'embaumement. C'était d'abord la bouche qu'il cherchait a reconquérir, et
rien n'était plus naturel, puisqu'il venait de recouvrer le don de
voix juste. Deux incantatioos magiques pouvaient lui e donner sa
bouche' &gt;, une autre:« lui ouvrait la bouche »ª, par une quatrieme
e on lui apportaitles charmes• &gt; qui devaient lui servir, de concert
avec la voix juste, a se maintenir entier. 11 sait déja parler et
manger, mais il est encore, pour ainsi dire, impersonnel. Les
etres animés et inanimés ne se distinguent les uns des autres que
du jour ou ils ont un nom particulier; c'est le nom qui fait la perd'histoire, s. XXI, dans la Zeüsehrift, 1882, p. 120-122. Pour la valeur de
l'intonation juste dans les religions anciennes, dans la religion romaine, par
exemple, cfr. Bouché-Leclercq, Les Pontifes de l'ancienne Rome, p. 70, i 10.
1) Le r0le de ces couronnes et les débris qui en sont conservés dans les
musées, ont été étudiés récemment par .M. Pleyte, La eouronne de la Justifi.cation dans les Actes du sixieme Congres international des Orientalistes, tenu
en 1883, a Le.ide, quatrieme partie, p. 1-30 et pi. 1-XXV.
2) Peut-étra faut-il y voir un complément du costume nécessaire a comparailre devant les dieux : « Les dieux, disait Sapho, se détournent de ceux qui
viennent a eux sans couronne (Athénée, XV, p. 664, e). » Toutefois, les Égyptiens, pas plus que les Grecs de l'époque homérique, ne se couronnaienl pour
1e sacrifice.
3) Chapitres XVIII et xx, dans Naville, t. I, pi. XXXI-XXXII, et Einleitung,
p. {25-126. Le chapitre x1x de la recension saite (Lepsius, pi. XIII) n'apparait
dans aucun des exemplaires de la recension thébaine, connue jusqu'a préseot.
4) Le cbapitre x.xi de la recension saile (Lepsius, pi. XIV) ne s'est pas encore
retrouvé dans les manuscrits thébains. Le chapitre xxu est daos Naville, t. I,
pi. XXXIII, et Einleitung, p. 126-127.
5) Chapitre xx111, dans Naville, t. I, pi. XXXIV, et Einleitung, p. 127.
6) Chapitre xnv dans Naville, t. I, pi. XXXV, et Einleitung, p. 127. La
vignette manque jusqu'a présent daos les manuscrits d'époque thébaine, mais
se trouve dans les manuscrits sa1tes (Lepsius, pi. XIV).

LE LIVR&amp; DES MORTS

293
sonne, et chaque objet, un vase, une canne, un temple, une porte,
a son nom en Égypte, comme un homme ou un animal. Le mort a
perdu a sa derniere heure le souvenir de tout ce qui l'attachait
a notre monde, non seulement la sensation de la vie, mais la
mémoire de son nom. Il ne redevient lui-meme que le jour ou son
nom lui est rendu, et le chapitre xxv est destiné a lui reslituer la
mémoire de son nom dans le Khri-noutri. Les Répondants avaient
leur róle indiqué dans cette cérémonie. Comme ils portaient le
nom de la personne a laquelle ils étaient attribués, le Domestique,
tout en récitant la formule, en présentait un au mort; le mort se
reconnaissait lui-meme, et lisant son nom sur son image, se le
rappelait désormais 1 • Une fois qu'il avait recouvré sa personnalité
avec son nom, on s'inquiétait de lui restituer son coour, « son
coour qu'il avait de sa mere, son coour de quand il était sur terre, &gt;
et cette importante opération comportait plusieurs degrés. D'abord,
on , lui donnait son coour ', &gt; puis comme le coour une fois rendu
aurait pu élre dérobé par quelque ennemi, on s'ingéniait a « empecher que son creur ne lui füt pris dans le Khri-noutri, , ce qui
avait inspiré aux pretres trois breves incantations, de valeur égaleº.
On est tenté de croire que ces quatre formules suffisaient a rassurer les ames timorées ; mais c'est peu connaitre l'Égyptien que
d'imaginer qu'il quittera un sujet aussi important a ses yeux sans
l'avoir envisagé sous toutes ses faces . Si confiant que l'on f0t dans
la parole, on ne méprisait pas d'en augmenter l'efficacité par
l'emploi judicieux des talismans. La parole était fugitive : le talis-

1) Chapitre xxv dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 127-128. Lit
vigoette qui représenle la. cérémonie destioée a rappeler au mort le nom qu'i 1
portait ne se trouve qu'au papyrus Ax (Brocklehurs 11).
2) Chapitre xxv1 dans Naville, l. I, pi. XXXVU. Les vignettes de Pe (Louvre,
III, 89) et de Pd (Papyrus de Soutirnes a la Bibliotheque nationale), sont
curieuses, parca qu'elles nous montreot jusqu'a. que! point les Égyptieos prenaient ces opérations au sens littéral. Dans Pe, le mort accroupi sur une natte,
prend son cceur des mains du prétre, accroupi devant lui sur une aulre natle.
Dans Pd, il est debout devant Anubis, qui parait lui porter son cceur a la
bouche, peut-etre pour qu'il !'avale, comme Biliou le sien daos le Cante des

deua: f reres.

3) Chapitres xxvn, xxvm, xxixA, dans Naville, t. I, pi. XXXVIII, XXXIX, XL
et Einleitung, p. 128-i30. Le chapitre xx1x de la recension saile (Lepsius, pi.
XV) ne s'est pas ancore retrouvé daos la version tbébaine.

�294

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

LE LIVRE DES MORTS

man durait, et sa vertu s'exerc;ait tant qu'il demeurait intact. Le
talisman employé pour protéger le coour, était un coour de pierre
précieuse qu'on suspendait au cou du mort en récitant une formule. D'ordinaire un seul de ces carnrs suffisait, un beau coour en
cornaline ou en jaspe rouge 1 ; mais parfois on en voulait trois
autres, en feldspath ou en jaspe vert, en lapis-lazuli, en cristal ou
en pierre blanche transparente•. Puis, on pouvait considérer le
coour de deux manieres. Pour les uns c'était un organe inconscient,
sans volonté propre; pour les autres, c'était un vivant dans le
vivant, un etre indépendant, pourvu d'instinct et d'intelligence·.
Dans les chapitres xxv1-xx1x B, la premiere idée prévaut : on
donne ou on prend le coour sans qu'il puisse s'aider lui-méme.
Dans les chapitres xxx-xxx B, le coour parait avoir une volonté
propre : il cherche son ame et son corps pour se réunir a eux, et
les formules • empéchent qu'il ne soit écarté d'eux dans le Khrinoutri '. , L'amulette a employer en pareil cas n'était plus le
coour : c'était le scarabée en pierre dure ou en fa'ience, portant
le texte plus ou moins abrégé du chapitre xxx ou simplement un
nom propre, qu'on trouve collé sur la poitrine du défunt, vers la
naissapce du cou, sous le maillot de bandelettes. On oblenait
grace a lui, non seulement que le coour ne füt point repoussé'
. loin de son mort? mais encore qu'il ne prit point la parole centre
lui au tribunal d'Osiris et ne l'accusat point des mauvaises actions
qu'il avait pu commettre pendant la vie terrestre 5 • Cette mention

295

et aussi la conception du coour comme un élre distinct, marque
certainement que ces deux chapitres sont d'origine relativément
plus récente : ils appartiennent a un temps ou ron croyait déja
que le bonheur ou le malheur dans l'autre monde dépendait, au
moins en partie, de ce qu'on afait en celui-ci, tandis que les autres
ne tiennent aucun compte d'une rétribution future. Ils étaient tous
également efficaces, et, qui savait s'en servir, sa personne était
reconstituée aussitót.
Mais les ennemis, qui n'avaient pas réussi a empechar l'opération cte:s'accomplir, pouvaient songer a en détruire l'effet en prenant au mort les charmes dont il était muni ou en le tuant a
nouveau de diverses fac;ons. On l'armait done soigneusement
contre ces dangers. C'étaient deux chapitres , pour repousser les
crocodiles qui viennent lui voler ses charmes magiques 1 , , un pour
« repousser tous les reptiles &gt; en général 2 , deux pour « qu'il ne
soit pas piqué" • ou • dévoré par l'urreus qui se dissimule dans son
trou, &gt; ou par tout autre serpent dans le Khrinoutri 4, un pour
« repousser le scarabée venimeux 5 , un pour , repousser les deux
grosses viperes joufflues O• , Deux: autres, qu'on récitait pour
ere~ de la validilé _de l'acte, et déclare que son creur est la afin de porter témo1gnage contre lm devant le tribunal d'Osiris, au cas ou il viendrait a ne pas
observer ses engagements : « Je t'ai donné - et mon creur en porte témoignage. »

'

1) Chapitres x:xx1 et xxxu dans Naville, t. I, pl. XLIV-XLV, et Einleitung,
p. 130-131.

1) Cbapitre xx1x B dans Naville, t. I, pi. XLI.
2) C'est ce que nous apprend le titre commun que Ba (Berlín, nº 2) donne a.
quatre des chapitres du creur. (Naville, Einleitung, p. 128.)
3) Ainsi au Conte des deu:.c frt!res, ou le creur de Bitiou vit sur la fleur de
l'acacia; magique .. Lorsque l'acacia a été renversé le creur reste inerte pendant sept ans ; pms, au bout de ce temps, il est saisi lout a coup du désir d'aller
en Egypte et se parle a. lui-méme comme s'il était un étre indépendant.
4) Cbapitres xxx A, xxx B, dans Naville, t. I, pi. XLII-XLIII.
5) Cette maniere d' envisager le róle du creur avait pénétré profondément
~ans les mreurs égyptiennes. Pour n'en citer qu'un exemple, les contrats démo!1ques ~ortent dans la formule de donation, une phrase meter ltdti qui vient
1mméd1atement apres les mots : Je te donne ou je t'ai donné. On l'a traduit
d'ordinaire par mon ca,ur est satisfait. Mais le verbe meter meti en démo.
'
'
tique
com~e en ~gyptien, a le sens de Testifier, porter témoignage,
ce qui
me porte a tradu1re le passage cité par mon camr en porte témoignage ou que
mon creur en porte témoignage. Le donaleur ou le vendeur prend a témoin son

2) Chapitre xx:xm dans Naville, t. I, pl. XLVI, et Einleitung, p. 131.
3) La recension sa!!e ~o_nne le tit~e dt1 chapitre xxx1 v sous la forme : Chapitre
po~r e~pecher que I mdmdu ne s01t piqué, dans le Khrinoutri, par le serpent
qui se tient dans son trou ( Lepsius, pi. XVII).
4) Les chapit:es xxxrv et xxxv d~ns Naville, t. I, pi. XLVII-XLVIII et Einleítung,
p. 131, le chap1tre xxx1v avec le titre : Cbapitre pour empécher que l'individu ne
soit mangé, dans le Khrinoutri, par le serpent qui se tient caché dans son
trou, l'urreus.
·
._5) Le cbapitre 36 dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 132. La
VIgneUe du papyrus B~ (Berlin, n° 2) figure un gros scarabée, celle du papyrus
Le (Leyde, n•IV), un cr1quet ou peut-étre une blatte, comme le papyrus de Turin
d'époque sai:te publié par Lepsius, Todtenbuch, pi. XVII. La traduction tort~, pou~ le mot, qui désign_e le_ monstre combattu dans ce chapitre, n'a d'autre
r~1son d étre qu un détermmatif, peut-étre mal reproduit, dans le titr$ du cbap1lre tel que donne Lepsius ; il faut done la corriger jusqu'a nouvel ordre,
6) Le chap1tre xxxv11 dans Naville, t. I, pi. L, et Einleitung, p. f32.

!e

�296

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGlOXS

vivre en respirant dans le Khrinoutri ', • étaient destinés également arepousser les vipéres. On ne voit pas d'abord pourquoi les
Égyptiens réunissaient dans une meme formule deme ordres de
phénoménes aussi différents que la respiration et la morsure des
serpents. On comprend le motif qui les a dirigés lorsqu'on a eu
l'occasion d'assister a la mort d'un homme ou d'un animal piqué
par un céraste, par une vipére baja ou par une scythale. Au bout
d'uoe dizaine de minutes, le patient est saisi d'angoisses el de
suffocalions : les muscles respirateurs semblent se paralyser par
crises successives, et l'on dirait que la vie séteint faute d'air et de
souflle. Les Égypliens n'avaienl done pas tort de demander aux
diewc dans une meme priére la gritce de &lt; vivre en respiran! , et
celle de &lt; repousser les serpents. , Sans expliquer de la méme
maniere que nous le mécanisme de la mort, ils avaient reconnu
qu'elle arrivait par asphyxie, et cetle observation leur donnait le
droit de rédiger le litre du chapitre xxxvm comme ils l'ont fait.
Daos les chapilres suivants, iI , repousse les scythales• , puis, le
grand python qui dévore l'itne •. , L'~ne était !'animal de Sit, l'ennemi d'Osiris; le serpent qui dévore l'itne est done un des alliés
d'Osiris et d'Horus daos leur guerre contre Sit, et le mort n'avait
pas grande difficulté á le concilier. On n'avait qu'á lui dire : &lt; ne
me mange pas, car je suis pur, je suis sans péchés , pour qu'il
se laissat percer d'un coup de lance. Aprés le poison, c'était le tour
de l'épée. Quiconque était muui du chapilre XLr ne courait plus
risque d'élre mis en piéces ou de perdre les yeux daos l'Occident';
«

1) Les chapitres xxxvm A et x:x:xvmB dans Navitle, t. l,pl. Ll-Lll, et Einleitung, p. 132-138.
2) Le chapitre xxx1x dans Naville, t. I, pl, LIII, et Einleitung, p. 133.
3) Le chapilre XL dans Naville, t. 1, pi. LIV, et Einleitung, p. 138. La
vignette de la recension salte donne un serpent de petite ta.ille (Lepsius, Todtenbuch, pl. XVIII), celle de Ja recension thébaine, un serpent qui doit mesurer
plus de quatre m~tres de long, si on déroule ses replis. L'Égypte d'aujourd'hui
ne renferme plus de serpents de cette taille, mais on sait par les monuments
qu'elle nourrissait autrefois des hippopotames, des crocodiles et d'autres ani•
maux, qu'on ne rencontre plus que dans les régions tropicales; elle devait
nourrir également les serpents gigantesques qu'on voit figurés si souvent dans
les peintures de J'enfer.

4) Le cbapitre xu daos Naville, t. I, pi. LV, et Einleitung, p. 1.33. La recen•
sion saite a pour litre : Chapilre que l'indh-idu soil mis en pieces daos Je Kbrinoutri (Lepsius, Todtenbueh, pi. JGG).

297

LE LlVRE DES :UORTS

avec le cbapitre xw, on échappait au massacre des ennemis d'Hor
qui avait eu lieu á Hninsouten, au temps des guerres osiriennes ';
enfin par le chapitre xtur, on évitait d'avoir la tete tranchée •. Ce
qui suivait étail une conséquence naturelle des formules précédentes. L'ilme était confirmée dans la faculté • de ne pas
mourir une seconde fois \ .. puis

&lt;

de ne pas pourrir ', • puis

e

de

ne pas se détruire, mais d'etre en vie dans le Khrinoutri •. • Nul ne
pouvait plus , lui enlever sa place•, , mais, grilce a la justesse de
sa voix, elle sorlait victorieuse contre ses ennemis ', • n'entrait
pas a l'abattoir » oi.t l'on décapitail les morts sur un billot•, n'était
pas jetée la tete en bas dans les gouffres de l'autre monde•, et
n'était pas obligée a se nourrir d'excréments et a s'abreuver
d'urine, comme ses compagnes moins bien pourvues de lalismans "· Aprés tant de négalions, on était en droit d'attendre quelques faveurs positives. Respirer a pleins poumons un air pur, boire
a volonté une eau toujours fraicbe, était pour l'Égyptien d'autrefois, comme pour ce\ui d'aujourd'hui, l'idéal du confortable. II
trouvait dans les Riluels dix ou douze chapitres, entre lesquels iI
!) Le chapitre XLII dans Naville, t. 1, pi. LVI-LVII, et Einleitung, p. 133-134.
La recension sai:te a un litre asse.z: différent : Cbapitre de repousser lous les
impies mauvais, el d'écbapper aux massacres qui se font dans le Kbrinoutri
(Lepsius, Todtenbuch, pi. XIX).
2) Le chapitre XLIII dans Naville, t. I, pi. LVIII, et Ein~eitung, p. 1.34.
3) Le chapitre xuv dans Naville, t. I, pi. LIX, et Einleitung 1 p. i34.
4) Le chapitre XLV dans Naville, t. 1, p!. LX, et Einleitung, p. 13i.
5) Le chapitre XLVI dans Naville, t. I, pi. LXI, et Einleitung, p. i34. Le texte
publié par Naville renferme dans le litre une faute du copiste antique. II dit :
Chapitre de se détruire et d'étre en vie. Une négation a élé passée, c-0mme le
prouve le te1te de la recension salle : Ctiapitre de ne pas étre détruit, mais
d'étre en vie, - variante, a l'heure oll l'on vil, - dans le Khrinoulri (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XX),
6) Le chapitre XLVH dans Naville, t. 1, pJ. LXII, et Einleitung, p. 135.
7) Le cbapitre xLvm daos Naville, t. I, pi. LXIII, et Einleitung, p. 135. Le
chapitre xuv ne s'est trouvé jusqu'A présent que dans la recension saHe (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.
8) Le chapitre L dans Naville, t. 1, pi. LXIV, et Einleitung, p. 135.
9) Le chapitre Ll manque dans la recension tbébaine; il est daos Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.

iO) Des deux cbapitres consacrés a ce sujet, Je premier, Ln, ne se trouve que
dans la recension salte (Lepsius, Todtenbuch, pl. XXI), le second esl daos
Naville, t. I, pi. LXV, et Einleitttng, p. 135.

20

�298

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

pouvait choisir, lorsqu'il voulait garantir a son ame ces deux félicilés supremas de l'autre vie : chapitre de e donner l'air daos le
1
Khri-noutri ,,, d'aller e respirer l'air sur terre •, &gt; en sortant du
tombeau, e de respirer l'air et d'avoir de l'eau ', de boire de l'eau
qui ne fut pas bouillante ', &gt; enfin de pouvoir traverser sans
s'échauder les cours d'eau bouillante que renferme l'Amenti 5•
Une fois équipé de sa bouche et de son creur, maitre de l'air et
de l'eau, il se sentait prel a sorlir de jour et a revelir, pendant ses
sorties, les formes qu'il jugeait utiles a ses projets, pret surlout
a entreprendre le grand voyage qui devait le mener a son gré
devant Osiris ou devant Ra, dans la barque solaire ou aux jardins
d'Ialou.
Le chapitre LXIV ouvre en cette partie de l'ouvrage la liste des
formules qui avaient la vertu de faire sortir le mort pendant le
jour. C'est l'un des plus importants du recueil entier et, apres
avoir attiré a maiote reprise l'attention de Rougé, il a été publié,
traduit, commenté par Guieysse, d'apres les papyrus du Louvre
et de la Bibliotheque Nalionale 6 • L'ame y apprenait une fois de
plus, mais d'apres une th éologie assez différente de calle qui a
inspiré le chapitre xvu, ce qui lui était nécessaire pour sortir
pendant le jour. La forme est plus abstraite, trahit une époque
plus récente, et cette impression qu'en donne la lectura est confiri) Le cha.pitre uv da.ns Naville, pi. LXVI, et Einleitung, p. i35-136.
2) Le cba.pitre LV da.ns Naville, pi. LXYU-LXVJII, en deux versions ditTérente, et Einleitung, p. 136.
3) Les chapitres Lv11, ux:, Lx, Lx1, LXU da.ns Na.ville, pl. LXVIII-LXXII, et
Einleitung, p. 136-137. Le chapitre LVIII daos la recension saite (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXII-XXIII).
4) Le chapitre LXm A dans Naville, pi. LXXIII, et Einleitung, p. 137. La
variante du titre de la recension salle (Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII) montre
qu'il faut comprendre comme j'ai fa.it, et le lexte confirme encore celle interprétation. C'est en effet 1'eau elle-méme qui parle : " O taureau de l'Ouest,
amene-moi a toi (pour ~lre bue, comme daos la vignette), car je suis le lac de
cette rame de Rd, sur lequel il navigue quand il vieillit (le soir), et je ne bous
pas, je ne brúle pas. &gt;&gt;
5) Le cha.pitre LXIII B d:ms Naville, pi. LXXIV et Einleitung, p. 137, avec
des vignettes ou l'on voit le mort marchant tranquillement da.ns une ea.u qui
lui monte j usqu'a la cheville.
6) Rituel funérafre égypti,m, chapilre LX1v, par Paul Guieysse, textes comparés, traduction et commenlaires d'apres les papyrus du Louvre el de la
Bibliotheque nationale, in--1, París, Vieweg, 1876.

LE LlVRE DES MORTS

299

mée par la rubrique historique dont le texte est accompagné. 11
aurait été découvert, selon certains manuscrits, au temps de la
¡re dynaslie, sous Housapalli t, selon d'autres, au temps de la IV•
par Hordidif, fils de Mykérinos, dans un voyage d'inspection que
ce prince faisait a travers l'Égypte : il était dans le temple de
Khmounou, sous les pieds du dieu, écrit en lettres de lapis sur
une tablette d'albAtre •. On explique d'ordioaire cette indication
comme une marque d'antiquité extreme•, en partant de ce príncipe
que le Livre des morts est de composition relativement moderne,
etqu'un scribe égyptien, nommant un roi des premieres dynasties
memphiles, ne pouvait entendre par la qu'un personnage d'époqu e
tres reculée. Cette explication ne me parait pas etre exacte. En
premier lieu, le chapitre 1x1v se trouve déja sur des monuments
contemporains de la X0 et de la Xl0 dynastie, et n'était certainemeot pas nouveau au moment ou on écrivait les copies les plus
vieilles que nous en ayons aujourd'hui. Lorsqu'on le rédigea
sous sa forme actuelle, le regne de Mykérinos, et meme celui
d'Housapai:ti, ne devaient pas soulever dans !'esprit des indigenes
la sensation de l'archa'isme el du primitif : on avait pour rendre
ces idées des expressions plus fortes, qui renvoyaient le lecteur
aux siecles des Serviteurs d'Ilorus, a la domination de Ra, aux
a.ges ou les dieu.x régnaient sur l'Égypte. La plus grande part des
cha pi tres du Liv1·e des Morts ne portent aucune date; on les considérait comme ayaot été révélés au commencement, avant que
Ménes et ses successeurs eussent abl!issé l'Égypte de la condition
d'empire régi par des divinilés a cella d'empire régi par _des
hommes, et la découverte des textes gravés dans les Pyram1des
prouve que ce n'était pas la une vaine prétention. Les seules de
ces prieres qui avaient besoin d'elre recommandées par un roma~
historique étaient celles qu'on avait quelques motifs d'attribuer a
1) Guieysse, chapitre LXIV p. 10-11.
.
2) Lepsius, Todtenbuch, pl. XXV, ch. LXIV, l. 30-32. Une tablette de p1erre
dure, qui porte le chapitre Lx1v, a été lrouvée a Thebes, pro_bablement da.ns
le tombeau de Petéménophi, et a.vait été donnée par l'empereur Nicola.sau généra.l
PérofTsky. C'éta.it probablement un prétendu fac-similé de !'original découverl
da.ns le temple de Thot.
.
3) Ainsi Bircb, da.ns l'introduction qu'il a mise en téte de sa t~a.duclion du
Liv1·e des Morts (p. 142) : « It is one of the oldest ofall, a.nd is attributed to th¿
epoch of the King Gaga (Housa.¡:-ai"ti) M1tkh~rn. nr Mi&gt;nkherés. »

�300

)

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIO::-iS

un a.ge plus récent, et le chapitre LXIV était de ce nombre : on
suppléa probablement a l'antiquité qui lui manquait par un récit
merveilleux des circonstances qui avaient accompagné la découverte. Les variantes des litres qu'il porte nous amenent a une conclusion analogue. Il est appelé sur un papyrus de Boulaq, et dans
une partie des papyrus saltes, le • chapitre de oonnaitre les chapitres de sortir pendant le jour, en un seul chapitre 1, &gt; ailleurs,
ce chapitre de sortir pendant le jour, en un seul chapitre' ». Cetle
prétention de renfermer en un seul chapilre tous les chapitres qui
traitaient de la sortie pendant le jour, ne peut guare avoir été
émise qu'en un temps ou de nombreux chapitres de ce genre
avaient cours dans les colleges sacerdotaux. Je ne doute nullement que nous n'ayons conservé quelques-uns d'entre eux sous
les numéros 65-73. lls présentent tous dans le titre quelques
variantes; le soixante-cinquieme sert a • sortir pendant le jour el
a repousser l'ennemi •. ,, Le soixante-sixieme, le soixanle-huitieme, le soixanle-neuvieme, le soixante-dixieme, le soixante el
onzieme, sont utiles pour « sortir pendant le jour, • sans plus ~Avec le soixante-septieme, • on ouvrait les portes du douaout et
on sortait pendant le jour 5 , &gt; avec le soixante-douzieme, &lt; on sortait pendant le jour a travers la grotte infernale •; » enfin avec le
soixante-quatorzieme, • on jouait des jambes et on sortait en
terre 7 • &gt;
Parvenu a ce point, on ne s'occupe plus que des fortunes de
!'ame en ce monde, qu'elle revient visiter. Et d'abord, « elle va
vers Iléliopolis et y prend un logis • aupres des dieux solaires dont
cette ville était la résidence 8 • Cette premiere faveur ne lui suffit
pas : pour arriver au comble de la félicilé, elle doit s'identifier
completement avec les dieux, el s'incarner dans leurs corps. C'est
i) Papyrus Ca de Mesenmeter, daos Naville, t. II, p. i54, et Guieysse, chapitre Lv1v, p. 22.
2) Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII, et Guieysse, cbapitre Lx1v, p. 22.
3) Le chapitre LXV daos Naville, t. 1, pi. LXXVII, et Einleitung, p. i39-140.
4) Les cbapitres xxvr, xxvu-xxvm daos Naville. t. I, pi. LXXVIII, LXXXLXXXIII, et Einleitung, p. i40-i4L
5) Le chapitre Lxvu dans Naville, t. I, pi. LXXIX, et Einleitung, p. 140.
6) Le chapitre LXXII dans Naville, t. I pi. L\'.XXV, et Einleitung, p. i42.
7) Le chapitre LXXIV dllns Naville, t. I, pl. LXXXV[, etEinleitunr,, p. 142.
8) Le chapitre Lxxv daos Naville, t.I, pi. LXXXVII, etEinleitung, p. 142-H:3 .

LE LIVRE DES llORTS

,

301
une véritable métempsychose, mais bornée aux migrations de
l'ame dans les etres et dans les objets qui touchent de pres ou de
loin aux dieux d'Héliopolis. Comme toujours, la série commence
par des généralités, un « chapitre de se transformer en toutes les
formes qui plaisent , au mort 1 • Puis, vient le détail : « chapitre de
se transformer en épervier d'or », • chapitre de se transformer
en épervier vigoureux ,, • chapitre d'etre dans la neuvaine des
dieux et de s'y transformar en chef des assesseurs du dieu &gt;,
&lt; chapitre de se transformer en dieu [Lune] qui éclaire les ténebres », • chapitre de se transformer en la fleur de lotus ,, d'ou
le soleil jaillit au matin, • chapitre de se transformar en dieu
Phtah, pour mangar du pain, boire de la biere, s'habiller et etre
en vie daos Héliopolis ,, • chapitre de se transformer en vanneau &gt;,
• chapitre de se transformer en héron bleu &gt;, (&lt; chapitre de se
transformer en ame » c'est-a-dire en bélier ou en cette sorte
'
.
d'épervier a bras et a tete d'homme, par lequel les Egyptiens désignaient l'ame, &lt; chapitre de se transformer en hirondelle &gt;,
e ,chapitre de se transformer en vipere », • chapitre de se transformer en crocodile &gt;, • chapitre de se Lransformer en oie • •·
La métempsychose était , comme le prouve !'ensemble de ces
formules, un enseignement d'origine héliopolitaine. Je ne saurais
dire a quelle école on doit rattacher les doctrines qui suivent, mais
il esl bien cerlain qu'elles supposent des conceplions de l'autre
vie différentes de celles qui prévalaient dans les chapitres des transformations. Celle d'entre elles qui a laissé le moins de traces
au Livre des Aforts est celle d'apres laquelle ce qui subsiste de
l'homme vit dans le tombeau. Un seul chapitre, le quatre-vinglonzieme, traite de la réunion de l'ame au corps , mais non point,
comme on le dit d'ordinaire, pour une résurrection de la chair.
Les Égyptiens n'imaginaient pas que le corps pút revivre, mais
ils croyaient, au moins beaucoup d'entre eux, que l'intégrilé du
du corps est indispensable a l'intégrité de l'ame, et s'ils réunissaient ces deux éléments de l'homme, c'était pour que l'un devint
le gardien de l'autre. Les vignettes nous montrent en effet l'ame

t) Le chapitre LXXVI dans Naville, t. I, pi. LXXXVIII, et Einleitung, p. 143.
2) Tous ces chapilres daos Naville, t. I, pi. LXXXIX-C, et Einleitung,

p. 143-146.

�302

REVUE DE L'fllSTOIRE DES RELIGIONS

posée sur l::i poitrine de la momie et la protégeant de ses ailes 1 •
Mais cette conception lugubre d'une ame plongée dans les ténebres et condamnée a vivre pres d'un cadavre inerte, dans un caveau
éLouffant, ne pouvait suffire a un peuple avide de fraicheur et de
lumiere. Ce chapitre est suivi immédiatement de deux autres qui
en détruisent l'effet dans ce qu'il a de trop absolu. Le premier
• empeche que l'ame soit emprisonnée &gt;; le second ~ ouvre les
portes de la syringe a l'ame et a l'ombre, pour qu'elles sortent
de jour et soient maitresses de leurs jambes &gt;. La vignette nous
montre en effet la porte du tombeau ouverte, l'ame s'envolant a
tire d'ailes et l'ombre, toute noire, marchant en plein soleil '. Ce
chapitre et les lextes nombreux qui font allusion aux memes faits
nous apprennent que la croyance a l'existence de l' 11.me au tomheau
n'était pas sans avoir laissé des traces profondes dans les dogmes
qui s'inspirent de la croyance opposée a l'existence de l'ame hors
du tombeau. Les peuples sont toujours tres préoccupés de savoir
ce que devient l'ame, entre le moment ou la vie matérielle a cessé
pour elle, et celui ou, les cérémonies de l'enterrement étant en.fin
terminées et le corps déposé dans sa derniere demeure, la vie
immatérielle va commencer. II semble bien que, pour l'Égyptien
ancien, comme pour le parsi, comme pour le musulman, l'ame
désincarnée restait pendant ce temps aupres du corps qu'elle
avait animé, allait avec lui au tombeau, non plus a.fin d'y séjourner
comme jadis, mais a.fin d'y attendre sa destinée. Toutefois, si la
situation est analogue, la maniere dont elle se dénoue n'est pas
la meme en Égypte et chez les peuples plus modernes : la formule
et l'amulette, ces ressources habituelles de· l'Égyptien dans !'embarras, ouvraient au mort les portes de sa prison, et lui assuraient
la liberté de ses mouvements.
Selon la doctrine qu'elle préférait, l'ame se dirigeait, ou vers le
royaume d'Osiris, ou vers la barque de Ra, ou vers les deux a la
fois. Ou qu'elle allat, on veillait a ce qu'elle ne fit pas fausse route
des le début et e ne se rendit pas a l'Orient du Khrinoutri 4 ».
1) Le chapitre Lxxx1x dans Naville, t. I, pi. CI, et Einleitung, p. 146-147.
2) Le chapitre xc1 dans Naville, t. I, pi. Clll et Einleitung, p. 147.
3) Le chapitre xc11 dans Naville, t. I, pl. CIV et Einleitung, p. f47. Les deux
vignettes auxquelles je fais allusion sont celles du papyrus Ap (nº 9949 du
British Museum) et du papyrus Pe (Louvre III, 89).
4) Le chapitre xcu1 dans Naville, t. I. pi. CV, et Einleitung, p. 148.

LE LIVRE DES l\JORTS

•

303

La tbéologie qui dominait désormais dans la série des chapitres
n'était plus celle des dieux d'Héliopolis, mais celle des dieux
d'Abydos : c'était a l'Occident qu'étaient Abydos et Osiris, c'était
vers l'Occident qu'elle devait diriger ses pas. Une fois dans la
bonne voie, il lui restait a gagner la faveur des dieux, pour la
plupart dieux affiliés au cycle osirien ou lui ayant appartenu des
!'origine, qui pouvaient l'aider au voyage. Elle obtenait de Thot
l'encrier et l'attirail de scribe, sans lequel il semblait que nul
bon Égyptien n'aurait su vivre en paix 1 ; elle &lt; était avec Thot •, &gt;
et cette faveur était d'autant plus appréciée que Thot, le principal
assesseur d'Osiris, non seuleroent jouait un grand róle dans le
jugement de 1'11.m~, mais était l'un de ses meilleurs guides pour la
conduire devant le tribunal. II la prenait, s'il voulait, sur son aüe,
et la portait aux jardins d'Ialou, par-dessus les eaux qui l'en séparaient •. Les chapitres suivants sont classés presque au hasard, ou
du moins on ne voit pas trap au premier abord quelles raisons le
rédacteur a eu de les ranger comme il fait. Une étude un peu
attentive prouve d'ailleurs qu'a parlir de cet endroit, la classification de la grande partie du Livre des Morts est moins facile a
suivre pour nous que celle de la premiare. 11 n'en pouvait etre
autrement. La premiare partie renferme surtout des instructions
générales, des incantalions destinées a armer l'ame contre les
dangers de l'autre monde, des charmes propres a reconstituer la
personne humaine, toutes choses dont l'importance était universellement reconnue et qui ne variaient guare que dans le détail
d'une doctrine a l'autre. Dans la seconde partie, il s'agissait de
gagner la félicité supreme et d'établir l'ame en son paradis, mais
les conceptions de la félicité et du paradis, diverses a !'origine
comme nous avons vu, puis réunies tant bien que mal, n'étaient
qu'un tissu de contradictions. Si la disposition des chapitres nous
semble confuse, c'est que les idées auxquelles ils répondaient sont
confuses encore et résultent souvent de la superposition maladroite
d'idées qui appartenaient primitivement a deux corps de doctrines
distincts l'un de l'autre. Je n'en conclus pas nécessairement que
1) Le chapitre xc1v dans Naville, t. I, pi. CVI, et Einleitung, p. 148.
· 2) Les chapitres xcv, xcvin dans Naville, t. I, pi. CVII-CXI, et Einleitung,
p. 146-J.49.
3) T&amp;r1, l. i86 sqq.

�304

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGto:.,¡s

l impression d'incertitude que nous éprouvons füt réellement ressentie par les Égyptiens : la foi les soutenait, comme les dévots
de tout pays ou de toute religion, et les empechait de se rendre
compte des contradictions qui nous étonnent. lls ne cherchaient
pas a se reconnailre dans les données de leurs livres : ils croyaient, et c'était assez.
Les chapitres xcix-cn nous fournissent, des l'entrée en matiere,
un exemple bien curieux de ce que j'avance. Le premier &lt; chapilre,
de mener le bac dans le Khrinoutri ', , nous est connu par plusieurs
versions de date fort ancienne. Le mot que je traduis par bac est
traduit d'ordinaire par barque et confondu avec la barque du Soleil.
On remarquera pourtant que la barque du Soleil est toujours
nommée oua, ouaou, et qu'on ne la trouve nulle part désignée par
mdkhonit, makhenit, qu'emploie l'auteur de notre chapitre. C'est
qu'en effet la barque du Soleil, oua ni Rd et le bac en question
mdkhenit appartiennent a deux mythes et n'avaient rien de commun a!'origine. Les textes des pyramides nous apprennent que le
mort, a pres elre monté au ciel soil par l'échelle, soit par tout autre
moyen, rencontrait sur son chemin un canal ou un lac profond, le
lac ou le canal de l'Autel (Kha). 11 ne pouvait le franchir et, par
conséquent, arriver aux Jardins d'Ialou qu'a la condition de passer
sur l'aile de Thot ou de monter dans le bac mdkhenit d'un nocher
céleste, ancetre éloigné de Charon •. Le mythe du passeur qui con&lt;luit au domaine d'Osiris est analogue aux nombreuses légendes
de l'ancien et du nouveau monde, dans lesquelles on concoit le
séjour dea ames comme séparé du reste de la lerre par un· cours
d'eau infranchissable aux vivants 8 • Le bac égyptien a pu étre
quelquefois confondu avec la barque de Ra, mais il en était distinct
au début, et servait a d'autres usages. L'opération que le mort
avait a faire pour s'en emparer comporlait deux moments. Il invitait
d'abord le passeur a s'approcher de la rive orientale du ciel ou du
1) Le chapitre xc1x dans Naville,

p. 14-9-15{.

t. I, pi. CX-CXJI, et Einleitung,

2) Voir, par exemple, TsTI, l. 185-200, et PEPI I, l. 396-436, une série de
chapitres relatifs au passeur d'Ialou et a la navigation dans cette barque.
Sur la forme grecque de ce mythP,, voir Diodore, I, 29.
3) Un cerlain nombre des légendes, relatives au fleuve ou a l'Océan, que le
mort doit franchir, sont indiquées dans Tylor, La civilisation primitive, t. II,
p. 78 sqq.

LE LIVRE DES M0RTS

305

Jac de l'Autel sur laquelle il était, et a le prendre pour passager:
une invocation de trente-deux lignes, qu'on trouve rarement dans
la rédaction thébaine 1 , mais qui est relativement fréquente dans les
exemplaires que nous possédons du moyen empire t, était censée
produire ce résultat. Ensuite on s'adressait au bateau meme, et
on lui demandait la permission de monter. Le bateau soumettail
le suppliant a une sorte d'examen, ou toutes ses parties prenaient
successivement la parole : « Dis-moi mon nom, s·écrie le mat. Celui qui conduit la Grande sur son chemin est ton nom, répondait le défunt. - Dis-moi mon nom, disent les bras. - L'Echine
d'Ouapouaitou est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit le calcet. -Le
cou d'Amsit est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit la voile. Nouit est ton nom •. , Quand les réponses avaient été satisfaisantes,
le bateau prenait l'homme et le transportait sur l'autre rive. Pour
ceux qui croyaient que la barque de Ra était employée a ce service, on avait joint au chapitre du bac plusieurs , chapitres d'instruire le lumineux et de le faire monter sur la barque parmi les
suivants de Ra' •· C'était meler ensemble les deux conceptions
principales de l'autre vie, la conception osirienne et la conception
solaire: aussi, comme c'est la conception osirienne qui domine daos
la parlie du livre qui nous occupe, apres les trois chapitres consacrés a l'identification du bac et de la barque du Soleil, on reve•
nait a des sujets qui s'accordaient mieux avec le mylhe osirien.
On s'attachait a gagner la faveur d'Hathor, la dame d'Occident, la
compagne d'Osiris, et on tenait a compter parmi se:. serviteurs '·
On allait • s'asseoir entre les deux grands 1ieux ', , les dieux awcquels les vivants demeurés sur terre adressaient leurs offrandes
pour qu·ils en distribuassent une partie aux morts.
On a vait en effet cherché a expliquer de deux manieres la
fayon dont les morts s'y prenaient pour se procurer les provisions
1) Naville, t. I, pi. CX.
2) Lepsius, ..iEltest~ Texte, pi. 12-15, l. 166; Maspero, Trois années de
fouilles dans les Mémoires de la Mission fran9aise, t. I, p. 163-167.
3) Naville, t. I, pi. CXI, l. 18-2:l.
4) Les chapitres e, cu dans Naville, t. I, pi. CXIII-CXI, et Einleitung,
p. 151-152.
5) Le cbapitre cm dans Naville, t. I, pi. CXV, etEinleitung, p. 152.
6) Le chapitre c1v dans Naville, t. I, pi. CXVI, et Einleitung, p. 152.

�306

,.

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

uliles a leur subsistance. Selon les uns, le double !recevait, soit
directement, soit par l'entremise des divinités, le pain et la biere,
la viande et les fruits qu'on déposait dans le tombeau : d'ou la
nécessité des chapitres cv et cv1, pour « approvisionner le double
par l'offrande •, et pour lui « donner chaque jour, dans Mempbis,
des rations abondantes 1 •· Les autres croyaient que les esprits
cullivaient les jardins d'Ialou pour le compte d'Osiris et gagnaient
leur vie par les memes lravaux qu'on exécutait sur notre terre :
les chapitres cvn-cx ont été rédigés pour ceux~la. Ces jardins
d'Ialou occupaient la moitié orientale du Douaout, et on n'y entrait
qu'apres s'etre concilié les bonnes graces des Esprits de l'Orient
et de l'Occident qui en protégeaient l'acces •. 11s sont trop connus
pour que je m'arrete a les décrire. Je veux seulement noter en
pas:sant que la félicité dont on y jouit est toute matérielle et n'est
due qu'a la vertu des prieres ou des offrandes : l'idée d'une rétribution ne commence a se dessiner d'un trait net que dans les
chapitres qui suivent, ceux qui aboutissent aux scenes du jugement de l'ame. Aussi bien, la conception osirienne de l'autre
monde parait s'etre dédoublée de bonne heure. D'apres ce que j'ai
dit jusqu'a présent, l'ame, en sortant de notre vie, se dirige vers
l'Occident, franchit l'eau et, si elle est suffisamment protégée,
pénetre aux jardins d'Ialou. Maintenant nous la voyons prendre
une route différente et tendre vers un autre but. Elle implore les
ames de Pou et les ames de Khonou, en d'autres termes les dieux
du nord et du midi, qui avaient pris part aux luttes de Hor et de
Sit sur les bords du lac de l'Autel et assisté l'CEil d'Hor dans ses
épreuves •. Elle implore les ames d'Héliopolis et d'Hermopolis, ou,
en d'autres termes, les esprits de l'est et ceux de l'ouest 4 • Lorsqu'elle s'est ainsi rendu favorables les dieux qui président aux
quatre grandes régions du ciel, et s'est procuré le droit de circuler
t) Les cbapitres cv, CVI dans Naville, t. I, pi. CXVII-CXVIII, et Einleitung,
p. 152-153.
2) Les cbapitres cvm, cu dansNaville, t. I, pi. CXIX-GXXIII, et Einleitung,
p. 153-156.
3) Les chapitres cxu, cxm dans Naville, t. I, pi. CXXIV-CXXV, etEinleitung,
p. 157.
4) Le cbapitre cxv ne s'est pas rencontré jusqu'a présent dans la recension
thébaine. Les cbapitres cxiv, cxv1 dans Naville, t. I, pi. CXXVI-CXXVII, et
Einleitung. p. 158 ; ils ont trait aux ames d'Hermopolis.

LE LIVRE DES MORTS

307

librement dans le ciel entier, elle commence a escalader la montagne de l'ouest et monte vers la porte des Couloirs (Ro-staou),
qui donne acces a l'empire d'Osiris 1 • La porte franchie, comme
elle « connait le nom d'Osiris • », elle« entre au grand palais • .,. du
dieu, que la tradition pla9ait a Héliopolis, « aborde les gardiens
d'Osiris 4 •, c'est-a-dire les enfants d'Hor, les quatre génies des
vases canopes, qui veillaient sur la momie, et « pénetre dans la
salle des deux Vérité_s, ou elle se sépare de tous les péchés qu'elle a
commis et contemple le dieu face a face 5 .,. • Elle récite cette longue
confession négative, qu'on a tant de fois citée, depuis le jour ou
Champollion en découvrit le sens, le plus beau code de morale
que l'humanité ait connu dans ces temps reculés. On la pese dans
la balance, on acheve de la purifier par la main des quatre singes,
gardiens du bassin de flamme ; elle devient Osiris et jouit de tous
les bonheurs que l'imagination égyptienne était capable d'inventer.
On s'est accoutumé a dire qu'en Égypte la vie de l'homme
était comparée a celle du Soleil et qu'Osiris était un soleil mort,
un soleil nocturne. C'est la proposition inverse qui roe parait etre
la vérité : la vie du Soleil est comparée a celle de rhomme, le
Soleil nait le matin, vieillit a mesure que le jour décline, s'éteint
doucement le soir et, mort, devient un Osiris comme le premier
1) Les chapitres cxvu, cxvm dans.Naville, t. f, pi. CXXVIII-CXXIX, et Einleitung, p. 157.
2) Le chapitre cx1x dans Naville, t. I, pi. CXXX, p. 157-!58.
3) Le chapilre cxxm dans Naville, t. I, pi. CXXXI. Le dé~ut d~ texte pro~~e.
bien qu'il s'agit ici d'Héliopolis : « Salut a toi, Toumou,_ Je ~ms _Tho~ et J a1
jugé entre les deux ennemis Hor et Sit. » Toumou est le d1eu d Héhopohs.
4) Le cbapitre cxxiv dans Naville, t. I, pl. CXXXII, et Einleitung, p. 158-f59.
La vignelte prouve que les gardiens d'Osiris sont bien les fils d'Hor, les génies
des vases canopes.
5) Le chapitre cxxv dans Naville, t. I, pi. CXXXIII-CXXXI~, et Einleitung.
p. 159-165; le chapilre c:x:xv1, qui est en un appendice, dans Nav11le, t. I, pi. CXL,
et Einleitung, p. 165. Une tres bonn3 édition du chapitre cxxv a été donnée,
surtout d'apres les papyrus de Leyde, par W. Pleyte, Études tgyptologiques,
t. II, Étude sur le chapitre cxxv du RituelFuntraire, traduction analytique et
commenUe d'apres les meilleurs manusc-rits, in-8, Leyde, Brill, 1866. Les deux
Vérités, dont il est question dans le litre, sont la Vérité du nord et la Vérité du
midi, comme les deux pays sont le pays du nord et le pays du midi. J'ai exposé
ailleurs le sens de cette division.

�309

LE LlVRE DES MORTS

31)8

1

venu. Du moment qu'il entre au ciel jusqu'au moment ou il en
s?rt, il regne la-haut, comme Pharaon ici-bas; des qu'il a quitté le
mel pour passer au Douaout, il n'est plus qu'un mort semblable
aux autres, et Osiris se l'assimile comme il s'assimile les autres
m~rts. Ce n'est pas Osiris qui est le soleil de nuit, c'est le soleil de
nmt, le Soleil trépassé qui est Osiris. Cette communauté de destin
entre défunts les hommes et défunt le soleil, facilita singulierement
l'identification de l'ame humaine avec l'ame solaire et ouvrit aux
écrivains des choses sacrées un vasta champ de spéculations. Ces
dou~e régi~ns du, Douaout, ces chambres voutées ou la barque
sola1re ~a_vigue, ou elle rencontre et ses ennemis et sonjuge Osiris
et les gemes favorables qui l'aident a remonter vers la renaissance
et vers les joies du lendemain, pourquoi l'ame humaine ne les
traverserait-elle pas comme l'ame solaire? Qu'on lui procure un
poste, si petit soil-il, a bord de la barque de Ra, et elle affrontera
sans gra~ds risques les dangers du Douaout. Cette doctrine, qui
soumetta1t le grand dieu d'Héliopolis au dieu des morts a du
.
'
recevo1~ sa forme la plus complete dans une ville dévouée a Osiris,
et de fait les chapitres qui viennent apres le chapitre cxxv sont un
produit évident des écoles d'Abydos, et trouvent leur explication la
plus probable dans la formule des steles funéraires de cetle ville 1 •
Le chapitre cxvr permet a l'ame, dans une rédaction &lt; d'adorer les
dieux des chambres voutées » des cercles de l'enfer; dans une
autre, « d'aller parmi les gardiens d'Osiris et d'adorer les dieux
conducteurs du Douaout• &gt;, ce qui est la meme chose en d'autres
terme~. Le chapitre c:xxxm l'instruit en présence du grand cycle
des dieux et le chapitre cx.xx lui dit ce qu'elle doit faire a la
naissance d'Osiris, c'est-a-dire lui enseigne la fac;on de pénétrer
dans ~a barque solaire, en s'aidant de l'appui d'Osiris le jour de
la na1ssance du dieu•. Avec le chapitre cxxx1v, elle« monte a bord
de la barque du Soleil pour etre parmi les suivants du dieu 4 &gt;

'

1) Ainsi dans C 3 du Louvre. Cfr. Maspero Études Égy.,tiennes t I
p. 121-123.
'
,,
' . '

2) Les deux rédactions dans Naville, t. I pi. CXLl-CXLII et Einleitung
p. 165.
'
'
•
3) Le chapit~e cxu daos Naville, t. I, pi. CXLIII-CXLIV, et Einleitung,
p. 166; le ch~p1tre cxxxm, pi. CXLVI, et Einleitung, p. 167,
4) Le chap1tre cxu:1v dans Naville, t. I, pi, CXLV, et Einleitung, p. 167.

avec le chapitre cxxxv1, « elle rame sur la barque du Soleil •. Le
chapitre cxxxu l'autorise a &lt; circuler a son aise pour aller voir sa
maison • •. 'fout cela parait n'avoir que peu de rapports avec les
doctrines donl je viens de parler, et pourtant, si l'on pénetre dans
le sens des formules, on reconnait bientót que tout s'explique et
s'enchaine sans trop de difficullé. Jusqu'au chapitre cxxv, le mort
n'a pas eu a s'occuper de la rétribution, et sa condition s'est réglée
d'apres d'autres lois que celles de la juslice divine : du moment
qu'il avait récité la priere et accompli le rite exactement, il avail
droit a ce qu'il demandait. La théologie d'Abydos, qui ~domine,
comme je l'ai dit, dans les chapilres que j'examine, ne supprime
pas la valeur intrinseque de la formule et de l'offrande, mais elle
y joint un sentiment nouveau, celui de la vertu et de la vérité.
L'entrée aux Jardins d'Ialou, l'acces a la barque solaire, la jouissance du tombeau, ou, comme dans le chapitre cxxxu, de la maison que le mort s'est construite, ne sont de dl"oit qu'apres le jugemenl et comme sanction du jugement. &lt;&lt; Je suis arrivé, dit-il, el
je n'ai pas été trouvé défaillant, car la balance n'a rien marqué
contre moi •. , D'autres chapitres completent ceux-la de détails
nouveaux, tous empruntés a la légende osirienne. On sait le rOlc
que joue la flammé dans les mythes relatüs aux morls, les foyers
éleints dans la maison funéraire, puis rallumés quand le cadavrl.!
est sorti pour ne plus revenir, les feux entretenus sur la tombe ou
dans la tombe au moment de l'enterrement, pour que l'ame
puisse s'éclairer et se chauffer dans la nuit de l'autre monde. Les
Égyptiens célébraient chaque année, a pro pos d'Osiris, cette feto
solennelle dont parle Hérodote, et pendant laquelle chacun allumait le soir devant sa maison une lampe consacrée '· C'est a cette
&lt; production de la tlamme • que font allusion les deux chapitres
cxxxvu A et cxxxvn Bª. La tlamme, qui« regle la nuit apres le jour,
vient au mort , ; Sit, l'ennemi d'Osiris, l'avait cachée par ses sortileges, mais les défenseurs du dieu la lui ont rendue. Le chapitre
i) Le chapitre cxxxv1 dans Naville, t. I, pi. CXLVIII-CXLlX, et Einleituna,
p. 167-169, avec deux rédactions, dont la seconde ne se rencontre plus dans la
recension saite.
2) Le cbapitre cxxxn dans Naville, t. I, pi. CXLV, et Einleitung, p. i66.
3) Litt. 11 a été vide de mon action, ,, Naville, t. I, pi. CXLV, l. 3-4.
4) Hérodote, II, Lxu.
5) Les deux réuuctions Jans ~arille, t. l, pi. CL-CLI, et Eit1leilu11g, p. 169.

�3!0

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

suivant introduisait le défunt, identifié avec Osiris, dans sa cité
d'Abydos, 011 les dieux ses gardiens l'accueillaient avec des cris
de joie 1• Venait ensuite la formule grace a laquelle il avait sa
part de toutes les offrandes qu'on présentait a Osiris pendant les
fetes des morts •. Et la ne s'arretaient pas les effets de la justice
du dieu : l'ame, reconnue bonne, avait acces non pas seulement
dans la ville sacrée d'Abydos, mais dans tous les domaines infernaux, dans les portes, dans les &lt; pylones du palais d'Osiris aux
Jardins d'Ialou &gt;, il s'y approvisionnait et s'y débarrassait de ce
qu'il y avait de mauvais en lui, il en parcourait les iles aux con• tours bizarres. La disposition de sa chambre funéraire•, réglée
sur celle du tombeau d'Osiris, lui assurait, par son orientation, la
protection des quatre enfants d'Hor, les dieux des quatre maisons
du monde : une représentation abrégée de cette , disposition luí
conférait tous les bénéfices de !'original et formait le cha pitre cu'·
A partir de cet endroit, le livre reprend une a une toutes les précautions qui avaient été prises auparavant pour garder l'intégrité
du corps et par suite celle de l'ame, mais en les adaptant au caractere du mythe osirien tel qu'il s'est développé plus spécialement a
Abydos. Le mort se construit de nouveau sa maison sur terre •. II
échappe aux filets dans lesquels les pecheurs divins prennent les
ennemis d'Osiris, les complices de Sit transformés en poissons •. n
ne lui suffit pas d'avoir échappé aux dangers de destruction
violente, il doit encore éviter la décomposition lente dans son tombeau. Une formule générale lui accorde cette faveur 7, puis une
série d'ainulettes en confirme l'effet dans le détail. Le tat, la boucle
de ceinture, le chacal, le vautour, la colonnette, le chevet, placés
iJ Le chapitre cxxxvm dans Naville, t. I, pi. CLII, et Einleitung, p. i69,
2) Les chapitres cxu, CXLIII dans Naville, t. I, pl. CLIII et Einleitung,
p. i70-17i.
3) Ces chapitres, qui portent les numéros curv, CL dans Naville, t. I, pi. CLIVCLXXII, et Einleitung, p. i7i-179.
4) Naville, t. I, pl. CLXXIII, et Einleitung, p. i80-i82.
5) Chapitre CLIII dans Naville, t. I, pl. CLXXVI, et Einleitung, p. i82.
6) Le chapitre cun dans Naville, t. I, pi. CLXXVl-CLXXVIII, et Einleitung,
p. i82, en deux versions différentes.
7) Chapilre cuv dans Naville, t. I, pl CLXXIX, et Einleitung, p. f83. On
l'écrivait de préférence, a l'époque thébaine, sur une bandelette de momie ;
e'était un véritable amulette préservateur.

LE LIVRE DES MORTS

3H

sur la momie, étaient comme les pieces d'un armure magique destinées chacune a défendre une partie du corps : douze chapitres
(cuv-cLxvr) en exposaient l'usage et en consacraient l'emploi 1. 11
est inutile de pousser plus loin cette analyse • : qu'on examine
les derniers chapitres, et l'on verra qu'ils se laissent tous ramener
plus ou moins completement a la forme abydénienne du mythe
mlirien et du mythe solaire. S'ils ont parfois le meme titre et le
meme objet que plusieurs des morceaux de la premiare parlie, la
conception de laquelle ils dérivent differe sensiblement des conceptions qui ont inspiré les chapitres antérieurs. A les négliger, le
Livre des Morts n'aurait pas été complet, et l'ame aurait couru le
risque de rencontrer des dangers contre lesquels ses instructeurs
ne l'avaient pas prémunie suffisamment. Sans doute l'inconvénient était grave d'allonger outre mesure les rouleaux ds papyrus,
mais il s'agissait de la vie ou de la destruction d'une ame, et l'en•
jeu était si considérable qu'on ne devait ríen négliger afin de
mettre le plus de chances de son cóté. Mieux valait pour le mort
etre trop instruit que manquer de ressources au moment critique
de sa destinée.
Je ne sais si les per5onnes qui ont lu ces pages admettront
comme moi qu'il y a dans le Livre des Morts un ordre plus rigoureux que celui qu'on y a reconnu jusqu'a présent. Malgré les six
années que j'ai employées a l'étudier, bien des points me paraissent encore douteux, et certains chapiLres sont toujours placés en
certains endroits sans que j'aie réussi a en soup~onner la raison. Je
ne doute pas cependant que cette raison existe, qu'elle était valable
pour les Égyptiens, et que nous la devinerons, le jour 011 nous
aurons dépouillé nos idées modernes sur les religions anciennes
plus completement que nous n'avons fait jusqu'a présent. Le cadre
est fixe et se rencontre toujours le meme dans les manuscrits sufi) Les chapitres cLv, cLxviren partie seulement, dans Naville, t. l. pi. CLXXXCLXXXVI, et Einleitung, p. 183-185.
2) Je me bornerai a.remarquer ici que la vignette duchapitre CLXVlll A(Naville,
t. I, pl. CLXXXVII, et Einleitung, p. i85-187) se trouve en partie sur une
stele d'Abydos de la XII• dynastie, qui a été reproduite par Gayet, Mus~e du
Louvre, stéles de la XII• dynastie, pl. LIV, ou l'inscription, malheureusement
mutilée, renferme de nombreuses allusions aux riles osiriens. C'est une confirmation de ce que j'ai dit au sujet de !'origine abydénienne de ces derniers

cba.pitres.

�3{2

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fisamment étendus pour qu'on doive y voir autre chose que des
recueils d'extraits plus ou moins longs. Les chapitres principaux se
suivent dans un ordre presque constant, et, si la série est interrompue, ce n'est le plus souvent que pour des chapitres fort courts
ou d'importance secondaire. Ces interversions ont d'ailleurs des
motifs qu'on saisit d'ordinaire assez vite quand on étudie les chapitrés qui en sont l'objet. Elles portent sur des formules qui peuvent
s'appliquer indifféremment aux différentes doctrines et aux différents mythes qui se partagent le Livre. Elles se produisent surlout
quand l'objet de la formule transposée se rapprochait, au moins
en apparence, de l'objet des formules au milieu desquelles on la
transposait. J'ai déja signalé plus haut un cas de ce genre : les
chapitres c, c1, cu ont été attirés a la place qu'ils occupent par la
confusion établie entre le bac du mythe osirien et la barque
solaire. Je pourrais multiplier les ex.emples, si je ne craignais de
prolonger outre mesure un article déja bien long. Le mélange des
doctrines dans les esprits justifiéle mélange des chapitres dans les
livres. Sans doute, le dévot, qui tenait pour la doctrine osirienne
dans toute sa pureté, n'avait besoin que du chapitre xc1x. Son ame,
arrivée au bord du lac de l'Autel, réclamait un bac pour le traverser et aborder aux Jardins d'Ialou : le chapitre xc1x luí fournissait le bac nécessaire. Mais celui qui melait la doctrine solaire
aux doctrines osiriennes croyait que le passage ne pouvait s'accomplir heureusement que dans la barque de Ra, et aurait été
désappointé, s'il n'avait eu a sa disposition que la formule du bae
ordinaire. Les cliapilres e, c1 et en étaient la pour lui donner satisfaction: ils mettaient la barque de Ra asa disposition et le menaient
auxJardins d'Ialou par d'autres moyens, mais aussi surement que
le chapitre xc1x menait ceux qui avaient confiance en son efficacité.
Le Livre des Morts, ne s'adressant pas a un seul, mais a tous,
avait un peu ce caractere impersonnel qu'on exige d'un Guide du
Voyageur : si l'agencement des parties ne nous en parait pas
toujours clair, c'est que nous ne savons plus bien des choses que
chaque Égyptien savait des l'enfance, comme article de foi.
J'ai parlé jusqu'a présent comme si le Livre des Morts nous était
réellement parvenu en plusieurs rédactions différentes, dont deux
au moins, la rédaction thébaine et la rédaction sa'ite, nous sont
assez completement connues. C'est, en effet, l'hypothese que
M. Naville expose apres tant d'autres, dans son introduction, et

LE LIVRE DES ~IORTS

qu'il accepte pour démontrée : &lt; La codification du Livr'e des Morts
s'opéra probablement sous les Sanes. C'est alors qu'on ajouta
les quatre derniers chapitres qui renferment plusieurs mo\s
bizarres et d'origine étrangere. C'est alors qu'on établit l'ordre de
succession et le texte des chapitres : les papyrus different encorc
beaucoup par la longueur, mais les chapitres s'y succedent a peu
d'exceptions pres de la meme maniere qu'au papyrus de Turin.
Les variantes sont bien moins importantes, et consistent principalement en corrections d'erreursl ou en diversités d'orthographes 1 • •
Les faits matériels, sur lesquels M. Naville s'appuie, ne sont-ils pas
susceptibles d'etre expliqués autrement qu'il ne le fait? J'ai eu, il y a
longtemps déja, l'occasion de collationner les papyrus saites du
Louvre et d'en étudier la plus grande partie •. J'en ai tiré jadis la
conclusion qu'a cóté des variantes accidentelles qu'on y remarque,
il y a des variantes voulues qui s'attirent et se répondent mutuellement. L'uniformité n'est done peut-etre pas aussi grande dans
ces papyrus saltes que l'a pensé M. Naville, et il y aurait lieu de
rechercher s'il ne convient pas de les diviser en groupes de
méme nature que ceux qu'on a établis dans les papyrus d'origine
thébaine. Et de fait, si on les examine attentivement, on remarque
bientót chez beaucoup d'entre eux des ressemblances de détail
qui indiquent une origine commune. Par exemple, le nom d'un
dieu, celui de Thot ou d'Atoumou, sera écrit avec une orthographe
spéciqle dans une quinzaine de papyrus. Un mot ou un ensemble
de signes aura été omis, et l'espace qu'il aurait du occuper laissé
en blanc par le scribe, dans tous les manuscrits de la méme série,
ce qui nous oblige a supposer un original commun, ou le mol et
les signes avaient été détruits, ou étaient devenus illisibles par
accident ou par usure•. Une version abrégée d'un chapitre important se trouvera insérée dans tous les manuscrits qui présentent
déja l'un ou l'autre des caracteres que je viens d'indiquer, aux lieu
et place de la version complete. Bref, en appliquant ! la critique
1) Naville, Einleitung, p. 36.
2) Le résultat de cette étude est demeuré presque 6nlierement inédit; on
trouvera pourtant une édition critique du chapitre CLVI dans mon Mémoire su1·
quef,ques papyrus du Louvre, I. Le chapitre de la boucle, p. f-14.
3) J'ai déja signalé un fait identique pour les manuscrits du rituel de l'Embaumement (Mémoii-e sur quelques papyrus du Louvre, p. 16.)
21

�31.4

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIOl'(S

des manuscrits égyptiens du Louvre les memes procédés qu'on a
appliqués a celle des manuscrits grecs, on arrive a les grouper
par familles, dérivées chacune d'un seul manuscrit plus ancien.
Si, parcourant les inventaires du musée pour rechercher !'origine
des papyrus, et remontant, gra.ce aux indications acquises de
la sorte, jusqu'au premier possesseur, on finit par connaitre la
provenance de chacun d'eux, on s'aper&lt;;oit bientót que beaucoup
de ceux dont on peut reconstituer l'histoire, ont été découverts a
Thebes. Les noms et litres des gens pour qui ils ont été écrits,
confirment l'exactitude des renseignements ainsi obtenus : ce sont
des prophétesses de Khonsou et de Thot, filies de membres du
sacerdoce d'Amon-Ra., des pretres et des pretresses d'Amon-Ra. ou
de Montou thébain, appartenant par le sang ou par des alliances
a cette grande famille des prophetes de Montou et d'Amon, toutepuissante a Thebes, de l'époque saite a la fin de l'époque grecque,
et dont les cercueils historiés encombrent les magasins du musée
de Boulaq. D'autres papyrus, en plus petit nombre, proviennent
de Saqqarah et se rattachent a des originaux memphites ; mais le
temps m'a. manqué jusqu'a présent pour les analyser en détail.
Bref, j'en suis arrivé a me convaincre que la plus grande partie des
Livres des Morts, d'époque salle et d'origine thébaine, ont été copiés
sur quatre ou cinq exemplaires-types, conservés dans les archives
des corporations chargées de l'embaumement et de l'équipement
des momies. Cela n'a rien d'étonnant si l'on songe, en premier
lieu, que, meme au temps de la splendeur de Thebes, le nombre
de ces co:rporations ne devait pas etre tres considérable pour une
population qui, malgré tout ce qu'on en a dit, n'a peut-etre jamais
atteint le chiffre de cent cinquante mille a.mes ; en second lieu,
qu'a partir de la XXII• dynastie, la population diminua sans cesse,
et, par suite, le nombre des corporations funéraires. Quatre ou
cinq compagnies et, par conséquent, quatre ou cinq exemplairestypes suffisaient amplemement aux besoins de !'industrie mortuaire. Ces exemplaires n'étaient pas renouvelés fréquemment, car
on voit, par les blancs et les omissions signalées plus haut, que
l'on continuait a les prendre pour modele quelque temps au moins
encore apres qu'ils n'étaient plus en bon état. Quand ils étaient
hors d'usage, on en était réduit a les remplacer par une copie
complétée sur l'exemplaire d'une compagnie voisine.
Si les choses se sont passées de la sorte, comme je pense, les

3Hi

LE LIVRE DES MORTS

ressemblances extraordinaires qu'on a signalées entre les papyrus
d'époque sa'ite s'expliqueront aisément. 11 n'y a pas eu, vers l'avenement des Psamitik, codification voulue du Livre des Morts :
l'uniformité viendrait uniquement de ce qu'on a reproduit pendant
des siecles un petit nombre d'exemplaires-types, peut-elre dérivés
eux-memes de un ou deux exemplaires plus ou moins corrects
d'époque thébaine. L'identité serait le résultat d'un accidentmatériel, et l'histoire de la prétendue recension salte ne serait plus
qu'une histoire analogue a celle de la plupart des textes classiques
de l'antiquité grecque et latine.
G.

MASP.l!RO.

�1

L'APOLOGÉTIQUE ET L 0CTAVJUS

L'APOLOGETIQUE DE TERTULLIEN
ET

L'OCTA VIUS DE MINUCIUS FELIX
-~epui~ le milieu du xvn• siécle, 011 dispute pour savoir si la prem1ere defense du christianisme, écrite en langue latine est !'A 0 _
logétique de Tertullien ou l'Octavius de Minucius Félix;. On c!nvient du moins en général qu'entre les deux ouvrages les rapports
son! !els, que _l'un des deux est nécessairement en plusieurs
end~01ts u?e 1m1tat10n de l'autre' : ce fait sert de base commune ¡¡
la d1scuss1on.
Avant -~u'ell~ eftt _c?mmencé, c'est Tértullien qu'on regardait
comme . I ecr1vam or1gmal. La priorité lui a été de plus en pi us
contestee. Surtout une dissertation d'Ebert, l'éminent auteur d
l'Histoire de la littét-ature chrétienne latine, a terriblement com~
promis sa cause'. Depuis dix-huit ans que cette dissertation a été
publiée, elle conserve en Allemagne une grande partie de son
La dispute fut ouverte en
o i) "dB!
d¡
•

i6U par un savant réformé fran"Jl ·, ¡
· · t
. "...1, e m11Hs re
avi. . on e_ , dans ses ~clai~cissements familie1·s de la controver.se de l' Euchan,stie. Vo1r Paul de Féhce, Etude sur l'Octavius de M'inucius Felix, 1880.

2) M. Ha~tel, connu p~ur son excellente édition des ceuvres de Cyprien, pense
que Tertulhen et M. Fehx ne dépendent pas l'un de l'autre mais lous ¡ d
d'
· • ¡
.
,
es eux

un origma com°:1u~ qui n: nous sera~t pas parvenu (Zeitschrift für die oest.
Gymn., 1869). Mais Il est, ama conna1ssance, seul de son opinion qui to t

J

sé~uis~nte Ju'~lle parais:e a~ premier abord, n'est réellement pas sout;nab~e~
Elie a eté refutee en dermer heu par Reck (Theologische Quartalschrift t886
ersles Quartalheft).
'
'
. 3) Ebert, Tert. Ver!i;;ellni:i·s :ti i.llin. Fel., dans les Abhandlungen dct· phi!.
hist. l•~ss~ da Ko,e~igl. Saec!ts. A.c. der Wissenschaf't.1868 (et tirage a part).
Son Ilistúll'e, posteneure, a commencé a paraitre en f87-i-.

3i7

eréctil et parait faire autorité en France. L'ancienne opinion passe
pour vieillie. Chez nous on se contente ordinairement de la condamner a roccasion et d'une maniére assez sommaire •. Dans les
revues allemandes, le sujet est repris de temps en \emps dans son
entier et traité avec une sorte de passion. Les compatriotes d'Ebert
ont ruiné quelques-uns de ses arguments, mais en le critiquant
sur te! ou tel point, presque tous persisten! á lui donner raison
pour le fond 'e
Je voudrais soutenir l'ancienne opinion, véritablement aujourd'hui trop dédaignée. Je crois non seulement qu'il y a quelque
chose a dire en sa faveur, mais meme qu'on peut en démontrer la
justesse, et précisément par la méthode de la comparaison litté- '
raire dont on se sert surtout contre elle, avec une apparence de
force. J'essaierai done, dans la premiére partie de ce travail, d'établir l'antériorité de Tertullien par cette méthode, apres avoir dil
quelques mots sur la question des témoignages. Je discuterai
ensuile les principales objections de la thése contraire. En dernier
i) Voir cependant Aubé, Histoire des Persécutians, 2evol., 1878, qui s'appuie
surtout sur Keim (Celsus, 1873); et de Félice, ouvrage cité, qui s'appuie surtout
sur Ebert. M.Renan, dans son hfarc Am·ete, se contente d'une note de quelques
lignes, oll il renvoie a Ebert et a Keim.
2) Apres la dissertation d'Ebert parue en 1868, M. Hartel (article cité) la
coIIi.battit en i.869. Ebert n'en maintint pas moins danS son Histoire, en 1874,
l'antériorité de M. Felix qui avait été aussi soutenue par Keim dans son Celse,
en 1873. En 1878, Bonwetsch, dans son livre sur la date de la composition
des écrits de Tertullien, se range aux raisons d'Ebert. En 188i, M. Schultze,
dans les Jahrb. für p1'otest. Theol., reprend la tbese de l'antériorité de jTertullien et fait descendre l'Octavius jusqu'au temps de Dioclétien. 11 ·e st combattu,
la méme année et dans le méme recueil, par MOller. M. Loesche (méme recueil,
1882), sans se prononcer sur la date de l'Octavius, insiste sur les imitations
qui en font, dit-il, une mosalque, et dresse pour sa part le catalogue des
passages qui lui paraissent empruntés a Athénagore. En 1883, M. Schwenke
(méme recueil), dans un des meilleuts articles sur la question, tient pour les
conclusions d'Ebert, mais non sans critiquer certaines parties de son argumentation. Enfin, M. Reck (article cité), tout en concluant aussi dans le méme sens,
discute avec soin les opinions de ceux qui l'ont précédé. On consultera utilernent, pour l'historique de la question, son article, une note de celui de
M. Loesche, un article de la Theol. Literaturzeitung du 27 aoüt 1881, par
M. Neumann, et, en France, la lhElse de licence de M. de Félice. Les ouvrages
et les articles cités se trouvent a la bibliotheque de la Faculté de tbéologie
protestante de Paris, a !' exception de celui de M. Hartel.

�3{8

1

REVUE DE L HISTOIBE DES RELIGIONS

lieu, !'examen des rares circonstances historiques qui s'offrent ou
se. .laissent deviner dans l'opuscule de Minucius Félix confirmera '
s1 Je ne me trompe, les résultats dus a la comparaison littéraire.

Les témoignages et la comparaison littéraire.

~es témoignages sont ceux de Lactance et de Jéróme. Le premier de ces auteurs ne nous donne aucune indication chronologique. Au commencement du cinquiéme livre de ses fnstitutions
il juge les apologétes qui l'ont précédé lui-méme, et n'est con ten~
d'aucun. D'aprés lui, Minucius Félix est trop incomplet · Tertullien
~
' Cyprien
une lecture trop pénible; aussi n'est-il pas assez connu.
les surpasse, mais ses écrits laissent encore a désirer. Évidemment Lactance a suivi l'ordre de mérite ou d'influence et non
celui des temps. On a compliqué a tort notre probléme, quand on
a v~ dans ce passage autre chose qu'une gradation littéraire.
Jeróme, dans trois de ses lettres, donne des énumérations d'écrivains latins célebres, ou se retrouvent chaque fois nos deux
auteurs et ou Tertullien occupe toujours le premier rang. Par
malheur, ces énumérations ne concordent pas entre elles· il les a
écrites au courant de la plume, sans intention de faire u; classemen~ r~go~eux; .º~ n:en peut rien conclure. Dans son Catalogue
des ecr1vams eccles1astiques, la notice sur Tertullien précede cene
sur ~finucius Félix. Mais cette indication peut ancore ne pas
paraltre assez explicite, car Jéróme ne s'est pas toujours astreint
dans son Catalogue a suivre l'ordre des temps. Voici pourtant, de
~a part, un témoignage indubilablement chronologique. Ce sont
Justement les premiéres lignes de la notice sur Tertullien : « Maintenant, -dit-il, on le considere d'une maniere définitive comme
étant, apres Victor et Apollonius, le premier des Latins .• Quoi
qu'on en ait dit, cela signifie clairement qu'aprés des recherches
les curieux d'bistoire littéraire chrélienne chez les Latins n'avaien~
1
trouvé que ces deux auteurs dans la période antérieure a Tertullien et, par suite, qu'il venait chronologiquement le premier aprés
~ux. Ce passage restitue a la place assignée par Jéróme a Tertullien dans le Catalogue, toute son importance : il donne méme une
certaine valeur au fait que le nom de Tertullien vient toujours en

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

319

tete de chacune des trois énumérations d'écrivains célebres qui s~
trouvent dansles épitres, en particulier dans l'épitre aMa_gn~s, qw
est elle-meme comme un catalogue des écrivains e~clésiastiqu~s.
Ainsi, le témoignage de Jéróme est constamment: et.ª~ ~~ms
une fois de la maniere la plus nette, en fave~r de 1, anten~nte de
Tertullien. De plus, il n'y a (contrairement a ce qu on a dit quelquefois) aucune contradiction entre ses indic~ti~ns et celles de
Lactance, ces derniéres ne se rapportant pas a l ordre chronologique.
. a
Le jugement de Lactance sur Tertullie_n n'en est pas moms
retenir. Aprés avoir loué sa science, il lu1 reproc~~ un. style pé_nible, le manque d'élégance et une grande obscunte_; ~efaut~ qui,
en rebutant les pa'iens, s'opposaient a l'influence m1ss10nna1r~ de
ses écrits. Les chrétiens durent regretter de bonne heure ~ une
telle force produisit si peu d'effet. L'un d'eux put avoir le des1~ de
lui rendre son utilité en la faisant passer dans un ouvrag~ cla1r et
agréable. Si ce chrétien fut Minucius Félix, une des ra1sons au
moins de ses imitations de Tertullien serait toute naturelle. Cette
raison se combine d'ailleurs avec d'autres, tirées de la nature particuliére de son talent, ainsi que nous allons le voir par l'examen
Jittéraire de I'Octavius.
Certains écrivains ont le talent de s'approprier les pensées,. les
senliments et méme les tours d'aulres écrivains sans c~_sser ?'etre
eux-memes : ils savent fondre dans leur style ces matieres etrangéres qui les enrichissent et ne les embarr~ssent. pas. ~nsi c~ez
nous Montaigne, Boileau, La Fontaine, Andre Chémer.' Lom de d1ssimuler leur industrieuse pratique, ils en tirent glmre : les deux
derniers ont joint a l'exemple la théorie. Minucius Félix, bien ~udessous d'eux comme auteur, cela va sans dire, n'e~ est pas ~oms
un artisle de ce genre et l'un des plus étonnants. D une.~ard1~sse
singuliére, c'est la Iittérature de sa pro~re la~gue_ qu 1~ butme.
Parmi les nombreux auteurs qu'il met a contributJ~n d une i:naniére incontestée, Cicéron est au premier rang; Seneque vient
ensuite. Puis, a une grande distance, Salluste, Virgile, Fl~rus et
d'autres. Une place doit etre faite a Fronton, mais on en ignore
l'importance. Car si Minucius cite, comme on sait, un disco~~s de
Fronton, qui était dirigé, au moins en partie, contre les chretie~s,
ce discours ne nous est pas parvenu, et nous n'en avons connais-

�320

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanee que par la tres courte et tres insuf.fisante mention qui en
est faite dans l'Octavius.
.
Puisque les principaux écrits exploités par notre auteur sont
ceux de Cicéron et de Séneque, voyons comment il procede a
leur égard ; c'est le meilleur moyen de nous préparer a étudier la
nature de ses rapports avec Tertullien. Commen&lt;;ons par les imitations de Cicéron, non seulement parce qu'elles sont de beaucoup les plus considérables, mais parce qu'on me parait avoir émis
a tort l'opinion qu'elles portent sur le plan méme de l'Octauius
et avoir ainsi donné tout d'abord une idée fausse de la manier;
dont Minucius Félix se sert des auteurs.
Commern;ons par rappeler en quelques mots le contenu de l'Octavius.

1

1;
I

J,

.

,

Minucius Félix l'a écrit pour les pai:ens cultivés de son temps. II
~es tro~v~ sceptiques, mais attachés par tradition et par .politique
a la rehg10n nationale et irrités de la voir menacée par des fanatiques ignorants, dont le nombre grossit tous les jours. Il veut
d'abord les tirer de leur scepticisme en leur démonlrant l'existence du Dieu unique et de sa Providence : c'était le premier
article de foi des chrétiens, et c'est par la qu'ils commencaient
l'instruction des catéchumenes. 11 montre ensuite que sur ce ·point
le christianisme est d'accord avec les systemes des grands philosophes. Puis, passant de l'exposition a la réfutation, il attaque le
paganisme et la prétention des Romains d'étre redevables de leur
grandeur a leur respect pour les dieux. II termine en détruisant
les préventions de toute sorte que l'ignorance et la haine avaient
amassées contre le christianisme. Quant a l'exposilion des dogmes
particuliers de la religion nouvelle, i1 la remet a uno autre fois,
persuadé d'ailleurs d'en avoir dit assez pour que le lecteur se
fasse chrétien. Celte apologie a la forme d'un dialogue, ou plutót
d'un proces plaidé par deux avocats devant un juge. Le paYen
Cécilius Natalis et le chrétien Octavius Januarius parlent l'un
apres l'autre, le premier développant les sentiments des pa'iens
tels que je les ai indiqués, le second lui répondant de point en
point, conformément au résumé que je viens de faire. Us ont pris
pour juge Minucius lui-méme, leur ami commun. Mais celui-ci n'a
pas besoin de rendre la sentence, car auparavant le pai:en se
déclare convaincu et convertí.
Dans cet opuscule, Minucius se montre nourri de la lecture des

L'APOLOGÉTIOUE ET L'OCTAVIUS

32i

amvres de Cicéron. 11 a spécialement utilisé le traité de la Nature
des dieux. D'apres M. Ebert, il en aurait méme pris le plan pour
modele. Cependant son but et celui de Cicéron sont tout différents. L'un veut conduire les pai'ens au christianisme, l'autre
entrechoquer les opinions des philosophes. La démonstration_ du
premier des dogrnes chrétiens, l'accord sur ce dogrne des p~ll~sophes avec les chrétiens, la réfutation de la religion opposee a
celle des chrétiens, sont trois des principaux objets de Minucius :
le quatrieme, la question des préjugés contre les chréti~ns, occupe
a lui seul la derniere moitié de chacun des deux d1scours. Le
traité de Cicéron se compase de l'exposition de la théorie des
épicuriens sur la nature des dieux et de sa réfutation au norn de
l'Académie; puis de l'exposition de la théorie des stoi:ciens sur le
méme sujet et de la réfutation que l'Académie s'empresse aussi
d'en faire. On ne voit pas, jusqu'a présent, grande analogie entre
les deux plans. Il est vrai que le débat sur la Providence se retrouve dans les deux traités : mais c'est avec un autre ordre et a
une autre place. 11 est vrai aussi que Cicéron signale le respect de
la religion cornme une des causes de la grandeur rornaine, mais
cette idée, sur laquelle nous aurons a revenir et qui était autrement vivante chez les pai'ens dans la période de l'ernpire que du
temps de Cicéron, ne pent pas étre considérée comme faisant
partie du plan du traité de ce dernier, car elle y occupe une place
tres secondaire. Pour passer du fond a la forme, celle du dialogue
est commune aux deux ouvrages. Mais depuis Platon au moins,
elle était banale. Justin l'avait déja introduite dans la littérature
chrétienne, et e'est lui qui devrait etre considéré sous ce rapporl
comme le modele de Minucius Félix, si l'on n'airne rnieux chercher
dans les controverses familieres de chaque ji,'lr, par lesquelles se
manifestait l'activité missionnaire, ou peu~étre mérne dans le souvenir d'un épisode réel, le type du cadre adopté par notre auteur.
Quant aux personnages, ceux de Cicéron sont des hornmes politiques considerables, ceux de Minucius de simples avocats. Les
premiers discutent, sans s'échauffer, des problemas purement philosophiques : les seconds se passionnent en rivalisant d'ironie,
d'indignation ou d'amertume au sujet de la question religieuse,
par laquelle la sociélé de l'empire est toute troublée. Le doute
inquiet et superstitieux du pai'en Cécilius Natalis ne rappelle ni
l'assurance moqueuse du sénateur épicurien Velleius, ni le calme

�322

r

1

REVUE DE L HrSTOIBE DES RELIGIONS

et fin scepticisme que l'académicien Cotta découvre librement a
ses amis dans ses jardins, mais qu'il cache en public sous son
masque de pontife. La marche des deux dialogues est aussi toute
différente. Comment les deux expositions de Cicéron, suivies chacune d'une critique et ou le lecteur est laissé libre de conclure,
ont-elles un air de ressemblance avec le drame de l'Octavius, dont
l'introduction est si particuliere, et qui se dénoue par la victoire
du chrétien? Ce dernier contraste est si grand, que M. Ebert luimeme l'a signalé.
Je pourrais insister, en opposant a ceux qui voient dans le plan
de l'Octavius une imilation du plan du traité sur la Nature des
dieux, ceux qui font consister le plan du meme Octavius dans un
résumé et une réfutation du discours que Fronton aurait faits
contre les chrétiens. Mais je crois en avoir dit assez pour montrer
que le plan de l'Oetavius n'est pas modelé sur celui du traité de la
Nature des dieux, et qu'il en est meme tres différent. Ce plan est
remarquable par sa simplicité et par la belle ordonnance de ses
parties. Le discernement des rapports essentiels d'un sujet et de
leur classement logique, qui passe a bon droit pour la qualité
maitresse de l'écrivain, était possédé a un haut degré par Minucius Félix. II se taille des matériaux dans les monuments d'autrui
comme dans une carriere, mais (et c'est un point qu'ilfallait éclaircir
pour déterminer le vrai caractere de son imitation littéraire) son
architecture est bien a lui.
Parmi ces matériaux, ceux qu'il a pris chez Cicéron sont en si
grand nombre, que leur nomenclature a pu remplir une dissertation spéciale. Les procédés au moyen desquels il les utilise, sont
naturellement a peu pres les memes que ceux qu'ont plus tard
décrits La Fontaine et surtout André Chénier. Celui qu'il emploie
le plus fréquemment, consiste a transporter dans son ouvrage des
endroits d'une étendue variable, sans en altérer l'idée. Il les introduit d'une maniere si naturelle, que si l'on ne connaissait !'original on ne devinerait jamais :
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre a son étoll'e une étoffe élrangere.

Comme il n'a pas la ressource de la traduclion, il fait siens ces
endroits en leur donnant, au moyen de certaines modifications, la
couleur et la vie de son esprit. Au besoin, il sait les condenser

1

323

t'APOLOGÉTIQUE ET L OCTAVlUS

sans elre sec et sans avoir l'air d'un abréviateur. Que:quefois son
imitation est plus déguisée. Ainsi, s'emparant d'un tres_ long ~assage, il trouvera le moyen, sans rien changer_ a~x falts et a la
plupart des expressions, de tourner la pensé~_general~ e~.11:11 s~ns
contraire a celui de !'original, comme lorsqu il prend a l ep1cur1en
Velléius son énumération railleuse des systemes des philosophe~,
et qu'il la transforme en une éloquente ~éposit~on des me~es ~h1losophes en faveur de l'existence du Dieu umque.
bien c ~st
une métaphore qu'il fera servir a illustrer une autre idee._ Oclavius
veut dissoudre dans le courant de la vérilé !'amere sou~~re des
outrages dont le christianisme a été l'objet. Dans le _traite de la
Nature des dieux, le stoi:cien Balbus se propose de develop?er _sa
théorie avec l'abondance du discours continu, et non de la :edmre
en syllogismes, car de meme que l'eau d'un tleuve ne se gate pas,
tandis que le contraire arrive pour celle qu'on enfo~~e dans u_n
bassin ; ainsi, le courant du discours dissout les critiques~ tand1s
qu'une théorie enfermée dans des syllogismes ~st plus fac1le~e~t
attaquable. Octavius s'indigne, Balbus explique ~-ourquoi 11
emploiera un mode d'exposition plut0t qu'un _autre. L im~ge _ellememe dans le discours d'Octavius, a change de caractere . elle
est d:venue presque mystique. Enfin, il est dans les d~ux ~assages un meme terme que j'ai du traduire chaque fo1s d une
autre maniere, parce que les deux auteurs ne l'entendent pas dans
le meme sens.

?~

TanlOt je ne retiens que les mots seulemen~;
J'en détourne le sens el l'arl sait les contramdre
Vers des objets nouveaux qu'ils s'élonnent de peindre.

Ailleurs, Minucius combinera deux passages analogues, mais
pris a des traités différents
Unissant des mélaux dont il forme le sien.

n serait trop long de dresser la liste complete de ses p_rocédés.'

familiers en somme anos bons éleves de rhétorique. A peme est-1
nécessaire d'ajouter que Minucius, qui pillote s~ abon~a~~ent
Cicéron, ne le nomme jamais et que pourtant on na pas. et~ J~ste
en l'accusant de plagiat. 11 n'a commis ni la malhonnete~e m la
maladresse de vouloir employer son art a dissimuler complete~ent
ses larcins. Ce lettré, nous ne l'avons pas oublié, s'adresse a des

�324

lettrés. Apres les avoir délectés par la mignardise de son introduction, il leur procure le plaisir de s'applaudir de leur culture et
de leur finesse quand ils reconnaissent a l'improviste et sous la
piquante diversité des déguisements l'auteur classique qui ne leur
est pas moins familier qu'a lui. Ce qu'on peut dire c'est que,
jusqu'a présent, Minucius s'offre a nous comme plus industrieux
que fécond, et méme comme plus lettré qu'érudit, car plusieurs
fois les noms et les opinions des auteurs qu'il cite font partie des
morceaux qu'il tire de Cicéron. Cette derniére remarque nous pré·
pare autant que les précédentes a l'étude directe de ses rapports
Tertullien. Avant de les aborder, caractérisons ses emprunts
aavec
Séneque.

'

'

L'APOLOGÉTIQUE ET t'ocTAVIUS

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Les écrivains chrétiens de langue latine ont généralement aimé
Sénéque, oú ils retrouvaient tant d'idées et de sentiments conformes aux leurs. Outre ceux de ses ouvrages qui nous resten!,
ils en utilisaient qui se sont perdus et que nous ne connaissons
guere que par des fragments qu'ils nous ont transmis, comme ses
Exlwrtations, ses Livres de Philosophie mora/e et son Traité des
Superstitfons auquel on doit faire une place a part a cause des
ressources qu'il leur fournissait pour la polémiqu8. Minucius
Félix a exploité, parmi les amvres de Séneque que nous possédons, les Epiti·es et le Traité sur la Providence. 11 ne s'est pas
moins servi des livres aujourd'hui perdus,mais comme il ne nomme
pas plus Sénéque qu~ Cicéron, on n'aurait jamais soupgonné cette
derniére sorte de larcins si certaines des citations de livres
perdus de Sénéque faites avec le nom de leur auteur par Lactance
et par saint Augustin ne nous découvraient !'origine de te! ou te!
endroit de I'Octavius. Le travail de recherches est ici nécessairement limité par le champ étroit des citations de Lactance et d'Augustin, mais si l'on avait sous les yeux les traités méme de Sénéque, peut -étre y ferait-on d'autres découvertes ' .
Pour le fond des choses, Minucius avait surtout demandé a
Cicéron des, noms et des opinions de philosophes et de mythologues ainsi que des raisonnements philosophiques. 11 demande
surtout á Sénéque, d'un cóté, des sorties railleuses ou dédaigneuses
a propos des dieux, de leurs prétres et du sot fanatisme de la
1) Cf. pour le passage sur le mystére d'Osiris, c. 22, le passnge de Senéque
sur le mJme sujet analysé par saint Augustin, Cité de Dieu, v1, 10.

,

325

..
sur la purete .du
d considérations pos11tves
ule ' de l'autre, es • D" et. (pour exp11·quer comment ce D1eu
culte a rendre au vra1 ieu
. . dont il éprouve l'homme
. . ) ur la mamere
permet les persecutwns ~ , rttéraires ils sont du méme genre
de bien. Quant aux procede_s _1 mai~ moins variés, puisque les
que ceux dont il use avec Creer~~• moins nombreux. C'est pouremprunts faits a Séneque sont ren le plus singulier exemple de
.
d •ers que se trouve
tant dans- ces
.
, . erm
, • de Minucms.
I1 s,agr·t de l'attitude ,des ma, la dextérite lrttera1re
C fameux passage, d un mou. . d e Ieurs bourreaux.
tyrs vis-a-vis
. e
n sait avec les mo d"fi
I .
.
, est calque, comme o '-' '
.
vement si passwnne •
t d'un passage non mmns
.
. s sur le mouvemen
d . le
cations necessa1re ,
.. d la Providence, a mire
. , .
dans son Traite e
.
fameux ou Seneque,
,
me de bien contre la fortune.
speclacle de la lutte de I hom .
dre en passant a un des arguCe qui précéde permet de repo~. .e t il un auteur qui a pris
Eb t Comment s ecr1 - . '
O
1
ments de M.
e_r .
. ·1 ~ ensuite imiter Tertullien! n pe~
Cicéron pour modele aura1t-1 p
ment un auteur qui a pr1s
se contenter de l~i dem~n~tr ~ e:s~ite imiter le chef d'une école
Cicéron pour modele aurart-1tp t il en esl ainsi. C'est que le mol
, •
, Et pour an
d ·¡
contraire, Seneque .
. . . t . celui d'assimilation van ra,
d'imitalion n'est pas tout a fart_J ~: _e ~linucius ne prend personne
mieux. Nous l'avons vu, en _rea I e me !'a cru M. Ebert. 11 s'ap.
méme C1ceron, com
1
pour modele,
pas
. a. l'occasion
ce qu,.ti trouve a sa convenance chez es
propr1e

fo

autres.
Tertullien on remarque d'abord
En arrivant it ses rapports ave\eux ue s;s rapporls avec Gicéqu'ils sont au moms auss1 n~mb
-~. de leur imporlance. On
ron ce qui donne tout de smle u~e t ee e l!inucius en utilisant
'
. d
· que de meme qu ·
'
est aussi frappe e voir .. d l
ture des dieux, se montre en
particuliérement le Traite eCa ."ª de méme son Octavius sou. des ceuvres de iceron,
.
.
"~énéral noum t
on seulemen t avec 1,Apologétique, ma1s auss1,
tienl des rappor s, ~-.ns fréquente, avec des pasd'
amere beaucoup mu111
. .. d
quoique une m
d Tertullien. Si la mahere e
sages de plusieurs autres ~u_vt~es etout philosopÍrique et celle de
. e· éron ava,t e e sur
ses emprunts a . te
et dans un
S, · e plutót mora Ie et relimeuse
,,.
ses emprunls
a
enequ
.
h
.
t·anisme
les
rapporls.
...
. ·n de celm du e r1s t
,
domaine deJa plus vo1s1
t elquefois les matiéres preavec Tertullien, tout en comprenan qu
de parlie comme on
t.
nt pour la plus gran
,
cédentes, appar ienne
.
. ialemenl chrétien. Ce sont
devait s'y attendre, a un domame spec

�326

1

1
1

327

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

i.'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIDS

des développements longs ou courts, mais d'une physionomie
caractéristique, des citations, des réflexions, des traits, des mouvements d'éloquence, des raillerias ameres ou ironiques, de
simples plaisanteries. Ce sont aussi des métaphores, des moules
de phrases, des expressions détournées de leur seos, des mots
singuliers. 11 est inutile de donner des exemples : on ne conteste
pas les faíts, mais seulement leur explication.
11 nous parait difficile d'imaginer qu'ici Minucius, renoncant tout
a coup a ses habitudes et a sa méthode, les transmetie, pour
ainsi dire, a un autre. La difficulté d'une !elle hypothese augmente
si l'on remarque a quels endroits du dialogue s~ trouvent les
rapports avec Tertullien. Daos les attaques du paien contre la
Providence, ils ne se manifestent que par quelques tournures,
quelques expressions, quelques analogies de détail, et cela est
naturel, puisque cette partie du sujet de l'Octavius ne se trouve
pas daos l'Apologétique. Daos la démonstration philosophique de
l'interlocuteur chrétien, apres le développement sur la Providence
emprunté a Cicéron et avant d'arriver au dénombrement des opinions des grands philosophes pris au méme auteur ; comme il
s'agissait de prouver l'unité et l'immensité divines, Cicéron paraissant ici faire défaut' (surtout pour le sentiment de l'immensité
divine qui ne se développa que plus tard), le vide qu'il laisse n'en
est pas moins cornblé fort á propos par un passage qui se retrouve
avec quelques changements daos l'Apologétique et qui comprend
entre autres beautés le magnifique mouvement sur !'ame naturelle·
ment chrétienne. Un peu plus loin, daos la partie du discours d'Octavius dirigée contre les dieux des paiens, c'est encore conformément
au traité de Cicéron qu'est développée la théorie évhémériste,
d'ailleurs familiere aux apologetes. Mais Cicéron n'avait pas parlé
de Saturne, considéré comme un ancien roi du Latium. Cette nouvelle !acune es! alors comblée avec non moins d'á-propos par
Minucius avec un passage dont les traits essentiels se retrouvent

cette fois encore daos 1'Apologétique. Enfin, lorsque Octavius
arrive aux calomnies conlre les chrétiens et a la justification
détaillée de leur conduite, les rapporls incontestables avec Tertullien se multiplient d'une maniere saisissante. N'est-il pas des
maintenant raisonnable de penser que la partie chrétienne de
l'Octavius a élé surtout constituée au moyen de l'Apologétique,
comme sa parlie philosophique !'a été surtout au moyen du

f) ll se peut qu'un ou deux traits du développement sur l'unité de Dieu aient
été empruntés par Min ucius a des passages perdus du premier Jivre de la

8:épublique, oll. il est question de cette unité apropos de la préférence de Scipmn pour le gouvernement d'un seul. Aucun de ces traits ne se retrouve
d'ailleurs cbez Tertullien (Ap. 17) qui, apres avoir mentionné I'unité de Dieu
nsiste aussitót sur son immensité et sur l'impossibilité oU est !'ho·mme de l;
connaitre.

Traité sur la nature des dieua;?

Cependani, quels que soient les procédés habituels de Minucius
et tout significatifs que paraissent les emplacements occupés daos
son traité par les morceaux en litige, on peut encore douter et se
dire qu'a la rigueur Tertullien aurait pu se comporter vis-a-vis de
Minucius comme Minucius lui-meme s'est comporté vis-a-vis de
Cicéron et de Séneque. 11 reste done a réfuter directement cette
hypothese, en rappelant combien la maniere de composer de 'fertullien s'écarte de celle de Minucius Félix.
Minucius s'efface derriere des personnages de dialogue. Tertullien, dans tous ceux de ses ouvrages qui nous restent, s'adresse
directement soit a des adversaires qu'il confond, soit a des freres
ou sreurs qu'il régente. Daos chaque traité, d'un bout a l'autre de
son discours, sa personnalité dominatrice demeure au premier
plan. On la sen! vibrer jusque daos les moindres parties de ses
mouvements d'éloquence, jusque daos les derniers chainons de
ses raisonnements. Minucius fait des écrivains profanes l'usage
littéraire que nous connaissons : il les laisse entrevoir daos une
sorte de clair obscur comme interpretes de la pensée des personnages derriere lesquels il s'est lui-meme dissimulé. Tertullien met
sa connaissance des auteurs en avant comme sa personne. 11 n'use
pas d'eux en lettré, mais il les cite en érudit. Ce sont des témoins
don\ il fortifie sa cause, non seulement par les faits qu'i!s apportent,
mais par l'autorité de leur nom. Voila de quelle maniere il emploie,
.entre beaucoup d'autres, Sénéque et Cicéron, ce dernier fort rarement. Le savant Varron,-au contraire, est un de ses garants favoris.
Il est évident qu'il lui arrive comme a Minucius ou a tout le
monde, d'alléguer des faits sans les appuyer du nom d'un auteur.
Mais ce qui ne lui arrive pas, c'est de prendre aux autres leur style.
On ne le surprend jamais a cultiver l'art de ravir a des écrivains
classiques ou non des tours ou des images, ni ajoindre a son étoffe,
par une couture invisible, une étoffe étra □ gere. Comme les chré-

�328

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIO:NS

329

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

tiens cultivés de langue latine, il devait lire beaucoup Séneque.
Un des derniers partisans de l'antériorité de Mioucius, apres des
recherches qui doivent avoir été soigneuses, n'a réussi a découvrir,
dans toutes les reuvres de Tertullien, que quatre ou cinq réminiscences de ce commerce avec Séneque 1 • Quel est l'écrivain dont le
style sortirait aussi original d'une épreuve analogue? On comprend
que Minucius ait appliqué sa méthode aux ceuvres de Tertullien :
pourquoi Tertullien aurait-il changé de méthode, uoiquement daos
ses rapports avec Minucius?
Dira-t-on que c'est parce que Minucius était chrétien, et que les
chrétiens se faisaient sans scrupule des emprunts les uns auic
aulres? Ici nous ne pouvons comparer la conduite de nos deux
auteurs qu'a l'égard des Grecs, car les écrits des chrétieris de
langue latine avec lesquels ils pourraient avoir des rapports ne
nous sont pas parveous.
Par cela meme, la partie la plus délicate de la discussion, celle
qui coocerne les rapports de style entre deux écrivains de meme
laogue, est écartée. Les apologetes grecs avaieot réuni une quantité
d'arguments contre les pai:ens : Tertullien et Minucius puisent
naturellement l'un et l'autre a cette sorte de trésor commun, mais
1c1 encore la différence entre leurs procédés se manifeste.
Minucius nous laisse ignorer l'existence de ses prédécesseurs :
quant a Tertullien, il leur rend justice, du moins au début d'un
de ses autres traités d'apologétique, et cela avant de donner un
argument qu'il annonce comme nouveau et dont le développement
remplira tout ce traité. Pour le dire en passant, cet argument est
le témoignage de l'ame naturellement chr étienne, et il eut été
difficile a Tertullien de le signaler comme une nouveauté, si
l'Octavius, ou cet argument se relrouve et dont Lactance nous
fait connaitre le succés~ avait été déja composé. On a cru prendre
Tertullien en tlagrant délit de plagiat parce que dans son traité
contre les Valentiniens, il fait les emprunts les plus étendus a Irénée, sans le nommer, dit-on. Comment a-t-on pu oublier que daos
les premieres pages de ce traité, mettant certainement a contribution, comme il lui eut été impossible de ne pas le faire, la riche
littérature théologique des Grecs, il commence par l'éloge de ceux
i) M. Schwenke, art. cité, pp. 275-5. Apres un minutieux examen, je ne
trouve qu'une ou deux de ces réminiscences qui soient incontestables.

qui ont réfuté avant lui l'hérésie valentinienne ! II les appelle
des personnages remarquables par leur sainteté et par leur supériorité : il dit qu'ils ont a la fois exposé et réfuté la doctrine des
hérésiarques dans des traités tout a fait complets ; il énumere
alors un Justin, philosophe et martyr; un Miltiade éloquent avocat
des églises; un Irénée minutieux investigateur de toutes les doctrines; enfin Proculus, montaniste comme luí. Que veut-on de plus?
Quel singulier plagiaire que ceJui qui met en lumiére avec tant
de soin et tant d'honneur ceux qui ont traité avant lui le meme
sujet? S'il s'était pénétré de l'écrit de Minucius au point de lui
emprunter des matériaux, des raisonnements, de longs développements, des ressources variées de style, et cela non seulement
dans son Apologétique, mais dans plusieurs de ses auLres ouvrages
ne l'aurait-il jamais nommé?
'
. Il est cependant quelqu'un que Tertullien reproduit et perfe~~10nne ~om:ent: c'est lui-meme. Ainsijles ecrivains originaux, quand
1ls ont a developper pour la seconde fois une pensée, la rendent
facilement avec les tours qui leur avaient plu tout d'abord; ou bien,
lorsqu'il s·agit d'une sill)ple idée, ils aiment a la reprendre jusqu'a
ce qu'ils en aient trouvé la forme définitive. C'est ce qu'on voit par
exemple chez Bossuet comme chez Tertullien.

11
Réponse aux principales objections tirées de la comparaison
littéraire.

Les adversaires de la priorité de Tertullien, séduits par les belles
proportions et par la clarté du traité du Minucius, ne remarquent
pas assez ala suite de quel travail cet auleur leur procure le plaisir
d'une lecture facile. Tres fermes dans leur opinion, ils alleguent
en sa faveur des faits qui détruiraient les considérations précédentes, s'Hs étaient exacts ou s'ils renfermaient les conséquences
qu'on croit pouvoir en lirer. D'ap!'es M. Ebert et ceux qui l'ont
suivi, certaines parties de l'Apologétique seraient inintelligibles
san~ le secours de l'Octavius. De plus, parmi les passages contestes, quelques-uns, imités de Cicéron ou de Séneque, porteraient
ainsi la marque de Minucius Félix. D'autres contiennent des citations qui seraient visiblement de premiere main dans l'Octavius .et
22

�330

0

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

que l'auteur de l'Apologétique aurait non moins visiblement remaniées pour donner le change.
La premiare observation n'a pas la force qu'on lui suppose.
Tertullien est aussi obscur dans ses autres ouvrages que dans
l'Apologéti']ue. Ce défaut vient d'une argumentation trop touffue et
trop serrée, d'une érudition surabondante, de l'affectation d'archa'isme. Minucius en clarifiant a loisir les parties de l'Apologétique qu'il utilisait, agissait d'apres la nature de son propre
lalent, et aussi, comme j e l'ai fait remarquer au commencement
de cette étude, d'apres son devoir.
On donne pourtant des exemples qu'on regarde comme décisifs.
On les tire d'abord du plqn de I'Apologétique. Exposons-le done 1 •
L'Apologétique est un plaidoyer adressé aux juges par écrit,
puisque dans les preces centre les chrétiens on leur refuse le
droit de se défendre. L'auteur commence par montrer combien il
est injm,te de ha'ir et de maltraiter par pur préjug~ des gens qu'on
ne connail pas. Comme on lui oppose la nécessité d'exécu ter les
lois contre les chrétiens, il en fait voir l'iniquité et rextravagance,
ainsi que la possibilité de les abroger ou de les laisser tomber en
désuétude, ce qui est arrivé pour tant d'autres lois. Les abords
débarrassés, vient le gros du plaidoyer. 11 se compose de la réfutation des accusations centre les chrétiens, en premier lieu de celle
des crimes secrets, en second lieu de celle des crimes publics et
sociaux. Ces accusations sont de plus, au fur et a mesure, rétorquées centre les pa'iens. L'innocence de ses coreligionnaires
démontrée, Tertulien réclame en leur faveur la liberté dont
jouissent les philosophes, auxquels on passe tout et qui valent
moins qu'eux. Maintenant, si les magistrats persistent dans leur
injustice, c'est leur affaire : le sang des martyrs est la semence
des chrétiens.
Un tel plan me parait simple et logique. M. Ebert voit dans
la partie relativa aux philosophes un épilogue rattaché d'une
maniere tres la.che au sujet principal. Cela vient de ce qu'il a cru
a tort que Tertullien avait voulu, dans cette partie, non réclamer
pour les chrétiens la liberté des philosophes, mais prouver, en
i) M. Harlel, donl je n'ai pu Jire l'arlicle (mentionné plus haut) qu'apres
avoir écrit ce tra.vail, a tres bien monlré que les reproches d'incohérence, etc.,
adressés a Tertullien, ne sont pas fondés.

1

331
suivant les traces de Minucius Félix, que le christianisme cst la
L Al'OLOGÉTIQUE ET L' OCTAVIUS

meilleure des philosophies. Cependant Tertullien établit tres clairement son intention, d'abord au début puis a la fin de ce développement qui des lors ne peut paraitre que naturel, nécessaire et
asa vraie place.
M. Ebert considere comme un épisode singulier et introduit
avec une maladresse dont on est tenté de sourire, le chapitre ou
Tertulien réfute la prétenticn des Romains d'etre redevables de
leur puissance a leur piété envers les dieux (ch. xxv). D'apres lui,
Tertullien, en utilisant l'Octavius assez a l'étourdie, se serait
aper&lt;;u a pres coup qu'il aurait sauté le passage ou ce point avait
été traité par son modele : il aurait alors réparé sa négligence
tant bien que mal, au moment meme ou il la reconnaissait,
quoiqu'il eút pu trouver un peu plus loin une meilleure place pour
son passage, s'il avait agi avec moins de précipitation. Ce nouveau
reproche me parait aussi peu fondé que le précédent. Terlullien,
fidele a son plan, a passé des crimes secrets aux crimes publics.
Arrivé a cette seconde classe il a commencé par le refus d'adorer les
dieux. 11 a donné les raisons de ce refus en rétorquant au fur et a
mesure les accusations centre les accusateurs, toujours afio de
suivre son plan. Son idée dominante a été qu'on ne peut adorer les
dieux des pa'iens, puisqu'ils n'existent pas et que le seul dieu véritable est celui des chrétiens. Apres avoir consacré a ce sujet quinzc
chapitres (x-xx1v) qui comprennent un peu plus du tiers de l'ouvrage, il estime sa démonstration suffisante. Toutefois, avant de
passer a un autre crime public, il déclare que puisqu'il a parlé des
Romains dans le seos étroit et national du mot (comme il venail
en effet de le faire avec abondance dans le chapitre précédenl), il
ne laissera pas de cóté le débat relatif a l'opinion de ceux qui prétendent que les Romains sont devenus les mailres du monde en
récompense de leur piété. Ce point était assez important pour
mériter un chapitre spécial. Nous savons en effet par Cicéron,
Horace, Valere Maxime, que l'idée d'attribuer la puissance des
Romains a leur piété était devenue une sorte de dogme. Longtemps
apres Tertullien, a11 v4 siecle, ce dogme durait encere et saint
Augustin, dans sa Cité de Dieu, se croira obligé de le combattrc.
C'est sans doule parce que notre auteur sent qu'il va froisser la
fibre nationale, particulierement vivante dans la partie latine de
l'empire, qu'il déclare qu'il ne se refusera pas a la lulte alaquelle

�332

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Je provoque ce préjugé. Faut-il ajouter maintenant que pour ne
pas oublier une \elle partie de son sujet il n'avait pas besoin de
consulter un livre? qu'il n'était pas un érudit moderne, réduit au
secours des auteurs pour se faire une idée de cette époque, mais
un chrétien de la fin du n' siecle, entouré des pa1ens dont il
entendait les objections furieuses ! C'est done l'omission de ce que
M. Ebert appelle ironiquement un épisode qui aurait été singuliere.
Et c'est a la fin de la partie relative aux dieux, a une place á. part
que ce prétendu épisode devait venir. S'il eiit été différé jusqu'á
!'examen des rapports des chrétiens avec l'État, comme l'eut désiré
le savant critique, la question des dieux aurait été traitée en deux
endroits différents, contrairement aux regles du gout et sans
aucune utilité. Je cherche done en vain ce qui ressemble á. une
étourderie dans cette partie de l'ordonnance de l'Apologétique. Je
reconnais d'ailleurs que la transition'.par le nom romain a en elle_
meme quelque chose de familier qui rappelle la maniere dont on
passe d'un sujeta un autre dans la conversation. Seulement je ne
vois pas la une maladresse, mais un moyen de soulager l'attention
apres une discussion qui _a duré pendant quinze chapitres et qui
va reprendre. C'est, si l'on veut, un procédé d'avocat, qui n'a rien
d'élrange dans un plaidoyer de longue haleine, et surtout de la
part d'un homme que M. Ebert aime á. traiter d'avocat. Cette transition ne me parait done nullement le signe d'un embarras littéraire ou d'un emprunt.
On attaque, toujours sous le meme rapport, non seulement le
plan, mais les détails de l'Apologétique. On soutient, par exemple,
que précisément dans ce chapitre, toute l'argumentation de Tertullien contre le préjugé national des Romains est décousue et ne
peut s'expliquer que par une imitation trop rapide de l'argumentation parallele de l'Octavius . Ainsi Tertullien, en énumérant les
divinités faussement traitées de protectrices de l'empire, aurait
nommé Cybele tout d'abord et meme avant Jupiter sans qu'on
puisse savoir pourquoi : il ne l'aurait meme mentionnée que parce
qu'elle se trouve faire partie de l'énumération analogue de Minucius. Or, voici en réalité quelle est la suite des "idées. Vous prétendez, dit-il aux pa1ens, qu'une preuve de l'existence de vos
dieux c'est qu'ils ont récompensé les Romains de leur piété en leur
donnant l'empire du monde. Mais vous devez commencer par faire
une distinclion. Vous ne pouvez parler id que des divinités natio-

333
nales des Romains et non des divinités étrangeres. Car les dieux
n'étant par définition que des hommes des temps anciens qu'on a
jugés dignes de l'apothéose, ne peuvent, s'ils existen! encore, protéger que leurs compatriotes. Or les divinités vraiment romaines
sont obscures, ridicules, visiblement impuissantes ou fausses.
Vous me direz peut-étre qu'il faut pourtant mettre avec elles la
grande déesse Cybele, en l'exceptant du nombre des divinités
étrangeres, puisque les Romains descendent des Troyens et qu'ellc
est Troyenne.Je le veux bien. Voy,ons done comment elle aprotégé
les descendants de son peuple. Elle ne les protége pas du tout,
puisqu'elle a laissé mourir l'excellent empereur Marc Aurele, pour
lequel ses pretres l'ont priée trop tard. Done, pour ce qui concerne
Cybelé, la preuve de l'existence des dieux par la protection qu'ils
accordent aux Romains n'est pas valable. J'arrive mainten ant aux
divinités incontestablement étrangeres et d'abord a Jupiter, , etc.
- Peut-on voir des idées mieux liées ! La place accordée en premier
Jieu á. Cybéle (a pres les dieux purement romains) pouvait-elle
etre mieux justifiée ! Peut-on raisonnablement dire que Tertullien
ne la nomme que par hasard et parce que Minucius l'avait nommée 1 qu'ainsi on ne s'expliquerait pas la mention qu'il en fait
sans celle de Minucius? Le reste du chapitre n'est pas moins
logique.
Je crois pouvoir m'en tenir a ces exemples. Si je ne craignais
d'etre trop long, il me serait facile de montrer qu'aucun des autres
passages de l'Apologétique signalés par M. Ebe_rt avec la meme
intention n'a besoin pour etre compris d'etre considéré comme
une imitation d'un passage paralléle de l'Octavius. On continuerait
au contraire á. voir que l'obsession de cette hypothese est piuló\
nuisible qu'utile á. leur intelligence '.
J'arrive aux faits de la seconde classe, c'est-á-dire aux endroits de
l'Apologétique qui reproduiraient des endroils de l'Octavius imités
eux-memes de Cicéron ou de Séneque. Ici, nous dit-on, Tertullien
se trouve manifestement pris au piege. J'avoue, du moins en ce
qui concerne Cicéron, qu'il y aurait une co!Ilcidence facheuse pour
la cause de Tertullien si, dans les passages qu'on lui conteste, il
avait réellement imité un auteur don\ il parait avoir fait en général
L'APOLOGM'IQUE ET L'OCTA.VIUS

0

I

1) Quant au volo qui commence cb. x1v ~e l' Apol., tout le mouvement
demande nolo qu'a rétabli avec rairnn Havercamp.

�334,

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIONS

assez peu d'usage et qui a été mis au contraire tellement a contribution par Minucius.
M. Ebert ne s'est mis en recherc.hes que pour les passages
relatifs a Cicéron. 11 en a trouvé quatre, et dans aucun d'eux la
dépendance de Cicéron n'est ni certaine ni meme probable. Le premier passage est caractérisé par l'idée que les Romains doivent
l~ur grandeur a !~ur piété. Nous avons déja vu qu'il s'agit fa d'un
heu commun qu on trouve ailleurs que dans Cicéron et qui fut
longtemps répété par les paiens. Le second passage consiste dans
une allusion a la légende de Castor et de Pollux annoncant a Rome
1~ défaite_ de Persée. (Nat. deor., u, 2, 6. Ap. 22. o~t. 7.) Cette
legende bien connue se trouve aussi ailleurs que dans Cicéron. Le
troisieme passage se réduit aussi a une allusion extremement
breve (Divin., n, 56, H6. Apol., 2~. Oct .. 26). Tertullien rappelle d'un
mot la réponse amphibologique de l'oracle a Pyrrhus. Tous ses
lecteurs &lt;'-ultivés la connaissaient, et par Ennius autant que par
Cicéron. Dans ces trois passages, remarquons-le, on ne saisit chez
Tertullien aucune trace de phrases mémes de Cicéron; on y voit
seulement une idée et deux faits connus. Minucius a son tour les
ulilise, et comme il en trouve l'expression littéraire dans deux
ouvrages de Cicéron, il la reproduit suivant sa coutume.
Dansle quatrieme et dernier endroit (Nat. deor., 1, 22, 60. Apol.,
46. Oct. 13), il s'agit d'un sage interrogé par un roi sur la nature
de la divinité et qui demande, pour répondre a cette question
d'abord un jour, puis deux, puis trois, puis toute la vie. Ici Ter~
lullien et Minucius different sur les noms des héros de cette
anecdote. Le premier indique Thales et Crésus, le second Simonide
et Hiéron. Le trait se retrouve dans Cicéron avec ces deux derniers
n?m_s. M. Ebert accuse Tertullien de les avoir changés expres pour
d1ss1muler l'emprunt qu'il fait a Cicéron par l'intermédiaire de
Minucius, et il lui reproche le peu de délicatesse de ce procédé.
Heureusement que tous les partisans de la priorité de Minucius
ne sont pas aussi durs pour l'auteur de I'Apologétique. L'un d'eux,
M. Schwenke, conjecture d'une maniere tres sensée que Tertullien
aura pris l'anecdote chez Varron, son auteur favori. En effet elle
se trouve déja dans les premieres pages du second livre aux
lfations, au début duquel Tertullien déclare qu'il discutera contre
les paiens en prenant pour base les ceuvres (aujourd'hui perdues)
de Varron.

L'.APOLOGÉTIQUE ET L' OCT.A.VIUS

Aucun des quatre passages signalés par M. Ebe:rt ne parait
d'ailleurs décisif a M. Schwenke. Seulement il en apporte lui-meme
un cinquieme apres lequel l'incertitude ne serait plus possible.
Cette fois Tertullien serait convaincu d 'avoir utilisé un passage de
la République de Cicéron par l'intermédiaire d'un passage de
l'Octavius. (Rep., III, 9, 15; Apol., 9. Oct. 30.)
11 s'agit des sacrifices humains reprochés au paganisme. Tertullien parle d'abord des enfants qu'on avait longtemps immolés a
Saturne, en Afrique. C'est en effet par cet exemple qu'un Africain,
s'adressant a des Carthaginois, devait commencer. 11 dit quand ces
sacrifices ont cessé d'avoir lieu publiquement; il cite le nom du
proconsul qui les interdit et qui fil mettre les pretres en croix en
les attachant aux arbres memes dont le temple ou ils commettaient
le crime était ombragé. IL en appelle au témoignage des soldats
de son pays qui firent cette exécution. 11 ajoute que ces sacrifices
se continuent en secret. Tous ces détails locaux, dont il est aujourd'hui le seul garant, portentle caractere d'une déposition personsonnelle; lui-meme, comme nous venons de le voir, en appelle non
a des livres, mais a la mémoire de ses compatriotes. Apres
quelques reflexions, il passe aux Gaulois qui eux, dit-il, sacrifiaient des hommes a Mercure. Ici nous surprenons une réminiscence de Varron dont on doit la remarque a M. Schwenke,
quoiqu'il s'efforce d'en annuler l'importance. &lt; Quelques-uns,
comme les Carthaginois, dit Varron (dans Augustin, Civ. Dei, vn,
'19), immolaient a Saturne des enfants, d'autres, comme les Gaulois,
lui immolaient méme les hommes. ~ Terlullien, avec Varron, passe
des Carthaginois aux Gaulois, et avec lui encore, oppose l'immolation des enfants et celle des hommes. La réminiscence, légere
d'ailleurs, consiste surtout dans cette antithese, et il ne suffit pas,
pour Oter toute valeur au rapprochement, de faire observer que,
chez Varron les Gaulois sacrifient a Saturne et non a Mercure.
Apres les Africains et les Gaulois notre auteur indique les Scythes
de la Tauride, dont le cas était popularisé par les pieces de théatre
auxquelles il renvoie. Il rappelle enfin qu'a Rome méme la statue
de Jupiter Latiaris était arrosée du sang d'un gladiateur.
La menlion des sacrifices humains en Tauride se trouvant a la
fois dans Cicéron et dans Minucius Félix prouve ici, d'apres
M. Schwenke, le larcin de Tertullien. C'est ce que nous verrons
apres avoir analysé le passage de Minucius.

�•
336

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS
1

Celui-ci commence aussi par l'immolation des enfants a Saturne,
mais én la mettant entierement au passé, en la désignant d'une
maniere générale, saos aucune des circonstances de temps et de
lieu, sans aucun des détails précis et pittoresques que le Carthaginois Tertullien rappelle a ses compatríotes. On comprend que
l'auteur de l'Octavius ait laissé de cóté ce qui n'intéressait particulierement que les habitants de Carthage : on comprend aussi que
s'il a écrit plus tard que Tertullien, il ait tout a fait relégué les
sacrifices a Saturne dans le passé: On ne retrouve pas non plus
chez lui les rétlexions de l'auteur de l'Apologétique, mais seulement un des derniers traits qui les terminent : &lt; On caressait Jes
enfants, dit Tertullien, pour qu'ils ne fussent pas immolés en
!armes. , - « En les caressant et en les baisant, dit Minucius, on
élouffait leurs cris, pour ne pas immoler une victime plaintive. »
Ne voit-on pas un imitateur forcé de choisir parmi les développements de son modele a cause des dimensions beaucoup plus resLreintes de son propre ouvrage, mais enchérissant sur ce qu'il
conserve et le commentaot avec art? Minucius passe ensuite aux
habitants de la Tauride et a l'Égyptien Busiris, qui immolaient
leurs hótes, puis aux Gaulois, qui sacrifiaient, dit-il, a l\fercure
eles victimes humaines, ou plutot inhumaines. Ici se place son
imitation incontestable du pasaage de la République. Cicéron parle
de la variété des coutumes humaines : &lt; Combien ont cru, dit-il,
comme les habitants de la Tauride, comme le roi d'Égypte
Busiris, comm e les Gaulois, comme les Carthaginois, qu'il était
pieux d'immoler aux dieux des victimes humaines. &gt; ll est superflu
tle montrer avec quelle habileté de classement, Minucius utilise
son emprunt. Il termine, comme Tertullien, par le cas des
Romains, 'Illais en ajoutant d'autres exemples a celui de Jupiter
Latiarís.
On n'a pasa s'étonner que Minucius ait passé dans un méme
développement de Tertullien a Cicéron pour retourner ensuite a
Tertullien : en agissant ainsi, il reste fidele a l'art et a la complexité de ses procédés littéraires. Quant a Tertullien, nous avons
vu chez lui les sacrifices des Gaulois venir aussitót·apres ceux des
Africains a cause d'une réminiscence de Varron, et daos un ordre
différent de celui de Minucius. Jl ne mentionne pas le roi Busiris :
il n'a en lilige avec Cicéron que le cas des habitants de la Tauride, cas bien co111Ju, faisant parlie, pour ainsi dire d'une maniere

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

il37

inévilable, des grands exemples de sacrifices humains, et rappelé
d'ailleurs par Tertullien avec un tour et des termes tout spéciaux.
Ce cinquieme exemple rentre done dans la classe des quatre premiers, et n'a pas une plus grande valeur.
Apres avoir essayé d'appliquer le procédé de M. Ebert avec plus
de précision que l'inventeur, M. Schwenke en étend l'usage, et,
au lieu de la présence de traces de Cicéron, prend celle de traces
de Séneque pour critere. Mais ici, le procédé lui-méme mérite
beaucoup moins de confiance. On sait que si Tertullien parait
n'avoir guere aimé Cicéron, il lisait Séneque, et qu'en dehors des
citations qu'il en fait, on trouve une ou deux fois chez lui des
réminiscences certaines de son commerce avec cet auteur. 11 faudra done ici prouver clairement que les rapports avec Séneque,
une fois constatñs, ont eu lieu par l'intermédiaire de l'Octavius.
L'entreprise est bien délicate. M. Schwenke croit l'avoir accomplie
avec un suecas indéniable, au moins pour un passage de Tertullien. Seulement, ce passage ne se trouve pas dans l'Apologétique.
11 a fallu aller le chercher dans un traité d'un temps postérieur, et
dont le sujet est tout différent. Tertullien serait demeuré sous l'influence de I'Octavitts au point d'en avoir encore imité une phrase
daos le premier de ses cinq livres contre l'hérétique Marcion.
J'ai déja fait remarquer daos la premiare partie de cette étude,
qu'il était naturel que Minucius eut fait des emprunts aux diverses
reuvres de Tertullien en exploitant de préférence l'Apologétique,
comme il avait fait des emprunts aux diverses reuvres de Cicéron
en exploitant de préférence le traité de la Nature des dieux, mais
il faut ici résoudre directement la difficulté particuliere qu'on nous
propose.
Daos son premier livre contre l\farcion (c. 18), Tertullien ridiculise la prétention de cet hérétique a créer un dieu nouveau :
« Si, dit-il, il arrive a un homme d'inventer un dieu, comme Romulus l'a fait pour Consus ; Tatius pour Cloacina ; Hostilius
pour la Peur ; Métellus pour Alblll'nus et quelqu'un, il y a un
certain temps, pour Antinoüs, on peut passer aux autres cette fantaisie, mais quant a Marcion, nous le connaissons; c'est un simple
patron de navire et nullement un roi ou un général. • D'un autre
cóté, on lit dans l'Octavius (c. 25), a propos de l'obscurité et du
ridicule de ces dieux purement romains, auxquels il faudrait rapporter l'agrandissement de l'empire : • Quant aux dieux domes~

�338

0

RE\"UE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:-IS

tiques Lies Romains, nous les connaissons: ceux de Romulus sont
Picus, Tibérinus et Consus, et Pilumnus, et Volumnus. Tatius a
inventé et adoré Cloacina, Hostilius, la Peur et Ia Paleur ... &gt; Enfin
Séneque, daos son traité de la Superstition (cité par Augustin,
Civ. Dei, VI, 10), avait dit, en rabaissant les dieux des Romains
au profit de la théologie naturelle : , Talius a inauguré la déesse
Cloacina; Romulus, Picus et Tiberinus ; Hostilius, la Peur et la
Paleur ... &gt;
Trois des cinq parlies dont se compose l'énuméralion de Terlullien se retrouvent done, avec quelques légeres différences, a la
fois daos Séneque et daos Minucius. Le traité de Sén~que 011 elles
se trouvent est un de ceux qui lui étaient le plus familiers, a cause
de l'usage qu'en faisaient les chréliens pour la controverse. Ce
n'est pas tout. Comme le remarque M. Schwenke lui-meme, le
passage de Séneque dérive vraisemblablement d'un passage de
Varron aoalysé par saint Angustio (Civ. Dei, IV, 23), de ce Varron,
l'auteur favori de Terlullien et qui, cette fois encore, s'offre a
nous au moment 011 nous nous y attendions le moins. L'bypothese du recours a l'Octavius n'est done aucunement nécessaire.
La reproduction caractéristique d'un tour de phrase suffirait, au
contraire, a prouver que :Minucius, fidele a ses procédés liltéraires,
est encore ici l'imitateur de Tertullien. « Quant a Marcion, nous le
connaissons, » avait dit celui-ci. , Quant aux dieux domestiques
des Romains, nous les connaissons, » dit Minucius en commenqant
son développement.
Ainsi, les deme premiare.,; sortes d'objections ne sont pas probantes. On n'a réussi a démontrer, ni que certaines parties de
I'Apologétique sont inintelligibles sans l'hypothese d'emprunts a
l'Octavius, ni qu'en certains endroits des emprunts de l'Apologétique a l'Octavius sont rendus évidents par le transport dans le
premier traité d'imitalions de Cicéron ou de Séneque qui existent
incontestablement dans le second. U me reste a montrer que la
troisieme espece d'objections, due encore a M. Ebert, n'a pas une
plus grande valeur, et que dans le seul exemple qu'on nous en
donne, Tertullien ne peut etre convaincu d'avoir cité des noms
d'auteurs u'apres Minucius.
Ici encore, en se guidant d'apres l'analogie, on peut considérer
d'avance comme probable que Minucius, qui cite beaucoup de
noms d'auteurs d'apres Cicéron, sans nous prévenir, aura pris la

1

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVlUS

339

meme liberté vis-a-vis de Terlullien. Mais ici encore il faut examiner le casen lui-meme.
Tertullien (Apol., 10), pour prouver que Saturne n'était qu'Ul'l
homme se réfere a deux auteurs grecs, Diodore et Thallus, ainsi
qu'a de~ auteurs latins, Cassius Severus et Cornelius Nepos. ~inucius (Oct., 21) en fait autant. On remarque en faveur de sa pr10rité, que l'ordonnance de son passage est plus réguliere. Nous en
convenons, mais nous savons pourquoi il donne a l'occasion une
derniere touche a son modele. 11 y a plus, dit-on. Minucius avait
voulu citer !'historien Cassius Hemina ; il avait dit • Cassius dans
son histoire. &gt; Alors Tertullien, par étourderie, a cru qu'il s'agissait de l'orateur Cassius Sévérus, et pour mieux faire preuve
d'érudition, il a complété le nom comme il l'avait compris : il a
ensuite répété son erreur daos son second livre aux nations.
11 est possible que Tertullien, en écrivant • Sévérus • au lieu de
, Hémina, &gt; ait commis une erreur, quoique la répétition de son
assertion, la perte des ouvrages des deux Cassius, l'absence du
nom d'Hémina non seulement chez Minucius, mais aussi plus tard
daos le passage analogue de Lactaoce, permettent d'hésiter a se
prononcer sur ce point. Mais son erreur, s'il l'a commise, serait
incroyablement lourde dans le cas 011 il aurait imité Minucius, car
celui-ci lui 0tait d'avaoce toute excuse en écrivant « Cassius dans
son Histoire, » et en l'avertissant ainsi en toutes lettres de ne pas
confondre !'historien avec l'orateur. Comment peut-on croire que
Tertullien, l'érudit et !'amateur d'archai'.smes, aurait ignoré le vieil
historien Hémina, cité pour ses archa1smes par les grammairiens,
au point de le prendre pour l'orateur Sévérus, apres avoir été
dO.ment prévenu que c'est d'un historien qu'il s'agissait? S'il s'est
réellement trompé, le plus simple n'est-il pas d'admeltre que Minucius, venant apres lui, aura remarqué cette défaillance d'une
mémoire trop chargée et aura fait la correction dans son propre
ouvrage? C'est l'explication qui a paru longtemps la meilleure.
Elle n'est pas affaiblie parce que Minucius, peut-etre rendu circonspect par l'autorité de Tertullien, a écrit • dans son Histo ire »
au lieu de mettre le nom d'Hémina a la place de celui de Sé vérus.

�34-0

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

REVUE DE L'mSTOmE DES RELIGIONS

Les circonstances historiques.

J'ai du suivre les adversaires de la priorité de Tertullien dans
leurs analyses minutieuses et hasardeuses. C'est a bon droit que
la comparaison liltéraire leur a paru le plus sur moyen de résoudre
notre probleme. Mais je laisse a juger s'ils ont réussi, par leur critique de détail, a rabaisser l'auteur de l'Apologétique au róle d'un
écolier étourdi, maladroit, de mauvaise foi, qui se cache et qu'on
prend en faute. 11 resterait maintenant a examiner les circonslances historiques qu'on peut entrevoir dans I'Octavius. Sur cedernier point, je me bornerai a quelques remarques relatives a l'hisloire de la littérature latine, a celle de l'empire et a celle de
l'Eglise.
Sous les Antonins, les auteurs demandent surtout le relief de la
pensée a l'éruditíon et celui du style aux archai:smes. C'est le
groupe des Fronlon, des Aulu-Gelle et des Apulée que Tertullien,
venu un peu plus tard, dépasse de son christianisme et de son
génie, mais auquel il appartient encore. A partir du m0 siecle, on
tend a devenir plus clair, plus classique. On préfere la langue de
Virgile et celle de Cicéron a celle d'Ennius et a celle de Plaute. Les
pai:ens a qui le fond manque, imitent d'une maniere languissante
les grands écrivains. Chez les Peres, Cyprien, tout africain qu'il
soit, et bien qu'il conserve dans son véritable premier essai d'écrivain chrétien l'afféterie mise a la mode par Fronton, parle une
langue singulierement plus intelligible que celle de Tertullien. Au
commencement du rve siecle, Lactance méritera le nom de cicéronien. Plus tard encore, Sulpice Sévere, célebre pour son élégance,
prenant Salluste comme modele et usant de procédés analogues a
ceux que nous avons remarqués chez Minucius, trouvera, par
exemple, le moyen de peindre l'hérésiarque Priscillien en modifiant le portrait de Catilina. C'est apres les Antonins et dans une
période qui comprend les mº et iv• siecles, qu'on rangerait le plus
naturellement au point de vue littéraire l'auteur élégant et peu
original de l'Octavius. On peut préciser davantage. Les archa:ismes
qui subsistent encore dans son style, engageraient a le placer dans
la premiere partie de la nouvelle période. De plus, il semble

;H,l

a ppartenir a la meme école que Cyprien considéré dans sa premiere maniere, si l'on en juge par la mignardise de l'introduction
du discours a Donat, en y joignant les réminiscences d'auteurs
classiques contenues dans ce traité. Enfin, comme on trouva
plus tard trop obscures les reuvres de Tertullien, Minucius n'a pas
pas du vivre bien loin du temps ou toutes récentes encore elles
passionnaient les fideles et ou un Novatien et un Cyprien se
formaient en lisant avec ardeur les reuvres du maitre. Nous nous
trouvons ainsi dirigés vers le second quart du mº siecle. Cherchons
a serrer la réalité de plus pres encore et a enfermer la composition
de l'Octavius entre deux dates. A cause de la grande familiarité
dont il témoigne, non seulement avec l'Apologétique, mais avec
!'ensemble des cauvres de Tertullien, il n'a pu parailre au plus tót
que dans les dernieres années de la vieillesse de cet écrivain, et
plus probablement encore apres sa mort. On la place en gén~ral
vers 240. D'un autre cóté, si dans ses deux premiers traités de
tres peu postérieurs a sa conversion, Cyprien a été l'imitateur de
Minucius, comme le veut l'opinion commune, qui me parait encore
ici la plus raisonnable, l'Octavius n'a guere pu etre compasé
apres l'an 246, date généralement acceptée de la conversion de
Cyprien, c'est-a-dire apres les deux premieres années du regne
de Philippe l'Arabe. C'est done entre les années 230 et 246, qu'il
conviendrait de le situer 1 • Voyons si les rapports avec l'histoire
de l'empire, interrogée a part, nous donneront des résultats
analogues.
Tertullien vit dans un temps encore glorieux et prospere. I1
signale a deux reprises la situation tlorissante de l'empire, fait des
vreux pour sa durée et parle des empereurs avec honneur'.
Minucius traite l'empire non seulem11t avec indifférence, mais
avec dédain et meme avec une sorte de haine. S'il fait allusion
aux empereurs, c'est en les persitlant a propo:i de leurs apothéoses
i) Mon collegue M. Ménégoz a attiré mon attention sur la date de la mort de
Tertullien a prendre comme point de départ. Mais cette date étant incertaine et
l'Octavius ayant pu a la rigueur étre composé pendant la vieillesse de Te~tullien, j'ai mieux aimé prendre 230 que 240. Quant au terminus ad quem, Je
ne puis penser avec M. Schultze que l'Octavius ait été composé sous Dioclétien,
et je renvoie a la critique de son arlicle par M. Mreller.
2) V. pour l'empire, de anima 30, de Pallio i; pour les empereurs, Apol.
31-34.

�342

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

ou pour tlétrir leur corruption ou pour signaler leurs dangers avec
une satisfaction méprisante. On a pu dire de lui qu'il n'est plus
Romain •. Comme son intention n'était pas de choquer gratuitetement ses lecteurs, nous devons supposer qu'il s'adressait a eux
dans un temps ou le patriotisme s'était généralement affaibli, c'esta-dire au plus tót apres le regne de Septime Sévere lorsque (sans
parler du syncrétisme des civilisations et des cultes nettement
signalé par notre auteur •), le désordre et la ruine succédant peu a
peu a la sécurité et ala richesse, détachaient le monde de l'empire
et des empereurs. Certains traits de l'Octavius sembleraient nous
reporter au commencement de celte période, c'est-a-dire au regne
de Caracalla. Les railleries sur l'apothéose des vieux empereurs
font penser au souvenir qu'avait laissé la magnifique cérémonie de
l'apothéose de Septime Sévere : la menlion des tragédies que suit
d'ordinaire le partage de l'empire rappelle le fratri;ide de Caracalla, les doutes sur la verlu des Vestales ainsi que l'allusion au
supplice de quelques-unes d'entre elles ramenent a celles que
le meme Caracalla fit enterrer vives•. On sait enfin que le défenseur
du paganisme dans le dialogue est Cécilius Natalis de Cirta et qu'on
conserve a Constantine, l'ancienne Cirta, les inscriptions de monuments élevés en l'honneur de Caracalla par un Cécilius Natalis,
triumvir de cette ville '· Quoique l'identité de ce Cécilius Natalis
avec son conciloyen et son homonyme ne s'impose pas, cette
singuliere coYncidence ne nous en ramene pas moins encore au
regne du fils de Septime Sévere. Cependant l'indifférence vis-avis de l'empire et le mépris des Césars ne s'étaient pas encorc
alors développés d'une maniere assez générale pour pouvoir paraitre
sans inconvénient dans un écrit destiné a des lecteurs pa'iens
qu'on voulait gagner et non indisposer. Le traité se place mieux
i) V. !'Oct. 25 sur les origines de l'empire et les causes de sa grandeur,
2i sur les apothéoses (cf. ad. nat. I, i7); 'J7 sur les empereurs. C'est M. Duruy,
Rist. rom., VI, p. i76 de la i•• éd. qui dit que Minucius n'est plus Romain.
2) Oct., 20, « antequam gentes ritus suos moresque miscerent. »
3) V. Hérodien pour l'apothéose de Sévere et le supplice des Vestales.
Remarquer aussi que le trait de l'Octavius contre les Vestales (25) ne se trouve
pas dans le passage analogue de l'Apol. (i5) sur l'impureté dans les temples.
D'apres Hérodien, les Vestales étaient innocentes, mais Minucius n'y regarde
pas de si pres.
-i) Corpus inscr. lat., VIII, n•• 6996, 7094.-8.

L' APOLOGlrrlQUE ET L'OCTAVWS

343

a

ce point de vue, apres les infamies d'Elagabal et les morts
tragiques de neuf empereurs en vingt ans. L'impression qu'on
en retire est celle qui regne d'un bout a l'autre du discours a Donat
ou Cyprien, par exemple, a développé en les imitant, les quelques
mots de Minucius surla misérable condition des Césars 1 • D'ailleurs,
et pour ne prendre avantage ni dufait que Cécilius Natalis, si c'est
réellement de lui qu'il s'agit dans les inscriptions, était alors
pa'ien d'apres leur témoignage et que le dialogue a été ~crit ap:es
sa conversion • ni du fait que ce meme dialogue aurait cu heu
d'apres l'auteur' assez longtemps avant le moment ou. il le r~con t e,
les souvenirs du regne de Caracalla élaient encore assez v1vants,
une vino-taine d'années apres la fin de son regne, pour qu'on ptll
y faire illusion sans courir le risque de n'etre pas compris. L'his['.)ire politique ne s'oppose done pas aux résultats que nous a
donnés l'histoire littéraire et tend plutót a les confirmer.
Si on se tourne en dernier lieu du cóté de l'Église, on sent qu'au
temps ou écrit Minucius, elle se trouve dans un~ période de tr_anquilité. Les derniers critique&lt;: s'accordent avec ra1son sur ce pomt.
Minucius a la différence de Tertullien, ne réclame pas contre la
persécuti~n. 11 veut convertir et la grace ~a~iérée d_e_ so~ i~troduction aurait quelque chose d'atroce s'il s etait amuse a decr1re le
jeu des ricochets pendant qu'on torturait ses freres. Seulemen~ l~~
parlisans de son antériorité placent cet intervalle de _tranq~1~1le
entre la persécution de Marc Aurele et celle de Sept1me Severa
tandis que nous devons la placer apres celle de Sévere ou celle de
Maximin.
n est cependant question de martyrs dans l'Octavius. Mais la
paix de l'Église n'était jamais tout a f~i~ complete. 11 suffi_sait d'un
soulevement populaire contre les chretiens de quelque VIlle pour
obliger les juges a remon~e: sur leur tri~unal e~ ?our renou~eler
une persécution locale. D a1lleurs plus d un chretien chercha1t de
lui-meme le martyre, surtout depuis que tant de privileges
s"étaient successivement attachés a cette condition. On a voulu
voir dans l'Octavius des souvenirs de la persécution de Lyon
sous Marc Aurele. Mais quelle différence entre les martyrs de Lyon
i) Ad Donatum, t3.
.
2) Ce qui a rapport a Cécilius est en somme trop conJectural pour pouvoir
servir utilement a la discussion.

�344

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

et ceux que notre auteur met en scene ! D'un cOté le silence devant
les juges ou rarement un mot sévére, de I'autre une attitude
hautaine et provocante, les bourreaux raillés, !'insulte jetée au juge
qui prononce la sentence 1 • Ce ne sont pas la les moours du u• siecle, mais celles d'un temps ou le martyr, grand dignitaire de
l'Église, était devenu le personnage souvent peu supportable que
l'évéque avait peine a maintenir sous son autorité lorsque, apres
avoir échappé aux tortures, il reprenait sa place parmi ses freres.
Nous voici enrore ramenés au m0 siecle s.
Cependant, dira-t-on, et l'on pensera avoir énoncé l'objection la
plus forte, celle qui a été mise en avant par les premiers adversaires de la priorité de Tertullien, celle derriere laquelle on paraiL
vouloir se replier quand le terrain de la comparaison littéraire
devient trop peu sur, cependant tout ce qui précede n'est-il pas
détruit par le fait indéniable que Minucius a écrit pour réfuter un
discours dirigé contre les chrétiens par Fronton, précepteur de Marc
Aurele? J'ai toujours cherché en vain,jel'avoue, quelle pouvait étre
la force de cet argument. Je veux que Fronton, dont il n'est question
dans l'Octavius qu'au sujet des prétendues débauches apres les
agapes, ait écrit tout un discours contre les chrétiens. Je veux, ce
qui est beaucoup accorder, que Minucius ait visé ce discours d'un
bout a l'autre de son traité. Que tirera-t-on de la? En quoi est-il
nécessaire que la réfutation ait eu lieu peu d'années apres le discours lui-meme? Je pourrais faire remarquer qu'avant l'invention
de l'imprimerie les écrits se répandaient beaucoup plus lentemenl
que de notre temps et pouvaient sans inconvénient etre l'objet
d'une réfutation beaucoup plus tardive. Je me contenterai de
répondre que d'apres le raisonnemeot de nos adversaires, Josephe,
puisqu'il a réfuté le calomniateur des juifs, Apion, aurait du etre
plus ou moins son contemporain, tandis que les écrits de l'un et de
l'autre sont séparés par plus d'un demi-siecle. De meme, et pour
i) Oct., 37 : « Cum strepitum mortis et hororem carnificis iridem inculcat
cum libertatem suam adversus reges et príncipes erigit. .. Cum triumphator et
victor, ipsi qui adversum se sententiam dixit insultat !
2) ll ne serait pas impossible que ces confesseurs, qui revendiquent si 6.érement leur liberté vis-a-vis des empereurs eussent été des familiers de la maison
d'Alexandre Sévére (cf. Eus., H. E., v,, 28), trainés devant le tribunal de Maximin et répondant a ce b:i.rbare avec le mépris que tout le monde manifesta
bientOt pour lui.

345

L' APOLOGÉtlQUE ET L' OCTAVIUS

rentrer dans la controverse chrétienne, Origene aurait du, puisqu'il réfuta Celse, etre aussi plus ou moins son contemporain,
et avoir vécu sous les Antonins, tandis qu'il est aussi séparé de
lui par plus d'un demi-siecle. L'analogie est done favorable a
l'existence d'un notable intervalle entre l'attaque de Fronton et la
réfutalion de ~finucius. Cela s'ex plique. Pendant la premiere moitié
du mº siecle, daos ce lle période de civilisation s yncrétiste et de
paix de l'Église ou l'on arrivait de toutes pa rts au christianisme, il
était a propos d'achever la réfutation des préjugés que les gens ~ultivés pouvaient conservera son égard. C'est alors qu'Origene réfuta
l'ouvrage de Celse. 11 le fit peu de temps avant Décius, sous Philippe l'Arabe. Ainsi l'analogie entre la réfutation de Celse par
Origene et celle de Fronton par Minucius, si on la pousse jusqu'au
bout, nous ramene une fois encore pour la composition de notre
traité vers le regne de Philippe.
'
L'analogie avec les livres de Josephe contre Apion et le secours
de ceux d'Origene contre Celse, en expliquant bien des caracteres
de l'Octavius, permettent en particulier de résoudre la seule difficullé historique qui nous paraisse vraiment sérieuse. Co mment,
pourrait-on se demander, Minucius aurait-il pris la peine de
réfuter les bruits sur les débauches et sur le repas sanguinaire
des chrétiens, s'il avait écrit vers le milieu du 111• siecle? L'absurdité de ces calomnies n'était-elle pas alors reconnue, surtout des
lettrés auxquels ils s'adresse? Car il n'en est pour ainsi dire plus
question apres les apologetes du n° siecle. Je répondrai d'abord
que l'une au moins de ces calomnies ayant été consignée dans le
discours de Fronton, se perpétuait par cela meme sous les yeux des
letlrés a cause de la faveur dont jouissaient les oouvres de cet orateur. Quoique les fables analogues contre les Juifs eussent du
paraitre usées du temps de Josephe par trois siecles au moins
d'exislence, ce dernier les expose et les réfute, parce que les Grecs
les avaient fixées par l'écriture et que la méchanceté d'un rhéteur
pouvait a l'improviste leur rendre un moment de vogue. 11 y a
plus. Nous savons par les livres d'Origene contre Celse que les
calomnies contre les chrétiens étaient encore en crédit sous le
regne de Philippe, et que des pai'.ens, a cause de la foi qu'ils y
ajoutaient, ne voulaient pas prendre connaissance de la véritable
doctrine chrétienne 1 • Origene écrit pour les chrétiens d'Orient. A
i) Contra Celsum, v1, 27.

23

�34.6

llEVUE DE L'msTOlRE DES RELIGIONS

plus forte raison ces préjugés devaient-ils persister en OccidenL.
Minu~ius a done pu reprendre avec utilité sur ce point l'éloquente
déclamation de l'Apologétique, vers le milieu du m• siecle.
C'est vers ce temps que l'histoire de la littérature latine, cell~
de l'empire et celle de l'Église nous engagent, chacune de ~on cóte,
si je ne me trompe, a placer la composition de I'Octa~ius._ Elles
s'accorderaient assez a le situer entre la fin de la persecutton de
Max.imin et les premieres années du regne de Philippe l'Arabe:
c'est-a-dire entre 238 et 246. Leurs résultats s'aj~ute_n~ d_o~c a
ceux de la comparaison littéraire pour confirmar 1 anter10rite de
l'Apologétique.
L.

REVUE DES LIVRES

MASSBBIBAU.

L'Irréligion de !'avenir. Étude de ~ociologie, par M. GuYAu. Paris. Félix
Alean, 1887; un vol. gr. in-8 de :xx:vm el 479 p.
11 y a peut-étre quelque ironie a discuter un livre sur l'Irrélígion de l'avenfr
dans une revue consacrée a l'histoire des religions. L'avenir n'est pas du
ressort de l'histoire et l'irréligion est la négalion méme de l'objet de nos études.
Mais !'avenir tient au passé et l'irréligion ne peut s'établir que sur les ruines
des religions, en son.e que, pour étayer l'irréligion de !'avenir, il faut bien commencer par faire de l'histoire religieuse. M. Guyau ne s'en fait point faute et,
a ce titre, il a raison de nous inviter a présenter son ouvrage a nos Jecteurs.
L'auteur n'est sans doute plus un inconnu pour eux. Par ses travaux sur la
philosophie morale et sur l'eslhétique ', il s'est placé au premier rang de la
nouvelle génération de philosophes fram,ais. Le volume qui nous occupe n'est
inférieur a ses prédécesseurs ni par la force de la pensée, ni par la droiture du
caractere, ni par la valeur littéraire, quoique le sujet fut particulierement délicat
et complexe. 11 y a un réel plaisir, méme pour ceux qui ne sool pas d'accord
avec l'auteur, A lire ces pages toutes remplies de connaissances variées et
d'observations fines, a suivre les raisonnemenls d'une pensée solide et forte,
sans étre obligé de subir le charabia professionnel que bon nombre de philosophes, oublieux des vraies tradilions de la science franliaise, nous imposent
aujourd'hui, comme s'ils craignaient d'étre clairs. La note poélique qui éclate,
joyeuse ou tendre, en mainte page de ce livre, ne nuit en aucune falion a. la
puissance de la démonstration ; elle nous révele qu'il y a daos l'auteur, a. cóté
du dialecticien, un poete, un homme accessible aux émotions du cceur, c'est-Adire un homme capable de comprendre les religions. L'absence de tout fana-

i) Dans la« Bibliotheque de philosophie contemporaiae » : Esquisse d'une
morale sans obligation ni sanctíon. - Les Problemes de l'estlittique contemporaine. - La Morale anglaise contemporaine. Dans la« Bibliolheque des grands
philosophes » : La mm·ale 1,'Epicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines.

�348

349

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tisme dans un sujet ou le philosophe lui-meme évite bien rarement les partís pris,
e désir sincere de reconnaílre la valeur de toutes les croyances et de tous les
cultes qui ont été les compagnons d!l route de I'humanité jusqu'a présent, ne
contribuent pas moins a rendre ce livre attrayant. Il fait beaucoup réfléchir
ceux-la memes qu'il ne convainc point, mais il ne saurait blesser que les esprits
étroits qui n'admeltent pas que l'on professe des opinions différentes des leurs.
La tbése essentielle de M. Guyau nous est donnée dans son Introduction, ou
iI nous fait connaitre sa définition de la religion. A ses yeux, l'unité de toutes
les conceptions religieuses, c'est l'idée d'un lien de société entre l'homme et des
puissances supérieures ; or ce líen de société a été congu par l'homme par
analogie avec les relations qui existent dans les sociétés humaines: « Si done
nous étions obligé, écrit-il p. m, d'enfermer la tbéorie de ce livre dans une
définition nécessairement étroite, nous dirions que la religion est une e::cplication physique, métaphysique et morale de toules choses par analogie avec la
société humaine, sous une forme imaginative el symbolique. Elle est, en deux
mots, une e::cplication sociologique universelle, a forme mythique. »
M. Guyau a fort a creur de distinguer la religion de la métaphysique et de
la morale, par sollicitude pour son irréligion de !'avenir qui, aulrement, risquerait de garder un caractére notoirement religieux. 11 reconnalt en toute
religion positive et historique trois éléments distinctifs essentiels : 1° un essai
d'explication mythique et non scientifique des phénomenes nalurels ou des
faits historiques ; 2° un systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques,
de croyances imaginaires, imposées a la foi comme des vérités absolues, alors
meme qu'elles ne sont susceptibles d'aucune démonstralion scientifique ou
d'aucune justification philosophique; 3° un culte et un systeme de rites, c'esta-dire de pratiques plus ou moins immuables, regardées comme ayant une
efficacité merveilleuse sur la marche des choses, une vertu propitiatrice
(p. xm). Or, ces éléments qui distinguent la religion de la métaphysique et de
la morale sont, a ses yeux, essentiellement caducs el transitoires. lis sont
destinés a_ disparallre. 11 ne convient done pas de parler d'une religion de
!'avenir, pas plus que d'une alchimie ou d'une astrologie de !'avenir. L'avenir
sera irréligieux, mais non pas au sens vulgaire de ce terme. 11 ne sera pas
anti-religieu::c, mais a-religieu::c, c'est-a-dire dépourvu des éléments qui ont
constitué les religions positives. « L'irréligion de !'avenir pourra garder du
sentiment religieux ce qu'il y avail en lui de plus pur; d'une part, l'admiration
du Cosmos et des puissances inflnies qui y sont déployées; d'autre part, la
recherche d'un idéal non seulement individue!, mais social et meme cosmique,
qui dépasse la réalité actuelle » (p. x1v).
Ces quelques explications suffisent a faire comprendre le point de vue de
l'auteur. Le livre tout entier n'est que l'illustration de ces theses. La premiere
partie nous montre la genese des religions dans les sociétés primitives, sous
forme de physique, de métaphysique et de morale religieuses. La secondP. partie

nous fait assisler a la dissolution des religions dans les sociétés actuelles et a
!'examen des conséquences que cette dissolution pourrait entralner. Dans la
troisieme partie, enfin, M. Guyau esquisse cette irréligion de !'avenir dans
laquelle sera conservé ce que le sentiment religieux avait de plus pur.
Nous laisserons ces deux dernieres parties entierement de clité, non pas
qu'elles ne provoquent de tres nombreuses objections, mais parce qu'elles sont
d'un ordre essentiellement &lt;logmatique (ou plutOt antidogmatique). Nos observations ne porteront que sur la tbese générale de l'auteur et sur celles de ses
idées qui se rapportent a l'histoire des religions.
Le premier défaut du livre de M. Guyau, c'est son titre. C'est ce qu'il y a de
moins clair dans tout l'ouvrage. L'auteur a voulu éviter tout ce qui pourrait
donner a sa pensée l'apparence d'un compromis avec les religions positives.
Par un scrupule éminemment respectable, il ne veut pas avoir l'air de conserver
meme une partie de ce qu'il renverse; il répugne a l'idée de présenter sa philosophie comme la transformation d'une religion existante de fai,on a bénéficier
de l'attachement que cette religion suscite encore chez un grand nombre
d'hommes. 11 ne veut prendre personne en traitre et il a raison. Mais l'e~agération de cette répugnance ne le fait-elle pas verser dans une confusion opposée
et néanmoins analogue? L' « irréligion de !'avenir », c'est la suppression de
toute religion daos !'avenir et nullement l'élaboration d'une philosophie dans
laquelle les éléments les plus purs du sentiment religieux qui a inspiré les
religions seront conservés. Si M. Guyau tenait si.fort a.ce que l'on ne prit point
ses hypotbeses pour une religion nouvelle ou poür une transformation du
cbristianisme, ce qu'il n'avait guére a craindre, pourquoi n'a-t-il pas intitulé
son livre: « La philosophie religieuse de !'avenir ? » II y a la plus qu'une
question de mots; il s'agit de l'impreGsion que laisse la devise de l'ouvrage
entier. Cette impression est inexacta a cause de l'inexactitude du titre.
Mais l'inexactitude du titre tient a des causes plus profondes. C'est dans la
conception meme de la religion et des religions que me parait résider la confusion de laquelle dérive le litre inexact. Nous avons reproduit la définition de la
religion telle que la coni,oit M. Guyau et nous avons cité les éléments distinctifs
,et essentiels qu'il reconnait dans toute .religion positive. Il y a trois termes
distincts dans cette définition : i O la religion est une explication des choses ;
2° cette explication repose sur l'analogie des rapports de l'homme avec l'univers
et des rapports des hommes entre eux ; 3° elle a une forme imaginaire et
symbolique. Je ne discute pas en ce moment l'exactitude du second terme, qui
me parait n'etre qu'une conséquence d'un élément plus imporlant de la religion
dont l'auteur ne s'occupe pas, savoir l'attribution aux cboses extérieures a
l'homme d'un étal de conscieuce analogue a celui que l'homme constate par
expérience en lui-meme, de telle sorte que l'explication des choses est fournie
par la religion, bien moins par analogie avec ce qui se passe dans les sociétés
humaines que par analogie á.vec ce qui se passe en lui-méme. Les puissances

�350

REVUE DE L'HlSTOII\E DES RELIGIONS

extérieures a luí étant con~ues d'apres le type dont l'homme a conscience en
lui-méme, il en résulte naturellement qu'il concevra ses rapports avec ces puissances par analogie avec les rapports qu'il entretient avec les hommes constitués
comme lui. C'est la une nécessité résultant de la constitution méme de J'esprit
humain et qui s'impose au philosophe le plus spéculatif comme au sauvage naissant a la vie religieuse. Nous ne pouvons saisir aucune puissance
extérieure anous, sinon par analogie avec calle dont nous avons conscience
en nous-mémes. Les notions les plus abstraites comme celle de force et celle
d'étre ne peuvent étre con~ues par nous que par analogie avec la volonté ou
l'étre dont nous avons la conscience immédiate en nous.
Mais c'est surtout le troisieme terme de la définition qui me parait sujet a
caution : • la religion est une ex:plication des choses sous forme imaginative et
symbolique )&gt;. Oui, sans doute, pour celui qui a rejeté cette religion, mais nullement pour celui qui la professe. Dans toute religion, dit M. Guyau, ¡¡ v a un
essai d'explication mytbique et non scientifique des phénomenes naturel; et un
systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques, de croyances imaginatives.
Mais ce que M. Guyau appelle « explication non scientifique », « croyance imaginative », c'est pour l'adepteconvaincu de chaque religion la seule explication
vraiment scientifique, la seule croyance qui ne soit point imaginaire. Pour ce
dernier ce sont les idées de M. Guyau qui ne sont point scientifiques et purement imaginaires. Le jour ou il n'aura plus cette conviction, il cessera de croire
a sa religion.
Il est évident que pour nous qui jugeong les religions des non-civilisés, par
exemple, du haut d'une civilisation toute différente de la leur, les mytbes et les
croyances auxquels ils adhérent ne sont ni scientiflques ni vrais. Mais e'est
parce que nous avons un développement supérieur au leur. L'histoire entiere
des religions n'est que l'histoire des transformations qu'ont subies les explications de l'univers et des rapports de l'homme avec l'univers, a mesure que Ja
réflexion etl'expérience ont appris aux hommes l'insuffisance deleurs crovances
antérieures. Chaque nouvelle religion, chaque forme nouvelle d'une r~ligion
existante a été A !'origine une explication jugée scientifique et suffisante des
rapports de l'homme avec l'univers, substituée a l'explication de la religion
antérieure jugée insuffisante. M. Guyau lui-méme s'exprime dans ce sens
quand i! écrit (p. 51-52) : « Assister A la naissance des religions, c'est voir
comment une conception scientifique erronée peut entrer dans l'esprit humain,
se souder a d'autres erreurs ou a des vérités incompletes, faire corps avec elles,
puis se suhordonner peu a peu tout le reste. Les premiares religions furent des
superstitions systématisées et organisées. Nous ajouterons que, pour nous, la
superstition consiste dans une induction scientifique mal menée, daos un efl'ort
infructueux de la raison ; nous ne voudrions pas qu'on entendit par la la simple
fantaisie de l'imagination et qu'on crnt que, selon nous, les religions ont leur
principe dans une sorte de jeu de l'esprit..... A vrai dire, ce que les peuples

REVUF. DRS LIVRES

35t

primitiís ont cherché en imaginant les di verses religions, c'était déj~ une_explication, et l'explication la moins étonnante, la plus conform~ a leur mtelbgence
encore grossiere, la plus rationnelle pour eiuv » (voyez auss1 p. 331).
. .
Il en résulte que toute religion a commencé par ne pas cadrer avec la defimtion que M. Guyau don ne de la religion, et j'ajoute qu'aucune religion ne répond
a cette définition pour ses adeptes. A dater du jour ou elle leur parait condam~ée
par la science et réduite a l'état de croyance imaginative, i~s cessent d'y croire.
Elle pourra se maintenir extérieurement encore plus ou mo1ns longtemps, grAce
a la puissance de ses institutions, par suite du pouvoir de l'habitud_e, par la
force d'inertie 1 mais elle est des lors virtuellement condamnée a faire place,
dans l'esprit de ses anciens adeptes émancipés, a une autre religion ou a se
transformer elle-méme de fa~on a se mettre en harmonie avec leur nouvel état
d'esprit. Il n'y a done, pour tout homme, que les religions dépassées,. cr~tallisées, c'est-a-dire en réalilé mortes pour lui, qui aient le caractere non s_c1~nhfique
et imaginatif dont M. Guyau fait un élément essentiel de toute rehg10n. Des
lors nous comprenons pourquoi l'état religieux de !'avenir ne_ ~eut étre que
l'irréligion, c'est-a-dire l'absence de ce que M. Guyau appelle re~'.g1on.
U est probable que l'auteur se serait mieux rendu compte de_ l rnsuffisance ~e
cette conception s'il nous avait donné une. analyse ~sycholog1qu,e appr~fo~d1e
du sentiment religieux. Il en parle a mamte repnse et plus d une fo1~ il en
signale quelque caractere saillant, mais il n'en_ a pas ~~rdé_l'étude d1re~te.
J'estime que cette étude luí aurait fourni une me1ll~ure di~tmcbon d~ la philosophie et de la religion. Toute reli_gion est une philoso~h1e ~lém~nta1r~, populaire chez la grande masse, parfois singulierement ra1sonnee, d1alectique, et,
relativement a la civilisation ambiante, scientifique chez ses adaptes les plus
distingués; mais c'est une philosophie envisagée au point d~ vue p~rticulier de
la destinée de l'homme dans l'univers et surtout c'est une phllosoph1e a laquelle
l'homme adhere par le sentiment (crainte ou amour) et non pas seulement par
l'intelligence. De la la plus grande durée des religions; de la l'empire q_u'~lles
ent Sur les Ames · de la leur persistance méme qunnd les conv1ct1ons
prenn
,
¡
'ét'
philosophiques dont elles sont issues ont cessé d'étre a~m1ses dans .ª soc1 e
ou ces religions sont encore professées ; de la leur aphtude a devemr symboliques, c'est-a-dire a introduire des enseigne~ents nouve~ux dan~ les formes
anciennes. Le coour humain, en etret, ne se rés1gne pas fac1lement a reconnailre
qu'il a confié ses intéréts suprémes A des chimeres et que l'objet de son a~ou~
n'était que vanité. En conservant la forme tout en c~angean~ !e fond, 11 lm
semble que sa religion n'a pas changé ; il la comprend m1eux, voila tou~.
L'histoire des religions, a notre avis, montre ce qu'il y a de superficie! dans
['opinion accréditée chez beaucoup de nos contemporain~, _surtout en pays
catbolique , au suJ·et des tentatives actuelles de réforme rehg,euse dont. le bnt
esl d'attacber Je sentiment religieux aux principales doctrines de la science et
de la philosopbie modernes. « Ce n'est plus la de la religion, s'écrie-t-on ; c'est

�3J2

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIO'.SS

de la philosophie. n C'est de la philosophie qui devient religion, fnudrait-il
dire. 11 n'y a guére de religion dont la méme chose n'aurait pu étre dile ii. ses
débuls.

L

Le désaccord exisLant sur ce point entre M. Guyau et nous, ne nous empéche
pas de r~cvnnaitre .qu'il a beaucoup étudié l'histoire des religions et qu'il en
saisit a la fois l'intérét historique et la valeur pédagogique. La premiére partie
de son livre, sur la genése des religions, renferrne une quantité d'observations
fort justes. La critique des idées de M. Herbert Spencer, en particulier, est
menée avec beaucoup de talent. L'auteur est, au fond, d'accord avec ceux de
nos collaborateurs qui ont traité ces questions (MM. Tiele, Albert Réville,
Goblet d'Alviella, etc.). ll admet le naturisr:ile et l'animisme comme les deui:
phases primitives du développement religieux de l'humanité; mais il est regrettable qu'il contin ue A se servir du terme de fétichisme pour désigner indistinctement des états religieux qui sont cependant nettement distincts. Nous ne
voyons pas quelle raison il a eue d'agir ainsi .

11 est encore d'autres poinls de détail oü. nous chicanerions volontiers M. Guyau,
par exemple, quand il fo.it remonter aux premiers temps du christianisme la
croyance aux religues (p. 58, n. 1), qun.nd, aprós avoir afílrmé (p. 60) que la
distinction rigoureuse entre le mlturel et le surnaturel est moderne, il déclare
(p. 62) que la religion ne peut se passer de surnaturel, quand il écrit (p. 70) qur
le sentiment de la dépendance a l'égard d'une providence íait perdre a l'homme
son indépendance, CQmme si les huguenots n'avaient pas été les plus indépendants des hommes, en vertu méme de leur foi a la providence predestinante, etc.
Mais il nous parait plus intéressant de signaler l'opinion de M. Guyau sur le
rOle et l'importance de l'histoire des religions dans l'éducation moderne, que de
continuer une pareille énumération de criliques de détail. Le chapitre qu'il a
consacré A l'éducation donnée par l'État est po•Jr nous l'un des plus instructiís.
M. Guyau a de grandes ambitions pour le maitre d'école et, justement pour
cette raison, il voudrait développer son éducation de maniere a en faire non
seulement un répétiteur de grammaire ou d'arithmétique, mais un véritable
éducateur du peuple. (1 11 serait facile, dit-il, de perfeclionner un peu son
éducation théorique, de tui faire prendre de plus haut les sciences qu'il regarde
trop par leur petit cólé; de lui donner des ouverlures sur !'ensemble des
choses, de lui enlever l'adoration exclusive du pelit fait isolé, de la vétille
historique ou grammaticale. Un peu de philosophie en ferait un meilleur historien et un géographe moins ennuyeux. On pourrait l'initier aux grandes
hypotbeses cosmologiques, lui donner aussi des notions suffisantes sur la
psychologie, principalement sur la psychologie de l'enfn.nt. Enfin, un peu
d'histoire des religions le familiariserait avec les principales spéculations
philosophiques que l'bomme a tentées pour représenter l'au-delii de la science;
il n'en deviendrait que plus tolérant a l'égard de toutes les croyances religieuses
(p. 232). »

REVUE DES LIVRES

353

M. Guyau n'est pas d'avis qu'il faille introduire daos l'enseignement Primaire,
ni meme dans l'enseignement secondaire, des nolions d'histoire de religions;
ce sonl les maitres dont il faut élargir !'esprit. Nous avons, nous mérne, soutenu
exactement la méme tbese dans cetle revue. 1( Au íond, dit a bon droil
M. Guyau, méme pour un enfant franQais, Mahomet ou Bouddha sonl plus
importants a connaitre que Frédégonde; quoiqu'ils n'aient jamais vécu sur le
sol frarn;ais ou gaulois, ils agissent infinimenl plus sur nous et nous sommes
beaucoup plus solidaires d'eux que de Chilpéric ou de Lothaire (p. 235). &gt;)
Mais l'enseignement spécial de l'hisloire des religions par les maitres officiels
esl impraticahle. ll ne peut se faire que dans le cours méme de l'histoire générale. Encore íaut-il que les maitres soient capables de le donner .
Aussi approuvons-nous entierement M. Guyau quand il dil (p. 236) que la
vraie place de l'histoire des religions est dans l'enseignement supérieur. 11 De
méme qu'un enseignement cornplet de la philosophie comprend les principes de
la pbilosophie du droit et de 1a philosophie de l'histoire, il devra comprendre
un jour aussi les principes de la philosophie des religions. Apres tout, Bouddhi
et Jésus ont, méme au pur point de vue philosophique, une importance beaucoup
plus grande qu'Anaximandre ou Thales. &gt;l M. Guyau réfute fort bien l'objection
de M. Laboulaye que, pour enseigner l'histoire des religions, il íaudrait posséder toutes les sciences historiques et philologiques. Combien y a-t-il d'enseignements oU le proíesseur est soumís A la mérne nécessité de se servir des
rnatériaux qui Jui sont fournis par d'autres ! 11 ne íaudrail pas que la superslition de la spécialisation nous fil tornber dans le méme défaut dont souffre notre
industrie. A force d'avoir des ouvriers qui ne savent faire qu'une partie de la
montre, il n'y a plus de bons horlogers. Dans la science comme dans l'industrie,
il faut, a cOté des travailleurs qui se canlonnent dans une spécialité déterminée, des metteurs en ceuvre, des ajusteurs, des condenseurs; autrement
¡'ouvroge méme des travailleurs en spécialilés ne sert plus de rien. 11 faut méme
plus; il faut des vulgarisateurs, comme l'induslriel a besoin de marchands qui
écoulent ses produits. L'enseignemenl a tous ses degrés, excepté dansquelques
!aboratoires d'expériences scientifiques, n'est autre chose que de la vulgarisation. Les boas v11lgarisateurs sont rares, et ceux qui les dédaigneot seraient
parfois fort embarrassés d'accomplir leur reuvre.
Nous éprouvons un certain plaisir A reproduire l'opinion d'un juge aussi
autorisé que M. Guyau sur le rOle de l'histoire des religions. On ne l'accusera
pas, comme d'autres propagateurs de l'histoire des religions, d'écrire daos un
but intéressé, selon l'insinuation formulée dans un article récent par un critique plus mordant qu'il n'était équitable. En vérité, si l'on n'était guidé que
par J'intérét ou par J'ambition, il y aurait singuliérernent de moyens plus
avantageux. de réussite que de plaider la cause de l'histoire religieuse. 11 est
frappé, eomme tant d'autres esprits réfléchis, de l'importance de ces questions
d'histoire religieuse et il deman~e, comme nous, qu'elles soient étudiées, qu'elles

�35-i-

I\EVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

REvtJE DES LIVRES

prennent leur place dans l'enseignemeot public, pour Je bien de J'enseignement
et du pays.

355

HoMOLLB (Théophile), Les Archives de l'intendance sacrée A Délos,
315-166 av. J.-C.; these franc;aise pour le doctoral présentée a la Faculté des
lettres de París. (Bibliotbeque des Écoles frani;aises d'AtMnes et de Rome,
fascicule 41-l), t vol. in-8, París, Thorin, 1887.

le sujrt qu'1l devail y trailer, quatre cent cinquante inscriptions, toutes inédites,
sauf quatre. C'est assurément un grand avantage pour un candidat, que
d'apporter devant ses juges un livre composé sur des documenta dont il possede
seul la clef. Mais M. Homolle en avait un autre, qui vaut mieux encore. Il
s'était déja acquis dans le monde savant la réputation d'un esprit sagace,
d'un archéologue rompu a l'étude des monuments, d'un érudit aussi fin que
laborieux. On était déja. instruit du succes de ses premiers travaux. On savait
que les articles, qu'il avait publiés sans compter, équivalaient il. plusieurs theses.
On savait encore que si les fouilles de Délos pouvaient étre mises en parallel~
avec les fouilles d'Olympie, exécutées pour Je compte du gouvernement allemand,
la France en était en grande partie redevable a son dévouement et a son
activité. TI se présentait enfin avec l'autorité que lui donnent, dans une chaire
du haut enseignement ou il supplée un maitre, des lei;ons substantielles, pleines
de vie et de talent.

Les candidata, qui subissent devant la faculté des lettres de Paris la redoutable épreuve du doctorat, s'exposent parfois au reproche de s'y étre préparés
par des études trop h!l.tives. JI n'est point de licencié qui ne soit capable de
composer en quelques mois, sur un sujet tres restreint, une monographie
passable. Mais les theses qui ont été écrites au courant de la plume, ne donnent
le change ni au jury, ni e.u public ; on s·aperi;oit aisément que les recherches
de l'auteur se sont bornées a l'unique question qu'il a choisie, qu'il n'a point
lu et comparé, que son savoir est de fraiche date et de petite vertu. Nous ne
pouvons nous défendre de l'idée qu'il cherche a nous abuser sur son mérite, et
nous en concevons une certaioe défiaoce, qui luí nuit beaucoup plus que
n'eussent fait les leoteurs d'une préparation patiente. La tMse de M. Homolle
produit une impression toutc contraire; quelle qu'en soit la valeur, on sent que
l'auteur en a plus encore que l'ouvrage, qu'il ne oous dit pas tout ce qu'il sait,
parce qu'il ne le veut pas, et qu'il a en réserve une provision de science assez
riche pour défrayer plus tard de vas tes publications. De la, daos cette brochure,
une force cachée, qui commanderait la circonspectiou aux critiques les plus
légers. Comment, du reste, en serait-il autrement? En 1873, M. Homolle,
sortant de l'École normale, fut envoyé a l'Ecole d'Athenes. M. Albert Dumont
lui assigna bienWt apres, comme champ d'exploration, cetle partie de l'ile de
Délos, ou étaient ensevelis les restes du sanctuaire d'Apollon. Les fouilles, qu'il
y dirigea a deux reprises différentes, amenerent de si brillants résultats, que le
gouvernement, quand il eut quitté l'École, lui confia trois missions extraordinaires pour lui permettre de les continuer. La derniere campagne de M. Homolle
a Délos date de 1885. Depuis qu'il a entrepris la premiere, il n'a pas cessé
d'alimenter le Bulletin de correspondance helll!nique avec le compte rendu de
ses belles découvertes• .Mais il est loin d'avoir versé dans ce recueil toute sa
moisson. Quand il a commencé a écrirP sa these, il avait il. sa disposition, pour

On imagine bien que, dans la masse des matériaux qu'il a rapportés de Grece,
M. Homolle n'avail que !'embarras du choix. Il aurait pu décrire les sanctuaires
qu'il a mis au jour, reconstruire leur histoire, dresser l'inventaire de leurs
richesses, montrer comment ils étaient administrés, quels étaient les rapports
de leur personnel avec l'État, d'ou venait et en quoi coosistait Jeur puissance.
Ce n'est pas lil., cependant, ce qu'il s'est proposé pour cettefois. Avant d'aborder
les diverses questions auxquelles donnent lieu les documents qu'il a entre les
mains, il devait les classer dans l'ordre chronologique; t!l.che infiniment délicate, peu attrayante au premier abord, et d'oil dépendait pourtant la solidité de
l'ceuvre entiere. Dans cette longue série d'ioscriptions déliennes, il y en a un
cerlain nombre dont la date a disparu ; il fallait la retrouver, en étudiant de
tres pres et en rapprochant, avec un soin minutieux, les données historiques
qu'elles renferment. Pour celles qui sont datées, il fallait en renouer la suite.
M. Homolle ne pouvait pas reculer devant cette tache. Mais il pouvait douter
s'il convenait d'y consacrer une these de doctoral. N'allait-il pas s·exposer au
reproche, de présenter a ses juges une aride préface, détachée d'un grand
ouvrage en préparation, et de !aire trop bon marché de ces agréments littéraires, dont la faculté veut maintenir chez elle la tradition? M. Homolle n'a
pas été arrété par ce scrupule, et il a eu raison. II s'est dit que dans les dissertations les plus austeres il y a place pour un art, dont on peut, a juste titre, se
faire honneur quand on y réussit; les profanes, qui confondent l'érudit et le
compilateur, ne sauraienl le sentir; mais il n'échappe pas aux esprits exercés,
qui savent combien il est difficile de faire la critique de ses preuves et de les
enchainer daos un bel ordre. JI y a une véritable jouissance, lorsqu'on a
soi-méme passé par des travaux semblables, a voir un écrivain, qui est parfaitement maitre de ·son sujet, s'y retourner a son aise, aller et venir au milieu
des faits et conduire avec grace le lecteur de !'un a l'autre. C'est ce genre de
plaisir que procure la these de M. Homolle.

Nous souscrivons plus volontiers a l'Histoire des religions dans l'avenir, de
M. Guyau, qu'a son Irri!ligion de l'avenir. Puissions-nous vivre assez longtemps pour recueillir la réponse que !'avenir fera aux proaostics du philosophe-propMte. Son Ji vre reste !'un des plus suggestifs qut aient paru dans
les dernieres années, pour ceux-la mémes qui, comme nous, en repoussent les
conclusions.
JEAN

RÉVILLE.

�,
3!JG

•

REVUE DE L"HISTOIRE DES RELlGIONS

Les inscriptions déliermes qu'il a recueillies, embrassent une période de quatre
siécles Apeu pres, de 454 av. J .-C. A 90 environ. Pourquoi done ces deux
dates de 315 et 166 av. J.-C., qui figuren! dans le litre? Que représentent-

eUes? Pourquoi, dans un livre oU il classe ses documents, l'auteur exclut-il
ceux qui sont antérieurs a la premiere et postérieurs 8. la seconde?
Il Y a eu, daos l'histoire de Délos, trois périodes distinctes. Devenue, apr~s
les guerres médiques, en 477, le centre de la confédération des insulaires elle
1

dut remettre aux Athéniens, qui s'en étaient constitués les chefs, l'adm inistration de ses temples ; depuis lors, ce furent des magistats alhéniens, envoyés
réguliérement chaque année. par la république et responsables devant son
gouvernement, qui eurent, a Délos, la gestion des biens sacrés; leurs actes
étaient publiés en double exemplaire; on en déposait l'original a Athenes, sur
l'Acropole, et la copie a Délos, dans le sanctuaire d'Apollon. Il en fut ainsi
jusqu'en 315. A cette date, Athénes, A qui la Macédoine a enlevé sa liberté, se
voit enlever aussi, par les rois d'Égypte et de Syrie, successeurs d'Alexandre,
!a suprématie qu'elle exer~ait encore sur la mer Égée. Délos lui échappe; l'ile
sainte reprend possession de ses temples et de son indépendance. Elle les perd
de nouveau en 166, Iorsque les Romains la replacent sous Je joug d'Athénes.
M. Homolle a celte fois concentré tous ses efforts sur l'histoire de la seconde
période; son unique objet a été de classer les documents qui datent de 1'indépendance. C'étaient, en efTet, les seuls qui pussent fournir matiere a une élude
suivie, compléte et approíondie. II Jui sera impossible de rejeter les autres,
quand il publiera le grand ouvrage d'ensemble qu'on attend de Jui. Mais dans
une thése, il devait se préoccuper de donner a sa composition une certaine
unité. 11 a consacré une grande partie de son développement a fixer les dates
m~mes qui servent de jalons daos l'histoire de Délos. CelJes de 476 et de 166
étaient depuis longtemps adoptées. Mais on ne savait pas quand avait fini le
premier régime athénien. ll était cependant essentiel de le découvrir, car
l'administration des temples a subi du méme coup des réíormes assez importantes. C'était son point de départ que M. Homolle devait avant tout déterminer. Il l'a íait dans une discussion tres ser;ée, qui ne Jaisse plus subsister
aucun doute. En 3i5, s'organise- la ligue des Cyclades; &lt;&lt; elle est placée sous
la luteUe de Ptolémée Lagos ; elle a pour sanctuaire fédéral le temple de
Délos, comme l'amphictyonie du 1ve siécle, la ligue attico-délienne du 3º et les
antiques aosociations religieuses de la mer Égáe. Elle respecte la souveraineté
du peuple délien; e:Ie lui laisse la liberté de son gouvernement et Jui rend la
pleine propriélé de ses temples. Quelques obligations qu'elle puisse imposer a
ses mernbres, elle exempte Délos, en raison de son caractere religieux, de toule
laxe et de tout contingent militaire. &gt;)
L'ouvrage se termine par deux Appendices, qui en représentent A peu pr6s
le tiers. En réalité, sous ce titre modeste, M. Homolle a condensé les résultals
de la dissert.ation tout entiE!re; ces appendices en sont le couronnement. Le

REVUE DES LIVRES

357

premier est un tablean qui donne, par ordre chronologique, la liste ~e tous
les a.rchontes, a. nous connus, qui ont administré Délos pendant la pér1ode de
l'indépendance, et dont le!! noms servent de date aux acles de l'intendance
sacrée; a cOté, figurent, année par année, les hit!ropes (intendants généraux
des temples de l'ile), les lrésoriers publics, les secrétaires des hiéropes, les
secrétaires de la ville, les fonctionnaires et employés rliver3, tels que gra,eurs,
agoranomes (officiers de police), logistes (vérificateurs des comptes), prétres,
l!pistates (p1·ésidents du Sénat), arcbitectes, etc. Le second appendice est un
catalogue chronr,logique el desr-riptif de cenl trois inscriptions, presque toutes
inédites, d'oll. M. Homolle a tiré les éléments de son lra.vail. Enfin, une héliogravure reproduit le plan du sanctuaire d'Apollon, avec loutes ses dépendances,
dressé en i882 par M. Nénot, architecte pensionnaire de la. villa Médicis, aujour•
d'bui chargé des travaux de la nouvelle Sorbonne.
1&lt; Je n'oublie pas, dit M. Homolle dans son introduclion, que, pour répondre
aux encouragements riue j'ai rec;us et a la íortune qui m'a servi, c'est trop peu
de ce mémoire. n Cependant ce serait peut-étre, pour tout autre que pour Jui,
un titre sufüsant. Mais personne n'a songé qu'il puisse en rester IA, et puisqu'il
ne le croit pas davantage, il n'est pas de savant qui ne doive s'en applaudir.
G1mR0Es LAFAYE.

HoMOLLE (Théophile). De antiquissimis Dianae simulacris Deliacis.
Thése pour le doctoral présentée A la Faculté des letlres de Paris, 1 vol in..S,
Paria, Tborin 1 1885.
Vers 1815, Jorsqu'on présent.ait a. la Faculté des letlres de Pnris de minces
theses sur des sujets immenses, on aurait fort étonné les candidats et leurs
juges, si on leur avait prédit que, soixante et dix ans plus lard, un normalien,
aprés de longues recherches au dE&gt;.lA des mers, écrirait, sur quelques statues
antiques, une thése latine de plus de cent pages de grand íormat, ornée de
onze planches obtenues par les procédés les plus perfectionnés. 11 ne s'ensuit
pas nécessairement que les docteurs de 1815 fussent inférieurs a ceux de 1887.
L'exemple de M. Homolle prouve seulement cambien l'épreuve du doctoral
es lettres a changé de. nature depuis le commencement du siécle. Cette transíormation tient uniquement au zele des candidats qui, d'année en année, sans y
élre contraints par aucun réglement, ni méme, on peut le croire, poussés par
les exigences des proíesseurs, ont étendu A l'envi les proportions de leur tache.
Quoi que l'on pense de l'institution et de sa íorme actuelle, personne ne
contestera que cette lutte rasse honneur A l'Université; rien ne montre mieux
quelle haute valeur s'atlache au diplOme, riue les efTorts des candidals pour lui
en donner encore davantage par leurs propres travaux.
Quand je dis que la these de M. Homolle est consacrée A quelques slaluesi

�358

359

REVUE DE L'HISTOU\E DES RELIGIONS

REVUE'.ltDES LlVRES

j'exagere; je devrais dire a quelques tron~ns de statues · car dans Je
b
b"
,
,
nom re,
1·¡
Y a ien peu de tétes, surtout de Ultes qui soient restées sur des épaules . el
quant a~x mains, elles sont encore plus rares. D'ailleurs, c'est justement p'our
cet~e ra1son que la these a cent pages. Elle serait moins longue si les statues
étaient pl~s completes. M~is il a ~ien fallu chercher que! personnage elles
re~résenta1ent ~t ~ette partí~ de la dISsertation offrait de singulieres difficultés,
pu~que les prmc1paux attributs, qui pouvaient servir a trancher Ja question
a~ment été _emportés par le temps. On n'imagine pas quelle quantité de faits e;
d 1dées, émmemment intéressants pour I'étude dela civilisation grecque l'aut
a su grouper dans l'interprétation de ces statues brisées. L'histoir; de
peut-étre y tr_ouv_e son compte plus que l'histoire des religions. Cependant il
est ~ouvent diffic1le de séparer !'une de l'autre et c'est ici le cas. M. Homol/e et
plus1e~rs de ses camarades de l'École frangaise d'Athenes ont découvert daos
les rumes de Délos, entre autres ouvrages de I'art antique, seize fragments en
marhre de_Paros, ay~nt appartenu a autant de statues dilférentes, qui toutes
représen~a~ent Artém1s sous les traits d'une femme de grandeur naturelle. lis
ont été tires du temple de cette divinité ou des terrains qui J'avoisinent Au
' été ul
.
•
cun
n, a
_se. pté_posténeurement a l'an 460 av. J.-C. lls forment done une série
~ un prix mestimable parmi les monuments des écoles primitives. Ils se réparllssent en deux catégories assez distinctes.

de!ll artistes naxiens, Byzes et son fils Evergos, qui arriverent a la réputation
dans la premiare moitié du vu• siecle. Les six autres statues de la série sont
peut-étre postérieures, mais de quelques années seulement. Elles ne se
distinguent de la premiere que par des différences peu importantes, autant
qu'on en peut juger dans l'état 011 elles nous sont parvenues. Toutes ont, aux
yeux des archéologues, cet intérét exceptionnel de reproduire, avec une fidélité
presque entiere, la forme de ces vieilles et grossieres idoles, qui personnifierent
la divinité pour les Grecs des premiers a.ges et qui sont généralement désignées
par les savants sous le nom de Xoana. C'est aujourd'hui un fait reconnu, que
l'histoire du culte chez les Grecs s'ouvre par la litholdtrie; avant d'adresser
leurs hommages a des statues fagonnées de leurs mains, ils adorerent des
pierres, dont les formes, plus ou moins régulieres, n'étaient dues qu'a. un
caprice de la nature : c'étaient des parallélipipedes, des cylindres, des pyramides ou des cOnes. lis les croyaient tombées du ciel et envoyées par les dieux
eux-mémes ; ces bétyles, qu'ils couvraient de bandelettes et d'oripeaux de toute
espece, n'étaient pas pour eux l'image de la div.inité; ils en étaient le symbole.
Mais peu a peu l'anthropomorphisme se lit jour. On accommoda tant bien que
mal a la forme humaine les idoles primitives et on en fabriqua de nouvelles,
soit en pierre, soit en bois, auxquelles on donna des membres, mais sans oser
encore s'écarter tout a fait du type des bétyles. On vil alors paraitre des images
pourvues de tétes, de bras et de jambes, mais dont l'aspect général rappelait
celui d'une poutre, d'une colonne ou d'une stele. A cette seconde phase de
l'art religieux apparten"aient un grand nombre de monuments, qui subsisterent
en Grece a travers les siecles, d'autant plus entourés de respect, qu'ils étaient
plus grossiers. Plusieurs nous sont connus par les médailles, 011 ils sont représentés; quelques-uns méme sont parvenus jusqu'a nous. Au nombre des plu~
curieux il faut compter les sept statues d'Artémis trouvées A Délos par l'École
fran;;¡aise d' Athenes. La plus ancienne surtout, qui est en méme Lemps la plus
complete, donne une idée tres exacte des simulacres de cette période intermédiaire, qui sépare la litholatrie de l'anthropomorphisme. La tunique de la déesse
tombe sur les pieds avec tant de raideur, qu'elle ressemble A un tronc de
pyramide; la poitrine et la tete rappellent aussi des figures géométriques. La
face antérieure et la face postérieure sont absolument plates ; les parties saillantes du corps n'y sont nulle part indiquées ; si bien qu'on pourrait encore
comparer !'ensemble de la statue a une poutre, dont les quatre angles auraient
été équarris par le ciseau. On voit que l'artiste, qui peut-etre eO.t été capable
d'animer ce marbre (la justesse des proportions indique une main qui n'est pas
celle d'un barbare) s'est soumis respectueusement il. une tradition religieuse
des longtemps établie.
La seconde classe, étudiée par M. Homolle, comprend neuf statues. Elles
datent, d'apres ses calculs, du déhut du v• siecle. Ainsi il y a, entre cette série et.
la précédente, une distance chronologique assez considérable ; il nous manque,

1~:~

La -~remiere, la plus ancienne, comprend sept statues, d'un style tout a fait
archaique.' Il Y en a une daos le nombre, qui l'emporte de beaucoup en intérét
sur les six autr~s. Elle est ~resque complete ; il n'y manque guere que les
~van~-b~as, depu1s le coude ¡usqu'au poignet. La cuisse droite porte une
~n~cnpt'.on ~n vers peu endom.magée : ce texte nous apprend que la statue a
et_e déd1ée a la dée~se, . « qui se plait a Jancer au Join ses fleches, ,, par
nd
Nica ~a, filie de Démodikos, de Naxos. Artémis est représentée debout dans
une ath~ude d'une raideur hiératique. Les jambes sont étroitement serrée~ l'une
con~re I autre; les bra~ pendent inertes de chaque cOté du corps. Une tunique
talai:e, serrée a la taille ~ar une ceinture, tombe, saos un seul pli, depuis Je
cou Jusque ~ur le socle, la1ssant a peine voir I'extrémité des pieds, que chaussent
des hrodeqwn~ ;_ la chevelure se répand en Iongues boucles symétriques sur Jes
épaules: la poit~me e~ le dos. Les mains, a moitié fermées, devaient tenir des
accessoire~ mob1Jes, d une autre matiere que la statue ; ¡¡ y a encore, entre Je
pou~e e~ I mdex, un trou percé departen part, qui ne pouvaitservir a uneautre
desti~ahon. M, Homolle établit par des rapprochements décisifs que J'on y
pas_sai~ des ,bandelettes en laine. Cette curieuse idole remonte a une haute
antiqu1té; d apres le style de l'ouvrage et d'apres la forme de J'inscription qui y
est g:avée, on doit nécessairement admettre qu'il date des premiares années du
0
vn. sie~le. Il provient, saos aucun doute, de I'école de Naxos, laquelle nous
était déJa co~nue comme ayant contribué, avec celles qui florissaient a la méme
époque a Ch10s et en Crete, a tirer la sculpture de la barbarie ; Pausanias cite

�360

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

pour que nous puissions suivre saos interruption le développement progressif
du type, un ou plusieurs anneaux de la chalne. Mais il n'y a pas a douter que
ces statues représentent ArtP-mis comme les autres. Elles ont été aussi sculptées
dans les iles ou dans une ville grecque de l'Asie-Mineure. D'ailleurs, si le début
du v• siecle marque la fin de la période archaique, il en fait encore partie.
C'est vers l'an 460, que l'on s'accorde, en général, a placer la naissance de l'art
classique. Les neuf Artémis de Délos sont antérieures a cette date. Elles
doivent étres ran~ées daos cette seconde subdivision de l'archaisme ou rentrent
les écoles de sculpture de Sicyone, d'Argos et d'Égine (5 í0-160). Artémis est
debout, le corps posé d'aplomb sur les deux jambes, mais le pied gauche
légerement porté en avant, daos l'attitude d'une persoone qui ne marche pas,
mais qui va marcher. La chevelure, disposée en boucles régulieres, qui
encadrent le visage de deux bandeaux, se releve au-dessus des oreilles et
tombe en masses ondulées sur le dos, les épaules et la poitrine. La tete esl
ceinte d'un diademe, qui devait élre, comme tout le reste, couvert de peinture.
Le vétement se compose d'une longue tunique transparente, a plis fios el
serrés ; par-deasus est jeté un manleau, auquel l'artiste a donné, avec beaucoup de bonheur, l'apparence d'un tissu de laine lourd et épais. Des ornements de métal étaient fixés sur le marbre, comme le prouvcnt les trous
symétriques, que l'on observe en plusieurs endroits; c'élaient des fibules sur le
manteau, des pendants aux oreilles et des spirales dans les cheveux. La main
droite, tendue en avant, teoait une patere ou une lleur. Mais le caractere
essentiel des Artémis de cette série consiste dans le geste de la main gauche.
Quoiqu'elle ait disparu dans les neuf exemplaires, on peut encore reconoailre
qu'elle relevait légerement un des pans du manteau. On croyait jusqu'ici, sur
la foi de plusieurs archéologues, que ce geste distinguait, daos l'antiquité
grecque, les images d'Aphrodite. Mais M. Homolle montre par des exemples
habilement choisis (et je signale celle partie de sa these aux savants comme une
des plus neuves et des plus importantes), qu'il n'ajamais élé réservé a la seule
Aphrodite, que les artisles l'ont souveot altribué a d'autres déesses, méme a
des femmes, et l'oot mis en rapport avec les actions les plus variées. En realité,
dans l'antiquité primitive, ou les femmes portaient un manteau raide et étroit,
il leur arrivait souvent d'en écarter les plis, afin de rendre a leur taille toute sa
souplesse, lorsqu'elles voulaient presser le pas, soit pour marcher, soit pour
danser. On en est venu ainsi a faire de ce geste le symbole de la légereté et de
la gr!ce, par suite, celui de la jeunesse. On y a attaché auss; un sens religieux,
parce qu'il était vraisemhlablement consacré par la coutume, qui réglait daos
les danses et dans tous les acles d'adoration la tenue et l'allitude des assistaots. Enfin, par une associalion d'idées fort naturelle, on l'a prété aux déesses
elles-mémes, particulierement a celles qui semblaient étre pour les mortels
l'expression supréme de la jeunesse et de la beauté. Plus tard, lorsque la mode
a changé daos le costume, ce geste, qui n'était plus nécessaire, estrestécomme

un signe dislinclif des reuvres archai"ques, et on l'a soigneusement reproduit
daos les imilations que l'on en a faitcs.
Je me suis aslreint ici a ne pas eotrer daos les questions qui sont uniquement du domaine de l'art. Meme en me bornant a celles qui intéressent
l'histoire des ri,ligions, je pourrais pousser eocore bien loin ce comple rendu.
Rien n'est plus profitable, je crois, quand on a affaire a un savant comme
M. Homolle, quede donner de son livre une modesle et coosciencieuse analyse.
Je n'ajouterai a celle-ci qu'un seul mot; il est vrai qu'il paraitra peut-étre
hvnerbolique et paradoxal a ceux qui ont l'expérience du doctoral es lettres :
la thlse latine de M. Homolle se vendra.
G&amp;ORGES LAFAYI::,

L'Arménie cbrétienne et sa littérature, par FÉLIX Ni:vE. Lou..-ain,
Ch. Peeters, et París, E. Leroux, in-8, vm et 4.02 p.
M. Félix Neve, professeur émérite de l'Université de Louvaio, a réuni dans
ce volume un certain nombre de mémoires et de nolices publiés a des époques
différentes et disséminés daos plusieurs journaux et revues. I1 en a fait un
fivre qui, malgré son origine, présente un grand caract~re d'unité. Les divers
articles qui le composent ont été revisés par l'aateur et classés d'apres l'ordre
des sujets traités ; des notices nouvelles ont méme été ujoutées aux premieres, pour combler quelques !acunes et permettre au lecteur de s'orienter
plus facilement sur un terrain eocore peu exploré. Mais la meme pensée maitresse, les mémes préoccupalions se dégagent d'un bout a l'autre de l'ouvrage:
l'auteur veut intéresser le puhlic a la littérature arménienne et lui en faire
apprécier les beautés. M. Neve, en effet, n'est point seulement un orientalislP
distingué, c'est avant loul un ap0tre de l'orientalisme et un vulgarisateur des
études orientales, au moins de leurs résultats. JI voudrait que tout le monde
y prit le méme gout que luí, el, depuis quarante ans, il n'a ménagé ni son lemps
ni sa peine pour élargir le cercle trop restreint selon lui, des adeptes de ces
études. La littérature arménienne, en particulier, surlout la liltérature
religieuse et ecclésiastique, a été longtemps l'objet favori de ses recherches,
et le but de c~ qu'il appelle lui-méme son « prosélytisme ». 11 ne faut pas douter
qu'aux yeux de l'auteur, la publication du pr¿sent volume ne soit encore une
reuvre de propagande. Nous lui souhaitons un plein succes, bien du apres lanl
de persévérance.
II esl difficile de résumer en quelques mots le contenu du livre de M. Neve.
Ce n'est point, nous venons de le dire, un lravail d'ensemble ou un exposé sys1.ématique, mais bien une série de monographies, la plupart déja concises par
elles-mémes. On lira avec intérel l'esquisse du développem,-mt historique de la.
littérature arménienne, qui ouvre le volume et présente, daos leurs g6néralités,
fes sujets traités avec plus d'ampleur daos le reste de l'ouvrage. Une suite d'é-

24

�362

7

REVUE DES LIVRES

tudes sur le Charagan, ou bymnaire de l'Eglise arménienne, atlirera d'autan t
plus l'attention de ceux qui s'occupent de recherches liturgiques, qu'ils y trouveront de nombreuses et fidéles tratluctions. Des articles sur S. Grégoire l'Illuminateur, saint Grégoire de Nareg et Nerses le Gracieux feront faire connaissance avec les principaux: p6res de l'Église arménienne. Enfin, des notices
assez développées sur Elisé~, historien du ve si6cle de notre ere, le patriarche
lean IV Catholicos, Mathieu d'Edesse et quelques autres chroniqueurs permettront d'apprécier la valeur de l'hisloriographie arménienne et son importance

réunissant leurs efforts, n'eussent pas trouvé quelque chose a glaner en soumettant a l'examen le plus minutieux un monument qu'ils croient encor8
imparfaitement étudié. Et s'ils n'avaient rien découvert, ils se seraient bien
gardés de publier quoi que ce fo.t comme une trouvaille. Tel ne semble pas
étre l'avis de M. Clermont-Ganneau, qui vient de soumettre a. une critique
sévere, mais pas toujours juste, le texte el les procédés de lecture de
MM. Smend et Socio. « Ces Messieurs ll, - le mot revient trop souvent sous
la plume de M. Clermont-Ganneau, - auraient donné libre carriere a. leur imagination, et, daos leur désir de trouver du nouveau, seraient parvenus a Jire
sur le vieux bloc de ha.salte et l'estampage qui le reproduit, des caracteres
absolument invisibles pour d'autres yeux que les leurs. &gt;&gt;
M. Clermont-Ganneau n'a certainement pas eu l'intention d'incriminer la
probité scientifique des honorables professeurs de BAle et de Tubingue. Du
moment que ces derniers ont réellement vu ou cru voir, que dans la plupart
des cas, ils ont vu tous les deux la méme chose, savoir des traits qui échappent
a leur contradicteur, la critique ne porte plus : c'est un fait d'expérience journaliCre que l'acuité de l'organe visuel differe beaucoup selon les individus, et
rien ne prouve que MM. Smend et Socin ne voient pas mieux que M. Clermont-Ganneau. On le saura quand quelques dizaines d'épigraphistes se seront
appliqués a l'étude de la stele. D'autres observations de M. Clermont-Ganneau
ont une base plus solide, et plusieurs sont méme de nature a remettre en question des lectores fort séduisantes. L'introduction dans le débat de la. copie
partielle de l'inscription prise par Selim-el-Qari avant le bris du monum.ent,
n'est pas non plus sans importance, bien qu'il ne faille utiliser ce document
qu'avec la plus grande précaution. Mais, dans leur ensemble, les améliorations
introduites da.ns le déchiITrement du texte de l'inscription moabite par
MM. Smend et Socin ne sont point atteintes p8.l' la rigoureuse épreuve a
laquel!e elles viennent d'étre soumises. Le progres réalisé par eux est reconnu
par tous les savants compétents en la matiere qui ont eu a s'occuper de leur
publication, et M. Clermont-Ganneau admet loyalement que sur plusieurs points
ils ont vu juste. Attendons maintenant le commentaire détaillé et l'édition
&lt;&lt; définitive ,i que nous promet le savant archéologue frarn;ais et le travail du
méme genre que MM. Smend et Socin préparent également. La science n'aura
qu'a gagner a cette honorable compétition, et les amis des études bibliques et
épigraphiques peuvent espérer avoir bientót entre les mains un ou deux ouvrages
qui_résument en le perfectionnant le contenu de l'immense littérature provoqllée
par la découverte de la stele de Mésa.
M. C!ermont-Ganneau exprime en terminant le vreu qu'une mission soitorganisée pour aller rechercber ·daos le pays de Moab soit les fragments qui
manquent encare de la stele de Mésa, soit des monuments analogues. L'idée
est excellente et certainement (( l'aYenlure vaut bien la peine d"étre tenlée. ))

pour l'histoire de l'Orient au mayen §.ge.
En résumé, le tableau qu'a voulu tracer !'honorable professeur de Louvain
est A peu de chose pres complet, du moins pour ceux qui, n'étant pas particulierement voués a ces études, désirent néanmoins élre tenus au courant des
résultats oblenus. La plus importante lo.cune est due a l'absence d'une notice
spéciale sur les rapports de l'Église arménienne avec les Églises orthodoxe
grecque et catholique romaine. On sait que l'immense majorité des Arméniens
se rallie a une Église nationale, tout a fait indépendante des autres et professant méme aleur égard une véritable hostilité, -mais on est généralement moins
bien renseigné sur l'origine du schisme et les différences dogmatiques assez
peu claires qui contribuent a. le maintenir. Le probleme n'est pas, du reste,
aussi simple qu•on serait tenté de le croíre. M. Neve, bien informé A ce sujet,
parait n'avoir pas voulu aboi-der de front une matiere qu'il regarde évidemment comme délicate; s'il en parle a diverses reprises, c'est pour ainsi dire en
passant et avec une prudence qni est loin de satisfaire la légitime curiosité du
lecteur. Il y ali un parti pris que nous regrettons vivement, car, mieux que
personne, l'auteur était préparé ;J. aborder ce point curieux d'histoire religieuse,
a l'exposer en quelques pages et a faire ainsi la lumiére sur une question que
d'autres écrivains semblent plut0t avoir pris a creur d'embrouiller et d'obscurcir. Mais M. Neve n'a pas dit adieu aux études arméniennes et nous pouvons
espérer qu'il trouvera l'occasion de compléter sur ce point son intéressante
publication.

A.

La stéle de Mésa; examen critiqne du texte, par M.

GARRIERE,

CLERMONT-GANNEAU.

Paris, Imprimerie nationale, 1887, in-8, 43 pages. (Extrait du Journal

l

!l

363

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Asiatique.)
MM. · Smend et Socio ont donné l'année derniElre un texte de la stele de
Mésa avec un certain nombre de n'ouvelles lectures. En annonc;¡ant ce travail
(Revue, septembre-octobre 1886), nous disions qu'il marquait un p rogres sensible dans le déchiffrement de l'inscription, et cela nous paraissait assez naturel. U était, en effet, difficile de supposer que les deux savants orientalistes,

A.

CARRIERB.

�364

REVUE DE L'BISTOIRE DES R.ELIGIONS

L'Em.pereur Akbar, un chapitre de l'histoire de l'Inde au xv1" siecle, par
le comte F.-A. DE NotR, traduit de l'allemand par G. Boru:T-MAURY, professeur a la Faculté de théologie protestante de Paris
2 vol. io-8, 1883-1887.

1•

-

Leide, Brill
1

Le comte de Noer est m()rt avant d'avoir pu achever l'amvre qu'il avaitentreprise avec tant d'ardeur. En levé par une douloureuse mala.die, ea décembre 1881,
apres la publication du premier volume, il laissait du moins, en manuscrit, des
noles abondanles et développées, qu'il a suffi de classer et de joindre pour permeltre iL quelques amis zélés d'édiler la seconde et derniérn partie di, l'ouvrage.
Rien n'y décéle un manque d'unité ou d'harmonie daos la rédaction. C'esl la
méme passion pour Akb11r, la méme admiration enthonsiaste qui éclate et

s'épanche dans ces deux volumes. Dans une introduclion d'un caractere trop
général et trop vague peut-étre, M. de Noer esquisse la géographie de l'Inde 1,
les races et les langues, I'état religieux et politique au xv1e siecle, et retrace la
glorieuse série des ancétres d' Akbar: Timour, Baber, Houmayoun. Akbar monte
sur le trOne a treiz.e ans (1.556) ; des intrigues de palais se nouent aussitOt aulour
du jeune prince, les insurrections ébranlent l'empire; tout occupé a la chas se,
aux exercices de piété et aux conversa.tions savantes, Akbar se désintéresse du
gouvernement. Me.is a vingt-cinq ans, le souverain se révéle touta coupgrand
général, grand administrateur, politique habile, et, par-dessus tout, tolérant.
Nous ne le suivrons pas daos ses campagnes A. travers l'Inde, des bouches du
Gaoge á l'lodus et de l'Himalaya á la Krishn~, lan[Ot appelé par des révoltes,
tantOt obligé d'assurer son empire par des conquétes nouvelles. Ce n'est pas ici
non plus le lieu d'insisler sur l'administration financiare d'Akbar; signalons
d'un mol seulement les réductions d'impót, les réformes de la perception, le!
encouragements donnés a l'agriculture, le développement du commerce et de
?'industrie. Mais dans cette ceuvre extraordinaire, oU. l'initialive personnelle
d'Akbar se maniíeste constamment, rien n'est plus intéressant, plus admirable
et plus original que l"administration religieuse. Issu d'une race jadis bouddhiste
et passée a l'islamisme, né d'un pere sunnite et d'une mere chiite, élevé par un
précepteur qui prend pour devise: Paix avec tous, maitre enfin d'un empire oll.
l'bindouisme domine par le nombre, tourmenté Jui•méme par un mysticisme
insatiable, Akbar a su considérer de haut, sans passion ni parti pris, toutes les
doctrines el tous les cultes; i\ a cherché A. comprendre et apprécier toutes les
croyances, non pas en sceptique de science, mais en penseur respectueux; il a
su donner au monde le plus bel exemple de tolérance que l'histoire ait enregis.
tré. A l'heure oU s'allumaient en Europe les bO.chers de l'Inquisition, oU les
1) Voir sur Akbar un article de M. Bonet-Mo.ury, paru clans cette Revue,
l. XI (l885), p. 133-159.
2) Voir sur ce sujet l. Beames. 0n the geography o{ India in the reígn of
Akbar. (Journ. of the Asiat. Soc. of Bengal, 1884-1885. )

365

REVUE DES LIVRES

.
de l'Église AkbarfaisaitMtir, á Sikri(1575),
peuples s'entr'égor_gea1ent ~u no:ea conféren~es religieuses¡ il y appelait, avec
l'Ibadal-Kbana, éd1fice desLtné á
d l'I de les lamas du Thibet, les des1 5 les brahmanes e n ,
. .
les oulemas musu
. a1•t a. leurs discus~ions, les su1va1t
. 1man., , •t de Goa· 1.1 ass1s
1
tours des Pars1s, esJesu, es
'
théologiens aux prises. S'il
·t 8 ouvent au ca1me 1es
avec atlention et ramenai
rsécuteur c'est qu'il était
.
• u'&amp; passer pour 1eur pe
,
.
combattit les oulémas JUsq
, ¡· é t les cultes d'humilier ces orgue1\.
étabr ne réelle ega It en re
'
.
nécessa1re, pour
ir u
. . t d droit des vainqueurs pour fa1re
¡'! 51
¡ s'autor1sa1en u
.
leu:r. docteurs de
am qu .
t·
Mais quand il eut élo1gné les
•
un Joug despo 1que.
peser sur leurs adversatres
politique habile, les plus
é
sa personne, par une
plus rebelles et concentr en . .
·¡ t t de créer par un eil'ort original
.
bº18 rehg1euse I en a
,
hauts titres de la htérarc
. . '
plus élevée que toules les
.
e rehgton p1us pure e1
de sa pensée souvera1~e, _un
l s intelli ences supérieures, aux aspiraliom:
autres, capable de sat1sía1re, dansle . g M is trop de passions et d'ambi..
· ences de a ra1son. a
.
du myst1C1sme et aux exig
.
lt de recueillir des convers1ons
tions s'agitent autour d'un roi pour lm perme re
.
L
tative du Dir. ¡ I\ahi écboua.
désmtéressées. a ten
.
d' prés les sources persanes, expose
.
t d Noer écr1t sur 1ou 1 a
.
Le hvre du coro e e . 1•
•
r
·
e entrepr1se
par Akbar • Les rense1gneen détail l'ceuvre de pac1ficat1on re 1g1eus . ft
e si proíonde sur le grand
, .
.
· exerc;a une m uenc
ments sur I hmdouisme, qm
.
mprendre entierement celte
d 5 econde mam : pour co
.
empereur, ne sont que e
f
d' rses il faudrait une intime
.
11
t agi tanl de orces 1ve
,
.
inlelilgence sur laque e on
I
é b. doue C'est beaucoup ex1ger •
.
d I
nsée arabe et de a pens e m
.
.
conna1ssance e a pe
.
,.
fait admirer et SJmer Akbar.
1
1 1
trop peut-étre. L'ouvrag_e, d'a1Heurs, te
~u;; 'qu'une biograpbie courte et
On souhaite, apres av01r achevé c~tte ec
ce souverain, digne d'étre
substantielle répande dans le pubhc le nom e
compté parmi les béros de l'bumanité.

iº

d

SYLVAlN LÉVI.

nces et su erstitions de lamer. Oeuxieme série :
PAUL SselLLOT. Ugendes, croya
p . l'Ch rpeotier 1887; io-12 de342p.
Les météores et les tempét"ª· - ans,
a
'
l
d M Sébillot est la. suite de celui que nous avons préLe nouveau vo ume e ·
t suiv ) Tandis que le
376
1

senté a nos lecleurs l'année derniere (t. Xll ••laPt··,ves lle la me~ ~n général et au
ét -1
sacré aux croyances r
premier volume ai con
. d' tres grand nombre de croyances
.
l . ci contient l'énumérallon un
nvage, ce UIét s c'est-8.-dire aux rapporls de lamer avec
relatives aux météorest tau\ t::~é;e~ts de l'air. Nous disons « 1e-s croyances »
les vents, les nuage~ ~ es au r
•·¡ y a dans les traditions populaires des
t on « les superst1t1ons
parce qu J
éé .
e n.
. t e quantité considérable d'nssertions qui leur ont t ,~smarms sur ce pom un .
d la mer et qui sont le frnit de l'expérience bien
pirées par la¡ long;e.:~:t;~:ag~nation en quéte d'une interprétation dramatique
plulOt que e pro u1
1),

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des pbénom~nes naturels. Ainsi la croyance que Je présenee d'un eerele autour
de la lune est un signe de vent (p . 57), n'est que la constatation d'un fait réel ;
le cercle dénote la présence de vapeurs dans les hauteurs de l'atmosphere, et
par conséquent, dans la pluparl des cas, l'approche d'un cbangement de temps
toujours accompagné de vent au bord de lamer. Il en est de méme des différents pronostics tirés de la nature, de Ja couleur ou de la rapidité des nuages
(p. 13 et suiv.). Ce sont la de simples constatations d'un lien entre deu:z: phénomenes; elles peuvent avoir une certaine valeur scienti6que. Les observations
météorologiques que nous pratiquons aujourd'hui sont faites avec une métbode
plus rigoureuse, mais en vertu d'un principe tout semblable, Jusqu'a un certain
point, toute esp~e d'asserLion 1raditionnelle peut éLre, iL ce point de vue, eonsidérée eomme une partie intégrante du fol.k-lore.
Toules les fois, au contraire, oU la tradition ne se borne pas A nous livrer un
simple fait d'expérience, mais nous transmet la représentation animiste des
objets de la nature et l'explication des phénoménes qu'ils présentent, en conformité de eette représentation animiste, nous nous trouvons véritablement en
présence d'un produit de la foi et de l'imagination populaires, e'est-A-dire daos
le dorpaine propre de la scienee des traditions populaires. Autrement, elle
risque d'embrasser l'histoire entiére et de refaire pour son compte l'ex:périence
formulée daos le vieux proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. n
U faudra done distinguer les deux éléments, parfois eonfondus daos le livre
de M. Sébillot. Ce !ivre, comme les précédents d 'ailleurs, ne veut étre autre
chose qu'un vaste catalogue de traditions empruntées A taus les documents
humains dont l'auteur a pu avoir eonnaissance, et il y en a heaucoup. Nous
voudrions seulement, dans eertains eas, avoir quelques garanties sur la véracité
ou la fidélité des témoins cités; car il va saos dire que nous avons une pleine
et entiere confiance en J'auteur lui-méme, qui se distingue justement par un
remarqua.ble talent pour rendre daos leur na.lVeté, daos leur simplicité et méme
daos leur crudilé naturelles les tradilions qu'il recueille. II faudrait aussi distinguer les traditions a proprement parler populaires de eelles qui sont l'ceuvre
des poE!tes ou qui trahissent l'influence de spéculations eosmologiques ou théologiques antérieures, dénaturées daos la tradition populaire. Te! est Je cas, par
exemple, des traditions racontées par Macourli daos les P.rafries d'or, et citées
par M. Sébillot, p. 4. Toutefois il ne faut demander A un auteur que ce qu'il
vous promet. Or M. Sébillot tient Jargement ses promesses. II accumule sans
reldche des renseigoements innombrables; il remplit !'un des plus vas tes magasins de matériaux pour les travaiUeurs qui voudront se eonsacrer A une reuvre
de synthése. A eux de bien choisir Jeurs matériaux.
Dans Je livre premier, M. Sébillot a groupé les traditions météorologiques,
les croyanees des marins sur le ciel, les nuages, les étoiles, Je soleil, la !une,
J'arc-en-ciel, le tonnerre, l'aurore boréale, la rosée, la pluie, la brume, le feu
Saint-Elme, la pbosphorescence, les trombas. On voit que la liste est compléte.

REVUE DES LIVR.ES

367

oit les tl'aditions sur leu1·s oriLe livre second est consacré a~x ven_ts¡; on y v ·aent et sur les moyens de les
g ines, sur les d .ieux et ¡es gémes qm es personm
),_
de leur importance pour les
1
Les tempétes a. cause
déchatner et de les ca mer.
. 1 d ' le troisiéme livre, a part des vents de
.
place spéc1a e a.ns
h
marins, méritent une
1 ¡·
pré"édent nous signa.lons un e al · comme daos e 1vre
"
,
moindre envergure. CI,
mployés par les marins pour
. .
l. té essant sur 1es moyens e
.
pitre parttcuh0remen m r
d
lt de la Vierge chez les manos
et L prépondérance u cu e
conjurer la temp e. a
.
. téressante étude a faire sur 1es
f
l II y aura11 une m
.
chrétiens est tres rappan e.
.
h ét·
e et les divinités pal'ennes qm,
.
t e la V1erge e r tena
rapports de success1on en r .
l'
é édée dans la mission périlleuse,
sur nos diverses cotes chrét1ennes, ri::tc~:t;e les tempétes.
mais fructueuse, de protéger les ma
JnN Ri:v1LLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enselgnemenl de l'histoire des religlons. - La publication

1

~

peu

pr~s s1multanée des deux ouvrages de M. Afaurice Vernes el de M. le comte
G~blet d'Al~iella sur l'bistoire des religions (voir notre tome XIV, p. 346 et
su1v.) ~ ranu~1é le déb~~ sur l'~pportunité d'introduire l'histoire des religions
dans l orgamsme de l rnstruchon publique. Dans une précédente chronique
nous avons reproduit les réflexions émises a ce sujet par l'un des collaborateur;
de 1~ Revue critique. La Revue internationale de l'enseignement {livr. du f5 a,•ril)
est rntervenue i'. son tour dans la discussion, par l'organe de M. Émile Beaussire,
U. propos du livre de M. Vernes et du volume de M. de Pressensé sur l'ancien
monde.ª~ le ch~istianisme. M. Beaussire estime que l'enseignement historique
des rehg_1ons n esl A sa place ni dans l'école primaire, ni dans les Iycées el col•
l8ges, DI méme daos les Facultés, a l'exception des Facultés de tbéologie.
Celles•ci n'ont-elles pas, a peu prés partout, formé les hommes qui s'occupent
avec le plus de succés de l'histoire des religions? Relevant A bon droit la contradiclion que nous avons signalée ici-méme daos la thAse de M. Vernes
M. Beaussire s'appuie justement sur les critiques dont la science des religion;
est l'objet de la part de l'un de ses partisans les plus convaincus pour montre
' li e n •est pas encore une science faite. Au Collége de France,' a l'École dee'
que
Hautes-~tu~es,. l'enseignement historique des religions peut se justifier, parce
que ces rnst1tuhons ont pour hut de favoriser le développement des sciences.
Dans les Facultée des Jellres, l'existence de chaires spéciales d'histoire religieuse ~erait incompatible avec la nature et le but de l'enseignement. A plus
ío~le ra1s~n daos les lycées et les écoles primaires I L'auteur voudrait seulement
ré1~trodu1re, daos le~ programmes de l'enseignement secondaire et primaire, des
notl~~s de mytholog1e et d'bistoire sainte, afin que la jeunesse n'ignore pas les
tradthons sur lesquelles une notable partie de l'humanilé a vécu pendanl de
longs si8cles. Dans l'enseignement supérieur, il pense que les notions d'un
intérét général relatives aux religions trouvent leur place dans les cours d'histoire et de géographie. Nous nous bornons é. reproduire ce jugement sans le
discuter, comme nous avons déjll maintes fois exprimé notre opinion a ce sujet.

369

Le Congrés des Sociétés savantes. - Cette année, le CongrCs des
Sociétés savanles s'est réuni a la Sorbonne, aprés les fétes de la PentecOte, le
31 mai et les joura suivants. Parmi les communications faites aux différen.tes
sections, il y en a quelques-unes qui touchent 8. l'bistoire religieuse. Dans la
section d~archéologie, M. Borrel, membre de l'Académie de Val-d'Isere, en
décrivant les vestiges de la voie romaine qui reliait Milan a Vifmne en Daupbioé,
par le col du Petit-Saiot-Bernard, a signalé l'existence de nombreux temples,
de colonnes, d'inscriptions, de tombeaux et de nicbes renfermant de petites
statues de Mercure, la divinité prolectrfce des voyageurs, entre le col et BourgSaint-Maurice. - M. Maltre, de la Société archéologique de l'Orléanais , a
étudié certaines statuettes trouvées daos le Blésois, représentant une divinité
femelle, debout, nue, la main droite reposo.nt sur le sein. U s'agit évidemment
d'une divinité de la génération; mais il n'est guére probable que ce soit un type
dérivé d'une divinilé cartbaginoise, importé en Gaule 1\ une époque reculée par
des marchands phéniciens, comme le prétend l'auteur de la communication.
Sur 1'une de ces slatuettes, on lit l'inscription : Rectugenos Sulias; le premier
de ces deux mots est le nom du fabricanl; le second indique sans doute le nom
de la tribu celtique a laquelle il appartenait. Le nom de Soulias se retrouve, en
effet, comme nom de lieu dans le Blésois, et, en Bretagne, il est devenu un nom
de saint sous la forme de Sulliac. - M. Lievre a étudié les tours pleines que
·on désigne sous le nom de e&lt; piles romaines &gt;). Leur nom latin (fanum), leur
1
situation au milieu des champs, loin des routes, lui íont croire que ce sont des
1oonuments consacrés 8. des divinilés gauloises. - M. Dumuys s'est occupé des
disques renflés en verre que l'on trouve en asse:z: grand nombre dans les sépultures gauloises. ll incline a penser que ce sont des amulettes celtiques. On
pourrait aussi ]es considérer comme des iostruments destinés 8. broyer l'ocre
pour le tatouage dans l'autre monde.
Dans la section d'histoire et de philologie, M. Veuclin, de Berna.y, a analysé
les statuts des toiliers et fabricants de toile de cette ville, renouvelés en 1618,
et monlré le rOle de la confrérie de Sainte-Anne et de Sainte-Barbe dans hl
corporation. U donne aussi des détails sur diverses confréries de charité. JI. l'abbé Rance a parlé du 11 Sermon des antiquités )l, pr~ché tous les ans, a
Arles, en l'bonneur de saint Marc et de la ville, le jour de l'élection des consuls.
11 semble que c'était un souvenir des anciennes relations entre Arles et Venise (?).
- M. Maggiolo, recteur honoraiTe, étudie les origines de l'ordre de SaintBenoit el analyse les principaux réglemenls de la congrég~ de Sainte-Vanne.
Le Congrés des architectes et le temple d~ Louqsor. - Le congr~s
des architectes s'est réuni 8. Paris, dans la premiére quinzaine de juin. Les
conférences faites a cette occasion ont roulé spécialement sur l"architecture de
monuments religieux. M. Saladin a décrit les monuments de la Tunisie,
M. Gosset (de Reims) les trois cents églises ou mosquées de Constantinople, et
M. Maspero a parlé du déblaiement du temple de Louqsor. Voici un passa.ge

�CHRONIQOE

1

370

REVUE DE L ft1S1'01RE DES RELIGIONS

37i

curieux de cette conférence, reproduit d'apres le journal le Temps du 13 juin :
1&lt; Le temple de Louqsor s'est uniquement compasé d'abord
comme ious ¡
t
l
.
'
es

ne veut pas limüer la science U. cataloguer des faits, dresser des statistiques e~
esquisser de s monographies a perpétuilé. Son enseignement, tres ri.che d'1dées
et de vues genérales, ne saurait manquer d'éveiller l'intelligence de ses audi-

au sud, pour fac1hter les sorties du dieu. Les Égyptieos ne croyaient pas, en

teurs.

emp es constru1~s. au bord du Nil, d'une petite piece carrée, ouverte au oord et

e~et, q~e les lempl~s fussent autre chose que des hótelleries oü la divinilé
s arrétall plus ou ~0111s longtemps mnis ne séjournait pas d'une fa¡,¡on continua.
Autour du sanctualJ'e proprement dit on édifia peu a peu de nombreuses dépen•
~a~ces : !ogement~ pour le~ prétres, leurs savants, Ieurs familles; galeries destmees aux process1ons, ba.t1ments oll l'on emmagasino.it toutes les offrandes en
n~ture - la monnaie n'existant pas encore - fruils, légumes, blés, vins,
toiles, etc. Le sanctuaire de Louqsor n'a été découvert que ces dernieres années
et d'u~e faQon _tres singuliere. On avait permis a. Champollion d'élever a ce~
endroit _une ma1~on pour les Européens. L'architecte avait pris pour cave ... Je
sancluaire enfout daos les sabies. Jusqu'en i885~ la résidence sacrée des dieux
de l'Égypte avait servi a rafraichir le vio I Lors des fouilles entreprises A cette
époque, une population de trois mille Ames habitait les anciennes dépendances
du temple, la plupart enfoncées sous le sable et divisées en plus de huit cents
cabutes. Beau~oup, apres avoir touché une indemnité, ne voulurent pas abando~ner ce_s cuneuses demeures, et il reste méme encare deux ou trois individus
q~ il est 1mposs~le de faire déloger. Cependant, il est encare une mosquée,
si~uée s ur une émmence, que l'on se refuse a laisser démolir. Mais, dit en termmant M. Maspero, on s'est gardé de remblayer toutes les fouilles failes autour
de la mosquée, et l'on espere bien que celle-ci dPscendra ... toute seule. ,,
La chaire de s~nscrit, 8. Lyon.-L'Université de Lyon,dontle brillant
développement ménte de plus en plus d'attirer l'attention du monde scientifique, .ª été dotée récemment d'une cbaire nouvelle pour l'enseignement du
sa~scri~ et ~e la grammaire comparée. Notre ~ollaborateur, M. Paul Regnaud,
qui étatt déJA chargé de cet enseignement en qualité de maitre de conférences
a é~é appelé par M. le ministre de l'instruction publique a occuper la nouvell;
chane professorale. M. Regnaud vient de puhlier, a la librairie Leroux le discours_ par lequel il a inauguré ses cou rs. 11 montre l'intérét qui s'atta:he pour
le philo~ophe et p~ur l'historien a l'étude du sanscrit, puisqu'en celte langue
sont r~d_1gés les écnts dans lesquels une partie notable de l'humanité a consigné
sa relig1on, ses spéculations pbilosophiques et ses expériences intellectuelles.
M. Reg?aud dé~end particulierement le Rig-Véda contre ceux qui, par réaction
co~tre 1 en~housiasme exagéré des premiers interpretes européens, le déprécient
aUJOUrd ~u1, et contre les parlisans exclusifs du folk-lore. Dans la seconde partie
de son d1scours, le professeur a fait ressorlir le r0le du sanscrit en philologie
compar_ée, _la nécessité de substituer au systeme de Bopp un systeme plus
larga; il fait le proces des néo•grammairiens et de leurs lois absolues et montre
la nécessité de joindre 1\ l'étude historique de la phonéLique celle de la sémantique ou de la mulation des sens. M. Regnaud est un vaillant travailleur, qui
0

Publications récentes. - Études sur l'histoire religieuse de la RévoluHon
fran(Jaise, par A. Gazier, mattre de conférences A la Faculté des lettres de
Ps.ris (Paris, Armand Colin, 1887, in-12). - M. Gazier éprouve une grande
admiration pour Grégoire, conventionnel et évéque de Loir--et-Cher. Le livre
qu'il vient de publier est la ráunion de dit!érents mémoires, déj&amp; connus, oU la
politique religieuse de Grégoire est étudiée d'apres des tu.tes originaux du
plus bauL intérét. 11 a pu disposer, en eflet, des six a sept mille documents
réunis par l'évéque révolutionnaire lui-méme en vue d'une histoire ecclésiaslique
de la Révolution franQaise que celui-ci n'a jamais écrite. Dans une premiere
partie, l's.uteur s'attache a rhlstoire du diocese de Loir--et•Cher de i.791 8.1802;
la secoade parlie, qui n'est souvent qu'une généralisation de la premiere, est
consacrée a. la politique religie.ise de la Convention. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre a. ceu.x qui veulent se faire une idée juste de
l'esprit public et des sentiments de la nation fram;aise en matiere religieuse et
ecclésiaslique pendant cetle période troublée.

- Guja,tak Abalish. Relation d'une conférence tMologique présidée par le
calife Mdmoun, texte peblvi, publié pour la premiere foisavec traduction, commenlaire et lexique, par A. Barthélemy (Paris, V:eweg, 1887; in.S de 80 p.).
Voici un livre qui risque moins que le précédent de faire naitre des discussions
passionnées, quoiqu'il s'agisse d'une controverse théologique. Mais le colloque
d'Abalish, apostat du parsisme, avec le grand-prétre des parsis du _Fars, Atar
Farnbag, nous touche de moins pres que la Convention et la constitution civile
du clergé. Le document peblvi, publié et traduit pour la premiere fois par
M. A. Bartbélemy, nous donne le compte rendu de ce colloque, présidé par le
caliíe Mamoun (813 a. 833). Naturellement, le Parsi reste vainqueur. Ce texte
offre un grand intérét comme résumé de la polémique populaire contre le
parsisme.
- Le Reseph-Hou¡ pMnicien ea,pli.qué par M. Clermont-Ganneau. Dans la
précédente livraison (t. XV, p. 251), nous avons reproduit l'assimilation produite
par M. Philippe Berger, devant l' Académie des inscriptions, des Reseph-Amykolos et Reseph-Aloüés, dieux phéniciens de l'ile de Cbypre, á l'Apollon d'Amyclée et l'Apollon d'Hélos. Dans la Revue critique d'histoire et de litlérature du
i6 mai, M. Clermont-Ganneau publie une note dans laquelle il assimile de la
méme fac;on le Reseph-Houc; des premieri::s inscriptions phéniciennes trouvées a
Chypre avec l'Apollon Agyieus ou Apollon de la rue (du quartier), dont le culte
existait a Argos, a. Sparte, a Tégée, a. Mégalopolis. M. Clermont•Ganneau lit
Reseph, Houc; au lieu de Reseph-Hec;, qui est la version ordinaire; cette
mod.ification est légitime, puisqu'il est de regle en pbénicien d'omettre la voyelle

�CBRONIQUE

372

média.le. Les fouilles ~ra:iquées a Chypre et le déchiffrement des inscriptions
chyprtoles app~rt~nt ams1 un nombre croissant de précieux renseignements sur
les rapports rel1g1eux des Grecs et des Phéniciens. Dans la méme livraison de
la Revue c·ritique, M. Clermont-Ganneau propose une nouvelle étymologie de
Pégase (de 'lt'l1yvv¡u
c~ouer) a propos d'un vase de terre cuite trouvé a.Chypre,
r~prés~ntant la décollation de Méduse par Persée, et suggere la possibilité
d exphquer le mythe de Persée par la métbode iconologique. Mais ici nous
&lt;'Dtrons daos le domaine de l'hypothese pure.

=

- ~e mo~de o~culte, hypnotisme transcenda!lt en Orient, par A.-P. Sinnett,
trad~1t de l angla1s _avec approbation de l'auteur par K.-F. Gaboriau (Paris,
C~rre, i887; i vol. m-8 de xxxv et 267 p.). Nos lecteurs connaissent les doctrmes de la nouvelle théasophie qui leur ont été exposées par M. Jules Baissac
(t.
p. 43 ~t i61). Le livre de M. Sinnett n'est qu'un nouvel exposé de ces
doctnnes ~m sont du domaine de la fantaisie. M. JJ-faspero, néanmoins, nous
ren~ attent1fs a ce fait qu"elles eontiennent une part d'idées el de théories tres
anc1e~nes dont on pourrait retrouver des analogies dans la magie orientale et
égyptrenne.
-· La religion en Russie. M. Leroy-Beaulieu a publié, daos la Revue des
Deu~-Mondes_ (~ivr. du 15 avril), un intéressant article intitulé: La religion, le
sentiment religieua; et le mysticisme en Russie, L'auteur montre l'intensité du
s,enli~~nt reli_g'.eux chez les Russes, a tel point qu'on le retrouve jusque daos
l adhes1on rehg1euse des révolutionnaires a leur nihilisme athée. Il en cherche
les causes d~ns ~'hi~toire du peuple russe et dans le climat des pays habités par
ce peuple, e est-a-d1re dans le milieu moral et physique oll il s'est développé
plut~t que dans le caractere ethnique. Le Russe est porté au mysticisme et au
fatahsme. Sa foi chrétienne est restée entachée de croyances pa'íennes pour bien
des causes, dont la plus saillante est que le paganisme slave était encare en voie
de ~ormation qu_an~ le christianisme le supplanta·. L'llme populaire n'S.vait pas
épmsé le pa~amsme. Les anciens génies des eaux et des bois (Vodiany, Rausalkas, Lechu, Domovo'i) ont survécu; les dieux se sont métamorphosés en saints.
Ce qui est étonnant, ce n'est pas qu6 le paganisme se soit chargé d'éléments
pa'íens, mais qu'il n'ait pas completement disparu. Ainsi la sorcellerie a encore
conservé un grand prestige; le paysan fait exorciser son champ apres l'avoir
fait bénir par le prétre, pour étre en regle a la fois avec Dieu et avac Je diable.
Néanmoins l'il.me russe est devenue chrétienne par quelques-uns de ses senliments et par ses aspirations. M. Leroy-Beaulieu termine son arlicle en in~istant
sur les liens étroits qui unissent, en Russie, le sentiment religieux et le sentiment national. - On pourrail seulement lui reprocher d'avoir considéré comme
partic~lie1· S. la Russie, un rapport entre le paganisme et le chrislianisme ~ui s'est
p~od~Il chez taus les peuples oU le christianisme a supplanté le paganisme, et
d avo1r trap ahondé daos le seos des anciens mythologues qui admettaienl un
-dualisme fonda.mental daos l'ancienne religion slave. D'apres M. Léger, l'op•

X:

¡

1

313

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELtGIONS

position d'un dieu noir et d'un dieu blanc chez les $laves parait étre une inven~
tion moderne.
- La librairie Thorin a mis en souscription les Begistres de Grégoire IX,
recueil des bulles de ce pape, publiés ou analysés d'apres les manuscrits originaux des Archives du Valican, par M. Lucien Auvray, membre de l'École !ran1¡aise de Rame. L'ouvrage complet formera enviran 150 a 160 feuilles, au prix de
soixante centimes la feuille. II paraitra par fascicules de {5 a 20 feuilles.
- Nous avons re¡;u de M. le Dr Bertherand une brochure contenant la traJuction d'un traité d,hygiene de Maimonides : Principes de la sante physique
et morale de l'homme, traduction frarn;aise, par feu M. Carcousse, directeur de
l'École du Talmud-Thora d'Alger (in-8 de m et 51 p.'; Alger, Ruff). Le D• Bertherand fait un grand éloge des prescriplions de la Joi juive pour la santé physique et moralé, mais il ne semble pas s'étre beaucoup préoccupé des résultats
de la critique historique sur la loi dite de Mo'ise. La brochure qu'il a éditée se
lit avec intérét.
- M. E. Amelineau vient de publier dans le Journal asiatique (numéro de
février-mars 1887), _un document capte du xm0 siecle, relatant le Martyre de
Jean de Phanidjóit. L'auteur, Marc 1 évéque de Buhaste et de Bilbais, a compasé un véritable panégyrique, apres avoir fait une enquete, qui dura onze mois.
Jean mourut le 29 avril 1209; son oraison fuuebre fut rédigée vers le commenoement d'avril 1210. M. Amelineau nous a donné le texte capte le plus moderne
qui soit connu. LP- dernier soupir d,une liltérature a son déclin mérite d'étre
recueilli comme une dale daos l'histoire littéraire. A ce litre, ·1a publication
de M. A. est une curiosité du plus haut intérét; et, quand nous ajouterons
qu'elle est précédée d'une introduclion historique aussi sobre que complete,
qu'elle est accompagnée d'une traduction frani;aise, qui parait suivre de tres pres
l'original, nous aurons fait partager a nos le'cteurs notre impression on ne peul
plus favorable. Je m'étonne seulement que M. Amelineau n'ait pas cherché a
identifier le médecin chrétien d'Al-Malik Al-Ka.mil, le sage Épouschecber. C'est
ainsi que le nom est donné par M. A. (p. 151). Or le personnage qui le portait est bien connu. Il n·est autre que AhoO. Scbílkir ibn Abi Soulaimán, ou
plus complete::nent Mouwaffa~ ad-Din AboO. Schakir ibn Abl Soulaim&amp;n D&amp;woud,
que le sultan Al-Malik Al-'Adil avait spécialemenl attaché a la personne de son
fils Al-Malik Al-Ka.mil, et qui aussitót pril de l'ascendant sur le pere et sur le fi!s.
AboU Schíikir mourut en 12i6, deux ans avant l'avenemenl d'Al-Malik Al-Kamil.
Voir, sur AboU SchAkir, lbn Abi Ou~aibi•a, Classes des médecins, éd. A. Müller,
11, p, 123-124; F. Wüstenfeld, Geschirhte de1· Arabischen Aertze und Naturforscher, p. Ht; Dr L. Leclerc, Histoire de la nu!decine arabe, II , p. 223 (Communication de M. H. D.).
Nécrologie. - M. de Biberstein Kazimirski est mort le 22juin 1887. ll était
.i.gé de soixanle-dix-neuf ans. La préface de son dernier livre, consacré a. Menoutscheri, poete persan du. x1e siBcle de notre ere, est datée de ma~ -1.886. Il Y a. un

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1

375

REVUE DE L HISTOlRE DES RELTGIONS

CHRONIQUE

mois a peine que m'entretenant d'une publication arabe a l'état de projet, Kazi~
mirski oubliait pour un moment ses douleurs. Sa réputation était faite depuis
longtemps. On connaissait, comme des ouvrages classiques, sa traduction
fram;aise du Coran et son Dictionnaire arabe-fraru;ais. L'auteur avait si bien
organisé le silence autour de la retraite modeste et studieuse oii il ne demandail
qu'A étre oublié, que ses publications récenles ont été comme des surprises pour
le monde savant, comme la résurrection d'un ancétre. Saluons, d'un souvenir
affectueux, cet homme de bien, si obligeant, si désintéressé, si sympathique.

hellene, notamment du renversement de la société et du culte pélasges par la
religion et la civilisation acbéennes. Quant A Apollon, i1 est impossible de le comprendre, si l'on ne voit en lui qu'un habitant primitif de l'Olympe. Il es t da_ns
toutes les circonstances importantes l'agent libre et bénévole de Zeus. L 1 obé1ssance voulue est son tra.it distinctif. ll y a entre Zeus et Jui un rapport qui rappelle celui du dieu Hea et de son fils Merodach da!1s le systeme as_syrien. Ses
fonctions sont nombreuses; il est A la fois le dieu de l'arc I de la sctence, de la
poésie et de la musique, le dieu dijs guérisons, le déíenseur du ciel attaqué et
le dispensateur de la mort. Il n'y a aucun moyen de ramener ces fonction_s
diverses a une méme origine. L'Apollon homérique ne peut étre que le prodmt
de la transformation que le grand poéle a fail subir au dieu d'un culte solaire
achéen antérieur: &lt;( Il y a eu a la connaissance d'Homere, sur terre achéenne,
un culte du dieu soleil. Il était adoré comme une puissance de la nature sous le
nom de Pboebos, peut-élre aussi avec une quantité indéfinie d'attributs ou de
noms provenant d'autres sources. Sous l'influence des Achéens et par l'~rgane
t.lu poete, ce dieu-S oleil se développe de maniere a former la base maténelle_ et
populaire de l'Apollon homérique. Il est soumis aux regle~ de la t~éanthrop~1e ;
orné de titres d'origine matérielle, qui se sont transformes en brillantes et tmposantes métaphores, il prend sa place daos l'Olympe, dont il devient l'~ne
des plus belles figures. )) L'exi stence d'une sorte de Zeus-Apollon ou d1eu
supréme a ltbaque sert d'intermédiaire a. ce~le transf~r~ation.
.
, _
Un legs de lord Clifford. - Lord Chfford, qm v1ent de mourir, a legue
une somme de 80,000 livres, soit deux millions de francs, aux quatre universiiés
d'Écosse a eharge pour elles d'instituer des cours ou des conférences se rapporlant a' la tbéologie naturelle ou plut0t Ala philo~ophie et_ a l'histoir~ d~s religions. Les sujets devront étre abordés da.ns un espnt exclus1v.e ment sc1eritifique.
&lt;&lt; Les conférenciers, dil le testateur, ne pourront étre astremts a aucune profession de foi, ni méme A aucune promesse; ils pourront appartenir a n'importe
quelle religion ou méme n'en avoir aucune. ll suffira qu'on les choisisse parmi
des penseurs capables et respectueux, qui aiment sincerement la vérité et la
recherchent sérieusement; car je suis persuadé que de la libre discussion ne
peut sortir rien que de bon. »
Le noble lord ne parlageait évidement pas les idées de M. Beaussire, sur l'incompatibilité de l'histoire des religions et de l'enseigneroenL dans les Facultés
non confessionnelles. 11 est regrettable que l'histoire des religions et Je véritable
libéralisme ne eomptent pas un nombre plus considérable d'amis aussi généreux
que lord Clifford.

H. D.

ANGLETERRE

Publications récentes. - La Religious Tract Society a publié récemment un volume illustré de M. James Chalmers, sur la Nouvelle-Guinée. La plu s
grande partie de ce Jivre est formée par un récit des explorations de l'auteur et
par I'histoire de la part qu'il a prise, comme interprete, aux négociations pour
amener la reconnaissance du protectorat hritannique. Mais M. Cbalmers a eu Ja
honne idée de joindre a ce récit le résultat de l'enquéte qu'il a faite aupres des
indigénes. ll résume les réponses de ceux-ci a cent quinze questions portan! sur
leurs mmurs et leurs croyances et nous fournit ainsi des renseignements fort
curieux.
- Altalc Hieroglyphs and Hittite inscriptions, par le cap. Conder {Londres,
Bentley). Le volume annoncé a grand fracas par le cap. Conder, comme la
solution de l'énigme des inscriptions hittites, n'a pas ienu ses promesses. L'explication qu'il préconise repose principalement sur [les trois hypothE!ses suiO
vanles : i Il y a une connexion étroite entre les hiéroglyphes hittites et le sylJabaire chypriote ; 2° tous deux dérivenl du méme systeme de signes d'oll provient
aussi l'écrilure ~unéiforme; 3° la grammaire et Je vocabulaire hittites sont de
famille aecadienne. M. A.-H. Sayce, qui a discuté cea découvertes dans l'Academy du 2i mai, avec la compétence que tout le monde se plait a lui reeonnaitre,
résume son opinion de la fa9on suivante : « 11 ne me semble pas que les inscriptions hittites aient encare 1ivré leur secret. Le cap. Conder a avancé l'état
de la guestion, mais rien de plus. ))

M. Gladstone et les dieux d'Homere. - M. Gladslone a décidément
résolu de partager les forces que lui laisse son admirable vieillesse, entre l'émancipation de l'Irlande et les dieux de l'Olympe homérique. Autant il met d'ardeur a transformer en fédération l'ancienne unité britannigue, autant il consacre
de zele ii faire ressortir l'unité individuelle de l'ceuvre homérique. Ta.ndis que la
liVfaison de mai de la Nineteenth Century nous apportait la suite J.e ses études
sur les grands dieux homériques, sous la forme d'une monograpbie sur Apollon,
la Contemporary Review de juin publiait un article de lui sur la grande révolte
des dieux de l'Olympe. A ses yeux eette révolte, narrée dans 1'Iliade, n'est que
la version céleste d'événements religieux qui se pass8rent dans la société

ALLEMAGNE

Publications récentes. - Indogermanische Mythen. JI. Achilleis, par
Elard Hugo Meyer (Berlin, Dümmler, 1887; gr. in-8 de xvn et 7f0 p. Le présent
volume tait suite

a celui que l'auleur a publié

en 1883 sur les Gandharves-Cen-

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377

BEVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

ta.ures. U s'inspire de la méme méthode et des mémes principes : grouper tous
les vestiges d'un mythe cbez les divers peuples indo-germains, établir la chronolo~ie des textes et monuments qui nous les font conn:1itre, ensuite la chronologie interne ou l'évolution, afin d'en dégager finalement le sens et la valeur
mythologique. Ce second volume est eonsacré a la légende d'Achille. Aussi comprend-il tout d'abord une longue étude de pres de 400 pages sur la question
homérique et spécialement Sur la. composilion de l'lliade. L'auteur, en se fondanl
surtout sur les différences de langage (ionien et éolien), dégage les divers éléments de la légende d' Achille dans l'Iliade. Il y rattache les di verses formes
qu'elle a revélues chez les autres peuples indo-germains, et en donne l'explicaiion mythologique dans l'esprit et avec une ten dance analogues a ceux du célebre
traité de Kuhn 1 sur la Descente du feu ; c'est un drame mythique, inspiré par

sciences naturellcs naissantcs, du renouvellemcnt des idées sociales, de la
mystique allemande et enfin, avec une sollicitude parliculiere, du cordonnier
philosophe allemand Jakob Bohme. Le seco □ d volume est entierement consacré
a la religion et la philosophie en Italie; mais ici la partie proprement religieuse
est assez négligée.
- Kirchengeschichte Deutschlands I. Bis zum Tode des Bonifatius 1 par
A. Hauck. (Leipzig, Hinrichs, 1887, in-4 de vin et 557 p.). Quelque étrange
que cela paraisse, l'Allemagne, cette pépiniere d'historiens ecclésiastiques, ne
possede pas une bonne histoire de l'Eglise allemande depuis les origines jusqu'a
nos jours. L'ceuvre a été entreprise par Rettberg et par Friedrich, a deux
points de vue tout opposés, mais l'un et l'autre onl été arrétés des le commencement de Jeur travail. M. Hauck, professeur a Erlangen, se propase de combler cette la&lt;0une. Il vient de publier le premier volume d'un ouvrage qui doit
en avoir quatre et qui comprendra l'histoire de l'Eglise en Allemagne jusqu'il
la Réformation. Ce volume comprend l'histoire du christianisme daos le pays
rhénan sous la domination romaine, l'histoire de l'Eglise franque, l'action missionnaire des moines irlandais et enfin la vie et l'reuvre de Willihrord et de
Boniface.

l'orage et la foudre.

- Philosophische Hymnen aus de·1· Rig-und Atharva-Veda-Sanhitd verglichen
mit den Philosophemen der relte1'en Upanishads, par M. Lucian Scherman
(Slrasbourg, Trübner, in-8 de v11 et 96 p.). Ce livre, qui est la reproduction
développée d'un mémoire couronné par l'Université de Munich, conlient une
iraduction nouvelle de chaque bymne avec l'indication et la discussion des
traductions antérieures et des passages paralleles et une revue des passages
des Upanishads qui refletent les mémes doctrines. M. Scherman conclut
qu'une méme philosophie se fait jour dans les hymnes et dans les Upanishads
et que les textes oll cette ccncordance se formule de part et d'autre avec le
plus de nelteté doivent appartenir sensiblement a la méme époque. M. Barth,
auquel nous empruntons ce compte rendu, conteste l'exactitude de la seconde
conclusion. 1&lt; Elle esl probablement vraie, dit-il, pour plusieurs de ces
bymnes; elle ne l'est certainemenl pas pour d'aulres, comme cela ressort de
la fa~on dont les Upanishads les citent et, pour ainsi dire, les commentent.
Dans les cas oll la question peut él.re posée utilement, elle releve avant tout de
l'exarnen philologiqne et l'argument général tiré de la conformité de la doctrine
ne saurait avoir qu'une valeur secondaire. Car parmi ces rudiments de doctrine, il en est qui comptent certainement parmi ce que l'lnde nous a transmis
de plus vieux. (Revue critique, i3 juin, p. 478). ·

- Die Philosophische Weltanschauung der Reformationszeit in ihren
Beziehungen zur Gegenwart, par ilf. 1Jfor. Garriere, 2 éd., 2 vol. de x1-4t9 et
vn, 3i9 p. (Leipzig, Brockhaus). La seconde édit:on d'un ouvrage qui a Vli le
jour sous sa forme premiere il y a quarante ans, peut passer pour une ceuvre
nouvelle. L'reuvre de jeunesse de M. Carriere est d'ailleurs assez remarquable
pour que l'on appelle sur elle l'atlention de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la réformation vue de haut, daos l'ensemble complexede ses antécédents
religieux et des influences exercées par la Renaissance. Le premier volume est
consacré a ceux qui ont renouvelé avant la Réforme la conception du monde
el de la société; il traite de la renaissance de la philosophie grecque, des

-

Die Apokl'yphen Apostelgeschichten und Apostellegenden. Ein Beitrag

zur altchristlichen Literaturgeschichte. II, f. (Brunswick, Schwelschke 1 1887,
in~8 de 11 et 472 p.). La premiere partie du second volume clót la publication
de ce magnifique monument d'érudition et de travail; la seconde partie avait
déjá paru en 188, (cfr. t. IX de cette Revue, p. 398). Le présent volume contient les Actes de Pierre et de Paul et les Acles de Paul et de Tbécla, L'auteur
étudie d'abord les plus anciennes traditions sur les apotres Pierre et Paul;
ensuite, i1 se livre a une discussion critique sur les divers Acles des deux
grands apótres que l'antiquité chrétienne nous a laissés, d'abord ce qui reste
des documents gnostiques connus· sous le nom de m:pfol!loi Ilé-rpou xcü ILx1JAo~,
y compris les témoignages des Peres depuis le milieu du 1vc siecle, en second
lieu les Actes catholiques de Pierre et de Paul, enfin quelques compilations et
des légendes locales de date plus tardive. Les relations des différents texles
sont étudiées avec le plus grand soin. M. Lipsius cherche a établir que les
Actes catholiques, qui sous la forme oll nous les possédons ne sont certaine•
ment pas antérieurs au milieu du ve siecle, supposent l'existence antérieure nonseulement de la tradition gnostique, mais encare d'une tradilion catholique,
laquelle aurait pris corps dans un écrit du ne siecle, dans une histoire qu'il
croit pouvoir identifier avec les Actes de Paul cités par Origene. Ce document
primitif, l'auteur s'efforce de le reconslituer en éliminant des Actes catholiques postérieurs tout ce qui provient d'interpolations empruntées aux documents gnostiques, et tout ce qui trahit une origine plus tardive, Ce document
primitif a dll étre compasé a une époque oll le christianisme judaisant est
encore en confl.it avec le christianisme émancipé du judai'sme; il a pour but de
25

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1

379

REVUE DE L HISTOlRE DES BELlGIONS

CHRONIQUE

}Ccritimer i'ceuvre de Paul. Mais on peut encare y reconnaiLre la vieille
tr:dition ébionite qui, bien loin d'admettre la collaboration des deux apótres
représente Paul sous les traits de Simon le Magicien et Pierre luttant conlre

geres. Son ouvrage forme un utile complément a la cé!Cbre I-listoire de l'A llemagne pendant la R.e(ormation, de Ranke.
- Utkundenfunde zur Geschichte des christlichen Altertums, par G. V. Lechler.

lui.
L'érudition déployée par M. Lipsius dans ce travail est prodigieuse; mais
l'énoncé méme des résultats auxquels il aboutit montre cambien ils reposent

(Leipzig', Edelmann, 1886, gr. in-8 de 80 p.). Sous ce litre, M. Lechler a publié
un aper'lu des anciens documents relatifs a l'histoire de l'Eglise pendant les
six premiers siecles, qui ont été découverts depuis 1835. Ce sont les suivanls :
le texte complet des homélies clémentines, la biographie d'Ulphi\as par
Auxence de Dorostoros, l'écrit d'Hippolyte contre les Hérésies, le texte syriaque
de trois lettres d'lgnace, une apologie attribuée a Méliton, le Dialogue syriaque
de Bardesane sur les lois des contrées (publié par Cureton}, des épitres pascales d'Athanase, les fragments de l'histoire ecclésiastique de Jean d'Ephese
(publiés par Cureton et par Land), les textes complets de l'épitre de Barnnbas,
du Pasteur d'Hermas, des épitres de Clément romain , la Didaché des d0uze
apotres, le commentaire syriaque d'Ephrem sur le Diatessm·on de Tatien, les
traductions syriaque et arménienne de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe. L'auteur devrait y ajouter maintenant les homélies de Priscillien retrouvées a
Wurzbourg par le Dr Schepps et peut-étre aussi le nouveau fragment
, d'évangile que M. Bickell croit reconnaitre dans l'un des textes des papyrus de
l'archiduc Rénier. D'ailleurs la liste de M. Lecbler, méme pour le passé, n'est
pas complete. Il y manque, par exemple, le Carmen apologeticum de Commodien, et en général ce qui vient de source copte et arménienne.
- La Zeitschrift fur Volkerpsychologie und Sprachwissenschaft. Dans la
deuxieme livraison de cette année, cette excellente revue contient un article
tres sensé de M. Steinthal sur la méthode des Grimm et des Kuhn pour
l'explication dés légendes, cantes et traditions populaires et sur l'opposition
que lui témoignent des hommes tels que Benfey, Mannhardt et Mü!lenhof.
L'auteur montre que Mannhardt a mainlenu le point de vue de Grimm, au lieu
de le renverser comme il se l'imaginait. 11 recueille, en effet, des superstitions
et des coutumes populaires de tout pays pour reconstituer une conception primitive des choses toute mythologique. Benfey, de son cOté, ramene la plupart
des cantes et légendes a un élémenl primitif religieux. Son torl est de leur
donner toujours et a tout prix une origine bouddhiste et de refuser aux autres
peuples de l'Europe ou de l' Asie t,tne imaginalion créatrice dont il réserve le
monopole aux bouddhistes.
La méme livraison contient une appréciation justement élogieuse des derniers travaux de M. Gaidoz sur le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de
la roue, ainsi que sur saint Hubert, et un article du or Franz Krejtchi, sur la
signiflcation primitive des fü,r:1µ.over; grecs. Voici la conclusion de ce travail :
« Notre opinion est que les ócilµ.o'ltr; furent, a !'origine, les esprits qui naquirent
de la déification des ancétres, et que l'on peut déduire cette significatioc. des
plus anciennes conceptions religieuses, de l'étymologie du mot et des modifications de sens qu'il a subies dans la littérature. &gt;) Rattachant le nom a la racine

sur une base délicate. Aussi la discussion ne laisse-t-elle pas de se produire
autour de son ceuvre des le début, d'autant plus que les passions ecclésiastiqu ~s sont particulierement irritables lorsqu'il s'agit des traditions relative:;
au séjour de Pierre a Rome et a ses rapports avec Paul. Ainsi M. l'abbé
Duchesne, dont la haute cornpétence en ces queslions est universellement
reconnue, se refuse a admettre qu'ii y ait eu avanl le 1v 0 siecle plus d"une
légende sur l'apostolat romain de Pierre et de Paul. Jl ~st convaincu que c'~st
la lérrende gnostique qui a inspiré la légende cathohque. « Les Romams
o
.
•
orthodoxes, dit-il dans le Bulletin Critique du fer ma1, ont commence par
etre convaincus que Simon avait eu affaire a Rome avec les apótres, et cette
conviction a son origine dans l'idée accréditée par saint Justin, saint lréoée et
Tertu!lien, que Simon éta.it venu a Rome du temps de l'empereur Claude. Ces
auteur~, ¡¡ est vrai, se gardent bien de le mettre en conflit avec les apótres.
Mais comment imaginer que les apótres, se trouvant a Rome vers le méme
temps (1) n'aient pas eu a lulter contre lui? Cette idée trouva une expressi~n
Iégendaire des le début du me siecle, dans les Actes de Paul. 11 est a cr01re
que les Romains n'accepterer,t pas ce conte avec beaucoup d'empressement et
qu'ils se contenterent de penser que Simon avait dU avoir sa place parmi les
adversaires des apótres a l'origine de leur église. Plus tard, vers le temps de
Dioclétien ou méme de Constantin, on leur présenta la légende simonienne
sous une autre forme, mieux calculée pour ne pas offusquer leur orthodoxie et
pour cadrer avec leurs traditions (p. 1:1.6). n ·
Le grand inconnu en tout ceci, c'est Simon le Magicien. D"oll vienl ce personnage? Quel est son rapport avec l'apütre Paul? Comment est-il devenu•
radversaire non seulement de Pierre, mais aussi de Paul? Voila le point oll la
lumiere n'est pas encore faite.

_ Der Reichstag zu Speier 1526 im Zusammenhang der politischen und
kirchlichen Entwicklung Deutschlands im Re(ormationszeitaltei·, par Walther
Friedensbury. (Berlin, t887, Gmrtner). Ce volume de pres de 600 pages forme
la cinqui~me livraison de la collection des enquetes historiques éditées par
M. Jastrow. C'est une étude approfondie des circonstances politiqueS et des
conditions religieuses qui nmenerent la réunion de la diete de Spire, ainsi
qu'une analyse détaillée des débats qui aboutirent a la célebre décision, en
vertu de laquelle chaque état de l'empire était autorisé a régler les questions
religieuses sous sa propre responsabilité envers Dieu et envers l'empereur.
L'auteur a dépouillé les archives de plus de vingt cités allemandes ou étran-

�380

1

l\l~VUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIONS

briller &gt;i), il lui donne le seas de (( les
illusLres. » L'on fera bien de comparar ces affirmations avec celles que notre
collaborateur, M. Hild, a développées daos son récent article sur les Daimones,
dans le Dictionnaire des Antiquilés de MM. Daremberg et Saglio.
div-diu~=laivas (exprimant l'idée de

CBRONIQUE

1c

HOLLANDE

Les dieux Ea, Maruduk et Nabu, d'apr8s M. Tiele. - L'année derniere, a pareille époque, M. Tiele avait publié, en tirage a part, un extrait des
Mémoires de l'Acaddmie des Sciences de Hollande, dans Iequel il distinguaít
deux_ sanctuaircs portant le méme nom, E-zida, l'un a Borsippa, oú. il était
l'édifice central, l'autre A Babylone, olJ. il ne formait qu'une aonexe du grand
temple consacré a Maruduk. Cette année, notre savant collaborateur a complélé sa communication par de nouveaux détails, déduits d'une inscriplion
cunéiforme encore inédite, mais partiellement étudiée par M. le Or Lebmann
dans son mémoire : De inscriptionibus cuneatis quéE pertinent ad Samas-sumukin regis BabyloniéE regni initia (Munich, F. Straub). 11 résulte de cetta inscription, que la statue d'Asurbanipal, qui la porte, était placée dans le sanctuaire du dieu ta, et que ce sanctuaire faisait partie du grand temple de
Maruduk, A Babylone. Ce temple était done flanqué de divers sanctuaires, consacrés A d'autres dieux. Mais il est fort curieux que la place d'honneur y fut
réservée a Maruduk 1 c'est-A-dire au fils d'J;;a. l\f. Tiele trouve i'explicalion de
ce fait, d'une part, dans !'origine étrangere de cette famille divine, provenant
des tribus maritimes d'Eridu, d'autre part dans la tendance inhérente a tout
polythéisme a négliger les dieux suprémes et invisibles en faveur de leurs fils
ou de leurs manifestalions visibles. Tout en reconnaissant la suprématie dea
premiers, on adore, en pratique, les seconds. Il est nécessaire, cependant, que
le dieu-fils soit en rapport intime avec le dieu-pere, qu'il en soit comme la
manifestation concrete. Tel esl le cas de ~a et Maruduk, comme le monLre
M. Tiele apres avoir fait una étude approfondie de la nature du dieu &amp;.. C'est
un dieu du feu, du feu cosmique, pnr conséquent un dieu créateur, un grand
constructeur, comme les Chnum et Ptah égyptiens, ou le Tvashtr védique. II
est, ainsi, un dieu de la civilisation et de la science. Maruduk, le dieu de la
lumiere et du feu visibles, est la manifeslation extérieure de la puissance cachée
du feu personnifiée en .Ba. l1 devient ainsi le médiateur entre Ea et les hommes.
Et de médiateur, il passe au premier rang. Mais si le nom du dieu supréme
avait changé, la portée et la signification du culte rendu a l'un comme a
l'autre, sont restés les mémes.
En parlant des récentes publications de M. Tiele, nous ne saurions manquer
de signaler l'article qu'il a écrit sur les ouvrages de MM. Maurice Vernes 1::;t
Goblet d'Alviella dans le Theologisch Tydschrift (livr, de mai !887). M. Tiele

38i

approuve compl6lement les observations que nous avons présentfes au sujet
de la méthode préconisée par M. Vernea.
Le sacriflce de la chevelure. - M. G. A. \Vilken a continué, dans la
Reuue coloniale internationale, le mémoire sur le sacri6ce de la chevelure,
dont nous avons annoncé déjA la premiere partie (t. XV, p. i22) : Ueber das
Haaropfer und einige andere Trauergebrduche bei den VOlkern Indonesiens
(tirage a part, chez J. H. de Bussy, a Amsterdam, gr. in-8, de vr el 7i p.).
L'auteur a accumulé dans celte étude une quantité prodigieuse d'P.xemples du
sacrifice, total ou partiel, de la chevelure, soit chez les peuples de race malaise,
soit chez d'autres peuples de l'antiquité ou du monde non civilisé. Nous y
trouvons le sacrifica de Ja cbevelure pour apaisar les mil.nas des ancétres, se
rattacbant aux pratiques générales du deuil et du jeQne; plusieurs· de ces pratiques proviennent justement de l'ancien sacrifice de la chevelure. M. Wilken
montre que l'origine de ce sacrifice esl la substitulion d'une partie de la personne A la personne entifre, daos la consécration A la divinité ou aux mO.nes.
Les cheveux de la téte sont particulierement propres A remplacer la téle elleméme. On rencontre également de nombreux exemples de sacrifife de la cbeve!ure pour le salul d'un tiers, pour le succes d'une entreprise, pour la prospérité de I'enfant ou le bonbeur en ménage, voire méme comme équivalent du
sacriíice de la virginité aux déesses génératrices dans certaines religions
anciennes. Enfin, le rasement des cheveux peul étre le symbole d'une condition inférieure ou de la soumission ; mais ici encare, c'est l'idée primitive de
consécralion de la personne entiére, qui se traduit par le sacrifice d'une partie
d'elle-méme, la chevelure. En appendice, M. Wilken a réuni plusieurs renseignements sur l'emploi des cheveux comme instrument~ magiq_u~s. L'abonda_nce
des faits réunis et classés par lui, font de son trava1l un prec1eux apport a la
connaissance de l'état re!igieux de l'humanité non civilisée.
SUISSE

une nouvelle édition de la Noble Lepon. - Notre collaborateur,
M. Edouard Montet, professeur A l'Université de Geneve, se propase de publier
une édition critique de la Noble Le9on, le célebre poeme qui peut passer pour
l'reuvre la plus achevée et la plus originale des anciens Vaudois. CettP. publication comprendra une étude philologique sur les variations du dialecte vaudois depuis ses origines jusqu'A nos jours, une étude historique sur la Noble
Le~o~, le texte original d'apres le manuscrit de Cambridge et les variante~des
manuscrils de Geneve et de Dnblin, la traduction frall(;aise du poeme et deux
traductions en vaudois moderne, enfin une notice sur le nouveau manuscrit de
Dijon. - L'ouvrage sera publié par souscription, au prix de dix francs l'exemplaire. On souscrit chez M. Alontet, professeur a l'Universilé, Villa-les-Grottes,
Geneve, Suisse.

�382

HEVCE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

CHROXTQUI-:

atteindre leur but, les membres du conseil direcleur font appel
du public.

GRECE
La chaire de mythologie comparée, établie

confiée

a M.

a l'Université

383

a la générosité

d'Athenes, a été

N. G. Polilis.

INDE

AMÉRIQUE

Recentes publications de M. Philip Schalf, - M. Philip Schaff, professeur au Séminaire de l'Union théologique a New-York, déploie une activité
naiment américaine pour répandre dans son pays les prineipaux résultats de
In théologie historique allemande et de l'histoire religieuse, teIIe qu'elle est
pratiquée en Europe. II a résumé en quelques volumes tres pratiques le trésor
de connaissances, épars dans les dix-huit gros volumes de la Realencyclopitdie
fiir protestantisclte Theologie de llerzog et Plitt. Pour le grand public, le
résumé américain esl supérieur a !'original allemand et, méme pour les hommes
du métier, l'encyclopédie américaine est commode lorsqu'il s'agit simplement
de retrouver une date ou un nom qui leur échappe au moment cU ils en ont
besoin. C'est M. Schaff qui a publié, en seconde édition déjél, le volume Je
plus complet sur la Didacht! des douze apOlres, le document publié pour la premiere fois en i.1383 par Mgr Bryennios. Le voici ma.intenant qui entreprend la
publication d'une collection des Peres de l'Eglise, antérieurs et postérieurs au
Concile de Nicée (A sekct Mrary o( the Nicene and post Nicene Father, of
the christian chm·ch. Buffalo, Christian Literature C0 ). 11 réédite, avec les
corrections nécessaires, les vingl-six volumes de la Anti-Nicene Christian
Library, et publie le premier des vingt-cinq volumes qui vont suivre, les Confessions et les Lettres de saint Augustin. - Voila vraiment de la vulgarisation
scienti6que a la vapeur. Ce qui est plus remarquable, c'est que ces produits,
rapidement confectionnés 1 sont, sinon tres originaux, du moins tres bien choisis et constitués.
- Nous avons rec;u de M. \V. F. Warren, un discours d'un souffle tres
élevé, prononcé a Boston University devant les nouveaux gradués de la &lt;lite
université a la fin de l'année scolaire derniére. Le litre de cet opuscule est :
T/,e Quest of the perfect Religion,

SYRIE

École d'archéologie biblique. - Le conseil direcleur du Collége
syriaque protestant de Beyrouth, a décidé de fonder daos cette ville, 8. cOté de
l'institution déjil existante, une École d'archéologie bihlique, qui sera, pour les
études bibliques, ce que les Écoles d'Athenes et de Rome sont pour les jeunes
gens qui se vouent a l'étude de l'antiquité classique. Les études y porteront a.
la íois sur la pbilologie et sur l'archéologie orientales, spécialement sur Jes
langues arahe, syrlaque et hébralque. I1 y aura des répéfüeurs indigénes. Pour

Pour solenniser le jubilé de In reine Victoria, impératrice des Indes, une
dame hindoue une veuve de Cossimbazar, district de Murshidaba.d, vient de
fonder en cet ~ndroit un établissement pour l'étude des Védas et autres livres
s acrés hindous. Elle consacrera a l'entretien des éleves un peu plus de 4,000 fr.
paran.

�DÉPOUILLEME~T DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

DÉPOUILLEMENT DES- PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SA VANTES'

I. Académie des Inscriptioos et Belles-Lettres. - S~ance du
28 avril / 887. M. Le Blant décrit un vase peint trouvé a Civiti-Castellana, sur
lequel on voit les figures de Jupiler, de Ganym8de, de Minerve et de l'Amour,
avec les mots GANUMEDE ..... SPATER, CUPICO, MENERVA. -M. J. Halévy
cherche .i déterminer la langue parlée par les Hittites ou Hétéens en se fondant,
non sur les inscriptions encare indéchiffrables, mriis sur l'analyse des noms
d'hommes et de lieux de la région habitée par eux et que l'on trouve daos les
inscriptions assyriennes. Contrairement a l'opinion générale, il croit que c'était
une langue sémitique intermédiaire entre le phénicien et l'assyro-babylonien.
M. Oppert fait des réserves sur la méthode du préopinant. L'existence de noms
sémitiques daos une région n'autorise pas la conclusion que la langue parlée
daos cette région, et particulierement celle de certaines inscriptions, soit sémitique. - M. Schwab communique le texte Qe l'épitaphe d'un sieur Pigis, trouvée
a Guen-iUe, pres Mantes (Seine-et-Oise) . Le défunt, de son vivant député aux

Étals-Généraux d'Orléans et de Blois (t le 20 avril f587), est loué pour sa
piJlé. Les emblémes gravés au.. dessus de l'inscription sont obscurs: une flamme
et des rayons, surrnontés d'une étoile et d'un croissant; au-dessous un puits.
Ces emblérnes se rapportenl-ils a la religion catholique ou protestante?
Stance du 6 mai. M. Oppert signale de nouveaux contrats babyloniens oU
sont mentionnés des Juifs. 11 s'agi t le plus souvent d'esclaves. Voici l'un des
documents traduits: &lt;&lt; Yukubu, esclave de Nabu-Kin-Zir, fils de Marduk-ZirIbni, de la tribu de Yuballitzu-Marduk, a été vendu pour f mine 5 drachmes
prix intégral, a Nabu-Akhé-Iddin, fils de Sula, de la tribu d'Egibii. II sera:
d'apres un contrat fait par Nabu-Akhé-lddin, attaché a Balatsu, fils d'Ai~ de Ja
1) Nous nous bornons ii. signaler les arlicles ou ies communications qui conc~rnent l'histoire des religions.

385

tribu de Bel-Ederu, en qualilé d'esclave de guerre ..... &gt;) Suivent les noms des
trois témoins, la signo.ture du notafre et la date (30 Elul 1 de la cinquieme année
de Nabonid, roi de Babylona). Yukub (Jacob) est venu a Babylone encore
jeune¡ vendu, trente-sept ans plus tard, a Nabu-Akhé-Iddin, il est réclamé par
un tiers qui l'avait probablement acquis par droit de guerre. Unautre document
nous fait connaitre le norn d'un Juif, ldihi-El, qui a lué un esclava appartenanl
¡\ Sargina; il est condamné a páyer a ce dernier cinq drachmes d'argent pour
dommages-intéréts (enviran i20 francs ). - M. Pavet de Courteille lit la préface
de la traduction riu Tezklreh, qu'il va publier, d'apres le texte d'un manuscrit
ou·igour de la Bibliothéque nationa!e. L'original persan, de Ferid-Eddin-Attar,
est un ouvrage d'édiflcation du xn 8 siecle, qui contient les vies de soixante-douze
docteurs musulmans remarquables par la pureté de leur doctrine et la sainteté
exceptionnelle de leur conduite. Cet ouvrage a été traduit fort librement, au
xvº si8cle, en turc de l'Asie centrale. M. Pavel de Courteille, a. son tour, tro.duil
le texte turc en l'abrégeant et en le simplifiant. L'intérét de cette publication
esl double : elle fait connaitre un idiome beaucoup trop négligé et nous initie
aux idées des musulmans sur la sainteté parfaite. La patience, . la charité,
l'amour de Dieu, les macérations, les rigueurs de l'abstinence, la conternplation,
le renoncement a soi-méme y sont longuement glorifiés. M. Pavet de Courteille
a puisé de no~breux renseignements complémentaires dans l'ouvrage inédit de
Mir- Ali-Chir-Neva'i, en turc djagata'i.
Séance du .20 mai. M. Renan dépose sur le bureau le quatri8me et deroier
fascicule du premier tome du Co1'pus Inscriptionum semiticarum et rend hommage au zele et A la science de M. Philippe Berger, son collaborateur, ql!i a
accompli la plus grande partie de la tache actuellernent achevée. La partie relative aux inscriptions araméennes est confiée a M. de Vague, et celle qui comprend les inscriptions himyaritiques a M. Joseph Derenbourg.
Séance du 2,7 mai. M. Oppert revient sur les documents babyloniens oU sont
rnentionnés des Juifs. Celte fois, il s'agit d'un jugementrendu contre un esclave
juif du nom de Barachiel, appartenant a une dame GágA, donné et vendu plusieurs fois, et qui revendique sa qualité d'homme libre, parce que dans la
famille d'un ancien maitre il a opéré la jonction des mains des époux dans une
cérémonie nuptiale. Cette prétention est reconnue mensongere. Voici l'intéressant jugement prononcé contre luí : (( Barachiel est un esclave rachetable par
de l'argent, de Gaga, filie de .,.... , qu'e\Ie a acquis, P.n l'an 35 de Nabuchodonosor, roí de Babylone, d'Akhinuri, fils de Nabu-Sardin-Akh, pour un tiers de
mine et sept drachmes d'argent. Dernierement, il a intenté une action, disant:
« Je suis de Nabu-Akhe-Iddin, de la tribu d'Egibi. Je suis un esclave. Allez
tt maintenant et, pour mon salut, rendez votre arrét. &gt;) Les grands et les juges
ont entendu les témoins dans celle affaire et ont réintégré Barachiel dans son
état d'esclave, jugeant ainsi sur }a déposilion de Samas-Nudamiq, fils de NabuNo.din-Akh, el de Oudarin, filie d'Akhinuri, les vendeurs de l'esclave. - Dans

�386

1

DÉPOUlLLE:\IE:NT DES PÉRIODIQUES

cette meme séance, M. Barbiet de lfoynard a présenté les deux ouvrages suivants : Gujastak Abalish, relation d'une conférence théologique présidée par
le ca\ife Mamoun, texte pehlvi, publié pour la premiere fois, ave~ traduction,
commentaire et lexique par A. Barthélemy et Les inscriptions babyloniennes
du Wadi-Brissa, par M. H. Pognon. Ces deux ouvrages forment les fascicules
69 el 71 de la Bibliotheque de l'Ecole des Hautes-Eludes.
Séance du 3 juin. MM. G. Perrot et Renan annoncent la découverte a Salda
(anc. Sidon), de plusieurs sarcophages de marbre noir, de méme forme que
celui d'Eshmounazar, et couverts d'inscriptions hiéroglypbiques et de caracteres
phéniciens. - M. Joseph Halévy continue son étude sur les noms propres hittites clans les textes assyriens. Plusieurs noms de l:eu et la plupart des noms
de rois sont des noms de divinités facilement reconnaissa bles. Ainsi, le nom de
la citadelle Hat-Gar-Rhubani signifie : le dieu Hat est notre citadelle de salut.
Lubarna, Hita-Sar, Gir-Paruda (noms de rois) signifient : le dieu Il est notre
forteresse, le dieu Hat est roi; hóte du dieu Parada. Dans la Mésopotamie supérieure, l'influence de la langue et de la domination assyriennes sont plus sensibles, mais le fond n'en demeure pas moins phénicien. M. Oppert proteste a
nouveau contre la méthode de. M. Halévy et conteste ses résultats. - M. Hau1·éau lit une étude sur le manuscrit latin 2592 de la Bibliotheque nationale,
contenant le récit des visions d'un religieux inconnu de la fin du xm 0 et du
commencement du x1v 0 siecle, originaire de Salan, en Provence. La peur de
l'Antéchrist et l'indignation causée par la corruption de la société et de l'Église
sont les sentiments dominants de ce religieux. Quoique Ja papauté lui paraisse
également corrompue, c'est d'elle qu'il attend le salut. Son récit contient de
longs discours qui lui sont adressés par Dieu.
Séance du 10 juin. M. Héron de Villefosse décrit une figurine en terre cuite
blanche représentant une déesse de la génération, trouvée a Caudebec-les'.'.Elbeuf.

Cetle statuette porte une inscription gauloise : REXTUGENOS SULIAS AVVOT.
En rapprochant cette inscription de quelques autres déja. connues, M. Héron de
Villefosse cherche a montrer que le dernier de ces trois mots doit étre assimilé
au _latin fecit. - Dans la meme séance, l'Académie adécerné le premier prix du
concours Gobert a M, le baron Alphonse de Ruble, pour ses deux ouvrages sur
le Ma1'iage de Jeanne d'Alb1'et et sur Antaine de Bourbon et Jeanne d'Alb1·et.
- Pa,.rrni les ouvrages présentés, il faut signaler un important travail d'archéologie préhistorique et de folk-lore : E. Vedel. Bornholms Oldtidsminder ug

Oldsager.
Séance du 17 juin. M. Edmond Le Blant étudie, d'apres les écrivains antiq 1es
1'idée que se faisaient les chrétiens de l'antiquité sur le diable. Eux-méxes
passaient, aux yeux des pa"iens, pour étre des magi.::iens ayant hérité de la pu1ssance du Christ. Plusieurs persécutions locales n'eurent point d'autre cause que
cette superstition de la foule pai"enne. A leur tour, les chrétiens voy~ient partout
l'intervention du mauvais esprit acharné apres epx pour les tromper el les

ET .DES TDAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

détourner de la bonne voie. Ce furent surtout les ascetes qui vécurent en proie
Le tentateur prenait d'ailleurs toutes les formes
pour séduire ses ennemis. Ce n'est qu'au mayen §.ge que l'imaginationpopulaire
se \e représenta sous la forme d'un homme noir 8. queue de singe, iL téte et pieds
de bouc.
Séance du 24 jui-n. M. Renan communique a ses collégues les photograpbies
et les estampages du sarcophage découvert a Salda par Hamelid-Bey (voir séance
du 3 juin). Voici la traduction littérale de l'inscription phénicienne: &lt;&lt; Moi, Tabnit,
pretre d'Ashtoret, roi des Sidoniens, fils d'Eshmounazar, c'est moi qui suis
couché dans ce sarcophage. Qui que tu sois, O homme, qui découvriras cettc
arche, n'ouvre pas roa chambre sépulcrale et ne me trouble pas, caril n'y a pas
ici d'argent ni d'or; il n'y a pas de trésor caché. Je suis couché dans ce sarcopbage; je t'en supplie, ne l'ouvre pas, ne viens pas me troubler1 car c'est ~ne
abomination devant Ashtoret de faire cela. Si tu ouvres ce sarcophage, s1 tu
viens me troubler, qu'il n'y ait pas pour toi de prospérité parmi les vivants ni de
lit parmi les morts. &gt;l Les hiéroglyphes qui couvrent le sarcopbage seront lus
plus tard par M. Maspero. Le roi donl i1 s'agit est le pere de l'Eshmoynazar dont
nous avons déjfi. retrouvé le sarcophage. Nous connaissons done la. succession
des trois princ~s : Eshmounazar ¡er, Tabnit.et Eshmounazar H. La découverte
d'Hamelid-Bey confirme l'hypothese de M. Clermont-Ganneau, qui soutenait que
le sarcophage d'Esbmounazar date, non de la domination perse, mais de l'époque

a celte perpétuelle obsession.

des Ptolémées.
Voici les travaux touchant iL l'histoire religieuse que l'Académie a récompensés par des prix ou des médailles. Le prix de La Grange a été décerné a
M. Le Verdier, pour la publication d'un texte de mystere du moyen a.ge. Les
arrérao-es
des trois dernieres années du prix Fould (non décerné) ont été
paro
.
tagés entre M. de Sarzec (Fouilles en Chaldée) el M. Dieulafoy (Fou11les en
Susiane). Le prix Bordin (Noms de saints en langue d"oc et en langue d'oH) n'a
pas été décerné. Une récompense de 2,000 francs est accordée a M. Thoma~,
charoé de cours a la Faculté des lettres de Toulouse. Dans le concours des antiº nationales, la sixieme médaille est accordée a M. Maurice Faucon, pour
quités
son livre sur la Libmirie des papes a Avignon.

JI. Revue critique d'histoire et de littérature. - 48 avril:
E. Vischer. Die Olfenbarung Johannis. (Compte rendu par M. A. Sabatier;
L'Apocalypse du Nouveau Testament est-elle l'édition chrétienne d'une apocalypse juive? Résumé de l'hypothese de M. V. La question reste ouverte.)
25 avril: G-. Le Bon. Les civilisations de l'Inde. (Compte rendu par M. Barth;
appréciation critique détaillée et bonne a consulter.)
2 mai: E. Budge. The
Book of the bee. (Compte rendu par M. Bubens Duval; bonne édition d'un
recueil de légendes gretfées sur les récits de l'Ancien et du Nouveau Testarnent,
écrit par Saloman, métropolitain de Barsa, au xm 0 siécle.. ) - E. Mérimée. De
antiquis aquarum religionibus in Gallia meridionali ac prresertim in Pyrenreis

=

=

�388

389

DÉPOUlLLElIEN'T DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

montibus. (Compte rendu par M. P.-A. L.; tentative intéressante, mais mcom~lete.) == 1_6 mai: Cler_mont-Ganneau. Notes d'archéologie orientale. (lnscript1on funéra~r~ de Qalomé ¡ Pégase et pégnumi; Apollon Agyieus et Je ResephHoug phémc,en.) == 23 mai: L. Oberziner. 11 Culto del Sole presso gli anticbi
Orientali. (Compte rendu par M. Maspero; bon résumé des doctrines de
l'école égyptologique, par quelqu'un qui n'esl pas égyptologue.) == 13 juin :
Notes d'archéologie orientale. Trois noms gréco-phéniciens (Apsasomos, Mnaséas, Apses). == 20 juin: A. Barthélemy. GujastakAbalish, (Comple rentlupar
M. James Darmesteter; voir notre chronique.) - K. Penka. Die Herkunftder
Aryer. (Compte rendu par M. Saloman Reinach; discussion de l'hypothese trés
füvorablement accueillie en Allemagne de !'origine européenne des Aryens, dont
la Norv8ge aurait été le premier centre de rayonnement; M. R. fait tres bien
ressortir tout ce qu'il y a d'affirmations hasardées et d'exagérations dans le
travail de M. P.) - A. Regnier. De la Iatinité des sermons de. saint Augustin.
(Compte rendu de M. P.-A. Le:jay; oouvre prémalurée, vu l'absence d'un texte
critique des sermons.)
III. Journal asiatique. - F&amp;vrier-mars : E. A'ffl.(!lineau. Un document
copte du xme siécle. Martyre de Jean de Phanidj0it. - A. Bergaigne. Nouvelles
recberches sur l'histoire de 1a samhita. du Rig-Veda. (Avec un index des bymnes
et fragments suspects; voir le principe de ces recherches dans l'une de nos précédentes chroniques, t. XIV, p. 372.)
IV. Journal dea savants. - Mars: E. Renan. L'inscription de Mésa. _
R. Dareste. Coutume contemporaine et loi primitive(voir lenº de mai). Am·il:
G. Pe?'rot. Les statues de Diane a Délos.
Mai : Bartlu!lemy Saint-Hilafre.
L'Inde contemporaine. - B. Haurdau. Le registre de Benoit XI.
V. Revue archéologique. - Mars-avril: Germain Bapst. Tombeau et
chilsse de saint Germa.in, tombeau de sainte Colombe, tombeau de saint Sévérin.
·- Baron Ludovic de Vau:v. Découvertes récentes a Jérusalem. État actuel des
f~uilles sur l'emplacement de la piscine de Béthesda. - Néroutsos-Bey. Inscript1ons grecques et latines recueillies dans la villa d'Alexandrie et aux environs.
VI. Bulletin critique. - ,ter mai: L. Duchesne. Compte rendu critique
de « R.-P. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichlen und Apostellegenden.,
(Il.1).

IX. Revue des traditions populaires. -Avril: A. Gittée. Le lolk-lore
en Flandro (fin). == blai: P. Sébillot. Superstitions de civilisés. - Víctor Brnnet. Facéties normandes. Cantes de Villedieu. - Clément Janin. La médecine
populaire en Bourgogne.
X. Revue internationale de renseignement. - 45 av1·il: Emite
Beaussire. Quelques réflexions sur l'enseignemenl historique des religions.
XI. Bibliotheque de l'École des Charles. - XLVlI. 6: Molinier.
lnventaire du trésor du Saint-Siege sous Boniíace VJII (1295; suite). ==
XLVIII. 1 : Julien Havet. Les charles de Saint-Calais. - L. Delisle. Forme des
abréviations et des liaisons daos les lettres des papes au xm 0 siecle.
XII. Mélanges d'archéologie et d'histoire. - VII. 1 et 2 : Fab,·e.
Un registre caméral du cardinal Albornoz en 1364, - Le Blant. Le christianisme aux yeux des palens.
XIII. Revue des questions historiques. - Avril: L'abbé O. Dela,·c.
Le Saint-Siege et la conquete de l'Aogleterre par les Normands. - De Mas
Latrie. Les élémenls de diplomatique ponlificale au mayen Age.
XIV. Revue de linguistique et de philologie comparée. -Avril:
Vinson. Correspondance du calendrier hindou et du calendrier grégorien.
XV. Nouvelle Revue. - 15 mai: Fouquier. La religion a Madagascar.
XVI. Revue des deux mondes. - 4er J°uin : Maxime Du Camp. Les
associations protestantes a Paris.
XVII. Controverse et contemporain. - 45 avril : L'abbé Ernesl
Allain. Une nouvelle contribution a l'histoire des archives du Saint-Siege.
15 mai: Mgr de liarlez. Mylhe ou superflfüion? l.es chiens A quatre yeux de
la Perse antique. - Alb. du Boys. Un évéque ultramontain sous Louis XIV.
15 iuin: A. de Boissieu. Saint Nizier, vingt-neuvieme évéque de Lyon.
XVIII. Vie chrétienne, Juin: E. Gachon. Une conlroverse théologiquc
au xvuº siecle (Bossuet et Claude). - Piepenbring. L'apótre Paul (suite).
XIX. Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme
frangais. -15 février: Jules Bonnet. La tolérance du·cardinal Sadolet (suite;
voir le n• suivant). - Ch. Read. Lettres de Théodore de Bez~ (voir lenº suivant). - A.-J. Enschede. Le refuge a Ardenbourg, en Hollande. - Ch. Read,
Les Eépultures des protestanls étrangers et régnicoles a Paris au xvmª si8cle
(voir les n°s suivants).
15 avril: Emite Picot, Les moralités polémiques ou
la controverse religieuse dans l'ancien théatre frangais (xv8 siécle; voir le nº
suivanl). - N. Weiss. L'hérésie dans le Maine (1553).
XX. Revue desétudes juives. - Janvier-mars: Halévy. Recherches
bibliques. IX. Cai'nites et Séthites. - Derenbourg. Sur lerituel. - Kaufmann..
Seos et origine des symboles tumulaires de l' Ancien Testnment dans l'art chrétien primitif. - Duval. Sur la Peschitto. - Loeb. Histoire d'une taille levée sur
les Juifs de Perpignan en 1413-14!4. - Brunschwig. Les Juifs de Nantes et du
pays nantais. - Neubauer, Le Midrasch Tanhuma (fin).

=

=

VII. Bulletin de oorrespondance he!Jénique. - Janvie,•-février :
Ch. Diehl et G. Cousin. Inscriptions de Lagina. (Relatives aux pretres d'Hécaté,
voir le n° suivant.) - Pierre Paris. Fouilles a Élatée. Le temple d'Athén~
Cranaia. - P. Foucart. Exploration de la plaine de l'Hermus par M. Aristote
Fontrier. == Mars: M. Holleaux. Fouillesau temple d'Apollon Ptoos. Fragments
de statues arcbai'ques.
VIII. Mélusine. - Mai: H. Gaidoz. Lºanthropophagie (suite; voir mai).
- Corporations, compagnonnages et métiers (du méme auteur).
Juin :
J. Tuchmann. La fascination (suite). - litare Leclerc. Notes sur Madagascar.

=

-

=

=

=

�390

DBPOUlLLl.':llENT DES P~RIODIQUE~

XXI. R~vue d'ethnographie. -

''

1

ET DES TRAVAt;X m:s soc11rr.I::s SAVA:Sn:s

V. 6 : Yzerman. NouveUes fouillcs

d~ns Jes rumas de BOró-Boudour. - Faurot. Sur les tumuli du territoire
d Obock. = VI. _I : Lec/ere. Les peuplad,s de Madagascar. Origines (fin). _
Pinart, Les Ind1ens de l'Etat de Panama.

XXII. Bulletin de la Société d'ethnographie. _

1887. N' .2 :

Docteur Vef'rier. Les religions de l'Exlréme-Orient. _ Nº 3 . e

t L s·

. arno . e arnt-

.
.
SJmomsme.

XXIII. Mémoires d_e la Société d'elhnographie. _ 1886. 1,~ 8:
Lucien de Rosny. _Les Ant11les, étude ethnographique et religieuse.
XXIV. Archives de la Société américaine de France. _ 1887.
N° I : Pousse. Les manuscrits hiératiques du Yucatan
n s·-,
L
·
.
• - .n. i,,«-on. a se mame
chez les anc1ens Mexicains. == N° 2: Castaing. Croyances sur la vie d'outre-

tombe chez les anciens Péruviens.

XXV. Mémoires de la Société sinico-japonaise. _ 1887. No .
1
Uon de Rosny. La philosophie du Tao-teh-king. _ Foucauo,. La tentation d~
Bouddha par le démon.

XXVI. Bibliotheqne universelle et Revue snisse. _ Mars: Sayous.
La cr01sade de Constantinople (voir les

nos

suivants).

smte le 23 avril. Résume de 1 mtroduction mise par M Büh· J

,

d

·

.
.
er u sa tra ucbon
des 101s de Manou,. vol. XXV dP.s Sacred Books of tbe East, et appréciation de
cette bonne lraduct,on.) = .23 avril · F -E \Varren The St
· ., (V •
.
.
.
. . •
•
owe IDISSw.,
Olr
8

les n° swvants; d1scuss1on avec M Mac Carlhy sur la date d

of Lhe reformation. (Appréciation élogieuse des vol. 111 et IV de l'Jli:,toire des
papes, de M. C1'eightan.) - Popular tales and fictions, their migrations and
transformations. (A propos des deux volumes de M. Cloustan sur ce sujet.) =
7 mai: Tbe temple of Jupiter Olympius. (Compte rendu d'une conférence de
M. Penrose a l'école anglaise d'archéologie d'Atbénes.)= /4. mai: Ma.i, Múller.
Colilcidences. (Exemples de pri8res toutes semblables et cependant indépendantes les unes des autres.) - A. Lowy. The Moatite stone. (Réponse aux
critiques adressées a l'auteur qui a soutenu, dans la Scattish Review, que la
sléle de Mésa est apocryphe.) = 28 mai: Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions. (Le livre du cap. Conder sur le déchilirement des inscriptions hittites
ne fait pas faire un pas a la question.) == 4 iuin: Fr.-H. Chase. Chrysostom, a
sludy in Lhe history of biblical interpretation. (Compte rendu d'un excellent
ouvrage sur Chrysostome comme exégete.)
XXX. English historical Review. - Avril : Lea. Confiscation for
heresy in the middle--ages.

XXXI. Contemporary Review. - Juin: W.-E. Gladstone. The greater
Olympian sedition.

XXXII. Nineteenth eentury. -

XXVII. Muséon. - Juin: T. de la Coupe,•ie. Les Jangues de la Chine
avant 1es_Chmo1s. -E.~W. West. Notes sur quelques petits textes peblevis.
- A. Wiedemann. Le hvre des morts. - E. Beauvois. La légende de SaintColumba. - F. Robiou. La religion égyptienne. _ Ch. Staehlens. Les dieux
du Ra.mayana. - A. Bamps. Tomebamba, antique cité de J'empire des Incas.
XXVIII. Academ~. - _16 av,-il: J. Jolly. The Jaws 0 ¡ Manu. (Voir la

)

.
·
u monument. J._ Raine et E.-Jl. Edmonds. Charms. (De quelques formules ou recettes popu1a1res pour cbasser les maladies ) - A N,:ubauer The M b"t
.
•
•
.
oa I e stone. Ed. Naville. Reporto~ the_necropolis of Tell-el-Yahoodieh. (M. N. établit qu'il
y a eu la une colome JUive.) - The rock-temple at Sidon. == 30 avril .
G.-F. Brawne. The codex Amiatinus. (Sur son ornementation; cfr. l'article d~
M. Ka:l Hamann, du 7 mai, qui établit l'origine italienne du manuscrit.) ==
21 mai :· J.-B. Dunelm. The earliest papal catalogue. (M. D. croit retrouver
dans Ép1phane, Haer., xxvu, 6, Ja liste des papes des Mémoires d'Hégésippe,
perdue pour no~s.) - A.-H. Sayce. Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions.
(~ur le réce~t hvre ~u cap. Conder; voirnotrechronique.)-Am.-B. Edwards.
L archéologJe égyptienne de M. Maspero - .28 ma,· • A H K
·
..
•. .- . eane. Tb e anc1ent
~1ties of the New-World. (Critique intéressante de la traduction anglaise de
l ouvrage de M. D. Charnay.)

XXIX. Athenmum. - 23 av,·il : History of the papacy during the period

39l

Mai: W.-E. (]ladstone. The greater

gods of Olympos. Apollo.

XXXIII. Expositor. - Mai: F. Harnack. The origin of the chrislian
ministry. (Voirl'articledu Rév, G. Gore daos len° de juin.) - Juin: W.-H. Simcox. Tbe new theory of the Apocalypse.
XXXIV. London Quarterly Review. - Avril: Tbe jewish and the
christian messiab. - Saint Francis of Assisi.
XXXV. Dublin Review. - Avril: A1'nold. Church extension and anglican expansion. - Scott. Barbour's 1egends of the saints. - The church afler
the conquest. - Grant. Where saint Patrick was boro? - Lightfoots Ignatius
and the roman primacy.
XXXVI. Scottish Review. characler of the Moabite stone, -

Avrit: Rév. A. Liiwy. The apocryphal
Thomas of Erceldoune.

XXXVII. American Journal of philology, -

VII. 4: Bloomfield.

Sevcn hymns of the Atharvaveda.

XXXVIII. Indian Antiquary. - Fdvrier : Foulkers. The Dakhan In
the time of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions
towards the study of Asiatic symbolism (fin). - Kielho1'n. A. Gaya inscription
of Yakshapala. - Knowles. Why the fish talked. = Ma,·s : Fleet. A lunar fortnight of thirt.een solar days. - Jacob. The Vasudeva and Gopichindana Upanishads. - Kielhorn. On the Mahabhasbya. - Sastri. Folklore in southern
India (voir le nº suivant).
Avril : Dikshit. The method of calculating the
week-day of Hindu Tithis and the corresponding English dates. - lleatsek.
Letter o[ the emperor Alrnar asking far the christian sculptures.

=

XXXIX, Zeitschrift der deutsohen morgenlmndisohen Gesell-

�393

DÜ:POtiILLE:llENT DES PÉRIODlQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

schaft. - XL. N° 4: V. Dradke. Zur o.ltindischen Religions-und Spracbgeschicbte. - Bühler. Zu Bólhlingks Arlikeln ueber Vasishlha. - Hillebi-andt.
Eine Miscelle aus dem Vedaritual. - Ludwig, Drei Rigvedastellen; Bedeutung
vedischer Wórter.
XL. Mitteilungen des d. arohaiologisohen Instituis (Athen. Abt.).
- XI. 4 : Dórpfeld. Der alte Athenatempel auf der Akropolis. - Studniczka.

Gescbicble der Legendenlitteratur. - Ka1·0. Job. Val. Andrere und sein Ideal
eines cbrisUicben SI.ates. - Ohle. Die Essaer des Philo, - N6ldeke. Ueber die
Apologie unter Melitons Namen in Curetons Spiciiegium syriacum.

Zusammensetzungen im Akropolismuseum. - Boehlau. Perseus und die Graeen.

Das japanische Slernenfest.

392

- Petersen. Arcbaische Nikebilder.
XLI. Jahrbuch des k. d. archa,ologischen Instituts. - I. 4:
Kalkmann. Aphrodite auf dem Schwan. - Heydemann. Die Phlyakendarstellungen o.uf bemalten Vasen.
XLII. Zeitschrift filr Voolkerpsychologie und Sprachwissenschaft. - XVlI. 1 : Julius Happel. Ueber die Bedeutung der vólkerpsychologischen Arbeiten Adolf Bastians. Th. Achelis. Der wissenschaftliche
Charakter der Ethnologie.
XVll. 2 : Steinthal. Mylbos, Sage, Marchen,
Legende, Erzahlung, Fabel. - Ft. Krejci. Deber die ursprüngliche Bedeutung
der griecbischen Dremones.
XLIII. Zeitschrift für die alttestamentliche Wi,senschaft. 1887. N' 1 : Baethgen. i7 Makkabaische Psalmen nach Theodor von Mopsuestia (fin). - Reckendo,-f. Ueber den Werth der altrelhiopischen Penlateuchuebersetzung für die Reconstruktion der LXX. - Budde. Richter und Josua. Die behrreiscbe Grundlage der Apokalypse.
XLIV. Magazin für die Wissenschaft des Judentums. - XIV. 1:
Epstein. Der sogenannte Rascbi-Commentar zu Bereshit-Rabba. - Kaufmann.
Elias von Nisibis und Saadja Alfajjümis .Afosserungen ueber die Trinitat.

=

XLIX, Zeitschrift fO.r Mlsaionokunde und Religionswissenschalt. - IT. .2 : Happel. Die Hauptstufen des religiósen Lebens der
Menschheit (1" arl.). - Seebens. Das religiose System der Parsen. -Spinner.
L. Studien und Mitteilungen aus dem Benedictlnerorden. VIII. 1 : Baeumer. Einlluss der Regel des h. Benedikt auf die Entwicklung des
Rremiscben Breviers (1" art. ).-Lager. Die Abtei Gorze in Lothringen (1" art. ).
- F.-w. Roth. Der h. Petrus Damiani O. S. B. Cardinalbischof von Ostia (fin).
- Grashof et Sievers. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrotsuitha.
(suite).
LI. Katholik. - Mars: CardinalFranzelin.- DieKórperlehredes h. Tho•
mas v. Aquin (voir len° suivant).-Das mittela.lterliche Begriibnis.-Janssen's
Geschichte des deutschen Volkes. - Der h. Philipp von Zell im Bistum Speier.
Avril : Zur Orientierung ueber Methode und Ergebnisse der neue~ten Penla:
teuchcritik. -Aus der Katakombe der h. Felicitas.
LII. Ausland. - N° 18: Buchner. Ein Totenfeier in lnnerafrika. - Breitenbach. lndianerstamme a.m Rio Schingll. == N° 19 : Jensen. Vergessene und
untergebende Volk:sbrauche der nordfriesischen lnselbewohner.
N° 2/
Orissa, das heilige Land der Hindu und eine Pilgerfahrt nach Dschaggernath.
- Lillie. Die heiligen Tiinze der P1i.nies,
LIII. Globus. - N° 16: v. Wlislocki. Gehrauche der transsilvanischen
Zeltzigeuner bei Geburt, Taufe und Leichenbestattung (voir les n° 9 suivants).

=

=

XLV. Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des

LIV. Mittellungen des Vereins fi'lr Geschichte der Deutschenin

Judentums. - .iUai: Neubaue·r. Der Wahnwitz und die Schwindeleien der
Sabbatianer nacb ungedruckten Quellen.
XLVI. Zeitschrift für vergleichende Litteraturgeschichte. J. 3 et 4 : Biese. Die resthetische Naturbeseeluog in antiker und moderner
Poesie (2' arl.). - Krumbacher. Ein Problem der vergleichenden Sagenkunde
und Lilteraturgescbicbte.

Boohmen. - XXV. 3: v. H6fler. Bonifacius, der Aposte! der Deutschen, und
die Slavenapostel Konstantinos (Cyrillus) und Methodios. - Wilhelm. Sagen
aus dem westlichen BOhmen.
LV. Mitteilungen des Instituts für oosterreichische Geschlchtsforschung. - VII. 3: William Fischer. Beitrrege zur historischen Kritik des
Lean Diakonos und Michael Psellos. == VIlI. / : Fr. Zimmermann. Kónig
Ludwig l. Urkunde von 1380 ueber das Asylrecht der Marienburger Kirche. P. Kehr. Be:nerkungen zu den piipstlichen Supplikenregistern des xrv Jabrh,
-= VIII. ,2: H. Hoogeweg. Der Kreuzzug von Damiette.
LVI, Bulletino della Commissione aroheologica comunale di
Roma. - XV. 3 : Visconti. Di un bassorilievo altico esprimenle un adorazione dei Dioscuri. - Borsm·i. Del gruppo di edificii sacrial sale nell' area degli
orti di Cesare.
LVII. Archivio per lo studio delle tradioloni popolari. - V. a :
Pit1'é. Una leggenda popolare siciliana. - Guberti, La Giunta, spetta.colo
popolare sacro di Caltagirone. - Edward. Le questue nelle festa di S. Marlino

XL VII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. -

IX. 1 : Erbes. Die

heil. Crecilia in Zusammenhang mit der Pabstcrypta. sowie der reltesten Kirche
Roms. - Virk. Melanchlon's politische SteHung auf dem Reichstag zu
Augsburg, i53C (i" art.). - Wilkens. Geschicbte des spanischen Protestantismus im xvr• Jabrh. Die Litteratur der Jabre 1848-1886 (!" art.). - Haupt.
Zur Geschi~hte der Geissler. - L. Schulze. Zur Thomas a Kempis Frage. Tesdorpf. Die Zurückdatierung des Wormser Edictes. - Ney. Analekten zur
Geschichte des Reichstages zu Speyer im Jabre, 1526 (2° art. ).
XLVIII. JahrbO.cher für protestantische Theologie. - XIII . .2:
E. Pfleiderer. Heraklitische Spuren a.uf theologischen Boden. - Usener. Zur

26

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J, Death. The beer of lhe Bible : one of the hitherlo unknown Ieavens of
Exodus (a confirmation of biblical accuracy), with a visit to an Arab brewery.
- Londres, Trübner, -1887, in-4 de 180 p.

,v.

1

FOLK-LORE

J• .Deane. Abrabam : bis life and times. Londres~ Nisbet, 1886, in-8

,..

de 184 p.
G. R.awlínson. Mases : bis life and times. Londres, Nisbet, 1887, in-8

.de,216 p.
A. Lewinsky. Beitrrege zur Kenntniss der religionspbilosophischen An-

schauungen d~s Flavius Josephus. - Breslau, Preuss et Jünger, 1887, in-8
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H. Franlrn. Deber Bedeutung, Inhalt und Alter des Sepher Hajaschar. Leipzig, Fock.
A. Rahlfs. Des Gregorios Abulfarag genannt Bar Ebhroyo Anmerkungen
zu den Salomonischen Schriften. - GceLtingue, Dieterich.
REL.TGIONS DU MONDE ANTIQUE

J. Langl. Griechische GceUer- und Heldengestalten, 15c livraison. -Vienne,
Holder, 1887.
O. Band. Das attische Demeter-Koré Fest der Epikleidia. Neuer Beitrag zur
griechischen Heortologie, I. - Berlin, Grertner, i887.
E. Berthe. Qurestiones Diodorero mythographro. - Gcettingue: Vandenhoeck, i887.
C. R. .()onder. Altaic Jlicroglyphs and Hittite inscriptíons. - Londres, Benlley, i Yo]. in-8.

J. A. E. KiJhler. Sagenbuch des Erzgebirges. - Schneeberg, Goedsche,
1887.
W. Heuze,·. Die mittelenglischen Legenden von St Editha und SI Elhelreda.
- Erlangen, Deichert, 1887•
F. Hülsse. Sagen dar Stadt Magdeburg. - Magdebourg, Rathke.
F. S. Krauss. Sreca. Glück und Schicksal im Volksglauben der Südslaven.
- Vienne, Holder, 1886, in-12, de 197 p.
F. Ortoli. Les Voceri de l'ile de Corse. - Paris, Leroux.; in-8, d~ xxxvm et

mp.

.

René Rasset. Contes populaires berberes, recueillis, traduits et a.nnotés. Paris, Leroux, 1887, in-i8.
O. Knoop. Die deulsche Wallhersage und die polnischo Sage von Wallher
und Helgunde. - Posen, Wolowicz, 1887.
L. Knappert. De beteekenis van de wetenschap v1n het Folklore voor de
Godsdienstgeschiedenis onderzocht en aan de Holdamytben getoetst. - Amsterdam, Centen, 1887, in-8, de xn et 276 p.

1

REL.IGlO~S DE L ASIE

A. Barthélemy. Gujastak Abalish. Relation d'une conférence théologique,
présidée par le kalife Mamoun. Texte pehlvi, publié avec traduction. - Paris,
rieweg, 1887, in-8, de 80 p.
B. Lindner. Das Kaushitaki Br&amp;hmana herausgegeben und uebersetzt, I.
Texte. - Iéna, Costenohle, i887.
B. H. Ghamberlain. The langutige, mythology and geographical nomenclatura of Japan viewed in the light of Aino studies. - Tokio, Université impériale, 1886.
F. H. Balfo1w. Leaves from my Chinese Scrapbook. - Londres, Trübner:
1. vol. in-8.

399

-

�TABLE DES MATIERES
DU TOME QUINZIEME

ARTICLES DE FONO
P,ges.

Une conlribution a l'élude du Paulinisme. - De la question de !'origine
du pécbé d'apres les letlres de l'apólre Paul, par M. A. Sabatier, 1 el 137
Le pessimisme moral et religieux chez Homere el Hésiode (2' articlc), par
M. J.-A. Hild.
, • •
22
Une épilhele des dieux dans le Rig-Veda, par M. Paul Begnaud.
~6
Lechristianisme chez les anciens Captes {2' arlicle), par M. E. Amtlineau.
52
Les Héléens. Un nouveau probleme de l'bisloire d'Orient, par M. J. Menant. • ,
88
Le 6cdµ..wv, histoire d'un mol et d'une idée, par M. Paul Regnaud. .
i56
Le rituel du sacrifice funéraire. - Bulletin critique de la religion égyptienne, par M. G. Maspero,
159
Les découverles en Grece au poinl de vue de l'hisloire des reliS'ions
(l" parlie du Bullelin de 1886), par M. Georges Lafaye. • • • • 189
Le li1•re des morts. - Bulletin critique de la religion égyplienne, par
M. G. Maspero. • • • • •
• • •
265
L' Apologétique de Terlullien el l'Octavius de Minucius Félix, par M. L,
Massebieau. . •
316

REVUE DES LIVRES
H. Zotenberg. Nolice sur le livre de Barlaam el Joasaph CM. J. Halt!oy)
A. de Quatrefages. Histoire générale des races humaines. Introd.uction a
l'élude des races bumaines (M. Albert Btville). • • ,
Gustave d'Eichtl,al. Mélanges de critique biblique (M, Édouara Montet),
Uon. Peer. Le Tibet, le pays, le peuple, la religion (M, Ed. Specht) ,
V. Courdaveaua,. Saint Paul d'apres la libre critique en France (M. lean
Rdville).
• • • • . • • • • .
• • • •

9l
!07
108
109

112

�402

1

REVUE DE L HISTOUlE DES RELIGIONS
Pages.

E. de Pressenst!. L'ancien monde et le christianisme (M. Goblet (l'Alviella) •
203
Gustave Le Bon. Les civilisations de l'Jnde (M. P.-E. FoucaU3!) • - . 209
Comte Goblet d' Alviella. Histoire religieuse du feu (M. Albel't R,/ville). 216
D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alla monarchia
(M. lidouard Montet). •
2l8
Raphael de Cesa,·e (Simmaco). Le conclave de Léon XIll_(M. lean !Wville). 220
VictorVattier, John Wyclytr; sa vie, ses reuvres,sa doctrine (M. ~tienne
Coquerel) • .
222
M. Guyau. L'irréligion de !'avenir (M. Jean Réville) .
347
Th. Homolle. Les archives de l'intendance sacrée á Délos (M. Georges
Lafaye). • . •
35¼
Th, Homolle. De antiquissimis Dianre simulacrís Deliacis (~f. Georges
Lafaye). • •
3.57
Félfa; Neve. L'Arménie chrétienne et sa littéralure (M. A. Garriere). • 361
Clel'mont-Ganneau. La stele de Mésa. Examen critique du texte (M. A.
Carriére). •
. , •
362
Comte F. de Noer. L'empereur Akhar, un chapitre de l'histoire de l'lnde
auxv1• siecle, traduction frani;aise, par M. G. Bonet-Maury (M. Sylvain
Uvi) • •
36í
Paul &amp;!bülot. Légendes, croyances et superstitions de lamer (2° série).
Les météores et les tempétes (M. Jean Afville)
365
CanONIQUES.

•

li6, 226 et 368

DEPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES TRAVAUX DES

soca:rts

SAVANTBS.
8JBLIOGHAPH1E .

!24, 24,9 el38~
131, 258 et 395

•

le Gáant : ERNhST LEH.OUX.

A:\Gtm s, llll'íllllt:1m: Clíl\UIX l:.'T ci!l, llUE GAIL;'ilfm, 4.

•

��</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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          <name>Título Uniforme</name>
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              <text>15</text>
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          <name>Relación OPAC</name>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1785329&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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            <name>Title</name>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, 1887, Año 8, Tomo 15</text>
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                <text>Religión</text>
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                <text>Historia</text>
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                <text>Literatura</text>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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                <text>Leroux, Ernest, 1845-1917, Editor</text>
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                <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Epithete des dieux dans le rig veda</name>
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        <name>Homere et Hesiode</name>
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ANNALES DU MUSÉE GUJMET

REVUE

,J

DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PVDl.l~:E SOUS LA DIRECTION DK

•

M. JEAN RÉVILLE
AVEC

u:

CONCOIJRS D~:

'1M. A. BARTH, membre de la Société Asintiquc: A. BOUCMÉ·LECLERCQ, profe~eur a la

Facullé des leLtres de Paris; P. DECHAH.\IE, Joyeo de lu Faculté des lellres de 1'a.ocy;
J.-A. IIILD, proresseur a Ja Faculté des lettres de Poiliers; G. MASPERO, de l'In!!titut,
proresseur nu Collt'!ge de Franco; E. UENA~, de l'Inatitul, professeur nu Collégc de
Fraoce ; A. HÉVILLE, professeur · au C'.ollégc de Franoo; E. STROEULJN, professeur a
l'Universilé de Gene\•e; C.-P. 1'1ELE, proíesseur a l'Universite de Ley de, etc.

SEPTJEJJJE

ANNÉE

TOME QUATORZIÉ~IE

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28.

RIE

UO~APART&gt;:,

1886

28

���CENTRAL
U. A. N. L.

81BLIOTECA

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
TOME QUATORZIEME

�-•'

---- --- ... - --

A.NNALES DU MUSÉE GUI MET

__,

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A~OERS, J:llP. BURDJN U

ele.

Ml\f. A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, profesgeur a la
Faculté des lettres de Paris ; P. DECHARME, doyen de la Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poitiers; G. MASPERO, de l'Im,titut,
proresseur au College de France ; E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au Collegc de
France ; A. RÉVILLE, proresseur au College de France; E. STROOHLIN, professeur :i
l'Unive rsité de Geneve; C.-P. TIELE, professeur A l'Unlversité de Leyde, etc.

SEP TJ EME

ANNÉE

TOME QUATORZIEME

PARIS
E RNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
!886

�L'EMPEREUR JULIEN _
(Deuxieme article 1 )

IV

Ce qui peut arriver de pire a un souverain, quand il possede de grandes qualités de chef d'État et de chef d'armée,
c' est de mettre ces qualités et son pouvoir supreme non pas
au service des intérels généraux, permanents, purement politiques, de son empire, ~ais d'une idée fixe, d'une toquade,
qui luí est personnelle, et dont la poursuite, meme habilemenl menée, obscurcit les mérites qu'il se serait acquis
devant ses contemporains et la postérité en se bornant a son
role de gouvunant sage et actif. Julien était destiné a fournir un éclatant exemple de cette vérité.
L' empire romain était menacé par trois grandes causes de
ruine : 1º les Barbares et la Perse qui assiégeaient ses frontieres et qui y faisaient de continuelles trouées; 2° l'affaiblissement administratif et fiscal, dont les origines remontaient
déja loin, et que la corruption des fonctionnaires, l'absence
de controle sérieux et d' esprit public aggravaient tous les
jours; 3º l'exaspération des · conflits religieux et théologiques qui divisaient l'empire en autant de partis irré') Voir la précédente livraison de la Revue de l'Histoire des Religions,
tome vm, no 3.
1

-

�2

3

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULIEN

conciliables. Julien avait prouvé dans les Gaules qu'il était
capable de tenir tete aux deux premiers éléments de dissolution. Le troisieme était le plus ardu a combattre, en ce sens
que l'énergie et le labeur assidu n'y pouvaient suffire. Si
Julien eftt été vraiment impartial dans le débat religieux, s'il
s'en était tenu sincerement aux termes de ses premieres déclarations ou il se posait simplement en protecteur de la
liberté de conscience pour tous et de l'égalité religieuse de
tous ses sujets, peut-Mre aurait-il réussi a pacifier une situation profondément troublée . Mais, pour cela, il eftt été nécessaire qu'il ne fut pas lui-meme passionnément épris de
l'un des príncipes en litige. 11 luí aurait fallu une vertu surhumaine pour que, dans l'état d'esprit ou il était, il ne succomba.t jamais a la tentation de mettre son immense pouvoir
au service de sa passion religieuse. On peut meme dire a son
éloge qu'il se contraignit visiblement pour ne pas donner tout
de suite un libre cours a ses ressentiments contre le christianisme sous toutes ses formes. Son regne, qui fut si court,
fait aisément illusion a cet égard. Gra.ce a son activité dévorante, ce regne de. vingl mois est plus rempli que tel autre
regne de dix ans. l\Iais Gibbon a bien vu quand il a reconnu
la pente glissante sur laquelle Julien se laissait entratner et
qui menait droit aune guerre civile et religieuse ou l'empire
pouvait sombrer.
Maitre incontesté, Julien montra sur le tróne impérial les
memes vertus de gouvernement dont il avait fait preuve a
Lutece. 11 commenc¡a par chasser de la cour tous les parasites, espions, coiffems, barbiers, échansons, cuisiniers,
eunuques, histrions, officiers de parade, que le luxe oriental
de ses prédécesseurs avait accumulés en rangs serrés et tres
dispendieux autour du lróne. Sa table fut réduite a la plus
grande simplicité. Pour la premiere fois, depuis longtemps,
on vil l'empereur s'occuper lui-meme, avec une infatigable
assiduité, de toutes les affaires extérieures et intérieures de
l'État. Il dédaigna d'assister régulierement aux jeux du
cirque. 11 remit en honneur la décence et la chasteté par sa

conduite privée. Il donna l'exemple d'un complet renoncement aux parures co-0.teuses, naturellement imitées par tout
ce qui tenait a la cour, qui pesaient d'un poids si lourd sur
le trésor impérial. Peut-etre meme alla-t-il trop loin daos
celte louable direction. Le palais de Constantinople prit l'apparence d'un grand désert; le peuple habitué aux magnificences impériales, trouva que le nouvel empereur aimait un
peu trop a imiler les philosophes cyniques, et Gihbon dit avec
bon sens que Julien e-0.t mieux fait.d'éviter l'affectation de
Diogene tout en repoussant celle de Darius 1•
En meme temps, il fut relati vement modéré dans la vindicte
qu'il exerc¡a sur les principaux auteurs des exactions et des
crimes qui avaient souillé le regne précédent. Il fit montre
d'un grand respect pour les anciennes formes républicaines,
au point de donner publiquement la préséance aux deux nouveaux consuls qui venaient lui rendre hommage 2 • Cela rentrait bien dans son amour romantique des institutions du
passé. Il se condamna lui-meme a une amende pour avoir,
contrairement a la loi, affranchi motu proprio un esclave au
lieu et place d'un consul. Il élargit l'autorité du Sénat qu'une
fiction légale avait transporté par moitié de Rome a Constantinople. Il ta.cha de porter remede par de nombreux édits
aux abus qui avaient presque entierement ruiné l'organisation municipale dans les provinces 3 • Il voulut relever de leur
décadence les vieilles cités grecques dont les noms rappei) Ch. xxn, p. 4-9"2, vol. 2, éd. Bohn. - Comp. Libanius, Orat. Parentalis,
62, 84-, 85, 88, - Julien, le Misopógon. - Ammien Marc., XXII, 4-. - Julien
élait revenu au port de la barbe, mais il la négligeait par principe, ce qui provoquait les railleries de ses ennemis. Le Misopógon renferme a ce sujet un
étraoge passage ou Julien lui-méme se vante de sa barbe... et de la vermine
qui l'habite I A,ho; npoaÉ6.nt&lt;X -rov ~«6úv -rou-róv 11:.Sywvcx••• -rcxO-rcx -ro\ ll,c,6fov-rwv
(errant ~a et la.) ci:vé;co¡,.cx, -rwv cp6t,pwv (pediculorum), Janep l.v &gt;-ox¡,.~ -rwv 6,¡plwv.
Ce trait en dit assez sur l'exagération affeclée qui galait si vite les meilleures
tendances de l'empereur néo-platonicien.
2) Amm. Marc., XXll, 7. - Mamertin, Panegyr. Vet., II, qui était l'undes
deux consuls, ne sait comment exalter assez dignement cet acte de déférence.
3) Libanius, Orat. Parent., 71. - Amm. Marc., XXII, 9,

�4

REVUE DE L·msTOlRE DES RELIGIONS

laient cette antiquité dont il étail épris, non seulement
Alhenes, sa favorite, mais aussi Argos, Delphes, Élée, etc.•.
II aimait a parler en public, et il discourut souvent sur les
afl'aires de l'État devant le Sénat de sa capitale '. Il aimait a
juger, et il prit souvent la place de ses préteurs pour r~s~udre
les différends privés ou prononcer dans les arréts crimmels,
non sans donner, ajoulons-le, de fréquentes preuves de cette
agitation fébrile, que Grégoire de ~azianz~. avait_ déja reprochée, en l'exagérant, au jeune étudiant qu 11 ava1t rencontré
dans l'auditoire des professeurs d'Athenes 3 •
C'est que, si Julien n'avait plus a craindre les caprices
d'un tyran soupQonneux, l'arriere-pensée qu'il nourrissail
depuis sa vingtieme année hantait to_ujours son. esprit, et
puissance impériale elle-méme ne lm permetla1t pas de s y
abandonner librement. 11 voulait reslaurer le paganisme. 11
élait bien tard. L'Église, qui avait résisté aux assauts des
Décius et des Dioclélien, était bien autrement forte, apres un
demi-siecle de libre propagande et de faveur impériale, qu' elle
ne l'était encore a la fin du m• siecle. Lui déclarer ouverlement et brusquement la guerre, il n'y fallait pas songer. Il
est d'ailleurs a présumer que Julien était encore sincere quan~
il déclarait qu'il voulait uniquement la ramener au dr?Il
commun rétablir la liberté et l'égalité religieuses et faire
régner p~rtoul la paix. 11 n'ignorait pas .que nombre de ;illes
importantes, en Asie et en Europe, en Egypte et en Afr1que,
étaient christianisées, que l'admioistralion, l'armée ellememe étaient remplies de chrétiens, que ríen n'etH été plus
dangereux pour lui que de fournir un pareil prétexl~ a l'officier ambilieux qui aurait trouvé daos une persécubon nouvelle le moyen de provoquer un soulevement capable d'embraser tout l'empire. La sagesse lui conseillait bien plutót de
ne toucher qu'avec d'extremes précautions a cet ordre, délicat entre tous, de sentiments, d'intérets et de passions.

!ª

1) Comp. folien, Epist. 35. - Mamertin, XI, 9.
2) Libanius, Orat. Parent., 75, 76 sv. - Socrale, lll, 1.
3) Ammien Ma rc., XXII, 10.

L 'EMPEREUR JULTEX

La question est bien plutot de savoir jusqu'A quel point
le réve caressé par Julien n'anéantit pas, dans le jugement
que nous avons a porter sur lui, l'impression éminemment
favorable que nous laisserait aisément tout le reste de sa
conduite politique. 11 est difficile de se prononcer.
.
Ce qu'il est toutefois permis d'affirmer, c'est que Juhen
pouvait se faire illusion. L'expérience faite par Constan~in
montrait de quel poids l'exemple d'un empereur popula1re
et victorieux pesait sur les inclinations des esprits en maliere
religieuse. Quels progres n'avait pas faits le christianisme
depuis le jour ou il fut généralement connu que l'empereur
lui-meme adhérait a la religion nouvelle et regardait avec
une bienveillance particuliere ceux qui se décidaient a l'adopter ! Pourquoi l'exemple contraire n'aurait-il pas les mémes
effets en sens inverse? De plus, il s'en fallait bien que, malgré
les efforts de Constantin et de Constance, la totalité de leurs
sujets se fussent faits chrétiens. S'il y avait beaucoup de
villes devenues en majorité chrétiennes, il y en avait aussi
bien d'autres ou le polythéisme était resté prépondérant. Les
campagnes élaient, dans la plupart des provinces, a peine entamées. L'aristocratie romaine, de son cóté, imitée tres
probablement par celle de Constantinople et d'autres grande~
cilés, se montrait en majeure partie récalcitrante a la fo1
chrétienne. L' esprit conservaleur devait entrer pour beaucoup dans cette résistance a l'innovation religieuse, mais il
s'y joignait chez beaucoup d'esprits cultivés·la force que procure a un partí pris religieux l'alliance d'une philosophie qui
éleve ce partí pris a la hauteur d'une conviction raisonnée.
N'était-ce pas I'expérience de Julien lui-meme? Pourquoi
devait-il renoncer a l'espoir de restaurer sa religion préférée
en propageanl la philosophie qui en était la brillante apologie? Enfin, puisant toujours dans ses impressions personnelles sa maniere de comprendre la situation, il avait lieu de
penser que l'engouement, a ses yeux parfaitement déraisonnable, qui avait valu tant de succes a &lt;&lt; l'insanité galiléenne, »
touchait a son terme . Le christianisme était loin d'avoir lenu

�6

I
REVUE DE L'HISTOIBE DES RELlGIONS

ses promesses. Le paradis terrestre était plus que jamais
chimérique. Les conducteurs des chrétiens, les éveques, dont
l'organisation, les pouvoirs, l'union avaient séduit Constantin, étaient divisés, en querelle sur les questions qu'ils
jugeaient les plus importantes, ne parvenant ni a s'entendre,
ni a se supporter, fatiguant leurs ouailles du bruit de leurs
disputes haineuses, les ennuyant de leurs subtilités tbéologiques auxquelles les fideles ne pouvaient plus rien comprendre. C' était tout autre chose avec le néo-platonisme qui,
sans dou.te, en bien des poinls, était inaccessible aux inlelligences vulgaires, mais qui se gardait bien d'excommunier
les a.mes simples, bornées a la bonne grosse religion des
temps mythologiques. Au contraire, il avait pour elles des
cadres tout tracés et d'inépuisables indulgences. Julien pouvait done espérer que le dégout, dont il était pénétré pour le
christianisme et ses enseignements, ne tarderait pas a se
généraliser et par conséquent favoriser son reuvre de restauration.
Il n'oubliait qu'une chose, c'est que le fleuve de l'histoire
ne remonte pas. A part quelques néo-platoniciens et quelques
conservateurs des hautes classes, la masse restée pa'ienne
était bien plus sceptique et indifférente qu'autre chose. Les
causes, remontant déja loin, qui avaient jadis détaché tant
d'esprits de la foi mythologique, n'avaient pas discontinué
d'agir dans les couches profondes. La réaction en faveur de
cette foi plus ou moins modifiée par la philosophie n'avait
pas pénétré dans ces multitudes qui n'avaient plus confiance
dans des institutions vieillies, auxquelles manquait toujours
plus la seve qui fait vivre. Julien ne voyait pas qu'il allait
épuiser son temps et ses forces dans la galvanisation d'un
cadavre.
Disons enfin ce qui !'excuse et l'accuse a la fois. Assez
vaniteux des sajeunesse, aveccet amour-propre que développe
aisément la compression chez un jeune homme qui se sent de
la valeur, mais qui se voit méconnu, contrarié, refoulé sur
lui-meme par un entourage hostile qu'il méprise, Julien avait

a

L'EMPEREUR JULIEN

7

acquis une tres haute idée de ses capacités. La dissimulation
dont il avait contrae té l'habitude avait dégénéré en une sournoiserie qu'il prenait pour une habileté supreme. Nous en
donnerons plus d'une preuve 1 • Ses brillants succes en
Occident, l'adresse avec laquelle il avait pendant plus de dix
ans trompé tout le monde a la cour de son prédécesseur el ce
prédécesseur lui-meme, sa pointe audacieuse et parfaitement dirigée sur Constantinople, si bien con1¡ue que la
mort inattendue de Constance avait semblé lui ravir en partie
la=gloire d'une réussite infaillible, tout concourait a augmenter sa confiance en lui-meme. II pouvait croire qu'il n'y
avait pas de difficultés dont il ne put venir a bout en joignant,
comme il l'avait faitjusqu'alors, la prudence qui sait observer
et attendre a l'activité qui ne laisse perdre ni une minute
ni une occasion. Ses propres superstitions, ses divinations,
ses visions extatiques le confirmaient dans l'idée qu'il était
destiné par les dieux a jouer un grand róle de restauration
polilique etreligieuse. II entreprit done son « grand dessein »
avec la conviction qu'il en viendrait a ses fins.
11 débuta par un édit qui rappelait celui de Constantin l'an
212 et que tous les amis de l'égalité religieuse ne peuvent
qu'approuver. II ordonnait la lolérance universelle, il retirait
les privileges contraires au droit commun que ses prédécesseurs avaient octroyés aux chrétiens et dont ceux-ci étaient
loin d'avoir toujours fait un bon usage. To,utefois il entendait
maintenir leur liberté de croyance et de culte. II interdisait
les dénominations injurieuses d'idola.tres et d'hérétiques. II
ordonnait la réouverture de tous les temples pa'iens, dont
beaucoup restaient fermés ou tombaient de vétusté, et la
célébration réguliere de tous les sacrifices traditionnels 2 •
i) Déja, quand il était en Gaule, il s'était débarrassé d'un chef allemand,
Vadomair, dont les relations et les armements l'inquiétaient, par une ruse
qui fait plus d'honneur a son adresse qu'a sa loyauté. Vadomair fut invité
sous les dehors de l'amitié a prendre part a un festín. 11 y vint sans soupc;:on, fut fait prisonnier au beau milieu de la fete et transféré au fin fond de
l'Espagne (Amm. Marc., XXI, 4. - Zosime, 3).
2) Amm. Marc., XXII, 5. - Sozomene, V, 5.

�8

1

L' lrnPEREUR JULIEN

ftEVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

En meme temps il rappela de l'exil les éveques, orthodoxes et autres, qui avaient été bannis loin de leurs sieges
par son prédécesseur. Les Donatistes, les Novatiens, les
Eunomiens ; mais aussi les Athanasiens et Athanase luimeme furent l'objet de cette espece d'amnistie. Non sans une
bonne dose d'iroaie, Julien fit venir en sa présence les principaux chefs de parti pour les exhorter a vivre désormais
daos la concorde. Ammien Marcellin 1 ne cache p_as que son
secret espoir était de raviver le feu des disputes en
mettant en face les uns des autres des adversaires dont il
avait appris a connattre l'intransigeance.
Lui-meme déploya la dévotion pa~enne la plus exaltée. Il
eut daos son palais une chapelle impériale dédiée a son dieu
favori, le soleil. Dans la théologie pratique du néo-platonisme, c'est le soleil qui estl'reuvre la plus directe, l'image
la plus fidele du grand Etre invisible, príncipe inaccessible
du monde, et c'est au soleil surtout que doivent s'adresser,
comme au dieu supreme visible, les hommages et les offrandes
des morlels. Tous les matins et tous les soirs, il sacrifiait au
soleil. Mais il faisait aussi la part qui leur était due a la lune,
aux étoiles, aux génies de la nuit et a ces « démons » en
nombre indéfini auxquels le néo-platonisme ramenait volontiers le menu fretin des divinités inférieures de l'ancienne
religion. Ses jardins et ses appartements étaient remplis de
statues sacrées. Les jours de féte publique, il visitait scrupuleusement le temple du dieu ou de la déesse du jour et il
excitait le peuple a imiter son zele. II avait rendu un nouveau
lustre au titre impérial de Pontifex Maximus, et, bien loin
d'en faire une simple étiquette, il affectait de remplir luimeme les plus humbles fonctions du sacerdoce, apportant le
bois du sacrifice, allumant le feu, égorgeant la victime,
plongeant ses mains sanglantes daos les entrailles des animaux immolés pour en arracher le creur ou le foie et lire sur
les visceres palpitants les signes annonciateurs de l'avenir.
t) XXIT,5.

r

9

Car il avait éludié l'haruspicine et l'extispicine. S'il se contentail pour lui-meme du régime le plus auslere, il croyait
ne pouvoir exagérer le luxe de la table des dieux. Ce fut le
seul genre de dépense excessive qu'il se permit. Il faisait
venir de loin, a grands frais, des oiseaux d'especes rares pour
les immoler solennellement. Souvent il sacrifia plus de cent
breufs le meme jour, et les railleurs exprimerent la crainle,
quand il parlit pour la guerre de Perse, que s'il revenait victorieux, la race bovine ne dispartlt de l'empire. Par ses
ordres, le meme redoublement de sacrifices fut imité parlout.
II alloua des sommes considérables pour restaurer les temples
ruinés par le temps ou dépouillés par des mains chrétiennes.
Une quantité de familles et de cités reprirent l'usage, qu'elles
avaient négligé depuis longlemps, des sacrifices réguliers.
Il faut entendre les accents dithyrambiques de Libanius.
« Toutes les parties du monde célébrerent le triomphe de la
religion a ce ravissant spectacle des autels rallumés, des
victimes saignantes, de I' encens fumant, des corteges de
pretres et de devins officiant sans crainte et sans péril. Le
bruit sacré des prieres et des musiques s'entendait sur les
plus hautes montagnes, et le meme breuf fournissait un sacrifice aux dieux et un repas a leurs joyeux adorateurs 1 • »
Cette profusion de sacrifices coftteux fut blAmée par les
pa'iens eux-memes qui ne voyaient aucun mal a ce qu'on
sacrifiAt, mais qui, ne comprenant plus tres bien pourquoi
le sacrifice était agréable aux dieux, n'y voyant plus qu'un
rite de pure forme, ne pouvaient concilier la prodigalité
impériale avec les maximes de stricte économie dont Julien
s'était fait une regle de conduite et de gouvernement 2 •
1) Comp. Julien, Misopógon. -Libanius, Orat. Parent., 60. - Amm. Marcellin, XXU, 12. - Grég. de Naz., Orat. 4.
2) Amm. Marc., XXII, 12. Hostiarum sanguine plurimo aras crebritale
nimia perfundebat, tauros aliquoties immolando centenos et innumeros varii
/ pecoris greges, avesque candidas terra quresitas et mari. - XXV, 4. Su- •
perstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, innumeras sine
parcimona pecudes macta~s ; ut restimaretur, si revertisset de Parthis, hoves
jaro defuturos.

•

�tO

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR JULIE:'1

Julien connaissait tres bien les raisons poli tiques dont le
poids avait décidé son oncle Constantin a faire pencher la
balance de ses faveurs au profit du chrislianisme. C' est l' organisation épiscopale qui l'avait ravi. Dans un moment ou
les ressorts officiels de l' empire étaient si relAchés, il avait
trouvé fort habile d'étendre une main prolectrice, directrice
aussi, sur ce corps épiscopal répandu sur tout l'empire, qui
ne ménagerail pas son dévouement audéfenseur tout-puissant
de la foi et qui lui fournirait dans toutes les provinces un
état-major de lieutenants officieux, mais influents et sú.rs.
L' Église, au 1ve siecle, de démocratique était devenue oligarchique, et Constantin s'était &lt;lit qu'en tenant l'épiscopat, qui
n'avait pas encore de chef central reconnu, il tiendrait l'Église
toute entiere. Julien s'imagina qu'il pourrait obtenir un
méme résultat en centralisant dans sa personne, au nom du
pontifical supreme, la surveillance et la discipline des nombreux sacerdoces pai:ens répandus sur toute la surface de l'empire romain. En quoi il se faisait de grandes illusions, ne
comprenant pas que l'épiscopat recuméniques'était constitué
sur la base du príncipe universaliste inhérent au príncipe
chrétien, tandis que les sacerdoces polythéistes étaient, par
essence, locaux et tout au plus régionaux. Ce caractere éminemment local ou régional des cultes polythéistes était méme
une des traditions du passé que le néo-platonisme avait trouvé
moyen de justifier dans ses complaisantes théories. Mais ce
n'est pas le seul cas ou Julien, a coup sor sans s'en douter,
se montre déterminé par des idées et des faits dont il puise
la notion dans le camp ennemi. La réalité est qu'il ta.cha de
constituer quelque chose comme un césaro-papisme pa'ien.
Il nomma des« vicaires » et il lanºa de véritables lettres pastorales. voulait que, dans chaque cité, le sacerdoce polythéiste se distingua.t par la piété et la moralité de ses
membres. Si leur conduite était blamable, ils seraient réprimandés et, aubesoin, déposés par le souverain pontife, c'esta-dire par l' empereur. II leur prescrivait des regles de modestie privée et de pompe extérieure, de résidence a l'intérieur

:n

H

des temples, de régularité minutieuse daos la célébration
des sacrificas, de pureté morale 'immaculée et de d_écence
scrupuleuse en public. 11 leur interdisait la fréquentation _des
cirques et des tavernes, les repas luxueux, les c~n~ersat10ns
déshonnétes les liaisons suspectes. Leurs b1bhotheques
devaient n'é~e ouvertes qu'a des livres sérieux d'histoire et
de philosophie; mais pointde ~omédi~s, de co~tes !icen?ieux,
de satires et notamment pomt de hvres ép1curiens . Les
ouvrages de Pythagore, de Platon, de~ Sto'iciens, qui _ens_eio-nent l'existence des dieux, leur prov1dence et leur JUshce
~émunératrice voila ce qui doit faire leur lecture habituelle.
Bien mieux en~ore. TI leur enjoint des choses dontles anciens
sacerdoces/ du polythéisme n'avaient jamais eu la moindre
idée. Il les charge de recommander a tous la pratique des
vertus de bienveillance et d'hospitalité, il leur prometa celte
fin s'ils en ont besoin, les subsides du trésor public et leur
an~once qu'il compte mettre sous leur direction les hospices
qu'il se propose de créer daos chaq~e _ville et ou les p~uvres,
sans distinction de pays ou de rehg10n, seront abrités et
secourus. C'est au déploiement de leur charité, ajoutait-il,
que les Galiléens avaient Q.Ú. tant de succes ' .
Il n'est pas possible de coudre plus ingénuement _un morceau de drap neuf au vieux manteau. Il eut a se plamdre du
peu de zele qu'il rencontra parmi ceux dont il voulait faire
ses coopérateurs 3 • Mais il encouragea par tous les ~oyens
ceux dont il croyait devoir r écompenser la ferveur. S1 ConsLance s'était enlouré d'éveques et de théologiens, Julien,
asa cour, réserva les meilleurs postes aux poetes, aux rhéteurs, aux philosophes, et aussi aux devins qui partageaient
ses prédilections. Rien ne lui était plus agréable que d'ap1) Comp. folien, Epist. 49, 62, 63, et un Fragm_ent ou il ~ail~e l~ genése
mosaique et prend la défense du culte relalif des 1mages. L ép1cur1sme, au
1,..e siécle, n'avait plus aucune vogue.
2) Comp. les railleries que ces projels de Julien inspirent a Grégoire de
Nazianze, Orat. m. - Sozoméne, V, 15.
3) P. ex. 'Opwv ovv 1t0'1¡AY¡V ¡,.tv b&gt;.,yu&gt;ptotV ~¡,.rv 1tpo, 'tOV; 8zou;. Epist. 62.

•

�1

L EMPEREUR JULIEN

-12

prendre le retour a l'ancien culte de ceux qui l'avaient
abjuré pour le nouveau. Lui-meme disait I que lors meme
qu'il pourrait rendre chacun de ses sujets plus riche que
Midas et chacune de ses villes plus grande que Babylone, il
ne s'estimerait pas le bienfaiteur du genre humain s'il ne
retirait pas son peuple de la révolte impie dont il se rendait
coupable envers les dieux. Naturellement le nombre des
« convertís » fut considérable, des qu'il fut avéré que le chemin de la conversion était aussi celui des faveurs impériales.
Julien dut meme réprimer des exces de zele; car sa sagesse
politique lui montrait les dangers d'une persécution déclarée.
11 veut qu'on persuade les gens par le raisonnement, ).ó1 cr,
non par les coups, les injures et les tourments ~. Mais, en
meme temps, il avoue qu'il est bien décidé a favoriser les
amis des dieux plutót que leurs contempteurs. « 11 tenait
pour ami l'ami de Zeus et pour ennemi son ennemi; » toutefois, avec cette nuance qu'il ne tenait pas tout a fait pour
ennemi « celui qui n'était pas encore l'ami de Zeus, tov oüm.i
ad &lt;p!Aov car il ne repoussait pas ceux dont il espérait que le
temps amenera.it le changement, et il en désignait qui, d'abord, avaient refusé de se rendre et qui, plus tard, s'étaient
agenouillés au pied des autels 8 • « le défends, écrivait-il a
Artabius4 , que l' on tue ou que l' on frappe injustement les Galiléens, j'entends qu'on ne leur fasse aucun mal; mais je dis
qu'il faut absolument honorer de préférence les hommes
fideles aux dieux ainsi que les villes animées des memes dispositions. )&gt; La ville de Pessinonte avait réclamé des subsides. C'était un des foyers du vieux culte de Cybele et d'Attis,
et ce culte avait grandement souffert de l'indifférence croissante, quand ce n'était pas de l'hostilité, des populations.
Julien écrit au grand-pretre de Galatie qu'il est disposé a
)&gt;

i) D'apres Libanius, Orat. Parent., 59.
Epist. 52.
3) Libanius, Orat. Parent., 59.
4) Epist. 7.

i3

secourir Pessinonte, mais a la condition qu'elle ta.che de res•
taurer le culte de la mere des dieux. Autrement, il regrette
d'avoir a le dire, elle encourra sa disgra.ce, il ne saura comment lui venir en aide, et il cite a ce propos, en les altérant
un peu, ces deux vers de I'Odyssée, X, 73-74 :

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Oú 1 áp ¡i.ot !H¡,.t,; fo-tt x.o¡i.t~é¡i.ev ~ é).eix(pm
"Avapix,; Ot ite 8eo1'cm a1téx0wr.' a8ixwftotc-tv,

T

« il ne m'est pas permis d'accueillir ou de prendre en pitié
les ennemis des dieux immortels 1 • »
Cela ressemble beaucoup au systeme suivi par Louis XIV
dans les années qui précéderent la révocation de l'édit de
Nantes. C'est encore un trait de ressemblance que les marques
de dédain supreme qu'il affectait de prodiguer a ses sujets
dissidents. Le nom de chrétien, avec sa signification universaliste, en quelque sorte supranationale, luí était antipathique. 11 se servait a dessein de la dénomination de Galiléens, qui avait a ses yeux l'avantage de rabaisser l'Église
chrétienne au rang d'une secte mesquine, originaire d'une
province obscure et conservan! toujours la marque de la médiocrité. Le carattere supranational de l'Église, qui était
aussi en fait celui de l'Empire, cette analogie, qui avait été
relevée de bonne heure par des apologistes chrétiens et qui
avait certainement frappé Constantin, se trouvait implicitement nié par cette dénomination affectée. ~•est ainsi qu'il
aime a stigmatiser la ait€uwp(.x, la machination, 'tWV rixAtAix(wv,
la ¡,.wp(ix r~AtAix(w,,, « qui a failli tout renverser, tandis que, par
la grAce des die9-x, nous sommes tous sauvés 2 ! »
Cette sournoiserie, que nous avons déja signalée dans les
petites manreuvres que lui soufflait son antichristianisme, se
révele encore dans les procédés dont il usait pour violenter
doucement les sentiments de ses soldats chrétiens. Il avait
déja pu compter sur le formidable appétit de ses soldats gau-

1) Epist., 59, Ad. Arsac. Pont. Comp. Sozom., V, 3.
2) Julien, dans Cyrill., II, 39. - Epist. 1. - Comp. aussi les plaintes de
Grégoire de Nazianze, Orat. 3, sur ce changement de dénomination.

�REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

lois en laissant a leur disposition les hécatombes de breufs
gras que sa dévotion lui faisait immoler 1 • Ceux d'Orient
étaient, paratt-il, moins ductiles sur le point de la religion.
Pour ébranler leur constance, il se pla&lt;;ait au moment des
grands défilés au milieu de symboles et de simulacres pa'iens,
de telle sorte qu'on devait ou refuser au souverain l'hommage qui luí était dú. ou saluer avec lui les emblemes du
polythéisme. Ou bien, quand il s'agissait de recevoir le donativum, chaque soldat devait, avant de recevoir sa part, jeter
quelques grains d'encens sur un autel dressé pres de l'empereur 2 • C' était bien la &lt;&lt; douce violence, » &amp;r.tEtY.wi; &amp;6t&amp;~t,o, dont
parle Grégoire, et nous pouvons ranger dans la méme catégorie l'habitude qu'il avait prise, quand il siégeait comme
juge, de s'informer de la religion professée par les parties,
tout en se faisant une loi de ne pas manquer a l'équité dans '
les jugements qu'il pronone¡ait 3 •
11 est clair que sa passion théologique ne devait pas lui permettre longtemps de se borner a ces petits moyens. La période ouvertement agressive de sa politique allait commencer. A Bostra, ville située sur les confins de l'Arabie, des
troubles avaient éclaté entre les chrétiens et les pa'iens.
Julien dut intervenir comme magistrat supréme et accusa
l'évéque Ti tus et son clergé de les avoir fomentés. Ceux-ci
répondirent avec respect qu'au contraire ils avaient réussi a
les apaiser. La-dessus, Julien écrit aux habitants pour les
exhorter a vivre en paix, mais en leur insinuant que leur
clergé chrétien les accuse de dispositions turbulentes •. Ce
n'était pas tres loyal. II pouvait, il est vrai, se défier des
évéques, dont le pouvoir était, par places, exorbitant. Ils
avaient profité 'non seulement des faveurs excessives des
i) Epist. 38. -Amm. Marc., XXII, 12.
2) Grégoire de Naz., Orat. 3. - Sozoméne, V, 16. -Libanius, Orat. Parent.
81, 82. Il semble que cette méthode eut du succés, mais elle coO.ta cher a
son lrésor.
3) Amm. Marc. XXII, 10.
4) Julien, Epist. 52.

L'EMPEREUR JULIEN

i5

prédécesseurs de Julien , mais aussi de l'affaiblissement
continu de l'administration impériale pour s'occuper d'intéréts plus civils que religieux. On ne peutblAmerJulien d'avoir
restreint les honneurs exagérés, les immunités exception_
nelles, les droits que s'arrogeait le clergé en matiere
testamentaire, ce qui avait déja donné lieu a des abus criants 1 •
II est plus difficile d'excuser sa rigueur vis-a-vis d'Athanase,
le grand évéque d'Alexandrie, qu'il avait lui-méme rappelé
de l'exil et qui était remonté sur son siege épiscopal. La
popularité d'Athanase et ses efforts, dictés par l'expérience ,
pour ramener la concorde entre les chrétiens au nom du
danger commun, exciterent l'animosité de Julien, qui rendit
contre ,luí un décret de bannissement en le couvrant d'outrages et en lui reprochant comme une injure personnelle
d'avoir baptisé des femmes grecques de distinction 2 •
On le voit encore approuver hautement les populations
pa'iennes de Gaza, d'Ascalon, de Césarée, d'Héliopolis, etc.,
qui avaient profané les sépultures chrétiennes pour venger
de vieux griefs ª. 11 n'a que des reproches indulgents pour ses
lieutenants dans les provinces qui vont trop loin dans l'exéculion de ses ordres relativement aux anciens temples accaparés ou dépouillés par les chrétiens. Marcus, le vieil évéque
arien d'Aréthuse, celui qui, dit-on, avait sauvé Julien et son
frere Gallus de la rage des massacreurs de leur pere, ne pou..:
vant rembourser le prix d'un ancien temple qui avait été détruit par ses ordres, fut flagellé, exposé nu et frolté de miel
aux rayons du soleil et aux insectes de Syrie •. A Édesse,
1) Comp. Epist. 52. - Grég. de Naz., Orat. 3. - Sozom éne, V, 5.
2) Voir, dans leur ordre chronologique, les épitres de Julieu, 26, iO et 6.'Comp. Sozomen e, V, 15. - Socra le, m, 14. - Théodoret, III, 9. - L'église
d' Alexandrie se relevait a peine des secousses qu'elle devait au zele excessif
de son évéque arien, George de Cappadoce, m assacré par Ja p opulace
paienne d'Alexandrie, demeuré en grande odeur de sainteté dans la mém oire
des populations chrétiennes d'Égypte el de Syrie, et retrouvé par les croisés,
qui le rapporterent en Europe oll il devint le sa in l national de l'Angleterre.
3) MisopOgon.
4) Grég. de Naz., Orat. 3. Comp. Libanius, Epist. 730, éd. Wolf, Amstelod.,
t738, pp. 350-35{.

�REVUE DE L'msTOlRE DES RELIGlO'.'iS

16

a la suite

d'un conflil des chrétiens el des gnostiques valentiniens, Julien confisque les biens de l'église, distribue
l'argenl qu'on y trouve a ses soldats et se vante, par ces
mesures tyranniques, de se montrer le véritable ami des
Galiléens. En effet, dit-il, leur admirable loi promet le ciel
aux pauvres et je les fais avancer sur le chemin du salut en
1
les débarrassant du fardeau des biens terrestres • Quand il
reproche aux paiens d'Alexandrie le meurtre de l'éveque
George, c'est en récapitulant avec une visible complaisance
les provocations qui pouvaient l'excuser et en leur pardonnanl au nom de leur fondateur Alexandre et de leur dieupatron Sérapis 1 •
Tout cela ne concernait pourlant que des conflits accidentels el locaux. La poli tique agressive de Julien se révéla plus
ouvertement dans deux mesures d' ordre général. Ses plus
zélés défenseurs n'ont pu le disculper d'avoir rendu un édil
ridiculement intolérant par lequel il interdisait aux chrétiens
d'enseigner les letlres et la rhétorique, en d'autres termes
l'ancienne littérature grecque. L'honnete Ammien Marcellin ne peut cacher l'indignation que lui inspire ce décrel
révoltant ª. 11 faut pourtant comprendre ce qui poussait
Julien a cette mesure tyrannique, jurant si tristement aver
les intentions de tolérance et d'égalité religieuse qu'il avait
proclamées si hautement en monfant sur le treme.
Lui-meme avait été ramené a la vieille religion par le prestige de l'ancienne culture hellénique donl cette religion faisait partie inlégranle. ll lui était pénible de penser que des
mattres chréliens pouvaient l' éludier et meme l'admirer d'un
point de vue purement arlistique et litléraire , tout en condamnant la religion qui luí étail associée, et propagar, par
leur enseignement, cette distinction si funeste a ses yeux.
Les chrétiens qui l'éludiaient de son temps ne cherchaient
1) Julien, Epist. 43.
2) Julien, Epist. iO. Comp. Amm. Marc., XXII, H.
3) XXll, iO. lnclemens illud, obruendum perenni silentio.

17

L'EMPEREUR JULIEN

guere autre c~ose dans cel ordre d'études que les moyens
de se perfechonner dans l'art du discours el du raisonnement. Pour un esprit disposé comme l'était celui de Julien
cette idée que l'on puisait daos ce trésor sacré des arme~
desti_nées a ét~e tournées contre ce qu'il renfermait de plus
préc1eux, devait Mre insupportable. On peut méme supposer
~u'ayant fréquenté a Athenes des groupes d'étudiants chrébens, ilavait vu poindre chez quelques-uns d'entre eux cette
maniere d'envisager la question qui est aujourd'hui la n0tre
a tous, c'est-a-dire une admiration chaleureuse et raisonnée
pour les chefs-d'reuvre de la Grece antiquc, mais n'impliquan~ a aucun litre l'adhésion aux croyances mythologiques
do_nt Ils sont t?us r~mplis. Un tel point de vue, qui ne pouv~1t que devemr touJours plus fréquent, devait lui faire l'effet
d une censure personnelle indirecte. C'est ce qu'il devait
conc~voi~ de plus danger~ux en vue du résultat qu'il se proposa1t. ~ arme la plus pmssanle ala longue parmi celles qu'il
co~pta1t employer, se trouvait par cela méme émoussée.
Voila, selon nous, ce qui explique psychologiquement cette
étran?e décision qui n'eut pas le temps de porter fruit '.
Jul1en s'engouad'unautre projet dontilattendaitmerveilles:
la reconstruclion du temple juif de Jérusalem. Ce n'était
P~ qu'il eót pour le judaisme une tendresse beaucoup plus
v~ve ~ue pour le christianisme. Il reprochait a l'ancien Israel
d avo1r été pauvre en grands hommes. « Montrez-moi chez
les Hébreux, disait-il, un seul général comme Alexandre
ou comme Jules César»' . Mais il faisait une différence en leur
faveur_. Leur re!igion était nationale et antique. Ils avaienl
un~ lo~ cér~m.ornelle contenant des prescriptions alimentaires
qui lm pla1sa1ent. Cette loi, de plus, orüonnait, sanctionnait

i!

Co';°P•. Julien, Epist., 4.2; Grég. de Naz., Orat. 3. Comme leschrétiens
étaient m~~c~~ment exclus de~ é~oles polythéistes, le décret impérial les
co~damna1t al 1~n~ra~ce. Apollmaire composa, il est vrai, avec une rapidité
m1raculeuse des mutallons chrétiennes d'Bom~re, de Pindare, d'Euripide et
de Ménandre. On peut douter de l'efflcacité du reméde.
2) Ap. Cyl"ill., 1.
2

�i8

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les sacrifices , ce qui lui plaisait plus encore 1 • Enfin , ils
étaient hos liles au christianisme et ils n' étaient pasa craindre.
ll leur adressa toute une építra 2 pour les assurer de sa protection, et leur annon9a que son intention était, quand il
reviendrait de la guerre qu'il se proposait de faire en Perse,
d'aller célébrer des sacrifices d'actions de grAces daos leur
sainte cité de Jérusalem. Les théories néo-platoniciennes
s'accordaient en effet avec cette reconnaissance du dieu des
Juifs, comme d'un dieu réel, puissant et adorable, lors méme
qu'elles ne pouvaientlui adjuger exclusivement ces attributs.
Or l'idée était généralement répandue que Jésus avait prédit
non seulement que le temple de Jérusalem serait détruit, mais
encore qu'il ne serait jamais reconstruit. Les textes évangéliques ne le disent pas. Ils parlent de sa ruine entiere,
rien de plus. Mais comme ils ajoutent a cette prédiction
celle de la fin de l'ordre de choses actuel qui doit arriver
peu de temps apres, il est facile de comprendre qu'on en
ait conclu que sa reconstruction n'aurait jamais lieu. Depuis
Constantin et sa mere Hélene, les lieux saints de Jérusalem
avaient singulierement changé de face. Le temple de Vénus
érigé ironiquement par Adrien sur l' emplacement du tombeau
du Christ avait été rasé. Les chréliens mulliplia.ientles monuments de leur dévotion aux lieux consacrés par les souvenirs
les plus augustes. Julien estima qu'il était de bonne guerre
d'infliger un démenti flagrant aux assertions présomptueuses
des chrétiens en relevant l'ancien temple juif détruit par
Titus. ll convia les Juifs disséminés dans tout l'empire a
rentrer dans leur patrie. 11 en obtint des dons considérables,
et telle était l'importance qu'il attachait a cette reconstruction
qu'il en chargea spécialement un de ses plus intimes conseillers, Alypius, dont les talents s'étaient fait apprécier en
i) « Pourquoi ne sacrifiez-vous pas, dit-il aux chrétiens, vous~qui n'avez
pas besoin pour cela de Jérusalem? » Ap. Cyrill., 9. C'est ce qui explique son antipathie tres particuliere contre l'ap6tre Paul qu'il appelle « le
plus grand des charlatans et des imposteurs. » Ibici., 3.
2) Epist. 25.

L'EMPEREUR JULIEN

l9

Bretagne ou il avait_dirigé l'administration civile. Les travaux
a peine commencés au moment ou Julien mourut ne furent
pas continués, mais on prétendit qu'ils n'auraient pu l'Mre
quand méme son regne se filt prolongé. Des flammes dévorantes avaient surgi des vieux souterrains mis a jour par le
travail des nouvelles fondations et auraient terrifié les ouvriers
au point qu'ils avaient du renoncer a reprendre l'ouvrage 1 •
C'était done a la fois une guerre de taquineries et une
guerre-de principes que Julien avait déclarée au christianisme.
11 est permis de supposer qu'étant donné les habitudes adulatrices de la cour impériale, qui avaient pu changer de
formes, mais quis'étaient perpétuées sous le nouveau regne,
l' empereur ne se rendait pas un compte clair des effets lamentables d'une politique religieuse qui lui aliénait lamoitié peutMre, en tout cas la partie la plus compacte et la plus attachée
a ses croyances de tout son empire. Les succes qu'il avait
remportés dans son entourage immédiat, dans !'administrai ) Sans le témoignage d'Ammien Marcellin, XXII, f, ce prodige efi(été renvoyé dans la catégorie des légendes nées de l'imagination dévote, malgré les
dires d'Ambroise de Milan, de Chrysostome et de Grégoire de Nazianze, Orat.
4. D'autant plus qu'une histoire analogue esL racontée par Josepbe (Antiq.
Juci., XVI, 7, i ), a l'occasion d'une tentative du roi Hérode qui voulait mettre
la main sur un prétendu trésor du roi David enterré avec lui dans les souterrains. 11 se peut que des gaz inflammables se fussent dégagés dans ces
conduits profondément creusés dans le roe et qui avaient servi d'asile et aussi
de sépulture a de nombreux assiégés de l'an 70, et quelques phénomenes de
combustion gazeuse ont pu dqnner lieu a cette terreur des ouvriers dont il
est question. L'imagination pieuse des chrétiens fit le reste. Ammien Marcellin n'était pas témoin oculaire et il a pu enregistrer, sans commentaires,
une vingtaine d'années apres, un prodige dont la réalité lui était affirmée
de divers c6tés. On voit, d'ailleurs, que sa principale, pour ainsi dire sa
seule critique de la conduite impériale de Julien, c'est la nimia superstitio
qu'il mélait a ses idées politigues. On peut supposer que cette restauration
cotlteuse (sumptíbus immodicis), entreprise a la veille de la guerre contre la
Perse, dans un moment ou J ulien aurait dfi tout subordonner a la réussite
de ses desseins militaires, ne souriait guere au brave soldat, qui trouvait que
Julien avait tort d'ainsi diligentiam ubique diuidere (ibid.). La désapprobation
des puissances supérieures, manifestée par ces feux mystérieux, n'était done
pas pour lui déplaire. En tout cas, la raison majeure de 1:interruption des
lravaux fut la mort de Julien qui arriva six mois aprés leur inauguralion.

�L'EMPEREUR JULlE:'\

2t

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELlGIO:NS

20
tion, daos les rangs de l'armée, en un mol daos le monde
officiel, les rapports de ses prrefecti, qui n'avaient pas tardé a
savoir la maniere de s'insiouer a coup sur dans ses bonnes
graces, la stupeur elle-meme qui s' était emparée de la masse
chrélienne a la vue de ce revirement inattendu des dispositions du pouvoir supreme, tout cela devait lui faire illusion.
ll en résultail que lorsqu'il s' élevait quelque part des plaintes
ou des sarcasmes, ou des protestations, sa susceptibililé
s'allumait comme devant des injures personnelles. C'est
encore comme Louis XIV trompé par les rapports de ses
éveques et de ses intendants et arrivanl a prendre pour des
injures asa majesté royale les obstinations de ses sujets protestants. Or nous savons que la susceptibilité de J ulien, entée
sur l'amour-propre quelque peu morbide qu'il devait a son
éducation, s'enflammait aisément. C'est un trait fréquent
chez ceux qui ont eu longlempslieu de se croire mécontents,
dédaignés et opprimés ; leur promptitude a croire qu' on en
veut aleurs personnes, plus qu 'a. leurs idées, est extraordinaire.
Ce qui se passa a Antioche daos les derniers temps de la vie
de Julien met celte observation dans tout son jour. Ce n'est
qu'un fait isolé, mais il est facile de voir que si son regne se
fut prolongé, ce fait se füt promptement généralisé au point
de ne lui laisser d'autre alternative qu'une reculade qui n'était
pas dans _son caractere ou que la persécution déclarée de lout
ce qui portait le nom chrétien.
A quelque distance d'Antioche, les Séleucides avaient
6levé en l'honneur d'Apollon un magnifique sanctuaire
environné de jardins et flanqué d'un stade ou se célébraient
périodiquement des jeux imilés de ceux d'Olympie 1 • La statue
colossale du dieu solaire était de la meme dimension que
celle de Zeus Olympien, laquelle mesurait 60 pieds de
hauteur '. Il était représenté s'inclinant vers la Terre pour
lui offrir une libation comme s'il lui eut demandé de lu i
i) Comp. Slrabon, XVI, 2, 6,
2) Amm. l\larc., XXII, 13.

donner sa filie Daphné, dont la légende avait élé transportée
de Grece dans la vallée de l'Oronte. Des fetes a la fois
religieuses et licencieuses, comme le vieux paganisme en
connaissait tant, se donnaient daos les somptueux jardins
qui s'étendaient autour du temple, et la légende de Daphné
était reproduite au naturel, a cette différence pres que les
nymphes poursuivies a travers les bosquets ne se changeaient
pasen laurierslorsqu' elles étaientralteintes par les adorateurs
d'Apollon 1 • La vogue acquise par ces solennités équivoques
avait fait du petit village de Daphné une véritable ville de luxe
et de plaisirs. Mais la décadence avait marché de pair avec les
progres du christianisme a Antioche et, daos la province, le
sanctuaire apollinien n'était plus fréquenté. Les abondanls
sacrifices, jadis célébrés aux frais de la cité d'Antioche,
n'étaient plus qu'un souvenir, et Julien constate mélancoliquement qu'a. la place des hécalombes qu'il s'attendait a voir
immoler, il ne trouva qu'une oie fournie par l'unique pretre
qui desservtt encore le sanctuaire abandonné. Gallus, le
frere de Julien, avait fait transporter daos les jardins le corps
d'un évéque d'Antioche, Babylas, mort martyr sous Decius,
affecté une partie des terres du temple a. l'entretien du clergé
chrétien d'Antioche et autorisé les chrétiens a se faire
enterrer pres de ces restes vénérés. Une église chrélienne
avait été érigée sur la tombe épiscopale. Julien trouva que
son dieu favori, Apollon, était gravement offensé par ce
voisinage d'un culte rival et de sépultures infideles. L'église
chrétienne fut démolie, les morts exhumés, le sol purifié selon
le rite athénien de Délos', et les restes de Babylas durent
retourner a leur ancienne place daos les murs d'Antioche.
La multitude chrétienne de la ville fit a son saint martyr une
réception triomphale. Elle entonna des psaumes et des

t) V. la description de Gibbon avec les citations
éd. Bobn.
2) Amm. Marc., XXII, 12.

a l'appui, n, pp. 516-517,

�L'EMPEREUR JULIEX

23

1

REVUE DE L IDSTOlRE DES RELIGIONS
22
cantiques inspirés par la haine du polythéisme. Julien ful
vexé, tres mécontent.
Ce fut bien pis encore quand il apprit que, la m~me nuit,
le feu avait dévoré le temple d'Apollon Daphnéen et sa gigantesque statue. Julien ne mit pas en doute que c'étaient
les chrétiens qui avaient voulu se venger. Les chrétiens
furent convaincus que c'était le feu du ciel qui avait accompli
une reuvre de vengeance divine. Ammien Marcellin rapporte,
sans oser rien affirmer 1, que !'incendie fut causé par des
cierges qu'un philosophe dévot, nommé Asclépiade, avait
allumés devant les pieds de la grande idole et qui, apres son
départ, avaient bn1lé sans aucune surveillance. Mais Julien
ne voulut pas attendre les résultats de l'enquMe. llfitfermer,
sous prétexte de représailles, la principale église d'Antioche
et en confisqua les propriétés. Par un exces de zele des
magistrats, qu'il blrune lui-meme, des citoyens notables•,
des membres du clergé chrétien furent mis a la torture, et
méme un presbytre, nommé Théodoros, eut la tete tranchéeª.
11 n'en fut pas moins responsable aux yeux de la population chrétienne qui formait la grande majorité de cette ville
de six cent mille Ames, ou l'on portait avec fierté ce nom de
Christianos qui y avait été inventé 4 • Julien, dans le Misopdgon, les raille de leur engouement pour le Chi (Christos) et
le Kappa (Constantin). C'est pourtant a Antioche qu'il s'établit pendant les mois qui précéderent son départ pour la
guerre de Perse. Il savait bien qu'entouré de ses fideles légions i1 n'avait rien a craindre de cette ville amollie, des raisons politiques lui dictaient ce choix, et nous le connaissons
assez_pour le .soupQonner d'avoir pensé que sa présence, son
preshge, son mfluence immédiate changeraient en faveur de
sa cause préférée les sentiments de la population.

i) XXII, i3.
2) Comp., pour toute cette histoire d'Antioche, le Misop6gon.
3) V. les Acta martyrum de Ruinart, Sanctus Theoclorus,
.&amp;) Act, de, Ap., xr, 26.

S'il fil ce calcul, il se trompa étrangement. Anlioche
n'avait pas beaucoup gagné en moralité en se faisan t chrétienne. C'élait toujours la ville de luxe, de plaisirs et de déhauches raffinées que l'on connaissait d'ancienne date. Elle
professait ardemment le christianisme, mais ne le pratiquait
guere. Les jeux du thMtre et du cirque étaient sa grande
passion. Ríen ne répondait moins a l'idée qu'elle se faisait
d'un grand prince qu~ la simplicilé exagérée et la vie sto'icienne de Julien.
11 y avait done une complete incompatibilité d'humeur
entre elle et l'empereur. Comme le remarque finement
Gibbon, les seules occasions ou Julien se départait de son
austérité philosophique étaient les solennités célébrées publiquement en l'honneur des dieux, et précisément ces jours de
fete pa'ienne étaient les seuls pendant lesquels les habitanls
d'Anlioche affectaient de renoncer a toute espece de réjouissance. Leur penchant a fronder un prince qui leur paraissait
si étrange se donna libre carriere. On se moqua de ses habitudes, on se moqua de ses lois, de ses idées religieuses, on.
se moqua de sa taille, de ses épaules, de sa barbe qu'il
porlait longue. On composa contre lui des satires et des
pamphlets. Le malheur voulut qu'une grande disette de
vivres co'incida.t avec son arrivée a Antioche. Julien eut la
maladresse de répondre a ceux qui se plaignaient du prix
excessif de la volaille et du poisson, qu'une cité frugale
devait se contenter de vin, d'huile el de pain. Puis il voulut
abaisser d'autorité le prix du pain et, pour donner l'exemple,
il fit vendre a prix réduit du blé qu'il avait fait venir de loin.
11 arriva ce qu'un écolier de nos jours aurait prévu. Les
fournisseurs du marché d'Antioche cesserent leurs expéditions, le blé de l' empereur fut acheté en gros par les négocianls riches et revendu sous main a un taux illégal. Les
remontrances du:sénat d' Antioche furent vaines, ou du moins
n'aboutirent qu'a faire jeter en prison deux cents sénateurs.
11 est vrai qu'ils furent bientot rela.chés.
Julien n'étail pas sanguinaire. 11 aurait pu, ayant la force

�L'EMPEREUR JULIEN

25

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

a sa disposition,

faire repentir amerement les gens d' Antioche de leur fronde imprudente. Mais était-il prudent,
au m~ment de partir pour la grande guerre qu'il préparait
de laisser derriere lui une capitale, toute une région, exas~
pérée, prete a se soulever? Ammien Marcellin nous dit qu'il
était furieux, mais qu'il jugeait nécessaire de se contraindre,
vu le moment et les circonstances \ On sait que la dissimulation ne lui coutait guere. D'une part, en quittaot Antioche,
il nomma pour juge supreme de la cité un certain Alexandre
de Hiérapolis qu'Ammien qualifie de S/JJVU8 et turbulentus.
Aux observalions que ce choix provoqua, Julien répondit que
c'était la le juge qui convenait a ces gens cupides et a ces
insulteurs 2 , et quand les habitants luí souhaiterent un heureux
voyage et un glorieux retour, en émettant le vreu qu'il les
traitAt plus doucement, il leur répondit qu'il espérait bien ne
les_jamais revoir. D'autre part, il puhlia cet étrange traité du
Mzsopógon, oil, sous les dehors d'une raillerie humoristique
et parfois amere, l'écrivain impérial déverse tout le ressentiment de son amour-propre mortellement blessé. 11 confesse
ironiquement ses propres fautes, mais il décrit avec la derniere sévérité les fautes, les torts et l'immoralité des habitants d'Antioche 3 • Sans doute, il fit mieux de se venger de
cette maniere que s'il eüt fait sentir cruellement sa colere a
ceux qui l'avaient provoquée. Mais puisqu'il ne voulait pas
recourir aux moyens violents, n'aurait-il pas mieux fait de
dédaigner des attaques aussi impuissantes et n'ahaissait-il
pas la majesté impériale en engageant avec ses insulteurs
une polémique d'oil il n'était pas certain de sortir avec avantage ~? Quand on lit ce singulier écrit oil Julien se peiot tout
i) Coactus dissimulare pro lempore ira sufflabatur interna, XXII, U. Comp.
Libanius, Ad Antiochenos de imperatoris ira, i 7-19.
2) xxm, 2.
,
3) Comp. Amm. Marc.,XXU, i4: probra civitatis infensa mente dinumerans
addensque veritati complura. ·
4) 11 arriva souvent a Julien de se laisser aller jusqu' a l'outrage contre
ses adversaires religieux. « Vous avez fait, « dit-il aux chrétiens, » ce que font

entier avec son esprit caustique, son savoir réel, ses prétentions philosophiques et littéraires, sa personnalité susceptible et sa vanité, on peut s' apercevoir qu' au fond le plu~ vif
de ses griefs contre Antioche, c'est que, malgré sa présence,
son influence, son exemple, les habitants de cette ville n'avaient pas fait mine de revenir a une meilleure appréciation
de la religion polythéiste, qui était la sienne.
Rendons-nous compte brievement de ce qu'on peut appeler
la théologie de Julien.
ALBERT RÉVILLE.

(A suivre.)
les sangsues qui tirent le mauvais sang et le laissent le bon. - Aux Iuif¡
vous n'avez pris que leurs blasphémes contre nos dieux; a nous, vous n'avez
emprunté que la permission de manger de tout. - En toute occasion vous
avez pris pour modeles les cabaretiers, les péagers, les danseurs et gens
de la méme espéce. » Comp. Iul., apud Cyr., VI et VII.

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

L'ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE
SON :tTAT ACTUEL ET SES CONDITIONS

Jntroduction d un cours sur la religion de f É gypte d l'École
des Hautes-Études (Section des sciences religieuses).

Quand on aborde un sujet d'études, la premiere chose a
faire est évidemment de le déterminer avec précision, c'esta-dire de rechercher quels sont ses éléments propres, ses parties connues et inconnues, ses sol' ~2s, ses limites et sa philosophie générale. 11 y a la un état de situ~tion a ~r~sser, ou
si l'on veut un plan de campagne a étabhr, cond1bon préalable sans laquelle on risquerait fort de marcher a ta.tons ou
de piétiner sur place. Cette précaution est peut-Mre plus
utile que partout ailleurs, si c'est possible, quand il s'ag~t de
la religion égyptienne, encore si obscure et toute hér1ssée
de difficultés aussi bien extérieures qu'intérieures. Les
quelques explications qui vont suivre donneront peut-Mre
une idée de la question.

I
Les auteurs anciens , d'accord en ceci avecles
représenta,
tions monumentales, nous dépeignent l'Egyptien comme
presque noir, crépu, camus, avec de fortes levres, un gros

27

corps sur des jambes gréles et un parler guttural ; ils nous
signalent la un type qui n'a certainement rien de caucasique.
Lorsque de plus, et d'accord avec les textes originaux, ils
nous montrent encore dans l'Égyptien une nature indolente,
sensuelle, superstitieuse, insolente et poltronne a la fois, ne
reconnait-on pas la aussi une race qu'on ne saurait considérer comme réellement supérieure, quelle qu'ait pu Mre sa
parenté ethnographique, encore douteuse aujourd'hui?
Vraies ou fausses, ces considérations s'accordent en tous
cas avec le caractere de la religion égyptienne, dont les
cOtés élevés coexistent avec des parties grossieres qui ne se
retrouvent plus, ou qui s'accusent a peine, chez les nations
sémitiques et aryennes telles que nous les voyons dans l'histoire.
Un peuple sauvage garde sans les dépasser ses superstitions
barbares ; un peuple affiné, comme les Grecs ou les Indous,
en vient promptement a des schismes qui transforment ses
croyances ou a des philosophies qui les suppriment. Mais les
Égyptiens, qu'ils doivent ou non leurs conceptions les plus
hautes a une conquMe, se sont trouvés dans une sorte de
juste milieu entre le manque et l'exces d'activité intellectuelle, si bien qu'ils ont poussé sans entraves leur religion
jusqu'au développement le plus complet qu'elle pouvait
atteindre.
C' est ce développement, auquel ne manque ni une certaine
grandeur ni une certaine harmonie, qu'il faudrait d'abord
examiner sous ses différents aspects, c'est-a-dire dans les
conceptions relatives aux ancétres, . aux choses et aux animaux, aux dieux d'en haut, aux dieux d'enbas, etau dieu supr~me.
II

Les premiers monuments que nous connaissons de l'Égypte
sont des tombeaux, conQus d'une maniere gigantesque et

�28

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

hors de proportion avec l'idée qu'on se fait aujourd'hu~ de la
sépulture. C'est qu'autrefois, et a peu pres partout, le culte
des morts gardait une imporlance particuliere dans la société,
que plusieurs savants ont pu croire fondée sur lui. Les
anciens s'imaginaient que les relations n'étaient pas interrompues entre les morts, qui avaient besoin d'etre honorés
par les vivants, et les vivants, qui avaient besoin d'etre protégés par les morts.
Ces derniers habitaient le grand sépulcre collectif de
l'enfer, et communiquaient avec leur famille par la voie des
tombeaux particuliers. Mais en Égypte, plus qu'ailleurs, cette
opinion était remplie ou enlourée de ce qu'on appelle aujourd'hui des survivances. Ainsi, on momifiait le cadavre
parce que la conservation du corps est indispensable a l' existence de l'llme, on offrait a date fixe des libations et des repas
au mort, parce que l'í\me endure la faim comme la soif,
et on consacrait des statúes a 1'11me parce qu'il luí faut
des supports pour ·assister dans sa chapelle aux banquets
funebres.
Malgré cela, on admettait tres bien, des l'ancien empire,
que les esprits s' en allaient a l'Occident comme le soleil,
dans le pays de la Juslice ou des dieux spéciaux protégeaient
les dévots et punissaient les impies ; on assimilait aussi les
mí\nes aux étoiles, et surtout aux étoiles circumpolaires, qui
symbolisaient l'immortalité parce qu'elles ne se couchent
pas.
Du reste, et des une époque immémoriale, 1'11me avait été
dédoublée en deux parties dont la plus ancienne, ou le génie,
habitait plutót les statues, et dont la plus récente, ou l'esprit, habitait plut(it les espaces (le ka et le ba).
Ce fut la conception de l'esprit, indépendant et puissant,
qui domina a l'époqne historique, bien que les scenes des
vieux mastaba, a Sakkarah et a Gizeh, paraissent se rapporter encore, en partie, au séjour de l'Ame dans la -tombe.
Le cóté fétichiste de la religion égyptienne ne prit pas et
ne garda pas une moindre importance que le culte des

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

29

mAnes. L'emploi des formules et des conjurations soumettant les esprits et les dieux, l'espece de vie ou de force mystérieuse attribuée aux: sceptres, aux sistres, ala plume d'autruche, aux amulettes de tout genre, aux statues, a certaines
plantes, a certains objets et meme aux noms, la conviction
que les malades étaient des possédés et que par conséquent
la magie faisait partie de la médecine, toules ces idées se
font jour dans les livres religieux aussi bien que dans les
inscriptions monumentales. Mais. c'est surtout dans le culte
des animaux que s'accentue le fétichisme égyptien (a prendre
le mot de fétichisme dans le sens qu'on lui donne le plus
souvent).
Ce culte apparait des le début de l'histoire, dans lamention ~u bceuf Apis, et il conserve sa durée comme sa vigueur
auss1 longtemps que subsiste la civilisation pharaonique.
Chaque nome vénérait une espece anímale dont on s'abstenai~ de manger. D' ordinaire, un représentant de cette espece
était logé dans le temple du dieu local ; mais quelques betes,
en vertu d'une sorte de hiérarchie, possédaient des sanctuaires et meme, s'il faut en croire les Grecs, des harems.
De plus, cbaque temple paratt avoir eu comme protecteµr
un serpent sacré.
Deux explications se présentent au sujet de l'adoration des
animaux par les Égyptiens. Ou bien, comme daos le totémisme des sauvages, les animaux sacrés étaient a l'origine
des protecteurs ou des ancelres choisis par les différentes
tribus, grAce a des rapports obscurément établis entre certains animaux et les Ames humaines ou les forces naturelles ·
.
'
ou bien, au contraire, les animaux sacrés n'étaient que les
emblemes ou les hiéroglyphes des dieux auquels ils ont été
rattachés. Cette derniere explication peut etre vra,ie dans
certains cas ; toutefois, la plupart du temps le point de contact entre le dieu et l'animal n'apparatt guere. Comment par
exemple retrouver Ptah dans le hceuf Apis a Memphis, Ra
dans le taureau Mnévis a Héliopolis, Osiris dans le bouc a
Mendes, Horus dans l'ichneumon a Héracléopolis, et Uadji

�REVUE DE L'BISTOlRE DES RELlGIONS
30
dans la musaraigne a Bouto? N'y avait-il pas eu, dans les
villes qui viennent d'etre citées, une juxtaposition de cultes,
au moins a l' origine?

llI
Cette juxtaposition, que les prMres ex~liquaient en disant
que les a.mes des dieux sont dans les arumaux, nous révele
un autre aspect de la religion égyptienne, e' est-a~dire so~
cOté polythéiste ou, si l'on veut, son coté mytholog1que; qm
dit l'un dit l'autre, une mythologie n'ayant pour but, ou
plutOt pour effet, que de personnifier sous des formes multiples le grandes forces ou les grands corps naturels sous la
dépendance desquels l'homme se sent si intimement p~acé.
Les personnages divins obtenus de la sorte sont essenhellementagissants, puisqu'ils représentent des actions et des réactions, d'ou il suit que la succession, le conflit et l'union d_es
phénomenes physiques, transposés, deviennent des na1ssances, des guerres, des mariages, etc., href, des mythes.
En Égypte, tous les aspects bienfaisants ou malfa1sants de
la nature étaient divinisés des l'ancien empire, l'air, la rosée,
le vent l'eau la terre, le Nil, le ciel, la chaleur, la sécheresse, 1humidité, le nuage, la tempete, la lune, les étoiles et
le soleil. leí, comme ailleurs, s'était formée toute une couche
de récits en apparence historiques, mMés de détails ~e m~u~s
et compliqués par ce genre d'explications sui generis qm fait
de la science primitive une chronique romanesque.
. .
Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'il y ait la un fomllis
inextricable de fables et de dieux. Malgré l'introduction de
quelques cultes étrangers daos le panthéon national, une certaine unité de conception, la conception égyptienne ensomme,
avait produit daos les différents nomes de.s divinités et des
mythes qui n'étaient souvent que des variantes les ~ns des
autres. On peut ainsi ramener a quelques tetes de bgne ces
myriades de milliers de dieux dont parlent les textes.

i

ÉTUDE DE LA RELlGlON ÉGYPTIENNE

3i

En général, les principaux dieux mythologiques sont
célestes ou infernaux. Ici, les types célestes furent les dieux
et les déesses de l'espace et de la lamiere, en lutte avec les
monstres de la terre, de l'orage ou de l'obscurité.
La déesse égyptienne avait, a ce point de vue deux formes
distinctes, qui pouvaient d'ailleurs exister sous 1~ méme nom.
Comme divinité de l'espace, elle était la mere du soleil c'est~-dire la vache (ou méme le troupeau de vaches), qui daos
1Inde figura la nuée, (Isis, Hathor, Nut). Comme déesse
de la lamiere , elle ,était la fille du soleil c'est-a-dire
la lionne, la chatte, ou cet urceus dont nous avo~s fait le basilic, qui personnifiaient la couronne brülante ou l'reil étincelant du soleil, en d'autres termes la chaleur et la clarté ·
on_ la dédoublait r~rfois, comme le diademe pharaonique:
smvant les deux dlVlsions méridionale et septenlrionale de
l'Ég~te et du monde (Nekheb, Uadji, Tefnut, Sekhet etBast).
Les dieux célestes personnifiaient aussi l' espace ou la lumiere.
Dans le premier cas, ils ne représentaient guare que la matiere humide ou éthérée, répandue autour du monde (Nun,
Khnum, et peut-etre Ammon). Dans le second cas, ils étaient
atmo~phériques ou solaires ; mais ces deux aspects, dont le
premier correspond a Horas et le second a Ra, se sont intimement confondus, elce qu'on discerne le mieux maintenant
dans le type unifié, c'est sa forme naissante, sa forme belliqueuse et sa forme vieillissante. Le dieu était done l'enfa~t
ou le héros , ou le vieillard en barque , l' épervier et
scarabée essorant, planant ou descendant, selon qu'il sortait
des ténebres a l'aurore, apres l'orage, et apres l'hiver
{Ho_rus, Nefer-Tum, Khepra), ou qu'il régnait au ciel pendant
le .~our et ~endanl l'élé (Harkhuli, Shu, Ra, Month), ou
qu il rentrait daos l'ombre du soir, du nuage, ou de l'hiver
(Ra, Tum).
Les divinités célestes avaient pour anlauonistes
les nuages ,,
o
les orages, 1es vents et méme la terre ou l'enfer qui semble
leur donner naissance; c'est-a-dire le serpent dont les sifflements et les torsions rappelaient le vent et le nuage (Apap),

I;

�1

REVOE DE L HlST01RE DES RELIGJONS
32
puis le crocodile, l'hippopotame, l'ruie, le porc, dont la voracité ou la grossiereté symbolisaient les grands fléaux naturels
(Set). De la vint saos doute l'idée ou plutOt le renforcement de
l'idée d'impureté attachée dans presque toute l'Égypte aux
bétes typhoniennes, qu'on immolait dans les sacrifices, tandis
que d'autres animaux, comme la vache, l'épervier, l'urreus,
le lion et le chal, bénéficiaient de leur association avec les
personnages atmosphériques el solaires.
ll va sans dire que le culte était l'image du mythe : on élevait en conséquence aux divinités de celte classe des temples
figuranl l'espace, d'ou lalumiere émerge pour triompher, et
on les honoráit par des fMes en rapport avec la naissance ou
la victoire des héros du firmament.
Le type qui domine parmi les dieux célestes est done celui
d'un personnage actif; au contraire, le type qui domine
parmi les dieux infernaux est celui d'un personnage mort,
confiné dans l'autre monde au milieu des monstres ténébreux,
serpents et crocodiles, dont l'enfer est la retraite ou qui sont
les images de l'enfer. Avec les mruies dont il est le roi, il
habite lavaste tombe souterraine, et sa famille, c'est-a-dire
son fils Horus, le dieu belliqueux qui le vengera, et sa femme
ainsi que sa sreur, lsis et Nephthys, les déesses de l'espace
qui l'ont enseveli, avait inslitué en son honneur toutes les
cérémonies des funérailles humaines. Ce dieu est Osiris, la
momie ou le mort par excellence, bien plus complet dans ce
role que ses variantes (en quelques points) de Memphis et de
Coptos, Sakar et Khem.
Il est aussi l'astre qui pendant le jour r este dans l'ombre,
et ne montre que la nuit sa face morte, la lune; il est enfin le
soleil vaincu a son coucher par les puissances malfaisantes,
car toutes les idées que peut suggérer la disparition d'un Mre
bon se groupent autour de la personne Osirienne, qui représente encore la végétation fiétrie comme le Nil tari. Néanmoins, il semble bien au fond copié sur l'homme, et non par
exemple sur le soleil, avec lequel il ne se confond pas. Ce
dernier persiste a colé d'Osiris; il n'habite pas l'enfer, il le

33

~TUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

traverse (Ra Tum et Af)
,.
comme une Ame .
. ; s ~1. y rentre chaque soir, c'est
qui reVIent v1s1ter sa tombe ou sa mom·
en conséquence de quoi il
d al'
ie,
qui symbolise l'Am O
pren
Occident la téte de bélier
e. r, cette tombe ou cett
.
'
dans bien des cas Osiris lui-méme
t d e momie, e est
fer et par suite avec la terre car'1con ~n u alors avec l'enque les déesses célestes, t~ndaie:: te;x te~r es_tres, ainsi
comme peres et meres des choses des : emr mfernau~,
ou de ses variantes.
'
eux, et du soleil
Mais l'Égypte ne

·t

:;;il•~: :o::i:'. :;:~, ir:~~i:.::t:~rl ~:: i;.~:!;:•1:

s échancre, puis elle se rem rt
t ' tous les mo1s la lune
1
reparatt et le N.l
p ' ous les ans la végétation
I remonte. Et si Osiris N.l
.
1
lune et soleil renatt ch
.
,
, végétabon,
'
aque JOur cha
·
année , pourquoi l'homme dont 1·1 que mo~s ~l chaque
renattrait-il pas?
eSl auss1 l 1mage ne
Partout, dans l'éclosion d'un insec
parition d'une étoile l'É
f
te c_omme dans la réapimages et d
'
gyp ien trouva1t autour de lui des
il en trouva~:
~\résurrection et d'immortalilé:
esprits qu'il pensait vo· u1 ,. ans les figures ou les voix des
.
ir ou entendre et dan
. .
s1 fermement établie que la m
' . . s sa conVIchon
corps de l'Ame.
ort ne faisait que séparer le

::~:ees~e:

Toulefois la difficulté était d
.
l' on visait a obtenir par différe t e rev1vre heureux, ce que
contre les mauvais génies d nt sl~oyens : en se munissant '
,
.
' e a ismans et de r
ul
s associant au sort d'Osiris ar la
.
iorm es, en
duction des différenles sce!s de conna1~sance ou la repr~quant la justice. On chargeait d so~ ex1sten_ce, et en prahd'amulettes : on gravait et on ;~c _es mom1es de texte~ el
construits a l'image du t b
mait, dans des sanctmµres
par exemple suivant un rii°m ~au, les mysteres Osiriens, et
on faisait to~s les ans uneeq:~~:!p:~~ ~e~ jardins d'Adonis,
semait du blé. enfin
h h .
sms sur laquelle on
.
,
, On e ere rut a ga
1 t
év1ter la colere des dieux et d
~ner a aveur et a
es monstres mfernaux, par une
3

,

�34,

Él'UDE DE LA RELIGÍON ÉGYPTIENNE

3o

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

stricte obéissance aux lois morales et religieuses, de maniere
a devenir un personnage a la voix ou a la parole toutepuissante dans l'autre monde, un m_a-kheru: .
..
Jci apparait un sentiment supérieur, qm mtrodms~t d.ans
l'enfer une personnification nouvelle, la déesse de laJustice,
Ma, aussi ancienne que l'empire égyptien, car des les
premieres d ynas ties l' enfer est représenté comme le. ~ays de
cette divinité. Qu'elle ait pris naissance ou non au nuheu des
mythes infernaux en tous cas elle y eut une place importante:
c'est devant elle' et devant sa balance qu'Osiris, devenu le
juge des enfers, examinait les morts avec l'assistance de son
greffier Thoth et de quarante-deux assesseurs en rarport
de nombre ave~ les quarante-deux péchés qu'il ne fallait pas
commettre.
.
En dépit ou a coté des divinités du sort bon º? in:auva1s,
Sha'i et Renen, l'homme trouvait ainsi dans la JUShC~ une
regle et un appui : la vie avait un. s~n~, une lo,g1que '.
un but. Et le role de la justice ne se hmita1t pas. a 1 enfe: •
filie ou substance du soleil, elle l'accompagna1t au ciel
dans son inspection journaliere, et en définitive elle gouvernait le monde comme une loi, mais il fau~ ~e remarquer,
comme une loi subordoi:mée a une volonté divme.

IV
L'idée d'un'.dieu supérieur aux autres s'imposait en effet a
l'Éo-ypte. Cette idée s'indique dans le systeme des Ennéades,
d'a~res lequel chaque grand dieu pouvait présider. ~omme
chef a d'autres divinités, prises dans son groupe rehgieux ou
simplement dans son voisinage géographique. Elle s'~cc?ntue
daús le systeme des Triades, d'apres lequel les prmc1p~ux
sanctuaires étaient le plus ordinairement dédiés a un dieu
pere, accompagné d'une déesse mere et d'un dieu fils. e.es
deux genres de cycles, suggérés sans ~oute ~ar les rena1ssances successives et les aspects mulbples d Horus, de Ra

et. d'Osiris, étaient pleinement artificiels, car ils juxtaposa1ent souvent des mythes sans liaison entre eux; mais par
cela meme qu'ils étaient artificiels, il montrent bien avec
quelle puissance le besoin de l'unité divine se produisit ou
se renfor&lt;¡a en dépit des obstacles.
Aussi les prétres, bien qu'ils ne fussent guere fixés sur le
non_i, la nature et les attributs du dieu supreme, l'ont-ils
to~~ours adoré pendant l'époque historique, au moins a ce
qu 11 semble : dans chaque grande ville ils le reconnaissaient
sous un nom local, avec cette tendance d'ailleurs naturelle
au polythéisme de combler de perfections le dieu qu' on adore
au moment ou on l'adore. Aux pyramides royales; on rencontre déja la trace, relativement aux dieux élémentaires
des plus hautes abstractions de la théologie.
'
On concevait ordinairement le dieu supreme comme un
étre unique, organisateur de l'univers et auteur des dieux
qui ~· étaient que ses formes, ou, suivant l'expression
é?yphenne, ses membres. Mais les dieux personnifiant les
d1~érentes parties du monde, l'étre collectif qu'ils composa1ent ne pouvait se distinguer entierement du monde a
ce qu'il semble; le monothéisme égyptien aurait done été
panthéistique. Bien des hymnes et bien des textes confirment
~ette ~ppréciation: d'aulres documents laissent la question
mdéc1se, en ne s'expliquant pas sur un probleme que
nous ~ous posons _maintenant, mais qui n'existait peutetre pornt pour les Egyptiens.
Dans tous les cas, l'elre unique était au fond une Ame
composée d'éléments matériels et immatériels. Les pretres,
en spéculant la-dessus, s'étaient arretés a deux théories
principales, l'une particuliere a Mendes, ou I' on adorait un
béli~r, hiérog!yphe de l'Ame, l'autre propre a Hermopolis,
ou 1 on adora1t non seulement le dieu lunaire Thot, régulateur du temps! puis par suite calculateur et inventeur par
e~cellence, mais encore quatre couples de singes personmfiant les quatre grands aspects de la divinité.
A Mendes, l'Ame divine ou le bélier a quatre tetes était la

�36

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS

réunion des quatre principes élémentaires, le feu ou ~a,
l'eau ou Osiris, la terre ou Seb, etl'air ºº. ~hti: A He:°:1ºJ&gt;ºhs,
ar une conception plus raffinée, on d1v1sa1t la dmmté en
!uatre couples males et femelles, Nu~ ou l'~umide, c'esta-dire la matiere, Heh, ou le temps, c est-a.-d1re le mouveou le
t Keku ou l'obscurité ' c'est-a-dire le' vide, et Nen
roen'
r
·t
re pos, c' est-a-dire l'inertie. L' école d Hermopo 1s a~a1
entrevu ainsi les deux príncipes fondament~ux de la yhilohie hégélienne d'un coté l'etre, c'est-a-d1re lamabere et
sop
'
'
,.. d. 1 . d t
le mouvement, de l'autre le néant_, e est-a- ire e v1 e e
l'inertie. La est, a ce qu'il semble bien, le supreme degré de
la spéculation égyptienne.
n était difficile, pour les pretres, de dégager ~omplete~ent
l'etre unique qu'ils entrevoyaient dans.la plu~ahté des dieu:.
Trop d'éléments divers, avec lesquels 11 f~a1t compter, ex1staient dans la religion comme dans la nahon.
La classe supérieure pouvait b\en groupe: le .Pant?éon
sous quelques types principaux qu elle tenda1t a. 1denhfie:,
mais la classe inférieure n'en était pas la. Le senhment reliieux a des degrés. Entre le pontife qui connaissait les quatre
ypostases de la divinité, et le paysan qui ad.orait les serpents de sa hulte, sa vaisselle de terre et les parbes gauc~e ou
droite de la tete ou des épaules, il y avait toute une sér1e de
conditions sociales et d'aptitudes intellectuelles. Sans doute,
le porcher, le marin, le márchand, le tailleur de pier:es, ~e
tisserand, le fellah et meme l'homme du bas cler?é, c est-adire en somme la presque totalité du peuple, les 1mpurs, les
vils et les humbles, ceux-la. ne nous ont ~uer.e lai~sé de ~onuments religieux, et pour cause : néanmoms, 11 eshmpo~s1ble
de ne pas admettre qu'ils s'étaient fait des croyance,s a leur
niveau, empruntées au fétichisme ~u to~t au plu~ .ª la m~tbologie. Ces esprits étroits pour qm le dieu du vo1sm r~stait
un ennemi, a preuve les guerres des nomes, étai~nt lom_de
s'élever a la hauteur d'un monothéisme devant l express1?n
définitive duquel la pensée sacerdotale elle-meme hés1ta

f

toujours.

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTlE:SNE

37

Commentn'aurait-elle pas hésité? Si les dieux de chaque
groupe entrevo différaient peu dans !'ensemble, ils différaient heaucoup dans le détail; chacun d'eux avait une
existence, un passé, une histoire, un culte, un róle et une
place trop distincts pour qu'on les ftt disparaitre du Panthéon
et du sol: il eftt fallu raser les temples.
Et, en derniere analyse, c'étaient les principaux types
divins qui résistaient le plus au syncrétisme. Le type solaire
par exemple, l' emportait dans la conception du personnage
qui gouverne le monde, mais non dans la conception du
personnage quicréelemonde, de sorte qu'on pouvait toujours,
et qu'on peut encore se demander qui était et ou était le
véritable dieu égyptien.
Était-ce le Ptah de Memphis, dieu momifié, c'est-a-dire
pere et primordial, qu'on assimilait a la terre ou a l'eau sous
ses litres de Ptah-Nun ou de Ptah-Tanen? Était-ce l'Ammon
de Thebes, que les Grecs assimilaient a l'air ou a Zeus,
tandis que les Égyptiens le représentaient criocéphale comme
l'i\me, et bleu comme le ciel? Était-ce le Khnum d'Eléphantine, dieu des cataractes et par extension des eaux, puis par
extension encore de la création sortie des eaux? Était-ce le
dieu Ra d'Héliopolis, ou le soleil dans toule l'étendue de
son róle, de son symbolisme et de son indépendance, lorsqu'il
en arrive, lui qui nait tous les jours, a supprimer son pere,
et a devenir le dieu qui se donne naissance a lui-meme,
Kheper djesef'!
Au point de vue théologique comme au point de vue politique, le probleme restait difficile arésoudre, car adopter un
die u local c'étaitthéologiquement et poliliquement amoindrir.
les autres dieux. Tout ce qu'on put faire, pour donner satisfaction aux deux parties du pays, ce fut d'unir les deux principales divinités de la Haute et de la Basse Égypte, Ra
d'Héliopolis et Ammon de Thebes, en un seul type, AmmonRa.
Mais la part n'était pas égale entre les deux dieux : si le
criocéphale Ammon avait un róle plus philosophique, l'hiéra-

�39

ÉTUDE DE LA RELlGIO~ ÉGYPTIENNE

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELlGlONS

38
cocéphale Ra avait un róle plus actif, et le role actif l' emporta
presque toujours. Les tendances envahissantes du culte
solaire sont sensibles dans l'histoire de la religion égyptienne,
comme l\l. de Rougé l'a fait remarquer depuis longtemps.
Soit que la pureté particuliere du ciel égyptiea, ou le soleil
regne en mattre, ait favorisé ces tendances; soit qu'elles
existent en général dans les religions polylhéistes, tout le
monde sait que le type solaire s'est en Égypte superposé,
mMé et souvent substitué aux autres.
Cette prééminence se marque bien dans le fait que le
pharaon passait pour le fils et l'image, non d'Ammon ou de
Ptah, par exemple, mais du soleil, doat il était pour ainsi
dire le fétiche, de sorte qu'il y avait deux soleils, l'un au ciel,
l'autre en Égypte, chacun d'eux prMant et empruntant a
l'autre une partie de sa puissance.
11 s'ensuivit que l'union de Ra et d' Ammon fut plus apparenle que réelle, puisque le premier l'emportait en un sens
sur le second. On vit done, au plus haut point de la grandeur
pharaonique, et sous la pression peut-Mre de rivalités sacerdotales ou gouvernementales, se produire le seul schisme qui
ait déchiré l'Égypte, c'est-a-dire la religion exclusivement
solaire de Khunaten, le quatrieme Aménophis de la dixhuitieme dynastie. Mais la lentative étail trop hardie et trop
brusque pour réussir. 11 elit fallu sauver au moins les apparences, comme on l'avait fait avec le symbolisme osirien qui
fut atténué, mais non supprimé, dans les livres royaux des
hypogées pharaoniques. L'hérésie était si peu viable, qu'aussit0t apres la mort de Khunaten Ammon-Ra reparut comme
• si ríen de nouveau ne s'était produit.
La décadence de l'empire, au reste, vint briser l'unilé du
culte avec l'unité du gouvernement, et le dieu national perdit
ce que perdait le souverain national. Aussi, quand l'Égypte
fut définitivement soumise a l'étrang,er, le soleil qui n'avait
pas su la défendre fut-il nég1igé, puis délaissé (au moins
comme divinité, car son symbolisme avait laissé partout une
empreinte trop profonde pour disparattre). Les Ptolémées ne

songerent pas a lui, mais a Osiris et a Apis, lorsqu'ils instituerent pour les Grecs et les Égyptiens le culle mixte de
Sérapis. Sous Auguste, le service m~me avait cessé dans le
tem~le déja ruiné d'Héliopolis, la ville solaire par excellence,
tand1s que d1 autres cultes restaient en pleine vigueur, ceux
par exemple d'Hathor, de Thoth et d'Horus, mais surtout
c~_ux d'Isis. et d'Osiris, dieux funéraires a qui la promesse
d 1mmortal1té que leur mythe offrait aux fideles, fit faire le
tour et presque la conquete du monde romain.

V

~o.ila, bien ~nsuffisamment tracé, le tableau général de la
~ehg10n ~gYJ?heane: avant d'aborder la philosophie du sujet,
il r.este a ~n~1quer les sources d' étude, et a préciser les points
déJa écla1rc1s comme les points encore a éclaircir.
Le culte des ma.nes nous est connu par les textes
ou les scenes des tombes memphitiques et thébaines de
l'an~ien et du nouvel empire, par le livre de l'Ap-Ro ou
de l ouverture de la bouche des statues, et par le Rituel de
l'embaumement. Il serait intéressant de rechercher d'apres
ces documents, qu'ont étudiés en grande partie MM. Schiaparelli, Maspero, Le Page Renouf et Dümichen, dans quelle
mesure ont pu se développer et s'accorder en coexistant
les croyances a l'a.me habitant la tombe et a l'a.me habitant
l'enfer.
Les superstitions fétichistes ont laissé des traces dans les
traités de médecine, tels que le papyrus Ebers, dans la stele
de Bakhtan, dans le calendrier Sallier, dans les recueils de
conjurations guérissant ou préservant de la morsure des
ani~aux dangereux, tels que certaias papyrus magiques
pubhés par MM. Pleyte, Rossi et Chabas, dansles innombrables
amulettes des différents musées, dans les sleles du Sérapéum
relatives au breuf Apis, dans la stele de l\lendes, dans les
temples d'Edfou et de Denderah, ou les principau~ animaux
/

�1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELTGlONS
40
sacrés concourenta certaines cérémonies, dans les monnaies
des nomes, et dans les récits d'Hérodote, de Diodore, de
Plutarque, de Strabon et d'Elien, ou se révele l'étonnement
que l'adoration des animaux causait aux Grecs; enfin daos
l'ímmense collection des Peres de l'Église, qui n'a pas encore
été completement dépouillée en ce qui concerne les
croyances égyptiennes. Bien que signalé au xvmº siecle par
de Brosses dans un livre aujourd'hui célebre, le sujet n'a
guere été étudié de nos jours que par M. Pietschmann. Il
faudrait déterminer, maintenant, l'analogie que les croyances
des Égyptiens présentent avec les superstitions des sauvages,
notamment avec le totémisme, et dresser le tablean des
animaux adorés ou abhorrés daos les différents nomes;
l'histoire du breuf Apis, notamment, serait a faire.
Sur les dieux du ciel et de la lumiere, on rencontre des
renseignements un peu partout : dans les tableaux des temples
qui sont reproduits aux recueils de Champollion, Rosellini,
Lepsius et Mariette, ainsi qu'au grand ouvrage de la cominission d'Égypte, dans les papyru~ de Londres, de Turin et de
Leide, dans le papyrus magique Harris, dans la stele Metternich, daos les différents exemplaires du Livre des Morts
et dans les recueils analogues, daos le Livre des heures du
jour, dans la légende de la destruction des hommes, dans les
textes relatifs au mythe d'Horus, et dans les auteurs anciens
déja cités, en y ajoutant quelques peres de l'Église, comme
Clément d'Alexandrie et Ensebe. Ces documents ont été
étudiés dans le Panthéon de Champollion, dans l'ouvrage de
Wilkinson, dans les notices de MM. Birch et de Rougé sur
les Musées égyptiens de Londres et de París, enfin, dans
différents mémoires de MM. Lepsius, Birch, Pleyte, Chabas,
Goodwin, Naville, Golénischeff, Pierret et Brugsch. Des le
siecle dernier, Jablonski avait tres bien résumé les renseignements contenus daos les auteurs anciens. Ici, le travail a
faire consisterait dans la monographie de chaque dieu et
dans le classement des dieux par cycles, par époques et par
nomes; toptes ces divinités se sont en effet partagé l'Égypte,

:fu1JDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

4i

et le mythe de l'une n'est pas toujours celui de l'autre,
malgré certains points de contact : il y a en particulier une
grande quantité d'Horus dissemblables qu'il serait utile de
distinguer daos une histoire d'Horus. Les travaux de
MM. Pleyte et Meyer sur le dieu Set fourniraient d'excellents
guides pour la méthode a suivre. Quant au principal secours
pour ces classifications, il se trouverait dans le Dictionnaire
géographique de Brugsch, dont il serait facile d'extraire la
liste par nomes des dieux locaux, ainsi que la nomenclature
des prétres, des prétresses, des barques, des arbres sacrés,
et des fétes de ces dieux. M. J. de Rougé a donné un apercu
de la matiere dans ses mémoires sur la géographie des
nomes.
Pour-!'ensemble du culte, encore peu étudié, si ce n'est
par MM. Brugsch, de Rougé et Dümichen dans leurs recherches sur les calendriers de fétes, on rencontrera aux
grands recueils la représentation d'une foule de cérémonies.
L'Abydos et le Denderah de Mariette, entre autres, contiennent, l'un le Rituel de l'habillement des statues divines,
valable pour les morts comme pour toutes les classes de
dieux, et l'autre les détails les plus circonstanciés sur tout
ce qui se pratiquait dans un grand temple. L'étude de
M. de Rochemonteix sur le temple d'Apet montrera par contre
ce qu'était un pelit temple. De plus, le papyrus Harris nº t,
~is a profit par MM. Birch, Eisenlohr et Piehl, est rempli de
renseignements sur le personnel et le matériel des sanctuaires. Chaque culte local avait saos doute ses rites particuliers, mais, de meme qu'il existait certains cultes principaux,
n'y avait-il pas certains rites principaux sur lesquels on se
réglaif daos les différents nomes? Voila encore un probleme
a r(:soudre.
Les matériaux relatifs au monde infernal et a ses dieux
abondent. Ce sont surtout les textes des Pyramides royales,
le Livre des Morts, le Livre des Souffles, les papyrus Rhind,
les Hypocéphales, l'Hymne a Osiris de la Bibliotheque nationale, le Livre d'honorer Osiris, les Lamentations d'lsis et

�..

42

REVUE DE L'HISTOJl\E DES l\ELIGIONS

de Nephthys, le Livre de l'Hémisphere inférieur, le Livre de
l'Enfer, le Livre des Heures de la nuit, le Livre des Cavernes,
qui ont été résumés ou utilisés dans la décoration de certains sarcophages, comme celui de T'aho, les cercueils du
temps des Ramessides et des Sa'ites, le conte de l'tle du
Ka, le temple de Séti J•• a Abydos, les chambres d'Osiris a
Denderah, et le traité de Plularque sur Isis et Osiris. Ces différents matériaux ont été publiés ou étudiés par 1\1:M. Maspero, Lepsius, Naville, Devéria, Pierret, Brugscb, de Horrack, Szedlo, Rossi, Birch, Guieysse, Pleyte, Golénicheff,
Leemans, Chabas, Mariette, Dümichen, Loret, Lanzone
et de Bergmann, mais il reste encore beaucoup a faire :
par exemple les textes des Pyramides et du Livre des
Morts a commenter, Je culte ainsi que le mythe d'Osiris
a décrire dans l'infinie variété de leurs détails, et une
édition comparée a donner des Livres relatifs au monde
infernal.
Les personnifications plus ou moins abstraites, comme
la déesse de la Justice, les dieux des sens, les dieux génies,
les dieux du sort et les dieux élémentaires, sont connues seulement par des textes disséminés et relativement rares. Le
mythe de la Justice a été étudié par MM. Grébaut, Pierret,
Stern et Wiedemann, tandis que le groupement des dieux
élémentaires a été déterminé par M~. Lepsius, Dümichen et
Brugsch. 11 y aurait la matiere a quelques monographies
intéressantes.
Bien plus nombreux sont les textes relatifs au dieu supr~me, sous ses noms de Ptah, d'Ammon et de Ra. Ce sont
surtout les beaux hymnes do Livre des Morts, de la Litanie
du Soleil, du temple d'El Khargeh, et des papyrus de Leide,
de Berlin et de Boulaq, traduits par MM. Chabas, Goodwin,
Birch, Grébaut, Pierret, Brugsch et Naville. Ici il y aurait a
faire, pour chaque type divin, le départ de ce qui lui appartient en propre, de ce qui lui appartient comme personnage
plus ou moins assimilé au soleil, et de ce qui lui appartient comme dieu supr~me.

ÉTUDE DE LA RELIGION tGYPTlr.ffiE

43

Les docurnents relalifs a l'hérésie de la dix-huitieme dynastie sont aux Denkm.JJler de Lepsius ; ils ont été appréciés
dans les différentes hisloires d'Égypte, el, récemment, par
M. Bouriant. On pourrail dégager en outre, a ce propos, les
concordances qui ont dü exister entre la divinisation du
pharaon et celle du soleil , car les deux cultes semblent
bien avoir progressé ensemble. L'adoration des rois est tres
apparente sous les dix-huitieme et dix-neuvieme dynasties,
et cela dans les temples comme dans les tombes, ou elle a
surtout pour objet Aménophis I•• et sa mere, Thothmes 111,
Aménophis 111 et Ramses II. Elle s'atténue des les premiers
revers subís par les Ramessides pour reparattre un instant
sous les premiers Ptolémées ; plus tard, les Livres hermétiques la menlionnent encore.

VI
On voit qu'il a été beaucoup fait et qu'il reste beaucoup
a faire dans le vaste champ de la religion égyptienne.
Une étude d'ensemble , aujourd'hui, serait assurément
prématurée : on doit s'en tenir aux remarquables travaux de
vulgarisation qui ont été publiés dans ces derniers temps par
:MM. Tiele, Le Page Renouf, Pierret, Lanzone, Brugsch et
Lieblein. Ces travaux indiquent avec netteté le point d'arrM
de la science, et on peut les considérer dans une certaine
mesure comme définitifs en ce qui concerne la religion
officielle, qui a livré son secret.
Il subsiste seulement quelques réserves a faire sur les tendances de M. Tiele a trop subordonner les changements religieux aux changements politiques, comme si chaque groupe
de dynaslies eüt renouvelé le culte, et sur les tendances de
M. Pierret a trop voir la clef du symbolisme solaire dans la
division du monde en sud et en nord par les deux yeux du
soleil levant: les Égyptiens auraient alors regardé l'reil droil

•

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTJENNE

44

REVUE DE L'HTSTOTI\E DES RELIGIONS

du soleil comme celui du nord et son ceil gauche comme
celui du sud, tandis que c'est le contraire qui a eu lieu,
comme le prouvent, entre autres documents, les ~extes d~
.Mythe d'Horus. D'autre part'. l\L Le Page Renouf: d un esprit
pourtant si fin et si persp1cace, semble peut-etre un_ peu
trop enclin a retrouver l'aurore daos les mythes égypbe?s.
D'aussi légeres taches, si elles existent, n'infirment en r1e?
la valeur des ouvrages qui viennent d'etre cités; déso~~ais
l'extérieur ou si l'on peut dire, le revetement de la rehg10n
' est connu, et il faut déja. songer a m1eux,
.
égyptienne' nous
c'est-a-dire a pénétrer plus avant dans le détail comme dans
!'ensemble.
Le détail, c'est l'ceuvre de demain; quant a l'ensemble,
ríen n'empeche d'examiner des maintenant _les q~e~ques
théories, applicables ici, dont la philosoph1e ~e~1gieuse
dispose. Peut-Mre n'y aura-t-il pas lieu d'e? cho1s1r u~e,
mais ce sera déja. quelque chose que d'env1sager le suJet
da.ns son ampleur et que de considérer, meme a distance, les
trois ou quatre hypotheses parmi lesquelles git sans doute
l' explication cherchée.
Nul ne conteste qu'en général un systeme religieux,_
comme tout autre groupe de faits historiques, obéit a une 101
d' évolution qui regle sa marche. Mais cette marche est-elle
toujours la meme ? Qu~l est son point d? départ, _q~el est ~on
point d'arrivée et quels sont ses stages mtermé~1a1res? D ou
vient-elle comment se dirige-t-elle, et ou abouht-elle?
On a f~it, depuis le commencement du siecle,. plusieurs
réponses bien connues ala principale de ces quesbons, celle
du point de déparl, qui contient implicitement toutes les
autres.
.
La premiere réponse a été fournie par Creuzer, pour qm
l'Orient avait maintenu et propagé, sous des formes symboliques, la profonde philosophie monothéiste dont le Platonisme
dégagea lenlement la formule. L'opinion de Creuzer, abandonnée presque partout aujourd'hui, a encore sa place dans
le domaine égyptologique, ou plusieurs savants admettent,

45

apres MM. de Rougé et Chabas, que le polythéisme égyptien
eut pour fond un monothéisme primitif : le dieu unique,
symbolisé par le soleil, aurait été fractionné en divinités
secondaires .
Sous le coup des grandes découvertes philologiques de ce
siecle, la doctrine du ·symbolisme a été généralement remplacée par une théorie bien différenle, celle de la maladie du
langage, a laquelle Max Müller a attaché son nom et qu'on
peut résumer ainsi: d'une part, l'animation apparente que
les mots pretent aux choses aurait entratné la personnification des phénomenes; d'autre part, chaque dieu aurait reflété
dans ses formes et ses légendes les divers sens des mots qui
lui auraient donné naissance. D'apres certains savants, ce
travail du langage aurait principalement porté sur les phénomenes solaires et d'apres d'autres, sur les phénomenes
atmosphériques. Parmi les égyptologues, MM. Brugsch et Le
Page Renouf semblent adopter en grande partie les théories
de Max Müller. Aucun systeme n'a obtenu plus de faveur et
de défaveur que celui-la ; un de ses grands torts est qu'il a
régné, et que de hautes réputations scientifiques se sont
échafaudées sur lui : on s' est lassé del' entendre appeler juste,
et l'on a appris a ses défenseqrs, un peu durement peut-etre,
qu'une hypothese a le droit de se proposer, mais non de
s'imposer.
L'opinion qui lui fait échec aujourd'hui est que, daos le
príncipe, l'homme regardait les phénomenes comme produits
par des personnes, humaines ou bestiales, ce qui supprime
l'intervention du langage. Les partisans du nouveau systeme
attachent tous une grande importance au culte des ancetres
et au culte des fétiches, qui seraient, soit l'un et l'autre, soit
l'un ou l'autre, suivant les auteurs, les deux sources du
polythéisme. 11s insistent en outre, et particulierement
M. Lang, sur certains développements mythiques et
légendaires qui seraient d1is, non aux aspects de l'.orage ou
du soleil, mais a de grossieres tentatives pour expliquer les
choses de la vie et du monde, d'apres l'analogie de coutumes

..

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS
46
ou d'idées plus ou moins harbares. Les égyptologues ont
fait aussi quelques emprunts a cette école, comme MM. Le
Page Renouf, Maspero et Dümichen relativement aux ma.nes,
et comme M. Pietschmann relativement aux fétiches.

VII
Telles sont les trois grandes théories qu' on pourrait
applique1· en ce moment a l'étude de la religion égyptienne,
religion qui serait le produit, ou du monothéisme ancien,
ou du langage mythologique, ou de la pensée sauvage. En
outre, il faudrait se prononcer daos le détail sur la prééminence a donner aux mythes du soleil ou aux mythes de
l'orage, et au culte des ancMres ou au culte des fétiches.
1\1alheureusement, aucune des trois théories n' est encore
acceptée ni rejetée d'une maniere définitive, pour l'Égypte,
de sorte qu'il serait prématuré de se régler sur l'une d'elles,
au moins des l'abord et avant un examen complet. Chacune
a ici sa part de vérité.
Ríen ne prouve, par exemple, qu'avant l'époque historique
la religion égyptienne ne s' est pas constituée grace a une
sorte d'accord, ou de compromis, entre les croyances plus
élevées d'un peuple conquérant et les superstitions plus
grossieres d'un peuple conquis, corp.me le pense dans une
certaine mesure M. Flinders Petrie. Rien ne prouve aussi que
l'animisme et le fétichisme n'ont point prospéré pendant
toute la durée de la civilisation pharaonique, car la
momification des cadavres et l'adoration des animaux ne
sauraient s' expliquer autrement. Quant aux mythes nés du
langage ou rattachés aux phénomenes solaires et atmosphériques, on reconnatt aisément la trace des premiers dans les
calembourgs des textes religieux, et la trace des seconds
dans les légendes du soleil, d'Horus et d'Osiris.
D'ailleurs, une difficulté spéciale et qu'on a déja dú.

ÉTUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

4.7

entrevo ir, se présente : e' est que nous ne pouvons fournirla
chronologie d'une évolution qui paratt s'etre produite avant
l'époque historique. Pour l'Inde, on connatl par le Rig-Véda
une période pendant laquelle les dieux naturistes existaient
a peu pres seuls; pour la Grece, on sait que l'institution des
mysteres, qui prépara la philosophie, est postérieure a
Homere et meme a Hésiode; mais en Égypte, il semble que
tout était fait avant Ménes. On ne voit plus ensuite que des
changements de détail, comme ceux qui ont été signalés
plus haut a propos d'Ammon, de Ra et d'Osiris, et si l'on
cherche le pourquoi des grandes modifications fondamentales, on est obligé de sortir du sujet, en invoquant soit
des conquetes et des diversités de races, soit des explications
purement théoriques.
Il y a done la des éléments dont la coordination s'est faite
suivant une loi qui nous échappe. Ríen ne nous oblige pour
le moment a remplacer cette loi par une hypothese. Les
tronqons que nous ne pouvons rapprocher encore se pretent
a des recherches spéciales dont les résultats suffisent, et au
dela, pour payer les travailleurs de leur peine aussi bien que
de leur attente.
En définitive, l'Égypte a développé et maintenu, comme
nul autre peuple ne l'a fait, toutes les parties qu'un systeme
religieux peut comporter, l'animisme, le fétichisme , le
polythéisme et le monothéisme. De ces parties, nous connaissons mieux les dernieres (et surtout laderniere), que des
sources plus abondantes nous révelent et que notre culture
intellectuelle et morale nous rend plus aptes a comprendre.
Ce qui nous manque, c'est de savoir quand, comment et
pourquoi des matériaux en apparence aussi dissemblables se
sont groupés, puisque la religion de l'Égypte s'offre a nous
toute formée. Nous assistons asa longue maturité et a son
lent déclin, mais sa jeunesse nous reste aussi cachée que les
sources du Nil. Les choses étant ainsi, nous ne pouvons
demander plus de lumiere qu'aux nouveaux progres de la

!
l

�•

48

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

science égyptologique en parliculier, et de la science religieuse en général, avec le ferme espoir que le succes ne se
fera pas attendr'e. Si en effet l' égyptologie ne peut résoudre a
elle seule les problemes qui la sollicitent, comme c'est
encore le cas aujourd'hui, le flux toujours montant des conquetes intellectuelles ne manquera point de luí donner
quelque jour une impulsion décisive, a peu pres comme la
marée soulevant les barques restées a sec sur la plage : l'essentiel, ici, sera de ne pas laisser la barque hors de la portée
du flot.
·
E.

LEFÉBURK.

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE
CHEZ LES ARABES
PAR

LE D' IGNACE GOLDZIHER

Nous nous sommes déja occupé ici meme de la pratique
religieuse qui fait l'objet de cette notice. Dans un essai sur
le culte des ancetres et le culte des morts chez les Arabes nous
avons déja signalé le sacrifice de la chevelure parmi les actes
religieux ressortissant a cette catégorie 1 dans l'antiquité
arabe. Depuis lors M. le professeur Robertson Smith a poussé
plus avant l' examen de cette pratique et des usages analogues
chez les anciens Arabes, dans un livre qui fait progresser
sur plusieurs points I' étude de la situation religieuse et sociale des arabes pa1ens 2, alors meme que l'on ne saurait accorder al 'auteur la vérité de to u tes ses theses fondamentales s.
Il a notamment rapproché de l'ancien usage de couper sa
chevelure la coutume dite de l'aqtqa, d'apres laquelle les
Arabes coupaient les cheveux aux tout jeunes enfants, avec
1) Reuue de l'Histoire des Religions, t. X p. 351 et suiv.
2) Kinship and marriage in early Arabia. (Cambridge, i885.) Cfr. Revue,
t. XIII, p. 240.
3) Le compte-rendu le plus pénétrant et la discussion la plus approfondie
que ce livre important ait inspirés, se trouvent dans l'article, instructif ii. tant
d'égards, de M. Noldeke, dans la Zeitschrift der deutschen morgenliindischen
Gesellschaft, 1886, p. !48 ii. 187. Aucun lecteur du livre de M. Robertson
Smilh ne devrait négliger de lire cet article.
4

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
50
accompagnement de cérémonies el de sacrifices, coutume
qui s'est d'ailleurs conservée dans l'Islam avec quelques modifications de forme extérieure 1 •
Ainsi je suis amené a revenir encore une fois sur cette
particularité de la religion arabe pour mettre en lumiere
quelques points laissés dans l'ombre auparavant.
Il est tout d'abord intéressant de constater de quelle fa&lt;¡on
la pratique pai:enne de se dépouiller de sa chevelure en
l'honneur des morts s'est maintenue dans l'lslam. Ce sont
naturellement les Bédouins qui se présentent a nous comme
les conservateurs des anciens usages pai:ens, sur ce point
comme sur tant d'autres que nous avons indiqués en étudianl
le culte des ancetres et des morts. Selah-Merrill, auquel
nous sommes redevables de nombreuses communications
nouvelles et intéressantes sur la région a l'est du Jourdain,
a observé chez les Bédouins de cette région, visités par lui au
nom de la Société américaine de Palestine, que les femmes
déposent encore aujourd'hui plusieurs boucles de cheveux
sur la tombe des morts éminents 2 • Cette observation confirme le récit du mº siecle de l'hégire, d'apres lequel les
Charigites avaient coutume de se raser la tete aupres du tombeau de leur chef ~ali~ b. al-Mu~arri4, qui s'était révolté
contre le khalife en l'année 86 ª. En pareil cas, le sacrifice de
la chevelure n'est en aucune fac¡on un témoignage de deuil,
mais un bommage au défunt. Ailleurs ce meme acte perd sa
valeur primitive d'acte de culte pour ne plus etre qu'une manifestation de la douleur; mais il n'en faut pas moins le considérer comme une transformation de l'acte religieux primitif.
11 en est ainsi dans divers récits comme le suivant: Le khalife

f) Robertson Smilh, l. c., p. i52 et suiv.
2) East of the Jordan, a record of travel and observation in the countries of
Moab, Gilead and Bashan. Londres i88i, p. 511 .
3) Ibn Durejd, Kitab alrishtiqaq, éd. Wüstenfeld, p. 133. La coutume de
se raser la téte passait, du temps de Mu'awija I, pour étre un signe distinctif
de ces dissideuls poliliqucs de _!'islam. lbid., p. 139.
·

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE CHEZ LES ARABES

i
1

5i

Abd-al-Malik, apprenantla mort d'Abdallahb.-al-Zubeir, fait
couper ses propres cheveux et ceux de ses petits-enfants 1 •
11 semble, en particulier, qu'il faut attribuer une valeur
religieuse a la coutume que l' on signale chez les anciens
Arabes d'apres laquelle le guerrier se rasait la tete avant
d'aller au combat, pour indiquer qu'il se consacrait a la
mort 2 • Le philologue auquel nous empruntons ce récjt n'y
voit que la mention d'une pratique exceptionnelle a laquelle
les Baml Bekr se seraient livrés dans une occasion spéciale,
pendant la guerre contre les Taglibites, ce qui aurait valu a
cette journée le nom de jaum-al-ta~aluq, c'est-a-dire « jour
ou l'on se rase les cheveux » ou le Talj,laq-al-limam 5 • Alors
m~me qu'il en serait ainsi, il ne parait pas douteux qu'en se
rasant la tete afin de se faire reconnaitre des leurs, les
Bekrites faisaient une fausse application de la vieille coutume
pa'ienne. Maisil est permisde conclure de la série des faitsque
nous connaissons actuellement, concernant la signification
religieuse du dépouillement de la chevelure chez les anciens
Arabes, que les Banft Bekr, en se coupant les cheveux avant
le combat, n'avaient pas uniquement pour but de se fournir
un moyen de se reconnattre. Le combat livré pour sauvegarder l'honneur de la tribu n' était pas pour les anciens Arabes
une simple lutte politique. La vie de la tribu était intimement
liée a la vie religieuse de l'Arabe ; les travaux de M. Robertson
Smith l'ont montré plus clairement encore qu'auparavant. Il
n'y a rien d'étonnant a ce que les guerriers se préparent par
un acte de consécration religieuse pour un combat de cette
nature. C'est ainsi qu'unhéros arabe, appelé « Q'homme) fatal»
lorsque les Banft Lihjan ont tué son protégé pendant sa
maladie, se consacre a l'accomplissement du devoir le plus
auguste pour l'Arabe, la vengeance du sang, en se rendant
i) A.nsdb al-ashrdf, éd. Ahlwardt, p. 74,
2) Istibsalan lil-maut, A.l-Tibrid sur Hamdsa, p. 253, 17. Rückert, 1,
p. i93.
3) Diwdn de '.farafa, n• U,.

�52

REVUE DE L'HISTOIRE DES B.ELIGIONS

a la Mecque, en touchant la pierre angulaire de la Ka'ha et
en faisant le tour du lieu saint. U ne marche contre les Baml
Lihja.n pour venger le sang de son protégé qu'apres s'Mre
sacré préalablement par ces acles religieux 1 • Cet exemple
n01as montre qu'il n'y avait chez lesArabes rien d' exceptionnel
a se consacrer par des pratiques religieuses a l'accomplissement des devoirs imposés par l'honneur de la tribu.. Telle
doit etre aussi la véritable signification de cette coutume, de
se raser les cheveux avant le comhat.

LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME
CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS •

1) Lieder der Hudhejliten, n• !98, éd. Wel,lhausen.

Les Gaulois ont été en France l'objet de nombreuses
études; on voulait connattre dans ses moindres détails l'histoil'e de nos ancMres. Plusieurs écrivains ont tenté de tracer
un tablean complet des mreurs, des coutumes, de la religion
des anciens Celtes, et comme les auteurs grecs et latins ne
leur fournissaient que peu de renseignements, l'imagination
des écrivains suppléa trop souvent au manque de documeilts.
Des lors, ríen n'a paru plus clair ni moins contesté que les
origines gauloises de notre histoire nationale : rien cependant
n'était plus obscur ni plus sujeta discussion. Ce n'était pas
en torturant des textes que l'on pouvait arriver a connattre
mieux les anciens Celtes : il fallait chercher dans les traditions des peuples celtiques encore existants, les restes des
traditions communes a toute la race.
L'antiquité ne nous a guere laissé sur les croyances des
Celtes que des documents tres courts et peu détaillés. César,
par exemple, se borne a nous citer les noms des dieux
romains auxquels il a identifié, nous ne savons avec quelle
justesse, les divinités gauloises. Des inscriptions nous font
connattre les noms de quelques dieux celtiques, mais ne nous
apprennent ríen au sujet de leurs attributs. La littérature
1) Voir le savant ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville, Le cycle mythologique irlandais et¡la mythologie celtique, p. 344.-366.

�54

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

L'IMMORTALITÉ DE L' AME CBEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

épique de l'Irlande, au conlraire, nous offre une grande
richesse de récits mythologiques. Les croyances irlandaises
pourrontnous donnerune idée de ce qu'étaientles croyances
gauloises. Si chaque peuple celtique a dt1 développer, selon
son caractere et ses mreurs, certaines parties de la religion
primitive commune a tous les Celtes, il est néanmoins vraisemblable de supposer que plusieurs des traits qui caractérisent la mythologie irlandaise étaient, dans le passé , la
· marque distinctive que les anciens Celtes avaient imprimée aux
croyances indo-européennes. La plus ancienne littérature du
pays de Galles a conservé aussi quelques restes des traditions
primitives; mais nous connaissons la légende épique galloise
sous sa forme la plus ancienne surtout par les poemes franoais
du cycle d'Arthur, et il peut étre difficile parfois de distinguer daos ces poemes les idées celtiques des idées francaises.
La comparaison entre les traditions religieuses des Gallois et
des Irlandais n'est pas toujours possible ni toujours sftre.
Pour le sujet que nous allons traiter, apres avoir établi sur le
témoignage des anciens, la croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, c'est a lalittérature irlandaise que nous aurons
recours pour savoir comment les peuples celtiques ont
concu cette doctrine, et de quelles fictions ils l'ont ornée. Sur
ce point, la poésie épique de 11rlande est notre principale
source d'informations.
La légende irlandaise, qui nous a été transmise par .
des manuscrits dont les plus anciens ne remontent qu'au
xnº siecle, n'a pas toujours conservé intactes les anciennes
croyancesceltiques. Le christianisme et la science historique
contribuerent a transformer la légende mythologique. Apres
les poetes dont l'imagination divinisa les anciens héros et
orna de fables leurs exploits, vinrent des historiens qui, par
un exces contraire, transformerent les dieux en rois et les
héros en guerriers. Chassés du ciel, les dieux descendirent
sur la terre. L'ancien Olympe celtique, le sid, devint un palais
des rois d'Irlande. Le Mercure gaulois Lugus monta sur le
treme en t869 avantJ.-C. et gouverna quarante ans le peuple

irlandais. Ainsi transformé leldieu paien Lug était méconnaissable. Les autres dieux furent aussi réduits a des proportions humaines. Cependant les légendes paiennes n'avaient
pas disparu, en meme temps que les personná.ges divins
des chants épiques des file.
Le christianisme naissant ne pouvait tolérer des récits qui
auraient rappelé a tout moment aux nouveaux convertís
leurs anciennes erreurs. l\iais ces chants merveilleux, qui
célébraient l'ancienne gloire de l'Irlande et la valeur de ses
héros tenaient au coour meme de la nation. On ne pouvait
songer a les détruire et a en effacer la mémoire : on sanctifia
le texte pai:en par de pienses interpolations. Conchobar, roi
d'Ulster qui vivait dans les premiares années de l'ere chrélienne, mourut de douleur, nous dit la légende reclifiée, en
entendant raconter la mort de Jésus-Christ. Il était des lors
impossible de condamner la vie pa'ienne de Conchobar :
une mort si édifiante rachetait ses faules. Dans le récit intitulé« l'Expédition de Connle », dont nous donnons plus loin
la traduclion, une femme venue du pays des dieux et des
morts prédit la chute de la religion druidique et l'avenement
du christianisme. C'est ainsi que la mythologie irlandaise
devenue épopée chrétienne est parvenue jusqu'a nous, un
peu déguisée, mais non méconnaissable. S'il est parfois difficile de déterminer quelles étaient les attributions d'un dieu,
et a quelle divinité grecque ou romaine on doit le comparer,
du moins les principales croyances des anciens Irlandais
ressortent netlement du milieu des légendes merveilleuses
ou les poetes avaient chanté les longs exploits des dieux et
des héros de leur pays.
La croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, attestée
par les anciens, est exprimée tres clairement dans de nombreux passages de la littérature irlandaise. Elle était le fonds
méme de l'ancien enseignement druidique: « in primis hoc
volunt [Druides]persuadere, non interfre animas 1 ». Parmi les
i) César, De bello gallico, VI, 14.

�56
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
textes irlandais qui nous montrent les héros partant pour le
pays des morts, un des plus intéressants et des plus anciens
est le récit de l'Expédition de Connle. Mais, si la croyance
celtique a l'autre vie n'est pas a démontrer, les détails que
nous fournit la littérature mythologique de l'Irlande sur le
pays des morts, sur ses habitants et leurs occupations sont
assez peu connus. 11 peut Mre intéressant de chercher
comment l'imagination irlandaise, peut-étre méme l'imagination de tous les peuples celtiques, a tiré parti de cette
croyance pour orner ses merveilleuses légendes. Nous verrons
en méme temps comment des littérateurs chrétiens et des
historiens avides de précision ont retouché et quelquefois
défiguré les poétiques récits de la légende paienne.
Les Irlandais connaissaient fort bien le séjour des morts ;
les descriptions qu 'ils en font sont tres completes et ils prirent
soin d'expliqu~r d'ou leur venait cette science. C'est que
certains héros avaient été admis i\ visiter le pays mystérieux
des immortels, et avaient pu revenir sur la terre raconter
les merveilles qu'ils avaient vues. Les uns, comme Cuchulainn,
étaient partís pour la Grande-Plaine a la recherche d'une
femme qu'ils aimaient. D'autres, comme Loegaire Liban, y
avaient été appelés par un messager divin qui venait sur la
terre demander aux hommes des guerriers pour combattre
les dieux. Malgré les enchantements du pays des immortel§,
les héros ne tardaient point a regretter leur patrie et dans
les plaisirs continuels du peuple des morls il leur arrivait
de regretter les quelques jours heureux qu'ils avaient passés
parmi les vivants. Mais ils ne pouvaient retourner sur la
terre, que montés sur des chevaux et ne devaient point en
descendre. S'ils touchaient le sol, ils mouraient a l'instant et
jamais ils ne revenaient daos la contrée merveilleuse qu'ils
avaient quittée. Lorsque Loegaire vainqueur revint avec ses
cinquante guerriers du pays des morts, il ne resta en Irlande
que quelques instants, pour dire adieu aux siens et leur
chanter les plaisirs de son nouveau séjour. Seul, . le héros
Cuchulainn, ramenant la déesse Fand qu'il avait épousée,

57
put continuer sa vie humaine apres avoir séjourné dans le
pays des morts. Mais Cuchulainn échappaitalaloi commune.
Dans une légende plus moderne, Oisin, moins heureux que
Loegaire, tomba de cheval en voulant porter aide a des
hommes qui essayaient de soulever un fardeau. A l'instant,
il perdit sa jeunesse et sa ~auté et fut réduit a errer par
l'lrlande, cherchantle pays t 1chanté dont il ne put retrouver
la route.
11 était difficile pour un vivant de se rendre dans le pays
des morts. Le plus souvent, il fallait traverser lamer et, sur
les navires des hommes, c'était un voyage long et pénible.
Mais Plutarque nous apprend qu'il y avait au nord de la Gaule
des marins mystérieux chargés de conduire les morts au dela
de l'Océan. Montés sur des navires d'origine inconnue qui
portaient une charge invisible, ils arrivaient en un coup de
rame au terme de leur voyage. Les navires des dieux conduisaient aussi dans le pays des morts des vivants qui n' en sont
point revenus. Souvent un habitant du Sid s'éprenait d'une
mortelle ou, comme dans la légende de Connle, une déesse
recherchait l'amour d'un homme. Alors, sans pouvoir résister a l'ascendánt magique des immortels, les vivants les suivaient dans le pays des dieux. lis montaient darni une barque
de verre 1 et arrivaient rapidement au terme de leur voyage.
En partant au coucher du soleil, ils pouvaient aborder a la
Grande-Plaine avant la nuit. 11 y avait d'ailleurs, pour se
rendre dans le pays des morts, d'autres moyens que la traversée maritime. Pour aller au secours des immortels. Loegaire et ses guerriers se précipitent dans un lac et arrivent,
apres avoir marché quelque temps, devant la forteresse divine
qu'ils devaient assiéger. Enfin, on voyait quelquefois, aux
temps héro1ques, voler dans les airs des cygnes blancs,
L'IMMORTALITÉ DE L'AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

1) La barque de verre se retrouve dans le poéme de Tristram. L'accord de
la littérature irlandaise avec la littérature galloise telle que nous pouvons
la connaitre par le poeme fran~ais, démontre que nous sommes en présence
d'une ancienne croyance cellique.

�58

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELlGIONS

attachés deux a deux par des chaines d'or ou d'argent. C'élaient des dieux qui retournaient dans leur pays, emmenant
avec eux les mortels qui avaient su leur plaire. Ces héros qui
n'avaient pas eu a subir la mort pour pénétrer dans le pays
des immortels, devenaient rois et gouvernaient comme les
dieux eux-memes un peuple de morts.
En effet, le pays merveilleux qui re&lt;¡oit les hommes apres
leur mort, est en meme temps la demeure des dieux. Quand,
apres de terribles combats, les dieux de la nuit, les Fomore,
furent forcés d'abandonner l'Irlande aux dieux du jour, les
Tuatha De Danann, ils se retirerent daos le pays des morts.
A leur tour, les Tuatha De Danann, chassés par les fils de
Milé, se disperserent, les uns pour aller habiter des tles lointaines peuplées comme la Grande-Plaine, de femmes et de
jeunes filies, les autres pour se construire daos les profoodeurs de la terre des palais merveilleux qui offraient les
memes magnificences que les demeures du pays des morts
et dans lesquels personne ne mourait. Quand les historiens
voulurent dooner aux faits légendaires la valeur de faits
réels, ils rechercherent l'emplacement de ces palais fameux
et trouverent aux places que la tradition leur assignait, des
monuments funéraires et des cimetieres. Ils en conclurent
que c'étaitlaqu'un des peuples primitifs d'Irlande, les Tuatha
De Danann, avait enterré ses principaux chefs, Dagdé, Lug,
Ogmé 1 • Il est difficile d'admettre cette explication ; mais
elle nous fait entrevoir quel était le seos de la légeode irlandaise. Quaod les morts ont été déposés dans leur demeure
souterraine, ils y trouvent des magnificences et des plaisirs
bien supérieurs a ceux dont ils ont joui sur la terre; et ils
go1itent dans les demeures des dieux un booheur qui ne finit
point. L'idée que se faisaient les Irlandais de palais situés
sous la terre et ou s'étaient retirés les dieux, est une aulre
forme de leur croyance a l'immortalité de l'Ame.
Lorsque l'évhémérisme irlandais eut transformé les dieux
1) C'est l'Ogmios, de Lucien.•

L'IMMORTALlTÉ DE L' AME CHltZ LES ANCIENS IRLANDAIS

59

en rois, fixé la date de leur regne et de leur mort, déterminé
le lieu de leur sépulture, il fallut donner plus de précision
aux vagues renseignements que fournissait la légende sur la
position géographique du pays des dieux. Comme on devait
traverser lamer pour s'y rendre, les pays loiotains, peu coonus et situés au dela de l'Océan, furent l'un apres l'autre
désignés comme la terre mystérieuse de la seconde vie. Une
croyance ancienne faisait venir les Irlandais du pays des
morts et leur donnait pour ancetre Milé, un des rois des
morls. Nennius les fit venir de l'Espagne sous la conduite de
Milé, le chef du peuple qui succéda dans la domination de
l'Irlande aux Tuatha De Danann. D'autres écrivains donnerent aux Irlandais la Scythie pour pays d'origine. Les fils
de ~filé étaient venus de Scythie par la Caspieone ou par le
Pont-Euxin d'apres certaios auteurs, par la Baltique d'apres
d'autres. Mais l'ancienne doctrine celtique dont nous avons
parlé plus haut et d'apres laquelle les morls étaient transportés en un seul coup de rame dans leur nouveau séjour,
place le pays des immortels sur la cote occidentale de la
Bretagne. Quant a la légende irlandaise, elle désigne le pays
des morts par les noms de Grande-Plaine, Plaine agréable,
Grand-Rivage, et n'en détermine point la situation géographique. Cependant, elle nous apprend que, de la cote orientale de l'Irlande, on apercevait au dela de la mer une grande
tour aux contours indécis. Ceux qui s' en approchaient reconnaissaient qu' elle était en verre ; dans les ouvertures des
créneaux apparaissaient des formes qui ressemblaient a des
hommes. Quiconque essayait d'aborder au pied de la tour
était emporté par les flots de la mer. C'était la forteresse
enchantée qui gardait l' entrée du pays des morts, pays situé
au dela de l'Océan et dont on apercevait les rives de la cote
orientale de l'Irlande.
Au dela de la tour de verre s'étendaient des plaines fertiles plantées d'arbres étranges. Quelques-uns avaient des
branches d'argent auxquelles pendaient des pommes d'or.
Ces pommes d'or avaient une propriété merveilleuse. Quand

�6t

REVUE DE L'HISTOlllE DES RELIGIONS

L'UIMORTALITÉ DE L'illE CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

on les heurtait l'une contre l'autre, elles produisaient un son
si harmonieux qu'on ne pouvait l'entendre sans oublier tous
ses maux. Au pied des arbres coulaient des ruisseaux de vin
et d'hydromel. La pluie qui rafratchissait la terre était de la
hiere. Les porcs qui parcouraient la plaine renaissaient une
fois mangés pour des nouveaux festins. Partout une agréable
musique flattait l'oreille et ravissait l'ame par ses douces
mélodies. C'était bien la la vie que le Celte avait pu rever sur
la terre. Toujours jeune, toujours beau, couronné de fleurs,
il passait ses jours dans de longs festins, ou la hiere ne
cessait pas de couler et ou la viande de porc ne manquait
point. Jamais il ne s'élevait de querelle pour savoir a qui
devait revenir le morceau du plus brave. Ríen ne troublait
les plaisirs des immortels. Le Celte retrouvait dans l'autre vie
les trois choses qu'il avait le mieux aimées sur la terre : la
musique, la bonne chere et aussi la guerre.
On sait que la coutume des anciens Celtes était d'enterrer
le guerrier avec ses armes; c'est que dans la Grande-Pláine,
sa seconde vie devait se passer dans de nouveaux combats ;
la guerre, sa plus chere occupation dans le pays des vivants,
était au nombre des plaisirs du peuple des morls : la les
guerriers sont armés d'armes éclatantes, ils brilleot de 1' éclat
de la jeunesse, leur téte est couronnée d'une chevelure
couleur d'or. Les hatailles sont plus acharnées et plus
terribles que sur la terre, et ce sont des fleuves de sang qui
coulent dans la Grande-Plaine. Quelquefois des vivants
venaient preodre part aux luttes des morts ; des immortels
allaient demander du secours aúx hommes. C'est ainsi que
Loegaire Liban partit d'Irlande avec cinquante guerriers et
fil triompher la cause de ses alliés divins. Ctlchulainn, le
fameux héros de l'Ulster, pour obtenir la main de la déesse
Fand, dut aller comhattre des dieux ennemis de la famille
de sa fiancée. Ainsi, les plaisirs et les combats se partageaient
la nouvelle vie des Celtes. Ils vivaient heureux sous la
domination de Tethra, l'ancien roi des dieux de la nuit,
des Fomore , devenu roi supreme des morts. Autour de

Téthra se groupaient d'autres rois inférieurs, des rois de
provinces. Dans l'expédition de Connle, la déesse cite le
nom de l'un d'eux, Btladach. L'empire des morts était
organisé politiquement comme l'Irlande.
Dans les croyances celtiques, l'homme renaissait dans
l'autre vie tel qu'il avait été sur la terre, avec ses passions et
ses plaisirs, mais son ame passait dans un nouveau corps,
jeune et beau, en pénétrant daos le pays des immorlels. Le
texte de César: lmprimis hoc volunt persuadere, non interire
animas, sed ah aliis post mortem transire ad alios, n'implique
pas une croyance a la métempsycose, telle que la concevait
Pythagore. 11 arrivait cepeodant quelquefois qu'un héros
avait le privilege de revMir un corps nouveau dans cette vie
au lieu de le revétir daos l'autre vie. Ainsi Mongan, roi d'Ulster au commencement du~sixieme siecle, n'était autre que le
célebre Find,: mort deux siecles avant la naissance de Mongan. Mais jamais l'ame d'un homme ne passait dans le corps
d'un animal. La légende irlandaise dans laquelle on voit
Tuan mac Cairill devenir successivement cerf, sanglier, vautour, saumon, puis de nouveau homme, s'explique facilement. Quand les Irlandais prirent au sérieux les récits fabuleux sur les premiers temps de l'histoire de leur pays, ils
voulurent expliquer comment ils étaient si bien renseignés
sur ces époques lointaines. Ils imaginerent un étre qui ,
sous diverses formes, avait été témoin de tout ce qui s'était
passé en Irlande pendant au moins quinze cents ans. La docfrine celtique sur la métempsycose est fort différente de la
doctrine pythagoricienne; sauf de rares exceptions, le nouveau corps que revetaient les ames apres la mort, se trouvait
dans l'autre monde, et c'était dans le pays des morts que les
hommes passaient leur seconde vie.
La croyance a l'immortalité de l'!me, dans la religion primitive des anciens Irlandais, est, comme on le voit, assez
différente de la m~me croyance transformée par le christianisme. L'idée des peines et des récompenses futures est
entierement absente de la doctrine pa'ienoe. Apres la mort,

60

�1

L IMMORTALITÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

62

REVU.t: DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

l'homme renail pour une autre vie, mais une vie qui sera
semblable a celle qu'il a menée sur la terre. Aussi, le gucrrier gaulois ne craint point la mort, il doit retrouver dans
l'autre monde ses esclaves, ses chevaux, tous les objets qui
lui ont appartenu et se livrer aux memes occupations q?e
sur la terre. Le créancier qu'une maladie mortelle a surpris,
avant qu'il ait fait ses recouvrements, ne craint point pour
son argent. Il sait que tot ou tard son débiteur viendra le
rejoindre dans la Grande-Plaine el que les engagements terrestres ne sont point déliés par la mort. Pour les Celtes, la
vie nouvelle est la continuation, non la compensation de la
vie humaine. Comptant sur la force de leur bras et la trempe
de leurs armes, ils ne s'en remettaient qu'a eux-memes du
soin de punir leurs ennemis pendant la vie qu'ils passaient
sur la terre, sans recourir a la justice divine. Mais, comme
s'ils avaient entrevo qu'au dela de la mort il y avait quelque
chose de plus noble et de plus grand que des agitations
semblables aux agitations humaines , la vie nouvelle fut
aussi pour eux une transformation en mero~ temps qu'une
suite de l'ancienne vie. Dans le pays des 1mmortels, les
plaisirs et les occupations guer~ieres des humains sont
devenus dignes des héros et des dieux.
.
Quelque imparfaite que soit la doctrine des anc1ens Irlandais sur l'immortalité de l'a.me, elle nous offre de précieux
éléments de comparaison avec la doctrine des autres peuples
indo-européens. De plus, elle peut nous servir a compléter
les rares documents que nous fournissent les auteurs de l'antiquité sur les croyances des Ga,ulois. C'es! ~a, j_e crois, ce
qui nous intéresse le plus dans 1 étude ~e 1 histo1re et de la
littérature épique des peuples néo-celbques : nous Y cherchons la trace qu'ont pu y laisser des récits plus anciens et
des idées d'une autre époque. Dans les chants des anciens
lrlandais, nous voulons retrouver un écho des chants gaulois ; et nous aimerons toujours a entendre parler de nos
ancMres.
Parmi les nombreuses légendes irlandaises qui onl gardé

63

quelques traces des croyances primitives des Celtes une des
plus intéressantes est la légende de Connle Ruad. C:est celle
qui nous donne le plus grand nombre de rensei&lt;Toements sur
l'immortalité de l'a.me telle que l'entendaient le~ Celtes. Malgré quelques retouches
dues a l'influence chrétienne , elle a
.
conservé assez bien sa couleur pa1enne. Enfin, elle nous est
parvenue sous une forme relativement ancienne.
Le principal manuscrit qui nous ait transmis cette lé(Tende
est le!Leabhar nah-Uidre (p. f 20, col. f); ce manuscritre~onte
a la fin du onzieme siele. M. d'Arbois de Jubainville dans
son Essai d'un catalogue de la littér'ature épique de l'Irlande
(p. f09), signale cinq autres manuscrits de l'expédition de
~onnle, que l'on peut dater du quatorzieme au seizieme
s1ecle. Le texte irlandais a été puhlié pour la premiere fois
avec une traduction anglaise par M. O'Beirne Crowe, dans le
Joumal of the royal historical and archaelogical association
of lreland, vol. III, 4th series, f874-f875, p. f28-f33.
La légende de Connle a-t-elle un fondement historique?
II est certain qu'au onzieme siecle Conn Cetchathach était
considéré comme un personnage historique. Si nous nous
en rapportons au manuscrit de la Chronique de l\farianus
Scotus, conservé ala bihliotheque du Vatican et auxAnnales
de Tigernach, éditées par O'Conor 1, Conn ;égna de f 69 a
189. 11 eut pour successeur Art, surnommé l'Unique. Sans
doute, les chroniqueurs irlandais du onzieme siecle avaient
a leur disposition des documents plus anciens. Rien d'aill~ur~ n'empec_he de_ croire a l'existence du roi Conn, qui
~1vait au deux1eme s1ecle de notre ere, et qui eut deux fils;
1 atoé, Connle, serait mort du vivant de son pere, comme
nous le voyons par la légende; le second, Art, serait monté
sur le trOne a lamort de Cono, en t89, comme le rapportent
les chroniques irlandaises.

1) Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 32-34.

�L'IMMORTALJTÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

65

Ils avaient tous entendu ce que disait la femme, mais ils ne la
voyaient pas.

L'expédition de Connle Ruad, flls de Conn Cltchathach •.

Pourquoi dit-on Art l'Unique1 Cela n'est pas difficile a expliquer.
Un jour, Connle Ruad •, fils de Conn Cetchathach • était a
cóté de son pere sur les hauteurs d'Usnech. Soudain il vit une
femme magnifiquement vetue qui s'approchait de luí. Connle lui
adressa la parole: D'ou viens-tu, femme! dit-il. -Jeviens, répondit la femme, des terres des vivants, du pays ou l'on ne connait ni
la mort, ni le péché, ni le scandale.
Nos festins prolongés n'ont pas besoin de préparation; jamais
une querelle ne trouble nos belles réunions. Nous habitons le
grand Sid 4 ; aussi on nous appelle le peuple des Side. • Avec qui
parles-tu, dit Conn a son fils! , Car personne ne voyait la femme,
excepté le seul Connle. La femme répondit :
11 cause avec une femme jeune, jolie, de noble naissance, Qui
n'a · A craindre ni mort, ni vieillesse. J'aime Connle Ruad. Je
!'invite a venir a Mag Mell' ou regne un roi Boadach 8 l'immortel;
nulle plainte, nul malheur dans son pays, depuis qu'il a pris le
pouvoir.
Viens avec moi, Connle Ruad, au cou coloré, éclatant comme la
lumiere 1 11 faut qu'une couronne d'or soit placée sur la tele,
comme embleme éternel de ta dignité royale. Si tu le veux, jamais
ne se flétrira ton corps, sa jeunesse, sa beauté jusqu'au jugement
favorable '.
'-

Connle adressa la parole a son druide, dont le nom était Coran.
1) Le texte irlandais sur lequel nous avons traduit ce morceau a été
publié, par E. Windisch, Kui·zgfasste irische Grammatik, p. 118-i21.
2) ,, Le Rouge. »
3) « Qui combat cent guerriers. »
4) Séjour desdieux.
5) « Plaine agréable. »
6) « Victorieux. »
7) C'est une idée chrétienne introduite dans le texte paien. Les paroles de
la femme, ainsi que la réponse de Cono. sont en vers dans le manuscrit
irlandais.

Je t'implore Coran aux chants célebres, a la vaste science, un
ordre rigoureux m'est donné, il est plus fort que roa volonté et
plus fort que roa puissance. Jamais je n'ai Iivré parcil combat
depuis que j'ai pris le pouvoir.
Plus forte que toutes les armes, une forme invisible me tourmente et chante autour de mon fils pour l'enlever par sorcellerie
d'aupres de moi, le roi d'Irlande, et des charmes magiques de
femme l'entrainent.
Alors le druide chanta contre la voix de la femme, a.fin qu'on ne
l'entendit pas, et aussi pour que Connle ne la vit plus.
Mais la femme en partant chassée par le chant magique du
druide, avait donné une pomme a Connle. Celui-ci fut jusqu'a la
fin du mois sans boire ni manger. Aucun mets ne lui plaisait
. sa pomme. La pomme ne diminuait pas; chaque fois qu'il en'
smon
m~n~eait, elle restaitintacte. Puis Connle devint soucieux: 11 pensait
a la femme
, .
. qu'il avait vue. Le jour ou le mois fut terminé, il
etait avec son pere a Mag-Archomman, lorsqu'il vit devant lui la
meme femme qui lui dit :
Connle, t?i q~i es assis a une place élevée parmi les mortels qui
passent, t01 qm attends la mort si redoutée, des etres immortels
t'invitent a venir vers eux; tu es un héros pour le peuple de Tethra
il veut te voir chaque jour daos les assemblées de tes ancetres a~
milieu de ceux que tu as connus et qui te sont chers.
Lorsque C onn entendit la voix de la femme, il dit a ses gens :
• Appelez le druide, qu'il vienne vers moi, voici qu'aujourd'hui la
voix de cette femme se fait encare entendre. » La femme lui
répondit:
Conn Cetchathach, l'art du druide n'a plus de puissance dans
peu de temps il atteindra le Grand rivage 1 • Le Juste viendra bientót

..

i)

«

U atteindra le grand rivage

»

signifie

«

il mourra ».
5

�66

1

llEVUE DE L HIST01RJ,; DES RELIGIONS

avec de nombreux et illustres compagnons, et sa loi détruira les
sortileges des druides, ces péchés inspirés par la bouche du démon
noir et trompeur 1•

,

Conn s'étonnait que Connle ne répondit rien a personne si ce
n'est : e la femme est venue. &gt; - As-tu compris, lui dit-il, ce qu'a
dit la femme, Connle? Connle lui répondit : Ce qu'elle demande
m'est facile a exécuter ; une chose me retient : c'est que j'aime roa
famille. Cette femme me cause bien du tourment.

LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS

AUGUR ET GENIUS

Alors la femme répondit et parla ainsi :
Tu m'aimes, qu'importe que les tiens te regrettent !
Dans une barque de verre, nous pourrons alteindre le Sid de
Boadach.
C'est une terre étrangere ou il n'est pas difficile d'aller.
Je vois le soleil brillant qui baisse; quoique notre pays soit loin,
nous y arriverons avant la nuit.
C'est la terre du plaisir pour quiconque la parcourt.
Notre race ne se compose que de femmes et de j eunes filies.
A cette réponse de la femme, Connle quitta les siens et sauta dans
la barque de verre. Sqn pere et ses amis le virent s'éloigner peu a
peu. Ils regarderent tant que leurs yeux purent l'apercevoir.
Connle et la femme disparurent sur l'étendue de la roer et, depuis,
jamais on ne les a revus, on ne sait ou ils sont allés.
Comme Conn et les siens restaient assemblés pensifs, ils virent
s'avancer vers eux Art, le fils de Conn. « Art est fils unique
aujourd'hui, dit Conn, il est vraisemblable qu'il n'a plus de
frere. » - e Tu as bien dit », répondii Coran. e Ce nom , Art
Oenfer ll sera toujours le sien et ne le quittera pasa !'avenir, a partir
d'aujourd'hui. &gt;
G. DOTTIN.
1) Toute cette slrophe est d'inspiralion chrétienne. Le juste annoucé doit
etre saint Palrice.
2) « L'unique. »

Le mot latin augur est-il, en ce qui regarde la syllabe
finale gur, en rapport étymologique avec gustus, comme le
croit M. Bréal 1 , ou bien ave e garrio, ainsi que le pensaienl
déjales anciens 2 , suivis en cela par plusieurs modernes? AuLrement dit, signifie-t-il gotlter, c'est-a-dire éprouver les
oiseaux ou les (faire) parler, les interpréter?
Sancta vocant augusta patres : augusta vocantu,·
Templa, sacerdotum rite dicata manu.
Hujus et augur ium dependet origine verbi ,
Et quodcumque sua lupiter auget op e.

Ce doute résulte lui-meme en grande partie de celui qui
s'attache a l'étymologie de l'adjectif augustus, que M. Bréal
fait dériver de augus, antécédent de augur, et auquel il attrihue le sens primitif de « consacré (par le¡.¡ augures) 3 ».
U paratt certain, en effet, que pour le savant professeur
du College de France les deux étymologies se nécessitent mutuellement et qu'il voit en particulier dans la seconde la justi1) Dictionnaire étymolog. latin, s. verb.
2) Voir en particulier Feslus au mot augur.
3) CI. Ovide, Fastes I, 561 , seqq.•

�68

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

LE SENS PRIMITlF DES MOTS LATINS AUGUR ET GENIDS

fication de la premiere. Malheureusement pour son systeme,
il est bien douteux que augustus dérive d'un_ mot augur,
signifiant présage, qui aurait existé dans l'anc1~nne langue
aupres de augur, nom d'agent, désignant les yret~es chargés
d'interpréter les présages fournis par certams 01seaux. En
tous cas, le seul passage (Att. chez Nonius, p. 488) ou l'on
trouve augura au pluriel neutre, daos le sens de présage_,
ramene plus surement aun nominatif singulier *augurum qu'a
augur.
. .
En tenant compte de la formation des adJecbfs semblables,
il est beaucoup plus naturel, a notre avis, de voir dans
augustus le dérivé d'un substantif perdu, *augos, *augus,
signifiant grandeur (cf. robustus, aupres de robos, robur) ~t
dont le correspondant exact s' est conservé ?~ns le sanskri t
ojas, force, puissance 1 • Quant aux sens rehgieux, de vénérable, adorable, que présente souvent augustus, a~pr~s de
celui de majestueux 2 , resté conforme a l'étymo~ogie, 11 n,e
fait pas difficulté, car on- le retrouve dans certams emplo1s
du verbe correspondant augeo 3 •
II ne nous semble done pas qu'on puisse s'autoriser de la
dérivation de augustus pour appuyer une ancienne transfor, mation de - *gus en - gur dans augur, et par la le rattachement de - *gus a gustus.
. .
.
Beaucoup plus satisfaisante est l'ancienne exph~ation~ qm
apparente la derniere syllabe de aug_ur a la parhe ~a~1~ale
de ,qarrio, « babiller, mur_murer, ». mais surtout et prim1bvement « parler, dire, ind1quer, faire connatt~e, » c?mme le
montrent bien le sansk. gir, &lt;&lt; voix, appel, mvoca~10n, » la
rae. gar, « appeler, célébrer, » et le gr. '(i1pu~, « voix, » d ou
le verbe y,¡púw, « parler, » etc.
1

1) Méme rapporL entre angustus dérivé d'un subsL. neutre *angos, qu! n_'est
pas resté daos la langue, et le sansk. amhas, action de serrer, constncllon,
angoisse .
.
2) Magestas est dans le méme rapport significatif avec magnus, ma3us, ele,
que augustus avec auges.
. . ·.
3,I Voir sur ce mot les Dict. de Freund et de Forcelhm-Dev1t,

69

- Gur, dans augur pour *avigur, est, eu égard a la racine
garr de garrio 1 , un adjectif verbal du genre de - fer daos
armifer, de- (ex dans ponti(ex, etc.; c' est-a-dire qu'il ne s' emploie qu'en composition et qu'on peut surtout le comparer a
- sul dans prtJJsul, exsul, etc., aupres de salio, et méme
poser la proportion - gur : garrio:: - sul : salio. En pareils cas d'ailleurs, le rapport de l'u et de l'a radicaux s'explique par de doubles formes, dont l'une s'est le plus souvent
perdue en tant que verbe conjugué ; autrement dit, le latin
avait a coté de garr dans garrio un doublet radical gurr ou
gur, qui se retro uve dans augur, et que le sanskrit a conservé
également dans de nombreuses formes paralleles a celles qui
sont issues de gar.
Le lecteur nous pardonnera ces détails d' ordre technique.
lis étaient nécessaires pour lui permettre de se formerune opinion sur une question intéressante, et qui se résume pour
nous dans la grande probabilité que l'augure a bien été
appelé, conformément a ses fonctions, « l'indicateur, l'interprete des oiseaux ».

Genius est un mot qui, selon toute vraisemblance, existait
déja dans la langue mere indo-européenne dont le latin est
dérivé; Je sansk. janya, qui lui correspond exactement, en
est la preuve. Janya est un adjectif dérivé de jana, adjectif
lui-méme a !'origine, en rapport avec la racine jan, engendrer, et signifiant « né, engendré, » comme - gena, - genus
ou - gnus (pour genus), en latín, dans les composés rurigena, « né aux champs, )&gt; primigenus, « premier né, » privignus, « engendré séparément, - par un seul des deux
époux, - b_eau-fils 2 • » Plus tard, jana est devenu substantif
1) Sur le rapporl du gro upe rr daos garrio avec le r simple de la rae. sansk.
gar, voir mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 443-444.
2) Voir sur ce mol mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 343-346.

�LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS AUGUR ET GE:"ilUS
1

70

REVUE DE L HISTOlllE DES I\ELlc.lO'.'íS

avec le sens, si voisin du précédent, de créature, personne,
individu, homme. Quant a janya, issu de jana, comme
pitrya, palernel, dérive de pitar, pere, la signification primilive en est tres régulieremenl, « ce qui appartient a la personne ou aux personnes, ce qui la distingue ou les distingue. ,,
El tel est certainement aussi le sens primitif du mot latin
genius. Le dérivé ingeniurn en fournit la peuve. L'ingenium,
en effet, est le propre de l'iodividu, la maniere d' etre attachée
a l'ensemble de la personne et qui la caractérise, en un mol,
sa nature morale. Ce sens ressort nettement de passages
comme ceux-ci :
Jngenium novi tuum liberale, (Ter. Adelph., 4, 5,49.)
&lt;t J'ai connu ton caractere libéral. ,,
Ut ingenium est omnium lwminum ab lab01·e proclive ad

lubidinem. (Id., Andr., l, i ,50.)
&lt;( Comme le caractere de tous les hommes les éloigne du
travail pour les porter au plaisir. ,,
Novi ingenium mulierum : nolunt ubi velis ; ubi nolis,
cupiunt ultro. (Id. , Eun., 4, 7,42.)
« Je connais le naturel des femmes; offrez-leur quelque
chose, elles n'en veulent point, refusez-leur, elles le voudront. ,,
Vera loqui, etsi meum ingenium non moneret, necessitas

cogit. (Liv., 3, 68.)
« Quand m~me mes habitudes d'esprit ne me porteraient
pasa dire la vérité, la nécessité m'y contraindrait. »
l\fais la nature morale de l'homme se confond avec sa
valeur intellectuelle, d'ou le sens de« capacité, intelligence,
génie, i, pour le mol ingenium dans les expressions suivantes:
Vir acerrimo ingenio. (Cic., Or. 5.)
n Un homme d'un esprít tres pénétranl. »
Tardum ingenium. (Id., Or. 2, 27 .)
« Un esprit lent. i,
Jmbecillum ingenium. (Quint., 2, 8, 12.)
« Une faible capacité d'esprit. i&gt;

j,t

Variu~, fle~ibile, multiplex ingenium. (Plin., Ep.1, 16.)
« .~ne 1~telhgence ondoyante, souple, féconde. »

L ingenzum, en tant que faculté individuelle, a du reste été
tr~sporté aux choses inanimées pour en désigner les propriétés.
Lactis ing~nia et proprietates. (Sever., ./Etn., 214.)
« Les qualttés et les propriétés du lait. »
lngenium ejusmodi ligni est, ut urgentibus non cedat. (Gell. ,
f 2, 1 .)
« Ce bois est de telle sorte qu'il ne plie pas sous l'effort de
celui qui veut le courber. »
·
ln_qenium velox igni, motusque perennü. (Sall., ap. Non.
4, 235.)
« Le feu a pour propriété d'Mre actif el toujours en mouvement. »
A 1:~rigin~ et con~ormément a l'étymologie, le genius, ainsi
que 1 ingenzum, était le tempérament intellecluel ou moral
de l'individu, et non pas comme le voulait Censorin (De die
natal., 3), un Mre mythologique issu des dieux et pere des
homm~s, qu'on appelait genius meus parce qu'ilavait présidé
al.a ~~1ssance d~ chacun de nous (quia me genuit). Ce sens
pr1m1llf, nécess1té par la dérivation du mot genius, s'est conservé dans quelques passages des auteurs anciens :
Indulge genio: carpamus dulcia. (Perd., 5, 151..}
« Cede a l'instincl : cueillons les plaisirs. »
Victurus. geni~m d~bet habere líber. (Marl., 6, 60.)
« Pour vIVre bbre, 11 faut avoir du génie. »
Suu':" defraudans genium. (Ter., Phorm., i, 19.)
« Fa1sant torta ses gollts. »
. Le ge~i~s, considéré comme la personne morale, se dishng~a ams1 petit a petit de la personne proprement dite et
acqmt une sorte d'individualité idéale, qui rend bien coropte
de .son rOle ultérieur. D'a.boi:d,. chaque homme a son génie,
q?1 natt et meurt avec lm, ams1 qu'on le voit par ce passage
d Horace (Ep. 2, 2, 187 sqq.) :
S cit Genius natale comes qui temperat astrurn,

�72

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlONS

Naturé/3 deus humané/3, mortalis in unum
Quodque caput, voltu mutabilis, albus et ater.
Prototype de la nature intellectuelle de l'homme, le genius
s'est rangé tout naturellement dans la catégorie des esprits
ou des etres surnat1,1rels et invisibles qui tiennent le milieu
entre l'humanité et les dieux. Aussi les génies président-ils a
la destinée de la personne a laquelle ils sont attachés et dont
ils sont a la fois la personnification morale et comme l'ange
gardien, pour emprunter un terme de comparaison aux conceptions chrétiennes. C' est tout particulierement-sous cette
figure que l'antiquité romaine les identifiait aux démons des
Grecs, dont l'origioe pourtant est bien différente.
Rien ne montre mieux, du reste, la relation élroite qu'ils
avaient primitivement avec la personne (jana; genus), et que
la est leur point de départ, que le caractere d'emprunt et
relativement récent, qu'ils revMent comme protecteurs ou
semi-divinités des lieux généraux ou particuliers, des groupes
d'individus, etc. On les voit, en effet, présider a telle contrée,
telle ville, tel fleuve, telle source, telle société, telle armée,
telle confrérie ; mais ces attributions ne semblent pas anciennes et, si l'on peut s'exprimer ainsi en pareille matiere,
elles ont une apparence artificielle.
En résumé, le genius loci est l'extension visible du genius
proprement dit, lequel n'était, nous ne saurions trop le répéter, que l'homme personnifié d'une maniere idéale dans !'ensemble de ses facultés psychiques.
PAUL REGNAUD.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE 1

§ l. -

Les origines.

C'est en Chaldée que nous pouvons le mieux suivre les premiers
développements de la religion une fois qu'elle est entrée décidément dans le mouvement de l'histoire et de la civilisation. Nous
sommes cerlains que ces premiers développements furent partout
identiques, mais c'est en Chaldée que l'évolution religieuse ressemble le plus completement, dans sa premiere phase, a la religion
des peuples sauvages, telle que nous l'avons caractérisée.
11 faut distinguer avec soio entre les races et les époques, bien
que le type primordial ait conservé une sioguliere persistance.
L'édifice religieux s'est agrandi et élargi avec le temps, mais la
i) Le fragment suivant fait partie de l'introduction étendue qui doil former
le premier volume de la 3• édition de l'Histoire des trois premiers siecles de
l'Église chrétienne de M. E. de Pressensé entierement refait a nouveau sous
ce litre : L'ancien monde et lechristianisme. L'auteur a eu pour but principal
de retracer les évolutions de la conscience daos la période qui a précédé et
préparé l'avenement du christianisme, en la pla\!ant en quelque sorte daos
son milieu historique et mylhologique, a chaque phase nouvelle de cette
évolution. Il faut done chercher daos cette introduction plutOt une caractéristique des religions de l'ancien monde, qu'unehistoire proprement dile. L'auteur a néanmoins cherché a s'appuyer toujours sur les résultats les plus
incontestables de cette branche de la science contemporaine qui a pris de
nos jours un si riche développement. Nous ue donnons que les parties
essentielles du chapitre auquel est emprunté le fragment ici reproduit. (Note
de l'auteur.)

�74

1

75

REVUE DE L HJSTOIRE DES RELIGIONS

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYl\IENNE

base est restée la meme. De la l'importance de se faire une juste
idée de la population et de la religion primitives de la Chaldée.
Le pays désigné sous ce nom ne comprenait qu'une partie de la
grande plaine mésopotamienne. Le golfe persique la bornait au
sud, le Tigre a l'est; a l'ouest, elle confinait au désert arabique ;
au nord, elle rencontrait de nouveau le Tigre au poinf ou il sépare
la haute et la basse Mésopotamie, enfin, elle se terminait a l'Assyrie sur laquelle elle devait exercer une si grande influence, tout
en subissant sa domination pendant des siecles. L'Euphrate et le
Tigre sont pour ces contrées ce qu'est le Nil pour l'Égypte. La
pluie y est rare, le ciel en été est d'une splendide et implacable
sérénité qui brule le sol; l'hiver y est froid avec peu de neige, par
conséquent sans humidité. La fertilité dépend du débord_ement des
deux fleuves, ce qui rend le climat souvent malsain; des miasmes
mortels s'exhalent de lavase que la crue laisse apres elle. L'habitant d'une telle contrée ne peut manquer de redouter tout particulierement le pouvoir malfaisant qu'il voit a l 'amvre dans la nature,
car il a sans cesse la mort sous ses pieds. La moindre vapeur qui
s'exhale des marais qui l'entourent prend l'apparence d'un souftle
destructeur. Le désert n'est pas loin avec les rafales de son vent
desséchant et souvent morteP.
Deux races principales ont occupé primitivement la Chaldée. La
premiere· se subdivise en deux embranchements : les Accadiens,
habitant les parties montagneuses du pays, et les Soumirs occupant
la plaine. La sec9nde de ces races, appelée Koushite, venait de
Bactriane, du pays de Koush. Sans qu'on puisse la rattacher avec
certitude a la race sémitique, elle avait de grandes affinités avec
elle'. On a beaucoup discuté sur !'origine de la premiere race. 11
est impossible de déterminer avec certitude son berceau. Se rattachait-elle a la race touranienne avec laquelle elle avait certainement des affinités de langue et de conception religieuse qui s'expliqueraient du reste par le simple fait d'appartenir au meme
degré de culture, ou bien venait-elle de la Bactriane? C'est ce qu'on
ne saurait décider dans l'état actuel de la science•. Mais ce qui est

decidément inacceptable, c'est l'opinion d'apres laquelle les Accadiens se confondraient completement avec la race sémitique et ne
se distingueraient pas des Koushites. Ceux-ci, de tout temp~
maitres de l'Assyrie, se sont sans doute melés ~e ~onne_he~re ~
leurs devanciers en Chaldée, avant de les assuJett1r; mais cesta
tort qu'on effacerait toute différe~ce de race ~ntre ,les uns et les
autres. u n fait dirimant s'oppose a cette confus10n, c est la permanence de la langue chaldéenne a l'état de langue morte, _dans les
livres sacrés de la religion officielle définitive, avec traduct10n assyrienne en regard. La dualité des langues implique la dualité des
races 1 •

1) Perrot et Chipiez, Histoire de l'a,•t dans l'antiquité, tome II, p. 9.
2) Tiele, Hisloire comparée des religions anciennes, p. 158.
3) M. Lenormant soutient éner giquement !'origine touranieime desAccadiens. La magie chez les Chaldéens, c. vu.

§ 11. _ Les phases de l'évolution 1·eligieuse.

Parcourons rapidement les trois périodes du développemen~ ~e
la religion chaldéo-assyrienne, en les mettant en rapport avec 1 h1stoire proprement &lt;lite. n n'y a pas lieu de sépar_er les deux pre·
mieres périodes, la seconde n'étant que le complement de la premiere•.
Si haut que nous portent les documents de l'histoire, nous t_r?uvons sur le sol de la Chaldée une population sorlie de la condit1on
sauvage. L'état social est réglé par une législation qui é!end_ sa
protection jusque sur l'esclave ; un systeme d'i~póts_r~gulie~s
fonctionne. Les redevances de la terre sont determmee_s so1t
selon le produit fixe, soit selon le produit courant •. La famille. est
fortement constituée ; désavouer son pere et sa mere est ~n cr1me
véritable. Le fils qui s'en sera rendu coupable sera rase et promené autour de la ville, puis chassé de la maison. L'abandon de
l'enfant est puni de la captivité; cependant les droits ne sont pas
1) M. Halévy, dans le Journal asiatique (juin 1875) a s_outenu l'identité des
Accadiens et des Koushites. Les conclusions de M. T_1el ~, que n ous avons
résumées, nous semblent se m aintenir dans les ex:actes hm1tes que perme l la
science (Tiele, ouv. cité, p. 158).
.
.
. .
2) La source principale est le grand r ecueil m~g1~e ~e la bibh~theque de
Ninive, qui a trouvé place dans le r ecueil des w scriptio_n s cuné~formes de
Henri Rawlinson, 1866. Ce recueil magique est une copie de~ v1eux _te~te~
accadiens fa ite au YII" siecle a vant I ésus-Chr isl, par Assourbampal, ro1 d As
syrie, a vec u ne traduction en regard.
. .
3) Frarn;ois Lenormant, Études accadiennes, tome IH, 3° livra1son, P· 8.

�LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE

76

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

égaux entre la femme et le mari; la premiere est condamnée a
étre noyée pour la méme faute qui ne vaut que l'amende au second.
11 n'encourt pas une peine plus forte pour avoir maltraité son
esclave. Quelque imparfait que soit ce régime, i1 substituait daos
une certaine mesure le droit a la force. Ce n'est pas encore le temps
des grandes monarchies ; nous avons une sorte de féodalité sous
des chefs multiples, qui sont de vrais petits rois.
Le fonds de la religion ne dépasse guare l'aoimisme, mais celuici est porté jusqu'a ses dernieres conséquences, avec un essai de
cosmologie et de mythologie qui ne demande qu'a etre étendu et
systématisé pour devenir une religion complete. Ce premiar fonds
religieux est en réalité plein de désespérance et de terreur.
L'homme se sent partout entouré de la puissance mauvaise qui
lui fait la guerre et le poursuit. Elle est la, cachée daos les entrailles de la terre, d'ou elle sort comme de sa sombre taniere.
Elle s'en échappe par toutes les fissures. 11 la retrouve sur le cours
du fleuve, elle souffle avec le vent, gronde avec rorage, et, s'infiltrant daos son corps comme un miasma subtil, elle y introduit
ses poisons, ou se contente d'y glacer la vie. - Conformément a
l'idée mere de l'animisme, cette puissmice malfaisante se manifeste
daos une multitude d'esprits ou de démons qui s'enveloppent des
formes les plus diversas.
C'est daos le grand recueil magique de la bibliotheque de Ninive,
publié par Rawlinson, que cette croyance superstitieuse aux
démons se révele avec toute son épouvante. Daos les deux premiers livres, il les énumere et les décrit, tandis que le troisieme
est rempli des invocations aux dieux. De nombreuses formules
d'exorcismes sont destinées a conjurer le pouvoir de ces démons
qui peuplent les déserts, les apres sommets, la mer, les marais
et s'emparent du corps de l'homme pour l'agiter 1 • Puis vient
l'énumération de toutes les maladies et de tous les fléaux que
décpaine la meme puissaoce démoniaque ; on lui attribue la
peste, la folie, le cauchemar, les maladies et méme le célibat involontaire'. Le sombre gouffre d'ou cette puissance malfaisante est
toujours prete a s'élaocer, se creuse partout sur les pas de l'homme.

11 est au fond du Tigre et de l'Euphrate, comme sous les vagues
de la roer et daos les entrailles brulantes de la montagne 1 • Ces
démons parcourent pays a pres pays; ils stérilisent le sein de la
femme, chassent la mere de sa propre maison et la jettent au désert
avec son enfant. Ce sont eux qui arretent dans l'air le vol de l'oi~eau et jettent hors de son nid, au travers de l'espace, l'hirondelle
epouvantée. Chasseurs invisibles, ils poursuivent et frappent le
breuf et l'agneau. Ils pénetrent de maison en maison; nulle porte
ne les arréte. Ils tarissent le lait daos la mamelle. Ils sont la voix
qui niaudit et dont le maléfice poursuit l'hom:i¡ne en tout lieu.
Troublant jusqu'au vaste ciel, ils n'écoutent ni prieres, ni supplications. Ils sont les adversaires du Seigneur de la terre, ils tra. vaillent a la destruction des dieux. Ce sont les ennemis par excellence •.
Le monde ténébreux des esprits malfaisants a sa hiérarchie. A
leur tete sont les sept mauvais esprits qui ont pour séjour la profondeur de l'Océan; sous ces chefs terribles leur armée se répand
partout et revet toutes les formes depuis les fléaux et les maladies
jusqu'aux fantómes et aux visions terribles du sommeil.
Leur pouvoir maudit est dépeint avec une singuliere énergie
daos le fragment suivant de l'Art magique• :
11s sont sept, ils sont sept ;
Dans la profondeur de la mer ils sont sept,
Dans l'éther du ciel ils sont sepl,
Dans le fond de la mer ils sont sept.
11s ne sont ni males, ni femelles,
Ils ne prennenl pas de femmes, ils n'ont pas de fils,
lis ne connaissent ni l'ordre ni la coutume,
11s n' écoutent ni vreux, ni prieres,
Ils sont sept, ils sont sept,
11s sont les sept adversaires (les sept démons).

Les démons se localisent parfois. 11 y a un démon de la tete-,
des cheveux; il y en a un pour chaque membre. C'est contre ces
esprits malfaisants qu'il faut lutter par tous les moyens possibles.
1) Lenormant, La magie chez les Chaldéem, p. 72.
2) Id., p. 82.

i) Lenormant, La magie chez i,es Chaldéens, p, 34.
2) Id., p. 69.

77

3)

lstars Hollenfahrl, Schrader.

�78

REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

Le premier est l'invocation des dieux bienfaisants qui sont souvenl
convoqués tous a la fois comme dans cette priere : • Esprits, archanges, dieux tres grands, conjurez les démons t. &gt; Cette priere
libératrice est avant tout un exorcisme, une formule sacrée d'autant plus puissante que le nom invoqué est plus grand. Cette
importance donnée a la parole sainte est une conséquence naturelle de l'animisme. L'homme, a ce degré de son développement,
voit un esprit en toutes choses et applique cette nai:ve croyance au
langage. Sous le motil reconnait la présence d'une force mystérieuse. Celle-ci vient des dieux et s'infuse dans les formules
sacrées, le nom des divinités supérieures gardant une puissance
toute particuliere, Voila pourquoi toute formule pénétrée d'un
élément divin aura une action préservatrice. Ce qui est vrai de la
parole sainte ne l'est pas moins de la parole mauvaise ou de
l'imprécation. Celle-ci agit sur l'homme comme un méchant démon. Elle l'égorge comme un agneau et son dieu sort de lui. Le
cri mauvais l'enveloppe comme un voile et le charge de son poids.
De la la nécessité d'opposer la parole sainte a la parole maudite. • L'enchantement prononcé par le Seigneur de la terre
dépouille le sort hostile comme on dépouille une vigne, le met
en pieces comme une datte et le dénoue comme un nceud •. &gt;
Apres la parole sainte, un moyen efficace de dénouer ce nceud
de la malédiction est de faire passer la puissance mauvaise, le démon cruel, dans une représentation plastique. L'animisme implique
que réellement il s'y transporte et que lui-meme sort de l'homme.
C'est ainsi que pour conjurer et chasser le terrible démon de la
peste e qui, sans mains, sans pieds, dévore le pays comme le feu,
embrase l'homme, le couche malade comme un paquet de hardes •, &gt;
il faut en faqonner l'effigie symbolique et l'appliquer sur la chair
vivante du malade •. Pour compléter la guérison, il est bon de
reproduire aussi l'image des dieux bienfaisants et de la placer
devant la maison. Nous avons la l'explication des grandes figures,
moitié lion, moitié homme, placé sur le seuil des palais de Ninive
qui représentent les divinités, soit terribles, soit bienfaisantes. Le
i) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 76.
2) Id., p. 90.

S) Jd., p. 96.
4) Id., p. iOi.

LA RELIGlON CHALDÉO-ASSYRlENNE

79

talisman, espece d'objet sacré, pénétré, lui aussi, d'une vertu divine, joue un róle important dans)a conjuration des démons. 11 suffit de placer de longues bandes d'étoffe blanche ou noire sur la tete,
sur la main, sur le pied, enfin sur tout membre malade, pour
chasser le démon, le fantóme, le spectre, le vampire, le sortilege, car
on oppose ainsi comme face a face la puissance divine a la puissance malfaisante 1 • Le talisman, dont les formes sont tres variées,
est comme une borne infranchissable posée par les dieux contre
les démons. C'est comme un piege ou se prend le maléfice. • Les
talismans rejettent le mauvais esprit dans les lieux stériles et l'enferment derriere la porte et le verrou; ses actes sont conjurés •. &gt;
Ces rites compliqués demandaient de nombreux officiants. D'apres
le livre magique, ils se rangeaient en trois catégories, les conjurateurs, les médecins, les théosophes ou pretres. Pendant longtemps,
la sorcellerie a joué un róle prépondérant dans le sacerdoce des
Chaldéens.
Jusqu'ici nous n'avons que les éléments animistes de la vieille
religion de la Chaluée. Les éléments supérieurs ne lui ont pas
manqué et s'y sont développés dans une véritable évolution mythologique. Le pays, bien qu'il ne fú.t pas favorisé exceptionnellement
comme d'autres contrées, avait sa beauté, sa grandeur. Le sol
finissait par récompenser le travail; il contribuait pour sa part a
stimuler l'activité de l'homme par les conditions séveres qu'il lui
imposait. La fécondité de la terre et surtout la sublimité d'un ciel
étoilé, rarement terni, parlaient d'une divinité propice et bienveillante. Comment les Chaldéens n'auraient-ils pas transporté daos
ces cieux immenses et sur cette terre féconde et parfois si merveilleusement parée, ce pouvoir invisible qui les enveloppait comme
tous les fils des hommes et se révélait au fond de leur étre 't Le
ciel, la terre et méme l'abime profond, qui n'appartenait qu'en
partie aux puissances du mal, furent tour a tour divinisés par eux.
L'image sous laquelle l'univers leur apparait est celle d'une
barque ronde renversée. La terre en forme la surface supérieure
convexe. La concavité inférieure appartient a l'abime terrestre,
demeure des esprits et des morts. Au-dessus de la terre, s'étend le
ciel CQnstellé des étoiles fixes, plus haut encore sont les planetes
1) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 71.
2) Id., p. 116.

�80

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:SS

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LA Rt;LIGIO~ CllALDÉO-ASSYRIE."iNt;

avec leur mouvement périodique. Entre la terre et le ciel est la zone
des ven~ et des tempetes. Chacune de ces zones a son dieu : Anna
réside dans le ciel supérieur, Ea sur la terre, Jfoulgé dans l'abime
inférieur. Ea représente surtout l'élément humide qui enveloppe et
féconde la terre ; aussi apparait-il sous la forme d'un poisson;
c'est l 'Oannes de Bérose. Par suite de l'anthropomorphisme élémentaire qui se retrouve a tous les degrés du développement religieux,
chaque dieu male a son épouse, sorte d'hypostase féminine de ses
attributs. L'épouse d'Ea est Damkina; Ningé est la forme féminine
de Moulgé. Du reste, la personnalité de ces dée~ses n'a rien de
déterminé; elle est flottante et indécise. Ce sont plutót des puissances cosmiques divinisées par leur coté bienveillant. Le Dieu du
ciel supérieur ne sort pas de son ombre impénétrable : impossible
de s'en faire aucune idée distincte. Apres ces dieux plus ou moins
abstraits, le soleil, la lune et les étoiles sont l'objet de l'adoration.
On invoque de meme les vents, les fleuves qui, semblables a l'éperon du navire, poussent devant eux le sort hostile. Le feu occupe
une place d'honneur dans cette religion si peu systématisée. ll
conjure les maléficas, dissipe les puissances hostiles comme une
armée redoutablo ; il chasse la peste. C'est lui la flamme d'or qui
s'éleve des roseaux, se dégage de la fumée des sacrifices et s'allume
sur le foyer 1 •
Ces dieux, dont le type est indistinct, luttent contre les esprits
mauvais conduits par les sept esprits de l'abime. Cette lutte en
revient sans doute a la grande bataille entre la lumiere et les
ténebres, qui se retrouve daos toutes les religions orientales avec
un caractere plus cosmique que moral. Elle s'accuse moins dans
la religion chaldéenne que daos les religions ultérieures. L'anthropomorphisme est encore trop pale pour animer le combat des dieux
contre les démons. En réalité, ce n'est pas tant le secours actif, l'intervention positive des divinilés, que leurs adorateurs ont recherché
que des procédés magiques pour conjurar les maléficas des démons.
Le grand secret de la délivrance et de la victoire, c'est de pouvoir
prononcer le nom du Dieu ineffable que nul homme ne peut entendre. Le dieu de la terre est seul capable d'en obtenir la révélation et d'en communiquer l e bienfait. &lt; Le plus haut; le plus irrésistible de tous les pouvoirs réside daos le nom divin myslérieux,
i) Livre magique, p. 4.

le nom d_ont Ea seul a connaissance. Devant ce nom, tout fléchit
dans le c1el et sur la terre et daos les enfers. Les dieux eux-mémes
sont enchainés par ce nom et lui obéissent 1 • » Nous retrouvons la
ceLle vague intuition monothéiste, qui est bien un élément universal de la r~ligion, mais trop faible au début pour la marquer de
son empremte.
. Le sentiment a~cablant de l'infranchissable barriere qui séparc
l ho~~ de son dieu le plus puissant, lui inspire le désir de trouver
un ~ed1ateur plus rapproché de lui qu'Ea. Nous avons déja vu le
sole1l, la lune et le feu jouer ce rOle hienfaisant et recevoir a ce
litre les prieres. Un dieu dont il est difficile de saisir la nature
Silik Moulou Khi -

celui qui dispose le bien pow· les hommes

~

semble_ a~oir revetu c~tte fonction secourable. C'estlui qui, d'une
part, r~vele les volontes et la science d'Ea pour ruiner les esprits
mauva1s ~t, de l'autre, lui porte l'appel des hommes souffrants. ll
e~t app~le un hé~o~ p~rmi l~s. d_ieux, le prophete de toute gloire.
C e~t lm_ le fils ame d Ea, m1sericordieux parmi les dieux. On lui
attr1bua1t le pouvoir d'aplanir la roer et de bouleverser le cours d
l_'E~ph~ate, comme étant une personnification du vent, mais ¡~
elait bien plus humain que les autres dieux accadiens. n y a en lui
comm? une ébauche du Mithra persan, le héros libérateur.
Apres Anna et Ea, nous avons nommé parmi les grands dieux
Afoulgé, le di~u de l'ab~e, ou les bons esprils qu'il dirige combattent les espr1ts m~uva1s. Moulgé lui-meme est un dieu a la fois
redoutable et glorieux. Il est le seigneur du pays immuable ou descen~ent les m~rts, &lt; cette demeure ou l'on entre pour n'en plus
s?rll,r, ce chemm que l'on ~.escend pour n'en plus revenir, ce lieu
ou l on man~e de la. pouss1ere pour apaiser s11. faim, ou l'on a la
b?ue po~r aliment, ou les ombres remplissent la voüte comme des
01seaux . &gt;
Pourlant, d'apres un hymne a Silik A/oulou Khi le dieu me'di _
l e~r, ce1Ul·Cl
. · aurait le pouvoir de redonner la vie. Une
' autre priere
a
1~1. demande de fortifier les mains de l'habilant de la sombre
reg1on. Enfin, une déesse de la nuit est représentée dans un
~y~ne ~omme exer~ant un véritable jugement. Il y a la un vague
md1ce d une croyance a la rétribution qui s'accusera mieux l
~~pm
1)

Lenormant, La magie chez les Chaldéens

2) Id., p. i84-,

p

4

' . •

o

�IIEVUE DE L'IllSTOll\E DES HELIGIONS
82
La priere occupe la premiare place dans ce culte. Le sacritice esL
aussi mentionné, mais il n'a rien d'élevé ni de moral. II offre aux
dieux leur pature, car ceux-ci se précipitent sur l'offrande. &lt; co~m~
les mouches sur la viande. &gt; 11 s'agit sans doute des dieux mferieurs. Rien de plus méritoire que de répandre comme de l'eau le
sano des victini:es 1 • L'idée qu'on honore la divinité en lui ressembla~t appliquée aux déesses produclrices de la vie, aboutira aux
prostitutions sacrées de Babylone; mais elle doit avoir eu sa
premiere application longtemps auparavant, car nous voyo?s. d~ns
les textes les plus anciens, qu'on regardait comme une maled1ction
dont on demandait la délivrance, la virginité prolongée de la
femme esclave •.
Tel nous parait avoir été le premier fonds de la religion chaldéenne ou accadienne.
n est impossible de déterminer l'époque ou elle élargit ses cadres
sous la pression et l'influence des populations koushites, issues de
la grande race sémitique, qui se melerent aux premiers. habitants
du pays et remplirent-promptement toute la Bab;,lo~ie e~ plus
tard l'Assyrie. 11 est certain que ce nouvel affluent d em1grat10n ne
changea rien aux croyances fondamentales de la religion chaldéenne. n y eut pour la Chaldée une période de fractionnement
durant laquelle les memes dieux prirent des noms différents dans
chacune des villes qui servaient de centre a ces especes de petites
royautés ou principautés. Quand l'empi~e c~aldéo:babyl~n!e~ fut
fondé, il fallut faire place dans son Pantheon a ces d1eux s1m1la1res,
mais qui avaient chacun Jeurs adorateurs. Ainsi s'élargit le cycle

mythologique.
. .
. ..
, .
.
..
Deux causes s'aJouterent a l'lnfluence de 1 umficat10n pohtique
pour lui donner son caractere définitif. Tout d'abord le sacerdoce
avait pris une tres grande importance, comme _plus tard 1~ cast?
des Brahmanes dans l'Inde. De meme que ceux-c1 transformerent a
leur profit la religion des Védas, les mages chaldéens ~rgani~erent
le culte primitif au profi.t de leur autorité. En second heu, r1en ~e
marque davantage cette seconde période que l'i~~ortance do~nee
al'observation des astres qui, de simple superstit10n astrolog1que,
s'éleva bientót jusqu'a l'astronomie. L'habitude de lire dans les
l ) Livre magique, p. 36,
2) I cl., p. G7.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRlEN:-iE

83

cieux la destinée humaine et de chercher ses secrets dans les mouvements planétaires, éleva le magisme bien au-dessus de la sorcellerie du premier sacerdoce. En outre, le caractere sidéral tendit a
prédominer dans la couception des dieux. ns n'en devinrent pas
plus humains. On doit meme reconnaitre que l'anthropomorphisme
fut arrelé dans ses progres.
Voici, en résumé, ce que fut le systeme mythologique de la religion chaldéo-babylonienne, greffé sur rancien fonds du naturisme
primitif, comme on en peut juger par les textes cunéifor-mes. En
réalité, l'idée fondamentale de ce systeme est celle de l'unité divine,
prise dans un sens panthéiste. Le dieu caché qui comprend toutes
cl10ses en lui se manifeste dans la diversité des phénomenes. Les
dieux secondaires qui s'échelonnent au-dessous de lui ne font que
personnifier ses attributs. 11s sont avant tout, comme nous l'avons
dit, des dieux planétaires. Le dieu par excellence est Jlou. Babylone est sa ville, la ville d'Jlou. Au-dessous de ce dieu supreme,
nous avons une premiare triade se produisant par voie d'émanation.
Elle se compose des trois dieux suivants :
Anou, le chaos primordial;
Bel, le démiurge.
Nouah, le sauveur, le guide intelligent.
A ces trois dieux males correspondent lrois divinités féminines,
Anat, Bélit, Tihamti.
La deuxieme triade est ainsi composée :
Sin, le dieu lune ;
Samas, le soleil;
Bin, dieu de l'atmosphere 1•
Viennent ensuite les dieux des planetas :
Adar, Saturne ;
Mardouk, Jupitei- ;
.Vergal, Mars ;
Jstar, Vénus;
Nabou, Mercure.
1) Le nom de ce dieu est contesté ¡ on a soulenu que son nom élait Kammah,
le tonnant.

�REVUE DE L' l!ISTOIRE DES RELIGIOiSS

Les douze g1·ands dieux présidenl aux douze mois de l'année.
Au-dessous d'eux s'agite une multitude de dieux inférieurs, anges,
aénies et toute la lroupe malfaisante des démons qui perpélue
o
l'ancienne sorcellerie et ses formules.
En réalité, nous relrouvons dans ce nouveau cycle mythologique
la meme conception religieuse que celle des premiers Chaldéens
avec l'élément sidéral en plus. Nous avons le meme dieu supreme
enseveli dans le mystere qui s'appelle I lou au lieu d'Anna. La
premiere triade nous rend les trois dieux correspondants aux lrois
régions de l'univers. Mardouk remplace Silik Moulou Khi, le
dieu médiateur; seulement l'élément féminin occupe une place
plus grande dans le nouveau panthéon. Anat, Belil, et surtout
/sta1• le représentent daos sa fécondité et son action voluptueuse.
C'est ce qui explique le rite des prosLitutions obligatoires pour
toute femme dans le temple de Babylone. La légende d'lsta1· est
comme une ébauche du mythe d'Adonis. Elle aussi, ou plutót elle
la premiere, a perdu son époux et va le cherchar au pays de~
morts. C'est l'image de la nature, frappée de stérililé en hiver, qm
1
redemande sa brillante progéniture •
i ) Les fouilles récenles de M. de Sarzec, a Tel10, out eu pour résullat de
nous donner un aper\iu du degré de développement auquel élaient parvenues
les petites principautés du pays des Sou~ir~, ava~l la for~alion _de~ grandes
monarchies. M. Ledrain, professeur d ép1graphie assyr1enne a l École du
Louvre nous retrace daos un résumé plein d'intérél, l'élat social et moral
'
,
1.
de ce royaume minuscule. D'aprés un cylindre découverl par un agent ang a1s
en Mésopotamie, cylindre dalant du vi• siécle avant nolre _er~, les ~egues de
Sargon l'Ancien et de Naramsiu devraient élre reporlés a l an ~oO ª:~t
notre ére. Or, en comparant l'écrilure archa'ique d'u~ vase de Naramsm ~
celle d'un vase de la collection Sarzec, du Louvre, spéc1alement pour la dés1onalion du mot roi Je vase qui vient de Tello est d'une époque anlérieure a
t,
'
J.
celui de Naramsin. Nous serions done reporlés a plus de 4000 ans av. esusChrisl, pour Je pelit royaume de Tello. A en ju~e~ _Pª~ les inscriplions d~ la
colleclion Sarzec, il aurait alleint un degré de c1V1hsat10n assez avancé. L archileclure y aurait pris un développement lrés remarquabl~ pour 1~ c_onslruclion des temples, su1·Lout sous le roi Goudéa. Qua~t. a la rehg1on, elle
répond tout a fait a c'e qu'elle élait, daos loute celle reg1ou, avant la fondation des grandes monarchies. (Voir Revue politique et litlétaire, 12 j au-

vier 1883.)

LA RELIGION CITALDÉO- ASSYRTENNE

§ Ill. -

•

8i)..

La 1·eligion assyrienne.

L'Assyrie, en s'emparant de la Babylonie et en fondunt son immense empire, ne changea rien qu'un nom dans le panthéon chaldéen. Elle éleva son dieu Assour ala dignité de dieu supréme, mais
sans modifier essentiellement le caractere de celui-ci. En outre,
elle luí donna une éclatante personnification sur la terre dans la
personne de son roi conquérant. C'est ici que l'histoire devient un
facteur important de l'élaboration religieuse.
Nous ne reviendrons pas a la partie mythique de cette histoire,
dont nous ne nous préoccuperons .qu'au point de vue de son influence sur le développement religieux. Nous avons vu la Chaldée
partagée entre des royautés locales et multiples. Leurs principales
capitales ont été Our, Ourouk, Nipour avec son temple gigantesque,
Sippara, Borsippa, Larsam et enfin.Babylone, destinée a conserver
longtemps une dynastie indépendante. Le pays, a pres avoir été asservi par les Élamites vers 2300 avant J.-C. et soumis aune dynastie
Mede, passa sous la domination des Assyriens ; ceux-ci étendirent
beaucoup leurs conquetes. Ils a vaientélevé des villes superbes, telles
que Ninive, Kalakh, Elassar. Apres que leur roi Touklat-abal-asar
se fut emparé de Babylone (1100 av. J .-C.), l'empire assyrien entra
daos une période de guerres et de conquetes. Sous des rois tels
que As.~our-nazir-abal et Salmanassar III, ses armées victorieuses
étendent sa domination sur une grande partie de l'Asie occidentale
d11 golfe persique il. l'Elam et a la mer Rouge. Elles occupent éaa~
lement la Médie et l'Arménie. Apres des fortunas di verses, l'Ass;rie
retrou~~ au vmº et au vn° siecle avant J.-C., sous les Sargonides,
une ~erwde de gloire et de conquétes, car cette fois elle s'empare
de l'Egypte. La période de déclin commence avec l'élévation des
M~d~s. sous, Cyaxare. Alliés avec les rois de Babylone, toujours
p_rets a la r_evolte, c?ux-ci portent un coup morlel au colosse assyr1_en. La r~1~e _de Nmive en 606 eut un effet immense. Enfin, apres
bien des v1c1ss1tudes, la vieille Chaldée ressaisit avec 'Nabuchodonosor le sceptre du monde asiastique, jusqu'il. l'époque ou la Perse
avec Cyrus entre en scene et ouvre une nouvelle période de l'histoire.
Ces grandes guerres des conquérants assyriens onl laissé peu de

�86

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGIONS

traces, sauf sur les monuments de leur;; capitales; ceux-ci nous
donnent une juste idée de cette royauté superbe et cruelle qui
se plaisait tout autant a perpétuer par le ciseau de ses sculpteurs
ses cruautés insatiables que le faste de ses triomphes et de ses
chasses. Ces rois terribles apparaissent daos le lointain obscur du
passé comme des cometes terrestres qui auraient promené la mort
et I'épouvante dans des espaces immenses. L'oouvre de destruction
recommence sans cesse, il y a toujours eu de nouvelles contrées a
conquérir ou des révoltes a étouffer. C'est un déluge de sang qui
ne s'interrompt jamais et ce sang ne féconde ríen, car il ne laisse
apres lui que des ruines accumulées. Ce qui se détache bien positivement avec un relief extraordinaire de ces sanglants désastres,
c'est l'image du roi, représentant de ces dieux et adoré presque a
leur égal. 11 faut voir comme ces rois s'exaltent eux-memes dans
les inscriptions destinées a raconter leurs exploits. Jamais orgueil
h umain ne parla un plus audacieux langage et ne se fit davantage
semblable a Dieu. Voici comment s'exprime sur lui-meme dans une
inscription authentique, Touklat-abal-asar : &lt; Je remplis, des
cadavres de mes ennemis les ravins de la montagne. Je leur coupai
la tete. Je renversai les murs de leurs villes. Je pris des esclaves,
du butin, des trésors sans nombre. Six mille des leurs me prirent
les genoux et je les fis prisonniers. Je passai comme une tempete
sur le corps des combattarits au milieu des ravins des montagnes,
car je suis le roi puissant, le destructeur des méchants, celui qui
anéantit les bataillons ennemis 1 • »
Une autre inscription est ainsi corn;ue: • Le dieu Assour, mon
seigneur, m'a dit de marcher. Je disposai mon char et mes armées.
J'ai anéanti mes ennemis, je les ai poursuivis comme des betes
fauves. J'ai emporté leurs dieux, j'ai livré la ville aux flammes, j'en
ai fait des ruines et des décombres, je leur ai imposé le joug pesant
de ma domination et en leur présence j'ai rendu des actions de
graces au dieu Assour, mon seigneur •. &gt; Dans une autre inscription
relative ala conquéte d'Elam, le roi assyrien se van te d'etre entré
par la volonté d'Assour et d'Istar dans la villa de Suse et de s'etre
reposé avec orgueil dans ses palais : « J'ai enlevé tous leurs dieux,
dit-il, et toutes leurs déesses, leur pompeux apparei!, leurs trésors,
f) :\laspéro, p. 280.
2) Id., p. 437.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRTEN'.'iE

87

leurs pretres; j'ai tout transporlé au pays d'Assour, j'ai brisé les
lions ailés et les taureaux qui veillaient ?l. la garde du temple. Les
hauts lieux de leurs rois qui n'avaient pas craint Assour et Istar,
mes seigneurs, je les ai brulés au soleil. »
Le roi, en tenant ce langage, était vrairoent le représentant de
son peuple tout enivré de ses triompheg et rassasié du butin
conquis sur l'ennemi. Les palais splendides élevés a sa gloire
étaient les temples de cette royauté superbe, dont le dieu Assour
était le type angoste. Elle devenait une vraie religion, l'iroage
éclatante de la guerre victorieuse des dieux nationaux contre
les puissances mauvaises. Nous sortons ainsi du placide Panthéon sidéral des Chaldéens, bien qu'en définilive l'élément
nouveau se soit simplement superposé sur le fond primitif de
l'antique religion.
Tout n'est pas dit sur le développement moral d'un peuple quand
on a caractérisé sa religion officielle dans ses phases diverses.
L'ame de l'homme porte toujours une aspiration plus haute que
son culte national, du moins tant que celui-ci en est encore a un
&lt;legré inférieur. Aussi la voyons-nous dépasser sans cesse ce culte,
l'agrandir, le purifier et projeter sur ses dieux quelques rayons de
de la lumiere intérieure dont le foyer est profondément enfoui en
elle. C'est ainsi que, par éclairs, elle entrevoit un etre divin bien
supérieur a celui qu'elle adore et, pour un instant rapide, #)lle
transfigure ses dieux les plus divers, pour retomber bientót dans
sa nuit. Le cri de la conscience ne s'en est pas rooins élevé vers le
vrai Dieu, cherché ou pressenti au travers des divinités inférieures
dont on se contente dans le cours ordinaire de l'existence. C'est la
grande prophétie intérieure qui n'est jamais Testée saos oracle. La
religion chaldéo-assyrienne nous en fournit des preuves nombreuses.
Tout d'abord, on voit constamment des qualités morales attribuées a des dieux qui ne les comporteraient pas si on s'en tenait
au type officiel du culte. Le sentiment plus élevé du divin qui est
daos le camr de l'homme, apparait sous Jeurs formes changeantes.
C'est ainsi qu'apres que le feu nous a été représenté comme la
lumiere pure et éclatante qui illumine la demeure des ténebres,
comme la force qui mele le cuivre et l'étain, purifie l'or et !'argent
il nous apparait soudain comme bouleversant d'effroi la poitrine
du mécbant. « Quand l'homme, fils de son dieu, lisons-nous dans

�88

89

REVUE DE L'HISTOIBE! DES RELIGIONS

LA REUGION CHALDKO-ASSYRIENNE

un fragment mutilé, accomplit des amvres élincelanles de pureté,

Qui est élevé dans le ciel? Toi srrol es élevé. Qui est ~levé sur 1~ lerre ?
Toi seul es élevé. Ton commandement glorieux: a retentt dans le ciel. Les
dieux se prosternent sur la terre, les die~x:_se proste~nen~. Les géni_es _baisent
le sol. Ton glorieux commandement, qm v1ent me l enseigner? Qm vient me
Je faire connallre? Parmi les dieux tu n'as pas d'égal 1 -

il ressemble au feu céleste 1 •

,.

Le dieu Lune revet daos un autre hymne le meme caractere
moral. &lt; Seigneur, prince des dieux, lui est-il dit, seul sublime
daos le ciel et sur la terre, Seigneur qui as la création pour couronne et qui fais arriver majestueusement la roya u té asa plénitude,
ó fruit qui .~e produit lui-meme, dieu miséricordieux qui produit
tout, pere a l'action miséricordieuse dont la main soutient la vie
sur la terre entiere, tu y répands une terreur respectueuse. C'est
toi qui as établi les fondements du bien, chef inébranlable dont le
coour est vaste et n'oublie personne. Seigneur qui donnes des
commandements au ciel et a la terre, personne n'enfreint ta volonté.
Devant toi les archanges célestes prosternent leur face. Ton commandement retentit en haut comme un vent dans les ténebres. 11
don ne l'existence a la vérité et ala justice. Qui peut les anéanlir •? »
Ce dieu Lune cesse parfois d'etre une simple force de la nalure
et agit comme un dieu vivant et permanent. Quand les sept mauvais esprits de l'abime ont soulevé les tempates, qu'ils ont obscurci
Ja face du seigneur du ciel et que le sombre crépuscule a révélé
son angoisse, qu'eux-memes ont fondu sur la terre comme un torrent, le dieu Lune les combat victorieusement, et le dieu solaire
reléve sa tele brillante comme la flamme '. Ce caractere humain
est encore plus accusé pour le dieu Soleil que pour le dieu Lune.
11 connait la vérité, hait le mensonge et fait que la justice releve
son front, car íl est le juge supréme du ciel et de la terre. 11 étend
partout sa miséricorde. C'est lui qui rend saint et pur le roi fils de
Dieu et faitécouler le mal de son corps comme l'airain en fusion •.
Quelle vision sublime le poete inconnu de la vieille Chaldée n'at-il pas de son dieu, quand il le voit radieux au travers des hautes
portes du ciel, les archanges joyeux se prosternant devant lui,
tandis que la terre le contemple avec ravissement. Du haut du ciel,
il dirige les fils des hommes, faisant -briller sur eux un rayon de
paix et guérissant leurs souffrances s.
1) Lenormant, .Études accadiennes, tome nr, p. 31¡.
2) Id . , tome 11T, 38 livraison, p. 50.
3) Id., p. 131.
4) Id., p. 141.
5) Td. , p. l41.

Le divin Soleil apporte la délivrance a des souffrances plus profondes que celles qui s'attaquent au corps, car cette p¡iere se termine par ces mots ou nous retrouvons le mélange d'idées morales
et de naturisme qui est inextricable dans la religion chaldéenne :
&lt; L'homme, fils de son dieu, a déposé devant toi tous ses manquements. A l'élévation de ses mains prete attention, mange son aliment. recois sa victime. Rends absous son manquement. Efface sa
trans~re~sion •. ,. La priere atteint parfois une réelle beauté daos
ce culte si grossier par certains cótés : &lt; Je ne m'arroge pas le
droit, dit l'invocateur a son dieu, de commander, je ne me fie pas
a moi-meme. Je suis jour et nuit devant toi comme une temp&amp;te silencieuse. Je suis ton serviteur, je me confie en toi. Que ta colere
s'apaise•. &gt; Parfois la priere devient un dialogue entre l'homme et
son Dieu, comme dans cette oraison a Silik Moulou Khi, le dieu
médiateur:
L'invocateur.
Devant l'épouvante que tu répands, qui peut échapper? Ton
commandement est un glaive supreme que tu étends sur le ciel et
sur la terre.
Le dieu.
Je commande a lamer et elle s'aplan;t. Je commande a la tempete et elle s'arrete.
L' invocateur.
Seigneur, tu es sublime parmi tous les dieux, c'est toi qui es le
réparateur.
Le sentiment du péché s'est déja manifesté daos les hymnes que
nous avons cités. 11 a fini par trouver une expression sublime dans
de véritables psaumes de pénitence. Les fragments retrouvés sur
la création et le déluge, quelque entachés qu'ils soient de natu1) Schrader, Hrelle11fah1·t der Istar, p. 1ill.
2) Id. , p. 34.
'
3) Td., p. 50.

�90

ílEVUE DE r,'msTOIRE DES RELIGIO:-1S

ralisme, portent la trace d'un souvenir confus, mais dislinct, d'une
déchéance de la race humaine, ou du moins ils rapportent au mal
commis par elle les pires fléaux qui désolent notre monde. Le
récit de la création contient ces mots : e Tout ce qui avait été
arrangé par les grands dieux était excellent. , Or, le déluge est
positivement attribué aux péchés des hommes pour lesquels le
grand dieu Ea réclame la pilié de Bel, le dieu justice. e Laisse le
pécheur expier ses péchés, dit Ea a Bel, le malfuiteur son crime,
mais toi sois-lui propice, aie pitié de luí afin qu'il ne soit pas détruit. • C'est surtout du péché personnel que se préoccupe 1e
pénitent chaldéen.
Qu'on en juge par les citations suivantes :
Seigneur, la violente colére de ton creur, qu'elle s'apaise !
Le Dieu que je ne connais pas, qu' il s'apaise.
Le Dieu qui connait l'inconnu, qu'il s'apaise .
La mére déesse qui connait l'inconnu, qu'elle s'apaisc.

Voici ce que nous lisons dans un autre hymne:

LA RELIGlON CIIALDÉO-ASSYRIENNE

91

Mes blasphemes sont tres nombrem:. Déchire-les comme un voile.
O mon Dieu, mes péchés sont 7 fois 7 : chasse mes péchés.
Mere déesse, absous mes pécbés.
Ton cceur, comme celui d'une mere qui a enfanté, qu'il s'apaise 1
... 11 est assis daos le gémissement; en paroles douloureuses son cceur se
déchire.
11 a été frappé du silence comme la tourterelle.
.
JI a imploré comme un enfant la miséricorde de son pro pre D1eu,

Ces lamentations se terminent par l'espoir de la délivrance :
Apaise-toi, ai-je demandé.
Si tu m'accueilles d'une maniere propice,
Si tu accordes ta grace protectrice a l'homme, il reprend vie.
Dominatrice de toutes choses et des hommes, divinité miséricordieuse qui
estaures, c'est toi qui accueilles les lamentations • !

Nous retrouvons les mémes accents de douleur pénitente dans
les fragments suivants traduits par Schrader.

Je mange des aliments de colere,

le bois des eaux d'angoisse.
De la transgression envers mon Di eu, sans le savoir, je me nourris.
Je marche dans le manquement envers ma mére déesse sans le savoir.
Seigneur, mes fautes sont trés grandes,
Tres grands mes péchés 1
Dieu qui connals l'ennemi, tres grandes sont mes faules.
Je fais des fautes ne le sachant pas.
Du Seigneur, dans la colére de son cceur ,
La force s'est enflammée contre moi.
Je sui s prosterné et personne ne me tend la main.
Je me traine pleurant et personne ne saisit ma main.

Je críe et personne n'entend.
Je suis exténué, languissant et personne ne me délim·e.
Je m'approche du Dieu qui fait miséricorde et je prononce des lamenlations brO.lantes, ó seigneur sois propice.
Jusques a. quand, O mon Dieu,
Jusques 11. quand, mere déesse,
1usques a quand, ó Dieu qui connais l'inconnu,
Jusqu'il. quand l'emportement de ton creur?
S'il a blasphémé ou agi pieusement, personne ne le sait.
Seigneur, tu ne rejetteras pas ton servileur au milieu des eaux de la tempele, viens a son secours, prends sa main.
Je commets le péché. Tourne-le en piété .

O Dieu, mon créateur,
Saisis, soutiens mes bras.
Conduis lesouffle de ma bouche,
Conduis mes mains.
O Seigneur de la lumiere,
Seigneur, ne laisse pas succomber ton servileur,
Daos les eaux de la tempete grondante.
Soutiens mes mains.
Seigneur, nombreuses sont mes transgressions.
Grands sont mes péchés.
Le Seigneur dans son courroux a mis son courroux sur moi.
Le Dieu, dans la sévérité de son cceur,
'
A mis sa main sur moi.·
Istar s'est jetée sur moi, elle m'a fait de grandes peines.
Je me jette sur la terre. Personne n'a pris roa main.
Celui qui ne craint pas son Dieu sera couché comme le roseau.
Celui qui ne vénere pas lstar verra sa force s'écouler.
Comme l'étoile du ciel il perdra son éclat.
Il s'enfuira comme les eaux et les nuées '·

f) Lenormant, Études accadiennes, tome III, 3• livraison, p. 150, 159, 183.
2) ScT1rader . ouvr. cité, p. 81, 91.

�LA RELIGlON CHALDÉO·ASSYRIENNE

92

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGJONS

On le voit, la grande voix de conscience a retenti sur la terre
vouée a la magie naturaliste et, par momenls, a couverl ses misérables superstitions en épurant ses la.ches terreurs. 11 était impossible qu'a ce développement de la conscience ne correspondit pas
une vue moins confuse de la rétribution dans la vie future.
Nous avons vu apparaitre dans la religion chaldéenne la place
privilégiée accordée dans le séjour des morts aux soldats vaillants.
C'est a l'Assyrie qu'a été du un développement nouveau dans la
conception de la vie future. Le document le plus important est le
récit mythique de la descente de Xisthus aux enfers. La place
d'honneur est encore réservée aux soldats courageux. Ils reposent
entourés de leurs parents, rafraichis par l'eau pure de la vie. I1 est
dit aux justes : , Buvez l'eau pure dans les vases purs. ~ La
déesse Anat les a transportés dans un lieu de sainteté ou découlent
le miel et la graisse. Une plaque de bronze récemment découverte,
et dont M. Clermont-Ganneau a commenté les représentations
symboliques, semble marquer un progres dans l'idée de la rétribution rattachée a la vie future. La région inférieure est occupée
par deux monstres affreux qui représentent les tourments vengeurs, tandis qu'au-dessus, sur la terre, un mort est placé entre
deux dieux protecteurs. 11 y a done un recours aupres des dieux
contre l'épouvante de l'enfer 1 •
Par une bizarrerie assez singuliere, il n'y a pas trace de sépulture en Assyrie. La Chaldée semble avoir été la nécropole de tout
l'empire.
La tombe chaldéenne est un petit caveau construit en briques.
Parfois elle est remplacée par des jarres de terre cuite recouvertes
de grands couvercles. Les sépultures entassées ont fini par constituer des terres énormes.
L'art cbaldéo-assyrien est la fidele expression d'une religion
d'épouvante et de cette fureur conquérante dont la royauté est
l'éclatante personnification. Les palais, batis en briques, out revetu
la forme deparallélipipedes rectangles; ce sontles temples de cette
royauté divinisée. lls se développent en surface sur des tertres artificiels qui leur servent de piédestal •. Pour rompre avec la mono-

i) Revue archéologique, n° 381.
2) Perrot et Cbipiez, om. cité, vol. ll, p. H .

93

tonie d'un pays aussi plat que la Chaldée, on a multiplié les tours
a étage. La voute fait son apparition dans les temples. La brique
en rend la construction facile. L'ornementation ne peut faire corps
avec l'édifice comme en Égypte ou la pierre domine. Aussi, dans
l'art chaldéo-assyrien est-elle en quelque sorte superposée, soit par
un revetement de pierre sculptée, soit par des peintures en fresque. Tous les temples reviennent a un seul type. lls sont formés de
plusieurs prismes quadrangulaires dont le volume diminue dans la
proportion de la hauteur. Nous avons ainsi une superposition
d'étages qui présentent l'aspect d'une suite de terrasses en retrait
les unes des autres 1 • On arri ve ainsi a de vraies montagnes artificielles. Ce sont des pyramides a degrés. La sculpture assyrienne
représente les démons par des figures d'une laideur repoussante.
Les formes animales et humaines sont constamment mélangées.
Dans un grand nombre de sculptures colossales, le corps et les
jambes sont du taureau, symbole de la force; la criniere du lion
flotte autour d'une figure d'homme, qui a des ailes d'aigle. On ne
voit jamais apparaitre un type religieux, simple et unique; l'art
chaldéen n'a pas cessé d'etre dominé par un symbolisme religieux
bizarre. 11 en est autrement de la sculplure destinée aux palais.
Elle est surtout narrative. On y grave sur la pierre, selon l'heureuse
expression de M. Perrot, les bulletins de la grande armée conquérante. Les scenes de chasse, ele guerre, les cruautés pour les
vaincus et les ·captifs, sont rendues avec un relief étonnant. Les
animaux sont mieux rendus que la figure humaine. L'art assyrien
est, du reste, un art essentiellement monotone qui a cherché avant
toute chose a représenter la terreur et la force.
Telle est cette religion qui n'a jamais dépassé sont point de
départ, a. tous égards semblable al'animisme des peuples sauvages,
religion de terreur aboutissant au déploiement de la violence guerriere la plus formidable, traversée pourlant d'idées plus hautes ou
nous reconnaissons l'intuition prophétique d'une divinité protectrice de la justice, qui a des pardons pour le péché confessé. Mais
ce n'est pas par l'éclair rapide qui traverse la conscience d'une
race que nous pouvons juger du point de développement auquel
elle est arrivée, mais bien par sa conception dominante. Or il est
certain que chez les Chaldéo-Assyriens, elle ne dépassait guere le
1) Perrot el Chipiez, ouv. cilé, vol. 11, p. H.

�94

REVUE DE L'HISTOIRE DES llELlGIONS

naturisme sidéral , quelque peu mélé d'anthropomorphism~ ~t
qu'elle donnait dans ses riles la premiare p~ace ~ux pro~des
magiques destinés a conjurer les puissances demomaques repandues dans le monde.
Ce qu'elle a eu de meilleur, c'est encore le sentiment de son
insuffisance, c'est la plainte touchante sur !'incapacité de ses dieux
a donner la lumiere, et répondre au gémissement de leurs adorateurs; c'est, enfin, ce cri de détresse &lt; vers un dieu qu'on ne connatt pas , , comme s'exprime l'un de ses chants sacrés.
E. DE PRESSENSÉ.

LES

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »
D'HERBERT SPENCER

ET L'ÉVOLUTION DU SENTIMENT RELIGIEUX

EccLESlASTICAL INSTITUTIONS,

being pa1·t VI o{ the Pn1NCIPLES

OF

Soc10LOGY, by Herbert Spencer, Londres, Williams and Norgate,
1 vol., 1885.
On connait suffisamment le plan et le but de l'oouvre poursuivie
par M. Herbert Spencer. Il ne s'agit rien moins que d'une tentative pour unifier la science ou, en d'autres termes, pour ramener
a une formule unique l'explication derniere de tous les phenomenes observés et observables. La loi ultime, qui nous livrera ainsi
le secret de l'univers sensible, M. Spencer croit la trouver dans le
1·ythme de l'évolution et de la dissolution. Ce rythme éternel, ou
du moins sans limites discernables dans le temps et dans l'espace,
se manifeste d'abord par un passage graduel de l'homogene a
l'hétérogene, avec subordination croissante des éléments ainsi
différenciés, puis par l'établissement d'un équilibre, a la fois
interne et externe, que ne tarde pas a détruire la pression de milieux toujours changeants, enfin par une désorganisation graduelle qui, refaisant en sens inverse toutes les étapes de l'é~
volution, ramene les éléments désagrégés a leur état d'homogénéité initial.
M, Spencer a successivement montré l'action de cetle loi dans
les sciences physiques, dans la biologie, dans la psychologie.
Passant aux sciences sociologiques, il en a cherché le fonctionne-

�•

96

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

o'HERBERT SPENCER

97

REVUE DE L' HISTOll\E DES RELlGlONS

roent dans les coutumes traditionnelles, dans les institutions politiques, dans les conceptions morales. ll devait nécessairement,
dans cet ordre de recherches, aborder a leur tour les idées religieuses, ainsi que les institutions ecclésiastiques, et c'est ce qu'il
entreprend dans sa derniere publication.

L'auteur commence par établir que les institutions ecclésias·
tiques, c'est-a-dire les institutions qui ~ervent aux relations de
l'horome avec les puissances surhumaines, se présenlent, dans les
premiers a.ges, a l'état d'indifferenciation non seulement entre
elles, mais encore par rapport aux autres fonctions sociales. Le
sacerdoce se confond alors avec une foule d'autres professions.
Ce sont les memes personnages - parfois les premiers venus qui pourvoient aux deux grandes fonctions du culte : la propitiation, laquelle tend a concilier les puissances surhumaines et
la sorcellerie, laquelle s'attache a les intimider, a les expulser ou
a les asservir. 11 n'est pas rare de voir, chez les sauvages, un
seul individu exercer le métier de pretre, de sorcier, de devin, de
médecin, de juge, etc.
Mais bientót la différenciation commence. La sorcellerie, qui,
au début, est la fonction essenlielle du culte, devient l'attribut
de quelque individu spécialeroent désigné par son tempérament,
son intelligence, son atlresse ou toute autre circonstance particuliere. Le sacerdoce, de son cólé, c'est-a-dire la fonction propitiatoire qui, un jour, releguera la sorcellerie dans les bas-fonds sociaux,
ne tarde pas a etre assumée de préférence par le pere de famille
qui prie et sacrifie pour les siens; de la le culle domestique, dont
les cérémonies survivent, dans les familles, meme a la constilulion
ultérieure des sacerdoces généraux. Par analogie, quand les diverses familles se seront groupées en tribus, c'est le chef qui invoquera les dieux de la communauté pour le compte de ses sujets.
La transition entre ces deux formes de culte peut s'observer chez
certains negres ou, en l'absence de dieux collectifs, le chef intercede
; pres de ses fétiches domestiques, tantót pour sa propre famille,
tantót pour tous les habitants du village.
Cependant la mulliplication des occupations gouvernementales

~~t~:~!~!ªt ajout~r 1~ ~omplication croissante des riles) amene
on le voit : che~ a dele~~er ses fonctions sacerdotales, comme
ans a tradit10n de Numa instituant les fl .
pour remplacer les rois en cas d'absence Ce délé .
.~mmes
tance de ses attributions, sera généraÍement
_vu l im_porproches du chef. Ainsi, chez les Blantyres de l'Af . o1s1 p~rm1 les
en l'absence du chef c'est s f
.
r1que occrdentale,
faut d'épouse, son ~lus jeu:e :r:::enqmt exerce _le culte, et a dé.
.
. e empora1re cett d ·1 ·
lion
. arr1ve a etre permanente ' comme on le constat ' p e e. ega•
.
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elle
se
fait
indi-slinctement
a
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en
olynesie;
.
d
un parent quelconq d h f
a unl e ses
. Le sacerdoce tend
ue du e 1e '
. nobles ou de ses protéges.
en pus, a devenir indépendant de l'État t . . •
' e p us
cipe d'une différenciation nouvelle.
, e ams1 apparait le prin·

~t~•

La marche des idées théologiques exerce
grande influence sur la nature des inslitu i natur~l~em~nt une
mesure que les divinités se multiplient, il s'~:tli:cclesia~tl~ue~. A
base du polythéisme, entre la multitude des
~ne d1slmct10n,
les etres supérieurs qui ont un n om special
. . espr1ts
et
ett une anonymes
ph .
.
nettement
accusée.
Les
premiers
s
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d
.
ys1onom1e
, .
on a ores ou exore· ·
da pres des procédés identiques. les second
t
ises en bloc,
distinct et, comme ces différe~Ls lt s on chacun leur culte
.
cu es se font conc
.
urrence, Il
fi mt souvent par s'établir entre eux des d" .
conduisant
a la hiérarchie des sacerd oces respectii
ifferences L
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.
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resultat peut ' du reste ' etre attem
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'
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·1 ealite de leurs dieux,
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sien, i se borne a établir la
De la
.
·o
. une«
. t II gravitation » vers le monothé·s
I me, secondee par 1
p1 gres m e ectuels qui tendent a l'établissem
' . .
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monde des dieux et enfin par le d. l
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'
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.
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1· .
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.
.
ecc es1ashabitudes
d'extreme
sou7

�98

1

REVUE DE L HISTOIRE DES BELlGIONS

mission, dit l'auteur, engendrant !'extreme développement du
G0ntróle politique et religieux. &gt;
En meme temps que le sacerdoce gagne ainsi en unité, il se
développe en complexité par la division du travail entre diverses
catégories de pretres groupés aulour de chaque dieu avec des
fonctions de mieux en mieux définies. Intégration et différenciation
marchent done de pair, dans la société ecclésiastique comme dans
les autres groupes sournia a la loi de l'évolution.
M. Spencer fait observer que plus une société est arriérée, J?lus
le prelre intervient dans les affaires de l'État. Alors meme que le
sacerdoce est devenu indépendant des fonctions gouvernementales,
les pretres continuent longtemps a jouer un róle dans les questions
militaires. Tout d'abord, ils y apparaissent fréquemment comrne
instigateurs d'expéditions armées - qu'il s'agisse de fournir des
victimes aux dieux nationaux ou de provoquer une extension
de leur culte. En second lieu, la faculté qu'on leur attribue de
connaitre la volonté divine les désigne naturellement pour prendre
part aux conseils de guerr~. Troisiemement, comme les divinités
de chaque belligérant participent elles-memes aux batailles, ils ont
a accompagner ou meme a précéder les armées, en portant les
grands fétiches nationaux. Parfois, ils exercent de plein droit,
comme chez les Asteques, les fonctions de commandant en chef,
alors qu'ailleurs, comme chez les Romains, c'est le général luimeme qui, avant d'engager la lutte, se transforme en pretre pour
remplir cerlaines prescriptions religieuses. Souvent aussi ils figurent dans la mélée, les armes a la main, comme notre moyen a.ge
en fournit de si fréquents exémples. Enfin, par leurs prieres, ils
s'efforcent d'influencer les dieux en faveur de leurs concitoyens,
ainsi qu'on peut l'observer, meme de nos jours, dans presque
toutes les religions connues 1 •
Daos les affaires civiles, l'intervention originaire du sacerdoce
i).A ces fails de parlicipalion direcle, M. Spencer ajoule les fails de
parlicipalion indirecle, tels que le controle ou l' organisation des armées, et
a ce propos, il cite le cardinal de Richelieu qui dirigeait, sous Louis XIII,
l'armée et la marine. On pourrait objecter que, si Richelieu remplit ce r0le,
ce fut quoique et non parce que prince de l'Église. Mais un cas qui rentrerait
peut-élre mieux daos la these de l'auteur et qui est bien plus récent, c'est
celui d'un prélat fort connu, Mgr de Mérode, qui fut ministre de la 1guerre
a Rome, sous Pie IX.

LES &lt;&lt; INSTITUTIONS ECCLÉSlASTJQUES » D'HERBERT SPENCEB

99

est plus considérable encore. Longtemps apres que le sacerdoce a
cessé d'etre la fonction des chefs politiques, il conserve encore l'administration de la justice, sous prétexte que les dieux protecteurs
de l'ordre prononcent leurs arrets par l'organe de leurs ministres.
C'est au meme litre qu'il intervient également dans toutes les
décisions temporelles ou se trouvent impliqués des intérets religieux, voire dans toutes les affaires ou les gouvernants jugent
a propos de consulter les dieux. 11 ne faut pas oublier non plus
que l'influence du pretre se~t souvent au chef comme moyen de
gouvernement; on en cite des exemples jusque chez des peuples
aussi primitifs que les negres de la cóte d'Or et les naturels des
iles :Fidji.
II n'est pas étonnant que, dans . ces conditions, le sacerdoce,
devenu indépendant de l'État, cherche a asservir celui-ci. ¡u ou il
réussit completement, nous avons une seconde forme de théocratie,
soit qu'il assume directement le pouvoir, soit qu'il en abandonne
l'exercice a des délégués laiques, entierement soumis a son autorité. Si l'on rétléchit aux moyens dont il dispose pour établir sa
puissance et ensuite pour la maintenir : la prétention qu'il émet de
parler au nom des puissances -surhumaines, le droit qu'il assume
de remettre les fautes, le monopole qu'il s'attribue en matiere de
sacrifices, les conséquences qu'il attache a ses excommunications,
enfin l'intluence que lui assurent la supériorité de son instruction,
Ja possession de certains secrets traditionnels, !'esprit de corps et
souvent l'accumulation des richesses, - on conc;oit que son ascendant soit irrésistible aux époques de foi aveugle et qué, en dehors
des cataclysmes provoqués de l'extérieur, sa domination, une fois
établie, ne puisse etre renversée sans une véritable transformation
daos les habitudes mentales de la société.
De quelle fac;on un pareil changement s'opere-t-m Rien de sem•
blable a l'hérésie (non-conformity) n'existe dans les sociétés primitives, puisqu'il n'y existe point d'orthodoxie. Mais il en est
aulrement, des qu'une Église se constitue en organe infaillible de
la vérité absolue. Une premiere variété d'hérétiques comprend ceux
qui ve~lent résister aux innovations introduites par les chefs de
cette Eglise, au cours de son évolution ; une seconde, ceux qui
veulent, au contraire, pousser ces innovations plus loin ou en formuler d'autres. Peu a peu, cette opposition aux prétentions du
despotisme spirituel se transforme en revendication du libre

�rno

REVUE DE L'HISTOHI.E DES RELlGIONS

examen et celte revendication, a son tour, finit par amener la
rupture des liens entre l'Église et l'État.
M. Spencer montre comment, a mesure que la civilisation progresse, on voit se restreindre les prérogatives du sacerdoce décrites ci-dessus. S'ensuit-il que toute institution ecclésiastique
soit destinée a disparaitre! Voici en quels termes l'auteur répond
a cette question dans le chapitre sur le passé et l'avenir ecclésiastique (Ecclesiastical lletrospect and Prospect), ou il résume et coordonne ses déductions précédentes :
« Bien que toutes les pratiques impliquant une idée de propitiation soient sans doute destinées a tomber, il ne s'ensuil pas
qu'on verra tomber aussi celles qui visent a réveiller la conscience
de nos rapports avec la cause inconnue ou a exprimer les sentiments résultant de cette notion. ll restera un besoin de rehausser
la forme de vie trop prosa'ique qu'engendre notre absorption dans
les occupations quotidiennes, et il y aura toujours place pour les
gens capables de communiquer a leurs auditeurs le légitime sentiment du myslere qui enveloppe l'origine et la signification de
l'univers. On peut prévoir aussi que l'expression de ce sentiment
par la musique non seulement survivra dans le culte, mais encore
prendra un nouvel essor. Déjala musique de nos cathédrales protestantes, plus impersonnelle qu'aucune auLre, sert assez bien a
suggérer la pensée d'une vie également transitoire pour l'individu
et pour l'espece, d'une vie qui est le produit infinitésimal d' un
pouvoir sans limites imaginables. En meme temps la prédica·
tion, cette institulion dont le róla a été en grandissant dans les
instilutions religieuses, assumera une prédominance marquée et
élargira la sphere de ses objels. La conduite de la vie, qui forme
déja, en partie, le texte de nombreux sermons, sera probablemenl
embrassée dans son ensemble. Tout ce qui concerne le bien de
l'individu et de la société sera traité tour a tour, et désormais la
principale fonction de celui qui occupera la place de ministre consistera moins a insister sur les príncipes déja acceptés qu'a developper les idées et les jugements dans ces questions délicates qui
naissent de la complexité croissante de l'existence humaine. &gt;
Ces conclusions ne peuvent manquer de frapper ceux qui ont
observé le mouvement religieux, du moins dans les pays proteslants. 11 y aurail sans doute des réserves a faire en ce qui concerne
les pays catholig_ues, ou n'apparait actuellemant aucun indice

LES

«

I:'iSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES &gt;&gt; D'BE!\BERT SPENCER

101

d'une pareille évolution; mais cette contradiction apparente, qu'il
n'eút pas été difficile a M. Spencer de faire renlrer dans son explication générale, n'invalide en rien ses déductions relatives au
développement normal des institutions ecclésiastiques et meme a
leur avenir prochain dans d'autres religions du monde civilisé.
Lui-meme, du reste, subordonne l'accomplissement de ses prédictions a une condition importante consistant dans l'hypothese que
« le progres de la société dans le sens industrie! se poursuivra
comme par le passé 1 • &gt;&gt; Autrement, ajoute-t-il, e on assisterait a
des changements en sens inverse de ceux qui viennent d'etre indiqués et qui reposent sur le développement de l'individualisme. ,
Du point de vue élevé ou il se place, M. Spencer n'a p&amp;s plus
de peine a reconnaitre les services des institutions ecclésiastiques
dans le passé que dans l'avenir. A !'instar de M. Fustel de Coulanges, il insiste sur le róle de la religion dans la fondation des
états ou plutót dans la consolidation des premieres communautés.
I1 montre comment la tradition religieuse empeche l'éparpillement
de la tribu naissante et forme un lien entre les générations successives, sans compter que les lieux sacrés deviennent naturellement des centres de confédération. N'est-ce pas dans l'intéret des
cérémonies religieuses que se proclament les· premieres « treves
des dieux • ? N'est-ce pas la sanction de l'autorité divine qui assure
le respect du droit, ainsi que de la foi jurée? Peut-etre la garantie
de la propriété a-t-elle son origine dans une institution analogue
a ce qu'on nomme en Polynésie le tabou, c'est-a-dire dans l'attribution aux puissances divines d'un etre ou d'un objet désormais
regardés comme inviolables. La crainte d'etre exposé aux vengeances posLhumes de l'ame peut empecher bien des crimes,
comme l'avonent souvent les sauvages. 11 n'est pas jusqu'a l'esprit
d"ascétisme qui n'ait eu son utilité, qnand il a enseigné a accepter
. i) l\L Spencer met en opposition deux types de sociélé qu'il nomme respectivementle type industrie! et le type militaire. Ce dernier ne s'applique pas
seulement, dans la pensée de l'auleur, an développement exagéré des forces
militaires, mais bien a toute forme sociale ou domine le systéme de « la
coopération forcée ». Le type industrie! au contraire, représente le systémc
de« ~a coopération volontaire », ou l'association libre se substitue aux pouvoirs
pubhcs dans un nombre croissant de fonctions sociales. (Y. le t. IIT de sa
Sociology et aussi son remarquable opuscule l'Individu conti·e l'Etat trad
franc. de M. Gerschel, Paris, Alean, i vol. 1885.)
'
·

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
102
une souffrance momentanée pour éviter dans l'avenir une souffrance plus grande et a sacrifier un plaisir actual en vue d'une
félicité future.
On a si souvent et sijustement reproché aux religions les folies,
les hontes, les crimes dont elles portent la responsabilité dans
toutes les périodes de l'histoire, qu'il est bon d'envisager parfois
l'autre cóté de la question, etil faut reconnaitre que nul ne pouvait
le faire d'une voix plus autorisée et plus impartiale. Voici d'ailleurs plus de vingt ans que dans ses Premiers Principes, M. Spencer
proclamait la nécessité perpétuelle de la religion « pour empecher
l'homme de s'absorber dans le relatif et dans l'immédiat. &gt;
C'est encore cette meme attitude qu'il adopte vis-a-vis du sentiment religieux dans le chapitre final ou il résume le passé et
l'avenir de la religion (Religious Retrospect and Prospect). 11 est
inutile d'insister sur cette partie de ses conclusions apres le résumé que nous en avons donné aux lecteurs de la Revue de l'histoire des Religions, quand ce chapitre parut, sous forme d'article,
dans la Fortnigthly Revie'l!J t.
Forcé de nous restreindre, nous ne pouvons suivre ici l'auteur
dans tous les développements de sa these, ni meme rendre pleine
justice a sa méthode .. Nous nous bornerons done a signaler le fait
qu'il n'avance aucune affirmation sans l'appuyer sur des exemples
empruntés, soit a l'histoire des anciennes religions, soit a l'ethno-

i) V. dans la Revue de l'Histoire des Religions, livraison de mai-juin 188i,
(t. IX, p. 350), notre article intitulé Harrtson contre Spencer sur la valeur
religieuse de l'inconnaissable. La polémique, dont nous donnions un aper~u
dans cet article, a eu un épilogue aux États-Unis. Un professeur distingué de
Yale College, grand admiraleur de Spencer, réunit en volume les documenls
de la conlroverse, y compris nolre propre article qu'il voulut bien traduire
a cet effet. Mais, comme il s'était abstenu de demander l'autorisation de
M. Harrison et comme M. Spencer, en accordant la sienne, avait quelque
peu annoté les articles de son contradicteur comtiste, celui-ci s'en plaignit
vivement dans le Times, accusant M. Spencer d'avoir abusé des facilités que
lui offrait l'absence de tout traité entre l'Angleterre et les États-Unis pour la
protection de la propriélé littéraire. U s'ensuivit un échange de lettres
assez aigres, auquel M. Spencer mit fin en retirant de la circulation, a ses
frais, lous les exemplaires qui restaient entre les mains de l'éditeur américain,
MM. Applelon et C1• de New-York:. Cet acte de générosité esl d'autant plus
méritoire que M. Spencer n'avait aucun intérét pécuniaire dans cette
publication.

LES « INSTITUTI0:-1S ECCLÉSIASTIQUES

» n ' HERBEnT SPENCER 1. 03

graphle des peuples non civilisés. 11 convient de mentionner, dans
cet ordre d'idées, la table de références qui se trouve placée a la
fin du volume et qui, rédigée d'apres un systeme aussi clair que
pratique, met le dernier livre de M. Spencer a l'abri du reproche,
adressé a quelques-uns de ses prédécesseurs, de rendre fort difficile
le controle des sources. Mais l'auteur a-t-il toujours tiré des faits
ainsi réunis les déductions qu'ils semblent comportar? C'est ce
que nous nous proposons d'examiner dans le reste de cette
étude.

n
Ceux de nos lecteurs qui connaissent déja l'ouvrage anglais, ont
été peut-etre surpris de ne trouver, dans le résumé que nous venons d'en faire, aucune allusion a un fait dont M. Spencer se sert
comme pointde départ, sur lequel il revienta chaque page et qui,
a premiare vue, pourrait sembler la tbese essentielle de l'ouvrage.
Ce fait, c'est le culle des morts, ou plutót des ancetres.
M. Spencer estime, en effet, que le sentiment religieux a eu
partout sa source dans le sentiment de l'obéissance au chef de la
famille. Quand celui-ci venait amourir, son double continuait a apparaitre et meme a commander dans les reves. On croyait done
qu'il survivait a l'état d'esprit et que, sous cette forme, il persistait
a intervenir dans les affaires des survivants, pour protéger les
siens et nuire a leurs ennemis. De la l'institution du culte domestique qui, au début, aurait eu exclusivement pour objet, soit de
rendre propices, par des sacrifices, les manes des ancetres et des
chefs, soit de réduire a l'impuissance, de chasser au loin ou meme '
d"asservir par des conjurations les manes des étrangers et des
ennemis. De cette premiare forme de culte dériveraient toutes les
autres manifestations du sentiment religieux.
Si, jusqu'ici, nous n'avons pas parlé de cette tbéorie, -c'est que
nous la regardons non seulement comme accessoire, mais encare
comme inutile et meme préjudiciable a la démonslration des idées
professées par M. Spencer, tant sur la marche de l'évolution ecclésiastique que sur les rapports de cette évolution avec le cours
du développement universal. lnutile, en ce que pour arriver aux
memes conclusions générales, il suffit de constater, avec l'auteur,

�1

IlEVUE DE L HISTOIRE DES_ RELIGJONS
104,
que le sentiment religieux, comme les autres manifestations de
l'activité humaine, a du avoir des commencements naturels et que
ces commencements ont du étre fort humbles, analogues aux phénoménes religieux qu'aujourd'hui enco-re H nous est donné de
constater, a l'état rudimentaire, parmi les peuplades les plus
incultes. P1·éjudiciable, parce que, dans notre pensée, le culte des
morts n'est pas la source essentielle des religions et que, par
suite, l'intrusion de cette hypothese est de nature a affaiblir la
force probante de toute l'argumentation.
M. Spencer avait déjá. exposé d'une fa&lt;;on générale, dans le
premier volume des Principes de Sociologie, ses idées sur la prédominance originaire de la nécrolatrie. Les lecteurs de la Revue se
rappellent comment M. Albert Réville s'est attaché ici a réfuter ce
qu'il appelait avec raison une renaissance moderne de l'évhémérisme t. Mais il n'est peut-etre pas inutile de revenir sur le sujet,
aujourd'hui que M. Spencer a donné a ses vnes de nouveaux développements. L'éminent pbilosophe dénonce vivement, dans son
dernier ouvrage, l'obstination des théologiens et des mythologues
qui refusent de se rendre a son &lt; accumulation de preuves. •
Nous n'avons jamais été un théologien et nous n'avons pas la
prétention de parler au nom des mythologues. Cependant nous
devons avouer qu'apres avoir lu les Jnstitutions ecclésiastiques
d'un bout a l'autre, nous sommes moins converti q.ue jamais a
cette partie de ses vues, précisément parce qu'il nous y fournit
'e moyen de les serrer de plus pres.
En effet il ne s'y borne pas a justifier plus longuement ses affirmations antérieures sur la fa&lt;;on dont la vénération du double
aurait donné naissance a l'adoration des dieux, le totémisme au
culte des animaux, la réincarnation des morts au fétichisme et a
l'idolatrie, le tertre funéraire a l'autel et le tombeau au temple;
mais il s'y attache encore a établir, par l'étude des institutions
ecclésiastiques, particulierement du sacerdoce, que les dieux de
la nature, meme les mieux caractérisés comme tels, ont été des
personnages humains, identifiés apres leur mort avec les phénomenes, les corps célestes, les objets naturels, les animaux dont
ils avaient rei;u le nom pendant la vie ou auxquels leur souvenir

i) Revuedel'histoire desReligions, t. lV, n° 4, p. i.

LES ll 1:-ISTITUTJONS ECCLÉSTASTTQUES

»

o ' HERBERT SPENCER

f05

se trouvait associé par suite d'une circonstance quelconque 1 •
Essayons de voir jusqu'a quel point cette prétention est fondée.
A en croire l'auteur, si, dans les sociétés primitives, les fonctions
sacerdotales sont généralement exercées par le pere de famille,
c'est que les dieux a concilier sont des ancetres. (Eccl. Instit.,
§ 594.) Mais ne serait-ce pas plutót parce que le pere est le maitre
absolu, le propriétaire de sa femme et de ses enfants, aussi bien
que de ses esclaves ou de ses troupeaux, et des lors n'est-ce pas a
lui qu'il incombe d'allirer sur sa famille, comme sur son patrimoine, les faveurs des puissances surhumaines '!
Si, dans ces memes sociétés, le sorcier joue un róle plus considérable que le pretre, c'est, au dire de M. Spencer, que les actes propitiatoires s'adressenl aux puissances conciliables, c'est-a-dire aux
ancetres, tandis que les conjurations et les exorcismes, qui sont le
fait des sorciers, s'appliquent aux esprits méchants, c'est-a-dire aux
manes des ennemis et des étrangers; d'ou résulte que les opérations
du sacerdoce ~ont exclusivement une affaire de famille, tandis que
les pratiques de la sorcellerieintéressent les différentes familles, soit
a tour de róle, soit meme toutes ala fois (§§ 590,591). Ici encare lavéritable explication nous semble plulót dans ce fait, démontré par
M. Spencer Jui-meme, que non seulement les sauvages se font une
pauvre idée de la puissance divine, mais encare que, chez eux, la
préoccupation d'écarter les influences hostiles l'emporte sur le désir
i ¡ Voici, par exeuÍple, comment M. Spencer explique que, chez tant de
peuples des deux 4émispheres, on en est venu a croire que les étoiles étaient
des morts transportés au ciel : « Un éleve de l'institution pour les sourdsmuets a Édimbourg rapporta qu'avant de venir a cette école, il prenait les
étoiles du firmament pour autant de foyers. En nous rappelant, a cóté de
cette illusion, la croyance de quelques Peaux-Rouges, que les étoiles les plus
brillantes de la voie lactée sont des feux de campements allumés par les
morts sur la route de l'autre monde, nous voyons comment peut s'opérer
naturellement l'identification des étoiles avec des personnes humaines.
Quand un chasseur, entendant un coup de feu dans un bois voisin, s'écrie :
« Ca, c'est Jones, » il n'est pas censé vouloir dire que le bruit est Jones,
mais bien que c'est Jones qui a produit le bruit. D'autre part, quand le
sauvage, désignant du doigt une certaine étoile, qu'il prend pou:r le feu de
campement d'un certain mort, s'écrie: « Le voila!,, les enfants qui l'écoutent lui attribuent naturellement la pensée que cette étoile est le m9rt
lui-méme, surtout si cette communication leur esl faite dans une langue
mal développée. » (Ecclesiasticat Institutions, p. 685.)

l

�LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCL"ÉSIASTIQUES )) n'nERBERT SPENCER

4.06

i 07

REV\,E DE L'HISTOIRE DES RELIGIOXS

de plaire aux divinités bienveillantes. On rapporte que les Caraibes
s'abstenaient de rendre un culta a leur bon Esprit, parce qu'ils le
considéraient comme trop bien disposé pour se venger mame de
ses ennemis, et la plupart des peuplades negres qui ont la notion
d'un dieu suprame (souveot le ciel personnifié), le regardent
comme trop haut et trop éloigné pour intervenir couramment dans
leurs atTaires; aussi préfereot-ils adresser leurs hommages aux
esprits secoodaires dont ils redoutent constamment les mauvais
tours 1 •
Dans nombre de commuoautés, que cite M. Speocer, c'est le chef
qui remplit les fonctions de grand pretre. La raison la plus simple
parait atre que le chef, de meme que le pere au sein de la famille,
est le représeotaot naturel, l'orgaoe ou la personnification de la
communauté vis-a-vis des puissances extérieures, tant surhumaines
qu'humaines. Mais, pour M. Spencer, cette union primitiva du
sacerdoce avec le pouvoir polilique provient de ce que les ancatres
du chef seraient devenus, non seulement les clieux particuliers de
sa famille, mais encore, en leur qualité d'anciens chefs, les dieux
généraux de la communauté (chap. v).
11 semble mame que M. Spencer foode sur cette distinction !'origine du polythéisme. Il ramene en effet les esprits inférieurs aux
mll.nes des ancetres directement vénérés par le commuo des
familles, ainsi qu'a la foule des morts anonymes qui grossit avec
chaque génération de défunts; quant aux divioités supérieures, ce
seraieot invariablement, soit des morts illuslres dont le prestige
se serait étendu au loin, soit d'anciens chefs locaux qui, adorés
d'abord éomme dieux de tribu ou de village, auraient monté au
rang de dieux généraux, le jour ou ces petites communautés se
seraient groupées en nation.
A notre humble avis, la génese du polythéisme s'explique bien
mieux, comme l'a montré Auguste Comte, par la conception des
especes, et, conséquemment, par le développement de la croyance
a autant de divinités respectives qui régissent du dehors tous
les membres de chaque espece. A c0té de ces divinités abstraites,
qui dominent de toute la supériorité de leur fonction, la multitude
des objets personnifiés, des phénomenes secondaires et des esprits
i) V. Tylor, La Civilisation primitive, trad. frang., Paris, f878, t. 11, p. 436,
A. RP.ville , Religions des peuples non-civilisés, París, f883, t. J, p. 55.

anonymes, vieonent alors se ranger, pour constituer la classe des
dieux supérieurs, les principales manifestalions naturelles que
leur importance ou leur originalité empache de faire rentrer dans
une espece connue, par exemple, les principaux corps célestes, les
grandes forces de la nature, les abstractions tirées de l'expérience
humaine, etc. Sans doute, on pourra trouver aussi, dans les degrés
supérieurs de cette hiérarchie, les manes de certains hommes qui
ont laissé une impression éclatante dans l'imagination populaire :
héros, conquérants, législateurs, sorciers, inventeurs et artistas.
Mais cette catégorie forme l'exceplion et non la généralité, encore
moins la totalité des grands dieux. Veut-on voir ou l'on en arrive,
lorsqu'a l'instar de M. Spencer, on se condamne a expliquer par
l'apothéose !'origine de toutes les puissances surhumaines? En
voici un exemple caractéristique :
Sous prétexte qu'un roi d'Hawa'i se nommait Kalaninui LihoLiho, ce qui, parait-il, signifie, daos la langue du pays: " les cieux
grands et sombres,» - M. Spencer soutieot (p. 686) que e contrairement a l'ordre allégué par les mythologues, Zeus a bien pu commencer par etre un personnage vivant et son identification avec le
ciel résulter du nom mame qu'il portait par métaphore •. Ailleurs
(p. í00), marchant sur les traces d'Evhémere, il fait de Zeus un petit
roi des montagnes crétoises, probablement identifié avec le ciel
pluvieux a cause des nuages qui, avant de crever sur la plaine,
s'amassaient sur les cimas de son royaume et, a l'appui de cette
hypothese, il reproduit le vieil argument qu'on montrait dans l'ile
le tombeau du dieu, ainsi que la caverne ou il avait passé son
enfance. 11 aurait pu ajouter qu'on y exhibait aussi ses langes et
ses jouets !
M. Spencer fait bien de s'adresser a la Crete qui, ainsi que le
fait observer M. de Block, daos son intéressante tMse sur Evhémere,
son livre et son temps, a toujours été, par le caractere essentiellement anthropomorphique qu'y revatait la mythologie!grecque, la
terre privilégiée de l'évhémérisme. Il y avait bien ailleurs d'autres
versions sur !'origine et l'histoire du maitre de l'Olympe; mais
M. Spencer s'empresse de remarquer que « cela ne fait ríen a
l'argument; ... la généalogie différente du Jupiter Olympien est de
peu de conséquence, considérant quelles divergences régoaient,
chez les Grecs, daos les généalogies des personnages historiques &gt;.
Or il se trouve que, s'il est un Jupiter dont l'histoire semble d'im-

�LES

!08

REVUE DE L'msTOIRE m:s nELIGIO:SS

porlation étrangere au sein de la mythologie grecque, c'est bien
celui de la Crete. En effet, comme l'ont montré MM. Preller, Tiele
Decharme et d'autres encore, le Zeus du mont Ida se rattache moin~
aux conceptions religieuses de la race grecque proprement dile
qu'au type des dieux phrygiens et sémiles qui naissent el meurenl
avec le soleil de l'été ou avec la végétation du printemps 1 •
Que fail, d'ailleurs, M. Spencer de la grande découverte linguistique qui a identifié le Zeus des Grecs avec le dieu supréme de
toutes les races indo-européennes ! S'il la tient pour fondée, et
nous ne croyons pas qu'elle soit sérieusement contestée par personne, il lui restera, pour tout refuge, l'hypothese qu'antérieurcment a la dispersion des races ayrennes, un chef illuslre, nommé
Ciel, Dyu ou quelque chose d'approchant, ful élevé :m rang de dieu
suprema par les ancétres communs des Hindous, des Grecs, des
Latins, des Germains et des Slaves. Et, méme alors, comment
expliquer la merveilleuse cóincidence de ce fait que, chez les Sémites, les Touraniens, les Polynésiens, les Negres, et cerlains
Peaux-Rouges, le méme rang ait étó attribué aux manes d'un personnage portant également le nom de Ciel • 1
Nous n'ignorons pas que la linguistique n'est guere actuellement
en boone odeur chez les ethnographes; mais pour ce qui concerne
!'origine de Zeus et des dieux en général, il est a remarquer que
M. Spencer se trouve égalemenl en désaccord avec les principaux
représentants de l'école anthropologique. M. Tylor dénonce comme
absolument discréditée la méthode facile qui faisait de Jupiter tout-

i) P. Decb~rme, Mythologie de la Gtece antique, 28 éd., Paris, i886, p. 5i;
L. Preller, Gnechische l,fythologie. Berlin, t. J, i872. - V. aussi A. Maury Beligions de_la Gr~ce antique, París, i859, t. 1, p. 63 et t. m, p. 148.
'
. 2) « ~1 l'on me demandait, écrivait dernierement 1\1. Max Müller, ce que
JC constdére comme la découverte la plus importante de notre siécle relativ_ement il. l'histoire ancienne de l'humanité, je répondrais par cette courte
hgne:

Dyaush-pilai·

= Zeuc naníp = Jupiter = TIJI'.

Réfléchissez a ce qu'implique cette équation ! Elle implique que non seulement nos propres ancélres, ainsi que les ancélres d'Homére et de Cicéron
parlaient 1~ méme langue que les peuples de l'Inde, mais encore que, pou~
un temps, 11s adorérent la méme divinité supréme, sous e1actement le méme
nom, _un nom ~ni signifie Je Ciel-pére. "(The Lesson of Jupite1·, dans la revue
angla1se The Nineteenth Century d'octobre •1ss5.)

«

1:-ISTITU'f!Ol'IS ECCLÉSIA.STIQUES n n'HERBl!:RT SPENCKR

i09

puissanl un petit roi de l 1 Créte et ~f. Lang, tout en admettant que
Zeus, a l'instar de Tsui Goab, la principale divinilé des Hottentols
présente des attribuls ernpruntés au culte des ancétres, ajoule que
&lt;1 il n'en reste pas moins absurde de croire que Zeus ou Tsui Goab
furent autr~fois des hommes. » (Lang, !tfythologie, Paris, 1886, p. 46 ;
Tylor, Civilis. prirnit., t. I, p. 321.)- M. Lang qui consacre toul un
chapilre critiquer la these de M. Spencer, fait valoir, entre aulres
arguments, que les sauvages ne rendent pas de culte aux femmes
ancétres. Or, chez eux, c'est la plupart du temps par la ligne féminine que se transmet le nom M. A. Réville avait déjil insisté sur

a

cette objeclion.
Voici un cas plus saillant encore des invraisemblances auxquelles
l'applicalion rigoureuse de sa thése condamne M. Spencer: Presque
tousles culles polythéistes possedent un ou plusieurs dieux du feu.
Ces divinités sont, d'ordinaire, renommées, soit pour leur génie industriel et éducateur, comme Vulcain, Hephrestos, Prométhée, Loki,
Twashtri, Plah, le Tleps des Circassiens et le Pachacamac des
Péruvieos, soit pour leur pouvoir magique ou leur caractére sacerdotal. « O Agni, je t'implore, prétre divin désigné pour le sacrifice ,, lelle est l'invocation qui ouvre le Rig Veda, et Bilgi, le dieu
du feu chez les Proto-Chaldéens, est qualifié, daos un hymne, de
« Pontife supréme sur la face de la terre 1 • &gt; Parmi les PeauxRouges, les Chinouks croient que le manitou du feu exerce une
influence considérable sur le Grand Esprit et ils le supplient
en conséquence d'inlercéder pres de ce dernier pour leur faire
obtenir de bonnes chasses, des chevaux rapides, des enfants
males, etc.'.
La réputation industrielle, civilisatrice el magique du dieu qui
régit le feu est aisée comprendre, quand on rétlécbit au r0le de
l'élément igné daos les premieres civilisations. Quaot asa mission
sacerdotale ou plut0t a son role d'intermédiaire entre l'homme et
les puissances célestes, on peut s'en rendre compte, saos grand
effort d'imagination, par la réflexion que non seulement le feu,
sous la forme respective de flamme et d'éclair, monte et descend
entre le ciel et la lerre, mais encore qu'il est généralement chargé

a

i) F. Lenormant, La lliaaie chez. les Chaldéens, Paris, i874, p. i7i.
2) Washington lrving, cité par 1\1. E. B. Tylor, Civilisat. p1·imit., trad. fran~.,
t. I!, p. 362.

�LES

HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES IU:_LIGIONS

de dévorer l'offrande destinée aux puissances surhumaines, remplissant ainsi les fonctions de sacrificateur.
Cette double explication se montre bien a nu dans les Védas qui
invoquent Agni en ces termes : &lt; A peine es-tu né, ó puissant
Agni, qu'en s'allumant tes flammes immortelles s'élevent, ta fumée
brillante monte vers le Ciel; tu vas, ó Agni, trouver les dieux en
IJUalité de messager. &gt; (Rig-Veda, VII, 3, 3.) Un autre hymne nous
dépeintle méme dieu circulant entre les deux créations (le ciel et la
terre), comme un messager ami entre deux hameaux (Rig- Veda,
II, 6). - Et cependant, pour M. Spencer (p. 687), si Agni est appelé
un sage, un prétre, un rishi, un brahmane, c'est la preuve qu'il a
été réellement un prétre ou un sage, divinisé apres sa mort, a
!'instar d'Achille et de Lycurgue !
Faut-il un dernier exemple ou nous n'avons a faire appel qu'au
bon sens? Certes, s'il y a des objets naturels qui ont dú. émouvoir
de bonne heure l'imagination humaine et lui apparaitre avec ce
double caractere de personnalité supérieure et de puissance mystérieuse qui fait la divinité, tels sont bien les corps célestes, particulierement le soleil et la lune, ces glorieux libérateurs de l'homme
assiégé par les périls et les démons des ténebres. Il nous a fallu
une longue suite de déductions fondées sur l'observation et le raisonnement pour en arriver a nous dire, avec l'Inca Yupanqui que,
apres tout, &lt; si le soleil vivait, il connaitrait la fatigue, comme nous
. et, s'il était libre, il visiterait d'autres régions du ciel ou il ne se
rend jamais 1 ». En réalité, ce qui est difficile a comprendre, méme
en dehors de toute idée préconc;ue sur l'origine des dieux, ce n'est'
point que l'homme ait personnifié et adoré les grands luminaires
du ciel; c'est plutót qu'il se filt abstenu de le faire. Néanmoins,
pour M. Spencer, le soleil et la lune, partout ou ils ont rec;u un
culte, onl dú. etre, eux aussi, des personnages humains qui avaient
porté le nom de ces corps célestes, et, a l'appui de cette assertion,
il cite (p. 686) une légende mexicaine ou l'on représentait les deux
astres comme des étres surhumains originairement sortis d'une
caverne. « Des histoires de ce genre, avec le culte qui les accompagne, sont toutes naturelles, explique-t-il, en tant qu'elles remontent aux traditions de populations troglodytes; mais, autref ) Garcilasso, cité par M. A. Réville, Religions du l}fexique et du Pérou;
París, 1885, p. 321.

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »

n' liERBERT

SPENCER

H1

ment, elles impliquent des absurdités superflues qui ne peuvent
méme pas étre attribuées aux plus inintelligents. »
Et cela en présence des innombrables populations qui expliquent
les disparitions quolidiennes des corps célestes par un passage
sous terre et qui, par suite, se représentent la réapparition des
astres comme la sortie d'une caverne ! Non seulement cette explication est la plus naturelle, mais encore c'est presque la seule que
puissent formuler des peuples primitifs sur les mouvements apparents des corps célestes; nous croyons inutile d'en fournir la
démonstration.
On a beaucoup plaisanté, et non sans raison, les mythologues
qui voulaient trouver des phénomenes personnifiés chez tous les
personnages marquants de l'histoire. Ne peut-on reprocher a
M. Spencer de verser dans l'exces opposé, quand il s'efforce d'évhémériser tous les héros des mythes ? Comment contester que,
dans un grand nombre de cas, les récits mythiques sont simplement la description d'un phénomene permanent, périodique ou
méme unique, représenté comme l'reuvre de personnages humains.
Meme dans les mythes qui refletent véritablement les péripéties de l'histoire, les héros ne sont pas nécessairement des étres
qui ont vécu en chair et en os. Ainsi une légende souvent citée
racontait, chez les Grecs, comment la ville de Cyrene fut fondée
par une princesse thessalienne, nommée Cyrene, qui était filie du
roi de Jolkos et qui fut enlevée par Apollon jusqu'en Lybie. Si
l'évhémérisme a raison, on devra prendre ce mylhe a la lettre et
admettre qu'une jeune princesse grecque fut aimée d'un aventurier qui l'enleva et vint fonder avec elle la ville de Cyrene. Or
nous savons, par Hérodote, que, vers la XXXVIII0 olympiade, une
émigration composée surtout de Thessaliens méridionaux s'était
rendue en Lybie, sur ·un ora ele d'Apollon Pythien, et y avait fondé
la ville de Cyrene. Voila done un cas bien constaté, ou le héros,
donné comme personnage historique daos le mythe, représente
non un individu réel, mais une collectivité, le corps des émigrants,
c'est-a-dire un etre abstrait, impersonnel, a !'instar de tous les
_héros éponymes. A plus forte raison est-il oiseux de chercher
l'homme sous les héros des mythes qui se rapportent clairement
a des phénomenes naturels. Que les guerres de dieux, si fréquentes dans toutes les théogonies, traduisent parfois d'anciennes
luttes entre des cultes rivaux ou meme entre des sociétés hostiles,

�·112

REVUE DI, L'HlSTOl[\E DES RELIGLONS

c'est possible et méme probable. Mais il y a des cas, et ce sont les
plus nombreux, ou ces conflits divins représentent sans contredit
le choc des forces naturelles, et il me semble surtout impossible
d'admeltre cetle assertion de M. Spencer (p .. 743) que &lt; si, d'ordinaire, les mytllologies parlent de victoires remportées par les
dieux, relatent des combats entre les dieux eux-mémes et décrivent
la divinité principale comme ayant acquis sa suprématie par la
force ce sont justement la les trails d'un paothéon du a l'apothéo;e de conquérants étrangers, ainsi qu'aux usurpations dont
leurs chefs donnent le spectacle de temps a autre. »
Que devient cette théorie, appliquée,'par exemple, a la guerre des
dieux qui forme un élément si caractérislique de la mythologie
polynésienne? Apres que la séparation du Ciel et de la Terre eut
permis ala création de se développer dans l'intervalle, la guerre
éclata entre leurs six fils. Le Pere des vents se précipite avec tant
de violence sur le Pere de l'eau salée que celui-ci doit se réfugier
au fond de la roer; mais a son tour il attaque le Pere des foréts en
rongeant la base des falaises boisées. Par représailles le Pere des
foréls fournit au Pere des hommes iotrépides le bois des canots et
des engins de peche; d'ou nouvelle fureur du Pere de l'eau salée qui
cherche sans cesse a engloutir les pécheurs. Finaleroeot le Pere
des hommes intrépides triomphe de tous ses freres y compris le
Pere des plantes cultivées et le Pere des plantes sauvages; seul le
Pere des veots échappa asa dominatioo. A qui persuadera-t-on que
ces rnythes, d'une transparence enfantine, relatent des faits historiques recueillis parrni les aventures de chefs polynésiens respectivement appelés le Pere des venls, des foréts, des homrnes, etc?
Quant a l'hypothese que ce seraient des légendes créées apres coup
pour justifier le nom de ces personnages, elle préte a des peuples
primitifs a la fois trop et trop peu d'imagination. S'ils sontcapables
d'inventer de pareilles aventures, il faut bien qu'ils le soient également de preter la vie et la personnalilé aux éléments qui y jouent
le róle de héros.
Jusqu'ici il ne s'est agi que &lt;ln polylhéisme. Mais c'est également
par le culte des rnorts que M. Spencer explique la formation du
monothéisme ou plutót de son antécédent ordinaire, la monolatrie.
n invoque a ~et égard le sentiment qui anime les enfants, lorsque,
dans leurs na'ives conversations, ils soutiennent la supériorité de
leur pere respectif. &lt; Tel est l'état de choses, dit-il, qu'offraient

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

n'BERBERT SPENCER

1i3

les Hes Fidji ou, selon les premiers mission naires, chaque district
luttait pour la supériorité de son dieu. C'est ainsi encore qu'en
présen?e des cultes professés par les peuples voisins, les Hébreux,
sans mer l'existence d'autres divioités, affirmaient la supériorité
de leur Dieu. &gt;
Si M. Spencer, poul' rendre compte du sentiment qui porte les
hommes a exalter leur dieu particulier, avait simplement cherché
un élément de comparaison daos l'idée que les enfants se forment
de la supériorité paternelle, nous n'aurions pas d'objection a faire.
Mais il s'empresse de nous dire que ce rapprochement doit etre
pris a la lettre, c'est-a-dire que la rivalité des cultes, ce premier
pas vers le monothéisine, a pour unique raison que e dans l'état
primitif les hommes sont nalurellement enclins a exagérer les
pouvoirs de leurs ancétres par comparaison avec les ancétres des
autres tribus. &gt; Or ce sentimeot, que l'homme primitif ressent a
l'égard de son ancétre, il l'éprouve égaleroent a l'égard de sa
femme, de ses enfants, de ses chefs, et il n'y a pas de motif pour
q~'il ~e_l'~prouve pas également a l'égard de ses dieux, quelle que
so1t l origme de ces derniers.
·
, _M. S~encer ne ~o~s sem~le pas suffisamment tenir compte, dans
1 evolut10n monolatr1que, d une cause qu'il se borne a mentionner
les ~ro~r~s de la raison humaine. Le róle de dieu supréme n'es~
pas. mdi~eremment attribué au premier esprit venu, mais presque
touJours a une puissance qui représente un des grands phénomenes
~e _la n~ture, l'orage, le vent, la lune, le soleil, le ciel, ce qui
mdique mtervention de la réflexion daos le choix du roi des dieux
Quant a la conceplion d'un Dieu unique, il nous est facile de con~
stater qu'elle est le résultat d'une évolution philosophique, plus
e~core que religieuse. Si nous cherchons !'origine des quatre ou
cmq personnalités divines qui , de l' Inde a la Grece, ont assumé
saos partage _le ~ouverne~ent de l'univers, nous n'en trouvons pas
une seule qU1 pu1sse represen ter un homme déi.fié, a moins de voir
~ans ,le ~ahveh de Mo~se ~. un potentat local comme ceux qu'auJourd hlll encore les BedoU1ns appellent dieux » (p. 697).
Cette derniere inlerprétation de M. Spencer serait méme exacte
qu'elle ne détruirait en rien nos¡ observations générales, puisqu~
nous accordons aux dieux les origines les plus variées. Mais on
sait que les hébrai:sants les plus distingués de notre t~mps s'accordent a reconnaitre dans le dieu supreme des Hébreux une ancienne
8

�i 14,

U5

REVUE DE L'IIlSTOIRE DES RELIGIONS

LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES )) D'HERBEllT SPENCER

. · ·t · de la nature 1. En tout cas, on voit que, comme fabrique
divllli e
.
.t
d ste
de dieux supremes, la nécrolatrie ades ra1sons pour e re mo e .

• attribuer meme aux plus inintelligents. &gt; La seule différence ~:vec
notre propre interprétation de l'univers, c'est que la ou le sauvage
voit des esprits, nous mettons des forces, - quittes a nous heurter
finalement, comme le constate l'évolutionnisme, a l'axiome ultime
qui fait de ces forces, meme réduites a l'unité par une généralisation hardie, e un effet conditionné d'une cause inconditionnée, une
réalité relative, impliquant l'existence d'une Réalité absolue par
qui elle est directement produite &gt; 1 • Entre les deux explications,
celle du sauvage et celle du savant, il n'y a qu'un procédé graduel
et continu de dé-anthropomotphisation.
C'est done la personnification des choses qui est le fait primitif.
L'homme n'adore pas les détails de la nature, parce qu,'il divinise
ses ancetres; mais il adore ceux-ci parce qu'il les assimile aux
puissances surhumaines dont les phénomenes naturels sont, a ses
yeux, la manifestation palpable.
Ce qu'il y a de fondé dans le rOle que M. Spencer aLtribue aux
visions du sommeil, c'est qu'elles ont dú concourir a préciser
l'image qu'on cherche a se faire des esprits, et peut-etre a suggérer
l'existence de la personnalité, comme entité distincte du corps.
Cette entité est d'abord con&lt;¡ue sous la forme d'un double qui
reproduit, dans une certaine mesure, les traits de l'etre ou meme
de l'objet personnifié. Si, peua peu, la majorité des esprits et meme
des dieux emprunte la physionomie de l'homme, c'est que celuici, a force de preter aux puissances surhumaines son caractere
moral, finit par leur attribuer aussi sa physionomie extérieure.
L'anthropophysisme conduit naturellement a·l'anthropomorphisme.
Ou d'ailleurs l'homme trouverait-il des traits plus dignes que les
siens pour en revetir les etres surhumains dont il brigue les faveurs
ou dont il redoute les colares 1 1

lll
11 nous reste, pour conclure, a montrer brievement que la_ t~ese
énérale de M. Spencer sur l'évolution du sentiment rellg1eux
!•exige nullement l'ad.hésion a son évhéméris~e. Q~e veut surtout établir le fondateur de la philosophie de l e~olutl~~? Que le
. nt reliaieux repose sur e la conscience de 11dentlle entre les
S®time
~
•·
t
forces dont l'homme per&lt;¡oit l'action dans le_ m~nde extene~r e
celles dont il a directement conscience en lu1-meme. &gt; Or s_11 est
possible d'aboutir a cette conclusion, en prena~t comme pom~ de
départ l'apothéose des ancetres, nous disons ~ on ~eut Y arnv~i:
mieux encore, quand on rattache l'origine des dieux a la personrufication des objets et des phénomenes.
.
.
est
tres
vrai
que
l'homme
primilif
se
figure
les
d1eux
a
son
11
image, el ainsi s'explique qu'il les traite comme des ~ommes
agrandis. Mais quelle est la raison de son anthropomorph1sme? !l
ne connait d'autre causes d'aclivité que celles qu'il trouve en lmmeme. Aussi voit-il partout, dans la nature, des f~rces analogu~s
a celles dont il a directement conscience: des sentiments,_ d_es raisonnements, des volitions - en un mol des personn~tes, des
esptits, taillés sur le sien. 11 personnifie ainsi tout ce qm ~e ~eut
ou parait se mouvoir autour de lui, et, parmi c~s.personnalités ima·
ginaires, il adore celles qui le frappent spec1alen:ient par leu~
apparence de supériorité ou simplement de mystere: . Pour~uo1
exiger qu'il ait préalablement logé daos leur forme VIS1ble 1 ame
de quelque ancetre !
L'explication du poete algonquin, rapportée par_ Schoolcraft :
, c'est un esprit qui fait couler cette riviere &gt;, represente to~te la
philosophie de la nature chez les races primitives, el nous n'arr1vons_
pas a comprendre comment un penseur aussi profond et aus~1
impartial que M. Spencer peut voir un seul instant d~ns les_ expli~
cations de ce genre e des absurdités superflues, 1mpossibles a
i) c. p. Tiele, Histoire des anciennes religions de l' Égypte et des peuples sémitiques, trad. franc;., París, i.882, chap. lll:,

t) First Principies, p. i 70.
2) V. notre article sur les Origines de l'Idoldtrie dans la.Revue de l'Histoire
ele, Beligions, t. XII, p. t. - La far,on dont les réves peuvent conlribuer a
fa.ire investir d'une forme anthropomorphique les divinités de la nature,
conc;ues jusque-la. sous une forme dillérenle ou méme indélerminée, se
montre bien dans le fait suívant recueilli par Schoolcraft : Une prophétesse
indigene de l'Amérique septentrionale, étant tombée en extase apres avoir
jeO.né, suivit un sentier qui conduisait a la porte du cíel et la vit un homme
dont la téte était enlourée d'une brillante auréole. Ce personnage luí dít :
« Regarde-moi, mon nom est le Bril\ant Ciel Bleu, Oshauwauegihick. " Con-

I

�H6

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO:NS

Telle nous semble etre la vraie part du culte des morts dans le
développement du sentiment religieux. La religion est antérieure a
la vénération des ancetres, et meme peut-etre, bien qu'ici nous ne
puissions nous appuyer sur la preuve directe, a la croyance dans
la survivance de la personne. Elle a d~ commencer le jour ou
l'homme, ayant pris conscience de lui-meme, en se distinguant du
monde extérieur, a reconnu la supériorité de forces arobiantes
qu'il ne pouvait ni contrOler, ni comprendre, et telle est encore la
forme sous laquelle elle persiste au cceur du philosophe, lorsque,
parvenu a la derniere étape de l'évolution scientifique, il repete,
avec un sens profond des limitations de sa nature, la sentence par
laquelle M. Spencer termine son livre : e Au sein d'un mystere
d'autant plus mystérieux qu'on y songe davantage, il restera
cette certitude absolue que l'homme est toujours en présence
d'une énergie infinie et éternelle d'ou procedent toutes choses. ,
Nous terminerons par le vceu de voir paraitre bientót une tra•
duction des Ecclesiastical lnstitutions dans l'importante collection
des ceuvres de M. Spencer que publie la librairie Alean. En dépit
des réserves que nous avons cru devoir faire sur une these incidente, non seulement ce nouvel ouvrage a sa place marquée dans
le développement du systeme l)hilosophique auquel M. Spencer a
consacré son existence et attaché son nom, mais encore, quelque
jugement qu'on porte sur la valeur de ce systeme, il est impossible
de méconnaitre qu'il y a la un tableau magistral de l'évolution
ecclésiastique, prise dans son ensemble. Aussi ne pourrait-on assez
en recommander la lecture et meme l'étude a une époque ou tant
de gens, meme parmi les plus scrupuleux en matiere scientifique,
ne cessent de se prononcer a priori, quand il s'agit de croyances
ou d'institutions religieuses.
GOBLET D'ALVIELLA.

signant plus tard ses souvenirs dans l'écriture de sa race, elle figura ce
glorieux esprit avec les cornes symboliques de la force el une brillante
auréole autour de la tete.

CHRONIQUE
'
FRANCE
Publieations nouvelles. - Annales du Musée Guimet. Le tome IX des
An~ales du Musée Guimet vient de paraitre chez Leroux. C'est le premier des
trois ~olum~s. ~onsacrés par M. E. Lefébure aux Hypogées royaux de Thebes:
Premiere Division. Le Tombeau de SétiI••, publié in extenso avec la collaboration
de MM.· U. Bow'iant et V. Loret, anciens membres de la mission franc,aise
d'archéologie du Caire, et avec Je concours de M. Ed. ,.avi
"' ·z¡e. Un second volume donnera le tombeau complet de Ramses IV et les parties inédites des
autres tombes royales de Bab-el-Molouk. Enfio, dans un troisieme volume
~- Lefébure do_nnera_la traduction des textes inédits ainsi que des apprécia~
tions et des not1ces h1storiques, artistiques et religieuses. Ces publications sont
le f~~it d'un~ missio~ dans la Haute-Éygpte, accordée en i883 par Je Ministere
de I mstruction publique a notre savant collaborateur.
L~ vol~me que _nous an_no~c,ons ici se compose de :cent trente-six planches
et d une mtroduction exphcat1ve. On sait que les Hypogées royaux de Thebes
~e trouvent daos une vallée de la chalne Libyque, assez loin des terres cultivées.
11~ ~-ont au nombre d'une quinzaioe, en y comprenant ceux d'Aménophis III e~
d A1,. de la xvm• dynastie, situés dans un autre embranchement que les
tombes des x1x• et xx• dynasties. La moitié au moins ont été exécutés
dans de vastes proportions, et indiquent par la des pharaons puissants ·
les autres, petits ou inachevés, altestent la brieveté ou la faiblesse des regne;
de leurs possesseurs.
La publicati~n des _hyp?gées royaux ne saurait élre complete au sens rigou•
reux du mot : 1I falla1t év1ter un exces de redites inutiles. Deux des plus beaux
tombeaux ont done été cboisis comme types et copiés in extenso (avec le con•
cours de MM. V. Lor~t et U. Bouriant pour certaines parlies de J'un d'eux) :
les a~tr.es ont été décr1ts dans taus leurs détails, et leurs textes inédits ont été
recue1llis. Les tombeaux pris pour types sont ceux de Séti I•• et de Ramse IV
s •
eh acun d'eux servant de modele ou de point de comparaison pour un certain

�H8

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

plan et une certaine décoration. 11 y avait en elfet deux plans, le grand et le
petit, et deux décorations, celle de la bonue et celle de la mauvaise époque des
dynasties thébaines. Le petit plan se compose de corridors aboutissant a une
salle pourvue d'une ou de plusieurs cbambres annexes, et destinée au sarcopbage. Le second plan est le redoublement du petit; c'est-a-dire qu'apres
avoir creusé une premiare série de corridors aboutissant a une grande salle, on
ouvrait dans le sol méme de cette derniere piece, pom~, cachar plus loin et plus
proíondément la momie, une seconde série de corridors aboutissant a une
seconde grande salle, celle du sarcophage. La décoration de la bonne époque
se compose, sur les portes et dans les deux petiles salles, de scenes représentant la réception du roí par les dieux infernaux; puis, da.ns les corridors comme
daos les grandes salles ou leurs cbambres annexes, de compositions relatives
aux rites funéraires et de descriptions de l'eníer et du ciol. Les textes funéraires,
c'est-a-dire la Litanie du Soleil et le Livre de l'Ap-ro (ou de l'ouverture de la
bouche faite a nne statue du déíunt) occupaientles premier, deuxieme, quatrieme
et cinquieme corridors : les textes descriptifs, c'est-A-dire le Livre de l'Hémisphere inférieur, ou Amtuat, le Livre de l'Enfer, sorte de variante du premier,
une carte astronomique du ciel et une lég11nde relativa a l'installation du firmament (la légende de la Vacbe), occupaient le troisieme corridor, les grandes
salles, leurs annexes et le plafond de la deuxieme grande salle. La décoration
postérieure comprenait des fragmenta de la premiare, réduits de plus en plus
en nombre et en étendue sur les parois des salles, des couloirs et des portes,
par la place accordée a une immense composition descriptiva, née de la Litanie
solaire.
Le tombeau de Séti 1•r, qui appa.rtient a la xn:• dynastie, représente
le grand plan et la premiare décoration : le tombea.u de Ramses IV, qui
appartient a la xx• dyna.stie, représente le petit plan et la nouvelle décoration. La publication intégrate du tombeau de Séli I•• montrera, sans qu'il y
reste d'obscurilé ou qu'il y existe de !acune, quelle ttait la conception des
hypogées royaux dans son entier développement. Par la suite, en comparant
le tombeau de Séti I•• avec les autres, on verra avec quelle facilité et quelle
rapidité s'altérait de regne en regne l'idée premiare, aussi bien pour le plan
que pour la décoration. Les prétendues lois biératiques de l'Égypte n'ont rien
a faire ici. Et les traditions artistiques ne se maintenaient pas avec plus de
stabilité que les autres: la perfection qui caractérise les sculptures de l'hypogée
de Séti I•• ne se trouve pas ailleurs, de sorte que le travail de ce tombeau
marque le point culmina.nt qui sépa.re le progres de la décadence a l'époque
thébaine. C'est grace a cet art parfait. qui comporte le soin dans le détail
comme la sincérité dans J'exécution, qu'on appréciera au tombeau de Séti I",
mieux qu'ailleurs, le sens intime des grandes compositions décoratives, qui ne
sont nulle part aussi développées.On y voitassez clairement, d'une part, ce qui
subsistait des anciennes croyances d'apres lesquelles !'ame habitait la tombe,

CHRO:',JQUE

,,

H.9

car la cérémonie de l'Ap-1·0 consistait dans la consécration d'une stalue royale
aupres de laquelle un prétre dormait pendant la nuit, et a Jaquelle on servait
les repas funebres avant l'arrivée de la momie au tombeau. On y comprend
bien aussi, d'a.utre part (surtout d'apres l' Amtuat, dont l'bypogée de Séti ¡er
possede J'exempla.ire le plus complet qui existe), quelle idée les Égyptien~ s~
faisaient du monde souterrain. C'était une vaste tombe collective, qu'hab1ta1t
avec les manes la momie par excellence, Osiris, sous la garde des monstrueux
serpents qui symbolisent, daos les religions polythéisles, non seulement les
désordres attribués a. l'enfer (l'orage, l'obscurité et le vent), mais encore, et
par suite, l'enfer lui-méme. La. revenait chaque nuit le soleil, qui traversaitJes
douze cavernes du monde souterrain en y distribuant soit les récompenses,
soit les chatiments, aux ames des élus placés a. sa. droite et des damnés pla.cés a
sa gauche. Car, dans J'enfer égyptien, une conception qu'on peut dire délinitive avait installé en souveraine la Juslice, filie et substance méme du grand
dieu.
- La Nécropole de Myrina. - On annonce la publication chez Thorin du
premier volume de cet ouvrage dans Jeque] sont exposés les résultats ~es
fouilles exécutées au nom de l'École franc;aise d'AtMnes par MM. E. Pottier,
S. Reinach et A. Veyries de i880 a i882. L'ouvrage _formera deux volumes
in-i, dont un de texte, formé de 55 feuilles environ avec figures intercalées, et
l'autre, composé de 52 planches et d'une carte topograpbique. Le deuxieme
volume paraltra en janvier i887, Le prix de l'ouvrage complet est fixé a iOO fr.
pour les souscripteurs.
- lsidore Loeb. Tables du calendrier juif. - La Société des études
jujves vient de publier chez Durlacher des tables du calendrier juif depuis !'ere
cbrétienne jusqu'au xxx• siecle avec la concorda.nce des dates juives et des
dates chrétiennes et une méthode nouvelle pour calculer ces tables. C'est
M. Isid~re Loeb, le savant directeur de la Revue des Études juives, qui les a
dressées et qui a rédigé la préface ou Je lecteur apprend le moyen de s'en
servir. M. Loeb a rendu un grand service a tous ceux qui étudient l'histoire
des Juifs depuis la dispersion en leur épargnant les calculs compliqués de la
conversion des dates juives en da.tes chrétiennes.
Nécrologie. - Le 28 juillet est mort a Montauba.n dans sa. soixante-dixseptieme année !'un de nos collaborateurs les plus dévoués, l'un des hommes
qui ontle plus contribué a répandre parmi ceux qui s'occupent chez nous d'histoire
religieuse, les habitudes de critique et de libre investigation, M. Michel Nicolas,
docteur en théologie de la faculté de Strasbourg et pendant quarante-huit ans
professeur de philosophie A la faculté de théologie protestante de Montauba.n.
Le poids des années et les fatigues causées par un labeur incessant avaient
déja ralenti son activité quand la mort l'a pris. Et cependant il n'y a pas encore
bien longtemps que nous publiions dans cette Revue un chapitre de son dernie.i
ouvrage, l'Histoire de l'Académie de Montauban, ou l'on retrouve toutes les

�·120

qualjtés des ceuvres qui ont élabli sa réputation, une science st:lre, une érudi•
tion étendue, !'esprit critique, la sagacité de !'historien. Michel Nicolas avail
porté spécialement son atlention sur les origines du christianisme el sur J'hist~ire ~e la Róformation. L'un des premiers, il avail compris que pour expliquer
h1stor1quemenl le christianisme il faut étudier le juda'isme pendant les deux
siecles antérieurs a l'ere chrétienne, dans le monde judéo-alexandrin comme en
Palestine méme, Ses meilleurs ouvrages luí ont été inspirés par cette convic•
tion fort juste, En dehors des nomhreux articles qu'il a publiés dans diverses
revues et dans les journaux, il convient de mentionner particulierement parmi
se~ reuvres les suivantes : Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux
siecles antérieurs d l'ere chrétienne, Études critiques sur la Bible, Essais de
phil~so~hie _et d'histoire religieuse, Études sur les évangiles apocryphes, et son
essa1 h1storique sur le Symbole des Apótres. L'histoire religieuse perd en fa
personne de Michel NiMlas J'un de ses représenlants les plus autorisés dans
notre pays.

No~velles diversas, - La démissionet la succession de M. Maspero. Tous
les aaus de l'égyptologie ont appris avec regret que M. Maspero ne relournera
plus au Caire cet automne comme les années précédentes. De graves raisons
d'or~e privé et familia! l'ont obligé a quitter un poste ou il rendait de grands
serv1ces. Nos lecteurs trouveront plus Ioin, dans les comptes rendus des
séan_ce_s .d~ 1'Acadé~ie des inscriptions, le résumé des travaux auquels ¡¡ a
prés1d~ 1 h1ver _dermer. Heureusement pour la science franc;aise, M. Maspero a
pu dés1gner lu1-meme son successeur qui continuera J'reuvre de résurrection
de la vieille Égypte a laquelle plusieurs Franc,ais éminents ont attaché Jeur nom.
C'est ~· Gr~bauit, directeur de l'École fran c;aise du Caire, qui est chargé dé·
sorma1s de I Intendance générale des fouilles.
- Pondation d'un prix. Les Académies des Inscriptions et Belles•Leltres et
de~ Science_s _mo:ales et politiques sont autorisées par décret a accepter Je Jegs
qui leur a ete fa1t par M. Lefevre•Deumier. Ce legs consiste dans la prapriélé
d'~ne rente_ de 4 000 francs destinée a fonder un prix quinquennal de 20 000 fr.,
qm sera decerné alternativement par chacune des deux Académies a l'auteur
d'un ~ravai~ relatif soit a la philosophie, soit a la mythologie comparée, soit a
la philolog1e.
- Prix d l'Acad~mie des Inscriptions. Conformément au rapport présent.é par
M. G. Perrot, le prix du budget a l'Académie des ioscriptions, d'une valeur de
2 000 _francs, a été décer~é a M. Paul Girard, maitre de conférences a la
Faculte des Lettres de Paris, pour son mémoire sur l'Éducation chez les Athéniens au 1v• et au v• siecle. Quatre mémoires avaient été déposés. D'autre
part, un encouragement de 2 500 francs a été accordé, daos le concours Bordin,
a M • · Cl. Hua~t, second drogman de l'ambassade fran~aise a Constantinople,
pour son trava1l sur les sectes dualistes de J'lslam.
- M. llfassebieau, notre collaborateur, maitre de conférences a la Faculté de

12{

CHRONlQUE

flEVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

théologie protestante de Paris, a été nommé professeur-adjoint

a la

méme

faculté,

- Mane Thecel Phares. Dans une des dernieres séances de la Société Asiatique,
M. Clermont-Ganneau a propasé une nouvelle interprétation de ces mots cé•
Jebres que Balthasar lut sur les murs de la salle ou il festoyait, d'apres le livre
de Daniel. On sait qu'en réalité les mots étaient au nombre de cinq : ment!,
ment! thequel ou pharsin. On traduit ordinairement : compté, compté, pesé et
brisé. M. Clermont-Ganneau croit reconnaitre un dicton assyrien, employé
pour indiquer une vérité de La Palisse et signifiant : mine par mine ils comptent
deux pharsins, comme nous dirions : deux et deux font quatre. Daniel aurait
joué sur ces mots qui désignent des mesures de pesantenr et en particulier
sur le dernier qui servait aussi a désigner les Perses. Voila une interprétation
qui nous parait bien risquée. Le livre de Daniel, en elfet, a été écrit environ
quatre cents ans apres les événements qu'il raconte et en vue de lecteurs pour
lesquels un proverbe assyrien ne devait pas avoir grande signification.
Les Associations religieuses musulmanes. - A mesure que les puis•
sanees européennes pénetrent plus avant dans les pays exclusivement musul•
mans, les administrateurs et les voyageurs se préoccupent davanlage des
confréries religieuses répandues d'un bout a l'autre de !'Islam et redoutables
par leurs richesses, Jeur discipline et par le nombre de leurs adhérents. Ré•
cemment encore M. E. Meyer a publié daos les Annales de l'École libre des sciences
politiques (n• 2) un travail destiné a faire ressortir leur puissance. Les considérations de l'auteur sur la morale musulmane et sur la puissance de !'esprit
d'association daos !'Islam sont sujettes a conlestation, mais ses renseignements
sur les associations sont intéressants et concordent avec ceux que nous avons
déja recueilÜs ailleurs. D'apres M. Meyer, la morale du Coran est fondée sur
l'idée de renoncemeot; la 'polygamie atTaiblit le lien familia!; la communauté
des terres empéche l'attachement de l'homme au sol et la perpétuelle comhinaison des intéréts religieux avec les intéréts politiques favorise le développement d'associations a la fois religieuses et politiques. Elles ne sont soumises a
aucune réglementation du pouvoir civil; aucune restriction, aucune entrave
n'est apportée aux donations qui leur sont faites. En dehors des donations
elles alimentent Jeurs caisses par la vente d'objets de piété et d'amulettes, par
les contributions volontaires ou obligatoires et par le produit des amendes im•
posées a tout affilié qui a commis une infraction a la regle. M. Meyer compte
actuellement pres de quatre-vingt-dix confréries religieuses dans !'Islam. Elles
ont des ramifications partout. L·obéissance au chef et rassistance mutuelle des
freres entre eux sont les deux regles fondamentales dont l'observance est strictement imposée il. tous les membres. Les su!tans les plus puissants n'ont pas:
réussi a suppriml!r les confréries. Heureusement pour eux et pour les puis•
sanees colonisatrices, ces associations vivent il. l'état de rivalité perpétuelle,
en sorte que l'hostilité des unes entraine le plus souvent l'assistance des aulres.

�122

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

Les ulémas et le clergé officiel leur sont en général opposés. I1 y aurait, ce
nous semble, une curieuse étude a !aire sur la comparaison des regles dans
les communautés musulmanes et dans les communautés chrétiennes et bouddhistes.

ALSACE
Éclouard Cunitz.. Le i6 juin est mort, a Strasbourg, l'un des plus modestes
et des plus dignes proresseurs de la Faculté de théologie, M. Édouard Cunitz.
Son nom a jeté peu d'éclat au dehors, mais ceux qui l'ont connu de pres sont
unanimes a apprécier le caraclere et le savoir de ce travailleur obstiné. La
grande ceuvre de M. Cunitz restera la part qu'il a prise avec ses amis et
collegues, Édouard Reuss et Baum, a la publication des {Eut1res completes de
• Calvin dans le Corpus f'eformatorum édité a Brunswick. 11 s'était cbargé tout
spécialement de la partie historique. Son commentaire perpétuel de la Correspondance de Calvin est une mine de renseignements s0rs et détaillés, ou les
historiens du xvi• siecle pourront toujours puiser avec confiance. C•est lui qui
reprit aussi le projet de son ami, M. Baum, en publianl les deux premiers
volumes de l'Histoire des Églises réformées de France attribuée a Théodore de
Bezes. Le troisieme volume est imprimé. Malheureusement M. Cunitz, apres
avoir béroYquement lulté contre la maladie pendant toute son existence, a succombé, a 1'9.ge de 74 ans, avant de pouvoir composer l'introduction par laquelle
il comptait compléter cette magistrale publication.

ANGLETERRE
Publications récentes. W. H. 1. Weale. Bibliographia litw·gica. Les
collectionneurs d'ouvrages Jiturgiques apprendront avec plaisir la publication
de ce volume chez B. Quaritch a Londres, Ce n'est, il est vrai, que la premiere
partie du trésor que M. Weale a réuni au cours d'une enquéte de plus de
dix ans. 11 contient le catalogue des missels du Rite Latín imprimés depuis
l'an H75, sous deux rubriques différentes : Missalia Ecclesiarum et Missalia
Ordinum. L'auteur annonce la prochaine puhlication d'un catalogue des Bréviaires en un volume et plus tard il donnera un catalogue complet des Offices,
Rituels 1 etc. U est intéressant de constater dans l'ouvrage de M. Weale la
grande variété d'usages ou de pratiques qui se sont perpétués, souvent ju~qu:a
nos jours, dans un ordre de liturgies ou l'on suppose généralement que I Uill•
formité est absolue.
_ Un Parsis, M. Darab Dastur Peshotan Sajana, a traduit en anglais les
principales parties d'un excellent ouvrage allemand du docteur Gei~er, sous le
titre : Civilisation Q{ the eastern lranians in ancient times. Le premiar volume,
qui vienl de parailre, contient les extraits concernant l'ethnographie et la vie

CHRONIQUE

{23

sociale. M. Geiger a mis en téte de ce volume une introduction dans laquelle
il réswne fort heureusement ce que l'on sait sur la religion de !'Avesta.
- On annonce la publication, a. la Cambridge University Press, d'une série de
coníérences faites l'hiver dernier par le Rev. W. Cunningham sur saint Augustin, avec le titre : Saint Austin and his place in the history of christian
thought. L'auteur a traité avec un soin particulier la comparaison entre la
théologie de saint Augustin et celle de Calvin,
- Le cap. R. C. Temple a publié chez Trübner un second volume de ses
Legends of the Panjdb, qui est composé avec autant de soin et d'exactitude
que le premiar.

ALLEMAGNE
Publications récentes. - Le Theologischer lahresbericht. Nos lecteurs
connaissent déja cet excellent répertoire annuel de !'ensemble des ouvrages et
des articles théologiques qui ont paru penrlant l'année précédente. La mort
du regretlé professeur Pünjer avait enlevé a. cette utile publication son directeur.
M. le professeur Lipsius, de léna, !'un des maitres les plus autorisés de la
science historique allemande, a bien voulu se charger de le remplacer. Le
Theologischer lahresbericht ne pouvait étre confié a de meilleures mains.
D'ailleurs la plupart des collaborateurs de M. Pünjer ont maintenu leur concours
a M. Lipsius. La littérature sur l'Ancien Testament est confiée au professeur
Siegfried, de léna, celle du Nouveau Testament au professeur D. Holtzmann
de Strasbourg. L'histoire de l'Église est partagée entre MM. Lüdemann (prof.
a Berne), Bcehringer {docent a BAie), Nippold (prof. a. Iéna) et Wemer {pasteur
a Guhen) qui traitent successivement des trois premiers siecles, de la période
qui s'étend entre le concile de Nicée et la Réformation, de la Réformation et des
luttes confessionnelles jusqu'en i700, et de l'histoire moderne. L'bistoire des
religions est conflée a M. le pasteur Furrer de Züricb, l'un des juges les plus
compétents et les plus éclairés que nous puissions désirer. Elle occupe encore
peu de place. Le docteur Furrer constate, en effet, que la .Rewe de l'Histoire
des Religions est la seule publication périodique consacrée a l'bistoire générale
des religions et que l'Allemagne, si richement dotée de facultés de théologie,
n 'a pas encore institué de chairas spéciales pour cette branche de plus en plus
importante des études théologiques. Nous sommes heureux d'enregistrer les
appréciations tres bienveillantes que notre critique exprime sur le compte de
cette revue et sur l'ceuvre de M. Guimet dans son ensemble. - Quand on
parcourt le gros volume que la librairie Georg Reichardt de Leipzig a mis en
vente, on éprouve un peu de vertige en voyant défiler pendant 566 p. gr. in-8
l'énumération et les appréciations tres sommaires des publications théologiques
d'Gne seule année. Notons qu'il n'est lait mention que des ouvrages de nature
scientiflque. Un excellent index facilite beaucoup les rechercbes. Les -i premiers
volumes du lahresbericht sont en vente chez J. A. Barth, pour 20 marcks.

�{2.i,

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELJGIONS

- Wellhausens Methode kritisch beleuchtet. (Leipzig, Hinrichs, {886, gr. in-8
de 166 p.) L'auteur, M.O. Naumann, est un ecclésiastique catbolique. Apres
avoir exposé les caracteres distinctifs de la méthode critique de Reuss et de
Wellbausen, il la soumet a un examen attentif. Sur beaucoup de points
leur analyse du développement religieux d'Israel obtient son approbation. Ce
qu'il reproche a Wellhausen, c'est le point de vue philosophique auquel
celui-ci se place pour reconstruire l'évolution religieuse d'Israel. M. Naumann
insiste sur l'imporlance des grandes individualités dans l'histoire religieuse
pour conservar a Moi'.se le róle exceptionnel que lui assigne la tradition, el
il montre comment cette tradition s'accorde parfaitement avec les conclm;ions
vraiment historiques de la nouvelle école. L'intérét de ce livre consiste surlout
dans le ton de l'argumentation. M. Naumann est un croyant; mais, au lieu de
procéder par anathemes1 il discute ; il reconnait qu'il peut venir quelque chose
de bon de l'école critique. Voila. un exemple a suivre.
- Eine Augustin f;elschlich beigelegte « Homilia de Sacrilegiis,, (in-8 de 73 p.).
M. Caspari, professeur a l'université .de Christiana, l'auteur d'un remarquable
ouvrage sur le symbole du baptéme, a découvert dans un manuscrit d'Einsiedeln
du vm• siecle un sermon attribué a saint Augustin. L'inaulhenticité de ce
document est évidente. M. Caspari montre que ce prétendu sermon de saint
Augustin est une compilation rédigée dans l'empire franc vers le milieu du
vm• siecle par un clerc fort ignorant, mais elle offre un grand intérét pour
nous, parce qu'elle nous fait connaitre une quantité de superstitions, d'origine
latine ou barbare, contre lesquelles l'Église franque avait a lutter. L'auteur,
selon sa coutume, a enrichi le texte d'une abondance de notes tres instructives.
- M. Adolf Hamack a commencé dans la Theologische Literaturzeitung du
12 juin et continué dans les numéros suivants de cette excellente publication,
une revue des nombreux écrits - il y en a plus de 200 - qui ont paru depuis
deux ans sur la Didaché des douze Apotres découverte par Bryennios . Ceux
de nos lecteurs qui désirent suivre les discussions érudites provoquées par cet
intéressant document feront bien de consulter les articles de M. Harnack ainsi
que la seconde édition de l'ouvrage de M. Schatf: The oldest Church Manual
callcd the Teaching of the twelve Apostles (New-York, 1886).
-M, Iulius Lippert, l'un des auteurs allemands les plus féconds, dont nous
avons déja mainte fois mentionné les reuvres, vient de faire paraitre les 2• et
3• parties d'une Histoire de la Civilisation : Die Culturgeschichte in einzelnen
Hauptstücken (Leipzig, Freytag; Prag, Tempsky; in-8 de 206 et 228 p.). La
seconde partie contient l'histoire de la famille et de ses institutions, de la
propriété, des divisions en classes, des formes du gouvernement et de la
justice. La troisieme esl consacrée aux questions soulevées par les origines du
langage, de l'écriture, des nombres et des mesures, et surtout des cultes et des
mythologies. L'auteur admet 11. l'origine la croyance aux Qmes et aux esprits;
en suite il passe au fétichisme et a la phase des divinités personnelles nettement

CHRONIQUE

125

déterminées. Le souci de la destinée individuelle provoque la formation d' un
clergé; la religion et la morale se combinen t. L' auteur résume tres brievement
ses idées sur la formation des mythes. Il est évident qu'un pareil ouvrage ne
saurait avoir la prélention d'íltre en tous points une reuvre originale. En ce
qui concerne l'hisloire du développement religieux dans la civilisation générale,
l'auleur disposait, il est vrai, des matériaux qu'il a lui-méme recueillis el dont
il s'est servi dans plusieurs travaux anlérieurs.

�DÉPOUI LLEMENT DES PtRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et belles-lettres . - &amp;anees du 2 et
du 9 juillet. Une partie de la premiare séance et la seconde presque toute
entiere ont élé consacrées A entendre M. Dieulafoy exposer les beaux résultats
des fouilles qu'il a dirigées A Suze, au cours de la seconde mission dont il avait
été chargé en Perse. Les antiquités recueillies par le vaillant explorateur avec
le concours dévoué de Mme Dieulafoy seront exposées au Louvre, A c0té des
reuvres rapportées de Tello par M. de Sarzec, de maniere A conslituer le musée
oriental le plus complet qui existe. Les découvertes de M. Dieulafoy sont du
plus haut jntérét pour l'histoire de l'art. L'histoire des religions y est moins
directement impliquée. M. Dieulafoy croit avoir retrouvé dans un tumulus
voisin de l'ancien palais de Darius les dispositions d'un temple. Notons aussi
qu'en se fondan"t sur les caracteres distinctifs des archers de Suze et de ceux
de Persépolis et sur les indications fournies par les urnes funéraires d'un cimetiere, M. Dieulafoy croit pouvoir établir que les Élamites étaient noirs et qu'il
faut reconnaltre dans le peuple susien une tribu isolée des plus antiques colona
de l'Asie, les Diasyous du Rig-Véda, les Ethiopiens de l'Orient décrits par
Homere et par Hérodote.
Séance du 16 juület. M. Maspero, de retour d'Égypte, rend compt.e des
ouilles qui ont été exécutées sous sa direction depuis l'été dernier. 11 a eu le
bonheur de retrouver une tombe thébaine completement intacte, datant de la
XX0 dynastie. Les cachets des prétres sur les portes étaient encore entiers. 11
y a lieu de s'en féliciter d'autant plus que les découvertes de ce genre sont plus
rares. Presque toujours les tombes sont explorées par les Atabes avant d'étre
signalées a l'autorité. Celle de Gournet-Mourrat appartenait a un conservateur

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicat ions qui concernent l'histoire des religions.

:1.27

de la nécropole, sorte de personnage officiel, a la fois architecte, entrepreneur,
graveur et gardien a qui la survei!lance du cimetiere était confiée. On y a
trouvé, outre les corps du fonctionnaire ·e t de sa famille, tout un ensemble d'ameublement funéraire : des outils (des équerres, un ciseau, une coudée égyptienne, des niveaux), des meubles (caisses a linge, etc.), des caisses remplies
d'aliments, trente grands vases ornés de peintures et de dessins, deux traineaux
funebres servant au transport des momies, enfin un ostracon ou grande pierre
calcaire sur lequel est écrit le commencement d'un roman égyptien dont les
papyrus ne nous avaient fait connaitre que la fin. Par une singuliére coincidence, M. Maspero avait justement expliqué la partie déja. connue de ce roman
de Sinouhit dans un de ses cours au College de France. Cette découverte nous
montre une fois de plus que la sépulture était considérée par les Égyptiens
comme la demeure daos laquelle le mort devait accomplir une nouvelle existence. Les survivants songeaient a lui procurer des distractions non moins que
des instrumenta de travail ou des objets de premiére nécessité,
A Louqsor le travail de déblaiement avance. A force de persévérance, M. Maspero a eu raison des difficultés soulevées par les représentants de quelques
puissances étrangeres. Mais il reste encore a régler l'exproprialion d'une mosquée possédée par une famille dont tous les membres réclament des indemnités individuelles. 11s sont an nombre de deux a trois cents personnes. - A
Akhmin on a commencé le déchiffrement des dix a douze mille graffi,ti tracés
sur un énorme rocher qui s'éleve a c0té d'un rendez-vous de chasse. Depuis le
temps des premiares dynasties jusqu'aux Arabes, les chasseurs d'innombrables
générations ont gravé sur cette pierre des inscriptions commémoratives de leur
passage.
On a continué les fouilles autour du grand sphinx, de maniere a le dégager
jusqu'a. une·profondeur de seize matres. 11 suffira maintenant de quelques sondages pour parvenir au socle sur lequel il repose d'apras les anciennes aleles
ou il est représenté. On croit généralement qu'il a été taillé dans un grand
rocher émergeant de la plaine. M. Maspero, qui incline a lui assigner une origine tres ancienne, croit a un lravail encore beaucoup plus considérable. Les
parois de l'ampbithéatre ou le sphinx s'élevait ont été taillées de main d'homme
et sont a peu pres au niveau de la téte de !'animal . II parait probable qu'il y
avait la. un plateau de rocher que l'on aurait creusé en ménageant au milieu le
bloc de rocher dans Jeque! a élé taillé le monument.
Enfin M. Maspero donne de nouveaux détails sur le dépouillement des momies royales dont l'Académie avait rei.;u la relation écrite (voir tome XIII,
p. 395) .

St'.ance du 30 juillet. M. Le Blant aunonce que des fouilles r écentes ont
fait découvrir sous le grand mausolée circulaire de Marcus Lucius P1etus, a.
l'entrée dans Rome de l'ancienne via Salaria, un couloir voQté en plein cintre,
avec des niches sépulcrales conservant encore les restes des morts, conduisant

�i28

a. une chambre ou

DÉPOIDLLEMENT DJ,;S PÉRIODIQUES

l'on a trouvé trois sarcophages avec des urnes funéraires et
des bustes avec inscriptions. Le monument a été construit au 1or siecle de notre
ere. _ M. Deloche présente un album ou sont représentés les objets de la
alerie d'art gaulois et mérovingien formée par M. Frédéric Moreau. Cette
:ollection, a. cOté de nombreuses pieces précieuses, contient plus de trente
mille silex votifs recueillis dans les sépultures.
n. société de Géographie. - Séance du 2 juillet. (Compte-rendu
reproduit d'apres le journal Le Temps.) - Le monument de Copan. - Les
ruines de Copan, dans le Honduras, ont été découvertes en 1576, mais étudiées
avec quelque attention seulement en 1834 par le colonel Juan Galindo. Le mémoire consacré par cet explorateur aux antiquités de Copan est accompagné de
quelques lithographies, dont l'une nous montre un.e grande_ pierre dont la surface régulierement convexa, creusée au centre d une pet1te cuvette, est entourée d'une sorte de tresse. M. Hamy, pour lequel cette torsade était restée
jusqu'ici un probléme, comme pour tous l;s ~m~ricanistes, ª?nt eu récemment
l'occasion de voir dans la co!lection d antiqu1tés rapportee du Salvador par
M. Louis Adam des dessins exécutés en 1884 dans les ruines de Copan par u~
ancien officier de l'armée frani,aise, mort depuis en Guatemala, rencontra parm1
ces dessins la calotte de pierre, vue cette fois de profil et d'en haut. Le croquis
reproduisait la courbe symbolique dont M. Hamy avait pressenti l'exis~nce.
Celte figure n'est autre que la Tai-ki, l'un des symboles les plus vénéres des
Cbinois. Suivant l'école de Tchu-tse, la Ta1-ki est « le Grand Faite », le « POle
du Monde », príncipe tres parfait qui n'a ni commencement ni fin; c'est l'idée,
le modele de toutes choses, l'essence de tous les étres. &lt;;&gt;n la figure de l_a
maniere suivante : sur Je demi-diametre d'un cercle donné, on trace un dem1cercle, et sur le demi-diametre restant on trace, en sens contraire, un ~utre
demi-cercle. La figure ainsi obtenue, combinaison des symboles du Yang et du
Yin de la. force et de la matiere, se répete exactement la méme sur le monume~t américain et sur les représentations chinoises de l'école de Tchu-ts_e. On
trouve encore la Tai-ki gravée sur Je revers de certaines tablettes m_ag1ques,
usitées dans les sacrifices que l'on fait pour obtenir la pluie. c·est un signe tres
populaire, tres répandu, non seulement en Chin~,. ~ai~ da.ns _to~tes le~ contrées
qui ont plus ou moins subi l'influence de la c1V1hsat1on cbmo1se. S1gnaler la
présence d'un tel symbole a. Copan, da.ns cette ruine ou l'on a. déja. relev~ tant
de manifestations d'un art étrange et curieux, pa.rfois appa.renté de pr~s .ª ceu~
de l'extréme Orient, c'est fournir une preuve nouvelle a l'appui de l'opm1~n qui
fait venir d'Asie l'un au moins des courants civilisateurs dont l'Amérique a
ressenti les bienfaits. C'est, de plus, fixer a ce monument de Copan une date
a.u dela de laquelle son érection sera.it invra.isemblable. On sait, en eliet, que
Confucius a parlé de la Tai-ki dans un appendice placé a la fin de son commentaire du Yi-king. C'est seulement au cours du xn• siecle de notre ere,
sous la. dyoa.stie des Song, que la doctrine qui fait de ce symbole la. représen-

ET DES TRAVA UX DES SOCI 1!:TÉS SA YANTI-.S

129

t~tion du príncipe de toutes choses a commencé a. se répandre en Chine. La
pierre de Copan orne la face supérieure d'un aotel placé devant une statue
Par ma~eur, ajoute M. Hamy, dont nous résumons la communication, l'idol:
est depws lon~temps brisée. Le piédestal seul subsiste; on y voit deux pieds
chaussés de r1ches sandales, sculptées avec beaucoup de soin. Le reste de la.
s~atue, couché sur le dos, est caché da.ns toute sa longueur par un gros tronc
d arbre tombé sur elle. I1 est a souhaiter qu'un archéologue visitant Copan
fasse dégager et mouler cette idole; son examen attentifpeut avancer beaucoup
la solution du probleme que soulévent les ressemblances manifestées une fois
de plus entre les monuments des pontifes de Copan et ceux des disciples de
Tchu-tse et de Tching-tse.

M. de Quatrefages félicite M. Hamy de la sagacité avec laquelle il a pressenti
et retrouvé le symbole en question sur la pierre de Copan. Des constatations de
ce genre ont une grande importance pour l'bistoire des origines de la. civilisation américaine. En avan~ant prudemment dans cette voie, en constatant rigoureu~ement les faits sans partí pris de rapprochement et d'interprétation, on
obt1endra des résultats précieux. Les indices d'ailleurs ne manquent pas; les
traditions américaines signalent, a une époque ancienne, l'arrivée sur Ja. cóte
du Pacifique d'hommes, navigateurs et trafiquants, qui semblent bien venir du
Japon. On a recueilli da.ns des ruines des vases décorés et fai,onnés comme ceux
que l'on fabrique encore a Tokio. Le ministre du Japon, présent a. la séance et
qui suit avec intérét cette discussion, promet de faire don au musée d'ethnographie du Trocadéro des spécimens de céramique capables de fournir des renseignements uliles aux archéologues.
On- annonce que M. Yzerman, ingénieur en chef des chemins de fer de Java
en pratiquant des fouilles A Brambanan, y a découvert des restes de temple;
{Jivaüe~- avec de_s inscriptions sanscrites de !'ere &lt;,;a.ka (qui commence un peu
a.pres I ere _chréllenn~) analogues aux in~criptions relevées en Cochinchine par
M. Aymomer, et qm. ont fourni a M. Bergaignele sujet d'une savante étude.
III. Revue historique. - Juillet-aout: i. R. Reuss, Léopold de Ranke.
- 2. G. Monod. G, Waitz. - 3. Ed. Favre. Bulletin historique de la Suisse.
(Consacré presque entiérement aux ouvrages sur Zwingli et Calvin et sur
l'établissement de la Réforme da.ns les principaux cantons suisses.)
I_V. ,Revu~ des ~eux mondes. - i•r juin: A1'vede Bai·ine. La psychologie d une sa.mte. Samte Thérese.
1º' juillet : G. Bo-issie1'. La conversion
de Constantin (Pour M. B. le christianísme de Constantin était sincére mais
inspiré par des motifs d' ordre peu élevé.)
15 juillet : Geot·ges Pet-ro:. Les
Hétéens, leur écriture el leur art.
_v. R~vue archéologique. _- Am·il-ma·i : i. Get·main Bapst. La vie de
samt Élo1. - 2. Albert Lebegue. Rechercbes sur Délos (notes destinées a compléter l'ouvrage de l'auteur sur le méme sujet). - 3. Paul Decharme. Note
sur ies cannophores. == Juin : Gei·main Bapst. Le tombeau de saint Martin.

=

=

9

�i3Q

ntPOUlLLEMENT DES PÉRlODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOClÉTJ::S SAVA:'lTES

P1·essensé. Les
VI . R evue Politique et liUéraire. - 3 avril : 1.bE. de
d B
·L
synodes du désert d'apres M. Edmond Hugues. - 2. Ro ert e onmeres. e
grand bonze (souvenir d'une visite a Ceylan) •
VII. Mélusine. _ 5 ;uin : i. A. Barth. L'animisme chez les ~euples de
l'arcbipel indien. {Excellent résumé du bel ouvrage de M. G. A. Wil~: Het
Animisme bij de volken van den Indischen Archipel.)- 2. H. Gaidoz. _La
Fleche de Nemrod (suite). - 3. E. R. L'arc-en-ciel (suite). - 4. La Pass1on
de Notre-Seigneur, priere du Bourbonnais. 5 !uillet : i. A. Bartli. Le ~a~
ratt.ement de lamer. _ 2. J. Tuchmann. L'anim1sme de la mer.
5 aout_•
i. M. Dragomanov. Contes populaires de la Russie. - 2. René Basset. La legende des sept dormants.
.
VIII. Revae des traditions populaires. - 25 avril : . i. V. He~ry.
Les Tonneurs, conte iroquois. _ 2. G. Mitin. Formulettes et pr1eres popula1res
de l'ile de Batz. _ 3. A. Certeux. Le temple de Saloman (légende arabe). .
25 mai.· i • David Fitr.gerald.
Le
4. Paul Sébillot. La mort du bon D1eu.
.
folklore dans les tles Britanniques. - 2. G. Le Calvez. Les lutin~ dans le
pays de Tréguier. _ 3, La fontaine Saint-Martin, légende de la V1enne. -

=

=

=

4. S uperstilions russes.

• d
IX. J'ournal des savaDts. - Mars : i. Girara. Le cbant. popu1aire u
frere mort. _ 2. Hauréau. Un des bérétiques condam.nés a Pans en i 277.
bébra1que. (Appréciation de l'Hexaleuque de M. WellAvn·t ·. Renan. Pbiloloa-ie
o·
. .
d H t• t.ol
- M · . f A de Quatrefages. Croyances rebg1euses es o ,en s
baudsen.Bo)- bº a, a.ns. . 2 B Hauréau, La chronique de Hugues de Saintet es
SClSID
.- ••
Víctor. 1uin : E• Caro. Trente-deux ans a travers l'Islam.
X Revue internationale de l'enseignement. - N° 4: Ern. Havet.
• · a-ines du cbristianisme. - N• 5 : M. Vernes. Les abus de la métbode
Les on.,.
• u1·,.
td
· dans l'bist.oire des religions en général et parhc 1,,remen es recomparative

=

=

liuions sémitiques.
d
o·
•
XI. RomaJUa.
- N.. 55 et 56 ·• Mtlntz · La légende de Charlemagne ans
'1'art du moyen &amp;.ge.
.
XII. Le Correspondant. - iO avril : Vicomte de Meaux. La Rena1ssance
•catbolique en France sous Louis ~l.
.
.
.
XIII. Mémoires de la soc1été des études Japonaises. - i88&gt;
N• i : i. Léon Metchnikoff. Une dynaslie divine archruque du Japo~.
par Léon de Rosny. - 3. Livres sacrés lradwls en
2. Chan h a1- king, traduil
,
mandcbou.
· ¡ · d
XIV. Revue d'anthropologie. - N• 2 : i. E. Reclus. La socio og1e es
- 2, Sébillot. Le folklore,
Aus traliens' institutions politiquea et religieuses.
.
.
les tradilions populaires et l'ethnograpbie popula1re.
XV. Bulletin de correspondance hellénique. - X. 4: i. D~rrbach
el Radet. Inscriptions de la Pérée rhodienne. - 2. Hollea~. Fou1ll~s au
temple d'Apollon Pt.oos. - 3. Clerc. Les ruines d'Aeg1a en Éohe. - i. Diehlet

i3l

Cousin. Inscriptions d'Alabanda en Carie. - 5. Pottier. Fouilles dans la nécropole de .Myrina. - 6. Sal. Reinach. Synagogue juive a Phocée.
X.VI. Bibliothéque de l'École des Chartes. - XLVII. 1 el 2: Digard.
La série des registres pontificaux du xiu• si~cle. (A comparer avec l'arlicle du
P. Denifte: « Die paepstlichen Registerbiinde des xin• Jahrh. » dans le« Neues
Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte ». Le caractere original des documenls contesté par !\f. Kaltbrunner est assuré.)
XVll. Mélanges d'Archéologie et d'Histoire. - VI, 1 et 2: i. Poinsnel.
Un concile apocrypbe du pape saint Sylvestre. - 2. Martin. Les cavaliers et
Jes processions dans les fétes athéniennes. - 3. Albanes. La Chronique de
Saint-Viclor de l\farseille. - 4. Cuq. De la nature des crimes imputés aux
chréliens d'apres Tacite. - 5. Fabre, Les vies des papes dans les manuscrits
c.lu Liber Censuum.
XVIII. Bulletin critique. - i5 avril: Pierre Battifol. L'épltre de
Théonas a Lucien. 1°• mai : A. Clet·val. Rugues, év. de Chartres au x1• siecle.
X.IX.
. Revue chrétienne. - to juin : i. D. Benott. Alexandre Roussel ,
préd1cateur et martyr du déserl. - 2. Riggenbach. Les íemmes daos l'Église
primitive.
XX. Bulletin historique du protestantiame fran9ais. - {5 avril :
1.
Puaux. Les prerniers réfugiés fran1,ais en SuMe (xv1• siecle). 2. Ch Read. Daniel Cbamier. Nouvelles recherches. - 3. N . Weiss. Les suites
de la révocation en Vendée.
i5 juin: L A. P.icherul-Dardier. L'émigration
en 1752 (voir les 0 08 suiv.). - 2. N. Wei$s. La réaction catholique a Orléans
pendanl la Ligue. - 3. F. Teissier. Les tablettes et le journal d'Alexandre
RoUssel, proposant marlyr (voir les n•• suiv,). 15 juillet : N. Weiss. l\fadame
ducbesse de Bar, et S&lt;eur de Henri IV.
X.XI. La Vie ohrétienne. - A.out : E. Bost. Les deux Jéhovistes.
X.XII. La Révolution fran~aise . - 14 mai : V. Courdaveaw:. Le clergé
sous la révolution et l'empire (voir le n• suiv.).
14 juin : D• Gaetan. La
féte de l'ttre supréme au Mans, le 20 prairial an II.
XXIII. Annales de l'École libre des scie.acea politiquea. - Nº 2:
E. Afeyer. Les associations musulmanes.
X.XIV. La Controverse et le Contemporain. - 15 mai : i. Le R. p.
Brucke1·. La chronologie des premiers a.ges de l'humanité d'apres la Bible et la
Science (fin). - 2. J. Forget. Le Coran (suite et fin). - 3. M. de Rossi et
l'hypogée de Poitiers.
XXV. Annaleade la faculté des Lettres de Bol'deaux. - t886.
N• 1 : L .A.. Duméril. Remarques critiques sur le livre de l'abbé Gorini intitulé : Défe~se de l'É_glise contre les erreurs hist.oriques de MM. Guizot, Aug.
et Am. Tbierry, M1cbelet, Ampere, Quinet, Fauriel, Aimé Martin, etc. _
2. P. Hochart. Le symbole de la croix.
X.XVI. Annales de la faculté des Lett;-es de Caen. - Nº 3 :,

=

F,·.

=

=

=

�i33

ET DES TRWAGX DES SOCTt!:TÉS SAVA:\'TES

132

OÉPOUILLEMENT DES PÉl\lOOlQUl,;S

L. Lehanneu,·. Les chrétiens en présence de la. sociélé antique d'apres Tertulb L . ·r
XXVII, Revue des études juives. - Avril-juin : i. Is. Loe . es JUL s
de Ca.rpen tra.s sous le gouvernement pontifica.! (suite). - 2. S. .Reinach. Une
nouvelle syna.gogu6 grecque a Phocée. - 3. Ab. Cahen. Le rabbina.t ~e Melz.
xxvnI. Revue fran~aise de l'étranger et de• oolo111es. Avril: Brahma. Superstitions et usa.ges des Hindous (suite). Juin : A. Soulange-Bodin. La Corée. Mreurs et coutumes. Les missionoaires.
.
XXIX. Revue de g éographie. - Juillet : A. Mahé de la Bow·donnais.

lien.

=

Orissa. la. terre sainte des Hindous. Pelerinage au temple de Jagernath.
XX~- Revue de Gen~ve. - 25 Avrü: Ea. Montet. Ra.bela.is et l'Orient.
XXXI. Revue de Belgique. - 15 Juin : i. Aug. Gittée. Les éludes
folkloristes en France. - 2. B. Andry. Un temple protestaot en Belgique a la
fin du xvm• siecle.

XXXII. Le Muséon. - V. 3 : 1. de Harlez. La civilisation de l'humanité
primitiva et la Genese. - 2 . Schils . K6-k0-WO-Rai, livre de la piété filiale. 3. Wilhelm. Etudes avestiques. - 4. Schrebel. Le bandea.u sacerdotal de
5. Sayce. Deux nouvelles inscriptions vanniques.
XXXIII. Academy. - 1•• Mai: A.. Houtum-Schindler. The identifica.tion

Ba.tna. -

of some Persian places mentioned in the Avesta, Bundehesch, etc. (cfr. art. de
M, West, da.ns len• du 15 mai).
15 mo.i: A. Lang . The great ha.re. (A propos
de l'explication du mythe d'Osiris Unnefer, par M. Le Page Renou[ ; voir

=

notre Chronique, tome Xlll, p. 387.)
XXXIV, Athenmum. - 1•• mai: Three books relating to Burma. (Revue
de publications récentes sur la Bi~m&lt;lnie, au point de vue politique, social et
moral.)
26 juin : Sp. P. Lambros, Notes from Athens.
iO juillet:
Sacred books o[ tbe East. Gaina SO.tras, translated by H. Jacobi. (Bonne
discussion des idées de M. Jacobi sur les J a.i'ns.)
17 Juillet: Robertson Smith.
Kinship and marriage in early Arabia. (Bon résumé de ce remarquable ouvrage
qui établit la. réalité de la. descendance par les femmes et de l'exogamie chez

=

=

=

les Ara.bes primitifs.)

XXXV. Journal of the R. Asiatic Society of Great-Britain. XVIII. 2 : i. Monier-Williams , On buddhism in its relation to Brabma.nism. 2. Wortham. The st.ories of JimO.tav&amp;.hana and of Ha.risarman. - 3. Grierson.
Some Bloj' puri folk-songs.

XXXVI, Calcutta Review. - N• 163 : Ram Chundm Dose. Buddba. as
a man.

XXXVII, China Review. - XIV. 1 : U. J. AUen. Panku.
XXXVIII. lndian Antiquary. - Avril: H. G. M. Mur1·ay-Aynsley.

=

Discursive contributions towa.rds tbe sLudy o[ Asiatic symbolism (voir mai).
Mai: 1. K. B. Pathack. Tbe Jain Harivamsa on Lbe Guptas. - 2. Kielhol'n,
Tbe Kiratarjuniga of Bbaravi.
Juin: Wadict. Folklore in western India.

=

X.XXIX, Asiatic Quarterly Review. - i. Lepel Griffi.n. Nativ~ India.
:-""" 2. ?ªP· Conder. The Aryans in Syria. - 3. H. Risley. Primitive ma.rriage
10 Syrin. - 4. James Hutton. India before the Mohammedan conques!.
XL. Qua.rterly Review . - Juillet : i. Modern Christian missions. 2 . Sacred books of Lhe Ea.st.
XLI. Contemporary Review. - Juillet: t. James Martineau . The
expansion of tbe cburcb oí Englaod. - 2. Charles Newton Scott. Tbe childgod in art.
XLII. Deutsche Rundschau. - Juin: H. Oldenberg. Ueber Sanskritforscbung (histoire des études sanscrites).
,
XLIII. Ausland. - N• t9: Kobelt . Die l\Jythen der Tlinkit Indianer.
XLIV. Hermes. - XXI. 2: C. .Robert. Zum griechiscben Festkalender.
XLV. Monatschriftfur Geschichte und Wissenschaft des Judentums. -N• 5 : 1. Die allemeueste Bibelkritik, Wellhausen, Rena.n (voir n• 6).
- 2. Xenopha.nes , der aogebliche Vertreter des Monotbeismus uoter den
griechischen Philosopben. - 3. Die Midrascbim zum P entateuch und der
dreijiibrige pa.lástinensische Cyclus.
XLVI. Magazin fllr die Wissenschaft des J udentums. - XIlJ 2.
i. H. Deutsch. Die Sprüche Sa.lomos. - 2. Goldschmidt. Geschichle der ju¿_o ·
in Engla.nd im x1• und xn• Ja.hrbundert.
.:i
XLVII. Zeitschrift der deutschen morgenlmndischen Gesellschaft. - XL. 1 : 1. Hultz.sch. Ueber eine Sammlung indischer Hss. und
Inschriften. - 2. Jacobi. Zu meiner Abhandlung : « Entstehung der Digamba.rasekten ». - 3. Wilhelm. Konigtum und Priestertum im alteo Er&amp;.n _
4. Pischel. Vedica.. - 5. Blihler. Zur Erklarung der Asoka.-Inschrillen: _
6. Aufrecht. Ueber Umli.pa.thidara.
XL VIII. Goottingische gelebrte Anzeigen. - N• H : 1. De Lagarde.
Das Buch des P ropheten Ezechiel, herausgeg. von Cornil!. _ 2. Noldeke.
Tesli orientali inediti sopra i Sette Dormienli di Ereso pubblica.li Guidi. _
3. Müller. Mytbologie der deulschen Heldensage.
XLIX. Zeitschrift fOr deutsches Altertum. - XXX. 3 : 1. Müll~off._ Frija. und der Halsba.ndmytbus. - 2. Kochendortfer. Zur Kritik der
Kmdhe,t J esu.

L. Theologische Literaturzeitung. - Juillet : i. Lightfoot. Jgna.tit1s
Polycarp. (Compte rendu par A. Hamack; c'est la. monographie la. plus savanl;
e~ la plus complMe qui nit paru a.u .x1x• si~cle da.ns la. patrislique.) - 2. Battifol.
L épitre ~e Théonas a Lucien. (Compte rendu par le méme; M. B . a démontré l'mautbenticité du document; M. H. soupQonne une origine janséniste.)
_LI. ~istorisches Jahrbuch. - VII. 2 : i. Duhr. Die Quellen zu eioer
B'.ograpb'.e des Ca.rdinals Ollo Trucbsess von Waldburg (voir n• 3). - 2. B.oth.
Die Scbriftsteller derehema.ligen Benedictiner-und Cistercienserk loster Na.ssaus
(xn• a.u xvm• siecle). - 3. Pflugk-Hartung. Zwei Pabslbulleo.
VII. 3 :

=

•

�134

DÉPOUJLLEMENT DES PÉRlODlQUES

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LII. Historische Zeitschrift. - 1886. N• 4: Hübler. Die kastilischen
Hermandades zur Zeit Heinrichs IV (1454-1474).

LIII. Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte des .Mittelalters. - II. 2 : i. Denifte. Quellen zur Gelehrtengeschichte des Predigerordens
im xme und xiv• Jahrhundert. - 2. Ehi·le. Die « historia septem tribulationum
ordinis minorum " des Fr. Angelus de Clarino .

LIV. Studien und .Mitteilung en aus dem Benedictinerorden. VII. 2 : i. Ringholz. Des Benediktinerstill.es Einsiedeln Tatigkeit für die
Reform deutscher Kloster vor dem Abte Wilhelm von Hirschau (fin). 2. Morin . De vita et cultu S. Gerardi de Orcimonte . - 3. E. R,oth. Der heil.
Petrus Damiani (suite). - 4. Plaine. Duplex vita inedita S . Mauritii, Abbatis
Carnretensis (1114 a H 91). - 5. !;rashof. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrothsuitha (suite) .
LV. Kirchliche .Monatschrift. - V. 8 : L Rocholl. Urkunden und
Briefe aus der Protestanten- Verfplgung im Elsass vor 200 Jabren. - 2. Zur
Erinnerung an die Aufhebung des Edikts von Nantes.
LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXIX. 3 :
f. A. Hilgenfeld. P apias von Hierapolis und die neueste Evangelienforschung.
- 2. Driiseke. Pseudo-Hippolytus. - 3. Giirres. Einige echte Züge altchristlicher und mittelalterlicher Ascese. - 4. Nippold. Zu den Aufgaben der
heutigen refor mationsgeschichtlichen Forschung.
LVII. Theologische Quartalschrift. - i 886. N• 2 : f. Soeder .
Ueber den Namen Gottes Jave. - 2. Funk. Die Zeit des« Wabren Wortes »
von Celsus .
LVIII. Zeitschrüt für katholische Theologie . - i886. N° 3:
1. Svoboda. Die Kirchenschliessung zu Klostergrab und Braunau und die
Anfánge des 30 jahrigen Krieges. - 2. Knabenbauer. Beitriige zur Erkliirung.
des Buches Job. - 3. Pesch. Die Evangelienharmonien seit dem xV18 Jahrh .
- 4. Rattinger. Der Untergang der Kirchen Nord Afrikas im Mittelalter.
LIX. Der K.atholik. - Mai: 1. Deber Echtheit und Glaubwtirdigkeit der
dem heil. Athanasius dem Groszen zugeschriebenen Vita Antonii. - 2. Die
gallikanische Messe vom 1v bis vm Jahrh. - 3. Zur nassauischen Reformationsgeschichte.
LX. Zeitschrift für kirchliche W is senschaft. - 1886. N" 5 :
i. H. Kiining. Die Bildlosigkeit des legitimen Jawehcultus {18 r art.). 2. Hausleiter. Die Commentare des Victorinus, Tichonius und Hieronymus zur
Apokalypse,
LXI. J.a hrbücher für protestantische Theologie. - N• 3 : i. Gelzer.
Zur Zeitbestimmung der griechischen Notitire Episcopatuum, l. - 2 . Jaco'!:JSen .
Matthiius oder Marcus. - 3. van Manen. Zur Litteraturgeschichte der Kritik

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

i 35

und Exegese des Neuen Testaments. - 4. Draseke. Zu Hippolytos Demonstratio adversus J udaeos. - 5. Feine. Zur synoptischen Frage.
LXII . Theologische Studien und Kritiken. 1886. N° 4 : i. Henke.
Zur Geschichte der Lehre von der Sonntagsfeier. - 2. Müller. Die Waldenser
und ihre einzelnen Gruppen bis zu Anfang des xiv• Jahrh.
LXIII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. - VIII. 3: i. Gottschick.
Hus', Luthers und Zwinglis Lehre von der Kirche. - 2 . Bum:. Das würtembergische Concordat II. - 3. Seebass. Zu Col umban von Luxeuil's Klosterregel
und Bussbuch. - 4. Brieger . Zu Luther und Worms.

LXIV. Archiv für lateinische Lexicographie. - III. 2 : i. Otto.
Die Gotter und Halbgotter im Sprichworte. - 2 . Havet. Pius.

LXV. Archiv für das Studium der neueren Sprache. - LXXVI. i
et 2: 1. Biltz. Die neuesten Schrifren ueber die gedruckte vorlutherische deutsche
Bibelübersetzung. - 2. Horstmann. The lyf of Saint Katherin of Sienne.
LXVI. Evangelisches Missionsmagazin . - Juin, juillet, aoút : La
Lomo, der Fetischprophet (suite).
LXVII. Archivio per lo studio de~le tradizione popolare. IV. 4 : f. Una sacra rappresentaziona im VorderthierSile nel Tirolo Tedesco. 2. Cibele. Le superstizione bellunese e cadorine.
LXVIII. Bulletino di Archeologia Cristiana. - 4• Ser., III. 4:
1. Conferenza della Societa di Cultori della cristiana archeologia in Roma. 2. 11 cimeterio di S. Sinerote martire in Sirmio. - 3. Scoperta d'una cripta ne!
cimeterio di Massimo ad sanctam Felicitatem sulla via Salaria nuova.
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Angers, impr. el slér. A.

B u RDIN

el Ci•, 4, r ue Garnier.

�L'EMPEREUR JULIEN
(Troisieme article 1)

V

Julien étail néo-platonicien. Le néo-platonisme a pour
!'historien ce grand intérét qu'il résume et condense sous
leur forme derniere toutes les théories idéalistes de l'ancien monde avec la tendance toujours plus marquée a justifier théoriquement toutes les traditions du polythéisme
populaire. Ses premiers représentants, Ammonius Saccas,
Plotin ne s'occupent encore qu'indireclement de cette application de leur métaphysique abstruse. Ils vivent dans leur
pensée. Mais avec Porphyre, Jamblique, Proclus, la défense
philosophique de l'ancien paganisme devient la préoccupation toujours plus constante de l'école. Pour Julien, ce fut
son grand mérite et son principal attrait.
Le néo-platonisme, au premier abord, semblait n'avoir
rien de commun avec la mythologie populaire. Aucun systeme de philosophie ne metlait plus haut son point de départ.
11 postulait, en tout premier lieu, l'existence de l'Un primordial, príncipe de tout étre, mais élevé lui-méme au-dessus de
l'étre compréhensible, au point qu'on n'avait pas méme le
i) Voir les précéden t.es livraisons de la Revue de l'Histofre des Reliaions,
t. XIII, n• 3 et t. XIV, n• i.

10

�146

1

1

nEVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGIONS

L El\lPEREUR JULIEN

droit de lui appliquer rigoureusement la catégorie de l'existence. Les considérations dialectiques de Hegel sur l'identité
abstraite de l'etre et du non-Mre, les raisonnements de nos
posilivistesexposant l'impuissance de laraison a spécifier quoi
que ce soit sur l'lnconnaissable, trou:ent leurs anté_c~dents
seize siecles d'avance dans la spéculahon néo-platomc1enne.
Mais de ·ces hauteurs inaccessibles, le néo-platonisme a l'ambition de descendre, par une filiere ininterrompue de perfections et d'imperfections graduées, jusqu'aux échelons les
plus has situés du monde tangible et visible. 11 a d'abord sa
trinité divine et, comme la trinité chrétienne de son temps,
elle est caractérisée par la subordioation du second terme
au premier et du troisieme au seco_nd. L_'Un primordial a
pour premie re projection le Nous qm c?ntie~t sa pensée; le
Nous a son tour, projette laPsyché, qm est 1 a.me du monde,
une é.me se brisant en une multitude d'a.mes qui animent
les etres vivants et qui trouvent leur limite, souvent leur prison, dans _la matiere, derniere et informe projection d_e _la
source de toute exislence. Entre les facteurs de la tnmté
divine et l'homme., se trouvent des etres intermédiaires, participant d'une part a la perfection de leurs supérieurs, se rapprochant, de l'autre, de l'imperfection de l~urs inférieurs, ~réposés en raison de leu_r degré _de perfecbo~ et_ de pou;01r ~
des parties plus ou moms cons1dérables de l umvers. C est la
que le polythéisme populaire retrouve ses lettres de créance.
Ses dieux ne sont autre cbose que les projections de sec?nd
ordre du monde qu'on pourrait dire intra-divin, inaccess1ble
· l'homme sauf quand l'homme esta l'état d'extase. L'ex~ase est, e~ effet, la porte d'acces difficile, mais possi~le, pa~
laquelle les hommes d'élite peuvent franchir la barner~ qui
sépare le commun des morlel~ de l'empyrée métaphy~1que,
ou tout est lumiere pure, esprit pur, amo ur pur. Ma1s, en
temps ordinaire et pour l'i~men~e I?ajorité des bommes_,
seul moyen pratique de réahser 1 umon avec ~e mon~e. ~1vm
consiste dans l'adoration correcle de ces gémes ou d1~1mtés,
intermédiaires pour le philosophe, supremes pour les simples,

!e

f47

·dont l'existence se confond avec celle des forces ou des phénomenes ~hysiques les plus Jumineux ou les plus imposants.
Tous les dieux de la mythologie vont trouver leur place dans
ce vaste panorama qui embrasse les cieux, la terre et lamer.
D'autant plus que chacun d'eux et surtout les plus élevés
sont les représentants, les lieutenants ou meme la manifestation directe des etres supérieurs qui, par eux-memes 1 en
serai~nt distincts et séparés. l\fais c'est la loi qui préside aux
relahons des a.mes graduées en série descendante a travers
J'infinité de l'espace, que chaque a.me n'est en rapport normal
avec l'Ame universelle et, par elle, avec l'Un primordial
.
'
qu' en. s ,umssant
par l'adoration avec les a.mes d'un dearé
o
sup é neur par rapport a !'a.me adoratrice, mais d'une nature
~nfé_rieure ~ l'Ame, a la Psyché, dont elles sont une proJecbon. l\famtenant, ce sont ces a.mes ou divinités inlermédiaires qui ont depuis la plus haute antiquité établi les
cultes locaux, les rites, les sacrifices, les oracles divers, les
sacerdoces, les traditions mythiques. En príncipe, il faut respecter ces legs des premiers Ages ou, selon Platon, les
hommes vivaient plus pres des dieux que nous. Si des abus
ou des erreurs de détail s'y sont introduits, gra.ce a l'ignorance ou a~ passions des hommes, c'est l'office des législat~urs écla1rés par une sage philosophie d'y porter remede.
Mais la nouveauté est un signe évident de fausseté quand il
s'agit _de vérité religieuse (a ce titre, le juda1sme' est bien
s~~éneur au christianisme). Ce que l'épicurisme et le scephc1sme reprochent le plus amerement a la religion traditionnelle, ses mythes prétendus absurdes et ses méthodes
divi_natoi_res, se justifie devant une raison plus réfléchie,
moms fr1vole. ~l suffit de savoir pénétrer le sens profond de
ce_s mythes qw _ont été révélés sous les formes qu'exigeait la
f~1b~esse h~m~me. La sympathie de toutes les parties de
l um:ers qm v1brent d'accord avec l'Ame universelle et qui
réag1ssent sur elle, explique en príncipe les procédés de
l'astro~ogie ~t de la divination. Ríen n'empeche done, toutau
contraire fait un devoir au vrai philosophe de se rattacher a

�0

i48

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

la relicrion traditionnelle comme a la meilleure garantie pratique du salut des individus et des Éta!s.
. .
1
Dans ce rapide résumé de la théorie néo-platomcienne ,
00 peut trouver tous les príncipes dont _J~lie~ s'était ar~é
dans la guerre qu'il avait déclarée au chrisllamsme envah1ssant. Quand on se reporte a l'époque et a l'état des esprits,
il faut reconnattre que la théorie était spécieuse, et de nature
a enthousiasmer un esprit ardent, amoureux de l'antiquité
grecque et dégouté du christianisme pour les causes que
nous avons énumérées.
Il nous semble aussi qu'avec un peu d'attention nous découvrons promptement ce qu'il y avait de faux ou pour mieux
dire d'arbitraire et de factice dans celte maniere de relever
l'ancienne religion du discrédit ou elle était tombée dans la
grande majorité des intelli~ences. ~e. néo-platonisme_ prétendait fournir a cette ancienne rehg10n un cadre ph1losophique, ou elle se présentait sous des couleurs nouvelles de
vraisemblance et de légitimité. Le polythéisme devait a ce
nouveau point de vue se concilier avec le monothéisme, les
superstitions les plus épaisses avec la foi la plús spiritualiste,
les rites les plus licencieux avec la moralité la plus sévere,
les mythes les plus grossiers avec la raison la plus exigeante.
Le malheur est que le cadre et le tablean juraient ensemble,
et que la vieille religion ainsi encadrée n'était plus reconnaissable qu'aux yeux complaisants des encadreurs. Quelques
exemples suffiront pour le prouver, et c' est a Julien luimeme que nous les emprunterons.
Ainsi l'un des traits caractéristiques de l'ancienne religion
grecque,c'est que, toute part faite a une notion mal définie
du destin, les dieux divers qui forment ensemble le groupe
des divinités olympiennes, sont, en réalité, suprémes. Aucune puissance n'est supérieure a la leur. Leur antagonisme
I

1) Comp. les Bistoires générales de la philosophie grecque, et' notamment
le lumineux exposé de M. Zeller, Philosophie der G,-iechen, vol. IV, p. 419 sv.,
3• édition.

L EMPEREUR JULIEN

H9

possible et l'hégémonie reconnue a Zeus, telles sont les
seules limites qui puissent horner leur action. Ces dieux sont
essentiellement des phénomenes physiques tenus pour animés et représentent sous forme humaine agrandie la personnalité révélée par ces phénomenes, dont ils se distinguent
a volonté, mais dont ils ne sont jamais absolument séparés.
Or, dans le néo-platonisme et dans l'idée de Julien , les
phénomenes physiques sont bien toujours divinisés, mais ils
ne sont plus que les reflets, les images des dieux supérieurs,
invisibles, purement intelligibles, vivant daos le voisinage
ou faisant partie de la Trinité supreme. Le soleil, qui dans la
théorie est le dieu visible adorable par excellence, n'est
pourtant que le ¡i.~yai; "HAtoi; -to ~w'I éíy:x)..¡.,.a xal l¡J,lj,uxo'I Y.cr:l lwou'I Y.:xl
&amp;¡a6oepyo'I -tolí 'lo-t¡,olí Ila-tpói;, le grand Soleil est le portrait vivant
animé, intelligent et bienfaisant du Pere intelligible 1 • « Platon, dit-il dans un passage reproduit par Cyrille 2, donne
le nom de dieux au soleil, a la lune, aux astres et au ciel qui
sont visibles ; mais ces dieux visibles ne sont que les images
des invisibles, -tw'I &amp;:~cr:'lw'I e\Y.ó'la,;. Le soleil qui paratt aux yeux
est l'image du soleil intelligible qui ne parait pas; de m~me,
la lune qui se montre a nos yeux et chacun des astres sont
des images des dieux intelligibles. » Soit; mais alors qui ne
voit combien ces dieux, que la mythologie vulgaire célébrait
comme supremes, sont rabaissés, infériorisés, en comparaison
de l'Olympe purement intellectuel, découvert bien au-dessus
d'eux par la spéculation néo-platonicienne? Ce contraste est
tel que Julien se croit forcé de stipuler l'existence d'une troisieme classe intermédiaire de dieux, formant la transition
entre les dieux reflets, les dieux portraits, qui sont les dieux
de la mythologie, et les dieux réels qui sont ceux de la philosophie ª.
Daos la religion homérique, une autonomie tres largement
1) Epist. 51, ad Alexand.
2) Cont. Julian., L. Il, p. 65. B.
3) Jul., Orat. IV, in regem S olem., p. 132 sv.

�rno

HH

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULJE~

comprise est reconnue a chaque divinité, le pouvoir supérieur de Zeus n'intervenant que dans les grandes occasions
et n'empechant pas toujours les zizanies, ni meme les luttes
acharnées entre les dieux de noms et d'attributs divers. Cetle
nai've conception ne saurait convenir a un esprit philosophique, et les dieux de Julien sont soumis au régime de la
monarchie absolue. Ce ne sont plus que des « procurateurs
impériaux » chargés chacun pour sa part d'une tAche distincte
a laquelle il doit se consacrer exclusivement daos un esprit
d'obéissance parfaite. « Les nótres disent sans doute que le
Créateur de toutes choses est le Pere et le Roi universel (1.ot'lo;},
mais aussi qu'il a réparti les peuples particuliers en les adjugeant a des dieux ethnarques et gardiens des cités, dont
chacun administre a sa maniere le domaine qui lui est altribué. Dans le Pere tout est parfait et tout est un, mais daos les
divinités spéciales {¡i.1:.pta-t'oi,;), e'est telle ou telle vertu qui l'emporte. Ares préside aux nations guerrieres, Athena a celles
qui font la guerre avec intelligence, Hermes a e elles qui déploient plus de finesse .que de bravoure, et, selon l'essence
particuliere de ces dieux spéciaux, les nations qu'ils régissent
suivent telle ou telle direction 1 • »
La vraie tradition mythologique, celle a laquelle la population payenne était restée attachée, distinguait nettement
entre les personnes divines et marquait soigneusement cetle
distinction dans ses symboles et ses représentations plastiques. Personne n'aurait eu l'idée de sculpter un Zeus avec
les traits et les attributs d'un Apollon. Dans le néo-platonisme, en vertu, il est vrai, d'une tendance qui remonte loin
daos le monde grec, mais qui coi'ncide avecle premier ébranlement des vieilles croyances et dont l'orphisme notamment
est fortement pénétré, les divinités populaires perdent leur
individualité. Elles passent insensiblement les unes daos les
autres. On voit que le robuste anthropomorphisme qui a im-

primé un cachet si marqué ala religion d'Homere, ~'Hésiode
et de Pindare s'efface de plus en plus dans l_a consc1en_ce ~es
philosophes qui prélendenl la conlinuer. Jul1en en parl1 cuher
veut absolument qu'Hélios, Apollon et Zeus, et meme Ades
et Sérapis ne soient qu'un seul el meme dieu. 'r-rto óio;. - 'IOµt,.oµ::-1c:i
,.. t
"l •'H)..'\OU
ocrne.p EO",t'I o ll~'to,; "H1to,;. - ' A-..6AAW'I\, ·&lt;:&gt;
IJ.YjO.'I
1
ato:~tpe.w , et il invoque a litre d'argument un vers orph1que :
El'; Ze.o;, e.Ti; 'Atar¡,;, e.Ti; "H).tó,; fo--n ~cxp~m;

1) Ap., Cyrill. ,l. IV, p. 115 D. E. Comp. p. i48 B.
2) Orut. I\', In reg. Solem, p. 13d, C.

Zeus Ades, le Soleil, ne sont qu'un seul Dieu Sérapis '.
Cet ;ffacement des individualités divines était en rapport
étroit avec la propension également néo-platonicienne a remplacer la signification réelle, natur_iste,_ d~s dieux e! déesses
homériques par des abstractions qm pl~1sa1ent au philosophe,
mais oil le payen ordinaire ne pouva1t plus les reconnaitr~.
Prométhée, par exemple, n'est plus. que la -rtp6'1cto:, la. prév_1sion divine qui dirige toutes les affaires des morlels . Mais
cette méme r.pó'lóto: est identi6ée aille~rs avec Athena, née d_u
cerveau de Zeus \ En meme temps c'est encore Athena qui,
saos les mélanger, ramene a l'unité les dieux $ro~pé~ aut~ur
du Soleil(atxo: aúnúae.w~ d~ l'lwat'I ª). Ma~s cette vertu d um?c;t:on
ou de coordination des dieux consbtue un peu plus lom 1office propre d'Aphrodite qui se trouve en, plus l'~uleur_ en
seconde ligne de la fertilité de la terre. C est Héhos qm en
est le r.pw'tcupyc;, mais Aphrodi le esta~.¡¡; a:i'lz'tto;.
.
On voit combien toutes ces définitions manquenl de pré~1sion et comment, sous l'influence de l'abstraction, les P?-!510nomies des divinités mythologiques pAlissent et se volalilisenl
en notions indistinctes qui n' ont plus rien de tranché.. .
U en est de méme des mythes si pittoresques et s1 v1goureux daos leur grossiereté de l'antiquité grecque. Le chaste
i)
2)
3)
4)
5)
6)

Orat. IV, in regem Sol., p. i49 C.
!bid., p. i36 A.
Orat. VI, adversus Cynicos, p. i 82 C.
Orat. IV, p. 149 B. C.
lbid., p. i49 D.
lbid., p. i50 B.

�{52

1

{53

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L EMPEREUR JULlEN

Julien ne veut pas entendre parler d'union sexuelle entre les
dieux et les déesses. Quand Hésiode raconte qu'Hélios, le
grand dieu favori de Julien, estle fils d'Hypérion et de Théia,
il ne faut pas penser a un mariage, a un accouplement
(irov8otcxoµov); ce sont la, dit-il, les jeux parodoxaux d'une Muse
poétique, cela signifie que le Soleil est le rejeton légitime de
Celui qui est au-dessus de tout et qu'il faut considérer comme
son pere et générateur l'Etre de tous le plus élevé et le plus
divin 1. Ou bien, quand Homere raconte dans l'lliade 2 que
Héré foroa le Soleil a descendre plus tót qu'il ne l'eftt voulu
sous les flots de l'Océan, cela doit vouloir dire simplement
qu'une épaisse nuée survint qui fit croire que la nuit était
tombée avant l'heure 3 •
L'une des plus curieuses déformations de mythes antiques
dont nous lui soyons redevables, c'est l'explication qu'il propose du mythe obscene de Cybele et d'Attis. On sait que sous
sa forme la plus répandue ce mythe raconte la castration
d'Attis, le bel amant de la Mere des dieux, qui a voulu le
punir de cette maniere des infidélités dont il se rendait coupable. Ce n'est au fond qu'une variante entre tant d'aulres de
l'idée mythique de la stérilité de la nature succédant a sa prodigieuse fertilité printaniere. Seulement ce phénomene
annuel se change en drame vivant dans l'imagination des a.ges
de poésie et donne lieu a un mythe ou l'on songe bien plus
a faire ressortir énergiquement les péripéties du drame qu'a
respecter la décence ou la divine majesté. C'est ce dernier
point que Julien ne veut pas admettre. Attis n'est pas autre
chose que la cause génératrice agissant dans le monde matériel et se trouvant entratnéejusqu'aux extrémités de ce monde
inférieur (&amp;'xpt 'tw•1 foxchwv ñji; ü).:,¡i;), au point que si elle eftt continué indéfiniment, elle se fftt perdue dans la matiere. Alors
la Mere des dieux met un terme asa fonction créatrice, n'en-

tend pas que ¡d'autres amours séparent indéfiniment Attis de
l'aitlcx 1tcxcn¡i; ya,¡foe.w; et s'y prend de maniere que cette création
indéfinie trouve sa limite. La castration esl comme la barriere
opposée a cette génération sans terme, 'tli; hox/¡ ñji; .hatp!cc;1•
« Et qu'on ne dise pas, ajoute Julien, que selon moi ces
choses se sont jadis passées, comme si les dieux ne savaient
pas ce qu'ils avaient a faire ou comme s'ils devaient redresser
leurs erreurs. Ce sont bien plutót les anciens, se livrant a
la recherche des causes des choses, qui ont inséré ces paradoxes dans leurs mythes explicatifs, afin que ce caractere
paradoxal, extérieur, nous anima.ta la recherche de la vérité,
tandis qu'aux esprits simples suffit, je pense, le récit irrationnel sous sa forme symbolique ... ll n'est pas une période
de la durée ou tout cela ne se passe de la méme maniere.
Atlis est toujours le subordonné de la Mere divine, ... toujours
il vaque ardemment a la génération des choses, toujours il est
cha.trié pour qu'il n'engendre pas a l'infini {cx1to'tf¡,.vm.t 't'Yj'/

i) Oral. V, in Matr. Deor., p. i6i B.
2) XVIII, 239.
3) Orat. IV, p. i37 B.

2
&lt;X'itEtp(cc'/ ) •

l&gt;

C'est a merveille; mais comment Julien ne voyait-il pas
l'arme qu'il fournissait lui-méme a ses adversaires? De son
propre aveu le mythe pris au sens Jittéral et naturel était done
absurde, scandaleux, immoral, il fallait savoir lire sous des
formes grossieres le déroulement d'une lhese de spéculation
transcendanle. Mais en supposant qu'on n'eftt pas d'objection
a opposer a celte mythologie mélaphysique substituée par
Julien aux péripéties obscenes du vieux mythe, comment
ne se rendait-il pas comple, lui chef des peuples, tenu par
son office impérial bien autrement qu'un philosophe dans son
cabinet a songer en tout premier lieu a la valeur sociale des
croyances, que .la multitude ne comprenait pas un traitre
mot a ces galanteries, a ces jalousies et a ces mutilations philosophiques, et qu 'il la laissait sous l'influence démoralisante
d'une légende tres populaire, tres fétée et sanctionnant
toutes les impudeurs?
i) Orat. V, in matrem Deorum, p. {60 B. C.
2) Ibid., i69, t70 A. B.

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REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR 1UL1EN

Telle est l'illusion du parti-pris religieux. Julien n'avait
pas assez de sarcasmes contre les prodiges de la tradition
biblique, mais il était d'une crédulité enfantine quand il s'agissait de ceux qui rehaussaient le prestige des vieilles divinités. Par exemple, la légende romaine parlait d'un miracle
qui avait eu lieulors de l'arrivée a l'emhouchure du Tibre de
la pierre informe qui représentait la Grande Mere phrygienne
et que, sur la foi des. oracles, les Romains avaient fait venir de
Pessinonte vers l'an 207 avant notre ere. Le vaisseau qui la
portait s'était ensablé a l'entrée du fleuve et tous les efforts
pour le dégager étaient vains. Alors la belle matrone Claudia
Quinta, dont la réputation avait a souffrir de nombreuses médisances, démontra publiquement sa chasteté en attachant
sa ceinture a la proue et en remorquant sans effort le navire
échoué. Julien s'incline devant ce miracle et répond aux critiques trop confiants dans leur sagesse (-.ot; ).fa-.¡ aoq,ot;) qui voudraient ranger cet événement dans la catégorie des contes de
vieilles femmes, qu'en pareils cas la tradition des cités qui
ont été les témoins de ces faits miraculeux mérite plus de
créance que l'opinion des petits-maitres (x.o¡J.~o-r;) dont le petit
esprit est vif, mais ne voit rien sainement 1 • Si l' empire
romain n'est plus aussi invincible qu'autrefois, si les légions
ont essuyé des revers, c'est que l'impiété chrétienne a indisposé les dieux contre l'empire et que la présence dans les
rangs de nombreux soldats chrétiens a empéché Mars et Bellone, Pallor et Pavor, de se mettre comme autrefois a l'avantgarde des armées romaines pour disperser devant elles les
forces de l'ennemi 2 •
On s'est done absolument trompé quand on a voulu faire
de Julien un libre esprit, éloigné de toute servitude religieuse,
défenseur de la liberté philosophique et scientifique menacée
par les progres du dogmatisme chrétien. L'hommage qu'il
faut rendre par devoir d'impartialité a ses intentións qui

étaient droites, a ses capacités politiques, a son courage militaire, a l'ardeur qu'il mettait a s'acquitter de ses obligatio~s
de chef d'État, ne saurait nous dispenser de signaler les fa1blesses de cet esprit distingué, victime d'une philosophie qui
ne s'élevait a des hauteurs vertigineuses que pour retomber
dans les bas-fonds d'une niaise superslition. 11 nous reste a
voir comment son idée fixe fut la cause déterminante du désastre ou il trouva la mort.

i) Orat. V, in matrem Deorum, p. !6i B.
2) Libanius, Orat. parent., 182.

Julien aurait voulu annexer a l'empire romain l'immense
territoire de l' empire perse reconstitué sous le sceptre des
Sassanides. Il avait, en Gaule, récolté des lauriers que ses
flatteurs assimilaient a ceux de Jules César. L'idée de s'acquérir en Asie la renommée d'u~ se~ond Alexandre_ sou~iait
plus vivement encore a son imagmabon. 11 est ~~ fait que de
graves motifs pouvaient recommander cette pohbque de con~uérant. L'empire perse et l'e~pire ro~ain ét~ient deux colosses dont la coexistence pacifique était cons1dérée comme
impossible. Les conflits étaient incessants, remontaient d~j_a
loin. D'autre part, une vue claire de l'affaiblissement mil1taire de l'empire romain eut, semble-t-il, conseillé a un empereur moins dominé par les souvenirs d~ l'antiqui~~ de s_e
borner a faire sur l'Euphrate et sur le Tigre ce qu 11 avait
fait sur le Rhin, c'est-a-dire de consacrer a l'organisation
défensive des frontieres les ressources encore grandes que
le pouvoir impérial mettait a sa disposition. Le temps n' était
plus ou l'empire romain était assez fort pour reculer ses
limites indéfiniment. Mais Julien avajt prouvé en Gaule que,
sous une direction énergique, économe, courageuse, il pouvait parfaitement tenir en re.spect ses assa~lants. SeuleI?e~t
cette politique prudente n'eut pas fourm de héros ép1que
a la plume des futurs Quinte-Curce, et Julien, tres confiant
dans ses propres talents militaires et dans la valeur de

�i56

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR .JULlEN

l'armée aguerrie qu'il avait sous ses ordres, était impatient
d'ajouter un nouveau chapitre a l'histoire des grandes conquétes. Il avait fait pendant l'hiver de 263 d'immenses préparatifs en vivres et en munitions de toute espece. Son armée
était concentrée en Syrie et quand il partil d'Antioche, a la
tete de soixante-cinq mille hommes de honnes troupes,
qu'une flotte de onze cents navires attendait sur l'Euphrate
pour subvenir a leurs hesoins et concourir a leur vigoureuse
offensive, on pul se flatter de l'espoir que les jours glorieux
allaient luire de nouveau pour les aigles romaines conduites
par un chef aussi habile que courageux.
Ce chef toutefois n'était pas sans inquiétude. D'abord,
chose grave, les omina et pr;esagia n'étaient pas toujours
tels qu'il les eút désirés. Julien I ne parle que des auspices
favorables qu'il obtenait de ses procédés divinatoires ,
mais Ammien Marcellin, qui l'accompagnait, a enregistré 1
soigneusement les présages d'une signification beaucoup
moins encourageante qui ne laisserent pas de jeler quelque
trouble daos l'esprit superstilieux de l'empereur. n se porta
toutefois sur l'Euphrate avec la rapidité de mouvements qui
Jui avait si bienréussi en Occident et s'acquit ainsi l'avantage
d'attaquer un ennemi encore en pleine préparation. Treshabilement aussi, illaissa le roi sassanide, Sapor, dans l'incertitude quant au point qui serait l' ohjet de ses premiers efforts.
Serait-ce Nisibe ou Ctésiphon? C'est sur cetle derniere place
forle qu'il se dirigea brusquement apres une feinte sur Nisibe, et il parut sous les murs de Ctésiphon avec une armée
victorieuse, apres avoir culbuté les corps ennemis envoyés
en ha.te pour luí disputer le passage du Tigre.
C'est la qu'une premiere déception l'attendait. ll avait
cru pouvoir compter sur la coopération active du roi d'Arménie, Arsace Tiranos, qui n'avait pas moin,s d'injures a venger sur la Perse que l'empereur des Romains. L'Arménie
f) Epist. uvm.
2) L. xxm, 2.

15'1

était l'alliée naturelle de l'empire contre la dynastie sass~nide, et pendant que Julien allait attirer du coté de Ctés1phon les gros bataillons, les éléphants et la redoutable cavalerie de Sapor, l'Arménie était admirablem~nt pl~cée pou:
opérer, du Nord, une diversion puissante qm eftt Jeté le ro1
perse daos le plus grand embarras. _l\falheureusement le ~on
des dépéches transmises a Arsace Tiranos au nom de Juhen
ressemblait pluteit a celui d'un suzerain envoyant des ordres
a son vassal qu'au langage d'un souverain ami s'~dressant
un allié indépendant. Mais surtout Arsace Tiranos éta1t
chrétien, la majorité de son peuple ~'était ~ussi, et la rép~tation de Julien, contempteur de la fo1 chréhenne, en_nem~ J~ré
de l'Église, était déja répandue dans toute l'Arméme; s1 bien
qu'Arsace Tiranos se trouva bien aise d'alléguer des prétextes
religieux pour couvrir son indécision et les répugnances de
sa dignité froissée. 11 resta coi 1 , ou plutot, _Pªr u.n ?rdre_ secret de retraite adressé aux soldats armémens qm ava1ent
f ait mine de rallier les généraux romains Sebaslianus el
Procopius, il fit avorter tout le plan de campag?e de Julien ~ •
Ce fut un des plus fa.cheux résultats pour Juhen de la pobtique religieuse qu'il avait adoptée. Son engouement supers~
titieux et passablement vaniteux pour les modeles que lm
fournissaient les héros de l'antiquité lui fit commettre une
autre faute irréparable, qu'il paya cher ainsi que l'empire
romain.
.
Ctésiphon était une place tres forte. S'atlarder a en fa1re
le siege, tandis que l'armée de Sapor, dég~gée dn coté de
l'Arménie, s'avan&lt;¡ait vers le Tigre et pouvrut, en ~assa?t c_e
fleuve, couper les Romains de leur lign~ de retraite, c éta1t
fort dangereux. l\fais au moment ou Juhen perplexe se de-

.ª

1

i) On peut suivre le récit de la campagne dans Ammien Marc~lin, XXlll et
XXIV. Nous n'avons pas a le refaire ici. Nou~ nous bornons a rele: er les
quelques grandes lignes qui suffisent a nous éclairer sur les causes de 1échcc
final de Julien.
2) Ce trail nous esl attesté par Moisc de Khoren, Bist. Armen., lll, 15.

�{58

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

mandait ce qu'il devait faire, il rec¡ut de Sapor des propositions de paix extremement avantageuses. Le roí sassanide
était épouvanté de la vigueur déployée par l'armée romaine,
de la défaite de ses premieres troupes, de la prise de ses
forteresses, de la chute imminenle de Ctésiphon; il se croyait
vaincu d'avance, et il offrait a Julien des conditions et des
garanties inespérées. Tout conseillait aJulien de les accepter.
Mais quoi ! C' était finir bien prosai'quement une campagne
qu'il avait entreprise en émule d'Alexandre, et de meme que
le héros macédonien avait rejeté les propositions de Darius,
de meme Julien devait repousser celles de Sapor 1 • D'apres
!'historien Socrate, cette funesta résolution fut due en grande
partie a l'influence du néo-platonicien Maxime, l'un des conseillers et des philosophes intimes de la cour romaine et qui
récompensait la bienveillance de son disciple impérial en
l'initiant aux pratiques secretes de la théurgie.
Toujours a l'imitation d'Alexandre, Julien voulait marcher
droit sur l'armée de Sapor qui s'avanc¡ait enfin apres s'etre
massée dans les provinces septentrionales. Il espérait renouveler les merveilles de la bataille d'Arbelle. Sapor, dans son
épouvante, avait convoqué le han et l'arriere-ban de ses forces
disponibles. L'armée romaine eut beaucoup a souffrir en
traversant des contrées désertes ou dévastées oñ elle dut
endurer des privations de toute espece, d'autant plus qu'avec une crAnerie qui était aussi une imitation d'exemples
célebres, Julien avait fait bruler les vaisseaux chargés de
provisions qui l'avaient suivi de l'Euphrate sur le Tigre.
Julien regretta, mais trop tard, d'avoir donné cet ordre inconsidéré. Déja la cavalerie légere de Sapor compliquait
d'escarmouches continuelles la marche des colonnes romaines. Julien, désespéranl de nourrir son armée dans un pays
sans ressource, n'avait plus d'autre ambition que de gagner
au plus tót la fertile province de Cordiene, qui reconnaissait la suprématie lromaine et oñ ses soldats trouveraient
i) Comp. Libanius, Orat. Parent., i30, 139 ; Socrate, m, 21.

1

L EMPEREUR JULH:N

i59

de quoi s'alimenter. En réalité, c'était battre en retraite.
Un soir on vil s'élever de loin un nuage de poussiere que l'on
prit pour !'indice d'un troupeau d'Anes sauvages qui passait
a l'horizon. C'était, en réalité, une armée perse qui approchait sous le commandement d'un chef renommé, Méranes,
accompagné de deux fils de Sapor. Cette armée était suivie
a quelque distance d'une autre, commandée par Sapor en
personne. Des le lendemain commenc¡a une série de combats
acharnés, meurtriers des deux parts, mais oñ les Romains
éta:ient, quoique toujours victorieux, les moins favorisés,
parce qu'il s'agissait pour eux d'aller vite, que leurs forces
diminuaient et que chaque jour de retard aggravait pour
eux les difficultés de la situation.
Julien était en proie a une sombre agitation qu'il cachait
autant que possible a ses soldats. On raconte que la nuit qui
précéda sa mort, il vit paraitre devant lui le meme Génie de
l'empire qui lui élait apparu en Gaule au moment de sa rupture avec Constance. Cette fois, le Génie avait la téte couverte
d'un voile funebre et sans rien dire, a pas lents, il sortit de
la tente impériale. Julien se leva tout ému, se recommanda
aux dieux et ouvrit le rideau qui fermait la tente pour respirer l'air frais de la nuit. En ce moment il vit briller un météore
qui passait et qui s'évanouissait apres avoir jeté un vif éclat.
Sa terreur redoubla. Ce phénomene lui fit l'effet du dieu
Mars en personne qui lui présageait de sinistres événements 1 •
Aussitót Julien fit venir les aruspices étrusques dont il était
partout suivi, parce qu'il était convaincu, ·comme l'ancien
Sénat de Rome, de la supériorité de leur art divinatoire.
i) Comp. Amm, Marc,, XXV, 2. Julien avait quelque rancune contre le
dieu Mars qui avait semblé dédaigner un·sacrifice considérable plusieurs
jours auparavant. Sur dix taureaux désignés, neuf s'étaient couchés tout
tristes au moment d'approcher de l'autel, un avait rompu ses liens, n'avait
été rattrapé qu'avec peine et ses visceres avaient révélé ominosa signa!
(Amm., XXIV, 6.) C'était, selon la croyance antique, !'indice que le die u n'agréait pas l'offrande qu'on Iui présentait.

�J
161

L'E.M.PEREUR JULIEN

160

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELIGIONS

Ceux-ci ouvrirent gravement leurs livres tarquiniens, y lrouverent ce prodige tout au long raconté au chapitre De rehus
divinis, déclarerent que tout cela était d'un tres mauvais augure et insisterent pour qu' on ne livrAt aucun combat ou que
du moins on retardAL le déparl de quelques heures.
Mais Julien n'était plus libre de suivre ce genre de conseils.
Les forces ennemies grossissaient d'heure en heure. Il fallait
percer au plus vite le cercle qui se fermait. Julien marchait a
l'avanl-garde. Il apprend que son arriere-garde est attaquée.
Il y courl saos meme prendre le temps d' endosser sa cuirasse,
il dégage ses soldals; mais une attaque du meme genre le
rappelle en avant. ll n' écoute pas les supplications des siens
qui le conjuraient de ne pas s'exposer avec tant d'imprudence. Il repousse une charge terrible de cavalerie et d'éléphants, il se meten personne a la poursuite de l'ennemi qui
s'enfuit. Mais la cavalerie perse, hériliere des Parthes, était
au moins aussi redoutable en fuyant qu'en attaquant. Une
grMe de traits tombe sur lui et les quelques soldats qui l'avaient
suivi. Une arme de jet l'atteint et lui perce le foie. Les Perses
lui abandonnerent le champ de bataille, mais il était blessé a
mort.
Il mourut courageusement, en philosophe croyant et en
sóldat, mais non sans une certaine affectation d'attitude et de
langage oii se révele jusqu'au dernier moment son penchant a
l'imitation des héros d'autrefois. Comme Épaminondas rapporté mourant et victorieux du champ de bataille de Mantinée, il redemanda son cheval et ses armes pour retourner
au combat. Puis, quand il sentit ses forces défaillir, il adressa
aux assistants un discours tres étudié que Gibbon soup&lt;¡onne
d'avoir été préparé d'avance pour s'en servir a l'occasion 1 •
Le caractere et les préoccupations habituelles de Julien rendent cette supposition tres vraisemblable. Ce discours a été
reproduit par Ammien Marcellin, témoin oculaire 2 • « Com1) Hist. of the Decline and fall of the Roman Empire, ch. :z:x1v, vol. lll, p. 4l,
éd. Bohn.
2) XXV, 3.

pagnons, » dit-il, « le moment de quitter la vie est arrivé pour
moi a son heure, et je m'acquitte envers la nature avec l'empressement d'un débiteur de bonne foi. Je ne m'en afflige ni
ne m'en plains, comme quelques-uns le croient. J'ai appris
des philosophes en général combien l'Ame esl plus excellente
que le corps, combien de fois un état meilleur se dégage de
l'état inférieur qui le précede, et qu'il faut s'en réjouir au lieu
des' en lamenter. Je remarque aussi que les dieux célestes on t
mainte fois accordé la morl comme une supreme récompense
aux hommes les plus pieux. Je sais tres bien que cette faveur
m'est octroyée pour que je ue succombe pas a des difficultés
extremes et pour m' éviter la hon te d' avoir am'humilier devan t
mes ennemis. C'est aussi pour moi le résultat de l' expérience
que toutes les douleurs accablent les la.ches et cedent aux
persévérants. Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, je ne
suis tourmenté par le souvenir d'aucune faute grave, soit du
temps oii je faisais mon éducation dans l'ombre et en cachette
(in angulas), soit depuis que j'ai été mis en possession du principat. Ce pouvoir qui m' est échu, j' ose le dire, avec l 'assentiment des dieux, je crois l'avoir exercé saos tache. J'ai appliqué le principe de la modérat~on au gouvernement. Je n'ai fail
de guerre offensive ou défensive que pour des raisons sérieuses. TI est vrai que les résolutions utiles et leur issue
prospere ne concordent pas toujours, parce que les puissances
d'en haut se réservent la fin des entreprises humaines. Mais
dans la conviction que l'intérét et le salut des sujels sont le
but vrai d'un empire juste, j'ai toujours, vous le savez, incliné
vers le maintien de la paix. J'ai banni de toute ma conduile
cette licence qui corrompl les choses et les mreurs. Et toutes
les fois qu'en mere qui commande la République m'a exposé
a des périls prévus et acceptés d'avance, je me suis réjoui ,
sachant queje resterais debout, en homme habitué a fouler
aux pieds les remous du hasard (turhines fortuitorum).Je n'éprouve aucune honte a déclarer que depuis longtemps j'avais
appris de l'art divinatoire queje périrais par le fer. C'est pour-:quoi je rends grAce a la puissance éternelle de ne pas suc11

�L'E:llPEREUR JULIE&lt;'i

i62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

comber a des complots clandestins, ni aux cruelles souffrances d'une longue maladie, ni comme un condamné. Au
contraire, j'ai mérité de quilter ce monde au beau milieu du
cours fleuri de mes gloires. A bien considérer les choses,
celui-la est timide et la.che qui désire la mort, quand il ne faut
pas mourir; qui la fuit, quand elle arrive en son temps. Mes
forces qui diminuent ne me permettent pas de parler plus longtemps; que ces paroles suffisent ! Je me tais a dessein sur le
nom de l' empereur qu'il va falloir désigner. Je craindrais de
passer par ignorance a cóté du plus digne; ou si je nommais
celui qui me paratt le plus apte a remplir cette fonction, de
l'exposer au péril supreme dans lecas ou un autre serait préféré. Modeste nourrisson de la République, je souhaite seulement qu'on trouve apres moi, pour elle, un bon directeur. »
11 fit ensuite ses dispositions testamenlaires en faveur de ses
familiers. Puis, il s'informa de son maitre des offices, Anatolius. On dut lui faire entendre qu'il avait péri dans la melée.
11 déplora sa mort plus que la sienne. 11 remontra aux assistants qui fondaient en larmes qu'il était honteux de pleurer
ainsi un prince qui allait s'unir au Ciel et aux astres. De meme
que Socrate avec ses amis, il s'entretint avec les pbilosophes
Maxime et Priscus de la nature supérieure de l'ame. _L'étouffement commenoait, il demanda de l'eau froide et, apresen
avoir bu, il s'éteignit doucement. Il n'avait pas trente-deux
ans.
Le discours in extremis que nous avons reproduit peinl Julien tout entier. D'incontestables qualités morales, courage,
fermeté, atlachement au devoir, ambition noble et qui convient a un chef d'État; en meme temps, une satisfaction na1ve
de soi-meme, la préoccupation de l'effet qu'il produit sur les
autres, une ostentation calculée de vertu antique, et puis le
désir tres accusé que le coup imprévu qui va frapper en luí
son armée et son empire ne puisse pas etre allégué contre le
systeme religieux dont il s'est fait le champion, tout s'y retrouve. Ce qui luí arrive était prédit. La divination, dont il avait
fait une étude prolongée, le luí avait révélé. Il tient a ce qu'on

i63

le sache bien, et ne se dit pas que, s'il en est ainsi, il n'aurait
dO ni commencer cette guerre, ni repousser la paix qui luí
était offerte, ni se conduire bravement, mais inconsidérément
comme il l'a fait. Ce fut du reste la contradiclion continue de
la divínation antique d'etre fondée sur le príncipe de l'enchatnement fatal des choses et d'etre exercée dans l'espoir
qu'en les prévoyant on pourrait prévenir ou détourner leur
inévitable déroulement.
Ammien Marcellin, dans l'appréciation qu'il fait de la personne et du caractere de Julien, loue sa temp~rance, sa prudence, son courage, son amour de la justice, sa science militaire, la purelé de ses mreurs, sa fermelé tempérée par la
clémence, l'art avec lequel il savait s'attac_h er des soldats, sa
gestion économe des finances publiques jointe aune libéralité
ordinairement bien entendue 1 • 11 y a peut-etre un peu de
complaisance dans ce tableau flatteur. La campagne de Perse,
par exemple, ne tourna pasa. l'honneur de ses talents stratégiques, a partir du moment ou il ne put plus compter sur
l'effet de sa marche rapide et de sa brusque conversion a
droite sur Ctésiphon. 11 ne paratt pas avoirsuffisamment calculé les forces écrasantes que Sapor était en état de lui opposer. 11 se croyait encore au temps d'Alexandre et de l'empire
démoralisé des Achéménides. Il commit la double faute de
repousser une paix avantageuse et d'incendier une flotte chargée de vivres. Puisqu'il avait besoin de la coopération de l'Arménie, il était souverainement maladroit d'indisposer le roí
et le peuple de ce pays par une politique religieuse ouvertement hostile a leur foi . Mais on ne peut contester qu'a bien
des égards les éloges d'Ammien sont mérités. Julien compte
parmi les empereurs les plus estimables, les plus sincerement
dévoués au bien public tel qu'il le comprenait. Daos une de
ses compositions écrites les plus agréables, le Symposion ou
les Césars, il discute les mérites respectifs des empereurs assis
a la table des dieux, c'est a Marc Aurele, l'empereur philoª
i ) XXV, 4.

�l64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sophe, qu'il décerne la palme de la supériorité, et certainement il ta.cha de se conformer a l'illustre prédécesseur qui
avait, ases yeux, réalisé l'idéal du grand et bon souverain.
Qu' est-ce done qui gil la tant de belles qualités et fit quelque
chose de négatif d'unregne qui promettait a l'empire une ere
de relevement et de prospérité?
Ammien Marcellin 1 lui reconnatt aussi quelques défauts.
11 lui reproche ce qu'il appelle un levius in,qenium, non pas
un esprit léger, mais la lrop grande prompti lude avec laquelle
il prenait des résolutions qu'il regrettait ensuite. Puis il le
blilme d'avoir lrop aimé a parler, lingwe fusioris et admodum
raro silentis, d'autant plus qu'il se plaisait trop aux applaudissements vulgaires, qu'il tirait trop de vanité des plus petils
succes et que par un excessif désir de popularité il s'abaissait
trop souvent a causer avec des indignes. Enfin Ammien regrntte que Julien ait été trop adonné a la divination, superstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, multipliant
avec profusion d'interminables sacrifices. L'historien ne parait pas s'etre imposé la tache de rechercher ce qui, dans le
passé de Julien, explique ces défauts et leur association aux
qualités qu'il a relevées.
Pour nous, ces défauts sont surtout des malheurs. Ils dénotent dans cette intelligence, brillante sous bien des rapporls, le manque de jugement, c'est-a-dire l'absence de la
notion ou du sentiment des réalités. Le jugement de Julien
aurait pu etre faussé dans le sens du dogmatisme chrétien s 'il
avait suivi sans résistance la direction que ses maitres avaient
voulu luí imprimer. 11 le fut dans le sens de l'antiquité pa'ienne
par une réaction exaltée en faveur de cet idéal ravissant,
mais dépassé, dont il ne sut pas discerner l'irrémédiable épuisement. 11 s'imagina qu'il pourrait transformer un couchant
en aurore. C'est par la, principalement, que Julien est un romantique sur le tróne. Comme tous les romantismes, le si~n
eut pour caractere la prétention de revenir a la nature et le
1) XXV, 4.

L'EMPEREUR JULlEN

i65

tort de manquer absolument de naturel. En effet, les efforts
tentés pour ressusciter un ordre de choses condamné par le
temps se heurtent régulierement contre des résistances inconscientes, quand elles ne sont pas déclarées, tenant a ce
que les esprits ne sont plus ce qu 'il faudrait qu'ils fussent
pour que la restauraHon du passé soit possible. Par conséquent le romantique, plus pénétré qu'il ne le croit lui-meme
de l'esprit nouveau qu'il abhorre, est amené a se c.ontenter
des formes, des étiquettes, des apparences, a défaut des
réalités qui se refusent ou se dérobent. Cett~ affectation commence par lui-meme. 11 pose en homme du passé, il entend
que nul n'en ignore, il attache une importance puérile a des
détails de costume, de langage, d'attitude, qui ne changent
rien au fond des choses. Il s'attribue aisément une sagesse
supérieure et méprise daos son orgueil les multitudes reveches, insensibles a ces résurrections factices qui ne disent
ríen a leur intelligence et qui a chaque instant les étonnent,
les choquent ou leur paraissent absolument ridicules. Et no tez
que ce sont .précisément ces éléments du passé que les contemporains de toute opinion ne savent plus depuis longtemps
apprécier que ses restaurateurs s'attachent le plus ardemment a faire revivre. Ainsi, l'usage de recourir continuelle ment aux oracles et les immolations de victimes sacrifiées
par grandes fournées étaient tombés en désuétude parmi les
pa1ens eux-memes, et cela malgré les mirifiques justifications
que le néo-platonisme avait mises a la mode pour leuf: rendre
quelque popularité. C'est précisément la ce que Julieil s'acharne a rétablir au grand étonnement de ses sujets de toute
religion , témoin le jugement d'Ammien -Marcellin que
nous venons de reproduire, prmsagiorum sciscitationi nimim
deditus, innumeras sine parcimonia pecudes mactans.
Le fait est qu'il ne resta ríen, absolument rien de la reconstruction commencée par Julien. Q'est encore a la trop
bonne opinion qu'il avait de lui-meme et de sa destinée providentielle qu'il faut attribuer une autre faute qu'il commit,
celle de ne pas avoir associé a l'empire quelqu'un de ses

�{66

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

officiers qui fftt a meme par ses talents, son caractere et son
mérite militaire de prendre immédiatement le commandement de l'armée brusquement privée du chef qu'elle aimait,
et par cela meme la direction de l'empire habitué depuis
longtemps a recevoir son empereur de la main des soldats.
On peul se demander si la difficulté de rencontrer parmi ses
généraux un homme de valeur qui syn¡pathisa.t completement
avec ses idées religieuses ne fut pas la cause principal e de cette
grande faute politique. Sonsuccesseur, Jovien, était, paratl-il,
un brave soldat, d'un caractere cordial et « bon enfant », mais
adonné aux plaisirs de la table et de l'amour. Son élection,
qui suivit immédiatement la mort de Julien, fut l'effet du
hasard plutót qued'un choix réfléchi. Jovien se hAla d'ordonner
une retraite, d'ailleurs inévitable, et il dut consentir une paix
humiliante. l\fais ce qui prouve la fragilité des fondements sur
lesquels Julien se flattait de réédifier l'ancienne religion,
c'est que son armée, cette armée qui luí était si attachée,
qu'il avait par tant de moyens ta.ché de convertir a ses idées
religieuses, acclama le nouvel empereur saos se préoccuper
de sa religion. Les entrailles des victimes furent, il est vrai,
interrogées pour savoir si le nouvel empereur étail agréé des
dieux 1 • La réponse de ces entrailles fut favorable comme toujours en pareille occasion, mais ce ful la tout. Jovien professait le christianisme et avait meme, disent les historiens
chrétiens 2 , résisté avec fermeté aux instances de Julien qui
aurait voulu le ramener au culte des dieux. La mort de Julien, dans les circonstances tragiques ou elle s' était produite,
passa aisément pour une punition divine de ses impiétés.
Jovien retira saos rencontrer la moindre résistance les édits
que son prédécesseur avait promulgués en faveur de l'ancien
culte, et l'Église reprit le cours de ses prospérités en marchanta pas rapides vers cette fusion complete avec l'empire
qui s'accomplit sous Théodose.
1) Amm. Marc., XXV, 6,
2) Socrate, m, 22; Sozomene VI, 3; Théodoret, IV, 1.

i67

1

L EMPEREUR JULIIL"&lt;

Julien aurait luissé dans l'histoire un tout autre souvenir,
du moins dans l'histoire telle que nous la refaisons aujourd'hui, s'il s'élait borné a user de son pouvoir et de sa popularité, un moment tres grande, pour maintenir l'égalité et la
liberté religieuses de tous ses sujets et pour émancipe1· le
pouvoir impérial de la servitude épiscopale a laquelle Constance avait eu le tort .de le soumettre. L'indifférence religieuse atlestée par l'élection de Jovien était assez répandue
pour que cette ta.che ne fut pas encore au-dessus des forces
d'un empereurferme et prévoyanl. Lafaule capitale deJulien,
c'est qu'apres avoir promis de se conduire en libéral, il fut
entratné par sa passion théologique a gouverner en réactionnaire, et ce n' était vraimenl pas la peine de reprocher aux
chrétiens leur ignorance et leur superstition, alors qu'on voulait ramener le genre humain aux pieds des devins etqu'onle
conviait a de sanglantes hécatombes renouvelées des temps
homériques en l'honneur d'un Zeus-Apollon qui n'était plus
en réalilé ni Apollon ni Zeus.
ALBERT RÉVILLE.

�LE PESSIMISD CREZ HOMfillE ET tmSIODE

LE PESSIMISME MORAL ET RELIGIEUX
C ti EZ

HOMERE ET HÉSIODE

e Je me croyais prP.Sque l'in,enleur de cetle
philosopbie doulourease, que j e ~oyais rératée
par tout le monde comme une cbose nou,elle
et inédite. lllais en y réílécbissant, Je la paa íaire
remonter a Salomon et 1 Homi!re, au&lt; phllo■opbes
et aux poetes les plus anciens que noaa conaais! ioOJ. •
(L,opuo,, Dialo(flce de Tri.tt an el d'un ami.)

C'esl une opm100 généralement accréditée que le pessimisme est une maladie propre aux temps de décadence morale, un fruit amer des civilisations qui marchent vers la
décrépilude 1• Les optimistes de toute catégorie aimenl a
vanter chez les hommes des premiers a.ges, non seulement
une simplicité vigoureuse, mais aussi la gaieté saine, l'activité
exubéraote, la joie de vivre pour soi saos regrets slériles sur
les conditíoos de la vie et celle de se survivre daos des générations nouvelles, a qui l'existence est transmise, non comme
un don funeste, mais comme un hienfait. Sans prétendre que
cet optimisme, s'il a réellemeot existé quelque part, semble
avoir été surtout l'apanage des races qui, n'écoutant que la
voix de l'instioct, remplissaient le moins possible la fonction
idéale de l'humaoité qui est de penser, il est difficile de ne
pas remarquer que les premieres manifestations de l'intelli1) E. Caro, Le Pessimisme au XIX• siecle, p. 25 et passim. Voy. une réfutation éloquent.e de cetl.i3 opinion dans la conférence de M. F. Brunetiere, Bevue
Bleue, 30 janvier i886: Les causes du Pessimisme.

-t.69

gence prenaot conscience d'elle-méme, ne vont pas sans un
profond sentiment des miseres humaines ; que les plus anciennes littératures ne sont peut-étre pas les moins riches en
doléances sur la condition de l'homme et sur le but de la vie.
Sans doute cette variété de pessimismeprimitif est purement
empirique et ne se présente jamais avec la régularité d'uo
systeme. Qu'est-ce qui est systématique dans les premieres
explications que l'humaoité a trouvées de la raison des choses?
Ce n'estni daos le Véda,ni dans la Bible, ni chez Homere qu'il
faut cherchar, méme a I'état d'ébauche, une théorie formelle du probleme de l'existence. II ne s'y rencontre que
des aspirations na1ves et des intentions irraisonnées, souvent
méme cootradictoires. l\fais ce premier effort d'une pensée
que n'a pas faussée encore la logique conventionnelle des
systemes, n'en est que plus intéressant a étudier. Saos prétendre, avec Cicéron et Séneque 1 , que l'homme est d'autant
plus pres de la vraie sagesse qu'il est moins éloigné de ses
origines, il y a profit, sinon pour la vérité en soi, tout au
moins pour la curiosité esthétique, a méditer les graves problemes, agités avec passion par les époques de civilisation
raffinée, a la lumiere des morales nai:ves et des religions
inconscientes, ou la pensée des premiers a.ges cherchait une
explication a ses doutes, une consolation a ses souffrances,
un refuge a ses craintes.
Les théoriciens du pessimisme ne se sont pas fait faute de
puiser a ces sources lointaines, pour les hesoins de leur
cause. Ainsi les reuvres de Schopenhauer sont semées de
citations empruntées a toutes les littératures ; ces citations
ont pour objet d'établir l'universalité et l'antiquité d'une
doctrine a laquelle on reproche, bien a tort, d' étre nouvelle
et parliculiere. De méme Léopardi, avec une connaissance
1) Cicer. Tusc. I, i 2 : « Antiquitas quo propius aberat ab ortu et divina
progenie, hoc melius ea fortasse, qu11e erant vera, cernebat. , Sen., Ep. 99, 4-4 :
« Aurem mt.atis homines alli spiritus fuerunt et, ut ita dicam, a diis recentes. ,,
Rousseau met une peosée analogue au début de l'Emile.
•

�170

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

tres approfondie des idées helléniques, aime a rattacher aux
fables my thologiques, ses fantaisies sur le malheur universel 1 •
Mais Léopardi est un génie trop personnel pour se contenter
de reproduire les idées des autres. Schopenhauer ne semble
avoir eu de l'antiquité grecque qu'une connaissance incomplete et souvent inexacte '. On connait sa théorie sur les rapports de la philosophie et de la religionª: pour lui les religions
ne sont que des mélaphysiques populaires et a chaque systeme religieux correspond une métaphysique déterminée. Le
pessimisme est la philosophie raisonnée de la religion bouddiste; l'optímisme de Leibnitz dérive en droite ligne des
dogmes j uda1ques sur l'origíne du monde et du -r.&lt;X'l"ix xaA~ ).(ix1 4•
Quant au polythéisme gréco-romain, il a le tort grave a ses
yeux, d' étre optimíste dans son príncipe~, et s'il le préfere
au j~da1sme, c'est que les tendances optímístes que luí a
imprimées la poésíe homérique, sont corrigées plus tard par
l'orphisme et par les philosophes.C'est qu'en somme la littérature helléníque, interprete des cróyances traditionnelles,
a eu un sentiment si profond et si exact de la nature hun;iaine, elle en a exprimé avec tant de puissance et d'éclat,
les aspírations multiples, que l'optimisme métaphysique s'y
trouve naturellement tempéré dans de fortes proporlions par
les professions d'un pessimisme empirique et populaire 8 • Ce1) Voy. entre autres, dans les Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples, l'Histofre du genre humain, le Dialogue d'Hercule et d'Atlas, le Pari ;de Prométhée, etc.
2) V. par exemple son interprétation du mythe de Pandore, Parerga, VI,
p. 443. Nous y reviendrons.
3) Parerga, Ueber Religion, § l.83; CEuvres completes, t. VI, p. 415.
4) Genese, I, 31. Cf. J. Frauenstaed, A. Schopenhauer, Lichtstrahlen, 3• éd.
p. 193; et Schopenhauer, Parerga, VI, 405.
5) Il lui reproche méme de n'étre pas une religion au sens exact du mol.
(lb., p. 355.)
6) De la cette profession de haute estime pour les lettres anciennes ; « La
honte est réservée au siecle qui s'ouhlierait jusqu'a supprimer l'étude de l'antiquité. Elle est le modele que nous ne devons jamais perdre de vue. Si nolre
époque si corrompue, si pitoyable, si pénétrée de matérialisme, devait s'échapper ~e leur école, pour se sentir plus a l'aise dans sa propre vanité, elle ne sémera1t qu' opprobre et infamie. » (Ibid, 436.)

LE P:RSSIMISME CHEZ HOMERE ET B'ÉSIODE

i7t

pendant ni Schopenhauer, ni ses disciples, pas plus que ses
adversaires, n'ont jamais cherché a interpréter dans leur
ensemble ces manifestations pessimistes du génie hellénique;
et lorsqu'ils y ont fait allusion en passant, ils ne sont guere
remon.tés au dela d'Hésiode 1 , laissant supposer assez volontiers que ce théologien a l'humeur chagrine s'oppose a
Bomere, peintre riant de la nature humaine, comme son
contraire.Aussi la croyanceest-elle a peu presgénérale que,
philosophiquement parlant, Bésiode est pessimiste et Homere
optimiste; que celui-ci a chanté la religion des heureux,
tandis que l'aulre a introduit dans le trésor des croyances
helléniques des idées tristes et sombres, qui en auraient
changé le caractere originaire 2 • Nous voudrions montrer que
cette différence prétendue entre les deux poetes est plus apparente que réelle, et ensuite que la religion primitive des
Grecs paie un large tribut aux opinions pessimistes.

I

Origine, décadence et condition actuelle de l'lzumanité.
Avant d'établir, par les textes, les ressemblances de la
pensée d'Homere avec celle d'Hésiode sur la question des
rapports de l'homme et des dieux et sur sa condition terrestre, il n'est pas sans intérM de se demander pourquoi
1) Cf. E. Ca.ro, ouv. cit., p. 4. L'exposé historique par lequel débute l'ouvrage de l'éminent académicien, est nécessairement fort incomplet.
2) L'optimisme d'Homere est une sorte de dogme d'école; nous l'avons
accepté nous-meme autrefois (Etudes sur les Démons, p. 52 et suiv. ), un peu
légerement. 'La suite de cette étude montreta qu'il en faut beaucoup rabattre.
Cf. d'ailleurs Naegelsbach, Homer. Theologie, p. 356 et suiv. , qui nous
semble avoir raison contre W. Teuffel, Homerische Eschatologie, p. 24. Quoiqu'il en soit du débat, il nous est impossible de souscrire a ce jugement de
M. Havet, l'Hellénisme, p. t7, parlant de la civilisation homérique: « Ce monde
ou tout est bruit et éclat, ou tout a un air de féte, jusqu'á la mott m~e. »
Tout y a un a.ir de force, mais de féte, c'est une autre affaire.

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES REUGio;ss
!72
l'impression qui subsiste apres la lecture d'Homere est si
différente de celle que produit Hésiode. On en peu(apporter
deux raisons principales, l'une tirée de l'art des deux poetes,
l'autre de la nature des sujets qu'ils traitent. ll y a chez
Homere, meme dans la peinlure de la deslruction, des souffrances et du désespoir irrémédiable, une telle exubérance
de force artistique, une telle puissance liltéraire; ses héros,
dans les circonstances douloureuses ou le poele les a placés,
font preuve d'une telle énergie soit pour résister sans espoir,
soit pour triompher sans profit, qu'absorbé par la contemplation de l'action, le lecteur n'a pas le temps de songer au
résultat ; saisi par le spectacle tout extérieur de cette vie, il
ne s'avise guere d'en vouloir cbercher les lois intimes. Ensuite chez Homare encore, les dieux sont étroilement associés
aux hommes pour le développement des deux épopées. 11
s'ensuit que le bonheur que ceux-la possedent par nature
rayonne en quelque sorle sur la misare de ceux-ci, au lieu
de s'y opposer par contraste, et qu'il en adoucit le spectacle;
d'autant plus que par une action réflexe les misares de l'humanilé déleignent, sans le pénétrer, sur le monde des dieux.
Chez Hésiode au contraire, outre que le talent est fort ordinair~, je dirai volontiers terre a terre, les deux spbares de
l'humanité et de la divinité sont présentées a part. Dans la
Théogonie, il n'est guere question que des dieux pris en euxmemes et fort peu de leurs relations avec les mortels ; dans
les (Euvres et les Jours nous avons la peinlure de l'humanité
aux prises avecle labeur pénible qui pourvoit a son existen ce,
livrée a toutes les difficultés morales et malérielles qui l'empéchent de s'épanouir dans la joie, qui font de la vie une
lutle incessante des bommes entre eux ou contre la nature,
c'esl-a-dire conlre les dieux; mais personnellement ces dieux
y figurent a peine. Au fond, les divinilés quelque peu abstraites
d'Hésiodene different des personnalilés vivanles dout Homere
a peuplé l'Olympe, que par le talent des poetes qui les meltent
en scene. De meme l'humanité suivant Hésiode, si livrée
qu'elle pa1·aisse a toutes les cause~ de souffrances, d'erreur

LE PESSUIISME CUEZ DOMEI\E ET RESIODE

t73

el de péché, n'est pas plus a plaindre que l'hnmanité suivanl
Homere : peul-étre l'est-elle moins. Les hommes d'Homare
s'agilent davantage; ils font plus de bruit,· ils accomplissent
des exploits extraordinaires; mais s'ils sont héro'iques, ils
souffrent en proportion de leur héroi'sme et leur mort en est
plus tragique. Les laboureurs d'Hésiode se consument tristetement dans un travail vulgaire, ne déballent que des inlérets
misérables, ne subissent que des épreuves saos gloire; ils
répondent al'idéal du pessimiste qui ne trouvo pas le bonheur,
meme en se contentanl de peu . .Mais en regardanl aux lois
de l'existence, indépendamment de ses résultats, en dépouillant ces résullats de l'atmosphere rayonnante dont les enveloppent chez Homare la présence et l'intervention des dieux,
qui ne sont le plus souvent pour l'homme que la cause des
supremes misares, on est forcé de reconnattre que chez Homere comme chez Hésiode, l'homme est également faible,
condamné par son origine, par la loi primordiale de son etre,
par la volonté souveraine du deslin et par la haine des dieux,
a souffrir saos savoir pourquoi, a mourir saus espérer de
lendemain, a agir, a lutter sans but logique et sans compensation morale. Hé.tons-nous d'ajouter que l'un et l'autre
poetes, si féconds qu'ils soient en manifestations pessimistes
touchant la condition des mortels, sonl aussi loin que possible des tendances ascétiques qui sont la conclusion du
pessimisme hindou. Le but de la vic, le supreme- idéal c'esl
la lutle, le travail, l'aclion quand meme. L'affirmation du
vouloir viv1'e (die B ejaltwig des Willens :.um Leben)1 y est
i) Cf. Schopenhauer, Parerga, § i63, v,, p. 33í : « Entre la morale des
Grecs et celle des Indous, il y a opposition tranchée. Ceux-la (ii. l'exception de
Plat.on) lui assignent pour but d'établir la vie heureusP., vitmn beatam; ceuxci au contraire poursuivent la délivrani:e et l'anéantissement de la vie en général. »
Et plus loin: « Entre !'esprit du paganisme gréco-romain et celui du christianisme, il y a a proprement parler l'opposition entre l'affirmation du vouloirvivre et sa. négation. ,, Schopenhauer n'a pas tout dit sur ce point. Si la.
morale du polytbéisme cherche a réaliser la vie heureuse ici-bas, en théorie on
ne voit pas qu'elle ait l'espoir d'y réussir, cela des les temps d'Homére; et le
tablea.u que la litlérature gréco-romaine trace de la rie en général, prouve

�{74,

175

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

poussée jusqu'a l'énergie farouche, indomptable : si cela
suffit a attacher a la morale et a la religion helléniques la
qualification d'optimistes, il n'y en a point qui l'aient méritée
davantage. Montrons cependant comment cet optimisme de
principe, si c'en est un, se concilie sans peine avec le pessimisme pratique et effectif.
Le sentiment de la misere actuelle de l'humanité se manifeste dans la plus ancienne poésie des Grecs par la faoon
dont elle conooit ses origines et sa condition passée. Les
dieux et les hommes sont sortis de la meme souche, et il fut
un temps ou leur existence était la meme. Elle s'écoulait en
commun, au sein de jouissances sans mélange, les hommes
étant les égaux, tout au moins les commensaux des dieux 1 •
Le désir du bonheur est si impérieux au creur de l'homme
et la réalilé présente de ce bonheur si peu en proportion avec
le désir, qu'il se dédommage par la fiction : il le place tantót
dans un passé fabuleux, tantót dans un avenir problématique,
quelquefois encore dans des contrées fantastiques, ou il est
l'apanage de quelque race extraordinaire qui n'est pas celle
des dieux, mais qui n'est pas non plus celle des hommes.
Hésiode, dans le mythe des a.ges, a donné a ces aspirations
une forme systématique 2 ; Homere les exprime par maints
détails de ses deux épopées. Pour Hésiode, l'humanité est
graduellement déchue de sa félicité premiere ; lui-meme
appartient a la cinquieme génération, a l'age de fer qui n'est
pas encore la pire des périodes, mais qui touche aux temps
de la misere absolue et irrémédiahle : « Pourquoi suis-je
venu au monde pour etre de cette cinquieme génération?
pourquoi ne suis-je pas mort plus tót ou né plus tard? Car
c'est aujourd'hui l'age de fer. Ni jour ni nuit les hommes ne

cesseront de souffrir la peine et la misere; et les dieux leur
enverront les soucis dévorants 1 • » Cependant a cette existence
lamentable se melent encore quelques biens; il viendra une
génération plus misérable encore) qui ne connailra que le
mal saos mélange, que la souffrance sans compensation. Et
au bout de ce cycle douloureux, l'imagination du poete se
figure une révolution qui ramenera l'ii.ge d'or, puisqu'il
exprime le vreu ou d'etre mort plus tót ou de naitre plus
tard 2 • Cetle croyance a une régénération future de l'humanité se retrouve dans les traditions étrusques, sur le grand
siecle ª ; elle inspire Virgile dans l'Églogue a PoIlion; elle
fait le fond des idées messianiques.
Homere y paie tribut, quoique avec une énergie moindre
dans la conviction pessimiste. C'est ainsi que certains de ses
héros, Nestor et Ulysse entre autres, aiment a rappeler ce
que furent les hommes d'autrefois, a comparer leurs exploits
avec ceux du temps présent et non a l'avantage de ce dernier•. Les générations antérieures a la guerre de Troie étaient
en relation directe et immédiate avec les dieux. Minos est
appelé le camarade du grand Zeus 5 ; les dieux avaient assisté
en personne aux noces de Thétis et de Pélée 6 ; Andromaque
encore, pour son mariage, a reou des mains memes d'Aphrodité un voile précieux. Mais déja autour de Troie et dans la
ville, les dieux s'abstiennent de se montrer aux hommes
sous leur figure véritable. Zeus, le plus éminent, a cessé
d'entretenir avec eux tout commerce personnel; il ne corres-

I

r

f) Op. et D., i74.
2) Sur ce .vers cf. Lobeck, Aglaophamus, p. 794, réfutant Bultmann (Mém.
de l'Acad. de Berlín, i824, p. i49), qui croit a une décadence continue, et
Solon, Fragm., V. 8: A la fin 'l!ient toujours le triomphe de la justice.
3) O. Müller, Etmsker, II, 309 et 315. Cf. Virg., Egl., IV, 4; et notre étude
sur les Juifs a Rome, Rev. des Eludes Juives, n• 21, juillet-seplembre 1885.
p. 43 etsuiv.
4) Il., l, 260 et suiv.; XI, 670; Od., II, 276; VIII, 223. 11 est curieux de relever
i;expression du sentiment opposé dans la bouche de Stbénelus, Il., IV, 405:
'll'-E•~ -roL T«x~ÉFwv µ.€y' «µe!vo·,e, tJx6µ.t6' ehaL, xü.
5) Od., XIX, i 79: ÁLo, µ.eyá&gt;.ou O&lt;XpttTT~,.
6) Il,, XXIV, 62 et XXII, 470. Cf, NAzoELSBAcH, ouv. cit., p. f53,

qu'elle n'y réussit pas en fait. De plus, cette littérature est trop sincere pour
vouloir donner le change : elle n'a ni artífice ni parti pris, Cf. Hartmann
Métaph. de l'inconscient, II, 435, trad. Nolen.
'
i) Hés.,Fragm. i87, éd. Goettling, Op. et.D., i08; Paus., VIII,2: 0! y«p a~ TÓ-to
av6pW1tOt~ÉVOL &gt;ttx\ Óµ.OT(l&lt;X'ltE{OL 6toi~ ~&lt;r&lt;XV,

2) Op. et D., i09-20i.
•

j.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES l\ELIGIONS

i76
pond plus avec la terre que par messagers; et Athéné, Hermes, Iris, pour s'aboucher avec les mortels, revetent les
traits d'un personnage humain ou restent invisibles, sauf
pour leurs plus intimes favoris. Il n'y a plus d'unions entre
les dieux et les femmes mortelles, entre les déesses comme
Aphrodité et les hommes comme Anchise, dont le fils
1
figure parmi les combattants de Troie • Dans l'Odyssée un
des prétendants dit a Antinoüs que les dieux, pour visiter les
hommes ets'enquérir de la faQon dont ils observent la2 justice,
prennenl les dehors de mendiants et de voyageurs • El l'un
des privileges des Phéaciens , peuple fantastique et presque
divin, est de recevoir la visite des dieux sous les traits qui
leur sont propres z, de converser avec eux face aface, comme
autrefois Minos, le favori de Zeus; comme chez Hésiode les
mortels privilégiés, qui a Méconé contestaient aux dieux les
prérogatives et les sacrifices •.
Ainsi l'humanité est déchue de la félicité premiere qu' elle
golitait en compagnie des dieux; pour Hésiode elle va entrer
aussitót daos la période de la souffrance infinie, oh le mal
triomphera sans conteste, ou le bien, meme réduit ala faible
dose qui est permise a l'a.ge de fer, sera totalement inconnu.
Quelle est cependant la condition propre de cette cinquieme
génération a laquelle le poete se plaint d'appartenir? Nous
enpourronsjuger par celle d'une génération antérieure, plus
forte ; plus vaillante, plus sage et plus rapprochée des dieux,
par la. généralion des héros qui onl combattu sous Troie et
que Zeus, en récompense de ses mérites, a placée apres la
mort dans les tles des bienheureux 1 lui accordant, sous le
gouveroement de Cronos, un bonheur sans mélange ~. C' est
t) Ainsi Thétis vit séparée de Pélée, celui-ci a Phthie, son épouse divine

dans les grottes de Nérée.
2) Od., XVIII, 485,
3) lb . VII, 201. Les Cyclopes et lei, Géants jouissent du méme privilege. Cf.

XVI, i61.
4) Théog., 535.et suiv.
5) Op. et D., i56 et suiv.

}' é

LE PESSIMISME CHEZ HOM"'RE
" ET BÉSIODE

popée homérique qui nous di
i 77
Rellenes se figurait la vie d
ra comment l'imagination des
et par la somme de bonh e ces ~ncetres a moitié fabuleux.
eur qn elle le,
.
, '
pourroni- estimer celle ue le
ir a attr,buée: nous
son temps.
q
poete met dans la réalité de
~e sujet meme des deux é o ées
•
qu a une représentation pes!r!st ~e p~ete gu~re apriori
penhauer en a fait la remar
d' e e l humamté. Schoqu 'il semble avoir en vue legue une faoon générale, quoiarlificielle et plus raffiné i _s reTuvres d'une littérature plus
br
e · « ous les et
o igés de jeter leurs hé
d
, p~ es, dit-il, sont
d'anxiétés et de tourments rofis dans des s1tuations pleines
' ª n e pouvoir le
d •
nouveau : drame e.t poésie é .
s en éhvrer de
hommes qui luttent, qui sou:;~~; ~~llnous montrent que des
roman nous don ne en spectacle les s a: tourments, et chaque
du pauvre creur huma1·n
E 1· p mes et les convulsions
bien
· VJte
• qu'il n'a nul so· » . n 1sant Homere, on s'aperooit
satisfaire le lecteur par uc1d,étout au moins dans I'Jliade de
.
. .
un nouement h
'
vo1r sa1SI par une suite d'a t
eureux, apres l'aIl ne nous montre la lutte dven :res ou poignantes ou terribles
1
es 1orces hu ·
.
es autres, et celle des hom
.
mames les unes contre
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mes contre les d·
.1eu cruel, destiné a divertir 1'01ympe. ieux, que comme
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Proh I Quisquis Ol
.
umma tenes, tantone libet mortal· y~p1
Vertere ! 1
ia r1su

C'eSí ce qu'un écrivain a ·
Justement appelé l'ironie de
l
ire avec non
. d
.
e sens
profondément
trag1'q
,d
moms
e
ra1son
·
ue e ce poe
,
' que
qm grandit dans la joie et d
1 me, e est que tout ce
ans a force brillante, est par

I' lliade 3 ; et un autre a pu d'

, 1) ~ie Welt als Wille und Vorstellun ,
d. apres
la traduction
de M· J • Bourdeau Pensé
g, II, 659.
1
.
t f:Nous citons ce fragmen t
:;;p~:l (Pt1,s, ~lean, i886), fort bien fai~, suffit9aedo:agments, _P· 72. Ce petit •
e e a s1g01fication morale du e . .
ner une idée a peu res
2) C!aud., Contre Eutr., II, i40
p ss1m1sme par des lextes choisis. p

3) P1echowski, de ll'onia Iliad•s
• , .M
¡ OSCOII, J.856.
12

�:l78

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

l'intervention brutale des dieux, voué a l'anéantissement 1 •
Cette ironie dramatique résulte de l'absence de toute regle
morale, répartissant le bien et le mal suivant le mérite de
chacun. Par la le poete atteste la profondeur de ses conceplions touchant les conditions de la vie humaine, si elle ne doit
pas avoir de lendemain apres la mort. 11 ne songe pas a
abuser par un arrangement conventionnel des souffrances
proportionnées aux fautes. Il sait fort bien qu'ici-bas les plus
forts, les plus braves, les plus justes, si na'ivement que l' on
con&lt;¡oive la justice et si simples qu'en soient les regles, ne
sont pas ·pour cela dispensés de souffrir, ni surtout, ayant
souffert, assurés de trouver apres le mal une compensation
proportionnée. Et comme il ne _s'éleve pas en~ore a l'i~ée
d'une rétribution transcendante, a la faveur de 11mmortahté,
comme tout son idéal se concentre dans les limites de l'existence terrestre, il est tro p sincere pour montrer cette existen.ce autre qu'elle n'est. 11 n'y voit que la lutt~ du ~aible
contrele fort, du lion contre la biche 2 , ou comme dit Hés10de,
de l'épervier contre le rossignol. Le lion brise au fond de son
antre les faibles petils de la biche et leur arrache l'Ame délicate, tandis que la mere épouvantée s' enfuit a travers les bois.
L'épervier emporte le rossignol dans ses serres: « O malheureux, pourquoi te plaindre? Tu es la ~roie d' un _plus fort; tu
iras ou il me plaira de te mener, quo1que tu s01s un chantre
divin. Imprudent est celui qui veut lutler contre un plus fort;
il ne lui est pas donné de vaincre et avec les affronts il lui faut
souffrir de cruelles douleurs •. )&gt; Or tous les etres de ce monde,
sans en excepter les dieux, sont a la discrétion d'une puissance fatale et irrésistible, qui ne rend aucun compte de ses
acles; l'homme est entre les mains des dieux qui, donnant les
biens donnent plus souvent encore les maux ; et les dieux
eux-~emes subissent, de par le destin, des douleurs divines,
i) Geppert, Uebe1· den Ursprung der hom. Gedich., I , 184.
2) Il., XI, 113; cf. ib., 172; Op. et_D,, 201.
3) Theog., 133.

LE PESSIMISME CHEZ IlOMERE ET HÉSIODE

:l79

dont ils chercheraient en vain l'explication et la cause'. C'est
parce qu'il constate daos l'organisme du monde cette loi de
la force brutale et inintelligente, qui ne respecte meme pas le
chantre inspiré des muses, que le poete a mis daos la peinture
des agitations humaines, la tristesse tragique; c'est pour cela
qu'il prete a ses héros, avec une résignation sombre, un
acharnement implacable. L'une est l'abdication de l'intelligence devant l'inconnu du probleme vital; l'autre est l'affirmation de l'énergique volonté devant la tyrannie du destin,
la protestation quand meme contre sa loi obscure. Nous aurons a voir plus tard comment Homere et Hésiode cherchent
a sortir de !'impasse ou leur raison est acculée, comment ils
essaient dejustifierles dieux. Je me borne pour le moment a
monlrer que la contrainte meme du sujet qui n'est que celle
de la nature universelle des c4o~es, a fait de l'Iliade le chant
des grandes miseres de l'humanité héro1que; et que, si l' on
retranche de l'Odyssée avec la conclusion heureuse, le fantastique qui nous transporte loin de la vie réelle 2, les aventures d'Ulysse non moins que les lutles d'Achille, avec tous
les épisodes qui en varient la trame, établissent avec éclat
« l'insuffisance et la misere des cho ses humaines ~. »
Lacondition propre de l'homme, a partir du moment ou il
a été exclu de la société des dieux, est de ne durer que peu
de temps, et pendant ces courts instants d'une existence qui
est en principe considérée comme le premier bien, d'etre
livré au mal sous to,utes ses formes, a la souffrance physique
et morale, a1'erreur et au péché : « Les dieux en ont décidé
i) Plutarque, Aud. poet. , p. 20 F et 22 B, prétend qu'Homere, ayant dit des
dieux (Il., XJqV, 525) qu'ils sont exempts de soucis («x,¡oiE;), se meten contradiction avec luf-méme puisque maintes fois il les fait participer aux soulfrances
des mortels. Cette contradietion n'est pas la seule qu'entraine l'anthropomorphisme; le Schol. Vict, a propos de ce vers, résout la contradiction en distin~
guant la divinité poétique et la divinité philosophique (-ro fÚatt 8Etov ).
2) En particulier les épisodes des Lotophages et des Phéaciens. Od., IX, 91
et suiv.; VI, 200 et suiv.
3) Leopardi, Histoire du genre humain, Opuse. et pensées, trad. A. Dapples,
p. i0 .

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIG!ONS
i80
ainsi pour les malheureux mortels : ceux-ci vivront dans la
1
peine tandis qu' eux-memes restent exempts de sou[ran~e _• 1&gt;
L'épithete caractéristique de l'homme est oétt,ói;, mot qm implique autant l'idée de faiblesse que celle de misere :i. Les
dieux et ceux d' entre les mortels a qui ils communiquent par
privilege leur honheur, soit ici-bas soit dans quelque condition fantastique et idéale, sont ¡.,.i:1.Gtpei;, &amp;8,h.xtot, átav eo•mi; ·; ils
soutiennent leur immortelle et heureuse jeunesse par la nourriture spéciale de l'ambroisie, tandis que les mortels mangent
péniblement les fruils de la terre. Le malheur est suspendu
sur l'homme des le jour de la naissance •, il le suit jusqu'a
celui de la mort; et ce mulheur lui est déparli dans une ahondan te mesure : « Inforlunés, dit Zeus aux chevaux immortels
d' Achille 5 , lesquels par conlagion participenl a la triste desti- ·
née de leur mattre, pourquoi v_ous avons-nous donnés au roi
Pélée qui est morlel, vous qui ne devez connaitre ni la
vieillesse ni la morl? Était-ce pour que vous subissiez aussi
les douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux
des etres qui respirent ou qui rampent sur la lerre. » Une
fable antique qui ne peut guere etre poslérieure a Homere et
dont la le1¡on morale a été mise en vers par Théognis, racontait
que Silene, le compagnonde Dionysos, que l'on aime a se représenter plus folAtre, enseignait au roi Midas O : (( Le meilleur

1) Il., XXlV, 525.
2) Il., XXf, 1164; XXII, 3i et passim. Cf. Hym. H, 354 et V, 257.
3) Od., V, 7; Il. , XX, 54 et passim. Pour ¡,.&lt;ÍxocpE, appliqué aux hommes,
cf.Il., XXIV,377 de meme les Phéaciens. Cf. Hés., Op. et D. , i40: ¡,.áxccpE, 6vY}-ro1,
en parlant des hommes de la quatrieme génération placés apres leur morl:
lv ¡,.ccxápc.&gt;v v~ao,,.

4) ll., X, 70. Cf. XIX, 287 et 302.
5) Il., XVII, 445; cf. Od., XVIII, i30.
6) Arist. chez Plut., Mor. , ii5. Cf. Théophr., Fmgm. 70. - Théog., 425.
Euripide, Suppl. 197 et seq., est le seul des auteurs grecs qui combatte formellement cette maxime. Elle a été ,développée dans une épigramme de Posidippus ou de Platon le comique; V. Anthol. Pal., II, p. 122: « Quelle carriére
suivre dans la vie? Sur !'agora il n'y a que disputes et méchantes affaires; a
la maison que soucis; aux champs de la fatigue en suffisance: sur mer
l'épouvanle; en voyage, si vous a vez quelque chose, des craintes; si vous

LE l'ESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

i81

pour l'hornme est de ne pas nattre et, une fois né, d'arriver
le plus vite possible aux por les de la mort. 1&gt; Cette profession
de pessimisme n'est pas seulement au fond du mythe des
a.ges et de la fable de Pandore chez Hésiode quand il s'écrie :
« Des milliers d'inforlunes errent parmi les hommes; la terre
en regorge, lamer en est rernplie 1 ! n Elle pénetre l'épopée
homérique, elle y revient sous des formes di verses, avec la
persistance qui indique une conviction arretée. Si l'homme
durant sa vie est cétAói;, misérable, apres qu'il a cessé de
vivre, il est x.x¡.,.wv, c'est-a-dire functus laboribus •, ayant cessé
de peiner et de souffrir. Et il n'y a point d'exception a la
regle, point de puissance, de force, de richesse, de gloire qui
en défende : « Les dieux plongent dans l 'infortune les hommes
lamentables sans exceplion; car les rois memes sont sujets a
la souffrance s. » lis ont, il est vrai, des compensations dans
les satisfactions de la gloire, de l'amhition et du bien-etre
matériel. Mais Ulysse déclare combien tout cela est peu de
chose, en comparaison des épreuves qu'unhaut rang oblige a
endurer, lorsqu'il envie le sort du porcher Eumée •.
A vrai dire, la grande lcgon que l'oraison funehre de Bossuet dégage de la vie des rois et des princes pour l'instruction
de ceux qui les « regardent de si has » ressort avec la meme
puissance des événements de I'lliade et de l'Odyssée. Solon
ayant demandé a Ésope a quoi Zeus est occupé, re1¡ut cette
n'avez rien, des alfronts. Etes-vous marié, vous ne manquez pas d'inquiéludes,
célibataire, il vous faut vivre daos l'isolement. Les eafants donnent de la peine;
point d'enfants, il manquequelque chose. La jeunesse est imprudente; la vieillesse saos force. Que n'a-l-on le choix enlre ces deux destinées : ou ne
jamais naílre, ou mourir aus&gt;iWt né. ,, Cf. un fragment de Ménandre, Hypob. 2,
édit. Didot, p. 48, qui expri:n·•, avec plus d'élévation, des idées analogues.
1) Op. et D., 101 et suiv.
2) Cf. Naegelsbacb, ouv. cit., p. 375. Il., XXIII, 72: E&lt;oc.&gt;).oc xcc¡,.Ónc.&gt;&lt; . A
rapprocher 1to&gt;.ú-r&gt;.oc,, épithete caratérisliq1rn d'Ulysse et: 1to&gt;.·5-r,,¡To, yápov,s;,
Oll., XI, 38; Schopenhauer, Pa1·erga, VI, 321: « La vie est une tache a rern•
plir, un pensum. Daos ce sens, le mol defunctus est une belle ~xpression. ,,
3) Od . , XX, t95.
4) Od., XV, 488 et suiv.

�{82

REVUB DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
1

réponse : « Jl abaisse ce qui est élevé, il éleve ce qui est
abattu. » C'est ainsi que les illustresinfortunes quicomposent
les deux épopées, ne sont pas autre chose, en somme, que
l'application de la grande regle de la compensation, qui domine toute la morale primitive des Grecs ;- et celle-ci n'est
elle-meme qu'une forme spéciale de la loi du partage, assignant a tous les etres une place délerminée dans l'organisme
universel. Cette regle peut se formuler ainsi : « La souffrance
est le lot obligé des humains; elle est la monnaie avec laquelle ils achetent du destin de courts instanls de bonheur. »
Dans la pratique, si toute espece de bonheur se paie par une
somme d'infortunes, toujours hors de proportion avec le bien
qu'elle procure, il n'est pas certain que la souffrance amene
nécessairement un bonheur correspondant : « Que les dieux
t'accordent de revoir ton épouse et ta patrie, dit Alcinous a
Ulysse, puisque tu as souffert des maux loin de ceux qui te
sont chers 9 • » Mais Alcinous n'exprime qu'un vreu, tout au
plus une espérance; il ne formule pas un droit.
C'est dans la conclusion de l'lliade, par la bouche d'Achille
parlant a Priam, que cette loi est proclamée avec une sorte
de précision mathématique, en meme temps qu'elle revM une
réalité dramatique dans le spectacle des deux destinées mises
en présence 3 • Le vainqueur, dans tout l' éclat de son triomphe,
dans l'apparente sécurité de sa jeµnesse et de sa force , s'y
met de plain-pied avec le roí découronné, le pere meurtri; il
établit pour tous deux le compte du bien et du mal sur la
terre, et l'on se demande en l'écoutant, lequel est le plus a
plaindre, du héros dans sa force qui a acheté de courts instants de gloire au prix d'un anéantissement prochain, ou du
vieillard précipité apres une longue vie qui n'a pas été sans
bonheur, dans un abtme d'amertumes : « Ainsi les dieux en ·
ont décidé pour les malheureux mortels; ils les font vivre dans
t) Chez Diog, Laert., I, 3, 2. Cf. Hésiode, Op. et D., 5.
2) Od., Vlll, 410.
3) Il., XXIV, 525 et suiv.

{83
la peine tandis qu'eux-memes sont exempts de soucis. Deux
vases sont placés au seuil de Zeus, et l'un contient les maux,
l'autre les biens. Et le foúdroyant Zeus, melant ce qu'il
donne, envoie tantót le mal et tantót le bien. Et celui qui n'a
reou que des dons de malheur, est enproie al'outrage etla
détresse profonde le poursuit sur la terre, et il erre oa el la,
méprisé des dieux et des hommes. Ainsi les dieux ont orné
Pélée des plus illustres dons depuis sa naissance ; plus que
tous les hommes il fut comblé de félicilés et de richesses, et
il commandait aux Myrmidons; et quoiqu'il ft1t mortel, il
obtint une déesse pour compagne. Cependant les dieux lui ont
envoyé le malheur; il ful privé d'une postérité héritiere de sa
puissance, et il n'a engendré qu'un fils destiné a une mort
prématurée. Ce fils ne peut meme le soignerdans sa vieillesse,
puisque loin de la patrie, ici dans la Troade, je vous accable
de maux, toi et tes enfants. Toi-meme, vieillard, nous savons
que tu as été heureux autrefois, et que sur toute la terre, depuis Lesbos de Macar jusqu'a la Phrygie et a l'Hellespont
infini, tu étais illustre par tes richesses et par tes enfants. Et
voici que les dieux t'ont frappé d'une calamité, et sans cesse
]es guerriers autour de ta ville déchatnent le carnage et la
guerre 1 • » 11 n' est pas exact de dire avec certains commentateurs que cette brutale loi de la compensation, inventée par
l'imagination des antiques Rellenes pour expliquer le mélange du bien et du mal dans la destinée de l'homme, fait la
part égale, qu' elle compense un mal par un bien 2 • Les plus
heureux sont ceux qui obtiennenl cette sorte de marché a
LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSTODE

i) Nous nous servons parfois, en la rectifiant s'il y a lieu, de l'excellente traduction d'Homere par M. Leconte de Lisie (Paris, Lemerre, 2 vol.), la seule ·a
notre avis qui donne la sensation du texte.
2) Les Scholiastes l'ont si bien compris que quelques-uns ponctuaient ainsi:

.ó.o,o\ yáp

't€ n(Oo, X(mxxlumx, EV .ó.,o~ ovos,, owpo&gt;v ola: o:l¡oiat xcxxwv. tTEpa~ ot
láoiv, au lieu de oolpwv orcx o,Zwa,, xcxxoiv, íupo;..• La premiere ponctuation

donne deux vases pour les maux et un pour les biens; l'autre deux vases en
tout. 11 est certain que Pindare a compris de la premiere maniere (Pyth. III,
146); elle a encore pour elle d'autres probabilités purement philologiques, sur
lesquelles ce n'est pas ici le lieu d'insister.

�184

REVUt,; DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

LE PESSIMISME CBEZ HO~ERE ET TTÉSlODE

185

égalilé; mais dans la pensée du poete, il en est qui ne rec¡oivent en partage que le mal, d'autres (et la destinée de tous
seshéros le prouve), chez qui le hilan des maux l'emporte de
beaucoup sur celui des biens. C'est ainsi que l'entendra Pindare quand il &lt;lira, se souvenant d'Homere : « Contre un bien
les immortels dispensent deux maux aux hommes. »
En vertu de cette loi , il n'y a point ici-bas de mortel qui
soit orné de tous les dons propres a sa race 1 • Celui qui a rec¡u
en partage une longue vie la passera sans gloire ou paiera
dans sa vieillesse le bienfait douteux de l'existence par des
souffrances trop réelles. Celui qui, comme Achille ou Hector,
soit en vertu de son libre choix, soit par la volonté du destin,
est réservé a une grande illustration et domine par la force,
ne durera que peu de temps 2 • Hector n' obtient de se couvrir
du casque d'Achille arraché a i\trocle, que parce que sa
mort a luí est proche, qui compensera cetle gloire; et le
, meme Rector en mourant, insulté par Achille, rappelle a son
ennemi qu'il paiera bientót ce triomphe par une mort analogue. Pour la meme raison, Demodocus l'aede inspiré des
Pbéaciens, l'ami des Muses, n'a obtenu le don des douces
chansons qu'au prix de ses yeux s. Certains guerriers, comme
Ajax et Diomede, ont la vaillance, mais il leur manque lasagesse dans le conseil • : « Les dieux ne donnent pas tous les
biens a tous les hommes, au meme la beauté avec la prudence
ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais
un dieu l'orne par la parole ... Un autre est semblable aux
dieux par la beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien
parler. »
Lorsque l'on cherche, suivant cette regle, a dresser le hilan
de l'existence héro'ique telle que la dépeignent I'Iliade et
l'Odyssée, on s'aperc¡oit aussilot que les maux ont aux yeux

du poele une réalité formidable et forment ~n tot~l écrasant,
tandis que les biens sont relatifs, souvent 1llu~01res; quand
ils atteignent par exception une somme cons1dérable, tout
aussitól le mal, sous l'une quelconque de ses formes, en
altere la jouissance ou en détruit les résultats. Les acleurs
des deux drames, a peu d'exceptions pres, sont voués a une
destinée funeste et les plus éminents a la plus funeste. Dans
Troie on se défend sans espoir contre un arret de ruine irrévocable; autour de la ville on achete la victoire par des souffrances actuelles en grand nombre, par le deuil des absents
restés au foyer, par la perspective des épreuves du re tour. 11
n'en est pour ainsi dire point, parmi ces vaillants, qui ne porte
en lui-meme la conscience de sa misere, qui ne soit saisi aux
heures décisives, par le pressentiment de son écrasement
prochain. Achille combat avec la certitude qu'il ne jouira
point de sa victoire, Hector avec celle qu'il ne saurait empecher la défaite 1, et s'ils pouvaient l'oublier, des voix prophétiques se chargent de leur rappeler la loi commune •. Agamemnon ne goutera pendant quelque temps les douceurs du
triomphe que pour trouver a son retour, avec l'adultere installé dans son palais, une mort sans gloire de la main d'un
trattre ; et tous ses compagnons périssent avec luis. Ajax,
Achille, Patrocle, Antiloque. le fils bien-aimé de Nestor, ne
lultent que pour mourir et ne verront pas le jour tant désiré du
retour; Ulysse erre pendant dix années, faisant connaissance
avec toutes les variétés de douleurs physiques et morales; sa
vieille mere expire de douleur, et son pere Laerte se consume
dans le désespoir 4 ; Ménélas, le moins a plaindre a¡&gt;res la
auerre, sans doute parce qu'il l'a été davantage auparavant,
~st saisi d'une incurable tristesse dans son palais de Sparle,
quand il songe a ses compagnons, a son frere, a Ulyssc; il

1) Od. , III, i67; Il., XIII, 726.
2) Il., IX, 410 et suiv. Cf. pour Hector XV, 610 et suiv; XVI, 800 et 853;
XVIII, 22 et suiv., 79 et suiv., 98 et suiv.
·
3) Od., VIII, 64; cf. XI, 488.
4) Od., VJH i67.
Jl., IV, 320 et
726 et suiv.

i ) Il., XXI, 107 et suiv.; XXII, 297; XXIII, i50; XIX, 1120. Pour Hector,
ib. VII, 71 ; cf. ib ., 402; et VI , 4:86 el suiv.
V. le discourh u cbeval Xantbos a Achille, ll., XIX, 407 et suiv.
3) Od., XI, 405 et suiv.
4) Od., XI, i87; XX,353; XXIV, 249 ele .

cr.

xm,

2)

�LE PESSilIISME CIIEZ HOME RE ET HÉSIODE
REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

486
voudrait racheter leur vie au prix de toute la richesse qui lui
procure un semblant de jouissance 1 • Quelle destinée plus la1
mentable que celle de la maison de Priam ! La grande misere de son chef, dans la vie duque} le poete n'a placé ni un
crime ni une erreur coupable pour en faire accepter les
épreuves ala conscience, se répand comme par conlagion sur
tous les élres qui l'entourent; elle s'augmeote de toutes les
soulfrances dont il est la cause mystérieuse et innocente.
Nulle part de dédommagement pour le sentiment moral, rien
que cette naive philosophie de la résignation au malheur
propre puisée dans le malheur d'autrui, qu'Achille offre
comme consolatioo supr~me a Lycaon, fils de Priam, lombé
pour la secoode fois sous ses mains qui l'avaient épargné naguere 1 . « Regarde ! Je suis beau et grand, je suis né d'un
noble pere; une déesse m'a enfanté. Cependant la mort el la
Parque brutale me saisiront le matio, le soir ou a midi et
quelqu'un m'arrachera l'a.me, soit d'un coup de lance, soit
d'une fleche. » Du moins les héros ont une sorte de compensation daos les emportements de la lulte ou ils sentent
leur éoergie se déployer, daos les ivresses de la victoire ou
leur personnalité grandit et s'affirme, par une illusion qui
aussitót s'évanouit. Quel est le dédommagement de ces victimes innocentes, femmes et enfanls, Andromaque, Hécube,
Astyanax,jeunes épouses qui ne retrouveront plus leurs époux
égorgés, vieux parents qui se consumeront tristement aupres
du foyer privé de son chef, enfants orphelins livrés a l'insolence du vainqueur'? Aquel prix tous ces élres n'ont-ils pas
payé de fugitives sensations de plaisir, de gloire, les illusions
décevantes de l'espérance daos l'avenir! Que de deuils, que
de larmes au début de l'lliade et de l'Odyssée, a tous les épisodes que l'imaginalion du poele groupe autour du fait prini) Od., IV, iOO et suiv.
2) V. surtout Il., XXIV, 475 et suiv., et la comparaison avec Niobé, 602 et
suiv. ; XXII, 52 et suiv., 408 el suiv.
'
3) Il., XXI, 15 et suiv.
4) Il., XXII, 477 et XXIV, 725 el suiv.

i 87

cipal, daos la conclusion morne et pleioe d'angoisse qui au
b?ut de~ deux épopées arrHe ,la pensée sur la perspective
d une m1sere sans explication morale, d'un écrasement saos
cause suffisante, saos possibilité de réparation 1
Cependant, a travers les poignaotes épreuves qu'entratnent
la guerre et l'absence 1 , ces deux grandes causes de douleur
qui dominent l'épopée homérique et d'ou dérivent toutes les
aulres, il n'y a chez les héros ni sentimenlalité Iarmoyante a
la fac;on des modernes, ni ostentation de fermeté thMtrale ou
philosophique 2 • Ils souffrent simplement et viaoureusement
º se redressant'
mam·restant 1adouleur par les moyens naturels,
apres la te?1pMe déchatnée, comme le roseau pensanl dont
parle le phtlosophe, avec la conscience instinctive irraisonnée et illogique, que le néant n'est pas le derni~r mol du
destin et qu'il faut résister quand meme : 'lli'I os. XP"l 'mACÍtJ-1:.'I
l~r.r,; s. Tout ce ~ui brise le creur, souffrance morale ou phys1que, la prem1ere surtout (car l'homme chez Homere est
dura la seconde et le poete ne luí a fait qu'une faihle place
dans son_ ouvrage •), fierté blessée, amitié rompue, regret de
ce_ux ~m ne sont plus, aspiration impuissante vers la patrie
lom,tame, se manifeste simplemenl par des }armes et des cris.
Il n y a pas de honte a laisser couler les unes, a pousser les
autres; et tandis que les pleurs s'échappent des yeux et les
sanglols de la poitrine, il semble que la douleur s'en échappe
d'autant et que l'Ame senle diminuer le poids de sa souffrance.
i) Si l'lliacle esl a cerlains égards le chant des douleurs humaines, conséq~ences de la guerre, l'Odyssée a élé juslement appelée Le chant de la nostalgie. CC. Buchholz, Homerische Realien, III. 2, 228. Pour la tristesse d'Ulysse,
regrel,tant la patrie, V. Od., V. 81 et i51 ; 203, 206 et VI, 222, etc.
2) Cf. NAEGELSBACH, p. 366 el suiv.
3) Od., III, 209. Cf. XX, 18. Il, XXIV, 46.
4) C'est ainsi ~u'il y esta peine question des maladies (v. Od, V, 394; pour
les douleurs
. de I enfantement, Il. ! XI , 269, insomnie , O"
"'·• XX , 83) , tan d'1s que
chez Hés1ode elJes sont au prem1er rang des fléaux qui s'échappent du vase de
P,andore (Op. et D.,?&lt;_} et suiv.). S~uf le cas deThersile, iln'ya pas davantage
d exemples de la déb1hté el de la la1deur physiques. La souffrance esl héroique
cbez Hom~re comme tout le reste.

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�202

REVUi DE L'HtSTOIRl!: DES Rl!:LlGJONS

16. Le verbe intransitif &lt; thdMr • étre pur. (Psaume u, 4.)
Les « Grafiens , affirment n'avoir découvert aucun vestige du
code sacerdotal dans les récits de l'exil; nous croyons qu'ils ont
mal cherché et nous signalons a leur attention dans deux textes
seulement 16 preuves positives a l'appui de l'opinion contraire.
Peut-etre les déclareront-ils de nouveau e d'une rare insignifiance , ,
mais du moins cela fera réfléchir les autres. Ces savants seront,
du reste, les derniers a s'en plaindre, puisque M. Kuene~ nous
dit e qu'ils ont appris par expérience que chaque nouvelle attaque
contrt:: les fondements de leur hypothese ne sert qu'a la consolidar , . S'il en est ainsi, il serait tres peu cbaritable de ma part de
ne pas cont.ribuer a leur triomphe final par quelques-unes de ces
attaques magiques qui, en fin de compte, n'exigent pas trop d'effort. Je les prie done de compter sans faute sur ma collaboration.
J. HALtVY.

DU MERVEILLEUX DANS LUCAIN

Dans un article paru il y a une dizaine ;d'années 1 , M. Girard
remarquait que Lucain pouvait nous aider a connaitre l'état des
esprits sous Néron : • Le témoignage le plus expressif de l'incohérence intellectuelle et morale qui caractérise cette débauche de
quatorze ans dans la toute-puissance, c'est la Pharsale de Lucain .•
Nous trouvons dans ce poeme autre chose encore : si l'on peut
juger des senliments religieux des lecteurs de la Pharsale par ceux
du poete lui-méme, il y aurait eu en ce moment a Rome une singuliere incohérence religieuse et philosophique. Les doctrines
d'Epicure et de Zénon, les superstitions populaires, apparaissent
successivement dans les vers de Lucain, saos que le poete prenne
souci de les conciliar. Mais ce systeme, si l'on peut appeler ainsi
un amalgame de croyances, est-il celui des contemporains, ou
simplement celui du poete? Lucain a-t-il écouté et transcrit les
opinions de son monde, ou n'a-t-il suivi que sa propre fantaisie?
Est-ce un historien, ou un poete ! On admettait généralement,
depuis Servius, que Lucain avait compasé plutót une reuvre bistorique qu'un véritable poeme; M. Girard a prouvé le contraire, et
montré que Lucain n'est pas fidele a l'histoire, mais simplement a
la chronologie : e Quand on voit ces altérations profondes des
personnages et des faits, on a peine a comprendre qu'on ait pu
reprochar a Lucain d'etre trop historien. C'est le reproche contraire
qu'il mérile, s'il est vrai que l'histoire est autre chose que la
notation exacte des faits, des temps et des lieux. ,
La conclusion semble exacte, au point de vue politique: il parait
bien démontré que les idées ré publicaines de Lucain, ainsi que sa
haine contre Néron, haine causée par des froissements d'amour1) Un poete républicain sous Néron. (Rewe des Deu:x-Mondes, 15 juillet 1875.)

�•
204

1

REVUE DE L HISTOIRE nES RELIGIONS

propre, ont altéré son sens historique, ont dicté au poele, blessé
dans sa vanité, une oouvre de passion et non de vérité. Mais ont-elles
eu une influence égale sur ses opinions religieuses? Lucain ne pouvait prendre en aversion la religion de Néron, qui n'en avait guere,
au témoignage de Suétone 1• De plus, quoique le stoi:cisme fut généralement professé par l'opposition, par les mécontents, Lucain n'en
fait pas son unique credo, et le mélange avec une forte proportion
d'épicurisme. Nous pouvons done considérer ses opinions philosophiques et religieuses, comme réflétant en partie les idées de son
temps; et l'étude du merveilleux dans la Pharsale nous permetlra de
conclure, avec quelques réserves ', aux croyances de ses contem·
porains. Voici ce que, a ce point de vue, la lecture de la Pharsale
nous amenerait a penser : le stoi:cisme et l'épicurisme qui,
malgré leur opposition apparente, sont plutót séparés par une
querelle de mots que par le fond meme des choses, s'étaient pour
ainsi dire réconciliés a Rome. Horace, parexemple, qui n'est assermenté a aucune école, sans faire la synthese des deux doctrines
autrefois ennemies, les comprend daos la meme indifférence: il
passe saos scrupules de l'une a l'autre. Séneque lui-méme, tout
en proclamant bien baut qu'il est sto'icien, emprunte plus d'une
idée a Épicure, et ne s'en cache pas. En sa qualité de neveu de
Séneqüe, Lucain avait !'esprit large; comme son oncle, i1 emprunte,
sans trop compter, a Épicure ou a Zénon. Je trouve dans son poeme
un mélange de doctrines pbilosophiques, de croyances religieuses,
de sui&gt;erstitions populaires, qui devait composer le sentiment religieux de plus d'un Romain sous Néron.

II
lnfl,uence d'tpicure sur Lucain.

Lucain a subi tres fortementl'influence d'Épicure, probablement
par l'intermédiaire de Lucrece : non seulement il niela Providence,
i) (&lt; Religionum usquequaque contemptor prreter unius Dere Syriro. Hanc
mox ita sprevit, ut urina contaminaret. • (Nero, cap. LVI.)
2) Surtout en faisant le départ de ce qui est littéraire dans son oouvre, de
ce qui est chez lui non pas reproduction fidéle des croyances, mais asservissement aux formules épiques.

DU MERVEJLLI&lt;:UX DA.NS LUCAIN

205

comme Épicure (Pharsale, I. VII, v. 445-450) mais encore il reproduit certaines explicati, ns spéciales a Lucrece 1 • C'est par l'intluence
des doctrines épicur: Jnnes, que j'explique le scepticisme de Lucain
pour les dieux, lt:s légendes, les apparitions, les enfers, et l'existence de l'ame.
Cela ne l'empecbe pas de faire jouer un róle daos son poeme a
ces divinités auxquelles il ne croit plus. Lucain parle tres souvent
des dieux: plus souvent encore il leur parle, et tres sechement.
Lorsqu'il les invoque, c'est par pure habitude de poete et de déclamateur, c'est pour faire une apostropbe. Ses personnages croient
aux dieux sous bénéfice d'inventaire. Cornélie, dans un de ces
moments de tristesse ou se sentant trop seul, un sceptique
m~me voudrait croire a une puissance surnaturelle amie, Cornélie
se demande si ses vooux servent a quelque chose, et s'il y a des
dieux pour les entendre. (V, 778.) Ici Lucain fait parler une femme
et luí conserve au moins le doute, cette deini-croyance; pour lui~
meme,son opinion est mieux arretée: •Aucun Dieu ne s'occupe des
cboses bumaines. • (VII, 454.) Ici, il niela Prc,vidence; ailleurs, il va
plus loin, et nie l'exislence meme des dieux: e Non, il n'y a pas de
dieux pour nous ... nous mentons en disant que Jupiter regne .•
(VII, 445.) Mais alors, pourquoi accuser a tout moment ces dieux
donL il nie l'existence? Pourquoi prendre, quand il leur parle, un
ton provoquant? (Vil, 58.) Ne nous attendons pas a voir agir dans
la Phai·sale de pareilles divinités, dont le pouvoir précaire et variable dépend du bon plaisir du poete : les dieux restent daos leur
temple; de temps en temps, Lucain ouvre la porte du sanctuaire
et dit son fait a la statue du dieu; puis il referme, et tout esL dit'.
La Providence n'apparait pas: au fond, les dieux ne protegent
personne, et n'ont entre eux ni ces rivalités ni ces discussions qui
animent l'Iliade.
Tout en excluant de son poeme les dieux mythologiques, Lucain
accorde aux récits de la mythologie une large hospitalité : e c'est
un envieux, celui qui enleve a l'antiquité ses légendes, celui qui
r~ppelle les poetes a la vérité 1• (IX, 359.) A quoi bon revendiquer
s1 hautement, presque avec aigreur, le droit qu'a le poete d'employer la fiction, pour en faire si bon marché soi-méme, et prendre
1) Comparer par exemple l'explication de la. chute des Anciles, dans la
P1¡a1·sale, IX, 471-489, ii. la théorie des tourbillons dans Lucrece, VI, 423-450.

�206

,

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

soin de détruire a l'avance tout le charme de la légende ! A quoi
bon proclamer l'indépendance de l'imagination, et fournir ainsi au
lecteur une objection qu'il ne voyait pas? Un conteur populaire
annonce naivement ason auditoire une histoire e qui est arrivée&gt; ;
un narrateur plus habile la raconte de telle fa~on qu'on la croit
réelle; Lucain, lui, prévient qu'il va narrer des légendes et qu'un
envieux seul pourrait l'en blamer. On pourrait reprocher pourtant
a ce poete sceptique d'introduire dans son ceuvre une mythologie
a laquelle il ne croit pas. Mais Lucain voulait faire un poeme
épique : trouvant des légendes dans les modeles du genre, il en
mit dans son reuvre, sans se rendre compte de la différence des
pays et des époques. Dans la Pharsale, rien ne ménage la transition de l'histoire a la fiction. A cóté d'événements presque contemporains, les légendes empruntées a un autre a.ge, a une autre
religion, sont {foides et décolorées. Ces réminiscences classiques
sont d'un poete un peu pédant. Lucain veut-il prouver qu'il n'a pas
encore oublié sa le&lt;ton de mythologie grecque ? Sa mémoire trop
fidelene nous fait pas grace d'un seul souvenir classique, et presque
toujours ce souvenir arrive fort mal a propos, au milieu d'un récit
qui pouvait devenir émouvant. Ces légendes que Lucain accumule
nous lassent d'autant plus vite qu'il ne cache pas son scepticisme.
Apr~s avoir prévenu une premiere fois le lecteur qu'il avait le
droit de luí raconter des légendes, le poete lui rappelle a chaque
instant qu'il n'en garantit pas l'authenticité. 11 n'avance rien en
son propre nom, et annonce, sous toutes réserves, que les Syrtes
sont le séjour favori d'un Triton. Non content de douter des fictions,
Lucain veut les expliquer toutes, sans respecter meme les légendes
nationales: les boucliers sacrés, par exemple, ne sont plus un
présent des dieux, mais d'un ouragan, qui les avait arrachés a
quelque peuple. Le poete est un peu léger dans un aussi grave
sujet. De plus, il est imprudent; comment, apres une pareille
explication de la légende romaine, parler sérieusement d'une légende grecque, de ces gouttes de sang qui, tombées de la tete de
Méduse, donnent naissance a d'innombrables serpents ? Le poMe
n'a épargné ni son temps, ni sa peine, nous dit-il, pour trouver
une explication scientifique a la multitude de ces reptiles; en
désespoir de cause, il se résout a donner la solution mythologique,
tout en s'égayant doucement de cette tradition : Persée jelte l'étonnement partout ou il passe, et fait lever toutes les tetes : e qui,

DU .MERVEILLEUX DANS LUCAIN

207

en effet, _lorsqu'~ si grand oiseau passe, ne tournerait les yeux
vers le ciel ! •&gt; ~illeu~s Lucain melera d'une fa&lt;;on plus facbeuse
encore !ª pbys1que a la mythologie : Iris, la messagere des dieux
da_ns ~'Enéide, devient daos la Pharsale un siphon. lci l'explication
sc1enllfique vaut-elle mieux que la légende poétique !
C:t amour de la scieoce o'empeche pas Lucaio d'aimer le fan~stique, et de le préférer au merveilleux classique. 11 abuse
~trange~ent de cet~e théorie d'Aristote: « il faut, dans la tragédie,
mtrodmre le merveilleux, mais, daos l'épopée, l'invraisemblable
s'ac?~pte plus facilement, parce que nous n'assistons pas al'acLion. &gt;
(Po~tique, ~~~• 3.) Ce précepte, déja contestable pour une épopée
ant1que, n :ta1t n~llemen t applicable a un poeme sur l'histoire
c~ot~mpo~~me. _Ma1s Lucain n'obéit qu'a son imagination; l'exLraordinaire, 1 mvra1semblable l'attirent : un soldat est perce· d d
tl . h . 1 i .
.
e eux
ec es ~ a 01s; 1 une traverse le dos, l'autre la poitrine, et les
deux pomtes se rencontrent au milieu du corps ; le sang se demande par quelle blessure il sortira, et il se décide enfin a
repousser les deux traits en meme temps (III 588 ) ·L,.
.
s mbl bl
.
·
,
• , mvra1u: ª e ~e~e ~e suffi_t pas Lucain; il luí faut l'impossible:
. soldat, qui, a lm seul vient d arreter une armée est criblé d'
s~ grand nombre de traits «que rien ne protege ;lu.s les orgao::
v~tau~ mis a n,u, si ce n'est les javelots eux-memes qui se dresseo
piques_ daos ses os. &gt; (VI, 194.) Voila bien l'imagination de Lucarn·.
c'est ª'.ns1· qu•·1
J a _essayé de remplacer par un surnaturel bizarre le,
merve1lleux class1que auquel il ne croyait plus.
PhSans doute la_ place ~atérielle qu'occupe le merveilleux daos la
arsa~e est tres cons1dérable ; mais son importance est pres ue
~;lle, s1 r_on étudie l'influence des dieux de Lucain sur les acti~ns
ses heros. Oo pourrait supprimer tout le merveilleux de 1
Pharsale' saos eolever au momdre
•
. .
evenement
sa raison d'etre L ª
:pparitions, celle de Julie, par exemple, ont aussi peu d'import~n::
aos le_ po~me qu'un réve daos la vie réelle.
' Lucamne croya1·t saos doute guere aux apparitions des morts . i'l
n yll en a qu'une seu1e dans ce que nous possédoos de la Pharsale
,
ce e ~~ Julie. Eocore est-ce plutót un reve de Pompée qu'une réell;
ap:~r1t10n. L'important, du reste, pour le poete, était de servir ases
;u ite~s un morceau de haut gout; l'ombre de Julie vient effrayer
d~:eee, san~ aucune n~cessité pour la marche du poeme, mais elle
de cur1eux renseigoements surles enfer~. La terre s'entr'ouvre

,ª

'

�DO MERVEILLEUX DA:-1S LUCAl:X

208

R~VUE liE L'IllSTOIRll: DES RELIGio;:-;s

et Pompée voit apparaitrd la figure altristée de Julie; • semblable
aune furie, elle se dresse sur son s1; pulere enflammé. • (lll, 9.) Julie
en effet, est devenue une véritable Mégére : elle injurie Cornélie, et
reproche a cette , courtisane • d'avoir é pousé Pompée • sur son
bticher encore tiéd0. , L'image est bizarre ; de plus, en deux ans
le bticher avait eu le temps de se refroidir. Ce n'est pas tout: Julie
annonce a Pompée qu'elle a l'intention de les surveiller; plus de
nuits tranquilles, plus d'amour; elle allend son ancien époux dans
e Tartare. - Décidément, Pompée ne réve pas: il a un cauchemar.
Tout est forcé dans cet épisode: le poete a voulu faire du nouveau,
et ses innovalions sonl au moins singulieres. Julie est précipitée
des Champs-Élysées dans le Tartare, a cause de la guerre civile.
Charon, en dieu prévoyant, comprend que sa vieille barque va
devenir insuffisante, et prépare une véritable flottille. On agrandit
le Tartare pour les nouveaux arrivants; les Parques se mettent
toutes les trois a couper le fil de la vie, et se fatiguent a la besogne. - Pompée se réveille enfio, et discute la réalité des reves
en termes assez obscurs. , Pourquoi, se dit-il, nous laisser effrayer
par une image, une vaine vision T ou bien l'ame a pres la mort ne
sent plus rien, ou la mort meme n'est ríen. &gt; Ce raisonnement
rassure Pompée, quoique peu concluant. Que pense le poéte luiméme de ce dilemme? Croit-il a cette fantasmagorie? Croit-il aux
enfers T 11 y croit saos doute en poéte, pour les décrire, mais il
est trop de son époque pour pouvoir ajouter foi a des fables qui
faisaient déja rire les enfants au temps de Cicéron. Lorsque Pompée
meurt, son ame monte au ciel des philosophes. Au lieu d'aller
retrouver aux Champs-Élysées les ombres des vieux Romains,
comme le prédit a Sextus le cadavre ranimé par Erichto (VI, 802),
l'ame du héros s'éléve vers la volite du ciel, demeure du dieu de
la foudre; elle se méle au cortége des ames semi-divines qui
suivent les astres dans leurs révolutions éternelles. (IX, 49 sqq.)
Cette conception platonicienne ne satisfait pas encore le poéte.
L'ame de Pompée, pénétrée par la lumiere de vérité, voit combien
notre jour o'est qu'une nuit profonde, puis, prenant son vol, elle
redescend dans les plaines de Thessalie, , et, vengeresse des
crimes, elle s'arreta daos la sainte poitrine de Brutus, daos l'esprit
inébranlable de Caton. » La pensée est belle, et cette métempsycose d'un nouveau genre ne manque pas de grandeur: mais que
reste-t-il de Pompée ! Un souvenir. C'est la conclusion de Lucrece,

209

en y _ajoulanl un court voyage de l'ame apres la morL. Le poete
sc~pti~ue ne croi_t plus a l'immortalité de l'ame : elle n'est pour
lm qu un_e except10~, une punition meme. (VII_. 470.) Ce scepticisme
sur les ilie~ et la vie future me semble se rattacher naturellement
aux pro~es de l'épicurisme a Rome, grace a l'ardente prédication
de Lucrece.

ln/1,uence du stoicisme sur Lucain.
Mais Lucain n'est pas toujours épicurien. Nous avons vu qu'il
est fort souvent disciple de Zénon. Ne pouvaiL-il introduire dans
son poeme un merveilleux conforme aux doctrines des sto"iciens !
Ce_ux-ci accordaient a certaines idées abstraites une vie propre
meme une véritable divinité. Nous voyons en effet Caton dans J'
Pharsale, invoquer la Liberté (II, 302), et le poete, en so~ propr:
n?~'. a_dres~er une ardente priere a la Concorde (IV, 189.) Mais ces
~v1mtes agissent-elles daos son poeme? Lorsque César s'apprete
a passer le Rubicon, le poete dresse devant Iui le spectre de
Rome:
Déja des monts AJpins qu'il avait su franchir
César voyail au loin les vieux sommets blan~hir •
Des bords du Rubicon mena~nt l'Italie,
'
De la guerre a venir son Ame élait remplie.
Une nuit, a ses yeux apparalt tout en pleurs
La tremblante Patrie, exhalant ses douleurs •
~s cheveu:x sont épars ; triste, le regard so~bre,
D une paJe lueur elle brille dans J'ombre
Et les bras nus, levanl son front chargé de tours :
« Arrélez l conlre qui lournez-vous mes secours?
Ou courez-vous? restez sur ces bords déplornbles.
Jusqu'ici ciloyens, un pas vous rend coupables •. »

Le passage est beau, plein de la grandeur romaine, je l'avoue.
pourquoi done le poete nous prévient-il aussit0t que c'est une pur~
t) Pour la curiosilé du fait, j'emprunte celle traduclion a Víctor H g
Cette piece, qui ne figure pas dans l'édilion ne va,·ietur, a élé publié~ :.;
tR19 dans le Conservateur littéraire, l. J, p. 362.
Ji

�2i0

REVl.lE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

invention, une beauté littéraire ! L'apparition n'a meme pas besoin
de disparaitre et nous voyons que ce n'est pas aux reproches de
'
•
1
la Patrie, mais a ceux de sa conscience que répond Cesar .'
. .
A ces divinités abstraites, destinées a remplacer les d1eux ep1ques, Lucain a beau donner des cheveux, _u_ne voix, des b:as: elles
ne vivent pas. La Fortune elle-meme, qui JOU~ un róle 1mportant
dans la Pha1·sale, est une déesse bizarre, ou mieux, un mot obs_cur.
Est-elle le hasard, ou le destin? On ne sait, car elle a des capr1ces,
meme a l'égard de ses amis. (IV, 121.) Au fond, Lucain estfataliste:
de toutes les divinités, la seule a laquelle il croit, c'est le Fatum,
qui d"apres les stoi:ciens se confond avec l'~~e du .~o~d~. Un
pareildieu, qui n'a rien de personnel, convient-1~a la p~es1e ep1que!
Sans doute a l'époque de César, il semble bien regir le sort de
Rome: une' puissance mystérieuse, irrésistible, a l'air de pousser
devant elle le peuple romain; les événements se précipitent d'euxmémes; quelques grands esprits seuls essayen~ de résister ~t de
sauver la République. Cette situation, transportee dans un poeme,
pouvait présenter un intéret plus dramatique ~eut-étre qu'é~ique,
mais, en fin de compte, un intéret sérieux. Meme en connais~ant
par l'histoire l'issue de la lutte de Pompée et de Caton contre Ce~~r
et le Deslin le lecteur pouvait s'intéresser jusqu'au bout a un rec1t
poétique d; ce combat. Tel est bien le but que parait d'abord se
proposer Lucain : e mon ame me pousse a raconter les ca~ses ~e
ces grandes choses; une reuvre immense s'ouvre devant mo1 : qID a
poussé aux armes le Peuple, fou de colere ! qui a arraché la paix a_u
monde? la jalousie des Destins, leur enchainement. • (I, 67.) Ma1s
pourquoi attribuer de la jalousie aux Destins !_ D'ou vie~t ce _nou:
veau Fatum, qui n'est plus aveugle, ni nécessa1re, et qui se hvre ~
ses caprices 'l Ce meme Destin obéit-il aux dieux, ou leur esHl
supérieur'l Lucain n'en sait ríen. (V, 92.)
_.
Meme en obéissant a ses idées stoi:ciennes, Lucam ne peut m
croire, ni nous faire croire a ses divinités : il ne croit qu'a l'humanité, et le véritable dieu stoi:cien de la Pharsale, c'est Caton. Le
1) « Lucain arrive nécessairement au fantastique, auquel d'ai_lleurs il_ esl
porté par nature. C'est le propre de ces imaginalions forles el mcompleles
que ne soutient pas le seos de la_vie. _Son c~ef-d'reuv~e en. ce gen~e, c'esl
l'apparition de la Patrie, perso~mficat10~ pmssante ~ une 1dé~ vra1~ el des
scrupules de celui qui va franchir le Rub1con. » (M, G1rard, art1cle cité.)

DU MERVEILLEOX DANS LUCAI.c~

2i i

Caton de Lucain est bien original, et ne ressemble guere aux portraits qu'on en avait déja tracés. Dans son fanatisme pour son

héros, le poete, plus dévot que Séneque, supprime les quelques
taches de l'homme : Caton buvait, dans la réalité ; dans le poeme,
• pour luí, c'est un festín que de vaincre sa faim.:, (11,384,)11 pousse
meme l'abstinence jusqu'a.refuser de l'eau en plein désert. (IX, 498).
11 porte le costume classique du stoi'.cien, il a des disciples, et,
supérieur a Zénon lui-meme, il connait !'avenir, il est inspiré par
les dieux. Il sent que la divinité habite en lui; de sa bouche s'échappent non des paroles, mais des oracles. 11 devient l'égal de la
divinité; il prend place parmi les dieux indigetes ; il est tantóL le
Pare, tantót le Mari de Rome. Enfin, c'est un dieu bon, une véritable Providence: ápres la mort de Pompée &lt; le peuple tremblait ;
Caton réchauffe les membres du peuple » (IX-, 25); il se croit « né
pour le monde entier » (II, 383); il voudrait se sacrifier pour l'humanité : &lt; Que mon sang rachete les nations I Que par ma mort
soit effacé tout ce que les Romains ont mérité d'expier pour leurs
mreurs. » (11, 312.) La pensée est belle, parce qu'ici Lucain est
sérieux, el respecte son héros comme un dieu, plus qu'un dieu.
Voila ce que Lucain doit au stoi'cisme, et ríen de plus. Car la
Divinité toute-puissante dont parlent Caton et Lucain lui-meme n'a
aucune intluence sur la marche des événements: le stoicisme n'a
pu rallumer dans l'ame du poete le sentiment religieux éteint par
l'épicurisme.

IV
Des croyances populaires dans la Pharsale

La divination occupe dans la Pharsale, comme dans la vie romaine, une place tres importante. Sur ce point, Lucain se sépare
des doctrines philosophiques, et suit simplement les croyances
populaires. Il est évident que, pour qu'on puisse croire ala divination, il faut croire a la fatalité de l'avenir.Or, l'école épicurienne
n'admet pas la fatalité, et proclame la liberté humaine. Les stoi:ciens, il est vrai, admettent le Destin, et par suite, peuvent admettre
la connaissance de l'avenir. Mais précisément, dans la Pharsale,
le stoi'cisme, personnifié dans Caton, condamne les oracles, les

�2i2

REVU.E DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS

déclare inutiles et mauvais. Lucain ne suit done pas les opinions
philosophiques, mais la tradition populaire, lorsqu'il introd~i~ daos
son poeme les augures, les oracles, la sibylle et la mag1c1enne.
Seulement on voit que le poete écrit pour des lecteurs sceptiques,
a qui la religion officielle ne suffit plus.
Les augures ne jouent qu'un bien médiocre róle : il semble qu'en
les introduisant dans son poeme, Lucain ait cherché surtout un
prétexte pour décrire des présages inédits, et pour prendre vivementa partie Jupiter: e: Pourquoi, Maitre de l'Olympe, t'a-t-il plu
d'ajouter encore un souci aux inquiétudes des mortels! Pourquoi
connaissent-ils, par de cruels présages, les désastres a venir T
Laisse inopiné tout ce que tu prépares : laisse aveugle, ignorante
de l'avenir et de la destinée, l'ame des hommes : que l'espérance
reste perrnise a celui qui craint. , (II, 4 sqq.) Du reste les devins
mentent: sur un mot de César, e: le ciel a beau tonner, !'augure
reste sourd, et il atteste par serment que les oiseaux sont favorables, quand le hibou volea gauche. , (V, 395.)
Pour les oracles, Lucain reproche aux dieux tantót de parler
trop, ·t antót de garder trop longtemps le silence. Apres avoir ~onné
la réponse de la divinité, il la revoit, la corrige et la complete. 11
. ne peut se contenter de raconter; il interrompt souvent le récit
poury placer son mot, encourager un dieu, dire son fait a un aulr~,
en.fin prévenir son lecteur et le mettre en garde contre ce qu ü
vient de luí dire. Décrit-il l'oracle de Delphes? 11 s'étonne qu'un
dieu puisse se résigner a vivre sous terre. (V, 8a.) Sans doute, Lucain a parfaitement raison : un dieu ne peut guere s'enterrer
ainsi mais pourquoi nous le faire rernarquer a propos d'un oracle
sout;rrain, et pourra-t-on prendre le poete au sérieux quand il
déplorera peu apres le silence des dieux?
.
..
Sur ce point l'épisode le plus instructif se trouve au cinqmeme
livre de la Pharsale. Une pretresse du temple de Delphes révele l'avenir a un assez obscur personnage. Lorsque, !'esprit encore frappé
par l'énergique description du délire de cette femme, on relit le
début du sixierne chant de l' Énéide,.le contraste esl saisissant; on
voit par cette comparaison, que Lucain du reste semble provoquer, tout ce qui manque au talent de ce poete, a son inspiration
religieuse. Virgile a sur lui non seulement la supériorité man~feste du génie, mais encore l'avantage du sujet. Chantant le passe,
il est a son aíse pour raconter des légendes. 11 sait mettre en

DTI MERVE1LLEUX DANS LUCAii'i

2t.3

scene la sibylle de Cumes, l'oracle national, dont les réponses
étaient encore respectées de son temps. La sibylle, qui a déja vu
de nombreuses générations, s'adresse avec une maje.sté digne du
dieu qui !'inspire, au pere de la race romaine; l'oracle qu'elle va
rendre est utile a la marche du poeme ; cet épisode n'est pas un
simple ornement, c'est une des parties essentielles de l'Énéide.
Rien de tout cela dans Lucain. Appius, simple préteur d'Achaie,
vient demander a l'oracle de Delphes ce que lui réserve l'avenir. U
ne cherche meme pas, comme le raconte Valere Maxime ([, vm, 10),
a connaitre l'issue de la guerre ; il ne s'occupe que de lui-memE',
et nous n'avons aucune raison pour nous intéresser a la réponse
du dieu : qu'Appius soit sauvé ou tué, rien n'est changé dans la
marche des événements. Cet épisode est done un hors-d'reuvre.
L'intention de Lucain est claire; il a voulu, c01ite que c01ite, amener une description originale. Au lieu de la vénérable sibylle, assez
peu patiente sans doute, mais majestueuse malgré ses vivacités,
on voit l'insouciante Phémonoe se promener autour de la fontaine
de Castalie et dans les bois : c'est une pretresse en vacances.
(V, 116). Tout a coup le grand-pretre la saisit et l'entraine dans le
sanctuaire. Phémonoe ne se soucie pas d'affronter la colere du
dieu pour un aussi mince personnage qu'Appius : elle essaye de
persuader au préteur qu'Apollon ne rend plus d'oracles, soit qu'il
ait été se fixer ailleurs, soit que les cendres et les décombres de·
l'ancien temple brulé par les barbares aient bouché rancien passage du dieu. Cette ruse e: enfantine ., ne peut donner le change a
Appius. La pretresse essaye alors une combinaison plus savante, a
laquelle on ne s'attendait guere. Au lieu de pénétrer jusqu'au fond
du sanctuaire, elle reste pres de la porte, et donne a Appius la
comédie de l'inspiration. La scene est presque burlesque : d'un
cóté Appius, tres sceptique, se doutant qu'on se joue de lui, de
l'autre Phémonoe, qui pousse des cris d'un air tres calme. Le
temple est immobile, le bois sacré reste silencieux. Appius, cette
fois, entre en fureur, et la pretres se, devant ses menaces, se résigne
a s'asseoir sur le trépied. La comédie est finie, le drame commence.
Hors d'elle-meme, la pretresse se précipite en tourbillonnant
dans le temple, renversant les trépieds sur son passage. Ce n'est
plus la le délire religieux tel que Virgile a su le décrire : sa
sibylle est terrible, mais toujours imposante ; Phémonoe, au con-

�2U

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGIONS

DU MERVEILLEUX DA.NS LUCAIN

traire, manque de dignité. Lucain décrit la fureur de la pretresse
comme un médecin qui étudie une folle, et non comme un dévot qui
contemple une inspirée. Cette mise en scene produit du reste un
certain effet: mais que va-t-il sortir de tout ce bruit? L'avenir tout
entier apparait devant la pretresse, et c'est a peine si elle découvre
l'obscure destinée du préteur. Enfin la rage couvre ses levres
d'écume; la pretresse pousse dans la caverne immense un gémissement lugubre .... et annonce a Appius son destin d'une fagon si
ingénieuse que le Romain trompé croit juste le contraire de ce
que lui annonce l'oracle. Ainsi le poele a fait cent trente vers pour
amener cette réponse dérisoire, ainsi le dieu tue une pretresse pour
le plaisir de mystifier un petit personnage qui disparaU de la scene
aussi brusquement qu'il y est entré. Lucain a-t-il manqué son but
en composant cet épisode? Oui, s'il voulait écrire un vrai poeme
épique; non, s'il lui suffisait de se faire applaudir par l'auditoire
des lecturas publiques, amoureux du trait, de la bizarrerie, de l'inédit, par ces Romains sceptiques qui ne consultaient plus guare
les collegues de Phémonoe. C'est saos doute pour ce public spécial
qu'il a composé le plus intéressant de ses épisodes, l'entrevue du
fils de Pompée avec la sorciere.
Le sujet était bien choisi, car si on n'était plus tres religieux a
Rome, on était ancore superstitieux. De tout temps, les Romains
avaient eu un faible pour la sorcellerie. Sans faire ici une histoire
de la magie a Rome, il est bon d'en dire un mot pour mieux faire
comprendre l'importance de son rOle dans la Pharsale. Déja dans
la loi des Douze Tables, on voit que le législateur est obligé de prendre des mesures contre les charmeurs qui font passer la moisson
d'un champ daos un autre. Puis, la magie blanche ne sufflsant
plus, on fait mourir des esclaves pour avoir plus vite des renseignements sur)a vie future, et il faut, en 657, un sénatus-consulte pour
empecher celte coutume barbare. On se contente alors de faire des
évocations des morts : Cicéron a des amis qui se livrent a cette
pratique. (Tmculanes, 1, 16.) Sous Tibere, on accuse un de ses parents d'envouter l'empereur. Mais c'est surtout avec Néron que la
sorcellerie est a la mode. Pétrone raconte tres sérieusement une
histoire de loup-garou ; Néron méme préféra quelque temps la magie a la musique 1 • Rien d'étonnant a ce que Lucain fasse une

large place a la sorcellerie ; sans compter la courlc intervention
des Psylles, au neuvieme livre, nons trouvons au livre VI le long
et curieux épisode des Hémonides.
Sextus, fils de Pompée, ne consulte pas les oracles officiels ; il
est persuadé que les dieux savent tres peu de chose, et préfere s'adresser a une magicienne. La patrie classique des sorcieres est en
Tbessalie ; c'est la que Lucain place la demeure d'Erichto. En
babile amplificateur, il se garde bien de nous parlar tout d'abord
du sujet précis qu'il va développer et consacre une centaine de
vers a un petit traité sur le pouvoir des Hémonides. Les dieux
sont réduits par ces magiciennes a l'impuissance : Jupiler, occupé
afaire pivotar la terre sur son axe, constate avec étonnement que
les pOles cessent de tourner; la foudre éclate a son insu. Lucain
s'arrete et s'étonne du role qu'il faitjouer aJupiter. Pourquoi, se
demande-t-il, les dieux obéissent-ils aux Hémonides? Est-ce par
crainte, par nécessité? Satisfait d'avoir énuméré toutes les causes
possibles, le poeta se garde bien d'en choisir une, et reprend son
ampli:fication. Tout ce que nous venons de voir n'est rien. Ces sorcieres, qui prennent plaisir a contrariar les dieux, font rire aux
&lt;lépens du grand Jupiter; Lucain va nous faire trembler maintenant : e Ces rites sacrileges, ces enchantements d'un peuple
eft'rayanl, la farouche Erichto les avait condamnés, comme trop
respectueux encore pour la divinité. • Elle habite les tombeaux,
elle se repait de cadavtes, mais leur préfere les corps desséchés
daos les sarcophages, e elle plonge ses mains daos leurs yeux,
c'est sa joie que d'arracher leurs prunelles glacées ; elle se précipite sur les pendus et ronge jusqu'aux gibets .•. si un nerf résiste
a ses morsures, elle s'y suspend par les dents ... elle attend que des
loups aient déchiré des lambeaux de cadavres pour les arracher a
leurs gosiers desséchés. &gt; Erichto fait entendre des cris discordants
qui rappellent a la fois l'aboiement du chien, le hurlement du loup,
le cri de la chouelte, la plainte du hibou, le rugissement des beles
féroces, le siftlement du serpent, le bruit des flots, les murmures
des forets, le fracas du tonnerre ; tout cela, dit le poete, ne forme
qu'un SE'Ul cri. Ce charivari du reste n'est qu'un prélude: les incantations vont commencer. La pretresse des dieux d'en bas énumere

i ) On trouverait encore de curieui: détails sur la magie dans les JUtamor-

245

phoses d'Apulée, II, i ; dans l'Histofre natui·ellede Pline, VII, 2,5-6, 67; XXV,
7, 6; XXVIU, &lt;i2, 6 ; dans le Satyricc,n de Pélrone, ch . LXII ; dans la Religion
romaitie de M. Boissier, t. n, p. 188.

�2t6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

ses litres a leur bienveillance : jamais elle ne les a priés « a Jeun
de chair humaine , ; elle rappelle les sacrificas immondes qu'elle
leur a faits, femmes enceintes, enfants arrachés au sein de leur
mere et arrosés de cervelle encore tiede ; furieuse de la lenteur
des divinités infernales, Erichto trouble le silence des enfers par
ses « aboiements , ; elle insulte ses dieux et les menace ; enfin, le
charme opere et le cadavre se dresse, pret a répondre a la magicienne. Le Romain ressuscité montre le trouble qui regne aux
enfers, les bons citoyens sont dans la désolation, les mauvais se
réjouissent, les démagogues veulent envahir les Champs-Elysées,
abandonnés par les aristocrates consternés. Pluton, au lieu de réta•
blir l'ordre, s'occupe d'agrandissements et de réparations. Pourtant ce pouvait etre un spectacle touchant que la douleur des
ombres illustres troublées dans leur repos par cette guerre sacrilege ; malheureusement Lucain tourne court, et le cadavre, apres
avoir refusé a Sextus de lui faire connaitre sa destinée, fournit au
poele un trait véritablement inédit : &lt; le défunt marche lui-meme
vers son bucher. , Voila tout ce que Lucain a su puiser dans cette
nouvelle source de merveilleux. Tantót stoicien, tantót épicurien,
en fin de compte sceptique, Lucain ne croit plus a rien. Lorsqu'il
touche aux légendes religieuses, son esprit demeure froid, son
imagination seule s'échauffe; il fait toujours ses réserves, discute
les contes mythologiques qu'il rappelle, discute les dieux qu'il n'introduit que pour les mettre en accusation; il ne croit qu'a la fatalité et suppose pourtant des dieux pour avoir le plaisir de déclamer
contre eux : en un mol, il y a beaucoup de merveilleux dans son
poeme, et pas l'ombre d'un sentiment religieux.

'V
Mais il ne suffit pas de discuter la Pharsale au point de vue liltéraire: nous voulons ancore l'étudier comme document sur l'état
des esprits a Rome au point de vue religieux, et nous revenons a
cette question que nous posions au début de notre étude : est-ce
sa propre croyance ou celle des Romains de son temps que Lucain
nous expose Y
Voici ce qui nous porterait a penser qu'il n'est qu'un écho : personne, parmi ses contemporains, parmi ses successeurs,n'a protesté

DU MERVEILLEUX DA:SS LUCAIS

2!7

conLre le róle ridicule qu'il pretait aux dieux; personne n'a apporté,
au nom de la religion, l'ombre d'une restriction aux éloges qu'on
lui prodigue. Stace, qui non seulement est plutót religieux qu'in
crédule, mais qui de plus adore la mythologie, Stace célebre l'anniversaire de Lucain dans des vers enthousiastes. Pour Tacile,
Lucain est l'honneur de sa famille. Martialnous apprend que la Pharsale a été un grand su.ceas de librairie. Quintilien fait sans doute
quelques réserves, mais au nom du gout seulement. Enfin Juvénal
constate, avec une pointe d'envie, que Lucain peut se reposerdans
ses jardins peuplés de statues, e: satisfait de sa renommée , . Dans
ce concert d'éloges, seul Pétrone fait entendre une note discordante, et reproche a Lucain de n'avoir pas employé le merveilleux
classique, si nous en croyons M. Boissierdansson étude si attrayante
et si forte sur l'Opposition sous les Césars. Je ne reprendrai pas ici
les arguments que j'ai .Présentés ailleurs l pour montrer que le
passage obscur de Pétrone • ne s'applique pas évidemment a
Lucain; c'est faute de mieux, je pense, qu'on songe a la Pharsale,
en lisant- ce morceau. Meme en admetlant qu'il le critique en théorie, dans la pratique Pétrone est aussi sceptique que Lucain, et si
l'on peut trouver dans son fragment sur la guerre civile plus de
détails mythologiques que dans la Pharsale, il est bien difficile de
découvrir dans ces quelques vers de Pétrone, non plus que dans le
reste de son reuvre, la moindre trace de piété.
Le poeme de Lucain, pour le fond comme pour la forme, a done
été accepté par les contemporains, qui y retrouvaient leurs propres
sentiments. En somme, Lucain, commelepublic de son temps, doute
fort de l'intervention des dieux dans nos affaire11. Chez lui, l'homme
ne croit plus aux dieux bons, mais a un peu peurdes dieux méchants.
La pretresse, simple interprete de la divinité, est détrónée par la sorciere, plus puissanle que la fatalité elle-meme. On méprise les
oracles; les sages s'éloignent, comme Caton, de ces temples qu'ils
croient vides; la foule elle-meme les déserte, et s'adresse aux magiciennes. Lucain mele les superstitions de cette foule aux spéculations des sto'iciens et des épicuriens : de la les contradictions que
nous avons signalées, de la cette oouvre incohérente qui n'est ni
épique, ni historique, ni philosophique, ni religieuse.
1) De deorum min·isteriis in Pharsalia, p. 77-82.
2) Satyricon, cap. cxvm.

�2i8
REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS
Pour nous, pourtant, cette Pharsale, tout imparfaite qu'elle soit,
présente un intéret; car, a travers des contradictions personnelles
au poete lui-meme, nous apercevons un état d'esprit général,
et nous pouvons conclure ceci : a Rome, sous Néro_o, par une
sorte d'éclectisme passü, le Romain emprunte a Epicure son
indifférence théologique, a Zénon sa doctrine morale, a la fou~e
quelques-unes de ses superstitions ; en somme, le ~ur hum~m
est vide de sentiment religieux :, i1 est a la merc1 du prem1er
occupant.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATION AL
DES ORIENTALISTES
Session de Vienne, 27 septemhre {886

MAUIUCE SOURIAU.

C'est a Paris, en 1873, que s'est réuni pour la premiere fois un
Congres international des Orientalistas, et cette institulion, due a
l'initiative fran~aise, a rencontré de suite une faveur génér-dle bien
justifiée par les services qu'elle a rendus et par ceux qu'on est en
droit d'attendre d'elle. En seize années, sept de ces réunions plénieres ont eu lieu : successivement Londres, Saint-Pétersbourg,
Florence, Berlin, Leide avaient tenu a honneur d'offrir l'hospitalité
aux savants accourus des cinq parties du monde pour échanger
leurs idées, et apporter les résultats de leurs recherches et de leurs
observations sur cet Orient, si mystérieux encore, d'ou jadis la
civilisation, comme d'un foyer inépuisable de lumiere, a rayonné
sur la barbarie de l'Occident. Vienne a voulu avoir son tour, et,
cette année, le Congres 'tenait daos ses murs sa septieme session
sous le protectorat de S. A. impériale et royale, Mgr. l'archiduc
Régnier, etla présidence d'honneur de S. Exc. le ministre des cultas
et de l'instruction publique, M. le docteur Gautsch de Frankenthurn.
11 comptait trois souverains parmi ses membres honoraires : S. M.
l'empereur du Brésil, S. M. le roi de Suede, S. A. le khédive.
Sur six cenls souscripteurs inscrits, trois cents ou trois cent cinquante,et parmi eux plusieurs dames, avaient répondu a l'invitation
du Comité d'organisation. L'affabilité vieunoise est trop connue
pour qu'il soit besoin de dire que les orientalistas ont été re&lt;;us
avec la cordialité et la courtoisie la plus parfaite par le comité et
son sympathique président, M. le baron A. de Kremer, ancien ministre du commerce. Tous ont emporté de la capitale de l'Autriche
le regret de la quitter si vite. La série des fetes a été fort brillante :
réception chez le ministre de l'instruction publique ; réception par
le bourgmestre daos le splendide palais que Vienne a élevé a ses

�220

REVUE D11: L'HlSTOIRE DES RELIGIO~S

magistrats municipaux ; soirée cbez l'archiduc Régnier ; banquet
offert par le comité ; excursion aux ruines pittoresques du Kahlenberg, d'ou l'on jouit d'une vue féerique sur Vienne et la vallée
du Danube. Chaque jour a eu sa part de plaisir.
• Ainsi que le fixait le programme officiel, la premiere séance a
eu lieu le lundi 27 septembre daos la grande salle des fetes de
l'Université. S. A. l'arcbiduc présidait. M. le ministre des cultes et
de l'instruction publique, au nom du gouvernement, et M. le bourgmestre au nom de la ville, · soubaitent la bienvenue au Congres •
puis M. le président du Comité prononce un discours en francai;
daos lequel il traite des relations de l'Europe, et de Vienne en particulier, avec l'Orient. Ce discours fort intéressant, plein de faits
peu connus et de vues d'une grande largeur, est vivement applaudi.
Les délégués des gouvernements étrangers prennent alors la
parole: le comte Landberg, représentant la Suede, Artin-Pacha
délégué de l'Égypte, etc., remercient l'archiduc, le gouvernemen~
autricbien et le Comité de leur accueil; M. Ch. Schéfer, représentant de la France, offre au Congres le magnifique volume de travaux publiés spécialement a cette occasion par MM. les professeurs
de l'Ecole des langues orientales; M. Guimet, représenlaut du
ministre de l'instruction publique, présente en ces termes la collection des Annale.~ 'du Musée Guimet et de la Revue de l'histoire des
Religions: « Monseigneur, Messieurs. - J'ai l'bonneur d'offrir au
Congres les_douze premiers volumes des Annales du Musée Guimet
et tout ce qui a paru de la Revue de l'histoire des Religions. Ces
publications sont rédigées par des savants de tous les pays. C'est
une oouvre tout a fait internationale et je suis beureux de constater
qu'un grand nombre des membres du Congres sont les signataires
des travaux que nous publions. L'offre de ces volumes est done ,
en quelque sorte, un cadeau que le Congres fait au Congres, un
bommage que vous vous adressez a vous-meme, et je profite de la
réunion, daos cette assemblée, de la plupart de nos collaborateurs
pour leur témoigner toute roa reconnaissance. Mais j'ai a faire
mieux que cela. Maintenant que le gouvernement francais a entrepris de faire les frais de ces publications, c'est au ~om de la
France, c'est au nom de notre cber pays, que je dois vous adresser
les remerciements les plus sinceres. &gt; Enfin M. Édouard Naville
dépose sur le bureau les trois volumes de son édition complete du
Liure des Morts, en rappelant que le congres de Londres l'avait.

LE SEPTlEM!t CONGRl!:S lNTERNATIONAL DES ORIENTALTSTES

221

chargé, il y a douze ans, de ce travail considérable, aujourd'hui
heureusement terminé.
Aussitót apres cette séance, le Congres se divise en cinq sections,
suivant l'usage adopté dans les dernieres réunions, et se retire
daos les salles qui ont été préparées pour procéder a l'élection des
bureaux. Sont élus; Daos la premillre section (arabe), président:
M. Ch. Schefer; vice-présidents : MM. J. de Goeje et comte Landberg; secrétaires: MM. Snouck-Hurgronje et J. Goldziher.
Daos la deuxieme section (sémitique), président: M.C. P. Tiele;
vice-présidents: MM. J. Guidi et J. Euting; secrétaires: MM. Lotz
et Bezold.
Dansla troisieme section (aryenne), président : M. von Rotb; viceprésidents : MM. A. Weber et Lignana; secrétaires : MM. Ch. Micbel
et J. Hanusz.
Dans la quatrieme section (africaine), président : M. Éd. Naville;
vice-président : M. J. Lieblein; secrétaire : M. A. Lincke.
Dans la cinquieme section (Extreme-Orient), président: M. G.
Schlegel; vice-président : M. G. de la Gabelentz ; secrétaire :
M. Henri Cordier.
La science des religions, l'histoire, la pbilosopbie ont eu peu a
profiter de ce dernier Congres, qui, suivant une impulsion déja
donnée dans les Congres précédents, a décidément versé dans la
grammaire et la linguistique, se complaisant dans l'étude de faits
ou de découvertes fort intéressants a la vérité pour les spécialistes,
mais, a notre point de vue particulier, d'une importance bien
moindre que les grandes questions d'ensemble, telles qu'il en a été
présenté quelques-unes aux Congres de Berlin et de Leide, questions
qui avaient provoqué des discussions auxquelles prirent part de
nombreux savants, apportant ainsi une quantité de faits nouveaux
et de précieux renseignements sur les points obscur~ ou controversés. Ce regret exprimé, voici, par sections, les principaux travaux présentés:
P1·emie1·e section (arabe).
Al. A. de Krerner: • Sur le budget des recettes annuelles sous

Haroun-Rachid, d'apres des documents officiels inédits. &gt;
Dr J. Goldziher : « l\latériaux pour la connaissance des acles
des Almohades dans l'Afrique septentrionale. &gt;

�222

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGlONS

Al. J. Guidi: « Quelques observations de lexicographie arabe. , .
D' Ethé: « Sur le Yousouf et Zalikha de Firdousi. »
Hifni-Effendi•Ahmed: &lt; Sur les dialectes populaires en usage

en Égypte.,
Docteur Hein : , La politique financiere d'Omar Il. ,
Yacoub-Artin-Pacha: e Notice sur les travaux de l'InsLitut égyp•
tien depuis sa fondation. ,
M. Grünnert: « Sur l'allitération dans l'arabe ancien. ,
M. Hommel: « Sur le Barlaam et Josaphat arabe. ,
Rachad-Effendi: « Sur l'instruction publique en Égypte depuis
la conquete arabe jusqu'a nos jours. ,
Schech Fathallah : « Sur la grande influence que la langue ara be
a exercée sur la formation générale. »
Deuxiéme section (sémitique).
M. Bezold : « Prolégomenes d'une grammaire assyro-babylo-

nienne. •
M. D. H. A/üUe1·: « Sur l'histoire de l'S sonore daos les langues

sémitiques. »
M.S. A . Smith: e Sur quelques textes inédits d'Assurbanipal. ,
M. J. Strossmayer : « Sur quelques inscriptions de Nabonide. ,
M. Ginsbourg: « Sur un fragment récemment découvert du Tar• ,
gum de Jérusalem sur Isa10. ,
M. H. Feigl : « Sur la détermination dans les tangues sémitiques. »
Docteu,· Chwolson: , Sur les inscriptions tombales syro-nestoriennes trouvées au nord-est de Kokand (Fergana). ,
M. Oppert: « Sur les inscriptions cunéiformes juridiques. »
Docteu1· Bickell : « Qaligag et Damnag. »
Troisieme section (aryenne).
Docteur Bendall : « Sur la découverte d'un nouvel alphabet
indien. ,
M. R. G. Bhandarkar: « Résultats de ses recherches pour découvrir des manuscrits sanskrits. • Cette communication promettait
d'etre particulierement intéressan~e; malheureusement I'orateur
s'étant un peu trop étendu sur des questions préliminaires, a dti
écourter la partie relative aux manuscrits découverts et se borner
a une énumération rapide et incomplete.

LE SEPTIEllE CONGIIES INTERNATIONAL DES OIIIENTALISTES

223

M. A. Weber: • Sur l'alphabet indien de la Kalavaktracapetika. •
M. Windish demande la parole pour rappeler que ce jour meme

(28 septembre) est le centieme anniversaire de la naissance de l'illuslre H.-H. Wilson.
Al. Hoernle présente et explique d'anciens manuscrits Bakhali
traitant d'arithmétique. Le systeme de numération est surtout
curieux. M. Bühler fait observer qu'il l'a déja rencontré dans
d'autres manuscrits anciens, ainsi que certaines formes linguistiques
signalées par M. Hoernle. 11 s'engage une discussion sur l'age de
ces manuscrits qui seraient du x8 ou du x1• siecle et non du xv1e,
comme l'avait avancé la Société paléographique de Londres.
ill. Lignana: e Les Navagvah et les Dasagvah du Rig-Véda. &gt;
M. P. Hunfalvy: &lt; Ou peut s'etre formée la langue roumaine? &gt;
Au cours de cette communication, il parle d'un peuple appelé Cava,
dans le _nom duquel il croit retrouver l'étymologie du mot franQais
che-val.
M. P . Leumann fait quelques observations sur le texte Jain
Anga-Vijja présenté par M. Bhandarkar.
Docteur Jacobi: e Sur le Jainisme et le culte de Krisna. , U Insiste sur l'antiquité de ce dernier a cause des rapprochements qui
existent entre les deux cultes.
111. de Milloué: « Étude sur le mythe de Vrisabha, le premier
Tirlhamkara des Jains. • Vrisabha, comme Visnu, est un mytbe
igné, une forme rajeunie de l'Agni védique; la légende de Vrisabha
n'est pas empruntée aux Puranas, elle leur est antérieure; le jainisme est issu du brahmanisme et non du bouddhisme.
Capitaine Temple: « Sur la valeur du Hir-Ranjha de Waris-Shah
en tant que monument de la langue panjabie. ,
Al. Grandjean parle de !'origine de quelques consonnes dans les
langues indo-germaniques. .
M. von Roth: , Sur l'exégese du Véda et certains cas particuliers
de chute des désinences casuelles par raison d'euphonie. 11
M. A. Stein: &lt; L'Hindu-Kush et le Pamir dans la géographie
iranienne. ,
M. E. Kuhn: • Sur la parenté du dialecle indien de l'HinduKusll. •
M. C.-G. Leland: « Sur !'origine des Tsiganes. ,
M. Guimet dit quelques mots du travail de M. Sénáthi-Raja inti•
tulé : Vestiges des anciens Dravidiens, qui donne a ce peuple une

�REVUE DE L'HISTÓIRE DES RELIGlONS
224.
plus grande antiquité qu'on ne le fait généralement. 11 montre la
civilisation et la littérature dravidienne déjA fort avancée lorsqu'est
arrivée l'assimilation sanskrite. M. Terrien de Lacouperie appuie
l'opinion de l'auteur en citant, en Chine, des traces dravidiennes
antérieures a la civilisation aryenne.
M. W. Cartellieri: , Subandhu et Sana. •
'!,f. F. Müller explique quelques passages de l'Avesta.
M. Macauliffe: « Sur la découverte d'un manuscrit relatifa Baba•
Nanak, le fondateur de la religion des Sikhs. •

Quatrieme section (africaine).
M. Beauregard : , Le collier de mérite pour l'aménagement
des harbes fourrageres. • Ce collier, décerné a une dame de la
XIX• dynastie, rappelle d'une fa~on curieuse notre ordre du mérita
agricole.
M. E1·senlohr: , Sur une série de papyrus égyptiens qui fraitent
des vols dans les tombes royales. •
M. Lieblein parle sur le mot égyptien nahas qu'il tente d'identifier avec le titre éthiopien de Négus.
M. Cope Whitehouse : , Sur les traces des fils de Jacob dans le
Fayoum.• M. Cope Whitehouse voit l'intluence hébra'ique partout,
et, pour le suivre, il faudrait admettre que les localités du Fayoum
étaient innommées avant l'arrivée des Hébreux. 11 pousse son systeme au point de prétendre faire dériver le nom d'Aphroditopolis
d'Éphraim 1
Docteur Pleyte: « Sur les monuments artistiques égyptiens du
Musée de Leide. •
capitaine Grimal de Guiraudon : , Sur le systeme des langues
negres en Afrique, sur les Pouls et quelques autres peuplades de
l'Afrique occidentale. ,
Miss Amélie Edwards:, Sur la dispersion des monuments trouvés
dans les cimetieres récemment découverts. , Le Congres vote l'impression de ce mémoire en fran~ais, en anglais et en allemand et
'décide qu'il sera répandu le plus possible, afin que les possesseurs
de ces richesses éparpillées les . signalent aux égyptologues, qui
reconstitueront les provenances et détermineront le róle historique
de ces documents égarés au moment ou ils viennent d'etre mis a
la lumiere. M. Naville accepte la charge de centraliser tous les
documents ainsi r¡&gt;unis et d'en rédiger le catalogue.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORlENTALISTES

225

M. Guimet donne lectura d'un travail de M. Lefébure sur la Chiromancie. M. Lefébure a trouvé dans la chiromancie moderne des

traces des anciéns rites égyptiens.
AJ. Duemichen présente des inscriptions et quatre cartes de
Memphis et des nécropoles qui s'y trouvent.
Cinquieme section (Extr&amp;me-Orient).
Docteur Cust : , Nos connaissances des langues de l'Océanie. »
ltf. Léon Feer: • Sur l'étymologie du mot Tibet . • Ce mot a été
écrit Tibet, Thibet, et Tubet. M. Feer démontre que Tubet provient
d'une corruption mongole et conclut que Tibet doit s'écrire sans h
'
le mot indigene n'ayant pas d'aspiration.
!ti. Terrien de ~acouperie présente quelques manuscrits, venant
de Formose, en chinois, avec une traduction en formosan écrite en
lettres latines ; il fait quelques observations sur un manuscrit lolo
écril sur satin et offre différentes inscri ptions en langue mo-so; il
présente également les premieres feuilles de son catalogue des
monnaies du British Museum et son travail : &lt; Commencements de
l'écriture au Tibet et dans ses environs. &gt;
.!ti. Heller présente quelques observations au sujet d'un estampage de l'inscription syro-nestorienne de Si-ngan-fou.
!ti. S. Ka,m01·i: , Sur les principes de la comparaison des langues
aryennes, sémitiques et altai:ques-éraniennes·. ,
ltf. Terrien de Lacouperie: , Sur les langues de la Chine avant
le chinois. » Ce titre semble un paradoxe ou une reverie, et pour
tant M. de Lacouperie arrive avec de tels documents, si méthodiquement classés, que l'on voit a la fois surgir et se résoudre unprobleme des plus ardus de l'histoire des peuples orientaux et de
l'anthropologie chinoise.

Dans la séance de clóture (le 2 octobre), le Congres décide
l'unanimité qu'il se réunira a Stoekholm en 1888.

a

Ainsi que nous le disions en commen~nt, l'élément philologique
a tenu la place prépondérante au septieme Congres des Orientat~stes, et., sans méconnaitre l'utilité capitale de cette science, nous
deplorons vivement l'infériorité croissante des études religieuses,
15

�226

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

LE SEPTlEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORIENTALISTES

historiques et philosophiques. Leur nombre a été des plus restreints,
et c'est a peine si elles ont soulevé un semblant de discussion. La
cause en est, croyons-nous, dans la séparalion du Congrés en sections, et au manque de séances générales oi.t ces queslions, d'un
intérét bien plus universal qu'une particularité de grammaire,
trouveraient l'ampleur qui leur fait défaut dans un petit comité ;
sans compter que telle question relativa a l'Inde, par exemple,
pourrait recevoir de précieux éclaircissements par le rapprochement
de faits analogues constatés en Chine ou en Afrique. Un autre inconvénient de cette division en sections, c'est l'impossibilité de se
rendre compte de !'ensemble des travaux du Congrés, toutes les
sections siégeant aux méme heures; c'est ainsi, par exemple, que,
pour entendre la communicaLion de M. de Lacouperie sur les langues
de la Chine, nous avons perdu celle de M. Leland sur !'origine des
Tsiganes. 11 serait done a désirer que le prochain Congrés prit le
partí de restreindre le travail en sections aux heures de la matinée
et consacrat l'aprés-midi a des séances générales réservées aux
questions qui présentent un intérét réellement international. 11 serait
bon aussi qu'on restreignit le nombre des langues acceptées pour
ces séances générales ; cela épargnerait une réelle fatigue a l'auditeur qui a toutes les peines du monde a suivre une discussion oi.t
cinq ou six idiomes se melent incessamment.
Nous avons constaté avec satisfaction que les pays orientaux
tendent de plus en plus a se faire représenter par des nationaux
dans ces Congrés. C'est une preuve de l'intérét et de l'utilité réelle
de ces réunions. Mais pourquoi la France, qui s'occupe beaucoup
des questions orientales, n'y envoie•t·elle pas un plus grand nombre
de représentants? Sur pres de quatre cents membres présents au
Congrés, on ne comptait que dix Fran&lt;;ais. Et si au moins tous avaient
eu un travail a présenter, si le meilleur de nos études n'avait été,
on peutle·dire, perdu. Nos professeurs de l'École des langues orientales, ont fait pour le Congrés un magnifique volume et des plus
intéressants. Le dépOt de ce volume a été consigné au procés-verbal
de la séance d'ouverture, et puis c'est tout ! 11 estallé se reposer
sur la table de la salle d'exposition et peut-étre pas un seul des
membres du Congrés ne connait seulement le titre des travaux de
MM. Schefer, Carriere, Cordier, Derenbourg, Léger, et les autres,
qui ont apporté le meilleur de leur science a une reuvre qui ne
sera pas méme citée dans les actes du Congres encombrés de

productions peut-étre bien inférieures. Pourquoi chacun des
auteurs de ce recueil n'aurait-il pas fait la lecture publique de son
travail?
11 y aura c~rtainement quelque chose a faire en ce sens pour le
prochain Congrés.
L.

227

DB MlLLOUÉ.

J t

I

�LA FILLE AUX BRAS COUPfS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS
NOUVELLE VERSION RUSSE

:(Traduite par

LÉON

2

SICH LER)

11 était une fois un frere et sa sreur; le frere aimait beaucoup .
aller a la chasse, attraper les lievres. Et la sreur aimait beaucoup
amanger les nombrils de lievres. Le frere quand il partait, disait
toujours a sa soour:
- Au revoir, sreurette !
Et en revenant:
- Bonne santé, sreurette 1
Toutes les fois c'était ainsi; et elle ne mangeait ríen autre que
les nombrils de liévre. Voila que la femme du frere prit déplaisir
de ce que le frere adressait des adieux et des bonjours a sa soour.
La premiere fois qu'il partit, la femme tua (a coups de couteau) le
cheval dans sa stalle. Le mari arrive; elle va a sa rencontre.
- Va, dit-elle, mon cher ami, va, mon ami bien-aimé ! (Sache)
le méfait de ta sreur: elle a tué ton meilleur cheval dans sa stalle !
Mais lui, dit:
- Eh bien! on ne vit pas avec un cheval tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang 1 •
11 revint done et dit de nouveau:
- Bonjour, sreurette I et il lui présente sur la pointe d'un couteau
des nombrils de lievre. Et de nouveau il s'en retourne ases lievres:
- Adieu, sreurette ! dit-il.
La femme en corn;:oit un plus grand dépit. Pour la seconde fois
elle tue (a coups de couteau) un breuf dans sa stalle.
i ) Voir la Revue de l'Histoire des Religions, t. XIII, p. 83 et 215.
2) De Koudiakof.

229

Le mari revint; elle va de nouveau a sa rencontre:
- Va, mon ami, va, mon ami bien-aimé 1 (Sache) le méfait de
ta sreur : elle a tué le meilleur boouf dans sa stalle.
Mais lui répond de nouveau :
- Eh bien! on ne vit pas avec un boouf, tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang.
11 rentre et dit de nouveau :
- Bonjour, soourette !
Ensuite il s'en retourne a ses lievres en disant :
- Adieu, soourette !
La troisieme fois la femme tua (a coups de couteau) son enfant
dans son berceau. Le _mari revient de la chasse ; sa femme va de
nouveau asa rencontre.
- Va, mon ami chéri, va mon ami bien-aimé ! Regarde ce qu'a
fait ta soour. Tu lui pardonnes toujours 1
Il demande : - Qu'a-t-elle fait?
- Elle a, dit la femme, tué l'enfant dans son berceau.
U se mit en·colere contre sa sreur, convoqua une assemblée, et
dit:
- Mes freres ! que me· conseillez-vous de faire avec roa sreur !
Tous les malheurs (qu'elle a causés) et toutes ses fautes je les lui
ai pardonnés: d'abord~elle a tué a coups de couteau mon cheval bienaimé, ensuite mon boouf bien-aimé, enfin mon enfant bien-aimé.
Et le peuple lui donna ce conseil:
- Donne-lui, luí dit-on, une bache ; si elle trapcbe ses mains,
c'est qu'elle a tué ton enfant, si elle ne se les tranche pas, c'est que
ce n'est pas elle qui a tué ton enfant.
On donna une hache a la sreur ; et elle dit :
- Non, mon cher frere 1 ! je ne peux trancher mes mains; mais,
si vous voulez, tranchez-les vous-me~e.
Le frere saisit la hache, lui coupa les bras, la revetit d'une
(mécbante) petite pelisse, lui mit une ceinture, et la chassa hors
de la cour:
- Va-t'en, dit-il, ou bon te semble.
Elle marcha, marcha, marcha et ·arriva au jardin d'un roi, franchit comme elle put le treillis et se mit a vivre dans 1~ jardín. Lui
prenait-il envíe de manger un peu, elle mordillait (le dessus) des
1)

Frere de mon sang.

�230

231

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIG10:SS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS

petites poro.mes; quant a les cueillir, elle ne le pouvait, n'ayant pas
de mains. Le fils du tzar en se promenant, aperi;ut que leurs
poro.mes étaient grignotées de part en part. 11 alla trouver son
pére et sa mere et leur dit:
- Petit-pere, petite-mere ! quel est le petit animal que nous
avons dans notre bois? Les petites pommes ne sont pas arrachées,
mais elles sont mordillées. 11 faut croire qu'il existe qu-elque
animal. Petit-pére, petite-mere, permettez-moi, dit-il, de faire une
promenade de ci de la avec les petits chiens.
Le pere lui donna cette permission.
11 alla se promener ; il marcha, marcha a travers le jardin avec
ses petits chiens et arriva auprés d'un framboisier; la, les chiens
s'arréterent sur place en aboyant. Il dit alors :
- Réponds, si tu es chrétien I Si tu es une petite vieille caduque,
sois pour moi une mere-grand. Es-tu·une jeune jeunesse, sois ma
tante; es-tu une rose 1 jeune filie, sois ma fiancée. Mais si tu ne
sors pas, je te ferai périr par mes chiens 1
Alors elle sortit, et quelle belle jeune tille ! mais sans mains ...
11 l'amena vers son pere et sa mere, demanda au pere la permission
de la prendre pour femme. Les parents cherchent a détourner
leur fils de son projet : nous t'en prendrons une avec un nom,
(disaient-ils) une riche, mais celle-la est manchote 1
Mais lui dit:
- Ce n'est pas a vous de traverser un siecle avec elle, mais a
moi.
Les parents consentirent au mariage ; le fils la prit pour femme.
Elle devint grosse; mais a ce moment son mari partait en voyage,
et il fit a son pare et sa mere cette recommandation :
- Petite-mere, petit-pere I ne . rejetez pas au loin ma maitresse •
a l'heure venue.
Voila qu'apres ce départ elle enfanta un fils dont les petits bras
étaient en or jusqu'aux coudes, les pieds en argent jusqu'aux
genoux, qui avait sur chaque coté de nombreuses étoiles, au front
une claire lune, et sur la nuque un soleil rouge. Le pére et la mere
écrivirent une lettre a leur fils:

- Notre enfant chéri, bien-aimé ! ta maitresse a mis au monde
un enfant comme de notre vie nous n'en avons vu de pareil ; Dieu
t'a donné un pareil enfant, pour illuminer le monde 1 •
Et ils envoyérent un homme porler cette lettre aleur fils. L'homme
s'en alla avec la lettre et, a son insu, entra chez la bru, qui avait
tué l'enfant a coups de couteau. Elle combla de caresses cet homme,
lui donna a boire et lui fil un lit. 11 se caucha et s'endormit. Elle,
cependant, prit la lettre, la décbira et en écrivit une autre: « Mon
petit enfant chéri ! ta maitresse et notre petite filie a mis au monde
un enfant comme nous n'en avons vu de notre vie : il a des pattes
de loup, des regards d'ours, une gueule de chien. •
L'homme porta cette lettre au prince qui, d'ou il était, écrivit la
lettre suivante : • Mes chers pere et mere ! Ne touchez pas a ma
maitresse jusqu'a mon arrivée. •
Mais le messager entra de nouveau chez la méme femme. Elle lui
fit de nouveau prendre du repos et lui prépara un bain de vapeur•.
L'homme monta 5 se baigner dans la vapeur. Elle aussitót parcourut
la lettre, la déchira et écrivit la suivante : « Mes chers petit-pere
et petite-mere I que pour mon arrivée ma maitresse ne soit plus;
qu'on l'exile. •
Le messager, sans rien savoir, apporta la lettre au pere et a la
mere. Le pare et la mere la lurent et verserent des larmes.
- Allons ! dirent-ils, chére petite-fille l Nous ne pouvons pas te
garder.
Ils la vétirent aussitót ; lui ivacerent son enfant sur sa poitrine
et la renvoyerent hors de la cour.
La femme sans bras s'en alla ; elle marcha, marcha, et arriva
pres d'une petite riviere. Elle eut envie de boire, se pancha et, de
sa poitrine, l'enfant tamba dans la riviere. Vint a passer un vieillard
qui lui dit:
- De quoi pleures-tu, roa colombe 't
- Mon petit pere, mon poupon est tombé a la riviere; et moi je
n'ai rien pour l'en sortir; je ~uis manchote.
Le vieillard répondit :
- Va, tu vois la-bas se dresser deux puits. Il y a un puits a

1) Bouge, belle.
2) Mon hotesse, dans le sens de

xvu• siécle.

la bourgeoise, ou, plulOt, dans le sens du
'

•

'

i) Dans le texte, il y a en italiques: pour la clarté du monde.
2) Textuellement : elle amassa la vapeur pour lui.
3) Monla les degrés dont est composé le bain de vapeur russe .

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REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGIONS

gauche, va et regarde dedans; il y a un puits a droite : la de ton
moignon dro1t, fais le signe de croix et plonge ta tete dans le puits ;
ensuite, fais le signe de croix du moignon gauche et ensuite plonge
ta tete•
Elle s'en alla; fit le signe de croix du moignon droit, plongea sa
tete dans le puits, et Dieu lui donna une main; elle fit de meme
de l'autre moignon, plongea sa tete dans le puits, et Dieu lui donna
une aulre main. Ensuite elle quitta l'endroit, s'approcha de la riviere:
son fils était assis, jouant avec des fleurs. Quant a c;a, c'était le
Seigneur Dieu qui l'avaitretiré de l'eau. Et le petit vieux demanda:
- Et qu'as-tu vu, ma chérie, dans le puits a main gauche !
Elle répondit :
- J'ai vu dedans des anguilles, des serpents, toute sorte de
d'animaux répugnants.
- C'est la, dit le vieillard, la demeure que le sort réserve a ta
belle-soour; mais toi, ajouta-t-il, va; que Dieu te sauve !
Elle marcha, marcha, et arriva chez sa belle-sreur et demanda
pour la joie du Christ 1 de passer la nuit. Or, a cemoment son frere
et son mari reviennent du régiment et ont peine a trouver qui raconterait bien un joli petit conte. Et la manchote dit :
- S'il vous agrée, messieurs, je vous raconterai un petit conte.
Mais des que je commencerai a conter, (príere de) ne pas m'interrompre et de ne pas sortir de la chambre ...
(La fin de ce conte est la meme que dans la seconde variante que
j'ai donnée d'Aphanasiief dans catte Revue, tome Xlll, page 90.)
t

i) C'esl ainsi que les pauvres, en Russie, implorenl la charilé.

REVUE DES LIVRES
LANo, - La Mythologie, traduit de l'anglais par Léon Parmenlier,
ancien éleve de l'École normale supérieure de Llege, avec une práface par
Ch. Michel, professeur il. la Faculté des Lettres de Gand, et des additions de
l'auteur. - París, Dupret éditeur, 3, rue de Médicis, 1886, - Petit in-8,
XL, 234 p.

ANDREW

C'est un petit livre intéressant, et qui promet, car l'auteur lui-méme ne le
présente que comme le prodrome d'un ouvrage plus étendu ou il développera
avec to utes les pieces il. l' appui les theses qu'il se borne il. esquisser dans le
présent volume. ll s'agirait d'une explication détaillée, méthodique, de la mytbologie, partant des données fournies par les peuples contemporains les plus
arriérés, autrement dits sauvages, et remontant aux mythes plus compliqués,
mais ayant le méme point de départ, des diverses races et nalions civilisées.
L'auteur, M. Andrew Lang, est surtout connu par son livre Customand Myth
(Londres, deuxieme édition, 1885) qui a fait sensation. Journaliste et'littérateur
tres goO.té en Angleterre, M. Lang applique ses loisirs il. l'étude historique des
religions, et son savoir, son esprit, sa remarquable faculté de pénétration et
de généralisation lui ont assigné une place fort distinguée parmi les spécialistes
dans l'ordre d'études auquel cette Revue est consacrée.
Ajoutons qu'il brille au premier rang de la croisade dirigée, avec plus de passion peut-étre que d'équité, contre l'école dite philologique dont M. Max Müller
est le plus éminent représentant, et que le livre dont nous parlons est fortement
marqué au coin d'une polémique tres vive contre des théories que nous ne
saurions conda.mner aussi sévérement que l'auteur.
Entendons-nous bien. Il est difficile de contester.que, dans un premier mouvement d'enthousiasme pour des résultats qui ouvraient a la recherche historique
de si va.stes horizons, l' école dite philologique a exagéré la puissance de l'instrument qu'elle tenait en mains, et surtout qu'elle en a évalué trop haut la précision, étendu trop loin les applications. Elle en a été punie par une certaine
étroitesse qui ne lui permettait pas de sorlir du cercle indo-européen et sémitique, le seul ou elle püt appliquer aisément ses méthodes ; puis, par les divergences qui onl démontré que la science étymologique, malgré ses perfectionnements, était toujours et quoi qu'on fit « bonne filie », toujours un peu « servante
a tout faire » ; enfin elle a rudement pati d'une théorie -qui, des les premiers

�234

235

REVUE DE L'JITSTOIRE DES RELIGIO~S

REVUE DES LlVlll,S

jours et lorsqu'elle régnait encore a peu pres sans rivale, nous sembla fort suspecle, la théorie d'apres laquelle les mythes seraient dus essentiellement a
une « maladie du langage ». Des mols au sens oblitéré, si ce n'est oublié,
auraient suggéré des histoires ou des drames aux descendanls de ceux qui
n'arnient enlendu exprimer que des fails simples et impersonnels.
Ici M. Andrew Lang est dans le vrai quand il déclare que !'origine des mylhologies doit élre cherchée dans l'état psychologique de l'humanilé primitive
ou passant par la période mythopreique, bien plus que dans l'histoire plus ou
moins authentique du langage. On peut encore éludier de visu cet état mental
si dill'érent du n0tre en interrogeant avec méthode les peuples dits sauvages
encore existants et en rapprochant les observations:qu'on peul faire sur ce vaste
domaine de celles que l'on peut diriger, méme parmi nous, sur l'état mental des
paysans arriérés et des jeunes enfants.
M. Andrew Lang a encore raison, quand il reproche á l'école philologique
d'avoir ignoré ou négligé le fait que les éléments mythiques et les mylhes euxmémes, dont elle croyaitdevoir chercher l'explication dans l'bistoire des langues
aryennes, se retrouvent avec une étonnante similarité daos des régions ou il n'y
a pas moyen de faire intervenir les lois grammaticales et modifica.trices de ce
groupe linguistique parliculier.
Enfin nous sommes heureux de le voir se joindre a ceux qui, comme nous,
pensent que l'histoire religieuse démontre l'unité de !'esprit humain, qui croient
qu'il n'y a pas d'autre explication soutenable des analogies surprenantes qui
exislent entre telle coutume baroque, telle croyance bizarre, tel rite monstrueux
de J'Amérique du Nord, par exemple, et leurs homologues de la Polynésie ou
de I' Afrique cenlrale. Si nous avo ns toutes les peines du monde a « médiatiser »,
a. vermitteln, a ramener a leur logique interne les étranges ou terribles niaiseries auxquelles je fais allusion, ce .n'est pas une raison pour repousser l'idée
que nos ancétres des temps préhistoriques ont aussi passé par la ou du moins
par des cbemins tres semhlables. Que dis-je YAchaque instant nous rencontrons
dans les superslitions populairas et dans les traditions enregistrées par l'bistoire les indices irrécusahles du fait que toutes nos .civilisations reposent sur un
sous-sol idenlique a ce qui fait encore le sol de plain-pied d'une grande parlie de
nos contemporains.
Est-ce maintenant un motif suffisant pour tomber a bras raccourci sur une
école a laquelle, malgré ses défauts, nous sommes redevables de tant de belles
découvertes qui demeurent et qui nous aident puissamment a faire de nouveaux
pas en avant? N'y a-t-il pas quelque injustice a reprocber, par exemple, a
M. Max Müller d'avoir fermé les yeux a tout ce qui dépassait l'enceinte du
monde aryen ? Non omnia possumus omnes. Quand on a consacré sa vie a.
débrouiller les obscurités qui recouvraient le passé des lndo-Européens, il reste
peu de temps pour s'enfoncer dans l'étude des autres races. Au surplus, nous
connaissons tous des travaux de !'honorable professeur d'Oxford qui montrent

que son aUention s'esl porlée plus d'une fois aur les tradilions ~eligieuses
anaryennes, et c'est lui qui, a propos d'un exposé 'd e la mythologte. des l_les
Tonga et Samoa, nous disaiL avec tant d'esprit el de juslesse qu~ de~ d_escrip_tions comme celle dont il remerciail l'auteur, missionnaire angla1s tres mstrutt
et bon observateur, rendaient aux mythologues le méme service qu'une f~rét
encore exislante de la période houillere rendraiL au géologue el au naturalt~le
qui pourraient en explorer de nos jours les herbages giganlesques el en étudier
sur Je vif les habitants depuis si longtemps disparos.
On semble trop souvent s'imaginer que l'école philologique a jeté l'anatheme
sur toute autre méthode que la sien:ie. Peul-étre quelques-uns ~e se~ représe~tanls ont-ils donné lieu a cette accusation . En général, pourlanl, 1ls n ont Jamats
éliminé les autres moyens d'information et de comparaison. Quan&lt;l la science
étymologique vient confirmer les résultats que l'on croit avoir obt~nus par
d'aulres métbodes, ou quand elle met sur la voie qu'il convient de smvre pour
diriger les rechercbes avec espoir de succes, elle doit élre loujours la bien venue.
Dans le premier cas, elle acheve et couronne; dans le second, elle éclaire. I_l ne
faudrait pas non plus s'imaginer qu'on triomphera d'elle en faisant la ~ancature de ses procédés. La caricature est encore bien plus que l'étymolog1e aux
ordres de quiconque veut s'en servir. Je ne voudrais pas jurer que, peut-élre
entrainé par des habitudes de polémiste incisif et spirituel, M. Andrew Lang
n'ail pris quelquefois contre la pbilologie un trait d'esprit pour un argument.
Je doulP,, par exemple, que, dans le résumé narquois rédigé par M. Lang, un
seul connaisseur impartial reconnut le bel enchainement de faits philologiques
et autres déroulé par M. A. Kuhn dans son fameux travail sur le Mythe de_
Prométhée. De méme, il me parait bien difficile a convaincre au sujet du Maui
polynésien et de l'Apollon grec donl il révoque en doule la nalure solai:e·
Maui combat et blesse le soleil, nous dit-il, comment pourrait-il étre le soleil?
Cela ne prouve rien. Le dieu qui personnifie un phénomene naturel s'en détache,
en devient jusqu'a un certain point indépendant, agit avec lui comme avec un
autre, et cela dans des douzaines de mythes, en Grece comme en Polynésie.
Cela ne l'empéche pas d'avoir été originairemenl ce phénomene personoifié.
La science des religions est extrémement compliquée. Des élémenls du genre
le plus divers ont contrihué a leur développement. Gardons-nous de fermer une
seule des sources de lumiere qui peuvent nous éclairer dans notre voyage d'exploration. Au fond, M. Andrew Lang n'est pas Caché, et il le monLre bien, quand
il peut appuyer ses dires sur un fait philologique avéré, Nous sommes avec lui
contre l'exclusivisme et avec lui aussi dans la prééminence qu'il accorde a la
psychologie dans la genese des religions. Mais nous ne pourrions toujours le
suivre dans sa polémique.
La traduction est fidele, serrant de pres le texte sans trop se soucier de l'élégance. Peut-élre retire-t-on de !'ensemble une impression un peu confuse.
C'est un inconvénient qu'il était impossible d'éviter dans un ouvrage ou l'on

�236

REVUR DES LIVRES

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELlGIONS

devait enlasser les Caits sans avoir Je temps de les expliquer et souvent tnéme
de les appuyer sufflsamment.
MBERT RÉVlLLE,

R.-B. ANDERSON. - Myfüologie scandinave. - L6gendes des Edddas.
Traduction de M. Juies Leclercq. París, Ernest Leroux, i886, 293 p. in-i8.
Par une síngulillre contradiction, Je publíc Jisanl du xix• sillcle, qui conteste
si volontiers les assertions des maitres de la scíence, les axiomes des sages et
jusqu'aux livres saints, n'aime gullre l'appareil d'érudition qui ralenfü le récít,
encombre le has des pages et grossit le volume d'un livre. ll préfllre, méme en
matiere d'érudition, un exposé rapide sans preuves ni raisonnements : les conclusions lui suffisent; il ne s'inquiete gullre des démonstrations. L'écrivain le
moins autoriaé est cru sur parole aussi bien et mieux que s'il était un auteur
classique. Grtce a cette indulgence, les compilateurs se donnent libre carriere
el les éditeurs les préferent naturellement aux érudits qui ne consentiraient ni
il. répéter des truismes, ni a se parer des plumes du paon, ni a faire de la
mosaique avec les idées élaborées et les faits recueillis par autrui. II faul bien
servir le public a son goüt, et ce n'esl pas un crime que de lui en donner pour
son argent; c'est méme lui rendre service que de metlre a sa portée de bons
livres écrits en langue élrangllre, ou d'abréger les ouvrages trop savants pour
le lecteur superficie!.
M. Anderson qui, avant d'étre ministre des Étals-Unis á Copenhague, él.iit
professeur de langues scandinaves a l'université de Madison dans le Wisconsin,
a vu\garisé daos sa patrie plusieurs travaux des savants de la Scandínavie,
d'ou sa famille esl origínaire. Bien _que les peuples de langue anglaise ne
fussent pas sevrés, comme ceux de la langue franc,aise, de récenls manuels de
la mylhologie scandinave, il a bien mérité de ses compatrioles en résumant a
leur usage les Jec,ons sur ce sujet, faites avanl 184.9 a l'universilé de Copenhague
par N. M. P etersen. Ces lec,ons, en e!Tel, sont l'ceuvre d'un penseur, doublé d'un
profond érudit el d' un écrivam plein de chaleur, de charme el de poésie. Aussi
M. Anderson lui aurait-il rendu justice, saos faire Je moindre torl a sa propre
publication, en la plac;an~ sous le patrona.ge du grand islandisanl. C'esl le nom de
ce demier qui devait 6gurer en léle du titre, tandis qu'il n'est pas cité une
seule fois dnus la traduclion fraoc,aise, ou sont nommés des poétes modernes
qui ont chanté, se.ns véritable compétence, des épisodes de la mylhologie scandinave.
C'est so.ns doute par une louable discrétion que M. Anderson a omis Je nom
de l'auteur a qui il doit lout ce qu'il y a de bon dans son livre: il n'aura pas
voulu mettre a se. charge les quelques additions saos valeur qu'il a failes et
les erreurs qu'ils a commises ! Du nombre des premillres sont ses sorlies contre
le romanisme, qu'il paran ne pas mieux connaitre que le germanisme, et !'ex•

237

plication historique du mytbe de Thor et H
. .
.
aux Romains, aux Grecs aux G tb
rungm qui, selon lm, se référerait
'
o s, aux Vandales a
A b
et aux Anglo-Saxons Le malb
, me ra es, anx Francs
.
·
eur est que ce mythe
bien des siecles aprlls les évén
ls
,.
.
ªé rec,uéd'sa forme actuelle'
.
emen qu il serait
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cens pr 1re et auxquels le
s pas songé.
Quant
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·
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h
été conc,ue par M. Anderson
. d
. e une eureuse idée qui a
, mais ont la réahsati é ·
forces, A l'imitation de Snorré St I
il
on tait au-dessus de ses
ur uson, a voulu i é
d
strophes les plus topiques de l'anc1enne
.
Edda tand' ns prer ans son
, récit les
de les mentionner comme assez co
d '
is ~ue etersen s est contenté
nnues e ses audite
d
•
sement l'ancien professeur de
.
urs ano1S, .Mafheureu1angues scandinaves a M di
.
.
norvég1en soit vrnisemblablemenl
I
a son, quo1que le dano.
sa angue maternelle 'éta't
.
I
' n , • pas auss1 versé
dans.le vieux norrain que le croi· t son t rad ucteur et •·1
1
en d1sanl qu'il a lui-méme traduit fe Thr msk . qui . a a,r de s'en larguer
poeme soit en effet serré de lus res
y . vtdha. Bren que le texte de ce
l'ancienne Edda il y a néa/m . p d que celu1 des autres morceaux traduils de
.
'
oms es erreurs pafpabl A' .
pns pour byggja et rendu par Mt' ( 18'&gt;)
es. 10s1 bua(habiter) est
A
•
ir P• - sens que ce de ·
,
·
r~s
postér1euremenl
au
xv•
siecle
.
'
t
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rn1er n a pr1s que
t ·
'
, ces v1 emment le
b d
.
qui a donné lieu a cette conrUSIOO;
.
.
ver e aoo1s bygge
- 8teinn q 1. . 'fi
el par extension pierrerie est d
.
' ~ signi e proprement pierre
Strdidh veut dire étende•
la l't':_ux fo1s tradu1l par b1·oche (p. 181-2) ; 1 i .,-,-e sur les bancs et
p.
183).
Dans
le
reste
du
v 1
1
' non pas rangez les bancs
(
ume es contre-sens et J
P1us abondants • p 70 d
F
es non-seos sont encore
.
.
· · ' " onner reya a Jotunbeim ,.
,
a « g1ne Freja bort ti! J ~t h .
.
ne repond pas exactemen t
"' un e1m » (maner Fre d
1
« renvoyer a Jcetunheim
ah
ya ans e Jmtunheim) • _
" esI soI ument différent d
r b
'
o; bo i Jootunbeim » ( il le mit da
,.
. .. e • or ced bam al bygge
p. 171 de la Mytlwlogie septentrt'on nlesdl ipmposs1b11ité d'babiter le Jmtunheim,
•
a
e etersen) On d. ·t
M
a pr1s Jretunheim (le pays des Géant )
·
irai que . Anderson
s pour 1e nom du géa t ·
..
un rOle dans cet épisode. - p 124. le m
.
n mnommé qui Joue
propos a celui d'épieu (sta ) . . 1 '
~t pterre (sten) est substih1é mal a
•
.
ng , p. 28, ce n esl pas Frigg q · ·
.
u1 Jura par le feu et
l eau, mais ce sont ces éléments ui a
mure a Balder . - « vorde b q '. ~a pr1llre, firent le sermenl de ne pas
•
'
ane • s1gm6e causer Ja mor t' et non devenir Je
po1son ; - p 161 « 1·1 cach t .
•
•
e OUJours que) était
b
.
par " il atleignait tonjours le but u'il . .
ª.º~ ~l ~' do1t étre remplacé
kastadhi til Skdldska:11a-- ..l h q
v1sait. » ( E1g1 m1sti hann thar er hann
'
r rmu, , c . xvm) • _ p 211
u
de joie au brave Niord le al t
'
•
' « o vous donnerez la nuil
,
g an garc;on » n'est qu'
h
de « Quand accorderas-tu
d
'
. . une parap rase fort inexacle
. .
un ren ez-vous au vml fils d N' d?
th~gt Munt i~um throska Nenna Njardhar syni? Skirn:fre~~~). • (N1er thu a
es traducllons, méme correctes ne sont
d
qui s'adaptent fort mal a.u style co,nc·1 t que es paraphrases tres délnyées
s e nerveux des poem
dd ..
noms propres sonl transcrils tanlOt selon la form d
. es e aiques. Les
forme islandaise, lorsque celle-ci e t d
,
e ano1se, tantOt selon la
s onnee entre pnrentheses par Pelersen.

de

°

�238

REVUE DE L'lllSTOII\E DES RELIGIONS

.

d ns les composés norrains, le pre1D1er membre
M. Anderson n'a p~s_remarq~é~u~, :
G ·auarhorn, Urdharbrunnr, doivent-ils
du mol est au génillf; auss1 G1al ar ru, ~ ,
d G. llar (p. 33-34.)
de Gill'll sourcc d Urdhr' et non e Jª
'
élre rendus par pont, cor
'
) n' est pas un nominatií,
272 281 283
d'Urdhar (p. 35). Fenris (p. 265, 269,1 , ' 1·s1'anda·1s'e - Innombrables sonl
• •r d F · qui est. a,orme
·
mais bien le gén1t1 e em-ir•.
t
Qui si ces formes défectueuses
Peccad11les ! dira- -on. '
• ·
les faules de ce genre.
·gnorants encore et prendre ams1
.
élr é étées par d'autres p1us 1
.
ne deva1ent pas e r P
.
d' ul'on aura bien de la peine a les éhdroit "de cité dans la langue fran~1~e, o il teur n'a pas daigné fouiller le sujet
miner. Elles atlestenl d'ailleurs qli~e edcomp oªnter aux sources accessibles depuis
. . é
l el qu'au eu e rem
pourtanl s1 mt ressan
'
1 1 t ductions el les commentaires dont
éme de consu ter es ra
.
longtemps, ou m
b ni . eddarque ont été l'obJel dans 1P.s
l'ensemble ou les parLies de la. myl oAgiel t re en France il s'est confiné
.
All magne en ng e er '
,
pays scandinaves, e~ , e
' lulOt d'un seul mytbographe danois. Si du
daos l'étude superfic1el,e des ou P_ ·¡
'est gu~re mis en peine de le bien
• .
l' ·t
travest.i ! Ma1s i ne s
.
moms il ne avai pas
.
1 elle il a travaillé qu'il a oubhé de
t
la
rapid1lé
avec
aqu
.
U
comprendre. T e e es
. ,. la fasse figurer dans la hste des
consacrer quelques lignes a Snotra, qumqu l 1
suivantes de Frigg (p. 83~M Anderson est partout sujette a caulion ; il ne
En_ rés~mé la mytholog1::~es ~étails ou les noms propres ; elle sera pourtant
fa'.1t Jamais se fiera elle po i voudront avoir une idée approxime.tive des mythes
uhle aux gens du monde, qu . é .
explication qu'ena donnée Petersen,
d l
ofonde el mg meuse
eddaiques et e a p~
J Leclercq de l'avoir fait passer dans nolre tangue;
Nous devon~ remerc1er M. .onsable des fautes d'un écrivain recommandé par
on ne saurait ~e re~d~e respd_ loma.ti ue mais il est vraiment dommage que
sa situalion umve~s1ta1_re et , ip
\,;tre t1·aduile de préférence a !'original
l'ada tation angla1Se a1t eu 1honneur
.
danots qui tui est si supérieur a tous les pomts de vu;i_ BKAuvo1s.

.
K nigs Mesa von :Moab, für akademische VorlesunDie Insch rift des oo
S
d A Soc1N Freiburg i. B., 1886,
b
on R »sNo un
.
·
gen herausgege en v
.
J C B Mohr. - 35 p. in-8 et i pi. dans
AkademiEcbe Bucbhandlung von .
un carton p. in-folio.

.

.

d l'histoire la religion des Israélites ne dill'érait
A un moment donné e
, .
. t leurs voisins en particulier
d
u s que prabqua1en
•
pas essentiellement e ce e . .
rib
d relations de parenté avec les
¡ ¡ trad1tion all ue es
.
les peuples auxque s
t d Moabites qui descenda1ent des
di d s Ammomtes e es
,
Hébreux. Camos,
eu e
emblance avec Yabveh, et un passage
filies de Lotb, offre bien des points de rle ss Ame pied les deux divinités. Jephlé
.
J
(xi 24.) met sur e m.,
·
. .
du hvre de uges
,
·t • Tu possedes le temto1re que
· des Ammom es • «
envoie ce message au ro1
ossédons celui que Yabveb, notre
Camos, ton dieu, t'a donné ; nous, nous p

ª

.

REVl:E DES LIVRES

239

dieu, nous a donné ». Et le juge d"Israel, aprés la victoire, sacrifie sa filie
unique a Yahveb (Juges, x1, 39), eomme plus tard Mésa, roi de Moab el adorateur de Camos, immolera son fils atoé sur le rempar\ de sa capitale assiégée
(II Rois, m, 27).
Celte affinilé religieuse, que permetlait déja. d'élablir une saine exégese des
textes bibliques, a élé mise au-dessus de toute conlestation par la découverte
d'une longue inscription du roi moabite Mésa que nous venons de nommer.
L'bistoire de la si.ele de Dhiban (l'ancienne Dibon) et les circonstances qui ont
enrichi le musée du Louvre d'un si précieux monument, sont trop connues
pour qu'il soit utile de les rappeler ici. Mais il est impossible d'estimer trop baut
la valeur de l'inscription. C'est une page d'histoire qui date du neuvieme siecle
avant l'ere chrétienne et surpasse en antiquité toutes les parties de l'Ancien
T~stamen t, du moins dans leur rédaction actuelle. Son aulhenticité est plus
incontestable que celle &lt;le n'importe que! chapilre de la Bible. Le roi de Moab y
énumere, dans la langue et parfois dans le style des livres de Samuel et des ·
Rois, ses vicloires, ses conquétes et ses constructions. 11 y parle de la col~re
de Camos conlre son peuple, en employant la méme expression (anaph) dont se
servenl les écrits hébreux pour parler de la colere de Yahveh. Mésa raconte
comment il massacra Jes habilants d'Ataroth devant Camos, de méme que
l'Ancien Testament nous montre Samuel mellanl en pi~ces le roi des Amalékites « devant Yabveh, a Guilgal » (l Sam., xv, 33). Le terrible vceu d'extermination (khérem) était, d'apres l'insrription, prononcé et accompli en Moab
cornme en Israel. A ce litre, et a plusieurs autres, le rapprochemenl des deux
passages suivants est particulierement instructiC :

I. Sam., xv, 2, 3, 7, 8.
Inscr. de Mésa, l. i4-i7.
Yabveh des armées dit (a Saül) :
Et Gamos me dit : « Va, prends
« Va, bats les Amalékites, et voue a I Nebo sur Israel. » J'y aUai pendant
l'exlermination toul ce qui leur ap- 1 la nuit, et je combatlis contre Ja ville
partient, saos pitié pour eux; tue-les, depuis le point du jour jusqu'a midi;
tanl hommes que femmes, l'enfant et je la pris et je tuai tous les habitants,
le nourrisson, le bceuf et Ja brebis, le au nombre de sept mille, tant hommes
cbameau et !'a.ne .. n Et Saül battil ~ qu'enfants, femmes libres, filies et
les Amalélrites .•. él accomplil le vceu femmes esclaves (?); car j'avais déd'extermination sur tout le peuple en I voué la ville a Aslar-Camos.
le passant au fil de l'épée.
j
Nous pourrions citer plusieurs autres passages de l'inscdption qui offrent eles
points de comparaison presque aussi frappants avec divers textes de l'Ancien
Testament. Mais il est temps de dire quelques mots du travail que nous voulons
annoncer aujourd'hui, et qui, il. nolre avis, marque un progrés considérable
dans l'inlerprétation de l'inscription de .Mésa.
,\ ~l. Clermont-Ganneau revient l'honneur incontestable d'avoir fait connaltre

�24-0

REVUE DE L'IIISTOIRE DES RELlGIONS

et expliqué le premier, en 1870, un monument dont la découverte semblait des
l'abord a !\f. Renan « fa plus importante qui ait jamais été faite dans le chnmp
de l'épigrnphie orientale ,,. On peut mé~e dire que son t:avail et le texte d~chifTré par Jui servirent de base et de pornt de départ aux mnombrables pu~hcations auxquelles donna lieu l'insc_ription moabita. Les auteurs de ces pubhcations, et parmi eux nous pouvons citer des savants comll!e MM. Schloll~ann,
Hitzig, Nreldeke, etc., n'avaientjamais vu la stele de Dh'Mn et cherc~a1ent a
amender Je texte de l'inscription par voie d'hypotheses et de conJectu:es
M. Clermont-Ganneau flt connaltre quelques nouve!les Iecmres daos_ un, arllcle
de la Revue critique (H septembre 1875), et depms lors on sembla1t s accoutumer a l'idée que les !acunes existant encore dans le récit des hnuts íaits de
Mésa ne pourraient jamais étre comblées. JI était cepen1lant permis de supposer,
malgré toute la confiance due a la sagacité de M. Clermont-G~n~eau el il. s~
grande habitude des travau:x épigraphiques, que le monu~ent or1gmal ne serail
pas étudié par un autre hébrrusanl sans qu'on eO.l a cornger des lectures considérées comme acquises et peut-étre aen enregistrer de nouvelles. C'esl ce que
viennent de démontrer M. Smend, professeur a BA.le, et M. Socio, professeur
a Tübingen, tous deux connus par de savants ouvrages sur l'exégese de l'Ancien
Testament et l'archéologie biblique. En examinant minutieusement et avec le
plus grand soin la stele et l'estampage qui représente les partie_s perdues, ils
ont pu déchiffrer un certain nombre de mots nouveaux, en comger ~uel~ues
aulres, et fixer la valeur de plusieurs letlres douteuses. Les améhoralions
apportées par eux au,: lectures admises jusqu'a présent ne s'étendent _pas
a moins de 80 lettres. Aussi leur texte ne présente-t-il plus de lacun~ sensible
dans les 27 premieres lignes de l'inscription, sur 34 dont elle se compo~~MM. Smend et Socio ne se flaltent pourtant pas de donner un texte défimtif
et d'avoir lu tout ce qu'il est possible de Jire avec_l'aide des documents qui sont
mis au Louvre a la disposition des savants. Eux-mémes appellent de nouvelles
recberches et souhaitenl « que le grapillage d'ÉphraYm soil plus abondant que
la vendange d'Abi-Ezer ». Leur travail n'est point un commentaire hislorique
et critique sur l'inscription. lis n'ont eu d'autre préoccupation que celle de
publier un texte qui pOl servir aux besoi~s de l' enseigneme_nt, et t?_utes _le~rs
observations onl un caractere paléograph1que. La reproduction de I mscr1ption
est excellente, étant donné le but que se proposent les auteurs. IJ. est certain
que ce but sera atteint, et que dans tous les cours d'exég~se hébra~que
quelques le~ons seront désormais consacrées il. l'explication d'un texte relalivement racile, d'une importance cnpitale, et d'une étendue égale a une page des
éditions ordinaires de l'Ancien Testament.
Nous croyons savoir que les auteurs préparent une publication analogue sur
l'inscription de Siloé.
A. CAllRIERE,

REVUE DES LlVRES

2-H

Théologie de l'Ancien Testamént, par CeARLEI P1BPENBR1No, pasteur de
l'Église réf11rmée de Strasbourg. 1 vol. grand in-8, de 315 pages. Fischbacber, 1886.

París,

Voici un livre qui se lit aisément, avec plaisir et avec fruit, parce qu'on y
trouve l'alliance assez rare d'une science véritable, d'une érudilion complete et
de cette précision, 4e cette clarté qui sont comme l'apanage de l'espritfran~ais.
M. Piepenbring connait a fond, et par le menu, tous les travawr, toutes les
rechercbes, tous les résultats de la critique allemande; il est au courant de
tout ce qui a été écrit de bon sur le sujel qu'il traite, de tout ce que la pénélration, la sagacilé, l'imagination allemandes ont constaté ou cru découvrir et
ces matériaux si nomb(eux, souvent de si haute valeur, il les a mis en reuvre
avec cet art de l'arrangement, ceUe netteté d'idées, cette précision logique daos
la conception du plan d'un livre, qui se rencontrent en France mais font le plus
souvent défaut aux savants d'outre-Rbin. 11 a élagué les broussailles ou leur
pensée s'enchevétre : il a porté la lumiere dans les dédales ou ils se perdent
parfois, et le résultat esl vraiment saisissant.
C'est le privil~ge de l'Alsace de nous donner de pareilles reuvres. Nos savants
fran~is n'ont certes pas moins de pénélration que les Allemands, mais ils ont
moins de patience ; souvent ils vont trop vite en besogne, et se contentent de
ce qui est probable, vraisemblable, au lieu de n'accepter que ce qui est démontré. Ce qui est clair leur semble par cela méme vrai. Plus lent~, plus érudits,
plus laborieux, les Allemands se perdent parfois daos leurs recherches el
n'arrivent guére a cetle netteté que nous prisons si fort et a si juste litre;
leur érudition est souvent embrouillée, leur profondeur souvent obscure. En
Alsace ces deux natures d'esprit se renconlrent, se touchent, se pénétrent, et
parfois leurs qualités opposées s ·unissent en une heureuse et féconde barmonie.
De la sans doute le rOle considérable et tout particu!ier que joue daos le
monde de la science et de la pensée une ville comme Strasbourg. Le jour ou
l'Alsace, perdant son caractere propre, deviendrait tout a fait allemande, ou
Strasbourg ne serait plus qu'une autre Halle, une autre Tubingue, la « République des lettres ,, éprouverait un dommag~ irréparable, et le monde de la
science devrait prendre Je deuil.
Tous les lecteurs de M. Piepenbring souscriront a ces réflexions, car son lil're
esl un produit des plus haureux de !'esprit alsacien.
Nous sommes tentés pourtant de critiquer le litre qu'il a choisi. Nos lecteurs
en y jetant les yeux se sont dil peut-étre : « Que nous veut cet auteur '! Esl-ce
qu'il y a une théologie daos l'Ancien Testament? Est-ce que nous ne savons
pas que !'esprit scientifique a toujours fail défaut au peuple d'Jsraél; que jamais
il n'a possédé ce qu'on nomme aujourd'hui un théologien ? » La remarque est
juste et l'on peut ajouter qne presque toujours ceux qui ont prétendu trouver
une théologie daos l'Ancien Teslament, n'ont fait qu'y transporter, par un procédé aussi violent qu'arbitraire, tel ou tel syst.eme de théologie cbrétienne el

10

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELHHONS

onl altribué au peuple et aux prophetes d'Jsrael une foule de sentimenls, d'idées,
de dogmes dont ils n'avaient jamais eu le moindre soupc;on. Mais nous avons
hale d'ajouter que M. Piepenbring n'est aucunement de ceux-la; s'il parle
d'une théologie de l'Ancien Testament c'est a condition deprendre le mot daos
le sens le plus général; son seul tort est de n'avoir pas dit : Religion, plutót
que théologie; car il montre forl bien que ni les Hébreux, ni les Juifs n'ont
jamais possédé ce qu'on· pourrait appeler une théologie. Leur religion, tres
élevée, tres particuliere, offre des caracteres, une physionomie toute · spéciale ;
mais jamais ils n'en ont tenté la systéma.tisa.tion, aucun d'eux n'a eu le désir,
la pensée de coordonner les idées religieuses dont vivaient ses concitoyens pour
les formuler en systeme. C'est done l'hisloire de la religion d'Jsrael que
M. Piepenbring a voalu écrire; c'est le tablea.u de son développement, de ses
progres, de ses transforma.tions qu'il a tracé.
Des le début il écarte la. vieille hypothese qui allribue a Mo1se la rédaction
du Penlateuque et voit en lui l'auteur de la législa.tion lévitique; cette hypothese est aujourd'hui [jugée, cetle fiction est percée a jour, et a la légende se
substitue l'histoire; notre auteur la divise en trois périodes.
}.;a premiere, qu'on peut nommer l'ancien prophétisme, est calle des origines.
A ce titre elle remonte ha.ut et se perd da.ns la nuit des temps; mais si nous
cherchons a quelle époque les documents certains commencent, il faut arriver
au terups de Samuel et de David; les fra.gments antérieurs sont trop peu nombreux, trop incertains pour qu'on en puisse rien conclure de précis. C'est a.u
moment ou la royauté commence, ou la nationalité d'Isra.el s'affirme, que l'on
constate a.u sein de ce peuple la présence d'une idée qui restera la base solide,
si l'on veut le dogme fonda.mental de sa religion atravers tous les siecles.
Jéhovah a traité alliance avec Israel; il a conclu avec le peuple un pacte qui
oblige, a égal titre, les deux contractants. Mais Jéhovah n'est encore en ce
moment, pour les enfants d'Abraham, que leur Dieu spécia.l, local, national.
Son culte n'est aucunement concentré en un seul sanctuaire, ni confié a une
caste parliculiere; partout ses autels peuvent s'élever et l'on peut litre prétre,
lévite, a quelque tribu d'Israel que 1'on appartienne. Les rois, les prophetes, les
peres de familia, offrent des sa.crifices. Le grand róle, d'ailleurs, appartient
aux prophetes qui sont des voyants, des nécromanciens ; qui interpretent les
songes, expliquent les présages, évoquent les morts et cherchent da.ns l'extase
la révélation des secrets de !'avenir.
La deuxieme période, celle du prophétisme pur, marque un progrés immense
dans la religion d'Israel, Les prophetes ne sont plus des voyants, mais dei:1
nabis, des prédicateurs, des interpretes de la volonté divine. 11s n'ont plus
recours aux moyens violents, comme Samuel qui égorgeait Agagdevant Jéhovah
ou Élie qui faisait massacrer tous les prophetes de Baal; la pa.role devient leur
grande arme, la persuasion leur unique moyen d'action. En méme temps l'idée
de Dieu s'éleve, s'épure, s'agrandit. Jéhovah, pour les derniers de ces prophetes,

REVUE DES LIVllES

243

est le Dieu ut1ique; l'idole n·est que mensonge; les dieux des nations, néant.
Alors aussi, sous les deroiers rois de Juda, on voit poindre la pensée d'un sanctuaire unique. Cette concentration du culte a Jérusalem a sans doute été amenée, comme le dit M. Piepenbring, par la prépondérance naturelle de la capitale et de son temple, et par le désir de réprimer l'idolatrie qui trouvait un
reíuge daos les Hauts-lieu:x: ; mais il nous semble aussi qu'elle a été dictée par
le désir d'affirmer l'unité de Dieu et de l'exprimer d'une fac;on en quelque sorte
matérielle et visible pour tous.
La troisiéme période est moins brillante, c'est celle ou, a.pres le retour de
Babylone, la loi écrite remplace la libre inspiration, ou. le scribe succede au
prophete ; ou le culte, minulieusement réglementé, confié a une caste spéciale,
a une hiérarchie de sacrificateurs et de lévites, revét un caractere mécanique ;
ou le pharisaisme, avec son étroitesse, son orgueil, sa piété légale, sa sécheresse morale, vient pétrifier !'esprit juif.
Tel est, rapidement résumé, le tableau que trace M. Piepenbring ; mais
onjugerait mal son livre si on voulait l'apprécier sur cette courte analyse. JI
ahonde en traits vigoureux ; il fourmille de remarques fines et justes et sur une
foule de points il rectifiera pour le lecteur bien des idées aussi fausses que répandues. Signalons par exemple les pages (96 et suiv.) oü l'auteur expose ce
que l'antique Israel entendait par ce terme: La sainteté de Dieu, et montre
combien l'idée ici differe de celle que fait naitre pour nous cette expression de
saintelé; elle emporte pour nous la pensée de l'idéal moral; le mot bébreu n'a
nullement ce sens : c'est la grandeur divine qu'il exprime. Une remarque analogue s'applique au célebre texte de la Genese ou il est dit que Dieu fit l'homme
a son image. La théologie a vu la une allusion a l'innocence de l'homme avant
la chute. M. Piepenbring montre fort bien qu'il n'en estríen et que pour l'auteur hébreu, si l'homme ressemble a Dieu, c'est parce que Dieu est le maítre de
toutes choses et que l'homme, lui, domine en ce monde.
Nous pourrions multiplier a l'infini ces citations ; mais il faut nous borner.
Essayons du moins de résumer l'impression générale que laisse a !'esprit cette
religion d 'Israel dont M. Piepenbring a tracé le tablea.u, un tableau plus fidele
et plus vrai qu·a.ucun autre que nous connaissions. Selon qu'on la compare
aux a.utres religions du temps, ou qu'on la rapproche de l'idéal moderne, cette
religion appara.it comme étonnamment belle, ou comme singulierement imparfüite
et pa.uvre. On a dit pa.rfois que la Greca, avec Platon, était arrivée a une conception de la divinité égale ou méme supérieure a celle des Isra.élites. C'est peutetre vrai, mais Platon n'a été qu'un philosophe et n'a exercé d'action que sur un
nombre infiniment restreint de disciples, dont aucun n'a su se maintenir a sa
hauteur. La gloire des prophetes est d'avoir su rendre populaire une notion de
Dieu qui valait presque celle de Platon, et de l'avoir si bien implantée dans
!'esprit d'Jsrael que les adorateurs du Dieu unique ont fini, apres le relour,
par etre le peuple entier. Et comparez la religion d'Jsrael, non plus aux ceuvres

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

achevées du plus grand penseur de la Grece antique, mais aux religions donl
vivaient alors to ules les nations de l'Europe el de l' Asie ; sa supériorité esl
éclatante, au point d'expliquer que l'ancienne théologie ait vu la, non point un
caractere de race, ou, si l'on aime mieux, un fait providentiel, mais bien un fail
miraculeux.
Placez mainlenant cette méme religion en face de nolre idéal moderne ;
son insuffisance, sa pauvreté, apparaissenl de suite. Ce qui lui manque
surlout, aux yeux de M. Piepenbring, c'est la solution du probleme de la vie,
la foi en une existence fulure et rémunératrice. Israel a bien cru a une survivance de !'ame, mais il se faisail de son existen ce dans le Scheol une idée si
sombre q11e la mort reslait pour lui le roi des épouvantements. 11 n 'y avait pour
lui de peines et de récompenses, c'esl-a-dire de justice que sur celle terre el
pendanl celte vie, et comme l'expérience montre tous les jours le juste affligé, le
méchant triomphant, l'existence humaine restait pour lui une énigme indéchiffrable (pages 208 et suiv.).
'
Certes, cette remarque est juste ; mais nous estimons que M. Piepenbríng en
exagere la portée. La foi en une existence future ou l'ordre et la justice auront
leur jour, manquait a la religion d'Israel; c'était la un grave défaut, mais enfin
ce n'était qu'une !acune que rien n'empéchait de combler. Aucun des príncipes
fondamentaux du prophétisme ou du judai"sme ne s'opposait a. l'adoption de l'idée
des rémunéralions futures, tellement que peu a peu cette idée faisait son
chemin et le pharisaisme, s'il concevait d'une fac,on fort grossiére l'enfer et le
paradis, en était pourlant arrivé, au temps de l'évangile, a dislinguer netlement entre ladestinéefuture des bons et celle des méchants.
Bien plus grave, ce nous semble, est la contradiction intime, irréductible qui
existait au creur méme de la religion, entre ses principes fondamentaux. Elle
concevait les relations de Dieu et de l'homme comme une alliance entre Jéhovah
et les fils d'Israel. Cette idée d'une alliance, d'un pacte obligeant les deux contraclants, était le fond méme de la religion ; elle la pénélrait, luí imprimait son
caractere spécial; l'idéeméme qu'Israel se faisaitde Dieu en découlait (comme le
montreforlbien M. Piepenbring); avanl lout, par-dessus tout, il étaitleDieu fidele
qui tient ses promesses, observe l'alliance qu'il a jurée, et traite Israel comme
son peuple. Mais en méme temps cette religion en était venue a enseigner que
Jéhovah seul est Dieu el qu'il n'y en a poirit d'autre; elle raillait l'adorateur
d'idoles vénérant l'ouvrage de ses mains ; elle déclarait que tous les dieux des
autres peuples ne sont que vanité, n'ont point d'existence. Entre ces deux
a.ffirmations, également fondamenlales, la contradiction est manifeste. Si Dieu
esl unique, il est le Dieu de tous et non pas d'un seul peuple; s'il est le Créateur et le Mailrc de l'univers, il ne peut réserver sa faveur, sa protection, son
amour a un petit canton de la Syrie; s'il est le Tout-Puissant, l'r:tre absolu,
saint et jm;te, il ne peut pas, comme un satrape d'Asie, avoir un favori.
Les deux notions qui faisaienl le fonds, la substance méme de la rcligion

REVUE

245

DES LIVI\ES

d'lsrael étaient done contradictoires ; l'une devait tuer l'autre. II fallait que le
peuple juif renonc;!l.t a l'unité de Dieu et en revint au polythéisme, - recul
¡mpóssible - ou qu'il renonc,at a se croire le peuple de Dieu, le peuple particulier du Dieu unique.
Les religions ont la vie longue et dure. Israel s'est débattu Jongtemps dans
la conlradiction que nous signalons. Mais le jour est venu ou un juif de génie,
éclairé par son Maitre, anathématisé par toute sa race, a proclamé que les
Gentils étaient appelés au salut comme les enfants d'Abraham, qu'en Christ ¡¡
n'y a ni juif, ni grec; ni esclave, ni libre; ni homme, ni femme : c'eslra-dire que
devant la vérité tous sont égaux et qu'il n'y a pas de peuple de Dieu. Le jour
oú saint Paul a dit ces choses, le glas funebre de l'ancienne religion d'Israel a
sonné.
ÉTIENNE COQUEREi..

A.

RE1c»ENBACH. Die Rellgionen der Volker nach den besten Fors chungs-Ergebnissen bearbeitet. :- Municb, Ernst, 1885, vol. I et II
(in-8 de 230 et 241 p.)

Sous ce titre M. Reichenbach nous présente les deux premiers volumes d'un
manuel d'hisloire des religions destiné au grand public. L'apparition méme d'un
ouvrage de ce genre mérile d'étre signalée, surtout en Allemagne ou l'histoire
des religions n'a pas jusqu'a ce jour conquis• une place officielle dans l'enseignement. Elle nous montre que, daos ce pays comme partout ailleurs, le besoin
de manuels d'histoire religieuse universelle se fa.it sentir. Déja nous avons eu
l'occasion de montrer la place de plus en plus considérable que l'histoire des
religions occupe dans la philosophie religieuse allemande, a' propos d'un remarquable ouvrage de M. Pfleiderer 1 ; et les travaux de M. Baslian que nous
avons mentionnés a plusieurs reprises, les excellents articles de !a Zeitschrift
für Volkerpsychologie de MM. Steinthal et Lazarus, témoignent de l'importance
croissante que les anthropologistes et les ethnologues accordenl a l'étude des
religions primilives. II est intéressant dP. noter les tentatives qui sont faites
aujourd'bui pour acclimater l'histoire des religions dans le public instruit, en
debors des cercles scientifiques.
11 ne faudrait pas, en elfet, comparer le manuel de M. Reichenbach a celui
de M. Tiele que M. Maurice Vernes a traduit en franc;ais. II y a loute la distan ce
de l'reuvre d'un savant qui controle lui-méme les renseignements pris chez
d'autres, a l'reuvre d'un vulgarisateur inslruit qui se borne a communiquer a
ses contemporains moins instruits un résumé clair des résultats acquis par les
maitres de la science. M. Reichenbach, d'ailleurs, n'a pas la prélention de faire
reuvre originale. Il déclare lui•méme qu'il se borne a reproduire ce qui lui
1) Voir l. XI, p. ~!!. l'article coosacré

a la R eligions philoaophie

de cet ouleur .

�246

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGI0:'.'1S

parait le plus digne de confiance dans les travaux des historiens modernes.
En outre, les deux auteurs n'ont pas tout a fait le méme but; et la différence
de leurs visées tient peut-étre moins encore a leurs disposilions individuelles
qu'aux tendances générales du public auquel ils s'adressent.
!\f. Tiele s'est proposé de fournir a tous les hommes cultivés un résumé de
fbisloire religieuse de l'bumanité, un répertoire commode des hommes et des
cboses du passé religieux, bref un ensemble de faits. Pour lui la vulgarisation
de l'histoire est le but unique. M. Reichenbach, au conlraire, commence par
établir la distinction entre les religions et la religion. ll montre ensuite que
pour se faire une idée exacte de la religion et pour étre capable de se faire a
soi-méme sa religion, il faut, non pas se plonger dans d'interminables discussions philosophiques sur l'essence de la religion ni dans les controverses philologiques sur !'origine du mot « religion, » mais apprendre a connaitre les
religions du passé el du présent; car ce qu"elles ol!rironl de commun, ce sera
la l'essence de la religion et comme le substratum religieux de l'll.me humaine.
Nous n'avons pas l'intention de discuter ce príncipe auquel l'ceuvre de
M. Reicbenbach doit l'existence. Il nous parait excellent. Mais le soin que
met l'auteur a le développer dans l'introduction n'est-il pas caractéristique? Ici
la vulgarisation de l'histoire religieuse n'est pas le hut; elle n'est qu'un moyen,
jugé Je meilleur, pour épurer la pensée et le sentiment religieux des lecteurs.
Nous avons affaire a un puhlic et un auteur allemands ; ils semblent adopter
une méthode nouvelle pour atteihdre le but, mais au fond il s'agit toujours pou1·
eux de dégager das Wesen der B.eligion.
La préoccupation didactique de M. Reichenhach n'est pas sans exercer
quclque influence sur son récit. On sent qu'il n'aime pas les pretres et qu'il ne
se propose pas de. les faire auner (voir p. ex. I. p. 7 4). Il sait aussi que Je
lecleur aime les affirmations nettes et les explications claires. Toutes les parlicularilés des religions anciennes s'expliquent dans son livre de la fa&lt;;on la plus
naturelle. Élant·donnés la race, le clunat, la con6guration du paya, les moyens
d'existence de chaque peuple, sa religion s'explique d'elle-méme, en gros et en
détail. Encore une fois le príncipe n'est pas faux ; mais il est appliqué d'une
fai;on trop sommaire (p. ex. pour l'explication de !'origine des castes dans
l'Inde). Que de points d'inlerrogation il faudrait mettre ou M. Reichenbach
af!irme sans crainte l
Ses affirmations, il est vrai, sont empruntées a des auteurs qui, presque tous,
font autorilé. I1 s'appuie sur Max Müller, Max Dunker, Weber, Wuttke,
Spiegel, L. Krehl, Brugsch, Lauth, Lepsius, Ebers, Heuzey1 G. Smith•
Mommsen, etc. On remarquera que ce sont presque lous des savants allemands.
M. B.., en effet, ne semble pas étre bien familiarisé avec les auleurs frani;ais et
anglais qui jouissent cependant d'une certaine autorité méme en dehors de
leur pays. La seule fois qu'il cite les noms de ceux qui, dans les divers pays•
s'occupent d'une branche particuliere de l'histoire des religions, a propos de la

247

REVUE DES LIVRES

religion égyptienne, il ne mentionne ni Mariette, ni Leemans et il parle des
deux Chabas de Rougé, pere et fils (!). 11 est vrai qu'un peu plus loin il mentionne l'éminent professeur Damichen au lieu de Dümichen; mais il est possible
que ce soit la une faule d'impression. Le reproche, d'ailleurs, ne mérite pas que
l'on s'y arréle. Il est parfaitement naturel qu'un auteur allemand cherche ses
renseignements de préférence dans des ouvrages r.llemands. Nous ne l'aurions
méme pas relevé, si nous n'étions pas a chaque instant accusés, nous autres
Franoais, de ne pas connaitre la littérature scientifique étrangere.
Nous n'avons sous les yeux que les deux premiers volumes du manuel de
M. B.. Il y en aura au moins quatre, puisqu'a la p. 97 du deuxieme volume il
nous renvoie au quatrieme. Sans cetle indication nous n'aurions pu nous en
douter; car il n'y a ni préface, ni table, ni index. Le premier volume contient
l'introduction dont nous avons parlé, les religions de l'Inde, de la Chine, du
Japon et de la Perse. Le deuxieme traite des religions égyptienne, phénicienne,
babylonienne, arabe, syrienne, grecque et romaine. L'auteur semble avoir
adopté l'ordre géographique. Autrement nous ne nous expliquerions pas la
division qu'il a choisie. II esl probable qu'en arrivant en Afrique, en Amérique
ou en Polynésie iJ abordera les religions des non-civilisés. 11 est seulement
regrettable qu'il n'ait pas commencé par celles-la., surtout en vue du but pbilosophique dont il se préoccupe.
Il ne saurait étre question d'entreprendre en dél!!il la critique de ces deux
volumes. Nous nous bornerons a noter quelques observations. L'auleur ne
s'arréte pour ainsi dire pas sur les nombreuses superstitions qui constituenl le
culte des esprits dans la fouJe chinoise et qui pesent beaucoup plus dans la vie
réelle des Chinois que l'enseignement de Confucius. Ce qu'il dit sur la religion
du Japon est tres insuffisant. Il en est de méme de ce qui concerne la religion
romaine primitiva. Sa caractéristique des religions sémitiques est d'une exagération tellement manifesle que l'on soup&lt;;onne involontairement M. R. d'élre un
fougueux anti-sémite et de faire payer aux Btibyloniens el aux Assyricns d'il y
a trois mille ans, la haine que lui inspirent les Juifs allemands du x1x• siecle.
L'ouvrage de M. B.. préte le flanc a la critique sur bien des points. Néanmoins
il rendra des services, L'auteur écrit bien; il esl tres clnir; sa narration est
sobre sans étre fatigante; il fait revivre avec talent les hommes et les croyances
du passé. Pour quelques idées fausses et pour quelques erreurs qu'il aura aidé
a propager, M, Reichenbach aura cerlainement contribué a. répandre en Allemagne la connaissance de l'bistoire des religions et le sentiment de son imporlance.
JBAN RÉVILL!t.

�CHI\ONIQUE

CHRONIQUE
:tcole des hautes études. Section des 11cience1 religieusea. La section des sciences religieuses a l'École des hautes études reprend ses
travaux a partir du i5 novembre. Les religions de la Grece et de Rome, qui
n'étaient pas représentées dans le programme de l'année précédente, seront
étudiées désormais par M. André Berthelot, fils de l'éminent vice-président du
conseil supérieur de l'instruction publique. M. André Berthelot, auquel M. Je
Ministre avait réservé cet epseignement des le début, n'avait pu entrer en
fonctions avec les autres professeurs, parce qu'il était chargé d'une mission en
Allemªgne. Au contraire, la conférence sur les religions de l'lnde sera momentanément suspendue. M. Bergaigne, surchargé d'occupations a la Faculté des
lettres ou il enseigne a la fois la grammaire comparée et le sanscrit, ne peut
plus continuer a la présider. Il restera directeur d'études, mais les travaux
seront confiés a un maitre de conférences dont la nomination ne nous est pas
encare connue au moment ou nous écrivons.
Voici le programme complet de la section des sciences religieuses pour le
premier semestre de l'année i886-i887 :
I. Religions de l'Inde. - (Le sujet de cette conférence sera indiqué
ultérieurement.)
·
11. Rel-igions de l'Extrt!me-Orient. - M, de Rosny, directeur-adjoint : Le
Bouddhisme. Exam,e n des théories bouddhiques de diverses écoles, dans leurs
rapports avec les systemes transformistes et les données actuelles de la science
physiologique, les lundis, a deux heures. - Explication de la chrestomathie
religieuse de l'Extréme-Orient, publiée par la Société des études japonaises
les mercredis, a deux heures.
'
III. Religion de l'Égypte. - M. E. Lefébure, maitre de conférences: Études
sur l'astronomie et la géographie sacrées de l'Égypte, les mardis et les jeudis
a trois heures un quart.
IV. Religions des peuples sémitiques. - M. Maurice Vernes, directeur·
adjoint: Histoire et littérature des Hébreux. Origines nationales. Le rovaume
de David et de ses successeurs, les mercredis, a troís heures et demie. ·_ La
création et les débuts de l'humanité d'apres la Genese et les traditions des
peuples orientaux, les vendredis, a trois heures et demie.

24.9

M. Hai·twig Derenbourg, directeur-adjoint : Explication des plus anciens
morceaux du Coran, envisagés spécialement au point de vue des origines et
des premiers progrils de l'islamisme, les vendredis, a quatre heures et demie.
- Étude et classification des -divinités de l'Arahie méridionale, d'apres les
inscriptions sabéennes et himyarites, les vendredis, a trois heures et demie.
V. Religions de la Grece et de .Rome. - M. André Berthelot, maitre de conférences : Études sur la mythologie homérique, les mardis a. deux heures un
quart. - Explication des hymnes homériques a Apollon, les samedis, a. une
heure et demie.
VI. Histoire des origines du christianisme. - M. Ernest Havet, directeur
d'études : La seconde épitre de Paul aux fideles de Corinthe. L'épltre aux
fideles de Rome. Les évangiles, les mardis et vendredis, a une heure.
VII. Littérature chrétienne. - M. Sabatier, directeur-adjoint : Les luttes de
l'apOtre Paul avec le parli juda'isant dans le prnmier siecle de l'Église. Interprétation parallele de passages choisis des deux épitres aux Corinthiens et de
celle aux Romains, les jeudis a neuf heures et les samedis a trois heures. M. Massebieau, maitre de conférences : Introduction a la littérature chrétienne.
Philon d'Alexandrie. Étude de textes relatifs a. cette introduction, les jeudis,
a dix heures et a. onze heures.
VIII. Histoire des Dogmes. - M. Albert Réville, directeur d'études : Histoire du dogme de la Trinité pendant les sept premiers siecles, les lundis et les
j eudis, a. quatre heures et demie.
IX. Histoire de l'Église chrétienne. - M. lean .Réville, .maitre de conférences :
Études sur les origines de l'épiscopat dans l'Église chrétienne, les jeudis, a
deux heures. - Histoire de la réformation; la vie et l'reuvre d'Ulric Zwingli,
les samedis a quatre heures un quart.
X. Histoire du droit canonique. - M. Esmein, maitre des conférences :
Études sur les contrats dans le droit canonique; la prohibition de l'usure; la
formation des contrats, les lundis, a neuf heures et demie. - Explication de la
Pragmatique sanction de Charles VH, les vendredis, a neuf heures et demie.
Ces conférences se tiennent toutes dans les locaux de la section des sciences
religieuses a la Sorbonne (dans la cour, a droite, escalier n° 3). Aucune condition de grade ou de nationalité n'est exi gée de la part des auditeurs; mais il
faut se faire inscrire au secrétariat pour y ~tre admis.
Séance annuelle des cioq Académies. - La séance annuelle des
cinq académies a eu lieu le lundi 25 octohre, sous la présidence de M. Zeller,
de l'Académie des scie nces morales et politiques. Parmi les mémoires qui ont
été lus par les représentan ts des diverses classes de l'Institut, nous avons
remarqué ceux de M. d' Hervey de Saint-Denys, de l'Académie des inscriptions,
et de M. Grandidier, de l'Académie des sciences, M. d'Hervey de Saint-Denys
a parlé des doctrines religieuses de Confucius et de l'école des leltrés. 11 a
vigoureusement réfuté ceux qui traitent Confucius d'athée, et qui prétendent

�"

250

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGlONS

CHRONIQUE

que le sentiment religieux n'existe pas en Chine. Le peuple chinois, au contraire, a professé des la haute a.ntiquité, la croyance en un dieu unique et en
l'i mmorta.lité de !'a.me. 11 n'y a pas u ne seule profession de foi matérialiste dans
les livres chinois, et il n'y a pas de carac~res chinois pour rendre les mots
athée, athéisme. L'erreur de certains interpretes européens de la religion chinoise provient sans doule de ce que l'on ne rencontre aucun monument consacré au culte des lettrés, tandis que les pagodes et les couvents bouddhistes
ou taoi'.stes abondent.
M. Grandidier a parlé de Madagascar et de ses habitanls. Il a démonlré
I'unilé d'origine des Polynésiens et iles Malgaches. Leurs croyances religieuses
ont été traitées a parl. M. Grandidier les trouve obscures. Les superstitions
les plus grossillres s'y combinent avec des idées élevées. La croyance a un
dieu créateur et tout-puissant ne les empéche pas d'adresser leurs prieres a des
divinités d'un ordre inférieur (génies, gnOmes), et d'otl'rir des sacriflces aux
manes de leurs ancétres. M. Grandidier ajoute que les cérémonies religieuses
sont de peu d'importance, et qu'ils n'ont ni temples, ni prétres, ni itloles.
Annales du musée Guimet. - Les volumes des Annales du muséc
Guimet se succMenl depuis quelques mois avec une grande rapidité. Da.ns
notre précédente cbronique, nous avons annoncé la publication du tome IX qui
renferme le beau travail de M. Lefébure sur le tombeau de Séti I. Cetle
fois nous annonc;ons le.s tomes X, XI et XII. Le tome X est un recueil de
Mélanges. Les tomes XI et XII sont la tra.duction d'une reuvre considérable,
publiée originellement en hollandais par M. J. J. M. de Groot pour la Société
des Arls et des Sciences de Bata.vía et mise en franc;ais par M. G. G. Chavannes.
Ces deux volumes seront sans doute accueillis avec plaisir par le public, car ils
otl'rent un intérél tout particulier. lis sont consacrés a la description des F/Jtes
annuellement céléb1·ées á Emoui (Amoy) et renferment une étude complete sur
la religion populaire des Chinois. L'auteur est interprete des langues chinoises
au service du gouvernement des Indes Orientales néerlandaises. Pour se
préparer a l'exercice de ses fonctions, il s'esl flxé pendanl un assez long lemps
A Amoy, en 1877; il a observé direclement la maniere de penser, les expressions,
les sentlments et les coutumes des Chinois dans celte ville et dans ses environs.
Il nous présenle par conséquent la religion populaire d'une parlie de la Chine
telle qu'elle est acluellement, da.ns la réa.lité, et non pas tellequ'elle devrait élre
selon les livres sacrés. Au lieu de partir de la litlérature religieuse pour en
déduire la pralique actuelle de la religion, il a pris comme point de départ les
cérémonies religieuses qu'il a vu célébrer el il n'a eu recours sa connaissance
élendue des livres sacrés que pour rechercher l'explication et !'origine de ce
qu'il voya.it.
Ces explications, ainsi que les théories générales de l'auteur, pourront élre
contestées, mais les faits qu'il expose ont un caractere positif. Dans l'état actuel
de l'hisloire des religions il n 'y a ríen de plus utile que ces descriptions des

a

25i

religions populaires par des observateurs attentifs et éclairés, dOment préparés
par des études antérieures. M. de Groot a étudié les jours de féle des Cbinois
d'Amoy a.veo les usa.ges et les coutumes qui s'y rattachent, en suivant l'ordre
du calendrier. Cha.que jour férié est traité pour lui-méme, en sorte que les
divers artioles dont se composent les deux forts volumes in-~ puissent éLre lus
indépendamment les uns des autres. Le cinquieme chapilre est consacré a un
exposé d'ensemble de la religion chinoise. L'auteur arrive a la conclusion que
cette religion est essentiellement évhémériste. Il y reconnait bien la présence
de certains éléments naturistes, mais - chose curieuse - il leur assigne une
date relativement beaucoup plus récente qu'aux éléments évbémérisles. Herberl
Spencer n'a pas de disciple plus fldele. Il est vra.i que dans la ml!me page ou
il proclame l'évhémérisme, il signa.le l'influence capitale de l'état du ciel sur la
détermination des !eles et sur les cérémonies du culte.
L'exécution .Je ces deux volumes est, comme toujours, digne de tout éloge,
lis ont ét.é imprimés a Leyde, par Brill. Les citations cbinoises son t abondantes.
De nombreuses héliogravures, parfaitement réussies, et des illustrations par
Flilix Régamey compllltent cette belle publication.
Elude sur le Mythe de Vrisabha, par M. L. de Millou~, tira.ge a part de
33 p. in-4•. Des diverses études qui composent le tome X des Annales, nous ne
connaissons que celle de M. de Milloué sur le Mythe de Vrisabha, le premier
Tirtha.mkara des Jains. Nos lecteurs ont pu voir plus haut que l'auteur en a
donné lecture au Congrlls des Orientalistes a Vienne. M. de Milloué cherche
l'explication des légendes fantastiques des Ttrthamkaras, spécialement de
Vrisabha, le premier d'enlre eux, dans les conceptions primitives du
brahmanisme, dans les idées et les mythes védiques. Il signa.le les analogies
frappantes qui existent entre un Vrisabha décrit dans les Pura.nas et le Yrisabha
des écrits Jains. On ne saurait plus admettre que les Jains aient emprunté leur
légende aux Pura.nas, surtout depuis que les découvertes archéologiques du
général Cunningham onl établi d'une fa~n indiscutable l'état florissant du
Jarnisme, méme avant le commencement de l'ere chrétienne. M, de Milloué
retrouve !'originé du mythe dans les idées brAhma.niques, antérieurement aux
Pura.nas; il est arrivé a la conviclion qu'il s'agit d'un mythe igné et que le
personnage du Yrisabha Ja.in représenle, sous une forme évidemment allérée
et peut-étre avec l'addition de quelque souvenir d'un personnage historique,
l'Agni du Véda pris dans ses divers roles de feu du sacriflce et de feu du foyer
domestique.
Deux héliogravures áccompagnent le travail du conservateur du Musée
Guimet. La premiare représente Vrisabha, la seconde MabO.vfra, le vingtquatrillme Ttrthamkarll. Toutes deux sont la reproduction de figures existant au
Musée Guimet.
Nouvelles diversas. - i. Nouveauro Mélanges orientatl!IJ. - L'École spéciale des tangues orientales viva~tes a olfert, celle fois comme u. la précédente

•

�•

252

253

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

session, un volume de ~1élanges inédita au Cong~s des orientalistes, :l. Vienne.
L'bistoire des religions n'y est représentée que d'une fac¡on indirecte. Nous
signalons aux folkloristes les contes populaires annamites de M. Albert des
.Micbels. M. Garriere a puhlié le texte et la traduction d'un fragment d'un
apocryphe arménien, l'histoire d'Asséneth, qui n'est autre que l'histoire de
la femme de Joseph. M. l'ahbé Favre donne la traduction dºun document
malais, sans date et plein d'anachronismes, sur un entretien entre Dieu et
Moi'se.

Créquenlés par les survivants qui venaient y accomplir des cérémonies aupres
des morts.

Le but de l'auteur est de placer dans la bouche méme de Dieu l'énoncé des
principaux devoirs d'un musulman. D'abord Moise s'adresse a Dieu pour saYoir
quelle sera la récompense de celui qui aura rempli te! ou tel devoir et que! sera
le ch!\timent de celui qui y aura manqué. Plus loin, c'est Dieu qui interroge
Moise pour avoir l'occasioa de lui enseigner ce qu'il doit íaire et ce qu'il doit
éviter. Enfln Dieu recommande a Moise de faire connaitre aux lsraélites et aux
disciples de Mahomet, ce quºil vient de lui enseigner, men~nt de punir au
dernier jour ceux qui ne s'y seront pas conformés.
2. M. E. Ledrain, conservateur et professeur au Musée du Louvre, a entrepris
une nouvelle traduclion de la Bible chez l'éditeur Lemerre. Le tome I qui vient
de paraitre, renferme la premiere partie des livres historiques. II sera suivi de
neuf autres volumes in-8·. Le tome X renfermera une étude critique sur
!'ensemble de la Bible.
3. La derniere livraison de la Revue des Études Juives est toul particulierement
intéressante. Elle contient le mémoire de M. J. Halévy sur le chap. x de la
Genese, dont nous indiquons les principales conclusions daos le compte rendu
des séances de l'Académie des Inscriptions. A la suite de cet article, original et
captivant comme tout ce que fait M. Halévy, il y a une étude de M. Friedla,mder
sur les pharisiens et les gens du peuple dans laquelle le savant auteur établit
une distinction fort juste entre lo. masse pharisienne et les meneurs ou les
politiciens de ce nom, qui méritaient a bien des égards les imprécations lancées
contre eux dans l'Évangile. ·
4. Riles funéraires préhistoriques. - Au Congres de l'Association frant;aise
pour l'avancement des sciences qui s'est tenu cette année a Nancy, M. Cartailhac a présenté a la seclion d'antbropologie un résumé des idées nouvelles
qu'il se propose de développer prochainement dans un ouvrage spécial,
relativement aux sépultures prébistoriques. En s'appuyant, d'une part, sur
les lravaux déja anciens des archéologues Danois Bruzelius, Boye, Hildebrand
et sur une étude personnelle appwfondie des fouilles opérées daos les gisements préhistoriques de l'Europe, d'autre part sur l'ethnographie comparée des
non-civilisés acluels, il croit pouvoir démontrer que les sépullures préhistoriques
ne sont fort sounnt que des ossuaires dans lesquels on transportait les os
dt!s défunts apres les avoir décharnés ou apres leur avo ir doaaé une sépulture
provisoire. Bon nombre de grottes ou de caveaux íunéraires semblent avoir été

5. Missions calholiques en Chine. - M. Henri Cordier a publié dans le
journal le Temps (n•• des 14, 15 et 16 septembre) une série d'articles ou il
trace l'histoire des Missions Catholiques en Chine. Ces Missions offrent un
grand intérl!t historique a cause de leur originalité et chacun sait quel regain
d'aclualité leur ont valu les récents événements. 11 est assez curieux de voir
M. Cordier plaider la cause des Jésuites qui enseignaient aux Chinois le
coníucianisme sous le nom de christianisme, conlre les ordres des Missioas
élrangeres qui ont cru naivement qu'il fallait prendre leur religion au sérieux.
6. La Religion positiviste. - Le 5 septemhre (24 Gutenberg, an 98, selon
le calendrier positiviste) les disciples d'Auguste Comte ou plus exactement les
adeptes de la religion nouvelle qu'il a fondée, se sont réunis a Paria pour
célébrer sa vingt-neuvieme commémoration. Ils ont fait un pelerinage a la
tombe de leur maitre et a celle de Mm• Clolilde de Vaux, Sainte Clolilde, selon
les inscriptions qui flgurent sur les bouquets déposés en son honneur. L'apresmidi ils se sont réunie dans l'ancien appartement d"Auguste Comte, rut:
Monsieur-le-Prince, pour entendre une conférence de M. Pierre Laffite sur le
positivisme. La séance a été ouverte par une invocation composée par
M. Congreve et qui fait partie de la liturgie positiviste. Voici la reproduction
de ce document que l'on peut considérer comme !'un des documenta les plus
caractéristiques de la religion positiviste :
« Au nom de l'humanité.
« En cette féte, ou nous venons honorer Auguste Comte, ce grand servileur
de l'Humanité, com.ment;ons par nous mettre en communication d'esprit et de
C&lt;8ur avec tous les centres de notre foi, avec nos freres isolés, avec les membres
de toutes les autres organisations religieuses ou croyances quelconques,
monolhéistes, polythéistes ou fétichistes, toutes les distinctions secondaires
étant subordonnées a l'existence du lien religieu.r, caractere commun et fondamental; avec la race humaine tout entiere, avec l'homme, quelles que soient sa
patrie et sa condition, toute dill'érence s'effac;anl devant la parlicipation commune
a la vie de l'Humanité; avec lea races animales elles-mémes, qui, pendant Jp
long effort de la nOtre pour s'élever, ont élé pour elle des compagnes et des •
aides, ce qu'elles sont encore.

« Mettons-nous également en communication avec cette immense légion de
prédécesseurs qui constitue le passé de notre espece. Rappelons-nous avec
reconnaissance les services des généralions qui, en disparaissant, nous ont
légué le résullat de leurs travaux, et dont nous voulons lransmettre l'héritage
augmenté el agrandi a nos successeurs.

«. Reconnaissons aussi les bienfaits de notre mere commune, Ji. Terre, el,
en méme temps que la planéte qui nous sert de demeure, célébrous l~s astres
qui formenl notre systeme solaire. De celle commémoration de 11ol re u1onde ne

�255

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELlGIOl'iS

CHRONIQUE

séparons pas la conception de l'Espace, donl l'utilité si grande dans le passé
doit s'accroitre encore pour notre perfectionnement intellectuel et moral, en
devenant le siege des lois abstraites qui constituent le Deslin.
« Du Présent et du Passé étendons nos sympathies a l' Avenir, aux générations
qui ne sont pas nées encore et qui, pour goO.ter un sort plus heureux, nous
succéderont sur cette Terre; que leur pensée, constamment présente a notre
esprit, complete la conception de l'Humanité, telle que nous l'a révélée le
fondateur de notre religion, qui, dans cette continuité, nous a montré le noble

Code sacerdotal l'reuvre des v• et 1v,. Nous tAcherons de présenter, Je plus tót
qu'il se pourra, la justification de ces assertions. »
8. Dwx nouveaux ttaités de l'histoire des religions. M. Maurice Vernes doit
publier tres . proc~ainement chez Leroux un livre sur l'Histoire des Religions
dans lequel 11 tra1tera les questions de méthode qui ont été discutées récemment par les mythologues. Nons apprenons que M. Goblet d'Alviella met la
derniére main a une publication toute semblable. L'apparition simultanée de
ces deux livres témoigne de la vitalité croissante des études d'bisloire des religions et promet de donner lieu a une discussion intéressanle.

234

carac~re de notre existence 1
« Mais, en ce jour, invoquons la mémoire du plus grand des serviteurs de
l'humanité 1
« O le plus grand et le plus noble des maitres, que tous ceux qui se reconnaissent tes disciples, guidés par tes tbéories, tiennent téte a tous les obstacles
que l'indiff'érence ou l'hostilité sement sur notre route, au milieu de celle
époque de révolution !
« Sans espoir de récompense, sans nous laisser abq,ttre par l'insucces de nos
efforts, dans un esprit de soumis;;ion et de vénération, nous pousserons en
avant le grand reuvre auquel tu as consacré ta vie, l'reuvre de la régénération
humaine ! »
7. M. Vernes etM. Kuenen. M. Maurice Vernes a publié dans la Revue /Jritique du 30 aoO.t un article sur l'Hexateuque, l'ouvrage de M. Kuenen dont
M. Carriere a résumé les conclusions ici-méme. Voici les principales observations
que M. Vernes fait valoir, Nos lecteurs, initiés a c~s questions par la controverse entre M. Kuenen et M. Halévy, en prendront certainement connaissance avec plaisir :
« M. K. est tres fort quaod il démontre que l'histoire israélite atteste la nonexistence du Code sacerdotal avant la restauration post-babylonienne. Sa
démonstration devient absolument insuffisante quand il croit pouvoir s'autoriser des témoignages deii écrits propbétiques pour dire que leurs auteurs au
vm• siecle connaissaient le documentjéhoviste-prophétique, a la findu vn• et au
v1• siecle le document prophétique et le deutéronomique, au v• siecle enfin les
trois sources de l'Hexateuque actuel. Le tout mériterait une discussion contradictoire. En résumé, l'Introduction d l'Hexateuque de M, Kuenen, qui est le
résumé complet de tout l'bistorique des études consacrées aux six premiers
livres de la Bible et qui est, de plus, le plaidoyer autorisé de la these de la
nouvelle école d'exégese biblique, nous fait voir que la question littéraire, celle
qui traite de la composition et des rapports mutuels des trois documents constituants du Pentateuque-Josué, est tres avancée, mais que la question historique,
celle qui établit l'attribution de ces documents a. des époques déterminées, l'est
beaucoup moins. Pour notre part, nous inclinerions a étendre la date de la
composition des éléments dits prophétiques jusqu'a. l'exil comme terminus ad
quem, a voir dans le Deutéronome le produit du v1• et du v• siecle et dans le

•

ANGLETERRE

~ublications nouvelles. - L Alfi·ed Cave. An Introduction to theology
(Ed1mbourg, _Clark, 1886). Cetle Introduction est une sorte de manuel général
de la thé~l~g'.e dans Jeque! l'au teur passe successivement en revueles príncipes,
les subd1v1~1ons: le~ ré~ultats .et la bibliographie de la science théologique
moderne. ~ espnt ~u1 an'.me ce h~re est remarquablement libre pour un ouvrage
de théolog1e angla1s. Ma1s ce qm nous parait surtout utile a signaler, c'est que
M. Cave se refuse a renfermer la théologic dans l'étude du seul cbristianisme.
Il veut que ~'bis~oire des religions, ce qu'il appelle la théologie ethnique, soit
le sous-sol h1stor1que de toutes le constructions spéculatives.
Il est fort réjouissant de voir se répandre la these que la Revue de l'histoire
des religions so~tie~t depuis de longues années. Actuellement nous ne publions
plus guere de livra1son saos pouvoir annoncer une nouvelle victoire de cette
vé~il~ qui estappelée a exercer une grande influence dans le domaine des études
rehg1euses.
2. Une nouve_lle revue scientifique. La librairie Nutt de Londres entreprend, a
dater du prenuer novembre, la publication d'une nouvelle revue mensuelle sous
le litre de: Babylonian and oriental record. Comme le nom !'indique, cette revue
s~ra consacrée a l'assyriologie et aux sciences connexes. Le comité de rédact1on se compose de MM. Terrien de la Couperie, W. C. Capper et T. G. Pinches.
Les principaux collaborateurs seront MM. A. H. Sayce, Fritz Hommel, de
H~rlez,_ Be:old, Pleyte, Naville et Flinders Petrie. Parmi les articles de la preffilere hvra1son nous avons a signaler une étude sur les Légend3s chaldéennes
relat1ves aux fléa.ux, et un travail de M. Pinches sur la donation de Singasid
au temple d•t-ana,
_3. M. Andrew Lang et l'égyptologie. Dans la livraison de septembre de la
~inet~ent:i Century, M. Andrew Lan g continue sa campagne en faveur de
1exphcat1on des mythes des religions anciennes par la comparaison avec les
~royances des sauvages actuels. Il s'attaque cette fois a la religion égyptienne,
il mo~tre que l_a plupart des divinités de l'Égypte, thériomorphiques a l'origine,
et qu une parl1e des mythes concernant ces divinités sont des survivances de
l'état sauvage primitif de la population égyplienne. M. Lang, qui s'est servi de

�256

I\EVUE DE L'HlSTOII\E DES I\ELIGIONS

.

.

CHRONIQUE

l'article publié par M. Maspero dans le tome premier den~ ~::~~t~~:!:'~:
des Religions, aurait trouvé, croyons-nous, _des ar~me 1 to p XII du méme
remarquable étude que le méme auteur a msérée ans e me
recueil.
! . t l Chtn' e ~~ Tercien de la Couperie est revenu dana
4 La Baby on ie e a
." .
'
. d 1
l'.A.c.aelemy du 7 aotll sur la tMse de !'origine babylonienne ~ une part1: !':is~
"vilisation cbinoise. 11 montre que les progres de nos conna_1s~ance~-¡su é . e
Cl
toire des civilisations osiatiques confirment d e p1usen plus l'opm1on qu I I a mis t
antérieurement a ce sujet. Dans le numéro du 2i aotlt, M. de ~arlez, e savan
sinolo ue de Louvain, déclare qu'il incline, lui aussi, vers des idées analogue~.
L'étu:e qu'il a faite du Tao-Teb-King lui a révélé la plus gr~nde analog1e
entre les principes fondamentaux de ce livre et ceux du brahmamsme; . d' e
5 Le Y~King et M. Terrien de la Couperi.e. Dans le méme p r10 tqu '
M .Terrien 'de la Couperie soutient que les sinolog_ues s'accordent en_ p!ui;
~nd nombre qu'autreíois a lui donner raison quand ti prétend que le Y1~King
'
s un livre mais un syllabaire, contenant le se~s de ~om reu~
actue~e:::\r~grapbiqu~s. Dans la suite des temps les Cbino1s auraient c~sse
:rae rendre la véritable nature de ce recueil; ils l'auraient pris pour un livre
et les sinologues européens ont suivi leur exemple en s'efl'or~nt de

:a;;!,

traduire ce qui est intraduisible.

. .

d"

Publicationa annoncées. - Suivant leur babitude, les pnnc1paux é t. ont publié a l'entrée de l'biver l'annonce des ouvrages les plus
teurs ang1ais
·
t N
1
importants qu'ils se proposent de mettre en _vente procbamemen . ous re evons daos ces longues listes les ouvrages sUivants.
.
. .
L Clarendon Press doit publier entre autres : Ch. Bigg, The chnstwn platon:ts of Alexandria (les Bampton Lectures _de ce~te année) ; H. Ethé, A
catalogue of Persian manuscripts in the Bodleitm Ltbrary (ce ca~ogue fera
suite a celui des manuscrits hébreux de M. Neubauer): La collectton des Sacred Books of the East doit s'augmenter des volu mes su1vants : V. ~V' M~nu'
t t vol traduil par M. G. Bübler; VV. XXIX et XXX, les Grihya-Sutras
un 1°r ·te ·v•éd'iques des cérémonies domestiques, traduits par M . H, Oldenou es r1 s
d Afr•
. V XX,"{l la troisieme partie du Zend-Avesta (Yasna, 1spara ,
1berg
• et· Gabs), 'traduclion par le R. L. H. Mili8 ; V
XXXII • les Hymnes Vénagln
.. •

v·

.
·· part·,e, traduclion par M. Max Muller ; V.. XXXIII, Ndrada,
diques
prem1ere
traduc;ion par M. Julius Jolly; V. XXXIV'. les Vedanta-Sutras avec 1e comtaire de Sankara, traduits par M. G. ThibauL.
.
m~a collection des Anecdota Oxoni.ensia doit s'enricbir des ouvrages sw:ants:
Commentaire sur Daniel, de Japbet ben Ali, publié par M. ~- S. Margohoutb,
sur
d'apres un manuscr1·t de la Bodléienne •· le SaMJdnukramani de Kdtydyana
.
.
V
da
avec
des
extraits
du
Veddl'tha-dtpikd
de
Shadgurusishya,
avec
l e R ig- e ..,
v· -'· . 1 d' ,.
des notes et append.ices Par M • A· A· Macdonell ·' des ies u&lt;:S sam s aprcs
Je livre de Lismore, par M • Whitley Stokes,

257

La« Religious Tract Society » annonce: l'Evangile dans l'Inele méridionale,
par le R. Samuel Mateer; la Vie de Charles Wesley, par Jobo Telford ; le Préluele ele la réformation, par le R. Pennington ; la Réforme en France jusqu'd
la révocation de l'édit ele Nantes, par Rich, Heatb.
La maison Trübner nous promet : Les Indica d'Al-Beruni, texte arabe et
version anglaise par le professeur Sachau, de Berlin (ouvrage des plus curieux,
écrit au :11• siecle par un excellent observateur; les parties les plus intéressantes en ont déja été traduites par M. Reinaud) ; - le premier volume des
Reports of the archreological Survey of southern India, publiés sous la direction de M. Burgess (ce volume traitera des stupas ou temples bouddbistes a
Amravati et fera connaitre d'importantes découvertes chronologiques) ; - le
texte sanscrit du Manava-Dhdrma-Qdstra ou corle de Manou, édité avec notes
par le professeur Jolly de Wurzbourg ; la Vie ele Hiuen-Tsiang, par ses disciples Hwui-Li et Yen-Tsung, traduite par le professeur S . Beal.
Enfin MM. Nutt annoncent une seconde édition, largement revue par
M. S. Lewis de Corpus-Christi Col!ege a Cambridge, des Remains of the Gnoslics du R. C. W. King, dont la premiere édition remonte a 1864, et l\l. Fisber
Unwin publiera un livre de M, W, J. Witkins, Moelem Hinduism, un résumé
de la religion et de la vie des babitants actuels du nord de l'Inde.

~lllAGNE
La réaurreotion des ceuvres de Priscillien. - M. le or G. Scbepss
vient de faire une importante découverte dans le fonds manuscrit de la Bibliotheque universitaire de Wurzbourg. Dans un codex en parchemin catalogué
sous le nom de H~li.es d'un inconnu, que les meilleurs juges font remonter jusqu'au v1• ou méme au ve siecle, le D• Schepps a trouvé onze homélies qui ne peuvent provenir que du célebre hérésiarque espagnol Priscillien.
La découverte est d'autant plus importante que nous ne possédions jusqu'a
présent aucun ouvrage de ce premier marlyr de l'inlolérance au sein de l'Église
cbrélienne. En attendant la publication de ces homélies da.ns le Corpus scriptorum ecclesiasticorum de Vienne, nos lecteurs pourront se faire une idée de
leur contenu dans la brocbure de M. Scbepps, intitulée : Priscillian, ein
neuaufgefundener lateinischer Schri{tsteller eles IV lahrhunderts. (Wurzbourg,
Stuber, 1886, in-8 de 26 pag.).
Publloations récentes. - t • M. Ad. Ilarnack a. consacré une élude
critique a la Constitution dile apostolique, dans le but de dégager les sources
de la seconde partie de ce document (Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung, Leipzig, Hinricbs, 1886, in-8 de 106 pag.). La premiere
partie expose, de la méme fa~on que la Didaché des douze ap0tres récemment
découverte par Bryennios, les Deux Voies qui se présentent au fidele . ELie a
élé Iréquemment analysée dans les derniers temps . La seconde partie contient
de prétendues regles apostoliques relatives aux éveques, presbytres, diacres, etc.
17

�259

CHRONIQUE
R.EVUE DE L'lllSTOlRE DES l\ELlGIONS

258

M. Harna.ck est done a.mené a. nous fa.ire conna.itre ses conclusions sur les
origines el les premiers développements de la biérarcbie ecclésia.stique.
2. La queslion de l'origine el des ra.pports des évangiles synoptiques conlinue a préoccuper quelques-uns des mehleurs critiques de l'Allemagne,
M. Holsten, professeur il. Heidelberg, vient d'a.jouter une maitresse piece a.u
dossier du proces da.ns le volume intitulé : Die synoptischen Evangelien nach
der Form ihres Inhaltes. 11 a dressé les trois textes en trois colonnes pa.ra.Ueles,
laissant cha.que fois en blanc la colonne ou la concorda.nce manque. Jama.is
peut-etre la compa.ra.ison des trois textes n'a. été fouillée a ce point jusque da.ns
les moindres détails. La conclusion de M. Holsten, c'est que l'éva.ngile de
Ma.ttbieu, qui n'est lui-méme que la version juda'isante d'un éva.ngile pétrinien
(ou naivement judéo-cbréti.en), est le plus a.ncien de nos évangiles actuels; la
version canonique de Marc a.ura.it été faite, d'apres Mattbieu, par un paulinien,
et l'éva.ngile de Luc serait une édition revisée et augmenlée des deux précédenls par un auteur animé d'intentions conciliatrices. A. premiere vue, il semble
que M. Holsten, comme beaucoup d'autres critiques, découvre des intentions
el des calculs dans des combina.isons qui pourraient bien n'étre que le produit
spontané des tradilions altérées.
3. Le D• L. Horst a. traduit en allema.nd le Trailé de la. Démonstralion de la
Foi a.ttribué a.u métropolita.in Elie de Nisibis (x1• siecle) : Des Metropoliten Elias
von Nisibis Buch vom Beweis del· Wahrheit des Glaubens, uebersetzt und eingeleitet (Colmar, Ba.rtb., in-8 de x:xvm et 12'7 pa.g.), Cet ouvra.ge jette un jour
curieux sur la vie encore si mal connue des cbrétiens nestoriens sous la. domination des musulmans. 11 se divise en qua.tre pa.rties : la premiere contient la
réfuta.tion des mahométa.ns et des juiís, la seconde celle des ja.cobites et des
· melcbites. La troisieme est consa.crée a. la glorifica.tion des vra.is croya.nts, tandis
que la qua.trieme a pour but de montrer que ces der¡¡iers n'ont jamais fait
ca.use commune avec les bérétiques. Les ja.cobites, en elJet, semblenl i1. l'auteur beaucoup plus condamnables que les disciples de Mabomet.
(t. M. c. Bezold a donné da.ns le Kur:r.gefasster Ueberblick ueber die babylonisch as~rische Literatur (Leipzig, Schulze) un excellent résumé des résultals
obtenus jusqu'a. présent par les assyriologues dans leurs tra.vau:x de décbiffrement, 11 y a consigné toutes les traductions publiées, les commenta.ires, les
données acquises en cbronologie, etc. ; cette compilation rendra un grand service aux assyriologues et surtout a.ux profanes qui ne sont pa.s mal embarrassés
par la dispersion des écrits sur les textes assyriens et chaldéens dans un grand
nombre de périodiques ordina.irement peu répandus.
5. Pa.rmi les nombreux ma.nuels d'bistoire ecclésia.stique qui se publient
en A.llemagne, nous a.vons remarqué le Lehrbu.ch der Kii·chengeschichte de
M.F. X. Funk (Rottenburg, Ba.der, in-8 de xv1 et 563 pag.), Comme répertoire, ce livre est e:xcellent. 11 esl tres bref, reropli d'indications précises et
aussi impa.rtia.1 que peut l'étre un ouvrage destiné a aervir da.ns les séminaires.

ITALIE
Publications nouvelles. _ i N

le tirage a. part d'un a.rticle 'il • o_us avons rec;¡u de M. Vincenzo Grossi
qu a pubhé da.ns la a· . t d'
fica, une brochure gr. in-8 de
. .
uns a t (uoso{i,a scientinell'antico oritnte. L'auteur ad 24 pag:, mtitulée : Il fascino e la jettatu.ra
es connaissances tre
•é
. .
de condenser dans un petit nomb d
s vari es qui lu1 permeltent
.
re e pe.ges une qu t'té
1 d
.
mtéressa.nts
e rense1gnemeots
. sur les supersti'ti'ons re1at·1ves a la fa · ant'
.
da.ns les d1vers pa.ys de l'antique Orient.
scma ion et au mauva1s reil
.
nella
2,• F. Cicchitti-Suriani • La Bet·igione
coscien:r.a (Roma Forza.ni 1885 . 8 d

sciema
·

e

la .

.

tirannide della

•
' G B ' S , me 538 pag.). La pré~iace de C'!t ouvrage
réd1gée
par Mons
· · • avarese en i885 · t • 1
•
mieres pe.ges, des tendances qu1· on'l msp1r
. . é' 1•10s
rutt Me e·
lecteur'
auteur
h. •des les preun e aleureux adhérent d .
. .
• • 1cc 1ttJ-Suria.ni est
.b
u vieux catbohc1sme •
li
log¡e en faveur de l'Église ca.tboli ue italie
' son vr~ est un~ loogue apodéfense de la reli&lt;ñon contr 1 qt
nne. La premtere parbe contient la
o·
e es a taques de la. ·
pour but de montrer la supériorité d . . . . sc1ence. La seconde partie a
de signaler les altéra.tions que l
u chns~1ams~e sur_ les a.utres religions et
contient la justification du
a papa.uté _lu1 a fa.1t subir. La troisieme parlie
mouvement vreux-cath li
.
gramme de ses espérances L' t
.
o que en Italie et le pro, . .
· a.u eur est ammé d'
. .
met histoire au service d'u th~
une convichon a.rdente . il
·
1
ne .,se ecclésia r
d
'
Juger la. valeur, mais il est tro l I
s_ ique ont nous n'avons pas a
nétes. Il a beaucoup lu. 1·1 ' pt oya pour lu1 demander des services malhon,
' n es pas embarra sé d t
a. 1appui de son idée Les repro b
1 s
e rouver des fa.its nombreu:x
•
e es que 'on
·t l ·
genre de l'ouvrage plut0t qu'a l' t
pourra1 w adresser tiennent au
d'appuyer son dire sur l'aulorité ~~ eur. ll éprouve trop souvent le besoin
sont a cha.que insta.nt de seco d
a~tres personnages ; ses renseignements
1
'il
n e mam. De la certa.ines
orsqn parle du mysticisme de la Ji •
. .
erreurs, par exemple
l'opinion de M. Jobn Lubbock sur l~e _g1on cbmo1se, Jorsqu'il préte a M. Tylor
qu'il combat sérieusement le h' et~tence d~ peuples sans religion, ou lors.
s 1s onens qui dé · t 1
. .
ou dbtsme. Mais ce sont la des
. ,
nven e chnsha.nisme du
b d
nérale du livre. Comme témoign err~ursd~u1 n .ª!terent pas la signification gétboliques italiens il mér1'te d'ét ag_e es 1spos1t1ons qui animent les vieux ca'
re s1gnalé.
3.
(Euvres
d.e Thomas d'A. . O
bon marché des muvres d qTubin. n annonce la publication d'une édition ii.
e
omas d'Aquin a R
.
.
Mgr. Lorenzetti. Elle formera .
'
ome, sous la direct1on de
e
srx vo1umes.

ongrt\s des Américanistes A Turin

.

de notre collaborateur M E B
.
. - Nous devons a l'obligeance
• • • eauvo1s de po · d
gnements sur le Congres des
é. '.
uv~u onner quelques renseiTurin.
am ncanr&amp;les qui s'est réuni récemment a
La sixieme
session du Congres int-nt.
l d
•e
·
.
, emr
a Turin
en i885
•
.~· ,... .iona es A.-"-'A
""" ...anistes,
qui devait
1
' mais qw ava1t été a.journée a cause de l'épidémie

�260

CBRONIQUE

BEVUE DE L'BISTOIBE DES BELIGIONS

cholérique, a eu lieu cette année du 15 au 18 septembre. Il n'a pas été répondu
a la seule question se rattachant aux études religieuses (Valeur religieuse et
emblématique de divers types d'idoles, de statuettes et de figures que l'on trouve
dans les tombes péruviennes), qui eO.t été portée sur le programme ; mais comme
celui-ci n'est pas limitatif, d'aulres questions du domaine de la Revue ont été
lraitées. M. Désiré Charnay, délégué du ministere fran«,tais de l'instruction publique, a présenté la Restauration du temple de Kab-ul, qui couronne !'une
des pyramides d'Izamal; il y a reproduit les peintures polychromes qu'il avait
soigneusemeut notées en découvrant les parties de l'édifice non exposées a
l'air et aux intempéries ; pour le reste, il a ajoulé un peu arbitrairement les
couleurs qui, selon sa théorie, devaient couvrir tous les édifices de l'Amérique
centrale et du Mexique. L'un des secrétaires, M. Vincenzo Grossi, proíesseur
a l'Université de Turin el atlaché au Musée d'archéologie, a comparé les Pyramides dans l'ancien et le nouveau monde, et fait remarquer qu'elles different
essentiellement par la destination ; celles-la étant des tombeaux, et celles-ci
des soubassements de temples. Son étude sur les Momies dans l'ancien et le
nouveau monde dont il donne le résumé , ne se rattache pas moins étroitement a l'égyptologie, sa spécialité.
M. le baron de Baye, autre secrétaire, a soumis a l'assemblée, avec quelques
explications, le dessin d'une idole récemment trouvée dans le Guatemala.
M. Beauvois, l'un des vice-présidents, a olfert aux membres du Congres un
mémoire imprimé sur des colliers de pierre, analogues a ceux de nos chevaux
et dont quelques-uns sont semblables entre eux, quoique trouvés les uns en
quantité dans l'ile de Puerto-Rico, les autres, au nombre de deux exemplaires
seulement, dans les montagnes de l'Écosse. A ce sujet il a rappelé la destina•
tion religieuse de colliers en pierre et en bois dont usaient les Mexicains dans
leurs sacrifices, mais ayant la forme d'un fer a cheval. Eofin, M. Seler, attach6 au Musée d'ethnologie de Berlin, a expliqué le calendrier mexicain, en
s'appuyant sur les peintures et les·anciennes interprétations du Codea; Borgianus et du Codea; Vaticanus B, dont il a fait circuler dans la salle des extraits,
copiés et coloriés avec grand soin,

HOLLANDE
11 vienl de paraitre a Amsterdam, chez P. N. Kampen, un livre étrange que
l'on rangerait volontiers dans la catégorie des íumisteries scientifiques si les
noms des deux auteurs qui se sont réunis pour l'écrire ne commandaient pas Je
respect. Il est intitulé : Verisimilia. Laceram conditionem Novi Testamenti
exemplis illustrarunt et ab origine repetierunt A. Pierson et S. A. Naber.
M. Pierson est l'un des écrivains les plus distingués de la Hollande conlemporaine, a la fois historien et esthéticien; M. Naber est un helléniste renommé,
l'un des collaborateurs les plus autorisés de la Mnemosyne. En combinant
leurs efforts, ces deux messieurs ont découvert que le texte du Nouveau Testa-

26i

ment en général est d'une obscurité désespérante, et qu'en particulier c:elui
des épitres pauliniennes est tout a fait incompréhensible pour quiconque admet
que ces épitres aient été réellemeot adressées par l'apOtre Paul a des communaulés véritables. Il n'y a qu'un moyen de l'expliquer, c'est de reconnaitre que
les épitres attribuées a l'apotre Paul ne sont que des centons d'écrits juifs libéraux réunis et embellis plus tard par un certain évéque Paul, un brave homme,
un peu trop préoccupé de sa personne, mais de bonne composition. L'existence d'un partí julf libéral (pneumatique), est établie d'apres deux passages
de Josephe et de Strabon, et la critique littéraire permet de reconnallre les
fragmenta qui nous ont transmis sa noble pensée. Ce qui est vrai des épitres
pauliniennes, l'est aussi du quatrieme évangile dans des conditions dilférentes.
M. Kuenen a consacré un long article dans le Theologisch Tijdschrift a la réfutation de ce roman historique (livr. du i •r septembre). C'est ici le cas de se
rappeler ce qu'écrivait M. Renan dans !'un des articles qu'il a publiés l'hiver
dernier sur les questions relatives a l'origine du Penlateuque. Les théologiens,
les philologues, les hommes du métier, toul versés qu'ils soient dans la maliere
de Jeurs études, manquent souvent de ce tact littéraire qui leur éviterait des
erreurs grossieres. Ne pas sentir la puissante personnalité de l'apOtre Paul l
travers quelques-unes, tout au moins, de ses épltres, c'est faire preuve, a notre
avis, d'un manque total de sens littéraire.

INDE

Indian Notes and Queries. Depuis le 1•• octobre, la revue bien connue que
dirige le capilaine Temple, a changé son titre de Panjab Notes and Queries en
celui de : Indian Notes and Queries. La nature des travaux qu'elle publie reste
la méme, mais, au lieu de s'en tenir spécialement au Panjab, elle accueillera
désormais das articles sur tous les pays de l'Inde et de l'Extréme-Orient en
général.

ANNAM
M, A. Landes vient de publier a Sa1gon (Imprimerie coloniale) un volurne de
Contes et légendes annamites, qui ont déja paru séparément dans les tomes IX,
X et XI des Excursions et Reconmissances. Ce recueil est parliculierement bien
composé el d'un grand intérét pour ceux qui veulent s'initier a l'état d'esprit
du peuple annamite. M. A. B., dans la Revue critique du 25 octobre, s'ex•
prime en ces termes a son sujet : « 11 suffit d'ouvrir le volume, pour se convaincre de la parfaite sincérité qui a présidé a tout le travail. Aussi nulle part
ne peut-on mieux qu'ici saisir sur le vif l'étrange surnaturel dont est hantée
l'imagination de ces peuples, vieux fond de conceptions annamites, auxquelles
se sont superposées et amalgamées de la fa«,ton la plus singuliere cellas du
bouddhisme, du taoi'sme et de la religion des lettrés. D'autre part, malgré le
goO.t de terroir tres prononcé de ces récits, les rapports ne manquent pas avec
le folk-lore d'autres contrées, notamment celui de l'Occidenl. »

�DJ!:POUlLLEMENT DES PÉRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES'

263

vouloir préciser dans des solutions absolues ces questions d'exégese biblique
nécessairemenl obscures.
-Séancedu /0 septembre. M. Désiré Charnay présente un Essai de restauration
de la pyramide et du temple Kab-ul, a Izamal {Yuca.tan). Pour reconstituer
ces monuments, qui sont en ruines, l'auteur s'esl serví des souvenirs des babitanls et des analogies présentées par d'autres monuments mexicains. Le caractére le plus remarquable de l'architeclure maya esl la polychromie, appliquée a
l'extérieur comme a l'intérieur des monumenls. - Dans cetle méme séance,
M. Oppert a présenté le premier vol. d'un ouvrage de M. Lodovico Oberzine,· :

Il culto del sol presso gli antichi orientali.
- Séance du n septembre. M. de la BlancMre, délégué du ministere de l'Ins-

I. Aeadémie des Inscriptiona et Bellea-Lettres. -

Séance du

18 aoút. M. Halévy lit un mémoire sur la table généalogique du x• chap. de la
Genese. ll propase de nouvelles identifications pour plusieurs noms géographiques dont la signification est douteuse. II estime que les peuples énumérés
daos ce chap. ont été classés suivant un systeme géographique par un auteur
qui veut pousser les Israélites a s'unir aux peuples du Nord contre leurs voisins
trop puissants, les Phéniciens. M. Halévy ne consent pasa y retrouver l'cem'I'e
de trois auleurs différents, comme l'admettent la plupart des critiques. Le
chap. x, a ses yeux, est homogene et en concordance avec les chapitres 1x et xr.
- M. Philippe Berger rend compte d'un nouvel envoi du P. Delattre, de Carthage, comP.renant trois cents ex-voto en langue punique. L' une des inscriptions
que l'on y peut lire offre un intérét particulier: elle est divisée en deux registres,
en haut l'énoncé du vreu, en has son accomplissemenl Elle prouve done que
ces pierres ne sont pas des monuments funéraíres. Parmi les autres inscriptions
il faut signaler celle qui confirme la restitution proposée au n• i95 du Corptl8
inscriptionum semiticarum et celle qui mentionne le dieu Baal-Samajim, c'esta-dire « le dieu des cieux ». Jusqu'a présent ce nom n'avait élé rencontré qu'en
Phénicie,

-Séances du 20 et du f!7 aoút. M. Halévy·continue la lecture de son mémoire
sur le chap. x de la Genese. Il montre que dans le récit sur la Tour de Babel
les Sémites seuls sont visés. Reprenant ensuite !'ensemble des considérations
qu'il a fait valoir, il montre qu'il est impossible de trouver pour le chap. x de la
Genese une époque de composition postérieure au vm• siecle avant J.-C. Celle
qui conviendrait le mieux aux tentatives d'union avec les peuples du Nord dont
le chap. x porte les traces, ce serait l'époque de Saloman. - M. Opperl n'est
pas de !'avis de M. Halévy. D'une fa~n générale, il penseque l'on ne doit pas
i) Nous nous hornons [a signaler les articles :ou les communications qui
concernent l'histoire des religions.

tructi® publique pres la résidence franl)aise de Tunis et directeur du servicc
beylical des antiquités et des arts, fournit a l'Acadérnie les délails les plus intérr.ssants sur les excellentes mesures prises sous sa direction pour la protection
des monuments et des ruines en Tunisie. - Dans cette méme séance, M. Clermont-Ganneau propose la lecture suivante d'une inscription grecque trouvée aux
environs dt&gt; Damas : « Pour le salut de l'empereur Trajan, fils de Nerva Auguste, Augusta, Germanique, Dacique: Mennéas, 61s de Bééliab, filsde Bééliah,
pere de Néteiros qui a été divinisé da.ns la chaudiere a l'aide de laquelle on
accomplit les cérémonies, surveillant de tous les travaux d'ici, a élevé et dédié
~e monument, par piété, a la déesse Leucotbéa. » La copie de l'inscription
transmise a M. Clermont-Ganneau porte apres le mol Néteiros : Toü ixrco8ew8tno;
iv T&lt;j&gt; &gt;.lEli-¡'&lt;1. Le savant épigraphiste traduit ce mol par : chaudiere, ce qui ferait
supposer qu'il J avait eu sacrifice huma.in. Jusqa'a plus ample information il est
impossible de rien affirmer.
- Séance du 1•• octobre. M. Gaston Boissier fait une communication sur le poete
Commodien. II observe que cet évéque, quoique Iettré, s'est serví du latin vulgaire, tandis que Juventus et Prudence, ses snccesseurs en poésie chrélienne,
font usage du Iatin le plus pur. Commodien agit ainsi probablement pour avoir
plus facilement acces aupres du peuple. - M. Désiré Charnay présente une
pbotograpbie de la porte d'entrée du palais des Nonnes, a Uxmal, dans le Yucatan.
-Séance du 15 octobre. M. Maspéro dépose sur lebureau de l'Académie l'édition du « Livre des Morts », publiée par M. Naville selon le vreu du Coogres
des orientalisles de Londres. Une commission formée de MM. Bircb, Cha.has,
Maspéro et Naville avait été nommée pour recueillir toutes les variantes de cet
important document. Cette commission confü1 le travail a M. Naville. Pour ne
pas se heurter a d'insurmontables difficultés d'exécution matérielle, celui-ci a·du
se contenter de recueillir et de collationner les variantes des monuments du second empire thébain, de la 18• a la 25• dynastie,
II. Académie de médecine. -· Séance du 7 septembre A l'occasion de
)'examen mérliral de la célebre crirninelle Euphrasie Mercier, M. Ball lit un mó

�265

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES socmTf:S SAVANTES

moire sur la Responsabilité partielle des aliénés, dans lequel il montre que la
folie religieuse peut fort bien s'accorder avec une grande perspicacité d'esprit
et de remarquables aptitudes pour les affaires. D'apres le savant aliéniste, un
grand nombre d'esprits supérieurs qui ont marqué dans l'histoire de l'humanité
étaient des hallucinés et des fous. A ses yeux Newton, Luther, Pascal, Aug.
Comte étaient des aliénés indiscutables. Les grands saints, les grands hommes
et les grands criminels se rangent au point de vue mental dans une meme
catégorie.
III. Journal Asiatique. - Mai-juin : Senart. Étude sur les inscriptions
de Piyadasi (voir le n• suivant). = luillet-aout : t. Clermont-Ganneau. Mané,
Thécel, Phares et le festin de Balthasar. - 2 . 1. Darmesteter. Une page zende
inédite (sur les mariages mixtes).
tIV. Revue historique. - Septembre-octolire: i. A. Stern. Bulletin des
publications allemandes relatives a l'histoire de la Réforme. - 2. Samuel Bet'ger. Compte.rendu critique des récents travaux sur !'origine vaudoise des anciennes traductions allemandes de la Bible.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 18 octobre: Eug.
Mimt~. La bibliotheque du Vatican sous les papes Nicolas V el Calixte Ill.
VI. Bulletin critique. = 1•• octob1·e : L. Duchesne. Discussion remarquable du livre de M. Ad. Harnack : « Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung. »
VII. Revue archéologique. - luillet-aout : Paul Monceau:x. La grolle
du dieuBacax au Djebel-Tafa.
·
VIII. Revue des Questions historiques. - 1•r juillet : i. D. Fraru¡ois
Chama1·d. Les lettres et les registres des papes. - 2. Le baron Kervyn de Lettenhove. La Ligue et les papes. = 1•• octobre: i. L'abbé O. Delarc. Le pontifical
de Nicolas II (1059-t061). - 2. L'abbé C. Douais. Une histoire des attaques
contre les livres saints. - 3. Léon Lecestre. La regle du Temple. - 4. Denis
d'Aussy. La faction du creur navré, épisode des guerres de religion (1573).

l'llle-et-Vilaine. - 2. E. Fagnan. La fleche de Nemrod. - 3. 1. Tuchmann.
L'animisme de la mer. - 4. H. Gaidoz. Prieres enfantines et juvéniles, =
Octobre : 1. S. B. Un sermon sur la superstition. - 2. E. Ernault. Prieres .
populaires de la Basse-Bretagne. - 3. H. G. Ohlations a la mer et présages.
XII. Revue des traditions. populaires. - luin: A. Certeux. Adem el
Haoua, tradition arabe. - 2. F. Fertiault. Coutumes et superstitions . de la
Bourgogne.= luillet: Ch. Ploúc. La mythologie d'Andrew Lang. = Septembreoctobre : t. Superstitions chinoises.- 2. Renri Carnoy. Les divinités inférieures.

26.t

IX. Mélanges d'archéologie etd'histoire. - VI. I et2 :1.Ch. Poisnel.
Un concile apocryphe du pape saint Sylvestre. - 2. Albert Martin. Les cavaliers et les processions dans les fetes alhéniennes. - 3. J.-H. Albanes. La
Chronique de Saint-Víctor de Marseille (voir n• suivant). - 4. Edoua1·d Cuq.
De la nature des crimes imputés aux chrétiens d'apres Tacite. - 5. Paul Fabre.
Les vies des papes dans les manuscrits du Liber Censuum. = VI. 3 et 4 :
i. Diehl. Le monasteredeSaint-Nicolas diCasole, presd'Otrante. -2. Le Blant.
De quelques sujets représentés sur les lampes en terre cuite _de l' époque chrétienne. - 3. Duchesne. Un mot sur le Líber pontificalis.
·
X. Bibliotheque de l'Ecole des Chartes. - 1886. Nº 3: 1. lh. de
Grandmaison. Fragments de charles du x• siecle provenant de Saint-J ulien, de
Tours. - 2. A. Paradis. Inscriptions chrétiennes du Vivarais.
XI. Méluaine. - Septembre : t. Ad. Orain. Croyances et superstitions de

XIII. BulletiD de correapondance africaine. - lV. 3 et 4: R. Basset.
Les manuscrits arabes des bibliotheques des zaoui'as de Afn-Madhi et de Temacin, de Ouargla et de Adjadja.
XIV. Revue d'ethnographie. - V. 3: Grandidier. Des riles funéraires
chez les Malgaches.
XV. Revue philosophique. - Octobre: L. Carrau, La philosophie religieuse de Berkeley.
XVI. Critique philosophique. - Juillet ; L. Ménard. La transformation des croyances dans le monde hellénique.
•
XVII. Revue des Langues romanes. - Avril : Vie de saint Hermentaire.
XVIII. ReTue des études juives. - luillet-septembre : i. 1. Halévy.
Recherches bibliques. Le chap. x de la Genese. - 2. Friedlamder. Les pharisiens et les gens du peuple. - 3. David Kaufmann. Etudes d'archéologie juive.
-4. Elie Scheid. Joselmann de Rosheim.- 5. Isaac Bloch. Les juifs d'Oran. 6. A. Cahen, Le rabbinat de Metz (fin). - 7. Schwartzfeld. Deux épisodes de
l'histoire des J uifs roumains.
XIX. Revue des Deux Mondes. - / •• septemb1·e: Emile Gebhart. Une
renaissance religieuse au moyen Age. L'apostolat de saint Frant;ois d'Assise.
XX. Revue politique et littéraire. - 16 octobre: A.roede Barine. Les
livres sacrés de la Chine. Le Li-Ki.
XXI. La Controverse et le Contemporain. - luillet : i. Ricard.
L'abbé Maury avant 1789; le clergé frant;ais dans la deuxiéme moitié du
XV1116 siecle (voir les n•• suivants). - 2. F. Robiou. Une double question de
chronologie égyptienne. - 3, C.-H. Robert. La. cbronologie et les généalogies
de la Bible. - 4. Van den Gheyn. La science des religions. - 5. Paul Allard.
La persécution de Valérien (voir le n• suivant), = Aoút : La croix chez les
Qhinois. = Septembre : P, 1. Brucker, Quelques éclaircissements ·sur la chronologie biblique.
XXII. Révoluuon fran~aiae. - .Aoút : Louis Farges. La question juive
il y a cent ans (voir septembre).
XXIII. Vie chréuenue. - Octobre : i. Ch. Dárdier. La France protestante en i7i7. - 2. L,-A. Gervais. L'activité sociale du protestantisme
fran&lt;¡ais.

�DÉPOUTLLEMENT DES PÉRIODIQUES
266
xxrv. Revue chrétlenne. - Juillet: Raoul AUier. La chanson hugue-

=

=

note au xv1• siecle. A.out : E. Stcipfer. La µiort de saint Paul.
Septembre:
La caverne de Macpélab (du méme).
Octobre: E. &lt;U Pressensé. Le paga-

=

nisme hellénique.

XXV. Bulleün de la Société de l'Histoire du protestantisme
fran~ais. -Aoüt: 1. J. Roman. Récil inédit des massacres de la Saint-Barth~lemy il. Toulouse- - 2. Ch. Read. Daniel Chamier (voir le nº suiv.). = Septembre : N. Weiss. Deux martyres parisienne~. Radegonde et Claude Foucaut.
Octobre : Le prédicant Chapel et le jubilé de la révocation en 1735 (du

=

méme).

XXVI. Revue de Belgique. - Aoút: i. Goblet d'Alviella. La derni~re
floraison du paganisme antique. - 2. A. Gittée. La théorie anthropologique en
mythologie.
Octobre : Les traditions populaires du grand-duché de Luxem-

=

bourg (du méme).

XXVII. Academy. - 31 juillet : f. A. W. Henry Jones. Abungarion folktale. - 2. Roden Noel. Jacob Boehme (résumé du systeme mystique de J. B.
d'apres le livre de l'évéque danois Martensen).
7 aout: i. Karl Pearson. German translalions of the Bible before Luther ( discussion des travaux de
MM. Haupt et Jostes sur les relations entre les traductions vaudoises et les premieres traductions alleman,des). - ~- J. Burgess. The Pigeon or Black-Peak
monastery of Fa-Hi~n and Hiwen Thsang. - 3. Terrien de la Couperie. Babylonia and China (voir notre Chronique).
14 aout : Whitley Stokes. Merugud
Uilix Maicc Leirtis, the Irish Odyssey. 21 aoitt: A . Lang. Primitive marriage
in Bengal.
4 septembre : The veneration offoot prints (voir les n°• suivants).
9 octobre: J. Burgess. The PO.rvasaila Sanghtrtma identified with the AmrA-

=

=

=

=

=

vati Stupa..

XXVIII. Athenmum. 31 juillet : T. S. Jftt'ir. Ecclesiologica.l notes on
some of the islands .o1 Scotland.
28 aout : Thomas Tylor. Tbe semitism of
the Hittites.
25 septembre : A. Neu.bauer. The moabite stone and Arel

=

=

(cfr. l'art. de M. Sayce dans lenº du 9.octobre).
XXIX Nineteenth Centu17. - Septembt·e : 1. Devendra N. Das. The
Hindu widow. - ~- S. G. Mivart. A visiL to sorne auslrian monasteries. 3. A.ndrew Lang. Egyptian divine myths.
XXX. Du.blin R6view. - Juillet : De Harlez. The first chinese philosopher or the..system of J..aotze.

XXXI. Expositoi:- -Aoitt: i. Fr. Delitzsch. Dancing and Pentateuch
crilicism in correlation (critique des travaux de M, Wellhausen). - 2. A . F.
Kirckpatrick. The revised version. - 3. !,farcus Dodd. The book of Zechariah
( voir le n• suiv.). - 4. B. B. Warfield. The prophecies of S. Paul.
Septembre : i. Godet, The first indications of gnosticism in Asia Minor. 2. K. Wessely. On the spread of Jewish christian religious ideas among

=

Lhe Egyptians.

ET DES TRAVA.UX DES SOCIÉJ'ts SAVANTES

267

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· · o r th e pri·
·XXXII.
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me
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ist
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Amhrose
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3
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XX~II. ~iatic Quarterly Review. - Octobre :. i.

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The. .Hmdu . cb1ld widow. - 2 ' E º G• Punchard • Sºkb
1 S and SIºkbºISID, - 3. J.•
E dkins.
, James
,
Hutton
.
dChmese schools oí thought in tbe age •of Menci·us · _ ...
I nd1 un er the mahommedans.
•
X~~IV. Journal of the aáiatic society of Bengal. - I Vol LV I .
1. ?livie,·. Sorne copper coi~s: ~f Akbar found in the Kangra distri~t. ~ 2.
RdJ Shydma.l_
~he anliqmty, authenticity and genuineness of the epic
called th~ Pr1tb1 Ri1J Rtst and commonly ascribed to Chand Bardai. - 3 (du
meme) Birthday of the emperor Jalaluddin Mubammad Akbar.
.
XXXV. Indlan Antiquary. - Ju.illet : 1. J. J. Fleet. Epoch of the Gupta
era. :-- ~- ~he_ Mand~sor-inscription of Kumaragupta. _ 3. E. Hultzsch.
Gwahor,
mscripbon oí V1krama-Samvat• H6t · _ 4• F• K"te lhorn. Noles on the
M
h
ª abh~shya. Ao~t : 1. Murray-Aynsley. Asialic symbolism (voir sept. ). _
2.
. Folk-lore m western India · - 3· K ie
· lhorn. Noles on tbe Mahabh Wadia
h
as ya (4• art.). - 4. Elliot. A further notice oí the ancient buddhi5 t 5 t
ture at Negapatam •
. b.I e •. 1• J • J. IFleet. History
.
rucep t~m
and date of Mihira
Kula. - · 2. (du m~me) Two Mandasor inscriptioos of Yasodharman. _
3. Rehatsek. Last years oí shah Sbuja'a. -4. W. Elliot. Ancient Maratha tenures
XXXVI. Orienia:list. Il. 7 et 8 : 1. R. S. Copleston. Translation of th~
Jatakas. - 2. N. Visuvanathapitl&lt;ii Mudaliyar. Tamil folklore· singhalese
folklore. - 3. S. J. Goonetilleke. Singhalese folklore.
'
XXXVI_I. Archaeological Journal, - Nº t70. Bent. The survival of
mythology m the greek islands.

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Ka~

n'!3.

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XXX".'III. Ameri~an Journal of philology. - VII. 1 : i. Whitney.
2. Harris. Fragments of J 1-

The Upamshads and the1r latest translation. Martyr.

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XXXIX. Zeitschrift der deutschen morgenlmndisch G u
chaft
X L 2
i
en ese s•• • : • E. Hultzsch. Berichtigungen und Nachtra··ge d
Am • ti I h ·r
zu en
. arava nsc ri ten. - 2. P. von Bradke. Beitriige zur altindischen Relig1ons-und Sprachgeschichte.

·

XL. Sit~ungs~eri~hte der k. Akad. der Wissenschaften zu
Wi~n (Philos.-historische Klasse, CXI. 2) : 1. Pfi,zmaie,• D p h

Jesa1as g --nr- dº h
• er rop et
ro ~n isc • - 2• (du méme). Chinesische Begründungen der Taolehre.
XLI. Philologus. - XLV. 3 : 1. Joh. Schmidt. Ueber die Grabschrift
des Augustus. - 2. Au17. Mommsen. Reformen der romischen Kalenders in
den J~hren 45 und 8 v. c. - 3 . Soltau. Roms Gründungslag in Sage und
Geschichte. - 4. Gilbert. Der Tempel der Magna mater in Rom
XLII. Deutsche Revue. - Octobre G. B.ohlfs. Moh~med und die
mohammedaniscbe Religion.

f

�ET DES Tll.lV.lUX. DES SOCltTÉS 5.lVA.NTES

269

DÉPOUILLEME.'&lt;T DES PiRIODlQUES

Judent~. -_ N• 1: 1. Graetz. Der Abschluss des Kanon■ des Alten Teata-

XLIII. A.rchiv fiir slavische Philologle. - IX. 3 : Nthring. Die dramatisierte Geschichte Josepbs. - 2. Mikulicic et Jagic. Katharinenlegende in

ments und die Dilrerenz von kanonischen und extrakanonischen Büc!iern nach
Josephus und Talmud.
2. Theodor. Die Midraschim zum Pentateuch und der
dreijiihrige pal~slinensiscbe Cyclus. - 3. Schreiner. Zar Charakteristik R. Samuel
b. Chofms und R. Hais.
N• 8 ·• Graet:r;. Di·e Stellung der klemas1a· ·
.
t1scben Juden unter der Romerherrschaft.
LV. Z~itschrl!t für aigyptische Sprache. - N• t et 2: t. Brugsch.
Mytholo~1ca. - 2. (du méme). Der Apiskreis aus den Zeiten der Pt.olemaier. _
3. Amelmeau, Textes lhébains inédits du N. T.
L ~· ArchiTio per lo atudio delle tradizione popolare. - v. i :
i. . Cibele. Le superstizioni
~
Alem. bellunesi e cadorine. - 2. Pires. Superst·u;oes
leJanas (Portugal) relativas aos sonhios.
~VI~. La CivilU. cattolica. - N• 1865: 11 tesoro, la biblioteca e l'archivio
de1 pap1 ne! secolo x1v.
L~I. Theologiach Tijdachrift. - Septembre: 1. .Rovers. Een A'pocalypse uit de derbe eeuw. - 2. J. H. A. Michelsen. Kritisch onderzoek naar
den oudslen teksl van Paulus Brief aan de Romeinen - 3 K
y ·
similia.
·
· uenen. en-

268

altkroatischer Fassung.

XLIV. Jahrbücher für kla11lsche Philologie. - XV. i : F. Cauer.
Die romische Aeneassage von Naevius bis Vergilius.
XLV. Historisches J'ahrbuch. - VII. 3: i. Duhr. Reíormbestrebungen
des Cardinals Otto Truchs11ss von Waldburg. - 2. Schwar:r;. Romiacbe Beitriige zu Jos. Groppers Leben und Wirken. - 3. Silbernagel. Wilbelm■ von
Ockam Ansichten ueber Kirche uod Stat.

X.LVI. Riator!ache Zeitachrift. -

LVJ. 3 : Fr. Vogel. Cblodwig's

Siegueber die Alamaonen und seioe Taufe.

XLVII. Archiv ttir materreichische Gesohichte. - LVIII, i :
1. Tadru. Cancellaria Johannis Noviforensis, episcopi Olumucensia (i36'-i380).
- 2. Brieíe und Urkuoden des Olmützer Biscboís Johann von Neumarkt.
XLVIll. Theologisohe Studien. - VII. 3: t. Umfrid. Die LehreJesu
vom Lohn nach den Synoptikern. - 2. Kittel. Die Herkunft der Hebraeer nach
dem alteo Teslament,

XLIX. Theologiaohe Quartalaohrift. - LVIII. 3 : i. FunA. Die
Catechumenatsklassen und Busstationen im christlicben Altertum. -2. F!reclmer,
Ueber die Hypolhese Steinthals, dass Simson ein Sonnenheros sei.
L. Zeltaohrift flir wi11enschaftllche Theologle. - XXIX. 4 :
1. A. Hilgenfeld. Das Urchristentum und seioe neueste Bearbeitungen durch
Lechner und Harnack. - 2. Thenn. Vitm omnium XIII apostolorum, item XIII
Patrum apostolicorum. - 3. A. Hilgenfeld.. Die Gemeindeordnung der Hirtenbriefe des Paulus. - 4, Nreldechen. Tertullian und S. Paul.
LI. Jahrbücherfür proteatantische Theologie. - N• 4: L Gelzer.
Zur Zeitbestimmuog der griecbiscben Notitim episcopatuum (2• arl.). 2. Fr. Nippold. Die derzeitigen Hauptstromungen in der interconfessionnellen
Litteratur. - 3. Nreldechen. Tertullian. Vondem Mantel. - -i. Paul. Logoslehre
bei Justinus Martyr. - 5. Lipsius. Zu dem Fragmenl des Passio Pauli.
LII. Zeltachrift für kirchliche Wlssenschaft. - N• 1 : i. H. Zahn.
Apokalyptische Studien (voir n• suiv.). - 2. Caspari. Hat die alexaodrinische
Kirche zur Zeit des Clemensein Taufbekenntniss besessen oder nicht? N• 8 :
t,.Behm. Das chrisUiche Gesetztum der apostoliscben Viiter (2•art. ). - 2. Biehler.
Die Rechtrerligungslehre des Thomas von Aquino mit Hinblick au( die triden-

=

tinischen Beschlüsse.

LIII. Zeitachrift für katoliache Theologie. - N• 3 : i. J. Svoboda.
Die Kirchenschliessuog zu Klostergrab und Braunau und die Anfánge des
30 jiihrigen Krieges. - 2. Ghr. Pesch. Die Evangelienharmonien seit dem
xn• Jahrbundert. - 3. D. Battinger. Der Untergang der Kirchen Nord-Afrika's
im Mittelalter.
LIV. lllonatachrift für die Geachichte und Wissenschaft dea

=

=

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•

�LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

La littérature et la religion sont liées par d' étroits rapports.
Plusieurs fois, il est vrai, leurs relations n'ont pas été celles
de l'amilié, témoin le dix-huitieme siecle, ou la fraternité ne
fut pas de mise entre elles. Mais comme notre siecle, a ses
déhuts, s'est empressé de désavouer cette haine fratricide 1
Chateaubriand, esprit sceptique et qui ne croyait guere qu'en
lui-meme, Mme de Stael, tout imbue des príncipes du dixhuitieme siecle et qui n'était ríen moins que mystique, se
chargent de ramener la littérature vers la religion, et la religion vers la littérature. Ces deux grands écrivains rappellent
a 1eurs contemporains, au nom du catholicisme et du protestantisme, que le divorce n'ajamais été prononcé qu'a regret
entre littérature et religion, qu'il a été le pire des divorces
et, qu'en fin de compte, on a dti renouer les liens brisés. ll
n'y a pas de grande littérature sans vertu et sans religion :
c'est Mme de Stael qui nous le dit, et elle va jusqu'a déclarer que la littérature moderne l' emportera sur celle de l'antiquité, parce qu'elle est chrétienne. La littérature grandit au
souffle de la religion ; la religion elle-meme multiplie ses
forces, sous l'égide des lettres : c'est Chateaubriand qui nous
le fait sentir el il travaille, par ses écrits, a ressusciter ,le
calholicisme. Et c'est ainsi que le romantisme, cette révolution littéraire si originale, si puissante, si féconde, est né a
la faveur d'un rapprochement prévu, inévitahle, parce qu'il
i9

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
278
était conforme aux lois de l'histoire et de la pensée humaine,
entre la religion et la littérature.
L'histoire littéraire et religieuse de la Perse contemporaine corrobore d'une maniere absolue ces affirmations. Cetle
histoire, dans sa phase islamique, n'est meme que l'illustration de la these que nous avons posée. Dans aucun pays, en
effet, la vie nationale, qui semanifeste dans tousles domaines,
et dans celui des lettres en particulier, n'a été et n'est plus
fusionnée avec la vie religieuse que dans la patrie des Perses.
Schiite est le synonyme de Perse ; parler de l'un, e' est parler
de l'autre; on est musulman schiite, parce qu'on est Perse,
on est Perse, parce qu' on est schiite ; vous ne pouvez sortir
de ce dilemme, par la raison qu'il résume l'histoire de la
Perse, depuis sa conversion a l'Islamisme.
Lorsque la Perse se courba sous la loi du prophete, elle
retrouva comme un semblant d'indépendance dans le schisme
auquel elle ne tarda pas de se rattacher. Le schiisme ne s' écarte pas réellement de l'orthodoxie musulmane: la dogmatique, le rituel sont, apeu de chose pres, les memes dans ~es
deux camps. La seule différence essentielle porte sur un point
de politique religieuse. D'apres les schiites, Ali aurait dft succéder a Mahomet; cousin, gendre et premier converti du
prophete, tout le désignait pour ce role éminent. 11 fut évincé
de la succession directe, et ce ne fut qu'apres qu'Abou-bekr,
Ornar et Othman eurent occupé le califat, qu'il y fut porté
lui-meme, pour bientót y succomber sous les coups d'un
assassin. Quant a ses descendants, héritiers légitimes de la
couronne et de la tiare musulmanes, ils furent dépouillés eux
aussi au profit d'usurpateurs; telle est du moins la conviction
des schiites. Les Perses, vaincus et écrasés par les Arabes,
ont pris fait et cause, dans leur schisme, pour les Alides persécutés et martyrisés. Leur religion a done une couleur politique et nationale des plus vives : c'estla confusion de l'ordre
civil et de l'ordre religieux.
Le meme phénomene s'observe dansleur littérature. C'est
al'islamisme, en effet, qu' est dli, dans notre siecle, son renou-

279
vellement, révolution littéraire qui touche de bien plus pres
au domaine religieux que le romantisme auquel nous le comparions. Celte révolution s'est accomplie sur la scene tragique; c'est le drame qui, en Perse comme en France a été
'
'
au dix-n_euvieme siecle, l' expression vivante des aspirations
enthousiastes a un nouvel idéal littéraire.
Il est regrettable qu'un sujet-si riche, d'un si haut intéret,
et qui touche de si pres aux plus grands problemes de la religion, de la littérature et de la politique orientales n'ait suscité
.
'
Ju~qu'~ présent qu'un petit nombre d'investigations. On pourrait c1ter les noms de dix ou douze écrivains qui s'en sont
occupés, la plupart indirectement ou incidemment. En fait, il
n'y a guere que MM. Chodzko et de Gobineau, tous deux
savants franoais, nous nous plaisons a le dire, qui se soient
livrés a une étude véritable du théa.tre persan. Nous serions
he_ureux si les quelques pages, que nous lui consacrons, pouvaient engager quelque orientaliste, plus compétent que nous
en ces matieres et disposant de plus de loisirs, a creuser ce
sujet si peu connu et a en découvrir les horizons étendus et
les beautés ignorées.
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

....*
~i, dans le théatre persan, la farce est ancienne, la tragédie,
qm seule doit attirer nolre atten1ion au point de vue religieux, y est au contraire une création nouvelle. Elle est née
au début du siecle, en effet , et, comme cette naissance s'est
effectuée en quelque sorte sous nos yeux, comme nos contemporains schittes en ont été les témoins, nous pouvons
facilement observer les premiers pas qu' elle fit, en quittant
son berceau. Ses origines sont analogues.a celles qu'eut le
théAlre, soit dans l'antiquité grecque, soit en France au
moyen a.ge, je veux dire qu'elles furent religieuses.
La tragédie, chezles Grecs, s'était formée au sein des riles
accomplis en l'honneur de Dionysos. Dans les louanges du

�280

REVUE DE L'RlSTOlRE DES RELIGI0:-1S

dieu, célébrées par des chceurs parlant tour a tour, on avait
peu a peu intercalé des récits, ou élaient rappelées les aventures de la divinité, et qui furent débités, avec le temps, par
un nombre de plus en plus grand de personnes, c'est-a-dire
d'acleurs. La scene se détacha done de l'aulel meme. Née au
milieu des cérémonies religieuses, par suite faisant partie du
culte public, la tragédie se consacra tout entiere a l'histoire
des dieux, puis a celle des hommes qui étaient entrés en rapports avec la divinité. L'bomme, en face de la puissance
divine, puissance parfois prolectrice, mais souvent ennemie,
sujet grandiose et saisissant, sujet humain et surhumain, qui
éleva l'art tragique des Eschyle, des Sophocle, des Euripide
meme, a des hauleurs, dont le cbemin n'a point encore été
retrouvé 1
Le thM.tre du moyen a.ge, bien que sorti des entrailles de
la religion, est loin d' offrir les memes analogies avec la scene
persane. En effet, si le thM.tre, en Grece, ne futqu'une sorte
d'évolution du culle, au moyen a.ge, il dut sa naissance au
fait que les riles de l'Église, par suite de la grossierelé des
masses et de leur manque absolu de culture, devinrent de
plus en plus un spectacle : le thMtre naquit du développement du faste, de la pompe, du luxe, de l'amour de la représentation dans le culle. On se mil a représenlet· Noel, la
crecbe du Christ, a fMer l'a.ne qui avait entendu les premiers
vagissements du divin mattre et porté Jésus lors de son entrée
a Jérusalem; enfin, aun• siecle, Hroswitha écrivit de courtes
pieces, comme la Conversion de Gallicanus, modestes précurseurs des mysteres des siecles suivanls.
En Perse, il en a été comme en Grece. Les cérémonies
funebres, par lesquelles on célebre chaque année, depuis des
siecles, pendant les fMes du l\foharrem, le martyre de la
famille d'Ali, ces cérémonies, qui sont un véritable culte a
l'adresse des héros de la nation et de la religion, renfermaient
les germes du thM.tre persan. Si le papillon a tardé si longtemps arompre les parois du cocon qui l'emprisonnait, s'il a
fallu que le soleil de nolre siecle se levAt a l'horizon pour

LA RELIGIO:'i ET LE THÉ!TRE E'i PERSE

déterminer cette métamor h
.
28i
au réveil relioieux do t pp ose, 11 faut sans doute l'altribuer
'
n 1a erse co0 t
·
speclacle. Ce0 siecle e re t
.
emporame nous ofl're le
.
' n eue , qm marque la dé hé
·
de la Perse ét bl"t
e anee polit 1que
. .
' a • en meme tem
1
rehgieux et littéraire. tandis u'e
. ps son re evement
nouveau, elle assiste a '¡,é l . q d' lle maugure un théAlre
veux parler du Babvsme. cB~:~n 'une réf~rme .r~ligieuse, je
ces deux événemen.ls im
t ?u aucun hen VIs1ble ne relie
point par une vulgaire cJ:~i::n~ il e~t évidcnt que ce n'est
littérature et en religi·o
d e qu Il Y a eu révolution en
.
n par ela la me e .
plateau 1ranien; e' est le roble
, r aspienne, sur le
du lhéAtre persan patvie!dr ·t me
une étude approfondie
Les cantiques chantés en ~~hpeu -Mre, a ~ésoudre.
pendant les dix premiers ·o ondneur d Ah et de sa famille,
début de notre siecle le/ u~s u_ Moharrem, tel était, au
ma~ique, d'ou la tragédie
v1_erge de ~oute action draava1t déja diminué le nomb d sorhr. Peu d années apres, on
les récits du martyre d
~e ~~ cantiques, pour intercaler
1
comparattre ces mart e a a_m1 e ~u Prophete. Puis on fit
yrs, qm vena1enl rae t
on er eux-mémes
1eurs souffrances · D&gt;-os 1ors 1es acteu
'
·
scene : de ces récits dra t·
rs s empara1ent de la
'
ma iques au drame •
·1 ,
qu un pas, qui a été franchi L d
meme J n y avait
culte, ou plutót, tout en tir~nt d r~me, ~n.fin, s'est séparé du
sa chaleur, il a commencé a . e . a rehg1on sa substance et
Changez les noms les t
v1vrle m?épendammenl du culte.
,
emps et es lieu • • 1
nous avons sous les yeux c'est d n· x . e est_ a Grece que
'
e 10nysos qu'il s'agit.

(u

:~:~t°'

•

••

La tragédie persane est I' ex ress.
.
religieux des schiites.
p
ion parfa1te du sentiment
C'est a la religion et a l'histoir
qu'elle emprunte exclusiveme t e
tragiques qui constiluent 1 n _ses
Mahomet, celle de Fatima: camere
' sa fille,

..
re~1gieuse de la Perse
SUJets. Les événements
des Alides, la I!lOrt de
etc., et les divers inci-

�LA RELIGION ET LE TBÉATRE E'.'i PERSE

282

REVUE DE L'HISTOffiE DES RELIGJONS

dents, importants ou futiles, qui se rattachent a ces faits mémorables, voila le fonds méme du théAtre persan, la matiere
dramatique par excellence des auteurs modernes de la Perse.
Pris dans son ensemble, le répertoire persan est comme une
gigantesque polylogie; qu' on me pardonne ce néologisme : le
mot de trilogie, que nous appliquons a quelques drames
exceptionnels, les Niebelungen par exemple, ne saurait
désigner !'ensemble des ta':.iah.
C' est bien, en effet, une suite que forme cette série de
tragédies qui se rattachent les unes aux autres, et qui vont
crescendodu premier au dixieme jour du Moharrem, lorsqu'on
les représente dans leur enchatnement logique et naturel.
Qu'on en juge par le recueil que sir Lewis s'est procuré. La
premiere scene ou le premier drame nous fait assister a l'histoire de Joseph et de ses freres : les dangers que court Joseph
dans la citerne desséchée ne sont qu'une préfiguration du
martyre que subira Houssein dans le désert de Kerbéla. C'est
une facon de préparer le public aux ta'ziah de plus en plus
émouvants, qui vont se dérouler sous ses yeux. Nous sommes
témoins, dans les drames suivants, d'incidents secondaires
de l'histoire sacrée des schiites : la mort d'Ibrabim, fils de
Mahomet, c'est-a-dire le premier deuil qui frappe la famille
du prophete; puis l'offre généreuse d'Ali, qui veut sacrifier
sa vie pour arracher un malheureux aux ílammes de l'enfer.
Le public sait, par la, que les Alides racheteront de leur sang
les péchés de l'humanité. Viennent ensuite la mort du Prophete, l'usurpation d' Abou-bekr, la mort de Fatimab, etc.,
autant d'événements qui nous présagent les malheurs épouvantables qui vont fondre sur les Alides et sur la Perse.
Nous voyons ensuite le martyre de Hassan; la douleur devient
de plus en plus intense parmi les assistants : ils pressentent
le martyre prochain de Houssein. Dans les ta'ziah qui succedent a ces scenes déja si dramatiques, l'auteur ou les
auteurs mesurent habilement la dose d'émotion douloureuse
qu'ils administrent a leurs auditeurs ; ils leur détaillen t
quartiers par quartiers, morceaux par morceaux, fragments

283

par fragments, l'hisloire si courte de Iloussein. Enfin on étale
sous nos yeux le marlyre du héros national. Parvenus au
paroxysme de la douleur religieuse, les auteurs y maintiennent les spectateurs, en leur montrant le camp de Kerbéla
apres la mort de Houssein, le transporta Damas des survivants
de sa malheureuse famille; puis, pour couronner, a la gloire
des Alides, du schiisme et de la Perse, cet édifice de lamentations et de déchirements, on joue le martyre d'un ambassadeur européen qui embrasse le schiisme a la cour méme de
Yézid, et la conversion d'une dame cbrélienne a la foi musulmane. Le dernier acte de cet interminable drame nous
transporte au jour de la résurrection : Jacob, Joseph,
Abraham, David, Salomon, Noé, Mahomet, Ali, Fatimah,
Hassan, Houssein, etc., reviennent a la vie. Tandis que les
patriarches et les rois d'Jsrael ne songent qu'a leur propre
salut, l\fahomet et ses descendants intercedent pour les
pécheurs qui, sauvés par le sang répandu a Kerbéla, entrent
en paradis. Le schiisme est done la seule vraie religion.
Dans la tragédie persane, le dogme l' emporte de beaucoup
sur l'action, dont le róle est le plus souvent tres effacé. Le
répertoire tragique ne renferme que des pieces a ten dance ;
le caractere apologétique et national du théAtre persan
(n'oublions pas la confusion établie entre la patrie el la
religion) est un fait dont on ne saurait nier l'évidence.
C'est pour cela que les auteurs persans ont si souvent
recours au merveilleux, aux apparitions d'anges, de messagers divins ; on est plus d'une fois embarrassé pour déterminer si la scene se passe sur la terre ou dans le ciel. Fréquemment aussi les personnages appartiennent aux époques
les plus différentes de l'histoire ; si l'on ne croit pas a la
résurrection des morts, apres avoir entendu les ta'ziah, ce
n'est pas faute d'avoir vu des trépassés revenus a la vie.
Du moment que l'auteur se meut daos le domaine du
dogme, il serait surprenant qu'il n'en parcourt\t pas toute
l'étendue. Ce n'est done point a l'eschatologie seulement
qu'il fait des emprunts ; toutes les parties de la dogmatique

�284.

REVUI: DE L'HISTOIRE DES 1\ELIGIONS

lui prMeront leur concours. Il se platt en particulier a affirmer et a répéter que la mort du juste rachete les péchés du
peuple; cette idée revient a propos d'Ali, de Hassan, de
Houssein, de Mahomet, etc. ; il n'est pas une seule des
pieces du réperloire, dont j'ai pris connaissance, ou elle ne
soit développée. Le pardon se trouve en maint endroit exalté;
il fait meme le sujet d'une scene remarquable dans la
Mort de Mahomet, que M-. Chodzko a traduite. Dans la
meme scene, l'obéissance a la loi divine, le renoncement a
soi-meme, sont prechés au spectateur en termes émus.
L' entiere soumission a la volonté céleste, le sacrifice spontané des affections, de la vie pour la cause de Dieu, le martyre,
sont toujours représentés comme le devoir supreme de la
religion. Ces idées sont, en général, exprimées sous une forme
mystique, qui, parfois, rappelle le langage du quatrieme
Évangile. Ainsi, dans la Mort d'lbrahim, le fils de Mahomet annonce sa mort en ces termes : « Mon pere m'a
ordonné de me préparer pour un voyage. » L'auteur du
quatrieme Évangile place de meme ·dans la bouche du Christ
cesparoles: «Jem'envais vers celui qui m'aenvoyé, je m'en
vais vers le Pere; » formule mystique de la mort prochaine
de Jésus.
La forme meme du drame est empruntée a la religion. La
piece s' ouvre et se termine par des prieres ; une ou plusieurs
prédications précedent l'action dramalique. Il en était de
meme au moyen a.ge, ou les mysteres avaient souvent pour
prologue ou pour épilogue un sermon. Lorsque la piece
commence, le premier personnage qui prend la parole prononce une priere. Dans Joseph et ses Freres, par exemple,
Jacob parait sur la scene en s'écriant: « O cause de l'existence de toutes choses, tu es tout-puissant a sauver et a
secourir tes serviteurs, et la porte de ta miséricorde est
ouverte a tous ! Tu es le seul créateur de tóutes choses;
c'est Toi seul que nous adorons, Toi, le premier et le dernier,
Toi qui peux seul elre appelé l'Éternel, l'Immortel ! Tu es
seul capable de produire le jour et la nuit. Tu connais seul

285
les_secrets replis de lous les creurs, etc. ,&gt; Cela dit , la piece
commence ; quand la représentation est achevée, les acteurs
récitent une priere ou personne n'est oublié.
Le nom meme que porte le drame persan en précise encore
mieux, si cela était nécessaire, la tendance et le but. Le mol
ta'ziah, par lequel on le désigne, indique l'action de consoler
quelqu'un a l'occasion d'une mort, de luí adresser des compliments de condoléances. D'apres cette étymologie, la
tragédie persané est une lamentation (comme l'entendaient
les poetes hébreux), sur le martyre des Alides morts pour la
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSP.:

foi.

La confusion qui s'établit ainsi entre le théAtre et le culle,
nous explique pourquoi la saison théAtrale coincide avec le
temps des dévotions. Les drames persans peuvent, il est vrai,
étre joués a toutes les époques de l'année, mais c'est surtout
pendant le Moharrem qu'on procede a leur représenlalion.
C'est comme si la semaine sainte, chez nous, était consacrée
a la plus brillante représentation des meilleurs drames religieux. Cette confusionjustifie de méme la présencedecertains
ecclésiastiques sur la scene et le role que jouentles confréries
dans les représentations. Tels sont les Rouzeh-KhAn, prétendtrs descendants du prophete, chargés des prédications dans
les tek.vah , él les flagellants qui, a la mode des derviches
tourneurs, se frappent et se:martyrisent en l'honneur de Hassan et de Houssein, pendant le Moharrem.
Le drame enfin, daos son ensemble, nous apparatt comme
un acle religieux, comme une c_:euvre pie, M. de Gobineau a
· donné les détails les plus intéressants sur la valeur méritoire
que l'on attache au fait de payer une représentation de
ta'ziab, d'y assister, d'y contribuet- personnellement, etc.
Les acteurs ont le sentiment de l'importance religieuse des
roles qu'ils remplissent, et les spectateurs sont eux-meme si
pénétrés du meme sentiment qu'ils se laissent entratner a
des manifestations religieuses étranges, parfois meme a des
violences suscitées par le fanatisme. Quant aux auteurs, ils
ont, au plus haut degré , conscience du concours qu'ils

�REVUE DE L'IDSTOJRE DES RELIGJONS
286
apportent a la religion, et du sérieux, du zele et de l'humilité
que ce saint travail réclame. Un fait va mettre en évidence la
préoccupation religieuse qui ne cesse de les poursuivre.
Les auteurs des ta'ziah sont presque toujours inconnus;
aussi les directeurs de troupes en usent-ils fort librement a
l'égard de leurs reuvres. Nous avons eu l'occasion de lire
plusieurs tractations différentes des m~mes sujets; nous y avons
invariablement remarqué des tirades entieres, identiques dans
les diverses recensions : évidemment, une ou plusieurs
mains avaient passé par la, et fait usage, en toule liberté,
des ciseaux qui n'avaient respecté que les morceaux a effet.
Dans la précieuse collection de ta'ziah, que M. Chodzko a
vendue a la Bibliotheque nationale, et qu'il avait acquise du
directeur des représentations théa.trales a la cour du schah,
se trouvent sans doute plusieurs pieces écrites ou remaniées
par ce personnage, auteur dramatique lui-m~me ; mais il est
singulier que dans la capitale m~me, oil vivait cet auteur,
son nom ne fftt pas attaché a,tel ou tel ta'ziah, plus spécialement goftté du public. Lorsque sir Lewis, en 1862, voulut
•
se procurer le te.xte des principaux drames qu'on jouait alors
en Perse, c'esl [a la tradition orale qu'il dut les demander;
il entra en relation avec un ancien régisseur qui, assisté de
quelques-uns de ses collegues, réunit peú a peu et dicta a
des copistes les principales scenes que lui et ses amis reconstituaient par leurs souvenirs communs. Cette ignorance des
auteurs dramatiques, dans un pays ou tant de noms d'écrivains volent de bouche en bouche, ne laisse pas que de nous
surprendre. Sans doute, le peuple persan appartient a une
race particulierement douée pour la littérature et la poésie,
el cette facilité doit forcément donner naissance ades productions dont on ignore ou dont on oublie rapidemenl les
auteurs. Sans doule, les ta'ziah sont souvent le produit d'un
travail collectif. Mais je ne serais pas surpris qu'on considérM comme mériloire de garder l'anonyme pourdes reuvres
littéraires qui touchent de si pres a la religion.

LA RELIGION ET LE THÚTRE EN PERSE

287

Le théa.tre persan demeurera-t-il longtemps encore étroitement lié a la religion? C'esl ce qu'il est difficile de dire. 11
faudrait, en effet, que l'état religieux de la Perse subtt de
bien grandes modifications pour opérer ce divorce. Ce n'est
done que daos un avenir assez éloigné qu'on peut imaginer
c~ .détache~ent ~e la scene et :de l'autel. Cette séparation
d a11leurs n est pomt a souhaiter, En effet, c'est a son caractere religieux que le théa.tre persan doit son originalité et sa
grandeur.
Le théAtre en Grece n'était pas seulement une branche de
la liltérature ; l'histoire nationale, la patrie, avec ses
légendes et ses traditions, avec ses heures de gloire et de
do~leur (CEdipe, Ajax, Antigone, etc.), y paraissait tout
en~1ere, ~t c' était la religion qui en couronnait l'édifice.
Qu on rebse Eschyle etSophocle, pour se convaincre du rOle
du. sentiment religieux dans l'art dramatique grec; qu'on
rehse ces pages admirables ou le poete nous montre l'interven tion mystérieuse de ladivinité dans l'histoire de la nation
et 1.,º'!1 verra 4,~e ce n '~st pas seulement en Perse que l'idée'
rehgieuse ?t l 1dée nabonale se sont unies sur la scene, pour
donner naissance a des reuvres grandioses et saisissantes.
Le_ théa.tre fran&lt;¡ais au moyen a.ge aurait pu, peut- étre,
briller du méme éclat, s'il n'avait point rapidement dévié de
la route qui semblait comme tracée devant luí. Reposant sur
la foi des peuples, ayant pour héros le fondateur du chrislianisme , son histoire si douloureuse et si profondément
humaine,. so~ sublime martyre, il aurait pu, comme le
rema~qua1t V1llemain, donner naissance a la tragédie la plus
déchirante et la plus belle. Mais le poete
... cuí mens divinior atque os
Magna sonaturum...

le poete a manqué.

�288

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO'NS

LA RELIGION ET LE THtATRE EN PERSE

Le thMlre persan me paratt tenir le milieu entre les mysteres du moyen a.ge etl'art dramatique des Grecs. Tres supérieur aux premiers, de beaucoup inférieur au second, il a su
créer déja des beautés de l'ordre le plus élevé; qu'on relise
en particulier le « fragment de la Mort d' Abbas &gt;&gt; traduit par
Chodzko ; je ne connais pas de morceau d'un dramatisme
plus poignant; c'est une page admirable et digne de l'antiquité ou de Shakespeare.
Abbas, qui se sacrifie dans le vain espoir d'apporter un
peu d'eau de l'Euphrate aux malheureux enfermés dans le
camp de Kerbéla, revient mourant aupres d'eux, montrant les
tronQons de ses bras que les ennemis ont coupés, et il s'écrie,
ayant a peine conscience de lui-meme, de l'état ou il se
trouve, du monde ou il vit encore pour quelques instants :

Oiseau des bosquets du paradis, que chantes-tu?
Le fer d'un jérid a brisé tes ailes : qu'as-tu, cher convive assis au
banquet de nos malheurs, buvant de l'eau d'immortalilé dans la
coupe pleine de ton sang, qu'as-tu !
Abbas. - Quelle extase I Je viens de boira a la coupe du martyre:
quelles délices l J'ai cueilli une rose· fraiche dans le jardín de
l'obéissance : quelle fleur ! L'échanson de Kouser me présente un
callee. Je m'abreuve du nectar dans le cristal du bonheur : quel
breuvage ! J'entends une mélodie inou'ie aux oreilles des mortels :
quelle musique ! Toutes les promesses divines annoncées aux
hommes vont s'accomplir: quelle réalité 1
Roussein. - Ah ! mon frere, par l'ame du martyre de l'injustice,
tu comparaitras devant notre grand pere avec le visage rayonnant
de blancheur des innocents. Dessille tes yeux et reviens a toi.
Aurais-tu quelque testament a nous léguer? Dicte-le, car mes yeux
versent des pleurs de sang.
Abbas. - Voici ma derniere volonté, ó Imam des peuples. Ne
me conduis pas vivant dans la tente du harem. J'aurais honte de
regarder en face Sékina. J'en souffre beaucoup, tu le sais, ó conducteur du chemin du salut. Je lui ai promis de lui rapporter de
l'eau de l'Euphrate, pour désaltérer ses levres desséchées. Arrivé
devant la tente, Sékina viendrait me demander: Eh bien, mon
eau, ou est-elle? (Montrant les tron&lt;;ons de ses bras :) Regarde toimeme, mon frere: je n'ai point d'eau; je ne saurais que répondre
a ta petite malheureuse enfant. Mais il est temps, je m'en vais
rejoindre l'envoyé de Dieu, et je dis: je confesse qu'il n'y a pas de
Dieu autre qu'Allah ! » (U expire.)

- Viens, mon frere, recevoir dans tes bras mon cadavre
ensanglanté.
Houssein. -Mort et malheur I Ou es-tu? Fais-toientendre et que
je tombe victime, au timbre de celle voix chérie ... Ah I te voila
enfin. Le sang ruisselle a grosses gouttes de tes cheveux en
désordre. Éleve la voix, parle, mon frere, parle, lumiere de mes
yeux, modele des braves, objet d'amour de toute notre famille,
mon frere, mon Abbas 1
Abbas. - Qui es-tu! Tu sens l'odeur de mon frere. La douceur
d'ame de Houssein emmielle tes paroles. L'ivresse de l'amour du
martyre m'a ravi hors de moi-meme; ma perception ne sait plus
comprendre autre chose que les promesses divines que le destin
me répete tout bas a l'oreille.
Houssein. - Qu'es-tu done devenu, pour avoir oublié ton frere 1
Quelle extase absorbe tes facultés ! Regarde, c'est moi, ton Houssein, dont le dos plie et se brise sous le poids de l'affiiction que ton
état m'inspire. Mes entrames brulent du feu de tes blessures.
Abbas. - Dieu merci, je n'ai jamais été avare de l'ame quand il
s'agissait de secourir quelqu'un. Je. ne me suis jamais ménagé
pour prouver mon dévouement a notre· sainte cause. Aussi, c'est
au nom de Dieu que l'oiseau de mon existence saigne a présent,
percé par le glaive de haine. Mon creur est plein de douce joie, car
je n'ai pas été chiche de mon ame.

289

Houssein. -

Sans doute, le thMtre persan n'a pas dit son dernier mot :
bien des modifications pourront y etre apportées, bien des
perfectionnements introduits. ll ne s'en présente pas moins
a nous comme une reuvre du plus haut intérét, et dont l'importance dépasse le champ de la littérature.
La Perse, prise aujourd'hui entre les feux croisés de la
Russie et de l'Angleterre, o.ffre a nos yeux l'un des étals
d'amoindrissement et d'abaissement les plus has qu'on puisse
signaler daos le cours de salongue histoire. Se relevera-t-elle
de cette situation précaíre? Je l'ignore. Mais, si elle ·parvient

�290

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

.

a recon

uérir dans le monde un rang digne d~ son pass~, Je
~ pas surp r1·s qu'elle le dftt a la rénovallon de1· sa· htténe sera1s
rature par le drame, el a la revivification de sa re i_g10n p~r
le BAf&gt; sme. Apres tout, ce ne serait pas la prem1e~e fo1s
qu'un/ révolution religieuse et littéraire entratnera1t une
réforme sociale et politique.
Édouard l\foNTET.

VRITRA ET NAMOUTCHI
dans le Mahabharata.

I. -

Les adversaires d' lndra.

lndra, le chef des dieux de l'almosphere, le Jupiler-Tonnant des Aryens, a. surmonté un grand nombre d'adversaires .
.Mais il y a lieu de croire que la longue nomenclalure des
ennemis terrassés par sa vigueur présente plus de dénominations que d'individualités distinctes, et que le meme personnage se cache souvent sous plusieurs désignalions différenles. Cependant, si des noms divers sont parfois donnés a
un seul adversaire d'Indra, il peut arriver aussi, et probablement par l'effet de la meme cause, que plusieurs ennemis de
ce dieu soient confondus sous un nom identique. C'est sur
une particularité de ce dernier genre que nous désirons
appeler ici l'attention.
La confusion dont il s'agit se trouve dans le MahAbhArata.
C'est daos ce poeme célebre et unique que nous puisons les
éléments du présent travail. Les emprunts faits a d'autres
ouvrages postérieurs ou antérieurs n'auront pour objet que
de nous aider a expliquer les difficultés et les contradictions
du texte épique.
Le MahAbhAratacélebre danslndra le vainqueurde Vritra,
le vainqueur de Namoutchi, le vainqueur de (:ambara, le

�292

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

vainqueur de Bala. Ces quatre noms se rencontrent tres souvent . mais ils sont a peu pres les seuls que la grande épopée
indie~ne semble connattre ou du moins citer de préférenc~
pour faire ressorlir l'héro'isme d'Indra. ~ous croyons auss1
avoir remarqué que la fréquence propol'.honnelle de lamention de ces quatre noms correspond al' ordre daos lequel nous
les avons énumérés.
J'aurais bien aimé lire dans le MaM.bha.rata quelques
détails sur la lutte d'Indra avec ~ambara et Bala. Je n'~i pas
eu cette satisfaction. Je n'ose pas avancer que le récit des
victoires remportées sur ces deux adversaires ne s'y trouve
pas; je puis seulement dire que j~ ne l'ai pas rencontré. ~es
passages ou Jndra est appelé vamqueur de ~ambara, vamqueur de Bala, ne nous apprennent rien sur les incidents de
la lutte.
11 n'existe ama connaissance, dans le Mahabha.rata, que
deux récits 'des combats d'Indra, l'un, le plus bref, doit
s'appliquer a sa lulte contre Vritra, l'au~re, plus développé,
doit con cerner sa lulte contre Namoutch1 : seulement, daos
l'un comme dans l'autre, l'ennemi terrassé ne porte pas
d'autre nom que celui de Vritra, de sorte que l'on ~roit a~oir
deux récits de la défaite de Vritra, entre lesquels, 11 y a, a la
vérité, plusieurs traits communs, mais qui, a consi~érer l_a
maniere dont le vaincu périt, sonl absolument rnconc1liables, et portent ainsi la trace d'une évidente et indéniable
confusion. C'est cette confusion que nous allons mettre en
lumie.re, saos nous vanter de pouvoir l'expliquer entierement.
II. _ Premier récit du Mahdbharata. Lutte contre Vritra.
Le premier récit d'une lutte d'Indra se ttou;e da?s. le
Vana-Parva (du &lt;¡loka 8691 au &lt;¡loka 8729 . En v01c1 le
résumé :
i) Traduction de Faucbe, vol. 111, p. 458-62.

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MA.HABHARATA

293

Les Da.navas appelés Ka.lakeyas, commandés par Vritra
opprimaien~ les_ dieux ou Dévas dirigés par Indra. Désespé~
rant de la v1ct01re et meme du salut, les dieux vont trouver
Brahma. qui leur ordonne de se rendre aupres du Richi
Dadhttcha et de lui demander ses os pour en fabriquer
un foudre qui terrassera les Da.navas. L'ordre est exécuté ·
les dieux vont trouver le Richi qui, avec la plus aimable obli~
geance, ou, sil' on veut, avec le plus héro'ique dévo-0.ment,
sans meme attendre que la demande soit formulée abandonne immédiatement la vie et livre ses os a l'arm'ée des
dieux. Tvachtri s'empresse d'en fa&lt;¡onner un foudre dont il
arme la main d'lndra; et la lutte recommence.
Au bout d'une heure de combat, les dieux étaient en pleine
déroute ; Vrilra et les Da.navas triomphaient. Le moyen
suggéré par le grand dieu Brahma. s'était trouvé inefficace.
Devons-nous ajouter que Tvachtri s'était montré mauvais forgeron ou perfide auxiliaire? Nous ne le ferions qu'avec
réserve ; car l'insucces des Dévas, comme on va le voir
se_mble devoi; etre at!ribué plutót a lalacheté d'lndra qu'a l~
fa1blesse de 1 arme mise entre ses mains.
La situation était des plus critiques. lndra, tremblant,
désespéré, va trouver Na.rayana, autrement dit Vichnou et
implore son secours ; Vichnou promet de mettre sa f;rce
dans Indra. Celte manreuvre n'échappe pas a Vritra qui
pousse un cri terrible. Indra, épouvanté, lance sa foudre
et tue Vritra. Mais telle était sa frayeur, que, sans meme
s'apercevoir que son arme avait quilté sa main, sans attendre
l' effet du coup porté par lui d' une faoon presque inconsciente
il s'enfuit tremblant et. va s'enfoncer dans les eaux d'un la~
oil il se cache si bien que de longtemps on n'entend plus
parler de luí.
. Je ne dis rien de ce qui suivit la mort_de Vritra; la joie des
Dévas, le massacre des Da.navas et leur fui te sous les eaux de
lamer. Ces épisodes, qui m'entratneraient trop loin ne sont
.
'
pas de mon SUJet.
·
On aura remarqué le trait dominant de ce récit. 11 s'agit
20

�1

294.

REVUE DE L Il1STOIRE DES RELIGIONS

d'une lutte générale des bons génies contre les mau~ais. Le
chef des bons génies l'emporte, grAce au secours de V~chnou,
saos qui tout était perdu; c' est en tremblant q_ue le vamqueur
accomplit son exploit. L'honneur est enberement ~our
Vichnou, l'auxiliaire invisible et présent. Notons, parm1 les
circonstances accessoires, l'intervention de Brahma présentée d'une maniere qui met surtout en relief l'effacement
de ce dieu · celle de Tvachtri, dans laquelle on peut surprendre la' trace ~u !'origine d'une mésintellige~ce entre
Indra et lui mésintelli(J'ence qui, dans d'autres récils, passe
a l'état d'hostilité dé~larée. C'est Brahma qui a conseillé
l'emploi des os de Dadhitcha; c'est Tvachtri qui e~ fait u~
foudre. La nature spéciale de cet engin dont lndra s est serv1
contre son adversaire est un des. traits essentiels de notre
récit • car bien que le foudre dont les os du Richi avaient
'
fourni' la matiere
ne soit devenu efficace que par 1··mt erven~
tion de Vichnou, il n'en reste pas moins l'arme spéciale qm
a donné la morta Vritra. Vritra a été tué au moyen des os de
Dadhltcha.

m. -

Deuxieme récit du Mahábhdrata . Lutte contre
Vritra (Namoutchi).

Je passe maintenant au deuxieme récit qui se trouva beaucoup plus loin dans le poeme (Udyoga-Parva, du &lt;¡loka 239

au 346 1).
•
•
Tvachtri, quin' est plus le forger~n pl~s ou moms ?ª?1le ou
1
bienveillant du récit précédent, ma1s qm est 1 enn~m1 d In~r~,
avait créé un monstre a trois tetes, dont la pre1?1~re réc1ta~t
le Véda, la deuxieme s'abreuvail de soma, la tr01s1eme buva1!
1
l'espace. Vi&lt;¡varo-0.pa a trois tetes 1 (tel est le nom qu on lm
1) Traduction de Fauche, vol. V, p. 369-80.
2) Le Mahabharata l'appelle une seule fois Vi~varodpa, et toutes les autres
fois Tri&lt;;iras {Trois-Tétes), comme si c'était un nom propre,

VRITRA ET NAMOUTCill DANS LE M.HUDUALlATA

295

donne) était compté parmi les brahmanes~ On sait que les
mortifications peuvent faire parvenir a la divinité ; el un
homme ou un Mre quelconque ne pouvait atteindre a une
grande supériorité intellectuelle et morale, saos exciter
l'inquiétude d'Indra. C'est ce qui arriva pour le fils de
Tvachtri. Indra, craignant d'étre supplanté par ce monstre a
trois tetes d'une si éminente vertu, le frappa de son foudre
et le tua. Mais les trois tétes semblaient toujours vivantes.
In_dra recourut aux bons offices a·un charpentier qui, se
la1ssant persuader non sans peine, les trancha toutes les trois
avec sa hache. Divers oiseaux s'échapperent aussilót des
bouches des tetes coupées. Indra crut avoir paré a un grand
danger et fut rempli de joie ; mais sa victime était un saint
brahmane. ll avait commis un brahmanicide.
On se figure dans quel état la fin du monstre trois tetes
avait dó mettre Tvachtri. Par la puissance de ses morlifications, ce pere, altéré de vengeance, fit sortir du feu du sacrifice un nouveau monstre, Vritra, qu'il chargea de venger
Trois-Teles. Vritra ne perdit pas de temps pour attaquer
Indra. Le combat ful terrible. Un instant Indra se trouva pris
entre les machoires de son redoutable adversaire : les dieux
furent épouvantés. lls eurent alors l'heureuse inspiralion de
créer le baillement. Vritra se mit a bAiller ; et Indra amin.
'
c1ssant son corps, réussit a échapper a la dent du monstre.
11 recommenga bravement le combat; mais l'adversaire était
trop fort. La victoire était impossible. L'armée des dieux
pliait; l'empire du monde allait appartenir a Vritra.
Tous les dieux réunis vont trouver Vichnou et implorent
son appui. Vichnou promet d'entrer sans etre vu dans le
foudre d'Indra, mais donne en meme temps le conseil de ne
pas combattre a force ouverte et de recourir a la ruse.
Le conseil fut suivi : des pourparlers furent engagés avec
Yrilra; et un accord intervint entre les deux adversaires,
aux termes duquel Indra prit l'engagement de n'attaquer ni
le jour ni la nuit, ni avec le sec ni avec l'humide, ni avec la
pierre, le bois, ou une arme quelconque, ni avec une formule

a

�VRITRA ET NAlIOUTCHI DA~S LE MAHABHARATA
1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

296
magique. La paix était faite; mais Indra n'était pas tran-

quille.
.
Un jour, ou, pour mieux dire, a une heure crépuscula1re,
entre chien et loup, Vritra se trouvait sur le bord de ~a mer ·
Une montao-ne d'écume se leve sur les eaux; ce n'était pasle
sec, ce n'éfait pas non plus l'humide; ce n'était ni_ du bois,
ni de la pierre, ni une arme, ni une parole mag1~ue : on
n'était pas dans le jour, on n'était pas dans la nmt. Indra
prend cette écume et la lance sur Vritra qui meurt foudroyé.
Vichnou était entré, sans se laisser apercevoir, dans cette
écume et en avait fait un engin meurtrier.
Indra avait eu beau observer la lettre du traité conclu avec
Vritra ·1 son acte était une fourberie, une trahison. Chargé
d'un double crime, d'un brahmanicide et d'un parjure, il
s'enfuit aussitót apres la mort de Vritra et va se blottir au
fond d'un lac oil il reste caché mille années durant.
Les différences qui existent entre ce récit et le précédent
ne sont pas moins frappantes que les ressemblances. Remarquons d'abord que ce second récit est double; il se compose :
1ºde lamort deTrioiras; 2ºdelamortde Vritra. Ala rigueur,
j'aurais pu supprimer la premiere moitié; mais elle est si
étroitement unie a la deuxieme qu'il ne semble guere possible de les disjoindre. D'ailleurs, quoique le premier récit
ne dise rien sur !'origine de Vritra, et que l'histoire de
Trioiras soit l'explication de cette origine, il y a un lien entre
les deux récits meme pour cetle partie qui semble exclusivement appartenir au second. Ce qui constitue ce lien, c'est
Tvachtri; Tvachtri qui, dans le premier récit est l'auxiliaire
d'lndra, auxiliaire peut-etre malhabile ou mal disposé, et,
dans le deuxieme, son ennemi déclaré. Tout le caraclere de
chacun des deux récits se trouve meme altér·é par cette opposition. Le premier repose sur la lutte des Dévas et des Da.navas qui se concentre dans celle de leurs chefs; le deuxi?me
ne repose que sur l'inimitié personnelle de Tvachln et
d'Indra qui, au fond, se disputent l'empire du ciel. Ce
deuxieme récit apparait done comme une modification, une

297

dégradation du premier; et ce caractere d'abaissement se
reconnatt encore a d'autres traits. Le premier récit ne met
en jeu que la force, les sentiments héro'iques et belliqueux.
Apres s'étre bravement battu, Indra a peur; mais la bravoure
et la force de Vichnou suppléent a la couardise et a la
faiblesse d'Indra. Dans le deuxieme récit, la victoire est
le prix de la ruse; et ce n'est pas seulement Indra qui
trompe son ennemi : Vichnou lui-meme est compromis
dans celte mauvaise action. Car, dans un récit comme
dans l'autre, la victoire n'est obtenue qu'ave.c son concours. L'héro'isme dans le premier récit, la perfidia dans
le deuxieme, triomphe avec lui et par lui. La glorification
de Vichnou faisant d'Indra son instrument est en somme
le trait dominant des deux récits qui nous le montrent, le
premier, s'incarnant dans lndra, le deuxieme, s'introduisant
dans un objet matériel. A bien des égards, le deuxieme
récit semble n'étre qu'une répétitioñ du premier, complété,
mais en meme temps, altéré et dégradé.
Toutefois , il est un trait qui nous oblige a voir dans
le deuxieme un récit original, distinct, qu'on aura cherché
a identifier le plus possible avec le premier, mais qui primitivement devait en différer totalement : c'est la nature de
l'engin qui a. serví a tuer le monstre. On ne peut pas dire
que Vritra a été tué avec les os de Dadhitcha et avec l'écume de la mer. II faut choisir entre ces deux armes :
leur emploi simultané est impossible , et leur emploi successif n'est admissible que si Vritra avait reparu dans le
monde apres sa mort et péri deux fois. Mais, quoiqu'il
ne co11te guere aux Indiens de faire revenir leurs héros a
l'existence, on ne nous dit ríen de pareil sur Vritra. Force
nous est done d'admettre que le personnage tué avec
l' écume de la roer n' est pas le personnage tué avec les os de
Dadhttcha.
Nous savons que c'est Namoutchi qni a élé tué avec
l' écume. Le MahAbharata lui-méme nous fournitle moyen de
constater l'étrange confusion qui caractérise son second récit

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS
298
de la défaile de Vritra. Le c,loka f 957 du Sabha.-Parva 1 dit en
effet : &lt;&lt; Apres avoir conclu un aecord, portant qu'il n'y aurait
pas d'offense, (:akra (Indra) a coupé la tete de Namoutchi.
Sa conduite est estimée celle qu'on doit toujours tenir envers
un ennemi. n Il ne faut pas s'étonner de cet éloge de la fourberie d'Indra. Il est mis dans la bouche du méchant Douryodhana, l'ainé des fils de Dhritarachtra, le persécuteur acharné
des cinq vertueux fils de Pandou. Il esl tout simple que
Douryodhana invoque la perfidie d' un dieu pour justifier la
sienne propre. L'intéret de ce c,loka pour nous est dans cet
accord excluant toute offense, au mépris duque! Indra lua
Namoutchi. Ces simples mots ne sont-ils pas une allusion
transparente aux faits racontés dans notre deuxieme récit?
11 esl vrai que ce deuxieme récit ne dit pas que la tete du
monstre ait été coupée ; mais ce n'est la qu'un détail secondaire. Nous pouvons done, nous appuyant sur cette violation
de la foi jurée donl Namoutchi a été victime selon le c,loka
f 957 du Sabha.-Parva, affirmer que Namoutchi est le véritable héros du deuxieme récit du Mahilbha.rata, et que, par
une erreur étrange , inexpliquée et peut-etre inexplicable,
le nom de Vritra y a été substitué a celui de Namoutchi.
Suffit-il done d'écrire Namoutchi au lieu de Vritra dans le
second de nos récits pour considérer toutes les difficultés
comme levées? Je ne le pense pas, et l' on sera sans doute
du meme avis quand on aura lu le résumé du récit de la
défaite de Vritra dans le Bhilgavata-Pourilna.

IV. - Récit du Bhágavata-Pourána. Lutte contre Vritra.
Voici comment notre épisode y est présenté i :
Vicvarotipa, un des fils de Tvachtri, occupait une place
importante parmi les Dévas. 11 avait trois tétes : une pour
1) Traduction de l&lt;'auche, vol. Ir, p. 523.
2) Traduction d'Eugéne Burnouf, vol. III, p. 577-639.

VRITR.A ET NAMOUTCHI DA.NS LE MABABHARA.TA

•

299

boire le soma, une pour s'abreuver de liqueurs, la troisieme
pour manger le riz. Les Dévas étant venus le trouver, par le
conseil de Brahma., pour obtenir son assistance dans leur lutte
inégale contre les Asouras, il leur donna un charme, la cuirasse de Vichnou.
Malheureusement, la mere de Viovarotipa était fille d'un
Daitya. Trop soucieuxde ses ancetres maternels, Viovaroupa
leur donna une part dans le sacrifice. Ce fut !'origine de sa
querelle avec Indra. Indigné de cette faveur accordée a ses
ennemis jurés, Indra trancha les trois tétes de Vicvaroupa.
Chacune de ces tetes devint un oiseau en tombant du tronc et
s'envola.
Tvachtri, furieux du meurtre de son fils, résolut de lui
susciter un vengeur. Il fit un sacrifice duquel jaillit Vritra,
qui, sans retard, attaque Indra etles dieux. Ceux-ci, se sentant incapables de résister, vont trouver Vichnou ; il leur
donne le conseil de demander a Dadbttcha ses membres,
afio d'en fabriquer un foudre qui tranchera la tete de Vritra.
Le conseil est suivi ; le Dadhitcha du Bhilgavata-Pourilna se
montre d'aussi bonne composition que celui duMahAbhilrata.
Immédiatement, il s'unit a Brabma et abandonne ses
membres, qu'il livre aux Dévas. Notons ici que c'est déja par
lui que la cuirasse de Vichnou était venu-e au pouvoir des
Dévas ; car e' est de lui que la tenait Tvachtri , qui l'avait
transmise a Vic,varotipa.
Vicvakarma. fabrique un foudre avec les os de Dadh!tcha;
armé de ce nouvel engin, Indra recommence l'attaque. 11 est
inutile de rappeler les péripéties de cette lutte colossale,
racontée avec un luxe d' extravagances que le Mababharata
ne connatt pas. Il nous suffira de dire que Vritra finit par
avaler Indra avec son éléphant. Mais Indra fend avec son
foudre le ventre de l'ennemi qui l'a englouti et lui tranche la
tete. Ce grand triomphe n'étouffe pas le remords que lui fait
éprouver le meurtre du brllimane Vicvaroó.pa ; il va se plonger dans le lac MAnasa et y reste caché pendant mille ans.
Ce récit combine, comme on le voit, les deux récits du

�300

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

Maha.bha.rata. Il adapte au premier de ces récits le préambule du second. Comme le deuxieme, il rattache !'origine de
la querelle entre Vrilra et Indra a un dissentiment entre
Tvachtri et Indra. En ce qui touche les détails de la mort du
monstre, il les emprunte au premier récit, c'est-a-dire que,
pour lui, l' engin meurtrier est le foudre formé av~c les os de
Dadhitcha; il ne sait rien de l'écume de lamer, m de la convention conclue entre Indra et son ennemi. L'adversaire
d'Indra décrit daos le Bha.gavata-Poura.na, est done bien le
héros du premier récit du Maha.bha.rata, c'est-a.-dire Vrilra,
d'ou il suit que le héros du deuxieme n'est pas Vritra et doit
Mre Namoutchi. Notons cependant, dans le PourAna, un trait
qui se rapproche d'un détail du deuxieme récit épique :
Indra avalé par Vritra (je laisse de cóté l'éléphant) rappelle
Indra saisi par les dents du monstre, que le Maha.bha.rata
appelle Vritra, mais qui esl Namoutchi, et parvenant a
échapper. Toute la ditférence est que, dans le Ma~Abha.ra~a
Indra court le risque d'élre dévoré par son adversa1re, tand1s
que, dans le Bha.gavata-Poura.na, il l'est effectivement. Y a-til une connexion entre ces deux traits spéciaux ? Ou est-ce
une simple rencontre? S'il y a emprunt, aquel combat appartient en propre ce détail de voracité? A la lutte contre Vritra,
ou a la lulte contre Namoutchi? A la premiere probablement; mais je ne saurais l'affirmer. La question n'est saos
doute pas d'un grand intérét ; mais nous avons cru devoir
insister sur ce trait, qui montre la pénétration mutuelle de
ces deux épisodes de l'histoire d'Indra.
Autre détail qui a son importance. Dans le Bha.gavataPoura.na, Indra coupe la téte de Vritra; daos aucun des
récits du Maha.hha.rata il ne coupe la téte de son adversaire ;
seulement le (}loka isolé, cité plus haut, mentionne la décollation de Namoutchi. Le Bha.gavata-Poura.na aurait-il done
transporté daos le récit de la mort de Yritra un trait qui
appartient a la mort de Namoutchi? Je ne sais. Mais pourquoi le 1\faha.bhArata ne parle-t-il daos aucun de ses récits de
tate coupée? Son silence sur ce point est assez caractéris-

VRITRA ET NAMOUTCIII DANS LE MATIABHARATA

30{

tique. Daos l'un et dans l'autre récit du MahAbhArata, ce
n'est pas en décapitant son adversaire qu'lndra le 1ue, c'est
en le frappant avec un projeclile ; il se sert d'une arme de
trait, non d'uninstrument tranchant. Dira-t-on que le foudre
d'Indra avait un tranchant? Le texte du BhAO'avata-PourAna
o
permettrait de le soutenir; mais, dans le Maha.bhArata, la
section ele la téte ne semble pouvoir Mre qu'un qcte postérieur a celui qui a donné la mort. Or, aucun des deux récits
n'admet cette opération qui suppose un vainqueur savourant
son triomphe. D~ns le p:emier récit, lndra est si épouvanté,
daos le second, 11 est s1 honteux de sa mauvaise foi que, le
coup mortel une fois donné de loin, il ne songe qu'a fuir et
a se cacher. Les deux_ récits ne nous donnent aucun· moyen
de trancher la quesbon, et nous restons indécis entre le
BhAgavata-PourAna et un (}loka du MahAbhArata nous disant
le premier, qu'Indra a décapité Vritra, le second, qu'il
décapité Namoutchi. On pourrait admettre que chacun d'eux
a eu la léte tranchée.
Je ne saurais insister sur tous les poinls dignes de
remarque: l'opposition du Vi(}varoú.pa, gourmand et matériel
du PourAna avec le Vii;varoú:pa contemplatif et spirituel du
MahAbhArata; - le dédoublement de Tvachlri et de ViQvakarmA; - l'intervention de BrahmA, plus insignifiante encore
que dans le MahAbhArata; - celle de Vichnou, qui joue le
role donné a Brahma. dans le poeme épique, dont la cuirasse
se trouve insuffisante, et qui, s'il ne s'associe pas comme
daos la grande épopée classique, a une insigne tromperie,
est du m?ins obligé d'intervenir directement par ses conseils,
comme s1 son armure avait été saos force,· donnée assez singuliere daos un poeme consacré asa glorificalion.
Mais il est un point qui, apres qu'on a lu le MahAbhArata
et le PourAna, reste obscur. L'un et l'autre nous représentent
Vrilra comme né du sacrifice de Tvachtri. Seulement, le
Vritra du Maha.bhArata est Namoutchi. Qui done Tvachtri
a- t-il suscité pour la vengeance de son fils ? Vritra ou
Namoutchi? Entre ces deux autorités, le poeme épique et le

¡

�303

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

VRIT.RA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARATA

PourAna, il est bien difficile de se prononcer. D'une maniere
générale, le Maha.bha.rata semble inspirer plus de confiance ;
mais dans le cas spécial qui nous occupe, la confiance est
sing~lierement atténuée par l'étrange confusion faite entre
Vritra et Namoutchi. 11 est généralement admis que c'est
Vritra qui a été créé par Tvachtri. Cependant, il me paratt a
propos de citer un texte, et je traduirai le récit du l\Ia.rkandeya-Pouril.Ila sur la mort de Vritra. C'est un fragment
tres court, une mention plutot qu'un récit.

tions aft'ectueuses, qui se complaisent daos le bien de tous
les étres. 18. Mais Qakra transgressa les clauses du contrat;
il tua Vrilra. Le meurtre de Vritra pesant sur lui, sa force
fut brisée 1 ••••
La tradition est done bien que c'est Vritra qui fut suscité
par Tvachtri pour la vengeance de ViQvaroupa. Ainsi, le
Mahil.bhil.rata a exactement raconté dans son second récil
!'origine de Vritra; seulement, il y a attaché le récit de la
lutte avec Namoutchi, constamment désigné sous le nom de
Vritra. J'ai déja dit que je ne me flattais pas d'expliquer completement cette étrange confusion. Je voudrais cependant
essayer d'en rendre compte autant qu'il est possible, en
remontant aux sources des récits étudiés ci-dessus. 11 faut
pour cela s'adresser aux Védas.

302

V. - Récit de la mort de Vritra dans le MárkandeyaPourána.
1. Le fils de Tvachtri ayant été tué jadis par la splendeur
d'Indra, Indra, coupable du meurtre d'un bra.hmane, fut dans
une extréme détresse. 2. 11 entreprit d'en faire l'expiation
en se dépouillant de sa splendeur de Qakra. Ainsi, Qakra se
trouva sans éclat, son éclat ayant disparu dans l'expiation.
3. Cependant, a la nouvelle de la mort de son fils, Tvachtri
fut en colere, ce PradjApati; il arracha une de ses tresses et
prononQa cette parole : 4. Qu'aujourd'hui les trois mondes
avec les dieux voient mon héro'isme ; qu'il le voie aussi ce
brahmanicide aux mauvaises pemées, Pil.kacAsana (lndra) ;
5. Lui par qui mon fils qui se plaisait dans l'accomplissement
. de ses devoirs, a été abattu. A ces mots, les yeux rouges de
colere, il sacrifia la tresse dans le feu. 6. Alors apparut Vritra, le grand Asoura, avec une guirlande de flammes, un
corps immense, des dents gigantesques, semblable a un amas
de collyre (?) fendu; 7. Ennemi d'Indra, incommensurable,
accru de la splendeur de Tvachtri. Chaque jour, il grandissait de la longueur d'une portée de fleche, et sa force était
immense. 8. Voyant que ce grand Asoura était né pour le
tuer, Qakra envoya sept Richis, désirant la paix ; car la
crainte le tourmentait. 9. Ils firent un accord entre lui et
Vritra, et imposerent les conditions, ces Richis aux disposi-

VI. -

Vritra et Namoutchi dans les Védas.

Je n'ai pas la prétention de faire un exposé complet des
traditions védiques sur Vritra et Namoutchi, ni de parcourir
les phases diverses du développement de leur histoire. Je
me bornerai a de courtes indications.
On s~it que Vritra, « celui qui couvre, » figure le nuage
obscurc1ssant la terre par le voile épais dont il la couvre, el
la desséchant par son refus de lui livrer l'eau qu'il recele.
Les ondes sont des épouses qu'il garde pour lui seul, des
vaches qu'il tient enfermées dans une caverne. Indra lutte
c_ontre l~i, le frappe a la téte, le tue, et délivre les ondes capbves, qm tombent sur la terre et la fécondent. Divers autres
pe~son~~ges, Ahi en particulier,_jouent un role analogue, au
pomt d etre confondus avec Vritra. Or, Namoutchi, &lt;e celui
qui ne la.che pas, » est un de ces adversaires qu'Indra tue
pour l'obliger a la.cher les eaux : on le représente comme un
brigand, avare, doué de magie, qui se cache entre ses deux
f) Mlrkandeya-Pourana. Lecture vn•.

�304-

REVUE DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

épouses (ciel et terre) ; mais , il a beau armer sa troupe
féminine Indra le tue en lui écrasant la tete avec l'écume
des ond:s et distribue aux hommes les vaches de ce bandit.
Ces vach:s ce sont les eaux. Il est done manifeste que,
malgré des différences légeres dans les qualifications et dans
les détails de la lutte, Vritra et Namoutchi sont presque un
seul et meme personnage ; sous deux noms distincts, ils
représentent le nuage orageux qui ne creve qu'a~res une
lutte acharnée, dont le dieu de la foudre est le vamqueur.
.
Notons que l'on fait une distinclion quant a 1~ mamer_e
dont les deux ennemis d'Indra sont tués. lis sont, 11 est vrai,
frappés ala tete l'un et l'autre; mais on spécifie que Namoutchi a la tete écrasée avec l'écume des ondes.
Il est aussi question de l'assistance qu'Indra reout, dans l_e
combat des autres dieux, soit de ceux de son entourage, soit
de ceux d'une autre région que la sienne. Dans sa lutte contre
Vritra, il fut efficacement aidé par son compagnon Vichnou,
qui est de sa tribu, et aussi par Agni, qui n 'en est pas. Dan~
sa lutte contre Namoutchi, il fut secondé par Sarasvati
et les AQvins, qui, appartenant au groupe solaire, sont d'une
autre région que la sienne.
La relation d'lndra avec ses ennemis a donné lieu également a diverses interprétations. Ainsi, Vritra, dit-on, avait
avalé les trois Védas ou les possédait enlui-meme; c'est pour
lui faire rendre gorge qu1ndra serait entré en lutte avec lui ,
le frappant successivement de trois coups de tonnerre, apres
chacun desquels le monstre restitua l'un des Védas. Nous
surprenons ici cette usurpation de la divinité qui hante !'esprit des Indiens. Vritra, d'apres celte explication, est presque
un trattre. Namoutchi en est positivement un: on le dépeint
comme ayant fait d'abord partie du cortege d'Indra, qu'il
aurait abandonné apres s'etre approprié sa vertu (indriya), en
la buvant avec du soma et du vin. C'est pour se venger de
cette perfidie qu'Indra l'aurait tué dans des circonstances
analogues a celles que le Maha.bhArata décrit, a l'aube du
jour, avec l'écume de lamer; seulement, d'apres la tradition

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARAT&gt;

305

védique, Sarasvati et les A&lt;¡vins avaient enduit de cette écume
la foudre d'Indra.
L'histoire de l'amitié primitive d'Indra et de Namoutchi
peut avoir été inventée pour excuser la perfidie d'Indra.
Trahi, il aurait payé le trattre de meme monnaie.
S'il n'est digne de moi, le piege est digne d'eux,

dit le Mithridate de Racine. Mais cette tradition s'explique
assez naturellement par la nature meme des divinités dont il
s'agit. Indra n'est que le dieu de la région des nuages ; les
nuages qui veulent garder la pluie sont en rébellion avec leur
chef et la lutte dont le ciel d'Indra est le théatre peut etre
'
considérée
comme une guerre intestine. Il est done naturel
que certaines personnifications des nuages soient présentées
avec les attributs de la trahison.
On pourrait dire que l'heure crépusculaire a laquelle
Namoutchi fut frappé est un souvenir de l'alliance d'Indra
avec les Aovins, qui sont les dieux du crépuscule. Mais ce
serait peut-etre un peu subtil. ll est certain du moins que
l'auteur du second récit du MahabhArata n'y a guere pensé
puisqu'il ne dit mot des A9vins et les remplace hardiment
par Vichnou. C'est la le point capital de la question; ce récit
a été rédigé pour la plus grande gloire de Vichnou. Ce n' était
pas assez que Vichnou et1t facilité le triomphe d'Indra sur
Vritra, il fallait encore qu'il lui ftt obtenir sa victoire sur
Namoutchi. L'analogie entre les deux Asouras était assez
grande pour qu'on tentAt de les identifier. Mais la lutte d'Indra avec chacun d'eux présentait certaines particularités distinctes. Vritra avait été tué avec un foudre qu'on a dit provenir des os 1 de Dadhltcha, grAce au concours de Vichnou;
Namoutchi avait été tué avec l'écume des eaux, grace au
(i) Ces fameux: « os » de Dadhitcha seraient tout simplement des
prieres » . La confusion entre deux: mots semhlables ou entre deux sens
différenls d'un meme mot serait l'origine de la légende des « os ».
«

�REVUE DE L'msTOmE OES l\ELIGIO~S
306
concours des Aovins. 11 a élé relalivement facile de remplacer les Aovins par Vichnou ; mais, on ne pouvait pas supprimer l'écume de la mer et les circonstances de la mort de
Namoutchi sans supprimer du meme coup une des victoires
d'Indra. Je comprends la substitulion de Vichnou aux Aovins
de la part d'un zélé Vichnouite ; je comprends moins bien
qu'on ait fait sortir Namoutchi du sacrifice de Tvachlri, puisqu'il est admis que cette origine est celle de Vritra. Mais ce
que je ne comprends pas, ce qui me semble inexplicable, et ce
qui reste pour moi inexpliqué, c'est que, apres avoir raconté
la mort de Vritra 1 on raconte celle de Namoutchi accomplie
dans des circonstances tres différentes, en ne lui donnant
pas d'autre nom que celui de Vritra.
Tvachtri, le pere ou le créateur de Vritra, joue un rólc
trop important pour que nous ne disions pas quelques mols
de lui en terminant.
Les textes védiques le représentent comme le forgeron
d'Indra : ce qu'il est daos le premier récit du MahAbhArata.
Toutefois, ces memes textes parlent de son différend avec
Indra, différend né, a ce qu'il semble, de ce que les deux
personnages se seraient disputé la priorité pour boire le
soma dans la coupe fabriquée par Tvachtri. Le fils de Tvachtri
aurait été tué par Indra, et Tvachtri aurait voulu faire l'offrande du soma sans le concours de son rival qui, intervenant violemment, aurait interrompu le sacrifice et bu le soma
de force.
Quant au fils de Tvachtri, il est déja question, dans le
Rig-Véda, de ses trois tetes et de sa lutte avec Indra, qui les
aurait coupées toutes les trois , et aurait en meme temps
délivré les vaches retenues par le fils de Tvachtri. Ces
vaches , gardées par le fils de Tvachtri , l' assimilent a
Vritra et a Namoutchi, et l'on comprend que le l\fahAbha.rata et, apres lui, le BhAgavata-PourAna, aient fait de ces
deux Asouras (ou au moins de l'un d'eux) des créations
de Tvachtri, puisque aussi bien Tvachtri est dépeint commc
le créaleur par excellence. 11 faut dire, d'un autre coté,

307
que la donnée d'apres laquelle le fils de Tvachtri aurait
tenu les vaches captives, s'accorde mal avec celle qui fait
de lui un saint brAhmane. Il semble qu'on ait voulu attribuer
a Tvachtri une double descendance : l'une sainte, l'autre
impie, pour satisfaire aux deux caracteres qui lui sont
altribués. La filiation de Tvachtri et de Vritra est cerlainement une invention poslérieure, mais le germe s'en trouve
déja dans le Véda.
Toutes les circonstances rapportées daos le MahAbhArata
étaient done en germe dans les traditions antérieures. En ce
qui touche Vritra et Namoutchi, le désir de glorifier Vichnou
explique fort bien l'intervention de ce dieu dans la défaite
de ces deux Asouras, bien que la tradition primitive ne lui
fasse jouer un role que daos la victoire remportée sur un
seul. Mais quelle qu'ait pu etre, pour l'auteur du second
récit du MahAbhArata, la tentation de forcer l'assimilation
des deux adversaires d'Indra, rien n'explique le singulier
lapsus du meme nom donné a deux personnages qui, malgré
leur ressemblance bien certaine, sont toujours présentés
comme correspondant a des individualités distinctes.
VRlTRA ET NAMOUTCHI DANS LE MABABHARATA

L.

FEER.

�u; CHlUSTlANISME CHEZ LES ANCIE:'&lt;S COPTES

309

cussions théologiques dans lesquelles allait sombrer l'Orient
tout enlier.

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

Le róle qu'a joué l'Égypte dans l'établissement ~éfinitif du
christianisme et dans son développement dogmabq~e _est _en
général tres connu, et c'est un lieu comm_un de 1 h1st01re
chrétienne que la part prépondérante pr1s~ ~ar. les patriarches d'Alexandrie dans les querelles de 1anamsme, du
nestorianisme et de l'eutychianisme, jusqu'au moment _ou le
défenseur attitré du christianisme en Orienl tomba du c1el de
sa gloire en emportant apres luí la moitié ~es étoiles de
moindre grandeur qui gravitaienl autour_ de lm. A~res cette
chute éclatante , il fut de regle de cro1re en Occ1dent_ que
l'Égypte, séparée du christianisme occidental et flétr1e de
l'épithete de schismatique, ne pouvait qqe s'enfoncer plus
avant dans l'abíme de son erreur : avant la séparation on lui
avait libéralement preté toutes les vertus ; apres son schisme
on lui prodigua tous les vices. Avait-elle done chan?é du
jour au lendemain parce qu'il avait plu a son patnarche
Dioscore de ne pas admettre les deux natures en la personne
du Verbe dans le sens qu' altachaient a~ette expression le pape
Léon et les éveques de son parti? Evidemment non : une
semblable question, toute de subtiles distinctions et ou les
adversaires, unanimes au fond, ne se comprenaient ni les uns
ni les autres, ne pouvait guere exercer d'influence sur une
population plus occupée de ses besoins journaliers, de s_es
faciles plaisirs, de ses contes et de ses légendes que des d1s-

Cetle Égyple, qu'on a tant appelée immuable et qui l'a
été, en e.lfet, jusqu'a un certain point, ne pouvait aucunement perdre son précédent aspect, parce qu'il avait plu a une
majorité d'éveques , appuyés par le pouvoir impérial, de
décréter qu'il fallait admettre les deux natures du Cbrist et
d'exiler Dioscore. Il semble meme que l'Égypte ne se soit
guere émue d'abord des définitions du concile : a peine si, en
dehors d'Alexandrie, on en connut l'existence et les décrets
avant que les agents de Marcien n' eussent apporté en Égypte
le symbole qu'il fallait souscrire de force ou de gré.
Jus~u'alors on n'avait vu que la majesté violée du patriarche;
ma1s quand on eut appris qu'il fallait renier la foi de l'archeveque, cette foi dont il était !'arbitre en Égypte d'apres les
canons memes du plus fameux des conciles, celui de Nicée
resté pour l'Église d'Égypte ]a pierre angulaire de toul l' édi~
fice chrélien, alors ce fut tout autre chose. Sans ríen comprendre aux discussions pendantes, on crut simplement et
na'ivement ce que croyait le patriarche: le seul fail qu'on
demandait_ de souscrire a une autre croyance jeta l'Égypte
dan~le sch1sme, et l'esprit d'opposition qui avait toujours été
le s10n se montra dans tout son jour.
Au fond que leur importaient les deux natures? tout ce
qu'en savait le peuple c'était que le patriarche d'Alexandrie
n'y croyait pas, et cela suffisait. On reste confondu quand,
dans les ceuvres coptes, on voit l'ignorance profonde ou les .,
moines se trouvaient de cette question. Ce n 'est certes pas a
~ux qu'on p~ut faire l'injure de les appeler théologiens poinhlleux et ra1sonneurs : ils ne pointillaient guere et ne raisonnaient pas du tout. Ils continuaient d'etre apres le concile
de Chalcédoine ce qu'ils étaient auparavant: ils n'eurent en
plus que les coups et les exils, voire meme les supplices mortels _qu'on ne leur ménagea pas. Ils étaient depuis longtemps
habitu~s a la courb~che ou au ha.ton en qua]ité d'Égytiens;
la patrie ne leur étmt pas connue sur tefl'e et la persécution
21

�3i0

REVUE DE L 1UISTOIRE DES llELIGlONS

de Dioclétienles avait familiarisés avec la mort. D'ailleurs tout
ce qu'ils souffraient les menait droit au ciel. Ils ne se donnerent done pas la peine de changer de croyance, parce que
cela plaisait au pape de Rome et a l'empereur de Constantinople ; ils furent au contraire ravis d'avoir une si bonne occasion de faire de la résistance et de maudire leurs persécuteurs. 11 faut avouer qu'ils n'y ont pas manqué et s' en sonl
donné a creur joie.
Quand la bourrasque élait passée, ils revenaient tranquillement a leur premier séjour, reprenaient leurs occupalions
et recommenoaient a vivre comme si de ríen n'élait. Ceux
qui parmi eux avaient appris le beau métier describe, si prisé
de leurs ancMres, se faisaient les vengeurs de leurs freres
moins fortunés : ils taillaient leur calame, le remplissaient de
bonne encre et écrivaient ces parchemins qui font encore
l'admiration de notre temps. En Égypte, aussi bien dans
l'Égypte pharaonique que daos l'Egypte chrétienne, qui disait
scribe disait quasiment auteur : du moins les deux litres
étaient identiques pour les plus habiles; les autres se contentaient de copier l'reuvre de leurs supérieurs en génie et en
imagination, mais ils la copiaient a leur maniere, c'est-adire en l'ornant a. leur gotit, en brodant sur le canevas primitif. Ce que l'Égypte chrétienne a produit d'reuvres de cette
sorle est prodigieux : tous les genres y sont représentés,
depuis le poeme épique jusqu'aux récits les plus naturalistes
je pourrais dire les plus grivois si l'auleur ne cherchait pas
avant tout a édifier son lecleur ou son auditeur; mais l' édification n'en sera que plus grande si par une peinture bien
nuancée, par quelque expression bien crue, il semble d'abord
teri·asser la nature pour faire bientOt triompher la grAce.
C'était la le triomphe du littérateur copte dans les récits
naturalistes. Daos les récits prestigieux ou miraculeux, son
triomphe était d'imaginer les merveilles les plus incroyables,
dtit-il troubler l'ordre de la terre et des cieux, ou de parer
les choses les plus ordinaires de la vie des couleurs les plus
éclatantes et des détails les plus invraisemblables.

LE CHRISTIANISME CElEZ LES Al.'íCIE.~S COPTES

3U

En cela i1 était bien le digne descendant des scribes de
cour qui avaient imaginé les contes des Deux f reres, du
Prince prédestiné, de Satni, et les autres semblables. Ces
conles féeriques étaient déja bien vieux a l'époque chrétienne, mais ils étaient restés vivants dans l'imacrination
populaire: les moines qui avaient encore conservé, q~elquesuns du moins 1 , la connaissance des anciennes écritures de
l'Égypte • les lisaient dans le texte et s' en délectaient sans
doute tout autant que des vies extraordinaires des Antoine
.
'
des l\faca1re, des Pachome, ou des Schnoudi. Nous n'exagérons pas; c'est dans le mobilierfunéraire d'un moine copte
qu'a été trouvé le conte démotique de Satni; l'auteur de la
vie de Schnoudi, Visa, a visiblement en deux endroits imité
des passages du conte des Deux freres, paralleles a sonrécit,
et au septieme siecle, trente ans seulement avant l'arrivée
des Arabes et d'Amr, un éveque de Keft pouvait parfaitement
lire les noms des morts enterrés dans un tombeau ou il avait
trouvé un rouleau de papyrus écrit en caracteres démot_iques 2 • Ces faits montrent bien, ce me semble, que l'antique
Egypte n'avait pas encore enlierement disparu.
Je rappelais tout a l'heure cette épithete d' « immuable »
en disant qu'elle était jusqu'a un certain point méritée. Il
est notoire que l'Egypte acquit plus vite qu'aucun autre pays
un &lt;legré de ci vilisation tres élevé, qu' elle fut la premiere
dans ces découvertes merveilleuses qui sont le fond de la
civilisation humaine ; mais si elle y atteignit, elle ne sut pas
dépasser certaines limites qui matquaient pour elle le plus
haul point de la science et de l'art. De ses coutumes elle ne
devait jamais se départir. 11 semble qu' elle reout un héritage
!) On voit par les faits suivants combien le texte fameux de Clément
d'A!exandrie affirmant que de son temps la connaissance des hiéroglyphes
élru.t perdue, correspond peu a la réalité: d'ailleurs a l'époque de Clément on
élevait encore des temples.
2) Cela explique comment cerlains auteurs arabes parlent de concordance
entre les signes hiéroglyphiques et les lettrcs arabes : on avait fait des
lableaux, mais la négligence des Coptes les rendit inuliles.

�31.2

REVUK DE L•IlISTOIRE DES Ri,;L\GIQ;-;S

tout fait et qu' elle s'y tint. Si pareil fait est vrai pour les
reuvres générales d'apres lesquelles on juge de lagrandeur et
de l'avancement d'une civilisation, il l'est encore davantage
pour la religion de ce pay.s vraiment extraordinaire. Si
loin qu'on puisse remonter le cours des a.ges et a quelque
anliquité presque fabuleuse qu' on puisse se reporter, on
trouve exactement la meme religion qu'aux époques historiques, pour l'Égypte, de ses douzieme, dix-huitieme ou
vingtieme dynasties. Le livre religieux le plus ancien sans
conlredit qui nous soit parvenu est celui qu'on a appelé
Litire des Morts. Les textes récemment découverls et lraduils
par M. Maspero dans les pyramides des rois Ounas, Teli et
Pepi nous montrent que la rédaction de ce livre élait déja en
grande partie arrétée a l'époque des Pyramides, c'est-a-dire
de quarante a cinquante siecles avant Jésus-Christ , sinon
davantage.
Ce n'est pas a dire cependant que l'étude de la religion en
Égypte n'ait pas progressé et ne se soit pas épurée peu a peu
daos le sens du monothéisme avant de tourner au pan théisme
vers la vingtieme dynastie; mais ce ne ful la l'reuvre que des
célebres facultés de théologie dont le siege fut tanlót a
Memphis, tantót a Héliopolis, tantót a Abydos, tantót a
Thebes, dans les temples les plus grandioses qu'ait con9us
le génie de l'homme. Le peuple ne fut jamais assez instruit
pour rechercher l'idée sous les symboles qu'on offrait a ses
yeux. De trop de manieres il était attiré a la réalité matérielle, et le panthéon égyptien était réellement pour lui une
réunion de dieuxdifférents et non lesattributs personnifiés d'un
die u myrionyme. Hathor, Neith, _lsis, Selkt, Sekhet étaientréellement pour lui des divinités femelles, des déesses, et non le
symbole de la puissance passive que suppose toute puissance
active; Ptah, Ra, Osiris, Set, Amon et les autres étaient autant
de dieux différents et non simplement des noms qui servaient
aindiquer les divers attributs d'un dieu se voilant pour se manifester a l'homme. Anthropomorphisle par nature, le peuple
égyptien ne concevait Dieu que par l'homme , c'est-a-dire

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

3i 3

qu'il lui prétait toules les imperfections de l'humanité et
qu'il le rapprochait de sa propre personne afin de ne pas
sentir lrop de crainte en s'approchant des mysleres redoutables de la religion. 11 ne dissertait point sur l'orioine de la
ma_liere ~t sur_ la descendance de l'homme : pou~ lui tout
éta1t sorh du Nil, car c'était'le Nil qui avait formé l'Éaypte et
lui donnait sa fécondité annuelle. Au fond, le grand°dieu de
l'Égypte, c'était le Nil, Hapi selon la lanoue sacrée et le
symbole en était ce fameux taureau sacré q;i a si lon¡temps
résamé la religion égyptienne sous le nom de bamf Apis.
,. Il serait vraiment étonnant apres cela que tout acoup, dans
1 mtervalle de que]ques années, presque en un jour1 l'Éo-ypte
eút dit adieu a ses croyances, les et1t reléguées par~i les
choses auxquelles ~n ne pense plus et et1t accepté tout d'un
co?p, avec enthous1asme, la croyance nouvelle qui se répanda1t _par le monde. Qu~nd meme i1 en et1t été ainsi de la partie
é?l~1rée de 1~ P?pulabon égyplienne, ce qui ne pouvait pas
d a11leurs avo1r heu parce que l'élément instruit était le corps
sacerdotal, et que le corps sacerdotal avait tout intéret a
rés!ster a l'envahissemen~ d~s d_ogmes nouveaux qui le supprima1~nt-quand me~e, d1s-Je,_1l en e~t été ainsi pour la partie
écla1rée de la populahon égypllenne, Il serait invraisemblable
q~e le peuple égyptien etH subí la méme métamorphose relig1eus~. _Dans les .ªª tres pays qui se convertirent peu a peu .a
la rehg10n chrébenne, 11 y eut prédicalion ; aussi l'histoire
ou_ la lége~de a c~nse~vé les noms d~s principaux apótres
qw év~n~éhsere_nt 1 anc1en monde. En Egypte rien de pareil :
la trad1hon attribue sans doute a l'évangéliste saint l\farc la
premiere ~rédication du christianisme en Égypte; mais c'est
tout. Le sllence se fait ensuite, la communauté chrétienne
d'Alexandrie se soutient tant bien que mal, se gouverne elleméme, enregi~tre ses patriar.c?es plus ou moins authentiques,
lorsque tout a coup, au m1lteu du second siecle, apparait
Cléme~t. d'Alexandrie ~u~ tient a la fois école de phisophie
platomc1enne et de chr1shanisme.
Cependant il faut le dire, c'est la un fait isolé. D'ailleurs

�3U

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

Alexandrie ne faisait pas partie de l'Égypte aux yeux des
véritables Égyptiens : c' était une ville étrangere fondée par
un conquérant étranger sur la vieille terre sacrée de Khem.
Longtemps encore les Coptes , c' est-a.-dire les Égyptiens
chrétiens, devaient dire : « sortir d'Égypte pour se rendre
a Alexandrie. )&gt; Aussi la ville ou fut tout d'abord preché le
christianisme en Égypte devait etre un empechement a sa
rapide diffusion dans la vallée du Nil. C'est pourquoi jusqu'a
Dioclétien, les chrétiens furent peu nombreux en Égypte: a
peine si l' on signale quelques martyrs sous l' empereur
Décius. Au contraire, vienne le regne de Dioclétien et tout
changera de face, l'Égypte entiere se converlira , et ses
enfants s'offriront au martyre en criant: « Je suis chrétien
en toute sincérité ».
Ce fait extraordinaire fut, ce me semble, plus politique
que religieux. Dioclétien avait réduit l'Égypte rebelle ; on luí
fit de l'opposition systématique par tempérament. Les chrétiens étaient, croyait-on, les ennemis de l'empereur; on se
fit ch:étien ?our devenir ennemi de l' empereur, se moquer de
ses dieux, msulter sa personne. L'exemple des premiers
martyrs fut le signal attendu : l'Égypte se convertit en masse
et l'histoire de cette horrible persécution mentionne des
villages entiers ou toas les habitants eurent la tete tranchée.
Q~and la persécution prit fin a l'avenement de Constantin,
l'_Egypte tout entiere était chrétienne , a l'exception des
nches Grecs qui avaient en main les magistratures et les
possessions territoriales. Pour réduire cette classe des riches
e! celle des ~retres , il fallut de longs combats, plus d'un
s1e_cle et deIDI d_e luttes, et a la veille du schisme religieux
qm date do conc1le de Chalcédoine, il y avait encore en Éoypte
0
des pretres et des temples d'idoles a bruler.
, Il est f~~ile de ,concevoir qu'une transition aussi brusque
~ une r~bg10n a l autre n'ait pas laissé de traces dogmahque~ bien profondes _dans les classes populaires du peuple
égyptien. La convers10n de ce peuple au christianisme
comme sans doute en d'autres pays apres l'avenement et

I;

3i5

triomphe de Constantin, fut une affaire d' engouement ; on
n'en continua pas moins a conserver les_idées religieuses précédentes sous une étiquette nouvelle. Les autres contrées
orientales de l' empire romain plus ou moins adonnées au
polythéisme, sans presque jamais avoir connu le monothéisme, n'ayant jamais eu au meme degré que l'Égypte le
culte du passé dont elles se souvenaient a peine , devaient
plus facilement se faire aux nouveaux dogmes dont elles ne
purent cependant ni comprendre, ni adopter le développement, puisqu'elles finirent toutes par s'en séparer. L'Égypte
arriva plus tót au méme but, ou meme elle y était déja virtuellement rendue des son accession au christianisme qui
n'avait guere été qu'une illusion.
C'est la prouver cette maniere de voir que je consacrerai pette étude relativement facile. GrAce a l'amour que
l'Égypte a toujours éprouvée pour l'écriture, amour qui
n'a nullement disparu avec les Pharaons et l'abandon des
hiéroglyphes, nous possédons, comme legs du peuple copte
a la postérité , un nombre considérable d' reuvres égyptochrétiennes, formant une littérature completement a part au
milieu des autres liltératures, car elle porte profondément
gravé le cachet de la civilisation égyptienne. Cette littérature
est l'c:euvre des moines d'Égypte, de ces moines si longtemps
admirés, encore maintenant populaires et qui, il faut le dire,
n'ont pas toujours mérité l'admiration qu'on leur a vouée.
L'immense majorité de ces moines était sortie du peuple, de
ces familles de fellahs qui cultivent encore le sol égyptien
qu'ils ne possedent plus, ou des familles a modeste aisance
qui vivaient de leur petit commerce ou de leur petite fortuna.
Tres peu de moines étaienl de familles sortant de l'ordinaire : on en cite un certain nombre dans les Vies des
Peres; mais il ne faut pas oublier que ces Peres dont les
vies sont ven.aes jusqu'a nous ou méme ceux dont les
vies ont été écrites, sont relativement tres peu nombreux,
tandis que les moines, cénobites ou anachoretes, s'étaient multipliés d'une maniere presque fabuleuse, puisqu'il

�3{6

LE CHRISTIA ~IS:llE CHEZ LES A~CIE~S COPTES

REYt.:E DE L'HISTOIRF. DES RF.LlGIO'iS

n'y en avait pas moins de sept mille dans le seul ordre de
PachOme.
Nous sommes done assuré, en interrogeant ces reuvres des
moines, de trouver quelles étaient leurs idées religieuses et,
par conséquent, quelles étaient celles du peuple des rangs
duquel ils étaient sortis. C' est ce que nous allons faire en
partageant notre examen en un certain nombre de points
sur lesquels se fonde l' édifice de loute religion: l' existence et
la nalure de Dieu, la croyance a une révélation, la croyance
au surnaturel et la destinée de l'homme. Les autres points
d'un ordre secondaire rentrerout d'eux-memes daos ce
cadre. La lumiere sortira du simple exposé de ces croyances
et de leur comparaison avec les idées de l'ancienne Égypte,
et point ne sera besoin d'autres arguments.
t

I

C'esl l'un des problemes les plus difficiles de la psychologie et de la théodicée de savoir si l'homme est descendu
des hauteurs du monothéisme jusqu'aux expressions les plus
grossieres du sentiment religieux, ou si, au contraire, du fétichisme et du polylhéisme le plus grossier il s'est élevé jusqu'au monothéisme. L'étude de la religion primilive des
Égyptiens telle qu'elle nous apparatt dans les texles religieux recueillis dans les pyramides de Saqqarah et dans les
mastabas du plus ancien Empire, semble bien montrer que
la conceplion que les Égyptiens, meme les plus savants de
cette époque reculée, se faisaient de la divinité, était bien
inférieure a celle qui élait enseignée dans les écoles de théologie de la dix-huilieme et de la dix-neuvieme dynasties, a
l' époque ou le futur libérateur d'Israel étudiait encore la
science du monothéisme pres des pretres égyptiens.
Des nombreux textes qui nous sont parvenus de cette
antiquité si reculée , il est évident que nous n'avons rien
gagné depuis dans l'élude des perfections divines; la philo-

3t7

sophie spiritualiste actuelle ne fait guere que répéter en un
moins beau langage ce que Platon avait dit dans le langage
le plus merveilleux qui ait été au service d'un homme. Platon,
consciemmerit ou inconsciemment, n'avait fait que s'imprégner des idées qui avaient eu cours en Égypte longtemps
avant tlui et que les pretres avaient plus ou moins conservées de son temps encore au fond des temples. Jamais on
n'enseigna en termes plus expres l'unité, l'infinilé, l'omniscience, la toute-puissance, l'ubiquité de Dieu, que ne le
firent les pretres Égyptiens. Il suffit d'etre tant soil peu au
courant des reuvres de ces pretres pour ne pouvoir un seul
instant douter de leur parfaite philosophie: quelques citations
le prouveront aceux de mes lecleurs quin'ont pase u l' occasion
de lire ces texles vraiment étonnants, si l'on se reporte a
l'époque a laquelle ils onl été écrits. « Tout ce qui vita été
fait par Dieu lui-méme, lil-on dans un hymne; il a fait les
Mres el les choses; il est le formateur de ce qui a été formé,
mais lui n'a pas été formé. II est le créateur du ciel et de la
terre. II est l'auteur de ce qui a élé formé ; quant a ce qui
n'est pas, il en cache la retraite. Dieu est adoré en son nom
d'éternel fournisseur tf ámes aux formes. 1\1a1tre de l'infinie
durée du lemps, auteur de l'éternité, il traverse des millions
d'années dans son existence. ll estle maitre del'élernité sans
bornes. On ne l'appréhende pas par les bras, on ne le saisit
pas par les mains. ll est le miracle des formes sacrées que
nul ne comprend. Son étendue se dilate sans limites 1 • 11
commande a la fois a Thehes, a Héliopolis et a Memphis. Ce
qui esl et ce qui n'est pas dépendent de lui. Ce qui existe
est dans son poing, ce qui n' existe pas est daos son flanc 2 •
On ne peut ríen demander de plus clair, et les iniliés a
celte belle philosophie n'avaient nullement besoin qu'on leur

1) C'est-11.•dire que Dieu est partout, et que méme, si de nouveaux espaces
étaient créés, il les remplirait par sa seule vertu.
2) Ces textes sont cités par M, Pierret dans son Essai sur la mytholoaie
t!}yptienne.

�3!8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:'.'1S

répéta.t a satiété que les noms des différents dieux ne servaient qu'a voiler ou a spécifier les différentes perfections
divines. ll en était tout autrement du peuple. Pour lui, il se
sentait incapable d'élever son esprit jusqu'aux hautes spéculations des pretres, spéculations qui exigeaient une grande
force d'abstraction; il préférait symboliser sous des ~raits
humains toutes les belles choses qu' on luí prechait, et l'infinie perfection ne lui semblait pas pouvoir etre mieux
exprimée a des yeux mortels que par cet astre splendide qui
inondait son pays des plus bienfaisants rayons, le soleil, Ra.
On lui enseignait que Dieu était partout, voyait tout, jugeait,
récompensait ou condamnait, et il avait imaginé que de
temps en temps, peut-etre tous les jours, un certain nombre
des personnes divines allaient par le monde inspecter les
actions des hommes et en connattre par devant leur tribunal.
Dieu créait tout, et, pour le mieux comprendre, le peuple
avait doté Dieu d'un tour ou il fa&lt;¿onnait l'argile humaine
comme le simple potier fa&lt;¿onne les vases les plus communs.
C'est ainsi gue le cycle divin qui parcourait la terre au moment ou Batau, le plus jeune frere du conte connu sous le
nom de Conte des deux freres, était dans la vallée du cedre,
voulut récompenser la vertu du jeune homme et que Harmachis luí fa&lt;¿onna une femme belle entre les belles, mais aussi
remplie de cet esprit d'astuce et de ruse dont les dieux du
panthéon grec devaient aussi plus tard doter Pandore.
C' étaient les nombre uses personnifications divines qui
agissaient continuellement de par le monde ; quant a Dieu
meme, il n'en était question que dans les hymnes philosophiques et religieux ou dans les le&lt;¿ons de théologie I Dans le
peuple, Dieu habitait réellement derriere le voile qui cachait
aux yeux des hommes la divinité présente dans le naos. A
mesure que dans les écoles sacerdotales on s'éloigna du monothéisme, par une sorte de marche en avant l'esprit égyptien se porta vers le panthéisme. Le peuple en resta toujours
au polythéisme, et ses divinités favoriles ne cesserent point
de lui etre familieres. On eut beau, a l'époque ptolémaique et

L'8 CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

319

romaine, multiplier les dieux, associer ceux de la Grece et
de Rome a ceux de l'Égypte, leur élever des temples, on ne
put faire admettre ce panthé~n g~néral aux habit~n.ts de .la
vallée du Nil; ríen ne valut Jama1s pour eu~ Osms, Is1.s,
Horus, Nephthys, Set, Thoth et Anubis. ~es ~~eux gre~s, 11s
se moquaient sans cesse; jamais un sou~ire ~ 1~créduhté ne
fut esquissé sur leurs levres devant les dieux 1~di?e~es. .
Ríen ne fut modifié acet égard quand le chrisharusme vmt
s'implanter en Égypte. Sans contredit, nulle reli_gion n'a
plus contribué que le christianis~e. a élever 1'1d1ée que
l'homme se faisait de la divinité; ma1s Il ne faut pas s a~user
au point de croire que tout était nouveau dans ~es doctrmes.
Si le christianisme eüt paru dans le monde a 1 époq~e de la
splendeur égyptienne pendant les ~x-huitie~e et d~x-neuvieme dynasties, il n'eut presque nen appr1s s~r D_ieu ~ux
pretres de Thebes, d'Abydos, de Memphis ou ~ ~éh~po!1s;
de meme, trois ou quatre siecles avant son appar1bon, 11 n eut
pas appris grand chose aux philosophes grecs. Son grand
mérite a été de faire participer aux idées que seuls ~es plus
sages possédaient la masse de ses adhéren:s, et de fa1re progresser ainsi l'esprit humain. En Egypte, il eut sous ce rapport moins a faire que dans d'autres contrées, parce que le
sentiment religieux y avait été plus pur et plus profond.
Aussi, l'idée que le peuple d'Égypte se faisait,~e Die~, ne
changea aucunement ; le peuple sut et ad~it qu Il y ava1t un
Dieu créateur du ciel et de la terre, parfa1t de toute perfection, selon l'enseignement qu'on lui donnait, terrible ~n: sa
colere, grand dans sa bonté. Mais ce Dieu resta. s~hta1r~
dans son ciel, le peuple n'eut aucun rapport avec lm ; Il éta1t
trop grand et trop parfait et il fallait au peuple d'Égypte un
Dieu qui, comme les dieux d'autrefois, s'appr.ochat pl~s pres
de lui. Aussi, ne voyons-nous guere de menbo~ d_e Di~u en
aénéral dans les reuvres coptes ; on ne le pr1e pma1s en
~ette qualité ; on a trop la révérence de son auguste infinité pour l'importuner par des prieres. 11 étonne et épouvante.

�320

J

•

1

P.EYUE DE L IT1STOIBE DES RELIGIONS

Comme le christianisme enseignait le dogme de la Trinité,
a laquelle le peuple d'Égypte avait de tout lemps éM habitué
par la vue des triades divines, honorées dans ses temples et
représenlées sur tous les murs des édifices sacrés, on n'avait
eu aucune peine a admettre ce mystere. La personne du
Pere était négligée, on laissait tranquille Dieu le Pere, et
m8me dans son Paradis, on le cachait derriere un voile,
comme autrefois le symbole de la divinité dans le naos des
1
temples • Dans les acles des martyrs et dans la vie des
moines, on ne rencontre presque jamais une priere adressée
a ce Dieu Pere. C'est toujours Dieu le Fils, Jésus-Christ,
qu'on prie; c'est lui qui descend au secours de ses généreux
soldats, qui les encourage, qui leur accorde toutes leurs
demandes et plus encore, et qui finalement les bénit avant
de remonter au ciel au milieu de son cortege d'esprits
bienheureux. Dans les vies des moines, surtout daos celles
de Schnoudi et de Pachóme, Dieu daigne souvent apparattre
a ses serviteurs, converser familierement avec eux, les instruire, les fortifier; mais c'est 1oujours Dieu le Fils qui se
montre aux hommes, jamais Dieu le Pere. Quant au SaintEsprit, i1 n'en est fait mention que dans la formule du signe
de !a croix et dans celle par laquelle on conférait le baptéme.
Il semble que cette troisieme personne de la Trinité chrétienne n'a pas été tres populaire en Égypte ; on n'en trouvait
pas le semblable dans l'ancienne religion du pays, et l'on
s' en tenait pour lui a des actes de foi purement respectueux;
on ne l'aima jamais assez pour en faire le pivot de ces
légendes, aussi extraordinaires que nombreuses, que l'Égypte imaginait pour les dieux préférés.
II ne faudrait pas croire non plus que l'idée de Dieu fut
chez les Coptes extraordinairement pure de tout alliage d'anthropomorphisme ou autre. S'il faut ajouter foi aleurs ceuvres
(1) 11 se peut cependant que ce voile qui cachait Dieu le Pllre ne soit
qu'une imitation du voile qui, daos le temple des Juifs, séparait le saint des
saints du reste de l'édiflce. Mais alors ce serait un retour fail a l'Égyple
d'une chose qu'on lui avait empruntée.

LE CHRlSTIA:SISllE CHEZ LES A.,CIE:SS COPTES

32{

et accorder une certaine confiance aux preuves linguistiques,
on est porté a penser que Dieu, pour le peuple copte et ~ar
conséquenl pour les moines, élait un personnage plus pmssant que tout autre, vénéré en raison directe de l'ignoraoce
oñ l'on vivait de son essence, mais, au fond, un personnage
qui aurait pu étre mulliple, s'il ne l'était. Dans l'a.ncienne
langue de l'Égyple, le mot nuter, exprimant le nom de Dieu,
ne s'employait que sans article; au contraire, dans la langue
chrétienne, qui aurait dO etre plus épurée que l'ancienne,. le
mot qui sert a désigner Dieu, nuti ou nute, selon les d1alectes le meme que le nom antique 1, ne s'emploie jamais
au se~s slrict de ce mot sans l'article. C'est une preuve qu'il
y avai t eu une difl'érence tres grande aulrefois entre la langue
des prétres et la langue du peuple ; cette difl'érence_, les
Coptes l'ont conservée parce qu'ils avaient conservé les 1dées
de leurs peres.
A cóté du mystere de la Trinité, le christianisme enseigne
le dogma de l'Incarnation de l'une des trois p~rson~es
divines. Le Fils de Dieu s'était fait homme, ava1t habité
parmi les hommes, travaillé comme eux, soufferl comme
eux était mort comme eux. 11 faut l'avouer, pour un peuple
habitué depuis des siecles nombreux a vivre avec ses dieux,
a les nourrir, a manger avec eux, ase sentir achaque instant
exposé a leurs bons ou mauvais offices, c' éta~t un dogm.e
éminemment propre a gagner sa croyance. Jad1s, on offrait
des sacrifices ou de simples offrandes ala divinité tutélaire
des temples, a ses dieux paredres. a toute la suile de ses
génies, afin d'échapper aux maléfices des divinités ennemies
ou mécontentes. Dans les temps nouveaux, on priait Jésus le
Christ, le Seigneur sauveur, on lui faisait des offrandes, q~e
les prétres gardaient ou rendaient en parlie, qu'on mangea1l
daos des banquets fraternels, ou l'on s'enivrait tout comme
autrefois dans les fétes de la déesse Halhor; sans compler
le sacrifice sacro-saint de la cynaxe, ou le fidele s'iocorpó1) La. dernillre leltre est tornbée, phénoméne tres ordinaire.

�322

,

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'UISTOIRE DES RELIGlONS

rait la chair meme du ~ils de Dieu, idé~ qui ne paratt pas
avoir été inconnue a l'Egypte, meme a 1 ~poque ~es pyra.d
car les défunts devaient s'etre nourris des dzeux pour
m1 es,
• ·
t d
pouvoir arriver sains et saufs au lieu de la JUSh~e e . ~
bonheur, comme l'a fait observer M. Maspero 1._ C est ams1
our les chrétiens les péchés se pardonna1enl, et les
que ' P
,
1 d. 1 1 . 'él . t
échés comme j'aurai l' occasion de e 1re p us om, c aien
célestes ennelpes a cte's de nuisance causés par les puissances
' 1 .
d b h
mies de l'homme et ne cherchant qu a e priver u on eur
futur.
Il semble qu'avec un tel amour pour la personne du Fils
de Dieu fait homme, l'Égypte ellt dft aimer ég~le~ent la
femme qui avait été la mere de Dieu. ?ependant Il ~ en
pas primitivement ainsi. La vierge Mane, ~ere de D1eu, qm
devait etre honorée d'un culte spécial en Egypte et dans tout
le monde chrétien, n'obtint pas tout d'abor~ une, tres gra~de
popularité dans la vallée du Nil. Les esprits n admettaient
pas facilement qu'une simple femme put etre la mere de
Dieu, comme les autres femmes sont les m~res des hommes:
Si l' on excepte la légende de la fui te en Egypte~_légende ~1
chere aux creurs des vrais enfants d'Égypte qu ils ont fa1t
voyager la Sainte Famille un peu partout, .afin que nulle
partie de leur· terre ne fftt privée d'une a~ss~ grande bénédiction; si l'on excepte cette légende, d1s-Je, le nom ~e
Marie n' est meme pas prononcé, dam, les reuvr~s c~ptes ~rimitives, dans les actes des martyrs, dans les vies d Antome,
de Paul, de Macaire et de Pachóme. Il faut remarquer a.ce
propos que le concile d'Ephese n'avait pas été tenu, pmsqu'il n'eut lieu qu'en l'an 331, que le role si brill~nt des
· hes d'Alexandrie n'avait pas eu a se prodmre,
pat rrnrc
, , · tet
que le sentiment d'opposition, inné au. creur, de 1E_gyp e,
n'avait pas eu a se greffer sur la vénérabon qu on avait pour

fu!

i) Cf. Rewe de l'histoire des 1·eligions, tome XII, p. i37-i39, et pour ~:s
textes, Recueil de tm vawc relatifs a la philol. égypt. et assyr., tomes III- •

Textes des Pyr:unides.

323

le patriarche. Dans la vie de Schnoudi, qui assista cependant au concile d'Éphese, on ne trouve qu'une seule fois le
nom de la Vierge; il est accompagné de l'épithete Théotocios
qui faillit une premiere fois perdre tout l'Orient. Cette rareté
est vraiment remarquable, alors que l'on voit les apótres,
les prophetes, les sages, le Christ en personne, venir a
chaque instant pres de Schnoudi. Plus · tard, les moines ne
s' occuperent pas plus de la Vierge que leurs prédécesseurs ;
on composa bien tout un recueil d'hymnes spéciaux, nommés
Théotocies, que l'on chantait sur les plus beaux airs; mais il
faut croire que cette belle dévotion ne dépassait pas le seuil
de l'église, car dans la littérature du peuple on n'en trouve
pas nienlion. Chose étrange ! il en est de meme pour l'enfant
Jésus. Jamais on ne trouve ace sujet une réflexion touchante
ou gl'acieuse, comme celles auxquelles le moyen age et
l'époque moderne nous ont accoutumés. Le peuple d'Égypte
n'aimait décidément pas la faiblesse, qu'elle vint de l'age
ou du sexe: au contraire, Jésus-Christ, dans la force de l'age,
était le Dieu de sa prédilection, il pouvait vivre, rire, plaisanter avec lui, sans se sentir incommodé par un voisinage
aussi respectable. Sans aucun doute, les paroles étaient
toujours remplies du respect le plus profond, de l'adoration
la plus émue; mais les actes trahissaient la familiarité.
Je ne peux m'empecher de dire ici un mot de la fameuse
querelle des deu:c natures, qui devait aboutir au schisme dont
l'Église d'Égypte n'a jamais voulu sortir. Par ce qui précede,
on, comprendra facilement que les moines et le peuple
d'Egypte se soient médiocrement occupés de savoir si les
deux natures, divine et humaine, étaient si intimement unies
que l'humaine fó.t absorbée dans la di'vine, ou si au contraire,
elles devaient etre soigneusement distinguées l'une del' autre,
avoir chacune ses acles propres, afin qu'on ne fllt pas exposé
a porter au compte de la perfection divine les défauts et les
imperfections de la nature humaine. Que lui importait, en
effet, que Jésus-Christ fút mort en tant que Dieu? Est-ce que
la mort d'un Dieu était une imperfection qui témoignat de

�LE CHRISTJANISME CilEZ LES ANCJE:&gt;;S COPTES

324

nEVCE m: L'mSTOIR8 DES REUGIO~S

l'impossibililé de l'admetlre en la nature divine? Osiris n' était;
il pas mort, n'avait-il pas. été coupé_ en morceaux par Set_N'en étail-il pas moins Dieu? Auss1 le_ peuple ne com?r1t
ríen aux discussions célebres du conmle de Chalcédo~ne.
D'apres les traditions coptes, certains éveques aura1ent
accompagné Dioscore au concile~ sa,n~ savoir la langue dans
laquelle on discutait, ·ce qui n' était d a11leurs pas .~n obsta~le
a ce qu'ils injuriassent l'empereur Marcien et_ l 1mpéralr1ce
Pulchérie. L'un de ces éveques, dans les réc1ts auxquels a
donné lieu ce coacile, Macaire de Tkóou, appelle toutes les
vengeances célestes sur la tete des époux_ impéria~x, afin
de venir en aide aux argúments du patriarche D10score.
Dans le meme document ou l'on raconte u~e conférence
ima¡;inaire, qui se serait tenue avant le conmle de ~halcédoine dans le propre palais del' empereur, a Constanhnople,
Dioscore, qui s'arroge de lui-meme la parole et 1~ garde san~
la vouloir céder s'adresse a l'assemblée et lm demande ·
« Quand Notre-S~igneur Jésus le Christ fut invité aux noc_es
de Cana, le fut-il en sa qualité de Dieu, ou en sa qualité
d'homme ? _ En sa qualité d'homme ! répond tout~
l'assemblée. - Tres bien I reprend Dioscore. Et quand il
changea l'eau en vin, le fit-il en tant que Dieu, ou en tant
qu'homme? .....:... En tant que Dieu évidemment, . répond
encore rassemblée. - Vous voyez done bien, conclut le
célebre patriarche, que sa divinilé ne fut jamais s~parée ~e
son humanilé. )&gt; Ce beau raisonnement, cela va'.sansdire, excita
l'admiration et les acclamations de toute l'assemblée qui ne
trouva pas assez d'éloges pour en combler la foi de Dioscore,
et de malédictions pour en charger le Tome de Léon le
pape 1.
n est facile de voir que le bon moine qui écrivait le récit
i) Pour ceux de mes lecteursqui ne serai~nt_pas familiarisés avecl'ét~de
de cette histoire, je dois dire qu'on appelle ams1 une_lettre _que _le pape L~on
le Grand fit lire au concile de Chalcédoine et ou il expliqua1t la doctrme
qui devait etre adoptéc.

:{25

de cette conférence, n'y entendait pas matice. Ses confreres
_ne devaient pas etre plus forts, et ce simple trait montre suffisamment quelle idée ils se faisaient de la question.
Schnoudi lui-meme, homme tres intelligent et tres passionné,
n'était pas plus ·au courant de la question. II eut beaucoup
désiré aller au concile, mais son grand Age (il avait cent dixhuil ans) .était un obstacle majeur, et il se cons9la en pensant
qu'il eut assommé les hérétiques, ou arraché la langue a
ceux qui blasphémaient la Trinité Sainte, dont il ne s'agissait
pas, et qui déchiraient la tunique sans coulure du Messie.
C'étc1:it la toute sa théologie. Cependant quand le conci]e fut
terminé et le patriarche exilé, quand les agents de l'empereur se présenterent dans les monasteres, pour faire souscrire la foi de Chalcédoine, comme on disait, le refus fut universel: le vieil esprit derésistance se réveillait etJe patriarche
exilé, sur lequel on avait fait peser d'horribles accusations,
devenait un martyr. Les accusateurs, il est vrai, élaient des
clercs d'Alexandrie : les moines ne se melaient pas de
scruter la conduite de leur patriare.he, ils savaient avoir
mieux a faire et ils l'adoraient presque comme Dieu luimeme 1 • Au fond, dans ce schisme si malheureux, la foi ne
joua qu'un tres petit role; l'antipathie des races, les différences de civilisation, les résistances politiques et la haine
des sujets pour leurs Óppresseurs, furent la véritable cause
d'un schisme qui devait recourir a l'invasion musul~ane,
.pour se débarrasser de tyrans odieux.
Au lieu de se renfermer dans le domaine des abstractions
pures, ou dans une théologie raisonneuse dont ils ne comprenaient guere la nécessité, les moines coptes aimaient
heaucoup mieux lAcher la hride a leur imagination facile,
rever ce qu'il pourrait y avoir de plus grand, selon leur
élroile intelligence, et en doler la divinité, sans s'occuper de
savoir s'ils ne rabaissaient pas en réalité cette divinité qu'ils
i) C'est encore la coutume aujourd'hui et je l'ai vu praliquer souvent. La
langue copte emploie dans cette occasion un mol qu'on emploie aussi quand
il s'agit de Dieu.

22

�326

REVUE DE ÚllSTOIBE DES RELlGIONS

u:

voulaient relernr. lls ne comprenaient nullement que D.i~u put
exister saos avoir un corps, plus fin ala vérité, plus spmtue~,
· ~rus
· cep.endant. vérisij'oseainsi parler, que le corps h.umam,
.
table. Gra.ce a ce systeme facile, 11s pouva1ent avo1r les.v~s•.ons
les plus extraordinaires et les plus merveille~ses de la dmmté ;
ils se rendaient ainsi tangibles les perfechons les plus a~slraites. Ainsi Pachome racontait série~sement
ses disciples, qu'il avait eu la vision de l~ gloire de Dieu, de sa
crainte et de sa miséricorde. Il ava1t vu sur le mur de _son
église, comme une table ronde autour de l~q~elle ~m~rgeaient
des rayons lumineux si per&lt;¡ants que 1 reil ét.a1t mcapable
d'en supporter l'éclat. Le milieu de la table élait occupé _par
une tMe, la téte de Dieu, et c'est de cette tMe que partaient
les rayons. Tout ébloui de lalumiere ~e ces rayons, Pachom~
était tombé a terre et il ne pouva1L bouger. Cepend~nt 11
conservait, au fond du creur, un désir intens~ de vo1~ la
crainte de Die u s' emparer de lui et il adressait une pr1er~
ardente a cet éaard, a l'ange qui se tenait deboul devant lm.
L'ano-e
affir~a a plusieurs reprises qu'il n'en pourrait pas
supp~rter la terreur ; mais Pachóme ne voulait pas se
désister de sa demande et force fut a Dieu de l' exaucer•
Aussitót deux rayons de crainte s'avancerent vers Pachome:
tout l'édifice trembla, les murs se rapprocherent, et il _se':11bla
au malheureux qu'ils allaient l'écraser; un de ses d1s~1ples
ótant entré daos l'église, fut renversé aterre, put a peme se
relever et s'enfuit au plus vite, a demi mort. Pachóme fut
finalement obligé de supplier l'ange de faire retirer ces deux
rayons de crainte. lis se retirerent en effe~ g~avemenl,
comme ils étaient venus, et deux rayons de m1séncorde les
remplacerent et rendirent a ~achóme ,_ la vi~ et le bon~.eur.
On ne peut nier qu'il ne fa1lle une smguhere dose d 1~agination pour donner un corps, méme_ lumineux, a la gloir~,
a la crainte et a la miséricorde. A la r1gueur, on le pourra1t
comprendre, s'il s'agissait ici d'allégories, car nous ~ommes
habitués a représenter souvent les sentiments d~- 1 homme
par un homme monlrant autant qu'on le peut, qu 11 éprouve

.ª

iui

CJIRISTIA:lilSJIE

cm:z u;s

A:'iCJE::'íS COPTES

327

ces sentiments dans tel acle donné; mais pour les moines de
l'Égypte, c'était bel et bien le corps méme de la gloire, de la
r-rainte, ele., qu'ils voyaient, qu'ils touchaicnl, dont ils resscntaient les effels les plus terribles el les plus doux. De
pareilles visions ont été racontées depuis de sainl Frani;ois d'Assise, recevanl les stigmates par des rayons lumineu:x:, ou de sainte Thérese, percée du glaive du séraphin;
mais ce sont des exceptions extraordinaires, causées par le
&lt;legré de perturbation mentale opérée dans le cerveau par
l'habitude des longues extases. En Égypte, c'était chose
habiluelle et commune que nul ne faisaiL difficulté de croire,
tellement elle était daos les mreurs. J'aurai l'occasion de citer
plus loin d'autres faits qui monlreront bien qu'au fond de
sa pensée, le peuple égyptien ramenait les idées les plus surnaturelles a un simple anlhropomorphisme.
L'Égyptien anlique ou modernc s'est toujours considéré
comme un étre de race supérieure , doué de plus de qualités
que ses semblables, et devant par conséquent avoir plus de
puissance et de jouissances que nul autre peuple. Sa civilisation si précoce et si grande justifiait jusqu'a un certain point
cette maniere de voir que les conquetes de ses grands Pharaons flrent entrer plus profondément dans tout son etre. Si
plus tard le dé~lin arriva, et avec le déclin la sujétion et la
misere, il se consola en pensant qu'il n'avait rien perdu de
sa science, de son origine et de sa perfection, et que lót ou
lard le jour de la revanche arriverait. Encore aujourd'hui,
quoique réduits a un petit nombre, les Coples n 'ont pas
perdu l'espoir de redevenir les maitres de l'Égypte, c'est-adire de la seule contrée au monde qui soit digne d'etre
conquise. Ils pensent toujours que les élrangers sont de
petits garfons, et ils leur diraient volonti ers ce que le pretre
antique disait a Hérodote. « Vous autres, vous n'etes que
des enfants 1 ! » Aussi quand ils dolaienl leurs dieux de toutes
t) Ce mol : Vous n't!les que des 1m(lmts, esl typique; á chaque instanl on
le rencontre dans les omvres coples et les bomm es fails sonl lrailés de petils

�1

33f

R'EVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

LE CHRISTLlNlSME CBEZ LES ANCJENS COPTES

Ces exemples suffiront, j'espere, pour montrer l'idée que
les chrétiens d'Égypte se faisaient de la priere et de sa vertu.
lls ne connurent jamais la priere par amour pur: prier était
pour eux passer un contrat synallagmatique '. ils do~naient
pour que Dieu leur donna.t: do ut des. Le~r pr1er éta:t ª:ªºt
tout égoiste ; s'ils n' étaient pas exaucés, e est qu 1ls _n ava•~~t
pas bien prié, pas assez offert ~n ~cha~ge d~ bien qu _ils
demandaient a Dieu. Il ne leur vmt Jama1s a 11dée de fa1re
la distinclion subtile que si Dieu n' exaugait pas leur demande,
c' est qu'il connaissaitmieux qu' eux-memes ce qu'il leur fallait.
Ils avaient la prétention de connattre leurs propres besoins
et leurs propres désirs aussi bien que personne. Ces désirs,
ces demandes étant avant tout personnelles, n' étaient pas toujours tres morales; on demandait bien quel~uefoisle m_al de
son voisin, de ses ennemis, comme on le vo1t dans la v1e de
Schnoudi. Parfois aussi, les grAces demandées n'avaient pour
but que de s'épargner la plus légere peine; ain~i le moine,
allant puiser de l'eau a une citerne et ayant oublié sa corde,
demandait a Die u de faire monter l' eau jusqu'a lui. Mais il
n'y avait pas la de quoi arreter des esprits grossiers qui faisaient un marché avec la divinité et s'efforgaient d'en tirer le
plus de profil possible. D'apres cette meme idée, les moines
étaient persuadés qu'il leur suffisait de s'elre consacrés a la
vie religieuse pour etre assurés de leur salut; ils avaient
quitté le monde et revetu l'habit monastique, c'était leur
offrande : Dieu leur devait son royaume et ses jouissances
éternelles.
En vain , Schnoudi et Pachome leur répétaient que
l'liabit ne fait pas le maine (le mot était déja trouvé), ils n'en
voulaient pas démordre et se sentaient assurés de leur salul
pourvu qu'ils remplissent les actes extérieurs de la vie monacale. Aussi l'expulsion du monastere était-elle le plus terrible
cha.timent qu'on pllt leur infliger, parce qu'alors ils perdaient
leurs droits a la couronne céleste. C'est pourquoi, quand
Schnoudi les menagait de les exclure de son monastere, ils
se révoltaient, lui dressaienl des pieges et attentaient meme

asa vie, comme les cénobites de Pachome l'avaient fait pour
leur fondateur.

330

II

~
1

Le dogme le plus important du christianisme traditionnel,
apres les croyances qu'il a propagées sur la nature de Dieu,
est la foi en une révélation de Dieu a l'homme, commencéea
l'origine du monde, continuée a travers les siecles, parfaite
par la venue de Jésus-Christ sur la terre et devant conserver
un effet virtuel jusqu'a la fin du monde par l'entremise générale de l'Église chrétienne d'abord, et maintenant par l'entremise particuliere de la seule Église catholique. Cette révélation
a été codifiée en deux recueils d'écrits sacrés d'inégale contenance, mais d'importance égale au point de vue religieux,
puisque le second, qui complete et justifie le premier, présuppose nécessairement celui-ci.
,
Jamais terre ne fut mieux préparée que l'Egypte a recevoir au nom de Dieu des livres qui contenaient la pure parola
de la divinité. Des l'antiquité la plus reculée, elle était en
possession d'un recueil de prieres que le christianisme ne
put faire disparattre de la mémoire de l'Égypte apres sa
conversion 1 • Ces prieres que l' on nomme communément
Rituel ou Livre des Morts, lui avaient été apprises directei) Dans un ouvrage copte composé a l'époque mulsumane est racontée la
vie du patriarche Isaac sous le gouvernement d'Abd-el-Aziz. Cette vie se
termine par ces paroles significatives : Et maintenant ton corps est ,ur la
terre, ton t1me dans les cieu:x. Ces paroles sont textuellement extraites du
Livre des Mort.s et ont été gravées de tout temps sur les bottes a momie.
l'ai copié le texte sur plus d'une centaine de ces bottes qui sont conservées
au musée de Boulaq et qui toutes appartiennent a une méme famille de
prétres thébains du dieu ?llentu. Ailleurs qu'en Égypte cette phrase pourrait
parattre le produit spontané d'un esprit quelconque ; mais on ne peut la
considércr ainsi dans une reuvre copte. Sciemment ou non, elle était un legs
du passé aux temps nouveaux. L'une ou l'autre hypothése est également en
faveur des idées que j'expose : une tradition inconsciente prouverait encore
plus qu'un emprunt direct et conscient.

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:SS
332
ment par le dieu Thoth, cet Hermes que les Grecs onl trouvé
si grand qu'ils l' ont surnommé Trismégiste et auquel les
Égytí'ens ont attribué plus tard un grand nombre d' ouvrages, nommés livres hermétiques, dont l' élude offre encore
a l'esprit humain un probleme non résolu. Dieu, ou simplement Thoth, le scribe du grand cycle divin, n'avait pas
borné a ce seul livre des morts les présents qu'il avait faits á
l'Égypte ; il y avait a cóté de ce premier rituel général un
certain nombre d'autres rituels particuliers, comme le rituel
de l'embaumement, en partie traduit par M. Maspero, et une
foule d'autres écrits religieux ayant pour la plupart trait a la
vie d'outre-tombe. II faut ajouter a ces reuvres celles encore
plus nombreuses ayant trait a la magie, science qui, au lieu
d'etre considérée comme malfaisante ainsi que de nos jours,
étai1 réputée la plus utile des sciences pour l'homme, puisque
non seulement elle le garantissait des maléfices des esprits
mauvais, mais encore elle lui donnait pouvoir sur la divinité
méme pour opérer de bonnes actions contribuant a son
bonheur.
L'Égypte entiere , d'Alexandrie a Assouan, vivait de ces
livres : on ne faisait pas un pas sans s'étre assuré qu'ils
n'avaient ríen prédit de funeste pour le jour que l'on vivait, et
il y avait un calendrier régulierement dressé des jours fastes
et néfastes 1 • Que les esprits les plus avancés de l'Égypte
n'ajoutassent qu'une médiocre confiance aux recettes magiques ou aux prédictions du calendrier qu'ils prenaient euxm~mes soin de propager et dont ils devaient tirer de bons
revenos, c'est ce que je n'aurai aucune peine a admettre ;
mais parmi le peuple c'était tout autre chose, el si quelque
malheureux felláh, si quelque humble artisan, ou méme
quelque marchand aisé venaient a la porte des temples offrir
les plus beaux produits de leurs bestiaux, les plus exquis de
leurs fruits, les prémices de leur travail,ou de leur négoce, en
échange d'un petit rouleau de papyrus couvert de quelques

i) Ce Calendrier a été traduit par M, Cbabas.

LE CHRISTIANISMl! CHEZ LES ANCIENS COPTES

333

lignes d'une écrilure révérée, c'est qu'ils croyaient fort bien
se délivrer ainsi du crocodile et du serpent. Que si le crocodile ou le serpent, malgré tout, leur causait dommage, dévorait leurs animaux a l'heure ou ils allaient boire au fleuve, ou
les piquait eux-mémes, le mal devait venir de ce que la formule n'avait pas été bien employée, et non de ce qu'elle était
mauvaise. II ne fallait pas aux prMres grande habileté de
langage pour le prouver. Aussi ne serais-je pas étonné que
ce désir, éminemment égyptien de posséder des écritures
divines, ait été pour quelque chose dans la pensée qui poussa
Ptolémée Philadelphe a faire entreprendre la traduction
fameuse connue sous le nom des Septante ; les Ptolémées
furent sans doute des Grecs dont quelques-uns eurent un
grand esprit, mais ils surent si habilement se faire égyptiens
qu'un pareil désir ne doit nullement élonner en quelqu'un
d'entre eux.
L'Égypte était done merveilleusement préparée a la doctrine chrétienne sur la révélation. La plus grande partie des
livres juifs avait meme été traduite en grec dans la ville
d'Alexandrie sur l'ordre d'un roí d'Égypte, successeur des
antiques Pharaons. Cependant il ne faudrait pas s'exagérer
l'influence que put exercer une semblable traduction, car il
n'y a guere de possibilité apparente que cette traduction
ait été connue du peuple, et meme l'eút-elle été, qu'elle
n'e-0.t excité qu'un sentiment de curiosité et n'e-0.t pas pénétré
plus avant dans le creur meme·de la populalion égyptienne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que les premiers chrétiens d'Égypte s'éprirent d'un amour immense pour la plupart des livres sacrés des juifs. Dans les reuvres que l'on est
en droit de considérer comme les premiers produits de
l' esprit chrétien en Égypte, on est étonné du nombre
incroyable de citations scripturaires que l'on y rencontre.
Les acles des martyrs d'Égypte sous le regne de Dioclétien
sont vraisemblablem~nt les premieres reuvres chrétiennes
de l'esprit égyptien ; dans ces actes, les martyrs peuvent a
peine prononcer une parole sans apporter une citation de

�334,

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELTG10NS

l'Écriture pour montrer au juge romain qu'ils ont raison
d'adorer le Christ et qu'il a réellement et completem~nt _tort
d'adorer Jupiter ou Apollon. La na'iveté de ces c1!ahons
montre jusqu'a quel point déjala _croyan~e a la révélat10n des
Écritures était entrée dans l'esprit égyptien.
Cela ne devait pas empecher sans doute de croire ~e meme
ala ré"Vélation des anciens li"Vres de l'Égypte. Ce qm est certain c'est que jamais dans les reuvres coptes on ne rencontre
le pius léger bl!me, la plus anodine moquerie a propos de
ces livres tandis que Schnoudi faisait des gorges chaudes _et
débi tait des lieux communs plus ou moins spirituels au suJet
des reuvres d'idola.trie. La rel~gion égyptienne, au contraire, ne
passa jamais pour une religion idol!tre. Si plus tard le fanatisme des moines délruisit un grand nombre de monuments,
martela toutes les figures de ceux qu'il ne détruisait pas,
ce fut - lorsque l'exemple lui fut venu d'en, haut , q~e
l'archeveque Théophile eut détruit le;Sérapéum d Alexandr1_e,
que Théodose eut rendu s?n ~dit. célebre et que les _mag1strats impériaux eurent a 1 env1 fa1t la cour a. leu~ ,Prmce en
exécutant ses absurdes édits. La preuve de _ce que J avance se
trouve daos ce fait, c'est que la Haute-Egypte a conse~vé
seule les temples majestueux que chacun connait, et qu au
contraire dans la Basse-Égypte on n'en peut plus retrouver
un seul, et meme jusqu'au dela de Siout. Il n'est p~s douteu~
cependant que la Basse-Égypte compta.t des villes auss1
célebres que Thebes, Abydos et Edfou ; les Ptolémées _durent
y construire autant et plus que daos le cours su ~érie~r du
Nil, et cependant l'on ne tro~ve plus rien_ a Héhopohs, a
Memphis, aTanis, a Alexandrie, pour ne c1ter que les plus
célebres villes. On peut objecter, il est vrai, la conquete mulsumane et la barbarie du régime turc; mais cette conquMe a
eu les memes effets daos toute l'Égypte et le barbare régime
du Turc s' est d'autant mieux développé que l'on était plus
éloiO'né du siege central de l'autorité. Jamais pays ne fut plus
rava;é que la Haute-Égypte, soit par l'invasion des barbares
du midi , des Blemmyes, Nobades et autres, soit par les luttes

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

335

intestines el continuelles des tribus arabes qui venaient successivement s'emparer du pays , qui cimentaient une paix
momentanée en le ravageant tout entier et surtout en pillant
les malheureux Coptes qui leur offraient une proie toujours
facile 1 • Et cependant c'est daos la Haute-Égypte que se sont
conservés les temples. Entre Assiout et Girgeh, dans la région
ou, pendant plus d'un siecle, vécut le célebre Schnoudi, il
n'en est pas resté un seul : mais je dois dire que Schnoudi
est une exception aussi extraordinaire que violente, que la
religion pa'ienne était surtout celle des riches grecs de Panopolis qu'il regardait tous comme ses ennemis personnels,
qu'il avait le plus grand désir de marcher sur les traces de
ses archeveques, et qu'enfin non loin de luí, a Abydos, se
trouvait le célebre temple ha.ti par Séti J•', temple que l'on
voit encare aujourd'hui et exclusivement égyptien. Or ce
temple n'a pas été détruit, et cependant il n'était pas plus
éloigné que celui de Tkóou ou, de son lil de mort, Schnoudi
envoya une escouade de moines pour aider a la destruction
d'un temple pour laquelle les forces de l'éveque de la ville
n'étaient pas suffisantes. ll est vrai que, dans le temple de
Tkóou, on pratiquaitle culte grec et que le grand pretre s'appelait Homere. Sans doute il ne faut pas attribuer a ces fails
plus d'importance qu'ils n'en comportent, car dans les luttes,
que nécessita la destruction des monuments égyptiens, il doit
y avoir une foule de mobiles qui nous, échappent et dont
il faut cependant tenir compte pour porter un jugement
imparlial ; il n'en est pas moins vrai que les causes que je
viens d'indiquer eurent leur effet particulier dans l'effet
général si regrettable pour la science.
Les récits de l'Ancien Testament durent au~i peser d'un
certain poids, et non du plus léger, daos les résolutions fanatiques qui aboutirent a la dévastation, car (et nous touchons
i ) Ces luttes sont racontées tout au long dans un manuscrit arabe de la
BibliotMque nationale, ceuvre du '.cé\ébre historien Makrizi et racontant
l'histoire des tribus arabes en Égypte.

�336

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

la a un point important de

la reJigion populaire chrétienne
en Égypte), on lisait dans les derniers livres du Pentateuque,
dans Josué, dans les livres des Juge.s, de Samuel et des Rois,
des ordres expres, donnés par Dieu lui-meme, d'exterminer
les nations ídola.tres, de renverser leurs temples, de bróler
les hauts lieux, etc. La situation était la meme pour les chrétiens d'Égypte, en face des pa1ens hellenes, que pour les Juifs
en face des nations dont ils avaient conquis le territoire. Les
Coptes n'admirent pas qu'il y eót deux solutions au meme
probleme. En cela, ils étaientlogiques, trop logiques, il faut
le dire. Comme on ne saurait mieux faire que d'imiter autant
que cela est possible les actes de la divinité meme, il est évident que de semblables actions ne pouvaient etre que parfaites et extremement méritoires pour le ciel. Un fait fera
mieux comprendre- le raisonnement qui se fit dans l'espril
des Coptes. Un jour, Schnoudi fit venir a lui un pretre et une
femme qu'il accusait d'entretenir. des relations adulteres:
souvent il leur avait fait des reproches au sujet de leur conduite et leur avait prédit la vengeance divine ; mais ce jourla, qui était un jour de fete, il fut tellement suffoqué par
l'odeur de crime et d'adultere · qui, disait-il, s'exhalait des
deux coupables, qu'il pril la résolution de ne pas attendre la
vengeance de Dieu. Comme la fete était finie, il suivít la
femme alors qu' elle sorlait du monastere et, d'un ton inquisiteur, lui demanda combien elle avait reou du pretre pour etre·
venue au couvent en ce jour de fete, car la venue au couvent
servait de prétexte a tromper le mari. Le pretre, qui s'était
approché, protesta de son innocence : il n'y avait entre lui et
la femme que des rapports de frere a sceur. Schnoudi fut
outré de tani d'hypocrite assurance; il ordonna, dit l'auteur
de sa Vie, a la terre de s'enlr'ouvrir et d'engloutir les coupables, comme autrefois, Coré, Dathan et Abiron. La terre
obéit; mais ce que l'auteur n'avait pas dit bien clairement,
c 'est que la terre ne s' était ouverte que sous la pioche et
que Schnoudi avait préalablement assommé le pretre et sa
prétendue complice. Le fait était grave et Schnoudi fut cilé a

LE CIIRISTIL'USME CHEZ LES A~CIENS COPTES

337

compara1trc devant le tribunal du gouvernement grec, a
Antinoé. Pour se justifier, il cita l'exemple du prophete
Samuel qui avait poignardé Agag, roi des Amalécites : il
avait fait comme Samuel; on ne pouvait done rien lui reprocher, car ce qui avait été louable chez le prophete ne pouvait
etre blamable en lui, Schnoudi. Le gouverneur grec lui fit
voir que telle n'était pas sa croyance et le condamna a
mort 1•
Ce fait montre mieux que tout raisonnement le phénomene
iotellectuel qui s 'était passé daos l' esprit des populations
grossieres de l'Égypte a propos de la révélation des Écritures
juives. 11 n' est pas isolé et, daos un autre ordre d'idées, de
semblables faits sont innombrables. ·Ríen n'est plus fréquent
dans les livres hébreux que les miracles les plus extraord.inaires, le plus souvent, il faut l'avouer, pour des causes
importantes, et non pour un simple amusement. Les Coptes
ne prirent pas la peine de faire cette distinction: Josué avait
arreté le soleil, les moines l'arretaient aussi quand bon leur
semblait, pour achever leur priere ou leur ouvrage. 11s ne se
demandaient pas si un semblable arl'et eut bouleversé l' uni vers
et si leur propre satisfaction était bien d'un poids assez grand
pour l'emporter ainsi sur la création entiere; non, ils se
disaient que rien de mal n'était arrivé au monde du miracle
de Josué, qu'a tout prendre ils valaient bien Josué, puisqu'ils
étaient chrétiens et moines, et le miracle s'opérait. De meme
pour transporter des montagnes, la chose était des plus
simples. On disait a la montagne: Ote-toi d'ici et va te jeter
dans le Nil, etlachose était faite. Un moine tentait meme de
le faire uniquement pour s'assurer si la montagne obéirait,
mais il arretait la masse qui s'ébranlait au momen.t oi'l on lui
faisait observer que la montagne pourrait obstruer le Nil et
priver ainsi l'Égypte des bienfaits de l'inondation. A vrai
dire, ce sont la des puérilités, mais les Coptes ont toujours
t) Je dois rassurer les lecleurs qui s'intéresseraient a Schnoudi ': au
momenl ou il allait etre décapité, ses moines l'enleverent de vive force.

�338

REVUE DE L'HtSTOJRE DES RELIGIONS

été enfants, malgré l'antiquité de leur race, et ils ont porté les
j eux de l' enfance j usque dans les choses les plus élevées ~e la
religion et· les problemes les plus ardus de la destmée
humaine.
Mais ce n'était pas assez pour les Coples d'avoir lou~~ une
série de livres donnés comme révélés : persuadés qu ils ne
pouvaient mieux reconnattre le souverain ~ouvoir de la divinité qu' en lui faisant opérer une foule de miracles, et sa vé~acité infinie qu'en lui faisant jouer un role, plus ou mo~ns
noble, dans des récits tout entiers sortis du cerveau égypben
et imités, autant que possible, des livres reco?nus co~me
canoniques , les auteurs coptes inon~er?nt l' Egypte. d une
foule de reveries béates quand elles n étaient pas st,up1de~ et
leur donnerent les noms pompeux deRévélations, d' Evangiles,
d'Apocalypses. Il est de notoriété publique qu'au cour~ des
quatre premiers siecles de notre ere le monde romarn et
chrétien fut envahi par une foule d'reuvres sans valeur, sur
lesquelles la crédulité humaine se jeta comme sur une nou~riture désirable, heureuse de satisfaire ainsi un arde~t dés1r
de croire. L'Égypte, a mon avis, fut la grande officme des
reuvres apocryphes de cette époque. Des 1~ commen1cement du
u• siecle ce besoin effréné de prodmre et d élucubrer
avait don~é naissance aux ceuvres extraordinaires des gnostiques de Basilide et de Valentin. Peut-etre quelques ouvrao-e; de ce dernier nous sont-ils parvenus. Ce n'est pas
certain; cependant les ~uvr~s copt~s qui ~~nfer1?'ent les traités gnostiques auxquel Je fa1s allus10n, qu 1ls soient ou non
de Valentin, sont bien un témoignage éclatant de ce que pouvaient Mre ces chimériques compositions. Les reuvres gnostiques furent suivies des apocryphes, Évangiles ?u Apocalypses; mais, a en juger d'apres les fragments qm °:ous s?nt
parvenus, c'est surtout }es récits dans le genre des Evang1les
qui eurent la vogue en Egypte.
Ces récits, maintenant perdus pour la plupart, peuvent se
rec(mstituer pour un certain nombre d'apres les fragm~nts
coptes qui nous sont parvenus ou les traduclions arabes fa1tes

LE CHRlSTlANlSME CHEZ LES ANCCENS COPTES

339

sur les manuscrits coptes. Ils sont remplis d'étrangetés et de
bizarreries offrant quelquefois des tableaux assez puissants,
comme le récit de la mort de saint Joseph, mais toujours
marqués aux endroits les plus pathétiques au coin du génic
égyptien, c'est-a.-dire melés de na'ivetés et de plaisanteries
anodines, de jeux de mots puérils et de descriptions réalistes
qui laisseraient peut-etre bien loin derriere elles les ceuvres
natura.listes modernes. L'esprit humºain n'a presque rien a
gagner a la lecture de semblables reuvres. Elles nous servent
cependant a connaitre les idées religieuses qui avaient cours
parmi les auteurs, et la vogue qu'elles eurent pendant longtemps est une preuve assez claire que ces idées étaient partagées par la grande masse du peuple. Ce n'est certes pas en
Égypte que l'épithete d'apocryphes enlevait toute valeur aun
ouvrage. Pourvu que l'ouvrage f~t édifiant et a condition qu:il
füt donné comme l' reuvre d'un homme connu pa.r ailleurs,
apótre, saint ou martyr, on le recevait sans difficulté, on le
lisait avec ardeur, on le citait a l'égal des Évangiles canoniques et personne ne s'en montrait scandalisé 1 • A quoi bon
distinguer, en effet, entre un livre authentique ou apocryphe?
Les Coptes ne pouvaient-ils done aussi bien faire que des
Juifs? D'ailleurs ils ne faisaient que glorifier Dieu et émettre
leurs idées. Ces idées qu'on a trop souvent traitées de gnostiques sont des idées d'origine purement égyptienne.
Un autre· effet de la croyance a la divinité des Écritures ful
l'émulalion étonnante qui s'empara des moines égyptiens a
la lecture des vies d'Élie et d'Élisée, des autres prophetes et
de Jean le Baptiste. Ces hommes extraordinaires furent pour
eux le type parfait a réaliser. Parmi les moines les plus
célebres, il n'en est pas un qui ne soit appelé quelquefois
nouvel Élie, nouvel Élisée d'un nouvel Élie, etc. Élie, Élisée
et Jean le Baptiste sont presque toujours mis sur le meme
1) On rencontre quclquefois daus les reuvres coptes des citations des
Évangiles que l'on ne p eut retrouver dans le Nouveau Te~tament. J'en conclus
qu'ils ont cité les évangiles apocryphes.
·

�340

REVUE DE L'HlSTOIIIE DES RELIGIONS

pied et ne sont jamais séparés les uns des a~tres. Ch,~que
moine choisissait parmi eu~ son patron spéc1al, et, s 11 s_e
sentait assez fort pour supporler double charg~, il prenait
deux patrons au lieu d'un. On les eftt nécessairement !ort
embarrassés si on leur eftt demandé ce qu'ils complaient
imiter de préférence dans la vie d'Élie, ·d' Elisée ou de Jea~ le
Baptiste : ils n'en savaient évidemment pas plus sur, ces sai?ts
personnages que nous n'en savons nous-roemes, e esl-a-~Jre
fort peu de chose, si l'on excep_te les rapports_ des ~r~mier~
avec les rois d'Israel. Mais cette 1gnorance leur 1mpo1 la1t peu ,
ils savaient que ces trois héros de.la foi avaient véc~ d~ns le
désert et leur facile imaaination suppléait a ce qu'ils 1gnoo
raient.' Ils en étaient d'autant
plus charmés qu ' ?n n~ pouvai' t
les convaincre d' erreur, puisque l'ignora~ce était um~erselle.
Aussi il semble bien qu'il ait existé en Egypte des vies apocryphes d'Élie et d'Élisée 1 : la chose est certaine pour Jean
le Bapliste 2 •
Les fondateurs d' ordres furent sans doute les propagateurs
les plus actifs de cette dévotion extraordinaire pour. des
saints dont on ne connaissait guere que le nom ou certarnes
actions extérieures n'ayant aucun rapport avec la vie ~onacale, cénobitique ou érémitique. On voit d~ns la vie de
Schnoudi que ce célebre moine ne s~ c~nt~nta1t,_Pa~ d~ proposer ces grands hommes, comme Il d1sait, a ~ 1ro1tah~~ de
ses moines il invitait les trois types du monach1sme a v1s1ter
son monastere afin d'édifier ses moines; il prévenait meme
ceux-ci de la visite merveilleuse, mais il prenait en mem_e
temps soin de prescrire le silence le plus absolu et o~d_onna1t
de baisser la tele pour recevoir la hén_édiction des v1siteurs.
A l'heure dite, Élie, Élisée et Jean le Baptiste, chacun avec
son attribut spécial, le premier avec sa barbe, le second avec
i ) J"ai trouvé un fragmeut de la vie d'Élie dans un parchemin appartenanl
.
2) Cette vie existe dans les deux dialectes au mu~ée de ~urm et a l_a
bibliotheque uticane : si elle n'est pas publiée, M. Ross1 la pubhera procbainement.

a lord Crawford.

34 l

LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

sa tete chauve, le troisieme avec son sayon de poils de chameau, tous les trois entourés d'une lumiere indescriptible,
arrivaient et passaient au milieu des freres silencieux et
courbant la tete. Le tour était facile a jouer et Schnoudi fit de
meme pour David, ~e psalmiste royal, couronne en tete et
revMu d'un splendide manteau. De pareils miracles étaient
faciles a faire pour un thaumaturge de la force \le Scbnoudi.
Ce n'était pas assez pour luide réaliser le type d'Élie, d'Élisée
et de Jean le Baptiste, il devait s'élever jusqu'au type de
Moise lui-meme, le premi_e r et le plus grand des propheles.
Personne ne sera surpris, je pense, d'apres ce qui précede,
que les Coptes ayant une foi aussi aveugle dans les Écritures
se soient empressés d'en apprendre une grande partie par
creur. Les Égyptiens, de tout temps, ont été doués d'une
merveilleuse mémoire, leurs descendants actuels n'ont certes
pas dégénéré sous ce rapport : Ils savent une quantité vraiment extraordinaire de chants d' église, de livres de l' Écriture,
de pieces de toute sorte, et leur mémoire ne connatt pas la
plus légere défaillance. Les moines ont fait de meme. Un
moine qui n'aurait pas su tout d'abord le psautier en entier
par creur, quand meme il eftt ignoré completement l'art -de
la lecture, n'eftt pas élé digne de ce nom, a moins d'etre un
héros de vertu comme celui qui mit dix-huit ans a ~pprendre
un verset : il est vrai que par apprendre il entendait vivre
conformément a la doctrine con tenue dans le verset. Avec et
apres les Psaumes, on apprenait encore un ou deux Evangiles,
celui de saint Mathieu, de saint Luc et quelquefois de saint
Marc de préférence, rarement celui de saint Jean, trop idéal
et touchant a peine a l'humanité. Venaient ensuite les douze
petits Prophetes que l'pn apprenait par creur en douz jour s: ,
si la mémoire ne se montrait pas assez fidele, on avait un bon
moyen pour la corriger; on se plaoait dans un endroit bien
exposé au soleil, pieds nus sur le sable brftlant, on s'attachait
une grosse pierre au cou et l'on ne bougeait pas avant de
s'etre mis son prophete dans la tete; aujourd'hui, les enfants
des écoles coptes, pour apprendre leurs leoons, crient tous
23

�,
OIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L msT

LE CHRISTJANISME C11EZ LES ANCIENS COPTES

la
34'2
ands coups de porng an .
Ate et se donnent de gr
,
·1es les douze pehls
a t ue-l º
u deux Evang1 ,
,
oitrine. Les Psaumes, un~
rtion des Écritures qu un
irophetes, voila quel_le éla~t ~~e;º lus forts el les plus _ver. ordinaire devait savo1r,. pl'E' ·ture presque enbere,
mome
d°
vaieot cr1
é
tueux, comme Schnou i, sa .dérable de passages des hom mpter un nombre cons1
saos co
.
Co te
líes célebres.
t tions de l'eonem1, le
P.
Aiosi armé cootre les te~ a t les armes donl il avait beso1~
trouvait dans l'Écriture sa f01 efacilement des lors que sa fo1
.
· e t que
pour se dérendre. On concevra
a l'état rud1menta1re
. son
soit resté en quelque so_rte
fond le Copte n'adm1t des
ulte s'en soit ressenb. Au
' . lui semblaient ressor~o mes du chrislianis~e que ceu~~u~e la Trinité et celui de
tirgdes textes scriptura1res, le dog ere la peine de les coro.
ll ne se donnaoner
gu a la tradihon
. . d e l' an cienne
l'lncarnahon.
rendre et se hMa de les_faoo
ta. Quantaux sacrements,
te; mais cependant il les acce¡me maniere; il coonut l~

¡

•

d

s

~r~~par le Baptime' il deven~t

il ~pconduisi\ exact•I_"•~\

Ba t~me, l'Eucbarishe ~ . .
nourrissait du corps el ~
ch;étien; par l'Eu~har1sb~:!:e il devenait prMre, tr~1s
sang de Jésus-Chr1st; par é d¡ns sa vie précédente; ma1s,
choses qu'il n'avait pas,tro?v es . avait vécu daos toute la
comme auparavant il s était m:;i!tait mort dans r_atte~te ~e
vigueur de son tempéra~ent
t point nécessaire d avo1r
la récompense éternelle, il nefi cruat1·on la Pénitence, le 1\1~La Con rm
,
.
s . tl
d'autres sacrements.
luí furent d'abord mconnu !
riage, en tant que s~cremen~sde l'Extréme-Onction, du moms
faut peut-Mr~ en d1re aut~\le dans le récit de ~a mort des
on ne voit r1en de semb a .
l'habitude se pnt de bonne
grands saints. ~uant ~u ~¿~~;;:1:vé ala dignité de sacremenl~
heure de le bémr; ma~s
u ver une preuve daos la m~no
.e l'ignore. On pourra1~ en ,tro ·t été de tout temps la 101 de
Juamie, si la monogam1~ n ª~ª{a Confession sont toujours del'Égypte •. La Confirmabon e
.
.
i) ll ne faudra.it pas croire cependanl que

le mariage chrélien s01l auss1

3i3

meurées inconnues; en revanche la circoncision est toujours
pratiquée, méme pour les femmes, et certaines prescriptions
de la loi mosai:que sur les aliments sont toujours en vigueur 1 •
Cette foi en l'Écriture a été de tout temps caractérisée
chez les Coples par le manque le plus complet de critique. Ils
prenaient tout au pied de la lettre et ne surent jamais, selon
le conseil de l'apótre, distinguer entre la leltre qui tue el
!'esprit qui vivifie. Aussi quelquefois ils se montraient scandalisés, avec quelque droit il faut l'avouer; ils ne pouvaient, en
particulier, comprendre cerlaines paroles de 1:Écclésiaste, et
loute l'éloquence de Schnoudi élait requise pour leur enlever leurs scrupules. D' autres fois ils batissaient tout un systeme
de conduite sur un texte qu'ils ne comprenaient pas et se
montraient alors aussi entétés dans leur propre seos que s'ils
eussent regu eux-memes la parole de Dieu. ll y a dans l'Écriture un verseloii l'on rencontreces paroles: « J'arracherai de
leurs dents l'iniquité ... 2 ; » les moines de Schnoudi y virent un
moyen faeile de se garder du péché. lis se procurerent de
petites limes et se curerent les dents a qui mieux mieux.
Devant cette faiblesse d'esprit, Schnoudi se mit dans une violente colere contre les prévaricateurs, il prononga a. leur sujet
une de ses plus mordantes homélies et leur conseilla de se
slricl chez les Coples qu'en Occidenl. Celte année méme, comme je me lrouvais un jour au divan du palriarche en compagnie de plusieurs memhres
importants de la communaulé cople, je fus forl surpris d'en voir toul a coup
deux se jeler aux pieds du patriarche, luí baiser la main, le supplier ardemment et avec des !armes dans la voix. Le patriarche répondail avec une
sainle colére, je présume : le fail esl qu'il élait irrité. ll s'agissail d'une
femme qui s'élait mariée da.ns la pauvreté. Sa pauvrelé luí 0lanl le moyen
d'élever sa famille, elle avail guillé son mari et avait vécu avec un autre
copte lrés riche auquel elle avait donné des enfanls. Devenue vieille, elle
voulait relourner prés de l'époux de sa jeunesse. Le patriarche refusait,
maisbient0l son ardeur lomba, il promit d'aller visiter la femme el d'arranger l'affaire.
i) Je crois qu'on doit plut0t atlribuer la persislance de ces praliques a la
lradilion purement égyplienne. ll ne serait pas trés facile autrement de
comprendre que l'observance de ces prescriptions se soit introduile en
Égyple avec le christianisme qui ne tarda pas a les abolir.
(2) Zachar., 1x, v. 47.

..

�LE CHRISTIANISYE CHEZ LES ANCIENS COPTES
1

REVUE DE L J11ST01R~: DES IIELIGIOl'iS

fairc plulol arracher toutes leurs denls ; ils seraient alors
assurés de ne plus avoir d'iniquilés lorsqu'ils n'auraienl plus
de dents. Cette belle doctrine n'empechail pas Schnoudi,le cas
écbéant, de faire de meme. 11 faisait meme plus et, malgré
celte étroiesse d'esprit qui portait a tout prendre daos le
sens litléral le plus stricl, Schnoudi el tous les moines se permettaient avec la parole de Die u d' élranges libertés.Jésus avait
dit a la Samaritaine : « Le temps viendra ou l'on n'adorera
1
le Pere ni sur cette monlagne, ni a Jérusalem »; Schnoudi,
voulanl atlirer les aumónes a l'église de son monastere, ne
craignait pas de citer les paroles du Christ de la maniere suivante: «Le temps viendra ou l'on n'adorera plus Dieu aJérusalem, mais sur celte montagne ; i&gt; la monlagne, e'élait celle
d' Athribis, pres de laquelle il avait construit son couvent qui
existe aujourd'hui. Je pourrais ciler une foule d'autres traits
semblables. 11 ne faut pas cependant voir dans cette liberté
qui frisait le mensonge el la plus insigne fausseté, une contradiclion avec l'amour et la révérence dont je parlais tout a
l'heure; c'est, au contraire, un effet tout particulier du caractere égyptien. J'ai fait remarquer plus haut que l'Égyptien
anlique el le Copte moderne croyaient avoir un droit sur Dieu
lui-meme lorsqu'ils le priaient; c'est ici un nouveau phénomene provenant de la meme cause. Si le droit existait sur
Dieu, a plus forte raison sur sa parole : d'ailleurs la fin ne
justifiait-elle pas les moyens? Mais c'est la une question toute
de morale et je dois m'en tenir au dogme.
Je ne dois pas oublier, en terminant ces considérations, de
dire que de meme que les paroles de Thoth, bien et dumenl
copiées sur un rouleau de papyrus préservaient de tous les
maléfices, de meme les paroles de l'Écriture, surtout des
Évangiles, avaient le meme effet. On employait a volonté les
unes et les autres : les recettes magiques trouvées en grand
nombre dans les monasteres le montrent surabondat11ment.
Ces recettes dérivaient en droite ligne des antiques rituels

magiques. Quand on se servait de l'Évangile, el l'on s'en servait souve1~t, on avait surtout recours au célebre passage qui
termine l'Evangile selon saint Marc. Un jour que Pisentius
avait vu un énorme dragon dans le déserl (c'était un serpent
déja mort), il envoyason disciple le voir. Celui-ci avait peur.
Pisentius lui reprocha sa frayeur et son manque de foi :
« N'as-tu pas, lui dit-il, les paroles de l'Évangile qui le prémunissent contre tous les dangers? i&gt; Ces paroles sont les suivantes : « Ceux qui croironl en mon nom chasseront les
démons, parleront de nouvelles langues, prendront les serpents et, s'ils boivenl quelque poison, n'en ressenliront
aucun mal'. i&gt;
Mais c'est assez parler de magie, car il m'en faudra parler
plus loin, en traitant de la question du surnalurel daos les
croyances et la vie du peuple chrétien d'Égypte.

(A suivre.)
t) Marc, xv1, v. i7-t8.

i) Jobo.o., 1v, v. 21.

•

345

•

E.

AMÉLINEAU.

�L'msTOmE DES RELTGIONS, SA ÓTHODE ET SON ROLE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
SA MÉTHODE ET SON ROLE
D'APRES LES TRAVAUX RÉCENTS
DE

MM.

MAURICE

VERNES,

ET DU

P.

GoBLET

VAN DEN

D'ALVIELLA

GHEYN

Le P. van den Gheyn. La science des religions. Essai historique et
critique dans La Controverse et le Contemporain (livr. des 15 juin, 15 juillet
et 15 octobre 1886).

347

dans nos chroniques bi-mensuelles nous nous sommes efforcé de
tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui a fortifié l'organisation
ele l'Histoire des religions dans les divers pays. L'apparition presque simultanée des trois traités dont nous avons énoncé les titres
au commencement de cet article nous prouve que, loin de diminuer,
la sollicitude des auteurs pour le sort de l'histoire religieuse générale tend, au contraire, a s'accroitre encore. Défenseurs de la
premiare beure et convertis de la veille, amis par inclination ou par
nécessité se rencontrent dans la meme assurance que l'enseignement
de l'histoire des religions est désormais établi d'une maniere définitive dans les vastes cadres de la science moderne. II ne s'agit plus
pour eux de discuter son droit a l'existence. lis sont bien plutót
préoccu~és de !'esprit qui prévaudra dans le nouvel enseignement,
de la methode que l'on y appliquera, des tendances qui animeront
ses futurs maitres et des conséquences qu'il entrainera soit dans
le monde universitaire, soit dans la société en général.
En résumant tres rapidement ces ouvrages et en présentant a
leur occasion quelques rétlexions sur les questions pendan tes, nous
dresserons une sorte de hilan de la situation actuelle de l'histoire
des religions.

Maurice Vernes. L'Histoire des religions. Son esprit, sa méthode et ses
divisions. Son enseignement en France et a l'étranger. París, Leroux, 1887;
in-12, de 28i p.
Comte Goblet d'Alviella. lntroduction a l'histoire générale des religions.
Résumé du cours puhlic donné a l'Université de Bruxelles en 1884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, 1887, gr, in-8 de viu et t76 p.

S'il était vrai, dans le monde scientifique comme dans le monde
industrial, que pour réussir il faut atlirer l'attention en faisant
parler de soi, l'histoire des religions n'aurait pas a se plaindre de
cette fin d'année. Les publications destinées a en faire ressortir les
progres et a discuter la méthode qui doit présider a ses travaux
se succedent avec une rapidité extraordinaire et témoignent tout
au moins qu'elle est désormais bien vivante. Au fur et a mesure
de leur apparition nous avons signalé et le plus souvent discuté
dans cette Revue les écrits des mythologues, philologues et anthropologistes, qui préconisent des méthodes différentes comme autant
de panacées propres a faire le salut de notre jeune discipline, et

..

Le P. van den Gheyn, de la Compagnie de Jésus, s·est proposé
de faire connaitre aux lecteurs de la revue catholique, La Contro•
verse et le Contemporain, l'histoire du développement qu'a pris en
ces derniers temps l'histoire comparée des religions. 11 est qualifié
pour en parler, car il a lui-meme publié des travaux de philologie
et de mythologie comparées qui ont été l'objet de certaines critiques
dans cette Revue, mais qui ont néanmoins rencontré un accueil
favorable aupr~s de plusieurs bommes compétents 1 • II ne saurait
médire d'une science qu'il cultive lui-meme et a laquelle travaille
un homme pour lequel il professe une grande admiration, Mgr de
llarlez. Mais s'il n'en veut pasa la science, iln'est pas tendre pour
~a majorité de ceux qui la représentent actuelleroent. Ce n'est pas,
Il est vrai, aux personnalités qu'il s'en prend. Alors meme qu'il
i) Revuc de l'Histoire des R.eligions, t. XIII, p. 222 et suiv.; cf., p. 378.

�1

348

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

eO.t été de bon gout d'éviter certaines appréciations et certains jugements un peu sommaires sur la valeur scientifique de tel ou tel
hiérographe, il est évident pour tout lecteur impartial que le P. van
den Gheyn poursuit en eux, moins leurs prét~dues erreurs historiques que leurs convictions philosophiques et la tendance meme
qu'ils impriment a l'histoire des religions. En. nous offrant une
revue, claire et bien menée, des institutions et des ouvrages dans
lesquels cette histoire a trouvé son expression la plus récente, il
n'a d'autre but que de montrer comment la mythologie comparée
et l'histoire des religions &lt; sont devenues, aux mains de l'incrédulité moderne, une arme de combat redoutable contre la révélation
et ses dogmes fontamentaux. &gt; (T. VII, p. i.61-162.)
Il parait que le grand essor de l'histoire des religions dans les
dernieres années est dú. au triomphe_du rationalisme en pays protestant (p. 168). Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette
these qui nous entrainerait sans doute vers un ordre de considérations auquel la Revue de l'histoire des Religions entend rester
étrangere. Nous nous bornerons a déclarer que, si le P. van den
Gheyn avait raison sur ce point, il faudrait faire au rationalisme
protestant grand honneur d'avoir contribué de la sorte a l'élargissement des études religieuses et d'avoir fondé une science a laquelle
s'intéressent des a présent des hommes aussi peu suspects d'hérésie que l'abbé de Broglie, Mgr de Harlez, le P. Cesare di Cara et
le P. van den Gheyn lui-meme.
L'auteur des articles que nous analysons n 'est pas a tel point
absorbé par la réfutation des doctrines historiques, philosophiques
ou théologiques de MM. Tiele et Albert Réville, qu'il ne trouve
l'occasion de parler du Musée Guimet, des Annales et de la Revue
de l'histoire des Religions. Nous ne pouvons dissimuler que
cette derniere le préoccupe d'une fac;on particuliere. 11 veut bien
nous décerner le nom d'organe attitré de la nouvelle science, et
quoiqu'il ait constaté de louables efforts pour donner a l'amvre un
caractere de plus grande impartialité depuis que j'ai l'honneur de
la diriger, il n'en conclut pas moins que nous sommes tres dangereux. Qu'était-ce done, je vous pr.ie, avantnos efforts pour etre plus
impartiaux? La nouvelle section des sciences religieuses a l'École
des Hautes-Études ne lui dit rien non plus qui vaille. Des noms
comme ceux de M. Havet, de M. Albert Réville, de M. Maurice
Vernes ne sauraient trouver grace a ses yeux. Les philosophes qui,

L HISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

349

en Italie, s'occupent d'histoire des religions, et surtout notre honorable collaborateur, M. le comte Goblet d' Alviella, en Belgique, ne
sont pas mieux traités.
11 reste cependant une consolation au P. van den Gheyn, celle
de pouvoir terminer ses articles en reproduisant presque saos restriction le jugement émis sur l'histoire des religions par M. Maurice
Vernes, daos un article de la Revue Critique dont nos lecteurs ont
eu connaissance l'année derniere (t. XIJ, p. 170 et suiv.). D'accord
avec M. Vernes, il estime que tout ce qui a été fait jusqu'a présent
dans le domaine de l'histoire des religions ne vaut pas grand'chose.
L'c:euvre a été mal conduite ; il faut la reprendre dans un autre
esprit, avec une meilleure méthode. L'accord entre les deux critiques ne va pas plus loin, il est vrai. L'histoire des religions telle
qu'elle est traitée actuellement est avec eux dans la situation de
ces ministeres qui tombent sous une coalition d'extreme-droite et
d'extreme-gauche. La majorité &lt;¡ui les renverse est radicalemellt
divisée, lorsqu'il s'agit de les remplacer. M. Vernes, - nous le
verrons plus loin, _:, veut réduire l'histoire générale des religions
aun pragmatisme critique, en dehors de tout systeme, de toule
considération générale, voire meme de tout príncipe philosophique.
Le P. van den Gheyn et les historiens de son école veulent, au con.
traire, substituer a l'esprit de complete indépendance scientifique
dont les représent~ts les plus marquants de l'histoire des religions
sont actuellement animés, un esprit de soumission a l'égard de la
théologie officielle. L'histoire, telle que la comprend M. Vernes,
devient un catalogue ; entre les mains du P. van den Gheyn, elle
devient une apologétique.
Un grand nombre de nos collaborateurs pensent qu'elle ne doit
etre ni l'un ni l'autre. 11 est arrivé a quelques-uns d'entre eux d'énoncer l;opinion que les historiens qui se soumettent une autorilé
religieuse infaillible - quelle qu'elle soit, catholique, protestante,
bouddhiste ou musulmane - manquent de la liberté d'esprit nécessaire pour reconstituer avec impartialité tous les faits de l'histoire
religieuse qui touchent de pres ou de loin a leur foi. C'est une
opinion qui peut se soutenir. Mais il n'est jamais venu a l'esprit de
personne, dans le cercle des collaborateurs de cette Revue, d'interdire l'histoire des religions aux catholiques, comme le prétend le
P. van den Gheyn.
Je tiens tant a ne pas laisser s'accréditer une pareille opinion

a

�REVUE DE L'ffiSTOIRE DES RELIGIONS
350
que pour une fois je m'écarte de la regle que nous nous sommes
imposée d'exclure de cetle Revue tout travail présentant un caractere polémique ou dogmatique. Nous nous trouvons ici en cas de
légitime défense. 11 y a parmi nos collaborateurs des libres penseurs sans aucune religion, des libres pensem-s protestants, des
protestants orthodoxes, des israélites, des catholiques, et je crois
meme de tres bons catholiques ; mais je déciare au P. van den
Gheyn quejamaisje ne mesuis préoccupé de leurs convictions religieuses, pas plus qu'ils ne s'inquietent des miennes. 11 regne chez
nous une complete liberté. Nous ne sommes inféodés a aucun parti,
a aucune confession, a aucune école philosophique, a aucun systeme. Nous accueillons également volontiers les travaux des folkloristes et ceux des partisans les plus exclusifs de la méthode
philologique, et si demain Mgr de Harlez ou M. l'abbé de Broglie
nous faisaient l'honneur de nous envoyer un article qui ne füt ni
dogmatique, ni apologétique, mais simplement historique, nous
l'accueillerions tres volontiers, tout comme nous accueillerions, daos
les memes conditions, un article de M. Hovelacque ou de M. Eugene
Véron. Voila - puisqu'il faut mettre les points sur les i - les principes dont nous nous inspirons a la Revue de l'histoire des Religion,.
Bien loin d'interdire l'histoire des religions aux membres du clergé
catholique, nous sommes tres heureux de les voir y prendre gout
et nous applaudissons a l'exhortation que le P. van den Gheyn leur
adresse, d'accord avec Mgr de Harlez, pour les encourager a se
consacrer davantage a l'étude de l'histoire religieuse générale
(livr. du i5 oct., p. 275). Quand l'exactitude historique nous paraitra
compromise dans leurs travaux par leurs opinions dogmatiques,
nous le dirons, tout comme ils seront parfaitement en droit de nous
reprocher les erreurs qui résulteraient, daos nos travaux, de nos
opinions religieuses ou philosophiques. C'est justement par l'élimination de ces éléments étrangers que l'histoire se constitue dans sa
pureté. Elle ne peut pas vivre sans une liberté complete. Tant pis
pour ceux qui ne peuvent pas s'accoutumer de la liberté scientifique, a quelque parti qu'ils appartiennent 1

II

Les deux livres de MM. Vernes et Goblet d'Alviella nous transportent dans une autre atmosphere que celle ou se meut le P. van
den Gheyn. Nous y retrouvons bien encore des considérations sur

1

L 1II5TOIBE DES RELIGIONS, SA MtTHODE ET SON ROLE

1

35{

l'esprit qui doit animer !'historien des religions et sur les rapports
de l'histoire religieuse générale avec l'enseignement ecclésiastique ;
mais elles n'occupent plus qu'une place secondaire dans les préoccupations des auteurs. Il s'agit ici avant tout de discussion sur la
.méthode, sur les conditions de l'histoire des religions, sur les classifications des religions et sur le róle de cette histoire dans l'instruction publique.
L'ouvrage de M. Vernes se composede deuxparties: la premiere
inédite, la seconde consistant en réimpressions d'une série d'études
déja publiées de M. Vernes lui-meme ou de quelques-uns de ses
correspondants les plus notables. M. Vernes pense avec raison que
la pbase de création de l'histoire de·s religions est passée. L'histoire
religieuse ou hiérographie « s'est fait sa place au soleil et, en dehors
d'un petit nombre d'esprits malveillants, l'on reconnatt aujourd'hui
qu'il y a lieu de grouper et d'étudier concurremment !'ensemble
des données que nous possédons sur les idées et les pratiques religieuses des différents peuples » (p. 2). Désormais elle est entrée
dans la phase d'organisation ; de nouveaux devoirs s'imposent a
ceux qui la cultivent. C'est a la détermination de ces nouveaux
devoirs que sont consacrés les chapitres inédits sur l'objet, !'esprit
et la méthode de l'histoire des religions, sur le classement des religions, ainsi que la reproduction de la le&lt;¡on sur les abus de la
méthode comparative daos l'histoire des religions par laquelle
M. Vernes a inauguré son cours d'histoire des religions sémitiques
a l'École des Hautes-Études. Nos lecteurs connaissent déja les idées
de M. Vernes a ce sujet par l'analyse que nous avons donnée de
cette le&lt;¡on d'inauguration daos l'une de nos précédentes chroniques
(voir t. XIII, p. 380 et suiv.). Il nous semble, toutefois, que dans
les deux chapitres nouveaux ajoutés par l'auteur en tMe du livre
que nous analysons, il a formulé sa pensée sous une forme moins
absolue qui ne lui est point défavorable. Il veut bien reconnaitre
que la méthode historique ou critique dont il recommande l'application a l'histoire des religions n'est pas absolument inconnue a
ses collegues en hiérographie et que, depuis longtemps déja, elle a
été mise en pratique avec succes par plusieurs d'entre eux. Bien
plus, tout le monde lui parait d'accord sur cette question de
méthode, au moins en théorie. Malheureusement la pratique ne
répond pas toujours a la théorie (p. 28 et suiv.). Ici nous sommes
completement du meme avis que M. Vernes et nous le félicitons de

�352

REVUE DE L.HTSTOIRE DES RELIGIONS

réclamer avec insistance une plus grande fidélité a la méthode
rigoureuse de l'histoire scientifique.
, ,
Nous constatons aussi avec plaisir que l'auteur a tempere son
jugement sur la valeur et la signification ~u folk-lore dans _l'~istoire des religions. Tandis que dans son arllcle de la Revue Cri~ique
(nº du 28 sept. 1885) il considérait le folk.-lo~e co~me _une etud.e
étrangere a l'histoire des religions, dans le present hvre 11 reconna1t
que e les partisans du folk-lore apportent anotre connaissance de~
pratiques religieuses une utile contribution &gt; (p. 33), _et se b?r~e a
protestar contre l'assimilation de l'histoire des rel_1g1ons soit a la
mythologie comparée, soit au folk-lore. Sur ce pomt encore nous
sommes de la meme opinion.
A la suite des trois chapitres que nous venons de mentionner,
M. Vernes a réimprimé plusieurs articles qu'il a publiés ici-meme
sur l'histoire des religions aux différents degrés de l'enseignement
public (t. III, p. i et suiv.), sur une proposilion de M. Paul Bert
relative a l'enseignement de l'histoire des religions (t. VI, p. 123 et
suiv.) et sur un projet de transformation des facultés de théologie
(ibid., p. 257 et suiv.). Dans un septieme chapitre nou~ tr~uvo~s
l'opinion de divers publicistes sur l'introduction de l'h1sto:re _rehgieuse dans l'enseignement public et l'énum~ration des cons~crations pratiques grace auxquelles cet ense1gnement a passe du
domaine des desiderata dans celui de la réalité vivante. En appendice, l'auteur a ajouté deux articles de M. van Hamel et de
M. Goblet d'Alviella sur l'enseignement de l'histoire des religions
en Hollande et en Belgique et des programmes pour cours élémentaire et secondaire par MM. van Hamel et Hooykaas. Ces articles et
ces programmes ont également paru dans la Revue de l'histoire
des Religions (années 1880 et i882).
La seconde partie du livre qui nous occupe ne nous apprend
done pas grand'chose de nouveau. Mais, en réunissant dans un
meme volume des écrit3 qui ont paru a diverses époques,M. Vernes
nous fait toucher du doigt, pour ainsi dire, la continuité et l'énergie de ses efforts pour propager l'enseignement de l'histoire des
religions. Tous ceux qui croient comme lui a l'utilité de cet enseignement lui doivent de la reconnaissancepour avoirsi vaillamment
lutté.
L'ouvrage de M. Goblet d'Alviella - tres bien imprimé sur beau
papier et relié selon la méthode anglaise - contient le résumé du

L'BISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

353

cours professé par notre honorable collaborateur de Bruxelles pendanl l'année scolaire 1884-f.885. Un avant-propos destiné a juslifier
le choix du sujet et la le&lt;¡on d'ouverture sur les préjugés qui
entravent l'élude scientifique des religions 1 , servent d'introduction
au cours . En appendice l'auteur a réimprimé un article de la Revue
de Belgique sur la nécessité d'introduire l'histoire des religions
dans l'enseignement public et publié une réponse aux objections
qui ont été émises contre son cours, en particulier par .M. l'abbé
Colinet (dans la Revue Générale, mai 1886), et contre sa méthode
par M. Vernes.
Le cours de M. Goblet est divisé en vingt et une le&lt;¡ons qui sont
toutes abondamment remplies. C'est une introduction a l'histoire
de la religion autant qu'a l'histoire des religions. M. Goblel a combiné dans un seul cours, d'une far;on originale et dans son ensemble
heureuse, les matieres dont M. Albert Réville a fait deux cours
dislincts dans ses Prolégomenes et daos ses Reli,gions des peuples
non civilisés. A ceux qui trouveraie'Ilt que l'abondance des matieres
nuit al'étude approfondie des détails et qui se plaindraient de ce
qu'il y ait trop de généralisation, il convient de rappeler que ce
cours est destiné a des étudiants qui font des études générales,
liltéraires et historiques, non pas exclusivement a un petit nombre
d'érudits ou de spécialistes qui se consacrent entierement al:histoire
des religions.
.
M. Goblet commence par leur faire l'historique de l'histoire des
religions et par leur exposer l'état de cette science a l'époque
actuelle. 11 définit les phénomenes religieux et passe ~n revue les
classifications des religions. Il établit l'arbre généalogique des religions actuelles (voir ce curieux tableau a la p. 40) et montre qu'il .
convient de commencer l'histoire des religions par l'étude des
croyances-et des pratiques des peuples non civilisés, lesquelles se
retrouvent, en partie, dans les traditions populaires des peuples
civilisés. Mais, au lieu de décrire successivement les croyances et
les pratiques propres a chaque peuple ou achaque groupe ethnique
de peuples non-civilisés, le professeur a préféré rassembler, dans
des vues d'ensemble, les croyances et les usages rudimentaires qui
se rapportent a un meme objet, en empruntant ses matériaux aussi
bien au folk-lore et a l'histoire des religions organisées qu'aux
1) Voir Revue de l"Histoire des Religions, t. XI, p. 108.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
35(.
reli ·ons des peuples non civilisés. ll nous expos~ ~n~i, dans ~n_e
séri~ de lec;ons qui ont du offrir le plus grand mteret, la veneration des montagnes et des pierres, des eaux, _d~s plantes et des
. aux des phénomenes atmosphenques, du feu, des
arbres, des arum
,
i · 1
corps célestes, du ciel et de la terre, en co~~inant chaque .º~s. ~s
.
. lui sont fournies par les religions des non c1vilises
donnees qui
. . •
d t d'tions
actuels avec celles des religions de l'ant1qmte et es ra i
. .
.
0 ulaires contemporaines.
P ipres avoir épuisé la liste des objets mate~1els adores par
Goblet décrit la vénération des espr1ts et des morts,
l 'homme, ·u
,n.
-~ t r
les croyances relatives a la vie future, les diverses ~ª?1 es a ions
du culte aux degrés inférieurs du développement re~1g1eux, telles
.. re la divination les conjurations, le sacr1fice, les symque 1a pr1e ,
'
l' · 1 t'
boles et les riles ; et, parmi les premieres étapes ~e ~vo .u io~
li . se le fétichisme et l'idolatrie. La sorceller1e 1 amene a
re_
l'etug1deud
e u' sacerdoce, et l'analyse des éléments constitutifs
. .
, du
th de sa formation et de sa déformation, le condmt JUSqu aux
my
e, des mylhologies conslltuees
. . qm· seront ' s:ms d oute, l'objet
confins
de cours ultérieurs. Les deux dernieres lec;ons traitent de_s ~~p~orts
de la religion avec la science et la morale chez les non-~1vili~es_ et,
f me de résumé synthétique, des diverses hypotheses em1ses
sous
sur laofrorme pr1·m1·t1·ve de la religion et sur l'évolulion de ses
. . formes.
.
.
M
Goblet
critique
l'hypothese
d'un
monothe1sme
ulter1eures. ·
•
· pr1¡
mitü et l'évhémérisme de M. Herbert Spencer. 11 est part1san reso u
du naturisme.
profes]l ne saurait etre question ici de discuter avec !'honorable
• ·h t
·
t
de
détail
m,i daos un programme auss1 r1c e e
seur les pom s
' l- •
. •
•
.
•
•
· · pourraient fournir matlere a conlroverse, et il sera1t
auss1 var1e,
. .
rd
tAt
tel
.
d lui demander pourquoi il a smvi tel o re p1u u que
o1seuxd e 1 distribution de ses lecons. Je ne présenterai a ce sujet
autre ans a
·
1
,
ule observation. n me parait regrettable que M. Gob et
qu
. .
. une se
· la description du naturisme et de l'anim1sme,
en d'autres
a1t p1ace
. .
• t
t ..
d
termes la physique et la psycholog1e rn~onsc1~n ~s die' _naive~ . es
. 'lises,
· dans la onzieme lee¡on apres avmr etu e. 1a venera•
non c1vi
.
d
t
tlon e outes les catégories d'objets naturels. Je ne .vo1s pas com•
.1 t ossi'ble de comprendre le culte de ces obJels sans avoir
ment 1 es P
,
· d
une idée nette sur la conception des choses dans :1 esprit u non

civilisé.

L'BISTOIBE DES RELIGIO~S, SA JltTHODE ET SON ROLE

3o5

III

La publication simultanée des deux livres de M. Vernes et de
M. Goblet d'Alviella n'est pas entierement le fait du hasard. Chacun

d'eux a pris la plume pour répondre aux préoccupations de l'heure
actuelle parmi les hiérographes. 11 n'est pas étonnant que la méme
cause ait produit des effets analogues a Paris et a Bruxelles.
M. Vernes et M. Goblet ont tous deux a creur d'asseoir l'enseignement de l'histoire des religions sur une base solide et de lui imprimar une direction salutaire. Ils ont voulu montrer l'un et l'aulre
l'unité des principes qui ont inspiré chacun d'eux daos sa campagne
passée en faveur de l'organisation de cet enseignement ; de la des
deux parts des réimpressions d'arLicles déja publiés. lls ont profité
de l'occasion pour se défendre contre ceux qui les ont critiqués.
Tous deux nous disent : « voila comment il faut faire a mon avis •.
M. Goblet ajoute : « voici comment j'ai fait , . C'est la une premiére
différence.
Une seconde différence ressort de la comparaison que chacun
des deux auteurs nous permet d'établir entre ses articles passés et
les pages qu'il a écrites récemment. M. Goblet, sous le coup des
attaques dont sa lec;on d'ouverlure et son cours ont été l'objet, me
semble avoir plutót accentué son point de vue. M. Vernes, au contraire, a plutót modéré ce qu'il avait énoncé autrefois, daos l'ardeur
d'un zele tres recommandable, sous une forme peut-étre trop absolue. Nous avons déja eu l'occasion de le conslater plus haut. Nous
n'y reviendrions meme pas si l'auteur, apres les pages excellentes
ou il montre que !'historien des religions doit se tenir a l'écart de
toute polémique religieuse et de touLe apologétique, avec un sentiment de respect sympathique pour toutes les religions, en particulier pour celles ou plongent les racines de notre propre société,
ne s'était pas laissé enlrainer a rendrele rationalisme seul responsable du détournement de la vérité historique au profit des préférences dogmatiques de !'historien. Que les rationalistes aient trop
souvent accommodé l'histoire de maniere a la faire cadrer avec leurs
opinions philosophiques ou théologiques, nul ne le contestara.
Mais qu'il faille imputer cette aberration au seul rationalisme, voila
ce qui constitue a son tour une erreur historique. II n'est vraiment

•

�3156

.

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

conque,
Mais il y a plus. Nous applaudissons .M. Vernes lorsqu'il affirme
,que le véritable historien n'a d'autre souci qu,e de reconstituer la
réalilé des faits et d'en établir autant que possible la filiation, sans
se préoccuper de leur accord avec un systeme. C'est l'évidence
meme. Iln'en est pas moins vrai que nous avons tous des systemes,
parce que l'esprit humain est ainsi fait qu'il ne peut pas penser
saos systématiser. Les rationalistes, au sens historique du mot,
c'est-a-dire les interpretes qui s'efforc¡aient de ramener les faits
réputés surnaturels des traditions religieuses de tous les peuples a
la condition d'événements naturels et conformes aux. données de la
raison, ont eu le grand tort de se laisser beaucoup trop dominar
par leurs systemes, Mais n'oublions pas, s'il vous platt, que ces
memes rationalistes ont été les premiers a affirmer les droits de la
raison a exercer une critique rigoureuse sur les traditions du passé
et que, dans l'histoire religieuse en particulier, ils ont puissamment
contribué a l'ex.tension de nos connaissances bistoriques. Je m'étonne que _M. Vernes, qui cultive spécialement l'bistoire d'Jsrael, ne
se soit pas rappelé combien ils ont fait progresser la connaissance
des antiquités d'lsrael. Et ce qui est vrai des ralionalisles l'est

so~

!\OLE

357

auss1 de tous les historiens a s l'
l'hisloire religieuse mais d
rs emes, non ~as seulement daos
jusque daos les sci~nces na~ns l~us les domames de l'bistoire et
la connaissance de l'h1'st . ure es. Les plus grands progrlls dans
oire comme dans la
·
nalure ont été provoq .
connaissance de la
1 1
cherchaient a démontre:~ne\P ustbs.ouve~t par des hommes qui
d'autres termes a corroborer ::; e_se d une porté~ générale, en
avait d'artificiel ou de forc. d
r5te~e par des fa1ts. Ce qu'il y
pas tardé a disparailre. de ~n~ eur i~terprétation des faits n'a
lemes durent peu . mai; lesepd~s a Rena1ssance, en effet, les sys'
ecouvertes positives qu 1
ont faites, dans l'ardeur a trouv
.
e eurs auteurs
sont restées et ont augmenté d~r confirmat~on de leur pensée,
laq~elle ils se sont consacrés. au ant le capital de la science a

pas nécessaire d'etre bien familiarisé avec l'histoire de l'inlerprétalion des tex.tes sacrés pour savoir que, dans toutes les religions,
les adversaires les plus acharnés du rationalisme ont sollicité les
tex.tes jusqu·a ce qu'ils y trouvassent la confirmation des doctrines
qui leur paraissaient etre orthodox.es.
M. Vernes, il est vrai, nous dira que nous ne nous entendons
pas sur le sens du mol • rationaliste •. Pour lui le rationaliste est
celui qui cherche moins a reconstiluer les événements du passé,
tels qu'ils ont été, qu'a montrer que les événements historiques ou
les textes saérés s'accordent avec sa propre maniere de voir.
(Voirp. '1:7, p.105-107; Revue de l'Histoiredes Religions, t. I,p.10.)
11 est regrettable que !'honorable écrivaio, ordinairement si précis
dans ses ex.pressions, persiste a prendre ce mot dans un sens qu'il
n·a jamais eu. Le terme • rationaliste • a une signification historique, et c'est provoquer une confusion inévitable de le prendre
dans une autre acception qui ne se justifie en aucune fa&lt;;on.
Pourquoi, en effet, appeler rationalistes ceux. qui ont exploité l'histoire au profit de doctrines dans lesquelles l'autorité de la raison
était ex.pressément subordonnée a une autorité ex.térieure quel-

L'HISTOlll~ DES RELIGIONS ' SA MElllODE
....
ET

1:

p

L aversion de M. Vernes o
,.
tient, d'ailleurs a des
p ur ce qu il appelle le ralionalisme
me trompe, de ~a concza~;:s~~: prof~n~es .. Elle ;ésulte, si je ne
essentiel que je ne suis ~ull
e de 1 h1st01re. C est sur ce point
. .
ement .d'accord avec l · 1\1 v
un esprit eminemment criti
V . .
m. • ernes est
!'historien daos le domain;~ª· l'h~1c1 _comm~n.t il définit la tache de
•
Cataloguer les document el 1sto1re rehg1euse en particulier ;
différentes religions sou tst, ehs textes et les fails relatifs aux
.
,
me re e acun d'eux to . t
.
Je voudrais appeler un éplucha e ri
ur a our a ce que
le mieux qu·¡¡ est possibl
g goureux, les da ter et les classer
bonne qualité scrupuleus:~:n~ ~-ot_ amas.ser des matériaux de
rieurement a des construcli
verifies, qm ?ourront servir ulté(P. 94). Ces instruclions son;ns p~us ou m01ns considérables. •
pieles et, si l'on proscrit touteexc~ entes_; mais elles sont incomde l'horizon intellectuel de l'h~hlllo~oph1e et toule vue d'ensemblEl
M. Vernes, elles sont ioapplicab\ª or1en, comme semble le désirer
•
es.
11 est evident que le
.
.
rechercher les document~r~m;er. souc1 de !'historien doit etre de
possible, de les soumeltre as or1q~e.s, en ~ussi grand nombre que
sur dix il ne pourr.a e
une crll1que r1goureuse. Mais neuf fois
xercer cette e T
·
quant aux documents des crileres r1 ~qu_e r1goureuse qu'en appliception générale qu'il se t: ·t d
i lm seront fournis par la conchaque document est censé
e ~poque et du milieu auxquels
surtout il est impossibl d ppartemr. Dans l'histoire des religions
en effet, i'ltisloire du ch:is;i::~céder autrement. Sinous exceptons,
niers siecles pour laq 11 isme pendant les quatre ou cinq der'
ue e nous avons une abondance de docu-

:1

0

24

�358

REVUE DE L 'msTOlHE DES Ric:LIGIONS

ments surement datés et que nous pouvons cont.róler en détail les
uns par les autres, il n'y a pour ainsi dire pas une seule religion
qui soit assez bien documentée pour que l'on ne soit pas obligé de
juger les documents incertains d'apres les conclusions auxquelles
aboutit l'étude des documents certains, c'est-a-dire d'apres l'idée
générale que l'on se fait de l'évolution de la religion a laquelle ils
appartiennent. C'est memela ce qui fait la valeur de la méthode critique. On part des renseignements clairs et bien datés et, fort des
résultats obtenus ainsi, l'on juge les documents obscurs ou suspccts. On va du certain a l'incertain. M. Vernes n'agit pas autrement
lui-meme. Quand il se déclare de plus en plus convaincu que le
Deutéronome est le produit du vr0 et du vº siecle et que le Code sacerdotal est l'ceuvre des v• et rv• siecles (voir Revue Critique du
30 aout), de quel droit assigne-t-il a ces documents une date et
une valeur absolument différentes de celles qu'ils prétendent avoir?
Tout simplement parce que l'étude des documents positifs du vuº
au v0 siecle lui a permis de se faire une idée a peu pres nette de
l'état religieux des lsraélites pendant cette époque et de leur langage religieux ; partant de ce point solide, appliquant a la religion
d'Israel les regles déja vérifiées ailleurs par l'expérience, relatives
a l'évolution des idées religieuses ou morales, des institutions et du
langage, et comparant les données qui luí sontfournies par lesdocuments hébreux, avec celles que lui fournit l'histoire des populations
avec lesquelles Israel fut en relation, il aboutit a la conclusion
rationnelle que le Deutéronome et le Code sacerdotal ne peuvent
remonter ni a la date ni a l'auteur auxquels ils prétendent remonter.
La critique tres savante de M. Vernes est toute pénétréede principes
philosophiques et d'idéesgénérales qui luisont fournies par l'histoii'-:
comparée; mais, a lire ses instructions sur la méthode, il semblerait que M. Vernes fait de la philosophie sans le savoir. Qu'il
demande toutefois au P. van den Gheyn ce que celui-ci en pense !
Partant d'un point de vue philosophique tout opposé, celui-ci dira
que la critique de M. Vernes ·repose sur des a priori et sur un
ensemble de conceptions générales fausses. Nous ne partageons
pas cet avis, cela va sans dire, car nous faisons grand cas de la
critique de M. Vernes. Mais l'opinion d'un tiers est toujours bonne
a entendre.
Ne·médisons done pas des idées générales ni de l'application des
príncipes philosophiques a l'histoire. 11 n'y a pas d'histoire, pas de

L'IIISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

359

critique, en dehors de leur application. Proscrire la philosophie
dans l'établissement d'une méthode, cela me parait une tentative
pour faire renier une mere par son enfant.
J'ai dit, en outre, que les instructions de M. Vernes me parai~s~ent_ incompletes., Quand !'historien aura classé et catalogué les
fa1ts, 11 aura dresse un catalogue, il n'aura pas fait une histoire. n
faut éplucher, sans doute; mais quand on a épluché il faut préparer les mets et les cuire; autrement ils ne servent a rien. Dans
l'histoire des idées et des sentiment,, ce devoir s'impose plus que
~a'.tou_t ailleurs _l'historien, et l'on voudra bien m'accorder que
1h1st01re des relig10ns est avant tout une reconstitution des idées et
des sentiments du passé. Les institutions ecclésiastiques en effet
. ne sont que l'expression sensible des idées qui' Jeur ont'
e t les, r1te_s
donne na1ssance et n'ont d'autre but que de fortifier et de répandre
celles-ci. Faire l'histoire d'une religion, ce n'est done pas seulement classer un certain nombre de faits positifs ressorlissant a
cet,:e reli~ion; c'est encore les fai,re revivre, montrer la signification
qu 1~s avaient pour les adeptes de cette religion, comment et pourqu01, en vertu de quelles raisons internes, ils se sont succédé dans
un certair¡. ordre; c'est resi.::usciter l'ame du passé. n faut, pour
une pareille ceuvre, que l'éplucheur de documents soit doublé d'un
psy~h_ologue et - pourquoi ne le dirais-je pas? - qu'il sache par
e~perience ce qu'est un sentiment religieux ou une pensée religieuse. Autrement, flit-il le plus érudit du monde il ne nous offrira
. .
'
Jama1s qu'une momie au lieu d'un organisme vivant.
Voila pourquoi nous sommes entierement d'accord avec M. Goblet
~'~lviella sur l'utilité de commencer l'histoire des religions par
l_ elude des croyances et des pratiques des non civilisés. Cette
e~~de, en effet, nous initie a la psychologie de l'homme inculle.
L_etude des traditions populaires nous rend le meme service. Combien Y a-t-il de détails, meme dans les religions plus développées,
auxquels on ne comprendra jamais rien sans cette initiation
préalable?
Est-ce a dire maintenant que nous recommandions de se faire
d'abord un systeme et d'étudier les faits ensuile? En aucune facon.
T~ut ce que nous avons voulu montrer, c'est que l'on a tort de p~oscrire de l'histoire la philosophie et les idéos générales, c'est que
nolens volens chacun de nous a son systeme, comme le mineur asa
lampe pour s'orienter dans les galeries obscures de la mine. Que

.ª

�360

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO!'iS

!'historien des religions prenne garde de ne pas se laisser dominer
par son systeme, par ses idées philosophiques ou religieuses ! ~~n
de plus juste. Qu'il n 'altere pas les faits et
ne fauss~ ~as 1 mterprétation des textes ! C'est la une quest10n de loyaute mtellectuelle, une obligalíon morale qui s'impo!-e a tou~. 11 y a d_es
intelligences malhonnetes comme des consciences deloyales. h~a1s,
sans philosophie, sans idées générales, !'historien n?~terpr~te~a
rien du tout • et sans psychologie, sans expérience rellgieuse md1viduelle, l'hi~torien des religions n'interprétera jamais bien.

q_u'il

IV
MM. Vernes et Goblet d'Alviella critiquent tous deux le~ c~assifications des religions qui ont été présentées par les prmcipaux
hiérographes contemporains, et chacun d'eux en prop?~e une nouvelle. Ni l'un ni l'autre des deux auteurs n'attache, d a1lleur_s,_ une
grande importance aux détails du classement de_~ rel!gion~.
M. Vernes en propose meme deux ditférentes, la premiere disposee
selon les cadres de la géographie el la succession des religions dans
l'histoire la seconde ne renfermant que les religions dont la con'
. .. .
naissance importe a l'intelligence complete ·de la c1villsat1on moderne. M. Goblet d' Alviella commence par adopter le príncipe de
l'évolution religieuse pour établir ses premier~s d\visions ; _une
seconde catégorie renferme les religions étrangeres a notre de~eloppement historique ; la troisieme et la quatrieme ont_ pour prm ·
cipe la distinction des races, et le christianisme vient a part pour
clore la série.
Ces diverses classifications n'ont pas de valeur interne; elles sont
purement empiriques et n'ont d'autre raison d'etre que de facili~er
la distribution des matieres dans l'enseignement. Nous ne les d1scuterons donc-pas. Les discussions sur ce point sont prématurées
parce que les rapports de filiation des différentes religions sont
encore trop mal connus, et pour certaines religions elles seront
toujours oiseuses tant que l'on ne se décidera pas a reconnaitre
que sous un meme nom se rangent des conceptions religieuses fort
différentes. Le christianisme de Papias ou de Tertullien n'est évidemment pas la meme religion que le christianisme de Thomas
d'Aquin, et celui-ci n'a que des rapports assez éloignés avec le

L'UISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

361

christianisme d'un Channing ou d'un Schleiermacher. 11 en est de
meme pour toutes les grandes religions. Dans quelque catégorie
qu'on les range, il sera toujours possible de montrer qu'elles y
figurent a tort.
Ilnous parait préférable de consacrer la fin de cet arlicle a la
question de l'enseignement de l'histoire des religions. Dans l'enseignement supérieur on peut considérer la cause de l'histoire des
religions comme gagnéa. Elle est enseignée maintenant dans des
cours spéciaux a toutes les universités hollandaisés, a Bruxelles, a
Rome, a Copenhague, a Geneve et enfin a París ou elle possede
aujourd'hui l'organisme le plus complet : une chaire pour l'enseignement général et synthétique au College de France et douze
chaires pour l'étude analylique des principales religions a l'École
des Hautes-Études.
On ne saurait en dire autant de ce qui concerne l'enseignement
secondaire et primaire, ou ses premiers promoteurs désiraient éga.
lement l'introniser. Dans l'état ' actuel des choses en Belgique,
M. Goblet d'Alviella ne songe pas a continuer sa campagne. Quant
a M. Vernes, il a renoncé, lui aussi, a poursuivre, pour le moment
du moins, l'introduction de l'histoire des religions dans les programmes de l'instruction secondaire et surtout de l'instruction
primaire. 11 demande seulement a l'État d'organiser sans bruit dans
les principales Facultés des lettres l'enseignement de l'histoire
religieuse. (P. 208.)
Nous partageons entierement sur ce point les vues de M. Vernes,
non pas pour les raisons d'ordre politique auxquelles il semble
avoir obéi (p. 207), mais pour des motifs de l'ordre pédagogique.
Les programmes de nos lycées et de nos écoles primaires sont déja
surchargés. A l'exception de quelques tres bons éleves, la plupart
de nos écoliers ne parviennent pas a s'assimiler tout ce qui leur
est enseigné. Nous ne croyons pas que le moment soit propice a
l'adjonction d'un nouvel enseignement a cóté de ceux qui existent
déja. D'ailleurs ou est le personnel qui serait capable de donner
cet enseigoement ! Comment prévenir les cootlits inévitables entre
l'enseignement religieux et celui de l'histoire des religions? 11 faut
bien reconoaitre que ce dernier n'est entré dans la pratique nulle
part si ce n'est dans les villes de Hollande ou des pasteurs protestants s'en sont chargés, c'est-a-dire dans des conditions telles que
le conflit était impossible.

�363

REVUE DE L'HISTOJRE DES RELIGIONS

L'HISTOIRE DES RELIGIONS, SA. MÉTHODE ET SON ROLE

Ce qu'il faut, c'esl que les professeurs de nos lycées et les
mailres de nos écoles aienl une connaissance de l'hisloire des religions proportionnée ala nature de l'enseignement qu'ils sont appelé..,
a donner, non pas pour qu'ils enfassent plus tard l'objet de le&lt;:ons
spéciales, mais pour que leur enseignement de l'histoire dite profane en soit pénétré. On esl stupéfait de voir combien il y a encore
d'ignorance des faits de l'ordre religieux chez la plupart de nos
professeurs et de nos maitres. Aussi approuvons-nous entierement
M. Vernes quand il réclame l'introduction de l'histoire religieuse
dans les principales facultés des lettres. Nous ajouterions aux
facultés les écoles normales, a commencer par l'École Normale
supérieure. Il y a la, croyons-nous, un intérét de premier ordre a
tous les égards, auquel l'administration si éclairée de l'instruction
publique ne saurait rester insensible. Mais laissons les le&lt;:ons spéciales et les programmes spéciaux d'histoire religieuse dans les
lycées et dans les écoles primaires aux ecclésiastiques des différents
cultes, sous peine de nous engager dans des difficultés inextricables.
M. Vernes demande que renseignement a introduire dans les
facultés porte spécialement sur le juda'isme, le christianisme et
l'histoire générale des religions, el comme cbacun de nous s'intéresse plus spécialement a la branche d'études alaquelle il se consacre, M. Vernes est tout particulierement choqué de ce que l'histoire et la littérature des Hébreux ne soient pas enseignées
dans nos facultés. Je mettrais plus volontiers l'accent sur la
nécessité d'introduire dans les écoles normales, dans les facultés
et dans les programmes de licence et d'agrégation l'histoire générale des religions. C'tst elle surtout qui peut étre utile aux futurs
maitres et professeurs ; elle leur donnera des notions générales de
l'histoire et de la littérature des Hébreux comme des autres religions, tandis qu'une chaire spécialement destinée al'hébrai:sme ne
pourra grouper qu'un pelit nombre d'éleves qui désirent s'occuper
particulierement d'histoire religieuse ou de langues sémitiques. A
París, l'hébreu est enseigné a la Faculté de théologie protestante,
au College de France et a l'École des Hautes-Études, ou il y a
plusiéurs cours spécialement consacrés a l'étude de la langue et un
autre a l'étude de la religion des Hébreux. En province, il existe a
Lyon une conférence de langues sémitiques. Comme il est impossible d'enseigner l'hébreu sans parler de la religion des lsraélites,

puisque tous les documents hébreux sont des reuvres religieuses
on ne peut pas soutenir que l'histoire religieuse d'Israel soi;
abs_olument négligée dans notre enseignement supérieur. Nous
ser1ons heureux que l'histoire de l'Église chrétienne fut aussi bien
traitée. Cependant l'histoire du christianisme est autrement vaste
et nous touche d'autrement pres que l'histoire et la littérature des
Ilébreux.
Co11;1m_e il f~ut aller au plus pressé et tenir compte des difficultés
budgeta1res, 11 nous semble que l'essentiel, pour le moment est
d'ob~e~i~ quelques chaires d'hisloire générale des religio~s et
subs1dia1rement des chaires d'histoire du chrislianisme et d
judai:sme.
u

362

La discussion des récents écrits du P. van den Gheyn, de
M. Vernes et de M. Goblet d'Alviella nous a entrainés a dépasser de
beaucoup les limites d'un simple compte rendu de leurs publications. L'intérét des sujets traités et la qualité des auteurs justifient
amplement les développements de cet article. Mais il nous semble
que désormais les amis de l'histoire des religions ont mieux a faire
que de s'en tenir aux discussions théoriques sur les tendances et la
1?~tho~e du, ~ouvel enseignement. Que chacun, dans la partie de
1 h1sto1re generala a laquelle il est spécialement altaché s'efforce
d'une part, de faire progresser la science par des trava~x d'érudi~
tion, d'autre part, de répandre dans le public instruil des pays de
langue fran&lt;:aise les résultats les mieux établis dans son domaine
particulier ~e ~'histoire religieuse. Approfondir et vulgariser, voila
les deux cótes egalement importants de la tache qui nous incombe.
En agissanl ainsi, nous contribuerons mieux que par tous les rais~nnements théoriques a la fortune de l'histoire des religions el au
developpement des instilutions qui luí servent d'organes.
JEAN

RÉVILLB.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Enseignement de l'histoire des religiona A P aris. - Dans nolre
précédente chronique nous avoos reproduit le programme des conférences qui
ont lieu, peodant le premier semestre de l'aooée i886-i887, a la section des
sciences religieuses de l'École des Hautes-Eludes. Ce programme est complélé
a partir du mois de janvier i 887, par les conférences de M. Sylvain Lét&gt;i
sur les religions de l'Inde. C'est, en elfet, notre jeune et sympalhique collegue
de la section des sciences bistoriques el philologiques, auquel M. le ministre de
l'instruction publique a confié l'eoseignement des religions de l'Inde, sur présentation du conseil de la section des sciences religieuses. M. Bergaigne a bien
voulu conserver la direction des études. M. Sylvain Lévi traite le mercredi a.
quatre heures des riles fuoéraires selon les rituels brahmaniques, et les mardis,
a trois heures et demie, il explique des textes relalifs aux cérémonies du culta
domestique.
M. Albert Réville a repris, le lundi 6 décembre, son cours d'histoire générale
des religions au Collége de France, devant un tres nombreux auditoire. L'honorable professeur étudie cette année, les lundis et les jeudis a trois heures, l'bistoire de l'ancienne religion romaine, ses institutions et ses variations sous l'influeoce des mythologies de la Grece el de l'Orient, depuis les origines de Rome
jusqu'a ]a fin du paganisme. Dans sa lec;on d'ouverlure, M. Albert Ré~ille s'esl
félicité de la réceote création de la section des sciences religieuses il. l'Ecole des
Hautes-Études. II voil daos cette nouvelle inslitution la consécralion de l'enseignement qu'il a inauguré au Collége de France et le complément indispensable de la chaire qu'il occupe. La section des sciences religieuses est destinée
a l'étude analytique de chaque religion ou de chaque groupe de religions en
parliculier; l'enseignement du Collége de France, au conlraire, est surtout
synthétique. M. Réville a insisté avec beaucoup de justesse sur la nécessité de
ce double travail, daos l'élÚ.de de cbaque religion particuliere et dans celle de
l'histoire religieuse générale.

365

A la Faculté de tbéologie protestante, M. Sabalier expose l'inlroduction critique aux livres du Nouveau Testament et interprete le quatrieme évangile.
M. Ph. Bei·ger traite de l'bistoire des livres poétiques et des livres sapientiaux
des Hébreux et explique les Psaumes. M. Bonet-Maury étÚdie l'histoire de
l"Église chrétienne et des missions jusqu'a Grégoire-le-Grand et, daos un autre
cours, I'bistoire du christianisme en Gaule. M. Jundt fait également deux cours,
le premier sur l'histoire ecclésiastique et religieuse du x1v• siécle, le secood sur
l'histoire de I'Église depuis le milieu du :x:vm• siécle. M. Massebieau étudie la
vie d'Origéne daos le v1• 1ivre de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe, et M. Samuel
Berger fait, dans .un cours libre, l'introduction a l'étude des apocryphes de
l'Ancien et du Nouveau Testament.
A la Faculté des lettres, nous remarquons le cours de M. Bouché-Leclercq
sur l'histoire du culte officiel a AtMnes, celui ou M. Collignon étudie les représentations figurées des divinités grecques, l'explication de textes védiques pa:r
M. Bergaigne et les lec;ons de M. Luchafre sur les Institutions ecclésiastiques
et féodales de la France sous les Capétiens directs.
Au College de France, en dehors du cours de M. Albert Réville déja. mentionné, nous avons a sigoaler le cours de M. Maspero sur les Textes des p yrami~es, relatifs a l'ancienne religion d'Égypte, ceu:x: de M. Renan, qui explique
le hvre des P saumes et recbercbe dans l'Hexateuque, le livre des Juges et les
livres dits de Samuel, ce qui peut rester des anciens Jivres intilulés "Jaschar »
ou « Livre des Guerres de Jahvé » . M. Foucaux explique le premiar livre du
Rhamilyana; M. Boissier, les Lettres de saint Augustin; M. Gastan Paris, la
Vie de saint Ale:x:is (texte du xre siecle); M. d'Ai·bois de Jubainville, des textes
hagiograpbiques et épiques en vieil irlandais.
Dans la section des scieoces historiques et philologiques de J'École des
Hautes Études, nous trouvons les cooférences de M. l"abbé Duchesne sur l'organisation de l'Église romaioe et de la cour pontificale pendant le baut moyen
ilge et sur l'épigrapbie chrétienne; l'explication bistorique et critique du livre
de Jérémie, par M. Garriere; l'explication de chapitres choisis du Kitab HalLouma d'Ihn DjanAb et l'interprétation du traité talmudique de Taanit, par
M. Joseph Derenbourg; les conférences de M. Clermont-Ganneau sur les anliquités orientales et ¡J'archéologie hébra1que; les explications des text;s hié.ratiques de MM. Maspero et Guieysse.
Si nous ajoutons a tous ces cours, gratuitement ouverls au public, aussi bien
aux étrangers qu'aux nationaux, les cours p rofessés a l'École du Louvre sur
l'archéologie et l'épigraphie, également publics, et les cours fermés de l'École
des Langues orientales vivanles, dans lesquels les professeurs touchent tous
plus ou moins souvent aux questions d'histoire religieuse de l'antiquité ou de
l'Orient contemporaio, nous avons le droit de regarder cet ensemble avec
un légitime orgueil national et d'affirmer que nulle part au monde, aujourd'bui, les jeunes gens qui se coosacrent ou simplemeot s'inléresseotaux études

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

, · d
e méme ville des ressources
d'histoire religieuse, ne trouveront reumes ans un
.
,.
.
. nombreuses aussi variées, aussi facilement access1bles qua Paris. Nous
ausa1
,
.
1
b
a
espérons que les étudiants étrangers seron~ tou1ours pus nom reux comprendre les avanla"'es incomparables que Paris leur olfre.
Les Coneour: A l'Aeadémie des Inseriptions_. - _D~ns sa séance
publique annuelle du 19 novembre 1886, l'Académie des mscriptions et b~lleslettres a décerné les prix des concours fermés le 31 décembre 1885. N~us signs.Jons parmi les auteurs couronnés ceux qui ont présenté ~es tr~v~ux directement
ou indirectement utiles a l'historien des religions. L~ prix ordm8.l~e a é~é décerné
• M Paul Girard • le sujet du concours était le smvant : « Fa1re, d ap~es les
;exl~s et les monu~ents figurí&gt;s, le tableau de l'éducation et de l'instr_uct'.on q~~
recevaient les jeunes Athéniens aux v• et IYº siecles avant Jé~us~Christ Jusqu a
l'¡¡ge de dix-buit ans. ,, - Dans le concours sur les antiqmtés de Fra~~e,
M l'abbé Albanes a obtenu la troisieme médaille pour ses dissertations sur_ l bis~
toire ecclésiastique de Provence (Jean Huet, évéque de Toulon, ses_ fo~ctions
la cour du ,·oi René, son épiscopat; Problemes d,'histoire ecclésW,St~que con• cernant Avignon et le Comtat Venaissin; Histoil'e des évéques _de Saint-P~ul~
Trois-Chdteaux au XIVº siecle; Jean Ai·taudi, dominicain, p~ieui· de SaintMaa:imin; Pierre d'Aigrefeuille, évéque d'Avignon). Des ment10_ns honorables
sont accordées a MM. le comte Charpin-Feugerolles et C. Guigne pour l_eurs
trois cartulaires de l'Abbaye d'Ainay, des Francs fiefs ~u F~e_z et du ~neuré
de Saint-Sauveur-en-Rue (Forez); a M. Prou, pour son hvre mt1tulé: Hin':711~r,
de ordine palatii (París, 1885), a M. Grignon, pour son ouvrage, Description
et historique de l'église de Notre-Dame-en-Vaux de Chdlons (Cha.lons-sur-

ª

Marne, 1884-1885).
.
.
.
É
Le prix Bordin n'a pas été décerné; le sujet qu'il fallait traiter éta1t : « . tudier d'apres les documents arabes et persans, les sectes dualistes des Zendiks,
Mazdéens, Daisanites, etc., telles qu'elles se montrent dans l'Orie~t musul_man.
Rechercher par quels liens elles se rattachent soit au zoroastr1sme, s01t au
gnosticisme et aux vieilles croyances populaires de l'lran. » M. Clément Huart
a obtenu un encouragement de 2,000 francs.
.
Le prjx Delalande-Guérineau n'ayant pas été décerné en 1884, était double
cette année. Notre collaborateur, M. Paul Regnaud, a obtenu l'un des deux
prix, destiné au meilleur ouvrage dans l'ordre des études orientales, pour son
livre : la Rhétorique sanscrite (París, i884).
.
Parrni les sujets des concours pour 1887-1.888 nous ne ment1onnons que les
deux suivants relatifs a l'histoire religieuse : Prw Bordin : 1° « Exposer
méthodiquement la législation politique, civile et religieuse des capitulaires. Les
concurrents devront compléter cet exposé au moyen des diplómes et des chartes
de la période carlovingienne. lis devront, en outre, indiquer, ~'un~ pa~, ~e que
la législation des capitulaires a retenu du droit rom_ain_et du dr01t merovmg'.en, et
d'autre part, ce qui s'est conservé du droit carlovmg1en dans les plus anmennes

367

coutumes. » - 2° « Étudier l'histoire politique, religieuse et littéraire d'Édesse
jusqu'a la premiare croisade. » - Les mémoires sur ces deux questions devront
étre déposés au secrétariat de l'Institut, le 31 décembre {887.
Musée Guimet. - M. L. de Milloué, conservateur du musée Guimet, a
informé tous ses correspondants qu'a dater du 15 décembre 1.886, l'administration du musée est transférée a Paris, 30, avenue du Trocadéro, ou les bureaux
sont provisoirement installés jusqu'a l'achevemenl du batiment qui s'éleve place
d'léna pour recevoir les collections encore exposées a Lyon. C'est aussi au
n• 30 de l'avenue du Trocadéro que l'on peut voir tous les objets acquis pour
le musée depuis l'époque ou le transfert des collections a París a été décidé.
Un sacrifica humain A Carthage. - Sous ce titre, M. H. Gaidoz a
publié, dans la Revue archéologique (livr. de septembre-octobre 1886), une
courle étude sur une pratique superstitieuse assez répandue, sur l'usage de
sacrifier des étres humains au moment de lancer un navire nouvellement construit, Nous empruntons a cet arlicle le passage suivant qui . commence par une
citation de Valere Maxime (IX, 2) : « Eadem usi crudelitate in milites nostros,
maritimo certamine in suam potestatem redactas, navibus substraverunt, ut
earum carinis ac pondere elisi, inusitata ratione mortis barbaram feritatem
satiarent; tetro facinore pollutis classibus ipsum mare violaturi. » « Ce que
l'écrivain latin, instruit seulament du fait, a pris pour un simple actedecruauté
é~it un rite propitiatoire lors du lancement des navires de la flotte carthagino1se. Les Wikings scandinaves pratiquaient un sacrifice analogue. Le voyageur Cook assista a la méme cérémonie daos les íles de la mer du Sud. Les
victimes humaines étaient attachées aux rouleaux sur lesquels le navire de
guerre descendait a la mer, de sorte que l'étrave fO.t rougie de leur sang. Des
sacrifices de ce genre avaient lieu lorsqu'on lani;ait un nouveau navire de
guerre ou quand on devait entreprendre une expédition importante. - Nous
avons lu quelque part que la tache de couper d'un coup de hache les divers
cordages qui retenaient une frégate lors du lancement a la mer était confiée a
un condamné a mort. ll avait sa grace, s'il réussissait dans sa besogne périlleuse sans élre écrasé. 11 y a peut-étre la un souvenir de l'ancien sacrifice
humain dans cette circonstance. L'usage chrétien de baptiser ·les navires n'a
fait que remplacer les riles propitiatoires des anciens dans la construction et lP
lancement des navires. La tradition méme des libations s'est conservée dans
l'usage (constaté en Angleterre) de briser une bouteille de vin sur l'avant d'un
navire lancé a. l'eau. »
L'Bistoire des religions a la Revue des Deux-Mondes, - i O Les
origines de la loi juive &lt;fapres M. Renan. - L'illustre auteur de la Vie de
Usus continue dans la Revue des Deux-Mondes des i •• el 15 décembre la publication des prémices de son Histoire de la religion d'lsrae!. Nous avons déja
résumé les deux articles qui parurent en mars de cette année sur l'histoire et la
légende des origines de la Bible juive. (T. XIII, p. 235 et suiv.) Cette fois, il s'agit

�CTIRONIQt:E
1

368

REVOE DE L R1ST01RE DES RELlGIO~S

de la loi dite mosa'ique. Apres avoir dégagé et caractérisé les premiers élémenls
de l'ancienne Thora, le Livre de l'Alliance, reu vre des propheles du rx• siecle,
M. Renan fait ressorlir l'erreur des écrivains qui prennent les lois du Pentateuque pour des lois· réelles, faites par des législateurs et appliquées par des
juges. « Ce sont des ré1•es d'ardents réformateurs qui resterent en leur temps
saos application dans l'état, qui ne furent réellement ohservées que quand il
n'y eut plus d'état juií, et d'ou devait sortir non une sociélé complete, une
polis, mais une ecclesia, une société religieuse et morale, vivant selon ses regles
intérieures, sous le couvert d'un état prorane fortement organisé. » Le livre de
l'Alliance appartient a l'histoire sainle qui se fil dans le royaume du Nord.
L'histoire sainle qui s'élaboro. environ cent ans plus tard, vers 750, a J érusalem, eut, elle aussi, son rudiment de Thora, le Dl!calogue. La fusion des deux
hisloires saintes (jéboviste et élobiste) qui se fit, selon toutes les apparence~,
vera la. fin du regne d'Ézécbias, conserva les deux documents législatifs. • On
peut admettre que le code du temps d'Ézéchias se terminail par le cantique qui
occupe aujourd'hui le cbapitre xxxu du Deutáronome. » Des cette époque,d'o.illeurs, il existo.it de pelits codes qui renfermaient des ordonnancs pour des cas
particuliers (p. ex. pour les lépreux) ou qui résumaient les devoirs du servileur
de Jab-.é. Ma.is ils n'étaient pa.s encore réunis. - La. réforme de Josia.s, qui
centralisa le culte de Jabvé a. J érusalem, concorde avec l"apparition d'un nouvea.u code, le Deutéronome, dans lequel les anciennes lois sont reproduites et
accommodées a.ux idées du prophétisme de cette époque, sous forme d'une
seconde révélation accordée a Moise a Arbotb-Moab a.pres celle du Sina'i. 11 est
impossible de ne pas soupc,onner que Jérémie eut une grande pa.rt a l'élabora.tion et a lo. promulgo.tion de ce code. La. derniere partie du premier arlicle est
consacrée a la cara.ctérislique de cette loi du Deutéronome que le prétre Helqiab
prétenda.it avoir trouvée daos le temple et qui a été, da.ns le développement religieux d'lsrael, la pire ennemie de la religion universelle révée par les prophetes
du vm• siécle.
Le parti piétiste qui triompba sous Josia.s perdit le pouvoir a la morl de ce
prince, et, quelqnes années plus ta.rd, la prise de Jérusa.lem (588) mil un terme
á l'existence du royaume de J uda. Me.is les exa.ltés du partí se grouperent daos
l'exil et reocontrerent dans la personne d'Ézéchiel un chef excellent. L'idéo.l qui
hantait son esprit était l'organisation sa.cerdotale et rituelle, a peine ébaucbée
dans la réforme du regne de Josias. « Abordaot de íront le probléme que les
réíormes de Josias avaient créé sana le résoudre, la hiérarcbie du corps sacerdotal, i1 cherchait a voir en esprit la ville des prétres qui, par la nécessité des
cboses, sortait de l'effort inconscient d'lsrael (p. 801). » Tout prouve qu'il y
eut d11ns les trent&lt;i ou quarante premieres années apres la ruine de Jérusalem,
une période ou s'élabora. un nouvea.u Deutérooome, un code de l'a.venir, encore
plus chimérique et moins applicable que le premier. L'histoire de l'époque
mosaique fut remaniée pour servir de justification aux \ois nouvelles. Mais la

critique qu·i veu t retrouver en déta.'11
369
incessantes de la loi et de l'histoir; m:s ~-etouch~s opérées pendant ces refonles
une reuvre impossible. La pensée d M ~que, fa1l fausse route; elle entreprend
le passage suivant {p. 813) :
e, . enan est parfaitement résumée dans
« Les vingt ou vmgt-cmq
·
·
année
. . .
sorte _u~e époque de haute activité :r!~:r~r.u1v;ent la tra.nsportation furent de la
et lév1llque de la Tbora nous parail
,e. resque toule la partie sacerdotale
fut ensuite plusieurs fois remaniée '¿ua.nt a.u fon~, de cette époque; la forme
r~nome, Ézéchiel ful l'inspira.teur d.
Jérém1e ful l'inspira.teur du Deutéhon religieuse chez les Héb
u _v1~1que. Les lrois degrés de la . ,1·
• ~
reux se dislmgue t . .
CI\J 1sam1er a.ge, caractérisé par une haut
. n runs1 fort neltement . un pre
que 1
d
eur grand1ose s'ex ·
·
•
,. e mon_ e entier a pu adopter (c'est l'A e d
prin:iant en formules simples
aoe, empremt d'une moralité se ,
g es prophetes a.nciens)· un second
f
v.,re et touchante "lé
'
ique 1rés intense (c'est l'Age d D té
' gu e par un piétisme fana
s
d tal
u eu ronome et de Jé , .
a.cer o ' étroit, utopique plein de h"
rem1eJ; un troisieme Age
Léttique et rl'Ézéchiel). »'
c imeres et d'impossibililés (c'est l'age du

~:~.e

•.'~n~n on peut rapporter au tem s de
.
d rnslltutions et de pratiques ainsf q , lab restaurallon UM certaine quanlilé
cependant qu'a.ucune parlie essentielleu ~:la.;: nombre de Psaumes. 11 semblc
1\1. Rena.n se refuse a préter a E d
ora n'est postérieure a l'an 500
.
s ras un rOle con . d, bl
.
parties sacerdotales de la Loi Il
.
s1 era e da.os la fixation d
L .
.
. peut avo1r eu parl a I éd
es
o1, ma1s simplement en agglutinant 1 él
a r action définitive de la
L'a.rra.ngement définitif de l'Hexateu uee~l éments de~ Iégisla.tions anlérieures.
achevé vers l'an 450.
q
que nous 1 nvoos, semhle a,,oir été

sur l'histoire d'Allemagne. Entrie en se, d
M Z•L Éludes
.
. ai•isse. Dans cet o.rticle M La .
ene e la papauté par
apa '~ d
' .
v1sse trace a grands tr .
'
,
u..,, e ses rapports a.vec le po
. . ·1
a1ts I histoire de la
P
de Co
·
uvoir cm spéciale
t
ostantmople et les exarques de R
'
meo avec les empereurs
f'.lome, dont les missionna.ires ont
aven~e, jusqu'a.u moment ou. l'évéque de
Egli b
converl1 la Germa .
, se retonne, éleve son pouvoir sur les ruin
me. et vaincu la vieille
s a~resse au duc des Francs pour étre roté é es de la pmssance impériale, et
alh~nce du pape, représentant la puis!a.nc: c~~tre les Lomhards. C'est cette
anllque, a.vec la puissance matérielle d F spmtu~lle et l'héritage du monde
monde.
es rancs, qui va transíormer la face du

Sorciers et pos8 édé6 •
Les annales · d' · ·
nous ont démontré une fois de pl
Jiu ic1a1res des dernieres semaines
m
·
•
us que a croya
auva1s espr1ts se maintient encore da
nce aux sorciers et a.ux
puissante pour pousser au crime les malb
. ns nos campa.gnes
.
et qu' e1le est a.ssez
¿ la superstition, La cour d'assises de Bt~reux que l'1gnorance livre en proie
une femme et ses deux freres q .
. o1s a vu comparailre trois misérable
, ll
, u1 ava1enl tué le
e
s,
que e avait la réputation d'etre sorciere S
ur m re a petit feu parce
étrangere ¡, leur horrible crime . la . :11 a.ns doute la cupidilé n'a pas élé
'
v1e1 e mere leur éla1. t a, charge ; ils

�370

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

désiraient etre débarrassés d'une boucbe inutile. Mais il ressort clairement de
tous les détails du proces que ces misérables ont cru trouver une justification
suffisante de leur conduite daos le fait qu'ils exécutaient une sorciere. Voici
d'ailleurs un autre crime, tout récent, auquel on ne saurait attribuer d'autre
cause que la seule superstition. Le récit nous en vient du Morbihan. Les deux
freres JaUu, fils d'une meuniere, onl tué leur sceur parce que, disaient-ils, elle
était possédée du démon de l'orgueil. La pauvre filie n'avait d'aulre titre a une
pareille qualification que d'etre trop fiere de sa beauté et d'étre supérieure par
l'intelligence au reste de sa lfamille. Quoi qu'il en soit, ses fréres se concerlérent pour l'exorciser ; le meilleur moyen leur parut étre de lui faire plusieurs
trous daos le corps avec un vilebrequin. Pendant l'opération, la mere et la sceur
de la victime priaient, Inutile d'ajouter que la malheureuse victime est morte
de l'exorcisme.
Ces faits répugnants donnent presque un caractere d'actualité a un ouvrage
qui vient de paraitre : Les maladies épidémiques de l'esprit. Sorcellerie, magnél'isme, morphinisme, délire des grandeurs, par le Dr PaulRegnard, professeur de
pbysiologie générale a. l'Institut national agronomique, •direcleur-adjoint a
l'École des Hautes-Études (Paris, Plon-Nourrit). L'auteur fait l'histoire de la
sorcellerie depuis ses origines jusqu'a nos jours. Ce sont d'abord les diableries,
les sabbats 'des xv1• et xvn• siecles, racontés avec un grand luxe de détails.
Des reproductions d'anciens tableaux, des figures cabalistiques, des fac-similés
d'estampes du temps émaillent le texte et font passer sous nos yeux démons,
sorciers et sorcieres. Vient ensuite une explication scientifique des pbénomimes
auxquels nos ancétres prétaient une cause surnaturelle. L'auteur démontre que
sorciers et possédés sont des hystéro-épileptiques. La deux:ieme :partie de
l'ouvrage, qui n'est pas la moins importante par l'abondance et l'originalité
des documents et des gravures, est tout entiere consacrée aux: Miracles de
Saint-Médard, forme nouvelle qu'affectent au x:vm• siecle ces étranges déviations de !'esprit. Toute la série des convulsionnaires qui se sont étendus sur
la tombe du diacre París défilent sous notre regard. A la fin du xvm• siecle,
les maladies épidémiques de l'intelligence ont des manifestations plus simples el
pour ainsi dire plus médicales. Nous ne soro.mes plus en présence de sorciers,
de possédés ni d'ex:tatiques, mais d'individus en proie au somnambulisme
et au sommeil hypnotique. Les surprenants effets qui se produisent dans ces
états anormaux sur les sujets sensibles, sont décrits par l'auteur avec une précision qui montre que nous sommes en présence d'un expérimentateur des
plus pénétrants, d' un des disciples de M. Charcot. Des gravures ex:écutées
d'apres les photographies de l'auteur '.donnent a cette partie un intérét tout
spécial.
La derniere partie de l'ouvrage du Dr Regnard vise des aberrations de
!'esprit comtemporain qui n'ont aucun rapport avec la. religion et qui n'en sont
ni moins bizarres ni moins répugnantes.

CBRONIQUE

37i

Publications récentes. - i M. A. Jundt, professeur a la Faculté de
théologie protestante de París, a puhlié la le(,on qu'il a faite a la séance d'ouverture de la Faculté, le 8 novembre 1886 : L'Apocalypse mystique du mayen
dge et la Mateld,i de Dante (Paris, Físchbacher, in-8 de 76 p.). L'auteur nous
olfre un travail tres intéressant, tres nourri, sur un sujet qui, en Francc
surtout, n'est encore qu'imparfaitemenl connu, et attire l'altention du lecteur
sur la signification de ces étranges réveurs du moyen age dans le développement général de la pensée religieuse.
M. Jundt nous montre !'esprit apocalyptique se développant surtout aux
époques de grande désespérance ecclésiastique, de corruption morale et religieuse réputée irrémédiable. ll nous décrit rapidemenl la grande ceuvre entreprise par le monachisme, sous l'influence de l'ordre de Cluny, et l'insucces
auquel elle aboutit par suite de la confusion pers:stante des intéréts spirituels
et des intéréts matériels au sein de l'Église. C'est alors que les mystiques
apocalyptiques font enlendre leurs prophéties relatives a un bouleversement
prochain, d'ou doil sortir la purification fin ale. Déja sainte Hildegarde (seconde
moitié du xu• siecle) tient un pareil langage. Sa contemporaine, sainle Elisabeth
de Schcenau, est encore plus sombre dans ses prophéties. Il y a chez ces pienses
femmes un étrange mélange de mysticisme el d'aspirations vers une réforme
sociale. La rupture entre le monachisme réformateur et la hiérarchie officielle
se consomme cbez Joachim de Flore. M. Jundt nous don ne un apergu sommaire
de sa doctrine d'apres les documents récemment mis au jour par le P. Denifle.
L'idée d'un renouvellement procbain de l'Église par un ordre monastique d'une
sainteté particuliére qui avait inspiré de nombreux réforr.oateurs du x111• siecle,
pénétra également dans les couvents de religieuses. C'est ici que M. Jundt
nous trace le porlrait de la nonne Mathilde de Magdebourg dont nous avons
conservé les révélations dans un livre allemand intitulé : La lumiere de la
divinité qui rayonne dans les cmurs sinceres. Elle aussi reve la réforme de
l'Église par un ordre de saints prédicateurs, comme l'abbé de Flore, mais elle
associe a cette ceuvre la papauté et l'empire germanique, régénérés, réeonciliés,
et se faisant les organes de la r¿forme. C'esl cette Malbilde de Magdebourg
dont les écrits ont exercé une grande influence sur !'esprit de Dante; c'est elle
qui est !'original de la Malelda du grand poete.
, 2° M. J. Halévy a publié dans la derniere livraison de la.Revue des Études
juives la suite de ses Recherches bibliques (juillet-septembre 1886), sous le
re : Considérations supplémentaires sur le x• chapitre de la Genese. L'auteur
préfere les études délacbées portant sur des questions déterminées, saos
connexion immédiate entre elles, aux traités complets de critique biblique. II
estime que le temps n'est pas encore venu de ces ceuvres d'ensemb!e. • II ne
faut jamais se lasser de le dire: les études sémitiques son!, en général, encore
trop peu avancées pour que l'on puisse déja avoir une vue d'ensemble sur la
composition des texles religieux: de n'importe lequel de ces peuples » (p. i48),
O

�372

373

REVUE DE L'HISTOIR.E DES RE~IGIONS

CHRONIQUE

L'auleur identifie ici d'une fai;on qui pourrait etre contestée l'état des études
porlant sur la littérature biblique et celui des études relatives aux aulres docu·ments d'origine sémitique. 11 est probable que la plull}e a quelque peu trahi sa
pensée et qu'il a voulu patler, moins de l'hébra1sme proprement dit, que des
relations entre l'liébra1sme et les autres civilisations sémitiques.
M. Halévy étudie successivement la méthode de classement suivie par l'écrivain bébreu dans l'énumération des peuples, l'identifi~ation des noms etbniques,
les sources du document, les rapports du chapitre x avec rx, 18-~8 et x1, i-9,
le ·cara.ctére systémalique des données co_nc~rnant les N.oachides, le but et la
signification du tableau, enfln la date de sa rédaction. La comparaison avec les
autrei¡ écrits bibliques, surtout avec Ézéchiel, forme la base de ses recherches;
les annales assyriennes en fournissent le cadre historique. Nous ne pouvons
pas suivre l'auteur dans le déve1oppeÍnent substanliel de ces divers sujets. 11 esl
cerlain qu'un bon nombre de ses assertions susciteront de vives controverses.
30 M. A. Bel'gaigne a publié dans .le Joui·nal asiatique (livr. de seplembreoctobre i886) un mémoire tres remarquable dont il avait déja communiqué le
con len u a l'Académie des inscriptions (voir notre compte rendu de la séance du
21 mai l 886), sous le titre : La Samhitá primitive du Rig-Veda. L'application
de principes de critique purement intrinseques au texte du Rig-Veda esl
pleine de dangers ; la langue et la religion dont il s'agit sont imparfaitemenl
connues, et il n'y ·a pas, a proprement parler, de suite dans les idées de la
plupart des bymnes védiques. Il faut done recourir a des príncipes de critique
extrinséque. C'est ainsi que l'on peut s'appuyer sur la reproduction totale ou
fragmentaire de certains bymnes da.ns les samhitas des autres Védas ou sur les
citations qui sont faites dans·,les brll.hmanas et les siltras du Rig-Veda. Un
autre critere non moins silr et non moins important, est l'ordre méme des
hymnes. M. Bergaigne rappelle les applications qui ont élé déjil. faites de la
regle qu'a l'intérieur de cbaque manda.la du Rig-Veda, comme da.ns !'ensemble
de l'Atharva.-Veda et daos le Pilrvarcika du Sama-Veda, le classement des
hymnes est réglé par des principes que l'on peut appeler numériques. -Puis il
ajoute (p. l. 99) :
« Or le príncipe numérique ne regle pas seulemenl la ·place des hymnes
adressés a un meme Dieu, a un méme couple ou groupe de dieux, ou composant une autre série quelconque. U regle, comme j'espere le pronver : 1° a
l'intérieur de cha.que série la ¡place des hymnes d'un méme nombre de vers,
par la longueur décroissante du metre dominant; 2° I'ordre des séries d'un méme
mandala ou d'une méme collection, comme celles du mandala I, et méme du
manda.la VIII, l'ordre des grandes séries dont nous aurons a déterminer la
nature dans le mandala ·x, enfin l'ordre des séries composées d'hymnes de
méme metre dans le mandala IX, par le nombre décroissant des '.hymnes de
chaque série; 3° l'ordre des manda.las II a VII, pa1· le nombre (primitif) des
hymnes, mais ici en gi·adation ascendante ... ;. Si cette démonstralion est faite,

elle fournira un criteri~m souvent infaillible pour la restitution de la SamhilA
primitiva, la combinaison des différenls príncipes de classement avec les dónnées
intrinséques ne laissant presque aucune place a rarbitraire. "
·
4° Mané, Thécel, Phar~s et le festin de Balthasar, par M. Clermont-Ganneau
(Journal asiatique, 1886, nº 5). M. Clermont-Ganneau a publié dans le Journal
asiatique son interprétation des mots mystérieux qui troublerent le festin de
B~thasar, d'apres le livr~ de Daniel. Nous avons déjil. parlé de cette interprétat1on daos une précédente chronique (t. XIV, p. 121); mais, comme nous ne
la connaissions que par le compte re_n du d'une séance de la Société a¡ialique, ¡¡
s'est glissé quelques inexactitudes darís la description que nous en avons donnée.
~- Clermont.:.Ganneau constate d'abord que l'inscription _déchjffrée par Daniel
n est pas « mane, thecel, phares "• mais « mené mené, theqél ou-pharsin. »
Cettte dilTérence entre le texte décbilTré ei le texte interprété ne peut guere se
c~ncevoir que si l'on admet que l'auteur biblique avait affaire, non pas a de
simples mots, mais bien a une phrase donnée imposée consacrée dont il
.
,
'
'
s'agissait de faire sortir, par voie d'allitérations · et d'allusions, cerlaines signifi
cations adaptées aux circonstances qui lé préoccupaient, c'est-a-dire a l'avénement des Perses. - Or, on retrouve súr ·la série des poids de Ninive o-ravés
.
•
' 0
.
daos une écr1ture aramai:sante et dans une langue voisine de l'nébreu, les trois
noms de poids : mllnéh (mine), chéqél (sicle), pharas (demi-mine). L·analyse
de chacun des termes et leur combinaison amenent l'auteur a voir da.ns les
cinq mots mystérieu:r: un vulgair8 dicton populaire roulant sur le rapport de
la mine a la demi-mine et rentrant dans cet ordre d.idées auquel se rattachent
nos locutions modernes telles que : deux et deux font quatre, ou, les deux font
la paire. Il faudrait traduire : &lt;&lt; mine par mine' pesez les pherlls, » ou ce une
mine est une mine : pesez deux pheras, » ou adopter toute aulre combinaison
analogue. Le prophete rattache a cette simple phrase un sens caché et divin, en
profitant de l'équivoque du mot pharsin qui permet d'y voir une allusion aux
Perses. Quant aux détails de la scene du ch. de Daniel, M. Clermont-Ganneau croit qu'il faut les expliquer par la méthode iconologique, c'eEt-a-dire en
les rattachant aux représentations plastiques dont l'auteur du livre biblique
s'est vraisemblablement inspiré, telles que la représentation égyptienne du
jugement des Ames pesées dans la balance ou la représentation ch·aldéenne de
ce que l'on appelle des scenes d'initiation.
5• Théosophie universelle. La théosophie chrétienne, par lady Caithness,
ducbesse de Pomar (Paris, Garré, i886; in-8 de 174 p.). M. Baissac a décrit
autrefois a nos lecteurs les reveries des tbéosophes modernas. L'auteur du
livre que nous mentionnons ci-dessus est une adepte convaincue de la théosophie
universelle. Son ouvrage échappe a toute discussion. Il se compose d'une série
d·affirmations sans preuves et le plus souvent saos lien.
6° M. T. Homolle, professeur suppléant au collége de France, a soutenu, le
mercredi 8 décembre, :les deux tbeses suivantes pour le doctoral devant la

v

25

�'BISTOIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L

314

.

.

. De antiquissimis Dian:ll sunulacrts

Paris, en Sorbonne . é . Délos Nous aurons l'occasion
Facullé des lellres de
h. de l'intendance sacr e a
.
dcliacis, et Les Are wes .
deux savantes études.
. . .
de traiter avec plus de détail~ ces
. dans l'Archivio per le tradmom
7. M. Paul Sébillot a. pubhé, en ~n~a1~is en Haute-Bretagne. lis se rap. d contes de marins re
popolari une série e
. aux. fantasliques a. bord.
.
portenl au role du diab~e _el des ai;,;xtr&lt;!me-Orient. - Les jeune~ gens qui se
. ·¡¡ t·10ns de l'Extréme-Or1ent et les pro8• Chrestomathie reltgieuse de
·
é qu'il s
voueot a. l'étude des langues et des clVl
lai saenl en géoéral de la d1ffic_ult
fesseurs cbargés de les former se P_ ':odique les textes nécessa1res a leur
éprouvenl a. se procurer pou: ~n pri:essentie d'une fa~on toule spéciale ª~-x
ioslruction. Cette difficulté ava1ll' Eétél Ame-Orienl a. la section des sciences reu•·
de
x r.,
·
· la
conférences sur les re1igions
La Sociélé des études japona1ses,. a .
gieuses de l'École des Hautes-~tude\ ublier, dans une des dernieres b,•ra•~
demande de M. de Roso y' a bien vou ulhip_ religieuse de l'Extréme-Orienl ou
·
e Cbrestoma e.
. ..
• l'usage des étud"1ants.
sonS de ses Mémo1res, un
b. . lartares el Japona1s
l'on trouvera des textes c mois,

ANGLETERRE
l

ublication d'un nouvel ouvrage du

Publications. - t • O_n anntc: :/the celtic Church (Hodder et Stoughprofesseur Stokes, de Dubhn : Ire
e u'on lui connail, \'origine el la pro-

a: a

la comp ene q
. 1 de l'Irlande a. l'époque de
l on )• L'auteur décrit, avec
.
l'étal socia
.
1·
pagati8h du christiamsme ce ltq~e, les doctrines des moines irlanda1s, leur
saint Patrick, l'invasion des Dan~1s,_
. Son travail s' arréte a. laconquMe
. t"1fique et leur ceuvre m1ss10nna1re.
valeur sc1en
• · d' un ouvrage de
normande.
la rochaine pubhcat1on
2• On nous annonce d'Anglelerre . p d États-Unis a. Pékin, sur le Thibet.
.
t
hé a· la légallon es
u ~" W Rcx:khill, attac
m, •" •
·
'
1 é les document s déJ. a. connus ' ma1s en. ou .re
L'auteur a non seulemenl compu s .
l
les Il a tiré un profit part1cuher
ces écr1tes e ora •
. .
il a puisé a. de nouvelle~ so_ur
is ar des voyageurs cbmo1s..
.
des renseignements qui lu1 oot él~ fdourn l PJournal of the Royal Asiattc Society
. t
a pubhé aos e
. .
h ·a
3• Le rév. J. Macin yre
. d Roadside religion in Mane uri '
.
i 886) sous le t1tre e
.
d
(china Branch; ire hvr.,
'.
d la vénération des ammaux ans
l'importance e
·
t
un article tres intéressant sur
I d divinités préposées au:x malad1es e
le culte des Mandcbou:x et sur le rO e é e: é .par les Mandcboux sonl le renard'
aux .mfirm1ºtés · Les aoimaux les plus v n r s
le serpent et l'hermine.

,

ALLEMAGNE

e u Testament. - i . e. nreiz.saicker.Das
tT,
Études critiques sur 1~ N~uv ª. he (Fribourg en Brisgau. Mohr, i886).
ostotische Zeitalter der christhchen Ktr~

•

CBRONIQUE

375

M. Weizsmcker vieot d'ajouter une nouvelle hisloire des temps apostoliques Je
l'Eglise chrétienne a. toutes celles que les théologiens allemands nous oot déja.
données. C'est un fort volume gr. in-8 de v111 et 698 p. Les historieos de
l'Église, en Allemagne, semblent préférer de plus en plus cette forme d'exposition historique a celle qui consiste a traiter les questions isolément daos des
introductioos aux livres du Nouveau Testament. Elle offre, en effet, de grands
avaotages, car elle permet de faire revivre daos des tableaux d'ensemble les
différeots groupes de la société cbrétieone primitive, tout en maintenant l'unité
du développemeot hislorique, et elle allege l'exposition de toul Je bagage
encombraot des discussioos sur l'histoire du texte qui figure ordinairement
daos les introductions et daos les commentaires. Son inconvéoient, et il est
grand, c'est de présenter a chaque instaot comme résultats acqois des conclusions critiques sur la valeur ou la dale des documenta, auxquelles on préte
ainsi un caractere de certitude qu'elles sont Join de posséder. Les histoires du
siecle apostolique soot, en Allemagne, le pendant de nos hisloires frao~ai1es
des origines du christianisme; mais chez oous l'on préfere en général, avec
raison, rattacber d'une fa~n plus intime l'histoire dile sacrée a l'hisloire dile
profane. Les lhéologiens allemaods traitent plut0t le siecle apostolique en luiméme. - M. Weizsrecker est entieremeot émaocipé de toute autorité traditionnelle; il a !'esprit critique et le seos de l'histoire. Son livre est l'un des meilleurs qui ait paru sur le siecle apostolique. Il éludie successivement la
communaulé juive primitive; l'a~lre Paul, sa personne; sa théologie et ses
rapporls avec la commuoauté primitive; la mission paulinienne; le dév~oppement du cbristianisme autour des trois centres : Jérusalem, Rome et Épbese ;
enfin la communauté chrétienoe dans son culte, son organisation et sa discipline. 11 y a daos cet ouvrage une foule d'aper~us neufs et iogénieu:x. C'est
surtout l'histoire du christianisme johaonique ou éphésien qui mérite d'altirer
l'attention.

2. B. Weiss. Lehrbuch der Einleitung in das Neue Testament. (Berlin, Hertz,
1886, in-8 de xiv el 652 p.). M. Weiss est l'un des vétérans de la critique
biblique en Allemagne. Il a vu défiler déja pas mal d'bypotbeses et de systemes; aussi n'a•t-il pas été tenté d'abandonner sa méthode prudente et son
attacbement aux opinions traditionnelles. Hlltons-nous d'ajouter qu'il n'y a chez
lui aucun parti pris dogmatique; il accepte toutes les conclusions qui Jui
paraissent sérieusement justifiées, quelles que puisseot en étre les conséquences.
C'est un homme de science el non de parti. - L'auteur traite l'bistoire du
Canon et donne l'introduction aux livres qui composent le recueil canonique. II
ne s'occupe pas de l'histoire du Lexte. Le contraste entre le livre de M. Weiss
et le livre de M. Weizsrecker est bien curieu:x. Voila. deux critiques également
érudits, également indépendants, possédant tous deu:x a food la matiere: cambien y a-t-il de points otl ils s'accordent? La critique du texte a fait d'immenses
progr~s; l'hisloire du canon peut tfüe considérée comme achevée dans ses

�CHRONIQUE

376

REVU(;; DE L'UISTOlRE DES RELl•HO:SS

grandes lignes. i\lo.is l"hisloire lilléraire de~ lh:res du Nouveau Tesl~menl es~
encore bien incerlaine et souvenl conlrad1clo1re, malgré les tlots d encre qui
ont coulé pour l'écrire daos ses moindres détails, ou peut-étre a cause de cela.
Elle a fourni de solides résullals négatifs en éta.blissant ce que les livres canoniques ne sonl pal\ et ce qu'ils ne contiennenl pas. Le tringe des résullats
positifs est encore a fa.ire sur bea.ucoup de points.
3. Les derniers travaux sur\' Apocalypse sont bien de nalure a confirmer cetle
impression pessimiste. Déja M. VtElter, en 1885, dans un ouvrage intitulé Die
Entstehung der Apocalypse (Fribourg), s'était allaqué a ce que l'on considérait
depuis les travaux de MM. Reuss et Hitzig comme vérité acquise, savoir la
date el la nature du dernier li vre de la Bible. Il avait cherché a démonlrer que
l'Apocalypse n'est pas un ouvro.ge coulé d'un seul jet, mais un composé de
divers ouvrages originairement distincts. M. Weizsrecker, dans son bistoire des
temps apostoliques, a repris cette tbese avec de nouveaux argumenls auxquels
on ne saurail refuser une certaine valeur. Voici maintenant un éleve du séminaire théologique de Marbourg, M. Eberhard Vischer, qui prétend démontrer
que l'Apocalypse esl un écril d'origine juive qui aurait élé adaplé a l'usage
des cbréliens, moyeooant quelques modifications, par un disciple de la fin du
•• siecle : E. Vischer. Texte und Untersuchungen z:ur Geschichte der altchrist1
lichen Literatur, TI. 3. Die Otfenbarung Johannis eine jü.dische Apocalypse in
chri.stlicher Bearbeitung (Leipzig, Hinrichs, 1886; io-8 de 137 p.). Et il ne
s'agit pas ici d'uoe simple fantaisie comme il y en a cbaque année un grand
nombre dans le domaine de la littérature biblique et spécialemcnt de l'Apocalypse. C'est une reuvre tres sérieuse qui dénole, cbez le débulo.nt a. laquelle elle
doit le jour, une singuliere maturilé d"espril et a. laquell&amp; M. le professeur
Harnack n'a pas dédaigné d'apportcr, dans un appendice, sa haute approbalion.
L'adaptation d'un écrit juif par un chrétien ne sernit pas un fait unique daos
l'histoire, comme on pourrait le penser a. premiere vue. L'altération des apocalypses, selon que les circonslances se modifiaient, était d'usage courant daos le
monde juif. D'apres M. Vischer, la dissociation des éléments d'origine chrélienne et de ceux d'originejuive esl facile a élablir en se fondant sur le développement parallele de la représentalion juive du messie terrible, vennnt juger
le monde, et de la description chrétienne de l'agneau qui a déja. paru et qui a
racbeté par son sang les a.mes de toutes les nations. 1\1. Vischer repousse l'bypolhese de M. Vreller; il n'admet pas que l'Apocalypse soit une compilation. A
ses yeux, le document juif primit.il aurait élé écrit sous le successeur de Néron,
avanl l'nn 70, tandis que l'ioterpolateur cbrétien aurail vécu sous Domitien. Le
travail de 1\1. V. ne manquera pas de susciter une vive discussion. Elle a déja
,:ommencé par une réplique de M. Vrelter.
Histoire de l'Église. - B. Simson. Die :Entstehung der pseudo-isidorischen FaJlschungen ill Le Mans (Leipzig, Duncker el Humblol, 1886; in-8 de v
et 138 p.). M.. Bernhard Simson, professeur a l'Université de Fribourg, a déve•

377

lo~pé daos ce livre une opinion qu'il avait déja indiquée daos la Zeitschrift fúr
K1rchenrecht. II prélend démontrer que le célebre recueil des Fausses Décrétale~ d'Isidore l\~ercator a élé composé en Fraoce, au l\1ans, dans l'entourage
de ~ ~véqu~ Alrlnc (832•8:'6)· Par le style, la terminologie, les procédés de compos1hon, 1usage de certams documents historiques communs, ce recueil oll're les
plus grandes. .ressemblances .avec les Gesta episco,porum Genomanensium,
·
1es
Gesta .Ald1'tci . et les Carmma Cenomensia• qui soot 1·~uvre
d' un 1mpu
·
dent
""
íaussa1i:e el qui ont élé composés principalemeot pour assurer le triomphe des
prétenl1ons
de l'évéque du Mans sur le monastere de Sa1·nt- Cala'1s. Les préoc.
cupat1ons de ce faus~aire, d'ailleurs remarquablement intelligent, sont les
mémes que celles de I auteur des fausses décrétnles. Il veut consolider l' t 'té
¡•· d
au on
et m épendance des évéques; il. cet ell'et il insiste sur l'autorité exclusive du
pape, aux dépens des autorités civiles ou ecclésiastiques inlermédiair
_
M._ l'abbé Lo~is Duchesoe, lout en fllisant observer combien il reste ene::~ de
~omls a. préc1ser pour mellre la these de M. Simson au-dessus de toute objeclton, déclare cependanl l'accepter en príncipe (Bulletin critique, f ,r décembre
1886). 11 _res_le, en ell'el, a. élablir que le recueil du Pseudo-Isidore ne soit pas
une combm_ai_son de documents_ d'origine différente. L'unité d'auteur pour les
Gesta Aldric-i et les Gesta ponttficum Cenomanensium peut également étre discutée. Le trav~il de M. Simson n'en apporte pas moins beaucoup de lumiere
sur un des pomts obscurs de l'hisloire ecclésiaslique et sur une question éun
haut in térét.

AUTRICHE-HONGRIE
L'é~éque de ?rosswardein, Mgr Ipolyi, a été foudroyé le 2 décembre, a. l'a.ge
de so1xante-tro1s ans, par une atto.que d'apoplexie. Mgr Ipolyi s'était distingué
co~me écriva_in et ar~héologue. Son grand ouvrage Magyar Mythologia(Mythologie bongrmse), qui fparut en 1854, mérile notamment d'étre mentionné.
C'était la premiere tentativa faite avcc succes pour fuer les traditions religieuses des Magyars avant leur immigration en Europe et leur contact avec les
autres peuples.

Une nouvelle rewe d'histoire des religions. L'Allgemeine Oesterreichische
Literaturzeitung annonce, dans un de ses derniers numéros, la fondation d'uoe
revue allemande d'histoire des religions, publiée par M. J. Singer, a Vienne
aux frais d'un généreux ami des études d'histoire religieuse. Celte revue porler:

le litre de Zeitschrift für die Geschichte der Religionen et doit parailre deux fois
parmois par livraisons de deux feuilles. Nous n'avons encore aucun autre renaeignement sur son compte.

�378

1

REVIJE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

CBROl'OQUE

379

HOLLANDE

SUEDE

Publications. - 1. D. C. Hesseling. De usu coronarum apud Gr:ecos
eapita selecta (Lugduni Batavorum, Brill, 1886; in-8 de 76 p.). C'est surtout
la seconde partie de cette étude qui offre de l'intér~t. M. Hesseling y traite de

Concours. Le roi de Suede, Osear II, a, au commencement de l'année 1886,
institué deux prix pour récompenser le meilleur ouvrage sur deux sujets de
haute importance, relatifs a la connaissance de l'Orient au point de vue hislorique et philologique: 1° L'histoire des langues sémitiques; 2• L'état de la
civilisation des Arabes avant Mohammad. Voici les détails concernant le second
sujet : « Comme sources, on devra principalement mettre a contribution les
poésies antéislamiques et la tradition historique des Arabes, illustrées par les
récits, choisis avec critique, des voyageurs modernes, ainsi que par les indications de l'Ancien Testament, des auteurs grecs, romains, syriens et juifs. Le
fail que, daos un pays si peu favorisé par la nature, il a pu se former un peuple,
qui a joué un r0le si important dans l'histoire de la civilisation humaine, est un
probleme qui demande une élucidation particuliere. Bien qu'il soit impossible,
en l'état de nos connaissances, d'écrire l'histoire de la civilisation des Arabes
avant Mohammad, il existe cependant des traces d'une civilisation progressive
a cette époque. Ces traces sont a enregistrer. L'auteur devra notamment rechercher quelle a été l'inlluence qu'ont exercée sur les Arabes les civilisations de
certains peuples étrangers, tels que les Araméens, les Perses, etc. La commission ne demande pas une histoire spéciale de l'ancienne civilisation sabéenne.
On désire que cet ouvrage soit composé de telle maniere qu'il puisse étre
abordé par tout homme lettré. Les discussions rigoureusement scientifiques
pourraient étre reléguées a. la fin du livre. La commission ne pourra examiner
les ouvrages présentés qu'a condition qu'ils soient écrits dans une langue scandinave ou en latin,- en allemand, en fran(¡ais, en anglais, en italien ou en arabe.
Les manuscrits, sans nom d'auteur, mais portant une devise, devrontétre remis
a. l'un des membres de la commission au plus tard le 30 juin 1888. La librairie
E. J. Brill se charge de l'impression et de la publication des deux ouvrages
couronnés, »
La commission chargée de juger les mémoires se compose de MM. E. Blix,
ministre de l'instruction publique et du culte en Norvege, le professeur H. L.
Fleischer, a Leipzig; le professeur Th. Nreldeke, a Strasbourg; le professeur
M. J. de Goeje, a Leyde ; Je professeur W. Wright, a Cambridge; le professeur l. Guidi, a Rome; M. Zotenberg, bibliothécaire a la Bibliotheque nationale, a Paris; le professeur E. Tegner et le docteur comte Carlo de Landberg,
pour la Suede. Le prix, pour chacun des deux auteurs couronnés, consiste en
une grande médaille d'or, d'une valeur d'environ 1,000 couronnes suédoises, et
d'une somme de 1,250 couronnes suédoises.

l'emploi des couronnes chez les Grecs dans les fétes de famille, dans les cérémonies religieuses et dans les réjouissances publiques. La premiare partie est con_
sacrée a!'origine et a l'histoire des couronnes. L'auteur trouve leur origine
dans le c:ilte des arbres sacrés. D'abord le fidele prend une branche de l'arbre,
qui représente pour lui la divinité personnifiée dans l'arbre. On constate encore
cette pratique dans les Dendrophories et les Daphnéphories. Plus tard la
branche est recourbée pour étre plus facilement fixée sur l'adorateur; elle devient
aisément une couronne. Le sens primitif de la branche sacrée se perd, el la
couronne devient un ornement sacré.
2. G. A. Wilken. Iets over de beteekenis van de Ithyphallische beelden bij de
volken van den Indischen a1·chipel (La Haye, Nijhoff, 1886; in-8 de U p.).
L'auteur de cet opuscule est connu déja. par ses travaux sur l'animisme che:r;
les peuples de l'archipel indien, par diverses publications relatives aux croyances
populaires, surtout· chez les Malais, et par son mémoire sur le matriarcal chez
les Arabes. Dans la brochure que nous signalons d'apres M. Barth (Mélusine, 5 décembre 1886), il étudie les pénates phalliques exposés dans les
temples des ancétres de certaines peuplades des iles. 11 leur attribue un double
róle : assurer la fécondilé et la prospérité, et écarter les inlluences des esprits
mallaisants. Ce sont, d'apres lui, des figures du soleil et de la lune.
3° M. R. C. d'Ablaing van Giessenburg, connu en Hollande par plusieurs
publications sur la modification des conceptions religieuses de l'antiquité au sein
du christianisme, se propose de publier prochainement en fran1¡ais ,un mémoire
intitulé: L'évolution des idées religieuses dans la Mésopotamieet dans l'Égypte.
Si l'accueil qui sera fait a ce travail est satisfaisant, l'auteur publiera un
ouvrage plus étendu sur l'évolution des idées religieuses du monde antique.

BELGIQUE

Concours. L'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts en
Belgique, classe des lettres, a ouvert plusieurs concours pour l'année 1888.
Nous relevons, parmi les sujets proposés, le suivant qui est digne de tenter
quelque historien ecclésiastique : « Une étude sur les mystiques des anciens
Pays-Bas, y compris la principauté de Liege, avant la réforme religieuse du
xvr• siécle; leur propagande, leurs reuvres, leur influence sociale et politique. ,,
Le prix est de i,000 francs. Les mém:iires, rédigés en fran1¡ais, en flamand ou
en latin, devront étre adressés, francs de port, avant le 1•• janvier i888, a
M. Liagre, secrétaire perpétuel, au palais des Académies.

ASIE

Voyage d'e:xploration dans l'Asie centrale. Nous reproduisons le passage
suivant d'une lettre de Samarcande, adressée, le 6 novembre dernier, par

�380

REVUE 1'E L'HlSTOlRE DES RELIGIO:SS

MM. Capus et Bonvalot, a la Sociélé de géographie de Paris. Elle renferme
quelques délails inléressants sur la situation religieuse dans l'Asie centrale. Les
deux voyageurs allaient de Tébéran a Mé~hed : « Semnan, Damgán, Cbahroud,
Sebzevar, Vichapour sont des villes sans caractére. Quelques mosquées en
ruines, quelques beaux minarets ébrécbés atlirent l'attenticn de !'historien et lui
prouvent que les plus beaux monuments de l'Asie datent de l'époque de la
domination mogole. Boslan est la plus inléressante de ces villas, car elle a
conservé quelques belles religues des temps anciens, entre autres une curiosilé
architeclurale, un minaret branlant du gen re de celui qui se voit a Isfahan. Les
minarets servaient probablement d'observatoires. La populalion est peu intéressante au point de vue moral, et nous n'hésitons pas a la metlre au-dessous
.-les Bokhars et des Kbiviens. D'immenses champs de pavots témoignent d'une
mauvaise passion, qui n'est pas la seule de s_o n genre.Les Turcomans méprisent
souverainement ces malheureux; mais depuis que les Russes ont occupé Tcbikicblar, ensuile Askhabad, puis Merv, les Turcomans ne metlent plus a
l'épreuve l'absence d'esprit guerrier· des Pe,rsans de l'ouest. Tous les villages
depuis Damgan vers le Khorassan, sont fortifiés, et quelques-uns, comme
Daouled-Abad, sont entourés d'un triple rempart de murs et d'un fossé. Le
25 i;nai, nous fClmes a Méched, capitale du Khorassan. C'est la ville la plus
fanatique qiJ.e n!)(ls ayons rencontrée jusqu'a. présent en Asie centrale. 11 est
défendµ a lout infidéle de pénélrer dans la parlie de la ville appelée " Besl »
ou repose, sous des coupoles bleues et dorées, l'iman Riza. De toutes les contrées de la Perse les pelerins accourent en foule au tombeau du saint. La route
de Méched a Téhéran est couverte en ce moment d'Arabes des environs de
Kerbélab qui abandonnent tout pour accourir, avec femmes et enfants, aux
lieux saints. Ainsi que les pélerins de la Mecque, ils transport.e nt souvent avec
eux les cadavres de leurs amis morts avec le Qésir de reposer a cOté de l'iman
Riza. 11 y a cinq ans, les Sunnites nous logeaient dans ies mosquées, au milieu
des villages du Kohistan. A Méched, les Chiites nous écharperaient dans l'enceinte du « Best ». lis nous défendirent de faire de la photographie dans les
rues. »
Le christianisme au Japon. - Voici le résumé d'un curieux article publié
au printemps dernier par le Japan Weekly Mail (8 mai 1886) sous la . signatura
d'un cbrétien indigene. Il constate d'abord que les dispositions des Japonais
a l'égard du cbristianisme sont devenues plus favorables a mesure qu'ils se
sont ouverls davantage a la civilisation curopéenne. Mais les succes des missionnaires chrétiens sont encore bien minimes en proportion des efforts qu'ils
ont t~ntés pour convertir le Japon. Depuis vingt ans qu'ils sont a. l'reuvre, ils
n'ont guere fait plus de 5,000 prosélytes, en comptant les adeptes de toutes les
confessions- chrétiennes. L'auteur croit pouvoir expliquer cet insucces par trois
raisons : i O les divisions entre les diverses missions; il y en a plus de vingt
différentes rcprésentées au Japon et souvent en rivalité les unes ·avec les a utres;

..

38{

' CHB.ONJQUE

2o le manque d'argent; 3° l'insuffisance de développement scientifique chez les
missionnaires. 11 emploient a l'égard des Japonais les mémes moyens de conversion et le méme langa.ge qu'il. l'égard des sauvages, en sorte qu'ils ne peuvent
faire de recrues que parmi les basses classes. Le Japonais, dit-il, est essentiellement rationaliste. Ni le bouddbisme, ni le sintauisme n'ont élé l'objet d'une
íoi aveugle aa Japon comme ils ont pu l'étre ailleurs. 11 íu.ut présenter auJaponais une religion scientifique, un christianisme élevé au-dessus Jes étroitesses de toutes les confessions et de toutes les sectes.
Il nous a paru curieux de laisser la parole a ce Japonais qui ne raisonne pas
si mal. 11 doit élre, sans le savoir peut-étre, un ami de l'Histoire des religions.

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�383

DÉPOUILLEME."iT DES PÍ:RIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAV ANTES

1

I. Aeadémle des Inscriptions et Belles-LeUres. - Séance du 29
octobre. M. Ma,pero présente une publication de M. Victor Loret: La tombe
d'un ancien Égyptien. C'est la lei;on de réouverlure du cours d'archéologie
professé par l'auteur a la Faculté des Lettres de Lyon. Les connaissances de
M. Loret en botanique lui ont permis de reconoaitre les plantes nommées dans
les inscriptioos ou dans les papyrus, et de recoostituer quelques-uos des parfuros égyptiens les plus répandus, dont les recettes oot été retrouvées sur les
mura des temples et dans les textes, par exemple le kypbi et le tasi. Ces
parfums étaient d'un usage constant dans les cérémonies du culte d'lsis et de
Sérapis. lls se répandirent en Grece et aRome en méme temps que les divinités
alexandrines.
Séance du 5 novembre. On sait quelle importance les populations du moyen
ti.ge accordaient a la possession de reliques, surlout de reliques insignes. Elles
protégeaient leurs possesseurs, opéraient de nombreux miracles et attiraienl
des bénédictions, spirituelles et temporelles, sur les localités ou elles étaient
conservées. Les reliques étaienl l'objet d'écbanges ou de cadeaux entre les
princes ou les dignitaires ecclésiasliques; mais elles étaient aussi un objet
d'ardente convoitise. Les vols de reliques étaient fréquenls. M. Le Blant a réuni
dans une tres curieuse notice les appréciations des chroniqueurs sur des larcins
de ce genre, soit au moyen age, soit méme a une époque toute voisine de la
n0tre, ll résulte de son travail que, si l'on met a part quelques fideles cultivés,
l'opinion générale des chrétiens excusait le vol des reliques a cause des saintes
dispositions du voleur. L'exemple le plus caractérist.ique cité par M. Le Blant,
parce qu'il résQme les autres sous une forme typique, c'est l'bistoire de l'abbé
qui pénetre, a la suite des croisés, dans un sanctuaire de Constantinople; il
menace de mort le gardien si ce dernier ne consent pasa luí révéler la cachette
des reliques importantes conservées en cet endroit; c'est un voleur, dit le chroi) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

•

niqueur, mais ~•est un sainl voleur (prredo sanctus). - M. Holleauz Cait une
communicalion sur des fragments de statues découverts par luí au cours des
Couilles du temple d'Apollon Ptoos. Ce sont les restes d'une statue qui appartient a la série des figures archa'iques d'Apollon, seconde maniere. M. Holleaux
les compare a l'Apollon de Piombino (Louvre) et a l'Apollon Strangford (Musée
britannique), et se croit autorisé a voir dans les trois statues les reproductions
d'un méme original qui serait l'Apollon Didyméen, de Canachos de Sicyone,
daos le temple des Brancbides, pres de Milet. Les fragments découverts par
M. Holleaux ne sont certainement pas postérieurs au v• siecle. - Dans cette
méme séance, M. Bergli!lne Cait une communication sur le classement des
bymnes du Rig-Véda et sur les indices que cette division fournit pour la critique du texte.
Séance du #2 novembre. M. G. Perrot entretient l'Académie des monuments
découverls dans la Syrie septentrionale par une mission allemande que dirigeait
M. de Puchstein. I1 les rapproche de ceux qu'il a décrits dans son Exploration
archéologique de la Galatie. On y voit souvent des divinités ailées, des rois
ou des pr8tres représentés sur un lion accroupi. Les inscriptions ne sont pas
déchilfrées. Ces monuments sont ordinairement attribués aux Hétbéens ou
Hittites mentionnés dans la Bible et dans les inscriptions égyptiennes. M. Cha_rles Bobert revient sur une inscriplion du Hiéraple, pr~s Forbach, qu'il
a publiée, sous toutes réserves, en i873, daos la premiere partie de l'Epigraphie
de la Moselle: Minuris Lucanus V. S. L. M. Mis en possession d'une transcription du texte, aujourd'hui perdu, et qui porte Miniieris Mineris, M. Robert
pro~ose .de li~e : Minervis, l'B et le V étant souvent conjugués au moyen d'un
peht tra1t qlll a pu échapper aux premiers interpretes. Si cette conjecture esl
fondée, l'inscription du Hiéraple nous prouverait que les Gaulois du nord-est
auraient, apres la conqu8Le romaine, adoré des Minerves comme ils adoraient
des Meres, des Junons et des Mars (noms au pluriel), - M. Gaston París, en
présentant le livre de M. Cosquin, Contes populaires de la Lorraine insiste sur
i'antiquité des contes populaires. La civilisation bouddhiste les a pro~agés, mais
les travaux des égyptologues montrent qu'elle ne les a pas inventés; plusieurs
de ces contes (par exemple ceux de Rampsinit et des Deux freres) se retrouvent
déjll. dans l'ancienne Égypte.
Séance publique annuelle du #9 novembre. Jugement des concours (voir plus
baut la Chronique). - M. Maspero lit un mémoire sur les Momies royales
á'Égypte récemment mises au jour. L'Académie .avait déja rei;u communication du proces-verbal du dépouillement de ces momies (séance du i8 juin; voir
notre compte rendu, tome XIII, p. 395). M. Maspero est entré, cette fois, dans
des détails plus circonstanciés sur les personnages dont il s'agit et sur l'état de
leurs momies. Voici quelques parties de son discours que nous reproduisons
d'apr~s le journal le Temps : « Les grands,prétres d'Amon, a qui la loi conflait
la garde des momies royales, avaient retiré les princes de la XIX• et de la XX•

=

--- -

�38.t.

DÉPOUILLE){ENT DES PÉRIODIQUES

dynaslie, Ramses I••, Séti I••, Ramses II, Ramses III, des tombeaux somptueux
qu'ils occupaient dans le Bah el-Molouk. C'était pour les sauver des voleurs;
on les avait lransporlés d'abord dans une dépendance du tombeau d'Amenbolpou Jor, ou la plupart des membres de la XVIII• dynastie se trouvaienl déja. réunis.
Quand la race des grands-prélres d'Amon s'éleignit a son tour, un fils de
Sheshonq Jer, Ouapout, transféra les momies royales dans le lombeau ou dormaient les dernieres générations de la famille sacerdotale : pretres et rois
reposerent cOle ac0le pendant pres de trente siecles .....•..••.•.•. , •
« Séli I••et Ramses II sont d'un type assez différent. lis se raltachaient par les
femmes a l'ancienne lignée; mais ce qu'ils avaient en eux de sang royal ne leur
avail donné aucun des traits qui dislinguent les Thoutmos des Amenholpou. lis
se ressemblent beaucoup l'un J'aulre, plus peut-étre que se ressemblent d'ordinairti Je pere et le fi\s; mais Séti a l'expression plus douce et plus intelligente,
Ramses II a plus de vigueur et de fierté. Tous deux sont dans un état de conservation telle qu'on les jurerait morls depuis quelques jours a peine, et pourtant trois mille ans et plus se sont écoulés depuis qu'ils régnerenl sur l'Égypte.
Ramses III leur appartient encore par les traits du visage, mais les procédés
d'emmaillotement employés pour lui ne sont déja. plus ceux dont on s'était servi
pour ses illustres prédécesseurs. 11 semble qu'en sorlanl des troubles qui
J'avaient agilée pendant pres d'un demi-siecle, l'Égypte ait voulu redoubler de
luxe et de recherche pour tout ce qui louchait a la personne des vivants et des
morls. Les momies furent habillées avec plus de soin; les tissus furent de meilJeure qualité, les bandages plus serrés, plus épais, mieux enroulés autour du
corps et de maniere a exclure plus complétement l'air et la lumiere. Un masque
de linge fin enduit de résine et de poix cache le visage: des peaux d'oignon
couvrent la bouche et les yeux; d'espace en espace, on rencontre une enveloppe de linge poissé comme le masque de la figure. La plupart des bandelelles
ont été fabriquées par les membres vivants de la famille ou par les serviteurs,
daos le temple d'Amon, et portent la date de la fabrication, tracée a l'encre,
parfois brodée a.u fil de couleur. Des servieltes et des écharpes entieres méthodiquement pliées garnissent les jambes, lee bras, la téte; elles sont bordées de
raies rouges et bleues et frangées aux deux extrémilés. Quelquefois une sorte
de nalte, tressée tres lll.che avec de la paille fine, est roulée autour d~ la momie
au tiers environ de l'épaisseur tola.le. Une toile grossiere, sur laquelle est peinle
une scene d'adoralion, cache le maillot. »
Séance du 3 décembre. Élection de M. Croiset en remplacement de M. Jourdain.
Séance du n décembre. M. Le Blant envoie de Rome une description des
travaux entrepris pour dégager Je monument circulaire qui contenait la tomhe
de Lucilius Pretus. La cella contient trois tombes en forme d'arcosolium. Plus
tard les parois de stuc ont été garnies de loculi comme dans les catacombes, el
au v• siecle l'on a creusé sous le couloir primitif une nouvelle galerie également

ET DES TRAVAUX DES SOCll!.'TÉS SAVANTE5

385

garnie de loculi. 11 y avait une vérit able nécropole aulour du monumenl. On a
trouvé quelques cippes funéraires avec inscriplions, des squelettes d'enfants
avec des colliers composés d'objets qui avaient la propriété de délourner le
mauvais ceil, tels que des scarabées, dP.s liévres, un phallus, une clochette, une
torlue, un éléphant, etc.
Séance du .24 décembre. Élections de MM. de Goeje (de Leyde) et Bret1chneider (médecin de l'ambassade russe a Pékin) comme correspondants étrangers, el de M. Chabaneau, professeur a la Faculté des Lettres de Montpellier,
comme correspondant national.
II. Sooiété de Géographie, - Séance du 11 décembre. M. Désiré Charnav e11tretient la Société de sa derniére mission archéologique au Yucalan. U
était alié a Izamal, une ville sainte des anciens Mayas, avec l'espoir de retrouver les bas-reliers qui, d'apres Landa, ornaient autrefois les pyramides. II n'en
a trouvé qu'un petit nombre, mais il a découvert pendant ses recherches, sur
les murs de la plate-forme inférieure des pyramides, des peintures murales
d'un grand intérét, GrAce a sa parfaite connaissance des antiquilés me:ricaines,
M, Charnay a pu reconstituer une pyramide et un temple toltecs, avec leur
polychromie, en combinant ses découverles d'Izamal avec celles d'autres débris.
Les formes générales du monument ainsi reconstitué, la variélé et l'éclat des
couleurs, rappellenL les pagodes et les monuments de l'Asie décorés de briques
peintes. Au nord de Valladolid M. Charnay a retouvé une viJle inconnue,
appelée Ek-Balam (Tigre noir), qui date d'une époque de décadence, apres la
chute de l'empire tolteque, alors que le Yucatan était divisé en un grand
nombre de petites principautés, Ces constructions appartiennent a la méme
civilisation que les précédents. Dans l'ile de Jaiua, au nord de Campéche, sur la
cOle occidentale, M. Charnay a découvert un ancien cimetiere maya dontil a rapporté de nombreux objets qui sont actuellemenl exposés au musée du Trocadéro.
III. Journal aaiatique. - Septembre-octobre: A. Bergaigne, la SamhitA
primitive du Rig-Veda. (Voir notre chl'Onique.) Senart, Étude sur les inscriptions de Piyadasi (suite).
IV. Revu.e historique. - Novembre-décembre : Vicomte G. d'Avenel, Le
clergé fran&lt;;ais et la liberté de conscience sous Louis XIII.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 8 novembrti:
Bachcfen, Antiquarische Briere. (C. r. par 1\1. Théodore Reinach : sur le role
sacramentel et chthonique du nombre 8 chez les peuples anciens et sur l'avunculat ou l'autorité de l'oncle maternel da.ns la famille primitive.) Freudent.11al,
Ueber die Theologie des Xenophanes. (C. r·. par M. F. Picavet,) Lipsius,
Die Pilatusacten kritisch untersucht. (C. r. par M. A.. Sabatier : le texte actuel
ne permet aucune induction cerlaine sur les premieres origines de ces documents.) - 22 novembre: A. de Buble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret,
t. IV. (C. r. par M. T de L.; renseignements intéressants sur l'asaemblée de
Saint-Germain et le massacre de Vassy.)

1

i

!\

�ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

DÉPOUILLEM&amp;'IT DES PÉRIODlQUES

XVIII. Bulletin de la Soc. de l'Hist. du protestantisme fran9ais.

VI. Revue archéologique. - Seplembre-oct.obre : Jean Gonadini, Les
fouilles archéologiques el les steles funéraires du Bolonais. H. Gaidoz, Un
sacrifice humain a Carthage (voir la Chronique). Paul du Chatelier, Le tumulus

- Nove~bre. Iules Bonnet, La tolérance du cardinal Sadolet. Ph. Corbiere,
lntroducllon de la Réforme en Rouergue. A. Erichson. La sainte Cene dans le
lemple de Charenton en i613. H. L. Bordier, L'Église de Paris en 1716,
XIX. La Controverse et le Contemporain. - 15 oclobre. Albert du
Boys, Une revanche de la liberté religieuse sur le tombeau d'un martyr (Thom~s Beck~t). Paul Allard, Les chrétiens sous Claude le Gothique (268-270).
Rtcard, L_abbé Maury avant 1789; le clergé franc,ais dans la deuxieme moitié
du xvmº su}cle • Le P. van den Gheyn, La science des religions (fin). - 15 no~embre : Le P. J. Corluy, La seconde venue du Christ el les premiers chrét1:~s • -:- 15 décemhre : L'abb; Fil~ion,_ L'authenticilé du quatrieme évangile
(i article). Albert_du Boys, L anghcamsme considéré comme religion d'Etat.
XX. Revue de théologie et de philosophie. - i886 n• 1 . p
G
L fºd'
'
. . van
oens, a 01 . ~pres les synoptiques. A. Revel, La parousie (2• art.). J ••J. Parander,
·
ÉLa· rehg10n du comte
. . . Tolstoi:
.
· -- N• 2 ·• H• Chavannes . L e canon des
s~mte.s cr1ture5 et sa delim1tat1on. H. Lecoultre, Le séjour de Calvin en Italie
dapr:s~es docu_ments_récents. G. Baldensperger, Les origines de l'essénisme.
- N 4 • H. Vmlleumier, Quelques pages inédites d'un réformateur trop peu
conuu. - N· 6: Th. Byse, Mythe et légende dans l'Ancien Testament d'apres
H. Schultz.
'
~XI. Revue théologique. - !886, n• t : Godet, L'enseignement de
s_amt Paul concernant la vie future. H. Blanc-Milsand. Les travaux de la crih~ue moderne relativement au Pentateuque. - N• 3 : de Pressensé, La relig1on de Zoroastre,
XXII. Revue de Belgique. - 15 novembre et 15 décembre. A. Gittée
Le folklore et son utilité générale.
'
XXIII. Bulletin de l' Académie royal e de BeltJique. - No 8 : de
Harlez, Coup d'ceil sur l'histoire et l'état actuel des études avestiques.
XXIV. Muséon.- N• 5: Beauvois, Deux sources de l'histoire de Quetzalco_atl._ G • Massaroli, Essai d'interprétation assyro-chaldéenne. (Description du
Bit-Z1da.)
XXV. ~cademy. - 26 octobre. The orientalist congress. Semitic and
aryan sectwns. T. E. Warren, The tropary of Ethelred (Sur le manuscrit d'un
~aduel de la fin du x• siecle). A. H. Sayce, A new Hittite inscription (Sur
l mscr • de Koklitolu; voyez les art. de MM. Cheyne et Neubauer dans lenº suivant). - 30 octobre : S. Beal, A new translation of Fa-Hien (Sur la traduction
de M.,_Legge). :- 6 novembre: A. H. Sayce, The Amorites and the teraphim
(~ur l e!y~olog1e des motsteraphim et rephaim.)- 13 novembre : H. G. Tomkins, fütlltes and Amorites. - ii décembre : A. Neubauer The K ·t
i8 déc b .
.
.
'
em es. .
em re . G. W. Collins, The Moab1te stone (Observations sur l'interprétatlon de la stele de Mésa, au Louvre, par MM. Smend et Socio).
XXVI. Athenieum, - i décembre: A. Neubauer, Azuel and tht goat

386

de Kerlan-en-Goulien.

VII. Revue des Deux-Mondes. - 1,r décembre : Ernest llenan, Les
origines de la Bible; la Loi (la suile au i5 déc.). - 15 décembre: Ernest
Lavisse, Études sur l'histoire d'Allemagne; l'entrée en scene de la papauté,
(Voir la Chronique sur ces trois arlicles.)

VIII. Revue politique et littéraire. - 13 novembre : Ch. Lévéque, Le
mysticisme au xn• siecle. Hughes de Saint-Víctor.
IX, Mélusine. - 5 novembre : H. Gaidoz, Croyances et pratiques des
chasseurs. J. Tuchmann, La fascination (suite) : Les femmes qui accoucbent
d'animaux. H. Gaidoz, Les vaisseaux fantastiques (suite). - 5 décembre :
André Lang, Le lievre dans la mythologie. Israel Uvi, Marina. .judaica.
H. Gaidoz, Le jeu de saint Pierre. L. ;F, Sauvé, Croyances et superst1t1ons vosgiennes. Remedes populaires et superstitieux des montagnards vosgiens.
X . L'Homme. - 25 juillet : Paul Sébillot, Les dents de lait. - 10 sep-

.

tembre: Les légendes de Paris (méme auteur).

XI. Mémoires de la Société des études japonaises. - i886, n• 2:
G. van der Gabelentz, L'ceuvre du philosophe Kuan-Tsi, traduction et notes.

L. de Rosny, Les dieux primordiaux du sintau'isme. Livres sacrés et phüosophes
chinois traduits en mandchou. - N• 3: Chrestomathiereligieuse de l'RxlrémeOrient.
XII, Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 1:
L. de Rosny, L'écriture biéroglyphique dans l'ancienne Amérique en dehors du
foyer de la civilisation mexicaine. - N• 2 : Paul Gaffarel, Possibilité de relations entre l'Amérique et l'ancien continent dans l'antiquité. Rémi Siméon,
Chrestomalhie Nahuatl.

XIII. Annales de la _Faculté des Lettros de Caen, - 1886,
no i: L. Lehanneur, Les chrétiens en présence de la société antique, d'apres

Tertullien.
XIV, Bibliotheque de l'École d es Chartes. - XLVII, n• -i: Paul
Tournier, Un adversaire inconnu de saint Bernard et de Pierre Lombard.
XV. Mélanges d'archéologie et d'histoire . -VI, 5: André Pératé,
La roission de Franc,ois de Sales dans le Chablais (Documents inédits tirés des
Archives du Vatican). L. Auvl'ay, Notice sur le cartulaire de N.-D. de Bourgmoyen de Blois. Ernest Langlois, Le rouleau d' • Exsullet » de la bibliotheque
Casanatense.
XVI. Revue celtique. - VII, 3 : Stokes,. Find and the Phantoms. Loth,
Le mystere des trois rois.
XVII. La Révolution íran9aise. -

H novembre : Victor 1eanvrot.

Pierre Suzor, éveque constitutionnel de Touu,

J

�388

DtPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUE~

worship (Aiazel serait une divinité thériomorphe

a laquelle

389

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

on envoyait un

bouc expiatoire).

XXVII. Contemporary Review. - Décembre : .Joseph Tho1111on,
Mobammedanism in central Aírica.
XXVIII. Journal of the R. asiatic aoc. of GreatBrit.ain.- XVIll,
3: Talbot, The rock~cul caves and atatues or Bamian. Sewell, Early buddhist
symbolism. .&amp;rtin, The pre-accadian Semiles. Pincott, The arrangement of
lhe hymns of the Adi Granlh.
,
.
XXIX. Presbyierian Review. - Oclobre : Green, Hosea s tesltmony
to the Pentateuch. Moffat, The crusad against lhe Albigenses.
XXX. Orientaliat. - II, 9 et 10: Counsel, On lhe origin or folklore. Pannabokhe Translation of the Jatak11s. Shamsiden, RamazAn fast. De Silva,
Katblla~karaya. Bosairo, Tamil folklore. Bish. of Colombo, Dummedha-jataka
translated.

XXXI. American journal of arcbmology. - II, 3: Ward, On oriental antiquities (3• art.). A god of agriculture.
XXXII. Indian Antiquary. - Octobre : Religion of the Arabs. W, Elliot,
Early bisl(lry of Pegu. - Novembre : Murray-Aynsley, Discursive contributions towards the comparative study of asiatic symbolism (suite).
XXXIII. China Review. - XlV, 6: Edkins, The Yi-king and its appendices. Parker, The Ta.u-Téh King remains. Edkins, Astrology in ancient China.
Giles, Tbe rtmains of Lao-Tzu.
XXXIV, Jahrbuch des kgl. deutschen archaeol. Instituta, - J. 3 :
Fabricius, Das Platreische Weihgeschenk in Delpbi. Grue(, Peleus und
Thetis.

XXXV. Sitzungsberichte der kgl. preu11i,~hen ~ad. der
Wissenschaften zu Berlin. - N•• 46-47 : Schottmuller, Bericbt ueber
die archivalischen Forschungen zur Geschichte und den Process des Tempelherrn-Ordens.

XXXVI. Sitzungsberichte der kgl. Akad. der WiSBenschaften zu
Wien. Philos. hist, JU. - CXII. 2 : Hartel. Bibliotheca palrum latinorum
hispaniensis, Nalional Bibliolek in Madrid (suite). Zingerle, Der Paradiesgarten der altdeulscben Genesis.

XXXVII. Verhandlungen der Gesellschaft für Erdkunde zu
Berlin. - N• 9 : Hartert, Ueber Religion und Lebensweise der Bevrelkerung
in den von ihm bereisten Gegenden des Nigergebietes, sowie ueber Handel und
Verkehr daselbst.
XXXVIII. Beitrrege zur K.unde der Indogermanischen Sprachen. - XII, i et 2: Fick, Die ursprüngliche Spracbform und Fassung der
Hesiodischen Theogonie. Geldner, Yasna 30. Wilhelm, Iranica. De Harlez, Das
Alter und die Heimath des Avesta.
XXXIX. Zeitachrift für die Geschlchte der Juden iD Deutsch•

land. - N• 1 : Hoeniger, Zur Geschichte der Juden im frübern M1ltelaller
J. (Voir n• 2,) - N•2: Bre.rslau, DiplomatischeErlreuterungen zudenJuden~
privilegien Heinrichs IV, Wolff, Zur Geschichte der Juden in Oesterreicb.
XL. Monatschrift für Gescbichte und Wissensohaft des J'udentums. - N• fO : Der historische Hintergrund und die Abíassungszeit des
Buches Esther und der Ursprung des Purim-Festes. Theodor, Die Midraschim zum Pentateuch und der dreijll!brige Palreslinensische Cyklus (suite),
XLI. Ausland. - N• 39 et 40 : -Browski, Die Jeziden und ibre Religion. N• 48: V. Scala, Die Berge im Zend-Avesta.
XLII. Globus. - N• 14: Hubad, Die Entstehung der Well nach slavischem Volksglauben. - N• f6 : Brincker, Die Omunaborombongasage der
Herero (Ova-herero) und ihre ethnologisch-mythologische Bedeutung.

XLIII. Deutsche Rundschau für Geographie und Stat.i&amp;tik. _
JX, i : Mahé de la Bourdonnais et Marcel, Der Buddhismus in Birma.
XLIV. Nord und Süd. - Décembre: Bodenstedt, Die heiligen Stretten in
ihrer Bedeutung für Russlanu.
XL V, Hermes. - XXI. 4 : Detlessen, Das Pomerium Roms und die
Grenzen Italiens. Th. Mommsen, Die Tatiuslegende. A. Erman, Die Herkunft
der Faijumpapyrus.
XLVI. Zeitschrift für Philosophie und philisophisohe K.ritik. _
LXXXIX, 2 : Markus, Die Yoga-Philosophie nach dem RajamArtanda dargeslellt.
XLVII. Archiv für die Litteratur-und K.irchengesohichte des
Mittelalters. - II. 3 et 4 : Ehrle, Zur Vorgeschichle des Coacils von
Vienne. nenifle, Meister Eckebarts lateiniscbe Schriften und die Grundanschauung seiner Lehre. Ehrle, Ludwig der Baier und die Fraticellen und Ghibellinen von Todi und Amelía im Jabre i328.
XLVIII. Oesterreichische .Monatschrift für den Orient. - No 9:
l' . Hellwald, Alexander Hosic's Reise im südwestlichen China. V. Nassakin
Von der Messe in Nishni Nowgorod.
'
XLIX. Historiches Jahrbuch. - VII. 4 : EltSes, Die Politik CJemens VH
bis zur Schlacht von Pavía (3° art.). Sauerland, Anmerkungen 2.um pmbstlichen
Urkunden-und Finaazwesen wmhrend des groszen Schisma.. Finke, Drei verdmcbtige Urkunden Gregors IX.
L. Preussische J'ahrbücher. - Die Entstehungsgescbichte des chrisUichen Dogmas.

LI. Baltische Studien. - N• 3 : U. Jahn, Hexenwesea und Zauberei in
Pommern.

LII. Theologische Literaturzeitung. - 1886, N° 24 : Hilgenfdd,
Judenthum und Judenchristenlhum (c. r. par M. A. Harnack). J. Bollig et
Paul de Lagarde, Johanais Eucbaitorum metropolitre qure in codice vaticano
graeco 676 supersunt (C. r. détaillé par M. K. J. Neumann.)
26

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�ne:l'OUILLE.m::u DES Pt:LIIODIQUES

390

Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
Compilatie en omwerkiogshypothesen tregepa.st op de Apokalypse van
Johannes.

1

BIBLIO GRAPHIE
GÉNÉRALITÉS

Maurice Vernes. L'hisloire des religions. Son espl'it, sa. métb~de el ses divisions. Son enseignemenl en France el a l'élranger. Pa.ris, Leroux, 1887, in-12
d11 281 p.
Comte Goblet d'Alviella. Introduclion a l'bisloire générale des religions,
Résumé du cours public donné a J'Universit.é de Bruxelles en i 884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, i887, in-8 de vm et t 76 p.
A. Reiners. Die Pflanze als Symbol und Schmuck im Hciligthume von den
frübeslen Zeilen bis jelzt. Ratisbonne, Verlagsansta.lt, i886, in.S de vm et

223 p.
J. Fritz. Aus antikcr Weltanscbauung. Die Entwicklung des jüdischen und
griecbischen Volkes zum l\lonotheismus. Ha.gP.n, Risel, i886, in-8 de 1v el

433 p.
Paul Regnard. Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs.
Paris, Pion, Nourrit, in-8 avec i20 grav.
Paul Gibier. Le spirilisme (le fakirisme occidental). París, Doin, i 886.
De Pressensé, L'ancien monde et le cbristianisme {l. I de l'Hisl. des lrois
premiers siecles de l'Église chrélienne). Paris, Fiscbbacher, i887, in-8 de xv et
669 p.
S. Rubin. Gescbichle des Aberglaubens bei allen Vrelkern mil besonderem
Hinblicke aur das jüdische Volk. Vienne (chez l'auleur; en hébreu), 1887, in-8
&lt;le 182 p.
CHRl3TIANISME

Th. Ziegle1·. Gescbichte der chrisllichen Elhik. Strasbour¡!, Trübner, 1886,

in-8 de xv1 et 594 p.
A. Uauek. Kircbengescbichlc Deutscblands, T. I ; Bis zum Tode des Boniía.lius. Leipzig, Hinrich~, i 887, in-8 de vm el 557 p.
i) En dehors des nombreux oum1gcs mentionoés dans la Chronique el dans
le Dépouillement des périodiques.

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Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
Compilatie en omwerkiogshypothesen tregepa.st op de Apokalypse van
Johannes.

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BIBLIO GRAPHIE
GÉNÉRALITÉS

Maurice Vernes. L'hisloire des religions. Son espl'it, sa. métb~de el ses divisions. Son enseignemenl en France el a l'élranger. Pa.ris, Leroux, 1887, in-12
d11 281 p.
Comte Goblet d'Alviella. Introduclion a l'bisloire générale des religions,
Résumé du cours public donné a J'Universit.é de Bruxelles en i 884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, i887, in-8 de vm et t 76 p.
A. Reiners. Die Pflanze als Symbol und Schmuck im Hciligthume von den
frübeslen Zeilen bis jelzt. Ratisbonne, Verlagsansta.lt, i886, in.S de vm et

223 p.
J. Fritz. Aus antikcr Weltanscbauung. Die Entwicklung des jüdischen und
griecbischen Volkes zum l\lonotheismus. Ha.gP.n, Risel, i886, in-8 de 1v el

433 p.
Paul Regnard. Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs.
Paris, Pion, Nourrit, in-8 avec i20 grav.
Paul Gibier. Le spirilisme (le fakirisme occidental). París, Doin, i 886.
De Pressensé, L'ancien monde et le cbristianisme {l. I de l'Hisl. des lrois
premiers siecles de l'Église chrélienne). Paris, Fiscbbacher, i887, in-8 de xv et
669 p.
S. Rubin. Gescbichle des Aberglaubens bei allen Vrelkern mil besonderem
Hinblicke aur das jüdische Volk. Vienne (chez l'auleur; en hébreu), 1887, in-8
&lt;le 182 p.
CHRl3TIANISME

Th. Ziegle1·. Gescbichte der chrisllichen Elhik. Strasbour¡!, Trübner, 1886,

in-8 de xv1 et 594 p.
A. Uauek. Kircbengescbichlc Deutscblands, T. I ; Bis zum Tode des Boniía.lius. Leipzig, Hinrich~, i 887, in-8 de vm el 557 p.
i) En dehors des nombreux oum1gcs mentionoés dans la Chronique el dans
le Dépouillement des périodiques.

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�392

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

R. Sclierer. Handbuch des K.irchenrechts, I, 2. Graz, Moser, i886, in-8 de
et p. 309-687.
F. Wiegand. Der Erzengel Michael in der bildenden Kunst. Stuttgarl, J. F .
Sleinkopf, l.886, in-8 de v et 83 p.
P. Hinschius. Das K.irchenrecht der Katholiken und Protestanten in Deulschlaod. T. IV, L Berlin, Gutentag, i886.
Henri Lasserre. Les saints Évangiles, traduclion nouvelle publiée avec l' « imprimatur » de l'archevéché de Paris. Paris, Palmé, in-18 de 640 p.
V. Courdaveau:x. Saint Paul d'apres la libre critique en France. París, Fischbacher, in-16 de vm et i49 p.
J. Hermann. Essais sur !'origine du culte chrétien dans ses rapporta avec le
judaisme. París, Fiscbbacher, 1886, in-8 de vi1 et 63 p.
J. H. Friedlieb. Das Leben Jesu Cbrisli des Erlcesers. Paderborn, Scbceningh,
1887, in-8 de xu et 481 p.
E . Vischer. Die Offenbarung Johannis, eioe jüdiscbe Apokalypse in christlicber Bearbeilung. Mil einem Nachwort von .4.. Harnack. Leipzig, Hinricbs,
1886, in-8 de f37 p.
D. VoeUer. Die Offenbarung Johannis, keine ursprüngliche jüdische Apokalypse. Tubingue, Heckenhauer, 1887.
A . Hilgenfeld. Judenthum und J udenchristenthum. Leipzig, Fues, 1886, in-8
de 122 p.
B. Weiss. Lehrbucb der Einleitung in das Neue Testament. Herlin, Hertz,
1886, in-8 de x,v et 643 p.
A . Link. Christi Person und Werk im Hirlen des Hermas. Marbourg, 1886,
in-8 de 64 p.
V. H. Stanton. Tbe jewisb and christian Messiah; a study in the earliesl
history oí christianity. Édimbourg, Clark, t886, in-8 de 4i4 p.
A. Harnack. Die Apostellehre und die jüdischen beiden W ege. Leipzig, Hinricbs, 1886, in-8 de 111 et 59 p.
J. L. Kreyhe1·. Annreus Seneca und seine Beziehuogen zum Urcbristenthum.
Berlín, Gaertner, 1887, in-8 de vm el i98 p.
W. D. Killen. Tbe Ignatian epistles enlirely spurious : a reply to the
D• Ligblfoot. Édimbourg, Clark, 1886, in-8 de 96 p.
F. X. Pleithner. Aeltesle Geschicbte des Breviergehetes oder Entwicklung
des kirchlicben Stundengeboles bis in das v• Jahrh. Kempten, Kcesel, i887,
in-8 de x1v et 319 p.
A. Eichhorn. Athanasii de Vita ascelica testimonia collecta. Halle, Niemeyer,
1886, in-8 de 62 p.
Delattre. Archéologie chrétienne de Carthage; fouiiles de la basilique de
Damous-el-Kavita. Lyon, Missions catboliques, 1886, in-8 de 7i p.
l. P. bligne. Patrologire grrecm l. XXXVII; S. Basilius Cresariensis, t. IV.
Paris, Garnier, 1886, in-8 a 2 col. de 781 p.
Vlll

BIBLIOGRAPBIE

393

J. P. Migne. Patrologire latinm, t. II. Tertulliani opera omnia, t. 'posterior.
París, Garnier, i886, in-8 a 2 col. de 794 p.
A. Roesler. Der katbo\iscbe Dicbter Aurelius Prudentius Clemens. Ein Beit. ag zur Kircben-und Dogmengeschichte des 1v• und v• Jnhrb. Fribourg en
Brisgau, Herder, 1886.
S. Ephraem Syri. Hymni et sermones, quos ... ed. Th. Lamy, t. II. Malines,
Dessain, 1886, in-4 a 2 col. de xxm et 832 p.
A. Jahn. Des h. Eustathius, Erzb. von Antiochien, Beurtbeilung des Orígenes
betreliend die Auffassung der Wahrsagerin I Kcen. XXVIII und die desbezügliche Homilie des Origenes. Leipzig, Hinricbs,t886, in-8 de nvu et 75 p.
P. J. Ficker. Die Quellen für die Darstellung der Aposte! in der altchristlicben Kunst. Allenbourg, 1886, in-8 de 60 p.
B. Simson. Die Entslehung der pseudo-Isidorischen Falschungen in Le Man s.
Leipzig, Duncker.
F. Streber. Quellenstudien zu dem laurentianiscben Scbisma (i98-5i4).
Vienne, Gerolds, 1886, in-8 de 81 p.
L. A. Hoppensack. Winfried-Bonifatius. Paderbom, Schceningh, 1886.
P. Capello. Vita di S. Brunone, fondatore di Certosini. Neuville-sous-Montreuil, Duquat, 1886, in-8 de Vil et 424 p.
G. Madelaine. Histoire de S. Norbert, fondateur de J'ordre de Prémontré et
archevéque de Magdebourg, d'apr~s les manuscrits et les documents originaux.
Lille, Desclée de Brouwer, 1886, in-8 de XII et 564 p.
L. Salembier. Petrus de Alliaco. Lille, Lefort, 1886, in-8 de Lx1x et 38i p .
K. blül/er. Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anfang des
x1T• Jabrb. Gotha, F. A. Perthes, i886, in-8 de xn et 172 p.
W. Wattenbach. Ueber die lnquisition gegen die Waldenser in Pommern
und der Mark Brandenburg. Berlín, Reimer, 1887.
J. Wyclif. Tractatus de benedicta incarnacione, now firsl printed from tbe
Vienna and Orielmss by E. Harris. Londres, Trübner, 1886, in-8 de xxx et 271 p.
V. Vattier. Jobn Wyclyff. Sii vie, ses ceuvres, sa doctrine. Paris, Leroux,
t886, in-8 de VI et 347 p.
A. Jundt. L'Apocalypse mystique du moyen llge et la Matelda de Dante.
París, Fiscbbacher, in-8 de 76 p.
U. Tammen. Kaiser Friedrich II und Pabst Innocénz lV in den Jabren
1.243-1245. Leipzig, 1886, in-8 de 52 p.
A. Pokorny. Die Wirksamkeit des Legaten des Pabstes Honorius I_II in
Frankreich und in Deutschland. Krems, Oberrealschule, 1886, in-8 de 41 p.
W. Martens. Die Besetzung des pmbstlicben Stuhls unter den Kaisern Heinrich III und Heinrich IV. Fribourgen Brisgau, Mobr, 1887.
O. Ringholz. Des Benedictinerstifles Einsiedeln Thretigkeit für die Reform
deutscber Klcester vor dem Abte Wilhelm von Hirscbau. Fribourg, Herder,
t886, in-8 de 53 p.

��REVllE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

396

T. Homolle. De antiquissimis Dianre simulacris deliacis. Paris, Vieweg,
1887.
E. PfZeiderer. Die Philosophie des Heraklit von Ephesus im Lichte der Mysterienidee, nebst Anhang ueber heraklitischen Eintlüsse im alttestamenUichen
Koheleth und be5onders im Buche der Weisheit sowie in der ersten christlicben

Literatur. Berlin, Reimer, 1886, in-8 de 1x et 354 p.
J. Stuhrmann. Die ldee und die Hauplcbaraktere der Nibelungen. Paderborn,
Scbaming, 1886, in-8 de 79 p.
L. Laistner. Der Archetypus der Nibelungen. Municb, Verlag für Kunstund

TABLE DES MATIERES
DU TOME QUATORZIEME

Wissenschaft, 1886.
RELIOIONS DE L'ASIE

Edwin Arnold. Asia revisited. Londres, Trübner, 1886.
Maurice Jametel. La Chine inconnue. Paris, Rouam, 1886.
J. Schwab.Das altindische Thieropfer, mit Benutzung handschriCLlicher Quellen bearbeitet. Erlangen, Deichert, 1886.
A. Bastian. lndonesien oder die Inseln der Malayiscben Archipel, 3• livr.;
Sumatra und Nacbbarschaft. Berlin, Dümmler, 1886.
FOLK-LORE

G. Heeger. Ueber die Trojanersage der Brillen. Munich, Oldenbourg, i886.
Emmanuel Cosquin. Contes populaires de Lorraine comparés :i.vec les contes
des autres provinces de France et des pays étrangers et précédés d'un essai
sur !'origine et la propagation des contes populaires européens. Paris, Vieweg,
2 vol. in-8.

Paul Sébillot. La deuxi~me série des Légendes, Croyances et Superstitions
de lamer. Les Météores et les Temp~tes. Paris, Charpentier, 1 vol. in-i8.

ARTICLES DE FONO

u empereur Julien (suite et fin), par M.

Albert Réville.............

~

1 etU5
L'étude de la religion égyptienne. Son élal actuel et ses conditions.
- Introduction a un cours sur la religion de l'Égypte a l'École des
Hautes Études, par M. E. Lefébure ••••••.•.•••...••••. . .•••.••.•
26
Le sacrifice de la chevelure chez les Arabes, par le or Ignaz Goldziher.
49
La croyance a. l'immortalité de l'ame chez les anciens lrlandais par
MG
'
• eorges Dottin ! • • • • • • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • •
53
Le se~s_primitif des mots latins Augur et Genius, ~;r
67
La rehg1on chaldéo-assyrienne, par M. E. de Pressensé
73
Les Institutions ecclésiastiques d'Herbert Spencer et l'év~¡~;i:~ •~u·~e;ti~
ment religieux, par M. le cornte Goblet d'Alviella .
95
Le pessimisme moral et religieux chez Homére et
par M. J.-A. Hild . •. . •.•••.•.•• , • . • . • • • •• . . . • . • . . . • . . • • • • • • • • • • 168
Le code sacerdotal pendant l'exil, par M. J. Halévy. . • . . . . . . . . . . • . . .
i89
Du rnerveilleux dans Lucain, par M. Maurice Souriau. • . • . . . . . . • . . . . . 203
La_ religion et le théatre en Perse, par M. Edouard llfontet. . . . . . . . . . .
277
Vr1tra et Namoutchi dans le Maha.bhiirata, par M. Léon Feer. . • • . . . . . . 291
Le cbristianisme chez les anciens Coptes (i cr article), par M. E. Amélineau....... .. • . • • • . • . • • • • . • . • .
308
L'histoire des religions. Sa méthode -~t· ~~~ ·
d;;¡r~~·t~;;¡~~
récents de MM. Maurice Vernes, Goblet d'Alviella et du P. van den
Gheyn, par M. Jean Réville •. • •••• , • • • • • • • • • . . . . • . • . . . . • • • • • • . • • 346

M." ~:~i'~;;~::d:

H.é~{~~~ (~;/ ~;;¡~¡~j:

;~1~: ·

;~s·

MÉLAi\GES ET DOCU.\1ENTS
Le septieme congrés international des orientalistes. - Session de
Vienne, par M. L. de Milloué. • .. .. . . . • . . . . . • . • • • •••
Une derniere version russe de la Filie aux bras co~pés, ~:~ •

M.' i.:~~
Sichler ....... ,, .................... ...... , ................... ,.

219

228

�398

REVliE DE L'HISTOIRE DES RELIGlOliS

REVUE DES LIVRES

"•s••·

Andrew Lan!J. La l\lylhologie (M. Albert Réoille)...................
B. D. Anderson. l\lylhologie scandinave. Légendes des Eddas (~1. E.
Beauvois) . •••. .... ..• . • . . . . • • . • . • • • • . . • • . • . . • • • . • • • • • • • • • . • . .
B. Smend el A. Socin. Die lnschrifL des Krenigs Mesa von Moab
(M. A. Garriere)........ • . • . . . • • . . • • • . • • • • • . • • . . • . . • • . • • • • . . • • •
Charles 'Piepenbrin!]. Théologic &lt;le l"Ancien Teslamenl (M. Etienne

2.13
23G

238

Coquerel).....................................................
211
A. Reichen?&gt;ach. Die Religionen der Vcelker oach den beslen Forschuogsergebnissen bearbcilel (:\l. Jean Héuille) • • • • • • • . . • • . . • • • • . • . • • • . • 2't5
C11RONIQUES.............. • • • • • • • . • • • • • • • • • • • . • • • . • . . • .
117, 2i8, 36í
0ÉPOUILLUl!Nr.i DES l't:IIIOOIQUKS E T D&amp;S TOAVAUX DES SOCIÉTÉS
SAVANTES,. , , • , •• ••• , , , • , • , •••••••••.•••••••• •., • • • • •
B101.100RAPHIE • • . • • • • . • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • • . . • • • • • • • • • •

126, 262, 382
136, 270, 391

Le Gérant : ERNEST LEROUX .

.UCOE116, lllPnlllBl\111 DURDIN '&amp;T el•,., ROB OAll!ll&amp;R.

�ERNEST LEROUX. ÉDITEUR
RUP. BO;\"Al'ARTE,

•

28

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Consul de Fl'ance it Ba9dad, correspondan( de l'lnslitut
Ouvrage accomJJagné de planches, publié par les soins rle Léón HE~ZBY, membre
de J'Jnstitut, conserYatcur des autiquilés orientnlcs, sous les auspices du Ministere-. de nnstruction publique et des Bea,ux-Arts.
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i1IIU1BRE DE L'LXSTJTUT

Réunies et mises en ordre par G. SCHLUMBERGER
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Tome Vl. llloyen áge et Renaissance _(1869-188.3) Supplémcnt. - Bihliographie généraie.
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CEUVRES CHOISlES DE A.-J. LETRONNE
M.E.'1813.E OE L'L'iST.l;l'UT

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RECUEIL D' ARCHÉ0L0GIE ORIENTALE
Publié par 11. CLERMONT-GA.NNEAU, avec planches_et gravures.

Les fascicules I et II ont paru
Conditions de la. so1,sul1•tion:

Le RECUEIL D'ARCHEOLOGIE ORIENTALE, publié par i\I. Clé1·montGaoncau, parait par fascicules de cincf feuilles in-8, avoc plüJ!vhes et gravures.
Cinq fascicules forment un vol u me.
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La ¡rnhlication du ,oJume terminé, le pt·ix. en sera porté
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REVUE ARCHÉOLOGIQUE
publiée sous la direclion de MM. A. Br:RTRAND et G. PERllOT, membres de ;.___,1~ ,t
Abonnement ¡ 25 fr. - Uépartements, 27 fr. - Étrangt:'\ 28 fr.
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                    <text>ARo IV
376

MÉXICO,

21\

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NúM,

24

REVISTA MODERNA.

-Ya lo ha dicho Pedro: es un cochino embustero.
-No, no-dijo Pedro.-Es un hombre cabal. Sólo que .... . sólo que es como la pirita rica: es duro
y pesado, y cuando cae encima hace mucho daño.
Pablo y Mariquita se cncogie.ron de hombros. No les importaba nada que Lagarto fuese embustero
ó cabal.
- Bueno: á recoger, y en seguida á cargar.
-Antes tenéis que subirme. No quiero ver eso.
-¡Eh, alJá Ya la merienda, chacho! Echa las cápsulas.
El esportón funcionó breve espacio, subió y bajó aceleradamente, y en un tanto que la mujer miraba
con cierto vago espanto no exento de curiosidad, los hombres cargaron sus barrenos, serenos y frlos
como artilleros que disponen las piezas para entrar en combate.
-Ya están. Esta mecha no se corre.
-¿Quién sube?
- Sube tú, Pedro. En cuanto ésta e&amp;té arriba, pego, y de dos tironazos me planto en el torno.
La Relimpia vió á su marido subir con la lazada en el muslo y el candilón en la mano: á medida que
ascendla se iba empequeiiecíendo, cambiando de forma; aquello ya no parecla un hombre: era una cosa
que llevaba una llama, un resplandor rojizo, que se tragó al fin aquel agujero lleno de sombras.
Descendió la cuerda ondulante, como un reptil gris que se desenrosca en la obscuridad; Pablo hizo
la lazada en que aseguró á la Relimpia; y como oyese gemit· el torno allá arriba, súbito puso el candil
en las me91as, y metiendo la punta del pie en la lazada, agarróse de un salto, asegurando con su brazo
derecho la espalda de la Relimpia y con la otra mano columpiando el candil.
-¡Hala, que está pcgao!
Movióse el torno.al empuje de los dos hombres invisibles que allá aniba estiraban los brazos; la
cuerda se puso tensa, y de pronto los elevó pausadamente por aquel tubo espantoso, de paredes irregulares en que brillaban como regueros de oro las vetas de azufre, y como esmalte azul las manchas de
sulfato.
Pablo se rela al verá la Relimpia acongojada.
-Descuida, que hay tiempo para todo: para subi r y bajar y volverá subir .... - Y con esa alegria
negra del trabajo subterráneo, rompió á cantar la copla clásica, que subla como un gemido del mineral
profanado:

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIHECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

•¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•
Ya estaban bien altos cuando Ptldro paró el torno para limpiarse de una manotada el sudor que le
escocia en los ojos. llfiró por encima del cilindrn, y vió el gl'upo colgante. Pablo, abrazado á su mujer,
columpiando la llama, erguido y con un pie en el aire como esos urogantes angelotes que sostienen
lámpal'as en los retablos; ella confiada, gozosa en aquel abrazo recibido delante del peligro, en las entrañas de la madre tit:l'l'a .....
Y la nube ensangrentada que cegó á P~dro la noche de la confide11cia cruel, de la puñalada mortal
con que le partió el corazón la lengua de Lagarto, volvió á cegarle allf, en aquel supremo instante en
que le pareció que el pozo ardla, fundiéndose en una espantosa llama policroma y voraz que purificaba
al mundo.
El muchacho del torno, aterrado por aquella parada incomprensible, tendió los brazos pal'a mover
el cilindro arrollador; mas éste siguió inmóvil, sujeto por los brazos de Pedro, que seguía mirando hacia
abajo con la nariz dilatada, los labios gri3es y los ojos entreabiertos bajo un frlo torrente de sudor
sucio .....
Al fin los de abajo se alarmaron.-¿Pasa algo?
Y respondiendo á esa pregunta, bajó nn rugido siniestro, como una condena de muerte:
-¡Perra! . . . . ¡Perra! ¡Mal amigo!
Dos gritos de pavura mortal, de atroz angustia, subieron en súbita explosión del instinto de vida
Aquéllos, que juntos pareclan un racimo frrsco de juventud y de amor, hablan visto todo su drama como
á la Tnz de un relámpago.
Abajo corrla la muerte por la mecha de pó!Yora, inevitable, segul'a, veloz como el pensamiento: arri·
base cemla la muerte en la voluntad justiciera del hombre ofendido, del amigo ultrajado ..... y ellos
estaban alll, pendiente:,, su~pendidos entre los dos abismos espantosos; en la misma eternidad, insondable y obscura.
El asombro no dió lugar á. la súplica: el candil de pablo cayó al fondo del pozo, rojizo como la llama
de una vida que se hunde en lo eterno .... .
Crujió la bóveda; se estremeció la galerfa; del pozo salió un huracán de aire, de estruendo, de gases,
de polvo cobrizo .....
Los del torno cayeron de espaldas. Una negrura densa envolvió aquel sitio, que aún vibraba con el
sonoro estremecimiento de la explosión, ¡quizá, también, con lo espantoso de la tragedia!
Jos.é NOGALES.

[PROF■TA8 DE MrOt'EL ANOEf,.-CArlLLA SIXTINA.-RO)fA,

�379

REVISTA MODERNA.

merciante prócer en la Cbina-Town de Yokohama, que fuma opio como un teriaki, pero que es honora·
ble; que ti~ne un harem integrado por cinco mujeres (excluyendo la legitima que impera con el mayor
absolutismo) y que á pesar de ese harem es un virtuoso, un casto .. ••:•
..
Todo esto creo de IIengh- Li- So, porque Hengh- Li- So es mi amigo, porque me d1v1erte, PQ_r_que e~
amable con los (diablos occidentales) europeos, y porque su verbosidad poco asiática, su ~ucac10~ c~si
europea, Jo hacen accesible al trato social, cosa rara en un chino viejo. Cuando 1;1engh- L1- So me mv~ta
á su casa, sé que el bogar chino descorre sus misterios ante mi y que el serrallo mtegrado por_J~s seuo·
ritas Wong, Fu -kian Lao, Foé, etc., estará visible ante mi justa curiosidad toda vez que el despot1co due.
¡10 , de gracias tan exóticas, confía en mi lo bastante para hacer que mis ojos de bárbaro profanen las
muelles dulzuras de su particalar gineceo ..... .

. . . . .. ... . .. .. .. . . . . .... . . . . .. .. . . .. . . . . . . . .. ..... .. ...... .
....ii~~~- ~~~/ ~~. ~~~~ ·¿~ ii~~~h-·_¿~s~. Su retrato? Una cabeza rapada, excepción hecha del occipucio
'

LA MUJER DE TJUANG-TSÉ.
Yokohnma. Agosto, 1800.

A LUNA llena tramonta, emergiendo tras de los boscajes del Bluff y sobre el bruñido disco del astro, sobre la luminosa nebíina de su halo, se
recortan los retorcidos follajes de arces y cryptomerias con firme y negra silueta, como los trazos de un pincel cargado de tinta china sobre la
seda engomada y transparente de los kakemonos .... Se levanta el ré .
gio astro, y primero riega con polvo de plata la techumbre imbricada y
negra del templo de Yakushi- Nyorai y luego sobre el dormido canal de
Motomochi, sobre el betún de sus quietas aguas donde flotan los soporosos csampanes,• hace eorrer arroyos de azogue tembloroso y zigzagueantes riachuelos de plata liquida.
No pued? ver sin vehemente temores ese soberbio plenilunio. Mi casa, por un excéntrico capricho,
sale del barrio eu~opeo donde deb!a estar confinada, sale de su quietud nocturna y de su puritanismo
burgués Y por qwén sabe que veleidades de curiosidad indiscreta se empina sobre los Larrios chinos
sobr_e la pululante, hedionda y tumultuosa Cbina- Town!. ... Y como el Chino es el noctámbulo por exce'.
le~c1a Y ~omo cada noche de luna en la celeste barriada es pretexto para sabatinas, agapes y faunalias,
adió~ qu1etu_d _soña~a y lectura prometida! Mis oídos se exasperan de antemano con el presentimiento de
las cien aud1c10nes mstrumentales y vocales que deberán sufrir en la abominable velada .. . . Un concierto chino!
El leitmotiv es el aullido de un gato en celo, un ulular continuo que acompaña un canto gangoso
todo apoyado ~or el sonido de instrumentos ríspidos que aguzan las más sutiles notas y las clavan coro;
un largo punzon en los oídos •...

· · · · iii~-¡~~~-r~~- ~;~~-1~~d~-d~~;·;¡ ~~~-;i~~~~ ·~;i~~i~-i~· ;~ ·
;;~~~~.--~~~
-~~s·i ~i~
Yent~~as. Una voz chillona! nasal ~ocahza la ~amosa serenata china: •Tai-Sisho-Sbeh-Way-Sjunmó.•
-?anc1on de moda hace dos siglos, al'lela romántica que refiere la historia de cierto joven que después de
,gastar toda su fortuna con una mujer galante, con una •Flor,• como los chinos dicen, viene á quejarse
con ella de que su padre lo abruma con su maldición.-Los banjos asmAticos los Pee-ba estridentes
guitarras, las agrias trompetas y _las sibil~ntes ocarinas acGmpañan la •Compiainte• del eun~co ti pendo
y además de esas ha~monias c!As1c~s com1en~a el murmullo de la Cbinerla noctAmbula que se apostrofa,
que ríe en falsete, mientras Jls muJeres prodigan sus desentonl\das risas y los perros aullan á la muerte coa el misera~le h~cico te~dído ha~ia la luna esplendorosa- ........ Estoy fastidiado, aburrido, quién
sabe qué demomo chmo destila en m1 cerebro la quintesencia del esplin ....

~¡ ·

...........................................

0

d~ ·K~~-~~F~é:

-~¡ 'ci~ -~;~

. Dos gol~es de aban_¡co sobre el pap~I de mÍ ~~~t~-~~; i~~~-~ ~~~ ·di~~~;~~~dl~t·i~~-~ Í~ -~~~
m1 amah, criada, de~emendo á alguno que pugna por entrar y al fin Asano, el criado de Hengh- Li- So
que descorre el bastidor,_ aso~a s~ ro~tl'O sonrien_te y tras de varios kotow (reverencias) y otros tantos
Tabradas án.1 Ta~ra~as an! _cmterJecc1ones vocat1vas de que soy objeto) me dice que está comisionado
por su amo par~ rnv1tarme a tomar thé y quizAs á cenar: ( e Hayako, bayako-o- cha- chop- chop.•) (Luego
luego thé y comida!)
'
Muy bien, Asano! Me has pro~orcionado lo que deseaba-pieuso dentro de mi-y luego en voz alta;
-Dile _al honorable :11eugh- L~· So que pronto llegaré á su palacio desde mi humilde choza. Pero no
babia terminado de dechnar las formulas de la politica china cuando Heng-Li-So en persona, se me presenta, ~-e toma del bra~o y rumbo A su opulenta mansión me saca de Ja pobre mía .....
Quien es Hengh-L1-So? Yo creo en mis adentros que es el más solemne canalla que ha parido china
al~una; pero en mis relaciones casi diplomáticas con 61 y sus congéneres creo que es un acaudalado co-

d~~-d~

·d~

'

que luce una delgada trenza, cráneo de microcéfalo, tez cetrina, pómulos angulosos, b~ca sens~al, de la·
bios enjutos que dejan ver una dentadura negra como bamizada con laca, y en los OJ1llos oblicuos una
gota de opio negro, una retina dilatada y febril, que bajo los párpados rugo~os, llora, ~le, arde! se nu·
bla entre los extraños efectos de los párpados temblorosos; Hengh- Lí es casi una momia, está disecado,
es un organismo de nervios y huesos agotado por las pipas de opio y por los.abrazos del har~m. • · · · ·
Hengh -Li está fdste, esta noche de luna en que aulla jubilosa tod~ la Cbme1:ia. Hengh- L1 est~ e~plenético y pesadumbroso, y al ofrecerme la primera taza de thé me dice en mal mglés algo que pieci·
samente equivale á la sentencia del viejo del Eclesiastós: cHe hallado más amarga que la muerte á la mu•
jer; la cual es redes y lazos su corazón y sus manos como ligaduras.&gt;: ••• •
.
y Hengh· Li (cuyo nombre significa la razón ptlrpetua) ve de re~Jo á una de su~ concubma~ que, so·
licita y pasiva, le carga la pipa después de hacer arder el opio prendido en una agnJa en la flama de una
lámpara; Hengh- Lí aspira la primer bocanada de su pipa y mienti·as. afuera ulula y aull~ la. nocturna
prostitución del ban io, me refiere lo siguiente, como una demostración de su frase de m1sogmo desen·
cantado.
.
T •
Hace muchos siglo@, muchas centurias, miles de años vivia en China un filósofo !~amado TJuan~- se
que tomó como tercera mujer á una hermosa joven .... Con el fin de entregarse meJor á s_us reflexiones
filosóficas se filé con ella A un lugar tranquilo, rehusando cuanto alto empleo le fué ofrecido por el Imperio.
Un dla que filosofando se paseaba, notó que babia llegado á un cementerio; sobre un sepulcr? re·
ciente, una joven de luto riguroso estaba sentada soplando con un gran abanico blanco la huesa hume•
da todavia.
El filósofo intri"'ado pre"'untó á la joven qué hacia allí y ella le respondió que esa tumba encenaba
los restos de su esp~so tiern:mente adorado, que dejándola viuda en la tierra babia destruido su vida
para siempre. e Pero, hija,-preguntó Tjuang-qué haces con ese abanico?-Nos amábamos tanto, respon·
dió ella, que cuando mi esposo agonizaba me hizo prometerle que no me volverla á casar antes de que
la tierra de su tumba no estu,·iera enteramente seca, y ahora, prosiguió, volviendo á llorar á mares, aho·
ra la tierra no quiere secarse á pesar de que hace mucho tiempo la oreo con mi abanico!
-Pobre hija rola, exclamó el sarcástico sabio, te compadezco, y en prueba de ello voy á ayudarte en
tu tarea.
La viuda aceptó el ofrecimiento y le dió al sabio otl'O abanico blanco, y co~o el fil~sofo pos~l3: una
virtud misteriosa conjuró á los céfiros basta lograr que la tumba se secara.- La Joven viuda, radiante de
dicha se fué dejando á Tjuang sumido en profundas reflexiones.
Cuando Tjuang volvió á su casa tenia aún en la mano el abanico, y su mujer cel?sa y excit~da le pre·
guntó de dónde venia. El sabio le contó el episodio agregando: •Ya v~s que lamuJeres_másperfidaque
Jas aguas del Océano. • Pdro la esposa se indignó replicando que esa viuda era una cin1ca, desvergon·
zada, afrenta de su sexo, y en el colmo de la indignación arrebató el abanico á su marido para hacel'io
mil pedazos.
.
Poco después Tjuang- Tsé enfermó y murió al fin á pesar de los s?llcitos cui~ados de su m~Jer. P~co antes de morir dijo á su el'pos11: •LAstima que hayas roto ese abamco ... . lástima, pues hubiera pod1·
do servirte!•
El ataúd con el cadáver dentro quedó en la cámara de luto hasta que los adivinos fijal'On el dia de
¡08 funerales y la casa se estremeció con los alaridos plañideros de la viuda desesperada. Pero la mujer,
en medio de su paroxismo doloroso, á pesar de su duelo, entre el iris de sus lágrimas distinguió á un joven que se confundia en el grupo de los dolientes.
Cada dia Ja viuda y el joven nnian á llorar ante el difunto, pero sobre sus pensamientos se desaho•
gaban en a1·diente lluvia como flores purpúreas los pensamientos de pasión.
.
Pocos dias bastaron para el mutuo acuerdo y la viuda ardiente procuraba cuanto antes conclmr el
nuevo matrimonio. Sin embargo, existlan obstáculos insuperables.
El no tenia dinero y se rehusaba á que las fiestas nupciales tuvieran por teatro la cámara en donde
un cadáver yacia ... . Pero la mujer allanó todo alegando que tenla dinero por los dos y en cuanto al
eadáver lo hizo transladar al fondo del jardln, bajo un ruinoso cobertizo ....
Nada se oponia ya al matrimonio y por fin la fiesta se celebró con pompa inusitada. Y cuando la fe·
111 pareja 86 encontraba en la mesa del festln, tru de la ceremonia, el joven palideció desmayándose,

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REVISTA MODERNA.

quedando yerto y desencajado ante los asistentes consternados. La novia ululaba y hacia cuanto podla
por volverlo á la vida . . .. Entonces el viejo criado del novio explicó que su amo padecía periódicamente esos sincopes y que el único remedio que podla aliviarlo era bien diflcll; el joven para sanar necesitaba beber el cerebro de un hombre en un vaso de vino ....
La joven viuda habló algunas palabras con el viejo sirviente y á una señal afirmativa de éste se ar
mó de una hacha y corrió al fondo del jardin.
Rápidamente hizo pedazos el ataúd. Pero cuál seria su pavor al escuchar un profundo su spiro y al
mirar al cadáver incorporarse lentamente con los ojos abiertos.
-Esposa querida, decla el aparecido, dame la mano, ayúdame á levantarme.
Helada de espanto, la viuda llegó con su siniestro acompañante hasta la sala del ftlstln. - Alli no vió
á nadie, ni á su novio ni al viejo servidor.
Sólo vió A los comensales del ftlstln ante quienes el filósofo resucitado pronunció estas palabra3: •Tú,
dijo á su mujer, no has vuelto á casarte; tu joven novio fué una encamación de mi espiritu que quiso
poner A prueba la fidelidad que me juraste; pero no se juega con el Amor ni con la muerte, ¡ven conmigo!•
Los comensales del festln que huyeron despavorido~, volvieron al dia siguiente á la casa de TjuangTsé, y en el fondo del jardln, bajo el ruinoso cobertizo, vieron el ataúd hecho astillas y en su fondo los
cadáveres dd filósofo y de su esposa, amhos cubiertos por el blanco abanico del perjurio que secaba sobre las tumbas el roclo del llanto!

Y al concluir su relato Hengh- Li- So, se me figuraba el viejo del Eclesiastés: , He hallado que la mu jer es más amarga que la muerte, que es redes y lazos su corazón y sus m:mos como ligaduras •

JOSÉ JUAN TABLADA.

LA MIRADA DE TUS DULCES OJOS.
A MA RG A RITA.

En el santo templo de cirios cuajado
Donde vas á misa, yo jamás imploro
Ni musito rezos, pero arrodíllado
El perfil celeste de tu faz adoro.
En la calle miro tu ceñida espalda,
Tu sombrilla abierta bajo el sol radiante,
Y tu mano breve que pliega tu falda
El talón mostrando de tu pie elegante.
En el palco busco tus tiernas miradas,
Aunque tú escondiendo su lumbre tranquila
Abres tu abanico de plumas nevadas
Que como una nube vela tu pupila.
Súplica ferviente, recóndito ruego,
Te sigue la llama de mi vista ansiosa,
Te ronda y te cerca, como cerca el fuPgo
El ala vibrante de la mariposa,
Hasta que movida por lo que te quiero,
Sabiendo mi pena me ves sin enojos,
Y en mi ánimo triste como en un joyero
Guardo la mirada de tus dulces ojos.
EPRÉN REBOLLEDO.
Guatemala, Octubre de l!lOI.

UN SUICIDIO.
AQUINALMENTE, en una inconsciencia de sonámbulo, el pobre enamo1·ado encontróse de pronto ascendiendo raudo, jadeante, los peldaños del caracol del
campanario, cual un proyectil por un cañón rayado en espira. Acababa de jurar
que se matarla, después de una breve escena borrascosa con Rosalina, la morfina
lunarosa á quien había encontrado en el atrio de la Catedral.
Ella pasó, dando el brazo al rival, y Jacinto la habla llamado con su derecho
de antiguo amante. Y Rosalina condescendió, desprendiéndose un momento, para venir á decirle vibrando de cólera:
-Es la 11l tima vez, entiendes? ..... Se acabó! ..... Vamos! te aborrezco! ..... Ese otro es al que yo
adoro!
-J\lira, Rosalina, que te mato!
-Acaso eres hombre? .... Uy, uy! .... Te mato! ... ¿Y por qué no te matas tú? .... porque no tl'aes
ni un alfiler, verdad? ..... Pero si fueras hombre, subirías A la torre y te quitarlas de cuentos echándote! . ... Anda!. ... ¿Ves? La puerta del campanario está abierta .... Cobarde!
Y lanzando una sonora carcajada y dando una rabieta, Rosalina, la más hermosa y perversa de las
plebeyas galantes, huyó de Jacinto sardónica.mente burladora. El mozo sintió que una ola de sangre le
cegaba los ojos; luego livideció y tambaleóse, y como si alguien más pederoso que su voluntad lo empujara, se dirigió febril y penetró A la torre subiendo la escalera.
Llegó al primer descanso, en la explanada de las grandes campanas, y asomándose por la balaustrada de piedra, descubrió con ojos ávidos á Rosalina que habiéndolo visto subir, acechaba con mfrada avizora, levantado el rostro al cielo. Pero los árboles del atrio se interponían entrl' los dos, y como Julián
quisiera ser visto por ella plenamente, continuó ascendiendo tembloroso y palpitante, ahogado por una
secreta y extraña rnbia contra su propia cobardía sagazmente descubierta por Rosalina. Quería que ella
viera su hazaña suprema de valor, querla lavarse para siempre del estigma sangriento, con la tenebrosa
y fatal interpretación que del valor hace nuestra gleba. Cobarde él! ..... Ella, la perjura, la idolatrada
con una pasión de vida ó muerte, como las tremendas pasiones de los plebeyos atávicos de crimen, habla
juzgado cobardía su amor sumiso, aquel amor suyo pisoteado que A su pesar florecía como el cactus\
Para el mozo apasionado y romántico, una vez despreciado no le quedaba sino matar ó morir! No qabla
tenido valor para acuchillar A la pérfida, y puesto que ella lo habla desafiado á quitarse la vida, y lo que
más había lacerado su orgullo, afrentádolo de cobardía, debia probarle ante la ciudad entera que sa.
bia morir por ella como un hombre, y que le arrojaba su cadáver como un ultraje para callar su lengua
de serpiente!
De pronto, tras una ascensión de grumete por una escalera que colgaba en el vaclo, eneont1 óse en
el último cuerpo de la torre, entre los arzobispos de piedra que se irguen sobre los cuatro ángulos. La
ciudad extendiase panorámica y murmurante, bajo la esplendorosidad de un crepúsculo de fuego, una
hornaza ígnea de luz vesperámicamente deslumbradora. Las cúpulas y los campanarios de cien templos
seculares se alzaban altivos en proclamación monumental de muertas centurias conquistadoras; y las
manchas verde- obscuras de los macizos de árboles se destacaban de la blancura uniforme perfilada en
reflejos de oro de los palacios virreinales almenados y de las pesadas arquitecturas cuadrangulares de
la ciudad vieja entre la cual se amurallaba la antigua Catedral española.
Jacinto inclinóse á mirar al pie de la torre, y un terror espantoso culebreó por su espina dorsal; la
altura, juzgada pequeña desde el atrio por la vasta pesadumbre del edificio enorme, era prodigiosa. El
atrio velase en proyección semejando un parque pequeñito, y una población de Liliput hormigueaba en
apresuramiento de himenópteros sorprendidos por la noche. Los ojos enloquecidos de Julián buscaron A
Rosalina sobre el asfalto y la deseubrieron rlgida, con el rostro siempre alzado en espera del siniestro
drama.
Entonces Jacinto sintió flaquear su decisión. Cómo!. . ... Ella se quedaba en el mundo A gozar de la
villa, del amor, de la juventud y del placer!. ... Ella, bul'ladora y cruel, traidora y sin corazón, seguirla

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REVISTA MODERNA.

flechando y perdiendo corazones, y él se estrellarla el cráneo sobre las losas y lo recogerían he_cho uoa
masa sangrienta que causara horror! ..... De súbito, una sonora y vibrante campanada, la del Angelus,
rasgó las ondas aéreaP, y Jacinto, sacudido por un estremecimiento de pánico, al borde del abismo, per•
dió pie. Cristo!. .... Con un movimiento prodigiosamente rápido, logró asirse arañando con sus uñas la
piedra, y se encontró posado sobre una voluta que apenas se avanzaba en relieve una yarda. Resbaló
adherido al muro, echado atrás el cuerpo, escapado milagrosamente á la atracción y á la pesantez, y
qued6se livido, helado, los ojos fuera de las órbitas por el terror, la cabeza e1·guida poi· instinto de conservación para no ser atraído por el abismo, los brazos abiertos en cruz para prolongar su adherencia
salvadora! Pero las fuerzas le faltaban; sus corvas temblaban acometidas por un temblor invencible; su
cabeza desvaneclase de horror; sus miembros helados y flojos exudaban el sudor viscoso de la muerte; su
lengua paralizada, pegada á su paladar árido, ahogaba su respiración estertorosa; su coraz.'m en un gol•
pear vertiginoso parecía atropellarse por acelerar sus últimos latidos!
Un terror inaudito, inconcebible, invadía en relámpagos destructores la razón dtil misero; la iJea
tremenda de Dios inexorable, de Dios castigador y justiciero, tentado por el extravío demente &lt;!el desgraciado, crecla en proporciones inconmensurables en s:i cerebro desquiciado; y el terror inmcdible, el
terror insondable, aplastaba en su alma todo pensamiento implorador de gracia, imprecador de piedad
y de misericordia!
Erizado, livido, tembloroso, jadeante, aguijaba su terror á la muerte y su ansia fobril do ,·ivia· un
instinto de animal acosado por un supremo peligro, el instinto latente en el hombre y que llegado el
instante decisivo de prueba, triunfa sobre todo impulso que no sea el de vivir. Una nube de murciélagos
escapados de sus madrigueras al toque del Ángelus, rondaba con sus alas membranosas y satánicas el
cuerpo del infeliz; diríase que eran pequeños esplritus del mal que bailaban la danza del vértigo atra yendo con un mareo demoniaco al suspendido sobre el abismo; pasaban en vuelo pesl\do y torpe, rozando el rostro cadavérico cual un enjambre de vampiros ávidos de chupar la eangre de aquella presa que
se les escapaba!. ... Un chirrido agudo y estridente, más hórrido que el exasperante chirriar de un gonce
enmohecido, chilló sobre su cabeza, y al hlvantar Jacinto los ojos vió en el paroxismo del honor dos ojos
fosfóricos, los ojos llameantes de una lechuza que parecía la encarnación de Lucifer, y que lo miraban
en un movimiento giratorio del ny,:tálope que parecla infundirle: •Arrójate! suéltate! échate!,-y el mi•
serable sentla que le abandonaban las fuerzas exhaustas; comprendla que un solo movimiento hacia adelante lo precipitarla al vértice, que cualquier tentativa de modificar su posición romperla el equi librio que milagrosamente habla guardado, y este pensamiento exacerbaba su doloro$a angustia!. . ....
Solamente Cristo, el divinamente fuerte, pudo sufrir tres horas de formidable agonla enclavado en la
Cruz!
Y los murciélagos rondaban, rondaban en danza macabra alrededor de Jacinto, despertando en su
espíritu pavorosas y siniestras visiones de aquelarre! Pareclale que una greguería aullan te ascendla de
la noche negra en que había caldo la ciudad, y que hórridas brujas venían cabalgando sobre escobas á
rondar también, cogidas de la cola de un gato negro de ojos de ascua, y seguidas del macho cabrio que
bramaba brincando en el viento, empujado por una racha huracanada de iofiem:&gt; que prestaba alas qui
ml'.•ricas á. todo lo que se arrastra, á todo lo abyecto, al ofidio y al escuerzo, A las vlboras cascabeleras y
á. los sapos hinchados y congestionados de odio! Pasaban, pl\saban en ronda abracadabrante sugestionando su pol&gt;re espíritu pavorido, invitándolo á voltear en el vacio con las alas de la quimen! ... ,
«Ven .... ! Ven .... !
Y la lechuza, inexorable, repetía su estribillo:
•Arrójate! sueltate! échate!,
Del fondo negro del abismo, pues aquella noche por un sarcasmo de la suerte se habla interrumpido
la corriente eléctrica y no daban luz los focos, surgía un coro lastimero de aullidos ululantes: los perro3
hablan vi1,to sin duda á la muerte, á las brujas y al diablo, los perros vagabundos, los perros tlacos y
hambrientos que poseen olfato de cadaverioa y ojos visionarios, y lanzaban su clamor fatídico vuelto el
húmedo hocico al cielo, en tanto que los gatos mayaban enarcando el espinazo erizado de púas, resoplando enfurecidos ante aquella sinfonía siniestramente demoniaca!
El angustiado, presa de mortal agonla, jadeaba en lucha desesperada con la muerte que vela estrechar sus clrculos constrictores más y más. Su vientre hundlase en cont1·acción de pánico; sus flancos palpitaban cual los del equus fulminado de insolación; sus miembros se derretían en copioso y maldito exudar de ético, y sintió en un cataclismo de espanto que sus pies vacilantes resbalaban pulverizando la cantera de JI\ voluta rolda por los siglos!
. . . . . . Súbitamente, un rozamiento extraño, pero real, tocó la palma de su mano izquierda; el frota •
miento, casi insensible sobre su epidermis helada, se repitió más pronunciado y Jacinto volvió lent11men•
te el rostro y á la luz de las estrellas vió que un pedazo de cuerda descendla de la cornisa y flotaba al
viento, al alcance de su mano, cuando una ráfaga la empujaba . . . . Una sensación portentosa de esperan•
za electrizó sus miembros y vivificó sus nervios agotados ..... pero la cuerda babia vuelto á su quietud
en perpendicular, y era necesaria otra ráfaga de viento para que Jacinto la alcanzara .... Estiró su bra.
z~ todo lo que pudo, en elasticidad increíble para la rigidez de su cuerpo siempre á. plomo; pero apenas
tocó con las yemas de sus dedos la cuerda .... Esperó extático, devorado por terrible ansiedad ... . pero
el vi'~t'0 pa.recla haber soplado solamente para burlarse del infeliz!. ... Pasó uno, pasaron dos mortales
minutos-.·.. . y el viento no venia .... Gruesas lágrimas de despecho y de insondable amargura resbala-

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han_ por las mejill~s del ~ondenado,. en ~risi~ ~remenda de tortura ..... y enajenado, enloquecido de sardómca esperanza iba á. Jugar su vida 1mbec1lmente, pretendiendo saltar hacia la cuerda para asirse á
ella, cuando una ráfaga débil, apenas sensible, fué creciendo..... creciendo . ... la cuerda se movió osciló, enarcóse cual s_i r~istiera el empuje .. ... . y al fin Jacinto la palpó entre sus falangetas, y desli;ándola más en un mov1m1ento envolvente, logro asirla!
Santo Dios! ... . Era salvo! ....
Respiró largamente embriagado de inefable ventura! Su horrible pesadilla de sangre y muerte ma·
cabra Y satánica, desvaneciase en su alma; pero de pronto, al ver que los focos eléctricos se encendían
estalló la cobardla atávica del pobre degenerado en alaridos salvajes, demandando socorro!
'
Y cu~ndo acudieron á salvarlo y pudieron izarlo con cuerdas, al fulgor de antorchas de brea, Jacinto, pavor1zado, lamentable, los ojos errantes, hula de los que lo rodeaban y adherfase de espaldas á los
muros, con los brazos en cruz, perfectamente loco!
liuBJbN M CAJ.1POS.

1901.

HORTVS DELICIARUM.
El crepúsculo sufrn en los follajes.
Tus manos afeminan las discretas
caricias de las noches incompletas
bajo una fina languidez de encajes
y una indulgente aroma de violetas.
Nieva tu palidez sobre las horas.
M:i deseo perfuma, y mi pupila;
al fulgor de la tude que vacila,
complica en sutilezas tentadoras
la breve arruga de tu media lila.
Algo llora en los árboles espesos.
El alma, enferma de divinos males,
quiere unir en las copas inmortales,
á la inquietud ambigua de tus besos,
el sabor de las églogas pradiales.
Llega un triste mensaje: ha muerto Ofelia.
La flor de oro del Sol, desde el Poniente,
quema en su polen de oro, inútilmente,
tu integridad estéril de camelia,
y agoniza dorándote la frente.
Hoy cantan los maitines de las flores.
Deja anastrar tu falda entre mi3 penas,
y al ritmo de la sangre de mis venas
trovaré el virelay de tu pudores
y canonizaré tus azucenas.
Las tardes se marchitan desoladas.
Dame el saludo de cortés desvío,
y verás cuál resbala por el frlo
ópalo de tus uñas delicadas,
mi alma, como una ¡;ota de roclo.
El violfn detalla una gavota.
Mi corazón fallece en un gemido,
porque al beso de sombra del olvido,
bajo el ancho moaré de tu capota
tu mirada y la tarde se han dormido.
LEOPOLDO LUGONES.

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REVISTA MODERNA.
r ucutcs, y la que llega trayendo en las pupilas
el yelo de Leonaroo de Vinci. Salen todas,
al desnudo las formas, como para las bodas
edénica~; y al mando del Príncipe, en un coro,
la obra de la Harmonía dice el proemio sonoro.
-c)farchad á los palacios donde el silencio nieva,
y echad la brasa mágica q11e la garganta lleva!,
Tal dijo el raro Príncipe; y al instante que oyeron,
en la somlm1. las hadas en trnpel se perdieron.

I

Corrieron las hada•, volaron por bosques y llanos hendiendo
la sombra nocturna. Y al eco vibrante del iitmico e~tr 11l'nrlo,
1•1 vi&lt;•nto salió de sus antros
souando su trompa guener11;
1il :\rhol, en donde la sombrn,
pa- ,bito obscuro, se en red 11,
al conjuro alegre
sacudió sus creuc!-1:ts.

{

Eu las negras cuevas cóncava~
las cabecitas de los ecos se alzan,
en cuyas lenguas la sonora. lil'sta
en polisono e~pejo se retrata.

l,

~I
~

, ,.,.--f'15

Eo el rlo la uaya&lt;lo,
su collar arrastra:
el collar de las perlas
de la fuente clara.
Del palacio arbóreo
abre la hamadriada
corticales puertas
húmedas de savia.

,/_

"//

Y pasan la hadas veloces cortando la sombra nocturna,

la faz de la Noclw, la faz cavilosa, la faz taciturna.
CORPANCHO!

EL SEURETO DE LA RAHUONIA
Ó LA ODISEA DE LAS KOTAS.
EL

Loco,

ConPANCHO.-La

ara,ia y el insecto se adunnie1·011

al a1·1·ullo de las Notas.
EL LOCO:

..

Un piano que dormía.
Se vela en la ¡¡ombra, dentro del mudo piano,
de las Notas letárgicas el perfil extrabumano.
Eran cien las durmientes de aquel bosque. Sus ojos,
t1·as el velo del párpado; y los labios, que, rojos,
sangraban harmonlas, ya eran loza enigmática,
helada y blanca: loza de la !frica plática.
El silencio apretaba la garganta apollnea,
y se cristalizaba sobre el torso la línea.
Una explosión melódica y súpita. Alguien, fllera,
-quizá un genio-ha llamado violento, y á la vera
de una bella durmiente, sonó la cuerda. El ero
puso en la tensa cuerda un tembloroso fleco
de vibración. Y todas las hadas despertaron.
¿Qaién_llama? ... Oyeron pasos, y al Príncipe aguardaron.
e Despertad!, Usó el Príncipe de su varita mágica:
y salió el hada Amable, y salió el hada Trágica,
y la que sorbe el agua clara de las tranquilas

(D iluye
la risa
en mohín catedrátice,;
eu una mueca docta y compasiva )
- Ese pobre! .. . . No sabe
que en la noche no hay penas ni alrg-rla;
que la noche es tan sólo
la negación del dial
Las hadas!. ... lindo cuento,
solaz de la ignorancia! ....
Son iguales quizá en entendimiento
la Locura y la Infancia .
Cuando oiga u sted: ... espero ... .
¿Conoce usted á. Spencer, caballero? ... .

( Contii•uaní).

S.n,TIAGO AnuC&amp;LLO

H.

�387

REVISTA MODERNA.

EL ELASON DE LA DUQUESA.

N una de estas mañanas, al leer, según mí costumbre y antes de salir de casa,
El bnparcial del dla, tropecé (y ya se comprenderá más adelante por qué
empleo este verbo) con un articulillo de Don Javier Santa Maria, que lle•
Yaba por titulo •Cena de Navidad.• Leerlo, sonrefr y decirme: c¡asi se eac1 ibe la historia!,• fueron cosas que hice en menos de tres minutos.
Pero como aquel articulo en que se narran acontecimientos falsos, ha
reavivado mis recuerdos verdaderos, y como después de aquella lectura he
tenido con el director de la Revista Moderna y con ott·os amigos mios que,
como yo, lo fue1·on·de Manuel Gutiérrez N ájera, á quien el poeta Santa Maria
alude en su escrito, conversaciones acerca de lo narrado en él, he acabado
por resolverme á escribir estas linea@, en las que el lector encontrará, con
la veriJica historia de la • Daquesa Job,• la explicación de la sonrisa y de la reflexión exclamativa de
que antes hablé.
Refiere Santa Maria en su • C.m1 Jd NaviJ.id, ,, qae últim im rnt.i, e1 u:ia e3tacióa de bandera del
bosque (no sé cuál, pero supongo que será el de Chapultepec, que no tiene estaciones de bandera), entró
en una tienda pa-ra tomar una botella de ce1·veza; que ahi enconh·ó, ejerciendo accidentalmente las funciones de tendera, á una mujer •pequeñita, delgada, con el pelo entrecano, algunas arrugas en la frente
y en las sienes, la boca roja y alegre, y los ojos muy g1·andes y lucientes;&gt; que esa mujer, que dijo estar
ah! pasando una temporada con su hija y su yerno, •encendió en su memoria la linterna mágica de los
recuerdos;• que, finalmente, la reconoció, y que era una tal Matilde, dependienta que fuera hace más de
veinte años de un almacén de Plateros, francesa, amiga de poetas y periodistas, de los redactores de La
Repú'Jlica especialmente, y que por esa época habla dado ó compartido á ó con •Gutiérrez Nájera, Pepe
Negrete, Pepe Bustillos, el señor Rico, Joaquín Trejo y el mismo Santa Maria,• una cena de Noche Buena,
en la cual, el primero de esos escritores, habla dado por primera vez lectura á su e Duquesa Job,• poesla inspirada por la referida Matilde.
Ahora bien: muy á pesar mio, y solo impulsado por mi amor desmedido á la verdad, manifiesto que
si alguna linterna encendióse en la mente de Santa Maria allá en la estación da bandera del bosque, no
fué la mágica de los recuerdos, sino la caprichosa de la imaginación, que forja leyendas y novelas. Ni
la • Duquesa Job • fué escrita hace más de veinte años, ni la que la inspiró se llamaba Matilde, ni puede
tener yernos, ni pudieron estar juntos, como camaradas literarios, en la redacción de La República, ni
en ninguna otra parte, Pepe Negrete y Pepe Bustillos, que hoy si lo están en las regiones del no ser, desde las cuales no pueden protestar, pero que no son tan profundas para los que los conocim:is, que nos
impidan señalar y rectificar las f~bulas que acerca de esos desaparecidos se forjen.
En las ediciones de tas obras poéticas de Manuel Gutiérrez Nájera, aparece la • Duquesa Job• dedicada á mi, y ese hecho, asl como la afectuosa é intima amistad que con el Duque me ligó desde los últimos meses del año de 1836 hasta su muerte, me ponen en condiciones de conocer la historia de esa composición y me dan cierta autoridad al narrarla.
·
En aquella época precisamente (1886), época de mi llegada á esta ciudad y de mi in&lt;&gt;'reso á El Partido Liberal, que dil'igla José Vicente Villada y cuya redacción se encontraba en el callejón de Santa
Clara, en los bajos de la casa de D.&gt;n Juan Josó Bu, fué escrita la •Duquesa Job,• y publicada fué por
primera vez en un semanario que se llamaba Gil Blas y que redactábamos Gutiérrez Nájera, Felipe G.
Cazeneuve (p'3ruano, redactor entonces de El Partido, más tarde canciller del Consulado Mexicano en
Parls, después cónsul de México en Eagle Pass y hoy radicado en Lima, en donde, según creo, redacta
El 7'iemp_o); Julio E,ipinosa (periodista muerto, hijo que fué del ex-tesorero g eneral de la Nación) y yo.
De ese Gil Blas, que fundamos con el doble y dislmbolo objeto de hacernos un nombre en la politica y
ele dará conocer los mejores trozos musicales (porque á cada número acompañaba una pieza de música) de las operetas que ponía en escena la Judic, que acaba'&gt;a de llega1· á México y ti-abajaba en el Nacional, no se publicaron más que cinco números, pero del segun fo de ellos tomó la prensa del pals par~
reproducirla, la •Duquesa Job.•
'

Acerca de la persona á quien el Duque consideró por entonces dign11. de llevar--aunque subrepticiamente- su nombre y sus armas, tengo que se1· discreto al hablar, no sólo porque me repug~a que se
saquen á luz episodios de la vida privada de los hombres célebres-sobre todo .iesde. qu~ .he visto cuán
maltrechos han salido 1011 manes de Alfredo de Musset y de Jorge Sand, de la pubhcac1on de tantas Y
y tantas intimidades como acerca de ellos han editado los memoriógrafos y desenterradores de corres•
pondencias-sino también porque ayer precisamente, Luis Maillefert y yo crelm)s reconocer, en las fac•
ciones algo ajadas de una señora que pasaba por la calle del Coliseo Viejo, las no muy correctas, pero
.
.
8 ¡ graciosas de la grissette que inspiró á Manuel su encantadora poesla.
La duquesa Job no se llamaba, no se llama (puesto que estoy cierto de que todavía vive) Mat1lde,
sino l\:larie, y en la época en que tuvo blasón y sangrn azul (ya que el titulo de M,nuel fué ¡a!! de ~os
que no 86 heredan y manos riiorgandticamente) era dependienta del almacén de Madama Anc1au~, sito
donde boy está Ja cantina • Flamand,• 2ª de Plateros. Añad~ré que Marie no tuvo más. ro~e con escritores
y poetas que los que tuvo con Cazeneuve y conmigo, que entonces nos r_e~nl~mos d1ar1amente con G~·
tiérrez Nájera y que lo acompañábamos - :i.sl como Pancho Garay y Just1111am, Cario~ Govante~ Y Lm:1
l\laillefert, que no son hom'&gt;re3 d'3 Jetra3-cuando, todas las tarJes, á la una y á las seis, la e~pe1ab~ pa•
seando •desde 139 pue1·tas da la SJrpres:,. hasta la esquina del Jockey Club;• y conste que solo ~l Justo
temor de ser indiscreto m:i hace no narrar con todos sus detalles un episo:lio que pudo ser trágico: una
tentativa de suicidio c;n vulgares cerillas disueltas en una taza de té, que se verificó al romperse!ºª
dulces lazos de amor juvenil que ligaron al Duque y á la Duquesa, y que no tuvo fatales consecuencias
"'racias á ta pronta y eficaz intet·vanción de nuestro no olvid·do amigo el Dr Juan N. Govantes.
" E;ta 69 la verldica historia de la •Duquesa Job.• Al recorJarla y relatarla, no he podido menos de
conmovarm3. Si á esos episodios no los cubre el velo de veinte años, si los cubre el de quince, Y cuando
hacen esfuerzos para ver al través de quince años, lloran los ojos del alma, como lloran los del cuerpo
86
cuando se esfuerzan por ver al través de m1Utiples velos de niebla.
¡Pobre Duque! No olvido, no olvidaré nunca nuestras sab1·osas charlas á las horas del ajenjo, ya fuera en casa de Plaissant ó de Meesser; ni cómo los interrumpía invariablemente poco antes de la una Y
de las seis para ir á esperar á la Duquesa; ni cuán alegre retornaba á nuestro gl'Upo cuando habla, por
gracioso don de su am:i.da, podido reemplazar la marchita gardenia que llevaba desde por la mañana en
el ojal de la levita, con o~ra fresca y lozana!. .. .. ... . .
Antes de terminar estas lineas, debo decir que no conozco á D.:&gt;nJavierSanta Maria, person~lmen_te.
onozco si sus versos y ellos me han hecho quererle como á un amigo. Recurro, pues, al magia amica
C
J
I
I
1
't
veritas para que me perdone el ligero escozor, que sin duda va á producirle o antes escr1 o.
MANUEL

México, Diciembre 30 d11 1901,

BALADA DE LOS GOLFOS
PARA VOLVER AL ClOLO Dl!l L!S EOLOOAS.

DEL LIBRO "'EGLOGAS-"

Venid, yo tengo para vosot, oK
también un poco de corazóu;
mientras riendo pasan loH otro~,
venid, yo tengo para vosotro11
una canción.
¡A ve1 ! mostradme los dientes blancos,
los ojos grandes, los pies deformes
y los harapos sobre los flancos.
¡A. ver! mostradme los dientes blancos
de lobos jóvenes.

PUGA

y

ACAL.

�REVISTA .MODERNA.
¡Bravo! Dejadme que me convenza
de vuestros odios y vuestros crlmenes;
habladme todos - no os dó vergüenza;IJravo! dejadme que me convenza
de que sois viles.
¡Pobres muchachos! Yo he de mostraro:-:
el gran remedio de vuestras penas;
sagradamente quiero educaros,
¡Pobres muchachos! Yo he de mostraros
vuestra riqueza.
¿Nadie os lo ha dichol Bajo esas ropa11
deshilachadas, corre la sangre;
¡tended las manos á vuestras copas!
¿~adíe os lo ha dicho? Bajo esas ropa,;
tenéis la carne!
¡La carne ubérrima, la carne viva!
y carne y sangre vuestras entrañas,
cuando os desprecie la raza altiva
gritadle: •¡Somos la carne viva
que os amenaza!•
Y entrad en vuestra carne sangl'ienta
y oíd el ruido de vuestra sangre·;
niños de larga faz macilenta,
entrad en vuestra carne sangrienta
y hacéos grandes!
¡Sed los esposos de las pasionee!
y bajo el forro de vuestras venas
-¡gloria á los músculos y á los tcudoncssed los esposos de las pasiones
cor,tra las vírgenes de las ideas!
Xo creáis nada, no aprendáis nada,
salvajes lllios, niños feroceE¡
retad á todos con la mirada,
y, en todo nuevos, no aprencl:íis na&lt;la,
mis lobos jóvenes.
Sed criminalci y hacóos fuertes,
mis pequeñuelos, mis redentores¡
vai11, como piedras, rodando inertes¡
pero ya es tiempo de haceros fuertes
entre el ejército de las pasionea,
Yo mi esperanza pongo en vosotros,
los dominados del corazón,
y-triunfen unos ó triunfen otrosyo tendré siempre para vosotros
una canción!
EDUARDO

l\IARQUINA.

LA

nTST ÁN y yo Vl níamos de los Dan ges y desccndlamos hacia el lago de Aumer,,·
por su garganta de Lerchaux. Solamente que, en lugar de seguir los recobecos del gran sendero, babiamos tomado el partido de acodarlos y caminába·
mos un poco á la aventura, ora á travé;¡ de los .prados turbulentos, donde floreclau, por centenares, las estrellas blancas de las parnacias; ora bajo los castañares rumorosos, donde los aYillones sierverales revoloteaban arrojando al
aire sus notas estridentes.
Dd tie:np!l en tie:n;)) hac[am )Salto para contemplar el pa.isaj0 C)U} se ex:te:iJla á nuestros pies, y que
el sol, declinando, teñla con su; más opulentos colores; los bo3q ue3 encre3pados, ya bañados por una
sombra violácea, ya 11.brillanta lo i súbitameate poi· rayos luminosos; el lago azul y oro¡ y sobre la ribera
opuesta, el gigantesco macizo de la Tournette perfilando en pleno cielo sus antemurales desgastados y
sus clmas fantásticas rosadas·por los postreros rayos del sol muriente.
Ibamos tan bien, que al cabo de una media hora nos extraviamos. Lejos de volver al camino, nos encontramos perdidos eu el fondo de una e~pl\CÍtl de vallecito reverdeciente. Hablamos ya perdido de vista
el lago y las montalia11, y nos intern:\bamos, al azar, il lo largo &lt;le un caprichoso sendero que nos llevaba quién sabe dónde. Esas vagabundas comarcas no tienen nada de di~plicente cuando el dla comienza;
pero pierden mucho ele su encuanto cuando el crepúsculo se apróx:ima.
- Es imposible orientarse en esta espesura, exclamó Tristán, ¡no encontraremo::1 jamás el borde del
lago lo suficiente á tiempo para tomar el último bote, y Dios sabe dónde tendremos que irá dormir.
-Procuremos desde luego, re~pondl, salir ele este bosque encantado y ganar una lomada desde donde podamos ver el pals.
Dejamos el sendero, escalamos una de las pendientes del vallecito, y tuvimos Ja suerte de llegar
efectivamente á la orilla del monte. Pero no habíamos adelantado nada. El horizonte está siempre limitado por espesas enramadas; solamente que, entre la vurdura sombrla, velamos esfumarse á lo lejos techos de teja en lo profundo de una cañada.
-Hay allá bajo un villorrio, dije á mi amigo; serla cosa del diablo .. .. si no tuviera siquiera un figón
dondt1 encontrar un catre para pasar la noche ....
En efecto, al cabo de un cuarto de hora desembocamos ca la primera casa, situada en medio de nogales. Con su abultado pajar, su galeria exterior y su escalera de piedra ·blanca, tenla un aspecto agradable. Justamente un buen hombre descendía de las escaleras y se dirigla hacia una fontana que surgla
de un tronco de árbol, á algunos pasos de ali!. Enderezamos á él para obtener las indicaciones necesarias. •¿Dónde nos encontramos?• .... ¿Tendremos la dicha de encontrar en alguna parte algo de cenar y
un lf\cho? ....
- Estáis, reEpondió el viejo, en Pregmi, panoquia de San Eustaquio; pero no hay aqul ni tabernas ni
casas de alojamientos .... Podréis, quizá, llegar hasta el castillo de la seíiorita Prégny ..... La encon•
traréis doblando á mano derecha en el extremo de un paraje cubierto de castaíiones. Las gentes son
muy amables y muy agasajadoras, y consentirán, sin duda, en alojaros.
¡Hum! Esa hipótesis nos parece dudosa; pero la noche se nos viene encima, tenemos hambre, y eso
nos anima á. tentar la aventura.
Dimos vuelta, pues, á mano derecha, y distinguimos claramente poi· encima de los castañares, los
techos de pizarra de la mansión de la joven cuyos hábitos hospitalarios nos había alabado el buen
hombre.
Ese «castillo• era simplemente un salón savoyano, una mansión de techos con aleros, flarqueadas
por dos torrecillas cuadradas y precedidas de un vasto corredor separado de la avenida por una pesada
verja de hiel'l'o. Esta verja estaba entreabierta y pudimos penetrar fácilmente en el col'l'edor donde los
cardos y las cepas ·de avena crecían y morían en abundancia.
Un muro completamente bajo lo separaba de un gran jardín, y contra un muro, al abrigo de un ace-

�390

REVISTA MODERNA.

bo, un viejo pozo levautaua su b, ocal re\•estiJo de follaje. ToJo, desde las corni&lt;111s amohos!ld&amp;S ha'!ta
los pasament,,s de las puertas, tltrnunciaban á gritos el abandono y la decrepitud.
El jardln parecía más salvaje todavla: las fresas hablan invadido los p11'!illo-1 J exponi,1n su-1 tallos
rnstreroF¡ los plátanos se asemt-jaban á los oteros de los cementerios
Aqul y allá algunas plantas tenaces hablan sobrevivido; cotriuda~, ,·ioletas y calúudulas de tintas
pAlidas y perfume otoñal. Todo esto, los manzanos, los frambuesoii, los dnrRZnales, formaban una espe·
l'ie de floresta virgen.
La fachada que miraba hacia el jardiu cstaha do arriba abajo 1tdorn1tda por un jazmiu, cu el que
al.,.unas blancas estrellas reanimaban toda su obscura verdura; se dei,:prendia de esa singular mansión
u; perfume de misterio que nos seducia. Nos decidimos á golpear la puerta. Una anciana, con una cofia
de pelo negro, nos abrió, y presentando nuestras excusas, le significamos nuestro ohjeto.
Ella nos examinó curiosamentP; nuestro aspecto le inspiró sin duda. confianZR, pues c?nclnyó por
Ron reir.
Yoy á consultar con la señorita .. Entrad solamente y esperadme.
Nos dejó en el vestluulo, adornado por pequeños cuadros negros y blancos que exhalaban uu acen·
tuado pe1·!nme de campiña, y cuyas murallas húmedas ostentaban antiguos retratos de ascendientes.
Nuestra ei,:pera no fué muy larga, la sirvienta reapareció trayendo en la mano un candil de mecha inde·
cisa, que iluminaba vagamente su semblapte al'ingado y como desbastado á golpes de podón.
- La sPñorita, dijo, os ruega que la excuséis si no os puede recibir personalmente. Está ocupada
con su ,granges• . . .. Pero yo misma voy á mostraros ,•uestros cuartos y os conduciré á cenar.
Y dicho esto uos llevó en el primer patio á una pieza vasta, adornada de tapicerla, y que comunica·
bacon un cuarto de dos lechos. Candeleros Luis XV, con bujias á medio consumir, estaban colocados
en los dos ángulos de la chimenea.
La sirvienta las encendió y preparó toJo para que pudiúramos acostarnos bien, y después fué á bus•
carnos qué comer.
Las bujias alumbraban á duras penas. La atmósfera húmeda las rodeaba de un vapor semejante al
hálito de la luna durante las noches brumosas, y los objetos no sallan de la sombra, sino A medias. Pa·
recia que ese salón, inhabitado desde hadR hlrgo tiempll, hubiera quedado en el mismo estado en que
lo dejara su último ocupante.
Sobre un velador alcancé á distinguir una vasija todavla llena de plantas desecadas, Eran flores
ulvajes recogidas sin duda en un paseo de otoño, pues pude reconocer un grupo de climátidas y otras
flores estivales. En uuo de los rincones se encontraba un chiffonier con ornamentos de cobre y de uno de
los cRjones entreabiertos sallan madejas de seda azul, rosa. y otros colores.
\;n libro habla sido olvidado sobre la mesa de mármol, y una hoja de jazmln señalaba la página en
que su lectura habla sido Interrumpida
Lo hojeé: era un volumen de las J.lfeditacio11e:; Fl'eute á la. chimenea babia un piore abierto, y sobt·e
el pupitre se h:illaba colocado un cuadro de sonatas de Mozart. Pero lo que llamó sobre todo mi atención,
fué, encima del piano, un pastel de forma ovalada, un retrato de mujer joven en toilette de soirée.
Tenla frente de inteligente, ojos azules de mirada llmpida y una sonrisa jugueteaba en los labios de
su boca juvenil. Se lo señalé á TristAn, que lo examinó á su vez, é insinuó que ese serla el retrato de
la señorita Prl&gt;gny.
-En ese caso, dije, esta señorita no d~be ser joven, pues á juzgar por la toilette el pastel data del
11Pgnndo imperio.
En eso fuimos interrumpidos por la apuición de la sirvienta. Nos trala cubiertos, pan, una pechuga
fria, huevo11. frutas y una botella de vino añf'jo, y colocó todo en una pequeña mesa redonda., retirándo•
11e despué» de darnos las buenas noches.
, Tomamos asiento alrededor de la mesa, y haciéndole los honorea á la cena, recomenz.1.mos á entre·
t11nerno:1 en ponderar este invisible huésped que nos acogió tan hospitalariamente. Los detalles de ese
Rntiguo mobiliario, impregnado por la poesia de las cosas de otros tiempos, nos sugerla toda clase de
imposiciones uo,·elistas.
Tristán persistió en su pensamiento de que la misteriosa señorita de Pr(ogny debla haber habitado
ese salón, donde hablamos sido instalados, y trataba de constituir su personalidad, tomando como ele·
mentos de juicio el retrato al pastel; la música colocada sobre el pupitre del piano, el libro favorito olvi·
dado ~obre el ehifonier.
,Auu admitiendo que el pastel date de 1859 ó 1860, lo que no es probable, declaraba él, nut'.stro
huésped tendrla veinte años apenas en ese tiempo, y puede ser hoy una vieja encantadora. Ella debla
sobre todo conservar la juventud del alma. Ama la poesla, la música y las flores; y siento tierna simpatia por esa amahle joven que se ha desarrollado como planta rara y delicada en el fondo de esa vivienda
salvaje.•
Yo no estaba dispuesto á confrontar su opinión. El añejo vino de nuestro huésped, nos encendla la
Imaginación. El resto de la noche lo pasamos disertando sobre el mismo tema y acostándonos de dla en
el rondo de nuestros lechos.
Asl, cuando por la mañana vino la sirvienta á. preguntarnos cómo hablamos pasado la noche, nos
encontró en pie y con indecibles deseos de verá la señorita Prégny, A fin de expre.carle toda nuestra lo·
tima gratitud.

REVISTA MODERNA.

391

-La señorita esta abajo, en la sala, respondió la sirvienta. Ella prepara el café con leche ,. ~e con•
tentará mucho al ofreceros personalmente una taza . . ..
•
Descendimos con una ligera exaltación del coupé, La Sirvienta abrió la pullrta del comedor uos 1 ••
zo pasar delante de ella y pudimos ver, en el extremo de la mesa, una mujer du cincuenta año~ de t~lle corto, semblante coloreado, pequeños ojos grises mm· ,·ivos gruc•oil labi0t&lt; ,. cabellos · ' ·
do á e6tilo chinesco sobre la frente.
•
'
·
·
gnse~, rema - Entrad, caballeros, vosotros no me mole1,tais. . ..
'- Señorita de Prégny, dije un poco cortado, venimo~, antes de partir, á prCli&lt;'lltl\ros nn&lt;'stras i·xcusas y nuestro agradecimiento, por todo.
-Yo no soy la señorita de Prégoy, l'eplicó con un levantamiento do espaldas.
-Perdón. ¿Dónde está la dueña de casa?
-La dueña soy yo . . ·: La ~eñorita de Prégoy .. .. ¡Oh! la señorita de Prégny no es ya más de e¡,te
mundo .. •• La pob~e quenda criatura ha muerto hace di&lt;'Z años, instituyéndome su heredera Aconrlición
de que yo no cambiarla nada de lo que hay aqul.
He ejecutado fielmente su última voluntad, y vosotros habéis podido verlo en mi salón .... Todo &lt;'S·
tá exactamente como el dla en que ella entregó su alma á Dios . ...
En seguida cambiamos algunas palabras de conversación, y cortesmente nos despedimos.
Cuando tomamos de nue1'o la avenida de los castaños, el sol comenzaba i\ desalojar Jas uubt's.
Sohl'e la hiedra se levantaban blancos vapores que humedeclan las copas de los castaños
Se dirla que los poéticos recuerdo!! de la muerte exhalados dulcemente por la tierra htim~tla y
•
el al_ma enca~tadora de la señorita de Pr&lt;-goy se cierne toda\'la sobre el querido dominio donde ¡e h:~:t
deshzado su Juventud.
ª
Y, melancólicamente engañados, descendimos hacia el la"'O
., , lle\'anJo cou nosotros Ja imagen fnzaz
de la huésped difunta que nos habla dado ho~pitalidad.
~
ANDRÉS TH EU RIET.

�Eo la alameda tranquila
que bordea la laguna
nos dió alcance la pupila
soñarlora de la luna.

Y tu cuerpo tan pequeíio,
co::no silueta divina
engarzado en el cnsucii'&gt;
dr la blanca muselina,

Las parrjas se alrjaban
tras los árboles espesos
y en la atmósfora clt'jaban
como estela muchos besoR

te hacia más hechicera
que todas las ricas galas
y parecías ligera
como si tu vier.1s alas.

Te apoyaste sobre el brazo
que en silencio te tendía
y anduvimos largo plazo
con la luna por espla.

(En la alameda tranquila
que borJea la laguna
nos dió alcance la pupila
soñadora de la luna ).

Las pisadas resbalaban
sin drjar ruido ni huellas .. . .
Nuestros ojos navegaban
en la noche como estrellas ....

Y por rutas tentadoras,
bajo la noche estrellada
anduvimos muchas horas
sin decirnos nada .. . . nada.
)hNUEI,

UGARTE.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 24, Diciembre, Segunda quincena</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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REVISTA MODERNA.

ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NóM. 23

n
Llegó el domingo aquél que los apóstoles tenían designado para su comilona intima: como Pedro andaba malucho y muy desganado, esmeróse la Relimpia, gran gisadera y asaz primorosa, en aderezar
una comida no para mineros, sino para apóstoles de verdad y aun para obispos, según el decir de Pablo.
.Ent1·e los tres cargaron con la vianda: Pedro llevaba el talego del pan y la fruta; la Relimpia, aquellos manjares más jugosos y delicados, tales como la tortilla de jamón de patatas, el conejo encebollado,
el lomo en manteca y las suaves albóndigas en que habla cargado la mano de ajo y de pimienta; Pablo
llevaba 1\. cuestas la imponderable bota de las cacerlas, un mediano peJIPjo, cuya pez daba al vino
hlanco un saborcillo por demas áspero y agradable.
Al pasar por la fundición, salió el capataz á dar el alto.
-¿Sangramos ese horno, ó qué?
-Tráete la henamienta,-dijo Pablo descargándose.
Acudió el capataz con el jarrillo de lata, y éste por mi, este otro por la compaña, ahora esotro por.
que salga bien lo del pozo, allí se hubiera quedado bebiendo hasta el dia del juicio.
Pedro no bebla, ni hablaba, ni estaba alli: miraba con extraíia fijeza á un punto de aquel infinito
amontonamiento de rocas rojizas; buscaba con la vista aquella piedra donde se sentó en una noche triste y aflojó las riendas de su dolor, delante de la espantosa llama policroma y voraz que parecía querer
purificar al mundo. Y sin poderlo remediar, gimió de un modo tan desgarrador, tan lamentoso, que todos le miraron sorprendidos.
Pedro cayó en la cuenta y sintió rubor de su propia pena. No sabia qué decir, y como siguiendo un
anterio1· razonamiento que le hacia daño, balbuceó con doliente incoherencia, á modo de explicación,
más para él que para los otros:-No sé qué hacer .... As! Dios me maldiga si sé qué hacer; pero hay que
hacer algo.
-¡Atiza!-dijo el capataz.-En metiéndose en pozos, se van los tornillos. Poi· ésta, que es sangre de
.Jesucristo, juro que lte visto más de seis locos en la mina, y todo por esa manla de saber si )o q'\le ha_v
ahajo es duro ó es blando. ¡Duro y más duro, pedazos de bestias!
A la entrada del túnel la Relimpia tuvo un momento de vacilacióo.-La verd.td, que se necesita estar locos para venir de campo, ah!, debajo de la tierra. ¡Peste de mina!
Pedro marchaba delante sin curarse de los demás, con un aire de sonámbulo, sin ver ni olr, y murmurando como trna especie de rezo:--¡Hay que hacer algo, hay que hacer algo!
Pablo advertla fl. la Relimpia, la guiaba, la desviaba del peligro .... deciala cómo sus hermosos ojos
peligralJ11n si en una brnsca nostalgia de la luz y del cielo, mirasen hacia la sombrla bóveda cuajada de
pérfidos cirios de ,·itriolo. Eran azules, eran bellisimos; pero 111 traición se escondla en aquella gota colgante, que temblaba como una turquesa liquida á la luz de los candiles.
Y la l.'elimpia, que era de piadosas entrañas, y el dolor físico la conmovia, lloró la atroz injusticia
humana, el sufrimiento de aquellos pobres hombres medio desnudos, ulcerados, marcaJos con todas las
cicatrices del trabajo afrentoso, que en sucesiva y amarga visión se le iban presentando.
¡Qué mundo aquél! ¡Y alll vivfan hombres y bestias en la paciente promiscuidad de una labor del in·
fierno! ¡Qué riqueza negra y más hedionda!
- Vaya, sentarse y echaremos un trago,-dijo Pablo al dar vista al boquerón del piso que iban haciendo los de perpéuta.
-Aquí no: más allá. Yo os lo diré. Ilay aquí un sitio .... ¡Valientes tragos se toman alll!
Pablo miró á la lletiinpia, y ésta, apoyando su dedo Indice en la sien, hizo como que barrenaba. Alguna cosa t,mia Pedro que le bal'l'enaba el sentido . . .. no estaba muy católico que digamos.
- A&lt;]ui. ¿Veis qué buen sitio? Aqu! me senté yo la otra noche y hablé: ¿sabéis con quién? con La·
r¡arto, ese cochino embustero.
-Algún traguete se tomarla, porque el granuja no lo echa en el candil; lo cual que hace muy bien
y le alabo el gusto. Amigo, esta vida hay que pasarla á tragos: vaya, empina esa señora bota y pon esa
cara alegre. Come, bebe, y riete del mundo.
- A ver si con tanto empinar la bota vamos á dejar aqul los huesos. Yo estoy aqui amedrentada¡ si:
me da miedo de pensar lo que tenemos encima.
Y la Nelimpia miró á la bóveda rocosa, y mentalmente midió aquel monte altlsimo que se alzaba sobre !JUS cabezas.
- ¡Dios! ¡Si todo esto hiciera así, nada más que asl. ... !
- Digo que tendria razón en hacerlo-exclamó Peq1·0.-Hay aqul muchas marranadas que pedfan
eso: el hundimiento, as!, asl, poco á poco .... como yo lo baria si tuviera puños como tengo coraje.
- ¡Cállate, animal! ¡Mira que decir esas cosas aqui dentro!
Y agitada y nerviosa, la Relimpia.se pus~ en pie:--Yá~O!)OS: me p_one mala esta condenada negrura. Esto es para los demonios, no para los hom~res. ¡Y se r!en los _muy bestias!

REVISTA MODERNA
ARTE V
o:nECTOn: JE:SUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

------

( Cmcluird),
1

PROFETAS

Dl!l MIGUEL ANGEL,- CAPlLLA SIX'J'IN!,-ROMA.

�REVISTA .MODERN'A

ARENGA
DEL

SE,. LIC. JESU-S U-E,UETA,
PROXU!\ClADA EN

363

ret, ógrados comprenJcn que el choque de dos &lt;&gt;jércitos en el campo de batalla, se reduce, en último aná·
lbiR, al choque d11 dos inteligencias. Do!bemos, pues, abandonar el yagatán de nuestros padres.
Yo respeto profundamente el pasado que baña y nutre con su sa\'ia las ralees de nuestra vicia: he
11prcndido en la historia que la verdadera justicia es la indulgencia-es tan fácil e1·rar! es tan dificil ser
bueno&amp;!-pero también la hiitorra me ha enseñado que la ley del mundo es la transformación perenne
de las cosas, que las moutaiias durlsimas son desagregadas por las revoluciones atmosféricas, que los
imperios despóticos son desagregados por las revoluciones sociales, que la duda aspira á la fe, que el
error aspira á la ,·erdad, que el vicio aspira á la virtud, quo el trnbajo es :nsomne como el mar, como el
amor y como Dios; y esta ley la he visto adivinada por uno de esos genios del arte que concretan en una
imagen de perfecta belleza las concepciones que despuós encerrará la ciencia en áridas fórmulas, l\Iiguel Angel, al pintar en la capilla Sixtina la Creación del hombre por un Dios que pasa sobre la tierra,
raudo y gigantesco como el Viento del Génesis, rodeado de esplritus celestes que son las almas futuras
con que luego poblará el mundo, que da la ,·ida á Adán con el solo contacto de su dedo omnipotente; y
en el gesto enorme del primer homb1·e al recibir la chispa divina como una descarga de dolor, está expresado, mPjor que con un lamento, mejor que con un grito, to lo el peso de la exi~tencia, toda la fatiga
tlel trabnjo humano!

en 1PULTEPEC CON lllOTIVO

DE LA DISTRIBUCIÓ:-1 DE PREMIOS
Á LOS ALU~INOS DEL COLEGIO MILITAR,

OS alumnos de este plantel-que es un hogar común, consciente de su unidad, de s us tradiciones y de sus ideales, como deben ser todas las escue•
las de educación nacional-van á recibir la recompensa de sus méritos
de la mano augusta del Jefo del Estado, mano que siempre E'S dura para
el delito y siempre es blanda para la vi1 tud; y este acto, señores, es una
fiesta de la Patria, y tiene, por lo tanto, una significación moral de magna trascendencia.
Las palabras que aqul se pronuncien deben ser nobles y juramentalcs, todas de verdad y de amor, pues nos las inspiran los muertos y van dirigidas á los que empiezan ít
vivir. Las voces que brotan de las grietas de este peñasco glorioso, como de innúmeras bocas, son voces
de amigos, de camaradas, de hermanos, que nos incitan al cumplimiento del deber y á las luchas del honor; son voces que avalora el E'jemplo y que hace proféticas el sacrificio; son voces que tienen una fuer•
za incalculabl~ y una repercución infinita; son voces elocuentes, persuasivas, contagiosas, tiránica~, que
todo@, hasta los más sordos, escuchan, porque desde la l\Iuerte se habla mejor á la vida, porque desde el
más allcí se proclaman siempre las leyes del mundo, porque los que mueren por una idea la corsngran,
porque los que mueren por una patria la fecundan, porque los que mueren por la humanidad la redi·
men, y porque ante la belleza fascinante del herolsmo se disipa la duda, y los augures del desconsuel&lt;&gt;,
los blasfemos y los frlvolos, enmudtlcen ante el divino Ideal, rojo y voraz como una pira que con la com•
bustión de los dolores produce la espiral de incienso de la esperanza humana!
Pero la muerte es un acto de la vida¡ el valor de morir es tan sólo una forma dt'l ,·alor de ,·ivir. Y
la Yida no es cosa fácil, oh, no! ni para el desheredado ni para el rico, ni para el obrero ni para cl sabio,
ni para el débil de espíritu ni para el poderoso de mando. La vida alta, la vida inteligente y cordi11l, In
única que merece se1· vivida, es hoy muy dificil y será más dificil mañana. Toda elaboración do idc11P,
de virtudes y de bellezas, trae consigo graves responsabílidades. La libertad, que es el fin humano do todo progreso, no se obtiene por donaciones gratuitas, sino por tenaces conquistas. El fardo de ci\·ilización que lleva en las espaldas el hombre libre, es más pesado, mucho más pesado que el del escla,·o. La
libertad es peligrosa, como es peligrosa la riqueza: el mal uso de ésta conduce al despilfarro y á la miseria; el mal uso de a 1uella conduce á la anarqula y al despotismo. Hoy todo se complica, los olidos y
los deberes. Cuántos conflictos de intereses y de pasiones se entrechocan y fulguran en la vertiginosa
historia de las democracias contemporáneas! La lucha ,·a creciendo, creciendo .... cada vez es más intensa, cada vez es más amplia, llena de clamores el mundo, estalla en el himno de fierro de las fábricas
y canta en el himno de oro de la poesla!
Un pensador ruso ha demostrado que las sociedades mueren por el esplritu consen·atlor, es decir,
por la ausencia de la lucha. Cita el caso de Selim III, que fué destronado porque quiso imponer el fusil
y la bayoneta á los Turcos. Estos se obstinaron en combatir con el yagatdn de sus vadres. Naturalmente, fueron despedazados en la guerra. ¿Cuál es hoy el gobierno que tendrla la demencia de vacilar 1111
instante en la adopción de armas más perfectas que las antiguas? .Ahora bien: el cambio rápido tlc armamento supone dinero¡ el dinero supone producción; la producción supone buenas iustiruciones pollti·
cas y religiosas, y para tener buenas instituciones pollticas y religiosas es preciso mrjorarlas constante•
mente. En consecuencia, los pueblos fuertes son los pueblos liberales, los pueblos débiles son los pueblos conservadores. Una eatrecha solidaridad liga todas las actividades humanas. Hoy los gobiernos máe

Si se quiere educará la ju\·entud para el porvc1nir que la e.:!p3rn, se dc1be ante.:! que todo y por enci·
rna de todo, fortalecer en ella la aptitud al trabajo, producir y cultiv,u· la enorgla. El Gobierno, sabien·
do que colamente sólidas virtudes pueden producir buenos ciudadano~, se propone sacar dti aqul generaciones enérgicas. La Patria necesita de hijos vigorosos. El cuerpo Cd una abstracción de los positivis·
tas, como el alma es una abstracción de los metaflsicos. Xo se trata de formar titanes inconscientes ni
sabios endebles, sino de aproximarse al tipo equilibrado y bello que lo mismo sabia arrojar el pesado
disco en los estadio5 que cultivar las rosas de la filosofla en los jardines de Epicuro. La educación flsi·
ca es una educación eminentemente moral. Esta verdad la entenditiron á maravilla los griegos y la entienden á maraYilla los americanos del Norte. L'&gt;S Eitados Unidos gastaron, de 1sgo á 1893, veintio·
cho millones quinientos mil pesos para hacer palestras y campos de juego (Dr. Sc1rgent, citado por Mosso). De esta manera se explica que en los Juegos Olímpicos celebrados en Athenas el año de 1896, los es•
tudiantes americanos triunfaran como corredores y como discóbolos, recibiéndose en Nueva York est11
telegrama: •La Grecia ha vencido á la Europa, la América ha Yencido al mundo.• Acaso se puede ser
verdaderamente hombre cuando el obstáculo nos turba la mirada y cuando el peligro nos enloquec~ el
corazón? Nuestra civilización debe envidiar los tiempos juveniles en que eran igualmente gloriosos los
atletas y los filósofos, en que el nombre de Phayllus de Crotona valía tanto corno el nombre de Platon
tle Athenas. ¿Qué hizo Platón? El libro de las Leyes, el libro de la República y el libro de los Diálogos
¿Qué hizo Phayllus? Saltó cincuenta y cinco pies y lanzó el disco á noventa y cinco pasos.
Un rey de Nápoles, á quien su ministro proponla la adopción de colores nuevos para los uniformes
de sus soldados, decía: cvestidlos de rojo, v.istidlos de vci·de, huirán siempre. Lo que debéi~ enseñarles
es á no huir.• Esto es lo que aqul se hace, esto es lo que debe hacerse en tocias las escuelas, enseñar á
la juventud á no huir, á marchar erguirda, firme, entusiasta, en medio de las dificultadeti de la vida. El
carácter de esta Escuela es esencialmente militar; su objeto es la formación de oficiales para el Ejército
mexicano. Asl lo comprende nuestro Min istro de la Guerra, que pone toda su voluntad, que es maciza,
y toda su inteligencia, que es brillante, al sen·icio de los altos ideales de la patria, apoyado y secunda·
do poi· el Presidente de la República. Sin suprimir los estudios cientlficos que actualmente son la base
de toda instmcción racional, se han eusanchado considerablemente los estudios militares que forman el
arte de la Guerra, para que de aquí salgan, no ingenieros ciYile¡¡1 sino oficiales técnicos de todas las ar•
mas, ilustrados y fuertes, que hayan estudiado bien en las cátedras, y que hayan practicado mucho en
el cuartel anexo á la escuela y en las expediciones militares anuales. Estas expediciones serán serias,
duras, ásperas, verdaderas expediciones de campaña. Lr¡s alumnos harán vida de soldados, los alumnos
serán soldados.
El amor es la fuerza más enérgica del progreso humano; sin el amor todo es estéril. La juventud
que se eduque en este plantel, amará la carrera militar por lo que tiene de dolorosa y por lo que tiene
de gloriosa. Merece ser amada. La. amaron, y mucho, los caudillos que sitian en este estrado, y que tie•
nen los cuerpos cubiertos de cicatrices resplandecientes. Son vuestro ejemplo, jóvenes alumnos, Toman·
do las palabras sacramentales de un himno heleno, ellos, los heroicos, pueden decir pensando en nuestros libertadores: somos lo que fttisteis! y vosotros, los que entráis á la vida, alertas y entusiastas, debéis
decir: seremos lo que sois!

El Gobierno realiza en el Colegio Militar, eu pequeño, lo que realizaron en la P ..usla Ftiderico Guillermo, el rey sargento que amaba su Ejército como Arpagón su tesoro, y el gran Federico, el rey filósofo
que amaba neuróticamente la poesía, haciendo un pueblo que coloca la universidad junto al arsenal, la

�36.t

REVISTA MODERNA.

estatua de Humboldt junto á la de Blücher, y que representa en la civilización humana una fuerza en()r•
me, porque está formada de libertad en el pensamiento y de disciplina en la acción.
No seremos nosotros, los que ignoramos el manejo de las armas y que sólo sabemos disparar metáforas, los que pronunciemos la. agria. palabra de la discordia, no; siempre se tenderán hacia vosotros
nuestra mano y nuestro corazón, porque todo esfuerzo noble es digno de la fraternidad, porque todo heroísmo es digno de la poesla; pero sabiendo que las razas más cultas se infiltran, trasegando su alma,
en las menos cultaE; sabiendo que la lucha por la. vida. debe partir de la escuela que educa; sabiendo
que el maestro e11 el personaje más importante de las sociedades modernas, si reclamaremos siempre que
el Estado se preocupe de la. instrucción pública tanto como se preocupa del armamento y de la produc•
ción de la. riqueza. •No remováis, dice Isócrates, una a.gua pantanosa ni una alma inculta.,
Será verdad que un día. todas las patrias se fundirán en una sola patria-la. tierra-y todos los pue·
blos en un solo pueblo-la humanidad?-¡Quién sabe! ¡Ojalá! pero mientras los rencores esplen, mientr11s
las revancha$ inciten, mientras las ambiciones codicien, mientras los odios empujen, mientras •el estado de
guerrat sea la. regla de las relaciones internacionales, debemos estar apercibidos á la defensa y al combate; y 11un cuando no realicemos la audaz palabla de l\Iaquiavelo: •se defiende bien á la patria de cualquier manera que se la defienda, sin consideración de Jo justo y de lo injusto, do lo huma.no y de lo inhumano, de 'o loa bb y de lo ignominioso, , claro es que no ha llegado para nosotros el momento de desarmar nuestro patriotismo y de quemar con respeto nuestro estandarte como el simbolo inútil de una
deidad muerta. Un hombre á cuyos libros primero, y á cuya palabra después, debo muchas enseñanzas
fecunda~, el profesor Ernesto Lavisse, escribió esta11 frases que entregó á nuestras meditacionos: •Jóvenes, es preciso que vuestra generación, cuyo esfuerzo será seguido por el esfuerzo de generaciones sucesivas, prepare la universal adhesión al dogma de la inviolabilidad de las patrias, y del derecho igual
de todas á esta inviolabilidad. Difundid esta idea, que las patrias son iguales entre sf, que hay pequeños
y grandes territorios, pero no pequeñas y grandes patrias; que cada una de ellas es una obra de la sangre, del corazón, del herofsmo de los hombres, que los hombres deben respetar. •

Ahora, venid á recibir vuestras recompensas; y al recibirlas, pensad en vuestra madre, viva siempre
aun cuando esté muerta, que os acompaña como la blanca imagen de la bendición; pensad en vuestra
prometida, real siempre aun cuando sea soñada, que os brinda las dos cosas más bellas de la vida, la
somisa y la lágrima; y, os Jo aseguro, de esa manera os sen ti; éis ligeros sobre el mundo con el alma
calzada de alas y de esperanzas, el amparo de vuestra bendita bandera: bendita, porque tiene los colores de nuestro clima y de nuestra tierra, la nieve de los volcanes, el Abril de los valles, el fuego de los
crepúsculos; bendita porque es blanca como la fo serena que bace divina el alma, verde como la flora•
ción perpetua de la. esperanza, roja como la pasión y la sangre de los héroes; bendita cuando palpita y
cruje sobre el humo de los cañones y la polvareda de los combatientes; bendita cuando se abate, herida
y doliente, sobre la majestad de la muerte y las austeridades de la desventura; y bendita una y mil ve•
ces cuando se despliega y brilla sobre los clarines triunfales de la diana. y las aclamaciones deiirantes
de la Victoria.
Di'clembre 8 de 1901.

POR SANTIAGO ARGÜELLO H.

Sala vi.ija
y empolvada.
A trechos se encrespa en los muros
el viPjo tapiz de la sala.
En los ángulos
la sombra
medita. En sus hebras sutiles,
espía la araña capciosa.
Y un insecto
vuela y chilla
sobre rl yerto silencio de un piano
que dormita
mostrando las teclas
como una mándibula.
VOCES,

JESÚS

URUETA.

fuera:

-Ahi va!. .. .
¡Qué gracioso! .... ja .... ja .... ja! ....

La araña. da reposo á su maraiía,
y el insecto se aleja de la araiia.

L\

ARAÑA. EL l~SECTO,

LA ARAÑA:
-¿Qué pasa? ....
EL INSECTO:

-Que Corpancho suena sus alegrías
con su millar de lenguas y sus dos mil encías.
LA

ARAÑA:

-¿Y de qué rle el graso Corp:.ncho?

�REVISTA 1\lODERNA.
REVISTA M.ODER~A-

366

EL lKSKCTO:
- Para rato
tiene ya con los guiiios de ese pobre insensato
que habla con los difuntos, como si en los inciertos
abismos entendiera la lengua de los muertos;
que á las cosas les dice palabras misteriosa~,
como ki fuera dable contestará las cosas.
Entra en la sala el pobre
demente. La pupila
parece luz clavada
en la gasa polar de la neblina,
en quietud enigmática
como las pensadoras lejanlas.
Un ojo telescbpico
que más allá de los abismos mira:
Oecha de lo insondable,
ojo de pitonisa.
Sobre el andrajo (todos
ven la carne desnuda) hay una fina
clámide extraterrestre.
Di! las sienes en torno (nadie mira
tal prodigio) una gasa
lunar. La marcha grave y pensativa
de los descubridores.
Detrás, Corpancho, el ho,ubre
de la robusta plétora. La vida
en globulosas ondas va en sus venas;
la Enciclopedia en su cerebro anida,
y en su boca de sabio se oye el eco
de la infalible voz D'Alambertina.
Dichosa faz aneura:
es una agua tranquila
que no se abre en abismos espuman tes,
ni es un cielo reflejo su onda riza.
En su boca, opulencia
verbal la frase unida
con otra frase por igual moldeada:
el arca de la rica argentería
del comunismo ideal. Y en el sereno
cristal de la pupila,
como en espejo claro,
quien se asoma, se mira.
Entra riendo. El diente,
blanco y fino. La vista
se le enturbia de lágrimas.
Al suelo el cuerpo trepidando inclina,
y hunde la mano en el hijar.
Corpancho
se atraganta de risa.

Acércase al piano,
y una débil nota
se qurja ....
EL Loen, á Corpancho:
-Retírate!
He llamauo, y responden en el convento do las sacras monjas.
CoRPANc11O:
-¿Qué vas á hacc1? ....
Corpancho
Lo asal'tea con ojos de ironfa
Ei. LOCO:
- .\guiirua.
La frase
del loco es apenas del labio burbujas
que en láminas leves
sus cuerpos hialinos deshacen en suevc susurro de espumas.

Y las teclas
suenan rápidas,
y al loco le dicen
ligera~, ligeras, sus ritmos que él oye como unas palabras.
El, oldo atento,
fija la mirada,
hasta la pupila
desde el éter baja,
como de oro fluido,
de Jacob la escala;
mientras dice el piano con ligera lengua
el vocabulario de su rica gama.
Y Corpancho rle,
y en su rostro claro
nna docta mueca
le nimba los labios.

CORPáNCUO:
-Y bien? .. . .

EL LOCO:
-Hablé. La escala de las divinas notas
entendí. Del enigma las regiones ignotas
iluminé con luces rítmicas. Tú no sabes
lo que dicen las notas, las armónicas aves
del Espíritu Santo: el Arte. La Harmonía
me ha contado un secreto ....
(Continuará.)

*
EL

LOCO, CORPáNCHO.-(L3. ARAÑA
un rincón de la sala.)

y EL

INSECTO se apartan á

EL LOCO:
-Soledad hall!!!
¡Oh felicidad!
Nunca /L:Díos hablé
sin la soledad.
En los lóbregos rincones do no se oye voz humana
se alza la hostia en mis iglesias, y repica la campana.

367

�REVISTA MODERNA.

EL NOCTURNO EN SOL.
"
NA yacía moribunda en su lecho de pecadora. La tez de sus brazos era delicada
en la apariencia de su pulpa, comparable á los pétalos de las peonias blanca~,
y descendía en albura lunar hasta sus dedos gráciles cuajados de cintillos: sobre
los dedos marchitos, los grumos de iris de las piedras preciosas semejaban gotas
de rocío prismadas por el sol en una flor agostada. Ana morfa á los veintiocho
años, después de haber sido la cortesana más bella y más adorada. Las pasiones
que habla encendi•lo, abrasaron á su paso, como al paso de un arcángel de exterminio, de un Luzbella
maldito, juventudes y fortunas, rubores y adolescencias, dignidades y aristocracias, esperanzas y hastlos.
Flor de sensualidad, deleitosa hembra de amor, copa henchida de elixir, escanció su fragancia de vestal venusina en noches blancas, bien por un joyel de crisólitos, bien por un beso! Y del torbellino de
placeres en que soñó su juventud indestructible, salia hoy náufraga con un pufiado de diamantes por
único tesoro, para rescatar sus huesos de ser turbados en el descanso perdurable. La fiebre coneumidora
que la devoraba, haciala desear una cripta de kaiserina, un primor de capilla marmórea en la que pu•
diera dormir para siempre bajo la loggia columnaria de Paros tan fl'ágiles y blanco, cual sus huesos de
ave de paso, de ave viajera que emigraba á otros orbes en busca de nuevas primaveras y nuevas juventudes!
Sensual hasta en la muerte, hablase reclinado á. morir en un suntuoso lecho de blontlas malinesas y
antiguos guipure3 siameses; sus batas de cachemiras bordadas flordelisaban la claudicante belleza mero·
vingia de la he, mosa; para sus pies nervioso~ y tlesecados había hecho traer criscalefantinos chapines asiá·
ticos con la punta curva cual prora griega; los brocados y drapedas de su lecho tallado en ta.pincerán,
daban la nota señorial en un camarin coqueto alfombrado de blanco y lila, ornamentado con cortinajes diáfanos de matices muertos en que se bosquejaban paisajes de ensueño, ornado con un precioso tocador Imperio sobre el que descansaban prinurosidades de Sdv1·es y Saxonias, plafonado por una ninfa desnuda y prisionera en los brazos de un rapaz Amor impúber. El ambiente cargado de ixora nipona, el per•
fume de Ana, enervaba los sentidos predisponiéndolos á la ebriedad de la muerte, de la muerte que llegaba
paso á paso, cansada de espigar vidas cual se espigan violas en las mieses doradas del Otoñe).
Ana entreabrió de pronto los ojos tenebrosos y radiantes, ojerosa y febril traf:l breve soiiolencia, y
fijó su mirada. enante en un punto vago, con la expresión de quien despierta á escuchar. Era, en verdad,
un preludio que surgía de un piano como un gorjeo de pájaro; un preludio improvisado por una imaginación de artista-Ana escuchaba con deleite-; un preludio que convidaba á olr lo que siguiera á tan
fugaz y bello impromptu, y un instante después el nocturno en sol de Chopin, el nocturno eterno, la divinlsima reYerie doliente hacia flotar hasta los astros su cauda mecedora, su arrullado1· vaivén de berceuse
con que una alma. enamorada durmiera á otra alma enferma-es, ciert'amente, ese noctumo el que escribió Cbopin para arrullar á su bienamada enferma-y desgranaba. en la noche estrellada su constelación
de notas, semejantes á murmurio de paseres en el intento cromático bordado de terceras y sextas ... ,
Ana escuchaba con deleite, y de súbito, aquel deleite se transformó en dolor: era la página negra
de su vida! la flor de su vida! el único amor de su infocunda vida!-Ana tenia entonces dieciseis años, era
apasionada y soñadora, y acababa de ser profanada por un veterano libertino que se hizo su esposo con
la obsesión de sus ojos tenebrosos y radiantes, de su tez blanquisima y transparente, de su boca. seme•
jante á una herida abierta por un dardo del Amor! Iniciada, sintió despertarse en su sangre un fuego
extraño que basta entonces habla dormido latente; hecha mujer en una noche, sintió impulsiva repulsión
hacia el revelador, y al mismo tiempo una eul'iosida.d precoz de saberlo todo, una ansiedad egoísta é
hipócrita de descubrir uua enti·evista Citerea que la hacia abandonarse con aparente inconciencia á los
urores victimarios. Sus descubrimientos la. pavorizaban con este pensamiento perversamente hermoso:
•¿Qué será sintiendo amor .... ?, -y calda súbitamente en el fango como una garza rea.! herida en el cenit del cielo, sup &gt; fingir amJr, supo deleitar y languidecer, sin sentir vibrar una sola fibra de su alma!
Empero, el ac1u'1alado epicurel3ta bien pronto se ha~tió de la regia perdiz, como en un tiempo el

369

galante Rey- SJI; y huyó, recial'io de amor, á ténder su red en aguas menos !Impidas, pero más proficuas
en pe3querias. Ana quedó á merced de la soledad, la gran azuza.dora de deseos, y se echó á soñar en
ª'"'º que saciara su sed despierta pre&lt;lozmente.
" Hjalmar Waleski era el llamado á consolar la soledad de Ana. Slavo y artista, de brumosas pupilas
azules, de complexión gimnástica bajo la americana abotonada hasta el cuello, pulquérrimo y desaliñado á la vez, pues su barba y cabellos crespos y rubios crecían copiosamente, era el pianista consentido
de las mujeres. Vástago errante de Varsovia, hablase ingertado en nuestra América de razas indolentes
y pensativas, y al vibrar bajo la presión de sus dedos las cuerdas de un Steinway ó un Blüthner, pare-ela
evocar el espectro de los Cárpathos ante el paisaje de los Andes, parecía que la(nivosas estepas polacas
surgieran en las sabanas perpetuamente primaverales!
Ana hizo venir al artista á su palacio, y el poema de amor principió el pl'imer d[a, cuando ella le
abandonó sus manos de fluido envolvente para encontrar una posición estética sobre el teclado; una dulce JanoouíLlez los invadió al contacto de las manos sensuales y purisimas de Ana sobre las manos nerviosas del músico; los dos callaban, turbados, ruborosos, sin osar mirarse, y de pronto sus dedos se engarzaron en brusca acometividad, y sus bocas se buscaron y se prnndieron para no separarse sino después
de un beso que duró una noche! Al despertar de aquel beso, Ana, que se habla quedado dormida á la
alborada después de un breve instante, buscó la crespa y rubia cabeza amada sobre el almohadón Y no
Ja encontró; pero de pronto una música ardiente, arrulladora, celestialmente triste, el nocturno en sol, aca•
rició su despertar con su queja enamorada .... y Ana sintió entonces que amaba á Hjalmar, que lo amaba con la única pasión del alma que podría florecer en su vida prelestinada, y lloró raudalosamente., •,
( El nocturno en sol entraba ahora en su rítornelo idílico y pastoral y glosaba su frase dolorosamente modulativa sobre la séptima menor .... )
... .. y lloró raudalosamente al escuchar el canto bucólico y plai'íidero que le presagiaba un crut:l
d1•btino!
Los amantes gozaron plenamente su loca y turbulenta pasión, pues el artista hablase también enamorado de Ana, y sin perturbarse del mañana bebían con avidez la ventura fugaz, la dicha que aprisionada cual arn incauta, no espera sino que se abra la mano que la oprime para tender el vuelo! El aban•
dono ele Ana por la vida orgiástica de su esposo, les permitió amarse libremente durante largas noches
preciosas, y cuando hablan fatigado su organismo en dulces trueques deleitosos, iban al piano Pleyel,
gemebundo y vibrátil, y el artista evocaba los espectros de John Field, de Stephen Heller, de Robert
Schumann, de Friedrik Chopin, los genios románticos más poderosos que ha tenido el piano, y se embria,.,.aban de música tanto como se habían embriagado de amor!
" Pero la música más sentida para el espíritu apasionado de Ana, era la del polaco; ni la del irlandés,
ni Ja del húngaro, ni la del sajón despertaban en ella las sensasiones exquisitas y radiosamente intensas
que la música tenebrosamente divina del varsoviano genio, y traducida espasmodiosa y subjetiva por el
apasionado Hjalmar, hacia desmayar de felicidad y sufrimiento á la pobre neurótica, f101· de sensn.alidad,
deleitosa hembra ele amor, copa henchida de elixir que debla ser trasplantada en breve de la invemácula
al pudridero! .... Una noche dormla. en brazos de Hjalmar, bajo la tenue luz rosa del camarín nupcial,
en yacente grupo de amor que hiciera soñar en la reina Ginevra y Lanzarote, cuando una estruendosa
irrupción los hizo despertar; Ana echó sobre su cuerpo desnudo un peinador y Hjalmar cubrióse con su
caf.itáu de pieles y blandió una daga. damasquina, á tiempo que se abrían los cortinajes del portier y entraba el esposo precedido de dos lacayos con candelabros encendidos y seguido de un séquito de amigos
en traje de recepción y ebrios todos: venían de un baile en el Club Hlpico, expresamente invitados á pre•
senciar un adulterio!. ....
(El nocturno en sol había vuelto al primer motiT'o y espasmodiab:i. hasta el paroxismo su frase ini•
cial modulada con arrebato febril en la esfera aguda del piano .... )
Ana y Hjalmar habían retl'ocedido hasta un ángulo y parecían incrustarse en el muro, helados, rigi•
dos, con los dedos crispados ante la mirada torva y la risa ebria, sarcástica, sardónica, demoniaca del
mariJo u!trajado. Reía en silencio, siniestramente, innoble y clnico ante la afrenta, y sus amigos pasando de la nerviosidad expectante de una esperada tragedia á una comedieta plebeya, reían también con
risas sofocadas encontrando grotesco el lance. Hjalmar, indignado, lívido de rabia, transformado súbitamente en vengador de tal ultraje á la dignidad humana, avanzó ceñudo y tenebroso, airado y resuelto
A matad .... Ana comprendió que mataría, y rápida se asió á él en constricción ofidia . .. . Pero no hubiera sido necesario: Hjalmar se habla detenido petrificado por el asombro de lo increíble: el esposo de
Ana reía ya no en silencio, sino con hilaridad creciente que estalló en una carcajada sonora, coreada por
una. carcajada homérica de los intrusos!
-Sois unos cobardes, miserables, bandidos!. ... Venid todos contra mi, armadoJ c1mo yo!. .. . Canallas ... . ! Ven tú el primero . . .. tt'.1, el más vil!-rugió Hjalmar.
Las risas decreclan, y en medio de esa risa siniestra como la de las Walkirias ....
(El nocturno en sol hacia soñar con sus terceras y sus sextas en una risa desgarra lv:·a . . . . d11spechacla ... torturante . . . . )
.... la voz del libertino degradado, del marido bufo, del truhán abyecto, murmuró trabajosamente:
- Famoso!. .. . Magnifico!. . . . Es un soberbio galán de ópera!. .. . Blande un puñal. .. y no memata! . ... -(Y luego con voz sorda) - ... . Y no se mata!
JIJa~u sintió.una col)moción:espa.nt,i3a. Ah, sl!-El villan1 tenla razón: entra apuña.lea.1· inútilm3nte

�REVISTA MODER~A.

37u

y perder la vida, era esto lo prescrito! .... Sin matar, lo llevarían á. una. prisión y arrastraría á ella :í.
Ana: el testimonio del adulterio estaba flagrante: su vida estaba rota: su muerto salvaría á su ama&lt;la ....
debía, pues, morir! Y súbito y centellante, hundióse la daga en el corazón.
~na estremecióse con mortal espanto al recordar el epilogo del sangriento drama: su expulsión cltl
palacio por el ebrio frenético ante el cadáver del amante su perro-rinación errante en la noche borren·
da, Y por último, su llegada á un lupanar pidiendo bospit~lidad, y ~u hundimiento vcrtigiooso en el fango, de donde fuera rescatada más tarde por su hermosura pesada en oro!
•••.Por la muerte!. ... que venia paso á paso, cansada ele e3pigar viLlas cua! se C'Spigan violas en
las mieses doradas del Otoño ....
(E~ nocturno en sol ht.blase detenido en la frase rota en séptima disminuida, y tras el descanso del
~ald~ron, querellábase en un último lamento virgiliano y doliente, plañidoramente triste, de una poesía
rnfimta do amor Y do muerte, y aquel final gemebundo pa1·ecla decir á Ana agonizante: e .... yo soy el
dolor hecho arte!. ... la encarnación ideal de una alma demasiado inmensa demasiado luminosa incomprens1ºbl e para organismos deleznables!. .. . soy la muerte bocha música el 'amor hecho m1isica el' placer
Y e\ hastlo he~l~os música adormidera ele sueños imposiblc3 .... do ar,lionto3 delirios sin no~bre!. . . .
ven.• ... ya v1v1ste, gozaste y padeciste! .... bebiste hasta las hoces el placer de los placeres ... . amar! ... .
muel~! .... oh! celestial vampiro de amor! .... soñar moribunda es tu suplicio! .... soy el mal transfio-u.
rado en arte! .... y te hiero! .... y te fulmino! . . .. y te brindo con crueldad fascinadora el sopor maldito
do la muerte!. . .. V l}n, vdn, deleitosa!. ... deleitosa! .... deleitosa . ... , )

ltuoÉ;,, M. CA:\IPOS.
1901.

SAUDADES.
(A la manera de Lope).

¿D.&gt; eftays, fieles amigos, novia pura,
Que no habeys oonteftado á mis clamores,
Vosotros que sabeys de mis dolores,
Ella que me premió con su ternqra?
Cielo a:,¡¡ul de la Patria, la venturll, ·
Perdí de contemplar tus efplendor~s,
Y fin verte fon fünebres las flores,
El campo trifte, 1a·mañlma efcura.
Venid con vucftra voz arrulladora
Membranzas de mi cuita compañe/as
A recordarme el bien que me enamora,
Volved, volved, memorias lifoogera~,
Con tan rápido vuelo como agora,
O si quereys con alas más ligeras.
EFRÉ)I

G uatemala, Nov. de 1901.

REBOLLEDO.

OH FAIREST OF THE RURAL MAIDS!

LA CAMPESINA.
W. C. l3RYA"'T.

¡Oh, campesina, bella cual ninguna!
Naciste de los bosques á la sombra;
Tus ojos infantiles vieron sólo
Resplandores de cielo y verdes frondas.

Oh f,1irost of the rural maidb!
Thy birth was in the forest shades;
Green boughs, aud glimpses of the sky,
W ~re ali that met thy infant eye.

Cuando niña jugaste vagabunda
En las selvas salvajes y boscosas,
Y aún guardas en tu rostro y en tu a!m'I.
De aquellas selvas la belleza toda.

Thy sports, thy wanderings, when a child
Were ever in the sylvan wild;
.And ali the beauty of the place
Is in thy heart and on thy face.

Se ve en el claro- obscuro de tus rizos
La sombra de sus árboles y rocas;
Tu paso es como el viento, porque se abre
Camino juguetón entre las hojas.

Tbe twilight of the trees and rock~
Is in the light shade of thy locks;
Thy step is as the wind, that weaves
Its playful way among the leaves.

Dos fuentes son tus ojos, cuyas agllas
El cielo azul reflejan silenciosas;
Y tus pestañas son como esas hierbas
Que en el arroyo su verdura copian.

Thy e.yes are springs, in whose serene
And silent waters heaven is seen;
Thei1· lashes are the herbs that look
On thei1· young figures in the brook.

La selva virgen por el pie no hollada
No es más pura que tu alma encantadora;
Y de aquellas tranquilas soledades
Allí la paz dulclsima atesoras.

The forest depths, by foot unpressed,
Are not more sinless than thy breast;
Tue holy peace that fills the air
Of those calm solitudes is there.

JoAQUi~

D. CAS.\.S(·s

MONTES, VALLES YALMAS.

W. C. BRYANT.

UPON THE MOUNTAIN'S DISTANT HEAD.

W. C. BRYANT.

Sobre la cumbre del lejano monte,
De nieve nunca hollada, siempre blanco,
Donde todo es silencio y muerte y frlo,
Brilla tardt: del sol el postrer rayo.
Y allá á lo lejos, bajo aquellas rocas,

Están los valles que esmaltó el verano,
Bosque do habitan pájaros y greyes,
De sombra oscuros, por la niebla opacos.
Asi para las almas generosas
De la vida la luz huye temprano;
·M as para las que son duras y frias,
Tardío )lega el resplandor de Ocaso.
JOAQUÍN

D. CASASÚS.

U pon the mountain',; distant head,
With trackless snows forever white,
Where ali is still, and cold, and dead,
Late shines the day's departing light.
But far below those icy rocks.Tbe vales, in summer bloom arrayed,
Woods full of birds, and fields of fl.ocks,
Are dim with mist and dark with shade.
Tis thus, from warm and kindly hearts
And eyes where generous meanings bLHn,
Earliest the light of life departs,
But lingers with the cold and stern.
\V, C. BRYAXT.

�REVISTA MODERNA.

JU"AN" E,IC::S::EFIN".
ACE pocos meses se ba celebrado en la iglesia de San Sulpicio la unión de Jacques Ri•
cheplo, hijo del poeta Juan Richepio, con una encantadora actriz, Mlle. Cora Laparce•
rie. No he asistido á esta ceremonia, que varios diarios ban calificado de •sensacional •
,._
Y de _la q~e han ~~cho crónicas muy extt&gt;nsas. Pero me ha complacido, á propósito d~I
. mat1:1mo010 del h1Jo, releer la obra del padre, ó, más bien, algunas de sus obras, que
me han sorprendido é mteresado más vivamente. l\Ie refiero á la Canción de los miseros, los Bla.~femos
y el Mar.
Lo que hay de inspiración sincera en la Canción de los miseros, el poeta nos Jo dice él mismo en su
prólogo.
• Amo á mis héroes, á mis pobres indigentes, dignos de lástima desde todos los puntos de vista, por•
q~e no s~lo _está hecho harapos su traje, sino también su conciencia. Los amo, no por eso, sino porque he
t!Jado m1 ~1rada e~ su miseria, introducido mis dedos en sus llagas, enjugado sus lágrimas sobre sus
ba7•bas ~uoias, comido de su pan amargo, bebido de su vino que embriaga y que he, si no excusado, al
menos explicado su manera extraña de resolver el problema del contrato de la vida, su exiatencia aventurera en las márgenes de la sociedad, y también su necesidad de olvido de embria&lt;&gt;'uez de aleo- 1·fa y
1 'd
'
b
'
b
,
esos o v1 os de todo, esas ~mbriagueces espantosas, ese goce que nosotros consideramos grosero, crapu•
loso, Y que es ~a alegria, sm embargo, la hermosa alegria de ensueño en floración, de ojos humedecidos,
de corazón abierto! la alegria juvenil y humana, como el sol es siempre el sol, aun en los charcos de fan•
go, aun en los cuoJarones de sangre. Y me gusta también ese no sé qué que los hace hermosos nobles
ese insti~to de bestia salvaje que los arroja á la aventura mala ó siniestr~ ¡es cierto! pero con u~a indc'.
pendencia huraña. ¡Es la maravillosa fábula de la Fontaine sobre el lobo y el perro! Estoy se"'uro de que
la recordaréia.''. . . .
"'
El mismo tono de esta declaración nos demuestra que la Chanson des gueux (y estoy bien se,,.uro de
ello) no es_ una obra de compasión humanitaria y revolucionaria, al modo de Los .Miserables, si ~ueréis.
Como él prnta á la mayor parte de sus harapientos completamente innobles, tenemos pocas o-anas de en•
tcroeccrnos por ellos. Y el mismo autor no pierde su tiempo en compadecerse. Asl, pues, cu:ndo Jo hace,
i.uc?a un poco á falso. Pero no hay que pedirle ni emoción ni piedad: pinta maravillosamente á sus an•
drnJosos y los hace hablar muy bien.
Hay ta~bién uea parte entera de la Chanson des gueux donde entramos &amp;in c&amp;fuerzo y hasta con
pl_~:~r, senc1llame~te por el i~stinto de rebelión que est[1 en n'.&gt;sotros, muy en el fondo, - desde el pecado
011 ~mal,-como d1rla un tcó.ogo. Ebtamos completamente agarrotados por las leyes, las conveniencias
soc1ale~, los prPjuicioF; la visión de hombres que persisten en vivir en la sociedad como fieras en un bos·
que, nos_ ~a usa un asombro en que se desliza una vaga envidia. La misma baja crápula tiene un sabor
~e rebehon;
re_g_res~ .á la ,·ida animal, en seres que la hablan sobrepasado; esta vida no e~, pues, ya
rnocente Y sm s1g01ficac10u como en las bestias: se mezcla á ello el goce de una pe, ,·ersidad y de una
protesta contra el orden pretendido del universo.
Agréguese que, considerad,, por el exterior y con la mirada de un pintor, la vida d:i los miseros lie•
ne ~ucho de relieve y de color, sea porque es excepción y forma contraste con la vida de la sociedad
reg~.ar, sea porque aun siendo libre y desprendida de convenciones, todo es alll por Jo mismo más ex•
pre6_1vo. Obsérvese, por otra parte, que lo que es sobre todo pintoresco, es la vida de arriba y la de abajo
la vida concebida como una visión de Veronese ó como una visión de Callot.
'
_La ~uerte cul~u.ra clásica de l\L Richepin ha podido contribuir ella misma á desarrollar su pasión por
la vida irregular e msurrecta. ¿Es cierto que algunos de los padres de nuestra literatura han sido p{;r
los siglos XV, XVI y XVU, bohemios completos?
' ·
. •¡Pillo! ¡t_ruhán!• dice l\f. Richepin á Villon, y Villon, tengo miedo, podda responder: •El seílor conoce
"'.?n t~do~ mis nombres • Bohemio, Rabelais, á creer en su leyenda; bohemio, Regnier; se sabe cómo vi•
vio Y a donde concunla s_u musa. En tiempo de Luis xnr y aun en tiempo de Luis XlV, los antros sa•
grados del Parnaso frances son tabernas semejantes á la en que Gautier conduce á Jacquemin Lampoude, donde se embozan con la capa esos glJ.e!/,~ (harapientos) sober]?io3 ~ue S!J )111man Théophile de Viaud,

_esª!

373

Cyrano de Bergerac y Saiut-Arnaucl. M. Jean Richepin continúa en nucst1·0 siglo las tradiciones de esos
refractarios. Y muy evidentemente, no ha tenido que esforzarse para esto, pues su genio natural tiene
mucho ele ellas, especialmente de Frani;ois Yillon y de Mathurin Regnier.
Por esto encontraréis una sincci idad, una espontaneidad muy suficiente en la ma~·or parte de la
Chanson des gueux. Los •gueux de los campos• dicen adorables canciones. La oclisea de un vagabundo
tiene grandeza y gracia entre su brutalidad. El poeta mezcla la buena naturaleza á la vida de sus gueux ,
que toman as! aires de faunos tanto como de mendigos.
Para el ,queux de Parls, hay que distinguir. Después de habérnoslo descrito muy brillantemente l\I.
Richepin, nos señala una bandada de aves viajeras que pasan muy alto sobre la cabeza de las gallinas,
de los patos y de los pavos. Estos volátiles son los burgueses; esas aves de paso son los gueux Los volátiles se agitan y el poeta los interpela:
Qu'~st- ce que vous a vez, bourgeob? Soyez done calmebl ..
IlPgardez-les passer. Eux, ce sont les sauvages
lis vont oú le désir le veut par dessus mont3
Et bois et mers et vent3, et loin des esclavages:
L 'air qu' ils boivent ferait éclater vos poumons ....
lis sont maigres, meurtri~, lús, harassés: qu'importt·!
L:i. haut chante pour eux un mislere profond .
Cuaudo l\I. Ricliepin nos presenta gueux que responden mAs ó menos á esta definición de buenos
gueux, ele buenos bohemios de letras, está bien; podemos interesarnos por sus •alegrías,• por sus •tris·
tezas• y por sus •glorias.• Pero ,¿canta un misterio profonrlo all:'t arriba para los arsonillés y los be
r.oits?• (la hez del pueblo, en la jerga popular).
Tenemos sobre este punto, las dudas más serias.
Que 1\I. Richepin los bosqueja aquí y allí ¡pase! puesto que son pintorescos después de todo.
Pero he aquí dónde comienza el artificio puro, el Pjercicio de retórica insurrecta, sí queréis; pero retórica. El poeta afücta entrar en su piel, que es una piel sucia, y habla su jerga, que es una lengua in·
fame, cuyas palabras apestan y contorsionan, cuyas silabas tienen arrastres grasientos y hacen ruidos
de glu glu.
La :Marsellesa des Benoitlf, Dab, Dos, Doche ¡y cuántos otros! son como trozos de versos latinos hechos con el g1·aius de la Caja Negra, del Pere Lourette, de gradus ad guillotinam. Es divertido aún;
pero, de todos modos, hay demasiado, y á cada edición, el poeta agrega más. Esta complacencia y este
detenimiento en tales recreos literarios son de un virtuoso algo pueril.
El vfrfooso (el ejecutante) se ostenta cada vez más en la obra de Richcpin. Será el virtuoso del ate is·
roo desnudo, del materialismo crudo, y ese prestigioso versificador será cada vez más como ese persona·
je de Labojois, que, sí conociera una palabrn más sucia que •coehino• la emplearla con gueto. Su retó·
rica grosera y pseudovillanesca triuufa de un modo horrorlfico en los Blasfemos. Alli me parece bien
que ni aun se encuentra la sombra del sentimiento sincero, á no ser la misma necesidad de sorprender y
• de escandalizar, y un pueril instinto de rebelión, por nada, por gusto. No conozco obra más extraña, más
falsa, ni más fria. ¡Qué singular idea la de venir á hacernos, actualmente, un poema ateo, en seis ó siete
mil versos!
Esos Blasfemos ¿á quién se dirigen? ¿A qué riman? ¿Estamos tan infectados de espíritu religioso?
¡Bueno está ese retórico con mala embocadura, · que pretende libertar nuestras inteligencias! ¿Cómo no
ha CO!!O~ido lo que hay en sus negaciones de grosero, de rudimentario, de infantil, de retrasado, de exce•
dido por el espíritu moderno? Nada de Dios, nada de moral, ni aun de leyes físicas: todo está gobernado
por el azar; la misma razón, la naturaleza y el progreso son !dolos que hay que deníbar como los otros.
Conclusión: comamos, bebamos y no pensemos en nada. Nos desarrolla esto con una alegria y una alta·
nerla sin iguales. ¡No hay por qué! ¡Hermoso descubrimiento! ¿Se figura él haber explicado todo, supri•
miéndolo todo? ¡Abominables supresiones! ¡De qué sentimientos exquisitos nos despoja el poeta! Ya no
más fo, no más esperanza, no más caridad, no más virtud, no más ensueños, no más ilusiones, no más
quimeras. ¡Qué triste mundo nos hace M. Richepin! No hablo aqui en nomóre de ninguna moral, ni de
ningúna religión. No me ocupo de la verdad, no me ocupo sino de la bellezá. de la vida. Las negaciones
de 111. Richepin son más ineptas que todas las afirmaciones.
i\Ie avergüenzo al ver un poeta llrico pensar como un antideista de las Batignolles.
¿Quién no cree, pues, en Dios? ¡Hay tantos modos de creer! Si no se cree como el carbonario, se cree
como Kant; sí no se cree como Kant, se cree como ::u. Renan, ó hasta como Darwin ó como llerbert Spencer. No creer en Dios, es negar el misterio de la vida y del universo y el misterio de los instintos impe•
riosos que nos hacen colocar el objeto de la vida fuera de uosotros mismos y más arriba. Es negar el
placer que nos causa esa cosa ínsensa~a que es la virtud; es negar el estremecimiento que se apodera de
nosotros delante del •silencio etemo de los espacios infinitos,• ó el hinchamiento del corazón en las no•
ches otoñales, y la languidez de los deseos indeterminados; es declarar que todo en nuestro destino y en
las cosas es claro como agua de roca, y que no tiene nada, pero nada absolutamente que explicar. Eso es
estúpido. Pero ¡Dios me perdone! iba á indignarme. Me olvidaba de que los Blasfemos no son sino un jue·
go de rimador. Era imposible tratar con menos seriedad un asunto más grave. Casi á cada página, cuan•

�374

REVlSTA MODERNA.

&lt;lo uno está á punto ull crcBr al pol'l11 arrn~trado por un sentimiento verdadero, una palab1 a sucia os salpica, ó una chuscada lúgub:c quu os anuncia que el poeta se divierte. Trata á cada instante á la nalural~za de prostituta y peor aún, y &lt;lllsarrolla en imágenes innobles el contenido de estas palabras. Y no se da
cuenta (·I, el matón de diosc~, que mientras simboliza tan suciamente la naturaleza y le dirige discursos,
obedece al eterno instinto que ha creado á los dioses. Esos dioses, en los cuales no cree, los injuria conti·
nuamente, por una convención de retórica verdaderamente demasiado prolongada. Es mucho conversar
con una pura nada. Cincuenta ó sesenta veces les grita: ,¡Esperad un poco, miserables! ¡picaros! ¡Os voy á
comer la nariz y á destriparos! • Y estira sus músculos, y ofrece á los dioses el tr11je humano. Es el Arpin
del atelsmo.
E;to no me impide admirar mucho á los Blasfemos. Este libro absurdo es soberbiamente entretenido, excepto en el final. Y la Canción de la sangre es • leyenda de los siglos• en compendio, donde cada
glóbulo de su sangre, legado al poeta por sus antepasados, canta su canción en sus venas, está muy cerca de ser una obra maestra.
Hay mucha más sinceridad en El lila1·. l\Ie parece que es, con la Canción de los harapientos, el mejor libro de i\I. Richepin. Los marineros, esos gueux del mar, están glorificados alll por alguien que los
ha visto de cerca y que los ama; y nos cuesta menos trabajo amarlos que á los •gueux de Parls• ó hasta
á los • gueux del campo.• Los Tres marineros de Groise y el Juramento son hermosos poemas, iguales
por lo menos á los Pauv1·es gens, y en el que entra más humanidad de la que l\I. Richepin emplea comunmente en sus rimas. Los marine1·0.&lt;J son tan francos y hermosos como si no fuera obra de un literato. No
podrla reprocharse á los marine1·0s sino contornos demasiado persistentes a veces con la tenacidad superflua y la inútil suciedad habitual en el poeta. Saboreo el esfuerzo de los poemas cosmogónicos del fin:
la sal, la gloria del agua, la mue1·te del mar. ¿Qué falta en elloi,? No lo eé; una insignificancia. Se quisiera más sencillez, se conoce demasiado que, en el pensamiento mismo del autol', son sobre todo • trozos• difíciles, toui·s de force de poesla lirico- cientlfica. Esos poemas tienen el error de hacer pensar en
l\L Camille Flammarion tanto como en Lucrccio.
Con todo esto, no cocozco ningún po!'ta capaz, en el momento en que estamos, de semejantes arranques de ,·e1·sos alejandrinos y otros. l\L ílíchepin tiene (sobro todo en sus versos muy superiores á su
prosa) la sonoridad, la plenitud, el color fra11cn, el tlibnjo pr&lt;'tiso, una lengua excelente, verdaderamente clásica por la calidad; y es el último do nuestros po1•tas que tenga, cuando él quiere, el aliento, la am•
plitud, la gran ola lírica. Es el único que, después de Lamartine y de Ylctor Ilugo, haya compuesto odas
dignas de este nombre y que no haya perdido aliento antes del fin.

E~ELFOZO.
(DE LA LECTURA, DE MADRID).

Por el boquete irregular salla una claridad rojiza y algo como un_a bruma sucia y mal olient~. El
descanso dominical no habla pasado del noveno piso. Allí ya no habla tiempo, como no habla dla m noche. La contrata no tiene religión, no tiene entraiías.
Allá A lo IPj os, en la invisible encrucijada, se moda una luz. «¡Pegao ~stá, pegao está!•
.
-Ahora verás, ?llariquilla. Agárrate al primer lapo que tientes, encogete, Y no tengas m1cd!l; que
to.lo esto no es más que ruido y más ruido, y . ...
Una detonación espantosa les cortó el habla. - ¡Ahora si que todo esto se viene encima!- pensaba la
Relimpia, estremecida de pavor y temblando lo mismo que toda la ~asa.de .~ineral.
1
- ¿Ves? Esta es la musiquita que por aquí gastamo3. Vaya, Relnnpia, echate un trago, y afuera e.
susio. Nosotros ya tenemos las orrjas hechas á ésta barbaridad.
.
-Oid lo que os digo: como soy hija de mi madre y á. Dios tengo de dar cuenta d~ m1 person~, ~ue
ésta es Ja primera y la última yez que piso estos anduniales: ¿Lo habéis oído? ¡La ~r1mera y la ultJma
- No lo digas muy alto, - dijo Pedro alumbrando con el candil la cara de su rnuJer.
-¿Por qué? Lo digo. ¡Así Dios me olg~!
- Pues por eso. Porque puede olrtc.
~
Del fondo de aquella galería llena dll sum\Jra,;, salió la rnz lt•jaua &lt;le algún minero que acompauaba
sus tristes paso~ con la clásica copla de aquellas siniestras profundidades:
, ¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•

........... ............

LEMAITRE,
De la Academia Francesa
JULES

PARA EL ALBUM DE ISABEL SANOHEZ DE CORONA.
(NIETA DEL BENEMERITO JUAREZJ.

Si hay hogares libres y folices
bajo el dosel azul de nuestro cielo,
se le debe á aquel héroe ll'gend~rio
que, inquebrantable y santamente terco,
venció á propios y extraños enemigos
en Veracruz, cu Puebla y en Querétaro.
l\Iexicano y poeta, en ningún álbum
como en éste en que brilla su abolengo,
pues que corl'e su sangre por tus venas,
pues que esplende en tus ojos su talento,
podría yo, con tan sincero orgullo,
d~jar- flores anémicas-mis versos.
Que estas flores, llevadas por tu mano,
vayan hasta el altar de su recuerdo,
mientras le pido á Dios que sea el tuyo
-en premio á tus virtudes y á su genioel más feliz de los hogares libres,
que cobija la sombra de tu abuelo
MANUEL

México, Diciembre de 1901.

PUGA y ACAL.

Vll
Lo do bajar al pozo fué ya el remate de la locura, según la Relimpia. Aquellos hombroneP, envalentonados con w presencia, querlan que lo conociese todo, que admirase el desdén que ellos haclan
de Jos pelig1 os. Y no hubo más remedio que bajar alli donde ellos trabajaban, de donde sacaban aquel
pan negro y jugoso que á todos mantenía.
.
No quisieron que los trabajadores;\. quienes venían á relevar, cargasen los barrenos. Esa hubiera
bhlo la imprudencia mayor.
. .
.
.
y hecha la gran lazada minera, recogidas bien las enaguas, l\Ianqu1ta ~aJÓ por aquel tubo de ~meral, pausadamente, como en un columpio, sin miedo ya, porque la voluptuosidad del espanto, del peligro
afrontado la envolvía en esa mansa atmósfera que á veces necesitan las almas.
Al Jle~ar al fundo, Pedro la recogió en sus brazos. Un instante sintieron uno el corazón del otro
golpeando sordanientc, con anhelos distintos .. . . .
- ¡Qué cosa más horrible es un pozo! Aquí no se respira.
. .
- Pues yo, óyelo bien, l\Iariquilla: yo, c,m tal que estuviéramos solos, querrla nvu·. en un pozo: en
éste en cualquiera . . . .. Ahora, vivos; después, muertos. Pero que nuestros huesos se Juntaran, se refrrdaran, aunque las piedras todas que hay en el mundo las echasen encima.
- ¡.Jesús, qué bruto! Buena cosa quieres.
.
.
- Eh, quitarse del medio, que allá va este cura,- voceó Pablo que baJa:ba rápidamente.
.
Pt1dro miró á su mujer en los ojos y la soltó como una cosa que se abanaona, que se ha perdido para
siempre.
.
El muchacho del torno fu é echando en el esportón las cosas que le pedian de abaJO,
- ¡Cuidado con la bota! Ponla bien. Apri étale el taponcillo.
Comieron y bebieron en aquel redondel en que los tres cabian apenas. Los candilones en~anchado_s
en Ja roca alumbraban el banquete con sus llamas apestosas y rojizas. El áspero sabor de mmeral qm·
taba el gusto propio á la comida, y la triateza que salia de la piedra é inundaba el pozo, parecla pesar·
les en el ánimo como si fuese aquella montera enorme de mineral que se alzaba sobre sus cabezas.
Los agujeros de los barrenos dispuestos para la carga, parecían dos ojos redondos, inmóviles, que
les miralJan con espanto.
- ¡;\lira que esto es triste! ¡Yaya si es triste! Bien podlamos h~ber comido ali~ an_iba, teniendo por
cobertor el cielo y por candil el sol. Que me den sol, que me den au·&lt;&gt;, y con eso solo vivo. .
-Cállate, Relimpia, que esto también tiene sus cosas. Si estuviera Lagarto, ese te las dll'la, No sale
de aqul ni á tiros.

�ARo IV
376

MÉXICO,

21\

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NúM,

24

REVISTA MODERNA.

-Ya lo ha dicho Pedro: es un cochino embustero.
-No, no-dijo Pedro.-Es un hombre cabal. Sólo que .... . sólo que es como la pirita rica: es duro
y pesado, y cuando cae encima hace mucho daño.
Pablo y Mariquita se cncogie.ron de hombros. No les importaba nada que Lagarto fuese embustero
ó cabal.
- Bueno: á recoger, y en seguida á cargar.
-Antes tenéis que subirme. No quiero ver eso.
-¡Eh, alJá Ya la merienda, chacho! Echa las cápsulas.
El esportón funcionó breve espacio, subió y bajó aceleradamente, y en un tanto que la mujer miraba
con cierto vago espanto no exento de curiosidad, los hombres cargaron sus barrenos, serenos y frlos
como artilleros que disponen las piezas para entrar en combate.
-Ya están. Esta mecha no se corre.
-¿Quién sube?
- Sube tú, Pedro. En cuanto ésta e&amp;té arriba, pego, y de dos tironazos me planto en el torno.
La Relimpia vió á su marido subir con la lazada en el muslo y el candilón en la mano: á medida que
ascendla se iba empequeiiecíendo, cambiando de forma; aquello ya no parecla un hombre: era una cosa
que llevaba una llama, un resplandor rojizo, que se tragó al fin aquel agujero lleno de sombras.
Descendió la cuerda ondulante, como un reptil gris que se desenrosca en la obscuridad; Pablo hizo
la lazada en que aseguró á la Relimpia; y como oyese gemit· el torno allá arriba, súbito puso el candil
en las me91as, y metiendo la punta del pie en la lazada, agarróse de un salto, asegurando con su brazo
derecho la espalda de la Relimpia y con la otra mano columpiando el candil.
-¡Hala, que está pcgao!
Movióse el torno.al empuje de los dos hombres invisibles que allá aniba estiraban los brazos; la
cuerda se puso tensa, y de pronto los elevó pausadamente por aquel tubo espantoso, de paredes irregulares en que brillaban como regueros de oro las vetas de azufre, y como esmalte azul las manchas de
sulfato.
Pablo se rela al verá la Relimpia acongojada.
-Descuida, que hay tiempo para todo: para subi r y bajar y volverá subir .... - Y con esa alegria
negra del trabajo subterráneo, rompió á cantar la copla clásica, que subla como un gemido del mineral
profanado:

REVISTA MODERNA
ARTE V
DIHECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

•¡Pobrecitos los mineros,
qué desgracialtos son!•
Ya estaban bien altos cuando Ptldro paró el torno para limpiarse de una manotada el sudor que le
escocia en los ojos. llfiró por encima del cilindrn, y vió el gl'upo colgante. Pablo, abrazado á su mujer,
columpiando la llama, erguido y con un pie en el aire como esos urogantes angelotes que sostienen
lámpal'as en los retablos; ella confiada, gozosa en aquel abrazo recibido delante del peligro, en las entrañas de la madre tit:l'l'a .....
Y la nube ensangrentada que cegó á P~dro la noche de la confide11cia cruel, de la puñalada mortal
con que le partió el corazón la lengua de Lagarto, volvió á cegarle allf, en aquel supremo instante en
que le pareció que el pozo ardla, fundiéndose en una espantosa llama policroma y voraz que purificaba
al mundo.
El muchacho del torno, aterrado por aquella parada incomprensible, tendió los brazos pal'a mover
el cilindro arrollador; mas éste siguió inmóvil, sujeto por los brazos de Pedro, que seguía mirando hacia
abajo con la nariz dilatada, los labios gri3es y los ojos entreabiertos bajo un frlo torrente de sudor
sucio .....
Al fin los de abajo se alarmaron.-¿Pasa algo?
Y respondiendo á esa pregunta, bajó nn rugido siniestro, como una condena de muerte:
-¡Perra! . . . . ¡Perra! ¡Mal amigo!
Dos gritos de pavura mortal, de atroz angustia, subieron en súbita explosión del instinto de vida
Aquéllos, que juntos pareclan un racimo frrsco de juventud y de amor, hablan visto todo su drama como
á la Tnz de un relámpago.
Abajo corrla la muerte por la mecha de pó!Yora, inevitable, segul'a, veloz como el pensamiento: arri·
base cemla la muerte en la voluntad justiciera del hombre ofendido, del amigo ultrajado ..... y ellos
estaban alll, pendiente:,, su~pendidos entre los dos abismos espantosos; en la misma eternidad, insondable y obscura.
El asombro no dió lugar á. la súplica: el candil de pablo cayó al fondo del pozo, rojizo como la llama
de una vida que se hunde en lo eterno .... .
Crujió la bóveda; se estremeció la galerfa; del pozo salió un huracán de aire, de estruendo, de gases,
de polvo cobrizo .....
Los del torno cayeron de espaldas. Una negrura densa envolvió aquel sitio, que aún vibraba con el
sonoro estremecimiento de la explosión, ¡quizá, también, con lo espantoso de la tragedia!
Jos.é NOGALES.

[PROF■TA8 DE MrOt'EL ANOEf,.-CArlLLA SIXTINA.-RO)fA,

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 23, Diciembre, Primera quincena</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>ARo IV

Mixico, 2ª

QUINCENA. DE NOVIEMiiRE DE

1901

Ntar. 22

MODER.NA
ARTE Y
OIRECTOH: JESlJS E. VALEN7.UF. LA.

CIENCIA.
,JEFE DB REDACCJON: JESUS U RUETA.
Tip. dt D11l,ld11.

SEGUNDA CONFERENCIA PAN-AMERICANA.
LA Dr-:LEGACIÓN MEXICANA al Congreso Pa.n-.\mericano, se honra de invitará Ud. al festival artístico que se verificará en la Biblioteca Nacional el,¡ del
corriente á las 9 p. m., y que ha organizado bajo el patrocinio de ,&lt; La Revista
Moderna,, como homenaje á las letras anp:lo-nmericanas.
México, Noviembre de 1901.

PROGRA1IA PARA LA VELAD..\ ANGLO-AMERICANA.

I.-QUINTETO.-Op. 44..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

R. Schwnann .

.\llegro brillante. Piano y cuerda.

II.-D1scuRso. -Balbino Dcívalos.
III.-Qu1NTETu.-Op. 48 .. ...... ..

T8chaikowsky.

Tema ruso.-Cuerda sola.

IV.-PoEsíA.-José .Juan Tablada('=').
V.-LA TRUCHA ... . . . • . . . . . . . . . . ............. • .... Schube1'/.
Variaciones. Piano y cuerda.
VI.-Lectura de POESÍAS A:itERICANAS, por Luis R. Frbina.

VIT.-QurNTET0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Christian Sinding.
Andante y Scherzo.-Piano y cuerda.
VIIL-ALocucróN.- .Jesús Urueta.
IX.- CAPRICHO.-W'edding Cake. TValse... . . . ........ C. Saint-Siien:,.
Piano y cuerda.

(-tJ Los versos del Sr. Tablada y las traducciones del 8r. Casasús que lryó el Sr. Urbin11, sci·án pu•
blicadas en el próximo número de la Rei·ista.

PROP&amp;TAS DE MIGUEL ANOB:L,-CAPILLA SIXTINA. ROl!A,

�REVISTA l\lODERNA.

"VIAJE AL PAIS DE LA DECADENCIA"
POR SANrl'JAGO ARGÜBLLO H.
1CONT IXÚA),

CAPCTULO 111.

LA VOZ DE NUESTRA MADRE LA ESTETICA.

l 'NA 1,úplira 111i11, el Efcho la habló al oído. Y ella, la radiosa, la excelsa duefia dr

~q~cl huei to &lt;'nrantaclo, 11i,intió. Y, de pir, rntre muguetas, lises, margaritas y
J~c.mtos, que C'nhC'stnban sus florrs en contorno como en un altar ele oloroso:s
~,nos a~ngados,_haliló. ~u 1·0;,. tenla el reo que deben de teurr las arpas celes tiales. l~n su,; OJOS archan las zarzas del nreb, y tras ellas relampa,,.ueaba J
mirada de Dios.
"

ª

"01!. mis fiele~! En uombfe del divino Verbo, os hablo!
Vosotros, los sacerdotes de m_i culto, no drjéis ni un momento mi santuario! Si el sacerdote dt&gt;ja el
ll"mplo, ec apaga In luz sacra. DrJad que otros v11yan al mercado Que vuestros labios me est(•n e
d
liletnprr,
. r zan o
Se~ vestal~s, e~t~ es, sed purob! P~ra ello, no adulterar mis ritos, no mezclar otro aceite al de mi
l:\mpa1a. Sed_ 1mpud1cos, sed falsos; no importa: seréis puros en el Arte, porque el Arte Jo pmifica todo.
Apartad los OJOS de nuestro santo fin, y habréis caído en impureza.
Para hacer obra buena, obra mía, b.acerla sólo para mi.
.,.El sacerdote, cuando_ o_ficia, no debe v~r al pueblo, sino á Dios. Ha de hacer que tiemble la frase del
enf.,ma sobre la oblata
· es b'1en que asi
. d1vm11 1 aunque C'I publico murmure, porque no comprenda. 1· aun
sea. L a palabra mfst1ca debe llevar en sus bordes las orlas del misterio.
Si os hace temblar P.I harapo, si tenéis miedo al hambre si os asusta dormir baJ·o la est 11
Ri,,.áis no de "'•s
·
¡ ·¡
,
'
re a, no me
.,, ,
JCI que os UnJan con e o eo de mis órdenes. Para sen·irmp es preciso que med't
\' : I b
1
del tonel de Diógenes.
'
cis ,l a oca
Si á todo os avenis, seguidme!
Yo soy la dicha. Yo soy quieu ha encontrado el go~e de la pena, quien ha exprimido el traje ne"ro
!~e~~a~oche parn hacer que broten las gotas argentinas de los astros, gotas del zumo ~ider11l &lt;le
ti•

1:

Todo 1~ regenero en el goce. Cuando vierto mi divino elixir C'll el vaso del llanto quien Jo apu
.
cuPntra ;,' sien te la delicia del llanto.
'
rn rn
i\~i ~lniro fin ce el placer. Quien piem1c de otro modo, no me conoce. El que juz&lt;&gt;ue mis obras con un~
1U:J d1stmt11, yena.
"

347

Ub. hijos mios! Si queréis reconocerme siemprr, interrogaos: ¿por qué me agrada ésto? Y si no sabéis
por qui, decid que es obra mía.
Xo digáis que soy la Realidad! No digáis que soy lo Ideal! Realidad sin ideal, no serla Arte. Ideali•
dad sin !a forma de lo real, no me comprenderíais.
La Realidad es vuestra carne, la corteza en que envolvióse la Divinidad, el Ideal, para que naciera
Cristo. Si á Jesí1s le quitáis lo invisible, lo divino, deja de ser Cristo, para ser sólo un hombre. Si le quitáis el cuerpo, lo perderéis de vista. Jesucristo es la materia iluminada con la luz del Eterno.
Si os afiliáis al Realismo, llegaréis á ser sabios, no artistas: hijos clP mi hermana la Ciencia, no mios.
Ser realistas es negar :'l Cristo y adorar al hombre.
Si os llam.'lis idealistas, y renegáis de la Yerdad tangible, como los otros renegaron del Ideal, sert':is
unos impostores. El Ideal no se ve, Dios no se percibe, sino tras la envoltura del hombre.
El hombre es una arpa sensitiva. Diversas notas hay en cada una de sus cinco cuerdas. Si alguien
las toca, goza el arpa misma con sus melodías, y gozáis vosotros con la conciencia de sus vibraciones. Y
bien, aún sin que vibren, el Arte os hace creer que las cuerdas de vuestra arpa han vibrado, ó más bien,
las hace vibrar mentalmente con el soplo del genio. El Arte es la gran superchería. Es la sugestión de la
conciencia, que llega á ser hasta deleite del sentido. (¿uien hace vibrar fa cuerda sin tocarla, ese es ar•
tista.
A la entrada de mi huerto esta la Sensación. Ali! pace la bestia. Vosotros dPjáis atrás la Sensación,
para intel'nal'os en el Sentimiento.
Los sentidos son como las ventanas de ,·uestro palacio. Por una entra la luz, pero á las otras tambii•n
Jlpga el reflejo. Si no comprendéis esto, volveos. Confundíos con el sensato Pttblico!
El sonido deja tras si una vibración que forma como una rítmica penumbl'a; el calor tiene sua,·rs
desmayos de esfumino, pi01·de su intensidad precisa y se apaga en una anemia cromática; la llnea fina A
veces en misteriosas vaguedades .... El dla empieza y acaba en los cl'epúsculos, donde el Angel medita
y sueiia. La vibl'ación moribunda, el tono suave, la linea imprecisa, son deliciosos crepúsculos en q1rn
Aneiinn y meditan los ángeles del Arte. Entonces se oye en el pnlacio rnido de alas, y no distinguis bien
por cuál ventana se intel'Daron. Vosotros, los que seguís mis huellas, podéis sacar partido de esa enc1m•
tadol'a confusión sensol'ia. Si no podéis hacerlo, volveos!
Hijos mios, ved de no confundirme con nadie! A muchos de vosotros se os ha presentado la Xove•
dad- dama que os ha llamado á engaño,-y habréis creidll reconocer mis perfecciones en las suyas. Piiro
al cabo, cuando la edad ha marchitado sus encantos, habéis podido verla como ella es. No reincidáis. Sabed que lo bello no conoce tiempo, y es, como tal, inmarcesible.
Servidme bien, pal'a que os acepte por hijos. Aprovechaos de todo en honor mio, hasta de lo bajo, con
tal .que de ello pueda saltar la chispa de los pedernales. Todo puede ser\'iros para poner el pie y rernon•
tal'OS en busca de la luz celeste.
El arte es la potencia vital de la expresión. Si pl'esentáis la figura de un agonizante, si hacéis la pin•
tura de un cadáver, si evocáis la fantasmagorla de un cerebro febril, haced que tengan vida los desmayos,
poned fuerza vital en la expresión de la muerte, pasad por nuestros ojos la visión intensa de una orgía
deensueiío,ylogradque sintamos la realidad actual de los delirios.... Pero no olvidéis que el Arte siem•
pre lleva sobre el deslumbramiento de sus ígneas pupilas la pestaña que tiende una penumbra en donde
flota el misterio. Lograd que hagan ver vuestras creaciones lo que no se ve en ellas. Buscad las escapa•
das hacia la l'egión azul. Haced que pase la potencia expresiva viendo el cielo á tra'l"és de la blonda del
l'nsueiío.
Y hari•is obra de arte.•
Díjo.
Y el sol acribilló de oro el follaje, y los pájaros sonaron su guzla en la mils soñadora ele las orquestaciones, y las flores tuvieron embriaguez de perfllme, y las bojas hi ciC'ron brillar bajo la luz sus adere.
zos de roclo.

~ os

intemamos por olorosas sendas en aquel jardín de las clt&gt;llcias.
Yo:

- Y esos lindos rhalels que asoman á lo lt&gt;joe, como palomas durmiendo entre las f,·ondas?.
· F.r, F.nmo:

Alli moran las hijas de Nuestrn i\lallre. Aquella que J er·gue su imparidez olímpica y que es blanca
como una corola de anémona 11emo1·osa, es el arte escultural y plástico: la Estatuaria. l\lira, aquel bello
templete en cuya puerta está sentado el arco iris, pertenece al arte de las formas y de los colores: la
Pintura. Ese otro palacio, de donde sale la voz triunfante de los cobres y en donde tiemblan los trémolos,
como en la niebla de una fragua melódica, es del arte de los ritmos: la Música. Pero recoge toda tn fuer•

�348

REVISJ'A MODERNA.

za adwiratin para el último: aquel que rie en sus calados y encajes y que en la esbelta aguja de su torre
luce el diamante de una pluma de oro. Alli está el arte de la palabra y de la idea, la Poesia, que es música
y pintura, color y ritmo, orquestación é imagen.
Yo:
-¿Y por qul- llamáis Poesla al arte literaria? ¿No es eso restringirla? ¿Por qué no la nombrAis Literatura?
EL EFEBO:

-Si arte do la palabra, Literatura; si arte bella, Poesía. Prosa ó verso, Poesía: arte purn, desinteresada jovialidad del esplritu. Vaya por caso la Ü!'atoria. El periodo que deslumbra, la música torrencial
de la palabra, la voz evocadora, el sésamo de los entusiasmos, de las lágrimas y de las exultaciones; la
vehemencia expresiva, las a.las que transfiguran al hombre en semi4iós .... , eso es Poesfa! La parte utilitaria, el fin benéfico, la certidumbre lógica, nada tienen de común' con la Es"tética. Es bien que apren•
das á separar la broza del terrón minero. Poesía es la que hace gozar por ella misma, sea que muestro
la tersa ondulación de la prosa, ó que se orl11, rizada de compaseR, con los flecos sonoros de la rima.
Poesla es goce inútil.•

POESIA

EN IIO~OR ü~ LOS POETASNORTE-A)IERICANOS.
La musa en el obscuro hipogeo reposa!
Así duerme en 1a:cárcel de su botón la rosa;
Asi bajo la tierr(duerme la gema pálid,i;
Así el canto en.fa Jira; así la mariposa
Dormita bajo el yerto pavor:de la crisálida!

Nos acercamos 11.I palacio, y penetramos en los dominios de la dueña.
El efebo me mostró con el dedo unA. encrucijada.
EL EFEOO:

~Cada camino conduce á una región distinta. Este, el pals de la capa y de la espada, de los St&gt;gismundos y ele los Locos Manchegos; ese, á los infiernos dantescos, á las epopeyas de la Gloria ó del A ver•
no, al itrbol en que se arrullan los célebres amores; aquel va á la patria del lmmottr, al nido de las águi las shakespereanas; el otro, á las brumas del arte metaflsico, del arte sacerdotal y humanitario; y l'so
mayor, es la gran ruta hollada por el fanatismo; la que lleva peregrinos á las reliquias rlo la Meca y dt\
Jerusalén, :í. la vasta comarca ele las tradiciones de lo bello; el sendero restrospecfivo que conducr. ;i la ~
necrópolis del pensamiento ....
i\Ias el uuestro es aquel, mezquino como atajo, á creer en su comienzo angosto y ahogado, A trechos,
ele maleza. Ese nos llevará al país ele lo raro, al pals tle los fakires enigmáticos, al pals del L11berinto .... ·•

Anduvimos, anduvimos ....
Y, al caer la noche, oímos como un ruido de colmena. Era el eco de las saturnalr.s del pals ele
.Francia!

(Continuard).

En vano el imperioso:conjuro de la idea!••.•
r~u vano en el_'granito-con el_~incel_d~ oro
El artista inspirado y afanoso _golpea.•• · ·
Pi&lt;&gt;'maleón a&lt;&gt;'ota sus ansias y su lloro
Si; conmove; tu mármol ¡oh helada Galatea!
Qué aletazo de sombra mató t_u flama, ¡oh cirio!
Qué incubo abrió las alas sobre.tu .b.lanco lecho
y rodeó tus ojos de ojeras de martmo • • • ·
Qué vampiro clavando sus g~rras en _t~~pecho
Sorbió sobre tu boca tu espintu de Lmo? . . ..
En vano en_los. cdstales de _la·onda citerea
l\lás cándida y más rubia que el ámbar y la c,pun:a ,
La todopoderosa, Ja emperatriz,· la'.Dea,
Emerge y opacando la claridad febea,
Al cielo y á la tierra bajo su imperio abruma!
En vano de Setene bajo la luz de_oro
Lle.,.¡ el nupcial cortejo y en el florido lí~eu
Do;de arden las antorchas -yJas syringas gin1cn
Al eco sollozante del timpano sonoro
Estallan en la noche los cántico(del himen!
En vano de Dyonisos las tropas vocingleras
Al sol de la vendimia recorren lasipraderas
y envuelve con guirnaldas y sisti·os resonantes
El séquito en delirio de faunos y bacant~s
Al cano esplendoroso-que: arrastran las panteras~
En vano surg11 Pallas y en su broquel_se irisa
.Convulsionada .y)o1·va la faz de !(Medusa,
Deleites y pavores 1~ piéride)ehusa,
.
Ha tiempo que no logra la luz _de una sonns~
Brillar en la nocturn~ tl"istez~. d_e la -~I¡¡,sa.

y sin embai·go alienta. .... Cuando l-a b~isa led~
r::ntre I;is frnqd¡is haca gemir el harpa eolia,
·

�850

REVISTA MODER~A.
La Musa en el delirio transfigurada queda
Y absorta, levantando su frente de magnolia,
Escucha las canciones de Apolo Citareda!

;

Toda vibrando, ardiente, como la Pithia loca,
Cercada la melena de un nimbo que cintila,
Del tálamo re~urge y al grito que la invoca
Los himnos musicales palpitan en su boca
Y la pasión inflama su fúnebre pupila!. ...
Quó auroras iluminan el hondo tenebrario?
Qué antorchas inflamaron los subterráneos limbos?
t,\uién en tu frente ¡oh Musa! dejó tan claros nimbos?
Acaso las heridas de un Eros sagitario
Las nieves de tu seno llenaron de corimbos? .. . .
Hesurges victoriosa del hondo cenotafio!
Revives al vibrante conjuro del poeta
Y con el ágil diestra de Diana cinegeta
Sobre tu estela borras el fúnebre epitafio
1&lt;:rguida ante el conjuro de Apolo l\Iusageta!
Abraza la teorba, suscita el hondo arpegio!
Apura hasta las heces tu copa de ambrosía!
Y al implorar tus cantos la egregia Poesía
Que vibren tus esti-ofas y que tu numen rogio
Se inflame como un faro sobre la noche umbría!

REVISTA .MODERNA.
Su t&gt;
"'enio entre las sombras de la existencia fioge
Un sol sobre las noches infinitas del Polo,
Su Musa poderosa fué una imperial esfinge
Sin l•~dipo ....
Los genios lo adivinaron sólo!

Ardiendo en los altares de la verdad fué un cirio!
Los abismos celestes exploró su astrolabio,
Las simas infernales sondeó su delirio,
El fue"'O
del profeta quemó su noble labio
0
y albeaba en su pecho la semilla de un lirio!

1 su uumen fué lámpara de oriental Ala.dino
Que alumbró las riquezas del más regio tesoro!
Así heroico el Poeta recorrió su camino
Con la frente abatida y olvidando en el vino
Que el burgués lapidaba sus broqueles de oro! .. •.
Bebió en cáliz de ónix el licor miis acerbo,
Fué su espirito un astro sepultado en un limbo,
Un eclipsA brotaba sobre el sol de su verbo
y en sus sienes la lumbre sideral de su nimbo
A pagó con sus alas tenebrosas el Cuervo.

En tu carcax apronta las líricas saetas!
Evoca en tu salterio los más ardientes sones
Y sangren traspasados de amor los corazones
Cuando al loa1· la egregia virtud de los Poetas
Tus labios musicales prorrumpan en cauciones!

Ananké fué el estigma quo su frente lucía,
y por eso las sombras ocultaron al dla!
Su avatar en la vidá fué el fatal .\nanké,
Y por eso los astros de la noche sombría
1:&gt;on propicios al culto del di,·ino Poé ... .

Los próceres aguardan, la silenciosa exedra
A tu clamor consagra sus ámbitos de piedra ....
Inflama con tus fuegos á sabios y á gentiles
Y sé para ese bosque la enamorada yedra
Y arrójales al cuello tus brazos mujeriles!

¡Oh vestal Mu,a y Pióride! oh virgen soi1allo;·a!
Abre el libro de Edgardo muy antes que la aurora
Llene de sangre el brillo de la última estrella,
y e,·oca entre las sombras á Ligeia y Leonora
y habla faternalmente con la torva Morclla.

Canta ¡oh lira! los bardos de la pujante América
Qt1e al Septentrión llevaron la egregia apoteosi11,
De Bryant y Longfellow el alta virtud férica
Y de Poe la Musa, diYinidad histórica,
Y del poeta Whitman la (•pica neurosis.

Ahi las perlas lucen y sangran los claveles . ...
¡Oh princesa! en sus versos hay trovadores fieles
y amantes sepultados por un hondo Leteo.
Llora sobre esas páginas y dale por trofeo
Tu llanto á ese Poeta que no tuvo laureles.

Bryant sueila en la vida fecunda y en la muerte
Su musa es la Tristeza; pero su plect1·0 fuerte
Enflora en el salterio la trágica harmonia,
Así la ThanatopsiS:dulces consuelos vierte
Juntos al más acerbo clamor de_la elegia . . ..

Y en honor del poeta sobre su tumba fria
Entona el más amargo clamor de la Elegla! . . . .
Despeina tus cabellos luctuosos y dolientes
1 queda en sus umbrales silenciosa y sombría
Como fúnebre esfioge de pupilas ardientes . .. .

El numen de Longfellow como un Oriente irradia!
J:.:s refulgente aurora que todo lo ilumina,
Y en su inmortal Poema la cándida heroína,
Lirio lleno de lágrimas, en el jardín de Acadia
Surge como un arcángel de luz Evangelina!
Y pasa en el recuerdo la novia sin ventura!
En las brumosas piayas del doÍ¿roso exilio
Arrastrando los velos de su nup\!ial blancura,
Y al fin desv1u1ee:ida sobre su amante idilio
como un sauz doliente sobre una sepultura!

Si,es Longfellow:e1 bardo de las primaverales
Selvas americanas, si se refleja~el cielo
De sus rimas sonoras en los tersos cristales
Edgard Poé, nimbado de fuegos infernales
Es el trágico numen del hondo desconsuelo.

Esfin&lt;&gt;e de azabache con ojos de topacio
Uuard:la torva l\Iusa de Edgard Poó el palacio,
Pero llegan los ecos de súbitos clamores
y al ~on de los clarines y de loa tambores
Conmuévase con ópicos rüidos el espacio . . . ,
Es \Vbitman que aparece! Sus liricas legiones
No lucen áureos cascos como los mirmidones,
Pues nunca ensangrenta1·on las tierras ni las aguas;
Su amor llenó de mieses los áridos terrones
Su afán forjó los hierros en las ardientes fraguas.

351

�:l5;?

REVISTA MODERNA.
Es Wbitman el humano y el lírico poeta!
El que miró en sus claras videncias de profota
Un águila triunfando sobre una flor de lis.
Es él el demagogo que toca su retreta
Honor á las legiÓnes del buen poeta gris!!
Sobre su noble frente donde el invierno hiela
l'n gorro frigio luce su gran escarapela ....
llajo plebeya blusa se oculta el negro frac,
!·'.s una Marsellesa do libei·tad. su estela:
Y así pasa-el ,·aliento canto1· del Potomac.
Bryant ol pesaroso, Longfellow el cli\'ino,
EJgard Poé, vidente de misterioso sino,
Y Whitman, el que asume la voz de los prof'&lt;!ta~!
Ante vuestras grandiosas magestades me inclino!
Honor á los laudes y ~loria á los poetas!
La !,lusa llora en vuestros alth·os mausoleo~,
Y deja cual ofrenda de Ji I icos trofeos

La sangre de sus venas y el llanto de sus ojo~;
Diamantes que .se irisan á los rayos febeos
Y corimbos ardientes, deshojados y rojos!!
¡Oh genios! de las altas regiones siderales
Do viven venturosos los estros inmortales
Descienda vuestro numen del bien inspirnrlor
Y cesen las discordias y vivan los mortales
!' nidos en el Credo Divino clol amor!!

\ á vuestro influjo ruireu las gentes ,·enideras
De olivos coronadas las épicas cimeras
Cesar á los cañones su ronca tempestad
Y á todos los colores de todas las banderas
Tendiendo un arco- iris sobre la humanidad!
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Jt'AN

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"BA por la calle plena1nente feliz, ritmdo á los duendecillos danzarines quelibeluleabau ante sus
ojos enantes é inflamados por el absintio; su vieja corbata. deshecha. flotaba a l viento como
un Yelacho, su fieltro hongo plegábase innoblemente sob1·e sus luengos cabellos grises y semejaba un murciélago sobre una chimenea, sus harapos destroza.dos remedaban grotesca•
mente una americana abotonada y un pantalón holgado; y de su barba en torbellino surgía
una nariz perfilada en Bízancio y asomá.base á. menudo un engarce de dientes blancos tras
sus labios marchitos, quemados por la combustión diaria de alcohol.
Iba perseguido por las risas estudiantiles que ígno1·aban la vida, y estigmado por las indignaciones
bcrguesas .... que ignoraban también la vida!
Pero úl reía al crepúsculo de oro, á la esplendorosida.d vesperámica. de aquella tarde en que el vencido seguía el libeluleo de los duendecillos que rondaban sus ojos, cual sí fuesen flores nocturnas abiertas al fulgor de los astros ....
De pronto el noctámbulo detúvose frente A una taberna henchida de bebedores; atisbó y escudrü1ó
buscando sin duda un camarada á. quien ha.rponea.1· un trago, pero como no lo descubriese, detúvose
pensativo á las puertas. Ya no rela. Sus ojos fla.meantes devoraban con mirada ávida losvasos rebosantes de bebidas plebeyas que eran sorbidas por bocas febriles y recordaban un filtro envenenado sorbido
por vampiros. Era sábado, y los obreros acudían al tributo sabatino con religiosidad druídica; aguijaban hacia la tabema ::nsiosos de dejar en ella su misero jornal ganado de sol á sol en faenas de negros;
espoleaban á eclipsar en el alcohol su sol de sangre, la fatalidad fulminadora que los habla echado de
bruces en la ergástula moderna de la gleba aplasta.da por el trust de los fuertes! Grupos haraposos, de
cuerpos espectrados, de pechos caquéxicos roídos por la ol,ra de zapa de la tisis; grupos miseros del rebaño esquilado y alimentado con bellotas, se atropellaban por abrevar en el Leteo innoble que da el embruteci,uiento á trueque de la salud, de la dignidad, de la inteligencia y del bien!
El noctámbulo husmeaba con deleite, como zorro hambriento, el hálito de las irnforas abiertas, escapado en emanaciones acres, volátil y envolvente, cual si los esplritus del alcohol flotaran en el aire dotados de sagacidad sujestiva, y filtrándose por los sentidos fascinados, intoxicaran el ardor báquico, mits
temible que el uror de las bacantes, en el espil'itu que una vez sedien'to de alcohol, no se saciará jamás,
transformado el organismo· á quien alienta en un tonel de Danaídas! ·
El noctámbulo entrístecióse lúgubremente al no encontral' ningún amigo. Cruzóse de brazos y reclinóse sobre el alféizar, y sus ojos se perdieron explorando 1a·negru1•a del barrio desierto, el zigzagueo
morisco del México leyendario que guarda aún vestigios de la ciudad virreinal. Yo le habla seguido, y
asombrábame de no verle enyilecido hasta. mendigar un poco de alcohol; el hombre sufría, hablase le
vantado sin duda de un largo sopor del coma y empezaba su consuetudinal'ia correría nocturna en busca del amargo placer. ¿Era pues un ebrio que descendía IÍ la al&gt;~oeción trnhajosamt'nlr, rn lnr ha pOI'
'ialvar del naufragio un resto de vm-güenza imHil .-.. ? · ·
Le toqué suavemente en un hombro:
-~Quiere uste4 beber conmi 9 o una copa?

�REVISTA MODERNA.

.REVISTA MODERNA.

J'.:t me miró desconcertado. Yo prosegul:
-Soy destEmocido en este barrio y no me agl'ada beber:Solo .. . ,.
. .
J~I sonrió ante mi sonrisa y se apresuró á aceptar. Nos instalamos en un nncoa de la taberna, ~epa·
rados del oleaje que burbujeaba en c1·eciente marea. Yo platicaba de cosas flotantes en un sueuo do
hastlo, palabras que se escapan cual d(una válvula del cerebro vigila~te, siempre en com?ustión, en
tanto que ól bebla ávidamente, entregado á una súbita confianza. A medida que bebla, sus ~JOS volvlan
á s(Unelr ¡\. los duendecillos que danzaban ante sus ojos en ronda de silfos enamorados de abierta~ flo_res
nocturnas. Las cien mil lamparas de Aladino de la embriaguez encendlanse en su cerebro en feér1ca iluminación constelando las tenebrosidades de sus males .... y sonreía, sonrela con la incierta Y cuasi de·
mente so~risa de los seres debilitados por la orgla perpetua. Su alegda necia me exasperaba, me quemaba, y de pronto, cruelmente, le increpé:
-¿Usted no ha sufrido en su vida?
.
.
Un latigazo chasqueó en su espiritu. Sacudió la cabeza para espantar la nubecilla alada de los s1~fos danzantes, vuelto brutalmente á la realidad, á la torturante realidad que bula su pobre cerebro v1•
sionario, y en voz jadeante, dolorosa:
.
.
-Usted también .... !-dijo-usted también cree como los demás, que yo me embnago por mnoblo
vicio!. .... Ah, si!. .. . . Soy un vicioso, soy un relapso, soy un perdido, soy un leproso que me arrastro
en las sentinas satánicas!. ... Pero también soy muy desgraciado!. ... Hace diez aiíos era yo bueno .. ,.
Vivía honradamente, trabajaba para ganarme la vida en labores ele escritorio, pues me encontré desdo
muy joven solo en el mundo y no pude cultivar ni mi inteligencia ni mis brazos en ejercicios espe~ula•
tivos ó prácticos; yo era animoso y fuerte; con mi rudimentaria educación afronté la lucha, y despues do
fracasos vulgares en los luchadores débiles, llegó un día en que creí asegurado mi porvenir, aceptado
y considerado en una gran casa sólidamente establecida de luengos años atrás. Pronto me vi rodeado
de bienestar moral, pues se me confiaban trabajos delicados y comisiones honrosas, y varías veces ful
en representación de mis jefes á arreglar negocios de importancia en lejanas zonas algodoneras de Du.
rango que eran manejadas por la poderosa nl.'gociación de que era yo empleado. llli pulcritud en ves•
tir, mi cortesla nativa para quienquiera que fuese, mi carencia de placeres viciosos, dióronme pr~s~igio
y despertaron simpatías en torno mio; y yo, halagado y deslumbrado por aquella alborada de fehc1dad
que había sido mi sueño, amplit'.• mi modesta ambición hasta desear la redención de mi soledad, una dul•
ce compañera de amor ... .
Una mañana, la marea rebosante del Empedradillo arrojó hasta mi una morena encantadora, do
t•,ios moros apasionados y lánguidos, de imperial cuerpo hebreo graciosamente blondado y coquetamcuto aparasolado por un fresco sombrero de primavera. l\Ie miró, tentadora y complaciente en le,·c souri·
sa, y me cautivó. La sl.'gul encantado, vencido por su seducción, con el pecho oprimido por secreto do·
lor al ver In cauda de deseos que iba estelando su belleza turbulenta; con asombro y alegria vi que al
retirarse de la brillante avenida, se all.'jaba de las calles aristocráticas y se internaba en un barrio hu•
mildo, hasta que traspuso los umbrales de un entresuelo de balcones volados y florecidos de malvas rea,
les y geranios. Al entrar, la hermosa me despidió con una sonrisa, que fuó mi golpe de gracia. Me trans•
formó en sombra de la morena encantadora, pero mí timidez para las mujeres me impedla acercarme,¡_
olla, hasta una noche en que Gracia misma fué quien me llamó y en voz flébil, melodiosa, insinuante,
que revelaba para mi una ingenuidad adorable, hizome confesarle mi amor, contarle mi vida, abrirle mi
corazón en esa impetuosidad re.primida largo tiempo en los seres privadc,s de afecciones; nos amamos, ó
más bien, la amé con frenes!, concentl'ando en ella mis adoraciones de níüo y de mozo, los cariiíos do
mi alma apasionada, tal'dlos y granados en la soledad, que despertaban al beso del sol cual explosión
de rosas salvadas de la sombra, de la muerte,
Gracia me venció, me dominó, me ató á la más dulce de las esclavHucles; los contados días en que
la tiranuela me pel'mitla verla, era yo muy dichoso; palpitábamé el corazón en vuelcos precipitados
cuando, venciendo mil peligros s •gún ella me decía, asomábasc presurosa al balcón y cambiaba conmigo unas breves frases, ordenándome imperativa y sobresaltada que huyera; y yo obedecía venturoso y
ávido de partir con ella el peligl'o que se quedaba á desafiar sola, pero inclinándome á su mandato. Por
frases escapadas al azar en medio á su perpetua nerviosidad, supe que la vigilaban constantemente, que
la tenlan recluida en aquel hal'rio por haber rehusado casarse con un hombre quien alJOrrecía; que
pertenecía á una familia acaudalada y que nuestro amor debla permanecer secreto basta el día en que
nos unióramc,s á despecho del mundo. Pal'a comprobar sus aserciones, veiala á. menudo suntuosamente
,·estida, en carruajes con librea, pero sin blasón, ó dando el brazo á elegantes caballeros que ella me de·
cia eran amistades de su familia; pero esto á mi no me sorprendía ni me inquietaba, pues adoraba á
Gracia con idolatría, con fanatismo y jamás la sombra de una sospecha pasó rauda por mi frente.
Al contrario, viéndola joyante y deslumbradora de lujo, la ambición m(espoleó ·para equipararwc
á Gracia, para conquistarme la independencia y la riqueza con mi propio)sfuerzo. Trabajaba día y noche, sin flaquear, penetrándome de las combinaciones mercantiles que mi jefe supre:.10, satisfecho de mi
fidelidad bien probada y de mi prodigiosa actividad,'.dejábameestudiar y muchas veces resolver, sancionando mis decisiones. Llegué á ser necesa1·io, llegué á se1· participe y socio de la casa, y por último, un
cll-a manifesté á mi jefe mi resolución de separarme bajo su patrocinio para fundar una negociación
propia y libre. l\Ie abrió los brazos y me conceqió lo que pedia, augurándome un porvenir brillante y
ofreciéndome su apoyo en todo.
·

Para celebrar mi emancipación, fui invitado á su mesa, donde me presentó ,~ sus hijos, no ya como
subalterno, sino como uu futuro negoaíante,-•y aun futuro competido1·,• - aííadió sonriendo. A los pos•
1, es, ful invitado por el menor de sus hijos, calavera de notoriedad, á pasear en canuaje después de una
partida de bolos, y ya á solas los dos, tropezamos con una banda de amigos suyos, elegantes desocupados que iban de juerga, y nos enfrascamos alegremente en los bares elegantes, bebiendo lo que ellos
querían, pues á mi me era indiferente optar por cerveza ó brandys ó hitters; al caer la tarde la emhria•
guez estaba en todo su esplendor .... jamás habla sido yo tan feliz! l\Ie sen tia aclamado en el pórtico
triunfal de la vida! :i\Ie sentía fuerte, vencedor, igual á los brillantes jóvenes que me abrumaban con sus
amabilidades.
Uno de ellos propuso de pronto que nos traslaJáramos á casa de Carmen.
- ¿Qué Carmen?-pregunté. Y un coro de carcajadas me contestó.
--Cómo!- apostrofó Ruiz Ordaz.- No conoces á Carmen, la matrona mits ilustre de l\Ióxico?.. ... No
has rcbafiado en su harcmlike?
Y yo, que me sentía capaz de restaurar un rapto de Sabina~, fui ele los primeros en lcvautarmc. Su-

35.t

:á

355

bimos á dos carrnajes que esperaban á sus due1ios bajo la lluvia, y arribamos á uua casa aislada cu uua
de las más distantes colonias, rodeada de inmuebles y pequeños palacios solitarios.
Fué una frrupción. No bien cerramos la puerta, un himno báquico saludó á la antigua pupila de lupanar ascendida á reína, dominadora en su amplio peinador y bajo la masa empenachada de sus cabellos
rojos. Mi presentación fué una cortesanía de ópera bufa. ·Y ~in más ceremonia nos instalamos á placer
sobre los anchos y muelles divanes de aquel recinto que parcela un enorme lecho blando, suave, sensual, capitonado de sedas y blondas; los camarines veíanse entrnabiertos, esparciendo tiobre las alfombras rosadas y lilas fulgores atenuados de lámparas veladoras de los misterios del amor; y el ambiente
cargado de violeta enervaba, adormía, ensoííaba la inte!igencia, ell tanto que los sentidos abrían sus
válYulas y aprestábanse á las luchas gloriosas de Eros!
- Violante, Laura, Amelía y Rosa me visitarán hoy, dentro de, un instante;- escucbé que decía la
matl'ona.-Adoración y Berta vendrán al momento que se las llame; pero nos falta una .... . Ah!. ... . la
misteriosa con quien dormiste, Ordaz, la otra noche!. . .. ¿Te gusta? .. ..
- No,- dijo el joven con displicencia,- es demasiado apasionada para ser sincera ..... prefiero ,i
~osa . . . ..

�REVISTA MODER:SA.
-Yo la quiero!-d.ije impetuoso, enardecido ante la confidencia.
Carmen miró uno pot· uno á los jóvenes, quienes se apresuraron á garantirme.
- Confla en él como en mi, Carmen,-concluyó mi introductor.
Ella se inclinó ante mi, en actitud de quien se disculpa, y en este instante cuatro muchachas precio.
tta~, elegantemente ataviadas, entraron saludando con intimidad, cual si_recibierau ellas en su propia
casa il amigas del alma, con besos y graciosos diminutivos. La faunalia entró en pleno período efen·csccnte; las copas de champaña burbujeaban heridas y prismadas de luz; las risas sonoras volaban en el
viento cual enjambres de golondrinas locaEi; al entrar las otras dos primorosas llamadas á gran prisa, la
algazara creció desbordándose en estruendosa orgial Los amadores habianse apareado, mas esperaban
por galantet·la á. que todas lu parejas estuviesen completas, y como la desconocida tardase, las ninfas
eran devueltas á la gracia antigua, á la belleza antigua, á la revelación pagana de lasJormas._no ·velarla@, sino apenas por cabelleras sueltas .... ! Rosas vivas, rosas frescas de pistilos dorados ó negrísimos
en Yellazones sedeñas, surgían cual crisálidas de capullos reventados, entre maliciosos pudores, ruegos
apasionados y besos sonoros y asaltantes .... Yo estaba embriagado más que de vino de embelesamiento morboso.... Ah, si! .... aquel era un haremlike, ó una bacanal romana, ó una saturnal_.griega! La
docilidad con que las hermosas hablanse apresurado á complacerá los libertinos,'probaba una asidua
costumbre en aquellas tiestas galantes!
De pronto, el rodar de un coche oyóse en la calle, Carmen vió al trnvóS: de las persianas y dijo: • Es
clla!, -y entonces uno de los jóvenes se adelantó y ordenó en tono teatrah
-Si entra, que entre como Frinea!
-Sl, si! .... -Corramos todos.-Como J&lt;'rinea!
Laura y Ordaz salieron al encuentro de la recién llegada y conferenciaron con ella. Se resistia entre risas, pero nuestt·a decisión era inapelable, y por último, un aplauso de Ordaz nos dió el triunfo. Diez
minutos de espera anhelante, y luego un estremecimiento cuando ella entró, seguida del joven, arrebujada hasta la frente en una colcha, y al descubrirse, impúdica, sonriente, vencedora por su soberbia belle•
za lujJiriosa, un grito de triunfo unánime y un grito de horror mio, porque aquella mujer era Gracia! .. .
Al decir esto, el ebrio sacudióse en una embestida espantosa de rabia, de dolor, de desesperación,
de frenesí; bebió de un trago su vaso y lo azotó vacío despedazándolo contra las losas; en tanto que
yo, taciturno, en rebelión conh·a la eterna fuerza aplastante, volvla sañudo los ojos ante un abominable
cuadro: los ebrios, en el paroxismo del furor báquico, gritaban enronquecidos hinchando la taberna, so
íuj¡¡riaban con una. exaltación demoniaca, los ojos inyectados y fuera de las órbitas, el equilibrio perdido, la lengua trabajosa y torpe! Los venenos emponzoñados hervían en aquellos organismos gastados
por el trabajo diario y por el implacable vicio; y en medio á aquel pandemonium execrable, á aquella
sinfonía satánica de aullidos horribles y crispadores, el vencido esperaba ¡;u único descanso en la tiena:
el libelulear de los duendecillos en torno de sus ojos errantes. , .... !
HlQI.
Hus,;;~ ilI. CAMPOS.

SOL01 ....
A D, L11is D. Molina.

En la sombra,
cuando empiezan á encende1·se las estrellas,
yo no sé (en el misterio) quién fue llama, quiélimc nombra,
oigo pasos tras mis huellas;
y á la luz-polvo de plata
de la suelta cabellera de la luna, que me miran
unos ojos muy profundos y muy negros,·y dilata
su tristeza mi suspiro en los céfiros que g-iran,
La campana lejos, lejos,
li los 'últimos reflejos
de la tarde,
lanza y llora su sonata de plegaria
\Tésper surge, treme y arde
solitaria.
Alguien habla á mis oídos i1 las veces
y :í. la pálida vislumbre
cabecean melancólicos los sonámbulos cipreses.
En el cielo cuánta lumbre!
En mi alma
sombra, sombra, sombra y sombra,
en el seno de la noche cuánta calma!
;.Quién me llama? ¿quión me nombra? ....
Su recuerdo! que persiste,
que me agobia de tristeza;
.r P/l&lt;J pasa tambi~n trist~
y se prende como ni111bo de piedad á mi cabeza!

JEs~s E. YALE~Z UEL.\

E~ELFOZO.
(DE LA LECTURA , DE MADRID).

(C ONTl~ Ú A ) ,

P.idro opinó que el hombre suelto no suele hacer ni honra nl dinero, y tuvo la suerte ele enamorarse,
y A poco vió realizado su ideal. Su casamiento con la Relimpia no alteró la vida de los dos amigos: siguieron viviendo bajo el mismo techo, cada vez más unidos en la tácita sociedad de bienes, y á poco, á.
gestiones de 11.1. Relimpia, obtuvieron la contrata de aquel pozo en que esperaban hallar la base de un
bienestar que, sabiamente dirigido, pudiera traerles algún dla el descanso con que el obrero sueña, y l's
la obsesión de los que aún no han perdido del todo la esperanza. l\Iuchos antiguos obreros de la mina
andaban por alll, enriquecidos, aburguesados, dando á sus hijos una educación que los alt&gt;jaba del medio en que ellos se criaron. Y estos ejemplos avivaban la sed y el hambre de posesión.
Sabiase que el azar, el capricho, el favor, vallan más que el trabajo y la conducta para estas rápidas
ascensiones en el medio social; y por esto las pobres mujeres se deshacían en halagos, y los débiles hombres en solicitud servil, en tomo de los jefes y mangoneadores del negocio. Habla que vivir, y no- toda
aquella riqueza inmensa que extralan de la tierra habrla ele marcharse así porque si, sin df'jar siquiera
lns migajas en las manos encallecidas.
Todo aquello era conuptor: desde el trabajo que vol\'la al hombre á lo condición de bestia, hasta el
favor que casi siempre lo hundía en otra condición de servidumbre.
Era un pueblo anormal: no tenía patria, no tenla Dio:1, no tenla vida jurídica: alll no había más que
La Compmi.ia. Era el Dios, era la patria, era el Gobiemo ..... lo era todo. Cosas suyas eran el suelo, el
subsuelo, el aire, el agua, la vida, la honra y la hacienda de aquel enjambre humano, que la necesidad ó
la codicia removla.
Así Pedro y Pablo, mientras dejaban caer los martillos sobre los barrenos ~• éstos entraban millme•
tro á millmetro en la masa de mineral, p~nsaban en la La Comvatiía, en aquel sér todopoderoso, que con
un gesto invisible, con la más simple acción, podía sacarlos de aquel pozo, ele aquella pobreza, y hacerlos
ricos, dichosos, sin que tuvieran que temblar ante el porvenir.

JV
Cerca de la media noche llegó el relevo: lo menos tres horas hacia qu~ P¡iblo se fué para sacar del
almacén dinamita y cápsulas y hacer formal reclamación sobre aquello de.lu mechas.
Al muchacho ele! tomo lo despabilaron de su modorra perpetua, adquirida en aquellos grandes ratos
de obscuridad y de inacción; salió Pedro del pozo; estallaron los barrenos, y fueron los dos trabajadores
á continuar ahondando, á luchar con la roca, como héroes tranquilos y silenciosos.
Solo, y satisfecho de ánimo, por el resultado de la jornada, iba Pedro por aquellas galerías que sudaban vitriolo. La eterna noche le envolvía; el silencio de las profundidades deshabitadas esparcía su espanto .. . . y fué allá, en el cruce de los últimos pisos, á treinta metros del boquete rojo por el que entraban los de perpéuta, y alll gemlan 6 cantaban, según por lo que les daba la desesperación. donde encaróse con él el mayor granuja de la mina, un tagarote que vivía de sus gracias en aquel mundo negro,
del que no salla porque le gustaba, porque aquello le parecía hermoso, y porque le daba la gana de no
ver el honible sol ni la horrible tierra con sus amargas desnudeces.
Comía en todos los ti·abajos, bebla en todas las cantinas, dormla en todas las cuadras, se calentaba
en todas las calderas, se refrescaba en todos los ventiladores .... Alli no había invierno ni verano, ni primavera ni otoiío: todo el tiempo era uno, como era una la humanidad que trabajaba y moría.
Era el hombre libre, el hombre ideal, sin lazos, sin afectos, sin necesidades, sin angustias, sin debe·
res . . . . habla tenido que renunciar á la tierra y á la luz, pero fué renuncia gustosa. Que no le hablasen
de las cosas que succdlan alú.i an·iba. Y de las de arriba y las de abajo, eEtaba muy al corriente.

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

Era el lector de periódicos en los corros ele ol.Jrcros; y en los descansos de cigarro y comida, veíase
al zagalón leyendo, medio declamando, cosas muy radicales, á la luz del candil enganchado en la piedra.
Aquella pobre gente envejecida bajo la costra de polvo mineral, soñaba con un mundo J(ljano, con
una ciudad fantástica habitada por la \ ' erdad y la Justicia .. ..
- ¿Allá arriba? ¡Bah! ¡Pronto hizo un año!- derla burlescamente el lector, que no crela posible bourlarl ninguna, á no ser del noveno piso para abajo.
·
Rste trástulo tan simpático como inevitable, se encaró con Pedr&lt;', y meneando el candil- que uno
cnalquiera llrnal'la cl(I aceite, - rnmpiú A cantar con admirable brlo:

pe ó embriagado, que entraba y salla de los cal'riles sin darse cuenta..... Anduvo abí, con ti candil encendido, como alma en pena, y al llegar frente á los hornos, sentóse en un risco á pensar, hablando solo,
gesticulando. La llamarada espantosa. que salia de aquellos montículos de arcilla rcfractal'ia, con sus re·
!;impagos verde!', azules, l'Ojos, en que se fundían el cobre, el azufre, el arsénico, toda aquella endemoniada compostura de las piedras que sus brazos anancaban, le atraía: parcela juntarse en un abrazo
plutónico y aniquilador con aquella otrn llamarada. silenciosa que le devoraba las entraííae.
Paree la que el siniestro fnlgot· de aquellas cosas rugientes que se derretían en los hornos, le iba metiendo la luz, corno de un hachazo, en lo más doliente de su propio sér. Y vela ...... vela ya bien claro.
l~I hombre razonaba, y sentla que toda la amargura de su razonamiento le confortaba en vez de aniquilarlo.
- Que ese le guste máe, es cuestión de suerte: yo creo que en su pellejo baria lo mismo. Es más mu.
chacho, más alegre, tiene un don .... Que se quisiel'an antes de que un mal viento me tl'ajera aqul, es una
cosa, vaya, que tenla que pasar. Pero ¡engañarme! ¡Esos con quien se parte e) P,an y la vida ...... ! ¿Por
quú no me dijel'on: mira, esto está acotado, ¿eh? acotado, pol'que es del amigo? y ya podla quedar en el
cochino mundo una sola mujer, esa; otra mejor, la diosa de Venus, y para Pedro sel'ia como esto: piedrn,
tierra, una cosa que se ve y en que no se repara ....
Pero ¡a.hora que la quiero!. ... ¡Sabel'IO ahora! ¿Cómo los voy á mirar? ¿Para qué voy á tr;.bajar y :'1
pasar fatigas? ¡Se acabó la alegria, se acabó el mundo!
.
Y con ambas manazas en la cara, enco1·va.do por un gran dolor que entraba en todo su sér como la
.~anr¡ria ardiente y roja do un homo de fundición, quedóse allí largo rato, iluminado desde lejos por la
rspantosa llama que convertía en masa liquida y radiante, de una pureza infinita, los negros peclruscoR
arrancados al corazón de la tiena.
¿Por qué esa llama no envolvía al mundo y lo derretía, purificándolo, convirtiéndolo en un raudal
deslumbrantt', que escupiese la escoda y surgiera en {mreos chorros, abrasando en un momento tortas
las iniquidades?

358

• Abre el ojo, compaclrr,
que te la pegan,
y vas pasando por eso
fatigas negras.•
- Hola, Lagarto: ¿qué demonios cantas?
- Nalta. Abre el ojo, compadre . .. . etcétem.
- Vaya, está el día alegre.
- ¿El ella? ¿Hay aquí ella? No me habla enterado. F,3to se cstiL poniendo muy mal. Hay que írsr mlts
11li:1jo ... . A ver si esos ropasueltas acaban el piso, y nos mudaremos. ¡Hace aquí un aire . ... !
Y como ni irse Perlro, el Lagn1'lo se quedó parado, haciendo rscs con el candil y cantando í1 gritos
¡Que te la pegan,
que te la pegan,
que te Ia, r.i:~a~, ..•.
rnvolviósc aquél como un Ligrc, agarró con las manazas el b:·azo d(•I canfor, y ron nnn calma que cleR·
mimtla el semblante, dijo:
-Bastarle copletas: ahora mismo, ít decir lo que SPp:i!'; ;i ,·cr A qué viene esto.
...., " • .
-¡Ah! pero tú crees .... ¡Valiente bruto!
..
-Creo que tú nunca babias en balde, ¡granuja! Siempre quieres decir algo ..... y lo dices: te conozco. Yo te di el pan aquí dentro, ¿te acuerdas? Bueno. Pues suelta el barreno y que vuele el mundlY.
- Por mi, que vuele¡ pero suelta.
.
- ¿Yes ese pozo cola.ero? ¿Tiene veinte metro~? ¿i\Iás? . .... Pues como soy quien te está agal'l'ando,
oye: como ese candil tiene luz, si no hablas ahora mismo, de una p11tada te tiro al pozo. ¿Sabes que es
verdad, eh?
- Bueno, ¿y qué? Por eso no Yas á dejar de ser un . .. .
-¿Un que?
-Lo que la gente dice: demasiado amigo de PalJlo.
-¿Eh? ... .
-SI. Y no de ahora. De antes.
- ¿De antes? ¡De antes! A ver cómo eso eso: de antes que yo . . . . . . ¡Ya, ya! ¿Sabes lo que me parece
tocia esa música? Una cochina mentira.
-Yo creo lo mismo. Pero suelta ....
-Si no lo pensase más que tú, ahora mismo se acababa: ¿,·es? Ahl el pozo, ar¡ní li'1. Lo dicho: ,te una
patada, adiós el granuja, con lo que lleva dentro.
- Es que tenclrlas que echar al pozo {L medio mundo: :i los de arriba y á los de ahajo; ¡vaya una
salida!
-Oye, Lagarto: ¿soy un hombre de bien? ¿me emborracho? dilo: ¿soy tirano para el compaiíet·o? dilo.
Cuando algún pobre cae en esta guerra sorda de aqui abajo, ¿no acudo? Estos brazos, estas patas y el
aquel de adentro, ¿no están siempre lo mismo para el trabajo que para el compaiíero que los necesita?
Aquí, donde si los unos no somos por los otros, la vida es un cohete, ¿me has visto renegar? ¿me has ,is•
to huir ni echat· fantesia? ¡Dilo!
-O te callas ya, ó lloro; mira que lloro, porque eres bueno, y noble, y lo que te pasa no lo mereces,
¡Cofa~ rle allá aníba!
· - Úyeme: sí á mi, ¡que soy un hombre! me pagaran asi, me trataran asl, judiquearan conmigo de esa
~~nera, c~ando nadie ha ~uesto á nadie un cuchillo al pecho para que diga. si en Jugar de no, ¡óyemr,
h1Jo! te lo Juro, ¿,·es? te lo Jm·o, serla una fiera: lo más bárbaro del mundo. Porque ..... ¡caramba! ¡mira
que eso es gordo! ¡:\lira que no puede ser más gorrlol ¡A ver si encuentras algo que sea tan pero y tan
Ri¡.motivo . . . . !
h

•••

V
Con esta plldora en el cuerpo, Pedro se dejú ir il paso lento, no como otras veces, que se tl'8ga·1a el
camino. Al pasar por el fondo de la corta miró A lo alto y vió una estrella blanca que refulgía en la soledad azul. Pasó por el tt'rnel en que las máquin11s silbahan estt·(lpitosamente detrás de aquel minero tor-

,1
'/

l.

359

Bien tarde era cuando llegó P&lt;!dro á su casa: dijo que se senlla mal, y no quiso comer. Pablo no estaba: andaría poi· el pueblo enreda.do en alguna seria partida de tute ó en otra cosa por el estilo.
En la alcoba, en que apenas cabía la cama matrimonial, , ·ió Pedro la chaqueta del compañero. La
llelimpia la cogió de un puñado y la tiró fuera, diciendo:-Todavla está aquí ese asco: no tiene una
manos para echar remiendos.- Y luego, para echarla más lejos, la hizo volar de un puntapié.
-¿Ves? Lo mismo haría con tu compañero, ese cochino apóstol.
Pedro sintió que a lgo muy grande, muy terrible, iba á estallarle dentro, en el pecho ó en la cabez11:
agarróse á la cama mientras se tragaba un gemido mortal, de esos que salen desganando .... y cuando
ya tuvo fuerzas, al tenderse como quien se echa en la sepultura, dijo con voz desfallecida, entrecortada,
humilde, con la voz de un vencido:
-Anda, mujer. ¡Qué cosas dice:,!
Fué aquella, para el apó8lol Pedro, una noche espantosa. Sentía ei amargo prodigio de las distancias: aquella mujer, cuya respiración le inflamaba el pecho, estaba muy lejos, al lado allá de un abismo
infinito, de un mar brumoso y sin orillas . . ..
Tenia ali! su cuello, su corazón .... le bastaba alargar un poco las manos, crispar algo sus músculos
acostumbrados á batirse con el mineral: más blanda es la carne que la pied1,a; más pronto sale la vid~
qu~ un pedazo ~e pirita de su masa . . . . Pero siempre la distancia sería igual: dormida ó muerta, aquella
ruuJer estaría lrJos, separada de él por un abismo infinito, por un mar brumo-so y sin orillas.
Y Pedro sentia que una llama intensa y cruel a~laraba todas sus ideas: parecía vivir en otl'o mundo.
Las cosas las veía con uua lucidez desgarradora. El, que era torpe para todo lo que no fuera trabajar
dent1:o d~ min~, trabaja.ha ahora en la profllndidad del pensamiento, en el problema angustioso de su
propio v1v11·, amargado ya, destruido para siempre, como un mal trabajo que se derrumba aplastando :i
los pobres obreros que no saben lo que hacen.
- ¡Con mala veta hemos dado! ¡Ah, qué condenada veta!
Y así se estuvo hasta que la luz del dla vino á echar de la cama al mundo trabajador.
Al mediar el dla, cuando los barrenos empujaban á las gentes hacia las casas, salieron los dos apr!stoles de la suya, con el equipo del trabajo.
Pedro iba distraldo; no dijo á su mujer aquellas cosas que la solía decir con un lenguaje rudamente amoroso, áspero y codiciable como el mineral nativo, casi puro, y, por lo mismo, raro.
- Mala cara lleva el vecino- dijo á la Relimpia una de las comadres del barrio.- Cuidelo usted porque en esos pozancos en que trabajan, se cogen calenturas y baceras y cosas del padrejón que tumba {1
un cl'istíano. Yo estuve alli vendiendo aguardiente cuatro meses y siete dlas' .,v si no salgo' me entienan·,
que aquello hay que verlo. Ni las benditas ánimas estarían á gusto!
-~···
- Vea usted, vecina, cómo ese brnto ha puesto la almohada ... . chorreando· y con un churrete &lt;le
mineral que da asco. ¡Xo se qué hacen estos hombres!
'
-Eso es que el suyo ha llo1·ado. De allá abajo no se sacan más que esas cosas: calentura bacern
'
'
pa ti 1'!'J'6 n . ... y llanto. :No le arriendo la ganancia.

!ª

�360

REVISTA MODERNA.

ARo IV

MÉXICO,

1ª

QUINCENA DE DICIEMBRE DE

1901

NóM. 23

n
Llegó el domingo aquél que los apóstoles tenían designado para su comilona intima: como Pedro andaba malucho y muy desganado, esmeróse la Relimpia, gran gisadera y asaz primorosa, en aderezar
una comida no para mineros, sino para apóstoles de verdad y aun para obispos, según el decir de Pablo.
.Ent1·e los tres cargaron con la vianda: Pedro llevaba el talego del pan y la fruta; la Relimpia, aquellos manjares más jugosos y delicados, tales como la tortilla de jamón de patatas, el conejo encebollado,
el lomo en manteca y las suaves albóndigas en que habla cargado la mano de ajo y de pimienta; Pablo
llevaba 1\. cuestas la imponderable bota de las cacerlas, un mediano peJIPjo, cuya pez daba al vino
hlanco un saborcillo por demas áspero y agradable.
Al pasar por la fundición, salió el capataz á dar el alto.
-¿Sangramos ese horno, ó qué?
-Tráete la henamienta,-dijo Pablo descargándose.
Acudió el capataz con el jarrillo de lata, y éste por mi, este otro por la compaña, ahora esotro por.
que salga bien lo del pozo, allí se hubiera quedado bebiendo hasta el dia del juicio.
Pedro no bebla, ni hablaba, ni estaba alli: miraba con extraíia fijeza á un punto de aquel infinito
amontonamiento de rocas rojizas; buscaba con la vista aquella piedra donde se sentó en una noche triste y aflojó las riendas de su dolor, delante de la espantosa llama policroma y voraz que parecía querer
purificar al mundo. Y sin poderlo remediar, gimió de un modo tan desgarrador, tan lamentoso, que todos le miraron sorprendidos.
Pedro cayó en la cuenta y sintió rubor de su propia pena. No sabia qué decir, y como siguiendo un
anterio1· razonamiento que le hacia daño, balbuceó con doliente incoherencia, á modo de explicación,
más para él que para los otros:-No sé qué hacer .... As! Dios me maldiga si sé qué hacer; pero hay que
hacer algo.
-¡Atiza!-dijo el capataz.-En metiéndose en pozos, se van los tornillos. Poi· ésta, que es sangre de
.Jesucristo, juro que lte visto más de seis locos en la mina, y todo por esa manla de saber si )o q'\le ha_v
ahajo es duro ó es blando. ¡Duro y más duro, pedazos de bestias!
A la entrada del túnel la Relimpia tuvo un momento de vacilacióo.-La verd.td, que se necesita estar locos para venir de campo, ah!, debajo de la tierra. ¡Peste de mina!
Pedro marchaba delante sin curarse de los demás, con un aire de sonámbulo, sin ver ni olr, y murmurando como trna especie de rezo:--¡Hay que hacer algo, hay que hacer algo!
Pablo advertla fl. la Relimpia, la guiaba, la desviaba del peligro .... deciala cómo sus hermosos ojos
peligralJ11n si en una brnsca nostalgia de la luz y del cielo, mirasen hacia la sombrla bóveda cuajada de
pérfidos cirios de ,·itriolo. Eran azules, eran bellisimos; pero 111 traición se escondla en aquella gota colgante, que temblaba como una turquesa liquida á la luz de los candiles.
Y la l.'elimpia, que era de piadosas entrañas, y el dolor físico la conmovia, lloró la atroz injusticia
humana, el sufrimiento de aquellos pobres hombres medio desnudos, ulcerados, marcaJos con todas las
cicatrices del trabajo afrentoso, que en sucesiva y amarga visión se le iban presentando.
¡Qué mundo aquél! ¡Y alll vivfan hombres y bestias en la paciente promiscuidad de una labor del in·
fierno! ¡Qué riqueza negra y más hedionda!
- Vaya, sentarse y echaremos un trago,-dijo Pablo al dar vista al boquerón del piso que iban haciendo los de perpéuta.
-Aquí no: más allá. Yo os lo diré. Ilay aquí un sitio .... ¡Valientes tragos se toman alll!
Pablo miró á la lletiinpia, y ésta, apoyando su dedo Indice en la sien, hizo como que barrenaba. Alguna cosa t,mia Pedro que le bal'l'enaba el sentido . . .. no estaba muy católico que digamos.
- A&lt;]ui. ¿Veis qué buen sitio? Aqu! me senté yo la otra noche y hablé: ¿sabéis con quién? con La·
r¡arto, ese cochino embustero.
-Algún traguete se tomarla, porque el granuja no lo echa en el candil; lo cual que hace muy bien
y le alabo el gusto. Amigo, esta vida hay que pasarla á tragos: vaya, empina esa señora bota y pon esa
cara alegre. Come, bebe, y riete del mundo.
- A ver si con tanto empinar la bota vamos á dejar aqul los huesos. Yo estoy aqui amedrentada¡ si:
me da miedo de pensar lo que tenemos encima.
Y la Nelimpia miró á la bóveda rocosa, y mentalmente midió aquel monte altlsimo que se alzaba sobre !JUS cabezas.
- ¡Dios! ¡Si todo esto hiciera así, nada más que asl. ... !
- Digo que tendria razón en hacerlo-exclamó Peq1·0.-Hay aqul muchas marranadas que pedfan
eso: el hundimiento, as!, asl, poco á poco .... como yo lo baria si tuviera puños como tengo coraje.
- ¡Cállate, animal! ¡Mira que decir esas cosas aqui dentro!
Y agitada y nerviosa, la Relimpia.se pus~ en pie:--Yá~O!)OS: me p_one mala esta condenada negrura. Esto es para los demonios, no para los hom~res. ¡Y se r!en los _muy bestias!

REVISTA MODERNA
ARTE V
o:nECTOn: JE:SUS E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DE REDACCION: JESUS URUETA.
Tip. de Dubldn.

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( Cmcluird),
1

PROFETAS

Dl!l MIGUEL ANGEL,- CAPlLLA SIX'J'IN!,-ROMA.

�</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 22, Noviembre, Segunda quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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REVISTA MODERNA.

- ¡l!:h, los amigob! ¡Cuiuao, que hay requisa, y andan tricornios de venteo!
- ¡Ah, bah! por aquí no llegan. Está esto muy hondo y hay mucho monte.
Aquellos tranquilos dudadanos, escapados de presidio unos, fugitivos de la justicia otros, todos con
su negra culpa encima ele los lomos, trabajaban á. jornal, para un contratista tiránico, empleados en una
faena homicida, pero contrntos de no ser esclavos ele la sociedad; de ser libres en algo, en esto de morir siquiera.
Y por catorce reales, daban barrenos, metidos en una charca de agua verde, corrosiva, que les ulrrraba espantosamente las piernas, y por toda defensa se ponían tapones de cera en los boquetes ulcrrosos, en la carne recomida .. ..
Desterrados de Ja luz, preforlan aquella libertad negra, aquel mundo dantesco en que morían aplastados, despedazados, envenenados, corroldos, hasta al punto de ver la blancura de sus huesos; su propio esqueleto moviéndose en el afán de la·,•¡da, debatiéndose en un infierno sin esperanza, pero libres al
fin, en esa bárbara libertad del dolor y de la muerte.
Acabado el cigarro, subieron los apóstoles á. su piso, graves, silenciosos, atentos á toda señal de peligro. Ya no habla vida por alli, ni luz, ni movimiento. Era un gran espacio deshabitado y tranquilo.
La soml&gt;ra lo llenaba todo.
Antes ele llegar á. la caiia donde estaba el pozo, oyeron el martilleo de sus barrenero~, y, saliendo
de la hondura, la copla clásica, el gemido popular, cristalizado como el mineral en aquellas rrgiones
1rnhtcrránras:
•¡Pobrecitos los minero~,
qué desgracialtos son!•

ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE NOVIEMBRE DE

1901

NúM.

21

REVISTA
ARTE V
OtREC ron: JESlJS E. VALEN7.UT&lt;::LA.

CIENCIA.
,Tf.::FE DE REDACCTON:

.n::sus

URUETA.

Ti p. tlt D11l,l ,i&gt;1.

LOS GRANDES POETAS NORTE-Al\fERICANOS.
DISCURSO DEL SR. BALUINO DA VA LOS.
IC:URA08 un bosque inmenso en donde la naturalt•z1. hubiese tlesarrolltulo con

llI

El muchacho del tordo dorrnla como un bendito en la plataforma de dos tablones tendida sobre rl
pozo. l'n vuelco algo violento, una pesadilla, nada, cualquier cosa, y rl much11cho hubiera e11ldo á trrinta metros, encima de los barreneros. Allí se ,·i vla ele milagrn.
La luz de los candile~ salla del pozo con una claridad tenue, mo1 tecina
Pablo, de un puntapié despertó al muchacho, en tanto que Pedro, echado sobre el cilindro del torno,
gritabit á su gente: ¡Aquí estamos ya! ¿Ha habido algo?
-Nada. Cada ,·ez más m!\s &lt;lura. r•:stos llevan toda la carg 1.
- Pues á pegar, y afuera.
l'no &lt;Ir los trabajadores se cogió á la cuerda, hizo In lazada por lu que pasó el muslo, y puestos al
torno los dos apcísl ol es, subiú rápidamente, en tanto que el compaiíero quedaba 71ega11do. Con la luz del
candil dió ruego á las mechas, que á esto llaman pegar, y asii:ndose á la cuerda, subió luego; apenas
echó el cuerpo fuera, se retiraron .odos á la galería central, y el muchacho, bamboleando el candil, dió
las voces de ¡pegao esfd.' según es de rigor y de saludable costumbre.
-Las mechas esas tienen fallas. Hay que cambiarlas, porque á lo m&lt;&gt;jor se corren, y va á. haber
aquí una san f'ran cía el ella menos pensado- dijo el barrenero.
-::'lle engañaron en el almacén. Ya vola,·on el otro ella cinco de la pe1·1 éula, y es eso que las mechas
no sirven, y no las tiran aunque reviente ol_munc\o. ¡Asl reventaran ellos!
F.n esto, los dos baucnos hicieron explosión.
- ¡lh1e1rn carga, compadre!
- La que admitieron. ¿No lo dije?
-¡Ya habrán drjado bálago! Ea, puc~, á descansar, que para nosotros so hizo el mundo: echa una
mano, chiquillo.
Y uno en pos de otro, los apóstoles bajaron al pozo, lleno aún de vapores y de polvo, y de ese olor
1le la dinamita, que hace añicos la piedra mlis dura, y cuanto más dura, mejor.
En el acto se pusieron A escombrar, á. limpiar el pozo, y allá iban volando los esportones, á los que
1111 mal movimiento los hubiese volcado sobre aquellos hombres que no tenían huida posible.
Empezaron después A embocar sus barrenos, y golpe tras golpe se fueron enfrascando, hablando á
vuc,•s rle sus cosas, á veces silenciosos, absortos en la faena, en aquella lucha brava &lt;&gt;n que el músculo
y el acero atacan á. la roca y la roca se resiste con su plutónica dureza.
Los dos ap,íslolr-s hablan venido ali! de lados distintos, empujados por In necesidad y el trabajo: primero, Pablo, que tuvo ,·arias alternativas en su vida de minero, -:,· cuando se vió con algunos posibles,
los malgastó, los disipó en breve vida rrgalona, única que concebía digna del hombre. Después llegó
Pedro, entre un turbión de geute sin trabHjo, gra,·e, ajuiciado, de blanda condición, y en todo reglado y
serio. El azar del trabajo los juntó un dla, y ya no se separaron, Acaso afirmó su amistad la diferencia
de caracteres, pues cada uno admiraba en el otro lo que en él faltaba.
r Conti nuará),

exuberancia toda la vida, toda la energla, toda la potencia virtual de sus gi·rmenes, con fecundidad de madre universal y potente, y que libre, ,·igorosa,
pródiga en su inagotable abundancia, y sin la pasiva labor del lento transcur
so de los siglos, de un solo empuje poderoso y resuelto hubiese hecho qu&lt;&gt; la
creación se efoctuara .... Alll la vegetación derrocharla sin esfuerzo un cau
da! perenne de helleza sobre los mil detalles á. que extiende su manifestación
el alma de la flora; alli lo necesario y lo fortuito, lo caprichoso y lo elrlibcrarlo,
lo fino y pomposo como el lirio silvestre, y lo tosco y salvaje como el tronco
fuertemente 1111,loso y rudamente erguido, tendrlan la noble y espontánea expresión de su forma; las flore~, las hojas, lasco: tezas y aun las piedras, al amor de la luz deshecha en matices, lucirían iL la limpi·
dez del aire, y á la. frescura del rocío, y á. la fecundación del sol, .,· al embelesamiento del misterio, y ;\.
la consagración del tiempo, supremo santificador de lo g rande!
l•'.n eso bosque he entrado: vagué en él con asombro; seguí curioso sus sendas intrincada~; penett i·
rn su espesura; me aproximé á la margen ele sus torrentes, siguiendo complacido su curso ó remontándolo en busca del manantial apacible para. clavar los ojos en el mistel'io azul de su fondo; más ele una
nr. me detu,·e t1 reposará la. sombra de sus árboles, repitiendo menta,nente los trinos oídos al pasar, ú
ya perdido en las inextricables malezas que encubren á menudo peligrosos pantanos, sorprendl en el gri·
to estridente de un gran cuervo la nota polar de mi camino; y ,-¡ también entre sus llores los asfódclos
del nuevo arte cultivados con mimo por los gnomos que peregrinan hacia un inquietante ideal aun no
entrevisto, y aspiré las brisas embalsamadas de gloria y sápidas á resinas naturales,·" muchas veces me
adormecl al hechizo de algún himno solemne y religioso.
En ese bosque entré, y de ese bosque vengo para contaros no lo que vi, sino lo que he admirado, no
lo que es, sino lo que me ha parecido; y os daré lo que traigo: unas cuantas impresiones vivaces, tres ó
cuatro paisajes esbozados de prisa, el ritornelo de algún gorjeo perdido, la fugitiva silueta de algunas
~ombras ... . y varios nombres gloriosos!
Si: supe alll de muchos seres que en esplritu lo habitan, cuyos nombres recogla mi oído á.vidamen•
mente. Es todo un mundo de almas que se han estremecido de emoción y que de emoción me estremecieron, un mundo nuevo dentro del Nuevo Mundo, creado de ayer á hoy, desarrollado en menos de un siglo, emanación de un pueblo que pasma con su modo grandioso ele improvisar prodigios; un globo
transparente de poesía cristalizado preciosamente en el centro de una enorme hornaza de tt·abajo.
¿Los primeros nombres que oi? Fueron muchos, ele esos que solamente se nos dicen cuando preguntamos por ellos: nombres humildes, de humildes seres desaparecidos de la memoria de los hombres y recogidos alguna vez, no por la piedad ni la veneración, sino por la paciencia, en los anales literarios de
cada pueblo. ¿A que repetir ninguno de esos nombres, si no han de hallar eco en vuestros recuerdos, ni
Riquiera dejarían en niestro corazón la reminiscencia de una simpatla pasajera?
Para que el fuego de la poesla arda en el pecho humano, basta que los sentimientos que alll suelen
albergarse no se hayan convertido en cenizas; que alguno predomine ó persista en los momentos en que
la vida ó la naturaleza le envio una rAfaga pasional, feliz ó desoladora, poco importa, pero ,·iva. J\Ias si
la llama ha ele manifestarse y alumbra1· inmortalmente, preciso es que la produzca un combustible rico,
,\' que esplenda con fnlgor excepcional de intensidad y color propios, de forma hermosa y nueva qur
la distingan ele las otras y no permitan eonf1tndlrla nunca ni con las llamaradas que más 11e le parezcan
F.n nuestro vecino pueblo del Xorte, d1trante los dos primeros siglos ele eu existencia, rl diecisietr,
en que la inmigración fué colonizándolo, y el dieciocho, ósea el de su independencia, siglos que die·
ron A Inglaterra los nombres de Shaltespenre, l\filton 1 Dryden, Swift1 Addison, Pope, Johnson y Burns,

�330

REVISTA MODERNA.

y en que México produjo cuando menos una Sor Juana lné3 y uu Alarcó:1 1 gracia~ á. la plena 111:i•lurez
de la grandiosa literatura española; en el vncino pueblo, repito, esos dos siglos no legaron á la literatura un solo nombre inolvidable: los deseos habían tenido otras miras, los esfuerzos habían tendido á otras
glorias; las energlas se hablan empleado en la conquista del suelo, en la c1·eación de la riqueza, en el
establecimiento de la religión, en la educación de la inexperiencia, en el reconocimiento de los propios
derechos, en la conquista de la libertad. ~aclan por todas partes las universidades, pero aun no era
tiempo de que esparciesen su eficaz contingente de ilustración y de ciencia para enseñar á las ideas á
presentarse bien y á engalanarse con elegantes vastiduras. Las primeras, quid, (lUe aparecieron con
cierto ropaje literario, y éste muy sencillo y severo, sin la µrnuo1· pompa, ni bizarrla, ni aliño, füeron los
escritos de Franklin, gran sabio, gran político, gran pensador; pero á quien no puede llamarse un literato. Las letras no existieron allí, sino hasta que Washington IrYing, en 1809, publicó su primera obra do
importancia, la •lí:nickerbocker History of New York,• y en cuanto á la poesla, ·que es á lo que únicamente me propongo referirme y es posible hacerlo en ocasión como é3ta, en que la brevedad se impone,
no alentó con vida fecunda y viril, sino hasta que un joven, casi un niño, Bryaat (quien tenla entonces
dieciocho años), en un inspirado momento de meditación sobre la muerte, lanzó en 18:6 su 1'/wnafopsis á la justa admiración de sus contemporáneos. ¡Quién hubiera dicho entonces al joven poeta, que
su vida se prolongaría hasta dejarle ver el mayor florecimiento de aquella poesla cu.,·os albores le habla
tocado presenciar, y cuya prim3ra nota personal y dnrable brotaba de su alm1!
Hubo, con todo, en medio de los primeros balbuceos de aquel lenguaje poético, cnando las avccillu
del lirisml ensayaban sus vuelos y sus trinos, cuando comenzaba á agitarse en 103 C3pil'itu3 el inmortal
anhelo de explol'l\r el muodo de la inuginación, lleno de tentadores misterios; da recor1·e1· con él la Ól'·
bita inmensa del ensueño y contemplar bellezas nunca vistaQ, hubo entonces, sin du'la, quienes on momento feliz sorprendieran al paso la sensasión fugitiva, la idea profunda, la esperanza indecisa, y cautivaran la mariposa ideal, con la redecilla de la canción ligera. Asi Philip Fl'eneau, en cuyas venas corda sangre francesa, escribió con delicada gracia sus cantos patrióticos, que aun suelen citarse, aun•
que rara vez son leídos, y John Howard Payne dejó unido su nombre á la famosa canción •Homr,
Sw' eet Home,• extra Ida de una de sus muchas obras d1·amáticas que el o!,' iuo sepulta, y Dral.e fn(, una
grande esperanza que la mnerte1 torpe segadora, no dejó marlura1·. H&lt;J querilo, sin embargo, antes de
abandonar el cementerio ruinoso, recoger unas quPjas que suenan todavía como un lamento prolonga•
do á través de un siglo, y que sigue siendo plácidamente acogido en los corazones sensibles: las estancias de Hichard Henry Wilde, compuestas mu~hos años antes de que el Romanticismo apareciera. Oidla~, prestándoles con vuestra propia imaginación la poética vaguedad qne han perdido en mis versos:

Mi vida es cual estiva rosa
que se abre al cielo matinal,
,\' que al caer la tarde hermosa
rnocla marchita del rosal¡
pero en su humilde lecho frio 1
vierte la noche su roela
cual triste llanto de pesar,mas ¡ay! por mi no han de llarár.
Mi vida es cual hoja de otofio1
c¡ue al rayo pálido lunar,
tiembla en el último retoiío
presta á arrancarse y á volar¡
pero antes que huya, la deplorn
el árbol con la gemidora
queja que el viento al pasa1· damás ¡quién por mi suspirará!
:\li vida es cual la débil huella
que en una playa deja el pie,
mientras la ola no se estrella
sobre la arena en que se ve;
pero ese mismo mar, que osa
borrar la huella misteriosa,
rugir parece de pesar,mas ¡ay! por mi no han de llorar.

Mediaba ya el siglo XlX, y la literatura, en analogla con todas las oti;as manifestaciones intelectuales, florecla plenamente en Norte Amórica, cuando el gran novelista Dickens, el más grande quiz,'l que
haya producido Inglaterra, pues que superó á \Valter Scott y no ha sido supe1·ado poi· George Elliot, al
desembarcat· en Nueva Yo1k en su viaje á América, la primera pregunta que formuló, t'ué ésta. ,¿Eo

REVISTA .MODERNA.

331

dónde está ll'.·yaut?• Ury~nt! tal era el nornbre que se irnponla entonces. El autor de Thanatopsis se hallaba en!ª ~itad de su vida Y ya gozaba de celebridad europea; ya no era una grande esperanza, sino
u~a glona cierta'. ya .en ~~s versos no había intermitentes claridades, sino una luz continua y clara.
Cierto es que su_ '.nsp11·ac1on no fué muy alta, ni muy poderosa, ni muy variada; siempre k, caracterizó
una contemplac10n serena, una ecuanimidad inaltt"rable, y la critica moderna sólo á cuatro ó cinco de
sns producciones no les escatima su elogio. ¡Ay! es tan destrnctora la vida! l\Ias en este escaso níimei·o
d_e versos de indisputable mérito, y en todos los demás que e3cribió, se rernla un poeta de buena cepa,
s 1 no un gran poet~, se ve obra consciente y no acierto casual; se advierte la fecundación del pensamiento en un cerebro vigoroso J grande. L1s fuentes ele su inspiración estuvieron en la naturaleza y en su
temperamento reílex!v.&gt;, no en su corazón, ni en la delicadeza artlstica, á que Longfellow, y especial~nente Poe, debu_lan _s_u grandeza. Pero en su poesla hay siempre un aliento tan sincero y solemne, que
mfunde una adm11'1\c1on respetuosa. En las composiciones encomendadas á la hábil recitación de Urbi•
na, apreciaréis esta impresión, mejor de lo que yo pudiera explicarlo.
He ~ich~ un nombre que sucede, y se une, y aun eclipsa al de Bryant: el nombre de Longftlllow.
I:;1101:~ s1 fue tan precoz su inspiración como la del primero, ni tampoco me he detenido á. ínquiril'lo de
sus b10~rafos, porque me hubiera bastado abrir por cualquie1· parte un tomo du sus verso~, repasar
cualqmera de sus estrofas para saber que quien las habla escrito era poeta desde la cuna: el primer rayo de sol que penetró en sus ojos debe haber tropezado con un rayo de poesla ávido por brotar de su
nlma. Con él nació el verdadero poeta nacional norteamericano, el poeta cuyos versos sonarlan familiarmente en la imaginación curiosa de las ladies, en la contemplación reflexiva del hombre grave y en uoca del pueblo. Su poesía era un raudal espontáneo que del corazón lt! manaba manso y caudaloso como las aguas del Iludson. Quien una vez lo haya leido tiene que amado, y siempre se acordará. do ?I
con ~l g1:ato recuerdo con que se rememoran las frescas ilusiones de la jn,·entud. Sabe conmover porque el mismo canta poseldo ele una emoción ve1·dadel'I\ y porque su pecho no tiene puertas cerradas á
las_ impresiones que lo agitan, sino que las descubre, y las impulsa y las dispersa con la naturalidad de
quien no acostumbrn ocultar na·la, y las traduce sin esfuerzo en la m \s bella forma musical y artlstica.
Aunque m:i.s espontáneo, era en sus procedimientos casi tan minucioso com:i Poe. J&lt;'ué el introductor del
hexámetro dactllico en la versificación inglesa. Predominando en su modo de ser el sentimiento personal Y dado su temperamento un si es, no es, fomenino, tuvo el raro mérito de no incuri·lr jamás en el sentiment_alism? ~ue hace insoportable la poesfa afoctiva. El célebre consejo de Ho1·acio dolend¡¿m est primmn ipse ti_bt, parece haberle servido de norma á su carácter. Del cariñoso abandono con que dl'jaba
escapar las ideas bandadas de alondras, se desprende un encanto penetrante y suave. Sus faculta
~ades poétic~s, además, habian hallado singular flexibilidad en el conocimiento de las literatnras extqrn
Jeras_ á que mces~ntemente le llevaba su inclinación favorita, y es cosa sabida que, ,moque Br.raut futl
el pnmero en abrn· á sus_ contemporáneos una senda hacia la poesla española, Longfellow se complacla
en hacer magnificas vers10nes, como la que escribió de las coplas de Jorge l\lamique.
?ºn tales facultades creadoras, su natural fecundidad y los muchos años qu¡; se prolongó su exis·
tenc1a, no es raro que haya escríto mucho, ni que cutrn lo suyo uo todo sea excelente. ,Escribió doma•
siado,• ha dicho de Longfellow, Emerson, otro poeta célebre y filósofo amedcano. Si, escribió demasiado, ~~ro eu la demasla de sus escritos está contenido mucho bueno, y esto basta. La fuerza de su con•
cepc1on no desfallecla en las obras de aliento; de suerte que lo mismo encomiaba los grandes ideate6 de
la humanidad en composiciones breves, como en •El Salmo de la Vida, ó en •Excelsíor,• que refería en
extensos poemas, aventuras caballerescas, como en el •Estudiante Español • ó idilios de amor como en
' poema que oo/npuso,
'
• F,vangeJ'ma,• ó leyendas heroicas como en •Híawatha,, quizá el más hermoso
digno de que se le llamase la Canción de Gesta del pueblo americano.
De sus piexas fugitivas, he querido recoger la más bella: un primor de delicadeza, de poesla y de
forma.
Un dla_ fatigoso por molestas contrariedades, ó penosos esfuerzos, ó sólo por la inestética vulgari·
dad de la vida, el poeta, de vuelta en su tranquilo hogar, descansando cómodamente junto á la ventana
desde donde divisa á lo lejos las casas del pueblo, contempla cómo va declinando el dla en la luz morte'.
cina del crepús~ulo, c~mo
acrecentándose la sombra por la niebla nocturna, y la tristeza del paisaje
Inunda su esplntu de mfimta melancolla al vago pensamiento quizás de que aquel aspecto de la naturaleza no e_ra sino la reproducción incesante de la eterna transición de las cosas: nacer, vivir, morir. La
muerte s10mpre al cabo de todo; la muerte de la luz, la muerte del dla, la muerte de la ilusión, de Ja es~~ra~7.a, del deseo; la ~uerte amenazadora, desesperante, inevitable. El dia agonizaba y el poeta se sintw triste, pero no de tnsteza amarga y dolorosa, sino de esa melancolla consoladora que suelen sentir
los corazones ~enel'Oso~,. extt·año sentimiento en que se confunden la piedad, el amor y la impaciencia
de con_oc~1· el bien defin1t1v?· Entonces el po~ta, no solicitando un consuelo, no buscando una divagación,
no Pº'. airancars~ una espma punzadora, smo para acompañar su propia emoción con la emoción ajena,
se dirige á. la muJe1· que está. á su lado, hasta cuyo corazón se ha comunicado quizá la miBma impalpable
melancalla, y le dioe estos versos:

:ª

Mnrió el dla, las alas de la noche
su sombra caer dejan,
como la oscura pluma desprendida
del águila que vuela.

i,

�REVISTA MODERNA.
332

REVISTA MODERNA.
Brillan tras de la niebla y de la lluvia
las luces de la aldea,
y al verlas, siento el corazón henchido
ele súbita tristeza:
de una honda inquietud, ele un vago anhelo
que no parece pena
y que no es al dolor más semejante
que á la lluvia, la niebla.
Ven á leerme unos sentidos versos,
algún dulce poema
que calme esta inquietud y que disipe
las vulgares ideas.
No quiero nada de sublimes bardos,
ni de grandes poetas,
cuyos lejanos pasos formen eco
del Tiempo en las riberas.

l1 ues como el son de las marciales marchas,
sus versos nos despiertan
el afán y el esfuerzo de la vida
y hoy paz el alma anhela.

1)e un humilde poeta escuchar qltiero
las palabras sinceras
que broten de su alma como !,\grimas
que de los ojos ruedaó.
be un poeta que tras penosos &lt;!las
j' trás noehes de prueba,
aun guarde en el espiritu harmonfas
de misteriosas cuerdas.
i-;sos los cantos son que el pulso inquieto
amansan y sosiegan,
los que vienen, después de la plegaria,
cual bendición serena.
Búscame de tu libro preferido
el canto que más quieras,
y al blando hechizo de tu voz canora
las rimas se embellezcan.
La noche, entonces, cantará y al punto
levantarán sus tiendas
los cuidados, cual árabes medrosos
que hacia el desierto huyeran!
Sólo breves palabras os diré de John Gre,m!eaf Whittier, de quien os traigo traducida también con
la mejor voluntad y buen deseo, una do sus más sugestivas producciones. Lo mejor que en su elogio
puedo decir, es que ha sido el único poeta que comparte en su pals la simpatla profunda, ilimitada y ardiente que á Longfellow se tiene. Fantasía despierta, inteligencia viva, sentimiento rico, ha sido un despilfanador magnánimo de la preciosa pedrerla de su imaginación, y rara vez se cuidaba de recunir ú
los engarces del arte para legar A 111. posteridad irreprochables joyas. Es, para mi gusto, superior á. Holmes, y aun á. Lowell, de quienes me veo obligado á. sólo consignar los nombres. Cuando pasen por vuestras manos las poeslas de "\Vhittier, no dejeis de leerlas, y os s0rprenderán el poder y la melodla de su
lirismo. Sobre todo, leed «Bárbara Frietthie, • y este cuadro idílico de encantadora sencillez y enconada
il'onla contl·a. la mezquindad é hipócritas exigencias de la vi la mo clerna. Hablo ele l\Iaud l\fnller. Pres
tadle toda vuestra atención pues la merece

MA.UD MULLER.
Magda Muler, un dla veraniego
el heno rastrillaba con sosiego.

Bajo el tosco sombrero de aldeana
brilla su hermosa faz rústica. y sana.
Canta y trabaj:i, y su canción sencilla
repite desde un árbol la. pardilla..
l\Ias al mirar á la ciudad, que asoma
blanca en la falda de distante loma,
calla su dulce voz y vagamente
rara inquietud dentl'O del pecho siente,
extraño anhelo que decir no osara,
de algo mejor en su existencia ignara.
De la. ciudad, el Juez viene bajando,
la crin castaña del corcel frotando.
Vuelve la brida en la arboleda umbrosa.,
por saludar á la doncella hermosa,
y agua le pide de la fuente pura
que cruza el prado y corre á la llanura.

Del más fresco remanso, la rapaza
llena. al instante su estañada. taza,
y roja de vergiienza por su ropa
y sus descalzos pies, tiende la copa.

•Nunca, pl'Orrumpe el Juez, mejor bebida
por más hermosa mano fué ofrecida. •
Y le habló de la yerba, de las flores,
de las aves, de insectos zumbadores,
del campo, de la siega, de si acaso
vendrían nubarrones del ocaso,
y)\Iagda se olvidó de su desgairn
y de su linda pantorrilla al aire,
y Avida oía, inmóvil la pestaña,
llenos los ojos de sorpresa. extrafía,
hasta que el Juez, como quien ve quo aliusa,
se despidió diciéndole una excusa.
,ilirándolo partir, Magda decla
suspirando:-•Su novia yo sería!
De raso él me vistiera, blanco y fino,
y brindara por mi con rojo vino.
P;ldre su grueso casacón tendría,
y mi herma.no su bote pintaría.
Para mi madre un traje muy decente,
y juguetes al niño diariamente.
Yo al infeliz, abrigo y pan le diera,
y todo servidor me bendije1·a.•
Atrás el Juez miró, ya·en la colina,
y aun en pie á l\Iagda vió, gallarda y fina.
«Forma .mejor ni faz más delicada,
la fortuna de hallar fuérame dada.
Y su modestia y actitud serena .
la. hacen a.parecer prudente y buena.

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REVl~TA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

Si fuese mili, y yo, cual la doncella,
un segador del heno que corta ella,

su pipa enciende, y fétido á cen•eza
inclina, dormitando, la cabeza,

uo Yivicra entre pleitos de dos faces
ui tantos leguleyos leuguaraces.

ve á su lado un correcto caballero
amoroso y cortés, fino y severo,

i\lu.,ir
overa
al buey, cantar
i1 el a,•t•,
o
J
•
sano, robusto, amante, quieto y grave.•

y se consuela de su bieu perdido,
exclamando no m;\~: •Pudo haber sido!,

lilas recordó A su madre, á sus hermanas,
do su alto rango y su riqueza vanas,

Infortunado Juez, triste doncella!
Potentado inftiliz, perdida estrella!

y ol J ucz, cerrado ol corazón, al uoblo
corcel azuza, y huye á troto doble.

Piedad os tenga Dios! .... piedad nos guarde
á. todos cuantos vemos, ya muy tarde,

Esa tarde, alelado, en plena cortr,
dió en golpear la mesa al pianofortl•,

en confines lejanos y risueños,
disipados por siempre nuestros suefio~,

canturreando un airecillo á. Elisa,
,¡ue á sus colegas le causaba risa;

y hemos la triste frase repetido,
la más triste quizás: •¡Pudo haber siJo!

y ella, en la fuente, pensativa ci;tal1a,
siu uotar que la lluvia comenzaba.

Porque todos guardamos sepultada
una grata esperanza malograda,

¡:;¡ halló esposa. do cuantioso dote

cuya pesada losa, á nuestras prnces,
hacen rodar los ángeles, á veces!

quien, como él al poder, amó el escote.
Pero en su duro corazón luciente
de frlo mármol, suele de repente
ver la imagen de Magda que atraviesa
cou los ojos abiertos de sorpresa.
Y al mirar frente i1 bi un ,·aso ele viuo,
su~pira por la fueute del camino.

1 en SU$ ricos saloues repujados,
cierra los ojos por fingirse prados.
Y el grave magistrado, bUspiraudu
dice: •Si fuera libre, como cuando
al bajar rni caballo la coliua,
divisé:\ la. descalza campesina!,
Ella se uuió á un patán pobre y grosero,
que ele chicos le ha dado un semillero,
y el trabajo, y la pena, y la crianza

serios motivos son do su mudanza.
Y también, cuando el sol ardiente expira,
si el heno fresco rastrillado mira,
y oye la risa plácida y risuefia

del agua que en la fuente se despcfia,
mira hacia la arboleda y le parece
que un gallardo jinete se aparece;
,. con tlmida gracia, enrojecida
baja los ojos y huye de la vida.
De su cocina los estrechos muros,
como en Yirtud de mágicos conjuro~,
se abren á. veces en brillantes salas;
vuélvese el torno, piano; el hollin, gala~;
elegante candil, la humilde ,·ela,
y en Jugar del patán, que en la pajuela.

335

¡(.¿ué trágica y sencilla manera de presentar un idilio! ¡Con qué grito de suprema angustia y dolor
unirnrsal da carácter humano y condensa en un sollozo eterno la historia, siempre vieja y siempre nueva, como la llamó Heine, de un caso de amor no realizado. Esta composición de Whittier es de una ficción poética tan estrechamente unida á. la realidad, que quien la conozca no dejará de guardar un paisaje inolvidable y una frase que en lo sucesivo repetirá más de una vez: •¡Pudo haber sido!•
Sólo hablaré yo de dos poetas, pero ¡qué poetas! Cualquiera de ellos merecerla, y lo ha tenido á me•
nudo, el homenaje de un exclusivo y minucioso estudio. A11te la. imposibilidad de emprenderlo, no os
daré de uno y otro más que una ligerisima semblanza de su carácter literario, cuando para conocerlos
fuera preciso analizar detenidamente su vida, sus obras y su genio. Llamáronse \\'alt \\'hitman &lt;'I uno.
Edgar Poe, el más grande.
Fué el primero, un esplritu inquieto nacido del seno dd pueblo rudo, dt:I pueblo habituado al traba,
jo áspero, á las faenas pesadas. Dotado de una extraño talento y creyéndose profota con misión do pro•
pagar sus propias ideas, enalteció la igualdad, la democracia, el trabajo material, las reformas útiles, los
progresos estupendos, las conquistas bravas y temerarias. Se preocupaba más del conjunto que de los
detalles, ó al menos, así lo creía él, aun en los casos en que practicaba precisamente lo contrario¡ es decir, cuando el pormenor y la minucia absorbían su atención to la. Desdei1oso por sistema de lo accesorio,
de lo convencional, de lo rutinario, de lo preceptuado, desechó sin miramientos de su forma poótica, el
metro y toda rima obligada, quedándose únicamente con el ritmo, no por condescendencia, sino porque
no podrla descubrir los medios de proscribirlo. Su ritmo, con todo, no es regular ni armónico, sino ca•
prichoso en extremo. De suerte que su versificación, si es licito designar con esta palabra lo que nunca
ha significado, es para la generalidad de los lectores, de lo mAs intolerable y estrambótico, y sólo unos
pocos la admiran como forma exquisita y ura. En su pals, especialmente, donde su modo de entender
la democracia difer!a tanto de las ideas corrientes, donde su enemiga á las instituciones y al convencionalismo repugnaba tanto oon las práoticas generales, donde sus excentricidades poéticas, el más importante elemento á que ha debido su celebridad en oti-as partes, rompía con todo lo conocido, desorientan•
do las ideas y oscureciendo de confusión la mente; en su pais, amante de la claridad y de lo positivo,
uo ha. llegado á. alcanzar la fama y reverente admiración que le tributan en Jo,¡ cenáculos literarios de la
moderna Europa.
La concepción poética de Whitman aparece principalmente caracterizada por una imaginación ágil,
activa, meridional, casi francesa, llena de esplendor y de ti-ansformaciones, imaginación que hace pensar
en los afios de vida vagabunda de " 'hitman, imaginación capaz de los más raros hallazgos y de la más
iusolcnte Yulgaridad. Sabia encerrar sus ideas en el molde caldeado de la impresión viva y quitarles
luego su momentúnca forma á merced de un pasajero capricho ó de un voluntarioso arrebato. Aunque
es imposible lra•lutirlo dándole una forma analógica, ensayo el decil'Os este cauto suyo .1 la Dcmo·
cracia;
Venid, yo haré que el Continente indisoluble sea,
Yo haré la más brillante raza que el sol alumbrará,
Yo haré tierras divinas y magnéticas
Con el amor de hermanos
Con la vida de amor de camaradas.

�386

REVISTA .MODER!'JA.
La hermandad plantaré, fuerte cual troncos
á la vera de todos los ríos americanos, y á la
orilla de los grandes lagos,·y sobre todas las pradera~;
Yo haré indivisos pueblos que unos á otros se
cilian con los brazos por el cuello,
Con el amor de hermanos,
Con la vida de amor de camaradas.

Al pretender hablaros ele EJgar P.ic, me acomete un santo pavor, pero me salva un i-ecuerdo: pien so en que no es él un extraño para nadie, que á todos nos ha asombrado con sus extraordinarios relaLos; que su nombre ha corrido de boca en boca llegando á hacer ya tan fa.miliar, que comenzamos á olvidarno3 de su país y de su época para colocarlo entre los poetas universales y de todos los tiempos,
bañados perpetuamente por la luz de la inmortalidad. Conocéis su vida, sabéis sus desventuras, habéis
sentido el pod~r subyugadot· de su genio. E,; de un amigo, de un amigo excelente de quien os hahlo, ya
que es muy común que entre los muertos ilustres á quienes no tratamos nunca se cuenten nuestros mejores amigos. Era, como poeta, un sér excepcional en quien ·concurrían á format· la gran facultad creadora de que estuvo dotado, las aptitudes de un artista exquisito; la delicadeza más impresionable á las
manifestaciones, aun las más abstracta~, de la belleza; el sentimiento más depurado y fácil para la vi bración, y una imaginación caudalosa y una ideación pintoresca y un oído que adivinaba las melodías
que deben cantar dentro de las palabras para que siempre y siempre suenen deleitosamente en el alma.
Da todos los poetas de América, él es quien m:is ha influido en la literatura francesa, y en la literatura europea, y en toda la literatura moJerna, ya qne de cuarenta a1ios acá, ninguna inteligencia electa, ningún
espíritu curioso, ningi'.rn batallafor Je las letras puede haberlo desconocido por completo. Aun entre sus
contemporáneos, á muchos tuvo cautivos con la novedad de su genio. Fuera de su país, talentos de primer orden, como el de Baudelairc, como el de l\Iallarmé, han buscado el contagio regenerador de aquella poesía enferma, anormal, siniestra, taciturna y triste, y amándola, enalteciéndola y propagándola, infiltraron en sus obras aquella pura esencia, de donJe muchos han extractado también substancias tóxicas para excitarse el de3equilibrado ingenio. Los decadentes de hoy no provienen de Vedaine, no descienden de Baudelaire, proceden de Edgar Poe á través de los últimos. En cuanto á Poe, no es posiulu
lijarlo antccesore~; su inspiración arranca de su propia originalidad: no tuvo maestros, no Ltwo aholengo
literario, no tuvo inspiración refleja; es único, os él.
Siempre ha habido artistas que en la esmaltacióu de la frase y cu la irisación del ver:;0 1 e111plce11
quiutalcs de escrupulosidad y de buen gusto; siempre ha habido pensadores que conclenscu con la virtud concrcliva de la penetración, un fondo de verdad abstracta cu una imagen; siempre ha habido supersticiosos y visionarios que interpreten las apal"iencias de Jaq cosas ó sus alucinacione~, como anuncios fatídicoB; siempre ha habido filósofos que tiendan un hilo ordenadot· á los hechos, inadvcrtiJos du
que las verdades que adquieren se les desprenden á momentos, para rodar al montón de las f.-uslcrias
engañosa•; pero el arte de P.ie, la im:iginación de P.ie, el tempet·amento de P.ie, la profundidad que se
adivina insondable en su raciocinio y en su emoción, únicamente en él se amalgamaron, produciendo un
maravilloso conjunto de sinceridad y artificio. Y es que contaba con una fuerzil. suprem1: la claridad,
,·irtud perdida para tantos; una transparencia inalterable de sentimiento y de reflexión, da exp:·csión y
de ideas, que deja á descubierto los pensamientos como las esti-ellas en una noche diáfana.
Tampoco era un vano ornamentista de vocablos ociosos con epítetos vacios: aun en su, com¡1osicio 11es puramente melódicas como • Las Campanas, • aun en las más engrilladas con la rim:i dificil, como
• 1&lt;:l Cuervo,• aun en la!; que su autor mismo llamaba •composicione11 g1·oseras de su primera a'.iolesccucia,• la palpitación del pensamiento es sensible. Pero donde la personalidad de Poe se destaca especialmente, es en los cuadros, un tanto simbólicos en que trazaba las impresiones más vivas de su vida, .cu
las extrañas baladas pasionales y aéreas, donde el ensueño y el amor volaban juntos. De entre ellas he
elegido una, y esforzándome en conservar la mayor fidelidad posible, me he atrevido á despojarla de sus
mPjores galas para daros algo de Poe, aunque sea en forma opaca y desvaída.
l\Iallarmé, hablando de esta poesía en sus escolios al gran poeta, refiere lo siguiente: ,No es un misterio que la Elena que suscitó el incienso divino del canto de amor dejado por Poe, es una de las más
brillantes poetisas de América, !\frs. Sarah Helen Wihtman, muerta hace poco y con quien el poeta pensó contraer segundas nupcias en 1848. La prime1·a vez que la vió, solitario y noctívago en una ele las
calles de Pro\'idencia (Rhode Island), antes de entrar en su hotel, fué á través de la verja de un hermoso
jardín: quedóse largo tiempo respirando la belleza de la dama y de la hora. Esta nobilísima mujer, autora de •Horas de vida y otros poemas• y de • Baladas foéricas, • era viuda; y particularmente encantadora, su primer nombre virginal de Lepowar ó Lepoer la hacia desde autos pertenecer al viejo linaje,
llOrmando antaño y después inglés, que dió sus antepasados al poeta»
Así cantó Poo la fauLástica lryenda de su hallazgo:

A ELENA.
Te vi una vez- sólo una vez-hace aiíos:
N'o debo decir cuantos- mas no muchos.

REVISTA MODERNA.
Fué en Julio, á media noche; de lo alto
La luna llena, al remontar, buscando
Como tu alma, hacia el confin del ciclo
llápida senda, de su luz de plata
El vaporoso velo desprendía
Con quietud, y bochorno, y somuolcucia,
Soln·e la faz erguida de las rosas
Que al sonreír, morían encantadas
Por ti, por tu presencia y tu poesia.
'foda de blll:::co, en lecho de ,·iolctas
Reclinada te vi, mientras la luna
Sobre la faz erguida de las rosas
Y en la tuya dolientP, descendía!
¿Fué el Destino? (también Do'.or se llama)
¿Fué el Destino quizá quien esa nocho
A la entrada del huerto me condujo
Para que de las rosas somnolientas
Aspirase el olor? Rumor alguno
Llegaba en derredor; todo dormía
En el odiado mundo, todo, salvo
Tú y yo! ¡Oh cielo! ¡oh Dios! cuál lato
l\Ii corazón ante las dos palabra~:
¡Salvo tú y yo! Detúveme, y al punto
Que te miré, desvanecíóse todo!
(No olvidéis que aquel huerto era encantado!¡
Y se fué el globo perla de la luna,

Y los bancos musgosos, frescas floreF,
Laberínticas sendas, lacios árboles,
Todo despareció, y aun de las rosas
l\Iurió en brazos del viento el casto aro111a.
Expiró todo, menos Tú - no, cxcc¡iLo
Algo menos que tú: salvo el divino
Fulgor de tus pupilas, sal\'o el alma
De tn, ojos inmensamente abiertos.
l:iólo á ellos l'i- y un mundo me mostraron. Sólo á ellos vi - sólo á ellos muchas horas Sólo á ellos vi, mientras brilló la lt111a.
&lt;iné episodios de amor salvaje y raro
Eu el &lt;;ristal grabados parcelan
De aquellas esferitas celestiale~!
Y qué negro dolor! y quú sublime
Esperanza! y qué inmenso mar de orgullo
Calladamente quieto, y qué atrevida
Y profunda ambición, y qué insondable
Facultad para amar inmensamente!
Pero la cara Diana, al fin hundiósc
Tras tempestuosa nube en el ocaso,
Y tú, fantasma, huiste deslizándote
Bajo una tumba de árboles. Tus ojos
Sólo han quedado siempre, y no se irlau!
Alumbrándome fueron esa noche
i\Ii solitaria senda, y no se han ido
(Ay! cual mis esperanzas!) desde entonces.
Síguenme, y de mi vida son los guias.
l\Iis siervos ellos son, y yo ·su esclavo.
Es su deber iluminar y arderme;
i\!i deber, ser sairndo por su brillo,
Y ser purificado por su fnego
Y ser santificado por su lumbre;

337

�838

REVISTA MODERNA.

REVIm'A MODERNA.
Ellos inundan mi alma de belleza
(Que esperanza es también) y allá en el ciclo
Son dos astros que adoro de rodillas
De noche en mis desvelos taciturnos,
Y que en el esplendor del medio dla
Los miro aún: dos titilantcs Venus
Por el fúlgido sol jamás extinta&amp;!

Después de estos versos, no quiero hacer un resumen , no quiero formular una conclusión, no quiero
agrngar un epilogo al discurso que se me ha cncomen'.lado dirigiros. ¿A qué borraros la impresión de
esa poesla lumino3a impalpable y etérea?
IlALlllNO

339

recuerdo ó en una. g1•au aspiración. La primera estatua fué un ídolo, el prim~r monum ento fuó un santuario, la primera poesla. musical fuó un himno.-Los gritos frenéticos de la Baca.na!, desgarrándose en
el dolor supremo y a1·monizándose en el supremo placer, los cantos salrnjes de la voluptuosidad y del
crimen en la leyenda. que el dios andrógino de voraces sexos alumbra. de rojo, agitando su tirso inflamado sobrn la fauna.Ha. enloquecida. de brama y de sangre, se convertiráu en la palabra elocuente, en la
palabra perfumada de miel ática que Platón pone en boca de Dio tima de Mantiuea., celebrando en el «Banquete• las excelencias del a.mor, que, •al aproximarse á la belleza se dilata, engendra y produce• las
formas perfectas de la virtud, que resplandecen en la conciencia como los Inmortales en el 0iimpo;- se
convertirán igualmente, mientras Jeova.b, cruel y pavoroso, sacuda con sus cóleras la tiena y la incendie y la. ahogue, en el viento de los himnos lúgubres, en el huracán del profotismo que agita en enormes
convulsiones la historia. de Israel;-se convertirán, por último, cuando el Dios de los Parias alumbre con
su mirada de misel'icordia el horizonte, en la voz de esperanza y do amor, que canta en los castos labios de Jesúi, como un pájaro matinal saludando el orto glorioso ele la aurora en los rosales de
Galilea!

D.\.llALOS.

•La tristeza es más vieja que la risa,• dijo Paul Verlaine en un verso melancólico de sus Lilttr¡¡ias.
Yu creo que tienen la mismi edad, c1·eo que son gdmelas; croo m \~, que se aman, que se uuscan, que se

DISCU-E,SO
pronuuoiado al pie de la estatua de Virgilio en h Biblioteca Nacional en la velada que, bajo el
patrocinio de la "Revista Moderna," organizóla Delegación Mexicana en homem1je á
los poetas anglo-americanos, el dia 6 de Noviembre de 1901.

N un famoso cuad. o del Tiziano, couocido cou el uomure clo la «.\ssunta • Ja

Virgen, envuelta en los pliegues palpitantes de su manto, se eleva, a:.moniosa y noble, de la tierra. inicua al éthe1· di{tfano, llevando en ofrenda. á
Dios los dolores y las piedades, las angustias y las esperanzas de la multitud humana qui', maravillada. y extática., contempla el milagro del amo1· que
violó las leyes de la. pesantez con las a.las de la. poesla! Y ta.! parnce que esa
Virgen tenenal no sube atralda. por influencias divinas, sino empuja.da. por
voluntades humanas; no es un robo hecho por el cielo al mundo, es un don
H ....,,
del mundo al cielo¡ no es la elegida del Señor, es la enviada de los hombres;
es la mensajera. del corazón, el símbolo de la plegaria., que acompañada. de
• itmos Y ungiJa cou lágrimas, va., á través del maravil'oso l\Iisterio, á coger en los resplandecientes huertos siderales, racimos de estrellas, rosas de amor, ilusiones de oro, quimeras blancas, cantos hibleos y
venturas edénicas, para tl'aernos, á nosotros los Efímero3, el dh·ino consuelo de la alucinación y del
olvido!

El artista veneciano hizo obra maestra. porque hizo obra. simbólica.. En cada hombre, en cada alma.,
mora esa. madona, esa plegaria, esa estrofa, que, en las horas intensas de pasión se lanza. á los ensueños
infinitos para ha.cernos vivir la ,·ida momentánea de un paraíso breve. El arte c~menzó siendo una. oración. El arte es una. 01:ación. El a1'1e será siempre una oración. En los templos; en las fiestas litúrgicas,
e~ las pompas decorativas, en los ceremoniales hieráLicos, naciernn y se desarrollaron la arquitectui·a, la
pintura, la e,culturn, la danza, la música y la. poesía, asociando poderosamente las almas en un gran

completan. Cargadas de aiíos, realizan el prodigio de la eterna juventud, se han bu dado del tiempo: una
conserva sus lágrimas transparentes y la otra sus labios luminosos. Son las dueiía.s soberanas de la humanidad y las inspiradoras de todo arte. El blanco pueblo de los má"moles, la. G1'ecia, destina.do á reir,
lloró algunas veces: Aristofanes lo deleitaba con su gracia pervm·sa y llrica, despana.mando violetas
sobro la. mesa brillante del festín, y bebiendo besos, hasta la embriaguez del deseo, en las bocas pródigas de las hetairas; pero Esquilo, en sus noventa tragedias, nublaba la escena con los vapores densos del
tdpié délfico, que envolvian en el misterio y eu el terror la lucha de los titanes, altos y fuertes como tones de piedra, mientras las Euménides recorrían el tabla.do con sus ojos hipnóticos, sus garras carnice•
ras y sus alaridos estridenteR, y las Estt·ofas del Coro se erizaban de exámetros vibrantes como lanzas,
caldea.dos como cóleras é implacables como maldiciones! El tormentoso pueblo de los profetas, el torvo
fara.el, destinado á llorar, tuvo uua sonrisa- Hl Cantar de loi; Canlare.~1 - somisa. pastoral, somisa de sol
tibio sobre un lecho ele mandrágoras frescas, somisa. de ojos atlorautes y de labios golosos, idilio que to·
&lt;lavla huele á mir rn, idilio que todavía sabe {L leche cándida y á miel virgen; y quién sabe, sciíores, qué
i;ea más bueno, quiéu sabe, sefíoras, qué sea más bello, si los oráculos lanzados por la elocuencia mesiá·
11ica- como piedras disparada.e de la honda de los benjaminitas,- ó la dulce palabra de la muchacha de
Sulem á su amante: •Sostenme en tus brazo~, que desfallezco do amor! • -Si penetramos á. los cármenes
donde alberga la electa Egería de Henan, sorprcndenimos muchas veces á la ~lusa de perll l judío, á la. vestal
do ftente serállca, á la suave Animadora del incomparable artbta, con los ojos cuajados de llanto entre
las flores cuajadas de rocío, mientras de sus disertos labios so osca.pan cláusulas rotas de recuerdos
profanados ó silencios largos de pausas inquietantes. Si nos aventuramos en la lírica doliente de Leo•
pardi, de ese homure enorme que parece un enorme páramo; si pegamos el oido en su corazón ele Laooconto, como eu un caracol marino, para escucha,· la tormenta, la tormenta que gl'ita su perenne nota
monocorde á los negros cielos impasibles, nos encontraremos, surgiendo d.i la infernal al'idez del dolor,
una. visión blanquísima, ay! la misma quo todos hemos invocado en lo5 paroxismos, la hermana del
amor, á. la que el poeta tiende los brazos epilépticos con un anhelo inllnito, con una esperanza tan grande como su angustia: la ~fuerte, resplandeciente, pura, bUP,na, en cuyo «virglneo seno• se encuentra el
reposo de la lucha, el olvido ele la ingratitud, el suciío sin suciios, el alivio do la vida, la caricia do
Vios!

Dentro de estos polos gira. y alienta el arte humano. El que los choca en el estruendo do la epopeya
triunfal, el que los trasega en la antitesis de la tragedia enmascarada, el que los liga en el broche de la
llrica radiante, es el artista supremo. :Miguel Angel, Heethoven, Rubens, Cervantes, Shakespeare, c1·earon
mundos con esos dos elementos. Las obras de estos hombres de-alma innumerable, de estos Imaginífi.cos,
son como la. obra de la Divinidad, carne y espíritu, brutalidad y genio, crimen y virtud, ulasfemiay ale!uya,
rugido y salmo, porque arrancan de las profundidades cavernosas de la prehistoria, donde la Hambre desencajada y el Delito llvido ladran como el Anubis con cabeza de chacal de la mitologia egipcia, y se leYantau
en una crncieute ascensión de idealismo, de belleza y de bon9ad 1 sobre las civilizaciones derrumbadas por
los siglos brutales, á la región serena, donde los amores del alma, purificados de toda mancha, esplenden en
las esferas diamantinas de la universa.! armonla! La larva es un elemento de la belleza; el odio es un elemento del 1:1mor; Satán es un elemento de Dios. De cuántos dolores, de cuántos martirios, brotó de la piedra
la. divina Noche de mármol que reposa en el mausoleo de Juliano de Médici, y que algún dla. despertaré al
conjuro de mi arte, para hacerla pronunciar versículos sibilinos; de cuántos dolores, de cuántos martirios
brotó ese acorde lúcido, altísonante, hlmnico, que brilla y chispea y se desbarata en la.s somidadcs de

�3m

REVISTA MODERNA.

la Sinfonía Pastoral, como un penacho cristalino; de cuántos dolores, de cu:intos martirios brotó á la luz,
en la Comunión de San Frnncisco, la cabeza fascinada del santo, esa cabeza que expresa indeciblemente todo lo que hay de ventura en el renunciamiento á la vida, y la hostia blanca, esa hostia de armiíío
que el sacerdote levanta entre sus dedos, y que remata el cuadro como una oda luminosa; de cuántos
dolores, de cuántos martirios brotó á la brega Don Quijote de la l\Iancha, escueto como el Infortunio,
que, amparado por la sublime locura contra los desengaííos del mundo y las burlas de la verdad y las
falacias da la perfidia, acomete denodado y heroico contra el mal tlniversal, dando al traste con legiones
de gigantes, aun cuando los bausanes de los ventorrillos den al traste con él, y adorando, en todas las
maritorues que encuentra á su paso-por intensisima y n~pida autosugestión-la forma de la más bella
creación de la poesía, pues Antígona y Ofelia y Beatriz y Laura y :i\Iarga1 ita y Fantina, por vestidas que
estén de luz inmaculada en el Paralso de la inmortalidad, tuvieron ay! un cuerpo en esta tierra, ftlero·n
mujeres, las moldearon en la arcilla de Eva y de Pandora, mientras que Dulcinea es la l\lujer, el arque,
tipo la síntesis1 el ideal y está hecha toda entera de espíritu puro, de ilusión intacta y de esperanza vir•
"'en:
.., ' de cuántos dolore~' ·de cuántos martirios brotó á la ternura la dulce Cordelia,-oh, Santa! Santa!
Santa!- en el drama paroxismal del Rey Lear, cuya lectura nos hace cae1· en las convulsiones de los rapsodas que recitaban á Homero, y del que dice magnificamente Víctor IIugo: • Construcción inaudita. El
poeta toma la tiranía, de la que más tarde hará la debilidad; toma la traición; toma la abnegación; toma
la ingratitud que comienza por una caricia, dando á este monstrno dos cabezas; toma la paternidad;
toma la realeza; toma la feudalidad; toma la ambición; toma la demencia, que reparte en tres locos, el
bufón del rey, loco por oficio, Edgar de Glocester, loco por prudencia, y el rey, loco por miseria. Encima
de este amontonamiento trágico, levanta é inclina á Cordelia.-Hay formidables torres de catedrales,
como, por ejemplo, la Giralda de Sevilla, que parecen hechas todas enteras, con sus espirales, sus escaleras, sus esculturas, sus celdas aéreas, sus cámaras sonoras, sus campanas, su masa, su flecha y toda su
enormidad, para soportar un ángel abriendo sobre su cima las alas doradas.,

Crear, dar vida: eso e3 el arte, eso es el am 1r. lJijos del am:&gt;r son los homb1·es perecederos que pU&lt;;!·
hlan el mundo; hijos del arte, son los tipos inmortales que pueblan la leyenda. En el amor vive la discordia; cu el arte vive la paz; el amor es prolífico en guerras nefandas; el arte es fücundo cu rccoucilia•
cioucs armoniosas. Yo he escrito, cu una evocación que hic•~ de espectros trí1gicos, estas palabras que
me inspiró un demonio shakcsperiano: •El genio es más poderoso, más creador que el sexo; es el grau
Sexo hermafrodita, Incubo y súcubo, que á si mismo se fecunda dando vida inmortal y magnífica. Los
hijos de la carne humana son efímeros y miserables; están formados por dos mitades de amor, que se
j1mtan en un espasmo, y se separan luego sin haberse complementado, sin haberse fundido. l\Hralos llt.brando el mundo: tal parece que apenas sus manos arrojan la semilla, caen ellos mismos, unos en pos de
otros, á los hambrientos surcos .... Oh, qué rápido abrfr y cerrar de ojos, qué rápido abrir y cerrar de conciencias es la vida! Todos pasan, pasan: polvo que sufrió un momento en una idea, polvo que brilló un mf&gt;·
mento en una piedad, poh·o que se irguió un momento en un deber, y que ,·uelve al gran laboratorio donde
le clan nueva forma raquítica y nuevo destino frágil las manos febriles de un dios incansable. En cambio,
qué definitivo es el amor del genio! sopla en la arcilla perdurables espíritus de ideal; forma tipo sgigantcscos con los vicios y los crímenes, y rugen entonces, por los siglos de los siglos, los reyes trágicos y los papas
lascivos y las cortesanas ambiciosas; condensa en figuras épicas los credos de !ajusticia y del bien, y se alzan cu las cumbres de la historia los mártires descalzos, los caballeros andantes y los profetas vidente~;
sintetiza en bellezas los aromas, las músicas y las luces del universo, y cruzan entonces por la hu1naoa
fdutasfa la divina Dulcinea con su esperanza y la eucarística Ofelia con su su locura! .... 11

El arte ha dejado su símbolo eterno ec la figura de Prometeo, que romp9 con su ft'entc colosal las
mitologías obscuras de las edades que agonizan en el recuerdo, y clavando la pupila brava y ardiente
como Helios en las lejanías del horizonte, desde la roca Scltica donde el perro alado de Zeus Je muerde
y le devora las entrafías, propone,- como la Esfinge,-cnigmas que el esplritu humano escrnta todavía,
y echa á volar oráculos solemnes que atraYiesan desde hace siglos la historia, sobre la humanidad que
los mira perderse en las incertidumbres del porvenir. Este castigado orgulloso, este rebelde indomable,
hijo del heroísmo y de la belleza, ha pasado y pasa por las metamorfosis mas dolorosas: viene de las rni·
nas, de los misterios, de los sepulcros, de los pórticos por donde entraban los carros vencedores y 11!.s
músicas victoriosas, de los agoras frenéticos, de las matanzas abominables, de los juegos excelsos, cami•
uando, caminando, sin cansarse jamás, de ciudad en ciudad y de gente en gente¡ el tribunal ateniense Je
condenó con el nefando nombre de Sócrates; los judlos le crncificaron con el nefando nom'&gt;re de Jesús;
para él ardían los leños de una hoguera de odio en la Plaza de la Seííorfa, mientras se representaban las
mascaradas libertinas de Lorenzo el 1'fagnlfico; el brazo airado de la Patria injusta lo empujó, siendo
Dante Alighieri, á las inclemencias del e.1:ilio; le han cortado la lengua y ha vuelto á hablar; le han sujetado los miembros y ha vuelto á moverse; le han roto las fibras del corazón y su corazón ha resonado dQ

REVISTA MODERNA .

Hl

nuevo cou los cantos de la ft&gt;; y hoy, sacudiendo su cabeza secular, abriendo, como la puerta de la verdad, su boca inmensa, y golpeando los bordones trágicos de una lira de broncr, clama redención cou
Tolstoi, con Zola, con Bjornson, con Ibsen, con León XIII, á través de los pueblos que tienen hambre y
sed de justicia, para ser nuevamente desterrado, anatematizado y execrado por la envidia de los dioses
y ror la ingratitud de los hombres! Y as! irá, como dijo Jsaías: • de tribula·ción &lt;'ll tribulación y de rsperanza en esperanza!• Matadlo mil veces, no importa, es el Poeta! Cuenta, seííore~, el elegiaco Phanoclt's,
que después del asesinato de Orfco, su cabeza y su lira ftleron arrojadas al mar, ~- las olas las llernron :í
Lesbos: desde entonces, el canto y el gracioso ejercicio de la citara fncron amados en la isla, - melocliosa
ontre todas.-Matadlo mil veces, no importa, es el Poeta! Las azules olas resonantes de jónicos ritmos
llevar:\n su cabe?;a y su lira:\ la Isla de la Poesfa, donde nuestras vlrgcncs lesbianas las recogerían con
sus piadosas manos.

Redención y justicia he dicho. Este es el ideal moderno del arte. Pero acaso no lo ha sido siempre?
Más ó menos consciente, más ó menos oculto por la poesía erótica de los artistas menores, más ó menos
desdeiiado en las decadencias galantes, siempre ha cumplido su misión apostólica de concordia y ele fra.
ternidad. Esta misión se acentúa más cada día, á medida que crecen la inteligencia y el corazón de les
humanos. Podemos distinguir, con uu pensador italiano, la virtud antigua de la virtud moderna, caracterizada aquella, casi exclusivamente, por el valor físico,-producto de la guerra,--y caracterizada la
otra, casi exclusivamentr, por el ,·alor moral, producto del industrialismo. Los héroes antiguos eran los
soldados· los héroes modernos son los obreros. •Si el entusiasmo del pueblo se dirige en apariencia á los
que arri~sgan en la batalla su propia vida, un sentimiento intimo nos dice á todos que la gloria moral
más luminosa, no es saber morir, sino saber vivir bien. Hacer el sacrificio de la existencia combatiendo,
es, no. lo niego, una acción noble, pero es una acción breve, confortada por millares de i,ugestioncs que
la hacen menos difícil; trabajar honradamente tocia la vida, sufrir trabajando y no plegarse á las t&lt;&gt;nta.
ciones, es una acción larga que no tiene conforto de nyudas ui esperanzas de gloria. Y entre el soldado
que muere en el campo, y el operario á quien sólo la ley de la naturaleza y el trabajo matan, después de
haber luchado largamente dla por ella con la miseria, conscn·ando intacto y limpio el cristal de la propia
honradez; os confieso que prefiero al segundo, porque ma~·or valor y mPjor heroísmo me parece el combatir cuotidianamente la dura y obscura batalla de la vida, que mirar de frente, ~ pero sólo un instante,
-á la muerte. El mundo antiguo se regia y debla regirse por la fucríla fisica, y por lo mismo tenla 1wccsidad del valor físico. El mundo moderno se rige y debe regirse por otras fuerzas,-más morales que
materiales,-y por lo mismo; tiene necesidad de otro valor,-más moral que material;-esto es, de un valor que no desarrolle, como el valor flsico, el sentimiento ele la combatividad, sino el sentimiento, más
civil, de la solidaridad. i\lieutras el ideal del ciudadano se resumía en el tipo del que sabe superar á m
semejante con las armas, era lógico que el objeto ele la vida consistiese en buscar en el hombre un ene·
mio-o
y la ,,Joria
en suprimirlo
ó en esclavizarlo. Ahora que el ideal se resume en el • tipo del que •aventat, ,
t:,
.
ja á los demás en moralidad, en laboriosidad y en intcligcncia,-es lógico que el obJeto y la glona de la
vida consistan en tratar á los hombres como bermanc,s, en ayudarles con nuestras fuerzas y en mejorarles con nuestro ejemplo. • (Sighcle). Estanobilisima concepción humana se impone como el ideal del arte
moderno. Las obras que la bosquejan tienen asegurada la inmortalidad. Los •Burgueses de Calais• de
Rodin, el «Cristo clt los Ultr11jcs, dc_De C:roux, •Germinal • y •Trab11jo• dc. Zola, el • Poder ele las Tinic·
bias, de Tolstoi, •llumillados y Ofendidos• de Dostoievsky, •Condenación de Fausto• ele Uerlioz, , ;\Iiscrables• de Víctor IIugo: he aqul, citados al azar, algunos de los grandes poemas de piedra, de ¡)Oesla, de
pintura y de música que más hondamente conmueven el espíritu fraternal moderno. Pero el presente es
un viajero apresurado y fobril, siempre está de marcha, apenas le advertimos cuando ya se escapa .. . ..
Sabéis que Fausto no lo pudo detener, le dejó la túnica de la felicidad entre las manos .... Sólo la muer •
te es inmóvil; detenerse es morir. El Egipto, rígido y cataléptico como sus colosos de granito abrumados
de pereza, vivió menos en sus largos siglos, que Athenas, nerviosa y risueña como Afrodita, en la mafiana azul de su leyenda. Por eso el arte evoca el pasado y presiente el porvenir, tomando dos formas grandiosas: arte de la resurrección, la historia, y arte de la adivinación, el profotismo. La historia dije; no, me
repugna ese nombre femenino, lo substituyo por un nombre viril: Historio. A llistorio me lo imagino
como un coloso formidable, hcchc, eon un pedazo de Atlas, con una cabellera de cedros del Líbano y de
relámpagos cósmicos, con una boca clamorosll como el Océano y como el desastre, haciendo la máscara
del sepulturero en una tragedia titulada ,Las Violaciones Sagradas • Escarba, amontona, clasifica, coo1 •
dina, limpia los restos venerables, sopla vida en la muerte haciendo nacer el poema del recuerdo, remat:i
el Partcnon con los Frisos de Pidias, nos da la voz de Clcopatra, nos trae en sus brazos la Venus de l\Iilo,
nos dPja en el Palacio Ducal el Triunfo de Yenecia, nos encuentra la República de Cicerón, nos• cstitn·
ye siete columnas del templo ele Esquilo, abre los arcos de triunfo sobre la cabeza calva de Julio César,
se les vuela de las manos la Yictoria de Samotracia y cierra la puerta de Lorenzo Ghibcrti sobre la opu·
lenta Pinacoteca del Renacimiento.-EI profetismo es de mayor tamaííc: pierde su cabeza entre las cons·
telacioncs de lumbre; á su sensorio llegan los misteriosos nacimientos del ruido, del gusto, del olor, de
la resistencia y de la luz; á su espíritu llegan las lentas germinaciones de la verdad, de la bondad y de
la belleza; se burla de los filósofos rumiantes¡ desinfla esas odres de viento y de pedanteria que se llaman

�3H

REVISTA MODERNA.

Academia~; sufre inmcnsamentr; goza imnensamcnlc; habla cu parábolas¡ es radiante como el sol mcri.
diano; es obscuro como la primera tiniebla; es loco¡ es genio¡ es el gran arfüta de la Esperanza! Y estos dos
titanes, uno abajo, en lo hondo, en lo insondable, y el otro arriba, en lo infinito, en lo imperforabl11, hacen ohm común, fabrican el producto más precioso del amor humano: la Relleza Divina!

Seiiorrs rrprrsmtantcll de la República Norte- Americana. que habids tenido In exquisita bondad dr
asistir 1\ nuestro festirnl: erais primero los Bárbaros, fuisteis después los Extt·anjeros, sois ahora los Her manos. Es justo que los hermanos posean en común las bienes de la tiena que ha elaborado el arte. ~ o
fué este poeta, Yirgilio dulcísimo, sonoro como abeja siciliana, puro como nido tle tórtolas, claro como el
~Iincio y sabroso como los panales, quien dijo: •todo es común entre amigos?• Nos quedamos, pues, con
vuestros poetas, que tan sabiamente nos ha dado á. conocer Balbino DAvalos. De hoy en adelante, serán
nuestros. Yo creo, señores, que todo tiende al comunismo: la politica, la propiedad, la ciencia, el arte, signiendo la ley de rrgresión aparente que hace volver !i sus formas originales todas las manifestaciones
tic la actividad humana. Pero ese gran proyecto de federación internacional, ideado por el profetismo,
esa concordia. uni\·ersal de inteligencias y de corazones, tiene por base la fortaleza de las nacionalidadrs, que ;\ su vez tiene por ccndición la cultura de los ciudadanos. Por lo tanto, la realización de tan
magno sueí1o es lrnta, lenllsima. Tengamos paciencia y fe. Algún dla nos encontraremos en la 'l'ierrn
Prometida, en la Ciudad del Ideal, de la que esta fiesta da. una idea. anticipada, como el boceto da la idea
de la escult,ua y el croquis del cuadro, especie de vaga anunciación difusa, pues la. palabra santa ha dicho que siempre que los hombres de buena voluntad se reunen en el nomhre de Jesús, el reinado do Dios
,qo realiza en la. tierrn.
Seiioras y Seiiores: Estamos en un templo y no lo profanamos, ya. os dije que el arte es una oración.
F:stas bóvedas augustas guardan los ecos de muchas voces qne han implorado misericordia y paz¡ en
rstas baldosas se han arrodillado muchas culpas arrepentidas¡ de este santuario han partido para el cielo
llls humildes plrg:u·ias de los pobres de espíritu, vestidas con los sucios ropajes del trabajo ó desnudas
como la miseria, pero belllsimas de fe y ele amo,·. H11ga111os nosotro11 lo mismo, mandemos á trav(,s drl
Misterio, :\ los re!lplandecientes huertos siderales, nurRtra estrofa, nuestra. l\ladona, nuestra ascención
randa, para qnr nos traiga, prl'ndido !'O lo!! crlajl's rnhios eon qnr SI' arropan las Auroras. el Mito consolador di' la rtrrnn Poe!lia!

JESÚ!I TTIWE1'A.

/-

..

~ r- -: ~
"-:· .

LA MUJER DAN½ANDO.
(Ut:L Ll nRO .Efll,Of:. 1.'i),

D1mza, mujer, porque las aguas rorrrn
y las flores derraman
pl'rfunies de placer, y las estrrll11s
se deshacen en J;'1grima~I
Damrn, saliendo de la muerte ohs(·nrn
que oprime tus espaldas,
y lns clO!: flores blancas de tnR manM
•
rn la noche lernnt11!
Ofr(•crto al continuo movimiento
de la vida que pasa¡
loor ctemo :'L la actitud cambinnt,1
qui\ trnn~pnrrnta el fnrgo di\ las nltna~I
:\lnr,·,i la flor tlorada dn tn c11&lt;•rpo
al compi1s de lil danza;
11,•jn empapado rn tu perfume rl 11i1·11
y tl!'l'l'Ocha la luz de tus miradas!
Como incensario tu cabr:rn ondulr
corona.da de llamM¡
como incensario del amor oculto
bajo las ricas aras.
F:ntrógate á las danza&amp;! A mis ojos
brilla transfigurada
bajo la lluvia musical, que llena
de un chorrear de fuente tus entra1ias.

México, Novirmbre do 1fl01.
T~ haces sagrncla, hundiéndote en las ola~
de la música vaga;
todo tu cuerpo, abriéndose, descubre
el interior misterio que lo embarga.
:Mujer danzando, enamorada viva,
tus hombros se adelgazan
como corriente ele agua por la noche:
tus pupilas se agrandan!
1-:res como milagro que se Inicia.
b11jo el cambiante velo de las danza~;
como suave nenúfar que se mueve
con movimiento oculto sobre el agua.
Se ha desprendido mustia de tu frente
la p1 imera guirnalda¡
se han desprendido mustias de tu e~piritu
las ideas prestadas.
Tú sola reinas en la. Danza.Ruedan
flores blancas de almendro por tu espalda,
te envuelve una luz sua ,·e, y por los ojo~
se te derrama sobre el mundo el alma.
Dijérase que el Universo entero
copia el compás alegre de tu danz11¡
que, oscilando, las flore@,
la imitan encantadas.
EDUARDO

MA RQUDL\.

�ARo IV

Mixico, 2ª

QUINCENA. DE NOVIEMiiRE DE

1901

Ntar. 22

MODER.NA
ARTE Y
OIRECTOH: JESlJS E. VALEN7.UF. LA.

CIENCIA.
,JEFE DB REDACCJON: JESUS U RUETA.
Tip. dt D11l,ld11.

SEGUNDA CONFERENCIA PAN-AMERICANA.
LA Dr-:LEGACIÓN MEXICANA al Congreso Pa.n-.\mericano, se honra de invitará Ud. al festival artístico que se verificará en la Biblioteca Nacional el,¡ del
corriente á las 9 p. m., y que ha organizado bajo el patrocinio de ,&lt; La Revista
Moderna,, como homenaje á las letras anp:lo-nmericanas.
México, Noviembre de 1901.

PROGRA1IA PARA LA VELAD..\ ANGLO-AMERICANA.

I.-QUINTETO.-Op. 44..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

R. Schwnann .

.\llegro brillante. Piano y cuerda.

II.-D1scuRso. -Balbino Dcívalos.
III.-Qu1NTETu.-Op. 48 .. ...... ..

T8chaikowsky.

Tema ruso.-Cuerda sola.

IV.-PoEsíA.-José .Juan Tablada('=').
V.-LA TRUCHA ... . . . • . . . . . . . . . . ............. • .... Schube1'/.
Variaciones. Piano y cuerda.
VI.-Lectura de POESÍAS A:itERICANAS, por Luis R. Frbina.

VIT.-QurNTET0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Christian Sinding.
Andante y Scherzo.-Piano y cuerda.
VIIL-ALocucróN.- .Jesús Urueta.
IX.- CAPRICHO.-W'edding Cake. TValse... . . . ........ C. Saint-Siien:,.
Piano y cuerda.

(-tJ Los versos del Sr. Tablada y las traducciones del 8r. Casasús que lryó el Sr. Urbin11, sci·án pu•
blicadas en el próximo número de la Rei·ista.

PROP&amp;TAS DE MIGUEL ANOB:L,-CAPILLA SIXTINA. ROl!A,

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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          <name>Título Uniforme</name>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 21, Noviembre, Primera quincena</text>
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                <text>Valenzuela, Jesús E., 1856-1911, Director, Fundador</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

312

AÑO

nistración del fondo de instrucción primaria formado con la contribución mencionada; pel'O los proft!SO·
res serán nombrados exclusivamente por el Ayuntamiento como tal.
Décimaprimera: La duración de estas juntas inspectoras será. de cuatr-0 aiios, haciéndose cada ario
nue,·o nombramiento de un número de miembros igual á la cuarta parte del total, prefiriendo en todo ca
so para estos nombramientos á los padres de familia..
Décitnasegunda: Cada siete años, la. autoridad polltica, con acuerdo del Ayuntamiento, integrado
con los profesores del lugar, hará la declaración ele lo que en el septenario siguiente debPril. entenderse
por 1xsTnt:cc1&lt;'1~ PRBIAJtrA, sin que rn ningún caso pnecla (•sta comprender menos que: lectura, escritn
r11, ortograffa castellana, las cu/ltro reglas de aritmética, elementos ele historia nacional y gimnasia.
Dí•cimatercera: Este programa sólo comprendcr:'1 el mi11i11111m de instrucción que un niño deberA adquil'ir para considerarse satisfecho el precepto legal; pero de ningún modo se opone á que la enseñanza
voluntaria que se dé en dichas escuelas abrace mayor número de conocimientos útiles, ni mucho menos
i1 que se establezcan escuelas primarias de perftccionamiento, en las cuales la instl'ucción será más am·
plia y completa.
Décimacuarta: Sin emplear co11cción de ninguna clase, se procurará por la couvicción, los estlmu•
los y el buen orden y moralidad de las escuelas, y especialmente de los profesores, que los niños de todas
las clases concurran {1 las escuelas y adquieran en ellas la. instrucción primllria m{1s 1,ien qne en el domicilio.
Décimaquinta: Los profesol'es titulados serím de 1", 2" y 3" clase.
Décimasexta: Para adquirir el titulo de l3 clase se requiere: haber concluido la instrucción prlma!'iit
y la secunda.ria, y sufrir un examen teórico-práctico de los métodos de ensei'ianza, muy particularmente
ele! llamado objetivo, ser de buenas costumbres y de buenos modales.
Décimasl&gt;ptwia: Para obtener el titulo de 2" clase, se requiere acreditar, por modio de examen, ce•
t111· suficientewte instruido en los ramos siguientes: lectura, escriturn, gramática castellana, aritméti•
ra, incluso &amp;I i(stema métrico- decimal, geografía física y política, histo1 ill del p11 is, ser de buenas costumbres y "" buenas modales, y haber practicado por seis meses lo menos la enseiianza objeti\'a..
Décima,'\cttwa: Para tener el titulo de 3" clase se requiere: 11creditar en la misma forma, aunque en
un g1·ado menor, la instl'Ucción indispensable en los mismos rllmos exigidos para la 2" clast&gt;, quedando
por lo mismo en cada. caso libre el jurado ele ex11men para decidir si deberá expedirse titulo do 2ª ó do
:r clase.
Décimanovcna: Ninguna eseuela sostenida por los fondos públicos podrá cstu dirigida por profosor
no titulado.
Vigésima: Anualmente se puLlil':u·,í. un censo de los niiios que ashten ii las escuela9, comparando el
11i1mero ele éstos con el total ver1hrlPro t'., al menos 11.pro~imativo, calcula,to :\ r11zón lle un nii'lo por cad11
cinco ó seis habitantes.
:\1éxico,

1 go&amp;to

IV

MÉXICO,

2ª

QUINCENA DF.: ÓCTUflRE DE

1901

ARTE Y
01 RECTOR: ,JF.RDR R. VALEN7.UBT,A.

,

'('

CIENCIA.
'

,JEI•'E DE REDACCTON: JE~UR UBUET,-\.
1'i]). ¡le n11blá11.

...

l•

BARRED.\.

OFRENDA.
ltes¡11 ·nodo un olor 11~ pri1trn\·1•ra,
Me incitb como un ramo de jazminf'.~
'l'u @eno, y en tus mieles y ~atines
Re armrucé&gt; cantando mi quimt'r/l.
I_Jniel'O h ajo el frescor de ad&lt;1nni!l1•rn
tus ojos, mil'i.r nuevos confint''1,
't distraer mi luto en los jardineR
l 'ml,rosos de tn suelta cahellera.
l)¡,

Y en cambio de lns lises e,plendentrs,
En cambio de los mfsticos presentt's
lJue me dar:í tu mano bondadosa,
Mi ju\'entud, que exhitlMA en las 1-iradai
De tu altar, :í la lnz dP tu1 mir1t1las,
Su perfnmf' r"mo nn/l tn 1rro1ia.
11 IUN

20

REVIST.A

15 de 187.;
GAlll)(O

NúM.

HEROLI.EOO.
PROPET.\~ DE i\frGl'EL

A~ol!lr•.--CAPILLA

81xT1NA

Ro.u4,

�REVISTA MODERNA.

DE NA1"URA RERUM.
,\ DlE hubiera creldo, al ver la galana pareja en plena bizarria de
edad, suspensos los dos peregrinos de amor en esa última cumbre
ele Ja vida en que se detienen los séres pensantes por la postrern
YCZ para tramontar los cuarenta años-porque hay así etapa~ en la
eflorescencia humana, en las que se descansa por décadas baJO una
apariencia. inalterable físicamente, p_r'.mero en la _adoles_cencia,_luego en Ja'juventud, después en la. vir1ltdad;- nadie hub1ern. sonado
q ue la "'entil pareja o-ranada. y lozana, ella con su pesada masa de
"' ne.,.rlsimos y"' pujantes, él con su cabeza empolvada d e me.
cabellos
ve como Jo; cortesanos versalleses, ella. y él con los ojos límpidos,
las mejillas Lersas, los miembros ágiles y briosos, hubiesen arribado á. 1~ cumbre de la vida de otra manera. que llevados por Jas mañanas y ]as tardes en el capitonado !ando amenazado ~e volcarse _al em_puje del altanero tronco de frisones equinos; mecidos con indolencia en un~ cadenciosa cracoviana o
torbellinados en el maelstl'Om de un vals en la. feérica. gloria. de un sarao; reclinados ella. en el ~n!epecho
y él en el fondo del palco, ella para. ser admirada y él para admirar. á sus anchas ~a fruta proh'.b1da q~e
sus catalejos api·opincuaran hasta su boca; bogadores los dos, en fin, en el barquichuelo _alhaJado _Y JO·
ya.nte de Ja Fortuna, esa pical'illa hada que cuando se deja coger por las a~a~. cual man posa ~bn~ de
miel, y aprisionar en una caja fuerte de hierro, premia á. quien la dona tal p1:1s10n, acu_mulando m_fatrgable noche á noche, en unión de los gnomos Japidal'ios y audfabristas, pirámides de piedras prec10sas ~•
columnas de superpuestas y selladas águilas de oro!
. .
.
Así, con las pasables molestias de un Pullman de recreo, parecían a~u~llc,s ~os _viaJeros h~~er arnbado á. la cumbre alpestre desde la cual contemplaban risueños el pa..~oramico pa1saJe ~e la. felicidad e~cumbra.da después de regar flores, a.guas, mieses y uvas por las ca.mpmas fecundas en bienes. Pero nadie
Rabia., ahora., la. violenta prueba en que su corazón habiase a.cdsolado !
. .
.
Veneranda y Gabriel conociéronse sin ninguna aventura novelesca: él daba clases de pa.isaJe al oleo
na las recibia en su mansión suntuosa de heredera. única. de una gran fortuna, rodeada. de una corte
~eeprimas parasitarias sobre las que imperaba. como una dogaresa. U:n ejé~cito de criados y lacay~s
servia a.l pensamiento, obedeciendo sus más infantiles deseos que por rnfantiles á. menudo eran quimericos.
Por ejemplo: cierta mañana despertóse en su lecho de infantina, recamado de ~londas a.len&lt;;?nesa.!l, c_on
el deseo de amar· v como el ideal ele las criaturas románticas era por aquellos anos hoy corndos-D1os
mio! mi juventud' ha florecido entera de entonces á hoy!-un soñador solit~rio ~ a~~sionado á la man~ra
de Jos héroes romancescos crea.dos por la corte planeta.ria de Hugo, el garzon pa1saJ1st~ a vio ose ~omo cm·
tillo al dedo al caprichuelo púber de la. hermosa.. Y as! fué que al presentarse en_ el hnd~ estudio que se
dirla soñad¿ por Saudro para. desnudará las Gracias y copiadas desnudas, Gabnel tui:bose al v~r á Veneranda zalamera y ruburosa. venir á su encuentro, tenderle s1t mana. hoyuelada Y gu1arl_o ~si, a semejanza. de un arcángel á un joven Tobla.s, hacia al caballete donde alboreaba apena~ un pa1saJe ~unar, en
el momento preciso en que Febea tramonta y el lucero del dla precede como un paJe á la. cuádriga voladora de Faetón ....
Gabriel comprendió que la. impei·a.dora q ueria ser amada y ser obedecida, i se aprestó á la lucha.
Era pundonoroso, y pugnó por no quedar ata.do al carro de victoria, aun cuando fuese a~a~~ con cadenas de flores. La insinuación de la señorita bien nacida, si bien impetuos~ e~ el a_r!·anque _1n1c1~l, no tra~asó empero el limite de la. donosura de una dama que se respeta¡ y tal rnsmuac1on pars1mQn1osa cautt~ó A Gabriel. Yióse nbruma'1o por las atenciones de Yenerandn en i;u casa, rn los salones que ambos

'.ª

frecuentaban, ella con el poder de su belleza. y su oro, él con el poder de su prestigio de a1·tista; la mlll'muracióo, preludio del himno triunfal consagi·ador de los afortunados, los envolvió en una oni!a sonora
r¡ue .i Veneranda la. hizo sonrefr y al pintor sublevarse, y entonces se alejó de su discípula.
Ese alejamiento determinó la unión de aqueJlos dos séres que parecían haber nacido para encarnar
ol poema do la juventud vencedora por la belleza. y la. fortuna. Et artista fué llamado á la presencia do
la hermosa; la explicación surgió firme y franca dados sus cara.ctc1·es altivos; el mundo, que ambos destleiíaban, fué proscrito en el pacto de alianza para toda la ,·ida¡ el idilio romántico bien pronto se transformó on dichosa. realidad, y la. pareja de amor, laudada por el himno tdunfal consagrador de los afortunados, paseó con la insolencia. inconsciente de los felices, su cauda de murmurnciones cobardes envi. el limo de la. gleba
' que
clia.s con antifaz de g::.lanterlas, bajas pasiones plebeyas, que to mismo fecundan
los co1·púsculos de la sangre azul. Sentimientos bastardos que brotan cínicos ó disimulados, pero que son
sedimentos latentes del mal en todo organismo humano!
Asl, aquella doble rnlla de fracs encarnados y de hombros desnudos por entre la que pasaban triun,
fantes Gabriel Henán y Veneranda de Villamar, en el salón resplandeciente de su mansión fastuosa Ja
noche de sus bodas, aquella doble valla cortesana escondía bajo su sonrisa. pala.ciega, tenuemente sardónica, los dardos romos de sus pasiones innobles.
·
El pintor no se curó de analizar almas, y se dejó mecer en la. hamaca de seda de la alegria. Sus a.mi.
gos invadieron la mansión se11orial riendo ruidosamente; en el gran patio embaldosado piafaban los ca.
ballos y ladraban los lebreles impacientes de pa1·tir {1 las famosas cacerías; al regresar, como una banda
de cosacos, invadían las despensas y rociaban con añejos vino~ bor.,.oñones los ciervos asados los jab 11 lies al horno, los civets de liebres traillas por manojos, las perdices °agachonas y las gangas a~oradizas,
qne baclan reventar las bolsas de caza, abundantlsima. en las posesiones del señorío de Villamar. En el
recinto hospitalario todo era estrnendo, luz, música, felicidad. Et canicter franco y abierto de Gabriel,
e mvertido súbitamente en gran señor·, atrájose las simpatías fáciles de quienes secretamente lo hablan
desdeñado a.l subir i1 su rango, y Veneranda, al principio feliz en su plenilunio de miel, bien pronto vió,
c:&gt;n asombro primero y despné3 con rnncor creciente, que ya no era la única, la reina, la mimada, Ja imperadora en su mansión. Todos buscaban á Gabriel: las invitaciones eran para él¡ los honores para él¡
ella. quedaba en segundo término y 1st felina fierecilla que dormla en su corazón, como en el corazón de
toda mujer, elespertóse como unajagua.resa de su sueño de amor . ... \'eneranda toruóse tornadiza, nerl'iosa, celiuda, irasciulc .... su cólera hacia crisis é iba á estallar como un cráter ....
Y asi fuú que una maiíana en que Uabriel acompaliado de tres amigos ordenó en alta voz desdo 11u
tlc,spacho que engancharan el landó, poi· respuesta vió presentarse ,'t nn lacayo purpúrno de confusión,
que balbuceaba:
-La señora ordena que no se enganche! ....
Gabriel palideció de rabia y de vergiienza, pero dominándose súbitamente, dijo .i. sus amigos con
jovialidad:
-Vaya! . ... pues toma.remos una calandria!
-Si!. ... si. ... una calandria.! - corearon-y partio1·on, quel'ienclo en vano ocultar la afrenta bajo
una falsa. alegria.
Al dla siguiente, muy temprano, Gabriel presentóse tranquilo en las habitaciones de su esposa y la.
Invitó á dar un paseo matutino-hacia un tiempo espléndido. Veneranda, que esperaba impaciente una
escena. tremenda, quedó desconcertada.- «Será en el paseo• -pensó. Y se decidió á aceptar. Esta. ,·ez si
engancha.ron con apresuramiento; pero en el carruaje Gabriel hablaba de co3as indiferentes, con la mis•
ma. tranquilidad asombrosa.-• Dios .... !- pensó Venei-anda.- ~i me hubiese casado con un hombrn sin
delicadeza!• Al terminar la calzada do milenarios ahuehuetes, Gabriel ordenó al lacayo que se internara
en un barrio solitario.- • Yaya un capricho!• -pensó Veneranda; y al llegar frente á una casa de humildo
aspecto, llenán hizo parar al carruaje, rogó á Yenernnda que bajara y despidió el cupé.
.,
-Pero ele qué se trata?-preguntó ' ' eneranda alarmada.
-Volveremos en el trnnvia que pasa ahí, á unos cuantos metros,-contestó él cou serenidad que la.
~ranquilizó.- Deseo que veas esta casita que comprí• ....
~ Pe1·0 estás loco?- dijo ella riendo - y entraron los dos.
El corazón de Veneranda dió un vuelco. Las dos únicas habitaciones pequelias estaban abiertas; eu
una de ellas habla un caballete, pinceles, lienzos y bosquejos prendidos á los muros blancos, una hamaca y dos ó tres sillones de mimbrr; en la otra había un humilde lecho a.lbeante, un tocador de roble, un
ropero provisto de batas, faldas y ropa blanca. y un lavabo de pol'Celana En el ·pasillo que conduela A la.
cocina, bajo un cobertizo de trepadoras y campúnulas en flor, vclanse una mesa de comedor y un armario con loza y cristalerla.
- Veneranda - elijo el pintor con voz trnnquila, uescubrióndose - cuando yo me casé contigo, era Jo
que soy, un paisajista que se gana la vida con sus pinceles, y tú me aceptaste asl. Esta es mi habitación
que yo he guardado por cariño á mi vida de bohemio¡ ayer he solicita.do mis antiguas clases y por foi·
tuna me las han dado todas ot1·a. vez .... Yo ti·abajaré con a1·dor, para que no te falte lo que decorosa·
mente necesita una mujer .... Estás en libertad para nombrar quien administre tus bienes y puedes hacer
de ellos el uso que quieras ... . pero mientras no haya impedimento leg al, ti enes r¡ue vivir conmigo y
compartí~ lo mio .... Espero ele tu dignidad y ele tu nombre que aceptar:ís mi honrada pobreza!
Cuando Yencrnnda tlci;pertó del delirio febriciente que la fulminó al recibir e l tremendo golpr, en-

�REVISTA MODER~A.

316

REVISTA MODERNA.

contró ;1 su lado [1 su doncella más querida, que la consoló con frases carii1osas y la. ayudú á recordar
discretamente el motivo porque se encontraba allí. Era la rubia una compañera de infancia de Veneranda, y en sus brazos lloró la cuitada sus penas; pero ante Gabriel se mostró indiferente, estoica, no
quiso rogar ni causar compasión. Sufriú con heroismo las impertinentes preguntas de sus amigas, que
se interesaban por su salud y acudían á verla, pues toda la ciudad sabia el suceso y el lejano barrio se
veía concurrido por soberbios carruajes de flamantes libreas. Encumbrados caballeros suplicaron i1 Gabriel, por el linajudo nombre de Veneranda de Yillamar, por su nombre de artista, pero el pintor semostró inflexible. Levantábase por las maiíanas y partia á dar sus clases; prodigaba al regresar atencione!!
y cuidados á su esposa, que los recibla con una impasibilidacl marmórea, y la vida se deslizaba así, con
una monotonía languidecente para la reina destronada. Su orgullo herido se rebelaba contra la idea de
pedir gracia. El choque del dardo del vencedor contra la coraza de su altivez, la halló blindada para toda flaqueza, para toda vulgaridad, y la diosa no descendió de su plinto á las correrías de los tribunales!. ... Los dlas retemplaban á fuego lento aquellas dos voluntades indomables ... Quién podla rom•
perlas ni domeñarlas .... ?
Ah!. ... La eterna madre, la eterna avasalladora, la santa Naturaleza!
l"na noche Veneranda, it punto de dormir~e, sintió en su seno el latir de ot:a vida! ... . Tmcorporósc
palpitante, trémula, azorada, venturosa, y rompió á llorar. Gabriel acechaba, como todas las noches, insomne, desgraciado, y al oí1· los sollozos saltó de la hamaca, donde reposaba, y corrió al lecho ele \'ene
rancla, que abriéndole sus brazos le dccla ruborosa y solloimntr:
- Ya nó .... ! Perdóname en nombre de nuestro hijo!
HUBÉS

1901.

OTOÑAL.
¡Qué honda melancolla
la de esta tarde póstera de Octubre,
en que se apaga agonizante el dla
b11jo el nublado que los cielos cnbrP!
¡Cómo citen las hojas
en la solemne selva solitaria!
Cual aves tristes cuyas alas flojas
~e alzan como se alza mi plegaria;

]\f. CAMPOS.

317

¡Cuánta)u(en los ojos,
cuánto candor en la serena frente,
cuántas sonrisas en los labios rojos
Y en las almas qué luz indcficiente!
¡Qué blanca era la vida.
al escalar los rápidos peldaiiob!
¡Qué fácil y que dulce la subida!
¡Qué lejos los funestos desengai1ob!
¡Qué folices nosotros
yendo ele cara al porvenir seguro!
Hoy tiemblo por la vida de los otros
y amargo cáliz de ausicdad apuro.
El dolor es lo úuico
que hay inmortal sobre la dura tiena·
falaz se embosca, como aleve púnico,'
nos acocha, nos mata y nos entierra ....
Ese rnmor de hojas
trotando por las sendas UHJ liaco daf1o;
de mi verdor as! tú me despojas
uh \'ida! sin cesar, año por aiio.
El árbol en la noche
con sus ramas escuetas y desnudas
rompe con su actitud el negro brocho
de mis penas incógnitas y mudas.
Pero hojas y aves
volverán á mecerse entre sus ramas
cuando la primavera sus suaves
'
brisas le traiga en su fulgor de llamas.
Xo a.sí los pobres seres
que consumidos por su propio fuegu
ay! nacen del dolor de las mujeres
para sufrir, llorar y morir luego.
JESÚS

E. \'ALENZUELA.

Sin fuerzas, sin aliento,
ltHlibrio de los cierzos gemidor&lt;'~,
rxhalando en las ráfagas del viento
las notns ele sus últimos amorrs.
LI\ escarcha se avecina

y la tarde se aviene á mi tristez11,

y en la onda profunda y cristalina
miro cómo emblanqneco mi cahPza.
Amor! no asl la viste
en las manos del sét· que me amó tnnto,
qu.e iL mi lado jamás estuvo triste
y yo mismo conduje al camposanto ....
¡Qué alegre la maiíana!
Doraba el sol las fértiles campiñas;
y á la mfstica voz de la campana
un enjambre en la iglesia, PI de las niñas.
Tras ellas los rapaces
c¡ue picante atezara el aire patrici,
entre risas y cármenes fugaces,
esperando intranquilos en o! atrio.

('ELLA," DE ERNESTO EL0RDUY.
El Maestro inspirado, cuyas coiuposicioncs son la delicia de nuestras damas y de nuestros art' t .
~esprendió una página do su álbum inédito para ofrecerla galantemente á la Rei;ista "fifoderna, qu~\:s
ltcne el placer de ponerla en manos de sus lectoras.
y
Ellas podrán soiíar, interpretando esa página apasionada escrita en voluptuoso ritmo de danza .¡0
que ha soiiaelo al concebirla el compositor que es nuestro poeta del piano, por su genio y su corazó;,

--

..,

�LA EVOLUCION DEL TEATRO CATALAN.

OS que le conozcan sólo por sus pri,11cras obras ó por alguna de las que se han traducido
al castellano, se sorprenderán no poco al verle con los últimos trajes que ha adoptado.
Lejos se halla ya de las comedias y dramas de l'itarra, su popular sostenedor de otl'OS
tiempos, y aun el mismo e; uimerá no constituye ya la última novedad que puede ofrece1· al espectador curioso. El teatro catalán evoluciona ambiciosamente hacia lo nuevo,
ó, en opinión ele algunos, decae y se deshace siguiendo equivocadas direcciones. Dejemos la discusión de si decae ó se eleva, para fijarnos sólo en algunos hechos que demuestran que indudablemente evoluciona.
:· Las tendencias más ó menos ibscnianas presentidas, á vece~, por (:uimcril, han sido afirmadas con
mayor decisión y llevadas más lc&gt;jos pot· un dramaturgo joven y ya conocido del público barcelonés: Ignacio Iglesia$. Cosa de media docena de obras que lleva impresas ó representadas le han servido parn
lltraer sobre si la atención de los que aprecian sus buenas cualidades y adivinan en él un autor fecundo,
conocedor del teatro y con aspiraciones que no se contentan con poco. Iglesias tiene ya amigos y enemigos que le ensalzan ó deprimen, exccsirnmente á veces, gracias á sus tendencias; pero el hecho es que
i•I representa una nota personal y digna ele tenerse en cuenta en el teatro catalán de hoy. Las nueYas
ideas sociales y religiosas preocúpanlc impuls:\ndolc it convertir el drnma en arma de combate, y apláudanse ó no tales ideas, siempre resultar:°ln características de la época y demostrarán que la literatura ralala11a no anda rehacía en seguir las corrientes extranjeras; antes al contrario, se las asimila prontamentt•.
Su lifarc elcma escandalizó á algunos poco tiempo atrí1s, y entusiasmó á otros; sus J-&gt;rimers /reds han
parecido también, últimamente, audaces, revolucionarios, y obtuvieron un éxito ruidoso la noche del eslrcno, pero sin sosteuer:.e después, acaso por ser esta obra menos teatral que otras del autor, y no clt&gt;jarse arrastrar facilmcnte todo el público hacia lo~ senderos que sigue el escritor cataliin. Así y todo, hubo
revistero que en el entusiasmo que abundó en el estreno de Jt:ls pri1ne1·s f'reds comparó la obra con Elec·
tra, y dijo que tocia la segunda no tenia la fuerza sugestiva de una sola escena, la última, del poema
,lramcítico. ele Iglesias. En cambio, á esa admiración ha seguido la frialdad ele otros, 11ue ese es el peligro que suelen ofrecer los dramas de combate. Sea como fuere, todo parece indicar que Ignacio Iglesias
es el hombre del porvenir en el teatro catalán, y que su audaz imaginación ha de agitar no pocas ideas
de las que suele decirse que promueven tempestades, si tempestad cabe en ese vaso de agua de mrnRtra
\"ida literaria, sea ella catalana ó no.
Por caminos no muy distantes de los de Iglesias anda también D . .Tuan Toncndell, distinguido escritor mallorquln que desde Palma fué á Barcelona para que en ella se estrenara su drama Rls encarri·
lat.~. El éxito obtenido por el Sr. Torrendell fu(• completo, y el teatro catal;in ha hecho una nueva y valio~a adquisición que no deja de ser muy significativa. J.:[,q encm·rilafs es una protesta calurosa, vibrantt',
cotltra el caciquismo que nos corrompe, y, al propio tiempo, una enérgica afirmación de patriotismo local. Jpdependientemente de su valor literario, tiene la obra importancia política, pues pocas veces como
en la noche del estreno se habla visto en Barcelona i, un dramaturgo luchando con tanta oportunidad
por lo mismo que constituía aquellos días la gran preocupación de no pocos de los espectadores. Pero
no sólo han llegado oportunamente Els enca 1'1·ilats, sino que son una de las obras más serias y cultas del
teatl'O catalán. Produce una impresión de agradable sorpresa aquel diidogo de un realismo algo parecido al de S udermann, con atrevimientos y vuelos i'i lo Jbsen; arrastra el furgo j uvenil &lt;le! protagonista, y
acaba uno por simpati,1,ar con él y aplaudirle, aun cuando flaquea un poco ó no parece j ustifi carse bastante á la la primera impresión cuanto le ocurre. Algo se ha echado en cara, si n embargo, al autor ele
este drama, considerimdolo como invoroslmil, que no es más que copia c&gt;xacla de lo que t'n la realidad
acontece; pero no en la realidad ele las ciudades, sino en la lugarciia, lo que no es precisamente lo mismo.
El defecto capital de la ob ra, en m: concepto, es la. pequeñez del motil'O principal sobrn que gira, el
cual, si en la vida de una población subalterna se agranda, en el teatro parJce muy reducido si no se com·

��REVISTA .I\JOl)F.flNA.
plica con otros. 'rambi.:n cierto tono declamatorio le perjudica; pc1·0 eso puede decirse que es, en gran
parte, defecto del género. Lo indudable es que el autor es una esperanza para la literatu1·a catalana, .,·
que hay que apuntar su nombre en la lista ele los que valen y pueden darnos un teatro verdaderamente
literario. Dios ponga acierto en sus manos, que no nos sobran dramaturgos de buena fe.
De esa clase ele ol,ras :\ las dos que ha pul,licado hace poco .\peles ~lestres, la transiciún es algo
hrusca si se atiende súlo á cualidades externas. /Jramas ¡,,.ics las titula, y lo son por 111As de un conrrp•
101 por lo que la música y el canto inter\'ienen en ellos, y por lo que participan de poesía lit'ica.
Constan &lt;le un acto cada uno, por hahrr siclo escritos expresamente para rl llamado 'Tea! re l ,ll'Ít'
rala/1í, donde sr impuso rsa condicibn, y rslim rscritos en \'erso, lo qur parrce un retroceso rn la ro
rrirnte grneral; prro no le impitle al autor decir cuanto quiere casi con la misma naturalidad dr la prosn.
Es,LS dos ol,ritas, puestas en excelente mt'1sicll por los maestros catalanes ~forera y r :ranados, oMuvierou
muy buen hito cuantas veces se representaron, y en ese éxito hay una pruel,a m1is de ,1ue el público !,ar•
celonés admite y aplaude ya en el teatro obras literarias que algunos años atrás se hubieran calificado
ele muy bellas, pero irreprescntal,les por no tener las condiciones teatrales que pan:clan imprescindibles,
Ya ahora no lo son, y !,asta la poesla, lo mismo que la idea de alcance misó menos social, para que todo
quepa en aquel molde antes tan estrecho, y no tan ampiio aún como algunos desean. La lloso11s y l'ica1·ol (titulo de esas dos obras de :IIestrns) contribuyen también, pues, en cierto modo A la evolución en sen•
tielo de la completa libertad del género teatral.

¿Y qué diremos de otras tres obras en un acto que acaba de reuui1· en elegante volumen Santiago
nusiiiol: L'ale9ría que passa, l!:l jal'llí af1a11do11al y li!fales y l •'o1·mi,ques:' Ya aqul no so intenta tlmi•
damente que el público acepte algo, sino 11ue se le impone como cosa nue\'a que en ott·as partes se admitirla con elogio, y CD nuestra tierra no podemos, por lo tanto, rechazar. Estamos en pleno teatro sim•
bolista, en el que la observación de la realidad no es un fin, ni mucho menos, sino un pretexto ó un medio
para qae el slmbolo vaya á inlluh' en la multitud. ~o se describe sólo por el placer de realizar belleza; no
se trabaja para conmover sin resultados práctico,: se predica, se lucha para desviar á un pueblo, harto
práctico y positivo, del !,ajo culto á los J,ienes materiales, para eleval'lo al culto de la Idea, de la Belleza,
y con (•I al del Poeta y del Artista, nue,·os elioscs que deben sustituir al Creso que inspira admiración á
11\s ignorantes multitudes. Sin duda que el teatro de Santiago Rusifiol es, bajo cierto aspecto, el mAs nuc•
,·o y revolucionario entre nosotros, porque el autor no teme el fracaso: se arroja á él y logra convertirlo
en &lt;~xito más ó menos completo, pero bueno, en fin. En el Teal1·e !íl'ir se han aplaudido con entusiasmo
J,'a[1f¡ría qtte pa~.M .v Cit1ales y l•'ormi91t1?~, la primera mis que la segunda, por mAs clara, humana:,
bien redondeada; pero es característico que un puro slmbolo, que se mueve lo más lejos posible de la tic•
rra vil y trata &lt;le apartar ele ella á los hombres, baste para reunir un público de gente práctica, como
suele considerarse á los catalanes, y arrancarles un aplauso hahli1ndoles &lt;le la. Pocsla y predicándoles el
desprecio de las riquezas. Mucha idealidad ha &lt;le haber latente-, para eso, en aquella multitud; mucha
predisposición iL educarse-; mucha facilidad, tambi&lt;'·n, para admitir las nue,•as corrientes, no sólo en el tea•
tro, sino en la vida. Que todo eso es lo que evoluciona CD Cataluña.
H. D. PERJ::s.

ETERNAMENTE.
{Para A. C. )
) o 110 s1'• r111,·· lle, aba &lt;'n su radioso
Seml,lantc ele l1t tez inmncnlada,
Ni comprPndo qué fueg-o mistrl'ioso
llnmin&lt;i PI l'l'istal ele su mirnrla.
81•11lf llogar rn cauce prodig-ioso
Las notas ele una risa rnamor11d11,
Y sin quererlo casi, temeroso,
Clav(• mis ojos en su faz rosada.

Re alejú para siempre de mi lado
Y mo hizo entristecer con su pnrtidn,
D~spni·s , ino el re-cuerdo clPI nusrnl.-;

Y ahom tras lo mucho qu(• he llorado ,
Comprendo la risibn: f11nrli(1 mi ,·ida
'l. he guard1ulo rl troquel rtPrnllmenll'!
México, IH0I.
,JUAN

R. ORCÍ.

�NOCTURNO.

C&lt;)NVOOA':'l~ORIA.
convoca á. los littll'atos querctanos ó residentes en el Estado, á
un certamen de •gay saber&gt; que se verificará en esta ciudad el 28 del próximo Diciembre.

L HERALDO DE NAV1DAo

TEMAS

Leyenda sobre arnnto queretano.-Pi'osa ó verao. - Premio del S. Gobierno del Estado.
Romance bistórico.-Tema libre.-Premio del I. Ayuntamiento de la Municipalidad
de Querétaro.
Poesía lirica.-Metl'O y asunto libres.- Premio del Colegio Civil del Estado.
• El Decadentismo en i\Iéxico.•-Prosa ó verso.-Premio de la Sociedad Politécnica.
•.:'\13.vidad.•-Po.&gt;esla cm liberta1 de metro.-Premio de la Junta de Navidad.
llASES DEL CEIRTAME){.

Q.1eda abierto el certamen desde hoy hasta el 15 de Diciembre en el Colegio Civil del Estado, adon de deben enviar su9 trabajos los concurrentes al ce1·tam3n, dirigiéndolos al Secretario del Jurado Cali•
ficador.
Los aspirantes enviarán dos wbres cerrados: uno contend1·á. la composición con un lema que sirva.
para distinguirla, y la indicación del premio á que aspiran¡ en el otro, en cuyo dorso escribirán el mismo
lema, irá. el nombre del autor.
Todas las composiciones poéticas que se presenten, tendrán derecho á. competir por el Premio de
Honor, además del coi-respondiente al tema. que elijan sus autores entre los señala.dos por las Corporaciones que bondadosamente han protegido esto certamen otorgando los premios.
El Premio de Honor consisti!'á en la flor natural y el derecho de elegir la Reina do la fiesta. Los do·
rni1s se1·án objetos de arte.
El Jurado Calificador dará su dictamen el dla 21 de Diciembre, y se harán conocer por la prensa los
lemas de las composiciones premiadas y el nombre del poeta que haya merecido el Prnmio de Honor.
Los sobres que contengan los nombres de los autores premiados, serán abiertos en el acto del cer,
tamen, y la Iteina de la fiesta entregará á los ag1·aciados la recompensa á que se hayan hecho acree,
do1·es. Los sobres en que vayan los nombres de personas que no hayan obtenido premio, serán destrnidos, sin abrirlos, en presencia del pii.blico.
Si por cualquier motivo, el poeta agraciado con la flor natural no se presentare á elegir la Reina de
la fiesta, ni nombrare representante que lo haga, el Presidente del Jurado hará la designación respectiva.
Las pooslas que so presenten no podrán exceder de 2:j0 versos, ni los trabajos cu pl'Osa de 1,60:J palabras.
Al otorgar los premios se atenderá al mayor mérito relativo, y el Jurado se reserva el derecho do
doclara1· desiertos los temas que juzgue conveniente.
Si alguno de los miembros del J urado no asiste á las reuniones en que se califiquen los trabajos, danin el veredicto los miembros que se hallen presentes.
Los trabajos premiados so publicarán en el último número de &lt;EL HERALDO DE NAV!DAD, • y los no
premiados quedarán á disposición do sus autores, hasta el día 31 de Enero do 1002, en la Secretarla del
Jurado.
Será mantenedor de los Juegos Florales el Sr. Iog. D. Adolfo do la Isla, y formarán el Jurado Galilicador los señores siguientes:
Lic. D. Alfonso M. Septién, Presidente.-Lic. D. Gabriel Estrada, Yicepresidente.- Lics. D. Benito
Reynoso y D. Germán J. González, Dr. D. l\Ianuel Godoy y D. Joaquln Aguilera, Vocales.-Farm. D
Manuel Albamirano, Secretario.
Querétaro, 1001.

A \' eces, cuando en alta noche tranquila,
Sobre las teclas vuela tu mano blanca,
Como una ·mariposa sobre una lila
Y al teclado sonoro notas arranca,
Cruzando del espacio la negra sombra
Filtran por la ventana rayos de luna,
Que trazan luces largas sobre la alfombra;
Y en alas de las notas á otros lugares
Vuelan mis pensamientos, cruzan los marrs,
Y en gótico castillo donde en las piedras
Musgosas por los siglos, crecen las hiedras,
Puestos de codos ambos en la ventana
l\Iiramos en las sombras morir el dla
Y subir de los valles la noche umbrla 1
Y soy tu paje rubio, mi castellana,
Y cuando on los espacios la noche cierra,
El fuego de tu estancia los muebles dora,
Y los dos nos miramos y sonreímos
Mientras que el viento afuera suspira y llora!
¿Cómo tendéis las alas, ensueños vanos,
Cuando sobre las teclas vuelan sus manos!

-·-·En los lnímodoil bosques, cu otoiío,
Al llegar de los fríos, cuando roja~
Vuelan sobre los musgos y las rnmn.~
En torbellinos las marchitas hojas,
La niebla al extenderse en el vacio
Lo da al paisaje mustio un tono incfo: lo,
Y el follaje do huyó la savia ardiente
Tiene un adiós para el verano muerto ,
Y un color opaco y triste
Como el recuerdo borroso
De lo que fu é y ya no exisl&lt;',
En los nntiguos cuartos hay armarios
Que en el rincón más intimo y cliscrNo,
De pasadas locuras y pasiones
Guardan, con un aroma de secreto,
Yíejas cartas de amor, ya desteñidas,
Que ob ligan á evocar tiempos mejore~,
Y ramilletes negros y marchitos
Que son como cadáveres de flores
Y tienen un 0101· triste
Como el recuerdo borroso·
De lo que fu6 y ya no existe!

�3l6

REVI~TA MODERNA.
Y cu las almas amantes, cuando piensan
Eu perdidos afectos y ternura~,
\,tuo de la soledad do ignotos días
No ,·endrán á endulzar horas futuras,
IIay el hondo cansancio que en la ludn
Acaba de matar ,i. los he: idos.
\'ago como el color del bosque mu~tio,
Como el olor de los perfumes idos,
Y el cansancio aquel es trbtu
Como un recuerdo borroso
De lo que fué y ya no existe!
Jo11i:.:

ASIJNCION SILVA.

EN"' EL POZO.
(DE LA LECTURA . DE MADRID.)

I
LA uua de la tarde comenzó el cai1oneo, que no otra cosa parecfa aquel con•
denado est1 urndo de los barrenos. Todo el cerro, agujereado como un panal,
retemblaba; sobre las casitas del pueblo Yolaban trozos de piedra, pedazos ne•
gruzcos Y di~f'ormes, como aves obscuras manchando el espacio azul. Allá, &lt;'ll
lo alto del crrro, sonaba la corneta avisadora con un tono qu&lt;'jumbroso, casi
doli&lt;'nte, qtw apagaba á intcrl'alos el tronar espantoso de los hnrrenos que l'II
larga tila il.iau estallando.
La gerte huía del~~ call_es, esquivando el peligro que todos los dlas, de un modo regular, se presentaba. La gran expl~tac100 mmera, ~I par que ahondaba, se extendla. Y mientras que de allá abajo, de
t'ene_brosa~ p1:of~nd1da.des, venían v1bra~iones silenciosas y movimientos bruscos do ta piedra, de aquel
cno1 me laJo a cielo abierto con que secc10naban el cerro, sallan estos trueno~, E'stos pedruscos volado•
re~, estos estremecimientos que haclan bailar las cosas.
Pedro y Pablo- á quienes llama.ban los santo.~ apóstoles-salieron &lt;le la casa con ta cestilla al IJrazo
Y lo~ ca~diles de hierro en la mano. A despedirlos salió á la puerta la mujer del primero, Mariquita ta
H~lw1pw -y en verdad que lo era y míLS lo parecía entre aquella gente tan sucia, en la que el polvo del
mineral formaba costra.-Y como la corneta segula avisando, ella los detuvo un momento, dcb1tjo ele
la me~quina pana que orlaba la puerta.
- Esperar. Esto acaba ya. No me acostt1mbro á estos ruidos ., .. ¡mal,litos 1rnan tos barrenos'
Y los apóstolos se reían como unos sanguangos:
'
- ¡Barrenos los de allá dentro, ¿eh?
Y entre broma y risa la comprometieron para que ol domingo liajasc alli1, al catorcu piso, ÍL la C!t1la
donde ellos estaban hacien&lt;lo el pozo, y comerlan los tres á la vera del malacate, alumbrándose con el
candil, bajo la bóverla vcrdin&lt;'gra sudando vitriolo, en R'}uella inmensidarl subterrimca que parcela un
pedazo del infierno.
-¡Aquello es cnauti bay que ver, cordera!-dijole Pedro.
- Y el ~ozo nuestro (porque nu_estro es, habiéndole contratao) es un scíior po;,;o y ahí están los ingleses que lo d1gau,- agrego Pablo, mirando con extratia fijeza á Mariquitn..
-Vaya, que iré. ¡Pues no os ponéis poco tontos con el pozajo!
- Es que de allí sacamos el cónquibus, y lo que habremos do sac:ir ....
- En él me entierren- dijo Mariquita,--si salimos de pobres.
- Eso no. ¡Ajolá! Por tí más que por mi lo queclrla.
- Digo lo misrno.-Y Pablo le dió un envión con la cesta.
- Se acallaron los tiros. Graciai; iL Dios. Hasta la mar!rugada, ¿uh?
- ¡.\dió~, scrran:i!
H
-¡Qu é huena es!-dijo Perlrr, con su apacihlo condi ción de hombre gr:rnd11llón, recién casado, que
Pncontró lo ()Ue le hacia falta.
- Buena, y limpia, y hacendosa y como hay que ser - contestó Pal&gt;lo - Amigo, has tenido suerte.

REVISTA MODERNA.

327

Y eutrambo~, hablando de ~Iariquita y enumerando sus perfecciones, se fueron intemando en aquel
laberinto minero, erizado de obstáculos y accidentes. Bajaron por sendas ·estrechas abiertas en lo esté·
ril; rodearon el laboratorio, en cuya alta chimenea ondeaba un penacho :negro de humo; pasaron sobro
las vías en que las locomotoras silbaban desesperadamente; bordearon el canaleo, en que el agua cobriza va d!'jando su cáscara riqulsima en los viejos lingotes de hierro; llegaron á los hornos de fundición,
donde hubo que tomar un trago que el capataz ofrecía, delante de la llama espantosa, policroma, en
que se derretían masas de cobre, de azufre y de arsénico .... y siguieron hasta la base del cerro, todo ól
envuelto en un vaho que salla de todas partes, suavizando la fuerte coloración que el óxido de hierro
ponlll en la tierra y en lo~ peiíascos.
Allá en lo hondo, como una grieta abierta en aquel campo rojo sin una mata verde que alegrnse la
\'isla, comenzaba el túnel maest1·0; el túnel de ent1·ada. Arrnstrábanse las pequeíias locomotoras silban•
do sin cesar y dejando en la bóveda manchones de humo negro. A un lacio y otro de las vías marchaban en hilera los obreros del rele,·o, que iban á hacer su jomada en las profundidades de la mina.
A poco, saliernn del túnel y se pararon un instante en el fondo de la corta, {L la luz y al aire. Poi•
muy acostumbrados que estén los ojos, el espectáculo es siempre grnndioso ó imponente. Era aquel un
anfiteatro magnífico: desde el suelo, en que las lluvias habían d!'jado algunas charcas de agua muy limpia, se elevaba la múltiple g,aderia, los bacanales de la explotación; allá arriba corrían sobre aquellos
bancos de mineral las carretillas carg14das; más alto, colgaban á racimo los hombres atados, oscilando á
compás del pico, como ajusticiados; y por encima de todo, el pico pei1ascoso del cerro, algo inclinado,
como midiendo la hondura con que los hombres lo iban deshaciendo. Un breve pedazo de cielo azul, vis•
to como desde un pozo, extendia su nota alegre sobre aquella desolación.
En torno de la gradería colosal se abrian, como fauces negras, las bocas de galerías antiguas y modernas. Las unas anojaban humo; las otras, agua turbia que venía de los trabajos.
Los apóstoles miraron todo aquello con la indiferencia suprema del trabajador avezado, y hablan•
do de cosas del negocio, entraron por la galerla en curva, que venia á ser prolongación del tímel. Allí
encendieron los candiles.
A medida que adelantaban por aquel antro, se percibían mils formit!.ables unos rugidos atronadores, como el resuello de algún monstruo; á poco, se fuó haciendo, primero visible, luego deslumbrante,
el resplandor de una inmensa llama: una masa de vapor blanco lo enl'olvia todo, y entre el conjunto de
extraños rnidos, de claridad y de niebla, confusa y alocadamente se movían figura3 negras, fantástica~,
que corrían anastrando cosas gemidoras, que rechinaban resbalando cutre aquella bruma caliente.
El monstrno de la caverna era la gran máquina de múltiple oficio: ella tiraba de las ,·agonetas en
ristra, que se extendlan por las galerías llenas de sombras; moría las perforadoras de grandes barrenas
con puntas de diamante; impulsaba los émbolos de las bombas dcsaguautes, y hacia salit· de los ventiladores los chorros veloces de aire que hacían habitable aquel espantoso laberinto.
El estruendo era tal, que los obreros se hablaban por seii.as. A la saliJa ele aquella explanada, al
cruzar por delante de una galería en plano inclinado, Pedro súbitamente clió un empujón á Pablo, con
tal violencia, que lo echó á diez pasos. Yolvióse éste entre iracundo y sorprendido, y viú pasar rngiente
y negra, la fila de vagonetas cargadas, que parecían despef1arsl'; un sl'gundo más, y lo hubiesen despedazado.
En la larga convivencia entre el peligro, que es constante, de todos los minutos, de todos los días,
estos actos de noble salvación pierden su importancia, como la pierde el accidente que quita la vida.
As!, los apóstoles siguieron su marcha, sin que el salvarlo dijese nada al salvador, ni éste pensase
más en que, gracias á. él, el mundo conservaba un hombre.
Fueron dejando atrás los lugat·es del ruido, los sitios cu que rugían las máquina~; cada vez se iu·
tornaban más en el corazón del filón Norte; el mineral se hacia más firme. más compacto; las vetas sudo·
rosas del sulfato tendian sus anchos tapices; de la bóveda irregular y rocosa pendían millares de esla·
]actitas azules, torneadas, cirios traidores de vitriolo, que á cualquier imprudente mil'ón dejarían ciego.
Pasaron por un ti-abajo, en que una pobre gente destajista echal&gt;a el quilo. Allá en la crnz que formaban las dos galerias, moviase la luz de un candil con recios Yaiveues: no se veía el mine1·01 pero se
ola su voz apagada en la masa de piedra, repartida en aqnelln.s negras oquedades: ¡pegao estrí¡ ¡pe•

flªº está!
Pedro y Pablo se echaron de un salto en el hueco de una cuadra, en el rectángulo socavado en la
roca donde dos pacientisimas mulas destinadas al arrastre comlan su pienso, acostumbradas ya á esos
espantos del munrlo subterráneo.
Tardarían ocho segundos en estallar los barrenos, uuo á uuo, como los cañoucs de una batería. La
masa de mineral trepidaba como un instrumento sonoro; las moléculas todas vibraban con siniestra amenaza; la bóveda crujía ... . y el bramido de la explosión se pe1·dla en las vías obscuras, insondables, como un lamento de las cosas grandes, heridas y profanadas.
Las mulas dejarnn de comer, enderezaron las orejas, y, al acabarse el estruendo, volvieron al pieu·
so, á. defender la vida, con la calma humilde y pacienzuda de animales que no ven la luz, que ya nunca
se ~sperezarán en los prados.
Al llegar los apóstoles á la bifurcación de la •galeria de los mucrtos•-allí murieron quince granadín-0s y veintidós portuguefies -bajaron, como siempre, A echar un cigano con los de p erp.:uta lo~ tra•
baj~d&lt;H·es del quince, que iban ahonrlan clo, haciendo el nervio central de aquel piso nuevo.

�328

REVISTA MODERNA.

- ¡l!:h, los amigob! ¡Cuiuao, que hay requisa, y andan tricornios de venteo!
- ¡Ah, bah! por aquí no llegan. Está esto muy hondo y hay mucho monte.
Aquellos tranquilos dudadanos, escapados de presidio unos, fugitivos de la justicia otros, todos con
su negra culpa encima ele los lomos, trabajaban á. jornal, para un contratista tiránico, empleados en una
faena homicida, pero contrntos de no ser esclavos ele la sociedad; de ser libres en algo, en esto de morir siquiera.
Y por catorce reales, daban barrenos, metidos en una charca de agua verde, corrosiva, que les ulrrraba espantosamente las piernas, y por toda defensa se ponían tapones de cera en los boquetes ulcrrosos, en la carne recomida .. ..
Desterrados de Ja luz, preforlan aquella libertad negra, aquel mundo dantesco en que morían aplastados, despedazados, envenenados, corroldos, hasta al punto de ver la blancura de sus huesos; su propio esqueleto moviéndose en el afán de la·,•¡da, debatiéndose en un infierno sin esperanza, pero libres al
fin, en esa bárbara libertad del dolor y de la muerte.
Acabado el cigarro, subieron los apóstoles á. su piso, graves, silenciosos, atentos á toda señal de peligro. Ya no habla vida por alli, ni luz, ni movimiento. Era un gran espacio deshabitado y tranquilo.
La soml&gt;ra lo llenaba todo.
Antes ele llegar á. la caiia donde estaba el pozo, oyeron el martilleo de sus barrenero~, y, saliendo
de la hondura, la copla clásica, el gemido popular, cristalizado como el mineral en aquellas rrgiones
1rnhtcrránras:
•¡Pobrecitos los minero~,
qué desgracialtos son!•

ARo IV

MÉXICO,

P

QUINCENA DE NOVIEMBRE DE

1901

NúM.

21

REVISTA
ARTE V
OtREC ron: JESlJS E. VALEN7.UT&lt;::LA.

CIENCIA.
,Tf.::FE DE REDACCTON:

.n::sus

URUETA.

Ti p. tlt D11l,l ,i&gt;1.

LOS GRANDES POETAS NORTE-Al\fERICANOS.
DISCURSO DEL SR. BALUINO DA VA LOS.
IC:URA08 un bosque inmenso en donde la naturalt•z1. hubiese tlesarrolltulo con

llI

El muchacho del tordo dorrnla como un bendito en la plataforma de dos tablones tendida sobre rl
pozo. l'n vuelco algo violento, una pesadilla, nada, cualquier cosa, y rl much11cho hubiera e11ldo á trrinta metros, encima de los barreneros. Allí se ,·i vla ele milagrn.
La luz de los candile~ salla del pozo con una claridad tenue, mo1 tecina
Pablo, de un puntapié despertó al muchacho, en tanto que Pedro, echado sobre el cilindro del torno,
gritabit á su gente: ¡Aquí estamos ya! ¿Ha habido algo?
-Nada. Cada ,·ez más m!\s &lt;lura. r•:stos llevan toda la carg 1.
- Pues á pegar, y afuera.
l'no &lt;Ir los trabajadores se cogió á la cuerda, hizo In lazada por lu que pasó el muslo, y puestos al
torno los dos apcísl ol es, subiú rápidamente, en tanto que el compaiíero quedaba 71ega11do. Con la luz del
candil dió ruego á las mechas, que á esto llaman pegar, y asii:ndose á la cuerda, subió luego; apenas
echó el cuerpo fuera, se retiraron .odos á la galería central, y el muchacho, bamboleando el candil, dió
las voces de ¡pegao esfd.' según es de rigor y de saludable costumbre.
-Las mechas esas tienen fallas. Hay que cambiarlas, porque á lo m&lt;&gt;jor se corren, y va á. haber
aquí una san f'ran cía el ella menos pensado- dijo el barrenero.
-::'lle engañaron en el almacén. Ya vola,·on el otro ella cinco de la pe1·1 éula, y es eso que las mechas
no sirven, y no las tiran aunque reviente ol_munc\o. ¡Asl reventaran ellos!
F.n esto, los dos baucnos hicieron explosión.
- ¡lh1e1rn carga, compadre!
- La que admitieron. ¿No lo dije?
-¡Ya habrán drjado bálago! Ea, puc~, á descansar, que para nosotros so hizo el mundo: echa una
mano, chiquillo.
Y uno en pos de otro, los apóstoles bajaron al pozo, lleno aún de vapores y de polvo, y de ese olor
1le la dinamita, que hace añicos la piedra mlis dura, y cuanto más dura, mejor.
En el acto se pusieron A escombrar, á. limpiar el pozo, y allá iban volando los esportones, á los que
1111 mal movimiento los hubiese volcado sobre aquellos hombres que no tenían huida posible.
Empezaron después A embocar sus barrenos, y golpe tras golpe se fueron enfrascando, hablando á
vuc,•s rle sus cosas, á veces silenciosos, absortos en la faena, en aquella lucha brava &lt;&gt;n que el músculo
y el acero atacan á. la roca y la roca se resiste con su plutónica dureza.
Los dos ap,íslolr-s hablan venido ali! de lados distintos, empujados por In necesidad y el trabajo: primero, Pablo, que tuvo ,·arias alternativas en su vida de minero, -:,· cuando se vió con algunos posibles,
los malgastó, los disipó en breve vida rrgalona, única que concebía digna del hombre. Después llegó
Pedro, entre un turbión de geute sin trabHjo, gra,·e, ajuiciado, de blanda condición, y en todo reglado y
serio. El azar del trabajo los juntó un dla, y ya no se separaron, Acaso afirmó su amistad la diferencia
de caracteres, pues cada uno admiraba en el otro lo que en él faltaba.
r Conti nuará),

exuberancia toda la vida, toda la energla, toda la potencia virtual de sus gi·rmenes, con fecundidad de madre universal y potente, y que libre, ,·igorosa,
pródiga en su inagotable abundancia, y sin la pasiva labor del lento transcur
so de los siglos, de un solo empuje poderoso y resuelto hubiese hecho qu&lt;&gt; la
creación se efoctuara .... Alll la vegetación derrocharla sin esfuerzo un cau
da! perenne de helleza sobre los mil detalles á. que extiende su manifestación
el alma de la flora; alli lo necesario y lo fortuito, lo caprichoso y lo elrlibcrarlo,
lo fino y pomposo como el lirio silvestre, y lo tosco y salvaje como el tronco
fuertemente 1111,loso y rudamente erguido, tendrlan la noble y espontánea expresión de su forma; las flore~, las hojas, lasco: tezas y aun las piedras, al amor de la luz deshecha en matices, lucirían iL la limpi·
dez del aire, y á la. frescura del rocío, y á. la fecundación del sol, .,· al embelesamiento del misterio, y ;\.
la consagración del tiempo, supremo santificador de lo g rande!
l•'.n eso bosque he entrado: vagué en él con asombro; seguí curioso sus sendas intrincada~; penett i·
rn su espesura; me aproximé á la margen ele sus torrentes, siguiendo complacido su curso ó remontándolo en busca del manantial apacible para. clavar los ojos en el mistel'io azul de su fondo; más ele una
nr. me detu,·e t1 reposará la. sombra de sus árboles, repitiendo menta,nente los trinos oídos al pasar, ú
ya perdido en las inextricables malezas que encubren á menudo peligrosos pantanos, sorprendl en el gri·
to estridente de un gran cuervo la nota polar de mi camino; y ,-¡ también entre sus llores los asfódclos
del nuevo arte cultivados con mimo por los gnomos que peregrinan hacia un inquietante ideal aun no
entrevisto, y aspiré las brisas embalsamadas de gloria y sápidas á resinas naturales,·" muchas veces me
adormecl al hechizo de algún himno solemne y religioso.
En ese bosque entré, y de ese bosque vengo para contaros no lo que vi, sino lo que he admirado, no
lo que es, sino lo que me ha parecido; y os daré lo que traigo: unas cuantas impresiones vivaces, tres ó
cuatro paisajes esbozados de prisa, el ritornelo de algún gorjeo perdido, la fugitiva silueta de algunas
~ombras ... . y varios nombres gloriosos!
Si: supe alll de muchos seres que en esplritu lo habitan, cuyos nombres recogla mi oído á.vidamen•
mente. Es todo un mundo de almas que se han estremecido de emoción y que de emoción me estremecieron, un mundo nuevo dentro del Nuevo Mundo, creado de ayer á hoy, desarrollado en menos de un siglo, emanación de un pueblo que pasma con su modo grandioso ele improvisar prodigios; un globo
transparente de poesía cristalizado preciosamente en el centro de una enorme hornaza de tt·abajo.
¿Los primeros nombres que oi? Fueron muchos, ele esos que solamente se nos dicen cuando preguntamos por ellos: nombres humildes, de humildes seres desaparecidos de la memoria de los hombres y recogidos alguna vez, no por la piedad ni la veneración, sino por la paciencia, en los anales literarios de
cada pueblo. ¿A que repetir ninguno de esos nombres, si no han de hallar eco en vuestros recuerdos, ni
Riquiera dejarían en niestro corazón la reminiscencia de una simpatla pasajera?
Para que el fuego de la poesla arda en el pecho humano, basta que los sentimientos que alll suelen
albergarse no se hayan convertido en cenizas; que alguno predomine ó persista en los momentos en que
la vida ó la naturaleza le envio una rAfaga pasional, feliz ó desoladora, poco importa, pero ,·iva. J\Ias si
la llama ha ele manifestarse y alumbra1· inmortalmente, preciso es que la produzca un combustible rico,
,\' que esplenda con fnlgor excepcional de intensidad y color propios, de forma hermosa y nueva qur
la distingan ele las otras y no permitan eonf1tndlrla nunca ni con las llamaradas que más 11e le parezcan
F.n nuestro vecino pueblo del Xorte, d1trante los dos primeros siglos ele eu existencia, rl diecisietr,
en que la inmigración fué colonizándolo, y el dieciocho, ósea el de su independencia, siglos que die·
ron A Inglaterra los nombres de Shaltespenre, l\filton 1 Dryden, Swift1 Addison, Pope, Johnson y Burns,

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 20, Octubre, Segunda quincena</text>
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                <text>Couto Castillo, Bernardo, 1880-1901, Fundador</text>
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ARo IV

REVISTA MODER~A.

EL ULTIMO SUEÑO DE LUIS XV.

MÉXICO,

1ª

QUINCENA. DE ÜCTUDRE DE

ARTE V

ANATOLE

I

FRANOE.

NúM.

19

REVISTA MODERNA
DIREC T O R : JESUS ;E. VALEN ZUELA.

AJO el murmurio lento de las últimas palabras de absolución, el rey, muy débil, se
durmió.
El anciano sacerdote, de rodillas, hizo la acción de bendecir. Después, y con
una mano sobre el brocado del gran lecho aparatoso, se levantó.
Durante un minuto contempló, pensativo, al moribundo, lamentable, cuyo
Mstro tumefacto destacábase, violado, sobre la blancura de las sábanas en la media sombra del baldaquino de cortinas de seda azul.
llnbo un largo suspiro, lleno de filosofía, en el sacerdote; luego, atravesando la gran cámara, vacía
y muda, abrió con precaución la alta puerta blanca.
El cuchicheo hipócrita de las conversaciones se extinguió. Silenciosamente, según las estrictas leyes
de la etiqueta, la corte, en traje de gala, llevando todas sus insignias y decoraciones, entró con lentitud
y de pie, ceremoniosa, púsose á mira1· la muerte de su viejo rey.
Entretanto, I,uis XV tenia un gran sueiío: estaba muerto, y bajo un cielo azul, donde las estrellas de
oro se agrupaban en flores de lis, al través de una llanura inmensa, hacia el horizonte pálido, andaba él,
buscando el camino del paralso.
Andaba, andaba .... y ante él ninguna estrella se elevaba en el firmamento para guiar hacia Dios á
Su Majestad Crist1anisima.
.
Luis XV sentíase fatigadp, y pensaba que era. muy descortés el Padre Ci,lestial, al mostrar tan poco
interés en darle la bienvenida.
- En verdad, sófo en Versalles hay modales cultos, se dijo.
De pronto apareció, caminando á su encuentro, una ligur.a extraña: era un gran cuerpo decapitado,
revestido esph'•ndidam~nte-con una casulla de oro incrustada de piedras preciosas; una aureola cerniase
encima de su cuello sangriento, y llevaba en las manos, cubierta con una mitra de plata, una cabeza de
barba blanca.
Luis, cel Bien Amado, , la reconoció. Sin duda, San Dionisio venia á saludará su alma, de parte del
Alllsimo, después de haber recibido sus despojos terrestres en su antigua abadía.
Pero se equivocó: San :Oionisio no lo conocla y le preguntó quién era.
-$oy el rey de Francia, y busco el paraíso.
_
El santo no demostró sorpresa: ¡habla visto tantos reyes de. Francia!
-A la derecha, siempre á la derecha, dijo.
Luis XV readquirió valor, y se hundió de uue\'O en la llanura ilimitada .... En el cielo, de un azul
sombrío, las flores df.1 liS palldeclan.
Anduvo, 1;1.nduvo, y siempre el horizonte monótono retrocedía.
Pareoíale muy duro al anciano monarca, encontrarse tan solo en aqu-11 desierto. l\leditaba y se decía que en aquel otro mundt&gt; debia ser él muy pobre cosa, para estar asi, tan abandonado. Habla siempre creído que un rey áe Francia era uno de los primeros cerca del buen Dios, y be aquí que ahora envidiaba á M. de Cboiseul, desterrado, en su pequeña corte de Chanteloup.
Al fin, columbró, arrodillado sobre la arena, á una mujer de larga cabellera. áurea, y á quien encontró parecida á esa pobre condesa cuando en el pequeño boudoir de Luciana Leonard, la peinaba.
Y al pensar en esas cosas, Luis •el Bien Amado,• suspiró.
La mujer le dijo:
-Soy Maria Magdalena¡ ¿qué buscai..l'
Luis XV inclinóse con galantería, y sonriendo ante los bellos ojos ele la pecadora rubia, respondió
t¡Ue era el r&lt; y de Francia y que buscaba el paraíso.
-A la izquierda, siempre á la izquierda, le dijo la Magdalena.
Aquella voz de mujer cantó largo tiempo en el alma del pobre rey, durante la penosa ruta.
El cielo volviase Mgro y las flores de lis ya no irradiaban en él. Tan sólo flotaba una como nebulosa cl1ua.
.
Luis XV se sentia cansado, muy cansado, y el horizonte desplegaba á su vista, inmutable, la-1esesperanza de su linea inffoita.
Por úftimo, cayó la noche, y, sin ver nada, el rey seguía andando.
Pero súbito, en la sombra, un grán ,·iejo le detuvo. Llevaba una llave de oro y una larga espada.
- ¿Qué busc.ais?
_
-Busco el paraíso, contestó el monarca. San Dionisio me ha indicado el camino por la derecha: Matla Magdalena por la ízq~ierda.
- Verdaderamente, exclamó San Pedro, no seguis la buena via .... Pero ya adivino quién sois: sólo el rey de Francia es capaz de tomar consejos de !J1Ujeres ligeras y de hombres sin cabeza.
Y en.el firmamento nocturno, las flores de lis se desvanecieron ....
Uu tintípeo _de campanilla resonó, argentino. El rey abrió los párpados hinchados; vióse en su gran
cámara, en el fondp' de su lecho aparatoso. Lentamente, llevando el viático, un obispo avan:r.aba. To•
dos los cortesan•os,: tt'e 'ródillas, doblaban, bajo las pelucas blancas, las cabezas pensativas.
Y parecíale- l&gt;«eno á Luis •el Bien Amado• el hallarse aún sobre la tierra y ser rey de Francia,
Y c~rró los _oj_o•
Un cirujano se ir¡clinó sobre él: en seguida, alzando la frente, hizo un signo.
El ciipitán'dé guardias vino y se colocó á la cabecera del lecho.
-Seño·res, ¡el rey ha muertb!
Repitió ·dos veces:
..: - ¡El"rey ha muerto!
Luego, sacando la espada, gritó, gritó:
•
¡Viva el rey!

1901

CIENCIA.
,JEFE DE REDA C CJON: JESUS URUE'J'A.
'l'ip, de Dubldn.

PROFETAS DE MIGUEL ANGEL,--CAPJLLA SIXTJNA. ROM,\,

�1-IEVISTA MODERNA.

"PAISA,JES PARISIENSE~ ...
PIA!ffET, n:ARTF..-PARJ8.

'(l()t),

OSAS de asfalto . . . (l risetas marchitas por el hambre clorótica b11jo la opa.
cidad brumaría del cielo parisino, y ebriantes do neurosis biíqnica al fulgor
agrio de las burbujas de luz con que ha foerizado al orbe el l.J1·ujo de i\lenlo
Pa1 k; una atmósfera hollinada por el humo de las pipas inexting-uibles, y entre ella, eetiqueados vigorosamente á golpes sobrios, los brigautes del amor y
del placer, los usurpadores del viejo corazón romántico, degenerados, sin sangre y sin alma 1 gastados y pasados de pi acere~, vaclos ele genialidad, son:'1mbulos de la antigua alegria gala!
Ah! mi bienamaclo artista! .... Tu sangre ardorosa americana y tus ironlas gozosas ele \'Cinte niío~
son las que han flameado en hipostasis efímera, en cerebros sorbidos por el vampiro absintio '!-. t'n t'S·
tremecimientos galvanizados de organismos muertos para las rapsodias de que has sido rápsoda!
Seria necesario peregrinar it Prnga para saludar con un bock de ce1Teza ntbia il la antigua bohemia! La del banio latino ha bebido rn demasla y hase t'nvt'nen1Hlo del mal tremendo, De tanto bt'her,
Baco se ha vuelto viejo!
F.l artista argentino, 11'lolesce11to y Yibrátil, ha sido 1•crsonaje dE&gt;corativo en ese carnaval de Ooyn;
ha llerndo flU temperamento soita1lor y cxótico á la saturnal moderna y ha fusionado su clelicacleza srn~ith·a en personajes que aparecen como i·l '}nenia que hubiest'n sido, soiía&lt;lorrs románticos sotinclos en
Ami•rica por los que hemos transmi¡..;rado ele Bohemia merccrl l. \'elciclndes de la fortuna;~ RPntimos tri~ ·
t1•za ni ver que el alcohol y la luju1 i!l. son las dos notll!I del lcitmotif de esos p11isajes.
Pero el artista ha hecho bien. Su naturismo de paisajista de almas ha trabnjado frente á las modulos
desnudas del ropaje romántico de ;\limi Pinsoo; y sus griseta:,, perversas como lllarcela ó abnegadas como Raquel, van y vienen bajo la bruma, en formas rosas ele asfalto, en la espera inexorable del brusco
aletazo de Amor que las tendc1'1!. de espaldas. El limo de la vieja Lutecia es fecundo para germinar esas
frágiles anémonas, y así l'garténos presenta una selie ele croquis en que á amplios trazos se destacnn
fue, temen te perfiles y escorzos de mujeres fohrile~, sedientas de amor1 flageladas por la vida, en des bandada al Erebo del vicio, 11turdicndo la tr:igedia ele su ju\·entucl mancillada en torno il las mesas del
call.arct- li1pidas marmóreas de toda \'irtt11l-renclir!as en botln fácil á los corsarios del amor y del placer, híbridos, usurpadores de la vida de bohemia, cuyos ch11mbcrgos y melenas y pipas han profanado
para hacer antifaz á su holgazanel'la de sostenido;!
El peregrino paisajista ha copi'ado las buhardillas penumbrosas, los &lt;'amaranchones húmedos, l'l
vit•jo Pads anguloso y patinado por los siglo,, Ja poe~ia ele las cosas que se extinguen, que naufragan
en vorágine destructora barridas por la orientación nueva dol arte humano. Lo imagino, irresoluto en
su poder de. prosista vigoroso, antes de singlar hacia la. constelación que lo atrae, antes de l11nzar su sólida barca velera en el erostratismo que lo corroe-línamuno halló la frase,-esfumado ya en su tendencia socialista, volver lo.; ojos á l&lt;1 aclolcsccncia perdida, la bohemia dorada, y apresurarse á espigar ern
haz de paisajes que no vueh·en, 1" jm·cnilia de sus sueiios de poeta, flor que cuajó de pulpa de tt'1. de
ninfas la primavera del durn ,ner, ,. que en el espléndido estío se transf'ormar.'1 en carnosos frutos!
Y, pródigo de su pall'ta virgeH, ha cromatizaclo los matices en penumbras ele ensuelio ~·hadado to•
qurs vigorosamente flamencos E\U In expresión nueva, en la frase personal suya, en súbita revelación do
procedimiento propio; rclil•\ t'l' h ri"Jltcs re¡dzan sus croquis cuando pinta • mordisqueos de besos, ó cua ndo nos h1tce oít carcajarlas (11\\l a litigan en la noche. Bien hallado! Podrá p&lt;trecer grot,~sco á mansos ra·
moneadorrs de la pl,'tci la \Jt'...l"l\ O\ ,•llanesc11; podri\ enfermar la neurast •nia aguda ele los almibarados
malabares &lt;le la fras&lt;' 11rn ne, ·· 'ert•, :rifecuncla y hueca; pero rscnlpir11 la iien:.a('icin rl'a.lista t'n l'l l'Splriln
1lt• 1011 '}UP buscan ·1• &lt;', arte 1 1 •'ofo1 ,. el placer ele la humanidad.
A pesat· de ,1 jtn-entntl II
ta a 11\ lnz del arte en plena ¡wiman rn gala; (1 pe~ar •lel oleaje icono,
cla11ta que hate las literaturns ·nuel'tf', ·mtroTnizando un ~ro_cedim_iento _grandiosan~ente c~ótico ~ara
1,icn de pocos y parn mal cl11 muchos, ;\lan-'tlel Ugarte no es m 1&gt;1mbohEln, n1 romano, DI neognego, DI sa-

29!)

Láuico, ni m.bti.c{,: es liumano, es amplio y seusiLirv, es pa:,io11ario y g~ueroso para seutir con el herma 110
que sufre á su lado; canta el amor y el placer y lanza su anatema contra las injusticias de la Yicla; hace
de su don de intelectual un ariE:te en defensa de los 11gobiados y los vencido~! Sabe que el artista surge
para cumplir una mi~ión!
Posee la natural elegancia de un verdadero escritor. Sin exagerar la mod11, sin exudar la frase, i,in
huronear el vocablo, tampoco gusta de lambrequinar su moderno trofeo ele prosador americano proclamando abolengos de aristocracias hispánicas, hoy tronadas en letras!. ... Escl'ibe como siente, como piensn, en amplio cosmopolitismo de ideas focundado en temprano \'iaje :i l~ttropa y América, cuando su cspiritu abierto como un cáliz de flor d11ba fL las auras del cielo el aroma de sus afocciones de mozo!
U n dla, en el mes de las sabanas floridas, en el fructidor pluvioso en nuestras zonas, l\Ianuel
l'garte llegó {~ nuestra cittdad consagrada por un siglo ele sangre y hierro, deseoso de ver el pals ro mántico y novelesco hollado por los legionarios ele dos impel'ios, anidado por el águila aventurera ele
G11lia y por el águila bifronte de Aui,tria Hungría .... El garzón cayó en plena sangre latina, en plena
sirte de placeres que habla ele arrojar un poco más tarde ;'t las playas de la muerte el caditver de 011estro
llernardo Couto Caslillo-cl pequelio- cl consentido ele los artistas .v cl1i las mujeres .... Estábamos to·
dos .. . . y estábamos juntos .... y Ugarte so sentó i1 nuestra mesa cual :,i l.iubicse sido u11 hermano au•
sen te que volvía d•• un largo viaje; se hablaba ele amor y ele arte, los tlos problemas únicos y absorbe11tes de la ju·: 'Pt,1 1 soi1atlora; inquirlamos con a\·idcz recíproca las intimidades ele las dos pl(yac!es milirnntes, lama cu J:1 tia del Plata y la otra en el valle de los lagos muertos de .\náhuac. Las noches fres
cas volaban con su; constelaciouc~ doradas, después de los días pradiales, y errábamos al fulgor cinlil11ntP. de los astros persigttiendo el beso de una rima soiiada ó el beso ele una boca bermeja ....
Y una de aquellas noches, en el calor de una polémica surgida PII torno A una mesa cubierta 1le
ho&lt;•kq tic cerveza ambarina, ligarte vibró esta frase:
-Xo \'algo por lo que he hecho, sino por lo que har(•!
Osado pensamiento que revt'laba ingenuamente su fuerza inlorna, ,qn confianza rn la labor te11az clu
la c,bra madurada tt focgo lento, r¡ne en breve habla ele cumplirse en esa bella. pl'imi cia paginada que
son los l'afanjes parisie,ue.~.
Abro al acaso los lindos óleos de caballete, y hallo croquis tan hermosos como La ll1wia en el bosque, Rnjo la luna, Las alc/taas, que me recuerdan un sueiio ido, que me arroban e n el sueiio acariciado
en v11no, de los sitios dontlc noc,1e :í. noche mi esplritu yerra en torno de Lutecia cual mariposa nocturna
rn torna &lt;lt' la luz¡ !ec, T'11a m·,,n/ul'a, para mi el mrjor cuento, y entreveo las marinas holandesas á fuerlNl tintas sobre fon rlos grisrs r oigo • el bordonear e.le las aguas, en los canales henchidos ele bergantines.
En Gravelocllf hay un de:,file completo; es la bohemia e11 brama, bacantes y faunos expoliados por
na('chn~, G11mbrinuc; y YenuQ, 1ir1 p&lt;'rsigui(•ndose en una pradera ó en una. selva ele J-U•Iladt&gt;, sino afrodisi:rntlose en los café•-, cant11ntes con danzantes vientres desnudos ,v copl11s más fuertes que uo mal'isco
pimcntilclo con Cayena. La saturnal moderna en t&lt;•do su esplendor; las Ménades revoldn ,lose desnudas
en los divan es de los tallct'c.,, ante ojos ardientes de .pi ntores ,ic vellocinos de \'tinus y de poetas obcedidos por el i;cxo, cuya má~ alta jerarquía proclaml\ Felicien C.:hampsaurd! . ... Adios raptos ele Dejan ira
de Helena y ele Europ11!. ... ~o hay si110 pobres rosaq de asfalto que e~peran un brusco aletazo de Amor
para caer de espaldai,!
El romanticismo para siempre ha mul!1-to! La bohemia de esos Paisajes es una bohemia de hastlo! ..
y para curarme el alma de ese contagio- todo libro que lo produce es libro fuorte - voy á oír á Ruggiero Leoncavallo, Yoy á oír su música viva y ardiente, trasplantada ;i 18'38 para 1n-ocar la~ canciones de
Alfrrrln ele i\ínssrt y Henrt:\ínrgcr ...
,lfimí l'i11so11 la biondi11f'tltt ....
... . y veo A Sclta1111anl, A CollinP, 1L í:odolfo, á i\larcelo, vivos, e11 c111·ne y hul'so, cortPjando á i\fiml, A
;\[usette r {1 Femia, las hlondina'l ele grande.g soml)reros mariposas y volantes abanicaclores, y oigo la algazara del caft'· ;J[omus y la fiesta qur llena todo un pntio y toda una ciudad y toda una época y toda
una literatma, y sondo y suspiro al rrcordar los dichosos tiempos idos para siempre, y me entristPct'
Pquiparnr esa huida ;'t la de mis vcintr aiíos, mis veinte primaveras bien muertas.....
Uimí Pinscn la biondinetta ha muerto tambi(•n, y no la despertará nadie, jamás, sino en un drama
lirico 6 en una página de arte! En tus paisajes ílota la sombr.a ele i\limí, hermano mio de los Paisajes
pm·isienses, pero es solamente la poesla que has hecho sonrefr en las buhardillas en que agonizan b11jo
la bruma del realismo esas pobres grisetas, esas pobres musas dr ajenjo .... !

lle e roN i\l. CAi\lPOS

�LAS PRINCESAS.
rnr.

T11t:OnORF. O'F. ll.\S\'11.11!).

MEDEA.

Me lea, la lacrolna que alienta lll.! amor I mln,
Canta con el mar negro y el 1io que delira
Y en el astrn que Ilota sobre sus ondais mira
El reflejo albeante de su cuerpo desnudo.

"

HVIAJE AL PAIS DE LA DECADENCIA"
POR SANTIAGO ARGÜELLO H.

Pálida encantadora, cerca del Pbasio mudo
Canta y la vespertina rilfoga que suspira,
Pniéndose á sus versos con un rumor de lira,
~ni cabellos en cren&lt;'1Jas doradas desanuda.

(CONTINÚA.)

CAPÍTULO 1I. .

Sus miradas ardientes en el profundo cielo
Clav!rndose disciernen ensangrentado velo ....
L•tl'l!'O arranca en la falda de la montaña bruna
Las planta8 que recelan el trá¡;ico veneno,
Mientras que luminoso brllla su erecto seno
Como un pulido mármol al rayo de la luna!
C:Í..EÓl?ATRA.

tlora el rlo en la calma de la noche enc&lt;&gt;ndi&lt;lai
Lloran eternamente los rumores del Nilo,
Y los dioses eternos del alto peristilo,
Y las nrgras esfinges en la grande atenida.
La luna sobre un 11rngo matiz crisoberno
1Je nébulas, empapa con luz desYanecicla
A Cleopatra. desnuda, vencedora y dormida
Sobre un e!trai1o lecho que finge un cocodrilo.
Y mientras que dormita- maldición y tesoro
Del mundo- un dios de jaspe con cabez.a de toro
Se inclina y ,,e su seno donde la luz se posa¡

8n seno en"que los fuegos-rutilantes abrojosChi&amp;pean inflamando su brasa azul y rosa ....
r lll lclolo de jaspe se le queman los ojos!
MESALIN".A.

Ardiente, arrebatada por su pasión constant&lt;',
.llPsalina qne nunca. su fiebre desaltera,

Prendida en las espaldas la piel de la pantern,
La ,·rndimia &lt;'&lt;'lehra con sn joven amante.
Estrecha con sus h!'azos de nieve, delir:rntí',
A 8ilyns y lP clire: «Sir misterio quisiera

DE VI.AJ~.

AJAi\10S.
Y era una laguna, de orillas recortadas en circulo perfecto, azul y fúlgida, como
una gran turquesa liquidada. Ni clamas blancas, ui ondinas. Ni siquiern el pcccsito
nervioso de las claras fuentes. Agua sin rizos, cal,ellera de india.
Bajo la azul diafanidad, se columbra, allá en el fondo, un tri{111gulo. Y en medio
de ese ti·iángulo, un ojo abierto que mira fijamente ....
Eu derredor del lago, en tres iguales segmentos, tres raros y pasmosos palados, cada uno cou su
h ucrto florido.
EL EfE110, encaminándose al primer edificio:
-Entremos aquí.
Dió un afrl~bonazo, y la puerta, como un párpado con sueño, apenas separó sus pestai1as.
Entramo;;.
El salón era fri.o r tr;6le, lin reloj recordaba nucstl'O etemo desfile con el desfile eterno de su arena•
l ua a ,·e disecada mostraba su esqueleto, epilogo, fin, término del alígero músico del Alba. La dueJia tamhiéu se bailaba a!li, con un dedo en la frente. En sus ojos estaban apagados los ch·ios de la esperanza.
Ese roi;tro era tdste.
l'nsamos al huerto.
EL ErEBO:

- Fíjate bien en todo, para que nada oh·ides. Es preciso que te instruyas, para Ilegal' al dificil país
:'1 &lt;loude vamos. ¿\'es cuántos árboles, qué millares de arbustos, qué museo de frutos? Toca. En esta mau~iún todo ti ·ne vida. real. Aquí nada es fingido¡ aqul no hay espejismos. La fantasla no ha bollado jamás
el 11msg-o de este huerto. Esa Flora es un organismo en función, como los r¡ue tit conoces. ¿Te gusta aquel
ramaje? ¿T&lt;i desagrada. la calvicie irregular de esa cnpa? ¿Sientes que alienta tus pulmones la esencia de
ci;:i roi;a? ¿To hizo gritar el aguijón de esa ortiga? ..... Ya lo ves: lo uno es bello, y lo otro inarmónico;
(·~to rnna, y a&lt;¡ul'.-llo hace sangr:U' ~ enferma. En este huerto crece lo grande y lo pequeño, lo agradable
y fo feo, la flor que &lt;•mbriag:1 y la r¡ue destila tósigos. La \°mica condiciú_n que busca la Sei1ora es qnn la8
¡,:antas sean adorables y s:ípido~ los frntos para el olfato y la lengua de loR hom1,res clespie1·los.

Besar tu pie~ r¡nc t• .'aja humanidad lo ,· icra! ... •
Y del lagar 1 '. ,· . o ~ e&lt;:rapa dcsbordantr!
Y al fin el e I e, :lanza y al ritmo de la Jira

Estruja la bRcautr qn • rema·y que delira
Los p!tmp11no~ ¡ 11rp11r·
y rn lncos:embelesos,
Con l~ io~ don le •Ri•t;;Jn in uvllB exprimidas
El rostro 'el rf" " mactll{ con sus besos
Y dPjan ~,· r:ir,c ins ceiiiles 1le mordidas!

Yo:
¿El nombro ,re la Sciíora? . . ..
EL .EFJ:::80:

-La r erda1I.

Salimo~ por la. mi$ma put.'rta, apenas entornada misteríosamAnte. .
f-:l seguntlo edificio el'a. de m:ínnol. Severo, silencioso como un templo. D~ntro, el aire olía á incien•
i;o y llc\·aha cu sus ondas anullós de invisibles paiom11s.

�REVISTA .M.ODER~A-

R.EVlSTA MODERNA.

La dueña-rostro sace¡-dc,tal en donde juega una sonrisa evangélica,-tr11jeada de alhcscrmte liuo,
dPja caer sobre nosotros una mirada apacible como uua ala matorna.
En el huorto:

paladearéis eon gusto y hallaréis saboroso lo desabrido é ingrato. Ella sabe arrancar el rayo luminoso
de la cntrai'ia ele sombras del abismo. Si olla os scííala un precipicio, 110 haya temores! Arrojáos en ól, y
estad seguros, que hallareis alas suaYcs que os llevar{m por los países de la nota y del tono, euvolvi{•ndoo:; en la irisada evanescencia de las gasas del sneiío.
¿Quieres tú saber quien es? .... Pues descúbrete ante la universal cmperatd11. Es la ma.dre uberrima
tic todos los hijos del Sol. Es la Señora dCI todos los castillos. Los pccherns, los siervos de ese gran feudo
csteril-la Estulticia-que desparrama sus grajos á los cuatro vientos, no la tienen respeto, porque no
alcanzan á verla tal como es. Pero ella recibe los homenajes de todos los heroicos caballeros, que por su
amor rompen lanzas, y cuyas mansiones seiíoriales son capillas en que ai•den á. millares los cirios, en altares de radiosa opulencia, donde se ve la lumb.-e de las velas como inversas lilgrimas de oro.
Ponte ele rodilla11, que pasa junto á ti la Belleza!

Ec.

Et'EDO:

-Esas flores y esos frutos son benéficos. Su esencia panaceica adormece los males. Y los racimos no
embriagan, antes son suaves y purificadores. La lumbre que l~s dora, limpia de toda mácula. La acl"itud,
la amargura, la insania están IPjos del ':&gt;cnéfico zumo. Aquí verás cortezas en llagas, ó deformadas con
la erupción pustulosa de sus goma8; aqul abren sus ramas árboles fantásticos, frondas de calentura; mas,
erectos 6 jibosos, organismos evidentes ó fantasmas botánicos, todos llevan la marca de lo bueno. A Dios
incensan con la emanación ,·ivificante de sus broches, y al mundo ofrecen la copa de sus cálice~, donde
rebosa el fluido de la eterna salud. Amor! Eso trinan sus pájaros, castos y tiernos, eucarísticas aves de
los púlpitos; eso rumorea el alisio, cuando sopla, en sus juegos, sobre la abisinia cabellera de los copudos robles; eso murmura el agua que en chouo adamantino sale de las menudas bocas de querubes de
mármol y que, al caer en el pilón de alabastro de la fuente, se va rompiendo en menudas chispas líquidas. Amor es la palab1·a ritual en este templo. Y, á. su conjuro, caen las impurezas del alma, y el aire
que se inspira satura ele inocencia, y se abarca lo inmenso con la débil pupila y se tocan los limites del
cielo. Aquí sanan las almas como en una pila bautismal.
Yo:

ij
1

-¿Y la dueña se llama? ....

Ee,

EFEDO:

-'303

Yo, tembloroso:
-¿ l•:s cll 1? .... ¿\' ústoc, sou :;us Arboles, y esos racimos son su:; fruto:;,~ aquellos ra111illetes-pc&lt;lrurías con espíritu ele astro-son sus vivos ramilletes de fio1·es? ....
EL EFEBO:

-Tú lo dices. Ahora compara pn lo que antes 1·i,te. Aquf, cu esto ja1·di11, uo hay un árbol jiboso, ni
qna rama desnuda, ni una copa sin gracia. Las hojas muestran siempre sus trajes dr. primavera. !?Jora
aquí mantiene su perennal sonrisa, y Pomona luce en toda época la opulencia de sus mejillas rosadas, y
03 su vientre eternamente ftictmclo. Nada toques, para que no te e4pongas á sufrir desencantos. Ve y admira y goza. Aquf hny arbustos reales, pero hay también otros fingidos. Xada pruebes tampoco, porque,
si ha,v plantas cuya savia da salad y acrecienta la vida, es bien f:ícil que rn cuentres cicutas y beleiios
.\qui no todo es cierto, ni ~odo rs bueno, pero sí todo es bello.

-La Bondad.
Yo:

El tercer edificio guardaba sorpresas divinales. Era un joyel donde jugaba la luz en dclicio~os avatares cromáticos. Pebetero, viola, iris, nectar, cojln; sueño y verdad, i:azón y fantasía, arrullo del sentido
y éxtasis del alma.
Su jardín, un deslumbramiento. Cada flor, un broche sideral. En las hojas-verdes láminas de hia•
linas sonoridades-rociaba, brotando de los alrg1·es buches,-surtidores con alas-una lluvia trinadol'll. de
rítmicos aljófares.
Allí, bajo cortinas de follajP, Julia y Mesalina refocilan su lascivia sobre imperiales púrpuras; y mi1s
lt'jos, de pie en su nube, con.su manto Jánceado de estrellas, l'l!aría, el lucero del alba, la torre marlilefia
la que sojuzga Ía cabeza vipérea con la seda rosada de su planta, prende en sus labios la aurora mística,
la sonrisa de la Madre Virgen. Allf vuelan los ángeles de l\Iilton, sueiía l\Iargarita con las joyas ele Faus•
to, caracolean con escarces bélicos los palafrenes de Orlando y Radamante. Allí se elevan las dovelas de
los palacios asirios, se enrizan las volutas y las zodarias de licornias de los capiteles pérsico~, se enfilan
las tiesas cariátides y las ceñudas momias de un templo de Isambul. Allí zumba la avispa musical ele las
manolas en:tos chispos bordones de las vihuelas; Anti genes abre los panales de 6U flauta; se ado1 mecen
los oídos sultánicos al modular la ojaleha ele una odalisca granadina; dicen panderos y castañetas sus
alegrías truhanescas, sollozan las serenatas de Schubert, ó repiquetean sus armonlas ideológicas los walkirianos cascos. A la orilla del pilón de esa fuente dejó sus faunos Praxiteles, y Fidias sus deidades cris lefantinas. A los bisos de la irisada lumbre, se esponjan las plétoras de Rubens, Rembrandt despliega
sus antítesis .de luz, riega Veronc:0 sus divinos oros patricios y se elevan las sagradas ondas ele! turibtt•
lo ante las figuras de Angélico, que sueñan sumergidas en sus beatas penumbras de crepúsculo.
Sentl que pasaban por mi cspiritu sacras fulguraeiones. En mi tabernáculo brillaban los rayos ,fo la
custodia y los bordes áureos ele la pixide, y apareció en el ampo de la forma la divina Prcsccncia.
Er, 1wEno:

- Esa que va por los paseos del jardín, bajo arcadas uwbreiias, sobre raras alfombras ele pétalos, es
la Seííora de la divina morada. Su cabeza 11cm siempre la guirnalda de luz de las aureolas. Haga la
mueca del dolor, labre en su rostro la arruga de la risa, gesticule la pena ó muestre el gozo, sople la
vela ó prenda los altares, siempre fascina, siempre encanta, siempre tiene su voz los terciopelos del anu·
llo, siempre cae bien la caricia de luz de sus miradas, y sus labios destilan zumo de viñas y hay en sus
pupilas rerplandorc, •le OHnwo. 8i ,,icne de sus manos, bebed sin pcua. vuestra copa de aclbar, segurns
&lt;le que vai1. ¡_ paladtar ambrosía, :í. sabiendas ele que apur,íis -el líquiElo de In amargura. Ella sa.be dar
,•~Jts S-Orp•·l'/ftS. Ella !-ahr t'ngnií/lros, parn que no sint,íis la asperrza ele las rlro~as; y, en SlLprrsePnei...1

-¿\" hay bicmprc buen acuerdo cutre la:; tres ~cilorab? ¿No acacccu limltroftls disputas? ¿'Nu mueve
la a ntri ti a {t las dudiaH, 11i las impulsa á internar su dominio en el dominio ajeno?

-,
- Las tres conocen liicn su denolcro. Xiuguua atiendo á. la Avaricia, porque de nada serviría aten!lerla. Los árboles de la una son reales, como has visto. Saludables ó nocivos, repugnantes 6 armónicos:
:úempi·e reales. La cluefía, al cultivarlos, se arellida la Ciencia. La otra tiene plantas graciosas ó desgarbadas, verdaderas ó il'reale!', pero siempre buenas, formal y fundamentalmente buenas. De jardinera, sp
llama la l\Ioral. Esa que acaba de pasar junto á ti, y ante cuyos fulgores caíste de· rodillas, todo lo aparta, lo que sólo es uncno y lo que sólo es cierto, porque en su suelo enraizan nada más que los árbole¡¡
que llevan cu su s venas la savia de lo bello. Los labradores la conocen cc,n el nombre de Estética. 'Cad:iuna de ellas tiene fin propio. ,\dmitcn elemento 1jeno, pero jamás prescindirían de su esencia íntirqa.
Yo;
-¿Pero no llegan á veces á confundirse sus dominio~? ¿No es bello lo que es bueno y lo. que es cier
to? ~~o es bt¡cno lo que es cierto y lo c¡uo es bello?

Ef,

EFEBO:

-,-:'.\Ittchos, como tú, han 'ufritlo tau lamentablo errnr. l [ay ,los colores: blanco y negro; hay dos tiem•
pos: día y noche; dos estados: ,ida y muerte; dos ideas: Dios y Lucifer, Omrnrz y Arimán, Bien y i\Ial.
'f.'oc!o, en el mundo, se halla entre esas dos planchas antinómicas. Hijos de Dios, hijos ele la Luz: el Bien,
J¡i. Yerdad y la Belleza. El rayo idea rasga el tenebroso seno de la noche-ignorancia. La \'oluntad obliga á despreciar las ll ores que encubren la infección de las ciénagas, cuando los rayos cerebrales, anan,cando la venda, alumbran la turbia podredumbre ele las alcantarillas. Cuando la Verdad se enciende, la
Voluntad enseña lo quo debemos cumplir, aunque la ruta se halle cubierta ele abrojos y de ortigas. Su
dedo nos muestra la Tierra P rometida: la luz celeste. En el fondo del humano sé1· hay cuerdas de una
arpa misteriosa que suena il ,·eces la melodía del goce: arpa eolia tocada por et aire, ese artista sutil que
escurre sus alas invisibles á través de la ·!)jiva del sentido. Esa arpa limpia con el suave plumero de sus
uotas el polvo helado de la melancolía, otra forma del-~fal, de la :,foche y ele la ~focrtr.
El pensamiento y el sahcr sou holloi;, como antagónicos ilr la Unic•hl;, qur e·~ fra. Ef que np, cncl1•
go:rn, porque aprende.

�REVISTA l\lODERNA.

30J

El acto moral y voluntario es bctlo, porque se opone al desenfreno y á la muerte 11('( ahna. l;oza el
que obra bien, porque obró bien.
¿Y el que escue, a la mi'.Lsica del arpa iuterior y siente la embriaguez iusensual, por quó goza? ..... .
Vedlo! Ya está en éxtasis, con la mirada fija en el vaclo, viendo lo imposible, en In radiosa transfigu ración de los videntes!
Belleza cientlfica, He/leza m01·al, Belle.:a o tética, _bijas de la Belleza Luz, bija de Dios, uija del
cielo.
La Ciencia goza por el iutenis de la verdad; la :Moral goza por el interés del bien; la Estética goza
porque goza. No hay eu ella interé~. El placer es su sombra, su efecto indispensable, como lo cierto y lo
bueno lo son de sus hermanas. El placer, haMa en el dolor, hasta en las lágrimas.
l\Iira esos árboles, por última vez, y saca el provctho necesario de mis palabras. Todas las plantas de
este huerto encantan, aunque :ti tocarlas se desvanezcan como un copo de ensueño, y aunque sus pomas
encierren en el jugo la ponzofia del mal. El sabio tiene el árbol de la Ciencia¡ el sacerdote cui da el árbol
del llien¡ y el artista hace brotar la flor divina del árbol del placer absoluto: del goce por el goce. l\Ias, si
acierta á nacer entre los surcos un tallo verdade&gt;·o, que no se disipe en la reg.ión de lo&amp; delil'ios, y que
lleve en su sabroso seno la fu ente ele la. vida y eu sus corolas el polvo azul y mágieo cl&lt;1I arte, habráse
realizado la portentosa unión¡ habrA naciJo el sér trino y uno, la divinidad soñada poi los profetas ideales; se habrá llegado á la gran suma, y se verá la presencia sublime, excelsa, rara, de una slntesis celeste, de un reguero de estrellas marcando en zona fúlgida el camino que lleva á la morada del Dios úuico•
Esa planta florece en el fondo cll•l lago azul, junto el triángulo, que encierra cntrn sus lineas el ojo del
infinito.

(Con{ i11ttard.)

CADA UI\O CON Sil OUI~1ERA.
"'

BAJO uo grao cielo gris, en uua grao llanura pohorosa, 1,1u camiuos, ~in c11spetl, i,i11 uu cardo, biu
una ortiga, encontn'. á varios hombres que marchaban cncon·aclos.
Cada uno llevaba sobre su espalda uua enorme Quimera, pesada como uu saco tic hari un ó de carbón, ó como la fornitura de ~n infante romano.
Pero el monstruoso animal no era un peso inerte; al eout1·ario, envoh ia y oprimla al homlirc con ::;us
miLsculos elásticos y poderosos; se asía con sus dos filosas garras del pecho de s u montura, y su calJeza
fabulosa r emataba la frente del hombre, como uno de llr¡uellos cascos horribles con los que los antiguos
guerrnros esperaban aumentar el terror del enemigo.
Acen¡uéme á uno de aquellos hombres y le pregunté dónde se diriglan as!. l\le respondió &lt;JUe uo Jo
sabia, ni él ni los otros, pero !}lle evicll'nlemenle iban á alguna parte, puesto que eran impuls:vlos por
una invencible necesi dad de andar.
Detalle curioso que ol1se1Tar: niuiuuo de aquellos viajeros mostraba aspecto irritado cootra el
monstruo fc1 oz suspendido do ,.u cuello y pegado á su espalda; dijérase que Jo consideraba como si formara parto de si mismo. T odos aquellos rosti·os fatigados y graves no manifestaban ninguna desesperación; bajo la cúpula csplinética del ciclo, con los pies hundidos en el polvo de un suelo tan desolado co •
1110 el cielo, caminaban con la fisouornla resignada de los que están condenados á cspe1·ar siempre.
Y el cortejo pasó li. mi lado y Stl sumergió en la atmósfera del horizonte, en el s itio en que la super·
fieie redonda del planeta so oculta :\ la curiosidad de la vista humana.
Y" dttrante :ilgunos momentos me obstiné en querer penetrar aquel misterio¡ pero muy pronto la il'l'e·
sistible IndiferC&gt;ncia se abatió sohl'C mi, dPjándome más pesarla.mente agohindo de lo que ioan &lt;'llos bajo
sus apla,;tAntr~ Quim!'ras.
CHARLES

Tnt d. rlc •Hevihta :\Ioderna ·

DAUDEL\lltE.

DEL LIBRO «POEM"AS_,,

¿IJui(,11 te trajo? ¿,¡ué impulso misterioso
te arrojó á mi camino? ¿,¡ uf potencia
-illft!rual te 1110.¡lró mi obscura ,·ida
~- te 1li."o: \hl est;'L, tómala y hi,·rel11?
llttú destino safiutlo, qué destino
acopló tu existencia y mi existencia?
Yo fui como árb&lt; 1jo,·en, cu mis ra mi1s
escherzó sus ari-ullos lilornl'l11
y colgaron sus niJos las alourlras
,- sus mieles l11hraron 111s ahrjas.
LI sol cloral.ta ú fur;;o mis f'nll:1ji,~,
la luna con sus luces macilentas
nacaraba mis frondas satinadas,
el viento descrenchaba mi cimera.
)f,1¡¡ Uilcistc .i. mis píes, germen malútto
, creciste á mi amparo, infame yedra
y enredaste iL mí tronco tus beju cos
y prendiste festones dondequiera.·
Yo dije: Fs lll,o hennana, l'(U; se ac~ja
:i mi, &lt;¡llf'
liftmda,·r¡uetlorezea!
\" p1·onto1 t'On t11s tallos lr&lt;'pa,lores,
tentáculos floridos ele frim1•1ica,

�306

Rl!:VISTA J\IOUERNA.

l{E V1S'fA i\lOIJER~A

y el romance concluye de la suelte
q u e ,•erá en breve término quien lell .

me exprímiste la i;avia de la \'ida,
me chupaste los jugos de las v enas.

Desde culouccs me si¡;uc. y es cu vauu
c¡ ue me esconda: no hay uoclie a.saz espci;a
donde uo dés conmigo, no ha.y cnsuei'ío
que me arrope ni caos que me envueJrn.
Eres tú la que en lo Intimo del alma
co n el alma dialoga. y la condena,
la que convierte en pan mi eucarísti,1 1
la heterodoxia. si n cuartel, la réplica.
Te llamas el quién sabe! ese quién sabe
111ás ¡ay! demoledor que las trompetas
de Jericó, te llamas el acaso,
el quiz&lt;i .... y eres ogro de creencias.

¡111t ¡,nlpo! y lo peor es que t..: a111al,a,
que aunque la v oz dom¡ razón aui;tera:
,.\p(trtala de tí, me repella,
¿no Yes que te estraug-u la y to envenena i'•
~o la quise atender. Estaba solo
y tú mr. acompaiiast&lt;'; mi alma era
ignorante y sencilla, y le dijist&lt;':
«Analiza, in,estiga, canta, crea!•
Si, te amaba, te amaba sobre tocias
las cosas .... bandolera!
me atraían tus ojos, esos ojos
dilatados cual mares si n ribera~,
esos ojos tan negros y tan grand es
con pcsta1ias tan grandes y tan n, gras.
Una tarde llegaste á mi reliro,
yo miraba los montes y las selvas
y con voz que era un eco, me dijiste:
,¿Qué miras, qué meditas, en qué piensa~?•
,Pienso, te dije, en la bondad del cielo
que la vida creó; la vida es buena.•
e La vida, respondiste, es un engaño,
la muerte es un ensueño y una tregua,
para morir se nace y en la tumba
se unermeun solo instante y se d espierta •
,So elr~pi erta! ¿Y por qué? •
«Porque nos llam:111
otra v,·r. las angustias, la contienda,
y es preciso acudir á su llamado •
•¿Y 1lci..pués?• ,Otra muerte nos espera.•
¿Y tlcspués?•: «Otra vida• «¿Y cuándo acaba,
respóndeme, por Dios, esa cadena?•
,S u postrer eslabón estii muy lrjos!•
• Pero en dónde remata! • • Es tan ímnt&gt;us,i
la .iscala. evolutiva, aquella. escala
que el beduino J acob en sueiios viera! •
.. . ... Sentí al oírte
la Jatiga del bólido que brega
en medio del espaeio y busca limite
1¡ue detenga su giro y no lo encuentra;
la fatiga que sienten de seguro
en su ronda inmortal Paolo y Fran ccsca,
la fatiga de tantos eslabones,
la fatiga de tantas existencias,
,. se hizo cu mi espíritu la noche,
~ua noche de estigia. sempiterna .
Tus ojos la atraían, esos ojos
dilatados cual marrs sin riberas,
r~os ojos tan)1cgros y tan gran1les
i:on pe~tai'ias tan ~ran&lt;IPs y tan ur~ras
(Xota hen~: J~I poeta continúa

su proceso do todos loi; 5íStPmas,
de todas las ob.;curas teo~ouia,.;,
de todas las maraiías csotéri-ca~,
de todo(los pn1gn11nas po:,ili\·os
que dc1 rnrnlian aliares .,· desdeñan
la hipi&gt;tl' is &lt;lo Dios, &lt;le to,!o t'I trisl!!
,lclirar 110 las r:ir.as, a11rslcsia
&lt;·on &lt;¡Uc atlucrlll&lt;'ll las razas su am:tr¡nna
,I1i crmrn.r como somhras por la tirna,

Te escapas como el auge! eu la lucha
con .Ta.cob, de mis brazos y forcejas
en la, sombra, y atrofias, como el ángel,
tocándolo, el tendón de mi dialéctica.
:\lultiforme y á veces ca.rii1osa,
i;i me voy á caer de mi quimera
tu mullido colchón de escepticis mos
&lt;'xticndes sobre c&gt;I lodo ele la tic•rra.

•

:"\o te puedo dejar: estoy tan solo!
uo me puedo esconder porque me encuentras,
no te puedo matar por que me mato,
no te puedo apagar porque me hielas . ...
lurnortal, ten piedad de mí calvario,
dcscii1e los tentáculo~, ogresa.,
que lastimas las llagas de mis plantas
clavadas en la cruz de la impotencia. ....
Ya no quiero el veneno iconoclasta
ele tus libros hincha'.los que no enseñan
má.s que á dudar .... Escóndeme tus ojos
dilalados cual mares sin riberas,
esos ojos tan negros~· tan grandes
con pestañas tan grandes y tan negras ... ,

Ilueno, es fuerza acabar! Si Dios ex ibte
Dios me puede acorrer Tú nunca r eza~;
pero yo rezaré; tú nunca lloras;
lloraré por los dos; tú ni.mea sueñas;
pero yo soiiaré; porque me l'ian dicho
&lt;¡ue soñar es orar. Al fin, lobezna,
vas á ver cómo crujen tus cartílagos
bajo el pui1o del úngel y tt1s vértebras
en los brazos del ángel!
Cristo, Brahma,
Alá, Jovc, Adonaí, quienquier &lt;¡UC seas,
retira de mis labios e,tc cáliz,
Padre, ten compasión de mis tribléza,!
Sollviame la carga ele una estéril
ju,·entud que íntoxic~ la increeucia,
ó dame una fo tal cual la tenla.u
los guer reros antiguo:, en su empresa,
los mlsticos doctores en su dogma,
los viejos quiromantes en su estrella..
Ilolando en Dn:-audal, Huy en tizona,
Consíaulino en su signo, Magdalena
en su C1 blll, Sansón en sus Cl\uello~
.v, lhrri·,11 .,· Xiflhllr 1•11 fitls príncrsai,!

307

�30'8

REVISTA MODERNA.

REVISTA 'MODERNA.
Y b'll1.1, dice envolviendo en el escándalo
&lt;le sus vastas pupilas mi alma entera:
•Dios ha muerto ... hac!3 mucho... le matamos
Nietzsche y yo, en el azm· y en las conciencias.
,·eu, levanta tus ojos al vacio:
, ¿qué ves?•
•La via Láctea, sementera
de soles .... ,
•No por cierto: es 1111 caditvcr,
el cadáver de Dios en las esferas!,
Y al decir estas cosas naufragaba

mi razón en sus ojos de tinieblaF:
esos ojos tan negros y tan grandes
con pestañas tan grnndes y tan nrgras!

...

DE JOSE M. DE HEREDl~.

EL DUQUE DE EROGLIE.

..
VE CROOl,IE YLU!RTl~B.
U;&gt;,i )a muerte del_ duque de Aumale l.1

cn•.lt-mia Francesa perdió al rná:;
literato ele los prlncipes. Le quedaba d scfo1· duque de Broglic. Acaba
de morir. La Academia difícilmente lo reemplazará., pues pertenecla ii
una raza que va desapareciendo: la de los grandes señores literatos.
La casa de Ilroglie, si bien no es do las m{1s antiguas de Francia,
puede seguramente contarse enh·e las más ilustres de este pals. El pri•
mero de esta familia que llegó á Francia, futi un conde de Broglie, origi·
u~rio de Cheri, en el Piamonte, que despuós de habet· sido paje del príncipe Mauricio de Saboya y haberse distinguido en los campos de batalla,
ijiguió la fortuna de :lfaz1J.l'Íuo, fné nombrado teniente general y murló en 1656 en el sitio de Valencia.
Desde entonces, los Ilroglie empezarpn á hacer camino en la corte. Creados duques franceses y conllcs del Santo Imperio, cuentan eon tres M1J.1·isca,Jes de Frnncia, ministros, obispos. Pno de éstos, Carlos
Francisco, fué el célebre con-esponsal ..ecreto del rey Luis. XV.
El abuelo del que ac.aba ele morir, desp_ués de hab01· prestado ,ms servicios en la guerra de la in&lt;le¡,r udrncia norteamericana, fué nombradQ diputado de Colmar en los Estados Generales de 1789, aprobó
los principios de la revolución, y, mientras que su padrn mandaba ol ejército de los príncipes desten-ado.,,, cQmhatió contra ,~llos en las orillas .del Hhin, con el grado de mariscal ele campo. Como la mayor
parte de,los generales de familia noble que se aclhiricrnn iL la revolución, fué guillotinado. Su hijo Víctor, par do Francia, casó con la hija de la célebre madame de Stai:1, y después de la revolución de 1830
fué rnrias veces ministt"o. Hombre ele estri.tlo distinguido, ha 4cjado numerosos escritos politicos é interesantes Sourenirs.

El w,,yo1· de sus hi,¡o~, qw~ sirvo de teun á esta ~orrespondencia., Jacques Víctor Alberto, priucipey
111(ts ta1\lo duque ele D ·o~li nació el 13 de Junio de 1821. Diplomático, hombre de estado, historiador, diputado, ?'ua&lt;lor, mini :-u·o, nadie ig nora la. importancia de su figuración politica después de la caída del
impr rio y c.lnrautc 10;; ~rimcros :mos de la r!'púU1ica. Jefd de _la clorecha realista, fué el alma de la coali&lt;·iüu ,1uc ,lcspu~s clu hahcr derroca.Jo á i\l Thiel-111 trató cu vano 1le restablecer la monarqnla y prndujq
,~ caMa del rnal"i,~al de ~lac Uahon.

No prcll'nc.lo en esta, rápidas líneas consagradas á la memoria de un homl.Jre lan ilustre como mal
conocido, hacer un retrato definitivo, narrar la v ida pública y analizar la obra de historiador del duque
do Broglie. La más Iai-ga y seca de las nomenclaturas de la que estos primeros párrafos pueden dar una
idea, no seria suficiente. l\Ie limitari'•, pue@, á escribir algunos recuerdos, algunos rasgos del personajt•
qu~, quizás, t'.lnd. án el don de mostrarlo tal como se le j uzgaba por los que no lo conocian y tal como era
realmente para los que tuvieron el honor du tratarlo de cerca.
Su nombre, que han ilustrado la guerra, la diplomacia, la política y las Ietra11, este nombre que se
pronuncia de manera diferente á la que se cscribe-¿no habrá sido esto una de las causas íntimas y ohs&lt;"nras de la poca popularidad de los que lo Ilevaron?-este nom"l)re de Droglic evoca siempre en mi rl pa•
sado ya muy lejano de mí primera juventud.
l\fe recuerda, en la antigua abadla de San Yícente de Sentís, donde fuí educado, la gran sala capitular completamente blanca que nos scrYía de comedor, donde se alineaban las mesas presididas por los
buenos sacerdotes, excelentes humanistas que nos enseñaban el amor de las letras griegas y latina~, al
mismo tiempo que el respeto por la lengua francesa.
Descansando contra la pared del fondo se levantaba una tribuna que ocupaba el lector. Su voz, do•
minando· el ruido de los cubiertos y el rumor de las conversaciones en voz baja, rctum haba bajo la bóve•
da de piedra cuya noble y fría arquitectura parecla hecha para el estilo grave y sobrio de La historia
de la iglesia y del imperio 1·omano en el siulo IV. ¿Quién me huuiera dicho entonces que el autor de ese
libro, cuya lectura escuchaba distraidamente, serla un dla mi colt"ga en la .\cademia Francesa?
Los años pasaron para mi rápidos y numerosos. La política es casi siempre, para los que los estudios históricos sumergen en el pasado ó la poesía arrastra hasta los suctios, algo sumamente indiferen te
y hasta odioso. Pern el terrible sacudimiento de IR,0 conmo,·ió todos los espíritu;. Ftté necesario preocuparse de los destinos de Francia, desmembrada y ,·iolentamenteagitada. J~ntonccs el nombre del duque
de Broglie, aplaudido ó detestado, pásaba de boca en boca. Su actitud el 24 de :\Iayo, sus discursos t'n la
11samblea y en el senado, en fin, el golpe de cst1vlo del 16 de Mayo de IR7i y la rlisoluciún &lt;le la Chmara,
lo hicieron tan impopular como célebre.

tJn lindo dla de verano de ese mismo año, mi vit&gt;jo amigo, el buen clliLor .\lphonsc Lcnwrre halJl;t
reunido i~ algunos poetas en Yille d'Avray, en la casa deliciosa del delicioso pi11to1· Corot, que es hoy la
suya. Habíamos festejado á un hués¡Jed famoso que, si no escribía versos, le gustat.an y loe comprenclla. Era Clambetta. Estuvo encantador en su graciosa sencillez, y durante nuestra libre y famW,a.r con ·
versación se mostró lleno de imaginación y de alegria gauloisis, amable y atrayénte como sahfa $&lt;'rlo.
Nos sedujo á. todos. Sentados bajo la ·sombra ele los tilos, rodeados de flores, en la calurosa atmó!Jf~,-a~le
una linda tarde templada por la frescura de las aguas, escuchábamos al tribuno que, con una clocuei:ei:i.
tan seductora como ingeniosa, comenta ba espiritualmente á Habelais, cuando, á propósito c1·.eo.dePicrochole y de sus aventuras, uno de nosotros, no recuerdo cuál, hizo alusión á la politica •del ..mcnnento_ y
pronunció el nombre del mariscal presidente. Inmediatamente se ci-uzaron las preguntas, las' exclafua•
ciones de todos. ¿En qué &amp;ituación estamos? ¿Cuál es su opinión? ¿Qué cree usted? ¡La situación es grave! ¿Quieren echar abajo á la república? ¡Yan á restablecer la monárquía!-•Pero no, pero noi• protes·
taba Gambetta, algo desagradado de verse asl repentinamente conducido á las p1·eocupacionés un mo •
mento olvídadas.-;Tened cuidado! Ilan cambiado los pref~ctos, disponen de todo el clero, de los banqnciro!', do los magistrados y del ejército.•
-•,o tanto como I h11&gt;s. parecen creerlo. Ademas, en último e-aso, no tcndriamos temor al dirigirnos
al duque de Aumale. Ejr rce el mando, en Besan~-on, del más espléndido, del mejor cuerpo clol ejúrcito
que hay en Francia; haríamos de él, si fuese necesario, algo parecido ii un Stathouder, y les aseguro quo
el duque no restaurarla ni la monarquia del derecho divino, ni un reinado constitucional. ¿Y por otra
parte, quién se animaría á ir hasta el fin? Fourtou, que parece tener veleidades de audacia, se arriesgarla quizás si se le clt'jase en libertad de obrar. Pero Broglie no se lo permitirla. Es, sin embargo de todo,
demasiado francés, demasiado geltilhombre, demasiado duque, para mezclarse on semejante empresa y
mancharse los puiíos con sangre. ~o hay hombre más desagradable, más seco, más agl"io, más alt11.nero;
pero es necesai-io reconocerlo, es un cahallero, un politico sutil, uno ele nuestro!f primeros historiadores,
orador notable, pero . ... -y su voz se convirtió en un trueno irónico y aleg1·e- .... pero, un orador que
nadie escucha.• Y no pudiendo resistir al placer de termi nar con nn rasgo m!ts brillante, por mhs injus,
to qne fnr~e: •¡En suma, un :\faquiavelo de corredores!•

Q11i11cci aiíos m1ís tnnl1·, huela mis visitas_ 11cadómicas. '/o fné sin cierta 11prcnsión qne sal v,\ por n z
primera la gran puerta 1lrl hnlPI de la rne ')olfcrino, cuyo pi!IO tercero ocnP_aba el duque de Broglie. La
tiesura del lacayo á quien entregué mi tarjeta, la altura de los salones quo adornaba, sifi ('Omplemen to
alguno de plantas ú ohjt'tos preciosos, PI mobiliario reglamentario, dP nna riqueza fria y anticuada, to do parcela acordarse con la idea que mo habla formado de un doctrinario aristocrático. l\Iucho me 1101·prendió la acogida que me dispensó el duque de BrogJie.

�• 310

1:EVISTA J\JODERNA .

:--;e 1110,.(rú, al p1 íntipio, de uua urbauill~tl t·.\.•¡1tbh a, 1ll' 1111a li1111ra al Lira, 111:ís bic11 r~sen·a&lt;l,L que
nltancra, que se animó poco después con un ligero tinto tle 1;impatía. S,1 fisonomía, eucuatlraua por cabollos de plata finos y rizados, debió habc1· sido sumamente atrayente. Se habla couscn·atlo fresca, delicada y diS'tinguica con sus ojos celestes y penetrantes. Durante nuestra conversación, que se prolongó
mús de lo que se usa en estas visitas de ceremonia, me dijo, con su voz entrecortada, sorda y seca, cosas
muy halagiieñas.
Cuando se levantó para acompañarme, no!(· que s u estatura, que no era superior á. la mediana, parcela más alta de lo que era realmente, habiendo conservado algo de la esbelta elegancia rle la juventud L:i. mano que, al Ill'gar :\ la puerta, me tendió con gracia, apretó la mla con una especie de apuro
Inquieto ó tlmitlo, y com prl'n rll que no estaba acostumbrada á este gesto banal que prodigamos á todo
el mundo.
Salí tic esta ptimera cntrevi:,ta, sorprcutlido y hasta encantado. Después he visto frecuentemente al
duque do Broglie cu su casa, asistiendo á sus miércoles, y casi todos los jueves en la Academia, á los
que concurrió con gran asiduidad hasta los últimos dlas de su vida. Antes de la apertura de la sesión, se paraua generalmente delante de la chimenea, bajo el retrato de nuestro fundador Richelieu, y
conversaba con sus colegas. Su csplritu adornado y armado de todas armas, se ejercitaba alll con complacencia. 8in embargo del traje moderno, estrecho y obscuro, tenia buena figura, aun compllrada con
le. efigio altanera y fastuosa do! gran cardenal, del duque rojo, del otro Duque.
En el curso de nuestras discusiones, en las que se interesaba y que consideraba como una inversión
de sus vastos tral.Jajos históricos, daba pruebas de los más variados conocimientos, de la más amplia in·
teligencia y del gusto más seguro. ~o olvidaba que era nieto de :IIme. de Stac', y parecía casi tan orgulloso de su talento como de su nacimiento. Su pequeño libro sobre Mallierbe es. á mi modo de ver, una
verdadera obra maestra, en el que las ideas más nuevas, las más atrevidas, las más justas, se encuentran
rxplicadas en una forma de una sobriedad y de una perfección clásicas. No pude deja1· de escribirh• mi
opinión sobre la obra. Este elogio, de parte de un poeta, pareció impresionarle vivamente y me lo prohú
en ,•arias ocasiones. Su altivez tan famosa, que tantas veces le ha sido reprochada y que le ha enajc11n•
do tanta gente, no era, me parece, sino el producto de su cli:,tracción y de su timidez naturales, :\ Lt;
qnc se agregaba un respeto demasiado grande por hi mismo.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE INSTR UCCIO\ PRI.\IAI\IA
l 'RESP.NTADAS l!'N l·ORi&gt;J.-\ UK ()J:·1,Ufb;;\: l'v1~ C-:,\UISC. DA~IOWA.
.( L A co~11qós !'\'O\IPR.\U.\ E'l [~.\ JU.-..TA UR ,\'.\llG05, Rel'NIUOS cos EI.Oí,JRTO Dl': PRO~MntR

U ) IJ{,'R

l'l'.lllF..5E SFR lTIL

rAttA mn.::--tJR l.A JLliSTRAC(ó:,.. r::~ '.'\IÉ'.\ICO.
. \ PROOAlJO roR OJCHA COM!Stó:,..•, TANTO E:; LO CF.!',;KR.-\l, COlfO El\ LO fU-f.A1l\'OÁ , ..:\ PAR.'E

RF.SOLUTJ\'A CUS" QYB TKRMIX.A.

INDIVIDUOS QUE OOMPOSIERON LA OO}fJSION DICTAMINADORA:
CC, Gabino B&lt;Lrred3, Ignacio Ramirez, Rafael Martinez de la Torre, Guillermo Prieto, Roberto Esteva.

•

l.'cduratior: con,ti tuo le· p1·éinier eles nrls ¡,, s,, 11 1

p l c•lncm:,nt g,·11&lt;-rnl. cl'!ui ,111i perfel'dnnnc l'ai•1io11 •
,·n nmc horanl l'•!&lt;'Cllt.
A. l'on·tc Systi·mc lle P olit posit t J\'. p w;.

PAnn: TEIWEIL\.
MIWIUAS l'IlÁl'TlC.H.i Ct'YA SANCIÚN l.EOAL I IlEE LA CO)lli\lÓN tJ UE ~RilÁ PllOl'I.\
l'AR \ DIPl'LSAR LA INSTR!'CC!ÓX PllBIARfA.

Rallamos juntos algunas veces, terminada la sesión, y caminábamos por los mttrlles, hablando sobro
los temas más diversos. l\Ic eran sumamente agradables estas conYersaciones con un hombre de tanw
valer y tanta experiencia, que habla conocido tocias las grandes figuras de la edad heroica de 11111!s•
tro siglo.
Un dia que me reprochaba, con suma amabilidad, por otra parte, de haber exagerado en mi &lt;lbcur•
so do recepción los méritos de Lamartine, como ciudadano, le contesté: •Permltame que le diga que U,t.
juzga á este gran hombre, un tanto como discípulo del doctrinario Doudan; con las prevenciones do u11
contemporáneo, de un adversario; en cuanto á nosotros, lo vemos ya en el pasado, como en una gloria
de poesía. Ud. me ha hecho el honor de enviarme recientemente la colección dt:1 las cartas deliciosas y llenas ele emoción de su madre. En una de ellas so lee:- perdone si cito inexactamente, pues cito de memo ria,:-- i·i:6riéndose al joven poeta tic las Meditaciones, que emprendla viaje parn l◄'lorenoía: • He visto á
Lamartine que tiene casi tanta belleza como genio.• Hay en esa colección cartas de una fiueza verdaderamente exquisita; una, por ejemplo, entre muchas otras, en la que su madre le reprocha el que UJ. sepa see en los bosques de Brog:ie, siempre en compañia ele un libro ó de un amigo con quien Ud. habla d,i
política, ~- 111 aconseja que mit·e la naturaleza á su alrededor, que se lije cómo abren las flol'cs, cómo crecen las hnjas de los árboles y qué dibujos forman las nubes al correl' par los cielos.&gt; - •:'\Ii madre tenia
razó11, 11i,io somiendo, y comprendo ahora, un poco tarde, que lo pintoresco es bueno algunas veces, aun
hasta en la historia.,-Quedó un momento pensativo y continuó poco después: • Para volver iLlo que decíamos del S r. de Lamartine, creo como l'cl., mi querido colega., que cuando un hombre ha llenado un
papel en la hil,toria con \·alo1· y sinceridad, se cleberia. siempre tomar en cuenta l:Ls circunstancias prno •
i;as y los obstáculos que so le presentaran en su vida, y no juzgarlo sino por sns virtudes.•
Me detengo ante estas bellas palabras. El duque d e Broglie ha muerto en la plenitud de sus fuerza•,
rlr~pu&lt;'•s de Rnn vida bie.n empleada, cuyo fin ha sido ele una dignidad discreta y serena. Era nn francé,i
,1,, ¡;rn11 raza, tic un raro valor intelectual y moral. Ctta.lquicrn que sea el fallo que cada uno, según su!!
¡rnsionc~, pueda pronunciar sobre el hombre p1'i\:-lico, se clebe1 li. las puertas del nuevo siglo que se ini _
da, saludar con respeto fL esto representante de una época distinta, :°Leste pr.rf,•.cto Pjemplar ele las Yirtn
1lrs trndil'ionalr11, :í esta gran figura que ncaba de dest.parPcer.

I}.

,,.

JOSÉ MAldA DE

Hr.REDTA.

JU :m:¡¡ ,~: T~do habitante del Distrito, ó mejor, ele la llcpública, tirne ohhgac1ón de adquirir la instrucción primaria antes de los t:l

aitos de su edad.
.. Segun.da: ~ólo se admiliran como excepciones las de imposih1hdad fis1ca o moral, en los casos que una ley reglamentaria seiiale.
Tercera: Los Ayuntamientos y autoridades pollticas tendrán la
. .
.
facultad y la obligación de imponer penas, principalmente pecu111an~~• á los que no cumplan con el precl'pto legal, clrjando de proporcionar la instrucción primaria á
sus hlJOS.
Cuarta: Dichas penas serán ;;cncralmente co1t1ts, aun con relación á las facultades de los remisos,
pero a~licadas con_ inexorable rigor, {~ingresar:m :i.l fondo de Instrucción primaria.
Qu10ta: ~clemas ~e las p_enas ~ecuniarias, la ley se servirá ele otros medios para hacer que el precept? de_ la 10str~1~c•~n obl1gatona tenga verificativo, tales como las penas iL los patrnnes ú amos que
a_c~m1tan a su serv1c10 o en sus talleres niiios r¡ue no hayan adquirido ó estén adquiriendo dicha instrncc1on.

. Sexta: A e'.:cto ele fa~ilitar el cumplimiento de la pre,·ención anterior, Ja9 escuelas tendran una sc•cclon para los nmos que solo concurran medio día, ya sea en la mañana, ya en Ja tarde.
S_t:•pti~a: Lo~ A~·untamientos de todos los lugares percíbirfo en sus respectivas clrmarcacioncs, la!!
~ontn buc1ones dir~ctas que se establecer:\n en cuanto fu·e re necesario para tener abierta, para cada sexo
o parn ambos r_eumclos, una escuela primaria por cada 500 habitantes, siempre que los fondos orcl inarioR
no fueren suficientes para ello.
Octarn: Para que _nadie pueda dudar de la verda lera necesidad de imponer dicha contribucitJn, asl
c?mo el~! em~leo efectn·o de sus productos en el fin i\. que están destinados, la autoridad polltica uombrarn una J_unta mspectora, com~uesta 1lc personas de reconocida moral y acomodadas, que se consicl erartm
romo miembro~ de~ -~y untamiento para sólo el caso ele percibi1· la contribución ó de eJCigir Jas cucntns :'L
los que lia~·an lll mm1str:\llo ~sos fo ndos.
Nornna: El ní1_mrro de n~icmbros ele esta jnnta Sl'r:l iiual al de los concejales, y para los cft&gt;clM
,!el articulo lll · 'n-Or, trn,lra n voi y Yoto rn las Rcsioncs que exprl'R:unentc se cit:1.rrm para tratar P~O.'l"
aqnntos.
J&gt;(•cima: I-:1 Ayuntaml&lt;'nlo, integrado -eon la junta Inspectora, en la forma expresada en el articula
noveno, pod,·A nombrnr y remover libremente ,¡ todos los cmpleaclOH qne intervengan en el cobro y adm i,

•

�REVISTA MODERNA.

312

AÑO

nistración del fondo de instrucción primaria formado con la contribución mencionada; pel'O los proft!SO·
res serán nombrados exclusivamente por el Ayuntamiento como tal.
Décimaprimera: La duración de estas juntas inspectoras será. de cuatr-0 aiios, haciéndose cada ario
nue,·o nombramiento de un número de miembros igual á la cuarta parte del total, prefiriendo en todo ca
so para estos nombramientos á los padres de familia..
Décitnasegunda: Cada siete años, la. autoridad polltica, con acuerdo del Ayuntamiento, integrado
con los profesores del lugar, hará la declaración ele lo que en el septenario siguiente debPril. entenderse
por 1xsTnt:cc1&lt;'1~ PRBIAJtrA, sin que rn ningún caso pnecla (•sta comprender menos que: lectura, escritn
r11, ortograffa castellana, las cu/ltro reglas de aritmética, elementos ele historia nacional y gimnasia.
Dí•cimatercera: Este programa sólo comprendcr:'1 el mi11i11111m de instrucción que un niño deberA adquil'ir para considerarse satisfecho el precepto legal; pero de ningún modo se opone á que la enseñanza
voluntaria que se dé en dichas escuelas abrace mayor número de conocimientos útiles, ni mucho menos
i1 que se establezcan escuelas primarias de perftccionamiento, en las cuales la instl'ucción será más am·
plia y completa.
Décimacuarta: Sin emplear co11cción de ninguna clase, se procurará por la couvicción, los estlmu•
los y el buen orden y moralidad de las escuelas, y especialmente de los profesores, que los niños de todas
las clases concurran {1 las escuelas y adquieran en ellas la. instrucción primllria m{1s 1,ien qne en el domicilio.
Décimaquinta: Los profesol'es titulados serím de 1", 2" y 3" clase.
Décimasexta: Para adquirir el titulo de l3 clase se requiere: haber concluido la instrucción prlma!'iit
y la secunda.ria, y sufrir un examen teórico-práctico de los métodos de ensei'ianza, muy particularmente
ele! llamado objetivo, ser de buenas costumbres y de buenos modales.
Décimasl&gt;ptwia: Para obtener el titulo de 2" clase, se requiere acreditar, por modio de examen, ce•
t111· suficientewte instruido en los ramos siguientes: lectura, escriturn, gramática castellana, aritméti•
ra, incluso &amp;I i(stema métrico- decimal, geografía física y política, histo1 ill del p11 is, ser de buenas costumbres y "" buenas modales, y haber practicado por seis meses lo menos la enseiianza objeti\'a..
Décima,'\cttwa: Para tener el titulo de 3" clase se requiere: 11creditar en la misma forma, aunque en
un g1·ado menor, la instl'Ucción indispensable en los mismos rllmos exigidos para la 2" clast&gt;, quedando
por lo mismo en cada. caso libre el jurado ele ex11men para decidir si deberá expedirse titulo do 2ª ó do
:r clase.
Décimanovcna: Ninguna eseuela sostenida por los fondos públicos podrá cstu dirigida por profosor
no titulado.
Vigésima: Anualmente se puLlil':u·,í. un censo de los niiios que ashten ii las escuela9, comparando el
11i1mero ele éstos con el total ver1hrlPro t'., al menos 11.pro~imativo, calcula,to :\ r11zón lle un nii'lo por cad11
cinco ó seis habitantes.
:\1éxico,

1 go&amp;to

IV

MÉXICO,

2ª

QUINCENA DF.: ÓCTUflRE DE

1901

ARTE Y
01 RECTOR: ,JF.RDR R. VALEN7.UBT,A.

,

'('

CIENCIA.
'

,JEI•'E DE REDACCTON: JE~UR UBUET,-\.
1'i]). ¡le n11blá11.

...

l•

BARRED.\.

OFRENDA.
ltes¡11 ·nodo un olor 11~ pri1trn\·1•ra,
Me incitb como un ramo de jazminf'.~
'l'u @eno, y en tus mieles y ~atines
Re armrucé&gt; cantando mi quimt'r/l.
I_Jniel'O h ajo el frescor de ad&lt;1nni!l1•rn
tus ojos, mil'i.r nuevos confint''1,
't distraer mi luto en los jardineR
l 'ml,rosos de tn suelta cahellera.
l)¡,

Y en cambio de lns lises e,plendentrs,
En cambio de los mfsticos presentt's
lJue me dar:í tu mano bondadosa,
Mi ju\'entud, que exhitlMA en las 1-iradai
De tu altar, :í la lnz dP tu1 mir1t1las,
Su perfnmf' r"mo nn/l tn 1rro1ia.
11 IUN

20

REVIST.A

15 de 187.;
GAlll)(O

NúM.

HEROLI.EOO.
PROPET.\~ DE i\frGl'EL

A~ol!lr•.--CAPILLA

81xT1NA

Ro.u4,

�</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1753953&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

280

.ARo IV

de uu sistema de convicciones completo y firme, viene ,i. ser, cuando se reconoce tarde, un motivo de amarga decepción y aun dt1 incurable y estéril escepticismo. Pero lo que hay de más grave es que la inmensa
mayoría tiene que conformarse para siempre con esta instrucción, condenados á vivir continuamente en
un mundo de puras entidades subjetivas, que ellos toman por seres reales, lo cual los mantiene en una
especie de perpetuo sonambulismo, durante el cual se alimentan de fantasmas, pudiendo vivir de realidades. No quiero presentar otro ejemplo de este subjetivismo excesivo, que esa monomanla espiritista
que ha invadido hoy no pocas cabezas, y en virtud de la cual se pretende hallar en el mundo subjetivo
de los espfrltus la solución de los problemas pbjetivos de nuestro mundo material.
No hay necesidad de añadir que ni la más sencilla de esas deseadas soluciones ha podido encontr11rse por ese camino, y que los csplritus nunca contestan otra cosa sino lo mismo que ya estaba en la mente de su cándido consuitor.
Es urgente, por tanto, acabar con J¡i. raíz de tantos desvarios, que hacen á los hombres un perpetuo
juguete de los ilusos ó de los charlatanes. Otra enfermedad mental que esta especie de educación está
también destinada á curar, y sobre todo á prevenir, es la tendencia todavía muy general á creer que los
nombres de las cosas encierran en si todo lo que hay que sabe1· sobre éstas, y en buscar, por lo mismo,
la prueba ó la refutación definitiva de nuestros asertos en las definiciones, en vez de procurar hallarllls
en las cosas y en los hechos.
Esta propensión á transformar toda ciencia y toda noción en un puro a1 te cabalistico, lejos de curarse se agrava en la educación ulterior, con ciertos estudios profesionales, como los del Derecho, por
P-jemplo, en los cuales, tratándose de prescripciones positivas y escritas, nada hay más natural que el estudio de las palabras en que ellas están concebidas. Pero si el titulo de verbo1·um si,qnificatione puede
ser decisivo en la interpretación ele las leyes de los hombres, en la de las leyes de la Naturaleza, los he•
chos y no las palabras deben fallar en definitiva. Y sin embargo, ¿quién no ha tenido ocasión de deplorar la conducta inexplicable de hombres d,• alta capacid:v1 y de inmensa erudición, que en asuntos prácticos cometen los más graves errores á fuerza de P11•artar silogismos fltndados cu puras palabras?
La necesidad de corregir desde los p1irncros aiio~, con la preoión de la realidad, esta tendencia cabalistica, 110 puede, pues, ponerse en duda.
En la educación objetiva y práctica es, puc,:, donde ú uieamente ebtá el remedio y la verdadera re.
generación de nuestra especie, por el &lt;'jerclcio completo que ella exige y proporciona á todas nuestras
facultades.
Con una instrucción de puras palabras, eomo la que se ha dado basta aquí, aplicación y memoria
son suficientes, y este trabajo de plast(cidad puramente pasiva dt1 nuestro cereb ro, en el cual se limita á
retener lo que le viene de fuera sin prJ,ducir cosa algun 11, no es riertamente propio para mejorar, sino
para entorpecer y debilitar, con el transcurso del ti11mpo, nuestras facultades mentales, bajo la influencia
incesante de un verdade1·0 atavismo intelectual.
La necesidad de un cultivo completo ele nuestro entendimiento, emprendido sistemáticamente desde la primera edad, se recomienda también por el atractivo mismo que él presenta pa ra el niño, y el consiguiente estimulo que de aqui resulta, asi como también por una fatiga menor y menos rápida.
Sucede con el f'jercicio mental como con el corporal; la fatiga sobreviene muy pronto, aun con un
%fuerzo poco intenso, si él exige la tensión permanente de un solo sistema de músculos, y con mayor
razón si es la el,~ 11110 solo, mientras que un esfuerzo mucho mayor podrá prolongarse por largo tiempo,
si se reparte n:tcrnativamente en dos ó más. Una persona que no podría permanecer en pie é inmóvil un
cuarto de hnra, sin experimentar una fatiga y una laxitud indefininibles, podrá caminar horas enteras,
no sólo sin fatigarse, sino hast:i. con placer. l\fás aírn: la tensión continua de un músculo lo debilita, lo
atrofia y lo paraliza en vez de robustecerlo, como lo hada el ejercicio alternativo.
Otro tanto, y por la misma razón fisiológica, sucede con nuestras facultades intelectuales; la tensión
continua de una sola de ellas, aun cuando sea moderada, es muy pronto seguida de cansancio y de fastidio, que son su indicio y su resultado seguro.
La verdadera economía de la fuerza intelectual, as! como la de la muscular, no consiste en no solicitarla, sino en exigirle esfuerzos poco prolongados, aun cuando sean frecuentes; con estos dos requisitos
el ejercicio es una base ele progreso y un manantial ele bienestar, ora se trate de nuestras facultades flsicas, ora de las mentales.

MÉXICO,

2,i QUINCENA.

DE 8EPTIEMDRE DE

1901

18

MO DE RNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS .E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DF. TIEDA CCION : .JESUS URUETA. '

Tir.

( Continuará).
GAlllNO

NúM.

BARREDA.

Pnon.T.l~

DE l\I1ouEL A::.GEL.--CAPILLA SlxTINA. ROMA,

de Dublan.

�REVISTA MODERNA.

----·--

- ---- - --. - -::._
_.,._:..::,.~ ,,.

-.-

MARGARITA.

o me

atrevo á decil' que ella fué causa de todo. Acaso la buena se·
fiora tuvo razón, Era madre y debía alejar á sus hijos de todo po•
Jigro. Pero ello es que la muchacha fué á dar, mediante la aprobación del Cura, y gracias ó. sus buenas relaciones y á su pruden.te
influjo, á la casa del Sr. Lic. D. Marcelino de Aguayo, persona c1·1stianlsima, de mediana edad, riquillo, muy acreditado en el foro,
bien reputado en el pueblo, casado y .... sin hijos!
El Cura vió claramente en el asunto, y le dijo á. Doña Carlota:
-¿Lo has pensado bien, bija mla? Diez años lleva esa criatura á tu lado· de ti ha recibido piadosa educación, y si tú has visto
hasta hoy á l\largarita como á. hija tuyn, ella- que' es buena, dulce- te ama y te respeta como s1. te d e·
biera Ja vit.la. Tienes razón, si que la tienes, y yo soy el primero en concedértela.
_
.
Tus hijos van siendo grandes, son unos chicos simpáticos y listos. Paco tiene _ocho anos (¡como pas_a
el tiempo! no parece sino que ayer fué el bautizo) y quien no lo sepa creerá qu_e tiene catorce;. Eduard1to tiene doce, y quien por primera vez le vea y le trate dirá, no lo dudes, qull tiene más .de qumce..son
excelentes muchachos, excelentes, hija. ¡Dios te ha bendecido en ellos! No creo, como_ t~, quo el peligro
sea.inminente .... Todo depende de la manera como los eduques, y del modo c~mo dmJas tu c~_sa. • • •
-SI, Padre; pero .... recuerde Yd. lo que pasó con la muc~acha.aquella á quien.con ~anto ~armo a~~gicron en la casa de D. Prudencio Lóp&lt;'z,, .. Vd, sabe en que paro todo. Un matnmom.o des1_g~al,-1),
di-monos de santot!- puso término á la a,·entura y al escándalo .... Alfonso mere?[ª 0~1a muJe_i · · • •
-SI, bija mla; pero tú me permitirás que te diga que Alfonso, que es pers~na rn~ehgente, ncay c~ltn, no era ni es modelo de honestas costumbres, y_ que en el hogar- sea esto d1~ho sm ofensa de la cristiana caridad-no ha tenido nunca buenos ejemplos. Se puede ser rico y laborioso mercad~r; se puede
gozar, como D. Prudencio, de magnifica fama _comercial; se puede ~~n~r el respeto que el dmero trae Y
lleva, y, sin embargo, no ser ni buen esposo, DI buen padre de fam1ha.
- ·Padre!
- ks la verdad, hija mla¡ y, en casos como éste, debe deci1·se discretamente, para explicar las cpsas . .. . Pero, en fin, tu resolución es irrevocable .... Irá esa niíia á casa de Aguayo .... Y tú quedarAs
tranquila.
Y allá fué dos días después,
•Y qué aunpa que era! ·Qué exuberante juventud! ¡Qué grácil hermosura la de la pobre huérfana
par~ quien desde muy temp:·ano tuvo la vida ruJezas de madrastra celosa, crueldades é inclemencias de
enemigo sañudo,
.
.
Esbelta donairosa mórbida y siempre vibrante, con todos los fulgores del cielo en los OJOS, todas
111s negrura~ de la n,ocho eu la crencha, en laa mejillas rosas de Abril, e~ los labios cla_veles granate y en
Ja boca finísimns perlas; decidora y suelta de palabra, y graciosa y gentil, era Marganta una presea, un
tesorn, di riamos, poniendo en cuenta lo hacendoso de la doncella, cualidad en ~uo parecen ir sumad_as
casi todas las virtudes domésticas, en Margarita todas muy claras y resplandee1ent~s, y sólo. en ocasiones empañadas por cierta ligereza y cierto coquetismo incipientes, y una vehemencia de ~as1ones aftlctivas v un raro ardoreillo de alma que era causa de miedo y desazón en Doña Carlota, siempre que 1~
núbil 'muchacha, en los arranques de su afecto, acaso de gratitud, y, sin duda alguna, de cariño purfs1-

283

mo, abrazaba y besuqueaba á los niños, sus lindos hermanitos, como ella solla decir, y como ella no dejaba de repetirlo en frecuentes crisis de pasión, que eran precursoras de largos dla3 de tedio, de profundas melancollas y de tenaces añoranzas.
Doña Carlota, al considerar todo esto, se decía:
-¿Cuál será el despertar de mis hijos, movidos por las efusiones impetuosas de esta criatura?
Esta pregunta, á la cual no daba satisfactoria respueJta el exiguo caletre de la prudente señora, determinó, como queda dicho, la separación de Margarita.
Volvió Doña Carlota á su casa, y aprovechándose de la ausencia de los chicos, llamó á la doncella
para comunicarle lo que tenia resuelto de acuerdo con el Cura.
-¿Qué mandaba V d.?-dijo la joven.
-Siéntate ahi, en ese sillón, frente á mi. Tengo que hablarte de un asunto muy serio.
La señora, que en el fondo era buena, sintió un nudo en la garganta. No sabia por dónde empezar.
Por fin, liabló dulcemente, con suma delicadeza, como si temiera ofender á la joven.
¿Qué dijo? ¿Cómo de insinuación en insinuación logró que la joven recibiera la terrible noticia?
La doncella, asustada como si estuviera próximo á caer sobre su cabeza, convertido en menudos trozoF, el techo que las cubrla, preguntó:
-¿Por qué?
-Hija mia:- respondió la dama-por moti\•os de conciencia.
Pronto comprendió la joven que la dulzura de la señora,- asi la nombraba- no era más que un vo•
Jo ocultador de algo ofensivo y por extremo cruel. No replicó, no dijo nada en contra de la resolución
que le hablan comunicado; pero no pudo ocultar su emoción al sa1&gt;er :í. qué cnsa debla ir.
-¡No,- exelamó- allá no!
Quedóse sorprendida doña Carlota, é iba A replicar, cuando l\largarita, serena ya y resignada,
agregó:
-Tiene usted razón; allá, allá! Si, si, con mucho gusto!
Y mientras la señora se retiraba ansiosa de poner término á tan temida y pez:osa escena, la infeliz
huérfana se quedó pensando en la triste desolación de su vida, en el abandono de su alma, en la crueldad con que la apartaban de lo único que para ella tenia luz, flores y alegria, en aquel amor plácido y
apacible de los niños, en quienes había puesto todas las ternuras y todas las cnerglas de un corazón ado·
lorido. Ella, ella tenla la culpa de cuanto le pasaba. ¿Por qué, por qué habla puesto su cariño en ague
llos muchachos'?
Y en las arcanidades ele su mente los llamaba con este nombre, y aun queria encontrar otro, otro
más despreciativo. Pero la idea de despreciarlos le quemaba las sienes, y bajaba hasta sus ojos en lágri·
mas que calan en su corazón como gotas de plomo derretido ....
Oculto el rostro entre las manos, le parcela á Margarita ver á los niños &lt;le vuelta de la eb"cuela: Paquito, cariñoso y amable; Eduardin, grave y atento, ambos con sus libros y sus pizarras bajo el brazo,
ansiosos de llegará la casa en busca de la acostumbrada merienda. La doncella creía verlos entrar;
verlos cómo llegaban en busca do ella, para quien tenlan mimos y caricias.
Recogió cuanto tenla, guardó todo en un baúl, y se dispuso á salir.
- No urge,-dijo la señora- no urge, bija mla .... mañana ....
-¿~iañana? No, señora, lo que ha de ser tarde que sea temprano ... .
- Pero, bija ....
Y la joven insistió en irse, é insistió de tal manera, que doña Carlota le dijo:
-Bien . ... Te llevaré; pero sabe que el Sr. A guayo tiene entendido que irlas mañana.
- No; jamás!- replieó.-No será eso motivo de gran disgusto para ese señor. Pnede Vd. estar segú·
ta de que me recibirá muy cariñosamente!. ...
Estas palabras de la doncella parecieron extrañísimas á doña Carlota, poro no le causaron alarma.
-Vamos, hija mla .... puesto que lo deseas. Un criado te llevará todo.
En el camino una y otra callaban. Doña Carlota presentía algo fatal. Margarita lloraba á mares, peto disimulaba su pena y enjugaba sus ojos furtivamente.
Casi al llegará la casa de Aguayo la joven se detuvo ... . Doña Carlota pensó que Margal'ita no
querla entrar; que repentino arrepentimiento la detenla.
Mas la joven enjugó sus lágrimas, y sonl'iendo tristemcntr, dijo en tono irónico que para doña Car•
lota pasó inadvertido:
-Seilora: ¿cree Vd. que ese señor sea bueno conmigo?
-Si, hija mía. Es un hombre muy honrado ... , de lo más honorable .... Asl lo dicen todos, asl me
lo aseguró el señor Cura.
- ¡Ahl Pues si así es ... . ¡mejor! eso más tengo que agradecerá Vd. Ha sido Yd. como mi madre. . ..
'rodo Jo que soy y cuanto ,•algo á Vd. lo debo , .. . Salgo de la casa de Vd. muy agradecida. ¡Es tan dulce la gratitud! A los niños les dirá V d..... ¡No, nada! ¡No les diga V d. nada! Pero .... que los quieran
como yo, que los cuiden como yo los he cuidado.
Y entrnron en la casa.
El Sr. Aguayo salia en aquellos momentos. Al verlas lanzQ una exclamación jubilosa.
- ¡Bien venidas! ¡Bien )enida Margarita! No esperaba yo verlas hoy., .. Pasen ustedes!
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�REVISTA MODERNA.

284

Tres días después recibió doña Cai-Iota una carta brevísima que decía así:
•Señora:
cl\Ie apartó Vd. de lo que más queda yo, de lo que más amaba, de lo que amo aún, ele esos lindos
nilios, ¡.,or quienes ful y era buena. ¡Dios se lo perdone á Vd. Le acompaiio &lt;'Sa carta para que se imponga de ella. ¡Es muy interesante!•
Su agradecida servidora,
llfarga1·ita.

Doña Carlota desplegó el pliego, y leyó con ansiosa curiosidad lo que en él estaba escrito.
Era una declaración amorosa dirigida á l\Iargarita por Aguayo. ¡Y qué declaración! La infamia y
la lujuria la hablan dictado.
La buena señora, asombrada, se cubrió el rostro, y exclamó para si:
- ¡Tenla razón el ser.or Cural
R1F.1tJ r,

DF:LGADO,

A MUERTE .... !

FLOR DE ACANTO.
De tu frente cayó la última rosa,
Y transida te arropas en el manto
Mientras en la vidriera temblorosa
Viento y lluvia otoñal riman su canto .... ,
Son las ojeras en tu faz llorosa,
Pálida y triste como flor de acanto,
Alas »egras de inmóvil mariposa
1':mpapada en el iris ele tu llant(l,
IDobla tu frente un fúnebre tui banteDe :\gatas negras y crespón sombrío . . .
Y siento an,e ,u dieha agonizantt&gt;,
Como una tumba, el corazón vacío,
Y abrumado mi ser como un atlante

Bajo el pesado mármol de tu hastío!

EL DAIMIO.
(J. :IJ. ele H crcilia.)

~IAÑANA DE BATALLA.
:Bajo la negra fusta guerrera que rcstall11,
Relincha y belicoso sacúdese el bridón,
Y el acerado peto y el bronce de la malla
De sables que se chocan imitan férreo son.
Quitándose la hirsuta máscara de batalla
El jefe envuelto en hierros, en laca y en crespón,
Mira el volcán en cuya pálida nieve estalla
Sobre un purpúreo cielo la aurora del Nippón;
Pero mira hacia el Este surgir glorioso al a&amp;tro
En la fatal mañana dejando un áureo rastro
Deslumbrante surgiendo por detrás i;lel estero;
Y amparando sus ojos del hostil arrebol
Abre de un solo golpe su abanico de acero
1':n cuya blanca seda se inflama un rojo Sol!

Josi1 JUAN TABLADA,

México, 1901.

UANDO el capitan Héctor Flor penetró súbitamente en la alcoba dJ su esposa,
para darla el último beso, quedóse livido, helado, teuebroso: Carmen atraia hacia
ella, prisionero en sus brazos desnudos, á. Rodrigo Rubio, el brillante alférez que
era el amigo más querido de Héctor, su compañero de infancia y de campañas.
Carmen, de espaldas al portier que habla levantado su esposo, no le vela; y frenótica, apasionada, enhiesta y vibrante de amor, con sus rublsimos cabellos sueltos y flotantes, pequeñita
y nerviosa, alzada en la punta de los pies, demandaba un beso de la boca esquiva y adorada .... un beso .... un beso .... el del adios y de la muerte .... !- en tanto que Rodrigo, aterrado, en presencia de su
amigo que contemplaba el grupo siniestramente torvo, luchaba por desasirse de los bellos brazos desnudos en las amplias mangas del peinador arrolladas, y fascinado por las mi1·adas fulminantes del esposo,
no osaba proforir palabra . ... Un presagio centellante hizo volver el rostro á Carmen, y al verá Héctor
dió un grito, desasióse y huyó pavorida, dejando á los rivales frente á frente.
El capitán rompió el breve silencio lúgubre que siguió á la huida de Carmen, y dijo con voz sorda y
¡¡oc.::
- El regimiento parte tl011tro di! una hora: tendró tiempo de sabor si eres tan cobarde como traidor.
-Estoy á tus órdenes!--contestó simplemente Rodrigo.
Veinte minutos después se hallaban de nuevo frente á frente, pero esta vez libres de sus.dormanes
y de sus kepis, ante dos testigos inflexibles en asunto de honor: el viejo coronel Yáñez, veterano del 47,
de ojos de acero bajo sus crespas crjas níveas, de profundo corazón dolorido porque el leal viejo babia
s~ntado sobre sus rodillas á Carmen chiquitina; el otro era el mayor Roló, de barba mosaica y tristes
ojos azules, que amaba á Rodrigo Rubio como á un hijo.
El pacto había sido á sable: á muerte, pues los cuatro personajes de la tragedia siniestrn estaban
o\Jstinados en que uno de los rivales quedara suprimido.
-Mi mayor, mi padre!- habia suplicado el joven alftirez-yo amo á esa mujer con amor indomable,
J:¡e sido estigmado á causa de ella. con los dicterios más candentes por mi mejor amigo .... y además ya
no puedo sufrir que ella sea suya .. . . Era la primera vez que la volvia á ver después de casada, al regresar de mi ausencia interminable, llamado repentinamente de Yucatán para incorporarme en la brigada
expedicionaria del Rio :Mayo .. .. i\li mayor! que nuestro duelo sea á muerte!
Por su parte, el c1pitán Fbr babia pedido al viejo veterano que no aceptara ninguna transacción,
que exigiera un lance mortal, y el coronel había corrido á pesar de sus reumáticas piernas y habla encontrado al mayor Roló que también le buscaba.
- No hay tiempo que perder, señor coronel: tengo la elección de armas y pido que sea á sable.
El coronel titubeó un segundo; conocía la superioridad de Rubio desde que era cadete en Chapulteper, para manejar la temible arma; pero lo serenó la justicia del esposo ultrajado y pensó en la superioridad moral sobre su adversario en el lance supremo.
- Convenido .. . . Y á muerte!
-A muerte!
La espera de veinte minutos había e~acerbado la fiebre de Héctor. No era una vendetta vulgar la
1,uya, una susceptibilidad de soldado herido en su pundonor, sino una revelación espantosa de su mancilla que tenia el deber de castigar. Reconstrnia el proceso de su infortunio; su casamiento en que él se
ha'Jfa fingido ser amado .... ah, si! ahora comprendia su triste ilusión; no había sido amado, sino acep•
tatlo; había sido el amparo de la soledad de Carmen . . .. Pero, acaso el aborrecido rival no habla preparado largo ti empo, tenazn¡ento, su tr/µnfo propio y la infelicid11-d !Je Jl~ctor? .. , . J1ecordaba pítidamepte.

��"PAISAJES PARISIENSES."
( LIBRO DE )l. UG \JtTE).

PROLOGO.

A LUIS G. U:::lllN,\.

Mis castillos he trocado por los lauros del trovero,
Por la lil'a mis esmaltes y mis nobles oriflamas,
Y en)os.blancos plenilunios, cual Vida! aventurero,
He cantado los amores: soy el bardo de las damas.
Y el enojo de las damas he sufrido como Arnaldo,
Cual Rudel he sorprendido las bellezas más adustas,
Y pregona mi linaje la trompeta del heraldo
En las iras del torneo y en la gloria de las justas.

El sentido hedescifrado de los viejos armoriales
Y ·conozco la inocencia por la plata de las frentes,
L~ virtud por las doradas cabelle1·as señoriales
Y el candor por el armiñ0 de los hombros transparentes.
Los sinoples agresivos de los ojo~ me han herido,
El azur de las ojeras me ha confiado sus secretos,
y á los ojos verdiobscuros mis rondeles he ofrecido,
y al azur de las ojeras he cantado mis sonetos.
En los gules de los labios abrevé mis ilusiones,
En las lises de los·senos he guardado mis quimeras,
y he 1·ondado las ventanas adornadas de blasones,
Sorprendiendo rostros blancos á través de las vidrieras'
· En el mote de mi emprns(preconizo_mi bravura,
Y en el puño de mrestoque mi blasón e(un tesoro:
Un escudo, y como emblema de esperanza y de bravura
En su campo que es de sable reluciendo un fénix de oro.
EFRÉN

REBOLLEDO.

U ANDO acabé de leer el manuscrito .de esta obra, fuíme á contemplar cam·
po abierto al cielo, y por la luz de éste bai'íado, paisaje libre, la llanura
castellana, austera y grave, amarilla en este tiempo por el rastrojo del
recién llegado trigo. Era que me sentía mareado y oprimido; habfanme
dejado los Paisajes pm·isienses de Manuel Ugarte cierto dejo de tristeza,
de confinamiento, de aire espeso de cerrado recinto. Quería respirar á
plenos pulm1mes.
El titulo de esa obra. es de suyo paradógico: Paisajes parisienses. Un
recinto cenado, en que las edificaciones humanas nos velan el horizonte
de tierra viva, una ciudad parece excluir todo paisaje. Mas en solución,
¿es que hay barrera ó liude entre la naturaleza y el arte, entre lo que hace el hombre y lo que al hombre
le hac&lt;!? A los que me dicen que van en busca de naturaleza huyendo de la sociedad, suelo decirles que
también la naturaleza es sociedad, tanto como es la sociedad naturaleza. Ciudad, portentosa ciudad, no
ele siete, como Tebas, sino de infinitas puertas, de henchidas viviendas, ele enhiestas torres berroqueñaP,
de vastas catedrales en que sostienen bóveda de follaje columnas vivas, ciudad es lo que llamamos naturaleza, y á su vez selvática seh·a, seln1. de savia rebosante es cada ciudad. Puede, pues, hablarse ele
paisajes parisienses.
El único reparo que á la congruencia entre el titulo y el contenido de esta obra pondría, es que se
habla en ella mucho más del pai-,anaje que del paisaje parisiense, no la descripción de lugares, como del
titulo podrla esperarse, sino el relato de hechos y dichos de los que los habitan es lo que la constituyen.
Mas aun así y todo, ¿no se refleja acaso en el paisanaje el paisaje? Como en su retina, vive en el alma del
hombre el paisaje que le rodea. Y aún es mejor presentárnoslo así.
Porque hay dos maneras de traducir artisticamente el paisaje en litera.tura. Es la una describirlo
objetiva y minuciosamente, á la manera de Zola ó de Pereda, con sus pelos y sefíales tocias; y es la otra,
manera más virgiliana, dar cuenta de la emoción qne ante él sentimos. Estoy más por la segunda. •Era
un prado que daba ganas de revolcarse en él&gt; ó como dice Guerra Junqueiro:

Pastos tft0 mimosos que quizera a gente
Transformar- se em ave para. os nft0 calcar.
El paisaje sólo en el hombre, por el hombre y para el hombre, existe en arte. No censuro, pues, el
que titulándose Paisajes la obra de Ugarte, apenas figuren éstos más que como decoración ó fondo de
las animadas figuras.
Los paisajes de este libro son grises, otoñales, clesfallecientes, de amarillas hojas arrastradas por el
viento implacable al pudridero, paisajes de un sólo rincón de bosque ciudadano, vistos á una sola hora.
á una sola luz, de una sola manera. Porque estos Paisajes, lo he de declara1·, y sin reproche, son monótonos, monocromos, la misma nota en ellos siempre, cascada nota que suena á hueco. Una nota triste, de
arrastrada melancolía, una nota que parece surgir del cementerio del viejo romanticismo melenudo y
tlsico. Sus alegl'ias parecen fingidas y forzadas, sus risas suenan á falso.
Una vez más la bohemia, las grisetas, los estudiantes, los pintores, las aventuras amorosas ·cácilei;,
Jllürger de nuevo. Confieso que es un mundo al que no han logrado llevarme la atención, ni que logra
convencerme. Por esto mismo he leido con calma el libro de Ugarte, con empeño, por dejarme penetrar
de su espíritu, á ver s(con~igo de una vez gustar el encanto que para otros tiene el mundo, el espectáculo de esos pobres mozos «estragados por la bebida y la lectura, que cultivan la úlcera de la vida bohemia, con la esperanza de arrancarle el extraño pus de una nueva modalidad.• Tampoco !!Sta vez me

�rno

REVISTA MODERNA.

REVISTA .MODERNA.

ha conmovido la bohemia. No só si adl'ode ó á su despecho, pe1·O lo cierto es que me resulta habc1· cse1·ito Ugarte un libro de edificación moral, un sermón contra la vida de bohemia.
l\Ias después de todo, tratándose como so trata do un joven muy joven, ¿qué importa lo que Ugarto
nos diga, la letrn do su libro, el resultado de su esfuerzo? Lo interesante es el alma que en él ha YCrlido, es la música &lt;le su ohrn, rs el intento de su esfuerzo. E::1 para mi la suya una voz mits de esta juYcntud inorientada mPjor aún que desorientada, occidentada m.\s bien. Uno mils que vicno por su •jornal
de gloria,• gloria que es •eco do un paso• -son suyas ambas cxpresi11ncs-para desvanecerse luego, primero cu muerte, en oh·ido al cabo, al correr de dlas, meses, aiios ó 1,i1los. Uno m:ís á la pelea por la
sombra de la inmortalidad, ya que perdimos la fü en su bulto, por la perdurabilidad del nombre, del fiatus
t:ocis, ya que no creemos en la substancialidad del alma; uno más inficionado del erostratismo que á todos nos corroe, del mal del siglo; uno más que aspira á. que so cierna su nombro sob1 e el despojo de su
vida; uno más que nos ofrece su • provisión de ensueños para combati1· la vida • á cambio del jornal do
gloria para combatir el espectro de la muerto. ¿Quién rehusa sor padrino do la criatura de un compaiíero as! de ilusiones y ,·anidades?
Lo que estas páginas te ofrecen, lector, son cuadros de miseria en que el trato sexual forma el acorde de fondo. No el amo,·, no tampoco la sensualidad, ni menos la pasión, porque todo aparece aquí fríamente pragmático, como en un cronicón medioe,·al, con tenue colorido en las frases. Son unas relaciones sexuales que parecen regidas por un código, no por consuetudinario menos rlgido ni menos frlo quo
otro código cualquiera. Hay cosas atroces, como las razones por las que l\Iarla, que amaba de verdad
á Berdahin,• so entregó con ropugnanciii al primer desconocido •para poder ir al dla siguiente con la
frente alta, en la s&lt;1guridad de que ya era mujer.• Pocos códigos más otrozmentc rlgidos, más ele esclavoi:, que el código consuetudinario que semejante cosa decretase. Me complazco en creer que tal artlcu•
lo no existe, que lo hecho por Maria obedeció á oti-os móviles más humanos, al hambro acaso, ó que no
amaba de verdad á Berladún aun cuando ella misma creyese otra cosa. Su ocurrencia me sabe al:o á
literatura pow· épate1· le bourgeois.
Las figuras que por aqul desfilan, gesticulando al recitar su recitado, p111·cocn sombras chlnesoaa,
sin carne ni sangre, ni nervios, ni músculos, sin apetitos apenas, sombras que en el tablado repiten las
contorsiones y muecas que les enseiíaroo, atentas á una liturgia estrictamente formulada. Una opaci,
dad y languidez enormes las envuelven. Si es así ese París, debe do ser bien triste á pesar de sus car,
caj11das, risas y besos que parecen responder á acotaciones del papel de la comedia¡ carcajadas, risas y
besos del teatro. El tal Parls debe ele amodorrar al alma con sus dibujos de Steinlen y sus estrofas da
Rictus; parece una ciudad de almas cansadas, de donde huyera la espontaneidad parn siempre.
Todo esto, la opacidad, la languidez, la monotonla, la sombra-chinesquerla, todo esto deja una im•
presión honda, la impresión que me llevó luego de leido ei:te libro, á respirar aire libre á plenos pulmo
nos, á restregar mis retinas con la visión reconfortante de la austera y grave llanura castellana.
En medio de esta pesadilla acompasada y opaca, incidentes de una amargulsima realidad ,·iva, no
teatral, como el de la niña de los anteojos en Una aventura y sobre todo en Graveloche, aquel pobre
hombro que •corría perseguido por otros, como una bestia, cruzando entre los carruajes y atropellando
A los transeuntes, mientras los que venlan detrás de él gritaban ¡á él! ¡,l. él!. ... ¡es el ladrón! El fugitivo
so abrla paso entro la multitud, con los ojos fuera de las órbitas, latigueado por el miedo. Y el grupo de
perseguidores acrecla, se multiplicaba, se convertla en ejército, clamoreando su insulto, sin saber siquiet
ra si h1.:bla robado. Bastó que alguien lanzara la acusación terrible, para que todos hicieran coro, feli•
ces de hincar la garra en la víctima. Nadie se preguntaba las circunstancias del robo. Nadie trataba de
asegurarse de que el robo existla .... • Aquí se pone de manifiesto uno do los más bajos instintos humanos, el instinto policiaco, tan bajo como el instinto judicial. Y ¡aquel pueblecito de tísicos de Los Cal·
dos! Hay, por otra parte, un Sevilla en Pa1·ls, que será, en efecto, Sevilla en Paris, puesto que no es Sevilla en Sevilla; una Sevilla de teatro traducida al f,·ancés, una Sevilla tan genuina y castiza como aquella sevillana que en 188) encontró en la Exposición¡ una sevillana de ancha carota rubia, con su mantilla
de madroño~, y que hablaba el ca~tellano con un horrible fraseo de las erres y un accntuadlsimo acento,
francós.
Mas lo quo sobre todo me llama la atención en este nue\'O peregrino de la literatura, en esto mozo.
que viene por su (jornal de gloria,• es la iniciativa para la fl'ase¡ es su caracterlstica. Aqul leereis: masticar besos¡ espolear carcajadas; cascabelear una alegria delirante, ó bien risas¡ borbotear risas; caracolear frases dudosas¡ trompear canciones; mariposear la tentación de un beso¡ la lengua aleg1·e de un estudiante que campanea! ¡presente!; baila1· alegrias con los labios; bufonear amores; relampaguear el placer chisporroteando besos; hilar palabras en una conversación incesante y sorda; deshojar margaritas de
porvenir; hincharse los labios para el beso .... IY quó sé yo cuántas más! Lo •de una carcajada hueca
galopó bajo la noche, • es pura y exclusivamente f1·ancés. Algo de forzado á las veces en tales frases.
hay que reconocerlo, como en la de aquel reloj que •afectaba cierto sadismo• y •desangraba lentamente los minutos.• Y expresiones vivamente gráficas como cuando Mauricio e daba manotadas sobre sus
convicciones para no perder pie,• mientras la embriaguez •era un anteojo que ponla los objetos á su alcance y le permitía masticarlos hasta arrancarles la savia.•
En la metáfora propende, y es propensión reveladora de mucho, á apoyar lo concreto y real en lo
absti·acto é ideal, lo definido en lo indeterminado, como si el mundo de la abstracción nos fllese más in·
mediato que el mundo de la realidad concreta o~Ativa. As( qos babi!\ de •una franja de cielo obscuro,
~
.. '

lnvaTiable, como un!! pincclada_de dolor sobre una vida; de •un tragaluz que so abre sobre un patio co.
mo una ambición sobre un imposible;- de que •el poeta levantó los ojos como dos reproches • ó de que
clas panteras se paseaban como instintos en una cárcel de voluntad.• Porque si decís que los instintos
se revuelven en la cárcel de la voluntad como panteras en sus jaulas, el proceso psíquico de la metáfora.
es el directo y corriente. Esta manera inversa es reveladora de mucho, Jo repito; puede servir do señal
tlpica con que conocer á. un escritor. Ei el slntoma más caractJristico de la peculiar manera que de vor
los paisajes parisienses tiene Ugarte: él nos explica aquel tono de triste teatralidad de quo hablaba.
El lenguaje . . .. esto exigirla todo,un tratado en que me explayase sobre las faltas y sobras de esto
lenguaje que hasta cuando es correcto parece traducido del francés. Un lenguaje desarticulado, cortan te y frlo como un cuchillo, desmigajado, algo que rompe con la tradicional y castiza urdimbre ele! viejo
castellano; un lenguaje de ceñido traje moderno, con hombreras de algodón en rama, con angulosidades
de sastrerla inglesa, con muy poco de los amplios pliegues de capa castellana, de capa en que embozar
se dejándola flotar al "ionto, sin rotundos periodos que mueren como ola en playa. No lo censuro; todo
lo contrario.
Esta tarea revolucionaria en nuestra lengua, con sus excesos y todo - ¿quó revolución no los trae
consigo? ~ hará su obra. La prefiero á la labor de marqueterla, cepilleo y barnizado de los que aspirando á castizos, por castigar el estilo castigan al lector, como decia Cia1·í11. Lo he dicho muchas vc!ces,
hay que hacer el español, la lengua hispano- americana, sobre el castellano, su núcleo germinal, aunque
sea menester para conseguirlo retroceder y desarticular al castellano; hay que eusancharlo si ha de llenar los vastos dominios del pueblo que habla español. Me parece ridlculo el monopolio que los castellanos de Castilla y palses asimilados quieren ejercer sobre la lengua literaria, como si fuese un füudo do
heredad. Ni aun la anarqula lingiUstica debe asustarnos; cada cual procurará que le entiendan, por la
cuenta que le tiene. Roto el respeto á la autoridad de una gramática autoritaria y casulstica á la vez,
cada cual verterá sus ideas á la buena de Dios, según la gramática natural, en el lenguaje que más 4
boca le venga, y todas las divergencias que de aquí surjan entrarán en lucha, serán eliminadas ó selcociooadas éstas ó las otras, se adaptarán al organismo total del idioma á la vez que lo modifiquen aquóllas, é irá asl haciéndose la lengua por dinámica vital y no por mecánica literaria, por evolución orgánica, con sus obligadas revoluciones y crisis, y no por fabricación mecánica. Cuando empiece en E,paüa
á conocerse cientlflcamente la lingülstica y no en abstracto y muerto, sino en concreto y vivo, es decir,
aplicada á nuestro propio idioma, cuando se generalicen los conocimientos respecto á la vida y desarro·
llo de ésto y do cómo lo hablan los que no lo escriben y cómo lo escriben los que apenas lo hablan, entonces se sabrá para quó puede servit· el artefacto ese de la gramática y para qué no sirve, y que es tan
útil parn hablar y escribir el castellano con corrección, como la clasificación de las plantas de Lineo lo
es para aprenderá cultivar la remolacha, el cáñamo ó el olivo.
Cuenta que no defiendo los galicismos que algún purista podrá contar en esto libro; ni los defiendo,
ni por ahora los censuro. l\Ie limito á hacer observar que formas hoy corriontos fueron galicismo ó ita
lianismo ó latinismo en algún tiempo, y que prefiero una lengua espontánea y viva, aun á despecho du
tales defectos, á una parla de gabinete, con términos pescados á caña en algún viejo escritor y giros quo
huelen á aceite. El criterio, en cuestiones estas de estilo, corrección de lenguaje y buen gusto (!!) ha sido
&amp;iempre para mi el más claro signo de osplritu progresista ó retrógrado. Tendré siempre á un Hermosi.
lla por un reaccionario redomado, aunque se nos parezca más liberal que Riego y renegando de todo
Dios y todo roquo. Vuelvo á repetirlo, una de las más fecundas tareas que á los escritores cu lcugua
castellana se nos abren es la de forjar un idioma digno de los varios y dilatados palscs en que so ha do
hablar y capaz de traducir las diversas impresiones é ideas de tan diversas naciones. Y el viejo oastella.
no, acompasado y enfático, lengua de oradores más que de escritores- pues en España los más de estos
últimos son oradores por escrito-el viejo castellano que por su [ndole misma oscilaba entro el gtongo•
rismo y el conceptismo, dos fases de la misma dolencia, por opuestas que á primera vista parezcan, oi
viejo castellano necesita refundición. Xecesita, para europeizarse á la moderna, más ligereza y má3 pro cisión-á la vez, algo de desarticulación, puesto que hoy tiende á la anquilosis, hacerlo más desgranado,
de una sintaxis menos evolutiva, de una notación más rápida. La influencia de la lectura de a.ntores
franceses va contribuyendo á ello, aun en los que menos se lo creen.
He aquí porqué me parece la presente obra una obra de alguna eficacia en el respecto lingiii,;tico.
Revolucionar la lengua en la más honda revolución que puede hacerse; sin ella, la revolución en las ideas
no es más que aparente. No caben, en punto á lenguaje, vinos nuevos en viejos odres.

20 1

l\IIGUEL DE

Salamanca, Julio de 1901.

UNAMUNO.

�REVISTA MODERNA.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE INSTRUCCIOK PRIMA1'IA
PR~ENTADAS EN FORMA DE ot:TAMRN POR GA DINO OARREDA ,

.\ L'\ COMl!-&gt;IÓN NO'.\IURAO \ eH l NA JUNTA OE A~IICOS, RKCNIDOS CON EL OBJETO DE PROMOVER LO 12UI! J'liUIESR SER ÚI IL

rAHA 0IFCN0IR L A JLCSTRACIÓN EN Mtx1co.

.A PHOUAOO roR DIClf,\ CO~IISIÓN, TANTO &amp;N LO (iB!',;ERAL, COllO •x LO UELA"J J\'O .\ LA PARiE
RBSOLUTIYA CON QUE TERMINA,

293

sos excepcionales, ni es aplicable sino con inteligencias más avanzadas y no con los que comienzan á dar
los primeros pasos en la via de la instrucción. En esta época, más que reglamentar, se necesita robustecer, y para esto la forma espontánea de nuestra actividad es la. más eficaz; quere: 1:eglamentar antes do
tiempo es siempre un medio seguro de impedir el desarrollo. El compás de la mus1ca, para el que ya sabe and~r, es un medio de facilitar la marcha y de hacerla menos fatigosa, pero jamás será propia para
enseñar á los niños á dar los primeros pasos.
La inteligencia de los niños que van á recibir la instrucc:ón estit, por decirlo as!, dando EUS prime·
ros pasos. ¡A qué engrillarla con esas fórmulas abstractas que no puede comprender ni menos utilizar!
Las tendencias espontáneas de su actividad, son las que deben secundarse y fomentarse. Ahora bien, supuesto que los niños tienen tanta afición á examinar los objetos materiales, como repugnanci11, invenci•
ble por las concepciones puramente ideales, por la presea tación de los objetos materiales dtlbe comenzar
toda. lección 1 si se quie1·e que ella sea interesante para el niño, y por lo mismo, fructuosa: al objeto concreto tomado como punto de partida, se debe volver después de cada sin tesis abstracta: en suma, al mé•
todo franca y completamente objetivo es al que debe recurrirse.
Es imposible que en esta exposición de nuestt-as creencias sobre la materia, hayamos de formular, nl
someramente, todos los preceptos del dificilísimo arte de esta clase de enseñanza, en la cual lo abstracto
debe ir constantemente ligado á Jo concreto, para quitarle la aridez que es aqnl, como en cualquier otro
caso, una causa de infecundi&lt;lad. Hay¡ sin embargo, una circunstancia sobre la cual queremos expllcar
nos, porque ella nos parece capital. Se debe procurar, hasta donde sea posible, sobre todo, durnnte el
primer periodo, que sean los objetos reales y no su representación la que se ponga en manos de los educandos; decimos que esta circunstancia es capital, porque ella es la que permite dar una plena satisfac,
ción á la necesidad que se advie1·te en las inteligencias infantiles, de llenar la mente, por el conducto de
todos sus sentidos, de nociones objetivas que permanecerán en ella depositadas, •!orno materiales indispensables de sus ulteriores combinaciones subjetivas. Es de observación vulga1· que los niños no quedan
jamás satisfechos con que una noción cualquiera del mundo exterior les llegue poi· un solo sentido; necesitan emplear el mayor número posible, y sólo cuando se satisface esta instintiva necesidad es cuando
se logra concentrar por algún tiempo su atención. La educación del tacto, sobre todo, es para ellos un
complemento indispensable de las otras sensaciones: para ellos, ve1· llega á ser sinónimo de palpar, y su•
freo una notable contrariedad, muy nociva. para la atención, cuando estos dos sentidos no se asocian.
Esta irresistible tendencin, que la pedantesca pedagogla antigua calificaba de vicio, que era preciso
corregir¡ ha venido á recibir una plena sanción con los adelantos de la fisiologla moderna. Esta ha demostrado que multitud de nociones que se atribulan directamente á la vista, ó que se creían innatas, son
el resultado de la combinación de la vista y el tacto muscular, es decir, de la conciencia del esfuerzo de
los miisculos, ó bien de esta última sensación con el tacto cutaneo; tales son las nociones de distancia, de
movimiento¡ de tamaño, de volumen, de peso, de densidad, etc., etc. l\Iás toda.vla, la distinción, que nos
parece ·tan absoluta, entre lo subjetivo y lo objetivo, entre el mundo exterior y el mundo interior, se caracteriza principalmente por la intervención del tacto muscular en las nociones que atribuimos al mundo extel"ior, y su falta completá en las puramente subjetivas ó del mundo interior. Un hombre, diceBain,
que careciese de todo movimiento, no se distinguida, ó más bien, serla todavla. inftlrior, en cuanto á la
distinción del mundo subjetivo y del mundo objetivo, á una persona sumergida. en un perpetuo sueño;
él confundiría todo con su propio ser, y toda distinción entre una y otra clase de fenómenos, desaparecerla. En efecto, sólo la posiblidad permanente y segura de tener un conjunto dado de sensaciones, mediante ciertos y determinados movimientos de nuestra parte, es lo que viene á despel'tar la idea de un
mundo exterior é independiente de nosotros, y también lo que nos parece una prueba inefragable de su
existencia. Si yo, con los ojos cerrados, afirmo que todos los objetos que estAn en la pieza en que escribo existen, es porque estoy cierto de que, mediante el movimiento de mis párpados, que llamo abrir los
ojos, dichos objetos se pl'esentarán á mi vista, como también creo que podré cerciorarme de su existencia por medio de mis otros sentidos, si me acerco á ellos con ayuda de los movimientos convenientes de
mis miembros.
Esa permanente posibilidad de asociación de nuestras sensaciones, mediante ciertos movimientos
conscientes de nuestra parte, constituye, pues, todo lo que hay de evidente y de inconcuso para nosot1·os
en la existencia objetiva. ¡Qué extraña preocupación ha podido entonces inducir á la educación sistemática, á convertir á los niños en simples receptáculos pasivos de sensaciones, sin permifüles que su propia
acti,,idad muscular las combine en las diversas fol'mas propias para hacer en ellas la impresión más pro•
funda y duradera.
Por este motivo, nosotros queremos que, en caso de ser indispensable, se refiera la representación
dol bulto, á la representación dibujada de las cosas, y ésta á la escl'ita y á la oral. En todo caso se debeprocurar que los niños, al comenzar su educación, tl'abajen y cultiven su mente, con las cosas mismas y
no con sus signos: no sólo porque esto les es más fácil, sino porque esto los habitual':i. á saber que cuant.lo tengan que hacer uso de puros signos, en vez de cosas, como por ejemplo, de puras palabras, l11s oom•
binaciones que con estos signos se hagan, no tienen valor, sino en cuanto á que son una señal de lasque
pueden hacerse con las cosas, lo cual les quitará á las palabras, y en general, á todos los signos ó slmbolos, ese carácter que todavla conserva para la mayoría de las personas, en virtud del cual quieren, A
fuerza de revolver y de manipular palabras, encontrar verdades nuevas que sólo los hechos pudieran pa•
tentizar,
0

INDIVIDUOS QUE COMPOSIERON LA COMISION DICTAMINADORA:
CC. Ge.bino B..lrredi, Igaa.ci'&gt; Ra.mirez, R:i.f&lt;l.el Martinez de la.Torre, Guillermo Prieto, Roberto Esteva.

l,'.,ducatlon conijtitoe Je pn:mltr des arts le scul
pleinem~nt général, cclui qui perfecclonne l'netion
en amellorant l'a¡¡cnt.
A. Comtc. Systcme de Pollt posit, t IV. p P4G,

PARTE SEGUND.\.
DEL MJ,;TODO &lt;it' E DEDERÁ ADOl'TAR!;E.

El consejo que 11nL11ral111c11to surge de esto principio lle íisiologla psicológica es: quo uur1111to el cultivo mental so debo procurar el empico de todas nuestras facult11des y no de un11 sola, para logra1· su .descanso alternativo y hacer provechoso el ejercicio intelectual.
De esta manera, no sólo se logran\ fortalecer nuestras facultades naturales, sino retardar la. fatiga do
un modo notable. E11ta última. circunstancia es de suma importancia., porque ella permite prolongar algo
más el tiempo de cada lección, sin determinar el agotamiento cerebral, que tan funesto es para, el desarrollo ulterior de las facultades correspondiente11.
Se debe á todo tranco evitar que en el curso de una lcoción sobrcv,mga la. fatiga mental; antes de
que ella deje de ser interesante para los alumno~, debe abandonarse, so pena de esterilidad, cq&amp;lldQ no
de ir1·eparable perjuido.
Se vi-, por lo que precede, cuál dobe ser el fin que debemos proponernos en la oducaoióu de la ni1'fra,
que era el primer punto que dcseabamos examinar: queda ahora por resoh'er, cómo se podrá obtener es,
to cultivo, simultáneo y siempre grato, do todas nuestras facultades mentales.
Todo el mundo ha podido notar que no es el deseo de aprender lo que falta á los niños, bien al con·
trario, todos cono::cn la insaciable sed de aprendizaje que 1011 devora, la. oual se revela á cada momento
por sus preguntas sobre todas materias. ¿Por qué, pues, esa ansia. de sabor so transform1 en la escuela
en una repugnancia. insupernble, la. cual hace del mismo niño, que en su casa era vivo y penetrante, un
tipo perfücto de obtusidad y do torpeza? La. principal, si no la única razón de este cambio que sorprende muy desagradablemente á muchos padres de familia, es: que en su casa y con sus hermanos y familia, los niños parten del conocimiento de los objetos que hie1·en sus sentidos, p11ra buscar la. generalización
abstracta que debe enlazarlos con otros conocidos, y en la. escuela se les quiere hacer partir de la concepción abstracta para llegar luego á. lo concreto, ó lo que es peor todavla, para quedarse estacionados
en el terreno abstracto puro, y por lo mismo, incomprensible para. ellos; es: que en su casa y en el trato
s;icial, el carácter objefü·o y material de sus puntos de partida, hace que la atención se cautive con la
poderosa ayuda. de todos los sentidos; es: que en la Tida común, á diferencia de lo que pasa en la vida
pedagógica, la generalización es un resultado y una suma inductiva de todo lo que hemos ave.iguado,
y no un punto de partid11 desde el quo debemos deductivamente llegar al caso especial que pueda más
tarde presentársenos; y la inducción .nos es más espontánea, y por lo mismo más atractiva que la deduc•
cióo, como la suma es más sencilla que la división.
La práctica común de poner ejemplos para aclarar, como se dice, la regla general, es la confesión
palmaria de esta verdad; pero ella. no hace sino paliar el mal en UQa de iUs consecuencias naturales, la
falta ele claridad, mas no la curn. El Ycrdadero remedio está en la inversión del punto de partida. El mé,
tp1lo común de e1Jsoiianza, que no es otro, segt'.¡Q l¡en:¡os inclicl\,qo,, C\uc f?l ~e,h\ct\yo1110 es iíti\ s¡qg en ca,

�lmvts1'A MODERNA.
Nosotros queremos que so dt•jc iL la actividad del niilo toda la libertad y la espontaneidad propia para su desarrollo y para su fecundidad¡ que el profesor no haga en lo posible sino allanar el camino; que no explique lo relativo ¡\ un objeto, sino cuando haya logrado despertar suficientemente la curiosidad de los niños, y después de haber hecho que ellos por si mismos describan y expliquen Jo que
pueda estar á su alcance, con la menor ayuda posible; aunque sin permitir que la impotencia para superar las dificultades, haciéndose sentir demasiado en aquellas tiernas inteligencias, venga á ser causa
de fastidio.
En cuanto á las demás explicaciones, el profesor deberá darlas siempre proporcionadas á la capacidad de los educandos, y mantJniéndose siempre en la estricta verdad de los hechos.
De este modo el preceptor podrá, durante el tiempo indispensable para que los niños adquieran las
nociones técnicas indispensables de lectura, escritura, etc, hacer que conozcan las principales adquisiciones y descubrimientos de la ciencia; cambiando así totalmente su punto de vista, transformando muchas de sus simples creencias en convicciones, y haciendo ver la posibilidad de efoctuar la misma transformación respecto á otras creencias, que poi· entonces tienen que admitir sin las pruebas suficientes, y
bajo la fe de los que saben más que ellos. Por ejemplo, al habla1· de los principales hechos de nuestro sistema planetario, no se detendrá á dar las pruebas de sus asertos, las cuales serian incomprensibles para
ellos; pero si les hará saber que estas pruebas existen, y que si alguna vez logran tener los conocimientos matemáticos necesarios, lo que ahora deben admitir como una simple c1·ee12cia, podrá llegar á ser
una profunda convicción.
Nada deberá omitirse para hacer sentir al niño, cuando sea oportuno, este importantlsimo carácte1·
de la fe moderna ó cienllfica, que consistt en ser demostrable. Esta perspectiva permanente de poder
tl'&amp;nsformar la pura c1·ocncia en convicción, la fe en demostmclón, no sólo es un estimulo viv!simo é
incesante para aprender, sino que también viene á ser el mejor y más eficaz remedio y preservativo
de la intoleranria y de la tiranía. El que está cierto de poder com'encer, no se verá jamás tentado á
imponer una creencia por la fuerza; podrá compadecer al que no está en aptitud de comprender una
demostración, pero nunca perseguirlo: propenderá, más ó menos, á instruirlo, mas no á exterminarlo.
¡Quién no percibe la inmensa importancia social y moral de semejante cambio! ¡Quién no aprecia el
profundo contraste que existe entre estas tendencias y las que hemos manifllstado ser propias de las creencias absolutas é indemostrables! Y, ¡quién podrá entonces no unirse á nuestra empresa de apresurar y
cimentar un cambio tan saludable!
Fácil es comprcnde1· por esta somerfsima é incompleta, aunque un poco larga, exposición de nuestros deseos, qué elevación de ideas, qué dosis de buen juicio y de prudencia, y qué vasta, y sobre todo,
variada y sólida instrucción, se requiere en los profesores para cumpfü tan importante misión social. Fácil es ver cómo so eleva así el carácter de unos funcionarios que hoy se miran tan rebajados.
Poro tal vez se creerá, por este motivo, que para llegar á ser prof.:sor de instrucción primaria St necesita llegar á. ser un sabio consumado, y que, por lo mismo, á fuerza de querer lo mejor se hace imposible la consecución de lo bueno, y se paraliza, en vez de fomentar, la difusión de la instrucción.
Este temor no es realmente fundado. Aun poniéndose en el punto de Vista más exigente, un alumno
que saliese do los bancos de la Escuela Preparatoria, tendría, si babia hecho sus estudios completos, la
suma de conocimientos necesarios para desempeñar tan trascendentales funciones, con sólo que practicase durante un año el arte de la enseñanza á la vez qne sus fundamentos cientlflcos, es decir, basados
en las leyes de nul'stra propia actividad flsica y mental.
Poro si es Ycr&lt;lad que esto seria suficiente, no lo es menos que esto st:r!a indispensable también. No
6s posible que un profesor de primera clase desempeñe su dificil encargo con la suficiente espontaneidad1 y por lo mismo, con la necesaria facultad de adaptación á las exigencias de cada caso, si no ha adl}tlfrido una sólida instrucción en cada una de las ciencias que se ocupan del estudio de las propiedades
de las cosas ú objetos que le van á servil' de punto de partida para sus lecJiones. Cada objeto requiere,
para ser explicado convenientemente, el auxilio do todas las ciencias reales; y como, según hemos indicado, es muy conveniente que la iniciatÍ\'a del punto sobre que debe principalmente versar la lección ó
explicación, parta de los alumnos mismos, si se quiern que el éxito sea compl11to, es forzoso que el profesor esté preparado para todo evento.
Cada objeto puede ser sucesivamente el motivo de una lección fructuosa de aritmética, porque sien·
do susceptible de ser numerado y dividido en partes, lo es también de que con aplicación á él se haga la demo!ltración de cualquiera de los teoremas de la ciencia del cálculo; puede ser el motivo de una aplicación 1fo In geometr!a, porque tiene figura y extensión; de una exposición de leyes físicas, porque tendrá
peso, sonoridad, propiedades caloríficas, color y demás atributos del dominio de la óptica; y por último,
poseerá propiedades eléctricas. El tendrá ciertos caracteres químicos, que se prestarán á explicaciones
muy utiles é interesantes, sin dejar de ser sencillas; él procedera dil'ectamente, ó al menos, tendrá entro
sus elementos, por poco que sea complexo, algunos que ptrtcnezcau al reino animal ó vegetal, y que exijan el conocimiento de las ciencias de la organización y de la vida, y que den oportuna ocasión á lecciones muy interesantes y muy útiles sobre uno y otro punto, y sobre el enlace y conexión de la primera
con la segunda y Yiceversa. Por último, un objeto cualquiera que so tome como punto de partida, será
f,nzosamente ó un producto directo de la naturaleza ó un resultado del arte; pues•bien, tanto ·en un caso coJto en otro, será fácil llamar la atención sobre la manera con que el hombre ha Influido ó ha podido
lnflofr en su producción. Si pertenece, por ejemplo, á la segunda categorla, os claro que tal fin se logra•

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RBV1S1'A MODERNA.

til con sólo explicar los diforcntes procedimientos do su fabricación, asi como la relación esencial que
tengan entre si las partes diversas do que conste. Si fuese, por el contl'ario, un pl'oducto natural, so llamará la atención al modo con que el hombre ha logrado mejorar, á su punto de vista, las cualidades útiles ó agl'adables que él posefa primitivamente en menor grado, ó bien quitándole otras que nos convenfa
que no tuviese.
Do esta suerte, con ocasión de una pera, poi' ejemplo, perfeccionada por el ingerto, se podrá demostrar do un mc,do tan sencillo como eficaz, de qui• manera la humanidad so ha el'igido en la tierra á fuerza de estudio y do observación, en una Providencia efectiva, que mejorando sin cesar, en los limites de
su poder, las condiciones del planeta, se hace acreedora á nuesti·a creciente gratitud, con tanta más razón1 cuanto que. careciendo de omnipotencia, no puede se1· mol'almente responsable de las imperfeccio·
nes que no ha podido aún remediar. De esta suerte, los servicios prestados, y que no es posible desconocer, suministrarán, sin esfuerzo y sin ficción, una ocasión favot·able para el cultivo de nuestl'Os más no·
bles instintos, permitiendo y suscitando á cada paso una sincera y pura efusión de gratitud, sin mezcla
posible de reproche,
Si la perfección moral se condensa, como dice admirablemente Ripalda, en la Caridad, y si la caridad, según el mismo, no es otra cosa sino el amor á. nuestros semejantes, no es posible poner en duda la
eficacia superior de este medio de moralización, comparado con la situación contradictoria de otras doctrinas que por una parte presentan al hombre como el origen de todos nuestros males¡ á la humanidad
como un enemigo del alma, del cual debemos huil', y por otra nos prescribe amario como á nosotros mismos. ¡Como si un precepto puramente especulativo, por más que vaya cimentado en terribles amenaza!'¡
pudiese Impedir las desastrosas pero lógicas consecuencias do unas premisas inflexibles!
Esta bl'evfsima recapitulación, basta para demostl'&amp;l' que la instrucción cientifica del profosor, debe
ser, sin hace1· mérito por ahora de la literaria, sólida y general, tal como la que se da, en fin, á los alumnos de la Escuela Preparatoria, y que no puede ser menor, so pena de esterilidad ó al menos de una mu•
cha menor fecundidad en los resultados de su misión.
Estos profosorcs, sin embargo, capaces de desenvolver asi todas las faculta.de! de los niños, hacien·
do que ellos mismos analicen las cosas para llegar á las genol'alizaciones á que se presten, procurando
que las describan asemPjándolas á otl'OS objetos ya conocidos, que las definan, etc., etc., no haciendo más
que ayudarles siu sustituirse á. ellos, y que Juego completen la lección hecha por el niño con todo ague•
!lo que crean com·eniente, y que no ha podido estar al alcance de aquél, no pueden ser nunca tan comunes ni tan numerosos como seria necesa1'io para satisface1· las exigencias de la instrucción primaria, si
todos los maestl'os debiesen estar á esa altura; pero esto no nos parece, al menos por ahora, indispensa•
ble; basta con que se procure que en las principales capitales haya algunos de éstos que servirán de modelo á los demás: éstos fol'm&amp;l'án la primera clase. La segunda será formada por personas de menos ins•
tl'ucción, pero educadas siempre en este sistema, que aplicarán también, aunque con sujeción á ciertos
textos dispuestos al efecto. Podl'á haber todavfa otra clase tercera de profesores, para escuelas de me•
nor importancia, para quienes será preciso redactar texto'! en los que se haga la aplicación del método,
y de los que no deberán apartarse ni en un ápice, propagando así el sistema aunque de una manel'a ca•
bi automática, pero siempl'O con notable ventaja para loll alumnos.
Decit· que esta clase de profesores están destinados á desaparecer paulatinamente con los progresos
do la ilustración, es una cosa que casi no ha menester indicarse; pero reconocer que ellos son por ahora
indispensables, es otro hecho que no nos parece menos obvio.
Asl, los que sinceramente deseen contribuir á la difusión de la inst:-ucción primaria, pueden cooperar muy eficazmente á tan noble fin, do dos maneras diferentes, pero ambas eficaces La una será formando, con sus cons&lt;&gt;jos y sus lecciones, profesores de los de segunda clase, para lo cual podrán tomarse
de las escuela$ gratuitas, tanto federales, como municipales ó Jancasterianas, cierto número de jóvenes
que se hayan distinguido por su moralidad y aprovechamiento, y formar después con ellos profesores capaces do dirigir las escuelas primal'ias que puedan ir vacando, ya sea en el Distrito, ya en las poblaciones do los Estados limítrofes.
Las relaciones sociales y polfticas de todos los que nos hemos reunido aqul, serán la principal palanca con que deberemos remover los obstáculos que pudieran dificultar el logro del segundo ot.jeto; pero
para ello es preciso que todos contraigamos aquí el solemne compromiso de ponerla al servicio de nuestra causa, que es toda de pl'ogl'eso y civilización.
La segunda manera con que podemos contribuir á este patriótico fin, será, el redactar tratados propios para servir de guia á los proferores, tanto de primera como de tel'cera clase, en perfecta conformidad con los principios establecidos arriba, y teniendo presente que dichos manuales deben servir de norma y pauta á unos y á otros, y que aunque los de segunda clase puedan apartarse algún tanto del texto,
sobl'e todo en lo relativo á pl'esentar á los niños casos nuevos y variados, en los cuales puedan ejercitar
su inteligencia y aguzar su sagacidad; los de tercera clase están obligados á ceñirse estrictamente á lo contenido en el manual, el cual, por tanto, deberá contener todos los detalles que se juzguen necesal'ios, y
aun los que sólo sean útiles, aun cuando dichos manuales parezcan voluminosos, pues es preciso tene1·
presente que ellos no van á servir á los alumnos, sino á los maestl'OSi ó más bien, á aquéllos por intel'me·
dio de éstos.
GABrno BARREDA.

�2!!6

ARo IV

REVISTA MODER~A.

EL ULTIMO SUEÑO DE LUIS XV.

MÉXICO,

1ª

QUINCENA. DE ÜCTUDRE DE

ARTE V

ANATOLE

I

FRANOE.

NúM.

19

REVISTA MODERNA
DIREC T O R : JESUS ;E. VALEN ZUELA.

AJO el murmurio lento de las últimas palabras de absolución, el rey, muy débil, se
durmió.
El anciano sacerdote, de rodillas, hizo la acción de bendecir. Después, y con
una mano sobre el brocado del gran lecho aparatoso, se levantó.
Durante un minuto contempló, pensativo, al moribundo, lamentable, cuyo
Mstro tumefacto destacábase, violado, sobre la blancura de las sábanas en la media sombra del baldaquino de cortinas de seda azul.
llnbo un largo suspiro, lleno de filosofía, en el sacerdote; luego, atravesando la gran cámara, vacía
y muda, abrió con precaución la alta puerta blanca.
El cuchicheo hipócrita de las conversaciones se extinguió. Silenciosamente, según las estrictas leyes
de la etiqueta, la corte, en traje de gala, llevando todas sus insignias y decoraciones, entró con lentitud
y de pie, ceremoniosa, púsose á mira1· la muerte de su viejo rey.
Entretanto, I,uis XV tenia un gran sueiío: estaba muerto, y bajo un cielo azul, donde las estrellas de
oro se agrupaban en flores de lis, al través de una llanura inmensa, hacia el horizonte pálido, andaba él,
buscando el camino del paralso.
Andaba, andaba .... y ante él ninguna estrella se elevaba en el firmamento para guiar hacia Dios á
Su Majestad Crist1anisima.
.
Luis XV sentíase fatigadp, y pensaba que era. muy descortés el Padre Ci,lestial, al mostrar tan poco
interés en darle la bienvenida.
- En verdad, sófo en Versalles hay modales cultos, se dijo.
De pronto apareció, caminando á su encuentro, una ligur.a extraña: era un gran cuerpo decapitado,
revestido esph'•ndidam~nte-con una casulla de oro incrustada de piedras preciosas; una aureola cerniase
encima de su cuello sangriento, y llevaba en las manos, cubierta con una mitra de plata, una cabeza de
barba blanca.
Luis, cel Bien Amado, , la reconoció. Sin duda, San Dionisio venia á saludará su alma, de parte del
Alllsimo, después de haber recibido sus despojos terrestres en su antigua abadía.
Pero se equivocó: San :Oionisio no lo conocla y le preguntó quién era.
-$oy el rey de Francia, y busco el paraíso.
_
El santo no demostró sorpresa: ¡habla visto tantos reyes de. Francia!
-A la derecha, siempre á la derecha, dijo.
Luis XV readquirió valor, y se hundió de uue\'O en la llanura ilimitada .... En el cielo, de un azul
sombrío, las flores df.1 liS palldeclan.
Anduvo, 1;1.nduvo, y siempre el horizonte monótono retrocedía.
Pareoíale muy duro al anciano monarca, encontrarse tan solo en aqu-11 desierto. l\leditaba y se decía que en aquel otro mundt&gt; debia ser él muy pobre cosa, para estar asi, tan abandonado. Habla siempre creído que un rey áe Francia era uno de los primeros cerca del buen Dios, y be aquí que ahora envidiaba á M. de Cboiseul, desterrado, en su pequeña corte de Chanteloup.
Al fin, columbró, arrodillado sobre la arena, á una mujer de larga cabellera. áurea, y á quien encontró parecida á esa pobre condesa cuando en el pequeño boudoir de Luciana Leonard, la peinaba.
Y al pensar en esas cosas, Luis •el Bien Amado,• suspiró.
La mujer le dijo:
-Soy Maria Magdalena¡ ¿qué buscai..l'
Luis XV inclinóse con galantería, y sonriendo ante los bellos ojos ele la pecadora rubia, respondió
t¡Ue era el r&lt; y de Francia y que buscaba el paraíso.
-A la izquierda, siempre á la izquierda, le dijo la Magdalena.
Aquella voz de mujer cantó largo tiempo en el alma del pobre rey, durante la penosa ruta.
El cielo volviase Mgro y las flores de lis ya no irradiaban en él. Tan sólo flotaba una como nebulosa cl1ua.
.
Luis XV se sentia cansado, muy cansado, y el horizonte desplegaba á su vista, inmutable, la-1esesperanza de su linea inffoita.
Por úftimo, cayó la noche, y, sin ver nada, el rey seguía andando.
Pero súbito, en la sombra, un grán ,·iejo le detuvo. Llevaba una llave de oro y una larga espada.
- ¿Qué busc.ais?
_
-Busco el paraíso, contestó el monarca. San Dionisio me ha indicado el camino por la derecha: Matla Magdalena por la ízq~ierda.
- Verdaderamente, exclamó San Pedro, no seguis la buena via .... Pero ya adivino quién sois: sólo el rey de Francia es capaz de tomar consejos de !J1Ujeres ligeras y de hombres sin cabeza.
Y en.el firmamento nocturno, las flores de lis se desvanecieron ....
Uu tintípeo _de campanilla resonó, argentino. El rey abrió los párpados hinchados; vióse en su gran
cámara, en el fondp' de su lecho aparatoso. Lentamente, llevando el viático, un obispo avan:r.aba. To•
dos los cortesan•os,: tt'e 'ródillas, doblaban, bajo las pelucas blancas, las cabezas pensativas.
Y parecíale- l&gt;«eno á Luis •el Bien Amado• el hallarse aún sobre la tierra y ser rey de Francia,
Y c~rró los _oj_o•
Un cirujano se ir¡clinó sobre él: en seguida, alzando la frente, hizo un signo.
El ciipitán'dé guardias vino y se colocó á la cabecera del lecho.
-Seño·res, ¡el rey ha muertb!
Repitió ·dos veces:
..: - ¡El"rey ha muerto!
Luego, sacando la espada, gritó, gritó:
•
¡Viva el rey!

1901

CIENCIA.
,JEFE DE REDA C CJON: JESUS URUE'J'A.
'l'ip, de Dubldn.

PROFETAS DE MIGUEL ANGEL,--CAPJLLA SIXTJNA. ROM,\,

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Revista Moderna Arte y Ciencia, 1901, Año 4, No 18, Septiembre, Segunda quincena</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                    <text>ARo IV

~1Éxcco,

l 1t

QcrINCENA. DE SEPTIEMORJ,; DE

1901

NúM. 17

REVISTA MODERNA
AR'1"E

, ... CIENCIA.

DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

JEI&lt;'E DE REDACCION: JESU S URUETA.

Tip. de Dubld11.

EL INSECTO.
OÑl:: que estábamos veinte pcrsouas en un cuarto muy grande y con las ventanas abiertas.
Entre nosotros habla mujeres, niños y vie.jos. Hablábamos todos de un
asunto muy vulgar, gritando y armando confusa algarabla.
De repente penetró en la habitación, produciendo un agrio chirrido, un
insecto alado, de unas dos pulgadas de largo. Revoloteó algún tiempo y se
posó en la pared.
El avechucho se parecía á una mosca y tambii\n á una avispa: tenía el corselete de un color rojo sucio;
del mismo color las alas planas y dura~; las patas muy vellurlas y st&gt;paradas y la cabeza gruesa y angul('.
a11, eran de un tono encendido, como de sangre.
El bicho movla la cabeza sin parar, de arriba abajo y ,le tforecha á izquie1·da; de repente se despe6 aba de la parnd, revoloteaba con estridente ruido, y vuelta á la pared y vuelta á sac~dir la cabeza con
repulsiva terquedad. A todos nos causaba asco, miedo y terror; todos comentábamos. su fea traza y todos gritábamos •á echarlo fuera.• Todos sacudían el paiíuelo, pero á distancia respetuosa, porque nadie se atrevla á aproximarse¡ y cuando el horrible moscardón alzaba el vuelo, todos, sin querer, retrocedían.
Solo uno de nosotros, un joven pálido, nos miraba con sorpresa, se encogla d"l hombros y sonrela. Eralti imposible darse. cuenta de lo que pasaba ni explicarse nuestra agitación.
Sólo él no veía al insecto ni oia el pavoroso estridor de sus alas.
De repente el horrible moscardón clava en éllos abultados ojos .... se despega del muro y posándose
sobre la cabeza del joven le pica en la frente entre ambas ct&gt;jas .... El joven lanza un debil ¡ay! y caé
exánime.
El feo avechucho salió volando y entonces comprendimos quién era. Era la muerte.
IVAN

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TURGUENEF.

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Ptt01"ETA6 DE MJCH'Er, Alli&lt;:Er,.-CAPJI.J, A S1xTJNA,

Ro:11.\.

•

�REVISTA MODER~A.

CUENTO BOHEMIO.
A

W AI.I.Ar &amp;_ G ll.I.PAT RI CK.

E mi vida, amigo mío, de mi azarosa y turbulenta vida bohemia, es esta una sen•
tida remembranza que yo guardo al calor de mi cornzón que muchos cre~n
muerto . .. . porque se esconde bajo mi pecho como la madrépora bajo el oleaJe
inútil, para dar silenciosamente su floración coralina, que salida á flor de agua
se metamorfoseará súbitamente en mad1·eporita fosilizada ... .
De mi vida hast!ada de placeres, he arrancado este e11plicgo tardío que aro·
mó con su aroma uno de mis más bellos días, ya lejanos .. ..
Eramos: un amador de la música y de las mujeres- ho,\· mue1 to!- de altane1·0 perfil aquilino de Robert Henick y corazón de niño; un artista de ojos leopardesc?s. y ~asio~es violenta11, que debió haber florecido en Florencia y en el ciclo de Benvenuto; un p~qmdcrm1co c1tareda
membrudo, de dientes blancos y ojos bovinos, que cuando bebía de un trago su nno, golpeaba al drscansar el vaso; un pensativo de brumosas miradas grises, que soñaba sin encarnar jamás su sueño, de
cloróticas manos simiescas y lasas como sus cabellos marchitos, . ... y un cancionero obscuro . • . .
Todos éramos buenos muchachos- qué corazón hay maleado á.:los veinte años?-y bebiamos el vino
sano de nuestra adolescencia como una maiiposa la miel de su pl'imavera. Libábamos el amor en bocas
bermejas que eran copas vivas, y el placer en copas c1 istalinas que cantaban la canción de Lorelay
henchidas de Yino del Rbín, la canción de l\Iignon henchidas de vino de Ilungda, la canción de Carmen
henchidas de vino de Xerez! Sirenas ardientes, afroditas sexuadas para amar, locuelas mariposillas noc .
turnas deslumbrábanse con la luz de nuestra juventud combustionada de alegria, y venlan á rondar en
torno de nuestros ojos brillantes, de nuestras bocal! fresca11, de nuestras cabelleras copiosas, de nuestras
mejillas sonrosadas, de nuestras vidas briosas, pujantes y potentes . . . . Ah! la juventud, la salud y la
fuerza, los tres dones soberanos que encarnan la única felicidad en la tierra!. . . , . Venlan jacarandosas
v borbollantes de risas sonoras, comian con sus deditos nacarados en nuestro mismo plato á semejanza.
de los p:ij aros que picotean los duraznos, bebían en nuestro mismo vaso echando atrás el cuello mórbido como las aves alectridas, nos brindaban fresas rosáceas y ciruelas purpúreas de boca á boca, en un
vuelo de besos, y encadenados en sus brazos como los egipanes de cabelleras de algas en los brazos de
las nereydas oceánidas, nos dejábamos sumergir en las sirtes del deseo sedientos de gozar y despertá·
bamos al peán de las cornamusas que saludaban al padre Sol, en una perdida isleta basáltica y sobre
un lecho florido de llquenes errantei,!
Y bien! Una tarde nos hallábamos en torno de una mesa suntuosamente decorada de botellas ebrias,
cascos cuyo vientre habíase Yaciado en un glu glu de risa loca! Haces de flores tropicalinas agonizaban
en búcaros de Falenza y fru tas s:ipidas de cálidos climas, mameyes y ananas, sandias sacarinas y api·
fiados racimos bananeros a lrnLr.claban el ambiente con su olor carnal. Hablá bamos de cosas galantes, de
alegres y festh os episodios cuyo recuerdo se abatía como un enjambre de cantáridas sobre nuestras cabezas torbellinadas en la loca fiebre de amar, de expandir nuestra radiosa vivacidad de organismos ple·
tóricos; y después de los postres az ucarados bebiamos á pequeños sorbos el rico caf~ de nuestra.a ~-egas.
Aquel, por lo visto, habla sido un buen dla; las monedas cantaban en nuestros bols1llos con mus1ca argentina y n os proponlamos pas,u· la noche estrellada r n bulliciosa rondalla flan eadora, al són de las
mandolina tas a rrulladoras, al trav(•s d(• las callecitas de lilas blancas y bugambilias moradas de Coyoacáu, dond e u uo de los ama•lon•s servia r corteja ba á cierta primorosa. rubia de cabellera de hebras
di' sol.
Y á pesar de nUl'btra alegria, n os hallábamos contrariados: faltaba alguien de nosotros, el soñador
pensativo de brumosaR miradas g rises, que hacia varios dlas no espectraba su taciturna faz dantesca
ante nuestros ojos maravillados. Y nuestra locuacidad estallaba en frases grotescas:
-Duerme apaciblemente el sueño de la embriaguer.:!- decla Reróo, el artista de oj os de jaguar,

.267

- Lo encontraste bebido?- preguntó el citareda chasqueando la lengua con tanta fruición como
cuando hacia gemir las cuerdas de su cita1·a plañidera.
-Hecho una uva!. ... Parece que había naufragado en Oporto!.. .. Al intentar levantarse le faltó
tierra, y dijo dando una gran cabeceada hacia adelante:--•Sintomático .. .. eb? . .. . sintomático!•
-Y qué suerte corrió? ....
- Ful el Simón de Cirene de su via- crucis; yo querla dejarlo piadosamente reposar sobre el mármol de la mesita del café, pero el propietario se opuso con ostensible falta de caridad, y entonces lo remolquó rumbo á su casa; en el camino se despejó lo bastante para ver á la luz del gas una hembra pequeliita, enlutada, que bdncaba las lagunas del empedrado como un pájarn- mosca, enseñando un breve
choclo y una media calada . ... y entonces mi hombre reaccionó como por encanto y huyó en pos de la
trotadora . .. . .
- Por la entrada triunfal de Baco en Tracia!-interrumpió Oronoz, el aguen-ido mujeriego.-Eso es
bello!. .. . Oh poder del amor!. ..... Dejadlo que se embriague de amor y que duerma tan dulce sueño!
-Decías bien, Herón, que duerme apaciblemente . . .. Hace ocho días que duerme . ...
No bien decia esto el nasón cuya tremenda tisis que debla fulminarlo, se resolvía en una perturba·
ción constante de sus núcleos genésicos, cuando Herón, que estaba de frente á la entrada, exclamó:
- Dioses! . ... Qué miro . .. . !
Y al volver todos el rostro vimos entrar al pensativo de cabellos luengos, con un niño pequeiiito en
cada brazo; los bambinos tralan puesto el &lt;ledo dentro de la boca, y nuestro amigo aparecia risueño, pero con una somisa grave, y un rubor desconocido empurpuraba sus lóbulos y sus mejillas.
Una aclamación estruendosa vibró en el viento:
- Ave, ob patriarca! ... .
-Bien por el de Paul! .. . .
- Sinite parvulus!.. . . No lime tangere! .. ..
- Otro huevecillo de Leda? .... Cástor y Pollux? . ...
- Fundaste orfelinato? . .. .
- Entra, oh multíparo! ... . Siéntate y cuenta!
El recibió esta andanada sin inmutarse; todos nos hablamos ltwantado y Je hablamos quitado los pe·
queños á quienes proveimos de azucarillos y de frutas; Oronoz, que tenía el vino encantador, rela regocijado y hacía frases dispersas:
- Dios es pro,·idente y cuando da, da ámanos llenab!. . . . Aléarate1 foliz mortal1 que has encontrado muletas para tu no lejana paraplegia! .. , . Serán los báculos de"tu matusalé11ica v ejez! . . .. Essau pillosus erat, vero Jacob erat llanus!- agregó acariciando las dos cabecitas que, ciertamente, eran la una
crespa y vellosa, y la otra blonda y suavísima.
La fonda habíase quedado desierta. Nuestra algazara habla hecho huir á los bebedores de café y
helados; éramos dueños del recinto empalidecido por la agonla de la tarde, y alll, en aquella penumbra
propicia, nuestro pensati\•o amigo dijo as!, alzando su vaso henchido de vino rubio:
- .... Será el último!. .. . Amigos mios, oíd lo que os voy á contar .... . y no riais, que es esta mi
despedida de vosotros, de la hermosa vida bohemia que hemos vivido!. . . . . - Te acuerdas, Herón, del
encuentro que tuvim~s con aquella muchacha enlutada?. . . . . La seguí y la increpé, conferenciamos y
me aceptó; antes de llegará su casa, bebl aún, y cuando llegamos no supe de mi y me dormí profundamente. Al otro día, aún semidormido, oí algo semejante á un parloteo de pájaros, abri los ejos y me
quedé asombrado: yacía á medio vestir en un colchón extendido sobre el suelo; un rayo del sol de oriente venia sesgado al t¡-avés de unos pobres tiestos floridos, y filtrándose por los cristales de la ventana
abierta, dornba con su luz bella un grupo rafaelita: dos niños - estos picaruelos que veis- parloteaban
alegremente en un balbuceo del que yo no ola sino la música; me velan y relanse, acaso quedan que
despertara y alargaban el cuello para pronunciar un sonido inarticulado, y volvían á reir con el alegre
despertar de la infancia; cuando abrl los ojos su risa estalló .... . velanme como si ya fu~semos amigos!
Mi asombro creció cuando vol vi el rostro. Junto á mi dormla Angela, la saltarina de los pequeños lagos pluviales; su corpiño entreabierto dejaba ver un cuello de tez dorada semt'jante al ámbar rosa, sus
brazos eran redondos y hoyuelados, su cabello desceñido era de jalde seda floja; la pobre falda negra
yacía como un capullo del que hubiera surgido tan ruhia crisálida, y sus choclos salpicados de barro
parecían esperar impacientes la morbidez de los pequeños pies de linea purísima bajo su estil'ada media 1·osa y negra que se perdla entre su caracol bordado .. . . Y nada mb! ... . ni un mueble, ni una si•
lla, ni un perchero! . .. . Las paredes desnudas reflejaban el sol con tristeza, y en el centro de la habitación, el cuadro higubre y divino de la inocencia y del pecado, fatalmente unidos por un sarcasmo de la
suerte! . . . Dios santo! . . . . ¿Cómo pudo aquella muchacha rodar á semejante vórtice?. . . . . Qué depravación era necesaria para que llevar~ alli á sus amantes de una noche?. . . . . Sus hij os- porque se veía
(!Ue eran frutos de aquella mujer,-apenas menor uno del otro diez meses, habrlan a sistido inconscien•
tes á la horrenda profanación! .. .. Ah, la miseria, la espantosa y trágica misei-ia! . ... .
De súbito Angela despertó. Se incorporó azora da, me miró con ojos enloquecidos, inundó su rostro
la ola de un intenso rubor purpúreo, y después, palideciendo, dijo con voz sorda:
.
- Ah, señor, qué he hecho!. . .. para qué vendríamos aqul!. ... el alcohol, el maldi to alcohol de ano•
cblj .. . . yo estaba loca. . .. qué vergüenza! .. . •. desgraciada de mi. . , . . !
Y estalló en sollozos.

�RE-VISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

268

Los uiños, asustados, hablan enmudecido; y en la lobreguez de la estancia tlesnuda, los sollozos tle
la pobre muchacha resonaban fúnebremente. Yo estaba abismado, deprimido, tenebroso. La hora apasionante del despertar orgiástico, la crisis tremenda de nerviosidad, me abatía como á una bestia un golpe en el testuz; me sen tia miserable, manchado, abyecto, hundido en el fango de mis extravlos!.. . . Mi
soledad hastiada de placeres, mi juventud malograda en vagos y febriles deseos de algo que no viene
jamás, mi taciturnidad desencantada, mi impulsiva sed de amor atizada por el alcohC1l, mi esperanza
violada. y apuñalcada en la marchita senda de mi vida .... todo pasó en tétrica danza macabra por la
vesania de mi cerebro entenebrecido, sepultándome en el antro de mi drgradación espontánea! ....
- Mamá .... pan!. ... Mamá .... pan!
Este lamento de los niños, en quienes despertaba el grito de la vida, el latigazo del hambre en las
entrañas, me sacudió hasta la médula de mi ser y me hizo reaccionar.
-¿No cenaste anoche?-pregunti'~l mayor acariciándolo.
El movió la cabeza negativamente.
-¿Ni tu herm¡mito? ....
El niño dec.ia que no, c0n la cabeza, y me miraba pesaroso.
Entonces sentl que mi sangre aflula á mi corazón ungiéndolo para la lucha! ¿No habla yo dese&amp;tlo
inútiimente algo que llenara el vacío de mi vida? .... ¿No tenla ante mi una miseria. humana que redimir, un infortunio que exultar? .... Ah!. ... Sil- Ahora recordaba!. ... Ella me habla contado su histo•
ria, su triste episodio vulgar de seducción y abandono.... Uno de tantos truhanes de casaca la habla
gozado y la habla botado en el fango como se bota una breva saboreada!..... ~le había abierto su alma, á mf, pobre paria, pobre náufrago de la vida, á mi, el primero de quien no ola sensualidades ni lasch·ias para su boca de granada, para sus ojos de antllope, para su primorosa gracia. de danubia.na. blonda! .... Y por eso, por nuestra súbita simpa tia, por nuestro doble infortunio, hablamos querido ahogar
en vino las penas ideales en mi, y tremendamente reales en ella!
No pude más. Atraje á Angela y la besé castamente, si, castamente sobre sus cabellos dorado!!, y
dichoso y alegre de haber llenado el vaclo de mi vida inútil, la dije con amor:
-Que no sea lo de anoche un sueño!. ... ¿Quieres? .... yo trabajaré para tollos, para que nuestros
hijos-y mostré á los pequeños- no vuelvan á acostarse con hamb1 e!.. . . S.i acabó todo! -... S,, o!Yitló
todo! .... Aniba!. . . . . . no llores, perezocilla, á Juchar, á. vivir y á amar!. ....
. . . . -Ved por qué-concluyó- es este el último vaso que bebo con vosotros! .... Ya. no soy mio! ...
Eh! salud!. ....
Pero ninguno de nosotros rcspondla , y, brusc1mentt&gt;, al encenderse el gn!I, ,·i q ue mis hrrmano•, al
bebrr, mezclaban el agua con rl Yino!
I'

RUBÍ::S

l!JOI.

•

DEL LIBRO "LASC.4.S .. ,

:\I. CA:\IPOS.

mancas y finas, y en el manto apenas
visibles, y con aire de azucenas,
las manos-que no rompen mis cadenas.
Azules y con oro enarenados
como las noches limpias de nubÍa.dos,
los ojos-que contemplan mi3 pecado&amp;.
Como albo pecho de paloma el cuello¡
.,· como crin de sol barba y cabello;
y como plata el pie descalzo y bello
Dulce y tdste la faz; la veste zarca ....
Así, del mal sobre la inmensa charca
Jesús vino á mi unción, como á la ba,rca.
Y abrillantó á mi espll'itu la cumbre
con fugaz cuanto rica certidumbre,
como con tintas de refleja. lumbre.
Y tmele retornar; y me reintegra
la fe que salva y la ilusión que alegra;y un relámpago enciende mi alma negra.
Cárcel &lt;le Veracruz. El 14 de Diciemlire &lt;le 1893.
S ALVADOR

DÍ,\Z :\IIRíJX

i(i!l

�REVISTA MODERNA.

EN .LA CASA DE TOLS~fOI.
(GO~&lt;JLUY.E.)

La visita que hicimos á los aldeanos de Yasna1a Poltana babia sido muy instl'Uctiva, y Tolsto'i mismo tomó gran interés en ella. Además de la insistencia de la Condesa en hacerme aceptar la hospitalidad más cordial, yo tenla deseos de alojarme en casa de algún mujick, para observar así, más de cet·ca,
lo que es la vida l'USa, cosa que sólo conocla pot· mis lecturM. Tolstol" se of1·eció á acompañarme á buscar alojamiento.
Desde luego nos dirigimos á la caga de un aldeano, propietario de una que se distingula de las
otras porque era de ladrillo en vez de ser de madera. E~taba dividida en dos partes: una para el verano, ocupada por la familia del aldeano, y otra para invierno. Esta parte estaba mucho más limpia; pero, en cambio, ali! estaba el horno para hace1· el pan, y la atmósfüra era intolerable. Fué necesario llevar más adelante nuestras investigaciones.
Al conducirme á la casa da otro aldeano, el conde me advirtió que iba á presentann() uu tipo interesante. A una edad bastante avanzada, aquel hombre habla tenido la fuerza de voluntad de dominar
su gusto por la bebida y habla ingresado á la sociedad de temperancia fundada poi· TolstoL
-¿Fumás todavla? ¿No puedes corregirte de ese defecto? lllira cómo tienes la barba cerca de los
labios.
-¡Qué quieres, \'uestra Sarenidad! es la única satisfacción que me queda.
En la boca de aquel campesino, como en la de muchos otros, ese Vuestra Serenidad no tenla nada.
de obsequioso. l\le impresionó la sencillez con que se tutean el condti y los mujieks, y cuán desprovistas de aftlctadón están sus relaciones. Con frecuencia le llaman familiarmente abuelito. Dd hecho, el abuelo les habla como viejo mujick experto y al corriente de todas las Q,ecesidades de las gentes del pal.,. En
la casa de este mujick encuentro lo que busco. La casa es tambiün de ladrillos y la pat'te que se reserva para el invierno no está calentada; además, la familia parece vivir con holgura y el alojamiento re•
lativamente confortable. Convenimos en que volverla á las once de la noche y que me esperarlan.
Después de cambiarnos algunas frases el conde y el mujick, tocantes á la cosecha y á algunos otros trabajos de la aldea, nos dirigimos hacia el extremo opuesto de la. única calle. Alll era donde habitaba Pedro, un mujick de rara inteligencia y muy al corriente no sólo de las ideas de Tolstoi', sino de las de mu•
cbos otros filósofos extranjeros.
Caminando, encendí un cigarrillo.
-Hay, exclamé, tan pocos placeres en la vida!
-Si yo no prohibo el placer, me dijo el conde; por el contrario, y no encuentro nada tan antinatural
como el ascetismo. Solamente aconsejo la abstención de placeres malsanos.
Pedro estaba frente á su casa, ocupado en apalear trigo. Con la mirada radiante y los brazos extendidos hacia nosotrns, vino á nuestro encuentro é inmediatamente se entabló una conversación muy
animada, sobre todo por parte de Tolstot Sentado á la turca, sobre una especie de mesa, improvisada
por una tabla colocada en un tonel, el conde charló du1·ante más de una hora con Pedro, tratando diversos asuntos y exponiéndole, entre otros, la teorla de la nacionalización del suelo de Henry George, el célebre economista americano.
Seguramente, jamás babia escucha.do una exposición tan clara y tan sucinta á la vez, de un sistema sociológico tan abstracto como es ese.
-La tierra no es la misma en todas partes, decla Tolsto'i. En unas partes es muy fácil cultivarla,
es muy fértil en las proximidades de los grandes centros de cultivo. En otras no; mientras más ventajosa sea, mls solicitantes tendrá y aumentará de valor. Asl, pues, según el sistema de Henry Georges,
toda la füna rasa :i. R!'r propiedad del Estado¡ .,· eso es lo qne llama la nal'ionaipaciún del sucio. l rna

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lt~y establece, que á contat· desde determinada fecha, la tierra no pertenece ya á tal ó cual propietario,
sino á la nación entera. Se procede entonces á valorizar el terreno; el que tiene mayor número de solicitantes se valoriza más caro; el que tiene menos, más barato. Asl, por ejemplo, entrn nosotros, en el gobierno de Toula, la tierra buena para el trigo, se valorlza1·á en 5 ó 6 rublos la deciatina (poco más de una
hectárea , la tierra para hortaliza, cercana á las aldeas, á 10 rulllos la deciatina. En la ciudad 1 la deciatina costará de 100 á 500 rublos; en !'lfoscou y en Petersbu1·go, en parajes céntricos, de 1,000 á 10,0::&gt;o
rublos. El producto de esos alquileres se empleará en las necesidades del Estado, substituyéndose en
esa forma todos los impuestos interiores y exteriot·es. Segitn ese sistema, Sofía Andrei'enal (la condesa
Tolsto'i), po;· ejemplo, que posee aqui mil deciatinas, se verá obligada á pagar al Tesoro de la nación, de
6 A 8,0J0 rublos por año, porque hay en sus propiedades varias categorías de terrenos. Pues bien, la
condesa nunca podrla pagar semejante impuesto, y se verla obligada. á abandonar la mayor parte de
sus tierras. El campesino, por el conti·ario, pagará por deciatina dos rublos menos de lo que paga hoy,
y tendrá siempre cerca terrenos vacantes, que podrá alquilar á razón de 5 ó 6 rublos pot· deciatina.
Además, no solamente no tendrá que pagar ningún otrn impuesto, sino que obtendl'it más baratas todas
las mercl!nclas, tllnto rusas como extranjera~, puesto que no pagarán derechos de entrada ni impuesto
Interior.
-Oh! si, comprendo muy bien. Ya he leido á Spence1·.
Encuentro esta escena en Resurrección, cuando el'hóroe de la novela, el pl'lncipe Nekhludov, intenta hacer comprender la misma teol'ia á. sus campesinos. Esto indica que no hay nada en esa obra que
no haya sido tomado del natural, y que en Nekhludov hay mucho de Tolsto1.
La conversación con Pedro recayó sobre la cuestión del clero. Ya en esta vez, el mujick fué quien,
por creyente que pareciese, tomó la pa.la.bt·a para demostrar r¡uo el clero es el prime1· obstáculo para la
clifusión de la verdade1·a doctrina cristiana, y que el objeto de los saee1·dotes es obscurecer la verdad,
con el fin de adquirir influencia y bienes materiales.
Se hacia tarde y era tiempo de regresar. Dejamos al mujick y seguimos hablando de las consecuencias de la aplicación del sistema de Henry George.
Por considerable que sea esta reforma y por utópica y revolucionaria que pueda parecerá espíritus
limitados y timoratos, dijo Tolsto'i, no por eso deja de ser tan fácil su realización, como lo fué la liberación de los siervos. Bastada. querer. Hace cincuenta. años a.penas, ¿acaso no parecla imposible y revolucionaria la liberación de los siervos? Hoy, no podemos comprende1· cómo una institución tan inhu• mana pudo subsistir tanto tiempo. De la misma manera, si la reforma reclama.da por Henry George se
llevase á cabo, nuesti·os descendientes, dentro de cincuenta años, se preguntarlan sorprendidos, cómo
los hombres que más trabajaban e1·an los que ganaban menos, y estaban allrumados de impuestos y trabajaban toda la vida en provecho de los que no haclan nada.
-Ah! si el joven Tsar quisiera inaugurar su reinado con esta grande obra! exclamó. Conquistarla
mayor gloria que la de sus antepas11.dos; como no la ha soñado ningún pl'lncipe del pasado ni del presente, en el mundo entero. ¡Cuán insignificante aparecería entonces la liberación de los siervos por su
abuelo Alejandro H, ante la realización de esta reforma mil veces más profundas, á la vez que pacifica
y racional! Y agregó:
~ 'l'en~o intenciones de escribi1· al T.;ar y de exponerle francamente m:s ideas. . . . \' alor que no
titme gran mórito en vet·dad. El T,¡ar es hombre, y pot· 10,anto asequible á todos los sentimientos humanos. En cuanto á mi, estoy demasiado viejo para teme1· más incomodidades ... .
Pl'onunció estas palabras con tanta calma y con tal acento de sinceridad, que se hubiera creido que
pensaba en alta voz. Al dla siguiente, TolstoY babia trabajado, según su costumbre, hasta la hora de la
comida. Inmediatamente después tuve intenciones de leerle ese paralelo, todavla incompleto, que habla
establecido entre él y Dumas, y que le! al maestro francós tres meses antes de que mul'iei·a. Le dije que
cntl'e él y Dumas yo encontraba muchos puntos de semejanza en los caracteres, en los escritos y hasta
en la manera de vivil·. Pero no hay que decir que existen g1·andes divergencias, que provienen de los
diíerentes medios en que naciel'On y de que no pertenecen á la misma raza.
-Cómo! exclamó, ¿todavía está Ud. con esas? ¿Todavla c1·ee Ud. en la influencia del medio sobre
el alma humana? Entonces creo que no podremos comprendernos. Lo admito de parte de esos liberales ó de eso3 revolucionarios que rechazan todo sobre el medio, que pretenden que es preciso cambiar
todas las cosas en su derredor antes que modificar al homure; esos esplritus perezosos, de voluntad débil, encueutrnn muy cómodo hacer quo 1·eca.iga la responsabilidad de todos los males sobre la organización sociitl. Es mucho má~ fácil trallajar cada día, cada hora, ca,ta minuto, eu e l perfeccionamiento
propio.
- Y la teoría darwinista ¿serla falsa?
- Xo confundamos dos cosas diferentes. Sin ser absolutamente partidario de esa teoría, puedo admitit' la influencia material de los medios; pero el esplritu puede y de!Je substraerse á ella. Pasando en•
tonces á los hechos, insiste en ese ejemplo de comparación entre Dumas y él, ejemplo propuesto por el
mismo Tolstc,l": la influencia del medio en que nacieron y vivieron, sobre sus ideas. ¿Xo encontramos
en el maestro ruso, miras necesariamente lógicas más amplias que las del maestro francés? Tolstor nació en un teneno sin• cultivo, poi· decirlo así; siempre ha estado frente A un horizonte ilimita.do y ha po• dido ver muy lejos; el edificio de la naciente civilización l'Usa no obstrnla sus miradas, porque casi todo
estaba por construir. En Francia, por el contrario, la vil'ja 1·a-za gala evoluciona dC!lde haco largos si-

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REVISTA MODERNA.

glos, que ha empleado en le,·antar su edificio social, después en derl"ibarlo y luego en·reedificarlo sobre
los mismos cimientos y casi del mismo estilo.
--Han subsistido muchas imperfecciones, y Dumas no pudo ver sino esas imperftlecioues de detalle:
las vió y las señaló efectivamente, pero sólo en el fin de sus días; y elevándose más y más, pudo divisar
Jo que el medio ruso habla permitido á Tolsto'i ver antes que él: el amor á la humanidad, la solidaridad
de las razas.
- Ah! sí, el ruso, el hombre universal! el hombre de la humanidad! exclamó Tolsto'i. Ese fué un sueilo de Dostoiewsky! ....
Y encogió los hombrns, demostrándome as! cómo estimaba ese sue1io.
-Si, prosiguió con tono tranquilo, el espMtu de los hombres puede manifestarse fuera de toda influencia material. Efectivamente, ¿cómo puede explicarse que Jesús é !salas hayan prndicado en Judea
lo mismo que, varios siglos antes que ellos, hablan predicado: Budha en las Indias, Confucio en China
y Zoroastro en Persia? Nadie puede dech- que esos hombres hayan conocido las ensefianzas de sus predecesores. Todos los hombres tienen en el corazón el mismo amor: la raza nada tiene que ver en eso y
no hay medio ambiente que impida sus manifestaciones. As!, desde hace largo tiempo que había reconocido en Dumas un alma humana, y sin haberlo conocido nunca personalmente, tuve la impresión, al
saber &amp;u muerte, de que acababa de perder un amigo.
Después, reanudando nuestra conversación sobrn el D.1.rwinismo, Tolsto'i me mostró los trabajos del
filósofo inglés Henry Drumond, el célebre autor de •La evolución y el progreso del hombre,&gt; donde se
hace resaltar la crueldad y la inconsecuencia del famoso principio de la lucha por la vida, que los da1·winistas hacen intervenir para explicar la evolución del mundo orgánico en general y de la especie humana en particular. Pero descuidan completamente otra ley, por lo menos tan importante y sin la cual
ningún se1· viviente podría existir, porque tiene su origen en la necesidad de reproducir, lo cual provoca, en primer lugar el amor maternal, ese amor que en las sociedades humanas se desarrolla progresivamente para llegar al sentimiento altruista. La sociedad no podría conservarse, si no hubiera lucha,
más que entt·e los individuos: es indispensable otro factor: la lucha por la vida en provecho de los serne·
ja.ntes. Tal es la fórmula de Henry Drumond. Toda su vida, me dijo Tolsto1, comprende dos funciones
primordiales: la nutrición y la reproducción. La primera exige la lucha egoísta y la segunda la protección de las demás vidas humanas. Los darwinistas sólo han considerado las necesidades de la nutrición,
de lo cual han deducido su ley única é implacable de la lucha por la existencia individual ó de la supervivencia de los más fuertes y de los más aptos. Asi, pues, sin la protección de los que nacen, así como
la de los débiles para los fuertes, el mundo detendría su marcha; sin los sentimientos de simpatía, de
amistad, de generosidad, de solidaridad y hasta de sacrificio (desarrollados en los animales superiores
y más aún en el hombre, por el perfeccionamiento lento del atractivo sexual y del afecto familiar) ninguna sociedad podría organizarse ni crearse. ¿Cómo explicar entonces la evolución social del ser humano, llegada hasta la consciente solidaridad, si no es por la evolución del amor, que existe latente en
la naturaleza?
Eu resumen, la opinión de Tolstoi" e,1 lo relath·o á la acción espiritual del individuo sobre las masas
--l\Ioisés, Budha, Sócrates, Jesús-no descansa en razonamientos puramente especulativos, sino er:. definiciones científicas que tienden á probar que las leyes de la materia no pueden aplicarse sin restricción
á las manifestaciones del espíritu, del alma, y que ésta puede tener sus leyes propias.
La hora era ya avanzada y me resolví á decir adios á mis huéspedes. Expresé á Tolsto"i mi deseo
de volverle á ver en mi próximo viaje á Rusia, y me contestó:
-Si estoy aquí .. .. si no, hasta más ver en el otro mundo.
¿Quiso decir que le quedan pocos años de vida, como le gusta repetirlo desde hace algún tiempo?
ó ¿cree en la supervivencia, creencia que no expresa en ninguno de sus escritos?
Mi incertidumbre se ha disipado hoy. En una obra nueva y todavía poco con:,cida, la Doctrina
Cristiana ( !) TolstoI nos presenta una atrevida hipótesis sobre la inmortalidad del alma, hipótesis que
para él es certidumbre y que no ha sido formulada nunca- que yo sepa- por algún otro, con semejante convicción.
E. HALPÉRINE-KAl\IINSKY.
Trad. de •Revista Moderna.•

~
~
., ~-~.
F

BALLAD OF THE HANDS.
Hands like petals of roses, fragile fingers of childhood
Seeking the bosom mate,·nat, the fountain of life ancl of being.
Thus in ineffable beauty, the hands of the infantile Jesus,
Bathed in milk and in light, as roses in dew and in sunbeams.
Hands pink-dyed with hot kisses, or rosy red with the heart- blood
That spriogs to the fingertips at the tender caress of a lover;
Hands like tluttering doves in the depth of the passioo of Joving,
Clasped on the throbbing heart that beats to the pulso of anotber.
Ifands both supple and strong, that passing along the piano
\Vaken to song in a dream of life-or of nothing.
Hands that express by a touch the sob or cry of the heartache
That ftoats forever upon the restless tide of the Infinite.

•

Hands as spotlcss as snow, that from the shade of the mantle
Gleam like pearls and mumine the prayer ascending to heaven;
Himds that hold in their clasp the well-worn circlet of prayer beads,
Symbol divine of the cndless chain ofhumanity's sorrows.
Hands of light and of !ove, that in the night of hcart hunger,
Bring consolation and pity, hope and Truth the undying;
Hands of eternal kindness; hands of the sacred and mysticAh! for we ali are brothers-brothers in pain and in sorrow.
Pallid hands of the dead lying cold on the pulseless bosom,
Resting in peacc at last, the !ove or martyrdom ended.
Hands that a1·e full of questions, of aspirations and longings;
Hands that, apart or together, are stretched in pleadings to heaven.
Hands of the benediction of old and tremulous priesthood,
That rise from the ocean of Time in mute and inutile oblation;
Hands of the Father Leon, bearing aloft from the altar
The body and blood of the Christ who died for the people.
Hands that bear in the battle the sword red-tinged with the lifeblood
That flows from the heart of a nation, fighting for life and for freedom.
Hands of the prince and the plowboy armed with destruction and terror;
Bloodred hands of the soldier that bear the sword in tbe battle.
Hands disfigured and hard that, from the arid and fruitless
Soil of the mountains wrestle a meagre existence.
Hands of miner and artisan steeped to the &amp;houlder in labor,
Bearing the barden of life in silence and sop·ow.
Hands that wtlre boro to labor, the firm, strong hands of the freemen,
Never at rest, but striving above us, below us, around us,
Ever they challenge the future unknown with the watchword of cProgress.•
Let theirs bé the harp to sing the grand song to the nations.
T.RANSLATION BY H. D. STEELE.

From the Spanish of Je~tís E. Valenzuel&amp;
(1) L'\ R,vt,t r .ll1.l•r111 p 1',li.1r.í p:-í.dnnm:ntc ft.tJm ·nto; &lt;l~ e.;t:i our.,, &lt;ksco:i,,d l.t atin cu ~I t'xico.

(") El original Cl!.Stellano de e~la ¡&gt;oe:;ía fué publicado por la Re.•ÍJ/11 .Vo.fem,, en la

1 ;'

quincena de Enero de 1900.

�ENIGM:.A. ..

/

Ca,\·ó la sombra y vi taimado auhelu
quo noche:\ noche la extensión escala,
busca en vano en los astros el walhala
donde mora mi espíritu gemelo.

A

UN PA ISAJE EST U~ ETAT O'A)IE.
I{.

F.Amie.l.

LOVIA tenuemente sobre el campo, el v1m.le ramaje de los sau.:es se hincha1,a sollozando acariciado por el viento, y en el espíritu de El goteaban
lentas y una á una las lágrimas de las fallidas esperanzas, de los dlas inútileP, de los vanos ensueños, de las estériles pasiones.
Sobre aquel ampllsimo marco de naturaleza deliciosamente entriste•
cid a, bajo la tienda gris del firmamento, Ella destacaba su elegante sílueta de l\Iate1: Doloro~11, ele mujer moJerna embellecida por el sufrf.
miento.
Durante diez años, habiala amado El, desheredado y soberbio, con amor humano, sin esperanzas y
l'll silencio. Por mucho tiempo la creyó feliz; y celoso de la dicha que otro recibia; suponiendo que Ella
habia:cntrevisto la ventura, bendijo al Destino.
Pero ahora, al contemplarla nimbada por la doble aureola del Dolor y del Arte, destacando su ele,
gante silueta sobre aquel marco de naturaleza entristecida, no fuó ya amor humano lo que por Ella sin,
tió, sino adoración, culto poi· la l\Iadona de Dolor y de A1'te, que paseaba junto á El su desencanto y su
¡n,·lancolía, bajo la tienda gris del firmamento, entre el sollo:.:o de los sauces y las lágrimas del cielo .
•\ntes, El, en sus tedios, en sus ti.,istezas, en sus miserias, sólo encontraba vacío infinito.
Ahora, en sus miserias, en sus triste¡¡;as, en sus tedios, an-odillaba su esplritu ante el santuario que
hal,ía levantado á la :\ladona de Dolor y de Arte, y en forviente plegarla le deciai
«Jfa Don11a, só la buena amiga mía hasta la hora de mi muerte. Con tus liliales manos restaña las
hci idas que en mi esplritu abrieron mis estériles pasiones y la vida .... con tus miradas puri:1imas ilumina las tinieblas de mis esperanzas .... con tu angélica voz, con tu voz celeste, con tu voz ungida por el
Arto, acalla mis tol'turantes inquietudes .... y con tu cabellera ei;plendorosa como astro, calienta y resucitn el cadáver glacial de mis ensueños,
ALD.E;RTO

LED(;C,

Como un ave de luz herida al vuelo,
que riega los plumones de ijU ala,
una estrella de súbito l'esbala,
rayando el lapislázuli del ciclo.
¿Es lágrima de un mundo ese aerolito?
¿Es Ella, que abandona el infinito
para buscarme en la existencia ingrata?
.... Oh! tú:dlmelo, Diana soñadora,
que entre la tarde que murió y la aurora,
dibujas tu paréntesis de plata!
Agosto: de IDO l.
All.1D0

Xi':R\'U.

E L N01\1BRE DE MARIA.
(DEL LIBRO "lOH rOLl.lllC!," D&amp; STECll&amp;TTI.)]

No porque pase el tiempo, ni por fria
indiferencia ó seducción tirana,
no por los cambios de la vida humana
te olvidaré jamás, amada mla.
Aun en el estertor de la agouia,
cuando asome la noche sin mañana,
al reco1·dar nuestra pasión Jejan11,
sollozará tu·nombre, mi l\larla.
Y alguien dirá quizás:- la hora drl llanto
llegó para el rebelde: anepentido
ese nombre aclamó bendito y sauto!
~lab uo. Eu el lecho funeral caldo,
murmuraré tu uombrn con encanto,
recordando lo bien -que me has querido.
BALBIKO

D.~YALOS.

�REVISTA MODERNA.

ALGUNAS IDEAS RESPECTO DE lNSTRUCCIOi\ PRrnJAl,IA
PR KS ENTADAS 8N t-'OR'.\IA UK 01.:.T,urns 1·u1&lt; GAlll~O DARUBOA,

.\ LA lO'.\ll~IÓN' SIJ\IORAU \ BN L'i t\ Jl.'NTA DE AMIGOS, RRl,.'NIOOS CO!'f El. ODJKTO DE PROMOVER LO •it,.;H r t·u1~E M!.R

L' I IL

l'ARA DIFlSOJR LA ILl':;TttAC1&lt;.&gt;s f.N , ,tx,co.
APRUH..\00 l'OR OIC IIA CO'.\ll~IÓN, TANTO K S LO CE~BRAt , C0'.\10 BN LO NPLAll\'O .\ LA 1•AR~'E

RRSOJ.UTJ\'A CON QUE 1·ERM INA,

INDIVIDUOS QUID COMPUSIERON LA COMISION DICTAMINADORA:
CC. Gabiu &gt; B:trred!l, lgnaci'&gt; Ra.mirez, Rafa.el M1rtinaz de la Tvrre, Guille:-m:&gt; Pl'ieto, Rl)bertl) Esteva.
L'educatlon constituc le prémle1· des arl~ Je ~cul
plclnem~nt généra\, cclui qui perfeccionnc l'nction
en amelioraot l'•geot.
A. Comtc. Syst~mc de Polit posit, t !\'. p PIIL

PARTE SEGUNDA.
DEL MIÍ:TODO QUE DEBERÁ ADOPTARSE.

t.:A~DO so lia. logrado resolvor, aunque ¡¡ea do uu modo 1::t11¡nrico 1 la cuestión preliminar relativa á la obligación legal de adquirír la instrucción
prima1·ia, se cree generalmente que ya no se ha de menester otra cosa sino aLrir escuelas y mandará ellas á los niños, sin cuidarse de los métodos que en ellas han de seguirse para la enseiíanza. Pocos, muy pocos
son los que comprenden, ó siquiera sospechan, que el mótodo en la instrucción primaria, no menos que en la secundaria, es la más importante
consideración pa1 a el buen éxito.
Casi todos creen que lo indispensable es que los ni1ios se instruyan,
importando muy poco, á su juicio, la manera de lograrlo.
Por nuestra parte, la convicción que tenemos de la impo1-tancia del método, es tal, que si fuese po·
hible entrar en posesión de un buen método de instrucción sin practicado y por lo mismo sin instruirse,
." si al propio tiempo se nos pusiese en la alternativa de elegir, entre una vasta instrucción con un mal
método, y la adquisición cabal de uno que fuese bueno, pero sin instrncción de ninguna clase, no vacila riamos en preferil' el segundo extremo al primero, bien persuadidos de que, en materia de educación,
nada hay comparable á la importancia del método.
Felizmente, semejante disyuntiva no es posible, pues el mejor madio de adquirír un buen mctodo do
instrucción, es el de ejercitarlo instruyéndose con su ayuda.
Por este motivo, al habernos reunido con el objeto de procurar, por cuantos medios estén á nuestl'O
11.lcance, la ilus tración del pueblo, y muy especialmente la de la generación que hoy se levanta, y que
maiiana formará la sociedad que nos ha de suced~r, nos hemos impuesto como principal tarea, la de propagar los métodos de enseñanza que c1·eemos no sólo prefel'ibles, sino indispensables para nuestro fin,
el cual no es otl'O sino el de formar una sociedad de hombres y no de maniqules; de personas capaces ele
ver l11s cosas como son y no como se las han querido otl'Os mostrar.
Nosotros nos hemos propuesto contribuir al mt&gt;joramiento de la instrucción primaria, porque nos asist-0 la más firme convicción de que este es el único camino, seguro aunque lento, ele poner r emedio á los
males q ue aquejan á la sociedad actual, y muy especialmente á la nuesti·a.
Las creencias antiguas desaparecen rápida y progresi vamente; pero ellas al desaparecer no son reemplazadas por ningunas oti-as, ó bien las que las sustituyen, no teniendo por base ni la experiencia ni la
observación de los hechos, sino tan sólo las fantasías, más ó menos bien intencionadas de sus autores, se
desvanecen más f.i.cilmente que las primeras á la menor contrariedad en la práctica, por lo mismo que
carecen de una base objetiva capaz de garantizar la evidencia de sus principios.
lrnas veces esa falta de fe en 111.s nuevas creencias, se muestra con franqueza en nuestras palabras
y Pn ntlP.,t1·Q~ escrito:1, no menos que en nuestras acciones, las cuales rev~ll\n una 1J1arcada tendencia a!

277

retroceso, para buscar en tos principios mismos que se hablan abandonada, un refugio contra el c.sccpti•
cismo absoluto, al que cada nueva decepción tiende fatalmente á conducirnos.
Otras veces esta mismll. falta de fe en nuestros llamados principios se echa de ver en las medidas Yiolentas ii que apelamos para sostenerlos, medidas con las cuales dejamos ver el fondo de nuestra alma, en
la que en vez de convicción hay capricho, en lugar de entusiasmo tiran la y pueril vanidad ofendida por
la contradicción.
Si se quiere subir hasta la fuente de eso sistema que tan funesto ha sido á la humanidad y que se
condensa en la conocida máxima: cree ó te mato, no es dificil lleg11.r á ver que ella es una emanación di•
recta de la manera con que hemos adquirido nuestras creencias, es decir, del método de nuestrn educación. Si ella está basada en la fe indiscutible y no en la convicción, el único medio á que podemos recur1·ir para obligar á los demás á ser de nuestra opinión, será el de la fuerza, el ~e la amenaza y el del cas•
tigo.
Se piensa generalmente que semejante máxima es exclusiva de Mahoma, porque él y sus sectarios
fueron los únicos que supieron formularla con precisión; pero en el fondo, ella es la norma dela conduc
ta de todas las teologías y de todas las doctrinas basadas en la metaflsica ontológica. Todas partiendo
del principio de una autoridad superior al hombreé indiscutible, llegan á la misma terrible disyuntiva.
Todas son idénticas en este punto, la doctrina de mansedumbredel Crucificado y la doctrina del sable del
profeta de la Meca, están en perfecto acuerdo en el fondo de la argumentación; la amenaza, ora de pre•
Htllltl', ora de futuro, pero siempre la amenaza, siempre la fuerza para lograr el asentimiento, para lograr
la fo, no la convicción. Las discusiones de los teólogos de todos los tiempos, versan sobre los deta:Je~,
11unr·a sobre los hechos fundamentales; éstos no se discuten, se creen bajo pena de muerte. ¡Siempre el
mismo dilema, ó crees, ó te mato!- La metaflsica ontológica, esa especie de teologla degenerada, no co·
11oce tampoco otro procedimiento: el que no cree en las supuestas leyes de sus entidades imaginarias, eso
debe morir para convencerse.
El sanguinario Robespierre, es el ~fahoma do la polltica ontológica, como este último es el Robcspie·
rrn de la potltica teológica. Pero no, esta comparación no es exacta sino en cuanto á los medios; el fin
csiablcco entre ambos personajes una inconmesurablo distancia. ¿Qué comparación cabe bajo el pur.to
do vista de los resultados, entre el glorioso fundador de la civilización musulmana y el sanguinario l\ intolerante tribuno, que asl mandaba al cadalso á los católicos realistas por su falta de emancipación men·
tal, como á Danton y sus amigos, á quienes tachaba de inmorales porque hablan avanzado más que t·l
en esto punto? (I J ¿Qué comparación cabe eetre el que logró, con ayuda de sus inmortales sucesores,
transformar un pueblo salvaje en el emporio de las ciencias y de las artes durante la Edad l\Iedia, y el que
no supo afianzar uno solo de los progresos de la revolución, comprometiéndolos todos con su absurclR.
metafísi ca, é iniciando y apresurando la retrogradación que debía drstruirlo~! Si yo he puesto j untos estos dos nombres, es sólo para que se vea que las opiniones más encontradas pueden, en virtud de estar
cimentadas en un mismo método, conducir á medidas idénticas, y para demostrar que la inquisición y el
terror son hermanos gemelos hijos de un mismo principio: la sustitución ele Ja autoridad sobrehumana á
la convicción basada en la utilidad.
Yista ya, por medio de esta indispensable digresión, la inmensa importanciR. que acordamos al métouo con ayuda del cual surtimos nuestra mente de conocimientos, de creencias y de ideas, no so extraíiani que nuestro principal objeto al querer tomar parte en el movimiento que se nota, más ó menos,
pero por todas partes, en favor de la instrucción primaria, haya sido el de que ésta se cimente sobre
bases diversas de las que hasta hoy le han servido de apoyo, para lograr asl, de un modo seguro, y
1•11 realidad rápido, aunque con apariencias de lento, una verdadera reganeración social pacifica y fructuosa.
Si se examina lo que hasta hace poco se tenia hecho en mate1 ia de instrucción, tanto secundaria como
primaria, pero muy especialmente primaria, se verá que todo consiste en la acumulación de principios -y
1lc concepciones abstractas, que se presentan á los niños, or.1 bajo la forma de definiciones, ora bajo la
d e axiomas, ora bajo la de reglas que los educandos deben depositar en su mente exactamente formuladas y, poi· decirlo as!, digeridas ya. Este papel de parásitos asignado as! á la inmensa mayoría do las
inteligencias, y que no exige, por su parte, otl'O esfuerzo que el de la simple absorción de materiales ya
rlaborados, no sólo estimula la pereza, sino que debilita y atrofia los órganos de nuestras más importantes facultades, no dejando en actividad sino la memoria. A fue1·za de no almacenar otra cosa que las
abstrncciones y las concepciones generales emanadas de inteligencias ajenas, se acaba por creer qu e nada hay que hacer y que no nos queda sino aprender Jo que otros han hecho ya; se cae, en fin, en la manía de buscar siempre autoridades y no pruebas, textos y no hechos.
Fn lu;;-ar do cultivar y robustecer todas nuestras facultades, sólo se ejercita la memoria duran to la
educación primaria, y todo aquello que no puede aprenderse asl, ó se abandona ó se enseña de un m.o do
puramPnto mecá nico, sin ningún esfuerzo verdaderamente intelectual. ¡Qué mucho que más tarde, cu11.ndo esas inteligencias han de dirigirse por si mismas, en asuntos prácticos, en los cuales tendrán que formar sus propias concepciones generales, para sac1tr de ellas los preceptos que deben normar su conclnc(1) La cducaci,:n puramente literaria de este dictador, no pcrmitla que su vista traspusiese los límites de la ontologfa ronlradictoria de Roussenu; y los monnrquistas que estab:m más acá del jacobinismo, y los Daotonianos que estaban m:ís allá, eran
á sus ojos igualmente criminales: ambosdcbfan !tr con\'encidos con e l perentorio argumc':.to de la m.iquina de Guillotin.

�REVISTA MODERNA.

REVISTA MODERNA.

ta, se encuentren con dificultades insuperables, y busquen para todo el arrimo de una autoridad cnalquiera, siquiera sea la menos digna.
Este funesto resultado se agravaba antes, de un modo lamentable, en la educación secundaria, con
el estudio de la lógica puramente deductiva con que se iniciaba la instrucción secundaria, iniciación que
muchos creen hoy todavía indispensable. Este estudio, con el cual sólo se enseñaba á interpretar propo·
siciones formuladas ya, á poner de manifiesto las verdades más ó menos claramente impllcitas en ellas,
:l. manipular y resolver sin cesar verdades axiomáticas ó tenidas por tales, sin agregar un solo hecho
nuevo que pudiera comunicarles alguna Yida y fecundidad, no era ciertamente propio para formar hombres de iniciativa y de progreso, sino rutineros ergotistas enemigos de toda verdad que no fuese una
emanación silogística de sus inatacables textos, ó revolucionarios igualmente intolerantes, que entusiastas por el progreso y sintiéndose aprisionados en una red que no sabian desenmarañar, precisamente
porque en ella se encontraban presos desde sus primeros años, se resolvían á romperla con violtlncia, con
la idea de recobrar su libertad. Por desgracia, y como una consecuencia natural de esa misma educa·
ción viciosa, al querer emanciparse de sus primeras traba~, so han visto, sin sentirlo, prendidos en las
mallas no menos apretadas de la ontología.
Mucho erraria, poi· lo mismo, el que se imaginase que nuestro objeto se alcanzaría con sólo la multiplicación de las escuelas, ó con modificar ius programas, aumentando ó extil}guiendo tales ó cuales
materias; no, cualquiera que sea la importancia de esas cuestiones, y nosoti-os se la asignamos muy grande, ella le cede á la inmensamente trascendental del método. Como medios propios para inculcar, gene·
ralizar y facilitar la aplicación de un buen método, es como consideramos de suma utilidad el examen
de los programas de estudios primarios. Es inútil añadir que lo mismo pensamos de los programas de
los estudios secundarios. l\Iucho se atiende á las materias y poco ó nada se piensa en general en los métodos. Nosotros creemos que es una gran falta. El estudio ele ciertos ramos es muy importante para la
educación, precisamente porque ellos requieren indispensablemente ciertos procedimientos lógicos que
caracterizan un método.
Si los defensores de las antiguas ideas hubiesen comprCllllido á fondo esta verdad y su tl'ascendental
impol'tancia, no habrfan jamás admitido rn sus programas ciertos estudios, que exigen y desarrollan por
necesidad el método objetivo. El perjuicio inmenso quP. hizo la brecha Íl'reparable que abrió en ciertos
sistemas el cultivo de la astronomla y de la füh:1 1 d d la qulmica y de l11. geologla, de la botánica y de la
zoologla, como elementos de educación, aun cuando en gdneral limitados á ciertas clases, no pudo felizmente ser previsto ni sentido en su principio, sin lo cual la repugnancia instintiva que esas ciencias inspiraron siempre á la teologla, se habría cambiado en una guerra abierta, que habria retardado aunque
jam:\s impedido su desarrollo.
Ni el terror ni la inquisición renacerán) a. ,o por las objeciones que se les han hecho por los filó•
sofos ó por los moralistas, sino porque el punto de vista ha cambiado, pol'que el método de resolver las
cuestiones es diferente, porque la observación y la nperimentación se han substituido á la autoridad,
porque la ciencia se ha sobrepuesto á la ontologla.
Es, pues, á cambiar, sistemar y apresurar el puuto de vista, á darles á nuestras concepciones otro
principio y otro objeto, á donde deben dirigirse todos nuestros esfuerzos. ¿Quién no comprende entonces por qué clamamos para que él se inicie desde los primeros pasos de la educación? ¿Poi' qué deseamos
contribuir á tan importante progreso con nuestras débiles fuerzas? Ellas son débiles, sin duda, pero confiamos en que seritu eficaces porque son conscientes y no automáticas, cimentadas en la convicción y no
rn el simple hALito.
Si como lo esperamos, logramos propagar y difundir esta convicción en los que inmediatamente tienen á su cargo la importante misión social de la educación de la niñez, no duclamos que bien pronto se
harán sensibles sus saludables resultados.
En el arte de la educación, como en cualquiera otro, dos puntos son los que deben fijarse previamente: 1°, el fin que uno se propon&lt;', y 2", el plan que debe adoptarse para conseguirlo; vamos á tratar muy
someramente ambos puntos, porque no es ni remotamente nuestro Animo escribir un curso de pedagogla,
sino sólo dar los principales fundamentos de nuestl'O modo de ver. No diremos, pues, sino lo que creamos
indispensable para nuestro fin, dl'jando para m:\s favorable oportunidad el necesario desarrollo de estos
preceptos.
Comenzando, pues, por el objeto de In educación en general y de la primaria en particular, es evi•
dente&gt;, sPgún lo que se ha indicado ya, que ó no se ha pensado en él ó se ha equivocado enteramente. La
educac1ú11, según puede colegirse hasta del nombre mismo con que frecuentemente se le designa, es y debe ser un verdadero culti1;o. La similitud, ó ml'jor, la identidad fundamental de ambas cosas, ha sido
siempre reconocida de un modo tan universal y tan espontáneo, que así se dice en todos los idiomas, que
se cultiva una inteligencia, como que se educa una planta, y viceversa. Ahora bien, el cultivo, para toma!' la expresión que mfts cuadra á nuestro Cfbjeto, el cultivo puede emprenderse con uno de dos fines:
ó con el de desarrollar al indivicluo con todas sus p'ropiedades ó atributos, ó con el de procmar el mayor
desenvolvimiento de unas á expensas ele las otras: se cultiva el tl'igo y demás ce reales para obtenerlo
con todas sus propiedades, pero en mayor abundancia; se cultivan las !."'.isas ó las dahalias para lograr
que sus pétalos se multipliquen;y embellezcan, aun cuando set&gt;. á costa de sus estambres. Esto segundo
constituye una monstr1w,~idad á los ojos de la filosofla de las causas finales y de la metaffsica ontológi•
ca, porque con t'~ll elasc de cultivo, vamo.v contra los ftnes de la naturaleza, impidiendo la re¡,rodncción

por semillas) mutilando lo que ella ha creado. Otro tanto debieran, en realidad, decir respecto del primer modo de cultivo, y en general, respecto de tocia intervención humana en las obras de la creación, si
por una feliz é inseparable inconsecuencia de esas añejas doctrinas, no se tuviesen siempre listos dos pesas y dos medidas para juzgar nuestras acciones de todo género segtm las circunstancias. Sea como fuere, es un hecho que el hombre puede, conformándose con las leyes fundamentales de la organización
vl'getal, modificar, dentro de ciertos limites, cacla dla más y más amplios, los caracteres espontáneos
de los vegetales, y que á esto se llama cultivo, ora se trate de la una, ora de la otra especie de resultados.
¿A cuál, pues, de estas dos clases de cultivo pertenece ó debe pertenecer la eclucación de la niñez?
Es decir, ¿qué fin debemos procurar alcanzar con ella? La respuesta á. esta pregunta exige una distinción preliminar entl'e el cultivo moral, intelectual y corporal ó ffsico.
El cultivo moral pertenece inconcusamente á la segunda especie, á aquel en el cual nos proponemos
obtener el predominio de ciertas facultades á expensas de otras. Nuestra existencia moral se compone
naturalmente de dos clases de inclinaciones; unas, reconocidas como buenas y provechosas para todos;
otras, calificadas con justicia de malas y de nocivas . El cultivo, en este caso, debe consistir en hacer todo aquello que sea propio para robustecet· y hacer predominar las primeras, debilitando, y si es posible,
haciendo desaparecer las segundas, para que en nuesti·os actos sólo se haga sensible la influencia de los
buenos instintos. Esto, en concepto de los ontologistas arriba citados, deberla. constituir también una
monstruosidad, con el mismo titulo que la producción intencional de una flol' sin espinas ó de una vaca
sin cuernos; esto, á su punto de vista, deberla reputarse como una punible infracción del derecho natural de la flor, de la vaca ó del hombre, á quienes ella dió los inalienab'.es d erechos de llevar espinas y
cuernos, de tener envidia, avaricia, etc., etc.
Por fortuna, en virtud de la natural y ya mencionada inconsecuencia de esas doctrinas y de los que
las profesan, el cultivo moral se ha mantenido siempre en esa dil'ección, aun cuaneo para ello se ha~·a
creido indispensable invocar otros motivos ajenos á la sociedad y á la utilidad.
Pero si el cultivo moral debe inconcusamente pertenecer al sistema de los desarrollos y de las atrofias parciales, y, por clecirlo asi, ele compensación, no sucede otro tanto con el cultivo intelectual; en é l
uo hay compresiones que ejercer ni atrofias que solicitar, porque ninguna de estas facultades es nociva,
ni siquiera inútil; alli todo se debe robustecer, todo se debe estimular, Pjercitar y adiestrar, porque to,lo
es indispensable y aun insuficiente para satisfacer nuestras necesidades.
Cualquiera que sea la dh·isión que se adopte respecto de las facultades intelectuales, preciso t•s
siempre reconocer que somos más ricos en pasiones que en inteligencia, y que si en aquellas hay mu·
cho que refrenar, en ésta la pobrrza ele nuestro caudal nos obliga it tener continua necesidad ele todo él.
Observar, analizar, generalizar, denominar ó nombrar, describir, definir, clasificar, y por último, inducir y deducir, son incesantes é indispensables ocupaciones de nuestra vida práctica ó especulativa. Sin
inducción ó deducción, es decir, sin inferencia basada en antecedentes, no hay previsión, y sin previsión,
ni ·e1 más trivial asunto puede conducirse.
4,hora bien, se comprende fácilmente que el éxito de cualquier negocio depende de la exactitud de
_nuesfra previsión, y ésta, a su vez, de las infürencias, ora inductivas, ora deductivas en que se funda.
Pero la inducción, y aun la deducción, no son posibles sin el conjunto de las otras operaciones mentales:
1uego su cultivo es igualmente obligatorio para todos los hombres que quieran merecer el nombre de
libres, y conducirse por si con conocimiento de causa.
Si se quieren educar hombres en vez de máquiuas ó acémilas, es preciso que la educación del entendimiento sea completa y universal.
El modo de asegurar 111. necesaria subordinación de los inferiores á los superiores en cualquie ra categorla, no es impidiéndoles que discurran, como en el sistema que ba caducado, sino poniéndolos en aptitud de apreciar la inevitable necesidad, asi como la inconcusa utilidad de esa obligación.
~o es pl'eciso para esto formar un pueblo de sabios ni de filósofos; pero si es necenl'io tratar de fo rmar una generación do hombres lógicos, prácticos, que conozcan el enlace natural de los hechos, ~ a r ntre si, ya en sus relaciones con nuestra organización.
Esta lógica inflexible de que todos los hechos están siempre saturados, este enlace invaJ"iable entro
los antecedentes reales y los consiguientes efectivos, es lo que nosotros deseamos que se inculque durante la primera educación.
Nosotros queremos que, en vez de esa armonla puramente subjeLiva é ideal con que se ha procura•
do contentar hasta aqui la imaginación de los niños, y aun la de los adultos, se les haga palpar la a rm onla l'eal de las cosas, como ellas son y como todo el mundo las ve.
Sin eluda, presentando, según se acostumbra hoy, un enlace puramente subjetivo, como objetivo,
danclo un arreglo de nuestra propia creación como un hecho realmente observado y demostrado, se pu cide con notable faciliclad satisfacer á una inteligencia infantil; pero esta corta ,·entaja no se alcanza sino
con el sacrificio del porvenir de la inmensa mayorla de los educandos. Solo aquéllos que reciban u na
educación secundaria completa, serán los que más tal'de podrán llegará comprnnder que el enlace de
nuestras ideas de las cosas, no es siempre una garantia del enlace de las cosas mismas, que aquello que
noaotros creemos vel' muy claro con los ojos del esplritu, suele ser muy diverso de lo que al fin log1·amos
ver con lo, del cuerpo. E11ta verdad que, pre,entada al principio de nuestra c11rrera, babrin. Fido la base

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�REVISTA MODERNA.

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.ARo IV

de uu sistema de convicciones completo y firme, viene ,i. ser, cuando se reconoce tarde, un motivo de amarga decepción y aun dt1 incurable y estéril escepticismo. Pero lo que hay de más grave es que la inmensa
mayoría tiene que conformarse para siempre con esta instrucción, condenados á vivir continuamente en
un mundo de puras entidades subjetivas, que ellos toman por seres reales, lo cual los mantiene en una
especie de perpetuo sonambulismo, durante el cual se alimentan de fantasmas, pudiendo vivir de realidades. No quiero presentar otro ejemplo de este subjetivismo excesivo, que esa monomanla espiritista
que ha invadido hoy no pocas cabezas, y en virtud de la cual se pretende hallar en el mundo subjetivo
de los espfrltus la solución de los problemas pbjetivos de nuestro mundo material.
No hay necesidad de añadir que ni la más sencilla de esas deseadas soluciones ha podido encontr11rse por ese camino, y que los csplritus nunca contestan otra cosa sino lo mismo que ya estaba en la mente de su cándido consuitor.
Es urgente, por tanto, acabar con J¡i. raíz de tantos desvarios, que hacen á los hombres un perpetuo
juguete de los ilusos ó de los charlatanes. Otra enfermedad mental que esta especie de educación está
también destinada á curar, y sobre todo á prevenir, es la tendencia todavía muy general á creer que los
nombres de las cosas encierran en si todo lo que hay que sabe1· sobre éstas, y en buscar, por lo mismo,
la prueba ó la refutación definitiva de nuestros asertos en las definiciones, en vez de procurar hallarllls
en las cosas y en los hechos.
Esta propensión á transformar toda ciencia y toda noción en un puro a1 te cabalistico, lejos de curarse se agrava en la educación ulterior, con ciertos estudios profesionales, como los del Derecho, por
P-jemplo, en los cuales, tratándose de prescripciones positivas y escritas, nada hay más natural que el estudio de las palabras en que ellas están concebidas. Pero si el titulo de verbo1·um si,qnificatione puede
ser decisivo en la interpretación ele las leyes de los hombres, en la de las leyes de la Naturaleza, los he•
chos y no las palabras deben fallar en definitiva. Y sin embargo, ¿quién no ha tenido ocasión de deplorar la conducta inexplicable de hombres d,• alta capacid:v1 y de inmensa erudición, que en asuntos prácticos cometen los más graves errores á fuerza de P11•artar silogismos fltndados cu puras palabras?
La necesidad de corregir desde los p1irncros aiio~, con la preoión de la realidad, esta tendencia cabalistica, 110 puede, pues, ponerse en duda.
En la educación objetiva y práctica es, puc,:, donde ú uieamente ebtá el remedio y la verdadera re.
generación de nuestra especie, por el &lt;'jerclcio completo que ella exige y proporciona á todas nuestras
facultades.
Con una instrucción de puras palabras, eomo la que se ha dado basta aquí, aplicación y memoria
son suficientes, y este trabajo de plast(cidad puramente pasiva dt1 nuestro cereb ro, en el cual se limita á
retener lo que le viene de fuera sin prJ,ducir cosa algun 11, no es riertamente propio para mejorar, sino
para entorpecer y debilitar, con el transcurso del ti11mpo, nuestras facultades mentales, bajo la influencia
incesante de un verdade1·0 atavismo intelectual.
La necesidad de un cultivo completo ele nuestro entendimiento, emprendido sistemáticamente desde la primera edad, se recomienda también por el atractivo mismo que él presenta pa ra el niño, y el consiguiente estimulo que de aqui resulta, asi como también por una fatiga menor y menos rápida.
Sucede con el f'jercicio mental como con el corporal; la fatiga sobreviene muy pronto, aun con un
%fuerzo poco intenso, si él exige la tensión permanente de un solo sistema de músculos, y con mayor
razón si es la el,~ 11110 solo, mientras que un esfuerzo mucho mayor podrá prolongarse por largo tiempo,
si se reparte n:tcrnativamente en dos ó más. Una persona que no podría permanecer en pie é inmóvil un
cuarto de hnra, sin experimentar una fatiga y una laxitud indefininibles, podrá caminar horas enteras,
no sólo sin fatigarse, sino hast:i. con placer. l\fás aírn: la tensión continua de un músculo lo debilita, lo
atrofia y lo paraliza en vez de robustecerlo, como lo hada el ejercicio alternativo.
Otro tanto, y por la misma razón fisiológica, sucede con nuestras facultades intelectuales; la tensión
continua de una sola de ellas, aun cuando sea moderada, es muy pronto seguida de cansancio y de fastidio, que son su indicio y su resultado seguro.
La verdadera economía de la fuerza intelectual, as! como la de la muscular, no consiste en no solicitarla, sino en exigirle esfuerzos poco prolongados, aun cuando sean frecuentes; con estos dos requisitos
el ejercicio es una base ele progreso y un manantial ele bienestar, ora se trate de nuestras facultades flsicas, ora de las mentales.

MÉXICO,

2,i QUINCENA.

DE 8EPTIEMDRE DE

1901

18

MO DE RNA
ARTE Y
DIRECTOR: JESUS .E. VALENZUELA.

CIENCIA.
JEFE DF. TIEDA CCION : .JESUS URUETA. '

Tir.

( Continuará).
GAlllNO

NúM.

BARREDA.

Pnon.T.l~

DE l\I1ouEL A::.GEL.--CAPILLA SlxTINA. ROMA,

de Dublan.

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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>Urueta, Jesús, 1868-1920, Jefe de Redacción</text>
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                <text>Peña, Guillermo de la, Administrador</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVISTA MODERNA.

248

bajo el trágico toldo de estruendos
que coronan las cumbres hirsutas,
en Oriente ..... ¿Vendrá el aguacero? ... .

¿Sabes tú, qué pensaba, mi rubia?
No te rlas, declrtelo quiero:
recoger esas llmpidas perlas
en el cáliz a1·diente y bermejo
de la flor de tus labios, más roja
que el clavel de:tu blondo cabello . ...
Mas . ... ¡qué bella explosión de fulgore&amp;!
Ge abrillanta con claros destellos
ese palio de un lndigo obscuro
que cornna los montes enhiestos ....
¡Gloria al sol que ha rasgado la bruma!
Esa nube pr.e liada de estruendos,
era informe montón; hoy pru·ece ... .
¡hoy parece un ideal terciopelo!
La esmeralda del monte revive ... .
H11sta el hosco plumaje del cuervo,
al tocade la luz, ya presenta
primorosos cambiantes de ace1·0!
¡Claro obscuro, tu encanto sub~•uga!
¡Almo sol, tu pincel es soberbio!
¡Gloria á ti, gran artista celeste!
¡Y á ti gloria, oh Rembranrlt, oh m1testro!
Mas .... la racha ha c1tlma&lt;lo su furia. . . ..
¡No vendrá, no ven&lt;l1·á d aguacero!

....

ARo IV

MÉXICO, 21l QUINCENA. DE AGOSTO DE

1901

NóM.

16

REVISTA MODERNA
ARTE V
DLRECTOR: ,TESU S F.. ' VALE~ZUELA.

CIENCIA.
JEJo'F. DF. HEDACCION: ,JESU S URUETA.
Ti¡&gt;. tlt D11bld11.

No vendrá .... Mira el arco de triunfo
que Iris teje, con mágicos dedos,
con los rayos del sol que disuelve
en el agua suspensa en los cielos .. ..
También mi alma, á tu casta hermosur11,
con la luz ide11.l del ensueño,
ha tejido mil arcos de triuufo
en mis trovas de amor, en mis veri;o~!
Pero ¡mira! ¡oh prodigio! Del valle
sube un águila, en rápido vuelo .. . .
Va á la cumbre, á. la roca, á su nido
donde aguardan sus hijos hambriento&amp;:
Mas el ave vacila .... jadea .. . .
¿Qué tendrá? ¿Por qué abate su vuelo?
¿Qué acongoja á. la reina del aire?
¡Ah, tal vez de un combate sangriento,
pero noble, y viril, y pujante,
vuelvr, rotas las garras de acero!
Se desploma, vencida, en la roca . . ..
Al sentir su presencia los cuervos,
azorado11, emprenden In fuga.
en desordeu, temblando de miedo!
Pero no, que ya vuelnm, se agrupan,
exploran, observan con ojo certe1·0 ... .
¡Ya lo saben! ¡El rey agoniza!. . . .
¡Ya le atacan!...... ¡Oh viles!...... ¡Oh...... ¡cuervo&amp;!..... .
DI, mi bien: ¿no te indignan? . . . .
¡Oh gloria!
¡Yo, á tus plantas! Tu frente!. . .. ¡Mi beso!
~lérida.- Yuc11.tán, 1901.

José I. N9VELO.
GAl, ATEA. -l\fARQl' E!!TE,

�REVISTA MODERNA

DE UN LIBRO EN PRENSA: "PAISAJES PARISIENSES"
UN SUEXO DE MARGOT.
URANTE el viaje, Margot sólo habla percibido las miniaturas y los matices de
las cosas, como si el mundo fuese un juguete japonés, colocado, para distraer
languideces elegantes, en el boudoir de una modista célebre. Sus frases hablan
sido detalles preciosos é inútiles que cosquilleaban agradablemente el oido sin
decir nada: (•Hermoso color de nube para cinta de un sombrero de viaje, ... .
«Como esa luna, pero con más relieve, es el broche de diamantes de René• ... .
•¿Sabes?; la naturaleza es muy grande; prefiero el jardín del Luxemburgo•). Sin
embargo, aquel cerebro de marfil, pequeño y minucioso como una máquina de
rtJloj, había tenido durante una noche de ferrocarril la visión de un gran drama.
Pero, apesar de todo, confieso que mi asombro fué grande cuando, al reunirnos en el comedor del
hotel para tomar el desayuno, me refirió con gestos graves lo siguiente, que compendio tanto como puedo,
aun á riesgo de hacerle perde1· su sabor original.
~!argot ba~la soñado que estaba en su pequeño departameolo de la Cbaussée- d'Antin, de regreso
del Odéoo, leyendo un periódico de modas, mientras Luisa, que ya habla calentado el lecho, la despeinaba con un peine enorme, fabuloso, que desgarrnba al moverse las cortinas persas que sonreían desde
los vidrios. De pronto oyó grandes voces y vió una multitud compacta, que pasaba por la calie, agitanJo teas encendidas. Era un tl'opel intermin.tble de harapientos. Pareclan borrachos. Uno de ellos, el más
grande, el que llevaba un pañuelo rojo anudado alre:ledor de la cabeza, agitaba una pica y parecla dil'igir á los demás.
-Son los amigos,- dijo Luisa, apoyando la cabeza en la ventana para verlos pasar,
(¿Los amigos? ¿Aquella turba de andrajosos que bajaban por la calle lanzando alaridos salvajeF,
aquella escoria humana barrida por un viento de pasión, eran los amigos?)
-Son los amigoF,-insistió Luisa, como si hablara para sí,- porque son los que sufren.
Y con un gesto tranquilo se de~pojó del delantal y la cofia, los puso sobre la mesa, hizo un saludo
,'r salió.
Margot la oyó bajar las escaleras. Y á través de un vidrio que ella misma empañaba con su respi·
ración, la vió salir á la calle y unirse á la multitud que segula pasando, en pelotones de miseria, como
un torrente que bajaba de la montai'ta, después de un deshielo.
-Es indiscutible que todos están locos,- pensó Margot.-¿Qué voy á hacer ahora? ¿Quién me traerá los escarpines al bajar del lecho?
Y tuvo una de esas ideas caprichosas de mujei· engreída. Se anudó el pelo sobre la nuca, se calz{,
los guantes, se echó sobre los hombt·os su abrigo de teatro y bajó resueltamente las escaleras. La puerta
no estaba cerrada. Lo,; porteros habían salido. (¿A dónde iban, á esa hora?) Y sobre la acera, cerrán•
dole el paso, habla un charco de sangre ....
l\fargot se estremeció. Era la primera vez que vcia sangre. Tuvo miedo. Luego se remangó el vestido de baile Y pasó. Sus botinas de charol se reflejaron confusamente sobre la mancha roja. La calle
estaba desierta. Parecla que todas las gentes de la ciudad habian huido. A Jo lejos, muy lejos, se ola un
clamor de multitud, tajado por disparos de armas de fuego. ¿A dónde h? Se arrepintió de babet· salido.
Su proyecto de refugiarse en casa de Nelly, le pareció impracticable. ¿Cómo atravesar esas calles solitarías y obscuras donde los pasos resonarlan tras ella como si vinieran persiguiéndola?
Entonces se detuvo al borde de la acera, apoyándose contra el muro, sin saber qué hacer.
¿Debla avanzar hacia el misterio que la esperaba en el fondo bonado de la ciudad, ó ¡•egresar á su
casa vacla Y pasar otra vez sobre el charco de sangre? Optó por Jo primero, y echó á correr por el bulevar Haussmann.
Bajo la luz amarilla que escuplan los faroles, se velan regueros de sang1e que se perdlan bajo las
puertas. A la distancia se oían los gritos de la muchedumbre, y A veces un cañoneo apagado,

25 L

l\fargot s!'guia corricuJo. De pronto oyó un ruido confuso de gentes que se acercaban en tropel. El
viento trala rnchas de canciones y carcajadas. ¿Eran vendimiadores que volvían de una aldea? l\fargot
tuvo la curiosidad de verloF; una curiosidad imperiosa, como un deseo carnal. Y se acurrucó en el hue•
co de una puerta.
Las primeras claridades del día comenzaban á levantarse sobre la ciudad. El tropel confuso se acercaba. Se oía el ruido sordo de los pasos. l\fargot sintió un frfo agudo que la hizo crujir los huesos. Y la
multitud desembocó sobre el bulevar ....
Los hombres blandlan picas, cuya punta enrojecida goteaba sobre los rostros. Las mujeres llevaban
gorros encarnados. Todos repetlan estribillos siniestros, que l\fargot no habla oldo nun..:a. Y pasaban,
pasaban sin tregua, con las mismas caras bestiales y los mismos gestos groseros.
De pronto, resonó un grito. Alguien la babia descubierto y la designaba con el dedo A los demás.
Uu grupo se precipitó sobre ella y la rodeó. Fué un entrevero salv11je. Un hombre la besó en la boca.
Una mujer le escupió á la cara.
¿Qué hacia a.llí?-le preguntaron, la ciudad pertenecía al pueblo.
l\fargot respondió frases entrecortadas y quiso desasirse para huir. PtJro no le permitieron mo'Verse
Estaba prisionera. Un hombracón de pelo rojo la cogió por el talle y se la echó A la espalda. La lleva ron en hombros. La multitud- seguía cantando. ¿A dónde la conducían?
La vislumbre de la aurora apenas permitía distinguir las caras. En el limite del bulevar asomaba
un sol encarnado de lluvia. Atravesaron cien calles. Las ventanas estaban cerradas y habla mucha san•
gre sobre las veredas. Margot se b11ndia las uñas en la garganta para ahogar los gritos. Estaba helada
de tel'l'or. Sus ojos permanecían clavados sobre el esqueleto de guillotina que se levantaba en el fondo
de la calle. Trató de convencerse de que no era para ella. ( •l\fargot no habla hecho daño A nad ie. ¿Por
qué razón la matarían? ¿Porque habla amado el amor, el Champaña y los trajes de Paquin? Las mujeres hermosas han nacido para eso.•)
Pero, apesar de sus razones, tiritaba de miedo. Quiso llamar, suplicar, ofrecerse .... Pero no podlan
escucharla. Las canciones abogaban su voz frágil. Trató de desasirse pal'a bajar y huir, pero dos manos bmtales le detuvieron las piernas . . ..
Y la guillotina estaba allí. La dejaron caer sobre el entablado y ella se desplomó como si no tuviera
huesos. La multitud segula cantando. Margot tuvo la sensación de ver el sol por última vez. La noche
se apoderó de su alma. Por su memoria pasaron, al galope, mil recuerdos. Después se hizo el vacío Sintió algo helado en el pescuezo, lanzó un grito que no pudo oír .... y el golpe fatal la despertó.
Pero el horror de la pesadilla la persegula aún. Le quedaba algo asf, como la amargura de un presagio.
- Ocurrirá,-me decía, con la boca llena de fresas,-ya verás como ocul'l'irá. La ciudad comenza·
1 á á arder y nadie podrá apagar el incendio. El fuego cundirá por el mundo. Lo que siento, es no poder
realizar mi capricho, de poseer un castillo en Anjou. El imbécil de Vidart tartamudea que son muy caros.

Il[ANUEL

UGARTE.

�REVISTA MODERNA.
escudriña. con calma grotesca,
se derrumba cual muerto de uu rayo,
sumérgese y pesca.
Y al trotar de un rocín flaco y mocho,
un moreno, que ciñe moi·una,
transita cantando cadente tontuna
de baile ja1·ocho.
Monótono y acre gangueo,
que un pájaro acalla, soltando uu gorjeo,
Cuanto es mudo y selecto en la hora,
en el vasto esplendot· matutino,
halla voz en el ave canora.
vibra y suena en el chorro.del trin&lt;,!
Y como un monolito pagano,
un buey gris en un yermo altozano
mira fijo, pasmado y absorto,
la pompa del orto.

Y á la puerta del viejo bohío
que oblicuando su ruina en la loma
se recuesta en el árbol sombrlo,una rústica grácil asom11,
como una raloma.
A tres leguas de un puerto bullente
que á desbordes y grescas anima,
y al que á un tiempo la gloria y el cli1111t
adornan de palmas la frente,
hay un agrio breñal, y en la cima
de un alcor un casucho acubado,
que de lejos diviso á menudo,
~r rindiéndose apoya un costado
Pn el tronco de un maugo copudo.
Distante, la choza resulta monter11.
con borla y al sesgo sobre una mollera.
El sitio es ingrato, por fétido y hosco.
El cardón, el nopal y la ortiga
prosperan; y el aire trasciende á bofiiga,
á marisco y á cieno¡ y el mosco
pulula y hostiga.
La flora es enérgica para
que indemne y pujante soporte
la furia del soplo del Norte,
que de octubre á febrero no es rara,
y la pródiga lumbre febe11,
que de marzo á septiembre calde11..
El Ol'iente se inflama y colol'a,
como un ópalo inmenso en un lampo,
y difunde sus tintes de aurora
por piélago y campo.
Y en la magia que irisa y cornsca,
una perla -de plata se ofusca.
Un prestigio rebelde á la letra,
un misterio inviolable al idioma,
un encanto circula y penetra
y en el alma es edénico aroma.
Con el juego cromático gira,
en los pocos instantes que dura;
y hasta el pecho infernado respira
un olor de inocencia y ventura.
¡Al través de la trágica Historia,
un efluvio de antigua bonanza
viene al hombre, como una memori11,
y acaso como una esperanza!
El ponto es de azogue y apenas palpita.
Un pesado alcatraz ejercita
su instinto de caza en la fresca.
Grave y lento, discurre al soslayo,

Infantil poi· edad y estatura,
sorprende ostentando sazón prematura,
elásticos bultos de tetas opimas;
y á juzgar por la equivoca traza,
110 semeja sino una rapaza
que reserva en el seno dos •tima~!
Blondo y grifo (J inculto el cabello,
y los labios turgentes y rojos, ·
y de tórtola el garbo del cuello,
v el azul del zafiro en los ojos.
Dientes albos, parejos, enanos,
que apagado coral prende y liga,
que recuerdan, en curvas de granoF,
el maíz cuando tierno en la espiga.
La nariz es impura, y atesta
una carne sensual é impetuosa;
y en la faz, á rigores expuesta,
ia nieve da en Ambar, la púrpura en rosa,
y el júbilo es gracia sin velo
y en cada carrillo produce un hoyuelo.
La payita se llama Sidonia.
Llegó á México en una barriga:
en el vientre de infecta mendiga
que, del fango sacada en Bolonia,
formó parte de cierta colonia
y acabó de miseria y fatiga.
La huérfana ignara y creyente
busca sólo en los cielos el rastro;
y de noche imagina que siente
besos ¡ay! en los hilos d(un astro.
¿Qué ilusión es tan dulce y hermosa?
Dios le ha dicho: «sé plácida y bella;
y en el duelo que marque una fosa

pon la fe que contemple una estrella,!
1,Quién no cede al consuelo que olvida?
La piedad es un santo~remedio;
y después, el ardor de la vida
urge y clama en la pena y el tedio
v al tumulto y al goce convida.
be la zafia el pesat· se distrae, desplome de polvo y ascenso de nube.
¡Del tizón la ceniza que cae
y el humo que sube!
La madre reposa con sueño de piedra.
La muchacha medra.

�REVISTA .MODERNA.
Y por siembras y apriscos divaga
con su padre, que duda de serlo;
y el infame la injuria y estraga
y la triste se obstina en quererlo.
Llena está de pasión y de bruma,
tiene ley en un torpe atavismo,
v es al cierzo del mal una pluma ....
¡Oh pobreza! ¡Oh iucuria! ¡Oh abismo!.

REVISTA MODERNA.
reverbera con tales reflejos,
que ciega, causando vahídos.
El ambiente sofoca y escald11¡
y encendida y sudando, la chica
se despega y sacude la falda,
y asi se abanica.
Los guiña pos revuelan en ond11.s ....
La grey pace y trisca y holgándose tarq¡¡ .. . ,
Y al amparo de umbráticas frondas
la palurda se acoge y reFguarda.
Y un bonego con gran cornamenta
y pardos mechones de lana mug-rienta,

y una oveja con bucles de armiño,Ja mejor en figura y aliño,se copulan cou ansia que tienta.
La zagala se turba y empina ....
Y alocada en la fiebre del celo,
lanza un grito de gusto y de anhelo . . . ,
¡Un cambujo patán se avecina!
Y en la ex:celsa y magnifica fiesta,
y cual mácula errante y funesta,

un vil zopilote resbala,
tendida é inmóvil el ala.
SALVADO!t

DÍ.-\Z i\IIRÚN.

NOTA.-Del libro "Lascas." Reproducido con autorización
del autor.

Vestida con sucios ji1·ones de paño,
descalza y un lirio en la greña,
la pastora gentil y risueña
camina detrás del rebaño.
Radioso y jovial firmamento.
Zarcos fondos, con blancos celajes
como espumas y nieves al viento
esparcidas en copos y encajes.
Y en la excelsa y magnifica fiesta,
y cual mácula errante y funesta,

un vil zopilote resbala,
tendida é inmóvil el ala.
El Sol meridiano fulgura,
suspenso en el Toro;
y el paisaje, con varia verdurx,
parece artificio de talla y pintura,
según está quieto en el oro.
El fausto del orbe sublime
rutila en urente sosiego;
y un derribo de paz y de fuego
baja y cunde y escuece y oprime.
Ni céfiro blando que aliente, que rase,
que corra, que pase.
Entre dunas aurinas que otean,tapetes de grama serpean,
cortados á trechos por brozas hostiles,
que muest1·an espinas y ocultan reptiles.
Y en hojas y tallos un brillo de aceite
simula un afeite.
La luz torna las aguas espejos;
y en el mar sin arrugas ni ruidos

255

�REVISTA MODERNA.

EN LA CASA DE TOLSTOI.
L rápido de Moscou i Koursk se detiene muy temprano, á las cinco y media, en Yassenki,
última estación cerca de Tula y á doscientas verstas de Moscou. Para llegará Yasnai'a
Pol'iana, retiro de Tolstoi', falta recorrer una docena de verstas en carruaje.
El caballo se aventura en el camino 6l!cabroso, que serpentea á través de la estepa
ondulada con bajas colinas. Alrededor, prados verdes, campos de trigo dorado, macizos de árboles; abedules, tilos, pinos, que forman luego bosques espesos. Se comprende el apego de Tolstoi: por este cluminos~ claro,, en ruso Yasnai'a Poli'ana, que no de~a sin~ con tristeza
y raras veces, donde pasa casi toda su vida y absor~e el amor de la nat~~a.leza_,. al mismo t1?mpo que su
aversión por la vida facticia de la ciudad, de la sociedad, de la falsa c1vihzac1on. •De quti asombroso
poder son las impresiones sacadas direc~amente de la natura~eza: • d?cla un dl~ Tolstoi' á uno de sus co•
legas rusos. ey cómo aprecio á los artistas que beben su 10sp1rac1ón exclusivamente en esta fuente
eterna é inagotable. Ella sola da la fuerza !. revela la verdad. •
.
. ..
~
En YasnaYa PolYana fué donde Tclst0Yv10 la luz en 1828. Alll fue donde v1v10 los anos de que babia
con tanto calor comunicativo en la Infancia, su primera obra, que lo colocó luego, á los veinticuatro
años, entre ¡08 grandes esc.ritores rusos. •Felices, ~elices tiempos de la inf~ncia, que no volverán ya!
Cómo no amar cómo no acariciar sus recuerdos! Ellos refrescan, elevan m1 alma y son 111. fuente de
mis más puras,' de mis más dulces alegrlas, , dice el joven autor. Y todos los que lo han leido no podrán
olvidar ese principio de capitulo, esa estrofa de poem11. en ~~osa. E~ _Yasna"ia PolY_ª?ª fué donde se casó
y vió nacer á sus numerosos hijos; alll donde n~s ~e~crib10 la Felicida~ ~e f aniilia, nos c?ntó los con·
movedores amores de Lévine y Kity en Anna Karemne y narró la prod1g1osa epopeya de (.,uerra y Paz;
alll también donde creó, sobre bases nuevas, su famosa escuela popular, donde ensayó la existencia
de colono modelo, donde venció la dolorosa, la formidable crisis moral que iba á conducirlo al suicidio,
y donde, finalmente tranquilo, hizo de si mismo un misionar~ convencid~ de la bondad y de la verdad
cristianas. Asl, pues, excepto el tiempo consagrado á los primeros estud10s en ~Ioscou, luego á los de la
Universidad de Kazan, en el servicio al ejército; el pasado en el Cáucaso, en el Danubio, en Stlhastopol y
una corta escapada al extranjero, todo el resto, medio siglo, esa existencia tan nutl'itla, tan gloriosamente variada ha transcurrido en el cuadro limitado de aquella vieja mansión señorial. ¿Dónde enconti·ar un ejempl~ má.s brillante del poder del genio, poderoso poi· su sólo contacto con el poder de la naturaleza?
Estos detalles desde hace tiempo familiares, se precipitan á mi memoria por una asociación de ideas
muy natural. Est~ es interrumpida por la aparición de un burgo, muy grande, pero desierto, tl'iste: cabañas destartaladas, transeuntes raros y taciturnos, animales de movimientos cansados. ¿Alll está el
cluminoso claro?, No, felizmente. Veinte minutos más y mi automedonte meiudica con su látigo las pri•
meras cabañas de la aldea. Pasamos por la única y ancha calle bordeada de cada lado por irbas de madera, algunas de ladrillos rojos, casi uniformemente recubiertos de ra~tr__ojo ennegrecido ~or el !iempo;
el conjunto de los tonos es gris, sin embargo, de aspecto más halagueno que el burgo mmed1ato; se
siente alll la proximidad de los castellanos benefactores. Hombres y mujeres me saludan con aire afable acostumbrados como están á visitas de extranjeros. La habitación de TolstoY no debe estar lejos.
Ad~ierto, eu efecto, alli arriba de la cuesta, las dos torrecillas blancas que marcan la entrada del dominio de Yasna'ia PolYana. Pero no se tropieza con las alas de una puerta cerrada, la puerta no existe. Entre quien quiera! Y se entra, y se abusa á menudo de aquella patriarcal hospitalidad.
Una larga calzada de abedules umbrosos, de troncos argeutados, conduce á la habitación; se costea
un estanque, luego una banda de tierra destrozada, cortada en medio por una malla de lawn tennis. Al
ttn estii. ali! la caEa: una elevada construcción de un piso, cuya blancura de cal deslumbra bajo el sol·
Sobre la fachada, un balcón de madera, anchas ventanas y por el lado que se llega una terraza con ba•
laustrada, construida por el mismo Tolstor, según se cuenta. Después de rodear la ter~aza, mi carruaje
se detiene frentP al portón de la casa TolstoY sale algunos instantes después en traJe de burda tela

257

azul, se acerca á mí~ me da la bienvenida. y me invita familiarmente á acompai'íarle al baño, que toma
todas las mañanas en el estanque que vi al llegar.
Desde mi última visita á Moscou-hace dos años y medio - no obse. vo cambio alguno en el exterior
dtl Tolstoi', únicamente su barba que era gris, está ahora blanca del todo. Supe qué su salud ha mejorado mucho y que nunca se ha sentido tan apto y tan infatigable para el trabajo; para el t1·abajo intelectual, debo agregar.
En efocto, ya no labra los campos, ni siega, ni hace zapatos. Sus ejercicios Cisicos se reducen al paseo, á la equitación, al juego de lawn tennis, y durante la mayor parte del dla, de ocho de la mañana á
dos ó tres de la tarde, escribe en su gabinete de ti·abajo. Tolsto'i acababa de desinteresarse una vez
más de su famosa novela Resurrección, y se habla puesto á trabajar en otra obra de imaginación, que
tiene por protagonista á uno de sus compañeros de armas de Scbamyl y que se desarrolla en el Cáucaso. Habla ido á preguntar á un viejo general, res-pecto á varios hechos de la campllña de los Rusos contra el temible I mán. Ai,J, puc!l, A pesu de todo, el temperamento arlibta sigue dominando en él á lavoluntad del pensador, y Tolstor vuelve á su anti9ua manera que quiere r enegar y que produjo tan admirables creaciones. Pero no hay que hablarle de eso, yo tu\•e la prutlba á mis expensas, cuando durante
el corto trayecto que separa e! estanque de la casa, le interrogué respecto á Resurreccción y le dije que
esa nueva obra, según lo que yo sabia, debla dar vasta materia al historiador de Tolstor. l\Ie contestó
vivamente:
-Pensamos de tan diferente manera, que ha de seros verdaderamente dificil escribir una historia
sincera de mi vida ó un estado exacto de mis obras.
Un poco cortado por esta contestación inesperada, sobre todo despué3 de la cordial recepción que me
habla hecho en l\Ioscou, y la correspondencia que de alll se habla seguido, Je supliqué sencillamente que
precis11.ra la difo1·encia de nuestras opiniones. Entonces, sin duda alguna, bajo el imperio de un desrontento ajeno al objeto de nuestra conversación, pero despertado por mi alusión á sus obras, me dijo:
- ¡Oh! no solamente Ud. , sino todos cuantos han venido á verme y han publicado a.rtlculos y tomos
enteros respecto á mf;'por:ejemplo, el escritor alemán Lowenfeld (1) y hace poco tiempo el articulo de un
periodista franci&lt;s que vino para la coronación del Tsar y que se creyó obligado á venirme á visitar de
paso. Y Ud., ¿no estuvo aqul con motivo de la Exposición de Nijni- Novgorod? Si, al menos, hubiera
Ud. ido para darse cuenta de todo lo que importa no hacer ..... .
Yo soportaba, sin duda, el malhumor provocado por aquellos, que sin ser partidarios suyos, han
querido aprovechar su estancia en Rusia para irá ver al eremita de Yasna'ia. PolYana, y contar en seguida su visita con un puntillo de broma parisiense. Con el fin de reaccionar contrn esa prevención del
momento, le dije sencillamente que el objeto principal de mi viaje no era la Exposición de Xijni, le recordé que desde hacia mucho tiempo reunla materiales para su biografla, y que hoy mismo llevaba, con
el objeto de someterlos A su apreciación, una especie de paralelo entrn él y Dumas, hijo.
Como lleg.íbamos ya al p3queño lago, nuestl'a conversación se interrumpió y TolstoY desa.pa:eció
en el gabinetito levantado ti. la orilla del estanque. En menos de diez minutos t uvo tiempo para desnudarse y anojarse de lo alto de un trampolin á lo más profundo del agua, para nadar con sorprendente
Agilidad para su P.dad y pl),ra volverse á vestir y seguir nuestra conversación. Zlfo asombró más todavla, como asombra a sus visitantes, por su manera de andar, por sus movimientos casi juveniles, y despué~, por su resistencia para largas caminatas y para toda clase de fatigas corporales. Este admirable
anciano, que frisaba entonces en los setenta afios, vegetariano empedernido que se alimenta únicamente con legumbres (excluyendo basta la leche y los huevos) es verdadera.mente extraordinario. Es un belllsimo ejemplar de la especie humana, cuya contemplación de cerca instruye y aprovecha hasta en su
existencia puramente material. A él podrla aplicarse, sin que parezca banal, el conocido ref,·án: lllens

sana in corpore sano.
Tomamos el té; todos dormlan en la casa, excepto la más joven de sus hijas, encantadora niña de
doce años, y su institutriz, que almorzaron con nosotl'Os. Inmediatamente después el maestl'o se retiró
á su gabinete de trabajo.
Frente á un gran vestlbulo me indicaron una puerta que comunicaba con una larga pieza, dividida
por un tabique y una biblioteca. Alegrando la intimidad del mobiliario, la luz entra alll á torrentes por
dos ventanas y por una puerta que da á la fachada. En la primera mitad, reservada especialmente pa,
ra los huéspedes, está un canapé que sirve de lecho, y en la pared algunos retratos de familia y de es.
critores rusos y extranjoro11. Tourgueneff- Fet (el delicado poeta), ambos amigos antiguos de TolstoY;
Schopenhauer (retrate, con dedicatoria), Dickens, y el famoso grupo de colaboradores del contemporáneo y de quienes ya he hablado: Tolstoi', Tourgueneff, Grigorvitcb, Nekranov, etc., y en el éentro, en un
nicho, el busto del difunto hermano de Tolstor, el conde Nicolás, c•1ya noble imagen está evocada con
fiel afecto en Infancia, Adolescencia y J1wentud, y últimamente en Resurrección, con el nombre de Nicolás Inteniev. La biblioteca está formada con libros de diYersas lenguas, la mayo1· parte donados de
sus autores y con dedicatorias no menos poliglotas; además, las obras de los émulos rusos de Tolstor,
las del maestro de los pensamientos de su juventud y quizá de su edad madura: Rousseau, cuya influencia confiesa Tolstor haber sufrido, más aún, hubo una época en que tuvo el culto de este filósofo francés
basta querer llevar su imagen sobre el pecho, como un amuleto¡ Moliere, Pascal, Goethe, Sbakespeare,
(1) El úQico que

na escrito Insta ahora un1 biografía completa de Tolsto'i.

�258

REVl~TA MODERNA.

Víctor Hugo, Sócrates, Voltaire, Diderot, Saiot-S1moo, Benjamlo Constant, Spiooza, Schlegel, Henry
George, Mathew Arnold, Spencer, Griesbach, Rein, W. L. Harrisoo, Adin Ballou, Juan Crisóstomo Y
otros filósofos y teólogos antiguos y modernos; historiadores franceses y rusos, principalmente los que
se hao ocupado del periodo del Primer Imperio y de la guerra de 1812, y consultados por Tolstoi', cuando escribió la Guerra y la Paz. Por último, el Antiguo y el Nuevo Testamento, en sus textos originales,
hebreo y griego, la Vida de los Santos y los Comentarios franceses, ingleses y alemanes del Evangelio,
del Talmud, del Koran, de la doctrina de &lt;;'akia--1\fouoi y una multitud de obras citadas por Tolsto'i en
sus escritos sobre la moral cristiana. Recuérdese el prodigioso número de ob1·as filosóficas y literarias
analizadas por él, en su reciente libro: ¿Qué es el Arte?
Y todo el público se preguntará. cuándo y cómo un solo hombre pudo encontrar tiempo suficiente
para escribir á su vez, tantos volúmenes, proseguir su activo apostolado y crear obras de arte, &amp;i llega
li saberse que el mismo escritor ha traducido y comentado los cuatro Evangelios, en tres gruesos tomos,
inéditos en Francia; que ha refutado muchos escritos religiosos y que para su obra inédita: «La Critica
de la Teologla dogmática,, ha debido leer casi todos los escritos de los Padres de la Iglesia y los de sus
comen~dores y que con el mismo fin, aprendió el antiguo eslava, el griego y el h~breo, conociendo ya
el frances, el alemán, el inglés y el latlo.
No olvidemos indica1·, antes de salir de esta pieza, que en la viga superior de la puerta del tabique,
Tolstoi' pensó colgarse, cuando estuvo obcecado por la idea del suicidio.
Del vestlbulo, donde hay también una biblioteca, se llega al primer piso y la puerta del fondo es la
del gabinete de trabajo del maestro. Esta pieza, abovedada como una cueva, con piso de madera blanca, servia hace pocos años aún para depósito de provisiones; todavla se ven las argollas de donde pendían los jamones, ahora ocupan ese lugar, una sierra, y en los rincones, se veo enfilados útiles de labranza, de zapatería y otros instrumentos de agreste uso.
El escritor se encuentra en esa, pieza más aislado y nadie va ali! á molestal'le, como sucedía en la
época que su gabinete de trabajo estaba instalado en la pieza más confortablemente amueblada, que es
hoy el cuarto para huéspedes.
El mobiliario del primer piso, recuerda el de la casa de Moscou; el gran comedor que sirve como
salón, que se utiliza nada más en invierno y en la época de lluvias, porque en la buena estación, las comidas se sirven en la terraza ó bajo los árboles, en el centl'O una gran mesa y á lo largo de los muros,
sillones antiguos y sillas, y solamente la serie de retratos de antecesores con corazas ó peluc11s empolvadas, nos recuerda que estamos en un castillo y no en una quinta.
Es bien sabido que la familia Tolsto'i pertenece á la nobleza más antigua de Rusia y está aliada á
las casas de los priocipes Gortschacov y Volkhonsky. Dos antepasados del conde León desempeñaron
papel muy importante en la historia de Rusia. Uno de ellos fué amigo y consejero de Pedro el Grande.
Allf se veo, como en Moscou, un piano y dos bustos cuya particularidad consiste en haber sido ejecutados
por dos pintores amigos lotimos del escritor: Repine y Gué. Los mejores bustos que de Tolsto'i existen
son los del escultor Guozbourg y otro, reciente y muy notalile, debido al cincel del príncipe TroubetskoY. Como en Moscou, también la pieza que sigue es la de la-condesa y alU se ven las huellas del buen
gusto y de la elegancia de la gran dama. Observé especialmente un soberbio retrato del maestro, pintado por Kramskoi' y otro no menos bueno de la condesa.
Después se llega á los departamentos privados.
El jardín, muy vasto, fué sembrado casi totalmente por el conde, en la época en que se dedicó, con
la pasión que le caracteriza en todo, á trabajos de agricultura. Entre los árboles frutales, dominan los
manzanos. Cuatro estanques ornan el jardín; uno de ellos, el que está cerca de la entrada principal, tiene las dimensiones de un lago pequeño. Tuve el placer de pasear allf en bote, acompañado por la hijita
del conde, que es muy diestra en el remo. A propósito de esto, diré que habiendo llevado á bordo, á algunos chicos aldeanos, de la edad de la Srita. Tolstoi', me asombró verlos raquíticos y enclenques junto
A ella. Esto consiste, tal vez, en que las condiciones poco felices de su existencia han retardado su desarro 11 o.
La condesa me esperaba. Fui en el acto á !~ terraza donde encontré toda una sociedad. La castellana, sentada frente á un samovar, tenla á su derredor á algunos de sus hijos; ningún cambio noté en su
fisonomía; el mismo rostro fresco y joven, que le vi en l\foscou, sólo algunas canas mncladas á su abundante cabellera negra, después de la reciente mue_rte de su hijo Juan. Estaban con ella sus bijas Maria
y Alejandra y sus hijos Ellas, Andrés y Miguel. Los otros hijos, Tatiana, Sergio y León, estaban ausentes. Entre los visitantes, se encootl'aba Tscberkov, uno de los más fervientes partidarios del conde y que
se ha ocupado en hacer entre el pueblo la propaganda de sus obras por medio de condiciones muy baratas.
Es una personalidad muy interesante, fué brillante oficial de la Guardia ímperial; elegante, inteligente, aristócrata y rico, renunció su carrera para dedicarse exclusivamente á su obra de propaganda.
Se encontraba también su compañero Birukov. Aristócratas ambos y habiendo dejado el ejército, sacrificados á su obra, penetrados de las mismas doctrinas y practicándolas de una manera muy concienzuda, tuvieron que destel'rarse. Echerkov vive hoy en Inglaterra y Birukov en S uiza, y ambos siguen publicando obras tolstoi'stas, uniendo el ejemplo á la palabra.
Otra figura interesante: un joven médico de Galitzia que cuenta las persecuciones que tuvo que su
frir por parte del gobierno austl'iaco, pot· insubordinación á la ley militar. Después de haber desempo·

REVISTA MODERNA.

259

liado durante cuatro meses el cargo de médico mayor, rehusó un día hacer toda clase de servicio militar.
Llevado ante un consejo de guerra, se le condenó á presidio y fué enviado á una compafíia disciplinaría.
Ali! resistiñ más que nunca. Le encerraron en un manicomio, donde se le tuvo en observación, hasta
que los médicos declararon que ya no estaba loco. Pidió una licencia do tl'es meses -y se la concedieron
de un año, pues el gobierno tenla prisa por desembarazarse de esa onj:i. peligrosa. Entonces decidió
irá. YasoaYa Poli:ana.
Mientras que yo escuchaba esa oanacióo, observé el uniforme del joven hijo de TolstoY Andrés
Lvotvitcb, que hacia en esos momentos un año de 'l"oluotariado, y pude ratificar que, como bac~ ya tiempo, las opiniones están divididas entre los hijos de Tolstor: las mujeres siguen las teorías del padre y los
hijos las tradiciones de la mlldro. En otro articulo dije ya, que Sergio Lvovitch ha sido funcionario, y
!le~pués de su matrimonio abandonó su empleo para consagrarse á la administración de sus pl'Opiedatles. El segundo, Ellas Lvovitch, se casó á los 21 aííos y se convirtió inmediatamente en un ao-ricultor
modelo que se 0cupa nada más de sus terrenos. Lev. Lvovitch, de salud muy delicada, se encoo~raba en
Suecia, que es la tiel'I a de su esposa. Junto á la madre se encontraba l\liguel, que cuenta 14 años y á
quien basta jugar como suficiente ocupación.
Las dos hijas mayores de Tolstor, Tatiaoa y l\Iaria, se han dedicado en cuerpo y alma á las ideas de
su padrE'; en los últimos afios, que el hambre cayó sobre Rusia, fueron para él auxiliares infatigatles en
la organización de ref~ctorios gratuitos en los distritos del gobierno de Toula. Las divergencias de opi11iooes entre ol conde y la condesa, no comprometen en nada, sin embargo, la tranquila harmonía que
reina entre todos los miembros de la familia. Sólo quiero transcribir una observación, que me parece
juiciosa, hecha por la Condesa en el curso de nuestra conversación en Yasnai'a Poli'ana. Se trataba del
Pode1· de las tinieblas, obra clasificada ya en el repertorio do todos los teatros rusos y que produce á los
director~s. sumas considerables; como Tolsto'i no quiere percibir nada de derechos de autor, se priva
llbÍ de aliviará muchos miserables que vienen á llamar:á su puerta.
Hay cerca de la casa un olmo viejo, denominado el árbol de los pob1·es, bajo el cual los necesitados
de los alrededores no esperan nunca en vano los auxilios de su bienhechor. Sin embargo, TolstoI desA~_rueba ~n principio la filaotropfa que se manifiesta solamente por medio del socorro pecuniario; cues•
t10n de simple c01·tesía, como dice él, no puede rehusarse, así como no se rehusa un vaso de agua á
quien lo pide. Pero el dinero dado va con frecuencia en eontra de la intención del donador, pues es e1
factor más seguro de depravación. En cambio, no economiza trabajo ni tiempo cuando se trata de rA·
dactar una petición de justicia en favor de un solicitante iletrado, de procurar medicinas á un enfermo
de aconsejar los medios para aumentar el rendimiento de las tierras, de autorizar ~el corte de leña e;
sus dominios, do ayudar á una viuda retrasada en sus labores agrícolas, en una palabra, cuando se trate de cualquier acto, de cualquiera palabra, que consuele en la desgracia, que ali\·ie una miseria ó instruya á un ignorante. Además rle los habituados del á1·bol de los pobres, ¡cuántos otros de todas las partes del mundo le escriben ó van á visitarlo para confesarle sus penas y pedirle la solución de los más
graves problemas de la vida! Quo sea un verdadero sufrimiento, una noble resolución y este escrutador
de conciencias sabe reconocerlo y decir con toda franqueza la palabra esperada.
A las tres de la tarde, la comida reune á todos los huéspedes de la casa. Entre los convidados, unos
(Tolbtoi', T~chertkov, Maria Lvovna, etc.) se dedican á los alimentos vegetales, mientras que los demás
comen carne. Y en esto también se hace sentir la doble influencia. Tolsto'i llena de atenciones á los vegetarianos, mientras que la Condesa tiene otras tantas para los carnívoros.
Después de la comida, TolstoY, acompañado de sus dos bijas más jóvenes y de uno de los huéspedes, fué á jugar una partida de lawo-tennis, mientras la condesa fué á traer su eámara fotográfica para
sacar una prueba, porque la fotografla es la distracción favorita de la señora de TolstoY. Desgraciada~eote el aparato no es para instantáneas, y á la dama le cuesta un trabajo enorme conseguir que sumarnlo no se mueva.
Ya, durante nuestra conversación de la mañana,. el conde, sauiendo que yo tenla la intención de escribir la historia detallada de su vida, me babia dicho:
- ¿Desea Ud. contar mis hechos y mis gestos? ¿En qué quiere Ud. que el público se iote1·ese por mi
,·ida privada?
Por la tarde, después del tennis, reanudamos nuestra conve1 sacióo. Intenté demostrar al conde
que el público está siempre ávido de detalles sobre la vida p1 h·ada de los hombres que se imponen á s~
atención, Y que esta curiosidad es comprensible, sobre todo cuando se trata de escritores de moralistas
de hombres políticos; en una palabra, de todos los removedores de ideas. El público qui~re saber si s~
manera de ,·ivir está de i::cuerdo con sus teorías. Y para apoyar esta argumentación. cité al Cristo de
quien Tolsto'i sigue las enseñanzas con tanto fervor, al Cristo que predicó no sólo co~ la palabra, ~ino
con el ejemplo.
- No está probado, me dijo; no siempre llevó la vida de abstinencia que se cree le o-ustaban los festines cuando la ocasión se presentaba.
'
"
-Pero no delante del público.
- Si.
. . ¿TolstoI _me quiso dai· á e~tender con esto, que ante todo hay que considerar Ja verdad de los principios sostemdos por un moralista y no debe uno inquietarse de la manera de ponel'los en práctica?
Abordé la cuestión por otro lado. Para pintar un estado de alma, el artista describe las manifesta-

�REVISTA MODER~A.

REVISTA MODERNA.

ciones exteriores, asl como el medio material en que se mueve su pel'sonaje, y hace más accesible la
idea abstracta que quiere exponer, materializando la acción. Así, pues, si se quiere hacer verdadera·
mente obra útil é interesante, el biógrafo debe proceder de la misma manera, porque colocando al escl'i,
tor en toda su realidad y presentándolo con sus ideas familiares, hace más completa la inteligencia de
sus obras. Pero también esta vez mi argumentación fué inútil.
-Pero, dijo el conde, cuando pinto un personaje ó describo una situación, no es con un fin determiuado, Digo sencillamente lo que veo y lo digo porque lo veo.
Esta contestación interesa, porque nos l'evela la manera de proceder de Tolsto"i y nos demuestra que
á. pesar de sus teorías, el artista ha seguido siendo artista. Pero seguía evitando el terreno en que yo
habla querido colocarme.
Sin embargo, cuando una objeción nos parece justa, ¿no es precisamente cuando la eludimos, por
medio de una respuesta ajena á la cuestión? Al hacerlo así, TolstoY me concedió la razón, por decirlo
así, y con toda tranquilidad de conciencia puedo seguir el curso de mis indiscreciones.
Además, dos horas después, Tolstor mismo me recordó una pregunta, que debe parecer la más indiscreta de todas. Esta pregunta fué:
-¿Vive Ud. según los preceptos que predica?
-¿Recuerda Ud., me dijo~ su pregunta de Moscou, que no contesté porque me lo impidió la partida
del tren? Pues bien, puedo decirle, con toda conciencia, que hago todo cuanto de mi depende, por arreglar mi existencia según los preceptos del Cristo, tal como los comprendo. Vivo lo más sencillamente
posible y mis necesidades no son muchas, y si no llego á hacer Jo que debía, es porque me falta la
voluntad.

Biljo el cual las esquilas ,·olt1•1111 1
l\Ie figuro que sois los sonidos
Que al contacto del sol se conde1111an.
Al rnzar en las tardes brumosas
De mi cuarto las grises vidrieru,
Remedais mariposas que espfa¡1
Tantas flores que adornan mi mesa.
¡Oh si vierais mi alma, la cubre
Con su encaje sutil la tristeza,
Como envuelve la blonda del liquen
Deshilado y verdoso las piedras.
No os asusta la lluvia ni el viento·1
Ay! de todo mi espíritu tiembla;
Es un lago: las auras le estrían
Y un insecto sus linfas inquiet;,
Eu los tibios crepúsculos áureos,
Cuando el sol entre nubes se aleja,
Entre nubes albeantes, y finge
Un turibulo rojo que humea¡
¿Qué escuchais apiñadas é inmóvjles?
Algo os cuenta la brisa. ¿Qué os cuenta?
Qué el rumor de de los saucos torcidos
Como biceps de enormes atletas?
Por qué á veces seguís la tortuosa
Dirección de extraviadas veredas1
Que se enlazan, ó cruzan y cinchan
De las lomas las gibas escuetas.
SemPjando las hondas pisadas
De un gigante avestruz, ó las huellas
Que señalan doblando los cardos
De un gran carro las llantas inm~nsas?
Por qué os amo? Quizás poi· lo frágil?
Por la irónica risa que llena
Y que os hincha,la dulce·garganta
Cual venero"que allí borbotea?
No lo puedo explicad No, no puedo.
Golondrinas, teneis compañeras
Que sollozan; ¿porqué ·estais cantando?
¡Oh las almas que está~ prisioneras! ....

260

(Concluirá) .

GOLONDRINAS.
A JCSÚ8 E. Valcnzucla.

¡Oh volved, golondl'inas, brillantes
Como extremos de lanzas guerreras,
Golondrinas cual cruces que flotan,
Golondrinas como anclas que vuelan.
Vuestro alegre charlar rechinante,
Me entusiasma, me arroba y semeja,
El rüido fugaz que producen
Al girar en sus goznes las puertas,
Dora el sol de la torre vetusta
La simbólica y alta cruz fénea,
Y parece de lejos, un cirio
Que ilumina las pobres aldeas.
Las volutas del templo, los nidos
De argamasa y pajillas esperan;
Oh volved, golondrinas, brillantes
Cerno extremos de lanzas guerreras.
En los tensos alambres que estiran
Tenazmente los postes, faena
Incesante de postes que suben.
O descienden corriendo las sierras,
Os he visto alinear; agraciadas
Sacudir el plumón, la cabeza,
Y las breves espaldas lustrosas
Cual pequeñas casacas de seda.
Y os he visto bajar al arroyo,
Y ~ngir, señalando una estela
Con el pico que busca otro pico,
Diminutas barquillas veleras.
Si girais en redor del cimborrio

261

Agosto de 1901.
AemL

C. SALAZAR.

LOS DOS HERMANOS ..
E tcnid~ una visión. Se me aparecieron dos genios, dos ángeles:.
Digo ángeles y geni&lt;'s, porque estaban desnudos y porque áe fos homb
i
I
entrambos partlan
. largas y fuertes alas. Los dos son J'óvenes. El
, uno t·IPne fros
01masf'f
11 enas, tersa Ia piel y negros los bucles de los cabellos.
Sus ojos obscuros, medio velados, con largas pestañas; la mira dainsinuant,• A,•ida Y alegre;_ el ro~tro encantador, un tanto atrevido y un algo maligno....
'
. . Los Ia_b10s rOJOS y abultados se estremecen, y el muchacho sonrle con autoiiclad
e mdolenc1a como persona segura de su poderlo.
Una apretada corona de flores, descansa muf'llcmcnte sobre sus brillantPs CRbellO!i
•d .
hasta sus he1·mosas y aterciopeladas cejas.
.
., y casi esc1endeAbrochada con una flecha de oro, abigarrada piel de leopardo cae li"erRmente desd 8118 d 00 d
hombros hasta sus caderas airosas.
"
e
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os
Las plumas de sus alas tienen reflejos dorados, y las extremidades son de ttn encarnado .·
.
estuviese
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'1vo como s1
.
n moJa as en resca sangre. De vez en cuando se estreme:ien rápidamente las alita8
d
ciendo un rumor argentino como el de la lluvia en primavera.
pro u -

�262

REVISTA MODER~A.

El otro maucebo es ama.ril'ento y ílaco. A cada movimiento de la respiración se le marcan en el cuerpo las costillas.
Tiene el pelo rubio, fino y lacio; ojos redondos y enormes de un tono gris pálido; la mirada es muy
clara y muy inquieta. Todos los rasgos de su fisonomía, así la aguileña nariz como la saliente barba
donde sólo apunta un escaso bozo, parecen aguzados, y la baquita que adorna una dentadura de pez,
se mantiene entreabierta. ¡Los secos labios no habrán sonreldo nunca!
Es un rostro correcto, terrible, despiadado; pero tampoco la cara del otro, del buen mozo, con ser tan
bonita, no expresa compasión.
En torno de la cabeza del segundo flotan algunas espigas, ya desgranadas, que sujlta un tallo marchito, y en torno de la cintura ciñe un trapo de jerga gris; sus alas de un azul mate se mueven á compás, con lentitud amenazadora.
L'.ls dos muchachos parecían inseparables compañeros; andaban abrazados; la mano torneada del pri·
mero colgaba, como sobre un racimo maduro, sobre la clavícula seca del segundo; y la afi!ada mano de
éste, de flacos dedos, se extendla como un manojo de culebras sol;)re el blanco pecho de aquél.
Se oyó una v.:iz, y ve:eis lo que me dijo:
-Están en tu presencia el genio del amo_r y el genio del hamb1·e, hermanos mellizo,, im¡ u'sc re I de
cuanto existe.
Todo cuanto vive se mueve por el alimento ó por la reproducción.
El Amor y el Hambre .... tienen el mismo objeto. La vida no puede c~sar jamás; necesita sostene:·se
y necesita crear también.
lVAN

TURGUENEF.

YONO SÉ.
A M. A.

• Yo no sé por qué me niegas el favor de tu consuelo

y? no sé por qué, si es cierto que estás llena de merce'des
Ni~gas todas á quien te ama, yo no sé por qué si puedes '
Se1 benévola eres dura, ser volcán y eres de hielo.
Yo no sé por~qué tu mano, por qué el cáliz de tu mano
Desbordante de caricias y colmado de presentes
'
Los
E esconde de mi anh e10 , cua1 1as conchas trasparentes
1 rocío de sus perlas en el fondo :le! océano.
~h tus l~bios insinuantes! oh tus ojos soñadores!
~u1é~. b~biera de sus mieles! quién postrado ante su espejo
e mu a1 a en tus pupilas y mirando su reflejo
En tus labios apurara dulces néctares de flores.

y y o te vi desde muy lejos, nave esbelta y misteriosa,

ARIETA.

. o te_vi sobre las aguas en la noche tan obscura,

1, oscilaba como el casco ele una nave tu cintura
y tu manto se agitaba como vela temblorosa.

Sueño en un ángel que me sonrla;
En una aurora llena de sol,
Cuando en las sombras del alma mla,
Que empalidece la nostalgia
Nazca el amor .... !
Sueño en las glorías de un mediodía;
En unos ojos llenos de ardor;
En una fuente que cante y ria
Cuaudo en los triunfos de su alegria
Viva mi amor . ...
Slleño eil la tarde brumosa y fria
De algún Otoño desolador;
Cuando inclinando su faz sombrla
Entre los hielos ele su agonla
Muera mi amor .. .. !
Sueño en la noche tenaz, impía,
Que envuelva airada mi corazón
Cuando transcurra la vida mla
Sin esperanza, sin alegria,
Sin un amor .... !
JOSÉ JUAN

TABLADA.

Con mis manos suplicantes y mis voces desoladas
;tmo un náufrago yo entonces te pedí piedad y ay:H\11
, as_ la nav~ pasó absorta, mas la nave pasó muda,
'
Ent1 e el rmdo tumultuoso de las ondas encrespadas.

N Siempre, siempre el imposil_ile que tortura y que destroza,
un~a, _nunca la esperanza que es venero de alegl'ia;
Soy mcienso cuando tú eres escultura ciega y fria
Y cuando eres roca dura yo soy linfa que solloza. '
Yo no sé por ~u(i la virgen á quien amo de rodilla@,
La m_adona de OJOS tristes y de boca sonrosada,
No difunde en mis tormentos el fulgor de su mirada
Como el sol en los santuarios sus espléndidas gavillas.
Yo _no sé por qué la roca que la linfa despedaza
En mitad dd océano se levanta fieramente
Contemplando inconmovible y escuchand~ indiferente
A la ola que la besa, que la ciñe y que la abraza.
Sól~ sé que yo era un:árbol agitado por el viento
Con diamantes de armonía en cada una de sus hojas,
Donde nunca se posaron á quejarse las con.,.ojas
Donde nunca se detm•o crasitando el sufri;ient;,

y que el árbol que cantaba la esperanza y la ventura
~orno _un arpa milagrosa, con la escarcha del olvido
Y_ el rigor de los desdenes, ha quedado sin un nido
Sm una hoja y sin un ave, destrozado en la llanur~.

�ARo IV

~1Éxcco,

l 1t

QcrINCENA. DE SEPTIEMORJ,; DE

1901

NúM. 17

REVISTA MODERNA
AR'1"E

, ... CIENCIA.

DIRECTOR: JESUS E. VALENZUELA.

JEI&lt;'E DE REDACCION: JESU S URUETA.

Tip. de Dubld11.

EL INSECTO.
OÑl:: que estábamos veinte pcrsouas en un cuarto muy grande y con las ventanas abiertas.
Entre nosotros habla mujeres, niños y vie.jos. Hablábamos todos de un
asunto muy vulgar, gritando y armando confusa algarabla.
De repente penetró en la habitación, produciendo un agrio chirrido, un
insecto alado, de unas dos pulgadas de largo. Revoloteó algún tiempo y se
posó en la pared.
El avechucho se parecía á una mosca y tambii\n á una avispa: tenía el corselete de un color rojo sucio;
del mismo color las alas planas y dura~; las patas muy vellurlas y st&gt;paradas y la cabeza gruesa y angul('.
a11, eran de un tono encendido, como de sangre.
El bicho movla la cabeza sin parar, de arriba abajo y ,le tforecha á izquie1·da; de repente se despe6 aba de la parnd, revoloteaba con estridente ruido, y vuelta á la pared y vuelta á sac~dir la cabeza con
repulsiva terquedad. A todos nos causaba asco, miedo y terror; todos comentábamos. su fea traza y todos gritábamos •á echarlo fuera.• Todos sacudían el paiíuelo, pero á distancia respetuosa, porque nadie se atrevla á aproximarse¡ y cuando el horrible moscardón alzaba el vuelo, todos, sin querer, retrocedían.
Solo uno de nosotros, un joven pálido, nos miraba con sorpresa, se encogla d"l hombros y sonrela. Eralti imposible darse. cuenta de lo que pasaba ni explicarse nuestra agitación.
Sólo él no veía al insecto ni oia el pavoroso estridor de sus alas.
De repente el horrible moscardón clava en éllos abultados ojos .... se despega del muro y posándose
sobre la cabeza del joven le pica en la frente entre ambas ct&gt;jas .... El joven lanza un debil ¡ay! y caé
exánime.
El feo avechucho salió volando y entonces comprendimos quién era. Era la muerte.
IVAN

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TURGUENEF.

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Fundada por Bernardo Couto Castillo (1880-1901) y Jesús E. Valenzuela (1856-1911), la Revista Moderna apareció quincenal y luego mensualmente entre 1898 y 1903 en la Ciudad de México, aunque tuvo distribución en diversos estados de la república y, esporádicamente, en el extranjero. Aunque los contenidos eran en su mayoría literarios, también se aceptaban artículos de divulgación científica, notas de actualidad y, sobre todo, la participación de artistas plásticos, de entre los cuales, el principal fue Julio Ruelas. Se incluían también traducciones de escritores extranjeros (franceses, japoneses e ingleses mayoritariamente) y obras de autores hispanoamericanos. En su primer año se publicó quincenalmente y llevó el subtítulo de Literaria y Artística; posteriormente, de 1899 a 1903, pasó a ser la Revista Moderna. Arte y Ciencia con una periodicidad mensual durante el año II (1899). Posteriormente volvió a publicarse cada quince días a partir de 1900 y hasta septiembre de 1903, cuando terminó su primera época y se convirtió en la Revista Moderna de México –que dejó de publicarse en 1911.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Casa de Tolstoi</name>
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        <name>Un sueño de Margot</name>
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